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Full text of "Revue Française de Psychanalyse VII 1934 No.2"

Tome septième. 



N° 2. 1934 




Cette revue est publiée sous le haut patronage 
de M. le Professeur S. Freud. 



MEMOIRES ORIGINAUX 



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REVUE FRANÇAISE Dli PSYCHANALYSE. 



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Source gallica.bnf.fr /Bibliothèque nationale de France 



La Négation 



Par S. FREUD 
(Traduit de V allemand par H. Hœsli) 

Para d'abord dans Imago, XI, 1925 



La manière dont nos malades présentent leurs associations au 
cours du traitement psychanalytique nous fournit Poccasion de 
quelques observations intéressantes, Il arrive qu'un malade nous 
dise ; « Vous allez penser maintenant que je vais vous dire quelque 
chose d'offensant, mais je n'en ai réellement pas l'intention. » Nous 
saisissons qu'il s'agît du refus, par projection, d'une association 
qui vient de surgir. Ou bien il nous dit : « Vous vous demandez qui 
peut être cette personne du rêve* Ce n'est pas ma mère* » Nous 
corrigeons : c'est donc sa mère. Nous prenons la liberté, dans notre 
interprétation» de faire abstraction de la négation et de n'envisager 
que le contenu pur de l'association. C'est comme si le patient avait 
dit ; « Cette personne du rêve m'a rappelé ma mère, niais il ne me 
plaît point d'accepter cette association, » 

Il est quelquefois facile d'obtenir l'éclaircissement qu'on sou- 
haite sur le refoulé inconscient. On interroge : « Quelle est la chose 
qui vous paraît la plus invraisemblable dans cette situation ? 
Qu'est-ce qui, selon vous» était alors le plus éloigné de votre pen- 
sée ? » Si le malade tombe dans le piège et désigne ce à quoi il peut 
croire le moins, il avoue presque toujours le fait important. Il y a 
souvent un joli pendant de celte expérience chez le névrosé obses- 
sionnel auquel on a déjà fait comprendre la signification des symp- 
tômes. « J'ai une nouvelle idée obsessionnelle. J'ai tout de suite 
pensé qu'elle pourrait signifier telle chose. Mais non, cela ne peut 
pas être vrai, autrement je n'en aurais pas eu l'idée, » Ce qu'il 
rejette, à l'aide de ce raisonnement que la cure lui a suggéré, est 
naturellement la signification véritable de ridée obsessionnelle. 

Un contenu de représentation ou d'idée refoulé peut donc deve- 
nir conscient à la condition qu'on puisse le nier. La négation est une 



«>^ ^ ^f^^(N^^H 



LA NÉGATION * 175 



manière de connaître le refoulé* ce qui revient à dire qu'elle est 
déjà, au fond* une sorte de suppression du refoulement, mais qu'elle 
ne signifie certes pas encore une acceptation du refoulé. On voit 
comment la fonction intellectuelle se sépare ici du processus affec- 
tif, À l'aide de la négation il n'y a qu'un des effets du processus de 
refoulement qu'on puisse faire rétrograder* celui qui veut que le 
contenu de la représentation n'atteigne pas la conscience* Il en 
ïésulte une sorte d'acceptation intellectuelle du refoulé, tandis que 
l'effet essentiel du refoulement persiste (1), Nous obtenons au cours 
de l'analyse une autre modification très importante, et assez décon- 
certante, de la même situation. Nous réussissons même à vaincre la 
négation et à imposer la pleine acceptation intellectuelle du refoulé... 
le processus du refoulement lui-même n'en est pourtant pas encore 
supprimé. 

Le jugement intellectuel ayant comme tâche d'affirmer ou de 
nier des contenus d'idées, les remarques précédentes nous ont 
amenés à l'origine psychologique de cette fonction. Nier quelque 
chose par le jugement signifie au fond : Voilà quelque chose que 
j'aimerais refouler. La condamnation d'un fait est le substitut 
intellectuel du refoulement, le « non » qu'implique cette condam- 
nation est un de ses signes» un certificat d'origine comme le « Made 
in Germany » par exemple. Au moyen du symbole de la négation la 
pensée se libère des restrictions du refoulement et s'enrichit de con- 
tenus indispensables à son activité. 

Deux tâches principales incombent au jugement. Son rôle est 
d'accorder ou de nier à une chose telle propriété, d'admettre ou de 
contester l'existence d'une représentation dans la réalité. La pro- 
priété sur laquelle il faut se prononcer pourrait, primitivement, 
avoir été bonne ou mauvaise, utile ou nuisible. Ce qui revient à dire 
dans le langage des premières tendances pulsionnelles orales : je 
veux manger ceci ou je veux le cracher, et dans une transposition 
plus large : je veux introduire ceci en moi ou l'exclure hors de moi 
Donc : Qu'il soit en moi ou hors de moi. Le moi-plaisir primitif, 
comme il a été montré ailleurs, désire introjecter tout ce qui est 
bon, et rejeter tout ce qui est mauvais. Ce qui est mauvais, ce qui 

(1) Le même processus se retrouve à lé. ibase du processus coniui de La « con- 
juration du malheur ». « Quel bonheur, il y a longtemps que je n'ai pas eu ma 
migraine l » Mais c'est le (premier indice de l'accès qu'on sent venir; auquel, 
cependant, on ne veut pas encore croire* 



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■^^^^feiÉta 



176 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



est étranger au Moi, ce qui est hors de iui, lui est d'abord iden- 
tique (1), 

L'autre décision que doit prendre la fonction du jugement, celle 
de l'existence réelle d'une chose représentée, traduit l'intérêt du 
moi réel définitif qui provient du moi-plaisir primitif (examen de 
la réalité). II ne s'agit maintenant plus de savoir si le moi doit ou 
ne doit pas accueillir telle perception (un objet), mais si telle de 
ses représentations peut également se retrouver par la perception, 
c'est-à-dire dans la réalité, Il s'agit ici encore, comme on peut le 
constater, d'une question de dehors et de dedans. Le non-réel, 
Tuniquement représenté, le subjectif, n'est qu'en dedans, l'autre, 
le réel, existe aussi dans le dehors. L'expérience nous a appris qu'il 
n'est pas seulement important de savoir si une chose (objet de 
satisfaction) possède la « bonne » propriété, qu'elle mérite par 
conséquent d'être acceptée, mais qu'il importe aussi de savoir si 
cette chose existe dans le monde extérieur, de façon qu'on puisse 
s'en emparer s'il en est besoin. Pour comprendre cette évolution, 
il faut se rappeler que toutes les représentations proviennent des 
perceptions, qu'elles en sont les reproductions. Originellement donc, 
l'existence de la représentation est déjà un gage de la réalité de ce 
qui est représenté. L'opposition entre le subjectif et l'objectif 
n'existe par conséquent pas dès le début. Ce qui lui permet de 
s'établir, c'est ïe fait que la pensée possède la faculté d'actualiser 
telle perception en la reproduisant par la représentation, sans que 
la réalité implique encore nécessairement l'objet, Le premier but 
et le plus immédiat de Pexainen de la réalité n'est pas de trouver 
dans la perception réelle un objet correspondant à ce qui est repré- 
senté, mais de le retrouver, de s'assurer qu'il existe encore. Une 
autre chose qui contribue à opposer le subjectif et l'objectif est 
due à une autre vertu de la faculté de penser, La reproduction de 
la perception dans la représentation n'est pas toujours sa repro- 
duction fidèle ; elle peut être modifiée par des omissions ou chan- 
gée par la fusion d'éléments divers. Il appartient à l'examen de la 
réalité de contrôler jusqu'où vont ces déformations, Mais on 
s'aperçoit qu'on ne se livre à cet examen de la réalité que parce que 
des objets qui, autrefois, avaient été cause de réelles satisfactions, 
ont été perdus. 

(1) Cf* Puî$îan& et destinées de pulsions. Œuvres complètes, V* 



LA NÉGATION 177 



Le jugement est l'action intellectuelle qui décide du choix de 
l'action motrice, qui met fin à la stase de la pensée et qui conduit 
de la pensée à l'action. Je me suis déjà expliqué ailleurs* égale- 
ment, sur la stase de la pensée. II faut y voir une action d ? essai s un 
tâtonnement de la faculté motrice nécessitant peu d'efforts de 
déversement Réfléchissons : Où le moi avaitol déjà exercé un 
pareil tâtonnement, où avait-il appris la technique qu'il emploie 
maintenant dans les processus de la pensée ? Cela s'est passé à la 
limite sensorielle de l'appareil psychique, dans les perceptions des 
sens. À notre avis, la perception n'est pas un processus purement 
passifs car le moi envoie périodiquement au système de perception 
de petites quantités d'investissement, au moyen desquelles il goûte 
les excitations extérieures, pour se retirer après chaque tâtonne- 
ment. 

L'étude du jugement nous montre peut-être pour la première fois 
comment une fonction intellectuelle peut naître du jeu des ten- 
dances pulsionnelles primaires. Le jugement est dévolution appro- 
priée de cette absorption dans le moi et de ce rejet hors du moi dont 
nous avons parlé, et qui est réglée par le principe du plaisir. Sa 
polarité semble correspondre à l'opposition des deux groupes pul- 
sionnels que nous avons admis. L'affirmation comme substitut 
de l'absorption appar tient à PEros, la négation substitut du 
rejet appartient à l'instinct de destruction. Le plaisir général de 
nier, le « négativisme » de maints malades atteints de psychose, 
doit probablement être considéré comme un indice de la désin tri- 
cation pulsionnelle par suppression des composantes libidinales. 
Mais le fonctionnement du jugement n*est rendu possible que par 
le fait que la création du symbole de la négation a permis à la pen- 
sée un premier degré d'indépendance vis-à-vis des résultats du 
refoulement, et, par conséquent, Pa rendue également indépen- 
dante du principe du plaisir. 

Cette conception de la négation est entièrement confirmée par le 
fait que, dans l'analyse, il n'existe aucun « non » provenant de 
l'inconscient, el que l'acceptation du contenu de l'inconscient de 
la part du moi s'exprime par une formule négative. Il n ? est aucune 
preuve plus péremptoire du succès de la mise en lumière de Pincon- 
scient que lorsque l'analysé réagit par la phrase : Je n'ai pas pensé 
à cela ; ou bien : Je n'y ai j Limai s pensé* 



Clinique psychanalytique 



(0 



Les débuts d'un traitement analytique 



Par le D r René Laforgue 



Après vous avoir parlé, au cours de mes dernières conférences, 
de la prise de contact de l'analyste avec le ma la do, eL vous a\oir 
exposé les difficultés créées par le diagnostic d'un cas et la mise en 
marche d'un traitement, je voudrais aujourd'hui entrer un peu dans 
les détails et vous présenter un traitement à ses débuts, 

Je reprends donc le cas du jeune homosexuel dont je vous ai 
parlé dans ma première leçon, et chez lequel nous avons cru décou : 
vrir, derrière la façade de l'homosexualité* une névrose d'angoisse* 
Permettez-moi de vous rappeler brièvement la façon dont s'était 
présenté ce cas : il s'agissait d'un jeune homme de vingt-huit ans, 
^enu me consulter non pas pour suivre un traitement, mais pour 
me demander quelques conseils sur la ligne de conduite à suivre 
dans son cas- Honteux et gêné* il me parla de son « vice ». II me dit 
qu'il était allé, il y a quelques années, consulter Babmsky une 
dizaine de fois. Mais il ne put lui dire quoi que ce soit* car il pleu- 
rait toujours. A cette époque-là, diMI, il n'avait pas encore cédé 
vraiment à son penchant, tandis qu'aujourd'hui le mal est irrépa- 
rable : il est atteint d'homosexualité, il ne voit pas comment il 
peut vivre une vie normale, etc., etc-» 

Je vous ai exposé comment nous avons lentement amené le ma- 
lade à comprendre que, derrière ce symptôme, il se cachait autre 
chose, que l'homosexualité consciente ou inconsciente, pouvant 
s'observer pour ainsi dire dans toutes les névroses, et que le niai 
dont il se plaignait n'était en somme que l'aspect d'un trouble plus 
profond. Ce trouble se traduisait également par d'autres symp- 
tômes, tels que le besoin de cultiver toujours un remords, de se 
croire exclu, pour une raison ou pour une autre* de la société des 
hommes» de ne pas pouvoir être franc, direct, ouvert* de vivre dans 
la crainte que Ton ne découvre son état, etc.» etc.» 

(]) Extrait d'un cours professé à l'Institut de Psychanalyse de Paris en 1934, 



T" 



CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE 179 



Nous avons vu que notre malade, que nous avons appelé M. Y., 
icagïssait à cette conversation par de Paiigoisse, Après plusieurs 
hésitations* il prit la décision de suivre, non pas mi traitement eu 
règle, mais de venir simplement à quelques séanceSj afin de nous 
permettre de voir plus clair dans son cas, 

C'est donc le matériel de ces quelques séances que je voudrais 
'vous exposer, ainsi que la façon dont M. Y,, lentement et progrès* 
sivement, a décidé de suivre un traitement régulier. 

Il arrive à la première séance, et nous raeonte le rêve suivant : 
r Je me trouve dans une chambre pleine d'excréments et, tout à 
coup, à ma grande horreur, je vois entrer ma sœur dans cette 
pièce. » Tel est le contenu du rêve. La sœur qui y paraît est sa 
sœur cadette, mariée depuis quelques mois. Nous lui demandons 
quelques associations d'idées à ce sujet, mais, au lieu de nous par- 
ler de sa sœur, M. Y, se lamente sur son homosexualité* Il ne 
comprend pas pourquoi nous ne voulons pas nous en occuper et 
pourquoi nous lui demandons de parler de sa sœur. En sommé, il 
n'est pas malade, dit-il, et ce qui l'intéresse, c'est uniquement cette 
homosexualité. Celle ci lui cause tant de remords qu'à chaque aven- 
ture qui lui arrive a\ec un compagnon de passage, il n'éprouve 
qu'un sentiment, celui d'une honte indescriptible qui l'oblige à fuir 
les hommes et à s'accuser, comme s 5 il était un paria. En d'autres 
termes, M, Y. ne veut pas nous parler de son rêve, et cela, d'ailleurs, 
ne nous étonne pas, Notre expérience nous permet de ne pas nous 
laisser arrêter par les lamentations de M. Y sur son homosexualité. 
Ces lamentations, vous le verrez plus tard, ne tendent qu'à retar- 
der notre travail d'investigation et à nous lancer sur une fausse 
piste. 

Le rêve, en effet, nous paraît typique. Ces rêves se retrouvent 
fréquemment chez tous les êtres qui ont fortement refoulé leur 
agressivité en la tournant contre eux-mêmes, et ceci se manifeste 
très clairement dans le rêve dont nous nous occupons. En bon 
français, ce rêve veut dire r que M, Y s'einm,*. de la façon la plus 
épouvantable, sans qu'il veuille permettre à qui que ce soit de 
voir clair dans son état. Aussi est-il effrayé de voir quelqu'un 
entrer dans la pièce où il se trouve, et sa frayeur augmente quand 
il s'aperçoit que ce quelqu'un est sa sœur, 

Ces rêves sont très fréquents dans toutes les névroses maso- 
chistes où la souffrance, « renmi... », est devenue pour le 



■A^M 



180 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



malade une jouissance, une sorte de délectation morose. Par l'in- 
termédiaire de ses souffrances, le malade, en se faisant battre, réa- 
lise Pauto-punition* Vous savez que cet état de choses peuL se tra- 
duire soit par des souffrances morales ou physiques» soit par 
l'échec social* Fauto-huniiliation, etc. Le malade peut tenir à ces 
formes de souffrance comme à une richesse, comme à un trésor. 
Nous voyons cette souffrance réalisée par l'avarice, le malade deve- 
nant esclave de l'argent Enfin, elle peut se manifester d'une façon 
caractéristique par un état de constipation aussi bien moral que 
physique. 

Nous ne sommes donc pas étonné de Phorreur avec laquelle M. Y. 
voit entrer sa sœur dans la chambre où il a été seul jusqu'à pré* fc 
sent. Naturellement, il s'agît dans ce rêve non seulement de sa 
sœur, mais également du psychanalyste que le malade voit avec 
horreur prendre contact avec lui et entrer dans sa chambre. Les. 
raisons pour lesquelles ces malades gardent leur agressivité pour 
eux sont multiples. N'ont-Hs pas peur de salir les êtres qui leur sont 
chers en exprimant devant eux ce qu'ils ont en eux ? N'onMIs pas 
peur de les humilier, voire même de les tuer ? Ne nous étonnons 
donc pas s'il est difficile de prendre contact avec la matière psy- 
chique de M. Y. f matière psychique qu'il peut retenir exactement de 
la même façon que ses matières fécales. 

Nous expliquons cette situation à notre malade en quelques mots. 
Mais, au lieu de rester allongé sur notre divan» il se lève» donnant 
tous les signes d'angoisse et d'impatience. II veut partir. Nous lui 
expliquons pourquoi il veut partir. Alors, il se rallonge, mais tombe 
dans uu mutisme de plusieurs minutes, Enfin, il dit ceci : 

« Oui, j'ai été souvent constipé dans ma vie. Je n'ai pas V habi- 
tude de parler de mes tourments. Je ne les ai jamais confiés à qui 
que ce soit Quant à ma sœur, c'est la personne avec laquelle je 
m'entends le mieux. Je Pai beaucoup aimée> mais depuis qu'elle est 
mariée ce n'est plus la même chose. Je lui ai demandé hier soir de 
m' accompagner au cinéma* mais elle a préféré rester avec son mari. 
J'avoue que, pour la première fois de ma vie, j'en ai ressenti quelque 
amertume. Mais pourquoi parler de tout cela ? Mon beau-frère est 
un ami avec lequel je m'entends admirablement. En général, il ne 
\eut pas sortir seul avec ma sœur. Il me demandé toujours d'être 
des leurs. En somme, ils ne conçoivent pour ainsi dire pas leur 
vie sans moi, » 



CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE iSl 



La première séance se termine sur ces paroles. Nous prenons 
bien soin de ne pas faire remarquer au malade qu'eu dépit de ses 
résistances; il a fini par nous parler de lui, de sa sœur, de son beau- 
frère, bref, de son complexe d' Œdipe. 

Voici maintenant le rêve que M, Y, nous apporte à la deuxième 
séance : Il est avec sa sœur dans un sous-soL Quelqu'un un 
homme veut entrer dans la pièce* Le rêveur pense que c'est un 
voleur ou un bandit. Il prend son revolver et veut tirer sur cet 
homme, mais le revolver ne part pas. Il prend alors un fusil, vise 
les yeux de l'homme et le tue net. 

Nous ne voulons pas entrer dans les détails de cette séance qui, 
en somme, ne nous apporte pas grand'chose. La sœur est main- 
tenant avec le malade dans un sous-sol. Le malade qui s'identifie 
forcément avec sa sœur veut empêcher l'homme de s'approcher 
d'eux et de voir clair (le nia In de vise les yeux). Cela nous permet 
de comprendre mieux l'attitude que M. Y. voudrait adopter vis-à- 
vis de l'analyste, susceptible de s'approcher de lui et de voir clair 
dans le sous-sol de son âme* 

Au cours de cette séance, le malade nous signale qu'il s'est réveillé 
pendant la nuit avec une forte érection, provoquée par un rêve dont 
il ne se souvient pas. Ce rêve aurait certainement abouti à une pol- 
lution si le réveil n'était pas intervenu. Le tout a naturellement 
fini par une masturbation au cours de laquelle M, Y. n'a pensé à 
rien* chose qui nous paraît particulièrement caractéristique dans 
son cas. Nous lui expliquons qu'il empêche non seulement l'ana- 
lyste de voir clair dans son état, mais qu'il se l'interdit également 
lui-même, puisqu'il ne veut pas prendre conscience de ce qu'il 
pouvait penser au cours de cette masturbation. Sa propre cons- 
cience semble donc être supprimée de la même façon que l'homme, 
voleur ou bandit, entré dans le sous-sol ? a été supprimé. Je n'insiste 
pa,s sur les termes ; voleur ou bandit, qui s'adressent évidemment 
à l'analyste* Vous savez que cette résistance éprouvée par les ma- 
lades vis-à-vis de leur analyste est classique. 

Au moment de nous quitter, M. Y, s'empresse de nous payer la 
séance. C'est manifestement une réaction contre son désir de ne 
pas payer. Nous lui conseillons de le faire plus tard* et il nous 
quitte- 
Le malade ne vient pas à la séance suivante. Il nous fait télépho- 
ner qu'il est au lit, grippé- Nous nous gardons de lui en demander 



rail r- 



182 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Jes raisons* D'ailleurs, jusqu'à présent, il ne nous a dit ni son nom* 
ni son adresse. Etant donné la difficulté qu'il a à se livrer, nous ne 
tenons pas à sortir de notre réserve. Nous attendons. Quelques 
jours plus tard, M. Y. redemande un rendez-vous. Lorsqu'il revient, 
il nous dit qu'il a été très grippé, très las, très angoissé. D'ailleurs^ 
ajoute-t-il, il sent bien que nous connaissons les ficelles de son 
cas, que nous savons très bien qu'il lui est impossible de nous 
échapper. Et, bien que cela le dégoûte de se sentir ainsi manœuvre, 
il l'accepte, mais il est révolté de voir que nous nous dirigeons tou- 
jours dans une autre direction que celle où il voudrait nous con- 
duire. La dernière fois, dit-il 5 il nous avait quitté avec l'impression 
que nous avions raison, mais, dans la nuit, Je sentiment que tout 
ce que nous lui avions dit était arbitraire s'est fortifié, A ce mo- 
menHà, il était convaincu que nous avions tort et que nos affir- 
mations ne répondaient à rien. 

Le malade ne parle pas d'une façon bourrue, mais d'un ton 
presque amusé, comme s'il avait vaguement conscience crue son 
raisonnement n'était qu'une résistance, et comme s'il se moquait 
mi peu de lui-même. 

Voici le rêve qu'il nous apporte à cette séance : « Je suis dans 
ma chambre noire en train de révéler une photographie dans un 
bain. Une fois développée, je colle cette photographie contre une 
fenêtre pour mieux la voir par transparence, comme si je la collais 
ici, contre la vitre de votre fenêtre. Au moment de la décoller, je 
\ois avec angoisse que la photographie reste collée contre la fenêtre 
et que je risque de la déchirer. Je suis très angoissé, j'hésite, et 
finalement je laisse la photo collée- Sur celle-ci, il y a une dame de 
H.„, sa lîlle et moi. » 

Voici maintenant les associations d'idées que M, Y* nous a don- 
nées par rapport à ce rêve. La jeune fille est une jeune anglaise 
blonde qui a été secrétaire chez M, Y, à H,., Ce qui Ta frappé chez 
cette jeune fille, c'est sa façon directe, sincère et naturelle de par- 
ler de toutes les questions sexuelles* Elle vivait avec un ami dont 
elle était devenue la maîtresse à dix-huit ans, d'abord pour ne plus 
être jeune fille, cela lui paraissait bête» et aussi parce que 
toutes ses amies* qui ne l'étaient plus, se moquaient d'elle. M. Y, me 
parle avec beaucoup d'ardeur de cette jeune fille, de sa simplicité, 
de sa beauté, de sa santé, de son courage au travail, et il revient sur 
la façon naturelle dont elle parlait des choses de l'amour. La mère 



^^^^^^^ 



CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE 183 



de la jeune fille, qui esi à côté d'elle sur la photo, est — dit M, Y. — 
une putain. C'est une femme qui a été très névrosée, qui a eu beau- 
coup d'amants, et qui a toujours cherché une jouissance qu'elLe 
était incapable d'atteindre. Mais elle s'est toujours expliquée fran- 
chement sur ses difficultés, et elle est capable de beaucoup de 
loyauté* Au cours d'une discussion avec M. Y.» c'est elle qui lui a 
dit que quelque chose semblait ne pas être en ordre dans sa vie 
sexuelle, et qu'il devrait se faire analyser. 

Puis, le malade continue à parler, non pas de cette dame et de sa 
fille, mais de sa sœur. Elle est ravissante» saine* Elle parle des 
choses de l'amour sans hypocrisie ni pruderie, même devant son 
mari. Elle a toujours mis son frère au courant de ses flirts, de ses 
petits incidents sexuels, incidents généralement très platoniques. 
M* Y. admire la franchise de sa sœur, la simplicité avec laquelle 
elle se conduit dans la vie, puis il s'étend longuement sur quelques 
histoires de leur enfance passée en commun. Après avoir écoulé 
tout cela, il ne nous est pas difficile de reconnaître dans la jeune 
fille de K>„ la sœur du malade que celui-ci nous a décrite dans les 
mêmes termes, et dans la « putain », la mère de la jeune fille, la 
propre mère du malade. Nous ne disons évidemment à M. Y. que la 
première partie de notre interprétation, mais, intelligent comme il 
est, il entrevoit la seconde, et nous dit pour nous rassurer ; « N'ayez 
pas peur de me dire que j'ai traité ma mère de putain, Je com- 
prends parfaitement que cela puisse se produire dans les rêves.» » 

Ce sont donc ces impressions qu'il a révélées dans son âme et 
qu'il a collées sur la fenêtre de la psychanalyse, afin que cette 
fois-ci nous puissions voir en transparence ce qui le préoccupe. 
Nous pouvons donc conclure que M* Y,, sans le savoir, est amou- 
reux de sa sœur. Il veut se détacher d'elle, mais n'y parvient pas. 
Enfin, nous ne nous faisons plus traiter de bandit, nous avons le 
droit de voir clair dans le sous-sol de son âme. 

A la séance suivante, il arrive très angoissé, hésitant à s'allonger* 
Finalement, il s'allonge et nous raconte le rêve suivant : « Je suis 
dans la salle de bains de ma sœur. J'ouvre le robinet et je fais cou- 
ler le bain. Dans le bain, il y a un morceau de bois dur. Ce n'est 
pas ma sœur qui se baigne, c'est moi. » 

Mesdames et Messieurs, après le rêve précédent il n'est pas dif- 
ficile de saisir la signification de celui-ci* Néanmoins, nous nous 
gardons de l'interpréter sans demander à notre malade quelques 



184 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



associations d'idées- Dans tout rêve, aussi significatif soit-il, il y a 
toujours des points obscurs que nous avons intérêt à élucider, 

M, Y, nous parle donc de sa sœur et de F extrême liberté avec 
laquelle elle discute les questions d'ordre sexuel devant lui* II se 
souvient qu'elle lui a parlé un jour, et devant son mari, d'un jeune 
homme qui lui avait fait de longs discours sans oser prendre une 
initiative plus directe. Ce jeune homme lui déplaisait disait-elle, 
parce qu'elle aurait mieux compris qu'il portât directement, et sans 
longs discours, sa main sur son sexe* M. Y. suppose que sa sœur* 
qui n'a jamais été prude, s'est facilement adaptée an mariage, et 
que ses rapports sexuels avec son mari lui font plaisir. M* Y. nous 
parle encore longuement des toilettes de sa sœur, de sa voix, de son 
chant, etc. Nous apprenons ainsi que les associations d'idées ne 
font que confirmer ce que nous avions prévu, c'est-à-dire l'intérêt 
énorme de M. Y. pour la « salle de bains » de sa sœur. La salle de 
bains et la baignoire symbolisent évidemment les organes féminins 
dans lesquels il s'introduit pour prendre un bain, comme le mor- 
ceau de bois dur du rêve- 
Nous hésitons pourtant à donner trop directement à M, Y, Tin* 
terprétation de ce rêve. Et voici pourquoi : il ne vient en somme 
nous voir que depuis quelques séances, et pourtant le matériel qu'il 
apporte à l'analyste est déjà celui que Ton découvre généralement 
après plusieurs mois de traitement. Nous savons que le surmoi du 
malade est capable de réagir tris brutalement et de le punir si 
nous rendons trop rapi dément conscient le contenu de certains 
rêves. Le sentiment de culpabilité découlant de l'analyse trop 
directe d'un tel rêve peut être considérable et le besoin de punition 
très intense* 11 est vrai? d'autre part, que nous ne pouvons épargner 
au malade cette réaction. Il sera obligé d'y passer s'il désire guérir 
comme on <est obligé de subir les injures de la naissance lorsqu'on 
naît. Mais nous pouvons peut-être atténuer cette réaction en 
retendant, c'est-à-dire en ne lui permettant de se manifester que 
progressivement- Chez M, Y., la partie du surmoi qui proteste 
contre cela, c'est la partie homosexuelle, vous le savez. Elle ne peut 
pas supporter d'être privée de l'amitié du beau-frère, vis à-vis 
duquel, à la suite d'un rêve pareil, M* Y. se sent coupable. 

À la même séance, M. Y, nous apporte un second rêve que 
voici : « Je vais faire des achats avec ma sœur, dans un grand 
magasin ou chez une couturière* Je me trouve en pyjama- Dans le 



CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE 185 



magasin-, je rencontre un acteur de cinéma très connu et qui est 
homosexuel* Je suis très gêné d'être vu en pyjama à côté de ma 
sœm\ Ce jeune homme me regarde comme s'il savait que je suis 
homosexuel et comme s'il voulait dire : « Toi aussi ». Je le regarde 
également et je me dis : « Quel homme intéressant, » 

Ce rêve nous explique comment s'annonce la réaction du surnioL 
Nous n'avons aucune difficulté à comprendre» d'après le rêve et les 
associations d'idées précédentes, pourquoi M. Y* se trouve avec sa 
sœur dans une situation inconfortable, et pourquoi il a peur d'être 
\u en public avec elle, alors qu*il est en pyjama, c'est-à-dire dé- 
braillé. Cet acteur homosexuel, témoin de tout cela, symbolise 
d'une part le beau-frère, et d'autre part l'analyste. Dans ce rêve, et 
pour les besoins de la censure, M. Y* s'intéresse plus à ce beau- 
frère qu'à sa sœur. Le malade a des soubresauts nerveux et ne peut 
rester que difficilement allongé sur le divan, A chaque instant, il se 
relève. Il nous dit qu'il a peur que nous 1' « engueulions ». II ne 
s'explique pas la peur irraisonnée que nous lui inspirons. Nous 
«essayons de le tranquilliser et de lui faire comprendre un peu ses 
rêves. Mais les précautions que nous prenons sont inutiles. Il nous 
dit : « Quoi ? Vous voulez me cacher que je couche avec ma sœur 
<ïans ce rêve. Ailez-y, n'ayez pas peur, » Nous sommes donc obligés 
daller jusqu'au bout de notre interprétation, mais nous nous mé- 
fions des réactions que cela va peut-être susciter, A notre grande 
surprise, ces réactions ne se sont pas produites au cours des séances 
suivantes, mais un peu plus tard. 

La fois suivante, M + Y, nous raconte ce rêve : « Je monte sur une 
■échelle qui se trouve appuyée contre un arbre. Lorsque je suis 
arrivé à une certaine hauteur, l'échelle se renverse en arrière* Je 
tombe dans les branches d'un arbre derrière moi. » 

Le malade ne donne pas beaucoup d'associations d'idées au sujet 
de ce rêve* Il nous parle de toutes sortes de choses qui le préoccu- 
pent Il ne sait pas combien de temps il va rester à Paris ; sa sœur 
va partir en Belgique avec son mari. En somme, rien d'intéressant. 
Mais le matériel du rêve nous parait typique* Nous savons déjà, 
par ce qui précède, que M. Y. s'interdit de prendre conscience du 
petit roman qu'il vit awc sa sœur* Il le vit, en s 'identifiant à sa 
sœur, et il se représente tout ce qu'un garçon comme lui pourrait 
faire avec une jeune fille comme lui. Cet état de choses explique 
d'ailleurs son homosexualité. Nous supposons donc que M. Y,, dans 



nvw 



186 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ce rêve, n'est pas autre chose que sa sœur, EJle tombe de l'échelle, 
non pas dans les bras de l'arbre, mais dans ceux du jeune homme, 
M. Y. Cette interprétation nous a été coniîiinée d'une façon parti- 
culièrement frappante, par le rêve de la séance suivante que voici ; 

« Nous sommes dans une pièce, ma sœur, mon beau-frèrtî et moi. 
Ma sœur monte sur une sorte d'escalier qui se trouve dans cette 
pièce. Lorsqu'elle est arrivée à une certaine hauteur ; je lui dis de 
se laisser tomber en arrière, Elle fait ce que je lui demande, et je 
veux l'attraper dans mes bras- Malheureusement, je la manque, et 
elle tombe. Elle semble s'être fait mal. Je suis très gêné et je 
m'excuse. « Cela ne fait rien, dit ma sœur, ce n'est pas désagréable 
du tout » 

Mesdames et Messieurs, en entendant le récit de ce rêve, nous 
sommes tout de suite frappés par un fait : cette fois-ci, les choses 
ne sont plus à l'envers, c'est à dire inverties ; ce n'est plus le jeune 
homme qui monte sur une échelle, comme dans le rêve précédent, 
et qui tombe dans les bras de l'arbre* C'est bien la sœur de M. Y. 
qui tombe dans ses bras et en présence du mari. De plus, elle a 
l'air de trouver cela fort agréable. Le rêve a été si clair que M. Y. Ta 
tout de suite interprété. Il avoue que cette chute est évidemment un 
symbole qu'il ne saurait nier. Le fait d'en être lui-même la cause 
ne peut que rendre les choses plus précises. 

Il serait intéressant d'obtenir quelques associations d'idées au 
sujet de la douleur causée par la chute. Mais il est impossible d'en 
obtenir, M, Y, se borne à dire : « Je crois que nia sœur a poussé un 
petit cri, » Nous n'insistons donc pas davantage sur le matériel de 
cette séance. Elle ne correspond évidemment pas encore à la fameuse 
réaction négative que nous attendions. 

La séance suivante ne nous apporte également rien de nouveau 
à ce sujet, excepté peut-être un rêve que voici : 

« Je rêve, c'était vers le 15 février, qu'il y a partout la révolution 
dans Paris* Je cours dans la rue avec ma sœur. Nous allons nous 
abriter dans une maison- Là, se trouve un homme travesti, entière- 
ment recouvert d'un enduit brillant, Je lui saisis les mains et je 
mets ses doigts dans ma bouche ; jl y reste quelques parcelles de 
l'enduit brillant, » 

Au sujet de la révolution, M. Y. nous parle des événements 
récents qui ont eu Heu à Paris : la révolte des jeunes contre les 
vieux. II a pensé un moment à quitter Paris avec sa sœur ei son 



^rt^^^n^^ta^MMM 



CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE Î87 

beau-frère. Dans son rêve, en effet, il semble vouloir fuir celte 
révolte, et il est intéressant de le noter. Mais qui est cet homme 
recouvert d'un enduit brillant ? Que peut signifier le rite consistant 
à mettre les doigts de L'homme dans sa bouche ? Et que symbolisent 
les parcelles d'enduit brillant qui y restent ? 

Il n'est pas difficile de reconnaître dans cette image le symbole 
d'un acte homosexuel, au cours duquel M* Y. s s*identî fiant à sa 
sœur, fuit la révolte des jeunes* Cet acte homosexuel lui permet de 
sucer les doigts de son partenaire, d'emporter quelques parcelles de 
lui, comme le ferait une femme d'un amant. 

Nous donnons cette explication à M. Y, Aussitôt celui-ci nous 
avoue avec honte que, dans le rêve, il a également pris dans sa 
bouche l'organe de l'homme travesti. Cet aveu nous dispense de 
* vous exjdiquer ce que symbolisent ces parcelles d'enduit. L'homme 
qui se comporte vis-à-vis de M, Y. comme vis-à-vis d'une femme, 
c'est encore son beau-frère ; dans un certain sens, c'est aussi l'ana- 
lyste. Le malade nous raconte alors que, n'ayant pas eu l'intention 
de rester si longtemps à Paris, il va être obligé d'emprunter de 
l'argent soit à son beau-fère, soit à son médecin* Cet argent ne 
représente pas autre chose que les parcelles brillantes du rêve, et 
M. Y. voudrait bien les faire entrer dans sa poche. 

Nous voyons donc ici que tout est de nouveau renversé. Il y a une 
régression déterminée par une révolte agressive, virile, susceptible 
de faire de M, Y, un jeune combattant. Cette régression se traduit 
par la fuite dans l'homosexualité. M. Y., passif à la manière d'une 
femme, reçoit des parcelles de l'enduit brillant de son partenaire 
dont l'organe s'enfonce dans sa bouche. De nouveau, son agressi- 
vité est retournée contre lui-même. Son sadisme devient maso- 
chisme. Au lieu de donner, M. Y. reçoit ; au lieu d'éjaculer, il 
retient. 

Un fait rend cette séance particulièrement caractéristique : M, Y. 
ne cesse de parler de son intention de nous faire un cadeau, 11 con- 
sidère cette intention comme une idée stupide qu'il faudrait natu- 
rellement se garder de réaliser. Il se plaint également d'avoir perdu 
son stylo, A ce sujet* il nous parle d'un ami qui possède un très 
beau styloJ M, Y. avait envie de le lui voler. Il Ta d'ailleurs avoué 
à cet ami qui a ri, ne comprenant pas que c'était sérieux. Il y a 
quelques jours, M. Y, voulait faire un cadeau à sa sœur, et il pen- 
sait lui offrir un stylo. 



ISS REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Voici maintenant le rêve de la séance suivante : 

M, Y, se trouve dans la maison de ses parents, avec ses deux 
sœurs* Tout à coup, quelqu'un, un jeune homme, pénètre dans 
cette maison. M. Y, pense qu'il va s'adresser à ses sœurs. Mais c'est 
in cambrioleur. Celui-ci traverse la chambre à coucher des sœurs 
ei pénètre dans celle de la mère afin de voler ses bijoux, M* Y. est 
paralysé. Il ne peut rien faire pour empêcher le voleur de com- 
mettre son larcin* 

Nous demandons à notre malade quelques associations d'idées. 
JI nous dit que sa mère possède de très beaux bijoux ; que ceux-ci 
lui ont été offerts par son père ; que, dans son pays, on appelle cou- 
ramment les enfants des bijoux, etc.. 

Nous assistons donc dans ce rêve à une situation typique : le jeune 
homme cambrioleur, vous l'avez sans doute deviné, c'est M, Y, lui- 
même. Cette fois-ci, il ne se contente pas, comme dans ie rêve pré- 
cédent, de l'enduit brillant enlevé à son beau-frère, il prend carré- 
ment les bijoux offerts par son père à sa mère. Il veut voler les 
enfants de celle-ci, et il entre directement en rivalité avec «lie. Ce 
rêve nous permet de pénétrer un peu plus avant dans le complexe 
d'Œdipe de notre malade : derrière les sœurs et leur chambre à 
coucher, se dissimule en réalité la mère. Par conséquent, derrière 
le beau-frère, se cache le père. L'homosexualité» c'est-à-dire Piden- 
tification à la mère et aux sœurs, qui nous fut révélée par le rêve 
de la photographie, nous avait déjà fait prévoir tout ceci. Cette 
homosexualité est donc un moyen de se mettre dans la peau de la 
mère et des sœurs, afin de les posséder. Mais c'est aussi un moyen 
de posséder le père* ses bijoux, ses enfants, son argent. Nous avons 
donc à faire au complexe d'Œdipe négatif du malade. D'ailleurs, 
au cours de cette séance, M, Y, nous parle beaucoup de son père 
et de son étonnante facilité à gagner de l'argent Le malade hésite 
a lui écrire au sujet de son analyse- Il voudrait bien lui demander 
l'argent nécessaire pour suivre le traitement et, d'autre part, il 
préférerait rentrer dans son pays pour y gagner lui-même cet 
argent. Ces questions le préoccupent de plus en plus, II nous donne 
à comprendre que nos prix de consultation sont très bas, en com- 
paraison de ceux qu'il paye aux médecins de son pays. Entre paren- 
thèse, cela signifie : « Je gagne sur vous ». M. Y. nous dit également 
qu'il doit toujours veiller à ne pas mentir, à ne pas raconter d'hîs- 



«Mf 



CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE 189 



toires. Il a pris Fhabitude de manœuvrer les gens par ses récits et 
de les et mettre dedans ». Nous comprenons donc qu'il exerce son 
charme sur les êtres pour les posséder et les rouler* Il se met ainsi 
k la place de la femme. Nous prévoyons donc quelques difficultés 
au moment du règlement de nos honoraires. Nous sa vous d'avance 
qu'il faudra noter les séances, ne serait-ce que pour savoir le nom- 
bre de celles que M # Y, ne voudra pas nous payer. Il ne s'agit d'ail- 
leurs pas d'un homme pauvre, maïs au contraire très riche. 

Nous ne sommes nullement étonnés de constater qu'à partir de 
cette séance le traitement marque un temps d'arrêt* Les associa- 
tions d'idées de M. Y. deviennent rares* Il ne peut pas dormir. Il 
iombe de nouveau malade. II ne veut plus parler pendant les 
séances. Il réclame des explications de notre part, Il se montre 
sceptique quant aux résultats du traitement. Bref, il ne veut plus 
rien nous apporter* D'après lui* c'est à nous de nous mettre en frais 
et non pas à lui 

Cet état de choses dure pendant plusieurs séances* au cours 
desquelles M. Y. envisage de quitter Paris* Cette situation traîne 
ainsi jusqu'à la fin du mois. Il est angoissé, mal à l'aise, irritable, 
Naturellement, il manque le rendez-vous le jour où il doit payer nos 
honoraires. À la séance suivante, il nous apporte un chèque qu'il a 
demandé à son beau-frère. II nous donne, pour la première fois, son 
nom de famille et son adresse dans son pays. Quant au chèque , il 
est manifestement inférieur à la somme due par M. Y- ; mais ce 
dernier n'a pas la moindre conscience de Terreur, Nous ne disons 
donc rien, afin de mieux étudier svs réactions. Il nous raconte alors 
ie rêve suivant ; 

« Je pénètre dans la chambre de ma mère, Elle est dans son lit. 
Elle porte autour du cou un boa de plumes d'autruche. Je lui 
dis : « Pourquoi portes-tu cela ? C'est trop court, et ce n'est pas 
conforme à l'esthétique de la femme. Pour que cela soit bien, cela 
devrait tomber au moins jusqu'aux hanches. a Ma mère m'explique 
qu'il faut au moins vingt-cinq, oiseaux pour faire un boa pareil, et 
que cela coûte très cher. Tout à coup, la pîècç est remplie de papil- 
lons. Je veux: en attraper un qui est très beau, mais dès que je l'ai 
louché le papillon a Pair de mourir. J'explique à ma mère qu'il 
n'est pas mort, qu'il va revivre dans une demi-lieu re. Mais je sais 
bien que ce n'est pas vrai* et que le papillon est mort pour tou- 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE. 2 



Ï5DMBB 



190 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



jours* Ensuite, je vois un oiseau. Il s'installe sur mon pantalon 
pour y faire ses besoins. Je réclame vite une serviette à la femme de 
chambre pour essuyer la tache qui disparaît. » 

Mesdames et Messieurs, ce rêve nous conduit au centre du pro- 
blème posé par le cas de notre malade. Depuis le dernier rave, nous 
avons compris qu'il est jaloux des bijoux de sa mère, c'est-à-dire de 
ses enfants. Le boa qu'elle porte et qui est raté est un enfant 
qu'elle porte et qui est raté. Le papillon, c'est aussi un enfant ; de 
même pour l'oiseau. 

Au sujet de l'oiseau qui fait ses besoins sur la cuisse de M, Y,, 
celui-ci nous parle de la masturbation pratiquée avec un ami. Son 
propre sperme avait jailli sur sa cuisse. Il avait demandé une ser- 
viette à cet ami afin d'en essuyer les traces- Nous sommes donc 
fixés en ce qui concerne cet oiseau : c'est l'ami et c'est aussi M. Y* 
lui-même. Le papillon et le boa représentent ses frèTes et soeurs, il 
touche le papillon pour le tuer. Du boa, il dit qu'il est raté, qu'il est 
contraire à l'esthétique de la femme, Au cours des associations 
d*idées> il se souvient qu'il a voulu, dans le rêve, l'enlever à sa mère, 
Tout nous paraît donc de plus en plus clair. 

Il est intéressant de noter que M. Y,, en nous payant moins que 
la somme due, nous a diminués exactement» de trois séances ; ce 
sont trois enfants (1), M, Y. est ahuri lorsque nous essayons pru- 
demment de le mettre en présence de ces faits. Il ne comprend pas 
comment il a pu se tromper à ce point. ïl propose de nous régler 
ia différence la prochaine fois. 

A la séance suivante, il nous apporte non pas la différence de 
trois séances, mais le paiement pour six. Puis il raconte ce Teve : 

« Je suis dans ma chambre, couché dans mon lit. Ma mère vient 
s'asseoir sur ee lit Je lui dis que j'ai préparé pour elle de la crème 
au^ amandes. Mes soeurs disent que ce n'est pas vrai. Cependant 
elles vont manger cette crème dans l'auto de ma mère. Celte auto 
est une Packard, uniquement à la disposition de ma mère. Elle est 
maintenant salie par les taches que, mes soeurs y ont faites. Le 
chauffeur cherche à les enlever et les efface avec beaucoup de peine. 
Ensuite, je vois ma sœur qui met une nouvelle robe. C'est un 
simple mouchoir qu'elle dispose devant elle* » 

Voici les associations d'idées ; 

(1) Il a un frère et deux sœurs. 



CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE 191 



La crème lui fait penser à des crachats qui sont suceptibles de 
tacher. Il aime beaucoup la crème aux amandes et croit que sa mère 
l'adore. Nous voyons donc cette fois-ci la crème s'étaler, non pas 
.sur la cuisse de M. Y.* mais dans l'auto de la mère- Dans cette voi- 
ture se trouvent les soeurs- Naturellement, ce sont elles qui ont fait 
les taches, M. Y. n'y est pour rien. 

C'est également la sœur qui se met un mouchoir en guise de robe. 
Ce mouchoir, c'est la serviette qui sert à essuyer les crachats ou le 
sperme du rêve précédent 

En d*autres termes, nous voyons les sœurs prendre l'initiative de 
salir leur auto, et d'appliquer contre leur sexe le mouchoir 3 c'est-k- 
dire la serviette ayant servi à M. Y. Mieux encore, ce sont les sœurs 
qui prennent l'initiative de se masturber» Nous expliquons cette 
interprétation à notre malade. Nous ne sommes pas étonnés de ^oir, 
dans ce rêve, soeurs et mère jouer le rôle actif et en prendre sur 
elles la responsabilité, tandis que M, Y. demeure passivement dans 
son lit, Il n'a fait que préparer la crème, ce qui d'ailleurs est nié 
par les sœurs. Vous voyez donc combien II, Y. se sent coupable de 
prendre la moindre initiative, La souillure de ses sœurs, par ses 
produits (excréments), ne peut se faire que par Fintermédîaîre de 
celles-ci, et sans que M. Y. intervienne* Nous voici bien loin du rêve 
où le malade redoutait de mettre sa sœur en contact avec ses excré- 
ments. 

Apres cette séance* M* Y- nous parle de sa volonté de suivre le 
traitement. Mais il ne veut toujours pas en parler à son père. S'il 
pouvait suivre ce traitement sans être obligé de le dire à qui que ce 
soit, il lui serait facile de le faire- Ce qui lui est impossible, c'est de 
prendre ainsi une initiative. 

Nous n'avons aucune peine à faire comprendre à M, Y. ce qui le 
gêne dans cette situation : il fuit toute initiative qui lui permet- 
trait de devenir homme* Il se laisse passivement mener par les 
circonstances, de la même façon qu'il se laisse faire par sa mère 
dans le rêve précédent. 

« Pourquoi, dit-il, ne voulez-vous pas me fixer une ligne de con- 
duite ? me prescrire ce que je dois faire ? Vous me sortiriez d'un 
embarras crueh » C'est justement ce que nous avons évité jusqu'à 
présent, afin de pouvoir mieux analyser chez lui les difficultés qui 
V empêchent de prendre une telle décision, Nous voici donc devant 
l'explication de ces difficultés : pour M- Y., se dccîder à suivre le 



REVUE FH ANC AISE DE PSYCHANALYSE 



traitement, cela symbolise la volonté de devenir homme et la con- 
science de la responsabilité de l'inceste. Or, il fuit devant tout cela 
dans la possivité et dans l'homosexualité, M. Y* le comprend fort 
bien, mais il nous reproche de Je laisser dans l'embarras. 

Il arrive à la séance suivante ayant pris la ferme décision de 
suivre le traitement et de rester encore trois mois à Paris- Il va 
dire à son père quïl est obligé de se soigner pour une blennorragie 
qu'il vient d'attraper. Il nous demande si trois mois de traitement 
suffiront. 

Puis il nous raconte les trois rêves suivants ; 
Voici le premier : M. Y. va au domaine de son père, à la cam- 
pagne, pour y chercher du lait dans une bouteille. Il y rencontre le 
légisseur qui lui montre les nouveaux bâtiments, la laiterie méca- 
nique, etc. Ils se promènent tous deux le long d'un étang. Le régis- 
seur trouve un écureuil qu'il tend à M. Y, Mais cet écureuil le griffe, 
et il est obligé de le lâcher. Un loup passe ensuite et lui fait très 
peur* mais bientôt il n'y fait plus attention. M. Y. trouve tout à coup 
que les nouveaux bâtiments n'ont rien d'extraordinaire, et que son 
père aurait bien pu le consulter avant de les faire construire. En 
somme, le père a fait quelques gaffes* Le rêveur se décide alors à 
quitter le domaine et à prendre le train pour revenir chez lui. Mais 
il arrive en retard à la gare ; le train part, M. Y. va le rater. Il court 
et, au dernier moments il arrive à sauter dans un compartiment, IJ 
y trouve deux jeunes filles qui le félicitent de n'avoir pas manqué 
le train. Il leur répond : « Oh ! ceci n'est rien* J'ai dû courir bien 
davantage avec mon ami M. pour prendre le train allant de N... à 
L„. ; et, tout en courant, j'avais à ce moment-là ma malle dans ma 
main gauche et dans ma main droite le linge que je n'avais pas 
eu le temps d 3 y ranger. » 

M, Y. aborde le deuxième rêve avec quelques hésitations. Il nous 
dit sa crainte de nous embrouiller. Voici ce rêve : 

« Je vais au cinéma avec mon frère. Le cinéma se transforme en 
piscine. Il s'y trouve beaucoup de jeunes filles qui ressemblent à 
des stars de cinéma. Elles m'encouragent à me jeter à l'eau et à 
nager. A ma grande surprise, j'arrive à le faire, mais avec une peine 
incroyable. À partir d'un certain moment, je m'aperçois que je peux 
même voler* Je me rends compte que cet exploit est possible, uni- 
quement parce que l'air est chargé d'électricité, Je vois ma mère 
entourée d'amies et je vole sur elle. J'explique ensuite à mon père 



mm 



CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE 193 



comment je m'y prends pour voler, et je lui explique également le 
truc de l'électricité. )> 

M. Y, aborde le troisième rêve avec beaucoup plus de difficultés 
encore. Il nous dît que* s*îl nous le raconte, nous allons penser 
qu'il est guéri, alors qu'il n'en est rien, et que nous devrions* même 
^vant de commencer Je traitement, nous renseigner, afin de savoir 
si son cas est réellement guérissable. 

Voici le rêve : 

« Je suis à la gare et je sors du train avec un jeune bonime 
inconnu. Il me dit que je suis mal habillé et qu'il va me donner 
l'adresse de son tailleur. Dans la rue* je rencontre ma sœur et une 
jeune fille. Ma sœur s'arrête devant un bordel. Je veux l'obliger à 
continuer* mais elle me dit : « Je veux entrer. Je veux voir com- 
ment ils font cela. » Je cherche à l'en dissuader, mais elle me 
îépond : « J'ai bien le droit de pénétrer dans un établissement de ce 
genre ; cela me passionne, » M, Y, se dit alors : « Ma sœur doit 
avoir envie de coucher avec le jeune homme qui est avec moi. Dans 
ce cas, je ferais mieux de coucher moi-même avec elle. Ainsi son 
mari, qui est mon ami, ne lui en voudra pas* » Je me souviens tout 
à coup que ce projet n'est pas réalisable* car les organes de la femme 
me dégnûLenl. » 

Nous ne demandons pas tout de suite à M. Y* des associations 
d'idées au sujet de ce rêve. Son contenu, d'ailleurs, peut être com- 
pris jusqu'à un certain point sans associations d'idées, C'est très 
clair : M. Y. pénètre dans le bassin des stars de cinéma ; il vole sur 
sa mère ; il se comporte comme les oiseaux du rêve précédent, etc., 
ïl va jusqu'à envisager l'acte sexuel avec sa sœur* D'autre part, il 
s'est enfin décidé a suivre un traitement normal et à mettre à notre 
disposition non seulement trois rêves, mçis trois mois. 

Si nous renonçons à entrer, devant le malade, dans les détails de 
l'analyse, c'est que lui-même nous avertit de ne pas aller trop vite, 
de ne pas lui dire qu'il a fait des progrès. En effet, il ne le suppor- 
terait pas, et la réaction d 'auto-punition pourrait être violente, 

Nous n'avons pas à nous reprocher de l'avoir laîssé suivre le fil de 
ses idées, car il nous dît à peu près ceci : 

« J'ai quelque chose de très désagréable à vous dire, J*ai reçu 
avant-hier la visite du jeune Allemand que je fréquente actuelle- 
ment.. Je n*ai d'abord pas voulu me laisser aller ; je me suis dît : 
et I] faudra que je le raconte », Il m'a tellement supplié que, finale- 



19 1 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ment, j'ai cédé, mais avec dégoût Je m'aperçois que cela ne me 
dit plus rien du tout. En somme, je ne sais pas pourquoi je le fais. 
Ce garçon m'ennuie» » 

En d'autres termes, nous constatons, à notre grande satisfac- 
tion, que M, Y., sans s'en douter, est en train d'abandonner son 
homosexualité, Celle-ci* bientôt, ne sera plus pour lui qu'une habi- 
tude sans intérêt ni signification, en attendant qu'il la perde tout 
à fait. 

Là aussi* nous nous gardons de crier victoire. Nous ménageons 
ï amour-propre rie notre malade. 11 serait trop vexé. 

Revenons au rêve* Répétons-le, nous en gardons l'interprétation 
pour nous. Le premier rêve est un rêve de récapitulation* Il symbo- 
lise toute l'histoire des relations de M. Y, avec son père. Celui-ci est 
grand propriétaire à la campagne ; il possède des machines formi- 
dables qui produisent du lait. Le rêveur vient en chercher avec 
une bouteille. Il est reçu par le régisseur qui, naturellement» sym- 
bolise le père de M. Y. Ce « père » lui offre d'abord un écureuil, ani- 
mal qui possède une belle queue* Mais il griffe M. Y. Puis survient 
un loup, symbole de l'organe masculin. Ce loup lui fait peur, niais 
pas longtemps, Bientôt le malade devient de plus en plus objectif 
et, au fur et à mesure qu*il se sent plus fort, l'installation du père 
l'impressionne de moins en moins. Il va même jusqu'à la critiquer 
et à prétendre que le père aurait dû lui demander des conseils. Il se 
sent plus fort que son père. Il u*a plus besoin de lui. Il le considère 
comme son élève. Il peut donc maintenant l'abandonner et 
s'échapper. 

Dans le train, il rencontre deux jeunes filles, c'est-à-dire ses deux 
sœurs, II leur dit que, dans le temps, il a été capable de courir après 
un train* même en sortant du linge de sa malle, c'est-à-dire son 
organe de sa braguette* 

Dans le deuxième rêve, M. Y. se jette à l'eau ; il nage, il vole. Tous 
les bassins y passent, celui des stars de cinéma et celui de la mère 
sur laquelle il se jette en volant ; et cela devant son père, qui déci- 
dément est battu. Evidemment, la nage s'accomplit avec beaucoup 
de difficultés et d'angoisse. Elle est rendue possible grâce à l'élec- 
tricité, c'est-à dire au fluide de l'analyse <jui est plus fort que le 
malade. Ce n'est pas M. Y, qui accomplit tous ces exploits. C'est une 
force qui le pousse* Cela le conduit finalement, dans le troisième 
rêve, à substituer sa sœur aux quelques prostituées avec lesquelles" 



^i^^BtBVBtB^HKd^Bl^tAB^B^^BtaB^B^^kKtaeHB 



l'opposition du surmoi a la^guérison 195 



il s'est livré à des expériences aussi lamentables que laborieuse- 
ment mises en train. 

Mesdames, Messieurs, je vous ai promis de vous exposer le début 
d J un traitement, et je me suis permis de vous présenter la mise en 
marche de celui-cL Mise en marche qui en représente sans doute la 
partie la plus importante, bien quelle ne soit que provisoire* M. Y. 
vient nous voir depuis environ six semaines, à raison de trois ou 
quatre fois par semaine. Le nombre des séances qui lui est néces- 
saire pour accomplir ces acrobaties est donc relativement restreint. 
Maïs vous conviendrez avec moi que c'est la partie la plus instruc- 
tive, non seulement au point de vue clinique, mais aussi au point 
de vue de la technique analytique. 

Rappelez-vous les points suivants : Dès le début, nous avons 
laissé à M. Y. la responsabilité d'engager ou non un traitement. 
Lorsqu'il a voulu nous payer, après les premières séances» nous 
avons refusé ; lorsqu'il nous a fait comprendre qu'il ne voulait pas 
nous dire son nom de famille, nous lui avons dit que ce n'était pas 
nécessaire ; lorsqu'il a manqué les séances à l'occasion de sa mala- 
die, nous n'avons rien fait pour trouver son adresse et le rappeler. 
Bref* nous avons pesé le moins possible sur lui en lui laissant le 
maximum de responsabilité. C'est ainsi que nous avons pu analyser 
sa fuite, son sentiment de culpabilité, son angoisse- 
Ces obstacles, une fois écartés, il a été facile à M. Y. de prendre 
la décision de se jeter à l'eau, de voler de ses propres ailes, en 
abandonnant, vous l'avez compris, son homosexualité, son garde- 
fou. 

Les principes appliqués au cours de ce traitement ne sont évi- 
demment pas classiques. Nous avons donné au malade le droit de 
négliger la règle fondamentale, nous lui avons dit qu'il n'avait 
pas besoin de savoir s'il allait rester à Paris ; nous ne l'avons pas 
engagé pour des mois. Nous avons refusé de nous faire payer pen- 
dant quelque temps. Et pourtant, en procédant ainsi, nous sommes 
strictement restés dans la ligne de conduite que Freud a toujours 
recommandée pour commencer un traitement psychanalytique. 

En effet, la difficulté dans ce cas est Tinsistance du malade à 
entraîner continuellement la discussion sur des points secon- 
daires. L'analyste qui ne suit que le manuel peut les prendre pour 
des points primordiaux. Avant tout, il importe de ne pas se laisser 
entraîner, sans quoi Ton perd un temps précieux dans des discus* 



■™ 



196 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



sîons oiseuses. On peut même compromettre définitivement le trai- 
tement, car un malade trop intelligent, qui voit le médecin se 
laisser « rouler », perd toute estime pour l'intelligence de celui-ci. 
Notre prestige n'est pas dû à l'application servïle d'une technique 
immuable, mais à la faculté que nous devons avoir de ne jamais 
nous laisser écarter de l'essentiel* quelles que soient les manœu- 
vres de dispersion que tente le malade. 

Nous avons donc lutté contre la résistance de M. Y. Dès le début, 
nous l'avons obligé à faire face au problème qu'il voulait fuir. Je 
n'ai pas besoin de vous dire qu'au moment même où M. Y. s'en- 
gage enfin à suivre un traitement régulier* il commence déjà à le 
terminer. Il nous est par conséquent possible de lui dire que les trois 
mois qn'ïl nous accorde sont susceptibles de le faire aboutir à une 
guérison totale. Mais ayons l'air d'en douter, ne serait-ce que par 
acquit de conscience. Nous sommes toutefois persuadés que deu^ 
mois nous auraient suffi. Mais je le répète, Je traitement d'un cas 
comme celui-ci peut durer aussi bien deux ans que trois mois, 
selon que Ton cède ou non au malade, 

Il n'est d'ailleurs pas facile de faire admettre à un malade sa 
guérison, même lorsqu'elle est virtuellement atteinte. Ceci d'ailleurs 
est un problème que nous traiterons dans une prochaine leçon. 



L'opposition du surmoi à la guérison 



TROIS CAS CLINIQUES <•> 

Par F. LOWTZKY 



* 



a Dans la littérature psyehanaly tique la plus 

récente se manifeste une prédilection pour la 
théorie selon laquelle toute espèce de privation, 
toute entrave à une satisfaction pulsionnelle 
a ou pourrait avoir pour suite une aggravation 
du sentiment de culpabilité. Je crois pour ma 
part, qu'on réduit considérablement les diffi 
cultes théoriques en n'appliquant ce principe 
qu'aux seules pulsions agressives et l'on ne 
trouvera pas beaucoup d'arguments qui contre- 
disent cette hypothèse. » 

S, Freud (2)* 

Cas de K + 

Il s'agit d'une jeune lille de 30 ans. Avant de venir chez moi, elle 
avait été en traitement pendant dix ans chez différents médecins, 
sans aucun résultat. On la considérait comme incurable ; elle avait 
été diagnostiquée comme schizophrène. 

Elle insista elle-même à être analysée par moi, parce qu'une de 
ses amies avait suivi mon traitement. Ses parents, la mère surtout, 
n'acceptèrent le traitement analytique qu'à contre-cœur, sans aucun 
espoir que l'analyse puisse apporter un secours à la jeune fille, et 
seulement dans le but de lui procurer une distraction. 

Depuis sa toute petite enfance, jusqu'à l'âge de 5 ans, la malade 
avait été extrêmement, gâtée par sa mère et par sa bonne. Puis la 
bonne fut congédiée quand l'enfant avait 5 ans environ . Cette sépa- 
ration subite fut un coup terrible pour la petite fille qui était ten- 
drement attachée à sa bonne. En môme temps, la mère changea de 
conduite envers l'enfant : elle se mit à l'élever avec une sévérité 
extrême. Elle expliqua à ï'enfant que chacun a des devoirs, et que 

(1) Communication faîte à la Société Psychanalytique de Paris le 17 avril 1034. 

(2) Das Vnbehagcn. in der Rultur, traduction française d^ Ch. Odier» à par-aître 
sous Je titre : Malaise dans la civilisation, chez Denoël et Steele* Paris. 



■****^»^*^W"'^^^^^^"«*"*"*»^^^^^^^^^^^^^*^ 



198 REVUE FRANC Aï SE DE PSYCHANALYSE 



ces devoirs doivent être accomplis quoi qu'il en coûte. Toute sa vie, 
elle, la mère, n'avait jamais failli à ses devoirs. Rien n'avait jamais 
pu l'empêcher de les remplir : ni la mauvaise humeur, ni la^ fatigue, 
ni même la maladie. Elle exigeait la même chose de sa fille. Si l'en- 
fant résistait, la mère lui faisait des reproches : « elle est pares- 
seuse, elle *peui, mais elle ne veut pas travailler, elle est méchante ; 
elle, sa mère, était tout autre à son âge », 

La déception dont souffrit l'enfant fut d'autant plus grande, 
qu'habituée jusque-là à l'amour et à la tendresse excessive de sa 
mère et de sa bonne, elle était devenue d'une sensibilité extrême. 

A cette déception s'en ajouta bientôt une autre : la préférence 
que la mère commença de montrer pour ses deux fils aînés et pour 
un cousin qui, après la mort de son mari, ïe remplaçait auprès 
d'elle. Comme suite à ces événements fâcheux, l'enfant resta 
« fixée » à sa mère et en même temps son amour pour elle se trans- 
forma en haine mortelle. 

La voix de sa mère, son surmoî sévère, la juge et la condamne 
pour ses sentiments coupables* Dans son conflit avec son moi, c'est 
le surm oi qui (en apparence) remporte la victoire. Les sentiments 
condamnes sont si bien refoulés qu'elle n'en a aucune idée con- 
sciente ; mais, refoulée, sa haine contre sa mère persiste dans son 
inconscient. Son désir de se venger d'elle se réalise dans sa mala- 
die : elle devient incapable de faire quoi que ce soit. Elle ne peut 
pas se lever à temps le matin pour aider sa mère à faire le ménage ; 
malgré des efforts désespérés, elle ne parvient à se lever qu'à midi 
ou à deux heures. Elle ne peut ni s'habiller, ni se déshabiller, ni se 
laver, ni faire la moindre chose sans une résistance de son incon- 
scient qui, dans la plus petite action, lui fait perdre un temps 
énorme et la rend incapable d'agir. 

D'autre part, elle prend grand soin de sa mère : elle lui demande 
toujours de ne pas travailler trop, de faire attention à ne pas prendre 
froid, de ne pas rentrer trop tard, Si parfois sa mère est en retard 
de quelques minutes, elle en est angoissée, elle craint un malheur. , 
En Pentourant de ces soins excessifs, elle la torture sans s'en ren- 
dre compte. Sa mère lui disait souvent qu'elle la traitait comme un 
enfant traite un oiseau, qu'il embrasse jusqu'à ce qu'il l'étouffé. 

Parfois, il arrivait à la jeune fille d'avoir une faim atroce, Elle 
mangeait sans pouvoir se rassasier, elle dévorait littéralement ce 
qu'elle mangeai t* Comme nous avons pu le constater au cours du 



^■BV 



L*OPI J OSITIOM DU SUnMOI A LA GUÉniSON 199 1 



traitement, c'était sa mère qu'elle dévorait. En môme temps , elle 
avait des crises de dépression : elle pleurait, se sentait malheu- 
reuse* s'accusait d'être méchante et mauvaise en n'aidant pas sa 
mère déjà âgée, surmenée par sa faute. Elle ne voulait plus vivre, 
elle voulait se suicide^ se jeter sous une auto ou sous un train pour 
se faire écraser. 

En s'accusant et en se faisant des reproches, elle en faisait à 
sa mère, parce qu'en la dévorant, elle s'identifiait à elle. C'était 
celle-ci qu'elle souhaitait morte, qu'elle voulait jeter sous un train ; 
en même temps, c'était aussi elle-même qu'elle torturait, qu'elle 
écrasait, c'était son surmoi qui la punissait par la maladie en 
s 'opposant avec une ténacité extrême à sa guérison» en la mainte- 
nant dans un état qui était pour elle pire que la mort, tant elle en? 
souffrait. 

Après avoir passé en revue toute son enfance, et reconnu l'ali- 
sence de tendresse qui l'avait déçue, il me restait à analyser ses 
haines, mais comment devais-je m'y prendre ? Comment lui dire 
qu'elle avait une agressivité contre sa mère* elle qui n'en savait 
rien et qui avait quand même un sentiment de culpabilité et un 
désir de punition très intense ? 

Une fois, elle arriva toute bouleversée et en larmes, et me raconta 
qu'elle venait de lire Le cadavre vivant, de Tolstoï. Le héros de 
cette pièce, comme on le sait, quitte sa famille, sa femme et son 
petit enfant. II est jaloux de sa femme, qu'il soupçonne d'être amou- 
reuse d'un autre homme. Il commence à mener une vie vagabonde. 
Apprenant par hasard que sa femme n'épouse pas son ami parce- 
qu'elle ne peut obtenir son divorce, il fait semblant de se suicider, 
On le croit mort et sa femme, devenue ainsi libre, se remarie. 

h- 

Appartenant à une famille aristocratique et aisée, le héros ne^ 
iréquente à présent que la société la plus basse, il s'adonne à la 
boisson» il devient un « cadavre vivant ». Un jour, étant en état 
d'ébrîété, il raconte son histoire à un homme qui le dénonce. Un 
scandale éclate, le bonheur de la femme est brisé, elle devient horri- 
blement malheureuse, on l'accuse de bigamie. Devant le tribunal» en 
présence de sa femme, le mari se fait justice en se brûlant la cer- 
velle. 

En me racontant cette histoire, la malade ajoute que son frère 
aîné s'est suicidé de la même façon- Il était très malheureux à 
cause de sa mère qui le traitait mal et lui reprochait sa mauvaise 



^^^^^^^^^^""■^ — *^* *^ 



-200 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



conduite, La jeune fille ne veut plus vivre tant elle est malheureuse, 
elle veut se suicider aussi, 

L'idenUiication de la malade à son frère et au héros de la pièce 
de Tolstoï est évidente. Le cadavre vivant, c'est elle-même, c'est 
4ïuss] elle qui veut se faire justice. 

J'avais commencé mes explications par l'analyse du héros de la 
jrièce. Sa vie sans amour n'a aucun sens pour lui, il est comme 
mort et il vit pourtant, c'est un cadavre vivant- En même temps, 
.c'est son surmoi qui le punit de sa haine en faisant de lui un 
cadavre vivant. En se faisant justice, il se venge de sa femme, et en 
même temps il se punit de nouveau. Je lui explique que l'origine 
de l'agressivité et de la haine est l'amour, et qu'à la suite d'une 
déception dans le besoin d'être aimé, l'amour chez l'enfant se trans- 
forme en une haine dont il n'est pas coupable. Le surmoi du héros 
«e comprend pas cela* c'est pourquoi il le juge et le punit sévère- 
ment. 

Elle me fit encore d'autres récits où il s'agissait toujours d'un 
surmoi injuste et sévère, et j'en faisais la même analyse. Elle en 
ttait ravie. « Oh ! disait-elle tout enthousiasmée il n'y a 
point de coupables alors, même les meurtriers ne le sont pas ! 
Quelle grande, découverte ! Comment se peut-il que personne n'en 
sache rien ! Il faut en parler à tout le monde, il faut faire des con- 
férences, annoncer cette nouvelle dans tous les journaux ! » 

Et elle commença elle-même à écrire de Innss articles, à annon- 
cer la grande nouvelle à tout le monde* à sa famille, à ses amis et 
connaissances, à tous ceux qu'elle voyait, à qui elle pouvait parler. 

Il m'était à présent facile rie faire l'analyse de son propre cas, 
de lui parler de sa haine refoulée contre sa mère, de son propre 
surmoi sévère et inexorable. Je lui donnai les mêmes explications 
qui m'avaient servi dans les cas cités plus haut, et je suis arrivée, 
malgré la résistance opiniâtre de son surmoi et de son inconscient, 
— l'analyse ayant duré quatre ans, à la guérison de la malade. 

La jeune fille était avant le traitement un vrai cadavre vivant, 
incapable de faire quoi que ce soit. Elle travaille à présent dans un 
jardin d'enfants, elle s'occupe de l'éducation des petits avec beau- 
coup d'entrain. Elle gagne peu d'argent à cause du chômage» mais 
elle ne perd pas courage et espère gagner davantage pour secourir 
sa famille, sa mère et son 1 frère. Elle est contente et heureuse, en 
dépit d'une atmosphère morale insupportable (elle est Juive et vit à 



L*OPPOsrrroN bu surmoi a la guérison 201: 



Berlin), et d'une misère matérielle à laquelle elle n'est point habi- 
tuée, car elle appartenait à une famille aisée avant la crise éco- 
nomique (1)* 

Cas de M. 

■ 

« Nous ne "pouvons pas abandonner notre con- 
ception de l'origine du sentiment de culpabilité 
de l'humanité, conception d'après laquelle il 
procède du complexe d'CEdipe et fut acquis lors, 
du meurtre du père par les frères ligués contre 
lui. » 

S. Freud (2). 

Voici un autre cas d'un surmoi, juge sévère, qui accuse et con- 
damne le moi, et s'oppose par conséquent à la guérîson du 
malade. 

Il s'agit d*un cas d'obsession très grave chez une femme âgée de 
34 ans. Elle avait été en traitement, pendant trois ans déjà, chez 
un psychanalyste expérimenté, mais sans aucun résultat. Son étal 
s'était même aggravé : sa hantise du suicide était devenue si intense 

4 

qu'on craignait à chaque instant pour sa vie* et la vie même de 
son analyste fut menacée par elle. 

Elle était venue demander du secours à la psychanalyse, pour" 
lutter contre l'onanisme auquel elle se livrait d'une façon excessive, 

(1) Au moment où j'écris ces lignes, je reçois une lettre de la mère de la 
jeune fille qui, l'on s'en souvient, «tait absolument opposée au traitement psy- 
chanalytique. Mes auditeurs me permettront de la leur citer, comme illustration 
de la transformation complète de cette malade : 

« Mais maintenant j-e voudrais parler d'une chose heureuse, de K. de votre, 
de ma K. Chère Madame, qu'est ce que vous, vous seule, avez réussi à faire de 
nia fille ! Vous ne pouvez vous imaginer quel progrès elle a encore fait depuis 
votre départ. Elle a grandi spirituellement, c'est elle qui me soutient, c 1 est elle 
qui m'apporte de la joie <que malheureusement je ne suis pas en état de rece- 
voir) ; elle travaille jour après jour pour rechercher de nouvelles sources qui 
puissent lui être utiles pour sa profession, Elle ne se laisse rebuter par rien-* 
elle n'hésite plus, 

» Vous savez, sans doute, que tous le-s efforts de ce genre sont malheureuse- 
ment vains dans les circonstances actuelles ; mais néanmoins K«,. espère, et 
continue à travailler* et je suis réconciliée avec la vie pour avoir pu voir cela. 
Ghère Madame, je suis déjà vieille et !bien fatiguée* mais je ne suis pas ingrate. 
Je suis tranquille maintenant : même si je ne suis plus, K«. saura vivre* Et 
tout cela est votre xeuvre * t les paroles me manquent pour vous exprimer toute 
ma reconnaissance et tout mon bonheur. Votre réussite avec K... a été trop 
grande* on ne peut s'acquitter envers vous avec des formules de reconnaissance 
ordinaires. Croyez moi, je pense à vous dans toutes les circonstances heureuses, 
c'est-à-dire chaque fois qu'il s'agit de ma fille ; je pense à votre force, à votre 
amour, à votre patience, et j*esipêrc qu'il ine sera donné un jour de vous témoi- 
gner ma. reconnaissance comme il se doit. » 

(2) Loc. cit. 



n 



202 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Elle en souffrait beaucoup* Cette pratique était accompagnée des 
fantasmes suivants : elle voyait tantôt des enfants toujours 
des garçons que l'on bat, tantôt un garçon nommé Thomas» que 
Ton maltraite ; il est très courageux et, grâce à son courage, il peut 
supporter son supplice et, par conséquent, le prolonger. 

Le sentiment de culpabilité provoqué par l'onanisme ei les fan- 
tasmes était très violent. Elle faisait des efforts désespérés pour 
combattre ses « vices », comme elle appelait ses fantasmes» mais 
en vain. Elle se considérait comme une pécheresse, et le remords 
la torturait 

Appartenant à une famille très aisée, elle avait été fort gâtée par 
ses parents dans sa première enfance. Son père, qui n'avait pas de 
métier t s'occupait beaucoup de l'enfant et lui donnait des soins 
maternels ; il rhabillait et la déshabillait, la couchait, la conduisait 
h Técole, allait l'y chercher, etc.,. Sa mère l'entourait de tendresse 
et la comblait de cadeaux, de jouets précieux ei rares. L'enfant 
crut remarquer qu'en lui donnant ces cadeaux la mère se com- 
plaisait à son propre geste et en jouissait beaucoup. Cela provoqua 
chez la petite fille une méfiance à l'égard de l'amour de sa mère : si 
lui donner des soins et des cadeaux est une jouissance pour la 
mère, ce n'est pas par amour qu'elle agit, mais pour sa propre 
satisfaction ; donc sa mère ne l'aime pas, elle n'aime que soi-même. 
L'amour de l'enfant pour sa mère se transforme alors en animosité 
contre elle : l'enfant repousse toutes ses tendresses* La mère repous- 
sée cherche une consolation auprès de son autre enfant, le frère 
aîné (de deux ans) de la petite fille ; alors, à la première déception 
de l'enfant dans son besoin d'être aimée, s'en ajoute une nouvelle, 
beaucoup plus grave : îa préférence que sa mère témoigne à son 
frère, et la mère lui répond qu'elle ne le préfère pas* mais qu'elle 
s'occupe de lui davantage, parce qu'il est malade. À partir de ce 
moment, l'enfant n'a plus qu'une seule idée, qui l'obsède : pour 
être aimée par sa mère, il faut être malade. Elle n J a plus qu'un dé 
sir : être malade et souffrir* À Tâge de quatre ans, par exemple, 
voyant que sa mère s'occupe de son frère qui s'était perdu et qu'on 
venait à peine de retrouver, elle renverse un pot d'eau bouillante que 
la bonne tenait à la main, et se brûle affreusement. Quand, à peu 
près au même âge, elle apprend que son frère et elle vont être 
opérés, elle s'en réjouit beaucoup et en garde le souvenir le plus 
agréable. Une autre fois, toujours dans son enfance, elle tombe et se 



ih-*4f^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^B^>^nrqiip^>^npmi^^^-B^^^^^^^^-n«i 



1/OPPOsmON DU SURMOI A LA GUÉRISON 203 



blesse, mais quand, grâce à un pansement, sa blessure commence h 
guérir, elle en est désolée. Elle envie les gens plus malheureux et 
plus malades qu'elle et fait tout son possible pour se rendre plus 
malheureuse et plus souffrante que les autres. 

Non seulement le désir de se faire aimer par sa mère la pousse à 
se rendre malade et malheureuse^ mais la double déception d ? amour 
avait provoqué chez elle, comme vous le savez, une défiance et une 
baine contre sa mère : elle repousse toutes ses avances, elle ne veut 
plus rien savoir d'elle, elle veut même quitter la maison* La mère, 
indignée, ]a juge sévèrement, l'accuse d'être méchante et mauvaise. 
Et l'enfant, une vraie « Princesse au pois vert » (l) s très gâtée et 
sensible à la moindre inattention, ressent ses reproches comme des 
-coups de fouet. En me faisant part du jugement sévère de sa 
mère, elle se souvient combien, à l'âge de deux: ans, elle était mal- 
traitée et battue par sa bonne, à laquelle elle était tendrement 
attachée. 

Son surmoi, aussi cruel que sa mère, condamne sa méfiance et 
sa haine envers elle. Dans le conflit avec son moi, c ? est lui, son 
-surmoij qui remporte Ju victoire : les sentiments prohibés sont 
refoulés* mais ils continuent à persister dans son inconscient et à 
se manifester par le langage symbolique de ce dernier : elle n'a 
plus la foi* elle ne ressent plus que de l'aversion pour l'église. Son 
frère, au contraire, était un croyant, mais il n'avait foi, disait-elle, 
qu'en des illusions. Elle se souvient que, dans leur enfance, son 
frère et elle avaient reçu en cadeau un très beau jouet : une vache 
recouverte de peau. Par une ouverture pratiquée dans son dos on lui 
versait du lait qu'elle donnait ainsi en abondance. Quand on faisait 
cette opération, son petit frère se détournait pour ne pas voir qu'on 
lui versait du lait, pour ne pas savoir que la vache n'en avait pas, 
pour se donner l'illusion qu'elle en avait. Il avait foi en l'illusion 
qu'il se créait : que la vache avait du lait que sa mire avait de 
l'amour pour lui. Catholique, croyant fervent, il condamnait sa sœur 
pour son incroyance ; pour un si grand péché, il la menaçait de 
l'enfer, de la condamnation éternelle* 

Le garçon battu de ses fantasmes, c'est alors elle-même, punie 

(1) Ce caractère est -emprunté à un conte d'Andersen où nue princesse est 
reconnue grâce à l'exquise sensibilité qui la fait souffrir d'un pois caché sous 
plusieurs matelas ; il désigne en Allemagne quelqu'un -dont la sensibilité est 
affinée par une éducation d'une extrême délicatesse- (N. D, L. R.) 



V^P^B^P*^ 



?— 



204 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



par son propre surmoi 3 comme elle Tétait par sa mère et son frère, 
Il s'agit d'une auto-punition. 

Comment croire que la mère aimait sa fille, puisqu'elle se mon* 
trait si cruelle envers elle ? La malade ne peut se faire d'illusion 
là-dessus, se détourner comme le faisait son frère ; elle ne peut 
plus croire, mais, en même temps 3 elle ne peut se passer de croire» 
de croire en l'amour de sa mère ; elle ne peut même pas exister 
sans cet amour* tant est ardent son désir d'Être aimée. Elle ne 
trouve qu'une seule issue à celle situation désespérée : elle a une 
certitude non pas une illusion c'est que son frère malade et 
qui a beaucoup souffert, est aimé par sa mère. Souffrir et être 
malade, c'est donc être aimée, et elle transforme la punition en 
amour, la souffrance en jouissance. Etre battue, maltraitée par son 
surmoi, par sa nière, c'est être aimée par elle ; souffrir, c'est jouir. 
Voilà pourquoi le petit Thomas, 4e ses fantasmes, supporte les. 
supplices avec tant de courage. 

Un jour, en me décrivant les souffrances endurées par son héros 
imaginaire, elle se souvint comment une fois, dans un jardin, 
n'étant âgée que de quatre ans, elle donnait des coups de fouet sl 
son frère, en le frappant sur son sexe, et en pensant en même temps, 
à l'amour de sa mère pour un autre homme, Elle se venge sur son 
frère en le privant de son sexe, en le rendant une iille comme elle,, 
moins aimée par sa mère, Et la malade ajoute qu'elle a un sexe 
masculin ; elle le voit très distinctement chez elle, tien que tout le 
inonde affirme le contraire- En privant son frère de son sexe, elle en 
obtient un pour elle-même, elle devient un garçon comme lui, donc 
le favori de sa mère. 

Le psychanalyste qui l'avait soignée avant moi, lui disait que le 
garçon battu de ses fantasmes était son frère battu par elle, 
qu'elle haïssait son frère, qu'elle se vengeait sur lui, qu'elle était 
une sadique. Elle se sentait alors coupable et mauvaise, condam- 
née par son médecin, comme elle Tétait par sa mère. Et toute sa 
haine contre sa mère, la malade la tiansféra sur l'analyste, et,, 
pour se venger de lui, elle refusa obstinément de parler. Lui, à son 
tour, et pour essayer de rompre son silence, se taisait et refusait 
même de répondre aux questions posées par elle* Elle ressentait son 
silence comme la plus sévère punition, comme le signe d'une haine 
atroce envers elle* Les séances psychanalytiques devinrent pour 
elle un supplice pareil aux supplices endurés par le petit Thonias 3 . 






l'opposition du surmoi a la guérison 205 



-elles prirent la pince de ses fantasmes à présent disparus ; mais 
elles différaient de ces derniers : la jeune fille ne parvenait plus à 
transformer la punition en amour, tant était grande sa méfiance 
envers son psychanalyste. Elle me dit qu'il l'avait privée de la vue, 
qu'il l'avait aveuglée, qu'à présent elle ne voyait plus. En me racon- 
tant cela* elle se souvient d'un petit enfant qui habite la même 
maison qu'elle* Sa mère ne l'aime pas, elle le maltraite, le bat, lui 
fait endurer des tortures ; son pauvre corps est couvert de bles- 
sures* Abandonné par sa mère, malheureux et tout en larmes, il 
caresse de sa petite main le fer froid de son lit. En me racontant 
cela, de grosses larmes silencieuses coulent sur les joues de la 
malade, sans qu'elle s'en aperçoive. 

Le symbolisme de ce petit récit est tellement transparent que les 
£cns même non rompus à la psychanalyse peuvent le comprendre 
d'emblée. L'enfant malheureux, c'est elle-même, maltraitée par sa 
mère, dure et froide comme le fer^ et qu'elle aime cependant. Et je 
lui explique que l'enfant a un très grand amour pour sa mère s'il 
continue de l'aimer, elle* si froide et si dure pour lui, s'il est 
capable de faire de si grands sacrifices, d'endurer les plus grands 
supplices se brûler, se faire opérer, se rendre malade, etc. pour 
se faire aimer par sa mère* L'enfant battu de ses fantasmes, c'est 
elle-même battue par sa mère, et combien doit être grand cet amour, 
jmisqu'elle est prête à tout supporter dans le but unique de l'obte- 
nir. Aussitôt, elle me confie une partie du fantasme non avouée 
jusqu'à présent : c'est le grand-père qui bat le garçon ; ce dernier 
tombe malade et est transporté à la clinique où il reçoit les plus 
tendres soins de son grand-père* 

Son surmoi, la in ère prohibitrice introjectée, la prive de la vue : 
elle ne voit plus qu'elle a un sexe féminin, qu'elle a de l'amour, 
qu'elle est bonne ; elle se croit du sexe masculin, c'est-à-dire 
agressive et sadique, mauvaise et coupable, et son surmoi recom- 
mence son travail funeste en la punissant et en la Tendant malade 
de nouveau. En la privant de la vue, son surmoi s'oppose ainsi à la 
guérison. 

Je lui rappelle le sort tragique du grand philosophe danois Kier- 
kegaard, son auteur préféré, Il s'était fiancé à une jeune fîlïe, et 
juste avant le mariage il rompt ses fiançailles sans aucune raison 
apparente, et malgré un amour mutuel passionné. Elle faillit se 
suicider en apprenant cette décision, tandis que lui passait toutes 

BEVUE FHAHCÀ1SB DE PSYCHANALYSE* 3 



^ *fci^NI^^^M^—É*^^M^M^^-fc^||»}^ 



206 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ses nuits en larmes, tant était grand son chagrin. C'est à la suite de 
l'identification de sa fiancée à sa mère infidèle, comme je le dé- 
montre dans mon analyse de Kierkegaard (1), que son amour pour 
la jeune fille se transforme en haine ; il devient impuissant et 
rompt avec elle par vengeance, Tout le monde Faccuse, le con- 
damne, rappelle trompeur et coupable. « Qu'est-ce que cela veut 
dire ; un trompeur ? », demande Kierkegaard. « Que chacun se 
demande, et je demande à chacun, si j'ai tiré quelque profit à faire 
mon malheur et celui d'une jeune fille* Etre coupable, qu'est-ce 
que cela veut dire ?... Ma raison est arrêtée, ou plutôt je la quitte... 
Tout ce qui est en moi crie la contradiction. De quelle manière 
suïs-je devenu coupable ? Ou suis-je non coupable ? Pourquoi donc 
suis-je appelé ainsi dans toutes les langues ?... Ne m'est-il pas 
arrivé quelque chose, toute cette affaire n'est-elle pas un malheu- 
reux accident ? Pouvais-je savoir d'avance que tout mon être subi- 
rait un changement, que je deviendrais un autre homme ? C'est 
peut-être ce qui gisait dans les profondeurs obscures de mon âme, 
qui a surgi ? Mais si ce)a était dans l'ombre, comment pouvais-je 
le prévoir ? Mais si je ne pouvais prévoir, alors je suis innocent ? 
Si j'avais éprouvé un choc nerveux, serais-je coupable ?,„ Suis-je 
infidèle ? Si elle continuait de m'aimer et ne voulait jamais donner 
sa foi à un autre, elle me serait alors fidèle. Si je persiste seulement 
a vouloir l'aimer, suis-je donc infidèle ? Nous faisons tous deux la 
même chose : comment donc mérité-je le nom de trompeur en mon- 
trant ma Jïd élite pour la tromperie ? Pourquoi doit-eJIe avoir rai- 
son, et moi tort ? » (La Répétition, pp. 147,148) « ... Faut-il que je 
sois coupable et trompeur, quoi que je fasse, même si je ne fais 
rien ? Ou suîs-je fou peut-être ? Alors mieux vaudrait m'enfermer, 
car dans leur lâcheté les hommes craignent surtout les explica- 
tions des fous et des mourants, » (La Répétition, p. 150.) 

Comment Richard III est-il devenu un horrible démon ? Quelles 
en sont les causes ? demande Kierkegaard, II est devenu un démon 
parce qu'il ne pouvait pas supporter la pitié dont il était l'objet 
depuis son enfance. « Le monologue de Richard III ? du premier 
acte de la pièce de Shakespeare, nous l'explique mieux que tous 
les systèmes moraux, qui n'ont pas même la notion de l'horreur de 
l'existence dont la compréhension leur fait complètement défaut : 

(1) Cette analyse va paraître prochainement, dans Imago sous le liliv : <c S, 
Kierkegaard, Expérience [personnelle et révélation religieuse *>. 






l/OPPÛSITlON BU SUR MOI A LA GUÉRISON 207 



— U-—1 ^^^^^H 



« Moi qui ne suis pas fait pour ses sortes d'espiègleries* pas plu& 
que pour courtiser un amoureux miroir ; moi qui suis rudement 
trompé^ auquel manque la grâce d'un amant pour me pavaner 
devant une nymphe à l'allure débauchée ; qui suis écourté, dépouillé 
oe toute beauté par une nature décevante, déformé, inachevé, né 
avant terme dans le monde qui respire, fini qu'à moitié, qui suis 
si imparfait si peu à la mode que les chiens aboient après moi 
quand je les rencontre. » (Trad. Georges Duval, Ed. Flammarion,) 

La plupart des gens considèrent les monstres, les démons comme 
des êtres dépravés, « Cest une horrible injustice de les juger ainsi,, 
de les accuser, parce qu'en réalité c*est le contraire, c'est l'exis- 
tence qui les maltraite comme une marâtre rudoie ses enfants ; 
ce sont des causes naturelles ou historiques qui les mettent hors la 
loi, qui font d'eux des démons. L'individu n'en est pas coupable, » 
(Furcht und Zittern, pp, 99 f 100). Le coupable est donc l'existence, 
la marâtre qui maltraite l'enfant, la nature décevante qui le met 
au monde avant terme, le déforme, le prive de toute beauté. 

« Est-ce que ce n'est pas de l'amour, demande Kierkegaard, si 
jour et nuit je ne pense qu*à elle ? Pourquoi m'accuse-t-on ? » Et* 
en réalité, bien qu'il eût rompu avec sa fiancée, il n'a jamais cessé 
de l'aimer : il ne parle que. d'elle dans presque tous ses ouvrages,, 
il les lui dédie pour la plupart, il lui lègue toutes ses œuvres ; la 
vie sans elle devient un supplice, « un misérable au pain et à F eau 
est enviable auprès de moi » (1), dit-il, et il en meurt à l'âge de 42 
ans, ne pouvant plus supporter son chagrin. 

Comme on le voit* son amour pour sa mère est grand. Mais, s'il 
rompt avec elle, s'il se venge, s'il devient un Richard III, un démon, 
c'est parce que l'existence le maltraite, la nature décevante le dé* 
forme, c'est-à-dire que la déception, dans son attente d'amour, cause 
la transformation de son amour pour sa mère en une haine dont 
alors il n'est pas coupable. 

Il en va de même chez ma malade. Son amour pour sa propre 
mère est aussi intense que celui de Kierkegaard pour la sienne. Je 
lui rappelle de nouveau toutes les souffrances, tous les supplices 
qu'elle endure et est prête à supporter pour obtenir l'amour de sa 
mère, tant elle l'aime, et que c'est à la suite d'une déception, comme 
chez Kierkegaard, que son amour se transforme en haine ; c'est 

(1) La Répétition, p. 152. 



^bbtaK^^KEK^^^^^^*^k^^hrtiiiÉMa^HmBn 



208 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSA 

pourquoi c'est une « horrible injustice » de s'en accuser et de se 
punir en se privant de la vue et en se rendant malade, 

Et elle commence à voir qu'elle n'est pas mauvaise, qu'elle a de 
l'amour pour sa mère et pour son frère ; elle cesse de se punh\ et 
la guérison commence. Elle avait toujours envié, comme vous vous 
en souvenez, tous les gens plus malades et plus malheureux qu'elle, 
elle tâchait de se rendre comme eux pour être prétextée par sa mère, 
se venger de son frèTe et se punir. Avant le traitement, elle avait 
renoncé, par exemple, à une place bien rétribuée et agréable, pour 
en prendre une antre moins bien payée et très désagréable, malgré 
tous les efforts de ses amies et même de sa patronne pour l'en 
empêcher. Tandis qu'à présent, menacée par le régime hitlérien 
d'être privée de sa place à cause de ses sympathies pour le mou- 
vement socialiste, ello cache ses vrais sentiments, n'en souffle pas 
mot, se fait même inscrire dans une cellule nationale-socialiste et 
parvient à garder sa place. Elle n'envie plus son amie beaucoup 
plus malade qu'elle et soignée davantage par leur maîtresse de 
logis, c'est-à-dire qu'elle n'envie plus son frère préféré par sa mère. 
Elle me demande même d'appliquer à son frère le traitement psych 
analytique pour le guérir ; elle ne veut plus devenir comme lui s se 
venger de lui, elle veut le rendre bien portant et heureux comme 
elle commence à l'être elle-même. Et elle se souvient que, dans leur 
enfance, elle et son frère, heureux et riants, dansèrent tout nus 
devant leur mère qui les regardait en souriant. 

Actuellement, elle m'écrit que, durant son traitement chez moi 
(trois mois), elle a été heureuse pour la première fois de sa vie. 
Auparavant, ajoute-t-elle, elle avait été toute sa vie « enfouie », et 
elle ne Test plus à présent C'est sa mère, son nouveau surmoi qui 
ne la juge pas/ ne la condamne pas, ne la prive pas de la vue, et 
toute son agressivité contre sa mère se transforme en amour pour 
elle. 

La substitution à un surmoi sévère et inexorable d'un autre qui 
comprend le malade et par conséquent ne le condamne et ne le 
punit pas, mais au contraire cherche à lui faire comprendre qu'il 
n'est pas coupable d'avoir de la haine envers ses parents, parce que 
l'hostilité, même la plus agressive, n'est que de l'amour transformé 
en haine, cette substitution, dans les cas de sentiment de culpabilité 
et de désir d'autopunïtîon intense, non seulement conduit à la gué- 
rison du malade, maïs lui rend l'instinct social en le délivrant de 
ses sentiments agressifs* 



L*OPPOSÏTFON BU SURMOI A LA GUÉftlSON 209 



Cas de L, 

Nous allons nous occuper^ en terminant ce travail, d'une fillette 
de treize ans- Elle est amenée par son père pour une forte consti- 
pation d* origine nerveuse- Elle est la plus jeune de trois enfants, 
dont deux garçons, et extrêmement gâtée de ce fait par ses parents* 

Alors qu'elle avait quatre ans, son père quitta brusquement sa 
femme et ses enfants pour suivre une maîtresse. Il revint au bout 
de quelque temps auprès des siens et vécut de nouveau dans sa 
famille, tout en gardant sa maîtresse qu'il introduisit même à son 
foyer. 

Cette trahison fut la cause d'une grande déception pour l'enfant, 
La mère était aussi désolée : elle se plaignait à l'enfant de n'être 
plus aimée de son mari* 

L'enfant s'identifie à sa mère et se sent comme elle abandon- 
née par son père. Elle commence à haïr s'en père à cause de cette 
trahison. Elle ressent ensuite la même haine contre sa mère, par 
identification de sa mère avec la maîtresse de son père. Le père est 
bon pour l'enfant, maïs II est sévère sur un point : il demande, il 
exige même que l'enfant soit aussi gentille avec sa maîtresse 
qu'avec lui. Si elle ne l'est pas t il la gronde, et même il la bat 
quelquefois. 

Elle est fort gâtée par ses parents, nous l'avons dît ; elle est 
excessivement sensible à leur amour, c'est une vraie « Princesse 
sur un pois vert » sous ce rapport. Quand elle est grondée, elle 
pense que son père ne l'aime pas, et c'est la plus grande punition 
pour elle ; elle pleure, elle devient malheureuse et finit par un 
refoulement de sa haine. Elle cherche même à être aimable avec 
la maîtresse de son père et avec ce dernier ; son agression est si 
profondément refoulée qu'elle l'ignore totalement II n'en est pas 
de même de sa haine pour sa mère qui demeure consciente. 

Ses sentiments de haine refoulés, elle les transfère inconsciem- 
ment, par identification, sur tout le monde : dans sa famille, sa 
conduite est insupportable ; à Pécole, elle ne travaille plus, elle est 
connue dans sa classe, ainsi que dans toute l'école comme un petit 
monstre de méchanceté ; elle se querelle avec les professeurs, les 
interrompt pendant les leçons, leur reproche leur injustice, leur 
tire la langue. Elle a la même conduite envers ses petites ca ma- 
lades. Elle repousse tout le monde, sans comprendre ce qu'elle fait ; 
mais, en repoussant tout le monde, elle reste toujours seule, se 



210 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



sent abandonnée, malheureuse, personne ne Faillie. Elle pleure son- 
vent ; la vie lui paraît insupportable. 

Je lui explique que tous les enfants aiment leurs parents, qu'un 
enfant a besoin de Famour de ses parents comme les fleurs onl besoin 
de soleil, que la trahison de son père a été une grande déception 
pour elle ; c'est cette déception qui Fa rendue malheureuse, et elle 
a transformé son amour pour ses parents en haine contre eux. Par 
fcuite de la défense que son père lui a faite de le haïr ainsi que sa 
maîtresse, elle a refoulé cette haine et Fa transférée à tous les gens 
qu'elle fréquente, par suite de Fidentificatïon de ses parents à tout 
le monde* Sans s'en rendre compte, elle repousse tout le monde, et 
croit ainsi être repoussée par tous. 

Elle me raconte également qu'elle est méchante, et, parce qu'elle 
est méchante et laide, elle évite de rencontrer son prochain, mais 
elle se croit repoussée elle-même par les autres. 

Certain jour qu'elle est arrivée en pleurant, elle se plaint d'être 
malheureuse, abandonnée par tout le monde, et commence à parler 
d'un cactus : quand on le touche, il pique. Le cactus, c'est elle : 
elle pique tous ceux qui s'approchent d'elle et qui la louchent ; elle 
repousse par son agressivité, comme le cactus par ses pointes. Dès 
lors, je Fappelle cactus, et je lui fais cadeau, pour l'anniversaire 
de sa naissance, d'un petit cactus en chocolat. Une autre fois, elle 
m'apporte le dessin suivant : une petite fille très malheureuse et 
toute en pleurs est assise à Fintérieur d'un cactus, elle pique sans 
s'en apercevoir tous ceux qui s'approchent, et elle ne s'en rend pas 
compte, puisqu'elle est dans le cactus <fig, 1), Personne ne la com- 
prend, tout le monde se détourne d'elle, et elle se sent de plus en 
plus malheureuse. Un peu plus tard, elle m'apporte encore un autre 
dessin représentant un homme massif et brutal* et elle m'avoue 
qu'elle ne sait ni pourquoi elle Fa fait* ni quelle signification il peut 
avoir (fig> 2). Maïs elle commence tout de suite à s'accuser, à dire 
qu'elle est méchante et laide, que personne ne veut avoir de rela- 
tions avec elle, et que c'est pourquoi elle évite tout le monde- « Tiens 

dît-elle en s'inlerrompant et en regardant le dessin il ressemble 
à mon père ; la même tête carréç. » C'est son père alors, son sur- 
moi, qui la juge sévèrement en lui disant qu'elle est méchante, c'est 
lui qui ïa punît en l'isolant de tout le monde. Ce n'est pas seule- 
ment son inconscient qui Fisole ainsi et la rend malheureuse, c'est 
aussi son surinoi, un vrai soldat prussien, qui la punit par la soli- 
tude et la maladie. 



n ei%©p $iû,thLiq<gn 




i 




Fig. 1 (Reproduction d'aprcs nue aquarelle. Dr J. Leuba del). 




Fig. 2 



^^^^ ^ «Ut 



212 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Je lui explique de nouveau qu*elle n*est pas coupable d'avoir de 
la haine contre ses parents. Dès leur naissance, les enfants n*ont 
que de l'amour pour eux. L'amour est toujours primordial, c'est 
toujours le premier sentiment de l'enfant ; il se transforme en 
agressivité (à la suite d'une déception)> et même, d'après l'inten- 
sité de la haine* on peut juger de l'intensité de l'amour. Et comme 
cette transformation est causée par une déception quant à l'amour, 
l'enfant n'en est pas coupable s il n'est pas coupable d'avoir de 
l'hostilité contre ses parents- 

Actuellement, la malade est guérie. Elle est tellement changée 
qu'on ne peut plus la reconnaître, La petite fille malheureuse et 
mécontente est devenue joyeuse, contentes pleine de vie ; elle se 
montre très gentille envers ses parents, sa famille, ses professeurs 
et ses camarades d'école, envers 'tout le monde- Dans la pension où 
elle passe ses vacances avec sa mère, par exemple, elle rend par 
gentillesse toutes sortes de petits services à chacun, et tout le monde 
est enchanté d'elle. Elle est aimée non seulement de ses camarades 
de niasse, mais les petites filles des autres classes courent aussi 
après elle. Elle a à présent des amies, ce qui lui manquait tant 
avant le traitement. On la croyait auparavant privée d'intelligence ; 
mainte nant, son intelligence saute aux yeux, elle manifeste même 
du talent dans certaines matières de l'enseignement* la physique, 
les mathématiques, le dessin, et elle travaille très bien à l'école* 

Un an environ après sa guéri son, elle me téléphone et me demande 
si elle peut venir me voir. C'était l'anniversaire de ma naissance. En 
arrivant, elle me dît qu'elle a un important problème à résoudre, 
celui de trouver un métier. Son professeur lui conseille la peinture, 
mais faire de la peinture ne la satisfait pas, parce -que, dit-elle, si 
même elle arrive à faire les plus beaux dessins du monde, ces des- 
sins ne peuvent rendre heureux que très peu de gens, à peine 
quelques-uns ; c'est pourquoi elle préfère se spécialiser dans ren- 
seignement. En établissant son enseignement sur une base psych- 
analytique, elle comprendra mieux ses élèves, et en les compre- 
nant, elle les rendra toutes bonnes et heureuses* Ces élèves, à leur 
tour, en possession des connaissances psychanalytiques, continue- 
ront, dans leurs rapports avec les autres, à agir de la même façon. 
Par T éducation psychanalytique de leurs propres enfants, elles les 
rendront aussi heureux, et leurs enfants à leur tour continueront à 
agir comme leurs mères, à rendre les autres heureux. De cette 



M**n^^^^^ H ^^VB^PVI(^B^ta*wnfa«*«-vtaa^ I *a«^*^^^^^^^^ H ^ Hl ^^^^^^a^H^MiH^rt 



l'opposition du surmoi a la GUKHISON 213 



faeon 3 elle parviendra à rendre heureux un nombre presque illimité 
de gens. Elle continua la conversation en me disant que la vie est 
belle* que tout lui procure de la joie* « Hier, en traversant la rue 
avec mon amie dit-elle j'ai vu le soleil couchant. C'était un 
spectacle splendide qui m'a causé une immense joie ; j'étais ravie* 
Ma petite amie, à mon grand étonnenient, n'en a rien remarqué. Le 
soleil se couche, le beau spectacle a disparu. Pensez-vous, continuâ- 
t-elle, que j'en aie été affligée ? Nullement Je suis restée joyeuse 
comme je Tétais avant, et savez-vous pourquoi ? Parce que je porte 
le soleil dans mon cœur. Mon père me dit que je sais un rayon de 
soleil» mais il n'y a rien d'étonnant à ce que je le sois : je porte le 
soleil dans mon cœur, c'est pourquoi j'ai des rayons- » 

Elle m'apportait en cadeau un petit pot de « champignons heu- 
reux » (« Glûckspîlzen ») et de tr elles à quatre feuilles, puis une 
nouvelle qu'elle avait illustrée d'un dessin (fig, 3)* et une statuette 
en porcelaine représentant un petit singe* Ce dernier a le doigt 
posé sur son front, et, en regardant le petit pot de cf champignons 
heureux » et de trèfles à quatre feuilles, le singe se demandç, comme 
l'indique un billet sur lequel il est gentiment posé : « Coiâment se 
peut-il que le cactus se soit transformé en trèfles à quatre feuilles et 
en « champignons heureux » ? 

Vous vous souvenez que le jour do son anniversaire je lui avais 
fait présent d'un petit cactus en chocolat : le jour de ma naissance, 
elle m'apporte ce cactus transformé en « champignons heureux » et 
en trèfles à quatre feuilles : le petit monstre méchant s'est trans- 
formé en une petite fllle pleine d'amour et de bonté, la malade est 
devenue une fillette bien portante. La question que le singe se pose 
est : comment la haine et l'agressivité ont-dles pu se transformer 
en amour et en bonté ? La réponse à la question posée par ïe petit 
singe nous est donnée dans le récit de la jeune fllle, dont voici le 
résumé : 

« Il était une fois un pays où il y avait des gens qui se sentaient 
malheureux et abandonnés par tout le monde. Ils s'étaient enfuis 
dans une forêt La forêt était froide et sombre, et le même senti- 
ment de tristesse auï les avait poussés à quitter leur pays*, les enva- 
hit de nouveau avec une telle force qu'ils décidèrent de retourner 
chez eus, quand, tout à coup, surgit un homme. Il se nommait 
Merci- Il arracha son cœur, il le tint dans sa main élevée, et son 
cœur tout sanglant se transforma en solciL Le soleil éclaira la 



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^14 



REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 




Bank* r**r A**»- Itrtntïtnàtt* W&T- 

^__ s.i isif 

Fig* 3 (Reproduction d'après une aquarelle, Dr J* Ltxiha dût) 



forêt, les chemins, et par ces chemins éclairés Merci guida les gens ; 

il Jes fît sortir de la forêt, il les conduisit dans une vallée fertile et 
pleine de magnifiques fruits. Les gens y apaisèrent leur faim et leur 
jEOÎf, ils devinrent heureux. Merci s'assoupit et s'endormît Poussé 



l/OPPOSITION DU SURMOI A LA GUÉRISON 215 



par quelqu'un, il se brisa en morceaux qui se transformèrent en 
vsrs luisants. » 

Le sens symbolique de ce récit est clair,. Les gens malheureux 
dans leur pays, c'est elle-même dans sa famille. La froide et sombre 
forêt, c'est l'analyse, où elle se sentait bien malheureuse au début. 
L'homme qui arracha son cœur et le tînt transformé en soleil dans 
sa main élevée, c'est moi, son nouveau surmoi. Ce nouveau surmoi 
ne la juge pas, ne la punit pas, il cherche au contraire à éclairer son 
, pauvre moi mutilé par l'ancien surinoi, le juge sévère et inexorable* 
il cherche à lui faire comprendre qu'elle n'est pas coupable d'avoir 
de la haine envers ses parents. Des circonstances tout à fait indé- 
pendantes de sa volonté Pont provoquée dans son enfance. Je lui 
répétais fréquemment, quand elle se reprochait son animositt, 
que, d'après l'intensité de sa haine, on pouvait juger de l'intensité 
de son amour pour ses parents. En même temps, Merci est aussi 
elle-même : comme lui, elle porte le soleil dans son cœur, son nou- 
veau surmoi qui la guide, et en la guidant la guérit, la rend heu- 
reuse- C'est aussi lui qui lui fait désirer de rendre heureux « un 
nombre illimité de gens », En s'appelant Merci et en m'apportant ce 
récit, elle me dit merci pour sa guérison, elle me donne sa gratitude 
en présent, le jour de mon anniversaire. Il est clair que la cause 
de la transformation du cactus en « champignon heureux » et en 
trèfles à quatre feuilles qui portent bonheur (instinct social), est la 
substitution à son ancien surmoi d'un autre qui ne la juge point, ne 
punit pas, qui cherche au contraire à lui faire comprendre qu'elle 
n'est pas coupable et, par conséquent, n*a aucune raison de se 
punir. 

Ces cas illustrent et prouvent l'exactitude de ce que dit Freud : 
Le surmoi, juge sévère, création de la civilisation, est vainqueur 
aans sa lutte contre le moi, mais il n'est vainqueur qu'en appa- 
rence, il n'obtient qu'un refoulement de désirs prohibés. Le juge 
sévère provoque par sa cruauté la conservation des désirs prohibés 
dans l'inconscient, il en punit le malade en s'opposant avec une 
force inouïe à sa guérison : l'analyse de L, a duré trois ans, celle de 
K- en a duré quatre. 

Le sentiment de culpabilité et le désir de punition constituent 
souvent, d'après Freud, un obstacle insurmontable à la guérison du 
malade, et posent une limite à Fart thérapeutique (voir S. Freud ; 



m ■ mi 



216 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Le moi et le soi) (1). Nous avons vu dans ces trois cas qu'il y a 
moyen de franchir celte limite (2). 

(I) Traduction de « Das Icli und das Es * s par le D r S, JanUélévitch, in Essais 
de Psychanalyse^ Fayot, Paris 1927. 

00 Cette conférence donna lieu à une discussion que l'on trouvera, dans le 
compte rendu des séances de la Société Psychanalytique de Paris, page 371 du 
présent fascicule, (N* D* L. R.) 



Introduction 
à la Théorie des Instincts 



ï 

2 



4 
5 



7 
8 



(ï) 



par Marie BONAPARTE 



— Des aberrations sexuelles. 
De la sexualité infantile, 

— Des transformations de la puberté, 

— Du narcissisme. 

Des instincts de mort, 

— De l'agression. 

— De la sexualité féminine* 

De la destinée des instincts dans îa civilisation. 



(r) Cours professé à l'Institut de Psychanalyse de Paris en jairvïer-février-mars iq$4* 



B^ue: 



218 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



l rc leçon. — Des aberrations sexuelles 

L DÉVIATIONS DE l/ INSTINCT QUANT A L J OBJET SEXUEL. 

a) L'homosexualité, 

b) Prépubères et animaux pris comme objets sexuels. 

IL DÉVIATIONS PAR RAPPORT A i/OBJECTIF SEXUEL, 

a) Transgressions anatomiques* 

b) Fixation à des objectifs sexuels transitoires. 

III* GÉNÉRALITÉS SUR LES PERVERSIONS, 

IV. L'instinct sexuel chez les psychonévropatbes* 
V* Pulsions pahti elles et zoxns ftïo gènes. 
VI, De l'apparente prédominance des perversions chez les* 

PSYCHONÉVROPATHES* 

VIL De l'infantilisme de la sexualité. 

Je vous exposerai, dans les trois premières de ces leçons, la théo- 
rie de la sexualité, telle qu'elle ressort des Trois Essais que, des 
1905, Freud lui a consacrés. J'y ajouterai quelques aperçus complé- 
mentaires fournis par la biologie depuis lors 3 certaines données 
psychanalytiques émanées de travaux accomplis en grande partie 
par Freud lui-même au cours des trente années déjà qui nous 
séparent de la publication de ce travail fondamental Fondamen- 
tal ]>eub-on dire à juste titre, car, depuis, les bases posées dès lors 
par Fi*eud n'ont été en rien ébranlées par l'observation et l'expé- 
rience* 

Le premier de ces essais, qui traite des aberration <= de la sexua- 
lité, nous occupera aujourd'hui. 

Voici longtemps déjà qu'on le disait : les deux grands instincts 
qui animent les vivants sont la faim et F amour. Mais tandis que ïe 
terme de faim implique en soi déjà la notion dynamique de pul- 
sion biologique, la pulsion biologique qui est à la source des ten- 
dances amoureuses ne possède pas de dénomination équivalente 
dans le langage populaire. Une semblable pulsion est cependant à 
postuler» et c'est pourquoi la science psychanalytique, ciéée par 
Freud 3 a donné à la force biologique qui se révèle à la source de 
tous les phénomènes de la sexualité le nom générique de Libido. 

Or, l'imagination populaire se fait des œuvres de la libido une* 



■MAA 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 219* 



image étroite et trop par lieu H ère. Pour elle, la libido ne s 3 éveillerait 
qu'à la puberté, avec la maturation des glandes sexuelles : l'enfant 
serait par définition asexué, innocent. De plus, la libido aurait 
pour but naturel, unique* l'union des sexes différents, et par là la 
reproduction de l'espèce. 

€ette conception s'avère fort incomplète» et laisse en dehors d'elle 
quantité de faits sexuels. Pour rendre compte de tous ces faits, une 
conception plus large de la sexualité s'avère nécessaire ; le sexuel 
déborde réellement de beaucoup le simple génital. Car si nous appe- 
lons objet sexuel celui qui éveille dans un autre le désir sexuel et 
objectif sexuel l'acte auquel ce désir tend, l'expérience quotidienne 
nous offre un grand nombre et une grande variété de déviations de 
la norme absolue et étroite que l'imagination populaire s'est fixée* 

L DÉVIATIONS DE i/lNSTINCT QUANT A l/OBJET SEXUEL* 

a) L'homosexualité 

Nous nous occuperons d'abord des déviations de l'instinct sexuel 
par rapport à son objet, et, en première ligne, de la plus importante 
d* entre elles : V homosexualité ou inversion. 

Quelqu'aversion que l'hétérosexuel éprouve en général pour cette 
altitude, il faut bien en convenir, l'homosexualité n'est pas rare ; 
des peuples entiers dans l'antiquité l'ont cultivée ; elle se ren- 
contre constamment chez les primitifs, les sauvages, et, parmi nous, 
on en connaît la relative fréquence, bien qu'elle soit de nos temps 
bien moins favorablement considérée que dans l'antiquité, 

Mais dans L'inversion elle-même, il y a des nuances, des degrés. 

Il y a d'abord les invertis absolus f pour qui leur propre sexe seul 
présente de Paîtrait, tandis que le sexe opposé ne leur inspire qu'in- 
différence, voire dégoût 

Ensuite se trouvent, dans l'échelle descendante de l'inversion^ les 
invertis hermaphrodites, tel un Paul Verlaine, pour lesquçls tantôt 
l'un, tantôt l'autre des sexes a de l'attrait. 

Enfin, il est des invertis occasionnels qui, sous l'influence des cir- 
constances, — absence d'objets de L'autre sexe, entraînement ou 
séduction, sont capables, bien qu'hétérosexuels en général? 

d'éprouver un attrait et une satisfaction Iiomosexuels occasionnels. 

Par ailleurs, les homosexuels ont, relativement à leur propre 



220 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



inversion, des attitudes très diverses. Les uns ]a considèrent comme 
un phénomène naturel, allant de soi, et s'insurgent violemment 
contre l'attitude opposée de l'opinion ambiante. Tout leur être est 
de même sens que leur poussée sexuelle ; chez eux l'inversion est 
d'accord avec le moi. D'autres* au contraire* souffrent d'être tels 
qu'ils sont, et le moi de ces malheureux s'insurge, non plus contre 
le monde extérieur* mais contre l'instinct profond que leur être 
recèle* sans parvenir cependant à en changer rorientation. 

Enfin, d'autres variations se présentent, dans l'homosexualité, 
du point de vue temporel, La date à laquelle l'inversion apparaît, 
dans l'histoire d'un être, semble fort variable suivant les cas. Chez 
les uns, elle semble s'être manifestée dès l'enfance ; chez d'autres, 
vers la puberté ; chez d'autres encore apparaître à des dates indé- 
terminées de la vie, et sous l'influence de déceptions hétérosexuelles 
(chez la femme, ce retournement par déception se produit plus aisé- 
ment que chez l'homme). Enfin, il est même des gens qui ne 
deviennent homosexuels qu'aux approches de la vieillesse* Quel- 
que difficile qu'il semble, sans une psychanalyse, de préciser la 
date des premières manifestations de l'inversion dans un être donné, 
les homosexuels ayant tendance* afin de bénéficier de l'excuse d'une 
prédisposition biologique, de reculer dans le passé les premières 
impulsions de leur inversion, il est certain que de grandes diffé- 
rences existent, suivant les êtres, quant à la date d'apparition de 
leur homosexualité. 






Pourquoi les homosexuels recherchent -il s ainsi des satisfactions 
que Ton a été jusqu'à qualifier, vu l'absence de tout but reproduc- 
teur qu'elles impliquent, de contre-nature, en négligeant de cons- 
tater* à la lumière de ces faits, combien largement la sexualité 
déborde la fonction propre de reproduction ? * 

Diverses théories ont été proposées pour rendre compte de l'inver- 
sion. Du temps où le concept de dégénérescence était à la mode, on 
Ta bien entendu appliqué aux invertis. Leurrés par ce fait réel que 
les invertis qu'ils voyaient en consultation étaient par ailleurs des 
névropathes, des psychopathes, les médecins alors, suivant l'évan- 
gile de Magnan, déclaraient que l'homosexualité devait être un stig- 
mate de dégénérescence congénitale. 

Mais le concept de dégénérescence déclina ; on s'aperçut combien 



rita 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 221 



il était impropre de retendre au point d'y faire rentrer jusqu'aux 
hommes de génie, à titre de dégénérés supérieurs. Mieux vaut, 
déclare Freud, ne jamais employer ce terme quand, d'une part* 
plusieurs déviations graves de la norme ne se rencontrent pas, et 
que, d'autre part, les possibilités d'existence et les facultés de tra- 
vail n'apparaissent point gravement troublées. 

Or, que les homosexuels n'appartiennent pas à cette catégorie de 
malheureux* voilà qui ressort de deux faits indéniables : on ren- 
contre dans leurs rangs quantité d'individus qui ne présentent 
aucune autre déviation de la norme, et maint inverti s'est signalé, 
dans l'histoire de la civilisation, par de hautes qualités intellec- 
tuelles, voire un haut niveau moral. Il suffit de citer ici Socrate, 
Platon et aussi César* parmi tant d'autres grands hommes qui ont 
illustré l'antiquité et qui furent aussi de grands invertis, si Ton ne 
veut pas, parmi nous, parler de certains modernes, 

r * ■ 
* * 

L'explication de l'inversion par la dégénérescence ayant été aban- 
donnée, une autre vint bientôt la remplacer. Il y aurait deux sortes 
d'invertis : les uns seraient nés avec cette tendance, ce seraient les 
invertis absolus, constitutionnels ; les autres auraient acquis cette 
tendance au cours de la vie, comme leurs souvenirs en témoignent, 
ce seraient les invertis occasionnels- Telle fut, en particulier, la con- 
ception de Krafft-Ebing, 

Mais le seul fait d'admettre cette dernière sorte d'invertis ébran- 
lait la théorie de la constitution. Qui pourrait affirmer, en effet, dit 
Havelock Ellis, que l'inversion, dans tous les cas, ne découle- 
îait pas aussi d'événements sexuels précoces traumatisants, per- 
dus, pour les invertis dits constitutionnels, dans les brumes de 
l'amnésie infantile ? Dans de tels cas, la levée de cette amnésie, 
par une psychanalyse, permettrait de ramener les invertis dits 
constitutionnels à n'être eux aussi que des invertis ayant acquis 
leur perversion. 

Une objection cependant s'élève contre cette théorie trop unique- 
ment psychologique de l'inversion* Freud, qui ne nie « le biolo- 
gique » que dans les écrits d^ ses adversaires, ne manque pas de la 
f^ire valoir : ce sont les mêmes événements, qu'il s'agisse par 
exemple de séduction ou de masturbation mutuelle dans l'enfance ou 
l'adolescence, qui, parfois, conduisent à l'inversion, et qui, cepen- 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE, 4 



wmt^ai^m 



222 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



dant^ dans bien d'autres cas, sont traversés sans nuire à rétablis- 
sement ultérieur de l'hétérosexualité adulte* 

Ainsi, ni la théorie de l'inversion constitutionnelle, insuffisante à 
expliquer les faits d'homosexualité occasionnels, ni celle de l'inver- 
sion acquise, qui se heurte au fait de l'identité des traumatismes 
sexuels infantiles chez les invertis et chez les normaux, ne parvient 
à rendre compte du phénomène biopsychique qu'est l'homosexualité. 

Mais certaines observations biologiques ont permis le recours à 
une théorie nouvelle de l'homosexualité. C'est Gley (1), paraît il, le 
premier, qui, dès 1884, aurait émis ridée que Tinversion serait 
sans doute une manifestation de la bisexualité incluse en tout être. 
Les travaux de Frank Lydstone, Kîernan et Chevalier s'inspirèrent 
également de cette conception. La théorie de la bisexualité en géné- 
ral a d'ailleurs continué à se fortifier : il suffira de citer ici les 
ouvrages récents d'un Maranon (2). 

Voici sur quels faits elle s*appuie : on sait, d'abord, que, dans 
toute la série des êtres vivants, Pheraiaphrodisme est des plus fré- 
quents. De règle, d'abord, à peu près chez les végétaux et dans les 
degrés inférieurs de l'échelle animale (3) ? il fait peu à peu place, à 
mesure que l'on s'élève vers les espèces supérieures* au gonocho- 
risme ou séparation des sexes. Mais, même dans l'espèce humaine, 
le gonochorisme n'est pas radicalement établi. En témoignent, 
d'abord, les cas d'hermaphrodisme Mai, certes très rares, mais 
réels, les porteurs des deux sortes de gonades, ovaire et testicule. 
Puis tous les cas de pseudo-hermaphrodisme, avec coexistence de 
caractères sexuels du sexe opposé au sexe des gonades, les malfor- 
mations des organes génitaux externes, hypospadîas de Phomme, 
exagération du volume du clitoris chez* la femme, ci^ptorchidic, etc. 
II y a aussi les femmes à barbe et les hommes d*allure féminoïde. 

Maïs il y a davantage : ces cas exceptionnels, anormaux, jettent 
un jour vif sur révolution normale. Une fois de plus, le patholo- 
gique nous aura appris à comprendre le normal* lui aura pour 

- 

(1) E. Gley î Les Aberrations de V Instinct sexuel. Revue Philosophique, 1884. 

(2) Maranon : La evohicion de la sexuaîidad y los estados intersexualis. 

Madrid, Morata, 1930. révolution de la scœuah'ic et tes états intersexuets, tra<L 
franc, par le D T Sanjurjo d'Arcllano. Paris, Gallimard, 1931. 

(3} J, Meïsekheimer : Geçchîecht nnd Geschleehier, léoa t G. Fischer Ver] a g 
1921, 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 223 



ainsi dire servi de verre grossissant. Tous les humains, en effet; 
apparaissent plus ou moins bisexués, hermaphrodites : l'homme 
recèle dans son organisme des reliquats indéveloppés d'organes 
femelles (il suffit de citer ses mamelons) ; la femme, des esquisses 
non développées également d'organes de filiation mâle (il suffira de 
citer son clitoris), et je laisse ici de côté le sort, différent suivant les 
kexes, des canaux de Wolf ou de Muller, organes cependant communs 
aux deux sexes. La théorie « bisexuelle » de l'inversion est venue 
s'appuyer sur ces faits anatomiques. On a voulu voir s dans Pinver- 
sîon, un fait de bisexualité analogue, au psychique, à ce qu'est l'her- 
maphrodisme anatomique. 

Malheureusement, le degré d'inversion chez un être donné ne 
semble nullement en rapport avec son hermaphrodisme physique. 
Il ne Test souvent même pas avec son hermaphrodisme, si l'on 
peut dire, de comportement social, surtout en ce qui louche à 
l'homme. L'inversion, et cela de toute antiquité, se rencontre sou- 
vent chez des hommes de corps et d'iiabitus très virils. 

On s'est allé rejeter sur l'hypothèse des centres cérébraux 
sexuels. Pour Ulrich» l'inverti mâle, par exemple, aurait été un être 
possédant* dans un corps viril* un cerveau féminin global. Pour 
Krafft-Ebing, il y aurait eu des centres nerveux sexuels bien définis 
et électifs, dont l'existence semble peu vraisemblable* 

Plus récemment, c'est du côté biochimique que les recherches et 
les espoirs se sont portés, avec l'hypothèse des hormones virili- 
santes ou féminisantes* On connaît les expériences de Steinach et 
ses quelques greffes de testicules normaux à des invertis, Les résul- 
tats en sont restés des plus problématiques et bien moins nets que 
ceux des expériences sur des animaux : j'ai pu m'en convaincre 
moi-même et par ses publications et surtout par des entretiens, à 
Vienne, avec lui -même. La multiplicité des hormones dîtes sexuelles, 
leur caractère de communauté, pour la plupart, aux deux sexes, 
qui s'avèrent davantage chaque année, montrent à quel point se 
complique le problème de la sexualité, si on l'aborde du seul point 
de vue biochimique. 

Notre point de vue, ne l'oublions pas, à nous, psychanalystes, est 
le psychologique. Cependant, de tout ce qui vient d'être dit, deux 
notions se dégagent, éclairant, du fond du biologique, le compor- 
tement psychosexuel humain. D'abord, que l'homme est incontes- 
tablement un animal bisexué, chacun de nous comportant, non 



224 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



seulement un certain bien que variable degré d'hermaphro- 
dÎ3me physique, mais aussi psychique, l'investigation biologique et 
la psychologique se rencontrent sur ce point Ensuite, que les rap- 
ports de cet hermaphrodisme psychique se manifestent par delà le 
plan anatomique, sans doute au domaine encore si mal connu du 
biochimique. Et l'inversion, l'homosexualité, doit provenir de 
troubles frappant l'instinct sexuel dans son évolution. 



* 



Avant de poursuivre et de passer à d'autres types de variations 
aberrantes quant à l'objet sexuel, il faut aborder une notion que* 
depuis les publications des Trois Essais, Freud a à plusieurs 
reprises développée : celle de l'attitude active (mâle) ou passive 
(femelle) du sujet par rapport à son objet sexuel * comme de l'indé- 
pendance relative entre caractères somaliques, attitudes psychiques 
et choix de l'objet sexueL L'activité, en effet,, qui est une attitude 
de nature mâle, peut se manifester envers divers objets, envers la 
femme et nous avons alors l'hétérosexualité ou envers 

l'homme et nous avons alors l'homosexualité de type viril. Dans 
ces derniers cas, l'objet sexuel, bien que devant être doué du pénis, 
doit cependant aussi ressembler à la femme. Par contre, un homme 
à choix hétérosexuel de l'objet peut, envers une femme, s'avérer 
passif. -Quant à la passivité de la femnie, elle peut jouer ou envers 
rhonime et c'est le destin féminin normal ou envers des fem- 
mes viriloïdes. Aussi certaines inverties n'annoncent-elles en rien, 
par leur extérieur et leur comportement, ce qu'elles sont. De même, 
certaines femmes manifestent une activité extrême envers des 
objets virils : c'est le cas, dont nous parlerons dans une autre leçon, 
des femmes à complexe de virilité prédominant et à érotisme exclu- 
sivement clitoridien, bien qu'à choix hétérosexuel de l'objet. 

Ces faits, ces comportements différents des homosexuels, par 
rapport à passivité et activité, compliquent encore le tableau bio- 
psychique, car on ne peut qualifier d'homme à cerveau féminin, 
d'homme manqué, un inverti de type franchement actif, viril» 
tels les soldats, autrefois, de la légion thébaine. Et nous sommes 
autorisés à tracer, d'après Freud (1), le tableau suivant : 

(1) « P&ychogencse cine$ Falles von wciblichcr Hoinosexaalitât » f lut, Z. f. 
Psa. } vol. XVII. 193 L Psychogenèse d'un cas d 1 homosexualité féminine, irad. eu 
préparation, par le D r Perche in inej\ 



^ 



V* 



INTRODUCTION A LA THEOKÏE DES INSTINCTS 225 



Caractères sexuels 
somatîques 

(Hermaphrodisme physique) 



Caractères sexuels 

psychiques 
(attitudes masculine 

ou féminine) 



Genre du choix objectai 

De ce tableau, les trois termes apparaissent, dans chaque cas, 
contrairement à l'opinion vulgaire, relativement indépendants. II 
faut encore rappeler ici que les objectifs sexuels des invertis sont 
forcément différents de ceux des hétérosexuels : le coït anal, la 
masturbation réciproque chez les hommes, le cunnllingus chez les 
femmes, semblent, suivant les cas, le mode de satisfaction préféré* 

Tout ceci nous apprend nue leçon fort importante, et c'est pour 
l'entendre que nous nous sommes si longuement attardés sans 
pouvoir d'ailleurs tout entier le résoudre au problème de l'homo- 
sexualité : l'instinct sexuel, en tant que tel, n'apporte pas avec soi 
son objet, et se développe sans contredit d'abord indépendamment 
de celui-ci, 

h) Prêpabères et animaux pris comme objets sexuels 

w 

Poursuivant notre revue des aberrations de l'instinct sexuel 
quant an choix de l'objet, nous parlerons à présent de ceux qui, 
plus rares et plus étranges encore que les homosexuels, recherchent 
leur satisfaction avec des enfants, voire des animaux. Certes, bien 
souvent, on a affaire ici à des sujets autrement anormaux dans 
/eur être total que les invertis, à de véritables psychopathes, mais 
cependant il est des classes sociales entières (maîtres d'écoles, cer- 
tains pédagogues pour la pédophilie ; agriculteurs, en ce qui touche 
à la bestialité), où ces perversions extrêmes apparaissent plus fré- 
quentes? et sont compatibles avec un comportement social pan 
ailleurs bien adapté. 

Dans d'autres cas, ce sont des individus à sexualité débordante 
qui, lorsqu'ils sont trop privés, par inanition, pourrait-on dire, y 
recourent. 

Le seul fait que de semblables perversions puissent se produire, 
-même sporadiquement, donne à réfléchir. L'instinct sexuel appa- 
raît ainsi moins difficile dans ses choix que la faim elle-même, 
plus labile ; il va, avec la bestialité, jusqu'à franchir les frontières 






226 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



de F espèce* D'autre part, cet autre fait que de semblables perver- 
sions puissent: se rencontrer, non seulement chez de francs psycho- 
pathes, mais sporadiquement parfois jusque chez des êtres par 
ailleurs tout à fait normaux* nous montre à quel point l'instinct 
sexuel est, en nous, la force la plus difficile à maîtriser* 

Et nous apprenons de plus, à ce jour, à voir que ce qui est 
l'essentiel dans la sexualité est moins encore l'objet que l'instinct 
lui-même en soi* 

Nos âges modernes ont eu tendance à l'oublier. Ce qui distingue 
en effet d'abord notre conception de la sexualité de celle des 
antiques est que, dans l'antiquité, l'instinct sexuel en soi était 
honore, telle Tune des plus grandes forces de la nature, mais que, 
par contre, chez nous* avec le refoulement culturel croissant du 
sexuel, la sexualité n'est, pour ainsi dire, excusée qu'en vertu de la 
dignité élective de son objet. 

i 

IL DÉVIATIONS PAR RAPPORT A l/OBJECTÏF SEXUEL. 

L'objectif normal de l'instinct sexuel est considéré comme étant 
l'union des sexes, pouvant, du point de vue de l'espèce* conduire à 
ïa reproduction, et, du point de vue de l'individu, devant amener la 
détente, l'extinction momentanée de l'appétit sexuel (satiété 
sexuelle comparable à celle de la faim quand on a mangé). Cepen- 
dant, des actes préliminaires appartiennent normalement au rap- 
prochement amoureux : regarder et toucher l'objet sexuel convoité 
est, d'une part, un plaisir en soi ; d'autre part, exaltant l'excita- 
tion sexuelle* achemine l'instinct vers son but ultime. L'un de ces 
préliminaires, en particulier, a acquis, chez les civilisés, une grande 
valeur erotique et sentimentale ; le rapprochement des deux mu- 
queuses orales dans le baiser- Il ne viendrait à l'idée de personne de 
qualifier deux amoureux qui s'embrassent de pervers, et cependant 
cet acte en soi n'a pas pour objectif ni résultat la reproduction de 
l'espèce, sauf dans les fantasmes de cei^taines hystériques î Un 
tel exemple montre que ce qui caractérise les perversions, qui sont 
soit des transgressions de l'instinct par rapport aux parties corpo- 
relles servant à la reproduction, soit des fixations, des arrêts à des 
objectifs transitoires menant à l'accouplement, que ce qui cons- 
titue, dîs-je* les perversions, se trouve déjà en germe dans le 
comportement normal* La différence entre pervers et normal se 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 227 



trace, en ce qui concerne le même acte> par le fait qu'il reste ou non 
subordonné à l'acte génital final. 

a) Transgressions anatoinigu.es 

Avant de parler de celles-ci plus en détail, il convient de rappe- 
ler la surestimation de l'objet inhérente, chez le sujet, à l'état amou- 
reux* La mythologie la connaissait qui figurait l'Amour un bandeau 
sur les yeux. Tout ce qui touche à l'objet aimé est, pour l'amoureux 
extasié, parfait, et l'on peut -ajouter, quand on se souvient de l'im- 
portance de l'élément libidinal mêlé à tout attachement affectif, que 
cette surestimation se retrouve à la source de toute autorité d'une 
personne sur une autre, de celle des parents et des éducateurs sur 
les enfants en particulier (1). 

Pour en revenir à notre objet d'études spécial, ce qui nous inté- 
resse dans ce fait, c'est que cette surestimation touchant l'objet 
sexuel s'étend à l'ensemble du corps du sujet, ouvrant ainsi la voie 
à des manifestations perverses (certes de plus loin et dans l'en- 
fance déterminées), dont tous les degrés se rencontrent à partir du 
normal jusqu'au pervers absolu. 

II est des geus chez qui les muqueuses orales sont chargées d'un 
tel accent libidinal que c'est par cette voie surtout qu'ils recherchent 
les satisfactions sexuelles* Il suflira de rappeler ceux pour qui'la 
fellatio remplace l'union des sexes, et les homosexuelles dont le 
mode de satisfaction préféré est le cunnilingus. Certes, aux amou- 
reux normaux, celte attitude extrême et exclusive répugne, et nous 
voyons, à cette occasion, apparaître cette barrière du dégoût qui 
s'oppose aux manifestations aberrantes de l'instinct sexuel, et qui 
doit ne pas se dresser devant l'accomplissement normal de l'acte 
sexueL Cependant, à certaines femmes hystériques, l'acte sexuel 
normal lui-même apparaît tout aussi dégoûtant. Tous les passages, 
tous les degrés de ce point de vue également peuvent exister. 

Plus dégoûtant encore apparaît aux normaux, en général, 
remploi de la zone anale comme objectif sexuel* Cependant, cet 
objectif n'est pas l'apanage des homosexuels pédérastes (et les 
homosexuels ne sont pas tous pédérastes et préfèrent souvent à la 
pédérastie la masturbation mutuelle) ; on le rencontre souvent 
encore chez des hommes par rapport aux femmes. Et Ton pourrait 

(1) Aussi de l'hj'pnotiseur sur l'hypnotisé, et du meneur- sur la foule* 



228 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



même ajouter que c'est l'assimilation de son partenaire à une 
femme qui Finstîtue chez Fhomosexuel, qu'il y a là ? pour ainsi 
dire, une tentative malgré l'impropriété de l'objet, pour revenir à 
Fobjectif normal. 

Toutes les parties du corps de l'objet peuvent être, pour l'amou- 
reux, l'objet d'une surestimation sexuelle. Cependant, les deux 
extrémités de Fappareîl digestif, comme nous venons de l'indiquer, 
peuvent revendiquer, de ce point de vue, une prééminence. Ce n'est 
pas un hasard, et nous verrons plus loin, en étudiant la sexualité 
infantile, que l'évolution de rinstinct sexuel les avait, pour ce rôle, 
d'avance marquées. 

La surestimation sexuelle de l'objet aimé peut s'étendre jusque 
sur les parties de son corps absolument impropres à la satisfaction 
sexuelle, voire déborder jusque sur des objets qui n*en font pas par- 
tie, mais ne sent reliés à lui qu'en vertu d'une association par 
contiguïté* Nous avons alors les fétichistes des diverses sortes ; 
ceux qui ont élu pour objectif, et même pour objet sexuel, une 
partie du corps de la femme, par exemple ses cheveux ou son pied, 
eu bien une partie de ses vêlements, fétichistes par exemple de la 
chaussure ou du corset. 

Mais même le fétichisme, celte perversion si extrême quant à 
Fobjectif et même à F objet, fournit sa contribution à l'amour nor- 
mal* L'attrait d'un amoureux pour un objet ayant été en contact 
avec sa belle, mouchoir ou fleur, en est comme une ébauche jusque 
clans l'amour normal. 

D'autre part, le fétichisme est très intéressant en ce que nous 
apparaît, à son occasion, l'importance des étiologies psychiques. 
Binet avait déjà reconnu que le fétichisme s'institue de bonne heure 
dans la vie du sujet, et se manifeste dès l'enfance. Freud ajoute 
que cette observation, juste en soi, ne tient pas encore compte 
d'événements, de traumatismes sexuels assez infantiles : Binet rap- 
porte en effet des manifestations sexuelles précoces où le fétiche 
apparaît déjà constitué comme tel, ce qui ne nous apprend rien 
sur sa psycho genèse. 

De cette psychogenèse* Freud a depuis pu établir, sur son maté- 
riel clinique d'analyses, que le fétiche est toujours, en vertu d'une 
association par contiguïté établie dès la plus petite enfance, un 
substitut de Forgane génital féminin, maternel, en particulier de 
ce pénis de la femme auquel tout petit garçon, en son temps, a 



Ul 



ÏNTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 229 



cru et n'a renoncé qu'avec douleur, ayant d'abord commencé par 
juger égomorphîqucment des autres à son iinuge. 

b) Fixation à des objectifs sexuels transitoires 

Tout ce qui entrave et gêne l'épanouissement normal de l'instinct 
sexuel favorise un arrêt éventuel à ses objectifs transitoires. Ici 
nous voyons apparaître des aberrations sexuelles quant à l'inten- 
tion du sujet. 

Il est normal qu'un amoureux éprouve du plaisir à toucher 
l'objet de sa flamme avant de la couronner- Mais, si le plaisir de 
toucher, de frôler, en vient à remplacer l'objectif normal de Faccou- 
pîement, nous avons une perversion constituée. De même, on Ta 
dit depuis longtemps, la vue est un toucher à distance, et le sens 
de la vision est celui qui, dans noire espèce, sert le plus éminem- 
ment les fins, si l'on peut dire, de la sélection sexuelle, avec le souci 
de la beauté. Mais le plaisir de voir devient-il prédominant au point 
d'être l'objectif sexuel exclusif du sujet alors nous avons les 
voyeurs, avec leurs variétés diverses, ceux dont tout l'intérêt se 
porte, sur les organes génitaux, ou bien ceux qui épient les gens en 
train de se livrer à leurs fonctions excrémentielles, par exemple,* 

Les voyeurs sont d'ailleurs souvent en même temps exhibition- 
nistes, et à leur sujet se manifeste une loi d'après laquelle^ quant à 
Vinteniîon sexuelle, il y a toujours, chez un même sujet, à la fois 
activité et passivité, avec simple différence, suivant les cas, de 
degré. 

Cette opposition mais cette alliance entre passivité et activité se 
retrouve, avec plus d'éclat encore, dans celte pins fréquente et plus 
importante de toutes les perversions qu'est le sadisme- On sait en 
quoi le sadisme consiste : un plaisir sexuel éprouvé à faire souffrir 
l'objet aimé t Le sadisme d'ailleurs, comme toutes les perversions, se 
présente, suivant les cas, à tous les degrés, depuis la simple agres- 
sion normale du mâle qui cherche à s'emparer de l'objet convoité, 
jusqu'à l'agression érotisée d'un Vacher, le tueur de bergères, ou 
d'un Kiirten, le vampire de Dusseldorf, lesquels ne pouvaient abso- 
lument éprouver de satisfaction sexuelle et d'orgasme qu'en fai- 
sant couler le sang. 

Le masochisme, réplique au passif du sadisme, consiste par 
contre à jouir sexuellement de douleurs ressenties, physiques ou 



2SÛ REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



morales. Freud lui a consacré tout un essai d'une porter, philoso- 
phique considérable, sur lequel nous reviendrons plus loin (1), 
Certes, dans ces cas, la défense vitale* la douleur, signal du danger» 
trace ses limites au masochisme, tout comme le dégoût à d'autres 
perversions ou la pudeur à l'exhibitionnisme. 

Mais ce qui nous intéresse ici, en conclusion, c'est que le maso- 
chisme semble* comme Freud Ta, à maintes reprises, indiqué, et 
comme d'autres analystes ont pu le vérifier (2), une composante 
normale très puissante de Fattitude psychosexuelle de la femme. 
Alors, ce fait que, chez tout sadique erotique, se rencontre une 
part de masochisme (Kûrten, par exemple, jouissait par avance de 
l'idée de son sang ruisselant et bruissant hors de son corps déca- 
pité) (3)> comme de cet autre que chez tout masochiste erotique 
une part de sadisme reste à déceler, nous incitera à le penser ; non 
seulement le sado-niasochisme pose le problème, dont nous nous 
occuperons plus loin, de Tintrication primitive des pulsions d'agres- 
sion au*, pulsions erotiques, mais il manifeste sur son mode 
archaïque la bisexualité humaine profonde, le mâle, au psychique, 
se superposant le plus souvent à l'actif, comme la femelle au 
passif. 

IIL GÉNÉRALITÉS SUR LES PERVERSIONS, 

Les médecins, les psychiatres, qui se sont trouvés en contact 
avec toutes sortes de pervers, ont été bien entendu tentés de les 
qualifier de dégénérés ou de malades, tout comme ils le font des 
invertis. Cependant, on peut plus facilement que pour les homo 
sexuels montrer que cette conception ne rend pas un compte exact 
des faits- D'une part, un normal peut temporairement, sous la près- 
sîon des circonstances, se livrer à une perversion, et ensuite revenir 
à la normale ; d'autre part, et ceci est plus important encore parce 
que plus général, un certain degré de « perversion » se mêle au 

{]) « -Dûs okonomische Problem des Masoclmmus », Int. Z. f. Psa* 3 v, X, 1924. 
<* -Le problème économique du masochisme », ti\ fr. par Ed. Pichôii et H. Hoesli, 
Revue Fr. de Psychanalyse, t. II, n* 2, 1928. 

(2) Voir Hélène Deutsch : <a Ber féminine Masochismus und seine Bczichung 
zur Frîgiditài » (« Le masochisme féminin ci ses rapports avec la féminité »>, 
Int. Z+ f. P$a*> v* XVI, 1930, et mon livre à paraître prochainement chez Denoël 
et Stecle ; De la fonction erotique chez la femme, 

(3) Voir Karl Berg : Der Sadist (Le Sadique)* Deutsche Z, f. die ges. gcrichtl. 
3/edfcin., Berlin, J, Sprinter, 1931, 



r 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 231 



comportement amoureux normal t et reste dans ïa normale tant que 
ce degré de perversion subordonné ne s'insurge pas contre la pri- 
mauté génitale et n'aspire pas à s'y substituer. C'est ici qu'apparaît 
le mieux, comme l'indique Freud, l'impossibilité de tracer une 
limite nette entre la simple variation de l'instinct, restant physio- 
logique, et le symptôme anormal. 

Un autre fait mérite d'être mis en valeur : l'existence d'une per- 
version sexuelle parfaitement repoussante pour un normal peut 
coexister chez un sujet avec un comportement social normal. 
L'inverse semble d'ailleurs n'être pas exact : tous les originaux, les- 
gens à comportement social bizarre, présentent une sexualité plus 
ou moins troublée. Tant l'instinct sexuel est ce qui, dans l'homme, 
se dérobe le plus à la maîtrise du moi. 

De plus, il ne faut pas l'oublier : ne peut être qualifiée de per- 
version qu'une attitude perverse exclusive et durable chez un 
suj et 

Ceci dit, on ne peut s'empêcher de reconnaître, justement dans 
les perversions les plus horribles ou repoussantes, sadisme ou 
nécrophilie, par exemple, un exemple grandiose de la souve- 
raineté du psychisme, si puissante qu'elle en arrive à détourner de 
ses fins idéales jusqu'à cette force de la nature qu'est l'instinct. On 
voit, à la lettre, l'association des idées, le symbolisme régner en 
maîtres dans le sadisme d'un Kûrten, chez lequel le va-et-vient du 
fer dans la chair de sa victime avait remplacé le va ei-vieut du 
pénis dans le vagin féminin. Mais l'horreur même que de tels 
exploits, fussenUils en même temps des « exploits psychiques », 
inspire, nous amène à une première conclusion. 

L'horreur, la douleur* le dégoût, la pudeur, sont des formations 
léaclîonnelles que, dans certains cas, l'instinct sexuel vient bien 
parfois à surmonter, mais qui, lorsqu'ils se manifestent avant la 
puberté, doivent contribuer à endiguer cet instinct lui-même dans les 
\oies normales, en en refoulant les composantes perverses. Compo 
santés de V instinct sexuel, tel est bien le terme adéquat : la com- 
plexité des déterminantes de chaque perversion nous est en effet 
déjà apparue, et Ton peut supposer que, dans le cas des perversions, 
nous avons affaire à quelque fusion, quelque synthèse nouvelle de 
ces composantes, différente de celle qui constitue l'instinct sexuel 
adulte normal. 



232 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



IV. — L'instinct sexuel chez les psychonévropàthes. 

Si nous quittons à présent Fétude des pervers proprement dits, et 
que nous abordions celle d'une autre classe d'individus, un jour 
jiouveau tombera sur les problèmes qui nous ont jusqu'ici occupés. 

Dès 1893, Joseph Breuer, de Vienne, avec Freud, avait commencé 
d'élaborer une technique de cure des névrosés, consistant à leur 
iaire retrouver, sous hypnose, leurs souvenirs oubliés- C'était la 
technique dite cathartique ; à mesure du retour à la mémoire des 
traumatismes psychiques ayant fait apparaître le symptôme* celui- 
ci s'évanouissait. 

L'histoire de la genèse de la psychanalyse (1) n'est pas à refaire 
ici : qu'il suffise de rappeler que Freud se sépara de Breuer juste- 
ment sur le fait de l'importance du sexuel chez les névrosés. Les 
maladies « nerveuses » lui apparurent en effet bientôt, dans leur 
ensemble, comme les maladies spécifiques de la fonction sexuelle. Je 
dis de la fonction, tout ce qui louche aux troubles organiques ou 
infectieux de l'appareil sexuel restant en dehors de cette défini- 
tion. Et il se trouvait que les symptômes des psycho névrosés, qu'il 
s'agisse d'hystérie, de phobies ou d'obsessions, constituaient à pro- 
prement parler V activité sexuelle même des névrosés. 

La méthode employée pour lever ces amnésies était des plus 
-simples dans son principe, bien que fort longue et délicate dans son 
application. Elle consistait et toujours consiste à prier l'analysé 
(couché sur un divan, l'analyste derrière lui) à livrer sans excep- 
tion toutes ses associations d'idées. Ainsi, le long de ces chaînes, 
à travers le barrage des résistances d*<mbli 7 on peut remonter aux 
souvenirs oubliés* La résistance inconsciente; car elle n'est pas 
volontaire, que le malade oppose à ce travail mesure la force 
même du refoulement de ces souvenirs tombés, en leur temps, dans 
Tétat inconscient, d'où ils exercent, sans que le conscient y puisse 
remédier, leurs ravages, 

Mais pourquoi ces souvenirs ont-ils été refoulés ? Justement parce 
qu'ils étaient sexuels, désagréables au sujet, en vertu même de sa 
pudeur, du dégoût ou de Hiorreur qu'ils inspiraient, bref en raison 
de sa moralité. Maïs refoulé ne voulant pas dire supprimé, ces pul- 

(D Voir : Zur Ge&clrichte der psychoanaïytischcn B&oegitng t Jahrbuch der 
Psychoanalysc, v. VI, 1914. Histoire du mouvement psychanalytique, dans Essais 
de Psychanalyse, tr t fî\ par Je D r S* Jankclévitch» Pu rie, Payot, 1927- 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS * 23S 



sions inslinctuelles condamnées revenaient au jour, déguisées, 
méconnaissables, sous forme de symptômes. 

Or, l'étude psychanalytique des psyclionévrosés permet de le 
voir : les pulsions sexuelles qui sont à la base des symptômes ne 
représentent pas en général la sexualité normale, génitale, tout 
entière, humaine» mais bien plutôt les diverses composantes 
sexuelles de celle-ci qui forment les perversions. Seulement, à Fin- 
verse des pervers, les névrosés n'agissent pas, ne vivent même pas 
directement leur sexualité anormale ; ils ne la vivent que sous forme 
de fantasmes inconscients animant les symptômes méconnaissables^ 

La psychanalyse permettant de démasquer ceux-ci, on peut voir : 

1* Que tout névrosé recèle, dans l'inconscient, quelle que soit 
par ailleurs son hétérosexualité, des pulsions homosexuelles* des 
traces de (fixation libidinale à des personnes de même sexe que lui. 

2° Que tout névrosé présente, dans l'inconscient, la tendance aux 
transgressions anatomiques étudiées plus haut chez les pervers, et, 
avec une fréquence particulière, celles touchant Tes muqueuses 
buccale et anale. 

3* Que les symptômes des névrosés trahissent le jeu des couples 
opposés de pulsions partielles mises au jour plus haut également : 
voyeurisme-exhibitionnisme, sadisme-masochisme. Le sado-maso- 
chisme joue toujours, en particulier, un rôle prépondérant chez 
les psychonévrosés, et toujours à l'état de pulsions active-passive 
associées. 

En outre, l'une des Composantes de la libido ainsi décelées assume 
d'ordinaire, par rapport aux autres, un rôle dominant, ce qui 
achevé d'établir un parallélisme absolu entre les symptômes des 
psyclionévrosés et les actes ou fantasmes des pervers. Seulement, 
tandis que ceux-ci agissent toujours plus ou moins leur perversion, 
les psyclionévrosés ne l'hébergent qu'à l'état de refoulement, et sou- 
vent l'ignorent, vu le déguisement des symptômes où elle se fait 
jour. 

Cest ce qui a permis à Freud de dire à juste titre que la névrose 
est pour ainsi dire le négatif de la perversion. 

Vi Pulsions partielles et zones érogènes. 

Si nous embrassons d'un coup d'oeil d'ensemble tout ce qui vient 
d'être dit de relatif aux perversions positives (pervers) et négatives 



-a» 1 



^34 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



(psychonévrosés)» nous serons conduits à les rapporter à une strie 
de pulsions partielles, lesquelles elles-mêmes ne seraient rien de 
primitif, mais comporteraient une nouvelle dissociation. Qu'est en 
.effet une pulsion instinctive, si ce n'est le représentant psychique 
d'une source d'excitations continues, provenant de l'intérieur de 
l'organisme ? Ainsi les pulsions instinctives qui, dans leur syn- 
thèse, constituent les instincts, forment, avec ceux-ci, un concept- 
limite entre somatique et psychique, 

La force animatrice des pulsions nous apparaît comme devant 
être d'abord purement quantitative. Seule la source somatique d'où 
elle émane, comme l'objectif qu'elle poursuit, lui confèrent sa 
qualité. 

Or, la libido nous apparaît comme la force somatique unique qui 
serait à la source de toutes les pulsions sexuelles, sexuel étant tou- 
jours ici pris au sens le plus large. Et nous appellerons zone ero- 
gène la partie du corps qui, dans chaque cas, confère sa qualité à la 
pulsion partielle. 

Dans les perversions manifestes touchant les muqueuses buccale 
et anale, le rôle des zones érogènes semble évident. Dans Hiysté 
rie, le rôle de ces zones est tout aussi important, bien que déguisé 
par les symptômes (vomissement hystérique, par exemple, diarrhée 
ou constipation psychogènes). On dirait que, dans ces cas, des par- 
ties de l'appareil digestif se comportent à la façon d'organes géni- 
taux accessoires, où se produiraient, des modulations neuro et 
vaso-motrices analogues à réfection. 

Dans la névrose obsessionnelle le rôle des zones érogènes acces- 
soires apparaît moins clair. Dans cette psychonévrose intellectuelle, 
où le cerveau pourrait d'ailleurs être considéré comme une zone 
érogène, la déviation se produit surtout quant aux objectifs transi- 
toires de la libido : en particulier sur le terrain du sado-masoclrïsme. 
-Cependant, de même que dans le voyeurisme-exhibitionnisme, Fœil 
fonctionne comme zone érogène, dans le sado-HKisochisme, c'est la 
surface cutanée tout entière qui assume ce rôle, la peau sensible, 
par ailleurs différenciée en organes sensoriels et en muqueuses, et 
qui reste, en somme, dans son ensemble» la zone érogène primi- 
tive. 



Ariftta^^H 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 235 



VI. — De l'apparente prédominance des perversions 

CHEZ LES PSYCHONÉVROPATHES. 

Tout ce qui vient d'être dit pourrait donner à penser que les 
psychonévropaihes ont, de naissance, une prédisposition toute par- 
ticulière aux attitudes sexuelles perverses et s'écartent par là large- 
ment des normaux, Ce serait là une conclusion hâtive et assez 
inexacte. Certes, certains névrosés, parmi les plus touchés, peuvent 
avoir présenté une constitution sexuelle perverse, mais l'étude psy- 
chanalytique des cas les plus nombreux et les plus légers nous con- 
duit à une conclusion différente et complémentaire* Chez la plupart 
des psychonévropathes, la névrose n'éclate vraiment de façon évi- 
dente que vers la puberté et sous Piniluence des exigences de la 
sexualité normale. C'est contre celle-ci alors que se dresse d'abord le 
refoulement. Ou bien la maladie ne survient qu'après que divers 
obstacles extérieurs se sont opposés à ce que la libido se satisfasse 
sur le mode normal. On voit alors, sur Pexemple de ces deux cas, 
que la libido se comporte à la façon d'un fleuve qui, lorsqu'il est 
détourné de son lit, se déverse dans des voies collatérales. Ainsi* la 
si grande tendance des psychonévropathes aux attitudes perverses 
<certes négatives) s'expliquerait, en grande partie parfois, par ce 
renforcement collatéral. De telle sorte que le refoulement sexuel 
doit, en tant qu'obstacle, être assimilé aux obstacles externes qui, 
ainsi que nous l'avons vu plus haut, font refluer la sexualité vers 
ses positions perverses. 

Mais ici, comme en tout ce qui touche à la biologie, les facteurs 
constitutionnels et les facteurs accidentels, loin de supposer, comme 
on le leur fait faire si souvent à tort, coopèrent et s'additionnent* Et 
tantôt c'est le degré élevé de prédisposition constitutionnelle auquel 
suffit un degré minime d'événements traumatisants ; tantôt les 
traumatîsmes accidentels de la vie sont si puissants que, même avec 
une prédisposition constitutionnelle faible, la névrose peut éclater* 
Bien entendu, les cas les plus imposants de névrose se constituent 
lorsque ces deux ordres de facteurs coopèrent dans îe même 
sens. 

VIL De l'infantilisme de la sexualité. 

En faisant voir que les pulsions perverses sont à la base des 
symptômes des psychonévrosés, nous avons de beaucoup accru le 



236 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



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nombre des « pervers », Non seulement parce que nous Pavons 
grossi de tous les nombreux névrosés, mais parce que ceux-ci 
l'expérience clinique le montre constituent une série continue, 
àans failles, allant du plus névrosé jusqu'au plus normal des hu- 
mains, Oi% cette extension extrême de l'altitude plus ou moins 
perverse nous oblige à cette conclusion que Paptitude aux perver- 
sions n'est rien de rare et d'exceptionnel, mais fait partie intégrante 
de îa constitution normale. 

Alors, les perversions s'édifieraient, non pas exclusivement sur le 
terrain d'une constitution particulière* ni uniquement à la suite 
d'événements traumatisants spécifiques, mais on pourrait se repré- 
senter les choses ainsi : tous les humains apporteraient en naissant 
certaines prédispositions perverses que les événements de la vie 
viendraient ensuite renforcer ou affaiblir. Il s'agirait là de pulsions 
partielles dont l'ensemble constituerait la sexualité. Mais tantôt 
Tune se renforcerait manifestement aux dépens des autres (per- 
vers), tantôt ces pulsions mal refoulées resurgiraient en symptômes, 
déguisées (psychonévrosés) ; tantôt intégrées dans la fonction 
sexuelle, proprement génitale, elles contribueraient à former la 
normalité. 

S'il en est ainsi, les facteurs constitutionnels communs à tous 
les hommes ne pourraient se retrouver à l'état primitif que chez 
l'enfant, bien que les instincts, chez celui-ci, ne puissent encore 
trouver leur expression la plus intensive. 

Ainsi, les psychonévrosés nous apparaissent comme des gens chez 
qui la sexualité, d*un certain point de vue, est resiée infantile, et nous 
serons amenés à étudier la vie sexuelle instinctive de l'enfant, ainsi 
que les* influences diverses qui, tout au long de Penfance, pres- 
crivent à cette vie sexuelle ses voies menant tantôt à la perversion, 
tantôt à la névrose, tantôt à la vie génitale adulte normale. 



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INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 237 



2 me leçon. — De ta sexualité infantile 

ï. L'amnésie infantile, 

IL La période de latence infantile, son ROLE ET Sfcs inter- 
ruptions, 
ÏIL Les manifestations sexuelles prégénitales. 
IV, La masturbation phallique et ses trois phases, 
V. — L'investigation sexuelle infantile, 
VL Le choix objectal chez i/ enfant. 
VIL Conclusion synthétique. 



I 

L'Amnésie infantile 

J'ai tenté de vous montrer, dans ma dernière leçon, sur l'exemple 
si instructif et si large des perversions sexuelles, à quel point le 
sexuel déborde le génital proprement dit et n'a pas à être restreint 
à celui-ci. Vous aurez de plus vu, sur ce même exemple, la sexualité 
se dissocier en tout un faisceau de composantes dont le groupement, 
la synthèse, constitue la sexualité adulte normale et l'isolement, les 
diverses perversions- Or, ces mêmes composantes, nous allons les 
retrouver aujourd'hui en étudiant la sexualité de l'enfant, à laquelle 
Freud a consacré son deuxième essai sur la théorie de la sexua- 
lité. 



* ■ 



On s'imagine volontiers, et cela est l*opiiuo i i courante classique, 
que Penfant est asexué. Il est de mise de s'extasier sur l'innocence 
de cet âge tendre, et de l'opposer à la perversité trop fréquente de 

l'âge adulte. Or* cette manière de voir constitue non seulement une 

i 

grossière erreur, mais une erreur lourde de conséquences : nous lui 
avons dû, jusqu'à ce jour, la méconnaissance de la nature réelle de 
ïa sexualité, de son évolution et de ses origines. 

De l'hérédité, de l'atavisme, on s'est beaucoup occupé, au siècle 
dernier en particulier. Mais si l'attention des humains s'est ainsi 
portée sur leur préhistoire phylogénique, ils ont continué de négli- 



REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE» 



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238 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



gei% de dédaigner leur préhistoire outogénique : le temps, pour cha- 
cun, de sa première enfance. Cependant comment définir la part,. 
certes importante, les psychanalystes ne le nient pas* revenant à 
rliérédité d'un être, avant d'avoir déterminé celle revenant à sa 
préhistoire infantile ? 

En ce qui touche à la sexualité, les auteurs avaient bien rapporté 
de ci de là des exemples d'activité sexuelle chez de tout petits 
enfants : des érections, des masturbations, voire des tentatives de 
coït. Mais en général ces manifestations étaient rapportées à titre de 
curiosités, d'exceptions* et les enfants qui s*y livraient qualifiés 
plus ou moins de petits vicieux précoces. Telle était l'attitude des 
auteurs préanalytiques en général. D'après eux, l'enfant normal 
devait être asexué, 

A quoi attribuer cet aveuglement ? La sexualité de l'enfant, certes 
une sexualité à la mesure de son organisme inachevé, est cependant 
un fait patent, général, même facile à observer. Il suffit de citer l'uni- 
versalité de ce qu'on qualifie les « mauvaises habitudes » chez 
l'enfant. Or, Freud pense que l'aveuglement plus ou moins profond 
des adultes à cet égard est à attribuer, en première ligne, à Y amné- 
sie qui, chez la plupart d'entre eux, est venue frapper les années 
de leur première enfance. Cette amnésie semble aux gens aller de 
soi, et cependant elle est un. phénomène remarquable. Nous pouvons 
voir tous les jours, sur l'exemple de la génération qui nous suit, de 
quelles prouesses intellectuelles, de quels émois puissants, de quelles 
passions véritables est capable l'enfant Et de tout cela l'adulte ne 
garde rien en mémoire, hors quelques parcelles de souvenirs isolées, 
caractérisées souvent par leur insignifiance et leur absurdité appa- 
rentes ! Je dis apparentes r car la psychanalyse parvient chaque fois 
à découvrir^ derrière ces bribes de souvenirs d'allure si innocente 
qu'elle a qualifiés de souvenirs-écrans, la trace des émois, des évé- 
nements les plus significatifs, les plus troublants de notre enfance. 
Par ailleurs, la psychanalyse nous apprend à voir qu'il ne sau- 
rait s'agir, en matière de souvenirs infantiles, d'un véritable oubli. 
Car, du fond de l'inconscient d*où il est pour elle possible de les 
évoquer, ces souvenirs, elle permet de le constater, ont continué à 
agir sur toute l'évolution de notre psychisme, de notre caractère, de 
notre névrose, de notre sexualité. On est donc en droit d'avancer 
que ces souvenirs ont été refoulés, se trouvent dans un état ana- 
logue à celui où demeurent agissants les souvenirs refoulés des 



INTRODUCTION A LÀ. THÉORIE DES INSTINCTS 239 



névrosés, des hystériques par exemple, générateurs de leurs symp- 
tômes. Ainsi si, d'une part, la sexualité des névrosés nous est appa- 
rue marquée du caractère de l'infantile, d'autre part l'amnésie de 
l'enfance se montre parente de celle de la névrose. L'amnésie de 
V enfance, en fin de compte, ne se ramènerai t-elle pas principalement 
à l'amnésie du sexuel ? 

Si l'amnésie hj'stérîque, névrotique, suit si aisément les voies du 
refoulement, c*est que l'amnésie infantile en général les lui avait 
déjà tracées. 

Et Freud conclut l'introduction à son essai en résumant ainsi ses 
vues : l'amnésie infantile, qui recouvre d'un voile la préhistoire 
ontogénîque d'un chacun, est la cause de la négation générale de 
la sexualité de l'enfant. Les adultes ne se rappellent pas qu'ils 
furent des enfants sexuels et projettent ensuite -leur amnésie sur 
les autres enfants. Mais pourquoi l'amnésie frappe- t-elle si dure- 
ment justement la sexualité de l'enfance ? 



II 

La PÉRIODE DE LATENCE INFANTILE, 
SON ROLE ET SES INTERRUPTIONS. 

Traçons à présent un premier schéma général de révolution de 
la sexualité infantile, telle que l'observation des enfants et la psy- 
chanalyse des adultes, névrosés ou non, permet de l'établir. 

L'enfant, en venant au monde, porte déjà en lui tous les germes 
de la sexualité. Ces germes commencent par se développer jusqu'à 
un certain point, puis régressent progressivement sous des influences 
diverses, et ceci plus ou moins complètement, suivant les cas. 

C'est vers trois, quatre ou cinq ans, que la première floraison de 
la sexualité atteint à son épanouissement Ensuite, cette première 
floraison plus ou moins se fane, et l'enfant entre dans la période 
de latence, que des irruptions soudaines de sa sexualité peuvent 
d'ailleurs venir interrompre, jusqu'à ce que la puberté amène en lui 
le second définitif et plein épanouissement sexuel. 

Mais c'est pendant ïa période de latence que les digues à la sexua- 
lité, aux instincts en général de l'homme agression et sexualité - 
sont élevées. C'est cette période où l'enfant, après avoir été à sa 
façon très agressif et très sexué, a cessé plus ou moins de 



v 1 - -— ■ — ' — -™ ^— « »■ ■ m — n 

240 REVUE FRANÇAISE BE PSYCHANALYSE 



F être, qui contribue à faire illusion sur la non sexualité de l'enfant. 
L'enfant, pour la plupart des gens, est tout entier l'enfant en période 
de latence, cela flatte mieux les illusions de leur propre amnésie 
infantile. En ce temps, îes digues au sexuel qui s'édifient en l'enfant 
ont nom dégoût, pudeur, pitié, morale ou esthétique, Ce sont 
celles-là même que nous avons ideiiLi liées comme s'opposunt à la 
poussée des diverses pulsions perverses primitives. Ces digues 
s'élèvent, certes, sous l'influence des éducateurs de l'enfant, délé- 
gués auprès de lui des exigences culturelles ambiantes, maïs il 
semble de plus que la période de latence de l'enfance s'établisse en 
vertu d'un automatisme devenu, dans nos civilisations, héréditaire, 
presque déjà organiquement fixé, et que l'éducation n'a qu'à 
accentuer. 

Dans les sociétés primitives» par ailleurs, les observations des 
ethnographes <1) ont permis de voir que la période de latence est 
moins accentuée et semble même souvent manquer tout à fait. 

Les formations réactïonnelles t comme nous les appelons, du dé- 
goût, de la pudeur, de l'esthétique, de la pitié, de la morale, se cons- 
tituent sans doute aux: dépens des pulsions sexuelles elles-mêmes, 
détournées, retournées, quant à leur but instinctuel originel. C'est 
par ces mécanismes, et d'autres, d'identification à des personnes 
idéales admirées, que nous n'étudierons pas ici, que se forment 
les sublimations r ces processus qui emploient à des fins désormais 
non sexuelles, mais sociales, morales, esthétiques, scientifiques, 
culturelles en un mot, les pulsions instinc tu elles originelles* Les for- 
mations réactïonnelles se rencontrent, à un degré plus ou moins 
grand., dans l'évolution psychosexuelle des civilisés, et sur leur 
exemple, ps3'chanalytiquement éclairé, on peut voir, ce que les 
historiens de la civilisation pressentaient depuis longtemps en ce 
qui louche à l'évolution collective des cultures humaines, que chez 
les individus aussi les acquisitions culturelles personnelles se font 
aux dépens des forces insiinctuelles primitives détournées de leur 
but. 



* 

* * 



(i) Voir en particulier Maukowski : The sexuaï Hfe of savages. London, 
George Tloutledge et Sons, 1929 ; La vie sexuelle des $auuages t Paris, Payot 
1930 ; et Roeeim : Rôhcîm Ausirala&îan research itumber, The Iniern* Journal of 
PsychQanalyfiis, vol- XIII, janv.-arril 1932, 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINXTS 241 



Au moment où se constituent les barrières destinées à endiguer 
la sexualité de l'enfant, celle-ci ne se laisse cependant pas toujours 
endiguer sans résistance. L'emploi total des pulsions libidinales 
< perverses » de l'enfance aux sublimations ne se fait jamais ; une 
partie en reste réservée 5 non seulement, hélas, souvent à la né- 
vrose, mais normalement à l'intégration dans la fonction sexuelle 
adulte* C'est ce dernier courant qui vient parfois rompre la période 
de latence par des manifestations sexuelles* II est même parmi nous 
des civilisés qui tendent à revenir à la non-latence primitive qui 
connaît à peine ou pas de latence, de la naissance à Ja puberté* 

Cependant, les éducateurs se comportent comme slïs savaient que 
les oeuvres de la civilisation s'édifient avec les forces instïnctuelles 
détournées de leur but originel : ils pourchassaient et pourchassent 
encore le plus souvent chez l'enfant toute manifestation sexuelle, la 
qualifiant de « vice ». La psychanalyse, par contre, nous a appris à 
\oîr dans les manifestations sexuelles de l'enfance un phénomène 
régulier, pour ainsi dire légal* à théoriquement les étudier et, prati- 
quement, à relativement les respecter. 



III 



Les manifestations sexuelles prégénitales 

Etudions à présent de plus près en quoi consistent les manifes- 
tations sexuelles de l'enfant les plus précoces de toutes* 

Outre les actes masturbatoires génitaux proprement dits, aux- 
quels tend en son temps tout enfant bien portant, l'activité sexuelle 
de Penfant comporte une extension bien plus grande. Il ne faut en 
effet jamais perdre de vue que la sexualité humaine, la sexualité en 
général* reste incompréhensible tant que Ton ne se résout pas à 
donner au terme de sexuel un sens bien autrement large que le 
génital. 

Sexuel est tout ce qui, dans Têtre, tend à la recherche, en soi, du 
plaisir nerveux. Le terme de sensuel, auquel on pourrait être tenté 
de se rallier, aurait pour désavantage de chercher à rompre le 
lien existant entre ces activités de plaisir diffuses et le plaisir, plus 
tard, au sens sexuel étroit. C'est en quoi nous sommes autorisés à 



^*v* 



242 s REVUE^KRAWÇAISE DE PSYCHANALYSE 



prendre, comme exemple de l'activité sexuelle de l'enfant la plus 
primitive, le « suçottement ». 

Le pédiatre hpngrois Lindner, nous apprend Freud, avait, dès 
1379, consacré toute une monographie à ce phénomène. On sait en 
quoi il consiste ; en une succion ry tlrnii qu e, avec les lèvres, d'une 
autre partie du corps, langue, orteil, pouce de la main le plus sou- 
vent, voire à la rigueur sucette. 

\ Le bébé, tandis qu'il s*y livre, semble tout concentré sur Pacte, 
pour lui si voluptueux, et qui, détaché de son support nourricier pri- 
mitif, puisqu'il ne sert plus à la nutrition, n'est plus rien qu'ero- 
tique. Souvent d'ailleurs, c*est au cours du suçottement que l'enfant 
découvre et utilise une autre zone érogène de son corps, mamelle 
ou organes génitaux proprement dits, dans ce dernier cas pratique 
dejà la masturbation proprement dite. 

Que la psychanalyse ait démasqué dans le suçottement une acti- 
vité sexuelle, voilà qui lui a été reproché et lui a valu nombre de 
railleries. Cependant, les éducateurs, les parents et les nurses pour- 
suivaient depuis longtemps le suçottement chez les nourrissons à 
l'égal d'un vice. Un tice d'ailleurs qui, lorsqu'il ne disparaît pas de 
bonne heure dans l'enfance, peut se poursuivre pendant toute 
celle-ci, voire se conserver dans la vie adulte. 

Mais qu'est cette activité de succion dans sa nature ? Elle est, 
suivant un terme heureux créé par Havelock Ellis, autoéroiique ; 
Fenfant y est à la fois sujet et objet, Qu'est-elle ensuite dans son 
origine ? Elle a commencé à se manifester à l'occasion d'une autre 
fonction, celle-là vitale pour l'organisme, la fonction de nutrition, 
L'érotisme ainsi s'assure, si Ton peut dire, la certitude d'être éveillé, 
puisqu'il commence par s'étayer sur les besoins alimentaires irré- 
ductibles. Enfin, quel est le support de cet érotisme ? Une zone éro- 
gène le porte, la zone orale, éveillée d'abord au contact du lait chaud 
émané du sein ou du biberon, et dont, avec l'apparition des dents, il 
a dû se rendre peu à peu indépendant. Alors, plus tard, le plaisir 
erotique infantile du suçottement, auquel l'inconscient ne saura pas 
i énoncer, lui qui ne renonce pas, se poursuivra dans le plaisir 
amoureux du baiser, où les lèvres d'une autre personne viendront 
remplacer l'objet suçotté autrefois. 

Mais tous les enfants ne sont pas au même degré des suçotteurs. 
Il doit y avoir, dans les cas accentués, une prédisposition erotique 
constitutionnelle de la zone orale. De tels enfants seront plus tard 



1 1 



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INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 243 



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portés" vers les baisers, vers les perversions^ orales, ou bien, grâce à 
un déplacement sur d'autres objectifs, deviendront des buveurs 
,ou des fumeurs invétérés* Ou bien encore* si, au lieu de rester 
.accentuée, une tendance orale forte est ensuite refoulée, nous aurons 
le tableau négatif de la névrose à type oral, l'anorexie, les troubles 
neuro-gastriques, la boule ou les vomissements hystériques. 

Nous résumant, nous retiendrons de cet exemple que les manifes- 
tations de la sexualité infantile comportent trois, caractères princi- 
paux : elles prennent naissance en s'étauant sur les autres fonc- 

T. 

lions vitales de l'organisme ; elles sont d'abord autoérotiques ; leur 
objectif est sous l'emprise d'une zone érogène dominante. 






Ce que nous venons de dire* touchant l'activité sexuelle de la 
zone orale peut s'appliquer aux autres zones érogènes, en parti- 
culier à la zone anale dont nous allons parler* 

Après que le nourrisson a été sevré du sein ou du biberon, la 
<dommance d'une autre zone érogène tend, en eifet, à s'établir chez 
lui : il entre au stade où règne l'érolisme anal, tout comme Tarai 
-autoéro tique, dominé par une zone érogène définie et étayé sur un 
des grands besoins vitaux de l'organisme* 

L'érogénéité originelle de la zone anale est certes très puissante, 
et tous les troubles intestinaux, si fréquents dans l'enfance, doivent 
concourir à réveiller. On sait combien ces troubles rendent « ner- 
veux » les enfants, et le rôle symptôniatique qu'ils jouent si souvent 
dans l'économie des névroses* 

Mais il est deux grands inodes pour l'intestin de réagir anorma- 
ment, par la diarrhée ou par la constipation. Or, il semble qu'après 
une première période de liberté, je dirai plus, de licence intesti- 
nale, l'enfant en vienne à faire de la rétention de ses fèces un 
étrange et voluptueux, bien que parfois douloureux, plaisir* On sait 
le niai que celte mauvaise habitude donne aux éducateurs qui trai- 
tent à juste titre de petits polissons les enfants qui se retiennent. 

Le contenu intestinal est ici utilisé sur le mode ano-cloacal, de la 
façon dont sera employé plus tard, sur le mode vagino-cloacal, un 
autre organe par les femmes* 

Mais le contenu intestinal présente d'autres équivalences encore : 
n*esUil pas le premier cadeau que l'enfant peut consentir à la mère, 
sur son invitation ? Il peut aussi, suivant une théorie sexuelle infan- 



MÉt^M 



244 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



tile très générale, équivaloir à un « bébé », la plupart des enfants 
ayant commencé par s'imaginer que la conception se fait oralement 
par les aliments et que le fœtus, après un séjour intestinal, naît 
par Tamis. Nous reviendrons d'ailleurs plus loin sur cette théorie. 
L'importance de Véroiisme anal, découverte par Freud, ne saurait 
être surestimée, tant par les dérivés qu'il fournît au caractère, après 
avoir succombé en grande partie au refoulement qui frappe si dure- 
ment tout ce qui ,est anal, que par l'utilisation de l'érotisme cloacal, 
dont il fait partie* dans l'édification de la fonction erotique adulte 
de la femme. 






Un problème sollicite ici notre attention ; il est en premier lieu 
d'ordre biologique. Quelles sont les sources, et cela dès l'enfance, 
de l'émoi sexuel ? 

Nous le voyons : Témoi sexuel s'éveille dans l'enfance, soit en 
s'étayant aux grands besoins organiques vitaux, soit, quand le plai- 
sir a été une fois dévouvert, par une excitation appropriée et auto- 
erotique de zones érogènes- Mais la psychanalyse, et même la simple 
observation des enfants permet de déceler d'autres sources, et plus 
généralement somatîques encore, à l'émoi sexuel. 

En premier Heu* la peau. La peau entière et les muqueuses peu- 
\ent être considérées comme une vaste zone érogène dont certaines 
parties ne font que se spécialiser pour devenir les zones érogènes 
proprement dites, celles en particulier des orifices ïnuqueux du 
corps. Cette érogénéité diffuse, la peau la conservera d'ailleurs en 
partie, surtout chez la femme, chez qui ïa sensualité, semblable en 
ceci à celle de l'enfant, reste en général plus diffuse que chez 
l'homme. Et c'est à la niême érogénéilé diffuse de la peau qu'il faut 
sans doute ramener l'influence « nerveuse » des impressions ther- 
miques, en particulier l'effet Uiérapeutique des bains chauds. 

Une autre source de Témoi sexuel doit se trouver plus profondé- 
ment dans l'organisme, ainsi qu'en témoigne l'effet excitant des 
secousses et des mouvements rythmiques subis passivement par le 
corps. On peut sans doute la localiser très largement dans l'appa- 
reil sensoriel des nerfs vesti biliaires, dans l'épi derme encore, mais 
aussi dans ces parties profondes que sont les muscles et les arti- 
culations, peut-être même dans des sensations organiques plus pro- 
fondes encore- Excitation et satisfaction ici se distinguant mal. Maïs 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 245 



que des émois de nature sexuelle puissent être engendrés sur ce 
mode* voilà ce dont témoigne la prédilection des enfants pour Jes 
jeux violents où on les fait sauter en l'air, pour la balançoire, ainsi 
que, dans les foires, pour les montagnes russes ou les attractions 
brutales analogues. 

C'est aussi pourquoi presque tous les garçons, en leur temps, ont 
\oulu être cochers ou conducteurs de chemin de fer, et le symbo- 
lisme sexuel des chemins de fer s'édihe sans doule en partie *>ur 
des sensations de cet ordre* Refoulé, le plaisir sensuel d'être secoué 
en chemin de fer se muera d'ailleurs plus tard en phobie d'aller dans 
les trains. 

Nous venons ainsi de ^oir que le système musculaire peut être, 
par des excitations passives, la souixe d'émois sexuels. Mais il peut 
l'être aussi sur le mode actif. On sait la source de plaisir généralisé, 
auquel Pérogénéité ne doit pas être étrangère, qu'est pour l'enfant 
ïe mouvement, véritable nécessité de son organisme. La lutte avec 
un autre enfant est déjà plus précisément érogène ; bien des gens 
croient se rappeler avoir éprouvé, enfants, leurs premières excita- 
tions sexuelles précises au cours d'une lutte avec un camarade- Le 
contact épîdermique étroit avec l'adversaire doit y contribuer, mais 
la source érogène principale de cet émoi n'en reste pas moins alors 
l'activité musculaire. Plus tard, même dans la vie adulte, des 
attraits amoureux commencent souvent à se manifester par de 
semblables jeux brutaux, et l'une des origines du sadisme serait 
ainsi à situer dans le plaisir érogène de l'activité musculaire. 

Après la peau, après le muscle, il faut rechercher d'autres sources 
érogènes dans le système nerveux proprement dît. C'est ainsi que 
tout émoi puissant ressenti par celui-ci : effroi, horreur, terreur, 
peut livrer sa part d'émoi sexuel, à condition de ne pas menacer 
tout de même trop directement l'organisme. Là-dessus se basera- 
plus tard toute une forme de fiction^ de littérature» d'art. De même, 
la douleur, la douleur physique elle-même, peut comporter, retenue 
dans certaines limites, une close d'excitation erotique, et c'est là* 
dessus que s* élève la possibilité de la perversion masochique, des 
garçons fustigés à la Jean-Jacques Rousseau. 

Le système nerveux, ainsi passivement ébranlé, peut de la sorte 
livrer du plaisir libidinal, quelle que soit la qualité de l'excitation, à 
condition que celle-ci reste quantitativement dans certaines limites* 
Mais son emploi actif aussi peut en engendrer, en particulier ceL 



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346 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



emploi actif suprême qu'est le travail cérébral. Une grande atten- 
tion intellectuelle portée à un travail peut, chez l'enfant et plus 
tard, livrer une part d'émoi erotique. Tout ce qui vient d'être dit 
nous laisse soupçonner que, dans Forganisme humain» si diffusé- 
ment érotisé, rien d'important ne peut se produire qui ne soit sus- 
ceptible de fournir une contribution à Fémoi sexuel. 

Et ces apports diffus de tout l'organisme ont d'autant plus de 
chance d'avoir lieu que l'Être est resté plus près des origines, 
donc qu'il est encore plus enfantin. 

Mais si Férogénéité semble portée par l'ensemble de F organisme 
et du système nerveux, elle se localise de préférence à la surface 
sensible du corps, et, à cette surface, d'abord sur les orifices par 
lesquels l'intérieur du corps communique avec le monde extérieur. 
D'où FéJectivité erotique infantile de l'entrée et de la sortie du tube 
f!igestif 3 sans parler des organes génitaux proprement dits dont nous 
traiterons plus loin. 

Dans les zones érogènes, la tension libidinale, en s'accumulant, 
finit par provoquer une sensation pénible de déplaisir. Alors, l'en- 
fant, sous cette tension, cherche à s'en décharger. Il y a là sans 
doute quelque chose de voisin de la démangeaison qui porte à se 
gratter, De quelle qualité doivent être les actes procurant le plaisir 
de la décharge des tensions libidinales ? II est difficile de le définir 
essentiellement ; le rythme en paraît être Fun des caractères néces- 
saires. Peut-on par ailleurs déterminer de quelle nature est le 
plaisir ainsi fourni par les zones érogènes ? Est-il d'essence tactile 
et sensitive à part ? 

Toujours est-il que l'objectif sexuel, auquel les tensions éprouvées 
par l'enfant dans ses diverses zones érogènes l'incitent à recourir, 
commande des actes destinés à la faire tomber, Ainsi naît le désir, 
le besoin de supprimer par des caresses locales, des frictions ryth- 
mées, la tension trop forte péniblement ressentie. Dans certains cas, 
Fappd émane du système nerveux central, est endogène ; dans 
^d'autres, il provient d'excitations périphériques, est exogène. 

C'est ainsi que, chez l'enfant, la zone orale appelle le suçottement, 
la zone anale le passage des fèces, ou même parfois la masturbation 
anale avec les doigts* pas si rare dans l'enfance qu'on le croit, enfin 
la tension érogène phallique, dont il nous reste à présent à parler, la 
.masturbation proprement dite. 



INTRODUCTION A LA THÉOEÏE DES INSTINCTS 247 

IV 

LA MASTURBATION 1 PHALLIQUE ET SES TROIS PHASES 

, Dans l'organisme enfantin, il est une région qui ne s'éveille puis- 
samment qu'après les zones érogènes digestives prégénitales, mais 
qui, par contre^ est destinée à un grand avenir : je veux parler du 
phallus, pénis du garçon ou clitoris de la fille, 

La nature, là encore, a pris soin que l'éveil en soit assuré par 
Tétayage aux, besoins vitaux* par la fonction urinai re d'abord 
annexée ou a voisinante, puis par les soins de toilette ou la négli- 
gence de ceux-ci permettant aux sécrétions de s'accumuler, irri- 
tantes» voire chez la fille par les exodes accidentels de vers intes- 
tinaux. Ainsi cette zone ne peut manquer, un jour ou l'autre, de 
s'éveiller, et ceci, le plus souvent dès la période nourrissonne. 

Ainsi* dès le temps où l'enfant suçait encore le sein, alors que sa 
zone érogène dominante était encore la zone orale, la primauté 
iuture de la zone génitale s'annonçait. Le mode de satisfaction alors 
employé est ou la masturbation manuelle régulière chez le garçon, 
ou bien le frottement des cuisses Tune contre Tautre qui, chez la 
fille, peut s'y substituer* 

Trois périodes de masturbation phallique de la jeunesse sont 
d'ailleurs à distinguer. La première est celle de la masturbation du 
nourrisson. Cette masturbation disparaît le plus souvent d'elle- 
même, pour ne reparaître bien souvent que vers la quatrième année, 
avec la grande poussée de la floraison sexuelle infantile, C'est cette 
seconde période d'activité sexuelle qui fut longtemps négligée, mé- 
connue* au profit de la troisième, la période de la masturbation pré- 
pubère ou pubère, et qui cependant dans l'inconscient d'un chacun 
laisse les plus fortes marques* lesquelles se retrouvent dans le carac- 
tère comme dans la névrose individuels. La façon dont cette mas- 
tu rb a lion se déroula et prit fin, soit par répression, soit par extinc- 
tion plus ou moins spontanée, n'est en effet jamais indifférente 

- 

quant à la genèse de la personnalité. 

On peut ajouter ieî que l'incontinence nocturne des enfants est 
un accompagnement ou un substitut, sur le mode uréthral, de cette 
masturbation, <et comme un rappel du temps primitif où Térotisme 
phallique s'éveilla en s'étayant à la fonction vitale urinaîre. 

Ce qui distingue alors le stade phallique infantile de l'organisa- 



248 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



lion génitale adulte, c'est que les deux sexes, alors, ne connaissent 
qu'une seule zone érogène dominante, pénis ou clitoris. Le vagin, 
d'après Freud, ne semble pas, par la fille, érogénéiquement décou- 
vert, sauf en de rares cas et par de vagues émois ; l'exécuteur cen- 
tral de l'excitation sexuelle de cet âge reste pour les deux sexes le pi ml lu s e 

Cependant quelque chose différencie profondément l'activité 
phallique infantile de l'activité sexuelle pubère et adulte. Le petit 
enfant, en général, ne connaît pas encore, fut-ce par la masturbation 
phallique la plus prolongée, le plaisir terminal > l'orgasme vénérien : 
il en reste au diffus et long plaisir préliminaire (qui demeure d'ail- 
leurs quelquefois celui de certaines femmes semi-frigides* infan- 
lilement attardées). Ce n'est d'ordinaire qu'après avoir victorieu- 
sement traversé la période de latence que le garçon je m'en 
tiens ici au garçon, réservant l'élude de la sexualité féminine pour 
Tune de mes dernières leçons atteindra à la puberté, avec ses pre- 
mières pollutions» au plein orgasme» entrera en possession du plai- 
sir adulte terminal. Alors, la masturbation pubère s'établira souvent 
chez luij quand il reste privé d'objet. 

Moins centrée, moins phalliquement dominée est par suite la 
sexualité infantile, même à l'âge où règne le phallus* La psychana- 
lyse nous a appris à voir que le réveil, entre la troisième et la cin- 
quième année» de la masturbation? de la sexualité, n'est pas tou- 
jours uniquement prescrite par une poussée biologique interne qui 
ne manque cependant jamais* Ici interviennent efficacement des 
événements accidentels externes; dont les diverses « séductions ». 

Celles-ci ne sont pas aussi rares <ju 5 à première vue l'on croirait, 
soit de la part d'un adulte, soit bien plus régulièrement de la part 
d'autres enfants. 

En ce qui touche à la séduction directe par un adulte, il faut sou- 
ligner ici* entre parenthèses, la facilité avec laquelle l'enfant peut 
être amené à se plier à toutes les perversions enseignées par un 
séducteur. A l'enfant est en ceci semblable la femme, la femme non 
cultivée du moins, si plastique entre les mains d'un séducteur, De 
cette perversibilité de la femme est sans doute responsable son 
organisation restée plus proche, que celle de l'homme de l'infan- 
tile (1), et la passivité qui s'ensuit. La prostituée use de cette plas- 

U) Voir Makakon déjà cité, d'après lequel ]a femme serait comparable à un 
'homme arrêté dans son évolution, avec en plus des annexes maternelle,^ 



F^^^^T^TV^^^F^ 



INTRODUCTION A LA. THÉORIE DES INSTINCTS 249 



licite femelle au bénéfice de sa profession. Quant à l'enfant, tout 
jugement de valeur mis à part, on peut dire de lui justement qu'il 
est essentiellement un pervers polymorphe. L'aptitude aux perver- 
sions, propre à l'organisation de l'enfant et si fréquemment con- 
servée dans celle de la femme, apparaît ainsi connue faisant partie 
intégrante de l'héritage de l'humanité. 



L'investigation sexuelle infantile 

Le fait seul des séductions de l'enfance nous a déjà indiqué que 
la sexualité de l'enfant n'est pas uniquement auto-érotique, mais 
est susceptible, et de fort bonne heure» d'un choix objectai. Cepen- 
dant, avant de passer à l'étude de ces choix* il nous faut nous attar- 
der encore à un phénomène sexuel d'allure purement intellectuelle 
cette fois, propre à l'enfance : l'investigation sexuelle infantile. 

La curiosité de renfant, comme on peut le constater* s'éveille très 
tôt 5 ainsi qu'en témoignent les interminables questions qu'il pose 
et avec lesquelles il agate tant les grandes personnes. Or, à cette 
curiosité en général (1), la curiosité sexuelle contribue dans une 
très large part ; on peut mênie se demander jusqu'à quel point elle 
n'en est pas la source principale, elle Test en tous cas de la com- 
pulsion obsessionnelle aux questions. 

Deux questions primordiales tourmentent les enfants ; la pre- 
mière : d'où viennent les enfants ; la seconde : qu'est-ce qui diffé- 
rencie une fille d'un garçon ? La première de ces questions est 
d'abord dictée par un instinct pratique* économique pourrait-on 
dire ; l'enfant a peur d'un copartageant à l'amour, aux soins> aux 
dons de ses parents, La seconde est d'ordre « narcissique » ; au 
début* le petit garçon croyait tous les êtres, à son image, doués 
d'un pénis, et ce n'est que peu à peu et à contre-cœur qu'il admet 
l'absence du pénis chez la femme. « Il poussera », se dit-il d'abord. 
Puis : « On le lui a coupe », 

Quant à la petite fille, la première vision du pénis d'un garçon 

(1) Voïr Jean Pjaget : Le langage et la pensée chez V enfant Neufchâtel ot 
Paris, Delachaux et Niestlé, 1923, Le Jugement et le Raisonnement chez 
¥ enfant* Delachaux et Niestlé, 1924, La Causalité physique chez V enfant, La 
réprésentation du inonde chez V enfant Paris, Alcan, 1927, Le Jugement 

moral chez V enfant, Paris, Alcali, 1932. 



■" P i t^^^^m^^m 



250- REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ou d'un homme engendre l'envie du pénis et le désir d'en avoir un 
un jour, manière de sentir qui renforcera en elle les manifestations* 
de sa part bisexuelle native de virilité* 

En tons cas* pour les deux sexes, l'absence du pénis chez la 
femme est l'origine du jugement d'infériorité assez général porté 
sur celle-ci. 

Mais cette Ihéorie sexuelle infantile touchant la présence ou 
l'absence du pénis au corps des êtres humains se rattache, bien 
entendu, au stade phallique, à celui où la primauté de celui-ci s'est 
déjà imposée à l'esprit du jeune investigateur. Reliquat des stades 
précédents, oraux et anaux, en lui subsistent d'autres théories rela- 
tives à la fécondation et à la naissance : la fécondation serait ame- 
née par un certain aliment que Ton aurait mangé, et l'enfant, 
hébergé alors dans les intestins au même titre que le bol alimen- 
taire, naîtrait ensuite par l'anus à la façon du bol fécal Celle théo- 
rie, bien que régulière à un certain moment de l'enfance, vers trois 
ou quatre ans, succombe généralement à Famnésie infantile, mais 
par la psychanalyse on peut la retrouver. Elle a d'ailleurs subsisté 
dans maint conte ou mythe où la reine est fécondée, par exemple^ en 
mangeant une pomme, et elle rappelle par ailleurs les processus 
biologiques réels régnant chez certains animaux inférieurs à 
cloaque* 

La théorie de la formation des enfants par mélange des excré- 
ments, fèces ou Urine, des gens « mariés » ne fait pas défaut non 
plus dans la petite enfance* Elle s'étaye sur les composantes anale 
et uréthrale de la sexualité infantile. 

Plus tard, d'autres théories sexuelles viennent s'emparer de 
Fesprit de l'enfant, théories toujours reflétant, projetées au dehors, 
les propres composantes partielles encore éparses de sa libido. Le 
sadisme, si fort à cet âge, n'y reste pas étranger : l'enfant a-Ml été, 
ce qui est si fréquent, témoin des ébats sexuels des adultes qui ne se 
défieçit pas de lui, il a d'ailleurs toujours interprété la possession 
de la femme par l'homme comme un acte d'agression sadique. Ses 
théories sexuelles s'imprègnent du même sadisme : la femme donne 
naissance à Fenfant par une ouverture qu'on lui fait dans le ventre, 
ou par le sein, le nombril qui se fendent. Nous ne passerons pas ici 
en revue toutes les théories sexuelles infantiles imaginables ; elles 
sont trop nombreuses et variées, augmentant en nombre et en 
variété à mesure que grandit Fenfant. 



MIÉ^BM^^^tomv^^^^^^MP^^^^^^^^^^^B^^^^H^^^^^^^H^^^H^^IIMHWI* 



INTRODUCTION A LA THEORIE DES INSTINCTS 25 U 



Une obscure intuition de la réalité cependant les anime, mais ce 
qui empêche l'enfant d'arriver à savoir, c'est d'une part l'opposi- 
tion des adultes, qui lui refusent la science dont il est avide, d'autre 
part sa propre organisation sexuelle inachevée. Ce second facteur 
de l'ignorance infantile est si puissant que, vient-on à instruire 
dûment l'enfant des réalités sexuelles, il n'y croit le plus souvent 
pas d'emblée* et en reste un temps encore à ses propres théories 
infantiles. 

Mais à l'organisation du petit enfant manquent encore le sperme 
fécondateur et le vagin creux réceptif. Alors, vu la lor d'égomor- 
phisme qui anime notre întellcetiialité primitive, il ne les saurait de 
lui-même imaginer» C'est pourquoi, si les grandes personnes ne 
viennent pas au secours du jeune investigateur 9 sa recherche de la 
vérité, quelque tenace qu'elle soit, se perdra dans le sable. 

Or, cet échec de l'investigation sexuelle no va pas toujours sans* 
de graves inconvénients. Pour son voyage de recherches, l'enfant 
était parti seul, sans secours ; premier acte d'indépendance intellec- 
tuelle. En revenant vaincu, il peut en acquérir un sentiment de 
doute de son intelligence qui frappera l'exercice de celle-ci pour 
toute la vie, endommageant gravement la curiosité intellectuelle. 
En tous cas, l'attitude des grandes personnes, quand elles 
repoussent l'investigation sexuelle de l'enfant, et persistent à vou- 
loir lui imposer la fable de la cigogne, du chou ou du marché aux 
enfants, creusera entre elles et lui un abîme de méfiance, de ran- 
cune, et troublera souvent durablement les rapports entre lui et 
ses éducateurs. 

VI * 
Le choix objegtal ghez l'enfant 

Il nous reste à traiter une question des plus importantes : du 1 
choix des objets d'amour dans l'enfance. Si les premières manifes- 
tations de la sexualité infantile apparurent d'abord à Freud sous 
le jour de L'autoérotisnie» ainsi que les considérations emplissant 
son deuxième essai sur la théorie de la sexualité en font foi, à 
mesure de ses recherches ultérieures, il put voir remonter, de plus 
en plus haut dans les premières années de la vie, îa possibilité d'un 
choix objectai infantile. 

Certes, les manifestations sexuelles de l'enfant restent, tout au* 



252 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

^^^^^^^^^^M^^^^^^Mfc^^^^^^^^™^^^* ^™^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^"~ — ^ ^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^« 

long de l'enfance, principalement autoérotiques, maïs rauloérotisme 
de l'enfant est un pis aller. Le suçollemenl lui-inême, cette pre- 
mière des activités autoérotiques, n'est il pas dérivé d'abord 
d'une relation à un objet, le sein de la nourrice ? De même ses 
divers autoérotismes* L'enfant ne s'y complaît tellement qu'en vertu 
du caractère inaccessible des objbts dont sa fantaisie plus ou moins 
inconsciente rêve, et en raison surtout des inachèvements de son 
propre organisme Qui lui rendent impossible d'atteindre, auprès 
d'eux, à des objectifs sexuels précis. 

Pour commencer, rappelons-le, certaines pulsions partielles très 
précocement manifestes de la libido elle-même comportent par 
essence un objet : le voyeurisme-exhibitionnisme implique une per- 
sonne à voir ou devant laquelle s'exhiber ; le sado-masochisme, une 
personne à faire souffrir ou par laquelle éprouver de la douleur. 

Mais il y a davantage : si nous embrassons à présent d'un coup 
d'oeil d'ensemble les divers stades de l'évolution de la libido, nous 
verrons combien tôt les relations bîopsychiques objectales de Ten- 
tant peuvent apparaître* snns que pour cela soit le moins du 
monde d'ailleurs dévalorisé Tautoérotisme masturhatoire infan- 
tile par lequel elles sont, pour la plus grande part, réduites à 
s'exprimer. 

Nous avons vu que les pulsions sexuelles partielles, dès la pre- 
mière enfance* sont encore souvent incoordonnées* cherchant cha- 
cune sa satisfaction indépendante. Ce n'est qu'après la puberté, 
comme nous le ferons voir nettement dans notre prochaine leçon, 
qu'elles viennent se ranger, définitivement subordonnées, sous la 
primauté proprement dite de l t a zone génitale, au service de la fonc- 
tion adulte de reproduction. 

Cependant, dans l'enfance déjà, les pulsions éparses connaissent 
certaines « organisations ». La première de toutes est l'organisation 
prégénitale orale, au temps où l'enfant est encore nourrisson. Ce 
premier stade peut lui-même se diviser en deux phases ; la pri- 
mitive, proprement suceuse, puis la seconde, ou « cannibale », sépa- 
rées par l'apparition des dents (Abraham), De ce stade* pour les 
deux sexes, la mère est l'objet Certes, à la phase suceuse, très 
vaguement perçu son sein est assimilé sans docte à une annexe 
du corps du nourrisson, mais, dès la phase cannibale, l'objet se 
différencie déjà du sujet, avec la pulsion à le mordre, dévorer, 
incorporer* 



pi^^HM^H^^i^^dAf^^^E^H^H^lB^Hai^aHKaKElBa^HaKKI 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 253 



Le second stade d'organisation de la libido est le sadique-anah 
Ici* l'opposition qui gouvernera la vie sexuelle se marque déjà : 
l'activité envers un objel est le fait surtout de la musculature agrès* 
sive, sadique ; la passivité par rapport à un objet, celui surtout de 
la zone anale réceptive. Or, au psychologique, l'actif coïncide le 
plus souvent avec le mâle, comme le passif avec la femelle. Cepen- 
dant, tout au long de ces mêmes phases, tout au cours des activités 
prégénitales, la zone phallique a commencé de s'éveiller. Nous 
avons j>arlé plus haut des trois phases de la masturbation phallique* 
Dès la seconde* celle qui s'affirme entre huit et neuf ans environ* 
une nouvelle organisation de la libido s'est établie, à laquelle le 
terme de phallique convient Les composantes de la libido, ses pul- 
sions partielles, se groupent alors déjà sous la primauté du phallus, 
et ce ouï distingue ce stade de celui de l'organisation génitale 
pubère, comme nous l'avons déjà indiqué plus haut, c'est outre ee 
fait que la masturbation ne livre d'ordinaire que le plaisir prélimi- 
naire, celui que les deux sexes ne connaissent en général qu'une 
seule zone dominante, le phallus, pénis ou clitoris. Tous deux sont 
exécuteurs, par la masturbation, de la sexualité, et permettant ainsi 
la décharge des émois affectifs objectaux de cet âge, qui sont très 
forts, puisque ce sont ceux inhérents au complexe d'Œdipe. 

Le complexe d'Œdipe, dont nous ne ferons ici qu'effleurer l'im-, 
por tance, évolue plus simplement et plus nettement chez le garçon 
que chez la fille. Le garçon* dès sa naissances a pour premier 
objet d'amour sa mère ou sa nourrice, et ses premiers émois libidi- 
naux, oraux, anaux et phalliques, en s'étayant sur ses premiers 
besoins vitaux organiques, ont la mère pour objel. A mesure que 
le garçon grandit, il regarde le même objet d'amour, qui e=»t la mère T 
la femme, et c'est le père que* dans son complexe d'Œdipe normal, 
il ressentira en rival, vers sa quatrième ou cinquième année, au 
moment de la pleine floraison de sa sexualité infantile, au stade 
proprement phallique. Le complexe d'Œdipe du garçon ensuite 
décline, sous des influences diverses biologiques et culturelles à la 
fois. C'est-à dire, d'une part, sous l'effet de l'inachèvement de l'orga- 
nisme infantile qui ne permet pas au garçon la possession de sa 
mère ; d'autre part, sous l'effet de l'interdiction de l'inceste qui régît 
toutes les sociétés humaines. Cependant, lorsqu'à la puberté la 
sexualité virile se ranimera, le jeune homme la vivra avec la même, 
zone phallique qu'autrefois, bien que parvenue à la possibilité du 

BEVDK FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE* G 



254 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



plaisir terminal. Et les objets d'amour qu'il recherchera t bien que 
n* étant plus la mère de son enfance, seront cependant à elle ana- 
logues, puisque ce seront les autres femmes qui peuplent le monde. 
Le destin de la libido féminine est plus complexe et enchevêtré. La 
libido de la fille a commencé, elle aussi, son évolution en s'étayant 
d'abord à la mère, les émois oral, sadique-anal, même phalliques 
clitoridiens, sont d'abord vécus sous le signe de celle-ci. Mais la 
ilïJe doit changer bientôt et d'objet d'amour et de zone êrogène domi- 
nante. Elle doit, d'une part, désertant l'amour pour la mère, passer 
h l'amour pour le père, précurseur de celui pour l'homme, ce qui 
établit le complexe d'Œdipe féminin, où le père est désiré comme 
objet d'amour et la mère haïe comme rivale. Elle doit d'autre pari, 
à un nioinent précoce de son évolution, renoncer à la masturba- 
tion clîtoridienne phallique, ce qui préparera la réceptivité érogène 
pubère du vagin* Ce renoncement et le passage au père doivent 
s'accomplir et sous l'influence de la déception d'avoir un trop petit 
phallus et sous celle de facteurs d'ordre biologique. Plus tard seu- 
lement, l'amour pour le père devra être remplacé par celui d*un 
autre homme. 

Ainsi, non seulement deux sortes d'organisations génitales (la 
phallique infantile et la pubère proprement génitale) sont imposées 
aux enfants des humains, mais encore deux grands choix succes- 
sifs de l*objet. Le premier, celui de l'enfance, est le choix œdipien, 
celui qui se porte sur les personnes entourant et soignant l'enfant, 
sur les parents en première ligne* Mais, avec le déclin de la sexualité 
infantile, les attachements œdipiens déclinent, et la période de 
latence s'établît. Alors, les amours incestueuses de l'enfance se 
subliment en tendresse, affection purifiée. A la puberté, avec le 
réveil puissant du désir sexuel dû à la maturation des glandes géni- 
tales, un nouveau choix sexuel de l'objet est à faire, et si le jeune 
homme et la jeune fille ont évolué normalement, ils porteront et 
sexualité et tendresse vers un nouvel objet d'amour exogame, c'est- 
à-dire hors la famille cette fois. 

Des choix œdipiens infantiles typiques de l'objet il reste à sou- 
ligner qu'ils sont déjà hétérosexuels) commandés par la nature du 
sexe du sujet Mais, vu la bisexualité humaine, tout enfant fait plus 
on moins successivement deux choix infantiles de l'objet : un hété- 



INTRODUCTION A LA THÉO Kl F, DES INSTINCTS 255 



rosexuel, mais aussi un homosexuel. De la fille nous avons déjà 
exposé son premier attachement régulier à la mère. Mais le garçon 
passe* lui aussi, par une phase plus ou moins accentuée de passi- 
vité libidinale envers le père, d'ordinaire au moment où, sous Fin- 
lluence des interdictions de l'inceste maternel, son complexe 
d*Œdipe positif commence à décliner. 

Ainsi, nous avons tous été, même les hétérosexuels, en notre 
temps, homosexuels, et à cette homosexualité originaire, ensuite 
inhibée quant au but et sublimée en rapports tendres ou sociaux, 
un grand rôle reste dévolu dans l'édification de la communauté 
humaine. Mais ce fait de l'homosexualité primitive en tout être 
humain porte une fois de plus témoignage de la bisexualité fonda- 
mentale de l'homme» notion sans laquelle tout son biopsychisme 
reste incompris. 

VII 

Conclusion synthétique 

Pour terminer, si nous jetons un coup d'œil d'ensemble sur l'évo- 
lution psychosexuelle de l'enfant, elle nous apparaîtra comme 
commençant, dès la naissance, avec l'érotïsme oral. Puis, du stade 
d'organisation orale, la libido passe à l'organisation sadique-anale, 
toutes deux prégénî laies, cependant que les diverses sources de 
l'émoi sexuel, cutanées, musculaires, organiques profondes, ner- 
veuses centrales et périphétiques, reliées aux zones érogènes, ali- 
mentent toutes ensemble les émois sexuels infantiles. 

Cependant le phallus, dérivé du tubercule génital propre aux 
deux sexes, s'éveille électîvement de bonne heure aussi, dès la 
période nourri ssonne, et, après un arrêt évolutif, vient assumer la 
primauté lors de la floraison infantile de la sexualité au stade phal- 
lique, vers la quatrième ou cinquième année. C'est alors la floraison 
cgalement de la sexualité psychique, passionnelle, puisque c'est à 
ce moment qu'atteint à son summum le complexe d'Œdipe de 
l'enfant t 

Maïs cette ample floraison de la sexualité de nos enfants est 
condamnée à se faner. Elle se trouve, en effet, de toutes parts, 
entravée. Inaccessibles lui demeurent ses objets, en vertu de Tinter- 
diction de Tinceste et de son insuffisance organique ; inaccessible 









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256 HEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



lui est jusqu'à la simple détente du plaisir terminal, de l'orgasme 
vénérien, par la masturbation autocratique à laquelle l*enfant en 
est réduit Inaccessible lui reste jusqu'à la connaissance réelle» à 
moins que les adultes ne viennent l'éclairer, des processus de la 
sexualité adulte* objet cependant d'une si ardente curiosité- Aussi 
îa période de l'enfance n'est-elle un paradis que dans le souvenir 
idéalisateur du passé, et la légende ne peut elle s'en maintenir que 
grâce à l'amnésie infantile des adulles- 

Alnsi, de toutes parts, la sexualité infantik bientôt décline, et la 
période de latence s'établit. Cependant la sexualité infantile n'aura 
pas fleuri en vain ; telle le jeu* préparateur aux activités sociales de 
l'homme, elle aura préparé, par la façon dont elle aura évolué, îa 
façon dont évoluera la sexualité adulte, après crue la puberté sera 
venue la réanimer. 

Ce sont les phénomènes biopsyohiques de la puberté que* dans 
notre prochaine leçon* nous étudierons. 



3 me leçon. Des Transformations de la Puberté* 
■ I. La primauté de la zone génitale, le plaisir préliminaire 

ET LE PLAISIR TERMINAL, 

IL Le problème de l'excitation sexuelle. 

III. La théorie de la libido, 

IV. Différenciation des sexes, 

V, La recherche de l'objet d'amour a la puberté, 
VI. Aboutissements divers de l'évolution libidinale. 

Nous avons laissé, à la fin de notre précédente leçon, l'enfant an 
sortir de la période de latence qui avait mis fin à la première florai- 
son de sa sexualité ? l'infantile» et au seuil de la puberté* À ce mo- 
ment» de puissantes transformations s'inaugurent dans son orga- 
nisme, et tout son psychisme en reçoit les reflets. 

Sous l'influence de la maturation de ses glandes sexuelles, de tout 
son organisme» vaudrait-il sans doute mieux dire plus largement, 
l'adolescent, l'adolescente acquièrent un psychisme différent. De 
nouveaux objets d'amour s'imposent à leur choix. Les objets œdi- 
piens infantiles, comme objets d'amour sensuel, doivent être aban- 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 257 



donnés, la tendresse seule leur demeure. Un attrait sensuel et tendre 
à la fois doit se porter sur de nouveaux objets. Des objectifs sexuels 
précis s'imposent à présent à l'adolescent, à l'adolescente : toutes 
les composantes éparses de la sexualité infantile doivent en effet 
être \enues solidement se grouper sous la primauté de la zone géni- 
tale, pénis chez le jeune homme, entrée du vagin chez la jeune 
fille, avec, pour objectif biologique final, l'union des sexes, avec un 
objet aimé, D'autoérotique, en grande, partie dans l'enfance, l'ins- 
tinct sexuel, à la puberté est ainsi devenu d'orientation « altruiste »* 

Sur le long chemin menant de la première enfance à ce terme 
idéal* bien des accidents peuvent' survenir : on peut tous les rame- 
ner à des troubles de l'évolution, préparés d'une part par les cons- 
titutions, amenés d'antre part par certaines circonstances externes. 

Nous nous occuperons d'abord de l'évolution normale idéale, 
ensuite de ses aboutissements divers possibles, 



La primauté de la zone génitale, le plaisir préliminaire 

et le plaisir terminal 

Nous avons ainsi comme deux grandes stations : dans l'enfance, 
les organisations sexuelles prégénitales et phalliques ; à la puberté* 
l'organisation génitale adulte qui s'instaure. 

Comment doit-on se représenter le passage d'une station à Pautre? 

Les causes, évidemment, en doivent être d'abord organiques : 
l'organisme tout entier a grandi, et les gonades dont il est porteur 
atteignent alors leur plein développement, avec la possibilité de 
livrer des produits sexuels mûrs susceptibles, après s'être rencon- 
trés, de donner lieu à la division cellulaire qui créera un individu 
nouveau. De façon concomittante, les organes génitaux externes se 
sont modifiés, transformés, ont crû : l'appareil entier constitué par 
les parties génitales externes et internes n'attend plus que sa mise 
en action. 

De trois côtés il peut être incité à entrer en action : par une 
excitation organique interne chargeant, sur un mode encore 
inconnu, les zones érogènes de tension libidinale ; par une excita- 
tion externe provenant d'un objet agissant sur les zones érogènes 
périphériques ; enfin par une excitation psychogène provenant du 



BAA 



2fl8 IŒVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



système nerveux central, dans lequel s'emmagasinent, tel en un 
accumulateur, excitations externes et excitations internes, pour de 
là rayonner* 

De quelque souree qu'elle provienne, l'excitation sexuelle se 
manifeste sur deux inodes : le psychique, lequel consiste en un 
sentiment de tension particulier ; le physique, en une modification 
prémonitoire, préparatoire, des organes servant à l'accouplement, 
telles Pérectîon du pénis mâle ou l'humidification du vagin femelle- 
Un problème très important s'offrira à ce point à nous. La ten- 
sion libidinale* la tension du désir* dès qu'elle s'est produite à un 
certain degré, appelle sa décharge, réclame un changement. Or, 
tout ce qui aspire à un changement dans l'organisme ne le peut 
qu*en vertu de quelque déplaisir. La tension libidinale a donc un 
caractère de déplaisir, ce que nul ne coules tera, dans les cas où 
trop elle se prolonge. Mais, par ailleurs, il est non moins* incon- 
testable que toute tension libidinale est ressentie en même temps 
comme un plaisir, par exemple celle qui émane de l'aspect, de la 
voix, du toucher de l'objet aimé. On souffre, on voudrait davantage^ 
mais on est en même temps heureux. Il y a là deux contraires réu- 
nis, et c'est là que gît le problème. 

Or, la solution du problème nous apparaîtra, si nous nous sou- 
venons de ce que nous avons dit plus haut relativement au plaisir 
préliminaire propre à la sexualité infantile. Tous les actes d'appro- 
che à l'acte sexuel final sont d'ordre préliminaire ; on croirait près- 
que entendre, lorsque je parle ainsi, M. de la Palisse. Quand, par 
exemple, les lèvres de deux amants sont excitées par des baisers, ces 
amants en éprouvent un plaisir en soi, un plaisir intense mais en 
même temps ce plaisir appelle autre chose, le contact des organes 
génitaux, ce qu'on appelle la suprême caresse, Or* les deux: phé- 
nomènes, unis dans la réalité, doivent être, pour l'investigation 
scientifique, dissociés. Le plaisir du baiser est le plaisir infantile 
attardé^ celui qui, depuis l'enfance, s 3 est fixé et demeure ; dans 
l'enfance ce plaisir était l'objectif voluptueux en soi, auquel s'arrê- 
tait la tension de la zone érogéne orale ; pour l'adulte, il n'est plus 
qu'un objectif voluptueux provisoire, simple station sur le chemin 
tracé qui mène, la primauté des organes génitaux une fois établie, 
h l'union des sexes. Alors, tandis que l'appoint du plaisir infantile 
préliminaire n'est cependant pas perdu, la nouvelle organisation 
génitale impose ses lois en ne se satisfaisant pas, par exemple, d'un 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 25$ 



baiser, en appelant autre chose, et cet appel, tant qu'il n'est Bas 
satisfait, engendre du déplaisir. 

Quelque chose de ce déplaisir, d'ailleurs, doit déjà se faire jour 
clans les plaisirs à objectif diffus de l'enfance, comme si l'enfant, au 
sein des voluptés vagues qui sont sa seule part, a sp irait déjà à 
F orgasme non encore connu mais obscurément pressenti* 

Quoi qu'il en soit, l'âge pubère atteint, les plaisirs livrés par les 
satisfactions partielles, préliminaires, des diverses composantes de 
la libido, des diverses zones érogènes, ne suffisent plus, et chaque 
plaisir en appelle et cela y mêle déplaisir — un autre, plus 
grand. L'avant dernier est l'excitation du gland pénien par la mu- 
queuse vaginale. Alors, par ce dernier acte, encore préliminaire, le 
mâle qui, d'excitation en excitation, <Fétage en étage, avait acquis 
l'énergie motrice nécessaire à mener à ses fins l'acte sexuel complet, 
^it mobiliser en lui l'énergie motrice suprême nécessaire à l'expul- 
sion réflexe des produits génitaux, acte qui s'accompagne du plaisir 
maximum, 

Ce plaisir est de plus, d'une autre qualité, d'une, autre nature 
que tous les précédents : il est tout entier plaisir de satisfaction ; 
lui passé, Fappétit sexuel s'éteint temporairement. 

C'est pourquoi Freud, réservant le terme de plaisir préliminaire 
à tous les plaisirs qui Font précédé, et qui sont le prolongement, 
Fattar dément de ceux de l'enfance » a donné au plaisir de satisfac- 
tion, à l'orgasme adulte qui met fin à la tension libidinale, le nom de 
plaisir terminal. 

La parenté intime du plaisir préliminaire adulte avec le plaisir 
sexuel infantile se confirme quand on observe les pervers, pour en 
revenir à ces personnages si instructifs. Les pervers, au lieu que 
les divers plaisirs préliminaires leur semblent à eux seuls insatis- 
faisants, ce qui pousse les normaux jusqu'à l'acte sexuel génital 
final, sont des gens qui se sont attardés à l'un ou à l'autre de ces 
plaisirs et Font élu comme objectif principal* La primauté de la 
zone génitale, peut-être en vertu d'une faiblesse constitutionnelle de 
cette zone, s'est chez eux mal établie : Forgasme, auquel, pour le 
normal idéal, l'union sexuelle devrait être nécessaire, survient alors, 
l'âge adulte atteint, par Fun ou Fautre acte préliminaire, trop tôt, 
bien que le plus souvent, vu la physiologie, avec participation pour 
ainsi dire collatérale du phallus. Or, de tels cas laissent d'ordi- 
naire découvrir, par la psychanalyse, une accentuation infantile de 



260 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ïa composante parti&lïe devenue plus tard indûment dominante, un 
trop de plaisir préliminaire ressenti en un certain point de révolu- 
tion libidinale, fixant, arrêtant révolution de tout le courant vers 
son but normal terminal. 

La primauté de la zone génitale propre à chaque sexe semble 
d*ailleurs, de même que la primauté du pervers, se tracer dès l'en- 
fance des normaux, L'analyse de ceux-ci permet en effet, de cons- 
tater que. lorsque l'enfant entre dans la période de latence, la pri- 
mauté future de ces zones génitales est déjà préparée. Le phallus 
du garçon ne se doit pas laisser détrôner, il lui faut garder sa pri- 
mauté en puissance, n'avoir pas succombé aux menaces du com- 
plexe de cas Ira lion. La zone érogène principale de la petite fille doit 
avoir cessé d'être le phallus, Térogcnéité femelle doit être restée ou 
redevenue principalement cloacale, quelque latente qu'à travers 
toute la seconde enfance cette érogénéité puisse demeurer* 

C'est dire que non seulement la perversion ou la névrose, maïs la 
normalité encore s'ébauchent, voire s'établissent, dans l'enfance 
déjà. 

II 
Le problème de l'excitation sexuelle 

Deniandons-nous-le à présent : d'où provient la tension sexuelle 
qui, mêlée au plaisir que livre l'excitation des zones érogènes, pousse 
l'être d'acte préliminaire en acte préliminaire, jusqu'à l'accomplis- 
sement total de l'acte sexuel ? Elle ne saurait être considérée comme 
engendrée par le plaisir lui-même, puisque la plus haute expression 
du plaisir, l'orgasme vénérien, amène la chute complète de la ten- 
sion. Ainsi, tension et plaisir ne peuvent que de façon indirecte être 
en rapport. 

Quels processus engendrent donc dans l'être vivant L'excitation 
sexuelle ? Une première observation s'impose ici à nous : quand un 
homme, parvenu à maturité, mène une vie de chasteté, de temps en 
temps, la nuit, son appareil sexuel se décharge plus ou moins régu- 
lièrement des sécrétions qui s'y accumulent : c'est le phénomène 
de la pollution nocturne accompagnée de rêves voluptueux. Par 
contre, quand les réserves de sperme chez un mâle sont épuisées 
par suite d'actes sexuels répétés, l'excitation des zones érogènes ne 
produit plus de réponse voluptueuse. Il y a donc une certaine rela- 






INTRODUCTION A LA TIIÉOIUIZ DttS INSTINCTS 261 



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lion, dans ces cas, entre replétion de l'appareil génital par les sécré- 
tions génitales et tension sexuelle. 

Ainsi est née la conception assez simpliste d'après laquelle c'est 
l'accumulation des sécrétions sexuelles dans l'appareil génital qui 
commanderait l'excitation sexuelle. D'après cette conception, ces 
sécrétions exerceraient une sorte de pression sur les surfaces 
internes des réservoirs séminaux : l'excitation des zones érogènes, 
en liaison anatomique préexistante avec ceux-ci, en amènerait la 
décharge. Telle était par exemple la théorie à laquelle se ralliait 
Krafft-Ebing, 

Elle semble aujourd'hui Lien démodée, détrônée par les concep- 
tions hormonales partout à ce jour en honneur et en évolution. Sa 
faibleses essentielle est de se borner à rendre compte de l'activité 
sexuelle de l'homme mûr, sans se préoccuper de l'excitation sexuelle 
chez l'enfant, la femme ou le castrat mâle. Dans ces trois cas, il ne 
saurait être question de rétention des produits sexuels au même 
sens précis que chez l'homme complet* Quelque chose chez ceux-ci 
peut bien s'accumuler, mais qui n'est pas équivalent au sperme. Or, 
sans parler de la femme qui n'est donc pas dépourvue d'excitation 
sexuelle, ni de l'enfant sur les manifestations sexuelles duquel la 
psychanalyse ne saurait laisser planer aucun doute* on connaît des 
cas de castration tardive chez l'homme ayant laissé intact l'appétit 
génital. La castration n'atténue, à coup sûr. celui-ci que si elle est 
prépubère, précoce, et dans ce cas d'autres facteurs v d'inhibition 
peuvent indirectement entrer en jeu. 



=^ * 



Venons-en enfin à la théorie chimique hormonale, On connaît les 
expériences, par exemple, de Steinach : la féminisation d'animaux 
mâles châtrés par implantation des ovaires, et inversement, ame- 
nant jusqu'à l'inversion du comportement sexuel psychique de ces 
animaux* On connaît aussi celles bien plus solidement établies de 
Pézard, la transformation d*une poule en coq, physiquement et 
psychîquement, par élimination de Fovaire unilatéral inhibiteur de 
la glande embryonnaire mâle restée jusque-là atrophique de l'autre 
côté. Ici* la chimie sexuelle de Torganisme apparaît au premier 
plan. Sans entrer dans des discussions relatives au rôle primordial, 
secondaire ou nul du tissu interstitiel, en son temps aussi à la mode, 
aujourd'hui déjà demodé 3 on peut dire> envisageant plus largement 



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262 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



et sans doute plus justement la question que les glandes génitales 
ne sont pas à elles seules les porteuses du sexe, mais que de plu* 
sieurs sources en nous émane notre sexualité. Il suffira à cet égard 
de rappeler le rôle, mis en valeur au cours de ces dernières années* 
de l'hypophyse et les impuissances viriles en rapport avec une 
tumeur de cette région. 

Quoi qu'i] en soil de la multiplicité et de la spécificité encore 
inexplorée des hormones, on peut se représenter ainsi, hypothéti- 
quement, la genèse de l'excitation sexuelle* Certains produits 
seraient engendrés, quelque part dans le corps, certaines substances 
neurotropes, qui viendraient électivement charger certaines parties 
du système ner\eux central, lesquelles aspireraient ensuite à se 
décharger, par l'intermédiaire et l'excitation des zones érogènes* De 
semblables charges du système nerveux central par certaines subs- 
tances chimiques, certains alcaloïdes, générateurs de plaisir ner- 
veux, sont par ailleurs connus (par exemple : intoxications par 
l'alcool* la morphine ou la cocaïne). Freud en appelle ici à la res- 
semblance clinique entre certains phénomènes de la névrose 
laquelle est toujours dépendante d'un trouble sexuel et les phé- 
nomènes d'intoxication ou d'abstinence chez les toxicomanes, pour 
étayer sa thèse du chimisme biologique commandant l'excitation 
sexuelle et tous les processus de la sexualité. 



m 

La théorie de la libido 

Ces conceptions relatives au fondement biochimique de l'excita- 
tion sexuelle s'harmonisent bien avec la théorie de la libido de 
Freud. Nous l'avons posé dès le début de ces leçons : la libido est une 
force hypothétiquement postulée (la force d'attraction universelle 
ne Test-elle pas de même ?) ? laquelle, quantitativement* détermine- 
rait les processus sexuels. Cette libido serait aussi d'une qualité 
déterminée, en ce qu'elle serait seule l'énergie sexuelle, d'autres 
énergies coexistant avec elle au sein de l'organisme et constituant 
tes instincts du moi (instinct de nutrition, de conservation). Telle 
était du moins la première conception de Freud, qu'il a modifiée 
depuis. Mais commençons par l'exposer et la développer, telle que 
Freud la conçut d'abord. 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 203- 



La libido serait ainsi une forée sexuelle au sens le plus large, 
émanée originairement de tous les organes^ de tous les points de 
l'organisme, et pas seulement des glandes sexuelles et endocrines. 
Elle investirait tout le corps et sa représentante dans, le psychisme 
serait alors la libido du mai ou libido narcissique. 

Mais les objets du monde extérieur l'attireraient bientôt à eux, 
en premier lieu la nière, la nourrice, puis, dans l'enfance, les parente 
œdipiens ; plus tard* les objets d'amour de la puberté, enfin de 
l'âge adulte. La libido du moi, ainsi drainée vers le dehors (en par- 
tie, car il en reste toujours au dedans), deviendrait la libido objec- 
tale* Sous cette forme* elle se prêterait le mieux à l'investigation 
psychanalytique, la libido narcissique s'enveloppant de plus d'obs- 
curité. 

Cependant la libido objectale ne reste pas indéfiniment fixée aux 
inêjnes objets, souvent elle les quitte, au moins en partie 3 pour se 
porter vers d'autres, après ou même avant toute satisfaction ero- 
tique par eux. La libido peut aussi, rechangeant de direction, refluer 
cette fois de l'extérieur vers l'intérieur» et revenir réinvestir sa pre- 
mière demeure» le moi* Ainsi se réalise le narcissisme secondaire 
par retour au moi des investissements objectaux de la libido* 

On peut comparer ces fluctuations de la libido aux phénomènes 
observables dans une amibe : de même que celle-ci émet des pseu- 
dopodes qui, du inonde extérieur* peuvent être rétractés dans la 
niasse protoplasmique primitive* de même la libido envoie, pseu- 
dopodes objectaux, des investissements extérieurs qui peuvent tou- 
jours être rétractés à l'intérieur du moi» son réservoir initial et 
essentiel. 

La difficulté est de discerner ainsi les forces libidinales fixées 
sur le moi des autres forces instinctuelles constituant les instincts 
du moi proprement dit. Aussi Freud a-t-il, ces dernières années, 
fini par y renoncer et par attribuer le sens de libidinal à toutes les 
forces psychiques de vie, qu'elles soient lixées sur le moi ou sur les 
objets- Le dualisme s'est rétabli avec l'admission d'un autre groupe 
d'instincts, ceux de mort ou d'agression, dont les composés avec les 
instincts libidinaux ou de vie engendreraient tous les phénomènes 
biologiques* Mais n'anticipons pas sur les leçons qui suivront ej: 
revenons-en à l'évolution de la sexualité humaine, à la puberté. 



^a^m**m+**M 



2G4 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



IV 

Différenciation des sexes 

C*est à la puberté que la différenciation des sexes s'affirme : alors 
le garçon devient homme, comme la petite fille femme, avec toutes 
les différences en comportement biologique, psychique et social 
que ces termes comportent Certes, dans l'enfance, les prédisposa 
lions à la virilité comme à la féminité se marquaient déjà, avec 
les goûts, les jeux prévirils, plus ou moins brutaux, du petit gar- 
çon, ou préféminins, plus doux, de la petite fille. Mais le mâle et 
Je femelle ne s'étaient pas encore vraiment proclamés. 

Mâle, femelle, quel sens au juste ont ces mots ? A première vue, 
jeur sens semble clair, sans équivoque. Mais* à y regarder de plus 
près, il semble moins net. Mâle et femelle, en ^ffet, voilà des termes 
qui peuvent, d'après Freud dans ce troisième essai, offrir trois 
sens : mâle actif et femelle passif ; mâle ou femelle au sens 
biologique : mâle et femelle au sens sociologique. De ces trois sens, 
le premier, ou psychologique, est le plus important ; le psychisme en 
-effet ne connaît pas les gonades, mais leurs seules psychiques éma- 
jiatîons chargées principalement d'activité chez le mâle, de passivité 
.chez la femelle, Au biologique, le sens de mâle ou de femelle chez 
les humains semble au premier abord de tous le plus net : mâle 
.est le porteur de testicules, de spermatozoïdes ; femelle la porteuse 
d'ovaires, d'ovules. Cependant, au sens sociologique, c'est-à-dire 
de fait dans la société humaine* on ne trouve pas d'homme ou de 
femmes exclusifs : de même aue bîologiquement des caractères 
sexuels secondaires, tertiaires, mâles et femelles entremêlés, se ren- 
contrent chez tout individu, homme ou femme ; de même,chez cha- 
cune ou chacun, des doses variables mais concomittantes d'acti- 
vité et de passivité marquent de traits psychologiques mâles et 
ïemelles entremêlés la personnalité. 

Aussi, sans tenir compte de la bisexualité biologique, psycholo- 
gique et sociologique, ne peut-on pas comprendre les phénomènes 
si complexes de la sexualité ; en particulier, comment comprendre 
la sexualité de la petite fille, qui> régulièrement, en un temps au 
stade phallique, a été plus ou moins un petit mâle en miniature, 
vec son petit clitoris et la masturbation de cette période exécutée 



& 



INTRODUCTION A LA THKORÏE DES INSTINCTS 26& 



surtout par ce dernier ? Comme les analyses en font foi, à cet 
âge, à ce stade* lilles et garçons, quelque différents qu'ils puissent 
être par ailleurs, se ressemblent, en effet, par le mode d'activité 
masturbatoire. Les sensations vaginales semblent à cet âge l'excep- 
tion, fût-ce par la séduction, La sexualité de la petite fille culmine 
ainsi, au temps du stade phallique, sur le mode mâle* C'est ce qui a 
induit, en particulier Freud, en s'appuyant par ailleurs sur Facti- 
vïté essentielle de l'instinct, à dire que la libido était d J essenc& 
mâle (1) 3 même quand elle a échangé, comme plus tard chez la. 
femme, ses objectifs phalliques actifs pour des objectifs passifs. 

Mais suivons schématiquement, à partir du stade phallique indif- 
férencié, révolution idéale du garçon et de la fille. 

Du garçon nous ne reparlerons pas longuement ici : il n'aura qu'à 
poursuivre, tout le long de la vie, avec la femme, substitut de la 
mère, son premier objet d'amour, les mêmes objectifs, avec la même 
zone phallique que dans son enfance. 

La fille, par contre, est moins favorisée : comme nous l'avons 
déjà indiqué, non seulement elle a dû passer de la mère au père, 
mais il lui faut encore, pour être adaptée à la fonction erotique 
sduUc, changer, d'après Freud* de zone érogène dominante. 

Comment s'elïectue ce changement chez la fille ? Je crois 3 pour 
ma pari, que, constitutionnellement, il doit être plus ou moins 
prescrit, ses voies d'avance plus ou moins tracées dans un érotisme 
congénital plus ou moins grand de la zone cloacale ano vaginale, 
Toujours est-il que, sous l'influence de divers facteurs, la sexualité 
phallique de la petite fille se fane> le clitoris cesse son activité, et 
l'enfant entre en période de latence. Maïs tandis qu'à la puberté la 
sexualité phallique du garçon doit se réactiver, chez la petite fille, 
à la puberté, une nouvelle vague de refoulement doit survenir, éli- 
minant définitivement la primauté phallique et réactivant par 
régression Férogénéité réceptive cloaco-vaginale* Le sang des mens- 
trues, alors apparues, trace sa nouvelle voie à Eros, 

Une sorte de latence poursuivie, à la Belle au Bois donnant, s'ins- 
taure alors ; les inhibitions à l'activité sexuelle propres à la femelle, 
créent cette fuite devant le mâle, amenant la surestimation sexuelle 

(1) Comparer les vues biologiques de Maranon daus dévolution de la sexua- 
lité et les états intersc&ticls, traduit de l'espagnol par le D r Sauiurjo d'Arellaiio, 
Paris, Gallimard, 1931, 



268 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



de la femme qui se refuse à l'homme qui la poursuit ; quand la 
femme se donne enfin, son érogénéité aura dû se fixer électivement 
àur rentrée du vagin, sans doute sur les bulbes qui l'enserrent, et le 
■clitoris, quand il aura gardé quelque érogénéité, ne plus servir qu'à 
titre, suivant l'expression de Freud, de « bois d'allumage », Ce 
transfert de l'érogénéité du clitoris sur les zones avoisinantes ne 
s'accomplit le plus souvent pas d'un seul coup ; les jeunes mariées 
ne sont d'ordinaire pas adaptées en une nuit à leur nouvelle fonc- 
tion erotique* 

Chez certaines femmes, ce transfert ne s'accomplit d'ailleurs pas, 
le clitoris reste durablement la zone dominante et le tableau cli- 
nique est celui d'une frigidité dans le coït par anesthésie vaginale, 
malgré parfois une grande crogénéité clitoridienne. Chez d'autres 
femmes et le vagin et le clitoris sont frappés par le refoulement, La 
femme est en somme plus prédisposée que l'homme au refoulement 
4Ïe sa sexualité moins forte et moins nettement orientée, d'où sa 
plus grande prédisposition aux névroses, en particulier à l'hystérie, 

V 
La recherche de l'objet d'amour a la puberté 

Il nous faut à présent parler de la recherche de l'objet d'amour, 
tello qu'elle s'instaure à la puberté. La sexualité de l'enfant, fille ou 
garçon, a plus ou moins dormi pendant la période de latence *: à la 
puberté elle se réveille, chez le garçon, avec plus de manifestations 
erotiques franches que chez la fille, vu la vague de passivité femelle 
pubère, mais chez tous deux la puberté comporte un réveil psy- 
chique, une floraison nouvelle de sentiments amoureux, une 
recherche ardente d'un objet d'amour. Cependant la découverte de 
l'objet d'amour est toujours plus ou moins une redécouverte, ainsi 
<jue la psychanalyse nous a permis de le voir* Les personnes aimées 
dans notre enfance ne sont jamais, dans l'inconscient» tout à fait 
abandonnées, et c'est elles que nous recherchons plus ou moins à 
travers toutes nos ultérieures amours. 

La mère avait été pour chacun le premier objet d'amour. C'est 
elle qui nous avait d'abord appris à aimer, en nous allaitant» nous 
berçant, nous soignant, nous caressant Or, cet amour de la mère 
pour son enfant n'était pas exempt lui-même de composantes 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DES INSTINCTS 267 



sexuelles personnelles ; le fils d'une femme, en particulier, lui est 
un substitut régulier d'un objet d'amour au sens complet. Mainte 
mère crierait au blasphème en nous lisant, mais si elle comprenait 
mieux la dignité de son rôle prescrit de première éducatrice à 
l'amour» et combien un instinct sexuel fort et introublé est néces- 
saire à l'édification de la personnalité virile totale, avec ses appé- 
tits, mais aussi ses sublimations, elle n'aurait pas honte de savoir 
ci d'admettre le rôle que la nature lui a dévolu. 

Le père, pour sa fille sur z>ut, vient à son tour relever la mère 
dans ccLlc fonction d'apprendre l'amour ; et les deux complexes 
d'Œdipe des hommes, à des degrés divers, se mêlent dans les jeunes 
âmes, leur apprenant de bonne heure à aimer, mais aussi à haïr, 
Et les autres éducateurs ou éducatrices par la main desquels pas- 
sera l'enfant continueront plus ou moins, selon les cas, cette double 
mission des parents. 

Mais c'est d'amour seulement qu'il est question aujourd'hui. Sui- 
vons à présent les destins de l'amour chez le jeune homme ou la 
jeune fille parvenus au seuil de la puberté. À ce moment, les inves- 
tissements œdipiens autrefois abandonnés se raniment, et l'adoles- 
cente ou Padolescent entrent d'ordinaire pour un temps dans ce 
royaume des fantasmes, des rêveries, dont il ne sortira qu'un peu 
plus tard pour aller vers le réel Ces fantasmes, ces rêveries sont 
nlimentés par les souvenirs inconscients, œdipiens, par tous les ves- 
tiges restés, dans l'inconscient, de l'enfaijce ; ils sont primordiale- 
ment « incestueux », 

Cependant, au cours justement de la période de latence* des bar- 
rières à la sexualité avaient été élevées, sous l'influence des forma- 
tions réactionnelles du dégoût, de la pudeur, de Festhétique, de la- 
morale. Parmi celles-ci une importance spéciale revient aux bar- 
rières supposant à l'accomplissement, séculaire ment entravé, des 
désirs incestueux. Alors* le jeune homme renonce, sous leur 
influence* à ses fantasmes œdipiens, et du même coup se détache 
d'ailleurs plus ou moins de sa famille. A ce moment, l'opposition 
entre deux générations qui se succèdent éclate et se manifeste ce 
sentiment d'hostilité plus ou moins précis ou vague qui les 
sépare. 

La jeune fille, par contre, réalise d'ordinaire moins franchement 
le détachement œdipien, sans doute en vertu de la passivité femelle 
biologique et de ce fait aussi, que nous étudierons plus tard, de 



2S8 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Vin stau ration plus tardive de sou complexe d ! Œdipe paternel suc- 
cédant à son attachement préalable à la mère. Aussi voit-on 
i>ombre de femmes à qui le mariage a été impossible, en vertu de 
cette fixation trop intense de la libido à leur famille. Viennent-elles 
à se marier quand même, alors souvent elles sont frigides, témoi- 
gnant par là de l'identité de la source d'où émanent et les attache- 
ments familiaux tendrement dévoués et la sexualité en général. 

Cependant* même dans une évolution normale, les traces jamais 
effacées des investissements libidinaux infantiles se retrouvent sou- 
vent dans les premiers choix pubères de l'objet, et même bien 
plus tard* parfois toute la vie* Ce n'est pas par hasard que tant de 
jeunes gens, au début, recherchent des femmes plus âgées qu'eux- 
mêmes, ni que tant de femmes, toute la vie, veulent retrouver da^is 
l'homme un paternel protecteur. En dehors même de ces cas de 
transfert caractérisés de nos attachements œdipiens d'enfance, 
toutes nos amours infantiles conditionneront plus tard nos choir 
amoureux, et telle qualité physique ou psychique recherchée par 
un amant dans ses successives maîtresses se révèle le plus souvent 
à l'analyse comme un reflet conservé de cette même qualité propre a 
un amour d'enfance. 

Ainsi, les choix amoureux des humains apparaissent déterminés, 
du plus loin qu'il nous est donné de voir, par leur préhistoire onto- 
génique. Les choix amoureux dont il a été question dans les pages 
qui précèdent sont tous en fonction du chercher appui à un cire 
plus fort que soi, ainsi que faisait renfani auprès des adultes qui 
l'environnaient. Maïs il est un autre mode du choix de l'objet dont 
nous n'avons pas parlé jusqu'à présent y et que nous ne ferons 
d'ailleurs ici que mentionner, le choix amoureux sur le mode nar- 
cissique. De ce choix, nous traiterons, dans notre prochaine leçon, en 
fonction du narcissisme en général. 

Par cette sorte de choix, l'individu se recherche au fond lui-mêine, 
ainsi que dans une glace. Tel Narcisse énamouré, penché sur Je 
miroir d'eau qui lui renvoyait son image. 

Le choix narcissique de Pobjet joue d'ailleurs un grand rôle 
dans la psychogenèse de l'homosexualité, que nous n'avons pas à 
traiter dans son ensemble ici. Qu'il nous suffise d'indiquer encore 
à ce sujet l'importance de l'admission ambiante de l'homosexualité 
pour la favoriser, et l'influence de certaines personnes du même 
sexe dans l'enfance dont on n*a pu se détacher. En tous cas, à la 



INTRODUCTION A LA THÉORIE DT-S INSTINCTS 269 



puberté, tout adolescent, toute adolescente, semble avoir plus ou 
moins passé par une crise passagère d'attrait homosexuel, plus ou 
moins platonique, ainsi qu'en témoignent les amitiés souvent si 
ardentes de collège ou de pensionnai. L'hétérosexualité ultérieure, 
dans la majorité des cas, n'en est cependant pas entravée. 

Les courants homosexuels inhibés quant au but vont alimenter 
par la suite les rapports sociaux entre hommes, 

VI 

ABOUTISSEMENTS DIVERS DE L'ÉVOLUTION LIBIDINALE 

" Si nous embrassons à présent d'un vaste coup d'œil les transfor- 
mations diverses que la libido humaine subit au cours de sa longue 
évolution, de la naissance à l'âge adulte, nous verrons qu'elles 
peuvent se grouper sous cinq grandes rubriques qui ne sont certes 
que théoriquement séparées ; dans la pratique, ces modes de réagir 
typiques coexistent à des degrés divers chez le même individu, bien 
que la prédominance de l'un ou de l'autre imprime plus ou moins 
sa marque à toute personnalité* 

Il y a d'abord la conservation et Y intégration, dans la vie sexuelle 
adulte, des éléments infantiles qui peuvent être, utilisés, à condition 
de se subordonner à la primauté génitale une fois celle-ci atteinte : 
tel l'érotisme oral dans le baiser. 

Il y a ensuite la formation réactionnelle contre les pulsions inuti- 
lisables pour l'adulte : le goût infantil^ pour le sale se retourne, 
par exemple, en dégoût, la tendance au sadisme en pitié ; ainsi se 
constituent les traits de caractère de la personnalité. 

Il y a, par contre, ce que Ton pourrait appeler la perséuêvation 
excessive d'une pulsion partielle primitive, lui conférant une pri- 
mauté indue : des exemples éclatants nous en sont fournis par les 
perversions de Page adulte* pulsions infantiles conservées et ayant 
traversé, sans se laisser détrôner, les diverses phases de l'évolution 
libidinale. 

Il y a encore le refoulement ; ces mêmes pulsions, un temps con- 
servées puis condamnées, sont chassées de la conscience comme 
trop blâmables, trop pénibles, mais continuent à vivre et à agir du 
fond de l'inconscient : tel est le cas chez les psychonévrosés. 

Enfin il y a l'utilisation des pulsions partielles primitives, délour- 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANÀLYSF. 7 



^^^■^i^n^3«pi«y^^^iwTHWi>iii»j^" 



270 REVUE FRÀNCAI&E DE PSYCHANALYSE 



nées de leur but instinctuel précis* à un objectif non sexuel, elles 
fournissent alors l'énergie motrice aux sublimations sociales* pro- 
fessionnel! es* intellectuelles : de la sexualité ainsi dérivée sert à 
irriguer, si Ton peut dire, les vastes champs de la civilisation* 






Comment la libido en vient -elle à subir tantôt l'un tantôt l'autre 
de ces destins ? Oest ce qui reste encore obscur. 

Y a-t-il une tendance constitutionnelle au refoulement, à la subli- 
mation, à la normalité, à la perversion, à la formation réaction* 
nelle ? On ne peut, du point de vue théorique, s'empêcher de penser 
que oui. Mais les effets thérapeutiques, souvent surprenants pour 
^analyste lui-même, d'une psychanalyse, nous enseignent, du point 
de vue pratique* à ne pas sous-estîmer les causes accidentelles qui 
peuvent faire dévier, tantôt ici et tantôt là, l'évolution sexuelle que 
l'analyse justement permet de corriger. 

Les points de fixation au cours de l'évolution libidinale sont ceux 
à partir desquels ces déviations se produisent, si Ton peut parler 
ainsi- Maïs pourquoi la libido se fixe-t-elle ainsi tantôt ici tantôt là 
au cours de cette évolution si compliquée et si longue, qu'est-ce qui 
la frappe ainsi soudain d'une sorte d'inertie ? 

La réponse à cette question est complexe et multiple. Une matu- 
ration trop précoce de certaines composantes de la libido peut y 
contribuer. Aussi un chevauchement, si Ton peul dire, dans certain s 
cas, des phases l'une sur Tautre, par attardement rie Tune ou 
avènement trop précoce de la suivante. Mais, pour que ces ano- 
malies se produisent, une part d'accentuation congénitale de l'une 
ou de l'autre phase est à postuler, cependant que d'autre part cer- 
taines conditions favorisantes de la petite enfance restent toujours 
à considérer, telle la tendresse excessive, par exemple, ou au con- 
traire la carence en amour de la part d'un des parents. 

Toujours est-il que, parvenus à la fin de cette description générale 
de l'évolution sexuelle, il convient de le rappeler : pour rendre 
compte de la diversité, de la bigarrure des personnalités humaines, 
un seul élément n'est jamais à envisager, La constitution, chargée 
de nos hérédités, donne à l'individu sa substance physique et psy- 
chique à la fois ; les conditions où se déroulent son enfance, ceux 
qui l'entourent, le soignent et relèvent inarcment ensuite d'une indé- 
lébile empreinte cette substance donnée ; enfin, les événements 



Mfe 



ENTR0DUGTIOK A LA THÉORIE DES INSTINCTS 271 



ultérieurs de sa vie pubère, puis adulte* viennent réactiver ce que 

ri 

sa constitution plus son enfance lui avaient octroyé en normalité 
sexuelle, perversion, névrose, traits de caractère ou sublimation» De 
plus, au cours de cette évolution, des régressions peuvent se pro- 
duire, faisant perdre à l'individu une part de l'acquis de cette 
évolution. 

Ce qui semble certain* c'est que l'homme et la femme de nos 
civilisations ont dû payer assez cher l'honneur d'être à la tête du 
progrès humain. Non seulement le civilisé ne peut vivre l'agression 
puissante dont la nature a doué Phomme> ce dont, dans de pro- 
chaines leçons, nous verrons qu'il n'est pas sans profondément 
souffrii** mais il doit payer en inhibition sexuelle plus ou moins 
accusée sa dignité de civilisé. Sans .parler des diverses frigidités de 
la femme, dont nous nous occuperons pour finir, il est douteux que 
beaucoup d s hommes, dans nos civilisations, jouissent de la pléni- 
tude naturelle de leur puissance virile (1). 

Et ce qui est ainsi perdu en forGe de l'instinct n'est pas tout 
employé en sublimations ; quelque chose dans l'homme le plus doué 
cérébralement se refuse à la sublimation intégrale, et beaucoup de 
la libido du civilisé, détournée de ses buts primitifs, se mue en 
névrose, en ces névroses qui semblent la rançon régulière et fatale 
de nos conquêtes culturelles sur nos instincts. 

(i) Uber Quanti, 1912. 



Nouvelle contribution psychanalytique 

à Tétude des Sentiments 
dits de Dépersonnalisation 

Par le D' A + HESKARD 



Nous désirons apporter ici une nouvelle contribution au problème 
considérable de psychologie clinique que pose la question du senti- 
ment névropathique de Bépersonnalisaiion, à propos d'une nou- 
velle observation, suivie du double point de vue clinique et psych 
analytique* 

Nous rappelons qu'on désigne sous ce terme le principal élément 
d'un syndrome très répandu, décrit pour la première fois, semble- 
t-il, en 1874, sous le nom de « névropathie cérébro-cardiaque »• En 
même temps que les malades de Krishaber, auteur de cette descrip 
tïon, présentaient des symptômes caractérisés, dans la tennolûgie 
actuelle, par ^angoisse-névrose^ ils se plaignaient constamment 
d'éprouver des impressions d'étrangeté do la réalité extérieure et 
de leur propre personne, exprimaient le sentiment d'être irréels, 
lointains, changés, leur personne physique étant étrangère, leur 
>oîx les frappant comme celle d'un autre, leurs pensées et senti- 
ments leur apparaissant comme appartenant à autrui. Quoiqu'on 
observe, en psychologie clinique, toutes les transitions entre la 
vague impression, purement subjective, de l'anxieux ou du petit 
psychasthénique, et le fait, plus objectif que subjectif, de la « perte 
du contact avec la réalité » chez le schizophrène, on peut dire que 
les névropathes qui accusent de la manière la plus frappante ce 
sentiment de Dépersonnalisation, ne manifestent aucun trouble vrai 
de leur personnalité. Il s'agît d'un « sentiment d*incomplétude » de 
la série des symptômes psychasthéniques de P. Janct. Après Taine 
et Th. Ribot, le fin psychologue qu'est Af. Dugas a fait maintes fois 
remarquer qu'il ne s'agit, chez le névropathe vulgaire, que d'une 
altération du « sentiment du moi », que d'une impression illusoire 
ressentie par le malade qui s'analyse de façon plus ou moins obsé- 
dante. Impression qui disparaît dès que son attention parvient à se 



4*»** 



^pi^Ntf* 



NOUVELLE CONTRIBUTION A L* ÉTUDE DES SENTIMENTS 273 



détourner de lui-même pour se fixer spontanément, et comme mal- 
gré elle, sur la réalité ambiante. 

Dans la Revue Française de Psychanalyse de juillet 192/, nous 
donnions une interprétation psychanalytique du sentiment de Dé- 
personnalisation, à la description clinique duquel nous avions con- 
sacré jadis notre thèse inaugurale, Nous avons eu le plaisir de 
retrouver cette conception psychanalytique» précisée à l'aide de 
nouvelles observations, dans un excellent mémoire de Mme Mor- 
(jenstern, paru il y a deux ans dans U Evolution psychiatrique. Aux 
documents et interprétations fournis, ces dernières années, par des 
psychanalystes tels que Nunberg, Abraham et Fcdcrn* nous ajoute- 
rons aujourd'hui un nouveau cas, suivi au cours d'une analyse de 
près d'une année. 

Il s'agit d'un obsédé de 20 ans dont les premiers symptômes 
tlïucés remontaient à l'âge de 8 ans, cl qui, à 19 ans, entra résolu- 
ment dans un étal né\ropalhique foncièrement caractérisé par une 
rumination mentale forcée avec analyse obsédante, despotique, de 
toutes ses pensées. Sorte de furie d'introspection qu'il appelait 
« l'obsession de 1* obsession », ou encore « anti-volonté ». Au cours 
de cette intériorisation purement subjective, mais intense et très 
anxieuse, dès <ju'ïl sortait de sa rêverie abstraite pour vivre à l'exté- 
rieur de lui même, pour parler, pour agir, sortir dans la rue, sou- 
tenir une comersalion, etc., il éprouvait régulièrement l'impression 
de trouver tout étrange, de se sentir parler, penser, agir, comme 
s'il s'agissait d'un autre. C'est le symptôme particulièrement pénible 
qui l'amena, après dix ans de lutte* à consulter* 

Traité sans succès dans deux maisons de santé, il nous fut 
envoyé d'Algérie par un confrère et ami, le professeur Porot* Après 
un mois d'analyse, entrevoyant ce que nous attendions de lui, il fut 
très déprimé par la perspective de renoncer à certaines aspirations 
sexuelles secrètes (sur laquelle nous reviendrons) et, par là, même 
à sa vie Imaginative exubérante, qui était comme l'envers séduisant 
de son angoisse obsédante, A ce moment de la cure, reprenant son 
idée première de parvenir à la guérison sans effort* sans sacrifice, 
et cela de façon passive, il manifesta sa première résistance contre 
ïe psychothérapeute en nous suppliant de le laisser partir pour être 
traité par la suggestion. Il pensait pouvoir concilier ce désir passif 



274 îtEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



avec un reste de confiance dans la psychanalyse en s'adressant à 
an psychanalyste traitant à la fois par la psychanalyse et par les 
méthodes de suggestion, en l'espèce, à M. Baudoin (de Genève). 
Pour détruire cette résistance, nous lui accordâmes satisfaction. 
Mais, après un nouveau mois de traitement entre les mains de 
5Î* Baudoin, que j'avaié prévenu de son état d'esprit à ce sujet, il me 
revint. Entre temps, un psychiatre agrège des Facultés lui ayant, 
paraît-il, dit, en manière de consolation, que « les obsédés comme 
lui devaient se résigner à vivre toute leur existence avec leur obses- 
sion », il mettait son dernier espoir en nous. Et c'est alors qu'il 
commença de s'améliorer. 

Cette amélioration fut lente, laborieuse* heureusement orientée 
par un transfert soutenu. Après nous avoir quitté, après un an, très 
amélioré, lui qui avait toujours reculé avec terreur» étant fiancé, 
devant la perspective de la décision matrimoniale définitive, il se 
maria. Il y a trois ans de cela, et nous savons, par des lettres affec- 
tueuses et reconnaissantes, qu'il est aujourd'hui en voie de gué- 
rison. Avant de passer à l'exposé extrêmement succinct des résul 
tats de son analyse, au point de vue de l'interprétation des symp 
tomes, nous noterons le détail suivant, défavorable au dogme psych- 
analytique de l'inefficacité des cures gratuites : Ce jeune malade, 
incapable de gagner sa vie, était entretenu par une famille aisée, 
mais incompréhensive et avare- Après quelques mois de traitement 
payé par "elle, le père enjoignit <à son fils de cesser .un traitement, 
jugé bien à tort d'ailleurs onéreux. Devant la détresse du 
malade, qui commençait à se sentir amélioré, nous lui offrîmes de 
le traiter gratuitement ; à partir de ce jour, débordant de recon- 
naissance, il vint à bout de' ses principales résistances ; et la cure 
accomplit de grands progrès, jusqu'au jour où des circonstances 
fortuites interrompirent le traitement très heureusement poursuivi 
jusqu'alors, 






Nous allons maintenant résumer la vie sexuelle de ce malade* En 
apparence il s'agissait d'un individu à la sexualité normale ; cou- 
reur de femmes et affirmant un assez fort besoin sexuel* A un exa- 
men plus approfondu, c'était au contraire un grand auto-érotique, 
pouvant accomplir les gestes de l'acte sexuel normal grâce à une 
complaisance sexo-physiologique de son jeune organisme, mais ne 



■=^™^^^ 



NOUVELLE CONTRIBUTION A L* ÉTUDE DES SENTIMENTS 275 



trouvant d'autre excitation dans le sens normal qu'un mince inté- 
rêt au conlact de chaque nouvelle femme ; intérêt qui, après le 
premier rapprochement, s'évanouissait. Les plus séduisantes éveil- 
laient en lui une obscure répulsion, surtout pour leurs seins et 
avant tout pour leur vulve. 

C'était par ailleurs un inasturbateur et un grand amateur de 
Têveries solitaires. Rêveries au cours desquelles il se livrait, en 
pensées» à toutes les mises en scène perverses, particulièrement 
sadomasochistes, exhibitionnistes et homosexuelles. Il ne précisait 
pus ses préférences secrètes, faisant simplement allusion à certaine 
tendance erotique particulièrement honteuse qui, d'ailleurs, ajou- 
tait-il, ne jouait pour ainsi dire aucun rôle dans sa vie— Or, les 
premières résistances étant tomhces 3 cette tendance apparut peu, 
à peu comme supplantant toutes les autres, et située au centre 
même de sa vie erotique- C'était une tendance homosexuelle exclu- 
sivement passive. 

Il la faisait remonter à l'âge de trois ans et demi* époque à 
laquelle une scène caractéristique de contact passif avec un cama- 
rade plus âgé 7 à la fois dégoûtante, ou plutôt coupable et volup- 
tueuse, était évoquée ; suivie durant toute Tenfance de scènes sem- 
blables, dont l'une avec flagrant délit, constaté par le père, et ter- 
rible correction paternelle- Son enfance avait été celle d'un enfant 
élevé par sa grand'mère, personne prude et d'une tendresse domi- 
natrice» d'un caractère viril ; enfance en même temps gâtée, sans 
entrave, sauf dans le domaine sexuel où tout apparaissait au petit 
individu comme effroyablement interdit. De terribles remords 
avaient suivi chaque recherche de satisfaction erotique : masturba- 
tion, phantasmes, et surtout expériences homosexuelles. 

Celles-ci étaient faciles dans le milieu où grandissait le malade, 
fils de colon, au milieu d'arabes pédérastes, Vers la puberté, des 
phantasmes homosexuels plus précis apparurent, où des indigènes 
se livraient sur le malade à des réalisations sexuelles plus pré- 
cises. Mais tous ces phantasmes se condensèrent, au bout d'un cer- 
tain temps, en un seuls réduit à sa plus simple expression : un phal- 
lus d'arabe menaçant son anus, tentant à peine d*y pénétrer, et 
cela sans que ni la silhouette entière du complice actif, ni même 
l'acte complet soient jamais évoqués, sans doute parce que 

trop coupables pour entretenir l'excitation voluptueuse- Dans la 
-pratique, le malade, extrêmement honteux, s'était livré durant des 



276 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



années à mille lentathes de réalisation de ce phantasme suprême- 
ment attirant. Il s'était fait suivre par des arabes, qu'il choisissait 
toujours vieux, sales, repoussants, le plus inférieur possible ; 
mais jamais il n'avait osé se )aisser faire* Une fois ou deux pour- 
tant il s'était offert réellement. Mais, chaque fois, après le premier 
essai de rapprochement, des phénomènes d'inhibition apparais- 
saient : disparition de l'érection, anxiété, gorge serrée, pâleur, bat- 
tements de cœur ; et le malheureux, dégoûté, apeuré et surtout pro- 
fondément humilié, prenait la fuite. 

Le malade jugeait cette tendance homosexuelle extrêmement cou- 
pable, tout à fait indigne de lui, quoiqu'il y revint toujours dans 
ses débauches d'érotisme solitaire. Mais, s'il reconnaissait assez 
franchement que cette tendance qu'il attribuait à une « sensibi- 
lité anale » particulière était le pôle principal de sa sensualité 
physique, il se défendait énergiquement contre l'accusation (qu'il 
était d'ailleurs tout seul à porter contre lui-même) d'avoir le désir 
d'être aimé psychiquemenl par un homme* II avait, disait-il, la plus 
profonde horreur pour les homosexuels passifs, pour les prostitués 
mâles, pour ces invertis qui attirent les sarcasmes du public. Rêver 
cf une caresse physique a posteriori l'excitait érotïquement, tout en 
lui apparaissant comme coupable. Mais rêver d'un amour même 
platonique pour un homme était une pensée qu'il repoussait de 
toutes ses forces... Et pourtant, toute Panalyse décelait, dans ses 
moindres détails, une continuelle « protestation virile », un essai 
permanent et très habile de compensation affective par une écla- 
tante virilité, en particulier par la culture d'un idéal moral (auquel 
malheureusement iJ manquait sans cesse dans sa vie sociale) d'éner- 
gie, d'initiative, de caractère, pour tout dire ; de virilité, et aussi 
par un comportement erotique que tous les observateurs de la vie 
sexuelle savent être caractéristique de la défi ri ence des tendances 
masculines et de Pintersexualilé, de Maranon jusqu'à Freud : le 
Don-juanisme. 

Les résistances ultérieures du transfert Péclairèrent progressi- 
vement sur* ce point. Il conçut pour l'analyste une sorte de passion 
mi-idéa lisante, mi-éro tique, qui était, à n'en pas douter, une passion 
homosexuelle. II mit des mois à la ressentir clairement, à l'admettre, 
puis à la laisser grandir et à nous l'avouer (avec une pudeur rou- 
gissante de jeune fille). C'est alors qu'il commença de s'améliorer 
très franchement, Nous passons sur les détails psychanalytiques de 



KOUVELLE CONTRIBUTION A l/ETUUE DES SENTIMENTS 277 



cette cure. L'analyste chercha à se montrer aussi compréhensif, 
aussi indulgent, aussi encourageant que possible, El lorsque le 
malade fut convaincu à fond qu'il ne pouvait exister chez l'analyste 
aucune espèce de réciprocité, et que noire sympathie, quoique pro- 
fonde, était complètement fermée à tout espoir de ce genre chez lui, 
cette passion de transfert se mua en confiance heureuse et reconnais- 
sante, et son attitude envers l'analyste perdit tout caractère sus- 
pect d'aspiration sexuelle, C'est alors qu'il revint affeclivement à sa 
fiancée et envisagea sincèrement et sans anxiété la perspective du 
mariage. 

Que devenaient, durant ces alternatives, ses sentiments de Déper- 
sonnaïisation ? Ils disparaissaient quand son esprit était occupé de 
son analyste s quand ses rêves montraient celui-ci , non pas lointain 
ou acerbe ou menaçant (comme au début), mais bienveillant» conso- 
lateur. .Ils revenaient, avec la furie d'introspection, avec le sadisme 
lUto-anaïytique, véritable « dissection de soi-même », comme il 
disait* chaque fois qu'un mouvement hostile s'opposait au transfert 
positif, accumulait les objections contre le traitement, les ran- 
cunes contre telle ou telle de notre altitude envers lui. Ils s'inten- 
sifiaient surtout quand, fuyant l'analyste et lui refusant sa con- 
fiance, en même temps il sentait son excitation erotique physique 
se suspendre, Car il avait, après des flambées de besoin sexuel, des 
périodes d'inapélence erotique absolue, de dégoût de toute pré- 
occupation erotique* Or, il y avait un balancement, d'une netteté 
vraiment schématique, entre son tonus sexuel, son intérêt sensuel 
et sa dépersonnalisation. Comme chez certains anxieux hypocon- 
driaques (chez lesquels l'apparition des malaises cœnesthopatliiques 
Raccompagne de dissolution de tout appétit sexuel, avec hyper flac- 
cidité dey organes génitaux, et inversement), le sentiment d'étran- 
geté marquait ces sombres périodes où, solitaire et en même temps 
privé par sa névrose de son activité auto-érotique consciente, il se 
réfugiait, semblait-il, dans une effroyable rumination mentale avec 
recherche angoissée de lui-même. 

* 

Nous nous excusons d'arrêter ici ce fragment très incomplet 
d'observation pour passer à l'interprétation de ce cas, Nous le 
ferons en envisageant rapidement les diverses explications données 
jusqu'ici du sentiment de Dépersonnalisation, 



278 KEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Ces explications purent, bien entendu, être classées en deux 
catégories : psychologiques cliniques d'une pari» psychanalytiques 
de l'autre. Après les avoir résumées* nous pourrons sans doute les 
-combiner en vue d'une interprétation du cas. 

I. Du point de une de la psychologie clinique , un fait est à 
mettre, au préalable, en évidence : c'est qu'il ne saurait y avoir 
d'interprétation univoque pour les syndromes de Dépersonnalisa- 
tion que les auteurs ont décrits dans des états cliniques de nature 
profondément différente : Ou il parait s'agir de la conscience! 
■exacte et froide d'un changement objectif qui est le déficit de la vie 
affective (schizophrénie), Ou il paraît s'agir du premier degré de 
l'état crépusculaire (maladies cérébrales organiques, comme l'Encé- 
phalite épidémique). Ou il paraît s'agir de la traduction subjective 
d'un déficit (psycho-moteur) de la perception extérieure, Nous ne 
nous occuperons ici que du sentiment banal de Dépersonnalisation 
des névropathes» des anxieux en particulier, 

a) Pour P. Janct, il s'agit d'un sentiment d'incomplctude portant 
sur la perception, donc de la conséquence immédiate d'un déficit de 
la Fonction du Réel. Mais à cette conception fonctionnelle ou 
v fonctîonnisle », nous avons accoutumé d'opposer notre concep 
tion de la « Néoproductivité psychique ». Nous ne croyons pas que le 
dépersonnalïsé perçoive moins bien le réel que le normal ; mais nous 
croyons qu'il est entravé dans cette perception» parfaitement possible 
chez lui, par des ondes affectives qui, au lieu de se traduire en 
angoisse pure (par dérivation dans les systèmes psycho végétatifs, 
sans doute), se traduisent chez lui par l'impression d'une réalité 
interne. 

Celle-ci, sans abolir la perception proprement dite, la colore d'une 
nuance subjective spéciale que le malade compare symboliquement 
et intuitivement à ce qu'il s'imagine que ressentirait un individu 
dédoublé, 

b) Pour M, Dugas, qui, avec Mouiier, a analysé soigneusement ce 
trouble, il s*agïraii d'une apathie affective transitoire, paï" « inémo- 
tivité de défense », contre l'effort pénible que causerait à l'individu 
le contact personnalisé avec la réalité extérieure, Maïs si Ton expli- 
que ainsi le désintérêt, d'ailleurs très superficiel, que l'anxieux 
éprouve à l'égard de cette réalité, Ton n'explique nullement l'inté- 
riorisation forcée qui est l'accompagnement frappant et constant 
de ce symptôme. Il n*y a pas seulement chez le malade la fatigue de 



t^^^^^^^^^^^^^^M^M^Ji^M^^»^»rt*Ét mm-lMJ I MM M E— mm» 



NOUVELLE CONTRIBUTION A L'ÉTUDE DES SENTIMENTS 279 



J Intérêt extérieur ; il y a surtout intérêt formidablement excessif à 
sa pensée intérieure et abstraite* 

II. Du point de vue de l'interprétation psychanalytique, la 
Dépersonnalisation paraît essentiellement liée, comme l'anxiété 
qui l'accompagne constamment, à une forte excitation erotique qui, 
dans l'impossibilité (pour une raison ou une autre) de s'épancher 
dans une réalisation adéquate, se dérive non pas dans le plan 
psycho-végétatif en général (comme Tangoisse-névrose banale), 
mais dans le plan de la connaissance intérieure, de la Conscience 
que prend habituellement, par visions plus ou moins fréquemment 
répétées, l'individu, de lui-même, de sa pensée, de son corps, et des 
rapports de ceux-ci avec la réalité ambiante* 

Nanberg insiste sur la consommation, par le dépersonnalisé, de 
'a partie de la libido détachée des objets extérieurs, sous forme d'un 
abus imposé à sa réflexion, de l'auto-observation- 

Fedcm, rapprochant la Dépersonnalïsation du rêve, à tort, 
selon nous, car la Dépersonnalïsation est un fait purement subjec- 
tif qui ne louche pas à l'intégrité objective de la perception, 
pense que la localisation défectueuse de la libido détermine, chez 
ïe dépersonnalisé, une différence entre la charge affective des im 
pressions extérieures et intérieures ; ce serait cette différence de 
valeur qu'il chercherait à exprimer. 

Madame Morgensfern, dans son excellent travail de L'Evolution 
psychiatrique, y voit le mécanisme d'une sublimation non réussie. 
Le dépersonnalisé tenterait de se débarrasser des impressions pé 
nibles suscitées par le renoncement forcé aux satisfactions sexuelles 
en transposant toute son attention sur l'analyse de soi-même ainsi 
aue sur les problèmes philosophiques que cette analyse développe 
en lui (sous forme d'obsessions métaphysiques, si fréquentes à 
l'état ébauché chez les malades de ce genre), Nous retenons surtout 
ae son travail que les trois malades dont elle résume l'observation 
sont des masturbatrices hantées d'un fort besoin sexuel non satis- 
fait, du fait de divers mécanismes de refoulement et de régression 
erotique, Les malades que nous avons eu l'occasion d'analyser 
étaient également tous des solitaires, masturbateurs, fortement em- 
preints de narcissisme à forme erotique précise. Certains accusaient 
des tendances perverses : sadomanchistes, exhibitionnistes, homo- 
sexuelles (comme dans le cas que j'ai rapporté plus haut). Mais 
si Ton cherche chez tous l'élément sexologique morbide commun, 



280 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



on le trouve sous la forme d'un puissant auto-érotîsme, déjà très 
élaboré, c'est-à-dire tout prêt à se matérialiser dans la jouissance 
auto-érolique génitale, mais impossible à assou\dr, soit par senti- 
ment de faute, soit par exigence artificielle de culture, mastur 
bation ou phantasmes. 

En résumé, la Dépersonnalisation serait, du point de vue psych- 
analytique, une forme de l'anxiété par inassouvi ssement génital ; 
forme spéciale causée par une dérivation de l'excitation sexuelle 
fortement élaborée dans le sens de la jouissance spécifique, puis 
dérivée hors des voies de la réalisation allo-érotîque sur les impres- 
sions qui, normalement, concourent à donner silencieusement à 
''individu* à l'occasion de la perception du réel, la notion de son 
existence personnelle et de sa personnalité. Ce serait une ërotîsa- 
tion narcissique de Pinirospection, accrue d'au la nt dans sa capa- 
cité de détourner Pîndividu du réel et de l'action. 






Interprétation psycho-clinique et interprétation psychanalytique 
concluent-elles ? Nous ne le pensons pas* Elles s'ajouteraient plu- 
tôt, pour se compléter mutuellement* Diminution (à vrai dire, pure- 
ment objective) du sens du réel, Néoproductivité arrachant Pindï 
\idu de l'intérêt ambiant sur le seul plan de l'analyse intérieure, 
Erotisation de l'introspection rendant celle-ci obsédante, comme 
pour compenser la fatigue émotionnelle de la perception extérieure 
liée à rînassouvissement allo-érotique, ces trois mécanismes sont 
trois points de vue qui éclairent chacun, sans contradiction réci- 
proque 3 le problème du sentiment du Moi, 

Nous ajouterons, pour situer l'interprétation psychanalytique 
dans le cadre de la psychologie clinique c'est-à-dire à sa vraie 
place qu'il doit y avoir des sentiments de Dépersonnalisation 
chez les individus sans inassouvissement génital manifeste. De 
même que l'angoisse, en général, peut être causée par toutes sortes 
cfinassouvissements affectifs non spécialement génitaux, il doit y 
avoir des sentiments de Dépersonnalisation liés à des néoproductivi- 
tés non élaborées franchement dans le sens de la jouissance géni- 
tale spécifique. Car les affections psychiques, dont l'origine est pro- 
fonde et remonte à des perturbations (organiques ou autres) de la 
vie affective élémentaire, affectent des couches du psychisme où 
l'activité vitale est indifférenciée, plutôt pré ou parasexuelle que 



NOUVELLE CONTRIBUTION A L'ÉTUDE DES SENTIMENTS 28i 



sexuelle. Cette gelée psychique primordiale, pour employer un 
terme à la mode chez les biologistes, — n'a, actuellement, nulle pos- 
sibilité de se laisser analyser dans les termes de la psychologie, car 
elle n'a, selon l'expression célèbre, « de nom dans aucune langue ». 






Addenrhnn 

Depuis que nous avons écrit cet article, nous avons eu l'occasion, 
-d'observer, par la méthode psychanalytique, deux nouveaux cas de 
.sentiment de Dépersoniialisaïion.* Le premier est celui d'une jeune 
fille qui, grande anxieuse^ mais non spécialement masturbatrice, 
présente des périodes anxieuses durant lesquelles elle est constam- 
ment sous le coup d'une crise de sentiment de dépersomialisation, 
remplacées quand elle est loin de tout appui psychothérapique 
par d'autres périodes beaucoup moins anxieuses, mais au cours 
desquelles apparaissent des crises psycholepliques revêtant parfois 
Je caractère épi lepti forme (pâleur, urination, chute brusque avec 
contusion) ; et ce cas pose le problème de cette fausse épilepsie des 
anxieux, parfois appelée « épilepsie psychasthénique ». 

Le deuxième est un cas de sentiment de Dépersonnalisation chez 
i\w vieillard. Symptôme apparu, ou plutôt renforcé, à 68 ans, par 
une angoisse sénile (parfaitement consciente) chez une prédisposée. 

Le mécanisme du sentiment de Dépersonnalisation est certaine- 
ment très complexe et loin d'être élucidé. Ces deux cas, comme 
ceux qu'on observe chez les enfants, indique que sa pathogénie ne 
saurait être incluse dans les seules conditions de Pinassouvissement 
génital auto-erotique, mais qu'elle doit faire intervenir toutes sortes 
de facteurs, comme les conditions cérébrales et psychiques géné- 
rales de l'assouvissement sexuel, c'est-à-dire, comme nous venons 
de le dire plus haut, des facteurs de la nature de ceux qui régissent 
la production de l'angoisse par déficit de certaines satisfactions de 
Ja vie affective élémentaire. 



Technique de la psychanalyse de la 

résistance et du caractère (I) 



Par H. STAUB 



Avant de commencer cette coiii'érence, je liens, Mesdames et Mes- 
sieurs* à exprimer ma reconnaissance au pays qui m'a si généreu- 
sement accueilli* et à vous remercier tous de l'aimable hospitalité 
qui m'est offerte* 

J'ai choisi un sujet déjà traitéj dans un récent travail > par un 
autre analyste, W. Rcich, Deux motifs ont dicté mon choix. D'abord, 
je tiens à prouver que, pour moi comme pour les autres analystes, 
l'intérêt de noire science, le dtïsir de la propager, passe avant la 
satisfaction de nos ambitions et de nos désirs personnels. Ensuite* 
si j'ai été séduit par ce sujet : « l'analyse de la résistance et du 
caractère »* c'est parce que je suis persuadé que le problème de la 
technique psychanalytique est pour nous d'une importance capitale, 

Vous n'ignorez pas que seule la technique psychanalytique a per- 
mis d*éturîier le psychisme, et eeci de telle façon que là, plus 
qu'ailleurs, le traitement et la recherche scientifiques se trouvent en 
harmonie. 

D'autre part, la thérapeutique psychanalytique diffère essentiel- 
lement de toutes les autres techniques médicales et de toutes les 
autres méthodes de recherches. Les particularités 'de la situation 
analytique font que nous ne pouvons pas mettre sous les yeux de 
nos élèves, ni leur démontrer directement la technique utilisée. Il 
faut nous contenter de décrire notre procédé. Il nous est impossible 
aussi de contrôler et de diriger le travail de nos jeunes analystes, 
et nous en sommes réduits à ne leur donner qu'un simple exposé 
de la marche à suivre dans les différents cas. En outre, la psychana- 
lyse est, aujourd'hui encore, une science relativement jeune* qui a 
permis cependant de pénétrer dans un domaine psychique jusque-là 

<1) Communication faite à la Société Psychanalytique de Paris 1-e 21 novembre- 

3933, 



^ ÉÉ 



TECHNIQUE DE LA PSYCHANALYSE 2S3 

inexploré, fermé- Voilà pourquoi nous ne possédons pas ' pas 
encore en somme, de technique psychanalytique hien précise, 
indiscutable dans ses détails ; voilà pourquoi il y a actuellement 
presqu'autant de procédés que de psychanalystes ; chacun de nous 
se voit jusqu'à un certain point, contraint, en face de situations 
nouvelles, d'inventer, de fabriquer lui-même, une technique aj>pro- 
priée* 

Certes* ce n'est pas que le dynamisme du processus de guérîson, 
ses causes, les moyens techniques pour l'obtenir, nous soient incon- 
nus, Après presque quarante ans de recherches analytiques, nous 
avons du psychisme de l'homme une connaissance fort précise, et 
nous avons acquis certaines notions sur le processus psychique qui 
aboutît à la liquidation des symptômes névrotiques. Nous savons 
que le symptôme névrotique est un compromis entre les exigences 
inslinctuelles inconscientes ou bien refoulées dans l'inconscient et 
qui cherchent à se satisfaire» et les exigences du sur moi. Nous 
savons que, grâce au compromis, ce sont à la fois une satisfaction 
instinctuelle et l 'auto-punition par le surmoi qui se traduisent par 
ïe symptôme névrotique. Nous savons encore qu'on retrouve en 
germe les conflits aboutissant à la formation des symptômes dans. 
les conflits de la première enfance, non résolus par lé moi. Et nous 

w 

savons enfin que les dits conflits, générateurs de la maladie, peuvent 
être résolus quand les situations infantiles rappelées au souvenir se 
trouvent de nouveau confrontées, une fois le moi fortifié, avec la. 
réalité. Nous connaissons assez bien le langage de l'inconscient, et 
sommes capables d'interpréter les allégories, les symboles, les allu- 
sions, les actes manques, les attitudes caractéristiques, et surtout 
les rêveries et les rêves, expressions du refoulé* Nous traduisons ces 
signes et ces symboles et les soumettons à l'épreuve de la réalité par 
le moi* "Enfin, le dynamisme du processus de guérison nous est 
également connu* Nous n'ignorons plus que les conflits infantiles- 
ont provoqué la névrose et reparaissent sans cesse suivant une loi, 
ï'automatisme de répétition, dont les manifestations nous sont con- 
nues, mais dont les causes les plus profondes nous restent encore 
assez mystérieuses. Nous avons appris qu'au cours de l'analyse, 
ces conflits peuvent être réactivés dans les relations entre analyste 
et analysée si tant est qu'on puisse négliger l'activité de la censure 
consciente. Toutes ces notions nous ont permis de créer des règles 
absolues de technique : la loi fondamentale de l'association libre 



^ ^— » li: 



^M4 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



fit la technique d'interprétation des signes et des symboles dont se 
sert l'inconscient. 

Le symptôme névrotique nous apparaît comme un compromis 
entre deux tendances adverses : d'une part, besoin de satisfaction 
erotique ; d'autre part, interdiction qui s'y oppose. Mais le malade, 
lui, résiste à la fois au traitement et à la disparition de ces deux 
mécanismes contraires. Les pulsions ont une tendance marquée à 
demeurer dans leur position libidinale. Ce comportement incon- 
scient que nous qualifions de « gain secondaire de la maladie » 
provoque une vague de résistance, qui s'oppose à la disparition du 
symptôme. La contre-pression exercée par Je sunnoi sur les pulsions 
refoulées a un rôle économique de préservation de l'angoisse à 
cause de l'interdit dont la satisfaction instînctuelïe fait l'objet. La 
résistance que provoque ainsi cette fonction du sur moi permet 
d'éviter l'angoisse et s'oppose, avec beaucoup de force, au trait? 
ment psychanalytique au moment où les refoulements sont piêls 
à dispai'aître» 

Une troisième règle fondamentale découle de ces processus bien 
connus de nous tous ; la guérison d'une névrose, la disparition .lu 
refoulements celle des symptômes névrotiques, ne peuvent se pro- 
duire qu'une fois surmontée la résistance qui s'oppose à la revî 
vïseence des conflits. 

C'est sur ees trois règles fondamentales que s'appuie le traite 
ment analytique, et c'est ainsi que le comportement thérapeutique 
est déterminé- Le patient négligeant toute censure doit pouvoir 
faire de libres associations ; l'analyste doit savoir interpréter le lan- 
gage de l'inconscient ; les résistances qui s'opposent à ce que Tin 
conscient devienne conscient doivent disparaître. Ces conditions se 
trouvent-elles parfaitement réalisées, l'amnésie infantile disparaît, 
les conflits générateurs de la névrose sont réactivés dans les rap- 
ports avec l'analyste et se trouvent, à nouveau, confrontés. avec la 
réalité. Grâce à la fonction synthétique du moi, il se produit dans 
l'organisation libidinale une modification qui' lui permet d'être 
mieux adaptée au moi et à la réalité. Les exigences instînciuelles 
du ça, la fonction inhibîtrice du surmoi et les aspirations cons 
cientes du moi s'harmonisent davantage, la paix est conclue entre 
les diverses instances du moi et il y a, de ce fait, une meilleure uti- 
lisation des pulsions conformes au moi et à la réalité, tandis que 



"«!"i'^— ^^i^— i^^l— »^— "^ 



TECHNIQUE DE LA PSYCHANALYSE 285 



les tendances non conformes au moi ou à la réalité sont soit aban- 
données par le moi affermi, soit utilisées dans le processus de la 
sublimation. 

Toutefois, nos succès thérapeutiques ne correspondent ni aux 
notions que nous avons de la formation et de la guérison des né- 
vroses, ni à nos connaissances du tableau topique des processus 
dynamique et économique. Tout en n'ignorant plus rien de la struc- 
ture des pulsions et de la situation psychique du malade, nous 
voyons échouer certaines analyses, Des traitements commencés 
sous de favorables auspices se heurtent tout à coup à des résis- 
tances telles gu'îl convient d'interrompre le traitement. Ou bien 
r attitude négative du malade, quelle que soit, par ailleurs, la com- 
préhension de sa situation instinct uelle, et malgré un diagnostic 
net, ne peut être modifiée. II est souvent fort difficile déjà d'obser- 
ver la première des x^ègles thérapeutiques* Le psychanalyste cons- 
tatant que le patient n'exprime pas librement ses associations, qu'il 
se soumet à une censure, l'adjure de laisser libre cours à sa fan- 
taisie, de dire tout ce qui lui passe par la tête, mais le patient con- 
tinue à trier, à ordonner ses idées. D'autres fois, les refoulements 
infantiles ont bien disparu, et le patient se souvient de toutes les 
émotions interdites, il en arrive même à se rappeler la scène pri- 
mordiale, maïs les symp tomes névrotiques persistent. Citons un 
cas, parmi tant d'autres, parce qu'il me semble particulièrement 
typique, celui d'une hystérique qui voulait subir le traitement ana- 
lytique pour se débarrasser de plusieurs symptômes névrotiques ; 
elle souffrait d*uicères stomacaux» de troubles digestifs, d'agora- 
phobie, etc., et ne présentait pour ainsi dire pas d'amnésie infantile, 
tout au moins en ce qui concernait les pulsions instinctuelles inter- 
dites ayant eu le père pour objet. Les souvenirs réapparurent très 
facilement, mais, chose surprenante, les émotions interdites sem- 
blèrent dénuées d'affects, et cette paralysie affective permit de voir 
que les affects n'étaient plus liés aux faits en question, mais avaient 
été reportés ailleurs. Je considère que c'est là un phénomène typi- 
que, et d'ailleurs assez fréquent, de refoulement. Dans ces cas de 
souvenirs dénués d'affect ou chargés d'affects paralysés, l'analyste 
pourra* pendant des années entières, s*efforcer de rendre conscients 
ce qui a été refoulé et d'interpréter les symboles et les signes. S'il 
ne réussit pas à retrouver la résistance dissimulée derrière cette 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE, S 



^^^^^^^™ 



286 REVUE FB ANC AI SE DE PSVCHANALYSK 



paralysie affective, s'il ne parvient pas à provoquer la remise en 
place des affects en les rendant conscients, son effort aura été sté- 
rile et les symptômes persisteront. 

Le problème s'éclaire tout à fait pour nous si nous considérons 
maintenant un autre cas que je vais vous exposer. Un malade 
demande à la psychanalyse de le guérir d'un onanisme obsédant 
accompagné de fantasmes sadiques également obsédants, <Tune 
impuissance psychique totale et d'une inadaptation au monde exté- 
iieui\ Au début de l'analyse, altitude nettement négative et fortes 
résistances qui se manifestent dans le comportement du malade et 
dans son langage. La situation me semblait claire, il fallait me 
borner à analyser les résistances. Au bout d'environ deux mois de 
traitement, la première résistance de transfert me parut suffisam- 
ment surmontée pour tenter une interprétation des rêves diurnes 
et des fantasmes masturbatoires- Chacun sait que les rêveries dis- 
simulent bien moi 3i s que le rêve, leur contenu manifeste. Tout au 
contraire, le noyau latent, le but économique apparaissent plus clai- 
rement, plus simplement, sous moins de déguisement Et il me fut 
permis de pénétrer directement au cœur de la situation œdipienne* 
Une quantité de matériel oublié ressurgit alors, au cours du troi- 
sième mois d s analyse f grâce à ces interprétations, et je pensai alors 
n'avoir commis jusque-là aucune faute de technique. 

Le patient se chargea bientôt de me faire revenir de mon erreur- 
Dans les premiers mois du traitement, il ne m'avait apporté aucun 
rêve, mais surtout des rêveries et des fantasmes masturbatoires* 
Au cours du quatrième mois, if me raconta le rêve suivant : « Je 
sors de mon magasin en compagnie de mon père et d'un ami. Nous 
avons l'intention de regagner notre logis. Mes deux compagnons 
hèlent une auto, je ne m'en aperçois pas et continue à marcher* 
Soudain, je m'aperçois que je suis seul dans la rue* Cependant, ils 
font arrêter l'auto, m'attendent et m'invitent à monter dans la voi- 
ture. Durant le trajet, nous décidons subitement de ne pas rentrer, 
mais d'aller rejoindre un autre ami, une relation d'affaires, pour 
traiter avec lui de la fusion de nos maisons. Mais nous entrons 
dans un restaurant que je connais, nous y trouvons le proprié- 
taire et un autre homme dont le visage est couvert d'acné, de dégoû- 
tants boutons. Je pense, dans mon rêve, que c'est un érysipèle. » 

Le temps dont je dispose ne me permet pas de vous donner l'ana- 
lyse détaillée de ce rêve* Je vous dirai seulement que les pensées 



TECHNIQUE DE LA PSYCHANALYSE 287 



latentes qui s'y trouvaient pouvaient à peu près se traduire ainsi : 
le patient voudrait posséder les femmes de ces deux hommes et, 
par celte possession, il désirerait « fusionner » avec eux. Le res- 
taurant où il se rend évoque pour lui le souvenir d'un désir sem- 
blable ressenti lors d'un dîner avec des amis. L'homme aux bou- 
tons est certainement un syphilitique* Ainsi, sous la forme d'une 
crainte de la contagion, transparaît la peur des rapports sexuels. 
Visiblement, il est hanté par ridée obsessionnelle de désirer la 
femme d'autrui. Et, dans le rêve également, le patient exprime aussi 
la répugnance presque insurmontable qu'il éprouve à faire de nou- 
velles connaissances ou à se trouver dans des endroits où sont réu- 
nies des personnes qu'il ne connaît pas (concerts, spectacles). Cette 
répugnance disparaît quand quelqu'un le présente* Mais tandis 
que, sans manifester d'alïect, il se souvient consciemment de ses 
relations œdipiennes avec ses parents, il se montre singulièrement 
léticent quand il lui faut avouer un comportement analogue vis-à- 
vis d'autres personnes : amis ou connaissances. Pour expliquer cette 
résistance, il me dit : « Les sentiments qu'on a éprouvés pour ses 
parents ne semblent pas trop épouvantables à avouer, c'est le passé ! 
Mais* ce qui me paraît bien plus terrible, c'est de constater que je 
désire les femmes de mes amis. Or, depuis toujours, mon prin- 
cipe est de ne pas penser à ces femmes-là. » Le rêve, tout en étant 
évidemment une justification de son onanisme, de son refus des rap- 
ports sexuels, trahit aussi une nouvelle résistance : en effet, alors 
môme que ses compagnons l'invitent à les accompagner pour aller 
traiter d*une « fusion », le danger de la contagion subsiste tou- 
jours. En outre, nous constatons que, depuis le début, il se méfie 
de son psychanalyste qui n'est même pas médecin, qui a certai- 
nement pour but unique de gagner de l'argent, d'en prendre le plus 
possible à ses malades : trois heures d'analyse auraient été bien 
suffisantes, et l'analyste en exige cinq, et pourquoi ? pour gagner 
davantage ! C'est un escroc qu'il faut duper aussi. C'est au moment 
du paiement mensuel des honoraires que le malade avait de pareils 
fantasmes. 

Je lui fus reconnaissant de renseignement qu'il me fournit ainsi* 
Il attira mon attention sur le fait que j'avais tenté d'interpréter 
les conflits infantiles avant l'élu cldation suffisante des conflits 
actuels et des résistances qu'ils provoquaient Le patient contri- 
bua ainsi lui-même à sauver sa propre analyse. Une chose m'avait 



^^^ 



288 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



échappé : les rêveries qui révélai cal de façon à peine voilée les 
conflits infantiles n'étaient que des résistances déguisées* Je m'étais 
laissé aller à entreprendre l'interprétation du contenu des situations 
infantiles, au lieu d'expliquer d'abord les résistances qui se mani- 
festaient par T attitude actuelle embarrassée du patient, et par 

l'oubli des rêves nocturnes. 

- 

Dans d'autres cas f on peut se trouver en face d'une attitude très 
typique également, surtout quand le patient a quelque notion de la 
psychanalyse. Il apporte du matériel infantile et essaye de retracer 
ses conflits infantiles dès qu'il se trouve en proie à des difficultés et 
à des conflits actuels- L*analyste commettrait alors une première 
erreur s'il venait à se figurer que le débat sur les résistances a pro- 
voqué leur disparition, disparition qui aurait pour effet de per- 
mettre le rappel du matériel infantile. Il aurait tort de chercher, 
comme l'y incite le malade, à interpréter ce passé* Dans des cas 
comme celui-là, j'attire souvent l'attention de mon malade sur le 
fait qu'il jette vers moi, son père, sa mère, et tout son complexe 
oi'Œdipe, comme on lance sa pâture à quelque animal sauvage, et 
cela afin de ne pas compromettre sa résistance. 

Une autre résistance typique peut aussi passer inaperçue. Le 
patient s'identifie à l'analyste, il veut avec lui interpréter les rêves, 
étudier les conflits infantiles, rechercher les sources de la névrose, 
semblable à quelque collaborateur qui prêterait son concours dans 
l'analyse d'une tierce personne. On fera souvent bien, dans ce cas, 
de rendre consciente cette résistance déguisée en rappelant au ma* 
îade l'histoire bien connue de ce voleur qui, en s'enfuyant échappe à 
ceux qui ïe poursuivent en criant plus fort que tous : « Arrêtez le 
voleur ! » 

Si Ton cherche à interpréter les idées du patient à mesure qu'il 
les émet, on risque fort de ne pas atteindre le but thérapeutique 
poursuivi. Le patient admet les interprétations qu'on lui donne, 
mais nous constatons trop tard qu'il ne les accepte qu'en apparence, 
qu'elles ne lui servent de rien et que les résistances tardivement 
apparues enlèvent tonte valeur aux découvertes faites. C'est de cette 
façon que le malade arrive parfois à acquérir d'excell entes notions 
théoriques de psychanalyse* mais sans être pour cela débarrassé de 
ses symptômes. 

W. Reïch, dans son livre, s'appuie sur toute une série de cas 
typiques pour chercher les causes de pareils échecs. Il parvient à 



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TECHNIQUE DE LA PSYCHANALYSE 289 



une conclusion que ma propre expérience et notre connaissance du 
dynamisme psychique nie permettent d'adopter entièrement. Cette 
conclusion, la voici : Dans la plupart des cas, et surtout au début 
quand les premières résistances n'ont pas encore été surmontées, 
il ne convient pas que l'analyste reste passif, ni qu'il abandonne au 
patient la conduite de l'analyse, en interprétant les idées à mesure 
qu'elles se présentent. Tant que le malade s'entête dans sa résis- 
tance, tant que le transfert positif ne s'est pas réalisé nettement et 
fortement, toute interprétation du sens ou du contenu n'aboutit à 
rien et n'est donc qu'une erreur. Les interprétations» même quand 
elles sont acceptées, perdent toute valeur, toute force convaincante, 
lors de la seconde poussée de résistances. 

Lorsque le malade* ce qui arrive parfois, se montre sceptique, mé- 
fiant, lorsque son transfert est négatif, la situation est claire. Tout 
analyste s'efforce d'aborder de front ces résistances, de les traiter 
comme des symptômes névrotiques basés sur des émotions incon- 
scientes et de les supprimer par l'interprétation. 

Mais il advient souvent qu'au début du traitement ce transfert 
négatif ne se manifeste pas. D'aucuns viennent, pleins d'espoir, de 
confiance dans le médecin et dans son art de guérir* Ils promettent 
de se conformer fidèlement aux règles fondamentales, et nous 
font aussitôt pénétrer au cœur de leurs conflits infantiles-» Ne 
tentez pas alors d'interpréter toutes leurs associations, car cela 
constituerait une grave erreur de technique. Très rares sont les 
patients qui n'offrent, au début de leur analyse, aucune résistance, 
aucun transfert négatif. Tant mieux s'ils les manifestent nette- 
ment, car nous savons, en ce cas, à quoi nous en tenir. Quand, au 
contraire, les malades se montrent dociles, affectueux, attention f 
Rendons-leur conscients leurs transferts négatifs latents, leurs 
résistances cachées et analysons ceux-ci avant que de tenter aucune 
interprétation du contenu et du sens. 

Nous saisirons vite le pourquoi de cette attitude plus ou moins 
méfiante, critique, négative, adoptée par chacun des malades, sans 
exception, au début du traitement, attitude qui reste souvent 
secrète, nous n'avons qu*à nous rappeler la structure de la névrose 
de transfert : en imitant le malade à obéir aux règles, nous avons 
troublé le repos du refoulé* On doit donc voir se produire chez le 
malade, à un certain moment, une réaction de défense contre Je 
trouble apporté à l'équilibre névrotique* Même quand cette résis- 



290 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



tance s'exerce d*abord contre la suppression du refoulement, le 
patient continue à ignorer et qu'il porte en lui quelque chose de 
refoulé et qu'il se défend. 

Car, Freud nous Ta montré, les résistances sont elles-mêmes. 
inconscientes et le refoulement tient à la partie inconsciente du 
surmoL Le travail de défense est une émotion qui e^ige une dépense 
plus grande en énergie et ne peut dès lors passer inaperçu. Comme 
toutes les pulsions insti'nctuelles, celle-ci tend à trouver un fonde- 
ment rationnel, à se mettre en rapport avec quelque situation réelle 
Quoi de plus facile, alors, que de mettre en branle le mécanisme de 
projection ? Ce mécanisme qui, en tant que mode d'expression 
humain général, sert à ramener vers le monde extérieur certaines 
tensions intérieures trop fortes* Quoi de plus aisé que de tout 
projeter sur l'analyste responsable de la tension qu'ont provoquée 
ces désagréables règles fondamentales ? En déplaçant la défense de 
l'inconscient, en la reportant sur le psychanalyste, c'est tout le con- 
tenu de Pinconscient, y compris la résistances qui est rejeté sur 
celui-ci. L'attitude négative se trouve ainsi* comme on voit, fort 
bien motivée. L'analyste est fconsidêré comme responsable de la 
rupture d'équilibre névrotique, il devient forcément un ennemi, 
quel que soit le sentiment projeté ; haine du père ou amour pour 
la mère, Dans les deux cas, c'est une défense qu'il convient d'assu- 
rer ; il s'agît aussi de lutter contre ces sentiments, de s'en débar- 
rasser. Toujours, et sans exception, le transfert positif se mue en 
transfert de réaction, en transfert négatif. Le patient projette 
d'abord sur l'analyste l'amour qu'il avait eu pour sa mère. A cet 
amour du début succède une réaction de déception, et cette der- 
nière se change toujours en transfert négatif dès qu'elle tend à deve- 
nir consciente, dès qu'il faut s'en défendre. Car toute défense sus- 
cite une attitude négative. Si nous ne voulons pas dévaloriser nos 
interprétations, les rendre inutiles, les employer prématurément, 
nous ajouterons aux règles de technique déjà connues la règle sui- 
vante : Tant qu'une interprétation des résistances sera encore néces- 
saire ou seulement possible, il faudra éviter toute interprétation du 
sens et du contenu. La situation est nette dans les cas où il y a, dès 
le début, un transfert négatif. Par contre, dans les cas où la résis- 
tance cl le transfert négatif ne sont pas observables, c'est-à-dire 
quand ils sont masqués par les courants positif s> nous nous bor- 
nerons à pourchasser dans tous les recoins ces résistances cachées. 



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TECHNIQUE DE LA PSYCHANALYSE 291 



nous les rendrons conscientes en les changeant en transfert néga- 
r tif net et nous les analyserons avant d'entreprendre l'interprétation 
du sens* 

Reich, en tenant compte de la considérable fréquence de ces 
îésistances masquées par l'attitude positive, en considérant aussi 
ïe danger que fait courir au traitement leur méconnaissance, a été 
amené à distinguer les cas typiques suivants de résistances dissi- 
mulées : 

1* Les g bons j> malades, très confiants, trop dociles, trop bien 
disposés, qui persévèrent dans leur attitude positive, et aie réagissent 
pas par déception (caractères en général passif- féminins, femmes 
hystériques avec teinte de nymphomanie)* 

2° Les patients toujours corrects, cérémonieux (cai'actères en 
général obsessionnels, toute leur hostilité s'est muée en « politesse 
à tout prix »). 

3* Les patients à affectivité paralysée- Ils se distinguent, comme 
les précédents, par une agressivité très marquée, mais renfermée. 
Ce sont aussi* pour la plupart, des gens à caractère obsessionnel, 
toutefois, certaines hystériques témoignent aussi parfois d'une para- 
lysie affective superficielle, 

4 fl Les malades qui se plaignent d'éprouver et de manifester des 
sentiments inexistants, ceux qui souffrent de dépersonnalisation- 
Certains parmi eux jouent, consciemment et obsessionnellement à 
Ta fois, la comédie, tout en sachant fort bien, au fond de leur con- 
scient, qulls dupent le médecin. Ces malades, qui appartiennent sur- 
tout au groupe des névrosés narcissiques du type hypocondriaque, 
ont régulièrement, ainsi qu'on peut le découvrir, un « sourire inté- 
rieur », Ils se moquent de tout et de tous, ce qui finit par leur deve- 
nir à eux-mêmes très pénible. L'analyse se heurte là aux plus 
grandes difficultés. 

La forme et la structure du premier transfert étant conditionnées 
par les événements infantiles qu'a vécus le patient, nous obtien- 
drons les résultats les plus favorables en tenant compte, dans la 
série de nos interprétations, des diverses couches de ses conflits 
infantiles. Le cas idéal est celui où P étude analytique de la névrose 
se fait dans Tordre inverse du développement de celle-ci* Si nous 
analysons le transfert d'une façon erronée, par exemple en cher- 
chant à rendre conscients d'abord les conflits les plus enfouis au 
lieu d'interpréter d'abord les plus récents, nous courons le danger 



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292 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



de dérégler la situation de transfert, de voir l'analyse devenir « chao- 
tique >? et de ne plus avoir de vue d'ensemble. (L'analyse « nage », 
s'il m'est permis de m'exprimai 1 ainsi, elln devient extrêmement 
pénible, et le succès thérapeutique se trouve compromis.) Il ne faut 
donc pas se borner à étudier les résistances s avant d'aborder l'inter- 
prétation du sens et du contenu, il convient aussi de tenir compte, 
autant que faire se peut, dans la série des interprétations, des 
diverses assises de la névrose. Dans le cas idéal, le déroulement des 
associations névrotiques se produit à la manière du déroulement 
d'une bobine* en sens inverse de leur apparition chronologique. Le 
rôle de l'analyste est infime lorsqu'il laisse prendre ce cours à la 
névrose de transfert. Il se borne à ne pas troubler Tordre naturel 
des choses et évite d'interpréter les idées surgies du plus profond 
de l'être avant d'avoir expliqué les idées superficielles. 

Permettez-moi, Mesdames et Messieurs, d'illustrer ces données à 
l'aide d'un exemple, que je vous décrirai à grands traits. 

Un malade vient me demander de le guérir de tendances passives 
homosexuelles, sources de nombreux conflits. Il lui est arrivé de 
céder à ces tendances, sans toutefois cesser d'entretenir des rapports 
avec une femme, La situation se trouble et se complique du fait 
qu'il est obsessionnellement contraint d'amener des hommes à cette 
femme- Artiste, il ne peut presque plus travailler, ce qui l'afflige 
beaucoup. Le patient commence par adopter dans l'analyse une 
attitude positive. Il est exagérément poli, se montre passivement 
féminin vis-à-vis de l'analyste ; prêt à se conformer aux règles ana- 
lytiques* il apporte ses rêves et ses souvenirs infantiles et témoigne 
d'une certaine connaissance de Y explication analytique qu'on en 
peut donner. J'apprends de suite assez de choses pour pouvoir éta- 
blir la formation de sa névrose. Il a deux frères plus âgés que lui- 
La vie conjugale de son père est assez compliquée, Le père a 3 en 
effet, une maîtresse, et le début de cette liaison est antérieur à la 
naissance du patient, Celui-ci, en tant que cadet, est très choyé par 
sa mère qui le traite comme s'il était une fille, tout en s'accrochant 
k lui, comme à un substitut de ce mari qui ne lui appartient plus* 
Père et frères, associés dans une même affaire, favorisent cet état 
de choses. L'attitude aimable, volontiers humble, du malade, son 
comportement passivement féminin n'est, comme il est facile de le 
voir, qu'une réaction de refoulement à la haine qu'il porte à son 
père et à ses frères aînés. Il s'y dissimule une fuite devant la mère, 



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TECHNIQUE DE LA PSYCHANALYSE 293 



fuite qu 3 ont motivée la déception et l'angoisse. Et le père a contri- 
bué à augmenter notablement cette angoisse due à de forts désirs 
œdipiens — en le poussant vers la mère. Le fait qu'il est obsession- 
nellement contraint d'amener des hommes à sa femme résulte d'évé- 
nements spéciaux survenus pendant son enfance. Ceci nous permet 
de postuler que* derrière cette angoissante déception de réaction, se 
dissimule une très forte fixation à la mère et au stade passif oral. 
Enfin, ne négligeons pas non plus les facteurs constitutionnels qui 
ont contribué à la formation du caractère passif-féminin et qui ont 
donné à la névrose sa forme spéciale. Nous devons tenir compte de 
ces facteurs constitutionnels dans le processus de guérison, surtout 
en ce qui concerne la sublimation. 

Au début de l'analyse, je me bornai à répéter sans cesse au 
patient que son attitude passive-féminine, sa politesse, sa docilité 
vis-à-vis de l'analyse, n'étaient que des feintes et qu'il se servait de 
sa courtoisie connue d'un bouclier destiné à proléger son agressi- 
vité. Le patient réagit par une attitude encore plus passivement 
féminine, il exigea de son analyste des preuves d'amour, exprima 
l'espoir que les soins seraient gratuits et imagina des situations où 
iï contraindrait l'analyste à renoncer aux honoraires et même à lui 
venir en aide financièrement. Je me contentai de mettre en lumière 
3e sens agressif caché de cette attitude, en négligeant volontairement 
d'interpréter sa fixation maternelle de jour en jour plus évidente- 
Je me bornai simplement à faire ressortir la réaction positive de 
l'assise superficielle, c'est-à-dire à montrer que cette attitude sér- 
iait surtout à masquer une haine cachée. Moins de six semaines 
plus tard, l'attitude passivement fépiinine s'était muée en une 
très forte résistance avec haine, aversion, critiques acerbes adres- 
sées au psychanalyste. Il devint dès lors relativement facile d'abor- 
der la résistance ainsi détruite, de l'expliquer et de la ramener à ses 
sources infantiles. 

Le réveil de l'agressivité provoqua alors un abandon temporaire 
des pratiques homosexuelles et du comportement névrotique vis-à- 
vis de sa femme. Les relations avec celle-ci semblèrent devenir 
normales. La puissance sexuelle réapparut, le patient n'eut plus 
besoin de recourir,, après le coït, à la masturbation. Toutefois, je 
ne me laissai pas éblouir par cet apparent succès et me bornai à 
analyser la haine pour le père, en commençant l'interprétation du 
comportement réactionnel de mon malade vis-à-vis des femmes en 



294 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



général et de sa mère en particulier. Le patient changea alors^ 
d'attitude. La seconde poussée des résistances se manifesta sous une 
forme passive avec agressivité manifeste* 11 ne pratiqua plus qu'à 
contre-cœur l'acte sexuel, sans y trouver grand agrément. Bientôt * 
îl y renonça tout à fait tant avec les femmes qu'avec les hommes, en 
accusant l'analyse de ce nouveau comportement. Cette attitude de 
résistance s'explique aisément : l'analyste le père alfié de la 
femme la mère cherche, dans l'analyse, à le pousser vers la 
femme. Il résiste opiniâtrement, comme dans son enfance il avait 
résisté à son père qui voulait le donner comme remplaçant à sa 
mère. Pour expliquer, interpréter analytiquement cette seconde 
poussée de résistances, je pris sciemment comme point de départ 
cette amabilité passive féminine qui servait à masquer la haine. 
Car, toujours* les poussées tardives de résistance provoquent l'adop- 
tion de nouvelles attitudes, qui ne tardent pas, conformément à l'au- 
tomatisme de répétition, à refaire place à la première. Pour prati- 
quer une bonne analyse des résistances, il faudra donc tenir compte 
de ce fait et interpréter les résistances en partant de la première 
qui est si marquée* 

Le temps dont nous disposons ne me permet pasj Mesdames et 
Messieurs, de m'attarder sur ce cas. Disons seulement qu'au bout 
d'un temps normal, l'analyse semble être en bonne voie. Je ne vous 
cacherai pas que l'analyse d'un cas comme celui-ci offre beaucoup 
d'écueils et peut souvent échouer, ou bien se prolonger indéfini- 
ment, si l'on n'emploie pas la technique appropriée, c'est-à-dire si 
Ton n'interprète pas les résistances et qu'on se borne à suivre le 
patient partout où il lui plaît de vous mener. Il faut donc éviter 
d'interpréter les associations venues des assises les plus profondes* 
tant que celles des assises superficielles n'ont pas encore été suffi- 
samment élucidées. 

Pour mener l'analyse à bien, suivant la méthode technique ci- 
dessus qui a donné ses preuves, voîci la marche à suivre : l fl Au 
début de l'analyse, trouver les premières résistances de transfert, 
îes interpréter analytiqueinenL, c'est-à-dire les ramener à leurs 
sources infantiles, après les a%'oir pleinement développées. 2* Quand 
te produit une seconde vague de résistance* revenir à la première^ 
à la plus importante, et ensuite tenter d'expliquer, d'élucider les 
résistances ultérieures modifiées. Si Ton réussit, en partant des 
assises les plus superficielles, à parvenir jusqu'au centre de la 



TECHNIQUE DE LA PSYCHANALYSE 29& 



névrose, si Ton arrive à repasser par tous les stades de l'évolution 
qu'elle a subis, le pronostic est des plus favorables* Il conviendra 
d'attendre que les résistances soient élucidées pour interpréter les 
tendances libidinales quand toute résistance aura été supprimée, 

Âi-je besoin d'ajouter qu'il ne saurait être question ici de règles 
inflexibles* mathématiques, mais de règles fondamentales qui peu- 
vent et doivent être modifiées pour s'adapter aux cas particuliers ? 

Un comportement passif est-il préférable à une attitude active ? 
Telle est la vieille question à laquelle nous allons maintenant pou- 
voir répondre. Les résistances doivent être abordées et détruites une 
fois qu'elles ont été amenées à leur plein épanouissement ; par 
contre, ÎL faut être très prudent en ce qui concerne l'interpréta ti on 
du eontenu des tendances libidinales. 

Cette technique de l'analyse des résistances, qui fait ce soir 
l'objet de nia conférence (je pourrais presque dire de ma plaidoi- 
rie), s'appuie sur les données de Reich et sur notre connaissance 
générale de la structure des névroses. J'ajouterai qu'elle nous con- 
duit à d'autres intéressants problèmes de technique. Souvenons- 
nous que, dans bien des cas, la névrose n'est pas qu'un symptôme 
circonscrit tout à fait étranger au reste de la personnalité. Au con- 
traire, le moi du malade, toute son organisation psychique, ont, au 
cours de l'évolution de la maladie, pris parti vis-à-vis de celle-ci. La 
maladie a été incorporée, remaniée et influence toute l'attitude psy- 
chique du patient. Vous savez tous, Mesdames et Messieurs, que la 
névrose est un essai, plus ou moins raté il est vrai, de guérison, une 
tentative pour maintenir Péquïlïbre psychique, malgré les exigences 
pulsionnelles et les refoulements trop poussés* Vous savez aussi 
que, durant la formation du caractère, il y a production d'automa- 
tismes el que ceux-ci ont pour but de s'opposer, avec la moindre 
dépense possible en investissement libidinal, à certains périls déter- 
minés venus de ïa réalité interne ou externe- Ainsi, le caractère 
particulier du malade, en dehors naturellement des facteurs cons- 
titutionnels, nous semble déterminé par sa vie infantile, par les 
circonstances extérieures et par la structure spécifique des diverses 
instances de son moi. 

Je ne tenterai pas dans ce court exposé de pénétrer plus avant 
dans l'étude du caractère, La seconde partie du livre de Reich est 
consacrée à ce sujet. Je me bornerai ici à constater que nous ne 
sommes pas toujours d'accord avec Reich, loin de là ! ! 



296 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Mais un fait plus que tout autre intéresse la technique psych- 
analytique, c'est de savoir que la névrose se traduit indiscutable- 
ment dans l'attitude, le comportement du malade, dans son lan 
gage, sa mimique, les particularités de son caractère. Et tout cela 
remplace souvent quelque symptôme circonscrit et constitue les 
indices les plus importants, les plus essentiels du trouble névro- 
tique* C'est pourquoi il arrivera, dans bien des cas, que nous ne 
puissions parvenir à trouver et à détruire les résistances quand nous 
ne prêtons pas à ces manières d*être du malade toute l'attention 
qu'elles méritent. En eiïel, les mêmes associations névrotiques 
peuvent conditionner diverses manières d'être. Le comportement 
particulier du malade vis-à-vis du monde extérieur, sa façon de se 
défendre, caractérisent typiquement son genre de résistance, C'est 
eette attitude spécifique qui nous permet d'entrevoir les réactions 
qu'oppose le moi du malade* et nous savons que la structure du moi 
est l'œuvre des événements infantiles. 

Permettez-moi, Mesdames et Messieurs, de vous indiquer par un 
exemple, qui me semble être frappant, quelle devrait être l'attitude 
technique de l'analyste dans des cas pareils : 

Un jeune médecin de 33 ans vint se faire analyser. Je savais de 
lui que rien ne lui avait bien réussi dans la vie, 11 avait beaucoup 
commencé, beaucoup appris, mais ne persévérait jamais et aban 
donnait bientôt chaque métier qu'il avait entrepris. Sa vie sexuelle 
était troublée. Bien qu'il eût des rapports avec des femmes, ces 
rapports étaient dénués d'impressions affectives profondes. En 
outre, les conditions extrêmement rigoureuses, qu'il attachait à T-ob 
jet de son amour, lui rendaient le choix très difficile, La femme 
devait être jeune, ses jambes devaient avoir une certaine forme, 
son corps un certain genre d'élasticité et son visage devait corres- 
pondre à un idéal de beauté bien déterminé. D'autre part, elle ne 
devait pas être juive ; et enfin c'était la femme qui devait lui faire 
des avances, et non pas le contraire* Il est évident que, dans de 
telles conditions, il ne réussissait qu'assez rarement. 

Dans l'analyse, il était incapable de parler. De mon côté, je ne 
demeurai pas silencieux, comme on avait peut-être l'habitude de 
le faire autrefois, et je ne permis pas au malade de rester couché 
tranquillement pendant des heures sur le divan. En outre, je ne lui 
demandai pas de parler en lui expliquant que, dans le cas con- 
traire, il me serait impossible de procéder à une analyse* Simple- 



TECHNIQUE DE LA PSYCHANALYSE 297 



ment, je lui demandai s J il ne voulaiL pas parler > ou s'il ne le pou- 
vait pas. Il nie répondu qu'aucune idée ne lui venait, sauf des 
choses qu'il ne voulait pas me dire* Je lui expliquai alors qu'il était 
libre de se comporter comme il le voulait, mais je lui proposai 
d'examiner et de définir avec moi le fait étrange qu'un jeune 
médecin instruit, qui en savait suffisamment sur l'analyse, vienne 
à celle-ci> sachant qu'on est obligé d'y parler, et qui malgré cela 
n'était pas capable de le faire. Je lui suggérai alors de considérer 
cette barrière affective comme un symptôme isolé et de l'étudier 
avec moi. Au début, je n'obtins pas grand'chose, maïs je réussis à 
lui faire dire qu*il éprouvait un empêchement analogue dans les 
circonstances les plus- diverses» vis-à-vis de son entourage. Par 
exemple, il lui était impossible d'entrer dans un magasin sans avoir 
bien réfléchi à l'avance à ce qu'il voulait y acheter. Il était incapable 
de déranger un commerçant pour obtenir l'échange de l'un de ses 
achats. De même* il éprouvait une grande difficulté à rechercher 
une place ou un moyen d'existence. Il lai était presque impossible 
de se rendre quelque part pour se présenter, s'il n'était pas per- 
suadé d'avance qu'il serait bien reçu. Il prévoyait qu'il n'aurait pas 
de succès, et que son analyse serait vouée à l'échec. Il prétendait 
n'essayer le traitement que sur les instances de sa famille, et ma 
fonction et mon devoir d'analyste étaient de lui prouver la possi- 
bilité de réussir. Néanmoins, pendant le début du premier mois de 
l'analyse, il ne put se décider à parler et attendait toujours que je 
lui dise quelque chose, tandis que, de mon côté, j'attirais son atten- 
tion sur ce phénomène et que je l'invitais à étudier avec moi. Alors 
il me raconta quelques rêves d'un symbolisme bien défini, que je 
dus lui expliquer. Ainsi, il avait rêvé d'une femme dont une jambe 
ctait amputée au-dessus du genou* laissant voir la plaie ouverte ; 
ce n'était pas une plaie véritable, car elle ne saignait pas. Je lui 
expliquai que c'était une représentation symbolique de l'organe 
génital de îa femme, ce qui sembla l'intéresser et le satisfaire. Les 
jours suivants* il me raconta d'autres rêves, dont je lui expliquai 
quelques symboles* mais sans les analyser. Puis vint un rêve à sens 
caché. Je Tinvïtai à y associer d'autres éléments, mais il me répon- 
dit invariablement que rien ne lui passait par la tête. Je dus lui 
expliquer que, dans ces conditions, on ne pouvait pas interpréter 
de rêves, cette interprétation n'étant pas la simple traduction d'une 
écriture secrète ou d'un chiffre, mais au contraire l'explication d'un; 



298 , REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



^ens caché, que l'analyste ne pouvait fournir que si le malade lui 
faisait connaître, par des associations libres, ses pensées les plus 
profondes. Ceci le déçut visiblement» et, au cours de la séance sui- 
vante, il se retrancha derrière un silence absolu, Gomme l'analyste 
se taisait aussi, il m'invita assez brusquement à parler. Alors, je 
lui fis remarquer que son attitude ressemblait à celle d'un bébé, 
auquel de grandes personnes doivent raconter des histoires ; qu'il 
jbe comportait comme un enfant gâté, qui reste là à attendre que 
les adultes lui disent des contes de fées. Sur cela il m'avoua qu'effec- 
tivement pendant toute son enfance il tracassait ses sœurs plus 
âgées, pour qu'elles lui racontent des histoires. 

Par la suite, il changea un peu d'attitude. Il parlait déjà un peu 
mieux, mais son thème préféré restait toujours son scepticisme à 
regard de l'analyse. Il prétendait que les analystes étaient eus:- 
mêmes des névrosés et qu'il ne connaissait que des cas où l'ana- 
lyse avait échoué. Quant à lui-même, il ne venait qu'à contre-cœur 
au traitement, car il était convaincu que cela ne lui servirait à rien* 
Le ton de ces reproches laissait toujours sous-entendre qu'il voulait 
être persuadé et prié. Je permis à cette manifestation de se déve- 
lopper, puis, saisissant une bonne occasion, je lui fis remarquer que 
cette attitude donnait l'impression d'être la répétition d'une attitude 
de son enfance ; qu'il se comportait comme un enfant qui doit 
prendre un médicament, qui se fait prier longuement par ses 
parents, et qui se laisse enfin persuader par eux de le prendre pour 
leur faire plaisir. Je lui reprochai de se comporter de la même 
façon envers l'analyste, de faire semblant de suivre le traitement 
non pas pour se guérir, mais pour faire plaisir à sa famille et à 
l'analyste. Il se souvint alors qu'il s'était comporté de la même 
façon pendant son enfance, qu'il s'était fait beaucoup prier par sa 
mère et par ses sœurs pour faire certaines choses utiles à sa santé. 
Pendant les trois premiers mois du traitement, je dus me bomet* à 
lui rendre conscient le fait que ces attitudes caractéristiques de son 
enfance influaient encore actuellement sur tout son comportement 
vis-à-vis de son entourage. Je ne me suis pas occupé, pendant tout 
ce début des manifestations inconscientes. Je me suis contenté de 
confronter ses altitudes actuelles* qu'il me révélait pendant l'ana- 
lyse, avec les réactions automatisées de son enfance et de lui démon- 
trer leur analogie. Je parvins au moins à lui donner conscience de 
sa maladie et à supprimer la barrière affective qui l'empêchait de 



^H^ 



TECHNIQUE DE LA PSYCHANALYSE 2S9 



parler ; ce qui nie permît de poursuivre l'analyse avec un bon pro- 
nostic* lorsqu'il eut compris que son attitude et ses réactions spon- 
tanées vis-à-vis du monde extérieur étaient typiques et maladives. 

Vous voyez où j'en veux venir : il appartient à l'analyse de la 
résistance de comprendre analytiqueinent pourquoi tel malade, par 
exemple, est en retard, pourquoi tel autre doute, pourquoi un troi 
.sïème parle indistinctement, pourquoi un quatrième s'exprime par 
jnétaphores ronflantes, pourquoi celui-ci, mû par un évident sen- 
timent d'infériorité, se sert de termes techniques pour parler à 
l'analyste, pourquoi celui-là éprouve une telle difficulté à tout dire 
qu'il n'avoue qu'une idée sur trois ou quatre* Nous chercherons 
^analytiquement pourquoi certaine malade garde toujours auprès 
{Telle sur le divan, son sac à mains» pourquoi certain patient joue 
avec son canif. Tout a son importance : la manière dont le patient 
dit bonjoui\ donne une poignée de main au psychanalyste, etc. Ce 
ne sont pas là des réactions à contenu, mais une attitude figurative, 
l'expression figée de certaines réactions qui se trouvent au service 
de l'équilibre névrotique, et dont le but est de protéger les résis- 
tances contre les attaques venues de l'extérieur, Ces diverses 
façons de se comporter sont autant de barrières narcissiques oppo- 
sées à l'extérieur, Et, dans bien des cas, nous améliorerons les 
résultats thérapeutiques, si même nous ne les créons pas de toutes 
pièces, en reconnaissant que ces comportements typiques sont bien 
l'expression de la résistance* en les ramenant à leurs origines 
infantiles et en les supprimant par les moyens analytiques. 

Mais voilà que nous nous heurtons à une nouvelle difficulté ; fré 
^uemment, en effet, le malade ne soupçonne pas que ces traits de 
son caractère sont pathologiques, ces attitudes ne provoquant pas 
de conflits. C'est pourquoi il manque au malade « la connaissance 
de sa maladie » ? les attitudes en question se prêtent parfaitement à 
la rationalisation et apparaissent le plus souvent comme bien fon- 
dées, propres à se faire valoir dans le inonde extérieur. 

Tout cela, certes, n'est pas nouveau pour vous. Nous savons bien 
qu'il faut tenir compte du comportement des patients, le rendre 
conscient et le comprendre. Mais, au point de vue thérapeutique, 
l'important est de savoir que, dans nombre de cas, nous devons 
avant tout aborder et étudier ces comportements extérieurs, afin de 
voir de quelles résistances ils découlent. Et ces résistances devront 
^ensuite Être mises en lumière, Pensons à tous ces malades qui, bien 



300 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



sagement, bien poliment, commencent leur analyse, ou encore à 
ceux qui témoignent dès le début d'un apparent transfert positif, et 
qui voudraient bien conserver cette attitude afïeelucuse et souvent 
passionnée* Songeons aux patients qui viennent à nous couverts 
d*une armure de narcissisme et qui se montrent disposés à obéir 
à toutes nos exigences, tandis que cette attitude ne sert qu'à mas- 
quer, pour les conserver, les résistances cachées. Dans ces cas, et 
dans bien d'autres encore, nous serons forcés, au début, de nous 
préoccuper seulement des traits apparents de caractère, afin de 
faire ressortir les résistances dissimulées. C'est ainsi que se pré- 
sente, comme nous l'avons dît, la plus grande difficulté ; l'ignorance 
où est le malade de son état pathologique. 

Le moi conscient n ? a joué qu'un rôle infime dans la formation 
du symptôme névrotique circonscrit, et il considère naturellement 
ce dernier comme un corps étranger. Mais les comportements sont, 
au premier chef s des formations réactionnelles du moi, et, de ce 
fait, ne peuvent être ressentis comme étrangers et pathologiques, 
Cest pourquoi l'analyse de la défense du caractère offre tant de 
difficultés, le malade n'ayant pas le désir de guérir. Vous savez tous, 
Mesdames et Messieurs, qu'autrefois (et cela se produit encore assez 
souvent aujourd'hui), qu'autrefois, dis-je ? nous tentions de faire 
directement appel au moi conscient du patient par des exhortations 
et des encouragements, tout comme l'éducateur et le psychothéra- 
peute. C'est surtout quand le malade n'arrive pas à se conformer 
aux règles fondamentales, quand il est réticent, peu sincère, qu'on 
est le plus tenté, afin d'obtenir un premier transfert positif, d'agir 
directement sur lui, de faire son « éducation psychanalytique ». 

Dans la méthode que nous prônons ici, le psychanalyste renonce 
à tout essai éducatif et ne tente pas de capter, par de paternelles 
admonestations ou par de bons conseils, la confiance du. malade. II 
est plutôt enclin à considérer ces réactions de défense du moi 
comme des symptômes névrotiques, c'est-à-dire à chercher ce qui 
tes a, dans l'enfance» motivées. Une fois leur origine trouvée, il les 
détruit. Ne prions pas le patient d'obéir strictement aux règles, de 
mettre de Tordre dans ses dires, de ne pas se montrer agressif, 
d'éviter de mentir et de tromper. Demandons-nous plutôt quelles 
raisons dictent le comportement du malade, Essayons sans cesse de 
ramener son intérêt sur ce point, afin qu'il puisse nous aider à en 
comprendre analytiquement la signification et l'origine. Par cette- 



TECHNIQUE DE LA PSYCHANALYSE 301 



répétition} cette mise en valeur du trait de caractère considéré* le 
malade est enfin amené* par suite de la distance et de Fobjectivation, 
a ressentir le comportement en question comme quelque chose 
d'extérieur, d'étranger à lui, comme une sorte de pénible symptôme 
obsessionnel. Il commence par là à se rendre compte de son état 
pathologique et* par la suite, le traitement de la susdite manifesta- 
tion de caractère ne se distingue en rien de l'élucidation analytique 
de quelque symptôme névrotique. 

Si, par l'emploi de cette mét!iode 3 nous abordons systématique- 
ment le trait de caractère qui s'oppose à nous comme une attitude 
automatisée de résistance, nous voyons émerger sans voiles,, à me- 
sure que ce trait de caractère est expliqué'analytiquement, les com- 
posantes pulsionnelles qui justement ont donné naissance à la résis- 
tance dans le transfert. Le malade, jusque-là byperaimable, hyper- 
complaisant, hyperamical, et passivement féminin, laisse toujours 
davantage transparaître, par exemple, les agressivités que cette atti- 
tude dissimulait. Plus il objective, dans l'analyse, son attitude pas- 
sive féminine, plus il reconnaît et sent qu'il s'agit d'un symptôme 
obsessionnel, et plus il devient agressif- En effet, ce comportement 
passif féminin sert à masquer ses tendances agressives de cas- 
tration. 

En nous souvenant des leçons de Freud s sur Pintrication des pul- 
sions, il nous deviendra facile de saisir métapsychologiquement ce 
processus* Toutes les manifestations affectives sont* on le sait, des 
mélanges de tendances agressives et libidinales- Quand nous parve- 
nons à comprendre analytîquement, à faire ressortir Tune de ces 
composantes, il se produit, comme de juste* une désintrication pas- 
sagère qui permet d'apercevoir la composante dissimulée. L'analyse 
d'une attitude passive-féminine permet de mettre l'agressivité en 
lumière. L'analyse d'attitudes agressives renforcera le lien libidi- 
nal qui unit l'analysé à l'analyste. 

Sous une forme plus ou moins déguisée, on a souvent objecté à 
l'analyse des résistances, qu'elle risquait, en mettant trop en valeur 
l'agressivité, de faire interrompre le traitement* Qu*il me soit per- 
mis de faire observer que l'expérience, aussi bien que les considé- 
rations métapsychiques, réfutent cette objection. Bien au contraire, 
l'étude approfondie des résistances et des agressivités* leur analyse 
totale, ont pour effet de mettre en valeur et de renforcer les ten- 
dances libidinales du véritable transfert positif, 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE. 9 



J-l— L 



302 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



En rendant objectif un trait de caractère, une attitude passive- 
féminine, par exemple, on fait toujours plus clairement* plus nette- 
ment, apparaître l'agressivité. El cette apparition des tendances 
agressives provoque mécaniquement aussi celle de la peur infan- 
tile de la castration qui, en son temps , causa la transformation de 
l'agressivité en attitude passive- féminine, 

C'est dans le cas de Phomosexuei névrosé passivement féminin 
que j'ai pu? avec la plus grande netteté, constater la valeur de la 
méthode que je décris ici* À mesure que j'étudiai nionotonement, 
sans cesse, la signification de son comportement passif féminin, le 
malade témoignait vis-à-vis de moi d'une hostilité croissante. 
L'analyse de cette hostilité fit mécaniquement ressurgir des rêves et 
des représentations infantiles. Ces rêves* ces représentations tra- 
duisaient le désir de ravir à l'analyste, puis au père et aux deux 
frères aînés, leur grand pénis. Puis apparurent les souvenirs de la 
première crainte de castration, celte crainte provoquée par le père 
si fort, puis par la mère à laquelle le père l'avait abandonné, La 
pitié pour la mère* la crainte du père, de la mère et des frères se 
trahit par une imitation du comportement maternel : il s'identifiait 
à sa mère à cause de la similitude de leurs destins. Il fut ainsi 
amené à adopter une attitude passive féminine proju*e à dissimuler 
la peur et l'agressivité. Après avoir liquidé les réactions du moi, il 
devient ensuite assez facile d'expliquer comment le ça régresse vers 
une position passive orale- L'analyse, en montrant, en étudiant, une 
seule manifestation du caractère : la résistance dissimulée par un 
comportement passif féminin, a pu parvenir, avec une rigueur ma- 
thématique, au cœur même de la névrose- Le rejet du transfert 
déguisé avait eu pour effet de réveiller l'agressivité* l'analyse de 
l'attitude hostile put provoquer un transfert vraiment positif qui 
permit d'aborder le facteur infantile essentiel, responsable de la 
névrose. Au bout de quatre mois de traitement» je parvins à lever 
les amnésies infantiles les plus précoces. 

Celte méthode n'apporte aucune innovation, ce qui la dis lingue 
des autres, c'est le choix du matériel, l'observance la plus stricte de 
la marche arrière dans Fétude de la formation des symptômes, le 
débobinage des associations névrotiques, À partir du moi, de la 
personnalité consciente, de l'assise supérieure, le comportement 
névrotique est étudié jusqu'à son facteur infantile. Ainsi, cette 
méthode rigoureuse permet de conserver sans cesse une vue d^en- 



TECHNIQUE DE LA PSYCHANALYSE 303 



semble, d'éviter, jusqu'à un certain point, la dangereuse et si fré- 
quente <x situation chaotique », enfin de ne pas laisser passer ina- 
perçues des attitudes fortement négatives. Nous abordons, en effet, 
celles-ci de front, et c'est pourquoi Ton ne risque pas* au cours de 
l'analyse, de se trouver inopinément en face de fortes résistances* 
ce qui est toujours dangereux pour le traitement. D'ailleurs, c'est 
au début de ce dernier que le malade est le mieux disposé à com- 
prendre les interprétations qu'on lui donne touchant la défense du 
moi (parce qu'elles concernent plus son conscient) que les interpré- 
tations prématurées des tendances inconscientes du ça. Si, une fois 
ces résistances essentielles détruites, nous expliquons le sens et le 
contenu, les interprétations que nous donnerons s'adresseront à un 
moi plus fort, mieux armé, et seront ainsi plus facilement et mieux 
acceptées. 

Certes, il faut Pa vouer, l'analyse du caractère offre bien aussi 
certains dangers, certaines embûches. Ainsi, la mise en lumière 
Etéréotypique des hostilités cachées derrière un comportement posi- 
tif, affectueux, provoque souvent l'éruption de courants d'agressi- 
vité. Les agressions surgissent parfois avec une telle violence 
qu'elles font alors penser au processus physique de la désagréga- 
tion atomique et à P énergie mise en liberté au cours de ce phéno- 
mène. L'analyste averti, expérimenté, ne sera ni déconcerté, ni dé- 
couragé par de pareilles explosions- Les débutants, par contre, 
devront s'abstenir d'utiliser cette technique. L'abolition des auto- 
matismes transformés en traits de caractère a pour résultat la mise 
en liberté de grandes quantités d'énergies libidinales et destruc- 
tives attachées à ces automatismes. 

Le procédé de technique que nous proposons ici a souvent un 
autre résultat désagréable. L'analyse du moi, de son comportement, 
est bien plus pénible pour le patient que celle de la structure du ça. 
C'est pourquoi le patient oppose à ces objectivations, à cette des- 
truction des automatismes du caractère, une très forte résistance. 
Nous ne percevons Pintensité de celle-ci qu'en nous souvenant que 
de semblables automatismes servent en général à économiser les 
énergies d'investissements et surtout à éviter l'angoisse. Et juste- 
ment, chez les névrosés 3 une énorme somme d'angoisse brute se 
dissimule derrière ces attitudes mécanisées de défense. Souvent, il 
faut s'armer de beaucoup de patience et de persévérance avant 
d'arriver à percer cette cuirasse de narcissisme. Mais si Pon y 



x 



^^^^^■^^ 



304 ÏIEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



réussit, il peut se faire que soudain tout l'édifice, dont l'équilibre 
était assuré par la conformation du caractère et le narcissisme, 
s'écroule, et qu'un état analogue à un effondrement de la structure 
du moi s'installe provisoirement. L'analyste doit déjà savoir doser 
Téluci dation psychanalytique et dominer la situation. / 

Tout ceci contribuera encore à nous fournir des indications sur 
la technique de l'analyse du caractère et de la résistance. Cette 

■ 

méthode est applicable à peu près à tous les cas, mais surtout, je 
crois* aux névroses obsessionnelles quand ce sont non des symp 
tomes circonscrits, maïs des faiblesses fonctionnelles générales qui 
prédominent, quand les attitudes caractéristiques du malade tra- 
duisent le symptôme pathologique, tout en constituant elles-mêmes 
le plus grand obstacle à la guérison. Ce procédé convient encore 
aux narcissiques qui ont accoutumé de pousser jusqu'à l'absurde 
toute tentative analytique, puis à toutes les névroses qui ne consti- 
tuent pas de symptômes bien circonscrits, aux caractères dits névro- 
tiques, Quant aux schizoïdes* aux schizophrènes à la période de 
début, ils tireront aussi profit de cette technique, si Ton a soin de 
libérer et de fortifier le moi, avant d'entreprendre l'analyse de la 
structure du ça, Par contre, dans les hystéries aiguës d'angoisse, 
dans les mélancolies, dans les dépressions graves avec forte an- 
goisse et tendances nu suicide* le procédé semble contre-indîqué. 
N'oublions pas, en effet, que l'analyse du caractère libère d'énormes 
Quantités d'angoisse et d'agressivité, et que le moi doit être assez 
fort pour résister à leur assaut Quelle que soit l'habileté de l'ana- 
lyste s Part avec lequel il sait s'adapter aux circonstances* fournir 
des explications moins rigoureuses, se montrer plus actif, il lui faut, 
malgré tout, s'attendre à de vives réactions thérapeutiques* En ce 
qui concerne les analyses didactiques, l'analyse des automatismes 
et des fixations du caractère me paraît indispensable à qui veut 
devenir un bon analyste, prêt à affronter toutes les difficultés de la 
pratique. N'oublions pas que les connaissances théoriques, si pous- 
sées soient-elles, ne suffisent pas, à elles seules, à faire un bon 
analyste. Comme Ta dit Freud, l'analyste doit pouvoir faire de son 
propre inconscient une sorte de récepteur pour l'inconscient du 
patient, sans que ses propres résistances ou son propre caractère 
vienne alors l'en empêcher* Au cours des séances, l'analyste doit 
pouvoir se laisser aller sans contrainte, oublier ses connaissances 
intellectuelles, saisir le comportement du patient, non par le détour 



•?^^™ 



TECHNIQUE DE LA PSYCHANALYSE 305 



d'une compréhension intellectuelle* mais directement, grâce à son 
inconscient. Pour cela, l'analyste ne doit plus avoir, dans son 
caractère, de barrages capables de compromettre son action théra- 
peutique* Celui qui n'a pu parvenir à défouler entièrement ses ten- 
dances agressives ne sera pas capable de mettre en lumière le trans- 
fert négatif et chargé d'affect du malade. Celui qui ressent nar- 
cîssiquement le transfert du patient sera enclin à rapporter à sa 
propre personne toute nouvelle inclination de celui-ci ; par contre, 
ii ne laissera pas à la critique et à la défiance du malade la latitude 
de se développer entièrement, Bref, pour savoir pratiquer une bonne 
analvse, l'analyste devra avoir un caractère suffisamment flexible. 
Il sera d'autant moins apte à pratiquer avec succès que son carac- 
tère sera plus rigide et plus inflexible. Or, presque tous les indivi- 
dus ont des automatismes de caractère différents qui ont le même 
but économique que ceux décrits chez les malades. C'est pourquoi 
tous ceux qui se destinent à l'analyse doivent subir une bonne ana- 
lyse de ces automatismes. 

Certes, c'est là beaucoup exiger de nos jeunes analystes, mais ces 
exigences sont à la mesure de celles auxquelles nous soumettent 
bien souvent nos clients. 

C'est par ces considérations que j'achèverais ma conférence s'il 
ne me restait encore quelques remarques à faire touchant le méca- 
nisme psychique dont nous avons tant parlé aujourd'hui. Nous en 
connaissons très bien les formes* mais en ignorons la cause pro- 
fonde» c'est-à-dire celle de ce surprenant phénomène psychique que 
nous nommons l'automatisme de répétition, et qui reste pour nous 
énîginatique. Vous savez tous, Mesdames et Messieurs, que c'est sur 
cet automatisme que repose essentiellement notre thérapeutique. Le 
malade, au cours du traitement, vit obsessionnellement ses conflits 
réactivés et nous permet ainsi de les étudier, de lui révéler leur 
structure et de les supprimer par l'analyse. Nous nous fions à 
Fautomatisme de l'ëpétition comme à une loi naturelle toujours 
• agissante. Nous ne négligeons jamais cet automatisme, sans toute- 
fois en connaître à fond la nature ni la structure. Nous savons qu*il 
cesse une fois que les associations névrotiques ont été rendues con- 
scientes. Nous en connaissons le mécanisme qui nous a été révélé 
surtout par les névroses tramnatiques. Vous avez lu les travaux de 
Freud, d'Abraham, d'Eitingon, de Simmel, et d'autres encore, sur 
la répétition obsessionnelle des événements traumatîques dans les 






306 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



rêves, faits que les névroses de guerre, en particulier* nous ont 
fréquemment permis d'observer. Vous savez comment Freud étu- 
die ce phénomène si étrange, comment il nous montre que cette 
répétition obsessionnelle sert évidemment à surmonter le trauma 
tisme. Tout cela explique l'importance économique de l'automa- 
tisme de répétition, mais non pas le phénomène lui-même- Nous 
avons sans doute tous l'impression que ce phénomène est une réac- 
tion d'ordre tout à fait général, et je voudrais ajouter qu'il n'y a 
peut-être pas là quelque chose de purement psychique. Pour vous 
faire comprendre mon idée f je vais vous raconter une petite auto- 
observation. Je fus obligé, cet été, de me faire arracher une dent. 
Courageux comme d'habitude, je voulus qu'on pratiquât une insen- 
sibilisation* Mais, après l'opération, j'observai un fait surprenant, 
étrange : durant un certain temps, je revécus à maintes rep lises et 
plusieurs fois par jour, comme dans une sorte de rêve diurne, cette 
désagréable scène, La réaction s'atténua peu à peu, pour, au bout de 
quelque temps, cesser tout à fait Je méditai là-dessus, et en vins à 
conclure qu'on n'en pouvait rendre responsables exclusivement ni 
le trouble apporté dans l'inconscient» ni la réactivation d'idées de 
castration ; un fait encore m'apparut : au moment où la plaie fut 
cicatrisée, L'incident disparut des rêves diurnes. Aussi longtemps 
que la plaie m'avait fait souffrir, l'idée s'était trouvée souvent 
réactivée, mais cette réactivation ne tarda pas à cesser. J'en con- 
clus que le réveil de l'événement traumatique est certainement lié 
au processus somatique de la guéri son et que, peut-être même, cette 
réactivation imaginaire du traumatisme favorise la guéiison. Mes 
réflexions métapsychologiques m'amenèrent à penser que cette con- 
clusion était juste, La doctrine des instincts vous a appris à tous, 
Mesdames et Messieurs, que nous nous figurons la libido comme 
une sorte de grand réservoir : de notables parties de la libido sont 
liées narcissiquement, ce qui contribue au maintien de la structure 
cellulaire et à l'affirmation de l'individu. Les quantités disponibles 
de libido servent à l'extérieur à établir les associations erotiques. 
Vous n'ignorez pas non plus que les relations entretenues avec la 
ïibido de l'extérieur par la libido liée au moi ne sont pas chez l'indi- 
vidu dans un rapport constant, Certains événements psychiques, 
et surtout les maladies organiques, font que de grandes quantités 
de libido sont retirées du monde extérieur et utilisées narcissîque- 
ment. Un poète humoriste allemand bien connu : Wilhelm Ruscb, 



.-■ 



TECHNIQUE DE LA PSYCHANALYSE 307 



s*est servi, pour exprimer ce fait, d'une jolie image : « C'est dans la 
cavité d'une dent malade, a-t-il écrit, que vient se loger l'âme tout 
entière. » Nous savons que les maladies psychiques ont pour con- 
séquence secondaire d'affaiblir les rappoils libidinaux avec le monde 
extérieur. Pour les malades, il en va de mênie* Leur intérêt* leur 
libido entière se tourne vers la maladie. Ces observations, et bien 
d'autres encore que vous avez pu faire vous-mêmes» m'ont amené 
à supposer que l'automatisme de répétition, la reviviscence obses- 
sionnelle de tous les événements propres à troubler, à menacer 
l'état soinatique ou psychique, que cet automatisme, dis-je, est un 
|)rocessus utile à la guérison. Les choses se passent, à mon avis, de 
la façon suivante : la libido tournée vers le monde extérieur, et qui 
s'y trouve utilisée, en est retirée du fait de la reproduction obsession- 
nelle de L'incident traumatique ou de la maladie, puis liée narcissi- 
quement afin d'aider à surmonter le mal. Ce processus rappelle le 
rôle des globules blancs dans les cas de blessures, ils se rassemblent 
en grand nombre autour de la plaie pour contribuer à sa guérïson. 

Pensons ensuite aux mouvements involontaires, à ceux du cœur 
})ar exemple* ou à ceux de la paupière, qui sont aussi une sorte de 
répétition obsessionnelle assurant la conservation et la protection 
du corps- Pensons enfin aux nombreux réflexes plus ou moins 
inconscients, automatismes dans les réactions suscitées par des 
attaques venues du dehors. Tout cela me donne l'impression que 
le phénomène de répétition obsessionnelle pourrait bien, peut-être 
nous amener à une meilleure compréhension du rapport de l'énergie 
avec le corps. 

Certaines conclusions analogues s*imposent aussi à nous quand 
nous considérons ïes particularités du caractère, doublions jamais 
que ces particularités constituent elles-mêmes les répétitions auto- 
matiques d'un comportement servant lui aussi à établir l'équilibre 
entre les troubles d'origine extérieure ou pulsionnelle. Analyser ces 
attitudes, c'est entreprendre une d é si n tri cation artificielle en libé- 
rant les énergies d'investissement, ce qui rappelle le phénomène phy- 
sique de la désagrégation des atomes. Cette analyse nous montre 
quelle quantité considérable est narcîssitpiement liée» L'automa- 
tisme de répétition nous apparaît alors comme un facteur biolo- 
gique, presque comme le régulateur de la répartition quantitative 
de l'énergie entre le moi et le monde extérieur. Ce phénomène nous 
■semble jouer son rôle dans les transformations d'énergies en ma- 



^■h^ ^^aw mt p u i n 



308 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



tière. La biologie nous a enseigné que les formes et les diverses par- 
ties du corps s'adaptent aux besoins de l'individu* c'est-à-dire à ses 
relations avec l'extérieur, qu'elles se sont développées biologique- 
ment. Peut-être avons-nous maintenant quelque soupçon de la façon 
dont se produit ce développement : par automatisme de répétition. 
Nous nous rendons compte aussi de rénorme quantité de libido qui 
se trouve liée narcissiquement pour former le corps* Peut-être cette 
manière d'envisager les choses nous permettra-t-eJle de comprendre 
des phénomènes tels que la fièvre, de trouver aussi son rôle écono- 
mique dans le corps, le processus pathologique et la guérison. La 
fièvre nous apparaîtra alors presque comme une « fusion » de la 
libido figée et liée narcissiquement. Cette libido, ainsi débarrassée 
de ses liens narcissiques, pourra alors être utilisée pour la guéri- 
son. Peut-être doit-on voir là la raison des sensations douloureuses 
qui accompagnent la fièvre. Mais je tiens, Mesdames et Messieurs, 
à vous rappeler qu'il ne saurait s'agir ici que de simples hypothèses. 
C'est aux médecins qu'il appartiendra de les étudier davantage, 
cependant elles se fondent sur une multitude de petits faits, de 
petites observations isolées. Le manque de temps m'interdit mal- 
heureusement de pousser plus avant Têtu de de ce sujet intéressant 
entre tous. 



A propos de la communication 

de M. Staub (I) 



M. R, Lœwenstein : « Lorsque nous fûmes chargés, mes amis 
Laforgue et Odiei\ el moi T d'amorcer la discussion de la remarquable 
co mm uni cation de M, Staub, celui-ci a bien voulu assister à une 
réunion privée à laquelle malheureusement M. Laforgue n'a pu être 
présent. Au cours de cette réunion, notre conversation avec SI. 
Staub m'a permis d'élucider certains points de son exposé qui 
m'avaient d'abord paru obscurs. 

Il peut paraître superflu d'insister sur rénorme imérêt que pré 
sentent pour la psychanalyse et pour chaque psychanalyste en parti- 
culier, des travaux tels que celui de M. Staub, Ceux qui par leur 
pratique journalière se trouvent en présence de difficultés techni- 
ques dans le traitement de bon nombre de cas de névroses savent 
combien peuvent être précieuses les solutions trouvées par d'autres* 

Et cependant, il se trouve que d'aucuns semblent marquer une 
certaine opposition à des travaux qui ont pour objet la technique 
même de la cure psychanalytique. 

C'est ainsi que lors de la discussion de mon travail sur le « tact » 
dans la psychanalyse, certains s'opposèrent à ce qu'ils considéraient 
comme une réglementation du tact, alors que d'autres étaient lios 
tiles à Téiioncé de toute règle technique, craignant par là d'entraver 
toute initiative du psychanalyste, donnant pour raison que l'exer- 
cice de la psychanalyse devait rester un arl. Ces derniers semblent 
oublier que la pratique d'un art nécessite un long apprentissage et 
l'acquisition d'une technique sûre- Cet apprentissage n'a jamais 
empêché personne de manifester son originalité. 

Si Freud avait pensé comme ces critiques, la psychanalyse au- 
jourd'hui, n'existerait pas. On saurait qu'il y a à Vienne un médecin 
réussissant à guérir des névroses passant pour inguérissables, et 
cela par une méthode mystérieuse et bizarre, 

(1) À la suite de la communication de M* H, Staub sur la « Technique de ïa 
psychanalyse de la résistance et du caractère » (voir pagas précédentes), MM. 
bœwcnstein, Laforgue et Odier furent pries de bien vouloir développer, k une 
séance suivante -de la Société Psychanalytique de Paris, les remarques que leur 
suggérait cette conférence, (iV< D. L à R m ) 



m 



-310 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



La connaissance et l'observance des règles de la technique psy- 
chanalytique permettent à tous ceux qui appliquent cette sorte de 
traitement d'éviter de graves mécomptes et des échec inutiles. 

Dans son travail, M* Staub étudie des cas dans lesquels les résis- 
tances qui opposent le malade à la cure, résistances très difficiles à 
vaincre» sont l'expression même de certains de leurs traits de carac- 
tère. Et il s'agit là de cas présentant des tableaux cliniques les plus 
^iiverSi souvent même de cas présentant les symptômes d'une né* 
Trose bien caractérisée et sans aucun trouble du caractère apparent. 

En disant : l'analyse des résistances dues au carptère du patient, 
nous entendons, l'analyse même de ce trait de caractère. Or, que 
-voulons-nous dire par là ? Sans prétendre donner ici une définition 
du caractère, l'appelons seulement quand, dans quels cas de com 
portement humain on emploie généralement le terme de caractère* 

Lorsque un homme a pour particularité de ne jamais s'attacher 
à une femme, mais d'en changer fréquemment, iî ne viendra à 
l'idée de personne d'en faire une particularité de son caractère. On 
parlera au contraire des particularités de sa vie amoureuse et 
sexuelle. 

Mais si un homme se mettait à cliunger de collaborateurs ou 
d'amis aussi souvent que l'autre de maîtresses, ce serait mis sur le 
compte de son caractère. 

De façon générale, on rangera sous Fétiquette caractère, des 
comportements habituels de l'individu dans la vie sociale à l'exclu- 
sion de ceux de la vie sexuelle. 

Dans le caractère on inscrira sa plus ou moins grande agressivité 
-dans des circonstances données, qu'il s'agisse? par exemple* de ques- 
tions d'argent, de vie commune, de travail, que ce soit avec des 
< r ^gaux, des supérieurs ou des subalternes, son comportement dans 
le bonheur ou dans l'adversité* 

FVeud dit en effet dans ses « Nouvelles leçons » qu'il ne peut être 
qucsiion de caractère que dans le moi et non pas au niveau du 
♦soi. 

Or la psychanalyse a découvert qu'une bonne partie de ce qu'on 
'appelle habituellement caractère, est l'aboutissant d'une longue 
évolution s'effectuant primitivement au dépens de pulsions libidi- 
nales et agressives, le moi ayant la charge d'accorder les pulsions 
du soi et les exigences du monde extérieur, Les conséquences en 
sont les modifications du moi, ducs, par exemple, aux formations 



H S 



A PROPOS DE LA COMMUNICATION DE M, STAUb 311 



réaclîonnelles mises en œuvre contre les pulsions, ou aux identifica- 
tions effectuées au cours de son évolution ; l'exemple classique de 
traits de caractère édifiés sur une base pulsionnelle primitive, c'est le 
caractère anal. 

Ainsi, si nous parlons d'analyse du caractère, nous voulons dire 
par là le travail qui consiste à refaire en sens inverse le processus 
qui a abouti à un trait de caractère donné, jusqu'à la mise à jour des 
pulsions libidinales et agressives au dépens desquelles il a été édiiié* 

Ainsi les procédés recommandés par M. Staub* d'accord en cela 
avec les conceptions de M. Reich, nous paraissent découler logique 
ment des principes mêmes de l'analyse du caractère. Puisqu*au 
retour du refoulé s'opposent des mécanismes de résistait ce sous 
forme de traits de caractère, il est évident que ces traits de carac- 
tère doivent être analysés et surmontés à l'instar de toute résistance 
rencontrée au cours du traitement analytique. 

Un exemple de notre propre expérience illustrera l'util i lé des pro- 
cédés techniques préconisés paT M* Staub. 

Une grande obsédée que j'ai analysée* atteinte de nombreuses < 
compulsions de lavage et de doutes obsessionnels, réalisant le 
tableau classique de la folie du toucher, présentait au début du trai- 
tement un comportement très particulier. Toutes les fois que je lui 
donnais une explication ou une interprétation, elle me la faisait 
répéter à plusieurs reprises, comme pour apprendre par cœur, 
comme pour s'imprégner entièrement, comme pour ne rien laisser 
échapper des « précieuses » paroles que je lui adressais. Cette atti- 
tude en apparence pleine de soumission et dV>béissance, décelait 
et recelait des tendances ironiques et agressives. L'importance de 
l'analyse de cette forme de résistance est évidente, si Ton songe 
que sa névrose a été presque entièrement édifiée sur le refoulement 
et la lutte contre ses pulsions agressives et sadiques. Elle répétait 
plus particulièrement sa soumission apparente et com pulsionnelle 
vis- à vis de son père, auquel elle avait, dans son inconscient* voué 
une rancune profonde pour des motifs de déception amoureuse 
et de jalousie. 

On voit à cet exemple, combien l'analyse d'une pareille résistance 
mène droit au cœur de la névrose, et on voit aussi combien c«tte 
résistance non analysée eût été capable de paralyser la bonne mar- 
che du traitement. 

Cet exemple se rattache par un autre côté encore aux conseils 



312 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



techniques émis par M. Staub. Ce dernier à voulu conseiller l'appli- 
cation de cette technique à des cas de certaines entités nosogra- 
pliiques bien déterminées- 

Je crois en effet, qu'un grand nombre de cas de névroses obses- 
sionnelles présentent des résistances analogues à celles du cas pré- 
cité ; elles découlent en effet de la structure même de cette névrose, 
édifiée comme nous le savons* essentiellement sur des pulsions du 
stade sadique-anaL 

Mais deux points de divergence, points secondaires u est vrai, 
me séparent de M, Staub, Cest d'abord lorsque M. Slaub pense que 
cette technique est systématiquement applicable dans tous les cas 
de névroses appartenant à certaines entités nosographiques. Je 
crois au contraire que Futilité de cette technique est une question 
de cas individuels et non pas d'entités nosographiques données* Le 
second point de divergence est le suivant : M. Staub préconise 
remploi de sa technique d'une façon absolument systématique. 
L'analyse des résistances dues au caractère devrait selon lui s'effec- 
tuer pendant quelque temps au moins à l'exclusion de toute autre 
forme d'intervention de l'analyste, Si il est possible que dans cer- 
tains cas cette méthode soit la bonne, cas qui peuvent être assez 
nombreux, la systématisation de ce procédé peut avoir à mon avis 
des conséquences assez fâcheuses. Dans le cas que je viens de citer, 
par exemple, les résistances dues au caractère même étaient au 
premier plan du tableau du traitement, Or 3 il m'a été infiniment 
utile d'alterner ces interventions avec des interprétations classiques, 
par exemple, visant des pulsions, des sentiments et des pensées 
inconscients se traduisant dans ses symptômes. 

Ainsi, pour me résumer, j'attache une réelle valeur au procédé 
préconisé par M. Staub, Son originalité consiste à mettre en relief 
des mécanismes de résistances et des mécanismes thérapeutiques 
que les analystes n'employaient jusqu'ici que sporadiquement* 
Mais, pour excellent qu'il soit, comme tout procédé» il gagnerait à 
ne pas être employé de façon par trop systématique ou schéma- 
tique. » 

M. R- Laforgue : « J'avoue que j'ai quelque hésitation à traiter le 
sujet dont il est question. Je me rends parfaitement compte de Tin* 
térêt qu'il y a à préciser les difficultés que nous pouvons rencontrer 
au cours d'une analyse et de rechercher la manière la plus simple 



^^^■fc 



A PROPOS DE LA COMMUNICATION DE M, STÂIJB 313 



de les surmonter. Mais je crains que la question ne soit mal posée 
du moins telle que Reich semble l'envisager. 

Son livre sur L'Analyse du Caractère est certes très intelligent* 
L'auteur y révèle une connaissance étendue des problèmes que nous 
pose l'analyse des névrosés. On lira son livre sans doute a^ec beau- 
coup de profit, à condition, toutefois, de savoir faire les réserves qui 
s'imposent, à notre avis. 

Je voudrais vous expliquer ces réserves, réserves qu'il convient 
de faire, également, quand on veut utilement discuter le problème 
dont il est question ce soir. 

Mais, tout d'abord, je tiens à vous signaler que j'aurais préféré 
attendre encore un peu avant d'aborder le sujet. Je n'ai pas encore 
complètement assimilé les idées de Reich, Je viens de commencer 
seulement la lecture de son récent ouvrage sur la Massenpsycholo- 
gie des Faschismus. Je n'ai pas encore pu me former une opinion 
suffisamment précise en ce qui concerne Reich lui même et je me 
trouve encore au stade où Ton cherche à faire la synthèse de ses 
impressions. Ce sont donc des impressions, plutôt que des opinions, 
dont je voudrais vous faire part en attendant de pouvoir conclure. 

La lecture du livre de Reich m'a tout d'abord donné le sentiment 
que j'avais à faire à un homme aux idées préconçues en ce qui con- 
cerne la guérison du malade* Idées préconçues encore* au sujet du 
problème de la norme, de la santé psychique, du bonheur, de l'indi- 
vidu ou de la société. Guérir, pour Reich, ne serait pas seulement 
soulager, mais surtout adapter un individu à une société ; non pas 
à n'importe quelle société* mais à une forme de société très précise : 
je veux dire la société communiste dont Reich semble croire qu'elle 
représente exactement le stade normal, sinon adulte, voire le par- 
achèvement suprême de révolution sociale. En d'autres termes : 
Reich me paraît croire à la perfection, ou plutôt à la perfectibilité 
de l'homme et de la société. Loin de moi l'idée de lui disputer le 
droit d'avoir cette croyance, — mais, comme pour tous les croyants, 
sa croyance semble être pour lui une vérité a laquelle, à L'instar des 
croyants, il paraît vouloir tout sacrifier. 

Aussi, aux yeux de Reich, l'analyste est il presque toujours res- 
ponsable de l'échec d'un traitement : s'il eût appliqué la technique 
idéale, il eût pu réussir envers et contre tout. 

Mesdames et Messieurs, j'ai un peu connu moi-même comme 
vous tous probablement cet état d'esprit. Et c'est à la psydha- 



**■ 



314 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



naiyse que je dois d'avoir découvert combien il faut se méfier de 
principes et savoir en user avec circonspection, car, très souvent, ils 
ne sont que de pures rationalisations* Aujourd'hui, je suis presque 
convaincu que rien n'est plus funeste à l'action thérapeutique d'un 
psychanalyste que cette « belle passion de prophétiser et de mau- 
dire » qui, selon Daudet, caractérise les moralistes. Et, ici, se pose 
une question fondamentale : Quel est, en somme, le but de notre 
intervention chez le malade ? Le guérir à tout prix, d r après des for- 
mules toutes faites, ou le soulager d'abord et le guérir peut-être 
quand cela est possible ? 

Mesdames et Messieurs, guérir qu'est-ce exactement ? Excu- 
sez-moi de poser cette question à laquelle il est évidemment facile 
de répondre quand elle se pose pour un malade ayant des symp- 
tômes mais qui nous met dans le plus grand embarras dès que 
nous avons à faire à un caractère névrotique qui peut parfaitement 
permettre à un sujet anormal dans le sens psychanalytique, de 
i emplir normalement une fonction dans le sens social. Je m'expli- 
que : Combien d'homosexuels, d'ascètes, de femmes frigides, etc., 
n'y a-l-il point qui arrivent à remplir un rôle considérable dans la 
société ? De quel droit les obligerions-nous à subir un traitement 
à ou s prétexte qu'ils sont anormaux ? N'ont-ils pas le droit d'être 
tels qu'ils sont et ne devons-nous pas subordonner notre interven- 
tion à leur désir, tout en nous rendant compte de la valeur relative 
de ce que nous pouvons leur offrir ? 

Le problème du bonheur est extrêmement complexe, ÏI y a des 
états pathologiques qui procurent à l'individu un bonheur peut- 
être supérieur au bonheur dit normal. Je me souviens, à ce sujet, du 
cas d'un aristocrate dont le bonheur suprême était de manger les 
excréments d'un valet de chambre, etc. Cet homme était pédéraste 
et m'avait expliqué qu'il y a n *ait une société dans laquelle, à son 
avis, il se sentait parfaitement heureux, Cétail la société arabe, où 
il avait eu l'occasion de vivre un peu en « Arabe ». Aussi se sentait- 
il malheureux dans la société européenne, et fortement tenté de 
devenir « Arabe » pour de bon. Après quelque temps d'analyse s le 
malade qui, pour des raisons spéciales, n'avait pu remplir que diffi- 
cilement ses fonctions sociales (séquelles d'encéphalite léthargique), 
m'a déclaré qu'il était un peu réconcilié avec la société européenne 
où il avait enfin trouvé le moyen de vivre, à condition de chercher 
son bonheur d'être humilié comme... « valet de chambre ». 



A PROPOS DE LA COMMUNICATION UE M, STAUB 315 



Mesdames et Messieurs, vous comprendrez certainement pourquoi 
j'ai cité cet exemple- Toutes les questions que je viens de poser, 
Reich, Iui s n'a pas l'air de se les poser* Pour lui, guérir, c'est créer 
un état X par rapport auquel tous les autres états sont à supprimer. 
Il semble professer la même opinion dans le domaine de la socio- 
logie. Une société doit réaliser un état X par rapport auquel toutes 
les autres organisations sociales sont périmées, particulièrement les 
sociétés où il y a des exploiteurs et des exploités ces derniers 
étant considérés par Reich comme forcément malheureux. C'est cet 
état d'esprit qui> sans doute, lui a fait croire avec beaucoup de fer- 
veur qu'il n'existe qu'un chemin pour guérir le malade, et qu'une 
méthode de traitement X, par rapport à laquelle toutes les autres* 
méthodes ne vaudraient pas grand'chose. 

Et me voici arrivé au second point de mes réserves. 
Mesdames et Messieurs, comme je vous l'ai confessé, il fut un 
temps où j'avais également la tendance d'avoir les mêmes opinions 
que Reich. Mais j'ai eu soin de voir des malades, je veux dire non 
seulement mes propres malades, mais également ceux traités par 
d'autres analystes. J'ai trouvé des malades qui me paraissaient 
bien guéris, et chose surprenante, guéris parfois par des débutants 
très imparfaitement au courant de nos méthodes alors que 
parfois certains malades traités par des sommités de la psycha- 
nalyse ne me donnaient aucune satisfaction. Il n'y a là d'ail- 
leurs rien qui puisse nous surprendre, mais le cas mérite 
qu'on y réfléchisse. Loin de nous l'idée de conclure pour cela 
que la méthode de notre traitement est une question secondaire. 
Mais elle est beaucoup plus complexe qu'elle ne le paraît, et cela 
d'autant plus qu'il est diMicile de discuter la question de méthode du 
traitement d'une façon objective dans une société scientifique où 
chacun a plus ou moins tendance à croire secrètement surtout à sa 
propre -méthode. Et pour cause, Prenons un cas de névrose X, 
ayant besoin d'un traitement. Le cas, au délmt, se présentera de la 
même façon, ou à peu près, à n'importe quel analyste* Mais je crois 
que cela change rapidement et suivant le caractère de Fanalyste. Tous 
les analystes ne se ressemblent pas. Nous n'avons qu'à nous regar- 
der mutuellement pour en être aussitôt convaincu. Un cas réagira 
d'une façon différente suivant qu'il sera entre les mains d'Ail en dy, 
de la Princesse Marie Bonaparte, de Pickon, de Parcheminey, de 
Borelj de Lœwenstein, d'Odier ou de moi pour ne citer que ceux- 



^^™t^»t™i 



316 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



là. Non seulement nous ne nous ressemblons pas de caractère, non 
«seulement le malade réagira de façon différente suivant qu'il aura 
affaire à l'un ou l'autre d'entre nous, mais encore nous diffé- 
ions également par nos expériences. En eïïel, personne d'entre nous 
n'a la même expérience et Inexpérience de l'un n'est jamais abso- 
lument identique à celle de l'autre. Dans le cas hypothétique d*une 
expérience parfaite, je ne crois pas qu'un analyste puisse l'acquérir 
.dans tous les domaines de son activité. Comment l'analyste échap- 
perait-il à la tendance générale à se spécialiser ? Dans ce cas* dif- 
férents analystes pourraient souvent se compenser mutuellement 
là où L'un s'est plus que l'autre spécialisé dans les cas déterminés, 
Bref, pour revenir à notre question, je crois que le malade réagira 
différemment non seulement suivant le tempérament de l'analyste, 
mais également suivant l'expérience de ce dernier, laquelle déter- 
minera généralement la marche du traitement, 

Cette expérience est-elle, dès lors, transmissible à un aulre ana- 
lyste ? Je croîs jusqu'à un certain degré seulement, et cela suivant 
le tempérament de l'analyste. «Pentrevois très bien la possibilité que 
l'expérience d'un analyste au tempérament X ne puisse avoir qu'une 
valeur très relative pour un analyste au tempérament Y. Et il n'est 
nullement besoin d'avoir la même expérience car nous pouvons 
nous demander s'il n'y a pas différents chemins pour faire aboutir 
un traitement et cela suivant le tempérament et l'expérience de cha 
que analyste* C*est probable, je crois même certain. Non seulement 
l'expérience de l'un ne saurait toujours a\oir la même valeur pour 
l'autre, mais encore elle pourrait l'empêcher de suivre la méthode 
que lui dicterait son propre tempérament au cours d'un traitement. 

Mesdames et Messieurs, toutes ces réserves, je crois, méritent 
d'être faites si Ton ne veut pas se perdre dans la discussion d'un 
sujet comme celui de ce soir. Cela ne doit nullement nous empêcher 
de nous communiquer nos expériences respectives et d'essayer d'en 
profiter dans la mesure du possible. Il y a un point que nous pou- 
vons discuter, selon moi, avec profit C'est celui de la technique psy- 
chanalytique de l'interprétation des matériaux que nous apporte le 
malade. Cette technique, on peut l'apprendre mais seulement jus- 
qu'à un certain point. Au delà, c'est, je crois, surtout l'expérience et, 
ne l'oublions pas, le résultat obtenu par sa propre analyse didactique 
qui décidera de l'usage qu'on fera de sa technique en face du malade* 
Aucun raisonnement, me semble-t-il, n'empêchera les choses d'aller 



Ê**Ë 



A PROPOS DE LA COMMUNICATION DE M. STAUB 317 



dans un mauvais sens, quand on n'est pas suffisamment équilibré 
soi-même. Aucune discussion scientifique ne nous renseignera sur 
la manière dont on aboutit au succès d'un traitement quand, pour 
des motifs inconscients, on a besoin de râler. Tout cela, Mesdames 
et Messieurs* nous le savons mais nous l'oublions parfois : nous 
l'oublions surtout quand nous avons des difficultés à accepter le 
fait que le succès de nos interventions dépend encore d'autres élé- 
ments que de la seule technique psychanalytique* 

Pour toutes ces raisons* j'hésite à prendre trop au sérieux les 
affirmations de Reich qui* néanmoins* ont leur valeur, surtout pour 
des analystes qui ont le même tempérament qxie lui- Je crois deviner 
la raison pour laquelle Reich, au début du traitement, se borne sur- 
tout à l'analyse des résistances du malade et pourquoi il ne vou- 
drait pas, comme il Ta dit lui-niênie à plusieurs reprises, que l'ana- 
lysé fût averti trop tôt de tout ce qui concerne le contenu de ses 
réactions on les motifs de ses résistances. Peut-être Reich a-t-îl 
besoin de malades qui ignorent la psychanalyse et peut-être n'airue- 
t-iL pas travailler en collaboration trop étroite avec le malade. 

En ce qui me concerne, j'ai autant que possible toujours 
soin de montrer au malade quel est le matériel inconscient ou le 
désir refoulé qui détermine ses résistances. Je m'attaque donc à ces 
dernières, maïs également au contenu tout en donnant au malade 
le temps nécessaire de s'habituer aux choses et de devenir pour moi 
un collaborateur éclairé. Personne d'entre nous n'aurait l'idée de 
révéler brutalement à quelque patient insuffisamment averti le con- 
tenu de ses fantasmes d'inceste. Nous savons que le JE du malade 
ne peut que lentement et progressivement faire face à une réalité 
intérieure dont il a peur. C'est FA B C du doigté le plus élémentaire 
tel que Lœ'wenstein nous Ta exposé* Seul le débutant, dans ses mo- 
ments d'enthousiasme, peut méconnaître cette rrègle seuls ses 
propres échecs le renseigneront sur la véritable marche du traite- 
ment, échecs que personne, je croîs, ne pourra lui épargner* maïs 
qu'il évitera peut-être le plus facilement par une bonne analyse 
didactique. 

Certaines affirmations de Reich me paraissent franchement dis- 
cutables. Je m'expliquerai sur cette question une autre fois, si vous 
le voulez bien* Pour aujourd'hui, j'ai surtout tenu à formuler les 
réserves qu'il convient de faire quand on ne veut pas se perdre dans 
la discussion d'un sujet aussi complexe que celui que nous venons 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE* 10 



318 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



d'examiner. Sujet qui se prête à merveille à des joutes oratoires sans 
Soute très intéressantes, mais d'une utilité pratique souvent fort 
relative. » 

11 Ch, Odieu : « Je m'associe à la manière de voir de M. StauL. 
J'ai appliqué moi-même ce procédé dans certains cas, et j 'aimerais 
vous en citer un exemple. Il s'agît du début de l'analyse d'un homo- 
sexuel vrai, qui bien que marié et père de famille, était attiré uni- 
quement par des jeunes gens pour pratiquer sur eux la fellatio. 
Pendant les trois premiers mois^ laissant systématiquement de côté 
toute interprétation de rêves ou de fantasmes, c'est-à-dire de maté- 
riel régressif, je me bornai à analyser le comportement actuel, et à 
replacer constamment sous les yeux du malade ses réactions com- 
pensatrices d'un sentiment latent d'infériorité. Cette technique eut 
pour heureux résultat de rendre manifeste le symptôme nodal de ce 
malade en moins de onze semaines : une impuissance génitale com- 
plète. Corrélativement, je relevai à chaque séance la résistance 
cachée à l'analyse* et notamment à toute aide de l'analyste, ainsi que 
la volonté a priori de ne rien admettre de tout ce que celui-ci lui 
dirait (parce que réactivant trop son sentiment d'infériorité). » 



MÉMOIRES ORIGINAUX 

PARTIE APPLIQUÉE 



L'Interprétation Psychanalytique 

du Mythe d'Orphée 
et son application au symbolisme musical 

Par le Dr Pierre BU GARD 



SOMMAIRE 



-- 

L Avant-Propos, 



II. Aperçu historique du Mythe d'Orphée : Naissance et 
développement. 

* 

II L Les racines œdipiennes de la légende d*Orphée. 

IV. La sublimation de la libido incestueuse dans îe mythe 
d'Orphée, 

V, Le Mythe d'Orphée et le symbolisme musical. 



l'interprétation psychanalytique du mythe d'orphée 321 



AVANT-PltOPQS 

Orphée fut dans la légende le chantre de Thraee et l'initiateur, 
pour le monde hellénique, des mystères et des théogonies. Avant de 
devenir poète, ce héros fut considéré d'abord comme un théologien 
et même comme un magicien* En réalité, sa mission sacrée est 
inséparable de son génie poétique : Orphée passait pour être" l'in- 
troducteur en Grèce du culte de Dyonisos. Or, chacun sait que la 
tragédie et la comédie antiques mettent en scène* à la manière d'un 
Mystère (analogue aux Mystères du Moyen Age), la passion et la 
résurrection de Dionysos. L'on sait aussi combien la musique, sous 
la forme du dithyrambe, doit au culte du jeune dieu* Etudier Orphée 
eoninie théologien, c'est aussi analyser lt^s raisons qui en font dans 
la légende, un aëde. 

Toute légende doit* en effet, être considérée comme un agrégat de 
traditions diverses* condensées et élaborées en une sorte de syn- 
thèse* Elle est un drame qui marque un effort de rationalisation 
tenté par la mentalité collective* Elle met en scène des faits épars 
sous le patronage d'un seul héros, acteur principal d'un spectacle 
concret , Ce héros est créé de toutes pièces et doué d'une sur huma- 
nité omnipotente* 

La légende d'Orphée ne constitue pas un groupe de poèmes cohé- 
rents, comme VQdyssée, dont les travaux de Victor Bcrard nous ont 
restitué la composition unitaire en épisodes dialogues. Il est impos- 
sible d'attribuer un patronyme à la mosaïque complexe des tradi- 
tions orphiques* 

À ce titre, la noblesse, la force et la simplicité de l'épopée horne- 
lique s'opposent à la complexité touffue du mythe <TOrphée< II n'est 
nullement question de ce personnage dans Homère. Orphée n'était 
d'ailleurs pas un Hellène, mais un Thraee ; sa légende est en outre 
encombrée de croyances venues d'Asie Mineure. 

Le mysticisme d'Orphée n'a vraiment rien de commun avec 
Tattilude des héros achéens et l'épopée homérique, La paternité 
du mythe d'Orphée revient à une tradition populaire certainement 



322 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



1res ancienne ; la légende fut ensuite recomposée par Hérode, pais 
par des poètes du vi fr siècle avant J.-C. La psychanalyse peut reven- 
diquer le droit d'intervenir dans ces données populaires émanant 
de ce que Ton a appelé Pinconscient collectif. Notre analyse ne 
Rattachera qu'à l'esprit du mythe. Elle donnera une interprétation 
des raisons psychologiques qui ont pu l'engendrer, le modifier et 
le transmettre aux poètes et aux historiens helléniques- Nous ver- 
ions que la légende a été élaborée comme un Rêve, par condensa- 
tion, déplacement et dramatisation. La mentalité primitive a Rxè 
sur le personnage, imaginaire d'Orphée des conflits affectifs qui 
iui appartiennent en propre. Ainsi, le héros est le fils surhumain 
d'une imagination collective actionnée par de puissantes tendances 
affectives inconscientes. Ce terme d'inconscient collectif implique 
nécessairement l'association complexe d'inconscients individuels, 
I/Ecole freudienne a rapproché justement l'inconscient collectif 
des sociétés primitives et l'inconscient individuel dans ce qu'il a de 
plus profond (1). 

Bien entendu, le mythe correspond toujours à certains points de 
vue à une réalité historique qu'il est intéressant, mais difficile de 
reconstituer. Nous n'ajouterons rien aux données historiques du 
mythe d'Orphée après les savantes études qu'en a faites M, Salomon 
Reinach (2). Cet auteur a étudié avec sa grande érudition la mort 
d'Orphée dans son ouvrage : Cultes, Mythes et Religions, et dans un 
travail particulier (3)* II cite les deux références fondamentales aux- 
quelles l'on doit se rapporter dans toute étude sur Orphée : celle de 
Gruppe (4) et celle de Lobeck (5). Enfin, il a pris Orpheus comme 

(1) Consulter à ce sujet le livre 3e Jung traduit de l'allemand par L, dc Vos : 
Métamorphoses et symboles de la Libido (Paris, Edition Montaigne, 1928), 
L'introduction de Yves Le La y pose le problème de l'inconscient collectif d'une 
manière très claire. Consulter aussi : V 'Inconscient dans la Vie Psychique 
normale et anormale, de Jung, qui s'est un peu écarté de l'orthodoxie freudienne 
(traduction française Payot, Paris, 1928). La question avait été lumineusement 
envisagée par Fiîeud ; Totem et Tabou, Fayot, Paris* 1924, Cf. aussi Riklik : 
la réalisation des désirs et la symbolique dans les contes (Deuticke, Vienne 
1903), Abraham : Rêve et Mythe (Deuticke, Vienne, 1909)* Rakk : Le Tnyihe 
de la naissance du héros, essai d'interprétation psychologique des mythes (Dcu- 
ticke, Vienne* 1909)- Maedek : « La symbolique dans les légendes, contes, cou- 
tumes et rÊves « {Wochenschrift de psychiatrie et neurologie, 10* année). Sil- 
beher : La fantaisie et le mtjthe {Jabrbucli 1910 T tome 2). 

(2) Cultes, Mythes et Religions, tome 2, p. 100 et 6un\ 

(3) Reu. Ardu, 1902 : La mort d'Orphée. 

(4) Article « Orpheus » publié dans le Lcxikon der Mythologie de Roschbr, II 
contient l'indication de tous les textes relatifs à Orphée. 

(5) Lobeck : Aglaophamus, 2 vol., 1829, 



L'INTERPRÉTATION PSYCHANALYTIQUE DU MYTHE D'ORPHÉE 323 



patron dans une oeuvre de vulgarisation qui contient toutes les 
idées de son grand livre ; le choix de ce titre montre dans son esprit 
combien toutes les religions évoluées tiennent de FOrphisme* Le 
professeur Freud avait eu connaissance des études de Reinach 
lorsqu'il composa son livre sur la vie sociale des peuples primi- 
tifs (l)+ Il en tire de lumineuses conséquences au sujet de la tt faute 
tragique » dont souffre le héros dans la tragédie antique : c'est 
aussi cette faute qui s'appesantira sur Dionysos et sur Orphée lui- 
même. Si donc nous gardons une attitude conservatrice Tis-à-vïs des 
données du drame qu'isole avec sa maîtrise et sa science M* S* Hri- 
nach, nous nous écarterons un peu de sa conception symbolique du 
personnage d'Orphée dans notre interprétation psychanalytique (2)* 



II 

Aperçu historique du mythe i^Orphpe. 
Sa naissance et son développement. 

Il serait particulièrement intéressant de posséder une version 
primitive du mythe, Oi\ les seuls témoignages que nous possédions 
sur Orphée sont évidemment des témoignages écrits : le mythe exis- 
tait déjà dans la tradition populaire avant d'avoir été collationné au 
siècle de Pisistrate (vi c siècle avant J.-C), Onomacrite présidait un 
groupe de poètes qui réunit les premiers poèmes dits orphiques* An» 
térieurement à lui, les premiers témoignages sur Orphée sont obscurs 
et souvent contradictoires. Mais môme après lui les auteurs ne 
s'accordent pas encore sur la vie et sur la mort du héros, Pausa- 
nias (3) en fait la victime du courroux de Zeus, Orphée meurt fou- 
droyé pour avoir « révélé les mystères aux hommes » ; son supplice 
aurait donc un peu les mêmes causes que celui de Prométhée, le titan 
qui a communiqué aaux hommes le feu sacré symbolique dérobé au 
ciel. CIl Baudoin (4) a étudié les raisons psychologiques de la mort 

(1) Fbeud, loc, eit 

(2) Ainsi adopterons nous la méthode du Maître de Vienne qui a montré avec 
beaucoup de finesse l'insuffisance de la ■conception du Totem chez S, Reinach* 
Freud, a lumineu sèment mis en valeur, en se basant sur les travaux de Sir James 
Frazcr, les rapports du totémisme et de i'exo garnie, 

(3) Pausanias, IX, 30, 5. 

(4) Ch, Baudoin ; Psychanalyse de VArt, Àlcaii, Paris, 1929, p. 31 « 



324 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



de Prornéthée ; il a même décrit un complexe qui a une valeur hu- 
maine générale et auquel il a donné le nom du malheureux titan. 
Un peu plus loin (ï), Pausanias nous montre Orphée se donnant la 
mort pour ne pas survivre à Eurydice, Entre ces deux raisons don- 
nées pour expliquer la mort d'Orphée prennent place une foule 
d'autres raisons que nous analyserons plus loin. D'emblée, nous 
pouvons dire que ces deux raisons extrêmes laissent entre elles un 
intervalle qui correspond à toute révolution du mythe. La concep- 
tion « Orphée se tuant pour ne pas survivre à sa femme » peut être 
considérée comme un affaiblissement très net des raisons primi- 
tives qui expliquaient sa mort : ces raisons furent en réalité la vio 
lation d'un tabou* Les causes de la mort d 'Eurydice ne sont pas pré- 
cisées davantage dans les premières versions de la légende, Vir- 
gile (2), en l'attribuant au serpent, a dû suivre une tradition très 
ancienne qui ne nous est point parvenue en dehors de son témoi- 
gnage. 

Si nous remontons aux premières sources, Hésiode (qu'imiteront 
plus tard Philammon et Apollonius de Rhodes) parle déjà d'Or- 
phée. Mais il n'en fait pas, à l'inverse de Pindare et de Valezîus 
Flaccus, le compagnon des Argonautes, C'est donc assez lard que fut 
surajouté à la vie du chantre de Thrace l'épisode du voyage en 
Coîchide. 

L'on fait de l'épopée des Argonautes le souvenir d'une expédition ten- 
tée vers 1225 (soit une trentaine d'années avant la guerre de Troie) 
par les Eolîens vers la Mer de Marmara (Propontide) et la Mer Noire 
(Pont-Euxîn) : ce fut le prélude à la colonisation éolïenne sur les 
rives du Pont-Euxin <3). Il est donc très vraisemblable d'admettre 
que, dans la version primitive du mythe, Orphée ne prit pas part à 
l'expédition des Argonautes, Hésiode, qui vivait vers le vrn* siècle, 
réunit (un peu à la manière d'Onomacrile, sous Pisistrate) de 
vieilles traditions grecques* Les concours poétiques, qui venaient 
d'être transportés à cette époque au pied de l'Hélikon, en Béotïe, 
furent l'occasion de la naissance de ses poèmes, Hésiode possédait 
vraisemblablement les éléments du mythe primitif ; s'il ne fait pas 

O) Pans. M IX, 30, 6, 

(2) Virgile : Géorgîqiies, I\\ 

(3) Sartiaux : Troie, ïa guerre de Troie, et les origines préhistoriques de M 
question d'Qrieni (Paris 1915, ïn-12), R. Wcill : « Phéniciens. Egéens t Helîè 
nés dans la Méditerranée j> (Revue Syrîa, L 11, 1021). 



l'interprétation psychanalytique du mythe d'oelphée 325 



voyager son héros sur le vaisseau Argo> Ton est autorisé à croire 
que celte variante de la légende ne lui était pas pervenue ou n'était 
pas encore élaborée ; et pourtant Hésiode vivait bien après l'époque 
homérique t et par conséquent bien après celle à laquelle Ton con- 
vient de fixer l'expédition des Argonautes, Lïon conteste dès le vi c 
siècle l'existence d'Orphée en tant que poète ; Hérodote dira à pro- 
pos d'Hésiode : « Je crois qu'Homère et Hésiode sont venus au 
monde quatre cents ans avant moi» ou guère davantage. Ce sont eux 
qui firent aux Hellènes une théogonie et à chacun des dieux don- 
nèrent un surnom, établirent leurs rites et tracèrent leurs images. 
Quant à ceux que l'on dit antérieurs à ces poètes» ils sont venus, à 
mon avis, après eux, » 

La mentalité populaire, qui a tendance à introduire une fantai- 
sie merveilleuse dans les faits et gestes des personnages de la tra- 
dition, et à expliquer par des phénomènes supra-normaux (dieux et 
esprits) les faits qui dépassent son entendement attribua au héros 
une naissance extraordinaire, Elle en fit tantôt le fils d'Olagros, roi 
légendaire de Thrace, tantôt le fruit des amours d'Apollon et de 
Calliope, muse deia poésie épique. Cette dernière version fut adop- 
tée par Apollonius et Apollodore, Si Ton veut bien se rappeler le 
fait que les Muses sont les filles de Mnémosyne et d'Apollon lui- 
même. Ton doit voir dans cet amour du père Apollon et de sa fille 
Calliope la manifestation d'une tendance incestueuse qui existe à 
l'origine dans presque tous les mythes et dans presque toutes les 
théogonies, ainsi que Ta déjà fait remarquer Rank. Tous les mythes 
;se trouvent posséder dans leur version primitive une attitude œdi- 
pienne qui se masque au fur et à mesure que le mythe se transmet 
-è une humanité plus civilisée. £îous aurons l'occasion de revenir 
tout à l'heure sur l'affaiblissement du complexe d/Œdipe au cours 
de révolution du mythe, ainsi que sur la dissimulation île l'attitude 
hostile envers le père, origine de l'ambivalence du sentiment dans 
le complexe paternel • 

Apollon confia à son fils Orphée la lyre qu'il avait lui-même 
reçue d'Hermès, fils de Zeus et de Maïa. Calliope, la mère d'Orphée, 
enseigna à son fils à jouer de cette lyre. Ici encore apparaît, sous 
une forme voilée* la présence du complexe d'Œdipe : en eiïet, ainsi 
que nous Pindiquerons plus loin, la mère joue un rôle de premier 
plan dans l'inspiration du poète, et c'est vers elle qu'il se retourne 
dans son inconscient- Orphée charmait avec sa lyre les animaux 



326 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



féroces et les rochers, ce qui témoigne de la toute-j:>uissance de ses 
mélodies et surtout de leur rythme. Cette toute-puissance manifeste 
du rythme n'est pas sans analogie a\ec ce que Freud a désigné 
sous le nom de « toute-puissance de la pensée » 3 croyance qui appar- 
tient à la mentalité primitive et au névrosé, La toute puissance de 
1p musique éclale dans une autre légende de l'antiquité hellénique : 
c'est l'histoire d'Amphion» fils de Jupiter et d'Antiope, et frère 
jumeau de Zéthus. IL avait reçu d'Hermès une lyre dont il jouait 
avec tant d'art et de charme, que les pierres se mouvaient d'elles- 
mêmes pour le suivre et pour s'assembler, Cest ainsi qu'il édifia 
l'enceinte de Thèbes, après s'en être rendu maître avec l'aide de son 
frère ; le rempart eut sept portes, autant que la lyre avait de 
cordes. Signe Ions aussi cette même idée de la toute-puissance de 
la musique dans le mythe d'Argus, le bouvier aux cent yeux, 
qu'Hermès endormit aux sons de sa lyre pour permettre à son 
maître Zeus d'aborder la génisse Io dont il était amoureux, 

Cest vraisemblablement à cause de ses qualités de magicien et de 
musicien, qui en faisaient un maître des éléments* que Pindare et 
Valérius Flaccus (1) avaient fait d'Orphée le chantre des Argo- 
nautes, Grâce à sa connaissance des mystères, Orphée sau^a ses 
compagnons de la tempête provoquée, au large de Samothrace, par 
les Cabires, Il faut bien dire que le prolongement nord-est de la 
Mer Egée avait, dans l'antiquité, la réputation d'être brumeux et 
venté, et périlleux pour la navigation. Les îles de cette région (Tha- 
sos, Samolhrace, Tmbros) servaient de refuges à d'anciens Pélasges 
cl Tyrsèncs chassés de la Grèce péninsulaire par les invasions d'Indo- 
européens qui constituent du xv° au xiv* siècle les apports proto- 
hellène et dorien. En outre, ces îles'avaient des côtes très inhospita- 
lières. L'on ne doit pas s'étonner de trouver la présence des Gabires, 
divinités pélàsgiques (2), dans cette région de la Mer Egée : c'est en 
effet à Hérodote que Ton doit le souvenir de cette émigration des 
Pélasges à Lemnos, à Samothrace, en Chalcidique et sur la côte de 
Propontide {Mer de Marmara), autour de Gyzique (3), Il semble 
tout naturel qu'une tradition adoptée par Pindare ait imaginé le 



(1) Pjxdaiœ : u Chez Hippotyte » 5 Réf. Hoer t V, 7, p. 136. 

(2) Le nom de Cabires dérive du séniïtiquô « Cabïrii» » qui signifie * les 

Puissants », 

(3) Les premières civilisations, t. I de VUistoire des Pelles et Civilisations 
sous la direction de Halphen, Aléan, Paris 1929. 



l'interprétation psychanalytique du mythe d*orphée 327 



Thrace Orphée prenant pari à une expédition éoliemie qui côtoya 
pendant de longues semaines les côtes rie Thrace et pénétra, par la 
Mer de Marmara, jusqu'à la côte est de la Mer Noire, en Colchide 
(au sud du Caucase), 

La légende nous raconte ensuite que les Argonautes conquirent 
la Toison d ? oi\ Jason, en possession de son butin, quîtta la Col- 
chide en enlevant Médée^ fi] le du roi Àetès. Médée, pour préserver 
son amant de la colère de son père, n'hésita pas à tuer son propre 
frère, à le dépecer, et à jeter ses membres épars à la mer. Ainsi 
Aetès, s'atlardant à recueillir les restes de son fils, ne put x^attraper 
ni Jason, ni Médée, Nous retrouverons, au cours de l'analyse du 
mythe d'Orphée, plusieurs scènes de meurtres suivis de dépeçages. 
Ces sortes de sacrifices doivent être considérés comme l'expression 
symbolique de rites très primitifs : Orphée lui-même et Dionysos 
Zagreus ont été victimes, dans la légende, d'une mort semblable. 

Ayant quitté la Colchide, les Argonautes traversèrent le Ponl- 
Euxin, remontèrent le Danube et parvinrent en Méditerranée par 
TEridan et le Rhône, Ils rencontrèrent, comme Ulysse, les Sirènes : 
Orphée» dominant leurs voix perfides, chanta en s'accompagnanl 
sur sa lyre. Les Sirènes furent tellement émues qu'elles se turent 
et laissèrent passer le vaisseau. Ainsi le charme des accents d'Or- 
phée protégeait de nouveau les Argonautes. Les Sirènes dépitées se 
précipitèrent dans la mer où elles furent changées en rochers. De 
retour à Iolcos, le vieux roi Pélias, qui était la cause du départ des 
Argonautes, ne voulut pas» malgré sa promesse, abandonner son 
trône à Jason. Pour le punir, Médée persuada les filles du roi de 
tuer leur vieux père, de le dépecer et de le faire cuire dans une chau- 
dière sous prétexte de le rajeunir. Ici se manifeste encore ce bar- 
bare et tragique festin rituel auquel nous faisions allusion ; les 
convives tuent et dévorent leur victime dans le but de s'incorporer 
sa puissance jalousée. L'excuse du « rajeunissement » est évidem- 
ment un euphémisme : elle trouve sa raison d'être dans la crainte 
obscure qui s'empare des complices une fois leur forfait accompli : 
Freud a justement insisté sur l'attitude ambivalente du primitif 
MS-à-vîs du sacrifice ; la victime représente en réalité le père ; son 
meurtre rituel est une survivance, ou tout au moins l'expression 
d'un désir inconscient de sacrifice du père. Les Grecs étaient obli- 
gés d'admettre, dans le récit de ces rites barbares, qui encombrent 
à chaque instant leurs légendes, l'intervention de la magie, tant ces> 



r 



328 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



coutumes leur étaient étrangères, à eux civilisés, et leur répu- 
gnaient. Ces rites étaient pourtant assez fréquents* même à des 
époques peu reculées par rapport à la civilisation hellénique, dans 
les tribus montagnardes de la Thrace et les hautes vallées de 
TAnatolîe. Porphyre (1) cite le cas des Bassarides de Thrace, qui 
pratiquaient des sacrifices humains et se nourrissaient* semble-t-il, 
oe la chair des victimes. Lorsqu'on parle d'anthropophagie chez les 
Th races, il faut entendre cela non sous la forme « se nourrir habi- 
tuellement de chair humaine », mais plutôt « accomplir des sacri- 
fices humains ». Des sacrifices analogues, mais non suivis de la 
jnanducation de la victime, étaient accomplis dans les vallées reti- 
lées du Péloponèse au temps des Spartiates (vin e -vii° siècles avant 
J.-C.) : les tribus des monts d'Àrcadie (canton de Ménale, de Lycée, 
monts Àroania, vallée du La don) étaient connues pour le carac- 
tère primitif de leurs mœurs, et leurs sacrifices humains à Zeus 
Lykaîos. 

De retour en Thrace s Orphée épousa la nymphe Eurydice. Mais 
îe bonheur ne couronna pas longtemps leur union, Virgile (2) a 
chanté en vers émouvants la mort d'Eurydice et le désespoir tra- 
gique de son époux. 

Le berger Aristée, fils de Cyrène, désirait la belle nymphe Eury- 
dice ; en la poursuivant il fut la cause involontaire de sa mort. Le 
vieux devin Protée, que consultera le berger, raconte ainsi la mort 
d'Euryclice : « Tandis que, pour l'échapper, elle précipitait sa course 
à travers un fleuve, elle ne vit pas, à ses pieds, dans l'herbe épaisse, 
le serpent, hideux habitant de ces bords, qui allait causer sa 
perte (3). » L'on sait qu' Aristée élevait des abeilles : Virgile a 
raconté dans les vers qui précèdent l'épisode de la mort d'Eurydice, 
les raisons pour lesquelles ces abeilles étaient décimées par une 
maladie mystérieuse. Les abeilles d 1 Aristée meurent parce qu'il a 
offensé les dieux : « Oui, c'est une divinité qui te poursuit de son 
courroux. Tu portes la peine d'une grande faute ; ce châtiment, 
c'est Orphée, si digne de pitié dans son malheur immérité, Orphée 
'qui te l'impose.*, n 

La déesse Cyrène, à la suite de cette révélation, conseilla à son 
iîls de sacrifier quatre taureaux et quatre génisses, « de faire cou- 

0) Pohphyhe : De absttn, II, 8. 

<2) Vibgile : Georg. IV. Trad. Lantoine. Hachette 1910. 

<3) VinctLE : loc. cit. 



^M«^n^* 



VHP 



i/inteeprétation PSYCHANALYTIQUE DU MYTHE D'ORPHÉE 32&- 

1er de leurs gorges un sang consacré »» et d'abandonner le corps des 
victimes « dans le bois, sous la feuillée ». Ce sacrifice adoucît 
Orphée et, ajoute Virgile, « c'est là qu'alors (prodige soudain et 
merveilleux à conter) on voit à travers les chairs tuméfiées des 
bœufs, des abeilles bourdonner et s'échapper ». 

Si nous citons toutes les conséquences tragiques qui découlent, 
à la manière d'une sorte de loi du Talion, de la mort d'Eurydice, 
c'est parce que nous aurons l'occasion de revenir sur la doctrine de 
la mélenipsychose, dont l'Orphisnie s'est imprégné à la suite de 
Pythagore* Celte « migration deç âmes » se manifeste dans notre 
mythe sous la forme symbolique de la renaissance des abeilles qui 
s'échappent des flancs des taureaux en décomposition, Virgile s'em- 
presse d'ajouter, d'ailleurs, que celte croyance en une sorte de 
génération spontanée, dérivée de la inétenipsychose, est extrême- 
ment vieille. L'Egypte, affirme t il, connaissait déjà le procédé em- 
ployé par Aristée pour régénérer la race éteinte des abeilles : « les 
abeilles naîtraient du sang du taureau immolé », Il est intéressant 
de voir dans Virgile, associée à la légende d'Orphée, l'idée de la 
ni étempsy chose. On doit voir là l'expression imagés des doctrines" 
orphiques. D'ailleurs» l'abeille est souvent rapprochée du taureau 
dans la mythologie grecque, Zeus, qui fut élevé dans sa prime jeu- 
nesse en Crète» fut nourri par les abeilles du Mont Diklé ; or, le 
taureau se manifeste à chaque instant dans l'histoire de la civili- 
sation Cretoise, Le Muios, nom générique de la dynastie crétoise, 
représentait sur terre l'incarnation du Taureau, le dieu tout-puis- 
sant. 

L'histoire d'Orphée, après la mort d'Eurydice* est racontée tout 
au long par Virgile dans la même quatrième Gèorgique* Elle trouve- 
dans ce texte son expression la plus complète. Les auteurs grecs 
ne donnaient pas les raisons de la mort d'Eurydice : l'intervention 
symbolique du serpent dont parle Virgile, à la suite de quelque 
auteur ancien dont nous n'avons plus la trace, est du plus haut 
intérêt» nous le verrons tout à l'heure* Désormais seul» Orphée 
tenta de trouver dans la musique et la poésie une suprême consola- 
tion à sa douleur. Il chanta, en une plainte désespérée» le vide 
affreux de son cœur. Mais l'image d'Eurydice s'imposait sans cesse 
h son âme. Il résolut d'aller l'arracher à la volonté inflexible 
d'Hadès, qui règne aux Enfers, Virgile a chanté la descente d'Orphée 
parmi les ombres légères et les fantômes de ceux qui vivent sans 
lumière. Le héros parvint à lêmouvoir Hadès ; celui-ci consentit èr 



■■E^HJ-Ti 



530 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



jui rendre Eurydice à condition qu'il ne se retournerait pas en 
-arrière pour voir son épouse, avant qu'ils ne fussent revenus à la 
lumière du jour. Mais Orphée, torturé par l'inquiétude de l'amour, 
voulut voir si Eurydice le suivait, avant d'avoir franchi la limite 
fatale. Aussitôt, la malheureuse nymphe fut entraînée définitive- 
ment dans les Enfers, 

Orphée ne survécut pas très longtemps à sa compagne. Dans la 
forme primitive du mythe les auteurs ne sont pas d'accord sur les 
causes de la mort d'Orphée : plusieurs raisons ont été données, 
I/analyse montre qu'elles sont toutes assez comparables et corres- 
pondent en réalité à une raison unique : les dieux punissent Orphée 
parce qu'i) enfreint leurs lois ; c'est la même punition dont est 
victime Proinéthée (1), La mentalité populaire voit dans la mort 
d'Orphée, dans celle de Prométliée, et même dans celle de Dionysos 
-Zagreus, une sorte de sacrifice volontairement consenti, qui a pour 
but d'attirer sur un seul homme une faute très ancienne qui pèse 
sur tous ses frèrei, C'est en cela que S. Rehiach a pu dire que 
rOrphisme contenait déjà en germes la doctrine du sacrifice et 
celle du péché originel. L'analyse montre que les lois appelées 
divines dans les mythes et dans les cultes sont le reliquat très éloi- 
gné d'une forme primitive de la société. Elles constituent une sorte 
d'ensemble d'interdictions qui résument l'attitude du primitif envers 
le père. Elles s'étaient transmises aux Grecs sous la forme d'un 
groupe de tabous dont la cause leur était évidemment inconnue ; 
il en est ainsi de tous les tabous, qui constituent des interdictions 
catégoriques dont l'origine véritable est perdue depuis longtemps. 
Aussi en fait-on des lois divines, sorte de révélations émanées de 
l'au-delà. Enfreindre ces lois divines, c'est s'exposer immédiate- 
ment à la loi du talion qui punit d'une manière automatique et 
prédestinée. L'attitude d'Orphée rappelle celle de Dionysos et de 
tous les héros qui ont voulu émanciper leurs frères de cette faute 
lointaine dont il est question dans un fragment d'Anaximandre ; 
^lle pèse sur l'humanité sans que Ton puisse dire quelle elle est. 
Ses conséquences inévitables frappent tous les hommes, car tous 
descendent des Titans qui ont voulu tuer Dionysos pour le man- 
ger (2). Le héros qui veut empêcher ses frères de manger leurs vic- 
times sera mangé à son tour : Osiris avait été dévoré lùnsU pour 

(1) C, C. Jun t g : Wandhmgen und Symbole der Libido {mythe de Promcthcc, 
p. 126), — Ch. Baudoïn : Psychanalyse de Vart r p. 38, 
<2) Fibmicus Materkus : De errore, prof, relig.., 6- 



L'INTERPBÉTàTION PSYCHANALYTIQUE DU MYTHE D'ORPHÉE 331 



avoir voulu écarter les Egyptiens primitifs du cannibalisme (1). Les 
auteurs anciens out cru nécessaire d'invoquer, pour expliquer la 
mort d'Orphée, la douleur du poète séparé de sa femme : ceci est 
manifestement un euphémisme qui dissimule la vérité de la légende 
primitive. Il est intéressant à ce titre d'observer combien les causes 
de la mort d*Orphée s'adoucissent au fur et à mesure que le mythe 
vieillit en se transmettant des Grecs aux Latins* Virgile (2) admet 
qu'Orphée, ne pouvant se consoler de la mort d'Eurydice* meurt 
pour avoir offensé par son mépris les femmes thxaees, Platon pré- 
tend qu'Orphée avait été puni par les dieux pour avoir pénétré 
vivant aux Enfers (3), Pausanias* pour avoir blessé les femmes 
t h races en écartant d'elles les hommes par ses chants (4) ; et 
Ovide (5), qui était certainement en possession de données primi- 
tives du mythe (c'est lui qui nous donnera le plus de détails sur la 
&cène du meurtre d'Orphée), affirme même que le héros tenta de 
se consoler de sa solitude en se vouant à l'amour homosexuel. 
Eschyle soutenait une théorie analogue à celle de Platon : il met- 
tait en scène, dans sa tragédie Les Ba$$arîde$> qui ne nous est point 
parvenue, la mort d'Orphée déchiré par les Bacchantes pour avoir 
soutenu la supériorité d'Apollon son père sur tous les dieux et 
lefusé d T honorer Bacchus* Il y a évidemment contradiction entre ce 
témoignage et ceux qui font d'Orphée l'introducteur du culte de 
Dionysos, Mais cette contradiction est à notre point de vue, plus 
apparente que réelle. Si, allant au delà de la lettre, nous essayons 
de pénétrer dans l'esprit du mythe, nous voyons qu'Orphée est 
puni par une loi divine pour avoir enfreint un tabou particulière- 
ment sacré, et qu'il ne s'est pas seulement tué pour ne pas survivre 
à sa femme. Orphée souffre vraiment de cette faute tragique dont les 
héros des tragédies grecques portent le fardeau écrasant. 

Cette faute est, dans Eschyle, Euripide et Sophocle, celle dont se 
sont rendus coupables les Titans qui ont massacré Dionysos, Nous 
avons vu, en effet, que la tragédie antique mettait en scène la pas- 
sion du jeune dieu tué et mangé par les Titans ; or, Ton sait aussi 
que les hommes descendaient dans ïa légende grecque des cendres 



(1) Diodore de Sicile, I, 14. 

(2) Virg : Géorg. IV, 519, 

<3) Platon : Sympos. VIII, 179* 
(4) Paus. IX, 30, 5. 
<5) Ovide : Met X, 83, 



— ^MEM^^^^^»°^^^*a^^—^"^W^ 



^^^V^^V^^P^M 



332 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



des Titans foudroyés par Zeus en punition de leur meurtre- Le 
caractère tragique du drame était l'expression du remords très pro- 
fond qui semblait s'emparer encore des hommes dont les ancêtres 
tétaient autrefois rendus coupables. Le héTos de la tragédie antique 
devait souffrir : sa faute consistait en la violation d'une interdic- 
tion sacrée* Le choeur symbolisait la société des frères ennemis qui 
autrefois s'étaient rendus coupables du meurtre. Et, comme le dit 
très justement Freud : « Les éléments qui se déroulent sur la scène 
représentent une déformation qu*on pourrait dire hypocrite et raf- 
finée d'événements véritablement historiques* Dans toute réalité 
ancienne, ce furent précisément les membres du choeur qui ont été 
la cause des souffrances du héros ; ici, au contraire, ils s'épuisent 
en lamentations et en manifestations de sympathie, comme si le 
héros lui-même était la cause de ses souffrances. Le crime qu'on lui 
impute, l'insolence et la révolte contre une grande autorité, est pré- 
cisément celui-là même qui, en réalité, pèse sur les membres du 
chœur, sur la horde des frères- Et c^est ainsi encore, qu'à rencontre 
de sa volonté, le héros tragique est promu rédempteur du 
chœur (1). » 



il 



Les racines œdipiennes de l*l légende d j Orphée 



La légende d'Orphée n'échappe pas, au cours de son évolution, à 
cette loi générale qui frappe tous les mythes et toutes les croyances 
anciennes : l'affaibli s sèment des complexes primitifs qui se mani- 
festent avec une réalité cynique à l'origine de toutes les théogonies. 
Virgile a achevé de dissimuler, sous le masque de la douleur de 
l'amour, ce qui était avant lui considéré comme une « faute tra- 
gique ». 

Remarquons immédiatement que l'interprétation par la psych- 
analyse de la mort d'Orphée, est loin d'être la seule possible : cette 
analyse explique seulement quelques aspects du contenu psycho- 
logique du mythe. On expliquait à une époque tous les mythes par 
]eur signification solaire : en effel 3 tous symbolisent plus ou moins- 

(1) Freud : Totem et Tabou, p. 214. 



L'INTERPRÉTATION PSYCHANALYTIQUE DU MYTHE D'ORPHÉE 333 



la naissance et la mort du jour, et le mystère de la nuit* Il en est 
xunsî en particulier du mythe d'Osiris et d'Isis dont on a donné 
d'abondantes justifications solaires. Le mythe d'Orphée n'a pas 
échappé à cet effort : Max Mû lier (1) a interprété ainsi la mort 
d'Eurydice et la descente d'Orphée aux Enfers, 11 se base d'abord 
sur une raison étymologique. Selon lui, tous les noms commençant 
par uru en sanscrit et par euru en grec sont presque invariablement 
d'anciens noms mythologiques de l'aurore ou du crépuscule. Les 
noms grecs de l'aurore sont Euryphaessa, la mère d'Hélios, Eary- 
kyde ou Eurypyle, fille d'Bndymion, Eurymède, femme de Glaukos» 
Euvymone, mère des Charités, et Eurydice, femme d'Orphée. D'autre 
part, on avait l'habitude de faire dériver le nom d'Orphée du sans- 
crit ribhus, signifiant chanteur ou poète ; dans les Védas, le mot 4 
sanscrit arbhu, qui a la même racine, était employé comme une 
épithète d'Indra, et comme nom du soleil, Lassen rapprochait aussi 
le mot Orpheus du même sanscrit arbhu, dérivant de la racine rabh 
(agiter témérairement), à laquelle on a adjoint le préfixe a (corn 
mencer) ; à la même racine se rattachait le mol arblwa (entrepre- 
nant, adroit). Selon Mûller, la signification de l'histoire primitive 
d'Orphée était donc la suivante : « Eurydice est mordue par un 
serpent (c'est-à-dire par la nuit) ; elle meurt et descend dans les 
régions inférieures. Orphée la suit, et obtient de ramener sa femme, 
ii condition de ne pas regarder en arrière* Il en prend l'engagement 
et quitte Se monde inférieur ; Eurj'dice est derrière lui pendant 
qu'il s'élève ; niais, poussé par le doute ou par l'amour, il regarde 
autour de lui* Ainsi le premier rayon du soleil regarde l'aurore, et 
l'aurore disparaît* » 

Mais on ne peut pas asseoir solidement une théorie sur les opi- 
nions linguistiques de Max Mûîler, qui représentent aujourd'hui un 
état déjà bien vieilli de la science du langage. 

D'autre part, Ton faisait quelquefois descendre le mot Orpheus 
de la racine sémitique raphé, qui signifie guérir. Actuellement, Ton 
a abandonné, pour expliquer le mot Orpheus, la racine sanscrite et 
la racine sémitique* Ainsi que le rappelle S. Reinach : « Les mytho- 
logues inclinent à le faire dériver d'une racine orph qui se trouve 
dans le grec orphnos (obscur), dans le mot orphanos et dans le latin 
orbus* L'idée dominante serait celle de l'obscurité. Orpheus serait 

T. 

(1) Max Mùller : Essais sur la mythologie comparée, 2 ft éd +î Paris, Didier, 1871, 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE* 11 



s 



334 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



alors F obscur, » Cette racine grecque, rapprochée de la racine du 
mot Eurydice, dans laquelle Ton doit voir l'idée de l'aurore, nous 
ramène encore à une signification solaire : si donc nous remon- 
tons jusqu'à la forme la plus primitive du mythe d'Orphée, nous, 
tombons sur ce sujet éternel que semble contenir presque toujours 
le Symbole ; ridée de la nuit sous la forme d'Orphée et ridée de 
Faurore sous la forme d'Eurydice. Mais nous découvrons aussi un 
autre sujet éternel qui se manifeste toujours dans le symbolisme 
populaire : la naissance et la mort, et l'idée si banalement humaine 
de Tamour, En effet, la naissance et la mort du jour se reproduisent 
avec le même rythme fatal que la naissance et la mort de l'homme. 
Ces deux conceptions sont étroitement associées dans la mentalité 
primitive et dans rinconscient collectif. L'amour qui donne la vie 
appartient aussi à la même association d'idées, Eros, qui se rat- 
tache encore à la même racine qu'Eurydice, était primitivement le 
soleil levant : il est devenu par extension le dieu de l'amour ; 
soleil-levant, naissance-de-Famom% N sont deux notions voisines 
exprimées par le même symbole. L'expression « le soleil se lève » 
représente souvent, dans la mentalité primitive, dans le rêve et dans 
Fart, la naissance de l'amour. « Le soleil s'est couché » exprime à la 
fois Tidée de la mort et celle de la fin de l'amour. Ce rythme uni- 
versel se retrouve dans tous les mythes et imprègne toutes nos 
croyances philosophiques et religieuses, La descente d'Orphée et 
d'Eurydice aux Enfers rappelle donc le mythe assyrien de Thamuz 
(FAdonis des Syriens) et d'Ishtar, qui représentent respectivement 
Fétoile du matin et celle du soir. Dans ce mythe, c'est Thamuz qu\ 
meurt le premier au printemps, et descend aux Enfers. Ishtar le 
suit pour le retrouver et découvrir « la source d 3 eau vive qui lui 
rendra la vie », Après un conciliabule, les dieux permettent à Tha- 
muz et à Ishtar de revenir sur la terre en possession de Feau bien- 
faisante. Ainsi, le mythe ressemble dans les grandes lignes à celui 
d'Orphée, mais aussi à celui de Démètèr et de Proserpine, et même 
à celui d'Isis et d'Osiris, 

Cette interprétation solaire du mythe d'Orphée n'exclut pas les 
autres interprétations. Nous verrons, en particulier, que la psych- 
analyse non seulement la contient, mais la justifie à son tour, Elle 
n'exclut pas non plus l'explication historique que nous allons don- 
ner tout à l'heure. Il ne faut pas en effet perdre de vue que le mythe 



^ ^m* 



l'interprétation psychanalytique du mythe D'ORPHÉE 335 



est le produit dune condensation, à la manière d'un rêve. Comme 
lui. il contient, derrière un contenu manifeste, un contenu latent 
qui est fait en réalité de plusieurs significations profondes. Le 
mythe possède encore plus de complexité dans son contenu appa- 
rent que le rêve : si le rêve ne revêt en général qu'un seul aspect 
manifeste, le mythe en comporte toujours un grand nombre- La 
légende d'Orphée n'échappe pas à cette loi : la multiplicité des 
témoignages des auteurs grecs et latins (que nous pouvons identi- 
fier au contenu manifeste du rêve) est bien là pour nous en donner 
l'image. À plus forte raison, s'il y a dans le mythe plusieurs conte- 
nus manifestes, il doit exister a priori un très grand nombre de 
contenus latents* Les documents en mains, nous pouvons donner 
plusieurs interprétations du mythe d'Orphée : nous les identifie- 
rons au contenu latent du rêve. Toutes ces interprétations, à con- 
dition évidemment qu'elles soient étayées par des arguments psy- 
chologiques ou historiques, ont une part de vérité. Bien plus, nous 
dirons que vouloir analyser le mythe à faide d'une seule explica- 
tion, c'est méconnaître sa signification historique et psychologique ; 
c'est ignorer les conditions de sa genèse éminemment multiple. 

C'est pourquoi la psychanalyse justifie à certains égards l'expli- 
cation solaire. En effet, ainsi que l'ont montré les travaux de V école 
Freudienne signalés au début de notre article, la plupart des mythes 
contiennent une signification profonde qui est presque invariable- 
ment l'attitude œdipienne* Nous reviendrons sur ce point à propos 
du mythe de Dionysos : ce jeune dieu ressemble étrangement à 
VÀttys anatolien et à F Adonis Syrien. Comme eux il est fils de la 
déesse de la Terre-Mère (Gê-Mèter) ; comme eux il est l'amant de 
sa mère. L'attitude oedipienne n'est, dans le cas de Dionysos, nulle- 
ment masquée. La plupart des théogonies comportent à l'origine 
une série d'incestes : et en particulier les théogonies solaires de 
l'Egypte et de la Grèce. En effet, dans le mythe solaire d'Osiris, le 
dieu est le frère et l'amant de sa sœur Isis. Dans la légende hellé- 
nique, Ouranos est le fils et l'amant de Géa. Ainsi l'attitude que 
Ton a décrite sous le nom de complexe d'Œdipe est en réalité aussi 
ancienne dans les mythes, sinon davantage^ que la signification 
solaire : ces deux contenus profonds du mythe sont bien voisins 
puisque l'un rappelle immédiatement l'autre. L'école freudienne 
avait justement placé la libido à l'origine de toutes les manifesta- 



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336 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



lions de l'esprit humain ; c'est elle qui est la cause des relations 
entre l'individu et le milieu extérieur, Les premières régressions de 
la libido, en dehors de la voie de la réalisation sexuelle, sont la 
cause de la découverte du feu, et beaucoup plus tard de Fagricul- 
ture. Jung a montré que cds deux, occupations primitives et fonda- 
mentales de l'esprit humain ont une signification sexuelle : elles 
marquent la réalisation symbolique d'un coït, et même* dit-il, d'un 
coït incestueux. Ainsi ces idées voisines, la naissance du feu, la 
naissance de l'amour, la naissance du jour appartiendraient à un 
même complexe primitif, le complexe maternel. En particulier, le 
soleil, mourant chaque soir et renaissant au malhi 3 suggère immé- 
diatement à l'esprit du primitif l'idée d'une maternité et d'une 
ienaissaiice + Toute maternité implique une fécondation : il semble 
tout simple d'admettre, à l'origine de ce rythme incessant de mort 
et de renaissance, une fécondation du jour par la nuit, et de la nuit 
par le jour. De sorte que le jour et la nuit descendent l'un de l'autre 
maïs sont aussi des amants. Il en est ainsi de la terre et de la végé- 
tation qui se fécondent perpétuellement. D'où immédiatement l'idée 
d'une grande déesse-mère qui représente à la fois la terre et la 
nuit, et celle d'un jeune dieu qui symbolise à la fois le jour et la 
végétation renaissante. Ainsi peut s'expliquer le visage de Dionysos 
dont nous verrons l'histoire. 

La signification solaire du mythe d'Orphée étant admise, ici se 
situe une deuxième explication historique. En effet, la version qui 
montre Orphée déchiré par les Bas sari de s de Thrace correspond à 
un certain nombre de faits qui appartiennent réellement au passé, 
La Thrace fut dévastée dans l'antiquité à plusieurs reprises par des 
hordes de barbares nordiques venus de Russie méridionale* La 
Thrace n'est séparée de l'Asie Mineure (qui a toujours été r objec- 
tif des envahisseurs européens) que par l'intermédiaire des Dar- 
danelles, détroit aisément franchissable, ainsi que le Bosphore, au 
peuple le moins marin. Parmi ces hordes nordiques qui déferlèrent 
à travers la Thrace sur l'Ànatolie, les femmes combattaient à che- 
val aux côtés des hommes, et tiraient de l'arc* Ainsi s'est accrédité, 
dans la tradition grecque, la légende du peuple des Amazones, Une 
des dernières de ces invasions nordiques est actuellement bien 
déterminée dans le temps : c'est celle des Sîmmériens et des Trères, 
qui remonte à 708 avant J.-C, Le Lydien Gygès devait la repousser 
vers 660, aidé de l'Egyptien Psammétique I*% maïs il mourut finale- 






I/INTKRPHÉTÀTION PSYCHANALYTIQUE DU MYTHE D'ORPHÉE 337 



ment sous les coups du chef Dygdamis (652), qui envahît de nou- 
veau la Lydie et la dévasta (1). 

* II est alors facile d'imaginer Orphée périssant dans la lutte contre 
les envahisseurs : la légende a interprété cela sous la forme du 
héros sacrifié par ]a main des femmes. ïl y a donc manifestement 
fusion de plusieurs légendes dans le mythe d'Orphée. Nous tou- 
chons du doigt la condensation et la compénétration manifeste 
d'éléments épars qui entrent dans la genèse du mythe. La men- 
talité populaire a fusionné ces éléments sous la forme unique 
d'Orphée périssant sous l'assaut des Ménades Bassarides. Sira- 

+ 

bon (2), à l'appui de notre interprétation historique, admet qu'Or- 
phée fut tué dans un « soulèvement populaire ». S. Reinach rap- 
proche d'ailleurs cette légende de celle de Pythagore, dont la forme 
primitive nous est également inconnue. La condensation entre 
des témoignages voisins sur le meurtre du héros, le témoignage de 
Slrabon d'une pari, celui d'Eschyle (3) d'autre part, était facile^ 
puisque de toute façon Orphée est tué par des femmes. 

Quelle est donc la faute grave dont Orphée s'est rendu coupable ? 
C'est certainement la violation d'une défense particulièrement sa- 
crée* Les auteurs ne s'accordent pas sur la nature de ce iahou. 
D*ailleurs, à notre point de vue, la nature même de l'interdiction 
nous intéresse relativement peu. Chacune des variantes de la légende 
en donne une interprétation différente* Il nous suffît d'isoler l'idée 
d'un tabou qui a été violé* Dans toutes ces questions d'interdictions 
sacrées il est toujours très difficile de remonter à la source : un 
tabou est essentiellement une défense absolue dont l'origine a été 
perdue*. Un tabou ne se discute pas ; il est, et cela suffit. 

Quoi qu'il en soit, les dieux ont choisi les femmes pour punir 
Orphée. Si nous en croyons Freud, le tabou a pour origine l'inter- 
diction de l'inceste : en effets lorsque nous parlerons d'Orphée en 
tant que poète, il semblera bien que la mentalité populaire, en 
élaborant le mythe, y ail introduit l'idée masquée de la violation du 
tabou de l'inceste* Le choix des femmes serait alors voulu, non 
seulement pour des raisons historiques» mais pour des raisons psy- 

(1} G + RaDet : La Lydie ci le monde grec au temps des Meimnades. Paris, 1# ( J3, 
an 8% fase f 63 de ]a BibL des Ecoles françaises d* Athènes et de Rome. 
K. Flûwer Smith : i The litterary tradition of Gygos and Candaulcs ■►, in 
American Journal of philology, t, XLI, 1920- 

(2) Strir., VII, 18. Ed. Di<lot, p. 276. 

(}) Eschyle. Ed, Dîdot, p. 179, 



338 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ehologiques plus profondes* C'est Ovide qui nous donne les détails 
les plus complets sur la mort d'Orphée (1). Il fut mis en pièces 
par les Bassarides de Thrace pendant une fête consacrée à Diony- 
sos, Ces mystères, réservés aux fenmies, devaient rester inconnus 
aux hommes. Orphée fut tué pour avoir assisté à ces rites secrets, 
Les Ménades, avant de déchiqueter Orphée, se précipitèrent d'abord, 
dans leur délire bachique, sur un attelage de bœufs qui se trouvait 
là, paisiblement. Armées de pierres, de branches d'arbres et d'outils 
agricoles, elles mirent ces animaux en pièces. Puis elles se retour- 
nèrent sur Orphée et lui firent subir le même supplice. Ainsi que 
le fait très justement remarquer S, Reinach, il y a tout lieu de 
croire que les Ménades ne se contentèrent pas de déchirer Orphée, 
mais qu'elles le dévorèrent tout vif en un festin sanglant. En effet, 
sinsî que nous le disions plus haut, le témoignage de Porphyre 
nous révèle que les Bassarides de Thrace étaient anthropophages, 
Orphée passait pour avoir lutté contre ces rites primitifs* La 
légende, si elle nous détaille, par la voie d'Ovide, les circonstances 
de la mort d'Orphée, nous épargne le spectacle odieux d'un repas 
funèbre qui devait répugner au poète latin et à l'esprit hellénique. 
Cette mort d*Orphée nous révèle le rapprochement étroit que la 
tradition faisait entre lui et Dionysos. Le héros passait, selon Héro- 
dote, Lactance et Apollodore (2) s pour être l'initiateur du culte du 
jeune dieu, Oi% le supplice d'Orphée, victime des Ménades, n'est 
pas sans analogie avec celui de Dionysos dépecé par les Titans, Dio- 
nysos Zagreus était fils de Démètèr {la grande déesse asïanique 
de la Terre-Mère, où elle préside à la vie qui s'éteint et renaît éter- 
nellement). Cette origine maternelle divine était admise surtout 
dans les mystères orphiques ou éleusiniens, et enseignée aux ini- 
tiés ; en effet, dans la croyance populaire, Dionysos était considéré 
plutôt comme le fils de Sémélé, elle-même lille de Cadmos, roi de 
Thèbes. Sémélé appartenait à cette famille d*où descendit Œdipe, 
et à laquelle le malheur s'attacha avec une cruelle et troublante 
obstination. La suite des drames horribles dont furent victimes 
tous les membres de cette famille, peut être, elle aussi, attribuée à 
la violation des tabous dont ils se rendirent coupables. Parmi ces 
fautes, la première commise chronologiquement n*est point celle 



(1) Ovide : Métam. t XI, 8 sq. 

(2) Hérodote : II, 49. Lact^xce : Jmiii. U 22, Apollodore : Biblîoth. L 



l'interprétation psychanalytique du MYTHE D' ORPHÉE 339 

d ; Œdipe : Œdipe vient assez tard dans la lignée ; s'il faut en croire 
la légende, la génération de Sémélé fut suivie de celle de Lahclacos, 
puis de celle de Laïos qui, marié à Jocaste, eut Œdipe pour fils, 
Œdipe viola sans le savoir, mais parce que le destin Pavait prévu, 
]e tabou de l'inceste. Mais, bien avant lui, Sémélé s'était rendue 
coupable d'une autre faute tragique : c'est elle qui avait enfanté 
Dionysos. Or> tout héros dont la vie sera marquée par le triomphe, 
suscite la haine et la jalousie autour de lui* Le héros Dionysos n'a 
}3as échappé à la haine jalouse des Titans. L'on peut considérer que 
leur désir de s'incorporer la toute-puissance du jeune dieu a eu une 
.double conséquence : d'une part la tentative de meurtre exercée sur 
lui. Dionysos leur ayant échappé par la résurrection, il semble 
qu'une sorte de potentiel affectif de haine se soit déplacé sur la 
ancre elle-même de Dionysos, la coupable involontaire, et sur toute 
^a lignée : en effet la légende fait mourir Sémélé parmi les embrase- 
ments de la foudre pendant qu'elle met au monde son fils Dionysos, 
le triomphateur, Cette légende est sans aucun doute extrêmement 
ancienne, car elle montre sans voiles le sentiment de la haine dans 
la société légendaire : cette société imaginée par la mentalité popu- 
laire n'est pas sans analogie avec la horde primitive telle que nous 
'*a dépeinte Freud (1), 

Aucun des enfants de Cadmos n'échappa aux calamités du ciel : 
Polidros fut l'ancêtre d'Œdipe. ïno, sœur de Sémélé, fut frappée 
de démence par Héra et se précipita avec son fils dans la mer. La 
troisième fille, Àutonoé, fut la mère d'Actéon, qui, ayant surpris, en 
allant à la chasse, Arthémis au bain, fut changé par elle en cerf et 
dévoré par ses propres chiens. Enfin, la dernière Agave tua son 
fils Penthée, l'ayant pris, en proie au délire dionysiaque, « pour 
une bête féroce ». Le supplice de Penthée n'est pas sans analogie 
avec celui d'Orphée : Penthée, ainsi que nous le verrons plus loin, 
s'était rendu coupable du crime d'assister, en secret, aux mystères 
de Dionysos. Mais, suivant Hygin <2), Orphée lui-même avait été 
tué par les Monades pour la même raison. La légende rapproche 
d'une façon troublante Dionysos, Orphée et Penthée. Nous verrons 
comment le culte de Dionysos a pu être considéré comme d'origine 
thrace, ce qui explique le rapprochement entre Orphée et Diony- 



(1) Freud : Totem et Tabou , loc* cit. 
<3) Hygin : Poet Astron, II, 6. 



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340 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



sos- Là encore, la Jégende emprunte d'une manière symbolique à 
des faits historiques dont elle donne une illustration richement 
développée* 

À l'occasion de la légende de Dionysos se manifeste encore le 
même rite cruel du dépècement et de la manducation de la vic- 
time, M, S, Reinach voyait dans ce rite une survivance du totémisme 
sous la forme du culte d'un animal tabou qui est considéré connue 
l'ancêtre et le protecteur du clan, Àinsi> à propos de la légende 
d'Àctéon, il voyait dans la mort du jeune chasseur l'expression sym- 
bolique du sacrifice du cerf dans une tribu dont le totem est le 
cerf. En réalité, l'auteur, en substituant le cerf à la victime hu- 
maine, a eu la même attitude que les auteurs grecs : de part et 
d'autre, c'est le même désir d'adoucir un passé cynique et crueL 

Il semble, à la lumière de la théorie Freudienne, que S. Reinach 
ait retourné la question- A ce titre, le mythe est très explicite, II 
montre dans le sacrifice du cerf un affaiblissement du sacrifice hu- 
main : le symbolisme du mythe est tout à fait simple à déchiffrer. 
C'est Actéon lui-même qui est sacrifié à l'origine, mais au fur et à 
mesure qu'évoluera la mentalité et le comportement social^ une vic- 
time animale est substituée à la victime humaine, Ainsi est mas 
quée la vérité brutale primitive sous un aspect zoomorpliique. 
Notons qu'k certains égards la forme totémique de la société indique 
une certaine évolution sociale et morale. La série des tabous du 
clan constitue un code d'interdictions morales : Tinceste et le 
meurtre y sont surtout visés. Le respect de ces interdictions est 
assuré par un système de sanctions qui constitue la loi primitive du 
talion. 

À l'origine des mythes, ce ne sont pas des animaux qui sont dévo- 
rés» mais bien des victimes humaines. Dans la légende de Diony- 
sos, ce n'est pas le taureau symbolique qui est dépecé et mangé, 
mais bien Dionysos. Le meurtre n'est pas le fait du hasard : il est 
au contraire fortement désiré par les Titans excités par la colère 
de Héra (que Ton doit considérer comme la mère). Le jeune dieu 
se transforme en taureau pour leur échapper* Dans une autre tra- 
dition, les Titans s'approchent de Dionysos enfant et lui tendent un 
jouet. Lorsqu'il vient vers eux, ils s'en emparent, le tuent et mettent 
son corps en lambeaux ; puis ils font cuire les morceaux dans une 
marmite et les mangent Dionysos renaîtra grâce à la vigilance 
d'Alhéna. Elle a recueilli le cœur de la victime : Zeus, en l'avalant,. 



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l'interprétation psychanalytique bu mythe d'orphée 341 



fera renaître le jeune dieu. Les Titans sont foudroyés en signe de 
punition, 

La môme férocité se révèle dans le meurtre de Penthée, qui fut 
châtié pour avoir voulu, comme Orphée, épier les mystères diony- 
siaques, il s'était à cet effet dissimulé dans les hautes branches 
d'un sapin, sous l'instigation de Dionysos lui-même qui l'avait 
déguisé en femme. Mais le jeune dieu avait aidé Penthée pour mieux 
"attirer dans un guet-apens. Penthée avait, encouru sa vengeance 
en voulant supprimer le culte de Dionysos à Thèbes. La cause de 
sa mort est donc bien comparable à celle que donnait Eschyle dans 
sa tragédie Les Bassarides, pour expliquer le meurtre d'Orphée, Le 
malheureux Penthée n'échappa point aux regards des femmes dont 
nul homme ne devait violer la société. Elles se précipitèrent sur le 
sapin qui le portait, le déracinèrent et mirent l'imprudent en pièces. 
Sa propre mère Agave prit part au meurtre : elle lui arracha le 
bras après lui avoir mis le pied dans l'aisselle ; puis elle s'empara 
de sa tête, la planta au bout de son thyrse et revint à Thèbes en 
chantant le triomphe de Dionysos. Elle avait pris son fils, disait-elle 
lorsque le délire se fut dissipé, pour une hôte féroce. Cette sorte 
d'excuse qu'elle s'adressa, doit encore être considérée comme un 
euphémisme. Cette atténuation a été introduite dans la légende 
secondairement. Cette auto-justification masque le désir réel du 
meurtre sous l'excuse d'un sacrifice animal. Le mythe de Penthée 
possède d'ailleurs une signification plus profonde, L'arbre y est un 
symbole phallique, et son arrachement symbolise la castration, 
Àgavé symbolise la mère terrible qui est* comme dans le mythe 
d'Àttys, amoureuse de son fils. Cette castration est au fond l'idée de 
Fauto-sacrifice du dieu dans la légende de Dionysos, Elle est aussi le 
désir inconscient des adeptes orphiques épris de pureté, dans leurs 
efforts surhumains pour détourner la libido fi\ée sur la mère. Et 
en cela ils imitent Orphée lui-même, qui se détourna des femmes 
thraces pour rester fidèle à l'image d'Eurydice (en réalité, cette 
descente dans le sein de la terre, à la recherche d'Eurydice, est un 
effort de retour dans le sein maternel), La mère terrible, cette 
contre-partie de la mère nourricière et inspiratrice, sera la cause 
profonde de sa mort. 

Le meurtre de Penthée ressemble à cette mort d'Atlys dont il est 
question dans Pausanias (1). II en est une forme voilée : Pausa- 

(1) Paus. t VI, 17, 9. 



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5i2 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



nias racontait en effet très cyniquement que la mère d'Attys péné- 
tra dans Ja chambre nuptiale de son fils, et que celui-ci, « au pa- 
roxysme du délire sexuel, se trancha la verge ». Dans une autre 
version, Attys, au paroxysme du délire dont Pavait frappé sa mère 
follement amoureuse de lui, se châtra sous un pîn ? arbre qui joue 
un rôle capital dans le culte qu'on lui rend. « Une fois Tan, le pin 
était enguirlandé, on y suspendait une image d'Attys, puis on rabat- 
tait pour symboliser la castration. Du sang qui en jaillit fleurirent 
des violettes. Au comble du désespoir, Cyhèle, sa mère r arracha 
Farbre du sol, remporta dans sa grotte et l'y pleura. Ainsi> voilà 
la mère chtonîque qui va cacher son fils dans son antre, c'est-à-dire 
dans son giron, » (Jung) L'arbre de Penthée et Parbre d'Attys 
fcont tous deux des symboles phalliques. L'histoire d'Orphée cons- 
titue un euphémisme de ces deux légendes, 

La manducatîon de Dionysos n'est pas tellement différente de la 
mutilation d* Attys, Elle en marque une sublimation, sous la forme 
de la régression de la libido au stade présexuel de la faim, La même 
sublimation se manifeste dans le mythe d'Orphée, qui fut probable- 
ment mangé par les Mena des. Mais ici la légende a été encore plus 
adoucie, car elle nous épargne le spectacle de ce repas funèbre- Les 
membres dispersés d'Orphée furent jetés, suivant Phanoclès (1), 
soit dans l'Hèbre (2), soit dans la Mer Egée. Les flots, nous dit 
Ovide (3), portèrent sa tête jusqu'à Lesbos (4). Ce détail de la 
légende a une importance historique considérable : il symbolise la 
dualité originelle de la civilisation hellénique : en effet, le retour 
de la tête d'Orphée vers Lesbos donne une image de ces échanges 
continuels, de ce perpétuel jeu de balance entre les deux rives de 
ïa Mer Egée dont est tout emplie la genèse de la civilisation hellé- 
nique, Lesbos était j avec Ténédos, l'un des trois groupes de colonies 
grecques qui constituaient l'Eolîde, Cette île, dont la capitale était 
Mytilène fut le berceau d'une civilisation très brillante. Terpandre, 
Erinna, Arion, Sapho et le poète lyrique Aicée (5) y vécurent à la 
lin du vm° et pendant le vu siècle. La tête d'Orphée voguant sur 

(1) Phakoclés : ap, Stob. Floril, 64 (Meineke H, 387). 

(2) L'Heure était l'actuelle Maritza qui, venue de Bulgarie, sert de frontière 
entre la Thracc grecque et ]a Turquie d'Europe, et se Jette dans la mer Egée, 

(3) Ov. : Mêtam^ XI, 55 r 

(4) La tête d'Orphée commejiça à rendre des oracles à Lesbos, dès l'époque de 
la guerre de Troie (Philistr. Héioic, V, 3). Ce témoignage nous permet d'ajuster 
la légeûdc d'Orphée, ou tout aii moins une de ses variantes, dans le temps. 

Il nous confirme la versiou de Pindare et des Argonautes, 

(5) Die anfîken Dauresie det Insel Lesbos (Berlin 1890, jn-8°L 



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l/iNTERPRÉTÀTIGN PSYCHANALYTIQUE DU MYTHE D'ORPHÉE £43 



la Mer Egée jusqu'à Lesbos ne lémoigae-t-elle pas magnifiquement 
de ce que la civilisation grecque, dans son épanouissement rend 
à la côte de F Asie, après avoir élaboré et spiritualisé les apports 
qu'elle en avait reçus ? Le panthéon, Part* et la pensée hellénique 
ont été le fruit de la juxtaposition et du développement d'éléments 
doriens, réalistes et pleins d'une logique rigoureuse, et d'apports 
ioniens, imprégnés du souffle de la Mer Egée et du parfum lointain 
de TAnatolie exotique et asianique. 

Il n'est pas étonnant que la mythologie mentionne sous une 
forme symbolique la dualité de cet apport : la légende d'Orphée 
est une image de l'esprit hellénique, qui allie la souplesse intuitive 
aux calculs les plus sévères de la réflexion (1)- C'est ainsi que s'est 
introduite, dans la légende, à l'insu même de ceux qui nous Pont 
transmise, une foule de traditions extrêmement anciennes et bien 
antérieures à la civilisation hellénique proprement dite- Les Grecs 
traitaient facilement de barbare tout ce qui était étranger au Pélo- 
ponèse, à l'Archipel et à la région côtière d'Asie Mineure. Toutes les 
régions situées au delà n'étaient connues que par tradition ; il en 
était question surtout dans les légendes fantastiques. Et pourtant 
il est bien certain que, parmi le panthéon hellénique, plusieurs 
divinités sont nettement asiatiques, A des conceptions mdo-euro- 
2±éennes comme Zeus, Héra, Apollon, Héraclès, se juxtaposent les 
cultes orientaux d'Aphrodite et d'Arthémis. L'histoire de la civili- 
sation hellénique est faite presque exclusivement des mouvements 
d'Asie en Europe et des chocs en retour d'Europe en Asie (2). 

A partir du - vn c siècle, l'influence ionienne reprend le dessus 
<ians ce jeu de balance perpétuel. L'esprit hellénique a été con- 
traint de ne pas se cantonner dans les étroites vallées du Pélopo- 
nèse, toutes emplies du bruit des luttes intestines ; il a respiré lar 
cernent l'air de la Mer Ionienne et de l'Archipel, parmi la pureté 

(1) Cf. E, Brëhïeu : Histoire de la Philosophie, tome I* fasc, I. - 

(2) Cest ainsi que Ton fait actuellement des Pélasges, premiers habitants 
historiques du monde égéen, les descendants d'un groupe non indo-européen 
évincés d'Asie vers le deuxième millénaire (G. Contenait '* Eléments de bibtio 
graphie Hittite, Paris, 1923, in 8 fl ). Plus tard, au moment de la civilisation 
^créto mycénienne, un courant s'établit entre les deux rives de la mer Egée dans 
le sens Ouest Est. Plus tard encore, ce 'sont les achéo éoliens qui, poussés par le 
contre-coup -de fermentation <de peuples en Thessalie, se réfugient sur les côtes 
du Pêloponèse et prennent Je chemin de la future Ionîe* Cest à cette époque 
(xm e siècle) que s'installent en Attîque quatre tribus éo lieu nés refoulées par ce 
remous de peuples de Thessalie qui prélude à l'invasion Dorienne, A partir de 
ce moment l'influence dorienne domina. 



344 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



duquel s'immisçaient des bouffées plus lourdes venues de l'Asie. 
Hérodote et Thucydide synthétisaient déjà l'esprit hellénique dans 
''opposition de Tionisme et du dori&me. 

Si nous croyons devoir insister sur ces faits historiques, c'est 
qu'ils ne nous paraissent pas étrangers, bien au contrai re, à notre 
légende* Nous sommes à l'époque de rajustement des mythes et 
des données les plus sûres de l'histoire (1), Nous tenons à indiquer 
ici brièvement les mouvements qui constituent la genèse des théo- 
gonies et de Part helléniques. Car aucun de ces mouvements n f a lieu 
a l'état isolé. Tous concourent à une vaste évolution. Statuaire, 
architecture, musique, poésie, divinités sont transportés d'un bord 
à l'autre de la Mer Egée par les commerçants, les colonisateurs et les 
guerriers* Ainsi prennent naissance les légendes grecques. A ce 
titre* voulant réaliser dans un effort de synthèse les conditions du 
mythe d'Orphée, nous croyons qu'il n'est pas indifférent de passer 
tous silence ces quelques faits historiques précis, qui sont des 
bornes rationnelles parmi la fantaisie de la légende, 

Dionysos et son hypostase Orphée (2) sont tout imprégnés de 
cette dualité gréco-asïanique. La musique grecque, qui doit tant 
au culte de Dionysos et d'Apollon, révèle aussi la juxtaposition 
d'éléments dorîens avec des éléments lydiens et phrygiens* Ici encore 
3'on voit ]a nécessité cTétudier l'ensemble des échanges spirituels, 
l'exode des individus et de l'esprit expliquant celle des arts. 

Un exemple illustre bien, dans le panthéon hellénique, l'existence 
d'éléments égéens et d'éléments venus d'Asie Mineure, et même 
de Mésopotamie, C'est le culte d'Artémis, qui fut introduit en Grèce 
b l'époque de Pythagore, dont le nom reste attaché à FOrphîsme. 
Cette déesse avait un grand sanctuaire à Ephèse, en Lydie, un peu 
au nord de cette vallée du Méandre qui remonte jusqu'au cœur de 
l'Asie Mineure et traverse une région qui fut soumise à la domi- 
nation hittite, et qui s'imprégna plus tard, après la chute de cet 
empire, de la civilisation assyrienne. Le culte de l'Ai témis d'Ephèse, 
la déesse de la nature, qui demeura vierge mais fut féconde, avait 
un caractère nettement asiatique : elle était entourée de prêtres, de 

{!) Relire à ce sujet l'histoire dos tablettes hïttiqucs de Bogliaz Keui dont le 
déchiffrement permet des Interprétations historiques inattendues de la nrytho 
logie grecque, et en particulier de tout ce qui a trait à l'épopée des Argonautes* 
à la guerre de Troie, et à la triste légende des < retours *. 

(2) Cf. Guuppc, Op. 3, p. 1)10 ] 171/ 



mùâ 



L'iNTEllPRÉTATlON PSYCHANALYTIQUE DU MYTHE D*ORPHÉE 845 



prêtresses et d'eunuques* Les rites, les figurations des animaux qui 
accompagnaient la déesse, les ex-voto ressemblaient énormément à 
ceux de Babylone et à ceux de la religion hittite (1). Ces faits per 
mettent de comprendre le mélange do rites asiatiques et grecs dans 
l'école orphique qui se développa à la suite de Pytbagore. Cette 
Artémis, déesse de la Terre, ressemble à la mère de Dionysos 
Zagreus, à Cybèle. Le jeune dieu était précisément l'objet d'un 
culte orphique, Pytbagore était originaire d'Ionie ; ayant émigré à 
Crotone en 540, il y apporta, avec son propre bagage scientifique, les 
traditions du culte d'Artéinis d'Ephèse, et fonda en Grande-Grèce 
une école conçue sur le modèle des collèges religieux de la grande 
Déesse- 
Mais, outre, cette Ârtémis anatolienne, l'histoire nous apprend 
qu'il existait aussi vers le vnr siècle un culte d'Àrtémis Ortia dans 
la rude et belliqueuse Sparte (2), Le culte d'Àrlémis est donc à la 
fois lydien et dorien. L'introduction du culte <T Artémis inarqua 
l'apport dans le Péloponèse du mysticisme asiatique et de concep 
lions métaphysiques complexes qui s'opposent au réalisme et à 
l'esprit d'analyse critique helléniques. Ainsi s'édifia le prodigieux 
monument de la philosophie orphique. Autour de l'image d'Orphée 
se groupa un ensemble de conceptions auxquelles il était primiti- 
vement étranger, 

IV 

La sublimation de la libido incestueuse 
dans le mythe d f orphée 

Ainsi doue, Dionysos et Orphée représentent l'effort ienié par des 
héros prédestinés pour attirer sur eux la responsabilité d'une, faute 
très ancienne qui pèse sur l'humanité depuis Forigine des temps, 
Freud (3) attire noire attention sur le fait suivant : « On lit dans 
un fragment d'Ànaximandre, que l'unité du monde a été détruite à 
la suite d'un crime commis aux temps primitifs, et que tout ce qui 

<1) Ch* Picaiuj : Ephèse, ei Claros, recherches sur les sanctuaires et les cultes 
,de l'Ionie du Nord (Paris 1922, fasc, 123 de la Bibl. des Ecoles françaises 
d'Athènes et de Rome)* 
<2) Kahrstedt : Griechisches Staatsrecht, t* l : « S par ta inid seine Syiiima*- 
, chic » (Gottînger, l$22 s in S ), et A, Jardê : La formation du peuple grec (Paris 
1923, in 3% fasc. 10 de la collection < l'Evolution de l'Humanité »)< 
(3) Freud : /oc* cit. 



«■HA 



346 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 

en est résulté doit supporter le châtiment pour tout ce qui a été 
fait. » 

L'on notait déjà par endroits, dans la mythologie grecque cette 
tentative de rédemption. Apollon, fils de Zeus et de Léto, qui, pour- 
suivie par la jalousie de Béra, dut enfanter sur l'île flottante de 
Délos, avait tué le dragon symbolique qui empestait la vie des 
hommes* Or, le « dragon » n'est autre que la libido refoulée du fils 
qui aspire à la mère ; autrement dit, le Jils lui-même est ce * dra- 
gon » (Jung). Le dragon est presque toujours le gardien d'un antre 
souterrain, qui représente le giron maternel, Le dragon à vaincre,, 
c'est en réalité la résistance contre l'inceste ; cet animal fabuleux 
et terrifiant, est né comme le serpent, de l'angoisse due au refoule- 
ment du désir incestueux. Voilà pourquoi dit Jung, on trouve tou- 
jours le serpent avec l'arbre, et le dragon gardien de la caverne, 
Orphée, en descendant aux enfers, c'est-à-dire sous la terre mater- 
nelle (entendez revenant vers le sein de la mère), eut à combattre 
non pas le dragon, mais un autre animal terrifiant, le chien tricé- 
phale Cerbère, Or, le chien accompagne toujours Hécate, la déesse 
de la nuit et de la mort* qui est un des symboles de la « Mère-Ter- 
rible ». D'ailleurs Hécate était considérée quelquefois comme la 
gardienne des portes de THadès, et prenait alors l'allure d'une 
chienne triforme. Dans la conception orphique, Hécate occupait le 
centre de l'univers et devenait même l'âme du monde, Orphée par- 
ant à séduire Cerbère par ses chants, 11 utilisa en cela un procédé 
psychologique que nous analyserons sous la forme du « complexe 
d'Orphie » : il suhlima sous une forme poétique et musicale sa 
libido incestueuse et parvint ainsi à tromper Cerbère qui le laissa 
pénétrer jusqu'aux fonds des enfers. Ainsi il masquait son atti- 
tude œdipienne. Le triomphe du héros sur l'animal fabuleux, gar- 
dien de l'antre 3 le rend tout-puissant. Cela signifie qu'ayant triom- 
phé de l'inhibition maternelle, il devient l'égal du père. Le trésor 
que le héros va chercher dans l'antre, c'est sa propre renaissance, 
et le développement de sa force, qui devient omnipotente, Jung a 
schématisé le symbole du dragon dans la formule : « Le héros est 
un dragon en ce qu'il veut sa mère ; mais il est le héros vainqueur 
du dragon, en ce qu'il provient de la mère. » 

Apollon, en tuant le dragon chtonique Python, s*étail couvert 
d'une souillure dont nous voyons maintenant la signification. Il dut, 
pour se purifier, s'exiler volontairement en Thés salie, et se mettre 



l'interprétation psychanalytique du mythe d'orphfe 347 



humblement au service du roi Àdmète, en gardant son bétail* Dio- 
nysos et Orphée ne se contentent pas de s'exiler pour se purifier, et 
purifier ainsi leurs frères ; ils subissent le supplice du déchirement 
et sont dévorés dans un repas symbolique : dans le mythe de Dio 
nysos, ce sont les hommes qui dévorent le jeune dieu. Dans la 
légende orphique, le héros est dévoré par les femmes. Ce déchire- 
ment doit être considéré comme l'équivalent symbolique d'une cas- 
tration, ahisi que nous le révélait le mythe de Penthée* Celte cas- 
tration est un châtiment punissant l'inceste. 

La clé des sacrifices humains qui se révèlent à chaque instant 
dans le mythe d'Orphée, a été décelée par Freud sous la forme du 
sacrifice du père. S. Rcinach a recherché avec succès toutes les sur- 
vivances totémiques de la mythologie grecque. Elles sont fort nom- 
hreuses, bien qu'historiquement les familles doriennes el achéennes 
primitives ne puissent pas être considérées comme totémiques. Ce 
fait pourrait être expliqué de la façon suivante ; Freud a montré* 
à la suite de Frazer (1), que la domestication des animaux: marque 
automatiquement dans une société la disparition du stade toté- 
inique. Or, les diverses tribus indo-européennes, dont descendent 
en particulier les Achéens et les Doriens, sont considérées depuis la 
plus haute antiquité comme un peuple de pasteurs et surtout 
d'éleveurs de chevaux. Aussi, n'est-il pas étonnant qu'on ne retrouve 
pas de traces d'organisation totémîque dans l'antiquité grecque, 
bien que la vénération de certains animaux s'y manifeste encore à 
litre de vestiges d'un passé très lointain <2), On ne peut aucunement 
assimiler les familles achéennes et doriennes primîthes aux. 
sociétés totémiques contemporaines d'Australie ou d'Amérique du 
Nord ; Texogamie était connue dans la société préhellénique, maïs 
sons une forme qui n'était pas conditionnée par un totem • Néan- 
moïnSj à côté de chaque divinité grecque figurent un certain nombre* 
d'animaux qui lui sont, spécialement consacrés : la chouette* 
d'Àthéna, la biche d'Artémis, Taigle de Zeus* le dauphin de Poséi- 
don, la colombe d'Aphrodite, le sanglier d'Adonis, Dionysos avait 



(1) Fraser : Totemism and Exogamy (1910). 

(2) Au sujet des efforts tentés par la méthode linguistique pour essayer de* 
reconstituer la civilisation indo-européenne primitive, cf. Meillet : Introduction 
à V étude comparaiiue des langues indo européennes* Il y y*st question en parti- 
culier -des racines communes désignant l'élevage et le cheval. Au point de vue 
lithologie comparé e^ G* Dumézil. : Le festin d'immortalité (Paris 1924, in-8 û de> 
la biibL du musée Gurmet)* 



348 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



pour animaux consacrés le taureau et le bouc. Or, la légende racon- 
tait que Dionysos s'était changé en taureau pour échapper au\ 
Titans et que ceux-ci avaient dévoré le taureau. Là encore la légende 
a introduit un euphémisme, Les Titans ont dévoré le taureau parce 
qu'ils savaient que c'élait Dionysos* 

Le taureau est, depuis la plus vieille antiquité, le symbole de la 
puissance et du sexe mâles. Il est une des images du complexe pater- 
nel. L'altitude des Titans, c'est-à-dire des hommes, envers le tau- 
leau est la figuration symbolique de l'attitude primitive envers le 
père. Mous ne suivrons pas révolution du symbole du taureau par 
le détail : disons simplement que les hymnes sumériens primî 
tifs font déjà mention de cet animal (xxx* siècle av. J.-C.) ; il repré- 
sente la figuration du dieu fécond et créateur, principe de repro- 
duction (ce dieu s'appelle Nin-Girsou, Shara ou Enlil, suivant les 
régions). Les tablettes sumériennes (1) imaginent ces divinités « à 
la manière de taureaux mugissants, renversant tout sur leur pas- 
sage »♦ Mais, fait plus intéressant que la figuration zoomorphique, le 
dieu masculin est déjà associé à une divinité féminine, la déesse 
Terre (celle qui deviendra plus tard ïshtar et Gê-Métèr). 

Le couple divin donne naissance bientôt à un fils. 11 n'existait pas 
dans la religion sumérienne, mais il va dorénavant se manifester 
dans toutes les religions de l'Asie antérieure, avec des noms diffé- 
rents. Les Hittites, dont les croyances dérivent de celles du peuple 
de Sumer, adorent un dieu créateur Teshoub, et une grande déesse 
la Terre-Mère, Leur union mystique donne le principe de vie. De 
cette union naît un jeune dieu qui est à la fois le iils et ramant de 
sa mère. Voilà déjà constituée la famille dont descendra Dionysos 
Zagreus, fils de Démêler (Gê-Métèr, la déesse Terre) et de Zeus 
(dieu mâle). La rivalité entre le père et le fils va dorénavant encom 
hrer l'idée religieuse, après avoir tourmenté longuement la menta- 
lité individuelle. 

Le taureau se manifestait, par ailleurs, en Egypte, dans la reli- 
gion meniplnte (2). Dans la multiplicité de ce Panthéon, on peut 
isoler une série de trinités inversées, où se retrouvent à la fois la 

(1) H. de Ge\ouill4C : Tablettes sinnériennês archaïques ; matériaux pour 
servir à l'histoire de la société sumérienne (Paris 19 09, 5n-4°). 

(2) Nous n'avons pas à démêler la multiplicité des divinités égyptiennes de 
l'époque Memphite (3000 à 2200 env. av. X-C.). Chacune de *es divinités dérive 
de -croyances locales antérieures ; la multiplicité tient à ce que chaque ville 
vent consener le prestige de son dieu local. 



i/iNTEKPRÉTATIOK PSYCHANALYTIQUE DU MYTHE D'ORPHÉE 349 

présence de l'union incestueuse el celle de la rivalité père-fiïs. Ceci 
nous ramène à la conception solaire des mythes, dont nous par- 
lions plus haut» La théogonie £gyp tienne a été considérée longtemps 
comme ayant uniquement une signification solaire- En réalité, les 
individus ont projeté dans leurs croyances leurs propres conflits 
affectifs. Il existe à l'origine un dieu hermaphrodite Shou ? descen- 
dant de Râ, principe initial, et engendrant Geb ? dieu mâle> et 
Kouit ? dieu femelle. L'inceste est ici fraternel : Geb s'unît à sa 
sœur Nouit pour donner une nouvelle génération de divinités ; la 
rivalité s*établit de Shou à Geb, c'est-à-dire de père à fils. L'inceste 
fraternel s'est reproduit dans la deuxième génération issue de Geb 
et de Nouit, sous la forme du fils Osiris s'unissant à sa sœur Isis. 
La rivalité s'établit entre Geb et son fils Osiris. L'idée dominante 
de ce mythe solaire est l'inceste fraternel qui n'est qu'une forme 
atténuée de l'inceste maternel, ïsis est la sœur-épouse du dieu- 
soîeiL La rivalité existe du père au fils. 

La filiation de Dionysos révèle, nous l'avons vu, la même attitude 
œdipienne. Dionysos constitue avec ses parents nue trinité tont à 
fait analogue à celle des dieux égyptiens. Disons tout de suite qu'il 
n'est nullement question de faire descendre Dionysos du Panthéon 
niemphiie. Nous nous occupons uniquement du facteur évolutif au 
point de vue psychologique. Le fond de la mentalité humaine est 
tellement semblable à lui-même partout, qu'il n'est pas nécessaire 
d'invoquer des échanges géographiques ou historiques pour expli- 
quer une communauté de croyances ou de conceptions religieuses. 
Ainsi, le principe de « la migration des âmes », codiiié sous le nom 
de métempsychose, est une croyance universellement répandue dans 
l'Antiquité, L'on peut même dire que, sous une forme plus ou 
moins perfectionnée, elle fait partie du fond commun de la men- 
talité. Par ailleurs, une légende prétendait qu'Orphée, dont le nom 
reste attaché à l'origine du culte de Dionysos en Grèce, passait 
pour avoir rapporté ses conceptions religieuses et métaphysiques 
de l'Egypte, où iï les aurait reçues d'un prêtre d'Héliopolis. Nous ne 
ferons pas cas de ce témoignage au point de vue historique. 

L'évolution de la mentalité explique l'histoire des religions el 
prépare tout naturellement à la compréhension de l'orjjhïsme : il 
constitue la manifestation d'un effort surhumain tenté par la civi- 
lisation antique la plus évoluée pour s'élever au-dessus des aspira- 
tions brutales de la libido, en l'idéalisant ; la conception orphique 

REVUE FftAKCAlSE J>E PSYCHANALYSE. 12 



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350 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



connaissait bien la signification profonde du sacrifice. Mais elle 
s'efforçait de le dissimuler à la foule* Seuls les initiés étaient admis 
à connaître ces secrets. Ils furent si bien conservés par eux que nous 
n'en avons plus dans la tradition, qu'une réminiscence voilée sous 
le fatras des symboles, Dionysos, Orphée, Mithra marquent cet 
effort tenté obscurément par une élite pour préciser la notion du 
péché originel, celle de la rédemption, et celle de la vie éternelle. 

Suivons encore l'évolution de notre taureau. A l'origine de la 
civilisation grecque on retrouve, dans le mythe d'Europe séduite 
par Zeus-Taureau, rincarnalion du dieu tout-puissant de l'Olympe. 
La légende d'Europe nous rattache à l'histoire de la civilisation Cre- 
toise. Ici encore nous nous croyons autorisé à rapprocher Je mythe 
et rhistofre* Que Ton ne nous accuse point d'une surestimation du 
mythe. Son analyse doit laisser une grande pari à l'hypothèse. Néan- 
moins, nous voudrions réagir, avec la génération actuelle, contre 
ic vieux préjugé de l'infériorité de la légende, en tant que docu- 
ment scientifique, Nous considérons le mythe comme un premier 
essai de synthèse historique. L'on sait combien ont été fructueuses 
les recherches entreprises à Mycènes, à Amyclées, à Pyios, à Orcho 
mène, à Thèbes, autour du lac Copaïs, et à Troie, Elles font vrai 
ment revivre pour l'histoire les noms légendaires d'Agamenmon» 
de Mène la s, de Nestor, de Mynïas, de Cadmos, d'Athamas et de 
Priam. L'exemple de Minos, que nous pouvons bien évoquer puis- 
que nous parlions de la civilisation Cretoise, montre admirable- 
ment les rapports étroits que conservent à chaque instant la légende 
cl la réalité, Il met aussi en valeur le phénomène de condensation 
qui préside à la genèse du rêve et du mythe. Ce phénomène n'est pas 
une simple vue de l'esprit, En effet, les Achéens se sont souvenus 
dans leurs légendes d'un seul Minos, qu'Hérodote faisait vivre 
quatre-vingt-dix ans avant la guerre de Troie, c'est-à-dire vers 1300 
avant J.-d Ils ont attribué à ce personnage des faits qui appar- 
tiennent en réalité à toute une lignée de monarques ayant duré 
trois siècles, et dont Minos était le nom dynastique. 

Ainsi, la mentalité populaire a décalé l'existence réelle de Minos 
pour en faire un contemporain de Thésée. Elle a vraiment con- 
densé sur lui trois cents ans d'histoire et lui a attribué du même 
coup tous les faits accomplis par une lignée de trois siècles. Que 
Ton ne s'étonne pas alors de la toute-puissance que déploie le Minos 
de la légende, puisqu'il assume à lui seul l'œuvre d'une dizaine de 



PV^ 



L J INTERPRÉTATION PSYCHANALYTIQUE DU MYTHE B s ORPHÉE 351 



a ois (1)* Le Minos historique était la personnification « d'un dieu 
mâle de fécondité, l'incarnation du Taureau ; Minos est l'équivalent 
Cretois de F Apis ou du Mnévis égyptien, avec un caractère plus sau- 
vage qui le rapproche du taureau asiatique. Comme dieu mâle, il 
s'identifie aussi au dieu souverain de l'atmosphère, au Zeus maître 
de la foudre et de la pluie : en cette qualité il a pour attribut le 
Eabris, ou double hache, l'arme qui symbolise la foudre meur- 
trière. Il forme couple avec la Déesse-Mère, personnification de la 
Terre et de la Nature, Leur association dans le culte prend la forme 
-d'un de ces mariages rituels, ou hiérogamïes, dont le souvenir sur- 
Técut dans le mythe de l'union de Minos et de Pasiphaé : c*est de 
cette union que Ton fait naître le Mînotaure* monstre à tête humaine, 
c'est-à-dire image du dieu-fils à la manière du Mnévis zoocéphale 
d'Héliopolis. En somme, la triade royale Cretoise semble la réplique 
composite des tri ni tés égyptienne Isis-Osiris-Râ (Horus ou Mnévis), 
hittite et syrienne» (2). 

ïl semble y avoir quelques rapports de ressemblance entre la 
religion égyptienne et celle de la Crète, On ne peut, en l'absence de 
témoignages formels, malgré les échanges de la Crète et de l'Egypte, 
•qui furent importants au moment de la XVIIP dynastie (après Je 
triomphe du Pharaon Àhmès P r sur les envahisseurs Hyksos, 1580 
environ av. J.-C), affirmer une influence directe de l'une sur 
Tautre. « Le seul rite qui nous soit attesté confirmerait cette inter- 
prétation. Tous les neuf ans le Minos devait avoir une entrevue 
secrète et directe avec son père Zeus dans le sanctuaire du mont 
louktas, au sud de Cnossos. C'était une sorte de communion, desti- 
née à renouveler en lui le caractère divin de la royauté, comme les 
retraites où le Pharaon récupérait, dans sa chambre d'adoration, 
les sacrements de son investiture* Le Minos sortait de cette neuvaine 
purifié, rajeuni et confirmé pour neuf ans dans ses pouvoirs (3). » 

S. Reinach nous rappelle aussi le témoignage de Firmicus-Mater- 
ttus (4), au sujel du sacrifice annuel des taureaux en Crète. Les 
\icthnes étaient déchirées à belles-dents. Cet auteur rapproche ce 

(1) Relire au sujet de la civilisation créto mycénienne le livre de À. Evans : 
The Palace of Mtnos (Oxford 1921, in 8*) donnant le résultat des fouilles tentées 
«n Crète par l'auteur lui mèmû et la révélation de la civilisation mycénienne. 

{2) Les premières civilisations, t. I de V Histoire des peuples et des civitfsdtioHS. 
Alcan, 1929, p. 174. 

(3) Les prem. civ~ 7 ïoc. cit* p. 175. 
t(4) Firmïcus Màterkuê : De £nor&, prof- relîg-, G. 



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HH^^HM: 



352 KKVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



témoignage de celui d'Euripide, qui rapporte dans sa tragédie Les 
Bacchantes quelques-uns des rites dionysiaques archaïques : « ... Les 
Prêchantes, avec leurs mains désarmées, fondent sur les troupeaux 
qui paissaient l'herbe ; l'une tient dans ses mains une génisse aux 
mamelles gonflées* partagée en deux et encore mugissante ; d'autres 
déchirent des vaches en 1 a ni] } eaux ; on voit des côtes ou des pieds 
fourchus voler de toutes parts tx ies débris suspendus aux arbres 
dont los rameaux dégouttent de sang. Les farouches taureaux aigui- 
sant leurs cornes menaçantes tombent le corps terrassé par les mille 
mains des jeunes filles, et leurs chairs* dépouillées de leur peau, 
sont dépecées en un clin d'œil (1)* » 

Nous arrivons de proche en proche à Dionysos et son taureau. Ce 
dieu est à cheval sur les conceptions anatoliennes et les indo-euro- 
péennes. Son culte fut importé de Phrygie (2), La population phry- 
gienne est assez complexe : on peut y distinguer en gros deux élé- 
ments principaux, Le premier, le plus ancien, est constitué par un 
apport de peuplades nordiques, qui* dès l'époque néolitique, avaient 
afflué de la vallée du Danube et de la Thrace, C'est ainsi que fut 
fondée la « seconde Troie » (vers 2400 av. J*-C), et Tétat pré-darda- 
nien dont Part se révèle comme nettement nordique (3). Ces enva- 
hisseurs se Axèrent sur place et s'imprégnèrent d*éléments asiati- 
ques venus de l'Est, Ils devinrent un peuple de pasteurs et d'agri- 
culteurs* Ils adoraient la déesse Terre-Mère. Une fois de plus noui 
retrouvons cette divinité féminine qui règne sur toute l'Asie Anté- 
rieure, Tamnuz, Ishtar, Cybèle, {iê-Métèr furent ses noms successifs. 
Cette déesse avait un fils, Atys, ou Attès, jeune dieu de la végéta- 
tion, et analogue à l'Adonis syrien, Dionysos, fils de Démèièr, appar- 
tient à la même famille de divinités, II n'est pas étonnant de trou- 
ver chez un peuple d'agriculteurs le culte de la terre et de ses 
récoltes, Dionysos fut lui-même adoré en Grèce primitive sous la 



(1) Euripide ï Bacch^ 735 et suiv* Le fait qu'à partir du vers 765 3 Euripide 
nous montre les Àîénades allant laver leurs joues ensanglantées, laisse à penser 
que -ces îeunes filles ont dévoré les chairs pantelantes de Iêuts victimes» après 
les avoir dépecées. 

(2) E* Buandckburg : Phrygien^ und seine Stellung im Kleinasïatischen Kuliur- 
kreis (Leipzig* 1907, in 8°. Colle et, « Der Àlte Orient »)* 

(3) L'une des plus récentes de ces invasions septentrionales fut ce]Ic des 
Moushki (xui* s*), ainsi appelée par les Assyriens probablement parce que cette 
tribu la iplus avancée vers le sud était la seule qu*il$ connussent. Ce nom 
générique de Moushlïi correspond en réalité à un vaste afflux de peuples nordi^ 
ques* 



L'ïNTERPftÉTATION PSYCHANALYTIQUE DU MYTHE D* ORPHÉE 353 



forme du dieu de la végétation. C'est plus tard qu'il devint, sous la 
forme de Bacchus, le dieu de la vigne. 

La lignée des rois phrygiens à laquelle appartient Gordios (1) 
punissait de mort le meurtre d'un bœuf* On peut expliquer alors 
très vraisemblablement la présence de cet animal dans le eu lie de 
Dionysos et dans l'orphisme. Le bœuf et le taureau étaient considé- 
rés, du fait de la protection royale, comme des animaux tabous : 
l'homme qui s'était rendu coupable, en abattant un bœuf, de la vio- 
lation de ce tabou , se trouvait immédiatement sous le coup de la loi 
du talion et devait être sacrifié à son tour. Le bœuf joue le rôle 
d'animal totémique, bien que, comme pour les sociétés achéemies 
et dorieimes primitives, la société phrygienne ne fût pas instituée 
sur le mode totémique. Peut-être pour les mêmes raisons : l'intro- 
duction de l'agriculture accompagne toujours la disparition du* toté- 
misme* Néanmoins, tout animal sacré de l'antiquité a été identifié 
par Robert son Smith (2) avec un ancien animal tolémique. Comme 
tel, cet animal était sacrifié solennellement sous la responsabilité du 
roi et de la société, et mangé* Le bœuf, dans la croyance thraco- 
phrygienne, ne pouvait être tue; qu'à l'occasion d'un événement 
unique- Sa mise à mort était un acte interdit à l'individu. 

Ce rite est fort comparable à. celui qui était pratiqué aux fêtes 
athéniennes des Euphonies : le sacrifice du bœuf était suivi d'un 
véritable procès, « avec interrogatoire de tous les participants. On 
se mettait finalement d'accord pour rejeter la faute sur le couteau, 
qu'on jetait à la mer ». Cette mise en scène révèle bien le senti- 
ment de la faute qui s'attachait à tout sacrifice animal, et qui était 
dû au remords du meurtre du père, 

La secte orphique, malgré l'élévation de ses conceptions philos o- 
23hîque$ et la rigueur de l'ascétisme auquel se soumettaient ses 
membres, comportait encore le sacrifice primitif du taureau : Dïo- 
gène Laêrce reprochait justement aux orphiques ces reliquats pri- 
mitifs et la lubricité qui se donnait libre cours à l'occasion des sacri- 
fices, marquant une sorte de compensation au refoulement de la 
-sexualité que comportait la vie ascétique et la pureté des moeurs. 

Voici donc reconstitué le sacrifice du bœuf et du taureau dans les 



<1) Gordios donna, son nom, dans la tradition, au nœud gordien qui sériait 
•d'attache entre le timon -et le joug, 

(2) W. Robert sou Smith. The religion of the Semiies (2* édition. Loudon, 
1907), 



AMll^^^^^^^^HS^^^^^^tol^l^ 



354 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



■v 



mystères de Dionysos, Du même coup se justifie le culte d'Orphée, 
le chantre de Thrace, et sa connexion étroite avec le Dionysos 
ihraco-phrygien. Enfin s'explique aussi la mort d'Orphée racontée 
par Ovide : les Ménades avaient en effet mis en pièces un couple de 
lïceufs avant d'exercer leurs fureurs sur le malheureux héros. 

D'une part, il existait le Dionysos phrygien dont nous avons 
reconstitué la lignée. D'autre part, il y avait en Àttique un très 
vieux sanctuaire d'un Dionysos européen, datant de la fondation de 
! ! Etat athénien. Ce sanctuaire se trouvait, dans l'Athènes ancienne, 
sur les bords de Fllissos (1), avec ceux des dieux ioniens Zeus Olym- 
pien, Poséidon Héliconïen, et à côté de la fontaine Callirrhoé* 

Par ailleurs* le taureau créloïs existe dans la légende à Mara- 
thon : Dionysos était l'objet d'un culte dans la primitive tétrapole 
de Marathon. Donc, à une époque ancienne, Dionysos et le taureau 
sont déjà rapprochés en Attique (2). Apollon aussi était adoré dans 
cette tétrapole. Ceci justifie la tradition d'Orphée dont il est ques- 
tion dans la tragédie d*Eschyle : Les Bassarides. Nous avons vu 
que, selon cette tradition, qui nous est actuellement perdue, puis- 
que nous ne connaissons la tragédie que par ouï-dire, Orphée aurait 
cté puni pour avoir voulu soutenir la supériorité d'Apollon sur Dio- 
nysos (3). 

Nous n'insisterons pas sur l'organisation ultérieure du culte de 
Dionysos au moment de l'épanouissement hellénique. L'unification 
politique de l'Etat attique (synœcisme, attique) était attribuée à 



(1) Il avait pris le nom de Liiunaion (de Lirmiai, marais) à cause des bord? 
marécageux de l'Ih'ssos. 

(2) La tétrapole primitive de Marathon avait été fondée vers 1300 av. J + C, 
par un groupe de réfugies de toutes provenances auxquels devaient ^emr 
s'adjoindre vers la fin du xn* siècle un autre groupe d'Achéo Holiens descendant 
du nord et poussés par le remous de peuples qui prit naissance au moment de 
l'invasion dorienne. Les hahitants de eette Tétrapole sont ]es ancêtres des 
futurs Ioniens* 

(3) Antérieurement à la fondation de la Tétrapole d£ Marathon, l'Attique avait 
été déjà -visitée par des colons étrangers durant la Ihalassocratie minoénne 
(xvi c et xv* siècles). Il est permis de penser que la légende du taureau crétois 
de Marathon exprime l'influence Cretoise qui régna à cette époque sur Plttique ; 
les fondateurs de la Tétrapole ionienne durent trouver déjà sur place le symbole 
imposant et majestueux du taureau, paré de la puissance légendaire du Miuos. le 
roi tout puissant de Crête, qui incarnait sur terre le- Taureau divin, Consulter 
au sujet des origines de Pétat Attique : \. J, Reix-vch î « Atthis : les origines de 
Tétat Athénien » (Revue de synthèse historique, tome XXIV et t. XXV., 1912). 
Paul Foucaivt ; # Le culte de Dionysos en Attique » (in Mémoires de l* Académie 
des Inscriptions ci Belles Leitres t t, XXXVII a 1S04. Du même ; Les mystères 
d'Eleusis (Paris, 1914, in-S*). 



l' interprétation psychanalytique du mythe d'orphée 355 



Thésée, Cxtte unification se fit sous la forme d'une communauté de 
îeligion qu'instaura le clan ionien de Marathon à son profil. Ainsi 
les multiples clans attiques furent organisés en un seul état, et les 
querelles locales se calmèrent du même coup* Le culte de la déesse 
Athcna, de qui devait dériver le nom d'Athènes, fut Poccasion de 
l'unité politique. Ce culte remplaça celui de Pandrosos^ la primitive 
déesse de la Nature. Il en marque un perfectionnement. Le rap- 
prochement de la déesse Nature et de Dionysos nous ramène encore 
au culte de la Terre-Mère et de la 'jeune, végétation qui naît d'elle* 
Dionysos ressemble encore, en Attique, au dieu thraco-phrygien de 
la végétation, fils de Cybèle la déesse féconde qui fut amoureuse de 
son fils. 

Pisistrate organisa vers 550 le culte populaire de Dionysos à 
''époque où il faisait achever la construction du temple d'Athéua- 
Polias (protectrice de la cité) commencé sous Solon : rHécatom- 
pédon (1), Dionysos était aussi 1* objet d'un très ancien culte à Eleu- 
sis : ce culte était encore associé à celui de Démètèr, à l'image des 
couples Isis Osiris. égyptiens et Ishlar-Atys anatoliens. Les mys- 
tères éleusîniens furent rattachés par Pisistrate à la religion d'Etat 
athénienne. Ils reconstituaient la Passion de Dionysos-Taureau, Ils 
comportaient un repas solennel où le taureau était sacrifié selon 
les rites. Dionysos renaissait alors dans le corps des initiés qui 
avaient pris part au repas mystique, comme il renaquit dans celui 
de Zeus, Rank cite un fragment crétoïs d'Euripide qui résume cette 
communion mystique : « Je mène une vie divine depuis que je suis 
le mysle du dieu de ITda, et que je mange de la chair fraîche, en 
qualité de berger du noctambule Zagreus (2), » Les mystères éleu- 
sîniens reconstituaient aussi les lamentations de Démètèr à la 
recherche de Perséphone qui lui a été ravie. 

Ici se rejoignent l'interprétation historique et la psychanalyse : 
Dionysos et son hyposlase Orpheus ont pour origine un culte pas- 
toral* L'élevage et la culture constituent les premières sublimations 
de la libido. La végétation naît de la Terre lorsque celle-ci a été 
creusée par la charrue : labourer possède une signification phal- 
lique manifeste sur laquelle Jung a insisté. Dionysos symbolisait 
la végétation : il est le héros fraîchement issu du sillon- 
aï Plus tard Pisistrate devait élever (530) un temple â Zeus Olympien» et à 
Apollon Pytliien, qu'il n'asheva point. 
{2) Dieterich ; Eine Mifluas Liturgie, p. 101 à 105. 



l 13/, ^ , r *,* 






356 BEVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



La libido, en se détournant de la sexualité* s'engage immédiate- 
ment dans la voie parentale* Aussi l'idée de la maternité s'impose- 
t-elle dans tous les cultes pastoraux. Mais cette libido n'est pas 
entièrement idéalisée. De là ce débordement de sensualité qui 
?ccompa£nait les mystères éleushiiens et les fêtes dionysiaques : 
cortèges et fêtes auxquels prenaient part des personnages à attributs 
phalliques (phallus de terre cuite et de pâte de froment). 

L'on ne sacrifiait pas seulement des taureaux: à Diony r sos. Le bouc 
lui était aussi consacré ; cet animal contient à la fois l'idée du sexe 
mâle et celle du culte pastoral. Le bouc est en effet le mâle d'un 
troupeau d'animaux rustiques moins exigeants que les bœufs pour 
leur nourriture. Orphée aurai t, lui aussi, un animal consacré spé- 
cialement à lui* S. Reinach a établi, par une suite de savantes 
recherches auxquelles nous renvoyons le lecteur (1), Ja présence du 
renard dans la légende primitive d'Orphée. Le renard était consi- 
déré dans l'antiquité comme le génie du champ moissonné, le 
« démon du blé ». Cette croyance populaire survivrait encore de 
nos jours, disséminée dans les pays slaves, et même l'Alle- 
magne et la France, Le sacrifice populaire du renard serait une 
sorte de rite magique destiné à féconder la terre en l'imprégnant 
du sang ou de la dépouille du « génie de la moisson », 

Orphée fut sacrifié dans la légende par les Bassarides, Or, Bassa- 
rens est le vieux nom du renard, Voilà, en résumé* les raisons pour 
lesquelles S. Reinach voit, dans le meurtre d'Orphée, l'image du 
sacrifice rituel du renard* Orphée-renard aurait été immolé par des 
femmes habillées de peau de renard. En effet, dans tout sacrifice 
les fidèles s'efforcent de s'assimiler à la victime en se recouvrant de 
dépouilles qui accentuent leur ressemblance avec elle. Les partici- 
pants revêtaient des peaux de bouc pendant les sacrifices diony- 
siaques. 

Ces déductions de S- Reinach montrent dans la légende d'Orphée 
une survivance totémîque et dans le meurtre du héros le sacrifice 
d'un renard sacré. Mais nous ne devons pas perdre de vue que le 
renard est une victime animale substituée à Orphée secondaire- 
ment D'ailleurs, si Pollux (2) et un scholiaste d'Horace (3) pré- 
tendent que les Bassarldes sont des vêtements lydiens en rapport 

Cl) S. Reikach : Reu m arch., 1902, p. 23 et siriv. 

(2) Pollux : VII, 59, 

(3) Schol. Hort, : Od„ L 18, L 



l'interprétation psychanalytique du mythe d'orphée 357 



avec le culte de Dionysos, Hésychius voit dans ces tuniques un 
vêtement courant des femmes thraces. Hérodote (1) et Xéno- 
phon (2) affirment que les vêtements de peaux de renards se portent 
fréquemment en Thrace, où il est nécessaire de se protéger du 
froid. Les mercenaires thraces qui accompagnaient les troupes de 
Xerxès portaient des sortes de capuchons en peau de renard* 

L'on ne voit pas pourquoi la légende aurait masqué le sacrifice 
d'un animal, fût-il sacré, par le meurtre si inhumain d'Orphée, Il 
semble encore que M. S- Reinach ait retourné la question dans le 
rapport renard-Orphée. Les sacrifices populaires de renards accom- 
plis au moment des Cerealia de Rome, les feux de la Saint- Jean 
cités par Mannhardt (3), où l'on jetait des renards vivants ou des 
effigies plus ou moins grossières de cet animal doivent être consi- 
dérés connue une forme très atténuée de cultes agraires primitifs 
où des victimes humaines étaient sacrifiées, ainsi que le furent 
Orphée et Dionysos* L'on peut suivre cet affaiblissement dans les 
termes de la série : 

Orphée (victime humaine), renard (victime animale), effi- 
gie (inerte). 

C'est toujours ridée du sacrifice humain qui demeure. Et juste- 
ment S* Reinach ajoute un détail en apparence insignifiant qui nous 
met sur la voie de la signification réelle du sacrifice ; il nous dit 
qu'en Wesiphalie on dansait autour des feux de la Saint-Jean en 
criant : « Ne te retourne pas* voilà le renard qui vient. » En effet, 
suivant le code du folklore, il est dangereux de se retourner pour 
^oîr un esprit. Quel est donc cet esprit que pressent obscurément 
la mentalité populaire ? Ce n'est certainement pas celui de l'animal, 
mais celui, courroucé, de la victime humaine sacrifiée : celle 
croyance est universelle dans les sacrifices accomplis par les eivili 
salions primitives, Les adorateurs s'empressaient, une fois leur 
meurtre accompli, de pleurer la victime* Ainsi pensaient-ils adou 
cir ses mânes irrités, et détourner d'eux une vengeance posthume. 

Les Ménades Bassarides, après avoir déchiré Orphée, furent aussi 
tôt envahies de ce remords. Quand leur fureur dyonisïaque se fut 
dissipée, elles « s'associèrent par leurs lamentations au deuil de ls 
nature, se couvrirent de cendres et se piquèrent les bras, d'où Pori 

(1) Hérodote : VII, 75. 

(2) Xékophok : Ànab, VII, 4, 4. 

(3) Mannhardt : MijihoL Forsch. t ])- 109 



35$ REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



gine des tatouages restés en usage parmi les femmes thraces » (1), 
Le sacrifice totémique du renard a donc seulement la valeur d'un 
lile dans le culte pastoral d'Orphée. Dans ce mythe, l'analyse nous 
révèle le motif de la descente sous la terre* qui possède encore plus 
de valeur. Il est constant dans la légende du Héros (Jung). 11 est 
aussi Tidée dominante de tout culte pastoral : il représente, sons 
une forme magique iuiilalive, la fécondation de la Terre-Mère. Cette 
fécondation était réalisée dans le culte de Dionysos et de Démètèr 
sous une double forme. La forme directement sexuelle, en vertu 
d'une résistance fondamentale à la sexualité, ne pouvait être accom- 
plie qu'en secret, en un mariage rituel, par le Hiérophante et la 
grande-prêtresse, c'est-à-dire par un couple unique et prédestiné. 
L'hiérogamie, ce mariage rituel, était célébré à Eleusis dans un 
souterrain, c'est-à-dire au sein même de la terre maternelle, dans 
l'obscurité et le mystère (2), L'épouse réelle était la terre, cette mère 
qui va enfanter. 

Les initiés ne reconstituaient ce retour à la Mère que sous une 
forme symbolique, marquant une régression de la libido (ex-primée 
sous sa forme sexuelle dans la hiérogamie) au stade présexuel de lu 
faim- La Mère fécondée devenait la Mère nourricière en vertu d'une 
îutte psychique de Findividu avec lui-même, d'un effort pour enga- 
ger la libido dans une voie où elle pût se masquer. L'initié dans 
les mystères éleusiniens et orphiques réalisait symboliquement le 
mythe de la renaissance du héros Dionysos, c'est à-dire le retour à 
la Mère sous la forme du banquet. Le dieu renaissait alors en eux 
et leur communiquait sa puissance* Descendre sous la terre possède 
la signification symbolique « retourner dans le sein de la Mère ». 
Là encore le mythe du héros possède une signification solaire insé- 
parable de l'attitude œdipienne : tout héros tend à s'identifier avec 
le soleil qui renaît, chaque matin* paré de sa toute puissance, après 
s*être uni pendant la « traversée nocturne » soit à sa mère soit à sa 
sœur (ïsis-Osirïs, Tamnuz, etc.»). De là l'origine des sanctuaires 
souterrains ou hypogées si fréquents dans les cultes antiques (3), 

(1) Phanoclés, ap. Stob. Flori] G4 (Mcincke I] t 3S7. 20), Cf. Hckûd», \\ 6 ; 
Atmékée : XI I, 27, 52-t D. 

12) De Joxg : Dos Antîkc Mystenenwesen, 1910. 

<3) Jung signale très justement combien le motif de la descente aux enfers 
{sous la terre) est fréquent dans toutes les niytliologîes. Il cite en particulier 
la légende de Htawatha, dans l'épopée indienne. Hiawatha recherche sa fille 
Moiidamnic auprès de tous les êtres niais en vain ; tout connue Démétèr, qui 



■^^■W^^^ l l I 



l/lNTERPRÉTÀTION PSYCHANALYTIQUE DU MYTH& D'ORPHÉE 359' 



Si la caverne a créé Phcmime civilisé en le protégeant de la vie péril- 
leuse de la steppe, elle a aussi pétri sa mentalité la plus profonde en 
l'imprégnant de cette croyance vraiment paléolithique du retour au 
sein de la mère sous la forme de la descente sous terre* 

Quelle est la valeur psychologique de Pîdée de la renaissance V 
L'analyse montre que, dans le culle primitif de Dionysos, c'est leur 
propre renaissance que recherchent les adorateurs : Dionysos, 
Orphéej et tous les héros dont la mort est suivie d'une résurrection 
symbolique (car Orphée ne meurt pas en réalité, puisque sa tête 
échappe aux Ménades et vient à Lesbos prononcer des oracles) sont 
une image de la réalisation du désir de rajeunissement. C'est encore 
l'idée du rajeunissement que l'on doit voir sous le fatras des sym- 
boles orphiques* Se rajeunir, c'est vouloir échapper à la jalousie 
hostile des fils. Freud a fort bien montré que toutes victimes hu- 
maines ou animales sacrifiées servaient en réalité de substitution 
pu père, ce qui explique d'une part l'interdiction de tuer la victime- 
en temps ordinaire, d'autre part l'explosion de tristesse qui suit 
cette mort et le désir de purification qui s'empare des adorateurs. 
L'attitude ambivalente envers la victime dériverait de l'attitude 
ambivalente envers le père* Cette dualité se révèle encore dans le 
complexe paternel qui existe dans chaque inconscient, mais est 
particulièrement dynamique chez le névrosé (1). Ce complexe serait 
lui-même le reliquat d'une attitude ancienne envers le père qui 
aurait existé dans la horde primitive, telle que l'envisage l'hypo- 
thèse darwinienne. II n'est nullement question de reconstituer ce 
sîade hypothétique, mais il est bien certain que le désir du meurtre 



n'obtient des nouvelles de sa fi) le Perséphone que par Hécate, déesse des Enfers, 
Hiawatha ne trouve Mondamine qu'aux profondeurs de ^introversion, en des 
cendant » eliez les Mores ». Jung cite aussi le mythe d'Izanegï, dans la lé 
gende> beaucoup plus éloignée pour u-om. du Japon. Ce myllie est étrange- 
ment semblable à celui d'Orphée. L'on ne peut s'empêcher de penser à Puni 
versalitc du motif. Izanegi suit aux enfers son épouse défunte et la supplie de h 
revenir. Elle y consent « à condition quNl ne la regarde pas ». Or, Izancgi. avilit 
produit de la clarté au moyen de son peigna» c'est à dire de sa corne mâle, perd 
son épouse (l'on sait que la production du feu* réalisée chez les primitifs sous 
la forme du forage d'une pièce de l>ois femelle par un mandrin mâle, a la signi 
fteation d'un coït et même d'un coït incestueux), Orphée perdra son épouse Eury- J 
dice à la suite de Tînt en eut ion du serpent (symbole du m calibre viril), donc 
dans des conditions tout à fait analogies. 

Rappelons aussi que Je Mînos, qui tous les neuf ans se retirait en une caverne 
dans un hut mystérieux d'initial ion et de renouvellement de lui même, devait 
accomplir une h iéro garnie souterraine. 

(1; FnruD : Analyse de la phobie d 3 un garçon de cinq ans. 



— — ^— ^— — — - . — ~— ^— ^— ^— ^— — ^^^1— 1 Il I. 



360 REVUE FRAKÇAISli DE PSYCHANALYSE 



du père existe dans le clan primitif, même s'il n'a pas eu l'occasion 
de se réaliser (1) + 

Mais, ainsi que l'ajoute Freud, îa haine des fils envers le père qui 
s'opposait « à leur besoin de puissance et à leurs exigences 
sexuelles » + n'était pas le seul sentiment qui les animât : celui de 
l'amour et de l'admiration reprend violemment le dessus après le 
meurtre, sous la forme du repentir, Le sentiment de culpabilité est 
né du même coup, ainsi que l'attitude réservée envers les femmes 
du clan (la mère ei les sœurs) qui avaient été la cause du meurtre 
paternel, Ainsi se trouve reconstituée schéma tiqueinent, par la 
théorie freudienne* la faute qui pèse sur les hoiîimes depuis les 
temps primitifs, et dont parlait Anaximandre. « Les frères associés 
tant qu'il s'agissait de supprimer le père, devenaient rivaux dès 
qu'il s'agissait de s'emparer des femmes, Chacun aurait voulu, à 
l'exemple du père, les avoir toutes à lui, et la lutte générale qui en 
serait résultée aurait amené la ruine de la Société.. .* aussi les 
frère s > s'ils voulaient vivre, ensemble, n'avaîent-îls qu'un seul parti 
a prendre* Après avoir peut être surmonté de graves discordes, ins 
lituer la prohibition de l'inceste, par laquelle ils renonçaient tous 
à la possession des femmes désirées-» Ils sauvèrent ainsi l'organisa- 
tion qui les avait rendus forts et qui reposait peut-être sur des sen- 
timents et des pratiques homosexuelles qui ^étaient installés chez 
eux à l'époque de leur exil. » Alors fut institué un premier code 
d'interdictions morales résultant du sentiment de culpabilité, et 
marquant une tentative « destinée à étouffer ce sentiment et à 
obtenir la réconciliation avec le père offensé, par une obéissance 
i étrospective (2). Mais l'autre terme de l'ambivalence demeurait 
encore dynamique : le sentiment du triomphe remporté sur le père, 

(1) Darwin imagine « une bande de jeunes frères vivant ensemble sous un 
a régime de célibat forcé, ou tout au plus de relations poiyandriques avec une 
» seule femelle captive. Une horde encore faible, à cause de Pi m maturité de ses 
« membres, mais qui* lorsqu'elle aura acquis avec ie temps une force suffisante, 
*> et la chose est inévitable, finira, grâce à des attaquas combinées et sans Cesse 
» renouvelées par arracher an tyran paterne] à la fois sa femme et sa vie. Une 
» fois ce meurtre accompli, la horde se désagrège par suite des luttes acharnées 
» qui surgissent entre les ills victorieux Les fils succèdent par la violence au 
» solitaire tyran paternel ci tournent aussitôt leur violence les uns contre l«s 
» autres pour s'épuiser dans des luttes fratricides. » \ TI est ce point, l'histoire 
symbolique d'Adam qui cueîlîe le fruit de Tarlire (arbre : symbole maternel) 
pour devenir l'égal de Dieu (le père) ? 

(2) Wous n'introduisons pas à dessein \,\ question si vaste et si complexe du 
totémisme ; la religion totémîquc constitue une des formes du code visant à 
V interdiction de l'inceste et du meurtre paternel- Un seul meurtre demeure 



— — — *— ■■ ■■■—n^^^- ^^»^— ^m^^i a ii ■ mrmm ^m*mrr^m*^i 



i/inteuprëtàtion psychanalytique du MYTHE D'ORPHÉE 361 



Alors fut institué le sacrifice, qui a pour but la reconstitution du 
meurtre du père (et peut-être de la manducation qui Ta suivie)- Les 
qualités et ia puissance du père sont ainsi incorporées de nouveau 
aux frères associés et triomphateurs* 

Nous ne faisons qu'esquisser ainsi en quelques lignes ces pro- 
blèmes formidables qui ont agité l'humanité ancienne et imprègnent 
encore notre inconscient. En les présentant schématiquement nous 
les déformons évidemment. Mais le schéma est pourtant nécessaire 
à la reconstitution de révolution psychologique de la mentalité col- 
lective et des croyances. 

Nous pouvons alors, d'un seul coup d*oûl d'ensemble, juger le 
mythe d'Orphée. A lui seul, il contient toute l'histoire des métamor- 
phoses de la libido* II s'adresse à l'origine à une société très primi- 
tive où le meurtre est un usage rituel. Peu à peu il s'affine : la 
libido se désexualise en s'idéalisant. De la castration d'Âthis, de 
celle de Penthée et d'Orphée lui-même, nous arrivons maintenant à 
l'apothéose hellénique : Platon et Pythagore reprennent le mythe et 
ils achèvent de le voiler en affaiblissant la libido qu'il contient. 
L'orphisme devient une doctrine de la vie éternelle et du péché 
originel (1)* Les vieux sacrifices animaux s'y manifestent encore, 
mais ils ont pour but la désincar nation de l'individu et son règne 
« parmi les héros » ; la théogonie orphique emprunte à la métempsy- 
those : chaque individu, pour échapper après la mort à une rein 
carnation infamante, s'astreint à une vie ascétique qui est une 
sorte de castration morale, et prend part chaque année au sacrifice 
sanglant du taureau. Il adore Dionysos, et son idéal est d'atteindre 
la toute-puissance du héros. Il vénère en Orphée Phorome, sorte de 
vicaire de Dionysos, qui a voulu attirer sur lui la responsabilité du 
sacrifice du père et a ainsi libéré tous ses frères du remords qui 
les hantait depuis l'origine des âges* Son culte est encore empli du 
sentiment de l'ambivalence affective m envers le père : d'une part 
c'est le désir de la rédemption* d'autre part le sentiment du triomphe 
des fils désormais affranchis du péché originel. Cette purification 
devait nécessai renient s'accompagner d'une altitude d* abstention 

licite parce qu*il est accompli sous la garantie de la société : c'est le meurtre 
rituel de la victime totémique* La constitution totem ique n'est pas une forme 
primitive -de la société : elle ne peut être considérée que comme l'aboutissant 
ÎFun. stade antérieur hypothétique, pendant lequel les sacrifices humains au- 
raient été accomplis* 
(1) Virœ : IV e êgîoguc* 



MPk^PVr 



.362 HEV,UE FBANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



vis-à-vis de la femme qui a été, à l'origine, la cause de la mort du 
père, nécessitée par la rivalité sexuelle des fils, 

Orphée reconstitue pour lui-même, en raccourci, l'histoire de la 
métamorphose sociale de la libido. Par un curieux retour de la con- 
naissance humaine, Je problème de la culture narcissique est déjà 
posé dans le mythe d'Orphée (1)- Il ne devient vraiment le héros 
qu'après la mort d'Eurydice. Il constitue dans l'antiquité helléniqu» 
le type exceptionnel du héros chaste. Il l'est par attachement à 
Eurydice. Or, Eurydice représente une image maternelle : il s'efforce 
de la retrouver dans la descente aux: enfers. Ce thème est constant 
dans le mythe du héros, toujours plus ou moins assimilé à un per- 
sonnage solaire. Le héros, comme le soleil* renaît tout puissant, 
après une nuit de cohabitation avec sa mère. Mais, en vertu de 
l'interdiction de rinces te» Orphée s'efforce de se masquer à lui -m fi me 
ce retour ambivalent qui est à la fois fécondant et profanateur. Il 
le fait par une idéalisation de sa libido « visant à édifier ^hez l'indi- 
vidu une sorte de personnalité supérieure appelée à juger les actes 
et les pensées spontanées et à les condamner à chaqur occasion 
au nom des dogmes reçus du milieu social » (Hesnard). Aussi, 
<écarte-t-îl des femmes thraces. Et même, si l'on en croit 3c témoi- 
gnage d'Ovide, il tombe dans l'homosexualité du type narcissique. 
Son désir inassouvi veut une satisfaction immédiate qui élimine 
tous les souvenirs relatifs à la fixation réelle sur l'imago maternelle 
et détourne la libido de son but II reporte cette libido sur lui- 
même : il réalise le rêve narcissique dans lequel apparaît tout natu- 
rellement l'image homosexuelle. Son dédain pour les femmes t'iraces 
provient en réalité du grand sentiment d'infériorité qu'il éprouve 
ns-à-vis d'elles ; il le masque sous l'excuse d'une honte du sexe ; 
car son âme, qu'il désire dépouillée de toute sexualité, est choquée 
par la libido non masquée. 

Celte tendance narcissique exagérée devient un véritable refus 
vital. La régression totale de la libido aboutit au fait morbide de 
l'introversion. L'idée de la castration se manifeste dans le mythe 
parce qu'Orphée refuse catégoriquement* comme Atis, comme Pen- 
ihée, comme Adonis, l'idée de sa sexualité. Tous ces héros meurent 
de la main des femmes, victimes d'un déchirement qui est iuk cas- 



(1) Consulter ïe livre de noire maître le professeur Hesnard : U individu cl 
Je sexe (psychologie du narcissisme). Stock, 1927* 



l'interprétation psychanalytique pu mythe d'orphée 363 



tration inconsciemment désirée. Ce même désir de castration hante 
l'orphisme ; il est réalisé symboliquement sous la forme de Tascé- 
1isme> et même d'une façon réelle chez les prêtres eunuques. Orphée 
est puni pour avoir refusé de s'abandonner à révolution instinctive 
normale. C'est pour avoir voulu méconnaître trop systématiquement 
sa libido qu'il est accablé par la hantise de la sexualité* Néanmoins 
son appétit erotique ne peut demeurer perpétuellement inassouvi : 
ÏI obtient une satisfaction symbolique par projection sur uii autre 
ctre : le serpent Eurydice meurt de la morsure du serpent : eJa 
a eut dire qu'Orphée perd sa femme en tant qu^inspiratrice pour 
avoir von ht la profaner de son désir sexuel (serpent membre 

Tiril) . 

+ 

Car Orphée ne se contente pas d'idéaliser sa libido incestueuse 
sous une forme non utilisable. Au contraire, il s'efforce de la subli- 
me^ « visant à détourner des tendances nuisibles ou socialement 
irréalisables sur des buts non sexuels (quoique apparentés originai- 
rement à l'instinct sexuel) », Voilà pourquoi Orphée a été considéré 
comme un mystique : hanté par l'angoisse de vivre, par le désir de 
la rédemption s de la justice et d'une vie éternelle, compensation 
suprême aux souffrances qu'endurent les hommes, ses frères, il a 
prêché le culte de Dionysos. Le héros chaste Orphée est le premier 
mystique de l'antiquité : la tendance narcissique se manifeste 
encore dans sa renonciation aux plaisirs terrestres, et sa recherche 
progressive d'un amour qui soit complètement dépouillé de libido 
incestueuse. 

L'orphisme, la première conception mystique de l'antiquité s'éle- 
\aiii au-dessus des manifestations brutales de la libido» a survécu 
d'une façon très vivace après la chute du monde hellénique : Ton 
retrouve encore sa trace dans le christianisme naissant, L'orphisme 
a été le véritable précurseur de la religion de Mithra, qui faillit sup- 
planter un moment la religion du Christ. Malheureusement pour 
eux, Dionysos et Mithra étaient encore trop surchargés de symboles 
phalliques pour revendiquer avec raison ridée de la rédemption et 
de la vie éternelle. Néanmoins, ces deux religions du monde antique 
purent prétendre peser dans la balance : les premiers Pères de 
l'Eglise, et en particulier Théophile d'Àntioche, saint Clément 
^l' Alexandrie, parlent d'Orphée. Saint Augustin (1) prétend même 

(lï St ÀCGUSTIN : Confia Faust, lib. XVII, cap, XV, 



^^■■■i.T^T---m -^^^J-- - — 



364 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



que ce héros aurait prédît la venue du Christ. L'on a retrouvé 
Fi m âge d'Orphée dans les fresques des catacombes chrétiennes de 
Sainte-Callîxte, Les symboles du soleil levant, du taureau et du 
bélier figurent sur la fresque orphique du cimetière de Sainle-Do- 
mitille. 

La création du mythe d'Orphée est donc un processus affectif 
tendant à la réalisation compensatrice du désir de retourner à la 
béatitude intégrale de l'enfance : il a pour origine ïa dissociation 
fondamentale entre la tendresse de l'enfance et le désir erotique 
^duîte considéré comme coupable. Ce renoncement anxieux de Tins- 
tinct a pour contre-partie l'effort de l'énergie affective (besoin 
d'amour et de puissance) dans un monde idéal qui est bien proche 
de Tidéal mystique : le monde de l'art, Orphée, nous dit la légende, 
cherche dans la musique et la poésie une consolation à sa douleur. 
Il s'écarte volontairement de l'orientation normale de l'instinct. Il 
ne veut à sa passion qu'un assouvissement symbolique ; il s'écarte 
des femmes « qui lui inspireraient une passion trop profonde et 
surtout trop asservissante, car il redoute surtout, et plus que tout 
autre, dans la sexualité* la domination d'autrui » (Hesnard). ÏI c\sl 
chaste par une sorte d'économie vitale- « C'est en effet, disait 
Nietzsche (1), une seule et même force que Ton dépense dans la 
conception esthétique et dans Facte sexuel. Succomber, dans ce 
cas, se gaspiller, est dangereux pour l'artiste..-, cela déprécie en 
tout cas son art jusqu'à un degré incalculable, » Mais tout art con- 
tient une manifestation d'auto-admiration narcissique et d'embel- 
Jisseinent de soi-même, 

À tout artiste il faut un public, « naSmc de buffles »* disait 
Nietzsche. C'est ce que dît admirablement sous une forme plus- 
choisie M. Paul Valéry : « la considération du lecteur le plus pro- 
bable est l'ingrédient le plus important de la composition littéraire ; 
^'esprit de l'auteur, qu'il le veuille, qu'il le sache ou non, est comme 
accordé sur l'idée qu'il se fait nécessairement de son lecteur (2) » + 

L'artiste fuit l'homme perpétuellement : c'est l'image de son 
moi idéal qu'il met dans son œuvre. « L'artiste n'est heureusement 
jamais l'homme », dît encore Paul Valéry. Mais l'homme laisse 
encore quelque chose de son humanité dans l'œuvre. Il convient 



(1) Njetzsche ; Volonté de Puissance, 

(2) Paul Valéry : a Variété ., au sujet d'Adonis (p. 86, N. R. R). 



M^M 



MiÉ 



l/lNTERPRÉTATION PSYCHANALYTIQUE DU MYTHE D ? ORPHÉE 365 



^ ^^^^^^ 



vfai Heurs de ne pas séparer le poète du musicien, ni même de 
''artiste en général. Ce processus de sublimation est commun à tout 
créateur. Orphée était justement à la fois le poète, le musicien et le 
chanteur. La conception hellénique de la poésie rapprochait ces 
trois domaines séparés de nos jours. 

Bien que Ton ne puissepas expliquer l'œuvre, en ce qu'elle a de 
spécifiquement artistique, par l'homme» la création reflète pourtant 
indirectement la vie affective du poète. IL faut élaborer soigneuse- 
ment les données de cette vie pour les appliquer à l'analyse de 
Vœuvre. La biographie ne justifie pas la Beauté, cette entité imma- 
térielle et insaisissable qui échappe à l'analyse, mais la valeur psy- 
chologique de la création artistique. 



Le mythe i> j Orphée et le symbolisme musical 

Après avoir étendu les processus affectifs de l'inconscient indi- 
viduel à l'inconscient social, nous pouvons, pour terminer, rappro- 
cher, en un effort de synthèse, l'attitude mentale d'Orphée de l'atti- 
tude esthétique de tout poète. C*est ce que nous avons voulu décrire 
sous le nom de « Complexe d'Orphée ». La musique est insépa- 
rable de l'idée mystique. L'étude de l'évolution religieuse dans le 
monde antique, sous la forme spéciale du culte de Dionysos, nous 
entraine tout naturellement à l'analyse de l'art qui doit le plus à 
l'idée mystique : c'est la musique. Nous entendons par Complexe 
d'Orphée l'attitude de sublimation de la libido dans l'idée mystique 
et dans l'idée musicale inséparables. 

La sublimation par la musique est une des formes les plus per- 
fectionnées de la libido et de l'évolution civilisatrice : Osiris, qui 
avait écarté les Egyptiens primitifs de l'anthropophagie, fut le pre- 
mier musicien-poète de l'Egypte. Il existe d'ailleurs, à l'origine de 
beaucoup de civilisations, un héros musicien : Combarieti (1) 
signale un Orphée chinois, l'empereur Fou-Hi (qui aurait vécu en 
'2953 av. J,-C. !), un Orphée hindou, le dieu Krichna Govinda, et 
■même un Orphée finnois Waïnàmoïnen, Tous ces héros ont le don 

(]> Combarieu ; Histoire de la Musique, t. I. Armand Colin, 1930, 

HEVGE FRANÇAISE DR PSYCHANALYSE. 13 



«ita 



366 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



de charmer les animaux féroces (entendez les premiers hommes, 
féroces comme des animaux). Nous sommes ainsi conduits, \mv la 
voie de la synthèse psychologique et historique, aux problèmes de 
îa signification affective de la musique (1), Le mythe d'Orphée nous 
* montre les connexions étroites de la musique et de la religion dans 
la Société antique sous l'égide de Dionysos. Il nous offre une 
expression de la valeur humaine de l'émotion musicale au sein 
même du mythe, expression éternelle, car dans les temps modernes 
c'est encore Tidée mystique qui a été la cause du développement 
prodigieux de la musique, sous une forme qui l'oppose à l'idéal 
antique : l'harmonie (dérivée de la polyphonie médiévale). 

Mais la conception antique, et la conception moderne contiennent 
encore deux éléments communs : le rythme et la mélodie. En eux 
se sont réfugiés les vieux complexes parentaux qui imprègnent 
toute religion et toute musique. Ces complexes conditionnent ce que 
nous avons appelé la « suggestion musicale », au sens le plus large 
de ce mot (2) ? qui est en réalité à l'origine une suggestion affective. 
Elle ressemble en cela à la suggestion hypnotique qu'a étudiée 
Ferenczï, et où il a décelé un processus double : il existe une sug- 
gestion paternelle et une suggestion maternelle* l'une étant basée 
sur les réactions de crainte, l'autre sur celles d'amour. Ces réac- 
tions sont le reliquat d'attitudes infantiles vis-à-vis du père et de 
la mère- 

Quand les éléments masculins dominent dans la suggestion (opé- 
rateur à l'aspect mâle, à la voix autoritaire^ rappelant le père), le 
sujet hypnotisé concentre uuLoniatîquemeiil sur eux le potentiel 
affectif qui se rattache à sa conception infantile de ce qui est mâle 
par excellence : le complexe paternel inconscient. Il existe en musique 
des éléments masculins équivalents : ce sont les rythmes martiaux, 
ceux des marches guerrières et triomphales, et en général tous les 
rythmes à action tonique, La fermeté, la régularité, la netteté du 
rythme tendent immédiatement à suggérer le souvenir infantile du 
père que Ton craint et que l'on admire : Tinfluence tonique, entraî- 
nante, toute-puissante de ce rythme est en somme une obéissance 



0) Nous avons déjà étudia ce problème dans notre livre : Musique et Pensée 
Symbolique (Del m a s, edit*, Bordeaux, 1933). 

(2i Voir dans notre livre le chapitre « Suggestion musicale », Le présent 
article est d'ailleurs le prélude à une étude de Psychanalyse de l'Art musical 
actuellement en préparation. 



ï/lNTEltPJtÉTATION PSYCHANALYTIQUE DU MYTHE d'OUPHÉE 367 



rétrospective au père ; l'auditeur revêt immédiatement l'attitude 
respectueuse et consentante qu'il aurait vis-à-vis d'un ordre pater- 
nel. Les mythes d'Orphée et d'Amphion témoignaient déjà de 
Faction toute-puissante des rythmes qui entraînaient irrésistible- 
ment les animaux et les rochers. 

L'attitude ambivalente envers le père se manifeste, à l'audition 
de ces rythmes, d'abord par l'attitude respectueuse et admirative ; 
puis le sentiment du triomphe des iïls se fait jour progressive- 
ment, et c'est alors un véritable délire de toute-puissance* 

Le deuxième procédé de suggestion affective ou musicale 
est basé sur le souvenir de la mère : ce sont en musique des rythmes 
plus enveloppants et plus berceurs. Ils tendent à imposer à l'audi- 
teur une attitude idéale de retour vers la mère. Ainsi se révèle 
l'action psychologique de la musique sous la forme primitive du 
rythme, le premier élément musical qui soit apparu : Hans de 
Bulow exprimait cette tonte puissance primitive du rythme dans 
la formule « au commencement était le rythme » (1). 

Nietzsche ne disait-il pas d'ailleurs en une merveilleuse intuition 
n à peu près toute musique ne commence à devenir ensorceleuse 
qu'au moment où nous entendons résonner en elle la langue de 
notre propre passé » (2), Cette conception de la suggestion musicale 
est peu éloignée de celle de l'attitude mystique, Jung dit en effet 
très justement, de la religion, ces paroles qui s'appliqueraient aussi 
tien à la musique : « Dans la religion, la réanimation régressive 
des images paternelle et maternelle est organisée en système ; les 
bienfaits de la religion sont les bienfaits des parents,,, et les senti- 
ments ni3 r s tiques sont les souvenirs inconscients des tendres émo- 
tions de la première enfance (3), » Nous retrouvons dans la mu* 
sique les symboles masculins et féminins dont nous avons suivi 
tout au long l'évolution dans les religions antiques de l'Asie anté- 
rieure et de la Grèce, Mais cette conception est toute schématique, 
car l'idée musicale n'a pas tardé à abandonner cette structure prï 
iiiitive en se perfectionnant* La dualité originelle entre les deux 
conceptions parentales se Tévèle encore dans deux caractères évo- 



(1) La te clinique musicale a conservé le souvenir inconscient de cette origine 
psycho sexuelle : elle considère encore des rythmes dits masculins et d'autres 
féminins, 

(2) Nietzsche : Choses humaines, trop humaines* 

(3) Jung : Lac* cit., p, 85. 



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388 R1EVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



îutifs de la musique qui sont venus se superposer au phénomène 
élémentaire du rythme ; ce sont les modes et la mélodie, 

Le rythme, sans qui aucune musique ne pourrait subsister^ est 
une des premières manifestations de la libido. Au stade présexuel, 
Tenfant se procure sa nourriture au moyen de mouvements ryth- 
miques de la bouche* accompagnés de tous les indices de la satisfac- 
tion* Plus tard, cette activité rythmique productrice de plaisir se 
transfère dans d'autres zones, et en particulier dans la zone 
sexuelle. Nous n'insisterons pas sur l'universalité du rythme dans 
tous les processus vitaux, et même dans l'activité psychique, Jung 
a suffisamment insisté sur cette activité rythmique productrice du 
sentiment de triomphe, et sur sa valeur dans toutes découvertes 
humaines (1). 

Nous retrouverons encore les complexes paxentaux dans la doc- 
trine de T « éthos » concernant l'action psychologique des modes 
musicaux. Cette action est encore un procédé de suggestion affec- 
tive, qu'aide à chaque instant le phénomène constant du rythme. 
Notre conception introduit un peu de clarté dans celte doctrine si 
confuse de F « éthos » ■: les Grecs reconnaissaient une action spéci- 
fique à chaque mode sans pouvoir la justifier. 

La dualité dorisme-ionisme, dont nous avons décelé l'importance 
dans les religions et la pensée grecques, existe encore dans la mu- 
sique. Le mode fondamental de la musique hellénique était appelé 
dorien, et les Grecs du Péloponèse le considéraient comme une 
création spécifique du génie dorique ; ils Fopposaient aux modes 
licencieux de l'Orient, En réalité, le mode dorien, qui est paiticu- 
iïèrement viril, ne leur est nullement spécilique ; il est au contraire 
absolument universel ; aussi universel que le complexe paternel 
auquel il est associé. Héraclide, cité par Àtbénée, dit : « L'harmonie 
dorienne est étrangère à la joie ; elle répudie la mollesse ; sombre 
et énergique, elle ne reconnaît ni la richesse du coloris ni la sou- 
plesse de la forme ; ^elle possède un caractère viril et grandiose. » 
Platon (2) et Àristote (3) expriment la même opinion : le mode 
riorien était appelé par eux « sévère, austère, auguste, vénéré », 



0) Jujv t g : loc t ciU p, 136 et suav. <Le nom de Prométhée, le premier inventeur, 
dériverait justement d'une racine indiquant cette activité rythmique élémen- 
taire* 

(2) Platon ; Rép. III. 

<3J ÂmsTorE : PoL VIII, 5. 



l'interprétation psychanalytique du mythe d*orphée 369 



Toutes ces épîthètès s'appliquent surtout à ridée du père que Ton 
vénère et que Ton craint. ÀusSi, comprend-on que Sparte ait tenu 
à préserver de Faction licencieuse des modes de l'Asie le mode 
qu'elle considérait comme national et spécifique de l'esprit dorien. 
Ce mode dorien n'est, pas sans analogie avec l'idéal plastique de 
Sparte, réalisé sous la forme du héros national Héraclès, à la car- 
rure virile. D'une manière générale* le goût dorien se portait aux 
masses puissantes et robustes. 

Les modes asiatiques (lydien-phrygien, etc.») ont introduit en 
Grèce ridée d'un ait plus féminin : parallèlement l'Adonis anato- 
lien, aux formes sveltes, juvéniles et ambiguës, s'oppose à FHéra- 
elès dorien ; nous avons vu aussi l'importance du culte féminin de 
la Déesse-Mère dans toute l'Asie antérieure. La civilisation propre- 
ment hellénique a concilié, au point de vue de l'art (musique, sculp- 
ture 3 architecture), le caractère gracieux et féminin de la ligne 
aimée de Fécole ionienne (dérivée de PAsie) et le goût dorien des 
niasses solides et viriles* ïci encore, ce principe est exprimé sché- 
ma tiquement Nous développerons en temps utile l'idée du com- 
plexe maternel et de ses rapports avec l'art musical. Nous ne 
sommes plus ici dans le domaine de l'histoire, que nous respections 
lorsqu'il s'agissait de la migration des cultes : nous évoluons dans 
celui de l'hypothèse, étant donnée la complexité énorme et souvent 
contradictoire des documents sur l'origine de l'art musical* 

Enfin, la mélodie s'est chargée à son tour de V affectivité attachée 
au complexe maternel. Elle Ta fait à partir de l'époque de son 
développement autonome, sous l'égide de Dionysos, Cest surtout 
Euripide qui Ta affranchie de sa raideur primitive. Antérieure- 
ment, la musique se bornait à répéter un certain nombre de thèmes 
qui faisaient partie des cérémonies dionysiaques > la mélodie avait 
un caractère rituel très net, dérivé d'une très ancienne significa- 
tion magique. En effet, primitivement, la musique était essentiel- 
lement îmîtative (1) (disons en passant qne le retour de certains 
modernes à la musique iinitative est en réalité un retour à un stade 
vraiment archéolithique). La musique, comme toute manifestation 
artistique, n*a pas été créée an début suivant Pidée de « l'art pour 

(\) Gombijueu : Musique et Magic (Aldde Pic-ard), 1909. Nous reviendrons sur 
les rapports de la musique -et de la magie imrtative dans notre Psychanalyse de 
l'Art MusïcaL Revoir aussi l'article « La Musique et la Psychanalyse », de 
P. Germains dans la Revue Franc, de Psychanalyse» u° 4, 1928* 



370 REVUE FRÀNÇÀÏSE DE PSYCHANALYSE 

ï'art ». Elle avait une utilisation pratique, inséparable du désir de 
domination qui existe dans toutes Les religions primitives. Le mythe 
d'Orphée contient» sous 1$ forme du sacrifice^ une pratique de 
magie imitative ayant pour Lut la « renaissance » de l'individu et 
ïa fécondation de la terre. De ce point de vue encore, Orphée a de 
bonnes raisons d'être un musicien. 

La musique conservait donc un caractère archaïque voulu qui 
n'est pas sans analogie avec la raideur hiéra tique des premières 
créations de la statuaire grecque dite archaïque : ce n'est pas le 
manque d'habileté, la maladresse» qui avaient créé ces formes 
figées* mais bien au contraire une contrainte voulue : c'est la pré- 
dominance du mysticisme sur le réalisme, de l'attitude hiératique 
sur rimitation des formes plastiques et vivantes- Les premières 
tentatives d'émancipations de la mélodie furent accueillies avec 
enthousiasme par le public, mais blâmées par Platon, par Aristo- 
phane et par Àristoxène, qui les accusaient de « corruption de la 
vraie musique ». 

Euripide, à qui nous devons la tragédie des Bacchantes, si ins- 
tructive pour le mythe d'Orphée, a affranchi la mélodie : et elle a 
trouvé alors sa véritable signification, qui est féminine. Elle repré- 
sente en musique l'expression symbolique du complexe maternel. 
Nous avions déjà décelé ce fait dans la musique des temps modernes 
et en particulier dans l'œuvre d'un compositeur qui fut un psycho- 
pathe, Schumann, dont la libido était fortement fixée sur l'image 
maternelle. Euripide a développé dans ses tragédies la passion indi- 
viduelle et diminué le rôle du chœur (dont nous avons vu la signi- 
fication psychologique dans la passion de Dionysos)* Gevaert (1) 
nous livre sans s'en douter la clé du problème de la suggestion 
maternelle en musique : « On peut dire que l'introduction de 
l'élément féminin sur la scène ouvrit à l'imagination mélodique des 
domaines inexplorés. Les héroïnes d'Euripide chantent beaucoup* » 
Cette intervention de l'élément féminin a été la cause de l'essor 
prodigieux de la mélodie, qui avait retrouvé sa véritable valeur. 

Cette conception de la musique pour Dionysos donne un jour 
révélateur à l'idéal dionysiaque, de Nietzsche dont la conception 
musicale paraît si complexe : Nietzsche rêvait d'une musique 
« supra-hellénique » toute faite de mélodie et s'insnrgeant contre 

<1) Gevaert * Nouveau traité d'instrumentation. 



1 ^HB B-^^^^^B 



l/lMTElimiÉTÀTlON PSYCHANALYTIQUE DU MYTHE D'ORPHÉE 371 



la conception « romane » de l'harmonie. Sa « musique du Sud,.,, 
amisique ém ancipée du Nord » (1) est l'expression symbolique du 
^ésir profondément refoulé du retour vers la mère, qui perce sous 
le masque de sa lutte contre la libido sexuelle. ïl a voulu, dans la 
recherche de l'idéal dionysiaque, lutter contre la « psychologie de 
l'entrave.*., le castratisme idéal », qu'il croyait voir dans la religion 
chrétienne. Parvenu au summum de l'introversion par refus de la 
sexualité, il s'est imposé un « castratisme » encore plus féroce ; et 
inconsciemment, par une loi bien humaine, « trop humaine », c'est 
vers ridéal de la Mère et de la Femme qu'il cherche un refuge sous 
la forme de la Mélodie du Sud. Cet effort surhumain vers la lumièie, 
vers le Sud, n'est-il pas au fond l'histoire du mythe du héros, dont 
î! a toujours recherché la toute-puissunce ? Nietzsche a inconsciem- 
ment revécu l'existence d'Orphée, le héros qui est descendu sous la 
Terre et, plus tôt que lui encore, parce qu'il était simplement un 
homme, il en est mort 

Ne sont-elles pas significatives, ces paroles de Choses Humaines : 
« ... Je veux parler de ces chantantes mélodies italiennes * toutes 
simples, qui, malgré leur monotonie rythmique et leur puérilité har- 
monique, semblent parfois exhaler à nos oreilles comme l'âme 
même de la musique. Convenez-en ou non, ô Pharisiens du bon 
goût ; c'est comme cela*,,, quand nous entendons ces mélodies ita- 
liennes, notre sensibilité se reporte à nos premières extases musi- 
cales, les plus fortes de notre vie, la béatitude enfantine et 
l'enfance perdue, le sentiment de ce qui ne reviendra plus et que 
nous considérons comme notre bien le plus précieux, tout cela 
vient toucher simultanément les cordes de notre âme avec une 
intensité où seule peut atteindre la plus riche et la plus sérieuse 
présence de F Art » 

<1) Nietzsche : Par delà le Bicti et le Mal ; relire aussi l'article « Arion >»S 
dans Ja monumentale traduction du Nietzsche de Bertram par Pitrou (Rieder, 
Paris, 1932). 



COMPTES RENDUS 



Société Psychanalytique de Paris 



Séance du 17 avril 1934 

Communication de Mme Lowtzky, intitulée : JJ opposition du sur moi à 
ta guêrison. Trois cas cliniques. (Le texte paraît dans le corps de la 
Revue.) 

La discussion soulevée par cette conférence fut aussi confuse que 
nourrie, 

D T Cénac. Mine Lowtzky a abordé l'analyse de ces cas en les déga 
géant de toute pensée compulsïonnelle. Il lui paraît que, dans tous les cas 
lu nous rencontrons de ces conflits avec grosse agressivité, ] 'analyse 
préalable de celte agressivité est nécessaire. Il a été frappé du souci que 
montre Tentant au cactus d f êlre aussi altruiste qu'elle a été agressive. La 
manière dont celte attitude s'est modifiée Ta vivement Intéressé. 

Il se demande quelle a été révolution du transfert après l'analyse et 
comment il a clé liquidé* 

D r Leiiba, Plus directement que Lcnac, il demande à Mme Lo^tzky 
si, dans le cas de la fillette au cactus, le transfert a vraiment été liquidé. 
Car l'identification de la fillette avec son analyste éclate dans celte atti- 
tude altruiste et dans la dédicace de l'image où elle offre au monde « son 
cœur brûlant ». lime Lowlzky a clairement exprimé cette identification 
en disant : a Le nouveau surmoi de la malade, c'est à dire moi ».„ 

Par ailleurs, il y aurait beaucoup à extraire de^ symboles phalliques 
figurés dans les deux aquarelles de la jeune fille. 

D T Lœiuenstciih II faut espérer que ce transfert sera stable, 
De quelle manière la culpabilité entre en ligne de compte, pour la com- 
préhension de ces altitudes, nous n'en savons rien, À propos des termes par 
lesquels Mme Lowtzky a rassuré ses petites malades, il pense qu'il peut 
être bon, au point de vue thérapeutique, de dire que la haine de J 'enfant 
est de l'amour. Mais, au point de vue théorique* cet aphorisme est faux. 
Quand un petit enfant de dix-huit mois tire les cheveux de ses parents, il 
s'agit d'une agression, il ne s'agît pas encore de haine. 

Il est évidemment très bon de dire aux malades qu'ils ne sont pas 
aussi méchants qu'ils le croient, mais leur dire qu'ils ne sont pas 
coupables de leurs mouvements de haine, c'est une autre question* 

Le premier analyste qui a interprété, dans le premier des cas exposes, 



COMPTES RENDUS 373- 



des tendances sado masochistes exprimées dans les phantasmes a commis, 
une erreur. II ne fallait aborder le sadisme qu'en dernier lieu, précisé- 
ment pour ne pas aggraver la culpabilité. 

Il est regrettable que iline Lowtzky n'ait pas donné une description 
plus claire des étals cliniques, notamment dans le premier cas, d'allure 
schizophrène* 

M. Staub* Il est en effet toujours bon de montrer l'ensemble du cas 
clinique. Les circonstances dont lime Lowtzky a parlé, nous les trouvons. 
dans toutes les analyses des névroses à symptômes circonscrits* Il pense 
qu'il .y a une technique plus efficace à employer. Il vaut mieux faire - 
ressortir le rôle agressif du surmoi que d'obtenir un transfert incorrect* 

Mme Marie Bonaparte voudrait connaître la conception théorique de 
Mme Lowtzky de l'agressivité. Vient-elle au monde en même temps que 
l'amour ou après ? 

Mme Lowtzky* L'agressivité survient à la suite de déceptions. 

fl' Lœweiistein. L'enfant commence à mordre, non parce qu'il hait, 
maïs parce que ça lui fait plaisir* 

D T Ed. Pichon. On ne peut pas dire qu'il y ait frustation quand il n'y 
a pas d'amour dans le sens d'aimer, mais dans le sens d'être aimé- Quand 
l'enfant n'est pas aimé, alors il réagit par de la haine* non par de l'agres- 
sion. Mais quand l'enfant mord sans que cela corresponde à un senti 
ment d'agressivité, c'est une forme de l'hédonisme buccal* 

D r Lœwemteiiu Un mercenaire qui va en guerre trouve un quidam, 
lui coupe ia tête ou le poignarde : c'est par plaisir, par besoin. C'est cela 
que Ton appelle de Pogression. Quand un enfant est caressé par sa mère, 
ou joue avec elle, et qu'il la mord, c'est alors qu'il est sadique* 

D v Schiff, J'aurais tendance à donner raison à Lœwenstcin plutôt 
qu'à Mme Lowtzky. Une fillette, qui a été élevée avec un souci constant 
de ne pas lui infliger des punitions corporelles, s J est mise, un beau jour, 
à battre sa poupée, à la fustiger. Mme Lowtziky dira que cette enfant 
avait eu des déceptions. Mais il semble bien que l'enfant ait trouvé là, 
inventé, un sadisme fondé sur rien* 

Il a l'impression que, cliniquement^ l'agressivité est beaucoup plus* 
spontanée que liée à des déceptions, 

Mme Lowtzky demande, à raison des difficultés qu'elle éprouve à 
s'exprimer en français, la faveur de pouvoir répondre au fur et à mesure* 
plutôt qu'en une fois, Elle demande à M. Schiff s'il est bien sûr que 
l'enfant dont il parle n^a pas été « gâtée », Il faut rechercher quelles 
déceptions cette enfant a pu avoir de la part de ses parents. Cette décep- 
tion peut provenir du seul fait de la tendresse que se témoignent ses 
parents* 

D T Schiff, Mme Lo\vtzkj r aura toujours raison, parce que, subjecti- 
vement, pour l'enfant, toute porte fermée est une déception. 

Mme Lowtzky. C'est toujours la faute des parente- Dans tous les cas . 
que j'ai vus, j'ai pu donner des conseils qui ont parfois modifié d J un . 
jour à l'autre une situation difficile* 



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374 REVUE FRANÇAISE DE PSYCKÂNAIA SE 



,¥. Sftiub* — Les observations de M* Klein, à ce point de vue, montrent 
que Tentant est agressif primitivement, 

D T Ed. Pichon, — Deux choses doivent être dites : l û les théories de 
Mme Lowtzky sont des interprétations personnelles auxquelles on peut 
ne pas se ranger ; mais Mme Lowtzky est justifiée par le succès de ses 
traitements* Cette théorie a une valeur pratique, elle est donc défendable* 
Tout le reste n'est qu'une discussion sur des mots, sur un point de méta- 
psychologic, qui est le contraire de la psychanalyse, comme chacun sait. 

2* Au point de vue moral* Lœwenstein confond la culpabilité avec la 
déception. On ne voit pas comment on peut commettre un acte délictueux 
sans être coupable. On doit dire : « On n'est pas coupable de sa pensée, 
mais on est coupable de ses actes ». La notion de culpabilité est une 
notion de morale divine ou une notion sociale. Or, un des grands effets 
4e l'analyse, c'est de préserver les gens de ridée qu'il y ait une pensée 
coupable. L'essentiel, c'est qu'on ne se sente pas coupable, 

Jf. Stanb* AlorSj ce n'est pas la peine d'être analyste, il n'y a qu'à 
aller à l'église, 

D r Ed. Pichon* Mais non, l'Eglise n'est pas armée pour cette protec- 
tion du pécheur, et c'est pourquoi tels prêtres viennent nous demander 
de les renseigner» 

M. Spiiz* Une fille qui a une attitude agressive à l'égard de sa mère 
se sent coupable de la mort de celle cL Est elle coupable ? Je réponds 
ouï, à cause de son agressivité. 

D T Ed. Pichon. Nous confondons trois points de vue différents, les 
points de vue moral, social, médical, 

D T Lœwenstein, Il s'agit de soulager des malades, et Mme Lowtzky 
a eu raison de rassurer ses malades, puisqu'elle les a guéries. Ce point de 
vue ne doit pas être oublié- 

Mme Marie Bonaparte-. À Mme Lowtzky ; « Comment concevez- vous 
que l'agressivité puisse naître par déception, s'il n'y a pas en nous de 
possibilités d'agression, un noyau biologique d'agressivité ? » 

Mme Lowtzky. On voit, en remontant dans l'évolution des malades, 
comment naissent ces agressivités, Et on observe alors que l'agressivité 
naît toujours d'une déception. 

D T Lœwenstein. Freud disait : « On nous reprochait de dire que les 
hommes sont beaucoup plus mauvais qu'ils ne sont ; aujourd'hui on nous 
reprochera de dire qu'ils sont meilleurs qu'ils n'en ont l'air, t> Le mérite 
de Mme Lowtzky, c'est de montrer qu'il y a dans l'homme beaucoup plus 
que ce qu'on lui prête, et de montrer aussi qu'il y a beaucoup de bon 
chez tout homme. Mais il faut reconnaître qu'il y a un noyau d'agres- 
sion chez tout homme. Il faut connaître cette activité primaire, qui 
existe chez tous les obsédés* Quand les obsédés aiment, ils tuent eu même 
temps. Il redit que Mme Lowtzky a bien fait de prouver à ses malades 
qu'elles ne sont pas coupables, puisqu'elle les a soulagées. 

M* Spitz + Je crois que Ton peut profiter de la méthode technique 
employée par Mme Lowtzky, 



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COMPTES RENDUS 375 



ZJ* Gènac* Il se demande s*il n'y aurait pas intérêt à préciser ces 
notions de sadisme et d'agressivité. Le mot agression, dans le sens ou on 
V emploie ici, iVcst c pas adéquat. Destruction serait meilleur, 

Mme Bonaparte. Quelle est la conception de Mme Lowlzky par rap- 
port aux instincts de mort primitifs ? 

if me Lowtzky* Je ne me pose pas la question. Les problèmes en 
-question ne sont pas résolus chez ces malades. 

D T J, Leubà, 



BIBLIOGRAPHIE 



D r René Allendy : Essai sur la guérison. DenoëJ et Steele, Paris 5 . 

1934, 250 p. 

Voici un livre qui oblige à réfléchir. Des perspectives nouvelles 
s'ouvrent devant nous. Notre pensée s'irrite même, par instants* d'être 
conduite à l'opposé des vues où nos maîtres l'avaient guidée. Un livre de 
parado*e$ contre lesquels nous voudrions nous insurger et pourtant 
avant de juger soyons prudents. Avant de nous prononcer., il nous faut 
conduire notre expérience sous l'angle de ces perspectives nouvelles* En 
tout cas, remercions le D r Allendy de nous sortir d'une ornière. 
Voici les thèses principales de l'auteur. 

Les médecins tendent trop à considérer la guérison d'une façon néga- 
tive, comme la cessation de la maladie- Cependant les symptômes ne 
constituent pas tonte la maladie et la guérison comporte des caractères 
positifs. Elle représente un processus d'adaptation vitale ayant les avan- 
tages et les inconvénients d'une spécialisation. 

De ce point de vue ? il est difficile de tracer les frontières exactes du 
morbide, « Chaque nuit de sommeil guérit l'épuisement du jour et on 
pourrait aller jusqu'à dire que chaque inspiration guérit l'asphyxie mena- 
çante. Vivre, c'est perpétuellement guérir. » (p. 19). 

La guérison est un processus que nous ne saurions limiter ni dans le 
temps ni dans l'espace, 

« La vie exprime un principe d'imité dans l'ensemble et les parties de 
l'individu, avec une organisation et une centralisation telles que chaque 
élément reflète exactement le tout. Il s'ensuit que les particularités phy- 
siologiques et psychiques de l'homme s'assemblent selon certaines règles 
que nous découvrons dans les tempéraments, les constitutions, les types 
médicamenteux, etc., et les modes de combinaisons sont assez définis 
pour que de l'examen d'une partie, on puisse tirer une connaissance de 
l'ensemble (faciès, œil* main, ongle, pouls, etc.)* ou que Ton puisse par 
l'excitation de cette partie, modifier le corps entier (centrothérapie, 
médecine chinoise, réilexothérapies diverses)-,. Il n'existe jamais de 
maladie vraiment locale, y> (p, 23), 

Nous ferions une réserve sur la formule d' Allendy « chaque élément 
reflète exactement le tout »• Nous préférerions dire est solidaire du tout. 
Au second chapitre, l'auteur étudie les substitutions morbides qui 
montrent que les processus de guérison sont plus complexes qu'on ne le 
pense ordinairement et que leur limitation dans le temps est arbitraire* 
Il arrive souvent qu'une maladie déterminée cesse brusquement à l'appa- 
rition d'une autre qui la remplace, La paralysie générale a montré de 
nombreuses substitutions morbides spontanées qui ont été utilisées en 
thérapeutique* C'est de la même observation qu'est née Putiïisation de 
l'abcès de fixation dans les psychoses, L'étioïogie microbienne ou toxi- 



^^^^^■«AriHHhMI^^B^^VPWII 



BIBLIOGRAPHIE 377 



que pourrait donc être accessoire, et la succès sic n des maladies dépen- 
dre d'un trouble unique^ d'ordre dynamique. 

En effet, dit Allendy, au chapitre suivant : «c La vie est la poursuite 
perpétuelle d'un équilibre instable et procède par oscillations compa- 
rables à des métastases : la maladie n 5 est qu'une accélération de ce pro- 
cessus, La vie normale change de rythme avec l'âge* passant par des 
phases plastique, tonique, aplastïque avec la nécessité ultime de la mort. 
La maladie est une crise d'adaptation suscitée par un désaccord dyna- 
mique avec le milieu, beaucoup plus que par une étiologie matérielle et 
mécanique. Les conceptions pasteuriennes de contagion laissent beau 
coup de points inexpliqués ; notamment les éclosions morbides que 
Milian appelle biotropisme et l'influence souvent prépondérante^ du fac- 
teur psychique... Toute guérison in complète mène à des crises plus graves 
de telle sorte que, sous une succession d'entités nosographiques appa- 
remment étrangères* on peut découvrir les phases métastatiques d*un 
même trouble essentiel* » {p. 109), 

Les vaccinations sont des maladies atténuées qui ne peuvent aboutir 
^qu'à des guérîsons incomplètes. « La guérison pour être complète, doit 
réactiver les états pathologiques antérieurs mal liquidés ; telle est la 
marche de la cure psychanalytique, des yucrisons spontanées, des gué- 
rîsons obtenues par les agents naturels ou les méthodes de similitude, » 
{p, 175)* Ici, Allendy nous apporte une foule d'observations du plus haut 
intérêt* 

« Les processus organique et psj r chique se complètent et se continuent 
-avec primauté du psychisme; toute guérison relève en définitive du 
trouble psychique initial, Ainsi s'expliquent les guérisons dites mira eu 
leuses et qui ne sont qu'une accélération inusitée des processus habituels, 
une émotion intense venant se substituer, par métastase inverse, organo 
psychique, à la maladie qui guérit ; psychologiquement, on peut y voir 
un déplacement libidinal avec liquidation consciente d'un sentiment 
inconscient de culpabilité. » (p. 175). 

Il y a là dans ce petit livre tout un corps de doctrine médicale de la 
plus haute importance. Certains détails pourront être revisés» mais sa 
pensée directrice tourne autour de ce principe qu*Àllendy formule lui- 
même a ïnsï : « L'erreur principale consiste à prendre le symptôme pour 
la maladie, à se faire de celle-ci une idée trop étroite et à tomber dans 
ia palliation physiologique ou psychique, » (p* 215)* Or ? ce principe est 
celui de la psychanalyse quï ? pour éliminer un symptôme, vise à recons 
truire toute la structure de la névrose et permet ainsi une refonte totale 
de la personnalité. De bons esprits s'écrieront qu'il n'y a là rien de neuf 
et trouveront des citations tTHippocrate et de nos meilleurs maîtres pour 
nous convaincre. 

Soit, mais il n*en reste pas moins que la médecine contemporaine est 
bien loin de s'inspirer autant qu'elle le devrait de ce simple et impor- 
tant principe. La critique pénétrante et l'accumulation des faits d'Âllendy 
gardent par conséquent toute leur valeur, 

R. de Saussure. 



■ il i ■ J ^aan^M^g^M n ^ m j^— j» ■ _l i M nM^umj^— — j^mj 



378 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



Wîlhelm Reich : Charakiei analyse. Vienne, 1933, 288 p. 

Si Freud nous a donné les principes fondamentaux de la technique 
analytique, a savoir les règles des associations libres, la nécessité d'inter- 
préter les résistances et le matériel inconscient puis l'obligation de libé- 
rer ]e malade de son transfert, les détails de cette technique sont généra- 
lement résolus de façon fort différente par les divers analystes. Chez 
eux, il s'agit plus d'un art que d'une science, Reich prétend que, par 
exemple, à une situation de résistance donnée, il doit correspondre un 
procédé de résolution optimum. Le but de son livre est de fonder sur des 
données expérimentales, une technique plus précise. 

C'est très bien de dire : <* laissez vous aller à vos associations sponta- 
nées », mais ce n'est qu'un très petit nombre de malades qui y par- 
viennent de suite. Il faut les éduquer à cela avant d'engager l'interpréta- 
tion des symptômes. 

Dans la première technique analytique ou Freud employait encore 
l'hypnose, ou admettait qu'un symptôme devait disparaître lorsque son 
contenu inconscient était connu ; l'expérience a montré qu'il n'en était 
rien et Freud modifia sa formule on disant qu'il pouvait disparaître. 
C'est en s'appuyant sur cet échec que Jung et Maeder ont fondé leur 
argumentation pour introduire après l'analyse une cure de synthèse. 

Ce problème, en effet, n'est pas soluble du point de vue purement 
topique (conscient inconscient), Il ne Test que partiellement du point de 
\uq dynamique, l'abréaction dans le cours de l'analyse ne se montrant 
vraiment opérante que chez les hystériques* Reste le point de vue éco- 
nomique. C'est là qu'est la vraie solution du problème. Le sunptôme 
disparaît dans la transformation progressive de l'organisation libidi- 
nale névrotique, en une 'structure libidinale normale. On voit, en effet, 
des malades rester très longtemps réfractaires à la guérison parce qu'ils 
ne parviennent pas à une satisfaction sexuelle adéquate* D'autres, au 
contraire, qui malgré une analyse insuffisante, parviennent à une guéri- 
son durable parce qu'ils sont parvenus à une vie sexuelle normale ou 
suffisante. La stase libidinale, mère des symptômes névrotiques, a trouvé 
un exutoire propice. Pour Reich, le redressement de la fonction sexuelle 
aurait une action somatique, Il agirait comme une organothérapie, dimi- 
nuerait la stase libidinale et résoudrait le problème économique des 
énergies. Reich en arrive à cette conclusion ; « L'analyse doit conduire 
le malade à une vie sexuelle ordonnée et satisfaisante, » (p. 30)» Ce but 
ne doit pas être atteint par suggestion ou synthèse, mais par analyse. 

Dans une parenthèse qu'il ouvre ici sur le livre de Numberg : « Etude 
générale des névroses » {Allgemeîne Neurosenlelire), Reich critique : 

1. La prétention de Numberg que la première lâche de l'analyste soit 
de frayer aux instincts refoulés une voie de décharge dans le conscient 
et d'établir la paix entre le moi et le soi, en créant une synthèse entre 
ces deux installées. 

2. L*idée de Numberg qu'au lieu d'attaquer de front les résistances, 
Vanalyste doive s'introduire dans le moi du malade pour critiquer de là 



i^UMHEB^H^^^BlBBB 



BIBLIOGRAPHIE 379 



les obstacles à la guérîson. De eetle façon^ on obtient une neutralisation' 
de la sévérité du sur-moi* 

À la première de ces remarques, Reich objecte que l'abréaction psychi- 
que est insuffisante à réorganiser sur d'autres bases économiques la 
libido. 

À la seconde remarque, Reich dénonce avec force le procédé de s'in- 
troduire dans le moi du malade. Cela donne un acquiescement superficiel 
à l'analyste, mais un transfert négatif inconscient qui se cache d'autant 
plus subtilement D'autre part, les interprétations ne sont acceptées que 
superficiellement ; le malade les rejette après l'analyse. 

Reich montre que l'attaque des résistances au début, est une méthode 
beaucoup plus sûre. 

Âpres ces remarques générales* Reich aborde la technique ae l'inter- 
prétation et de l'analyse des résistances. Ce chapitre débute par un para- 
graphe intéressant sur les fautes typiques que Ton commet dans ce 
domaine et les conséquences qui en découlent. Examinons tout d'abord 
la période de début que Reich appelle période d'introduction. Trois 
situations analytiques peuvent se présenter* 

1* Le médecin ne s'y reconnaît plus dans le chaos des réactions de 
transfert positives et négatives. 

2, Le transfert négatif n'est pas aperçu par l'analyste parce qu'il se 
voile derrière un transfert positif* 

3. L'analyse va apparemment bien, si Ton considère le matériel 
apporté, mais elle se déroule dans une apathie affective complète* 

Dans une confession de ses propres erreurs, Reich nous montre quel- 
ques fautes classiques que nous avons tous tendance à commettre. 

L À un malade qui ne dit rien, nous lui faisons le reproche de ne pas 
vouloir guérir, de ne pas se donner de la peine, alors que son silence 
n'est qu'une des formes de son sentiment d'infériorité, une manifestation 
agie de son sentiment d'impuissance. Or, la bonne technique consisterait 
à attaquer son silence par ce côté. 

2. Un malade, dont l'analyse dura trois ans, répéta constamment la 
scène originelle du coït de ses parents, sans jamais y mettre le moindre 
affect. L'analyste aurait dû réveiller l'agressivité refoulée. 

3. Interprétation de rêves au début alors que le moi n'est pas encore 
assez redressé pour les analyser, 

4. Se laisser entraîner dans un chaos d'interprétations, au lieu de 
s'attaquer systématiquement aux résistances. 

Les principales règles que Ton peut établir sont les suivantes : 

1, Eviter d'interpréter prématurément les symptômes. 

2* Eviter d'interpréter le matériel au fur et à mesure qu'il devient 
clair* mais s'efforcer d'interpréter en fonction des résistances et de la 
structure des névroses* 

3. Dépister en tout temps les réactions cachées d'un transfert négatif. 

Ceci dît* que faut il entendre par l'interprétation ordonnée et l'analyse 
des résistances ? Tout d'abord, quelque transparent que soit le matériel, 
il ne faut rien interpréter avant de s'être heurté aux résistances cardi- 



380 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



nalcs. Même sur le point des résistances, îl ne faut intervenir qu'après 
leur avoir donné ]e temps de se développer. La première intervention de 
l'analyste consistera à montrer ces résistances, h décrire leurs moj T ens 
^d'expression et à préciser contre quoi elles font obstacle* Il faut rendre 
claire leur fonction actuelle et reconstruire leur rôle dans la vie passée 
du malade* II y a en effet généralement superposition d'un irait de carac 
1ère et d'une forme de résistance. Celle ci s'exprime de façons multiples : 
doutes, méflancesj arrivées tardives, mutismes, opiniâtreté, ou sous des 
formes indirectes* Dans iouie cette première phase, il est infiniment plus 
împortaj] t de s'attacher au comportement du malade qu'à ses associa- 
tions* Le malade a tendance à rester avec son analyste dans des rapports 
conventionnels et toute interprétation qui piécède la rupture de cette 
attitude conventionnelle est prématurée, à moins qu'elle ne se rapporte à 
cette attitude même. Le travail consiste donc à déceler les critiques et les 
méfiances que le malade n'exprime qu'indirectement. En réveillant ainsi 
le matériel inconscient, l'analyste provoque chez son patient une dépense 
du moi, une irritation contre son inconscient qui est immédiatement 
projetée contre l'analyste* On est obligé de lier ainsi d'emblée des réac ' 
lions de résistance à des réactions de transfert. L'analyse est ainsi à 
l'abri d'un enlisement dans l'apathie affective. Ce dépistement d'un trans 
fert négatif doit être d'autant plus actif que le malade se présente sous 
une appareil ce très confiante, ou très polie, ou indifférente, ou encore 
lorsque le patient émet des doutes sur l'authenticité de ses sentiments. 

Ainsi se construit la névrose de transfert, mais encore faut if qu'elle 
suive les mêmes voies de formation que la névrose originelle. Or, pour 
obtenir ce résultat, il suffit de ne pas se lancer dans des interprétations 
prématurées ou désordonnées, La névrose de transfert se déroule alors 
en sens inverse de la névrose originelle. Pour plus de clarté, donnons un 
«exemple schématique. 

Soit un malade fixé sur sa mère qui est conduit par rivalité à détester 
■son père puis, par crainte, renonce à l'objet maternel et mue sa haine 
-en une attitude passive féminine à regard du père. Si l'analyse -des résis 
lances est bien menée, on découvrira derrière l'attitude passive la haine 
contre le père et dans le dernier transfert positif se décèlera la fixation 
à la mère* Il est facile de voir ici la faute qui pourrait être commise et 
les conséquences qnî en résulteraient* Soit un analyste inexpert qui 
interprète de suite la fixation à la mère, le malade l'accepterait sous 
l'influence de son attitude passive, maïs l'explication serait inopérante du 
point de vue thérapeutique* car le malade effrayé ne ferait que cacher 
davantage sa haine et par culpabilité exagérer sa tendance à obéir* 

L'art consiste donc à extraire du matériel qui sort impétueusement des 
diverses couches de la personnalité, les éléments significatifs de la résis- 
tance actuelle, II faut écarter tout le matériel qui n'est pas en rapport 
avec la résistance et se méfier que souvent le malade pousse au premier 
plan certains faits uniquement pour en cacher d'autres» Comme chaque 
résistance représente une partie de la névrose, on parvient ainsi à une 
.destruction systématique de l'organisation morbide. 



BIBLIOGRAPHIE 381 



En réalité, l'analyse ne se poursuit pas d'une façon aussi schématique 
et voici pourquoi : Lorsque la première barrière des résistances a cédé 
et qu'un ftct de matériel infantile a pu s'écouler, on ne tarde pas à voir 
.surgir une seconde couche de résistances et avec elle s'opère une régres- 
sion qui rappelle toute la première* Si a ce moment on allait droit à la 
-seconde couche, on ne tarderait pas à se heurter à un insuccès. Il faut 
briser à nouveau la première résistance pour pouvoir se rendre maître 
âq la seconde, et ceci même lorsque la barrière initiale ne s'est reformée 
que partiellement. 

Pour résumer ce chapitre, nous pouvons dire que la question <c vaut-il 
mieux pratiquai une analyse passive ou active », n*a pas de sens, La 
vérité est que l'on ne se montre jamais assez actif pour attaquer les 
résistances, jamais assez prudent dans l'interprétation des symptômes 
pour autant que ceux-ci ne sont pas liés aux résistances mêmes. 

Avec le chapitre quatrième, nous allons aborder quelques détails rie la 
technique, et nous allons donner une vue d'ensemble de l'analyse earac- 
térologique. Beaucoup d'auteurs, et Numberg tout récemment dans son 
important ouvrage précité, conseillent d'éduquer le malade aux associa- 
tions libres par des encouragements ou en le rassurant* On obtient ainsi 
un transfert positif qui amène une première couche de matériel, Reich, 
.au contraire, voudrait que chaque fois que cela est possible on interprète 
-directement les désobéissances à la règle fondamentale. Cela place 
d'emblée Panalysle devant cette question : Pourquoi mon patient se com- 
porte t il ainsi maintenant ? On peut alors constater qu'il y a certaines 
résistances spécifiques de certains caractères. Ces résistances caractéro- 
logiques, comme les appelle Reïch^ ont aussi leur genèse dans des souve- 
nirs infantiles, 

Glover et Àlexander distinguent des analyses de caractère et des ana- 
lyses de symptômes* Reich objecte à cette façon de voir qu'il n'y a pas 
de symptômes sans altérations de caractère* On ne saurait donc* dans 
aucun cas, se soustraire à cette analyse. La différence vient surtout des 
malades eux-mêmes qui éprouvent un seMinaent de maladie en face du 
.symptôme et non à l'égard de leur caractère névrotique. Le travail de 
rationalisation est plus intense pour dissimuler un trait de la personna- 
lité qu'un symptôme* 

Le caractère névrotique dans son ensemble représente un mécanisme 
de protection contre la réalité. Par suite, il est une carapace compacte 
qui s'oppose au travail analytique. Il est une forme d'équilibre de l'indi- 
vidu contenant une forte dose de narcissisme qui s'oppose à sa destruc- 
tion* Dans l'analyse caractérologique, le comportement du malade joue 
le premier rôle* Il n'y a donc .plus de séance sans malériel puisque la 
façon même dont le malade se comporte doit donner lieu à une active 
interprétation de la résistance* On observe alors que les éléments carac- 
térologiques de la résistance demeurent les mêmes chez un même malade, 
jusqu'à l'extirpation des racines de la névrose. 

Cette résistance caractérologique ne s'extériorise pas sous forme de 
contenu mais sous forme de comportement continu (façon de parler, 

REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE. 14 



*^ 



EK^KEI 



382 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



ricanements, mimique, démarche, espèce de politesse ou (orme spéciale 
d s agrcssivîté). Comme elle n'est qu'une prolongation (Tune défense con- 
tre la réalité établie dès l'enfance, sa suppression conduit droit au maté- 
riel infantile. 

Le dépistage systématique de cette protection du moi (caractère de 
défense), finit par donner au patient la conscience de l'anomalie de son 
caractère. On voit alors éclater chez l'homme passif féminin, l'agressivité 
et la révolte* Puis se mêle à cette réaction Pangoisse de castration qui 
nous amène au centre de Tœdipe, 

Dans Fanalyse systématique des résistances; il faut suivre certaines 
règles, 

1- Ne pas se laisser disperser par le matériel* mais sans cesse apprécier 
sa position dynamique et son rôle économique. Ainsi le matériel demeure 
chargé d'affectivité. 

2. Faire coïncider constamment la situation actuelle avec la situation 
infantile correspondante, 

3. Guider le déroulement de l'analyse non pas d'après les points les 
plus clairs, mais en attaquant les résistances du moi dans leurs pointe 
essentiels, puis interprétations des fixations affectives et infantiles que 
déclanche cette attaque, 

4. Une situation qui se montre une partie essentielle de la névrose peut 
être tout à fait secondaire au moment présent du point de vue du traite 
ment. 

C'est ainsi que l'attitude féminine d'un homme vis à vis de son père, 
apparente dès le début de l'analyse, ne doit être interprétée qu'après 
avoir détruit les fantaisies de compensations à l'impuissance que crée le 
moi. II est essentiel, dès que Ton voit le point central de la névrose, de ne 
pas foncer dessus mais de se demander comment, quand et par quel côté 
on veut Pattaquer, Avant d'aborder la tendance du soi, il faut toujours 
étudier la réaction que le moi lui oppose. 

Le soi peut alors se manifester, détruit l'équilibre névrotique ei ren- 
force le transfert négatif, la réaction négative du moi étant reportée sur 
l'analyste, L'analysé comprend facilement sa réaction du moi et Ton est 
ainsi conduit au centre du problème. 

Page 84, « Il faut d'abord dire au malade qu'il se défend contre quel- 
que chose» puis comment il s'y prend, quel trait de caractère il utilise à 
cet effet et seulement lorsque l'analyse est assez avancée on montrera la 
tendance contre laquelle il se défend* » 

La destruction de l'appareil narcissique de protection 

Tandis que le symptôme est déjà isolé dans le malade, le trait de 
caractère ne l'est pas. En l'isolant, on provoque souvent de l'angoisse, 

Reich donne l'exemple d'un malade qui riait à tout ce qu'on lui disait 
et prenait Panaïyse avec ironie et scepticisme. Pendant des mois, Reich 
ne s'est attaché qu'à faire ressortir ce comportement jusqu'à ce qu'il ait 
pu le situer et établir que, primitivement, il avait été une défense contre 



BIBLIOGRAPHIE * 383 



une menace de castration. Si l'analyse n'avait pas été conduite systéma- 
tiquement dans le sens de cette résistance, il est évident que le malade 
n'aurait accepté qu'en apparence les interprétations analytiques, 

A quel moment faut-il ramener la situation actuelle aux conflits du 
passé ? Deux règles sont à observer* 

1. Il faut que les éléments fondamentaux de la résistance soient 
ébranlés, 

2. Que la représentation qui doit devenir entièrement consciente soît 
déjà partiellement investie d'affect. Il importe que l'élément chronique 
du caractère ait été revivifié dans les processus du transfert. 11 ne faut 
pas craindre de laisser se déployer l'opposition pour pouvoir mieux 
l'attaquer ensuite. Certains malades arrivent avec un matériel abondant, 
semblent réussir à merveille* font des progrès. On croît avoir tout ana- 
lysé quand survient une récidive* Ce sont des cas dans lesquels le trans- 
fert négatif n J a pas pu être analysé parce qu'il a toujours su se voiler 
derrière un transfert positif, Le matériel est abondant, se rapporte sou- 
vent à l'œdipe et cependant ne vient pas des profondeurs de l'incon- 
scient 

En somme, tous les malades doivent subir une analyse du caractère. 
Généralement, celle-ci doit être attaquée dès le début* Ce n'est que lors- 
que la peur est trop grande qu'il faut remettre à plus tard l'attaque d^s 
résistances caractérologiques. 

Le fond mental des malades reste le même, c'est-à-dire qu'on ne fera 
pas d'un scrupuleux un homme qui prend tout légèrement, mais il mettra 
son attention à bien s'adapter à la vie* alors qu'autrefois des barrières ïe 
séparaient de Ja réalité. 

L'important dans ces analyses de caractère, c'est que l'analyste soit 
assez expérimenté pour bien savoir manœuvrer les transferts négatifs 
qui s*expriment de façon beaucoup plus violente. 

De la maîtrise du transfert 

Au début d'une analyse, malgré certains signes apparents, il n'y a 
jamais de transfert positif authentique, Nous ne rencontrons que des 
transferts ambivalents. Leur teinte positive peut provenir : 

1. D'un transfert positif de réaction) c'est-à-dire que le malade neutra- 
lise par là une agressivité latente qu'il reporte inconsciemment sur l'ana- 
lyste. Grande est la faute des débutants qui interprètent ce transfert 
comme positif, 

2. D'une concession faite à l'analyste et qui, généralement, est dictée 
par un sentiment de culpabilité, 

3. De désirs narcissiques de voir l'analyste aimer, consoler ou même 
admirer le malade. 

On sait comme cette troisième réaction est fréquente chez des femmes 
qui, rapidement, extériorisent des sentiments amoureux à l'égard de leur 
analyste. Ce serait une erreur profonde de prendre ces sentiments qui 
déguisent simplement le désir d'être aimé pour un transfert positif. Ces 

REYUi: FRANÇAISE D3Î PSYCHANALYSE, 14 + 



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384 REVUE F1UNCA1SE DE PSYCHANALYSA 



femmes, dans la première phase de l'analyse, ne sont capables que d*un 
amour narcissique. La tâche de l'analyste du point de vue économique 
est d'obtenir une concentration de toute la libido ohjectale dans un trans- 
fert appartenant entièrement au stade génital* Pour cela, n faut non seu- 
lement détruire les tendances sadiques et narcissiques contenues dans la 
carapace caractérologiquc, mais encore déloger les fixations prégén^talcs 
du malade. Après avoir détruit les résistances earactérologiques, il se 
forme un transfert positif avec un caractère prégénital et souvent inces- 
tueux qu'il s'agit d'épurer à son tour en libérant la libido fixée aux stades 
prégcnîtaux. Cette dernière étape s'accompagne généralement d'anxiété. 
Elle est le signe avant coureur d'un nouvel investissement du stade géni 
iaL Mais cet investissement se heurte d'abord à Pangoîsse de castration, 
qui est la dernière défense du moi. 

Grâce à des réactions narcissiques secondaires, le malade sou s- estime 
souvent ses insuffisances dans la vie sexuelle. Celles ci s*accroïssent ? au 
cours de la période de réactivation, de Pangoîsse de castration. Pour que 
le malade ne s'en eJTraîe pas, il importe de le prévenir et souvent même 
de lui imposer une période d'abstinence* 

À ce propos, Reich discute la règle de l'abstinence, qu'elle concerne 
l'onanisme ou l'acte sexuel, il estime qu'elle ne doit être imposée que 
dans les cas où ces manifestations deviennent des résistances manifestes. 
Car dans la plupart des cas, la stase libidinale agit beaucoup plus néga- 
tivement que positivement sur le cours de l'analyse. 

La dernière tâche de l'analyse est de détacher le malade de son trans 
fert positif. Il y parvient dans la mesure où il accepte la réalité et où il 
se rend compte que l'analyste ne satisfait pas aux exigences de ses désirs. 
Parfois, cette dernière tâche se montre difficile et le transfert positif 
reste très prononcé. Cela peut tenir : 

a) à un reste de sentiments de culpabilité dus à ce que certaines ten- 
dances sadiques de l'enfance sont demeurées inconscientes ; 

b) à un espoir qu'en fin de compte l'analyste 'se laissera tout de même 
séduire ; 

c) à un reste de l'analyste considéré en tant que mère protectrice ; 

d) à une certaine difficulté de trouver le partenaire adéquat 

Dans une seconde partie de son ouvrage, Reich expose sa théorie sur 
la formation des caractères* 

Le caractère est une transformation chronique du moi* Il est une 
défense contre les vagues extérieures et intérieures. C'est une formation 
de protection qui s'accuse dans les situations désagréables, et devient au 
contraire plus souple dans des conditions heureuses. Le degré de sou- 
plesse du caractère, la faculté de s'ouvrir au monde extérieur ou de se 
fermer à lui> dans une situation donnée, fait la différence entre un carac- 
tère ouvert à la réalité, ou un caractère névrotique* 

Le caractère est le produit des exigences du soi et des interdictions du 
monde extérieur. 

Le premier renoncement important se joue autour de Toedipe. La façon 
dont ce conflit est surmonté devient déterminante pour la formation du 



E I RLI OGRAP HIE 385 



caractère- Devant la peur du châtiment le refoulement est la première 
façon dont le moi se protège. Vient ensuite la timidité qui met à l'abri 
des situations dangereuses. 
La cristallisation économique du moî s'opère suivant trois processus ; 

1, L'enfant s'identifie à la personne qui interdit. 

2. L'enfant retourne contre lui l'agression primitivement dirigée contre 
la personne qui interdit. 

3* L J enfant crée des attitudes de réactions contre les impulsions 
sexuelles dont il emploie l'énergie pour se défendre contre elles. 

Le processus économique consiste à emprunter la force au soi pour la 
diriger conlre lui- Ainsi s'affaiblit la tension du refoulé et s'affermit le 
moi- L'intensité de cette défense du moi dépend des régressions et des 
fixations. Elles déterminent certaines différenciations de caractère. 
Celui-ci, en dernier ressort, ne dépend pas du conflit œdipien, mais de 
la façon dont il a été surmonté, Cette dernière réaction dépend elle même 
du milieu familial plus ou moins névrotique. 

Si Ton a éveillé trop de crainte, on a cristallisé le moi dans une réac- 
tion, 

Qu'est-ce qui détermine la différenciation des caractères ? La psycha- 
nalyse a pu jusqu'ici établir les points suivants : cette différence dépend : 

1) de Page des premières renonciations ; 

2) de la quantité et de l'intensité des renonciations ; 

3) de la proportion de ce qui est permis et défendu ; 

4) du sexe de la personne qui interdit le plus ; 

5) des contradictions dans les interdits, 

Normalement, pour que le fils développe un caractère masculin, il faut 
que son père se montre plus sévère que sa mère, de même la fille s'identi- 
fiera à sa mère si celle-ci se montre plus sévère que son père. L'aîtiïude 
passive féminine chez l'homme se trouve surtout dans les familles où la 
mère est l'élément énergique et l'instance punitive. Lorsque le père est 
brutal, la fille devient masculine, La réalité est plus complexe que ce 
schéma et Reich nous décrit diverses causes qui viennent le modifier. 



T "T" 



Le caractère est avant tout un mécanisme de protection narcissique du 
moi. Il s J est formé sous la menace des dangers. Chaque trait de caractère 
est la solution d'un conflit de refoulement. Celui ci se trouve économisé 
par la création d'une réaction du moi qui se cristallise une fois pour 

toutes. 

Opposant le caractère névrotique au caractère génital ou normal, Reieli 
étudie successivement le soi, le surmoi et le moi dans ces deux types 
caractérologlques qui, dans la réalité, sont constamment mêlés dans des 
proportions diverses. c 

Dans le caractère normal, l'œdipe s'est dissous, les tendances prégénï 
taies ne sont pas refoulées, mais sublimées. L'acte sexuel normal reste le 
centre de la vie sexuelle. L'agressivité est sublimée dans des activités 
sociales, mie partie seulement est employée dans la vie sexuelle. 



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386 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



L'homme névrotique est toujours impuissant dans -son orgasme. La 
libido est engagée dans des traits de caractère réactîonnels. Là où existe 
une vie amoureuse, il est facile d'en voir l'infantilisme. La femme aimée 
est la mère et les relations amoureuses sont accompagnées d'inhibitions 
et de toutes les timidités névrotiques de l'inceste infantile. Le primat de 
la génîtalité n'a pas pu s'établir. Les zones prégénitales jouent un rôle de 
premier plan. 

Le surmoi du caractère génital contient de nombreux éléments positifs 
de la sexualité. Il y a acquiescement à la vie sexuelle. Le surmoi n'est 
pas sadique^ il se confond avec les besoins du moL Dans le caractère 
névrotique, au contraire, il y a une opposition entre le surmoi et le soi. 
Le noyau du surmoi est l'interdit incestueux. Il y a hyperinoralité et un 
sadisme évident du surmoi» 

Le moi dans le caractère génital n'est pas en opposition avec le soi* il 
peut d'autant mieux lui fixer des limites raisonnables qu'il accorde aux 
pulsions libidinales leurs satisfactions essentielles. Le moi ne subissant 
de fortes pressions ni du soi, ni du surmoi peut se vouer plus entière- 
ment et plus librement au monde extérieur. 

Le moi tient à son objet non pas par sentiment de culpabilité ou par 
exigences morales, mais par plaisir, parce qu'il y trouve sa satisfaction* 

Sa sociabilité ne tient pas à une agression refoulée, mais bien subli 
niée. Cela n'implique pas qu'il se plie à l'entourage en toutes circons- 
tances. Est il convaincu d'une chose, il sait l'imposer, sans concessions. 

Le moi du caractère névrotique est ou bien ascète, ou bien ne s s accorde 
des satisfactions qu'avec remords. Le moi est ennemi du soi et esclave 
du surmoi. Sa sexualité est mêlée de pulsions anales et sadiques* L'agres- 
sivité refoulée rend les relations sociales défectueuses. La carapace nar- 
cissique est épaisse et donne peu de souplesse au moi. La fonction du 
moi est dirigée avant tout contre l'intérieur. Il en résulte une certaine 
faiblesse du sens des réalités ; il n'y a pas d'épanouissement, les réactions 
sont stéréotypées* 

Le sentiment d'impuissance pousse à des compensations narcissiques, 
La peur est rationalisée en principes moraux. 

Maintenant, regardons de plus près ce qui différencie les activités du 
normal et du névrosé, 

C'est à tort que Ton oppose sublimation et satisfaction de la libido. 
L'expérience quotidienne nous montre que ce sont les êtres dont la vie 
sexuelle est la plus normale qui subliment le plus facilement. Au con- 
traire, chez le névrotique, les intérêts de l'esprit sont absorbés par des 
fantaisies sexuelles qui détournent du travail, ou bien les activités intel- 
lectuelles sont sexualisées à leur tour et glissent ainsi dans le domaine du 
refoulement. On voit aussi que les malades qui se débarrassent de leur 
névrose uniquement sur le terrain des sublimations, sont beaucoup plus 
sujets à des récidives que les autres. 

La sublimation est un épanouissement de l'être, les activités réaction- 
nulles sont au contraire forcées, obsessives. Dans la sublimation, l'accent 



K^^^M^^^P^^^MM 



BIBLIOGRAPHIE 387 



est porté sur l'effet à produire, dans les activités réactioimelles Pacceut 
est sur ïe procédé employé. 

Les activités réactionnelïes sont des mécanismes qui agissent dans 
l'individu de façon permanente. La libido n'a pas renoncé à soji objet, 
mais chaque fois qu'elle s'y porte, le moi intervient et l'accapare dans 
un contre-investissement- Le moi est ainsi sans cesse occupé de Iui- 
mémCj tandis que dans la sublimation son énergie reste disponible pour 
l'activité entreprise. 

Dans un chapitre fort intéressant, Reich montre comment certaines 
phobies d'enfants disparaissent par une sorte d'incorporation du symp- 
tôme dans le caractère* L'enfant se défend contre la peur d'une phobie 
en devenant indiffèrent, méprisant, etc. 

Toute situation conilictuelle de l'enfance demeure dans l'adulte : 
1) sous sa forme originelle dans l'inconscient ; 2) dans une attitude réac- 
tïonnelle du moi qui devient partie constituante du caractère* 

L'ouvrage se termine par une étude des différents caractères : hyslé 
riqueSj obsédés, narcissiques, masochistes, etc. Cette partie de l'ouvrage 
nous a paru moins intéressante et nous nous contenterons de la signaler. 
Par contre, nous nous sommes étendus sur les premiers chapitres du 
livre de Reich qui fixent d'une façon originale une série de principes 
techniques. Assurément, toutes les analyses ne se déroulent pas avec la 
limpidité qui nous est décrite ici, mais il y a une vérité essentielle dans 
lldée d'attaquer d'abord le moi» car sa structure est avant tout une con- 
séquence des conflits de l'inconscient. Il recouvre ce que le surmoi veut 
tenir caché. C'est pourquoi lorsqu'on attaque sa structure, on est conduit 
tout droit aux conflits qui la conditionnent. 

Mais il faut savoir que lorsqu'on opère ainsi, on détruit un équilibre 
(l'équilibre névrotique). Le champ est alors libre pour la libido de s'enga- 
ger dans un équilibre nouveau (issue normale ou objectale de la libido), 
mais en pratique l'individu ne trouve pas d J un jour à l'autre cette nou- 
velle solution. 

C'est là, qu'à mon sens, on peut grandement aider le malade, par une 
analyse normative. Arrivé à ce point de son traitement, il y a une stase 
de la libido et faute d'expériences normales dans le passé, il se produit 
des retours névrotiques pour utiliser la libido libre. L'analyse normative 
qui opère en fonction de la réalité {en d'autres termes qui compare le 
comportement névrotique à un comportement sain), offre à la libido une 
issue normale et un point d'attache dans la réalité. La libido^ au lieu de 
rester potentielle, ce qui déclanche toujours une certaine anxiété chez le 
malade, trouve plus rapidement des objets normaux d'investissement. Le 
malade sachant où se diriger à l'impression bienfaisante que son ana- 
lyste sait où il le mène et le transfert positif final se liquide bien pins 
complètement. Mais tout Part est de n'introduire l'analyse normative 
qu'au moment où la stase libidinale, résultat de l'analyse réductive, com- 
mence à déclancher une tension d'anxiété. 

K de Saussure* 



+U+J X1 * 



388 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



W. Boven : L'anxiété. Delachaux et Niestlé, Paris, 1934, 191 p. 

Dans son introduction, Boven nous montre la valeur fonctionnelle de 
l'anxiété ; elle est* comme la douleur, le signal d'un désordre. II L'étudié 
ensuite à travers les différentes névroses dépressives. Celles-ci sont 
classées en deux types : névroses par surmenage et névroses par conflits. 
De sa plume alerte* Boven nous décrit les différentes affections colorées 
d'angoisse. Plusieurs de ces descriptions sont de petits chefs d'oeuvre, 
mais on ne peut s'empêcher de regretter que l'auteur ne montre pas plus 
de curiosité quant à la genèse de ces états. Le côté structurel de la 
névrose lui échappe complètement. Assurément, nous trouvons des 
phrases comme celle ci : « L'angoisse naît de la collision de tendances 
opposées. *> <p, 78). Mais ces tendances sont comme autant de casiers 
d'un damier, toutes mises sur le même plan et sans qu'il soit tenu compte 
de Pensemble de la personnalité et de sa structure. De celle ci, il ne 
prélève que les deux tendances consciemment en opposition, ou les 
conflits inconscients les 2)Ius superficiels, sans s'occuper de leur genèse 
historique et de leurs rapports réciproques avec la constitution de la 
personnalité. En face de cette lacune, on s'étonne que Boven puisse 
écrire que la psychanalyse est inapte <a à rendre compte à l'aide de ses 
fameuses instances, moi, surinoi, soi, ça, sur-ça, etc., du jeu des princi- 
paux éléments du caractère individuel. * Ne serait ce pas plutôt Fauteur 
qui s'est montré inapte à comprendre leur valeur ? 

R. de Saussure, 

Ed. Claparède : La genèse de Vhypothèse. Genève, Kùndig, 1933, 
150 pages, 

Depuis son remarquable article sur la Psychologie de l'Intelligence (1), 
Claparède n'a cessé de vouer son attention à ce problème* La présente 
étude, après avoir passé en revue les récents travaux de Sel/, de Lind- 
worsky, de Ruger, de Heidbreder, de Buldbrook et de l'école du « Gestal- 
tisme », cherche une voie expérimentale pour observer dans l'esprit, la 
genèse de l'hypothèse* 

Donnant un problème à y ses sujets, Claparède leur demande de dire 
tout ce qui leur passe par la têle, C'est presque la méthode des associa- 
tions libres^ appelée ici « la réflexion parlée »• Claparède montre que 
l'esprit procède surtout par tâtonnements successifs. 

Dans ce problème si complexe, nous regrettons que Claparède (comme 
d'ailleurs beaucoup de psychologues contemporains)* ne distingue pas 
plusieurs sortes de pensées à l'œuvre dans la genèse de l'hypothèse. Pour 
notre part, nous pensons qu'elle est souvent un point de croisement de la 
pensée autistique et de la pensée dirigée. 

R. de Saussure, 

<1) Ed. Clapa niDE : * Psychologie de l'intelligence ». Sclentia, nov. 1917. 



^ m ^ m m 



BIBLIOGRAPHIE 389 



„ — ^ ^ — — 



Havelock Elus : Précis de Psychologie sexuelle. ALcan, 1934. 
432 pages, 

Dans le dernier fascicule 1933 de cette revue, j'ai donné un compte 
rendu de l'édition anglaise de cet important ouvrage. 

Félicitons vivement M. Robert Bouvier du soin et de la conscience qu'il 

a mis à le traduire en français. 

R. de Saussure 

Lalo : Expression de la vie dans l'art Paris, Alcan> 1933, 263 p. 

L'auteur se demande quel est le rappçrt qui peut exister entre la vie 
d'un homme et son oeuvre artistique. 

Lalo critique ceux qui, avec Aristote ou Taine, voudraient voir un rap- 
port direct entre la vie et l'œuvre, mais il n'est pas plus tendre pour les 
psychanalystes à qui il reproche de mettre la sexualité au premier plan. 
Sa critique du freudisme ne se borne pas à cela. Il considère la plupart 
de nos affirmations comme des données invérifiables et des jongleries de 
l'esprit qui ne reposent sur rien. Les processus d'ambivalence et d'iden- 
tification sont des clefs par trop magiques pour venir à bout des énigmes. 
L'ignorance absolue de M* Lalo quant aux faits cliniques sur lesquels 
repose la psychanalyse, son assimilation très superficielle de quelques 
lois de psychologie, rendent malheureusement ses critiques absurdes- 
Heureusement que son ouvrage ne se borne pas à cette médiocre critique; 
dans sa partie constructive, il tente une classification des oeuvres litté- 
raires selon qu'elles se rapprochent ou s'éloignent de la vie collective, 
nous dirions en langage psychanalytique selon leur valeur autistique ou 
objectale. 

R, de Saussure. 

Thu Bestkrman : M en against women. London, Me thu en, 1934, 
238 pages. 

Les thèses de l'auteur sont que : 1) la plupart des manifestations psy- 
chologiques de la vie sexuelle sont dues à un antagonisme fondamental et 
très profond qui sépare les deux sexes ; 2) cet antagonisme est dû, avant 
tout à une crainte que l'homme a de la femme et qui le pousse à se pro- 
téger sans cesse contre elle ; 3) cette crainte a créé par réaction un 
besoin de solidarité des deux sexes. 

Pour illustrer sa thèse, l'auteur étudie les mœurs sexuelles dans diffé- 
rentes tribus de primitifs^ dans la Grèce antique, dans la Chine contem- 
poraine, et dans notre civilisation chrétienne. 

L'auteur étudie ensuite les problèmes de la continence et de la chasteté 
et des différents tabous dans la vie sexuelle. De tout ce matériel, Bester- 
man conclut que si l'homme a peur de la femme, c'est qu'il la considère 
comme un être inférieur* Or, s'il se rapproche d'elle, par contagion elle 



390 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



pourrait lui transmettre sa faiblesse. On voit que l'auteur diffère de 
Freud qui explique cette crainle, quand elle existe, par la peur qu'a 
l'homme d'être châtré par la femme. 

B, de Saussvhe, 

Instituts for Psychoanalysis. Reuiew for the year, 1932-1933, Chi- 
cago, r* br. de 47 pages. 

En 1932, le D r Àlexander et Mme Karen Honiey ont été appelés à fon- 
der un institut psychanalytique à Chicago. Dans cette première année, 
il a été fait 21 analyses didactiques, 16 analyses de personnes présentant 
des troubles gastro-intestin aux , ces personnes avaient été choisies parce 
que l'Institut avait mis à son programme d'élndes les rapports de cer- 
tains troubles organiques avec des conflits psychiques. Enfin l'Institut a 
réalisé avec succès le but qu'il s'est proposé de propager les connais- 
sances analytiques dans les milieux médicaux, 

Cette brochure contient deux articles d'AJexander et un de 
Mme Horney. 

Le premier de ces articles est consacré aux rapports de la psychana- 
lyse et de la psychiatrie. L'auteur y montre que notre science est une 
partie de la psychologie, Elle peut être envisagée sous les aspects sui- 
vants : 1) une méthode d'investigation des processus psychologiques ; 
2) une théorie de la personnalité humaine ; 3) une méthode de théra- 
peutique en psychiatrie ; 4) une discipline auxiliaire des sciences 
sociales ; 5) une méthode auxiliaire de la médecine générale ; 6) une 
théorie et une mélhode d'éducation* 

Le second article d'AIexander est consacré à des résultats prélimi- 
naires sur une étude des facteurs psychiques dans les troubles gastro- 
intestinaux. Ces facteurs sont aujourd'hui généralement admis mais la 
plupart des organicistes les décrivent comme fatigue, épuisement, ner- 
vosité, et n'ont pas l'idée de les rattacher, comme il conviendrait, à la 
structure générale de la personnalité. De leur côté T les psychanalystes 
ont trop souvent cherché à faire dépendre directement tel symptôme de 
causes psychologiques, alors qu'il n'en était qu'un symptôme indirect. 
Sans entrer dans le détail des cas, Àlexander nous montre que les fac 
teurs psychiques qui influencent l'état gastro intestinal proviennent des 
altitudes inconscientes suvantes : désir de recevoir, désir de retenir, 
désir de donner. L'article d'Àîexander soulève beaucoup de questions 
intéressantes sur les zones érogènes ? leur connexion avec la sexualité ou 
au contraire leur indépendance vis à-vis d'elle. Mais ce ne sera que dans 
des publications ultérieures que l'auteur nous apportera la réponse à ces 
problèmes. 

L'article de Mme Karen Horney est sur la psychologie de la femme. 
Elle s'élève contre les médecins qui négligent la frigidité, les troubles 
menstruels, les leucorrhées, les troubles du caractère aux approches des 

règles et qui voudraient considérer que tout ceci est normal chez la 



BIBLIOGRAPHIE 391 



feinm^. Comme K« Horney Ta montré dans ses belles publications an té- 
rieur es t tous ces troubles dépendent ayant tout de l'attitude que la femme 
prend vis^à-vis de la sexualité et ils sont susceptibles de guérir avec un 
traitement psychanalytique bien compris. 

R. de Saussure, 

Karen Horney : « Psychogenic Faetors in Functional Female 
Bisorders », Amei\ Journ. of Obst. and GynecoL, Saint-Louis, vol. 
XXV, n* 5, 1933. 

Article de propagande psychanalytique à l'adresse de gynécologues. 
L'auteur y montre que des malades sont venus la consulter pour des 
troubles psychiques divers et que tous présentaient des altérations dans 
la sphère psycbosexuelle. Il ne s'agissait pas d'une coïncidence fortuite, 
maïs chacun de ces troubles pouvait s'expliquer historiquement et dîspa 
raissait sous l'effet de l'analyse* Puis suit un exposé des conflits clas- 
siques qui peuvent amener ces perturbations. 

R. de Saussure, 

Karen Horney ; « Maternai Conflicts ». Amer. Journ. of Ortho- 
psychîatry, vol, III, n* 4, pp. 455-46 1~ 

Longtemps on a cru l'instinct infaillible ; lorsqu'on a vu qu'il ne 
l'état pas, on a voulu le remplacer par des principes scientifiques d'édu- 
cation, Aujourd'hui* on tend plus justement à dégager les facteurs affec 
tifs qui peuvent troubler cet instinct. 

L'auteur ne veut pas passer en revue tous ces facteurs, mais simple- 
ment rappeler cette attitude qui fait prendre à une mère le même com- 
portement envers ses parents et ses enfants. Cet article ne s'adresse pas à 
des analystes initiés, c'est pourquoi il ne va pas dans tous les détails 
d'une analyse. Mais avec beaucoup de clarté^ K. Horney rapporte l'obser 
vation suivante. 

Une femme de 35 ans, institutrice de sa profession, vient la consulter 
parce que ses élèves garçons tombent tous amoureux d'elle. Elle-même a 
fini par s'attacher très fortement à l'un d'eux. L'analyse montre une 
forte fixation inconsciente sur le père qui a été rapportée d'abord sur le 
mari. A la naissance du fiïs ? c'est sur lui que s'est porté l'attachement et, 
de là, il s'est transféré sur les élèves. Ces fixations sont toujours ambiva- 
lentes, en sorte que l'on voit des mères, de peur de faire du mal à leurs 
enfants, ne pouvoir les confier qu'à des nurses, Cette constellation affec- 
tive peut aussi provoquer des jalousies morbides entre mère et fille. Bien 
d'autres facteurs sont envisagés dans cet article (Fhypersévérité du sur- 
moi, par exemple), mais la place nous manque pour en parler ici* 

R* de Saussure, 



392 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 



L, Kessel et H.-T. Hyman : « Value of Psychoanalysis as a Thera- 
peutic Procédure ». Journ* of Amer. Med. À$s. t 18 now 1933. 

Rapport objectif de trente trois malades soignés par la psychanalyse^ 
Cinq ont guéri complètement* Six cas ont été des insuccès complets* Dix 
cas sont demeurés presque inchangés. Onze ont obtenu de bons effets de 
leur cure sans être radicalement guéris* 

Les auteurs étudient les causes de leurs échecs : psychoses, malades 
trop âgés, etc. 

R. de Saussure* 

Exner : The sexual side of marriage. London, Allen, 1933, 249 p. 

Cette initiation à la vie sexuelle est bien faite. Elle souligne d'abord 
l'importance de la sexualité, décrit les organes sexuels et leur fonction 
ne ment, puis décrit longuement les facteurs de désaptation au mariage 
dus à des attitudes fausses des conjoints vis à vis de la sexualité. 

Dans un dernier chapitre, Exner examine tous les facteurs qui peuvent 
rendre un mariage heureux. L'ouvrage est très inspiré des idées de Die 
Jrfnson. II est clair et pratique, 

IL de Saussure* 



Erratum 

Dans notre dernier numéro, page 138, lire ; « Organisation de la 
IX e Conférence annuelle des Psychanalystes de langue française ». 
Président : D r G, Parchemhiey. 



Le Gérant : E, Cghiïiïïre, 



Alencou, — Imprimerie Corbière et Jugain,