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Full text of "Revue Française de Psychanalyse VI 1933 No.1"

Source gallica.bnf.fr /Bibliothèque nationale de France 



Cette Revue est publiée sous le haut patronage 

de M* le Professeur S+ Freud* 



Tome VI - N° i 



W— ^ 1 



1933 



REVUE FRANÇAISE 

> 

de 

Psychanalyse 

Organe officiel de 
la Société Psychanalytique de Paris 

Section française de l'Association Psychanalytique Internationale 



Sommaire 



Mémoires originaux, — Partie uédïcalë 
S. Freud. — Le Tabou de la Virginité, 

Ch> Gdïetu — La ïheoric de Freud ei son évoluîion* 

D r j* Leuba. — Analyse rapide d'une névrose d'angoisse à 
base décomplexe de castration. 

Mémoires originaux, — Partie appliquée 
Marie Bonaparte. — L'homme et son dentiste* 

Comptes rendus : Vile Conférence des Psychanalystes de 
Langue Française* — Société Psychanalytique de Paris* 

Bibliographie* 



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■DENOEL et STEELE, Editeurs à Paris (7 e ) 

19, Rue Amélie 

La Revue Française de Psychanalyse paraît par tomes de chacun 4 fascicules 



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rie Bonaparte (Paris); 
/<??;'' j»* A. Hesnard (Toulon)* 

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, Docteur • = : I . *forgv (Paris)* 

l. Ch. Odieh (l't : -V 

R- de Saussure (Genèv^, 

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Secrétaire général 

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Le Docteur Rodolphe Lœwenstein ' 

Secrétaire adjoint \ . - j 

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Henri Hœsli • - j 

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Les manuscrits à insérer, te correspondance, et en général toutes les \ 



communications concernant là Revue» doivent être adressés à-.ftL ïe 
Docteur Rodolphe Lcewensteïn» 127, avenue de Versailles, Paris (XVI fi ), 

" avec la mention « Revue Française de Psychanalyse ». 

Néanmoins, les ouvrages dont on désire voir l'analyse figurer dans la 
Revue doivent de préférence être adressés directement à M, le Docteur 
R* de Saussure, 2, rue de la Tenasse, à Genève (Suisse), 



■■ 






CONDITIONS D'ABONNEMENT 



^^P^PHI 



France, Colonies ...-••. . 80 fr *. 

Etranger, tarif n° 1 ;.!....„...* .' joo fr, 

— — " no 2. ,.,*,,♦;* 120 fr* 

Prix du numéro : 25 francs* 



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Pour éviter des frais onéreux de recouvrement, nous 
prions nos abonnés de bien vouloir nous faire parvenir le 
prix do leur abonnement soit par chèque, soit par un ver- 
sement ou un virement à notre compte chèque postaij n D 
1469-03 Paris. 



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Tome sixième. 



N a i. ig33 




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Cette revue est publiée sous le haut patronage 
<le M. le Professeur S. Freud. 



MÉMOIRES ORIGINAUX 

PARTIE MÉDICALE 



REVUE FRANÇAISE DE l>SïCHAKALVSE, 



tS7, R ue . Soint-JQ 



;. 



r> a n * ■-* 



Le Tabou de la Virginité 



Par S. FREUD 



Traduit par Anne BERMAN 



Peu de particularités de la vie sexuelle des peuples primitifs 
paraissent aussi étrangères à notre manière de sentir que leur 
appréciation de la virginité, de la pureté féminine. Le prix que 
l'homme, le soupirant, attache à la virginité nous semble si bien 
fondé, si naturel, que nous risquons de tomber dans une cru dis 
perplexité s'il nous faut justifier cette opinion. En s'unissant à un 
homme, la jeune fille ne doit apporter aucun souvenir de rap- 
port sexuel avec un autre, — n'est-ce pas là la conséquence directe 
du droit exclusif à la propriété d'une femme, essence même de la 
monogamie ? Ne peut-on y voir une extension de ce droit vers le 
passé ? 

Il ne nous sera ensuite pas malaisé en nous basant sur notre 
conception de la vie amoureuse féminine, d'expliquer ce qui, au 
premier abord» nous semblait être un préjugé. Quiconque aura le 
premier satisfait le besoin d'amour longtemps et péniblement ré- 
primé d'une vierge en parvenant à surmonter les résistances 
qu'avait créées en elle l'influence du milieu et de l'éducation* se 
trouvera ainsi, vis-à-vis d'elle, dans une situation stable et désor- 
mais inaccessible à tout autre. La femme, du fait de la sujétion 
ou elle sera ainsi placée, et qui assure la continuation paisible de 
sa possession, se trouvera capable de résister aux nouvelles impres- 
sions et aux tentations étrangères. 

Krafft-Ebing a le premier, en 1892, utilisé le terme de « sujétion 
sexuelle » (1) pour désigner la dépendance, la soumission extrêmes 
dont peut témoigner une personne vis-à-vis d'une autre, avec 



(1) Kjufft-Eihxg : « Remarques sur la «sujétion sexuelle» et le masochisme », 
(Jahrbuch fur Psychiatrie, X* vol-, 1S<J2). 



LE TABOU DE LA VIRGINITÉ. " S 






laquelle elle entretient des rapports sexuels. Cette sujétion est 
parfois si marquée qu'elle va jusqu'à la perte de toute volonté per- 
sonnelle, jusqu'aux sacrifices les plus grands accomplis au détri- 
ment de soi-même ; Fauteur n'a pas manqué de faire observer 
qu'une pareille, dépendance est jusqu'à un certain degré « tout à 
fait nécessaire quand la liaison doit avoir quelque durée ». Et ds 
fait, cette dépendance sexuelle est indispensable au maintien du 
mariage civilisé, à la répression des tendances polygames qui le 
menacent. Dans nos communautés sociales, ce facteur n'est jamais 
négligeable. 

D'un côté, « un degré considérable d'amour et de faiblesse de 
caractère », dé l'autre côté, un égoïsme illimité, c'est de cette ren- 
contre, suivant Krafft-Ebing f que naît la sujétion sexuelle. Mais 
les investigations analytiques ne nous permettent pas de nous 
contenter de cette trop simple tentative d'explication. Il apparaît 
plutôt que d'autres facteurs décisifs interviennent : d'abord l'inten- 
sité de la résistance sexuelle vaincue, puis la concentration, c'est- 
à-dire le fait que cette victoire ne puisse être remportée qu'une 
unique fois. Il en résulte que la sujétion est plus fréquente et plus 
intense chez la femme que chez l'homme, mais, chez ce dernier., 
elle s'observe plus souvent de nos jours que dans l'antiquité. Quand 
il nous a été donné d'étudier la sujétion sexuelle chez l'homme, 
nous avons pu constater qu'elle était le résultat de la victoire rem- 
portée par une femme déterminée sur une impuissance psychique- 
Dès lors, l'homme en question demeurait attaché à cette femme* 
Un grand nombre de mariages singuliers, certains destins tragiques 
parfois même d'une importance considérable, paraissent trouver là 
leur explication. 

Ce n'est pas donner une idée exacte du comportement des peuples 
primitifs que de déclarer qu'ils ne font aucun cas de la virginité. Le 
fait qu'ils provoquent la défloration de la jeune fille en dehors du 
mariage, avant le premier acte conjugal, ne témoigne pas d'une 
telle indifférence. Il semble, au contraire, que, pour eux aussi, la 
défloration soit un acte important, mais elle est l'objet d'un tabou, 
d'une interdiction quasi-religieuse et, au lieu d'être le privilège du 
fiancé, du futur époux de la jeune fille, ce dernier doit s'en abstenir, 
ainsi l'exige la coutume* 

Je n'ai l'intention ni de réunir tous les documents qui se rap- 
portent à cette coutume, ni d'étudier sa répartition géographique 



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REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ou ses diverses formes* Il nie. suffira d'établir que la perforation de 
l'hymen antérieurement au mariage est une pratique très répandue 
chez les peuples jjrimitifs actuels. C'est ainsi que Crawley a pu dire: 
« This rnarriage ceremony consïsts in perforation of tlie hymen by 
some appomted person olher tluui ihe husband it is most coninioix 
în the Jowest stages of culture, especially in Àustralia (1), » 

Maïs si la défloration ne doit pas s'accomplir au cours du pre- 
mier acte conjugal, il faut qu'elle soit pratiquée auparavant, d'une 
manière quelconque, et avec quelqu'autre concours* Je citerai cer- 
tains passages propres à fournir des renseignements sur ces points: 
ils sont tirés du livre de Crawley et nous fourniront d'ailleurs quel- 
ques remarques critiques. 

P. 191 : « Chez les Dieri, ainsi que dans quelques tribus voi- 
sines (en Australie), la coutume générale est de perforer l'hymen 
dès la puberté de la jeune fille. Dans les tribus de Portland et de 
Glenelgj la tâche en incombe à une vieille femme, et il arrive aussi 
parfois que des hommes blancs soient invités à déflorer des jeunes 
filles (2), » 

P. 307 : « La rupture artificielle de l'hymen se pratique quelque- 
fois dans l'enfance, mais plus généralement à la puberté.» Souvent, 
comme en Australie, elle coïncide avec l'accouplement officiel (I), « 

P. 348 : (a propos de tribus australiennes, chez lesquelles sub- 
sistent les restrictions exogamiques si connues du mariage, d'après 
le rapport de Spencer et Gillen) « L'hymen est artificiellement per- 
foré, et les hommes présents à l'opération accomplissent ensuit*-.» 
dans un ordre prescrit, le coït avec la jeune- fille (à noter : avec 
cérémonial),» L'acte se fait, pour ainsi dire, en deux temps : la 
perforation de l'hymen, puis l'accouplement (2). » 



(H Crawle y : . Ffic Mystic Rose t a studij of primitive maniage, London, 3902 ; 
B autels- Ploss ; La femme dans les sciences naturelles et ethnologiques, 1S9] ; divers 
passnges des livres de Frazer ; Tahoo ànd the perils of the soûl, et de H a vélo lk 
Elus : Siudics iit ihe psychologu ofsex. 

(2) « Thtis m the Dteri and neighbouring tribes it ïs the uni versai eustom when a 
gïrï reaches puberty to rupture tlie hymen* » (Journ. Ânihrop. In$l. t XXÏV, 1G9,) In 
the Portland and GJcnelg tribes this ]s donc to the bride by an old woman ; and 
somelimes whitc nien are asked for this reasonto deflower maidens. (Brough Smith, 
op cit. II, 319). 

(3) The artîficial rupture of the hymen sometines takes place in infaney» but 
generally at puberiL.* It ïsofleri combuicd, as in Auslralia, wîth a cérémonial acl of 
inlercoursc* 

. (4) The hymen is arlifîcially perforai cd t and then assïsting m en h ave access (céré- 
monial, be it ohserved) to the girl in a stated order... Tlie act is in two parts, 
perforation and intercourse. 



LE TABOU T>E LA, VIRGINITÉ 



P/ 349 : « Chez les Masai (Afrique Equâtoriale), Taccomplisse- 
ment de cette opération constitue un des préliminaires Jes plus 
importants du mariage* Choz les Sakais (Malaisie), les Battas (Su- 
matra) et les Àlfoers des Célèbes, la défloration est pratiquée par le 
père de la fiancée. Aux Philippines, on trouvait des hommes dont 
c'était le métier de déflorer les fiancées, lorsque l'hymen n'avait 
' pas été déchiré dans l'enfance par une vieille femme chargée de 
ce soin* Dans quelques tribus d'Esquimaux, la défloration de la 
| fiancée était confiée à l'angekok, ou prêtre (3)* » 

J'ai annoncé que je ferai quelques remarques critiques : elles 
î porteront sur deux points ; tout d'abord, nous déplorerons que, 

dans ces informations, il ne soit pas fait de distinction plus nette 
| entre la simple rupture de l'hymen sans coït et le coït destiné h 

! provoquer cette rupture ; une soûle fois nous apprenons cl ai re- 

ment que l'acte comporte deux temps : la défloration (manuelle ou 
instrumentale) et ensuite l'acte sexuel. Les renseignements, par 
ailleurs si détailles, fournis par Bartels Ploss, sont presque inuti- 
lisables pour le but que nous poursuivons, car, en insistant sur le 
résultat anatomique de l'acte de défloration, ils laissent entière- 
ment dans l'ombre sa signification psychologique. En outre, nous 
voudrions bien savoir en quoi le coït dit « de cérémonie » (pure- 
ï ment formel, solennel, officiel) diffère en ces occasions des rap- 

. ports sexuels réguliers. Les auteurs dont j*aî pu prendre connais- 

: 'sance ont omis de s'expliquer sur ce point, soit par pudeur, soit 

! par méconnaissance de la valeur psychologique que possèdent de 

pareils détails sexuels. Il nous est permis d'espérer que les docu- 
ments originaux fournis par les voyageurs et les missionnaires 
sont plus explicites et plus précis, mais cette littérature, en général 
étrangère, est, de ce fait, actuellement (1) inaccessible : je n'en puis, 
donc rien dire de certain. Au surplus, iï nous est permis de négli- 
ger le doute où nous sommes touchant ce second point, en suppo- 
sant qu'un simulacre cérémomel de coït n'est que le substitut ou 

(1) An important prelimmary of marriage amougst the Masai is the performance 
of tins opération. on the girJ (J~ Thomson, op. cit. 25S). Thïs défloration is performed 
by the faUier of the bride amougst the Sakaïs, Battas, and Alfoers of Celebes CPloss 
et Bartels» op. II, 490). lu the Philippines there were certain men whose profession 
it was to deflower brides, in case the hymen had not been ruptured ia cliildhood 
by an old woman who was soroetïmes employed for this (FEÀTHEïttfAN, op. II, 47*). 
The défloration of the bride was amongst some Eskimotrihcs entrusted to the 
angekok^ or prlest (id. III, 400). 

(2) Pendant la guerre (A 7 , d. h trad.) 



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REVUE FRANÇAISE DE J PSYCHANALYSE 



peut-être la figuration d'un acte- sexuel qu'on accomplissait autre- 
fois réellement <2). * * 

On peut rapporter à divers facteurs ce tabou de la virginité, je ne 
ferai que les mentionner ici; La défloration de Ja jeune fille s'accom- 
pagne ordinairement d'effusion de sang et, pour cette raison, la 
première explication tentée se base sur la crainte qu'ont du sang 
les primitifs- Us le tiennent pour le siège de la vie ; ce tabou du 
sang s*avère par de multiples piescriptions qui n'ont rien à voir 
avec la sexualité ; il se rattache, sans doute, à la défense de tuer et 
constitue une protection contre les tendances sanguinaires primor- 
diales, contre la soif de meurtre de Thomme 2>nniïtif. Dans cette 
première interprétation, le tabou de la virginité est rapproché du 
tabou presque partout observé de la menstruation* Pour le primitif, 
des idées sadiques se rattachent au mystérieux phénomène du flux 
sanguin mensuel. La menstruation, la première surtout, est consi- 
dérée par lui comme résultant de la morsure d'un animal surna- 
turel, peut-être comme l'indice d'un accouplement avec cet esprit. 
Parfois un avertissement permet de reconnaître que cet esprit est 
celui d'un ancêtre, et nous comprenons alors, en rapprochant cette 
conception 'd'autres du même : genre,* que la jeune fille réglée est 
tabou en tant que propriété de cet esprit ancestral (1), Mais d'autre 
part, gardons-nous de surestimer l'influence d'un facteur tel que 
la crainte dn J sang qui n'a pu faire supprimer des coutumes comme 
celle de ïa circoncision des garçons ou celle, plus cruelle encore, de 
la circoncision des filles (excision du clitoris et des petites lèvres), 
pratiques qui subsistent encore en partie chez ces peuples. Elle 
n'empêche pas non plus -la célébration d'autres cérémonies où coule 
le sang. Il n'y aurait donc pas lieu de nous étonner qu'elle fut sur- 
montée au profit de riiomme lors de la première cohabitation. 

Une seconde explication, tout en négligeant aussi la- sexualité, a 
cependant une portée bien plus générale* Elle prétend que le pri- 
mitif est la proie d'une perpétuelle disposition anxieuse* analogue à 
celle que nos théories psychanalytiques des névroses nous font 
trouver chez le névrosé anxieux. Cette disposition anxieuse se mani- 
festera surtout, dans toutes les occasions insolites, celles qui oGfii- 

(1) Il est certain que dans beaucoup d'autres cas de cérémonial de mariage, d'au- 
tres personnes ' que )e fiancé, par cxcraplc les compagnons, 3es camarades de ce 
dernier {nos garçons dlionneur) se -voient reconnaître la libre îdîspositioii sexuelle 
de Ja fiancée. 

(2) Voir Totem ci Tabou, 1913. 



' 



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LE TABOU DE LA VIRGINITE 



xont quelque chose de nouveau, d'inattendu, d'incompris, d'inquîér 
tant* De là dérive aussi le cérémonial* si bien maintenu dans les 
religions ultérieures, qui accompagne les débuts de toute nouvelle 
organisation, le commencement de toute nouvelle période de temps* 
la naissance du premier enfant, la première portée, le premier 
fruit. Les 1 périls dont se croit menacé l'anxieux n'apparaissent 
jamais plus menaçants à son imagination qu'au début de la situa- 
tion dongereuse, et c'est à ce moment aussi qu'il lui faut s'en pré- 
server. Le premier acte conjugal, du fait même qu'il est le pre^. 
mier, a quelque droit à être accompagné de mesures protectrices. 
Ces deux essais d'interprétation : par la peur du sang et par la peur 
des prémices, ne se contredisent pas, mais se confirment plutôt, car 
le premier rapport sexuel est un acte d'autant plus gravé que le sang 
y coule. 

Une troisième explication, celle que préfère Grawley, nous fait 
remarquer que le tabou de la virginité fait partie d'un ensemble 
qui embrasse la vie sexuel le tout entière. Ce n'est pas seulement 
le premier coït avec la femme qui est tabou, maïs l'acte sexuel en 
général ; on pourrait presque dire que la femme est tabou en soi* 
La femme n'est pas seulement tabou dans les situations particu- 
lières découlant de sa vie sexuelle, menstruation, grossesse, déli- 
vrance, temps des couches ; même en dehors de ces circonstances, 
les relations avec elle sont soumises à de si sérieuses et si nom- 
breuses restrictions que nous avons tout lieu de douter de la pré- 
tendue liberté sexuelle des sauvages. II est vrai qu'en certains cas, 
la sexualité des primitifs ne lient compte d'aucun obstacle, mais, en 
généra] , elle apparaît plus encombrée d'interdictions que les cul- 
tures supérieures* Dès que l'homme entreprend quoi que ce soit : 
expédition, chasse, guerre, il doit se tenir éloigné de la femme, et 
surtout éviter d'avoir avec elle des rapports sexuels, sinon ses 
forces seraient paralysées -et il irait au devant d'un échec. Et les 
usages de la vie quotidienne montrent clairement aussi cette ten- 
dance à séparer les sexes. Les femmes vivent en compagnie des 
femmes, les hommes avec les hommes ; la vie de famille, telle que 
nous la concevons, nlexisle pour ainsi dire pas dans nombre de tri- 
bus primitives, La séparation est parfois si marquée qu'il est inter- 
dit aux individus d'un sexe de prononcer les noms personnels des 
individus du sexe opposé, et que les femmes finissent par employer 
un, vocabulaire particulier. Le besoin sexuel finit bien par pousser 






8 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



l'individu à enfreindre ces mesures, mais dans quelques tribus les 
époux eux-mêmes ne doivent se rencontrer qu'en dehors de la mai- 
son et clandestinement. 

Là où le primitif a mis un tabou* c'est qu'il redoute un danger, et 
l'on ne saurait nier que toutes les prescriptions relatives aux rela- 
tions avec la femme ne trahissent une peur essentielle. Cette crainte 
se fonde sans doute sur le fait que la femme est différente de 
l'homme, éternellement incompréhensible et mystérieuse, étrangère 
et par ïà ennemie. L'homme redoute d'être affaibli par la femme, 
contaminé par sa féminité et craint de se montrer ensuite incar 
pable. L'action amollissante, propre à faire cesser les tensions, du 
coït, peut-être considérée comme le prototype du danger redouté 
et la perception de Pinfluence que la femme acquiert sur l'homme 
par le rapport sexuel, la considération qu'elle s'assure ainsi, jus- 
tifient l'extension de cet effroi. Rien de tout cela n'a vieilli, tout 
persiste encore parmi nous. 

Nombre d'observateurs ont émis l'idée que les aspirations amou- 
reuses des primitifs étaient relativement faibles et n'atteignaient 
jamais à TintensiFé que nous leur voyons prendre dans le monde 
civilisé. D'antres ont soutenu l'opinion inverse, mais, quoi qu'il en 
soit, les usages tabous cités démontrent l'existence d'une force qui 
s'oppose à l'amour en faisant repousser la femme comme étrangère 
et ennemie. 

En des termes peu différents de ceux qu'utilise couramment la 
terminologie de la psychanalyse, Crawla] démontre que tout indi- 
vidu se distingue des autres par un « taboo of personal isolation » 
et que ce sont justement de petites particularités à côté d'une res- 
semblance générale qui motivent les sentiments d'hostilité. Il serait 
tentant d'adopter cette idée et de faire dériver de ce « narcissisme 
des petites différences » la haine qui, dans tous les rapports hu- 
mains» l'emporte, comme nous le pouvons constate^ sur les sen- 
timents de fraternité et sur le précepte de l'amour universel. La 
psychanalyse croit avoir deviné à quel mobile doit être principale- 
ment dû le rejet de la femme, rejet narcissique mêlé à beaucoup dé 
mépris* Elle l'attribue au complexe de castration dont rinlluence* 

■ 

se fait sentir dans le jugement porté sur la femme* 

Mais ces dernières réflexions nous entraînent loin de notre sujet 

Le tabou général de la femme ne projette aucune lumière sur les 
prescriptions particulières qui se rapportent au premier acte sexuel 



LE TABOU DE LA VIRGINITÉ 



avec la vierge. Nous sommes obligés de nous en tenir aux deux 
premières explications données : peur du sang, peur des prémices, 
dont nous avons déjà dit qu'elles n'allaient pas jusqu'au cœur de 
la question 4u tabou, À la base de l'interdiction tabou il y a cer- 
tainement l'intention de refuser ou bien d'éviter quelque chose au 
futur époux, quelque chose qui est inséparable . du premier acte 
sexuel, quoique de cet acte doive naître* comme nous Pavons déjà 
fait remarquer, un attachement spécial de la femme à ce premier 
homme. 

Notre but, cette fois, ne sera pas de rechercher l'origine et la 
signification dernière des prescriptions du tabou. Je F ai déjà fait 
dans mon livre Totem et Tahou^ en démontrant la nécessité pour le- 
tabou d'une ambivalence initiale, en étudiant son développement à 
partir des événements préhistoriques qui ont abouti à la formation 
de la famille humaine. Les usages tabous actuellement encore en 
vigueur chez les primitifs ne permettent plus de discerner lcur^ 
signification première. Nous sommes trop aisément tentés d'ou- 
blier que les peuples les plus primitifs vivent, eux aussi, au sein 
d'une civilisation fort éloignée de la préhistorique et qui est aussi 
vieille, chronologiquement parlant, que la nôtre et correspond éga- 
lement à un stade de développement tardif quoique différent du: 
nôtre. 

* Le tabou est aujourd'hui, chez le primitif, englobé dans la trame- 
de tout un système -ingénieux qui rappelle celui dont se servent, 
dans leurs phobies, nos névrosés* Des motifs anciens ont été rem- 
placés par des nouveaux qui cadrent harmonieusement avec eux, 
■En négligeant ces problèmes génétiques, nous ne- perdrons cepen- 
dant pas de vue que le primitif met un tabou là où il pressent 
quelque danger. Ce danger est généralement d'ordre psychique, car 
le primitif n'est pas contraint, comme nous, de faire deux distinc- 
tions qui nous paraissent inévitables. Il ne différencie pas le périr 
matériel du péril psychique, ni le danger réel de l'imaginaire. Sa 
conception animiste du monde lui fait logiquement croire que tout 
danger émane d'un être animé et hostile, pareil à lui, qu'il s'agisse 
d'une menace de par les forces de la nature ou bien d'un danger 
provenant d'autres hommes ou d'animaux. Mais, d'autre part, le 
primitif est accoutumé à projeter dans Je monde extérieur ses* 
propres mouvements intérieurs hostiles et par là à les imputer aux 
objets qui luisont désagréables où seulement étrangers, La femme 






10 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



^^^^^»»^ 



1 est ainsi, considérée comme une source : de périls et le premier 
accouplement avec une vierge comme un danger particulièrement 

r i 

grave.. . 

Je crois qu'en étudiant maintenant plus à fond le comportement 
actuel des femmes civilisées, , dans les mêmes conditions, nous 
pourrons apprendre de quelle nature est ce danger si grand et pour- 
quoi il menace justement le futur époux. Je postule la réalité du 
péril en question, fc de sorte que le primitif cherche à se prémunir,, 
par le tabou de la virginité, contre un danger qu'il a raison de près-, 
sentir, bien que celui-ci soit d'ordre psychique. 

Nous considérons comme une réaction normale qu'après le coït, 
la femme, au comble de la satisfaction* serre r homme dans ses, bras. 
Kous. voyons là une manifestation de' sa reconnaissance,, un gage, 
de durable soumission. Et nous savons pourtant qu'il n'est nulle 7 
ment de règle que le, premier rapport provoque pareil comporte-, 
ment ; très souvent l'initiation n'apporte à la femme qu'une décep- 
tions elle demeure froide et insatisfaite ; en général, il faut un cer- 
tain temps, mie répétition fréquente de l'acte sexuel pour que la 
femme parvienne aussi à la satisfaction. Entre ces cas de frigi- 
dité, initiale, tirés passagère, et ceux, peu réjouissants, .de frigidité 
durable qu'aucun tendre elïort de l'homme ne parviendra à vaincre, 
nous pouvons observer une série continue de cas intermédiaires.. Je 
crois que cette frigidité de la femme est encore mal connue : en 
dehors des cas où elle n'est due qu'à la puissance insuffisante de 
l'homme, elle demanderait à être expliquée,- peut-être > à l'aide -de 
manifestations .apparentées* 

Il me semble inutile de faire état des si fréquentes tentatives de 
fuite avant le. premier rapport sexuel. Elles prêtent à l'équivoque et 
doivent être considérées, L dans leur ensemble, comme l'expression 
d'une très générale réaction de défense féminine. Par contre^, je 
crois que certain s .cas pathologiques sont propres à éclaircir l'énigme 
de la frigidité féminine. Dans ces cas, la femme, après le premier 
accouplement, .après chaque nouvel acte sexuel, traduit ouverte- 
ment son. hostilité envers Phomme en Je querellant, en. levant la 
main sur , lui, voire., en le frappant réellement. C'est là ce qui se 
passait dans un remarquable cas de ce genreque j'ai pu analyser à 
foiHÎL ©t. pourtant, s la femme en question, fort éprise. de , son mari, 
l'incitait ell unième au coït, dans lequel elle trouvait indiscutable- ■ 
ment une grande, satisfaction. Je pense, que .cette étrange et contra- 



^ CT^ ^ — — ^^■^^^W^^^^^*^^™™^^ 



LE TABOU DE LA. yiRGJNITÉ 11 



dictoîre réaction est une. résultante des sentiments mêmes qui ne se 
peuvent traduire à l'ordinaire que par la frigidité,, c'est-à-dire qu'ils 
sont en mesure de réprimer la réaction tendre sans se manifester 

■ 

eux-mêmes. Dans le cas pathologique, nous trouvons décomposé, 
pour ainsi dire, en ses deux éléments, ce qui est, uni dans la frigi- 
. ( dite courante, pour concourir à. l'action inhibitrice» à la manière 
de ce que nous. avons, appelé, dans la névrose d'obsession, le symp- 
tôme «-à deux temps ■*». L'hostilité de la femme» tel. est le danger 
que suscite la défloration, et il est naturel que le .mari cherche h 
éviter cette haine. 

L'analyse permet aisément de deviner quels mouvements inté^ 
Trieurs provoquent chez la femme le comportement paradoxal dont 
nous venons de parler, et je m'attends à trouver ici F explication de 
la frigidité. Le premier -coït met en branle toute une série de ces 
sentiments, inutilisables pour la situation féminine souhaitée, quel* 
ques-uns ne réapparaîtront plus dans les réactions ultérieures. En 
premier lieu, Ton pensera à la douleur provoquée chez la vierge par 
la tîéfioratioij, et peut-être même sera-t-on , tenté d'attribuer à ce 
facteur une importance décisive en renonçant à chercher d'autres 
motifs. Mais il semble difficile d'attribuer, pareille importance à 
cette douleur. On seraît-plutôt enclin à penser à la blessure .narcis- 
sique causée par la destruction d'un organe et qui trouve dans la 
conscience même une explication rationnelle, la valeur sexuelle de 
la vierge déflorée ayant diminué. Toutefois, les coutumes nuptiales 
des primitifs nous enseignent à. nous défier d'une semblable sur- 
estimation* Nous avons vu que, dans certains cas, le cérémonial 
comportait deux temps ; après la perforation (manuelle ou instru- 
mentale) de l'hymen, un' coït officiel ou un simulacre ^accouple- 
ment est pratiqué par les représentants du mari, ce qui nous 
prouve que la prescription tabou n'a pas pour but unique d'éviter 
la défloration anatomique, et qu'en dehors de la réaction de la 
femme à la douloureuse blessure quelque chose d'autre encore doit 
être épargné à l'époux. 

La déception causée par le premier coït a une autre cause 
encore : chez la femme civilisée, fout au moins, l'attente et la réa- 

r 

lisation ne peuvent concorder. Tout rapport sexuel avait été, jus- 
qu'alors, l'objet de la plus rigoureuse interdiction, c'est pourquoi 
l'accouplement légal, permis, n'est pas ressenti de la même façon 
que -l'autre. L'effort fait souvent sans nécessité réelle, quand nulle 



Ï2 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



■j 



opposition n'est à craindre, par tant de fiancées, pour tenir secrètes 
aux yeux de tous, même aux yeux des parents, leurs nouvelles rela- 
tions amoureuses, montre d'une façon presque comique combien 
profonde est cette association. Les jeunes filles déclarent ouverte- 
ment que leur amour leur semble perdre de sa valeur quand les 
autres en sont informés'. Parfois ce motif peut prendre une telle 
importance qu'il en arrive à mettre définitivement obstacle à toute 
possibilité d'amour dans le mariage. La femme ne retrouve sa 
faculté de tendresse que dans une liaison illicite, clandestine* oiï 
eile sait pouvoir seule et librement disposer de son propre vouloir. 

Mais cette explication ne va pas jusqu'au fond des choses. De 
plus, liée aux conditions de la civilisation, elle ne permet pas de 
rattacher ces faits à Tétat social des primitifs, Le facteur sui- 
vant, qui se base sur révolution de la libido, n'en est que plus 
important Grâce aux efforts de l'analyse, nous savons quelle régu- 
larité, quelle puissance ont les investissements les plus anciens de 
la libido. Nous voulons parler des désirs sexuels réfrénés de l'en- 
fance et, en ce qui concerne la femme, surtout de la fixation de la 
libido au père ou au frère, substitut du père, désirs qui, assez sou- 
vent, visaient à autre chose qu'au coït, ou pour lesquels le coït 
notait qu'un but imprécis. L'époux n'est jamais, pour ainsi dire, 
qu'un succédané de l'homme désiré, maïs non cet homme lui-même; 
Un autre, dans les cas typiques, le père a marqué de son empreinte 
la disposition amoureuse de la femme, l'époux ne peut donc arriver 
tout au plus que second* Il s'agit maintenant de savoir quelle inten- 
sité, quelle opiniâtreté doit atteindre cette fixation pour que le 
mari substitut soit repoussé, parce que ne donnant pas satisfac- 
tion- C'est ainsi que la frigidité obéit aux conditions génétiques d? 
la névrose. Plus sera puissant, dans la vie sexuelle de la femme, 
l'élément psychique, plus résistante s'avérera la position antérieure 
de la libido lors du choc produit par le premier acte sexueL Et, 
dans ces conditions, la possession physique n'aura pas sur la 
femme de répercussion aus-sî puissante. La frigidité peut ensuite 
demeurer en tant qu'inhibition névrotique, ou bien fournir un ter- 
rain propice au développement d'autres névroses et des diminutions 
mêmes modérées de la puissance rnasculine joueront alors aussi 
Je rôle d'auxiliaires. 

C'est d'un désir sexuel ancien que dérive la coutume selon 
laquelle la défloration est, chez les primitifs, confiée à un vieillard, 



EZB 



LE TABOU DE LA VIRGINITÉ 13 



prêtre ou saint homme, bref à un substitut du père (voir plus haut). 
Cette pratique me semble très proche du las primae noctis si dis- 
cuté du seigneur moyenâgeux. A.-J. Storfer a soutenu la même, opi- 
nion (IV En outre, il considère l'institution très répandue du « ma- 
ri âge à la Tobie » (abstinence pendant les trois premières nuits) 
comme une reconnaissance des droits du patriarche, G*-J* Jung <2) 
avait déjà adopté cette thèse. Aussi ne serons-nous pas surpris de 
trouver parmi les substituts du père chargés de pratiquer la déflo- 
Tation s les images des dieux. Dans certaines régions de l'Inde la 
nouvelle mariée sacrifiait son hymen au Lingam en bois. Saint 
Augustin l'apporte qu'une coutume semblable subsistait (à cette 
époque ?) dans le cérémonial nuptial romain, mais avee cette atté- 
nuation que la femme n'avait qu'à s'asseoir sur le phallus géant en 
pierre de Piîape (3). 

Dans des couches plus profondes joue un autre facteur encore 
qui, on le peut démontrer, est le grand responsable des réactions 
paradoxales contre Fhomme et dont l'influence se manifeste aussi, 
à mon avis, dans la frigidité de la femme. Le premier coït réactive, 
-chez la femme, d'anciennes émotions autres que celles déjà décrites, 
et ces émotions s'opposent, de façon générale, à la fonction et au 
rôle féminins. L'analyse de nombreuses névrosées nous a appris 
qu'à un stade ancien, elles ont envié l'organe viril de leur frère. 
Du fait de l'absence (ou à vrai dire de la réduction) de cet organe, 
elles se sentent victimes d'une injustice, humiliées. Cette « envie du 
pénis » fait, nous le croyons, partie du complexe de castration. Si 
l'aspiration à la virilité peut être qualifiée de « virile », le terme de 
« protestation mâle » qu'a créé Alf. Adlcr pour proclamer que ce 
facteur est l'agent de la névrose en général, convient à cette atti- 
tude. Dans cette phase, les petites filles ne font souvent aucun 
■mystère, de leur jalousie et de l'hostilité qui en résulte vis-à-vis de 
leur frère plus favorisé :. elles essayent d'uriner debout comme ce 
frère, afin de prouver leur prétendue égalité. Dans le cas que nous 
avons cité (agressivité contre un homme pourtant aimé) j'ai pu 
établir que cette phase avait m âme précédé celle du choix objectai. 
Plus tard seulement la libido de la petite fille s'était orientée vers 



(1) Des particularités du parricide, 

(2) <k Le rôle du père dans la destinée <Je l'individu (Jahrb* f. Psychan. I, 1909), » 

t (3) Ploss et Bàbtels : La femme, U XÎI et Dulâure': Des divinités génératrices, 
: Paris, 1SS5 (réimprimé sur Péditiou de 1825), p. 142. 



14c REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



^F^^^^^b^ 



le père, et alors elle avait souhaité d'avoir non plus un pénis, maïs 
un enfant (1), .- 

Je ne serais pas surpris de voir, dans d'autres cas, ces tendances 
se présenter daûs un ordre inverse, et cette partie du complexe de 
castration n'entrer en jeu qu'une fois seulement le choix: objectai 
fait Mais la phase virile de la femme* celle où elle envie le pénis du 
garçon/ est en tout cas antérieure dans l'évolution et se trouve 
plus proche du narcissisme initial que de l'amour objectai. 

Il y a quelque temps, le hasard- me fournit l'occasion d'analyser 
le rêve d'une jeune mariée, rêve de réaction à la défloration, et qui 
révélait sans fard le désir qu'avait cette femme de châtrer son 
jeune époux et de lui ravir le pénis. Certes l'on aurait pu donner de 
ce rêve une interprétation plus innocente et penser qu'il trahis- 
sait seulement le désir d*une prolongation et d'une répétition de 
l'acte, mais quelques détails m'incitaient à aller au delà de cette 
dernière explication. Le caractère ainsi que le comportement ulté- 
rieur de la jeune femme confirmèrent d'ailleurs la justesse de 
l'interprétation la plus sévère. Derrière cette envie du pénis trans- 
paraît l'hostilité pleine d'amerture que la femme ressent contre 
l'homme ; cette hostilité persiste toujours dans les rapports inter- 
sexuels, ainsi qu'en témoignent les efforts et les productions litté- 
raires des « émancipées »* Ferenczi, dans une spéculation paléobio- 
logique, fait remonter à l'époque de la différenciation des sexes 
cette hostilité de la femme. Au début, pense-t-il 3 la copulation se- 
produisait entre deux individus de même genre, maïs dont l'un plus 
vigoureux contraignait l'autre à subir l'union sexuelle. L'amertume 
provoquée par celle défaîte se retrouverait dans la situation actuelle 
de la femme. Je trouve qu'il est permis de se servir de semblables- 
spéculations tant qu'on évite de les surestimer. 

Après avoir énuniéré les motifs de la réaction paradoxale de la 
femme à la défloration, réaction dont les vestiges persistent dans 
la frigidité, nous pouvons ainsi résumer les faits : la sexualité 
inachevée de la femme se décharge sur l'homme qui* le premier, 
lui a fait connaître l'acte sexuel. Le tabou de la virginité s'explique, 
et nous comprenons la raison d'être d'une prescription qui a pour 
but d'éviter à l'homme le danger d'une vie conjugale durai)] e avec 
la femme en question. Aux degrés supérieurs de la civilisation, ce 

■ 

fl) Voir : « Des Transformations de l'Instinct, » Int. ZcUschr. Œuvres complètes ,. 
tome \\ 



> EE TABOU DE LA A r IROfNlTÈ 15 



péril apparaît moindre au regard de l'attrait qu'offre -la promesse 
de sujétion, et sans doute aussi du fait d'autres mobiles et d'autres- 
séductions, La virginité est considérée comme un bien auquel 
l'homme ne doit pas renoncer. Mais l'analyse des désaccords con- 
jugaux montre que les mobiles qui tendent à contraindre la femme 
à tirer vengeance de sa défloration n'ont pas tout à fait disparu du 
psychisme de la femme civilisée. Tout observateur remarquera- "aisé- 
ment que, dans un nombre considérable de cas, la femme reste fri- 
gide et malheureuse pendant la durée d'un premier mariage, tan- 
dis qu'une fois cette première union rompue, elle devient pour son 
second époux une épouse tendre, prête à donner le bonheur. La 
réaction archaïque s'est pour ainsi dire épuisée sur le premier 
objet. 

Toutefois, îe tabou de la virginité n'a pas entièrement disparu 
dans notre civilisation ; l'âme populaire ne l'ignore pas, et les 
poètes en ont parfois fait usage, Anzengrùber, dans une de ses 
comédies* met en scène un paysan naïf qui refuse d'épouser la fian- 
cée qui lui est destinée parce que « c'est une garce qui coûtera la 
vie à son premier », II cousent donc à ce qu'elle en épouse un 
autre et la prendra plus tard, quand elle sera devenue veuve et 
înolfensive. Le titre de la pièce « Le venin de la Pucclle » nous rap- 
pelle que les charmeurs de serpents, avant de commencer leurs 
tours, incitent leurs serpents venimeux "à mordre dans un chiffon 
afin de pouvoir ensuite les manipuler sans danger (1). 

Un personnage dramatique, celui de Judith, dans la tragédie de- 
Hebbel : « Judith et Holopherne » 3 nous fait surtout comprendre 
ïe tabou de la virginité. Judith est Tune de ces femmes dont la vir- 
ginité est protégée par un tabou. Son premier époux, paralysé du- 
rant la nuit de noces par une angoisse mystérieuse, n'a depuis plus 
osé tenter de l'approcher. « Ma beauté, dit-elle, est celle de la bella- 
done, y goûter c'est se condamner à la folie et à la mort, » Elle 



(1) Nous citerons ici, bien qu'il- s'écarte de la situation que nous étudions, un court 
mais magistral récit de À. Schnitzler : a Le destin du baron de Leïsenbogh »* 
Autrefois vi ctj me d'un accident, le baron s'éprend d'une comédienne très expéri- 
mentée en amour et a laquelle il fournit, pour ainsi dire, une nouvelle virginité en 
jetant un sort sur l'homme qui la possédera le premier après lui, 1/actrîcc ainsi 
marquée d*un tabou n'ose d'abord plus nouer de relations amoureuses. Maiss'étant 
éprise d'un chanteur, cJJe se résoud à accorder au baron de Leîsenbqrgh la nuit 
d'amour qu'il s 'efforce, depuis tant d'années, d'obtenir* Victime de sa propre 
malédiction, ïe baron meurt, frappé d'apoplexie, en apprenant les motifs d'un. 
bonheur auquel il ne s'attendait plus* 






16 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANÀLYSl ! 



V 



-forme le plan de séduire ef de pervertir le chef assyrien qui assiège 
la ville, utilisant ainsi mie raison patriotique pour en masquer une 
sexuelle. Déflorée par cet homme puissant et fier de sa vigueur et de 
.sa brutalité, elle trouve, dans son indignation, la force de lui tran- 
cher la iête et devient ainsi la libératrice de son peuple. Nous savons 
que la décapitation est un symbole de castration* Judith est donc 
bien la femme qui châtre l'homme par qui elle a été déflorée» tout 
à fait comme le voulait le rêve, ci-dessus cité, d'une jeune mariée. 
Hebbel a intentionnellement sexualisé l'histoire patriotique rela- 
tée dans les apocryphes de l'Ancien Testament, car là Judith peut 
se vanter, à son retour, de n'avoir subi aucune souillure, et le texte 
biblique ne fait nulle allusion à sa sinistre nuit de noces. Hebbel, 
avec la finesse qui est le propre du poète, a ressenti sans doute le 
mobile, vieux comme le monde, qui restait eii puissance dans le 
récit tendancieux et a rendu au sujet son contenu d'autan, 

Sadger a montré, dans une excellente analyse, comment Hebbel 
fut déterminé dans le choix de son sujet par son propre complexe 
parental, et comment il en vint à prendre constamment le parti de 
la femme dans la lutte des sexes, allant jusqu'à faire siennes les 
émotions féminines les plus secrètes. Le poète a lui-même exposé 
les mobiles qui l'ont incité à modifier le sujet, mobiles que Sadger 
a justement qualifiés de spécieux ; il semble, en effet, qu'ils n'aient 
été destinés qu'en apparence à justifier ce qui restait inconscient 
au poète et au fond à le lui masquer, D'après le récit biblique, - 
Judith reste, après son veuvage, une veuve vierge ; Sadger pense 
que cette conception dériverait du désir qu'a l'enfant de nier les 
rapports sexuels qu'entretiennent les parents et de faire de la mère 
une vierge intacte. Je ne tenterai pas de modifier cette explication, 
mais j'ajouterai ceci : une fois que le poète eut établi la virginité 
de son héroïne, son imagination « sympathisante » s'attarda à la 
réaction hostile déclenchée par la blessure à la virginité. 

Nous pouvons donc conclure ainsi : la défloration n*a pas seule» 
ment cette conséquence propre à la civilisation de lier durablement 
la femme à l'homme, elle déclenche aussi une réaction archaïque 
d'hostilité contre l'homme, laquelle réaction peut revêtir des formes 
pathologiques qui se traduisent assez fréquemment dans la vie 
amoureuse conjugale par des phénomènes d'inhibition ; on peut lui 
attribuer le fait que très souvent les seconds mariages réussissent ! 

mieux que les premiers. L'étrange tabou de la virginité, la crainte ! 



. 



LE TABOU DE LA VIRGINITÉ 17 



à laquelle obéit, chez les primitifs, l'époux, en, évitant la déflora- 
tion, trouvent dans cette réaction hostile leur pleine justification. 
Il est intéressant que notre rôle d'analystes nous permette d'ob- 
server chez certaines femmes la présence simultanée des réactions 

r 

opposées de sujétion et d'hostilité liées Tune à l'autre par un lien 
étroit* Quelques-unes 3e ces femmes semblent vivre en plein désac- 
cord avec leurs époux, mais c'est vainement qu'elles tendent de 
s*en détacher, Dès qu'elles essayent de reporter leur amour sur un 
autre homme, l'image du premier, qu'elles ont cependant cessé 
d'aimer» vient s'interposer. L'analyse nous enseigne que ces femmes 
sont restées soumises au premier homme, niais non point par ten- 
dresse. Si elles ne réussissent pas à s'en détacher, c'est qu'elles ne 
sont pas parvenues à satisfaire entièrement sur lui leur vengeance, 
et, dans les cas accusés, le ressentiment n y est même pas arrivé 
jusqu'au conscient. 



REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE, 



La théorie de Freud 
et son évolution 



? 



Aperçu général 
et Considérations Méthodologiques W 

Par Ch. ODIER 



Sommaire 



Introduction. 
| lm — Conception dynamique et conception morale* 
| 2 t — Le fondement de la théorie pulsionnelle est de nature 

biologique, 
| 3, — Principe du plaisir* 
| 4* — Principe de constance, 
§■5. — Pulsions passives et masochisme primaire, 
| 6* — La désintrlcation des pulsions. 
| 7* — Récapitulation et résumé. 

Conclu s ton. 



(1) A propos des Conférences faites le 10 mars et 7 avril 1932 au groupe d'eludes 
philosophiques et scieuiïfiqucs fondé parle D r Allendy. 



-g^— B^^-^gSgggSgHBBg-gg^^B^g^™!^ ^ 1 



LA THÉORIE DE FBEU0 ET SON ÉVOLUTION 19 



PREAMBULE 

■ 

Deux défauts principaux de cet exposé ne nous ont pas échappé. 
Outre une certaine aridité, il comporte un tour de rédaction qui 
paraîtra trop schématique, trop abstrait de la réalité vivante- Les 
« pulsions )>, en effet, y sont traitées comme des sortes d'entités, 
détachées souvent de l'être qui les crée et les vit, et menant leur 
vie indépendamment de la sienne, I/usage d'une telle licence des- 
criptive nous paraît cependant défendable dans un exposé fran- 
chement théorique, II Ta facilité considérablement, alors que l'obli- 
gation de ramener sans cesse la pulsion à l'individu* au lieu de 
l'individu à la pulsion, comme nous l'avons fait, l'eût rendu fort 
ardu et fort long. 

De toutes façons, nous pensions qu'une vue d'ensemble de la 
théorie énergétique de Freud et de son évolution pourrait constituer 
un complément aux travaux et ouvrages remarquables publiés par 
les membres de la Société française de Psychanalyse, Son but par- 
ticulier consiste à tenter de remettre au point certaines polémiques 
ou du moins de les ramener sur un plan scientifique aussi objectif 
que possible. 



INTRODUCTION 

Le sujet qui m*a été réservé, soit la théorie des instincts, offre 
matière à tout un cours, C'est dire qu'il m'a fallu choisir filtre les 
nombreuses manières de le traiter, puisque je ne dispose que de 
deux heures. Je me suis donc résolu à me limiter à la théorie psych- 
analytique, pensant que vous m'avez fait V honneur de venir ce 
soir pour ni'entendrc parler de psychanalyse. 

Il y a donc aujourd'hui vingt-huit ans que Freud* après avoir 
longuement observé et réfléchi, fit paraître une petite brochure 
intitulée : « Trois essais sur la théorie de la sexualité » (1), dans 

(1) Traduite en français par le D r Mme Reverchoii* chez Gallimard « Documents 
".bleus », Paris 1928, 



\ 



^ m ^ m ^^^ m ^^ 



20 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



laquelle il condensa les résultats d'une vaste expérience acquise 
par l'étude objective de milliers de réactions psychiques, et jeta 
la base de sa conception de l'inconscient et de la sexualité infan- 
tile. 

Pourquoi donc la sexualité infantile a-t-elle été l'objet de cette 
première synthèse scientifique ? Ce ne fut nullement le fruit d'un 
hasard ni d'un dessein préconçu de la part de Fauteur, Cela pro- 
vint simplement du fait qu'il analysait des sujets atteints de psycho- 
névroses, et que, pour ce faire, il usait de la méthode créée par lui 
des associations libres* Grâce à elle, il lit d'une pierre deux coups : 
il découvrit la vie inconsciente, et en même temps le rôle prépon- 
dérant qu'y joue chez l'adulte les tendances instinctives* C'est dire 
que, dans ces cinquante pages, Freud ouvrit un chapitre capital 
de la scïencCi lequel jusqu'alors avait été complètement négligé ; 
j'entends le chapitre de l'ensemble des relations entre la sexua- 
lité infantile et la vie psychique, ou encore de l'influence des ins- 
tincts inconscients sur l'activité, l'affectivité et la pensée. 

Avant Freud, on appelait l'inconscient le subliminal (sous le 
seuil) > et on le croyait composé de phénomènes psychiques beau- 
coup trop faibles pour franchir le seuil de la conscience. Or, c'est le 
contraire qui est vrai» Si ces phénomènes peuvent être maintenus- 
dans l'ombre ce n'est pas grâce à leur défaut de puissance, mais 
en vertu du fait qu'une autre puissance, celle de la censure, leur 
est opposée ; c'est pourquoi nous devons les reconstruire pénible- 
ment au moyen d'un matériel conscient. De la lutte entre ces phé- 
nomènes et la censure naît la notion capitale de conflit, et celle 
capitale aussi de refoulement, car vous savez qu'on dénomme ainsi 
ce jeu de forces antagonistes. Or, ces notions sont nées précisé- 
ment de la découverte psychanalytique des instincts inconscients, 
laquelle a transformé la conception négative de l'inconscient (ce 
qui n'est pas conscient) en une positive, Cette dernière est basée sur 
deux principes majeurs : 1* les phénomènes inconscients sont 
investis de puissance et, dans les cas ordinaires, la gravité de la 
maladie nerveuse est proportionnelle au degré de cette énergie (in- 
terprétation dynamique de la névrose) ; 2° ils emploient tout ou 
partie de cette énergie à exercer une pression presque constante 
sur le « conscient », Autrement dit, ils tendent par eux-mêmes à 
pénétrer dans le domaine de la conscience pour trouver à s'y épa- 
nouir et s'y décharger* Naturellement, cette progression est sou- 



^m 



LA THÉORIE DE FREUD ET SON ÉVOLUTION !2l 



vent entravée par d'autres énergies, le moi souvent empêche ces 
désirs ou besoins inconscients de rejoindre les organes qui seraient 
captes à les satisfaire (les organes de la sensibilité, de la motri- 
cité* de la pensée., des sens, etc.)* Cette tendance à progresser vers 
Je conscient a été dénommée tendance progressive des processus 
inconscients. 

* 

Nous verrons plus loin que ces deux principes sont le fondement 
d'une interprétation générale de la névrose ou de la vie psychique 
en général, dite « topico-dynamique ». 

" L — Conceptions dynamique et moraliste. 

Cette interprétation conduisit peu à peu Freud à édifier une doc- 
trine dont mon dessein ce soir, puisque l'occasion m'en est offerte, 
est de tenter de vous exposer les éléments principaux. Mais je vou- 
drais auparavant relever une des critiques les plus fréquemment 
adressée à cette doctrine. 

Freud, répète-t-on, est un impitoyable destructeur des plus hautes 

m 

valeurs humaines ; il sape l'idéal et la morale, nous prive ainsi des 
soutiens nécessaires à la conduite de la vie. Comment la supporter 
si nous sommes vraiment voués à des instincts qui nous portent 
invinciblement et uniquement à rechercher le plaisir, alors qu'elle 
nous en dispense si peu ? Que faîMl par exemple, dans ses théo- 
ries, de l'esprit de sacrifice, du don de soi ? Ne semble-Mi pas nier 
ou considérer avec scepticisme, aussi bien que les sentiments désin- 
téressés, les sentiments familiaux, patriotiques ou religieux ? Ne 
va-t-il pas jusqu'à prétendre qu'au-dessous de ces valeurs spiri- 
tuelles s'agitent d'obscurs besoins sexuels ? Or, nous ne pouvons 
-admettre cette doctrine du pan-sexualisme, car tout en recon- 
naissant sincèrement que la sexualité, et l'amour, jouent un grand 
Tôle dans notre vie, nous voyons d'autres tendances et de nom- 
breux besoins- supérieurs y jouer un rôle peut-être plus marqué. 
Il y aurait beaucoup à dire là-dessus. Mais je pense qu'ici le nieil- 
Jeur moyen de répondre à cette -critique, ou cette objection de prin- 
cipe, ne serait pas de polémiser sur ce qui est sexuel ou ne Test 
pas, selon les critères communs, maïs serait plutôt de contribuer à 
..bien faire comprendre; en quoi consiste vraiment l'attitude de 
Freud en face des problèmes de la vie psychique, et en quoi cette 
^attitude est scientifique. J'ai remarqué qu'elle- est mal comprise 



Il III ^ p I 



22 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



dans le public et que trop souvent des exposés profanes ou litté- 
raires, ou même des plaisanteries faciles, ont concouru à augmenter 
le malentendu, malentendu sur lequel repose en somme la critique 
en question- 

Depuis vingt-huit ans en effet, Freud en est venu graduellement 
à une conception originale de la vie psychique, celle que j'ai esquis- 
sée tout à l'heure. Vous aurez remarqué qu'en le faisant j'em- 
ployais les termes d'énergie, de force, de dynamique, de lutte, etc., 
et vous aurez deviné par conséquent que cette conception est avant 
tout énergétique. Et si elle a étonné, pour ne pas dire indigné, à 
ce point le public, c'est qu'elle rompait avec ses traditions psycho- 
logiques et morales les plus chères- Mais ce défaut ne préjuge nul- 
lement ni de sa vérité, ni de sa fausseté, ni de son caractère scien- 
tifique ou an tï -scientifique. Au contraire, le fait d'être énergétique 
la rapprochait a priori , ou même l'intégrait aux sciences fondamen- 
tales. Cette qualité, on ne pouvait évidemment pas exiger du public 
de la reconnaître, maïs on était en droit de s'attendre que certains 
savants le fissent, qui pourtant se sont montrés des adversaires 
irréductibles de la doctrine freudienne. 

Elle tente en effet d'appliquer à la psychologie le concept fon- 
damental des sciences de la nature, et a priori c'est une belle tenta- 
tive. Cependant, on a maintes fois cherché à nier sa valeur scien- 
tifique même, aîois que personne n'a songé à nier ceïEc de l'astrono- 
mie, de ja physique où de la chimie. Or, que fait un chimiste quand, 
après avoir versé deux liquides incolores dans une éprouvette, il 
constate la production d'un nouveau liquide d'un bleu magnifique 
(bleu céleste) ? Va-t-il s'attarder à admirer, puis à décrire les qua- 
lités de cette couleur ? Non pas ; en tant .que chimiste, il laissera 
ce soin agréable au peintre ou au poète, lesquels réjouissent les 
hommes et Freud tout spécialement, mais ne font pas progresser la 
connaissance rationnelle des phénomènes naturels. Par contre, il 
ramènera la réaction observée dans son éprouvette à un autre sys- 
tème de relation ; il la rattachera à l'action réciproque d'atomes et 
d'électrons les uns sur les autres, soit à un jeu de forces dites 
atomiques. 

Eh bien Freud s dans son domaine* fait en somme la même chose* 
du moins obéit à un principe heuristique analogue* Placé non plus 
devant une belle couleur, mais un beau -sentiment, il commence 

■ 

naturellement par. l'observer et le classer. En tant qu'homme, il le 



T" 



LA THÉORIE DE FREUD ET SON ÉVOLUTION 23 



jugera sans doute supérieur à un vilain sentiment, mais en tant 
que chercheur, fidèle à son point de vue, il s'interdira, comme les 
savants physiciens, de prononcer un jugement de valeur afin de 
rester comme eux aussi objectif que possible* Et c'est précisément 
cela qui est si difficile en psychologie, in/hiiment plus qu'en phy- 
sique» puisqu'on travaille avec un instrument, l'esprit, qui se trouve 
être en même temps l'objet d'étude. Ainsi, le beau sentiment sera 
envisagé non pas comme valeur mais comme phénomène (mot qui 
veut dire : apparence). 

Jusqu'ici Freud n'agit pas autrement que tous les psychologues* 
mais il va bientôt se séparer d'eux, car la description phénoméno- 
logique pour elle-même, si instructive s oit-elle, ne renseigne pas 
sur l'inconscient, oblige même d'en faire abstraction. Devant tout 
phénomène, il se pose donc la question suivante : Quelle est V éner- 
gie, on la nature de V énergie f qui est en jeu, et secondement, d'oiÀ 
provient-elle, quelle est son histoire et son origine ? 

■Un petit exemple très simple. Devant le sacrifice total d'une mère à 
sa fille j l'analyste après Freud, se demandera : quelle est l'énergie parti- 
culière que cette mère utilise individuellement pour se dévouer ? Afin 
de répondre à cette question, il entreprendra alors une patiente ana- 
lyse, poursuivra les réactions affectives jusque dans l'enfance et décou- 
vrira qu'à l'origine le même affect était utilisé dans une relation inverse, 
c'est-à-dire d J enfant à mère et non de mère à enfant. C'était un fort 
riosir chez cette mère quand elle était enfant que sa propre mère se 
dévouât entièrement à elle/ Il en conclut que l'énergie en jeu dans le 
phénomène « dévouement % fut utilisée à V origine sous une tonne narcis- 
sique, ou qu'elle eut en d'autres termes une genèse narcissique* Un fait 
tout actuel, révélé par l'analyse également, vient parler en faveur de 
cette hypothèse : c'est que cette mère considère inconsciemment son 
enfant comme une partie d'elle-même, une partie de son corps détachée 
de lui, etc. 

L'on voit ainsi que grâce à cette méthode on peut mettre au jour toute 
une histoire individuelle, tout un complexe de tendances* *de conflits et 
de luttes inconscientes qui se dissimulaient sous le phénomène : sacrifice 
maternel. Chez cette môme femme, par exemple, l'analyste découvre 
corrélativement une animosité, une haine sourde contre son mari, le 
père de l'enfant adorée, et qu'en outre cette haine à l'origine était diri- 
gée contre son propre père, dont elle avait peur et à qui elle en voulait 
parce qu'il accaparait la mère et même reprochait à celle-ci de « s'occu- 
per beaucoup trop de cette petite a (= pas assez de lai), etc. L'analyste 
put tirer bien d'autres déductions encore de cette situation ; par exem- 
ple qu'en se sacrifiant à son enfant cette mère, d'une part atténuait les 
sentiments de culpabilité qu'elle se faisait, sans en avoir clairement con- 



24 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



science, à regard de son mari du fait de son hostilité injustifiée contre 
lui* d'autre part cherchait à se venger de son père en cherchant à acca- 
parer à son tour entièrement sa fiîle, à détacher celle-ci de son père (le 
mari), à se mettre constamment entre elle et lui, etc + ; bref, comme elle 
aurait voulu, dans son enfance, détacher la mère du père. 

Dans ce cas particulier, une autre énergie est donc en action sous- 
jacente dans le sacrifice : une énergie d*autre nature que l'amour 
(originellement narcissique)» soit une énergie dite agressive. L*analysie 
note alors une interaction dynamique inconsciente possible dans la 
détermination des « valeurs » conscientes. Il va sans dire que tout amour 
maternel n'aura pas cette détermination-là. Mais le fait indéniable que 
de pareils conflits jouent un rôle chez un grand nombre d'êtres humains 
dits nerveux a prodigieusement intéressé Freud, et c'était non seulement 
son droit maïs son devoir d'homme de science de chercher à les démêler 
puis à les décrire objectivement. 

Si maintenant on renverse les rôles et se place au point de vue de la 
mère en question, on ne pourra pas décrire le phénomène autrement 
qu'ainsi : j'adore ma fille et me sacrifie à elle» C'est là une description 
subjective qui implique forcément un jugement de valeur. Il s'agit ici 
d'une valeur morale impliquée dans le terme même de sacrifice. Il est 
donc clair que le sujet en pareil cas ne peut se comporter autrement que 
le moraliste, ne peut saisir ni exprimer ce qui se" fasse en lui qu'en le 
ramenant à une échelle commune des valeurs, L J ohservateur objectif, 
quant à lui, doit traduire : j'adore ma fille comme je voulais que ma mère 
'm'adorât, etc. ; soit ramener le besoin de sacrifice à un besoin personnel 
d'amour, ou voir dans le premier une émanation ou une élaboration du 
second. Il trouve ainsi un fondement individualiste à l'altruisme et du 
même coup une loi semblant régir Tin conscient. 

On s'est souvent demandé si la psychologie pouvait être ou deve- 
nir une science, et souvent on a répondu : non. Je serais tenté de 
répondre oui et non. Non» si elle est basée sur l'introspection, c'est- 
à-dire sur l'apparence subjective des phénomènes ; oui, si basée sur 
leur étude objective. La psychanalyse peut tout de même être con- 
sidérée comme objective bien qu'elle se hase sur des données four- 
nies par le sujet, car elle embrasse le psychisme tout entier et ne 
s'attache précisément pas aux phénomènes en eux-mêmes, tels que 
le sujet les ressent intimement dans son conscient seulement et les 
décrit, et leur attache forcément un jugement de valeur. . 

Ces phénomènes, nous les appellerons si vous voulez bien des 
qualités subjectives^ terme en psychanalyse qu'on oppose à quan- 
tités. Par exemple, un sentiment d'amour sera une qualité psy- 
chique spéciale, un sentiment de haine en sera une autre* Or, 
devant toute qualité, le psychologue, en tant qu'homme de science, 



LA THÉORIE OB FREUD ET SON ÉVOLUTION 25 



ne prononce aucun jugement de valeur* pas plus devant l'amour 
ou la haine que le botaniste devant une rose ou une épine. 

Ces qualités, le psychologue se bornera donc à les décrire. C'est 
un art périlleux, car en l'exerçant l'observateur est tenté de s'iden- 
tifier de quelque manière au sujet qu'il étudie, et il court le risque 
de manquer d'objectivité. Ce grave écueil, des auteurs par exemple 
£onime Ri bot ou Janet ont su l'éviter, le premier dans des œuvres 
trop rares dont les psychiatres ne font pas assez état, le second 
dans ses descriptions magistrales dont on ne peut plus se passer 
pour comprendre le statisme et le dynamisme des processus se 
-déroulant dans le domaine limité de la conscience, 

La description et la compréhension de ces derniers sont par 
«ontre le point faible de Freud, C'est du moins ce qu'on entend 
souvent. Est-ce vraiment le point faible de sa doctrine ? 

Je ne veux ni ne peux m'engager ici dans aucune polémique ; 
mais me bornerai à une simple remarque. D'un certain point de 
vue, il faudrait que Freud eût au moins abordé ou traité ce point 
pour qu'on pût l'accuser de l'avoir mal traité. Comment voir dans 
une étude ou une description qu'il n ? a point faite la faiblesse de son 
oeuvre ? Plutôt que de point faible, parlons donc de lacune. Or, 
toute la question est de savoir si Ton est en droit de lui faire grief 
de cette lacune. 

Au point de vue de la méthodologie scientifique, on n'y a à mon 
sens aucun droit, pas plus qu*on ne saurait reprocher à Janet de 
n'avoir pas entrepris l'étude de l'inconscient instïnctueL Car, dans 
l'étude scientifique des faits> chacun est justifié à adopter la mé- 
thode qui lui paraît la meilleure ou le point de vue qu'il préfère» 
pourvu que tous deux soient fertiles et contrôlables par de nou- 
velles vérifications. 

Ceci dit, occupons-nous maintenant du point de vue et de la mé- 
thode de Freud, En ce qui concerne les « qualités », on ne saurait 
nier qu'il leur a accordé un très grand intérêt, Nul plus que lui n'a 
écouté, ni avec plus de patience, la description qu'en donnaient ses 
malades* et cela comme on sait, pendant des mois, une heure par 
jour. Par le fait que pendant cette heure il les priait de se laisser 
aller à des « associations libres » (1), il obtint des renseignements 
de grande valeur, assez imprévus d'ailleurs, et aussi peu insincères 

<1) Procédé trop conuu aujourd'hui pour que nous devions le décrire à nouveau. 



26 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



BH^W^^-V* 



que possible: Il s'aperçut entr 1 autres que tous ses patients se met- 
taient à parler de leur vie sexuelle dès qu'ils avaient pris confiance 
en lui et finalement ne parlaient plus que d'elle. 

Seulement, la nature même de sa méthode le poussa peu à peu 
à ne pas s'attarder à Têtu de de ces qualités en elles-mêmes* à leur 
classification, à leurs définitions formelles, mais à vouer plutôt 
toute son attention à leurs relations réciproques, puis, comme 
vous l'avez vu, à leur genèse* Nous reviendrons plus loin là-dessus, 
nous bornant pour l'instant à relever un fait important : il décou- 
vrit ainsi à travers les mille nuances qualitatives qu'on lui décri- 
vait des groupements de tendances, lesquels se répétaient sous des 
Cormes et avec des contenus variables tout au long de l'existence, 
se simplifiaient en outre à mesure qu'on se rapprochait de leur 
genèse infantile. À ce niveau elles se groupaient d'ordinaire autour 
d'un (ou deux) désir central (complexes). Bref, il vit que ces groupe- 
ments d'origine très ancienne avaient « constellé » la vie du ma- 
lade tout au long de son développement et dans une série de 
situations parfois fort différentes en apparence les unes des autres. 
Us se manifestaient sous la forme d'actes, d'impulsions, de com- 
portements, de réactions affectives* de symptômes divers, souvent 
aussi de fantasmes, obéissant tous à une curieuse loi de répétition. 
Cette loi de constellation de la pensée 3 de l'action ou des senti- 
ments le frappa vivement. Il soupçonna, puis admît, que ces com- 
plexes ou fantasmes devaient être investis d'une énergie exerçant 
une pression continue sur la conscience et s'y manifestant à la 
faveur de circonstances particulières ; et qu'en second lieu cette 
énergie émanait de la partie de l'appareil psychique qui était en 
rapport le plus étroit avec l'organisme : l'inconscient* II chercha 
enfin à débrouiller et à fixer les lois auxquelles ces énergies en jeu 
obéissaient dans cet inconscient, tout comme l'astronome mo- 
derne ne se contente plus d*observer et de décrire les constella- 
tions célestes apparemment immobiles, mais étudie leurs mouve- 
ments, leurs ellipses, leurs corrélations, et formule enfin la loi de 
la gravitation. Qu'on me passe toutes ces comparaisons, mais il y 
a là, et peut-être y aideront-elles, quelque chose d'essentiel à sai- 
sir si Ton veut se faire de la psychanalyse une idée correcte et 
claire. 

Nous mentionnerons ici déjà, à titre d'indication* cinq de ces lois 

énergétiques : 



■^■""" 



LA THÉORIE DE FREUD ET SON ÉVOLUTION 27 



M ■ ■ 



1° La loi de la progression, déjà citée {de l'inconscient vers le 
conscient), 

2* La loi du refoulement, c^est-à-dire de l'empêchement de la 
progression* Cet empêchement est du à un mécanisme dynamique, - 
en d'autres termes les tendances (désirs, affects, etc.) venant de 
l'inconscient se trouvent désinvesties de leur énergie au niveau du 
préconscient ; ainsi leur entrée dans la conscience est barrée. 

3° La loi de la régression. Cette énergie retourne dans l'incon- 
scient et y réinvestit les mécanismes (dits primaires» en opposition 
aux mécanismes préconscients dits secondaires) auxquels la vie 
psychique ou même instinctuelle est soumise dans cette région 
profonde. 

Vous en connaissez déjà un ou deux de ces mécanismes pri- 
maires : la condensation, le déplacement, le renversement, etc. Ils 
ont donné à Freud la clé de nombre de symptômes nerveux. Mais 
il en est deux qu'il importe de connaître et de comprendre avant 
tout car ils sont fondamentaux :, 

4 Û La loi de régulation par le principe du plaisir-déplaisir. 

5* La loi de l'automatisme (ou mieux, contrainte) de répêti- 
tion. 

Nous y reviendrons plus, loin, mais avouons qu'à elles seules ces 
cinq lois constituent déjà une moisson intéressante. 

Pour clore ce premier paragraphes résumons ainsi notre pensée : 
Freud n'a rien détruit ni sapé- Entre ses mains les beautés de 
l'âme humaine demeurent intactes. Car il ne nie et ne conteste 
nullement les valeurs spirituelles, ou, comme nous disions, les qua- 
lités* avec le coefficient personnel qu'elles impliquent. Son système 
n'est aucunement un système fermé, non plus que définitif et 
achevé* car il laisse place* comme Hartmann le relève à juste 
titre (1), à V apparition même de nouvelles qualités, et même de 
qualités, telles que par exemple le sentiment ou l'émotion esthéti- 
ques, que son système n'explique pas ou mal. Il l'avoue lui-même 
dans son dernier ouvrage (2) avec une sincérité dont maint théori- 
cien de l'esthétique devrait s'inspirer. Personnellement» il appré- 
cie d'ailleurs hautement, nous le verrons, ces valeurs supérieures, II 
n'est ici que de songer également à la sublimation, soit à un méca~- 

(1) DU Grundiagen der Psijchoaiiahjse* 1527, Yerlag Leipzig, Georg Tbieme* ,_ % - 

(2) Das Unbchagcn in der Kultur. 



fil M I M H !■■ I I II I I ■ m n ^ ■ l».l J L J fH>^ 



'38 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Jiisme qu'il a décrit lui-même, mais, fidèle à son principe* sans cher- 
cher à en donner d'explication* 

Ce qull importe est donc de bien comprendre ce principe qui Fa 
toujours guidé dans ses recherches* le point de vue qu'il a adopté 
devant ces dites qualités et la manière dont il les interprète. Prin- 
cipe, point de vue, manière, tous trois lui ont été pour ainsi dire 
imposés par les malades nerveux, car en face de leurs troubles, il 
ne tarda pas à s'apercevoir qu'agir ainsi était le meilleur moyen de 
rester aussi objectif que possible : le moyen en somme de réduire 
ces qualités, et les valeurs subjectives que le sujet leur accordait, 
à autre chose, soit à des quantités. C'est ainsi qu'il s'intéressa à ce 
qu'il y avait au-dessous d'elles ou derrière elles, chercha des notions 
plus générales, plus biologiques qu'individuelles, et trouva finale- 
ment Tinconscient, ses énergies et ses lois. 

Il serait faux de croire que Freud fut le premier psychologue qui 
eût appliqué ce concept d'énergie à la psychologie. Rîbot disait 
déjà : « Des lois générales président à la répartition de l'activité 
nerveuse dans les différents points du système nerveux, comme les 
lois mécaniques (c'est nous qui soulignons) gouvernent la circula- 
tion du sang.» (1) » Janet, de son côté, édifiait sa remarquable 
théorie de la « psychasthénie » (défaut de force psychique), pour 
expliquer les troubles névropathiques. Une de ses conceptions cen- 
trales était l'abaissement de tension. Pour interpréter les agitations 
forcées (motrices, crises d'angoisse, ruminations mentales, obses- 
sions, etc.) il recourt à l'hypothèse de la dérivation. « Quand une 
force primitivement destinée à être dépensée pour la production 
d'un certain phénomène reste inutilisée, parce que ce phénomène 
^st devenu impossible, il se produit des dérivations (2), » Cest-à- 
<iire qu'au lieu de produire des opérations supérieures (adaptées) 
elle se dépense en opérations inférieures, etc. (3) + Il serait facile de 
multiplier les citations, et même d'en emprunter d'analogues à 
d'aulres auteurs. Mais notre but est différent* Il consiste dans l'essai 
de montrer l'emploi particulier et original que Freud fait de cette 
notion d'énergie. 

0) TIk Ribot. Les maladies de la volonté, p. 19. 
(%) P. Janet. Les Obsessions et la Psycliasthénie> p + 5G5. 

(S) Freud préfère dire « régressives t> pour ne pas préjuger de leur valeur, ce 
ierrne s'appliquaiit à un stade antérieur de développement. 



LA THÉORTE DB FREUD ET SON ÉVOLUTION 29< 



. Pour lui, comme pour les autres psyeho-patËologistes ? elle est 
une notion de secours, empruntée aux sciences physiques et natu- 
relles. Remarquons, en passant, combien tardif fut cet emprunt-. 
Si les physiciens parlent d'énergie depuis près de quatre siècles, 
les psychologues le font depuis quatre décades à peine 5 et pour- 
tant ils eussent dû en parler, semble-t-il, depuis que l'homme 
existe* Tout être humain pouvait, dès l'origine, faire quotidienne- 
ment en lui-même l'expérience de forces actives, d'impulsions, 
d'efforts, de résistances dont il sentait à chaque instant l'indéniable 
activité. 

Depuis vingt-huit ans que Freud l'applique, depuis la décou- 
verte de l'inconscient instinctuel» cette notion de secours s*est révé- 
lée de plus en plus indispensable àTexplication claire d'un certain 
nombre de phénomènes et de mécanismes psychiques déjà connus. 
En outre, elle a permis d'en découvrir de nouveaux encore incon- 
nus, par exemple les pulsions erotiques infantiles, génitales, anales, - 
orales, ou bien l'élaboration et la signification des rêves, etc. Cette 
application est donc non seulement commode, maïs aussi fertile. 
Or, ce sont là les deux qualités exigées par Poincaré de toute théo- 
rie scientifique^ avant même de savoir si elLe est vraie ou fausse (1). 
Inversement l'abandonner serait se condamner à ne plus com- 
prendre clairement les dits mécanismes, La théorie freudienne, par 
conséquent, ou si Ton préfère, l'attitude des psychanalystes est 
irréprochable du point de vue de la méthodologie scientifique telle: 
que les plus grands savants l'ont fixée. Car çïle nous apporte un 
secours dont nous ne pouvons actuellement plus nous passer. 

Tout en étant scientifique, cette doctrine qui a pour objet l'étude: 
objective de l'homme n'est pourtant pas inhumaine. Si du fait de: 
sa nature, elle se tait provisoirement devant la valeur des qualités, 
elle ne les nie nullement. Son propre inventeur n*a-t-il pas écrit : 
« Tout être sensible à l'influence de l'art n'estimera jamais 
assez haut le prix de cette source de plaisir ou de consolation, » 
Et plus loin : « On obtient en ce sens (dans la recherche du bon- 
heur) le résultat le plus complet quand on s'entend à retirer une 

(1) Car on sait que la vérité ou la fausseté d'une théorie est toujours relative à j 
un Certain moment du développement de la, science ; en second lieu que la part 
relative de vérité et d'erreur qu'elle renferme ne peut être démontrée que lentement, 
au moyen d'incessantes vérifications ; en troisième lieu et surtout que la découverte* 
de nouveaux faits venant démontrer la fausseté d'une théorie est souvent le fruit de-- 
cette fausse théorie elle-même. Dans ce cas elJe aura été fausse mais fertile* 






■TÉJJ^^JZmjTrjli-.^-.^--- 



-30 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

somme élevée de plaisir du travail intellectuel et de Fac ti vite de 
Tesprit„* » Des satisfactions de cet ordre ? celles par exemple de 
l'artiste et du penseur, « sont d'une qualité particulière qu'un 
jour nous saurons certainement caractériser de façon métapsycho- 
logique. Pour rînstant ? bornons-nous à dire d'une manière imagée 
qu'elles nous paraissent plus délicates et plus élevées (I), » Qu'on 
excuse ces citations un peu longues, mais elles sont très caracté- 
ristiques de l'attitude de Freud devant les fonctions supérieures de 
l'esprit. Elles nous aideront, avant d'aborder le paragraphe sui- 
vant, à mettre fin à une certaine polémique dont le docteur Pichon 
tout récemment semble s'être encore fait l'écho lointain, « Les plus 
hautes envolées de l'homme, dit-il (1), sont des sublimations réus- 
sies n*ayant que (c'est nous qui soulignons) la boue libidinale pour 
matière originale (2) . » Cette rédaction nous semble équivoque et, 
malgré son tour lapidaire et frappant, ou à cause de lui, ne pas 
tourner à l'avantage de l'exposition objective de la pensée de Freud, 
Les ternies semblent choisis en vue d'inspirer au moraliste et au 
profane un mouvement de réprobation à regard des psychanalystes, 
plutôt que de lui donner une idée précise de la réelle attitude de 
Freud» parfaitement scientifique, en face d'aussi graves problèmes. 
On aura remarqué plus haut qu'il ne se prononce précisément pas 
en ce qui concerne deux hautes envolées capitales : l'art et la peu- 
sée (3). Pourtant, le texte de Pichon semble donner à entendre que 
toutes les envolées sont déjà classées et détrônées. En second lieu 
une haute envolée n'est pas une sublimation ; elle n'en serait dans 
quelques cas rares que le résultat. Ce qui définit expressément la 
;suhliinaiion ? c'est le détournement d'une énergie de son but primi- 
tif. Ce détournement est un fait indéniable, mille fois vérifié, et la 
morale, la philosophie et ïa religion n'y peuvent rien changer. Ce 
fait consiste en un mécanisme énergétique dont Freud a donné une 
--description claire ; mais il n*en a pas donné d'interprétation, et 
cela afin de demeurer fidèle à sa méthode, et ne pas abandonner 1 



e 



{!) Freud, Das Unbchagcn in der KuUnr, chap. II. 

(2)Iid, Pichon 7 . « La Psych a liasse dans l'art médical »* L^Euolation ïïsyclûaiïîquû t 
- jan* 33. T, Iïï, Fasc. 1 ? p, 85, 

Le terme de <;< boue libidinale », entr'autre, nous paraît déplacé dans un 
-exposé scientifique. Nous préférons quant à nous le terme de Freud, soit « ori- 
gine libidinale i>. 

(3) H maintient des réserves* par contre, à l'égard des sentiments et croyances 
.religieuses en raison de leur étroite iiitrkatïon avec la névrose. 



■ 
.- 



LA THÉORIE DE FREUD ET SON ÉVOLUTION 31 



terrain solide sur lequel il se plaçait. Dans ce Lut, il a donc défini 
le mécanisme mais nullement son résultat, c'est-à-dire la haute 
envolée elle-même* En troisième lieu, il découle de cela qu'une 
haute envolée quelconque ne peut plus avoir de relation quelconque 
avec sa « matière originelle », sinon elle ne serait plus, par défini- 
tion même, le fruit d'une sublimation ; corrélativement, tant qu'une 
pulsion a un but libidinal et boueux, <Jans l'enfance par exemple, 
il ne peut pas être encore question de sublimation- À ce propos, le 
« n'ayant que ;» de Pîclion est équivoque. Sa formule tout entière 
d'ailleurs semble refléter une critique fort répandue et basée sur 
une insuffisante compréhension du mécanisme psychanalytique de 
la sublimation ; c'est pourquoi nous saisissons l'occasion nou- 
velle et toute récente qu'elle nous offre d'y répondre, 

IL — Le fondement de la théorie pulsionnelle 

EST DE KATLRE BIOLOGIQUE. 

Freud, au début de sa carrière, était médecin neurologiste, spé- 
cialisé dans les maladies organiques du système nerveux. Puis, 
sous l'influence de Çharcot, de Bernheim, il s'intéressa de plus en 
plus aux maladies psychiques. Puis l' étude de ces dernières l'orienta 
enfin vers celle des phénomènes de la vie eu général. Donc, de mé- 
decin il devint psychologue, et de psychologue biologiste. 

C'est donc, en lui, le biologiste qui recherche des lois quantita- 
tives sous les aspects qualitatifs, ramène comme nous l'avons dit 
des qualités à des quantités. 

Ce faisant, on ne peut éviter de recourir à la notion de tendance, 
si difficile à définir, si facile à saisir intuitivement ; et pour tenter 
de définir ces tendances on ne peut se passer de l'analyse, laquelle 
consiste à rechercher, sous les mille contenus ou buts apparents, 
la tendance profonde qui est en jeu (1). Ces contenu^ en effet 
varient à Pinfini tout au long du développement, se déplacent, se 
remplacent, disparaissent sous une forme pour reparaître sous une 
autre, selon l'âge ou les circonstances. Cette diversité nous a incliné 



(i) Voir à ce propos notre article : <a Le problème de Tétiologle de la névrose à la 
iumïère de la théorie de Freud ». Evolution psychiatrique^ tome IJI ( fasc, 2. Nous 
ne penserions pas devoir répéter ici en partie ce que nous avons dit dans YEvolu- 
tion psychiatrique si nous ne savions que cette revue .s'adresse à un pul^lic tout 
différent. 



«««)* 



£2 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



à comparer l'âme, dans l'article cité eu note, à un kaléidoscope, et 
l'analyste à un observateur qui, loin de prendre naïvement l'image 
bariolée pour la lumière, comme on le lui reproche indûment (soit 
le contenu pour là tendance), s'efforce au contraire de rechercher 
l'origine et la cause de la lumière que les morceaux de verre colo- 
riés reflètent indirectement dans ses yeux. Cette démarche l'oblige 
nécessairement k établir, ou plutôt à rétablir, des enchaînements 
(concaténation) ; car, selon son hypothèse de travails il ne peut y 
avoir de solution de continuité dans l'énergétique psychique ; une 
énergie donnée ne peut disparaître. Si elle le fait* ce n'est qu'en 
apparence, pour s'appliquer à un autre enchaînement. Nous avons 
indiqué tout à l'heure* par exemple, la disparition d'un enchaîne- 
ment infantile, de forme passive (besoin narcissique de l'amour de 
la mère, haine du père) et sa réapparition sous forme active (amour 
et sacrifice maternels et haine du mari). Enfin la concaténation à 
son tour conduit forcément à l'origine, c'est-à-dire à l'utilisation, 
primitive d'une énergie ou, en d'autres termes, à son contenu et son 
but primaires- Cette dernière démarche est dite génétique. Etant 
l'aboutissement logique des jirécédeutes, on peut dire que la mé- 
thode analytique est par conséquent une méthode génétique : son 
but est de découvrir, en remontant tout au long de leur évolution 
historique, la genèse des phénomènes psychiques normaux ou mor- 
bides. C'est en grande partie cet intérêt porté par Freud, non plus 
aux phénomènes en eux-mêmes, mais à leur genèse, qui lui fit 
découvrir l'inconscient instinctuel. 

Et qu'a-t-ïl trouvé dans cet inconscient ? Y aperçut-il, par exem- 
ple, les manifestations d'une tendance innée ou primitive, chez la 
femme, à se sacrifier à ses futurs enfants ? Non pas. Pareille ten- 
dance adulte est ramenée, par le principe génétique, à une tendance 
primitive qui était déjà à Fœuvre, bien qu'ayant d'autres buts, au 
temps de l'enfance. Ces très brèves considérations nous permettent 
maintenant de préciser les principales caractéristiques de l'incon- 
scient : 1* il est infantile, 2* énergétique, 3* obéit à des lois dîtes 
primaires, qui ne sont pas celles édictées par le « principe de 
réalité » auxquelles le conscient et le moi sont soumis ; mais bien 
celles édictées dès l'origine par le « principe du plaisir », 

En second lieu, nous espérons déjà avoir fait un peu mieux 
comprendre comment et pourquoi la psychanalyse freudienne est 
une méthode à la fois explicative, par la recherche des. enchaîne- 



^ ^^^ 



LA THÉORIE DE FREUD ET SON ÉVOLUTION * 33 



ments et de la genèse, et énergétique, par le fait qu ? elle fonde ses 
explications sur Faction d'énergies primitives ou vitales* Elle a 
doue deux caractères essentiels, dont Je premier est psychologique 
et le second biologique ; la biologie étant la science des lois ou 
mécanismes de la vie, soit les lois ou mécanismes fondamentaux 
auxquels tous les êtres vivants sont en général soumis, dès leur 
naissance et tout au long de leur existence, et n'étant plus celle 
des réactions psychiques d'un individu particulier à un moment 
donné- Dès lors, la raison pour laquelle un psychologue devenu 
biologiste ne prononce plus de jugement de valeur devient évidente. 
A ce titre, ainsi, il ne dira pas que le sacrifice maternel d'une 
patiente donnée est une opération supérieure, ou inférieure s'il 
devient obsédant, excessif ou funeste* de son .esprit ; il dira qu'il 
s'est construit sur un grand besoin d'amour et de protection ori- 
ginel, lequel besoin incline secondairement Tentant à aimer la 
personne qui le satisfait Ce besoin finalement répond bien à une 
des lois biologiques les plus impérieuses que subit à l'origine tout 
être humain, et qui persistera par la suite dans son inconscient 
avec plus ou moins d'intensité, même s'il incline une fois éduqué 
au don absolu de son cœur et de sa personne. Et de cette inter- 
prétation l'analyste en verra une confirmation dans ce fait que la 
mère en question s*identifie entièrement, dans son inconscient, à 
l'enfant auquel elle se sacrifie. 

Nous pouvons conclure déjà de tout ceci que c'est en « pensant 
biologiquement » la psychologie que Freud fut amené à découvrir 
Pinconscient énergétique et que, par cette découverte, il a élargi et 
consolidé la base cte celte science dans une mesure qu'on ne peut 
soupçonner si l'on n'a pas soi-même été analysé et pratiqué la 
p sy chanaly se. 

Ce besoin d'amour, qu*on découvre souvent dans le conscient, et 
toujours dans Pinconscient, affecte une plus ou moins grande; 
intensité ; celle-ei traduit l'intensité d'une force, de la force qui 
anime le dit besoin. Ce dernier, chez l'enfant» a un caractère parti- 
culier : être aimé égale voir ses besoins satisfaits, c'est-à-dire sup- 
primés par une personne ; et cette personne devient ainsi « objet ». 
Eh bien, la force qui pousse Penfant à la satisfaction de ses besoins 
(lesquels sont d'abord organiques, le moi et le corps ne faisant 
qu'un ; en outre, un élément plaisir s'y mêle toujours plus ou 
moins) a été dénommée par Freud : libido. 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE. 3 






34 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Quelques mots s'imposent sur cette fameuse libido* mots desti- 
nés à dissiper un malentendu. C'est une erreur de confondre libido 
et jouissance sexuelle, comme on Ta fait dans Je public, La libido 
freudienne n'est pas du tout une, sensation, une « qualité » ; elle 
est une énergie. Elle est donc un concept qui ne devient intelligible 
qu'à ta condition d'être rapporté à la vie de l'inconscient et de 
V organisme. Nous pourrions le définir provisoirement ainsi : c'est 
l'énergie qui incite à rechercher le plaisir, soit la satisfaction de nos 
besoins* Ajoutons que si primairement le plaisir est physique, mais 
devient assez vite psychique aussi à. un autre niveau, c'est parce 
que, chez F enfant la satisfaction corporelle est assez vite liée au 
besoin d'amour. On dénomme ces besoins psycho-physiques, en 
psychanalyse : affects. Ici distinguons un fait et une hypothèse. 

Le fait, indéniable, est que ces affccts persistent tonte la vie; 
dans l'inconscient* 

L'hypothèse, c'est qu'ils sont produits, et entretenus, par une 
énergie spécifique, d'origine biologique* Cette énergie est une hypo- 
thèse, une notion de secours, en ce sens que personne, ni Freud 
lui-même, n'a jamais « vu » la libido, pas plus qu'aucun chimiste 
n'a jamais vu l'énergie atomique (1), On ne peut voir que le fait, 
que les affects, soit les verres colorés et lumineux du kaléidoscope. 

Cette utile rectification une fois faite, nous vdulons maintenant 
exposer et préciser brièvement la « théorie des pulsions instinc- 
tives » telle que Freud Va développée* Pour qu'il ait supposé des 
énergies en jeu, il faut bien qu'il en ait aperçu de façon quelconque^ 
le véhicule et la manifestation, bref un « représentant » quelconque 
d'icelles dans le psychisme. Eh bien, ce sont précisément ces repré- 
sentants psj'chiques d'énergie qu'on appelle pulsions. 

Ce mot, rapporté à la vie de l'âme» est peut-être inélégant en 
français; mais en tant que traduction (2) du mot allemand 
« Trieb », il est excellent* Il suggère bien ce qu'il doit suggérer, soit 
l'idée d'une force agissante et pulsive ; idée qu'inversement le mot 
« instinct » ne suggère pas suffisamment, n'ayant pas la même 
tonalité dynamique ; ne l' emploi e-t-on pas en effet comme syno- 
nyme d'intuition ? Tel est le motif de l'adoption et du maintien du 
terme de pulsion par les analystes* 

(1) <t La théorie des pulsions est pour ainsi dire notre mythologie. Les pulsions- 
sont des Êtres mythiques », dit Freud dans sa 32 e conférence, (Voir plus loin)* . 

(2) Due au D^ Pichon. 



^ ^ »— —i^-iBnn 



LA THÉORIE DE FREUD ET SON ÉVOLUTION 35 



Qu*est-ce donc qu'une pulsion ? Nous commençons à l'entrevoir : 
la pulsion est le représentant psychique d'une excitation dont la 
source est dans notre organisme (1)- Les physiologistes et les bio- 
logistes ne nous ont pas appris grand 'chose, bien que cette tâche 
leur incombât, sur le mécanisme de ces excitations. « Les pulsions 
instinctives, a dit Freud, et leurs transformations constituent la 
dernière limite de l'investigation psychanalytique. Au delà de cette 
limite, elle cède la place aux recherches biologiques (2). » Mais, 
ajouterons-nous, l'étude en elle-même des pulsions et de leurs 
transformations présente tant d'intérêt et apporte tant de besogne 
qu'elle devait, par la force des choses, devenir une science parti- 
culière, la science psychanalytique, 

La pulsion est donc produite par une excitation interne ;. ou, plus 
justement, elle n'est pas autre chose que cette excitation parvenue 
dans le psychisme (ou, comme Freud se plaît à le dire, dans l'appa- 
reil psychique), la forme sous laquelle elle s'y manifeste ainsi que 
l'ensemble des phénomènes qu'elle y déclenche, La forme la plus 
commune peut être appelée besoin^ et le phénomène déclenché sera 
un ensemble de mesures destinées à supprimer cet état spécial et 
désagréable dénommé « tension » qu'engendre le besoin* Cette sup- 
pression d'une tension au moyen de mesures adéquates n'est autre 
que la satisfaction du besoin, t 

On comprend donc que c'est précisément parce que la pulsion 
est «--représentée » de façon quelconque dans l'appareil ps3 f chique 
qu'elle se transforme en besoin* Mais sur cette transformation 
même, nous ne savons rien. La tension dénote à son tour qu'une 
énergie s'accumule et cherche une utilisation ou un déversement 
Besoin + tension, c'est là la définition de Yaffect, Nous pouvons 
donc formuler la succession suivante ; 

excitation — pulsion — aiïect. 

Dans cet enchaînement, le premier temps est hypothétique, mais 
le second un fait accessible à l'observation. 



(1) Sa production est probablement déterminée par le jeu complexe d'excitants de 
nature pbysîco- chimiques ou de substances, sécrétées par certaines glandes (glandes 
à sécrétion interne ou endocrines) et appelées hormones* Tous ces excitants mys- 
térieux naissent dans rintimité des tissus de nos organes et agissent sur notre 
cerveau* 

(2) « Un souvenir d 'enfance de Léonard de Vinci ». Trad, Marie Bonaparte. K. r. f* 9 
Paris, 1937, p, 212, 



36 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



III. — Le principe du plaisir-déplaisir. 

Il découle des considérations précédentes que nous cherchons 
« instinctivement » à mettre fin au& tensions que nous éprouvons, 
parce qu'elles sont accompagnées d'une sensation pénible, alors 
qu'inversement leur abaissement et leur suppression engendre une 
sensation agréable, appelée satisfaction d'un besoin. En d'autres 
termes* nous sommes poussés à transformer {ou remplacer) le 
déplaisir (souffrance), créé par la tension, en plaisir, créé par la 
détente. Tel est le programme complet et unique du « principe du 
plaisir »• Il est accompli par un mécanisme de régulation de nature 
essentiellement dynamique, lequel précisément gouverne toute la 
vie des pulsions instinctives. 

Ce principe revêt une grande importance psychologique* Trou- 
vant son expression dans les phénomènes de la série plaisir-déplai- 
sir, il se manifeste à tous les plans du psychisme» On le découvre 
constamment au niveau de l'inconscient, du soi> souvent au niveau 
du surmoi et du moi. Au niveau de ce dernier il est tenu en bride 
par son contraire : le principe de réalité. Si l'un pousse à acquérir 
le plaisir et éviter la souffrance, et cela sans retard et par des 
moyens directs, l'autre nous contraint à renoncer aux satisfactions 
qu'on ne peut se procurer, ou à différer celles qu'on ne peut obtenir 
immédiatement, Il nous oblige aussi à tenir compte des sanctions 
ou punitions du monde extérieur, des autorités, et nous infuse peu 
à peu dans ce but une peur devant l'acte défendu ; peur que l'en- 
fant déplace de la faute sur sa punition (1), Peur, ajournement, 
renoncement, autant de mécanismes d'adaptation qu'ignore le prin- 
cipe du plaisir. Ce sont au contraire les meilleures armes du prin- 
cipe de réalité. Ce principe du plaisir était connu avant Freud, 
mais il en a donné une solide argumentation, par la description de 
faits nouveaux, des symptômes névrotiques en particulier dont 
l'obéissance à ce principe était précisément méconnue. Mais il lui 
a donné, en outre, une explication énergétique, en rattachant les 
phénomènes de la série plaisir-déplaisir à la grandeur des excita- 
tions actuelles, de telle sorte que : plaisir correspond à diminution 



(1) Un fait courant est à noter ici : déplacement du sentiment de culpabilité de la 
faute sur Vaocu* L'enfant alors ne se fait aucun rcmords.de l'acte coupable, maïs 
s'en fait uniquement de ne pas l'avouer. 



^"■" ' 



LA THÉORIE DE FKEUD ET SON ÉVOLUTION 37 



et déplaisir à augmentation d'une quantité d'énergie présente dan& 
l'appareil psychique- Ainsi* la chute rapide et totale de l'excitation 
sexuelle procure le plaisir psycho-physique maximum. 

Le psychologue, on le voit; ne peut se passer de la notion de 
« but » pour décrire ces faits. Le but général, invariable, de la pul- 
sion est donc sa satisfaction, si les moyens utilisés pour l'obtenir 
sont iniiniment variables et particuliers selon les cas. Pour y parve- 
nir* elle exerce sur le psychisme une action, ou une pression, du- 
rable et croissante, jusqu'à ce que le sujet, par un acte approprié, 
supprime l'excitation à sa source. Et cette constance de Faction est 
un des caractères principaux assignés par Freud aux pulsions. Il 
Fa remarqué, après avoir découvert l'inconscient. Au fond, elle 
exprime la loi même de la vie qui ne saurait subir d'arrêt. Elle a 
jeté une vive lumière sur un grand nombre de phénomènes, en par- 
ticulier sur F élaborât ion et la signification des symptômes nerveux 
d'une part, des rêves d'autre part- Elle conditionne aussi la loi de 
progression citée plus haut Supposons* par exemple, qu'un refou- 
lement vienne interdire à une pulsion d'atteindre son but ; elle dis- 
paraît alors de la scène, mais son énergie continuera tout de 
même d'exercer une action constante dans Finconscïent et la con- 
traindra de se satisfaire par des moyens indirects, substitutifs ou 
déguisés : telle est l'explication trouvée par Freud du symptôme 
nerveux ou du rêve, explication que de nouvelles et incessantes 
vérifications dues à l'analyse a révélée exacte. 

On voit aussi <jue le principe du plaisir se confond en partie avec 
une tendance qui aurait pour objectif de maintenir à un niveau 
constant, soit le plus bas possible, les quantités d'excitation. Le 
principe du plaisir dérive du principe de constance, a dit Freud ; ce 
dernier terme est dû à Fechner qui* avant Freud f eut Fidée d'appli- 
quer à la psychologie la loi générale de Finertie, et de mettre à la 
base de la vie psychique ce qu'il appelait les « relations de stabi- 
lité ». Les analystes dès lors ont adopté l'expression : loi de Fech- 
ner-Freud pour désigner la loi de constance. 

Toutefois* il conviendrait de ne pas confondre cette loi, appelée 
aussi par Freud : automatisme de répétition, avec la loi de régu- 
lation des tensions par le principe du plaisir. Elles semblent par- 
fois se recouvrir, mais pourtant sont indépendantes Fune de l'autre. 
C'est ce que nous tâcherons d'expliquer dans un prochain para- 
graphe. 



38 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Pour clore ceîui-cî, nous formulerons trois constatations, en 
guise de résumé : 

1° Le conscient ressent comme plaisir, c'est-à-dire comme qua- 
lité subjective dénommée plaisir, la chute d'une quantité* soit d'une 
somme d'énergie excitatrice. Tel est l'énoncé d'une tentative heu- 
reuse d'explication de nos sentiments par une théorie énergétique. 
Nous disons heureuse parce que biologique, ce terme impliquant 
une garantie d'objectivité. 

2 Û Mettre fin à une tension, c'est revenir au niveau antérieur à 
elle, soit un niveau stable et bas. C'est là le but du principe de 
constance qui vient s'ajouter à celui du principe du plaisir. Mais ces 
deux buts sont indépendants Tun de l'autre. 

3° Quand pour une raison quelconque, le moi s'oppose à la satis- 
faction d'une pulsion, il en résultera un état de souffrance dit névro- 
pathique si la tension énergétique, engendrée par la dite pulsion, 
se perpétue dans l'inconscient. 

IV. — Le principe de constance. 

Dans rêtre vivant la libido est donc une énergie dont la produc- 
tion et l'utilisation ont pour but la perception du plaisir- Dès la 
naissance et l'allaitement ce plaisir physique a une composante 
dite erotique ; dans Pall alternent en particuliers où elle s'associe 
directement à l'apaisement de la faim, A un second stade* on le 
sait 3 elle abandonne la bouche pour se reporter sur la région anale. 
En un certain sens elle se met là encore au service de l'instinct de 
conservation en rendant agréable à l'enfant- la défécation, soit 
l'expulsion de déchets toxiques dont l'accumulation pourrait en- 
traîner la mort A un stade plus avancé, la miction à son tour peut 
être érotisée. A côté de la bouche et de F anus, il existe aussi des 
zones érogènes secondaires* disséminées sur ïa surface du corps, sur 
la peau ; leur excitation, comme celle aussi de la vue, et en général 
de tous les organes des sens, sauf l'ouïe, peut entraîner des sensa- 
tions erotiques dites partielles. La persistance de leur excitabilité 
erotique est une des causes des perversions sexuelles chez l'adulte. 
Notons donc en passant que, pendant plusieurs années, la libido 
peut se satisfaire par des modes extragénitaux. 

Au stade génital, par contre, on observe que les pulsions libidi- 
nales faussent compagnie à l'instinct de conservation et vont suivre 



nr— m— u- 



LA THÉOKIE DE FREUD ET SON ÉVOLUTION 39 



leur voie propre pour se mettre finalement, à partir de la puberté, 
au service de l'instinct de reproduction. À ce stade-lâ îl se produit 
donc un changement important On vous l'a déjà souvent décrit : 
c'est le passage de la position narcissique à la position objectale. 
À Torigine; par conséquent, Ja libido investît le moi (1) 3 c'est le 
narcissisme primaire* totaL C'est pourquoi, dans les psychanalyses 
très poussées, îl n'est pas facile de distinguer nettement quand on 
arrive à ces stades primitifs» les pulsions de conservation des pul- 
sions libidinales, Elles se mélangent les unes aux autres, et sou- 
vent en proportions inégales, de telle sorte que les secondes prédo- 
minent, 

■ 

Dans ses premières descriptions^ Freud opposa les instincts du 
moi aux pulsions sexuelles ; la névrose était le résultat d'un con- 
flit entre un affect ou un désir sexuel quelconque et le moi social. 
Cette conception, dans la suite, s'est révélée trop simpliste ; elle 
laissait beaucoup de faits inexpliqués ; la découverte du narcis- 
sisme lui porta le coup de grâce. Il fallut alors réviser le eoncept de 
l'instinct de conservation, et approfondir l'obscure question des 
relations entre ce dernier et les pulsions du moi. 

Il ne nous est pas possible ici d'aborder ce problème. Nous nous 
bornerons à résumer quelques hypothèses auxquelles les travaux 
plus récents de Freud et des analystes ont donné lieu. 

L'instinct de conservation rentre dans les pulsions du moi* les- 
quelles se divisent en actives et passives. 

Les actives {par exemple l'instinct de nutrition) sont précisément 
celles dont nous disions tout à l'heure qu'elles étaient dans une 
large mesure influencées par les pulsions erotiques ou, comme 
Freud et ses disciples persistent à les dénommer* sexuelles (2)* Et 
cette forte influence se conçoit aisément si Ton sait que la libido 
entière est encore accaparée par le moi du bébé, et qu'elle est loin 
de s'y montrer inactive* Comment pourrait-il en être autrement» 
puisque le monde extérieur n'existe pas encore, et qu'en outre dès 
que le bébé commence à l'apercevoir sa première réaction est de le 
nier et nullement de l'investir ? 

Ces pulsions actives tout d'abord ré su ment leur activité appa- 
rente en ceci : elles portent le bébé à satisfaire sa faim, soit à 

- 

(1) On sait qu'ace stade moi et corps se confondent» 
<2) Voir plus loin les motifs de l'emploi de ce terme. 






w* 



40 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



entretenir et augmenter son organisme. S'il a faim, il crie et le sein 
lui vient dans la bouche ; du même coup, sa libido est satisfaite 
(tétage, contact, etc.). Mais on ne saura jamais si, la première fois, 
il crie parce qu'il a faim, ou bien parce qu'il a envie de téter. Le 
problème de savoir laquelle des deux sortes d'énergies en question, 
de la libido ou des pulsions du moi, est primaire n'a qu'un inté- 
rêt théorique. 

Nous citerons, en passant, deux autres manifestations plus tar- 
dives de leur action conjuguée, si intéressante au point de vue cli- 
nique, I/une est la toute-puissance narcissique* ce sentiment de 
puissance illimitée que la libido peut chez certains individus confé- 
rer au moi, Le délire de grandeur en est un exemple frappant, mais 
on le retrouve aussi sous une forme plus discrète , parfois très dis- 
siniulée* chez certains névrosés, les obsédés en particulier, Chez eux, 
la toute-puissance, comme Freud Ta montré, est déplacée sur la 
pensée, laquelle est dotée d'un pouvoir magique» Or, la clinique 
révèle que ce pouvoir est presque exclusivement mis par eux au 
service des désirs pulsionnels, soit pour les réaliser et souvent les 
empêcher en même temps. L'autre manifestation est l'inviolabilité 
du moi (à l'origine du corps). C'est là un désir narcissique fonda- 
mental On le trouve, par exemple, à la source de la peur de castra- 
tion qui joue un si grand rôle chez; le garçon, de l'inacceptation de 
la castration chez la fillette, ou de la défloration plus tard. 

Une malade avait construit tout un système superstitieux bien corn- 
liqué pour empêcher quantité de malheurs d'arriver. Nous pûmes par 
l'analyse réduire ces innombrables malheurs à un seul, et de plus à un 
manieur qui était déjà arrivé dans le passé et nullement imminent ou à 
venir, La superstition, comme toujours, avait pour but ; de faire qu'un 
malheur passé ne fût pas arrivé, donc de l'annuler. Mais comme les 
humains sont impuissants à changer le passé mais gardent ï'orgueil 
secret de pouvoir influencer en une certairic mesure l'avenir, la supers- 
tition s'empare de celte croyance et transforme inconsciemment, pour 
atteindre son but, le malheur déjà consommé, soit irrémédiable, en un 
malheur futur, soit encore conjurable* Dans ce cas, le grand malheur 
passé était la défloration. 

Un obsédé, après s'être brossé la tête avec mille précautions, comptait 
soigneusement les cheveux restés attachés à la brosse, II les mettait dans 
une enveloppe qu'il portait sur lui jusqu'à ce qu'un nombre équivalent 
eussent repoussé. 

Un autre, après la masturbation, recueillait son sperme dans une 
cuiller à bouche* en évaluait le volume et" prenait immédiatement la 
même quantité d'huile de foie de morue pour récupérer ses humeurs et 
sa force perdues. 



LA THÉORIEDE FREUD ET SON ÉVOLUTION 4l 



^™^»- ■^ 



La peur (tournant si souvent en angoisse) de castration est 
r expression-type du narcissisme corporel, la forme clinique la plus 
fréquente du complexe de V intégrité du corps auquel ce narcis- 
sisme donne lieu, complexe se déplaçant facilement sur le moi, puis 
sur les choses possédées, l'argent, etc. La perte de toute partie du 
eorps investie de libido est intolérable ; exemple caractéristique 
d'un mécanisme énergétique de grande valeur heuristique au point 
de vue de la théorie des instincts : la libido porte secours, tout en 
l'amplifiant parfois exagérément (névrose), à l'instinct de conser- 
vation, en tout cas s'allie à lui. Cette alliance constitue une très 
grande sécurité pour Pimlividu, une très grande force au service 
de sa conservation. Et cependant nous verrons plus loin qu'elle 
peut être menacée, même compromise par l'instinct de destruction, 
et cela dans un cas qui fait précisément pendant à l'angoisse de 

castration. 

-■ * 

V. — Les pulsions passives et le masochisme primaire. 

Nous arrivons maintenant aux « pulsions passives ». C'est là le 
point le plus délicat de notre exposé* car il faudrait un volume pour 
traiter les obscurs et nombreux problèmes que pose leur admission. 
Aussi nous bornerons-nous à quelques indications sommaires 
n'ayant d'autre prétention que de dépasser à peine le cadre d*une 
simple, nomenclature. 

Si les premières descriptions de Freud avaient pu être mainte- 
nues, nous aurions conservé une explication et une intelligence 
claires de la névrose comme de l'appareil psychique en général ; 
bref, tout serait demeuré beaucoup plus simple si un phénomène 
nouveau n'était venu brusquement menacer l'édifice et son toit. 
L'édifice c'était Tes faits laborieusement recueillis jusqu'ici, par 
exemple la sexualité polymorphe-perverse de l'enfant, sa persis- 
tance dans l'inconscient, ses conflits avec le moi et les pulsions 
propres de ce dernier, conflits semblant à première vue pouvoir 
expliquer de façon suffisante les troubles psychiques des malades 
et des normaux. Le toit, c*était les théories laborieusement établies, 
les spéculations métapsychoïogîques destinées à couronner l'édifice 
psychanalytique, et qu'on pouvait en une certaine mesure modifier 
sans rien changer à ce dernier, considéré comme stable. Ce phéno- 
mène nouveau, c'est à Freud que nous en devons la découverte. 
Cest peut-être sa plus grande trouvaille ; le publie ne lui en Tend 



■ 
I 



p 

42 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



pas assez hommage à notre sens, alors qu'il continue trop de le 
chicaner sur le complexe d'Œdipe ou le pansexualisme. Nous avons 
nommé non pas r le masochisme* qui en tant que perversion était 
bien connu, mais le masochisme en tant que phénomène psychique 
inconscient, et le rôle énorme qu'il joue dans la psychologie nor- 
male et morbide. 

Les premières descriptions de Freud étaient basées sur la 
croyance que le principe du plaisir était seul à régner dans les 
sphères invisibles de l'âme instinctuelle. Cette « unicratie » aurait 
considérablement simplifié les choses. Mais une analyse plus appro- 
fondie vint montrer que ce n'était pas le cas- En effet, son résultat 
le plus intéressant fut la compréhension meilleure des phénomènes 
masochiques *au moyen de l'admission d*une pulsion autonome de 
destruction, donc d'une nouvelle énergie eierçant son action propre, 
dans la profondeur intime de l'être* à côté de la libido, ou mieu>: 
se dissimulant derrière les manifestations bruyantes et ostensibles 
de celle-ci. 

Nous ne comptons point aborder ici le problème du masochisme 
en lui-même ; nous supposons, en outre, que les phénomènes que 
résume ce terme générique vous sont connus (1). Mais nous men- 
tionnerons toutefois une intéressante hypothèse de Freud s celle du 
« masochisme originel » (Urmasochismus), ou masochisme pri- 
maire, comme on le désigne aussi par analogie avec le narcissisme 
primaire: De même qu'un grand nombre de faits assez visibles 
parlaient en faveur d'un stade, celui du narcissisme primaire, où 
toute la libido est absorbée par le moi et lui adhère, de même des 
faits plus récemment livrés par l'analyse profonde, des états mélan- 
coliques par exemple et de leur propension à Tauto-destruction 
(suicide), ou encore par l'observation directe des enfants (2), parlent 
en faveur d'un état primaire où la pulsion de destruction s'attache 
également au moi (moi-corps), sévit à l'intérieur, dans l'intimité de 
l'être. Cette rencontre première de la libido et de la destruction fait 



(1) Consulter à ce sujet le jnëmoire ,princeps de Freud : Au delà dn principe 
du plaisir. 

(2) Un bébé de six mois environ -se suçait -et se mordait le pouce et les doigte 
jusqu'au sang de façon compulsive. Ce su cage entraîna des inflammations qui 
s'envenimèrent et 'Suppurèrent ; le tbéhê continua de sucer ces plaies doulou- 
reuses. On appliqua des pansements ; il les arracha, suça ses abcès, mordit sa 
chair, ete. (eas d'Abraham), De tels cas seraient paraît -il moins rares qu'on le 
croit. 



LA THÉORIE DE FREUD ET SON ÉVOLUTION 43 



qu'elles s'intrîquent Tune à l'autre, se conjuguent ; en un mot, 
V auto-destruction à ce tout premier stade serait érotîsée. 

Si cette conjugaison originelle semble aujourd'hui plausihle, sa 
raison et sa signification biologiques demeurent obscures* Quoi 
qu'il en soit c'est elle qui constitue le masochisme primaire, lequel 
formera la base instïnctuelle des futurs mécanismes d'auto-puni- 
tion (masochisme moral) , d'auto-nuisance, d'auto-mutilation, de 
suicide, etc. On sait que leur but n'est plus le plaisir mais la souf- 
france ; ce qu'on peut aussi exprimer par une formule meilleure ; 
leur but est la satisfaction non plus de désirs hédo niques, mais des 
sentiments de culpabilité. On sait que ces derniers sont incons- 
cients, qu'ils sont la cause de la résistance au traitement et à la 
guérison ; que le sujet donc ignore non seulement qu'il résiste, 
mais aussi le motif de sa résistance ; que ce motif est le besoin de 
se faire souffrir et que dans l'inconscient il répond à un plaisir 
(détente) ; et qu'en définitive c'est cet ensemble de faits imprévus, 
dont l'importance heuristique n'a point échappé à Freud, qui l'obli- 
gèrent à réviser ses premières conceptions basées, comme nous 
l'avons dît, sur la trop simple antinomie des pulsions du moi et 
des pulsions sexuelles ; ou, si l'on veut, de la faim et de l'amour, 

Rappelons en deux mots l'évolution du narcissisme et du maso- 
chisme primaire. Ils sont destinés, sous Finfluence du monde exté- 
rieur, et peut-être aussi d'une nécessité intérieure (phylogénique), à 
être projetés au dahors t partiellement en tout cas. Tandis qu'une 
part variable de libido sera donnée aux objets, une part moins va- 
riable, et parfois considérable, des pulsions destructrices se 
détournera également contre eus:. Ces dernières, une fois projetéeSi 
ont un nouveau but : la destruction du monde extérieur ; le moyen 
qu'elles emploient alors, mais seulement alors, pour le réaliser est 
l'agression. 

Un principe semble ici intervenir : celui d'une sorte de solidarité 
entre la libido et la pulsion de destruction, son négatif. Elles sem- 
blent destinées à suivre les mêmes voies, ou à s'y attirer mutuelle- 
ment ; d'où le parallélisme apparent de leur évolution* Celle-ci les 
porte toutes deux dans le monde extérieur au nom d'un processus 
progressif, et les reporte toutes deux à l'intérieur si ce processus est 
entravé par un processus névrotique dit régressif. 

Sur là voie de Textraversion, la pulsion destructrice précède mal- 
heureusement la libido, et cet asynchronisme est pernicieux. On 



^Twwrmm-m 



44 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



l'appelle en psychanalyse : désintrîcatîon des pulsions (Entmi fi- 
chu ng > soit démëlange, dissociation)* Elle se produit prématuré- 
ment, soit au stade sadique oral et au début du stade anal, tandis 
que l f enfant est encore foncièrement narcissique. Elle est perni- 
cieuse parce qu'alors l'agression n'est pas tempérée par l'amour» 
subit une trop brusque inflation et s'expose aux sanctions du inonde 
extérieur (première intervention de l'éducation vraie, c'est-à-dire 
psychique). Ces dernières l'intimide et la contraigne à retourner 
d'où elle vient. Ce renforcement nécessaire du masochisme pourra 
s'opérer à tous les stades fulurs de l'éducation sur le même proto- 
type, jusqu'à la formation stable et définitive du surmoi ; mais 
l'intraversion imposée à ces stades primitifs prépare déjà cette for- 
mation future. C'est là un chapitre que nous devons laisser de 
côté. 

Mais l'enfant n'est pas seulement puni ; il est aussi aimé* Ce fait 
va attirer peu à peu sa libido au dehors, l'entraîner sur la voie que 
l'agression lui a indiquée ; aussi ne manqueront-elles pas de s'y 
rejoindre. Cette double extra version successive des pulsions pri- 
maires, se rencontrant alors dans l'objet, constitue le sadisme. Ce 
dernier, tout sadisme soit-il, est donc un utile moyen d'adaptation 
à une situation extrêmement difficile imposée à Penfant par la 
civilisation. Citons une brève définition de Freud : « Nous par- 
lons de sadisme quand la satisfaction sexuelle est liée à cette con- 
dition que Pobjet sexuel subisse des souffrances, des maltraite- 
ments et des humiliations ; et de masochisme, quand persiste chez 
le sujet le besoin d'être lui-même cet objet maltraité. Vous savez 
aussi qu'un certain apport de ces deux tendances est absorbé dans 
la vie sexuelle normale, et que nous les dénommons perversions si 
elles relèguent à Parrière-plan les autres buts sexuels et mettent 
leurs propres buts à leur place (1), » 

Ce principe de solidarité <2) entre les deux pulsions primaires 
est le phénomène le plus curieux que la psychanalyse ait argu- 
menté ; il est digne du plus grand intérêt, car il ouvrira, tant sous 



(1) Freud : Nouvelle série de conférences faisant suite à V introduction a la 
psychanalyse,, n. 143. Aux éd. psycliana-1. in terri. Vienne 1933. Ces lignes étaient 
écrites quand ce dernier ouvrage est paru, aussi les compléterons- no us par des 
■eiupruiiis à ]a 32* conférence faite sur : « Angoisse et vie pulsionnelle ». GeJle-si 
résume en effet lMiistoire des conceptions de l'auteur sur ce sujet- Les citations 
ultérieures sans références lîïiiliograpliiques en seront extraites. 

(2) Ce terme pris dans le sens large et approximatif de dépendance mutuelle. 






LA THÉORIE DE FREUD ET SON ÉVOLUTION 45 

■ 

+ 

sa forme positive de solidarisation que négative de désolidarisation, 
un vaste champ aux futures investigations psychologiques, sociales 
et biologiques. Il apparaît, sans qu'on sache pourquoi, que l*extra- 
version, ou la réintra version, de l'une entraîne celle de Pautre. Ce 
n'est qu'au stade phallique, et encore, que la libido se met réso- 
lument en marche vers le monde extérieur, qu'une part prédomi- 
nante et relativement stable en investit un objet défini, que donc 
l'enfant commence à ressentir de l'amour réel. On sait que cet 
investissement aboutit graduellement et par une procédure com- 
pliquée, au complexe d'Œdipe. 

_ 

À ce stade ultérieur* il semble bien que la libido soit l'entraî- 
neuse, que son extrojection concoure à détacher du moi une part 
proportionnelle d'agression et à l'attirer au dehors à sa suite. Ainsi, 
la disposition à l'amour est raffermie, devient même prévalante ; 
celle à l'agression passe pour ainsi dire au second plan. Le but 
principal est d'aimer et non plus d'agresser (haïr), contrairement 
à ce qui se passait lors des stades antérieurs primitifs où le petit 
enfant réagissait spontanément par la négation et l'agression aux 
excitations du monde extérieur et où le but était vraiment destruc- 
tif. À la suite d'un développement normal inversement, l'agression 
complètement entravée par l'amour pourrait même devenir invi- 
sible. 

En schématisant* on peut relever trois étapes ou trois états ma- 
jeurs sur la courbe du développement : masochisme, sadisme, 
amour (objectai)- Cette classification n'est pas que théorique ; elle 
a une base clinique. Dans la mélancolie ou les affections voisines, 
par exemple, la régression s'opère jusqu'au premier état ; l'objet 
n'existe plus, il est détruit, l'agression prédomine, s'attaque au moi, 
comme le tableau clinique le montre en toute évidence. Si la régres- 
sion s'arrête au second état, c'est la névrose obsessionnelle avec son 
sadisme inconscient reflété superficiellement par l'ambivalence des 
sentiments, laquelle est la marque distinctive de la névrose. Si la 
régression ne dépasse pas le stade de l'amour objectai» avec ses buts 
génitaux et ses objets inconscients (lesquels remplacent les objets 
réels) nous avons les névroses dites hystériques; ; celles-ci, on le 
sait, s'édifient sur l'amour (défendu) et en dramatisent les péri- 
péties. 

En considérant ces faits du point de vue énergétique, et notam- 
ment des pulsions de destruction, on peut les résumer ainsi : ■ 



46 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Etat 1 : Suprématie et puissance de la pulsion destructive. Pas 
d'investissement objectai. Narcissisme. Transfert nul ou très insuf- 
fisant Névrose grave, ou psychose. 

Etat 2 : La pulsion destructive se tourne contre le monde exté- 
rieur, entraîne la libido, mais yarde le pas sur celle-ci. Investisse- 
ment objectai dont le but est l'agression ou le maltraitenient de 
l'objet (sadisme). Le transfert s'opère plus sous le signe de 
Fagression que de l'amour. Névrose moins grave, relativement 
curable. 

Etat 3 : La libido prend le pas sur Fagression et la gouverne, La 
disposition à Famour est la base de la Yie affective, affaiblit la dis- 
position haineuse. Attitude objecta le vraie. Transfert positif. Né- 
vrose curable. 

L'agression pourrait même s'effacer dû la vie amoureuse et ne 
plus subsister que dans Inactivité nécessaire à s'emparer de l'objet,, 
ou le maintenir en contact avec soi (1) ; éventuellement ne plus 
consister qu'en cette forme ultime de dégénérescence qu'est 
l'étreinte. Ce serait là un cas idéal. En pratique, on observe que 
Fêtre s'efforce tout an moins, pour trouver le bonheur dans Famour» 
de détourner Fagression de Fobjet aimé et de la diriger ailleurs, 
sur des choses, ou plus souvent sur une antre personne (le garçon 
par exemple sur le père), comme le complexe d f Œdipe nous en 
offre le classique et meilleur exemple. Cet effort de dissociation est 
un point qui nous paraît important et sur lequel nous comptons 
revenir dans un travail ultérieur. 

Un autre exemple courant de désintrication, bien connu égale- 
ment des analystes, nous est fourni par le désir de castration. On 
observe qu'il est souvent en relation avec F état 2 et répond alors à 
une réaction contre le sadisme, dans* la névrose obsessionnelle 
notamment, où la réalisation de ce désir est confiée à la pensée ou 
aux symptômes névrotiques. Il signifie que la pulsion destructive a 
acquis la suprématie sur la libido, malgré Falliance de celle-ci avec 
Finstinct de conservation. Sa conséquence générale est la passivité 
ïnstinctuelle et psychique ; un type clinique connu en est une consé- 
quence particulière : le sujet rebelle à Famour sexuel, maïs enclin 
à la tendresse, soit à un ordre de satisfactions apparentées à celles 
des pulsions partielles de l'enfance. L'inhibition du but sexuel, 

<1) V. Nukbehg : Théorie générale des névroses, p. 07. 



LA THÉORIE DE FUEUD ET SON ÉVOLUTION 47 



celui-ci étant sadique, est opérée alors par le secours des pulsions 
passives, par le détournement contre soi-même (auto-castration) 
de la pulsion de destruction primitivement diiigée contre l'objet. Ce 
dernier en est ainsi préservé, niais conserve l'amour» inhibé quant 
au but génital* du sujet. 

En principe, la désintrication tend à se déclencher dans toutes les 
situations où l'amour sexuel est inhibé, même sur le plan œdipien,, 
surtout quand le complexe d'Œdipe est, comme nous disons, coloré 
de pulsions prégénitales* On constate : attirance erotique pour une 
femme défendue, et alors inhibition* Quand il . y a inhibition, 
l'amour se transforme, se renverse facilement en haine, contre 
l'objet bien entendu* L'angoisse qui persiste reflète alors, non pas 
une transformation (topique) de la libido insatisfaite, mais l'inhi- 
bition elle-même. Le malade le déclare explicitement, et le malade 
a toujours raison. Seulement, sous l'inhibition» s'agite dès lors la 
haine et l'agression, et non plus l'amour. Et cela, il l'ignore. En 
définitive, on est toujours ramené à ce principe : c'est que, dans 
notre civilisation, il est beaucoup plus difficile de trouver et 
^'apporter des dérivatifs à l'agression qu'à la libido, 

VI. — La désintricatîon des pulsions. 

-Ce très bref aperçu permettra de faire mieux comprendre l'en- 
semble des processus désignés par le terme général de désintrica- 
tîon pulsionnelle {Freud). On nous a souvent posé la question sui- 
vante : « Mais qu'entend donc Freud par là, quels faits a-t-îl en 
vue ? » Il n'est pas facile d 3 y répondre en quelques mots, car ce 
phénomène complexe englobe des faits et des hypothèses qu'il con- 

i 

vient de distinguer, et de plus des faits d'ordres différents qu'il 
faut classer* Nous allons le tenter. 

Parmi ces faits, il en est de relativement clairs, d'accessibles à 
l'observation clinique ; d'autres sont plus obscurs» inapparents, 
demandent à être interprétés ou déduits : ce sont plutôt des méca- 
nismes. 

- 

À) Faits cliniques. 

V L'agressivité est inversement proportionnelle à l'investissement 
amoureux objectai ; plus ce dernier s'affaiblit, plus l'agression 
devient active et forte, plus elle est libérée* 



««K^BK^^HEa^BB^^^H^^^B^^rt^HKS; 



48 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



En termes banals : moins on aime une personne à laquelle on 
tient, plus on devient agressif à son égard, À laquelle on tient 
sexuellement, bien entendu. Tenir sexuellement à un objet sans 
l'aimer» c'est là un fait bien connu depuis longtemps (1) que la 
psychanalyse a contribué à expliquer : c'est tenir à satisfaire au 
moyen 3e cet objet des tendances régressives, sadiques ou maso- 
chiques notamment, 

2* Corollaire : le refoulement de la haine contre un objet porte le 
sujet à l'aimer. Cette fixation amoureuse sera le plus souvent de 
nature prégénitale, ou homosexuelle. 

3° La désintrication va de pair avec la régression, 

4° L'agression demeure en relation avec le moi. 

Tels sont les faits cliniques. Ils nécessitaient alors des interpré- 
tations. 

B) Mécanismes. 

Freud s'est borné à une interprétation très générale, tout en ajou- 
tant qu'elle laissait des faits fondamentaux dans l'ombre : la désin- 
trication pulsionnelle a pour résultante une libération proportion^ 
nelle d'agression, car tout se passe comme si seule la libido était 
à même de « lier », de neutraliser l'agressivité. Cette dernière est 
donc proportionnelle aussi à la régression- : plus elles sont pronon- 
cées, plus grande est la quantité d'agression libre. 

L'interprétation ici ne s'éloigne pas encore de la clinique, car 
celle-ci démontre nettement qu'une névrose est d'autant plus grave 
qu'une quantité plus grande d'agression est libérée- Mais elle va 
maintenant s'en éloigner beaucoup, 

C) Hypothèses. 

On ne peut plus expliquer par un simple conflit entre le moi et 
les pulsions sexuelles les faits nouveaux et complexes révélés par 
l'étude des névroses graves. Sans «parler des névroses masochiques, 
il semble démontré que même certaines phobies sont produites 
beaucoup plus par la haine que par des tendances sexuelles défen- 
dues ou incestueuses (par exemple : haine contre la mère, plus que 
fantasmes de prostitution dans certaines agora-phobies de jeunes 
filles ou jeunes femmes)* 

(1) Et que ]a littérature H le théâtre ont amplement exploite- Chacun de nous 
a pu faire cette réflexion à propos de -certains couples ; on dirait qu'ils restent 
ensemble pour se faire souffrir; se battre ; que la haine les unit, >etc. 



LA THÉORIE DE FREUD ET SON ÉVOLUTION 49 



Devant ces faits, la plupart des analystes, l'école de Berlin notam- 
ment, s'en tiennent à une conception « uniciste », conception pre- 
mière de Freud élargie ; le sadisme est une composante de la sexua- 
lité, ou plus exactement de l'énergie sexuelle, car on ne discerne 
pas bien en quoi con si siérait une pulsion destructive si Ton tient à 
conserver à ce terme toute sa valeur et sa base biologiques. Freud 
inversement, et l'école viennoise après lui, en est venu à une con- 
ception « dualiste », selon laquelle il y aurait de grands avantages 
théoriques à admettre une pulsion de destruction autonome^ attendu 
que, dans de multiples cas, elle se désolidarise, se dissocie de la 
libido. 

Cette conception éclairerait enir'autres le problème épineux de 
la formation et de la fonction du « surmoi » , On sait que l'agres- 
sion, contrairement aux pulsions sexuelles, ne perd jamais contact 
avec le moi, d'où elle émane dans l'enfance ; qu'elle ne se laisse pas 
refouler, Mais une grande partie, souvent la plus grande ou la tota- 
lité + dans certaines névroses, est pourtant inconsciente ; elle agit 
dans l'ombre, contre le moi, contre lequel elle s'est retournée (auto- 
punition, masochisme moral, etc.), tout en faisant partie de lui, 
L'auto-punîtïon est de plus en plus considérée comme une auto- 
agression, le masochisme comme une réassociation d'Kros avec 
celle-ci sur le plan narcissique, après que le surmoi, une fois cons- 
titué, ait inhibé les investissements objectaux. Le surmoi reprend 
et utilise en somme l'agressivité non utilisée ou non utilisable. Si 
bien que Freud, dans son dernier ouvrage, en arrive à la formule ^sui- 
vante : « Qu'une pulsion succombe au refoulement, ses éléments libi- 
dinaux sont transformés en symptômes, ses éléments agressifs en 
sentiment de culpabilité » (d'où besoin de punition) (1). L'associa- 
tion ou Tintrication de ces deux éléments, qui caractérise la né- 
vrose, serait un retour à un état primitif : le masochisme primaire ; 
le sadisme serait une projection secondaire de ce dernier dans le 
monde extérieur. En ce sens, il est pour ainsi dire inéluctable ; en 
vue de la conservation de l'individu l'agression doit être projetée 
au dehors, « L'agression entravée signifie un grave préjudice ; il 
semble vraiment que nous devions détruire autrui et autre chose 
pour nous préserver de la tendance à nous détruire nous-mêmes. 
Triste perspective, en vérité, pour les moralistes ! » 

(1) Da$ Unbchagen în der Kùltùr, p. 125, 

RKVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE. 4 



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50 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Le fait de la relation intime de l'agression avec îe moi a déter- 
miné Freud à la ranger parmi les pulsions du moi ; à ne pas accor- 
der en outre une importance exagérée à l'objection de sa non-justi- 
iicaLIon biologique en tant que pulsion autonome, attendu qu'elle 
est suffisamment représentée dans l'organisme, sinon par des 
hormones comme la libido, du moins par la musculature striée, 
soit l'appareil primitif d'attaque* Mais nous n'entrerons pas dans 
cette discussion. 

A partir de là, il s'est avancé hardiment sur la voie de la spécu- 
lation, en complétant ces hypothèses psychologiques par des hypo- 
thèses de haute envergure qu'il a eu soin de nommer me/a-psycbo- 
logiques. Elles l'ont amené à voir dans la -mort ou l'état inanimé 
(an organique) le but de la pulsion destructive, qu'il a ainsi opposée, 
dans une synthèse intéressante, à Eros ou pulsion de vie, ces deu^ 
énergies luttant Tune contre l'autre. C'est là le couronnement 
actmel de sa doctrine énergétique. On comprend aisément qu'il soit 
difficile à un psychanalyste de ne pas considérer la vie comme une 
lutte intérieure continuelle, Appliquant cette notion à la civili- 
sation, qu'il considère comme un processus fatal se déroulant « au 
dessus » de Fhumamté, Freud croit découvrir en lui le même con- 
flit de deux énergies ou principes antagonistes analogues. 

Quoi qu*il en soit, le thème à l'ordre du jour est la désintrica- 
tion. L'importance heuristique de ce phénomène provient de ce qu'il 
a permis de supposer un instinct destructeur autonome qui se déro- 
bait Jusqu'ici sous le voile de formes atténuées ou dégradées. « C'est 
comme la prolongation dans le domaine psychique du dilemme ; 
manger ou être mangé» qui gouverne le monde organique vivant 
Par bonheur^ les pulsions agressives ne sont jamais seules, toujours 
alliées aux erotiques. Ces dernières, dans les conditions de la civi- 
lisation créée par l'homme, ont beaucoup à adoucir et à empê- 
cher, » 

Cette conclusion de la conférence, citée plus haut, sur la vie ins- 
tinctive montre que Freud considère la désintrication, non pas 
comme un état pleinement accompli, mais l'ultime conséquence 
d'un processus qui, en réalité, ne s'achève jamais. Du moins dans 
l'état dit normal ou la névrose. Mais il semble bien qu'elle puisse 
s* accomplir pleinement dans certaines psychoses* 



i«^^n^i^^>^vn4nb 



LA THÉORIE DE FREUD ET SON ÉVOLUTION 



51 



VIL 



RÉCAPITULATION ET RÉSUMÉ. 



IL est temps de récapituler les notions les plus représen- 
tatives du mouvement actuel des idées et théories analytiques* 

En maintenant son point d^ vue énergétique, Freud a finalement 
admis deux ordres de plusions du moi : les actives, travaillant à la 
conservation de l'individu, et les passives, travaillant inversement, 
-et si on pousse les choses à l'extrême (comme le font certaines 
psychoses), à sa destruction et à sa mort. C'est là, nous Pavons sou- 
ligna, une vue méta-psychologique, A quoi répond-elle dans la réa- 
lité des faits ? 

Un fait certain est que Tune des fonctions principales du moi (à 
côté, par exemple, de la perception du monde extérieur, et de la 
protection contre ses excitations), consiste dans la perception des 
excitations intérieures et dans l'effort d'en devenir maître ; qu'en 
second lieu, parmi ces dernières, ce sont celles dont le but est le 
plaisir qui engendrent l'état dit de tension* Le moi ainsi a charge 
d'y mettre fin. Or, comme l'orgasme ou la sublimation ne sont pas 
toujours possibles <ils sont même impossibles chez un nombre 
élevé de névrosés), il est évident que le moi doit pouvoir réagir et 
réagit à autre chose qu'au principe du plaisir* Comment rempli- 
rait-il autrement sa mission de maintenir bas le niveau de tension* 
et d'assurer sa constance ? 

Nous savons que tension équivaut à souffrance, ou déplaisir, et 
que mû par une régulation devenue automatique, l'être recherche 
le plaisir accompagnant la détente (satisfaction adéquate de la pul- 
sion*) Or, il ne recherche pas que cela ; un monde dyonysiaque 
ne pourrait subsister. Il recherche aussi la tranquillité, la paix 
intérieure, le repos, ou comme le disait Epicure, l'ataraxie. Rassa- 
sié, il se détourne de la table, après l'amour il veut dormir, recon- 
centre sa libido sur lui-même ; ou plutôt en reprend pour lui la 
portion qu'il accorde périodiquement au monde extérieur, comme 
un pseudopode, en vue de l'amour et du plaisir ; même amoureux 
il en gardé toujours pour lui une portion constante, parfois plus 
grande , laquelle reste réservée au moi. 

De même pour l'agression. El reste impossible à l'homme civi- 
lisé de la projeter tout entière, même érotïsée, dans le monde exté- 
rieur. Une part importante reste fixée sur son être, Mais comment 



rt^h^^^H^^^^^^^^^^^^ 



52 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



l'éducation ou la civilisation ont-elles pu obtenir « ce premier, 
peut-être le plus lourd sacrifice que la société exige de l'indi- 
vidu » ? Elles doivent sûrement s'être assurées d'une certaine com- 
plicité en lui, s'appuyer sur un mécanisme* une institution indivi- 
duelle quelconque. Eh bien* nous l'avons vu, cette institution est 
le sur-moi « garnison placée dans une ville conquise ». 

Narcissisme et masochisme sont des faits qui étendent considé- 
rablcïinent la portée de la théorie énergétique, ëti effet, ils apportent 
une large contribution à la psychologie du moi, éclairant enlr'autres 
les connexions de la ïîbîdo d'une part, de la pulsion destructive 
d'autre part, avec l'instinct dé conservation, la première s*asso- 
ciant à lui, la seconde entrant en conflit avec lui. Ce sont ces deux 
faits enfin qui ont contraint Freud à réviser sa première concep- 
tions le masochisme tout particulièrement, « ce phénomène encore 
mystérieux ; mais il n'est que dans S 3 ordre des choses si ce qui a 
formé 1^ pierre d*achoppement d ? une théorie devait devenir la 
pierre angulaire de la théorie qui la remplace »* 

Au début de ce travail nous parlions d'une soi-disant e « lacune » 
de cette théorie : Freud aurait négligé la psychologie du moi. A ce 
reproche, on peut répondre qu'il ne Ta point négligée^ mais envi- 
sagée à son point de vu^e. Et l'expérience lui a donné raison, puisque 
ce point de vue a été fertile en découvertes de premier ordre : celle 
surtout des phénomènes inconscients du moi (surmoi, censures 
préconsci entes, élaboration de la pensée, etc.), ou du moi régres- 
sif et de son penser magique. Il va de soi que, pour l'analyste, les 
phénomènes conscients pour eux-mêmes tombent du piédestal où 
la tradition les avait placés. Ils ne sont plus qu'un épiphénomène. 
Le dernier stade seulement, et non le plus important, d'un long 
processus se déroulant depuis les profondeurs du soi jusqu'aux 
organes superficiels de la perception, selon la loi de progression 
et soumis à ses effets dj r namiques ; tel un convoi devant atteindre 
à travers plusieurs cordons douaniers (censures) des étapes suc- 
cessives, en abandonnant chacune pour la suivante (processus d'ail- 
leurs analogue au plaisir préliminaire). Son entrée dans la station 
terminale serait justement rescience ; mais la psychologie tradi- 
tionnelle avait confondu la station avec le convoi. 

Le sadisme et le masochisme sont deux excellents exemples de 
l*in tri cation des deux pulsions, le dernier étant plus ancien que le 
premier* C'est en vertu de ce mélange et de la bruyante diversité 



mm 



LA THÉORIE DE FREUD ET SON ÉVOLUTfON . 53 



-des buts qirEros y introduit, que la pulsion de destruction n*a pas 
été aperçue tout d'abord, ou ne put Têtre qu'indirectement et après 
-coup ; « il semble qu'elle ne nous soit saisîssable qu'à deux condi- 
tions : si elle s'allie aux pulsions erotiques ou si elle se tourne 
contre le monde extérieur sous forme d'agression (dotée d'un plus 
ou moins grand appoint erotique) ». Elle nous échappe, par contre, 
.si elle se désintrique ; et il était réservé à un esprit sagace de la 
déceler et de la retrouver dans le besoin d' autopunition, quand ce 
dernier se manifeste à l'état pur et n'engendre que souffrances ou 
qu'échecs. Ce besoin, nous Favons vu ? est la cause principale de la 
résistance, laquelle est longtemps demeurée du point de vue dyna- 
mique une énigme complète- Quelle était donc l'énergie, ou la 
source d* énergie, qui la constituait ou dont elle disposait ? C'est là 
le problème capital que Freud a tenté de résoudre par l'admission 
d'une énergie destructive autonome- 
Un second problème, d'intérêt plus spéculatif, est celui du prin- 
cipe de constance. L'être recherche concurremment deux choses : 
le plaisir et le repos } c'est-à-dire : tensions, détentes et absence de 
tension, Ces deux tendances se succèdent^ s'entrecroisent ou s'op- 
posent de mille manières, À une tension (déplaisir) le moi ne peut 
répondre que par la satisfaction ou la défense, celle-ci prévalant 
largement sur celle-là dans la névrose. Ici, il va même plus loin et 
cherche à prévenir les tensions par la méthode du signât Dans ridée 
de Freud, le signal-type est donné par l'angoisse, laquelle ainsi ne se 
déroberait plus à toute caractéristique psychologique (ou métapsy- 
chologique) : elle serait, à condition d'admettre l'hypothèse des pul- 
sions passives du moi> une manifestation particulière de ces der- 
nières (1). C'est tout ce qu'on peut en dire aujourd'hui* En tout cas* 
elle démontre que le moi est beaucoup mieux armé contre la libido 
que contre l'agression. L'angoisse serait finalement une réaction 
spécifique du moi à l'agression libre, c'est-à-dire désintrïquée de la 
libido ; une sorte de peur du sujet devant sa propre agressivité. 
Celle-ci, une fois reprise à son compte par le sur-moi, détermine la 
dureté de ce dernier. L'angoisse devant lui, en tant que pli en o mène 
conscient, n'est donc qu'une « variante topique du sentiment de 
culpabilité », donc de l'agression* 

(1) Tenant peut-être au fait que Yètre ne peut les déplacer, les ajourner, les 
-substituer comme les pulsions libidinales, lesquelles sont beaucoup pins plas- 
tiques, 



54 ' REVUE FRANÇAISE »E PSYCHANALYSE 



^^H^^^H^^B^^H^^H 



En somme, les pulsions passives obéissent à la tendance de répé- 
tition : leurs manifestations sont des répétitions incessantes d'évé- 
nements passés (1), tendent à reproduire un état antérieur, et der- 
rière chaque slacie antérieur on devine ou décèle l'état prototy- 
pique ; celui qui précéda toute tension* Elles font donc abstraction 
du principe du plaisir, et ne se soucient pas de procurer jouissance 
ou souffrance pour arriver à leur fin ; elles trahissent une propriété 
typique de l'instinct en lui-même résidant au delà du principe du 
plaisir* et répondant peut-être à un stade primitif des pulsions. 

En d'autres termes, les pulsions erotiques sont l'exécutif du prin- 
cipe du pîaisir ; elles sont propulsives, incitent au changement, à 
l'expansion, à l'union avec d'autres étreSj à la création : ce sont 
des pulsions de vie. Inversement, les pulsions agressives ou des- 
tructives sont l'exécutif du principe de répétition ; elles incitent 
au « retour en arrière », à la stabilité, à la rupture de tout con- 
tact avec autrui, à l'isolement et au repos ; en un mot elles sont 
conservatrices* Ce sont des pulsions de mort* Dans aucune analyse 
le fameux fantasme du retour au sein maternel ne fait défaut. 11 
est leur expression clinique type, le contenu ou la base, en tant que- 
négation de la naissance, de la nostalgie de la mort ; et chez nos. 
analysés celle-ci est le symbole d'un état de repos absolu, de calme 
durable, soit d'absence d'agitations. 

Ce bref aperçu rendra évidente l'attention et l'importance que 
Freud, et les analystes à sa suite, accordent aujourd'hui à un 
autre système instinctuel que le système erotique ; et si bref soit-il ? 
permettra dé juger le mal-fondé du reproche de pansexualistes que 
la renommée persiste à leur adresser (2). Fait curieux, Freud partage- 

(1) Le transfert analytique eu est l'exemple le plus net. 

(2) Un autre reproche connexe mais subsidiaire* 3ui a été également adressé ; 
de "donner au ternie sexuel un sens abusivement ex-teiisïf. Pichon dans son 
tria va M récent, le reprend è. son compte en l'exprimant fort clairement, bien 
qu'avec vivacité ; « Il reste que le «eus donné .par Freud au «tonne sexualité est,. 
en français du moins, créateur -de confusion et de ridicule* Un sexe, c'est Ton- 
scmMe des individus formellement pourvus d'un genre d'organes génitaux en 
tant *qu s il s'oppose à l'ensemble pourvu de Fauire. genre d'organes* Rien de ce 
qui ne -se rapporte pas a. cette différence n'est sexucL » op. cit. jl S9. Devant cette 
critique je suis tenté de foire valoir les considérations suivantes. Tout d'abord,. 
en français, un sexe n'est pas seulement un ensemble d*indiv]dus pourvus du 
même organe sexucî, mais cet organe lui-même. Acception peut-être abusive,, 
mais consacrée en tout cas par Tu sage ; et Freud n'est pas responsable de cet 
abus* En second lieu, il ne -fout pas perdre de vue qu'il -a découvert tout u-n 
ensemble de «faits nouveaux et Impressionnants que la linguktigue_ n'avait pas 
prévus ; auxquels elle n*éiaît donc pas préparée. Ces faits il les a désignes du 
terme général -de <j sexualité infantile », et c'est en fleur nom qu*il l J a maintenu 






/■ f 



3BSIE 



£À THÉORIE DE FREUD ET SON ÉVOLUTION 55 



en cela le sort d'Epicure que celle-ci persiste également à taxer de 
sensualiste ou d'apôtre du plaisir* alors qu'il ne cessa au contraire 
de prôner l'ataraxie. Et pourtant, « au de] à du principe du plai- 
sir a, son mémoire principal sur la question parut en 1919» il y a 
donc 14 ans déjà. 

en dépit des critiques* En étudiant les adultes, il a remarqué que la sexualité ne 
se bornait pas à un seul exercice physique d'organes mais comportait aussi une 
structure psychique* plus importante même que la fonction organique propre- 
ment dite puisqu'elle est apte à l'inhiber ou à. la remplacer. 

Les deux fonctions «psychique et organique forment un tout insécable ; il ne 
serait îii judicieux ni avantageux de tes désigner -par de& termes différents, 
celui de psychq sexualité étant fort convenable. 

Or la psychosexualité chez l'enfant révèle dès l'origine un. caractère précoce : 
désir que ce *soit une personne particulière du monde extérieur qui lui .procure 
un plaisir physique par l'exitation d'une zone erogèna quelconque non génitale 
{qu'il s'agisse de pulsions partielles ou anatomiq usinent différenciées telles 
que les orales et anales). Cette personnes ou le sait, est élue objet et cela indé- 
pendamment de son sexe ; et l'enfant l'aimera* Sa préseuec s l'intervention d'un 
objets constituent une condition, psychique qui ne se perdra plus : chez l'adulte, 
éprouver un plaisir physique à J'Aide d'un objot aimé est le caractère fondamen- 
tal de il a sexualité, de laquelle on n^est plus en droit scientifiquement de 
dissocier F amour ; ils .demeurent .Jurant toute -la vie intimement associés l'un 
à l'autre* Or ce caractère se constitue et se manifeste dès la première enfance, 
dès l'allaitement ; par conséquent bien avant l'époque tardive^ la pulbertéj 
où les relations sexuelles vraies deviennent possibles. Sï l'objet satisfait à ses 
besoins hédoniques (ne serait-ce que par les soins du corps), le bébé éprouvera 
pour lui une attraction positive qui prend ra peu à peu le caractère psychique de 
ce sentiment ûoiuiuê' amour. -La -base et la condition de la sexualité demeurent 
identiques avant et après l'instauration de l'aptitude à la copulation génitale, 
elles sont même plus intransigeantes chez l'enfant que chez l'adulte. 

Dès lors Ja question se pose ainsi ; la réforme proposée par Pichon est-elle 
judicieuse ? 

Nous pensons, qu'entreprise au nom d'un certain rigorisme linguistique, elle 
tournerait au détriment de te juste compréhension des faits.de sexualité. 

En effet, les buts hédouiques de Tenfant persistent dans ■Finconscient adulte, 
dussent-ils ne pas impliquer de désir génital ou même l'exclure franchement, 
1/étude des névroses démontre péremptoirement qu'ils remplacent très facile- 
rûent les désirs sexuels normaux, qu'ils sont mêmes plus tenaces» La réforme 
devrait donc consister 'à créer de nouveaux termes pour qualifier : 1°) les 
désirs d'-amour liés h la satisfaction d*une autre zone en jeu que la zone génitale, 
que le sexe proprement dit ; 2*) quantité de phénomènes psychiques reliés 
pourtant à la sexualité l 3°) modifier des termes anciens pourtant admis partout, 
même dans la terminologie française ; tels que par exemple . ; perversion 
sexuelle,, horaosexne], etc. Il ne serait plus licite ainsi de prétendre qu'un 
pédéraste passif pût accomplir un aote sexuel, attendu qu'il recherche un 
plaisir anal par l'intervention d'un individu du même sexe et que cet acte 
« ne se rapporte plus à la différence des sexes ». Il faudrait alors l'appeler un 
homoérotique. Cependant en français comme en allemand, tout ie mondée 
Rappellera un homosexuel* De même un fétichiste éprouvant un orgasme et 
une éjaculation à s'emparer du pied d'une femme et le palper ne sera plus un 
pervers sexuel mais un pervers erotique, puisqu'il possède lui-même un pied 
comme elle et elle-même des mains comme lui et que sur ce point il n'y a 
aucune différence entre un sexe et l'autre. Et pourtant^ c'est là le seul moyen 
qu'a cet homme de satisfaire ses désirs -< sexuels *>• 

En résumé, Freud en maintenant son terme voulait insister sur la continuité 






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56 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



RÉSUMÉ 

Les analystes tendent à distinguer trois sortes d* énergie : 1* la 
libido (narcissique et objectale), aucune raison de les différ&ncier ; 
2* pulsion de destruction ; 3° instinct de conservation. Les deux 
premières se manifestent au niveau du .501, les deux dernières 1 au 
niveau du mot Un problème très actuel reste en suspens, celui de 
l'existence d'une énergie neutre ou indifférenciée dont disposerait 
le moi en vue de diverses activités évoluées, comme par exemple 
la pensée. On peut affirmer que la pensée est souvent érotisée, 
mais aussi qu'elle ne Test pas toujours* Dans certaines subblinia- 
tions, la désérialisation de l'énergie en jeu est nettement consta- 
tée, mais non dans toutes* Freud l'a dît expressément. Ce qui frappe 
dans l'analyse du processus cogitatif, c'est la petitesse des quantités 
d'énergie que l'homme est apte à déplacer sur la pensée (aptitude 
sans doute qui le distingue de ranimai), par rapport aux quantités 
massives et grossières mettant en œuvre les pulsions primaires* 
Mais ces faibles quantités proviennent-elles de la libido narcis- 
sique, sont-elles donc toujours des reliquats d'énergie désexualisée 
en vertu de leur utilisation secondaire par le moi, ou bien émanent- 
elles d'une autre source, et alors, biologiquement, de laquelle ? Et 

- 

existant, Allendy l'exprime excellemment, « entre la fixation initiale, présexuelle, 
infantile et la fixation finale. Comme nous rivons dit déjà, le fait important est 
que cette continuité existe^ le reste est question -de définition » (Alixkdy : La 
psychanalyse? p. 126), Restreindre le terme « -sexuel *■ exposerait à affaiblir ou 
nier le *fait de celte continuité si important, si indéniable, si laborieusement 
-découvert* Est-ce aux progrès de ]a science à courir "le danger de s'adapter à 
une terminologie qui s'est constituée avant eux? A notre avis la science est en 
droit d'adapter celle-ci à la vérité, En Toc eu renée -la vérité est qu*il n'est plus 
possible de nier que c'est proprement leur sexua-lité qu'un grand nombre d'in- 
dividus satisfont au moyen de fantasmes (névrosés) ou d'actes (pervers) dont 
le but est l'excitation d*nne zone erogene non génitale par un objet du même 
sexe ou dont Je sexe est indifférent. Ils satisfont ainsi une sexualité anormale 
dont on peut démontrer qu'elle remplace une sexualité' normale absente. Le 
nœud du débat réside dans cette faculté de rempla cernent. Une dame aie par- 
venait à Torgasme qu'à la condition de s'inraginer que quelqu'un lui donnait 
une fessée* Ce fantasme masoclnque, Pïchon dira qu'il est èrotique-anal ; et 
linguistiquement ï-1 aura peut-être raison, Xous, nous dirons qu'il est tout de 
même sexuel, car ne se produisant que pendant Je coït, il est demeuré la condi- 
tion de ia satisfaction sexuelle génitale adulte. Ou plus exactement qu'il est 
■aujourd'hui psychosexuel, mais qu'il y a tout lieu d<; penser que dans l'enfance 
la fessée pratiquée .par un objet aimé (îa bonne, puis le père) dut avoir un 
caractère sexuel puisqu'elle est demeurée depuis lors an centre de la sphère 
s ex uel le, i -n d ê n ï a-b 1 cmen t , 

Pour toutes ces raisons, nous pensons que la dite réforme comporterait plus 
d'inconvénients que d^avantages* 



^J^^^^^^™i^^"^^^^^^™^^^~^~^^^™<^"^^~*™: 



LA THEORIE DE FREUD ET SON ÉVOLUTION 57 



biologîquement aussi, à quoi correspondrait une énergie désexua- 
Hsée ? Avant l'admission de la pulsion destructive, Freud donnait 
la formation du sur-moi comme un bel et clair exemple de désexua- 
lisatîon d'énergies ; aujourd'hui, plutôt comme une manifestation 
typique des pulsions destructives. 

Tout ce qu'on peut dire dans l'état actuel des recherches analy- 
tiques est que* parmi les énergies connues, c'est la libido narcis- 
sique qui prend la plus grande part aux actes de la pensée* Cela 
devient tout à fait net au niveau du moi régressif où celle-ci et 
sa toute-puissance est mise presque exclusivement au service des 
désirs inconscients tout-puissants, c'est-à-dire du principe du plai- 
sir* À un élève qui posait à Freud cette question indiscrète : « Mais 
que faites-vous donc de Inintelligence ? », on dit qu'il répondit : 
* Rien !... à part que les humains s'en servent peu. » Réponse admi- 
rable de sincérité. « L'apparence » intelligence n'est pas (ou pas 
encore) caractérisahle par la théorie énergétique. Quant à l'appa- 
rence volonté, elle semble contribuer surtout à changer le but ou 
les objets des pulsions. 

Le but et l'objet des puisions actives du moi (instinct de conserva- 
tion) sont par contre fort peu modifiables, elles-mêmes presque 
irrépressibles* Aussi n'ont-elïes pas d'histoire. Quand on a soif, il 
faut boire ; par quel autre objet remplacerait-on la boisson ? La 
soif ne devient intéressante, pour le psychologue, que si la libido 
s'en mêlant érotise le malaise et qu'alors le sujet prenne plaisir à 
se priver de boire. C'est pourquoi l'instinct de nutrition, par su 
monotonie, n'a pas préoccupé les analystes. Ils se préoccupent, au 
contraire, de cette autre fonction importante du moi qui consiste à 
contenir les pulsions, se défendre contre elles, surmonter les ten- 
sions ; fonction d'adaptation à la réalité intérieure que la théorie 
énergétique a mise en relief et en valeur. C'est là son mérite ; car 
avant les recherches suscitées par elle, on soulignait surtout la fonc- 
tion de perception, et d'adaptation à la réalité extérieure, du moi, 
La tâche la plus ardue de ce dernier est certes de contenir, de 
« lier » (1) les énergies libres. 

Freud accorde une attention croissante à cet aspect nouveau de 
l'activité du moi ; aspect dynamique, sous lequel l'angoisse prend 
un relief tout spécial, entre au service de l'instinct de conservation, 

(1) En allemand ; « binden ». 



58 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



^ 



amorce le refoulement des exigences trop foi tes de la libido ou de 
l'agression, laisse ensuite au jeu automatique du principe du plai- 
sir-déplaisir, qu'elle a ainsi déclenché, le soin de l'exécuter, et au 
principe de constance le soin de le maintenir, « Avec cette nouvelle 
conception, la fonction de l'angoisse, comme signal d'une situation 
de danger, est passée au premier plan ; la question de la substance 
(énergie) dont elle est faite a perdu de Tintérêt, » On sait en effet 
que, selon une première conception, Freud l'avait considérée 
comme une' transformation de quantités de libido inutilisées, soit 
demeurées libres. 

L'inconscient pulsionnel est une sorte de cheval sauvage ; « le 
moi semblable au cavalier qui utilise et dirige les forces de sa 
monture ». Maïs ce genre d'équitation, répétons-le, est fatigant, 
d'où cette hostilité foncière du moi à regard des pulsions* ces éner- 
gies débridées ; car ce sont elles en définitive qui menacent son 
repos* La notion de danger intérieur, depuis les derniers travaux de 
Freud, domine aujourd'hui la psychanalyse ; tout en restant liée 
à celle de Térotisme, dont on ne peut pas faire bon marché, elle 
semble plutôt dépendre, dans de plus nombreux cas qu'il ne J'avait 
tout d'abord pensé, de la pulsion agressive. 

Nous énuméreronSj pour terminer, les trois hypothèses angu- 
laires de sa théorie générale, 

1° L'hypothèse topique. 

Division de l'appareil psychique en départements fonctionnels, 
lesquels peuvent entrer en conflit les uns avec les autres (névrose). 
Considérée du point de, vue statique, cette stratification sera : Tin- 
conscient, le préconscient, le conscient ; du point de vue dyna- 
mique : le soi, le surmoi et le moi, 

2* L'hypothèse économique. 

Soit régulation de l'appareil psychique : par le principe du plaisir 
au niveau du soi ; par le principe de constance au niveau du 
moi. 

3° L'hypothèse énergétique. 

La vie de l'âme est déterminée par les représentants psychiques 
des deux genres d'énergies biologiques primaires ; positives : pul- 
sions de vie ; négatives : pulsions de destruction (mort). 

Ces hypothèses de travail précisent et limitent l'attitude de 



^ — . » ■ if*-W^-H ■ r - m . I ■ !■ I J U J »■ I J 



LA THÉORIE DE FREUD ET SON ÉVOLUTION 59 



F analyste. Elles forment une sorte de thèse provisoire susceptible 
de nouvelles vérifications, et les appellent sans- cesse. Elles fondent 
sa conception particulière des qualités. Fidèle à sa méthode* il se 
borne à dire que certains changements ou déplacements d'énergie, 
déduits d'ailleurs de façon métapsychblogique, et tels qu'augmen- 
tation ou réduction de tensions, se traduisent dans la conscience ■ 
par des correspondances subjectives douées de la qualité pmisir ou 
de la qualité souffrance. De même pour Pactivité sublimée, la pen- 
sée, l'angoisse, etc. Ces qualités, il ne peut les définir ni les caracté- 
riser autrement qu'en les réduisant objectivement à des quantités ; 
il ne doit donc pas les apprécier. C'est là l'originalité de sa 'méthode, 
ou du moins sa tentative la plus digne d'intérêt Bien plus, s'il 
s'avisait de les apprécier, il sortirait de son domaine et commet- 
trait une faute de méthode. Par conséquent, au lieu de blâmer 
Freud de son attitude éminemment scientifique à regard des mani- 
festations de Tâme humaine, et de sa réserve quant à leur valeur, 
on devrait bien plutôt l'en louer. 



CONCLUSION 

Tout en cédant à la nécessité scientifique d'édifier des systèmes 
hypothétiques, Freud n'a jamais négligé l'observation des faits* Et 
dans cette discipline qui a d'ailleurs marqué les débuts de ses 
recherches, il a fait preuve d'une singulière pénétration. Son génie 
d'observation ne le cède en rien à son génie spéculatif. 

On peut dire, par conséquent, qu'il a suivi une double voie, et 
que, par ce parallélisme, iFa souvent égaré les esprits les plus dis- 
posés à le suivre. Car ceux-ci continuaient de le suivre dans une 
voie* alors qu'il avait sauté dans l'autre. Mais je dois à la vérité de 
dire qu'il a toujours eu soin de ne pas donner ses hypothèses pour 
des faits. 

Attaquer des théories par d'autres théories* ou par des faits qui 
parlent contre elles, c'est parfaitement correct ; ce qui ne l'est plus, 
c'est de critiquer des faits au moyen de théories ; et pourtant le 
public aie s'en est pas privé. L'existence, par exemple, des éléments 
et des phases de la sexualité infantile est un fait véritable. Eh bien, 
on Ta trop souvent combattu par des théories toutes faites. L'une 
d'elles prétend que la sexualité ne saurait' avoir d'autres modalités 



60 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ni d'autres buts que ceux qu'elle adopte à rage de la puberté ; et 
corrélativement qu'elle ne saurait précéder la puberté, étant donné 
que les glandes sexuelles n'entrent en activité qu'à partir de cette 
époque-là (1)* Or, ce n J est pas des théories qu'il faudrait apporter au 
débat, mais bien des faits, et des faits tendant à prouver que ceux 
* décrits par Freud sont faux, mal observés au mai interprétés* À vrai 
dire on a bien tenté d'en apporter, mafs jusqu'ici ils n'ont pas été 
probants ; pour la raison précisément, en ce qui concerne du moins 
le psychisme adulte, qu'ils ne tiennent pas compte de la psycholo- 
gie de l'inconscient pulsionnel- Or, tout est là. Une observation 
superficielle n'est pas comparable à une observation profonde, Freud 
parfois est semblable à un astronome qui, au moyen d'un télescope 
puissant, scrute le ciel. Un critique survient qui conteste ses résul- 
tats en lui opposant ceux de ses propres observations. Seulement 
voilà !.» il les a faites à l'œil nu. 



(1) Cet narticle était rédigé quand celui -de Lévy-Sùhl sur la « Sexualité infan- 
tile de rhomme » nous est tombé sons les yeux (Jmago^ I, 1033), Non s en rap- 
portons ici Je -passage suivant : « La découverte de Freud -d'une première pous- 
sée sexuelle .pendant l'enfance, entre 3 ou 4 ans, dans l'espèce humaine, 
recevrait onie confirmât ion surprenante de la part d'une théorie nouvelle du 
développement sexuel haséc sur des recherches entièrement indépendantes de 
Oa psychanalyse. C'est la » théorie d'inhibition hormonale » de l'anatmnjste 
hollandais ;Bolk £L* Bo-lk : Le problème de la formation de l'homme (G. Fischer, 
Iéna, 1926). D'après lui\ l'ajournement de la maturité sexuelle jusqu'à l'âge de 
la puberté serait dû à certains « processus de retardement » qu'il considère 
comme caractérisant essentiellement Vhomo sapiens. Il en voit une preuve dans 
la grande discordance, spécifiquement humaine, existant entre -le développe- 
ment du * germa » {glandes sexuelîcs) 1 et du » soma » (organisme), laquelle est 
évidente chez la -femme. <Lévy-Sù-hI ajoute à ce propos que chez les Htfmniii- 
fères, sauf l'éléphant, Ha maturation sexuelle s'accomplit à un âge correspon- 
dant assez exactement à celui de 3a première poussée sexuelle de Fhomme. On 
sait que la seconde est celle «qui se produit à la ^puberté et que la « période de 
latence * les sépare Fune de l'autre.) 'Le germa féminin est substantiellement 
achevé quand la fillette a atteint 4 ou 5 ans... -L'ovaire, à cet âge, est même 
plus grand (27 mm.) qu*à 14 ans (26 -mm*)* ÏÏolk en conclut qu'une phase de 
repos s'installe donc à partir de la 5 e année environ ; la fonction ne doit pas 
encore s'instaurer car le soma est bien loin encore d'être apte à en supporter 
la conséquence, soit la conception. Il doit exister dans l'organisme une force 
■qui suppose h cette entrée en -fonction* » 



Analyse rapide 
d'une névrose d'angoisse 

- 

à base de complexe de castration 



Par le D' L LEUBA 



C'est un grand diable d'adolescent de dix-neuf ans, vigoureuse- 
ment charpenté. Il a cette allure un peu balourde des jeunes chiens- 
loups auxquels leurs pattes trop grosses donnent l'air d'être mon- 
tés sur pneus Confort* La première fois que nous prenons contact, 
il est accompagné de sa mère. C'est une femme toute menue, qui 
porte guimpe. Visage ascétique et pâle, ravagé par l'exercice de la 
vertu. Aspect sévère , austère, tempéré par un sourire crispé, non 
dénué de bonté et de douceur. C'est visiblement une femme très 
bonne, quoique dévote, et qui a souffert. Lui se tient auprès d'elle 
comme un adolescent coupable* le regard en déroute^ un pli anxieux 
et la sueur au front. 

La mère m'expose l'histoire lamentable de son fils. C'est aussi 
l'histoire de sa pauvre vie. La mort de son mari, après de longues et 
pénibles années de petite voiture, Fa laissée seule à la tête de trois 
enfants à élever. Il faut faire des prodiges d'économie et parvenir à 
donner auK enfants mie éducation en rapport avec la profession 
libérale du père. Ces difficultés sont surmontées avec courage* 

Le fils fera donc des études. Il est placé, en Suisse, dans un col- 
lège de Jésuites. Les études vont cahin-caha, non que l'enfant ne 
soit doué, mais parce qu'il a beaucoup de mal à fixer son attention* 
Il a parfois des sortes de révoltes contre ses maîtres, inattendues et 
difficiles à comprendre. 

Vient, péniblement, le moment de se présenter au bachot. Il a la 
certitude d'y échouer. // doit échouer. Quelques jours avant les 
examens, tandis qu'il fait des revisions en se promenant dans le 
jardin de leur maison de campagne, il est pris soudain d'une ter- 
reur panique, se rue vers la maison en poussant des hurlements- 



<G2 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



épouvantables, tombe aux pieds de sa sœur qui manque de choir* et 
se trouve aussitôt apaisé. Très effrayé de ce qu'il lui est arrivé, craî- 
priant sans doute, aussi, que sa sœur n*en parle, il s'en ouvre à sa 
mère au prix d'un violent effort sur lui-même, mais sans dire ce 
qu'il éprouve. Inutile d'ajouter qu'il échoue une première fois à 
son bachot. 

Pour des raisons particulières qui n'ont aucun intérêt, la famille 
quitte la Suisse et vient se fixer à Paris- On consulte un neuro- 
logue parisien, et non des moindres, qui prescrit du gardénal et, en 
raison de la P, G. paternelle, un traitement spécifique. Ce dernier 
ne modifié en aucune façon les symptômes. En revanche, il con- 
fère au malade un sentiment de moindre valeur très réussi (« nie 
voici sur le banc d'infamie », disait-il de ses stations dans le salon 
d'attente du médecin) et la terreur des maladies dites vénériennes- 
Il craint de finir, lui aussi, dans une petite voiture, parce que la 
séro-réaction est positive et bien qu'il ne présente strictement aucun 
stigmate d'hérédo-sypbilis. 

Tandis qu'il poursuit son traitement réputé spécifique conjointe- 
ment à la préparation du bachot, les symptômes, eux aussi, pour* 
suivent leur marche progressive. Bientôt Jean (appelons-le de ce 
nom, pour fixer les idées) ne peut plus sortir seul ; il ne peut 
même plus demeurer seul à la maison. Il s'arrange toujours de 
manière à être accompagné de sa mère ou d'une de ses sœurs, toutes 
deux plus âgées que lui. Il invente mille ruses pour esquiver des 
courses qu'il serait astreint à faire seul. Il échoue une deuxième 
fois au bachot, une troisième et dernière fois Tannée suivante. 

Trois ans se sont écoulés depuis la première « attaque », Car on 
a aussi parlé d'épilepsîe. Durant ces trois ans, les symptômes n'ont 
fait que s'aggraver, ^incapacité de travail est devenue totale. 

Nanti de ces renseignements, je demeure seul avec le malade. Il 
est au comble de l'anxiété* Ce visage de dix-neuf ans paraît invrai- 
semblablement vieux, Le front ridé, les yeux égarés, Jean parle par 
saccades, bafou niant, bégayant, tout en lacérant de ses ongles la 
paille de sa chaise, tandis que je l'interroge seul à seul. Toute cette 
paille s'en ira, au cours de la première heure, joncher le sol de ses 
menus débris. 

Pour des raisons qui se comprennent d'elles-mêmes* Jean, renon- 
çant aux études, veut se faire aviateur. En effet, un de ses phan- 
tasmes favoris le met en posture glorieuse dans un avion où il 



ANALYSE RAPIDE D'UNE NÉVROSE D'ANGOISSE 63 



accomplit mille prouesses» tue des ennemis en grand nombre, sauvé 
la situation et meurt dans une apothéose. La plupart de ses phan- 
tasmes offrent ce même fonds- C'est tantôt un incendie, tantôt une 
inondation, qui toujours ont le caractère de catastrophes mondiales 
et menacent la vie des humains- Il sauve toujours la situation et 
meurt noyé ou asphyxié. Sa mort tout court «est une expiation, sa 
mort glorieuse une rédemption, 

Mais H lui importe de guérir an plus tôt de l'obsession, car s'il ne 
peut se présenter dans deux mois à un examen de capacité- il per- 
dra une année entière* 

Tout en lui disant que l'analyse modifiera peut-être ses projets et 
en lui demandant de surseoir à toute décision engageant son ave- 
nir, avant qu'il ait vu clairement vers quel objet orienter son acti- 
vité, nous décidons, sans approuver ni désapprouver ses projets, de 
le purger rapidement d'un sentiment de culpabilité qui sue par tous 
.ses pores. 

Dès la deuxième rencontre, l'aveu de la masturbation s'obtient 
aisément, suivi de tous les apaisements nécessaires à son senti- 
ment conscient de coulpe. 

Il narre ensuite l'objet de ses terreurs : c'est bien simple, il a 
peur d'avoir peur, La terreur qu'il éprouve, dans les moments ou la 
peur s'empare de lui, est d'une telle qualité qu'il ne saurait la défi- 
nir. Ce qu'il sait bien, c'est qu'il fait tout pour l'éviter, même les 
choses les plus extravagantes. Car cette peur le tient en tout temps 
et en tout lieu, dès qu'il cesse d'être en contact immédiat avec ses 
proches : dans l'appartement, s'il est seul, dans sa chambre, aux 
W.-C.» dont il laisse la porte ouverte afin d'entendre la voix des 
siens et de ne pas se sentir seul, dans la rue, au cinéma, dans le 
métro, même au milieu d'une foule dense. Doit-il aller faire une 
emplelLc, il descend et remonte le r s escaliers en fonçant comme un 
buffle sur son isolement. 

Pour se distraire de sa peur, il cherche à fixer son attention sur 
nn livre, un journal illustré, anxieux et toujours en sueur. Dans le 
métro, il se heurte violemment les tibias contre les bancs, pour 
que son attention soit fixée sur la douleur. Ou bien il se taillade 

F 

les mains, et surtout les doigts (évidemment), à coups de canif, Il 
n ? ose s'endormir, de crainte de se réveiller subitement en proie à la 
peur, ainsi qu'il lui était arrivé dans sa dernière année de collège. 
Il absorbait alors, clandestinement, d'innommables infusions de 






64 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

café et de tabac pour s'empêcher de dormir et pour que vomisse- 
ments et palpitations F arrachassent kla pem\ 

Les premières inquiétudes vagues l'ont pris à l'âge de douze ans. 
Elles ont coïncidé avec le début de la masturbation. Un jour, tan- 
dis que toute la famille s'apprêtait à partir en villégiature^ étant 
seul dans sa chambre à préparer sa valise, il avait subitement 
éprouvé une sorte d'angoisse métaphysique. Des questions s'étaient 
tout à coup imposées à son examen, relatives à son rôle dans le 
monde, à sa place dans l'humanité, aux fins de l'humanité. Il ne se 
rassura qu'en rejoignant précipitamment sa mère sous un pré- 
texte quelconque,, 

Plus tard, lorsque les crises de terreur apparurent et s'instal- 
lèrent, ces crises étaient toujours précédées de ces mêmes pro- 
blèmes pseudo-métaphysiques qui ne comportent pas de réponse ; 
sur la fin de l'humanité, sur la fin du monde, sur ce qui arriverait 
si toute l'humanité périssait, lui seul restant vivant. 

Sa mère raccompagnait jusqu'à la porte de ma maison et l'atten- 
dait, durant la séance, dans une église voisine. Or, un jour, il 
arrive essoufflé, hagard, en proie à une anxiété très manifeste. Aus- 
sitôt entre, il se jette sur la chaise-longue et semble respirer, Il 
avait été pris de panique dans l'escalier, en montant chez moi. 
L'impatience de son coup de sonnette avait déjà trahi son désarroi. 
Il se trouvait ainsi dans les conditions les plus favorables pour 
décrire ce qu'il éprouvait. 

Il raconte, en haletant : « Tout à coup, je me sens envahi par une 
pensée extraordinaire ; il me semble que le mondç va finir, que 
tonte l'humanité est condamnée à disparaître. Mais je vais lui révé- 
ler quelque chose d'extraordinaire, de formidable. Je serais»., je 
serais.- appelé à.-, je serais le seul*-, je ne sais pas, c'est insensé, 
je serais ie seul-. » 

— À être châtré ? 

II explose : « Ah ! II y a assez longtemps que je pense : si au 
moins je pouvais couper tout ça et le mettre de côté dans une 
armoire jusqu'à mon mariage ! » 

Suivent des associations pressées relatives à des promesses de 
calamités faites par un prêtre. Tout l'affligeant défilé des crimi- 
nelles inepties concernant les « dangers » de la masturbation. Il en 
sera affaibli, son sang sera appauvri. Qui sait même s'il ne devien- 
dra pas fou ? En tout cas f il peut être assuré que ses enfants s'en 



ANALYSE RAPIDE D'UNE NÉVROSE D ? ANGOISSE 65 



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ressentiront ; ce seront des débiles physiques et mentaux. Lui-même 
expiera ce péché par une, maladie mentale, pour le moins, 

La simple question posée a libéré à flots des souvenirs d'enfance. 
L'un d'eux remonte à l'âge de trois ans et demi. Il s'est livré, avec 
une sienne cousine du même âge, à de petits jeux, puérils. Retirés 
à T écart, ils se montraient mutuellement leur bas"-ventre et goû- 
taient un vif plaisir, et un plaisir très trouble, à s'entreregarder, 
(Par la suite, ce souvenir fut corrigé : c'était l'anus qu'il avait le 
plus de, plaisir à regarder chez sa cousine,) Surpris par sa mère 
*au milieu de ces innocents ébats, la sanction ne laissa rien à dési- 
rer. Elle fut en tous points conforme à ce qu'elle pouvait être chez 
une dame dévote, qui a vécu si vertueusement malheureuse et qui 
porte des corsages à manches longues et à guimpe- Le monstre per- 
vers fut enfermé dans une armoire. On ne lui lut pas, derrière la 
porte, les lamentations de Jérémie d'une voix sépulcrale, mais 
l'obscurité infernale de l'armoire ne laissa pas de lui faire impres- 
sion, et plus encore le silence accablé de sa mère. 

Quand, plus grandelet, il fut surpris se faufilant dans la pièce 
où ses sœurs prenaient leur bain daçs une baignoire de zinc* afin 
sic les voir nues, les sanctions morales ne furent pas de moindre 
qualité et le sentiment de culpabilité n'y perdit rien. 

Aussi bien ses sœurs étaient-elles devenues ta hou. Jamais il ne 
les embrassait. Il ne s'intéressait en aucune façon* ni à leurs jeux, 
ni à leurs toilettes. À peine osait-il leur parler. Il évitait soigneu- 
sement d'entrer en contact avec elles. Si elles s'absentaient pour 
quelque expédition de vacances dont il n'était point, il s'arrangeait* 
à la gare, pour ne pas leur serrer la main* 

Durant les trois dernières années où sa névrose le confinait abso- 
lument à la maison et où il n'osait sortir seul, il fut qbligé de com- 
penser la sécurité qu'elles lui donnaient par des échanges plus nor- 
maux, quoique toujours extérieurs à lui. 

D'autres souvenirs, plus récents, d'exhibitionnisme : en province, 
entre douze et seize ans, il s'esquivait subrepticement à bicyclette 
Hît gagnait la route où passaient les ouvrières d'une usine. Il arrê- , 
tait son choix sur une femme jeune dont il pensait qu'elle était 
susceptible de s'intéresser à sa manœuvre sans provoquer de scan- 
dale. L'ayant repérée, il la devançait, appuyait sa bicyclette contre 
un arbre et se mettait en devoir d'uriner. Mais il s'arrangeait de 
manière que la femme débouchât à sa hauteur à l'instant où il met- 



REVUE FRANÇAISE DE PSYCHÀNÀLVSF. 



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66 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



tait flamberge au vent. Il se donnait de la sorte l'alibi de la sur- 
prise. Il éprouvait un plaisir très intense et très trouble à se mon- 
trer ainsi et engrangeait, à chaque expédition, des moissons de 
volupté, qu'il dégustait à loisir en petites débauches solitaires. 

Il goûtait aussi un âpre plaisir, une véritable volupté, à tromper 
ainsi sa mère et à imaginer ce qu'il adviendrait si elle surprenait ce- 
petit jeu. 

La crise traduisait donc la crainte, mais aussi, comme il appa- 
rut par la suite, le désir d'être châtré, et de l'être par sa propre 
nièxe. 

■Celte simple interprétation a un effet catharlique extraordinaire : 
dès les jours suivants, Jean vient seul aux: séances* Son visage est 
plus serein, son regard plus posé* Il ne bégaie plus et s'exprime avec 
beaucoup plus de calme. 

Il examine aussi beaucoup plus tranquillement ses crises, dont 
nous cherchons ensemble à comprendre toute la signification. 

Un fait se renouvelait constamment, lorsque ces crises le pre- 
naient dans la rue. Il disait avoir le sentiment d'une sorte der 
rythme. La panique venait à l'assaut en trois vagues d'intensité 
croissante, La deuxième vague, plus intense que la première, était 
repoussée comme la première. A la troisième, il se mettait à cou- 

i 

rir en poussant des cris inarticulés et fonçait sur une personne 
isolée. (À noter ici que Jean est un joueur émérite de ballon ovale, 
lî n ? a pas son pareil pour bloquer.)- H la renversait, et tout aussitôt 
se trouvait apaisé. Il s'éloignait en bredouillant de vagues excuses, 
disant qu'il avait trop bu, et rentrait paisiblement à la maison. II: 
se donnait garde de parler de sa mésaventure. 

Il y avait deux points à retenir dans lès détails de la crise. Tout 
d'abord ce rythme. En second lieu le sexe de la personne renver- 
sée ; c'était toujours un homme. 

« Ne trouvez-vous pas qu'il y a une analogie entre ces troîs 
Vagues, comme vous dites.,, », mais il interrompt et dit spontané- 
ment : « Je pensais justement que, quand je me masturbe, je fais dé 
même. Je me retiens deux fois et je laisse aller la troisième fois- » 

Quant au s€xe de la personne renversée, on peut se demander si 

V* m 

ce choix, fait en état d'obnubilation, ne traduit pas une tendance 
Homosexuelle, 

L'hypothèse ainsi formulée décîancbe des défenses énergiques. TI 
dit le dégoût qu'il éprouvait d'un certain professeur, au collège de- 



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ANALYSE RAPIDE D'UNE NÉVROSE D'àNGOISSE 67 



Jésuites, qui faisait* chaque soir, une tournée dans les dortoirs et 
qui s'arrêtait auprès de certains^ lits, toujours les mêmes, à de longs 
chuchotements* La précaution que ce prêtre prenait ostensiblement 
de ne jamais permettre aux élèves de se lier entre eux et.de se 
rejoindre lui paraissait odieuse et dégoûtante, alors que lui-même 
marquait si visiblement sa sympathie spéciale pour certains* 
élèves. 

Dès le lendemain, un rêve vient confirmer et la tendance et la ■ 
désapprobation de cette tendance, qu'il ressent au fond très vive- 
ment* 

Il rêve qu'il fait du vol à voile (il a, effectivement, entrepris d J ap- 
prendre à voler et s'exerce au vol à voile depuis le dernier diman- 
che)* Beaucoup de monde. Les curieux sont massés derrière une 
barrière, au haut d'un talus herbeux. Parmi eux, il y a un prêtre. Il 
a un parapluie sous le bras* Jean est assis à califourchon sur un& 
caisse* les jambes écartées. Entre ses jambes s'érige le manche à 
balai, Ce manche est surmonté d'une sorte de pompon rouge en 
caoutchouc. Jean tient le manche d'une main ferme et il est bien 
résolu à montrer qu'il sait voler correctement, en observant scru- 
puleusement les règles (dans la réalité, le moniteur recommande 
aux élèves de bien exécuter certains mouvements essentiels, faute 
de quoi F appareil ne peut s'élever). Mais le curé enjambe la bar- 
rière, son parapluie sous le bras. Il est obligé de se retrousser. Il est 
grotesque. Il vient le pousser par derrière en lui disant ; ■« Ote-toi 
de là, je vais te montrer comment en fait. » Et le curé vote: Mais 
Jean rigole : « Evidemment, c*est pas malin, comme ça ; mais il 
n'observe pas les règles ; il n'exécute pas les mouvements correcte- 
ment. » 

La symbolique dn rêve est assez transparente pour que Jean 
comprenne de lui-même sa signification* sauf dans sa dernière par- 
tie. Il suffit donc de souligner : « Le prêtre n'observe pas les règles ; 
il pousse par derrière », pour amener des associations variée s , qui 
ont trait à Férotique anale et aux tendances homosexuelles (plaisir 
de se voir déféquer, phantasmes de coït anal avec des femmes, com- 
pétitions sportives, jeux de lutte avec des camarades sympathiques, 
admiration et gêne devant le corps nu d'un ami, coéquipier de bal- 
lon ovale, beau mâle athlétique qui aime à s'exhiber, pudeur extrême 
devant ses camarades au bain, et* finalement* aveu d'une tendresse 
et d'une jalousie secrètes pour un de ses professeurs prêtres : il lui 






€8 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



manifestait des sentiments ambivalents et jouait avec lui les saintes 
agaceries des amours)* 

La nuit suivante, il se donne des commodités par le rêve que 
voici ; 

« Toute ma famille est réunie au grand complet : ma mère, mes 
sœurs et même mon oncle* » 

{Cet oncle a le don de l'agacer par sa manière autoritaire» son 
ton cassant dé commandement et sa façon de traiter comme un 
pion ses grandes filles, ses soeurs et lui-même. A certains égards, 
il représente son père disparu, A la mort de ce dernier, Jean avait 
quelque cinq ans. Cet oncle avait offert, peut-être imposé, ses con- 
seils pour la gérance du patrimoine et s'était sans doute fait un 
devoir d'exercer l'autorité paternelle sur ses neveux. Sévère, bou- 
gon, sécrétant inlassablement des discours de morale et des sen- 
tences, il assommait Jean, qui estimait n'avoir rien gagné au change. 
Car son père pouvait bien bougonner tout son saoul, il ne pouvait 
toujours pas, en promenade, les poursuivre de son autorité despo- 
tique et de commandements militaires, rivé qu'il était dans sa 
petite voiture-) 

« Vous êtes aussi là. Je suis dans mon lit avec une « morue ». 
Vous me donnez des conseils pour que tout se passe bien. Et toute 
ma famille se réjouit de ce que les choses se passent bien, » 

Aucune association ne suit ce rêve, Jean paraît très chargé ; il 
se tait en gardant un sourire figé. Il acquiesce à l'hypothèse d'une 
démonstration de ses tendances normales* Ce rêve doit prouver 
qu'il n'a pas de tendances homosexuelles, ainsi que le prétend son 
analyste. Cependant, la présence de celui-ci le rassure ; n'est-il pas 
là pour le conduire à une activité sexuelle normale et le détour- 
ner de l'homosexualité ? Et pourquoi fait41 assister sa mère à la 
chose qu'elle redoute le plus au monde pour lui, si ce n'est pour 
se rassurer ? Ce n'est pas interdit de coucher avec des femmes, 
puisque ma mère m'en procure une. C'est cela que signifie la pré- 
sence de sa mère. Il apaise aussi, de la sorte, des scrupules relatifs 
à ses « bordées » clandestines. 

Cette interprétation déclenche des critiques discrètes et respec- 
tueuses à l'égard du puritanisme de sa mère. Elle se choque au 
moindre mot. Toute allusion aux choses sexuelles est sévèrement 
proscrite du cercle de famille. Il faut châtier son langage et ne se 
permettre aucune expression équivoque ou triviale. 



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ANALYSE RAPIDE-- D'UNE NÉVROSE D'ANGOISSE * 69 



Jean réussit à économiser» laborieusement, quelques francs par -ci, 
par-là, en «resquillant », en « tirant des carottes » + Quand il a 
réuni quelques dizaines de francs, il se rend, avec son cousin, dans 
une maison accueillante, où l'amabilité professionnelle des pen- 
sionnaires facilite tant les choses aux adolescents rougissants. Il y 
expédie prestement sa petite affaire et ne laisse pas, avant de 
quitter les lieux, d'abandonner quelques contraintes supplémen- 
taires au bureau* La dame préposée est petite, menue, d'aspect fort 
distingué. Et elle comprend si bien les jeunes gens, Jean a bien 
ressenti, la première fois, une gêne indéfini s sable en lui trouvant 
une ressemblance physique avec quelqu'un de connu, il n'aurait 
pu dire qui. Aussi a-t-il éprouvé le besoin de s'attarder auprès 
d'elle, avec un mélange de gène et de défi, de conquérir ses bonnes 
grâces en se mettant en frais d'esprit et d'amabilité* 

« Pour vous faire bien voir d'elle et tranquilliser votre cons- 
cience. Pour vous faire pardonner, car cette dame ressemble peut- 
être-, » 

* — Maïs oui, bien sûr, elle ressemble à ma mère ! » 

Cette découverte le remplit de honte. Il ne parle plus jusqu'à la 
fin de la séance. 

Tout le matériel cî-dessus résumé a été obtenu en une quin- 
zaine de séances. L'analyse a été active, car il importait de libérer 
au plus vite Jean de ses terreurs paniques, afin de lui faire gagner 
un an. C'est dès après la quinzième séance que la notion du désir- 
crainte de castration a modifié radicalement la situation, A ce 
moment, — ce point a été laissé de côté précédemment, pour ne 
pas descendre, de la synthèse, aux minuties terre-à-terre de l'ana- 
lyse, — Jean avait spontanément exprimé le désir de s'amputer de 
sa garde de corps. Sa proposition avait reçu toutes les approbations, 
tous les encouragements nécessaires, et rendez-vous lui avait été 
donné, à titre d'expérience, en un quartier éloigné de son domicile, 
où il devait me rejoindre. Il y était arrivé tenant un journal illug- 
tré à la main, crainte de malentendu avec son damné complexe* 
tout étonné et ravi d'avoir pu s'intéresser au mouvement de la 
rue, aux embarras de voitures, à la couleur du ciel, éprouvant 
l'impression merveilleuse de renaître à une vie nouvelle. Il en 
bafouillait de bonheur. 

Il y avait, en réalité, dans l'expression enthousiaste du plaisir que 
lui causait cette nouveauté, un certain désir de m*être agréable et 



70 HEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



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un besoin de se rassurer pour le retour. Car, en le pressant un peu, 
on pouvait aisément se rendre compte qu'il n'était pas tout à fait 
quieL 

Lors donc qu'une résistance trop vive menaçait de faire perdre 
une heure — le temps nous était si mesuré — en bagatelles et en 
silences pesants» les résistances étaient levées sans difficulté par 
une question, une hypothèse, un encouragement. Mais ces résis- 
tances accumulées ne pouvaient pas ne pas se manifester» quelque 
joui» d'une façon énergique et même explosive* Car jusqu'ici, en 
dehors du « rêve de la morue », rien n'a marqué l'intensité du 
transfert. C'est le lendemain de la honte éprouvée en découvrant 
une ressemblance physique entre sa mère et la dame du bordel que 
le transfert éclatera. Par des voies si subtiles qu'elles valent d'être 
relatées en détail, - 

Le lendemain donc, Jean arrive. En retard (il avait toujours été 
ponctuel). Il balbutie de vagues excuses en entrant (un mensonge 
tout gratuit), sans me regarder, sans me tendre la main. Il s'allonge 
et se tait. De temps à autre,, il tourne la tête vers moi et me 
regarde d'un air gouailleur* Il est fort chargé, remue les jambes, 
arrache la paille de la chaise-longue, ricane de temps à autre, mais 
ne dit mot. Au bout de vingt minutes environ, il lance d'un petit 
air dégagé : « «Tai rêvé à vous, Docteur. Je ne nie souviens pas du 
rêve* Je sais seulement que j'étais en colère contre vous. » Nouveau 
silence de part et d'autre pendant un quart d'heure environ, Jean 
est de plus en plus chargé, esquisse, le geste de se lever pour s'en 
aller, mais il se recouche* Il a pris un air sombre et buté. Et sou- 
dain, il a un sourire fugace* 

-=— Oui, dîtes ? 

— Oh 1 Rien, j'ai pensé à une chose idiote ; ça n'a aucun rap- 
port. 

— Dites quand même* 

— J 3 ai pensé, je ne sais pourquoi, à la statue qui est au bout de 
ïa rue de PÀbbé-de-1'Epée. C'est complètement idiot. 

Aucune association, nouveau mutisme prolongé. Cinq minutes 
avant la fin de la séance, je demande : 

— Que représente cette statue ? (Cette statue* je la connais bien, 
l'ayant eue quotidiennement sous les yeux pendant deux ans,) 

— Je ne sais même pas. Je crois que c'est deux types- (Les deux 
types sont d'illustres pharmaciens-chimistes, MM. Caventou et 
Pelletier, érigés côte à côte } en robe professorale,) 



ANALYSE RAPIDE D'UNE NÉVROSE D'ANGOISSE 



71 



■ . — Ne trouvez-vous pas qu'il y a une grande analogie entre la 
situation de Messieurs Caventou et Pelletier sur leur socle et notre 
situation ? Ils sont côte à côte, immobiles, et ils se taisent. 

Cette question provoque une explosion de colère : « Ce que ma 
mère peut m'embêter quand elle se tait. Quand on a mal fait, quand 
-on a dit quelque chose qu'elle désapprouve, au lieu de nous donner 
une bonne engueulée, elle reste des journées entières sans parler, 
en prenant des airs de martyr. J*ai beau faire tout au monde pour la 
faire parler, on a beau être gentils, elle se tait. Quand elle est 
comme çà, j'ai envie de foutie le camp. »' 

— Eh oui ! je vous embête, moi aussi, et vous avez envie de vous 
en aller. 

Cette occasion inespérée d'analyser le transfert n'est pas perdue. 
Le lendemain et les jours suivants, c'est un déballage de vieilles 
rancunes, de haines bien tassées et recuites, mais combien refou- 
lées, contre sa mère avant tout, mais aussi contre son oncle, contre 
les prêtres et en général contre tous ceux qui, dans son entourage 
immédiat, prêchent quotidiennement une morale intransigeante, à 
vous dégoûter à tout jamais de la vertu. Déballage aussi de tous les 
subtils défis à ces vertueux raseurs. 

En passant, soulignons Tintérêt de cet incident analytique. Il ne 
Vagit pas du prix inestimable de ce défoulement, capital dans une 
analyse qui, par la force des circonstances, ne pouvait être qu'une 
simple catharsis- Il s'agit de la chose infime dont a dépendu l'accès 
à ce nopud de toute analyse : un sourire fugace, saisi au milieu d'un 
silence prolongé et intentionnellement respecté. 

Tout ce qui était connu des relations de fils à mère donnait à 

penser que les contraintes, par certains côtés vraiment excessives, 

• exercées par une mère dévote et craintive sur ce poulain débordant 

de santé physique n'avaient été acceptées qu'au prix de révoltes 

refoulées. Les réactions de protestation entr'aperçues promettaient 

une riche moisson d^actes, de pensées, de sentiments non conformes 

à la pureté biblique qn'uiïibitionnait pour ses enfants la mère de 

Jean. Il y avait donc le plus grand intérêt à faire comprendre à Jean 

les raisons de son comportement hostile à l'égard de sa mère. .Cette 

hostilité avait percé, çà et là, sous la forme de quelques allusions 

-aux mensonges qu'il lui servait, souvent sans aucune nécessité, II 

mentait toujours à sa mère quand il était sorti avec son cousin ou 

-avec son équipe de ballon ovale. Il avait entrepris, presque sous les 

yeux de sa mère, dans une boutique en face sa demeure, la con- 



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72 REVUE FRANC AiSE PE PSYCHANALYSE 



quête de la fille de la boutîquière, qu'il désirait avec assez de véhé- 
mence. I/attrait qu'exerçait sur lui cette boutique était assez fort 
pour qu'il n'y éprouvât nulle crainte, dès l'instant qu'il avait vic- 
torieusement franchi l'escalier et la rue* II s'y attardait souvent et 
expliquait en rentrant son retard par une fable* 

(Il importe aussi de noter, ici, que ses sœurs n'avaient pas tardé 
à s'apercevoir de son petit manège, de ses longues stations à la 
fenêtre, des signes qu'il faisait à l'objet de ses désirs* Depuis peu, 
il prenait volontiers devant elles figure de conquérant ; si maladroi- 
tement qu'il n'était pas possible de ne pas voir dans cette mala- 
dresse, et presque au seuil du conscient, un désir de se faire pincer 
par sa mère, pour une raison facile à comprendre : le défi tra- 
duisait un dépit : « Tu ne veux pas de moi ! Eh bien, j'irai avec une 
*< morue ».) 

Aussi, lorsqu*en arrivant en retard à la séance il éprouve le besoin 
de balbutier des excuses qui étaient manifestement un mensonge, 
fuyant mon regard, soulignant cette hostilité par l'oubli de me 
tendre la main (quand il mentait à sa mère, il n*osait la regarder en 
face et esquivait le baiser du malin et du soir)* son attitude était- 
elle entièrement claire : il. répétait à mon égard l'attitude hostile 
et gênée qu'il avait à Pégard de sa mère quand il était mécontent 
de soi. Aussi, ce jour-là, contrairement à ce qui se faisait aux 
séances précédentes, n*avais-je pas aidé Jean, le laissant mijoter 
dans son hostilité comme dans un purgatif, La purge n'en serait 
pensais-je, que plus efficace. Ce n'est donc pas par hasard que je me 
taisais. Le petit ton triomphant avec lequel il lançait, après un 
quart d'heure de silence rogneux : « J'ai rêvé à vous, j'étais en 
colère contre vous », annonçait que tout allait pour le mieux. Mais 
l'interprétation délibérée de son attitude, sans fappui d'une asso- 
ciation, aurait couru grand risque de se briser contre un refus* 

Un hasard heureux a fait que le sourire apparu durant le long 
et pénible silence fût saisi au vol- II aurait pu ne pas être vu, et 
MM, Caventou et l'elîetier auraient passé, image-éclair, sans cata- 
lyser — ces deux chimistes, pour le coup, n'ont pas failli à leur 
fonction — la charge hostile de Jean, la transférant de sa mère sur 
son analyste, 

Les quelques dernières séances qui suivirent cet incident mon- 
trent d'une manière éclatante les effets heureux de cette mise en 
lumière du transfert. 
' Jean manifestait de mille manières son hostilité envers sa mire, 



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.ANALYSE . .RAPIDE D'UNE NÉVROSE D ? àNGOISSE 7& 



mais il était bien él oigne de la ressentir comme telle : tout se 
passait sur un pian où son conscient n'avait pas accès/ Car on ima- 
gine bien qu'une éducation conçue dans un esprit aussi biblique 
érigeait les moindres peccadilJ^s en péchés capitaux, et doue dres- 
sait des paravents opaques devant tout sentiment, tout acte, toute 
pensée inavouables. Le sentiment intérieur de culpabilité, fût-il au 
seuil du conscient, n'y perdait jamais rien* Il s'accompagnait auto- 
matiquement d'un besoin non moins biblique de représailles. 

Ainsi, Jean mentait constamment à sa mère. Très souvent par 
commodité, pour dissimuler certains libertinages dont les enfants 
pensent qu'ils ne regardent pas les parents* Mais il mentait mal, et 
le mutisme désapprobateur de sa mère était la sanction tout 
ensemble détestée et désirée de ses mensonges mal assurés. Jean 
avait toute liberté de se rendre, le dimanche s parfois aussi le jeudi, 
à quelque rencontre de ballon ovale. Sa mère Py autorisait, tout en 
déplorant de le voir quitte^ le jour du Seigneur, la maison fami- 
liale pour s'en aller, en banlieue, se livrer avec des galopins à un 
jeu dont la valeur éducative n'avait, pensait-elle, aucun rapport 
avec celle d'un « beau dimanche » en famille. Aussi* même lorsqu'il 
était certain d'obtenir la permission formelle de participer à ces 
rencontres, un scrupule lui faisait-il retarder jusqu'à la dernière 
limite possible le moment de demander cette permission- A peu de 
minutes du moment où il eût dû partir, il se lançait à Feau comme 
un désespéré, dérangeant les projets de toute la famille, mécon- 
tentant et' les siens, et ses coéquipiers, qui tremblaient toujours de 
le voir arriver trop tard. Si la rencontre avait lieu à Paris ou dans 
la proche banlieue, il" préférait mentir et arguer d'une sortie avec 
son cousin* Le malaise qu'il éprouvait de ce mensonge, durant tout 
l'après-midi et jusqu'après son retour, l'en punissait d'une manière 
qui ne laissait rien à désirer* 

En somme, il mentait par excès de vertu, pour se tourmenter : 
tout mensonge avait la valeur et la signification d'une punition 
exigée par les aspirations morales d'un surmoi beaucoup plus dif- 
ficile à satisfaire que sa mère elle-même- Mais il éprouvait aussi 
une étrange volupté à se sentir coupable envers sa mère, 

Ce même mécanisme jouait dans ses « resquillages ». Là, Pacte* 
délictueux était dirigé tout ensemble contre sa mère et contre son 
oncle- Il apparaissait comme une protestation contre « les raseurs. 
qui vous font tout le temps de la morale ». 

Car il l'associe aux prêtres dont il ne pouvait avaler qu'ils tinssent 






74 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

- p " ■ ^"^^» -^ -— .^ ^ « B..^..,,,^ . m k_BBBB-BBBBBBBBBB^BH|. 

sa mère « sous leur coupe», ces prêtres .« qui portent îobe » — iden^ 
tification à l'autorité jnaternelle — et qui, « le soir, dans les dortoirs 
du collège, chuchotaient des choses suspectes à leurs chouchous, 
leur caressant les mains et leur tapotant les* joues ». Le dégoût 
que lui inspiraient ces fleurts n'excluait pas une certaine jalousie. 
Il l'associe également aux promenades qu'il faisait, enfant, en 
compagnie de ses sœurs et de ses cousines^ sous la conduite de son 
oncle, et durant lesquelles son oncle satisfaisait, sous couleur 
d'éducation, son sadisme parental* Ledit oncle exerçait une fonc- 
tion administrative, et c'est aux dépens des employés des adminis- 
trations que Jean « resquillait ». Ainsi, il se donne des émotions 
toutes les fois qu'il monte en tramway ou en omnibus, en trom- 
pant l'autorité. À-Ml deux sections à parcourir, il ne paie que pour 
une. 11 guette l'arrivée du contrôleur, la désirant secrètement, avec 
un sentiment intérieur de défi. L'un d'eux lui deniande-t-il son 
billet, il fait le geste de retenir son chapeau qui s'envole et en 
profite pour jeter ses tickets. Le courant d'air les emporte et Jean 
prend le contrôleur à témoin qu'il les tenait à la main, qu'il les a 
laissé échapper, et il affirmé qu'il a payé pour aller à tel endroit. 
« Si ma mère savait ça, elle en ferait une tête, El le pion donc ! » 
(Le pion, c'est son 1 oncle.) 

Mais, alors qu'il se réjouit du bon tour joué au contrôleur, la 
peur s'insinue, la peur panique s et il est obligé de se meurtrir les 

■ 

tibias pour s'en distraire. 

Le temps dont nous disposons touche à sa fin, alors que nous en 
sommes, après une trentaine de séances, à ce point des libérations. 
L'abondance, la richesse du matériel obtenu dans un temps si 
court nous donnent grande envie de tenter un essai de synthèse 
de toutes ces dépouilles, C'est une entreprise malaisée, quand on 
ne dispose plus que de deux ou trois séances écourtées, dans la hâte 
de la préparation d'un examen. Car Jean a donné suite à son pro- 
jet de se faire aviateur. Ses qualités physiques, son entraînement 
"■■sportif le désignent réellement pour cette profession, qu'il envisage 
d'une tout autre façon qu'au début. II ne s'agit plus de donner un 
semblant de réalisation à des phantasmes héroïques, mais d'un 
goût bien arrêté, fondé sur des raisons pratiques* II entrera dans 
l'aviation militaire et, son instruction terminée, son temps de ser- 
vice accompli, il se mettra au service d'une compagnie de naviga- 
tion aérienne- Il possède toutes les aptitudes voulues pour faire un 



ANALYSE RAPIDE D'UNE NÉVROSE D J ANGOISSE 75 



V 



aviateur, sérieux, endurant, et il examine avec tranquillité les pos- 
sibilités d'avenir. f 
.■ Il a préparé consciencieusement son examen de capacité et s'y 
présente avec la volonté bien arrêtée et la, certitude d'y réussir* Et 
il y réussit fort bien. La veille de l'examen, il rêve, d'ailleurs, qu'il 
passe un examen au collège. C'est un examen de composition fran- 
çaise* à laquelle il excellait. Il le passe brillamment, et je le félicite. 
Ses sœurs le félicitent, ses cousines, son oncle. Sa mère seule ne 
s'associe pas aux congratulations. Elle se montre attristée, et Jean 
en est un peu ennuyé. 

Ce rêve, si banal, permet de comprendre en partie les multiples 
causes de ses échecs successifs au bachot Alors, il ne se rassurait 
pas en, se: démontrant par un rêve qu'il avait réussi à d'autres exa- 
mens. Il échouait parce qu'il avait le sentiment de devoir échouer. 
Et il devait échouer parce que l'humiliation d'un échec allait dans 
le sens de son sentiment de coulpe. En outre* Péchec lui permettait 
fie rester auprès de sa mère* De son côté, sa mère, très attachée à 
son fils, redoutait au fond sa réussite, parce que Jean devrait pour- 
suivre ses études loin décile, En raison de cette future séparation, 
qu'elle craignait autant pour elle-même que pour lui, elle avait 
redoublé de sollicitude à son égard, disant à tout bout de champ : 
« Mon pauvre Jean, quand tu seras bachelier^ ce sera fini de notre 
vie de famille ; il faudra nous quitter ; je n'auraT plus de fils. » 
L'aggravation des symptômes d'anxiété n'avait pas tardé à 
obliger Jean à dormir avec sa mère- Il partageait avec elle sa 
chambre, où un simple paravent séparait leurs lits. Ainsi, Jean 
pouvait dormir paisiblement, à portée de l'instrument de cas- 
tration. 

Sa sœur aînée, fort douée, et qui faisait aussi des études, jouait 
également, dans ces échecs, un rôle qu'il n'a pas été possible d*élu~ 
£idei\ 

Avant d'abandonner Jean à sa destinée, nous avons donc tenté de 
résumer ensemble la signification de ses crises de terreur pa- 
nique, 

Elles traduisaient avant tout^ et de toute évidence* la peur d'être 
châtré. Cette crainte est probablement née à l'occasion de l'inci- 
dent relaté plus haut, et qui eut son épilogue dans une armoire. 
C'est sa. mère qui doit le châtrer. Et il faut que ce soit elle, 
car alors il redevient Penfant sage et choyé qui peut rester avec 



76 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



_*■—■—■- 



sa mère et qui ne reçoit d'elle que de tendres approbations, plu- 
tôt que silences revêches et prolongés. Quand îl déplore ces jour- 
nées de mutisme réprobateur, disant préférer « une bonne engueu- 
lée »* il dit fort bien : V engueulée est « bonne », parce que 
libératrice, 

La crise est aussi une caricature de masturbation. Elle en imite 
le rythme; et le paroxysme — l'orgasme — s*obtîent au contact 
d'un homme, jamais au contact d'une femme* L'attentat homo- 
sexuel brusqué n'est possible qu'à la faveur de l'état d'obnubila- 
tïon, qui supprime les contraintes. Ce n'est pas par hasard qu'il bal- 
butie pour s'excuser de sa brutalité : « J'ai trop bu »♦ Car nombre 
d'homosexuels manifestes ne peuvent commettre leurs attentats, ou 

L 

simplement satisfaire leurs tendances, qu'en se mettant en état 
d'ivresse. 

C'est là tout ce qu'il est possible de dire avec certitude de la 
signification de ces crises, en se fondant sur les seules choses 
vécues et sur les associations. C'est déplorablement superficiel, 
mais nous n'en pouvons rien. 

On pourrait, du point de vue théorique, disserter abondamment 
de cette névrose et de ses symptômes. En l'absence de toute 
donnée certaine concernant le complexe oedipien (il a dû, à la mort 
du père de Jean, être transféré sur son oncle ; il montre le bout de 
r oreille dans l'hostilité éprouvée à mon égard), cette discussion 
nous paraît trop hasardeuse, étant fondée sur des éléments si 
incomplets, pour que nous la tentions. 

Tenons-nous-en donc modestement au côté pratique de cette 
analyse et voyons, pour terminer, quels en ont été les résultats. 

Ces résultats dépassent toute espérance : les fantômes ont été 
dissipés, la peur a fait place à la sérénité. Jean est tout simple- 
ment transformé. Il a dépouillé son masque anxieux. Il parle posé- 
ment, sans bégayer. Son regard aussi est posé. II y a trois ans qu'il 
est guéri, Il a conquis brillamment son brevet de pilote et est en passe 
de devenir officier* Quand il est tout seul sur un avion, noyé « dans 
le coton »j il est parfois traversé par le souvenir de ses terreurs, 
mais pour les saluer comme un mauvais souvenir. Il adore les vols 
de nuit, seul dans son avion. Parfois, quand, après une petite 
escapade avec une amîe d'occasion, retardant d'un jour son arri« 
vée en permission, il revient auprès de sa mère, il éprouve encore 
un léger malaise, bien vite dissipé. Il lui arrivait aussi d'éprouver le 



\ 



MÉI 



■ 1 



ANALYSE RAPIDE D'UNE NÉVROSE p'ANGOÏSSE 77 



même malaise quand, seul au camp d'aviation, il pensait à sa 
famille* 

■ 

Son attitude à l'égard de ses sœurs s'est modifiée de fond en 
■comble* 11 sort avec elles* s'intéresse à leurs toilettes ; il a pour 
elles de gentilles attentions, se montre loquace et même très ouvert* 
En toutes choses il se comporte virilement, en homme qui porte la 
tête sur ses épaules. 

Il n'a pas perdu complètement la tendance à mentir à sa mère. 
Mais il ment d'une autre façon, minimisant les dangers qu'il court 
afin de ne pas l'inquiéter, tandis que, naguère, il faisait valoir plaies 
et bosses quand il revenait d'une rencontre de ballon ovale* 

Il lui ment encore par nécessité. Sa mère s'inquiète de le savoir 
5 sole dans un camp d*aviation, aux portes d'une ville où le bataillon 
de Cythère se mêle si outrageusement aux bataillons de soldats. Sa 
tendresse inquiète rétouffe un peu. Elle voudrait avoir accès à ce 
>.côté dç son existence, pouvoir lui en montrer les dangers moraux. 
Il élude les questions : « Une mère ne peut pas comprendre ça, 
-c'est inutile de le lui expliquer. » Ce sont, au fond, des mensonges 
normaux, de pieux mensonges. 

Son attitude à l'égard de son oncle s'est aussi modifiée. Ayant 
pris conscience de sa valeur» il lui parle beaucoup plus librement 
et plaisante volontiers, non sans une pointe d'agressivité, sur ses 
brimades de jadis. 

* * 

La rapidité avec laquelle Jean a été libéré de ses crises d'an- 
goisse appelle quelques remarques relatives à la technique em- 
ployée. 

On ne voudrait pas, ici, faire figure de dissident, et on ne se don- 
nera pas le ridicule de démontrer, en se fondant sur une réussite 
exceptionnelle, que les longueurs de l'analyse* selon la technique 
rigoureuse de Freud, peuvent être abrégées. Tout analyste a eu, au 
moins une fois, le bonheur de mettre, chez un névrosé, très vite 
le doigt sur le nœud de la névrose et d'obtenir ainsi la suppression 
rapide de ses symptômes. Ces réussites sont rares et la marche de 
la guérison se présente exceptionnellement avec la simplicité 
schématique du cas de Jean, 

Mais il faut bien reconnaître un fait r c'est que ees réussites se 
produisent presque toujours dans des cas où une analyse de longue 



■ i ■ , 

78 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



durée n'était pas possible et où il importait de faire vite, c'est-à- 
dire en rompant les silences par Ses questions ou des encotirav 
gements. 

Si donc on obtient des guérisons stables en faisant vite, quand on 
y est obligé, pourquoi, dîra-t-on, imposer une analyse d'un an et 
plus aux malades qui disposent d'un an on plus ? 

L'analyse n'irait pas très profondément dans les strates de Tin- 
conscient ? Cest entièrement clair. Mais que demande le névrosé,, 
et surtout l'obsédé? D'être délivré au plus vite, de symptômes 
gênants* qui empoisonnent son existence et celle de son entourage. 
Quel inconvénient y aurait-il à l'en délivrer le plus rapidement 
possible* quitte* s'il en éprouve ensuite le besoin, à' .fignoler les* 
détails ?"■-■' ^ 

Les guérisons ainsi obtenues sont incomplètes, superficielles, non. 
durables ? Certes, si elles n'étaient pas stables, le grief serait grave. 
Mais l'analyste^ de par sa formation, est placé au mieux pour 
apprécier la qualité d'une libération. ïl est à même de juger, si la. 
suppression des symptômes correspond à une mise au jour des 
principaux complexes autour desquels ils gravitent, ou si elle est 
simplement suspendue au transfert, à un but inconscient momen- 
tané, eic«*« 

Incomplète, superficielle ?- Mais oui ! Et après ? Une fois délivré 
des symptômes gênants, si le malade reprend une activité nor- 
male, il est redevenu 'normal, — normal s'entendant au sens de 
général, — c'est-à-dire qu'il n'est désormais ni plus ni moins ma- 
lade que les gens réputés normaux* 

Cette manière de faire aurait l'avantage de rendre, à moins de 
- f raîâj service à un plus grand nombre, et peut-être de faire agréer 
plus aisément une méthode thérapeutique qui inspire encore trop 
de crainte (lisez hostilité) et aux malades et aux médecins. 

L'analyse ainsi conduite parvient moins sûrement aux conflits 
initiaux refoulés et donc ne peut prétendre à des guérisons com- 
parables à celles que Ton obtient par l'analyse classique ? La con^ 
naissance théorique des mécanismes de détail de beaucoup de 
névroses nous échapperait donc ? Personne ne le contestera. Mais 
il s'agit ici de pratique médicale^ non de doctrine. Et la question de 
l'analyse se pose parfois à nous sous la forme de ce dilemme : 
voici un ïnâlade justiciable d'une analyse ou, pour le moins, -S'une 
interprétation psychanalytique de certaines particularités gênantes* 
de son comportement* Il recule devant ïa perspective d'un traite-- 



■— 



ANALVSE RAPIDE D'UNE -NÉVROSE D'àNGOISSE 79* 



ment de dix-huit mois ; il ne peut faire ce sacrifice de temps et 
d'argent Cet autre malade ne parvient pas à comprendre le bénéfice 
qu'il peut retirer d'un traitement qui consiste à se coucher sur un 
divan et à se taire pendant une heure entière, tandis qu'il parle très 
ouvertement, avec une entière sincérité, si on l'aide quelque peu. 
Au bout de deux ou trois séances de silence, tout d'abord ironique, 
puis courroucé (nous savons tous ce que cela veut dire, c'est 
entendu, niais cela n'enlève rien à l'efficacité de la résistance), il 
déclare qu'il ne se soumettra paà plus longtemps à cette ridicule 
obligation et renonce à un traitement qu'il eût accepté dans d'autres 
condî lions. Faut-il, dans ces cas> renoncer à rendre au malade un 
service, fût-il partiel, pour sauver le principe de la passivité ? 

Car, et c'est là F objet principal de ces remarques, il y a de très 
grandes différences entre la manière dont l'analyse passive est 
acceptée en divers pays ; elles semblent tenir aux diversités de 
races et, plus encore, de religions. Quiconque a quelque peu pra- 
tiqué la psychanalyse en Suisse et en France, par exemple, a pu 
se rendre compte de ces différences. 

L^esprit alerte du Français s'accommode mal des lentes et lourdes: 
minuties de la pensée allemande. C'est certainement mie des rai- 
sons pour lesquelles il admet si difficilement l'analyse passive- On 
peut plus aisément, avec un Français, aborder ses difficultés inté- 
rieures sur le ton d'une discussion objective, tout en gardant, bien 
entendu, les distances indispensables et en se réservant la faculté - 
de recourir aux associations spontanées quand le besoin s'en fait 
sentir, c'est-à-dire quand la progression de l'analyse est suspendue 
à des résistances qui ne peuvent être levées qu'à ce prix. 

On n'aura pas établi minutieusement le bilan de ce qui> dans telle 
névrose^ est attribuable à la phase phallique et de ce qui revient à 
la phase anale-sadique ? Peut-être n'aura- t-on pas dénoué le nœud 
capital du complexe œdipien, si même on a aperçu ledit complexe ? 
C'est une lacune de beaucoup d'analyses prolongées. Le malade ne 
s'en porte pas plus mal. L'analyste non plus* 

La conclusion pratique dé ces remarques? Il semble que là 
rigoureuse technique analytique de Freud doive être adaptée an 
tempérament français. Encore un coup, l'alacrité de l'esprit fran- 
çais, sa compréhension de primesaut, son besoin de clarté concise 
n'ont aucun rapport avee la lenteur appliquée de l'esprit germa- 
ûique et la fausse précision qui se veut « Grûndlïchkeit », 

Telles sont, à peu près, les réactions de tout médecin de bon 



r^nw^v^-iv^v^^v^^B^^^iBWWBiv^*^ 



-80. BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



.sens, fût-il psychanalyste, devant semblable réussite. On donne 
ici ces réflexions en vrac, telles qu'on les recueille ou telles qu'elles 
viennent tout naturellement an bout de la plume. Si Pon se laisse 
aller à ces considérations naïves — nous voulons dire non critiques, 
— c'est pour introduire un bref débat ad usum medicorum* De ceux 
qui, ignorants des graves difficultés de la psychanalyse, pourraient 
être induits à des généralisations hâtives. Beaucoup d'entre eux ne 
comprennent pas le pourquoi des longueurs de l'analyse et voient 
dans ces guérisons rapides la preuve de leur superfluité. 

Les psychanalystes de la pure obédience freudienne ne laisse- 
ront pas de répondre, en gros : « Tout cela est très juste, mais 
c'est en partie faux, » Par quoi il faut entendre que ces réflexions 
.sont marquées au coin du meilleur bon sens, niais fondées sur des 
prémisses partiellement fausses. Kn y regardant de tout près, on y 
découvrirait peut-être une pointe aiguë de rancune personnelle 
contre le protestantisme- 
Mais, surtout, on aurait tort de croire que ces guérisons rapides 
soient uniquement le fait d'une habileté particulière de l'analyste. 
JLa science, l'intuition de celui-ci* la sympathie qu'il inspire jouent, 
certes, un rôle important* Mais Page du malade, la forme de sa 
névrose, les circonstances extérieures au malade en jouent un bien 
plus grand, 

Si Jean avait eu quarante ans plutôt que dix-neuf, il y a fort à 
parier qu'il n'eût pas été libéré en trente et quelques séances : 
vingt ans de refoulement supplémentaire auraient sans doute donné 
à sa névrose une couleur tout autre- Qui sait les déviations, les tra- 
vestissements, les camouflages qu'aurait subis son obsession ? 

Plus le malade est éloigné de l'époque où sa névrose se fixa, plus 
il y a de strates accumulées sur les conflits initiaux qui Pont engen- 
drée. C'est pourquoi l'analyse des névroses infantiles est générale- 
ment très brève, celle des névroses de l'adulte très longue* Mon- 
sieur de la Palice aurait trouvé cela tout seul. 

Il ne faut pas oublier non plus que Jean était fort pressé d'être 
délivré, afin de pouvoir s'engager au plus vite dans une carrière 
qui le passionnait. Sous la pression de ce désir et de la crainte 
de perdre un an, le défoulement a été très rapide. 

Notre ami, le D T Lœwenstein, nous citait, à ce propos, le cas d'un 
malade, impuissant, qui avait décidé de se faire analyser pour 
pouvoir se marier. Il fallait absolument qu'il fût libéré de certaines 



ANALYSE JRAPIDE D J UKE NÉVROSE D'àNGOISSE 81 

inhibitions pour être dans l'état idoine à la date fixée pour le 
mariage. La fixation de cette date à une époque très rapprochée 
eut pour effet de faire progresser l'analyse a"vec une rapidité extra- 
ordinaires à l'en titre satisfaction des intéressés, 

M 

Les circonstances; ou, si l'on préfère, l'ambiance affective du 
malade, jouent aussi un rôle considérable* Quel intérêt un névrosé 
a-Ml à guérir s'il ne dépend pas de lui de modifier les difficultés 
affectives qui ont été la cause occasionnelle ou l'aliment de sa 
névrose ? 

La durée d'une analyse ne dépend donc pas uniquement de la 
méthode employée, maïs bien plutôt des résistances opposées par le 
malade* Le principe de la passivité* selon la technique de Freud, 
n'est pas, comme beaucoup paraissent le croire, ainsi que le croient 
même certains analystes, un dogme nécessaire. C'est un moyen. Et 
c'est affaire de tact, d'intuition, de savoir doser les questions* les 
encouragements, de respecter ou de rompre les silences. Quand un 
malade renonce à l'analyse après deux ou trois séances de silence 
exaspéré, ce n'est pas la technique qu'il faut incriminer, c'est 
Fanalyste : il a commis quelque faute, en n'aidant pas le malade à 
rechercher la cause de son silence ou en laissant échapper l'occa- 
sion d'analyser cette cause. 

Quant à ridée d'adapter l'analyse au tempérament français, elle 
se fonde sur une idée fausse. Qu'il y ait de grandes différences entre 
un Anglais puritain et un Français moyen, eç n*est pas douteux. 
Mais quelles différences y a-Hl entre les mécanismes de leurs 
névroses ? Entre leurs modes d'expression ? 

Si Ton prend la question par ce bout, en quoi un calviniste est-il 
moins refoulé qu'un catholique lyonnais ? Leur inhibition, à tous 
deux, n'est-elle pas identique et ne procède-t-elle pas des mêmes 
causes ? En Allemagne, nous dit Lœwenstein, ce sont les catholi- 
ques qui, de ce point de vue, font figure de protestants (tout ceci 
en tenant pour fait acquis ce que d'aucuns appellent l'inhibitiou 
protestante), 

En réalité, il n*y a pas de raisons de faire intervéfriï des diffé- 
rences de races, de contrées ou de religions. Le complexe œdipien 
est le même pour toute l'humanité, une névrose d'obsession crée 
des symptômes de même valeur chez un Français, chez un Amé- 
ricain et chez lin Germain, fussent-ils boudhistes, mahométans ou 
monistes matérialistes, Le fond du tableau ne change pas. Seul le 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE* 



82 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

.^■^^^^m b. ^ «^^^^^^^^^^^^^» ^ 1 ■— ifc ■ ^ — ■ — ■ — n 1 1 ■ ■ n — n — w 

■ 

coloris change, seule varie la résistance individuelle au défoule- 
ment, selon Tâge du malade, selon la forme de sa névrose, selon la 
situation prise dans son ensemble, 

■ 

- * . * 

L'exposé de ce cas a été fait à la Société de Psychanalyse* dans 
sa séance de juillet 1929- 



MÉMOIRES ORIGINAUX 



PARTIE APPLIQUÉE 



L'homme et son dentiste 



Par Marie BONAPARTE 



« Ma chère» il faut absolument que vous alliez chez le mien : il 
est incomparable ! » — « Rien ne me ferait quitter le mien ! il n'y 
a pas dans Paris deux dentistes comme lui ! » Et la discussion se 
poursuit, et ehacune de ces dames garde son dentiste. 

On dira : ce sont là engouements de dames, et peut-être l'un de 
ces dentistes au moins est-il beau garçon. Mais non. La même 
attitude « dentaire » se retrouve chez les hommes. Certes, le ton de la 
discussion» entre hommes, est différent ; il y a plus de gravité dans 
les voix. Mais le phénomène est le même, que l'homme soit oisif 
mondain, ingénieur, avocat ou même médecin. 

Nous le connaissons bien, nous» psychanalystes» ce phénomène, 
et nous l'appelons transfert. C'est lui qui est en général la base de 
tout attachement, de tout amour* Et c'est le même sentiment d'atta- 
chement, d'admiration, de dépendance envers ceux qui, dans notre 
enfance, nous protégeaient» nous soignaient, qui» en particulier, se 
transfère plus tard aux médecins, aux psychanalystes comme aux 
dentistes qui nous donnent leurs soins. 

Cependant, l'absence de critique inhérente à tout amour atteint, 
dans le cas du client et de son dentiste, à l'un de ses maximums. 
On rencontre, en effet des professeurs à la Faculté de Médecine 
qui, liés à un médiocre dentiste par la force du transfert, perdent 
nn certain nombre de leurs dents avant de se résoudre à le quitter. 
Mais quand le client s'y résout enfin, alors le dentiste abandonné, 
éclairé du jour cru et impitoyable du transfert positif porté à un 
autre, apparaît soudain comme un diëii déchu. Certes, le successeur 
contribue pour sa part activement à cet éclairage : les dentistes, entre 
eux, semblent appliqués à venger la critique trop négligée par leurs 
clients- La moindre faute, la moindre divergence, le moindre attar- 
dement, surtout, dans la technique du prédécesseur seront révélés 
au malheureux client, et celui-ci, dégrisé, jdoiera sous le regret 



ï ? 



l'homme et son dentiste 



85 



d'avoir si longtemps, dans son amoureux aveuglement, laissé mas- 
sacrer ses mâchoires, 

A ces phénomènes, il est une base de réalité, La technique den- 
taire* dans ces dernières décades, ces dernières années, a subi une 
évolution rapide^ et il est aisé, pour un dentiste, surtout qui ne tra- 
vaille pas en Amérique* de se laisser dépasser* De plus, on ne sau- 
rait exiger des clients, fussent-îls médecins, d'être au courant de 
tous les perfectionnements de la technique dentaire et, par suite, de 
porter des jugements de valeur sur leur dentiste au cours de leurs 
traitements. Mais il n'en reste pas moins que Fengoueinent régulier 
du client pour son dentiste, puis son dégrisement tout aussi habi- 
tuel après qu'il Ta quité, constituent un petit problème psycholo- 
gique digne d'être étudié. 



.. 



* * 



En psychanalyse, on entend souvent qualifier le dentiste de cas- 
trat enr. Certains rêves, certains fantasmes, où il apparaît mena j 
çant, brandissant le davier, semblent lui valoir justement ce titre. 
Par ailleurs, l'observation ethnographique nous l'apprend : il est 
des peuplades entières, en Australie, où le bris ou l'arrachement 
d'une dent chez les novices, dans les rites de la puberté, sont 
l'équivalent de la circoncision d'autres peuplades, et la circonci- . 
:sîon est incontestablement apparentée à la castration, en est une 
simple atténuation. 

Alors, comment concilier ce fait, que le dentiste puisse être le 
cas trateur, avec cet autre, que tout client est plus ou moins sub- 
jugué par son dentiste ? L'ensemble de l'humanité serait-il maso- 
chiste à ce point que les hommes les plus virils adorassent ce cas- 
trateur symbolique qu'est pour eux leur dentiste ? 

Peut-être nos lecteurs l'ont-ils déjà deviné sur la leçon même 
des exemples précédents : si le dentiste contemporain est l'objet 
d'un tel transfert positif, c'est qu'il n'est plus seulement le castra- 
îeur, mais encore autre chose. v 

Ce qu'il est devenu > la comparaison entre l'attitude du client 
envers le simpîe arracheur de dents des. foires, ou envers le den- 
tiste de nos grandes cités, le fera comprendre. 

Il faut aller dans les campagnes pour rencontrer encore des 
clients d'arracheurs de dents. J'ai eu l'occasion, ainsi, d'interroger, 
au cours d'un séjour dans le Midi, le fils d'une victime d'un arra- 



86 REVUE FRANÇAISE 1>E PSYCHANALYSE 



cheur de dents- Le vieux paysan qui avait été ainsi victime avait 
contracté une infection à la suite d'tïne dent arrachée par l*un de 
ces charlatans, et juré, furieux* que si celui-ci repassait dans le 
pays il s'en vengerait Je ne sais si le charlatan ambulant revint et 
fut châtié ; ce qui nous intéresse ici, c'est la réaction du vieux 
paysan, de la victime, . 

Or, souvent, me dit-on, la réaction des victimes était analogue. 
Le client de l'arracheur de dents ne restait pas fixé par un transfert 
positif à son bourreau. Celui-ci, d'ailleurs, par son caractère ambu- 
lant, pouvait se soustraire à la rancune, au transfert négatif, de ses 
victimes, dont les cris, au cours de la torture, avaient d'ailleurs été 
étouffés par des roulements de tambour. 

Tout autre est certes l'œuvré de nos dentistes diplômés, Outre 
qu'ils emploient la novocaïne et n'arrachent presque plus de denLs,, 
ils font autre chose à la place dont nous allons parler, et qui leur 
vaut justement le transfert positif de leurs clients. 



i $ ; 



On sait depuis longtemps, par la psychanalyse, quel traumatisme 
psychique est la chute des dents de lait pour F enfant, à plus forte 
raison l'arrachement de celles-ci. L'enfant assimile cette perte à la 
castration, soit par la « mère » nature, soit, en cas d'extraction, 
par celle ou celui qui a arraché la dent Mais on sait aussi depuis tout 
aussi îongtemps 3 par la psychanalyse, que la nature, cette mère 
cruelle qui est bonne parfois, vient bientôt consoler l'enfant de sa 
perte : en effet, dans la blessure creusée par elle, apparaît la 
dent de remplacement, la dent qui sera celle de l'adulte, Et à la. 
douleur, à l'humiliation de la dent tombée, ou arrachée, succède le 
triomphe de la voir remplacée, et remplacée par une dent d'une 
plus grande dimension, d'une plus grande force, d'une plus grande 
dignité, par une dent d'adulte. 

C'est dire qae> pour l'inconscient de l'enfant, à la douleur de la 
castration symbolique de la dent tombée ou arrachée succède le 
triomphe de la rephallisation symbolique qu'est la poussée de la- 
dent aduïte. Sur le mode dentaire, la castration peut ainsi être 
annulée* et Test, en effet* 

Or, ce que font les dentistes de nos jours pour Tadulte est com- 
parable à ce que fait si bénévolement la nature, pour Tenfânt au 
moment du changement de dentition, -Les dentistes contemporains,, 



■ + ■■ r- ■■ 1 



l'homme et son dentiste 87 



à l'inverse des primitifs arracheurs de dents, sont en effet devenus 
essentiellement des fabricants de pièces prothétiques : s'ils font 
des trous, leur art consiste à aussitôt les combler. Il y a les ciments, 
les amalgames, les aurifications, îl y a les « inlays », les couronnes 
d'or ou de porcelaine, les dents à pivot* les bridges* et jusqu'aux 
dentiers. 

Le castrateur, dans le dentiste contemporain* est si largement 
recouvert par le rephallisateur qu'il disparaît presque au-dessous. 
Il suffît d'observer la satisfaction narcissique profonde de tout 
client à qui son dentiste vient de poser un « inlay » bien adapté 
bu, mieux encore, une dent de porcelaine bien ajustée et simulant 
parfaitement une dent naturelle. Outre le plaisir fonctionnel et 
rationnel de manger, de mâcher* sur une surface ferme et polie, il 
y a le plaisir de se sentir redevenu « entier », de découvrir * à son 
miroir, dans le dernier cas cité, une rangée de dents intégrale et 
parfaite où la veille manquait un chaînon. 

Je me souviens d'un petit garçon que je connais bien et qui, un 
jour, à quatre ans, se coupa le tout petit bout d'un doigt dans une 
portière de chemin de fer. Il criait, montrant son pauvre petit doigt 
mutilé et tout saignant : « Que le médecin m'en remette un autre ! » 
Or s c'est justement ce que le dentiste moderne fait pour les dents 
entamées ou perdues : il remet à l'homme ce qui lui fut enlevé. 

Le transfert positif puissant qui lie nos contemporains à leur 
dentiste tire ainsi sa force d'une pulsion primitive élémentaire : 
celle qui, dans l'inconscient» voudrait annuler la castration, laquelle, 
sur le mode dentaire, soit du fait de la nature dans l'enfance, soit 
plus tard du fait de l'art humain, peut s'annuler en effet. 

Et le dentiste, issu originairement du simple arracheur de dents* 

■ 

« père » castrateur impitoyable, est ainsi devenu, vers la fin du der- 
nier siècle, avec la technique dentaire perfectionnée, le « père » 
qui s'est apitoyé, et qui, après la mère nature parfois bénévole, a 
consenti à rendre aux fils* voire aux filles* ce qui leur avait d'abord 
été si cruellement enlevé. 

Maïs quand, sous l'influence d'une technique mal en main, d'un 
manque trop flagrant à rephalliser, un dentiste a été remplacé* dans 
la confiance de son client ou de sa cliente, par un autre, il déchoit 
alors en grande partie au rang de l'arracheur, du destructeur de 
dents primitif, et se charge rétrospectivement, pour son ex-client 
d'un transfert négatif souvent très fort. Et l'ambivalence de senti- 



88 HE VUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ments qui se concentrait d'abord sur le père primitif se trouve alors 
scindée en ses deux branches : au premier dentiste, à l'abandonné, 
au renié, qui ne sut pas suffisamment conserver la substance 
de son iils ou de sa fille, va la rancune, voire la haine que s'attire 
ïa castration ; à son successeur, qui draine vers lui tout l'espoir de 
la rephallisation, va un flot montant de confiance, d'attachement, 
voire d'amour* 



4 



COMPTES RENDUS 



VII e Conférence des Psychanalystes 

de Langue Française 

(Paris) (0 



Discours d'ouverture de M. le D ] Hesnard 

Mesdames, Messieurs, 

Conformément à l'usagCj je voudrais, en ouvrant les travaux de la YII* 
Ttéunion des psychanalystes de langue française, jeter un bref coup 
d'œil rétrospectif sur l'évolution récente du mouvement psychanaly- 
tique à Paris, afin d J en tirer les enseignements qu ? elle comporte. 

Vous savez que le succès, trop considérable, que la psychanalyse avait 
connu précédemment dans les milieux littéraires, a fait place depuis ces 
dernières années à une sorte de lassitude silencieuse du grand public, 
— celui-ci réclamant sans doute de nouvelles formules de scandale mon- 
dain ou de snobisme esthétique* Faut-il voir, dans ce désintérêt* ainsi 
que Ta écrit Paul Reboux, l'indice d'une adoption inconsciente, univer- 
selle, et par là même anonyme, des idées directrices de Freud par l'opi- 
. nion collective ? C'est possible, — Mais, quoi qu'il en soit, un phéno- 
mène plus important» pour nous et pour l'histoire des idées, s'est paral- 
lèlement déroulé dans les milieux scientifiques ; une recherche i>atiente 
et sans bruit de mise au point, laborieuse mais nécessaire, de la doc- 
trine psychanalytique, celle-ci étant d'ailleurs avantageusement distin- 
guée des faits eux-mêmes découverts par Freud sur le seul terrain de la 
névrose. 

Déjà, vers 1922-1924, lorsque le hasard me procurait l'honneur de 
contribuer à la diffusion de la psychanalyse dans notre pays, je cher- 
chais — (sans aboutir malheureusement) — à en extraire les découvertes 
de Freud, pour n'accepter que provisoirement la théorie que lui-même 
et ses élèves en avaient forgée. En ce faisant, je cherchais, avec d'autres 
ici présents aujourd'hui, à intégrer la méthode psychanalytique de con- . 
naissance et de traitement dans la clinique et la thérapeutique géné- 
rales. 

(1) En janvier 1933, à la Clinique Psychiatrique Sainte-Anne. 



ASMfertl 



90 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



* Aujourd'hui, cette dualité des conceptions psychanalytiques, qui 
oppose, d'une part, une « psychanalyse intégrale », et, d'autre part, une 
psychanalyse exclusivement clinique ou médicale^ persiste au sein 
même de notre Société française de Psychanalyse ; et je souhaite que ce 
soit pour le plus grand hien de nos recherches scientifiques* 

Cette divergence d'opinions chez les praticiens de la psychanalyse 
n'est, à mon sens, ni le reflet des querelles individuelles {inévitables sur 
un sujet aussi brûlant), ni, comme on Ta dit> l'expression travestie de 
deux pensées ethniquement dissemblables, — judaïque, ou chrétienne,, 
ou germanique, ou latine, par exemple : Elle me paraît être tout simple- 
ment la transposition, dans le domaine d'une investigation phycliulo- 
gique nouvelle, du double point de vue qui sépare constamment les 
chercheurs dans tous les domaines de l'enquête psycholo gique en géné- 
ral. Dans tous les congrès.» par exemple» qui assemblent (comme le fait 
s'est produit à Nice il y quelques mois) des chercheurs de formation et 
de but divers, — psychologues de l'introspection, adeptes de la psycho- 
logie concrète, psychotechniciens et psychologues de laboratoire, psy- 
chophysiologistes, pédagogues, etc„., — une jscission s'opère inévitable- 
ment au sein de chaque spécialité < quoique d f une manière plus frappante 
dans certaines d'entre elles) entre deux sortes d'esprit : entre ceux, d'une 
part, que leur formation éducative et surtout leur tournure de pensée 
poussent à Tunilatéralité d'une rigoureuse spécialisation, en même temps 
qu'à une vision plus intuitive des choses, et, d*autre part, ceux auxquels 
une rigoureuse discipline d'observation impose un contact permanent et 
indissoluble avec les sciences biologiques, en même temps qu'elle les 
contraint à une appréciation objective, timide, des faits, — parfois 
àécevante, mais toujours plus sûre. 

Or, l'évolution actuelle des idées psychanalytiques en . France sou- 
ligne de plus en plus une telle séparation entre, d*une part, les psych- 
analystes partisans d'une « psychanalyse intégrale », — de moins en 
moins nombreux d'ailleurs, — désirant appliquer la psychanalyse à tous 
les problèmes de 'l'humanité, mais qui, à notre avis, négligent les barrières 
pourtant solides que là nature a édifiées entre la pensée normale, l'art, 
la pensée religieuse, la névrose, qui font déborder leur spécialité de la 
science des névroses sur les sciences sociales et juridiques (auxquelles 
ils se déclarent prêts à donner chaque jour de nouvelles applications 
de leurs méthodes)* — et, d'autre part, les psychanalystes cliniciens qui,, 
partisans d'une psychanalyse-complément de la méthode clinique cou- 
rante, reconnaissent parfaitement que la théorie freudienne jette une- 
vive lumière sur certains aspects de la pensée normale, mais savent: 
aussi que la méthode qui s'en inspire ne livre guère jusqu'ici que le 
« contenu » psychique de la névrose, et qu'elle reste — et restera encore 
longtemps, hélas ! — incapable de dire pourquoi une œuvre d'art est. 
belle, pourquoi l'être humain, élargissant l'idée du parent protecteur, 
tend à l'idée de Dieu, pourquoi l'aliéné possède Téirange ressource de 
se consoler par sa folie, et même pourquoi le névropathe, objet prïnci- 



I^PMM I I 



■COMPTES RENDUS 91 



^h^^H^^^b^"^^ 



pal de nos études, forge des symptômes au lieu dé souffrir, comme tout- 
ïe monde, et sans névrose, de ses conflits familiaux et sexuels^ qui sont, 
au fond 5 à peu de chose près, les mêmes chez tous* 

Mais, je ne voudrais absolument pas. Mesdames et Messieurs, que cette 
allusion à nos divergences intestines d'opinions scientifiques vous fasse 
pressentir un nouveau « schisme » psychanalytique. 

Notre malheureuse spécialité, qui touche aux fibres les plus exquise- 
ment sensibles de Pêtre humain, est, de toute évidence* vouée aux mille 
vicissitudes des vérités qui blessent et qui humilient 

Or, ses premiers propagateurs ont eu, dans tous les pays, le tort de 
fonder trop exclusivement la théorie qui guidait leurs pas malhabiles 
sur la révélation au malade de ces cruelles vérités, dont la prise de 
conscience trop brutale risque de les lui faire rejeter, plus dangereuse- 
ment encore que ne le font le normal, dans les mensonges intérieurs de 
son caractère, et le nerveux (non analysé), dans les hypocrisies sponta- 
nées de sa névrose. Aussi ses adversaires ont-ils eu souvent beau jeu. 
de la présenter comme un poison qui -s'infiltre dans les familles comme 
il désorganise les sociétés qui en vivent et auquel seuls résisteraient )es 
natures froides — stoïques ou cyniques, selon la qualité de leur étoffé 
psychique... Non seulement c'est là un reproche injuste, mais l'anarchie 
que justifierait un tel errement n'est certainement pas à redouter dans 
notre groupe français de chercheurs, à l'esprit indépendant, mesuré et 
tolérant. 

Il ne s'agit, en effet, que d'une loyale confrontation d'opinions scien- 
tifiques, facteur nouveau de progrès. Une telle confrontation incitera, en 
effet, à de nouveaux labeurs. D'ores et déjà, elle nous fait entrevoir de 
nouveaux problèmes, dont je souhaite que cette année nous apporte un 
commencement de solution- Tels ceux de l'opportunité et des modalités 
très spéciales de la diffusion des progrès psychanalytiques, dans lé 
grand public scientifique, et de la participation d'élites non médicales à 
nos travaux. .Nous chercherons aussi les moyens d'éviter, dans le cabi- 
net médical, toute culture de l'obsession ; culture que certains psycho- 
thérapeutes trop convaincus — à quelque Ecole qu'ils appartiennent — 
risquent de pratiquer, de la meilleure foi du monde, renouvelant sur un 
autre plan Terreur trop célèbre des médecins de l'Ecole de la Salpê- 
trière sur le plan de l'Hystérie-pithiatisine, II nous faudra aussi (et je 
réclame qu'on s'en occupe à une de nos prochaines réunions) un rap- 
port documenté et objectif sur ïa Déontologie psychanalytique ; science 
sur laquelle des rapports quelque peu tendancieux présentés à des socié- 
tés officielles ont récemment attiré l'attention publique, mais sans nulle- 
ment atteindre le fond de la question. 

C'est déjà, Mesdames et Messieurs, cette confrontation qui nous vaut 
aujourd'hui la discussion du remarquable rapport que vous allez 
entendre. Vous allez avoir par lui une idée exacte de ce que peut donner- 
la méthode psychanalytique entre les mains de cliniciens avertis sachant: 
faire un diagnostic psychiatrique avant de livrer un document clinique* 



92 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



à leurs confrères. MM. Borel et Cénac t anciens collaborateurs du profes- 
seur H* Claude <quï nous a fait, cette année, comme les précédentes, le 
rgrand honneur de nous accorder l'hospitalité dans son service)* ont bien, 
voulu apporter à notre réunion le précieux concours de leur vaste édu- 
cation médicale générale et de leur longue expérience, clinique et psych- 
analytique tout à la fois, des obsédés. 

Ils vont rajeunir devant vous l'antique problème de l'Obsession* en 
préciser les limites dans la masse assez informe des faits cliniques, nous 
montrer dans quelle mesure les sages préceptes de l'expérience clinique 
traditionnelle peuvent bénéficier de cet appoint essentiel de connais* 
sance que leur apporte la méthode psychanalytique, éclairant, par les 
profondeurs, l'énigme de l'idée obsédante, — cette régression anachro- 
nique aux phases infantiles de révolution affective et sexuelle. — Leur 
tâche se limite modestement au soulagement d'une souffrance aussi des- 
potique que répandue* Elle n^aspire ni à graA T ïr 1* Olympe ni à mettre en 
rumeur l'Achérom Mars elle est de celles qui permettent au praticien, de 
■croire à la valeur de son art et qui l'autorisent, de loin en loin, à enre- 
gistrer un progrès scientifique certain, dans notre lutte quotidienne, 
ingrate et opiniâtre, contre les misères névropathiques de l'homme. 

D f IÏESNAKD. 

■Kl"" -- "-" - 

- 

Les rapports de MM. Borel et Cénac ont été publiés in exlenso dans cette 
Revue, 1932, a» 4. 

*■ 
4 m 

Discussion des rapports 

M. Schiff félicite grandement MM. Borel et Cénac de leur beau rap- 
port, mais veut néanmoins contester un point, et exprimer le regret 
qu*un autre point n'ait pas figuré dans le rapport. 

Ce qui paraît contestable à Torateur, c'est qu'il soit légitime de 
prendre le remords comme type de l'obsession chez l'homme normal. Le 
remords lui paraît quelque chose de beaucoup plus compliqué* Si Ton 
considère le remords comme une obsession, pourquoi ne pas faire ren- 
trer dans les obsessions tous les sentiments. Des conflits du même genre* 
il y en a dans tous les sentiments ; dans la haine, dans l'amour, et sur- 
tout dans la jalousie, qui, à adopter le système de M, Borel, semble- 
rait devoir être le type de la pensée obsessionnelle. 

Si Ton veut être clinicien, il faut classer les obsessions en fugaces et 
pathologiques. Or, le. remords n'est ni fugace ni pathologique. Pas plus 
que l'amour ni la haine, il ne rentre dans aucune des catégories cli- 
niques, L'orateur avoue n'avoir lui-même pas trouvé la solution du pro- 
blème qu'il pose* Déjà, lors de la discussion de sa communication sur 
la caiharstSt il a dit qu'il ne savait pas où classer le remords. 

Quant au second point, M. Schiff pense que, même dans une réunion 
de -psychanalystes, il aurait été bon de ]e signaler : c'est la curieuse 
ressemblance entre les phénomènes impérieux et itératifs de l'obsession 



COMPTES RENDUS 93 



et les phénomènes itératifs rencontrés dans l'encéphalite . épidémique. 
Cette maladie a posé de nouvelles questions, physio-psychologiques. Les 
auteurs auraient pu citer des phénomènes itératifs qui même appa- 
raissent sous forme obsessionnelle à là suite de l'encéphalite épidé- 
mique* Et il aurait fallu préciser quels sont les traits communs et 
quelles sont les différences entre les phénomènes itératifs post-encépha- 
litiques et les obsessions! 

Mme Marie Bonaparte croit que Ton peut donner raison à la fois aux 
rapporteurs et à M* Schiff dans la question de la comparaison du 
remords avec l'obsession* 

Entre ces deux phénomènes, il y a une ressemblance indiscutable : 
l'existence d'un conflit entre le surnioï et le ça* caractère qui n'existe ni 
dans l'amour ni dans la haine» quand ces sentiments ne comportent pas 
de remords. 

Mais il y a aussi, entre le remords et l'obsession, une différence con- 
sidérable* Dans le remords, le patient sait la source du conflit ; dans- 
l'obsession, au contraire, il y a en plus déplacement de l'affect 

Les rapporteurs étaient donc en droit de dire que le remords, qui 
n'est pas proprement une obsession, n'en est pas moins le, prototype de 
l'obsession. 

Quant à la question de l'encéphalite épidémique, elle est, en effet, très 
intéressante. Il faut constater là, une fois de plus, avec -Claude Bernard, 
que l'organisme, quelle que soit la cause qui agit sur lui, réagit tou- 
jours, fonctionnellement, de façon analogue. 

L'oratrice profite de l'occasion pour offrir à AIM. Borel et Cénac ses 
compliments et ses remerciements pour leur si intéressant rapport. 

Avant toute critique, M. Laforgue veut rendre hommage à la manière 
brillante dont les rapporteurs ont attaqué le problème des obsessions, 
qui est dans une certaine mesure, dit l'orateur, celui de toute notre 
civilisation. 

Le rapport souligne clairement la nature de l'obsession, en tant que 
mécanisme de défense général du je contre les exigences du ça. Mais 
pareil mécanisme, existant chez les normaux, n'est pas! l'essentiel de la 
névrose. Le propre de la névrose est d'être obligée d'y recourir tout le. 
temps: c'est que l'obsédé est un arriéré affectif, un schizonoïaque. 

Les auteurs n'ont, semble-t-il, pas bien marqué ce stade : cela leur 
aurait pourtant été possible d'après leurs exemples mêmes. ; L... a besoin 
d'annuler des pensées ; de même pour B.„ <malade à la phobie, des cou- 
teaux) et pour 'C*„ (phobie de l'urine et des germes). Les p.ensjées à 
effacer sont probablement des pensées d'ordre asocial, des pensées de 
mort. Et la phobie n'est que la crainte de voir se réaliser ces désirs de 
mort : cela est clair pour les malades «B.« et C.„ Les arriérés affectifs, 
luttent constamment contre des désirs de mort 



1 



94 ftEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Mais un surmoi sévère n'est pas forcement un surmoi moralement 
élevé, comme les rapporteurs semblent le croire. Faire du cérémonial 
de défense uniquement une punition, c'est négliger un des. r éléments 
du problème : l'élément masochique. Souvent des fantasmes de fessée 
donnent à ce cérémonial un caractère homosexuel. 

Les auteurs ont négligé aussi la possibilité de substituer une souf- 
france à une obsession : tels hommes en conflit continuel avec leur 
'femme» et ultérieurement amenés à se séparer d'elle, sont, après la 
séparation, atteints d'obsession. 






M* Henri Codet pense que le rapport de MM, Borel et Cénac mérite 
de grands éloges. Cet exposé est aussi brillant dans sa foime que sédui- 
sant dans son fond. 

1/ orateur > toutefois, voudrait préciser un point : la distinction si dif- 
ficile, mais si importante, entre l'idée obsédante et l'obsession. 

Dans des circonstances telles qu*un deuil, qu'un échec, il peut y avoir 
idée obsédante sans qu'il y ait nullement obsession pathologique* I/idée 
douloureuse n'est pas, en ce cas, une obsession ; elle n'est pas sentie 
comme telle par le patient/ A côté de cela» telle représentation épiso- 
dîque> sans importance en elle-même, ne laisse pas de nous inquiéter 
et de prendre une couleur obsessionnelle par son sempiternel retour* 
quoique le contenu n'en soit ni angoissant ni inquiétant. Une idée ne 
devient donc pas une obsession par sa nature ; elle ne le devient même 
pas par sa répétition ; il fautj pour qu'il y ait obsession^ un certain 
contraste, une certaine ambivalence, et aussi d'autres conditions affec- 
tiveSi intellectuelles ou même soroatiques. Il y a des exemples de 
refoulement durant de longues années sans symptôme pathologique ; 
puis, sans raison apparente, le sujet devient obsédé, et va reprendre 
dans un passé lointain des événements qui alors seulement deviennent 
ou redeviennent pathogènes. Inversement, on voit des obsédés qui, sans 
/aucun changement de situation, liquident leur obsession. N'est-on pas 
en droit de se demander s*il n'y a pas là un facteur biologique ? 

M.-. 
** 

M. Ceillier veut résumer les sentiments d'un auditeur non psych- 
analyste devant le rapport de MM. Borel et Cénac* À certains moments, 
il s'est senti complètement d'accord avec les auteurs. Mais souvent il 
Teconnaissait alors des théories qui ne sont pas nouvelles : quelque pré- 
cieux et important qu'ait été l'apport de M* Freud, M. Pierre Janet reste 
le grand homme de l'obsession. Quand MM. Borel et Cénac analysaient 
les obsessions en les rapprochant du remords, des petites obsessions 
temporaires de l'homme normal, nous comprenions, dit M. Ceïllier, 
"Mais brusquement nous ne comprîmes plus : on nous parlait d'arriéra- 
tion affective* de retour au stade érotîque-anal, d'identifications, toutes 
^choses qui nous dépassent ! ■ 

M. Cexllier termine son intervention en posant la question suivante : 



**p^*« 



COMPTES RENDUS 95 



les auteurs et leurs collègues psychanalystes français pensent-ils qu'on 
puisse retenir de l'ensemble psychanalytique la partie solide, d'ailleurs 
point entièrement nouvelle, et rejeter certaines parties plus aventureuses, 
ou bien croient-ils que la psychanalyse soit un bloc indivisible qu'il 
faille ou accepter ou rejeter, suivant le système du tout ou rien ? 



M, Nacht s'associe aux éloges qui ont été faits aux rapporteurs* Il a 
eu beaucoup de plaisir à lire le rapport, car ces notions, si complexes 
même pour ceux qui s'y consacrent, y sont exposées d'une façon claire 
-et lumineuse* t'est avec objectivité, avec impartialité qu*y est faite 
la part de Janet et celle de Freud, C'est à eux deux que nous devons 
la clarification de la question des névroses. Selon l J orateur, la formule 
juste pour préciser leur apport respectif est : Janet nous a appris le 
comment et Freud le pourquoi* Et certains négligent trop le com- 
ment. 

■L'apport de Freud, c'est le pourquoi. L'obsédé* nous a-l-il appris, a 
intérêt à être obsédé. Il est satisfait par son obsession ; il en souffre 
certes, mais cette souffrance est une satisfaction. Seule la psychanalyse 
peut mettre en lumière l'origine libidinale de l'obsession. Cette origine 
est-elle toujours sexuelle ? Certains psychanalystes disent que oui, 
d'autres que non* En tout cas, il y a au moins souvent, à la base de 
l'obsession, un trouble sexueL L'orateur rappelle qu'il a publié un cas 
d'obsession ayant le caractère d'une satisfaction sexuelle directe : seule, 
en effet* elle permettait l'acte sexueL 

Dans un autre cas, où l'obsession fut d'abord intentionnelle, le ma- 
lade en apercevait directement l'utilité; "D'abord appelée, l'idée de 
secours devint bientôt une obsession vraie, dont le patient ne pou- 
vait plus se libérer, II s'agissait de l'image alternante d'un tigre et 
d'une mouche, 'Lors de la présence de l'image du tigre, le malade était 
-en état de contentement ; mais il ne pouvait pas se débarrasser de 
l'image du tigre* En psychanalysant ce malade, M, Nacht découvrit que 
s'assimiler à ce tigre était pour le malade le moyen de surmonter un 
fort sentiment d'infériorité* Le sentiment d'infériorité avait d'abord 
-été conscient ; consciemment' alors le patient avait pris l'habitude 
d'évoquer la pensée d'un athlète connu, auquel il s'identifiait, Plus tard, 
ayant lu le Livre de ta Jungle, de Kipling, il s'imagina être le tigre dont 
parle cet ouvrage* 

Et depuis, c'est le tigre qui Ta aidé : mais, devenu obsédant, il le fit 
en même temps souffrir. Ce sentiment d'infériorité était d'origine 
sexuelle ; ïe malade avait un complexe d'Œdipe très puissant et aussi 
concret que possible ; durant le traitement, il se rappela en effet qu'à 
Tâge de quatre ou cinq ans il aimait rester dans le lit de sa mère. D'où 
extrême contentement Mais sou père arrivait, le surprenait et imman- 
quablement le chassait en lui disant : a Ta place n'est pas ici ! » 






tt— irmim iMif^iM^mr^M^B^^^m rani i ■ ■ ■ . mj 



96 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Jlf, Lœwenslein s'associe aux félicitations qu'ont déjà reçues les rap- 
porteurs. 

Il émet une seule critique, qui, à vrai dire, est plutôt un regret. Il 
n'a pas trouvé^ dans le rapport, de considérations sur les relations du 
symptôme obsession avec l'entité nosologique névrose obsessionnelle.. 
C*est là un problème que personne encore n'a tout à fait résolu. II sem- 
blerait que l'obsession fût caractéristique de certains états morbides,, 
mais pût aussi être quelque chose d'indépendant de la névrose : on 
peut se demander si l'obsession peut être expliquée autrement que par 
ce que nous savons de la névrose obsession nelle. 

M* Freud et ses disciples ont émis l'hypothèse que l'obsession était une 
régression au stade sadique-anal. C'est une hypothèse* que M. Freud lui- 
yiême n'a admise qu'avec hésitation. Mais elle a souvent une très grosse 
utilité. Elle permet de voir des choses qui, sans elle* nous échappe- 
raient, Cela prouve-t-îl que le phénomène psychologique obsession soit 
dû à cette régression ? Cela, l'orateur ne le croit pas, M Freud, dansr 
« PHomme aux Rats a, a émis une théorie qu'il n'a jamais reprise- 
depuis : à savoir que l'obsession était chargée d'un grand accent affec- 
* tif peut-être dû à ce qu'un accent primitivement destiné à un acte se 
déplaçait vers la pensée, Des considérations paraissant au premier abord 
si étranges, il faut se placer devant elles comme en face de certaines 
conceptions théoriques de la physique^ qui, elles aussi, an premier 
abord, paraissent bien fantaisistes. 

Quant aux mérites comparés de Freud et de Janet, il est difficile, dit 
l'orateur, d'en bien parler dans cette séance» Dans cette question le 
psychanalyste ne saurait être impartial. De plus> M* Janet nous a fait 
l'honneur d'assister au Congrès, et Freud n'est pas là, 

Mme Marie Bonaparte félicite les docteurs Borel et Cénae de leur 
rapport et y exprime sa satisfaction d'y voir si bien décrits les méca- 
nismes psychiques de l'obsession et du remords ; elle croit qu'il y a 
en effet parenté entre les mécanismes psychiques du remords dit nor- 
mal et de l'obsession pathologique, La grande différence existant entre- 
ces deux phénomènes, c'est que l'objet du remords, dans le dernier cas^ 
est refoulé, et que seul Paffect, détaché de celui-ci, flotte dans la con- 
science et se jette, par déplacement, sur quelque autre objet plus insi- 
gnifiant en apparence et sans lien visible à première vue avec la repré- 
sentation refoulée primitive. Cependant, dans le remords lui-même, il y 
a le plus souvent, mêlé aux éléments conscients, un élément incon- 
scient qui confère justement à celui-ci son caractère obsédant et tenace* 

Les rapports de l'obsession pathologique avec la moralité sont très 
étroite Mme Marie Bonaparte rappelle ici le tabou des primitifs, où Ton 
peut voir, avec Freud, la première forme de l'impératif catégorique mo- 
ral. Le tabou doit, en effet, être obéi sans explications, et peut se ven- 
ger tout seul quand il est transgressé. 



J J I -— 



COMPTES RENDUS 97 



Freud a montré que la morale est essentiellement constituée par le 
retournement de Fagression du sujet contre lui-même- L'agression, en 
effet, ne se refoule pas ; entravée, elle ne peut que se retourner, et vient 
alors former la conscience morale plus ou moins sévère du sujet. 

C'est quand elle se trouve indûment érotisée, et est par conséquent 
restée ou devenue sadisme, que la conscience morale d'un sujet, son 
surmoi, comme nous, psychanalystes, disons, son surmoi hypersévère et 
sadique fait de lui un obsédé. 

Il est certain, comme Freud, dans son dernier ouvrage sur Le Malaise 
Sans la Civilisation, Ta montré, que l'humanité civilisée actuelle souffre 
davantage encore de la régression dt* son agression que du refoulement 
4e sa sexualité. La civilisation actuelle tolère, en effet, plus on moins, 
les écarts sexuels, mais ne saurait admettre, sous peine de disparaître, 
le déchaînement, le libre exercice de l'agressivité individuelle. 

Cë$ constatations posent aux éducateurs de difficiles problèmes, et 
font voir de quelle importance peut être la psychanalyse en pédagogie, 
plus encore — et ce n'est pas peu dire ! — qu'en médecine, Car mieux 
vaudrait ici aussi prévenir que guérir* Mais le problème de l'agression 
est plus malaisé à résoudre encore que celui de la sexualité en péda- 
gogie* Tout ce qu*on peut dire, en général, c'est qu'il faut être préoc- 
cupé de ne pas laisser se développer chez nos enfants un trop lourd sen- 
timent de culpabilité* 

Cependant, l'humanité se trouve toujours entre le Charybde d'une 
régression excessive de ses instincts et le Scylla d'une libération trop 
grande, ! La régression excessive aboutit à la névrose^ la libération trop 
grande à P attitude asociale. Il y a là un juste milieu difficile à trouver* 
Le rechercher constitue pour les éducateurs^ éclairés par la psychana- 
lyse, la tâche d'avenir* 

Odîev loue grandement la tenue scientifique du rapport, lequel ren- 
dra non seulement service aux analystes, mais aussi aux psychiatres et 
aux médecins du fait de sa parfaite clarté* Il aurait peut-être désiré qu'un 
alinéa fût consacré à un mécanisme obsessionnel très important ; soit 
à la fonction magique de la pensée (de même que des cérémoniaux, ma- 
nies* superstitions, etcj. Elle joue dans la névrose un rôle de premier 
plan* On sait que la magie est la technique dont use la Toute-puissance 
accordée à la pensée (c'est-à-dire aux désirs et aux craintes surtout) lors 
d'un stade primitif du développement (animisme). On l'observe chez le 
sauvage, l'obsédé, et dans les rêves de tout le monde, Freud a déduit de 
ses recherches que l'enfant, de ^on côté, devait, à un stade primaire, 
accorder une Toute-puissance à ses pulsions instinctuelles 3 les sentant 
bien fortes, mais se sentant lui-même sans force, ou trop faible, en face 
d'elles, son moi n'étant pas encore organisé. 

C'est donc une autre Toute-puissance qu'il s'agit de leur opposer en 
vue de les entraver, Toute-puissance qu'il emprunte alors aux éduca- 
teurs* Eh bien ! c'est ce que fait constamment l'obsédé après avoir dé- 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE, 7 



98 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



placé la lutte du plan instinctuel sur le plan cogîtatif : d J où le carac- 
1ère de compromis qu'affectent ses formules conjuratoires, ses rites, ses^ 
manies, ctc,, les rapporteurs rexpriment excellemment. « Telles les 
curieuses manies rituelles, ou encore ces procédés de défense si cou- 
ramment employés, qui s'avèrent aussi comme pourvus d'un double sens 
et sont destinés à permettre ce qu'ils défendent (1). » {p. 20)* -Citons un. 
exemple personnel : Un jeune homme ^devait, avant de se coucher, frotter 
3 fois, puis 9 fois, puis 81 le robinet d'eau chaude pour échapper à, 
l'angoisse jf or^ c'était mi rite de défense employé inconsciemment 
^contre Po nanisme. 

Comment expliquer analytiquement ces phénomènes ? Les obsédés,, 
par ailleurs^ étant souvent fort intelligents et adaptés* on doit admettre 
une dissociation à l'intérieur de leur moi lui-même^ d*où la double 
action d'un moi rationnel à côté d'un moi dit régressif. Au point de vue 
séméiologique, Pohsession est en fait une maladie du moi, Qu'est-ce que 
ce moi régressif ? Freud admet qu*il répond à une partie de la personna- 
lité dont le développement n'a pas suivi celui de l'autre, s'est arrêté à utl 
moment donné. Ce moment n'est pas fortuit, mais semble être celui où. 
le refoulement primitif (pathogène) s'est produit; il. doit donc être 
reporté dans l'enfance, soit à cette époque où précisément P enfant éprou- 
vait ses désirs comme tout-puissants et cherchait à les réaliser par la 
pensée (ou le jeu^ le geste, l'imagination, etc.) devant l'impossibilité- de 
les réaliser entièrement. 

L'analyse montre que ce moi régressif est en rapport intime avec Tin- 
conscient instinctuel <le « ça ») s qu'il est directement iniluencé par ce 
dernier ou ne lui oppose du moins qu'une censure très insuffisante* 

2) Odier voudrait soulever une objection à la thèse finale des auteurs 
soutenant que : « Pohsession normale (le remords par exemple) et l'ob- 
session morbide, sont des réactions de nature identique ; ce qui change 
c'est le psychisme sur lequel survient l'obsession, simple forme réaction- 
nelle, etc«. ». Ou encore ; « Si elles sont qualitativement semblables^ elles 
diffèrent pourtant quantitativement. s 

Or, au point de vue psychanalytique, non seulement la quantité, mais 
la qualité^ en sont différentes. Ceci pour la raison <Jue le refoulement ne 
ne borne pas seulement à supprimer du champ de la conscience les 
représentations désagréables (contenus des pulsions), mais encore à les 
remplacer dans le « ça #, où alors elles obéiront à des lois et méca- 
nismes tout différents, qualitativement, de ceux présidant à l'élabora- 
tion de la pensée consciente rationnelle, Parmi ces jnécanismes, dont 
Freud a défini l'ensemble du terme générique de « processus primaire », 
citons les plus connus : la projection, l'identification, la condensation, et 
enfin le déplacement Or, ce dernier est le mécanisme typique de la 
névrose obsessionnelle (de même que la condensation celui de l'hystérie)* 
Il est abondamment utilisé comme moyen de défense : les oh.se'; dés dé- 
placent les affects, les représentations, les contenus, selon des lois ou 

■ 

(1) C'est nous qui soulignons* 



P^PV^^^^K^^B^^^BW^^H^IK^^K^K. 



COMPTES RENDUS 99 



des licences prèlogiques qui se soustraient au principe d'identité que là 
logique impose à l'individu normal. 

En résumé : si les auteurs soutiennent que le remords, soit l'obsession 
normale, traduit un conflit actuel semblable au conflit ancien qu'est 
l'obsession morbide, les analystes pensent que : en premier lieu le 
remords est un conflit actuel se déroulant à V intérieur du moi adapté 
d'un individu saîn a selon les lois du processus secondaire ; en second 
lieu, que l'obsession est un conflit ancien, de qualité dïfrérente, et se 
jouant entre le moi régressif et l'inconscient, selon les lois du processus 
primaire, La différence entre les deux est non seulement qualitative* 
mais aussi topique. . 

Mmz Morgemtem est d'accord avec les rapporteurs, et non avec leurs 
contradicteurs, pour souligner l'importance du remords comme phéno- 
mène obsessionnel* C'est le cas de lady Macbeth qui se lave les mains 
par reniords, mais aussi pour montrer qu'elle est coupable, Mme Mor- 
genstern insiste* comme Mme iMarie Bonaparte* sur l'importance des 
notions de culpabilité dans l'éducation des enfants, et ceci dès le plus 
jeune âge, 

M. R* de Saussure <Genève) voudrait surtout insister sur l'obsession 
réactionnelle. Il rappelle le mécanisme de répétition, si fréquent chez 
l'enfant, et qui est un début d'obsession ; c'est une réaction passagère, 
mais qui permet d'entrevoir ce qu'est. la névrose obsessionnelle* L'enfant 
en effet trouve dans cette réaction un moyen de se soustraire à la réalité* 
Ce qui distingue ce conflit de celui de l'obsédé, c'est que chez ce dernier 
le conflit est intérieur {introspection de la force répressive). Comme l'ont 
montré les travaux de PîageU la logique ne se développe chez l'enfant 
qu'à partir du moment où il se trouve en contact avec d'autres enfants, 
ses égaux. Jusque-là, il n'y a que des mécanismes pré-logiques de pen- 
sée et la répétition de l'enfant est un de ces mécanismes, à rapprocher 
des répétitions d'actes chez les obsédés. 



j, ^, 



M. Hesnard dit que dans l'étude psychanalytique des obsessions, 
comme dans celle des autres phénomènes névrotiques, on ne doit jamais 
perdre de vue la personnalité du sujet, sa constitution cyclothymique, 
émotive, etc.. Une psychanatyse thérapeutique, pour être efficace, doit 
s'adresser à la synthèse de la personnalité. Il met en garde contre une 
adhésion rigoureuse à certaines construction analytiques comme le 
sur-moi, hypothèses de travail jusqu'ici, selon lui, plutôt que réalités 
objectives* Enfin, il regrette que les rapporteurs n'aient pas envisagé 
un chapitre de traitement de l'obsession, 






Dans leurs réponses aux argumentateurs, MM, Borel et Cènac* rap- 
port enrSi distinguent les affirmations positives et les reproches quant 
aux lacunes de leur travail. En ce qui concerne ces dernières les relations 



^^BB 



100 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



entre l'obsession et la religion mises en avant par Mme Bonaparte leur 
ont paru dépasser le cadre de ce rapport. De même ils n'ont pas voulu 
traiter des obsessions symptomatiques de maladies organiques comme 
l'encéphalite épidémique, car ces faits posent le problème général de 
Tétiologie des névroses» 

Le traitement de l'obsession 9 même du seul point de vue psychanaly- 
tique, aurait nécessité un rapport spécial plus abondant que celui qu'ils 
ont. présenté, car la variété des obsessions implique des traitements 
multiples, 

Quant aux objections de faît> les rapporteurs n'en acceptent qu'une 
partie. Ils reconnaissent n'avoir pas assez mis en relief le rôle de ïa 
pensée suggérée ni celui des processus d'autopunitïon dans l'obsession 
comme le leur ont signalé respectivement MM. Odier et Laforgue. 

A rencontre de MM, Schiff et Odier f ils continuent à soutenir que le 
remords comporte une absence de consentement du sujet, et, à ce titre, 
fait partie du syndrome-obsession : seul le remords consenti, c'est-à- 
dire le repentir, est à distinguer de Pobsession. Ils ne distinguent pas, 
contrairement à Odier, de différences de qualité, mais seulement de 
quantité, d'intensité, entre l'obsession chez le normal et l'obsession 
pathologique. Ils ne sont pas d'accord avec Saussure sur la daté 
d'installation chez l'enfant de la pensée logique, et ne croient pas, 
comme Mme Movgenstern, à l'existence de conflits chez le nourrisson. 
Par contre, l'existence chez l'adulte de pulsions infantiles du type 
sadique-anal, mise en doute par Ceillier, ]eur paraît établie par la cli- 
nique, et ils citent, en terminant, un cas de délire du toucher, avec 
obsession de lavage de mains, qui leur paraît caractéristique de la phase 
anale de l'affectivité. 

(D'après les comptes rendus de JIM» Pichon, Nacht 

et du Tillet.) 



Société Psychanalytique de Paris 



Séance du 18 octobre 1932 

■ 

Communication de M. Jean Frois-Wittmaim, sur un cas d'impuissance 
guérie (à paraître dans le corps de la revue). 

Discussion, — M, Lœwenstein : Indique l'intérêt particulier de la 
structure de cette névrose. 

Mme Morgenstem : Parle d'un cas analogue analysé par elle, 

M. Laforgue : Attire Inattention sur l'influence des dates dans les faits 
principaux de ce cas, 

Séance du 15 novembre 1932 

Communication de Mme Marie Bonaparte sur « La sexualité féminine » 
(paraîtra dans le corps de la revue). 

Discussion, — M, Schiff : ï/effort de Mme Marie Bonaparte pour éclair- 
cir un des points ]cs plus difficiles des études psychanalytiques mérite 
notre admiration* Les remarques sur Pintrieation de la phase anale et de 
la phase sado-phallîque sont une contribution précieuse à la clinique. 
Mme Bonaparte permettra que je lui soumette quelques menues objec- 
tions. 

Je crois que Pérotisation vaginale 3 au moment des premières règles, 
est un fait à préciser. Cette érotisaiion doit être très peu consciente ; 
d'après les renseignements que j J ai pu recueillir, les sentiments con- 
scients qui accompagnent le plus souvent la première crise menstruelle 
seraient la honte ou la colère. 

Dans son exposé des difficultés particulières qui surviennent dans le 
développement libidinal de la femme. Fauteur me paraît avoir fait à 
l'homme la piart trop belle. Il n'est pas entièrement exact que Pacte 
procréateur soit f chez Phomme, toujours accompli sous le si^ne et avec* 
Paccompagnement du plaisir, et l'antagonisme des sexes n'y est pas tou- 
jours aussi évident qu'elle le décrit. La fécondation peut avoir lieu 
après éjacnlation précoce, où le plaisir physique de Phomme est très 
incomplet, presque supprimé par les sentiments psychiques concomi- 
tants d'anxiété et de honte. Il est un autre phénomène plus dif jicilcinent 
compréhensible, mais réel, puisque plusieurs malades de la consulta- 
tion de pathologie sexuelle de l'Hôpital Henri-Rousselle me Pont spon- 
tanément rapporté : je veux dire celle de Por^osme sans plaisir de sujets 



I !■<! ■ T 



102 REVUE FKàNCATSK de psychanalyse 



à érection et éjaculation normales* Higier a proposé de nommer aiihé- 
donie, ou hypohédonie* cette <l incapacité à Éprouver les sensations 
voluptueuses comme spécifiques ». 

D'une façon générale, je dirai que j'ai éiè un peu surpris de voir 
l'importance que Mme Marie Bonaparte, psychanalyste convaincue, attri- 
bue dans le développement libidinal aux facteurs biologiques endocri- 
niens* L'observation d'un grand nombre de sexopathes, à l'hôpital et en 
ville, amènerait plutôt à faire prévaloir, dans les manifestations de 
sexualité morbide, les facteurs psychiques sur les facteurs endocriniens. 
De « gros » endocriniens font de petits impuissants, mais l'impuissant 
tj T pe, rimpuissant total est un sujet d'apparence souvent fortement virile, 
À la Société de Sexologie, dans la séance du 21 juin 1932, à laquelle assis- 
tait Mme Marie Bonaparte, j'àï décrit le syndrome de V impuissance mas- 
culine avec Basedow. C'est une forme sévère de l'impuissance sexuelle. 
On connaît les relations entre la thyroïde et les organes sexuels. Or, 
l'élément thyroïdien, chez ces malades, réagit très favorablement à la 
thérapeutique^ et il semble que ce soit le cas idéal pour guérir l'impuis- 
sance par un traitement endocrinien indirect. Or seule la psychanalyse 
peut guérir ces sujets* Il s'agit en réalité d'une névrose cérébro-thyroï- 
dienne, analogue à la névrose cérébro-cardiaque de Krishaber, d'un 
trouble psychique primitif, avec retentissement endocrinien. Je con- 
cluais, cette étude en disant : <* Aux sexologîstes (s*îl en est) qui vou- 
draient ne pas dépasser le domaine des glandes endocrines* le syndrome 
de l'impuissance sexuelle avec Basedow démontrerait que le psychisme 
est, chez l'adulte humain, le moteur principal de la sexualité, et le cer- 
veau cortical V organe sexuel principal. 

J'ai pu appuyer ces affirmations par d'autres exemples, comme le cas 
d'un microcéphale anaphrodisiaque, avec organes génitaux extérieurs 
hypertrophiés. Il m'a semblé que de tels faits pouvaient être rappelés 
ici, puisque l'auteur de la conférence de ce soir m'a paru attribuer aux 
facteurs biologiques et endocriniens une importance si grande dans le 
développement de la libido féminine. 

Je dirai, en terminant* et comme complément des remarques précé- 
dentes, que l'érotisme forcené succédant à la guérison de l'impuissance 
n'est pas une rareté. Un impuissant était venu me consulter parce que sa 
femme le menaçait de divorce s'il ne guérissait pas ; il guérit si com- 
plètement qu'elle obtint le divorce parce quelle arriva à faire considérer 
l'ardeur exagérée du mari, ftprès la cure, comme des sévices graves, 

jtf. Lœwenstcia félicite la conférencière de son très remarquable 
exposé qui donne un tableau très clair des recherches récentes sur la 
sexualité féminine complétées et vérifiées par ses vues personnelles. 
Cette vue d'ensemble est tout particulièrement précieuse aux psych- 
analystes hommes* ayant souvent plus de dxf II cultes que les psychana- 
lystes-femmes à bien comprendre la sexualité féminine. Il a été sur- 
tout frappé par la valeur accordée au point de vue biologique de la 
question, sans lequel, lui semble-t-il, on ne saurait entièrement coin- 



COMPTÉS RENDUS 10 S 



prendre ]a fréquence des troubles sexuels, tant chez l'homme que chez 

la femme* dans les grandes agglomérations urbaines actuelles* Il semble, 
♦en effet, que le nombre des troubles sexuels de diverses natures soit 
beaucoup plus grand chez les êtres dits civilisés que chez ]es peuples 
dits primitifs, d'une part, et que, d'autre part, chez les civilisés, la popu- 
lation urbaine soit plus atteinte que les paysans par exemple. Ainsi, 
chez les femmes, l'intensité de la fixation clitoridienne semble être infi- 
niment plus fréquente dans les grandes villes que, par exemple, à la 
campagne, if. Lœwenstein cite des exemples de paysannes russes cités 
par son ami, Fi\ de Bragança-Cunha, qui montrent l'absence chez elles 
d'intérêts clitoridiens, -La fonction sexuelle mâle semble aussi plus 
atteinte chez l'homme dit civilisé, et cela dans le sens d'un affaiblisse- 
ment de la primauté génitale, que ce trouble se traduise par de Uni- 
jouissance ou des perversions. Il en résulte, dans la société civilisée 
actuelle une certaine égalisation des sexualités féminine et masculine, 
un effacement des différences ; chez la femme persiste la sensibilité cli- 
toridîenne-phallique, chez l'homme, la prédominance phallique s'efface* 
Les raisons de ces modifications peuvent être de divers ordres, psycho- 
logiques ou biologiques* Parmi les premiers, on pourrait peut-être incri- 
miner la limitation des naissances, parmi les derniers peut-être des 
causes ayant trait à l'alimentation. Toujours est-il qu'on serait tenté de 
coinx^arer les sociétés humaines à celle des insectes, où, en effet, la 
grande masse des individus est dépourvue de fonctions génitales, saas 
cependant être privée de fonctions libidinales (Weissmann, Brun, 
Wheeler). Et cette disparition des fonctions génitales s'accentue au fur 
et à mesure que la société d'insectes auxquels ces individus appar- 
tiennent devient plus civilisée. 

Doit-on penser que l'avenir réserve à l'humanité le même sort ? Il 
semble cependant qu'on puisse envisager ce problème d'une façon pas 
tout à fait pessimiste, étant donné les différences fondamentales qui 
existent entre les civilisations d'insectes et celles de l'homme. Les civi- 
lisations d'insectes sont essentiellement autoplastiques, c'est-à-dire que 
les insectes créent ce dont ils ont besoin au dépens de leur propre corps, 
les hommes, par contre, ont une civilisation alloplastique (ces termes 
employés dans le sens de Ferenczi)* En effet, l'homme se sert d'outils et 
modifie ainsi le monde extérieur, les insectes modifient leur propre 
corps, qui leur sert d'outîi ou d'arme (les soldats des termites, par 
exemple). Cette différence fondamentale entre les civilisations humaines 
et celle des insectes peut faire espérer un sort différent à la sexualité 
humaine* 

D'ailleurs, ne serait-on pas en droit de dire que là psychanalyse est 
une réaction de l'humanité, une arme contre la généralisation de ces 
troubles sexuels ? 

M. le D T Leuba s'associe aux éloges de ses collègues* Ils sont d'autant 
plus mérités que la tâche de résumer le volumineux ouvrage de M. Mara- 
non était quelque peu ingrate ; il y a, en effets ainsi que M. Codet l'a 



^^™^^^™^^^-^p^^ 



104 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



relevé, une évidente disproportion entre l'importance de l'ouvrage et ce 
que Ton en peut extraire- M. Maranon semble être tombé dans la grossière 
superstition qui veut que révolution, avec un grand E, se fasse tou- 
jours dans le sens <fun progrès* 

Il y a* en outre, de graves dangers à vouloir établir un parallélisme 
entre le développement biologique et le développement psychologique 
des êtres. Car c'est on fait remarquable que l'évolution psychologique 
de la sexualité ne soit pas parallèle au développement biologique* En 
effet, dans toute la zoologie, l'hermaphrodytisme est toujours protan- 
drique. Or ? dans la période qui précède immédiatement la maturité 
sexuelle, l'être humain est nettement féminin, sur le plan psychologique. 
Cest, en effet, à cette période que l'adolescent est éphèbe. 

Quant à rechercher dans quel sens se fera révolution des sexes, chez 
Fhomme t on peut évidemment s'y amuser. C'est une vaine recherche, 
Lœwënstein a bien raison de souligner l'horreur des différenciations 
asexuées que Ton observe chez les insectes sociaux très évolués. Ce 
communisme intégral est répugnant. En réponse à une remarque de M.. 
Corïet, concernant le rôle des contraintes sociales dans la frigidité fémi- 
nine, M, Leuba souligne le fait que, plus des trois quarts des femmes pro- 
testantes sont frigides. Il cite un cas d'érotisme clitoridien exclusif 
guéri spontanément par le mariage : Férotisme vaginal normal a pu 
éclore spontanément, en collaboration de l'homme permis- Le cas est 
assez rare pour mériter d J ëtre signalé* 



BIBLIOGRAPHIE 



Rivista Haliana die Psicoanalisi, Roma 1932, anno I, fasc. 1. 

Nous souhaitons une longue vie à notre confrère italien. Tout nous 
donne confiance dans son avenir : son aimable et actif directeur, le 
Docteur "Weiss, actuellement à Rome, la jeune équipe qui vient de créer 
la Société Italienne de Psychanalj'se, eî enfin le sommaire de ce pre- 
mier numéro dans lequel différents médecins étrangers ont été appelés 
à collaborer. Les articles parus sont : AVeiss, Libido et agression ; Flour- 
noy„ Le caractère scientifique dé la psychanalyse ; ïîeng, Psychanalyse 
et éducation sexuelle ; Perrotti, La suggestion ; Cafta) e, Psychanalyse et 
graphologie ; Servadio, Quatre cas de lapsus. 

Les membres actifs de îa Société sont : 

Prof* Banissoni, via del Babuino, 107, Rome ; — D r Giovani Dahlia» 
via Zara, 3> Fiume ; — Prof, de Sanctis, Pi a s 2a Terme, 83, Rome ; — 
Prof* Levi Bîanchinij Nocera ; — ProL Musatti, Corte Capitanailo, 5, 
Padova ; — D r Perrotti, via Adije, 8» Rome ; — D" Ettore Rieti,Tnstituto 
Psichiatro di Guigliasco, Torïno ; — D r Emïlio Servadio* Piazza Aca 
Coeli, 39, Rome ; — D r Edoardo Weiss, via dei Gracelli, 328 A. ? Rome; — 
D r Wanda Weiss, via dei Gracelii, 32S A, Rome. 

La revue paraîtra tous les deux mois, 

R, DE Saussuiie, 

IMAGO, t. XVII, fasc. 2. 

Fr. Alexander : Ein Besessener Autofahrer {Un amateur de course en 
auto, obsédé). — Dans une introduction à cet article, Âlexander pré- 
vient qu'il ne rapporte pas ici l*analyse d'un cas } mais seulement Pexplo- 
ration psychanalytique, faite en vue d'une expertise médico-légale. 

Cette expertise ne doit pas seulement viser à établir un diagnostic 
exact, on aura du reste souvent de la peine à classer ces individus sous 
une rubrique névrotique bien définie. Elle doit encore faire comprendre 
les mobiles du délit, Or ? beaucoup de ces crimes sont incompréhensibles 
pour notre raison, l'inculpé lui-même a de la peine à se les explique^ 
parce que les mobiles en sont inconscients. 

Le personnage incriminé est un garçon de vingt et un ans, d'intelli- 
gence moyenne, avec des tendances à l'introspection. An cours de ces 
deux dernières années, il a répété quatre fois le même délit* II prend un 
taxi, se fait conduire à une grande distance, sans qu'il y ait nécessité à 
ce qu'il se rende à cet endroit Arrivé au but de sa course, il n'a pas de 



i ii» ii ■■ M _j i^im pnp^ u^^ ■ . ■-^■^^■^j^^^^mj— cM^ai^inj ii ■»■■ - .i i, j , ■,. a,,,, . ,, , _■ ■. — rm^ 



106 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



quoi la payer. Il se sauve, laissant toujours des papiers qui le trahissent 
et grâce auxquels il est retrouvé par la police. 

Bien que ces fugues ramenèrent à plusieurs reprises en prison, il ne 
peut s'empêcher de les recommencer. Voici les impressions subjectives 
qu'il rapporte au sujet de ses courses en auto : « Je les entreprends 
toujours dans un état d*ex citation, et toujours en pensant à ma mère, 
mais sans bien me rendre compte de ce quelle a, à faire là dedans. » 

Sa mère s^était remariée, et son beau-père ne voulait pas le garder 
à la maison, Dans ses fugues, comme en prison, il avait une nostalgie 
de sa mère et en même temps une certaine angoisse quand il pensait à 
-elle- Chacune de ses fugues avait été précédée d'une visite à sa mère. 

Au cours de ces voyages, il n'était pas dans un état crépusculaire, 
niais cependant dans un état anormal où les tendances inconscientes 
étaient plus accentuées que les conscientes, preuve en est qu'il ne pou- 
vait s'expliquer pour quelles raisons il choisissait d'aller à tel endroit 
plutôt qu'à tel autre* 

Alexander voit trois raisons de considérer que ces fugues représentent 
une action névrotique ; 

1) leur caractère irrationnel ; 

2) le fait qu'elles sont -répétées de façon stéréotypées ; 

3) le fait qu'elles sont en rapport avec un conflit psychique. 

Etudiant ensuite le conflit de Frédéric, l'auteur de ces délits, Alexan- 
der nous apprend qu'il était fils naturel et qu'il fut élevé par la famille de 
sa mère pendant les six premières années de sa vie. Puis sa mère épouse 
un veuf qui lui amène d'autres enfants. Ceux-ci sont en partie plus âgés, 
■en partie plus jeunes que Frédéric, ils se plaignent beaucoup de ce que 
leur belle-nière avantage Frédéric. Il y a, à ce propos* des conflits inces- 
sants dans le ménage* La mère malheureuse veut parfois se tuer et tuer 
son fils naturel. Telle est l'atmosphère que notre délinquant est obligé de 
fuir* Il reste inconsciemment fortement fixé à sa inère* maïs cette fixa- 
tion est accompagnée de violents sentiments de culpabilité- A partir du 
moment où il quitte la maison, il a la nostalgie des revoir sa mère, mais 
chaque fois que cela lui arrive il est pris de panique, si bien qu'il fait 
une fugue après sa visite. On peut dire qu'il est atteint d'une nostalgie 
anxieuse de revoir sa mère* 

Au point de vue sexuel, il n J avait que peu d'intérêt pour les jeunes 
filles durant sa puberté. Il avait à cet âge des fantasmes qui souvent se 
rapportaient à sa mère. Il parvint à en refouler dans Tin conscient le 
côté sensuel. 

Dans ses courses en auto, il lux semble toujours être poursuivi par 
quelqu'un — probablement sa mère — qu'il perçoit parfois tout près, 
parfois très éloignée. Lorsqu'il revient à lui, il a l'impression d'être 
très fatigué* L*anxî été qu'il éprouve dans l'auto est souvent accompa- 
gnée d'un sentiment de jouissance* 

La fugue en auto, cette action symptomatique, semble donc être le 
produit d'une tendance instinctive, répons s ce avec angoisse par le con- 



BIBLIOGRAPHIE 107 



scient, La tendance instinctive n'est autre que le désir incestueux envers 
sa mère. 

La place nous manque pour rappeler ici toutes les circonstances dans 
lesquelles Frédéric enfant, avait un plaisir tout particulier à voyager 
en tram, en train ou en auto. Maïs ce plaisir s'accompagnait toujours 
d'anxiété. II Semble que très tôt cet acte soit devenu symbolique d'un 
acte sexuel Ion sait que c'est souvent le cas dans les rêves). 

Il lui arrive aussi de rêver qu'il fait des courses en auto avec sa 
mère. 

De tout ce qui précède, on peuL conclure que Frédéric est un psycho- 
pathe. Il est resté fixé à sa mère de façon maladive. Ses délits sont des 
symptômes de son état morbide* Ses fugues en auto, en apparence immo- 
tivées, ont une signification inconsciente. Elles représentent la fuite 
anxieuse devant l'inceste, et en même temps une satisfaction symbolique 
de ce désir. 

Les actions délictueuses de Frédéric n'avaient aucune intention fcon- 
sciente de vol* 

Après l'expertise d'Àlexander, Frédéric fut relâché, Il récidiva peu de 
temps après. Pour ces psychopathes, la libération n'est pas plus une 
solution que l'emprisonnement. I! manque aujourd'hui de. mesures admi- 
nistratives adéquates à ces cas* 

Hugo Stàub : Psychoanalyse mid Strafrecht (Psychanalyse et droit 
pénal). — Après une brève introduction à la psychanalyse^ Staub montre 
que, dans son contenu et sa structure, la névrose est une répétition de la 
justice pénale primitive, C'est ce qui amena les psychanalystes au centre 
des problèmes de criminologie. Bien plus, étudiant le droit pénal lui- 
même, ils purent se convaincre qu'il reposait sur des alfects puissants 
de l'inconscient et qu'il était pour beaucoup de gens un exutoire aux 
tendances refoulées* 

Bien qu'à travers les âges, les actions réputées punissables aient varié, 
on a toujours admis qu'il y avait un lien logique entre la faute et la peine, 
La punition a été la façon générale de réagir contre le délit* 

Dans le droit pénal moderne on cherche bien à donner un caractère 
éducatif à la peine, mais si ce but échoue, on ne s'en prend pas à la 
peine, on conclut d'emblée que le délinquant est un constitutionnel incu- 
rable- Il faut reconnaître que toutes les motivations de la peine ne sont 
que des rationalisations ; en réalité la société applique une punition au 
délit parce que cela répond à l'organisation profonde de nos tendances 
inconscientes* . 

Si un tribunal acquitte un criminel parce qu'il est reconnu malade, la 
société s'indignera, réclamant l'expiation et se montrant toujours prête 
à enterrer la vérité scientifique, mais non pas la satisfaction des ten- 
dances vengeresses. Le pouvoir du sur-moi sur la vie instinctive repose 
en grande partie sur le fait que ce qui est défendu au moi .Test aussi aux 



108 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



autres. Toute réduction d'une peine vient détruire cet équilibre et éveille 
les protestations de notre être. 

« La faculté de s'adapter de l'homme cultivé moderne représente un 
travail très difficile. Elle comporte une telle renonciation aux satisfac- 
tions des mécanismes de plaisir, et ceci au profit de la société, que les 
facultés de sacrifice n'arrivent à opérer, sans qu'il n'y ait perte de 
l'équilibre, qu*à la condition que ce que je suis obligé de m'interdire* 
le voisin ne puisse pas se l'accorder* L'exigence qu'un délit soit expié 
s'impose pour protéger son propre refoulement, et par crainte que le 
pouvoir du sur-moi sur les instincts déjà si difficilement domestiqués ne 
soit ébranlé ! s> 

Un autre facteur affectif, qui nous permet de renoncer aux instincts 
antisociaux est le désir d'être aimé ou estimé par la société. Si l'on 
veut construire un droit pénal sur les bases scientifiques on ne saurait 
ignorer ces réactions affectives* Le nouveau projet du Code pénal alle- 
mand prévoit des institutions où les psychopathes ne seront pas punis, 
mais rééduqués* 

C'est là un progrès réjouissant, mais eela veut dire que le juge aura 
toujours plus à s'occuper du côté sociologique et psychologique du délin- 
quant et ne pourra plus se contenter d'établir le fait délictueux. Or, sos 
études le préparent fort mal à cette tâche. 

Staub insiste aussi sur le fait que les expertises des aliénistes ne 
doivent plus se contenter de déterminer un diagnostic, mais doivent 
jeter de la clarté sur les motifs inconscients des actions délictueuses. A 
cet effet, la psychanalyse devient de plus en plus nécessaire en matière 
d'expertise. 

Elle nous a appris, en effet, que chaque individu est un criminel dans 
ses tendances inconscientes. La contrainte sociale oblige l'homme à 
renoncer à ces tendances et à les sublimer. Lorsqu'il n*y parvient pas, il 
retourne contre lui-même ses impulsions sadiques et devient un névrosé. 
Un autre groupe d'individus, au lieu de former par introversion des 
symptômes auto pi astiques, projettent dans le inonde extérieur leurs 
tendances antisociales, agissant névropathiquement par symptômes 
alloplastiques. Ces gens ne sont pas des criminels normaux, car leurs 
actions comportent un caractère obsédant dont ils ne sont pas maîtres. 
Les mobiles de leurs crimes ou de leurs délits restent inconscients. Chez 
ces névropathes, comme chez ceux qui réalisent leurs symptômes de 
façon autoplastique, nous retrouvons le conflit psychique entre ces deux 
parties hétérogènes de la personnalité, les exigences des instincts anti- 
sociaux et les exigences morales du moi* Chez eux ces deux instances 
sont de même force, et l'on voit alterner le comportement instinctif avec 
des réactions hypermorales, sans que ces dernières aient prise sur l'ac- 
tion délictueuse. C'est ce quï nous contraint à considérer que ces gens 
sont des malades. 

La psychanalyse a certainement jeté une lumière nouvelle sur le pro- 
blème de la culpabilité* Le degré de culpabilité se mesure par le degré 



ULI _ ■■■- — "»- ta « llh H« J ■■^■^■■MIII^^^MIIII ■[^^^■■■[^■■■l ■■■PP 



BIBLIOGRAPHIE 109 



d'indépendance du moi à l'égard des exigences instinctives, par la capa- 
cité qu ? a l'individu de diriger son comportement à Taide du moi* 

L'analyse nous apprend^ d*autre part* que toute action est sur déter- 
minée. Elle ne peut s'expliquer seulement par un motif, elle puise tou- 
jours des racines dans le moi, le sur-ruoi et le soi* c'est pourquoi la 
plupart du temps* lorsqu'un d cliquant dit ne pas connaître les motifs de 
son délit, il est plus dans le vrai que lorsqu'il essaie de le rationaliser- 
Passant ensuite à l'élude de la psychologie du juge, Staub remarque 
qu'il a à se défendre tout particulièrement contre les afifects qui le 
poussent, comme les autres hommes, à réclamer la vengeance d'un 
crime. 

Sa situation de justicier le rend aussi d'emblée hostile au délinquant, 
ce qui introduit dans les débats des éléments affectifs nuisibles à l'objec- 
tivité scientifique qui devrait régner au Palais. Les juges s'imaginent 
souvent que si l'on intro finit la psychanalyse devant le tribunal, tout 
délinquant devra être absous. Il n'en est rien ; voici comment Staub 
répond à cette objection : 

« La science psychanalytique n'appartient pas à un courant moderne 
de l'humanitarisme. Elle n'a rien à faire avec ces idéologies, Nous ne 
punissons pas, et c'est pourquoi nous n*avons pas à gracier ; nous ne 
haïssons pas, et. c'est pourquoi nous n'avons pas à pardonner ; nous 
n 3 accusons pas, et c'est pourquoi nous n'avons pas à défendre ; nous ne 
jugeons pas, nous laissons cela aux moralistes. La connaissance scienti- 
fique reconnaît le délit et le délinquant, et seulement cette connaissance 
nous montre le chemin d'une thérapeutique appropriée des délinquants* 
Sans haine et sans amour, sans cruauté ni faiblesse, dans une connais- 
sance claire et sereine des huts sociologiques et psychologiques, doit se 
construire une politique cri ni biologique qui veut atteindre son but 
social. 

Hugo Staub : Einige praklische Sckmierigkeiten der psychoanaly- 
tischen Kriminalistik (Quelques difficultés pratiques de la criminolo- 
gie psychanalytique). — Ce qui caractérise le droit pénal moderne c'est 
d J attacher une importance toujours plus grande an délinquant et aux 
motifs de ses actes délictueux, tandis qu'autrefois tel délit correspondait 
à telle peine, quelles que fussent les circonstances dans lesquelles il 
avait été commis- Pour éclairer la psychologie du délinquant, la psych- 
analyse restera théoriquement la méthode de choix. Pratiquement, elle 
se heurte aux difficultés suivantes : elle prend beaucoup de temps, et 
les juges sont déjà surchargés de besogne. Elle est une méthode oné- 
reuse ; elle se heurtera toujours aux résistances inconscientes des juges 
non analysés* 

Mais, de plus, nous aurons constamment à signaler aux juges des cas 
où le délîf. a été commis sous l'empire d'un conflit inconscient chez des 
individus qui ne sont pas réputés malades, au sens de la loi* Chez eux 
on ne saurait attendre une amélioration de la privation de liberté, Tac- 



Edfcsc^aBaaa 



110 KEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



quittementj d*autre part, ne met pas la société à l'abri d'une récidive* 
Notre expertise ne fait donc que paralyser le juge dans son expertise* 
sans lui donner les moyens appropriés de remédier au danger social 
que représente le délinquant. En effet, seule une analyse peut guérir ces 
individus. 

Cependant, il est juste de reconnaître que jusqu'ici les cas de ce genre, 
qui ont été traités surtout parmi les prolétaires* n'ont pas donné les 
résultats espérés, Staub l'attribue au fait des circonstances extérieures 
défavorables, II faudrait commencer par organiser des institutions où 
Ton pût donner un plus grand désir de guérison à l'individu. 

Erîch Fhomm : Zur Psycologie des Verbrechers und der strafeiiden Ge~ 
sell&chaft (La Psychologie du délinquant et de la société « punissante )>), 
— Fromm commence par rappeler les travaux de Fuld, Millier, Hcrz, 
Aschaffcnburg, qui ont établi un rapport direct entre l'accroissement 
du cofît de vie et Taccroîssement des délits et crimes. Des statistiques 
d'î ces mêmes auteurs nous znontrent que le maximum de vols se com- 
met en hiver, tandis que pendant l'été la courbe des délits de mœurs ou 
des voies de fait atteint son sommet. 

Ou pourrait donc établir deux sortes de crimes^ les uns appartenant 
aux nécessités économiques, les autres aux impulsions instinctives. Mais 
cetîe motivation n'est valable que pour des cas extrêmes. Généralement 
on rencontre une intrication de motifs économiques conscients et de 
motifs inconscients. Tout ceci a été clairement exprimé dans l'ouvrage 
d'Alexander et Staub* 

Fromm s'élève, par contre, contre la distinction que font ces auteurs 
entre criminels normaux et criminels psychopathes. Les premiers 
placent les tendances libidinales dans un but conscient, ils rationalisent 
leur action ; les seconds gardent leurs tendances libidinales infantiles 
sous une forme à peine modifiée. 

Il ne faut pas oublier que, derrière les rationalisations des criminels 
dits normaux, peuvent se cacher des mobiles libidinaux qui donnent un 
caractère plus ou moins obsessif à l'action délictueuse. On ne saurait 
donc se fier aux rationalisations pour juger du degré pathologique d'un 
cas. L'étude des névroses nous a appris que des hommes qui avaient 
une forte tendance à rationaliser, semblaient normaux aux yeux de 
beaucoup, et cachaient cependant de graves névroses. 

Si nous prenons deux voleuses, Tune riche, l'autre pauvre, toutes deux 
névrotiques et agissant sous l'impulsion de la phase orale ou d'un 
désir d*avoir un enfant, la voleuse pauvre rationalisera son délit, parce 
qu'elle en a le moyen» celle qui est riche ne pourra le faire, et il serait 
foncièrement faux de taxer la première de normale et la seconde de 
cleptomane. 

Fromm rappelle qu'il y a trois issues à nos impulsions anti-sociales : 
le refoulement qui conduit à la névrose, l'extériorisation de ces impul- 
sions qui conduit aux crimes et aux délits, et enfin la sublimation. 



MA 



BIBLIOGRAPHIE 111 



Ûi% il importe de se rendre compte que les possibilités de sublima- 
tion sont en grande partie dépendantes des conditions économiques* 
Lorsque celles-ci sont l\onnes F éducation peut être meilleure, la profes- 
sion peut être choisie plus tardivement et plus en rapport avec les 
goûts de l'individu, ce qui est un mode de sublimation* Enfln Pargent 
permet des achats qui sont également au service de notre effort de subli- 
mation. 

Chez le délinquant indigent, le vol représente encore une satisfaction 
narcissique. L'homme de la classe aisée a quantité d'occasions d'être 
admiré que n*a pas l'ouvrier de la classe pauvre, ne serait-ce déjà que 
par ses vêtements. L'inculpé passe devant le tribunal* il est cité dans 
les journaux. Il voit tout à coup l'intérêt se porter sur iuij alors qu'il 
vivait au milieu de l'indifférence de ses semblables. 

Dans les motifs inconscients qui jouent un rôle dans le délit ? le fait 
d'appartenir à la classe pauvre et opprimée» avec toute la révolte incon- 
sciente que cela comporte, joue certainement un rôle. 

Il résulte de ce qui précède que c'est mal poser le problème que de 
vouloir établir si le crime résulte davantage des conditions sociales ou 
de la vie instinctive. Il existe une certaine relation entre les deux fac- 
teurs, en ce sens que les conditions économiques influent sur le déve- 
loppement instinctif. 

Fromm montre ensuite que Ta vis' général des criminologistes tend 
à prouver que la prison n'a aucune action prophylactique sur le crime, 
Elle est maintenue par des raisons purement affectives. Punir est une 
façon de se défendre contre ses propres tendances antisociales. L'action 
de la justice est bien plus inconsciente que consciente. Elle agit parce 
que nous tendons à reproduire les situations infantiles. 

La justice de l'Etat est analogue au droit de punir qu'a le père* 

Les uns s'y soumettent, les autres se révoltent. 

R. ne Saussure, 

Zeitschrift fur Sozialforschimg (édité par l'Institut d'Etudes 
sociales de Frankfort). Hirschfeld, Leipzig, 1932, 

Les deux premiers fascicules de cette revue contiennent une série 
d'articles du professeur Horkheimer, de Friedrich Pollok, d J Erich 
Fromm, de Henryk Grossmann, de Léo Lowenthal, etc. Sans aller dans 
le détail de ces études* rappelons seulement que le but que poursuivent 
ces auteurs est d'envisager les phénomènes sociaux à la fois sous 
l'angle des nécessités économiques et des facteurs psychologiques. Dans 
les manifestations sociales, par conséquent collectives^ l'inconscient 
joue un rôle beaucoup plus considérable que le conscient, par consé- 
quent la psychanalyse peut apporter une lumière particulièrement bril- 
lante dans ce domaine* Les directeurs de la Revue ne l'ont pas méconnu. 
Erich Fromm a consacré tout un article de méthodologie à montrer les 
points de contact entre le matérialisme historique et la psychanalyse. 



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1 12 UEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



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Celle-ci a pour tâche d'établir la structure libidinale d'une société, Cette 
structure elle-même est conditionnée par Faction des facteurs écono- 
miques et sociaux sur les tendances instinctives,: A son tour, cette struc- 
ture devient un facteur déterminant des sentiments qui lient les diffé- 
rentes couches d'une société. Elle influe profondément aussi sur la for- 
mation des idéologies* 

Au centre de tous ces problèmes se trouve celui de la famille qui 
agit si fortement sur la structure de la société* 

'La revue contient une énorme et fort intéressante bibliographie, con- 
cernant les domaines très variés : économie* politique, histoire, philo- 
sophie; psychologie» 

A l'avenir, nous aurons certainement à signaler d'autres articles de 
cette revue dirigée avec tant d'intelligence et de soins. 

OFL de Saussure, 

Otto Fénichel : Perversionen, Psychoscn, Gharakter-Stôrungen* 
(Perversions, Psycàoses, Troubles de Caractère)- Traité psychana- 
lytique spécial des névroses. Vienne, Interna tionaler Psychoanaly- 
tischer Verlag, 1931. 

Voici un ouvrage très instructif, abondamment documenté, qui aidera 
beaucoup à la compréhension des perversions, des psychoses, II fait 
suite au livre Hystéries et Névroses obsessionnelles du même auteur ; 
ces deux études forment ainsi ensemble un tout, document précieux, 
indispensable au psychanalyste qui veut se tenir au courant de toutes 
les acquisitions récentes de sa science en neurologie et psychiatrie* 
Cependant, il convient de remarquer immédiatement que les questions 
traitées dans ce deuxième volume sont beaucoup plus nouvelles pour la 
psychanalyse, qui n'a pas encore jeté dans ce domaine autant de 
lumières que dans l'étude des névroses ; en outre, la thérapeutique ana- 
lytique n'y compte guère encore de succès (sauf pour les perversions et 
quelques troubles de caractères)* Comme le titre l'indique, l'ouvrage 
compx^end trois <en fait quatre) parties qui traitent des perversions, des 
psychoses (schizophrénie et folie maniaque dépressive) et dos anomalies 
de caractère» 

Les perversions semble nt* à première vue, se rapprocher de la 
névrose obsessionnelle par )a nature impulsive de leurs troubles. Cepen- 
dant, elles s'en distinguent par l'attitude que prend le moi à regard des 
actes exécutés : le pervers se sent lui-même, tout entier dans sa perver- 
sion, il est atliré par la promesse d'un plaisir (Lusiprâmîe) ; l'obsédé 
agit malgré lui, c'est son « soi » <Es.), qui est l'agent premier de tout 
son comportement, le moi ne faisant qu'obéir. Naturellement, il y a des 
intermédiaires entre ces deux extrêmes : celui qui ressent la jouissance 
dans Faccomplissement de quelque action asociale et celui qui exécute 
le même acte, mais mû par mie compulsion intérieure. La perversion 
est, comme Freud Ta le premier montré, une anomalie du développe- 



BIBLIOGRAPHIE 1.13 



ment de l'instinct sexuel : chacune doit être considérée comme une des 
constituantes normales de celui-ci, fixée* arrêtée. Cette composante 
ne se subordonne plus» comme elle le devrait, à la primauté du génital, 
mais devient autonome, s'hyperlrophie aux dépens des autres tendances, 
Comme causes prédisposantes et provocantes, il faut mentionner la 
constitution (moment biologique) > les occasions, les événements vécus 
(Erleben), parmi lesquels on doit distinguer la situation « fixatrice » 
primitive, infantile, à laquelle est due la concentration de la libido sur 
une certaine zone érogène ou une tendance partielle ; et, d'autre pai% 
les traumalismes actuels (déceptions), qui occasionnent par refoule- 
ment, une régression vers le point de fixation primitif. (Par là, la per- 
version se rapproche de ,1a névrose dont ^lie est le négatif*) Il y a 
d'ailleurs toutes les transitions contre la perversion constitutionnelle et 
occasionnelle* Selon Sachs, il n'y a pas seulement oublia refoulement, 
des diverses composantes sexuelles actuelles (facteurs négatifs), mais 
réactivation de la constituante sur laquelle s'était portée la fixation pri- 
mitive, qui sert ainsi de substitut à l'instinct génital (facteur positif) ; 
îl 3 : a transfert de la libido du tout sur la partie* Or, d'après Fénichcl, 
ce sont les complexes d*Œdipc et de castration qui sont les pierres 
d'achoppement des futurs pervertis : la peur de l'inceste et de la puni- 
tion (castration) est F événement psychique capital, provoquant l'arrêt 
du développement, le refoulement, la régression, la réactivation des 
anciennes- tendances prégénîtales. Nous ne pouvons entrer dans tous les 
détails de cette étude ; notons cependant la bîpolarité de certaines pul- 
sions (sado-masochïsme, exhibition - plaisir visuel) ; Fauteur souligne, 
à plusieurs reprises, la parenté entre les perversions et les névroses, 
avec lesquelles elles peuvent se combiner diversement. Quant au pro- 
nostic, il est plus réservé que dans les névroses» car îl manque aux 
malades le désir de guérison : tout le plaisir, le profit, résident dans 
la satisfaction de leurs poussées sexuelles. Dans ce premier chapitre, 
Fauteur traite de toutes les perversions connues (homo-sexualité, sado- 
masochisme, plaisirs visuels, exhibitionnisme, fétichisme)* 

Dans le suivant, 'M. Fé niche! étudie certaines perversions à caractère 
névrotique (hyper-hyposexualité, onanisme, infantilisme), dont il dé- 
montre le mécanisme identique à celui précédemment décrit, puis il 
analyse quelques variétés d'impulsions et de manies (Sùchte), comme 
la pyro-clepto et poriomanie, la passion du jeu, les toxico-manics* Il y a 
là mélange en proportions variables d'éléments obsessionnels et per- 
vers ; la distinction nosographique devient parfois subtile. Les actes 
impulsifs obéissent à la fois au soi (Es.) et au surmoi, dont ils doivent 
satisfaire simultanément les exigences. L'étude des toxico-manies est 
instructive : Fénichel montre que les poisons absorbés ont tout d'abord 
une fonction prolectrice contre des excitations pénibles extérieures et 
intérieures ; Fabsorption des toxiques devient ensuite un but en soi- 
même, est sexualisé ; enfin, il y a accoutumance, et des doses toujours 
plus fortes sont nécessaires pour empêcher les effets déprimants du 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE, 8 



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114 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



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poison. On peut parler d'un véritable orgasme toxique. La psychana- 
lyse a révélé chez les individus adonnés à ces vices une forte fixation 
buccale et narcissique. 

L'étude analytique de la schizophrénie est souvent difficile et même 
impraticable. Elle a cependant montré, dans nombre de cas, des faits 
intéressants. Le plus important résultat de ces recherches fut d'éta- 
blir la nature narcissique de tous les phénomènes schizophréniques, Les 
malades semblent reculer devant un conflit avec la réalité en rompant 
avec elle ; cette rupture est régressive : il y a désagrégation de la per- 
sonnalité, qui parcourt en sens inverse les stades de développement, et 
en arrive aux phases prélogiques, prégénitaîes. On en arrive finalement 
à la pure sensation du moi {narcissisme), Cette étude est instructive en ce 
qu'elle montre comment se forme par régression la personnalité. Tous les 
phénomènes de dépersonnalisation» d'étrange té, les sensations hypocon- 
driaques du corps doivent être expliquées par ce retour à la phase nar- 
cissique de son développement L ? homo-sexuaIité, le complexe d'Œdipe 
jouent aussi un certain rôle. Les idées hallucinantes^ les délires de persé- 
cution -(surtout dans la paranoïa et la schizophrénie à forme paranoïde) 
dérivent de Pintrojectîonj suivie de projection de tendances narcissiques, 
honio-sexuelles, sadiques, à caractère fortement ambivalent. Les délires 
de jalousie^ d'influence, laissent des mécanismes analogues : il y a, dans 
ce dernier cas, une projection du sur-moi. La schizophrénie consiste en 
un jeu constant de recul et de progression de la libido : ainsi* les hallu- 
cinations ne seraient que des essais de retour vers la réalité, où le ma- 
lade projette ses propres sensations sexuelles, prégénilales ; de même la 
stéréotypie constituerait l'expression d'un accrochage manqué et tou- 
jours renouvelé an monde extérieur. On pourrait rapprocher cette psy- 
chose de la névrose : dans les deux cas il y a refoulement (scotomisa- * 
tion), régression, niais dans la première c'est le monde extérieur qui est 
rejeté hors du moi» dans la seconde l'inconscient (le « Es. j>) ; dans la 
première^ ce qui domine le tableau c'est la perte progressive de con- 
tact, le refoulement ; dans la seconde l'important est le retour du refoulé 
(les symptômes névrotiques en sont une expression). Le chapitre sur la 
schizophrénie est très intéressant : M* Fênichel analyse en dé i ail ses 
diverses variétés, les mécanismes qui président à la formation des symp- 
tômes (identification, projection, fixation* introjection). La thérapeutique 
est comme nous l'avons dit, assez impuissante : il faut d'abord tenter 
un transfert, premier contact avec le réel, puis essayer une analyse pro- 
prement dite, 

La folie-maniaque-dépressive ne présente guère plus de chance de 
succès de traitements. Ici également il y a une forte régression, retour au 
stade buccal de l'organisation libidinale. C'est même cette fixation à la 
zone hue cale qui semble le moment biologique prédisposant, IL Fênichel 
examine surtout la phase dépressive qui a retenu le plus l'attention des 
analystes (Freud, Abraham). La mélancolie est caractérisée par un con- 
flit entre le moi et le sur-moi ; cette dernière instance semble persécuter 



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BIBLIOGRAPHIE 1 15 



le premier et le poursuivre d'une haine implacable ; c'est en somme une 
projection de l'attitude hostile du sujet vis-à-vis* de l'ambiance* Un fait 
important à signaler, c'est l'ambivalance de tout le conflit : Pêtre dont 
la perte fut la cause apparente de tout le mal se montre» en même temps, 
un objet d'amour et de rancune ; d'autre pai% le moi détesté est éga- 
lement objet d'affection ; le masochisme cache un sadisme larvé, Tous 
les auteurs ont souligné le côté buccal et narcissique du psychisme du 
malade (refus d'alimentation, tendances cannibaliques, introjectioti par 
ingestion de l'objet, sadisme buccal). Le moi s'identifie avec les objets 
perdus : les auto-accusations du mélancolique représentent en réalité 
des accusations cachées contre le monde extérieur. Comme dans la 
schizophrénie, l'ambiance introjectée perd toute sa valeur et tout inté- 
rêt aux yeux du malade. Par ce mécanisme, le sadisme s'explique très 
bien- Le sur-moi rex>résente le moi haïssant les objets ; d'autre pari, 
le moi s'humilie devant cette instance supérieure, la Jlatte en quelque 
.sorte pour en obtenir ses faveurs, ■Comme "conditions prédisposantes de 
la maladie il faut noter une forte Jlxation à la zone orale, un conflit 
familial précoce de nature narcissique, des lésions du moi, des chocs 
et décept ions analogues répétés (sevrage)* Quant à la manie, elle cons- 
titue une sorte de réconciliation entre le moi et le sur-moi, avec lequel 
celui-ci s'est identifié ; ici, le narcissisme, Tégocentrisme sautent aux 
yeux» Il y a triomphe, victoire sur le maître sévère. On voit dans 
nombre de symptômes des signes, des tendances sadiques libérées. 

On peut rapprocher ces phases mélancolie-manie, d'une part, de l'an- 
goisse du nourrisson qui a faim et n'est pas satisfait, et de sa joie 
quand il est rassasié ; d'autre part, de l'alternance du stade de désir et 
de satisfaction dans les toxico-manies ; le côté buccal de tous ces phé- 
nomènes doit être relevé. 

La psychanalyse a encore relativement peu exploré les troubles du 
caractère. Celui-ci peut être défini comme l'organisation du moi, du 
soi et du sur-moi, et de leurs rapports réciproques. Les anomalies ré- 
sultent du conflit entre ces différences constituantes de la personnalité, 
Elles se rapprochent ainsi soit des névroses^ soit des psychoses. IL Féni- 
■chel profite de cette occasion pour parler des faits d'identification, 
d'idéalisation, de projection, de sublimation, En somme, c'est le phéno- 
mène de résistance à l'analyse qui a le premier attiré l'attention des 
psychanalystes sur l'importance du caractère, dont celle-ci est une 
expression. Il y a là conflit entre les désirs de guérison du moi et les 
tendances du soi que le moi refoule^ cenfeure, ou auquel il réagit. On peut 
dire que c'est la réaction du moi qui constitue une marque de défense 
psychique de l'organisme : le moi isole, repousse les attaques de Tîn con- 
scient ou y répond par des offensives directes. Tout ce chapitre est 
plein d'idées neuves et fécondes. Il faudrait pouvoir tout citer. Disons 
seulement que M; Fénichel distingue les traits de caractère selon que les 
pulsions instinctives sont repoussêes ou remplacées par d'autres {subli- 
mation par exemple), et selon que la direction de ces tendances est modi- 



116 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



fiée ou même renversée Compensation h La psychanalyse a surtout étu- 
dié le caractère anal ^Freud, Abraham, Jones) dont dérive nombre de 
traits divers* Quant aux anomalies du caractère, elles proviennent soit 
de tendances prégénitales fixées* soit de fortes réactions du moi ou du 
sur-moi, soit enfin de fausses identifications et sublimations. Ainsi s'ex- 
pliquent nombre de bizarreries, de troubles, de vices* ou même de délits 
et de crimes, La psychanalyse parvient à corriger ces déviations et ces 
troubles en tentant surtout de placer les différentes pulsions sous la 
primauté du génital : elle y a parfois réussi* 

D r W. Bïschler, 

The Psychoanalytic Jleview, voJ. XVIII, n° 1, janvier 1931, 

P. Schilder : Notes on the Psychopathology of pains in Névroses and 
PsycJtoses (Notes sur la psychopathologîc de la douleur dans les né- 
vroses et psychoses). — Schilder et Stengel ont observé dans certains 
cas de lésions du cerveau des réponses anormales à la douleur : réac- 
tion incomplète à la piqûre^ aux coups ; quelquefois réaction partielle, 
parfois même recherche spontanée d'excitation désagréable. E. Popper 
a constaté des faits analogues che2 les oligopbrènes. Schilder et Bender 
les ont vus chez des ca ta toniques. Il faut admettre une infériorité cons- 
titutionnelle de l'appareil -cérébral qui préside à la douleur et à la con- 
duite appropriée à cette sensation (asymboîisme)* Dans quelques cas 
cités (troubles sexuels, hypocondrie* paralysie, etc.) on trouve une rela- 
tion avec le sado-masochisme. Les patients aiment la sensation pé- 
nible, leurs organes sont en quelque sorte avides d'excitation. S'il y a 
une forte stimulation^ le malade la ressent nettement et avec plaisir* Il 
faut rapprocher tous ces faits de Panesthésie et l'analgésie hysté- 
rique dont M. Schilder cite un cas. 

D J autre part, on peut opposer ces exemples d'insensibilité à la souf- 
france* à d'autres cas, d'hyperesthésie ou de douleurs violentes sponta- 
nées* sans cause organique, dues à des troubles psychiques que la 
psychanalyse a pu déceler. L'auteur cite en détail l'observation d'un 
malade souffrant de douleurs génitales : il s'agit d'un individu fortement 
sado-masoebiste, h omo -sexuel, fortement attaché à son frère, persécuté 
par ses parents, et avec lequel il s'identifiait Ses rapports avec sa 
femme dénotaient un caractère sadique* Lui-même aimait à s'infliger 
toutes sortes de châtiments corporels, M, Schilder prétend que la diffé- 
rence entre les douleurs d'origine physique et fonctionnelle {psychique) 
réside dans leur localisation et la direction de leur irradiation. Dans 
le premier cas, c'est -de la périphérie que partent les sensations pénibles, 
cheminant vers le centre <le moi) ; dans le second, c'est le centre lui- 
me nie qui est atteint, et les iiuperssions douloureuses sont centrifuges. 
En tous cas, la psychologie de la douleur est nettement en rapport avec 
la question du sadomasochisme, En même temps il y a une attitude nar- 
cissique. Enfin, il existe un aspect social du problème : l'homme a la 
tendance à projeter ses souffrances sur ses semblables* il se sent ainsi 



- 

BIBLIOGRAPHIE 117 



plus proche d'eux, il a besoin de leur société* S'il y a trouble de la 
sensation douloureuse, la perception de notre «. schéma corporel » 
(Schilder) est modifiée, ainsi que celle des corps éi rangers ; ceux-ci 
constituent en quelque sorte le point de contact entre notre moi et le 
monde extérieur (le non-moi). 

HL-S, DAlRLington : Cérémonial Behaviourism witlx respect and house 
buildings {Conduite dans les cérémonies en rapport avec la maison et 
la construction de celle-ci). — Il y a nombre de modes de comporte- 
ment, de cérémonies, non conditionnés par des motifs rationnels, logi- 
ques, mais obéissant à la pensée inconsciente, n est possible d'analyser 
ces conduites et rites, d'en dégager le symbolisme. Les tendances incon- 
scientes qui sont dramatisées par ces cérémonies sont celles de mort, 
d'enterrement et de résurrection, elles-mêmes, en relation avec celles de 
coït, de grossesse et d'accouchement. La construction de la maison et le 
comportement en rapport avec cette action se prête très bien à cette 
interprétation analytique, car la demeure peut être considérée comme 
un symbole du corps. L'auteur rapporte nombre d'observations de 
mœurs et de coutumes chez divers peuples primitifs ou à demi-civilisés, 
qui peuvent être interprétées ainsi ; dans les numéros suivants nous 
trouverons encore d'autres observations semblables. 

Th. Schrœder : Psychotherapeutics from Art to Science {Psychothé- 
rapie de l'Art à la Science). — C'est un essai de discussion critique de la 
suggestion et de son évolution en psychothérapie. La suggestion se mani- 
feste avant tout comme une influence ressentie passivement, comme trans- 
fert du malade à son médecin. Il y a là action des forces inconscientes, 
émotion, désir, crainte qui conditionne une conduite primitive, assez 
proche de celle des enfants* M. Schroeder examine l'histoire de la sug- 
gestion depuis ses débuts comme cure miraculeuse et magique, jusqu'à 
la psychanalyse, en passant par le mesmérisme, la science chrétienne et 
la persuasion. Les changements réalisés au cours de cette évolution con- 
sistent en une prise de conscience de plus en plus large des modifications 
psychiques et physiques survenues grâce au traitement, en une réédu- 
cation et sublimation progressives des tendances* L'auteur préconise un 
développement subséquent qui aboutira à un stade intellectuel, purement 
personnel et subjectif, in trapsy chique ; à la place des jugements de 
valeur moraux, fondés sur les émotions inconscientes* subies et impo- 
sées, se substitueront des valeurs intellectuelles et sociales contrôlées 
par l'expérience et la raison individuelle. Il se produira ainsi une matu- 
ration, en harmonie avec le développement personnel, l'attitude du 
sujet et de l'analyste, la méthode changeant en provoquant l'adaptation 
psychique des valeurs émotives, intellectuelles à la nature et au milieu. 
A la place de l'art intuitif du psychothérapeute se développera une 
science systématique fondée sur l'observation et la réflexion, et inté- 
grant les fonctions mentales les unes dans les autres* 



118 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



G. Gakdner : Evidences of Homosexuality in onc hundred aiid iiventy 
unanalysed cases wîth paranoïed content (Evidences d'homosexualité 
dans cent vingt cas non analysés avec contenu paranoide), 

Cccil D. Murpày : À récent case of dying together (Un cas récent de 
mort à deux). 

S. Rado : The psychîcal effects of intoxicaie. - — Attempt at a psycho- 
analtjtical theory of drug addiclion {Les effets psychiques de Vinloxi- 
cote. — Essai d'une théorie psychanalytique de la toxicomanie). — M* 
Rado se demande pourquoi certains individus se donnent volontiers 
aux toxiques {alcool, morphine, etc.), et cherche une explication psych- 
analytique de leur état. Il distingue, d'une part, l'effet analgésique (séda- 
tif) de la drogue qui diminue la sensibilité aux excitants pénibles inté- 
rieurs et extérieurs; d'autre part, l'effet stimulant, spécifique; naturel- 
lement, ces deux actions ne peuvent être séparées en pratique* En somme, 
elles se combinent pour aider et soutenir le moi dans la lutte contre le 
soi <EsO et le sur-moi avec lequel il réussit à se réconcilier : d*où état 
d' euphorie proche de la manie. En même temps, il y a satisfaction des 
tendances inconscientes et sexuelles ; on a pu même parler d'une sorte 
d'orgasme toxique, tant le caractère erotique du bien-être est manifeste- 
Cet effet d'ailleurs se fait sentir dans tout l'organisme, Le toxicomane 
n'a plus besoin de stimulant génital ; l'état de satisfaction est immédia- 
tement établi par ingestion ou injection de la drogue. C'est ce que M. 
Rado appelle le métaérotisme. La puissance génitale diminue ; il se pro- 
duit une régression intrapsy chique. On voit réapparaître dans les délires 
et fantaisies toxiques le complexe d'Œdipe, et surtout les tendances 
sadiques, homo-sexueîles et narcissiques, dont la présence est indispen- 
sable pour îa compréhension de la structure physique du toxicomane. La 
régression peut aboutir à une destruction du moi, analogue à celle de la 
schizophrénie. Dans les intervalles lucides, entre les accès, l'individu 
est victime de son sur-moi, il est triste, abattu, se fait des reproches 
violents ; c'est une sorte de masochisme, ressemblant à celle de la mélan- 
colie. Quant aux causes profondes de la toxicomanie, outre celles pré- 
cédemment nommées, il faut souligner une fixation à la zone érogène 
buccale avec orgasme digestif. Notons enfin l'analogie déjà remarquée 
entre la constitution du toxicomane et celle du maniaque dépressif, avec 
lequel celui-ci a d'ailleurs plus d'un point de contact 

N° 2, avril 193L 

F, àlexandeu : Buddistic Training as an ariificial Catatonia (Entrai- 
nement bouddhiste comme forme de Cat atonie artificielle). — Dans cet 
article intéressant et instructif, IL Alexander fait en quelque sorte une 
psychanalyse de l'état de transe où se plongent Jcs disciples de Bouddha,. 
Dans cet espèce de sommeil léthargiques les adeptes de la doctrine du 
Yoghi prétendent arriver peu à peu, par l'entraînement et l'exercice, à 



m MPI! JL^U M I M-^'lll l T-B l l ll » I l l»ll l 1 m — IMTT T»— l u " ' 1 " ■— ■ ■-■-»■ 



BIBLIOGRAPHIE 119 



une destruction complète du moi. En somme, on peut caractériser cet 
état de raideur et de contemplation intérieure comme une forme de 
régression : il y a une fuite hors du monde extérieur, absorption en soi- 
même, comme cela se passe dans la schizophrénie* C'est donc une sorte 
de névrose narcissique artificielle. L'auteur passe en revue les diverses 
étapes parcourues pendant cet absorption mentale. En premier lieu, le 
bouddhiste ressent un dégoût profond pour soi-même, pour son propre 
corps ; des pensées tristes accompagnent ses émotions ; le monde et le 
sujet lui-même sont considérés comme pervertis, méritant fa pitié et 
l'horreur. Cette attitude ressemble en tous points à celle du mélanco- 
lique : même sadisme du moi à l'égard des objets,, du sur-moi à regard 
du moi, même narclsme partiel, mêmes sentiments de culpabilité* 

Puis cette phase fait place à un stade positif où tout intérêt à l'am- 
biance a disparu ; le sadisme n'existe plus ; la libido est devenue entiè- 
rement narcissique. Il y a un sentiment de plaisir à ressentir l'existence 
de son propre moi* C'est à proprement parler un état correspondant à 
celui de la schizophrénie. On voit par là se confirmer indirectement le 
fait que la régression du schizophrène est plus profonde que celle du 
mélancolique. 

Puis, peu à peu (troisième étape), les sentiments de plaisir diminuent 
et à la quatrième phase on ne trouve plus qu'une impression de vacuité 
et d'uniformité complète. L'apathie, la torpeur, l'immobilité du corps 
sont absolus, comme dans la raideur catatonique : l'introversion progres- 
sive est arrivée à sa fin. Bref, on peut dire que l'individu est retourné 
peu à peu à l'état intra-utérin <nirvana). Mais la régression ne s'arrête 
pas là. Selon Bouddha, il y a à ce moment réapparition de souve- 
nirs de vie antérieure* de réincarnation de diverses existences. -Psycho 
ou hioanalytiquement parlant, c'est la récapitulation des phases du déve- 
loppement embryonnaire qui se produit devant nos yeux, mais en sens 
inverse, Evidemment, la redécouverte de la loi ontogénétique par pure 
introspection semble invraisemblable. 'Mais il faut songer que l'incon- 
scient en sait beaucoup plus long que l'intelligence consciente et rai- 
sonnée. Les visions hallucinatoires d'événements antérieurs à notre nais- 
sance peuvent être dues à l'extériorisation de tous les engrammes enre- 
gistrés par l'être depuis la conception. Cette supposition est confirmée 
par nombre de visions oniriques, où le rêveur voit sa propre naissance 
ou des événements qui Pont précédée, 'La psychanalyse explique cette 
conception par la loi de la conservation de toutes les empreintes lais- 
sées en nous* 

Si ^absorption bouddhique prétend arriver à la conquête de la con- 
naissance de soi-même par une profonde régression, elle paie ce savoir 
par une perte du monde réel, tandis que la psychanalyse, sans aller 
aussi loin en profondeur, reste toujours en contact avec l'ambiance. 

Nolan D. C. Lewis : Additional Observations on ihe Castration réac- 
tions in maies (Observations complémentaires sur les réactions de cas- 



1-1 1 ,JI ^t ■ I, 1 1 



120 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



tration chez des môles), — L'auteur rapporte quatre cas de malades qui 
ont présenté des modes de comportement en relation avec le complexe 
de castration. Dans le premier, il s'agit d'un jeune homme, profondé- 
ment attaché à sa mère, avec introversion, narcissisme, tendances régres- 
sives (raideurs) sentiment d'être hynoptisé. En même temps, îl présen- 
tait des obsessions et des hallucinations de nature sadique et homo- 
sexuelle. Cet état aboutit à une tentative d'auto-mutilation. Un autre 
malade, plus âgé, paralytique général^ avait essayé de se suicider à 
cause de nombreux reproches qu'il s'adressait à lui-même pour excès 
sexuels et d'hallucination autoaccusatricc. Un troisième, épileptique, fit 
à plusieurs reprises des tentatives de suicide et mourut de maladie 
incurable ; il était irritable, violent, exigeant, un peu désorienté. Dans 
un dernier cas, il s'agit d'un homme en proie à des délires de persécu- 
tion, querelleur hypocondriaque, qui avait essayé plusieurs fois de 
mettre fin à ses jours* L'auteur considère tous ces patients comme 
victimes d'un sentiment d'infériorité non compensée avec complexe de 
castration- Selon lui, les tentatives de suicide symbolisent Pacte de se 
punir et de se châtrer, Comme cause , on peut toujours admettre des 
difficultés de cause sexuelle, des conllïts entre le moi et des impul- 
sions inconscientes ; en outre, le sujet échoue presque toujours dans sa 
tentative d'adaptation à la vie sociale et hétérosexuelle ; il est homo- 
sexuel souvent impuissant, ou s'adonne à l'onanisme. Dans sa vie, on 
trouve des essais répétés de compensation et en fin de compte un fort 
complexe d J Œdipc< 

D. À, Hebsch : Psgchanolifsis and Eyc Disturbance (Psychoaiïatgsc et 
trouble oculaire). — Les affections des yeux {myopie), hypermétropie, 
strabisme, etc., ont très souvent une signification sexuelle inconsciente. 
Elles représentent des essais d'autopunition, d'autocastratîon, combinés 
avec des tentatives' de réaliser ces désirs libidineux. Nous n'avons qu*à 
songer aux k voyeurs », dont ïa curiosité visuelle est interdite, jugée 
coupable ; d'où le châtiment frappant l'organe responsable ; le symbo- 
lisme oculaire est d'ailleurs souvent très net, soit dans le langage cou- 
rant, soit dans les rêves. L'œil représente ainsi le moi > le sur-moi, la 
puissance {en général ou sexuelle), les organes génitaux* L'écoulement 
des larmes devient dans cette interprétation comparable à l'orgasme ; 
des frictions spasmodiques des yeux symbolisent l'onanisme. Enfin, on a 
souvent attribué au regard on pouvoir magique (toute-puissance), 

H. S« Darungton : Cérémonial Behavîourism, Respecting houses and 
housc burials {Conduite dans les cérémonies en rapport avec les mai- 
sons et les enterrements domestiques). — C'est la suite des observations 
ethnographiques, n° 1. 

D, Weciisleh : The incidence and significance of F ingéniait Biling 

(La fréquence et ta signification de l* habitude de se ronger les ongles), — 



BIBLIOGRAPHIE 121 



I/auteur rapporte les résultats d'une enquête faîte auprès d'environ 
trois mille enfants entre trois et dix-huit ans, sur l'habitude de se ron- 
ger les ongles. La statistique montre que l'onycliophagie débute vers 
trois ansj augmente brusquement de fréquence vers six ans pour se 
maintenir au même niveau jusqu'à la puberté ; chez les filles elle aug- 
mente à nouveau d^inlensité vers douze ans, chez les garçons vers qua- 
torze ans, et se prolonge encore jusque vers seize et dix-sept ans, M. 
Wechsler cherche à donner une explication sur ses résultais. Il trouve 
un rapport entre la fréquence de Tonychophage et le développement 
psychosexueL Le fait de se ronger les ongles peut avoir deux signifi- 
cations différentes* D'abord, c'est une satisfaction buccale, rappelant la 
tétée du nourrisson ^complexe de sevrage). En second^ lieu, il est clair 
que cette habitude satisfait un besoin autoérotique, c'est l'équivalent de 
Ponanîsme, Il y a là à la fois réalisation du désir et punition {arrache- 
ment de l'ongle). Ainsi se comprennent très bien les liens entre la fré- 
quence de l'onychophagie et les divers stades de la vie psychique de 
l'enfant. L'habitude débute vers trois ans, âge où le complexe d'Œdipe 
et les diverses prohibitions parentales commencent à se montrer ; en 
se rongeant les ongles, le petit enfant satisfait ses besoins en dépit de 
tout, de manière déguisée. A six ans débute la période de latence. L'ony- 
chophagie signifie l'échec partiel du refoulement sexuel. Avec la puberté 
les tendances sexuelles sont réactivées et en même temps la mauvaise 
habitude se montre à nouveau très forte* En somme, l'onychophagie est 
moins une habitude qu'un symptôme de la persistance du complexe 
d'Œdipe non résolu» symptôme assez normal jusqu'à un certain âge. 

N* 3, juilLet 1931. 

Ce n° est en grande partie consacré au professeur Freud à l'occasion 
de son 75 e anniversaire. 

William A, White : Professer Freud" s seventy fifth birthday (Le 
soixante-quinzième anniversaire du Professeur Freud). — Aï locution 
prononcée en l'honneur de Freud, et dans laquelle White relève les hauts 
mérites du professeur viennois. Celui-ci eut le grand courage de déloger 
l'homme de la position privilégiée que, dans Fégoïsme, il croyait occu- 
per, en montrant la structure psychique identique de tous les êtres 
humains. En cela son oeuvre se rapproche de celle de Copernic, qui 
démolit le géocentrisme ptoléméen et montra ainsi que notre planète 
n'a pas la situation unique qu'on lui attribuait ; de celle de Darwin, 
qui abolit le sentiment de supériorité de l'homme en établissant sa 
parenté avec les animaux* Les théories de Freud sont salutaires ainsi en 
mettant les choses à leur place respective : Pambition de Phomme doit 
être non pas de dominer, mais de participer à l'œuvre de l'univers. 

D T A, BftiLL ; Prof essor Freud and Psyclûatry (Le Professeur Freud et 
la psychiatrie). — C'est également un éloge de Freud fait par le plus 



122 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



distingué de ses élèves d'Amérique, le D l Brilh Celui-ci rappelle briè- 
vement comment il apprit à connaître et à apprécier la psychanalyse. 
D'une part, Freud apporta une méthode géniale et féconde pour la com- 
préhension du psychisme des névropathes et même des normaux ; 
d'autre part, bravant le mépris de' l'opinion publique, il montra la pa- 
renté entre l'aliéné, le nerveux et l'homme sain, démontra qu'il n'y a 
que des différences de degré dans leur dynamisme psychique et que les 
mécanismes profonds, inconscients, qui déterminent leur conduite sont 
toujours les mêmes. 

J. Frank : Freud and the law {Freud et la loi). — Un des mérites de 
Freud fut de prouver que toutes les actions humaines, même les plus 
élevées, les plus raisonnables sont dictées par des motifs inconscientSs 
affectifs ; leurs explications intellectuelles ne touchent pas les causes 
profondes, réelles. Cela est important au point de vue de la loi. Les 
juges, le jury s les criminels, sont tous mus par des mobiles sentimen- 
taux, personnels. On ne saurait donc exiger des ju^cs une équité par- 
faite, la loi demeure toujours une œuvre humaine et faillible ; il y a 
constamment des préjugés, des considérations individuelles qui entrent 
en jeu. 

Th. Dreiser : Remarks {Remarques). 

« 

L. Goiter : P copie of the Uni verse {Les hommes de V Univers) r — 
Etude psychanalytique de Pœuvre dramatique géniale du poète croate 
Kosor. 

H, S, Darlikgton : Cérémonial Bchaviourism, Sacrifices for the fotin- 
dation of houses (Conduite dans les cérémonies. Sacrifices pour la fon- 
dation de maisons), — Suite et iîn des numéros 1 et 2, 

■ 

N° 4, octobre 1931. 

À. À, Brïll : Poeiry as an Oral Outlet (La poésie comme une expres- 
sion buccale). — Une des premières manifestations de la sexualité infan- 
tile, c'est Térotisme buccal. La tétée, puis la succion du pouce s'accom- 
pagnent de sensations voluptueuses de nature sexuelle. Plus tard, les 
satisfactions gustatives (aliments, sucreries, tabac, etc..) dérivent 
encore de la même tendance* On n'a qu'à penser aux plaisirs de table 
particuliers à certains peuples et individus. Or, non seulement la bouche 
et les lèvres* mais tout le système de la langue, du palais, du pharynx 
et des organes de la phonation participent de la même qualité erotique. 
Et Ton peut considérer la poésie, en tant qu'ensemble de sons énoncés, 
comme une expression de cet érotisine. Pour vérifier celte supposition 
hardie, il faut étudier la poésie dans ses sources, chez les enfants, les 
aliénés et les névropathes* les primitifs* 



t^t^^m^m ■ rm. 



BIBLIOGRAPHIE 123 



L'enfant, on Ta remarqué depuis longtemps, ressent un plaisir tout 
particulier à articuler les mots. Son babil, ses essais de paroles repré- 
sentent connue des jeux avec des sons et des syllabes. On observe sou- 
vent (et l'auteur nous en donne des exemples) des enfants entre deux 
et six ans qui s'exercent à parler* répètent toujours les mêmes expres- 
sions, les mêmes rimes, assonances et mots, créent même des néolo- 
gismes, et prennent un plaisir tout particulier lorsqu'ils ont pu enri- 
chir leur vocabulaire. C'est le langage bébé auquel les hommes, dans 
leur phase d'excitation et de gaieté, ont souvent recours, C'est aussi 
celui qu'emploient fréquemment des malades, névropathes, hystériques, 
maniaques, schizophrènes, qui aiment à jongler avec les mots, à ren- 
verser les phrases, à s'écouter parler. C'est moins le sens que la forme, le 
rythme, l'accent et l'intonation qui leur importent. Pensant aussi aux 
stéréotypies verljalos qu'on rencontre dans quelques affections men- 
tales. Enfinj les primitifs usent eux aussi volontiers d'un langage enfan- 
tin où reviennent de temps en temps les mêmes sons et rimes* Les ma- 
niaques» hystériques, etc., les sauvages dans leurs phases de gaieté, par- 
viennent ainsi à .créer des morceaux poétiques véritables qui constituent 
pour eux un dérivatif, une expression de leur moi. 11 y a là-dedans du 
narcissisme et de la magie {croyance en la toute-puissance de la pensée 
et de la parole). Ainsi, la parole peut être considérée comme la marque 
d'un érotisme particulier, Les poètes, même les plus grands, ressemblent 
tous un peu à des enfants, et ils éprouvent de la joie, non seulement à 
exprimer leurs émotions intimes, mais à jouer avec les mots, à créer des 
rimes et des rythmes nouveaux. 

Wilhelm Stekel et Bertrand Stbohmàh : Analysis of a key dveam 
(Analyse d'un rêve à clé). — Les deux auteurs nous racontent le cas d'un 
malade souffrant de dépression, d'aboulie, d'impuissance, de fatigue ner- 
A T euse, À cette occasîon r ils nous donnent l'analyse détaillée d'un rêve 
très important pour le sujet ; ils ont découvert aussi un certain nombre 
de principes nouveaux pour l'onirocritie, principes qu'ils ajoutent à ceux 
élaborés par Freud, et que iîous ne reproduirons pas. 

L. 3. London : Mcchaiiisim in. Paranoïa (Les mécanismes de la para- 
noïa). — C'est l'étude d'un cas de paranoïa, dominé par des hallu- 
cinations et idées délirantes de grandeur et de persécution et avec réac- 
tions émotives prononcées. Le malade parle d'une invention qui ne 
semble pas absurde : celle-ci symbolise une poussée de sa libido qui 
s'est attachée à son sur-moi et s'y est fixée. Il n'y a pas de régression 
intellectuelle comme dans la schizophrénie. Ce qui caractérise la para- 
noïa c'est une réaction émotive particulière aux idées délirantes* Les 
diverses composantes de la libido, homosexualité, narcissisme, sadisme* 
tendances spectaculaires sont libérées, isolées à la suite d'un trauma- 
tisme psychique et reçoivent par là même un supplément d'énergie. 
Les illusions et délires sont fixés* systématisés, acceptés par le moi. 



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124 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Charles F- Gibson ; Concerning Color (Notes sur la couleur), — Len- 
teur étudie le comportement de divers types de nègres, différent selon 
la nuance de leur pigmentation* Le nègre entièrement noir est ayant 
tout dominé par des sentiments d'infériorité, de masochisme qu f il cher- 
che à compenser. Le nègre brun est ambivalent, à la fois mû par des 
poussées d'infériorité et de supériorité* Quant au nègre « pâle », c'est 
à nouveau l'infériorité qui est en jeu chez lui, cela, qu'il fréquente les 
nègres noirs qui le repoussent comme n'étant pas des leurs* ou les blancs 
qui se méfient de lui* 

B, Freedman : / Svevo, A psychoanalytical Novelist (I. Svevo, im con- 
teur psychanalytique), 

Clara M* Thomson : Dutiful Child Résistance (La résistance de V en- 
fant soumis), — L'auteur rapporte deux cas observés dans sa pratique 
analytique, analogues par le caractère particulier de leur résistance à 
l'analyse. Dans le premier, il s'agît d'une femme souffrant de phobies 
(agoraphobie, clausiophobie, angoisses)* Elle avait toujours été timide, 
peureuse, obéissante ; en particulier» elle évitait sa mère qui, sous des 
dehors tendres* se montrait égoïste et froide. Dans le second, c'est un 
jeune homme déprimé, craignant de ne pouvoir réussir en rien dans la 
vie. Il a également été timide, recherchait un refuge auprès de sa mère ; 
cependant» il ne se sentait pas à l'aise dans sa famille ; malgré les soins 
que lui prodiguait sa mère, il se croyait incompris et peu aimé d'elle. 

Durant l'analyse, les deux patients se comportaient de la même ma- 
nière : ils ne critiquaient rien, acceptant toutes les idées et injonctions 
de l'analyste avec soumission et docilité. II y avait un transfert positif, 
mais sans que les patients s'en fussent aperçus» En fait, ils reproduisaient 
dans l'analysé leur conduite à l'égard de leur mère, faite de respect, de 
méfiance et de froideur craintive. L'analyse ne progressant pas, on 
procéda à une technique active selon Ferenczi. L'analyste montra une 
attitude affective, positive, de sympathie et de compréhension. Elle se 
mit à protéger ses patients» et dans la première à surmonter ses peurs, 
le second à prendre conscience de sa valeur. La résistance de 1' « enfant 
soumis » peut être considérée essentiellement comme une réponse à une 
attitude jugée non sincère de la part de la mère, dont on attend aide et 
soutien, et qui déçoit ces espoirs. L'enfant s'identifîant à elle adopte la 
même manière de se conduire vis-à-vis de l'analyste, n'en attend plus 
rien de bon et se montre méfiant» craintif et distant à son égard. 

Volume XIX, n° 1, janvier 1932, 

Oliver L. Reïser : The biological origins of Religion (Les origines 
biologiques de la religion). — JL'auteur développe ici une théorie person- 
nelle et originale sur l'origine du sentiment religieux chez l'homme ; 
<?e$t une conception assez audacieuse, et sur laquelle nous pourrions 



*wr—^^=""^^™i3w 



BIBLIOGRAPHIE 125 



faire plus d'une réserve, mais qui dénote chez M, Reiser le besoin de 
ramener si possible tous les phénomènes naturels (et rémotion religieuse 
en est un) à des principes communs. Le Dieu primitif de toutes les an- 
ciennes religions^ celui dont sont issus les autres, c*est le Dieu du Soleil 
et de la Lumière ; l'homme a déifié cet astre qu'il a considéré comme la 
source de toute vie, de toute réalité, de toute joie. Cette conception a 
Pavantage de se baser sur des faits biologiques connus. La biochimie 
nous a enseigné que la synthèse première du protoplasme, vivant à 
partir de ces éléments constitutifs^ s'est faite grâce à Faction catalytique 
des rayons solaires. -Cette influence activante a laissé des traces dans 
toute matière vivante. On peut parler de mémoire protoplasmique de la 
lumière. Or, si Pêtrc vivant a gardé inclus en lui le souvenir de l'action 
bienfaisante du soleil grâce à laquelle il existe* il en résultera un besoin 
constant de se rapprocher de cette source lumineuse, de rechercher ces 
mêmes rayons (héliotropismeK Chez les êtres supérieurs, ses souvenirs 
inconscients se sont localisés dans la partie la plus ancienne du cerveau, 
le paléencéphale, siège de la vie animale, instinctive. La tendance vers 
la lumière s'est manifestée par un processus d'excroissance, la produc- 
tion des yeux, prolongement extérieur du cerveau. Les émotions, besoins, 
instincts biologiques se sont peu à peu sublimés, rationalisés ; mais on 
peut tout de même retrouver dans certaines conditions les traces de 
cette origine biologique du sentiment religieux. Ainsi, la vision éi détique 
{Jaensch) est une survivance d'une faculté imaginative visuelle 3 exis- 
tant autrefois* disparue normalement aujourd'hui* Ainsi, les obsessions 
qui s'observent dans certaines maladies mentales et nerveuses, et qui 
s'expriment par des crises de nystagmus irrésistibles, peuvent être rap- 
prochées de délires religieux, d'hallucinations et visions extatiques- 
Enfin, il faut dans toute religion faire une place à l'élément social. 

Prof. Sheldon Glueck : Mental Hygiène and Crime (Hygiène men- 
tale et crime), — Quels moyens psychologiques la société possède-t-elle 
pour prévenir le crime ? Avant de répondre à cette question, l'auteur 
fait un rapide exposé de l'histoire des théories criminologiques. On est 
arrivé aujourd'hui à ridée que le crime est dû à l'action de tout un 
ensemble de facteurs psychiques et sociaux. L'étude historique nous 
apprend maintes choses. La prophylaxie du crime suppose la coopéra- 
tion de deux principes : scientifiques et humanitaires, Elle doit se baser 
sur nombre d'autres sciences, comme la biologie, la psychiatrie, la psych- 
analyse, la psychologie, la pathologie et la sociologie ; il faut tenir 
compte de toutes les données de ces sciences pour comprendre la genèse 
du crime et la mentalité du criminel. En outre, il faut être patient et 
prudent. L'histoire nous enseigne que les progrès d'une science sont 
lents, ses débuis insignifiants : il faut devenir modeste dans ces aspira- 
tions* La procédure criminelle a besoin d'être changée ; il faudrait sépa- 
rer l'examen des causes d'un crime du traitement du criminel lui-même. 
Celui-ci serait soumis aux soins d'une cour composée d'un jury, d'un 



126 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



psychiatre et d*un crlminologue, et chargée de déterminer la manière 
la plus rationnelle de traiter et d'améliorer le délinquant. À intervalles 
donnés elle pourrait revoir son cas et modifier le traitement si néces- 
saire, Dans toutes ces recherches, le point de vue psychologique et 
pchychanaly tique doit être bien souligné, Un autre point important» 
c'est qu'en criminologie, comme en médecine, il vaut mieux prévenir que 
guérir, et que l'hygiène mentale jouera un rôle toujours plus considé- 
rable ; à cet effet, il faut un personnel spécialement entraîné* 

Th. Schrœder : A living God incarnate (Un Dieu incarné). — C'est 
Inobservation d'une femme, mulâtresse, très religieuse et mystique» qui 
se disait une incarnation de Dieu. 

■ 

L. Pierce Ciark : Can child analysis prevent neuroses and psychoses 
in later life ? {Une analyse d'enfant peut-elle prévenir l'êclosion d'une 
névrose et d'une psychose dans la vie ultérieure ?). — G* est là une ques- 
tion très importante pour l'hygiène mentale, et qui, dans l'état actuel de 
la science psychologique, n'a pas encore pu recevoir toujours une solu- 
tion satisfaisante. Evidemment, la psychanalyse a déjà, dans nombre de 
cas, permis de dépister un état pré-psychologique < fixation narcissique 
buccale et traumatismes infantiles chez le futur mélancolique* conflits 
homosexuels chez le pré-paranoïaque) ; elle a même pu aller plus loin 
et s'occuper d'enfants prédisposés à la névrose. Dans ce domaine/ elle 
a déjà enregistré des succès (A. Freud* M* Klein), Cette analyse est à la 
fois plus facile et plus difficile que chez l'adulte* La technique à adopter 
■est celle du jeu, dramatisation symbolique des conflits* tendances, désirs 
inconscients de l'enfant. La conduite est ainsi souvent caractéristique ; 
par exemple violence ou soumission en cas de privation de tendresse 
{sevrage). Le choix de l'objet futur de la libido se dessine déjà, Pour 
que l'analyse puisse réussir, il faut que l'enfant extériorise spontané- 
ment ou par association tous ses conflits inconscients (catharsis). Cela 
■est possible, car les jeux ne sont souvent que des réactions à des pri- 
vations ou inhibitions ; l'enfant se libère ainsi, comme le névrosé s'ex- 
prime dans ses rêves et fantaisies. Les différents types de caractères 
{paranoïde, obsessionnel, narcissisme, etc.) peuvent assez bien s'obser- 
ver. L'auteur finit son article par le récit de deux analyses d'enfants 
■épileptiques (huit à neuf ans), 

William Silverberg : Notes on ihe Mecanism of Réaction formation 
{Notes sur le mécanisme et sur la formation rêaclionnelle). — A propos de 
<teux rêves analysés chez un malade obsessionnel, M. Silverberg a dénoté 
l'existence de deux modes de conduite symbolique, en réponse à une 
privation ou un châtiment imposé par le père. C'est, d'une part, une 
agression directe, consistant à rabaisser l'être haï et redouté dont on a à 
souffrir, et à prendre sa place. L'autre type de réaction consiste en une 
agression déguisée, impliquée seulement', cachée sous une attitude de 



■xr 



BIBLIOGRAPHIE 127 



respect et de soumission feints. La réaction se distingue ainsi de la 
sublimation par son caractère réversif ; il y a neutralisation d'une ten- 
dance par la tendance opposée. La pulsion primitive est entièrement 
refoulée, remplacée par son contraire ; elle échappe donc souvent à 
rinYestigation et à la censure, 

Freedman Burill : H.-Z?, Leuormand ; A. psychanalytic Dramatist 
(H.-R+ Lenormand ; un dramaturge psychanalytique). 

R àllendy : The mecanism auf Auiopunishment (Le mécanisme 
d'auto punition)* — Le distingué psj r chanalyste parisien esquisse ici briè- 
vement sa théorie connue de Pautopunition, II' admet Inexistence d'un 
instinct social (nié par Freud, admis par Adler), autonome, à côté de 
Tiiistinct sexuel et digestif* «Cet instinct peut être introjecté et se mani- 
fester alors comme censure, refoulement inhibition, auto punît ion. Il faut 
aussi admettre son existence pour expliquer le sadisme et le maso- 
chisme (sadisme du surmoi). Il joue aussi un rôle, soit dans les névroses, 
soit dans les maladies organiques, qu'on peut considérer comme des 
.sortes de punitions inconscientes, 

Louis J. Bbagmâk : The Escape Acis of Hondin (Les fuites de Robert 
Hoiidîn), — Etude sur Robert Houdïn, le célèbre prestidigitateur^ et de 
quelques-uns de ses trucs* 



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Alençon. — Imprimerie Corbière et Jugaiii,