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Full text of "Revue Française de Psychanalyse V 1932 No.4"

Tome cinquième 



N° 4. iq32 





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Cette revue est publiée soi.] s le haut patronage 
d e. M , I e P vcA. e s se u r S . Freud. 



MÉMOIRES ORIGINAUX 



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ource gallica.bnf.fr /Bibliothèque nationale de France 



Le Dogme 
de la Famille irréprochable 



Par R. de SAUSSURE 



Dans son travail : « Dogme et Obsession » (Imago, XIII, 1927^ 
p. 246 à 382) Reik nous a fourni sur le problème du dogme un 
article des plus intéressants. 

D'après Reik> ce dogme représenterait la formation d*im 
compromis entre des instances refoulées et des instances refou- 
lantes. Si donc cette supposition est exacte, nous devons retrouver 
également dans la vie quotidienne, indépendamment du terrain 
religieux, certains types névrotiques, correspondants au principe 
du dogme. Aussi voulons nous, dans ce qui suit, rapporter un tel 
cas du « dogme individuel $ # 

Il s'agit d'une femme âgée de soixante ans ~— que rions nommerons 
Isabelle — mère de plusieurs enfants qui, à l'heure actuelle, ont 
tous ont déjà dépassé la trentaine. De nature, Isabelle est très 
pieuse, consciencieuse et d-e bonne foi. Elle consacre la plus grande 
partie de la journée à son intérieur et n'a aucun intérêt intellectuel. 
Elle est veuve depuis environ 30 ans. 

Ce qui nous intéresse ici, c'est qu'Isabelle a toujours élevé 
ses enfants sous la Action que sa propre famille était exemplaire, 
que tous ses membres menaient une vie irréprochable et étaient 
doués d'un caractère irrécusable* Mais, en réalité, la plupart des 
parents d'Isabelle étaient des psychopathes. Les uns ont commis, 
dans leur jeunesse» de nombreuses sottises, les autres sont devenus 
des ivrognes ou ont dilapidé leur fortune. D'autre part» il faut enre- 
gistrer dans le passé de cette famille plusieurs divorces et des aff ai- 
lles scandai eu ses sensation ne! les, Isabelle qui, sur le terrain moral, 
est très sévère envers elle-même et envers ses enfants» sait par 
contre toujours défendre les siens et les représenter comme exem- 
ple de sainteté. 

Seuls de deux de ses parents Isabelle ne parle pas dans ce sens. 



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LE DOGME DE LA FAMILLE IRRÉPROCHABLE 467 



et ce sont justement ceux qui ne se sont jxty gênés de raconter aux 
enfants déjà adulles les histoires scandaleuses de leur famille. 
Certes, il est très remarquable qu'Isabelle — d'ordinaire d'une bonne 
foi scrupuleuse — y manque chaque fois qu'un enfant dit par 
exemple que tel ou tel oncle aurait joué un mauvais tour. Une 
telle remarque la rend furieuse et elle prétend que ce n'est pas 
vrai. 

Les enfants ont également appris qu'avant son mariage leur 
mère aurait eu un grand succès auprès des hommes. Mais à la 
moindre allusion, la mère déclare, à rencontre de toute vérité : 
« Pas du tout, tout ceci n'est qu'invention ! > Elle n'aurait pas été 
contente, si ses enfants avaient pu se faire une idée exacte sur la 
famille. 

Le dogme auquel devaient croire les enfants d'Isabelle était 
donc que tous les membres de la famille maternelle étaient des 
saints. D'où provient l'origine affective de ce dogme ? 

Le trait de caractère trop profondément ancré chez Isabelle est 
le désir immodéré de commander ; l'avarice forme la base de son 
être, mais un sentiment de culpabilité l'oblige à donner à autrui, 
Ainsi elle s'en tient scrupuleusement à céder aux pauvres 10 % 
de sa fortune. Après la mort de son mari, cette nature dominatrice 
a dû s'exprimer sous forme maladive envers ses fils, El c'est ici 
où. nous trouvons la première contrainte d'établir son dogme. 
Pour obtenir une plus grande autorité sur ses enfants qui ne de- 
vaient pas la dépasser, ces tendances dominatrices ont dû être 
rationalisées et entourées d'un masque de moralité ou, pour nous 
exprimer autrement : de crainte que sa propre autorité ne suffise 
pas, elle devait faire semblant de former, en commun avec toute 
la famille, une unité, sous la pression traditionnelle de laquelle elle 
tenait ses enfants. 

Ainsi le « dogme & apparaît semblable à une résistance contre la 
crainte obsessionnelle de perdre l'autorité sur ses enfants. Si ces 
derniers devenaient indépendants sur le terrain aussi bien religieux 
que moral, il se pourrait qu'ils se détachent d'elle également en 
d'autres domaines : pour maintenir auprès d'elle et dans sa propre 
atmosphère sa postérité, il devient donc nécessaire de représenter 
plusieurs membres comme la perfection même de la morale* Mais 
ce n'est pas tout» car elle masque dans le dogme de la <? famille 
irréprochable $ les échecs financiers et moraux : 



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408 REVUE T RANG A! SE DE PSYCHANALYSE 



I. — La dilapidation de la roim-Nc, 

Pour un caractère dominateur tel que celui d'Isabelle, Fargent 
signifie une puissance. II lui serl de dédommagement de capacités 
intellectuelles qu'elle ne possède pas et représente en même temps 
une satisfaction compensatrice de son désir de virilité. 

On peut démontrer exactement la puissance de Fargent de deux 
manières : soit en dépensant beaucoup pour éblouir ainsi son 
entourage, soit en accumulant sa propre richesse. Il est certain 
que le moi lire un plus grand profit du premier mode d'emploi, 
niais, dans notre cas, l'identification avec les mauvais exemples de 
la famille serait alors devenue trop évidente, Isabelle serait entrée 
en conflit avec ses ambitions dominatrices et aurait perdu en même 
temps une partie de son autorité sur ses enfants, 

Placer Fargent à son propre compte reste donc sa seule ressource. 
Mais de ce fait elle entre à nouveau en conflit avec son sentiment 
de culpabilité, qu'elle compense par la remise aux pauvres de 
10 % de son revenu. La possession de Fargent lui procure une 
autre satisfaction : chez les membres de la famille qui ont perdu 
leur fortune, il s'agît en majeure partie de hautes intelligences* 
de savants qui jouissent d'une renommée mondiale* Par le fait 
d'avoir su conserver sa fortune, elle leur prouve ainsi sa propre 
supériorité, ce qui la dédommage de son infériorité intellectuelle. 
Si un tel sentiment de supériorité signifie une satisfaction de son 
amour-propre, elle ne peut» par contre, s'en vanter envers ses 
enfants qui, eux s doivent croire que toute la famille fut ainsi, car 
la honte familiale doit rester cachée. 

D'autre part une régression de la phase génitale vers la phase 
anale se trahit nettement dans cet intérêt qu'elle apporte à Fargent ; 
et si elle réussissait à contraindre également les enfants à une telle 
régression, elle pourrait les empêcher de se marier et les conserver 
auprès d'elle comme son bien. Mais puisqu'en réalité ses tendances 
n'obtiennent pas satisfaction entière (trois des enfants étant déjà 
mariés), elle transfère sur ses petits enfants la plus grande partie 
de son amour, en s'interessant passionnément à leur nourriture 
et leur digestion- 
Dans le dogme que tous les membres de la famille auraient 
brillamment géré leur fortune, ce qui est en opposition formelle 
avec la réalité, se renferme donc d'une part le désir du gaspillage 



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LE DOGME DE LA FAMILLE IRRÉPROCHABLE 469 



et t d'autre part, la crainte de la dépense* Il s'agit, par conséquent 
de la formation d*un compromis dans lequel la partie refoulée, 
conforme à la régression vers l'an aH té, a pris le dessus. 

IL - — La haute morale sexuelle. 

Isabelle est une femme corpulente et sensuelle qui, au point de 
vue sexuel, est certainement restée insatisfaite. Sa morale exa- 
gérée a provoqué le refoulement des désirs sexuels et contraint 
ces derniers à continuer leur existence dans l'inconscient* 

Le dogme qu'elle établit pour ses enfants lui sert d'abord de 
protection personnelle. En changeant la réalité, elle peut s'iden- 
tifier à une famille honorable, ce qu'elle ne pourrait pas faire 
réellement. Mais dans le contenu latent du dogme on reconnaît 
également le désir d'être elle-même comme les membres frivoles 
et insouciants de sa famille, un désir que F instance refoulante 
disperse immédiatement* Le dogme trouverait donc son origine 
principalement dans la projection de ses tendances. On pourrait 
le formuler comme suit : « Si mon beau-frère est ainsi, est-ce que 
je ne pourrais pas être comme lui ? « Avec un lel désir Isabelle est 
donc obligée de refouler également la réalité du comportement du 
beau-frère qui lui est connue- D'autre part, et pour les maintenir 
dans son cercle dominateur* elle veut faire apparaître aux enfants 
comme réelle la façon dont elle a transformé à son gré la vérité* 

Reik souligne particulièrement le fait que le dogme doit son 
origine à un doute précédent, Il est probable que, chez Isabelle, 
le doute s'adresserait principalement au mari* mais peut-être aussi 
à son propre père. Son désir de trouver dans la mauvaise conduite 
de l'autre une justification pour sa propre vie qui n'était pas irré- 
prochable, produit dans son âme un doute obsessionnel pour la 
liquidation duquel elle avait besoin de croire à une famille intègre* 
Mais pour être certaine que ce doute ne se réveille à nouveau, elle 
est obligée d'incarner en sa fiction non seulement les hommes 
auxquels elle ne pouvait faire aucun reproche objectif* maïs égale- 
ment ces personnes dont elle connaissait fort bien la mauvaise 
conduite, Pour s'assurer aussi l'approbation pleine et entière de 
ses enfants et satisfaire ses ambitions dominatrices, elle leur impose 
sa propre conviction* Ici nous voyons donc, de quelle façon le 
dogme se présente comme une formation de compromis et doit 



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470 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



son origine aux oscillations en Ire instance refoulante et instance 
refoulée» 

Une observation superficielle nous donne l'impression que le 
dogme de la famille irréprochable ne renferme que des tendances 
refoulantes ; mais en examinant le contenu latent, on y rencontre 
également des désirs refoulés* Le fait qu'Isabelle — si intolérante 
contre la moindre faute de ses enfants ou de ses contemporains — 
soit pleine d'indulgence lorsqu'on veut la contraindre à voir les 
manquements de sa propre famille, en fournit la meilleure preuve* 

A la suite du travail de lieik, qui traite le dogme sous forme de 
phénomène social, il nous se m bl ait intéressant de montrer que des 
cas analogues peuvent se produire également dans la vie indivi- 
duelle de Tâme* 



La Structure inconsciente 



de quelques Psychoses 



(i) 



Par S, NACHT 



Devant ce titre j'éprouve quelque embarras. Il me paraît contenir 
^quelque chose de trop défini, de trop complet, de trop achevé — 
bref il me paraît promettre trop. Je voudrais donc prévenir quel- 
que désillusion. Cependant, il est tout à fait légitime de se deman- 
der à l'heure actuelle quel est rapport de la psychanalyse dans 
cette question* 

À vrai dire les investigations psych anal y tiques des psychoses 
sont encore dans une phase de tâtonnements, elles n'ont permis 
^'acquérir que bien peu de connaissances eu égard à ce que nous 
ignorons encore de la folie* 

Si la psychanalyse a permis — et permet chaque jour — une 
connaissance de plus en plus approfondie des névroses, il n'en 
est pas de même des psychoses — loin de là. Cela tient — je crois 
— à ce que la technique avec laquelle on aborde l'étude d*une névro- 
se, n'est point applicable en face d'une psychose. Le transfert, qui 
comme on le sait, est le pivot, la cheville ouvrière du traitement 
psychanalytique des névroses, ne s'établit pas lorsqu'on se trouve en 
présence d'une psychose. Ou bien, s'il existe, le transfert prend 
.alors des caractères si particuliers, qu'il n'est plus utilisable pra- 
tiquement, tout au moins dans Pétat actuel de nos connaissances. 
Il y a là une des difficultés du problème et non des moindres- 

Cependant, malgré d'immenses difficultés, la psychiatrie, domaine 
obscur et mystérieux par excellence de la médecine, doit déjà beau- 
coup à la psychanalyse. 

Tout comme pour la psychologie normale, tout comme pour 
l'élude des névroses, la psychanalyse nous aide à comprendre la 

(1) D'après une conférence faite k la Sorbonne le 25 mai 1932. Parue également dans 
V Encéphale de janvier 1933* 



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472 ' REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

» 

folie — et en cela elle doit transformer la psychiatrie. Déjà s sous- 
son influence, tout comme la psychologie, la psychiatrie, science 
jusque-là sèche et presque uniquement descriptive — s'est davan- 
tage approchée de la vie, est devenue plus vivante elle-même* 

FREUD (en 1893), ensuite JUNG (en 1907) puis BLEULER (en 
1911) pour ne parler que des premiers et des plus importants 
auteurs, ont montré que l'aliéné, de même que le névrosé, mettait 
nn sens dans le symptôme qu'il présentait ; l'ensemble des symp- 
tômes, la maladie mentale elle-même, ne pouvait plus être considé- 
rée dorénavant simplement comme un ensemble d'incohérences plus 
ou moins pittoresques ou, au contraire, eff rayantes selon les cas 5 
mais toujours incompréhensibles. La psychose prenant ainsi une- 
signification (signification que nous allons voir tout à l'heure) appa- 
raissait dans son éclosion comme un but poursuivi par le psychisme- 
dans certaines conditions. 

Ce but poursuivi par le psychisme lorsqu'il aboutît à la psychose 
n'est autre qu'une tentative d'échapper à la souffrance. Placé dans 
une situation pénible, il essaie de s'y soustraire par « la fuite dans 
la maladie » suivant l'expression devenue classique de Freud- 
Cette tentative peut réussir plus ou moins bien. Souvent elle 
n'aboutit qu'à déplacer la souffrance sur un autre plan (celui de 
la maladie) et ainsi il ne fait que remplacer un malaise par un 
autre. Mais dans certains cas le psychisme semble réellement échap- 
per par la maladie à la souffrance. 

Les symptômes morbides apparaissent donc comme des réactions 
psychiques de défense contre la souffrance, Ce processus n'est 
d'ailleurs pas un phénomène propre exclusivement à la pathologie 
mentale, loin de là, car il est de règle ou presque, en pathologie géné- 
rale comme tout le monde le sait. 

Nous pouvons donc peut-être dire qu'un étal délirant par exemple 
traduit parfois une réaction de défense du psychisme, au même 
titre qu'une maladie infectieuse représente la réaction de F orga- 
nisme contre V infection microbienne. 

Il y a quelque humour à constater qu'ainsi la psychanalyse 
rattache mieux, que jamais la pathologie mentale à la pathologie 
générale, après avoir été tant combattue par les psychiatres qui la 
considéraient comme une vue de l'esprit, n'ayant aucun rapport 
ave la médecine et ses disciplines scientifiques. 

Freud a montré dans une observation publiée déjà en 1893- 



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LA STRUCTURE INCONSCIENTE DE QUELQUES PSYCHOSES 473 



comment une jeune femme réalisa le tableau clinique de la psychose 
hallucinatoire à la suite de refoulements de souvenirs pénibles qui 
déterminèrent ainsi le contenu des symptômes de la même façon 
que s'il s'était agi de la production d'une hystérie ou bien d'une 
névrose obsessionnelle* 

Moi -même je vais vous exposer brièvement l'histoire d'une malade 
dont l'intérêt n*est pas celui de montrer le sens de chaque symptôme 
et la détermination de son contenu, mais seulement de faire saisir 
sur le vif cette tentative d'échapper à la souffrance par la psychose* 

A ce point de vue, ce cas me paraît démonstratif et en même 
temps facile à exposer. Voici l'histoire de cette malade : 

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Mme B..,/âgée d'environ 36 ans, mariée et mère d'une petite fille, est 
internée actuellement pour la deuxième fois à la Clinique des Maladies 
mentales de Sai nie-Anne avec le diagnostic de délire de persécution à 
forme para.no ide. Déjà, lors de son premier internement, en 1927, nous 
avions été appelé à la suivre dans le service. Un début de traitement 
analytique avait été tenté par nous-même chez elle* C'est précisément le 
fait d'avoir pu la suivre de près pendant plusieurs mois au débat de sa 
maladie et maintenant, lorsqu'elle se trouve à la phase en quelque sorte 
terminale, qui rend pour nous ce cas très instructif et nous permet d ? en 
dégager pour vous les traits essentiels* 

Lorsque Mme D.„ était entrée à la Clinique, en 1927, ce qui caracté- 
risait son étal c'était une énorme anxiété. Cette anxiété atteignait par mo- 
ments une intensité telle et s'accompagnait de cris et d'agitation si mar- 
qués, que Ton était obligé d'isoler et d'attacher la malade. 

Voici maintenant certains propos tenus par elle à ces moments -là : 

« Vous recevez les déclarations d'une agonisante. Je vais mourir dans 
une demi-heure. Je le sens, mon cœur s'arrête, mon cerveau se décroche, 
mes poumons sont ratatinés, je ne respire plus, je ne peux plus manger, 
je ne le peux plus, tout est bouché* mon estomac est collé* mon intestin 
aussi* Le foie est desséché, de même la raie. 

» Je sens des brûlures partout, sur la nuque, dans Je dos, dans les 
mains, mes jambes et mes pieds sont glacés, je ne les sens plut. Déjà il y 
a quelques semaines un décrochement dans la tête, et f ai aussitôt senti 
quelque chose comme des animaux qui couraient dans tout mon corps. 

a La mort vient et fat peur de la mort, foi peur du néant, j'ai une 
peur effroyable de la mort, j'en tremble* » 

A d'autres moments, elle avait peur d'être guillotinée* Aux approches 
du 14 juillet elle fit une crise d*anxiété efiroyable. C'était l'anniversaire 
de la mort de sa mère. Mme D. t+ redoutait terriblement d'être guilloti- 
née a cette date* 

Ainsi, nous approchons d'un fait capital dans ce cas : la mort de la 
mère survenue quelques mois avant Téclosion de la maladie* 



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474 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



La tentative d'analyse à laquelle nous nous livrâmes chez cette malade 
n T eut pas de peine à nous montrer qu'il y avait un rapport étroit entre 
réclosion de la maladie et la mort de la mère de Mme D.„ 

En effet, cette terrible anxiété et la peur de la mort étaient l'expression 
d'un lourd sentiment de culpabilité, la malade se reprochant (incon- 
sciemment) la mort de sa mère. Cette malade, qui avait eu toujours des 
sentiments très ambivalents à l'égard de sa mère, mais dont la compo- 
sante agressive hostile avait toujours été très intense, avait réagi à la 
mort de sa mère, comme si cette mort était son œuvre, comme si ses 
anciens souhaits (inconscients) de mort venaient de se réaliser. 

D'où l'anxiété, la peur de mourir (crainte et désir d'être, punie par où 
l'on a péché), et dans l'ensemble un état aflcctif si pénible que la malade 
avait fait plusieurs tentatives de suicide avant son entrée dans le ser- 
vice. Son anxiété, son agitation et ses cris augmenterait à tel point qu'il 
ne fut pas possible de la garder dans le service, et Mme IX.. fut trans- 
férée dans un asile périphérique* 

Pendant plus de quatre ans, nous ne sûmes plus rien de cette malade. 
Puis survient son deuxième et actuel internement qui nous l'amena à 
nouveau dans le service de la clinique de Saînie-Anne. 

Mais ]e tableau clinique avait bien changé depuis. Et ce qui nous 
parut intéressant ce fut précisément le sens dans lequel celle évolution 
se fit. 

Cette malade n'était plus anxieuse, ne criait plus, ne pleurait plus> et, 
au lieu de montrer un visage inondé de larmes ci tourmenté par la dou- 
leur, quelle ne fut notre surprise en retrouvant Mme 1)*.. calme, tranquille 
«t voire même souriante. Elle nous e\posa volontiers un délire absurde du 
type paranoïde, et, ce faisant, loule son attitude traduisait un état de 
satisfaction sub-cuphorique. Elle était victime des « carabins jésuites », 
qui lui faisaient toutes sortes de misères, — misères quelle racontait 
avec le sourire le plus satisfait. Ces « carabins-jésuites d lui par- 
laient, elle avait entendu leurs voix, etc.» La première fois qu'ils 
lui avaient parlé, cela avait eu lieu à l'Asile où elle avait été transférée 
de Sainte-Anne. Là-bas, elle avait continué à souffrir pendant plusieurs 
mois ; elle criait, dit-elle, nuit et jour, en proie toujours à cette terrible 
anxiété, car elle avait fini par se considérer l'assassine de sa mère- Quand 
brusquement, un jour, elle entendît des voix lui dire : « Tu es la victime 
des « carabins jésuites »• Nous sommes des orthodoxes, nous avons fait 
sur toi de la « magie noire ». Tu es la Jeanne d'Arc allemande, etc. » 

A partir de ce moment» l'anxiété disparut* et pour toujours, Mme D„ t > 
interrogée par nous à plusieurs reprises, est catégorique sur ce point : 
depuis le jour ou les voîx lui parlèrent, elle n'eut plus d* anxiété* devint 
calme, ne souffrit plus. Elle avait compris ce jour-là qu'elle n'était pas 
une assassine, mais une martyre, et qu'au fond c'est elle que Ton assas- 
sinait, de criminelle elle était devenue victime. 

Dès lors, Panxicté, la souffrance tombèrent, — à la place s'installa par 
contre un état de satisfaction, d'admiration pour elle-même, malgré les 



LA STRUCTURE INCONSCIENTE DE QUELQUES PSYCHOSES 475 



plaintes continuelles qu'elle exprime, — mais qui ne sont qu? des récri- 
minations très intellectualisées contre ses persécuteurs les <* carabins- 
jésuites >k Maïs la satisfaction d'elle-même perce a chaque instant dans 
des phrases comme celles-ci : (c N'est-ce pas extraordinaire, Docteur, ce 
qu* m'arrive là ? — N'est-ce pas une chose admirable, Docteur ? — 
Snis-je courageuse, Docteur, n'est-ce pas admirable ? — Lutter contre ces 
gens-là, comme je le fais^ c'est magnifique ! » Etc, etc.. 

Vous voyez qu'il ne s'agit pas seulement d'un banal changement 
upparent dans les symptômes, mais dune remarquable modification 
du ton affectif de la maladie. C'est sur ce fait que J'insiste : le chan- 
gement dans Vêlai affectif de ta malade. 

Avant qu'elle fût entrée nettement dans la psychose, dans le 
délire, elle souffrait en proie à des crises d'anxiété, des craintes de 
mourir, eic. C'est ainsi que son psj r chisme avait au début réagi 
contre le poids du sentiment de culpabilité (mort de sa mère). Puis 
comme pour échapper à ses souffrances, se produisit le « saut dans 
le délire », et dès lois elle fut tranquille. 

« J'ai compris ? dit-elle f que je ne suis pas une assassine, mais 
que ce sont les autres qui m'assassinent. » 

À partir de ce moment-là (lorsqu'elle entendit pour la première 
fois la yoix des « carabins-jésuites », elle fut calme et n'eut plus 
^'anxiété, 

Cest ce fait qu'il faut retenir et surtout la phrase citée plus 
haut* Elle caractérise admirablement le mécanisme de certaines 
psychoses , elle traduit cet effort du psychisme de rejeter, de pro- 
jet ter, de se libérer en expulsant au dehors de la personnalité des 
sentiments pénibles, qu?il ne peut pas supporter, que la conscience 
3C refuse de reconnaître siens. * 

C'est grâce à cette sorte d'expulsion après refoulement des 
affects trop pénibles sous la forme de symptômes (délire ou hallu- 
cination) que le psychisme se libère. 

Pour pénétrer davantage la structure plus profonde d'une psy- 
chose il nous faut ouvrir une parenthèse et rappeler rapidement 
la conception psychanalytique de la personnalité psychique. 

On sait que notre être peut être décomposé en deux parties : 
Tune consciente, le Moi et l'autre inconsciente, le Soi* 

Voici les conceptions de Freud sur la structure et Tinter dépen- 
dance de ces deux parties du psychisme, résumées par notre collè- 
gue Hesnard. 



476 KEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



« La conscience est cette zone de l'esprit superficielle qu'on 
» rencontre au premier abord en venant de l'extérieur. Elle est 
» formée, d'une part, des perceptions venues de la réalité senso- 
» rielle, et, d'autre part, de la totalité des impressions affectives 
» venues de l'intérieur de l'individu. 

» Ces dçrnières, émanées de l'inconscient, deviennent précons- 

* cientes (c'est-à-dire conscientes latentes), susceptibles d'être 

* quand le moment sera venu, éclairées par la conscience par asso- 
» ciation avec des représentations verbales appropriées, qui sont 
» elles, des résidus mnésiques. Car peut devenir conscient non seuïe- 
» ment ce qui fut jadis une perception, mais tout ce qui, même éma- 
> né du dedans de l'individu, peut arriver à se transposer en percep- 
v tions extérieures. En d'antres termes, il faut pour qu'une 
» représentation devienne consciente qu'elle puisse se prolonger 
» dans les systèmes immédiatement voisins du système de percep- 
» tion-connaissance, et si au lieu de s'y prolonger simplement, elle 
» s'y introduit complètement, il y a hallucination. 

* Ces deux systèmes forment la structure du Moi, lequel est 
» donc inconscient en partie. Adoptant, en effet, une notion et un 
» mot de Groddeck, Freud propose d'appeler Moi la région de 
« l'esprit qui comprenant ces deux systèmes, du pré-conscient 
» puis de la perception consciente, se prolonge dans les tréfonds 
» anonymes et impersonnels totalement inconscients de l'être 
» qu'il appelle le Soi Le Moi n'enveloppe pas complètement le 
» Sot, îl le surmonte comme le germe surmonte l'œuf. Le refoulé 
» peut communiquer avec le Moi par l'intermédiaire du Soi, dont 
» il fait partie intégrante. Ainsi compris le Moi est la portion du 
» Soi modifiée par radian immédiate da monde extérieur, il est 
» comme un prolongement de différenciation superficielle de Vin- 
» dividu, il s'efforce de faire porter sur le Soi V influence de Vexié- 
» rieur en substituant le principe de réalité au principe de plaisir, 
» lequel domine entièrement le Soi. » 

De ce schéma freudien de la personnalité psychique* que pouvons- 
nous utiliser dans l'étude des psychoses ? 

Je crois que ce sont surtout les fonctions du Moi et ses rapports 
avec les autres couches du psychisme qui doivent nous retenir ici. 

Plus on réfléchit aux attributions du Moi tout au moins dans 
sa couche consciente — davantage on acquiert l'impression que 
cette partie du psychisme (jadis la plus en vue et la mieux, sinon 



LA STRUCTURE INCONSCIENTE DE QUELQUES PSYCHOSES 477 



^^ ^M 



la seule connue) le système conscient n'occupe qu'une place d'inter- 
médiaire, — intermédiaire entre le inonde extérieur et notre monde 
intérieur* De cette situation — de zone frontière en quelque sorte 
— résultent en premier lieu des fonctions de protection. En effet, 
il semble bien que le système conscient est celui qui doit protéger 
Fêtre du sentiment de déplaisir résultant d'une trop grande tension 
qui pourrait naître d'une excitation trop forte* venue soit du monde 
extérieur» soit du monde intérieur, profond, inconscient. Freud 
pense que la couche la plus externe du système conscient à la suite 
des continuelles excitations des forces extérieurs au Moi, finit par 
se durcir et acquérir une structure « anorganique »> dit-il — comme 
s'il se formait une écorce destinée à ne laisser passer qu'une partie 
des excitations. Ainsi l'être psychique peut échapper à une trop 
grande tension que pourrait provoquer sans cela toutes ïes excita- 
tions du dehors. 

Mais le système conscient ne reçoit pas des excitations seulement 
du dehors maïs aussi de l'intérieur, — du système inconscient* 

Contre ces dernières il n'y a pas d'appareil de protection et ainsi 
les sensations profondes arrivent au système conscient sans être 
amorties, 

Il est vrai qu'en général — et surtout quand tout va bien — il y 
a plus de concordance entre les sensations profondes et le Moi, 
qu*entre les sensations externes et ce même Moi. Cependant cer- 
taines de ces excitations profondes peuvent donner lieu à une 
sensation de déplaisir. L'organisme ne peut pas permettre un trop 
grand développement à cette sensation et comme il ne peut pas 
amortir les excitations profondes, il a une tendance à les considérer 
comme venant de l'extérieur afin de pouvoir les traiter comme les 
excitations externes. C'est le mécanisme de la projection qui joue 
un rôle très important en pathologie mentale. 

Grâce à la projection, l'organisme essaye de se libérer, de se 
débarrasser dans certaines conditions de ce qui lui est trop pénible* 

C'est ainsi que naissent probablement les hallucinations psychi- 
ques, c'est ainsi que s'édifient peut-être les délires de persécution et 
les syndromes d'influence. 

Les impressions pénibles sont projetées, ensuite le conscient 
essaye de se défendre contre elles en les considérant comme étran- 
gères — comme venant de l'extérieur — c'est ce qui a permis au 
Professeur Claude de désigner un certain groupe de tableaux cli- 



.1 I ™ II.I.IIPJ .IJ 



478 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



niques sous le nom si évocateur de Syndrome d'action extérieure. 

Rappelez- vous le cas de Mme Duv. qui échappa à son anxiété 
due au terrible sentiment de culpabilité ineem scient, le jour où elle 
a pu accuser la bande des « carabins jésuites » de toutes sortes de 
misères qu'ils lui infligeaient. 

A partir du moment où elle avait pu projeter sur les autres — 
sur les « carabins-jésuites » son sentiment de culpabilité, elle 
avait réussi à le rendre étranger à sa personnalité psychique et à 
partir de, ce moment V anxiété tombait — elle ne souffrait plus — 
mais te détire et tes hallucinations s* épanouissaient* 

Dans les situations que nous venons d'envisager le Moi a une cer- 
taine vigueur, ce qui lui permet de réagir et de défendre le psy- 
chisme, de sauvegarder Vintégrité de la personnalité. Il existe cepen- 
dant des cas où la couche protectrice du psychisme est si mince, 
le moi conscient si faible qu'il est impuissant à s'interposer entre 
les excitations internes et le monde extérieur. Dans ces conditions, la 
tension résultant de l'opposition directe des tendances des couches 
profondes et des excitations externes est si pénible qu'il se produit 
une désintégration de la personnalité et une chute* une régression 
aux stades primaires où le moi n'était pas encore formé. Dès lors 
l'individu ne connaît plus que les tendances instinctives qui s'oppo- 
sent à nu sans aucun appareil de protection aux excitations exté- 
rieures (aux exigences de la réalité)* 

C'est à la lumière de ces données que Von pourrait envisager 
certains tableaux cliniques de la Schizophrénie. 

Enfin, peut-être y a-t-il lieu d'envisager une troisième situation, 
celle de la Mélancolie, 

De la structure des Délires 

Délire de persécution (Dans la psychose hallucinatoire systé- 
matisée). 

Délire de jalousie. 

Délire érotomaniuque* 

Je pense qu'après ces généralités nous allons pouvoir essayer 
de pénétrer mieux la structure de quelques entités de la clinique 
mentale. Commençons par les délires si vous voulez bien. 

Parmi ceux-ci, le délire de persécution, tel qu'on peut l'observer 
dans le Délire Chronique de Magnan (Psychose Hallucinatoire systé- 



-■^i^fc** 



LA STRUCTURE INCONSCIENTE DE QUELQUES PSYCHOSES 479 



matisée) a été ïe mieux étudié par Freud lui-même. Dans un travail 
paru en 1911 Freud exposait sa théorie des mécanismes de la 
Paranoïa (tenue par lequel Freud désigne les psychoses hallucina- 
toires systématisées). 

A la base de tout délire de persécution il voyait une réaction 
contre V homosexualité inconsciente t subitement renforcée au point 
de ne plus pouvoir être maîtrisée par le Moi, Dans le système déli- 
rant apparaissent après avoir subi une déformation dans le sens 
de l'affect, les tendances homosexuelles restées jusque-là latentes. 
Pour des raisons que nous étudierons plus loin, la personnalité 
subit un véritable assaut des tendances homosexuelles. Mais grâce 
à la projection, elles sont perçues comme venant de Vextérieur et 
déformées ; ce qui devait être ressenti intérieurement comme amour 
est perçu extérieurement comme haine. Il y a n on seulement libé- 
ration par la projection, mais aussi conservation de Vaffect après 
avoir subi un retournement qui le rend acceptable par la person- 
nalité. 

Mais ce qui caractérise le délire de persécution ce n*est pas la 
projection, mécanisme qui peut jouer ailleurs aussi. 

Ce qui est caractéristique ici, cîest la manière dont le psychisme 
fait face à V échec de refoulement^ c'est-à-dire la façon dont a 
lieu le « retour du refoulé » selon V exprès si on de Freud. 

Le refoulé ici, c'est un désir homosexuel. Pour comprendre le 
rôle du désir homosexuel dans le délire de persécution, il est néces- 
saire de rappeler ici quelques points du développement de la libido, 
à travers les différents stades de son évolution* 

On sait qu'un de ses premiers stades serait caractérisé par une 
diffusion de la libido dont les instincts se satisfont sur le mode 
auto erotique, On sait aussi que ce qui caractérise le dernier stade 
de la libido arrivée au terme de son évolution normale^ c^est la possi- 
bilité du choix hétéro-sexuel, c'est-à-dire que l'individu prend 
comme objet d'amour une personne étrangère et de sexe opposé au 
sien* Mais entre le stade auto-érotique et le stade hétéro-sexuel se 
placent encore deux stades intermédiaires- C*est premièrement le 
stade narcissique au cours duquel l'individu en voie de développe- 
ment renonce aux satisfactions auto-érotiques en rassemblant f en 
concentrant en une unité les instincts sexuels jusque-là diffus. 
Mais avant de passer au choix objectai d'une personne étrangère — 
il se prend d'abord lui-même — son propre corps, comme objet 



4S0 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



d'amour. Dans cette phase intermédiaire entre l'auto-érotisme et 
l'amour objectai, durant cet amour de « soi-même, les propres 
organes génitaux doivent déjà avoir un grand attrait. Ce qui permet 
de croire qu'avant de passer à V hétéro-sexualité^ la libido parcourt 
une étape homosexuelle durant laquelle l'individu est conduit à un 
choix objectai — mais doué d'organes génitaux pareils aux siens — 
pour commencer* 

Ceux qui plus tard deviennent des homosexuels manifestes, sont 
des êtres qui n'ont jamais pu renoncer à ce que l'objet possède les 
mêmes organes génitaux qu'eux-mêmes. 

Maïs même dans le cas ou le stade hétéro-sexuel est normalement 
atteint, les tendances homosexuelles n'ont pas été détruites définiti- 
vement, — elles ont été simplement transformées, détournées de 
leur objectif sexuel et employées à la faveur de la sublimation à 
.des fins sociales* 

Dans ces conditions les instincts homosexuels se combineraient 

à certains instincts du moi pour constituer ensemble les instincts 

.sociaux* C'est ainsi que les aspirations homosexuelles, modifiées, 

contribuent peut-être à fournir une base aux sentiments d'amitié, 

camaraderie^ esprit de corps, etc* 

Mais l'expérience nous montre que à chacun des stades de son 
évolution, la Jibido peut subir un arrêt, une fixation plus ou moins 
totale. 

Il faut insister tout particulièrement sur cette notion de fixa- 
tion, d'arrêt possible dans l'évolution de la psycho-sexualité infan- 
tile, car elle joue un rôle capital dans la forme que prend telle ou 
telle maladie mentale. 

Diaprés les recherches psychanalytiques c'est la fixation à tel 
ou tel stade libidinal, qui constituerait le point faible de la struc- 
lure psycho-affective ; c'est ce point faible qui favorise peut-être 
la prédisposition à lelle ou telle forme de psychose. 

C'est en effet à la faveur de celle brèche créée dans le psychisme 
î>ar la fixation infantile que feront éruption les éléments refoulés. 
Les choses se passent comme si à partir d'un certain moment les 
éléments de la libido refoulés parcouraient en sens inverse — par 
3a régression — les étapes du développement. Et c'est sur ce 
jyfan précis de la fixation psycho-affective infantile que se fait le 
retour du refoulé et partant la formation des symptôms. 

Cette régression peut avoir lieu dans différentes circonstances* 



LA structure inconsciente de quelques psychoses 431 



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Mais celle qu'il faut mettre surtout en avant, c'est la situation de 
« frustration libidinale », par perte de F objet aimé, ou Vim possibi- 
lité de continuer à V investir de charge libidinale. 

Cette frustration affective favoriserait la régression de la libido 
jusqu'au stade où elle était restée fixée au cours de l'enfance, 

Bien entendu que cette chute, cette régression ne saurait se pro- 
duire que si le sujet se trouvait dans l'impossibilité de procéder 
au choix d'un nouvel objet d'amour, d'un réinvestissement affectif 
extérieur à sa personne, Cest précisément pour échapper à la ten- 
sion créée par F énergie libidinale qui ne trouve plus la possibilité 
de s'employer normalement au dehors — que la régression, — en 
ramenant la libido sur un plan primaire, — infantile — représente 
une tentative vers un nouvel équilibre des forces affectives. 

On peut donc déduire de tout cela que ni Fétat psycho-affectif 
spécial créé par la perte de l'objet, ni la fixation préalable à un 
stade infantile de la libido, ne pouvaient seuls aboutir à la régres- 
sion de Findividu à une phase primaire de son développement, Ce 
qui détermine la régression c'est la situation pénible créée par la 
tension des forces libidinales qui ne peuvent plus s'employer, se 
dépenser au dehors auprès d'un nouvel objet 

Tout homme peut se trouver dans Fétat d'âme pénible qui suit 
la perte de Fobjet aimé (ou échec dans le but poursuivi)* 

Mais s'il est normal, — il peut surmonter cet état et procéder u 
un nouveau choix objectai (persévérer ou choisir un antre but). 

Seul celui qui sera incapable d'un nouvel investissement hétéro* 
sexuel ou simplement extérieur de sa personne, subira une régres- 
sion. 

El jusqu'à quel point cette impossibilité à prendre un nouvel 
objet est déterminée toujours et entièrement par une fixation infan- 
tile, — on ne saurait l'affirmer. Tout ce que Fou peut dire dans Fétat 
présent de nos connaissances c'est que trois facteurs sont indispen- 
sables à cette chute de la personnalité qui ramène le sujet à ce 
stade primaire de son développement et qui caractérise la psychose. 

Ces facteurs seraient : la perte de V objet, l'impossibilité d'un\ 
nouveau choix et la fixation à un stade infantile d*une partie de la 
libido. 

Voyons par exemple comment à la lumière de ces données, Fon 
peut envisager le délire de persécution, 

REVUE FRANÇAISE DE PSïCH ANALYSE. 33 



482 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Je nie propose de vous résumer l'analyse d'un cas faite par Freud 
lui-même — pour illustrer les conceptions que je viens d* exposer. 

Mais comme le malade en question n'est pas atteint d'un délire 
de persécution simple — en l'espèce il s'agit d'un délire paranoïde 
— il est préférable de formuler avant, encore quelques conceptions 
théoriques. 

Supposons une personne dont une fixation au stade homosexuel 
constitue une véritable prédisposition psychique — comme 1* avance 
Freud — supposons donc une telle personne brusquement privée, 
frustrée, d'un investissement hétéro-sexuel jusque-là rendu pos- 
sible. Dans ce cas la libido devenue libre, détachée d'un objet hétéro- 
sexuel, est dans l'impossibilité de se fixer à nouveau, — le sujet en 
question ne pouvant plus chercher un substitut au premier objet. Il 
subira un véritable assaut de la part de la libido non employée. Cette 
situation pénible trouvera une issue dans la fixation des forces libi- 
dinales sur le propre moi du sujet- 
Mais cela n'est possible que par une régression de la libido sur un 
plan infantile. Et comme il s'agit d'un sujet partiellement fixé au 
stade homosexuel — c'est sur le plan d'arriération affective que le 
ilôt de la libido va s'épanouir. Dès lors les instincts homosexuels 
restés auparavant latents et sublimés sur le plan social* par exem- 
ple, subiront un renforcement lel qu'ils seront sexaalisês. C'est pré- 
cisément contre cette sexualisation que le moi essaiera de se 
défendre en produisant le délire, qui n'est qu'une négation de celte 
proposition : « j'aime un homme ». 

« Ce que nous prenons pour la production morbide, la formation 
» du. délire, est en réalité, la tentative de guérison, la « reconsiruc- 
» tion », dit Freud, 

Ce qui primitivement est perçu comme : « je Vaimc » lui un 
homme) est contredit par le sentiment perçu comme venant du 
dehors grâce à la projection : « il me hait ». 

Ainsi le : « je l'aime » inconscient et primitif est remplacé grâce 
au délire par le sentiment conscient et extérieur : « Je ne Vaimc pas 
— je le hais — parce qu'il me haït (il me persécute). 

Et Freud ajoute : « l'observation ne permet aucun doute à cet 
égard : le persécuteur n'est jamais K qu'un homme auparavant 
aime »* 

Je ne sais jusqu'à quel point cette affirmation est vérifiable — 
tout au moins prise à la lettre ». 

Ce que l'on peut en tout cas affirmer est que le persécuteur est 



IÉ^— Ji^M^^a^^M^^^— — 



LA STRUCTURE INCONSCIENTE DE QUELQUES PSYCHOSES 4S3 



tout au moins dans l'immense majorité des cas du même sexe que le 
persécuté. Ainsi sur 30 cas pris au hasard dans le service de la cli- 
nique des maladies mentales de Sainte-Anne, nous avons pu consta- 
ter que sur 30 hommes persécutés, — 25 Tétaient pour un homme, 
— 4 seulement par une femme t et / par des hommes et des femmes 
en même temps. Chez les femmes persécutées la proportion est 
moins nette, les cas mixtes el hétéro-sexuels étant en plus grand 
nombre. 

Le délire érolomaniaque peut également être envisagé comme 
une négation de la proposition « Je l'aime » (lui, un homme). Grâce 
h la projection, la proposition est transformée comme suit : « Je 
m'en aperçois, elle m'aime ». En effet, toujours l'érolomanie débute 
par la perception extérieure d'être aimé par un être du sexe opposé. 
Dès lors la situation affective peut s'énoncer de cette façon : « ce 
n'est pas lli que j'aime, c'est elle que j'aime — parce qu'elle 



m* aime ». 



Dans le délire de jalousie nous trouvons la même négation des 
tendances homosexuelles. L'homme qui serait tenté d'aimer les 
hommes, accuse sa femme de les aimer- « Ce n'est pas moi qui aime 
l'homme, c'est elle qui l'aime », semble-t-il se dire à travers le 
délire. 

Mais il se peut que dans certains cas l'individu nie totalement 
toute proposition : « Je n'aime personne ». Dans ce cas la fixation 
doit se trouver plus près du stade narcissique que de celui de Tho- 
•mosexualiiê, car on voit la libido aboutir à une surestimation 
sexuelle du moi qui s'énoncerait : « Je n'aime que moi », 

Cette attitude pourrait être envisagée comme constituant la base 
du délire de grandeur. 

Je vais essayer maintenant de résumer l'analyse d'un cas de 
délire hallucinatoire systématisé faite par Freud. 

Il s'agit d'un certain Docteur Schrober — ancien président de la 
Cour d'Appel de Saxe^ qui publia en 1903 un livre portant le titre : 
« Mémoires d'un Névropathe » qui constitue une remarquable auto- 
observation. Schrober note que sa première maladie nerveuse il l'eut 
^n 1885. Elle dura quelques mois. Il s'agissait d'une crise hypochon- 
driaque. Elle guéiit très bien sous les soins du Professeur Flechsig. 

La deuxième maladie débuta en 1893- Entre temps Schrober fut 
normal et mena une vie heureuse — lui et sa femme surtout gardant 
une grande reconnaissance au Professeur Flechsig, 

Les quelques mois qui précédèrent ï'ëclosîon de la deuxième crise 



■** 



484 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



^^^^^^"^^^^■^^ ' ^" ™ — ■ ■ ^ »^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^P^^™^^^fc 



ne furent marques que pur quelques rêves auxquels il ne fut amené 
à attacher quelque importance que plus tard*. 

Entre autres il eut une rêverie au cours du laquelle il lui vint 
« Vidée que ce serait beau d'être une femme subissant l'accouple- 
ment », 

Puis en octobre 1893 la maladie débuta par de l'insomnie, des 
idées hypochondriaques auxquelles s'entremêlaient déjà des idées 
de persécution. Rapidement l'état évolua pour constituer une psy- 
chose hallucinatoire avec des idées de persécution. On lui faisait 
subir toutes sortes de manipulations répugnantes sur son corps t il 
injuriait diverses personnes qu'il accusait de le persécuter et notam- 
ment son ancien médecin, le professeur Flechsig, qu'il appelait 
v assassin d'âme ». Il souffrait tant qu'à plusieurs reprises il tenta 
de se suicider. Puis, peu à peu, son délire prit un caractère mys- 
tique : il était en rapport avec Dieu — le diable — il entendait une 
musique divine, voyait des apparitions miraculeuses, etc. 

À côté de cela, — toutes ses facultés intellectuelles étaient conser- 
véeSj Sclirober pouvait s'occuper activement de certaines de ses 
affaires, mener la conversation la plus agréable, etc. Il entreprit 
même des démarches auprès du Tribunal et après maintes requêtes, 
il obtint sa libération en 1902, un an avant la publication de ses 
mémoires. 

Le jugement qui lui rendit la liberté contient l'essentiel du délire* 
II y est dit notamment : Il (Sclirober) se considérait comme appelé 
à faire le salut du monde et à lui rendre la félicité perdue. Mais il ne 
le pourrait, qu'après avoir été changé en femme. Dans ses conclu- 
sions l'expertise souligne aussi le rôle rédempteur et la transforma- 
tion en femme comme étant les deux points principaux du délire. 
Et il semblerait tout naturel d'admettre que le désir de jouer le rôle 
du rédempteur soit le point de départ de ce délire. 

Cela paraît être le cas mais dans la forme terminale du délire — 
qui à ce moment n'est plus un délire de persécution — comme nous 
le verrons. Les « Mémoires » nous 311 outrent en effet la situation 
tout autre au début dans la phase de persécution. En effet, ils nous 
apprennent que la transformation en femme était le thème primaire 
et subtout qu'elle était ressentie d*abord comme une injure — 
comme une persécution. 

Il est également montré que la transfomation en femme ne devait 
avoir lieu an début que dans le but d'un abus sexuel et nullement 



^ta^^^^PV^ 



T * 



LA STKUCTURE INCONSCIENTE DE QUELQUES PSYCHOSES 485 



dans un but élevé (rédemption). Enfin le Professeur Flechsig paraît 
d*abord comme le persécuteur — ensuite Dieu lui-même prit sa 

place. 

Voici les passages les plus significatifs à ce point de vue : 

« Ainsi s'ourdit un complot contre moi (à peu près en mars ou 
avril 1894), complot ayant pour but, ma maladie nerveuse étant 
reconnue ou. considérée comme incurable, de me livrer à an homme 
de telle sorte que mon âme lai soit abandonnée, cependant que mon 
corps, — grâce à une conception erronée de la tendance précitée, 
tendance qui est à la base de Tordre de l'univers ; — que mon 
corps, dis-je, changé en un corps de femme, soit alors livré à un 
homme (1) en vue d'abus sexuels et soit ensuite « laissé en plan »? 
c'est-à-dire sans aucun doute abandonné à la putréfaction.» 

La rêverie sus-mentionnée de l'époque ayant immédiatement pré- 
cédé la maladie, et qui doit être envisagée comme l'expression d'un 
désir homosexuel inconscient, indique également le caractère pri- 
maire de l'idée de transformation en femme. Vous vous souvenez 
xjue dans cette rêverie Schrober eut l'idée que ce serait beau d'être 
« une femme en train de subir l'accouplement ». Cette rêverie est 
Findice précieux que la maladie de Schrober éclata à l'occasion 
d'une poussée de libido dans le sens homo-sexueL Tout le système 
délirant de persécution tel qu'il vient d'être reproduit plus haut 
n'est qtfune tentative de nier? de se défendre contre cette poussée 
homosexuelle* 

Vint un moment d'ailleurs où Schrober ne lutta plus contre cet 
envahissement de rhomosexu alité : « Je montrerai plus tard qu'une 
» émasculation dans un autre but est possible et contient même la 
» solution probable du conflit », dit-il. 

À partir de ce moment il commence à se réconcilier avec le fan- 
tasme de désir homosexuel, 

« Dès lors, écrit-il plus loin, il me devint indubitable que l'ordre 
» de l'univers exigeait impérieusement mon émasculation, que 
» celle-ci me convint personnellement à moi, et que par suite il ne 
» me resterait raisonnablement rien d'autre à faire que de me ré si - 
» gner à Vidée d'être changé en femme. En tant que conséquence de 
» rémasculation, ne pouvant éviter en ligne de compte qu*une 



(1) U dérive du contexte de ce passage et d'autres que l'homme qui devait exercer 
ces abus n'était autre que Flecshïg (voir plus bas). 



l ■ m. m ■ .-ib-J-i k^-i 



486 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



» fécon dation par les rayons divers, en vue de la procréation* 
» d'hommes nouveaux ». 

À partir de ce moment Schrober accepte Vidée de jouer un râle de 
femme — se réconcilie avec cette situation — renonce à lutter 
contre l'homosexualité. 

A partir de ce moment aussi H cesse d'être persécuté. Dieu qui 
avait pris la place de Flechsig, n'est plus son ennemi* A partir du 
moment ou le délire n'est plus une réaction — une manière de 
contredire, de nier les désirs homosexuels — à partir de ce moment 
il cesse d r être un délire de persécution^ il devient un délire mystique 
à caractères paranoïdes. 

Il semble que la maladie de Schrober pourrait être envisagée 
comme composée de trois moments différents : 

Premier moment : désirs homosexuels. Rêverie : il serait beau 
d'être une femme en train de subir Taccouplenint, combattue par la 
personnalité encore saine et rejetée comme une horreur. 

Deuxième moment : délire de persécution : progression de la 
libido sur le plan homosexuel — le moi de la personnalité de Schro- 
ber malade — n'a plus' la force de s'opposer autrement aux désirs 
homosexuels que par des mécanismes inconscients (projection). Et 
le délire n'est que la réalisation du désir de la rêverie homosexuelle 
mais perçue comme une persécution, comme une perception ex- 
terne. 

Troisième moment : délire mystique paranoïde : La personnalité 
de Schrober trop touchée, le moi ne peut plus d'aucune manière 
lutter contre les désirs homosexuels* Dès lors ils apparaissent tels 
quels. L'amant n*est plus senti sous le déguisement d'un persé- 
cuteur, îl est accepté directement en tant qu'amant. Schrober 
devient la femme de Dieu- « Des nerfs de Dieu, écrit-il, correspon- 
i) dant à son sperme, avaient été, par un miracle divin, projetés 
» dans mon corps, et une fécondation s'était ainsi produite, » 

Ce rôle de femme n*est pas seulement toléré, subi, mais accepté 
avec joie et Schrober décrit pième les « voluptés divines » que Dieu 
lui procure « en réclamant de lui un état constant de jouissance ». 

Mais cette troisième phase de sa maladie ne nous intéresse plus 
ici. 

Nous ne pouvons pas non plus nous étendre trop sur les condi- 
tions dans lesquelles Schrober tomba malade, ni sur les données qui 
démontrent son attirance homosexuelle pour Flechsig — son ancien 
médecin — devenu persécuteur. 



LA STRUCTURE INCONSCIENTE PE QUELQUES PSYCHOSES 487 



Nous sommes obligés de renvoyer ceux que le cas intéresse au 
travail original de Freud (Remarques sur l'auto-biographie d'un cas. 
de paranoïa* Revue Française de psychanalyse, T. V* s N° 1 1932), 



Structure de la Schizophrénie 



Mai n tenant que nous so naines plus familiarisés avec le mode 
dont se déploient les forces de la libido, nous allons pouvoir essayer 
de voir quelle est leur part dans la structure de cette autre grande 
entité de la pathologie mentale — - la Schizophrénie. 

Ce n'est pas la place ici pour entrer dans des controverses de 
nosographie psychiatrique. Je suis cependant obligé pour pouvoir 
développer mon sujet de situer d'une façon assez schématique, 
certes, dans la classification, cette affection* - 

Je pense que dans l'état actuel de nos connaissances on ne peut 
pas considérer la schizophrénie connue une maladie, c'est-à-dire 
un tableau clinique déterminé par une cause précise et toujours la 
même. ïl semble que Ton doit plutôt l'envisager comme un syn- 
drome mental dont les causes peuvent être multiples, les formes 
cliniques riches et diverses mais dont deux, modifications profondes 
sont caractéristiques : troubles des fondions intellectuelles dont le 
caractère particulier apparaît dans la façon dont les associations 
d'idées sont perturbées et troubles des fonctions affectives. Seuls 
ces derniers nous intéressent ici et cela pour deux raisons : D'une 
part, partie qu'ils sont primordiaux, qu'ils soient primaires ou 
secondaires ils occupent en tout cas le premier plan et d'autre part 
ils sont davantage dans le cadre de notre sujet- 
Quel que soit le point de vue où Ton se place et la terminologie 
que l'on veut employer, un fait apparaît comme caractéristique 
et indiscutable lorsqu'on observe un schizophrène : C'est qu'il vit 
en dehors du monde extérieur, en dehors de la réalité extérieure 
avec laquelle il n*a plus — ou n*a jamais eu peut-être — aucune 
attache véritable. 

Que Ton appelle cela « perte du sens du réel » ou manque de 
« contact vital » le fait est là dans toute son évidence pour tout 
observateur» 

Le schizophrène est coin platement détaché du monde extérieur. 
Aucun intérêt pour ce qui I* entoure, aucune joie ni aucune peine ne 
peut lui être apportée par la vie* 

Et cependant c'est un être qui vit — dans certains cas même, 
seitible-t-il, d'une vie très intense. 



*■■— ~^^~. ■-■■'■i iii mi .iiii m ii ■ ■!■■■■ «i — rn-n — i-m »"" ■■ ».»». «^' ■ -■ i »■ i ■ ' j » ^ i — - * pi p ■■ ibi ^**n^ 



488 - REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Mais qu'est-ce que celle vie, où la vit-il, — puisque pour ce qui 
est la vie de tous les autres, il esl mort — Gomment vit-il ? 

À ces questions profondément troublantes pour tous ceux ayant 
jamais approché ces malades, — seule la psychanalyse par la 
connaissance de la vie des instincts, a pu donner quelques éclaircis- 
sements. Je dis quelques éclaircissements car si pour des raisons 
didactiques — si j'ose dire — tout ce que j'ai dit ou je dirais em- 
prunte Une forme précise, définie et affirmative, en réalité nous 
sommes encore assez loin d'une connaissance définitive et absolu- 
ment vériflable dans tous ces domaines si mystérieux de la patholo- 
gie mentale. 

Pour en revenir au schizophrène, la psychanalyse nous aide 
cependant à comprendre où se passe cette vie étrange* Si le schizo- 
phrène ne vit pas en dehors* dans la vie réelle, extérieure, H vit 
d'une vie tonte intérieure, toute en dedans de lui-même — entiè- 
rement replié et renfermé sur son propre être, — c'est la vie aulis- 
tique de Bleuler — sa seule vie — sa seule réalité. Bien des psychia- 
tres ont été et le sont encore sceptiques quant à cette vie de replie- 
ment sur soi-même* Leur scepticisme, vient, j'en ai l'impression, 
d'un malentendu. Les mots de vie intérieure évoquent dans l'esprit 
une image qui apparemment n'a rien de commun avec celle quo 
donne un schizophrène dont on observe l'existence vide* C'est que 
cette vie intérieure, cet autisme du malade ne peut avoir rien de 
commun — il s'en faut de beaucoup — - avec ce qu'évoquent ces 
mots. Cette vie intérieure n'est pas tant une Aie de repliement sur 
Têtre (intellectuel ou affectif dans îe sens commun, — superficiel de 
ce mot) sauf pour des cas que je crois plus rares (narcissisme de la 
pensée) qu'une vie de repliement sur son propre corps (aulo-éro- 
tisme). 

Ces malades n'ont aucun intérêt dans le monde extérieur, puisque 
ils ont mis tous les intérêts en eux-mêmes, les limites de la vie se 
confondent pour eux avec les limites de leur propre corps, toutes 
leurs satisfactions ils les tirent d'eux-mêmes* 

D'après ce que vous savez déjà de la libido et de ses fondions 
vous devinez, je pense, que c'est de ce côté qu'il faut diriger nos 
recherches afin de comprendre non pas ce qui conditionne ou ce 
qui produit cet étal de choses, mais ce gui permet au sujet le 
déploiement si particulier de ses forces affectives. 

Pour cela je suis obligé de vous rappeler à nouveau en quelques 



LA STRUCTURE INCONSCIENTE DE QUELQUES PSYCHOSES 489 



mois l'essentiel de ce qu'il faut savoir ici sur révolution psycho- 
-affeclive de l'enfant 

Vous savez déjà que l'être humain avant de pouvoir diriger son 
besoin d'amour (d'intérêt), sa libido, (son aimance, d'après Pichon) 
vers le monde extérieur ( — les autres êtres et les autres objets — ) 
passe par plusieurs étapes évolutives. Une de ces premières étapes 
constitue la phase auto-erotique. Pendant qu'il vit celte époque, 
l'enfant garde emprisonné en lui-même toutes les forces de la 
libido ; — il ne peut ni la diriger et encore moins la fixer (donc la 
satisfaire) Milieu rs qu'en lui-même. 

De ce fait, tout son être, tout son organisme est en quelque sorte 
imprégné, chargé par cette énergie, cette tension toute corporelle 
qu'est la libido à cette époque de la vie* Ainsi toutes les fonctions 
ont une charge erotique. Ce qui fait que toute fonction corporelle 
supporte une sorte de greffe libidinale et qui aboutit à ceci ; que les 
fonctions digeslives, excrétoires ou autres s'accompagnent de plai- 
sir. 

Elles ne sont pas comme chez l'adulte normal des fonctions diges- 
tives ou excrétoires simplement mais elles ont comme une doublure 
— si vous voulez — qui les enrichit d'une satisfaction qu'on est 
obligé — pour des raisons que nous ne pouvons pas développer 
ici — de désigner d'erotiques. Ce sont ces doublures erotiques des 
fonctions qui constituent ce que Freud appelle les pulsions par* 
tielles de la libido. Au cours de l'évolution normale, toutes ces 
pulsions partielles sont en partie soit inhibées, soit sublimées, c'est- 
à-dire qu'elles trouvent la possibilité de se déverser et de se satis- 
faire sur d'autres plans admis par les règles éthiques de l'époque. 
C'est cette transformation évolutive des pulsions partielles qui per- 
met à la libido de parcourir le chemin jusqu'au stade génital adulte, 
où d'une façon générale n*cst erotique que ce qui est génital, 

Mais là n'est pas la seule caractéristique du stade génital, stade 
adulte de la libido. Ce qui caractérise en plus ce stade c'est que le 
sujet éprouve le besoin et réussit d'investir une partie de sa libido 
en dehors de lui-même, sur des objets extérieurs. Il acquiert ainsi 
des besoins et des satisfactions hétéro-sexuelles. Il peut aimer en 
dehors de lui-même, il donne de l'amour et de l'intérêt à ce qui 
l'entoure et ce qui l'entoure lui apporte de l'amour et de l'intérêt. 

Vous voyez là la situation diamétralement opposée à celle du 
schizophrène. Maïs l'homme normal transpose sa libido non seule- 



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490 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ment sur des êtres vivants mais aussi sur des objets. C'est ce qui 
ïui donne la possibilité, grâce aux transformations que subit la 
libido au cours de son évolution normale, de s'intéresser et de par- 
ticiper aux différentes formes d'activité humaine. Tandis que le 
schizophrène a perdu non seulement l'intérêt (l'amour) pour les- 
êtres mais aussi celui des choses — il est en dehors de tout — 
comme si ce qui l'entoure n'existait pas. Le schizophrène a perdu 
la capacité (la fonction) ^investissement libidinal d'un objet autre 
que lui-même* Il a fait une régression au stade auto-erotique t 
dirons-nous* 

A l'état adulte nous ne sommes conscients de rien d*analogue. 
L'état de bien-être corporel habituel est une jouissance négative. 
L'état cénesthésique normal consistant en une absence de sensa- 
tions. Le bien-être corporel n'est ressenti que dans certaines cir- 
constances données seulement* 

De par ce fait, non seulement son comportement à regard des 
êtres est normal (pas de contact effectif) mais aussi à l'égard de 
toute la réalité extérieure {perte du sens du réel). 

Toutes les forces affectives il les dépense et les satisfait sur lui- 
même, en lui-même, par lui-même. 

Et le voici dans un coin de l'asile ; assis ou debout, immobile, 
inaetîf, absent, le regard dans le vide, marmottant tout seul à peine 
quelques mots, faisant des gestes toujours les mêmes. Rien autour 
de lui n'existe, personne n'attire et ne fixe son attention, H semble 
perdu dans un monde tangible pour lui seul. Son extérieur est 
négligé, il mange comme une bêle 3 fait ses besoins n'importe quand 
et n'importe où, — souvent même il barbouille de ses matières les 
murs- Il se masturbe sans cesse. Aucune honte, aucune retenue, — 
V entourage n'existe pas pour lui* Et cependant si l'on a la chance 
d* observer chez le même être une rémission» Ton constate qu'aucune 
des facultés intellectuelles n'a été détruite. J'ai brossé là le tableau 
réalisé par les cas extrêmes, — parce qu'il se prête à une descrip- 
tion schématique — cependant tous les états inlermédiairees sont 
possibles — mais il ne faut voir dans les différences cliniques que 
des nuances quantitatives^ des dcgrés f du même processus de régres- 
sion affective. 

Cependant il y a une question qui vient à l'esprit tout de suite — 
ce malade absorbé dans son narcissisme, prisonnier de lui-même — 
ne s'iiitéresse-i-iï à personne et à rien parce qu'il s'intéresse unique- 



^Êto 



LA STRUCTURE INCONSCIENTE DE QUELQUES PSYCHOSES 491 



ment à lui-même, — ou bien s'intéresse-t-il uniquement à lui-même 
parce qu'il ne peut s'intéresser à rien en dehors de son être. Malgré 
sa tournure byzantine, cette question est légitime et a son intérêt. 
Je crois que les deux situations sont possibles. 

Un être peut être amène à faire une régression au stade aulo-éro- 
tique ou narcissique à la suite de la perte d'objet investi affective- 
ment. De même que le persécuté a fait une régression sur le plan 
homosexuel dans les mêmes conditions. 

Mais pourquoi chaque fois que nous n'aimons plus, ou que nous 
perdons l'objet de notre amour, pourquoi ne tombons-nous pas 
malades ? 

A vrai dire nous traversons tous dans ces circonstances un état 
d'âme assez particulier. 

Mais l'être sain, normal, dont la personnalité est forte, résistante 
et dont le développement psycho-affectif s'est fait sans heurts et 
parlant qui n'a pas de point faible dans sa structure psycho-affec- 
tive, cet être donc peut supporter la perte de Pobjel, peut différer 
aux besoins affectifs et surtout peut à nouveau investir un nou\ei' 
objet. Celui qui deviendra un schizophrène est incapable de tout 
cela. Son moi est trop faible, il ne peut résister à l'état de tension 
psychique créé par la perte de l'objet et de la libido redevenue flot- 
tante, inemployée, et alors il subit une régression. Sa libido trouve 
issue par la brèche qu'elle creuse au point faible de la structure 
psycho-sexuelle au point où a eu lieu une fixation infantile. Cette 
iixation est chez le schizophrène au niveau prégénital, auio-érotique 
ou narcissique. Mais il y a des êtres qui font de la schizophrénie 
sans qu'ils aient subi une perle de l'objet d'amour. Pour ceux-là on 
apprend que de tout temps ils étaient des êtres bizarres, renfermés, 
rêveurs, isolés (sans contact affectif) . C'est la constitution schizoïde 
de Krelschmer, qui peut être envisagée comme un arrêt partiel au 
stade narcissique du développement psycho-affectif. Puis il se pro- 
duit chez ces êtres un jour, une chute, — le peu de contact qu'ils 
avaient avec le monde tombe et ils glissent rapidement vers l'état 
schizophrène* 

Et ce n'est pas un hasard que cette chute se produise à des 
moments de la vie qui précisément marquent une étape dans l'évo- 
lution psycho-sexuelle et notamment, imposent un choix objectai 
extérieur au moi* à ses besoins affectifs : pubcriê t fin de V adoles- 
cence, début de carrière. Il semble que ces êtres après quelques 



J.IIII.p^KBIIIIII^H ^B^^V . UJ^q^^VP 



49 i BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



-efforts infructueux, renoncent à la lutte et s'emparent de la voie de 
la régression pour trouver une issue* Dans un cas et dans l'autre la 
régression peut se faire entièrement sur le plan narcissique* Mais 
aussi elle peut s'entremêler partiellement d'autres composantes des 
différentes phases du développement où il a pu se faire une fixation 
libidinale plus légère. 

Quoi qu'il en soit ce qui semble caractériser le schizophrène au 
moment où il a à lutter pour résoudre ses conflits, c'est une extrême 
1 aï blesse du moi. Son moi semble faible , désarmé , à V égard des 
duretés de la réalité aussi bien qu'à Végard dès sollicitations venant 
de V inconscient. 

Aussi laisse-t-il se développer son mode affectif infantile — une 
fois la régression opérée — sans lui apporter des modifications 
comme dans une névrose ou dans d'autres psychoses — sans qu'il 
réagisse, — sans faire un travail de « reconstruction » comme dit 
Freud* 

Nous avons vu le persécuté réagir par un délire de persécution 
à regard de ses tendances homosexuelles renforcées. 

Il n'en est rien d'analogue chez le schizophrène — tout au moins 
dans les cas purs, non compliqués de délire ou d'état mixte, par 
exemple. Il n'y a que dans les premières phases de la maladie que 
le moi essaie de se défendre. C'est la période bruyante, aiguë du 
début de certaines formes, avec la confusion mentale, le délire sous 
diverses formes, elc + Toutes ces manifestations doivent être envi- 
sagees comme des réactions d<e défense, des tentatives de guérison. 
Aussi si Ton se place à ce point de vue, je pense que Ton pourrait 
envisager certains délires {délire hypochondriaque grave, délire 
d'influence), comme des états intermédiaires précédant (sur le plan 
de la régression) les états schizophréniques, Dans ces cas te moi 
plus fort réussit à s'arrêter dans la chute vers le narcissisme, il se 
fixe dans un stade le précédant. Et il prouve sa force dans la ten- 
tative qu*il fait de se libérer d'un envahissement de sa propre libido. 
Il se livre alors à la projection de ses impressions internes t — ou 
bien il se comporte à l'égard de son propre moi — siège des sensa- 
tions qu'il se refuse d'accepter — comme à l'égard d'un corps étran- 
ger (délire de dépersonnalisation, délire de négation), 

L'on peut se demander si là aussi dans celte attitude qu'il adopte 
à l'égard de son propre corps qu'il envisage comme un corps étran- 
ger — il n'y a pas une répétition de quelque situation déjà vécue 
-dans l'enfance* 



LA STRUCTURE INCONSCIENTE DE QUELQUES PSYCHOSES 493 

Il existe un moment où Penfant prend conscience de son propre 
corps de même qu'il prend conscience du mondé extérieur. Mais 
il y a un moment où certainement dans cette prise de contact avec 
lui-même — avec son propre corps — il doit le considérer comme 
un objet appartenant plutôt au monde extérieur. (1) Ainsi on pour- 
rait admettre que la première réalité extérieure pour l'enfant est 
son propre corps. 

Mais la majorité des idées délirantes présentées par les schizo- 
phrènes trouve une meilleure explication si Ton admet Vhypo thèse 
d'une faiblesse particulière du moi chez de tels sujets* Le moi en 
tant que zone du conscient — cette « écorce » du psychisme qui se 
forme pour le protéger, pour constituer une zone d'amortissement 
et de ti an s formation des excitations trop fortes ou trop pénibles 
perçues du monde extérieur, cette couche protectrice est réduite à 
peu de choses* Elle ne peut protéger le psychisme ni contre les 
duretés de la réalité extérieure par un travail d'adaptation comme 
cela a lieu chez le sujet normal» — ni contre ses propres excitations 
instinctives qui apparaissent souvent dans te délire telles quelles — 
sans avoir subi de déformations comme chez le névrosé ou d'autres 
catégories de psy choses- 
Ce que îe normal se permet en rêve ou en fantaisie et que le 
névrosé réalise d'une manière déformée — souvent sous le signe 
négatif — contraire — à travers les symptômes — ïe schizophrène 
l'exprime directement et sous* le signe positif dans son délire. 

Le schizophrène ne recourt pas à un « compromis » comme les 
autres malades — il exprime directement la tendance inconsciente. 
Chez lui, l'inconscient devient conscient — s'il m'est permis de 
m'exprimer ainsi — sans les déguisements que revêtent les symp- 
tômes chez le névrosé* 

La tendance inconsciente est acceptée comme telle. 
Par exemple une malade obsédée par ridée de tuer sou propre 
enfant exprimera cette idée sous forme de phobie — elle dira qu'elle 
craint de tuer son enfant, ou de l'avoir tué» et en même temps elle 
réagira avec une forte angoisse. 

La schizophrène, elle, dira « J'ai tué mon enfant » tout simple- 
ment. 

La même obsédée pourra dire ; v J*ai peur d'être violée » on hien 



(1) Expression d'étoimemeiit, de curiosité* chez le nouiri&son qui regarde, par es. t 
ses membres remuer, 



49h REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



« je pense avec angoisse que celte nuit un autre homme a pu pren- 
dre la place de mon mari dans mon lit », 

La schizophrène dira : « J'ai été violée cette nuit par un tel, 
c'est un tel qui vient la nuit près de môî et non pas mon mari, Me, o. 

Mais des exemples de ce genre abondent dans le Traité sur la 
schizophrénie de Bleuler qui, le premier, interpréta ces faits de cette 
jnanière. 

C'est également à la faveur de cette faiblesse du moi que le cou- 
rant de la pensée chez ces malades est si particulier : prédominance 
des affects, mécanismes prélogiques, tendances aux déplacements, 
à la symbolisa Hou et enfin négation plus ou moins totale de la 
réalité. Pour résumer et schématiser on peut dire qu'il y a chez le 
-schizophrène : 

a) une faiblesse du moi d'où il résulte : d'une part» une trop 
^violente opposition entre la réalité et les forces instinctives et 
-d'autre part, une manifestation trop directe de ces dernières ; 

b) une régression affective sur le plan auto-érotique (ou narcissi- 
que) d'où il résulte : une impossibilité d'investissement libidinal des 
•êtres (amour) ou des choses (intérêt, activité adaptée). Bref une 
paralysie suivie d*un retour sur soi de la libido, 

Stkucture de la MÉLANCOLIE 

Il y a un fait d'observation frappant dans les cas de schizophrénie 
— c'est que le sujet semble accepter la perte de l'objet et parlant, la 
rupture avec la réalité — ou tout au moins ne se livre-t-il à des 
réactions pouvant traduire un état de souffrance* 

Par contre, le mélancolique dont l'affectivité indique également 
des modifications dans le sens d'une perte de l'objet et des liens avec 
la réalité qui de ce fait ne présente pour lui aucun intérêt, lui, il 
souffre, 

« Rien ne m'est plus» plus ne m'est rien » semble dire le mélan- 
colique, en ajourant : sauf ma douleur, 

La douleur morale, on le sait, est un des signes caractéristiques 
de Tétai mélancolique* Et plus il souffre, davantage ïe mélancolique 
-s'accable de reproches à travers son délire d' auto-accu sali on. 

Freud, dans un travail malheureusement trop théorique (Trauer 
ù Melancholie) a très bien mis en parallèle Tétai de deuil et celui de 
mélancolie. Dans le deuil, la douleur que nous éprouvons. est provo- 
quée par la mort de l'être aimé (perte de l'objet). Pendant le premier 



^M^^^^^^^ n—» ■■ i r r^^^»^e^^^g^^— —^^— *ç5^fmp^ 



LA STRUCTURE INCONSCIENTE DK QUELQUES PSYCHOSES 495 



temps du deuil* temps où le chagrin occupe tout noire cœm\ nous 
sommes indifférents à tout ce qui constitue en temps normal Finté- 
rêt de notre vie, — tout comme le mélancolique qui durant sa crise 
de dépression relire tout l'intérêt dont il est capable d'investir la 
réalité en période libre. 

Freud émet donc l'hypothèse que le mélancolique au début de sa 
crise se trouve dans le même état que l'être sain qui vient de perdre 
quelqu'un qu'il aime. 

Seulement, dans le deuil, nous souffrons d'une perte réelle pro- 
duite par la mort, tandis que dans )a mélancolie la perte est inté- 
rieure, fictive. C'est le sujet qui pour des raisons subjectives 
considère l'objet comme perdu, une fois qu'il lui a relire l'investis- 
sement libidinal Une autre différence avec le deuil normal» se 
trouve dans l'intensité plus grande que prend le ^processus chez le 
mélancolique. 

L'intensité du deuil « intérieur » du mélancolique s'explique par 
3e fait que chez lui il y a un retrait total de l'intérêt aux êtres et 
aux choses. L'homme normal relire seulement une partie de son 
« ahnance » le reste lui permet de garder quand même un contact 
affectif, latent avec la réalité. 

Maïs ce n'ect pae seulement le deuil qui peut présenter des analo- 
gies avec l'état mélancolique et ainsi nous aider à le comprendre 
L'état d'âme — la tristesse éprouvée à la suite d'une déception en 
amour — ou d'une déception, tout court } réalise également en plus 
petit le tableau de la mélancolie. 

Dans les deux cas* la souffrance est la même, et s'exprime bien 
souvent pareillement. Quand le mélancolique refuse avec acharne- 
ment de boire et de manger, nous disons qu'il est siliophobe, — de 
celui qui souffre parce qu'il a perdu celle qu'il aime, le poète dit 
qu'il « a perdu le boire et le manger », 

Mais d'ailleurs Ton a décrit depuis longtemps déjà un état mélan- 
colique survenant à la suite d'un choc affectif, c'est la mélancolie 
affective. 

Nous voyons donc que pour la mélancolie de même que pour 
d'autres états morbides, on peut établir entre l'état dit normal et 
celui de la maladie, des états intermédiaires. 

Mais il est logique de se poser une fois de plus la question, pour- 
quoi l'un resle-t-îl sain et l'autre devient-il malade ? Pourquoi une 
déception reste chez F un un simple « état d'âme » et dcclanche chez 
l'autre un état mélancolique ? 



1 I 



4 US REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



D'autre part, il n*y a pas dans la mélancolie que ce signe impor- 
tant entre tous — îa douleur morale — il y a en plus des troubles 
somatiqucs, et même très importants, des troubles des fonctions 
intellectuelles et puis enfin le délire. 

De même que pour le schizophrène, nous laisserons de côté ici 
et les troubles somatiques et les troubles Intellectuels. Nous n'envi- 
sagerons que les idées délirantes des mélancoliques. C'est en 
essayant de comprendre la structure du délire mélancolique que 
nous trouverons également la réponse à la question que nous nous 
posions tout à l'heure. 

C'est à IL Abraham que Ton doit les travaux les plus importants 
sur ce sujet. Malheureusement ils sont, quoique plus nourris de 
faits cliniques, aussi théoriques que celui de Freud sur le Deuil 
et Mélancolie, 

Il y a cependant dans les écrits de K. Abraham un cas qui par sa 
simplicité, éclaire tout un côté du problème du délire mélancolique 
et aussi de la mélancolie tout court. C'est l'observation d'une jeune 
fille qui au cours d'un accès mélancolique s'accusait constamment 
d'être une voleuse. Bien entendu qu'elle n'avait jamais rien volé. 
Mais son père, à qui elle était excessivement attachée, avait été 
arrêté pour vol quelque temps avant le début de l'affection. C'est 
à l'occasion de cet événement qui la privait de son père que la 
maladie éclata. 

La perte de la personne aimée fut suivie d'un état morbide au 
cours duquel la malade essayait de remédier à cette perte en se 
livrant à une sorte d'identification particulière avec son père. 

Le mélancolique semble en effet s'identifier d'une manière spé- 
ciale à l'objet perdu. Cette identification est d'un type tout à fait 
primaire — archaïque — c'est Vinirojeeiion. Pour l'inconscient du 
sujet — qui ne peut pas supporter la perte de l'objet — grâce à 
l'introjection ce dernier est incorporé, gardé en lui-même. 

Toutes les souffrances, les reproches, les auto-accusations déli- 
rantes, sont ainsi en réalité dirigées contre la personne aimée. 

Tous les reproches, les accusations, les humiliations et les souf- 
frances, que le mélancolique s'inflige ne sont que l'image de celles 
qu'il aurait infligé s'il avait pu à l'être aimé et qu'il subit lui-même 
par contre-coup, dupe de son propre jeu. 

Le mélancolique se fait souffrir en faisant souffrir l'objet aimé 
qu'il croit porter en lui-même. Peut-être le suicide même du inélan- 






LA. STRUCTURE INCONSCIENTE DE QUELQUES PSYCHOSES 4W7 



colique devrait être envisagé comme un retournement contre soi du 
désir de meurtre d'autruî. 

Il faut insister sur ïe caractère ambivalent de l'altitude adoptée 
au cours de la mélancolie à regard de l'objet aimé ; d'une part le 
sujet ne peut pas s'en séparer (c'est pour cela qu'il est gardé grâce 
à rintrojection) d'autre part il lui inflige un traitement terriblement 
cruel. Cette situation affective ne peut être comprise que si Ton 
admet la composante agressive du mode d'activité de la libido au 
cours de sa première phase, celle du stade sadiqae-oraL 

Il est possible que le mélancolique présente une constitution par- 
ticulière conditionnée par une fixation à ce stade. C'est à lui que 
le ramène la régression qu'il subit au cours des crises. 

Cette fixation semble, d'après les analyses pratiquées chez quel- 
ques mélancoliques, avoir été déterminée par une première décep- 
tion. Déception subie à un âge où le moi n'avait pas encore acquis 
la force de résistance qui lui confère plus tard la victoire qu'il 
remporte sur lui-même, lorsqu'il surmonte les difficultés créées par 
la situation œdipienne. Et comme à l'époque de celte première 
déception — de ce premier trauma — sa libido est très ambivalente 
et toute marquée d'agressivité sur îe mode oral — (fin de l'allaite- 
ment, poussée des dents) rintrojection représente un moyen de 
s'emparer de l'objet (objet-nourriture) aimé, de le garder pour soi 
en se l'incorporant Les déceptions justifiées ou non par la situation 
réelle mais entraînant mie vacance de la libido 1 amènent grâce à la 
régression, le sujet à ce stade primaire des instincts. 

On peut donc envisager deux plans dans la structure de la mélan- 
colie : 

a) perte de l'objet aimé niais qui est éprouvé comme une frustra- 
tion pénible et non pas acceptée sans souffrance comme dans la 
schizophrénie, 

b) régression au stade sadique oral, rintrojection de l'objet aime 
qui est repris et gardé ainsi, et à qui sont adressés toutes sortes de 
reproches et infligées des souffrances (1), 

En manière de conclusion, je voudrais rappeler qu'aussi précieux 

(1) Cet exposé esUoin d'avoir la prétention d'un travail complet Nous ajouterons 
cependant que le rôle du Sur-Moi et de r auto-punition ont été délibérément laissé 
de cfité, comme ne jouant pas un rôle spécifique dans la structure du processus 
mélancolique, 

REVU H FRANÇAISE DE PSVCHÀN AL VSF. 34 



498 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



que soient ces faits que r exploration de l'inconscient semble nous 
avoir permis d'acquérir jusqu'à présent* sur la structure des psy- 
choses et de par ce fait sur une meilleure compréhension des mala- 
dies de l'esprit, — il faut ne voir là, pour V instant, que des voies 
nouvelles, des plans de travail. 

D'autre part, ces données n'impliquent aucune conclusion quant 
aux causes premières des maladies que nous venons d* étudier. Tout 
ce que nous pouvons dire c'est que, à un moment donné, les « cho- 
ses semblent se passer ainsi ». 

Les deux faits qui paraissent constituer le pivot dans la structure 
des psychoses : perte des possibilités d'investissement libidinal du 
monde extérieur (amour des êtres — intérêt pour la vie) et déver- 
sement (ou déroulement de la libido ainsi contrariée) grâce à la 
régression } sur un plan psycho-affectif arriéré, primaire, marqué 
antérieurement par une fixation infantile au cours du dévelop- 
pement — expliquent la forme , la structure comme nous disons de 
ia maladie certes, mais qu* est-ce qui la provoque ? 

Pourquoi à partir d'un certain moment cet équilibre des forces 
.ilfectives qui maintiennent l'intégrité du moi et lui. donnent la pos- 
sibilité d'une activité adaptée à la réalité, pourquoi à partir d'un 
certain moment cet équilibre est-il rompu ? 

Qu'est-ce qui détermine pour certains êtres cette impossibilité 
d'investissement affectif du monde extérieur ? 

Serait-ce une toM -infection qui détermine cette rupture de l'équi- 
libre qui laisse seulement s 7 épanouir le reste*? 

Ou bien serait-ce un épuisement purement endogène, intérieur f 
qui met le moi dans Tim possibilité de continuer à remplir son acti- 
vité» de coordonner et d 'harmoniser les sollicitations internes, pro- 
fondes de l'être et les excitations du monde extérieur ? 

T 

Tout ce que Ton peut avancer à l'heure actuelle, c'est qu'il n'est 
pas impossible d'admettre une certaine réversibilité de ces faits. 

Et, en allant plus loin, lorsqu'on se trouve devant les consé- 
quences (si réellement ce ne sont là que conséquences) peut-être 
aborder et s'attaquer à la maladie par le côté qu'elle présente. 

En effet, le psychiatre ne doit pas oublier qu'il est aussi médecin* 

Bleuler nous indique une fois de plus la voie. Tout en admettant 
(sans avoir aucune certitude) l'origine toxique de la démence pré- 
coce — loxMnfection à la faveur de laquelle les conflits psycho- 
sexuels s'épanouiraient ci constitueraient la maladie, dit-il — Bleu- 



LA STRUCTURE INCONSCIENTE DE QUELQUES PSYCHOSES 499 



1er s'efforçait de soigner ses malades non pas en s'ait aquanl à ces 
facteurs toxi-înfectieux présumés et inconnus, mais aux effets /jsj/- 
choîogiques cl en tenant compte des complexes affectifs. 

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Analyse d'un cas de troubles sexuels 



r ^ / 



avec anxiété 



et symptômes hypocondriaques 



(0 



Par J. FROIS-WiTTM ANN 



Le cïébut du traitement. 
Symptômes, histoire, premiers souvenirs et premiers rêves, 

II 
Le matériel par rapport aux grandes fixations et aux symptômes 

L L'autoérotisme. 

2. La masturbation, 

3* La constipation et l'hypocondrie. 

4* L'impuissance et ï'ejaculation précoce, 

5* Matériel symbolique de transition. 

6, L'agressivité orale, 

7. Les angoisses et la régression homosexuelle passive. 

III 
La iin du traitement 

1 . Le complexe cPŒdipe et la peur de la castration, 

2. La guérison. 

IV 

Résumé et discussion 

1. Résumé. 

2. Discussion : le diagnostic ; le transfert ; )e dynamisme du traite- 
ment ; les fautes de technique» 



(1) D'après une conférence faite à Ja Société Psychanalytique de Paris*, le 
lfi octobre 1932. 



502 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Le j)ébui du Traitement 

Symptômes, histoire, premiers souvenirs et premiers rêves 

J'ai choisi le cas qui va suivie pour plusieurs raisons : d'abord le 
malade, sans avoir absolument terminé son analyse au sens strict 
du mot (mon départ pour la France ayant interrompu le traitement 
vers sa fin), a fait une guéri son 1res satisfaisante ; puis, ayant vécu 
en réalité ce que les autres enfants ne font souvent qu'imaginer, il 
il donné dans l'ensemble un matériel très peu symbolique qui cons- 
iitue une confirmation aussi peu équivoque que possible de la rec- 
titude de l'interprétation freudienne ; ensuite les symptômes de 
névrose vraie qu'il présentait, et dont le contenu psychogène a pu 
être analysé, nous permettront une discussion de ces symptômes ; 
enfin j'ai analysé le malade avant d'avoir terminé ma propre ana- 
lyse, et nous chercherons comment la cure a pu être effectuée mal- 
gré cette difficulté. 

Le malade, que j'appellerai Morton Young, nie fut envoyé, sans 
diagnostic particulier, par le psychiatre pour le compte de qui je 
travaillais à ce moment en qualité d'assistant dans sa clinique, Le 
traitement, commencé au début de juin 1927, fut interrompu au 
début de septembre par le départ du malade pour une Université 
éloignée, puis repris en octobre 1928, et se termina fin juin 1929 
lorsque je dus quitter l'Amérique. La psychanalyse a donc porté sur 
un total de douze mois, à raison de cinq séances par semaine, avec 
une interruption d'un an après les trois premiers mois. 

Les symptômes dont se plaignait le malade étaient les sui- 
vants : masturbations et pollutions nocturnes exagérées, coïts ren- 
dus presque impossibles par éjaculation précoce, insomnie, consti- 
pation, obsessions et phobies diverses, le tout engendrant un état 
de dépression vague et un manque d'allant qui le mettent dans 
l'impossibilité d'écrire sa thèse, qui seule le sépare d'un doctorat 
longtemps préparé. 

Morton Y„ âgé de 3.1 ans, célibataire, est né dans une famille de 
fermiers du Mîddle-West. Il a huit frères et sœurs ; il est le plus 
jeune des garçons, et n'a après lui qu'une sœur plus jeune de 
deux ans ; son frère le plus proche est de 7 ans plus âgé (ce frère et 
celte sœur ont joué un grand rôle dans son enfance). Le père mou- 



ANALTSE d'un cas de tkoubles sexuels 503 



lui quand il avait 7 ans et entrait à l'école ; la mère, quand il avait 
20 ans- Quelques années après la mort du père, la famille se démem- 
bra et il alla dans un Etat de l'Est avec sa mère et sa jeune sœur, 
avec qui il passa donc son adolescence. Sa sœur et lui aimaient les 
livres ; elle devint maîtresse d'école et lui, en partie aidé par les 
deux femmes et en partie gagnant sa vie pendant ses heures libres, 
alla à l'Unhersilé où, pris d'un goût pour la philosophie, il poursui- 
vit ses études jusqu'à son doctorat* Il regrette que sa sœur, qui doit, 
dit-il, être fixée à lui, ne veuille pas se marier. Il s'engagea pendant 
la guerre sans conviction patriotique, ayant, comme ses frères aînés, 
des opinions socialistes, mais pour être là où étaient les hommes, 
Aussitôt après s'être engagé, il eut une crise d'angoisse violente 
qu'il attribue à la constipation et à I* expérience horrible qu'il eut au 
réveil de l'aneslhésie, lors d'une opération d'hémorroïdes qu'il 
s'était fait faire avant de s'engager. D'autres crises suivirent la pre- 
mière pendant les six mois de son stage militaire, avant son départ 
d'Amérique. Envoyé dans un camp du Midi de la France, son séjour 
d'un an et demi n'y fut qu'une longue période anxieuse. Ses 
angoisses répétaient celles quMI avait eues petit enfant à l'occasion 
de situations pour lui terrifiantes ou de masturbations, et dispa- 
rurent à la démobilisation. Il resta alors dans une grande ville de 
l'Est pour y finir ses études, travailla à l'Université* enseigna, 
abandonna l'enseignement à cause de sa timidité, fit différents mé- 
tiers, et enfin se laisse aujourd'hui plus ou moins entretenir par une 
femme plus âgée que lui avec laquelle il vit, malgré une assez 
grande hostilité mutuelle. C'est elle, en traitement psychanalytique 
depuis quelques mois chez le médecin avec lequel je travaille, qui a 
amené son amant à aller trouver celui-ci. 

Je diagnostique, au bout de quelques jours, une névrose mixte, à 
fond de névrose réelle (neurasthénie due à la masturbation)* avec 
hypocondrie et réaction anxieuse soit psychonévrotique, soit vraie 
et due à une décharge sexuelle insuffisante suivant la cessation de 
la masturbation (la première crise d'angoisse de la guerre est appa- 
rue après six mois de masturbations où le malade s'interdisait d'éja- 
culet). 

Morton V. est un homme de taille moyenne, l'air assez jeune et 
triste ; il marche vile, courbé, le regard de côté, s'effaçant et s*excu- 
sant à tout propos ; mais aussi, à certains moments» une grimace 
de dégoût et d'agressivité soulève ses narines et sa lèvre supérieure; 



WPW*H«HM*-^^B^^^>«' 



50 1 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



il lance une phrase caustique et en rit avec une satisfaction con- 
descendante. Pendant les premières semaines, le malade égrène ses 
souvenirs en ne les accompagnant d'aucun affect, se plaint de ses 
symptômes et n'apporte ni rêves, ni transfert ; son discours est 
objectif, intellectuel ; et pourtant ses souvenirs, même de petite 
enfance, sont nombreux. Il y a donc chez lui, comme Pavait remar- 
qué le médecin, une forte défense narcissique : le moi s'est défendu 
contre l'inconscient, en partie par le refoulement, en partie par une 
concentration de la libido sur lui-même, ce qui le fait se sentir à 
l'abri des représentations inconscientes, prisonnières ou déformées 
en un système intellectuel rigide de rationalisations. Une partie 
de ce système est, par exemple, que sa famille est une bande de 
malheureux dégénérés (« white trash »), et qu'il doit tous ses mal- 
heurs à une lourde hérédité ; qu'il est d'un « grain » plus fin qu'eux 
tous et vaut mieux, intelligent et féminin, que toutes ces brutes 
qu'on appelle des hommes ; que tous ses symptômes sont physio- 
logiques, et que, ou on ne les changera pas, ou il faut les soigner 
physiquement ; enfin qu'il connu ence l'analyse parce qu'il le fait 
avec de l'argent prêté, et plutôt pour se rendre compte des procédés 
employés, mais qu'il ne peut goûter un système s'adressant à 
quelque chose d'aussi bas, illogique et sans consistance que les 
émotions. 

Pourtant, dès le début, s'avèrent comme encourageants le fait 
que le malade continue à venir ponctuellement, et que les souvenirs 
et associations sont nombreux et variés. Il est intéressant que les 
premiers à sortir aient justement concerné des incidents impor- 
tants de l'enfance que nous retrouverons, cette fois avec leur aflect 
approprie^ vers la fin de l'analyse ; ce qui prouve bien que ce n'est 
pas tant le refoulement de la représentation qui cause le symptôme, 
que le déplacement de Vaffect ci la substitution. 

Morton révèle tout de suite que la source de tous ses maux est 
son père qui, à ce que lui dit sa mère bien après sa mort, était 
épileptique* ïl a peur de devenir comme lui. Enfant, il avait peur 
d'être fou. Pourtant, il n'a jamais vu son père dans une vraie crise. 
Sa croyance n'est basée que sur les paroles de sa mère et sur les 
faits suivants : « Un jour, mon père revient de la ferme, semblant 
très naturel, et pourtant notre mère nous dit avec une grande tra- 
gédie dans la voix : « Oh ! votre père a été encore malade ! » Un 
autre jour, mon père fait des grimaces ; nous rions, croyant qu'if 



■^^^^v 



ANALYSE D ? UN CAS DE TROUBLES SEXUELS 505 



jouait au clown, mais noire mère nous fait brutalement sortir ; un 
autre jour il pousse un grand cri et jette son journal ; nous rions 3 
un peu effrayés ; ma sœur aînée nous fait sortir, les larmes aux 
yeux ; un autre jour encore il est tranquille, puis il dit quelque 
chose et ma sœur le fait sortir avec des façons mystérieuses. J'ai des 
images de mon père respirant bruyamment dans la chambre à coté 
et d'avoir eu peur. L'année avant sa mort il n*a pas quitté sa 
chambre, et ma mère y allait lui tenir compagnie* » Ces faits sont- 
ils suffisants pour conclure que le père était un épileptique cons- 
titutionnel ? Je ne le crois pas : il peut avoir été un épileptique et 
avoir eu des attaques soit de grand mal, soit de petit mal ; il peut 
aussi avoir eu des désordres moteurs» épileptiques ou autres» d'ori- 
gine accidentelle trauma tique (lésion) ou physiologique (tumeur ou 
affection organique quelconque du système nerveux central)* Par 
exemple le malade a raconté plus tard que les « crises » étaient 
venues après un grave accident où des poutres d'un pont en cons- 
truction étaient tombées sur son père. Je lui ai alors proposé de 
nous en tenir au doute concernant ce paysan vigoureux, construc- 
teur de ponts pour le comté en plus de son travail à la ferme, et 
père de huit enfants tous bien constitués dont aucun n'a jamais 
donnée le moindre signe d'épilepsîe. 

Un souvenir de son père qui a beaucoup impressionné Morlon est 
de l'avoir vu assis, les jambes de son pantalon relevées, une scie 
sur les genoux, exposant au soleil une plaie rouge sur son tibia. Il 
riait. 11 y avait là quelque chose de déplaisant et d'embarrassant* Un 
autre sou venir , c'est d'avoir réveillé son père le matin. Il était 
enfoui sous les couvertures : tout ce qu'on pouvait voir c'était le 
bout de sa tête entouré de cheveux, avec une loupe au milieu. Enfin 
un jour l'enfant, huilait les 'machines avec un bidon à Ion col ; il 
s'amusa à le faire couler par terre, pour le plaisir de répandre ce 
beau liquide visqueux, et son père, qui ne le frappait jamais, le 
fouetta. 

Morlon s'est masturbé depuis sa petite enfance sans interruption, 
surtout avec son frère le plus proche, Jiminy, sur lequel il doit 
avoir eu, dit-il, une fixation. Ce frère était audacieux, vif, la brebis 
galeuse de la famille, « pas puritain et hypocrite comme les autres »- 
On jouait aussi « à la vache », c'est-à-dire que le petit se glissait 
entre les jambes du grand et suçait sa verge- Il le raconta à sa 
mère qui les gronda* Elle les découvrit aussi quelquefois ensemble ; 



jM^MmrimiMi niii - ii — i^ n ti ■— ma^^^n^^M^^w^»^»^— -m^M^Mn tM-iiu j 



506 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



mais il recommença loujQurs : il aimait le goût et la qualité tactile 
du pénis. Pins tard, il souhaita d'être assez souple pour sucer sa 
propre verge : « Ma bouche ]e voulait, dit-il, et ma verge le voulait 
aussi. » Il coucha longtemps avec son frère, et la masturbation mu- 
tuelle continua, même alors que Jîmmy allait avec les Ailles et qu'on 
imaginait des histoires de femmes en se masturbant. Le petit mon- 
trait une grande loyauté au plus grand, le défendant envers sa 
mère et les autres : il lui était dévoué comme une femme, dit-il. 
Puis Jinimy quitta la maison vers 15 ans, donc bien avant la puberté 
de Morton, qui continua ses actes sexuels seul ou avec d'autres 
enfants, garçons (ils essayèrent la pénétration anale) ou filles, mais 
jamais de façon continue. Il eut toujours une grande culpabilité de 
sa masturbation, et surtout à l'époque des premières éjaculations ; 
il avait vu le sperme de son frère, et le sien l'impressionna d'autant 
plus qu'il avait lu dans un livre que la masturbation rendait fou. 
« J'avais eu quelques orgasmes avant la puberté, dit-il. et je pouvais 
les prolonger assez longtemps, — }u$qu*à ce que mon épine dorsale 
me fasse mal. » (De tels actes me semblèrent confirmer le diagnos- 
tic de neurasthénie.) Morion adorait sa mère qui rendait son amour 
à son benjamin. II ne regrette qu'une chose, c'est d'avoir été souvent 
dur, cruel même, avec celle qu'il aimait tant, sans pouvoir s'en 
empêcher. II aimait aussi sa petite scrur, avec qui il eut de rares 
exhibitions sexuelles. Il pensait, en se masturbant (maïs avec une 
grande culpabilité) comme ce serait doux d'être dans son vagin ; 
mais un jour qu'il jouait devant elle à mettre sa verge dans un 
creux de rocher, elle lui dit ; « Pourquoi ne me la mets-tu pas ? » 
Il s'enfuit et tourna dès lors ses méchancetés contre elle. ïl eut des 
rêves incestueux, accompagnés ou non de pollution, concernant les 
deux femmes. Il coucha souvent avec sa mère, avait peur du noir 
et se pelotonnait contre elle, et il lui arriva souvent de lui mettre la 
main entre les jambes, ce qui l'excitait sexuellement. 

Cet enfant, si précoce sexuellement, n'eut son premier coït qu'à 
l'Université, vers 17 ans, avec une prostituée, et éjacula immédiate- 
ment. Depuis, il ne renouvela l'expérience que très rarement, et 
avec un résultat jamais meilleur, souvent pire. 

Le premier rêve, apporté une vingtaine de jours après la pre- 
mière séance, est un rêve oral très simple : il s'agit d'awfs, de tes 
cuire et de les manger. Ce rêve suivait une séance d'associations sur 
le sperme des hommes, de son frère, des chevaux, l'huile des lampes» 



ANALYSE D'UN CAS DE TROUBLES SEXUELS 507 



le savon liquide que sa mère faisait bouillir, II détermina une nou- 
velle série d'associations sur la pâte à faire le pain» sa malaxation 
avec les bras en plein dedans, les crêpes, le blanc des œufs (au con- 
traire de la plupart des enfants, il ne mangeait jamais le jaune), le 
lait. Il adorait traire les vaches, voir le lait bouillonner dans les 
seaux, le boire. 

Le deuxième rêve est apporté le surlendemain : « Je suis excité 
sexuellement et frustré : je ne trouve personne. Je cher elle en mon- 
tant ou en Vair (I ain strïving upwards), jusqu'à ce que je me trouve 
en rapport avec quelqu'un au-dessus de moi que j'appelle Dieu ; je 
me réveille, J 3 étais tendu dans un effort vers le haut en me dres- 
sant sur mes hanches, comme s'il y avait eu quelqu'un an-dessus de 
moi tout le temps, et que j'aie pu m'en saisir (get hïm) en faisant 
cela, » Les associations concernent la religion, Le malade, ancien 
presbytérien, est intéressé par le catholicisme (dont il a parlé la 
veille) à cause de son matérialisme. Il aime suivre la messe et se 
sent envahi d'une chaude émotion *juand le prêtre change l'hostie 
en Dieu. Ces deux rêves, que je laissai bien entendu sans interpré- 
tation, me parurent se rapporter à l'un des complexes fondamen- 
taux du malade, la fixation orale au père, car dans le second rêve 
ses efforts sont les mêmes que dans le jeu de la vache avec son 
frère. 

À partir de ce moment, les rêves sont plus fréquents, de nature 
souvent homosexuel (lutte avec des hommes), et quelques rêves de 
transfert apparaissent, soit négatifs {je le persécute), soit positif (je 
l'aide à xésoudre des problèmes)- 

II 

LE MATliRÏEL PAR RAPPORT AUX GÏUNDES FIXATIONS 

ET AUX SYMPTOMES 

1) UAutoérotisme* 

Je présenterai maintenant le matériel en relation avec les grandes 
fixations et les symptômes du malade ; Tordre suivi correspond 
d'ailleurs à peu près à son ordre de sortie : j'ai simplement anti- 
cipé çà et là pour assurer l'homogénéité de la présentation* 

Les associations et souvenirs d'enfance donnés dans l'intervalle 
des rêves concernent l'immense amour de la nature du petit gar- 



*nmwji 



fi08 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



çon sensible, élevé au milieu d'elle, dans la promiscuité des pay- 
sans vivant au niveau du Ca. C'est « la Terre » d'un Zola améri- 
cain qu'il raconte avec un grand don de narration» Il aimait la 
ligne montueuse de Phorizûn d'un amour si sensuel que les rêveries 
dans lesquelles il se perdait se terminaient toujours par des mas- 
turbations. Il aimait voir le rut des bêtes, Féclaboussure qu'avait 
faite le sperme d ? un étalon sur le mur, le vagin d'une belle jument 
s'ouvrir comme une fleur dans l'attente du pénis. II masturbait les 
animaux avec son frère, « par sympathie », disait-il, « pour leur 
donner ce qu'ils voulaient ». Un jour, son frère coita vraiment une 
jument, et le petit en fut ravi ; le liquide qui dégoulinait ensuite du 
vagin était si blanc et si tentant. Le contact de la paille humide et 
l'odeur des écuries ou des étables l'excitèrent toujours* Puis c'était 
les scènes sanglantes, les accidents survenus aux grands animaux, 
pattes cassées, ventres ouverts des chevaux et des bœufs, et les jours 
de boucherie, où le père et plus tard le frère aine abattaient le 
bétail. Pour le petit Morton, les animaux étaient comme des gens* 
ïl eut souvent plus tard, en voyant par exemple certaines têtes de 
chevaux « avec des expressions de personnes », l'impression de 
rêve, de déjà vu* comme si elles lui rappelaient des expériences de vie 
précédente où il était un animal, ou bien où il aurait connu per- 
sonnellement des animaux* De tels exemples nous aident à com- 
prendre la genèse du totémisme, de l'identification de l'homme aux 
anîmaiiXj sans avoir besoin de postuler des influences ancestrales : 
pour l'enfant, comme pour le primitif, les objets du monde extérieur 
ne se séparent qu'assez tardivement ou pas du tout en concepts 
nettement différenciés, et c'est cette indifférent! a ti on, cette interre- 
lation des représentations suivant les lois de l'association, qui per- 
siste dans l'inconscient (lequel n'est autre que le résidu des repré- 
sentations refoulées avec un mode de fonctionnement propre) et 
qui explique la pensée symbolique. Dans nos familles, le père joue 
au cheval avec son fils, le frère l'effraye en faisant le loup, la mère 
l'appelle son petit chat* L'enfant, qui prend tout à la lettre, exagère 
cette personnalisation des animaux dans un cas extrême comme 
celui de Morlon, vivant avec sa famille au milieu des bêtes et de la 
même vie qu'elles, 

' La ligne montueuse de l'horizon, comme l'a déjà remarqué le 
vieil Erasme Darwin dans ses Zoonomia, représente la courbe du 
sein maternel ; le paysage environnant, c'est aussi l'utérus, comme 
Ta montré RÔheïm, où l'enfant régressé par peur de la castration 



^■Ih^^n^Bta 



ANALYSE D J UN CAS DE TROUBLES SEXUELS 509 



imagine un coït symbolique. Seul dans la nature* Morloxi se lais- 
sait envahir par un flot d'émotion qui lui faisait peur : « Je sen- 
tais que je perdais peu à peu contact avec la réalité, et je commen- 
çais à me dissoudre dans une rêverie informulée ; alors j'éprou- 
vais une angoisse qui me réveillait et me faisait fuir. Souvent aussi, 
l'émotion se transformait en excitation et me faisait me masturber. 
J'en avais une culpabilité encore plus pénible que l'angoisse, » Mor- 
ton en vint à ne plus oser se promener. Il a toujours eu la nostalgie 
de la maison ; il revenait de l'école en courant, se précipitait essouf- 
flé dans les bras de sa mère, cachait sa tête dans ses genoux où il 
s*endonnail près du feu avec le sentiment de se fondre en elle, Mais 
il la voulait passive, détestait qu'elle Pembrassât sur la bouche : « Je 
ne voulais pas me laisser envahir par toute F émotion que je sen- 
tais en moi ; avec ma mère et ma sœur, je devais être sur mes 
gardes, autrement j'aurais été perdu d'amour et de sentimentalité. 
Quand ma mère était malade, je sanglotais des journées entières, 
comme J'ai fait quand elle est morte. Quand elle s*absentait f j'errais 
dans la cuisine comme un chat, reniflant son odeur sur sa chaise ; 
quand elle revenait, j'étais fou* comme un chien joyeux* » 

Le malade était afors dans sa quatrième semaine d'analyse. Dans 
le but de faciliter les associations affectives, je donnai une inter- 
prétation superficielle, lui disant qu'il pouvait se rendre compte par 
lui-même qu'il ne méprisait tant les émotions que parce qu'elles 
signifiaient pour lui l'accomplissement des désirs incestueux envers 
sa mère et sa sœur ; et que la tâche de l'analyse était de libérer son 
affectivité, légitime et utile en soi, des fixations infantiles. Il ine 
répondit qu'il était convaincu du premier point, mais non du 
second ; que toute son affectivité serait toujours incestueuse, dégoû- 
tante et coupable, et qu'il ne s'y laisserait jamais aller. ïl se livra 
ensuite à une sortie contre la psychanalyse dans son encourage- 
ment des affects et des associations libres, contre les philosophies du 
mouvement, bergsonisme et pragmatisme, et contre Part moderne. 
Il était intéressé par le platonisme et le néo-réalisme de Whitehead 
et de Bertrand RusselL Mon interprétation de ce jour, pour laquelle 
il n'était pas mûr, et d'autres similaires que je fis à chaque occa- 
sion, aidèrent pourtant à faciliter les associations affectives et le 
transfert, et les attaques contre ce qu'il appelait les philosophies 
émotionnelles diminuèrent d'intensité à mesure que le traitement 
-opérait, puis disparurent. 

Ce qui précède m'amène à parler de Yautoêrotisme du malade 



a^Hnnp 



510 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



enfant avant d'en venir à Félude des fixations particulières. Il a en 
effet prolongé jusqu'à la puberté l'état de pervers polymorphe, où la 
libido des organes principaux se satisfait indépendamment. Jus- 
qu'à cet âge il s'est masturbé» il a sucé des substituts du sein, il a 
uriné au lit et déféqué dans ses pantalons, résistant victorieusement 
à l'éducation des sphincters. La masturbation a continué dans l'âge 
adulte, La satisfaction de ces divers érotismes lui a toujours donné 
une grande culpabilité, et nous verrons plus tard les facteurs qui T 
malgré elle, ont pu le maintenir à ce stade. L'un de ceux-ci est cer- 
tainement une forte libido des organes qui demandait satisfac- 
tion , comme le prouvent des 1 rêves très simples où il s'arrangeait 
pour se satisfaire sans culpabilité : il rêvait par exemple qu 3 iï était 
dans la campagne on dans une rue du village en train d'uriner, avec 
une merveilleuse joie organique puisque ce n'était pas dans son 
lit ; ou qu'il tirait sur une corde pour amener an bateau ou sauver 
quelqu'un qui se noyait (on lui donnait en effet comme besogne de 
tirer sur une corde qui serrait les freins des chariots)» et il sentait 
un grand plaisir sexuel. Dans les deux cas, il se réveillait ayant 
uriné au lit ou s'étant masturbé, mais il avait eu un plaisir justifié, 
donc évitait la culpabilité* La seule différence fest que la masturba- 
tion, plus coupable, requiert dans le rêve un premier degré de sym- 
bolisatîon. Notons, en terminant, Yinconiinence générale liée à son 
auto-érotisine, et son incapacité de toute rétention volontaire. 

2) La masturbation, 

La masturbation, échangée pour l'éjaculaiion précoce lors de ses 
rares coïts, est, avec la constipation» le symptôme qui préoccupe le 
plus le malade. Il en a connu toutes les formes : masturbation avec 
et sans orgasme, orgasme sans masturbation, pollutions nocturnes 
avec et sans orgasme et vice- versa. Il se plaint d'avoir toujours eu 
un pénis long et molasse, toujours en demi-érection , jamais en érec- 
tion complète. C'est une punition pour la masturbation, un symbole 
de son excitabilité nerveuse : on appelait des enfants « pisse-dur » 
à l'école, el cela le faisait rougir. Le pénis pend, mauvais pour lui 
et inutile pour les femmes, à moitié mort, alors qu'il voudrait, 
comme les chevaux ou les hommes virils, une verge large et droite 
en érection, petite, rétractée et protégée au repos, Au contraire de la 
plupart des névrosés, le malade croj r ait que ses éjaculations sans 
érection, assez fréquentes, étaient moins coupables (montrant par 



Ai^BW^^^^^^^^^^^^^^^B^^^BHB^^P^^^^^Bi 



ANALYSE D'UN CAS DE TROUBLES SEXUELS 511 



là que Yagressivitê sexuelle est ce qui lui déplait le plus), et que ses 
émissions nocturnes, c'est-à-dire Penuresîs de l'enfant, valaient 
encore mieux. Ceci dut être encouragé par ce que sa mère lui 
raconta en l'en joli vaut au sujet des émissions des journaliers qui 
prenaient quelquefois pension dans la maison et dont elle faisait le 
lit, y trouvant, disait-elle, des traces représentant un litre de sperme. 
Il trouva les siennes anodines en comparaison* lî préférait d'ailleurs 
les orgasmes avant la puberté, parce que plus longs et plus diffus t 
c*est-à-dire pJus près de l'érotisme urétlirah On voit combien peu 
solidement s'est jamais établi le primat génital. Il eut pourtant de 
l'angoisse aux premières ijaculaiions et de la culpabilité par la 
suite* Le fait qu'il s'est souvent masturbé sans aboutir à Féjacula- 
tion prouve bien qu'il la considérait comme le sceau de la mastur- 
bation, la quantité de sperme étant la preuve cl la mesure de la 
faute : « Si je n'avais versé que quelques gouttes, ce n'était pas trop 
mal ; si j'avais inondé mon pyjama, c'était horrible. » Nous pou- 
vons ajouter que c'était d'autant plus horrible qu'il ressemblait 
ainsi aux journaliers (au père), ce qu'il n'avait pas le dîoit de faire. 
D J autre part, son père l'avait frappé pour s'amuser à verser comme 
lui l'huile précieuse (le sperme), et les journaliers lui citaient la 
Bible, qui menaçait de mort celui qui versait sa semence sur la 
terre. Enfin, dans ses rêves, comme nous allons le voir» le sperme» 
les matières fécales et l'argent sont équivalents et également pré- 
cieux. 

De même pour la demi-érection du malade qui est une résultante 
satisfaisant les deux tendances d'érection et de non-érection. Le 
jeune garçon, qui a tant admiré les grosses verges des chevaux et 
des hommes et qui, pour des raisons que nous verrons plus loin, 
n'a pas le droit d'en avoir une semblable, se punit de ses désirs 
par un compromis freudien typique : sa verge sera dans un tel état 
qu'elle F empêchera de coi 1er et lui fera honte devant tous ; mais 
cet état se rapproche précisément de celui qu'il a souhaité : sa 
verge est molle, mais elle est grande. Il se trouve dans ce cas qu'on 
peut renverser la proposition et y voir aussi une de ces punitions 
par réalisation du désir, signalées par Loewenslein, où le souhait 
de l'individu est pris au mot : « Tu as voulu une grande verge, tu 
l'auras, — mais elle sera la punition, te signalera à tout le monde 
comme un présomptueux et un masturbateur, et t'empêchera de 
coïter- » Je mentionne en passant que les rougeurs du malade res- 



W^B^^^B^^W 



512 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



sortissent au même mécanisme, après déplacement en haut de 
l'exhibitionnisme et de l'agressivité phallique, et, comme c'est le 
cas chez les femmes» déplacement du narcissisme sur le visage. La 
rougeur, ainsi que je le développerai ailleurs, est le contraire de ces 
« coloris protecteurs » dont parlait Darwin : c'est un coloris dénon- 
ciateur qui attire l'attention et la critique : « J'avoue, dit celui 
qui rougit, et ma faute est justement celle que je vous signale par 
ma rougeur (l'érection symbolique). Je suis puni en étant exposé 
tel que j'ai péché, » L'expression française « piquer un phare » 
(que certains écrivent ainsi) montre bien le double sens, phallique 
et de signal, de ce réflexe conditionnel vaso-moteur. 

3) La constipation ci V hypocondrie. 

Le malade a eu des selles extrêmement irrégulières comme 
enfant : « Je déféquais comme les animaux, n'importe quand et 
n'importe où ; je restais quelques jours sans déféquer sans la 
moindre inquiétude, ou je faisais une, deux, trois fois par jour» 
comme ça se trouvait ; quelquefois ça venait sans prévenir, dans 
mes pantalons, une décharge immédiate qui partait tout comme 
quand j'urinais. Je ne pouvais pas me retenir. Quand je faisais dans 
la campagne, je me penchais, regardais comment je faisais celte 
longue queue noire qui me pendait au derrière, puis ce que j'avais 
fait, le gros las, que j'avais produit ; j'y cherchais les traces de^> 
repas, les grains de raisin, les noyaux de cerise ; j'étais tenté d'en 
manger. Je croyais à ce moment que la constipation signifiait des 
selles dures, lourdes, solides, dont j'avais Vamour et la peur. J'ai- 
mais les sentir venir (ça me donnait quelquefois des érections), puis 
tomber à terre pendant que je me sentais déchargé, lier, heureux. 
Je voulais être constipé, mais pas trop* Quand ça me faisait trop 
mal, ça nie faisait peur, et je le disais à ma mère. » Nous retrouvons 
là le double caractère de la défécation signalé par Freud : plaisir 
dans la rétention et anviété dans l'expulsion, et jiou^ voyons clai- 
rement que la forme enfantine de la défécation est précisément la 
constipation, mais une constipation qui va de pair avec l'inconti- 
nence. C'est à quatorze ans qu'un de ses frères lui apprit que la 
constipation voulait dire ne pas avoir d'habitudes régulières, et que 
de graves dangers l'attendaient s'il ne faisait pas attention : chaque 
jour manqué, lui avait-il dit, lui enlèverait cinq ans de sa vie. Il en 
conçut beaucoup d'appréhension. C'est à la suite de ces menaces de 



t^Ê^a^Êrr^ 



ANALYSE D ? UN CAS DE TROUBLES SEXUELS 513 



mort que le jeune garçon, qui jusque-là s'était confiné dans la 
recherche du plaisir auto-érn tique immédiat, entreprit d'établir 
une tardive « moralité des sphincters » (Ferenczi). En particulier 
il éduqua son anus à lui refuser le plaisir de la défécation dont il 
s'était tant rendu coupable : le sphincter a ni devint si fort et si 
sévère, de lâche et tolérant qu'il était, qu'une constipation opiniâtre 
s'établit, caricature punitive de sa constipation auto-érotique enfan- 
tine. Comme, d'autre part, l'inhibition sur la masturbation avait au 
contraire abouti à une verge flasque, le double résultat de cette 
éducation brutale fut de le rendre constipé et impuissant : « Je 
suis lie et constipé derrière, mou et relâché devant, alors que 
j'avais, et voudrai s, tout le contraire : un rectum rabelaisien, et une 
verge forte et dure. Tout cela me donne un sens d^mjustice et d'im- 
puissance. » L'étude de son sentiment de persécuîion anale sera 
complétée plus loin, en examinant l'agressivité orale. 

En même temps que le matériel ci-dessus, le malade apporta des 
rêves comme celui-ci (24 oct. 1928), suivant des associations sur 
ses éjaculations : il défèque tout à coup en montant un escalier 
sans pouvoir se retenir. Les fèces liquides tombent sur son panta- 
lon et sur le sot. L'équivalence de l'incontinence fécale et sperma- 
tique est évidente ici comme dans d'autres rêves où par exemple le 
sperme séché sur son pyjama est égalé aux matières séchées dans 
son pantalon. Nous pouvons en rapprocher encore l'incontinence 
verbale fréquente de ses discours. 

L'analyse de la constipation entraîne sa diminution, et la dispa- 
rition du symptôme de claustrophobie, qui était une réaction de 
défense contre l'érotisme anal et la masturbation dans les w.-c. 
et les endroits protégés des regards. Il y a également amélioration 
de Y hypocondrie, qui portait sur la nécessité d'avoir de bonnes 
selles, de bonnes éjaculations, et un bon sommeil reposant pour 
l'esprit, donc concernait d'une façon générale les dangers pouvant 
arriver aux trois organes les plus importants pour ses intérêts nar- 
cissiques : l'intestin, la verge et le cerveau, et la peur, s'il n'obéis- 
sait pas à sa tardive moralité, d'être privé de selles, de sperme et 
d'intelligence, c'est-à-dire d'être triplement châtré. 

4) L'impuissance et Vêjaeulation précoce. 

L'impuissance du malade se manifeste àe deux façons : érections 
incomplètes et éjaculations précoces* Nous allons parler des 

REVUE FRANÇAISE DE P5TCHAKALYSE. 35 



fc 



514 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



secondes, el avons parlé des premières ; ajoutons pourtant qu'il eut 
toujours honte d'être vu en érection par les filles ou les garçons, 
el surtout par sa mère : « Souvent au lit avec elle, son contact, 
quand je me roulais sur elle, me donnait des érections ; j'avais 
peur qu'elle ne s'en aperçoive : je nie disais que non, elle ne s*en 
apercevrait pas, ou elle croirait que c'était quelque chose d'autre, et 
pas mon pénis. » Disons maintenant un mot des causes de son 
impuissance sexuelle en général. 

Cette impuissance est surdéterminée. Le malade, comme beau- 
coup de névrosés, a peur du vagin qui est à la fois dangereux et 
interdît : interdît par le père, et dangereux par lui -même. En effet, 
en tant qu'organe châtré, il rappelle la castration à celui qui le 
contemple (il rêve, le 9 novembre, qu'âne femme lui montre sa 
manche ou la fourrure cache un défaut du bras), el il est, non 
seulement une déception pour le petit admirateur du père, maïs un 
avertissement de ce qui attend le petit rival, et peut-être une menace 
de vengeance de la i?art de ce qui reste du pénis féminin châtré : 
Morton connaissait le vagin des juments avec « l'intérieur sortant » 
comme son propice anus quMl regardait en déféquant-: « Quelque 
chose de caché sort, puis tout rentre dans Tordre, » 

Le vagin est aussi dangereux par lui-même, en tant que « vagin 
dénié » ? c'est-à-dire capable de couper le pénis. Témoin un rêve au 
lendemain d*un rapport sexuel (16 octobre), d'une bataille entre un 
serpent et un oiseau de proie. Il se demande qui est V agresseur. 
L'oiseau est vainqueur ci ce qu'il tient dans son bec n'est plus 
qu'un petit lapin ou un rat pendu par le nez. Le malade associe 
sans difficulté le serpent transformé au pénis de l'homme rape- 
tissé, châtré par le coït. Ce vagin qui coupe la verge, c'est en partie 
la bouche du père qui châtre les agneaux avec ses dents comme le 
montre des associations ultérieures» et en partie le trou qui se 
referme sur ce qui y entre* connue chez les chiens ; peut-être en 
était-il de même chez les gens, pensait Morlon* et faudrait-il vous la 
couper pour vous séparer. 

L'impuissance est évidemment aussi déterminée par l'interdic- 
tion œdipienne : la mère est taboue pour l'enfant* De même, le 
malade voudrait pénétrer la femme, qui est toujours pour lui un 
substitut maternel, mais n^n a pas le droit (rappelons-nous qu'il 
a toujours eu la honte de Péreclion)* II rêve (31 octobre) qu'il roule 
sur un lit avec une femme qui veut un rapport sexuel. Il se réveille* 



ANALYSE D'UN CAS DE TROUBLES SEXUELS 515 



Ce rêve amène plusieurs rêves de rapports avec des femmes qui se 
changeaient en sa mère, ou avec sa mère et sa sœur directement. 
L'orgasme, pas toujours présent, n'est alors jamais satisfaisant. Ce 
tabou des femmes possédées par le père est renforcé par le phan- 
tasme précis de la verge du père a l'intérieur du vagin, soit que la 
mère la lui ait retenue, soit qu'il soit Jà chez lui et en garde rentrée, 
Le 2 mai, il raconte que sa mère lui parlait d'un poisson-diable avec 
de gros yeux et des tentacules, qu'un homme combattait à rentrée 
-d'une caverne (« in the znonlli of a cave ») pleine de crânes- Bien 
avant ceci (19 novembre)^ il rêve qu'il voyage, avec sa sœur. Il ne 
peut pas entrer dans le wagon où elle est déjà, à cause de la foule 
massée à la porte (les pénis du père et des frères), Peu de temps 
après (fin novembre), il parle de la tombe de son père : « Le 
cimetière était plein de serpents. Un jour, j'ai vu un grand serpent 
sortir de sa tombe. Je fus frappé du contraste entre V extérieur 
{ fleurs , tombe propre) et l'intérieur de la terre (cadavre, pourriture, 
serpent). » On verra plus loin des associations plus précises encore 
à ce sujet qui a été une des sources d'angoisse les plus importantes 
du malade enfant. Ce qui prouve que, dans le coït, l'impuissance 
remplace V angoisse et en garantit. v 

Enfin, la mère est pour l'enfant la femme phallique, soit qu'elle 
ait pris la verge au père et la garde, soit qu'elle possède la sienne 
propre (puisqu'au début il n'imagine pas qu'il y ait des êtres hu- 
mains différents de lui), et le danger est alors d 3 êlre fait femme par 
la créature phallophon*» Morlon s'est fait donner très longtemps des 
lavements par sa mère et a eu de très nombreux rêves de femmes 
j>orleuses de verges buccales^ pubiques ou anales, de femmes chan- 
gées en hommes, etc +l et croyait que sa mère et les femmes avaient 
quelque chose entre les jambes. 

Quant à Péjaculalion précoce, sa cause la plus évidente est l'impa- 
tience du masturbaleur qui veut la satisfaction immédiate, l'inca- 
pacité de soutenir la tension de l'attente du plaisir (ce qui est 
aussi une raison pourquoi il ne peut faire la cour à une femme, ni 
poursuivre aucune satisfaction à échéance un peu lointaine ou exi- 
geant un effort un peu compliqué). N'oublions pas l'incontinence 
du petit garçon auto- erotique, incapable de se retenir en quoi que 
ce soit, toujours prêt à tout lâcher. L'orgasme sans érection, et plus 
tard Féjaculalion précoce sont les continuateurs de l'incontinence 
iirinaire de l'erotique uréthral. Mais à quelle cause le malade attrî- 



^^*-^^—^^^b^ 



516 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



bue-t-il lui-même ses éjaculations précoces ? À une trop grande 
excitation venant d'une trop grande tendresse de 3a femme ; « Dès 
que je sais que Je vagin est prêt à me recevoir, je ne peux plus 
dominer la situation, je ne peut plus que me fondre dans celte 
extase de sensations et de joies : c'est trop bon. L'orgasme dis- 
sout la dualité, efface ma personnalité. C'est surtout le fait d'être 
attende désiré, qui est une terrifiante excitation : j'ai un désir si 
immense d*être eiLgouffré que j'ai I*orgasine tout de suite. » Je rap- 
procherai ces associations de celles de deux malades, Fim qui eut k 
son premier coït, maïs sans éjaculation précoce, la même extase 
d'être dans la femme, de se perdre en elle, et l'autre, un Français, 
qui eut sa première éjaculation en pénétrant sous l'Arc de 
Triomphe, symbole pour lui de la mère patrie dans sa gloire* ï! est 
donc possible que l'attraction vers la femme entre pour une pari 
dans l'éjaculation précoce, mais ii est probable que cette « vague 
de félicité » est une incontinence émotionnelle liée aux autres incon- 
tinences. Morton se défiait, rht-il, de ses émotions trop orgasmiques, 
comme des torrents qui brisent des écluses. C'est-à-dire : le moi 
est à la merci de la décharge immédiate des activités du ça : urine, 
matières fécales, sperme» agressivité, émotions diverses ; tout « se 
répand » aussitôt. C'est pourquoi plus tard il contrôle tout, devient 
doux, constipé, intellectuel, impuissant. « La seule chose dont j'ai 
une réserve inépuisable sont les larmes. » Même incontinence, 
d'ailleurs, dans ce que Morton appelle maintenant (14 mars) ses 
« orgasmes passifs » avec sa mère lors des vomissements et des 
lavements : v Je commençais toujours par être très malade, et la 
douleur faisait tomber toute ma gêne envers ma mère, Je me lais- 
sais aller* Je me roulais dans un grand spasme. Elle me disait : 
« Laisse-le partir,,,, ne le retiens pas,,* », et je vomissais avec délices. 
Ou, au contraire : « Ne le laisse pas partir,,. Retiens-le,** » Mais le 
lavement partait tout de même dans un merveilleux abandon, » 

À la fin du mois de mars ïe malade commence à abandonner ses 
défenses intellectuelles contre l'émotion, « Je me rends compte 
que si j'éjacule si vite, c'est plutôt par peur de me laisser envahir 
dans l'inconscient par l'orgasme, et que j'ai dû tirer une trappe 
sur mes sensations sexuelles comme sur tous mes sentiments ; au 
fond, je n'ai jamais dû avoir un orgasme vrai. » 

Quel est le bat de l'éjaculation précoce ? C'est évidemment ce qui 
fait souffrir le malade : réjacuïatîon au dehors, le coït sur le seuil 






ANALYSE D ? ON CAS DE TROUBLES SEXUELS 517 



du vagin el non dedans. « J'ai l'orgasme avant d'entrer dans le 
vagin, et alors toute ma réserve de sperme est partie, et je n'ai plus 
de désir pendant quelques jours. Mon coït est un vrai pet de 
lapin (« flash in the pan »). » Ce but est prouvé par un rêve (1 er 
novembre) où e7 chatouille une fille coquette qui laisse tomber son 
porte-monnaie. Un grand nombre de petits objets métalliques et 
brillants s'en échappent et se répandent sur le sol avec brait. Elle 
lui demande de les remettre dans son sac, mais elle Va irrité par ce 
qu'elle a fait, et puis c'est trop intime, il les laisse échapper. Il a 
peur d'être découvert Les associations, à côté du rapport au paie- 
ment de l'analyse indiqué par la date, montrent bien le rapport 
entre l'argent, les matières fécales et le sperme, le tout << précieux el 
inutile », Pourquoi inutile ? Il ramène souvent (et ce jour-là en 
particulier) l'image de la jument rejetant le sperme du frère. Il est 
probable qu'il y a là une déterminante de l'éjaculation précoce ; 
les femmes sont des juments qui sont prêtes à rejeter le précieux 
liquide qu'elles n'apprécient pas, et il ne le leur donnera pas* 

Haïs il y a plus : il ne veut pas les rendre enceintes, il a telle- 
ment peur de transmettre sa soi-disant hérédité épileptîque qu'il a 
voulu se faire stériliser. I/éjaculation précoce équivaut donc à une 
auto-castration, et celle-ci se rapporte à l'inceste, comme le montre 
un rêve du 2 janvier, oii il coite sa sœur (mère) après avoir tâché 
de ne pas briser la membrane (barrière incestueuse)* Il reste long- 
temps en elle, puis se retire, effrayé d'avoir pu avoir un orgasme 
dans son vagin. À ce moment, il a V orgasme, et le flot de sperme qui 
s'écoute à l'extérieur le rassure. Réveil sans éjaculation ni érection. 
L'éjaculation précoce est donc ici un compromis entre l'attirance et 
la peur du vagin. C'est un orgasme fruste, une éjacuialion sur le 
mode urétlual, chez un incontinent, sur le seuil du vagin attirant et 
terrible. 

Le malade réalise-t-il un gain par son impuissance ? Oui, comme 
le prouve ce rêve (12 novembre) : // répare une cheminée défec- 
tueuse. Mais, aussitôt réparée, elle s'écroule, entraînant une partie 
de la maison } et sa mère et lui ont juste le temps de s'enfuir. Réveil 
en disant : « la maison croulante qui ne s'écroule jamais ». Inter- 
prétation : la puissance est dangereuse ; au contraire, avec l'im- 
puissance il peut battre le père et avoir la mère. L'impuissance et 
la féminisation du caractère sont donc dues à la régression devant 
les menaces œdipiennes et sont une garantie de puissance magique 
qui compense îa puissance agressive abandonnée* 



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518 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



5) Matériel symbolique de transition. 

II n'y a pas de psychanalyse sans acceptation du symbolisme et 
du transfert, Je parlerai du transfert de mon malade en son temps. 
Je voudrais maintenant essayer l'interprétation de quelques rêves 
et phantasmes qui me paraissent se placer ici, qui constituent un 
matériel bien personnel à Morton, et qui formeraient une détermi- 
nante connexe de l'impuissance. J'ai interprété assez incomplète- 
ment sur le moment ce matériel, sur lequel les Docteurs Laforgue 
et Lœwenstein ont bien voulu depuis me donner leur avis. 

Voici le premier de ces rêves {19 octobre) : Un homme danse avec 
ses genoux plies à V intérieur de son pantalon pour ras sourd r ei 
élargir ses jambes. La danse devient une vibration si rapide et 
l'homme si petit qu'il laisse sur la scène un dessin comme celui 
laissé par un brandon enflammé ; ce dessin représente un singe 
aux longues jambes poilues ou une araignée. Le danseur perce 
(« breaks through ») sporadiquement le dessin et présente alors 
Vapparence noire, brillante et musclée, du dos d'un nègre. Réveil 
euphorique, puis suite du rêve ; Un homme grand, laid et faible 
d'esprit mange dégoûtamment n'importe quoi. Comme un enfant il 
vomit du tait qui sort de sa bouche sans spasme apparent. Puis il 
engouffre des peaux de banane qu'il a pliées en deux, mais qu'il 
rejette aussitôt. Réveil angoissé avec sensation de dégoût et mouve- 
ments de vomissement. Association sur la première partie : « J'ai 
déjà essayé le coït quand ma verge était trop flasque, en la pliant 
en deux pour la raccourcir et l'élargir ; mais le vagin la rejetait, car 
il veut un noyau dur et non une peau de banane pliée. J'ai envié la 
verge noire et musclée des chevaux, » Sur la deuxième partie : his- 
toire d'un fermier qui ne sait pas ce que c'est qu'une banane, plie 
les peaux, en deux pour les manger et jette le fruit en disant ; « C'est 
dommage que ]e noyau soit si gros* » 

Avant de tenter une interprétation, je voudrais présenter deux 
rêves d'angoisse dont J*un répèle celui qu'on vient de lire en y ajou- 
tant un élément nouveau important, et dont l'autre ne répète que la 
seconde partie. Voici le premier (1S février) : « J'étais sur un pont, 
au-dessus d'une rivière pleine de bateaux. Je me demandais combien 
petits ils devaient être pour pouvoir passer sous le pont, ei je 
m'étonnais que certains d'entre eux pussent être aussi grands. L'un 
d'eux avait à sa poupe une longue projection sut laquelle je sau- 



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ANALYSE D'UN CAS DE TROUBLES SEXUELS 51 9 



tai. Le bateau commença alors à se mouvoir très rapidement en 
cercle. D'abord euphorique et un peu étourdi, je commençai à me 
demander anxieusement si la rivière serait assez large pour contenir 
les cercles de plus en plus grands que son accélération donnait au 
bateau ; ma peur devint une terreur de m' écraser contre la rive. Je 
criai pour qu'il s'arrête } après en cire sorti, des garçons qui étaient 
la se moquèrent de ma couardise. » Plus tard, dans îa nuit : '< Je 
poursuivais une fille en montant un escalier. Je rattrapai sur le toii 
et V embrassai. Son baiser voluptueux allait me donner un orgasme 
quand tout à coup elle devint complètement immobile f et mon rêve 
se changea en cauchemar en voyant sa bouche devenir une protu- 
bérance dure (qui, an réveil, me fit penser à un anus) t tandis qu'elle- 
même devenait un animal ou un monstre, Je me réveillai en criant, 
nerveux et remué, » Associations ; « J'aime et je n'a ï me pas ces bai- 
sers où la femme vous enfonce dans la bouche une langue longue 
comme une gaule. Elle nie la presse dans la bouche comme ma 
mère la canule dans l'anus. Ça nie dégoûte* et pourtant je voudrais 
que celte langue fût encore plus longue et plus grosse ; j'ouvre la 
bouche encore plus grande pour en avoir plus dedans* Je pense à 
la verge de Jimmy dans ma bouche. La protubérance du rêve me 
rappelle une protubérance semblable que je voyais à mon anus en 
me penchant la tête entre les jambes pour regarder les matières 
sortir quand je déféquais. » Morton rappelle alors un rêve qu'il 
avait eu une vingtaine de jours avmt, au cours de séances où les 
associations roulaient surtout sur la constipation (8 février) : « Je 
suis dans votre bureau. Plusieurs femmes sont sur un lit. L'une 
d'elles, jolie, relève sa robe et vous montre ses fesses, disant quelle 
est beaucoup plus brune qu avant. Une autre, laide et blanche, rit 
sadiquement et vous montre une protubérance rouge entre ses 
fesses. » Les associations avaient été analogues, se rapportant de 
plus aux: cornes et queues d'animaux brisées, doigts amputés, etc. 
Voici le rêve (21 janvier) qui répète la seconde partie du premier 
rêve mentionné : « Un homme me poursuivait à cause de mon 
amour pour une femme qui était avec nous. Il était entré dans une 
chambre à coucher où il voulait surtout tuer deux petits chais que 
nous avions aussi avec nous. J 7 e.us peur en Vij découvrant, mais en 
m f approchant ie vis qu'il était faible et inoffensif. Je le pliai en 
deux et le jetai ainsi hors de la fenêtre. » Associations sur son 
patron (en ce moment il travaille dans une affaire de bourse) à la 



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REVUE FRANÇAISE BE PSYCHANALYSE 



femme de qui il commence à s'intéresser, sur son père trouvant son 
frère et lui se masturbant dans la grange et les punissant, et sur la 
castration des veaux* 

Nous voyons dans tous ces rêves trois séries de symboles qui, bien 
que paraissant très différents, semblent pourtant se rejoindre, soit 
qu'ils soient quelquefois présents dans le même rêve, soit qu'ils 
aboutissent aux mêmes associations, Ce sont ; le cercle magique du 
petit danseur ou du bateau, le pliage en deux de la banane oh de 
l'homme, la protubérance rouge à la bouche ou à Fanus. Commen- 
çons par le moins complexe, le pliage en deux, et analysons comme 
matériel symbolique le pliage de la verge du malade par lui-même 
lors du coït, Devons-nous le croire quand il dit qu'il veut ainsi 
obtenir une verge plus forte et plus grosse ? Evidemment non, 
puisque le seul résultat est de la faire rejeter par le vagin. C'est 
donc justement ce résultat qu'il veut obtenir comme équivalent de 
réjaculatïon précoce et de l'impuissance. Les associations au rêve 
des bananes montrent que l'homme dégoûtant est Mort on qui rejette 
le sperme (lait) et la verge du frère (père) comme faisait ia jument 
et comme il aurait dû faire enfant, au Heu de se délecter à la 
feliaiio. Ce rêve explique son action symptômalique dans sa vie 
sexuelle : s'identifïaiil à la femme, comme c'est son habitude, il lui 
fait faire ce qu'il voudrait faire, c'est-à-dire expulser la verge du 
père incorporée. Et le rêve du plitige de l'homme prouve cette inter- 
prétation en y ajoutant un élément important : l'homme faible qui 
entre dans la chambre, c'est le père rendu inoïïensif par la maladie 
(première réalisation du souhait de castration) qui entre dans la 
mère ; les deux chats sont peut-être les deux frères dans le ventre 
de la mère, et le malade plie en deux la verge paternelle et la rejette 
hors du vagin (la fenêtre), L'élément ajouté est donc l'agressivité 
sur la verge du père, et l'expulsion de la verge par la femme devient 
alors une castration symbolique du père. Le malade est d'ailleurs 
puni, en même temps que son souhait est réalisé, puisqu'on réalité 
c'est lui qui se voit refuser l'entrée de la femme* 

D'où vient cet acte du pliage en deux ? Il me paraît se rapporter 
d'une part à des histoires impressionnante entendues par Morton 
comme celle d'un père qui menace son fils de castration pour avoir 
été avec les femmes, à quoi le fiîs répond : « Ça m'est égal, après 
je plierai les bords, je les rentrerai et comme ça je serai une femme 
moi-même » ; et, d'autre part, à des perceptions comme son anus 



ANALYSE D J UN CAS DE TROU 13 LES SEXUELS 521 



ou celui des chevaux se dépliant et se repliant lors de la défécation, 
ou comme les organes sexuels des juments ou des petites filles qui 
montrent nettement le repli des lèvres à l'intérieur duquel il soup- 
çonne ou voit un autre organe, le clitoris. H cite aussi un proverbe ; 
« On ne fait pas un porte-monnaie de soie avec une oreille de truie » 
où Ton peut voir dans l'oreille repliée un symbole du pénis plié en 
vagin. Un autre de mes malades s'amusait quelquefois à se plier la 
verge en deux, pour la voir mieux se détendre en érection, action 
qui se rapproche de celle de se rabattre la verge entre les cuisses 
pour la cacher ou la voir se détendre (c'est-à-dire 2>ûur se châtrer 
ou pour nier la castration), assez fréquente chez les adolescents. 
Enfin le malade a tenté de sucer son propre pénis ; et ïï décrit la 
position pliée qu'il avait alors, tout comme lorsqu'il se regardait 
déféquer ou même se masturbait. Le symbole du pliage doit donc 
se rapporter également à cette position, qui reparaît dans le con- 
tenu de, certaines de ses angoisses : il se voit replié sur lui-même, 
rentré à l'intérieur (« tumed iirwards ») a donc devenu femme, car il 
ne faut pas perdre de vue la tendance particulièrement marquée du 
malade k l'assimilation de son corps tout entier à la verge, comme 
on en trouvera de nombreux exemples parmi ses associations. L'an- 
goisse est donc ici une angoisse de castration, et le symbole du 
repliement se rapporte à des phantasmes de castration appliqués 
soit au père, soit à lui-même par la loi du talion. Tout ce matériel 
peut se résumer ainsi : activement, il vomit le sperme et la verge 
du père incorporée oralement, et les fait rejeter par le vagin ; pas- 
sivement, il se fait rejeter par la femme, ou se replie lui-même pour 
se transformer en femme. Un bénéfice secondaire de la punition est 
de sauvegarder son pénis des dangers multiples du coït : on ne peut 
plus le lui couper puisqu'il s'en est fait un vagin. Dans cette der- 
nière signification, il est Fhoinme-femme qui a renoncé à la verge 
pour mieux la garder : ainsi certains malades trouvent que les 
femmes, n'ayant point de pénis qu'on puisse châtrer, ont une puis- 
sance plus réelle que celle des hommes* 

Le symbole du pliage touche au symbole du cercle, puisque c'est 
le petit homme aux genoux repliés dans ses jambes de pantalon qui 
le décrit en dansant. Mais d J où vient l'idée de ce cercle et de la 
danse ? Il faut la chercher dans les danses nègres, dans les ma- 
nœuvres nautiques, et surtout dans les « crises » du père qui lui 
semblaient des actions magiques et sexuelles, comme le prouvent 



il i . ■ . ■ _!__ ■ Ji — u.j.. m. x. .i il emi i ii i ■■ ■ i I.TT J I mm i m j m i ■,„ j_ i ± mi. L t -mj-r* • -■■■^^-i^«u--^*-J ^teaci^ — i— ■ i ■ J m il — ■ — ^— ■ ~— -~~ - — — ■ — — -— ^~~— — 

522 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



maints rêves et son imitation des crises, plus tard, pour agir sur 
sa mère* Et que fail-il avec ces cercles qu'il trace ? J'ai l'impression 
que le jeune garçon (le petit bonhomme, les petits bateaux) qui veuL 
la grande verge conquiert la puissance phallique on anale (verge 
noire des chevaux, dos d'un nègre, projection à la poupe du grand 
bateau), et s'en sert pour percer le père (le dessin du singe) , pour 
se heurter à lui (le rivage immobile), ou pour coïter la mère (l'arai- 
gnée)* Dans le premier rêve, plus ancien, donc moins conscient, il 
continue en faisant expulser le père par le vagin. Dans le seconds 
au contrai re, il y a de l'angoisse, La rencontre avec le père, puis la 
femme munie de la protubérance terrifient 1* ambitieux. 

Enfin, que signifie cette protubérance ? Le malade nous a dit 
lui-même d'où elle venait, et je crois qu'on peut se contenter de celte 
origine, Mais quelle en est pour lui la signification ? « Quand je 
poussais, dit-il, j'étais angoissé de voir cette chose rouge qui sor- 
tait, qui était en moi et pourtant m'était étrangère, et qui, au lieu 
de m'aider» bouchait le passage aux matières et les empêchait de 
sortir. » Or, le gros bâton fécal était pour lui ia puissance, lui 
phallus anal par lequel il compensait la puissance génitale abandon- 
née. D'autre part, il avait été souvent soit fouetté par sa mère pour 
faire dans ses culottes, soit effrayé par ses frères pour sa constipa- 
tion enfantine due à l'attente d'une grosse selle. Enfin il prenait 
tous ses plaisirs anaux à la même époque que dfcs plaisirs oraux et 
génitaux (fellatio et masturbation) étroitement liés au complexe de 
castration* Dans les trois cas, il continue à rechercher ses plaisirs 
malgré Jes menaces, ce qui est la condition la plus forte pour l'asso- 
ciation de r angoisse au plaisir* Et comme ce qu'il cherche par der- 
rière (produire le gros bâton fécal) n'est que la traduction anale 
d'une semblable recherche par devant (avoir la grosse verge), les 
mêmes menaces de castration vont y être attachées. La protubé- 
rance, châtiment pour le manque d'éducation des sphincters (« Tu 
ne pourras plus faire »), représente alors une verge châtrée comme 
avertissement terrible à la place de la grosse verge anale qu'il se 
préparait à produire. C'est donc un déplacement à l'arrière de la 
peur de la castration génitale. 

Il se peut que cette protubérance ait aussi une autre signification, 
que j^examineraî dans la section suivante avec un matériel nou- 
veau. Bornons -nous à remarquer, en terminant ce chapitre, l'intri- 
cation exceptionnellement marquée des pulsions orales, anales et 
génitales chez notre malade. 



ANALYSE D'UN CAS DE TROUJÏLES SEXUELS 523 



(5) L'Agressivité orale et l'Homosexualité passive. 

L'autre signification de la protubérance parait liée à un matériel 
encore plus archaïque, très compréhensible chez un enfant é\e\é 
dans des conditions aussi primitives, et qui est indiqué par de nom- 
breux ré\es et associations du malade : ce matériel se rapporte k 
l'incorporation cannibale de la verge paternelle- Rappelons-nous 
d'abord la véritable persécution (le mot est de lui) a laquelle il se 
sent en butte de la part de cet anus, qu'il s*est souvent représenté 
comme une personne, lorsqu'il ne peut déféquer* Ce n'est pas, 
comme dans certains cas, les manières fécales qui sont dangereuses, 
mais c'est ce quelque chose de rouge en lui qui sort et qui ne sort 
pas, et qui l'empêche de produire ses matières locales. L'angoisse 
de castration (ne peut plus avoir de matières fécales — ne plus avoir 
de puissance anale) est donc liée à cette protubérance qui s'inter- 
pose (« Whicb is in the way ») dans l'anus comme un corps étran- 
ger hostile, « Je tenais mon anus rétracté pour ne pas laisser sortir 
la protubérance qui serait sortie si j'avais tout lâché, et j'exprimais 
les matières prudemment par le sphincter..* Si j'avais été femme, 
j'aurais eu peur de donner naissance à quelque chose* » Une asso- 
cinlion du malade (8 février) lui fait penser à des ^ers que Jiminy 
a faits sur leur père en représentant celui-ci u\ee un bâton de base- 
ball qu'il enfonce entre les jambes de la mère : « Ce balon, dit Mor- 
ton, est tout à fait comme les protubérances dans mes rêves* » Il est 
donc possible que la protubérance soit aussi la verge du père qui, 
incorporée oralement (châtrée) par le (ils, devienne maintenant un 
instrument de vengeance et de persécution. 

Le matériel oral et abdominal se rapportant à cette agression est 
très riche* Il rêve par exemple (25 février) quïZ voit un fermier 
qu'il a connu enfant. Celui-ci a une barbe et est avec son frère qui, 
apprend-Ut est une tapette* En les regardant, quelque chose se prend 
dans sa gorge, comme un morceau (« lump »), et il a une grande 
difficulté à V expulser, Association : « Depuis quelques jours, j ? ai 
été repris par mon obsession d'avoir des choses dégoûtantes dans la 
bouche, de manger des matières fécales, ou, quelquefois, quand je 
vois un homme, de l'embrasser ou de sucer sa verge. » Puis les 
associations habituelles suivent sur les verges de son frère, des 
journaliers et des chevaux qu'il a aimées» admirées et désiré avoir : 
« J'ai vu les hommes uriner ; j'étais étonné par la blancheur de 
l'objet* d'une transparence de fleur au milieu de la saleté, des 



524 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



poils, de la peau tannée, un objet d'une grande beauté, précieux el 
jalousement gardé. Je l'aurais contemplé indéfiniment, comme main- 
tenant un visage de femme. » Mais non* il ne l'a pas contemplé 
indéfiniment : il Ta voulu, il Ta pris dans sa bouche, comme il 
avait pris le sein, et Ta désiré sur lui à la place de son petit pénis. 
Nous trouvons là Y ambiguïté habituelle aux phantasmes d'incorpo- 
ration orale : le petit cannibale veut ingurgiter la verge de l'homme 
admiré et haï, et la signification de l'incorporation devient de ce 
fait nécessairement double : posséder lui-même lu grosse verge, el 
châtrer le père. Les vomissements en réalité, rêves, ou phantasmes, 
peuvent alors être une réaction de défense contre un désir oral 
(comme le vomissement hystérique), el un compromis entre ce désir 
féminin et la castration symbolique avec expulsion de la verge. 
« J'a\'ais des rêves récurrents, — dit Morlon, — d'un vagabond 
blessé et menaçant, qui venait vers moi, el j'avais sï peur que je 
vomissais. » 

Quelles sont les conséquences de l'incorporation ? Si la culpabilité 
n'est pas trop grande, il se produit une identification (« introjec- 
tion » de Perenczi), S'il y a une grande culpabilité, suivie de régres- 
sion, il peut y avoir identification à la mère avec phantasme d'un 
enfant par le père, et ii peut y avoir aussi crainte de la vengeance 
de la verge incorporée (sentiment de persécution). Ces deux der- 
niers mécanismes sont présents chez notre malade. La persécution 
n'est pas devenue systématisée, et pourtant le rectum était comme 
une personne qui le faisait souffrir. 

Examinons les phantasmes qui se rapportent à cette peur d'une 
vengeance : Il rêve (13 janvier) qu'il essaye d'entrer dans l'anus 
d'une femme dans un corridor {orgasme). Il voit une table chargée 
de victuailles dans une forât. Il veut s* en saisir , mais a peur et s* en- 
fuit dans la forêt. Il perd et retrouve plusieurs fois une jeune 
femme mariée. Sa mère est là et lui parle drôlement. Sa sœur lui 
dit : « C'est désolant, elle a perdu V esprit. » Puis une énorme limace 
le poursuit en lui disant qu'elle le rattraperait, et il lui répliquait 
que non 7 le tout poétiquement et rythmiqnement. Il lui échappe, en 
effet, mais pense qu'elle le rattrapera inévitablement un jour. Les 
associations sont peu nombreuses. Il interprète son rêve en disant 
que la limace est sa mère et aussi l'analyste, et en effet cette séance 
permet de commencer l'analyse du transfert négatif. Mais je crois 
qu'il y a plus : la forme de la limace et le genre masculin qu'il 



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ANALYSE D'UN CAS DE TROUBLES SEXUELS 525 



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emploie pour en parler {en anglais, la plupart des noms d'animaux, 
comme « a mouse », « a ily », « a slug s. [limace], peuvent être 
employés au masculin au lieu du neutre) me font penser qu'elle peul 
aussi représenter la verge du père. Suivant un phantasme trouvé 
chez les enfants par Mélanie Klein, le malade pénétrerait alors sadi- 
quement dans les entrailles de la mère (l'entrée dans l'anus) pour 
en dévorer le contenu (les victuailles dans la forêt), qui sont ses ma- 
tières fécales, ou reniant qui va naître, ou la verge que le père y a 
laissée ou qu'elle lui a prise. La limace serait alors ici une con- 
densation des deux objets de l'agression qui se vengent (la mère et 
la verge paternelle). 

Ce matériel nous amène au matériel homosexuel passif anal. En 
effet, cette limace qui rampe derrière Je malade fuyant devant elle 
lui fera sans doute subir le même sort qu'il a fait subir à la femme 
dans la première partie du rêve, le coït anal, c'est-à-dire le rendre 
lui-même femme. Dans un rêve semblable (15 octobre), i7 prend en 
effet une femme par derrière et n'a pas d> orgasme. Puis le psycha- 
nalyste fait quelque chose dans un souterrain, sous le malade, qui, 
pris d'anxiété, ferme les portes par où Vautre pourrait entrer, 
Les associations se rapportent au coït anal et aux lavements : 
« Plus tard, j'ai eu honte des lavements que je me donnais 
à moi-même, ça me paraissait vieille fille. » Ces rêves typiques, 
et d'autres du même genre où Je malade a peur qu'on lui fasse ce 
qu'il veut faire et qu'on le châtre en le rendant femme, sont une 
expression de son homosexualité passive qui, plus ou moins incon- 
sciente, fut considérable. II s'est fait femme, soit envers les hommes, 
soii envers sa mère, par exemple lors des lavements. L'anus, une 
fois châtré de la verge anale, lui a servi de vagin pour des verges 
symboliques comme la canule, le doigt qu'il s'enfonçait dans le rec- 
tum plus tard pour aider à la sortie des matières, et encore davan- 
tage celui que lui enfonçait le chirurgien avant de lui coupeT les 
hémorrhoïdes. 

Enfin, cette attitude féminine s'est accompagnée de nombreux 
phantasmes de grossesse. A la suite d'associations sur un travail 
littéraire qu'il voudrait entreprendre, le malade a le rêve suivant 
(13 décembre) : « Ma mère, avec un visage déformé, comme lors de 
sa mort, me parte de mes plans et semble insinuer que je vais avoir 
un enfant : « Et ça ? », me dit-elle en passant la main sur mon 
ventre. » Associations : « J'ai déjà eu des rêves où j'accouchais d'un. 



J32G REVUE UUNGAISE DE PSYCHANALYSE 






enfant. J'étais un enfant bedonnant (« pol-bellied »)> et les journa- 
liers disaient : « Tu te Tes fait mettre, lu vas avoir des petits, » . 
Quand une vache avait un veau* j'étais plein de sympathie pour 
elle, je sentais avec elle qu'elle avait produit quelque chose de 
beau, de précieux, lourd comme de l'or. La seule chose que je pou- 
vais produire, c'étaient mes matières fécales, J'ai vu mes sœurs 
avec un gros ventre avant la naissance de leurs enfants, » Les rôles 
du rêve ont dû être renversés dans la réalité : c'est lui qui a dû 
demander à sa mère et à ses sœurs : « El ca ? ». en montrant leurs 
gros ventres ; puis il s'est identifié à la mère, et, dans le présent 
rêve, écrire : c'est accoucher à la place de la mère morte. 

Or, comment est venue la grossesse ? Par Piiicorporalion orale 
de la verge et du sperme. Nous trouvons donc chez notre malade 1 
phantasme complet de la théorie infantile du rôle de la femme, 
appliqué à lui-même : incorporation cl imprégnation orales et 
anales, grossesse ahdominale, enfant anah C'est donc là une identi- 
fication féminine des plus complètes. 

Nous pouvons maintenant compléter l'interprétation du matériel 
anal r le malade confond souvent dans ses plaintes le rectum et 
l'anus. Il faut pourtant les séparer pour mieux les comprendre : le 
sphincter dur et coupant, sadique envers le bol fécal, pour prouver 
la force du moi contre une source du plaisir, ou pour châtrer la 
verge du père qui le coite, devient le représentant du surmoî sévère 
qui Ta persécuté. Le prolapsus rectal, c'est la verge paternelle, 
incorporée oralement* et qui se venge en devenant le persécuteur 
qu'il ne peut plus éliminer, et qui lui donne de l'angoisse. Le fait 
que les deux persécutions exercées et par l'anus hypermoral et par 
la protubérance phallique» le font également souffrir et se sont 
étroitement mêlées, me semble apporter une intéressante confirma- 
tion à la thèse de Mélanie Klein, qui voR dans le surmoî le pénis du 
père înlrojeclé. 

7) Les Angoisses. 

Nous en savons maintenant assez long pour comprendre le con- 
tenu des angoisses du malade. 

Ces angoisses, dont il a parlé depuis les premiers jours, mais 
dans des termes d'abord très vagues (« quelque chose d'indescrip- 
tible »)* ont porté sur toutes les pulsions et se sont produites à 
l'occasion de situations très diverses. Petit enfant, il a eu des 



ANALYSE D r UN CAS DE TROUBLES SEXUELS 527 



attaques de pavor nocturnus et de frayeur quand ses frères jouaient 
à lui faire peur ; de même il ne comprend pas qu'il puisse aimer ïes 
sports violents, même la boxe, et pourtant se changer en capon dès 
qu'il voit la moindre trace de colère sur le visage de l'adversaire, 
même si c'est lui qui est le plus fort. Il eut, dans la campagne, des 
« moments d'horreur ^ que nous décrirons bientôt. Dans tous le^ 
cas, H courait se faire rassurer par sa mère, La première attaque 
d'angoisse caractérisée dont il se souvienne s'est produite vers 14 
ans, pendant qu'un camarade lui racontait l'histoire du D' Jekyll el 
Mr Hyde de Steven s on, « En comprenant, ou plutôt en reconnais- 
sant l'idée d'une double personnalité , je fus saisi d'une telle horreur 
que je m'enfuis à toutes jambes, et ma mère dut faire venir le 
médecin. » Depuis lors, jusqu'à la guerre, le malade Jtut sujet à de 
courts moments d'angoisse durant à peu près une demi-minute. 
Enfin la période d'angoisse la pins considérable a eu lieu pendant la 
guerre et a duré six mois, Les contenus de ces angoisses diffèrent 
souvent, avec bien entendu de nombreux traits communs. Notons 
en passant que le seul remède qu'il pût appliquer à ses angoisses 
était de faire des mouvements rapides, comme de courir ou de se 
précipiter hors de la pièce où il était, au grand étonnement des per- 
sonnes présentes* 

Autrement dit, c'est la fuite : fuite devant le danger, qu'il soit 
interne {pulsions du ça) ou externe (menaces de destruction), et qui 
répète la fuite primitive dans les bras de la mère. Le malade, par 
son comportement, apporte ici une intéressante confirmation à la 
théorie de Jones sur l'angoisse, qui serait une réaction biologique 
de peur, concommi tante à l'excitation de l'instinct de fuite. I] est 
également possible que les mouvements musculaires aient servi 
dans ce cas à forcer le moi, qui s'est laissé envahir par les repré- 
sentations inconscientes, à rentrer en contact avec la réalité en 
déviant le flux des intensités des représentations inconscientes aux 
muscles essentiels de la vie de relation. Ce serait un processus asse*: 
analogue à l'innervation musculaire chez les penseurs du type 
moteur qui, d'après Ferenczi (Zeitschrift, 1919), en marchant de 
long en large, ou en faisant divers mouvements, maîtrisent leurs 
associations trop chaotiques. 

Les occasions ou stimuli de ces différentes angoisses peuvent se 
l'amener à quelques types pins ou moins distincts : 

a) L'attaque d'angoisse à propos du livre de Stevenson, est celle 



528 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



qui a laissé sur Morton l'impression la plus vive : elle se rapporte 
à la perception de la dualité de rindividu, et à la peur des pulsions, 
puisque, de l'aveu même de l'auteur y le monstrueux Hyde, caché der- 
rière le masque de gentleman du D r Jekyll, représente les ins- 
tincts* 

b) L'angoisse de la masturbation et de la constipation se rapporte 
à la peur d'être pendu ou châtré par le père, et plus tard de devenir 
fou, impuissant, et de mourir jeune. 

c) L'angoisse sociale, dont l'érythrophobie mentionnée plus hauL 
est une forme, se présente « quand je sais qu'on attend quelque 
chose de moi, comme de faire un calcul ou de faire attention au 
bridge, qu'on dit du tien de moi, etc„, : ça me gêne comme si on 
m'espionnait pour me découvrir des défauts ; un voile s'étend sur le 
problème et un Ilot de subjectivité m'envahit ; je vois les yeux des 
gens me fixer, je me sens persécuté, suis pris de panique et deviens 
idiot, comme si de savoir qu'on attendait de moi que je sois maître 
de moi-même ou d'une situation me rendait soudain terriblement 
conscient de moi-même vis-à-vis du groupe. » 

d) Les angoisses devant la nature, k cause des désirs sexuels 
(suivis de masturbations) que ne manquait pas d'éveiller toute con- 
templation solitaire prolongée, se rapportaient généralement à des 
phantasmes incestueux. Une angoisse connexe qui a été très spé- 
ciale au malade est celle qui le prenait devant les espèces de sables 
mouvants formés par des trous d'eau, sous une couche de poussière, 
appelés bog$, « comme en patinant sur une glace mince, comme 
devant l'eau dormante des étangs couverte d'herbes, et toutes les 
surfaces sous lesquelles il y a un vide. Tout ceci me rappelle les 
périodes archaïques, une végétation lourde et chaude, la terre spon- 
gieuse d'un monde peu sûr. J'éprouve alors une fascination horri- 
fiée, puis ce que j'appelle « mon expérience » : c'est comme si je 
rééprouvais quelque chose d'un passé préhistorique, l'émergence de 
quelque chose de lointain et de passé, une réminiscence d'âges 
écoulés dans Thistoîre de la terre ou de l'humanité* Je sentais tout 
cela tout jeune, et bien que je n'eusse pour ainsi dire pas de passé. 
Voilà tout ce que les bogs évoquaient en moi* Je ne voulais pas 
rendre « mon expérience v précise : quelque troublante qu'elle fût, 
je craignais quelque chose d'autrement plus terrible si elle s'était 
précisée. Telle quelle, elle avait quelque chose d'attirant et de ter- 
rible qui me mettait dans un état lyrique que j'aimais conserver, 



— "- ' — ■■■■■■-■■- i J - J * m mw i ■■ ■■ ■ 1 I . M - ■ — . ^ __._ „ -, 



ANALYSE D J UN T CAS DE TROUBLES SEXUELS 529 



J'avais ce sentiment quand je regardais une large rivière boueuse 
voulant lentement entre de gros arbres. Je pensais à son fond. J'étais 
fasciné. Je n'étais pas effrayé d'un danger extérieur que je pusse 
fuir ; mais tout à coup quelque chose en moi montait et submer- 
geait toute ma perception du monde extérieur, J*élais pris d'une ter- 
reur panique et je courais me jeter en haletant dans les bras de ma 
mère, portant en moi cette mort et cette destruction, ce désir et 
^ette peur d'un suicide. De même, plus tard, quand je courais, il 
me semblait que le mot moi allait perdre son sens et faire explo- 
sion. » On reconnaît dans cette poétique description la tentation et 
la peur de succomber aux pulsions du ça, et en particulier aux pul- 
sions œdipiennes, horribles et défendues par excellence, et dont îa 
satisfaction équivaut à la mort; on y reconnaît aussi, îa peur de 
rentrer dans la mère, à cause de son propre désir et de la verge du 
père dedans ; on y trouve encore le désir de posséder la mère dans 
la mort (suicide). Mais il y a plus : des bogs peuvent sortir des dra- 
gons, des bêtes inconnues vivant sous la couche de poussière, 
comme le serpent dans la tombe du père. Nous trouvons ici comme 
grand stimulus, comme dans l'angoisse de Jekyll et Hyde, la « peur 
de mystérieuses virtualités, de voir émerger quelque chose de ter- 
rifiant qui est là et peut sortir », soit des bogs et de la tombe du 
père, soit de lui-même, comme la protubérance ou encore comme 
les pulsions du Ça. 

Toutes ces angoisses naissent à l'occasion du retour du refoulé, 
sous l'influence d'abord des menaces directes {peur d'être pendu ou 
châtré), ensuite des menaces symboliques projetées (le monstre à 
l'intérieur des trous), et enfin des menaces introjectées (le surmoi), 
<ît se rapportent en dernière analyse à la peur de la castration. 

e) Avant de passer à l'angoisse de la guerre, complétons le maté- 
riel des angoisses qui tournent autour du complexe d'Œdipe en 
montrant le refoulement de ce complexe et la régression passive 
homosexuelle. 

Nous voyons dans les objets des angoisses la même indication 
qu'en ce qui concerne les pulsions, et nous pouvons de suite les 
démêler. La bouche du père avec ses dents et ses lèvres rouges au 
milieu de sa barbe, cette bouche qui châtre ou rappelle celle qui 
châtie les agneaux^ la bouche du cheval qui coupe un doigt au 
frère s'associent au vagin et à Y « horreur amorphe » de l'anus, 
grotte mystérieuse parmi les poils et où il y a, et d'où il peut sor- 

RM VUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE, 3$ 



*M 



530 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



tir, quelque chose d'inattendu, d'étranger à ce monde ou à soi- 
même, comme les trous d'eau du paysage solitaire, ou les tombes 
soi-disant fermées. Toutes ces représentations deviennent équiva- 
lentes et capables de se substituer les unes aux autres. Enfin ce 
quelque chose qui est dans toutes les cavités, prêt à sortir et à châ- 
tier l'imprudent qui s'y aventure, c'est un danger propre à cha- 
cun, mais c'est aussi un danger commun à tous : la vengeance, 
l'esprit, ou la verge du père présents en chaque lieu. La mère Ta 
dit, Dieu est partout. De même, le père, qu'on a tant de raisons de 
crahidrej ne serait-ce qu'à cause de ses propres désirs de mort ou de 
castration sur lui pendant qu'on dansait de joie devant ses crises 
ou ses grimaces tragiques, devant les contorsions des poulets déca- 
pités, qu'an était fasciné par sa jambe brisée et sanglante. 

« Cette blessure au tibia de mon père, dit Horion, je croyais 
qu'elle avait toujours été là. C'est mon premier souvenir, c'est la 
chose la plus rouge que j'aie jamais vue. Un jour qu'un men- 
diant me demandait l'aumône en me montrant une plaie, je me suis 
évanoui. J'ai eu des quantités de rêves sur mon père, souvent récur- 
rents* Il s'était aussi un jour fait couper la loupe qu'il avait sur iq 
tête. Tout ce qui concerne mon père est mystérieux et horrible ; 
c'est un revenant avec une maladie sinistre dont j'ai peur, » 

Or, ce père à la grande verge observée et désirée, au y dents et 
au couteau menaçants, dont la puissance s'abat avec le marteau et 
la machine sur les piliers des ponts qu'il construit, ce père est 
partout, sous les formes où on l'attend le moins. Son œil clair et dur 
comme l*acier de son couteau s'encadre dans la fenêtre de la grange 
et vous perce quand on fait un crime : quand on a renversé F huile 
par le bidon à grand bec, quand on se masturbe ou suce le pénis 
du frère* De plus, il est indestructible, Un rêve (19 mai) nous 
montre deux garçons qui iuent un homme d'un coup sur la tête. Le 
rêveur dit à Pan d'eux ; « Mais tu ne sais pas que c'est un 
meurtre ! » Mais il répond : « Je pensais ainsi autrefois », comme 
s'il était maintenant au-dessus des tabous. Des policemen décou- 
vrent le cadavre , mais disent simplement : « Levez-vous, mon 
vieux m, ce qu'il fait. Et les deux meurtriers disent : « Eh bien^ 
nous serons obligés de recommencer, » Et, en effet, comme le phé- 
nix de ses cendres, il renaît de ses crises, plus menaçantes que 
jamais, quand on croyait ses vœux de mort exaucés. Enfin, quand 
il est mort pour de bon et disparu des côtés de la mère» il res- 



^B éfa^^^B^^k^ 



ANALYSE d'un cas de troubles sexuels 53 i 



suscite encore sous les formes du serpent qui sort de la tombe et du 
frère aîné qui vient prendre sa place près de la mère. Il est donc 
omni-présent et éternel* 11 esl dans le vagin des femmes, dans la 
bouche et dans l'anus de l'enfant. 

Devant tous ces dangers, l'enfant coupable et aimé de la mère va 
régresser, puisqu'il a toutes les raisons de le faire, y compris l'en- 
couragement de sa mère : en effet, cette fermière puritaine et pure 
qui, malgré ses huit enfants, n'employait jamais les mots taureau 
et étalon et préférait à ces animaux: les bœufs et les chevaux châ- 
trés, abhorrait les hommes frustes et brutaux parmi lesquels elle 
vivait, disant que les femmes valaient mieux que les hommes qui 
étaient tous « mauvais ». Au lieu de s'identifier au père fort* il 
s'identifie vis-à-vis d'elle au père faible et malade. « La machinera: 
enfoncer les piliers était dans la grange, énorme, rouge et verti- 
cale, avec deux marteaux qui s'abattaient rythmiquement, des 
aciers brillaient dans Pair, une chose colossale, qui m'oppressait 
par sa grandeur et sa puissance el m'effrayait comme le poing de 
mon père s 'abattant sur la table. Il me semblait que je ne pourrais 
jamais la commander comme mon père 5 qui îa faisait marcher à 
son gré. Mais je trouvais que lui non plus n'aurait pas dû pouvoir ; 
elle était trop grande pour lui qui n'était pas très grand, et d'ailleurs 
c'est une poutre qui Ta blessé- II aurait dû être gentil et doux, avec 
un autre métier, ébéniste, par exemple. » 

Morlon se rend compte que, pour compenser sa peur du père, 
pour oser lui faire face, il se Pest souvent représenté comme un 
pauvre malade. C'est d'ailleurs une étape nécessaire des psychana- 
lyses, pour que, rassuré, le fils puisse rendre au père sa puissance 
et s'identifier enfin à lui. Et d'ailleurs, le père de Morton lui a en 
effet toujours présenté ce double aspect : terrible et débile, châ- 
trant et châtré ; il a une plaie à la jambe (châtré), mais il a une 
scie sur les genoux (châtrant) ; il tombe en arrière, il s'évanouit 
(malade, châtré), mais il fait d'horribles grimaces et de terrifiantes 
gesticulations (châtrant). Le premiers aspect engendre la crainte et la 
prohibition de l'identification, le second, la culpabilité pour la réa- 
lisation des désirs hostiles, la peur du talion et l'identification au 
père malade* C'est à celui-ci d'ailleurs que l'enfant voyait la mère 
s'intéresser, c'est pour lui qu'elle pleurait, c'est près de lui qu'elle 
restait des jours et des semaines. Gomme elle soigne son mari 
quand il lui arrive quelque chose, pense l'enfant, ainsi elle soignera 



m^^^^m 



532 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



son fils s'il copie son père ; et il pourra ainsi posséder la mère par 
son impuissance, ce qui lui est de beaucoup le plus facile. C'est 
pourquoi il imite ses crises, II effraie sa mère en simulant des • 
désordres de la parole, des convulsions, des paralysies, renversant 
sa tête en arrière : « J'aimais le mot crise. J'amusais les enfants en 
tombant par terre et en jetant bras et jambes dans toutes les direc- 
tions* » Mais, tout en faisant peur à sa mère, il avait lui-même très 
peur de devenir comme son père : toute catastrophe arrivée au père 
lui arriverait aussi réellement : blessure à la jambe, épilepsie, etc.. 
Il devait payer plus tard pour toutes ses singeries, car pour le punir 
son désir sera pris au mot : « Pour avoir joué à imiter ton père, tu 
l'imiteras vraiment en restant comme lui, » (Il se mêle à cela une 
punition par talion pour les désirs agressifs réalisés quand on 
emporte ïe père malade.) D'où plus tard la phobie de devenir épi- 
îeptique. 

Vis-à-vis du père, il s'est identifié à la mère : « Comme ma mère 
aimait tant mon père, je Tai imitée, et j'ai senti pour mon père ce 
qu'elle sentait » ; ceci confirme tout ce que le matériel homosexuel 
anal et oral nous a permis d'interpréter. 

Celte passivité a été enfin un moyen de posséder la mère phal- 
lique, comme nous le voyons en particulier dans les scènes des lave- 
ments, des corrections et des vomissements : « Les lavements me 
donnaient un sens de passivité et d'imprégnation ; elle « me le 
mettait » très facilement. Je me sentais ouvert à elle. J'étais hon- 
teux : que penseraient les garçons ? Le fouet que j'obtenais d'elle eu 
l'irritant rompait la monotonie de l'existence par un paroxysme ; 
j'étais inonde d'émotion dans ce grand drame différent de tout : 
ma mère soudain tellement changée, soulevée d* émotion, flambante 
de colère, vivante, remuante ; puis je me sentais calmé, tout était 
fini, elle me prenait dans ses bras ; même la brûlure de sa main 
m'avait été agréable. Les vomissements avaient aussi ce caractère 
catastrophique et délicieux : ma mère tenait ma tête ; des convul- 
sions secouaient mon corps ; je me serais retourné l'intérieur pour 
tout laisser partir, dans une grande renonciation ; ensuite, elle 
m'essuyait le front et la bouche ; j'étais calme et résigné, encore 
dans ses bras, complètement heureux, » 

Ces grands orgasmes passifs et masochistes complètent la simula- 
tion des crises, voie bizarre et facile de l'omnipotence, pour la pos- 
session de la mère non par la force maïs par la faiblesse et la 



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ANALYSE D'UN CAS DE TROUBLES SEXUELS 533 



méchanceté, De plus, on peut dire que, s'identifiant à la mère, il 
éprouve ce qu'il voudrait lui faire éprouver, en érotisant la zone 
anale et la défécation , et en substituant son anus pour Torgane 
féminin : comme J.-J, Rousseau, dans le travail de Laforgue, il se 
fait faire par el!e ce qu'il voudrait lui faire. 

/) Nous arrivons enfin à l'angoisse de guerre. Dans quelles con- 
ditions le malade est-il parti ? Ce garçon impuissant et féminin, 
détestait la violence et d'opinions socialistes, terminant ses études 
supérieures, gagnant sa vie pendant ce temps avec une situation de 
tout repos chez un notaire de la ville, sent un jour en lui rappel de 
la virilité. 11 veut all^r parmi les hommes, là où les hommes se 
battent et s'entr'aident* Il s'engage. 

Pourtant, il a eu des scrupules avant : il ne va pas bien, il a des 
maux de tête, des maux d'estomac dus à une constipation opi- 
niâtre, se sent anxieux et perdu. 11 souffre quand il va aux cabinet b 
et a eu une grosse selle, son rectum sort, il doit avoir des hémor- 
rlxoïdes ; le chirurgien qu'il va consulter dit qu'elles sont toutes 
petites et que l'opération est inutile, mais le malade insiste : il faut 
qu'il soit bien portant pour partir à la guerre et le chirui'gîen cède. 
Le malade va à Fopcr atibn gaiement : « Vous ne le reconnaîtrez 
plus, ce vieil endroit (Panus) », dit-il en plaisantant à ses amis, 
« Je ne savais pas que je marchais dans les mâchoires de la mort. 
Plus lard, j'aimais voir les gens frémir en entendant tout ce que 
m'avait fait le chirurgien : enfoncé le doigt dans l'anus, violemment 
écarté et tiré ce sphincter fermé, coupé et cautérisé les cloques de 
sang. » On lui donna des lavements à l'hôpital, mais autant il les 
aimait avec sa mère, autant i] les détesta là. 11 avait toujours eu 
peur de s'évanouir, de perdre conscience, et eut très peur de la 
mort lors de Tanesthésie* Son réveîï lui- fut accompagné d'une 
dépression anxieuse. Il ne s'en engagea pas moins aussitôt dans la 
marine* Accepté, sa première attaque d'angoisse se manifesta une 
semaine après l'engagement, en pensant à son opération pendant un 
déjeuner ^\ec sa sœur. Puis les attaques se renouvelèrent dans un 
camp pour l'instruction des recrues où on Pavait envoyé* II les 
croyait dues à la constipation et prenait lavement sur lavement. 
Elles continuèrent pendant les six mois qu'on le garda en Amé- 
rique, Puis on le dirigea sur un camp, près de Bordeaux. « Quand 
j'ai vu au camp toutes ces machines, toutes ces grues, tous ces crics 
et ces poids, j*ai été pris d'un grand bouleversement, tant était 



534 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



frappant le sens de familiarité que tout cela me donnait. Et puis ce 
climat était chaud et humide ; je m'enfonçais de plus en p]us dans 
quelque chose, une forêt tropicale dont je ne pourrais plus sortir. 
Je pensai à la mort. Je me la représentais pour la première fois de 
ma vie, et j'en tirais un frisson erotique. » Les angoisses se chan- 
gèrent en anxiété diffuse, que le malade palliait en buvant chaque 
soir un litre de vin avant de s*endormii% pour pouvoir échapper à 
ses représentations hypocondriaques et obsédantes* Cet état anxieux 
l'empêcha d'avoir aucun rapport sexuel pendant tout son séjour 
en France, Il ne disparut qu'à son retour aux Etals-Unis. 

Les actes du patient se rapportant à son engagement peuvent être 
considérés comme des actes symptômaliques très clairs, et leur 
interprétation les montre tout entiers basés sur le conflit homo- 
sexuel réveillé : Le premier acte est le désir de s'engager contre ses 
convictions politiques et son narcissisme. Le mobile en est 3a ten- 
tation de faire partie d'un groupe essentiellement viril, celui des 
soldats. Cette tentation est celle d'être comme le père (avoir un 
fusil, tuer des hommes) chose à laquelle, au fond de lui-même, il 
n'a jamais tout à fait renoncé. D'autre part, être au milieu 
d'hommes rudes comme le père, les frères, les journaliers, éveille 
son attitude féminine envers eux (les admirer, leur plaire, en être 
aimé), bref éveille en lui son désir du père et sa peur de lui. Ce con- 
flit se traduit par l'angoisse et les phantasmes de constipation, liés 
comme nous l'avons vu à la peur de la castration et à l'homo- 
sexualité {incorporation de l'homme aimé et du persécuteur)* Chez 
un caractère paranoïde, cité par Feîgenbaum (avec conflit homo- 
sexuel encore plus net), une situation analogue a déterminé, au 
lieu d'angoisse, une réaction de défense agressive sous forme de 
criminalité (Médical licvlew of lïeviews, Mardi 1930). 

Le deuxième acte exprime sou conflit et son attitude ambivalente 
par rengagement, non dans l'armée, mais dans la marine, où la mer 
immense remplacera ses paysages érolisés, dont lui ont parlé 
quelques amis homosexuels comme étant plus agréable, plus facile 
et moins dangereuse que Tannée, et où il s'est d'ailleurs fait plu- 
sieurs camarades homosexuels qui ont reparu dans ses rêves. 

Enfin, le troisième acte symptômalique est l'opération à l'anus 
exigée par lui à la veille de réaliser son désir, qui est une castra- 
tion cérémonielle, un sacrifice fait au père par la transformation en 
femme» pour que celui-ci lui permette d'être un homme et d'exer- 
cer son agressivité (ce qui est en partie le sens des initiations, 






ANALYSE D'UK CAS DE TROUBLES SEXUELS 535 



-comme la circoncision, et presque entièrement celui de la suhinci- 
Mon Àranda, rapportée par Rôheim), Le père lui-même (le chirur- 
gien) est l'agresseur auquel il se soumet, l'homme qui le châtre et 
le coïte<le doigt dans l'anus) ; et ce docteur est justement celui que 
Je malade alla voir plus tard pour le prier de le stériliser en lui 
-faisant une incision dans la verge ; mais cette fois le médecin 
refusa. D'autre part, en se faisant élargir l'anus (faire un vagin), le 
malade se préparait à son rôle de femme au milieu des hommes 
qu'il allait retrouver- Témoin ce rêve bref ; De grands trous brûlent 
dans ma veste, et ses associations ; torturer une femme en enfon- 
çant un fer rouge, dans son vagin, cautérisation de soti propre anus, 
marquer les veaux en même temps qu'on les châtre. 

Cette angoisse, qui apparaît aussitôt avant de partir* avec son 
■contenu se rapportant à la constipation, est donc une angoisse de 
castration à l'occasion du conflit homosexuel réveillé : renoncer a 
r homosexualité entraîne la menace de castration, y céder équivaut 
à la castration réalisée. Cette angoisse apparaît d'ailleurs lors d'un 
déjeuner avec sa sœur envers qui il est coupable d'incidents se&uels> 
et qui, représentant la mère, déclenche l'angoisse éveillée par la 
conscription. Elle se renouvelle à l'arrivée au camp, devant les 
machines symboliques de la puissance castratrice et devant les 
forêts chaudes symboliques de la mère désirée et interdite. 

Il est probable aussi que l'idée de la mort en tant que castration 
sur une grande échelle de l'individu narcissique égalé à sa verge, a 
été une puissante déterminante de Pangoissc du malade pendant la 
guerre, 

Ne m'occupant ici que du contenu psychogène qui forme le maté- 
riel psychanalytique, je dois négliger pour le moment les antécé- 
dents somatiques importants de la première crise d'angoisse, qui 
^sont constitués par six mois de masturbation sans orgasme. Nous 
en parlerons dans la discussion du diagnostic. 

III 

La fin du Traitement 

1) Le complexe d } Œdipe et la peur de la castration. 

Le défoulement du matériel qui précède dura à peu près jusqu'à 
la An du mois de mars. L'interprétation était à fce moment assez 
< complète, le transfert meilleur, et la résistance à l'acceptation de 



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t 536 , REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



. l'inconscient avait considérablement diminué grâce à l'analyse de la 
rétention anale ; celle-ci avait d'ailleurs en même temps abouti à 
la disparition plus ou moins complète des symptômes de constipa- 
tion, maux de tête, pollutions nocturnes et éjaculation précoce, et 
à l'augmentation de la période de friction, lors de quelques coïts 
qu'il eut avec une ou deux jeunes femmes. La libido, abandonnant 
ses positions régressives, se gcnîtalisait, et le moi, ayant agrandi 
son territoire et ses forces par l'analyse du narcissisme protecteur, 
de l'identification à la mère et du masochisme, se trouvait plus dis- 

. posé à aborder le complexe d J Œdipe et l'identification au père, mal- 
gré les dangers qui y étaient associés dans l'inconscient* Témoin 
ce rêve (10 avril) : « J'embrassais ma nièce^ très heureux et très 

f libre, sans me soucier de quelques personnes très critiques qui 
étaient là. Je me réveillai avec une érection toute différente des 
autres. Avant, le pénis était toujours plus ou moins mou, avec Je 
bout très sensible, et je me masturbais immédiatement pour avoir 
un orgasme. Mais ce matin il était rigide ei peu sensible, et je n'ai 
eu aucun désir de me masturber, » 

Le malade avait eu auparavant de ci de là quelques rêves œdi- 
piens, comme celui de l'homme qu'il jette par la fenêtre. En voici 
un autre (30 janvier) : « J'engueule mon patron et quitte la place* 
Sa femme m'admire, pensant que tout ce que foi dit était vrai ; 
f avais dît qu'il avait des rapports avec su mère, ce qui avait pousse 
son père à se suicider. » Un rêve du 27 novembre, qui avait amené 
des associations intéressantes, représente le châtiment ; « Un jeune 
homme t devenu plus âgé, tient une auberge appartenant à un homme 

, vieux et inefficace. Un homme nonchalant et aristocratique 3 genre 

^ Charles I QT ', va être décapité. Il passe nonchalamment son doigt sur 
le fil de la hache et regarde le ciel f la tête en arrière. » Tous ces 
rêves se comprennent d'eux-mêmes (la tête en arrière se rapporte à 
l'imitation des crises du père) ; mais ils se produisaient à inter- 
valles éloignés et les associations (se rapportant aux menaces du 
père et à sa blessure) n'étaient pas intégrées par le moi. Le 16 avril, 
un rêve très important vient confirmer mon interprétation de ses 
angoisses d'enfant et contient Y histoire complète de son complexe 
d' Œdipe : <z J'ai de V hostilité envers un pasteur et j'ai peur de lui 
en même temps que je m'en moque pour le diminuer. J'embrasse 
une fille f mais quand je veux aller plus loin, elle me dit : « Pas 
ça, » Nous voulons couper par le cimetière, mais on me dit qu'il ne 



p^^m^m^»^— ^^^^^^m 



ANALYSE D'UN CAS DE TROUBLES SEXUELS 537 



■^■^■^■^^■^Ff* 



faut pas à cause des tombes ouvertes et du danger de tomber dedans. 
Quelqu'un d'autre prend la fille. Un homme commet une série de 
meurtres en poignardant les gens. J'ai peur que son couteau ne 
m* entre dans le dos. Et c'est en effet ce qui m'arrive. Je suis mort, 
et c'est le pasteur qui est le meurtrier. Je suis raide et froid : Je 
pense que je dois avoir une âme immortelle- » 

Quelques jours après ce rêve qu'il n'est pas besoin de commen- 
ter, le malade se sent tellement plus actif et réconcilié avec son 
inconscient qu*îl commence à vouloir écrire un conte sur la vie des 
fermiers de l'Ouest Pourtant la tâche est difficile, et réveille, 
comme on pouvait s'y attendre, le complexe de l'agressivité. 

Le 28 avril, le malade entre dans mon bureau, hagard et agité, 
disant qu'il est au milieu d'une de ses attaques d'angoisse, la seconde 
depuis la guerre (la première avait eu lieu au début de sa liaison 
avec sa maîtresse). Il s'aflale sur le divan et pendant tout le début 
de la scène a plusieurs sanglots violents. Il explique qu'il a été toute 
la matinée dans une grande panique, avec des sensations de déjà 
vu- Il attribue son angoisse à sa constipation pendant les trois der- 
niers jours, qui aurait amené de la bile, des maux de tête, des ver- 
tiges. Son hypocondrie le reprend : « Je ne peux pas croire, dît-il, à 
l'origine psychologique de tout ça- » Pourtant, au lieu de se donner 
un lavement, comme il l'eût fait autrefois, il est venu ici. Et il se 
sou\icnt que l'angoisse a commencé juste après la séance précé- 
dente (où il avait parlé de son ambition d'écrire), en pensant à un 
rêve raconté par une femme, où un vieillard tirait de son pantalon 
sa verge rouge* Il avait alors pensé à des têtes de poulets coupés, et 
l'angoisse avait commencé. 

Le lendemain, le malade arrive beaucoup plus calme, mais encore 
pâle et abattu. L'angoisse a disparu après la dernière séance. Il se 
rend compte maintenant qu'elle était due à l'agressivité éveillée par 
son désir d'écrire, à un moment où il est beaucoup moins protégé 
par son narcissisme contre l'inconscient, et beaucoup plus près de 
la peur de la castration originelle. El le matériel se rapportant à 
cette dernière commence à sortir avec facilité* il retrouve son 
propre sadisme, jusqu'alors bien caché derrière le masochisme : le 
père et le frère aîné allaient le matin couper le cou des poulets sur 
un billot avec une hache (comparer le rêve de Charles /")* Le 
malade lui-même se levait quelquefois de bonne heure, prenait une 
hachette et en faisait autant : « Comme je dansais, comme je riais, 



a™ 



538 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



pendant que le corps sans tête courait encore en perdant tout son 
sang. C'était terrible. Puis je me recouchais et dormais par là- 
dessus. » Il complète aussi des associations qu'il avait données par 
bribes : les bergers mordant les tendres testicules des agneaux 
pour les châtrer {« Pourquoi les rabbins ne inordenMls pas le pré- 
puce des enfants pour les circoncire ? ») ; sa conscience des cous de 
poulets sur son assiette ; ses plaisanteries sexuelles à sa mère, 
quand celle-ci attachait le cou des poulets ou des dindons, raidi 
comme un pénis ; les menaces de son père lors des masturbations 
mutuelles avec son irère, qui] leur couperait le pénis, et qu'ils ne 
seraient jamais des hommes, etc. Tous ces souvenirs sont accom- 
pagnés les jours suivants de rêves s'y rapportant : « Je sens, dit le 
malade, que mes attaques d'angoisse doivent avoir un commence- 
ment spécifique et concret. » 

Enfin, au début de niai, l'analyse entre dans sa dernière phase 
avec la découverte du commencement concret de son angoisse pres- 
senti par le malade, c'est-à-dire avec le défoulement d'un ensemble 

ri 

traumâ tique de scènes originelles, qui se rapporte à ce que j'appel- 
lerai « le complexe des cochons ». Ce complexe si important ne sor- 
tit pour la première fois, même en rêve, que le 29 mars, c'est-à-dire 
après 3ieuf mois d'analyse. Voici le rêve de cette date ; Il est devant 
la mer, Une femme magnifique vole devant lui. Il la saisit f l'em- 
mène dans un bois et l'embrasse chastement avec un bonheur mer- 
veilleux. Puis un vieillard, dans une maison 3 se plaint de sa femme 
qui veut qii*il fasse toutes sortes de choseà bien élevées , alors qu f il 
aime la vie simple* Puis le mari d'une femme est un personnage 
bizarre ; des bruits cauchemardesques indiquent qu f il est dehors, 
croquant des épis de mais et les avalant avec un grognement de 
cochon. Associations : le père bizarre* épileplïque. Lui-même ; 
l'homme du rêve était sale et dégénéré, mangeant le maïs avec les 
cochons, comme le fils prodigue* Le décor était le même que lorsque 
^a mère le vît sucer le pénis de son frère. Il faut attendre jusqu'au 
15 avril pour retrouver un rêve contenant les cochons : après avoir 
aidé un nègre poursuivi a s* échapper, il a un rapport sexuel avec 
une femme. Il voit une tête d'homme qui le terrifie. On lui montre 
des petits cochons. Il dit : « Tiens, celui-ci est né d'hier, celui-ci a 
trois semaines f etc... Que va-i-on en faire ? » On lui répond très 
naturellement : « Oh ! on les frappe jusqu'à ce qu'ils crèvent, » 
Enfin, dans un rêve du 9 juin, je lui dis qu'il est un « pijgmèe » 



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ANALYSE D'UN CAS DE TROUBLES SEXUELS 539 



<coc/ïojï = /«#), cf i7 tfrt ^wc c'est ce qui peut lui faire le plus de 
jAaisir. Il avait cru entendre bigame et n'aimait pas cela. 

Les associations données à tous ces rêves, au sujet des cochons, 
nous ramènent à la ferme et au père dans son rôle de boucher : 
« Mon père était dur ? il ne se préoccupait même pas de sa blessure. 
Avec son couteau pointu et effilé* il coupait les veaux el les pou- 
lainSj tuait et écorchait les vaches. Un jour, il Ta enfoncé dans le 
■ventre d*une vache qui était toute gonflée et elle a tout de suite 
guéri* Il châtrait les petits cochons en les jetant sur leur dos, comme 
mon frère quand il voulait me masturber de force. Ceux qu'il tuait, 
il grattait leurs soies noires qu'il immergeait dans un seau pour 
les amollir» et tout ce noir flottait à la surface* Puis il les découpait. 
Il gonflait leurs vessies en soufflant dedans. Je me souviens main- 
tenant de mon père disparaissant au petit jour dans la grange. 
J'étais dans mon lit (ou dans celui de ma mère)* et j'entendais ces 
horribles cris perçants des porcs écorchés, des cris aigus de petit 
enfant. J'étais fasciné d*horrem\ Il y avait d'autres bruits mysté- 
rieux comme dans mes cauchemars. Gomme j'aurais crié moi aussi 
si mon père était venu m 'attraper par la peau du cou comme un 
_goret et me couper la gorge. On m'appelait souvent goret, parce que 
j'étais sale et que je mangeais trop. Et quand on me demandait 
mon âge, je répondais : « J'ai cinq ans et je pèse 40 livres », parce 
qu'on me pesait sur la balance où on pesait les cochons. » En voilà 
.assez, je crois, pour montrer Y identification de V enfant aux cochons, 
comme lui voraces, aimant la chaleur et la saleté, et voués à la cas- 
tration et à la mort de la main du père. 

C'est-à-dire : pour ses instincts et son auto-érotisme irrépres- 
sibles, il sera châtré. Mais il y trouvera une consolation : en restant 
un petit cochon châtré, il n'abandonnera jamais sa mère, comme 
4ans son dernier rêve il refuse d'être bigame (de trahir la fixation 
maternelle) et veut demeurer un pygmée (un petit cochon) pour 
rester impunément près d'elle, 

2) La guérison, 

L'anamnèse de cet ensemble unique de scènes tranmiques qui 
forme, je le crois, la hase de son complexe de castration, est suivie 
d'une amélioration considérable. J'en profite pour lui annoncer 
<vers le 10 juin) que je dois partir de New -York au début de juillet, 
.et que je pense que d'ici là son analyse sera suffisamment avan- 



Ti» ^ n u iifp^^'i »^ — r\ — !■■-■■ t f^ "^#— j^W 



540 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



cée pour lui permettre de se tirer d'affaire tout seul. Dans le cas^. 
contraire, il pourra aller voir un confrère. Le malade prend cette 
nouvelle avec calme, exprimant sa satisfaction des résultats obte- 
nus : il a ébauché une aventure avec une jeune femme, sa puissance 
est complètement revenue, il tolère l'émotion amoureuse et est heu- 
reux d'unir l'attirance sexuelle à l'intérêt amoureux* Son attitude 
dans l'analyse a complètement changé. 11 n'est plus sec, ironique, 
argumentateur ; il se laisse aller. Son transfert positif se montre 
dans les rêves et dans les séances. Sa compréhension est parfaite* 
Son aspect physique est également plus viril, et son comportement 
envers les hommes a aussi progressé : il est moins timide et moins 
haineux ; si quelqu'un le pousse dans le métro, l'apostrophe dans 
la rue, il sait répondre naturellement, sans voir des ennemis par- 
tout. Voici Je dernier rêve significatif (20 juin) : « Je demande à 
toutes les filles que j'ai connues de m* épouser, en commençant par 
ma sœur, et ma mère t de son lit, donne son consentement. La der- 
nière fille me dit : « Qui, aussitôt que vous aurez une situation. » 
Je décide de me faire embaucher par un quincaillier « rival » qui 
ressemble à mon père. Je suis sur un pont et j'ai peur que le plon- 
geon que je vais faire ne soit trop haut pour une entrée réussie 
dans Veau. L* analyste disait de dures vérités à ma maîtresse 
actuelle ; il se penche comme pour Vembrasser t mais je découvre 
qaHl ne fait tout ceci que pour mon bien, qu*il veut me forcer à 
prendre la défense de ma maîtresse. Il me semble que je ne pourrai 
pas. » Il y a évidemment encore un manque de confiance en soi dans 
ce rêve* mais la tendance générale est satisfaisante. En particulier la 
rupture de la fixation maternelle est un signe très favorable, En 
effet, une des associations se rapporte à sa mère sur son lit de mort 
lui recommandant d'être bon pour sa sœur, ce qui me donne à 
penser qu'il reporte son amour de sa mère sur sa sœur, puis de 
celle-ci sur d'autres femmes pour lesquelles il lui faudra tra- 
vailler. 

Nous nous séparons peu de jours après ce rêve, le malade étant 
maintenant, à mon sens, sur la voie d'une guérison complète quand 
il aura liquidé le transfert, ce qui s'ébauche dans le dernier rêve. 

Juste un an après la fin du traitement, le 12 juin 1 930, Morton Y. 
m'adressa une longue lettre (la seconde depuis mon dépari) d'où 
j'extrais les passages suivants : « J'ai quitté mon patron à Tau- 



ANALYSE D'UN CAS DE TROUBLES SEXUELS 541 



tourne, le grand krach du marché nous ayant mis sur le pavé, lui et 
moi. Il nie restait juste assez d'argent pour vivre quelque temps 
dans une chambre à bon marché. Un beau malin, le fils de mon 
frère aîné débarqua dans ma chambre. Il avait amené de l'Ouest un 
wagon de chevaux à New-York et s'en retournait le surlendemain. 
Nous parlâmes, il me proposa de revenir avec lui. J'acceptai, séduit 
par Tidée d'aller là-bas me prouver que je valais autant que mes 
frères et que les journaliers. Le lendemain, mes amis donnèrent une 
grande partie pour mon départ, Ii y avait là une jeune fille inconnue 
. hjuî me conquit tout de suite. Vers la fin de la soirée elle me dit que 
xien ne lui plairait plus au monde que de partir dans l'Ouest avec 
moi. J'avais juste assez bu pour ne pas pouvoir résister au roman- 
tisme du geste, malgré les complications que je prévoyais. J'em- 
pruntai 50 dollars et, sans nous coucher, nous partîmes le malin 
avec mon neveu. Je ne pus d'abord trouver de situation, mais le 
maire du village, qui connaissait toute ma famille, me laissa une 
maison pour rien, et il nous maria, Sarah et moi, très tranquille- 
ment. Puis nous acceptâmes l'offre d'un autre neveu, d'aller tra- 
vailler sur sa ferme en paiement d'une maison qu'il nous offrait 
Celle-ci était au milieu d'une vaste prairie balayée par le vent. J'y 
retrouvai toutes les impressions de mon enfance, mais j'y trouvai 
de plus une magnifique expérience, celle de travailler dehors toute 
la journée avec une température moyenne de — 25° Fahrenheit, et 
de me prouver que la vie de travail n'est pas si dure après tout. 
Mais ce ne pouvait être qu'une expérience, car ma femme ne put 
supporter le climat, et il était plus facile pour moi de gagner ma vie 
dans une Université, J'ai obtenu un poste d'instructeur en philoso- 
phie à l'Université de X, où je suis maintenant. Nous serons à l'abri 
du besoin, ce qui nous est nécessaire, car Sarah va avoir son bébé 
en octobre. Tout va donc bien. Je ne me plains que d'une chose, 
c'est de n'avoir pas encore pu donner un orgasme à ma femme, qui 
était vierge ; mais je me console en voyant que je ne puis me blâmer 
pour cela, car mon pouvoir de rétention est devenu tout à fait 
normal* » 

Le 15 octobre dernier, mon ancien malade, a qui j'avais demandé 
la permission de publier son cas, me répond, en me donnant 
certains détails complémentaires : « Quant à l'autorisation dont 
vous me parlez, laissez-moi vous dire que non seulement je vous 
laisserai utiliser mon « cas », mais que je suis fier de pouvoir con- 



w^*m 



542 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



$ 



tribuer, même de façon détournée, aux progrès de la psychanalyse*. 
Ne vous laissez pas arrêter par un trop grand effort pour déguiser 
mon identité, car cela me serait indifférent si vous n'y parveniez pas 
complètement* » ïl termine : « Je continue à être très heureux. 
Nous avons eu un second garçon en mars dernier. Je ne sais si je 
vous ai dit que nous avions appelé notre premier-né Cummings, du 
nom de mon frère aîné- » 

Je ne vois rien à ajouter à ces lettres qui me paraissent offrir» 
comme conclusion d'une cure analytique, toutes les garanties d'une 
guérison durable, c'est-à-dire une personnalité et une virilité con- k 
quises par une transformation du psychisme, et consolidées par une * 
transformation de la réalité par l'individu. 

T 

IV 
Résumé et Discussion 

1) Résumé. 

Après avoir suivi dans leurs détails les surdélerminalions et la 
destinée de ses pulsions, résumons maintenant brièvement l'organi- 
sation libidinale du sujet. 

Nous trouvons d'abord une forte libido autoérolique, probable- 
ment congénitale, dont une partie est fixée au sein et à la mère- 
nourriture, intimement fusionnée à une faible libido objectale fixée 
à la mère-objet. Cette fusion se montre dans la résistance aux diffé- 
rents sevrages* Nul doute que cette fixation n'ait été dès le début 
encouragée par la mère, que la sexualité dégoûtait, et qui se con- 
sola de la brutalité de son mari et de ses aînés en féminisant son 
dernier enfant mâle pour reporter sur lui tout l'érotisme refoulé 
qu'elle ne pouvait donner aux vrais hommes de la famille* La fixa- 
tion à la verge du frère (père) a été en partie un déplacement de la 
fixation au sein, et, au moment du complexe d 9 Œdipe, il s'en est 
servi comme consolation, et aussi comme vengeance non seulement 
envers le père (agression orale)» mais aussi envers la mère qui l'avait 
trahi : il la punissait en la faisant souffrir f puisqu'il se faisait sou- 
vent surprendre avec son frère ou lui racontait ce qui se passait 
entre eux), et lui montrait ainsi qu'il avait trouvé un substitut du 
sein. 

Quatre facteurs de régression ont inhibé l'identification au père : 



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ANALYSE D'UN CAS DE TROUBLES SEXUELS 543 



a) La fixation au sein, dont nous venons de parler* 

b) Le mépris de la mère pour V homme } dont nous avons aussi 
parlé : ainsi non seulement le père, mais la mère, défendait l'agres- 
sivité génitale ; c'était comme si elle-même le châtrait, puis encou- 
rageait l'acceptation de la castration comme moyen de puissance 
sur elle, 

c) La séduction par le frère ; c'est lui qui renversait reniant sur 
ïe dos et le masturbait, ou se faisait sucer la verge par lui. Il a ainsi 
créé une double attitude : passive, demandant l'agression de 
l'homme (il Fa rendu femme) ; active, ravivant le refus de sevrage 
et l'agression orale sur la '^erge du père comme substitut du sein 
et comme objet d'amour, d'envie et de haine. 

d) La peur de la castration. Il est probable que V ambivalence 
envers le père s'est manifestée dès le début, l'attitude amoureuse 
étant renforcée par une identification envers la mère, dont les 
germes ont peut-être été très précoces, et qui, comme le pense 
Clark, aurait suivi le sadisme engendré par îe sevrage et l'aurait 
transformé en réaction masochiste, La peur de la castration, attei- 
gnant toute sa force dans le complexe des cochons, a maintenu et 
consolidé cette disposition à l'homosexualité passive envers le père 
(œdipe passif)* Quant à l'agressivité coupable envers lui, elle a été 
stimulée par sa maladie et ses blessures. Le double aspect du père 
(châtrant et châtré) a été en effet un stimulus de choix pour 
exciter en même temps les souhaits de mort et la peur de la puni- 
tion. C'est ce dernier aspect qui domine, et l'homme qui manie la 
machine à enfoncer les piles et qui tue et châtre les bestiaux 
reste l'agent principal (mais non unique^ puisque les frères ont eu 
un caractère différent) de l'arrêt et de la régression de la libido. 

Vers quels points de fixation va-t-elle se diriger ? Une faible par- 
tie atteint le stade génital, et le moi fait une partielle identification 
au père ? surtout dans son aspect le moins terrible : le malade a tou- 
jours gardé, par exemple, un goût très vif pour la menuiserie. Petit 
enfant, il a construit des objets et fait de menus travaux ; il était 
fier quand sa mère lui disait : « Comment va l'ingénieur ? » Mais 
cette identification, dangereusement près de la construction des* 
ponts, disparut. Enfin, son socialisme lui vient d'une identification 
aux frères aînés* 

Il est intéressant de dire un mol de la conception de la réalité chezr 
ce malade : elle est essentiellement représ entée, comme chez beau* 



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544 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



coup de névroses, par le froid, le défini* le père, par opposition \ 
l'inconscient et au plaisir, représentés par le chaud, le vague et le 
flottant, la mère, La réalité, c'était pour lui un monde de vents 
froids, de classes froides, de cabinets et de sièges froids ; de plus, 
quand dans ses sentiments de dépersonnalïsatioii les objets pre- 
naient un contour très net, il voyait en même temps le dessin « cou- 
pant j> du visage de son père (« sharp ou Unie » ; or « sbarp » s'em- 
ploie en parlant d'un couteau). 

La majeure partie de la libido a régressé aux fixations prêgêni- 
taîes : narcissiques, sadiques-anales, orales. La constipation assu- 
rait les satisfactions anal-érotiques ; la masturbation, les satisfac- 
tions génital-erotiques et œdipiennes. 

Elle représentait aussi un mécanisme de nature plus ou moins 
obsessionnelle : si elle devient souvent en effet pour l'adolescent, et 
presque toujours pour l'adulte, une autocaslration symbolique, elle 
doit être au contraire, pour l'enfant» au moment du complexe de 
castration, et malgré la punition quelle risque d'entraîner, une 
protestation contre la castration de nature analogue k V exhibition- 
nisme. N'oublions pas en effet que la masturbation du nourrisson, 
d'abord purement autoérotique, devient, lors du sevrage, c'est-à-dire 
de la première castration symbolique (suivant Stârcke), un substi- 
tut direct de l'allaitement, comme l'a bien vu Rank, donc une pro- 
testation contre le sevrage au même titre que la succion du pouce 
(le creux de Iz main remplaçant la bouche, et, chez ce malade en 
particulier, le sperme du frère remplaçant le lait). Le petit homme- 
femme se pliant sur lui-même pour se masturber, pour essayer de 
se sucer la verge ou se regarder déféquer, c'est la répétition d*une 
semblable unité primordiale dans ce que Freud appelle le narcis- 
sisme primaire, c'est-à-dire la situation idéale du nourrisson au sein 
de la mère dont il ne sVst pas encore différencié, en même temps 
qu'une protestation contre toutes les castrations, celle du sein s celle 
du bâton fécal, et celle de la verge menacée par le couteau du père, 
aimée par la libido de l'enfant. Quand le corps tout entier devient 
plus tard l'équivalent libidinal de la verge, nous comprenons le 
développement d'un narcissisme secondaire, et sa nature protectrice, 
l'enfant s'aimaut alors comme s'il était sa propre mère (en même 
temps qu'il se prend comme objet d'amour à la place de celle-ci). 

Enfin la masturbation servait encore la fixation à la mère, et c'est 
en grande partie, je crois, pour cette dernière raison qu'elle a lou- 



ANALYSE D'UN CAS DE TROUBLES SEXUELS 545 



jours continué, malgré les menaces réelles de castration* et que 'i 
malade en a eu une telle culpabilité* L'autoérotïsme, fort consti- 
tutionnellement, était mis ainsi directement au service des pulsions 
œdipiennes refoulées, soit en lui procurant des orgasmes liés à des 
représentations incestueuses, soit en punissant la mère (en la fai- 
sant pleurer), soit en la possédant sado-masochistement : par le 
fouet et les lavements qu'il se faisait, donner* par ses vomissements 
qu'il lui faisait recevoir, par ses défécations dans ses pantalons ou 
ses mictions au lit qu'il lui faisait observer, par ses masturbations 
qu'il lui faisait surprendre, il forçait sa mère à s'occuper de lui et à 
s'intéresser à ses productions orales, anales, uréthraïes et géni- 
tales, plutôt qu'aux productions spermatiques du père* 

L'angoisse, apparue lors des premières séparations de l'objet (le 
sein, ïa mère), établie définitivement lors des menaces de castra- 
tion, a toujours été une angoisse de castration, qui a d'ailleurs 
assuré la survivance des satisfactions œdipiennes et autoérotiques 
en en faisant payer le prix au moi. En plus de ce gain secondaire 
habituel aux symptômes, elle a été érotisêe à la fois dans le sens de 
Laforgue, par l'association de la peur et des situations or gas tiques 
qui n'ont pas manqué dans cette famille, et par ie fait que l'enfant 
angoissé allait se jeter dans les bras de sa mère, ou mieux, comme 
un malade dont nous a parlé Pichon, se glisser dans son lit et 
prendre un plaisir sexuel au contact de son corps* 

2) Discussion. 

a) Le diagnostic. — Le malade présentait au début certains symp- 
tômes relevant, non pas de la neurasthénie aiguë que Freud con- 
sidère comme un trouble organique, trouble du » chimisme sexuel » 
provenant de masturbations excessives ou de pollutions répétées, 
mais plutôt de la neurasthénie chronique hypocondriaque f décrite 
par Reich et Ferenczi, débutant dans l'enfance par une symptoma- 
tologie semblable à la première, mais plus accentuée. Reich, en ce 
qui concerne cette dernière, laisse ouverte la question de la psycho- 
génie dans chaque cas individuel, II résume son opinion sur la neur- 
asthénie en disant qu'elle reconnaît comme étîologie une compo- 
sante somatiqae qui agit directement, et une composante psychique 
qui n'agit qu'indirectement 

Ceci semblerait cadrer assez bien avec notre cas. Comme le 
signalent ces auteurs chez leurs neurasthéniques, il avait en effet 

ÏIEVUE rHÀttÇÀÏSE DH PSYCHANALYSE. 37 



546 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



présenté toute sa vie un erethîsme sexuel sans décharge adéquate, 
des préoccupations concernant son sperme considéré comme une 
sève précieuse dont la perte amène toutes tories de troubles, enfin 
de Yéjoculatio pr&cox, symptôme fréquent de la neurasthénie. Il 
est possible que la masturbation ininterrompue et les pollutions 
nocturnes, comme seuls débouchés sexuels, aient influencé des 
troubles nerveux comme le mal de tête* l'insomnie» la dépression 
et la lassitude* Il est possible aussi que l'angoisse apparue à la 
puberté ait également eu une cause somatique» puisqu'elle coïnci- 
dait avec le renforcement de la lutte contre la masturbation» de 
même que la première crise d'angoisse pendant la guerre apparut 
après six mois de masturbations sans éjaculations, état qui s'est plus 
ou moins maintenu en France, ou il n'eut pas de rapport sexuel pen- 
dant Tannée qu'il y resta* Mais» vice-versa» le malade disait lui- 
même que son anxiété lui enlevait évidemment tout désir sexuel- Et 
il est certain, que L'analyse du contenu des symptômes (qui nous a 
permis de les expliquer de façon satisfaisante) pèse lourdement 
en faveur d'une détermination psychogène de ceux-ci* 

Nous avons trouvé» d'autre part, au cours du traitement» de nom- 
breuses manifestations communes à notre malade et aux névrosés 
obsessionnels : régression de la libido au stade sadique-anal» 
obsessions comme d'avoir dans la bouche une verge ou des matières 
fécales» et surtout l'intensité de l'ambivalence* Enfin la peur de 
l'épi lepsie peut être considérée comme relevant d'un mécanisme 
phobique quand» par exemple, le malade veut se faire si enli- 
ser : « L'explication d'être né de parents faibles, dégénérés et 
épîlepliques, était celle qui me donnait îe plus d'angoisse, — dit-il 
très justement, — et pourtant on eût dit que je me jetais dans celte 
porte ouverte comme pour me sauver. » Ajoutons : pour se sauver 
de succomber à la tentation virile qui l'expose à l'angoisse de cas- 
tration. Il est ainsi paralysé par sa phobie, qui lui économise le 
retour de l'angoisse sous-jacente. — Cela n'est pourtant pas suffisant 
pour poser le diagnostic de névrose obsessionnelle, dont les symp- 
tômes typiques : obsessions tenaces» rites, cérémoniaux» font défaut 
dans la névrose que nous venons d'étudier, où Ton ne peut d'ailleurs 
voir davantage ni un syndrome phobique, ni une névrose d'angoisse 
vraie. 

Que faut-il conclure ? Les symptômes neurasthéniques et anxieux 
prédominent, et nous leur avons trouvé des explications psycholo- 
piques et en mêr^e temps des antécédents somaliques, également 



■jMpq - — ■■^ g=»M^Mi^a*^^—^^^i^^— p— ■— ^— -«■ 



ANALYSE D'UN CAS DE TROUBLES SEXUELS 547 



^acceptables. Il s*y ajoute quelques symptômes obsessionnels et pho- 
biques. La névrose que je viens de présenter apparaît donc comme 
une névrose mixte, difficile à classer dans les entités nosographiques 
connues, et caractérisée par un arrêt du développement sexuel avec 
anxiété. Loin de songer à rejeter une détermination somatique, au 
moins partielle, de certains symptômes, je crois qu'une partie de 
l'intérêt de ce cas est justement dans ce que les symptômes provien- 
nent peut-être d'une double source, somatique et psychogène. 

Un autre point intéressant, c'est qu'il n'est pas impossible qu'on 
puisse chercher un antécédent personnel à la disposition anxieuse 
du malade dans sa naissance difficile. L'accouchement fut en effet 
long et nécessita le forceps, coûtant presque la vie à sa mère. Si 
Ton admet que les réactions viscérales, lors de la naissance, sont le 
prototype de la peur normale, il est possible qu'une naissance anor- 
male cause une exagération de la réaction de peur sous forme de 
tendance à l'angoisse. C'est ce que j'ai souvent trouvé chez les 
anxieux que j'ai examinés. 

Enfin on peut se demander pourquoi cet enfant* élevé dans des 
conditions si favorables à la perversion sexuelle, n'en a pas eu ; 
pourquoi il a été si près de la guérison ; pourquoi son développe- 
ment, si animal d'un côté, a été si intellectuel de l'autre* On eût pu 
s'attendre, par exemple, à de la coprophilie ou de la zoophilie, ou 
encore à trouver quelque scène masochiste comme condition de 
l'orgasme (puisqu'il avait souvent éprouvé la peur du couteau de 
son père le matin, dans son lit ou dans celui de sa mère, en même 
temps qu'il était en train d'y éprouver une excitation sexuelle). Je 
crois que la réponse est dans le fait qu'un milieu où, comme chez 
]es primitifs, les actes « pervers » sont plus ou moins tolérés, n'est 
pas favorable au développement des perversions. Nos pervers sont 
« d'éducation irréprochable », comme dit Freud, et leurs perver- 
sions, strictement clandestines, portent sur des satisfactions défen- 
dues et honteuses. Le milieu du malade semble avoir été intermé- 
diaire entre le milieu culturel habituel de nos pays et les milieux 
primitifs : à la fois moins moral que le premier et plus moral que 
les seconds, La société « orthophrénique » (mot de Stârke pour 
désigner les sociétés vivant plus ou moins au niveau du Ça) com- 
posée par son frère Jimmy, les journaliers et la plupart des villa- 
geois, a favorisé l'acceptation des instincts partiels par le moi de 
l'enfant; et les buts de ces instincts, ne tombant pas sous le coup 
de la réprobation du groupe, ont pu être abandonnés par le moi ou 






548 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



inhibées devant l'interdiction des parents, plutôt que refoulées par 
lui sous les ordres du surmoi, ou élaborées clandestinement comme 
chez les pervers, D^autre pari, un idéal du moi assez exigeant 
(venant en partie de la mère) l'orientait, comme un enfant de nos 
sociétés, vers des sublimations et des satisfactions substituées cul- 
turelles, et une partie de l'énergie mstinctuelle a pu dévier vers ces 
buts ; ainsi s*explique le choix de la philosophie par ce petit pay- 
san, qui était préparé à comprendre sa vajeur libidinale : plaisirs. 
agressif de la logique, oral de la parole, œdipien de la communion 
métaphysique avec la nature. 

Le surmoi du malade a été à la fois cruel et faible, comme celui 
d'un enfant fortement autoérotique élevé dans un milieu primitif 
sadique. Ses angoisses furent, dans îa plupart des cas, non dues 
au surmoi, maïs à une situation (menace) réelle, à une représenta- 
tion réelle (dents et couteaux châtrant les animaux). Je crois que 

+ 

c'est là la raison pourquoi la cure a été relativement facile : elle a 
été amenée, plutôt que par la destruction du système punitif tenace 
d'un surmoi puissant, par le retour des souvenirs de vrais dangers 
extérieurs* devant lesquels le moi avait effectué ses refoulements. 
b) Le transfert. — J'ai dit que le transfert avait commencé par 
être des plus minces, ne consistant que dans les visites régulières du. 
malade, J'ai laissé les rêves sans interprétation jusqu'à ce que le 
malade en manifeste le désir et que le transfert soit meilleur, c'est- 
à-dire jusqu'à la fin du premier mois* Ensuite j*ai donné peu d'in- 
terprétations et peu de libido (sous forme de paroles et d'approba- 
tions), mais il me sentait toujours prêt à l'aider. J'en ai parfois 
donné trop, et alors il m'a de suite critiqué en rêvant que j'étais un 
clown qui veut l'amuser par ses remarques spirituelles* une femme 
qui lui fait des avances pour le garder intéressé. Je lui donne rai- 
son dans ses critiques, maïs lui montre que son interprétation , en 
partie correcte, repose aussi sur une projection de sa propre atti- 
tude envers les hommes, comme il ressort de ses rêves de trans- 
fert positif et de ses associations* Il est en effet souvent dans ses 
rêves une femme qui me séduit» tandis que je suis le frère Jimmy. 
Quand je suis silencieux, pour l'encourager à parler, je suis la mère 
qui l'encourage à « se laisser aller » et à vomir. Dans son transfert 
le plus positif, je suis la mère sur les genoux de laquelle il veut 
accourir pleurer. Dans le transfert négatif, le transfert devient pour 
lui l'incontinence dont il se protège par la défense narcissique et la 
rétention sadique-anale^ c'est-à-dire en intellectualisant ou en sup~ 



ANALYSE D J UN CAS DE TROUBLES SEXUELS 549 



primant les associations. Je suis aussi le persécuteur qui veut violer 
son « caractère », l'influencer, ou au contraire lui arracher ce qu'il 
possède et garde jalousement. Mais son altitude est, bien entendu, le 
plus souvent ambivalente, comme Test sa personnalité tout entière. 
Je suis alors un homme dur et sec, qu'il veut séduire et entraîner à 
l'aimer, et dont il désire et craint F agression homosexuelle, II me 
provoque, un pli sardonique à la lèvre ; « Je pourrais vous dire des 
choses méchantes qui vous blesseraient, dérangeraient votre équi- 
libre et vous feraient sortir de votre reserve, vous rendraient 
furieux. » Quand j'analyse l'agressivité génitale, je deviens pareil 
aux journaliex's qui voudraient qu'il change et travaille* et je 
l'arrache à la mère. Il devient alors sadique et critique : il est plus 
ftn, il vaut mieux que moi ; il me rapporte les critiques de certaine 
de mes malades qu'il connaît, bref il enrôle la mère comme 
alliée contre les journaliers. Enfin quand j'analyse son sadisme ou 
ses ratïonnaïisations, il devient masochiste, et tâche de me vaincre 
encore en me disant que je ne pourrai jamais rien pour lui qui n'est 
congénîtaïement « bon à rien ». Ce n'est que vers les derniers mois, 
avec l'analyse du complexe de castration et le commencement de 
l'identification au père, qu'il m'a vu comme un allié d'une virilité 
mieus: tolérée. Le transfert a donc constamment varié et a bien 
répété et permis de suivre la psychogenèse des symptômes. 

e) Le dynamisme du traitement. — Le malade, venu en analyse, 
sur les instances d'une femme plus âgée avec qui il vivait et qui 
payait pour lui, a peu à peu cessé spontanément de la voir et de 
recevoir de l'argent d'elle. C'est alors qu'il partit enseigner dans 
une Université pour y faire des économies et revenir finir son trai- 
tement à la tin de Tannée scolaire. Revenu à New- York, il accepta 
une situation de précepteur, puis quitta ce poste pour entrer dans 
un bureau de statistiques dont il connaissait le patron, Uiir relation 
homosexuelle inconsciente ne tarda pas à s'établir entre eu\ : Mor- 
ton, en arrivant le malin, se rendait aux w.-c. dont il laissait la 
porte ouverte, et, tandis qu*il procédait à la laborieuse expulsion de 
ses selles matinales» bavardait avec son patron qui faisait le café a 
moitié habillé, car son bureau était dans son appartement* Puis son 
patron épousa une jeune fille dont il fut d'abord très jaloux, car 
eîle dérangeait leur quiétude et prenait sa place près de l'homme 
dont il s'était fait la femme. Ce fut un tournant important de l'ana- 
lyse, où il eut la possibilité de revivre son complexe d'Œdipe en 
dehors des séances* 



■vtr mt, ■ M——^^^-^^^^^^^^n^^^^n^^^^»^^^^^^^^^^^^Mfc^^BM^— ^t — _■ i ■ -u -^ M=—a*Mfc, * 



550 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Au milieu de février, je fis une tentative cPanalyse active qui 
donna des résultats pleinement satisfaisants : 

Nous avons noté combien le malade reliait dans ses rêves ou sss 
associations les représentations anales et génitales. L*analyse de 
l'impuissance se trouva donc intimement liée à celle de la consti- 
pation* Le malade, d'ailleurs, opposait souvent à l'impuissance géni- 
tale sa puissance anale (quand ce n'était pas l'omnipotence de sa: 
parole)* Vers le 15 février : « G* est curieux, — dit-il, apportant une^ 
confirmation spontanée à la caractérologie freudienne, — que la 
constipation me vienne toujours à l'esprit quand je pense à la 
méchanceté. Je sens alors un durcissement à l'anus. Je ne peux pas^ 
comprendre comment une personne méchante, pincée, avare, ne 
serait pas constipée* » Puis il parle de son anus puissant qui 
« coupe » les matières fécales. Je fais alors ohserver au malade qu'il 
coupe de même sadiquement les associations que je lui demande. 
II me répond en riant que je suis toujours à lui dire de ne pas pen- 
ser à la constipation (ce qui était faux, bien entendu, maïs je n'en- 
courageais pas ses plaintes hypocondriaques), et qu'il voudrait bien 
voir ce qui arriverait s'il restait plusieurs jours sans aller aux 
w.-c* Il me sembla que le moment était venu de lui proposer une 
expérience à laquelle je pensais depuis quelque temps, qui était 
d'appliquer les « exercices de rétention » décrits par Ferenczi dans 
son « Analyse des Habitudes sexuelles ». Celui-ci, en demandant 
aux « pédants anaux » de ne plus se forcer à aller à la selle à inter- 
valles réguliers, mais d'attendre pour y aller qu'ils en aient vrai- 
ment envie, non seulement a obtenu des guérisons de constipation 
et d'impuissance opiniâtres, mais a pu observer la liaison des habi- 
tudes urogénitales et anales, et que le fonctionnement exagéré des 
sphincters externes est en rapport avec une faiblesse du fonction- 
nement des sphincters internes ; la relaxation du sphincter anal 
qui résulte, par exemple, amène une tonicité correspondante de 
l'appareil urogénitaL Autrement dit, en ce qui concernait mon 
malade, j'espérais ainsi désinlriquer l'union trop intime des pul- 
sions anales et génitales, et enlever des charges immobilisées à 
l'anus devenu un équivalent phallique, pour les rendre aux organes 
génitaux. Le malade accueillit assez mal cette proposition d'ana- 
lyse active, disant qu'il ne pourrait jamais aller à la selle sans médi- 
caments, qu'il serait malade, etc.», et que je serais bien embêté* 
J'interprétai ceci et il accepta l'expérience d'attendre que, comme* 



ANALYSE D*UN CAS DE TROUBLES SEXUELS 551 



lorsqu'il était enfant, son corps le force à aller à la selle. Moins 
obstiné qu'une ma farte à qui j'ai appliqué la même technique par la 
suite et qui, en onze jours, n'alla qu'une fois (insuffisamment) à la 
selle et finit par prendre pilules et lavements pour se déboucher 
(celle-là m'avait vaincu cette fois, mais par la suite elle recom- 
mença l'expérience el guérit complètement d'une constipation chro- 
nique durant depuis quinze ans), Morton alla normalement à la 
selle au bout de trois jours, après m'avoir représenté comme un 
persécuteur qui le ferait empoisonner par les matières fécales, etc.* 
Nous renouvelâmes l'expérience, et les résultats ne se firent pas 
attendre : d'abord une apparition de plus en plus nette des équiva- 
lences phalliques et anales, puis celle du matériel homosexuel, enfin 
la disparition de l'hypocondrie, de la constipation et de Panaléro- 
tisme de l'analyse. 

L'abstinence génitale du malade complétait à ce moment d'heu- 
reuse façon son abstinence anale, et je n'eus pas besoin de la lui 
demander, ce que j'eusse peut-être fait autrement, d'une part parce 
que ses rapports avec sa maîtresse étaient sur le mode sado-maso- 
chiste et favorisaient la fixation de la libido au slade sadique-anal, 
et d'autre part parce que Ferenczi a noté, dans les cas comme 
celui-ci, la nécessité d'éduquer le malade à tolérer les tensions plus 
loin que la limite de l'angoisse pour stimuler le courage qui leur est 
nécessaire pour le coït. Il s'agit en effet d'arracher le malade à la 
fixation autoérolique et de lui faire vaincre l'angoisse du coït malgré 
sa très faible libido objectais « La tension libidinale narcissique, — 
dit Ferenczi, — doit atteindre un certain degré où la décharge n'est 
plus un sacrifice, mais un soulagement et une source de plaisir. » 

Cette tolérance des tensions anales et urogénitales, jointes à l'ana- 
lyse des tabous qui causaient l'impuissance, permit à la libido du 
malade de se génitaliser, en même temps que son moi augmen- 
tait son territoire et acceptait l'agressivité. Ce fut d'abord l'époque 
des rêves et associations sur la femme de son patron et sa rivalité 
avec lui. Puis il commença à ébaucher avec des jeunes femmes des 
aventures qui ne furent d'abord que des déboires dont il m'accu- 
sait, bien entendu, puis de plus en plus satisfaisantes. À la fin de 
l'analyse, la constipation avait disparu, et il était génitalement 
puissant* 

J'ai analysé le narcissisme, mais sans en faire le problème cen- 
tral de sa névrose. En effet, le surmoi s'en emparait aussitôt pour 



552 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



renforcer sou interdiction de guérir» et le malade s'immobilisait en 
me disant : « Vous voyez bien, je suis un narcissiste constitutionnel , 
un épileptique, vous ne pouvez rien pour moi* » La rigidité et le 
négativisme relatifs du début n'étaient que la mesure de l'intensité 
et de la proximité de l'angoisse et des représentations oedipiennes 
et sadiques qui l'avaient occasionnée. Il fallait donc se méfier de 
tout renforcement du sur moi par une dénonciation de « défauts » 
dont le malade n'était que trop convaincu. Et j'ai surtout, dès que 
j 7 ai pu, suivi, sans le perdre, le mince fil d'or des puisions œdi- 
piennes et de l'identification au père ; quand elles furent assez 
fortes pour s'imposer au moi, celui-ci dut tolérer l'angoisse qui rem- 
plaçait peu à peu l'armure narcissique, trouvant maintenant dans 
ses pulsions mêmes assez de bénéfices pour oser résister au sur- 
moi* 

d) Les fautes de technique. — La plupart des fautes ont été 
signalées dans la section sur le transfert ; elles sont en partie celles 
des débutants : trop de libido donnée au malade par sentiment de 
culpabilité et peur de le perdre, trop d'affirma lions et d'exhibitions 
du moi de l'analyse qui veut subjuguer le frère qui se remet entre 
se*> mains et s'en faire admirer* L'analyse du transfert, et la discus- 
sion hebdomadaire du cas avec le médecin m'ont permis d'obvier 
considérablement à l'effet de ces fautes el même, à l'occasion, d'en 
faire bénéficier le malade. D'autres fautes, qui m'ont été person- 
nelles, proviennent du fait que Je n'avais été qu'incomplètement 
analysé à ce moment Dais ce cas, c'est uniquement l'analyse du 
transfert qui m'a permis de m'en apercevoir. Une question impor- 
tante est celle de Vinterprétation dans le cas d'une analyse didac- 
tique incomplète. Est-ce dangereux pour le malade ? Oui, car le trai- 
tement peut c' e soit faussé, soit prolongé indéfiniment sans guéri- 
son. Cependan. ce cas et d'autres observés ou guéris à New-York 
nie permettent de dire que si l'analyste est assez analysé pour être 
au moins passif et objectif, il doit pouvoir aider le malade considé- 
rablement, pour les trois raisons : du transfert, de la catharsis et 
de l'obstination avec laquelle l'inconscient répète les mêmes rêves 
jusqu'à une interprétation satisfaisante. C'est ceci qui pallie les 
dangers de l'interprétation inexacte, laquelle crée chez le malade, 
comme Glover l'a montré récemment, une possibilité de déplace- 
ment acceptable par ]ui, un nouveau symptôme, si on veut, qui, par 
le fait qu'il est donné par l'analyste, est syntontque au moi. J'ai 
tâché d'être avare d'interprétations, et surtout de ne jamais les 



ANALYSE D ? UN CAS BE TROUBLES SEXUELS 553 



donner catégoriques, m'en remettant comme sauvegarde à l'analyse 
du transfert. 

Quant aux associations et à la catharsis* il y a des moments où 
le transfert, surtout quand il est aussi mince qu'il l'était ici, ne 
suffit pas : l'interprétation est nécessaire pour démolir les ratio- 
nalisations et intégrer dans la conscience, à Tétai de souvenirs 
vrais, les associations et les affects qui autrement seraient disper- 
sés et refoulés* Or, je n'avais que fort peu à compter sur la colla- 
boration du médecin, qui, spécialiste de Pépilepsîe» ayant une mai- 
son de santé pour malades atteints de tics et de bégaiements, avait 
tendance, malgré la justesse de son diagnostic, à faire ses inter- 
prétations en fonction du narcissisme et de Pautoérotîsme presque 
seuls, ce qui souvent ne fait gu'augmenter les sentiments de culpa- 
bilité du psychonévrosé. Il me semblait exagérer l'importance du 
refus des divers sevrages et de ce qu'il appelait l'identification pri- 
maire du nourrisson à la mère, et négliger la si importante bar- 
rière de la peur de la castration qui déclencha la régression libidi- 
nale. Or, le conflit avec le père avait justement été insuffisamment 
analysé chez moi, et, semblable à celui des malades, mon incon- 
scient réclamait celte analyse. Il profita donc de celle de mon 
malade pour compléter la sienne, et c'est ce qui m'a permis, en 
contradiction fréquente avec le médecin, d'aller chercher dans 
Freud, dans Ferenczi, dans Jones, dans Méîanie Klein, dans Reicli, 
dans Stârcke, dans Râdo, des interprétations correctes du matériel 
que me donnait le malade, et qui réveillait chez moi des associa- 
tions inconscientes, lesquelles à leur tour guidaient mes recherches 
et mes interprétations. C'est postérieurement que j'ai interprété 
celte situation analytique et que j'ai compris que si j*ai pu, avec 
des moyens insuffisants, mener ce malade à la guérison, c'a été à la 
fois par des procédés objectifs et intellectuels et par une identifica- 
tion inconsciente partielle» non avec le médecin, maïs avec le 
malade. Cette dernière méthode n*est évidemment pas à encoura- 
ger à cause du contre-transfert et du retour du refoulé qui peut 
gêner l'analyste insuffisamment analysé, mais, dans ce cas de 
force majeure, elle n'a été qu'une exagération de la méthode nor- 
male, où, comme le dit Ferenczi (dans P « Analyse des Comparai- 
sons »), Panalyste « atteint l'interprétation correcte non par de 
seuls efforts logiques, mais plutôt en donnant libre cours à ses 
propres idées », 



Un cas de Jalousie Pathologique 



0> 



Par R, LŒWENSTEIN 



Le cas que je me propose d'exposer ici présente, quoique son 
analyse soit restée inachevée, un certain intérêt* d'une part, par 
son histoire et, d'autre part, par les problèmes d'ordre diagnostique 
pathogénique qu'il soulève- Dans Fliisioire de ce cas, on peut 
observer le rôle joué par certains mécanismes psychologiques 
exposés dans le travail de Freud : « Sur quelques Mécanismes 
Jiévrotiques dans la Jalousie, la Paranoïa et l'Homosexualité a (2). 
Le rôle de ces mécanismes est si visible dans notre cas que cette 
analyse pourtant interrompue et inachevée, les révèle sans avoir 
presque recours à des interprétations. 



Le malade, un écrivain de trente-cinq ans, que nous appellerons 
IU nie fui confié, en vue d'une psychanalyse par un confrère ami. 

Lorsque je vis ce malade pour la première fois, je me trouvai 
en présence d'un homme à l'aspect intelligent, viril et énergique, 
en proie à une visible anxiété* Il avait l'air comme traqué, comme 
écrase par une souffrance morale* Il me confia être, depuis quelques 
mois, obsédé par la jalousie à regard des anciens amants de son 
amie. Il la soupçonnait* sans le lui laisser voir, de les avoir aimés 
plus que lui ou plutôt d ? avoir trouvé avec eux plus de satisfactions 
sexuelles qu'avec lui. Et, chose essentielle, il trouvait parallèlement, 
dans révocation de scènes sexuelles entre son amie et ces amants, 
une excitation sexuelle extrêmement intense. À tel point qu'il se 
livrait à ces imaginations toutes les fois qu*il avait des rapports 
avec elle, c'est-à-dire au moins une ou deux fois par jour ; sans lui 
laisser transparaître la cause de sa curiosité, il ïa harcelait de 
questions au sujet de sa vie amoureuse passée, pour finir par des 

(1) D'après une conférence faite à la Société PsychanaJv tique de Paris, ]e 21 juin 
1932* 

(2) Traduction française par J« Lacan. Celle revue , Tome V } n* 3. 



UN CAS DE JÂLOUSïE PATHOLOGIQUE 555 



scènes d'une violence extrême sous de futiles prétextes. Son agita» 
tion était devenue si grande et ees scènes et ces provocations si 
iréquentes que son apiie avait, à plusieurs reprises, voulu le quitter. 
Ces accès étaient suivis chez lui de remords et de dégoût de lui- 
même et, après Tune de ces scènes, il avait tenté de se suicider en 
absorbant une forte dose de somnifère* Son désarroi était finalement 
devenu tel qu'il n'osait plus s'approcher d'une fenêtre ou d'un 
balcon de crainte de se précipiter dans le vide. 

En me quittant après notre première entrevue, R + me parut plus 
calme, il me confirma d'ailleurs cet apaisement momentané quand 
je le revis quelques jours après, à la première séance d'analyse. 

J'aimerais continuer à présenter ce cas non pas dans Tordre où 
il s'est déroulé dans l'analyse, mais en exposant simplement l'his- 
toire de sa vie, pour autant que cela est compatible avec la discré- 
tion qu'on doit au malade. 

I! s'agit d'un étranger dont le père, beaucoup plus âgé que la 
mère, est remarié. Notre malade, l'aîné de trois enfants, a quelques 
souvenirs d'un très grand intérêt sur lesquels je reviendrai tout 
à l'heure et dont quelques-uns se rapportent à l'époque de la nais- 
sance de sa sœur ; il était alors âgé de six ans* C'est de cette époque 
que dnie chez lui d'une part une phobie de grenouilles et de cra- 
pauds qui, dans l'analyse, nous aida considérablement dans 
rélucidation de son évolution psychique à cette période et d'autre 
part, une considérable modification du caractère : dès lors, il devient 
tri sir, et renfermé. Sa jeunesse se passe dans des conditions maté- 
rielles difficiles, dans une famille où régnent de violentes scènes de 
ménage- Dès quinze ou seize ans il est obligé de gagner sa vie dans 
une sorte de bureau où il n'y a que des femmes qui trouvent un 
plaisir manifeste à exciter, par des propos obscènes et provoquants, 
ce petit jeune homme chaste et timide, A côté de son travail, il se 
consacre entièrement aux études et à la lecture. Antialcoolique et 
végétarien jusqu'à la guerre, il reste chaste jusqu'à son mariage, 
après la guerre, à l'âge de vingt-trois ans, 

A l'âge de dix-neuf ans, il a un grand amour. Il fait la connais- 
sance d'une femme de vingt-cinq ans plus âgée que lui. Elle l'invite 
chez elle, dans un pays destiné à rester neutre quand la guerre 
éclata peu de mois après. C'est pour lui un séjour parfaitement 
heureux. Ils vivent dans la propriété de cette femme, dans une par- 
faite intimité dont l'art et la philosophie sont les principaux sujets.. 

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PARIS -5*^J 



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556 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Cette femme lui parle aussi de sa vie conjugale, des brutalités de 
son premier mari, un Allemand. Tout en étant amoureux de son 
hôtesse, tout en sentant qu'elle partage ses sentiments, il n'ose pas 
céder à ses désirs et les réprime violemment. La mère de notre 
malade, probablement inquiète, vient le voir un jour. Il la reçoit 
froidement et refuse de partir avec elle. Petit fait en apparence 
indifférent, mais dont nous verrons tout à l'heure Ténor me impor- 
tance affective, il accompagne sa mère à la gare, mais prend congé 
d'elle sans même attendre que le train soit parti. Sur ces entrefaîtes 
éclate la guerre dont notre malade semble, pendant quelque temps, 
ne pas s'apercevoir. Il ne lit pas de journaux* 

II se lie d'amitié avec un peintre allemand, blessé de guerre, en 
convalescence dans ce pays, parent éloigné de son hôtesse* Un jour, 
brusquement, il se décide à rentrer chez 1 ut et à accomplir son 
devoir militaire. D'après une légère allusion qu'il m'en fit, je crus 
comprendre qu'il fut poussé à prendre cette décision entre autre 
par un sentiment de jalousie à cause de l'inquiétude que témoi- 
gnait son hôtesse au sujet de ses fils, combattants dans Tannée 
allemande. Mon hypothèse me parut être confirmée par le fait que, 
depuis, il ne revit plus jamais la femme adorée alors, ne tenta 
jamais de la rencontrer* ne s'en préoccupa plus et l'oublia, pour 
ainsi dire, complètement* 

Il rentra dans sa famille, mais n'y resta que vingt-quatre heures, 
profondément dégoûté par le patriotisme sanguinaire de sa mère* 
Il fit la guerre dans les rangs des armées alliées, combattit sans 
enthousiasme et sans aucune notion du danger. Il était très casse- 
cou et le devint bien davantage encore après l'événement que je vais 
relater maintenant avec toutes les réflexions qu'il suggéra au patient 
quand il m'en fît part, car c'est de cet événement là que datent 
les fantasmes qui jouèrent un si grand îôle dans sa vie psychique. 

Une nuit, en reconnaissance avec quelques camarades et un 
caporal, il vît apparaître un soldat allemand. Tous tirèrent, l'Alle- 
mand tomba. « En voilà un qui ne bandera plus », dit alors le 
caporal. Tout à coup, une fusée s'éleva du corps. H ne put jamais 
comprendre comment la chose était arrivée. Alors les hommes, 
tapis dans un trou d'obus, se regardèrent et sous cette lumière 
verte, ils se virent pareils à des cadavres. Notre malade en eut 
une sensation de sinistre effroi, comme devant l'annonce de la 
vengeance du mort. Et ce fut avec une émotion intense qu'il me dit 



r» M i nt 



UN CAS DE JALOUSIE PATHOLOGIQUE 557 



être sûr de n'avoir pas lui-même tué l'Allemand, mais cependant 
un doute terrible Fobsédaii, Avec violence, il accusait les peuples 
civilisés d'être plus barbares que les peuples primitifs qui, eux, 
imposent à leurs gxierrïers des purifications et une sorte de qua- 
rantaine, avant de leur permettre de rejoindre les femmes après 
la bataille. Seul du peloton à savoir un peu d*aileinaiid s ce fut lui 
qui fouilla le corps, découvrit des lettres de la femme du mort et 
des photos du couple. 11 garda le tout, et en revoj^ant ces lettres et 
ces photos, il imagina leur vie, et, peu à peu, avec une certaine répu- 
gnance d'abord, puis de plus en plus franchement, il se représenta 
des scènes tendres, puis finalement, leur vie sexuelle, 

A partir de cette nuit sa témérité s'accrut. Il accomplit des 
prouesses en compagnie d'un camarade dont tous savaient qu'il 
cherchait la mort, pour des raisons sentimentales, sans se douter 
quelle lumière cette amitié jetait sur les mobiles de sa propre 
témérité. Un jour, lors d'un tir de barrage, sans écouter les avis 
de ce même camarade candidat au suicide qui qualifiait l'entreprise 
de folie, H sortit de son abri pour établir une liaison et fut blessé 
à l'abdomen par un éclat d'obus* En tombant, îl eut la vision d'un 
jeune Allemand au torse nu, d'une admirable beauté* 11 éprouva 
alors, dit-il, la plus grande volupté de sa vie. 

Il resta plusieurs mois à l'hôpital et quand la plaie commença 
à se cicatriser, traversa une période d'agitation particulière. Décidé 
à ne plus retourner au front, il arracha, à cet effet, systématique- 
ment ses pansements et s'enfuit même plusieurs fois de l'hôpital, 
injuria ses médecins et ses supérieurs et fut finalement mis en 
observation dans un asile. Sous l'influence d'un psychiatre intel- 
ligent et compréhensif, sou agitation et son anxiété se calmèrent 
et, après plusieurs mois de séjour dans cet asile, à la fin des hos- 
tilités, il fut réformé* Alors R. résolut d'aller vivre à la campagne et 
il s'installa aux environs d'une petite ville ou il se remit à écrire. 
A partir de cette époque^ il se sent pris de grands besoins sexuels et t 
pour les satisfaire, décide de se marier. Assez ingénument» il pro- 
pose le mariage à une jeune fille qui accepte, en lui avouant toute- 
fois qu'elle n'est plus vierge, qu'elle fut abandonnée par un homme 
auquel elle s*était donnée. Malgré l'insistance du fiancé, elle le pré- 
vient qu'elle ne se donnera pas à lui avant le mariage, qui doit 
avoir lieu quelques mois plus tard. Il accepte cette condition hum- 
blement, mais la rancune et l'humiliation qu'il en conçoit apparaît 



558 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



plus tard, au cours de la vie conjugale qui dure plusieurs années. 

Dans sa vie sexuelle avec sa femme, ce qui nous intéresse plus 
particulièrement îci> ce sont d' abord les satisfactions perverses, 
satisfactions à nuance sado-masochisles, où le rôle passif lui pro- 
cure des jouissances particulièrement fortes. Par exemple quand il 
^st à quatre pattes et qu'elle frotte son clitoris sur son coccyx. Dès 
«cette époque, commence déjà à se manifester chez lui un sentiment 
d'infériorité quand à sa virilité» qui va en s'accen tuant et qu'il 
tente de compenser par des excès sexuels. Et dès cette époque aussi 
il commence à être hanté par des représentations ayant pour objets 
les rapports sexuels de sa femme avec le premier amant, jeux 
Imaginatifs, auxquels sa femme se prête complaisamruent. 

De sa vie conjugale, j'aimerais citer un incident qui se produisît 
peu avant la séparation et qui met singulièrement en relief certains 
■caractères de sa jalousie. 

Au cours d'une villégiature à la campagne, un homme, proprié- 
taire d'une voiture, se mit à faire ouvertement la cour à sa femme. 
Un jour, il leur proposa une promenade d'une journée environ, 
R,, tout en sachant parfaitement à quoi s'en tenir et malgré sa 
vive répugnance, acquiesça. Dans la voiture, il s'assit dans un coin, 
tournant le dos à sa femme assise, elle* tout près de leur hôte. 
Souffrant d'une atroce jalousie, il s'imaginait qu'ils s'embrassaient, 
mais n'osait même pas lever les yeux sur eux. Vers midi, ils s'arrê- 
tèrent dans une forêt et allèrent se reposer à l'ombre des arbres. 
Leur hôte proposa une promenade à pied et le mari, en encourageant 
sa femme à y aller, préféra rester seul, Pendant les deux heures 
que dura cette promenade il ne cessa d'être en proie à une vive 
jalousie, niais ne fit cependant pas un pas pour les rejoindre. 
Durant la seconde moitié de F excursion, il bouda, comme dams 
la matinée et hanté par les doutes sur ce qui avait pu se paser 
il harcela, au retour P sa femme de questions auxquelles elle répondit 
naturellement en protestant de sa Jid élite. Il lui interdît de revoir 
cet homme et m'avoua avec honte que les ayant rencontrés 
ensemble quelques jours après, il la battit, la tortura et la contrai- 
gnit à gifler publiquement cet homme. Le lendemain notre malade 
fut attaqué par son rival qui, beaucoup plus fort que lui, lui permit 
■k peine de se défendre. Notre malade profite alors de ces événe- 
ments pour s'accuser une fois de plus de lâcheté et y voit une 
preuve de plus de son manque de virilité. 

Quelque temps après, séparé de sa femme, il hésite entre deux 



!*■* 



UN CAS DE JALOUSIE PATHOLOGIQUE 559 



liaisons. L'une, une jeune fille qui lient beaucoup à lui et vers 
■qui la mère de R. le pousse, et Fautre, son amie actuelle, une 
musicienne cultivée, un peu plus âgée que lui. Les raisons qui 
l'ont amené à choisir la seconde sont les suivantes ; la jeune fille 
était vierge et il sentait que de ce fait, sensuellement, il n'était 
pas assez attiré vers elle : il lui fallait un prédécesseur et il y en 
avait plusieurs chez la musicienne. De plus la première était un 
peu plus grande que lui. C'est ce dernier fait qui lui fit comprendre, 
au cours de l'analyse, combien était fort et actif chez lui, son senti- 
ment d'infériorité. 

Lié depuis un an avec son amie quand commença Fanalyse r il en 
était très amoureux et l'admirait beaucoup. Tous deux artistes* leur 
union intellectuelle était très étroite. Son amie ne lui avait jamais 
caché avoir eu, avant lui, plusieurs amants qui, disait-elle* n'avaient 
pas beaucoup compté dans sa ^e, et R, n'avait aucune raison de 
douter de sa sincérité* Au point de vue sexuel, la vie de notre malade 
changea par rapport à ce qu'elle avait été avec sa femme. Son amie 
se refusait à certaines satisfactions perverses et, d'autre part, elle 
atteignait plus difficilement l'orgasme et exigeait de lui plus d'atten- 
tion que ce n'avait été le cas précédemment* Mais R, ne renonça 
naturellement pas aux représentations des rapports sexuels de son 
amie avec ses amants précédents ; peu à peu il réussit à lui extor- 
quer le nom de ses prédécesseurs dont il fut dès lors furieusement 
jaloux et qu'il alla épier. Ainsi, il me raconta un incident qui le 
remplit de honte : ayant appris le nom de F un des hommes, il s'en 
vint le trouver dans un café que celui-ci fréquentait, se mit à une ta- 
ble voisine, tenta de lui chercher querelle, puis, brusquement, trin- 
qua avec lui en lui disant les paroles de la chanson : <t Âh ! si ces 
garces de femmes n'existaient pas, les hommes seraient tous des 
frères*.. s> Il passa une heure avec lui comme s'ils étaient les 
meilleurs amis du monde, sans, bien entendu, lui avouer de quoi 
H retournait. 

Vers cette époque, il se mit à boire de plus en plus fréquemment, 
surtout sous l'influence de la jalousie, et c'est alors, en état 
d'ébriété, que se déroulaient entre lui et son amie des scènes 
chaque jour plus violentes. Conformément à son sentiment 
d'infériorité, il s'imaginait n'avoir été pour son amie qu'un pis- 
aller. Alors il cherchait des aventures, pas toujours très heureuses, 
et qui ne faisaient que le confirmer dans ces sentiments, A 
d'autres moments, se souvenant de l'avertissement que lui 



560 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



avait un jour donné un sien oncle au sujet des maladies que 
Ton peut attraper avec des prostituées, il allait dans des maisons 
closes et, avec une sorte de défi et, dirons-nous, le secret espoir 
de se contaminer, ne prenait aucune mesure de protection. Là, 
il était particulièrement puissant, sans avoir besoin de recourir 
à ses imaginations habituelles (1)* 

Lors d'une quelconque scène violente faite à son amie, il lui 
avouait avec cynisme ses nombreuses infidélités, la défiant, la pro- 
voquant, en quelque sorte, soît à le quitter, soit à le punir. Et 
lorsqu'un jour exaspérée» elle lui lança un objet à la tête, il s'apaisa 
brusquement. Il en fut réellement satisfait. Dans la plupart des 
scènes qui ne cessaient d'augmenter en nombre et en violence, c'était 
lui qui se montrait agressif, et parfois il craignait de la tuer. Il la 
suspectait de penser à ses précédents amants, d'avoir trouvé plus de 
satisfactions sexuelles avec eux. Dans ses fantasmes qui, d'une part, 
F excitaient sexuellement et, d'autre part, provoquaient sa jalousie, 
il imaginait des scènes où tous ses prédécesseurs réunis, soit en 
présence de son amie, soit sans elle, se moquaient de lui, qui prenait 
les restes de ce dont ils avaient joui et qu'ils avaient rejeté ensuite. 
Quand à de rares moments de rémission incomplète, il se rendait 
compte de Pabsuixltté de ses sentiments, il en souffrait comme de 
choses basses, vulgaires, et complètement étrangères à sa mentalité 
normale* Son état morbide avait complètement submerge sa person- 
nalité au moment où il se présenta chez moi. L'analyse était à ses 
yeux la seule planche de salut possible, sans laquelle cet homme qui 
ne travaillait plus depuis des mois, voyait la perspective d'un meur- 
tre ou d'un suicide. 

II 

Il est aisé de voir que la vie sexuelle de ce malade est entièrement 
dominée par les deux aspects du complexe d'Œdipe : Je complexe 
actif et le complexe passif. Si l'existence du complexe d'Œdîpe 
se révèle chez lui d'une part par son grand amour de jeunesse 
pour la dame dont l'Age aurait pu être celui de sa mère, fait qui, 
chez un jeune homme, peut être considéré comme une solution pres- 
que normale de rattachement incestueux ; si au cours de son analy- 

(1) Là les prédécesseurs étaient par trop réels, dirioiis^nous. 






un Cas de jalousie pathologique 5Bi 



ise, il m'avoue ressentir un trouble erotique en présence de sa mère, 
femme encore jeune à laquelle d'ailleurs il attribue les mêmes sen- 
timents, fait qui en soi ne doit pas être considéré comme patholo- 
gique, l'action pathogène de son attachement à sa mère se révèle 
par trois ordres de faits : 

Le premier c'est Paîtrait que présente pour lui, le choix d*une 
femme ayant déjà eu une vie amoureuse* Et si, dans le cas de sa 
première femme, celte condition lui fut imposée, dans le cas de 
sa maîtresse, elle découla de son propre besoin. Et grande fut la 
stupéfaction de cet homme d'esprit révolutionnaire qui avait 
érigé en système le in épris de tout préjugé sexuel et de toute morale 
bourgeoise, en découvrant, en soi, au cours de l'analyse, une nos- 
talgie inavouée de la virginité chez la femme aimée dont il aurait 
voulu être le premier possesseur et que son inconscient l'obligeait 
cependant à respecter. Il n'avait jamais le droit d'être le premier 
auprès d'une femme, Il n'avait le droit de prendre qu'une femme 
ayant déjà appartenu à un autre, tant était fort en lui, l'emprise 
de l'attrait et du tabou œdipiens* 

Le deuxième ordre de faits qui reflètent la valeur pathogène de 
son complexe d'Œdipe ce sont certains de ses rêves. Au cours des 
six semaines que dura celte analyse, j'ai pu observer deux retours 
offensifs de ces troubles- Les deux furent accompagnés de rêves 
d'angoisse dont je ne citerai, pour le moment, que deux, en réser- 
vant un troisième à l'analyse de sa phobie de grenouilles. 

Dans le premier rêve il est prisonnier, avec plusieurs autres 
hommes, d'un inquisiteur terrible et cruel, il veut s'échapper, 
mais n'ayant pas de vêtements, il emprunte le pantalon d'un de 
ses camarades. Le pantalon est trop long, le fait trébucher* et 
on le reprend. Ce rêve, dont l'aspect est évidemment déterminé par 
la situation analytique, éclaire l'impossibilité intérieure dans 
laquelle il se trouve, d'échapper à l'emprise du père et, par l'allu- 
sion à sa petite taille, le fait voir sous le jour d'un enfant qui ferait 
;une chose coupable en désfrant devenir grand. Un autre rêve dont 
le caractère inquiétant se prolongea jusque dans la journée et 
aboutit à un mélange de dégoût, de haine et de jalousie à l'égard 
de son amie, fut le suivant : 11 se trouve quelque part, en banlieue, 
dans une sordide maison, en présence d'une vieille femme laide, 
dégoûtante, qui l'attire et l'oblige à coucher avec elle. (La vieille 
femme, ici comme dans bien d'autres rêves de ce genre, est le 

REVUE FRANÇAISE DE PSVCIÏAKALVSE. 3$ 



IHP^^M^M fc^ 



562 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANAIA'SE 



symbole de la mère), Des hommes surviennent en foule, il les 
entend monter l'escalier^ frapper à la porte, et il se réveille en état 
d'angoisse. 

Le troisième fait, certainement le plus inattendu, est cependant 
le plus révélateur de l'action qu'exerce la personne de sa mère- 
sur ses troubles. 

Un jour, il me raconta ce petit incident dont nous avons déjà 
parlé ; comment sa mère étant venue le chercher chez la femme dont 
il était amoureux, peu de temps avant la guerre, il la quitta sans 
attendre le départ du train, après Favoîr accompagnée à la gare, 
A la même séance il me narra un autre petit événement de sa vie : 
sa mère ne s'entendant pas avec sa femme» le mit, tin jour, dans 
l'alternative de choisir entre elles deux. Il partit avec sa femme 
en claquant la porte. Complètement démunis d'argent ils passèrent 
la nuit sur un banc* Jamais* me dit-il, il ne se sentit aussi amou- 
reux que ces deux fois là, jamais.il n'eut un plus grand sentiment 
de sa virilité et jamais pour sa femme un amour aussi tendre, 
aussi dépourvu du moindre tourment que ce jour-là. Et en se 
rendant compte qu'il s'était agi là d'une sorte de triomphe, de 
victoire sur sa mère, il sortit tout heureux de la séance analytique,, 
séance qui avait cependant débuté par un profond malaise. Cette 
découverte-là eut un effet thérapeutique immédiat, considérable 
et prolongé, A partir de cette séance, il n'eut plus besoin, pendant 
quelque temps, d'avoir recours à ses représentations habituelles, 
ses rapports sexuels étaient devenus aisés et sa jalousie disparut 

Si cette analyse avait duré plus longtemps, Jes exemples du 
rôle que jouait dans son état le complexe d 'Œdipe se seraient cer- 
tainement multipliés. Cependant tous ces faits contiennent des 
particularités révélatrices de sentiments opposés à ceux ^ue nous 
venons de voir : je veux dire de la haine pour sa mère. 

Le dernier exemple cité est particulièrement caractéristique, 
S'il se libère de sa mère en la quittant pour une an lie femme, il 
lui est en même temps infidèle, il se venge d'elle et nous pouvons 
ajouter qu'il s'en venge parce qu'elle lui avait été infidèle. Et si 
dans le cas de ce grand amour nous avons supposé une jalousie 
inconsciente qui l'aurait poussé à abandonner cette femme brus- 
quement et sans plus jamais s'en préoccuper, par la suite dans le 
cas de sa femme et de sa maîtresse, la jalousie d'avoir été trompé 
avec un prédécesseur se traduit par une haine violente, des sus- 
picions, une rancune, inexplicables en apparence. 



UN CAS DE JALOUSIE PATHOLOGIQUE 56$ 



Il existe d'ailleurs chez notre malade un souvenir d'enfance très 
lointain, qu'il considère comme son premier souvenir et qui est cer- 
tainement un souvenir-écran. Il se voit tout petit, dans une pièce 
où il assiste à une dispute entre ses parents. Il voit sa mère bran- 
dissant des ciseaux dans la direction de son père. Nous n'avons 
pas eu le temps d'analyser ce souvenir* mais de nombreuses scènes 
de famille ont pu lui en fournir le matériel ; et si ïa rnère a, de tout 
temps, été extrêmement violente, le choix d'une pareille scène pour 
la formation d J un souvenir écran de sa toute première enfance est 
très caractéristique. On sait en effet par de nombreuses expériences 
analytiques très approfondies où ces sortes de souvenirs écrans ont 
pu être étudiées, qu'elles correspondent en règle générale à des 
scènes réelles observées ou bien à des fantasmes du coït des 
parents. Et il me paraît très vraisemblable que l'attitude agressive 
de la femme dans ce souvenir, reflète d'une part la rancune du petit 
garçon envers sa mère infidèle et d'autre part le rôle castrateur de 
celte mère. Si nous songeons au dégoût et à Téloignement éprouvés 
par R. envers sa mère au début de la guerre, lorsque celle-ci fît 
preuve de sentiments cruels et sanguinaires envers les Allemands, 
cette interprétation paraîtra moins hasardeuse. 

Ainsi nous sommes amenés à envisager l'autre côté de la vie 
sexuelle du malade : ses rappoxts avec les hommes* 

Nous voyons chez lui, à côté des manifestations du complexe 
d*Œdipe actif que nous avons déjà mentionné, un indiscutable 
attrait pour les hommes, corollaire de son ambivalence envers la 
femme. Les psychanalystes connaissent le rôle de l'homosexualité 
latente dans le choix de situations triangulaires (1), 

Dans notre cas, en effet, le rival qui est ici toujours un prédé- 
cesseur, partant, un personnage particulièrement apte à prendre 
la place du père> est, en même temps, toujours celui dont la pré- 
sence est nécessaire pour procurer au malade une excitation et une 
satisfaction sexuelles des plus fortes. Ainsi pendant la guerre, les 
Allemands, ennemis d'une part et rivaux d'autre part auprès de la 
femme aimée, sont causes de la volupté la plus grande de sa vie, 
et cela en le blessant, c'est-à-dire en se comportant vis à vis du ma- 
lade à peu près comme un homme se comporte vis à vis d'une 
femme, pour l'imagination inconsciente qui ressent les rapports 
sexuels comme un acte de violence. Il est vrai que dans la recherche 

(1) Fj\eud : Jalousie ,.♦ etc., ouvrage cïtc\ 



- j ._ — r-rz. 



S 64 REVUE FRANC AtSE DE PSYCHANALYSE 



de la mort, an cours de la guerre, car tel est incontestablement le 
sens de son excessive témérité, il y a en lui l'intention d'expier la 
mort de l'Allemand, mort dont il est peut-être l'auteur. Le caporal, 
par sa remarque U en voilà un qui ne bandera plus ») révèle le 
sens caché qu'avait pour l'inconscient des hommes la mort de 
l'ennemi* C*est comme si en le tuant parce qu'il avait bandé, on 
avait tué un rival. Le soin que prennent les primitifs d'imposer aux 
hommes qui reviennent des combats, des purifications ayant de 
retourner vers leurs femmes est en effet un moyen d'amortir ïe 
mobile inconscient infantile et, pourrions-nous dire, oedipien, de la 
lutte avec l'ennemi. D'ailleurs la similitude, voire 1a continuité qui 
existe entre les représentations dti tué avec sa femme et celles des 
amants avec sa maîtresse ou sa femme, témoignent de leur caractère 
œdipien, mais aussi peuvent nous mener sur la trace de l'origine 
plus précise encore de ses représentations sexuelles, Elles ont en 
effet un caractère auto-punitif masochiste et Ton pourrait dire 
d'elles qu'elles ont pour but de restituer la femme qu'il a prise à 
un homme : celui qu'il a osé tuer pour s'emparer de la femme. 
Ceci est évidemment le mécanisme initial œdipien de son enfance, 
mais nous connaissons un élément de plus dans la détermination 
de ces tendances homosexuelles passives féminines et de leurs 
rapports avec l'infidélité de la femme. L'analyse nous fournit un 
élément qui dans ce cadre général situe un moment précis de l'en- 
fance du malade, moment qui joue le rôle d'un tournant dans 
l'évolution de sa sexualité et de son complexe d'Œdipe. 

Cet événement, c'est la naissance de sa sœur quand R. a six ans. 
Il lui souvient qu'à partir de ce moment son caractère changea, 
qu'il devint taciturne et renfermé. Un jeu auquel il s'adonna à 
celte époque nous éclaire sur la nature des réactions que produisit 
sur lui la naissance de sa petite sœur, II se rappelle que peu après 
cette naissance, il inventa un jeu auquel il joua avec un de ses 
petits camarades : il faisait un lion accouchant de lionceaux, 
et, pour ce faire, il s'accroupissait comme sur un pot de chambre, 
II fut d'ailleurs surpris par sa mère, grondé et tourné en dérision 
ce qui lui causa beaucoup de honte* 

Ce jeu présente, à mon avis, une manière de liquider la décep- 
tion causée par la naissance de sa sœui% et la consolation qu'il trouve 
est celle de s'identifier à sa mère : lui-même un lion peut aussi 
avoir des enfants. Cette manière de réagir à la cruelle infidélité de 



UN CAS DE JALOUSIE PATHOLOGIQUE 565 



sa mère, en s'ïd en ti fiant à elle, est un mécanisme bien connu dans 
la formation de Phomosexualité du type décrit par Freud dans 
le livre sur Léonard (1). 

Bleuler raconte (2) le cas d*mie malade schizophrène, dont la 
psychose débuta à la suite d'une déception sentimentale. Amou- 
reuse d'un pasteur, elle avait vu repousser cet amour. Dans son 
délire elle « était le pasteur & réalisant ainsi, dans la fiction de 
son délire, une sorte d'union avec l'objet aimé. 

Des mécanismes semblables président en dehors du domaine de 
la pathologie à des modifications psychologiques sur lesquelles 
Freud a attiré l'attention en parlant de l'évolution du caractère 
féminin. Chez bien des femmes ayant eu une Aie amoureuse riche 
en expériences* Freud a remarqué des traits de caractère pour ainsi 
dire empruntés aux hommes jadis aimés, tels des monuments érigés 
à la mémoire de chacun d'eux* Cette particularité se retrouve aussi, 
mais plus rarement peut-être, dans l'homme. Une œuvre littéraire 
récente (3) semble avoir pour pivot un mécanisme semblable : un 
homme abandonné par sa femme qu'il continue d'aimer cependant, 
se comporte, après la mort de celle-ci, envers sa seconde femme 
exactement comme la première se conduisait avec lui. Il n'est pas 
inutile d'ajouter que, sur le point, d'être trompé par sa première 
femme, cet homme fait inconsciemment tout pour l'y pousser. 

Récemment, dans une analyse, j ? ai eu l'occasion de trouver un 
souvenir d'enfance présentant une certaine analogie avec le sou- 
venir de notre malade. Il s'agit cette fois d'un homme qui, depuis 
sa seconde enfance est incapable de la moindre expression de ten- 
dresse envers sa mère et dont toute la vie amoureuse fut soigneuse- 
ment expurgée de pareils sentiments ; l'analyse fait revivre brus- 
quement des souvenirs où le petit garçon attend ail impatiemment 
le retour de sa mère et qui, grondé par elle, exprime à un misérable 
cheval de bois, le plus abandonné de ses jouets, toute la tendresse 
maternelle <îont il est privé. Et c'est dans ce dédoublement où il est 
tout à la fois mère caressante et pauvre enfant abandonné qu'il voit 
le mobile de ses états ultérieurs de « -délectation morose »* 

Mais revenons à notre patient. 

(1) Fkeud r Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci, traduit par Marie Bona- 
parte, A T . R. F* 

(2) Bleuler ; Lehibnch dey Psychiatrie. 

{Z) Maurois : Climats 9 Grasset. » * t 






566 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



A celle même époque apparaît chez lui la phobie des crapauds 
et des grenouilles qui dura jusqu'à l'analyse et qui déhuta de la 
façon suivante : un jour, peu après la naissance de sa sœur, en 
jouant, il saisit une grenouille et involontairement l'écrasa entre ses 
doigts- À partir de ce moment la terreur le saisit à chaque fois qu'il 
se trouve en présence de crapauds ou de grenouilles^ et il se figure 
avec horreur ce qu'il ferait si une multitude de ces animaux lui 
barraient le chemin et s'il était obligé de marcher dessus et de les 
écraser . Ces bêtes sur son chemin avaient d'ailleurs dans son récit 
un caractère presque menaçant Tous ces souvenirs lui revinrent 
à propos d'un rêve angoissant qui marqua une légère reprise de ses 
symptômes peu avant l'interruption de son analyse* Ces symp- 
tômes disparurent dès que cette phobie fut analysée* Dans ce 
rêve il voyait son amie tenir dans ses bras comme on tient un 
enfant, un énorme crapaud. Or 3 dans sa langue comme en français, 
les petits enfants sont souvent appelés des «crapauds ». H est visible 
qu(* dans son rêve, son amie est assimilée à sa mère tenant dans les 
bras sa petite sœur, le crapaud, Et l'effet qu'eut ce rêve sur lui fut 
un nouveau réveil de sa jalousie. Ainsi, sa haine contre sa maltresse 
est révélatrice de la rancune qu*il a gardée à sa mère. La petite 
sœur est représentée par un crapaud, image de son dégoût et de 
son aversion, car il aurait voulu, à sa naissance, l'écraser connue il 
l'avait fait de la grenouille. Sa phobie peut donc être considérée 
comme le reflet de ses souhaits meurtriers envers sa sœur et du 
remord s'y rattachant. Le revirement produit chez le petit garçon 
par la naissance de la petite sœur, par cette terrible déception que 
lui causait sa mère, fait éclore la haine contre celle dernière et le 
désir de prendre sa place, de devenir comme elle, d'avoir des 
enfants comme elle, de se substituer à elle dans l'amour de son 
père* 

De cet amour pour son père, qu'adulte il qualifiera dédaigneu- 
sement de voltairien, son analyse évidemment incomplète, décèle 
cependant des traces, II me conta, en faisant un effort visible pour 
vaincre un sentiment de pudeur et de honte, des souvenirs de pro- 
menades faîtes avec son père et pendant lesquelles il se rappelait 
avoir été transporté d'amour et d'admiration pour lui. Fait inté- 
ressant, ces souvenirs lui revinrent à la mémoire après qu'il se 
fut très péniblement rendu compte au cours d'une séance combien 
au fond il attachait de prix à la Air gi ni té de la femme* Nous ne 



UN CAS DE JALOUSIE PATHOLOGIQUE 567 



nous tromperons guère en attribuant sa honte d'avoir pu aimer son 
père aux tendances homosexuelles sous-jaccntes, fortement refou- 
lées. 

En passant en revue tous les faits de la vie du patient se ratta- 
chant à son homosexualité inconsciente, ses fantasmes pervers et 
particulièrement la volupté intense qu'il éprouva au moment où 
il fut blessé, volupté accompagnée de la vision de l'homme au 
torse nu, il est frappant que l'homme n* exerce une attraction sur 
lui qu*à la condition d'être accompagné plus ou moins directement 
d'une femme. Et de fait, seules l'intéressaient les femmes aux- 
quelles il pouvait adjoindre des hommes. En ce qui concerne les 
amants de sa femme et de sa maîtresse cette particularité du choix 
homosexuel est flagrante, Il en est dé même en ce qui touche? 
Thomnie imaginé, le bel Allemand qui provoqua en lui « la plus 
grande volupté de sa vie &. En effet cet épisode a été précédé de la 
période de fantasmes sexuels ayant pour objet le soldat allemand 
tué et la femme de celui-ci. Et antérieurement encore l'Allemand 
qu'inconsciemment il aime, est toujours en même temps son rival. 
Ceci explique la réponse qu'il me fit un jour lorsque je lui parlai 
pour la première fois de son homosexualité in consciente, réponse 
en apparence déconcertante. Il s'étonnait que je pusse attribuer 
une importance quelconque à des tendances homosexuelles chez 
lui, étant donné qu'il n'avait aucune prévention contre l'homo- 
sexualité qui ne le dégoûtait ni ne l'attirait maïs lui était à peu 
près indifférente. Sa critique était justifiée en ce sens que le terme 
d'homosexualité est évidemment trop vaste et imprécis pour défi- 
nir ses tendances inconscientes. Son homosexualité était principa- 
lement de caractère œdipien, c'est-à-dire que, dans son enfance 
il avait éprouvé un attachement amoureux pour son père, attache- 
ment caractérisé par des tendances passives et masochistes fémini- 
nes, ayant pour objet de se substituer auprès de son père à la femme, 
sa mère, 

111 

L'analyse dont nous venons de tracer les lignes principales 
avait duré six semaines ; elle fut interrompue pendant quelque 
temps en raison d'un voyage au retour duquel nous étions convenus 
de continuer Fanalyse. Au bout de ces six semaines de traitement 



^^riB^ 



568 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



le malade avait complètement changé. Son anxiété et sa jalousie 
avaient disparu. Pour ses rapports sexuels, il ne lui fallait plus 
recourir aux fantasmes que nous connaissons. Il avait repris son 
travail presque complètement interrompu depuis des mois et envi- 
sageait T avenir avec beaucoup d'optimisme, se rendant toutefois 
parfaitement compte qu'il ne s'agissait pas là encore d'une guéri son, 
mais d'une grande amélioration et que seul aurait des chances 
sérieuses de le préserver de rechutes possibles, un traitement 
prolongé. A son retour, il préféra ne pas reprendi v e tout de suite 
l'analyse. Il affirmait se sentir parfaitement bien malgré une 
légère rechute passagère durant son voyage et prétendait devoir 
réserver tout son temps et toute son énergie à l'achève ment d'un 
travail Je ne le revis plus. 

J'entendis parler de lui quelque temps après et appris qu'il 
avait eu depuis plusieurs rechutes dont une assez sérieuse et 
prolongée, mais que son état demeurait, en général, sensiblement 
meilleur qu'auparavant. On ne saurait donc considérer le résultat 
de ce traitement que comme très incomplet et il ne pouvait en être 
autrement dans un cas de celte gravité traité si peu de temps. 
Les raisons qui ont empêché R* de continuer l'analyse ne sont évi- 
demment pas celles qu'il a prétextées. Elles sont à notre avis impu- 
tables» d'une part à un défaut de technique et d'autre part à des 
particularités du malade lui-même. 

Le défaut de technique réside en ceci : pressé par le peu de temps 
dont je disposais pour obtenir une amélioration sensible et qui 
permît au malade de supporter sans trop de danger» un voyage de 
plusieurs mois, je ne tins pas assez compte des résistances que R, 
opposait inconsciemment à sa propre guérison. Et c'est d'ailleurs 
à cette particularité de son analyse que je dois de pouvoir donner 
une histoire relativement cohérente de sa maladie. 

Les résistances ainsi négligées s'accrurent, comme c'est ïe cas 
habituellement, jusqu'à un point tel, qu'à la faveur de l'interruption 
du traitement, elles lui permirent de conserver partiellement sa 
névrose. Tout en me déclarant un jour être prêt à abandonner son 
art même pour ne plus endurer les souffrances intolérables que lui 
infligeait sa névrose, dès que son état s'améliorait, il voyait dans 
J'analyse un danger et pour cet art et pour son indépendance. Et 
celftj bien que l'expérience lui démontrât le contraire, puisque la 
disparition des symptômes allait de pair avec une activité créa- 
trice comme il n'en avait plus connue depuis longtemps. Mais ce 






UN CAS DE JALOUSIE PATHOLOGIQUE 569 



prétexte nous dévoile le sens profond de sa résistance, la crainte 
d'une <s emprise # de l'analyse sur sa personnalité reflète une partie 
de son complexe œdipien dans le transfert sur l'analyste ; transfert 
négatif insuffisamment analysé. 

Le malade avait deux autres puissants mobiles pour ne pas 
achever son analyse : le premier est commun à tous ceux qui, parmi 
leurs symptômes, présentent une perversion sexuelle acceptée par 
le « moi $ — et qu'ils l'avouent ou non, ils réclament de l'analyse 
la guérison à condition qu'elle ne les prive pas des satisfactions 
qu'ils en retirent. Et si le médecin n'y prend garde, les traitements 
échouent au moment où l'analyse ayant amélioré le sujet, s'attaque 
plus ou moins directement à la perversion sexuelle. 

Le second mobile crée souvent des barrières plus infranchissables 
encore à la guérison des malades : c'est le masochisme moral (1), 
Notre malade ne partageait pas le préjugé si répandu parmi les 
artistes que la névrose est nécessaire à leur art et qui y tiennent 
sous ce prétexte. Non, il n'avait aucune raison consciente de tenir 
à sa névrose, mais visiblement, sans le savoir, il ne tenait guère à ne 
plus souffrir. L'intensité de son masochisme moral, de ses ten- 
dances auto-destructrices, peut être mesurée à son comportement 
vers la fliî de la guerre, comportement dont lui seul pouvait mécon- 
naître la signification de suicide indirect. Le sens erotique de cette 
recheixhe de la mort lui devint conscient au moment où il est 
blessé. Ses symptômes, ses fantasmes pervers et sa jalousie lai per- 
mettent de trouver cette satisfaction masochiste* heureusement 
avec moins de risques que pendant la guerre, et l'expérience nous 
enseigne que dans de telles conditions, l'individu ne xenonce pas 
facilement à la névrose. 

■ 

IV 

Dès nia première entrevue avec R., pesant les chances de succès 
que pouvait avoir dans ce cas la psychanalyse, j*hésitai entre deux 
diagnostics : une paranoïa à son début ou bien une jalousie patho- 
logique de nature névrotique. Je penchai en faveur du second et la 
plus ample connaissance du malade ainsi que l'évolution de sort 
état me confirmèrent dans mon opinion. Si en général toute jalousie 
ayant atteint une certaine intensité présente des caractères « déli- 



(I) Voir S. Freud : a Le moi cl le soi », dans : Essais de jisijchunalysCi trad. 
Jankefcvttch, Payotj Paris, ^ 



-570 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



rants » : interprétations tendancieuses de mêmes faits entraînant 
une conviction quasi inébranlable souvent en dépit de tout bon 
sens, la jalousie de notre malade n'y fait pas exception. Cependant 
dans la grande majorité des cas une jalousie délirante paranoïaque 
ne peut être méconnue quand bien même elie est justifiée ; sa 
jalousie n'avait jamais, même en plein accès, cette rigidité, ce carac- 
tère de conviction absolue, inébranlable, de la jalousie délirante. 

Plusieurs autres points encore permettent de distinguer l'état 
-de notre malade d'une paranoïa. 

Si la jalousie de noire patient s'édi fiait, comme chez les para- 
noïaques, sur l'interprétation de petits faits ou de paroles de sa 
maîtresse, le caractère de ses interprétations n'était pas identique 
à celui, si particulier, de l'interprétation, délirante. De plus R # ne 
soupçonnait pas son amie d'avoir des relations avec tel on tel autre 
Tiomnie, mais ce dont il était convaincu, dans ses moments de 
jalousie, c'est qu'elle avait éprouvé avec ses anciens amants réels 
plus de satisfaction qu'avec lui. Et cette conviction s'accompagnait 
♦de violents sentiments d'infériorité et d'anxiété* Enfin, fait essentiel, 
tant au point de vue diagnostique qu'au point de vue pathogénique, 
comme nous l'avons vu, ses imaginations pathologiques, sources de 
sa jalousie, servent en même temps de fantasmes sexuels. Le 
D r Sachs a analysé jadis un cas de paranoïa qui présente avec le 
noire certaines analogies et en même temps des divergences essen- 
tielles qui rendent leur confrontation intéressante. Il s'agissait 
•d'un homme d'une quarantaine d'années atteint d'un délire de 
jalousie dans lequel il accusait sa femme d'avoir des rapports avec 
presque tous les hommes qu'il rencontrait. Cet état s'était déclaré 
à la suite d'événements particuliers que nous relaterons. Après 
une séparation, il rejoignit sa femme à l'improvîste et la trouva 
-dans des conditions qui réveillèrent ses soupçons (1). Cet homme, 
avant son mariage qui ne fut pas de longue durée, avait été un 
don Juan accompli. Son nom, sa fortune, ses qualités physiques 
et intellectuelles lui avaient valu des succès extraordinaires* 
C'est ainsi qu'il put avouer que, pendant vingt ans environ il ne 
se passa pas de jour sans qu'il n'eut séduit quelque femme belle 
-et élégante. Cet homme professait envers les femmes un 
m épris total et avait pour principe de ne jamais attacher créance 

<1) M- Sachs pense q;ue ces soupçons étaient partiellement justifiés. 



A^HHI 



UN CAS DE JALOUSIE PATHOLOGIQUE 571 



à ce qu'elles lui disaient. Ces dispositions affectives découlaient de 
ses sentiments filiaux. Cet homme gardait pour son père, mort 
depuis longtemps, un amour qui frisait l'adoration et pour sa mère, 
il éprouvait des sentiments tout à fait opposés. C'est en parlant 
d'elle, qui vivait toujours, qu'il dît à son analyste dans une des pre- 
mières séances : « La canaille ne crève pas facilement &. Sur le 
point de se marier avec une femme sensiblement plus jeune que 
lui, il écrivit au père de sa fiancée, homme très éminent, une lettre 
pleine de vénération et de respect où il lui promettait de veiller au 
honkeur de sa future femme, de Fetitourer de toute la sollicitude 
dont il se sentait capable. Ce don Juan resta longtemps fidèle à sa 
femme, mais au bout de quelque temps, pour suppléer à sa puis- 
sance sexuelle défaillante, lui qui avait toujours été puissant dans 
ses liaisons passagères, il en vint tout comme R„-, à s'exciter par 
des fantasmes sexuels entre sa femme et d'autres hommes, perver- 
sion à laquelle sn femme prêta volontiers sa propre imagination. 
Les scènes sexuelles imaginées se rapportèrent à un souvenir 
d'enfance qui surgit brusquement, accompagné d'une violente 
émaLion au cours des premières semaines de l'analyse (1) : souvenir 
d'une scène de rapports sexuels entre ses parents que le petit 
garçon alors âgé de trois ans, avait surprise en regardant par la 
fenêtre de la chambre paternelle. Cette vision provoqua une vio- 
lente excitation sexuelle dont le malade se rappela avec beaucoup 
de netteté : le désir d'être à la place de sa mère (2), Ce fait donne la 
clef de son état ultérieur, Â la longue ces fantasmes sexuels, de 
caractère évidemment homosexuels, ne réussissent plus à l'exciter 
et il finit par devenir complètement impuissant avec sa femme. C'est 
à la suite de cela qu'elle partit et que se déclara le délire du malade* 

Voilà par quel point essentiel notre cas se différencie de celui 
de M, Sachs : chez ce dernier la jalousie délirante apparaît lorsque* 
ses fantasmes sexuels ne l'excitant plus, qu'il devient impuissant, 
chez FL par contre les fantasmes pervers satisfaisant marchent de 
pair avec la jalousie non délirante. 

En outre, le diagnostic de jalousie pathologique non délirante 



(1) M, Sachs fait justement remarquer que le retour du souvenir de la scune 
primordiale au début de l'analyse est un fait peu commun et qui, à notre avis, est 
peut-être imputable à l'état psychotique de J'analyse, 

(2) Les psychanalystes connaissent la place que tient l'homosexualité inconsciente 
dans la détermination du donjuanisme. 



A****^K^H^^^^B^^^^V^Hi^qpV*AtaBBB*^B^BBnH»*MHUV*BB^K- 



572 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



nvmF^^r 



est confirmé par le comportement social de R, Dans son art, comme 
dans ses idées politiques ou philosophiques, il est un révolution- 
naire intransigeants et sa haine de toute compromission, de toute 
conciliation fut une des causes apparentes de ses résistances contre 
la solution de certains de ses conflits intérieurs. Tout en restant 
étranger à des tendances réformatrices, il est extrêmement sensible, 
dans le meilleur sens du mot, aux faits d'ordre social. La discré- 
tion nous interdit d'entrer dans les détails de ces faits* Cependant. 
dans sa collaboration avec certains groupements, il rompt parfois 
bruyamment et brutalement et sans qu'aucune cause valable ne 
justifie une telle explosion d ? a(Tects. A côté de cela, il a d'excel- 
lents amis et en particulier, ses relations avec l'un d'entre eux 
gardent, depuis des années, un caractère exempt de toute ambi- 
valence. Même sous l'influence de l'ivresse, il conserve vis-à-vis de 
ceux en compagnie desquels il boit, une attitude dépourvue de tout 
aspect pathologique. D'ailleurs ses crises de jalousie ont souvent 
pour points de départs des excès de boisson, mais il est important 
de noter que sa jalousie est antérieure à son alcoolisme sporadique 
et que, bien souvent, il va boire précisément parce qu'il est jaloux. 
Même avec son amie, son comportement « social ?> n'a rien de 
commun avec celui d'un paranoïaque. Au début de leur liaison, de 
même que dans toutes les périodes de rémission, leurs relations 
humaines et intellectuelles et son amour pour elle, étaient ceux: 
d'un homme normal. Visiblement, il avait atteint le stade objectai 
de l'amour, La sublimation réussie de son homosexualité le préserve 
d'une régression de la libido vers un stade narcissique qui eût permis 
Téclosion d'une paranoïa. C'est à ce fait aussi qu'on voit clairement 
combien notre cas se différencie, malgré une certaine parenté, de 
celui de M. Sachs, En somme, dans le cas de Sachs, il s'agit d'une pa- 
ranoïa ayant évolué sur le fond d'une inhibition sexuelle et d'miç 
perversion échouée ; dans le notre, il s'agit, d*une jalousie patholo- 
gique de nature névrotique associée à une inhibition et à une per- 
version sexuelles, 

V 

La valeur pathogène des deux aspects du complexe d' Œdipe 
chez R-, ainsi que leur rôle dans ses fantasmes pervers et sa jalousie 
ont été exposés plus haut. Par contre le problème pathogénique 
du cas, en particulier les relations de la perversion et de la jalousie, 



UN CAS DE JALOUSIE PATHOLOGIQUE 573 



ainsi que les raisons de l'apparition de cette dernière, réclament 
une mise au point circonstanciée. L'enchevêtrement des diverses 
pulsions et tendances, et la superposition des complexes au cours 
de révolution affective de notre patient nécessitent une analyse 
approfondie, 

La brièveté de ce traitement ne nous permettra pas de donner de 
révolution affective de R, un tableau complet- Certaines parties 
en resteront complètement dans l'ombre, d'autres seront imprécises 
ou incertaines. Mais nous arriverons cependant à donner à quelques 
problèmes des réponses satisfaisantes* 

Chez notre patient, l'histoire de la maladie commence, à la fin de 
la guerre, d'une part par ses fantasmes sexuels à caractère pervers 
et, d'autre pari, par son comportement qui est un équivalent évident 
d'un suicide, d'un suicide indirect. L'événement pathogène, trau- 
matisant, est certainement la mort du soldat allemand lue par le 
peloton auquel appartenait R. Son ascétisme (n'oublions pas qu'il 
était chaste, végétarien, qu'il ne buvait pas) môme pendant trois 
années de guerre, tout en étant un fait peu commun, n'a évidem- 
ment rien de pathologique- Tout au plus cet état de choses peut-il 
favoriser, par la tension libidinale qu'il crée, Téclosioii de troubles 
psychiques. Mais cet ascétisme dévoile une répression très éner- 
gique de Tinstinct sexuel et reflète, si Ton tient compte de l'ambiance 
où il vivait, une lutte victorieuse contre la masturbation infantile 
et pubérale ; victoire sur la masturbation qu'il ne pouvait rendre 
durable qu'en évitant toute tentation, même déplacée sur les ali- 
ments et sur la boisson. Cette forme d'ascétisme est due à une 
barrière très solide opposée à l'inceste (ïnzestschranke). Nous 
croyons que la force du refoulement des tendances incestueuses 
chez R, est due au rôle joué dans son enfance par sa mère* Le sou- 
venir d'enfance, souvenir écran, où il voit sa mère brandissant des 
ciseaux dans la direction de son père, nous fait supposer qu'elle a 
joué auprès de son petit enfant le rôle de celle qui menace de cas- 
tration. Cette supposition est confirmée par l'attitude analogue 
qu'elle prend lors du « jeu du lion s>, jeu de nature éminemment 
sexuelle* Il est également possible que cette interdiction seule ait 
suffi à faire attribuer ultérieurement à sa mère toutes les précé- 
dentes interdictions sexuelles et toutes les menaces de castration. 
"Toujours est-il que la mère a pour l'inconscient de R* cet aspect 
sadique et sévère» et d'ailleurs son véritable caractère, sa violence' au 



574 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



cours des scènes de ménage auxquelles R. assiste pendant toute sa 
jeunesse, ne contribuent naturellement pas à faire disparaître ses 
craintes inconscientes. Et la première rencontre avec la femme en 
dehors de la famille, à l'âge de 15 ans : dans le bureau où il travail* 
lait, Jui seul homme parmi des femmes qui cherchaient à l'aguicher 
de façon vulgaire et brutale, ne put qu'agir dans le même sens sur 
lut Quelques années plus tard, peut-être sa vie eût-elle pris un autre 
cours, si au moment de son grand amour pour la femme beaucoup 
plus âgée que lui, il eût pu avoir avec elle une liaison dans laquelle 
les rapports sexuels n'eussent pas été exclus. Bien souvent, des 
jeunes gens n'arrivent à briser la barrière que l'interdiction de 
l'inceste oppose pour eux à toute satisfaction réelle de la sexualité, 
que grâce à une femme bien plus âgée qu'eux ; une femme mater- 
nelle qui les initie à la vie sexuelle* Il semble que seule une « mère & 
puisse défaire ce qu'une mère à fait Tel le sortilège qui, dans les 
conte s , ne peut être rompu que par la fée qui Ta donné* Mais mal- 
gré sa victoire sur sa mère quand celle-ci vient le voir (p. 556) il ne 
réussit pas alors à surmonter la barrière opposée à sa sexualité. II 
n'est pas impossible d'ailleurs que les conversations qu'il eut avec 
son hôtesse sur les malheurs conjugaux de celle-ci, n'y aient été pour 
quelque chose, en rendant plus présente la nature œdipienne, de son 
amour pour elle. Toujours est-il que R. quitte brusquement cette 
femme et, si sa décision est évidemment dictée par l'obligation où iL 
se trouve de se présenter aux autorités militaires de son pays* nous 
supposons que la rupture nette avec son hôtesse est une conséquence 
de la jalousie à l'égard de ses lils P soldats de l'armée allemande. 
Et en rentrant dans sa famille il est très péniblement impressionné 
par la cruauté dont fait preuve sa mère dans ses élans patriotiques. 
Cette série d'événements a dû produire chez R, un état psychique 
très particulier et qui permet de comprendre pourquoi la mort 
du soldat allemand, quelque temps après, put avoir sur lui une 
action pathogène traumatisante. Nous supposons, en effet, que dès 
le début de sa vie au front il éprouva inconsciemment pour les 
Allemands qu'il combattait, non seulement de la haine, mais aussi 
de ï'aniom\ Nous savons* en effet, qu'au début de la guerre, dans 
le pays neutre où il séjournait, il s'était lié d'amitié avec un peintre 
allemand blessé au front. Mais à ceci il faut ajouter un amour in- 
conscient plus profond, déterminé précisément par la jalousie 
éprouvée du fait de la femme aimée, R, appartient à ce typa 



■^■pl 



UN CAS DE JALOUSIE PATHOLOGIQUE 575 



d'hommes* et son enfance en est la cause, qui, lorsqu'ils sont 
jaloux, se mettent à haïr la femme aimée et se prennent de sym- 
pathie pour le rival. Un événement que nous avons relaté de la 
vie de H,, met bien en é'vidence ce mécanisme : ayant appris de son 
amie le nom d'un de ses anciens amants, il va le trouver dans un 
café, lui cherche d'abord querelle, puis brusquement devient amical 
avec lui et se met à fredonner la chanson des « hommes qui seraient 
tous des frères si ces garces de femmes n'existaient pas ». Et le 
patriotisme sanguinaire de sa mère lui rend plus sympathiques 
encore les « ennemis ^, lui permettant de s'identifier à eus: qui, 
comme lui dans sou enfance, sont menacés par elle de toutes sortes 
de mutilations (1). 

Chez bien d'autres hommes encore, la guerre, avec ses souffrances, 
ses privations et ses dangers a réveillé pour des ennemis respectés 
une sympathie du même caractère et suivant les mêmes principes 
que ceux de notre patient (2), 

Ainsi se trouve préparé chez R. le terrain psychologique sur 
lequel l'événement traumatique pourra exercer toute son action 
pathogène. Son histoire d' amour avec la femme de la « lignée des 
mères •>> donne à la « guerre » et à <s l'ennemi & une valeur affec- 
tive plus personnelle et ravive d'anciens conflits infantiles, c'est- 
à-dire provoque une régression de la libido aux conflits familiaux, 
au complexe d 'Œdipe. Les circonstances particulières de la mort 
du soldat allemand favorisent cette régime s sion (3), La fusée qui part 
d'une façon mystérieuse et les éclaire tous, devait évidemment pro- 
voquer chez R., comme aussi chez ses camarades, une crainte bien 
légitime d'être repérés, qui chez lui s'associe à l'idée d'une sorte de 
vengeance du mort Et le fait d'avoir fouillé le cadavre et d'avoir 
ainsi transformé un soldat antonyme en un être humain tué> ne 
pouvait qu'accroître sensiblement son sentiment de culpabilité et 
partant, sa sympathie pour le mort. La remarque du caporal ( « en 
voilà un qui ne bandera plus $) acheva ses processus psychiques 
en cristallisant pour ainsi dire la situation autour d'un point de 

(1) Ici nous touchons à uu point de la vie de notre malade que la brièveté de cette 
psycha liasse empêcha de mettre en relief : le rôle d'un frère cadet. 

(2) Le Jîvre de guerre Quaiic de V infanterie implique des mécanismes psycholo- 
giques analogues. 

(3) De façoai générale, des situations de danger réel telles que la guerre, par 
exemple, favorisent ou déterminent des régressions aux. fixations infantiles, ce 
qui peut tenir à une tendance à fuir la pénible réalité vers un passé heureux. 



-576 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



<? sensibilité eomplexuelle s> — en l'associant au complexe d'Œdipe. 
Pour l'inconscient de R. comme d'ailleurs aussi pour celui du capo- 
ral, on a tué F Allemand parce qu'il « a bandé ». C'était le meurtre 
d'un rival. Les réactions de R. à cet événement l'expriment claire- 
ment car, n'ayant pas eu de femme à aller rejoindre pendant la 
guerre, on ne voit pas pourquoi il montra tant de regrets lors de la 
séance où il nie conta ces événements y de l'absence chez les peuples 
dits civilisés de rites purificateurs. C'est sans raison apparente, si ce 
n'est celle du complexe d' Œdipe, que son inconscient rapproche 
îa mort de l'Allemand des rapports avec les femmes, Le besoin de 
purification, d'expiation après la mort du « rivai >, il le réalisera. 
Nous y reviendrons* Mais la valeur œdipienne de cette mort, il la 
dévoilera par ses fantasmes, Poussé par un mélange de curiosité et 
de sympathie, il se met peu à peu à imaginer la vie sexuelle du 
mort avec sa femme et, ce faisant, ressent une excitation et une 
-satisfaction sexuelles. C'est là le prototype de ses fantasmes pervers 
ultérieurs* L'expérience acquise par les psychanalystes dans d'autres 
cas, celui du paranoïaque de Sachs en est un très bel exemple d'ail- 
leurs, et confirmé chez FL par l'évolution de ses fantasmes* indique 
que cette sorte d'imagination sexuelle se rapportent à des scènes où 
l'enfant a observé plus ou moins nettement des coits d'adultes. 
particulièrement de ses parents. Nous savons (1) que l'action des 
scènes observées, des « scènes primordiales a> (Urszene), se mani- 
feste dans un réveil (2), dans une intensification de la sexualité 
infantile ainsi que des conséquences que celle-ci entraîne* Chez 
« l'Homme aux loups s de Freud, ainsi que chez le paranoïaque 
analysé par Sachs, la scène primordiale réveille des désirs passifs, 
désirs de se mettre à la place de la mère et qui constituent le noyau 
du complexe d' Œdipe passif. Nous croyons que chez notre malade 
aussi nous pouvons admettre l'existence de la scène primordiale 
avec les conséquences qui en découlent. Et c'est le souvenir-écran 
déjà signalé, la scène de violence entre les parents, celle où la mère 
aurait brandi des ciseaux qui nous paraît en être le lointain et 



(1) Voir Fri;ui> : « Zur Geschtchtc eîncr infantile» Neurose » Gesam. Schrtfieit t 
vol, VIII. L* Homme attar Loups, traduction franc, par Marie Bonaparte, à paraître 
chez Denotil et Sleelc. 

(2j Nous avons attribue ce réveil de la sexualité par les scènes primordiales, dans 
une conférence faite en 1924» à la Société Psychanalytique de Berlin, à un phéno- 
mène de résonnanec, de contagion affective. 



4*^V^W 



4*4* 



UN CAS DE JALOUSIE PATHOLOGIQUE 577 



méconnaissable écho (1). La naissance de la petite sœur, alors que 
R« avait six ans, et sa conséquence : l'identification avec sa mère, 
concourent à accentuer le primitif noyau du complexe d'Œdipe 
passif. Tout ceci contribue encore à renforcer la réaction de R. à 
toute infidélité commise par la femme : de sympathiser avec le rival* 
ce qui équivaut à la réactivation de son homosexualité latente. 

Les fantasmes relatifs à l'Allemand avec sa femme ne révélèrent 
pas avec autant de netteté que ses fantasmes ultérieurs leurs com- 
posants homosexuels* 

Par contre, la folle témérité dont R, fait alors preuve en compa- 
gnie de son ami qui lui déclarait nettement chercher la mort, ce 
suicide indirect, c'est, au fond, cela la purification, l'expiation re- 
cherchée par lui ; expiation de la mort réelle d'un « rival », d'un 
« père ». Toutefois, le sens, la valeur sensuelle de celte expiation 
se révèle clairement dans sa vision du beau jeune homme nu, au 
moment même où il est atteint par un éclat d'obus. Nous ignorons 
si Térotisation de l'expiation, son caractère masochiste, chez R, 
fut déterminé par l'intensité primitive de la fixation passive homo- 
sexuelle ou bien si ces tendances furent renforcées régies si vem eut 
à cet époque par ses sentiments de culpabilité, toujours particuliè- 
rement violents lorsqu'ils sont provoqués par la mort réelle d'un 
homme* Nous penchons cependant en faveur de cette dernière 
hypothèse. 

La partie la plus obscure de l'histoire de la maladie de R + est 
assurément l'épisode anxieux qui survint lors de sa convalescence. 
Il en fut à peine question au cours des six semaines de traitement. 
Cependant, il nous apparaît que cet épisode se détache assez du 
reste de ses troubles pour nous permettre de rejoindre sans lacune 
importante le fil de ses symptômes ultérieurs* 

Après l'armistice, il semble que la vie de R. reprenne un cours 
plus normal. On pourrait dire que sa grave blessure avait été une 
expiation suffisante du « crime $ commis pendant la guerre. 

Démuni de toutes ressources, il se remet courageusement au tra- 
vail et, ressentant de forts besoins sexuels, décide de se marier. C'est 
ici que se place le second événement pathogène qui, bien que ne 



(1) Ce souvenir écran aurait ainsi été la condensation déformée de deux séries de 
souvenirs oublies, ceux se rapportant à la scène primordiale et ceux relatifs aux 
menaces de castration. 

REVUE FIUNÇAJSE DE PSYCHANALYSE. 39 



■ J-. i iinjn ,..^^„ 



578 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



créant pas de situation aussi dangereuse pour sa vie que le trauma- 
tisme subi pendant la guerre, fixa cependant définitivement sa vie 
sexuelle dans la forme qu'elle prendra désormais, La fiancée, tout 
en lui a% r ouant une liaison antérieure, refuse de se donner à R, avant 
le mariage. II accepte humblement cette situation, tant il se sent 
heureux qu'une femme veuille bien de lui- La trace directe de cette 
situation pathogène se retrouve dans le thème Imaginatif principal 
à caractère masochiste et homosexuel apparu plus tard et décrit 
plus haut : les anciens amants de son amie, parfois en présence de 
celle-ci, disent de lui qu'il recueille les restes de ce qu'ils avaient 
utilisé et jeté. Dans ce fantasme, la moquerie et le mépris des 
hommes provoquent chez R. une excitation et une satisfaction des 
plus fortes, Une autre trace nette de la situation psychologique qu'a 
créée chez notre malade l'aveu de sa fiancée, facilement décelable 
dans certains violents reproches que plus tard il adresse intérieure- 
ment à son amie sous l'influence de la jalousie. Il Paccuse précisé- 
ment de le berner, de lui « donner les restes dont d'autres ne veulent 
plus, de le prendre pour un de ces imbéciles qui épousent des 
femmes ayant traîné partout », etc. 

Nous pouvons donc dire avec certitude que le refus de sa fiancée 
de se donner à lui avant le mariage, provoqua chez R* une forte 
humiliation, une rage, une jalousie, qui furent entièrement et vio- 
lemment refoulées et qui causèrent, sans doute, une sorte de retour- 
nement des sentiments. La situation imposée par sa fiancée, au lieu 
de demeurer humiliante et pénible, devint attrayante et excitante. 
Ce mode de formation de sa perversion masochiste-homosexuelle 
est celui que décrit Freud dans la genèse infantile de certains cas 
dliomosexualité (1), 

Certes nous n'oublions pas que, précédemment déjà, au cours de 
la guerre, R. se plaisait à imaginer des scènes de rapports sexuels 
entre une femme et mi homme autre que lui-même. Et nous savons 
que le mécanisme de ses fantasmes pervers depuis son mariage, 
est très complexe, su rdé terminé. Mais il est évident que le caractère 
masochiste et les détails des scènes imaginées (qu'il doive se con- 
tenter des restes.,, etc.) datent de ses fiançailles et sont déterminés 



0) Frcud : Jalousie, Paianoia et Homosexualité, ouvrage cite. 

Je connais un cas où un châtiment corporel d'une extrême violence mît fin, 
vers l'âge de di\ ans* à une agressivité et à une virilité débordantes ; ce garçon 
évolua plus tard vers une paranoïa sensitive (type de Krctachnicr). 



"^■^■^■•«■^^^"0"^^"^^^^ 



UN CAS DE JALOUSIE PATHOLOGIQUE 579 



par les circonstances qui les ont accompagnées. Il est certain, 
d'autre part, que le retournement de sa rage et de sa jalousie n r a 
pu acquérir sa valeur pathogène que grâce à son caractère de répé- 
tition de la situation infantile semblable ou sa mère avait joué ce 
même rôle. C'est ce qui explique, partiellement tout au moins, 
l'effet thérapeutique immédiat de ses « triomphes > sur sa mère. 

Ainsi les circonstances particulières qui entourent son mariage, 
c'est-à-dire ses premiers rapports sexuels, réveillent forcément en 
R. les conflits du complexe d* Œdipe, conflit auxquels, comme nous 
le savons, il est particulièrement sensible. D'ailleurs, il est évident 
qu'il s'accommode si aisément des conditions posées par sa fiancée 
précisément parce que son inconscient y retrouve des satisfactions : 
celles qui découlent justement des particularités de son complexe 
d'Œdipe, Sa femme ayant appartenu à un autre, devient pour son 
inconscient un personnage maternel. La vie de R. montre clairement 
quel attrait présente pour lui une « mère ». De plus, la présence 
dans son imagination de l'ancien amant recrée sans doute la situa- 
tion infantile vis-à-vis des rapports sexuels des parents, rapports 
surpris par l'enfant, et satisfait aux désirs du complexe d'Œdipe 
passif- Ainsi, vu sous un autre angle, en perpétuant par son ima- 
gination la présence d'un père et en trouvant chez sa femme de la 
complaisance aux satisfactions perverses, satisfactions ayant pour 
centre de rayonnement la situation œdipienne, ses désirs incons- 
cients contradictoires trouvent tous un apaisement Tout à la fois 
il triomphe du père en lui prenant sa femme pour ainsi dire en 
sa présence, et, en ne l'oubliant jamais dans ses satisfactions, il 
lui restitue son dû* C'est ainsi que R* peut échapper à la peur de 
la castration et trouver un équilibre il est vrai instable et précaire, 
dans une perversion sexuelle. Nous avons, en effet, observé à plu- 
sieurs repiises que les perversions se constituent de telle sorte 
que leur contenu présente la condensation de deux événements ; 
l'un où le danger de castration est grand et l'autre où ce danger 
justement est écarté. Par leur condensation en une seule situation 
perverse, l'inconscient semble vouloir se prouver constamment 
l'inconsistance du danger de castration. 

Ces considérations nous paraissent utiles pour comprendre 
l'apparition ultérieure chez R. d'une jalousie morbide, névrose à 
laquelle sa vie sexuelle avec sa femme lui avait permis d'échapper. 

Dans la vie sexuelle avec son amie, l'équilibre de ses désirs incons- 



530 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



cients est rompu en faveur de sa virilité. Son amie, trouvant plus 
difficilement que sa femme l'orgasme* fait davantage appel à sa 
virilité et, partant, provoque chez R. un doute sur sa puissance 
sexuelle. De phi s» et c'est là à notre avis le point essentiel, elle se 
refuse aux satisfactions perverses qui, précisément* assuraient 
l'équilibre psychique relatif de R. Ses tendances autopunitives, ses 
désirs homosexuels et masochistes inassouvis, réveillent la peur de 
la castration se traduisant par la jalousie et l'anxiété et le désarroi 
de Tépisode névrotique qui le conduisit à l'analyse. L'homosexualité 
inconsciente insatisfaite de R. est la cause de son comportement 
bizarre au cours de ses accès de jalousie. Il veut connaître les an- 
ciens amants de son amie soit par les récits qu'elle fait soit direc- 
tement. Lorsqu'il en trouve un, il se lie brusquement d'amitié avec 
lui et trahit, pour ainsi dire, son amie avec lui* Ses excès éthyliques 
de cette époque sont de la même origine. Les psychanalystes 
savent (î) que bien des cas d'alcoolisme chez l'homme ont pour 
origine des tendances homosexuelles latentes, trouvant leur satis- 
faction déguisée dans des habitudes d'intempérance en compagnie 
d'hommes. Les fréquentes effusions sentimentales entre hommes 
en état d'ébriété, de même que la fréquence des scènes de violence 
vis-à-vis précisément de leurs femmes en sont des témoignages. 
Il en est de même des rapports souvent observés entre l'alcool isme 
et la jalousie paranoïaque (2), Que l'alcool puisse avoir sur le 
psychisme une action spécifique perturbatrice, personne ne peut en 
douter qui connaît des psychoses alcooliques. Mais dans les cas 
comme le nôtre on ne peut attribuer à l'alcool que son action de 
relâchement des fonctions înhîbitrjces, en particulier de l'inhibition 
de l'agressivité* Dès lors les scènes de violences que faisait notre 
patient à son amie, quand il était en état d'ébriélé, pouvaient bien 
avoir partiellement pour cause Paction toxique de l'alcool, mais on 
ne peut par là expliquer le fait que sa violence ne se manifestait 
qu'avec elle et épargnait ses nombreux amis* Il ne peut y avoir de 
doute sur Forigîne de cette agressivité élective : c'est le réveil des 
désirs homosexuels latents par des libations en compagnie d'aniis. 
D'ailleurs l'existence et ïa persistance chez R.> malgré son état mor- 
bide, de relations sociales normales, lui permet d'échapper à la 

(1) C'est Abraliam qui a particulièrement insisté sur ces faits* 

(2) Nous connaissons un cas où la jalousie délirante coïncide avec des états 
d'ébriété et disparaît avec ceux- eu 



mm 



UN CAS BE JALOUSIE PATHOLOGIQUE 581 



psychose, à la paranoïa, par remploi de fortes quantités de pulsions 
homosexuelles sublimées dans ses rapports amicaux avec des 
hommes (1). 

Ainsi la jalousie pathologique de R* doit être considérée comme 
l'expression travestie de ses désirs homosexuels inconscients, accrus 
par les particulaiités de sa vie erotique avec son amie, par le surplus 
de virilité que celle-ci impose à sa constitution sexuelle. 

Toutefois la jalousie morbide de R. reçoit un apport d'une autre 
source encore* apport non négligeable à notre avis. Cest celui 
d'une jalousie dite normale. En effet, sa femme en prenant part à 
ses satisfactions perverses, trahissait en sa faveur, en fin de compte, 
son ancien amant. Son amie, par contxe, lui refusant cette satisfac- 
tion inconsciente, ce refus est ressenti par l'inconscient du malade 
comme une trahison, et détermine sa jalousie, suivant un mécanisme 
caractéristique de la jalousie normale. C'est à cette sorte de trahison 
que nous attribuons une partie de la violente agressivité dont le 
malade faisait preuve à regard de son amie. Par là, l'analyse de ce 
cas nous fait comprendre de façon plus satisfaisante encore que 
jusqu'à présent, l'effet si favorable qu'eut sur ses relations avec 
son amie, la découvert? de son besoin de triompher de sa mère en 
lui rendant infidélité pour infidélité. 

VI 

Le cas de jalousie pathologique dont nous avons essayé d'élu- 
cider les divers aspects est susceptible de déceler dans la formation 
de la jalousie un mécanisme que nous ne trouvons pas dans la 
description qu'en a donnée Freud (2). En effet, Freud y distingue 
trois formes de jalousie : 1° la jalousie normale, jalousie de 
concurrence, 2 Û la jalousie de projection, 3° la jalousie délirante. 
L'homosexualité « fermentée» tournée à l'aigre » (vergoren) se 
retrouvant aussi dans la jalousie non paranoïaque. Notre cas en 
est un exemple, Mais nous ne retrouvons pas ici la seconde forme 



(1) Le rôle capital joué par l'homosexualité latente dans les relations sociale 
cet dans les troubles de cette fonction humaine, révèle la faiblesse des théo- 
ries qui se conte nient de postuler un « instinct social » spécifique, pour l'explication 
des faits sociaux* Voir Freud : a La Psychologie des Foules » (Pavot), et « Le Cas 
-Schrehcr », cette Revue ; Tome V> N* 2 ; « Jalousie, Paranoïa et Homosexualité », 
ibid. : Tome V, N* 3. 

(2) Dans l'ouvrage déjà cîté : «Jalousie », etc.*. 



MM 



582 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



de jalousie : la jalousie de projection* basée sur des désirs d'infidé- 
lité refoulés chez le sujet jaloux. La jalousie de notre patient ne 
fut nullement diminuée par ses infidélités à son amie, infidélités 
dont il se vantait d'ailleurs devant elle, pour la provoquer et la faire 
souffrir. En ce qui concerne la jalousie normale, par contre, nous 
avons observé dans le cas de R, comme dans d J autres 3 deux: aspects 
distincts. Le premier est celui de ia jalousie de concurrence vraie. 
Le second se complique du fait que la haine du rival est accompa- 
gner de la haine de la femme aimée, Cetle dernière forme de la 
jalousie est, si l'on peut dire, moins normale que la précédente, la 
jalousie de concurrence pure. Elle est une forme intermédiaire 
entre celle-ci et la jalousie à base d'homosexualité. Si nous la dis- 
tinguons de cette dernière, c'est pour des raisons tant théoriques 
que pratiques* En effet, la haine de la femme qu'on trouve dans les 
cas de Jalousie à base homosexuelle, ne peut être attribuée entière- 
ment au fait que la femme est dans ce cas une rivale auprès de 
l'homme aimé. Nous admettons plutôt que la femme est d'abord 
haïe parce qu*elle a été infidèle. Cette haine facilite, pour ainsi dire 
par ricochet, le renversement des sentiments pour l'homme, qui de 
rival, devient objet d'amour. Cette haine de la femme dont l'homme 
est jaloux, peut avoir une existence jusqu'à un certain point indé- 
pendante de l'aspect homosexuel de cetle jalousie. C'est ainsi que 
j*aî observé, dans un cas, que la suspicion jalouse servait à exprimer 
de la haine, de la méfiance et du mépris, par assimilation avec une 
autre femme dont les infidélités avaient inspiré à cet homme mépris 
et dégoût 

Il y a lieu de noter ici une variante encore de la jalousie qu'on 
peut observer chez des hommes dont la vie sexuelle est liée à la 
condition d'amant d'une femme mariée ou d'amant « en second £ 
d'une femme avant un amant en titre. Ces hommes sont souvent 
atteints d'une jalousie « en perspective s. Ils sont convaincus que, 
mariés ou amants en titre, ils seront trompés avec d'autres hommes, 
comme eux-mênie l'avaient fait jusqu'alors. Et cette perspective les 
rend si jaloux qu'ils préfèrent souvent ne jamais se marier (1). 
Certes cette jalousie « en perspective s> tient à des tendances homo- 
sexuelles (2), mais sa forme particulière découle surtout du corn- 

(1) Ce sont les « Éternels amants », pendants de 1* a éternel époux » dont les ten- 
dances inconscientes ont été si admirablement devinées par Doslotewski. 

(2) Comme l'ajustement fait remarquer Oâier. 



UN r CAS DE JALOUSIE PATHOLOGIQUE 583 



plexe d 'Œdipe, et son mobile principal est un besoin de punition sur 
le mode du talion. 

On voit à cet exemple combien l'homme, grâce à ses fortes ten- 
dances polygamiques, s'accommode facilement de Inexistence de ri- 
vaux, sans en être jaloux* En effet la jalousie* quelle que soit sa 
forme, est essentiellement élective* et n'apparaît que dans certaines 
conditions, dont il est, dans chaque cas* intéressant et utile de 
rechercher les particularités* Mais nous ne croyons pas encore pou- 
voir déceler de lois générales régissant les conditions dans lesquelles 
se fait jour la jalousie et celles où elle ne se produit pas* 

1/homosexualilé latente peut exister dans la jalousie dans des 
proportions variables, créant une sorte de gamme, à un bout de 
laquelle se trouvent les cas où l'homosexualité est entièrement 
refoulée et où la jalousie a un caractère uniquement pénible» tels, 
par exemple, la jalousie délirante et certaines formes de la jalousie 
normale* À son autre bout se trouvent des cas, beaucoup plus rares 
de jalousie à tel point érotisée, que les situations correspondantes 
sont consciemment recherchées et constituent une perversion 
sexuelle nette. Le cas de R, est, dans cette série, un cas intermé- 
diaire, sa jalousie est érotisée partiellement seulement. 

Dans tous ces cas. Je degré de l'érolisation de la jalousie n'est 
pas, pour un individu, fixée une fois pour toutes, mais varie souvent 
très fortement, suivant les conditions- Là aussi la jalousie ainsi que 
le degré de son érotîsation sont éminemment électifs* 

La distinction que nous avons faite d'une forme de jalousie 
normale caractérisée par la haine de la femme, pose le problème si 
important pour la connaisance de la vie amoureuse des hommes, des 
relations cotre la haine et l'amour . Freud pose le problème des 
rapports entre l'ambivalence, le facteur négatif de l'amour et le 
sadisme, capital dans la névrose obsessionnelle (1), Nous connais- 
sons Fini por tance de la haine inconsciente dans la détermination de 
certainees impuissances viriles, en particulier dans des troubles 
passagers de la fonction sexuelle* Plus obscur encore est cet état de 
choses dans la vie de certains êtres humains. On peut dire sans exa- 
gération de certains couples qu*ils sont cimentés tout autant sinon 
plus* par la haine que par l'amour* et qu'en se séparant, ils se pri- 



(1) « L'Homme aux rais », IraiK franc. M, Bonaparte et ft. Locwensiein. celte revue 
Tome V, N° 3* 






581 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



yei aient de la sa Hsf action de s*enlredévorer (1), Plus paradoxal 
encore est le comportement de certains hommes, comme c'est 
le cas pour R., qui dans leurs relations sociales, en particulier avec 
des amis, peuvent arriver à cet équilibre, à cette absence d'agres- 
sivité immotivée et disproportionnée qu'on croirait être l'apanage 
des relations entre l'homme et la femme qui s'aiment* Chez eux 
c'est exactement le contraire* Dès qu'ils commencent à entretenir 
avec une femme un commerce sexuel, les rapports sociaux avec elle 
sont profondément troublés. On ne peut se contenter, dans ce cas, 
de l'explication de la prépondérance chez eux de tendances homo- 
sexuelles, car ils ont d'excellents rapports sociaux avec des femmes 
tant que celles-ci ne se sont pas données à eux. Non, la perturbation 
des sentiments, la haine, est ici apportée par les désirs et les salis- 
factions sexuelles. Il est évident que le sadisme lient dans la genèse 
de ces troubles un rôle considérable, et que chez ces hommes 
l'amour sexuel a une forte teinte sado-masoehiste. 

Cependant des états semblables dans certains autres cas ne 
peuvent pas non plus s* expliquer ainsi, pour autant qu'on attache 
au terme sadisme sa valeur propre de pulsion due à rintrïcaiion 
(Mischung) (2) de Pins ti net de la mort avec celui de 3a vie, de pul- 
sions destructrices avec des pulsions erotiques. Car nous y trouvons, 
à côté de pulsions sado-masochisles dont les liens avec îa sexualité 
demeurent perceptibles, des ni ou veine nt s de haine, dépourvus 
d'apport de nature erotique, de haine telle, que nous ne semblons 
pouvoir l'admettre que d'ennemis. Nous ne prétendons pas donner 
ici une explication satisfaisante de ces phénomènes, mais nous 
croyons qu'une contribution utile peut être apportée à leur solution 
en regard des conceptions sur la désinlrication des pulsions destruc- 
trices et erotiques. 

Les instincts de mort et les instincts de vie se présentent dans 
la vie psychique de l'homme sous forme de deux couples : le pre- 
mier, formé par Pintrication des pulsions destructrices et erotiques, 
est représenté par l'instinct sexuel ; le second formé par les mêmes 
pulsions mlriquées est représenté par les m a ni f es ta lions de ce qu'on 
appelle communément « l'instinct de conservation » et que la con- 

(1) La composante canntbalîque de la libido est en effet tPune grande hnporUncc 
dans certains de ces cas, 

(2) Voir à ce sujet : H. Nusbeug : AUgemcînc NcuioscnJhchrc. Edition Hans Hubcr 
Bern -Berlin, 1432. 






UN cas de jalousie pathologique 585 



ception psychanaly tique primitive dénommait les instincts du moi 
{Ichtriebe), et opposait à l'instinct sexuel. Les instincts du moi, 
comportent en effet à la lois les manifestations de l'instinct de vie et 
de l'instinct de mort dirigés contre le monde extérieur* 

En effet, la psychanalyse décèle à la base de bien des troubles 
névrotiques un conflit entre ces deux couples pulsionnels» l'instinct 
sexuel, et l'instinct du moi. 

Or si dans bien des cas, la haine contre le partenaire sexuel peut 
-être conçue comme provenant d'une dcsintrication du couple de 
puisions sexuelles libérant le sadisme sous sa forme primitive d'ins- 
tinct de destruction, de haine, dans d'antres cas, nous semble-t-il, 
il serait plus justifié de supposer une dé sînt ri cation de l'autre 
«couple, instincts du moi, dont la composante destructrice se mani- 
festerait sous forme de haine dépourvue de lien avec l'érotisme. 
Cette façon de voir pourrait trouver une confirmation dans le fait 
que chez certains hommes, la haine de la femme aimée se manifeste 
presque toujours en dehors des satisfactions sexuelles à propre- 
ment parler et qu'au contraire, ces satisfactions semblent faire 
disparaître momentanément la haine provoquée par la « vie sociale s- 
avec leur partenaire sexuel. 

* 

Je n'aimerais pas terminer la description du cas R, sans dire, 
qu'il y a quelque temps, à la suite de son dernier épisode de jalou- 
sie, il fit part à son amie de la vérité qu'il lui avait cachée jus- 
qu'alors. Il lui a avoué sa jalousie et ses fantasmes sexuels, et, à 
moins que ces aveux ne troublent ses satisfactions sexuelles, nous y 
voyons un lointain effet du traitement, qui pour l'avenir de son 
équilibre psychique nous paraît de bon augure. 



L'obsession 0) 



Par A. BOREL et M. CENAC 



INTRODUCTION 

Il serait vain dans le cadre forcément limité d'un rapport, de 
vouloir épuiser la totalité des problèmes complexes que posent les 
obsessions. Force est donc de se limiter à son tour, et de s'en tenir 
plus modestement à l'étude de quelques points particuliers. D'au- 
tant plus qu'il est certains aspects de l'obsession qui ouvrent, pour 
ainsi dire, sur la nature intime du trouble, une fenêtre plus large. 

Délaissant donc, dans ce rapport, tout ce qui a trait à la sémio- 
logie et au diagnostic de l'obsession, nous nous attacherons surtout, 
au contraire, à en étudier la genèse et le mécanisme psychologique» 

I. — Dans une première partie nous essayerons d'abord de carac- 
tériser le trouble au point de vue formel, et tel qu'il se présente 
objectivement à nous au cours de l'examen clinique. 

Nous donnerons ensuite un aperçu rapide des interprétations 
qu'en ont fourni les auteurs, en nous efforçant surtout de montrer 
quelle a été révolution des idées à ce sujet. 

Entrant alors dans le vif de notre rapport, nous envisagerons suc- 
cessivement : 

II. — Les conditions au milieu desquelles apparaît l'obsession* 

IJL — Le mécanisme psychologique de l'obsession, tel que le 
montre l'investigation analytique, ce qui nous conduira à étudier 
la structure de la névrose obsessionnelle. 

IV, — Reprenant synthétiquement toutes ees données, nous 
essayerons enfin de montrer comment elles permettent d* envisager 
l'obsession, et quelle signification elles semblent lui donner, 

0) Rapport présenté à la VII e Conférence des Psychanalystes de Langue Française 
à Paris, 1933. 



^■M* 



r/ obsession 587 



— 
-■ 



Définition et Caractères formels de l*Orsession 

On considère à juste titre l'obsession comme un simple syn- 
drome, syndrome que Ton peut d'ailleurs rencontrer au cours de 
divers états mentaux* Mais, alors que dans un très grand nombre^ 
elle ne constitue qu'un simple épisode, inconstant ou fugace, au 
milieu d'une riche floraison symptoma tique, on lui voit, au 
contraire, tenir un rôle de premier plan* et dominer tout le tableau 
clinique, dans une forme spéciale de névrose- Là, l'obsession* non 
seulement constitue le symptôme le plus éclatant, tant par son in~ 
tensité que par sa fixité, mais souvent même, elle parait en être la 
seule manifestation clinique* Elle donne alors au psychisme entier 
un aspect si particulier que Ton désigne généralement les sujets qui 
en sont atteints sous le nom d'obsédés, 

Quoi qu'il en soit, syndrome principal ou syndrome secondaire, 
syndrome fixe ou syndrome transitoire, l'obsession se manifeste en 
clinique par des caractères très spéciaux, et que selon les traités 
classiques on peut, à peu près, résumer ainsi : 

« Apparition involontaire et, anxieuse dans la conscience, de sen- 
timents ou de pensées parasites, qui tendent à s'imposer au moi, 
évoluant à côté de lui malgré ses efforts pour les repousser et créant 
ainsi une variété de dissociation psy chique dont le terme ultime est 
le dédoublement de la personnalité » (Régis), 

Nous accepterons provisoirement cette définition qui a le mérite 
de bien mettre en lumière les éléments « formels » de l'obsession, 
telle qu'elle nous apparaît au cours des examens cliniques. Il im- 
porte toutefois d'en souligner quelques points : 

Tout d'abord quelle qu'en soit l'intensité, le malade n'est jamais 
dupe et n'accorde pas de réalité extérieure au trouble dont il est 
envahi. 11 sait que ce n'est qu'une obsession, c'est-à-dire une pensée 
ou un sentiment parasite, morbide par conséquent II le localise 
donc parfaitement en lui-même et comprend que son psychisme en 
est l'auteur* Son explication ne va d'ailleurs pas beaucoup plus loin 
et, le plus généralement, il s'étonne avec la plus entière bonne fol 
de la présence de l'idée obsédante, qui lui apparaît bien ainsi qu'on 
Vi* dit comme « un corps étranger », mais corps étranger lui appar- 
tenant en propre, et qu'il reconnaît comme issu de lui 3 étranger 
seulement parce qu'il ne Ta pas appelé à sa conscience, en d'autres 
termes parce qu'il est venu là et s'y maintient par des procédés 



J5S8 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



inhabituels, contre quoi la volonté s'avère impuissante. C'est certai- 
nement ce caractère conscient du trouble qui constitue l'élément le 
plus remarquable de l'obsession. Car, connu du sujet, il est assimilé 
par lui ; soit à une pensée, soit à un sentiment qualitativement 
Identique à ceux qu'il peut, à tout moment, constater en lui. Et, 
puisque sentiment ou idée sont pénibles, il emploie ou mieux 
s* évertue à employer, pour s'en débarrasser (c'est-à-dire pour les 
faire disparaître de sa conscience) les procédés mêmes dont il use, 
et dont nous usons tous lorsque nous voulons a oublier » tel ou tel 
état d'esprit désagréable. Mais alors que nous réussissons rapide- 
ment dans cette lutte banale, l'obsédé échoue* L'idée ou le sentiment 
s/im plantent malgré lui et même contre lui. En vain use-Uil de 
toute sa science dialectique, en vain tente-t-il de se convaincre, en 
vain se sert-il de « trucs » psychologiques, parfois fort ingénieux. 
Et cela paraît d'autant plus bizarre que, très souvent, rien dans les 
-circonstances actuelles n'était capable soit de justifier, soit même 
^'éveiller Vidée ou le sentiment obsédants qui, parfois^ sont en 
contradiction parfaite avec la conscience. Il semble» en fin de 
compte, qu'ils sont là, amenés par une force supérieure, et que 
1oul se passe comme s'il y avait, coexistant avec la personnalité du 
mi jet, une autre personnalité mais restant, celle-ci. à demi connue, 
quoique parfaitement consciente. Nous savons en effet, ou plutôt 
nous avons l'impression de savoir pourquoi nous pensons, à telle ou 
telle chose, Ici, le savoir s'arrête à la constatation de la pensée ou 
du sentiment, qui reste mystérieux quant à son origine (c'est le cas 
le plus fié qu eut), ou tout au moins quant à la force qui lui permet 
de durer malgré la volonté qui s'y oppose. 

L'impression qui se dégage de ce double fait est naturellement 
assez étrange pour que l'obsédé, voulant le caractériser, se serve 
souvent de termes tels que : « C'est comme si j'étais dédoublé ». 
L'expression rend bien en partie ce qu'il éprouve, mais on comprend 
qu'il ne saurait s*agir ici d*un dédoublement vrai, si tant est 
d'ailleurs qu'un tel dédoublement fut jamais possible. Les deux 
« personnalités » en effet, coexistent et sont trop intimement mélan- 
gées pour constituer des individualités distinctes, et même, le fait 
<i\ie le sujet ignore les raisons de l'apparition et de la fixité de ses 
obsessions n'est pas une preuve valable. Tant de fois dans la vie 
normale, nous ignorons pareillement, mais ne nous en inquiétons 
■guère, les mobiles de nos désirs, II est probable qu'il ne s'agit aucu- 



afc^fc 



l'obsession 5S9 



nement ici de dédoublement, et que ce nVst qu'une expression 
courante (et qui fait image) pour dépeindre un phénomène appa- 
raissant comme mystérieux. Il nous semble donc que le mot dédou- 
blement devrait disparai tre d'une définition de l'obsession, de même 
que celui de dissociation. D'autant plus que, quel que soit le degré 
d'intensité atteint au cours de la grande névrose obsessionnelle, on 
n'a jamais vu survenir une pareille éventualité et que toujours la 
pex sonna li té garde une cohérence suffisante pour reconnaître et 
juger le trouble dont elle est l'objet. C'est pourquoi nous propo- 
serons dès maintenant une rectification de l'énoncé que nous avions 
provisoirement accepté pour définir l*obsession s et nous dirons : 
* apparition involontaire et anxieuse dans la conscience de pensées 
ou de sentiments parasites, tendant à s'imposer au moi, évoluant à 
côté de lui et non acceptée par la conscience »• 



II 



Historique 

Nous resterons volontairemenl très brefs sur l'historique. Une 
étude même succincte, en effet, des innombrables travaux ayant 
trait aux obsessions nous entraînerait en des développements hors 
de proportion avec ce rapport. Il importe toutefois de dégager révo- 
lution qui s'est faite dans les idées relativement à la genèse et à la 
nature de ce trouble, et d'indiquer surtout les principales posi- 
tions prises actuellement par les auteurs* 

On sait que considérées d'abord comme relevant d'un trouble 
intellectuel primitifs les obsessions furent rangées dans la catégorie 
des délires partiels (Delassiauve, Griessinger, Westpîial, Meynert, 
Buccol, Tamburinî, etc.)* Cette opinion prévalut pendant une bonne 
partie du xïx° siècle. Pourtant dès 1866, Morel avait attiré l'attention 
sur leur côté affectif : il y voyait surtout un trouble en rapport 
avec Témotivité dont il faisait une névrose spéciale : le délire émo- 
tif. Ces vues profondes du grand aliéniste français ne furent cepen- 
dant pas suivies, et Ton continua longtemps encore à disserter sur 
les monomanies- 

D'ailleurs les idées sur les obsessions allaient être influencées par 
les vastes théories qui dominèrent la psychiatrie à la fin du dernier 
siècle et particulièrement par la doctrine des dégénérescences. Elles 



590 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

lurent ainsi rattachées aux syndromes épisodiques des dégénérés 
iMagnan et son école) ou même à la psychose maniaco-dépressive de 
Kraepelm. 

Cependant Berger (1878) f Legrand du Saulle (1880), Frieden- 
reichs-Schule Kraft Ebing (1887), Charles Fére (1892), Dalleniagne, 
Seglas (1895), Ballet, Pitres et Régis, etc., etc., reprenaient l'idée 
d'une primauté affective, opinion qui a peu à peu prévalu, et parait 
maintenant admise par tous. Toutefois jusqu'à ces dernières 
années, l'étude des mécanismes palhogéniques de l'obsession restait 
a peine ébauchée, la plupart se bornant à admettre que les pertur- 
bations de la vie affective, les troubles émotionnels pouvaient être 
primitifs et déterminer secondairement des troubles intellectuels. 

Comme récrit Pierre Janet « l'émotion pour ces auteurs était 
définie de la même manière que dans la théorie de Lange et 
\\\ James, Elle était constituée par la conscience des variations de 
la circulation ou des modifications viscérales variées qui accom- 
pagnent certains faits psychologiques ». La maladie devenait ainsi 
une aptitude spéciale à présenter de grandes modifications viscé- 
îales on circulatoires, génératrices d'émotivité d'abord diffuse, que 
le hasard, un choc brusque, pouvait orienter dans une direction 
déterminée. 

Ces théories représentaient sans doute un grand progrès sur les 
conceptions intellectualistes, mais elles restaient malgré tout très 
incomplètes. 

C'est alors que parurent les remarquables travaux de Pierre Janet 
bientôt suivis par ceux de Sigmund Freud qui, tous les deux, 
devaient renouveler l'élude psychologique des obsessions, Nous ne 
ferons que signaler ici l'œuvre freudienne, que nous aurons l'occa- 
sion d 3 étudier dans ses détails dans le cours de ce rapport. Nous 
donnerons au contraire les lignes générales de la pensée de Pierre 
Janet» qui représente d'ailleurs à l'heure actuelle, Tune des concep- 
tions les plus généralement admises. Partant d'observations clî- 
iijques admirablement fouillées, Pierre Janet s'est surtout attaché 
à déceler les mécanismes psychologiques mis en jeu dans la névrose 
d'obsession, ce qui Ta conduit à édifier une théorie générale de celte 
névrose» à laquelle il a donné le nom de psychasténie* « Les névro- 
j> ses, dit-il, sont avant tout des maladies de tout l'organisme arrêté 
)> dans son évolution vitale, » Et il précise ; « ce sont des troubles 
« des diverses fonctions de l'organisme, caractérisés par une allé- 



""»■■ ■ 



L J OBSESSION 591 



>t ration des parties supérieures de ces fonctions arrêtées dans leur 
» évolution, leur adaptation au moment présent, à l'état présent du 
> monde extérieur et de l'individu, et par l'absence de détérioration 
r des parties anciennes de ces mêmes fonctions qui pourraient 
>- encore très bien s'exercer d'une manière abstraite, indépendant 
» ment des circonstances présentes. » 

La conséquence en serait alors pour le malade, une difficulté à 
) ('pondre rapidement aux incitations venues de l'extérieur, donc 
à « agir sur la réalité » : impuissance due elle-même à une dépres- 
sion mentale entraînant un abaissement de la tension psycholo- 
gique. Et le sujet ne pourra plus répondre que par « des opérations 
» inférieures et exagérées, sous la forme de doutes, d'angoisses et 
•• par des idées obsédantes qui expriment les troubles précédents et 
» qui présentent les mêmes caractères* » 

On voit que le point centrai de la théorie de Pierre Janet est celui- 
ci : le psychisme peut être considéré comme une hiérarchie de fonc- 
tions, au sommet de laquelle se place l'adaptation à la réalité : la 
1 onction du réel qui exige pour s'exercer le plus correctement la 
plus haute tension psychologique. L'obsession devient ainsi un 
substitut destiné à remplacer une activité supérieure qui ne peut 
s'effectuer» notion qui est particulièrement intéressante et ouvre 
un jour nouveau sur la nature du trouble* On peut regretter toute- 
fois que Pierre Janet se soit arrêté à la constatation du mécanisme 
tt n'ait pas poussé son investigation dans l'étude du contenu psy- 
chologique qui devait permettre "a Sîgmund Freud une vue plus 
décisive sur le mécanisme profond de I* obsession. 

Ces deux œuvres, en tous cas ? marquent une époque nouvelle 
dans le problème qui nous occupe et tous les travaux ultérieurs en 
^ont plus ou moins imprégnés. En France, les conceptions de Janet 
sont plus généralement adoptées, Toutefois certains insistant sur le 
« déséquilibre émotionnel que l'on trouve inhérent à l'obsession » 
(Claude) s'efforcent d'envisager également le problème par son côté 
physiologique. Des travaux comme ceux de Claude, Tînel ci Santé- 
noise, ouvrent sans doute un horizon sur le fondement biologique 
des réactions émotives et anxieuses, mais ils ne touchent pas au 
problème psychologique qui seul nous intéresse ici. 



SÔ2 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ni 

Etude des Conditions dans lesquelles se produit l'Obsession 

Il est rare d'assister en clinique aux premiers stades qui suivent 
l'apparition d'une obsession. Des mois» des années s'écoulent parfois 
avant que le malade effrayé ne se décide à venir consulter un méde- 
cin. Et Ton se trouve alors en présence d'un état déjà organisé, plus 
ou moins fixé, souvent extrêmement différent de ce qu'il était au 
début, soit que de nouvelles obsessions se soient substituées à la pre- 
mière, soit qu'un processus de défense du sujet ait entraîné l'appa- 
rition d'une série de -trucs psychologiques destinés à combattre 
les troubles. On apprend d'ailleurs généralement que l'obsession 
elle-même avait été précédée d'incidents, à la vérité discrets aux- 
quels le sujet lui-même n'attachait que fort peu d'importance, mais 
qui, vus avec un certain recul, apparaissent comme suspects et 
auraient dû déjà faire penser soit à l'existence d'un état névropa- 
ihique avec minimum de symptômes, soit à une sorte de disposition 
icndant le sujet particulièrement apte à présenter un jour des 
obsessions. 

C'est ainsi en particulier que les choses se passent quand on a 
affaire à la grande névrose obsessionnelle* L'obsession est déjà très 
ancienne lorsque le malade se décide à se confier à un médecin» et 
il a derrière lui tout un passé pathologique, Il a supporté tant bien 
que mal les incidents d'abords légers, surtout fugaces, auxquels ses 
troubles donnaient lieu. Il a fallu qu'ils rendissent sa vie insuppor- 
table pour que le sujet arrivât à se considérer connue un malade et 
eut l'idée de se faire soigner. 

11 nous faudra tout à l'heure analyser les éléments de ce long 
passé morbide, mais dès maintenant, il est bon de signaler un fait : 
c'est que, si l'on excepte ce passé psychopathologique* on ne trouve 
généralement rien dans Tanamnèse de ces sujets permettant d'éta- 
blir une relation -de cause à effet entre l'apparition de l'obsession et 
les événements aussi bien physiques que psychologiques qui surve- 
naient à cette époque. Sans doute on a pu noter parfois la présence 
d'une affection fébrile ou bien de fatigues excessives, ou encore un 
choc émotif. Mais le plus souvent l'obsession semble être survenue 
spontanément, comme se détache un fruit mûr de l'arbre qui le 
porte, 

Il faut ajouter aussi que, très fréquemment, le contenu même de 



qp 



l'obsession 593 



l'obsession est sans rapport apparent, avec les préoccupations 
normales du sujet représentant ainsi le corps « étranger psy- 
chique » entré mystérieusement et se maintenant par une force 
occulte. 

Il est bien évident que des faits de cet ordre et qui sont loins 
d'être rares, sont bien de nature, si on ne les envisage qu'objecti- 
vement, à éveiller ridée d'un mécanisme psychophysiologique, 
conception qui a compté et compte encore des partisans* 

11 est d'autres sujets au contraire, chez lesquels on assiste sinon 
a la naissance de l'obsession, du moins à ses premiers stades et où 
surtout celle-ci parait survenir « accidentellement », à la suite d'une 
cause occasionnelle déterminée. Pour être moins fréquents que les 
premiers, ces cas n*ont cependant rien d'exceptionnel. Ils affectent 
pïus spécialement la forme d'une phobie et le contenu de la phobie 
est en relation étroite avec la cause qui Fa déterminée, Il n*est pas 
besoin de donner d'exemple, car chacun en a rencontré dans sa 
pratique courante. Ces phobies d'ailleurs peuvent se produire chez 
des sujets à long passé psychopathique, c'est-à-diie chez des sujets 
appartenant au groupe précédent, ou au contraire et plus fréquem- 
ment chez des sujets normaux* en apparence. La phobie revêt 
vraiment l'aspect d'un <.< accident » et naturellement la cause occa- 
sionnelle prend une valeur de premier ordre- Cette cause est, le plus 
ordinairement, un choc émotif et c'est ce choc que la phobie tend à 
reproduire et souvent à développer. 

Le syndrome ainsi réalisé d'ailleurs, est infiniment moins grave 
que les précédents. La grande névrose obsessionnelle, en effet, lais- 
sée à elle-même n'a aucune tendance à évoluer vers la guéri son. 
Bien au contraire, elle se complique sans cesse, et pousse, pour ainsi 
dire d'une façon exubérante, à la manière d'une tumeur maligne. 
Ici on assiste le plus souvent à une sédation après un temps plus 
ou moins durable* La différence que nous signalions dans les condi- 
tions d'apparition n'était donc pas sans valeur, et Séglas, dans ses 
leçons classiques en 1886 insistait déjà sur ces deux types très 
différents d'obsession, un peu schématiques peut-être, mais cepen- 
dant réels. 

Quoiqu'il en soit d'ailleurs, celte seconde série de cas pourra 
servir de transition pour en arriver à une autre catégorie, beaucoup 
plus vaste cette fois, mais n'appartenant qu'à peine sinon pas du 
tout au domaine de la pathologie mentale, Nous voulons parler de 

REVUE FRANCHISE DE PSYCHANALYSE. 40 



^^ ^ ^fc^^^^h^ft^h^fc^B^^l^^^^i^d 



594 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



l'obsession fugace, passagère, banale certes, que presque chacun de 
nous a connue à certains jours de sa vie. On pourra nous objecter 
que ce n ? est pas là un phénomène morbide* Et nous raccorderons 
sans peine. Maïs qu'on y regarde bien et Ton verra qu'au point de 
vue purement formel, cette obsession que nous disons normale 
ressemble exactement à celle que nous appelons pathologique. Il 
doit bien y avoir alors une certaine parenté. D'ailleurs ne savons- 
nous pas que bien souvent, en pathologie mentale, les symptômes 
psychiques présentés par nos sujets, (si Ton examine ces symptômes 
dans leur forme) ne diffèrent en rien des processus normaux de 
chacun de nous. Ce qui les sépare c'est l'excès qu'on leur voit mani- 
fester et non pas la nature. Etudions donc un moment au moins 
l'obsession du « normal ». Aussi bien c'est la seule que nous puis* 
sions connaître par notre expérience interne, c'est-à-dire sentir, 
éprouver* ce qui, on l'avouera, lorsqu'il s'agit de processus quali- 
tatifs peut être d une exceptionnelle importance- 
Or, qu'observons-nous lorsqu'un tel état, si fugitif soil-il, nous 
advient ? D*abord il n'apparaît pas à n'importe quel moment de 
notre vie, mais généralement au cours de circonstances assez spé- 
ciales pour que nous nous en souvenions. Remarquons aussi que 
ces circonstances peuvent être soit directement en rapport avec le 
contenu obsédant ou phobique, soit y paraître parfaite ment étrangère s. 
Le premier cas trouve son expression la plus fréquente, la plus 
banale dans le phénomène si connu du remords. On sait combien le 
remords entraîne une sensation de dédoublement de la personnalité, 
que les poètes ont objectivée dans le dialogue de l'homme et de sa 
conscience, que les Grecs ont traduit par la fiction des Erynnies, 
déesses vengeresses, chargées de poursuivre les criminels et qui se 
manifestaient à lui par le remords, II est difficile de mieux marquer 
le caractère essentiel de l'obsession : ce que nous appelions au début 
de cette étude la sensation de corps étranger psychique. Car le cou- 
pable fuit le remords, discute avec lui, se justifie ou plutôt tente de 
le faire sans y parvenir, ta tragédie antique nous en offre une 
image saisissante dans la trilogie de « TOrestès » d'Eschyle. Or il 
y a là une cause à celte irruption de furies, à cette invasion de 
Fobsession-remords... c'est une cause réelle dont l'individu est 
conscient et dont le fardeau ï'élreint. Un sentiment de culpabilité 
l'envahit qui, malgré que les circonstances de la faute soient déjà 



h*W 



L,* OBSESSION 595 



lointaines, continue à en faire persister la sensation* La faute reste 
ainsi présente malgré le temps écoulé et vient voiler de noir un 
présent où elle n*a qut* faire. Deux moments sont alors dans la 
conscience, l'instant actuel avec les réactions normales qu'il appelle 
et le temps passé où fut commise la faute, temps qui s'accroche et 
qui, grâce à l'intense sentiment douloureux ou pénible dont il s'en- 
toure prend le meilleur sur l'autre... Il n'est pas besoin de pousser 
plus loin cette brève analyse, N ? est-îl pas évident qu'un double 
personnalité, un dédoublement du moi, doit en « paraître » la consé- 
quence, Et peut-on s'étonner que, depuis toujours, ayant de telles 
expériences, les hommes aient fait de la conscience par quoi s'ex- 
prime le remords une sorte d'entité existant en soi, comme exté- 
rieure à l'individu ? 

Mais à bien regarder que se passe-t-il ici ? Une faute a été com- 
mise que le coupable regrette et voudrait n'avoir pas commise* 
Il la fuit par tous les moyens, par les sophismes les plus puérils* 
par les distractions les plus variées. Il la repousse du moi, il la 
refoule, cherchant l'oubli. C'est une lutte sans merci* un conflit 
entre ce qui a été et qui est toujours, et ce que l'individu refuse 
d'admettre, Ne retrouvons-nous pas là, déjà, les idées maîtresses de 
Freud dans leur forme ïa plus simple sans doute, maïs déjà recon- 
nais able ? 

Aussi bien n'est-ce là qu'une analyse toute superficielle* Nous 
l'arrêterons toutefois pour le moment. Car nous voulions seulement 
montrer au centre de l'obsession -remord s, la présence d'un conflit 
affectif, conflit puissant. lumineux, indéniable, représentant à la 
fois la source de l'obsession et le fleuve qui l'alimente. 

Mais, nous objectera-t-on, il s'agît là d'un phénomène très simple* 
N'est-ce pas une généralisation hasardeuse que de vouloir en éten- 
dre l'explication à l'immense multitude des autres obsessions qui 
gardent, hélas, un caractère profondément mystérieux, et ne se 
résolvent pas si facilement à l'analyse ? 

Si une pareille question nous était posée, nous répondrions immé- 
diatement que c'est en effet l'expression même de la vérité, mais 
qu'il valait la peine de dégager dès maintenant la notion du conflit 
intra-psychique, dont nous aurons à faire en des pages ultérieures 
de ce rapport, un emploi beaucoup plus important. 

D'ailleurs dans le groupe de ces obsessions plus ou moins épiso- 



■ '^"■- JM-J— 



596 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



dîques et fugitives pouvant être observées chez tous les hommees, 
il en est d'autres plus ardues à interpréter- Nous laisserons de coté 
nombre de sentiments obsédants, infiniment fréquents ceux-là et 
ayant tons comme caractère d'être soit partiellement acceptés par le 
moi, soit d'en être exclus, maïs qui, grâce à la force affective dont 
ils sont chargés, persistent dans la personnalité consciente du sujet 
et y établissent un conflit. Mille désirs peuvent ainsi jouer le rôle 
d'obsessions, Il suffit de les signaler, car nous retombons là dans 
un mécanisme en somme identique à celui de F obsession-remords. 
Plus difficiles à comprendre, au contraire, sont les cas, nombreux 
aussi, où le contenu obsessionnel ne semble pas chargé d'affectivité, 
ni même être en rapport avec nos préoccupations habituelles, en 
d'autres termes avec la tonalité ordinaire de notre état de cons- 
cience. Beaucoup certes ont connu cette obsession banale d'une 
phrase musicale revenant à la mémoire et arrêtant par sa conti- 
nuité, ses incessantes répétitions, le cours de nos pensées. L'atten- 
tion se disperse, à demi prise par le travail qui nous occupe et à 
demi absorbée par les notes que nous entendons. A-l-on observé 
que* cela ne se produit pas lorsque l'ouvrage que nous effectuons 
nous passionne, mais bien plutôt quand nous ayons quelque raison 
plus ou moins obscure d'ailleurs, plus ou moins mauvaise aussi, de 
le délaisser ? Â-t-on observé également que le ton général de notre 
affectivité est justement très partagé à ce moment même, que nous 
agissons sans désirer véritablement agir, que nous agissons, en som- 
me, parce qu'il le faut et non parce que nous le voulons ? Et ne voit- 
on pas surgir là encore, la notion de conflit ? L'un de nous (on nous 
pardonnera cette petite auto-observation) eut un jour une obses- 
sion de cet ordre quoiqu'en des circonstances très différentes. 
Egaré en montagne, il ne savait de quel côté se diriger pour retrou- 
ver sa roule. Et il fallait cependant regagner le camp qui était fort 
loin. Hésitant continuellement entre la gauche et la droite, il allait, 
quand une phrase musicale lui revint à la mémoire, et dès lors 
persista indéfiniment, chassant les autres éléments de son état de 
conscience- — Un temps fort long passa cependant que la phrase 
chantait toujours. Ce ne fut qu'au chemin retrouvé qu'elle disparut 
brusquement. 

Il serait facile de multiplier les exemples. Tous, sans doute, nous 
le croyons du moins, montreraient quelque chose de similaire et en 
dernière analyse l'existence^ au moment où apparaît l'obsession, 



i/obsession 597 



d'un état particulier de notre affectivité, se traduisant dans ses 
grandes lignes, sous l'aspect d'un conflit de tendances opposées : 
conflit plus ou moins fruste, plus ou moins durable, plus ou moins 
intense, et, naturellement, sauf exception rare, chez l'individu nor- 
mal, de faible durée, ou plus exactement, peut-être, facile à résou- 
dre. Car c'est bien soit la résolution du conflit, soit sa disparition 
due à sa trop grande faiblesse de\ant les incitations impérieuses de 
la vie qui entraîne ipso facto la disparition du léger état obsédant. 

Mais notre analyse resterait très incomplète si nous nous en 
tenions là. Car il y a un fait qui va nous ramener maintenant à 
notre point de départ, à l'obsession morbide que nous avons surtout 
en vue dans ce rapport C'est que, parmi les individus normaux, 
tous ne sont pas aptes à présenter avec la même fréquence ces 
fugaces obsessions que nous décriions. Certains même n'en ont 
jamais ressenti. Serait-ce qu'ils ne se soient jamais trouvés porteurs 
de conflits ? Cela semblerait au moins extraordinaire car les menus 
incidents auxquels nous faisions allusion représentent le pain quoti- 
dien de notre vie. Il y a donc quelque chose de plus ou de moins 
chez ceux qui en sont ou qui peuvent en être atteints. Pour en com- 
prendre la raison d'ailleurs très simple, il n'est que de s'observer 
soi-même ou d'qbscrver ceux qui en manifestent la tendance. Et l'on 
trouvera bientôt des traits légers, traduisant une modalité de carac- 
tère peu perceptible souvent dans fa vie sociale ordinaire, mais évi- 
dente lorsque un événement imprévu survient ; une aptitude à 
rémotïvilé, qui fait que tels ou tels événements ont une résonnance 
plus grande que chez beaucoup d'autres- Une certaine difficulté par- 
fois à prendre des décisions rapides, une certaine crainte à assumer 
des responsabilités,,, tout cela est très vague, très imprécis sans 
doute, et demanderait une analyse très fine que nous ne pouvons 
entreprendre ici ; mais ne voil-on pas qu'il y a chez ces sujets, si 
nombreux, comme une ébauche de la constitution émotive de 
Du pré ? Nous dirons plus loin ce qu'il faut penser de celte notion de 
constitution ainsi appliquée et quelles restrictions il nous semble 
nécessaire d'apporter à l'idée de fatalité que comporte le mot 
« constitution », Nous ne nous en servons pour l'instant que parce 
qu'elle nous parait de nature à faire clairement saisir notre pensée 
et rattache en quelque sorte l'obsession épisodique du normal à la 
grande obsession pathologique. 

Car c'est justement un état très particulier de l'affectivité, beau- 



~~ - 



593 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



^^^■^^^P^^^^"^^^^^P¥^™^^^^™ — -^^^^^^^^^^■^^■^F^^W^F^P^ 



coup plus intense, certes, mais malgré tout un peu de même ordre, 
que Ton peut observer chez nos grands obsédés, état qui a des degrés 
divers, mais qui, sous de simples différences de quantité, reste au 
fond le même dans ses grandes lignes. 

C'est sans doute un lieu commun que de parler d'cmotivité mor- 
bide pour de tels sujets. Car depuis Morel on connaît les liens étroits 
unissant l'obsession à rémotion* II importe néanmoins d'en préciser 
ici les relations. Tout obsédé, a-t-on pu dire, est d'abord un anxieux. 
Bien avant même l'apparition de sa première obsession, il donnait 
déjà des preuves de ce déséquilibre émotionnel, sur lequel H. Claude 
insiste à juste titre, déséquilibre qui était d'autant plus marqué chez 
lui que la forme obsédante présentée s'est avérée plus sévère* Nous 
parlions, il n'y a qu'un instant du « caractère émotif » des normaux 
chez lesquels apparaissent volontiers de fugaces obsessions, et nous 
signalions les traits si légers d'ailleurs par quoi il se manifeste chez 
eux* ïl s'agissait là, comme on Ta pu voir, d'une ébauche de déséqui- 
libre émotionnel. Mais franchissant maintenant le seuil du patholo- 
gique, le syndrome va se préciser et apparaître en pleine lainière et 
ce seront les mêmes modalités, décuplées seulement ou centuplées. 

Il y aura cependant une différence entre ce que nous appelions 
l'obsession acquise et la grande obsession morbide. Mais là encore 
nous ne trouverons pas de qualité différente et uniquement une 
question de degré. Nous faisions observer d'ailleurs que dans les 
syndromes acquis, une relation de cause à effet pouvait généra- 
le ment être établie entre certains événements ; chocs affectifs le 
plus ordïnaiiement, et l'apparition de l'obsession* Il eut fallu dire, 
en outre, que c'est dans cet ordre de cas, que Ton trouve avec la 
plus grande fréquence, ces autres causes occasionnelles souvent 
signalées dans l'étiologie de l'obsession et constituées par des per- 
turbations physiologiques ou somatiques (puberté, ménopause, 
infections, intoxications, maladies du système nerveux). Nous 
essayerons dans la suite de ce rapport de montrer l'importance de 
ces faits* Nous pouvons dès maintenant indiquer que tous sont de 
nature à entraîner des réactions émotives, et par conséquent ne 
peuvent que renforcer considérablement parfois, un déséquilibre 
émotif constitutionnel, resté plus ou moins latent, et qui devient 
ainsi brusquement manifeste, pour un temps plus ou moins long» 

De telles causes également peuvent se rencontrer dans Ja grande 
névrose obsessionnelle et s'y rencontrent en effet : tous les êtres 



1/OJ3 SESSION 599 



devant ressentir certaines perturbations physiologiques. Mais ici* 
ces perturbations ne jouent que le rôle de circonstances aggra- 
vantes- Elles n'étaient pas nécessaires pour déclaiicher l'affection 
qui évolue depuis l'enfance et le déséquilibre émotionnel n'avait pas 
besoin d'elles pour être déjà évident. 

C'est ce déséquilibre qui motivait le large passé psychopa tique de 
ces malade s , antérieurement même à l'apparition objective de leur 
névrose. Il n'est qu'à interroger minutieusement un obsédé pour 
s'en rendre compte. On mettra ainsi en relief une série de traits de 
caractère qui en sont comme la traduction : doutes, indécisions, 
scrupules, sentiment bizarre de ne pas sentir complètement les 
choses* que Pierre Janet a désignés sous le nom de sentiment d'in- 
com pi étude* impression vague de ne pas être capable d'agir, senti- 
ment d'infériorité, de culpabilité, etc. etc., et bien d'autres encore. 
Enfin l'angoisse, survenant à propos de causes futiles f ou parfois 
spontanément, angoisse fixée sur un acte, sur un événement, un 
objet ou même sur rien, angoisse à Pétai diffus. Il faudrait un 
volume pour décrire tout ce singulier état mental, si particulier et 
si curieux, et auquel restera associé le nom de Pierre Janet qui en a 
donné une pénétrante analyse. 

Ainsi depuis leur âge le plus tendre, les futurs obsédés présen- 
taient déjà un trouble profond- Il est logique alors de penser qu'il 
s* agit sans doute ici de quelque chose de plus qu'un simple accident. 
Et le mot de constitution, dans toute sa rigueur, arrive naturel- 
lement. On ne voit pas en effet l'origine» pas plus de la maladie, que 
de la modalité psychologique sur laquelle elle s'appuie. Toute 
l'affection serait-elle pour ainsi dire innée ? et relèverait-elle d'une 
sorte de constitution psychologique dont elle ne serait que le déve- 
loppement ? C'est précisément la question à quoi nous permettra de 
répondre l'étude psychanalytique que nous allons maintenant abor- 
der, et quL nous faisant entrer dans la structure même du psy- 
chisme de Pobsédé, nous donnera la possibilité de suivre les fils 
ténus de la genèse des troubles, et de délimiter ce qui appartient 
dans sa production au lerrain d'une part, aux circonstances acci- 
dentelles d'autre part. 



qBE 



600 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



IV 

Mécànïsme Psychologique de l'Obsession 

a 

Nous avons jusqu'ici essayé, en nous servant uniquement des pro- 
cédés habituels de la clinique psychiatrique, de déterminer les diffé- 
rents facteurs qui paraissent entrer en jeu au moment où apparaît 
une obsession. On a pu voir qw s s'il est possible d'avoir ainsi > au 
moins un aperçu de la genèse du trouble lorsqu'il s'agit d*une obses- 
sion banale, telles qu'on en voit survenir chez l'individu normal, il 
n'en est pins de même dès qu'on arrive au grand syndrome obses- 
sionnel morbide. Nous en avons donné quelques-unes des raisons, 
et nous aurons à y insister particulièrement dans la suite de ce 
rapport. 

En tout cas cette première analyse toute superficielle qu'elle soit, 
nous permet de retenir déjà quelques notions. C'est d'abord que 
l'obsession» en tant que phénomène psychologique, ne doit pas être 
considérée comme un phénomène exceptionnel qui surviendrait 
uniquement au cours d'un état pathologique, mais qu'elle est, au 
contraire, un incident fréquent. C'est ensuite que rien, formellement 
parlant s ne différencie l'obsession banale de l'obsession syndrome 
morbide. Si donc nous faisons et à juste titre, une démarcation entre 
les deux groupes, cela ne saurait tenir au phénomène, qui reste 
formellement le même» mais seulement à la qualité des sujets chez 
lesquels il évolue. 

Dans les cas relevant du premier groupe — obsession banale — s 
nous trouvons à peu près constamment une relation de cause à effet 
entre les circonstances ayant présidé à Téclosion d'une obsession» et 
la forme qu'affectait celle-ci, Deux sortes d'éléments nous sem- 
blaient intervenir : d'une part un certain état de Pémotivité, peut- 
être uniquement physiologique, mais plus vraisemblablement lié à 
une intrîcation psycho-physiologique. D'autre part et surtout» un ou 
des chocs affectifs. Du point de vue psychologique l'obsession ainsi 
déterminée nous apparaissait comme la conséquence d'un conflit 
intra-psy chique et nous nous sommes attachés à montrer que ce 
seul caractère suffisait à expliquer un grand nombre de particula- 
rités du phénomène qui restait d'ailleurs épisodique et passager- 
Or, l'obsession vraiment pathologique se présente tout autrement : 
une fois implantée, elle persiste indéfiniment et tend à envahir tout 







l'obsession $[)} 



le psychisme gênant ou même entravant les processus habituels de 
l'esprit De plus, lorsque nous avons à l'observer, elle est déjà très 
ancienne, et suppose un long passé morbide, dont elle représente 
à ce moment donné, Fun des lointains aboutissants. L'obsession 
banale nous paraissait reposer sur un conflit intrapsychique. Nous 
pouvons penser, mais c'est encore une hypothèse» que les choses se 
passent de même ici. Toutefois si ce conflit existe, îl doit être d'une 
structure bien différente et nécessiter pour sa production des méca- 
nismes infiniment plus complexes. II doit être différent parce qu'on 
ne s'expliquerait pas sans cela, la durée presque illimitée de l'état 
obsessionnel* Et d'autre part son mécanisme psychologique doit 
être terriblement complexe, car nos examens cliniques ne nous 
apprennent pas grand 'chose à leur sujet. Le problème ainsi posé 
devient beaucoup plus vaste. Ce n'est plus le trouble en tant que 
manifestation actuelle qu'il convient d'étudier, mais bien les raisons 
qui motivent celle persistance remarquable des phénomènes- On 
voit aussitôt que nous ne saurions espérer les découvrir qu'en sou- 
mettant à notre investigation le psychisme entier de l'obsédé. Et 
puisque l'état obsédant se montre à nous comme un processus 
psychologique en perpétuel mouvement, c'est ce mouvement lui- 
même qu'il importera de saisir, ainsi que les transformations pro- 
gressives qui en jalonnent la durée. Or, c'est précisément là l'atti- 
tude, que prend la psychanalyse, lorsqu'à son tour, elle aborde le 
problème de l'obsession. 

Dans le bref exposé historique que nous donnions au début de ce 
travail, nous indiquons à grands traits les différentes positions 
prises par les auteurs, relativement à l'obsession. Nous ne voulons 
pas y revenir ici* Il nous semble cependant nécessaire de souligner 
un fait. C'est que la plupart des théories qui s'affrontent à l'heure 
actuelle, et s'efforcent d'expliquer la genèse du trouble, restent déli- 
bérément incomplètes, et avouent, très franchement d'ailleurs, l'im- 
puissance où elles sont de pénétrer jusqu'au fond du phénomène. 
Aussi bien du côté physiologique que du côté^psychique, l'obsession 
reste mystérieuse, II n'est pas jusqu'aux remarquables travaux de 
Pierre Janet^ si subtils et si pénétrants, si solides et si lumineux, qui 
ne donnent cette même impression d'inachèvement Certes c'est là 
une oeuvre magistrale, mais on sent qu'elle n'aboutit qu'à une demi- 
explication, La théorie de la psychasténie, en effet, nous offre une 
sorte de « comment » les choses se passent, mais elle n'aborde pas 







502 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



le « pourquoi », Et Ton se demande alors si « rabaissement de la 
tension psychologique » ainsi que « la diminution de la fonction du 
réel » ne sont pas plutôt des conséquences de ce « pourquoi » que 
les causes de ce « comment ». 

Or il semble bien que recueil que Ton voit ainsi barrer la route 
-à toutes ces théories, tienne, avant toute chose, à une question de 
point de vue. Comme nous le disions quelques lignes plus haut* on 
ne saurait donner une explication psychologique de l'obsession mor- 
bide si on l'isole à un moment donné. C'est le psychisme entier que 
Ton doit obligatoirement étudier, et non seulement dans sa forme 
<( actuelle »* mais aussi dans son développement depuis l'enfance 
du sujet jusqu'à l'époque considérée. Car les phénomènes ne signi- 
fient pas grand' chose si on ne les regarde qu'en tant que phéno- 
mènes. De même qu'une phrase isolée reste le plus souvent sans 
valeur et n'acquiert tout son intérêt qu'au milieu du texte qui 
l'entoure ; de même l'obsession, et plus généralement tout processus 
mental, ne devient vraiment explicable que lorsque nous connais- 
sons tout le psychisme qui l'environne* Si bien que, la critique la 
plus générale pouvant être adressée à toutes ces théories, nous 
paraît justement cette isolation « artificielle » du trouble morbide, 
qui ? dès lors, garde très peu de chances de devenir psychologique- 
ment compréhensible. 

Une autre méthode est donc nécessaire, une méthode parlant d'un 
point de vue tout différent, et pour laquelle l'apparence phénomé- 
nale ne sera plus considérée comme l'objet principal d'étude* maïs 
qui consacrera au contraire tout son effort à la recherche des mou- 
vements profonds, subconscients ou même totalement inconscients 
qui soutendent toute l'activité psychique. On voit que nous dési- 
gnons là la méthode psychanalytique, dont nous tenons à proclamer 
l'extrême originalité, en même temps que la fécondité. On se rend 
compte» en effet, qu'elle apporte ce changement radical de point de 
vue que nous demandions. Et Ton comprend également qu'ainsi 
-seulement nous aurons quelques chances d'arriver jusqu'aux élé- 
ments générateurs du trouble et, qu'en tout cas, même si nous n'y 
parvenons pas entièrement» du moins pourrons-nous regarder le 
problème sous son vrai jour. Adoptant donc, dès maintenant, le 
seul point de vue psychanalytique, nous étudierons la « structure » 
du psychisme obsessionnel, tel que le premier, Sigmund Freud a 
commencé de le mettre en relief, Sans doute, n'apporlerons-nous pas 



iLl I 11 l I M I 1 IIT— P — — "t^ 



l'obsession 603 



— pas complètement au moins — une théorie définitive de l'obses- 
sion. Et les psychanalystes savent bien que cela ne saurait être possi- 
ble encore* Trop d'incertitudes subsistent en effet, trop d'inconnues 
aussi, mais dans ses grandes lignes' toutefois, on peut dire que, 
-grâce aux idées freudiennes, l'obsession s'éclaire, et commence de 
prendre une signification qui lui enlève ce caractère énigmalique 
qui faisait d'elle un phénomène mystérieux. Une solution s'avère 
possible et probable. On en voit même déjà apparaître certains élé- 
ments et Ton peut espérer qu'un jour se dévoileront ceux qui restent 
obstinément cachés. 

C'est cet état actuel de la recherche psychanalytique* que nous 
Toudrions maintenant exposer ici. Nous étudierons donc — dans ses 
grandes lignes — la structure de la névrose obsessionnelle, en nous 
appliquant surtout à la description des mécanismes psychologiques 
mis en jeu par l'obsession. 

Le point initial de la théorie freudienne, l'hypothèse directrice, si 
Ton veut, et d'où Ton peut partir, est que les obsessions, malgré 
leur apparence souvent absurde ont une valeur réelle, c'est-à-dire 
une signification parfaitement définie* Elles ne se produisent donc 
pas au hasard, mais au contraire répondent à une nécessité dont 
elles ne sont que l'expression. Seulement cette nécessité qui les 
détermine — quoi qu'es sentîellem eut psychologique — ne s'explique 
pas par un jeu de motifs intellectuels, mais s'appuie sur un état très 
spécial de l'affectivité* qui, en dernière analyse, apparaît comme la 
conséquence d'un trauma affectif ancien, non liquidé et qui joue 
ainsi le rôle du conflit que nous trouvions en étudiant précédem- 
ment l'obsession épisodique du normal. C'est dans la grande névrose 
obsessionnelle que ce mécanisme atteint sa plus grande valeur 
démonstrative» 

Dans ces cas, en effet, l'obsession ne surgit qu'après une phase 
fort longue de névrose plus ou moins latente et représente bien, 
comme nous Pavons déjà dit, non pas un début mais un aboutissant, 
ce qui implique évidemment dès ce moment l'existence d'un état 
anormal, rendant possible la naissance de l'obsession. 

Une première analyse, qui reste encore presque uniquement psy- 
chologique, montre que tout se passe alors comme si ïe sujet voulait 
être dupe, puis qu'an lieu d'accueillir l'idée ou le sentiment avec une 
raisonnable indifférence, il se jette dessus, pour ainsi dire, de la 
même manière que \s'il devait y trouver une satisfaction. Il faut 



C04 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



sans doute qu'il ait de bien impérieuses raisons, pour regarder 
comme un bien ou du moins connue un moindre mal le fait de s'en- 
foncer dans la névrose* C'est une singulière décision, et qui doit 
paraître incompréhensible à un individu normal. Mais puisqu'il 
s'agit ici d'un névrosé, il est logique de se demander si ce bizarre 
comportement ne cache pas une raison profonde et qui ne nous 
apparaît ] joint, précisément parce que nous sommes normaux. C*est 
peut-être une chance à courir, mais si nous pouvons mettre en évi- 
dence des motifs ou des mobiles suffisant à justifier cette attitude, 
nous aurons, du même coup, fait un très grand pas dans notre 
recherche, 

Mais l'entreprise sera difficile* Car la forme même de pensée à 
laquelle nous aurons affaire, ne ressemblera pas beaucoup à celle 
que la psychologie normale nous enseigne. La présence dans F esprit 
d'idées, de sentiments parasites — paraissant étrangers au moi — , 
cette impression de dédoublement, de dissociation, va largement 
compliquer les choses* Il faut donc en étudier les mécanismes de 
près et entrer définitivement dans l'investigation analytique* 

Plusieurs points ne tarderont pas à nous apparaître qui vont 
bientôt nous éclairer sur la valeur affective de l'obsession. D'une 
part, la présence de refoulements, dont la nature d'ailleurs ne sera 
que lentement précisée et, d'autre part, l'existence d'un mode de 
pensée, conséquence vraisemblable du refoulement, et auquel Freud 
a donné le nom de « pensée compulsionnella ». 

Nous nous contenterons d'indiquer pour l'instant la présence du 
refoulement qui s'il reste, ici comme ailleurs, un processus général 
de tout psychisme, prend cependant une valeur exceptionnelle et 
s'effectue selon un mode très particulier. Mais il doit son caractère 
anormal à des mécanismes complexes dont la description sera 
mieux placée plus loin. Nous nous contenterons de dire dès main- 
tenant, que ce qui le caractérise essentiellement c'est qu'il est 
« incomplet », et porte sur les éléments « représentatifs seuls » 
tandis qu ? il laisse subsister la réaction affective accrochée à ceux-ci. 
Il nous semble plus important au contraire d'étudier davantage la 
pensée compulsionnelle. Ainsi que nous le dirons un peu plus loin, 
l'obsession apparaît, en quelque sorte, comme une formation de 
compromis entre des représentations refoulantes et refoulées. Il 
s'agit là évidemment de représentations chargées d'affectivité. C'est 
à ce double jeu que Ton peut appliquer le terme de pensée compul- 



i/obshssion 605 



sionnelle et l'on en voit aussitôt la portée. Car elle va nous faire 
comprendre le sens d'un grand nombre de réactions de l'obsédé, et 
particulièrement cette sorte de double but qui paraît toujours plus 
ou inoins attaché à toutes leurs manifestations. 

Constamment pris, en effet, entre le refoulant et le refoulé, tout 
le psychisme de l'obsédé ne manquera pas d'en subir le contre-coup. 
Et, d'autant plus, qu'il n'y a pas ici de refoulement total, comme 
cela se voit au cours d'autres névroses telles que l'hystérie — mais 
seulement un refoulement partiel, qui> en fin de compte, se borne à 
arrêter « le souvenir pathogène dans sa figure originelle, ainsi que 
le reproche qui en découle » (Freud), mais qui permet le passage 
d'un « substitut » plus ou moins modifié et qui n'est autre que ce 
compromis dont nous parlions. Il s'agit là, on le voit, d'un processus 
essentiellement affectif. C'est la tendance^ issue du souvenir et qui 
le continue* qui va se faire jour. Et qu'elle soit en contradiction avec 
le moi du sujet ne saurait nous étonner, puisque celui-ci s'efforce 
de la maintenir refoulée. Mais puisqu'elle passe à demi, pour ainsi 
dire, elle va tendre à prendre une place dans le psychisme, et tou- 
jours présente quoique toujours arrêtée, à moitié plongée dans Tin- 
conscient par sa racine* à moitié émergée dans le conscient par ses 
manifestations, elle va donner comme un corps à l'impression de 
dédoublement ressentie par l'obsédé. 

Ainsi prennent une signification nombre de réactions bizarres, 
si fréquentes dans la névrose obsessionnelle. Telles les curieuses 
manies rituelles ou encore ces procédés de défenses si couramment 
employés qui s'avèrent aussi comme pourvus d J un double sens et 
sont destinés, si Ton peut ainsi dire, à permettre ce qu'ils défendent 
Un de nos malades était obsédé par la crainte qu'il arrivât un mal- 
heur à sa femme. Il avait composé une formule conjuratoire desti- 
née à empêcher cette éventualité. D'abord compliquée cette formule 
finit bientôt par se réduire à un seul mot « Tout » qui voulait dire 
« tout est conjuré », mais qui pouvait aussi bien signifier, il le 
reconnut lui-même, « tout peut arriver »* Aussi était-il obligé de la 
répéter sans cesse. De même commencent de s'expliquer ces coexis- 
tences de sentiments en opposition formelle tels que le besoin de 
dire une injure alors que c'est un mot d'affection qui devrait être 
prononcé, ou ces obsessions de paroles sacrilèges survenant au 
moment d'une prière. Il serait facile de multiplier les exemples. Et 
tous montreraient la présence simultanée de deux tendances contra- 



606 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



dictoires, ambivalence véritable, dont le résultat semble-t-il, devrait 
logiquement être leur annulation, et qui, au contraire, paraissent 
trouver chacune un nouvel élan au cours de chaque lutte* Mais la 
logique, notre logique de tous les jours, se révèle impuissante quand 
il s'agit de comprendre l'obsession. 

La théorie psychanalytique, au contraire, ouvre déjà un premier 
regard et sous le nom de pensée compulsïonnelle nous fait saisir 
un premier aspect. Cette forme de pensée elle-même est la consé- 
quence d'un mode très particulier de refoulement qui, nous le répé- 
tons, est partiel et n'arrête que l'élément représentatif. 

Quelles sont maintenant les foixes imposant ce refoulement ? 
Nous touchons ici à Tune des hypothèses les plus fécondes de 
rœu\fe freudienne : la théorie du surmoi. En antagonisme avec les 
pulsions instinctives primaires qui marquent la première phase de 
la vie sexuelle de l'individu, apparaissent, sous forme de résistances 
ou d'éléments réducteurs et compensateurs, des contre-pulsions fié- 
natrices provenant de l'action des parents ou des éducateurs. 

Ainsi coexistent dans le « moi » de tous les êtres des centres de 
forces distincts, pourrait-on dire, dont les premiers, issus de pul- 
sions instinctives constituent le ça (le « Es »), les seconds, le surmoi 
(Uber-Tch). 

Sans doute ne faut-il pas voir là une fragmentation de la person- 
nalité qui reste une. Comme l'écrit Odîer, dans son remarquable 
rapport sur le « Surmoi et le phénomène moral » : « À lire ces 
» vocables de moi et de surmoi et de ça qui reviennent si souvent 
» sous sa plume» on pourrait s'imaginer, bien à tort, que Freud 
» veuille définir ainsi de véritables organes ou centres» éveillant 
» l'idée d'une localisation anatomique. Or il n'en est rien. Ces 
» termes» dans sa pensée, ne s'appliquent même pas à des sortes 
» d'entités psychiques dont l'exhumation simpliste nous ferait 
3> revenir aux errements de l'école scholastique. Ils se bornent à 
» exprimer des modalités fonctionnelles et lui permettent de parler 
» de choses nouvelles en se faisant comprendre. Mais ce ne sont là, 
» comme il le dit lui-même que des « représentations auxiliaires » 
» dont nous avons besoin pour nous rapprocher d'un fait inconnu... 
» Il n'y a là aucun risque, pourvu que nous gardions notre sang- 
» froid et que nous n'allions pas prendre V échafaudage pour le bâti- 
» ment. » (Freud : La Science du Réue, trad. Meyerson, p^ 530, 
Paris, Alcan). 



mm 



l/orsession ti07 



Comment l'être instinctif qu'est l'enfant en proie aux exigences 
despotiques du « ça » peut-il accepter les instances restrictives du 
« surmoi » ? 

On est d'accord à l'heure actuelle, dans tous les milieux psychana- 
lytiques pour admettre que l'enfant en proie au complexe d'Œdipe 
tente inconsciemment une identification avec le parent liai et, 
essayant de l'imiter, accepte et s'assimile ses conseils, ses ordres et 
ses défenses. 

On peut concevoir d'une façon plus simple celte transmission des 
instances moralisatrices en évoquant révolution de l'homme pri- 
mitif à la mentalité prélogique et aux instincts cruels et agressifs, 
vers les prémices de l'état social et la transmission par le chef des 
principes de régulation et de sacrifices nécessaires à la discipline et 
à la règle de la collectivité. 

Nous employons à dessein le mot de « sacrifices » qui nous per- 
met de suivre Odîer quand ii admet des « constitutions psychiques :» 
privilégiées « chez lesquelles le surmoi et le moi sont si rapprochés 
» qu'ils se confondent pratiquement. Chez de tels îndîvidus > que les 
w psychiatres n'ont guère l'occasion d'observer, on doit admettre 
» que les identifications successives auxquelles nous sommes tous 
» appelés et soumis de divers côtés au long de notre existence, ont 
» réussi. Le moi les a incorporées et réalisées sans conflit, par 
» exemple identification non ambivalente au père, à la suite de la 
» crise œdipienne : identification qui sauvegardera son développe- 
» ment instinctif futur* » 

Dans de pareils cas, on conçoit que le sacrifice est minime et 
que d'ailleurs il est largement compensé. Or, il en va tout autrement 
dans la névrose. Chez la plupart des névrosés, nous allons cons- 
tater, au contraire, au niveau du moi, deux instances en lutte, issues 
du ça et du surmoi, instances contradictoires dont ils souffriront 
d'autant plus que l'écart entre elles sera plus grand. 

« On voit alors, poursuit Odiei\ que les éléments subjectifs de 
l'intensité d'une névrose, c'est-à-dire le degré de souffrance, dé- 
pendent surtout de la réaction du surmoi (sentiment de culpabilité, 
auto-punition), Lan dis que sa gravité et son pronostic dépendent 
des réactions et des complexes du ça,,. Car, le surmoi, dans cer- 
tains cas de névrose impulsive ou d'obsession surtout (Zwangs- 
neurose), peut se révéler si sévère et si cruel, que Freud lui attri- 
bue un caractère sadique. Et c'est précisément cette découverte 



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<>08 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

_xL'une instance critique hy persévère et inconsciente si évidente qui 

l*a conduit à formuler sa conception du surmoL » 

Qu'il nous soit permis ici une comparaison qui paraîtra peut-être 
puérile à certains, mais qui présente à nos yeux l'avantage de 
jnieux faire comprendre le rôle du sur moi. 

Rappelant le caractère essentiel de compromis attribué par Freud 
A la,, pensée compuhionnelle , nous croyons pouvoir comparer le con- 
flit intra-psy chique du sujet à un procès criminel. 

Le moi (juge) assiste successivement aux plaidoiries du ça et au 
réquisitoire du sur moi (ministère public). 

Ni les arguments invoqués par le ça, ni les réprimandes et les 
punitions réclamées par le sunnoî n'arrivent à entraîner sa convic- 
tion de juge* Le procès se déroule sans qu'un jugement puisse être 
prononcé. 

Ecoutons un instant le réquisitoire du surinai, un premier fait ne 
saurait nous échapper : les charges retenues par le ministère public 
ne correspondent pas aux chefs de l'accusation. 

Aurions-nous affaire à un procureur sourd, aveugle* ou passionné 
par son rôle de défenseur de Tordre ? 

Il n*en est rien» mais ceci nous sera expliqué par le chapitre sui- 
vant de notre rapport où nous traiterons des moyens de déguise- 
ment du conflit initial. 

Retenons seulement l'excès de sévérité et la disproportion des 
peines réclamées par ce procureur intraitable. Une pareille sévérité 
ne peut se manifester que chez un magistrat d'une haute valeur 
morale, d'une probité indubitable. Hélas, nous ne tardons pas à être 
■convaincus par des signes certains qu'il a partie liée avec l'accusé 
et que bien des compromis avec lui ont entaché son rôle de jus- 
ticier. 

C'est par un sentiment de culpabilité inconscient qu'il réagit aux 
pulsions criminelles du ça, et ceci nous explique les embarras du 
moi (magistrat) pour trancher le différend dans une affaire dont les 
prémices ont été faussés à l'origine, où les chefs d'accusation ne 
correspondent en rien aux actes criminels de Faccusé et sont cepen- 
dant retenus avec une sévère partialité par le surmoi corruptible. 

Il est inutile d'insister davantage sur cette comparaison dont 
le seul but était de donner une représentation de ce qui se passe 
dans le moi de l'obsédé et de montrer surtout qu*à côté de ces ins- 
tances moralisatrices le surmoi représente également un organe de 



i/obsession 609 



censure inconsciente. Car ce rôle de censeur va nous permettre de 
mieux comprendre maintenant la nature et les mécanismes du 
refoulement dans la néviose obsessionnelle. Comme nous Pavons 
déjà dit, en effet, le conflit initial n'est pas complètement refoulé 
dans l'inconscient. II reste « en instance », prêt à reparaître sans 
cesse, et nécessite ainsi une constante répression du surnioi. C'est 
pourquoi» ne pouvant passer dans la conscience sous sa forme réelle 
il n'aura pas d'autre alternative que de prendre un déguisement. Ce 
mécanisme de déguisement n'est pas d'ailleurs particulier à la 
nécrose obsessionnelle* nous le retrouvons dans le rêve, ou dans 
l'élaboration du matériel onirique, il se sert : de la condensation, du 
déplacement, de la substitution^ du symbolisme* qui constituent 
ainsi de véritables moyens de défense, Tout se passe alors, — et 
c'est là le caractère essentiel du refoulement dans la névrose obses- 
sionnelle, — comme si le rapport entre le conflit initial: originel et 
les nouvelles manifestations mises en jeu était oublié, ou méconnu, 
comme s*]! y avait une dissociation entre les causes pathogènes et 
les symptômes présents. On conçoit alors que P obsédé s'efforce tou- 
jours, sans y parvenir, de lutter contre les nouveaux masques qui 
l'assaillent et qu'il puisse ne pas en saisir la filiation. Les artifices 
qu'il emploie sont multiples, mais; avant que de les décrire, nous 
croyons nécessaire d'insister ici, au point de vue terminologique, 
sur le sens de ce mot de défense chez Pobsédé. Les auteurs clas- 
siques décrivent par « moyen de défense d tous les procédés mis en 
œuvre par le malade pour se défendre contre son obsession. II 
s'agit, dans ce cas, de prières, de moyens conjuratoires, etc„, 

Freud et ses disciples distinguent deux temps dans les réactions 
des obsédés. Dans un premier temps, le sunnoi lutte contre les pui- 
sions instinctives, et celte lutte constitue un moyen de défense pri- 
maire. Plus lard, lorsque Pobsession est installée, le malade s'épui- 
sera dans des moyens de protection contre l'ensemble de la pensée 
compulsionnelle, contre le conflit, en d'autres termes. 

Ce sont ces défenses secondaires qui constituent les moyens con- 
juratoires des auteurs classiques, et l'on voit leur valeur toute dif- 
férente. C'est pourquoi cette distinction devait être soulignée, et, 
pour éviter toute confusion, nous préciserons, dans la suite de notre 
exposé, la qualité de la « défense » par l'adjonction du mot « pri- 
maire » ou « secondaire u. 

Dans les cas simples où il ne s'agit que de phobies se manifestant 

REVUE FRANÇAISE DE P5\ GHANA L'Y SE * 41 



| v. ^unr^EX. I— ■ LHCT 



610 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



surtout au début de la névrose par des craintes» le moi, alerté par 
les sentiments d'angoisse, réagit par l'inhibition de la pulsion mpr- 
bide (agression). Autrement complexes nous apparaissent les réac- 
tions de défense lorsque le malade a pénétré plus avant dans la 
maladie et que l'obsession a succédé à la phobie* 

Notre intention, au cours de l'étude de ces mécanismes de défense 
est de rester aussi objectifs que possible et de recourir, dans ce but, 
aux descriptions des malades eux-mêmes ou aux résultats d'une 
observation directe et immédiate. 

Nous constatons d'abord un premier fait sur lequel nous avons 
déjà d'ailleurs largement insisté : sauf de très rares exceptions, le 
contenu de l'obsession n'est jamais en rapport direct avec le trau- 
matisme et le conflit causal. II y a toujours une transposition det> 
valeurs affectives. G'est ce qui nous explique que toute psychothéra- 
pie, tentée sur les données fournies par le malade, reste sans effet 
et n'apporte aucun soulagement. Essayez, par exemple, de con- 
vaincre un obsédé du toucher qu'il n'a pas à redouter comme il le 
prétend, le contact de certains objets susceptibles de le contaminer, 
toutes les explications d'ordre médical portant sur l'inanité de ces 
craintes resteront sans effet, puisqu'il s'agît d'un tout autre pro- 
blème» et que ce sont, en général, les reliquats des pulsions primi- 
tives qui se trouvent plus ou moins déguisés sous cette forme intel- 
lectualisée de craintes de contamination. 

Il s'agit donc, en l'occurrence d'un déplacement du conflit» dépla- 
cement au cours duquel les divers éléments ayant perdu de leur 
affecl se sont plus ou moins rationalisés. 

Un des exemples cliniques les plus frappants de ce mécanisme de 
déplacement nous est fourni par l'observation d'une malade suivie 
p?r l'un de nous. 

II s'agit d'une jeune jeune fille atteinte du délire du toucher, occa- 
sionnant des lavages incessants des mains. Interrogée, elle nous 
* raconte que ses manies ont commencé à la suite d'un écoulement 
purulent de l'oreille provoqué par une otite mal soignée. Elle s'est 
mise alors à appréhender qu'involontairement elle puisse nuire aux 
membres de sa famille en les contaminant par les microbes de son 
oreille. 

En réalité* et la suite de l'analyse nous Ta révélé, il s'agissait de 
moyens de défense contre des manœuvres d'onanisme- Onanisme 
interrompu par la malade à la suite de l'apparition de pertes blan- 






l'obsession 611 



ches. Tous ces souvenirs avaient été refoulés, et c'est sous la nou- 
velle forme déguiser, de la phobie du pus de l'oreille que cette 
malade se défendait contre les pulsions anciennes. 

Le sentiment de culpabilité se retrouvait dans une autre de ses 
craintes : elle redoutait que certains passants pussent être blessés 
par des morceaux de verre qu'elle jetait dans un terrain vague en 
face de la maison de ses parents. 

Pendant la première période du traitement où nous avons essayé 
de réduire sons leurs formes déguisées les craintes chimériques de 
cette malade* nous nous sommes heurtés à une résistance de sa part. 
Ce n'est qu'à la suite de révocation des souvenirs plus anciens du 
conflit que notre action est devenue efficace, 

Une autre de nos malades, atteinte de la même phobie des mi- 
crobes l'obligeant à des lavages incessants, nous avait donné à peu 
près la même explication rationalisée de ses craintes ; il s'agissait, 
dans ce cas, de la phobie du sperme de son mari et des conséquences 
fâcheuses de ses accouchements. 

Un premier fait mérite de retenir notre attention : nous venons 
de décrire les raisons identiques invoquées par ces deux, malades 
pour justifier leurs lavages et leur souci pathologique de propreté 
et d'asepsie, et nous avons pu nous apercevoir qu'il s'agissait en 
réalité de deux mécanismes différents. 

Comment des malades obsédés, partis de points si différents, par- 
viennent-! ls à la même rationalisation, au même rite conjuratoire ? 

Nous touchons ici à un problème d'un intérêt capital, maïs qui 
nous paraît loin d'être résolu. On ne peut s'empêcher de concevoir 
ce lavage obsédant des mains comme un rite conj orateur symbo- 
lique de purification* Comment ne pas l'associer au geste de Ponce- 
Pilate ou au geste symbolique du baptême où Teau rituelle lavait le 
catéchumène de la tache originelle du péché* On retrouverait dans 
toutes les religions la même valeur sjmibolique de ce geste d'ablu- 
tion. Il conserve toute sa force de s3 r mb oie chez le mahométan qui se 
sert de sable quand il n'a pas d'eau à sa disposition. 

« Cette manie du symbole semble jouer un très grand rôle dans la 
maladie, écrit M. Pierre Janel ? et si on la méconnaît on s'expose 
à de graves erreurs. » 

Nombre d'obsédés attachent une importance superstitieuse à la 
droite et à la gauche, suivant que certains actes auront été accom- 
plis à droite ou à gauehe, ils prendront un caractère d'apaisement 






612 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



et de conjuration, ou provoqueront de l'angoisse. D'ailleurs, tous ces 
rites, toutes ces manies» toute cette symbolisation sont mobiles et 
présentent surtout un caractère extensif très particulier. 

Tel obsédé, qui appréhende le contact d'un membre de sa famille, 
englobera dans sa pbobie tous les objets personnels ayant appartenu 
à ce sujet tabou. Il refusera de traverser les pièces habitées par lui 
et prendra bientôt en grippe toutes les personnes suspectes d'être 
en relation avec lui, la maison» le quartier» la ville ; le processus 
peut englober une infinité telle d*objets, de personnes ou de lieux 
que le malade ne voit enfin qu'une seule ressource, celle de F inter- 
nement. Certains obsédés y parviennent arrivés à ce stade de leur 
maladie. 

Quelle est la valeur affective de celte généralisation ? 
On peut voir là une diffusion, une dilution, allions-nous dire, de 
l'intensité de Taffect primitif, de même que les déplacements du 
conflit au cours de la succession des pensées compulsionnelles ont 
pour effet d'atténuer progressivement l'affect primitif ; de même la 
généralisation permet, par Téloignement du sujet tabou et son 
remplacement par des objets ou des personnes plus ou moins 
directement en rapport avec lui, de diluer, de diffuser l'intensité du 
conflit initial. 

Mais une autre explication s'impose également à l'esprit : par ce 
moyen de généralisation, l'obsédé acquiert la certitude que l'excès 
des mesures nécessitées par la variété de ces phobies constituera 
pour lui une garantie et une sécurité relatives* Il espère ainsi incons- 
ciemment que X'ien de fâcheux ne saurait lui arriver désormais par 
ce déploiement exagéré de forces défensives. Et Ton comprend bien 
les mots « tabou » et « tabouisme », employés par Odier, qui nous 
paraissent définir adéquatement ce mécanisme psycho-affectif en 
leur conférant ce caractère prélogique de religion primitive. 

Nous ne voudrions pas encore abandonner ce mécanisme de géné- 
ralisation sans attirer votre attention sur un point qui nous a 
paru mériter un court développement. 

Comment ne pas être frappé par îe contraste entre l'insignifiance 
de l'objet dont le contact est redouté par l'obsédé et la généralisa- 
tion envahissante des mesures de défense ? 

Encore une fois, le scrupule ou l'objet de la pensée compulsions 
nelle n'est que la représentation par déplacement d'un autre événe- 
ment, très important celui-là, auquel il est lié associativement, et 



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^OBSESSION 613 



c'est, senible-t-il, pour apaiser le conflit, que le moi du sujet s'em- 
ploie, sans y parvenir complètement d ? 4iilleurs 3 à mettre en œuvre 
un arsenal de défenses disproportionné logiquement avec le carac- 
tère microscopique de l'élément phobique. 

La répétition incessante de certains actes chez les obsédés doit 
être considérée comme une tentative de neutralisation ou d'efface- 
ment. Ceci demande une explication. Tout acte accompli, toute 
paroi e prononcée, toute idée conçue pendant l'obsession est enta- 
chée, de ce fait, dans l'esprit du malade, du caractère agressif de sa 
pulsion primaire. Tous ses efforts vont tendre à neutraliser, à anni- 
hiler cette pensée. C'est ce qui nous explique l'inlassable répétition 
de phi'ases, de gestes, qui frappe quand on l'observe* II s'agit là d'une 
tentative d'annulation rétro-active {Ungeschehen machen), de faire 
que ce ne soit pas arrivé (Fi*eud), 

Des exemples pris chez nos malades nous feront mieux com- 
prendre ce mécanisme. 

L. f délire du toucher, se voit obligé de refaire en sens inverse, 
dans Paris, des circuits parfois fort longs, pour essayer, dans son 
esprit, d'effacer Tes pensées qu'il a pu avoir dans son « voyage 
aller ». 

B t3 phobie des couteaux et des objets pointus, se voit obligé de 
relire un livre pour que cette seconde lecture ne soit pas entachée de 
la phobie qui l'obsède, 

C, phobie de l'urine et des « germes », défait brusquement la 
moitié de son tricot (elle y travaillait depuis deux heures) pour 
« défaire » la pensée qui a traversé son cerveau pendant le tra- 
vaî 1 > 

Tous les moyens, plus on moins symboliques, pour retourner dans 
le passé et faire que l'action n^ait pas eu lieu on que la pensée n'ait 
pas été conçue, sont employés, par les obsédés, au cours de leurs 
« cérémoniaux de défense ». C'est là un des principaux obstacles 
rencontrés par le médecin au cours d'une cure psychanalytique. 

Un mécanisme de défense, inspiré des mêmes désirs, consiste 
pour le malade à isoler mentalement des faits de sa vie courante 
toute obsession qui pourrait par son contact leur conférer le tabou 
indésirable, réalisant, selon l'expression d'Odïer, w l'équivalent, sur 
le plan idéatif, des dépenses pragmatiques du délirant du toucher, 
C'est ainsi que la fin des séances d'analyse d'un malade était consa- 
crée à des sujets insignifiants, à des lieux communs, sans associa- 



HUCSi^^HE 



614 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



tion avec le matériel du début de la séance, pour mieux séparer dans 
son esprit, de ses obsessions, les pensées qu'il pourrait avoir en quit- 
tant l'analyste, Le mot d' « isolation », proposé par Odier pour tra- 
duire T « Isolierung » de Freud, pourrait être remplacé dans ces 
cas par le mot de « clivage » pour souligner ce mécanisme particu- 
lier de défense* * 

La censure peut encore se manifester dans la pensée compui- 
sionnelle par un procédé d'élîsion assez particulier pour que nous 
Tétudiions ici* La logique affective qui régit le comportement des 
obsédés nous permet d'apercevoir ici ses inexactitudes* 

Les pactes qu'impose à ces malades leur surmoi se présentent 
ainsi à leur conscient : « Si je fais tel geste, tel malheur arrivera h 
telle personne* » 

On pourrait considérer ces deux propositions comme les élé- 
ments incomplets d'un syllogisme où manquerait la proposition 
moyenne. Or, c'est justement cette proposition moyenne qui con- 
tient la clé de l'énigme. C'est ce trait d'union nécessaire pour la 
logique du syllogisme qui est refoulé comme susceptible de trahir 
les pulsions primaires. Cette omission involontaires celte ellipse est 
caractéristique de la pensée compulsionnelle* d'après Freud. On en 
trouverait des exemples frappants dans nombre de, travaux psy- 
chanalytiques. 

Puisque nous en sommes à parler de logique formelle et de logique 
affective, nous voudrions vous signaler encore un moyen de dégui- 
sement employé fréquemment par les malades et qui ne me paraît 
pas mentionné expressément dans les travaux de Freud. 

C'est dans l'œuvre de Janet que nous puiserons l'observation qui 
illustrera notre description : 

Une femme de 33 ans a une obsession relative à son visage, elle 
s'imagine qu'elle a ou qu'elle va avoir des convulsions dans la 
ligure. Ces convulsions vont être terribles, mais surtout ridicules, 
elle va être laide, grotesque, et surtout elle va avoir l'air « d'une 
folle » ; cette pensée surgit maintenant presque toute la journée, 
La malade étudie les conditions de ces convulsions et les moyens 
sinon de les supprimer, du moins de ne pas les montrer. Elle sait 
que ces convulsions, ou l'idée de les avoir surgissent quand elle se 
trouve devant des personnes inconnues et qui n'ont pas de sym- 
pathie pour elle* Ces convulsions se produisent encore si elle doit 
demander un renseignement ou bien du travail, et surtout débattre 
les conditions de ce travail- Aussi a-t-elle conclu qu'elle ne parlerait 



KV 



L J OBSESSION 615 



plus qu'à un petit nombre de personnes très sympathiques ou à des 
médecins, parce que ceux-ci ne provoquent j a m aïs de convulsions, 
qu'elle n'irait plus demander de renseignements, et surtout qu'elle 
ne demanderait jamais une place, qu'elle ne ferait jamais plus 
rien. 

L'isolement, le refus du travail, l'inertie, sont présentés par cette 
malade comme la conséquence de l'obsession. C'est là un renverse- 
ment complet de l'ordre des termes ; celte femme a toujours été une 
aboulique et une timide gagnant péniblement sa vie.» Quand on ne 
lui demandait pas d'efforts pour l'adaptation ou pour la lutte, elle 
n'avait pas d'angoisse. 

Par quel mot pourrions-nous résumer ce mécanisme si particu- 
lier ? Nous avons vu que la malade prenait ici l'effet pour la cause, 
et ce pour sauvegarder son amour-propre, pour satisfaire son besoin 
d'être aimée, et surtout pour avoir une excuse à sa paresse. 

Ne pourrions-nous pas dire qu'il s'agit ici dune véritable « tau- 
tologie affective » ? 

Enfin, avant de terminer cette étude, incomplète certes, des méca- 
nismes de défense et de censure de malades atteints d'obsession, 
nous voudrions souligner combien, dans tous ces traits, la psycho- 
logie qui régit ces processus morbides de la pensée compulsionnelle 
rappelle celle qui procède à l'élaboration et au mécanisme du rêve* 

La pensée compulsionnelle, comme certains éléments du rêve» 
nous paraît être un produit de condensation. Si Ton évoque les trau- 
malismes qu'a supportés le malade au cours de son évolution, il 
semble que chacun laisse dans l'inconscient un élément, un détail 
qui coopérera plus tard à la formation de la pensée compulsionnelle. 
Cette dernière apparaît à l'analyse comme le résultat d'un méca- 
nisme de condensation ou de, surdéterminaiion. 

Nous en avons terminé avec l'étude des mécanismes de censure 
et de déguï sèment, il nous reste maintenant à développer certaines 
caractéristiques psychologiques de la pensée compulsionnelle et à 
insister sur sa valeur affective. 

Elle constitue, avons-nous dît, le compromis que recherche incon- 
sciemment le malade dans la solution de ses conflits, lui permettant 
à la fois de souffrir et de se soulager partiellement. 

Le caractère pénible de F obsession, en dehors des ennuis apportés 
au Moi par sa répétition et son incoercibîlité réside dans un senti- 
ment latent de culpabilité qu'elle inflige à l'obsédé. 

Ce sentiment de culpabilité apparaît d'une façon évidente chez les 



m 



616 1ÏEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



scrupuleux. Nous le trouvons presque objectivé chez certains de 
nos malades. C'est ainsi que l'une des obsessions les plus pénibles de 
M, A., jeune homme de 29 ans, est la crainte de faire arriver des 
accidents d'automobile en circulant dans les rues de Paris ; Phési- 
iation pour traverser un passage clouté immobilise, dit-il, une 
longue fiîe de voiture, et le freinage brusque des premières peut 
provoquer, à son avis, des collisions graves à celles qui suivent, ïi 
est à remarquer que c'est toujours à deux cents ou à trois cents 
mètres du passage clouté que se passe la collision, les crissements 
des freins* les cris ou les multiples bruits de la rue sont înterpré- 
téstés par lui dans ce sens. Pour apaiser ce sentiment pénible de 
culpabilité, notre malade fait enquête sur enquête auprès des agents. 
dans les différents commissariats, il oblige parfois ses parents et 
son médecin à écrire pour obtenir la preuve de son innocence à 
laquelle il ne peut croire malgré les affirmations les plus précises 
qu'on lui apporte. Il se punit ainsi en s'imposant des démarches 
vaines et ces longues stations de contrôle au coin des rues, il faut 
bien remarquer qu'il punit indirectement sa famille et ses méde- 
cins en les obligeant à faire de multiples démarches pour le ras- 
surer, 

Fait remarquable, ce jeune homme qui paraît avoir une con- 
science tyrannique et le souci de ne nuire à personne est parfaite- 
ment capable, nous Ta von s constaté, de se livrer à des discussions 
assez violentes dans la maison de commerce où il est employé et où 
il est connu pour son caractère difficile. 

Faut-il voir là une contradiction, un paradoxe, ou mieux les deux 
faces du même sentiment ? 

Cette double face d'un même problème ne peut s'expliquer que par 
la coexistence dans le moi du sujet de deux principes contradic- 
toires : culpabilité et agressivité, amour et haine. 

Cette ambivalence serait, d'après Freud et Jones, Tune des carac- 
téristiques affectives de l'enfant à Pun des stades les plus primitifs 
de sa vie sexuelle : le stade sadique-anal. Cette phase de la vie ins- 
tinctive a fait Pobjcl de nombreux travaux psychanalytiques, et il 
est bon de consulter à cet égard : Fheud : « L'homme aux rats », 
traduction française, Mme Marie Bonaparte et R. Lovrensteïm Revue 
française de Psychanalyse, tome V, n° 3, — « La prédisposition à la 
Névrose obsessionnelle », traduction française, Pichon et Hoesly, 
Revue française de Psychanalyse^ tome III, n° 3. — Jones : Traité 



^^napw«É*^ 



l'obsession 617 



de Psychanalyse, Payot, Paris* — Abraham ; « Klinisehe Beîtrâge 
7axy Psychanalyse », Intern. Psychoaiwlytischer Verlag, Leipzig et 
Vienne, — Fenichel : « Hyslerien und Zwangs-neuLosen », Intern. 
P&jch. VeiL, Wien, 193 L 

« Nous savons peu de choses, écrit Jones 3 sur la psychogenèse de 
» la haine, C'est un fait d'expérience courante qu'elle se rattache 
» intimement au sadisme. L'enfant éprouve d'abord un sentiment 
de malaise, d'ennui, peut-être même de colère, lorsque tel ou tel 
de ses désirs n'obtient pas une satisfaction iinmédiale s et surtout 
lorsqu'il se heurte à une opposition active dans la réalisation de 
ce désir. 

» Être aimé par un parent ou par une autre personne de son 
entourage, c'est, aux yeux de l'enfant» recevoir du plaisir de cette 
personne. L'enfant se rend compte qu'il est aimé lorsque la per- 
sonne qui l'aime obéit à ses ordres et satisfait ses désirs, ou tout 
au moins s'abstient de toute opposition à la réalisation de ces 
derniers, 

» L'enfant entre en conflit sérieux à cette époque avec le monde 
extérieur, conflit au cours duquel il se rend peut-être pour la 
première fois compte que ce monde extérieur est une chose dis- 
tincte de lui-même ; c'est la situation dans laquelle il se trouve 
placé du fait de l'éducation de ses sphincters, Il est certain que, 
dans un très grand nombre de cas, surtout dans ceux où Féro- 
tisme anal est très prononcé et où l'enfant répugne à l'excès, à 
renoncer au suprême contrôle qu'il exerce sur ses fonctions* le 
conflit en question est susceptible d'acquérir une très grande im- 
portance, toute intervention de la mère ou de la personne char- 
gée de la surveillance de l'enfant étant envisagée par celui-ci 
comme un acte éminemment hostile. » 
Dans les névroses obsessionnelles, cette association entre la haine 
et Féro tisme anal est très fréquente. 

On sait aujourd'hui que le trait caractéristique de la psychologie 
de la névrose consiste dans la neutralisation réciproque de l'amour 
et de la haine, ce qui a pour effet une alternance de l'impulsion et 
du doute. 

Telle semble être l'explication réelle de la profonde ambivalence 
qui pénètre toute la vie amoureuse des obsédés, On sait; d'autre 
part, qu'un des traits psychologiques les plus remarquables de la 
névrose obsessionnelle consiste dans la croyance exagérée du malade 



^^^~ III !■■■ ■ ■■■■■ i— ^ -^^F^T^— ^— » ^ l j^. H PUBP^^ 

618 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



en la toute-puissance de ses idées, c'est-à-dire dans sa conviction 
que ses désirs sont suivis d'elfe ts immédiats dans le inonde exté- 
rieur. On sait en outre que les idées de puissance, de même que 
celles de mépris, se rattachent intimement à l'impulsion érotîeo- 
analc. 

Freud conçoit le développement de la sexualité infantile comme 
se composant de deux phases : la première est caractérisée par le 
groupement, la réunion des impulsions auto-érotiques, jusqu'alors 
discrètes et indépendantes les unes des autres en un tout compact, 
tandis que, dans la seconde phase, ce tout compact est orienté vers 
un objet constitué d'abord par le moi lui-même (narcissisme infan- 
tile) et ensuite seulement par un objet extérieur. C'est seulement 
après celte dernière phase (choix d'un objet extérieur) qu'on voit 
émerger du faisceau compact, formé par les impulsions fusionnées 
et coordonnées, une impulsion qui acquiert immédiatement une pri- 
mauté durable : celle notamment qui a sa source érotogénique 
génitale. Freud affirme en outre qu'il existe plusieurs raisons d'ad- 
mettre l'existence, entre ces deux phases, d'une phase intermé- 
diaire qu'il appelle : phase prégénîtale, 

Cette dernière phase présente probablement plusieurs variétés ou 
sous-phases, dont nous connaissons au moins deux. 

La plus importante est la sous-phase sadique-anale erotique dont 
nous avons parlé plus haut, et ce qui caractérise la névrose obses^ 
siomielle, c'est le fait que la régression qui en constitue l'essence 
s'étend jusqu'au « point de fixation » qui prévalait dans cette phase 
sadique anal -erotique du développement normal. Pour des raisons 
sans doute congénitales, constitutionnelles, ces malades n'ont jamais 
dépassé cette phase au cours de leur développement. Dans certains 
cas de névrose obsessionnelle* les psychanalystes insistent sur le 
caractère régressif de la vie instinctive du sujet, il s'agit pour eux 
d'une régression à un stade prégénital où les pulsions du ça con- 
servent le caractère agressif qui accompagne la phase anale, Ils con- 
sidèrent également les hésitations à accomplir l'acte le plus insigni- 
fiant comme les reliquats des hésitations et des retards à Pacte de 
défécation. 

Cette régression peut, d'après Freud, s'effectuer sous l'effet de 
dévalorisation de la vie sexueîle s le sujet retomberait ainsi au stade 
infantile de sadisme. 

Etant donnée, dans certains cas particuliers» la longue période de 



nv^-n^w^^^H^^^^^vAri 



l'obsession G 19 



sexualité normale, il faut donc considérer que l'on se trouve en pré- 
sence d'une réactivation par voie de régression. 

L'obsédé reviendrait ainsi au stade où les pulsions partielles sont 
déjà fusionnées pour le choix objectai, l'objet déjà distinct de la per- 
sonne du sujet, maïs où la primauté des zones génitales n'est pas 
encore établie* 

Ces pulsions partielles sont avant tout des pulsions éroiico-anales 
et sadiques- Ce sont, en effet, ces pulsions partielles qui, dans la 
névrose obsessionnelle, prennent la place des pulsions génitales dont 
elles avaient été les avant-co uni ères dans l'évolution. 

C'est ainsi que pourrait s'expliquer le grand rôle joué dans la 
symptoniatologie de la névrose obsessionnelle par les manifestations 
de la haine et de l'érotisme anal. Ces manifestations sont accompa- 
gnées d'un sentiment latent de culpabilité que l'on retrouve sous 
une forme plus ou moins déguisée dans la plupart des manifesta- 
tions scrupuleuses des malades. 

Les mécanismes d'auto-punilion sont seuls capables d'apporter 
un apaisement à ce sentiment de culpabilité. Apaisement relatif, 
nous l'avons mentionné au début de ce chapitre, car il ne saurait 
mettre fin au conflit* 

Dans l'évolution ultérieure de la névrose on peut parfois consta- 
ter une diminution de cette culpabilité anxieuse, et les malades, 
grâce au mécanisme de la pensée coin pulsionnelle, trouvent parfois 
un moyen détourné de satisfaction sexuelle. 

S'il est difficile de découvrir et d'affirmer l'existence de ces satis- 
factions à travers tel ou tel cérémonial sans une analyse approfon- 
die, elles nous apparaissent évidentes quand l'obsession s'accom- 
pagne d'excitation sexuelle avec érection et parfois éjaculalion. 

Dans 1' « Histoire d'un malade » 3 de Nachl, on voit d'une façon 
très claire comment un sujet en butte à des conflits inconscients 
arrive à se mettre dans une situation telle qu'il est incapable de la 
supporter et comment se déclenche la névrose* (Nacht : « Un cas de 
névrose obsessionnelle avec représentations sado-masochistes *. 
Rev. franc, de Psycha., t. IV, n p 3.) 

On peut également constater combien la névrose, par ses symp- 
tômes, apporte la meilleure solution aux conflits, meilleure pour 
l'inconscient bien entendu» puisqu'elle permet des satisfactions 
impossibles dans d'autres conditions, 

11 s'agit dans son cas de phantasmes sado-masochistes évoqués au 



t>20 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



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début pour produire l'orgasme* prenant par la suite des caractères 
obsessionnels* 

Nous louchons ici à un problème bien délicat. Les phantasmes 
erotiques, images, représentations d'objets ou de situations ont 
pour caractère essentiel de procurer au sujet de l'excitation erotique 
proprement dite, c'est-à-dire consciente ei plus ou moins intention- 
nelle- Par la suite, elles deviennent une condition nécessaire de 
l'accomplissement de l'acte et prennent ainsi un caractère de fétiche. 

Mais peut-on les assimiler à des obsessions. Nous ne Je croyons 
pas s si elles sont devenues nécessaires au malade, au moment de 
l'activité sexuelle, elles peuvent tout au plus avoir un caractère 
pseudo-oh sessiomiel. 

Le malade de Nacht réalisait par sa névrose cette situation bizarre 
et apparemment contradictoire de souffrir de par ses obsessions et 
d'en jouir en même temps de par l'état d'excitation et de satisfac- 
tion sexuelle qu'elles entraînaient. 

Nous retrouvons ici l'attitude ambivalente des obsédas qui dé- 
sirent et repoussent à la fois la sexualité. 

C'est par ce caractère d'hésitations et de doute que les pratiques 
rituelles et les cérémoniaux de certains de nos malades peuvent être 
rapprochés des hésitations, des ruminations qui ont précédé l'acte 
d'onanisme indésirable. C'est ainsi également que Ton peut admettre 
que chez l'onaniste les préparatifs, les hésitations, les scrupules, ne 

F 

tardent pas à s'imprégner d'érotisme, de même certaines rumina- 
tions mentales chez des doute ur s et des hésitants peuvent s'accom- 
pagner d'une certaine excitation sexuelle. 

Mais est-ce là une règle générale, et doit-on considérer toutes les 
manifestations obsessionnelles comme, des équivalents d'un ona- 
nisme refoulé ? Nous ne le pensons pas* 

Si l'on constate l'érolisaiion progressive de certains éléments de 
la pensée compulsionneîle, c'est surtout à la période avancée de ia 
maladie que pareille constatation peut être faite, tandis que toute 
la période d'envahissement est, au contraire, marquée par un carac- 
1ère de conflit. 



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l'obsession 621 



Signification dc l'Obsession 

Arrivés en ce point de notre élude, il est possible, semble-t-il, de 
tirer quelques conclusions et d'essayer, à notre tour, de donner une 
interprétation du phénomène obsession. 

Nous nous sommes efforcés de démontrer tout d'abord qu'entre 
l'obsession banale, épisodique, fugitive, que chacun peut avoir con- 
nue* et la grande obsession, véritable syndrome morbide, caractéri- 
sant une forme spéciale de névrose, il n'y a pas, et ne saurait pas y 
avoir de différence de qualité, L'une et l'autre représentant le même 
phénomène psychique. Et ce qui les sépare seulement c'est, d'une 
part, une question de degré, et, d*autre part, une question de ter- 
rain psychologique. Il suit de là qu'en étudiant les modalités psy- 
chiques éphémères qui, chez les normaux, surviennent au moment 
où apparaît une obsession, nous sommes en droit d'espérer avoir un 
premier aperçu de la nature intime du phénomène. 

Nous nous excusons de revenir quelque peu sur l'analyse que 
nous donnions dans un précédent chapitre, mais il nous semble 
nécessaire d'insister sur ce point. Nous disions que Fobsession 
banale se produit chez un très grand nombre de sujets, sinon chez 
tous, et qu'une première condition nous en paraissait être : la pré- 
sence d'un certain état de l'émotivilé, soit qu'il s'agit d'individus 
habituellement émotifs, constitulionnellement, si Ton veut, quoique 
le mot soit bien fort pour caractériser la chose, et sans oublier, 
d'autre part, les restrictions que nous avons faites à la notion même 
de constitution, soit que le sujet, par suite de circonstances exté- 
rieures, fût entré dans un état particulier de l'émotivilé» le plus 
généralement occasionné par un ou plusieurs chocs émotifs, et qui 
auront besoin naturellement d'être d'autant plus forts que le sujet 
était antérieurement moins sensible, nous notions une seconde con- 
dition : la présence d'un conflit intra-psychique. Nous avions alors 
pris comme exemple Fobsession banale entre toutes, le remords, 
qui, nous croyons l'avoir démontré, revêt bien tous les caractères 
que peut comporter une définition de l'obsession. 

Certes, il ne s'agit là de rien de pathologique, mais il saute aux 
yeux que l'état dans lequel nous avons des remords a des caracté- 
ristiques psychologiques particulières. On lui trouverait aisément 



4P*ITI9Vm> 



<622 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



du reste des caractéristiques physiques el physiologiques. Elles sont 
même bien connues. Mais la primauté du fait psychologique dans 
rétablissement de 1* obsession-remords est trop évidente pour qu'on 
n'y voie pas une simple conséquence du choc moral qui Ta précédée. 
Etudions maintenant l'obsession-remords à la lumière des méca- 
nismes affectifs que nous avons essayé tout à l'heure de mettre en 
évidence. On peut voir d'abord qu'en soi le remords est mutile* qu'il 
est nuisible même à l'individu et qu'il représente par conséquent une 
perturbation de l'instinct de conservation, puisqu'il va parfois jus- 
qu'à obliger des coupables à se dénoncer, malgré la punition assu- 
rée. Il faut donc de graves raisons à ce comportement, ou plutôt un 
état de souffrance tel qu'il ne laisse place à aucune autre solution. 
On trouvera sans peine les clés de l'énigme en étudiant le degré 
« moral » de l'individu, ou, ce qui revient au même, en termes 
psychanalytiques : son « snrmoi ». A un surmoi élevé, exigeant, 
correspondra une obsession-remords intense. À un surmoi faible 
et inconsistant, — ce qui est loin d'être rare, — une obsession- 
remords fugace et sans portée. Nous avons tous connu de ces êtres 
au surmoi implacable qui ne sauraient se permettre une pecca- 
dille sans être en proie à un violent remords. Il en vient parfois à 
nos consultations que Ton ne saurait considérer comme de vrais 
malades malgré leur faciès tourmenté* Certes, leur analyse aurait 
un intérêt de premier ordre, mais on n'ose la leur proposer, le symp- 
tôme étant trop mince et en somme peu durable, car nous ne par- 
lons toujours ici que des individus normaux. Conflit de l'homme 
avec sa conscience, disent les poètes, conflit des instincts sociaux 
avec les instincts individuels, conflit du moi, coupable de s'être 
laissé aller aux poussées instinctives du ça, avec le surmoi, disent 
les psychanalystes. Et l'on voit immédiatement ce que la psychana- 
lyse va apporter de nouveau dans l'explication du phénomène. Quel 
est le sens profond du remords ? Ne voit-on pas qu'il a la valeur 
d'un rachat, d'une réparation douloureuse de la faute ou du préju- 
dice causé ? Il est la punition que le coupable s'inflige pour satis- 
faire au surmoi, malgré le moi qui la refuse, conflit tragique ou 
conflit anodin, selon les êtres, mais où l'un ou l'autre doit être 
vaincu, le moi s'il s'agit d'un individu à haute moralité, le surmoi 
chez ceux qui en sont plus ou moins dépourvus. 

On excusera la brièveté de cette analyse et ce qu'elle a d'infini- 
ment trop schématique. Car tous les remords ne sont pas aussi 



^ ^1 ■ IFT ■» — ^^rtfaMW^— ^- lll.ll ■ 



i/OBSESSION 623 



simples. Nous savons bien, en effet, que ce qui fait la qualité parti- 
culière du remords chez un être c'est tout son être propre, toute sa 
personnalité, II n J est pas deux remords superposables. Chacune de 
nos pensées, de nos émotions et de nos sentiments, a-t-on pu dire, 
nous contient tout entier» mais il y a cependant des mécanismes 
communs, et c'est un de ceux-là que nous avons voulu citer ici. 

Nous tirons pourtant de cette analyse une première constatation, 
À-t-on remarqué que les individus en proie à l'obsession-remords 
présentent un certain nombre de caractères objectifs que Ton ne 
trouve généralement, — mais alors d'une façon constante ou 
presque, — que chez les grands névropathes ? La faiblesse ou le 
manque total de la mémoire, une fuite devant l'effort mental, comme 
Vils étaient frappés d'impuissance passagère. Insistons aussi, d'autre 
part» sur l'évidente désadaptation à la vie immédiate que constitue 
*e remords et constatons en outre que cette désadaptation se mani- 
feste par nombre d'autres faits* Plus un conflit est haut situé dans 
Iii hiérarchie morale et plus cette désadaptation devient apparente. 
jLa fonction du réel* elle-même, pour nous servir de l'expression de 
Pierre Janet, en est perturbée. Les possibilités d'action sur la réa- 
lité diminuent, et naturellement sont remplacées par d'autres réac- 
tions, nous hésitons à dire inférieures, car elles sont surtout mal 
adaptées el traduisent ce fait que, par suite de son conflit, le sujet 
agit plus avec ses automatismes qu'avec sa personnalité consciente. 

Or, n'est-ce pas là, en petit sans doute, el réalisé d'une façon 
toute passagère, le tableau approché de ce que nous voyons en 
grand et d'une façon durable dans les névroses d'obsession, dans la 
psycliasthénie de Janet, dans la Z-wangsneurose de Freud ? 

Ainsi, conflit mtra-psychique, luttes du moi et du surmoi, tel est 
le terrain psychologique où va éclore Tobsession-remords, Et nous 
savons maintenant son utilité, sinon sa nécessité, qui est do cons- 
tituer un rachat, une pénitence équivalente à la faute s'il se peut 
Sentiment de culpabilité qui pourra d'ailleurs s'exalter par une 
résonnance des autres culpabilité enfouies en nous depuis les 
périodes infantiles, mettant en branle de vieilles réactions d'auto- 
punition plus ou moins bien acceptées par le moi actuel. Tout ceci 
naturellement s'effectue au prix d'une certaine désadaptation, trans- 
formant finalement Y individu en névrosé, mais, et c'est là le point 
essentiel, tant que nous restons dans le domaine normal, l'état, 
même intense, ne dure qu'un temps limité, soit que le conflit se 



*^*M 



G24 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



résolve» soit que sa force s'épuise, et que plus ou moins rapidement 
les incitations impérieuses de la vie prennent le pas sur lui, et fina- 
lement le submergent dans l'inconscient où il ira rejoindre tant 
d'autres culpabilités oubliées* La vie reprend alors comme le passé,,, 
ÏJ obsession est morte et avec elle la passagère névrose. 

Mais ce n'est pas tout* Nous nous rendons bien compte, en effet, 
que l'explication que nous avons essayé de donner ici ne répond ou 
mieux ne s'efforce de répondre qu'à une unique question. Elle 
montre comment l'obsession naît, dure, se développe et enfin meurt. 
Elle ne dit pas — pas assez du moins — pourquoi notre psychisme 
choisit précisément la réaction obsession, et pas une autre* Nous 
avons parlé d'utilité, de nécessité de l'obsession. Qu'on nous per- 
mette de nous étendre un peu sur ce fait. Aussi bien, c'est là a 
notre avis un point capital de notre élude et qui deviendra plus 
important encore lorsqu'il s'agira de la grande obsession morbide* 
Car nous pensons que s même ici, le phénomène obsessionnel — 
quelque paradoxal que cela puisse paraître — représente une réac- 
tion utile au premier chef* Entendons-nous, Il ne saurait évidem- 
ment s'agir d'une utilité pragmatique, puisque nous avons insisté 
sur la désadaptation des sujets qui en sont la proie. Mais utilité 
dans un sens tout psychologique. N'oublions pas, en effet, que Ut 
présence d'un conflit intrapsychîque a pour piemier effet de tendre 
à créer une double vie. La vie actuelle qu'il faut bien vivre, et la vis 
d'un passé qui persiste tellement chargé d'aflectivité quMl a éclipsé 
le présent. Par un singulier paradoxe, c'est le temps passé qui 
domine le temps présent. En sorte que celui-ci ne peut plus bénéfi- 
cier de l'attention qu'il réclame et que la grande affaire est de régler 
les comptes du passé. La désadaptation que nous constations dans 
le présent ne représente plus une véritable désadaptation puisqu'elle 
est considérée comme moins importante — par le sujet — que 
J'adaptation dans le passé. C'est donc à cette dernière qu'il consacre 
tous ses soins. La pseudo-névrose et l'état psychasthénique n'étaient 
ainsi qu'une apparence, et Ton peut dire qu'ils représentaient en un 
certain sens, au contraire, une adaptation particulièrement néces- 
saire, 

liais étant entendu que le principal reste la solution du conflit 
i n trapsy chique, pourquoi l'étirer sous sa forme d'obsession ? N'y 
a-t-il pas d'autres moyens de satisfaire un surmoi aussi impitoyable, 
d'autres moyens plus rapides, moins douloureux, moins gênants 






l'obsession 625 



enfin ? Certes, et les personnalités à faible notion morale n'hésitent 
pas à les prendre. Qu'on se rappelle les magnifiques vers de Bau- 
delaire sur le vin de l'assassin. Celte réaction d*un moi grossier à 
un faib]e surmoi est maintes fois utilisée, chacun le sait, ou d'autres 
d'un ordre p]us élevé, mais qui aboutissent au même résultat. C'est 
le type même de la réaction de défense. On arrache une épine, on 
noie un surmoi, et Ton peut, grâce à ce geste, continuer à jouir de la 
vie, N'est-ce pas là le principe de l'hédonisme ? Le principe du plai- 
sir immédiat ? Personne ne le niera. Mais cela tendrait-il à prouver 
que seuls des êtres grossiers sont aptes à choisir la route du plaisir 
immédiat ? Si Ton regarde uniquement le phénomène* sans lire éga- 
lement le contexte, on est bien forcé de répondre affirmativement. 
Et c'est l'étude du psychisme total qui seul peut nous éclairer. 
Remarquons d'abord qu'il serait étonnant qu'il en fût ainsi. Les 
héros et les saints sont rares, et les remords terriblement fréquents* 
Le processus doit être beaucoup moins simple, et surtout beaucoup 
moins édifiant. N'oublions pas d'ailleurs que tout ceci se passe dans 
une région fictive, irréelle, en un mol, dans le passé ! Cela peut 
avoir sans doute des conséquences à plus ou moins brève échéance 
dans le présent, mais c'est une autre affaire, le remords ne s'en 
occupe pas, le vrai remords du moins. Tout au plus s'en servîra- 
t-il pour corser l'angoisse de son patient. En somme, la grande 
affaire est de régler le différend au moindre prix, et finalement d'en- 
dormir le surmoi en lui versant quelque libation* On sait combien 
les manifestations extérieures des sentiments apparaissent à l'im- 
mense majorité des hommes comme ce sentiment lui-même. Un bon 
acteur qui joue la douleur nous émeut plus que ïe spectacle d'une 
douleur vraie. Les apaches pleuraient jadis à l'Ambigu. Or, dans les 
cas de remords, il se passe quelque chose de semblable. Nous nous 
leurrons inconsciemment et d'autant plus que nous y sommes inté- 
ressés. Car il s'agit de nous racheter. ïl s'agît ensuite de pouvoir 
aller parmi les hommes, sans la sensation de honte. Oi% les vieilles 
idées morales dont nous avons été imprégnés depuis notre enfance 
nous renseignent : on n'oublie que ce qui est expié. Mais n'est-ce pas 
là justement une expiation à bon marché, et qui a l'immense avan- 
tage de se faire facilement et aussi d'être vieille comme le monde, 
par conséquent de nous apparaître revêtue d'une auguste tradi- 
tion. Bien des fois alors on ajoutera plus ou moins consciemment nu 
xemords ainsi manifesté quelques attitudes théâtrales, bien mutiles, 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE * 42 



62(5 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



mais destinées a montrer aux autres que nous expions. Peul-on 3 
après cela, douter de l'éminente utilité de F obsession-remords ? 

On trouvera sans doute qu'encore une fois nous nous sommes un 
peu longuement étendus sur une obsession bien banale. Mais, nous 
l'avons déjà dit, celle analyse n'est là que pour servir de préface à 
l'élude de l'obsession morbide, et nous pensons que les déductions 
que nous avons tirées nous seront d'un grand secours dans cette 
seconde partie, de beaucoup la plus importante de notre étude. Car 
elle nous fait presque toucher du doigt une part de la structure du 
trouble* Mais en va-t-il être de même maintenant que nous passons 
le seuil du pathologique ? 

Au cours du chapitre précédent > nous avons insisté sur les méca- 
nismes psychologiques que Ton peut mettre en évidence, par la 
technique psychanalytique chez les grands obsédés* Nous nous 
sommes en particulier efforcés de montrer combien la psychologie 
freudienne pouvait, dans certains pas, éclairer cette étrange « méca- 
nique ». Nous avons essayé de déterminer ce qu'il paraît y avoir 
d*acquis et de définitif dans ce mode d'explication, et aussi ce qui 
restait d'hypothétique. Nous n'avons plus à y revenir ici- Nous avons 
signalé, au contraire* sans y insister beaucoup, l'aspect bizarïe, 
incompréhensible, absurde même que prend souvent l'obsession au 
cours des grandes névroses obsessionnelles. Nul ne niera que Ton 
se sent parfois devant elles comme devant un mur. Or, nous l'avons 
vu, une patiente analyse arrive en remontant, il est vrai, jusqu'aux 
sources de la vie psychique des sujets à retrouver peu à peu les élé- 
ments mélangés et agglutinés secondairement selon des attractions 
affectives et selon des m od alités que la vie consciente ne connaît 
pas* FaudraiUil alors chercher tout le secret du pathologique dans 
cette « structure mentale » qui nous est objectivement révélée par la 
constatation de l'obsession et que l'analyse freudienne nous per- 
met de poursuivre en ses lointains replis ? Ou plus exactement 
devons-nous penser que l'obsession du normal, aussi bien que celle 
du psychopathe, restant formellement un phénomène identique, ce 
qui les différencie l'un de l'autre c'est une « structure psychique », 
et cela uniquement, l'un et l'autre des deux psychïsmes pouvant 
recourir à la forme obsession ? 

La question est intéressante et mérite de nous retenir. 

Si Ton veut bien se reporter aux caractères que nous en avons 
donnés, on verra que ce qui nous frappait chez les grands névrosés^ 



**J^M^*> 



i/oïîsession 627 



c'était, si l'on peut s'exprimer ainsi, Vinactualiiê de leur spychisme. 
Entendons-nous, ce mot d*inactualité ne veut certes pas dire que 
les obsédés ainsi que les schizophrènes vivent dans des « autismes » 
fermés, mais que, tout en s'inlégrant, plus ou moins mal, à la vie 
actuelle, qu'ils sentent et perçoivent normalement, ils conservent 
néanmoins une affectivité qui n'est pas en harmonie avec celle-ci, 
ou du moins qui n'est pas celle que cette vie actuelle devrait 
éveiller en eux* Des pulsions ou des tendances, qui devraient être 
depuis longtemps abolies ou mieux sublimées, continuent de se 
mouvoir en eux et de dominer leur affectivité, donnant ainsi à leur 
réaction un caractère d'inadaptation tout à fait frappant* 

Or F analyse nous montre précisément que ce comportement sin- 
gulier, si énigmatïque au premier abord, Test d'autant plus qu'il 
s'agit de sujets conscients de leurs troubles et qui sont souvent les 
premiers à s'en plaindre ou à s'en alarmer. L'analyse montre que 
ces troubles ont leur explication, et représentent en fin de compte, 
la traduction d'anciens conflits non liquidés, conflits toujours 
vivants, quoique depuis longtemps se soient dissipées les circons- 
tances ayant présidé à leur genèse. Mais l'absence même de ces cir- 
constances dont l'image est depuis longtemps totalement refoulée, 
leur disparition, cependant que persiste le conflit résiduel, va 
entraîner une modification du psychisme consécutif. Car tout con- 
flit intrapsychique suppose, nécessite même, une décharge affective 
qui, normalement, doit se traduire par des réactions motrices ou 
autres. Dans le cas de conflits normaux, que chacun de nous peut 
connaître, conflits actuels, nos réactions sont en relation directe 
avec le conflit. Il n'en est plus de même quand reste seule la pulsion 
affectice, alors que les cléments représentatifs du conflit sont si 
lointains qu'ils sont tout à fait oubliés et qu'ils ont été d'ailleurs 
l'objet d'un refoulement intense. Mais l'on comprend immédiate- 
ment les conséquences de cette affectivité inactuelle et Ton ne 
pourra s'étonner du caractère d'étrangeté dont se revêtiront les 
réactions du sujet. Car ces forces vivantes tendront à se faire jour 
chaque fois qu'une situation analogue à celle qui les détermina, 
viendra s'offrir à elles* 

Et l'on devine ainsi un des secrets de tout psychisme morbide, de 
celui en tout cas des obsédés, que l'on pourrait exprimer ainsi : le 
psychisme des obsédés est avant tout caractérisé par la présence 
d'éléments affectifs anciens, inactuels, évoluant à côté du moi cou- 



628 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



scient et actuel, et intervenant sur lui. En d'autres termes» on 
pourrait dire qu'il n'y a pas dans le psychisme de ces sujets les 
mêmes proportions que chez le normal entre les éléments disposés 
pour une réponse immédiate aux incitations du dehors» entre le 
conscient qui, pour réaliser sa pleine adaptation, doit être et rester 
surtout actuel; et les éléments venus du fond de l'inconscient qui, 
normalement, se bornent à donner une tonalité affective générale 
propre à nos actes et à nos pensées, tonalité assez constante, tant 
en direction qu'en intensité pour imprimer un aspect d'unité à 
notre personnalité. Ainsi prévalence de a Factuel » chez le normal, 
prévalence du réel à qui est consacrée toute la force de l'être, du 
réel à qui il répond par des réactions adéquates, selon ses moyens. 
Au contraire, prévalence du passé et diminution de la « fonction du 
réel » chez le psychasthéniqiie, c'est ce que constatait dans une 
remarquable analyse Pierre Janet. Mais Von voit la signification 
profonde qu'elle prend ici, et peut-être un peu en dehors de celle 
que lui assignait son créateur. Car ce n'est pas une diminution 
réelle. Tout se passe sans doute comme si cette diminution existait, 
mais ce n'est pourtant qu'une diminution apparente qui ne signifie 
pas impuissance foncière. Et Ton voit qu'elle n'est due qu'à l'inter- 
vention, on serait tenté de dire étrangère* d'une affectivité inac- 
luelle dans un présent où elle n'a que faire. 

On s'expliquerait mal en effet, s'il n'en était ainsi, les étranges 
variations des obsédés, les rémissions subites qu'ils présentent son- 
vent et, plus encore, ce fait que, bien des fois, ils réalisent, tout en 
étant noués de mille parts, des actes demandant une tension psj^ 
cho logique rare- On ne s'expliquerait guère que ce soit, à peu près 
uniquement dans la zone des faits « moyens », des faits n'exigeant 
pas une réponse immédiate et ne comportant pas de danger urgent, 
qu'ils se montrassent aussi impuissants dans leur lutte avec la 
réalité. Qu'une obligation absolue, un péril extrême advienne, leur 
fonction du réel se met aussitôt en harmonie avec ïa situation. 

Ne serait-ce pas plutôt le contraire que Ton devrait voir survenir 
si la baisse de la fonction du réel correspondait à quelque chose de 
profond, à une diminution en valeur absolue ? 

Ainsi, prévalence du passé et prévalence surtout d'un passé affec- 
tif qui a un type spécial, qui se traduit par une perpétuelle agitation 
et ne laisse pas au moi le loisir d'agir à sa guise } qui, à tous 
moments, manifeste, alors que rien d'extérieur ne le sollicite, ses 






i/ obsession G29 



amours el ses haines, ses pulsions et ses inhibitions. Etat curieux 
entre tous et dont on ne soulignera jamais assez l'aspect étrange, 
car il va tendre à créer une sorte de dédoublement de la personna- 
lité. On comprend sans peine qu'il ne s'agira là que d'un dédouble- 
ment apparent, mais l'expression explique ce que ressent le malade* 
Et la valeur de l'obsession nous apparaît clairement Elle est bien 
ce que nous montrait P étude de son mécanisme : le symbole actuel 
d'un conflit passé, quant aux circonstances qui l'ont déterminé, 
mais toujours vivant dans l'inconscient du sujet. N'est-il pas natu- 
rel que la disparition même do ces circonstances apporte un chan- 
gement à la modalité sous laquelle il se conservera ? D*autant plus 
que le sujet a lutté et lutte encore contre lui si bien^que le conflit 
primitif a pu subir des transformations susceptibles de le rendre 
méconnaissable. 

Or c'est à l'histoire de ces transformations successives que nous 
fait assister l'analyse freudienne. On en a vu l'extrême complica- 
tion ainsi que les successives métamorphoses et Ton se rappelle 
notre étude sur la pensée compulsionnelle de l'obsédé, qui montrait 
le nwi devenu le champ de bataille où s v afTrontent les pulsions ins- 
tinctives déguisées du « ça » et la répression irréductible du surmoi* 
dont le rôle dans le refoulement du conilit initial, aussi bien que 
dans les refoulements successifs des métamorphoses du « ça », 
nous apparaît comme primordial. Tous ces processus sont familiers 
aux psychanalystes, et leur apparaissent comme évidents, mais on 
comprend qu'ils puissent surprendre ceux qui ne les ont pas étu- 
diés, ou mieux qui ne les ont pas recherchés eux-mêmes en analy- 
sant des sujets. Ils peuvent surtout choquer* en ce sens qu'ils 
semblent différents de ce que nous pouvons constater tant objecti- 
\ement que subjecthement dans nos examens ordinaires. Ce qui 
frappe le plus, en effet, c'est Vappaience d'illogisme foncier dont ils 
sont revêtus. Mais n'oublions pas qu'il s'agit là de processus à pré- 
dominance affective et Ton sait combien même dans la vie nor- 
male, consciente, l'affectif se plie malaisément à la logique, com- 
bien, au contraire, il excelle à la fausser et à s'en abstraire, 
N'oublions pas non plus qu'il s'agit d'un affectif ancien, contempo- 
rain d'époques abolies, où l'être n'était encore qu'un tout petit 
enfant dont l'intellect et le langage n'étaient que rudimenlaires. 
Nul ne niera que nos premiers souvenirs se rapportent à des états 
affectifs ou à des images concrètes de situations affectives- 



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630 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



N'oublions pas, d'antre pari, que si nous analysons un incon- 
scient d'adulte normal, nous retrouvons sans peine sous la couche 
du conscient rationnel que chacun de nous montre dans ses rap- 
ports sociaux, lu aie une profonde zone inconsciente qui nu diffère 
en rien qualitativement de ce que nous trouvons dans l'inconscient 
de l'obsédé* Ce sont les mêmes forces obscures, mais combien plus 
calmes ici ! forces sublimées en grande partie d'ailleurs, par suite 
d'une heureuse solution des conflits de l'enfance et de tous les 
âges que chacun de nous a peu ou prou rencontrés dans sa vie ; 
forces ainsi transformées et vraiment rendues socialement utiles, 
n'intervenant plus morbidement dans l'activité de l'être pour le 
gêner dans son adaptation aux conditions variables de la vie, mais 
au contraire l'aidant dans cette lutte, ne serait-ce qu'en rendant 
plus fermes sa personnalité cL sa confiance en soi- 

N'oiiblions pas enfin qu'il est un phénomène normal, qu'aucun de 
nous n'ignore, qui est le rêve où le llol mouvant de notre psychisme 
se montre dégagé de ses liens habituels avec la réalité. C'est devenu 
un lieu commun maintenant que de signaler l'étonnante analogie 
de ses processus a^ec ceux que fait apparaître une élude appro- 
fondie de l'inconscient. Ici aussi l'affectif règne en maître, sans 
souci de logique rationnelle, uniquement selon nos pulsions et nos 
tendances elles-mêmes issues de la totalité de notre passé affectif 
conscient et inconscient. 

On ne saurait donc s'étonner, si l'on adopte l'attitude psychana- 
lytique, de l'apparence si étrangement illogique que revêtent les 
obsessions, non plus que de leur apparente inutilité, voire même de 
la gêne souvent extrême qu'elles opposent à l'activité du sujet qui les 
présente. Les règles, trop mal connues encore, de ce qu'on pour- 
rait appeler la logique affective» nous permettent de nous en faire 
une idée plus approchée qu'on ne le croirait au premier abord. 
Remarquons bien d'ailleurs que dans la vie normale» la presque 
totalité de notre activité psychique se coule selon la modalité du 
langage : aussi bien le langage parlé que le langage intérieur, fait 
qui, en dernière analyse, représente une étroite adaptation sociale. 
La logique sans quoi le langage resterait incompréhensible, cons- 
titue ainsi une nécessité lorsqu'il s'agit d'établir des rapports avec 
le monde extérieur et, d'une façon plus générale, lorsque nous vou- 
lons rendre intelligible la réalité, c'est-à-dire la réduire à ces sym- 
boles que sont les concepts, traduits eux-mêmes symboliquement 



i/OE SESSION 631 



par des mots, De quelque côté que Ton se tourna ce que nous appe- 
lons les processus intellectuels nous apparaît comme orienté 
vers l'extérieur, el représente finalement notre principal moyen 
d'action sur îa réalité. Or la logique constitue la règle absolue gou- 
vernant le déroulement de ces processus. 

Il n'en est plus de même, au contraire, lorsqu'il s'agit de pro- 
cessus à prédominance affective et surtout lorsque ces piocessus 
ont perdu leurs concomittants actuels, L'état affectif qui persiste 
peut, en effet, être considéré comme un bloc erratique sans liens 
nets avec l'extérieur, Il en a eu jadis. Il n'en a plus désormais. Le 
processus qu'il déclancliera donc n'aura en aucune manière besoin 
de satisfaire aux règles intellectuelles puisqu'il ne sera plus utile 
d'agir sur la réalité* Mais comme toute notre vie consciente est 
incapable de s'exprimer autrement que par le langage, il faudra 
bien que le résultat conscient de ces réactions affectives, pour qu'il 
soit connu de nous, en emprunte le vêlement et par conséquent 
revête les formes logiques qui en sont la condition absolue. Or ce 
ne sera qu'un vêtement d*emprunt. Et Ton ne saurait s'étonner 
que le contenu ne répondît pas à la forme- On peut alors s'expli- 
quer ainsi la survenue d'une obsession qui nous apparaît comme la 
réaction « actuelle » au milieu de circonstances qui ne la motivent 
pas. d'un conflit passé mais irrésolu, et conservé comme tel* sous 
forme de tension affective. Le conflit, cependant, obéissant à la 
pulsion qui le soutend, s'efforce de durer, et par conséquent de 
« s'actualiser ». Il y parviendra d'autant mieux que les incitations 
extérieures vraies seront moins impérieuses (ce qui explique la dis- 
parition momentanée de l'obsession en cas de péril extrême) mais 
il ne se manifestera pas dans le conscient sous son aspesl originel 
— oublié, transformé et trop lointain — mais il devra se travestir 
et d'autant plus, qu'en somme, il n'a jamais été accepté par le moi, 
niais au contraire qu'il a toujours été refoulé par lui. 

Il est nécessaire ici d'ouvrir une parenthèse et de nous étendre un 
peu sur le refoulement* Nous avons eu, dans ce rapport, plusieurs 
fois l'occasion de le mentionner et d'en indiquer l'importance. On 
sait que c'est là une des idées maîtresses de la psychologie freu- 
dienne, Réaction très simple, banale, de la vie quotidienne. Réac- 
tion éminemment utile, utilitaire plutôt, qui nous aide à vivre en 
éloignant de nous les mille soucis inopportuns qui gêneraient notre 
.activité, réaction hédoniste enfin qui supprime, fictivement, les dif- 



— — Il» I M l ■ I ■^—-^l — ■ !■ i-i - — i- ■ r i ■!- ■ M ■.— I ■■ Il 



632 REVUE FRANÇAISE DE rSYCIIAXÀLYSIi 



Acuités, mais nous apporte ainsi un relatif soulagement immédiat. 
C'est à cette réaction qui est une véritable réaction de défense 
])sychologique contre la souffrance, que nous devons la non résolu- 
tion de nos conflits psychiques- Nous comprenons d'ailleurs que le 
lefoulement sera d'autant plus intense, plus actif, que le conflit 
provocateur se sera montré plus générateur d'angoisses, et plus 
difficile sinon impossible à dénouer. Et c'est précisément ce qui 
arrive pour les lointains conflits infantiles qui sont à l'origine des 
obsessions. 

Or comme l'instance demeure avec toute son activité pour ainsi 
dire comprimée, tandis que le moi conscient se tend sous l'aiguillon 
du surmoi pour lui barrer le passage, il en résultera une sensation 
de malaise, de vague angoisse qui ne peut évidemment s'objectiver * 
Et à la moindre défaillance du moi, une nouvelle irruption du conflit 
se produira, accompagnée d'un redoublement d'angoisse, mais moti- 
vant ainsi* comme il est naturel, un redoublement de surveillance 
du moi, que Freud a symbolisée sous le nom de censure. Finale- 
ment, une sorte de niodus uîvendi, pourrait-on -dire, s'établit, une 
trêve d'ailleurs nécessaire* Car ni l'intense effort d'un refoulement 
puissant, ni l'angoisse extrême accompagnant îe conflit sous sa 
forme réelle^ ne seraient possibles à supporter par le moi* Mieux 
vaudrait, sans doute, regarder fermement ce qui nous fait si peur, 
ifais nous aimons mieux nous voiler les yeux et nous bercer de fic- 
tions consolantes* Et dans un même but hédoniste que celui repré- 
senté par le refoulement dont ce n'est du reste qu'une modalité, 
remettant à plus tard» à jamais, les solutions définitives, le sujet 
transforme son conflit et lui donne un masque moins effrayant. Il 
n'a plus affaire alors qu'à un équivalent. Et Ton se rend compte 
que c'est déjà une victoire car on le pourra tolérer dans la con- 
science avec plus de facilité, et aussi avoir l'impression de le com- 
battre plus efficacement* Ce processus de transformation se pour- 
suit avec des succès divers et finit par aboutir à ces singuliers 
déguisements que nous voyons chez les grands obsédés où le con- 
flit paraît se réduire à quelques innocentes manies (î'aritîiinoma- 
nie f par exemple) dont on ne comprend certes pas, prises isolément, 
qu'elles puissent jamais avoir, et pour quiconque* la moindre 
valeur affective, ni susciter la moindre angoisse. Et pourtant toutes 
dépouillées qu'elles soient de leur aspect primitif» elles n'en gardent 
pas moins un caractère qui montre bien leur origine : car même 



I M.llV 



l'oesessïon 633 



sous leur nouveau masque inofiensif, même sous l'aspect de pure 
abstraction, dépouillées de tout élément vivant» elles conservent 
cependant une force affective qui surprend^ et s'accompagnent 
d'accès anxieux inexplicables. Même lorsqu'il les accepte d 5 ailleurs 3 
le moi ne reste pas inactif vis-à-*vïs d'elles- Il les combat et tâche de 
leur éviter l'accès de la conscience* Si bien que nous retrouvons la 
même lutte encore mais avec un gain apparent pour le sujet qui, 
grâce à ces subterfuges, s'il n J a pas supprimé le conflit, Ta du 
moins rendu supportable. 

Nous aurons dans quelques instants à insister plus longuement 
sur ce point qui nous ouvre un si large regard sur la signification 
profonde de l'obsession. 

Mais, auparavant* revenons encore une fois sur l'apparence illo- 
gique dont nous parlions tout à l'heure et qui est si choquante pour 
nos esprits positifs. Nous pouvons dire que le conflit ne nous appa- 
raît pas comme un « état » au sens littéral de ce mot, comme quel- 
que ebose de statique, mais, pour ainsi dire, comme un « être » 
existant parallèlement au moi, un moi ancien luttant contre le moi 
actuel. Et ceci nous explique les incessantes transformations que 
nous pouvons constater chez nos malades. Il ne s'agit pas d'une 
affection immobile, véritable infirmité, mais d'une évolution sans 
cesse en devenir, donc mobile et variable, Or, précisément, celle 
mobilité môme des masques divers, pris par le conflit, qui appa- 
raissent comme essayés successivement, puis re jetés et remplacés 
par d'autres souvent extrêmement différents, mais toujours égale- 
ment inactueîs, est de nature à entraîner un aspect plus illogique 
encore et, pour tout dire, plus mystérieux, du trouble* 

Mais ce n'est pas tout, À-t-on remarqué que le psychisme de 
l'obsédé est d'autant plus hermétique qu'il s'agit d'un état plus 
ancien et surtout ayant débuté plus tôt dans sa vie ? C'est un fait 
digne de remarque que plus le conflit initial s'est manifesté de 
bonne heure, plus l'appareil obsessionnel devient complexe et 
incompréhensible. Lorsque nous étudions tout à l'heure l'obsession 
banale qui n'en mérite qu'à peine le nom, nous avons vu que si 
l'obsession était conditionnée par la présence d'un conflit intra- 
psychique, celui-ci avait un caractère essentiel : il était actuel ou 
tout au moins récent et gardait de ce fait même, un aspect cohé- 
rent, justement dû à son actualité- Que Ton entre maintenant dans 
le pathologique et l'on verra tous les degrés, depuis la phobie qui 



(534 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



succède à un choc affectif chez les petits prédisposés et reste en 
relation étroite avec le choc qu'elle reproduit plus ou moins, réali- 
sant ainsi un conflit actuel mais sous-tendu par un inconscient 
incomplètement calme et qui profite de l'effraction produite par le 
choc pour se faufiler dans le champ de la conscience sans avoir 
cependant la force de créer par lui-même un nouveau conflit ou 
mieux d'actualiser des conflits latents incomplètement liquidés 
quoique pratiquement inoffensifs, jusqu'aux grands syndromes 
obsessionnels de la psychasthénie et de la névrose obsessionnelle 
où l'obsession apparaît dégagée de tout élément actuel et semble ne 
répondre à rien de vivant. C'est qu'ici V origine de l'obsession se, 
perd dans les périodes oubliées de l'enfance. Et c'est un fait qu'en 
étudiant la vie de ces sujets, nous constatons, dès les premiers 
stades, l'existence de légers troubles névropalhiqnes, qui n'attirent 
guère l'attention, parce que mal connus, parce qu'aussi l'optimisme 
médical est de règle pour les troubles de cet ordre chez les enfants. 
En interrogeant les parents, on apprend bien des fois l'existence de 
bizarreries de comportement, même à des âges très tendres» et alors 
que î*eiifant paraît seulement vivre d'une vie purement végétative. 
Le sens commun» qui ne se trompe pas toujours, en pressant d*ail- 
leurs la signification, et l'on n'hésite pas à prédire un caractère 
« nerveux » à de tels enfants. Or nerveux est bien souvent là l'équi- 
valent populaire de « névropathique », Nous voulons parler de ces 
fixations affectives intenses et exclusives que l'on voit si souvent 
chez nos futux^s sujets, de ces attitudes agressives se traduisant 
parfois par la morsure du sein de la mère, de ces jalousies non 
explicitement exprimées connue bien l'on pense, mais visibleSj 
manifestes, etc., etc. N'est-on pas en droit alors de faire remonter 
la genèse des troubles jusqu'à cette petite enfance, puisque tant de 
bizarreries s J y sont montrées. 

Nous savons que c'est là un des postulais les plus sûrs de la 
ihéorie de Freud, El si Ton étudie de bonne foi, selon la technique 
psychanalytique, ces premières étapes du développement psycholo- 
gique, on ne saurait ne pas être de son avis. Mais il est bien évident 
que nous entrons ici dans un domaine infiniment différent de celui 
dont nous avons l'habitude. Car un fait domine maintenant tous 
les autres et ce fait c'est l'absence totale de langage aux tout pre- 
miers stades de la vie. L'activité psychologique, par conséquent, ne 
saurait s'exercer selon les modes que nous lui verrons prendre, 



uia ; 



l'obsession 635 



d'abord progressivement, puis exclusivement. L'appareil logique 
formel ne trouve aucune place dans cette activité, car il lui faut 
pour fonctionner les schémas que sont les mots. Que l'on ne résolve 
pas alors la question par une négation, et que Ton ne dise pas qu'il 
s'agit seulement d'un développement incomplet du cerveau et par 
suite de l'intelligence. Il n'est que d'observer un enfant, et Ton 
s'étonnera seulement d ? une chose, de la quantité de notions qu'il 
est capable d'emmagasiner au cours de sa première année. La vérité 
semble être bien différente, et consister essentiellement en ceci que 
l'enfant ne peut utiliser, dans les premiers stades de sa vie, qu'une 
l'orme simplifiée, primitive de pensée, le mode définitif étant donné 
par le langage, et celui-ci n'est pas inné, mais doit être appris. 
Ainsi, quoiqu'il n'existe pas en soi une différence de nature entre 
la pensée infantile et la pensée adulte, il y a néanmoins ce.lte 
immense séparation entre les deux, qui est l'absence de langage 
chez l'un, sa présence chez l'autre* 

Il résulte de ce fait que les événements marquants de la vie ne 
sauraient se classer dans la série de nos souvenirs de la même 
manière que ceux ressentis plus tard. Car ils sont dépouillés de cet 
appareil symbolique qu'en dernière analyse représente le langage 
et qui apporte à toute notre vie psychique un certain caractère 
d'abshactiom Ici le concret seul existe, et c'est l'image seule qui 
peut être conservée dans la mémoire^ dans sa totalité concrète, et 
avec aussi toute sa coloration affective • 

Mais les chaînons logiques, par quoi nous relions nos souvenirs* 
vont manquer : Ils n'apparaîtront pas « intellectuellement » réunis 
les uns aux autres- Nous aurons cependant un lien, mais on le corn- 
prendra sans peine, ce lien ne saurait être qu'affectif* Cette prédo- 
minance de l'affectif sur l'intellectuel est peut-être le caractère le 
plus distinctif de l'enfance, et Ton sait qu'elle ne commencera à se 
laisser lentement réduire au profit de l'intellectuel qu'à partir du 
moment où les premiers rudiments du langage seront appris par 
l'enfant. Mais pendant des années encore elle résistera, et d'ailleurs 
même chez l'adulte on en verra des traces jusque dans la vie con- 
sciente* 

Comment dès lors s'étonner que des conflits issus de ces âges 
si tendres gardent quelque chose de la forme si différente d'activité 
psychologique qui prévalait lorsqu'ils se formaient ? Comment 
aussi s'étonner de leur force étrange qui les perpétue parfois durant 



636 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSA 



loule une vie, si l'on songe que rien alors n'en pouvait tempérer 
l'intensité, le moi infantile étant en union intime avec les instincts 
de l'être ? Car à cet âge il ne saurait y avoir de conflit, au sens 
propre du mot. Il peut se produire plaisir ou souffrance, amour ou 
haine, mais le conflit pour exister a besoin d'un obstacle, situé an 
cœur même du sujet. Si bien que c'est à partir seulement de l'appa- 
rition des premières défenses in oral es <jue celui-ci peut commencer 
à se créer. Or une défense morale, même si elle est à la portée de 
l'intelligence infantile, comporte toujours un certain degré d'abs- 
traction et a ainsi besoin de langage pour être assimilée. Le con- 
flit apparaît alors comme une lutte du nouveau moi social que Ton 
s'efforce de donner à l'enfant, avec son iiremier moi, purement ins- 
tinctif, car il s'agit de pourchasser les tendances trop exclusives* 
lro]D agressives, trop personnelles* que la société ne permet pas. Plus 
alors ces tendances seront vivaecs et intenses et plus le conflit qui en 
résultera pourra être violent. Mais une condition s'impose toute- 
fois. JI faut aussi que l'enfant soit accessible aux instances morales, 
qu'il soit apte à faire siens les multiples sentiments de conve- 
nance qu'on lui enseigne. On sait que c'est là la fonction du surmoi, 
dont il nous faudrait ici retracer l'évolution si nous ne craignions 
d'allonger démesurément ce rapport. Nous l'avons d'ailleurs indi- 
qué à grands traits dans un précédent chapitre. Aussi nous con- 
tenterons-nous d*en souligner maintenant l'extrême importance chez 
les obsédés. Car c'est la présence, chez eux, de ce surmoi anorma- 
lement fort et rigoureux qui nous explique l'étrange persistance des 
inhibitions et des refoulements affectifs. Nous comprenons mieux 
ainsi le perpétuel sentiment de culpabilité qui anime ces malades 
et impose à tant de leurs réactions un caractère si particulier. Nous 
comprenons aussi les tendances auto-punitives si constantes dont 
tout leur psychisme paraît imprégné et dont bien des fois, l'obses- 
sion ne constitue qu'une expression. Nous comprenons enfin cette 
apparente humilité de l'obsédé, son sentiment d'infériorité, sa diffi- 
culté à passer à l'acte, ses hésitations, ses doutes et ses angoisses 
continuelles, qui tous prennent leurs racines dans ce surmoi impi- 
toyable* 

Ainsi, tendances» pulsions affectives issues d'une époque où la pen- 
sée ne s'exprimait pas selon des modes logiques, pulsions ayant pu 
atteindre une intensité extrême sans d'abord entraîner de lutte et 
luttant secondairement avec un surmoi presque uniquement affectif 



l/OBSESSÏON 637 



et, dans les cas qui nous occupent» anormalement exigeant, tels sont 
les éléments ultimes que l'analyse nous permet de reconnaître. Mais 
il est évident que cette analyse sera délicate, difficile et exigera un 
temps souvent considérable. Car, de par son oiigine — prêlogiqac, 
^t de par sa nature même affective, — le conflit obsessionnel 5 non 
seulement dans ces formes stables, mais encore dans son développe- 
ment ultérieur, gardera toujours ce caractère essentiel de se plier 
malaisément, sinon pas du tout, à notre logique rationnelle* qui, 
aussi bien, ne saurait avoir pour lui d*utilité immédiate» puisque 
me s'agit de rien de mesurable, mais seulement de qualitatif. Ce ne 
sera qu'au cours de la lutte entreprise par le surnioi que nous ver- 
rons apparaître, progressivement, quelques éléments intellectuels, 
car le surnioi à peu près contemporain des premiers rudiments du 
langage s'exprime plutôt selon notre mode logique. Mais on com- 
prend l'étrange hilrîcalion qui en pourra résulter, à la fois d'élé- 
ments intellectualisés du surnioi qui restent cependant toujours 
revêtus d'une intense affectivité. 

Il nous semble maintenant que nous pouvons enfin saisir dans 
leur ensemble les raisons qui, chez les grands obsédés, rendent par- 
fois si mystérieux le syndrome présenté 3 car nous arrivons ainsi à 
comprendre comment, sans motif apparent issu des incitations 
extérieures, on peut voir brusquement, chez ces sujets et chez eux 
seulement, survenir soit une idée, soit un sentiment obsédants, com- 
ment aussi on peut voir se développer, croître, se transformer, se 
compliquer un syndrome que rien ne motive dans la vie actuelle, et 
qui, par conséquent, tend à nous apparaître comme une maladie 
accidentelle, et nous induit à penser à un trouble organique, dont il 
ne serait que la traduction psychologique. On comprend enfin son 
alogisme foncier et par suite la sensation d'étrangeté, l'impression 
d'un autre monde qu'il nous donne, comme s'il s'agissait d'une 
« structure » psychique (au sens réel du mot) différente de la notre, 
alors que, en réalité (nous avons au moins essayé de le démontrer), 
cette structure ne diffère pas essentiellement de ce que nous pou- 
vons constater en chacun de nous. Qualitativement, les éléments 
en sont les mêmes ; les proportions du mélange seules en sont 
différentes* 

H est cependant un point où notre argumentation pourrait bien 
être en défaut* Et nous allons toucher là ce qui constitue vraisem- 
blablement le point le plus mystérieux du problème des obsessions. 



:*»— H 



638 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Certes, nous dira-l-on, on constate bien chez ces malades l'exis- 
tence d'un surmoi extraordinaîrement rigoureux, et celle consta- 
tation nous permet de comprendre un grand nombre de Jeurs mani- 
festations* Mais n'est-ce pas là seulement reculer le problème ? II 
faudrait nous dire aussi pourquoi il en est ainsi. Y aurait-il donc 
une sorte de fatalité qui pèserait sur ces êtres, une sorte d'aptitude 
innée* constitutionnelle, qui les rendrait particulièrement capables 
d'éprouver le phénomène in oral ? 

Pour répondre à ces questions, dont on comprend toute l'impor- 
tance, qu'on nous permette d'abord de revenir à ces phénomènes 
de régression dont nous parlions dans un précédent chapitre. 
Comme le mot l'indique, il s'agit là de tendances qui, au lieu de 
porter l'être vers une adaptation plus parfaite à la réalité, s'opposent 
en quelque sorte à cette marche en avant, et l'inclinent au contraire 
vers des modes archaïques, et déjà depuis longtemps dépassés, soit 
d*adaplalîon aux circonstances extérieures, soit de satisfaction des 
appétits divers. On sait, en effet, que, selon l'âge, l'adaptation est 
diversement réalisée, qu'elle exige, dans les premiers stades de la vie, 
l'assistance constante des parents, de la mère en particulier d'où 
l'enfant lire sa nourriture. Cette nécessité d'assistance dure pen- 
dant toute T enfance et, diminuant progressivement, ne cesse nor- 
malement qu'à la fin de l'adolescence, quand l'individu, sevré affec- 
tivement des siens, devient un adulte. On sait, d'autre part, que les 
modes agréables selon lesquels l'être satisfait ses désirs et ses appé- 
tits, varient également selon une courbe parallèle. C'est ainsi que 
Ton décrit plusieurs phases correspondant chacune à une période 
déterminée du développement de la sexualité : phase sadique-orale, 
phase sadj qne-ana)e, prégénitale, génitale... 

Or, Ton voit précisément chez les grands obsédés (comme d'ail- 
leurs chez beaucoup d'autres grands névropathes) soit un arrêt à 
un « moment » donné de révolution affective, soit une régression 
vers un stade antérieur déjà franchi. Disons tout de suite que la 
première éventualité nous paraît être la plus fréquente. Ce sont ces 
types d'arriération affective que Godet, Laforgue et Pichon ont étu- 
diés avec une grande pénétration et qu'ils ont individualisés sous le 
nom de Schizonaïqnes. Naturellement, cette sorte d'arriération pré- 
sente des degrés divers et reste uniquement affective, sans se doubler 
d'une arriération intellectuelle (qui peut exister également sans 
doute, mais le plus souvent en reste indépendante). Parfois Parrïc- 



«■ 



Possession 639* 



ration est intense et le sujet affecte le comportement affectif d'un 
jeune enfant, même à âge déjà mûr. Une présence maternelle (ou ca 
qui en tient affectî veinent lien) lui est indispensable. Parfois* c'est 
le simple besoin de l'adolescent qui garde un désir d^affection fami- 
liale, et le besoin d'une direction-» Il y a mille modalités dont nous 
ne citons que les extrêmes- Du côté des satisfactions instinctives 
dépendant de la sexualité prise dans son sens le plus large, un même 
ordre de faits peut survenir. Là aussi, nous le pensons du inoins, 
arrêt, plus souvent que vraie régression» arrêt partiel au moins, 
mais, a priori, la régression seule nous semble, aussi, parfaitement 
possible, quoique vraisemblablement plus rare. En tout cas, qu'il y 
ait arrêt ou qu'il y ait régression, la constatation des faits s'impose. 
Et ce n'est que dans l'interprétation qu'il convient de leur donner 
que Ton peut avoir des opinions différentes. 

Or, Ton comprend que la persistance de ces modes va puissam- 
ment contribuer à faire durer le conflit originel. D'autant plus que 
arriération et modes archaïques apparaissent eux-mêmes comm^ 
conséquences du conflit de tendances générateur lointain du syn- 
drome obsessionnel. Ces sortes d'arriération, ou de régression, selon 
les cas, auront d'ailleurs une autre conséquence, car elles imposent 
au sujet toute une série de réactions affectives iniiarmoniques et 
contribuent à faire de ces êtres doués cependant d'une mtellectua- 
lité suffisante, normalement développée (ce qui est le cas le plus fré- 
quent pour nos obsédés), les singuliers individus que nous voyons, 
en partie adultes quant à l'intelligence, en partie enfants quant 
à l'affectivité dont ils conservent les modalités archaïques» et par 
quoi ils sont dominés. Il semble bien que ce soit là, dans cette 
constatation des arriérations affectives qu'il faille voir la plus grands 
différence séparant, structuralement si Ton veut, les grands névro- 
pathes obsédés, des normaux faisant accidentellement une obses- 
sion. A notre avis, du moins, c'est ici que se trouve, si l'on peut dire, 
la part la plus « névrotique » de la névrose, celle où Ton pourrait le 
plus aisément parler d*une différence de qualité* Le mot qualité est 
sans doute un peu fort. Il n'en est pas moins vrai, surtout dans les 
cas extrêmes, qu'il constitue une des plus solides raisons de la 
persistance des troubles et Tune des plus grandes difficultés ren- 
contrées au cours d'une cure. 

Mais, nous dira-t-on, cette régression ou cette arriération ne 
résout pas le problème. Elle le recule, et d* ailleurs, on pourrait l'une: 



640 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ou l'autre les considérer comme relevant du surmoi excessif de 
Tobsédé, qui ne permet pas à la sexualité son évolution normale, et 
soit l'arrête, soit la force à régresser vers des modalités archaïques. 
Devrions-nous en venir à une notion de « constitution » ? 

Si on lit attentivement Pœuvre de Freud, on voit que la question 
est résolue par lui, par l'affirmative, mais qu'il ne donne pas grands 
détails sur la nature de celle constitution qui paraît être considérée 
par lui comme plus physiologique que ps} r chologique. C'est égale- 
ment l'avis de beaucoup de ses disciples. Fenichel, dans son étude 
sur la névrose obsessionnelle le déclare expressément. 

Nous essaierons tout à l'heure d'interpréter à notre tour cette 
notion et de rechercher quelles peuvent en être les bases* ïl nous faut 
examiner en attendant le nouvel horizon que va nous donner cette 
possibilité de constitution* S'il en est ainsi, en effet, les conflits de 
l'enfance issus de l'établissement de la sexualité vont prendre une 
autre signification. Car les causes occasionnelles de ces conflits, et 
ces conflits eux-mêmes, sont le plus souvent identiques à ceux qui 
surviennent chez les normaux ; s'ils ne se liquident pas, cela doit 
donc tenir à la nature des pulsions affectives qui les motivent, et Ton 
doîi conclure que ces pulsions sont anormalement intenses* Nous 
rappelions, il n'y a qu'un instant, les différentes phases par où passe 
le développement sexuel. ïl est logique d'admettre alors que» dès les 
toutes premières phases, cette sorte de déviation « constitutionnel- 
le » devait déjà se manifester- Or, c'est précisément ce que montrent 
les travaux récents de l'école psychanalytique qui insiste avec juste 
raison sur les importants reliquats, retrouvés chez l'obsédé, du mode 
d'affectivité de la phase sadique-anale (Freud-Jones). ïl semble bien 
que ce soit l'anormale fixation à cette phase qu'il faille regarder com- 
me point de départ de l'évolution morbide ultérieure. On comprend 
pourquoi nous parlons d'arrêt d'évolution, au cours des phéno- 
mènes de régression. Ce n'est pourtant pas un arrêt total, et le déve- 
loppement se poursuit* Mais on voit qu'il ne peut suivre le chemin 
de la sublimation. Aussi des difficultés, qui paraissent minimes au 
normal, deviendront ici la source de nouvelles désadaptations. La 
phase œdipienne particulièrement sera dure à franchir* et presque 
fatalement le sujet gardera l'empreinte des complexes qui lui sont 
attachés* fait qui entraînera encore des arrêts à l'évolution déjà si 
difficile de la sexualité dont les phases successives n'auront plus 
Ja même individualité. On se trouvera ainsi en présence d'une afiec- 



l'obsession 641 



tivité tourmentée, où diverses phases chevauchent et coexistent, de 
sorte qu'au phénomène d'arriération affective pourra s'ajouter le 
phénomène de la régression affectivej puisque en persistent toutes 
à la fois chez le même sujet les diverses modalités* 

Cette évolution anormale des instincts, celle extrême difficulté 

* 

qu'ils rencontrent à s'adapter heureusement aux exigences de la \ie 
sociale, la persistance au contraire des modalités primitives de satis- 
faction semblent bien constituer le fond mémo de la névrose. Il faut 
donc pour que celle-ci soît possible que les pulsions instinctives 
aient ici des qualités spéciales> qu'elles soient au moins particuliè- 
rement fortes et exigeantes, et que leur ensemble, que nous isoions 
artificiellement sous le nom de « ça », soit remarquablement intense 
et agressif* iNfais c'est justement ce qui nous apparaît chez nos 
grands obsédés. Nous parlons de leur apparente humilité, de leur 
sentiment de culpabilité, de leurs doutes, de leurs hésitations perpé- 
tuelles* L'analyse montre que, sous ces manifestations visibles, se 
cachent des sentiments tout opposés qui témoignent au contraire 
d'une extrême agressivité. Seulement celle-ci met en œuvre la 
répression du surmoi, et l'on comprend qu'il lui soit nécessaire 
d'être exceptionnellement impitoyable. 

On ne saurait plus s'étonner dès lors devant un tel conflit qui 
embrasse l'être entier dans son adaptation sociale, de l'extraordi- 
naire floraison d'obsessions que l'on voit alors survenir, de la force 
et de la durée quasi illimitée de ces phénomènes, puisqu'aussi bien 
ils ne représentent que les substituts du conflit, qui lui-même n'a 
que peu de chances de trouver une heureuse résolution, 

On le voit donc, l'introduction d'une notion constitutionnelle jette 
un jour nouveau sur la genèse de l'obsession. Nous sommes restés 
volontairement très schématiques en l'exposant parce qu'elle repose 
sur des recherches qui ne sont encore qu'à leur début, et à propos 
desquelles se manifestent des divergences d'opinion. Il semble tou- 
tefois que, dans la forme que nous lui avons donnée, toute incom- 
plète qu'elle soit, elle puisse être considérée comme parfaitement 
admissible. 

D'ailleurs cette notion constitutionnelle n'est pas une nouveauté. 
Elle constitue même une des doctrines les mieux établies de Fheure 
actuelle et qui tend de plus en plus à imprégner toute la Psychia- 
trie- Toutefois, si l'idée en est acceptée par tous, il n'en est pas de 
même lorsqu'on passe à l'application. S'agit-il d'une constitution 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE* 43 



042 REVUE FRANÇA1SK DE PSYCHANALYSE 



« psychologique » où seraient pour ainsi dire héréditairement pré- 
formés les mécanismes des futures affections psychiques, préfonnés 
sous forme de constellations de caractère que les chocs de la w *e 
orienteront secondairement vers des manifestations morbides qui 
n'en seront que le prolongement ? Ou Lien s'agit-il seulement d'une 
constitution « physiologique » qui rendrait uniquement plus sen- 
sibles, plus fragiles à certains traumatismes, les sujets qui en sont 
pourvus 7 

Nous voudrions maintenant en reprenant à grands traits le syn- 
drome physique et physiologique si généralement attaché à l'obses- 
sion essayer de répondre à cette interrogation. 

Que signilie, en somme, ce sj'ndrome physique ? Que, chez les 
obsédés, on trouve d'une manière constante, des modifications plus 
ou moins nettes, plus ou moins importantes des réactions émotives. 
Tous les systèmes organiques peuvent en être plus ou moins affec- 
tés, mais principalement les appareils cardiaque, digestif et vaso- 
moteur. Point n'est besoin d'en refaire l'exposé. Nous rappelons 
encore une fois le rôle que Ton fait jouer aux glandes closes et au 
multiples trouilles, ce dernier système apparaissant en quelque 
sorte comme l'intermédiaire entre l'émotion psychologique et sa 
traduction organique. 

Or c'est un fait maintenant bien connu que ses sujets présentent 
une sensibilité particulièrement exquise, non seulement aus: émo- 
tions psychologiques mais encore à toutes les excitations physico- 
chimiques, physiologiqus*.. susceptibles de mettre en branle ces 
réactions émotives, même en l'absence de concommitant psycholo- 
gique. On sait combien la sensation, en tant que phénomène psy- 
chologique est influncée par la présence d'une émotion. Qu'il y ait 
alors un mode de sensibilité différent chez de tels malades ne sau- 
rait surprendre étant données la fréquence et la durée des réactions 
émotives. La tonalité générale de ces émotions d'autre part est d'or- 
dinaire dépressive et s'accompagne par conséquent d'un sentiment 
pénible, qui peut être plus ou moins localisé à tel appareil de l'éco- 
nomie, ou au contraire généralisé. De là à passer à la cénesthésie 
générale, il n'y a qu'un pas. Et Ton comprend que Ton puisse parler 
de troubles de cette cénesthésie. C'est à notre sens extrapoler et don- 
ner à cette constitution une valeur qu'elle n'a pas, que de voir dans 
cette cénesthésie l'origine de l'état psychique. Faut-il alors renver- 
ser la proposition et voir dans l'état d'angoisse entretenu par le 



l/OBSESSÏON 643 



conflit psychique l'origine des troubles phj r siques ? Nous ne le pen- 
sons pas non plus* La vérité nous semble être plutôt dans une intri- 
cation. Et voici comment : 

Il faut en revenir à la constitution émotive du sujet* Celte consti- 
tution, on le sait, consiste en une disposition spéciale, une aptitude 
à présenter des réactions émotives disproportionnées à la cause qui 
les fait naître, et se caractérise par un état permanent plus ou 
moins accusé d'instabilité sensitive et d'insuffisance inhîbitoire du 
système nerveux. D*après Dupré, cette constitution pouvait être soit v 
héréditaire et relever « des nombreux facteurs de la dégénéres- 
cence », soit être acquise et apparaître à la suite de traumatismes, 
de troubles nutritifs, d*infections ou d'intoxications « à détermina- 
tion nerveuse ». Dupré ajoutait qu'elle est souvent associée au désé- 
quilibre de l'affectivité et de la volonté, et qu'elle représente le 
substratuni organique de nombreux syndromes neuropsychopa- 
thîques, au premier rang desquels il rangeait les névroses d'obses- 
sion. Maïs, on le voit, îa constitution émotive, malgré ce rôle par lui 
attribué au cours de psychonévroses, ne représentait cependant pas 
une constitution « psychologique » ; ce n'était qu'une constitution 
organique, qui pouvait d'ailleurs être aussi bien acquise qu'hérédi- 
taire, et son mode d'action consistait uniquement en ceci qu'elle 
rendait les sujets qui en étaient porteurs plus sensibles aux chocs 
de toute nature, en même temps qu'elle diminuait chez eux le pou- 
voir freinateur. Il semble bien que les grands obsédés dont nous 
nous sommes surtout occupés dans ce rapport» puissent être consi- 
dérés comme héréditairement porteurs de cette constitution orga- 
nique- L'étude de l'ascendance révèle en effet chez eux une fré- 
quence extrême de tares nerveuses, souvent frustes mais nettes. 
Nous ne pouvons d'ailleurs insister sur ce point, qui nous entraî- 
nerait hors des limites de ce travail. Mais nous pouvons retenir le 
fait. Et la pathogénie de )a névrose devient plus claire, et secondai- 
rement, notre compréhension du syndrome obsession. Car l'élément 
physiopathologique que nous voyons survenir là, n'explique pas, 
sans doute, la naissance du psychologique* Il lui reste même com- 
plètement étranger et il serait vain de vouloir tirer de l'un la 
compréhension de l'autre. Mais il rend compte de ce fait qui paraî- 
trait incompréhensible sans cela, la production de conflits durables, 
succédant eux-mêmes à l'apuarition de pulsions ou de tendances 
anormalement développées. Que Ton nous permette une comparai- 



614 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



son : si Ton représente l'affectivité encore vague de la période^ 
infantile par une plaque de cire> on peut concevoir que cette cire 
soit ou très dure et se laissant difficilement entamer, ou très molle 
et permettant de tracer de profonds sillons. Celle sorte d'irritabi- 
lité nerveuse et d'insuffisance inJiibi Loire nous paraît un peu res- 
sembler à cela. La notion de terrain prend ainsi une valeur très 
intéressante. Elle ne crée pas l'affection comme par une sorte de 
fatalité. Elle n'apporte rien de nouveau au point de vue psycholo- 
gique, mais elle rend possible et probable la fixation des complexes 
affectifs, dont la névrose ultérieurement sera la conséquence* 

D'ailleurs la névrose, réciproquement, une fois constituée, tendra 
à augmenter les réactions émotives. Elle sursensibilisera l'être déjà 
sensibilisé, Un véritable cercle vicieux sera finalement établi où le 
psychique réagissant sur le physiologique et le physiologique sur le 
psychique, chacun dans sa sphère propre, aura ainsi toute raison 
pour voir croître ses syymptômes, qui, tout en étant îniriqués et 
plus ou moins intimement unis» resteront cependant distincts, ne 
se prêtant qu*un mutuel appui sans jamias se confondre, ni même 
pouvoir se mélanger. 

On s'en rend compte, ce ne sont pas là des faits sans importance, 
et nous pensons même qu'il y faut voir la raison de l'activité, que 
Ton ne saurait méconnaître, des médications symptomatiques, si 
souvent formulées, dans les névroses, activité toute passagère dans 
les grands états évoluant depuis l'enfance, activité souvent très 
efficace dans les états récents, dans ceux qui, psychologiquement, 
se révèlent comme la traduction d'un conflit actuel ou tout au 
moins peu ancien. 

* D'ailleurs, et nous l'avons dit au début de ce travail, si l'on étu- 
die ces derniers étais* on ne manque pas de trouver dans leur étio- 
logie, ou mieux dans les circonstances qui les ont entourées, 
nombre de raisons permettant de justifier celte opinion : chocs 
divers, maladies, et, d'une façon générale, toutes causes pouvant 
déterminer une dépression, avec accroissement de l'instabilité ner- 
veuse. N'est-ce pas ce que nous constatons le plus ordinairement ? 
Comme le dit Dupré, une constitution émotive acquise s'est alors 
plus ou moins développée, état transitoire ou état durable, mais qui 
va permettre, grâce au malaise qu'il implique, une sorte de diminu- 
tion de la cohésion du moi. Ainsi des conflits actuels ne recevant 
plus, avec la même célérité, la solution qu'ils comportent, pourront 



vmm^m-^*** 



^OBSESSION 645 



réveiller des complexes anciens incomplètement éteints, mais nor- 
malement refoulés en plein inconscient, et restés jusque-là inoffen- 
sifs* Ce ne seront certes pas les grands obsédés de tout à l'heure, 
ce seront plutôt des obsédés occasionnels, d'ailleurs facilement 
curables. Une malade que nous avons eue en traitement, il y a peu 
de temps, représentait presque schémaliquement ces cas. Nous en 
résumons l'observation, tant elle nous paraît démonstrative, 
Mme X..„ 40 ans, était venue nous voir au cours d'une crise de 
dépression* accompagnée d'obsessions extrêmement pénibles à con- 
tenu particulièrement générateur d'angoisses. Ayant perdu un 
enfant en bas âge, dix ans auparavant, l'idée lui était brusquement 
venue qu'elle avait peut-être désiré la mort de cet enfant* Depuis, 
ses journées el ses nuits se passaient dans une lutte épuisante 
contre l'idée (et plusieurs autres un peu différentes, mais du même 
ordre). Il s'agissait, en réalité, d'un complexe de culpabilité ayant 
apparu dans l'adolescence à la suite de l'attitude paternelle à son 
égard (tentative incestueuse). Or tout s'était parfaitement liquidé. 
Mais Mme X. fît, à partir de 20 ans, des périodes de dépression par 
accès, tous les trois ou quatre ans, périodes qui duraient chacune 
plusieurs mois. Les premières qui ne se différencièrent en rien des 
états de dépression classique furent seulement suivies d'une courte 
période de légère excitation, réalisant ainsi des accidents cyclothy- 
miques classiques, Mais à partir de la mort de l'enfant, vers 30 ans, 
en même temps que la période de dépression, apparaissait d'ailleurs 
subitement, l'obsession dont nous avons parlé survenait avec la 
même soudaineté pour disparaître avec une égale rapidité, en même 
temps que se terminait la crise* De sorte que Mme X. réalise tous 
les trois ans environ une crise d'obsession particulièrement pénible, 
en même temps qu'évolue la période de dépression. Entre les pé- 
riodes, elle est absolument normale et n'a pas la moindre obsession. 

Pour rares que soient les cas de cet ordre* les cas typiques du 
moins, ils ne sont pas exceptionnels. Ils nous donnent bien, nous ïe 
pensons du moins, la démonstration de ce que nous avancions. 
Mine X* n'était pas une grande obsédée et vivait normalement, mal- 
gré son conflit non complètement résolu. Mais qu'une circonstance 
arrivât, venant diminuer sa cohésion psychique, aussitôt la névrose 
apparaissait pour disparaître après la cause occasionnelle, l'accès 
de dépressioji cj'clothymique. 

Nous pouvons maintenant conclure. Sans doute sommes-nous 



646 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



loin d'avoir épuisé les innombrables problèmes que nous aurions pu 
poser. Aussi bien n'avons-nous jamais prétendu être complets. 
Reprenant les définitions données dans les traités, nous avons 
essayé de démontrer que l'obsession n'était jamais qu'un syndrome. 
Nous aimerions même dire plus : un simple mode de réaction psy- 
chologique* Et c'est là plus qu'une question de mots, car un syn- 
drome éveille toujours quelque peu l'idée de quelque chose de 
pathologique. Or l'obsession, en soi, n'est rien de cela. La verrai! - 
on, en effet, survenir si constamment chez l'individu normal ? C'est 
une forme de réponse de notre activité psychique el qui ne se pro- 
duit que dans des conditions bien déterminées. Nous avons essayé 
de d écrire ces conditions et de montrer que, dans leur forme géné- 
rale, elles restent constantes, quel que soit le psychisme considéré 
et que l'on se trouve toujours donc en présence du même phéno- 
mène pyschologique. Il est difficile dans ces conditions de hausser 
le phénomène jusqu'à la dignité de syndrome. Et c'est pourquoi le 
mot de réaction nous paraît plus adéquat. 

Naturellement, nous ne méconnaissons pas la différence qui saute 
aux yeux et qui sépare l'obsession du normal de la grande obses- 
sion pathologique* Mais nous nous excusons de le répéter, cela 
n'implique en rien une différente nature, le trouble restant identi- 
quement le même. Ce qui change seulement, c'est le psychisme 
sur lequel survient l'obsession, simple forme réactionnelle, et qui 
en constitue la substance* C'est pourquoi étudier l'obsession et ses 
variations dans la série qui va du pathologique au normal revient 
à étudier les psychismes mêmes, et pour le cas qui nous occupe, 
à essayer de déterminer les conditions psychologiques variables cette 
fois qui en nécessitent l'apparition et en assurent la durée. 

C'est précisément ce que nous avons voulu faire au cours de ces 
pages. Et nous avons montré que — psychologiquement parlant — 
l'obsession était la traduction symbolique d'un conflit ïnlra-psy- 
chique : conflit actuel ou relativement peu ancien chez les normaux 
et dans les cas légers, conflits lointains et contemporains de la 
petite enfance ? dans les cas graves. 

Mais, à y bien regarder, cette traduction symbolique dont le con- 
tenu peut d'ailleurs être en rapport avec le conflit causal (cas 
légers) ou y paraître tout à fait étranger (cas graves) représente, 
nous l'avons vu, et nous y avons longuement insisté, une sorte de 
gain pour l'individu obsédé. Car ainsi il substitue au conflit initial, 



-u — i j-l. ■ i»ii MMM^-nrJnn^#»^inie^ 



l'obsession 047 



un autre conflit plus anodin. Le sens psychologique profond de 
l'obsession nous apparaît alors et Ton comprendra mieux mainte- 
nant le terme de réaction psychologique que nous lui donnons. Car 
une réaction a toujours un sens utilitaire, elle représente en quel- 
que manière, un moyen d'éviter ou de fuir une situation pénible. 
C*est bien cela en fin de compte que s'efforce de réaliser l'obsession. 
Et elle ne se produit que dans ces seules conditions. Donc, réaction 
hédonique, au premier chef, ayant pour but une satisfaction immé- 
diate, ou, ce qui serait peut-être plus exact, une cessation immé- 
diate de la souffrance, et réalisant ce dessein par un mécanisme 
unique sous mille masques divers — Tintrojection d'une idée ou 
d'un sentiment moins pénible dans la conscience . Naturellement, ïe 
choix de ridée ou du sentiment n'est pas livré aux seules mains du 
hasard. Toute l'activité psychologique du sujet y est intéressée, et 
il faut bien que cette idée ou ce sentiment* par quelque côté, soit 
en rapport avec le complexe affectif qu'ils ont mission de rempla- 
cer. Conscient et inconscient agissent là ensemble et laissent passer 
ce qu'ils ne peuvent arrêter, mais qui, à ce moment donne, apparaît 
comme une demi-victoire* 

Demi-victoire, c'est bien là le mot qui convient Car si Ton 
excepte les obsessions fugaces des normaux, l'obsession ne termine 
pas la lutte, Celle-ci continue sous sa nouvelle image, un peu moins 
pénible seulement* Mais tôt ou tard, la situation opportuniste s'avé- 
rera trop incomplète pour être suffisante. Une nouvelle image devra 
lui être ajoutée ou mieux substituée. Mais la névrose ne désarme 
pas, malgré ces multiples avatars. Réaction presque automatique 
de défense, capable d'avoir un effet heureux dans les faibles con- 
flits, Fobsession s'avère impuissante dans les autres. Elle n'en sert 
pas moins, car elle est peut-être dans ces cas la seule réaction pos- 
sible* mais elle n*est plus alors qu'un jeu de dupes : un essai de 
guérison raté. 



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De l'élaboration et de la fonction 

de l'œuvre littéraire (1) 

Par Marie BONAPARTE 



Ayant de nous engager dans l'analyse des contes d'Edgar Poe> 
nous écrivions : « Les œuvres littéraires et artistiques des hommes 
révèlent leur plus intime psychologie, et sont édifiées, ainsi que 
Freud Ta montré, à la façon des rêves de nous tous. Les mêmes 
mécanismes qui président à l'élaboration» en un rêve ou un cauche- 
mar nocturnes, de nos désirs les plus forts bien que les plus cachés 
— et souvent pour notre conscience les plus repoussants — prési- 
dent à l'élaboration des œuvres d'art, » Par ailleurs Freud, dans La 
création littéraire et le Rêve éveillé (2) a montré le lien qui relie le 
lève éveillé de r adolescent ou de Padulte — si proche parent du rêve 
endormi — au jeu de l'enfant, lesquels sont tous deux des réalisa- 
tions fictives de désirs* Il nous v a (ait aussi saisir la ressemblance 
du rêve éveillé à la création littéraire» en laquelle les désirs pro- 
fonds, infantiles, archaïques, inconscients, de l'artiste, trouvent, 
sur un mode fictif et plus ou moins déguisé, à se satisfaire. Suivant 
leur plus ou inoins de subjectivité, les œuvres littéraires pourraient 
alors se ranger comme le long d'une échelle, Â une extrémité se 
trouveraient les œuvres, telles celles d'un Zola ou d'un Maupassant, 
où la personnalité de l'auteur semble souvent disparaître» se borner 
au rôle d'un spectateur devant lequel défileraient les autres 
hommes ; ce sont pour ainsi dire des œuvres de « voyeurs » de 
£énie ; certaines rêveries éveillées d'exception leur ressemblent, 
malgré l'opposition qu'elles paraissent de prime abord présenter 
-avec le rêve ou la rêverie en généra L II resterait d'ailleurs dans 
chaque cas à voir jusqu'où la scission de la personnalité de l'auteur, 

(1) Ces pages sont extraites d + « Edgar Poe », ëlud<? psychanalytique, ouvrage à 
paraître auv Editions Dcnoel et Stecle, 

<2) « Dcr Dichtcr und rïas Pliant asieren », Neuc Rame* 190$, et Gesammelte 
Sduiften t vol. X. A paraître chez Gallimard dan* Essais de psychanalyse appliquée. 






650 KEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

dont les composantes psychiques tendent à s'incarner en de divers 
personnages, n'a pas permis, dans les personnages observés par lui, 
à Fauteur lui-même de se réincarner. De môme, dans les thèmes 
mythiques qui semblent donnés du dehors au poète ou au drama- 
turge et qui constituent les rêves éveillés collectifs et phylogéniques 
de l'humanité, les complexes ontogéniques de chaque auteur trou- 
vent toujours moyen de se manifester, par le choix même du thème 
et par ses variantes. 

Mais revenons à notre échelle de la subjectivité des œuvres 
littéraires* Par tous les degrés, tous les passages possibles, nous 
letournons alors de l'objectivité en apparence la plus grande à la 
subjectivité la plus parfaite* laquelle semble réaliser le type originel, 
fondamental, de la création littéraire* Ici, les complexes de l'auteur 
lui-même se projettent dans l'œuvre plus ou moins déguisés. 

Ce sont ces oeuvres tout subjectives, tout emplies des souvenirs 
inconscients de leur créateur, nous dirions de ses complexes, qui 
offrent ïe plus de ressemblances non seulement aux « rêves éveil- 

m 

lés » des adolescents, mais même aux « rêves endormis » de tous les 
hommes* Or, à 1* extrémité d'une telle série on peut placer un Edgar 
Poe comme un Hoffmann, Car non seulement, chez ceux-ci, l'élabo- 
ration qui fait l'œuvre d'art est semblable à celle qui crée nos rêves, 
mais l'allure extérieure de leurs récils, sa forme même, est souvent 
celle de nos cauchemars. Sans doute leurs toxicomanies ne furent- 
elles pas étrangères à ce phénomène» 

* 

A quelles sources infantiles profondes Poe puisa l'inspiration de 
son œuvre, c'est ce que nous pensons avoir déjà montré. Il nous 
reste à exposer ici, sur l'exemple des contes, ies mécanismes psy- 
chiques proprement dits lesquels président en général à l'élabora- 
tion des œuvres littéraires- 
Dans son livre de La Science des Rêves, (1) qui a posé la base de 
la nouvelle psychologie, de la seule qui mérite ce nom, celle qui 
pénètre la psychologie de l'inconscient, Freud, en conclusion au 
chapitre traitant de F élaborai ion du rêve, écrit : 

« On en a donné une description complète, quand on a réuni 

(3) Die Traiimdcuiuitg 9 Leipzig et Vienne, Deuiicke, 1900, et Gasammeîie Schiificn, 
voL lï et III. La Science des Ztfpes, ti\ Meycrson, Pari s » Alcan, Jï)2ti, pp. 453-454. 



**^^^^^"^MiW^^^— ^^^— ■ 



ÉLABOEATIOK ET FONCTION DE l/ŒUVRE LlTTÉRAÏHE 651 

et analysé les conditions auxquelles doit satisfaire son produit. 
Ce produit : le rêve, doit avant tout être soustrait à la censure. 
Pour cela, l'élaboration du rêve se sert du déplacement des inten- 
sités psychiques, qui peut aller jusqu*à une « transvaluation de 
toutes les valeurs » psychiques. Elle doit, en second lieu, rendre des 
pensées, uniquement ou surtout, à l'aide des images-souvenirs, 
visuelles ou auditives/ Cette obligation lui impose le souci de la 
possibilité de figuration, qui entraîne de nouveaux déplacements. 
11 faut de plus, semble-MI, qu'elle produise des intensités plus 
fortes que celles quelle trouve dans les pensées du sommeil. Elle 
procède, à cet effet, à une condensation qui ramasse et concentre 
des pensées éparses du rêve. Elle s'intéresse peu à leurs relations 
logiques : lorsqu'elle consent à les figurer, c'est de façon dissimulée, 
par des particularités de forme. Les états affectifs des pensées du 
rêve subissent moins de transformation que leur contenu représen- 
tatif. En général, ils sont étouffés. Là où ils subsistent, ils sont déta- 
chés des représentations et groupés selon leur nature. Une seule 
partie de l'élaboration du rêve correspond aux conceptions clas- 
siques de l'ensemble de ce processus : c'est V élaboration secondaire, 
l'en semble des retouches, fort variable, qu'opère la pensée partiel- 
lement éveillée- » 

Partant de ce résumé des conditions auxquelles doit satisfaire 
le rêve, et qui impliquent les processus présidant à sa formation, 
nous allons voir que ces processus sont, à des degrés divers, les 
mêmes que ceux par lesquels, dans I*œuvre littéraire, le contenu de 
Finconscient peut passer, par l'intermédiaire des pensées précon- 
scientes, dans ce produit conscient qu'est l'œuvre écrite. Et ceci ne 
sera pas pour nous surprendre, puisque ces mécanismes, ces lois f . 
sont les lois, les mécanismes mêmes qui régnent, sous tous les cli- 
mats, au sein universel du psychisme humain. 

Mais avant d'étudier ces divers processus de l'élaboration de 
r œuvre littéraire, tâchons de nous faire une idée un peu plus précise 
des divers états du psychisme dont nous venons de parler* 

Que faut-il entendre, d'abord, par un souvenir, une représen- 
tation, un affect inconscients ? C'est quelque chose, ne nous leur- 
rons pas, qui, dans cet état, ne peut absolument pas être perçu, ou 
seulement pressenti, quelque obscurément que ce soit, par la cons- 



652 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ciencc, Les plus anciens souvenirs infantiles de notre vie restent à 
jamais dans cet état, avec les représentations y afférentes, et consti- 
tuent ainsi, avec la niasse atavique de nos instincts, îe noyau de ce 
qu'on appelle notre inconscient* Seuls les affecls inconscients peu- 
vent ressurgir, transférés à d'autres objets, dans le préconscient, et 
c'est par là que notre inconscient infantile continue à dominer notre 
vie, lui imposant le choix des représentations ultérieures les plus 
aptes à ce transfert* 

Préconscîentes sont les représentations qui, bien qu'inconscientes 
pour le moment, sont toujours susceptibles de surgir dans le cons- 
cient si l'occasion est favorable. Ce qui fait qu'on distingue en réa- 
lité deux sortes d'inconscient : d'une part l'inconscient proprement 
dit, à jamais i né vocable, constitué par le réservoir natif de nos 
instincts et de nos plus précoces expériences infantiles ; d'autre 
part, le préconscient., momentanément inconscient, mais toujours 
évocable, constitué par les souvenirs et les représentations ulté- 
rieures de notre vie. 

Quant à l'état conscient, bien que la psychologie, autrefois, lui 
ait attribué toute l'étendue du psychisme, il n'a qu'un rôle très 
limité. II ne semble être que notre faculté d'aperception, mais tour- 
née cette fois vers l'intérieur de notre psychisme, Et de même que 
notre facilité d'aperceptîon extérieure, par le moyen de nos sens, ne 
peut que saisir les phénomènes sans arriver à pénétrer l'essence 
même des choses, notre faculté d'aperception intérieure ne sait 
jamais que noter les mouvements et les reflets à la surface de ce 
qui se passe dans les profondeurs inaccessibles de notre inconscient. 
C'est ainsi que notre moi conscient n'est jamais, de nous-mêmes, 
que le spectateur plus ou moins veillant. 

Or, dans l'élaboration du rêve, de l'œuvre littéraire, comme de nos 
divers produits psychiques, voici ce qui se passe en général. Quelque 
chose, dans le monde extérieur, est perçu par nous* Mais, au cours 
de la journée, notre attention doit, pour rester adaptée, se porter 
d'objet en objet. Alors les bouts de certaines chaînes d'association 
d'idées se perdent, tout le long du jour, dans le préconscient. Là, 
elles continuent à se dérouler» jusqu'à ce que leur affect s'y éva- 
nouisse en se dispersant. Ou bien, elles se trouvent rencontrer quel- 
que chaînon qui mène jusque dans l'inconscient grâce à une asso- 
ciation par ressemblance avec quelque souvenir inconscient. Lu 
chaîne entière préconsciente se trouve alors entraînée dans rinçons- 



ÉLABORATION ET FONCTION DE l/ ŒUVRE LITTÉRAIRE 053 



cient et s'y charge de l'énergie incomparable propre aux affeeis re- 
foulés anciens, restés insensibles* à l'usure parce qu'à la conscience, 
De là, elle ressurgira, renforcée de cet affect, dans la conscience, 
sous la forme d'un rêve endormi ou d'une rêverie éveillée, par exem- 
ple. C'est lors de cette plongée dans l'inconscient, avant d v en ressur- 
gir sous un nouvel aspect, que les pensées préconscientes subissent 
ces traitements étranges, sî différents de ceux de la pensée logique, 
dont nous allons nous occuper. 

Maïs auparavant, une remarque s'impose encore. Bien que notre 
langage nous contraigne à parler de plongée dans l'inconscient- de 
passage de L'inconscient au préconscient, il faut se garder de se 
représenter inconscient, préconscient ou conscient comme des 
localités diverses du psychisme. Ce ne sont que des états différents 
de celui-ci. 

Par leur plongée dans L'inconscient, les représentations acquiè- 
rent eu première ligne la faculté d'y perdre leurs affects, de les lais- 
ser glisser sur des représentations plus ou moins voisines. 

Les exemples de déplacement des intensités psychiques, dans les 
contes que nous avons analyses, sont si nombreux, qu'ils consti- 
tuent pour ainsi dire la trame même de l'œuvre du conteur. Nous 
ne rappellerons que les plus frappants. Dans le Cycle de la Mère 
morte-vivante , le déplacement se borne le plus souvent à faire pas- 
ser 1* accent affectif, qui appartenait originairement à la mère, sur 
des femmes imaginaires douées des attributs qui avaient été ceux 
de la morte, Bérénice, Moreila, Ligeia> Madeline sont, telles des 
phtisiques au dernier degré, morbides, évanescentes et dégagent, au- 
tour de leurs mouvements de sylphides, déjà comme un parfum de 
putréfaction. Ce déplacement élémentaire suffit cependant pour que 
ni Edgar Poe, ni ses lecteurs pendant près de cent ans, n'aient 
reconnu dans ces suspectes sylphides des rééditions d' Elisabeth 
Arnold. Tout au plus y a-l-on parfois deviné Virginia qui était le 
transfert de celle-ci. 

Avec la Chute de la Maison Usker s un déplacement plus grand 
attire notre attention. La Mère morte-vivante y est représentée, non 
seulement sous les traits humains de Madeline, mais encore sous 
les espèces d'un bâtiment ; le Château aux murailles et à l'atmos- 
phère putridement vivantes. Poe se sert ici, pour effectuer ce dépla- 



-65i REVUE FHANÇAiSE DE PSYCHANALYSE 



-cernent important, d'un des symbo Usines universels de l'humanité, 
qui figure volontiers les femmes soûs formes d'édifices* 

Dans Metzengerstein } la Mère est de même, totémiquement, repré- 
sentée par un cheval, sur lequel l'accent libidinal incestueux, lequel 
n'était dû qu'à elle seule, est déplacé. Qui, sans les clefs, les lois de 
la Science des rêues } l'y reconnaîtrait ? Intellectuellement, s'entend ; 
■car c'est justement parce que notre propre inconscient reconnaît 
fort bien, sous le tableau fantastique manifeste, de quel profond 
drame réel latent il s'agit, que chacun de ces récils, aux détails ap- 
parents souvent puérils, nous prend aux entrailles. 

Avec le Cycle, de la M ère -Paysage, les déplacements des intensités 
psychiques acquièrent de plus en plus de variété, s'accomplissent 
sur une échelle de plus en plus vaste* Notre tendance primitive à 
nous annexer narcissiqucmenl l'univers permet en effet à nos 
investissements libidinaux de se porter sur tous les objets qui frap- 
pent autour de nous nos sens, des plus petits aux plus grands : 
flots de la mer, profondeurs de la terre, astres du ciel. Et la mère, le 
premier objet que no a s ayons appris à différencier de notre corps, la 
mère, dans le récit de Pym, par exemple, est figurée, non seulement 
par des vaisseaux ou par l'étrange animal totem Tekeli-li avec sa 
blancheur, mais par la mer elle-même, suivant un des symbolismes 
humains les plus universels. 

Dans le récit de Pym encore, avec le fantasme d'ensevelissement, 
dans le Scarabée d 3 or d'une façon plus exclusive, la terre symbolise 
aussi la mère, et les entrailles de la lerre sont assimilées à celles de 
la génératrice ; dans H ans Pfaall, la lune, l'astre pâle et froid, sert 
à figurer à son tour la mère morte du poète. Et la nostalgie du flls 
pour ces mères symboliques se trahit dans l'ardeur des divers 
héros poesques pour l'exploration et la possession de la terre, du 
ciel ou des eaux, lesquelles, dans les trois récits de la mer dus à 
Edgar Poe, s'entrouvrent d'ailleurs en des entonnoirs grandioses où 
le flls vertigineusement retourne là d'où il était issu* 

Dans Perte d'haleine, ce conte étrange où Poe confesse sur un 
mode détourné son impuissance sexuelle, nous ne serons pas surpris 
de découvrir des exemples de déplacement infiniment nombreux et 
variés. Le déplacement fondamental est celui qui fait glisser l'inté- 
rêt que tout homme porte naturellement à sa puissance virile sur 
celui que noire héros porte à son haleine, à son souffle* Là encore- 
Poe s'est appuyé sur F un des symbolismes généraux de l'humanité : 



4E>-^ -^^mn 



ÉLABORATION ET FONCTION DE l/aïUYRE LITTÉRAIRE 655 



les diverses théogonies n s attribuent-elles pas souvent au souffle de 
leurs dieux le pouvoir créateur ? Nous ne saurions rappeler ici tous 
les autres déplacements dont ce conte fourmille : l'agression 
sexuelle originelle « coupable « de M. Manque-d* haleine y est bien 
entendu remplacée par l'agression verbale qui lui vaut son châti- 
ment, la perte de son baleine ; le père caslrateur qui inflige le châ- 
timent par M. Souffle-assez, voleur de l'haleine, par le gros 
monsieur écraseur de la diligence, par le chirurgien coupeur, par 
l'employé des pompes funèbres avec sa vis, lesquels constituent 
autant de variantes sur un même thème* Par ailleurs, la rephalli- 
sation y est représentée par la pendaison. L'érection est figurée dans 
ce conte par le gonflement illimité du corps de notre héros, après 
pendaison, sur lequel est alors tout entier déplacé l'accent libidinal 
propre au phallus, retourné d'ailleurs en angoisse, contraire de la 
volupté, tant Poe devait avoir peur de celle-ci. Il n'y a peut-être que 
les lettres d'amour coupables d'Elizabeth Arnold qui reparaissent 
ici à peu près telles quelles, sans doute en vertu de V isolation, dans 
ce contexte déformé, qui les rend méconnaisables. Tout ce récit qui 
confesse le drame le plus tragique de la vie d'Edgar Poe, son im- 
puissance virile, est d'ailleurs revêtu d*un aflfect renversé : c*est un 
drame qui joue au burlesque. La représentation par le contraire, ce 
moyen de déguiser ce qu'on n'ose se dire en face, dont nous reparle- 
rons plus loin, le domine, et ce n'est pas pour rien que la rephalli- 
saîion elle-même y est figurée sur le mode ironique d'un corps 
pendu, qui tombe, flasque. 

Dans le Cycle de la Mère Assassinée, le déplacement des valeurs 
affectives apparaît très net. Le père meurtrier de la conception 
sadique infantile du coït y figure sous les traits mystérieux de Tin- 
connu, « type et génie du crime profond », lequel rôde dans les 
foules ; ailleurs sous les espèces de l'orang de ïa Rue Morgue, Le 
phallus pénétrateur y est symbolisé là par le poignard, ici, par le 
rasoir. Déplacement aussi, la chambre fermée, qui dans la même 
rue Morgue, figure la mère, autant que le faisait la vieille dame 
FEspanaye ; déplacement encore la cheminée, image du cloaque 
maternel où la fille est renfoncée. Déplacement, toujours, l'œil 
crevé du Chat noir, symbole de la plaie de la castration, sa pendai- 
son rephallisante, et le chat lui-même, symbole si général de la 
femme et de son organe. 

Dans les Cycles du Père l'accent psychique appartenant au phal- 



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nm^n 



656 REVUE TRAKCAÏSE DE PSYCHANALYSE 







lus est reporté sur le Cœur révélateur, celui propre aux entrailles 
maternelles ramené, dans la Barrique d'amontittado, aux caves de 
Montré sor. Et toutes les figurations, dans Hop-Frog ou la Mort 
Rouge, par les personnages de la cour d'un prince ou d'un roi, des 
parents de notre enfance, sont autant de déplacements destinés à 
rendre méconnaissables, dans leur vraie nature, ces personnages, et 
à leur permettre par suite, insoupçonnés, de jouer leur rôle libidinal 
« coupable ». 

Le Diable de M, Dammit, qui lui gagne, dans un pari, sa tête, et 
le pont symbolique aux barres de fer où cette exécution a lieu, au- 
tant de déplacements, comme nous l'avons montré, du père justi- 
cier, du vagin qu'il est dangereux de traverser, et des dents 
redoutables dont ce vagin serait armé ! Les déplacements sur les-* 
quels est bâti le cauchemar du Puits et du Pendule sont légion : le 
cachot, utérus maternel contractile, le puits vaginal, le pendule 
phallique du Temps n'en sont que les plus éclatants. 

Que dire enfin des déplacements sidéraux de Tandrogonie qu'est 
Eurêka, de son Dieu, comme tous les grands dieux, déplacement du 
père dans l'infini, et de l'éjaculation primitive du dieu d'Eureka, et 
de la Particule propre, spermatozoïde originel d'où serait issu 
rUnivers fils de Dieu par l'irradiation ou division cellulaire ? 

Mais nous arrêterons ici cette revue d'exemple?! de déplacement 
tirés des contes analysés plus haut* La poursuivre jusqu'à l'épuiser 
serait à peu près refaire ce livre en entier. 

Car le déplacement des intensités psychiques est, de tous les 
moyens dont se sert par ailleurs l'élaboration du rêve, peut-être 
celui — un seul excepté — dont use le plus amplement l'élaboration 
de l'œuvre d'art. Ceci sans doute pour la raison que le déplacement 
est commandé en grande partie par la censure morale, laquelle 
règne en notre pensée éveillée à un plus haut degré qu'en notre 
pensée au cours du sommeil- L'auteur est donc éveillé tandis qu'il 
compose et écrit, et il ne faut absolument pas qu'il puisse deviner 
de quoi, au fond, il s'agit, 



V7 îfc 



Du déplacement, comme nous venons de le voir, se sert la censure 
morale pour voiler aux yeux de l'auteur comme du rêveur la vraie 
nature des instincts qui se font jour dans le rêve ou l'œuvre d'art 
Mais une autre condition à laquelle doit satisfaire encore l'œuvre 



^-^— -H-x JJ 



ÉLABORATION ET FONCTION DE l/ŒUVRE LITTERAIRE 657 



littéraire, bien que cette fois à un degré moindre que le rêve ou 
que les arts plastiques, c'est à la possibilité de figuration, qui en- 
traîne, comme Ta écrit Freud dans le passage que nous ayons déjà 
cité, « de nouveaux déplacements »* Ces déplacements-là se font 
dans le rêve autour des termes qui, au sein des pensées latentes, 
sont trop abstraits pour pouvoir satisfaire à la possibilité de figura- 
tion exigée par la formation onirique. Dans l'œuvre littéraire, certes, 
peuvent subsister des enchaînements de pensées abstraites que le 
rêve ne tolérerait pas volontiers, tels par exemple les raisonnements 
de Dupin qui ouvrent le récit de la Rue Morgue ou les déductions 
de Legrand dans le Scarabée d'oi\ Le rêve aurait plutôt, dans le 
premier cas, représenté la comparaison entre ïe joueur de whist 
supérieurement « analytique » en nous montrant successivement 
ou simultanément des joueurs d'échecs et des joueurs de whist atta- 
blés, et nous faisant sentir la supériorité des derniers sur les pre- 
miers par le choix, éventuel des personnages. Cependant la tendance 
à remplacer les concepts abstraits par des images sensorielles, 
visuelles principalement, se fait jour jusque dans L'élaboration de 
la fiction littéraire. L'arrivée de la Mort Ronge dans le palais du 
prince Prospero, qui doit représenter la simple invasion d'une épi- 
démie, est figurée par rentrée d'un masque à forme humaine, tout 
éclaboussé de Pécarlale du sang, marque ultra-visuelle de la maladie 
qu'il s'agit de figurer, UÀnge du Bizarre « visualise » aussi à sa 
façon le souvenir inconscient des nourritures fluides réelles que 
l'enfant puisait au corps maternel, et, par un mécanisme de conden- 
sation que nous retrouverons plus loin, « visualise » en même temps 
le désir des autres nouiTitures corporelles imaginaires que l'enfant 
aurait plus tard souhaité recevoir du père à son tour aimé, et dont 
l'alcool» l'alcool pour Poe bu avec des hommes, était pour l'incons- 
cient un substitut. Tout cela, qui ne peut donc se dire ouvertement, 
s'exprime à la fois sur le mode visuel dans l'aspect de l'Ange, tout 
composé de bouteilles et de tonneaux pleins des fluides nutriLifs 
qu'il prodigue au narrateur en même temps que des coups, ceux-ci 
en souvenir des mesures éducatives de John Àllan. 

Dans Meizengersteîn, Funion incestueuse du fils avec la mère est 
visualisée magnifiquement par le cavalier éperdu ment fixé à son 
symbolique cheval lancé au galop* Dans la Descende dans le 
Maelstronif la rentrée en l'utérus maternel prend les proportions 
grandioses d'une vertigineuse tombée dans un gouffre ouvert au 

REVUE TRANCA1SE DE PSYCHANALYSE. 44 



■ ■ ■ « ■ 



658 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



milieu des eaux. Nous pourrions poursuivre et rechercher* dans 
tous les contes de Poe, si intensément visuels, les divers éléments 
figuratifs. 



* 
* $ 



Mais ici nous ferons halte, pour, nous tournant vers un autre 
problème, observer que, parmi les quatre exemples de déplacement 
en vue de satisfaire à la possibilité de figuration que nous venons de 
citer, trois constituaient des figurations directes du corps humain 
ou de certaines de ses parties, d'une façon ou Pautre à l'œuvre. 

Le premier exemple d'ailleurs, la figuration d'une épidémie sous 
les traits du Masque de la Mort Rouge, ne se laisserait-il pas rame- 
ner aussi à un prototype humain ? Car le masque qui dispense l'épi- 
démie, la Mort Rouge, c'est, nous l'avons vu en analysant le conte, 
au fond le père œdipien assassiné, revenu, suivant la loi du talion, 
pour tuer à son tour. 

Les antres déplacements que nous avions d'abord étudiés, et 
qui s'étaient réalisés sous la pression de la censure, aboutissaient 
aussi le plus souvent à figurer de l'humain sous une forme ou 
l'autre. Partout, malgré tout, nous y avions retrouvé ces symboles 
généralement humains, toujours dérivés du corps de l'homme, mis 
ici au service du mécanisme de déplacement commandé par la 
censure. 

Et nos lecteurs, en lisant nos analyses, ont pu trouver que nous 
abusions de ces sym boitâmes qui nionotonement ramènent tous les 
objets de l'univers aux figurations humaines du père, de la mère, de 
l'enfant ou des diverses parties de notre corps, des organes génitaux 
en particulier. Cependant, nous n'y pouvons maïs* Nous ne sommes 
pas responsables de la monotonie de l'inconscient humain, où ré- 
gnent en seuls maîtres nos plus archaïques instincts et nos plus 
primitifs souvenirs. 

Or, des deux grands instincts qui nous dominent, la faim et 
l'amour, la faim est de beaucoup le moins psychologique. Sans 
doute parce que l'insUnet de nutrition n'est que très peu compres- 
sible : qui ne mange plus meurt ; il faut donc à cet instinct impé- 
rieux être plus ou moins satisfait, et il n'a par suite que très peu 
l'occasion de fournir des substituts psychiques. Mais ce qui fait de 
l'instinct libidinal, de la Libido, l'instinct psychologique par excel- 
lence, celui dont les dérivés, les substituts, emplissent tout le psy- 



ÉLABORATION ET FONCTION DE L J ŒUVRE LITTÉRAIRE 659 



chisme, c'est non seulement sa compressibilité (l'homme peut à la 
rigueur vivre sans satsfaire directement son érotisme)* mais sans 
doute encore ce fait biologique que la libido comme la psyché 
semblent deux produits, électivemenl, de tout le système nerveux. 
L/intrication de Férotisme et du psychisme est si profonde qu'il 
paraît souvent impossible de la démêler, et les énergies du premier 
passent aisément au second, ainsi qu'en, témoigne le phénomène 
universel de la sublimation, base de toutes nos civilisations. 

Et Tauto-érotisme originel du nourrisson, qui cherche très diffu- 
sément à se satisfaire, aboutit à un moment au stade du narcis- 
sisme, où l'enfant se prend lui-même pour premier objet d'amour. 
À ce stade, l'enfant ne distingue pas eneore de son propre corps le 
sein nourricier, le corps doux et chaud de sa mère, et ce n'est que 
secondairement que la mère devient pour lui la première perception 
du monde extérieur* Le père, les frères et sœurs, tout le monde 
extérieur ensuite, apparaîtront derrière la mère, et devront peu à 
peu, sous la pression croissante de la réalité, être admis par l'enfant 
Mais l'inconscient humain sait se venger de ce délronemént de la 
toute-puissance humaine : le monde extérieur, lequel était venu 
jeter bas la primitive illusion narcissique humaine, en revanche, 
par l'inconscient humain } est narcissisé à son tour. Et l'enfant, 
onlogéniquement semblable en ceci à notre primitif ancêtre, passe 
par le stade de l'animisme» duquel le symbolisme qui continue à 
régner en l'âme de chacun de nous, du plus primitif au plus évolué 
des hommes, reste sans doute l'indéracinable rejeton* 

C'est ainsi que les symboles du corps humain, de la mère, du 
père, de leurs organes génitaux comme des nôtres propres, peuplent 
l'inconscient de l'humanité, se projetant dans tous les produits de 
l'âme humaine, que celle-ci dorme ou veille- Car tous les exemples 
trouvés dans tous les domaines de l'esprit le montrent : « il n'est 
point nécessaire d'admettre F existence, durant îe rêve, d'une acti- 
vité symbolique spéciale de l'esprit » et le rêve « utilise les symboles 
tout préparés dans Y inconscient », lesquels se trouvent « les plus 
adaptés parce que libres de censure et représen tables (1), » Les 
symboles savent satisfaire aux deux conditions qui commandent le 
déplacement, aux exigences du moral comme du concret ; aussi 
dans le mythe, l'art, la religion, comme dans le rêve, ils foisonnent. 

(1) Science des Iièves, p. SIS. 



600 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Or, Pœuvre de Poe, par ailleurs aussi proche qu*il est possible à 
une œuvre éveillée bien composée de l'être d'un songe endormi» se 
trouve particulièrement riche en symboles, lesquels contribuent à 
lui donner cette éloquence intense et visuelle qui parle directement 

d'inconscient à inconscient. 



À Pïnverse du déplacement, la condensation, cet autre mécanisme 
primordial de l'élaboration du rêve, semble jouer à un moindre 
degré dans l'élaboration de Pœuvre littéraire que dans celle du 
songe. On y trouve en particulier bien moins souvent de ces pro- 
duits abracadabrants qui paraissent défier toute logique, et qui ont 
valu au rêve son renom de non-sens, produits issus de fortes con- 
densation de pensées convergentes et même divergentes. Cette dif- 
" férence tient sans doute à ceci que l'œuvre littéraire est une création 
du psychisme éveillé. Or, à l'état de veille» les pensées préconçu 
cientes et conscientes, avec leur souci de logique, prédominent, 
recouvrant d'une large couche Tin conscient proprement dit. Et c'est 
dans l'inconscient que la condensation est seule à Pœuvre ; l'incons- 
cient seul est le creuset où les pensées préconscientes, dès qu'elles 
y sont tombées, forment comme automatiquement ces alliages im- 
prévus et parfois si cocasses que sont les condensations. Nous 
n'avons donc pas à être surpris de trouver, dans les contes de Poe, 
pourtant si semblables parfois à des produits oniriques, une somme 
de condensation moindre que dans les rêves endormis* 

La condensation apparaît lorsque, sous les pensées conscientes 
du conte, un processus inconscient profond se trouve à Pœuvre 
cependant. Les figures de femmes auréolées « d'une vapeur surna- 
turelle » condensent en elles, nous Pavons vu, plusieurs des femmes 
adorées par Poe ; Bérénice, Madeline, Eléonora^ en particulier, sont 
marquées des traits de la petite cousine Virginia autant que de ceux 
de la mère Elisabeth ; et la Marquise Aphrodite de V Assignation 
condense en son apparition marmoréenne et M" 1 * Stanard et Elmira 
et Frances Allan et Elizabeth Arnold, Le Marquis de Menloni, 
sombre justicier dressé sur les marches de son palais, rappelle à la 
fois le juge Stanard et John Allan. Le vieillard du Cœur révélateur 
nous était aussi apparu comme condensant en sa personne et David 
Poe, et X... f successeur présumé de celui-ci auprès d'Elizabeth, et 
John Allan* Nous pourrions multiplier les ' exemples, rechercher, 



ÉLABORATION ET FONCTION DE l/ûEUVRE LITTÉRAIRE 661 



dans P œuvre de Poe, toutes les figures composites, qui aboutissent 
— par surdétermination, condensation, fusion en une seule des 
attributs de plusieurs, — au renforcement général des traits, à la 
création de ces figures paternelles ou maternelles intenses s quasi 
mythiques, qui saisissent fortement l'imagination, La condensation 
a en effet pour objet de produire des « intensités plus fortes que 
celles qu'elle trouve dans les pensées » latentes, et <c ramasse et 
concentre », à cet effet, au cours de leur plongée dans l'inconscient, 
les « pensées éparses u dans le préconscient. 

Nous nous contenterons de rappeler encore la figure, qui semble 
occuper l'extrémité de cette série, de YAnge du Bizarre, en laquelle 
se concentrent et l'idée du père (les coups île John Allan) et celle de 
la mère (les bouteilles-seins) et celle du lait (Palcool) et des diverses 
sécrétions corporelles mâles ou femelles (l'alcool toujours). Puis 
nous passerons, à d'autres types de condensation. 

Tandis que la Marquise Aphrodite et les figures composites en 
général, sont composées à la façon de « Galton, élaborant ses images 
génériques, (ses portraits de famille) ^> en profilant des images ana- 
logues, de la n^çme famille* les unes sur les autres, « de sorte que 
Les traits communs ont été renforcés et que les traits qui ne concor- 
daient point se. sont mutuellement effaces et sont devenus indis- 
tincts dans Ti mage (1) », la condensation peut aussi créer chimères 
et hippogriffes. L'animal fantastique TekeliAi du récit de Pym 
rappelle par sa tête de chat la mère et son organe génital, par sa 
blancheur le lait de celle-ci, par ses dents et ses griffes écarlates les 
désirs cannibales de l'enfant à qui poussent les dents et le talion de 
ce désir coupable que pourrait exercer la mère avec les dents de sa 
bouche, ou même de son vagin, punition alors des désirs non plus 
cannibales mais incestueux ; la queue de rat si longue et prédo- 
minante est sans doute rejeton du pénis dont l'enfant croyait' la 
mère pourvue, et les oreilles de chien de ce chat étrange sont peut- 
être empruntées au chien maternel de Pym, Tigre. 

D'autres fois, un seul et même élément manifeste peut repré- 
senter plusieurs autres latents : le souffle perdu de M. Manque- 
d'haleine, par exemple, représente à la fois la puissance virile créa- 
trice et le flatus. Dans le Scarabée d'or, le trésor est amplement 
sûr déterminé et figure des ordres d'idées nombreux sous-inclus et 

— (1) Science des Râvcs, p. 264, 






082 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



dissimulés* D'abord tous les fantasmes de richesse réelle, dont dut 
rêver toute sa vie le malheureux Edgar, enfant de pauvres acteurs, 
recueilli puis déshérité par John Allan, se reflètent dans les étincel- 
lements du trésor de Kidd, Mais, au-dessous de ces scintillements 
superficiels, d'autres couches inconscientes p roi ondes prêtent au 
thème du trésor toute sa force et son accent. Le souvenir incons- 
cient de la petite sœur, de Rosalie, née juste avant que le petit 
Edgar, avec sa maman, vît pour la première fois ces mêmes rives 
de la Caroline où erre le Scarabée d'or, et de la rumination mentale 
du petit frère relativement à cette naissance , anime par en-dessous 
les inductions de Legrand, et le trésor que les inductions de celui-ci 
découvrent enfin dans la terre apparaît comme un substitut de 
l'enfant > de la petite sœur devinée enfouie, en son temps, dans le 
ventre maternel. Mais la richesse elle-même, l'or, les pierreries, se 
dévoilent comme les premiers « cadeaux » infantiles dont ils sont 
devenus les symboles : les fèces, dont en réciprocité de sa propre 
« générosité » sur ce mode envers la mère, l'enfant désirait que la 
mère lui fît également cadeau. Ce sont des animaux maternels 
symboliques qui, dans Peau d'âne et tant d'autres légendes, font 
en effet de l'or* De même, c'est de Fiances Àllan qu'Edgar désirait 
les cadeaux anaux, exprimés dans ce conte sur le mode classique 
symbolique des pierreries et de l'oi\ Cependant Tor n'appartenait 
pas à Fiances Àllan, il était la propriété de John Allan ; quand 
Frances comblait son petit enfant adoptif, c'était grâce à ce qu'elle 
avait pris à John, au père. L'enfant, qui n'avait perçu au début que 
les largesses de la mère elle-même, devait bientôt s'apercevoir, à une 
scène, à un mot, à un geste, que l'or dispensé par celle-ci appartenait 
au fond à l'homme, D'où l'assimilation de l'or à la puissance pater- 
nelle, virile, au pénis du mâle. 

C'est ainsi qu'à travers les éléments particuliers, biographiques, 
de l'enfance et de la vie d'Edgar Poe, l'antique et universelle équi- 
valence Fèces = or = enfant = pénis trouva, dans un conte typi- 
que, à se manifester, étroitement condensée dans l'élément unique 
du trésor* 



Cependant un autre processus psychique, qui semble être l'in- 
verse de celui de la condensation, est plus régulièrement encore à 
l'œuvre dans la création littéraire que dans le rêve : la scisssion 
d'un seul personnage en plusieurs* 



m=cm 



ÉLABORATION ET FONCTION DE l/ ŒUVRE LITTÉRAIRE 663 



Dans Morella, Ligeia et Eléonora^ les figures manifestes des pre- 
mières épousées, après avoir commencé par condenser en elles les 
deux images d'Elizabeth et de Virginia, se scindent ensuite et repro- 
duisent, à nouveau distinctes l'une de l'autre, les deux images 
originairement séparées des pensées latentes du conte. Le processus 
auquel nous faisons allusion ici n'est donc dans ces cas qu'appa- 
remment à l'œuvre, puisque l'acte second qui nous restitue la 
deuxième Morella, Rovrena ou Ermengarde, ne fait que défaire une 
condensation première. 

Dans le Chat noir, la scission de la mère en plusieurs personnages 
apparaît au contraire vraiment : la femme du meurtrier, Pluton et 
le second chat reproduisent en effet tous trois ce prototype unique. 
Certes, comme toujours, au sein de l'inconscient, les divers mécanis- 
mes de Fêlaboration psychique sont à l'œuvre simultanément : le 
déplacement a fait passer l'accent psychique touchant Ja mère sur 
les chats méconnaissables ou sur la femme anonyme du meurtrier. 
La condensation a fondu, en chacun de ces trois personnages, la 
mère du poète Elisabeth avec sa femme Virginia, amalgamant de 
plus, à deux de ceux-ci, la chatte des Poe, Catterina, Mais le méca- 
nisme de la scission d'un seul personnage en plusieurs agit en même 
temps sur ces produits : la mère, en laquelle d'autres éléments ont 
pu se fondre jusqu'à sembler se perdre, la mère est scindée en trois. 
Et chacune de ces trois mères a, ici, avec des traits communs, des 
traits à part ; si toutes trois sont châtrées par l'œil ou par le sexe, 
rappelant par là qu'ils sont la mère tous trois, Pluton, lui, connut 
un temps où, plus viril que l'autre chat pourtant comme lui de sexe 
mâle, il avait ses deux yeux entiers ! Ainsi les trois images de la 
mère que le conte contient représentent bien chacune la mère, mais 
la mère à des points de vue divers. Pluton est d'abord la mère phal- 
lïque, celle du temps où le petit garçon croyait vraiment au pénis 
maternel. Mais après que Pluton a subi la castration infligée par 
l'homme, après que la mère a dû être punie pour avoir introduit en 
sa personne l'image de la castration sur terre, alors le second chat 
apparaît avec, sur la poitrine, sa large éclàboussure blanche, Ce 
second chat figure la more nourricière, qui voudrait se faire pardon- 
ner, par le plaidoyer du lait, par la présence des seins, l'absence du 
pénis. Enfin, dans la femme du meurtrier, la forme humaine pri- 
mitive de la mère ressurgit de dessous la figuration totémique par 
les chats, tout comme, dans les dieux antiques, reparut la forme 
originaire du père sous les figurations totémiques primitives de 



Cm^^n 



.664 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



celui-ci. Et le double meurtre, celui de la femme après celui de Plu- 
ton, montre bien qui, dans la personne du chat, avait été tuée dès 
F abord. 

En ce qui touche le père, chez Poe, celui-ci apparaît plutôt multi- 
plié que scindé, dans Perte d'haleine, sous les figures des pères 
castrateurs successifs. Dans le récit de Pym f le père se divise en 
deux séries classiques : les bous et les méchants pères ; d'une part 
les bons, mais faibles capitaines Barnard et Guy, d'autre part le 
second rebelle et Too-wit 3 tous deux féroces* mais à l'instar du 
méchant grand-père, armé de sa vaine canne, réduits en fin de 
compte à l'impuissance. Car seul survivra* avec Pym, Peter s, scis- 
sion du moi de l'auteur et pour ainsi dire son moi idéal héroïque. 

Cependant, aux possibilités de scission du père une amplification 
manque : le père ne saurait être assimilé à la matière en général, à 
la terre et aux eaux. La mère, au contraire, dans la Chute de la Mai- 
son Usher, nous l'avons vu, apparaît à la fois sous les deux espèces 
de Madeline et du château : dans le Chat noir, à la femme et aux 
deux chats il faut ajouter encore comme représentation de la mère 
la maison avec sa cave ; dans les meurtres de la Rue Morgue la 
mère ligure et comme femme, la vieille dame assassinée, et comme 
chambre, la chambre aux ouvertures fermées et pourtant violées. 
Dans le récit de Pym t la dispersion de l'entité maternelle sur tous 
les objets atteint peut-être à son maximum : la mère, qui ne se 
dévoile sous sa vraie forme humaine que dans ie fantôme blanc de 
la fin, en revanche est scindée à toutes les pages en tous les objets 
de la nature : mer avec ses îlots, terre avec ses ruisseaux, ses 
gouffres, sans compter les vaisseaux symboliques, le chien Tigre et 
l'animal Tekeli-li, tous figurations j avec attributs de l'un à l'autre 
modifiés, de la mère. 

Mais, quand la dispersion atteint à celte amplitude, on peut se 
demander s'il faut encore parler de scission proprement dite, terme 
à réserver aux scissions entre personnes, ce mécanisme psychique 
particulier aboutissant alors, tel un fleuve au cours restreint, dans 
le grand océan commun du symbolisme* 

La scission de la personnalité, bien plutôt encore qu'à la figura- 
tion du père ou de la mère, semble d'ailleurs propre à la représen- 
tation variée du moi.l 

Freud* dans la Science des rêves, écrivait : « Il y a aussi des rêves 
où notre moi apparaît en compagnie d'autres personnes qui, lors- 



ÉLABORATION ET FONCTION DE jJ ŒUVRE LITTÉRAIRE 665 

qu'on résout l'identification, le représentent aussi,.. Ainsi nous 
pouvons représenter notre moi plusieurs fois dans un même rêve, 
d'abord d'une manière directe, puis par identification avec d'autres 
personnes (1) ». 

Et, dans La création littéraire et le rêve éveillé : « Dans bien des 
romans dits psychologiques, j'ai été frappé de ce qu'une seule per- 
sonne, de nouveau le héros, est décrite du dedans ; dans son âme 
popr ainsi dire se trouve placé Fauteur et de là il regarde les autres 
personnes à Pextérieur, Le roman psychologique doit peut-être ses 
particularités en général à la tendance, propre au romancier moder- 
ne, à scinder son moi, par Fautoobservation, en mois partiels, et, 
par là, à personnifier en divers héros les courants qui se trouvent 
en conflit au sein de son âme. » On ne saurait à proprement parler 
qualifier Poe de « romancier psychologique », cependant, chez lui, 
conteur éminemment égocentrique, les exemples de scission du moi 
sont flagrants. 

D'abord, dans William Wilson. Nous avons vu, en analysant ce 
récit, l'évidence avec laquelle Poe lui-même transparaît dans les 
deux William Wilson : Pun personnifiant ses instincts profonds, 
son ça, Pautre son sur-moi ou conscience morale, cette dernière 
dérivée elle-même de Pintrojection du père, M. A lia m Le cas est 
presque schématique, et le fait que Fauteur ici ait même en partie 
consciemment compris ce qu'il écrivait confère à ce conte quelque 
froideur. Plus intéressantes sont, à cause de F inconscience avec 
laquelle elles furent effectuées, les scissions du moi dont est peuplé 
le récit de la Rue Morgue. Nous Fa von s déjà vu : Du pin, le raison- 
neur infaillible, c'est Poe en personne, déchiffre ur universel 
d'énigmes et de cryptogrammes, Poe qui prend enfin, sur un terrain 
en apparence purement intellectuel, sa revanche de l'investigation 
sexuelle infantile dans laquelle il échoua, enfant Mais l'ami de 
Dupin, le narrateur, qui observe et admire le raisonneur infaillible, 
c'est Poe encore, spectateur cette fois, du dehors, de son propre 
triomphe final . C'est dans Pâme de ce narrateur — le même que 
celui du Mystère de Marie Roget } de la Lettre volée, du Scarabée d'or 

— que « pour ainsi dire se trouve placé Fauteur et de là il regarde 
les autres personnes à l'extérieur », les autres acteurs du récit» 
mère, père ou « mois-partiels ». Le marin, propriétaire de Forang* 

- (1) Science des Rêves, p. 2S9;-~ « , 



<366 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

c*est Poe encore* cette fois observateur infantile du coït de ses 
parents, conçu sur le mode sadique* Et une portion du moi d'Edgar 
s'est glissée jusque dans Torang paternel, portion qui y a été portée 
par le désir d'identification au père, maître de la mère ; ce trait 
n'est d'ailleurs indiqué que par une simple allusion : le jeune âge de 
l'animal. 

Nous pourrions multiplier les exemples de ces scissions du moi 
dans les contes de Poe : elles sont un des moyens de représentation 
qu'affectionne la création littéraire* À leur base d'ailleurs se trou- 
vent des déplacements, qui se sont mis à leur service, servant eux- 
mêmes par îà la possibilité de figuration. Car ces scissions 
permettent de personnaliser, de concrétiser, de visualiser une façon 
d'être, une qualité du moi. Dans le récit de la Rue Morgue sont ainsi 
-visuellement incarnes, dans le marin, la curiosité infantile de Poe, 
dans Dupin, son ardeur d'investigation infantile, et dans le narra- 
teur du récit, sa tendance sans doute précoce à l'auto-observation. 

Jusqu'ici nous avons vu à l'œuvre, dans l'élaboration incon- 
sciente de la création littéraire, à des degrés divers, les mêmes 
mécanismes classiques que dans l'élaboration du rêve : la conden- 
sation , le déplacement, le souci de la possibilité de figuration } cette 
dernière se servant, à l'égal de la censure morale, du déplacement 
pour arriver à ses fins, La scission en plusieurs personnages mani- 
festes d'un seul personnage latent, du moi de l'auteur en particulier, 
nous est apparue comme un des modes de la possibilité de figura- 
tion, elle-même soumise à la loi du déplacement. 

Mais* en abordant l'étude de la façon dont la création littéraire 
s'y prend pour exprimer les relations logiques entre les diverses 
pensées, manifestes ou latentes, qui la constituent, nous nous atten- 
drons à trouver maintenant une différence fond amen laie d'avec le 
rêve. L'œuvre littéraire est un produit de la pensée éveillée, la rai- 
son peut y régner, les relations logiques peuvent subsister* 

Et telle est l'apparence, en effet. Le rêve n'avait aucun moyeu 
direct de représentation des relations logiques (1) ; l'œuvre litté- 
raire dispose de toutes les conjonctions et prépositions du langage* 
Aussi ïa texture de l'œuvre littéraire semble-t-elle en général sou- 

(1) Science des Rêves, pp. 279 et suivantes, dans Les pjocedés de figujationdu rcuc* 






EEH 



ÉLABORATION ET FONCTION DE L^ŒUVRE LITTÉRAIRE 667 



mise aux lois de la logique, et il en est qui dans ce sens de la cohé- 
rence logique vont très loin. 

Cependant, il ne faut pas l'oublier, Pœuvre littéraire raconte une 
certaine histoire cohérente manifeste, mais quelque chose d'autre 
en même temps, une histoire secrète, sous-jacente, profonde» qui 
s'intrîque à l'autre, l'histoire superficielle, et en constitue la trame 
profonde. Et si la texture de l'histoire superficielle obéit d'ordi- 
naire aux exigences de la logique, la trame profonde reste cepen- 
dant soumise à ses propres lois* 

L'œuvre d'art est d'ailleurs en ceci semblable à tous les produits 
du psychisme humain, dans lequel les deux grands processus, — le 
préconscient et l'inconscient proprement dit, — régnant au sein de 
ce psychisme, sont à l'œuvre simultanément en des proportions sim- 
plement différentes. La contradiction entre les pensées latentes pré- 
conscientes du rêve, par exemple, toujours cohérentes et logiques, et 
la façon incohérente, alogique, dont ces mêmes pensées sont trai- 
tées après leur plongée dans l'inconscient, au cours de l'élabora- 
tion du rêve, avait été soulignée par Freud (1). Oi\ cette contradic- 
tion existe aussi dans Pœuvre littéraire, et la part du traitement des 
pensées latentes, en elles-mêmes cohérentes, sur des modes inco- 
hérents, y sera d'autant plus grande que l'allure de cette œuvre se 
rapprochera davantage du rêve endormi. 

L'œuvre de Poe est justement Pun de ceux qui présentent, à un 
degré élevé, les caractères du rêve et du cauchemar. Nous ne serons 
donc pas surpris d'y voir parfois se relâcher les fils superficiels 
logiques du récit, au point de laisser apparaître la trame alogique 
profonde de l'inconscient, avec ses moyens de figuration étranges, 

Par exemple, dans Ligeia, les pensées préconscîentes latentes du 
conte veulent exprimer cette relation d'idées : « c'est parce que je 
suis resté fixé à ma mère que je ne puis aimer une autre femme »* 
Mais ces pensées préconscientes ont subi, avant de pouvoir parve- 
nir à la figuration, une plongée dans Pinconscient où elles ont acquis, 
— grâce au désir archaïque infantile, auquel elles s'allient, de 
retrouver la mère qui y demeure à jamais, — la force de reparaître 
à la lumière, sous cette force imagée qu'est Pœuvre d'art, Alors, tout 
comme s'il s'agissait d'un rêve avec ses mécanismes hallucinatoires, 
la relation logique entre les deux propositions ne s'exprime plus 

(t)L, c, pp. 586-537, 






66S REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



que sous la forme figurée qui substitue, à la fin du récit, l'image de 
Ligeia revenante à celle de Rowena morte. « C'est parce que je suis 
à jamais là, — semble dire la mère, — que les autres femmes pour 
toi sont comme supprimées j>, ce qui équivaut pour Poe à le décla- 
rer : « c'est parce que je suis resté fixé à ma mère que je ne puis 
aimer une autre femme ». La création littéraire s'est ici servie d'iin 
mécanisme onirique classique, la substitution d'une personne à une 
autre en rêve pour exprimer la relation de cause à effet* « La cau- 
sation, — écrit Freud traitant du rêve, — est représentée par la 
succession : soit succession de rêves, soit transformation immédiate 
d'une image en une autre (1), » Ainsi RcAvena-Virginia se trans- 
forme en Ligeia-Ehzabeth ; ainsi la première Bérénice^ la petite 
cousine, d'abord florissante et brune, se métamorphose presque 
aussi soudainement^ dans la scène de la bibliothèque, en la Bérénice 
cadavérique aux dents obsédantes, aux cheveux jaunes couleur de 
Vie dans la Mort. Dans les deux cas, la transformation veut indi- 
quer la même relation causale, la même défense de la femme, com- 
mandée au poète par sa fixation à la mère, le même parce que. 

Dans le passage de la Science des Rêves, dont nous venons de 
citer une ])hrase, Freud expose comment la causation peut égale- 
ment s'exprimer, dans le rêve, par la succession de deux rêves dont 
le premier, le plus petit, constitue pour ainsi dire le prologue du^ 
principal, Y aurai Ml un exemple de cette figuration de relation cau- 
sale dans le Double assassinat dans la rue Morgue ? On se rappelle 
en effet l'épisode de Chantilly qui précède, tout à fait arbitraire- 
ment, semble-t-iï, le récit du crime de l'orang. Dupin y devine, à 
divers indices, que son ami le narrateur pense à ce moment à Chan- 
tilly ; il évoque par là, hors les pensées du narrateur, ce ridicule 
acteur* Or. nous avons identifié Chantilly au médiocre acteur David 
Poe, pèr£ du poète, David Poe apparaît ainsi, sous les espèces de 
Chantilly, à tous égards comme un impuissant. Immédiatement 
-après, sans transition, suit le récit du crime dont les dames I'Espa- 
îiaye ont été victimes, La relation logique causale profonde entre ces 
deux parties du conte, dont Tune n'est que le prologue de l'autre» 
semble ainsi supprimée : le seul lien apparent entre les deux réside 
dans l'ingéniosité égale que manifeste, dans les deux cas, Dupin* 
f Mais la succession, ici, représente sans doute encore la causation. 

(1) Science des Rêves, p. 2S3. 



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ÉLABORATION ET FONCTION DE L J Ç£UYBE LITTÉRAIRE 669 



Il convient d'interpoler, dans le blanc laissé par l'absence de tran- 
sition entre répisode de Chantilly et le récit du crime de Torang qui 
immédiatement lui succède, à nouveau un parce que. Les pensées 
préconscientes de Poe qui* en plongeant dans l'inconscient, y ont 
perdu leur armature logique, doivent avoir été ici à peu près telles : 
« C'est parce que mon père David était impuissant que ma mère s'e^t 
donnée au puissant X„. » Nous avons en effet vu que i'orang doit 
vraisemblablement figurer cet X t .. } et que l'énigme des crimes de la 
rue Morgue fut sans doute mi déplacement de l'énigme posée au 
petit Edgar par la paternité douteuse de sa petite sœur Rosalie, 

Le Double assassinat dans la rue Morgue nous offre encore 
d'autres exemples intéressants du traitement incohérent de pensées 
cependant cohérentes quant à leur fond latent, et cohérentes aussi 
quant à leur expression manifeste, c'est-à-dire cohérentes, bien que 
de façons différentes, aux deux extrémités, point de départ et point 
d'arrivée* de leur élaboration. 

Qu'y a-t-il en effet de plus logique en apparence que de voir une 
vieille dame habitant sa chambre ? Cependant, la vieille dame et la 
chambre aussi, nous l'avons vu, représentent ici, dans les pensées 
latentes du conte, une seule et même personne : la mère, et il paraît 
absurde qu'une personne s'habite elle-même. 

Mais l'inconscient ignore la contradiction ; et la juxtaposition, et 
même la superposition des éléments ne sont, pour lui, qu'une des 
manières d'exprimer une relation réelle entre ceux-ci. Or, la 
chambre, qui symbolise si généralement la femme, figure ici tout 
particulièrement, par son creux, les organes de celle-ci, ces organes 
profonds dans lesquels le singe est entré en violant la fenêtre. Il en 
résulte une interversion fréquente dans l'inconscient : le contenu y 
prend la place du contenant* La femme est représentée à l*inté- 
rieur de ce cloaque qui en réalité est à l'intérieur .d'elle : c'est ce 
dernier dont les dimensions sont immensifiées, comme pour mieux 
mettre en relief ce sur quoi* dans le préconscient, portait ici le plus 
grand accent psychique : les organes féminins plutôt encore que 
la femme, 

Cependant, le cloaque reparaît dans ce contexte une seconde fois : 
la cheminée en laquelle est plantée Mlle l'Espanaye figure en effet 
à son tour le cloaque- La mère est donc ici représentée trois fois. 
une fois sous une forme humaine, deux fois sous forme de trous 
dans des bâtiments* Mais ce n'est ]Das le même cloaque qui est repré- 



670 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



sente les deux lois. La chambre élait le cloaque violé, tout comme 
la vieille dame décapitée était la mère châtrée ; la cheminée est le 
cloaque engrossé, tout comme Mlle l'Espanaye est elle-même le pro- 
duit de Tengrossement accompli par le bras phallique du puissant 
anthropoïde. 

Nous voyons ici à l'œuvre un mécanisme d'isolation qui figure 
chaque idée d'un contexte, chaque temps d'une même représenta- 
tion, à part, et simplement reliés par des juxtapositions ou des 
superpositions. Les catégories du temps, de l'espace, n'éclosent que 
dans le préconscient. Les juxtapositions, les superpositions issues 
du traitement inconscient des pensées latentes ne se soucient par 
contre d'aucune contradiction ni logique, ni de temps, ni de lieu* 
créant ainsi, si Ton tient compte du sens caché du conte, des moda- 
lités d'expression d'allure absurde. Mais, d'une part, dans le conU 
manifeste, ces absurdités ont disparu ; il n'est en effet nullement 
absurde qu'une vieille dame habite sa chambre et que cette chambre 
possède une cheminée, il est même possible à la rigueur qu'un 
anthropoïde y fasse tout ce dont t^st chargé l'orang de la rue Morgue. 
Et, d'autre part, les pensées préconscîentes génératrices profondes 
du conte, qui ont trouvé h s'exprimer dans celui-ci par l'intermé- 
diaire des étranges mécanismes d'élaboration que nous avons dé- 
crits, sont à leur façon tout à fait cohérentes. On pourrait les for- 
nmler en ces ternies : Ainsi ma mère fut victime de Vagiession d'un 
homme (X.~) qui força Ventrée de ses organes et y implanta, avec 
son pénis puissant, ma sœur* 

Nous observerons à présent la façon dont sont traitées, au sein 
de l'inconscient, ces formes de îa pensée consciente logique qui 
constituent la négation } le concept du contraire et V identité. 

Quand les pensées préconscîentes latentes du rêve contiennent 
l'expression d'une contradiction, d'une opposition, elles perdent, par 
leur plongée dans l'inconscient, le pouvoir de les exprimer directe- 
ment, car l'inconscient ignore la négation. Et, dans la création lit- 
téraire (comme dans la création des symptômes névrotiques), chaque 
fois où un désir infantile inconscient profond est venu tirer à soi 
dans l'inconscient, pour l'y soumettre au traitement propre à celui- 
ci, une suite de pensées préconscîentes, nous y retrouvons, après 
leur ressurgissement dans le contenu conscient, cette suite de pen- 
sées dépouillées de leurs relations négatives- 



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ÉLABORATION ET FONCTION DE L J ŒUVRE LITTÉRAIRE 671 



Un exemple de ce traitement nous apparaît dans Perte d'haleine 
et dans le Chat noir, avec le thème de la pendaison. Le corps pendu 
figure le pénis : le pendu représente ainsi, dans les deux contes, la 
rephullisation d'un impuissant ; dans le premier, de l'auteur lui- 
même, en la personne de M. Manque-d'haleine ; dans le second, de 
la mère, sous les espèces du chat* Le pendu représente d'autant plus 
aisément le phallus que l'imagination populaire universelle lui 
attribue une érection in extremis. Mais, par ailleurs, le fait que lô 
corps du pendu, comme il est de juste, pend, figure aussi l'impuis- 
sance à l'érection, c'est-à-dire la négation de la puissance* Dans ce 
thème de la pendaison se trouvent ainsi condensées deux idées dia- 
métralement opposées* la puissance virile et la négation de celle-ci. 

On pense ici aux sens contraires que peut avoir un seul mot dans 
le trésor verbal le plus archaïque des diverses langues. Le vieil égyp- 
tien présentait plusieurs mots de cette sorte, nos langues modernes 
ont gardé des traces de cette primitive façon de condenser en un 
seul élément des contraires, ce qui constitue une association par 
contraste <1). De ce mécanisme préformé dans l'inconscient humain, 
l'œuvre littéraire comme le rêve savent jouer. Dans Perte d'haleine 
et dans le Chat noir, ils semblent d'ailleurs se prêter à l'expression 
d'une ironie profonde. La pendaison de la femme comme de l'im- 
puissant disent bien, d'une part, fantasme de désir ; que cela n'est-il 
ainsi ! Mais, d'autre part, grâce à la représentation par le contraire 
incluse dans ce même élément, et qui est le mécanisme même de 
l'ironie, si au Chat noir comme à M, Manque-d'haleine le phallus est 
réattribué, c'est un peu comme la coutume populaire affuble le mari 
trompé de cornes, ce symbole phallique et héroïque suprême, par 
moquerie (2). 

De même la marche éternelle, attribuée aux pères coupables : 
Hommes des foules, Juif errant, Hollandais volant ou Chasseur 
maudit, représente, par le contraire, qui est l'immortalité, leur mort 
et le désir profond qu'en eut le fils. 

Quant au retournement d'une situation réelle, dans le contenu 
manifeste du récit, en son contraire, elle peut servir, tout comme 



(1) Freud, Vebcr den Gegen&inn der Vrwortc (Des sens contraires dans les mots 
primitifs)* Jahrhuch fur psychoanalyUsche mid psychopathologische Forschungerw 
Leipzig et Vienne, Dcutïcke, 1910, et Gesammeîtc Schriftcn, voL X. Freud y cite un 
travail du philologue Abel paru eu 1884, (Traduction à paraître chez Gailîniard dans 
Essais de psychanalyse appliquée). 

(2) Voir Marie Bonaparte : Du symbolisme des trophées de tête. Revue française de 
psychanalyse, 1927, tome 1, fa se. 4. 



672 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



dans le rêve, à exprimer le désir d'un retournement réel de la situa- 
tion* ce souhait : que n'est-ce l'inverse ! — Le plus bel exemple de 
cet ordre que nous fournissent les contes de Poe est sans doute 
celui de l'hypnose in articnlo mortis de M. Yaldemar. où Yaldemar- 
Griswold - le Père est représenté comme soumis, dans une entière 
passivité, à la maîtrise souveraine du fils, — qui ne le garde en vie 
que pour mieux le tuer ! — tandis que dans îa réalité c'était Poe qui 
restait passif envers le père. 

Le conte dit alors presque directement» sur son mode imagé, ce 
qu*il faut dire. La fusion de plusieurs personnages en une seule 
image, qui donne les images composites, — telle la Marquise Aphro- 
dite, où se condensent Mme Stanard, Frances Allan, Elmîra Royster 
et Elizabeth Arnold, — exprimait de même» sur le mode imagé, 
l'identité réelle reliant, pour le psychisme du conteur, les diverses 
personnes dont l'image est composée. C'est même pour l'expression 
de V identité, grâce à la condensation qui y règne, que l'inconscient 
semble le mieux armé. 






Et lorsque, dans un conte, des éléments absurdes se rencontrent 
jusque dans le contenu manifeste, comme dans Y Assignation ? On 
s'en souvient : la Marquise Aphrodite, une tendre mère éplorée parce 
que son petit enfant est tombé dans le canal, ressuscite au moment 
où son adorateur, V « étranger », l'en retire, — et. en reconnais- 
sance, décide de mourir avec le sauveteur, à distance, à la même 
heure, ïe lendemain matin* Il y a là une ineptie manifeste : la mar- 
quise abandonne donc ainsi an vieux et dur marquis, son époux, ce 
trésor chéri qu'est son enfant, ce qui apparaît contraire à toute l'atti- 
tude de Niobé qui lui avait été prêtée d'abord. Une seconde absur- 
dité de ce récit nous arrêta : c'est enveloppé d'un grand manteau 
que 1* étranger se jette à l'eau pour sauver l'enfant ! Mais, nous 
l'avons vu en analysant ce conte : ces absurdités apparentes sont 
l'expression déformée d'un jugement critique parfaitement cohé- 
rent du précon scient. Le sauvetage des eaux, par l'étranger, de l'en- 
fant de la marquise, équivaut dans l'inconscient à ce fait que cet 
amant lui donne un entant, Or, l'étranger, c'est Poe lui-même 
comme la marquise représente sa mère. Alors, l'absurdité du con- 
tenu manifeste exprime à sa façon ce jugement inclus dans les pen- 
sées latentes ; « Il est absurde de penser que j'aurais pu avoir un 






ÉLABORATION ET FONCTION DE l/CEUVRE UTTÉftÀI^F A 6?3 



enfant de ma mère. Nous ne pouvions nous unir que dans la mort, > 
Et l'étranger et la marquise s'unissent de cette façon, mais à dis- 
tance, tant l'interdiction de l'inceste reste forte. 

Celte manière d'exprimer un jugement critique se rencontre cou- 
ramment dans le rêve (1) ; on Toit qu'elle peut se trouver aussi dans 
l'œuvre littéraire. Et là, elle y apparaît tout à fait indépendante de la 
faculté que garde l'œuvre écrite, qui est donc composée à Pélat de 
veille, de contenir dans son texte manifeste des critiques et des juge- 
ments conscients. 

Par ailleurs, il ne faudrait surtout pas croire que tous les raison- 
nements cohérents que contient une œuvre, un conte de Poe en 
particulier, constituent autant de raisonnements entièrement 
valables en eux-mêmes. Ne nous laissons, par exemple, pas éblouir 
par les raisonnements» qui ouvrent le récit de la Rue Morgue, sur les 
valeurs comparées de l'ingéniosité, laquelle se fait jour dans le jeu 
des échecs ou les mathématiques, et de l'esprit d'analyse, cette 
faculté supérieure, qui permet de deviner, par une observation sûre 
et subtile, les pensées, sentiments et actes des autres hommes. 
Certes, il y a là le reflet conscient (et seulement en partie juste, car 
le jeu des échecs en particulier n'a rien à voir avec les mathéma- 
tiques) de la grande division de l'esprit en esprit géométrique et 
esprit de finesse, mais il y a surtout le reflet d*autre chose : le sou- 
venir de rinve s ti galion sexuelle infantile du petit Edgar. Il eût 
certes fallu à P enfant alors, pour percer les sentiments et actes mys- 
térieux des grandes personnes, cette supérieure faculté d'analyse 
qu'il attribue à Dupin, Or, s'il y aspirait de toute sa jeune curiosité, 
il ne l'avait pas, El c'est le souvenir de l'investigation sexuelle infan- 
tile en partie manquée du petit Edgar qui se venge ici par le 
triomphe du parfait raisonneur Dupîn* 

On voit que les raisonnements qui parsèment l'œuvre de Poe ne 
sont pas à prendre à Ja lettre pour ce qu'ils se donnent, et que la 
passion, par exemple, de la cryptographie, qui animait si furieuse- 
ment et Poe et Legrand, peul représenter autre chose qu'elle-même. 
Et Ton comprend à quel point le raisonnement dans l'œuvre litté- 
raire en général, comme d'ailleurs dans la vie, peut être infiltré de 
souvenirs inconscients étrangers à l'exercice apparemment pur du 
jugement en soi. 

(1) Science des Rêves, pp. 378 et suivantes* 

Ri: VUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE, 45 



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674 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



* 

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Quel est le destin comparé des états affectifs, des affects, comme 
nous disons* dans le rêve et l'œuvre littéraire ? 

Du rêve (1), fort souvent, « l'analyse nous apprend... que les con- 
tenus représentatifs ont subi des déplacements et des substitutions, 
tandis que les états affectifs n'ont pas changé, » C'est ainsi qu'un 
rêve à contenu manifeste, qui devrait être terrible peut cependant 
apparaître dénué de tout affect effrayant, à condition que les pen- 
sées latentes du rêve, transposées sur ces éléments, soient elles- 
mêmes de couleur agréable : tel le rêve de cette dame, cité par 
Freud, qui voyait venir sur elle trois lions dont elle n'avait aucune 
peur, et ceci à juste titre, les trois lions ne représentant au fond 
que son charmant père, dont la barbe encadrait la figure comme 
une crinière, sa maîtresse d'anglais, Miss Lyons, et le compositeur 
Loewe dont elle venait de recevoir en cadeau les ballades. Inverse- 
ment» un élément du rêve manifeste, d'allure insignifiante, peut 
dégager un affect puissant, si les pensées latentes que cet élément 
figure en étaient primitivement chargées, L/affect apparaît ainsi 
comme une charge constante mais labile, pouvant se déplacer libre- 
ment, en rêve, le long des voies d'associations, sans se perdre- 
Mais d'autres fois Faffecl semble s'être perdu en route. Les pen- 
sées latentes étaient des pensées fortement émouvantes : le rêve 
manifeste est dépourvu d'affect (L'inverse d'ailleurs ne se produit 
jamais,) C'est qu'alors les affects étaient en conflit et que les uns ont 
neutralisé les autres. « C'est la paix après la bataille... »* écrit 
Freud. 

Un autre mode du traitement des affects contenus dans les pen- 
sées latentes consiste dans leur retournement, La loi de l'associa- 
tion par contraste prête à ce mécanisme une large base : la censure 
apprend à en jouer, comme aussi la réalisation des désirs. Ainsi 
les affects choquants peuvent être changés en leurs contraires^ et les 
affects pénibles en affects plaisants. 

Je ne mentionnerai pas ici d'exemples de rêves où ces divers méca- 
nismes jouent et renvoie le lecteur au chapitre cité plus haut où 
Freud en traite. Je me bornerai à montrer que ces mécanismes 



(1) Science des Rêves, pp, 41Û et suivantes, dans Les étals affectifs dans îc rêve. Toute 
cette étude sur les affects est inspirée de ce chapitre. 



ÉLABORATION ET FQtfCTÏON DE L* ŒUVRE LITTÉRAIRE 675 



peuvent se retrouver dans la création littéraire, dans les contes de 
Poe. 

Perte d'haleine offre un exemple typique de retournement de 
l'affect Qu'y a-t-il de plus triste, en effet, pour l'impuissant, que la 
perte de la puissance ? Mais le conte où Poe Ta confessée est tout 
entier empreint d'un affect burlesque, Ce burlesque d'ailleurs sonne 
par endroits assez faux ; l'affect tragique originel revient percer a 
travers. 

L'affect fort triste qui devait accompagner pour Poe le thème de 
son alcoolisme, avec tout ce que celui-ci recouvrait de fixations 
infantiles profondes, d'amours primitives frustrées, cet affect est 
aussi retourné en son contraire dans VAnge du Bizarre, conte qui 
veut être burlesque, extravagant, et y réussit d'ailleurs un peu 
mieux que Perte d'haleine. D'une façon générale, tous les contes 
où Poe veut être burlesque sont basés sur le retournement d'un 
affect tragique en son contraire comique. Mais H se trouve que ce 
retournement réussit d'ordinaire assez mal à Poe ; son rire n'esi 
jamais gai, son rire n'est qu'un rictus, La transmutation totale de 
l'affect tragique en affect plaisant n'est pas son fort- 
Par contre* cet autre mécanisme, la suppression apparente de 
l'affect, s'est assez bien réalisée dans le Mystère de Marie Roget, au 
grand dam d'ailleurs de l'effet dramatique. La raison en est peut- 
être que ce conte-là est le seul où Poe ait traité un sujet ouverte- 
ment sexuel. Alors, l'adversaire, ce puissant adversaire* l'instinct* 
^'avançant trop à découvert, toutes les forces de la censure furent 
mobilisées, et il s'ensuivit un combat à forces par trop égales. D'où 
résulta, dans ce conte, « la paix après la bataille». » Et nous lisons 
sans intérêt l'histoire de la petite parfumeuse violée et étranglée, 
tandis que nous sommes pris aux entrailles, dans le récit de la Rue 
Morgue, par les affects poignants de l'instinct» qui ont réussi à pas- 
ser la censure, grâce aux déguisements simiesques et autres qu'ils 
ont su, là, adopter* 

Peut-être le secret du non-effet, de la froideur, de plus d'une 
œuvre d'art, pourtant conçue par son auteur dans l'ardeur de l'ins- 
piration, serait-il à rechercher dans un semblable conflit entre ten- 
dances affectives opposées, s'étant par là Tune l'autre neutralisées. 
Mais le mécanisme du traitement des affects que nous rencon- 
trons le plus fréquemment chez Poe, en particulier dans ses plus 
grands contes, est d'un ordre tout opposé* 



^— ^^mHi^M^^aifa^i^^ 1 ^^-— -^~^— — ^^^— 



676 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Dans l'élaboration du rêve, nous assistons régulièrement au dépla- 
cement des affects inconscients, liés originairement à des représen- 
tations refoulées importantes, sur des représentations issues d'ordi- 
naire du jour précédent. Ces représentations récentes sont le plus 
souvent comme choisies pour leur insignifiance, ce qui a de tout 
temps attiré V attention de ceux que le problème du rêve intrigua, 
Freud a montré que ce choix semble justement dicté par la censure 
pour dérouter la compréhension* Mais il faut hien entendu que le 
.reste diurne qui entre ainsi en association avec nos désirs les plus 
anciens, les plus forts et les plus refoulés, contienne cependant un 
appel associatif quelconque au désir profond qu'il épouse. 

Or, dans l'œuvre de Poe, et sans doute dans l'oeuvre d'art en géné- 
ral, — qui est donc destinée à transporter pour ainsi dire les affecta 
de l'inconscient de l'artiste dans l'inconscient de celui qui jouira de 
son œuvre, plus justement, à faire vibrer les deux inconscients à 
l'unisson, — il faut de toute nécessité que le secteur visible de ce 
transfert soit lui-même aussi apparenté que possible, quant à 
l'affect, à l'affect profond qu'il s'agit de transférer. Une sommation 
des affects alors se produit, sommation qui du même coup sert la 
censure- en lui permettant de faire prendre l'un pour l'autre les 
affects. Nul exemple ne met au jour ce mécanisme mieux que Le 
Puits et le Pendule, Les affects inconscients profonds qui doivent 
être portés jusqu'à l'inconscient des lecteurs sont, en réalité, liés à 
des représentations particulièrement infantiles et refoulées : fan- 
tasmes de désir de la possession de la mère sur le mode intra- 
cloacalj fantasme de désir homosexuel passif, par rapport au père. 
Tout ceci, qui anime du dedans le conte et en fut sans aucun doute 
la source d'inspiration primitive, ne peut passer tel quel au lecteur 
qui, en vertu de ses propres refoulements, au lieu d'être séduit, recu- 
lerait, ainsi qu'ont dû d'ailleurs reculer, bien des lecteurs devant 
nos interprétations- Alors la censure impose un déplacement, mais 
l'instance, — dont nous allons reparler, — qui dans le rêve, mi- 
veillante, commande l'élaboration secondaire du rêve, et qui se con- 
fond, dans le jour, avec noire pensée préconsciente éveillée, cette 
instance choisit un déplacement sur des objets doués d'affects ana- 
logues à l'affect profond qui doit ressurgir. Les représentations 
manifestes nouvelles trahissent bien encore — pour qui sait voir — 
quelles étaient les représentations originelles profondes : pendule 
oscillant phallique, puits cloacah Maïs les affects de désir puissants 



1 — — ■■ ■■ 



ÉLABORATION ET FONCTION DE l/ûEUVRE LITTÉRAIRE 677 



■ei primitifs, attachés à ces représentations, après leur passage dans 
Je refoulement, n'en peuvent plus ressurgir qu'avec le signe négatif 
de l'angoisse. Alors* il faut que le pendule désiré, le puits rêvé, 
soient par eux-mêmes investis d'angoisse, qu'ils soient l'objet d'une 
terreur pouvant être réelle. Ainsi, la sommation des affects se fera 
au mieux ; il y aura* dans le conte manifeste, comme une prime 
d'angoisse préliminaire qui sera Pappâl sur lequel se lancera > pour 
se décharger explosivement, l'angoisse profonde inconsciente ainsi 
libérée. Et la censure est paï là en même temps respectée, servie, 
-car chacun peut penser que la terreur dégagée par ce conte est tout 
simplement celle que n'importe lequel de nous éprouverait aux 
cachots de l'Inquisition. 

Cependant il y a là quelque chose d'analogue à ce qui se produit 
dans la formation de maint symptôme névrotique. Un phobique qui 
n'ose traverser les rues par peur des automobiles, par exemple, a 
en partie raison : les autos sont des engins écraseurs. Il a trouvé 
moyen d'avoir raison quant à la qualité de son affect. Mais c'est la 
quantité de celui-ci que la représentation manifeste d'un très pro- 
blématique écrasement ne justifie plus, et dont seul peut rendre 
compte le renforcement des affects dû à l'appoint d'un afifect res- 
surgi des sources profondes et ignorées de l'inconscient 

L'accent d'angoisse souverain dont sont investis tous les grands 
contes de Poe n'a pas d 'autre source* Le préconscient fît chaque 
fois un heureux choix d'une représentation manifeste réellement 
pénible, et grâce à cette prime d'angoisse préliminaire } l'angoisse 
inconsciente profonde put se décharger. Sur ce mode furent libé- 
rés les affects puissants qui se dégagent par exemple de Bérénice, 
de Ligeia, de la Chute de la Maison Ushcr, du Double assassinat 
dans la rue Morgue, du Cœur révélateur ou du Chat noir. 

Du dernier facteur de la formation du rêve, Y élaboration secon- 
daire, on peut dire que, dans la création littéraire, elle se confond 
tout entière avec le travail de la pensée préconsciente éveillée, dont 
l'instance secondaire du rêve n'était que le reliquat resté plus ou 
moins veillant au sein même du sommeil. C'est l'élaboration secon- 
daire qui, dans le songe, quand elle le pouvait, corrigeait les trop 
flagrantes absurdités, établissait entre les pensées latentes éparses 
une cohésion manifeste nouvelle et le plus souvent d'ailleurs fort 
«différente de la cohésion latente primitive, bref, faisait subir au 



678 KEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



rêve la censure de la pensée logique critique. Mais c'est la pensée 
préconscienle éveillée elle-même qui préside à la cohérence de 
l'oe livre littéraire, choisit ou rejette les éléments proposés par l'éla- 
boration primaire inconsciente des pensées latentes, élimine le trop 
absurde et le trop choquant, établit entre les éléments retenus de* 
liens logiques nouveaux, est en somme sans cesse à l'œuvre pour 
critiquer, et construire à nos plus profonds désirs refoulés cette 
façade consciente» logique et esthétique qu'est l'œuvre littéraire, 
laquelle* ne l'oublions jamais» présente à nos yeux le plus souvent 
une cohérence nouvelle, toute différente de celle qui régnait au sein 
des pensées préconscientes primitives inspiratrices de l'œuvre d'art. 



* 

ïn & 



Cependant, malgré les différences essentielles qui séparent la 
création littéraire de la création onirique : moindre degré de la 
régression des pensées, de cette régression psychique qui visualise 
toutes les pensées, même les plus abstraites, en hallucinations ; 
égoïsme dissimulé dans l'œuvre autrement bien que dans le rêve ; 
prime de la forme esthétique qui permet au désir refoulé de se ma- 
nifester impunément et d'être surtout tout aussi impunément res- 
senti à l'unisson par les autres hommes ; malgré ces différences qui 
font de la création littéraire, à l'inverse du rêve, un produit social 
auquel tous peuvent participer, le rêve et l'œuvre d'art ont dans le 
psychisme humain une fonction analogue. Tous deux, en effet, 
agissent comme des soupapes de sûreté nécessaires aux instincts 
trop refoulés de l'homme. 

La nuit, quand le sommeil nous impose l'immobilité, nous pou- 
vons rêver, impunément, pour les autres et pour nous, de tout ce 
que la vie nous refuse et que nous convoitons, fût-ce d'inceste et de 
meurtre. Le jour, nous pouvons nous abandonner à des rêveries 
éveillées, également immobiles, pendant lesquelles notre motricité 
dangereuse reste inhibée. Mais un certain nombre d'hommes, par 
un don mystérieux, ont le pouvoir de donner à ces rêveries éveillées, 
à ces satisfactions fictives de leurs instincts, une forme permet- 
tant aux autres hommes de les rêver à l'unisson d'eux-mêmes. Par 
quels moyens ils y parviennent, de quelle nature est cette prime 
de la beauté de la forme qui sert d'appât à leurs 2 ) areils 3 c'est là 
un problème d'esthétique qui n'a pas encore été résolu. La psy- 
chanalyse elle-même n'y est pas vraiment parvenue ; ce difficile 



^^^^M*»^^M ..— * ._, ■^»^^*^^MM^—^MPg^™a^*t"^ jJ ' r ^ 1 



ÉLABORATION ET FONCTION DE l/ŒlïYttE LITTÉRAIRE 679 



problème se dérobe encore à son investigation pourtant si profonde, 
Freud <1) nous rend seulement attentifs à ceci que le sentiment 
esthétique semble apparenté à Fénioi erotique, certes ici sublimé. 
Platon l'avait déjà pressenti, en particulier dans le Phèdre^ où 
l'amour pour les beaux garçons était proposé comme premier éche- 
lon de l'amour du Beau* 

Or, la psychanalyse nous Ta appris : nous ne faisons, tout le 
long de notre vie, affectivement, que répéter, avec des variantes, 
notre enfance. L'artiste, créateur de beauté, n'échappe pas à cette 
loi ; il y échappe peut-être même moins qu'un autre, à cause du 
narcissisme essentiel qui reste son apanage* Aussi, chez lui, pou- 
vons-nous certes présumer que les premières amours de l'enfance 
laisseront à son esftiétique particulière leur c'ouïeur. Or, pour tous 
les humains, le premier objet aime fut la nourrice, la mère. Nous 
ne serons donc pas surpris de voir Pidéal esthétique d'un artiste 
nécrophile tel que Poe, par exemple, s'être teinté des couleurs de 
la mort maternelle. C'est au sens littéral que pour lui toute beauté, 
beauté de la femme ou beauté de la terre, figures et paysages, avait 
été « tirée des joues » de sa mère chérie dépérissante et morte* 

Certes, il est des artistes dont Tidéal esthétique apparaît bien 
moins directement dérivé des qualités concrètes d'un objet infan- 
tile, chez lesquels on ne saurait remonter ainsi à ses origines* L'ori- 
gine maternelle de l'idéal esthétique ne doit d'ailleurs pas être la 
seule. L'amour que chaque enfant porte plus ou moins toi aussi à 
son père doit donner à l'idéal esthétique d'un chacun d'autres traits, 
des traits vigoureux, mâles, dont l'œuvre de Poe non plus n'est pas 
exempt. 

Et puis, il ne faut pas négliger cet autre fait : tout émoi d'amour 
comporte deux parties, l'objet aimé et le sujet aimant. Nous avons* 
en cette page, traité électivement des qualités empruntées, par 
Tidéal esthétique de chaque créateur, aux objets aimés dans I'en- 



(1) « Il me paraît indiscutable que l'idée du « beau » a ses racines dans l'excitation 
sexuelle, et qu'originairement, i] ne désigne pas autre chose que ce qui excite sexuel- 
lement* Le fait que les organes génitaux eux-mêmes, dont la vue détermine la plus 
forte excitation sexuelle, ne peuvent jamais être considérés comme beaux, n'est pas 
en contradiction avec ce que nous venons de dire, » (Freud, Trois essais sur la 
ihéorie de la sexualité, tratL Revercbon, Paris, Gallimard, 1925, p. 198 f note 22.) 

Freud est revenu sur cette idée p* 132 du même ouvrage, et il l'a reprise dâfts* le 
chapitre H de Da$ Unbehagen in der Kuliui (Malaise dans la civilisation), Interna- 
tionale!' Psychoanaly tîscher Verlag, 1030 ; trad, Cliarlcs et lise Odier, à paraître chez 
Denoèl et Steele, Paris. 



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680 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



fance, Maïs il y a la façon d'aimer du sujet ; façon d'aimer con- 
ditionnée par sa constitution, toutes ses hérédités, et aussi tous les 
événements de son enfance agissant sur révolution interne de sa 
libido, le plus ou moins de force congénitale de Tune ou de 
Tautre des composantes libidinales, sadisme, voyeurisme ou autre* 
Il faut ainsi distinguer entre le mode de Vêmoi esthétique chez un 
artiste donné et la nature de Vîdèat esthétique chez ce même artiste. 
Le premier élément, certes, est celui qui se dérobe le plus à nos 
investigations* puisqu'il comporte, dans ses données, les plus acces- 
sibles de toutes : l'intensité originelle de la libido et de ses com- 
posantes, avec leur plus ou inoins de résistance ou de plasticité 
sous la pression éducative ; leur plus ou moins grande possibilité 
de sublimation ; bief, tous les facteurs biologiques du sexe, de la 
constitution et de l'hérédité devant lesquelles l'investigation psy- 
chanalytique doit faire halte. 






Mais, de quelque sorte que soit la constitution originelle d'un 
artiste, et de quelque mode que soit son esthétique, ce voile bril- 
lant dont il pare pour nous l'expression de ses plus profonds ins- 
tincts, — qui sont les plus réprouvés, parfois, par la morale coiï- 
ranle, — l'élaboration comme la fonction de l'œuvre d'art restent 
les mêmes. 

Des mécanismes de l'élaboration de la création littéraire, nous 
avons déjà amplement parlé. De sa fonction, nous venons d'indi- 
quer qu'elle était celle d'une soupape de sûreté aux instincts trop 
refoulés des hommes. Il nous reste à montrer, sur l'exemple de Poe, 
que cette soupape à l'état de veille fonctionne exactement comme 
cette autre qu*est à nos instincts le rêve à l'état de sommeil. 

Nous reprendrons pour cela la célèbre métaphore de Freud rela- 
tive à la formation du rêve. Les événements récents de la vie du 
dormeur — nous les appelons les restes diurnes — sont comme les 
entrepreneurs du rêve. Mais sans capital que peut un entrepreneur.' 
Alors, le capital est fourni par les désirs anciens, archaïques, 
infantiles, refoulés dans 1* inconscient du rêveur, désirs anciens, 
qu'ont réveillés les désirs actuels du jour, sans lesquels les désirs 
actuels, même les plus consciemment vifs, ne sauraient rien entre- 
prendre. De même s'engendre l'œuvre d'art. 

Tandis que, pour beaucoup de contes d'Edgar Poe, les éléments 



ÉLABORATION ET FONCTION DE l/ŒUVRE LITTÉRAIRE 6S1 



de ce diptyque nous échappent forcément quant aux éléments 
actuels incïtateuvs à la création artistique, pour certains d'entre 
eux le diptyque apparaît en pleine clarté, 

Bérénice, Morella } Lîgeia, furent conçues de toute évidence sous 
J'influence de la tentation actuelle émanée de la petite cousine Vir- 
ginia* trouvée par son cousin sous le toit de la tante Gleinm. Mais 
un autre aurait pu voir Virginia ; elle ne lui aurait rien inspiré, 
ni l'envie de l'épouser, ni l'idée d'écrire Bérénice ou Ligeia* Virgi- 
nia ici fut l'entrepreneur de l'œuvre d'art, mais le capital de l'entre- 
prise ne pouvait être fourni que par le riche fonds de souvenirs 
infantiles sadiques et nécrophiles enfouis, avec le cadavre de sa 
mère» au tréfonds de l'inconscient d'Edgar* 

De même du Chat noir. Les restes diurnes actuels du cauchemar 
qu'est ce conte, la vie rie ménage d'Edgar auprès de sa Virginia 
mourante les lui fournissait. Ne voyait-il pas quotidieniment, dans 
le cottage de Fordham, la chatte Catterina rôder autour de Virginia, 
et lorsque, l'hiver, le feu manquait, et que la pauvre phtisique* trop 
faible et crachant le sang, devait garder le lit, la chatte ne se rou- 
lait-elle pas en boule sur elle, comme pour la réchauffer ? Mais 
ce spectacle touchant et pitoyable n'aurait pas engendré le Chat 
noir si le même trésor d'impulsions sadiques anciennes, liées à la 
mère mourante et morte du poète, n'avait pas été mobilisé par lui 
dans Tâme d'Edgar, et fourni à l'entreprise actuelle Virginia-Catte- 
rina leur capital anciennement amassé* 

L'incitation actuelle au conte du Scarabée d'or fut évidemment 
donnée à Poe par sa pauvreté et le désir de sortir de misère. N'écrî- 
vit-il pas d'ailleurs ce conte en vue de gagner un prix de cent 
dollars, et ne le gagna-Ml pas ? Mais tous les désirs actueîs de 
richesse du pauvre poète n'auraient pas suffi à donner an trésor de 
Kidd son éclat éblouissant» si* par ailleurs, à ce trésor un sen^ 
latent tout proche des plus primitifs instincts ne s'était venu ratta- 
cher : par delà le souvenir des largesses maternelles de Frances 
Allan, celui des énigmes de la naissance de la petite Rosalie, nou- 
velle-née, avec laquelle le petit Edgar avait accompagné sa mère 
chérie sur ces mêmes rives de la Caroline où Kidd enfouit sou 
trésor. 

Ainsi l'œuvre d'art s'avère, tel ]e rêve, comme un fantôme impo- 
sant qui se dresse sur nos vies, un pied dans le présent, l'autre dans 
le passé. Le visage du fantôme, cependant» regarde vers l'avenir, 



TI J -I 



682 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



grâce au désir profond que ce fantôme incarne et qui est chaque 
fois l'un des promoteurs de notre activité- Cest pourquoi le rêve 
peut sembler prophétique, quand nos efforts plus ou moins incon- 
scients parviennent à réaliser le désir qu'il exprimait Mais ces 
désirs étant le plus souvent, plus encore que contrariés du ri oh or s» 
réprouvés du dedans, bien peu de nos rêves parviennent à se réa- 
liser ! Les mêmes interdictions planent sur l'œuvre d'art. Si le Sca- 
rabée d*or put valoir à Poe cent dollars et le plus grand succès de 
sa carrière, avec le Corbeau, les impulsions meurtrières et sadiques 
du Chat noir, Edgar n'eût pu les réaliser dans sa vie. Cependant, ce 
nécrophile contemplatif qu'était Edgar Poe avait trouvé moyen, en 
choisissant pour femme la petite candidate à la phtisie Virginia, de 
se préparer le spectacle sadique d'une agonie pareille à celle qui 
avait fasciné son enfance t et par là il pouvait sembler avoir chanté 
prophétiquement, en Bérénice, Morella* Ligeia, Madeline ou Eléo- 
nora, la mort à venir de sa femme chérie, 

Edgar Poe ne comprit sans doute jamais clairement ce qu'étaient 
les souvenirs qu'à travers tout son oeuvre il chantait, ni de quelle 
nature effroyable était sa sexualité. Il parlait bien parfois d'un « ter- 
rible mystère » qui le hantait» mais cela restait dans le vague* El 
sa sexualité, il la niait en en supprimant toute manifestation réelle 
quant à l'objet, et en en « éthérisanl » le caractère macabre. 

Mais ce qu'il y avait au fond de l'œuvre d'Edgar Poe, les autres 
hommes, sans non plus clairement le comprendre* le ressentaient 
fort bien. Cet û&uvre avait beau plaider la chasteté, H apparaissait à 
beaucoup comme une incarnation du mal, de la perversion* du 
crime, Edgar Poe, par certains, était presque aussi mal vu qu'un 
repris de justice* Outre l'envie du mauvais poète pour le bon, et 
Pancienne rivalité d'homme à homme pour les faveurs éthérées de 
Mme Osgood, il y avait certes beaucoup de celte sincère réaction 
indignée dans Fattitude réprobatrice de rex.-clergyman Rufus Gris- 
ïvold. C'est la circonstance atténuante à ce vilain geste que fut sa 
publication du Ludwig Article (1) au lendemain même de la mort 
d'Edgar Poe, comme à la rédaction de ce venimeux Mémoire (2) 

(1) Ghiswold <FL-\W) : The « Ludtmg Article » (Ncw-YoïJ: Ttihnne 7 Evenïng 
Edition* 9 octobre 1849), Virginia Edition, vo], I, pp. 348-359, 

(2) The works of Ute laie Edgar AU an Poe with a memair bij Rufus Wilmot Gnis- 
wold and notices of fus Jïfe and genius by N* 1\ Willis and J> }\. Loweli*, Ncw- 
York, licdfield, 1853. 



P1W> 



ÉLABORATION ET PONCTION DE L'ŒUVRE LITTÉRAIRE 683 



dcnl il accompagna, en tant qu'exécuteur testamentaire, la publica- 
tion des œuvres complètes du défunt. 

Par ailleurs, les instincts défendus suprêmes que Poe célébrait* 
sans trop les comprendre, et qui sont par delà les satisfactions per- 
mises de l'instinct d'amour, exercent justement sur l'imagination 
des hommes une telle fascination que tout un chœur d'admira- 
teurs, de son vivant déjà, commença de raccompagner* 

Les femmes étaient conquises, comme elles le sont si souvent par 
le sadisme ; Mme Whïtman, Mme Shellon, auraient volontiers 
épousé le Corbeau ; Mme Shew, Mme Richmond, le berçaient et le 
consolaient. 

Et par delà P Océan ouvrant ses ailes, le génie sado-nécrophile 
d'un Edgar Poe venait éveiller, en d'autres cœurs et d'autres pays, 
les mêmes instincts puissants et éternels des hommes, qui se recon- 
naissaient en lui 



COMPTES RENDUS 



Société Ps3^chanalytique de Paris 



Séance dit 21 Juin 1932 

Président : M. BoreL 

Invités : D» Cellier et D' J. Lacan, 

Séance administrative. — lïlection à l'unanimité des volants du D r P, Maie 
comme membre adhèrent de la Société. 

La Société charge le président de la rédaction d'un voeu pour que les 
psychanalystes soient auloiises à pénétrer dans les ptisons afin d T y étudier 
certains inculpés. Vœu qui sera transmis aux autorité^ compétentes, 

Communication du D* LoewznsUin sur un cas de jalousie pathologique 
(Je tc.\le de celte communication paraît dans le présent numéro delà revue 
in-sxtenso)* 

Discussions. — Le D* Laforgue, pense que le malade de L* vivait en quel- 
que sorte au cours de ses crises les rapports sexuels de ses parents. Ij 
indique ensuite dans un autre ordre d'jdécs que si l'analyse de ce cas 
avait pu être poussée plus loin on aurait pu compromettre Ja sublimation 
du désir de toute puissance réalisée chez le malade ; qui d'ailleurs à la fin 
du traitement a pu publier plusieurs livres. 

Le D* Schtfjf signale au sujet du dclîie alcoolique de jalousie la fré- 
quence du contenu incestueux du délire* Il pense que beaucoup d'alcoo- 
liques se servent de l'alcoolisme comme d'un prétexte pour pouvoir 
s'éloigner de la femme (homosexuels). 

Le D? Cénac regrette que l'interruption prématurée de cette analyse n'ait 
permis à L. de mettre davantage en lumière la distinction entre l'homo- 
sexualité et l'attitude simplement passive du masochisme. 

Le D r Odier Insiste sur le fait que le malade de L. réunît les deux 
manières de masquer l'homosexualité latente : la jalousie et la paranoïa* 
Par ailleurs chez ces malades il semble que le C. d'O* u*est pas très intense 
en général* 

Le D f Codet demande au cotmuunicateur quels sont les circontances 
{extérieures) qui ont declanché les troubles. 

Le D 1 Lœiuenîlein répond à Laforgue qu'en effet son malade vivait 
sous l'empire des souvenirs inconscients d'observations du coït des parents, 

Séance du 1S octobre 1932 

Communication de M* Jean Froîs-Willniann. -—- Un cas di ni puissance 
guérie. {Cette communication paraît dans le présent numéro de la revue). 

Discussions. — Le D* Lœwenstein félicite Fauteur du résultat thérapeutique 
obtenu, étant donné les régressions multiples et profondes que présentait 
ce sujet. 

Mme Morgenstern a eu l'occasion d'observer un cas analogue. 

Le i> c Odier discute sur le diagnostique de neurasthénie ou d'état 
obsessionnel appliquable chez ce malade* 

Le D f Parchanmey rappelle un cas où les mêmes difficultés de diagnostique 
s'étaient posés, 

Le Z)r Laforgue attire l'attention sur l'importance des dates dans les événe- 
ments qui ont marqué l'évolution de celte analyse* 

Nàcht. 



TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES 

TOME V. - 1932 



I 

Mémoires origenauk (partie médicale) 

S, FttEUD. — Remarques psychanalytiques sur l'autobiographie d un 

cas de paranoïa {Dementia paranoides) 2 

Anna Freud, — Introduction à la Psychanalyse des Eulants. 71 

S* Fêrenczi. — Quelques observations cliniques de cas de paranoïa. 97 

Georges Pakcheminky, — L'Hystérie de Conversion 106 

R, Lcewenstêin. — D'un mécanisme autopunitif, 141 

Mémoires originaux (oartie appliquée) 
R, Laforgue* — Or et Capital 154 

COMPIES RENDUS 

Société Psychanalytique de Paris, — VI e Conférence des Psychana- 
lystes de langue française (Paris) 166 

BIBLIOGRAPHIE , >.,.,.,* * , •..*,,,, , 188 

II 

Mémoires originaux (part te médicale) 

H, Flqurnoy, — Le caractère scientifique de la Psychanalyse 180 

H- du Saussure, — Le point de vue normatif dans la Psychanalyse. 201 

R. ue Saussure — Apprendre et sentir * *..,., 208 

Ed, Picuoïï. — Rêve d'une lenmie frigide * 220 

Mémoires originaux [partie appliquée) 

G. Rohlïm. — La Psychologie de la zone de culture de l'Australie 

Centrale 230 

Marie Bonafarie. — « Le Scarabée d'Or » d'Edgar Poe .., • , 275 

Comptes rendus 
Société Psychanalytique de Paris 294 

BitiLlOGHAPHIE , 297 

m 

Mémoires originaux 

S- FftEUOi — Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle 

(L'homme aux rats) > , 322 



■ »■!■■ " 



f)S6 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



S. FREUD. — De quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, 

la paranoïa et l'homosexualité 391 

<Ch* Oïheb, — Le complexe du petit profit 402 

TL de Saussure. — Psychanalyse et Education 424 

Courtes communications 440 

Comptes rendus 

Société Psychanalytique de Paris* * * • . . . 445 

Bibliographie T 446 

IV 

Mémoires originaux (partie médicale) 

R, de Saussure. — Le Dogme de la Kanoille irréprochable 4fi6 

S, Nacht, — La Structure inconscience de quelques Psychoses 471 

J. Frois-Wittmann. — Ànalj'se d'un cas de troubles sexuels avec 

anxiété et symptômes hypocondriaques. ,,,........«••**-<..-** 501 

R. LtmYENSTEtN. — Uo cas de jalousie pathologique 554 

A. Borel et M. Cénac, — L'obsession. . * . . . > ' 586 

Mémoires originaux (partie appliquée) 
Marie Bonaparte. — De l'élaboration et de la fonction de l'œuvre 

Comptes rendus 

Société Psychanalytique de Paris. 684 

Table générale des matières * 685 



Le Gérant : E« Cor m ère. 



Alençou. — Impriment Corbière et Jugain. 



; IHSTIT'-tp- 
13/. * 



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