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Full text of "Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales v.23"

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A gift of 

Associated 

Medical Services Inc. 

and the 
Hannah Institute 

for the 
History of Medicine 






NAIRE I )OE 



- : 



SCIENCES MEDICALES 



PA1US. TYPOGRAPHIE A. LAHUKE 
Rue de Fleurus, 9. 



i i 






I>ES 



SCIENCES MEDICALES 



COLLABORATEURS : MM. LES DOCTEURS 

ARCHAMBAULT, ARNOTLD (j.), AXENFELD, BA1LLARGER, BAILLON, BALBIAN1, BALL. BARTII, BAZIN, BEAUGIUNO, 
BECLARD, BEHIEl;, VAN HEISEltEN, BERGER, BEIINHE1M, BERT1LLON, 1IEBIIN, ERNEST 11ESMER, BLACHE, BLACHEZ, BOINBT, 

B01SSEAD, DORMER, UOCCIIACOURT, CM. BOUCHARD, BOUISSON, UOULANB (p.), BOULEY (ll.), BOUREL-RONC1ERE, 

BOUVIER, BOTER, BROCA, BROCHIN, BBOUARDEL, BROWN-SEQUARD, BURCKER, CALME1L, CAMI AMA, CARLET (O.), CEBIsE, 

CHARCOT, CHABVOT, CHASSA1GNAC, CHAUVEAU, CHAUVEL, CHEIIEAU, CHRETIEN, COLIN (L.),CORNIL, COTARU, COUL1ER, 

COCRTY, COYNE, BALLY, DAVAINE, DECIIAMBBE (A-K DELE.VS, DEL10UX DE SAVIGNAC, DELOflE, DELPECH, 

BENONVILLIERS, DEPAUL, DIDAY, DOLBEAU, DUCLAUX, DUGUET, DUPLAY (S.), DUBEAU, DOTBOULAU, ELY, 

FALRET (!.}, FARABEUF, FELIZET, FERIIAND, FOLL1N, FOMSSAGIUVES, FRANC.OIS FRANCK, GALTIEK-liOISSlEUE, 6AR1EL, 

GAYET, GAVARBET, GERVAIS (P.), GILLETTE, G1IIAUD-TEULON, GOBLEY, GODEL1ER, GBEENUILL, GR1SOLLE, GUBLER, 

GUEIHOT, GUEBARB, GU1I.LARD, GU1LLAUME, GLILLEMIN, GUYON (F.), HA11N (L.), HAMEL1N, HAYE1J, HECHT, 11ENOCQUE, 

ISAMBERT, JACi.in-.MILB, KELSCH, KBISHAUER, I. AM UK (l.i:n.\|, LAIlBEE, LAUOBDE, LABOULBENE, LACASSAGNE, 

LAGNEAO (G.), LANCEREAUX, LARCIIER (o.), LAVERAN, LAVERAN (A.), LAYET.LECLEBG (L.), LECOBCHE, LEFEVRE (ED.), 

LE FOBT (LEON), LEGOUEST, LEGROS, LEGROUX, LEHEBOULLET, LE ROY DE HEBICOUBT, LETOUBNEAU, LEVEN, LEVY (MICHEL) , 

LIEGEOIS, L1ETABD, LINAS, LIOUV1LLE, L1TTRE, LUTZ, MAGIIOT (E.), MAHE, MALAGUT1, MAHCHAND, MAREY, MABTINs, 

MICHEL (PE NANCY), HII.LABD, DANIEL UOLLIERE, MONOD (CH.), MONTAJHER, MORACIIE, MOREL (B. A.), NICAISE, 
OLLIER, ONIMUS, OBFILA (t.t, ODSTALET, PAJOT, PABC1IAPPE, PABBOT, PASTEUR, PADLET, PERBIN (MAURICE), PETER (. 
PINARD, PINGAUB, PLAKCHOK, POLA1LLON, POTAIN, POZZI, RAYMOND, REGNARD, BEGNACLT, RENAUD (j.), HENDD, 

REYNAL, ROBIN (ALBEBT), ROBIN (CH.), DE BOCUAS, BOGER (ll.), ROLLET, BOTUREAD, ROUGET, 

SAINTE-CLA1RE DEVILLE (II.), SANNE, SCIIUTZENBERGER (CU.), SCHUTZENBERGEH (P.), 5EDILLOT, SEE (MARC), SERVIEB, 

DE SEYNES, SOUBEIRA.N (L.), E. SP1LLSIANN, TABT1VEL, TlisTELIN, T1LLAUX (p.), TOUB1IKS, TltELAT (U.), 

TBIPIER (LEON), TBOISIEB, VALLIN, VELPEAU, VERNEUIL, VIDAL (EM.), VIDAU, 
V1LLEMIN, VOILLEM1ER, VULHIAN, WAHLOMONT, WIDAL, WILLM, WOltMS (l.), WUKTZ, ZUUEH. 

D1UECTEUR : A. DEGHAM13UE 



SERIE 



TOME VINGT-TROISIEME 

CRE CRU 



e 

nuomktuts 




PARIS 



G. MASSON 



I.IBBAIRE DE L ACAI1EMIE DE MEDECINE 

BonleYard Saiot-Germain, ea face de 1 Ecole de USd 







P. ASSELIN 

LIBRAIRE PE LA FACULTE DE MEDECtflE 

Place de ! Ecole-:le-Medecine 



MDCCCLXX1X. 





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*- - ."G;j.j| 
If *> ! 

mWm 



Ix- 










DICTIONNAIRE 



ENCYCLOL EDIQUG 



DES 



SCIENCES MEDICALES 



CRECHES (EAUX MINERALES DE), (ithermales , sulf atees calciqnes et fer- 
rugineuses faibles, carbonizes faibles, dans le departemeut de S;ione-et-Loire, 
dans 1 arrondissement de Maeon et a 4 kilometres de cette ville, emergent les 
trois sources de Creches quo Ton designe ainsi : source >i I ou source au-dessous 
dupont; source n 2 ou source au-dessus du jiont et source n 3 ou source du 
de versoir. Ces trois sources emergent dans une prairie et au bord d un ruisseau; 
leur captage est recent. 

M. Rivot a trouve dans les eaux des trois sources de Creches une composition 
elementaire a peu pres identique. Ce chimiste s est contente d indiquer pour 
I eau de la source n 1 ou d au-dessous du pont les resultats de 1 analyse qua 
litative des divers acides et des diverses bases contcnus dans 1000 grammes de 
cette eau minerale. Le clinicien regrette de ne pas trouver dans le travail de 
M. Rivot une analyse quantitative qui cut fait connaitre la combinaison probable 
des substances par lui rencontrees. II est facheux aussi que M. Rivot n ait pas 
parle de la silice et de la matiere organique que toutes les eaux minerales ren- 
t erment, et ait omis de s enquerir si les eaux. de Creches contiennent ou ne con- 
tiennent pas de 1 iode ou de 1 arsenic. Esperons que ces lacunes seront comblees 
au moment ou les eaux de Creches prendrout clans la therapeutique le role 
auquel elles sont en droit de pretendre. Quoi qu il en soil, telle est la compo 
sition actuellement connue de I eau de la source n 1 de Creches. 

Acide carbonique 0,270 

sulfurique 0,0^1 

chlorhydrique O.tl-J i 

Pi-otoxyde de fer 0,025 

Chuux 0,r.O 

Magnesie 0,021 

Soude 0,040 



TOTAL. 0,377 



Les eaux des trois sources de Creches sont administrees en boisson seulement. 
DICT. ESC. XXIII. 1 



2 CREGUT. 

Cos sources sont frequentees par les personnes du pays qui viennent s y trailer 
d accidents reconnaissant pour cause une anemie ou line chlorose, que ces eaux 
toniques, analepliques et reconstituantes parviennent assez promptement a sou- 
lager, et Ja plupart du temps a guerir. A. R. 

CREDO (Exii MINERALE DE) athermale, bicarbonatee et crenate e ferrugi- 
gineuse faible, carbonique faible, dans le departement de la Gironde, dans 
1 arrondissement de Bazas, dans le canton de Villandrault, celebre depuis qu il 
a donne naissance au pape Clement V, qui y fit batir une eglise et un chateau 
dont on ne manque pas de visitor les mines. La source de Credo est, avec 1 eau 
dc Cours (voy. ce mot), celle qui jouit de la plus grande reputation de toutes 
les eaux mincrales du departement de la Gironde. Son eau est claire, limpide, 
transparente, el cependant elle laisse dc poser sur les parois interieures de sa 
fontaine une couche d un depot ocrace d une couleur jaune rongeatre assez foncee. 
Elle n a pas d odeur; sa saveur est manifestement ferrugineuse, sa temperature 
est de 15 centigrade. M. Faure a fait son analyse chimique, et a trouve dans 
1000 grammes de 1 eau dc Credo les principes salins et gazeux qui suivent : 

Carbonate de chaux 0,137 

fer 0,012 

Cvenalc He fer 0,018 

Sullale de cliuvix 0,014 

Chlorure de sodium 0,033 

Acide silicique et rnaliere organique . . . 0,016 



TOTAL DBS MATIERES FIXES 0,230 

,, I acide carbonique } 

Gaz , . , quant, indet. 

( air utmosphenque f ^ 

L eau de Credo est cxclusivement employee en boisson par les personnes de 
la contree qui ont des accidents occasionnes par une affection au traitement de 
laquelle convient 1 emploi d une eau minerale naturelle a la fois bicarbonatee et 
creuatee ferrugineuse. A. R. 

CREEKS (LES). Voy. AMERIQUE. 

CREGUT (FREDERIC-CHRETIEN). D une famille refugice, comme tanl d autres, 
en Allemagne, lors de la reformation, le medecin qui porte ce nom, naquit a 
Hanau le 13 fevrier J675. II fit ses etudes medicales a Bale, ou il fut recu 
docteur en 1 696 et revint dans sa ville natale pour y exercer la medecine. Nomme 
medecin pensionne. professeur de physique et conseiller aulique, il est 1 autcur 
d un essai de bibliographie generale, debiologie ou d anthropologie, comme 1 ou 
disait alors, bien ignore aujourd hui. II est mort a Hanau en 1758. On connait 
de lui : 

1. Dlssertatio de cegritudinibus infantum ac puerorum, earumqne oriqine et curd. Bale, 
1696, in-4; ibid., 1706, in-4. II. Meditatio physiologica de hominis ortu. Hanau, 1697. 
in_4o HI. Meditatio medica de transpirations insensibili et sudore. Hanau, 1700, in-4 

IV. Sciagraphia novi systematic medicince practicce sistens. Hanau, 1700, in-4. 

V. Disserfatio de motibus corporis humani variis. Hanau, 1701, in-4. VI. Dissertatio 
medico-theoretico-practica de dysenteriA. Hanau, 1705, in-4. VII. Hdchstiwthige und 
abgedrungene Ehrenrettung durch Publicirung eines Casus medici. Oifenbach, 1723, in-4. 

VIII. De anthropologid, ejusque prcecipuis tarn antiquis guam modcrnis scriptoribus. 
Hanau, 1757, in-4. IX. Griindliche Widerlegung eines ungegrundctcn Facti, niutilali 
rcsponsi irrigcn und nichtigcn Decise, welches unter dem Titel : Dc sodomfd v or einiger 
Zeit lierausgekommen. Francfort-snr-le-5Iein, 1745. X. CREGUT a encore public une nou- 

edilion de la Physiologia medica de J.-G. de BERGER. Hanau, 1757, in-4. 

A. D. 



CREMASTER. 3 

CRELL (JoH.-FaiED.), lie a Leipzig le 6 Janvier 1707 ; il fit ses eludes medi- 
cales et prit le bonnet de docleur dans sa ville natale en 1752. Le raerile dont il 
fit preuve lui valut, en 1737, sa nomination a une chaire de medecine aWiltem- 
berg, ou, parait-il, il avait fixe sa residence; quatre ans apres, 1741, il eta it 
appele a Helmstaedt pour y enseigner 1 anatomie, la physiologic ct la pharmacie. 
C est dans cette ville qne la mort vint le surprendre le 19 mai 17i7, dans sa 
quarante-unicme annee. Ce medecin a beaucoup ecrit ; mais la plupart des pro 
ductions de sa plume, sont de ces dissertations academiques qui surchargent si 
lourdement le bagage scientifique de la plupart dcs medecins de ce temps. Nous 
citerons seulement les suivantes qui pourraient offrir quelque interet : 

I. Observationes in partibus corporis kumani morbidis ad illustrandam corporis sanl 
ecconomiam tcmere applicandce. Wittemb., 1733, in-4. II. De vatvula vencecnvre Eusta- 
chiana. Ibid., 1737, in-4. III. De tumore [undo uteri adherents. Ibid., 1739, in-4 et in 
Coll. diss. de HALLER. IV. De motu synchrono auricularum et ventricutorum cordis Ibid., 
1740, in-4. V. De glandalarum in ccecas et apertas distinctione. Ibid., 1741, in-4. 
VI. De anatome vivcntium necessitate. Helmstadii, 1742, in-4. VII. De tumore ca/n/i\ 
fungoso post canem cranii enato. Ibid., 1743, in-4. VIII. De visccrum nexubus insolitis. 
Ibid., 1743, in-4. IX. De sectionc puellce glbbosce. Ibid., 1745, in-4. X. De ossibus 
sesamoideis. Ibid., 1746, in-i. -- XI. De cortice simaruba. Ibid., 1746, in-4. XII. l)n 
certain nombre d observations dont quelques-unes tres-interessantes, inse>e es dans les ephe- 
merides des curieux de la nature. Nous citerons entre autres une double luxation (congeni- 
tale) dela hanche trouvee chez une femme boiteuse, t. IX, obs. 02. E. BCD. 

Un des noms donnes a la Guscute (voy. ce mot). 

PL. 



t REMASTER. Ce nom est grec ( /./jsaao-r/jp, suspenseur). Musciilus testis; 
Hodenmuskel Ar,L. G est un muscle a fibres tlriees qui, insere pres de 1 orifice 
et a 1 inteneur du canal inguinal, en haul, engaine en descendant la tunique 
fibreuse du cordon et du testicule et se termine sur celte tunique en formant 
des anses bien disposees pour suspendre et relever la glande gcnitale. 

Le cremaster derive probablement du Gubernaciilum testis qui, pendant la 
plus grande partie de la vie intra-uterine s eteiid du fond des bourses (axe ou 
portion centrale) et du canal inguinal (portion peripherique ou engainante, 
fibres muse, strides) jusque dans le venire oil se developpe le testicule avanl 
d effectuer sa descente (v. leslicule). 

Ainsi compris, le gubernaculum par ses denx portions est capable d attirer le 
testicule foetal jusque dans le canal inguinal. L on a coutuine d admettre quela 
partie centrale ou scrotale, continuant a se raccourcir et agissant comme le bras 
introduit dans un bas pour le retourner, rctourne la partie engainante ou 
inguinale du gubernaculum et enlrainc dans ce tube musculaire le testicule et 
tons les elements du cordon. Cetle theorie trouve un certain appui dans ce qui 
se passe chcz les rongeurs et les autres animaux adultes donl les testicules 
peuvcnt rentrer et sortir facilement et sont loges, suivant les circonstanccs, tan- 
tot dans le ventre, tantot dans les bourses. Si elle est vraie, et Curling n en 
doute pas, le cremaster n est pas autre cbose que la partie peripherique du 
gubernaculum testis. 

J. Cloquet a pense que les anses musculaires qui embrassent le cordon et le 
testicule n etaient que des fibres du muscle petit oblique, tres-allongees, dont 
le testicule s etait coiffe en perforant la partie abdominale pour effectuer sa 
descente. II existe, en el fet, generalement devant la racine du cordon, des anses 



.4 CREMASTER. 

d une fleche tres-courte, qui paraissent appartenir nettement au muscle petit 
oblique; et, Ton explique les varietes que Ton remarque dans le nombre des 
faisceaux du cremaster, en disant que le testicule a pu sortir, soil au-dessous du 
muscle petit oblique, entrainant a peiue quelques-uns deses faisceaux inferieurs, 
soil un peu plus baut, niais alors en se coiffant, en avant, en dessous et meme 
en arriere avec les fibres des muscles transverse et petit oblique. 

Ouelles <|ue soient les relations d originc du cremaster avec ie gubernaculum 
et les muscles abdominaux, lorsqu on examine le cordon d un jeune adulte 
bien muscle, on rencontre des faisceaux qui semblent Lien former un muscle 
special. II en est de meme chez les grands animaux domestiques, chez le cheval, 
par exemple, dout le cremaster est une bandelette de fibres rouges aUachee a 
I aponevrose lombo-iliaque, qui longe le cole externe du cordon et s etale sur la 
face externe et inferieure de la tunique vaginale qu elle double d une vr.iie 
t\mi({ue erythrotde (ipuQpo?, rouge). 

Cbez riiomme, le cremaster est generalement pale et la tunique erythroide Test 
encore d avantage, car elle resulte dc 1 eparpillemcnt des fibres du muscle et de 
leur confusion avec la tunique dite fibreuse, confondue elle-meme avec la sereuse 
parietale. 

Au niveau de son origine inguinale, le cremaster de I bomme se compose de 
deux faisceaux dont le plus petit, I interne, s insere au voisinage de 1 epine du 
pubis et a I aponevrose du grand droit, dont le plus volumineux, V externe ou poste- 
rieur, nait, dans 1 interieur meme du canal inguinal, de la face concave ou supe- 
rieure de 1 arcade crurale, com me les dernieres fibres du petit oblique et du 
transverse. 

Ces deux faisceaux ne forment pas une gaine complete au cordon ; cependant, 
a mesure qu ils descendent vers le testicule, ils s elargissent, s etalent et se dis- 
socient pour s envoyer des fascicules qui s unissent par entrecroisement ou anas 
tomose et torment des anses musculaires etagees devant le cordon, devant et 
sous le testicule. 

Toutes les fibres que s envoient les deux faisceaux du cremaster n arrivent pas 
a se rencontrer ; il en est beaucoup qui se fixent sur la tunique fibro-sereuse 
sous-jacente comme les anses parfaites elles-memes. Et de la resulte que 1 e pa- 
nouissement peri-testiculairc du cremaster c est-a-dire la tunique erythroide 
adhere d une maniere absolue aux tuniques sous-jacentes. (V. Scrotum). 
Telle est la disposition du vrai cremaster, du cremaster externe. 
II existe dans 1 epaisseur du cordon, autour du canal deferent et dans 1 inter- 
valle des autres vaisseaux, un certain nombre de faisceaux musculaires a fibres 
lisses, visibles a I oeil nu, dont 1 enscmble a recu de Henle le nom de cremaster 
interne et faitl objet d un travail de Lannelongue (Arch.dephysiol. 1868). II est 
impossible de preciser les insertions superieures du cremaster interne. En bas, 
il se dissocie et jette des fibres autour de I epididyme, sur 1 albuginee du testi 
cule et sur la tunique vaginale. Le cremaster interne semble done par sa nature 
et sa disposition, destine, en eomprimant moderement et longtemps le testicule 
et les vaisseaux <lu cordon a faire progresser le contenu des voies spermatiques. 
Ce serait un de ces appareils musculaires de la vie organique que Rouget a signals 
et qui sont annexes aux organes genitaux des deux sexes. 

Le cremaster externe, muscle strie, nepent avoir que des contractions brusques 
il n est pas soumis a la volonte. Sur les jcuncs sivjeU, lorsque Ton cbatouille la 
peau de la cuisse ainsi que dans maintes autres circonstances (vomissement, 



CREMATION. 5 

co it, effort), on voit le testicule entraine par le cremaster, remouter brusquement 
vers Taaneau tandis que le scrotum rcste pendant, flasque et vide ; le testicule 
redcsccnd bieatot. J ignore s il a ete observe des coutractures de ce muscle. Mal- 
gaigne a remarque, sur les bernieux, qu il sul tit de provoquer la toux pour 
voir le cremaster soulever le testicule avec une vigucur tres-variable puisque 
tantot la glande s e leve de 12 a 15 centimetres, tantot de quelqucs centimetres 
et memo de quelques millimetres seulemcnt. L. II. FAKABEUF. 

C -R.EMATJO\. Nous divisons notre sujet en trois parties principales : 

1 Nous faisons d abord 1 historique dela cremation. Nous montrous les causes 
qui I ont fait naitrc, et cc qu elle a ete dans 1 antiquile ; 

2 Nous exposous ensuite a quellcs preoccupations hygieniques obeissent ceux 
qui veulent la la ire adopter de nouveau, et les moyens qu ils ont proposes et mis 
en oeuvre depuis un petit nombre d annees ; 

3 Nous disons enfin quel nous semble devoir etre 1 avenir de la cremation, 
dans quelle mesure elle peut etre utile , en quoi il y a lieu de 1 encourager ou 
de la restreindre. 

I. Ilistnriquc di- la cremation. Les auteUt S qili 110US Ont (U lVi deS dailS 

cette etude, se sont en general bornes a rapporler fidelement tout ce qu ils onl 
trouve dans les historiens de 1 anliquite. Les pays ou la cremation fut mise en 
pratique, les ceremonies dont on 1 entourait, lamauierc de construire le buclici 
et les parl ums que Ton brulait autour du corps : tels sont les renseignements 
precieux, mais a notre avis insuflisanls, (juenous rencontrons dans Inirs livres. 
D ailleurs, si ce luxe de details a son intevet, nous remarquons que des 1581 
Claude Guichard faisait parailrcson Traite des fune railles et diverges manieres 
d ensevelir des Romains, Grecs et autres nations tant anciennes que modernes, 
auquel ses successeurs ont peu ajoute. 

En un lei sujet 1 erudition seule ne suffit pas. Dans une elude semblable, a 
propos des unions consanguines, 1 un de nous a montre quel parti on pouvait 
tirerde la filiation bistorique, et, etndiant les unions entre parents a travers les 
ages del histoire et dans diflerents milieux sociaux, il a pro uve que 1 un de.s plus 
grands actes de la vie humaine, le mariage, loin d avoir ete regie d une facon 
en quelque sorte arbitraire par les dil ierentes societes humaines, avail subi 
parlout les memes cbangements successifs, s etait, en un mot, moditie suivant 
une loi naturelle et constante. 

L etude que nous allons faire de la cremation est une consequence de prin- 
cipessemblables. Nous nouspla^ons an meme point de vue philosopbique. 

L bistoire de la cremation, commetoute autre histoire partielle, ne saurait etre 
completement isolee de 1 histoire plus geuerale dont elle fait partie. Tout s en- 
cliaine trop fortement dans la succession des fails sociaux pour que Ton puisse 
se rendre un compte exact de quelqu un d entre eux, si Ton n a d abord bien 
apprecie tout 1 ensemble. 

Nous prendrons done la question par ses grands cotes, et esquissant rapidement 
la suite des rites funeraires, nous chercherons a mettre en lumiere 1 cnsemble 
des circonstances a I influence desquelles il faut attribucr I origine de la crema 
tion et les causes d une coutume si extraordinaire. 

1 DES PROCKDKS FUiNEti.uuEs QUI PRECEDEUEM LA CHEMAiioN. Un premier point 



6 CREMATION. 

hors de toute contestation est le suivant : En quelque pays que ce soil, ,hs 
hommes n ont point commence par bruler leurs morts. 

Bruler les morts implique en effet deux choscs : 1 le moyen deles bruler, 2 
des sentiments, des opinions qui ne soient pas confeircs a une telle pratique. 
Examinons successivement ces deux points. II esl absdlument certain que les 
moyens de se procurer du feu ne devinrerit usuels que dans un age relativement 
avance de I humanite. Sans doutc, les hommes ont connu le feu des Torigine, 
et dans les pays tropicaux, par exemple, leurs yeux out du plus d une fois etre 
frappes par le spectacle des forets embrasees. Mais comment faire naitre cette 
flamme a volonte, ou meme comment la garder, une fois produite? Bien des 
siecles s ecoulerent avant que le hasard et 1 experience apprissent a 1 homme pri- 
mitif que I etincellc jaillit du choc dc deux picrres ou dufrottement de deux bois. 
Les recherches etlmologiques nous renseigncront-elles un jour sur ce point ? l\ 7 oiis 
1 ignorons ; mais ce qui est certain, c est que la decouverte fut si tardive et la 
conservation de cette flamme precieuse si difficile, que 1 un des premiers soins, 
le premier soiu peut-etre, de toutes les theocraties naissantes fee qui suppose deja 
des milliers d annees depuis 1 apparition de 1 espece), fut dc constiluer une cor 
poration specialcment chargee de la garde du feu sacre; tant on craignait de lais- 
ser echapper cetle conquete que Ton avail, a n en pas doutcr, deja perdue et 
recouvrec plusieurs fois ! 

Done, a 1 origine, les hommes ne pouvaient user envers leurs morts d une pra 
tique qui exigeait 1 emploi d un moycn encore a decouvrir. Mais cet obstacle ma 
teriel n etait pas le seul, et il existait en outre des obstacles moraux et intellec- 
tuels, tellement graves a notre avis, que ces premiers peuples, alors meme qu ils 
cussent possede le feu, n aurainit jamais songe a s en servir pour bruler leurs 
morts. 

Voyons, en effet, quels pouvaient etre, en presence du cadavre, leurs senti 
ments et leurs pensees. 

S imaginerent-ils, dans un elan de metaphysique transcendante, qu ils avaient 
sous les yeux un corps perissable dont une ame immortelle venait de s echapper? 
Ou, raisonnant comme de graves materialistes, supposerent-ils que tout etait 
fmi pour celui qui venait de mourir et que son corps allait rendre a la terre les 
elements qui Pavaient fait vivre, aimer, agir et penscr? Certaiuement non. Les 
hommes d alors, parfaitcment etrangers a des theories aussi savautes, se firent du 
cadavre 1 idee qu ils se faisaient de toutes choscs, ainsi que nous allons 1 expliquer. 

Dans la belle theorie qu il a donnee du fetichisme, Auguste Comte demontre 
qu aux yeux du fetichiste il ne peut exister de nature inanimee. L homme qui 
ne connait encore qu une chose : son etre, avec ses sensations, ses besoins et 
ses passions, obeissant a cette loi naturelle de 1 esprit humain qui veut que Ton 
fasse toujours 1 hypothese la plus simple, que Ton aille du connu a rinconnu. 
suppose que tout dans la nature est compose comme lui-meme, et attribue 
genereusement a ce qui 1 entoure des sensations, des besoins et des passions. 
L eau coule et mugitparce qu elle veut couler et mugir, 1 arbre se courbe parce 
qu il lui plait de se courber, la foudre qui 1 ecrase a ete lancee par un nua^e 
ennemi, le rocher s est cletache volontairement de la monlagne pour detruire la 
cabane qui Fabritait. Le monde inorganique n a pas seulement de 1 activite : il a 
de la vie, il sent, il aime, il veut. De la ce respect, rempli de haine ou d amour 
pour les objets animes ou inanimes, selon qu ils produisent le mal ou le bien. 
De la ce culte timidc et craintif envers tout ce qui est dangereux ou redoutable, 



CREMATION. 7 

depuis le serpent qui se glisse dans 1 herbe, jusqu au nuage, charge* de ton- 
nerres, des jours d orage. 

Get homme n aura pas d autres idees et ne pensera pas autreinent, lorsqu il 
se trouvera devant un cadavre. Pour lui, ce corps mort n est pas plus inanime 
qu aucune autrc chose. Ces restes d un etre qui a partage sa vie, qui a senti comme 
lui, subissent unecertaine transformation; mais 1 individu qu elles representent 
vit toujours ; il vit d une autrc maniere , voila tout. Pour peu meme que son 
souvenir vienne troubler le sommeil ou la veille de ceux qu il a connus, et dont 
( imagination est d autantplus active qu elle seule est enexercice constant dans 
les cerveaux de ces peuples enfants, le mort grandit vite aux yeux de ceux qui lui 
survivent, el son miserable cadavre, pale, rigidc, au regard tcrnc, devient une 
puissance superieure dont on implore la protection ou dont on redoutc le 
courroux. 

Ce bref apercu des opinions humaines dans 1 age fetichique etait indis 
pensable pour faire apprecier les pratiques funeraires de ces premiers temps <( 
expliquer les ceremonies plus ou moins etranges que les voyageurs rencontrenl 
encore de nos jours en Chine, en Afrique ou dans quelques ilcs de 1 Occan. 

Si nous assimilons ces deux ordres de fails, c cst qu ils s eclairenl mutuel le 
nient, et qu en 1 absencc de renseignements directs sur les usages des epoques 
prehistoriques, nous en trouvons une source inepuisable dans 1 observation judi- 
cieuse de ces quelques socie tes de forme primitive qui se soul pci petuees jus- 
qu a nous, et que 1 envahissement croissant de peuples plus civilises ne lardera 
pas a faire disparaitre. 

Etantdonnee cette maniere de penser et de sentir, ilest facile de pre"voir com 
ment 1 homme traitera ce corps, inanime en apparence, mais qui pour lui n a 
pas cesse d etre. A coup sur, il ne songera pas a le bruler, non-seulement pan-e 
que le feu n est peut-etre pas encore a sa disposition, mais surtout parce qu il 
craindrait d infliger le plus horrible supplice a un etre qu il aime et qu il respecte 
toujours. Si ce corps cependant n est pas briile, va-t-on le laisser pourrir sur 
place, 1 inhumer, le jeter a 1 eau ou bien le manger? 

Pour bien apprecier la maniere de se conduire a 1 egard des morts, chez les 
premiers peuples, il faut distinguer nettement les ceremonies qui accompagnent 
la sepulture ou, si 1 on veut, le rituel funeraire d avec la sepulture elle-meme. 
(Nous employons ce mot de sepulture, faute de mieux, car il traduit imparfai- 
tement notre pensee ; il nous sert a designer la fagon quelconque dont on en use 
envers le cadavre, ou, comme dit Pline, les derniers devoirs rendus de quelque 
maniere que ce soit.) 

Cette distinction est tellement importante, qu il nous sera possible demontrer 
que dans tout ce qui regarde les ceremonies funebres proprement dites, c est-a- 
dire les ceremonies qui accompagnent la sepulture, il y a eu entre tous les peuples 
de la terre la plus complete uniformite; tandis que pour ce qui concerne la se 
pulture elle-meme il y a eu, au contraire, de nombreuses variations. Et cela 
devait etre. Les hommes dans leurs usages funeraires obeissent, en effet, a deux 
sentiments egalement pressants, qui, par malheur, ne s accordent pas toujours : 
un sentiment de respect et d affection qui les attache au mort, et un sentiment 
de preservation personnelle qui les en eloigne. Ce dernier s accrut avec les 
progres de la civilisation et a mesure que le danger resultant de la presence du 
cadavre fut mieux demontre. 

11 y a done en cette question un cote moral et un cote materiel. Les cere- 



8 CREMATION. 

monies funebres se trouvant sous la dependanee d idees ct de sentiments iden- 
tiquesou peu s en faut chez tons les homines (1 espece etait a ses debuts, et les 
differences physiologiques n avaient pu encore s etablir), il etait naturel que ces 
ceremonies prissent un caractere uniforme chez tous les peuples. Tandis que la 
sepulture proprement dile, c est-a-dire la maniere de parer au danger que pou- 
vait presenter le cadavre, varia avec les climats et suivant les moyens que les 
hommes rencontrerent a leur portee. 

Etudions succcssivement ce que furent ces moyens de sepulture et ces cere 
monies funeraires. 

La consequence evidente de la Iheorie que nous venons d exposer est que 
la conservation du cadavre a domicile, partout oil la chose etait possible, 
lut la regie au debut. Quoi de plus naturel, en el J et, que de conserver a leur 
place ordinaire ceux qui n etaient plus, mais qui, sous une autre forme, n en 
continuaient pas moins a s interesser aux choses de la vie? L hypothese est-elle 
invraisemblable? Aucunement. Quelquespays jouissant d une constitution atmos- 
pherique cxceptionnelle, tels que 1 Egypte, la Perse et quelques contrees de 
1 extreme Asie et de I Amerique, favoriserent, a n en pas douter, le developpe- 
ment d un tel usage. 

L etat ordinaire du climat de 1 Egypte esl lei que la conservation descadavres, 
avant meme qu aucune preparation y vienne ajouter son effet a celui de 1 at- 
mospliere et des vents, y semble une chose toute naturelle. Volney, qui a long- 
temps habite le pays et le connaissait bien, ne tarit point sur les proprietes qu il 
attribue a cette merveilleuse siccite de 1 air. Elle est si grande, dit-il en un 
passage de sa relation de voyage, que les viandes exposees, meme en etc, au vent 
du nord, ne se putrefient point, mais se dessechent et se durcissent a 1 egal du 
bois. Les deserts offrent des cadavres ainsi desseches, qui sont devenus si legers 
qu un homme souleve aisement d une seule main la charpente entiere d un 
chameau. 

Dans de telles conditions climateriques, le cadavre n etanl plus une cause de 
danger, 1 essor des sentiments pieux avait toute liberte pour se satisfaire, et les 
hommes pouvaient sans crainte garder a domicile des restes aimes. 

Les precedes de momifieation adoptes plus tard par les Egyptiens ne furent 
qu une sorte de pcrfectionnement de ce premier usage. Ces precedes s impose- 
reiit lorsque les grandes cites surgirent et que le nombre des niorts ne permit 
plus a toutes les families de les conserver au milieu d elles. 11 fallut rassembler 
ces restes en un meme lieu et par consequent obvier au danger plus appreciable 
de toute grande accumulation. 11 est au moins douteux que les fameux bains de 
natron, durassent-ils soixante jours, fussent suffisants pour preserver a jamais 
le corps de toute destruction, si un etat parliculier de 1 air egyptien n etait venu 
completer un precede de conservation aussi imparfait. 

Les proprietes peu differentes du climat de la Perse ont du certainement per- 
mettre aux hommes des pratiques semblables. Tous les observateurs, et eu par- 
ticulier Chardin, montrcnt combien la putrefaction y est peu redoutable. Je 
crois avoir remarque, dit-il, que la secheresse de Tair de Perse, et surtout d ls- 
pahan, est si grande, qu il consume les cadavres en peu de temps et qu il en 
empeche 1 infection. J ai fait divers tours dans ce sepulcre (la tour mortuaire 
d lspahan), et j admirais qu il n y sentit pas mauvais. J y vis des corps encore 
frais; il n y avait rien de gate aux mains et aux pieds, qui elaient nus; mais le 
visage 1 etait beaucoup, parce que les corbeaux qui remplissent les cimetieres, 



CREMATION. y 

el qui sont par centaines aux environs, se jette.nt d abord sur cctte partie. 
C est seulement dans la suite, ct pour eviler sans doute I encombrement dans 
les grandes cites, que les Perses auraient pris I habitude d exposer les cadavres 
sur la plate-forme de vastes tours servant de cimetieres. 

lUen ne nous affermit davantage dans 1 idee que nous nous forraons de ces 
premiers usages funeraires de PEgypte et de la Perse, que ce que nous racontent 
les voyageurs des moeurs de quelques peuplcs du nouveau monde on de 1 ex- 
treme Orient, jouissant d immunites climateriques h pen pros semhhlilrs. Nous 
vuyons en effet dans ccs recits que plusieurs de ces populations avaient encore, il 
n y a pas un siecle, la coutume de conserver atipres d eux leurs morts durant un 
temps qui variait de quelques semaines a plusieurs annees, avant de proccder a 
rinlmmation. En Coree, par exemple, I liabilude etait de n inlmmer que deux 
fois par an, a 1 automne et an printemps, et de faire alors des funerailles gene- 
rales, auxquelles s associait toute la population. La conservation perpetuelle 
des corps, naturellement desseches par Ic climal, aurait meme ete d un usage 
tres-repandu dans les lies de la Polynesic et dans quelques parties de 1 Amc- 
rique. 

A cote de ces pays a dessication rapidc, nous pouvons placer les pays glaces, 
dans lesquels on voit les corps, soumis a un fro id assrz prolonged se conserver 
indefmiment. 

D ailleurs, si Ton pouvait gardcr quelque doute sur cctte repugnance invinci 
ble de nos premiers ancetres a se scparer de leurs morts, il sul lirait de rappe- 
ler combien de peuples, a nne opoque beaucoup plus tardive, en pleine phase 
polylheique, continuaient , non pas, il cst vrai, de les conserver a 1 air libre, 
mais de les enterrer dans le sol meme de la maison. 11 a i allu des lleaux terri- 
bles, une peste a Rome, nous dit Ic grammairien Servius, pour obliger les ha 
bitants a donner la sepulture bors de la ville. 

11 i aut cependant convenir que si cette conservation du cadavre a pu se pra- 
tiquer en quelques endroits ou elle etait favorisee par des conditions particu- 
lieres, 1 insalubrite de beaucoup de climats a empeche la plupart des homines 
de se conformer a cette coutume. 

Yoyons done ce qui se passa dans le plus grand nombre des cas chez les pen- 1 
pies habitant des cavernes ou chez ceux qui n avaient pour abri que des cabanes 
de feuillages. 

L homme, place entre le desir de garder pres de lui les restes de ses proches 
et la necessite de se preserver d une infection et d un contact menacant, eut re- 
cours a plusieurs moyens pour eviter le peril sans froisser outre mesure ses pro- 
pres sentiments. 

Que 1 habitant des cavernes ait laisse d abord la place au mort, et cherche 
pour lui-meme une nouvelle demeure, cela ne semble pas douteux ; mais il est 
certain aussi qu a force de loger trop bien ses morts, il dut se Irouver un jour 
sans domicile et se demander si Ton ne pouvait placer cote a cote, en un meme 
lieu, un certain nombre de ces cadavres appartenant a une meme famille ou a 
une meme tribu. Or, comme dans tous les cas semblables les hommes n ont 
jamais manque de bonnes raisons pour arriver a leurs fins, il dut advenir un 
moment ou certaines cavernes furent transformees en de veritables cimetieres. 
G est ce que contirment les plus recentes trouvailles archeologiques. Tan tot, 
en effet, le squelette que Ton rencontre est isole ; tantot, au contraire, comme 
dans la grotte d Aurillac, ou dans les grottes reccmment decouvertes dans la 



10 CREMATION. 

vallee du Petit-Morin, on trouve une veritable accumulation de squeleltes (dix- 
huit dans la premiere, prcs de deux cents dans les dernieres), et a moins de 
supposer que les peuples qui y out vecu ont peri la dans unc catastrophe com 
mune, il 1 aut bien admettre que ces restes y ont ete intentionnellement appor- 
tes. Ce qui le prouve d ailleurs mieux que toute autre chose, c est 1 etat dans 
lequel on les rencontre : car non-seulement les os ont garde leurs connexions 
naturelles, mais les squelettes sont parfois places eux-memes dans une position 
symetrique, commc ceux de ces deux jumeaux que M. Riviere a decouverts dans 
les cavernes de Menton . 

Cela est bien pour I habitant des cavernes, mais pour celui qui n avait pour 
toute habitation qu une cabane de feuillages, ou tout autre abri artificiel, que se 
passa-t-il ? II dut se passer d abord ce que Ton observe encore aujourd hui sur 
quelques points du continent africain : on abandonna le mort dans la cabane, et 
les vivants furent s etablir ailleurs. Mais la cabane ne preservait point le cadavre 
comme faisait une caverne, a 1 entree de laquelle il suffisait de rouler une 
pierre pour soustraire aux betes de proie ou aux membres de tribus ennemies 
ce qu eJle contcnait. De ce besoin nouveau naquit le dolmen ou tout ce qui lui 
ressemble , c est-a-dirc 1 amas de pierre au centre duquel ou a menage une 
sorte dc caveau. On le retrouve partout, non-seulement dans nos contrees ou il 
semble avoir ete, avec la grotte, la sepulture la plus habituelle, mais dans les iles 
de 1 Ocean Pacifique, en Afrique et surtout dans le nouveau monde, ou les peu 
ples du Perou et les tribus de 1 isthme de Panama construisaient, sous le nom 
de guacas, des sortes de dolmens plus ou moins perfeetionnes, et qui dans le 
principe etaient a pen pres semblablcs aux notres. 

Ainsi, dans les climats oil la dessication est rapide, par exees de chaud ou de 
froid, Ton a garde les corps a domicile. Dans ceux ou 1 insalubrite atmospheri- 
que ne permit pas une telle pratique, on donna aux morts une demeure particu- 
liere, en tout semblable a celle des vivants. Enfin, dans quelques climats, que 
nous appellerions volontiers intermediaires, 1 homme, avant d installer dans sa 
demeure le cadavre de ses proches, leurfitsubir au dehors une dessiccation prea- 
lable. Telle etait autrefois la pratique des habitants de Taiti, visites par Bou 
gainville ; telle etait encore. celle des peuples de la Floride et de 1 ile Formose, 
qui hataient seulement par 1 action du feu une dessiccation trop lente sans doute 
a 1 air libre. 

Dans tout cela, nous ne voyons pas apparaitre 1 inhumation. C est qu en effet 
1 inhumation, si Ton se rend exactement compte de la theorie que nous avons 
exposee, ne peut paraitre qu assez tardivement. Le mort, pour 1 homme de 
cette epoque, etant quelque chose qui a vie, exige les memes conditions am- 
biantes que le vivant. II faut autour de lui 1 atmosphere respirable ; il ne pour- 
rait supporter sans etre etouffe la terre qu on jetterait sur lui dans sa fosse. II 
dort, disaient les Taitiennes en parlant du cadavre auquel elles rendaient de 
pieuses visites sous le hangar ou on 1 avait dc pose. 

Taut que des croyances contraires ne viennent pas battre en breche la foi 
primitive de 1 humanite, il faut s attendre a rencontrer partout un mode de se 
pulture tel, que l homme pourraity continuer a vivre, si en realite il vivait en 
core. Nous avons donne les cavernes et les dolmens comme des types de ces pre 
mieres sepultures, mais combien d autres que nous nepouvons qu enumerer, et 
qui remplissent exactement, et encore de nos jours, les memes conditions. La, on 
porte les morts dans une gorge ecartee de la montagne : c est ce que des voya- 



CREMATION. 11 

geurs out vu cliez les sauvages de la Nouvelle-Caledonie, et ce qui s observe en 
core au Thibet ; la, on enferme le cadavre dans un grassier cercueil d ecorces, 
et on le place au milieu des arbres clu bois voisin ; ou bien on le suspend en In. 1 , 
quatre pieux eleves de plusicurs pieds au-dessus de la terre et entoures d une 
palissade, ainsi que les missionnaires 1 ont observe, au siecle dernier, dans les 
pays qui bordent la baie d Hudson ou la riviere du Mississipi et chez les peuples 
du Canada. Lors meme que 1 inhumation commence a etre pratiquee, en verlu 
d un simple phenomena d imitation, cliez des peuples encore empreirits dc Ja 
croyance premiere, ils ne recouvrenl pas directement le corps de terre, mais ils 
laissent subsister une sorte de caveau dans leqncl les mouvements du corps se- 
raient libres s ils etaient encore possibles , ou memo ils construisent ce caveau 
sur 1 un des cotes de la fosse qu ils ont creusee. Nous avons pu constater qu il 
en etait encore ainsi dans quelques tribus de la province de Constantino : de 
larges dalles de pierre forment un certain espacc autour du cadavre, espace dans 
lequel les chacals et les renards trouvent toujours un abri. 

Une autre raison qui doit nous porter a croire que 1 inhumation n a pu etre 
une forme primitive de sepulture, c est qu elle exige les moyens de creuser une 
fosse, et que ces moyens n ont etc* inventes par les homnies que lorsqu ils ont 
commence a travailler la terre, c est-a-dire lorsque des socieles agricolcs se sout 
formees. 

En resume, pour ce qui est de la sepulture proprement dite, durant ce pre 
mier age de 1 humanite, les hommes, sous Tenipire variable du climat, du sol, 
et meme du milieu social, ont adopte des pratiques differentes, bien que toutes 
tendissent au meme but. 

Mais la question, avons-nous dit, presente deux cotes a etudier. Si le cote 
materiel, ainsi que nous venons de le prouver, est susceptible de variations, le 
cole* moral a eu, au contraire, chez tous les peuples, une remarquable unifor- 
mite. Qnel que soit le mode de sepulture, les ceremonies funebres qui 1 ont.ac- 
compagne sont restees partout et toujours les memes. 

Sur ce point, il n y a plus de doute possible. Si le mode de sepulture ne nous 
donne qu imparfaitement 1 idee de ce que pouvaient penser de la mort ceux qui 
1 employaient, ces ceremonies, elles, vont nous 1 indiquer avec une merveilleusc 
clarte. 

Pour ceux qui lui survivent, le mort est plus vivant que jamais; on lui parlc, 
on 1 appelle, on 1 implore, on le sert, comme s il allait se lever et dire mcrci a 
ceux qui 1 entourent. On le place dans 1 endroit ou il doit reposer a jamais, re- 
vetu de 1 habit qu il preferait, et convert des ornements grossiers dont il avail 
1 habitude de se parer; on lui a meme peint le visage d une certaine teinte 
ocreuse, afin de lui rendre une partie des couleurs qu il a perdues. On met au- 
pres de lui les armes dont il se servait, ainsi que des vetements de rechange, et 
les objets auxquels il etait attache. Puis on dispose a ses pieds de la nourriture, 
et celui qui 1 apporte la goute, afin de lui prouver qu elle ne coutient pas de poi 
son, et pendant longtemps on lui en apportera tous les jours, et ca et la la fa- 
mille entiere viendra prendre son repas a ses cotes. S il fait froid, on fera du 
feu aupres du cadavre. Mais ce n est pas tout. Si celui qui est mort a joue quel- 
que role parmi les vivants, s il a exerce une autorite, s il a eu des esclaves, il 
ne peut e videmment se passer des services auxquels il est habitue, et de memc 
qu on ne le laisse point sans nourriture, on ne le laissera point sans serviteurs. 
On egorge sur son corps ses esclaves les plus fideles, on egorge egalement son 



12 CREMATION. 

cheval prefere, et Ton met le comble a la prevoyanee en massacraut parmi ses 
i emmes celles qu il a le plus aimees. Tout cela va habiter avec lui la meme de- 
ineure et l aider a vivre sa nouvelle vie. 

II y a dans tous ces actes une manifestation si certaine de cctte idee que la 
mort n est quc le passage a une autre vie non moins materielle que la precedenle, 
que nous n imaginons pas comment certains esprits y ont pu voir les choses ex- 
traordinaires qu ils y ont vu. II n y a pas la 1 ombre d une croyance en une ame 
immortelle ct une vie future; et vraiment Ton cut bien etonne ces femmes des 
tribus canadiennes qui allaient repandre le lait de leurs mamelles sur la tombe 
de leurs enfants morts, si on leur cut dit que les pauvres petits etres ne le boi- 
raient point. 

II. ClIEZ QUELS PEUPLES ET POUR QUELS MOTIFS LA CREMATION PRIT NAISSANCE. 

Ce serait sortir de notre sujet que d cxpliqucr ici, meme brievement, com 
ment la mnjeure partie des bommes ne parent demeurer dans le fetichisme et 
subirent une prolbnde transformation dans leur maniere de penscr ; comment, 
par une consequence naturelle, ils changerent de culte, et, apres avoir adore les 
astres, ils en vinrent a sacrifier aux dieux. La seule cbose qu il nous importe de 
connaitre c est le degre d influence qu eurent sur les rites funeraires, institues 
par le fetichisme, des conceptions si contraires a 1 ancienne mentalite, d ou ces 
rites etaient sortis. II est certain que les hommes, grace a la foi nouvelle, n e- 
taient plus tenus envers les morts a des pratiques aussi rigoureuses que par le 
passe. Les idees de vie future, de recompense et de penalile post mortem, de 
transmigration des corps, etc., qui surgirent avec les croyances surnaturelles, 
permettaient evidemment de ne plus trailer le cadavre avec le mi ine res 
pect superstiticux. Du moment que ce corps n etait plus qu un objet inanmie. 
il devenait vraiment bien inutile de 1 entourer du soin dont on n entoure que 
les vivants. Et cependant, chose etrange a dire, 1 homme ne se departit de ses 
habitudes invelerees a 1 egard des morts que lorsque la necessite, une necessite 
absolue, 1 y forca. A 1 exemple de ses predecesseurs fetichistes, il continua a 
environner le mort du meme respect, du meme amour, des monies attentions. 

On est saisi d etonnement lorsqu on voit 1 Indou iaire journellement des ol- 
frandes de riz ou de lait aux manes d ancetres qui, dans son opinion, resident 
maintenanl dans d autres corps, corps de dieux, d hommes ou de betes, suivant 
la vie qu ils ont menee ; il n est pas moins curieux de voir le Grec ou le Romain 
sceptique construire devant la tombe de leur mort le petit foyer ou ils preparent 
les aliments qu ils lui destinent, ou placer dans le cercueil jusqu a plusieurs 
robes neuves, afin de remplacer celle dont on 1 a revetu et qui ne tardera pas a 
s user. 

Cependant cela fut ainsi, et en verite il suffit de reflechir un instant pour 
s expliquer des effets, en apparence si contradictoires. Sans meme f aire remar- 
quer combien la force de 1 habitude, et surtout d une habitude datant non de 
centaines, mais de milliers d annees, dut etre toute-puissanle et lutter victo- 
rieusemenl conlre des conceptions tou.jours difficiles a faire adopter quand il 
s y glisse une telle part de surnaturel, il taut bien reconnaitre que toule revolu 
tion philosophique et religieuse, si grande qu elle soil, si profitable qu on la 
juge aux progres de riiumanite, ne penetre jamais tres-avant dans les profon- 
deurs des couches sociales, et que la t oule demeure generalemeiit insensible aux 
seductions des plus savantes theories. L elite travaille et se perfectionne, niais la 



CREMATION. 13 

masse d emeu re an meme point. Elle accepte facilcmcnt, en fait cle tlieorie, 
tout ce qui lui vient d en haul, ct se laisse, sans resistance apparcnte, imposer 
tons Ics cultcs; mais si Ton va au fond des choses et que Ton cherche ce qn il 
y a sous cette apparence, on trouve que 1 adepte des religions Ics plus raffinees 
est demeure, sous le rapport des ide es, I homme primitif qui habitait la grolte 
de 1 age quaternaire, et Ton demeure confondu en constatant quelle faible dis 
tance meutale separe un paysan quelconque de notrc Europe d un sauvage des 
bords du Tanganika. Le sorcier n a pas une clientele moins nombrcuse dans 
certaines provinces de France, d Espagne ou de Prusse que chez les naturels de 
1 Oudjidji. Prise dans sa masse, 1 humanite est restee ce qu elle etait au debut : 
purement fe tichique, et, meme chez les hommes Ics plus instniils et Ics plus 
emancipes, il ne serait pas difficile de de meler ce qu il y a encore dans leurs 
actes de conforme a cos tendances primesautieres, spontanees, invincibles de 
notre nature. 

Ne nous etonnons done pas si le polythe isme, malgrc les idees uouvellcs qu il 
semait dans le monde, ne put modifier sensiblemcnt les coutumcs antiques, au 
moins sur un point qui tenait taut an cceur des hommes. Le cliangement le 
plus important que nous observons alors dans Ics rites funeraires, c est que 
{ inhumation proprement dite vint reiuplacer a pen pres paiiout les divers 
modes primitifs ijue nous avons de crits et qui tous etaient plus ou mains des 
sepultures a 1 air libre. Dans les grandes societes industrielles el |iariliqnes, soil 
theocratiques, comme 1 Egypte, soit astrolatriqnes, comme la Chine, on se con- 
tenta de perfectionner les precedes ancicns. N oublions |>as d ailleurs que de 
grandes transformations politiques s e taient accomplies au seiu de ees socielc^, 
a cole et sous 1 influence de la revolution intellectuelle ct morale; qu il s e tail 
constitue de vastes agglomerations, des cite s populcuses, el qu il cut cte ini|>ra- 
ticable de suivre en maintes circonstances les vieux errements. 

Ainsi 1 Egypte fut amenee a construire ses vastes hypogecs et a faire subir 
aux corps cette preparation speciale de la momification, afm d empecher sans 
doute que 1 accuniulation dans un meme lieu ne vint contrarier cette dessiccation 
que le climat seul suffisait jusqu alors a produire. Ailleurs on organisa les ci- 
melieres et Ton apprit 1 art d embaumer les corps. Partout les sacerdoces tra- 
vaillerent au meme but par des moyens a peu pres semblublcs : conserve! 1 le 
mieux possible les morts en donnant toule securite ;iu\ vivanls. Chez les tht o- 
crates persans eux-memes, la coutume d exposer les corps a ciel ouvert, en de- 
hors des villes, sur la plate-forme d nne tour destinee a cct usage, nc sem- 
ble, au fond, que le prolongement de la pratique fe tichique la plus commune, 
avec cotte difference que 1 on transporle les corps a quelque distance des lieux 
h;ibites au lieu de les garder a domicile. Quant a la raison qu en ont donnee cenx 
qui pendant des siecles ont oln i a cetfe coutume que c etait pour ne point 
souiller la terre qu ils adoraient concurremment avec le feu, nous ne pouvons 
y voir qu un argument invente apres coup, un de ces arguments dont les reli 
gions sont si prodigues lorsqu elles veulcnt s approprier des usages qui existent 
de temps immemorial et tiennent vivement au coeur des populations. Le cas de 
1 Inde, ou s etablit 1 usage de bruler les corps, exige des explications speciales, 
que nous aliens aborder en parlant des modifications , infiniment plus prc- 
iondes que les juvcedentes, apporte es aux rites funebres par les civilisations 
militaires. 

(. <jsl dans ccs civilisations, en effet, que surgit, a un certain moment, 



14 CREMATION. 

necessite ineluctable, dont nou? avons parle en disant que les hommcs sortis 
du fetichisme nc changercnt rien a la maniere de proce der clivers les morts, 
a moins qu ils n y fussent obliges par les circonstances. Ces circonstances se 
rcncontrcrcnt dans 1 etat de guerre continuelle ou se trouvaient dcs peuples 
condamnes pour vivre a une lutte incessante avec leurs voisins ; les massacres 
epouvantables qui en furent les consequences, au milieu de populations deja 
quelque peu civilisees, durent evidemment soulevcr une terrible question 
d hygiene sociale : que faire de ces monceaux de cadavres? Rappelons-nous que 
dans Ic principe au moins ce n etait pas seulement 1 armee vaincue qui etail 
aneantic, mais que Ic peuple atteint par la defaite subissait le meme sort que 
son armce. G est a une epoque deja tardive de 1 evolution polytheique, en pleine 
guerre du Peloponcse, que les Alheniens condamnaient de sang-froid a la mort 
tous les Mitylenicns adultes pour avoir repudie leur cause et embrasse cclle de 
Sparte. On sail que ces guerres se sont prolongc cs pendant une longuc suite de 
siecles sans qu on puisse saisir un instant de veritable treve ; que si les Grecs 
ont ccsse* parfois dc luttcr contre les monarchies asiatiques, c a ete pour se livrer 
aux plus abominables guerres intestines ; qu a Rome, Auguste esl le second qui 
parvint a fermer le temple dc Janus ; et que dans les cinq cents ans de guerres 
conlimielles que cela represente, il en est qui, comme cclle des Samnites ou 
des Cisalpins, ne prit fin que par 1 extermination a peu pres complete des vain- 
cus. Bon gre, mal gre, il fallut bien se preserver par un moyen quelconque des 
dangers que faisait courir a des populations scdentaires le retour quasi perio- 
dique de tulles accumulations de cadavres. Or les enterrer etait impossible, car 
les vainqueurs n y eussent le plus souvent pu suffire, el Ton peut se deman- 
der, pour arriver a cette fin, quel autre precede que la cremation ils auraient 
pu adopter. Le feu etait entre depuis longtemps dans le domaine bumain et 
1 on connaissait sa puissance. Le polytheisme n etait plus, comme le fetichisme, 
un obstacle a I introduction d un usage^contre lequel les preventions des hommes 
pouvaient demeurer grandes, mais en faveur duquel ils avaient au moins 1 as- 
sentiment de la religion. Les croyances officielles, sinon les croyances et les dis 
positions intimes, ne se revoltaient plus contre 1 emploi du bucher. D ailleurs, 
ne pouvait-on du moins se debarrasser ainsi des vaincus si Ton eprouvait encore 
quelque scrupule a 1 endroit des siens? Et meme parmi les siens, ne pouvait-on 
faire un choix? C est ainsi que Virgile, au livre XI de Y&ie ide, decrivant les 
suites d un combat entre les soldats d Enee et les Latins, raconte qu on ne livra 
aux flammes que le gros des morts, et que ce qui appartenait a des families 
respectees fut transporte dans les villes voisines et enterre pieusement. 

Mais de telles exceptions devaient inevitablemcnt tomber devant une conside 
ration plus puissante, si c est possible, que le respect du cadavre : devant le 
desir imperieux de rapporter dans leur patrie quelque chose de ceux qui etaient 
morts loin d elle ; de rendre aux parents, a la fern me, aux fils, la partie la 
moins perissable des etres cheris dont ils n avaient pu fermer les yeux On briila 
les chairs pour ne garder que les os, dont le transport fut aussi aise que peu 
dangereux pour 1 armee qui les ramenait. C est de cette facon qu Athencs rentra 
en possession de tous ceux que vit perir cette lamentable guerre du Peloponese. 
Apres chaque campagne elle fit aux morts des funerailles solennelles et ense- 
velit au Ceramique les os de ses defenseurs contenus dans autant de cercueils 
qu il y avait de tribus. Tlmcydide ajoute que tel etait depuis longlemps la cou- 
tume athenienne en ce qui toucbait ceux qui avaient peri sur le cbamp de ba- 



CREMATION. 15 

taille, el il donne comnie 1 unique exceplion qui soil venue a sa connaissance 
le cas des soldats morls a Marathon, que 1 ou enscvclit sur le lieu meme, nou 
par negligence ou pas defaut de moyens, mais pour les hoaorer d une facoii spe- 
ciale cl leur dormer, pour ainsi dire, la possession du sol qu ils avaicut treinpe 
de leur sang. 

S il fallait meme s en rapporter aux Icgendes populaires de la Grece, ce serait 
surtoul a ce dernier motif que serait du 1 usage de bruler les corps. Hercule, 
pour remplir la promesse qu il avail faite a Lycinius de lui ramener son ills 
Argius, n avait Irouve d autre moyen que de reduire en cendres le corps du 
malheureux jeune homme, apres qu il eul ete tue par Laomedon. 

Le de sir de se soustraire au danger que tout amoncelleinent de malic re orya- 
nique en putrefaction entraine apres lui, d une part ; de 1 autre, le besoin de 
rapatrier les restes des marts, tels furent, suivant nous les premiers et graves 
motifs qui pousserent les homines a employer la cremation. Qu a ceux-la il s en 
soil joint de nouveaux et qu on ait Irouve a celle pratique d autres avantages 
que ccux que nous venons de citer, comme celui de parer aux profanations de 
sepulture, nous n en disconvenons pas; mais ces avantages ne furonl en tout 
cas que secondaires, et n auraienl pu a eux seuls determiner radoption d un 
precede si evidemment oppose aux plus vieilles traditions comme aux tendances 
les plus intimes et les plus profondes de I huinanilr. 

Dans un interessanl ouvrage, paru en Angleterre au commencement de ce 
siecle, et qui a pour litre : De Vorigine de la cremation ou de I usage de bruler 
les corps, 1 auteur, M. Jamieson, recherchant les causes qui onl du amener les 
hommes a celle pratique, en enumere plusieurs qui, tout inaceeptables qu elles 
nous paraissenl, sont cepcndanl assez curicuses pour qu il soil interessant de 
les signaler : 

a. La cremation aurait i U , suivant lui, un moycn de reduire le corps a ses 
principes; c est 1 explication que donnait en faveur d un usage deja immemorial 
Ileraclile et son ecole, qui voyait dans le feu le premier principe de loutes 
choses, contrairement a Thales, qui trouvait ce principe dans 1 eau. Aussi, tandis 
que le premier etait plus porle a 1 usage de bruler les corps, le second donnait 
la preference a 1 usage de les enterrer. 

b. Le monde, suivant 1 opinion d un petit nombre de pbilosophes qui serecla- 
maienl de Plalon, de Zenon et d Heraclite, elait destine a perir par lefeu, el en 
consequence il imporlail pen de conserver des corps qui lot ou lard devaienl 
elre consumes par cet element. 

M. Jamieson fait observer avec beaucoup de justesse que ces deux opinions, 
malgre toute la renommee et loul le poids donl ont joui ceux qui les out pro- 
fessees, n onl dii avoir aucune espece d influence sur 1 origine ou meme sur 
1 extension d un usage en vigueur depuis des siecles, lorsque ces philosophes 
e mirent les systemes qui le recommandaient. D ailleurs, ajoute-t-il, il est 
atteste par une experience universelle que les Iheories des philosophes onl eu 
bien peu d influence sur les moeurs et les usages du genre humain. Dans beau- 
coup de cas ils se sont efforces, a leur maniere, d expliquer certains usages 
dominants parmi leurs conciloyens, elont occasionncllemenl acconnnode leurs 
syslemes a ces modes, qui avaient la sanction de 1 antiquite. Mais on peut bien 
meltreen question si dans aucune circonstance le dogmede 1 ecole la plus celebre 
a donne naissance a un rite ou a un usage qui ait cte generalement recu par la 



16 CREMATION. 

multitude. I/influence des philosophes ne s etendait guere au dela du groupe 
de leurs disciples, et comme les theories les plus opposees etaient concurrem- 
ment soutenues par des adversaires jouissant d une egale autorite et munis de 
litres egaux, la multitude qui les entourait ne pouvait que demeurer spectatrice, 
sans se mcler de prononcer sur la controverse. 

Nous ne contredironscertes point a ceraisonnement. Cependant M Jamiesonne 
nous semble pas avoir fait porter sa critique la ou il fallait. Heraclite, Platon 
et les aulres philosophes n etaient ni assez nail s, ni^assez sufh sants pour avoir la 
prevention de croire que leur systeme philosophique etait capable de faire naitre 
ou meme de developper un usage qui exisfait si genera lenient avant eux. Ce que 
ces philosophes ont cru, - - et ils ne sont pas les seuls a avoir eu de semblables 
illusions, - - c est que dans une epoque anterieure a la leur, on s etait deja 
forme sur la nature du feu une theorie pen dil lerenle de celle qu ils enseignaient, 
ct que cette opinion avail eu alors assez d influence pour faire surgir une cou- 
lume nouvelle. L ide e que les hommes qui les avaient precedes, par cela seul 
qu ils etaient verms plus tot, u auniient pu raisonner comme eux ou imatnner 
lesmemes theories, une telle ide e, ne serait jamais entree dans le cerveau des 
Grecs. 

La notion de progress, qui nous pousse aujourd hui a faire la [tart du moment 
lorsque nous voulons determiner quels ont du etre les sentiments, les concep 
tions, les actes d une portion de I liumanite, a telle ou telle pe riode de son liis- 
toire, est une notion profondement inconnue, non soupconnee meme de 1 anti- 
quite. Les sages d alors pensaient, comme d ailleurs le penscnt encore de pre- 
tendus sages de nos jours, que 1 intelligence humainc n est point susceptible 
de se modifier et de grandir; qu elle est demeuree a travers les ages ce quV llc 
etait chez le premier homme ; que toutes les conceptions ont ete possibles des 
le debut, ou du moins que rien au monde nesaurait prouver qu elles n onl point 
pris naissance avant 1 epoque ou elles paraissent avoir reellement surgi ; qu il y 
a, en un mot, plus de resurrections d idees anciennes que d eclosions de nou- 
vellcs idees. Cette banalite qu z7 riya rien denouveau sous le soleil n avait pas 
moins cours dans 1 antiquite que chez nous, et de meme que nous voyons au 
jourd hui des esprits nullement vulgaires demontrer a grands renfortsdepreuvcs 
que toutes les decouvertes de la science moderne se trouvent dans Lucrece ou 
dans Democrile, de meme les adeptes des ecoles grecques pouvaient supposer que 
des hommes qui les avaient pre cedes de mille ans avaient pu n etre pas elran- 
gers a leurs theories. 

c. M. Jamieson partage cette meme erreur quand il avoue que toutes ses sym 
pathies sont pour la raison suivante, qui, dit-il, si elle n a pas absolument 
donne naissance a cet usage, doit avoir singulierement facilile ses prores. Le 
corps etait regarde comme impur ou souille apres le depart de l ame ct Ton 
croyait consequemment necessaire qu il lut purifie par le leu. 

C est cequ avait etabli, parait-il, le grammairien Eustathe dans son commen- 
taire sur VI Hade, ou il rappelait qu Euripide, parlant du corps deCrvtemnestre, 
s etait servi de 1 expression purifie par le feu. S il en est ainsi, Euripide, Eus 
tathe et M. Jamieson se sont trompes et ont attribue a ceux qui ont etabli la cre 
mation des opinions qu ils n ont jamais cues. C est qu en effet 1 idee d une ame 
immortelle, enfermee dans le corps pendant la vie comme en une prison est 
une idee relativement recente. Elle apparait pour la premiere lois dans les ecrits 
du poe te Thocylide, qui vivait au milieu du sixieme sitcle avanl notre ere c 



CREMATION. 17 

a-dire prcsque a la meme epoque que Thales. Ellc est etrangere aux temps qui 
ont precede, et ce serait une errcur prolbnde que de croire qu elle doit accont- 
pagner necessaircment les conceptions theologiques, que ces conceptions airnt 
un caractere polytheique, comme en Grece, ou un caractere naonotheique comme 
ii Judce. C est fort lard, alors seulement que les convenances morales de qnel- 
ques systemes y poussent les penseurs, que se degage cette croyance en une 
substance immaterielle et imperissable qui doit dans un autre monde subir le 
chatiment merite par les fautes de I liomme ou recevoir la recompense reservce 
a ses vertus. Jusque-la, ou bien animant lecadavre, I lioinme a cm avec le feti- 
chisme a une vie purement materielle et sur place au dela de la mort, ou bien 
cessant d ajouter foi a cctte croyance primitive (nous parlous d une 1 aihle elite, 
bien entendu), il a pense que tout etait iiai par la mort ct qu un sommeil c ernel 
altendait rhomme dans le tombeau. 

Chez les Hebreux, par exemple, la notion d ame n apparait qu a la derniere 

extremite, peu de temps avant la uaissance du christianisme et encore cbez les 

adeptes d uue petite secte, la secte des Pharisiens, qui tres-probablement 1 avail 

cmpruutr e aux Grecs, souls capables de s elever a une srmblable abstraction. 

L idee meme de la resurrection des corps, qui rcpond sous nne auliv lorinc -\ 

certaines des necessitcs morales qui ont fait surgir 1 idt e d ame, nr prnrlir 

dans le monde mosaique qu apres la captivilr dc l!;ili\l(inc, d, coniinc bcaiicoup 

d autres conceptions juives de la meme < |io<|iie, provient evidemmcnt d uu con- 

tact prolonge avec la civilisation persane. Ricn d analogue dans le Pentateuquc, 

dans lo livre des Propbetes, dans tout ce qui est anterieur a la captivite. Pour 

Mo ise et ses premiers successeurs, tout prend fin avec la mort. L homme a recu 

sur terre la recompense ou le chatiment qui Ini etait du, et si parfois la colriv 

de Dieu ne s est point appesantie sur le pere coupable, c est pour mieux perse- 

cuter ses enfants. Quant au peuple hebreu lui-meme, malgre les efforts surhu- 

mains de son premier legislateur, disciple des pretres egyptiens monolheistes, il 

-demeureplusfetichiste qu autre chose et 1 onretrouve les traces de cetle croyance 

primitive en la vitalite du cadavre jusque dans le nom de ses cimetieres qu il 

<ippelle : betk hachaim, maison des vivants. 

De meme chez les polytbeistes cette idee d ame ne fut jamais que le tardi! 
privilege d un petit nombre, et, si Ton elait lente de supposer qu elle fut d une 
influence quelconque dans 1 origine de la cremation, il suffirait de rappeler que 
toutes les pratiques funeraires, instituees par le fetichisme, et qui seraient inex- 
plicables si clles ne se fussent adressees a des corps que Ton croyait toujours 
doues de vie, se sont, comme nous le verrons tout a 1 heure, maintenucs scrupu- 
leusement lorsqu au lieu d enterrer les morts on les porta sur le bucher. 

Les dernieres raisons invoquees par Jamieson : que quelques-uns croyaient par 
1 action du feu delivrer entierement 1 ame de tous les liens du corps et la puri 
fier de la souillure contracted dans son alliance avec lui, sont des raisons de memo 
ordre que la precedente et la critique que nous en avons faite nous dispense de 
rien ajouter. 

Ce qu il serait plus logique d attribuera ces theories serait 1 origine de Vapo- 
the ose que nous voyons naitre et se developper a 1 epoque de la decadence du 
monde greco-romain et que Ton retrouve sous ctes formes diverses partout ou la 
cremation s est etablic. L apotheose servait, en effet, a separer la partie divine 
tie la partie humaine chez les heros ct les demi-dieux. C est cette apotheose que 
les Remains appliquerent a leurs empereurs, tandis que les Grecs, plus egali- 
DICT. ENC. XXIII. 2 



18 CREMATION. 

taires, se coiitentcrenl dc la decerner dans le passe aux heros de leurs legendes, 
dont le premier etait Hercule. 

Tels sont quelques-uns des motifs invoques par M. Jamieson pour expliquer 
1 usage de bruler les corps ; lesautres sont ceuxque nous avons donnesnous-memes. 
En somme, 1 auteur anglais a pe che dans son travail, moins parce qu il n a pas 
emis les veri tables raisons de 1 origine de la cremation quc parce qu il u a pas 
montre qu elles avaient etc les plus graves, et surtout parce qu il a donne le pas 
a celles qui en realite etaient les moins decisives. 

Si, en el fet, toutes les raisons que nous venons d enumerer avaient une 
cgale valeur, nous ne voyons pas pourquoi tons les peupl<?s du monde, a 
1 exccption peut-etrc de ceux qui sont demeures dans le fetichisme, n auraient 
pas adopte la cremation. 11 est bien certain cependant qu aucune pratique n a 
ete plus limitec. En consultant les documents sans nombre le gues par 
1 histoire et les observations des voyageurs, on reste bientot convaincu que 
1 usage de bruler les corps ne s est infroduit que chez trois ou quatre peuples, 
tant de 1 ancien monde que du nouveau, dont le caractere militait-e est incon 
testable. Nous en exceptons pout-rtre le peuple bindou dont le cas particulier 
pout suscitor quelque hesitation, mais clicz qui une obser\aii<m plus attentive 
moiilre qu en somrne ce sont toujours les memes causes qui ont engendre les 
memcs clTels. 

Dans 1 ancien monde, la Grecc ct Rome, en dehors de 1 Indc, ont seules adopte 
1 usage de bruler les morts. La, aucune discussion n cst possible. Ce n est pas 
au peuple qui a invente la guerre abstraitc, la guerre faite avec tous les moyens 
que 1 csprit seicnlifiquc met en grandissant a la disposition des bommes, c est-a- 
dirc au peuple grcc, non plus qu a celui qui a su le mieux mcttrc en oauvre ce 
que les Grecs avaient si bien invente, c est-a-diiv au peuple remain, que Ton 
refusera d avoir ete des peuples avant tout guerriers. 

On sera peut-etre plus porte a denier cc litre au peuple mexicain, le seulqui, 
dans les vastes contrees du nouveau monde, ait introduit dans ses moeurs l usa ff e 
de la cremation. Cependant cela ne peut faire doute pour celui qui a tant soil 
peu etudie 1 etat dc cette grandc civilisation au moment ou les conquerauts 
cspagnols la detruisirent. 

Un des plus importants secours que rencontra Cortes dans sa conquete fut 
1 alliance d une foulc de princes vassaux, qui, ecrases par les caciques, s eui- 
presserent de se joindre a lui dans 1 espoir de recouvrer leur independancc. 
Les progrcs accomplis par cet empire - - et, lors de sa chute, ils e taient di-ji 
remarquables, - - offrent le caractere particulier qu on retrouve chez les autres 
civilisations militaires. Tout ce qui interessc la defense et I altaque, c est-a-dire 
1 art de se fortifier, de construire les routes, etc., etc., y etait pousse au plus 
haul degre de culture. On sail quelle surprise s empara des compagnons de 
Cortes, lorsque, arrives en vuc de la capitale, ils se trouverent en face de ccs 
superbcs cbaussees sur lesquelles on traversait les lacs qui l a defendaient. Mais 
ce qui plus que tout cela est une certitude du caractere guerrier, et non recem- 
meut guerrier dc la civilisation des Azteques, c est leur constitution politiquc, 
qui soumettait les chefs supremcs a 1 election. 

Les empereurs n occupaient point le trone par droit de naissance ; mais 
ils etaient choisis parmi les nobles, c est-a-dire parmi les guerriers, par les 
nobles eux-meincs. Or, rien ne peint mieux, comme 1 a montre Auguste Conite, 



CREMATION. 19 

Total militaire chez un peuple, que 1 institution elective appliquee aux chefs. 

Si, en effet, dans une theocratic pacifique, la naissance peut suflire a delenni- 

ner la fonclion, meme la fonclion supreme, puisque le titulaire a loujours 

contre lui, pour 1 arreter dans une voie funeste, 1 obstacle invincible des tr.idi- 

tions et 1 influence preponderate du sacerdoce, il n en est plus dc memc lors- 

que la guerre devient la constante preoccupation d un peuple, et que la moindre 

fautc de la part d un chef, toujours omnipotent sur les champs de bataille, peut 

compromcttre son existence ou tout au moins sa liberte. Alors les droits de la 

naissance le cedent de toute necessite a ceux du merite, et le soldat qui risque 

sa vie oublie vite que son general ne descend point des dieux, s il a, chose 

preferable, les qualites qui font vaincre : 1 intelligence, le courage, la fermele. Dc 

la 1 elcction qui intervient dans le clioix des chefs et remplace I heredite. Lors 

done que nous voyons les empereurs mexicains soumis au regime electif, nous 

pouvons affirmer avec certitude que les populations qu ils gouvernaicnt etaient 

toutes adonnees a la guerre, et que les coutumes propres a ce regime, et en 

particulier la cremation, avaient dii s implanter la comme ailleurs sous la pivs- 

sion des memes circonstances. 

La Grece, Rome et le Mexique, voila done trois points du monde ou 1 usage 
de bruler les morts a certainement coincide avcc la preponderance du regime 
militaire. Mais ils ne sont pas les seuls ou eel usage se soil introduit. En de- 
hors d cux, il y a 1 Inde, et cela merile explication. Peut-on appliquer sans con 
tradiction a cette vaste societe, si evidemment theocratique, la theorie que nous 
venons d exposcr et dire que chez elle aussi 1 usage de la cremation s est inlro- 
duit avec les necessites engendrees par la guerre? L espril y ropugne d abord cl 
se sent porte a chercher quelquc autre raison plus plausible. Cependant, si Ton 
veut aller au fond des choses elmettre a profit tous les rcnseignemcnts qui sont 
en nos mains, on voit que si Ton ne peut, avcc la memc certitude que pour Ic 
Mexique ou la Grece, se fonder sur les raisons que nous avons dites, il n est 
pas impossible dc trouver, pour expliquer le phenomene, des causes non S:IDS 
analogic avec les precedentes et qui, dans ce cas particulier, eurent la mr-iin- 
Ibrce et engendrerent les memes effets. 

II n est pas douteux que jusqu a la conquete anglaise, 1 Inde, pendant un 
nombre d annees que 1 on ne peut meme estimer, est demeuree soumise au 
plus pur regime theocratique. La caste brahmanique chargee du sacerdoce et de 
renseignement fournissait aux rois leurs ministres et leurs conseillers, et si 
Ton remarque qu au point de vuc politique le pays e tait excessivement divisc el 
({vie toutes ccs divisions possedaient des rois indepcndants, on s imaginera sans 
peine quelle devait etre 1 influence de ces brahmes, dont la classe elait la seule 
qui eut des inlerels identiques, la seule qui obeit a une meme impulsion sur 
toute la surface de la presqu ile indoue. II ne peut done y avoir d hesitation sur 
ce sujet et il faut bien reconnaitre quel element the ocratique 1 emportc ici sur 
Felement militaire. 

Cependant ne serait-il "pas permis de supposer dans cette civilisation une 
periode militaire anterieure a la phase theocratique ou se prolongeant assez du- 
rant son etablissement pour que certaines coutumes introduces par les necessi 
tes de la guerre s y soient maintenues? Pour noire part, nous serions tout porles 
a croire que c est la precisement ce qui est arrive, si toutefois nous nous 
en rapportons aux trois grands documents qui nous fournissent quclques lu- 



20 CREMATION. 

mieres sur 1 histoire indouc : les Vedas 1 , le Mahabarata 2 , le Ramayana 5 , pour 
Ics citer d apres leur ordre d apparition. Ce sont des re cits de conquetes qui 
out occupe plusieurs sieeles. 

Or, s il y a eu guerres et conquetes, il y a eu des morts, et quel qu ait ete 
d aillcurs le regime militaire durant cette periode, il faut bien admettre que 
les dangers causes par 1 accumulation des cadavros, surtout dans un pays tel 
que I liide, durcnt faire surgir les memes moyens que partout ailleurs de s en 
preserver. 

Sans doute, nous coavcnons que le regime militaire ne scmble pas avoir ja- 
in;iis on dans 1 Inde I intensite et la puissance qu il a revalues sous d autres 
climats. Et cela tient a deux causes. En premier lieu, il ne pouvait se pro- 
longer indefiniment, puisque, parvenus a Ceylan , les Aryas n eurent plus 
ricn a conquerir. Entoures des deux cotes par la mer, ct vers le nord par f)e 
liautes montagnes et des deserts etendus, il leur fut desormais aussi difficile 
de porter la guerre chez les autrcs qu il le ful aux aulres de la porter diez eux. 
A pros lV\|i . dilion de llama, la paix, ou tout au moius une paix relative, que 
ne troublerent plus que quelques quereUes intestines, devint certainement 
1 etat le plus habituel de la peninsule iudoue. En second lieu, il semble, si Ton 
s en rapporte surtout au dernier dunnm-iil <|m- nous avonseite, au Ramayana, que 
ccs con<|iir|< s ou tout an nmins la dcrniere, furent rapidemcnt accomplics, et 
des lors quYnliv cliacune d elles il s est iVuule un long intervalle. Cela nous 
expliquerait pourquoi le regime miiitaire, fautr d une routinuite suffisante, nc 
put jatnais s etahlir la avcc le caraclerc ncttcinciit determine qu il out ailleurs, 
et comment 1 oeuvre des brahmes sc poursuivit sans relache malgre les quelques 
episodes qui semblaient devoir IVnlraver. 

Tels sont les motifs sur lesquels nous nous basons pour dire que les causes 
qui ont ameue la cremation dans d autres con trees 1 ont egalement, bien qu avec 
moins de force peut-etre, amcnee dans 1 lnde. Cependant, si ces motifs lais- 
saient des doutes dans 1 esprit, nous pourrions en invoquer d autres qui, joints 
aux premiers, feraient disparaitre toute hesitation. 

Ces motifs, nous les tirons de 1 etat d exceptionnelle insalubrite de certaines 
parties dc 1 Inde, insalubrite tclle que de tres-bonne heure on dut evidemmeiit 
prendre des mesures energiques pour emi rsber la decomposition cadaverique 
de venir joindre ses effets a ceux de ja terribles de la decomposition vegetale. 
Les voyageurs sont unanimes a signaler 1 etat pestilentiel de la valle e du Gauge 
etde toute la contree qui s etend entre I llymalaya et Bombay. La saison pln- 
vieuse arrive, dit 1 un d eux que nous prenons au liasard, et on dil genera! ement 

1 Les Aryas conquerants, venus d au dela des monts Indou-Kousli, des bords de 1 Oxus pene- 
trent dans la vallee de Tlndus et lutteril pour s y etablir. Les Vedas sont des liymnes de 
guerre dans lesqucllesl homme encore plonge dans le fetichisme invoque toutes les forces de 
la nature centre ses ennemis. Tout prouve que 1 etat social est celui d une civilisation peu 
avancee : le pere de famille est plusoumoins confondu avec lepretre et le chef i olilimie- 
seule la caste des brahmanes commence a se dessiner. 

2 Le Mahabarata est le recit d une puerre civile entre cousins au sujet de la accession du 
roi Dhritaraslra. La vallee du Gange iut probablement le theatre de la lutte, ce qui nrouve 
que les Aryas avaient des lors envahi tout le nord de la peninsule. 

3 Le Ramayana est 1 hibtoire de la conquete par le roi Rama de tout le pavs aui s tend 
entre le Gange et Ceylan, c est-a-dire du Dekan. A cette epoque la constitution sociale du 
pays est complete, les castes sont deBnitivement constiluees, le dogme a pris corns le 
brahmanisme est fonde. II y a e videmment un espace de plusieurs siecles entre 1 enoa 
nous preser.te le Ramayana et celle que nous presenlent les Vedas. 



CREMATION. 21 

qu alors les forets d ici a Bombay sont lout bonnement morlcllcs, 1 air putridc 
qui s y ctablil pendant les pluics elant cmpoisonne au point qu on ne peut se 
livrcr au sommeil dans ces fonHs sous peine de mort. II est defendu de faire 
marcher des troupes par la a cettc epoquc de 1 annee (Leltres sur I hide, par le 
prince Sol tikoff). 

C est, d aillcurs, en cette partie du globe qu est ne le cholera, qui partout se 
[jroduit connne une maladie accidentelle, passagere, sans gravite; mais qui la, 
s alimentant a un foyer permanent, revet une forme aussi redoutable par sa marche 
rapide que par sa tenninaison presque toujours funesle. Gontrairement a une 
opinion qui a cherche a se faire jour dans ces dernieres annees, dit M. 1 inspec- 
teur Laveran, les causes d insalubrile anxquelles il faut attribuer I endemie ne 
sont pas particulieres a notre epoque, et si IVpidemie dr Jessore (1817) signale 
le commencement d une grande irruption du mal en dehors de son foyer ori- 
ginel, on ne peut, sans meconnaitre les temoignages fournis par les pins anciens 
monuments sanserifs, considerer le cholera comme une maladie nouvellr. De 
nombreux autcurs ont etabli sur des preuves multipliees quc 1 endemicite du 
chole ra dans 1 Inde remonte a 1 antiquite la plus rccule e. Si les fragments des 
Ayur-Vedas, qui conticnucnt des renseigncmenls sur les connaissances medicales 
des Indous, ne menlionnent pas le cholera, Wise a trouvc dans les iradiiction-; 
tamoules les traits principaux dc la maladie Et plus loin : Le climat do 
1 Inde est a la fois exccssif par la chaleur et I humidite. A Madras, a Pondichery, 
les maxima du thermometre oscillent entre 40 et 46 degres. Au Bengalc, il 
tombc 210 centimetres d cau. Son sol est forme de plateaux etde plaines basses 
recouvertes d alluvions, converties en limon par les inondations pcriodiques, 
foyer inepuisable de la vegetation la plus luxuriante et de decompositions orga- 
niques putrides. Le delta du Gange herisse de forets, et qui doit a cctte derniere 
circonstancc son nom de Sunderbuud est, a cause de scs jungles, le foyer prin 
cipal des miasmes deleleres du cholera. 

En admettant done que 1 Inde u ait pas eu a combattre les dangers provenant 
de 1 accumulation des morts sur les champs de bataille, ce qui scmble diliicile 
a soutenii 1 , il est de toute evidence, par ce que nous venous de citer, qu elle 
dut de tout temps se trouver en presence de dangers non nioins serieux : ceux 
qui resultent de ramoncellement decadavres pendant des epidemics meurtrieres 
et quasi annuelles. Que le peril vienne dc la guerre ou du cholera, pen importe. 
Ce qu il faut d abord, c est de se debarrasser de la facon la pins cxpeditive de 
cette agglomeration de matieres humaines en decomposition, et le remedc que 
les populations guerrieres ont trouve pour remplir ce but peut aussi bien avoir 
etc invente par un pcuple decime par dc terribles epidemics. En realite, ce serai t 
une meme necessite, cngendree peut-etre par deux causes differentes, qui a 
pousse les hommes a employer des moyens semblables. Ce sont dex ynerres ou 
des epidemics meurtrieres qui ont conduit les hommes a Tusaye de la cremation. 

Nous terminons par 1 Inde la liste des pays ou la cremation s est devcloppee 
spontanement, c est-a-dire sous 1 influence de causes locales, intrinseques, non 
empruntces au dehors. Mais on comprend que 1 usage de la cremation, une fois 
etabli en certains points, a du se propager plus ou moins au dela des contrees 
qui 1 avaient vu naitre. Tot ou tard, les vaincus se sentirent portes a suivre 
1 exemple des conquerant* ; le prisonnier qu on emmena dans la cite victorieuse 
habitua peu a peu ses yeux et son esprit au spectacle du bucher, et lorsqu une 
circonstance favorable lui permit de regagner sapatrie, il eut d autant moins de 



22 CREMATION. 

peine, sans doulc, a y fairc penetrer le nouvel usage, qu il trouva chez ses com- 
patriotes nne tendance naturelle a imiter leurs vainqueurs. La propaganda se 
fit rgalement par les voyageurs et par les marchands qu attirait le renom de ces 
naliuns militaires si puissanles, mais elle se fit surtout par 1 habitude que pri- 
rent celles-ci de coloniser les pays conquis et de transporter leur genre de vie 
et leurs coutumes au sein meme des populations vaincues. 

II ne faut done pas s etonner de rencontrer 1 usage de ]a cremation plus ou 
moins repandu dans tout ce qui entourait le monde greco-romain, aussi bien 
chez les Occidentaux, si longtemps en lutte avec Rome, tels que Germains, 
Celtes, Gaulois et Iberes, que sur les plages de 1 Asie-Mineure, colonisees par 
les Grecs, ou dans les villes commercantes, comme Tyr et Carthage, dont les 
marins sillonnaient les mers de 1 ancien monde. DC meme, autour de la civili 
sation mexicaine, tout ce qui lui ctait soumis commc tout ce qui avail avec elle 
des rapports de voisinage, avail introduit dans scs moeurs 1 usage de la crema 
tion, non pour tons les habitants, a la verite, - - ce qui, d ailleurs, ne se fit 
nulie part, - - mais pour les chefs ct les membres des families nobles. Aulour 
du foyer primilif indou, 1 usage se propagea egalement de bruler les morls, 
mais pour des causes differentes. 11 est remarquable, en effet, que les peuples 
asiatiques qui ont adopte la cremation sont des peuples qui ont egalement 
adopte le boudhisme, d origine indoue. C est Siam, c est le Tonquin, c est Cam- 
bodge, c esl le Thibet, c est la Birmanie et le Pegou. Dans le reste de 1 Asie, 
la pratique disparait et devient plus rare a mesure que le bouddhisme devient 
lui-meme moins preponderant. 11 faut done croire que la coutume s esl ici 
n pandue par les efforts des missionnaires, comme ailleurs par ceux des 
sol dais. 

En dehors des nations precedemment citees, et chez qui la cremation fut pri 
mitive ou secondaire, lout le resle de I humanite, c est-a-dire 1 immense majo- 
rite de 1 espece, ne connul point 1 usage de bruler les morts. 

Maintenant que nous savons dans quelles limites cet usage s est re pandu sur 
la surface de la terre, il faut examiner ce qu il devint dans les pays qui 1 em- 
ployerent, le developpement qu il y pril et la maniere dont il y fut applique. 

En premier lieu, ainsi que nous 1 avons indique pour 1 Inde, la cremation, 
par une extension naturelle, apres, avoir etc un preservatif centre les accumu 
lations des morts sur les champs de bataille, devint un remede centre le meme 
mal dans les lemps d epidemie. Lorsqu Apollon, pour vengcr Chryses, son 
pretre, repandit la peste dans le camp des Grecs, 1 armee d Agamemnon s em- 
pressa aussilol d elever des buchers et de bruler ses morts. 

Des auteurs onl pretendu qu une des causes qui contribuerent le plus a inlro- 
duire dans Rome celle coutume, que Ton n avait jusque-la appliquee qu au 
dehors, fut la peste qui sevil dans ses murs, trois cents ans environ apres sa 
fondation. C esl au sorlir de celle epidemie que defense fut laite aux habitants 
d enterrer et de bruler desormais les morts dans 1 enceinte meme de la cite, et, 
comme cela avail presque toujours eu lieu jusqu alors, dans les maisons memes ; 
hominem mortuum in urbe, ne sepelito, neve urito. Le bucher servit de 
meme a delivrer Athenes de ses morls lorsque la peste, dans cette funeste 
guerre du Peloponese, vint aggraver ses maux el lui enlever Pericles. La crema 
tion etait un moyen tellement commande en de pareilles circonstances et si peu 
susceptible d etre remplace par un autre, que les Egyptiens eux-memes, a ce 



CREMATION. 23 

que Ton pretend, 1 employerent transitoirement, a plusieurs reprises, quand le 
meme fleau s abattit sur eux. 

L extension que prit cetle coutume chez les peuples militaires ne se limita 
point aux cas de guerre et d epidemie. L usage de la cremation, s introduisant 
peu a peu dans la vie ordinaire, habitua iasensiblement les hommes a accom- 
plirsans repugnance ce que Ton avail fait d abord par nccessite. Ce devint meme 
une sorte d honneur que d etre livre aux flammes, car il etait nalurel d attacher 
une haute valeur au rite funeraire re serve a ceux ijui mouraient pour la palrie. 
Ce qui tenait a la noblesse, au palrieial, re (jui avail dans les veines quelques 
gouttes d un sang divin, voulul, apres la mort, etre consume sur le liueher, et 
une idee de deification et d apolheose se niela si bicn a la creinalmii. i|iie. dans 
tous les pays on elle s etablit, quelle que Cut d ailleurs sa penetration plus ou 
mojns profonde dans les moeurs, il y cut toujours des categories de |ier-onnes 
auxquelles elle ne put etre appliquee : ce furent les suicides, les condamnes a la 
peine capitale, les individus frappes de la foudre, instrument de la colere divine, 
ceux dont le corps etait considere comme impur, conime les lepreux, les leuinie^ 
mortes en couches, les enfants mort-nes, ou bien encore ceux qui e\i n aieiit 
une profession deshonorante, comme les esclaves, les Ixiunvaiix, le> luuleurs 
de cadavres, les geoliers, les (illes publique-. 

Ces dernieres exceptions pourraient faire emne ipie la rmnalioii eiitra bien 
avant dans les mo3urs, la ou elle prit nai-anee, el <| if elle devint plus ou moins 
tardivement le mode le plus general d en user envers les morls. Ce serait la, 
cependant, une grave erreur. Si Ton excepte les quclipies pays bouddhiques de 
1 extreme Asie que nous avons citees : le Tonquin, le Cambodge, le 1 egou, la 
Birmanie etSiam, partout 1 usage de bruler les morts esl demeure tres-restreint. 
En Grece et a Rome, au Mexique et dans 1 Inde, ce furent presque exclusivement 
les castes nobles qui 1 adopterent, et encore citerail-on a Home des cas nombreux 
de families patriciennes qui se tirent toujours inbumer. Sylla fut le premier de 
1 illustre famille Cornelia qui voulut el re porte an bucher, pour eviter, dit-on, 
le sort de Marius, dont il avail fait aulrel ois Jeter les restes a la voirie. 

En Grece, un peuple tout cntier, celui de Sparle, ne cessa d enlerrer ses 
morls. Une exception si caracterisee a la loi que nous avons cherche a etablir 
parallrait extraordinaire, si Tonne se rappelait combien tout ce qui tenait a la 
legislation de Lycurgue fut, de la part de cette petite republique et jusqu a sa 
mort, 1 objet d un respecl quasi religieux. A Atbenes, comme dans le reste de 
la peninsule, il semble que la coutume, au moins a partir d une cerlaine epoque, 
fut geueralement appliquee a tout ce qui etail riche el puissant : on ne trouve 
pas, en effet, dans les renseignements laisses par les auteurs, et principalement 
par Plutarque, sur les personnages atheniens, un seul cas ou la cremation n ait 
pas ete appliquee. Dans 1 Inde, le bucher ne se dresse que pour les membres de 
la classe militaire des Xatlryas et pour deux sectes seulement parmi les brah- 
mines. Le reste de la population, suivant les differentes regions, inhume les 
corps ou les precipile dans le Gange, ou les expose, comme dans 1 ancienne 
Perse ou au Thibet. An Mexique, il n y eut jamais que le corps des caciques et 
des nobles que Ton fit passer par le feu. Le commun des morteU etait tout 
simplement inhume, et comme presque partout, dans 1 interieur meme desmai- 
sons. Quant aux pays oil la cremation s etablit par suite d importation etrangere, 
elle y fut, comme on le concoit, encore plus restreinte; elle s adressa exclusi- 
vemenl aux chefs. C est ce qui ressort avec evidence des renseignements que 



24 CREMATION. 

les liistoriens nous onttransmis sur les moeurs des Germains, des Celtes on des 
Iberes, ou que nous ont laisses les missiounaires qui ont parcouru peu apres la 
conquele loutes les contrees voisines du Mexique. S il semblo que les choses se 
sont passees aulrement dans ce coin de I cxlreme Asie qui forme aujourd hui ce 
qu on appelle la Gochinchine, c est qne la, ainsi que nous 1 avons dit, la crema 
tion n a pas cte le resultat d une conquete militaire, mais d une conquete reli- 
gieuse, et qu il elait bien naturel de trouver cbez tous ces peuples une tendance 
commune a se conformer en loulcs cboses a 1 exemple du fondateur de leur 
religion. Us adopterent done le rite funeraire de la caste desXattryas, alaquelle; 
appartenait le bouddba Qakya-Mouni. 

D ailleurs, il dut y avoir partout un empcchement de premier ordre a cc que 
1 usage de la cremation ne prit dans les coutumes une extension tres-conside- 
rable. Si, en effet, il n est ni difficile ni couteux de trouver aulour d une 
demeure ou autour d une ville les quelques pieds de terre necessaires a 1 enfouis- 
sement d un cadavre, il en est tout autrement quand il s agit d elever un buchcr. 
11 faut de 1 argent pour acheter le bois necessaire et le transporter a 1 endroit. 
voulu. Aussi, ce fut toujours un luxe que ne purent se donner la plupart des 
hommes, et lorsqu a certaines epoques, commc a Rome vcrs la fin de la Repu- 
blique, on en cerlains lieux comme en Gochinchine, on voit la cremation s in- 
troduire assez prolbndement dans les mceurs, c est qu alors on emploie des 
precedes aussi economiques que peu respectueux pour le cadavre. A Rome,, 
par exemple, on placaitcote a cote, sur le meme bucher, dix corps d hommes, 
et on y ajoutait, disent les auteurs, un corps de femme, par cette raison 
singuliere que la femme, etant d une nature plus cbaude et plus inflammable 
que celle de 1 homme, 1 action du feu en etait accrue et son oeuvre plus vite 
achevee. 

II est u]ie dferniere raison, que nous croyons pouvoir donner, du peu de 
faveur que la cremation rencontra presque en tous lieux, et qui, pour nous, a 
tout autaat de valeur que la precedente. Nous voulons parler de 1 e mancipation 
croissante des classes dirigeantes, comparee a 1 attachement presque toujours 
egal des classes inferieures pour leur foi et leurs sentiments primitifs. II impor- 
tait mediocrement aux adeptes de celte societe raffinee de la fin de la Republique, 
chez qui toute croyance avait disparu, que leurs corps fussent brules ou inhumes 
apres la mort. II y avait meme pour eux quelque satisfaction a penser qu ils 
n iraient point pourrir comme le vulgaire et qu une urne d or splendidement 
ornee recevrait leurs cendres. Mais ce n etait la qu une minorite infime. La 
masse, elle, n etait pas du tout initiee aux speculations des philosophes grecs, et 
c est tout juste si elle s elevait a l intelligence du dogme ctabli. Son fond feli- 
ebique la dominait toujours, et malgre 1 exemple qu elle avait sous les yeux, sa, 
repugnance a cbanger des habitudes si conformes a sa nature ne demeurait pas 
moins invincible. Quoi qu il en soil, ce ne furent, en general, que les classes 
puissantes, riches, emancipees, en un mot le tres-petit nombre, qui adopterent. 
la cremation. II nous reste a voir comment elle fut mise en pratique et de- 
quelles ceremonies on 1 entoura. 

III. DE QUELLE MANIERE LA CREMATION FOT PRATIQUEE. ExpOSOllS d abord COm- 

ment les choses se passaient chez les Remains, lepeuple de 1 antiquite cui noil 1 * 
est peut-etre le mieux connu. 

II y avait a Rome, comme chez nous, des entreprises de pompes funebres- 



CREMATION. 25 

dont le direeteur (libitinarius) mettait a la disposition dcs parents tout 1 atti- 
rail ct le personnel necessaire anx obseques du defunt. II envoyait tout d abord 
le pollinctor^ esclave dont la charge consistait a laver et a oindre le corps, a le 
preparer, en un mot. pour le bucher. Si le mort avait ete un personnagc, 
il etait revetu du costume de sa plus haute dignite et expose sept jours 
durant sur un lit de parade sous le vestibule de la maison ; le jour dcs lune- 
railles arrive, le cortege qui s etait rendu a la maison mortuaire, se mettait 
en marche, sous la conduite d un designator, lequel rcpondait assez bien 
a notre maitre des ceremonies. En tete marchaient les musiciens jouant de la 
longue flute des funerailles, et derriere eux les prccficce, ou pleureuses a gages, 
qui, la tete nue, eehevelees, donnant les signcs de la plus vive douleur, chaii- 
taient des hymmes funebres ou des louanges en 1 honneur du drtunt; venaicnt 
ensuite le victimaire, victimarius, qui devait, autour du bucher, immoler les 
animaux favoris, chevaux, chiens, etc., et apres lui le cadavre du mort, 
sur une riche biere et enioure de serviteurs portant les images de ses 
ainsi que les recompenses publiques dont il avait etc* honore ; un bouffon sui- 
vait, cherchaut a representer le defunt et imitant ses allures; puis une longm- 
file d esclaves conduisant les animaux qu on devail sacrilii-r pendant qu on bru- 
lerait le corps. La voiture du defunt, absolumcnt comme chez nous, fermait 
la marche. 

Lorsque le mort appartenait a quelque famille illustrc, la pompe dcs fime- 
railles devenait magniiique. Avant de porter le corps dans 1 endroil ou il de 
vait etre brule, le cortege se rendait au Forum, et la le fils ou, si le fils n elait 
pas en age, un proche parent, prononcait 1 eloge funebre. Mais ce qui donnail a 
tout cela un incomparable eclat, raconte Polybe, c etait de voir ran gees autour 
de la tribune, et paraissant preter I oivillcaux belles actions de leur descendant, 
les statues des ancetres, tirees pour la circonstance dc la place qu elles oceu- 
paient au foyer domestique, assises sur des chaises d ivoire, rcvetues de cos 
tumes conformes aux dignites exercees, de la pretexte s ils avaient ete consuls 
ou preteurs, de la robe de pourpre s ils avaient obtenu la censure, d un vete- 
ment tout eclatant d or s ils avaient recu les honneurs du triomphe ; et devant 
chacun de ces simulacres les licteurs portaient les baches et les faisceaux et 
toutes les autres marques des magistratures dont ceux qu ils representaient 
avaient ete honores dans la Republique. Tout le monde connatt 1 histoire de 
Cesar faisant porter aux obseques de sa tante Julie 1 image de Marius, dont les 
adversaires etaient alors tout puissants dans Rome, mais que la plebe romaine 
n avait pas encore oublie. 

Cette premiere partie des funerailles etant achevee, on se dirigeait vers le lieu 
ou le bucher etait deja dresse : c e tait le Champ-de-Mars pour les grands, les 
faubourgs pour la classe moyenne, le mont Esquilin pour les pauvres. Toutefois 
beaucoup de monuments funeraires appartenant a des particuliers possedaient 
dans leur enceinte une place reserves a cet usage : c etait le bustum. Entre le 
bucher d un riche et celui d un pauvre il n y avait de difference que dans la 
quantite de bois employee; laqualite importait peu. Sur ce bucher ou posait la 
biere, plus ou moins orne e, suivant le rang et la fortune du defunt, et pour 
mieux voiler 1 appareil funebre on plagait entre les piles de bois des images de 
cire et des draperies ; alors, celui des parents du mort qui lui avait ferme les 
yeux venait les lui rouvrir, afm qu il regardat le ciel ; puis, apres 1 avoir ap- 
pele a plusieurs reprises, il le baisait une derniere fois, repandait sur son corps- 



26 CREMATION. 

des huiles precieuses et des parfums, placait pres de lui, sur Ic bucher. se? 
vetements, ses parures et ses armes, a quoi les amis zeles joignaicnt des dons 
de loute sorte, et quand il avait jete a profusion sur le cadavre tout ce qu on 
avail pu se procurer d aromates et d ingredients propres a combattre 1 odeur de 
la chair grillee, il mettait le feu au bucher qu entretenaient les ustores. Alors 
commencait une sorte de spectacle auquel la foule ne se faisait faute d assister. 
C etaient des combats de gladiateurs, qu on appelait en cette occasion bustiiarii, 
parce qu ils luttaient sur le bustum, combats sanglants qui, a partir d une cer- 
taine epoque, remplacerent cette atroce immolation des prisonniers de guerre 
et des esclaves que connut toute 1 antiquite. Si le mort avait commande les 
armees, un corps de troupes venait donner un simulacre guerrier et rendre les 
derniers honncurs a son general. Pendant ce temps, le victimaire sacrifiait une 
foule d animaux dont les esclaves presentaient les chairs au feu du bucher 
avant de les distribuer aux indigents. 

Le temps qu il fallait pour consumer un corps variait necessairement avec la 
quantite du combustible employe et le soin qu on mettait a entretenir le feu ; 
cela demandait au moins plusieurs heures, mais allait quelquefois jusqu a une 
journee entiere et meme au dela. En general, la combustion demeurait toujours 
tres-imparfaite, et, lors meme qu elle etait poussce aussi loin que possible, les 
restes ou les cendres rccucillies aprcs 1 operation etaient loin de represents! 
tout ce qui dans le corps ne peut etre alteint par le feu et surtout rien que cela. 
Si ce n est pour le petit nombre de ceux qui, au dire de quelques auteurs 
grecs et remains, avaient ete soigneusement entoures au prealable d un linceul 
de lin incombustible, ce qu on appelait les cendres contenait un pen de tout 
e qui avait ele expose an feu. 11 est vrai que la plupart du temps il n en etait pas 
ainsi, car le feu ne faisait le plus sou vent qu une demi-besogne et 1 ossature du 
mort se retrouvait presque en entier. En ce cas, ou bien on prenait ses os tels 
quels et on les pbcait dans 1 urne ou le cercueil, ou bien, ce qui etait le mode 
le plus frequent snivant Eustathe, on les pulverisait d abord, et apres les avoir 
laves avec du vin ou du lait, on les enfermait dans le vase funeraire avec des 
aromates et des lleurs. 

La forme et la richesse de ce vase, du nom de Cinerarium ou d Ossuarium, 
etait naturellement en rapport avec les ressources de la famille du defunt ; 
mais c etait dans le plus grand nombre des cas une simple jarre de terre ap- 
pelee olla et fermee par un couvercle sur lequel etaient inscrits les noms de la 
personne dont elle contenait les cendres. Aussitot 1 urne garnie, on la portait 
dans 1 endroit ou elle devait etre deposee pour toujours. C etait aux abords des 
villes, le long des grandes voies, que s elevaient ces monuments funebres de 
toute grandeur, depuis le simple cippe, qui n etait qu une colonne creuse ou 
Ton placait 1 urne de 1 homme pen fortune, jusqu aux veritables palais que se 
faisaient elever les riches. Beaucoup de ces monuments consistaient en une 
seule chambre funeraire garnies de niches destinees a recevoir les urnes ; 
mais les se pulcres plus somptueux possedaient au-dessus de cette chambre fune 
raire un ou deux etages contenant des appartements decores de peinture et de 
moulures en stuc, qui servaient aux membres de la famille quand ils venaient 
sur la tombe des leurs accomplir certaines ceremonies religieuses ou prendre le 
repas qui suivait les funerailles. A cote de ces tombeaux de famille, ou 1 al fran- 
chi des deux sexes avait sa place comme le chef, il existait aussi de veritables 
sepultures communes pouvant contenir les restes de plusieurs centaines d indi- 



CREMATION. 27 

viilus, appartenant a la meme famillc on a des families diffe rcntes. C etaicnt de 
vastes chambres, dont les parois presentaient de nombreuses raugces de niches, 
regulierement espacees, dans chacune desquelles on pouvait deposer une couple 
d urnes cineraires, d ou leur nom de columbaria. Le proprietaire d une sepul 
ture de ce genre donnait, vendait on laissait par testament le droit de disposer 
d un certain nombre de ces niches. 

Si nous nous sommes nn peu etendus sur les rites de la cremation dans le 
monde romain, c est pour nous epargner des redites en traitant de ce qui se 
passait en d aulres pays. Rien, en effet, ne ressemhle davantage a ce que nous 
savons des memes rites dans le monde grec. Ilomeiv, dans lerecit desfunerailles 
de Patrocle, a donne de ces ceremonies funebres une description qui est de- 
menree, on peut le dire, exacte tout le temps qu a dure cette belle civilisation 
grecque. Depuis les premiers apprets que Ton fait subir au corps pour le con- 
server pendant le temps qui le separe du bucher, jusqu aux jeux qui tcnninent 
la fete funeraire, nous retrouvons tout dans les details que nous out h gues les 
historiens tres-posterieurs sur la maniere de proceder des generations corres- 
pondantes. II est certain qu il y a dans la i acon dont Achille fit les chosos une 
prodigalite, une profusion, une grandeur dont un demi-dieu seul etait capable, 
et que le plus nche Athenien du iemps de Pericles annul rle impuissanl a 
1 imiter. II est certain qu en dehors de ces temps hcroi ques, on in- pmivait 
prendre 1 habitude dc fairc entrer toute uue foret dans le bois d un bucher, et 
d immoler en be tail de quoi nourrir une armee entiere. Mais ce qui ne I est 
pas moins, c est qu au degre pres les choses continucrent de se passer ainsi 
jusque dans la periode de decadence, et que les grands hommes dc la Grece 
mourante etaient honores apres leur mort tout comme les hcros de ses pre 
miers jours. Ainsi, c etait un usage n paiulu en Grece que quelques-uns des 
assistants, en signe de regret, se depouillassent seance tcnanle de leurs chovenx 
pour les offrir aux manes du defunt. Cette sorte d ofJ rande esl drja signalee 
d;uis le recit d Homere : pour mieux exprimer ses regrets, Achille coupe cette 
blonde chevelure, qu il nourrissait pour le fleuve Sperchius. OSpcrchius! 
s ecrie-t-il, mon pere t avait promis que, rendu a ma patrie, je t offrirais mes 
cheveux ; que je t immolerais une hecatombe ; que sur 1 autel qui convre ta 
source j immolerais cinquante moutons. Inutiles voeux ! Je ne reverrai plus 
les champs de Thessalie ; cette chevelure que je ne pourrai t ol frir, un lieros 
mon cher Patrocle, Temportera dans la tombe. La place nous manque, sans 
quoi tout ce qui suit dans la description de Ylliade serait a citer, car on ne 
peut mieux decrire des rites, dont rien ne semble s etre perdu ou modifie. Le 
bucher s cleve, et le rivage gemit dans la vaste etendue; au milieu, sur un lit 
funebre, on depose en pleurant les resles de Patrocle. Des moutons, des taureaux 
tombent egorges ; de la graisse de ces victimes, Achille couvre son ami lout 
entier ; ses mains, autour de lui, etendent leurs membres encore palpitants. Des 
urnes inclinees epanchent sur le lit le miel et les parfums. On a vu qu a Rome 
les choses ne se passaient guere autrement. Yient ensuite le sacrifice des animaux 
favoris et des victimes humaines : Achille immole en gemissant quatre super- 
bes coursiers et les jette sur le bucher. De neuf chiens que sa main a nourris, 
il prend les deux plus beaux et les sacrifie aux manes de Patrocle. Egare par la 
rage, arme par la vengeance, son bras plonge au sein de douze jeunes Troyens 
un glaive impitoyable. Enfin, il enfonce dans le bucher un fer embrase. On 
pourrait se demander si en Grece, comme a Rome, la coutume d immoler des 



28 CREMATION. 

victimes humaincs s est poursuivic jusqu a la fin. 11 aurail existc, en effet, sui- 
vant Plularque, une loi de Solon qui reglcmcntait les funerailles et allait jusqu a 
intcrdire le sacrifice d animaux domestiqucs, comme le bocuf. Mais lors meme 
qu on deduirait dc la qu il e lait de feudu d immoler des hommos, il faudrait 
croire qu Athenes a peu pres seule a connu une telle exception, car le meme 
Plutarque nous raconle qu aux i unerailles dc Philopoemen les prisonniers Mes- 
seniens furent lapide s sur son tombeau. Quanl aux jeux funebres, par lesquels 
Achillc termine la serie des honncurs qu il rend a Patrocle, on sait avec quelle 
liddlite les Grecs demeurerent attaches a cette fa con de rendrc honnnage a la 
memoire de ceux qui avaient le mieux servi la patrie. Un decret, rendu par 1 as- 
semblee du peuple, ordonnait que chaque anne e, au jour anniversaire de la 
niort, on celebrerait des jeux qui consislaient en concours de gymnastique ou de 
musique, on encore en courses de cbcvaux. Plutarque nous a laisse le texte 
d un fort beau decret de ce genre dans la Vie de Timoleon. 

Nous ne dirons ricn des sepultures, qui ne differaient guere des sepultures 
romaines, soil par la facon dont elles etaient placees en dehors des villes, soit 
par le plan sur lequel ellcs etaient construites et amenagees. D ailleurs il faut 
bien reconnaitre que la, comme en beaucoup d autres choses, c e taient les Grecs 
qui avaient precede les Remains, et ceux-ci n avaient gucre eu que la peine de 
les imiter. 

Passons de suite a la facon de proceder dans les aulres pays ou la cremation 
s est introduite : 1 Inde et le Mexique. Nous empruutons aux auteurs de I Uni- 
vers pittoresque la description de cc qui a lieu dans 1 Inde : 

Les Indous brulent leurs morts couches tout au long sur le bucher ; les 
membres des ordres religieux y sont apportes assis et les jambes ployees sous 
le corps. Le mourantpres de rendre le dernier soupir est expose hors de sa mai- 
son, sur un lit de gazon sacre. On recite desprieres autour de lui; on lecouvre 
de feuilles de basilic. S il habite pros du Gauge, et si la chose est possible, on le 
transporte sur le bord du fleuve sacre. On dit que les gens pour qui cette ce re- 
monie a ete accomplie, et qui parviennent a guerir, ne retournent jamais dans 
leur famille ; il y a des villages, sur les Lords du Gauge, qui p assent pour etre 
habites par les gens ou par les descendants de gens qui ont subi cette epreuve; 
cependant le fait u est rien moins que prouve. Apres la mort on lave le corps, 
on le parfume, on le couvre de ileurs et on le porte aussitot au bucher. Dans le 
sud, le cortege funebre est precede par des musiciens et le corps est porte la 
tace decouverte et peinte avec du carmin ; aillcurs, au contraire, le corps est 
soigneusement recouvert et il n y a pas de musique dans le cortege, mais les 
personnes qui 1 accompagnent poussent des cris de douleur. 

Le bucher d une personne ordinaire a quatre ou cinq pieds de haut ; il est 
de bois de santal pour les riches, de fiente de vache pour les pauvres; on le de- 
core de fleurs ; on jettc dans les flammes dubeurre clarifie et des huiles parfu- 
nie es. Quand les ceremonies et les oblations preliminaires de fruits, de riz de 
betel, sont achevees, un parent du dei unt met le feu au bucher, puis, avec les 
autres parents, il va se purifier dans un cours d eau voisin et s assied sur le 
bord jusqu a ce que le feu s eteigne. C est un triste spectacle de les voir enve- 
loppes dans leurs vetements mouilles et les yeux fixes sur le bucher. Cependant 
la religion ne leur ordonne pas de mouiller leurs vetements et dese livrer a leur 
chagrin ; au contraire, elle enjoint de ne pas pleurer et d adoucir sa douleur en 
repetant certains verscts consacres des livres saints. Les Indous n elevent "uere 



CREMATION. 20 

de tombeaux qu aux guerriers qui mourent sur le champ de bataille et aux veu 
ves qui se brulent avec leurs maris. Cos tombeaux out la forme de petits autels 
carres. Les funerailles sont quelquefois 1 occasion de depenses immenses. Un 
journal de Calcutta racontait, en juin 182-4, qu une famille indoue, sans compler 
Ics magnifiques et nombreux presents qu elle avail fails aux plus distingues des 
brahmanes, avail depense aux funerailles dc son clicf la sommc incroyable de 
500 000 roupies (1 250000 fr.) distributes en aumones. 

Ajoutons quelques details oublies par nos auteurs et que nous ne croyons pas 
sans importance. Avanl de porter le corps au bucber, on s assure, par certaines 
pratiques plus on moins bien imaginees, quo 1 individu cst recllement mort. A 
eel effet, on lui pince le nez, on lui presse le venire, on lui asperge le \ IMI-C, on 
sonne a ses oreilles de latrompette; enfin, derniere experience, on lui emplit 
la bouche de sable. S il resisle a tout, on le brule, et il y a lieu de croire que, 
soumis a ces differentes lorlures, les hommes brules vifs ont du etre rares. C esl 
que malheureusement il n en fut pas toujours ainsi a Rome. Pline cite de nom 
breux exemplcs d individus portes au bucher qui n elaienl frappes que de mort 
apparente ; il y a meme parmi eux des personnages : un consulaire, A viola, qur 
la violence des flammes ranima, mais trop tard, car il fut entierement con 
sume; un certain Lamia, qui avail ele preleur; G. Elius Tuberon, qui avail 
rempli les memes fonclions, elc., etc. 

Les auteurs que nousavons ciles signalenl a peine la vicille coulume indoue 
suivant laquelle la veuve partage le soii de son mari. Gela pourtant nous inle- 
resse a un liaut degre. II n est pas douleux que celle coutume, principalemenl 
a cause de I influence anglaise, lend a disparaitre de plus en plus ; mais il ne 
Test pas moins qu elle a e te tres-repandue aulrefois et qu elle 1 etait encore au 
siecle dernier, au moins dans la casle mililaire, laseule ou I usage de la crema 
tion ail ele habituel, comme nous 1 avons observe. On a beaucoup discule, 
cl Ton discule encore aujourd liui sur cetle loi de 1 lnde brahmanique, sans 
donner, suivanl nous, la seule vraie raison d une lelle barbarie. II n y faut 
voir, croyons-nous, qu une trace non equivoque de ce vicux fond felichique qui 
ne cesse d apparaitre au milieu de toules les constructions de 1 esprit indou. Les 
Jndous conlinuent de faire, bien qu arrives depuis longtemps a un degre de ci- 
vilisalion tres-avance, ce qu ils ont pratique e tant irlirhisles. Nous avons dit 
que, voulant assurer au mort, dans cette seconde vie du tombeau donl nous 
avons parle, les services auxquels ils etai I habitue dans sa premiere existence, le 
fetichiste immolait sur le cadavre du chef de famille, la femme, les esclaves, 
les animaux qu il avail le plus che ris; eh bien ! le plus plausible esl que les 
Jndous onl passe au polylhe isme sans se debarrasser de loules leurs coulumes 
ielichiques et de celle-laen particulier, el qu une fois intercalee dans le systeme 
brahmanique, elle s y est perpeluee avec la persistance propre a loules les insti- 
tulions Iheocratiqucs. II est Ires-probable qu a une epoque reculee ce n elait 
point, comme de nos jours, la volonte de la femme qui decidait de son sort : 
alors, sans doule, elle etait forcee de suivre 1 epoux dans la mort. D ailleurs 1 e- 
lal d abjeclion ou, il n y a pas longlemps encore, elle elait releguee lorsqu elle 
refusait d accomplir ce qu on regardait generalement comme son devoir, n etait 
pas une perspective assez souriante pour que Ton pit I dire de son choix qu il 
fullibre, de son action qu elle lut volontaire. 

On va voir que ce qui se passail au Mexique n elail que la repetition de ce que 
nous avons observe en Grece, a Rome et dans 1 lnde. Aussitot qu un Mexicain 



50 CREMATION. 

avail rendu Tame (nous supposons an Mexicain d importance), il etait remis 
aux mains des pretres, qui, apres les lavages usuels, le revetaient de ses plus 
riches habits et 1 exposaient assis dans le lieu le plus apparent de sa demeure. 
En cette posture, ses parents et ses amis venaicnt le saluer et lui faire des pre 
sents. Si c etait un cacique ou quelque autre seigneur, on lui ot frait des escla- 
ves qui etaient sacrifies sur-le-champ pour 1 accompagner dans un autre monde. 
Chaque seigneur ayaut une espece de chapelain pour le diriger dans les cere 
monies religieuses, on tuait aussi ce pretre domestique, ainsi que les princi- 
paux ofiiciers qui avaient servi dans la meme maison, les uns pour aller prepa- 
rer un nouveau domicile a leur maitre, les autres pour lui servir de cortege, et 
c etait dans le meme but que toutes les richesses du mort etaient mises avec 
ses cendres dans le tombeau. Si c etait un capitaine, on faisait autour de lui des 
amas d armes et d enseignes. Les obseques duraient dix jours et se celebraient 
par un melange de pleurs et de chants. Les pretres psalmodiaient une sorte 
d office des morts, tantot alternativemeut, tantot en choeur, et levaient plusieurs 
Ibis le corps avec toutes sortes de ceremonies. 11s faisaient de longs encense- 
ments et jouaient des airs lugubres sur le tambour et la flute. Celui qui tenait 
le premier rang etait revetu des habits de 1 idole que le seigneur mort avait plus 
particulierement honoree, et dont il avait ete cotnme 1 image vivante, car chaque 
noble representait une idole, et de la venait J extreme veneration que le peuple 
avait pour la noblesse. Le corps d I empereur etait lave etparfume ; on lui met- 
tait dans la bouche une grosse cmeraude, on le recouvrait des plus riches etof- 
fes. La premiere victime sacrifice en son honncur etait 1 officier charge des lam- 
pes, qui devait I eclairer dans les tenebres de I autre monde. Puis on portait 
le corps au temple et on le placait sur un bucher deja allume. Alors venaient 
des massacres de prisonnicrs qu on immolait par centaines et par milliers, mais 
dont le cceur seul etait jete dans les tlammes. Le feu eteint, on recueillait ce 
qui n avait pu etre consume, c est-a-dire les dents et quelques os, et Ton portait 
le tout pompeusement sur la montagne de Chapultepec, ou etalt le tombeau des 
souverains. 

De tout ce que nous venous de dire relativement aux rites de la cremation 
dans le petit nombre de pays ou elle a ete appliquee, nous ne voulons retenir 
qu une chose, c cst cette persistance vraiment incroyable de la plupart des pra 
tiques primitives, jointe a 1 emploi d un procede qui leur est aussi oppose que 
celui qui consiste a briiler les corps. Si Ton admet le principe fetichique, rien 
ne s explique mieux, comme nous nous sommes efforces de le demontrer, que 
ces soinsdont on entoure le cadavre, ces appels reiteres, ces presents de toute 
espece, ces offrandes de nourriture et d animaux, et meme ces sacrifices de 
victimes humaines, de 1 epouse et des serviteurs. Mais, a quoi tout cela peat-il 
etre utile, du moment que Ton reduitle corps en cendres? L homme le plus en- 
racine dans ses croyances ne s imaginera jamais que quelques os carbonises ont 
besoin d aliments, et qu il est urgent, comme au Mexique, de tuer un lampisle 
afm de les eclairer dans I autre monde. Nous nous trouvons evidemment ici dans 
une de ces situations contradictoires ou 1 humanite n a cesse de se debattre 
depuis qu elle existe. Elle eprouve de ces tendances spontanees, qui sont telle- 
ment dans le fonds meme dc sa nature, qu aucune croyance acquise, qu aucune 
necessite d ordre quelconque, physique ou morale, ne parvient a les refrener. 
En vain, sous la pression de nouveaux besoins moraux, les fondateurs de reli 
gion s evertuent a changer les dogmes ; la masse se soumct en apparence, mais 



CREMATION. 31 

en realite, toujours semblable a elle-merae, ellc garde dans le plus profond de 
soncoeur la foi qu on vcut lui ravir. Moise enseigne aux llebreux un Dicu uni 
que et 1 entoure d uu appareil terrible ; il n a pas disparu, qne son peuple est 
retourne au Yeau d or et se dirige vers les montagnes pour adorer les bo is 
sacres. Maliomet, reprend la conception mosaique et preche a ses Arabes 
le dieu d Abraham; mais il connait si bien le fond de leur coeur, qu il ne 
croit pas pouvoir tout supprimer, et leur permet d adorer, comme par le passe , 
la pierrc noire de la Kaaba. Meme phenomene dans 1 Iride, dans la Perse, dans 
1 Egypte, cbez les Azteques et chcz les Incas. Les Manco-Capac, les Brighou et 
les Zoroastre tirent de leur cerveau les conceptions les plus merveilleuses ; ils 
personnitient, deifient tous les principes qui seconfondent dans Tame buiuainr, 
et s efforcent, par le culte qu ils en font sortir, d en regler les inouvements; la 
foule s incline et adore, mais n en continue pas moins d aller porter scs ofl ran- 
des a tout ce qu ellc craiut ou respecte, a tout ce qui lui sert ou lui nuit, de- 
puis la plante qui guerit les blessures, jusqu au serpent dont le venin tue, 
jusqu a 1 oiscau de proie qui fait la guerre au serpent. Est-il besoin de montivr 
que les choses se sont passees de meme maniere dans le polytheisme grec et 
dans le monotheisme cliretien ? Nous avons trop de fails presents a 1 esprit pour 
que cela puisse faire discussion. 

Dans un ordred idees un pen different, quoique conncxe, dans une question 
de mo3urs, toujours associees aux croyances, les homines ont agi de la meme 
maniere. Forces par une necessite imperieuse, ils ont courbe la tele et ont 
accepte de changer les rites qui leur etaient cliers, mais sans toutefois aller au 
dela dc ce qu exigeait cette necessite. 11 fallait bruler les corps : ils les ont 
brules ; mais rien ne les forcait, si ce n est la logique, a ne plus leur rendre les 
devoirs qu ils leurs rendaicnt dans le passe, et au risque de se montrer incon- 
sequents et contradictoires, les bommes ont conserve pieusement tout ce que 
le soin de leur propre preservation ne les obligeait point a sacrilier. Aussi, 
des que les circonstances ou les conditions qui avaient impose la nouvelle cou- 
tume s affaiblirent ou disparurent, 1 humanite revint en arriere et reprit avec 
amour ses vieilles habitudes. Un jour vint ou la guerre etant achevee, la crema 
tion disparut de 1 Occident conquis et lorsquc 1 invasion espagnole 1 eut e^ale- 
ment chassee du nouveau momle, clle ne persista que dans 1 lnde, ou sans 
doute les condilions climateriques exceptionnelles prolongerent plus lon<Ttemps 
que partout ailleurs un usage que les autres conditions sociales n auraient pas 
suffi a maintenir. 

Ajoutons qu en Occident, outre que la necessite premiere s evanouissait de 
plus en plus, une religion nouvelle apparaissait, dont le dogme ne contenait 
rien, a la verite, qui poussait directement a abolir la cremation, mais qui se re- 
commandait trop etroitement des traditions contraires pour qu une telle cou- 
tume put aisement persister. Les idees pbilosopbiques de la Grece qui vinrent 
se greffer sur les croyances juives ne pouvaient affaiblir 1 influence profonde 
que ces dernieres avaient sur les moeurs. D ailleurs les fondateurs du christia- 
nisme, aussi bien saint Paul que Jesus-Christ, etaient de race juive et devaient 
tenir aux coutumes de leurs ai eux. Or ces coutumes, quoi qu on en ait dit, 
n admettaient que 1 inbumation. Ceux qui ont cru voir dans deux ou trois pas 
sages de la Bible, soit a propos de Saiil, dans le livre des Rois et les Paralipo- 
mencs, soit a propos de Sedecias ct de Joram, dans les livres des N prophetes 
Ezecbiel ct Jeremie, la trace de coutumes crematoires, nous semblent s etre 



52 CREMATION. 

trompes. Outre que les traducteurs different sensiblement sur ces points et que 
si les uns entendcnt qu il s agit de bruler les corps, d anlres entendent simple- 
ment qu il s agit de bruler des parfums autour du corps, ce qui n est pas la 
meme chose, il faut avouer aussi que le langage plus ou moins figure des pro- 
phetes dans deux passages, ne saurait aller contre le lexte bien autrement deci- 
sif du livre des Rois qui, si Ton en excepte le cas au moins douteux de Saul, 
mort dans des circonstances particulieres et enseveli secretement, n ofi re pas 
un mot, dans toutce qui concerne les funerailles royules,qu onpuisse interpreter 
en ce sens, quetous ces princes nc furent pas inhumes. Quoi qu il en soil, per- 
sonne n oserait dire que 1 inhumation ne 1 ut pas la seule pratique en usage 
dans le monde juif lors de I apparition du christianisme. L histoire du Christ 
enseveli par les saintes femrnes et mis dans le tombeau est presente a lous les 
esprits. Or, il arriva pour le christianisme ce qui ctait arrive dans les pays voi- 
sins de 1 Inde pour le bouddhisme. Ses adherents s efforcerent autant que pos 
sible d imiter le fondateur, et si les bouddhisles voulurent etre brules, comme 
1 avail cte Cakya-Mouni, les chretiens, sans exception, voulurent etre enterres 
comme 1 avait ete Jesus. Aussi, a mesure que la nouvelle religion s etendit 
dans le monde, la cremation retrograda et vers le quatrieme siecle de notre 
ere, disparut pour toujours de 1 Occident. 

II. i .t-.it ac-tiK l de la cremation. 

IV. RENAISSANCE DE LA CREMATION AU DIX-NEUVIEME SIECLE. Voici cependant 
que 1 antique coutume semble renaitre, et nous assistons en ce moment a une 
propagande si active, si ardcnte, nous dirions presque si enthousiaste en 
favour de la cremation, qu on croirait vraiment avoir plutot affaire a une 
religion nouvelle qu a une vieille coutume qu il s agit de retablir. Elle a ses 
pretres, ses docteurs, ses apotrcs, elle tient des conciles; elle compte deja des 
martyrs. Aquoi devons-nous ce reveil inattendu, cette agitation extraordinaire, 
cette resurrection subite d une pratique depuis tant de siecles oubliee? Quelles 
nations et quels hommes y prennentpart? C est ce que nous aliens maintenant 
exposer. 

La premiere fois que 1 idee de cremation reapparait dans le monde modernc, 
c est en pleine periode directoriale, en 1 aii V de la Republique. Un certain nombre 
de propositions surgirent vers cclte epoque, ayant pour but de regler les fum>- 
railles et de fonder des institutions ou le respect des morts se concilierait avec 
tout ce que pouvait reclamer le salut desvivants. II ne faut pas s etonner qu entre 
tous ces projets, il y ait eu place pour un souvenir de la Grece et de Rome, dont 
1 image obsedait a ce point les legislateurs de ce temps qu ils s efforcaient de faiie 
revivre dans les institutions, dans les moeurs, et, a leur defaut, dans les noms 
toute cette antiquite disparue. Comme les Grecs et les Remains brulaient les 
morts, certains esprits jugerent qu il etait indispensable que les citoyens irancais 
brulassent egalement leurs morts, et, dans la seance du 21 brumaire an V, un 
rapport depose sur la tribune du Conseil des Cinq-Cents, proposait que chacun fut 
libre de se faire porter sur le bucher aprcs sa mort et se terminait par un projet 
de loi en deux articles etablissant la cremation facultative : 

ART. V. II est libre a tout individu de fairc bruler ou inlmmer, dans tel 
endroit qu il jugera convenable, le corps de ses proches ou des pers onnes qiu 
lui furent chcres, en se conformant aux lois de police et de salubrite. 



CREMATION. 33 

ART. VII. La lot de salubrite defend que le buclier soil allume, on I inhu 
inalion privec failc dans 1 enceinlc dcs habitations. 

Renvoyc a la Commission, remanie par ellc, repousse de nouveau, et encore 
remanie, le projet ne parvint jamais jusqu au vote defmitif. II n aboutit pas. 
Deux ans se passerent et de nouveau la cremation revint a. 1 ordre du jour. 

Ici ce ne fut pas la legislature, c est-a-dire 1 assemblee des representants de 
la nation, mais simplement celle des admihistrateurs du departement de la 
Seine qui revendiqua pour ses administres la liberte de bruler leurs morts. On 
va voir, par le rapport du citoyen Cambry qnc nous allons citer, et par le projet 
d arrete qui le suit, combien les preoccupations hygieniques entraient pour peu 
de cliose dans ces idees de cremation, combien il n y avail la que le desir im- 
modere de reproduire des scenes antiques. 

Rapport snr les sepultures, presentd a { administration centrale du departement de la Seine, 
par le citoyen CAIIBKY, administrateur du departement de la Seine. An VII. 

Le champ du repos se trouverait a Montmartre; dix hectares de terre seraient acquis, 
autour desquelsoii eleverait un mur de quatre-vingt-un centimetres d epaisseur ; dans la 
construction de ce mur on pratiquerait des voussures (ou Columbaria] dans Icsquelles on 
deposerait des urnes eineraires. 

Quatre graudes portes, dediees a 1 Enfance, a la Jeuncsse, a la Yiriliti -, a la Vieillesse, 
serviraieut d entree a ce grand etablissemenl ;elles conduiraient par quatre routes sinueuses 
an monument central, image du dernier terme de la vie : ce monument ot fre une pyramide 
de vingt-lmil metres de base; un trepied la couronne. 

Gette pyramide serait disposee dans I interieur, de maniere a ce que le travail necessaire 
pour consumer les corps put se fa ire sans que le public s en apergut. La position des fours 
est telle qu aucun melange de cendres ne peut avoir lieu. On n emploierait pas le bois, 
devenu si rare, a 1 entretien de ces fourneaux , inge nieusement disposes par la chimie 
moderne. 

Dans I interieur de ce majestueux monument, on deposerait les cendres des grands 
homines, de ceux qui, dans un poste eminent, se seraient sacrifies pour la Patrie. 

Quatre autrfs batimcnts serjii iit eleves dans I interieur de la commune. On y deposerait 
les corps sur des tables de marbre, jusqu au moment ou les chars du soir les enleveraient 
pour les porter au champ du repos. 

La forme de ces bailments est analogue a leur destination. Un trepied, dcs candeLibres et 
quelques ornements lugcTs en forme nt la decoration; surle trepied on briilerait sans cesse 
des uerbes odoriferantes et des parfums. 

Des chars conduits par des chevaux, accompagnes d hommes a pied, prjcedes d un com- 
missaire a cheval, recueilleraient les corps, les enleveraient apres une visile qui consta- 
lerail les causes de la rnort. 

Les parents, les amis, auraient la faculte d accompagner celte marche funebre jusqu au 
lieu de la stalion. 

Us pourraient prendre toutes les precautions qu indique la prudence, et qu il serait facile 
d etablir pour elre certains que les corps de h urs proches seraient respecles. 

A la chute du jour, qualre chars, atleles de chevaux converts, enveloppes de draps de 
couleur violelte, guide s par qualre hommes a pied precedes d un commissaire, de deux 
trompettes ou trombones, et suivis de soldats, iraient au pas porter les corps au champ de 
repos, oil Ton pourrait encore les suivre en voiture, a cheval, a pied. 

La plus grand e decence regnerait dans ces pompes funebres. 

Get expose de motifs etait suivi du projet suivant : 

Projet d arrele du departement lie la Seine, sur les sepultures, adopte dans sa seance du 

14 florcal, an VII. 

L administration centrale du departement : 

Gonside rant que de tout temps les lieux de sepulture ont ete eloignes de 1 enceinte des 
cites, qu ils ne se sonttrouves renfermesdans Paris que par 1 agrandissement successif de 
cette commune, et que les citoyens n ont jamais cesse de reclamer contre cet abus funeste, 
tant sous 1 ancien gouvernement que depuis Telablisseinent de la Republique; 

DICT. ENC. XXIil. o 



34 CREMATION. 

Considerant queles inhumations doivent etre i aites avec decence et dignite, et que le lieu 
dcs sepultures publiques doit avoir un caractere imposant et convenable a une grande 
cile ; 

Considerant que, dans les temps anciens, la plupart des peuples ont ete dans 1 usage de 
briiler les corps, et que cet usage n a 6le aboli, ou pluldt n est tombe en desuetude que 
par [ influence qu ont eue les opinions religiriifies; qu il est avanlageux sous lous les rap- 
porls de la retablir, et que d ailleurs la f aeulte de s y conl oriner n empechera pas celle de 
rendre les corps a la terre, ainsi que d autres peuples 1 ont pratique et le pratiquent 
encore. 

Oni lo commissaire du Directoire executif. 

Arrete : 

Am. 21. Tout individu decede, qni ne sera pas destine a une sepulture particuliere, sera 
conduit a la sepulture publiqtie pour y Stre inhume ou consume par le feu, ainsi queses 
parents, amis ou ayants cause le desireront, a moins qu il n ait lui-meme, avant son deces, 
exprime par e crit son intention a cet egard. 

Am. 11. Les p:\rentsou ayants cause d un decede, qui voudront en recueillir les cendres, 
pourront assister collectivement ou choisir un d entre eux pour 6tre present a la consu- 
malion du corps. 

ART. 23. Les ccndjjes d un decede ne pourront etre refusees a celui de ses parents ou 
;uni> qui les rcclamera. 

II en donnera un regu au concierge du champ de repos. 

ART. 24. II y aura dans 1 enceinle du champ de repos un de p6t d urnes funeraires, parmi 
lesquelles il y eu aura loujours au prix de 1 fr. 80. 

Enfin, le 2 frimaire an VII, la nieme administration centrale prenait 1 arrete 
suivant ; 

L administration centrale du dpartement : 

Considerant qu elle ne peut qu applaudir aux idees neuve< et sentimentales que presente 
le rapport du citoyen Cambry. 

Arrete : 

Le rapport susvise et les projets de 1 arcliitecte seront envoye s a toutes les antorites et 
administrations de la Republique. 

Cependant il s en lailait que touf.es les difficulties fussent resolues, et si Ton 
avait reconnu 1 impossibilite de laire usage du Lois pour alimenter le feu fune- 
raire, ce n etait pas avoir fait un grand pas que de declarer que Ton confierait 
a la chimie moderne le soin de disposer ingenieusement les fourneaux. 

D ailleurs, ropinion publique se preoccupait vivement des septiltures et 1 ln- 
stitut adressait au Gouvernement un rapport de Baudin sur 1 etat revoltant des 
lieux ou les corps des citoyens etaient deposes, aim de 1 avertir que les pre 
miers principes de la morale, de la medecine et de la science sociale, deman- 
claient la plus prompte reforme de 1 etatdans lequel etaient les inhumations . 
C est alors que le ministre de I interieur, par une lettre du 5 ventose an Mil, 
charge 1 Institut au nom du Gouvernement, de proposer pour sujet d uu prixla 
question suivante : ft Quelles sont les ceremonies a faire pour les lunerailles, et 
le reglement a adopter pour le lieu de la sepulture? Le prix etait une medaille 
de cinq hectogrammes d or. Quaranle memoires furent envoyes. L Institut en 
distingua deux qui s etaient fait remarquer par la moderation de leurs pro- 
jets, la facilite de leur execution dans toute 1 etendue de la Republique . Le 
Gouvernement accorda un prix eg.il aux deux auleurs couronnes, dans la 
sceance du 14 vendemiaire an 9 : le citoyen F. V. Mulot, ex-le<^islateur et le 
citoven Amaury-Ouval, chef du bureau des arts dans le ministere de Tin 
terienr. 

Ces deux auteurs s occupent de la cremation, et, d apres Amaury-Duval. cetle 
coutume doit sonorigine aux deux (leaux de 1 humanite, a la guerre oua la peste. 



CREMATION . 35 

Nous trouvons aussi dans ces brochures un document interessant la ciema- 
tion a Paris. Le prefet de la Seine, Frochut, dans son arrete du l er floival, 
concernant la demande de la citoyenne Dupre-Geneste, epouse du citoyen 
Lachese, a fin d obtcnir 1 autorisation de bruler le corps de son enfant, age de 
huit mois, ordonna, pur Particle 2, que cette ceremonie fiinebre serait faite en 
presence de 1 agent municipal ct de 1 inspecteur des inhumations, et, par 1 ar- 
ticle 5, il prescrivit a la citoyenne Dupre-Geneste de justifier au maire de son 
arrondissemement du certificat de 1 agent municipal, constatant que le corps a 
ete brule et les cendres recueillies. 

En somme, on travaillait a la solulion du probleme, et sans doule n e lail-on 
pas tres-loin de la decouvrir (on avail accompli de bien autres prodiges depuis 
dix ans), lorsque survint le 18 brumaire. Le Consulal aniena line recrudescence 
du culte catholique et la preponderance de lous les rites qu il protegeait. On ne 
parla plus de cremation. 

Mais, chose curieuse, sans en parler, ici et la on la mit en pratique, Au milieu 
de celte furie de destruction qui marqua les premieres annees de ce siecle, la 
necessile se fit plusieurs fois sentir de se debarrasscr des moils par un procede 
plus expedilif que 1 inhumalion. Dans cclte lamentable campagne de Russie, 
par exemple, ou Ton vit en quelques mois se fondrc une armeV dc plusieurs 
centaines de mille hommes, les Itusscs brulerent, paraii-il, les monecanx de 
cadavres, que 1 armee francaise, dans sa retraile precipilee, laissait dcrncre elle 
sans sepulture. En 1814, apres la balaille dc Paris, les Allemands transporlerenl 
a Montt aucon des cadavres, dont une elevation rapide de la temporal mv h.iiait la 
decomposition. Places sur dc grands foyers, formes simplement de longues barres 
de fer soutenus par des pierres, qualre mille corps furent detruits par le feu 
dans 1 espace de quatorze jours. Ge procede tout primitif couta environ den\ 
francs par ho mine. 

Pour la troisieme fois et sous 1 influence des memes causes, la cremation 
reparut de nos jours apres la bataille de Sedan. On ne 1 avait employee ni 
durant la guerre de Crimee, ni durant celle d ltalie, ni durant celle de Bolieme 
entre la Prusse ct 1 Autriche, bien que les occasions d en faire usage aient du 
se presenter plus d une fois. A Sedan meme ce ne fut point au lendemain meme 
de la bataille que la mesure fut prise, mais quelques mois apres, lorsque sous 
1 influence de la chaleur naissante, les losses remplies jusqu a fleur de tenv, 
commencerent a degager de pestilentielles exhalaisons. Le gouvernement beli;t 
dont les populations toutes voisines etaient le plus en dangers, envoya snr les 
lieux une commission, qui de concert avec 1 autorite francaise, recnercna les 
moyens de remedier au mal, et ne trouva rien de plus expeditif, de plus siir et 
de plus economique que 1 emploi du feu. M. Creteur, le chimiste char"e de la 
besogne, se proposa d obtcnir I incineration sur place, sans exhumation, et pour 
cela il employa le goudron provenant de la distillation de la houille dans la 
fabrication du gaz d eclairage, se basant sur ce que certaines resines, en presence 
des corps gras ont la propriete de produire une remarquable intensite de calo- 
riijue. Apres avoir fait enlever la terre jusqu a ce qu on rencontrat la couche 
noire etfetide, qui recouvrait immediatement les cadavres, et arrose cette couche 
avec de 1 eau pheniquee, il mettait a mi la masse en putrefaction. II la sau- 
poudrait d abord d une couche de chlorure de chaux, puis repandait sur elle 
un flot de goudron qui, grace a sa fluidite, s infiltrait aisement entre les in 
terstices kisses par les piles de ces cadavres superposes. Quand la penetration 



56 CREMATION. 

du liquide lui semblait complete, il I enflammait au moyen de paille humeclee 
d huile de petrole, qui etendait rapidement le feu a toute la fosse. Bientot la 
chaleur devenait si intense qu on ne pouvait approcher a plus dc qualre ou cinq 
metres du foyer, ou se produisait un bruissement semblable a celui des graisses 
en ebullition. Une immense colonne de fumee noire s elevait dans 1 air sans y 
repandre la moindre odeur. Cinquante-cinq ou soixante minutes suffisaient a 
reduire les losses les mieux remplies, dont le contenu, apres 1 operalion, etait 
diminue des Irois quarts. Le residu se composait d os calcines, enveloppes 
d une couche de resine, qui les mettait a 1 abri de 1 influence exterieure. Les 
terres retirees de dessus les cadavres etaient dessechees par la chaleur et avaient 
perdu toute odeur cadaverique. 

Le moyen mis en pratique par M. Creteur est si pen couteux, que suivant son 
estimation, la depense ne depasserait pas actuellement quinze centimes par in- 
dividu, si 1 incineration avait lieu immediatement apres la bataille. 

Les Allemands voulurent egalement faire servir le feu a la purification des 
champs de bataille semes autour de Metz ; mais ils employerent sans doute 
quelque precede defectueux, car, apres quelques essais, ils durent y renoncer 
et eurent recours simplement a de nouvelles inhumations. b ailleurs il semble 
qu ils aient eprouve de la repulsion pour cette maniere de se debarrasser 
des morts ; car^ commc ils commandaient encore a Sedan lorsque M. Creteur 
y pratiqua ses operations, ils manifesterent leur intention formelle de s op- 
poser a la cremation des cadavres de leurs compalrioles , lues en nombre 
considerable a Bazeilles, a Balan, a Givonne, et M. Creteur, malgre 1 appui du 
gouvernement et des populations, dut s abstenir. 

Enfin, pour terminer cette liste des cas de cremation sur le champ de bataille 
depuis le commencement de ce siecle, nous ajouterons que, dans la recente 
guerre entre les Turcs et les Serbes, ces dcrniers a plusieurs reprises employerent 
le feu pour se delivrer des morts. 

11 y a dans tout cela, il faut bien le reconnaitre, un retour tres-accuse vers 
1 usage antique, cl, qui plus est, amene et entretenu par des causes semblables. 
Le peril que font courir des monceaux de cadavres, mal enfouis, a des populations 
sedentaires de plus en plus compactes, fait revivre le moyen le plus simple et 
le plus actif que I humanite ait encore invente pour le conjurer; et si. d une 
part, 1 obstacle qu ont mis durant de longs siecles les croyances moiiothe iques 
a la reprise de la cremation va s affaiblissant avec elles, d une autre I industrie 
et les precedes qu elle invente chaque jour permettent aux hommes d executer 
maintenant a trcs-peu de frais une operation qui, il y a seulement un siecle, eut 
sans doute ete impossible, s il avait fallu employer les moyens couteux dont 
on se servait dans le monde greco-romain. 

Mais jusqu ici, remarquons-le, nous ne sommes point sortis des limites du 
champ de bataille, et il faut convenir que si la cremation, durant la premiere 
moitie de ce siecle, semble vouloir rentrer dans le monde moderne par la menie 
portequi lui avait livre passage dans le monde antique, elle ne se hasarde pas 
encore a se reintroduire dans les moeurs, dans les pratiques de la vie civile, tin 
scul exemple s offre a nous durant celte periode : c est le cas de Byron livrant 
aux llammes le corps de son ami Shelley. Mais cela passa sans doute alors pour 
la fanlaisie sans consequence d un genie bizarre, et il ne semble pas que personne 
ait ete tente de 1 imiter. 

Cepcndant un certain travail commencait a se faire, nous ne dirons pas 



CREMATION. 57 

dans 1 opinion publique, car j:im;iis aucuu projct ne 1 a laissce plus indiffe- 
rente, mais dans quelques esprits militants de la presse medicale. On com- 
mencait a revenir aux propositions dc la periode revolutionnaire et pour des 
motifs assez differents. Tandis quo chez les adininistrateurs de Fan VII, la 
preoccupation dominanle, telle qu elle semble ressortir de 1 expose des motifs 
que nous avons cite et du projet qui le suit, est de rappeler les moeurs d une 
epoque disparue et de faire revivre des pratiques, (jiii n ont etc, suivant eux, 
momentanement abolies que par les efforts combines de 1 ignorance et du fana- 
tisme, ce qui va nous frapper chez les partisans actuels dc la cremation, c est 
avant tout la preoccupation hygienique, le desir de mettre pour toujours les 
vivants a 1 abri des dangers que le voisinage de.s mnris leur fait courir. 
Le mouvement s accentue definitivement vers les premieres annces du second 
empire, ct des cette epoque un des veterans de la presse medicale francaise qui 
depuis longtemps combattait en faveur de la cremation, le.docteur Gaffe, resumait 
en ces quelques lignes les idees des reformistes : 

Si Ton substituait la cremation, cet antique, noble el digne precede de 
conservation des siens, a la degoutante et dangereuse methode de putrefaction 
par 1 inhumation, il est bien certain que le culte de la famille et des mods ga- 
gnerait en moralite autant que 1 hygiene. 

Le systeme actuel d inhumation est recomm sans contradiction serieuse, 
mauvais, embarrassant, prejudiciable a tous les points de vue, contraire a toutes 
les prescriptions de 1 hygiene, attentatoire a la piete envers les morts, auxdroils 
de tous les homines, repugnant a la civilisation et au coeur humain. 

La cremation est un systeme funeYaire qui reunit a la fois toutes les condi 
tions reclamees par la morale et la religion, par 1 hygiene et 1 economie domes- 
tique. 

11 faut bien dire que ces tentatives n eurent alors qu un smves mediocre pres 
du public auquel elles s adressaient, et que la plus complete indifference re- 
pondit seule aux appels passionnes de quelques ecrivains convaincus. Le milieu 
francais etait evidemment rebelle. 

Vers 1857, le mouvement passa de France en Italic. G est un professeur de 
Padoue, Ferdinando Goletti, qui ouvre la marche par la lecture d un memoire 
a 1 Academie des sciences et lettres de la meme ville sur 1 avantage qu il y 
aurait pour les populations a bruler les corps au lieu de continuer a les ense- 
velir : L homme, disait-il, doit disparaitre et non pourfir. Le public ilalien 
parut d abord tout a fait insensible aux avantages qui lui etaient proposes, car 
pendant une dizaine d annees nous ne voyons pas que les idees exprimees par 
le professeur Coletti aient rencontre aucun echo. L ltalie etait alors en travail 
de transformation politique. En 1866 seulement, au moment oil elle se bat 
encore pour la conquete de sa derniere province, 1 attention publique s eveille et 
commence a tenir compte des idees qui lui sont soumises. M. Coletti est appuye. 
Le docteur Vincenzo Giro, d une part, dans la Gazette medicale des provin 
ces venitiennes, de 1 autre, le docteur Du Jardin, dans le journal La Salute, de 
Genes, entretiennent leurs lecteurs des dangers croissants que fait courir 1 inhu- 
mation a la salubrite publique et de 1 importance qu il y aurait a lui substituer 
[ la cremation. 

L annee suivante, les professeurs Agostino Bertani et Pictro Castiglioni pro- 

posent formellement au congres de 1 association Internationale de secours aux 

| blesses tenu a Paris, que 1 usage de la cremation devienue ordinaire et soil de 



38 CREMATION. 

regie sur les champs de bataille. Deja, commc on le voit, les partisans de la 
cremation n en etaient plus a cette guerre de tirailleurs, a cettc guerre d es- 
carmouches qui sefait par la presse; ils abordaient la grande lutte, celle qui se 
livre dans les assemblies, ou les hommes s adressenl dircctement aux hommes 
et ou la crainte d une contradiction trop violente arrete souvent 1 orateur qui ue 
se sent pas .assez sur des dispositions de son auditoire. Dans le cas present, soit 
que les deux honorables professeurs eussent pris une confiance exage re e des 
sentiments de ceux auxquels ils parlaient, soil que leur argumentation ne fut pas 
assez convaincante, il est certain qu ils n obtinrent pas de ce public spmal 
1 accueil favorable qu ils en attendaient et qu aucune decision ne leur donna 
gain de cause. Mais en 1869, ils poserent de nouveau la question devant le 
congres medical de Florence et il leur futrepondu par un vote unanime de I as- 
semblee, approuvant et recommandant la cremation. 

A partir dece moment, la cause de la cremation, an moins devant une frac 
tion importante du monde savant, semble gagnee en Italie. Dans toutes les 
grandes villes, Florence, Milan, Naples, Genes, Venise, des congres et des con 
ferences s organisent, ou Ton affirme la necessite de ressusciter le rite antique. 
Les feuilles les plus populaires, non-sculement de la presse me dicale, mais de. 
la presse politique, publiont partout les inconvenients recemment decouverts de 
I enfouissement ct racontent les bienfaits oublies de la cremation. Des savants 
de premier ordre, chimistes, physiologistes, hygienistes, etaient devant les plus 
nobles assemblies les mysteres horribles de la destinee du corps humain confie 
a la terre, et lui comparent cette transformation pure, rapide et brillante que le 
feu lui fait subir. Les poetes eux-memes s en melent et chantent sur tous les 
modes 1 art qui permet aux hommes de rentrer dans le neant sans passer par la 
lente et epouvantable putrefaction. 

II n est pas jusqu au hasard qui ne servit cette propagande dans la penin- 
sule. La mort a Florence d un prince indou, radjah de Kellapore, au mois de 
decembre 1870, vint donner a 1 Italie le spectacle d une cremation. 

A vrai dire, le precede dont on fit usage, et qui e tait simplement le precede 
antique, encore employe dans 1 Inde, n etait pas fait pour vulgariser la pratique. 
Ce bucher, surcharge de malieres particulierement inflammables, et qui, malgre 
1 impetuosile d un vent prop ice, mit pres de huit heures a devorer un corps 
tout enduit de napthaline pure et de substances resineuses, ne dut pas inspirer 
aux assistants une bien vive confiance dans 1 avenir de 1 institution. Mais deja, 
heureusement pour elle, plusieurs savants distingues se preoccupant de resou- 
dre le probleme de 1 incineratiou rapide et peu couteuse, avaient, comme nous 
le verrons tout a 1 heure, tellemcnt avance la solution, que desormais ce ne 
pouvait plus etre pour personne une question de savoir si dans un avenir pro- 
chain ces deux conditions seraient completement remplics. 

Pour achever sa conquete, il restait a la cremation deux progres considerables 
a accomplir : il fallait d abord que la loi consacrat le nouvel usa-e ; il fallait 
ensnite qu il entrat dans la voie de 1 application. Quant au premier point, 
1 annee 1873 lerealisa. Au vceu, c-mis par le congres de Rome en 1871, deman 
dant que u par tous les moyens possibles on tachat d obtenir legalement dans 
1 interet des lois d hygiene que 1 incineration des cadavres fut substitute a 1 in- 
humation, le senat italien, sur 1 invitation du professeur Maggiorani, repondit 
en inserant dans le nouveau code sanitaire, malgre les scrupules du ministre 
Lanza, une disposition permettant aux iamilles de faire bniler le corps de leurs 



CREMATION. 39 

proches, sous la seule condition d en demander 1 autorisation au conseil supe- 
rieur de sante. 

Quant au second point, 1 annee 1876 1 a vu remplir. Un riclie milan.ns, le 
baron Keller, etant mort, laissant a sa ville la somme necessaire pour la con 
struction d un monument funeraire destine a la cremation, sous la seule condi 
tion que son corps y serait I objet de la premiere experience, les honorables 
el vaillants promoteurs de la cremation en Italic eurent, dans la journee du 
22 Janvier 1876, 1 immense joie de se dire, en deposant dans les appareils 
perfect! on nes de MM. Polli et Clericetti la depouille mortelle du genereux dona- 
teur, que le but auquel ils avaient consacre vingt ans d cfforts elait atteint. 

II n est pas douteux que c esten Italie quo 1 idee de la cremation, sortie de 
France, s est le plus rapidement et le plus completement installee. Mais il est 
facile de comprendre que les peuples voisins, qui composent avec la France et 
I ltalie la grande Republique occidental, n ont pas iarde, avec plus ou moins 
de hate toutefois, a s en emparer, si bien qu aujourd hui, en debors peut-etre 
del Espagne, de la Russie et de la Turquie, il n est pas un pays qui, a des 
degres divers, ne compte dans son sein des partisans de la cremation. 

En Suisse, ou le voisinage immediat de I ltalie n a pas ete sans influence, le 
mouvement en i aveur de la cremation s accentue a partir dc 1 annee 1874. Des 
meetings populaires s organisent,dont quelques-uns, ceux de Zuricb, par exc in- 
ple, comptent plus de deux mille pcrsonnes. Des bommes, pris dans tous les 
rangs, mais principalement parmi les savants, deviennent les champions de la re- 
forme : ce sont les docteurs Wegmann-Ercolani et Goll, le pasteur Lang, les pro- 
fesseurs Weith et Kinckel. Grace a leurs efforts, des societes se forment ayant pour 
but d introduire et de vulgariser dans le pays les meilleurs precedes de crema 
tion ; et sans parler de celles qui sont a 1 heure actuelle en voie d organisation, 
nous pouvons citer comme deiinitivement constitutes celles de Zurich etd Aarau 
(en Argovie) . 

C est au moment meme ou se tenaient dans la premiere de ces deux villes les 
grands meetings dont nous venons de parler, que le celebre chirurgien Thomp 
son, dans deux articles de la Revue contemporaine de Londres, repandait pour 
la premiere fois dans le public anglais les idees qu il venait d aller puiser a 
Vienne, a la contemplation des appareils crematoires perfeclionnes qu y avaient 
exposes plusieurs savants italiens et en particulier le professeur Brunetti. Nous 
ne savons quel est 1 avenir de la cremation en Angleterre et jusqu a quel point 
pourra lui etre titile le noni du praticien juslement considere qui 1 a prise 
sous sa protection. Mais ses progres jusqu ici se bornent a la fondation d une 
societe, dite de cremation, dont font partie, a cote de quelques celebrites medi- 
cales, des membres de la plus haute societe anglaise. 

Si sa visite a 1 exposition de Vienne avait pu inspirer a M. Thompson un gout 
si subit et si vif pour la cremation, faut-il s etonner que les Viennois, sous le 
coup prolonge de la meme influence, se soient a leur tour epris des appareils 
du professeur Brunetti? Au debut de 1 annee 1876, le conseil communal de 

Vienne a done adopte a 1 unanimite la proposition suivante : A propos 

des constructions a elever dans le nouveau cimetiere central de la ville, 1 ad- 
nnnistration superieure prendra les mesures necessaires pour que, dans le plus 
bref delai, la cremation facultative puisse s effectuer. 

Dans le moment meme oil la cremation commencait a faire quelques progres 
en Italie, I Allemagne complait deja plusieurs partisans convaincus de la re- 



40 CREMATION. 

forme, notamment le professeur fiichter, de Dresde; une petite socie fe de cre- 
mateurs se constituait meme, parait-il, dans la ville de Gratz. Mais le public, 
moins facile a entrainer sans doute qne le public italien, ne pi it fait et cause 
que lorsqu il vit ce dernier tout a fait lance dans la nouvelle voie. DCS 
lors, il f aut le reconnaltre, nos voisins allemands ont eu vite rattrape le temps 
perdu. Les brochures, les conferences se sont rapidement succedees en quelques 
mois. Desapotres, et en particulier le doctcur Reclam, se sont multiplies; des 
ingenieurs, des cbimistes se sont mis a 1 oeiivre pour Irouver les moyens indus- 
triels les plus propices a 1 incineration; et le 10 octobre 1875, a Dresde, les 
novateurs avairn! la consolation d introduire dans le four de MM. Siemens le 
corps de M nie Dilke, trois mois avanl que les Italiens ne deposassent ct lui du 
baron Keller dans les appareils de M. Polli. Continuant son oeuvre, 1 Allemagne 
v ient de tenir a Dresde, an mois dejuin.i876 un congrcs international, ou 
il a e te pris plusieurs resolutions importantes dans le but de repandre et de 
faire pem trcr partout les bienfaits de la cremation. Un comite, compose de 
M. Kinckel pour la Suisse. de MM. Kuchenmeister et Stockhausen pour 1 Alle- 
magne, de M. Hoogemerf pour la Hollande, de M. H. Tliompson pour 1 An- 
gleterre, de M. Muller pour la France, a ete charge de la foudalion d un organe 
de publicite pour 1 insertion des recherches scientifiques speciales et la diffusion 
des precedes reconnus les plus avantageux. De plus, il a e te decide qu il 
serai t cree et installe a Gotha, chef-lieu du seul pays allemand oil soit depuis 
peu autorise 1 usage public dc la cremation, un monument plus ou moins sem- 
blable a celui eleve par les Italiens dans le cimetiere de Milan, que Ton doterait 
des appareils Siemens de Dresde. 

Ce monument a etc eleve, et dans la Gazette hebdomadaire du 27 dccembre 
1878 on peut trouver le recit d une premiere cremation officielle qui a eu 
lieu a Gotha, le 10 decembre, devant les autorite s civiles et religieuses. ((Apart 
quelques details de peu d importance que ce nouveau mode de sepulture rendail 
indispensables, les funerailles, auxquelles assistait le clerge protestant, se sont 
accomplies selon les formalites usitees pour une inhumation ordinaire. Le corps 
qui devait etre incre me etait celui de M. Sticr, qui, apres avoir acquis une for 
tune assez considerable, s etait retire en 1870 a Gotha, ou il mourait il y a un 
an, apres avoir exprime le de sir que sa depouille fut detruite par le feu, des 
que les circonstances le permettraient. 

Le gouvernement de Gotha n ayantpoint encore aulorise la cremation, ondut 
enterrer le corps de M. Stier dans le cimetiere de la ville et ce n est que mainte- 
nant que le vceu du mourant put s accomplir, car, si le gouvernement avail au 
torise depuis quelque temps deja la cremation, on avait du attendre que le four 
fut termine. 

Le corps ayant ete exhume la veille en pre sence de 1 officier de 1 etat civil et 
de ses adjoints, on proceda done le 10 courant, a trois heures apres midi, aux 
funerailles, puis a la cremation. Toute la population etait sur pied pour etre 
temoin de ce spectacle. Le corps etait suivi des parents du defunt, du corps 
legislatif municipal, de quelques representants du gouvernement, de la presse, 
du commerce et de 1 industrie, de tous les membres de la Societe VUrne, qui, 
son but etant atteint, vient de sedissoudre, puis d une foule de medecins, d in- 
genieurs et de gens de lettres. Plusieurs etrangers, venus de tous les coins de 
1 Allemagne et meme de I etranger, attendaient le corps au milieu du four cre- 
matoire. 



CREMATION. 41 

Au nombre des assistants on remarquait M. le baron de Seebach, ministre 
secretaire d Etat du due de Gotha. Pendant qne la cremation s el fectuait, il pril 
occasion de faire connaitre a quelques pcrsonnes qui 1 entouraient la maniere 
de voir du gouverncment toucbant cette inleressante et en meme temps si im- 
portante question. II dit que la necessilc d elahlir tons les dix ou quinzc ans 
de nouveaux cirnetiercs forcera bientot les grands centres et meme Irs villes de 
moyenne grandeur a suivre 1 exemplc de Gotba. 

Le corps, coucbe dans uti cercueil de bois, fut descendu dans la cbambre 
crematoire, dont on lerma immediatement la trappe. 

Un moment plus tard, ceux qui avaient des cartes spcciales descendaient dans 
le compartiment qui louche a la cbambre crematoire afm de voir, au moyen 
d une espcce de judas pratique dans la porte de la cbambre ardente, les progres 
de la cremation, ct pour y entendre les eclaircissememenls techniques que don- 
naitM. Scbneider, ancien eleve de 1 Ecole royale polylechnique de Dresde, sur 
le precede crematoire ainsi que sur le four, qui a etc construit d apres le sys- 
teme de M. Siemens. 

La cremation du corps de M. Slier a dun 1 deux bcures ; c est a pen pivs imc 
lieure de plus que les cremations de corps humains et de radavrrs d aiiimaux 
qui ont ete faites a diverges e poques et en guise d essai dans le four cn mainirr 
de M. Siemens a Dresde. On attribue cette longue durec a la circonstance que 
le corps dc M. Stier etait en decomposition. La cremation complrli-mnil. ter- 
minee, ou ouvrit la Irappe et toutes les ouvertures. Apivs ;ivmr ivmnlli les 
cendies, qui doivent necessaircment toutes tomber dans le cendrier place au- 
dessous du gril, on les deposa dans unc ume que Ton remit aux ayants droit 
du dcfunt, apres 1 avoir immediatement sendee. 

Celte inhumation a eu un grand retentissement en Allemagne, et il est pro 
bable que 1 exemple de M. Stier donncra lieu a de nouvelles cremations. 

A cote de 1 accueil presque enthousiaste que recoil la cremation dans tons les 
pays circonvoisins, Italic, Allemagne, Suissc, Angleterre, Hollande memo, il y a 
quelque chose d etonnant a voir la France, qui s eprend en general si facilc. 
ment des nouveautes, garder une attitude aussi reservee dans une question de 
cette importance et dcmeurer si loin en arriere des nations qui I cnlourent, 
soil par le nombre des partisans que compte dans son scin la uouvelle praliqur, 
soil par 1 importance des manifestations d ordres divers qui s y sont produiles 
dans ces dernieres annees. Un ecrivain laborieux et convaincu, qui depuis 
longtemps consacre sa plume a la diffusion de ces idees, M. le docteur de Pietra- 
Santa, dans un memoire auquel nous avons emprunte la meilleure partie des 
details qui precedent sur le mouvement de la cremation a 1 etranger, s est plaint 
du peu de succes qu a eu jusqu ici en France la propagande qu il y conduit 
a peu pres seul aujourd bui. Nous ne devons pas nous dissimuler, dit-il, le 

1 

3u de succes que ces etudes ont obtenu en France. Avant de paraitre dans 
1 Union medicale, ces articles avaient donne lieu au sein du comile de redac 
tion a des observations ou se traduisaient les scrupules des uns, le mauvais vou- 
loir des autres, les hesitations de tous. Dans la presse medicale de Paris, la 

i . . 

seule a qui nous ayons adresse noire brochure, un silence significatif s esl fail 
autour d elle. Les eminents confreres du conseil municipal auquel nous nous 
etious empresses de 1 envoyer, ne nous eu ont pas meme accuse reception. 
La question cependant valait la peine d etre eludiee soigneusement. Pourquoi ne 
pas provoquer la nomination d une commission competcnte ? Pourquoi ne pas 



42 CREMATION. 

prescrire des etudes comparatives pour controler Fefficacite des divers prece 
des? Pourquoi tant de dedain en presence des resultats ohtenus en Italie et en 
Angleterre? 

Cependant, nous devons, pour tout dire, signaler une manifestation, qui, sans 
avoir cause en France aucune emotion serieuse, a eu a 1 e tranger un retentisse- 
ment considerable, au point de faire croire a un etat de 1 opinion qui, suivant 
nous, n existe pas. Nous voulons parler de la deliberation prise le \k aout 1874 
par le conseil municipal de la ville de Paris an sujet de la faculte accordee en 
principe a tout Parisien de se faire inhumer ou incine rer. Art. 4. M. le prei et 
de la Seine est invite a prendre les mesures necessaires pour ouvrir un concours 
dont la dure e sera de six mois, dans le but de rechercher le meilleur precede 
pratique d incineration des corps ou tout autre systeme conduisant a un resultat 
analogue. Le conseil municipal determinera ulterieurement les conditions et le 
programme dudit concours, a la suite duquel il y aura lieu cle solliciter des 
pouvoirs publics une loi autorisant 1 usage facultatif de la cremation dans la ville 
de Paris. Ceux qui s imagineraient que 1 avenir de la cremation a fait en ce pays 
un grand pas le jour ou le conseil municipal de Paris a adopte le projet de delibe 
ration ci-dessus pourraient, a notre avis, se faire la d ctranges illusions. Le conseil 
qui ne comptait dans son sein qu un tres-petit nombre de membres favorables a 
cette pratique, if a evidemment introduit dans son projct 1 articleque nous avons 
cite que pour ne point parailre s opposer de parti pris aux instances reite rees 
de quelques collegues convaincus, et par la se moutrer moins liberal que les 
conseils des capitales e trangcres, tclles que Milan ou Vienne, ou meme que 
celui d une petite ville, comme Gotha. Quant a juger par la que la cremation 
pourrait avoir gagne en faveur aupres de la population trancaise, nous pensons 
qu il y aurait temerite a le faire, et d apres quelques indices infmiment plus 
certains, nous serions prets a nous ranger a 1 opinion diame tralement oppose e. 
Est-ce un bien ? est-ce un mal ? G est ce que nous verrons en abordant le chapi- 
Ire des conclusions l . 

1 Nous reproduisons, comme document important, le rapport a M. le Prefet. de police sin- 
la cremation par le Conseil d hygiene publique et de salubrite du departement de la 
Seine : 



Paris, le 25 fevrier 1876. 

Lc Conseil municipal de Paris a insere dans sa deliberation du 14 aout 1874, relative a 
1 ouverture d un cimetiere pres de Mery-sur-Oise, une disposition par laquelle il invitait le 
Pret et de la Seine a prendre les misures necessaires pour ouvrir un concours dans le but 
de rechercher le meilleur precede d incineration des corps, ou tout autre systeme conduisant 
a un resultat analogue. 

Sur ceite invitaiion, le Pri-fet de la Seine a institue, par arrete du 15 fevrier 1875, une 
Commission administrative chargee specialement d etudier les conditions d un concours a 
ouvrir dans les terrnes de la deliberation precitee. 

La Commission a, dans sa seance du 16 juillet 1875, adopte le projet de programme 
suivant : 

II est ouvert un concours pour la recherche du meilleur precede d incineration des 
corps, ou de tout autre alternant le meme resultat. 

Le procede devra satisfaire aux conditions suivantes : 

Article \". Le procede d incineration ou de decomposition chimique devra assurer la 
transformation des matieres organiques sans production d odeur, de fumee, ni de gaz dele- 
teres. 

Art. II. On devra garantir 1 identite et la conservation totale, et sans melan n e, des 
matieres fixes. 

Art. 111. Le moyen employ, sera expedilif el economique. 



CREMATION. 43 

V. ARGUMEMS IJNVOQUKSPAR LES PARTISANS DE LA CREMATION. Si dans cctte courte 
revue du mouyetnent imprime a 1 ide e de la cremation tant en France qu a I etrati- 

Art. IV. II ne sera porte aucun obstacle a la celebration des ceremonies religieuscs de 
quelque culte que ce soit. 

Art. V. Le concours sera ouvert le (date a fixer] et i erme le (six mo is apr&s}. 

Art. VI. Les concurrents meltront a 1 appui de leur proj et un devis d ctablissemcnt, un 
devis de t onctionnement, et indiqueront le prix de revient des operations. 

Art. VII. Moyennant le paiement des primes ci-apres stipulees, la Ville reste proprietaire 
des projets et procedes, quant a leur application aux services funebres de Paris, soit dans 
1 enceinte de la ville soit dans les cimelieresexterieurs. 

Art. VIII. Le classement des projets n aura lieu qu apres des experiences comparatives et 
pratiques. Ces experiences se feront aux frais des concurrents, mais il sera alloue une sub 
vention pour les essais des projets et procedes que le jury aura declares admissibles dan- un 
premier examen. 

Art. IX. L auteur du projet classe le premier recevra une prime de 25,000 francs; 

Le second, une prime de 15,000 francs ; 

Le troisieme, une prime de 10,000 francs. B 

Le 21 aout 1875, le Prefet de la Seine vous a e crit, monsieur le PreTet, qu avant de sou- 
mettre ce programme au Conseil municipal, il croyait i devoir prendre votre avis sur In 
question qu il s agit de resoudre et qui louche, par certains points, aux attributions de 
votre administration chargee plus directement de tous les services int6ressant la salu- 
brite. 

Le 17 de cembre 1875, vous avez renvoy6 ces divers documents au Conseil d hy<jienc 
publique et de salubrite. Aussitdt une commission, composed de MM. Baude, Boussingault, 
Bouchardat et Troost, a ete chargee de presenter un rapport sur la question qui vous est 
soumise. 

La lettre du Prefet de la Seine ne specifiant aucune demande particuliere sur laqudli 
1 attention du Conseil doive Sire specialement attiree, la Commission a cru devoir examiner 
successivement les points tuivants : 

1 La possibilite d operer 1 incineration des corps sans production d odeur, de fumee, ni 
de gaz del^teres ; 

2 Les avanfages que 1 incineration pourrait offrirau point de vue de la salubrite; 

3 Les inconvements qu elle pre senterait au point de vue des inves tigations de la justice 
pour la recherche des crimes. 

La Commission n avait pas a s occuper de la convenance de respecter la celebration des 
ceremonies religieuses, cette convenance a ete reconnue par le Conseil municipal et par la 
Commission administrative qui a determine le programme de concours ci-dessus indique. 

II est d ailleurs bien entendu que 1 incineration ne serait nullement obligatoire, rnais 
qu elle serait simplement facultative, dans des conditions a determiner par une loi speciale. 

I. Sur la premiere question examinee par votre Commission, le rapport peut etre tres- 
bref : il n est pas douteux qu en ayant recours a des foyers a gaz, analogues a ceux que Ton 
emploie dans la metallurgie, on aurait nne incineration rapide. II serait possible d obtenir, 
sans aucun melange de matieres ctrangeres, les cendres du corps soumis a la cremation. II 
ne se repandrait d ailleurs aucune odeur fetide, aucune fumee, car ces foyers sont essen- 
tiellement fumivores. On n aurait par suite aucun inconvenient a redouter pour la salubrite 
publique. 

Les conditions du programme presente au Conseil municipal pourront done etre facile- 
ment remplies, sauf peut-etre la condition d e conomie, car, avec ces foyers, la cremation ne 
deviendrait economique qu a 1 epoque probablement encore eloignee oii un four pourrait 
fonctionner d une maniere continue. 

II. La cremation presenterait des avantages sur le mode d inhurnation dans la fosse 
commune oi i un espace insufljsant est reserv^ a chaque corps. II peut, en effet, en resulter 
des emanations fetides et 1 alteration des eaux souterraines lorsque laterre setrouve saturee 
de matieres organiques en decompositinn et que I air ne pent arriver en quanlite suflisante 
pour determiner une combustion complete. Mais les plus graves inconvements des cimetieres 
actuels disparaitraient le jour oii la fosse commune, etablie dans des terrains convenable- 
ment permeables, ne contiendrait qu un nombre limite de corps suffisamment espaces et 
pourrait etre retidue a 1 agriculturd apres avoir etc fermee pendant un certain nombre 
d annees : car, les corps inhumes dans un sol permeable sont, en definitive, livres a une 
sorte de combustion lente et indirecte qui ne preseute aucun inconvenient, tant que les 
produits intermediaires et dangereux n arrivent pas a la surface du sol. 

HI. L inhumation presenle pour la societe des garanlies que Ton ne trouve pas dans 



44 CREMATION. 

ger, duraut ces vingt dcrnicrcs annces, nous nous sommes abstenus de donner le 
detail dcs arguments invoques par les partisans de la reforme dans^ les diffcrents 
pays oil elle tenle de s etablir, c est que nous n avons pas voulu nous condam- 
ner d avance a d inevitables et fastidieuses repetitions. On concoil, en effet, que 
p;iH<mt les memes raisons aient ete invoquees, les memes objections faites au 
mode actuel d inhumation et que partout on ail repondu de meme a ceux qui 
conteslaicnt 1 utililc ct la possibilite de la cremation. Mais ces arguments, ces 
objections, ces reponses, nous devons maintenant les exposer tels qu ils ont ete 
presentes par leurs auteurs dans les nombreux travaux auquels la question a 
donne lieu. La liste est longue des memoires et des brochures qui ont paru 
dcpuis quclques annees sur la cremation, et 1 Italie, comme de juste, y tient la 
place la plus considerable. Mais a cote d elle, nous aumns egalement a tenir 
compte des ecrits que lardforme a susciles* tant en Allemagne et en Suisse qu en 
France et en Anglctenv. 

Nous pi eveuons nos lecteurs que dans cet expose, nous allons nous effacer, 
disparaitre, pour ainsi dire, pour donner la parole aux auteurs. Plustard, nous 
entrerons a notre tour dans la discussion et lerons valoir nos objections. 

Les novateurs ont dirige leurs efforts sur deux points : 

En premier lieu, ils ont cherche a demon trer que 1 inhumation etail un precede 

la cremation, si Ton considere la question au point de vue de la recliorche et de la consta- 
tation des poisons, dont 1 existence n est souvent soupQonrie e que longtemps apres le deces. 

En efl el, les poisons peuvent, au point de vue qui nous occupe, etre divises en deux 
classes : 

1 Los poisons que la cremation ferait disparaitre; 

2 Les poisons qu elle ne detruirait. pas compltHt-ment. 

lians la premiere classe se rangent loutfs les substanci. S toxiquesd origine organique et de 
plus, 1 arsenic, lephosphore et le sublime corrosif, c est-a-dire les poisons qui sont le plus 
frequemment employes. Dans tous les cas d empoisonnement par 1 une de ces subtances, la 
cremation ferait disparaitre toute trace du crime, elle en assurerait 1 impunite, et, par 
suite, en ericouragerait le renouvellement. 

Dans la seconde classe des poisons se rangent les sels de cuivre et ceux de plomb. Le 
metal pourrait etre retrouve dans les cenclres, mais il est bien evident que les interesses 
auraient toujours la ressource de disperser ces cendres ou de les remplacer par d autres; 
de sorte que dans le second cas les traces d un crime seraient gencralement aussi fyciles a 
t aire disparaitre que dans le premier. 

I ar suite, les criminels pourraient trouver dans la cremation une se curite qu ils ne ren- 
contrent pas dans les proci des actuels d iuliumalion, et qu il importe de ne pas leur assurer, 
car elle serait pour les populations une source de dangers plus graves que I iusalubrite 
reprochec aux cimetieres. 

Les objections que Ton pent faire a la cremation seraient levees si la loi exigeait qu avant 
toute cremation il f ut precede a 1 autopsie du cadavre et a 1 expertise cliimique de ses 
organes essentiels, pour y constater la presence ou 1 absence de lout poison. 

Mais ces expertises, qui n ont de valeur qu alors qu elles sont conduites comme une expe 
rience vraiment scientifique, sont toujours delicates, meme lorsque le champ des recberches 
a e!e limite par une instruction jucliciaire; ellcs deviendraierit extremement longues et 
peuibles, en labsencede toute indication preliminaire. Aussi, en admettant qu elles puissent 
etre pratiquees avec la prudence et le talent qu elles exigent de la part de 1 opei ateur, tant 
qu il n y aura qu un petit nombre de cremations, il est bien difn cile d aflirmer qu elles 
seraient encore serieusement realisables le jour ou les demandes d incineration se multi- 
plieraient. 

En resume, monsieur le Prel et, la Commission a constate la possibilite d obtenir 1 incine- 
ration des corps sans degagement de gaz insalubres ; elle a reconnu 1 avanta^e de cette 
incineration sur 1 inliumation dans la losse commune, au point de vue de Fhvgiene mais 
elle a trouve dans la cremation de tres-serieux inconvenients au point de vue de la medecine 
legale, et par suite, au point de vue de la se curite publique. 

La Commission a d ailleurs complelement reserve toutes les questions de sentiment et de 
morale. 



CREMATION. 45 

de plus en plus insuflisant et dangereux, dout Ics lois de 1 liygiene re clamaient 
energiquement la suppression. 

En second lieu, ils se sont offerees de repondrc aux objections d ordres divers 
que soulevait le precede par lequel ils pretendaient remplacer 1 inhumation. 

Nous aliens Ics suivre pas a pas sur ces deux terrains. 

Que fait la nature du cadavre humain? deinande le professeur Polli, dans 
une des brochures qui out eu en Italie et a 1 etranger le plus de retentissement. 
Et il repond : L organisme humain, quand il a cesse de vivre, subil, si on 
1 abandonne a lui-meme, les lois physiques et chiniiques qui rameiini! ses < om- 
posants aux combinaisons plus simples, telles que I eau, les gaz acidcs earboni- 
ques, hydrogene carbone, ammoniaque, et quelques sels mineraux, dans lesijuels 
entrent principalement la chaux, la magnesie, la potasse, la soude, 1 oxyde 
de fer, salifies par 1 acide phosphorique et 1 acidc carbonique. II y a des 
gaz et des cendres. Tous ces produits, la vegetation les utilise. Lorsque le ca 
davre humain, compose de 75 parties environ d eau et de 25 parlies de 
matieres solides, chair etos, a cede a 1 air toute sou eau a 1 elal d<> vapeur 
ainsi que tous ces principes gazeu.v, il ne restc plus que de la terre et des cen 
dres. La partie materielle de 1 honmio retourne ainsi a la masse du jjlobe, et 
ajoutant an sol des couches fecondes, va servir a 1 alimentation de \i i;elaii\ ou 
d animaux d ordre inferieur, r.Ysl-a-dire qu il va vivrc sous d aulres formes. La 
mtitempsy chose, dans le sens chimique, cst une loi nalmelle, drimmlivr ji 
la derniere evidence : elle est bicnfaisante et hygienique. 

Voici ce que fait la nature; mais que fait 1 homme? 

Pousse par de louables motifs d afl eclion, ou par de respectables 
religieux, ou meme par le souci d une hygiene mal comprise, il tenle de sou>- 
traire sa depouille a ces lois provideutielles, il retarde autant qu il peut celle 
desagregation necessaire; il prolongs indefiniment ce deperissement et cettc pu 
trefaction avec tous les inconvenients qu ils entrainent, et fait de son cadavre 
une inepuisable source de maux pour les vivants. D immenses emplacements 
inulilement sacrifies, de pestilenlielJes cffluves repandues dans 1 air, les eaux 
potables alterees jusque dans leur source, tels sont en effet les funestes et ordi- 
naires resultats de 1 inhumation. 

II u est plus aujourd hui une capitale, ou meme une ville de quelque impor 
tance, diseut d autres auteuis, devaut qui ne se pose d une maniere prcssante le 
difficile probleme de savoir ou elle va bicnlot enterrer ses morts. C est en vain que 
les administrateurs, qui out cree les grandes necropoles actuelles, out cru J aire 
assez largement leschoses pourf]ue les vasles emplacements qu ils avaient choisis 
servissent a une suite presque indefinie de generations. Les villes grandissent, les 
populations s accumulent et les niorts se pressent de plus en plus dans des espaces 
trop etroits. On a beau reprendre, apres un nombre d annecs aussi court que pos 
sible, les terrains concedes et demander au sol de nouveaux et continuels efforts ; 
non-seulement, au bout de peu de temps, le sol refuse peremptoirement d ac- 
complir 1 oeuvre de destruction, mais ces moyens dilatoires eux-memes sont insuf- 
fisants et servent tout au plus a retarder de quelques annees une solution neces 
saire. Une ville de 1,000,000 d habitants, qui fournit en moyenne 52,000 cada- 
vres par an, dont chacun n occupe pas moins de 2 metres carres de superficie, 
si Ton tient compte de la place prise par les routes, par les degagements, par 
les batiments d administration, etc., reclamerait, en supposant qu elle ne prit 
pas d accroissement ct qu on laissat reposer les corps au moins huit annees 



46 CREMATION. 

dans leur fosse, un terrain de 500,000 metres carres. Nous mettons huit annees, 
car les cinq que Ton accorde dans les cimetieres parisiens sont tellement insuf- 
fisantes que lorsqu on rouvre la fosse pour la troisieme ibis, on est presque tou- 
jours sur d y retrouver les corps entiers. Remarquons, en outre, que nous ne 
tenons pas compte ici de 1 espace occupe par les concessions a perpetuite, ni par 
les concessions temporaires renouvelables, et que nous stipposons que lous les 
raorts sont enterres en concession gratuitc, ce qui n a lieu que pour les deux 
tiers. 

M;ds nous faisons ici une hypothese irrealisable : quelle capitale, quelle ville 
ne va pas s agrandissant tons les jours et ne voit augmenter la population qui vit 
dans ses murs? Si large qu aulrefois ait pu paraitre son enceinte, un jour vient 
ou elle etreint ses habitants. A ses portes d inmienses faubourgs se creent et 
s etendent, et les cimetieres, que de sages precautions avaient eloignes des villes, 
se trouvent devenus autant de centres d agglomerations non moins populeux que 
les villes elles-memes. Entoures de tous cotes par les habitations, ils sont con- 
damnes a demeurer ce qu on les a fails d abord, et ne peuvent s accroitre a me- 
sure que les besoins augmentent. Bientot 1 unique ressource des municipaliles 
anxieuses est de rechercher des emplacements nouveaux : mais aux abords des 
cites tout est pris, tout est occupe ; la cherte des loyers y a chasse la population 
pauvre, la cherte des matieres premieres y a chasse 1 industrie. De plus, per- 
sonnc n est desireux d accucillir uii cimetierc dans son voisinage et trouve mille 
raisons pour econduire les enqueteurs. Alors on en vient, faute probablement de 
trouver mieux, au projet de deporter les morts. Les cites, n ayant plus la possi- 
bilite de conserver aupres d ellas ces cheres depouilles, iront acheter au loin des 
terrains immenses, et, non sans frais considerables, non sans porter atteinte au 
plus general et au plus respectable de tous les cultes, elles transporteront au 
loin les corps de ceux qui ne sont plus. C est ainsi que Londres a vu creer, il v a 
quelques annees, son London-Necropolis. G est ainsi que 1 administration de la 
ville de Paris est sur le point d etablir une vaste necropole a 28 kilomefres de 
ses murs, sur le plateau de Mery-sur-Oise ; c est ainsi que toutes les grandes viiles 
de rAllemagne et de 1 Italie chercbent, depuislongtempsdoja, des emplacements 
convenables pour y fixer leurs champs de morts ; que Genes se voit contrainte 
d abandonner son Staglieno, parce que les principes minero-salins du sol, a 
force de se combiner avec ceux des parties molles des cadavres, ont acheve de 
se saturer et sont devenus incapables de poursuivre leur travail destructeur ; 
que Florence cherche, sans les pouvoir ti euver, les quelques hectares do.;t elle 
a besoin pour etablir son nouveau cimetiere ; que Carrare se trouve oblioee d a 
bandonner celui de Terrano ; que Brescia et Bologne se trouvent acculees dans la 
meine impasse. 

Ce qui complique ici la difficulte deja trop reelle de trouver de nouveaux em 
placements convenables, lorsque les anciens sont devenus insuffisants, c est, 
comme nous 1 avons dit, que personne ne se soucie d un voisinage, qui , a tort 
ou a raison, passe pour etre dangereux. 

Les cimetieres, grace a 1 autorite de quelques savants dune competence irre 
cusable, ont acquis, depuis un certain nombre d annees, la plus detestable 
renommee. Chimistes, geologues, physiciens, biologistes ont uni leurs efforts 
pour les miner dans I opinion. Ils les accusent d etre la source de maladies 
innombrables, soil par les pestilentielles exhalaisons et les miasmes deleteres 
qu ils repandent dans 1 air, soil par les proprietes nocives qu ils communiquent 



CREMATION. 47 

aux eaux de pluie qui les Iravcrsent pour aller former dans le sein de la terre 
les nappes dont s alinicntent nos puits. 

Ce sont la de bien terribles accusations. Voyons sur quels documents scienti- 
ilques tout cet echafaudage a ete construit. 

Eu premier lieu, il faut demontrer quo les gaz produits par la decomposition 
des corps peuvent traverser la couche dc terre (jui les recouvre pour veiiir se 
repandre dans I atmospherc. C est un point que M. Ambr. Tardieu a mis en 
lumiere dans une these domenree classique : 

L inhumation d un corps dans une fosse ou il est reconvert de plusieurs 
pieds de terre n empeche pas les gaz, engendres par la decomposition, et les 
matieres pulrides qu ils tiennent en suspension, dc penctrer le sol environnant 
et de s echapper dans Fair qui est au-dessus ou dans 1 eau qui est au-dessous. 
L hydrogene carbone, par exemple, arrive rapidement a la surface a travers une 
couche de sable de plusieurs pieds d epaisseur, le sol paraissant a peine opposer 
quelque resistance a son passage. Ce fait domine la question de la salubrile des 
eimetieres. Lorsque les gaz proviennent de foyers considerables, comme d une 
fosse commune, ils s epandent dans tous les sens, mais surlout de bas eu baul, 
et ne paraissent qu en tres-faible parlie absorbcs par le sol. Kt telle esl l.i len- 
dance de ccs gaz a gagner la surface, qn il ne parait pas possible de s y opposei . 
Si Ton enterrait les corps, dit M. Leigh, ehimiste de Manchester, qni |i;n-,iil 
avoir etudie tres-particulieremcnt ce sujet, a une profondeur dc huit ou 
dix pieds, dans un sol sablonneux, je suis convaincu que Ton n y gagnerail 
pas grand chose ; les gaz trouveraient une issue facile a presque toutes 
les profondeurs praticables. Et il est probable qu ils ne s echapperaient que 
plus facilement encore a travers les fissures si communes des tcrres argi- 
leuses. 

11 y a des gaz, en particulier, qui semblent resister plus specialement a 
cette absorption du sol : 1 acide carbonique, par exemple. Le docteur Reid a vu 
dans des cimetieres la terre impregnee d acide carbonique, comme elle pourrait 
etre imbibee d eau. Lorsqu on y avait creuse une fosse, au bout de peu d heures 
elle etait devenue comme un veritable puits d acide carbonique, oil les fossoyeurs 
ne pouvaicnt plus descendre sans danger. 

Le docteur Playfair evalue la quantite de gaz produits annuellement par la 
decomposition de 1117 cadavres par acre de terre, a 55,261 pieds cubes; or 
comme on inhume annuellement 52,000 cadavres dans la ville de Londres, cela 
eleve a 2,572,580 pieds cubes la totalile des gaz, qui, independamment de ce 
qui est absorbe par le sol, passent dans 1 eau inferieurement ou dans 1 atmo- 
sphere. 

11 est done entendu que les gaz produits par la decomposition arrivent a la 
surface du sol et se repandent dans 1 air. Mais quelle sera leur influence sur les 
etres organises, a quels phenomenes pathologiques donneront-ils lieu? C est ce 
que vont nous faire connaitre les experiences des chimistes et la pratique des 
medecins : 

Le professeur A. Selmi, de Mantoue, affirme, ecrit le docteur Gaetano 
Pini, dans le feuilleton scientifique d un journal italien, que la putrefaction 
des cadavres n est pas seulement une source d ammoniaque, d acide sulf- 
hydrique et carbonique, ct d hydrocarbures gazeux, comme le pretendent le plus 
grand nombre des chimistes, mais d aulre chose encore. Tous ces produits ae ri- 
formes figurent bien pour une part dans les effets de la putrefaction ; mais Ton 



48 CHE NATION. 

n a pas note line matiere speeiale, volatile, qui se rencontre dans 1 air, lorsque 
cet air a traverse un lambeau de chair en voie de fermentation putride, comme 
il s en trouve dans la terre des cimetieres. Cette substance, qui a beaucoup 
d aaalogie parses effets avecle septo-pnewna, selon le chimiste mantuan, serait 
capable de determiner dans le glucose dissous la fermentation pulridc et la nais- 
sance d une innombrable quantite de bacteiies, semblables a celles qui se mani- 
festent dans la fermentation bulyrique. II est facile de 1 isoler, en faisant passer 
de 1 air a travers une legere coucbe de terre de cimeticre, et de la a travers 
quelques tubes d cpreuve, remplis d une solution de glucose dans la proportion 
de 9 pour 100. Si Ton injecte celle substance avec une seringue sous la peau 
d un pigeon, an bout de vingt-quatre heures, 1 animal cesse de se nourrir, il est 
en proie a une diarrhee epouvantable, il rend par la boucbe une e norme quan 
tite d eau mucilagineuse et meurt dans les trois jours. Le professeur Selmi 
ajoute qu il a obtenu les memes resullats, quoique a un moinclre degre, avec de 
la terre de cimetiere abandonnee depuis dix ans et prise a une profondeur de 
O m ,50 a O m ,60 seulement. 

Les mcmes affirmations se sont produites a Paris, lors de la remarquable dis 
cussion que la question des cimetieres a suscitee au sein du conseil municipal 
de la grande ville. Le docteur Clemenceau s en est fait 1 organe. Ce qui est vrai 
de la decomposition a 1 air libre, a-t-il dit, est encore vrai lorsque la decompo 
sition s opcre sous la terre ; les lois de la nature ne sont pas suspendues par 
1 inhumation. Les gaz produits par la decomposition se degagent au sein de la 

terre qui est impregnee d air et la penetrent En admettant que cinq ans- 

suffisent pour amener la destruction complete des corps confit s aux cimelieres 
parisiens, c est une masse de 250,000 cadavrcs environ qui est en decomposi 
tion, a 1 etat permanent, a proximite des liabitations, et cette masse exhale ne- 
cessairement des gaz mephitiques. Quand une ville comme Paris presente deja 
de nombreuses causes d insalubrite, telles que les egouts, les vidanges, les loge- 
ments insalubres, sou conseil municipal n a-t-il pas le devoir d eloigner, lors- 
qu il le peut, une aussi puissante cause d infection? Mais en outre de ces gaz 
mephitiques, qui causent cbez les vidangeurs et les egoutiers des maladies 
commes, le plomb, par exemple, il y a des miasmes auxquels la vapeur d eau 
sert de vehicule. 

Ces miasmes peuvent provenir de detritus vegetaux et, dans un cas, M. De- 
paul 1 en convient, ils sont dangereux et engendrent des maladies, ou bien de 
detritus organiques, et M. Depanl nie que ceux-ci soient nuisibles. Cependant, 
M. Depaul reconnalt le danger des agglomerations d etres vivants, d ou naissent 
le typhus et les fievres typhoides ; comment peut-il done soutenir que les agglo 
merations de cadavres en decomposition n offrent aucun danger ? Aux embou 
chures du Mississipi, du Gauge, du Nil et de la plupart des grands fleuves, 1 ac- 
cumulation des detritus de vegetaux et, d animaux cause des maladies locales 
ou des epidemies. L endemie de fievre typhoide a Paris n est pas due a un autre 
motif. Dira-t-on que M. Bouchardat, dans un recent article de la Revue scienti- 
fique, apres avoir reconnu que les cimetieres out ete accuses par beaucoup d hy- 
gienistes, nie lormellement que les emanations des cimetieres se repandant a 
1 air libre presentent des dangers pour la salubrite publique? Mais quelques 



CREMATION. 49 

hgnes plus bas, il rappelle lc chiffre enorme des viclimes de 1 epidemie de (icvre 
typhoide, qui a regne pendant le siege de Paris, ct Ton est naturellement con 
duit a considerer comme cause de cclte epidemic, le nombre considerable des 
inhumations faites a cette epoque dans les anciens cimetieres de 1 interieur de 
la ville.... 

Remarquons en passant que M. Clemenceau, pas plus d ailleurs que M. Auibr. 
Tardieu, n est partisan de la cremation; du moins il nc s est pas declare tel. II 
demande le transfert des cimetieres loin de la capitale et rien de plus. Ccpen- 
dant on nous permettra de les introduire 1 un et 1 aulre dans le debat, car s ils 
ne comptent point parmi les partisans de la cremation, c est a Icur argumenta 
tion que ceux-ci out fait le plus d emprunt. 

Jusqu ici nous n avons offert a nos lecteurs que des raisonnements a priori 
sur I infiuence des emanations produites par les cimelieres. II ressort de ces 
theories que ces emanations doivent etre nuisibles ; mais nous ne possedons en 
core, en dehors des quelques faits gene raux cites par M. Clemenceau, aiir.une 
preuve bien constatee de danger. Yoici, d ailleurs, sans commentaire, tout ce 
que nous trouvons a ce sujet relate dans les auteurs. 

Lc premier fait est emprunle a Cliadwick : Dans lc cours des reclicrclics 
que je laisais de concert avec M. le prol esseur Owen, nous eumes a examiner la 
sante d un boucbcr qui nous mil sur la trace d un ordiv dc Tails assrz curienx. 
(let homme avait habile Bear-Yard, pres de Clare-.Markii, on il rlait expose ; i 
deux influences egalcment redoutables, car sa maison etait situee entre une 
boucherie et 1 etalage d une tripiere. Amateur passionue d oiseaux, il ne put 
jamais en conserver tant qu il logea en cet endroit. Ceux qu il prenait 1 ete ne 
vivaient pas plus de huit jours dans leur cage. Entre autres odeurs malfaisantes, 
celle qui leur nuisait le plus etait la vapeur de suif qui s exhale des tripes 
pendant 1 operatioii du degraissage. II nous disait : Vous pouvez suspendre une 
cage a n importe quelle fenetre des greniers qui entourent Bear- Yard, et pas un 
oiseau n y restera vivant plus d une semaine. Quelque temps auparavant, il 
habitait une chambre dans Portugal-Street, au-dessus d un cimetiere tres-peuple. 
II voyait souvent le matin s elever du sol un brouillard epais, dont 1 odeur 
offensait 1 odorat. Les oiscaux y mouraient vite ; href il ne put les conserver 
qu en transportant son domicile dans Vere-Street, Clare-Market, au dela des 
limites dans lesquelles agissent les emanations dont nous parlous. 

Nous tirons le second fait de la these deja citee de M. Tardieu : 

Le passage suivant, emprunte au docteur Reid, dit-il, donnera encore une 
idee des consequences auxquelles est expose lc voisinage d un cimetiere, surtout 
lorsque ce dernier se trouve au milieu d une population condense e, et lorsque 
le drainage pent s y trouver obstrue a certaines epoques ; c est ce qui arrive 
pour la chambre des communes, voisine du cimetiere de 1 eglise Saint-Margaret, 
dont tous les tuyaux de drainage sont periodiquement fermes a la haute maree. 
Les emanations desagreables y ont ete observees a toutes les heures du matin et 
de la nuit, et, rneme dans la journee, on en a constate 1 existence dans les ca- 
vcaux de la chambre des communes et dans les egouts du voisinage. Lorsque le 
barometre est bas, la surface du sol legerement humide, la maree plcine et la 
temperature elevee, c est alors que la viciation de 1 air parait le plus prononce e. 
Plus d une ibis, dans les maisoiis particulieres ct a la chambre des communes, 
le docteur Reid a du faire usage d appareils de ventilation ou de preparations 
chlorurees pour combattre ces emanations desagreables et deleteres, dont les 
net. ENC. XX111. 4 



50 CREMATION. 

individns ont paru egalement, dans plusieurs circonstances, ressentir assez vi- 
vement les facheux effets. 

En dehors de ces deux cas ou il semble que les cimetieres ont parfois une 
certaine influence sur 1 atmosphere qui les entoure, nous ne trouvons plus 
que des faits tendant a prouver leur influence passagere et, pour mienx dire, 
exceptionnelle. G est ainsi que Ton cite quelques exemples d accidents survenus 
a la suite de travaux de terrassement executes dans des cimetieres abandonnes, 
ou pendant des exhumations, ou dans des descentes a i interieur de caveaux long- 
temps renfermi s. On rapporte, entre autres, le cas de cet ouvrier subitement 
suffoque, lors des inhumations provisoires qui eurent lieu en 1830, sur 1 em- 
placement de 1 ancien cimetiere des Innocents ; on rappelle egalement le fait de 
trois fossoyeurs, qui, le 27 septembre 1852, procedant a une exhumation, creve- 
rent d un coup de pioche un caveau voisin et tomberent morts foudroyes ; on 
raconte encore que des boutiques ayant ete construites sur I ernplacement d un 
ex-couvent de filles de Sainte-Genevieve, ceux qui les habiterent les premiers, 
surtout les plus jeunes, furent pris d accidenls que Ton attribua aux exbalai- 
sons des cadavres enterres dans le terrain. En fin Ton cite 1 epidemie qui survint 
a Riom, aux environs d un lieu de sepulture qu on dc blayait, et les cas analo 
gues que Ton observa soil en France, dans la petite ville d Ambert, soit en An- 
gleterre dans les villcs de Londres, de Manchester et de Glascow. 

Tels sont les faits que 1 on a apportes an debat pour soutenir 1 existence et le 
danger des emanations produites par les cimetieres ; nous les abandonnons pour 
le moment a 1 appreciation de nos lecteurs et arrivons tout de suite a 1 accusation 
qui a certainement jete leplus de trouble dans 1 esprit public: nous parlous de 
la souillure que conlractent les eaux potables dans leur passage a travers une 
tcrre profondement empoisonnee. 

La pluie qui tombe sur la surface des cimetieres, dit Maxime Du Camp, pe- 
netrc le sol, rencontre les corps, aide a leur desagregation, se charge de mole 
cules innombrables, glisse sur les couches d argile ou de marne et va empoi- 
sonner les puits. Bien plus, parfois elle se fraye une route invisible et aboutit 
subitement au jour. C est une source, on y goute ; elle a une saveur sinnliere 
qui rappelle le soufre ; si on 1 analyse, on y rencontre le sulfure de calcium, 
invariablement produit par la decomposition des matieres organiqucs. II y en ;i 
plus de dix actuellement a Paris, qui proviennent tout simplement de 1 ecoule- 
ment des eaux pluviales filtrees a travers les cimetieres. Une de ces sources esl 
exploitee; j en ai le prospectus sous les yeux : Eau sullhydratec ; Indrosulfu- 
rique calcaire. Elle guerit toutes sortes de maladies ; a deux sousle verre, on 
peut aller boire cette putrefaction liquide : c est pour rien. 

Geci n est que le tres-exact resume de ce que des ingenieurs, des chimistes 
des hygieuistes, tous savants en renom, n ont cesse d ecrire depuis un certain 
nombre d annees. A tort ou a raison, le public s est justement emu des fait-^ 
qu on lui a places sous les yeux. 

Les nappes souterraines recevant les infiltrations de Montparnasse et du 
Pere-Lachaise, disaient MM. Belgrand, Hennez etA.Delems, ingenieurs de la ville 
de Paris, dans un rapport souvent cite, s ecoulent direclement sous Paris pour 
se rcndre dans la Seine. Pour Montparnasse elles se dirigent en "rande partie 
vers le nord, tandis que pour le Pere-Lachaise elles descendent vers le sud un 
peu ouest ; dans les deux cas elles passent d ailleurs sous des quartiers popu- 
leux. Les puits de ces quartiers situes a 1 aval des nappes passant sous les cime- 



CREMATION. 51 

tieres ne recoivenl done que des eaux completement souillees, et cette circon- 
stance est d autant plus regrettable que dans les families pauvres leurs eaux 
sont employees a divers usages domcstiques. 

II est bien vrai qu en filtrant a travers le sol, 1 eau se debarrasse assez ra- 
pidcmenl des matieres salines et surtout des malieres organiques qu elle lienl 
en dissolution ; 1 argile et. la marne qu elle rencontre heureusement dans le sous- 
sol de Paris en retient immedialemenl une grande partie ; toulefois les puits 
qui sont voisins de Montparnasse et du Pere-Lachaise donnent souvent une eau 
ayant une saveur douceatre et repandanl une odcur infecte, surtout pendant les 
grandes chaleurs de 1 ete. Ajoutons que dans les travaux de consolidalion exe 
cutes sous le cimctiere Montparnasse, on a rencontre des eaux corrompues par 
des matieres organiques en decomposition qui provenaient de leur infiltration a 
travers les cadavres. II en est de meme sous le Pere-Lachaisc, dans le sou terra in 
du chemin de fer de ceinture rive droite ; et les eaux corrompues sont parlien- 
lierement abondantes depuis qu on a fait le drainage de ce dernier cimc 
tiere. 

. Nombre d observateurs sont venus depuis soutenir de leur aulorite M. Bel- 
grand et ses collaborateurs. Dans son livre sur 1 hygiene et rassainisscninii des 
villes, M. Fonssagrives rappelle qu en 1840 et 1846, les eaux des (mils de Me- 
nilmontant furent alte rees par des infiltrations provenant du voisina^e ilu IV-re- 
Lachaise, etilajoute qu il lui est arrive de constater en un village de rileraiill un 
fait semblable, egalemenl cause par lemauvais dial du cimetierede la localite. 

Dans un article remarque du Moniteur scientifique, de juin 1872, un memhre 
de 1 Academie de medecine, M. Jules Lefort, racontait qu une eau, tiree par tin 
d une source eloigneede 50 metres d un cimetiere, avail une saveur douceatre n 
nausoeuse ; qu evaporee elle laissait au fond du vase une masse dense, grist ? itre, 
qui a la chaleur se colorait d un brun noiratre ; qu une partie de ce resiiln, liailc 
par 1 acide chlorhydrique dilue, donnait lieu a de 1 acide carbonique et n ; |i;in 
dait une vive odeur de colle-forte; qu une autre parlie, melep a de riiydr.-iic 
de chaux, donnait une quantite considerable de sels ammoniacaux. M. j.e- 
fort ayant soumis ces fails au cure de la paroisse Saint-Didier, dont le puits 
avail fourni 1 eau analysee, celui-ci se ressouvint que son predecesseur avail 
cesse de faire usage de cette eau, apres lui avoir trouve plusieurs fois une odeur 
rebutante. Lui-meme avail constate que, durant les chaleurs de 1 ete et en certains 
temps, cette eau devenait trouble, prenait une legere odeur putride et une saveur 
loule particuliere. 

Des fails semblables, empruntes a 1 etranger, sont rapporles par la Gazette 
medicale du 25 mai 1 874 : Dans les Annales de la faculte de medecine de 
Saxe, Reinhard raconte que neuf pieces de gros belail el quelques-unes de 
pelit, toutes victimes de la peste bovine, ayant ete enlerre es pres de Dresde, a 
une profondeur de 10 a 12 pieds, on constata 1 annee suivante que 1 eau d un 
puits, eloigne de 100 pieds de la fosse, avail une odeur fetide et accusait la pre 
sence du butyrate de chaux ; qu a 20 pieds seulement elle avail le goul repous- 
sant d acide butyrique et contenait jusqu a 2 grammes de cette substance par 
litre. On se decida a deterrer les cadavres et a les bruler pour empeclier 1 eau 
de se corrompre davantage. Dans un ordre d idees tout voisin, Forster raconte 
que pen de temps apres 1 etablissement d une usine a gaz a Sondersbausen, 1 eau 
de puils, a 562 pas (plus de 2000 pieds), avail le gout el 1 odeur du gaz, et cela 
jusqu a ce qu on eut repare le gazomelre el evile les fuiles dans la mesure du 



52 CREMATION. 

possible. De meme Petteakofer a trouve de 1 ammoniaque dans 1 eau souterraine 
a unc distance de 40 pieds de 1 usine qui 1 avait produite. 

La ville de Chalons, au temps de 1 occupation prussienne, ecrit M. Robinet, 
dans le Journal de phannacie, aimce 1873, recut un nombre considerable de 
malades alteints du typbus. Pour arreter les progres croissants de 1 epidemie, 
les morls furent ensevelis dans une portion isolee du cimetiere de la villc et re- 
couverts d une quantite considerable de chaux vive. Au bout de quelques se- 
maines, et a la suite de pluies abondantes, dans ces terrains si permeables de 
la Champagne, les eaux potables presenterent a la vue et au gout des signes 
manifestes d alteration, et 1 auteur constata par 1 analyse chimique la presence 
anormale du chlorure de chaux. 

Nous pouirions sans doute decouvrir encore ca et la, soit dans les traites, 
soil dans les revues periodiques ou les brochures, une certaine quantite de fails 
analogues, qui ingenieusement groupes et presentes par les partisans de la cre 
mation, Icur out permis d attaquer 1 inhumation conime la coutume la plus 
funeste, la plus nuisible, la plus contraire aux lois de I hygiene que les hommes 
aient inventee. 

En somme, ils 1 accusent, nous venous de le voir, de presenter trois inconve- 
nients excessivement graves : 

1 Le premier, c est d enlever a 1 agriculture et a 1 industrie des emplace 
ments considerables, qui, dans les villes de quelque importance, deviennent, 
au bout d un temps relativement court, tout a fait insuffisants, ce qui necessite 
cette odieuse deportation des morts, si contraire au culte qui leur est du ; 

2 Non contents de tenir trop de place, les cadavres, en se decomposanl, re- 
pandent des miasmes pestilentiels, source de maladies endemiques et epide- 
miqucs pour les populations environnantes ; 

5 Entln ces memes cadavres, alterant les eaux de pluie qui traversent les 
cimetieres, vont empoisonner tons les puits du voisinage et compromettre au 
plus haul degre la sante publique. 

Pour toutes ces raisons, disent ses adversaires, 1 inhumation doit etre deti- 
nitivement repoussee de nos moeurs et remplacee par un usage qui n offre aucun 
des inconvenients que nousavons cites, c est-a-dire par la cremation. 

On voit, pour le dire en passant, que les partisans actuels de la cremation 
sont mus par des motifs tout a fait semblalii^s a ceux qui ont pousse les homines 
a introduire la meme coutume dans 1 antiquite . C est avant tout une question 
d hygiene; c est avant tout la difficulte d enterrer les morts d une fagon satis- 
faisante, soit qne les morts se trouvent en quantite trop considerable, comme 
cela a lieu apres une bataille, soit que 1 emplacement dont on dispose pour les 
enterrer soit insui lisant, comme cela a lieu de plus en plus duns beaucoup de 
villes importantes. 

Nous admettrons pour le moment, si on le veut bien, que les partisans de la 
cremation ont gain de cause sur la question hygienique; et sans nous permettre 
aucune crit-que, nous les suivrons dans la seconde partiedeleur discussion, qui 
consiste a vefuter les objections qu on a faites a la pratique qu ils ont proposee. 

Ces objections ont porte sur trois points : 

l c On leur a dil : La cremation, en ne laissant subsister de 1 individu que 
les parties que le feu ne pent atteindre , va faire disparaitre a jamais toutes 
traces d empoisonnement possible. C est l impunite que vous assurez aux crimi- 
nels. Les crimes vont se multiplier. 



CREMATION. 53 

A cetle objection les partisans de la cremation out repondu : 
Sans doutc, le feu detruira certains poisons, tels que 1 arsenic, le phosphore, 
le sublime corrosif, ainsi que toutes les substances toxiques d origine orga- 
nique , mais il convient de remarquer que si nombreux que puissent etre les 
empoisonnements, ce n est jamais que sur un nombre de cadavres inlimc, rcla- 
tivement au nombre des morts, que portent les recherches de la justice. Si 
prompt que soit le soupcon, le nombre des cas suspects sera toujours rxlreme- 
ment limiie. Dans la plnpart des cas, au moms dans toules les villes ou le ser 
vice medical est convenablement etabli, il est facile de determiner les causes dc 
la mortet, par consequent, d acquerir une certitude qui exclut lout de suite 
toute idee d empoisonnement. Le medecin qui a suivi le maladc depuis les drbuls 
de la maladie jusqu a sa terminaison, est la pour affirmer que rindividu a 
succombe a une pneumonie, a un cancer, a un ramollissement cerebral, etc..., 
et il suffirait, si Ton ne peut ou si Ton ne veut accorder une confiance enliere 
au medecin trait ant, de rendre moins illusoire qu elle ne Test aujourd hui la 
visite du medecin de 1 otat civil, charge de la constatation des deces. Dans les 
cas douteux, celui-ci pourrait appeler a son aide un medecin inspecteur qui, 
apres une contre-visite, retarderait les obseques, s il y avait lieu. Une regie 
pourrait etre e tablie qui ordonncrait la conservation dans un local a ce destine, 
des visceres utiles de tout individu dont la moil aurait prcseulr des circon- 
stances mysterieuses, ou qui aurait peri subitement ou sans aucuns soins nii ; - 
dicaux, ou encore cntre les mains d un empirique. Vouloir, comme le de- 
mandent les savants auteurs du rapport presente au prefet de police sur les 
pretendus inconvenients de la cremation, que tout cadavre soit soumis a une 
autopsie judiciaire, c est evidemment empecher le nouvel usage de s etablir; car 
outre qu on multiplierait par la singulierement les frais de toute cremation, 
c est a peine si Ton rencontrerait assez dc medecins disponibles pour proceder 
a 1 ouverture des cadavres que fournit chaque jour une ville commc Paris. 
Ajoutons qu il y aurait une injustice et une inconvenance graves a faire ainsi 
planer le soupcon sur 1 universalite des hommes, et il vaudrait mieux dans ce 
cas, comme le dit un savant medecin legiste italien, laisser ca et la echapper un 
coupable que de suspecter I liumanite tout entiere. 

2 La seconde objection est celle-ci : Yous allez par la cremation allerer la 
piete envers les morts. Les partisans repondent : 

Non-seulement nous comptons bien ne pas alterer cette piete, mais nous 
esperons la fortifier, 1 epurer, 1 agrandir. Qui oserait pretendre que le culte des 
morts n a pas ete aussi developpe, aussi repandu qu il puisse etre, a 1 epoque 
ou les hommes avaient lacoutume de bruler leurs morts? Qui oserait pretendre 
que les Grecs et les Romains, qui elevaient au sein meme de leurs demeures 
un autel aux manes des ancetres, n ont pas offert 1 exemple le plus remarquable 
de cette piete salutaire? Etaient-ils peu respectueux des morts ces Atheniens 
qui condamnaient a la peine capitale les generaux coupables de n avoir pas 
rendu les derniers devoirs a leurs compatriotes tues aux iles Arginuses, ou ces 
Romains qui entouraient les convois de leurs proches de demonstrations si tou- 
chantes, ces Romains a qui Scipion croyait faire unesanglante injure lorsqu il or- 
donnait, avant de mourir, qu on ne rapportat point ses cendres dans son ingrate 
patrie, et qu on les laissat reposer aLiternum? Et de cette Inde, ou 1 onbrule en 
core, le culte des ancetres a-t-il done ete banni? Mais il n est pas de jour ou 
1 Hindou ne remplisse quelque pieux devoir envers ceux qui 1 ont precede, et la 



54 CREMATION. 

loi do Manou qui oblige ie brahmaue a oilYir quotidieunementun repas fum bre 
enl bonneur des manes, declare qu ilaura plus merite par cette offrande accnin- 
plie suivant les regies que par celle qu il doit aux dieux. On ne peut done 
que la cremation soil en elle-meme une cause d abandon du culte des morts, et 
rien ne demontre que nous soyons moins capables que nos predccesseurs on ce. 
tains de nos contemporains de garder a leur egard de pieux sentiments, par 
cela seul que nous brulerons leurs corps au lieu de les inhumer. 

Qu ou veuille done nous demontrer en quoi le second de ces precedes est plus 
capable que 1 autre d entretenir une memoire qui nous est chere et d exciter en 
nous les senliments eleves et desinteresses qui en decoulent. Est-ce que 1 urm. 1 
toujours presente, contenant des cendres toujours visibles, ne sera point pour 
I homme une source autrement inepuisable de pre cieux souvenirs sans cesse 
rajeunis, que cette terre, qu il faut aller chercher loin, qui vous cache les restes 
iiiiues, et qui pour la plupart de ceux qui restent leur sera ravie an bout d un 
petit nombre d annees. JVous livrons au fossoyeur, dit le professeur Amati, 
les depouilles de nos moils, et lui, a son lour, les livre aux vers du cime- 
tiere, et apres un court moment donne aux larmes, on n y pense plus. Telle est, 
en general, cette religion si vantee des tombes, avec le systeme actuel de 1 in- 
humation. Cependant la piete envers de chers defunts est un devoir qui fait 
partie du culte domestique, et qui a essentiellement son rite dans le sancluaire 
de la famille. S il nous elait donne de tenir toujours pres de nous les urnr>s 
sepulcrales des personnes perdues et bien-aimees, que de fois tournerions- 
nous vers elles nos pensees, que de bonnes resolutions, que d ac ions louables, 
que d ceuvres genereuses naitraient de cette contemplation constante ! 

Et si, a leur tour, les adversaires de 1 inhumation s appliquaient a I incrimi- 
ner a ce meme point de vue du sentiment, que de choses n auraient-ils pas a 
dire? Kst-il rien de plus horrible a imaginer que la destinee du corps enfoui 
dans la terre; peut-on sans fremir se representer la lente decomposition de ce 
cadavre que se dispute l innombrable armee des vers? Combien oseraient sup 
porter le spectacle d une exhumation au bout de quelques mois et se con- 
damner a revoir face a face ceux qu ils ont le plus aimes? N y a-t-il pas la 
une idee bien autrement choquante que celle de I homme reduit en une poignee 
de cendres, sans avoir passe au prealable par cette epouvantable transforma 
tion ? Que vient-on parler de traitement irrespectueux, lorsqu il s agit de la 
cremation? Si Ton va au fond des choses, 1 inhumation n offre-t-elle point quel- 
que chose de bien autrement repoussant? En quoi, dit le professeur Fornari, 
se convertit finalement le cadavre enterre? En herbe, qui, haute et vigoureuse, 
croit dans les cimetieres. Que fait-on de cette herbe? Dans quelques eiidroits on 
la brule, mais dans beaucoup d autres elle sert a nourrir les bestiaux, elle se 
transforme en chair de boeuf, et de cetle chair nous faisons a notre tour notre 
nourriture. En fin de compte, nous mangeons de nous-memes 

A tout prendre, ajoute-t-on, il ne convient done pas d introduire ici une 
question de sentiment, qui, dirigee paries partisans de 1 inhumation centre leurs 
adversaires, pourrait egalement bien se tourner contre eux. Ce qu il importe, c est 
dc s habituer a ne considererquecomme une chose secondaire la destinee du corps 
humain apres la mod. La vraie, la seule sepulture qui interesse I homme, c est 
celle qui lui sera volontairement ouverte dans le souvenir des vivants; que son 
cadavre pourrisse sous la terre ou que ses cendres reposent dans 1 urne fune- 
raire, ce qu il doit desirer avant tout, c est de demeurer present dans 1 esprit 



CREMATION. 5-> 

de ceux avcc qui il a aime ct soufl ert, au milieu desquels il a vecu. En dehors 
dc cola tout est ignorance et rouliiie. On parle du culte des souvenirs, on dit 
qu une cite ne pent etre separee de son cimetiere, e crit le feuilletonniste (Tun 
grand journal parisien (la Republique franfaise), et Tonne comprend pas que si 
ces principes avaient toujours etc suivis, au lieu d etre uu foyer d activile et de 
travail, Paris ne seraitplus qu un vaste cliamp de repos et de silence Ah ! 
les generations auxquelles il faut, pour songer a leurs amis, un signe tangible 
de leur existence ! ah ! les fds qui ne revoient lour pere que devant la pierre 
de son tombeau! ah ! les pretres et les the osophes qui encouragent ces tendances, 
sont bien les pires materialistes, les memes qui ne voicnl d;uis les hommes <|ur 
des enfants auxquels est promis pour leurs fautcs un chatiment corporel p;ir 
un pedagogue colerique. 

5 Nous arrivons a la troisieme et derniere objection. Nous disons la der 
niere, car nous ne tenons pas comple de certaines critiques qui out ete faites, 
soil au nom de la theologie, sous pretexle que les croyances monotheiques s >|>- 
posent formellement a la cremation, ce qu un venerable ccclesiastique italien. 
i abbe Bucellati, s est donnela peine de refuler, soil au nom de Fanthropologie, 
sous pre texte que, si nous brulions aujourd hui nos morts, nous ne laisserions 
pas a nos arriere-descendants le plus petit crane sur Icquel ils pussont dis- 
serter, ce qui, a tous les points de \uc, serait n>rl;iin< mml <l< ; |ilor;il)le. 

La derniere objection a trait aux moyons praliques. 11 va sans dire quo M 
les partisans actuels de la cremation n onl a ol l rir au public que le bucher pri- 
mitif des Grecs, des Remains ou des Hindous, il devient assez inutile de discu- 
ter les avantages et les inconvenients de la cremation, car dans un e tat de civi 
lisation ou plus des deux tiers des morts sont enterres en concession gratuite, on 
ne voit pas, en dehors de quehjues millionnaircs fanatiques, qui pourrait se 
permettre le luxe d une operation aussi couteuse, sans com pier qu il y aurait 
grandement a reprendre au point de vue hygienlque. 

C est ce qu ont parfaitement compris los novateurs, et, il faut leur rendre 
cette justice, ils n ont commence a mener una campagne active en laveur de la 
cremation que lorsqu ils out tenu entre leurs mains des moyens a peu pres sul- 
fisants pour 1 effectuer. 

VI. APPAREILS MODEBNES EMPLOYES POUR LA CREMATION. Les conditions a rem- 
plir etaient nombreuses et difficiles : si Ton tient compte de la composition du 
corps humain, on comprendra sans peine combien il est malaise de reduire une 
masse ou il entre 75 parties d eau sur 10 J. II fallait cependant faire en sorte que 
la combustion fut rapide et conqjlete. Par complete nous entendons que non-seu- 
lement il n y eut plus qu un residu de cendres a la fin de 1 operation, mais que 
pendant son cours tous les gaz produits par elle fussent egalement consumos, 
afin de ne repandre aucune mauvaise odour dans 1 atmosphere environnante. 

En somme les savants contemporains ont realise ce vcau que nous avons 
trouve si naivement enonce dans le projet Gambry : ils ont invente et construit 
des appareils disposes ingenieusement par la chimie moderne. 

Depuis assez longtemps, 1 idee etait venue a plusieurs que Ton pouvait dis 
tiller les corps comme on distille un objet quelconque compose de principes vo- 
latils et de principes fixes. 11 y a plus de trente ans que M. Xavier Rudler propo- 
sait a son ami le docteur Gaffe, comme etant le moyen le plus simple, le plus 
economique et le moins repoussant a la vue de bruler les corps, celui qui con- 



50 CREMATION. 

siste a les placer dans une cornue a gaz et a les distiller jusqu a reduction en 
cendres. Nous allons voir que, plus on moins modifie dans 1 application, ce 
principe a prevalu dans la construction de plusieurs des appareils que nous 
allons maintenant decrire. 

On ne compte pas sans doute que nous exposions ici tout ce que 1 esprit 
des inventeurs a produit d appareils crematoires depuis tin petit nombre d an- 
necs. La liste en serait aussi longue que la description fastidieuse. Nous nous 
contenterons de signaler ceux que 1 o.pinion des gens competents a le plus par- 
ticulierement dislingues, etf|ui, dans la pratique, ontdonne jusqu ici lesresultats 
les plus satisfaisants. Sans nier aucuneinent la valeur des inventions de MM. Ter- 
ruzzi, Belli, Dujardin, Musatti, Calucci, lionelli, Carati et tultl quanti, nous 
bornerons cette revue des appareils et precedes deja proposes a ceux de MM. Polli 
et Glericetti (de Milan), de M. Gorini (de Lodi), de M. Brunetti (de Padoue), de 
M. Siemens (de Dresde) et de M. Kiiborn (de Bruxelles). 

M. le docteur Polli, pensaut que Ton pouvait avantageusement remplacer, dans 
1 incin.eration des corps, le bois par le gaz d eclairage, fit, il y a dc ja quelques 
amires, plusieurs experiences dans ce but au gazometre de Milan. La premiere 
consista a incinerer le cadavre d un ehirn barbel du poids de 1 kilogrammes dans 
une cornue d argile refractaire de forme cylindrique, servant a la distillation 
du cbarbon de terrc, oh la combustion du gaz d eclairage, amene a I liiterieur 
par un lube circulaire perfore, etait active par le melange d unc certaine quan- 
tite d air pur. L operation ne reussit qu a moitie ; car, outre qu elle dura plu 
sieurs beures, elle produisil une fume e e paisse et donna lieu a une ibrtc 
odeur de viande rotie. Cependant il etait demon! re que Ton pourrait produire 
la cremation avec 1 aide du gaz d eclairage, et 1 auteur, apres de nouvelles expe 
rience?, couronne es de succes, put, en ces derniers temps, construire, avec 
1 aide de 1 ingenieur Clericetti, le monument et 1 appareil crematoire que pos- 
sede aujourd bui le cimetiere de Milan. 

Nous empruntons au journal la Nature du 13 mai 1876 1 excellente descrip 
tion qu il a donnee dc 1 appareil Polli-Clericetti. 

L urne crematoire, avec les diverses annexes que comporte son fonctionne- 
ment, a ete etablie dans un elegant edicule eleve dans le cimetiere, et que re- 
pre senle la figure 1 . 

L appareil lui-meme, dont on voit les details sur la figure 2, offre exterieure- 
ment 1 apparence d un sarcopbage antique, dissimulant la chambre ou s operc 
[ incineration. Cette chambre, ou se trouve le foyer ou cendrier, sous forme 
d une caisse rectangulaire, est rccouverte d un dome semi-circulaire consistant 
en une mince plaque de fer (a, b, c, d, e, / , g, k) revetue inte rieurenient d une 
matiere refractaire. 

Separe e de ce premier dome par une distance de O m ,10, s eleve une voute 
semi-cylindrique, construite en briques ordinaires, convenablemcnt consolidee 
par une armature en fer. La chambre a air ainsi formee empecbe toute deperdi- 
tion de calorique, tout en maintenant a une basse temperature 1 exterieur de 
1 urne pendant que la combustion s eflectue dans I interieur. 

L appareil est complement clos a Tune de ses extremites ; a 1 autre il pre- 
sente une ouverture qui donne dans la chambre a cremation. Get orifice est 
muni d un systeme de fermeture qui se compose de deux parties : 1 une, infe- 
rieui-e, sorte de guichet forme d une plaque de fer correspondant au foyer ou 
cendrier (b, (j, f, m), et 1 autre supcricure, qui ferme 1 ouverture du four; celle- 



CREMATION. 



ci, en materiaux refractaires, porte en son milieu un petit tube tronconiquc en 
I cr, permettant de surveiller de 1 exterieur la niarche de 1 operation. 

La partie inierieure du four, son plancher, se compose de deux grilles de fer 
concaves, concentriques, placees 1 une sur 1 autre et elevees a une certaine dis 
tance au-dessus de la plaque du cendrier. 




La grille inferieure D est fixe et porte 217 flammes de gaz, dont la moitie 
sont des flammes ordinaires en eventail, et les autres de petites flammes minces, 
destinees a remplir les vides laisses par les ;premieres, ce qui permet d obtenir 
une surface de combustion continue, comme un veritable lit de feu. 

La grille superieure AB est mobile et susceptible de glisser facilement sur 



58 



CREMATION. 



deux guides lateraux en fer, au moyen de roulettes installees ad hoc ; cllc 
aiusi sortir de la bouche du four, et est destince a recevoir le cadavre. Formee 
de barres de fer, cette grille presente lateralement, et sur -toute sa longueur, 
deux appendices, mobiles a 1 aide de charnieres, qui se relevent et servent a ra- 
niener vers le centre les parties du corps qui pourraient accidentellement s isoler 
pendant la cremation. 

Une lame da fer (m, f), a rebords saillants et facile a extraire par la bouche 
-du four, une fois 1 operation terminee, est destinee a recevoir les cendres tines 




Fig. 2. 



et les"matieres grasses enflammees qui peuvent tomber de la grille superieure, 
a travers le lit de flammes. 

Par 1 extremite opposee a la bouche du four penetre le conduit qui amene le 
gaz a la grille inferieure, et trois jets de gaz et d air, de 5 centimetres de dia- 
metre, pousses a une certaine pression au moyen d un ventilateur. 

Dans la voute superieure de 1 appareil est pratiquee, au milieu, une ouver- 
ture C, qui donne entree dans le conduit H, en matiere refractaire; ce dernier 
passe sous le sol et ahoutit a une cheminee, munie interieurement d une cou- 
ronne de flamme de gaz. servant a appeler dans les canaux du four le courant 



CREMATION. 59 

d air exlcrieur qui afflue par les ouvortures Z, reglees par des guichets speciaux 
disposes au niveau de ces orifices. Tel est I appareil Polli-Clericetti. 

Au moment de 1 operation, on apporte, dans sa biere, le corps a incinerer, 
enveloppe de son linceul et reconvert d un voile. On lire liors du lour la grille 
superieure, sur laquelle on depose le cadavre, que Ton inlroduit rapidemenl 
dans I appareil. On ouvre 1 acces au gaz, on ferme 1 ouverlure du lour, et alors 
commence la combustion, qui devient plus active et plus efficace, grace aux 
bees VY, que Ton dirige sur les parties du corps les plus dil ticilos a delruire. 

On observe la marche de 1 operation a travers le petit tube tronconique place 
dans la porte du I our, et par les ouvertures Z. Uu long lube branche sur la clic- 
minee, porte a son extremite supcrieiue une flamme de gaz grace a laquelle on 
peut oonstater a tout instant s il s echappe ou non des produits gazeux com 
bustibles. 

La cremation du corps de M. Keller, pratiques a 1 aide de cet appareil, dura 
une beure et deinie, temps certainement un peu trop long, mais qui serai I di ;j;i 
notablement reduit si, au lieu de pratiquer une cremation isolee, on brulail 
plusieurs cadavres successivement dans un appareil de plus en plus erliinillr. 
Le corps, qui pesait 55 kil ,30, donna 2 kil ,92 de cendres, c esl-a-dire environ 
j/17,2 du poids du cadavre. 

Depuis la cremation de M. Keller, operee le 22 Janvier 1870, une nouvelle 
experience a etc faite de I appareil de MM. Polli et Clericetli le 24 avril dr la 
meme amiee. Ce jour-la y fut brulee la depouille mortelle de Mine Pozzi-Loca- 
telli. L operation, modifiee dans quelques details, ecrit le docieur G. Pini, a 
dure deux heures, et de meme que pour la premiere experience, il n est sorti 
de la haute cherninee ou venaient aboutir les produits de la distillation du cliar- 
bon fossile et de 1 urne crematoire, qu une vapeur aqueuse melangce a un peu 
de fumee ne repandant a 1 entour aucune odeur desagreable. L incindration a < l : 
complete, et malgre le volume exageree des os du bassin, tout a etc reduit en 
poussiere (amas de principes mineraux el carbones, inalterables a 1 air), reli- 
gieusement recueillie dans une urne funeraire. Le corps pesait environ 50 ki 
logrammes, le poids du residu obtenu par la calcination n etait que de 5 k ,60. 

En ce qui concerne !e prix de revient d une cremation, dans cet appareil, les 
auteurs ont etabli qu il etait d environ 85 francs, ce qui est une somme 1 orl 
elevee pour une seule cremation. Mais il convienl de la ire icrnarquer que la 
plus grande partie de cette somme est employee a amener le four a la tempera 
ture voulue, ce qui demande soixante-douze heures, une masse enorme de 
charbon et une surveillance assidue. MM. Polli et Clericetli estiment que le jour 
ou les cremations seraient nombreuses, les frais qu une seule entraine se trou- 
vant repartis sur plusieurs, le cout de chacune ne depasserait pas de beaucoup 
le prix du gaz d eclairaee employe, c est-a-dire une vingtaine de francs. 

Pendant que M. Polli et son collaboi ateur se livraient a ces experiences et 
construisaient I appareil que nous venous de decrire, un chimiste italien fort 
connu, M. Paolo Gorini, auteur des Vulcani sperimentali, trouvait un precede, 
qui, s il n a pas eu comme le precedent riionneur d enlrer encore dans la pra 
tique, merite a tous egards d etre connu. Nous laissons la parole au docteur 
Gaetano Pini, qui a assiste aux premieres experiences faites par 1 auteur dans son 
laboratoire de Lodi : 

Au moment ou je penelrai, Paolo Gorini etait tout attentif a liquefier une 
certaine matiere contenue dans deux petits creusets. A quelque dislance de lui 



60 CREMATION. 

gisoient des teles, des pieds, dcs mains et des jambes de cadavres humains. 
line compagnie choisie, compreuanl des medecins, au milieu desquels je dis- 
tinguai Agostino Bertani, et quclques dames, representant le sexe aimable, 
que n avait point epouvantees 1 horrcur d un lei spectacle, faisait cercle autour 
de 1 illustre prolesseur. 

Apres un moment d anxieuse attente, Gorini annonca a ses invites que le 
liquide avail atteint le degre d ebullition necessaire pour dissoudre en peu de 
temps les tissus organiques les plus durs -, il prit successivement une jambe, un 
pied, une main, une cuisse et finalement unc tele, et a peine avait-il plonge 
dans le liquide incandescent chacune de ces parties qu immediatement elle etait 
entourec d une flammc brillante qui en un instant la reduisait a rien. 

L oBuvre de destruction fut rapide et silencieuse. Aucune crepitation ne 
IVappa les oreilles, aucune odeur n offensa 1 odorat des assistants ; la fumee qui 
sortit du creuset s eleva versles nues, et les gaz se repandirent dans i air envi- 
ronnant pour feconder d autres etres et 1 aire partie de nouvelles substances. 

Lc precede de Gorini est des plus simples. La matiere employee entre en 
fusion a une haute temperature, et parvenue au point d echauffement voulu, 
elle detruit completement en vingt minutes le cadavre qu on y a plonge, le 
decomposant en ses principes organiques pour la majeure partie volatils, et en 
ses principes fixes qui demeurent dans le liquide pour constituer les cendres, 
que Ton peut ensuite recueillir, en les extrayant du liquide au moyen d une 
toile metallique que Ton a eu soin de placer sous le cadavre, ou mieux en ver- 
sant dans 1 eau la matiere qui a servi a 1 operation, pour les obtenir dans un 
etat de purete parfait, deposees au fond du vase. 

Le systeme Gorini demande, lorsqu il ne s agit que d uii seul cadavre, un 
prix assez eleve a cause de la graude quantite de combustible necessaire pour 
porter a 1 etat de fusion la matiere destinee a accomplir la cremation ; mais une 
ibis eel etat obtenu, la matiere fondue peut servir a consumer une quantite 
considerable de cadavres, de maniere que le prix irait. toujours en diminuant a 
mesure que leur nombre augmenterait. D apres un compte fait avec beaucoup 
d exactitude, 1 auteur des Vulcani sperimenlali croit pouvoir affirmer que 60 a 
70 francs seraient suffisants pour la cremation d un seul cadavre; mais conmie 
on pourrait aussi bien en bruler dix ou douze dans le meme temps, le prix ne 
depasserait pas 8 francs pour chacun. 

Tel est le precede au moins curieux dont nous avons cru devoir placer la 
description sous les yeux de nos lecteurs et qui probablement 1 aurait emporte 
sur tons les autres, si son auteur, M. Paolo Gorini, avait consenti a livrer le 
secret de la mysterieuse substance qu il emploie, et que le docteur Brunetli 
croit etre simplement de 1 acide chromique. Gc precede reunit en effet la plus 
grande parlie, sinon la totalite des conditions desirables, a savoir la rapidite, 
la simplicite, 1 absence de toute odeur desagreable, et enfm la mediocrite du 
prix de revient, dans le cas ou la cremation penetrerait dans les moeurs. 

Le docteur Brunetti, professeur d anatomie pathologique a 1 universite de 
Padoue, a expose a Vienne, en 1 annee 1875, un appareil a cremation qui a 
recu 1 approbation de plusieurs hommes competents. 

La partie la plus importante de 1 appareil est un vaste four rectangulaire, 
construit en briques, ouvert a la partie superieure et perce a la partie infe- 
rieure d ouvcrtures laterales qui permettent d entretenir et de regler la com 
bustion. Peu de bois suffit, dit 1 auteur, mais il faut qu il soil dispose de maniere 



CREMATION. 61 

a s enflammer facilement. L ignition oLtenue, on introduil par Ic haul Ic cadavre 
que Ton a pris soin d assujettir au raoyen de fils de fer sur unc plaque de metal 
assez mince pour nc point entraver 1 action du feu ct Ton fait jouer sur le tout 
des volets reflecteurs, en forme de couvercle, qui, en se refermant, repercutent 
la flamme et concentrent la chaleur. (Is sont munis du systeme que M. Bru- 
netti appelle regulateurs, et qui servent a les ouvrir ou a les fermer a volonte . 

Dans la premiere periode de 1 operation, la chaleur degagee est consacree 
presque en entier a evaporer le liquide contcnu dans le cadavre. II se degage 
uue masse considerable de vapeurs et de gaz, ct ilest utile a ce moment de fa ire 
jouer les reflecteurs. Mais bientot le cadavre ayant atteint un etat convenable dc 
dessiccation et le calorique continuant a s accumuler, la combustion spontanee 
se produit, et deux heures suffisent pour que la carbonisation soil complete. 

Cependant 1 operation n est pas terminee, car si les parties molles sont 
mluites, les os ne le sont pas encore. On renouvelle alors le combustible, on 
reunit au moyeu d un crochet la masse carbonisee sur laquelle on abaisse une 
plaque de fonte afin de concentrer la chaleur, et Ton precede a une nouvelle 
incineration. Celle-ci achevee et le feu eteint, on recueille les cendres. 70 a 
80 kilogrammes de bois sont necessaires pour cette double operation. 

Sans vouloir porter un jugement absolument defavorable sur le systeme de 
M. Brunelti, nous croyons qu il est infcrieur en beaucoup de points a ceux de 
MM. Polli et Gorini. 11 manque de simplicite; il ne semble pas devoir eliv 
exempt de toute emanation desagreable ; de plus, il est coutcux, ct le prix 
de revient ne semble pas pouvoir baisser en raison du nombre des cremations. 

L appareil qui nous parait remplir le plus exactement les differentes condi 
tions voulues est assurement celui de M. F. Siemens, de Dresde. La description 
qne nous allons en donner est empruntee au journal la Nature (27 mars 1875), 
qui deja nous a fourni celle de 1 appareil Polli-Clericetti : 

Ce nouveau four comprend trois parties : 

1 La cliambre de combustion C; 

2 Le cendrier D ; 

3 Le regenerateur B. 

La cliambre de combustion est amenee prealablement au degre de tempera 
ture exige pour une combustion complete, au moyen de la cbaleur fournie par 
le regenerateur. 

A la pai tie inferieure de celui-ci, deux canaux distincts, dont Tun est repre- 
sente en A, amenent Tun, du gaz combuslible, 1 autre de 1 air atmospheri- 
que. Le gaz, brulant au milieu de 1 air, produit une flamme qui echauffe les 
divers eUiges de briques refractaires superposees dans le regenerateur, en pas 
sant a travers tous les passages qui s y trouvent menages. 

La llamme qui sort a la partie superieure penetre dans la chambre de com 
bustion C par un conduit lateral, les produits sont ensuite expulses par la clie- 
minee E. 

Lorsque les briques refractaires sont assez echauffees (apres un intervalle de 
quatre heures environ, on obtient le rouge brillant), on intercepte 1 arrivee du 
gaz ; le fourneau est pret pour 1 operation de la cremation. 

Le corps a bruler, place dans une biere, glisse a 1 aide de rouleaux repre - 
sentes a la droite de notre gravure, dans la chambre de combustion C. La porte 
est refermee, les briques etant au degre voulu de temperature pour que la cre 
mation commence, 1 air arrive seul sous le generateur, s echauffe en passant a 



62 



CREMATION. 



travers les carreaux iucandescents, met immediatement en ignition le corps et 
entrelient si puissamment la combustion que, dans 1 espace d une heure ou de 
cinq quarts d heure, toutes les parties combustibles sont consumees ; il ne reste 
que les cendres et les os calcines. Ceux-ci sont retires par une porte pratiquee 
dans le cendrier, dont les dimensions sont assez grandes pour determiner une 
diminution locale dans le tirage, et empecher ainsi rentrainement des cendres 
dans la cheminee. 

Pendant cette operation, la chaleur developpee par la combustion du corps 
sert a maintenir la temperature dans la chambre de combustion. 

Si la cremation s applique a un corps de petite dimension developpant moins 
de chaleur, celui d un enfant, par exemple, on a la faculte de laisser entrer une 
certaine quantite de gaz dans la chambre, par le tube F. Cette precaution est 




Fig. 5. 

aussi employee avec succes, lorsque la chambre n a pas ete convenablement 
chauffee des le commencement. 

Pour operer la cremation d un second corps, il suffit de recourir a 1 emploi 
du gaz combustible au debut de 1 operation, afin de ramener le regenerateur et 
la chambre de combustion au degre primitif. La temperature de la chambre de 
combustion ne doit pas s elever au-dessus de 750 degres centesimaux, sinon les 
cendres seraient en parlie reduites en fusion. 

Au lieu d employer ungaz combustible, on peut placer une grille ordinaire sous 
le regenerateur et bruler du charbon de bois, ou tout autre corps combustible. 

Suivant les donnees de 1 expe rience poursuivie jusqu ici, il semble qu il y ait 
quelque difference pour le temps de la combustion des corps de differents ayes 
et de diverses natures ; il est a presumer que la combustion est facilitee par 1 a- 
bondance de la matiere grasse. 

La quantite de charbon necessaire pour echauffer le regenerateur et effectuer 
la cremation complete d un seul corps est d environ neuf quint aux dans le fouiv 
neau a gaz. Pour une seconde operation, suivant immediatement la premiere, 
une quantite beaucoup moindre est suffisante. 



CREMATION. 6^ 

Le systeme Siemens est jusqu ici le plus parfait qu on ait iuvpule. ct c eet 
sur son modeleque vont se construire sans doute lesappareils crematoires qu on 
parle d eriger en plusieurs villes. 

Mais a cote de ces monuments qui doivent etre places dans un endroit fixe, 
an voisinage des villes, ct ou seront portes les morts pour y subir 1 epreuve du 
feu, on s est egalement occupe d inventer des appareils capables d etre trans 
ported facilement et destines a etre utilises en cas de guerre on d epidemie. La 
recente exposition de Bruxelles, an milieu de systemes crematoires de tout 
genre, contenait plusieurs appareils de cette espece, et bien que les moyens 
employes par M. Creteur, et que nous avons decrits plus haul, nous semblent 
avoir suffisamment rempli le but propose, nous nc pouvons re pendant passer- 
sous silence ce qui a etc fait dans cette voie. Nous dirons done quelques mots 
de 1 appareil invente par le docteur Hyacintlie Kiiborn, de I Academie royale 
de Bruxelles. 

Toutes les parties en sont comprises dans une grande caisse metallique, 
laquelle est portee sur un chassis a deux essieux; a ceux-ci s adaptent a volonle 
deux jeux de roues, semblables a celles des wagons de chemin de fer, ou deux 
jcux de roues a jantes planes pour le roulement sur les routes et dans les cam- 
pagnes. Les details de construction ont etc etudies de telle sorte que toute dele- 
rioration puisse etre aisement et immediatement reparee, memo p;ir des mains 
pen experimentees. Le nombre, le poids des pieces ont ete reduits dans la limite 
du possible, de maniere a faciliter le transport rapide et de rammer le coul de 
construction an minimum. 

L appareil complet offre exte rieurement 1 aspect d un wagon de chemin d< 
fer, avec cette addition qu il pent rouler sur voies charretieres et y etre remor- 
qnd par thevaux ou mulcts. 

L espace clos, destine a recevoir les cadavres, est une chambre dont les parois 
sont impermeables a la chaleur ; le fond de cette chambre est forme par deux 
soles refractaires inclinees, dont le bord inferieur vient plonger dans un bassin 
qui fait fermeture. Sous ces soles sont places deux foyers conjugues qui, en vertu 
de leur agencement, peuvent etre alimentes soil par de la houille, soit par du 
bois, soit memo par du goudron ou du petrole. 

Les flammes du premier foyer, apres avoir chauffe la premiere sole, viennent 
enflammer les gaz degages par les cadavres, puis les graisses liquefiees qui 
s ecoulent du bassin de fermeture, et melanges aux produits dc combustion des 
re sidus, vont passer sur le second foyer, qui acheve 1 ceuvre de drsl ruction. Do 
(a tout s e coule par une cheminee vers 1 air exterieur. 

L operation suit done la marche suivante : une dizaine de cadavres sont otalrV 
sur les soles; on abaisse le couvercle de la caisse qui s engage dans sa fermeture 
ctancbe. On a Hume et Ton entretient le feu des foyers. La chaleur traversaul la 
sole liquefic d abord les graisses qui s ecoulent en suivant la pente de la sole, 
se rendent an bassin de fermeture, et n en sortent qu en debordant et pour se 
repandre sur un petit plan incline, ou elles sont saisies par les llammes du pre 
mier foyer, comme il vient d etre dit. 

Les gaz qui se degagent des cadavres sont forces de suivre un chemin iden- 
tique ; ils viennent barbotter dans les graisses du bassin de fermeture qui fait 
office de barillet et empeche les explosions ; de la ils sont conduits au premier 
foyer qui Jes combure completement. Les produits de cette combustion passenl 
en sus, pour plus de security, sur le second foyer. 



04 CREMATION. 

L opcration se continue ainsi durant un laps de temps qui va de 75 a 90 mi 
nutes, an bout duquel la cremation est complete. La tache des ouvriers, une 
ibis les cadavres places sur les soles et le couvercle referme, consiste simple- 
inent a entrctcnir le feu. (Test unc besogne qui peut etre confiee aux manosuvres 
les plus inexperimentes. 

L appareil dc M. Kiiborn est certainenient fort ingenieux, et autant que Ton 
peut porter un jugement sur une invention non encore eprouvee, il est permis 
de croire qu il a resolu aussi completement que possible le probleme propose. 

Nous bornerons la ce que nous avioiis a dire des differents appareils inventes 
par les partisans dc la cremation. On leur avait objecte que la cremation etait 
d une pratique difficile sinon impossible, tant a cause de la longueur inevitable 
de 1 operation, que des emanations nuisibles qu elle engendrerait et des somm&s 
considerables qu elle couterait. 11s ont repondu en inventant des appareils oil 
la cremation se fait rapidement, a peu dc frais, et sans que rien vienne blesser 
1 odorat ou la vue des assistants. 

Sur cc point done les partisans de la cremation peuvent triompber, et s ils 
avaient aussi completemeut resolu les autres objections qui leur ont ete faites, 
1 avenir de la cremation ne serait evidemment pas douteux et de beaux jours 
auraient lui pour les ciseleurs d urnes cineraires, les constructeurs de co 
lumbaria et les fabricants de gaz d eclairage ou d acide chromique. Mais pour 
le malheur de ces corporations interessantes, il ne nous semble pas que les par 
tisans de la cremation aient apporte contre les objections d ordre moral ou 
meme hygienique des raisons aussi convaincantes que contre les objections 
d ordre purement pratique. 

III. Avonir de la crt-mation. Nous voici arrives au chapitre des conclu- 
clusions. Apres avoir montre la cremation dans le passe et dans le present, il 
nous reste a rechercber ce que semble lui reserver 1 avenir et jusqu a quel point 
elle a quelque chance de s introduire dans nos moeurs. 

Si, dans le chapitre precedent, nous nous sommes abstenus de toute critique 
en developpant, avec toute 1 impartialite dont nous etions capablcs, les argu 
ments des partisans de la cremation, ce n est pas, on le sait deja, que tous ces 
arguments nous ont paru irrefutables, mais c est qu il nous a semble favorable 
au bon ordre de cette discussion de presenter dans son ensemble la these des 
novateurs avant d introduire nous-memes aucun des motifs qui nous portent a la 
rejeter. Le moment est venu de dire a notre tour ce que nous pensoiis des argu 
ments invo,jues,de separer les propositions qui nous semblent justes et demon- 
trees de celles qui nous semblent temeraires et aventureuses, de faire voir ce qu il v 
a d utileetd acceptable dans ces projets, mais aussi cequ ils conlieunent degermes 
dangereux que 1 interet bien entendu de la societe est de combattre et d etouffer. 

VII DISCUSSION DES ARGUMENTS PRESENTES PAR LES PARTISANS DE LA CREMATION. 

Toute la these des partisans de la cremation se resume en ceci : Le systeme de 
1 inhumation devient chaque jour plus menacant pour les vivants ; et il n est pas 
aujourd hui une ville tant soit peu importantc qui dans 1 air qu elle respire et 
dans 1 eau qu elle boit nc trouve un poison qui lui est verse par les morts : il 
n est que temps d abandonner une pratique aussi deplorable. Mais d autre part 
nous n avons pas le choix, et, en dehors de rinhumation, la cremation est le 
seul precede possible. 



CREMATION. 65 

II n est pas douteux, nous en convenons, que si 1 etat de choscs actuel etait a 
ce point dangereux et menacant qu une solution aussi radicale que la cremation 
s imposat d elle-meme, a defaut d autres moyens plus convenables, il faudrait 
bien s incliner devant la necessite imperieuse et faire taire tout autre sentiment 
que celui du salut public. Mais voici precisement ce qui ne semble pas encore 
absolument demontre aux adversaires de la cremation: ils ne sont pas convain- 
cus, malgre le nombre et 1 importance des arguments dont on les a accablcs, que 
1 inlmmation fasse courir d aussi grands perils qu on le pretend a la societe ; et, 
alors meme que ces perils existeraienl, ils croient, non sans apparcnce de raison, 
que les moyens d y parer sont aussi efficaces que nombreux. Si Ton joint a cela 
la persuasion ou ils sont que la mesure proposee pourrait gravement compro- 
mettre desinterets de 1 ordre le plus eleve, on concoit qu ils n acccptent qu avcc 
repugnance un projet qni leur parait a la fois inutile et dangereux. 

En ce qui nous concerne personnellement, nous sommes prets a accepter la 
cremation dans tous les cas ou il nous sera prouve que 1 inhumation ne 
peut s effectuer dans les conditions qui la rendent inoffensive, et, sans aller 
plus loin, nous n hesiterons pas a declarer qu elle nous semble appelee a 
rendre de veritables services sur les champs de bataille et dans les temps 
d epidemie gnive. Ce n est pas seulement dans 1 antiquite, c cst aussi dans les 
temps moderncs que le probleme de la sepulture a donner aux vie times de la 
guerre s impose a I attention et aux soins de 1 hygieniste. Nos batailles ne sont 
pas moins meurtrieres que celles des Remains ou des Grecs, et, comme on a pu 
le voir dans des luttes vecentes, il n est guere plus facile de proccder aujourd hui 
a une inhumation convenable qu au temps d Annibal et de Marcellus. En Italic et en 
Boheme, comme a Sedan, Metz ou Paris, partout il a fallu au bout de quelques 
mois, sur les plaintes legitimes des populations, exhumer ce que Ton avail en- 
terre a la hate sans precaution et sans ordre, et soil inhnmer de nouveau, 
comme les Allemands 1 ont fait a Metz et comme nous 1 avons fait a Paris, soil 
ruler les restes deja decomposes, comme M. Creteur 1 a fait a Sedan. 11 est cer 
tain que dans des cas semblables il y aurait tout avantage a employer tout de 
suite la cremation, ci laquelle il faut avoir recours tot ou tard, si Ton ne veut se 
servir de moyens a la fois tres-penibles et tres-couteux. De plus il faut bien re- 
connaitre que les graves objections d ordre moral qui sont iaites a la cremation 
perdent beaucoup de leur puissance, quand il s agit de 1 appliquer en temps de 
guerre; car si, comme nous le verrons, il faut tenir compte par-dessus tout, dans 
cette importante question des modes de sepultures, du sentiment des vivants, du 
sentiment de ceux qui restent, on avouera que la chose dcvient presque indiffe- 
rente quand il s agit d hommes, morts pour la plupart tres-loin du foyer domes- 
tique, enfouis immediatement, pele-mele, sans honneur, sans que rien vienne 
indiquer 1 endroit ou ils reposent a ceux qui vouclraient plus tard visiter leur 
torn be. 

II en est de meme pour certains cas d epidemie. Si nous n avons pas depuis 
longtemps ete visiles par un de ces fleaux comme Tantiquite en a connus aux 
temps de Pericles et d Anloniu, ou comme eu a vus le monde moderne, lors- 
qu au quatorzieme siecle le tiers de la population d Europe, au dire de Froissart, 
mourut de la peste noire, rien ne nous assure que 1 avenir ne nous reserve point 
d epreuves semblables, et alors meme que les scenes epouvantables dont furent 
temoins certaines grandes villes comme Florence, Londres, Paris, Marseille ettant 
d autres, ne seraient pas a redouter, il n est pas douteux que la cremation serait 
DICT. ENC. XXIII. 5 



66 CREMATION. 

la a sa place, non-seulement parce que 1 inhumation deviendrait presque impos 
sible faute des moyens convenables, niais encore parce qu il y aurait utilite, ne- 
cessite meme, a se dc barrasser de la maniere la plus prompte et la plus radicale 
de lant de depouilles empoisonnees, aliment le plus sur de la contagion. En ce 
qui est, du respect du aux pieux sentiments de ceux qui survivent, la, pas plus 
qu en temps de guerre, ils ne peuvent etre pris en serieuse consideration : 
d abord parce que les survivants eux-memes, dont le nombre dimitme d heure en 
\ieure, nc songent guere a reclamer centre le traitement qu on fait subir a leurs 
firoches, tant ils sont affoles de terreur et uniquement preoccnpes du soin de 
leur propre preservation, ensuite parce que 1 interet supreme du salut public 
doit dominer ici toute autre consideration et faire taire jusqu aux plus respec 
tables scrupules. 

Nous admettrons clone deux cas oil la cremation nous semble utile et desirable : 
ce sont ceux de guerre et d e pidemie grave. En dehors d eux, nous n apercevons 
nulle part cette necessite ineluctable dont nous entretiennent les partisans de 
la cremation, et, meme pour nos cites les plus populeuses, nous ne saisissons 
pas nettement la valeur des arguments au moyen desquels on voudrait nous 
amener a sup;jrimer 1 inhumation. 

Ces arguments, nous aliens les reprendre un a un et les discuter. 
Ils sont, on se le rappelle, au nombre de trois principaux : 
\ Les cimetieres sont une source d emanations dangereuses; 
2 Les cimetieres empoisonnent les eaux de puits et de riviere ; 
3 Les cimetieres occupent trop de place. 

] . En ce qui conccrne les emanations soi-disant dangereuses dont on accuse 
les cimetieres, nous pouvons faire deux parts des arguments presentes par nos 
adversaires : la part des theories et la part des faits. Ces theories, plus ou 
moins appuyees d experiences de laboratoire, partent d un point essentiel- 
lement faux a notre avis. Prenant ce que Ton connait aujourd hui des pheno- 
menes qui accompagnent la decomposition des corps (ce qui est en verite peu 
de chose), et enumerant les differentes transformations cbimiques dont elle est 
la source, les auteurs raisonnent comme si cette decomposition avait lieu a 
1 air libre, comme si une epaisse couche de terre n offrait pas, en meme temps 
qu une resistance tres-reelle a Fexpansion des matieres gazeuses, 1 occasion 
d une foule de combinaisons secondaires, capables d en fixer une portion consi 
derable au-dessous du sol. Le passage que nous avons cite de M. Tardieu, 
malgre les emprunts qu il fait a d eminents chimistes etrangers, contient 
plutot a cet egard une affirmation qu une demonstration. II est parfaitement 
certain et nous ne discutons pas que quelques gaz peuvent arriver jusqu a la 
surface ; tout le monde connait le phenomena des feux follets produits par la 
combustion spontanee de 1 hydrogene phosphore dans 1 oxygene de 1 air. Mais, 
d autrepart, on conviendra egalement que de tels gaz cessent d etre dangereux, 
justement parce qu il sont brules, et cela au moment meme ou ils arrivent a la 
surface du sol. Parmi les autres gaz produits par la decomposition cadaverique, 
ceux que Ton cite parmiles plus dangereux, comme 1 acide carbonique et 1 am- 
moniaque, ne paraissent arriver qu en tres-minime proportion jusqu a 1 air 
exterieur. Nous n en voulons pour preuve, en ce qui concerne 1 acide carbonique, 
que ce que nous dit le docteur Reid lui-meme, cite par M. Tardieu, que la 
terre qui environne les fosses est impregnee d acide carbonique, comme elle 
pourrait etre imbibee d eau. G est done que cet acide se fixe dans la terre. De 



CREMATION. 67 

plus chacun salt que 1 ucide carbonique est plus pcsaut que 1 air atmospherique 
et en admettant meme qu il put s elever jusqu au ras du sol, tout cc qu il 
pourrait f;iire serait de s y maintenir. Nous ne voyons pas en quoi, dans une 
situation sciablable, il est susceptible de vicier gravement 1 air de nos cites. 
Quant a 1 ammoniaque, il nous semble que son odeur est assez caracteristique 
pour que rien soil plus facile a reconnaitre que sa diffusion dans 1 atmo- 
sphere, meme a une dose excessivement faible. Or il suffit vraimcnt de pene- 
trer dans un cimetiere pour reconnaitre qu aucune odeur ammoniacale manifesto 
ne vient frapper 1 odorat, tandis qu il n est pas un coin de rue ou nous nc 
soyons suffoques par des emanations dont cepondant la sante publique ne 
s alarme pas outre mesure. 

Peut-etre dira-t-on que si tous les produits gazeux de la de composition ne se 
repandent pas dans 1 air exterieur, il suffit qu un petit nombre, parmi les plus 
deleteres, soient dans ce cas. On se rejettera sur ce qu on ne connait encore 
qu imparfaitement les transformations, les combinaisons auxquelles donne lieu la 
putrefaction cadaverique, et se basant sur quelques experiences de laboratoire, 
tellcs que celles de Moscatti ou de Boussingault, on pre tendra que 1 air ticnt en 
suspension des particules organiques entrainc es avec les gaz a travers la terre, 
dont la constitution cbimique n a pu etre jusqu a present bien dcfinie, mais qui 
n en demeurent pas moins de tres-dangereux elements et la source d une 
foule de maladies. Cc sont les miasmes. Soit. Mais si ces miasmes sont aulre 
chose qu une pure conception de I esprit, s ils represented une realite ayant sa 
place marquee dans la nature, bien que difficile a montrer, qu on nous de couvre 
au moins les traces de leur existence, autrement dit leurs effets sur 1 orga- 
nisation humaine, les maladies qu ils sont censes susciter. Malheureuscment 
on ne nous montre pas beaucoup plus nettement les traces de cette existence que 
1 existence elle-meme, les effets que leur pretendue cause, et ceux que n aurait 
pas pleinement satisfaits la theorie du miasme ne trouveront assurement pas 
leur compte avec 1 histoire des desastres qu il a causes. Bien ose celui qui dans 
la nomenclature que nous en avons donnee au precedent chapitre decouvrirait 
un seul fait vraiment decisif. Serait-ce le cas cite par Chadwick ? Mais il est 
plus question de vapeur de suit et de triperie que de cimetiere; en outre il s agit 
des effets produits sur des oiseaux en cage et non sur les hommes ; enfin on ne 
saurait accorder une confiance absolue a une observation aussi isolee dans 1 his- 
toire de la science. 

Le cas cite par M. Tardieu du cimetiere de 1 e glise Saint-Margaret est-il 
plus probant ? En aucune facon. Qu y remarquons-nous en effet ? G est que ce 
cimetiere est place dans des conditions exceptionnellement facheuses, et il n est 
jamais venu a 1 idee de personne de pretendre que le choix d un emplacement 
pour un cimetiere n exige pas certaines precautions. Et cependant les inconve- 
nients signales ne se produisent la que d une facon tres-intermittente : il faut 
que les tuyaux de drainage soient fermes par la haute mer, que le barometre 
soit has, la surface du sol legerement humide, la temperature elevee. Si la fer- 
meture des tuyaux de drainage se represente presque chaque jour, les autres 
conditions ne se rencontrent pas aussi frequemment, et comme, d ailleurs elles 
sont tout a fait accessoires, il suffirait de recommander a ceux qui choisissent 
une place pour y enterrer leurs morts de faire en sorte que les tuyaux de drai 
nage qu ils etabliront ne puissent etre facilement benches. 

Observons, en passant, que I insalubrite meme de ce cimetiere exceptionnel ne 



68 CREMATION. 

sen Mi. 1 pas uvnir engendiv de bien grands mnlheurs : Tauteur lie parle que 
d emanatiuns de sagre ables qium a du ooinbattre en plusieurs endroits a 1 aide 
d appareils ventilateurs et do preparations chlorurees, et e est avec une sorte de 
timidite ipi il ajoute que en quelques circonstanees les individus out j9fl> - u en 
eprouver de laeheux el lets. 

Ouaiit aux autres fails que nous avons cites, fails partieuliers d epidemies, 
d aceidents -raves, d aspliyxies, soi-disant causes par les cimetieres. nous les 
tenons pour nuls et non avenus. Nous rappellerons meme que si Vicq d Azir, 
Haller, .\avier, Fodere out cite des cas d asplnxie mortelle a 1 ouverture de eer- 
cueils, on sait que Thouret. Fourcroy. Pai ent-Duchatelet. Orfila ont soutenu 
rinnoi uite iles emanations putrides. 

(in IK- saurait. en elfet, imputer aux cimetieres et a leur influence habituelle 
des accidents dus le plu> souvent a 1 imprudence de ceux qui ont e te les vie- 
tinies. Si nous croyons inoffeiishe la lente et iaible expansion des gazproduits 
par la decomposition des corps, nous ne pretendons pas qu il soil sans danger 
de boukver>er une terre qui a devore des cadavres. Les principes deleteres 
qu ellr a en majeure pailie tenus et eoniprimes dans son sein, vont. s ils n ont 
pas ete completement detruits, produhe subitement une masse e nornie de 
uaz. ilniit les diets pourronl t-tre graves sur les iudividus soumis a son 
influence. 11 y a la toute la distance qui separe une dose fractionnee d une dose 
ina>si\e. et nous n admeltons pas qu on puisse considerer comme une couse- 
ipiencf ordinaire et normale de 1 amenagement des cimetieres cequi est le fait de 
circonstanees etrangeres et de pratiques souvent inopportunes ou mal diriire es. 
Nous lejetons done comme n ayant rieu a faire dans ce debat les accidents causes 
sit par des exhumations, presque toujours accompliesen dehors des precautions 
ne cessaire-. ^oit par des de^cetites dans des caveaux mortuaires, ou les gaz con 
denses s accumulent an point de desceller quelqnetois la pierre qni les ferme, 
suit par des travaux de terrassement executes dans des cimetieres depuis long- 
temps abandonnes, et auxquels on vient toucher imprudemment. De mt?me on 
a cite le cas signale par Pettenkofer qui a trouve de 1 ammoniaque dans 1 eau 
souterraine a une distance de 40 pieds de 1 usine a gaz qui 1 avait produite ; 
celui de Fcerster idans son ttude sur le cholera a Sondershausen, en ISTo"), 
que nous avnns deja cite. 11 nous parait bien evident qu il est impossible de 
comparer la marche envahissante, suns le >1. de gaz s e chappant sous pression, 
et la lente diffusion de ceux qui proviennent d un corps en putrefaction. 

Kins tons ccs cas, c est a lui-meme que riiomme doit imputer le rual et non 
aux cimetieres. qui n en peuvent mais. Ce qu il faudrait prouver, et ce qu on lie 
prouve pas, c est que les individus qui [uir etat. qui par situation sent le plus 
exposes aux atteiutes de ces terril.des miasmes. comme les gens qui babitent dans 
le voisinai r L- des cimetieres ou ceux que leur profession y appelle. depuis le los- 
soyeur jusqu au medecin de la salubrite. sont plus frappes par la maladie que 
les individus qui demeurent au loin et qui ne viennent que rarement visiter les 
morts. 

Si la science a etabli. a dit M. Depaul au conseil municipal de Paris, 1 oxis- 
tence de certaines maladies speciales propres a certaines professions, s il est 
avere que les ouvriers qui travailleut le plomb et le phospbore sont quelquefois 
victirnes de leurs manipulations, personne n a demontre jusqu ici, personne n a 
cuiistate ijiie les fossoyeurs. non plus que les boyaudiers. les tauneurs les 
eqiiarisseurs, les garcons des amphitheatres de dissection, tons ceux, en un mot. 



CREMATION. 69 

qui mellcnt en ccuvre des matieres en voie de decomposition, soionl sujcls a 
aucune maladie professionnelle. Est-il plus demontre que les exhidaisons pu- 
trides puissent engendrer le cholera, la fievre typbo ide, le typhus ou la pesle? 
M. Bouchardat, dont 1 autorite en ces malieres n est pas contestahlc, rappellea 
ce propos, dans Particle de la Revue scientifique que nous avous dcja cite, que 
1 annee qui a suivi les funestes evenements de 1870-1871 est de heaucoup la 
moins chargee de deces par fievre typhoide, entre toutes celles qui ont precede 
ou suivi, et que cependant nos cimetieres ne furent jamais autant encombres. 
Pendant la periode la plus malheureuse, aucun cas de typhus fever ne s est de 
clare a Paris. 

La conclusion a tirer de tout ce qui precede est celle-ci : 

Si nous connaissons imparfaitement les phenomenes qui accompagnent la 
decomposition putride a 1 air libre, nous connaissons encore moins ceux qui 
resultent dc cette meme decomposition operee sous terre. Les fails recueillis, 
loin de demontrcr la libre expansion au dehors des produits gazeux, semblent 
prouver, an contraire, que la plupart ne parviennent pas a la surface, soit par 
suite de combinaisons avec les materiauxdu sol, soit en vertu de la compression 
qu ils subissent. 

La faible quantite de gaz dele tere qui serepand dans 1 air, apres avoir vaincu 
la resistance que le sol lui oppose, semble impuissantc a provoquer cbez les 
individus les plus exposes a son atteinte aucune maladie caracterisee, non 
plus qu aucunc susceptibilite speciale. 

A plus forte raison ne saurait-elle etrc la source de toutes sortes de maladies 
endemiques et epidemiques, comme on 1 a pretendu sans preuve et sous le me 
diocre pretexte qu on ne connaissait aucune autre cause a laquelleil tut possible 
de les attribuer. D ailleurs la variete meme des maladies attributes a cette cause 
montre qu elle ne donne pas naissance a un produit specifique et que ce ne sont 
pas la des maladies contagieuses. 11 ne faut pas oublier, selon notre classification 
etiologique, que dans toute maladie il y a deux facteurs : le facteur externe 
(parasites, ferments, semences) et le facteur interne, qui est 1 organisme. Celui- 
ci ne se borne pas exclusivement a un role de support ou de de pot, et souvent, 
au contraire, les conditions de reception et de reaction dans lesquelles il se 
trouve ont la plus grande importance. 

y. Si 1 accusationportee contre les cimetieres, en ce qui touche les emanations, 
ne semble pas reposer sur un fondement bien solide, celle qui concerne la souil- 
lure des eaux potables est-elle beaucoup plus serieuse? C est ce que nous aliens 
examiner. 

L eau du ciel tombant sur les cimetieres penetre dans un terrain sature de 
produits de decomposition ; elle s en impregne, et, continuant sa marche des- 
cendante jusqu aux couches impermeables, va empoisonner les rivieres et les 
puits, ou 1 analyse chimique denote la presence d ammoniaque, de sels azotes, 
de composes sulfureux. 

La theorie, comme on voit, est fort simple. Reste a savoir si elle est justifiee. 
Tout nous porte a croire que 1 on a ici encore incrimine les cimetieres avec 
autant de raison qu on leur reprochait tout a 1 heure de produire le cholera, la 
fievre typhoide et meme la peste. 

II n y a pas une des assertions precedentes qui n ait trouve des contradicteurs 
dans les hommes les plus competents, et en opposant les fails aux fails et les 
theories aux theories, on s apercoit que tout ce que Ton peut conclure pour le 



70 CREMATION. 

moment est que la science est encore fort peu avance e sur ces questions et 
qu il serait au moins temeraire de baser sur des affirmations aussi peu prouvees 
des modifications sociales de i importance de celles que Ton propose. 

Un premier point, que Ton a tort, d apres nous, de faire intervenir dans la 
discussion, parce qu il ne nous semble nullement acquis, est celui de savoir si 
les eaux de pluie peuvent reellement penetrer assez profondement dans le sol 
pour y rencontrer les couches impermeables qui leur permettront de glisser 
jusqu aux rivieres ou aux puits. 

M. Depaul et ses colleguesMM. Leclercet Riant, dansle remarquable rapport 
qu ils oat presente au conseil municipal de Paris, ont elabli ce (jue recoit d eau 
du ciel cbaque metre carre de nos cimetieres : II resulte d experiences officielles, 
disent-ils, que I epaisseur d eau de pluie qui tombe par an et par metre carre dans 
notre region est de O m .v77, en moyenne. Chaque metre carre recoit done 577 li 
tres d eau. De nombreuses recherches ont ete faites pour determiner la quantite 
d eau absorbee dans le sol par Cbarnock, Delacroix, Dalton; les resultats de ces 
experiences ont montre que cette quantite etait d environun tiers. Dans bien des 
cas, elle etait inferieure. Les deux autres tiers coulent a la surface ou sont 
enleves par 1 evaporation. Ainsi, annuellement, pour une quantite de 577 litres, 
le sol ri absorbera que le tiers, soit 191 litres ou en nombres ronds 200 litres 
par metre carre, ou par bectare 2000 metres cubes par an. Mais nos cimetieres 
sont dans des conditions toutes speciales : un tiers de leur surface est occupee, 
par des chemins, allees, constructions qui ne laissent pas penetrer 1 eau dc 
pluie, et, dans les deux autres tiers, il y a encore une partie considerable 
occupee par des dalles et des monuments a travers lesquels 1 eau ne peut passer. 
II faut done divisor par deux le nombre ci-dessus et le reduire a 100 litres par 
metre carre et par an, ou 1000 metres cubes par hectare, c est-a-dire que la 
couche d eau qui traverse chaque metre carre par annee a une epaisseur de 
10 centimetres seulement. C est la le volume d eau qui traverse les terrains 
remues pour le service des inhumations. 

Dix centimetres ! En verite, c est une quantite bien faible pour penetrer dans 
une lerre toujours avide d humidite et gagner une nappe d eau qui git le plus 
souvent a la profondeur de 20, 30 et 40 metres au-dessous du sol. Par quel 
miracle ces quelques gouttes d eau ne seront-elles pas absorbees avant d avoir 
franchi un si grand espace, et comment resisteront-elles aux sollicitations sans 
nombre qu elles vont rencontrer sur leur chemin? C est ce que ne nous expli- 
quent pas assez ceux qui pour toute demonstration se contentent de nous 
apporter les conclusions de leurs analyses. 11s devraient connaitre cependant ce 
fait, que personne n ignore, que meme apres une periode de pluies furieuses, la 
terre n est guere modifiee au dela d une epaisseur de 50 a 60 centimetres, et 
qu au dela tout est secheresse etdurete. C est ce qui se trouve constate d une fagon 
tout accidentelle, il est vrai, mais neanmoins bien remarquable, dans un rapport 
redige par le docteur Prat, medecin de la prefecture de la Seine, au sujet d une 
exhumation. Un travail lent, ecrit-il, mais continu, a ete favorise dans sa 
lenteur par le terrain particulier qui enveloppait les cadavres et les tenait a 
1 abri de 1 humidite; car je n etonnerai personne en disant qu il y avail 
absence d eau dans le terrain ; malgre le temps si pluvieux du niois de mai de 
cette annee, les pluies torrentielles fines et continues n avaient pu faire pene 
trer 1 humidite au dela d un demi-metre, et les corps etaient a pres de 2 metres 
de profondeur, etc., etc. 



CREMATION. 71 

On nous demandera peut-ctre d expliquer, s il en est ainsi, comment se 
forment les nappes d eau profondes, de quelle manic-re elles s alimentent, pour- 
quoi elles diminuent ou augmentent suivant 1 etat variable de 1 atmosphere ? 
Bien que nous n ayons pas a donner la clef d un mystere, dont 1 explication est 
reservee aux geologues, nous pouvons deja ciler, pour 1 instruction de nos 
lecteurs, le passage suivant d un auteur quo les savants actuels ne recuseront 
certainement pas : 

J ai remarque, dit Buffon, en examinant de gros monceaux tie terre de 
jardin de huit ou dix pieds d epaisseur, qui n avaient pas ete remues dcpuis 
quelques annees et dont le sommet etait a pcu pres de niveau, que 1 cau des 
pluies n a jamais penetre a plus de trois ou quatre pieds de profondeur; en soi te 
qu en remuant cette terre au printemps apres un hivei fort huniidc, j ai trouve 
la terre de I mterieur de ces monceaux aussi seche quo quand on 1 avait amon- 
cele e. J ai fait la meme observation sur des terres accumulees depuis pres de 
deux cents ans : au-dessous de trois ou quatre pieds de profondeur la terre etait 
aussi seche que la poussiere ; ainsi 1 eau ne sc communique ni ne s etcnd pas 
aussi loin qu on le croit par la seule filtration : cette voie n en fournit dans 1 in- 
terieur de la terre que la plus petite partie; mais depuis la surface jusqu a de 
grandes profondeurs, 1 eau descend par son propre poids, elle pe nelre par des 
onduits naturels ou par de petites routes qu elle s est ouverte elle-meme, ellc 
suit les racines des arbres, les fentes des rochers, les interstices des terres, it 
se divise on s etend de tous cotes en une infinite de petits rameaux et de filets 
toujours en descendant, jusqu a ce qu elle trouve une issue apres avoir rencontre 
la glaise ou un autre terrain solide, sur lequel elle s est rassemblee. 

If parait done au premier abord assez difficile que la petite masse d eau qui 
tombc sur nos cimetieres penetre aux profondeurs que Ton sait; mais en admet- 
tant meme qu il en soit ainsi, il faut encore supposer que les principes dele- 
teres dont elle se sera chargee en passant a travcrs une terre remplie de detritus 
cadaveriques 1 accompagneront jusqu au bout, et ne trouveront point dans le 
trajet mille occasions d abandonner leur vehicule pour s associer aux elements 
de rencontre que le terrain pourra leur fournir. G est ainsi que l un de ces prin 
cipes redoutes, 1 ammoniaque, s il faut en croire les experiences fa<U s en 1848 
par MM. Huntable et Thompson, ne pourrait se maintenir a 1 etat soluble en 
presence de la terre. Celle-ci aurait la curieuse faculte de retenir a 1 e lat inso 
luble 1 alcali d une dissolution ammoniacale, et meme de solutions oil la base ne 
se trouverait pas a 1 etat libre, mais engagee dans des combinaisons telles que 
le chlorhydrate, le sulfate et le nitrate d ammoniaque. Ces experiences ont ete 
confirmees par M. Th. Way, en 1850. En reprenant les travaux de ces messieurs, 
il de terrnina en meme temps la capacite d absorption des terres ou de 1 argile. 
M. Way resta neanmoins convaincu qu il se formait une veritable combinaison 
chimique, avec un silicate double particulier existant duns le sol. 

DCS experiences de M. Hales, qui concordent avec les precedentes, etablissent 
qu une eau tres-chargee d ammoniaque ne traverse pas la terre comme si elle 
traversal un filtre ; 1 alcali est retenu, qu il soit a 1 etat libre ou a 1 etat de sel ; 
et meme, dans ce dernier cas, M. Hales a trouve que 1 absorption du sel ammo- 
niacal par les terres etait encore beaucoup plus elevee que lorsque 1 alcali etait 
a 1 etat libre. 

En presence de faits de cette nature, dit M. Gille, auquel nous empruntons 
la citation qui precede et a qui Ton doit un iirteressant travail sur la question, 



72 CREMATION. 

que devient la thcoric de la lixiviation des tcrres de nos cimetieres par les eaux 
de pluie ! Si meme elle pouvait se produire, il y aurait a noter, ajoute-l-il, que 
le cimetiere Montparnasse (1 un des cimetieres parisiens), par exemple, offrirait 
conime resistance a la filtration verticale une couche de terrains de natures 
diverses, qui ont au moins vingt metres de profondeur avant de reneontrer cette 
fameuse couche de terre glaise. Et cc n est pas tout : apres avoir vaincu cette 
resistance dans le sens vertical, il restcrait encore a ces eaux une distance de 
pros de six kilometres a parcourir avant de rencontrer la Seine, et ce parcours 
devrait s effcctuer dans le sens horizontal, et toujours en contact avec des com 
poses mineraux, qui ont une grande tendance a fixer les sels ammoniacaux et 
a former avec eux des composes doubles insolubles. 

Toutes ces objections, toutes ces difficulte s n ont pas, il faut 1 avouer, vivo- 
ment embarrasse les adversaires de 1 inhumation, et toute leur argumentation a 
consiste a nous montrer la presence d elt-ments dangereux dans les eaux, sans 
nous prouver suffisammcnt qu il faille en accuser nos cimetieres. 

Or tout est la. Personne ne discute la sincerite et 1 excellence des analyses 
effectuees par des chimistes aussi competents que M. Belgrand et ses collabora- 
teurs; mais ce qu on soutient centre eux, c est que beaucoup d autres causes 
que les cimetieres, si tant est meme que ceux-ci soient coupables, peuvunt 
determiner dans les eaux la presence de ces elements pretendus dange 
reux. 

Pour I ammoniaque, par exemple, qui dans la plupart des puits de Paris ne 
se rencontre meme pas a la dose de 1 gramme par metre cube, il ressort des 
experiences faites en 1851 par M. Boussingault que 1 eau de pluie tombant 
a la campagne en renfcrme tout pres de 1 gramme par metre cube, et que cette 
quantite s eleve considcrablement quand les experiences ont lieu dans Paris. La 
moyenne de 1 annee 1851 donnepour cette dcrniere villeogr. 55 par metre cube; 
le maximum en clecembre est de 1 gr. 45 ; le minimum en octobre estde 1 gr. 08. 
Toujours d apres M. Boussingault, au mois d avril de 1 annee suivante, 1 eau de 
pluie contenait 4gr. 5-4 par metre cube d eau, ce qui etait juste 27 fois autant 
que la Seine a la meme epoque. 

L eau de pluie est done plus ammoniacale que celle des rivieres ou des puits; 
et Ton ne peut pretendre que les cimetieres, au moins pour 1 eau de pluie 
recueillie a la campagne, y soient pour quelque chose. Mais ce n est pas tout. 
Sept puits de Paris ont ete etudies au point de vue de la composition des eaux, 
et qu a-t-on trouve? C est que les deux puits les plus eloignes de tout cimetiere 
etaient les plus riches en ammomaque, et plus riches d une quantite extraordi 
naire. Tandis, en effet, que des puits tres-rapproches de la zone soi-disant dange- 
reuse, comme a Glignancourt, renfermaient une quantite d ammoniaque vrai- 
ment inappreciable (Ogr.51), des puits situes dans les quartiers les plus cen 
tra ux (Hotel de ville, quai de la Megisserie) en contenaient jusqu a 55 grammes 
et 54 grammes par metre cube. Ici encore peut-on incriminer les cimetieres? 
Evidemment non. M. Boussingault qui s est donne la peine de rechercher la 
source de cette quantite enorme d ammoniaque 1 a trouvee dans la presence de 
fosses d aisances non etanches, situees dans le voisinage des puits. Et en realite 
c est une cause semblable qui fait que 1 eau de pluie qui tombe dans les 
villes est plus chargee d ammoniaque que partout ailleurs. Elle rencontre dans 
nos cites une atmosphere plus ou moins viciee par les dejections de toute 
nature qui encombrcnt nos voies et salissent nos murs, par les gaz qui s echap- 



CREMATION. 75 

pent des tuyaux dc ventilation de 60 000 on 80 000 fosses d aisanccs. Si Ton 
estimc, avec Parkes, qu une population de 1000 personnes produit par an 
25 tonnes de matieres fecales et 14 646 pieds cubes d urine, il faudra multi 
plier ces chiffres par 2000 pour evalucr a pen prcs les excrements annuels de la 
population parisienne. Voila une source d ammoniaque autrement feconde quo 
celle que nous presentent les cimetieres, en admettant memo, ce que nous con- 
testons, que la filtration des eaux s y puisse accomplir. 

La presence des sels azotes doit-elle, plus que celle de 1 ammoniaque, etre 
attribute aux cimetieres? Gela est au moins douteux. 

On parle, dit M. Gille, dans un travail deja cite, de la production des 
nitrates comme d une source d acide azotique venant de la decomposition de 
1 ammoniaque produite par les matieres azotees. Mais cela est-il prouve? 

Est-ce que les remblais autorises dc certains terrains, avec les materiaux 
et les platras provenant des demolitions, auxquels on joint des ordures de toute 
nature, ne constituent pas tons les elements necessaires pour faire une bonne 
nitriere? 11 serait difficile de trouver mieux. 

Est-ce que M. Boussingault n a pas signale dans son ouvrage de chiinie 
agricole que la craie de Meudon contenait environ 25 grammes de salpetre par 
metre cube? Cette source naturelle dc nitrate de potasse ne provient pas, je 
suppose, de la decomposition des matieres organiques des cimetieres. 

Est-ce qu on nc lit pas dans le memc ouvrage, a l articlc PLATRE DE MONT- 
MARTRE : Un echantlllon provenant de la carriere Saint-Denis dans sa coucbe 
inierieure, mouille par une infiltration, a donne 1 equivalent de 508 grammes 
de nitrate de potasse par metre cube. Un autre echantillon, cboisi dans 1 intc- 
rieur d un bloc, n a plus fourni par metre cube que 18 grammes. 

Ceci connu, y a-t-il quelque cbose d etrange a trouver, par 1 analyse, que 
1 eau de Seine renferme a Paris, en moyenne, 1 1 grammes de nitrate par metre 
cubed eau, et, comme le dit M. Sainte-Claire-Deville, que la Seine porte a la mer, 
cbaquejour, 1 equivalent de 71000 kilogr. de potasse? Mais les eaux du Nil, 
comme le demon trent les analyses de M. liarral, portent a la mer cbaque jour 
plus de 1 million de kilogrammes de salpetre. 

De tout cela que conclure? C est t|iic la Seine, dans son parcours, traverse 
des terrains qui lui fournissent ces elements, et que les cimetieres de Paris ne 
sont pour rien on pour fort peu de chose dans celte composition de 1 eau. 

Enfin que faut-il penser de 1 existence de sources sulfureuses dans Paris, et 
doit-on en faire remonter 1 origine a 1 action des detritus organiques sur les 
eaux seleniteuses de la capitale? Cette doctrine, dit M. Depaul, pourrait etre 
admise si tous les puits etaient, dans un espace suffisamment grand, trans- 
formes en eaux cliargees d acide sulfhydrique ; mais comment expliquer la 
source sulfureuse de la rue Demours, n 19, aux Ternes ? Quel cimetiere a 
produit ce resultat?Pour tirer de ces di verses observations des conclusions rigou- 
reuses, il faudrait que des analyses faites de proche en proche et controlees par 
des rechercbes locales sur la nature des terrains vinssent donner un fondement 
serieux a la doctrine qui attribuc ces sources a 1 action reductive des eaux des 
cimetieres. II n est pas necessaire d aller chercher si loin pour expliquer 1 exis 
tence de ces sources, ct la presence de depots circonscrits de lignite sur le trajet 
des eaux seleniteuses suffit pour determiner la production d eaux sulfureuses. 
Les amas de lignite, comme toute matiere organique d origine animale ou vege- 
tale, donne lieu a des degagements d acide carbonique. Or 1 acide carbonique, 



74 CREMATION. 

en presence d eaux chargees de sulfate de chaux,precipite le carbonate dechaux 
et degage 1 hydrogene sulfure. On s explique des lors facilement la presence 
d eaux sulfureuses dans le terrain de Paris, en dehors de toute action des 
cimetieres. 

Aiusi il n est pas un des elements incrimines auquel on n ait decouvert une 
origine non-seulement possible, mais probable, en dehors de Faction hypothe- 
tique des cimetieres. D ailleurs, comme on 1 a parfaitement bien fait remarquer, 
quelle que soit la cause de leur presence dans les eaux de riviere ou de pluie 
qui servent a notre alimentation, en quel cas la dose est-elle suffisante pour 
devenir un danger? Nous avons vu que 1 eau de pluie contenait plus d ammo- 
niaque que 1 eau de Seine et que celle du plus grand n ombre des puits de la 
capitale, et cependant personne n a jamais pretendu que 1 eau de pluie fut em- 
poisonnee. 

On ne soutiendra pas davantage que les sels azotes, a la dose ou on les ren 
contre d ordinaire, c est-a-dire \ a 2 grammes par litre, soient a redouter, lors- 
qju on se rappelle que les medecins ordonnent cbaque jour le salpetre comme 
dim-clique a la dose de 1 a 8 grammes par litre ; et, comme le faisait remar 
quer M. Depaul, si les 105 grammes d azote que 1 on rencontre dans un metre 
cube d eau suspecte sont un danger, quelle ne doit pas etre notre apprehension 
quand il s agit d avaler une tasse de bouillon qui en contient bien davantage. En 
ce qui concerne les sources sulfureuses, cette putrefaction liquide, comme les 
appellent quelques-uns, le peril qu elles font courir a la societe est chose si peu 
demontree, qu elles sont recommandees au public comme salutaires et bienfui- 
santes par les medecins memes que 1 administration charge de la surveillance de 
ces eaux. 

Dans cette discussion, il faut faire figurer un autre element que jusqu ici 
on a trop neglige. Nous voulons parler de la filtration des eaux d egout et de 
leur utilisation par le proce de agricole. Le savant Rapport sur la deuxieme ques 
tion du congres international d hygiene de Paris, re dige par MM. Schloesing, 
A. Durand-Claye et Proust nous fournira de nouvelles preuves, en demontrant 
que le sol est 1 e purateur le plus parfait des eaux charges de matieres orga- 
niques. Lorsque des eaux impurcs, celles des egouts par exemple, sont versees 
surun sol meuble, les matieres insolublcs sont d abord anetees par la surface 
comme par uu fillre : quelques particules, assez tenues pour franchir ce premier 
obstacle, sont bientot fixees un peu plus has. Tel est le premier cffet produit : 
c est un simple filtrage mecanique. L eau debarrassee des matieres insolubles 
descend plus avant; le sol s en imbibe; chaque particule de terre s enveloppe 
d une couche liquide exlremement mince; amsi divisee, 1 eau presente a 1 air 
confine dans le sol une surface enorme ; alors s opere le second effet de 1 irriga- 
tion, la combustion de la matiere organique dissoute dans 1 eau d egout. On dit 
que le feu purifie tout ; et, en efl et, il n y a pas de matiere organique si impure, 
bi malsaine, que le feu ne transforme, avec le concours de 1 oxygene de 1 uir, eu 
aodc carbonique, eau et azote, composes mine raux absolument inoffensifs. Dans 
1 interieur du sol, se passe un phenomene de meme ordre, non plus violent et 
visible comme le feu, mais lent, sans aucun signe exterieur; ce n en est pas 
moins une combustion qui reduit toute impurete organique en acide carbonique, 
eau et azote; il lui arrive meme d etre plus pari aite que la combustion vive et 
d oxyder, de bruler 1 azote, ce que le feu ne sait pas faire. L azote est en elfet, 
beaucoup moins combustible que le carbone et 1 hydrogene, c est-a-dire qu il se 



CREMATION. 75 

combine beaucoup plus difficilemcnt que ces corps avec 1 oxygene, c est pour- 
quoi la transformation dc 1 azote organique en acide nitrique est le signe d une 
parfaite combustion dans le sol. Quant aux matieres insolubles retcnues a la 
surface, elles n echappent pas davantage a la combustion lenle, surtout quand un 
labour les a incorpores dans le sol. Tout ce qui en reste est un sable extreme- 
ment fin qui comptera desormais parmi les elements mineraux de la terre. 
Les experiences recentes de MM. Scbloesing et Miintz ont montre que la terre 
vegetale avait la propriete de bruler les matieres organiquesetde nitriiier 1 azote. 
On peut arreter la nitrification en ajoutant de la vapeur de chloroforme, ce qui 
semblerait montrer que cette nitrification tient a la vie d organismes capables 
comme le mycoderma aceti ou autres vibrions de transporter 1 oxygene sur les 
matieres organiques. 

L epuration se fait par deux mouvements, celui de 1 eau, celuide 1 air; 1 un 
apporte le gaz comburant, 1 autre la matiere combustible, L action de 1 air agit 
d une maniere continue, et Ton pcut 1 aiJer par destranchees profondes ou 1 exci- 
ter par le drainage. Mais on n est pas encore parvenu a la mesurer el Ton n a 
aucune idee des quantite s d air qui s ecbappent entre 1 air et 1 atmosphere, dela 
respiration du sol. On peut an contrairc mesurer le pouvoir epuralcur du sol 
et, par consequent, regler la quantite des impuretes qu il peut consumer, comme 
on regie 1 apport du bois dans un foyer, quarid on sail combien celui-ci peut bru 
ler. D ailleurs 1 irrigation est neccssairement intermittente, el la filtralion et 
1 evacuation le deviennent aussi. On determine ainsi le pouvoir epurateur du sol 
d apres la methode du docteur Frankland. On est arrive, en Angleterre, a faire 
epurer sur des surfaces limitees des quantiles considerables d eau d egout s ele- 
vant jusqu a 200 000 metres cubes par an et par bectare. Un hectare du sol de 
Gennevilliers pris sous une epaisseur ulile de 2 metres, peut epurer par an au 
moins 50 000 metres cubes d eau provenant des egouts dc Paris. 

Que Ion rapprocheces chiffresde laqunntite d eau que les pluies versent an- 
nuellement sur les cimetieres de Paris et que nous avous donne plus haul. Sans 
doute, les conditions du probleme ne sont pas les memes, et puur ceux-ci la 
matiere organique n est pas diluee et se trouve pour ainsi dire en bloc. Mais 
elle doit disparailre par le meme precede et se reduire en acide carbonique, eau 
et azote. Ge qui lui manque surtout pour arriver a ses fins, c est 1 apport de 
1 oxygene. Le drainage des cimetieres n est pratique que quand il est imperieu- 
sement reclame par la nature du sol. 11 faut qu il soit fait d une maniere sys- 
tematique, et Ton doit meme perfectionner les precedes employes aujourd hui. 
Sans songer a des dispositions aussi grandioses que 1 admirable et immense 
reseau d egouts du Paris moderne, on concoit cependant qu il serait possible, 
pour le sejour des morts, de disposer dans le sol un systeme de canaux dans 
lequel la circulation de Fair se ferait par appel ou par propulsion. Ne serait-ce 
pas la 1 avenir des hypogees de noire epoque? 

Le second argument dirige coatre les cimetieres et centre 1 inhumation ne 
semble done pas beaucoup plus serieux que le premier et ne merite pas qu on s y 
arrete davautage. Reste le troisieme : 1 encombrement des cimetieres. 

5. G est la, suivant nous, le plus serieux des arguments produits, ce qui ne 
veut pas dire qu il soit invincible. 

Autrefois, et pendant des siecles alors que i" inhumation en tranchees etait 
adoptive, on n avait pas a se preoccuper de 1 encembrement des cimetieres. Mais 
dans 1 etat de choses actuel, et sans autre raison que la maniere dont les conces- 



70 CREMATION. 

sions sont accordees (il y eu a environ 70 000 concessions a perpetuite dans les 
anciens cimetieres de Paris), aucuii cimeliere, si vaste qu il soil, ne peut se flat 
ter de pouvoir eternellement suflirc aux besoins d une population, meme station- 
naire. Si, en effet, stir 100 inhumations, le dixieme environ d apres la statis- 
tique, se fait en concessions perpetuelles, c est un emplacement de plus en plus 
considerable qui va s immobilisaut tous les jours, et alors meme qu a Paris, par 
exemple, on aurait un espacc plus que suffisant pour fournir aux 46 000 inhu 
mations en moyenne qui ont lieu annuellement, en admettant qu on n accorde 
pas au dela de cinq annees aux corps ensevelis en concessions temporaires ou 
gratuites, il viendrait toujours un moment ou la plus grandc partie, la totalite 
meme du terrain sc trouverait prise par les concessions perpetuelles, et il fau- 
drait bien chercher ailleurs un lieu pour les autres. D autrepart, 1 experience a 
demontre que les cinq annees aujourd hui accordees aux inhumations tempo 
raires ou gratuites sont insuffisantes, et que la terre, lorsqu on en vient a la 
solliciter pour la troisieme fois, ne fait plus son oeuvre : nouveau motif d agran- 
dissement. Enfin, comme la population des villes a ete jusqu ici en augmentant 
a cause de Immigration des campagncs, il faut prevoir encore 1 accroissement du 
nombre des inhumations et rencombrement de plus en plus marque qui doit en 
resulter pour les cimetieres. Toutes ces causes reunies jettent dans un reel 
embarras les municipalites responsables du bien-etrc des administres, et beau- 
coup voient se dresser devant, elles ce dilemne desagreable : ou bruler les morts, 
ou les deporter. 

Bien que 1 idee de la deportation des morts n ait guere ete accueillie avec plus 
de faveur que la cremation, a laquelle elle semble meme inferieure a certains 
egards, c est pourtant a 1 un a ou 1 autre de ces deux precedes que nous serions 
fmalement forces d avoir recours s il etait nettement etabli que Ton ne peut 
apporter au mode actuel d inhumation des modifications telles que les inconve- 
nients signales disparaissent ou se trouvent notablement amoindris. 

C est ce qu il s agit d examiner. 

A commencer par le premier des inconvenienls que nous avons notes et qui 
est 1 habitude prise d accorder des concessions perpetuelles, il yaun moyen tres- 
simple de le detruire : c est de ne plus accorder dc semblables concessions. On 
satisfait a loutes les exigences et a tous les interets en accordant des concesr 
sions indefmiment renouvelables. Aller plus loin nous parait etre une erreur. 
La piete des descendants pourra conserver eternellement, si bon lui semble, la 
tombe de 1 ancetre, de meme que les cites et les etats pourront entretenir a per 
petuite celle des hommes qui les auront servis et lion ores. Par une telle mesure, 
le culte prive n est done pas moins sauvegarde que le culte public. La suppres 
sion des concessions perpetuelles restituerait dans un temps donne une masse de 
terrains considerable et aurait pour effet de rendre presque insensible la portion 
annuellement immobilisee. On oublie trop que nos cimetieres, nous parlous des 
cimetieres parisiens (car c est sur eux qu a porte principalement 1 argumentation 
des adversaires de 1 inhumation), ne sont que de date relativement recente et 
que beaucoup de gens actuellement vivants ont pu assister aux premieres inhu 
mations qui y ont ete effecluees. Cela explique qu il n y ait pas encore une 
grande quantite de concessions perpetuelles abandonnees ; pen de families ont 
eu le temps de s eteindre ou d oublier 1 aieul ou le pere qu elles ont mis au 
tombeau. Mais lorsqu un siecle se sera ecoule, que trois generations auront 
passe depuis la creation, combien seront encore entretenues de ces tombes pri- 



CREMATION. 77 

mitives? G est une chose non douteuse que dans le plus grand nombre des 
families actuelles, la plupart des membres ignorent le lieu ou a ete enterre 
1 aieul et, a plus forte raison, le bisa ieul. C est encore un fait pleinement de- 
montre quc la duree des families qui ont le plus de raisons pour se perpetuer ct 
se maintenir, c est-a-dirc des families nobles, ne depasse pas trois cents ans, ainsi 
que 1 a prouve Benoiston de Chateauneuf. On ne trouve plus au dela d heritier direct 
du nom. Pourquoi consacrer au souvenir d un individu que tout le monde oublie, 
et dont il ne reste plus rien, une terre qui serait si bien occupee par d autres? 

Une seconde amelioration, qu il serait possible, a notre avis, d apporter au 
present etat de choses, serait celle qu a propose recemment M. le docteur Dela- 
siauve, et qui consiste a renvoycr dans leur pays d origine la depouille de ceux 
qui sont venus mourir dans la capitale. On sait a quel point toutes les grandes 
villes, et Paris en particulier, sont pour les habitants de la province un centre 
puissant d attraction. Si Ton ne peut empecher personne de s etablir ou il veut, 
si, d autre part, rien ne doit gener el entraver dans la mesure du possible le 
culte des morts, rien non plus ne s oppose a ce qu avec le libre conscnlement 
des interesses, et il s agit la surtout des vivants, on ne renvoie a leur lieu d ori 
gine les restes de cette population nomade et flottante qui encombre, pour leur 
malheur souvent, la plupart des grandes villes, et prend dans leurs cimetieres la 
place reservee a leurs propres morls. Nous n ignorons pas qu il y a a la proposi 
tion de M. Delasiauve un grave obstacle, qui est la question d argent. Mais, ontre 
iju il n y a la rien d insurmontable, nous estimons que quand bien meme les 
villes interessees devraient contribucr |iour une partie ou meme pour la totalite 
aux frais du transport, il y aurait encore la pourellesun avantage considerable, 
si par ce moyen elles pouvaient conserver a leurs veritables habitants les cime 
tieres qu ils aiment et des habitudes qui leur sont precieuses. 

Dans le meme ordre d idees, c cst-a-dire en se contentant d ameliorer 1 etat 
actuel, sans le modifier profondement, n y aurait-il pas lieu de rechercher les 
moyens de faciliter a la terre son oeuvre de destruction ? Nous ne voyons pat 
qu on ait tente jusqu ici aucun effort serieux dans ce sens et assurement ce serait 
deja quelque chose que d assurer la reprise periodique des terrains pendant un 
temps illimite : on aurait ainsi fait disparaitre 1 une des principales causes de 
l encombremont. Si, comme 1 assurent ceux qui ont le mieux etudie la question, 
la prodigieuse quantite d eau que renferme le corps humain determine du meme 
coup la lenteur et le danger que presente sa destruction, ce serait, ce nous 
semble, simplifier deja le problems que de ne livrer aucun corps a la terre sans 
1 avoir au prealahle depouille de la plus grande partie de 1 eau qu il contient. La 
terre n aurait plus, des lors, qu a completer 1 ceuvre de dessiccation deja com- 
mencee, etune sortcde pulverisation plus ou moins rapide remplacerait la putre 
faction. C est, en realite, ce qui se passe dans tous les pays 011 une atmosphere 
tres-seche et tres-chaude debarrasse le cadavre de sa masse enorme de liquide 
par une prompte evaporation : on ne retrouve bientot qu un pen de poussiere, 
produit d une combustion naturelle l . 

\. D apres Fieck, le corps liumain est, en moyenne, compose des parties suivantes : 

Eaii 58,5 

Substances combustibles 52,5 

Matiire miuerale 9,0 

100,0 

C est en tenant compte de ces differents elements qu on est arrive a trouver, pour leur 
combustion complete dans lefour de M. Siemens, une temperature de 750 centigrades. 



78 CREMATION. 

Sans croire quc toutes difficultes seraient a jainais aplanies, si 1 on adoptait 
les moyens que nous proposons ou d autres de meme ordre, nous croyons cepen- 
dant que de telles mesures aideraient deja puissaramcnt a triompher des 
obstacles qu on a rencontres et rendraient probablemcnt inutile une reforme plus 
radicale, une modification plus proforide dans 1 organisation et 1 amenagement 
de nos cimetieres. 

Dans le cas contraire, notre conviction est que Ton trouverait encore les 
moyens convenables pour echapper a la deportation des morts aussi bien qu a 
leur cremation. Nous n en voulons pour preuve que cequi a ete produit et pro 
pose dans ce sens de systemes nouveaux, depuis que ces graves questions sont 
en jeu. Sans prendre ici parti pour aucun d eux, nous pouvons citer le projet 
presenle par M. de Guny, qui, s il ne remplit pas a notre avis toutes les condi 
tions desirables, indique cepenclant une voie dans laquelle il serait possible 
d entrer si une nccessite superieure nous y obligeait. Ce qtii le recommande plus 
particulierement a nos yeux, c est qu il fonctionne depuis longtemps deja dans 
plusieurs \illes d ltalie, a Naples en particulier, ou les habitants, parait-il, s en 
trouvcnt bien. 

Ce projet consiste en tin systeme de galeries souterraines a deux e tages de 
profondeur, de chaque cote desquelles des cases en maconnerie, perpendiculaires 
aux galeries et disposees sur plusieurs rangs, recoivent les cercueils et sont 
ensuite fermees au moyen d une plaque de pierre scellee. Les galeries out une 
largeur de S^SO, suffisante pour permettre une circulation tres-facile; celles 
du premier etage sont eclairees par des ouvertures circulaires de i m ,60 de 
diametre, percees dans la premiere voule, en nombre assez grand pour eclairer 
parfaitement, et recouvertes d un toil vilre, qui, en empchant la pluie de pene- 
trer a 1 interieur, laisse librement circuler 1 air. Les galeries de 1 etage inferieur 
recoivent le jour de meme par des ouvertures percees dans la deuxieme voute et 
recouvertes d une grille qui laisse passer une lumiere suffisante. Ces galeries 
sont coupees a leurs extremites par des allees transversales sans tombes, aux- 
quelles donnent acces de larges escaliers, de sorte que la circulation est aussi 
commode que possible. 

Sans entrer dans les nombreux details de construction et d amenagement ou 
est entre 1 auleur, disons seulement qu il ne demande, eu egard au cbiffre des 
deces annuels dans Paris, qu une surface de 35 hectares pour suffire a toutes les 
necessites presentes. Si 1 on considerequeles cimetieres actuels occupent 1 40 hec 
tares environ, on voit que Paris peut encore se developper avant d avoir epuise 
les ressources que lui offre le projet de M. de Guny. 

M. Gratry a presente un systeme non sans analogic avec le precedent, mais qui 
presents cependant cette difference importaute que les constructions sont au- 
dessus du sol au lieu d etre souterraines. De plus, il propose 1 emploi de bieres en 
ciment qui, sans avoir peut-etre tous les avantages qu il leur accorde, et sans 
etre depourvues d inconvcnients dont il ne parle pas, meritent neanmoins d etre 
otudiees et meme experimentees, s il y a lieu. Un ingenieur du gouvernement 
bresilien, M. Louis Cruls, a invente egalement un systeme dans lequel il rem- 
place la biere par une pierre arlificielle ou le corps se trouve comme incruste. 
D autres, comme MM. Gannal et Sucquet ont propose divers modes d embaume- 
ment, dont quelques-uns, par leur simplicite, sont appeles a rendre des services 
considerables, en permettant d ensevelir les morts autrement que dans les pro- 
Ibndeurs de la terre. 



CREMATION. 79 

Nous rappelons aussi que le charbon reduit en poudre fine produit des eflets 
semblables a ceux de la terre seche. MM. Pichot et Malapert (do Poitiers) out 
utilise ces proprietes absorbantes du charbon dans la fabrication de suaires des 
tines a cnveloper les cadavres et a empecher toute odeur putride jusqu au mo 
ment de I inhumation. Des cadavres ensevelis dans de la poudre de charbon 
seraient assez rapidement momines. C est d ailleurs ce qu a propose M. llorne- 
mann, sous le nom de traitement des cadavres par le charbon de hois pile. Le 
charbon aurait la propriete d absorber les matieres liquides et gazeuses, et de 
reduire et diminuer la masse des corps par une force chimique, dont Pellet est 
comparable a celui d une combustion ou calcination lente mais complete. Le 
charbon, d apres M. Hornemann, brulerait les corps lentement grace aux pro 
prietes ozoniferes qu il possede comme le platine spongieux, tons les corps 
poreux et reduits en poudre, le sable fin et sec, les substances terreuses, etc. 
Les disinfectants pourraient etre utilises. Les experiences faitcs a cet egard par 
M. Devergie a la Morgue sont inte ressantes : il a suffi d une eau pheniquee au 
4000 e environ pour obtenir, pendant les fortes chaleurs, la disinfection de la 
salle des morts sans 1 aide d aucun fo urn eau d appel, alors que six ou sept 
cadavres sejournaient dans cette salle. 

II faut dire aussi quelques mots de 1 utilite des plantations dans les cime- 
tieres. Contrairement aux opinions de Maret et de JNavier, il faut admettre avec 
Priestley, Pellieux, Sutherland, Tardieu que c est un puissant moyen d assainis- 
sement. Les plantations ne doivent pas etre trop serrees, de maniere a conserver 
au sol toute son humidite. II faut choisirdes arbres droits et elances, comme le 
peuplier d ltalie, le cypres, des plantes qui consomment pour leur accroi^sement 
unegrande quantite d azote (trefie, avoine) celles qui absorbent beaucoup d eau 
(eucalyptus, soleil on helianthus annuus). Toules ces plantes laissent dans le 
solou a sa surface des restes de leur vegetation qni augmentent 1 humus, le ter- 
reau, dont Faction est tout aussi importante, ainsi que nous 1 avons montre. 

Qu on se tranquillise done, on peut etre assure qu il depend des homines de 
garder auprcs d eux leurs morts : pour atteindre un tel but, les moyens ne font 
pas defaut. II serait au moins etrange que dans un etat de civilisation aussi flo- 
rissant, dans un siecle ou les sciences physico-chimiques et biologiques ont 
fait de si grands progres, nous fussions inferieurs en un point semblable a toutes 
les the ocraties antiques, et qu a Paris, a Londres ou a Florence, on n arrival 
pas a constituer quelque chose d approchant des hypogees de Memphis. 
Pour resumer ce qui precede, nous dirons : 

Des trois reproches que Von adresse auxcimetieres, I infection de I air, I em- 
poisonnement des eaux potables et I encombrement, les deux premiers reposent 
sur des fails trop insuffisamment de montre s pour qu on les puisse prendre en 
se rieuse consideration. Quant au troisieme,s ilest, nousle reconnaissons , plus 
fonde que les deux autres,, il faut aussi ne pas ignorer quil nous suffit de vou- 
loir pour trouver un remede au mal, sans avoir recours a un expedient plus 
redoutable peul-etre que le mal lui-meme. 

Ainsi aucune necessite sociale plus ou moins urgente, aucune loi plus ou 
moins imperieuse d hygiene publique n exige, comme le pretendent un pen 
hativement les partisans de la cremation, que nous reprenions 1 antique usage 
de bruler nos morts. Et ici nous nous permettons de signaler a nos adversaires 
une inconsequence qu ils commettent et dont ils ne semblent pas comprendre 
toute la porte e. A les en croire,yles dangers que I inhumation fait courir a nos 



80 CREMATION. 

cites sont si graves et si pressants qu il n y a plus une minute a perdre pour 
recourir a la cremation. C est au nom dn peril social qu ils reclament son 
retablissement. Et en meme temps, par une contradiction flagraute, ils out soin 
de declarer que la cremation ne saurait etre obligatoire, mais simplement facul 
tative. II faudrait ccpendant raisonner. S il y a danger et que ce danger, la cre 
mation seule soil capable de le conjurer, il n y a pas a hesiter : brulons nos 
morts, car personne ne conteste que les interets des particuliers doivent s ef- 
facer devant 1 interet de tous, et qu il ne peut y avoir de faculte laissee a 1 in- 
dividu qu autant que cette faculte ne compromet pas la chose sociale. Pourquoi 
cette faiblesse de la part des cremateurs, pourquoi n ont-ils pas eu la hardiesse 
d aller jusqu au bout et de demander, au nom du salut public, que Ton brulat 
les recalcitrants ? 

II nous semble qu il etait tout a fait inutile, aux partisans de la cremation, 
du moment qu ils la voulaient seulement facultative, de donner taut de mau- 
vaises raisons pour justifier son emploi, et qu il aurait ete plus simple de leur 
part et peut-etre meme plus habile de ne la reclamer qu au nom de la liberte 
qui doit etre laissee a chacun de faire de sa propre depouilletel usage qu il juge 
convenable, a la condition de u attenter ni a la saute publique ni aux bonnes 
moeurs. Au fond, c est a ces termes tres-simples que se reduit toute la question : 
Doit-on admettre la cremation comme un mode de sepulture quelconque, et a ce 
point de vue faut-il r encourage r ou la combattre, dans les limites ou Vfitat et la 
socie te peuvent le gitimement intervenir? 

YIII. DOIT-ON AUTORISER LA CREMATION? Sur le premier point, nous avouons que, 
quelle que soit notre antipathie motivee pour ce genre de funerailles, il nous 
est impossible de ne pas repondre affirmativement. C est en effet a chacun de 
voir ici ce qu il a a faire : que celui qui vetit etre brule soit brule ! Toute inter 
diction a cc sujet n aurai t pour effet que de rendre plus nombreux les partisans 
de la cremation : grace a ce besoin de contredire et de s opposer qui est au 
fond de la nature humaine, des gens qui n auraient jamais songe autrement 
aux merveilleux avantages que presente la combustion artificielle sur la putre 
faction souterraine, n auront plus d autre ambition que d etre reduits en cendres 
au moyen des appareils perfectionnes de MM. Polli ou Siemens. Si, au contraire, 
on autorise la cremation, nous ne craignons pas de dire que le public dans 
sa masse restera indifferent aux seductions qui lui sont offertes et qu il gardera 
sa fidelite a des coutumes que nous estimons mieux appropriees a ses senti 
ments et a ses besoins. Nous envisagcons done a ce point de vue 1 avenir sans 
inquietude, et nous ne redoutons pas d abus. 

Toutefois, en autorisant la cremation, 1 Etat devra exiger de ceux qui en 
feront emploi qu ils se soumettent aux mesures de police que dicte la plus 
elementaire prudence. II ne faut pas, en effet, que la cremation puisse jamais 
devenir une sauvegarde ou meme un encouragement pour le criminel; et pour 
cela on doit necessairement proceder dans tons les cas, ou bien a 1 autopsie 
judiciaire qui sera plus ou moins minutieuse suivant les renseignements 
recueillis, ou bien a la mise en lieu sur des organes susceptible? de receler des 
poisons. Les cremateurs ont dit que ce serait vouloir mettre a la cremation un 
obstacle a peu pres invincible que de reclamer rigoureusement 1 une ou 1 autre 
de ces deux mesures; car, outre que 1 application en serait herissee de difii- 
cultes (a Paris, par exemple, ouil nieurt de 120 a 150 personnes par jour), leur 



CREMATION. 81 

caractere de suspicion les rendrait infiniment desagreables pour Ics personncs 
qui en seraient 1 objet. Nous ferons observer cependant que la mesure moins 
generale que proposent les cremateurs, et qni consiste a ne prendre dc 
precautions que dans les cas reellement suspects, est peut-etre plus injurieuse 
encore que les precedentes, si elle presente moins d obstacles dans { application. 
Com me il n y aurait jamais qu un tres-petit nombre de cas suspects qui devien- 
draient des cas criminels, on aurait fait planer sur heaucoup d innocents nn 
soupcon d autant plus odieux et plus grave qu il serait plus restraint, tandis 
que personne ne pent s offenser legitimement d une rnesure qui est generale. 
C est done pour 1 honneur mcme des personnes interessees que nous demandons 
que les memes prescriptions s appliquent a tous indistinctement, et la preci- 
sement se presente la difficulte, non insurmontable peut-etre, mais actuellement 
tres-reelle, de savoir comment le personnel medical pourra suffire a de tels 
travaux. 

Sous les reserves etdans les limitesque nous venons d enoncer, nous croyons 
done que Ton peut sans danger autoriser la cremation. Mais faut-il aller plus 
loin et y a-t-il lieu pour la societe et 1 Etat de mettre leur inlliience a son ser 
vice, de preter les mains a son introduction dans nos mosurs, de 1 encourager 
par les rnoyens qui sont en leur pouvoir ? 11 y aurait encouragement et appui 
de la part del Etat, remarquons-le bien, non-seulement s il imposait sans neces- 
sitela cremation, ce qui serait simplement monstrueux, ou si par la promesse 
de certains avantages il pesait sur la determination des individus, mais encore 
s il n appliquait pas tous ses efforts a conserver 1 inhumation, a rendre son emploi 
facile, a en attenuer les inconvenients ou les effets nuisibles, s ils existent. 

IX. FAUT-IL EISCOURAGER LA CREMATION? Surce point, nous repondrons sans he- 
siter: non. 11 existe, a notre avis, un interet superieur a conserver 1 inhumation, 
qui, plus que tout autre precede quelconque, repond aux exigences de ce culte 
des morts, dont la conservation et le developpement n importent pas moins, 
comme nous 1 allons voir, aux particuliers qu aux Etats. 

Ce culte des morts, si Ton se rappelle ce que nous avons dit dans la premiere 
partie de notve travail, s est rencontre partout a peu pres le meme dans rimma- 
nite. En quelque lieu, a quelque epoque qu on la considere, on relrouve tou- 
jours, non pas les memes modes de sepulture, qui, eux, ont vane, mais les 
memes manifestations pieuses autour des restes du mort, qu ou 1 expose a Fair 
libre, comme en Perse, qu on 1 embaume, comme en Egypte, qu on le brule 
comme a Athenes ou a Benares, ou qu on 1 inhume, comme en Chine. Ces mani 
festations, ces pratiques, nous avons montre qu elles avaient leur point de 
depart, leur raison d etre dans les sentiments et les opinions des premiers 
hommes, opinions et sentiments qui, quoi qu on fasse, form en t 1 eternel fonds 
de la nature humaine et ne sont jamais qu assoupis quand on les croit disparus. 
Nous en avons donne un remarquable exemple dans ces rites funeraires de Rome 
et de 1 Inde, ou des peuples qui brulent leurs morts et n en gardent qu un peu 
de ccndres, se conduisent a leur egard, suivant les vieilles coutumes de la pre 
miere periode humaine, comme si ces morts continuaient a vivre d une vie 
materielle, comme s ils pouvaient encore sentir, aimer et vouloir : contradiction 
elonnante sans doute, mais qui montre bien jusqu ou va la puissance de cette 
tendance spontanee. Nous avons en outre developpe cette idee que si, sous la 
pression de certaines necessites climateriques et sociales, les hommes out a 
DICT. ENC. XXIII. 6 



82 CREMATION. 

diverses reprises partiellement abandonne les rites primitifs, ils se sont em 
presses d y revenir aussitot que ces necessites ont disparu ; et nous avons ajoute 
qu en tout cela, mediocre a etc 1 influence qu ont eue sur la masse les philo 
sophies et les religions. 

Sur la masse, disons-nous, car nous ne pouvons pretendre qu il en ait ete 
tout a fait ainsi sur ce petit nombre d hommes qui, dans toutes les societes, 
s aite, pense, inventeet travaille pour I lmmense majorite. Chez ceux-la certaine- 
ment l influence philosophique et religieuse, sans etre absolue, a toujours ete 
(irande et capable de re agir avec force centre les impulsions spontanees. Lepoly- 
theisme d abord, le monotheisme ensuite, sans parler de toutes les theories des 
philosophes ecloses a leur ombre, ont ete puissants sur cette minorite con- 
vaincue ; et Ton pent croire que si elle n a pas fait davantage en beaucoup de 
circonstances pour reformer tant de pratiques evidemment contraires a ses 
croyances, c est qu elle s est heurtee aux antiques et inalterables sentiments de 
la multitude. 

Mais, d autre part, les dogmes theologiques, pas plus qne les conceptions de la 
metaphysique, ne sont eternels, et un jour vient oil chez cette elite meme les 
tendances spontanees, toujours vivantes quoique silencieuses, reparaissent avec 
une force dont on ne leseutpas crues capahles. Delivre d une compression secu- 
laire, le natural reparait, avec des exigences quelque peu differentes peut-etre, 
mais non moins energiques que chez cette foule, qui, elle, n ajamais varie. C est 
la le phenomena que nous observons aujourd hui. Assurement ce n est pas faire 
une decouverte que de constater 1 abaissement qui va grandissant d annee en 
annee des croyances surnaturelles : il suffit de prcter 1 oreille aux clameurs 
des interesses pour etre persuade qu on n avance la rien d inexact et de suggere 
par une pensee haineuse et parliale. Mais en meme temps on peut noter com- 
bien par compensation revivent de pures tendances fetichiques et combicn 
I homme, apres avoir pendant tant de siecles adresse son culte a des etres si 
difiiciles a concevoir, se reprend tout bonnement a aimer et a adorer tout ce 
qui 1 entoure. 

II y a plus d un siecle aujourd hui, comme 1 a fait justement remarquer 
M. Pierre Laffitte, que ce mouvement de relour s est particulierement prononce, et 
ce sont ceux-la memes qui avaient le plus detruit qui ont le plus contribne a le 
faire naitre. Les hommes se consolerent de ne plus rien adorer en dehors de la 
nature en adorant la nature elle-meme ; ils commcncerent a trouver des beautes 
inconnues a des choses aupres desquelles ils passaient depuis des siecles sans 
apprecier leur valeur. Ils decouvrirent un charme particulier dans 1 eau des lacs, 
dans la verdure des forets, dans la grace fragile de la fleur, et ils proclamerent 
toutes ces nouveaule s. Rousseau et Diderot furent les grands promoteurs de cette 
renaissance. Les hommes de la Revolution, qui avaient recu d eux cet amour 
de la nature, ne cesserent de la celebrer, et il ne serait pas difficile deretrouver 
au milieu de discours sur des objels terribles des phrases emues en I honneur 
des champs. Les reines elles-memes subissant cette influence n eurent-elles pas 
leur Trianon? Presque au meme instant commence avec Chateaubriand cette 
nouvelle ecole litleraire qui s appela plus tard le romantisme, et dont le merite 
fut de continuer en le developpant ce que le xvin e siecle avait commence. Poetes 
ct romanciers nous ramenerent a 1 amour des choses de la terre, et pendant 
qu ils nous inlroduisaient dans 1 intimite des forets et des lacs, les peintres, 
eux, s adonnant au paysage, nous representerent ce que les poetes avaient 



CREMATION. 83 

chante. On en vint a se prendre de passion pour ce qu il y a de plus humble 
dans la nature, pour le brin d herbe et pour la fleur, et il y eut des artistes qui 
se consacrerent a les peindre comme des romanciers a les celebrer. Nous avons 
vu de notre temps une litterature qu on pourrait appeler la litterature bota- 
nique. Dans un autre ordre d idees on s eprit jusqu aux moindres traces laissees 
sur la terre par les generations passees. On commenca de professer un culte reel 
pour tout ce qui subsistail des monuments dont elles avaient couvert le monde ; 
on entoura de respect ce qui restait de leurs temples et de leurs forteresses ; on 
s empressa de restaurer ce qui menacail ruine, on reslitua meme en entier ce 
dont il ne demeurait qu un vestige. Et cet amour du passe ne se borna pas a cc 
qui avail un caracterc de grandeur et de puissance : on s attacha a lout ce que 
1 art des ancetres avait produit, on recueillit, on rechercha avec passion lesmille 
ustensiles qui etaient a leur usage, depuis 1 arme dont ils se servaient a la guerre 
jusqu aux plus futiles objets dont ils decoraient leurs tables. Aucun temps 
ne vit naitre autant de collectionneur?. aucun temps n a vu fonder autant de 
musees. 

En quoi cet esprit nouveau, ou, si 1 on prefere, ce retour vers 1 ancien esprit 
se montre-t-il dans le culte des morts, qui nous interesse ici particulierement? 
Eh bien ! il apparait en ce que le culte rendu aujourd bui aux njorts ressemble 
deplus en plus a ce que nous 1 avons rencontre chez les populations primitives 
ou a ce que nous le trouvons actuellement chez les populations les moins 
avance es. 

Ecoutons ce que dit a ce sujet un homme qui n a d autre pretention que 
celle de bien observer, M. Maxime Du Camp : 

Les pauvres gens, ceux de la tranchee gratuite, soignent cux-memes les 
quelques pieds de terrain eutoure d uue bacriere ou dorment leurs morts. Ils 
viennent le dimanche apportant des fleurs achelees a bas prix, tenant en main 
un petit arrosoir rempli a la borne-fontaine, et ils restent des heures entieres 
a cultiver le jardinet funebrc. Parfois, au pied de la croix debois, ils mettent 
des choses etranges : des statuettes de platre qui n onl aucune signification alle- 
gorique, de gros coquillages, des fragments de pierre meuliere qui figurent un 
rochcr factice; dirai-je que j ai vu une pipe enveloppee d un bouquet d immor- 
telles? C est aux tombes des enfauts qu il faut surtout aller regarder. La, c est 
presque du fetichisme. Aupres du heros scandinave on enterrait son cbeval et 
ses armes, afm qu il put faire bonne figure en entrant chez Odin ; dans le sarco- 
phage des jeunes filles grecques on jetait leurs bijoux favoris ; ces vieilles coutumes 
des peuples encore jeunes ont traverse les ages, les religions, les philosophies, 
et sont restees parmi nous. A la place ou repose la lete du pauvre petit, on a 
installe une cage vitre c qui se ferme a clef. Dans cette sorte d armoire, on reunit 
les joujoux qu il aimait : des sold.its de plomb, des poupe es, des bilboquets, 
un jeu de quilles, des petits souliers comme celui que la sachet le baisait dans 
le iron aux rats. Sur la tombe d un enfant de quatorze mois au cimetiere du 
Sud, j ai apercu une gravure de modes representant deux femmes et une fillette 
jouant avec un perroquel. Sans doule on en amusait 1 enfant lorsque la maladie 
1 accablait dans son berceau... 

Un jour, dit le meme auteur, il y a longtemps, au cimetiere Montmartre, 
j ai etc Ires-emu. A quelque distance d une tombe que j allais visiter, je vis une 
jeune femme agenouillee, les deux mains posees sur une dalle sepulcrale et la 
tete appuyee sur les mains. Elle chantait d une voix Ires-pure el mouillee de 



8 4 CREMATION. 

larmes 1 air de la Casta diva. Je m arretai, croyant etre en presence d une folle 
et ne devinant guere ce qu une invocation a la lune signifiait en pareil lieu. La 
femme se releva, essuya ses paupieres, m apercut... Alors elle me montra d uji 
sine de tcte la tombe ou elle s etait inclinee, me dit : C est maman, elle 
aimait cet air-la, et s eloigna en sanglotant. 

Dans un autre passage, nous recueillons cet aveu : La croyance a 1 im- 
mortalile de Fame se materialise singulierement. C est le corps, la depouille 
desaqreqee, dispame qui dement Cobjet du culle reel; deposer sa carte 
sur un Sombeau, la corner pour bien indiquer que le visiteur est venu lui- 
meme et n a trouve personne, c est faire un acte etrange et passablement ridi- 

eule. 

M. Du Camp est-il bien sur que cet acle soit aussi etrange qu il veut bien le 
dire? Pour nous, il nous semble on ne peut plus naturel et facile a expliquer : 
il est la consequence meme du phenomene que nous signalons et qui consiste 
en une recrudescence croissante de toutes les tendances fetichiques a mesure 
que les populations s emancipent davantage des croyances surnaturelles. Et cela 
est si vrai que ce que nous raconte M. Du Camp du culte des morts n est que 
ce qu il a observe a Paris : c est la ce qui se passe dans la capitals et quelijues 
grandes villes, la ou le peuple est le plus sceptique et le plus indifferent aux 
choses religieuses ; mais il faudrait chercher longtemps avant de rencontrer 
un cimetiere de village qui repondit a une semblable description. L auteur 
appelle cela une contradiction singuliere ; nous ne voyons la, pour notre part., 
qu une conduite parfaitement logique et comprehensible. 

Mais, dira-t-on, n y a-t-il pas quelque chose d effrayant dans 11:1 id ":(.(o:uf 
Peut-on sans fremir imaginer que Ton revient aux ages barbares, a 1 igiiorarice 
primitive; qu on est sur le point de rejeter les immenses resultats de 1 evolution 
intellecluelle accomplie? (jue veut-on dire en pretendant que nous recommen- 
gons a penser et a sentir comme nos premiers ancetres ? 

Le fetichisme actuel n a que quelques points de contact avec le fetichisme 
antique; c est un fetichisme civilise, si nous pouvons nous exprimer ainsi, 
un fetichisme limite et jusqu a un certain point volontaire. Tout le monde 
admet, a quelque parti philosophique que Ton appartienne, cette division du 
moral humain en deux elements distincts : 1 intelligence et le sentiment . Si ces 
deux elements se rencontrent chez 1 homme a tous les ages de son histoire, 
comme on peut e galement les rencontrer chez 1 animal, il ne s ensuit pas de lii 
que leur rapport n aitpas varie et que 1 mtelligence se trouve aujourd hui vis-a- 
vis du sentiment dans la situation ou elle etait au debut de I liumanite. Si Ton 
admet, avec toute la science contemporaine, que ces fonctions superieures 
soient localisees dans des organes materiels, dont 1 ensemble forme le cerveau, 
il va de soi que ces fonctions out pu sc developper ou decrottre par 1 exer- 
cice, par 1 habitude, par 1 heredite, et qu il peut exister aujourd hui., physiologi- 
quement parlant, une difference cerebrale considerable entre nous et nos pre 
miers peres. 

S imagine-t-on bien ce qu etait le cerveau d un de ces bommes de 1 age feti- 
chique? Une preponderance immense, colossale, prise par le, sentiment sur 
1 intelligence reduite a un role infime; des passions grossieres et irresistibles 
se donnant carriere et ne demandant a la raison que les moyens de se satisfaire, 
sans jamais la consulter sur 1 opportunite de leur action ; d unc part 1 autorite 
du despoUsme le plus absolu, de 1 autre la soumission de 1 esclavage le plus vil, 



CREMATION. 

telle est, en peu de mots, la situation morale dans laquelle ont vecu nos 
premiers ancetres et dans laquelle vivent encore tant d hommes nos con tempo- 
rains. C est de ce point que I humanite est partie, et Ton peut dire que 1 effort 
de 1 immense revolution qui s est accomplie dans son etat a consists surtout a 
fortifier I" intelligence, a I elcver du role d esdave a celui de ministre dn 
coeur. Que le-resuHat ait etc considerable, c est ce qu on ne saurait croire 
sans tomber dans une illusion grave, si Ton considers la masse des hommes; 
mais c est cc qu on peut affirmer sans crainte, si Ton ne tient compte que 
de cette phalange d elite qui, apres tout, constitue I humanite. Chez elle, 
1 ancien etat cerebral s est trouve en certains cas si profondement modifie 
qu on a pu craindre 1 exces contraire et redouter de voir les actes dmges 
uniquement par 1 intelligence, ce qui n eut pcut-etre pas ete un momdre mal 
que celui auquel on venait d echapper. II n est pas douteux que la civilisation 
grecque a engendre de ces types extraordinaires, comme les Aristote et les 
Archimede, chez qui 1 intelligence avait pris un tel empire qu ils semblaient 
n obe ir qu a des besoins intellectuels. Mais ce sont la des exceptions exces- 
sivement rares ; dans le plus grand nombre des cas le rcsultat obtenu, et il 
est suffisant, a ete de rendre 1 mtelligence assez forte pour diriger d une ma- 
niere convenable les impulsions naturelles du coeur. Disons, en passant, que 
la meilleure part, sinon la totalile d un tel succes, est due aux religions diverses 
qui se sont tour a tour succede sur la planete. Elles y ont contribue dc deux 
i acons : d une part en surexcitant les fonctions intellectuelles qu elles obligeaient 
a produire des systemes et a les defendre ; d autre part, en comprimant par leur 
influence morale ce qu il y a de plus tyrannique dans le sentiment, c est-a-dire 
la portion ego iste, 1 autre ayant comme 1 intelligence plus besoin d excitation 
que de refoulement. 

Dans sa moderne renaissance, fait d atavisme social, - qu on nous passe 
1 expression, le fetichisme a done surpris 1 homme dans un etat cerebral 
tres-diffcrent de 1 etat primitif. De la, son caractere nouveau. II entre bien dans 
ses manifestations quelque chose de la spontaneite premiere; mais il y entre 
surtout beaucoup de raison et de volonte. L homme aujourd hui ne s abandonne 
a cette tendance qu autant que cela lui plait : il sail lui resister toutes les fois 
qu il le jugc necessaire. Sans doute il pourra mettre son plaisir a oublier un 
instant les lois uaturelles decouvertes par la science, il pourra dans ses vers 
adresser des invocations pathetiques aux elements, parler aux fleuves et a la 
mer et tutoyer les montagnes ; mais si le fleuve vient a deborder, il n est pas a 
craindre qu il se contente, comme autrefois, de s agenouiller sur ses bords en 
tendant des mains suppliantes. 

En ce qui concerne nos morts, puisque c est la finalement qu il nous faut en 
venir, ce qu il y a de profondement reel dans la renaissance felichique que nous 
constatons ne doit pas nous empecher de reconnaitre combien 1 etat nouveau est 
different de 1 etat ancien. Tout ce qu il y a de fctichique dans notre conduite 
envers les morts consiste en ceci, que devant le cadavre d un etre aime nous 
imposons momentanement silence a notre raison et donnons libre carriere a nos 
sentiments. Nous nous plaisons a croire que celui que nousperdons n apas cesse 
de vivre au point de ne plus nous entendre, de ne plus recevoir avec gratitude les 
temoignages de notre amour, de ne plus nous aimer lui-meme. Tel nous le met- 
tons dans la tombe, tel il va demeurer eternellemcnt present a nos yeux; et 
lorsque nous viendrons visitcr les quelques pieds de terre sous lesquels 



86 CREMATION. 

il repose, nous ne nous demanderons jamais, dans nos manifestations pieuses, 
si la terre et le temps out fait leur oeuvre, et si nos prieres ne vont pas a un 
etre dont la depouille meme a disparu. 

Mais, remarquons-le bien, c est la perte d un etre aime qui peut porter notre 
coeur a reprcndre momentanement un tel empire. Toute autre nous laisse indif- 
ferents. Or, c est la ce qui differe notre fetichisme du fetichisme .antique, pour 
lequel un cadavre quelconque etait quelque chose d anime et de vivant. Si nous 
nous decouvrons en signe de respect devant le convoi d un etranger, c est pour 
honorer la douleur de ceux qui 1 accompagnent, et non pour rendre hommage a 
une depouille qui ne nous est de rien et dont nous ne nous occupons que pour 
1 empecher, autant que le permet le culte saere des morts, d etre nuisible aux 
vivants. 

Notre fetichisme est done limite, et si dans les cas de douleur extreme il est 
veritablement spontane et involontaire, il depend au moins de nous de 1 exciter, 
de 1 cntretcnir, et de prolonger avec la complicite de 1 intelligence un etat 
mental qui n a ete engendre d abord que par un mouvement d exaltation passa- 
ger. Le tout, dans la question qui nous occupe, est de savoir si nous devons 
consacrer nos elTorts a developper cette tendance chaquejour croissante, comme 
le constatent les plus impartiaux des observateurs, et s il est un autre proce de 
que 1 inlmmation pour remplir le but propose. Quant a nous, nous estimons 
qu il est d un interet de premier ordre d appuyer par tous les moyens en notre 
pouvoir cette renaissance fetichique dans ses manifestations quelconques, et en 
parliculicr dans celles qui concernent le culte des morts. Aucun culte, en effet, 
ne peut eveiller et soulenir au meme degre dans 1 homme les sentiments desin- 
teresses, ceux qui de tous ont le plus de mal a poindre, et dont cependant la 
preponderance n importe pas moins au bonheur individuel qu au bonheur domes- 
tique et social. Celui que Ton va visiter dans sa tombe ne peut plus rien pour vous, 
et toute la peine que vous vous donnez pour lui etre agreable ne sera pas payee 
deretour. Votreseule recompense sera dans la satisfaction que vous aurezdonnee 
a vos penchants sympathiques en les exercant. Mais, a la ve rite, cet exercice ne 
sera pas perdu ; par lui vous vous serez ame liore, et s il est vrai, comme 1 a dit 
quelqu un, que la vertu soil un effort en faveur des autres, quelle source de 
moralite que des efforts accomplis en faveur des morts, c est-a-dire envers des 
etres incapables de reconnaissance ! Si Ton convient avec nous qu une societe 
serait coupable si elle entravait ou meme si elle n encourageait pas de toutes 
les manieres 1 essor de tels sentiments, dont depend sa felicile, on ne tar- 
dera pas a convenir egalement que 1 inhumation seule est apte a remplir les 
conditions voulues et qu a aucun degre elle ne peut etre suppleee par la cre 
mation. 

Nous le demandons a tous les cremateurs de bonne foi : croient-ils vraiment 
que le culte des morts tel qu il existe et tel qu il a sa raison d etre d apres les 
motifs que nous avons exposes, croient-ils que ce culte puisse se maintenir 
loisque les corps seront consumes par le feu au lieu d etre mis en terre? Quelque 
vif et puissant que soit le sentiment qui agitera 1 homme, quelle autre idee que 
celle d un aneantissement absolu pourra-t-il conserver lorsqu il tiendra entre 
ses mains 1 urne cineraire? S il y a une part de subjectif dansle sentiment qui 
accompagne 1 inhumation, on ne peut douterau moins que la part objective ne 
soit considerable : car, en fin de compte, on a vu descendre le corns dans la fosse, 
on sail qu il y reside, et tout 1 effort mental consiste a se representer I imafe du 



CREMATION. 87 

moil non telle qu il peut etre devenu au moment ou Ton y pcnsc, mais tel 
qu il elait an moment ou on 1 a perdu. Dans la cremation, au contraire, vous 
assisted a la destruction menie de ce corps, dont la conservation, supposee sinon 
reelle, est le point de depart, la raison d etre du culte rendu. L operation 
achevee, on tient entre les mains, avec les quelqucs grammes de poussiere 
intbrme que renferme I urne cineraire, la preuve ineme de cette destruclion, 
et si forte, qu aucune puissance morale n est capable de 1 ecarter. II est certain 
qu autant vaudrait ne rien tenir dn tout et no, laisser au mort pour toute sepul 
ture que le souvenir des vivants. N est-ce pas, d ailleurs, ce que proposait un 
journaliste que nous avons cite ? Malheur aux hommes, malheur aux nations, 
disait-il, qui out besoin d un signe materiel pour honorer leurs morts ! Com- 
bien, helas ! nous differons d avis avec eel homme libre de prejuges, et combien 
nous souhaiterions d avoir sa confiance dans la force mentale et morale de 
1 humanite! Nous ne croyons malheureusement pas que jamais elle puisse se 
passer de ce signe materiel dont il parle avec mepris, et atteindre a cet etat de 
subjectivite parfaite et pure de toute excitation etrangere, dont il la croit capa 
ble et qui n a jamais ete que le privilege exclusil d un Ires-petit nomine. 
D ailleurs une telle subjectivite, si elle pouvait etre universelle, ne nous rendrait 
encore qu imparfaitement tous les services que nous attendons des cimetieres. 
On serait 1 efl ort sur soi-meme dans celte contemplation interieure d une image 
que le moindre caprice suffirait a laire naitre et que la distraction la plus 
legere pourrail effacer? on seraient les devoirs pieux / ou serait le culte? Que 
d efticacite, au contraire, au point de vue du developpement de nos penchants 
les plus eleves, dans ces visites aux morts, qui, cbaque fois qu elles se renou- 
vellent, et a Paris chacun sait combien elles sont frequentes, demandent a 1 in- 
dividu, quelle que soit saclasse, un sacrifice materiel parfois considerable et une 
fatigue morale toujours penible, bien que recherchee. Vous repondez a cela que 
vous construirez des colombaires, que vous eleverez des mausolees, ou les 
urnes cote a cote seront exposees a la piete des vivants. Mais vos colombaires 
remplaceront-ils la tombe? Ge recueillement, cette solitude indispensables que 
le parent et Tami trouvent aujourd bui aupres des cypres et des saules, ou les 
rencontreront-ils dans vos grandes salles communes, lorsque s y bousculeront 
les quarante mille visiteurs que le dimanche ramene dans les cimetieres pari- 
siens, les deux cent mille qui s y pressenl nujour des Morts. Autant le culte des 
morts nous semble rendu facile par rinbumation, autant il nous est impossi 
ble d imaginer quelles formes il pourra revetir lorsque les corps auront ete 
incineres. Les urnes seront-elles donnees aux families? Et les restes sacre s des 
parents seront-ils obliges de suivre leurs de cendants dans tous les demena- 
gements qu entraine la vie moderne? Si la vanite humaine vient a creer 
un luxe special pour les urnes funeraires, on peut etre certain de les voir 
ligurer bientot a I liotel des ventes ou a 1 etalage des brocanteurs. Direz- 
vous que les Grecs et les Romains brulaient leurs morts et que cependant ils 
n ont jamais passe pour negliger de leur rendre bonneur? Nous vous rappelle- 
rons qu il n y eut pendant longtemps parmi eux qu unc minorite patricienne 
qui fit usage du bucher, et que lorsque la mode en penetra dans les autres 
classes, ce fut precisement a 1 epoque ou se prononca la decadence et ou les 
Romains commencerent d abandonner les traditions qui avaient fait leur gran 
deur. Serait-ce une raison de les imitcr? Quant aux Hindous, que Ton peut citer 
egalement, et qni eux gardent, cela n est pas douteux, un culte pieux pour leurs 



88 CREMATION.] 

morts, nous ferons observer que chez eux une religion antique et toujours scrupu- 
leusement obeie n a pas laisse a 1 arbitraire de chacun le soin de regler la somme 
des devoirs envers cenx qui ne sont plus. Elle a ordonne elle-meme ce qu elle 
a juge convenable a cetegard, et par la a garde vifs et profonds dans le cceur de 
son peuple des sentiments que les precedes employes pour se delivrer des morts 
n auraient point tarde peut-etre a assoupir et a eteindre. Mais quel est 1 homme 
emancipe de notre Occident qui voudrait s astreindre aux offrandes journa- 
licres que la loi de Manou impose an brahnie en 1 honneur des manes et 
qu elle declare plus utiles et plus meritoires que les offrandes rnemes destinees 
aux dieux ? 

Nous adresserons a nos adversaires une derniere question : la plupart ont 
proteste avec e nergie centre toute idee d iudustrialisme introduit dans la cre 
mation et ont declare tres-baut que la premiere condition que devait remplir 
lout appareil crematoire etait de bruler jusqu au dernier atonie des gaz et des 
vapeurs degages. Nous demanderons simplement si ces dispositions qu on ne 
saurait trop louer doivent persister et si ceux qui les montrent sont decides a 
repousser sans merci les propositions qui ne tarderont pas a les assaillir. Nous 
avons, eneffet, tout lieu de croire que les avis sur la question sont fortpartages, 
et que les resolutions precedentes ont du paraitre a beaucoup de gens un veri 
table crime de lese-industrie : comment admettre sans fremir que Ton perde 
ainsi de gaiete de coaur des mate riaux si precieux, des gaz que Ton peut utiliser 
de mille manieres, des graisses et des liquides dont 1 emploi est tout trouve, des 
cendres qui feraient de si beaux engrais. Car les cendres memes, est-il bien 
indispensable de les remettre en entier a la famille ct ne pourrait-on pas en gar- 
derlameilleurepart? Du moment que le corps est reduit a quelques jiarcelles, 
qu importe que la reduction soit plus ou moins considerable? qui empeche de 
supposer que 1 ceuvre du feu a ete plus parfaite?... 

On va croire que nous exagerons : helas non ! tout cela a ete dit et propose. 
M. Xavier Rudler, dans une lettre au docteur Gaffe, dont nous avons deja eu 
1 occasion de parler, ecrivait ceci : Je n ai rien trouve de plus simple que de 
placer les corps dans une cornue a gaz et de les distiller jusqu a reduction en 
cendres, et j ai ajoute que le gazprovenant de cette distillation pouvait servir a 
V eclairaye . sauf a avoir des appareils de lavage tres-puissants. 

Ainsi, pour M. Rudler, la question n estpas de savoir s il pourra sembler dur 
a un fils de voir transformer son pere en gaz d eclairage ; non, c est tout sim 
plement une affaire d appareils de lavage a inventer. 

Dans une courte brochure (Brulons nos morts!), qui bien qu anonyme n est 
peut-etre pas la moins habilement faite en faveur de la cremation, nous trouvons 
la phrase suivante : Cette combustion degage des vapeurs qu il s agit de rendre 
aussi pen miisibles que possible, si Ton ne peut les absorber entierement, en 
attendant quon les utilise, comme la science ne manquera pas sans doute de 
le faire unjour. L auteur trouve la chose toute naturelle. 

Quant a 1 idee de garder pour 1 industrie agricole la plus grande partie des 
cendres obtenues, nous la devons au celebre M. Thompson, le propagateur de la 
cremation en Angleterre. 11 fait observer que son pays es. tributaire de 1 etran- 
ger pour une quantited os qui s eleve aujourd hui a 800 OOOlivres environ, et en 
supputant ce que peuvent produire les quatre-vingt mille quatre cent trente 
deces que Ton constate annuellement a Londres, il se demande s il ne serait 
pas desastreux, devant la necessite de faire rendre au sol le maximum de produits 



CREMATIOiN. 89 

possible pour nourrir une population aussi compacte que la population britan- 
nique, de perdre chaque annee plus dc !200 000 livres d un engrais aussi 
precieux. 

C est en presence de semblables propositions que nous demandons aux crema- 
teurs s ils se croient assez sues de leurs adherents pour nous affirmer qu ils 
resteront eternellement sourds a d aussi puissantes raisons. Jamais les arguments 
ne manqueront, qu on le croie bien, pour justifier de tels precedes. On invo- 
quera 1 interet social, les lois economiques, au besoin meme 1 interet dc la 
famille, qui recevra peut-etre une legere retribution en echange du service 
rendu, et toutes ces considerations sont trop emouvantes pour qu on ne se decide 
pas a francbir le dernier pas et a se precipiter dans 1 industrie. 

Ge jour-la, le culte des morts aura vecu. 

X. RESUME : Dans 1 etude que nous venous de faire de la cremation, nous 
avons cherche a montrer le point de vue humain, nous voulons dire le cote 
social de cetle question. 11 nous a ete facile de prouver qu en quelqur 
pays que ce soit les bommes n ont point commence par brfiler leurs morts. 
Esquissant alors la suite des actes funeraires, nous avons nettemenl distingue 
les ceremonies qui ont accompagne la sepulture ou le rituel funeraire de la 
sepulture elle-meme. Pour ce qui regarde les ceremonies i unebrcs proprement 
dites, il y a eu entre tous les peuples de la terre la plus complete unilbrmite , 
tandisque pour ce qui concernela sepulture elle-meme, il y a eu de nombreuses 
variations, d apres les climats et les moyens que les populations rencontrerent a 
leur portee. 

Les hommes furent pousses a employer la cremation pour deux raisons : le 
desir de se soustraire au danger que tout amoncellement de matiere organique 
entraine apres lui, le besoin de rapatrier les restes des morts. Ainsi 1 usage de 
bruler les corps ne s est introduit que cbez les peuples dont le caractere militaire 
est incontestable : les Grecs, les Ilomains, les Mexicains, ou chez les Hindous 
qui avaient a lutter contre I epidemicite du chole ra ou les rigueurs d un climat 
meurtrier. La guerre ou la peste ont conduit I liomme a 1 emploi de memes 
moyens. De ces differents centres principaux, la cremation s cst repandue 
dans les pays voisins par les conquetes militaires ou les efforts des mission- 
naircs. 

ISous avons montre ensuite de quelle maniere la cremation fut mise en pra 
tique et fait remarquer qu elle ne fut jamais adoptee que par une tres-faible 
minorite. Disparue de 1 Occident depuis le commencement de 1 ere chretienne, 
elle a tente de s y introduire de nouveau, au debut de notre siecle,a la faveur de 
1 engouement que suscitaient alors Rome et la Grece. Peu prisee par les gouver- 
nements, mais defendue avec conviction par quelques ecrivains francais et 
etrangers, elle a fmi, apres plus de soixante ans d efforls, a se creer de chauds 
partisans en Italie, en Suisse, en Allemagne, ou on a commence a la pratiquer. 
La France s est tenue jusqu ici sur la reserve. 

Apres avoir reproduit avec impartialite les arguments des partisans de la 
cremation, et reconnu la perfection de leurs appareils, nous avons fait voirque 
les arguments invoques contre les cimetieres se reduisent a trois principaux : 
on les^accuse d etre une source d emanations dangereuses, d empoisonner les 
eaux de puits et de riviere, d occuper trop de place. Nous avons montre ce 
qu il y a de peu fonde dans ces opinions et cherche a reliabiliter les cimetieres 



90 CREMATION. 

Nous estimons cependant qu il y a lieu d autoriser la cremation pour ceux qui 
la desirent, car, commc 1 a dit Frochot : Les derniers soins a rendre aux de- 
pouilles humaines sont unacte religieux, dont la puissance publique ne pourrait 
prescrire le mode sans violer le principe de la liberte des opinions. Toutefois 
en 1 autorisant, 1 Etat devra exiger 1 execution de certaines me-ures de police. 
Les pouvoirs publics ne peuvent songer a rendre la cremation obligatoire que 
dans les conditions memes qui 1 ont fait naitre, c est-a-dire sur les champs de 
bataillc ou on temps d epidemie grave. Sauf ces deux cas speciaux, il n y a pas 
lieu d encourager Tadoption d une mesure aussi perturbatrice de nos habitudes. 
L inhumation favorise, entretient et developpe le culte des morts, qui est une 
source puissante de moralite. La tombe, a dit justement Vico, est une institu 
tion caracteristique de 1 espece humaine. Dans notre societe moderne, il faut 
que toule cite possede son cimctiere. Comme les individus, les societes ont 
leurs habitudes, instinctives ou acquises, et il n est permis de les modifier 
qu apres en avoir murement approfondi la nature, le caractere et le but. Ce 
serait une erreur de croire que les ameliorations sociales dependent exclusive- 
ment de mesures d ordre purement materiel ; la science doit aujourd hui cher- 
cher a expliquer tous les phenomenes, et trouver leurs veritables causes. C esta 
ce point de vue que nous nous sommes places dans cette etude d hygiene sociale. 

A. LACASSAGNE et P. DDBUISSON. 

INDEX. Apergu general. Division et delimitation du sujel, p. 5. I. Des precedes fu- 
neraires qui precederont la cremation, p. 5. II. Chez quels peuples et pour quels motifs 
la cremation prit naissance, p. 12. III. De quelle maniere la cremation fut pratiquee, 
p. 24. IV. Renaissance de la cremation au dix-neuvieme siecle, p. 32. V. Arguments 
invoques par les partisans de la cremation, p. 43. VI. Appareils modernes employes pour 
la cremation, p. 56. VII. Discussion des arguments presentes par les partisans de la 
cremation, p. 05. VIII. Doit-on autoriserla cremation? p. 81. IX. Faut-il encourager 
a cremation? p. 82. X. Resume, p. 89. 

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Diction naire des anliquites (articles : BRULER, APOTHEOSE, CREMATION-). Dictionnaire en 
60 volumes (article : INHUMATION). Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales 
(article : MORT). Grand dictionnaire universel du XIX* siecle. Larousse (article : 
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Voirie et cimetieres. Paris, 1852. GUERARD. These inaugurate. Des inhumations. Paris. 
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Cinq Cents dans la seance du 21 brumaire an V. CAMBRY. Projet presente a Vadminis- 
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seance du 14 floreal an I ll. Annales d hygiene, Union medicate, Journal d hygiene, 
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de pharmacie, 1873 : Eaux et cimetieres, par ROBINET. Comptes rendus de V Academic des 
sciences, 3 mai 1849 : communication FREYQXET. POLLI. Sulla incinerazione dei cadaveri. 



CREME. 91 

L incinerazione del cadaveri e admissibile? risposta al prof. Polli. Giovanni BATT AYH. 
La cremazione e I igicnc, lettere al prof. Polli. ZIN\O. Sulla inumazione, imbalsamazione 
e cremazione del cadaveri. BRUNETTI. Cremazione dei cadaveri. G. PINI. Sulla ercntu- 
zionedei cadaveri, riposta al prof. Mantegazza. TEDESCO. La cremazione dei cadaveri. Del 
colera-morbus in suoi rapporti colla cremazione, etc. BLONDELLI. La cremaziom dei cada 
veri umani, esaminata nella sua origine morale, religiosa e politico,, G. DCJARDIN. La 
cremazione ed incinerazione dei cadaveri. GORINI. Gli experiment! vulcanici. FELICE DEI.I. 
ACQUA. La cremazione dei cadaveri. Auguste GUIDINI. La cremazione dei cadaveri nei rnp- 
porli igienici, morali, tecnici ed artistici. Atti delta cremazione di Alberto Keller. 
Bollettino dellci Societa per la cremazione dei cadaveri di Milano. De la cremation. 
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TODRNELLE. Des Sepultures, par AMAURY-DUVAL. Discours sur la question proposes, etc., 
par MULCT. LAMAKHE. Diet, de police, art. Cimetiere. LEGRAND D AUSSY. Memoire sur les 
sepultures nationales, an V. Recueil general des questions Iraile es el conferences du 
bureau d adresse es annees 1053, 34, 35, jusqu d present, etc. (Paris MDCL1V, chez Tlieo- 
phraste Renaudot) : le 18 aout 1642, on discute la question : Lequel vaut mieux enterrer ou 
bruler les corps des defunts. BUFFON. T/teorie de la Terre. VOLNEY. Voyage en Ei/y^le 
et en Syrie. CHAHDIN. Voyage en Perse- - - MAHUDEL. Du I m incombustible. In Mem. dc 
I Ac. roy. des inscr., etc., t. IV. Paris. 1723. Etrennes aux marts el aux vivanls, 171)8, 
in-12. Memoria sobre os pregnisos causados pelas sepulturas das cadrtverrx nos tem- 
plos, e methodo de os prevenir. Vicenti Coelko de Scabra silva Tcllcs. Lisboa, 1X00. - 
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des temps prehistoriques en Scandinavie, p. 885. M me Clemence HOVER. Les rites fiu/c- 
raires aux epoques prehisloriques et leur origine. - - H. THOMPSON. Trailement des corps 
apres la mart. Moniteur scientifique de Querneville, 1874, p. 883. LACASSAGNE et Dunuissox. 



On donne ce nom a la couche jaunatre et demi-fluide qui se ras- 
serable a la surface du lait pur, abandonne au repos dans uri lieu irais. 

La preparation de la creme est fort simple; elle precede celle du beurre, et a 
etc decrite a cet article dans le present Dictionnaire. 

La creme est un melange variable de beurre, de caseine et de serum. 
Elle se forme par suite de la legerele des globules butyreux qui, en raison de 
leur densile moindre que celle du liquide ambiant, gagnent la surface. C est 
done une separation mecanique. On concoit tres-bien que ces globules ainsi se- 
pares se tassent de plus en plus a la partie superieure du liquide ; aussi observe- 
t-on que la consistance de la creme varie, et augmente avec le temps. A cette 
premiere cause vient bientot s cn joindre une secondc ; la caseine contenue dans 
le lait interpose se coagule, et diminue encore la liquidite du produit, au point 
que le vase qui le contient peut etre retourne sans qu il s ecoule. 

La composition d un pareil melange est necessairement variable, en raison des 
circonstances au milieu desquelles il se forme, et des differentes especes de lait 
qui lui donncnt nai>sance. D apres M. Jeannier (voy. article LAIT, page 150), la 
creme contient en moyenne 372 parties de beurre pour 1000, et sa densite est 
1020. 

Le dosage de la creme s effectue au moyen du cremometre, invente par Banks 



92 CREME DE TAKTRE. 

en Angleterre, usite d abord en Amerique, et introduit en France par Valcourt. 
Get instrument, dont le scul merite est le has prix (8 francs la douzaine), est in- 
lidele. Ses indications sont faussees par 1 ebullition du lait, et 1 addition de 
1 eau. II a etc decrit a 1 article LAIT. 

La qualile de la crcme depend surtout de la quantite de beurre qu elle con- 
tient. C est done ce dernier corps qui doit etre dose. On y arrive facilement soit 
a 1 aide du lacto-butyrometre, de M. Marcband (art. LAIT, page 149), soit, ce 
qui vaut mieux, par 1 analyse complete suivant la methode decrite page 143 
(Joe. cit.}. II est aussi essentiel que la creme soit fraiche et que le depart ait eu 
lieu a une temperature de 13 a 14 degres. Elle a, dans ce cas, im gout d une 
grande finesse, qu elle perd au fur a mesure que le lait qu elle contient s aci- 
difie, s aigrit et se coagnle, et que le beurre rancit. 

Tout en que nous venous de dire se rapporte a la creme normale, mais non a 
ce qui est vendu sous ce nom dans le commerce. 

La creme proprement ditc ou creme a cafe des lai tiers de Paris n est autre 
chose que du lait pur, quelquefois audilionne d un peu de creme veritable, ou 
plus simplement d eau. Elle se vend 60 centimes le litre, et doit marqucr de 
18 a 25 degres au cremometre. 

La veritable creme prend le nom de creme double, elle n est vendue qu en 
petite quantite. 

Pour la masse des consommateurs, on reconnait la veritable creme a deux ca- 
racteres : sa consistance et sa couleur jaune, rappelant celle du beurre qu elle 
doit contenir. La consistance cremeuse s obtient facilement en provoquant la 
coagulation partielle de la caseine, an moyen d une quantite convenable d une 
substance coagulant le lait. On donne au tout la couleur voulue a 1 aide de 1 un 
des precedes employes pour le lait (caramel, extrait de cbicoree torrefiee, rocou, 
carottes cuites au four, oignons brules, petales de souci prepares pour teindre 
le beurre, etc.). Ces pratiques constituent une tromperie sur la qualite de la 
chose vendue, mais elles sont sans influence immediate sur la sante du con- 
sommateur. P. C. 

< ui:m: E TARTRE. Tartrate acide de potasse, bitartrate de potasse, 
surtartrate de potasse. KO,HO,C 8 H 4 10 . 

On donne le nom de tartre, de tartre brut, a la croute saline qui se forme 
centre la paroi interne des tonneaux dans lesquels on conserve le vin. Ce tartre 
est compose surtout de creme de tartre, d un peu de lie, de matiere colorante 
et d une petite quantite de tartrate de chaux. II est rouge ou blanc, selon le 
vin qui Fafourni; il a une saveur agreable et vineuse, et bride sur les charbons 
ardents en repandant une odeur qui lui est propre. Le tartre est employe dans 
cet etat pour preparer les boules de Mara ou de Nancy. 

Le tartre est purifie en grand a Montpellier. Pour cela, on le fait dissoudre 
dans 1 eau bouillante ; on y delaie quatre ou cinq pour cent d une argile pure 
qui ne tarde pas a s emparer de la matiere colorante et a la precipiter ; on passe, 
on evapore a pellicule et on laisse cristalliser ; les cristaux seches portent le 
nom de creme de tartre. II sont constitutes par du bitartrate de potasse assez 
pur, a cela pres du tartrate de chaux qu ils contiennent. 

La creme de tartre ou tartrate acide de potasse se pre sente sous la forme de 
cristaux qui sont des prismes rhombo idaux droits, qui se roupent entre eux et 
forment des agregats confus. Ces cristaux sont incolores et inodores ; leur saveur 



CREME DE TARTRE. 93 

est aigre ; ils craquent sous la dent. La creme de tartre est inalterable a 1 air ; 
elle est peu soluble dans 1 eau froide : une partie de sel exige pour se dissoudre 
240 parties d eau a -+- 15; elle est soluble dans 15 parties d eau bouillante et 
insoluble dans 1 alcool. 

La creme de tartre qui est un produit commercial, doit etre cboisie en cris- 
taux bien prononces, blancs et d une saveur acide assez marquee. II faut la con- 
server dans un endroit sec, car elle s altere a I humidite et acquiert alors une 
odeur d acide acetique. Quelquelbis elle est falsifiee au moyen du sable : la 
fraude se reconnait facilement en traitant la creme de tartre par 1 eau bouillante, 
qvii laisse le sable indissous. II faut aussi s assurer qu elle ne renferme ni sul- 
fates, ni cblorures, ni sels metalliques. Une solution etendue de creme de 
tartre additionnee d un leger exces d acide azotique ne doit etre precipitee ni 
par le chlorure de baryum (sul fates), ni par 1 azotate d argent (chlorures), 
ni par Tacide sulfhydrique (sels metalliques). la presence du tartrate de 
cliaux se reconnait dans la dissolution de ce sel a 1 acide de 1 oxalate d ammo- 
niaque. 

La creme de tartre est employee en poudre comme purgative a la dose de 
8 a 50 grammes. Elle fait partie de la poudre cornachine ou tie Tribus, de plu- 
sieurs poudres et opiats dentifrices. Elle sert a pre parer 1 acide tarlrique et la 
plupart des tartrates. On s en sert surtout pour obtenir la creme de tartre 
soluble dont nous parlerons tout a 1 heure. 

Poudre de creme de tartre. On pulverise la creme de tartre dans un mortier 
de porcelaine, et on la passe au tamis de soie. (Codex.) 

Poudre de cornachine ou de Tribus. Creme de tartre, scammonee, antimoine 
diaphoretique, de cbaque, parties egales. 

Cette poudre doit etre preparce a mesure du besoin, car si 1 antimoine diapbo 
retique retenait du protoxyde d antimoine, elle deviendrait eme tique; il se ferait 
dans ce cas de 1 emetique ou tartre stibie. 

La poudre cornachine s cmploie a la dose d un gramme, comme purgative. 

Poudre dentifrice acide. Creme de tartre pulverisee 200 grammes; sucro 
de lait 200 grammes; laque carminee 20 grammes; buile essentielle de 
mentlie poivree 1 gramme. On broie soigneusement sur un porphyre la laque 
carminee avec une partie du sucre de lait ; on ajoute le restant du Sucre et la 
creme de tartre ; on repasse par parties le melange sur le porphyre, et, apres 
1 avoir aromatise avec 1 huile essentielle de menthe, on le conserve a 1 abri de 
la lumiere dans un vase bouchc (Codex.) 

Electuaire dentifrice. Creme de tartre 60 grammes ; corail rouge prepare 
120 grammes; os de seche porphyrises 50 grammes; cochenille 50 grammes; 
alun 2 grammes ; miel de Narbonne 520 grammes. On re duit en une poudre line 
separenicnt, sur un porphyre, le corail, les os de seche, la creme de tartre, la 
cochenille et 1 alun. On broie d abord 1 alun et la cochenille dans un mortier de 
marbre avec une petite quantite d eau, jusqu a ce que la couleur rouge soit bien 
developpee; on ajoute successivement le miel et les autres poudres, et on triture 
pour avoir un melange exact que Ton parfume a volonte avec une essence 
appropriee. 

Limouade tartro-borate e (WAHU). Creme de tartre en poudre 25 grammes; 
borate de soude en poudre 7 grammes. On melange avec soin les deux sels dans 
un mortier de porcelaine. On prend ensuite 40 grammes d eau bouillante ; on 



94 CREME DE TARTRE. 

en verse un quart dans le mortier sur les sels ; on triture pendant quelques ins 
tants et Ton decante avec precaution ; on ajoute un second quart de 1 eau bouil- 
lante sur la partie des sels non dissoute ; on triture et Ton decante. En repe- 
tant deux ibis encore la meme operation, on parvicnt a dissoudre la totalite des 
sels. On ajoute alors a la solution le sue d un fort citron, et 50 grammes de 
sucre en morceaux que Ton a au prealable rudement frotte sur le zeste du 
citron, afin d absorber une partie de son huile essentielle. On aide a la solution 
du sucre en agitant pendant quelques instants, et 1 on frltre au papier. 

On obtient de cette maniere une veritable limonade du gout le plus agreable. 
L effet purgatif a lieu en moyenne au bout de deux a trois heures, et le malade 
ne ressent aucune colique. Les doses ci-dessus couviennent pour un bomme 
adulte; on les variera done en raison de 1 age et du sexe du malade, et par con 
sequent, lorsque Ton aura affaire a des enfants, on pourra diminuer la quantite 
relative de 1 eau. 

La creme de tartre a ete pendant longtemps considered comme le purgatif le 
plus convenable dans les maladies inflammatoires ; elle etait administree a la dose 
de 8 grammes comme laxatif leger, et de 30 grammes comme purgatif. On la don- 
nait dissoute dans du bouillon d herbe ou de veau. Elle constituait un medica 
ment infidele, qui aujourd bui est a peu pres completement abandonne. Quand 
on veut recourir a un purgatif acidule, on lui substitue avec beaucoup d a van 
tage la creme de tartre soluble ou tartrate borico-potassique. 

Creme de tartre soluble, tartrate borico-potassique, tartrate boro-potas- 
sique. KO,B,,0 5 ,C 8 H 10 . 

La creme de tartre etait, comme nous 1 avons deja dit, tres-employee au 
siecle dernier comme purgatif acidule, mais son peu de solubilite dans 1 eau 
nuisait beaucoup a son emploi. Depuis longtemps, les chimistes se sont occupe s 
du moyen de la rendre plus soluble. Us ont d abord employe, a cet effet, le 
borate de soude; mais ce set detruisant prcsque cntierement 1 acidite de la 
creme de tartre, ils lui ont substitue 1 acide borique, qui est encore employe 
aujourd hui pour cet usage. 

Voici le precede indique par le codex de 1866 pour pre parer la creme de 
tartre soluble : bitartrate de potasse pulverise 1000 grammes; acide borique 
cristallise 250 grammes ; eau 2,500 grammes. On met ces substances dans une 
bassine d argent ; on porte a 1 ebullition ; on e vapore en agitant continuellement 
et en ayant soin de menager le feu a la fin jusqu a ce que le melange soit reduit 
en une masse tres-epaisse. On detacbe cette masse, on la divise, et on la fait 
secher a 1 etuve, sur des assiettes. On concasse le produit sec, et on le conserve 
dans des tlacons bien bouches. Gette forme a 1 avantage d etre favorable a la 
conservation du produit et de ne pas permettre la fraude. 

La creme de tartre soluble se presente alors en fragments amorplies, trans- 
parents, non susceptibles de cristalliser. Elle doit etre douee d une forte saveur 
acide et se dissoudre dans 1 eau en grande proportion. 

On peut obtenir la creme de tartre soluble sous la forme de lamelles brillantes 
et entierement solubles dans Teau. Dans ce cas, il est indispensable de ne pas 
se servir d acide borique prepare au moyen d une solution de borate de soude 
clarifie par le blanc d ceuf. 

La creme de tarlre soluble passe pour etre un laxatif doux et sur, a la dose de 
15 a 30 grammes; seulement, pour rendre sa saveur tolerable, il est ne cessaire 
de corriger son extreme acidite par une forte proportion de sucre. On 1 emploie 



CREME DE TARTRE. 95 

egalement a 1 exterieur tie la meme facon que le sue de citron, a la dose de 
60 grammes par litre d eau, en lotions sur les ulceres fongueux et atoniques. 

La combinaison de 1 acide borique avec la creme de tartre s effectue difficile- 
ment. Pour la rendre aussi rapide que possible, il convient de presenter les ele 
ments de la reaction dans un etat de division convenable, et de facilikT cclle-ci 
par une elevation de temperature soutenue et un contact trcs-prolonge . On 
remplit ces conditions en employant une quantite d eau suffisante pour que les 
matieres soient tenues en dissolution pendant 1 evaporation qui dure longtcmps. 

La creme de tartre soluble medicinale n est pas constitute par du lartratc 
borico-potassique pur; elle contient de 1 acide borique libre. Tout 1 acide boriqnc 
que Ton introduit dans la formule ne se retrouvc pas dans le. produit, ce qui 
tient a ce que la vapeur d eau entrame une portion de cet acide ; bien qu il soit 
des plus fixes quand il est anhydre, il se volatilise au contraire facilement 
en presence de 1 eau lorsqu il est en dissolution. 

Soubeiran, qui a etudie avec beaucoup de soin la creme de tartre soluble, 
et qui, le premier, en a e tabli la veritable composition chimique, a observe que 
cette substance devient quelquefois completement insoluble dans 1 eau froide ; il 
attribue ce fait a une transformation isomerique de la combinaison. Lorsque ce 
phenomcne se produit, il importe de delayer le sel dans deux fois son poids 
d eau, de porter le melange a 1 ebullition et d evaporer la dissolution. Le plus 
souvent 1 etat moleculaire special de la creme de tartre soluble se detruit sous 
I mfluence de 1 action prolongee de 1 eau bouillante. 

M. Pedro de la Calle a donne pour la preparation du tartrate borico-potassique 
parfaitement soluble un precede qui reussit bien. Considerant que la creme de 
tartre du commerce est souvent rendue impure par la presence de tartrate de 
chaux et de differents composes metalliques, il propose de la faire de tonics 
pieces par la reaction de 1 acide tartrique sur le bicarbonate de potasse, tel qu on 
le trouve dans le commerce a 1 etat de purete. Mais il determine la reaction en 
presence de 1 acide borique, de telle fagon que les elements se trouvent dans 
1 etat le plus favorable a la formation du compose. Voici la proportion indiquee 
par M. Pedro de la Calle : 

Bicarbonate de potasse cristallisc 100 

Acide tartrique crislallise 100 

Acide borique 50 

Eau 600 

On fait dissoudre le bicarbonate de potasse dans 1 eau bouillante et Ton pro- 
jettepeu a peu 1 acide tartrique pulverise dans la liqueur ; 75 grammes suffisent 
pour neutraliser 1 alcali, une trace d acide ajoutee en plus determinerait imme- 
diatement un depot de tartrate acide. A. ce moment, on introduit 1 acide boti- 
que dans la solution, ou il ne tarde pas a se dissoudre ; le reste de 1 acide tartri 
que est ajoute et ne produit pas la moindre separation de tartrate acide de 
potasse. Apres la filtration, on evapore la liqueur, en menageant le feu et en 
agitant continuellement, jusqu a ce que la masse soit devenue tres-epaisse. Elle 
est ensuite detachee et sechee sur des assiettes, on la concasse des qu elle est 
solide, et on la conserve dans des flacons bien bouches. On peut encore evaporer 
au bain-marie le produit en consistence sirupeuse, 1 etendre en couche mince 
sur des assiettes et terminer la dissiccation a 1 etuve. 

Avec la quantite indiquee ci-dessus, M. de la Calle a obtenu environ 220 gram 
mes de tartrate borico-potassique. 



96 CREMES MEDICAMENTEUSES. 

La creme de tartre soluble obtenue par ce precede est completement mcolore; 
elle se dissout toujours et tres-fucilement dans 1 eau; elle est naturellement 
privee des sels etrangers que la creme de tartre du commerce introduit souvent 
dans le tartrate borico-potassique du Codex. 

M. Pedro de la Calle a constate que la creme de tartre soluble preparee selon 
la formule du Codex, chauffee entre 200 et 220, commence par fondre et 
qu apres avoir ete soumise pendant une heure environ a cette temperature, elle 
devient opaque et perd entierement sa solubilite. Celle obtenue par le precede 
qu il a indiquee, placee dans les memes conditions, fond, reste transparente et 
vitreuse, et conserve la propriete de se dissoudre dansl eau. 

Le mode operatoire indique par M. Pedro do la Calle doit done etre prefere 
aux moyens indiqucs jusqu ici. T. GOBLEY. 



MEDIC AMENTEUSES. La composition des cremes medica- 
menteuses est extremement varie e. Nous allons en indiquer les principales. 

Creme pectorale de Tronchin. Beurre de cacao 30 grammes ; sucre 15 gram 
mes, sirop de capillaire 30 grammes, sirop de tolu 30 grammes. On racle le 
beurre ; on le triture avec le sucre, et Ton incorpore le melange aux sirops. Ce 
medicament se prend par cuillerees dans la bronchite aigue. C est un bon 
pectoral. 

Creme pectorale de Pierquin. Sucre blanc, sirop de tolu et sirop de capil 
laire, de chaque, parties egales. On mele. A prendre par cuillerees a cafe dans les 
bronchites. 

Creme pectorale de Jeannet. Beurre de cacao 100 grammes ; huile d amande 
douce 10 grammes; sirop de coquelicot 40 grammes; eau de fleur d oranger 
20 grammes. Pour bronchite chronique. 

Creme pectorale de Hue. Beurre de cacao, sirop delimatjons, sirop de violettes, 
sucre, de chaque 50 grammes. Par cuillerees dans la toux seche et opiniatre des 
enfants. 

Creme de chaux. Les chimistes donnaient autrefois ce nom au carbonate de 
chaux qui s amasse sous forme de pellicules a la surface de 1 eau de chaux 
exposee au contact de 1 air, dont elle attire, comme on le sait, 1 acide carbonique. 

Creme de bismuth (D r QUESNEVILLE). Sorte de pate ou de bouillie forme e 
par du sous-nitrate de bismuth precipite, lave, et retenant une proportion d eau 
fixe. Cette preparation a 1 avantage d offrir une cohesion moins grande que le 
sel soumis a la dessiccation. 

Creme de camphre (KRAUSS). Savon blanc rape 45 grammes, camphre 
60 grammes, carbonate d ammoniaque 60 grammes; eau 1900 grammes; 
teinture d opium k 24 grammes ; essence d origan 24 grammes ; alcool et essence 
de terebenthine aa Q. S. On prepare une creme qui, etant privee de matiere grasse 
est facilement absorbee par la peau. Un morceau de flanelle enduit de ce melange 
est maintenu applique sur le thorax des enfants dans les affections inflammatoires 
de la gorge et des bronches. 

Creme pour le teint. Cire blanche 1 grammes ; blanc de baleine 1 grammes, 
huile d amande douce 150 grammes; eau de rose 120 grammes. On fait une 
pommade qui a la consistance de la creme. 

Creme de tartre. (Voy. ce mot.) 

Creme de tartre soluble. (Voy. CREME DE TARTRE.) 

A. DECHAMBEE et T. GOBLE\. 



CREOSOL. 07 

CRi:\ioiiK (ACIDE) et CREMATES. L acide crcniquo a ( le decouvert par 
Bera lius (Poggendorffs Annalen, Bd. XIII, p. 84, et Annal. de chim. et de 
phys., t. LIV, p. 219) dans les eaux minerales de Porla, en Suede, en meme 
temps que 1 acide apocrenique. Suivanl 1 illustre chimiste, ces deux acides 
existent dans le terreau et dans tous les depots ocreux des eaux ferrugineuses 
(voy. APOCRENIQUE [acide]). 

Pour preparer 1 acide erenique, on fait bouillir ces depots ocreux pendant une 
demie heure avec de la polasse caustique, on /litre et on traitc par 1 acide ace - 
tique en exces ; 1 addition d une solution d acetate de cuivre determine la forma 
tion d un precipite bran conlenant 1 acide apocrenique et qu on separe par 
filtration. On sature ensuite la liqueur par le carbonate d ammoaiaque et on 
ajoute de T acetate de cuivre tant qu il se forme un precipite blanc-verdatre ; on 
aclieve la precipitation a 80, puis on traile par Thydrogcne sulfure ; on obtient 
ainsi de Tacide erenique mele de crenates terreux ; pour isoler cet acide, on 
traite par 1 alcool qui dissout 1 acide erenique, et Lu sse les crenates intactes. 
L acide erenique est un corps amorphe, d un jaune pale, d une savour d abord 
acide, puis astringente. Mulder qui a egalement etudie ce corps (Annalen der 
Chem. u. Phann., Bd. XXXVI, p. 245), a fait voir qu cu s oxydaut I acide 
humique donne de I acide erenique et de I acide apocreniqiic. 

Les crenates alcalins sont amorphes, solubles dans I eau, mais insolubles 
dans 1 alcool ; ils se transforment en brunissant en apocrenates. Ces sels sont 
encore pen etudies. 

L acide erenique, comme 1 a fait voir Mulder, ne renferme pas d azote de con 
stitution ; cet auteur a propose, pour exprimersa composition, laformule empi- 
rique G 12 H 12 8 , qui a ete acccptee par Berzelius. L. UN. 

CREOSOL. C 8 H 2 . Le creosol est un liquide incolorc, ti es-refringent 
d une odeur agreable et d une saveur aromatique brulante ; il bout a 219", mais 
se decompose un peu par la distillation en presence de Fair. Sa densite est 
de 1,089 a 15. II n est pas soluble dans I eau et se mele en toutes proportions a 
1 acool, Tether, I acide acetique eristallisable. Avec 1 ammoniaque aqueuse con- 
centree il donne une bouillie de cristaux qui se decomposent facilement. L hy- 
drate de potasse s y dissout, et le melange se prend par le refroidissement en 
une masse cristalline de creosolate de potassium. Avec I acide azotique, il donne 
de I acide oxalique; avec I acide sulfurique le creosol prend une belle couleur 
rouge-cerise on violette. II reduit a chaud les sels d argent en miroir; r addi- 
tionne d une solution alcoolique de perchlorure de fer, il se colore en vert, 
comme la creosote; sa solution aqueuse coagule I albumine. 

On prepare le creosol en traitant par I acide sulfurique etendu ou I acide 
oxalique le creosolate de potassium, obtenu par 1 action de la potasse sur la 
creosote de nitre. L huile qui se se pare est lavee a I eau, sechee par un courant 
d hydrogene, et rectifiee. 

Le brome altaque vivement le creosol en fournissant des cristaux insolubles 
dans I eau, tres-solubles dans 1 alcool et Tether, et qui ont pour composition 
C 16 H 15 Br 3 8 . L iode et le phosphore Tattaquent egalement. 

Le creosol peut donner naissance a des derives metalliques. Le creosolate 
nentre de potassium s obtient facilement lorsqu on melange une solution alcoo 
lique concentrce de potasse avec de la creosote dissoute dans moitie de son 
volume d ether. II se dissout dans Teau sans decomposition et cristallise de la 

DICT. EMC. XXIII. 7 



98 CREOSOTE (CHIMIE). 

dissolution aqueuse en aiguilles feutrees (G 8 H 9 2 K, IPO). Le cre osolate de 
potassium acide s obtient par 1 action du potasium a 90 sur la creosote. Pour 
J obtenir cristallise, on le dissout dans 1 ether, mais en operant la dissolution 
en presence de 1 air, on perd beaucoup de matiere ; pour eviter cet inconvenient, 
on opere en vases clos. II est blanc, cristallise en belles aiguilles. Les creosolates 
de sodium sent incristallisables. II existe aussi des creosolates de baryum et de 
plomb. T. GOBLEY. 

CREOSOTE, UKI.OSOTI;. I. Chimic. La Creosote (de xplj, chair, et 
de ffeiijw, je conserve) est un liquide doue de proprietes antiseptiques, et que Rei- 
chenbach a retire, en 1852, du goudron de bois. Sous le nom de creosote on 
trouve aujourd hui dans le commerce differents liquides de nature et de composi 
tion variables, et n ayant de proprietes communes que leur solubilite dans les al- 
calis, leur point d ebullition fixe vers 200, et leurs proprietes antiseptiques. G est 
ainsi que beaucoup de creosotes ne renferment que de 1 acide phenique ou phenol; 
d aulres sont un melange de phenol et de cresylol (Voy. ce mot). 

Quant a la creosote decouverte et preparee par Reichenbach, elle n est pas un 
principe immediat dcfini, ainsi que 1 ont montre Hlasiwetz et Earth; aussi les tra- 
vaux d un grand nombre de chimistes qui se sont occupes de son etude, presen- 
tent-ils de nombreuses divergences, et les re sultats analytiques ne concordentpas 
entre eux. 

Hlasiwetz et Barth ont pu extraire de la creosote du goudron de hetre une 
substance definie, le creosol C 8 H 10 2 ; suivanteux, la creosote serait une combi- 
naison de creosol avec un hydrogene carbone; cependant elle ne presente pas 
les caracteres d une combinaison definie ; ce n est probablement qu un melange. 
Suivant Frisch, elle serait une combinaison phenylee de creosol. 

Des reactions propres a caracleriser les deux especes de creosole (du hetre et 
de la houille) seraient, d apres Rust et Mayer, les suivantes (Chem. Central- 
blatt, 1867); nous les relevons dans un article de M. Vidan, ancien agrege du 
Val-de-Grace. (Gas. hebd., 1877, p. 775) : 

Reactifs Creosote du hetre (creosol). Creosote de la houille (phenol et 

cresylol). 

Collodion Rien. Le melange se prend en gelee. 

Ammoniaque Insoluble a chaud et a froid. Insoluble a froid, soluble a chaud; 

liqueur limpide. 

Eau de bargte Dissolution imparfaite : le liquide Dissolution limpide; a peine si, 

se trouble au repos. a la longue, il se forme un le- 

ger dep6t. 

Potasse affaiblie Dissolution trouble, meme avec Dissolution limpide. 

un exces de reactif. 

Deuigoutles d ammoniaque.puis Coloration verte, puis brune. Coloration blcue. 

perchlorure de fer, quantite 
suffisante pour rcdissoudre le 
jirecipitd forme; 4 volumes 
d eau. 

M. \ 7 idan emet 1 avis que, pour 1 usage medical, on pourrait remplacer avec 
avantage la creosote, insoluble dans 1 eau, par le cre osoiate neiitre de potasse, 
que Ton obtient facilement en melangeant une solution alcoolique concentree 
de potasse avec de la creosote dissoute dans la moitie de son volume d ether. 

Quoiqu il en soil voici comment s extrait la creosote du goudron de bois e 
qnelles sont les proprietes qui lui sont assignees. 



CREOSOTE (CHIMIE). 99 

Pour preparer la creosote, on distille le goudron de bois jusqu a ce que le re- 
sidu ait acquis une consistance poisseuse. On rectifie plusieurs fois le produit en 
ne recueillant que les parties plus lourdes que 1 eau ; on les fait dissoudre dans 
une solution de potasse caustique. La solution alcaline est chauffee a 1 air de 
maniere a resinifier une substance etrangere qui s est dissoute clans la potasse en 
meme temps que la creosote. On met celle-ci en liberte par 1 acide sulfurique 
etendu. Pour purifier la creosote ainsi obtenue, on la distille a plusieurs reprises 
avec de 1 eau legerement alcaline, on la dissout dans la potasse, on la precipite, 
on re pete ces operations jusqu a ce qu elle se dissolve dans la potasse sans laisser 
de matiere huileuse. Finalement on la desseche et on la rectifie. 

La creosote est huileuse, incolore, mais se colorant au soleil ; sa saveur est 
brulante et tres-caustique, son odeur forte et desagre able. Sa densite varie de 
1,037 a 1,087 a 20. Elle bout 203; elle ne se solidifie pas par un froid de 
27. 

Elle est peu soluble dans 1 cau, tres-soluble dans 1 alcool, 1 ether, le sulfure 
de carbone, 1 acide acetique, 1 ether acetique ; elle dissout le phosphore, le sou- 
fre, le selenium, les matieres colorantes, les matieres grasses, les acides oxaliques, 
tartrique, citrique, benzoi que, stearique. Elle dissout egalemcnt a chaud la ma 
tiere colorante de 1 indigo. qui s en precipite par 1 addition de Talcool et dc 1 eau. 
Elle dissout beaucoup de sels. 

M. H. Piust donne les caracteres suivants qui servent a distinguer le phenol de 
la creosote du goudron de hetre. 15 parlies de phenol et 10 de collodion don- 
nent une masse gelatineuse, tandis que la creosote se melange au collodion en 
une solution claire. 

En ajoutant de 1 ammoniaque a du perchlorure de fcr jusqu a ce que le pre ci- 
pite soit persistant, on obtient une liqueur qui donne avec le phenol une colo 
ration bleue ou violette, et avec la creosote du goudron de hetre une coloration 
d abord verte, puis brune. 

L acide sulfurique se mele a la creosote en donnant une liqueur pourpre ; avec 
1 acide azotique, on obtient de 1 acide oxalique, de 1 acide binitrophenique et 
de 1 acide picrique. Traitee par la potasse, elle s y dissout et donne un sel cris- 
tallise d ou 1 on retire le creosol; pour obtenir ce sel cristalle, il est necessaire de 
prendre les precautions indiquees a la preparation du creosol. Le potassium en 
degage de 1 hydrogene et donne le creosotate acide de potassium. 

En chauffant la creosote avec un melange de soude caustique et d oxyde de 
manganese et reprenant la masse solide par 1 eau, on obtient durosolate de soudc 
d ou on precipite 1 acide rosolique par un acide. 

La creosote est un puissant antiseptique et un caustique ener^ique. Elle 
coagule 1 albumine du sang et celle du blanc d ceuf. Elle a joui en medecine 
lors de son apparition, d une vogue aussi grande que celle dont jouit actuelle- 
ment 1 acide phenique. 11 sera traite plus loin de 1 action physiologique de la 
creosote et de ses propriete s therapeutiques, soit comme remede externe, soit 
comme remede interne, en indiquant les diverses preparations qui conviennent 
specialement dans les divers etats morbides. 

Voici les formes pharmaceutiques sous lequelles la creosote est le plus ordi- 
nairement prescrite. 

Eau de creosote. On ajoute goutte a goutte une solution alcoolique de creo 
sote dans de 1 eau distillce jusqu a ce que le melange commence a perdre la trans 
parence apres avoir ete agite. 



100 CREOSOTE (EJIPLOI MEDICAL). 

On 1 applique a 1 aide de plumeaux de charpie sur les surfaces saignantcs, 
les plaies, les ulceres. 

Eau de creosote (Laveran.). Creosote 5 grammes; eau 500 grammes. On 
mele. Appliquer des compresses imbibees sur le corps, dans les cas de fievre 
typhoide. 

Potion de creosote (Laveran). Creosote trois goutles ; essence de citron deux 
gouttes; sirop de fleur d oranger 50 grammes: eau 90 grammes. Employee par 
MM. Laveran et Recholier centre la fievre typhoide. 

Alcool creosote centre la curie denlaire. Creosote 1 partie; alcool a 60 
16 parlies. On mele. On introduit dans la dent cariee de ce melange sur du 
colon. 

Pilules de creosote (PitschaiT). Creosote trois gouttes; extrait de cigue Oe r ,20; 
magnesie et mucilage q.s. Pour 9 pilules argenlees. On en prescrit trois par jour 
pour combaltre les vomissements des femmes enceintes. 

Pilules de creosote contre les dyspepsies liees a 1 existence des sarcines de 1 es- 
tomac (Budd). Creosote 1 gramme; mie de pain et mucilage q.s. pour 40 pi 
lules. Prendre une ou deux pilules apres chaque repas, contre les gaslralgies 
liees a 1 existance des sarcines. 

Yin creosote (Ch. Bouchard et Gimharl). Creosote pure du goudron de 
bois, 15 grammes; teinture de gentiane, 50 grammes; alcool de Montpellier, 
250 grammes ; vin de Malaga, q. s. pour 1 aire un litre. De deux a quatre cuil- 
lerees en 24 heures (chaque cuilleree dans un verre d eau). Contre la phthisie. 

Solution huileuse de creosote. (Ch. Bouchard et Gimberl). Iluile de Ibie de 
morue, 150 grammes; creosote de goudron de bois, 2 grammes. Contre la 
phthisie. 

Solution alcoolique de creosote (Dujardin-Beaumetz). Creosote pure, 6 gram 
mes; alcool, 250 grammes; Bagnols, q. s. pour un litre. Contre la phthisie. 

Glycerine creosote e (Guihert). Glycerine 125 grammes; creosote 12 gouttes. 
Employee dans le pansement des plaies et des ulceres ; en imbiber de la 
charpie. 

Creosote pour conserver les pieces d anatomie (Pigne), Eau 1000 grammes, 
creosote 10 gouttes. Un cadavre ou une partie quelconque de cadavre, plonge 
dans cette solution, se conserve longtemps avec toutes les proprietes physiques. 

T. GOBLEY. 

3 II. Emploi medical, ttistorique. C est a Reichenbach, de Blansko 
(Moravie), que revient le double merite de la decouverte de la cre osote et de son 
utilisation en medecine. II a raconle comment il fut conduit a rechercher los 
proprietes medicales de cette substance. C etait, dit-il, un jour qu il en prepa- 
rait une petite provision ; quelques gouttes du nouveau produit tombercnt sur 
ses doigts et lui enleverent 1 epidcrme aux points touches. 11 en conclut 
aussitot que la cre osote pouvait etre le principe momifiant de 1 acide pyroli- 
gneux, et il se mit ai oeuvre pour verifier son hypothese. 

L experimentation lui de monlra bientot qu il avait de couvert, en eifet, un 
antiputride de premier ordrc. Des lors, il concut 1 ide e de mettre a profit ces 
deux proprietes d astringent et d antiputride dans le traitement des plaies 
simples ou autres. puis, encourage par des succes evidents, il gene ralisa 1 emploi 
du remede nouveau et crut devoir le prescrire a 1 interieur a des phlhisiques 
qui crachaient du sang. 



CREOSOTE (EMPLOI MEDICAL). 101 

La notpriete de Rciclienhach donna a. ces premiers cssais publics un grand 
retentissement dans toute 1 Europe. Partout on se mit a experimenter pour veri 
fier les assertions de 1 habile chiniiste, de sorte que la creosote devint le medi 
cament a la mode. II y cut, en effet, vers 1 853-1 855, au moment ou Reicbenbach 
annoncait les excellents resultats obtenus, un veritablement engouement a 
1 egard de ce produit, en Allemagne principalement, en Angleterre et mcme un 
peu a Paris. Chimistes et cliniciens etudierent avec ardeur la creosote et furent 
en mesure de fournir en peu de temps des renseignements precis sur bien des 
points de son histoire. Necessairement, unc reaction assez vive snivit bientut; 
1 enthousiasme des premiers jours disparut vite a la suite de quelques desil- 
lusions, puis peu a peu le remede heroique tomba dans un discredit absolu ct 
fut a peu prcs oublie des medecins. Seuls, les dentistes conlinucrent de s en 
servir pour calmer les douleurs de la carie dentaire. Cette reaction avait 
e videmment ete trop vive, car des rechercbes entreprises dans cos dernieres 
annees out demontre que la creosote peut etre employee avec profit dans bon 
nombre de circonstances. Si ce n est pas la panacee qu avait entrevue rimagina- 
tion ardente de Reichenbach, il faut admettre cependant que le medicament est 
serieux et doit figurer a une place honorable dans notrc matiere medirale. 

EFFETS PHVSIOLOGIQUES. La creosote n est pas un produit absolument de fini au 
point de vue chimique; sa formule est encore discutee, et ses proprietes gviir- 
rales different suivant la source qui la fo urnit, c est-a-dire suivant le goudron 
d ou on 1 extrait. On pourrait presque dire qu il existe autant de creosotes que 
de sortcs de goudron, de facon qu il faut necessairement fa ire des distinctions 
dans cette etude du genre creosote et bien specifier de quel produit on entend 
parler, quand on traite de ses applications. 

Or, dans ma description, j aurai exclusivement en vue la creosote du goudron 
de bois et plus particulierement du goudron de hetre, cells de Reichenbach, 
usitee le plus souvent en therapeutique, ct qu on ferait mieux d appeler offici- 
nale plutot que creosote vraie, cette derniere denomination n ayant pas de 
signification precise. 

Ceci pose, voioi quels sont les effets physiologiques de la substance qui nous 
occupe. 

A. Effets topiques. Appliquee sur la peau recouverte de son epidemic, elle 
donne lieu a une cuisson legerj et a de la rubefaction. L tjpiderme se fendille et 
tombe par squames furfuracees, suivant la remarque de Reichenbach. Sur les 
muqueuses ou sur la peau privee d epiderme, elle manifeste ses proprietes 
caustiques d une fagon beaucoup plus energique, elle attaque les tissus plus 
vivemcnt, les blanchissant un peu a la maniere du nitrate d argent, et deter 
mine une cuisson assez desagreable. Tous ceux qui ont essaye de la creosote 
pour calmer la douleur produile par la carie dentaire connaissent la sensation 
penible causee par ce liquide fusant sur la gencive, sensation fugace a la verite, 
et qui cesse par suite de la disorganisation des parties superficielles de 
la muqueuse buccale, lesquelles deviennent comme parcbeminees. 

En resume, la creosote a des effets topiques qui participent de ceux des astrin 
gents puissants et de ceux des caustiques superficiels. 

B. Unction diffuses est tres-interessante a etudier. Violente a faible dose sur 
les organismes inferieurs, elle n est puissante qu a dose assez forte chez les 
aiiimaux plus eleves dans rechelle et cbez riiomme. 

De faibles proportions de creosote tuent facilement les microzoaires et les 



102 CREOSOTE (EMPLOI MEDICAL). 

microphytes, ou s opposent a leur developpemenl. C est parce que ces faibles 
proportions existent dans la fume e que les viandes dites fume es se conservent 
longtemps avec leurs qualiles nutritives, a I abri de la corruption. 

Une plante rie re siste pas a quelques arrosages avec de 1 eau creosolee; 
elle s etiole et meurt bienlol, comme 1 a vu Miguel, en experimentant surun 
rosier. 

Ce medecin a, 1 un des premiers, recherche 1 action toxique de la creosote 
chez les animaux. Quclques-unes de ses observations meritent d etre resumees. 

A dose faible, 1 action est nulle. Un jeune chien de deux mois a pu prendre 
impunemeiit, pendant huit jours, 4 goalies de eel hydrocarbure diluees dans 
250 grammes d eau sans etre incommode. A dose forte, les accidents surviennent. 
8 gouttes administrees de la meme facoii au meme chien onl determine les 
phenomenes suivants : marche leute et difficile, nausees frequentes, soubresauls 
de tendons, tremblement intermittent, amaigrissement notable. On suspend 
1 ingestion du poison, le chien se retablit. A dose massive, 7s r ,80 dans 
15 grammes d eau, 1 empoisonnement est violent et rapide chez le chien. L 1 ani 
mal tombe tres-vite dans un etat de prostration complete ; il a des vertiges, des 
etourdissements ct le regard fixe; ses sens paraissent engourdis; son haleine est 
chaude; sa respiration s embarrasse par suite d une production abondante de 
mucosites dans les voies respiratoires et de 1 obstruclion de celle-ci par ces 
mucosites. Malgre une loux violente, convulsive , le chien ne parvienl pas a 
debarrasser ses voies aeriennes. De temps en temps, on constate des eructations, 
des nausees, des vomissements de matieres analogues a du lail. Puis, on le 
comprend sans peine, la respiration s embarrasse de plus en plus el menace de 
se suspendre, les membres sonl agiles de fremissements, deviennent rigides, et 
la mort arrive dans un acces de suffocation. 

A I autopsie, on trouve lous les tissus impregnes d une forte odeur de 
creosote et des lesions assez accusees dans les principaux organes. 

La muqueuse des voies digestives presente des traces d irritation dans la plus 
grande partie de son etendue, de la bouche a 1 estomac, etjusque dans 1 intestin. 
De nombreuses laches rouges, comme ecchymoliques, parsement celle mu 
queuse. 

Les cavites cardiaques renfermenl des caillols assez denses. Le sang parait en 
general plus coagule que lorsqu il est abandonne a lui-meme. 

Les poumons sont gorges de sang brun. 

Le cerveau semble parfaitement sain. On pourrail croire, a priori, que 1 action 
topique irritante de la creosote sur 1 intestin et 1 estomac, a pu contribuer dans 
une large mesure a faire naitre la serie des accidenls que nous avons enumeres; 
il n en est rien, car si Ton fait une injection d eau creosotee dans la caroticle ou 
la jugulaire, la symptomatologie de l empoisonnement est la meme. En effet, 
d apres J. R. Cormack, la respiration s accelere vivement, il y a une ou deux 
attaques convulsives, 1 animal pousse des cris percants et meurt au bout de quel 
ques instants, par arret du coeur. 

Chez Yhomme, 1 action pharmacodynamique de la creosote est comparable a 
celle que nous venous d indiquer chez 1 animal. 

Les doses faibles diluees ne donnenl que des sensations passageres en traver- 
sant les premieres voies : saveur et odeur desagreables, chaleur plus ou moins 
accusee dans Tcesophage et 1 estomac. 

A dose forte, ces effels s accusenl davantage, et il s y ajoute les suivants : 



CREOSOTE (EMPLOI MEDICAL). 103 

dyspepsie, nausees, vomissements, vertiges, mul de tele, bouffees de chaleur a 
la face, diarrhee, dysenterie meme, rapporte Cormack, frequence dc la miction, 
strangurie. L urine prend parfois une coloration brune, en meme temps qu elle 
devient plus abondante, particularity signalee pour la premiere fois par 
Maclend (London Med. Gaz., vol. XVI et XYH) et revue par d autres medecins 
anglais. Enfin on a accuse recemment la creosote de donner lieu a des erup 
tions ortiees. G est au moins cc que le doctcur Bernard, de Cannes, a vu cbez 
deux plilhisiques auxquels il administrait ce remede. Le medicament produisait 
a coup sur une eruption que ce praticien compare a 1 erytheme copahivique et a 
1 urticaire. 

A dose massive, 1 action de la creosote est identique chez 1 homme a celle que 
nous connaissons chez 1 animal. I/observation snivante que je trouve resumee 
dans YAnnuaire de pharmacie de 1873, p. 217, sans indication bibliographique, 
va nous montrer cette identite . 

Une enfant de deux ans, avale de 20 a 50 gouttes de creosote. Bientot il perd 
connaissance, la deglutition devient impossible, il vomit ct rend une urine 
brune; puis 1 ecume lui sort de la bouclie, il etouffe. Sa respiration est sterto- 
reuse, il est dans un etat d angoisse excessive et crie constamment ; en fin 
survieiment des convulsions, et la mort arrive an bout de dix-sept heures. 

Le cadavre examine cinquunte et une heures apres le deces exhale une forte 
odeur de creosote. Les levres sont decolorces, seches, parcheminecs ; la muquense 
de la langue, du palais, de 1 oesophage est d un blanc sale. Le cerveau et les 
poumons sont gorges de sang et les ventricules cardiaques remplis de caillots. 

Faut-il maintenant considerer comme des cas d cmpoisonnement par la 
creosote, ces fails graves d intoxication par les viandes fumees observees surtout 
en Allemagne, et dans lesquels on signale de vives douleurs et la sensation de 
brulure a 1 epigastre, des coliques violentes avec constipation, des vomissements 
de matieres sanguinolentes, la respiration lente, raffaiblissement du pouls, la 
dilatation pupillaire? Merat et Dclens repondent aflirmativement sans produire 
d arguments en faveur de leur maniere de voir. Je me borne pour mon compte a 
dire que si le rapprochement tente par ces deux savants therapeutistes est a 
priori suffisamment justifie, il est regrettable qu il ne s appuie pas sur des 
preuves positives. 

Voies d elimination. Ce sont tres-probablement les poumons et les reins. 
Les sujets exhalent par 1 haleine 1 odeur de creosote, et leur urine prend une 
odeur particuliere et des caracteres speciaux : donnees assez caracteristiques. Ici 
encore les analyses chimiques rigoureuses font defaut malheureusement. 

En definitive, les fails que je viens de rapporter nous conduisent a resumer 
comme il suit 1 action pharmacodynamique de la creosote. 

A dose faible, elle n a que des effets topiques stimulants sur les voies 
digestives. 

A dose forte, elle atteint les grandes fonctions, qu elle trouble plus ou moins 
profondement. Son action topique sur les premieres et secondes voies acquiert 
une intensite considerable, de sorte qu il peut en resulter des phenomenes de 
gastro-enterite avec leurs consequences obligees : douleur, vomissements, diar- 
rhe es, etc., etc. Puis, apparaissent bientot des accidents d un autre ordre : 
vertiges, faiblesse musculaire, troubles respiratoires et circulatoires, qui se 
developpent selon toute probabilite consecutivement a 1 absorption du poison, 
plutot que sympathiquement, en raison de 1 irritation des voies digestives. 



104 CREOSOTE (EMPLOI MEDICAL). 

Enfm surviennent les efiets topiques dus a 1 elimination de la creosote, ou 
tout au moins c est la une interpretation plausible dcs accidents que voici : 
1 excitation bronchique, la polyurie, la dysurie et meme la strangurie, la colo 
ration noire de 1 urine. 

S agit-il d une dose massive, on voit s ,\jouter aux symptomes precedents des 
troubles nervo-musculaires graves : atfaiblissement des muscles, troubles pro- 
fonds des orgaues des sens et de rintelligence, tremblements generalises, con- 
tracture, convulsions, coma; des modifications profondes de la circulation et de 
la respiration, caracterisees par du ralentissen.ent du coeur, par de la dyspnee, 
de la suffocation, la cessation des mouvements circulatoires, 1 asphyxie due a la 
supersecrction bronchique et enfin 1 arret du coeur. 

Si nous chcrclions maintenant a interpreter le mode faction de la creosote 
sur le conomie, nous sommes forcement amene a dire qu elle atleint surtout le 
systeme ncrveux cerebro-spinal. II faut bien admettre, en effet, qu elle frappe 
1 encephale et la moelle epiniere, quand on voit chez les animaux intoxiques la 
connaissance disparaitre, les organes des sens cesser de fonctionner, la resolu 
tion musculaire ou la paralysie du mouvcmcnt se produire, et puis encore le 
tremblement, la contracture, les convulsions, le ralentissement du coeur 
s ajouter a ces symptomes deja si caractcristiques de troubles cerebraux et 
medullaires. 

En definitive, outre ses proprietes irritantes qui s accusent sur tous les 
tissus qu elle touche, la creosote est encore un agent pcrturbateur des fonctions 
de 1 encephale et de la moelle epiniere, que je rapprocherais volontiers de 
1 acide phenique sous le rapport de la toxicite. 

Est-ce en raison de la propriete qu elle possede a un tres-haut degre de coagu- 
ler 1 albumine qu elle desorganise le systeme nerveux et altere le sang, conditions 
desastreuses pour Porganisme, c est ce que je ne saurais dire; je risque nean- 
moins cette hypothese qui me parait assez plausible et satisfaisante. 

II reste dans cette etude de 1 action pharmacodynamique de la creosote beau- 
coup de lacunes a combler. Nous savons peu de chose sur les modifications 
qu elle imprime a la temperature, si ce n est qu elle ne 1 affecte pas a dose 
faible ; enfin nous sommes mal fixes sur les voies d elimination et les meta 
morphoses que cet hydrocarbure peut subir en traversant 1 economie. 

APPLICATIONS THERAPEUTIQUES. On pent les diviser en deux groupes princi- 
paux : les applications rationnelles, c est-a-dire derivees de ses proprietes 
physiologiques, et les applications empiriques. 

Les premieres se subdivisent en deux categories. Elles compreiment : 1 celles 
qui sont basees sur les vertus astringentes, caustiques, parasiticides, styptiques 
et vulneraires de la creosote ; 2 celles qui derivent de ses effets antiseptiques. 



externes. Etudions les applications rangees dans la premiere cate- 
gorie, qui comprennent tous ses usages externes. Je mentionnerai d abord que 
parmi les proprietes de la creosote qui interesserent le plus vivement les 
medecins, lors de la decouverte de cet hydrocarbure, il faut surtout citer son 
action hemostatique. Celle-ci sans etre d une puissance tres-grande est 
reelle, ainsi que 1 indique a priori son action coagulante de 1 albumine et du 
sang, mais comme le prouvent surtout les experiences physiologiques et les 
faits cliniques. 

Muller et Reiter out facilement arrete des hemorrhagies consecutives a une 



CREOSOTE (EMPLOI MEDICAL). 105 

blessurc dc la veine cruralc cliez le chicn a 1 aide d un simple pkr.nasseau de 
charpie imbibee de creosote eufouce dans la plaic. 

S agissait-il d une plaie arterielle, le meme moyen reussissait encore, aide 
d une compression moderee. Les vaisscaux examines offraient des traces d in- 
ikmmation dans 1 etendue de quelques centimetres a partir de leur section ct a 
ce niveau un caillot obturateur. 

Chez riiomme, la creosote arrete avec la plus grande facilile les hemorrha- 
gies capillaires en nappe, 1 ecoulement du sang par les piqures de sangsues, 
1 epistaxis et toutcs les pertcs de sang fournies par des vaisseanx arteriels ou 
veineux de petit calibre. 

J ai dit que la creosote fut pcu de temps apres sa decouverte appliquee par 
Pveichenbach au pansement des plaics. L habile cliimistc recoimul hienlot qu cn 
outrode ses vertus hemostatiques, cllejouissait encore de qualiles desinfeclantes 
et cicutrisantes et que par consequent, c elait un vulneraire de premier ordre. 
Le premier, il signala les excellents effets de 1 eau creosotce comme topique 
dans le pansement des plaies simples et surtout des plaies de mauvaise 
nature. A son exemple, des 1S35, un grand nombre de medecins, a Pans, utili- 
serent le nouveau topique et n eurent qu a s en loner ainsi qu on va voir. 

Ulceres simples, syphilitiques, gangreneux. On a bcaucoup -vault autrefois 
1 efficacite de 1 cau creosotee pour stimuler ces sortcs d nlceres, leur enlever 
1 odcur letide et la putridite, modifier leur aspect blafard, les deterger, les faire 
bourgeonner et marcher vers la cicatrisation. Reichenbach d abord, puis Kunc- 
kel, Berthclot, Miguet, Lesserre ont cite des observations concluantes d ulcera- 
tions de cct ordre rebelles a tous les traitements, durant depuis des mois et des 
annees, gueries rapidement apres plusieurs pansements a la creosote. Hasbach 
(1853) a vu, dans la gangrene de la bouche chcz 1 enfant, les applications de 
creosote donner les plus heureux resultuts, meme quand Inflection resultait 
d infection septique. 

Martin-Solon est moins enthousiaste que les obscrvateurs precedents. S il 
reconnait que cette substance agit bien centre les ulceres a bords calleux, proba- 
blement en activant le mouvement nutritif de la peau, il ne lui altribue aucune 
superiorite sur les plaques de plomb et les bandclcttes de diachylum. 

Yelpeau, d aulre part, ne 1 a pas vu reussir centre les ulcerations gan- 
greneuses. 

Personne n emploie plus guere aujourd hui la creosote commc topique des 
ulceres rebelles, de mauvaise nature ou speciiique. L acide pbcnique, 1 acide 
thymique, les salicylates, 1 alcool, etc., ont absolument supplante cette substance 
qui, cependant, ne me parait pas leur ceder sous le rapport de 1 energie anti- 
septique. 

Plaies simples on complique es de lesions osseuses. Bn dures. Abces. Bu- 
bons. Engorgements ganglionnaires. L eau cre osotee a ete utilise e avec avan- 
tage centre ces divers accidents. Elle a servi a arroser les plaies recentes pour 
tarir 1 ecoulement du sang et faciliter la cicatrisation; a injecter les trajets 
fistuleux simples ou compliques de lesions osseuses : earie ou necrose; a baler la 
guerison des bnilures (Reichenbach, Goupil, etc.), eta deterger les foyers pitru- 
lents consecutifs a des abces ou des phlegmons. Enfm, au dire de Miguet, des 
lotions creosotees ont pu faire avorler des abces, resoudre des adenites sup- 
purees et dissiper des engorgements ganglionnaires. Ce sont la des applications 
recommandables. Toutefois je pensc, avec Martin-Solon, que dans le cas de bru- 



106 CREOSOTE (EMPLOI MEDICAL). 

lures, la creosote ne 1 emporte pas sur d autres repercussifs et cicatrisants souvent 
employes. 

Maladies de la peau. Alterations diverses de ce tegument. Les dermatoses 
jusliciables des applications de goudron ont ete souvent traitees par la creosote. 
G est ainsi cju on a present des lotions ou des pommades creosotees dans cer- 
taines affections squameuses, le psoriasis, I ecze ma sec de nature dartreuse 
(dartres lurfuracees) ; centre les dermites simples, V eczema humide, I impetigo, 
le prurigo. 

Martin-Solon (1836), conseillait centre les dartres furfuracees la pommade 
suivante : 

Axonge 50 grammes. 

Creosote v a vu gcultes. 

Elliotson (1858) recommandait, dans le cas d eczema humide ou d impetigo, 
de simples lotions avec de 1 eau creosotee : 1 goutte pour 2, 3, 4, 5 ou 6 onces 
d eau. 

Dans plusieurs cas de prurigo inve tere , Max Simon a obtenu des succes 
remarquables des onctions avec la pommade suivante : 

Axonge. 30 grammes. 

Creosote 1 

Pour combatlre les engelures, qui ne sont autre chose qu une dermite 
a frigore, Devergie preconise la formule suivante, excellente d apres lui : 

Axonge 30 grammes. 

Sous-acetate de plomb liquide in goultes. 

EUrait theba ique "20 centigrammes. 

Creosote x gouttes. 

Elle me semble s adapter a tous les cas d engelures, ulcerees ou simplement 
erythemateuses. 

Des engelures je puis rapprocher Ve rysipele, autre cutite, parfois traite par 
les applications creosotees. 

Le docteur Fahnestock, de Pittsburg, est grand partisan de cette methode. 
Qu il s agisse d erysipele simple ou phlegmoneux, il badigeonne de creosote pure 
toutes les surfaces malades, depassant un peu les limiles du mal, ou bien les 
recouvre de compresses imbibees d eau creosotee, et voit la maladie avorter ou 
se resoudre. Simultanemeut, il prescrit les evacuants, de sorte qu il est difficile 
de faire la part exacte des deux medications. Cependant elle est assez large pour 
la creosote, si Ton en juge par 1 observation du docteur Delarue, de Bcrgerac, 
ou nous voyons un erysipele gueri en six jours exclusivement par 1 emploi d une 
pommade creosotee et de boissons fraiches. On etendait toutes les deux heures 
sur les parties affecte es, la pommade clont voici la composition : 

Axonge 60 grammes. 

Creosote 8 

Enfin, parmi les dermatoses que la creosote a modifiees avantageusement, je 
citerai , d apres Brown , le lupus ; bonne application suivant moi ; et d apres 
Coster, la lepre leontine, traitement purement palliatif des manifestations cuta- 
nees de cette redoutable maladie. 



CREOSOTE (EMPLOI MKDICAL). 107 

Dermatoses de nature parasitaire. Evidemmcnt la creosote doit triompher 
ici, grace a ses proprietes parasiticides bien connues et puissantes. 

On concoit sans peine qu elle puisse guerir la gale (Reichcnbacli, Coine- 
liani, etc.), en tuant le sarcopte qui la produit, et qu elle ait domic de bons 
resultats dans les teignes, en detruisant le tricophyton. 

AinsiHilt (1838) selouail beancoup dans le porrigo d une pommade composee 
comme il suit : 

Axonge 50 grammes. 

Oxyde de zinc 2 

Creosote *L gouttes. 

E. Masse a vu guerir le sycosis parasitaire par les lotions creosotees : parties 
egales d eau, d alcool et de creosote, faites deux fois par jour pendant une 
semaine, et continuees la semaine suivante avec une dose double de creosote dans 
la solution precedente. 

L effet curatif re sulte ici, d apres ce medecin, de ce que les spores sont 
detruites par le medicament; le mycelium, lui, resiste. 

Nous possedons aujourd hui des agents parasiticides aussi puissants que 
la creosote, mais moins irritants : le soufre, le mercure, par cxcmplc, (mi 
entrent dans nombre de formules avantageusement applique es an traitement des 
dermatoses d origine parasilaire, c est pourquoi cette substance loxique est a 
peu pres inusitee maintenant contre ce genre d aiTections. 

Difformites de la peau. Les proprietes caustiques legeres de la creosote out 
ete parfois mises a profit contre les excroissances verrucjueuses. L application 
est rationnelle ; je la recommande volontiers avec le docteur llainey et le doc- 
teurOrd, deux de nos confreres anglais. 

En Angleterre egalement, les tumeurs erectiles chez les enfants out ete, dans 
certains cas, attaquees par la creosote pure ou la solution a parties egales d alcool 
et de cet hydrocarbure. 

Sous 1 influence de fomentations avec ces liquides les tumeurs s enflamment, 
s excorient, s ulcerent, se solidifient et finissent par disparaitre. C est la une 
methode qui pent avoir sa valeur et qu on aurait tort de negliger avant de 
recourir au traitement chirurgical. 

Affections ute rines. Urethrites. Les qualites astringentes des solutions 
creosotees trouvent leur application nalurelle contre les metrites simples du col, 
les ulcerations sanieuses du museau de tanclie et les affections blennorrhagiques 
de rhomme. Colombat (de 1 lsere) a traite avec succes les metrites idce reuses, 
par les attoucbcments avec la creosote. Le crayon de nitrate d argent me parait 
plus commode a rnanier et tout aussi efficace probablement. 

II est d ailleurs certain que les injections d eau creosote e peuvenl avoir leur 
avantage contre les ecoulements leucorrheiques et urethraux, comme tous le& 
medicaments astringents. 

Et j admets encore que dans les metrorrhagies la creosote peut egalement arreter 
recoulement du sang, grace a ses proprietes styptiques, ainsi que i a vu le doc 
teur Arendt, dans une perte apres Taccouchement et dans deux cas d implan- 
tation vicieuse du placenta ; mais ce sont la des proprietes communes a tous les 
agents astringents et styptiques, qui ne recommandent pas specialement la creo 
sote a 1 attention des praticiens. 

Dans le cas de flueurs blanches, Arendt formulait en injections une solution 
de 25 gouttes de creosote dans 950 d eau ; dans la blennon hagie une 1/2 goutte 



108 CREOSOTE (EMPLOI MEDICAL). 

a 3 goultes pour 50 grammes d eau dislillee; dans la metrorrhagie, il injectait 
par le vagia, toutes les deux heures, line solution de 2 goultes dans 150 gram 
mes d eau. 

Ophthalmies. Le meme medecin russe appliquait 1 eau creosotee au traite- 
ment des conjonctivites, des ulceres corneens, des tales de la cornee et 
de rophthalmie variqueuse chronique. II faisait instiller dans 1 ceil chaque jour, 
un collyre coutenant de 1 a 5 gouttes de creosote pour 50 grammes d eau 
distillcc. 

Evidemment, tous les astringents facilement solubles dans 1 eau donneraient 
des resultats comparables. 

Carie dentaire. Voici, au contraire, une application therapeutique Lion 
speciale a la creosote, la derniere que nous ayons a signaler dans notre enume- 
lion de ses usages externcs. 

11 est generalement admis que, si elle est douce de proprietes calmantes 
centre les douleurs de la carie dentaire, elle est impuissante a enrayer la marche 
de cette affection ou bien a la guerir. 

Toutefoisun medecin militaire, le docteur Fremangcr, qui a public en 1855, 
un travail sur cette application de la creosote, ad met que ce liquide est capable 
souvent d avoir des effets curatifs. II a obtenu des guerisons dans la moilie des 
cas qu il a traites. 

Voici quelle etait sa pratique. II commencait par bien nettoyer et secber la 
cavite de la dent cariee, puis il promenait un pinceau ou une boulette de coton 
impregnee dc creosote pure sur tous les points attaques; parfois, il laissait la 
boulelte en place. Pour lui, ce liquide agit cbimiquement et pas aulrement 
centre la carie des dents. II detruit la partie mortifiee, coagule 1 albumine du 
nerf dentaire et forme a la surface de celui-ci une pellicule qui le garantit de 
J action de 1 air et des corps etrangers. 

Buchner conseillait (1835), contre les douleurs de la carie dentaire, deremplir 
la cavite cariee d ouate imbibee de la solution suivante : 

Creosote .................. 1 partie. 

Alcool ................... 8 a 16 parties. 

On entasse mollcmcnt le coton et on le renouvelle tous les quarts d beure 
jusqu a ce qu on ait obtenu le soulagement. 

La creosote n est evidemment qu un palliatif contre les accidents douloureux 
de la carie dentaire. J ai vu cependant que si elle les fait disparaitre presque a 
coup sur et instantanement, ils ne tardent guere a se reproduirc dans nombre 
de cas et finissent par etre refractaires a 1 aclion du calmant. Quant a la guerison 
de la carie elle-memc, je n y crois que mediocrement, et mieux vaut quand cette 
lesion existe, la trailer par les moyens surs dont disposent actuellement les den- 
tistes, on evitera dc la sorte une perte de temps toujours prejudiciable. 



internes. AFFECTIO.XS DES VOTES DictsTiVEs. C est a titre d astrin- 
gent, de styptique et d antiemelique que la creosote est parfois encore prescrite 
dans ces aifeclions. 

Le docteur Arendt la recommande dans les cardialgles simples, a la dose de 
deux gouttes diluees dans un verre d eau sucrce ; Budd, contre certaines dyspep- 
sies symptomatiques de la presence des sarcines dans 1 estomac, en pilules de 
0,025 a 0,05 apres le repas. On s explique tres-bien que ce remede astringent, 



CREOSOTE (EMPLOI MEDICAL). 109 

toxique pour les microphytes, puisse rendrc des services dans les deux groupes 
de maladies que nous signalons, qui reconnaissent pour cause soit 1 alonie ou 
1 irrilation de 1 estomac, soit la presence de I algue appelee sarcine dans sa 
cavite. 

Dans quelques maladies caracterisees par des lesions plus profondes des voies 
digestives, la creosote compte egalement des succcs. Plusieurs medccins 1 appli- 
quent au traitement de la diarrhee et de la dysenteric. Dans la premiere, la 
diarrhee simple, commune, Spinks et Kesteven ont donne avec succes de 2 a 
5 gouttes de ce medicament toutes les trois, quatre ou six heures, suivant 1 in- 
tensite du rnal. 

Dans la dysenteric, des succes analogues ont ete rapportes par le docteur 
Elmer, medecin ame ricain, qui recommande la creosote a la dose d une goutte 
toutes les deux heures, diluee dansun \ehicule approprie. A la troisieme goutte 
en general, le soulagement est manifeste. Eu Anglcterre, le docteur Wilmot, 
s est montre partisan de 1 emploi de la creosote en lavement contre cette ma- 
ladie : 4 gouttes dans une decoction de gruau ; le professeur Gairdner egale 
ment conseille le lavement dans la dysenteric avec selles fetides, et il present 
pour cet usage 50 a 180 grammes de la mixture creosotce de la pharmacopee 
d Edimbourg (eau, 425 grammes; sirop, 50 grammes; creosote et acide ace- 
tique, aa xvi gouttes). 

Enfin chez une malade affectee d ente rorrhagie grave prohahlement supplr- 
mentaire, vomissant tout ce qu elle pa-nail et dans un ctat de collapsus 
inquietant, Ringland produisit une veritable resurrection avec la creosote 
associee au cognac; on en donnait 4 gouttes toutes les deux heures. Des les 
premieres doses les vomissements cesserent et 1 hemorrhagie s arreta; on 
diminua la dose du medicament jusqu a 2 gouttes toutes les six heures ; le 
quatorzieme jour la malade etait entitlement retablie. A deux reprises difie- 
rentes dans les six mois qui suivirent, cette femme offrit les monies accidents 
qui-furent conjures aussi heureusement par le meme moyen. 

La creosote a joui d une assez grande reputation comme antic metique. 

Le medecin anglais Elliotson revendiquela priorite de cette application (Med.- 
Chintrg. Trans., vol. XIX), et il considere qu elle peut rendre de grands 
services contre le symptome vomissement en general ; a la condition toulefois, 
je pense, qu il ne soit pas symptomatique d une affection maligne de 1 estomac 
oud nne maladie organique du coeur ei des reins (Martin-Solon). 

C est ainsi qu on a vu quelquefois la creosote faire cesser les vomissements 
hysieriques, les vomissements de la grossesse, de la phthisic, et du cholera. 

Ces derniers, rapporle M. C. Weber (Allgem. med. Centr.-Zeitimg, 1854), 
sont arretes net au debut du cholera par une ou deux gouttes de creosote don- 
nees toutes les deux heures. Tous ces faits, a 1 exception toutefois de ceux re- 
latil s a la phthisie aujourd hui generalement admis, auraient besoin d etre veri 
fies a nouvean. 

Pour enrayer les vomissements de la grossesse, le docteur Pitschafft preconise 
les pilules creosotees dont voici la formule : 

Creosote 15 centigrammes. 

Poudre de jusquiame inc 

Eau distillee J U- t>. 

pour 9 pilules de 0,10, nrgentees. Trois par jour : le matin, a midi et le soir. 



HO CREOSOTE (EMPLOI MEDICAL). 

Le moyen est assez inoffensif et pent etre essaye, prudcmment, par le praticien 
a bout de ressources centre cet accident penible. 

MALADIES INFECTIEUSES ET VIRULENTES. Dans ces grands groupes, deux especes 
morbides ont ete surtout 1 objet de recherches therapeutiques an point de vue de 
la valeur curative de la creosote, la fievre typhoide et le charbon. 

a. Fievre typhoide. Pecholier, de Montpellier, ale premier preconise 1 agent 
antiseptique que nous etudions, pour combattre cette maladie infectieuse. Ses 
premieres tentatives remontent a 1868, et depuis cette epoque les succes les 
plus evidents et les plus constants sont venus encourager ses efforts. Yoici 
1 origine de ses essais : Profilant, dit-il, des travaux de M. Bechamp sur les 
effets de la creosote et de 1 acide phenique contrc le developpement des ferments 
organises, nous nous sommes dit que si la creosote et 1 acide phenique pou- 
vaient empecher 1 apparition ou la multiplication des ferments typho ides, ils 
deviendraient un puissant remede centre la dothienenterie. Considerant done 
celle-ci comme une fermentation et la creosote comme un antizymasique ener- 
gique, il pouvait rationnellement croire qu en opposant 1 anti-ferment au 
ferment 1 avantage resterait peut-etre au premier dans la lutte. Le raisonnement 
e tait bon, mais il cst passible d une objection grave, a savoir que le ferment 
echappe necessairement par ses elements multiples aux doses faibles du fermen- 
ticide que la plus vulgaire prudence commande d administrer aux patients. 
Cette objection M. Pecholier 1 a prevue et il y repond en disant qu il ne s agit 
pas pour lui de tuer le ferment, mais de s opposer a son apparition ou a sa 
prolife ration. Quoi qu il en soit de cette theorie, elle a conduit 1 auteur a une 
application heureuse de la creosote, puisque depuis qu il I admmistre aux 
typhoisants, et le nombre de ses observations depasse 150, il 1 a toujours trouvee 
des plus efficaces. Generalement il se borne a faire prendre a ses malades la 
potion que voici. 

Creosote in a v gouttes. 

Essence de citron in 

Potion gommeuse . . . 120 grammes. 

par cuilleree a soupe loute les deux heures. II donne encore chaque jour un 
lavement avec 5 a 5 gouttes de creosote et fait repandre ce liquide dans la 
chambre du malade. Le traitement doit commencer des qu on soupconne 1 inva- 
sion possible de la maladie et ne cesser qu a la defervescence. 

Cette medication antizymasique se concilie tres-bien avec le traitement hydro- 
therapique, quand celui-ci est indique par une hyperthermie considerable. 

Le docteur Morache experimentant la melhode de Pecholier a vu se confirmer 
sous ses yeux sa grande valeur therapeutique. Dans un travail presente en 1870 
a 1 Academic des sciences, il indique les conclusions que nous allons resumer, 
tout a fait en faveur du medicament. 

Considerant que la fievre typhoide resulte de 1 introduction d un virus dans 
I organisme, dont le mode d actionest sans doute 1 evolution d un ferment , 
notre confrere est aussi d avis que la creosote agit sur cette fermentation pour la 
modifier ou 1 annuler. 

Toujours est-il qu elle diminue rintensite de la fievre et la dutee de la 
periode febrile, en meme temps qu elle attenue les symptomes locaux et 



generaux. 



L annee precedente, Gaube declarait devant l Academie des sciences egalement 
qu il avait vu la creosote guerir onze fois sur douze la fievre typhoide et sup- 



CREOSOTE (EMPLOI MEDICAL). 1H 

primer completement la convalescence. Cetle statistique n est pas precise ment 
remarquable; mais, comme on 1 a dit, les observations valent moins par le 
nombre que par la maniere dont on les apprecie. 

En somme, la methode therapeutique de Pecholier a donne entre les mains 
de ceux qui 1 ont bien appliquee de bons resultats ; aussi bien faut-il la prendre 
en serieuse consideration. 

b. Charbon. L administration de la creosote dans cette maladie virulente 
me semble parfaitement rationnelle, et je m etonne que ce mode de traitement 
ait ete neglige generalement. Yoici cependant une observation importante 
d Eulenberg (Pr. Ver.-Zeitung 1851), qui autorise de nouvelles tentatives 
thcrapeutiques, ainsi qu on va voir. Un individu contracta unc pustule char- 
bonneuse au-dessus du poignet. Peu de temps apres 1 apparition de cette pustule 
la main, 1 avant-bras et le bras gonflerent et se couvrirent de phlyctenes et de 
plaques de spbacele. Une cauterisation avec la potasse et le fer rouge, des inci 
sions longues et multiples sur le membre, 1 usage des toniques a 1 inte rieur 
restaient sans resultat. On cut 1 idee de donner a prendre de la creosote et de 
panser les plaies avec de 1 eau creosotee. Le succes fut rapide et complet a partir 
de cette substitution. 

Les excellents resultats qu a souvent donnes 1 acide phenique dans le traite 
ment de la pustule maligne, nous autorisent a supposer que la creosote, son 
succedane, aussi puissante centre les microzoaires, ne lui sera pas inferieure 
sous le rapport de I efficacite therapeutique. 

Je pense avec Morache que ce medicament pourrait etre essaye encore coutrc 
d autres maladies virulentes, la variole particulierement. Dans un cas de 
farcin chronique, Elliotson a vu son malade manifestement soulage par 1 usage 
a 1 interieur et a 1 exterieur des solutions creosolees. 

MALADIES DE L APPAREIL RESPIRATOIRE. a. Phthisie pulmonaire. La creosote 
fut, peu de temps apres sa decouverte, employee a titre de styptique contre les 
hemoptysies de la tuberculose pulmonaire. Reichenbach constata le premier les 
excellents eflets de ce medicament dans la phthisic pulmonaire, non-seulement 
pour arreter les crachements de sang, mais aussi pour combatlre leur cause, 
Inflection pulmonaire elle-meme. Dans son memoire de 1855, il rapportait deux 
cas de gue rison de tuberculose par 1 usage interne de sa creosote. Ces faits, 
comme bien on pense, eurent dans toute 1 Europe un grand retentissement et 
sur la foi des assertions produites par le chimiste allemand on essaya partout le 
remede qui venait de lui reussir si bien contre une maladie reputee incurable. 

II avait donne la creosote en nature, sur du Sucre, a ses malades ; mais il 
indiquait que les inhalations cre osotees allant droit au mal e taient prefe rables a 
Tingestion stomacale du medicament, c est pourquoi il conseilla ces inhalations 
aux medecins qui voudraient imiter sa pratique. Quelques-uns suivirent ce 
conseil, d autres se bornerent a donner des potions creosotees. Les resultats de 
cette experimentation furent tres-variables. Onpublia des observations favorables 
en assez grand nombre, mais en plus grand nombre encore des insucces. 
Parmi les premieres, je me borne a citer celles de Granjean (1854) et de 
Verbeeck (1852). Ces deux medecins, sans attribuer a la creosote une vertu 
curative dans la phthisie pulmonaire avancee, admirent son excellente influence 
sur la maladie et lui rapporterent la grande amelioration qu ils constaterent chez 
leurs malades. Cinq phthisiques au troisieme degre auxquels Verbeeck fit 
prendre pour tout traitement quelques gouttes de creosote par jour, furent tres- 



CREOSOTE (EMPLOI MEDICAL). 

ameliorcs par ce medicament; la toux se calma, 1 cxpecloration se modifia et 
diminua, puis 1 etat general devint meilleur. Tous succomberent plus lard ; 
mais, suivant le medecin beige, leur existence fut evidemment prolonged. Je 
reproduis la formule qu il recommande : 

Decoction de mousse Caraghaen 500 grammes. 

Creosole n a vi gouttes. 

Sirop de pavot 24 grammes. 

A prendre par cuillerees a soupe toutcs les deux heures. 

Parmi les autres partisans du traitement de Reichenbach je cilerai encore 
Miguel, en France (1854), et Rampold en Angleterre (1857). 

Ce dernier pensait avec raison que la creosote a ses indications et contre- 
indications dans la phthisic pulmonaire. 

Tandis qu il la croyait inutile ou dangereuse quand il existe de la toux seche, 
un etat d erethisme ou d inflammation ct de 1 hemoptysie active, il pensait 
au contraire qu il faut la prescrire quand on est en presence d un ramollisse- 
ment tuberculeux, sans etat inflammatoire, et que 1 atonie et la dissolution 
prcdomment. 

J arrive aux opposants. Parmi les plus ardents, je citerai surtout Martin-Solon 
et Koehler. 

Le premier essaya, peu de temps apres Reichenbach, chcz un assez grand 
nombre dc phthisiques au troisieme degre les inhalations, tantot en se servant 
d un appareil de Woulf charge d eau creosotee, tantot en faisant repandre dans 
la chambre des malades cette meme eau : creosote, 20 a 60 gouttes ; eau 
240 grammes. Chez cinq malades qui firent des inhalations avec 1 appareil de 
Woulf, 1 honorable medecin de Beaujon n obtint aucun resultat encouragearit. 
Chez treize autres mis dans une chambre saturee de vapeurs creosotees, 
dans un seul cas le remede parut modifier favorablement la marche de la 
maladie, mais la remission fut de courte duree. Les treize malades mou- 
rurent. 

On conceit qu en presence d insucces aussi flagrants, Martin-Solon ait pu 
dire que la creosote n etait bonne tout au plus qu a conserver les pieces 
anatomiques. 

Koehler, de Berlin, va plus loin. Pour lui, la creosote est non-seulement 
inutile, mais encore dangereuse dans le traitement de la phthisic pulmonaire. 
Elle est febrigene ; elle augmente la tendance a 1 hemoptysie, trouble les fonc- 
tions digestives, produit parfois des vomissements opiniatres et des sueurs 
colliquatives, diminue les forces au point que des malades, pendant son usage, 
furent pris d un affaiblissement excessif et moururent subitement. L auteur n a 
pas vu chez les sujets qu il a traites, au nombre de douze, le plus petit effet 
curatil ou meme palliatif de ce medicament. Et, dans un cas de phthisic 
laryngee, 1 usage de la creosote lui parut activerles progres de la maladie. 

Ala meme epoque (1855), Petrequin, de Lyon, experimentant comparative- 
ment 1 eau de goudron et la creosote dans le traitement du catarrhfe pulmonaire 
et de la phihisie a divers degres, concluait que la premiere 1 emporte de beau- 
sur la seconde sous le rapport de l efficaci(e th&apeutique. Si, a la verile , la 
creosote facilile 1 expectoration, diminue quelquefois la toux et 1 oppression, 
avec moins d evidence cependant que 1 eau du goudron, son usage entraine de 

graves inconvenients. Elle favorisc I liemoplysie, determine de 1 ardeur du cote 



CREOSOTE (EMPLOI MEDICAL). 115 

des voies digestives, donne des bonffees de chaleur a la face, fait vomir, inspire 
du degout et aggrave 1 etat general. 

A partir de 1836, la creosote ainsi condamnee allait pendant longtemps et 
presque partout rester sous le coup du jugement grave que nous venons de voir 
prononce par Martin-Solon, Koehler et Petrequin, medecins et jnges des plus 
autorises. 

En 1877, cependant, Gimbert et Bouchard entreprirent la revision de ce 
jugeraent deja infirme manifestemeiit par les observations de Verbeecken 1852. 
Ils reconnurent bientot que si la sentence avail ete produite de bonne foi elle ne 
laissait pas que d etre absolument inique parce que les experiences defavorables 
avaient ele mal faites. 

Par exemple, les inhalations de creosote sont absolument illusoires, pour cette 
raison que 1 hydrocarbure n est que difficilement volatil, meme a 100 degres. 
Done les malades de Martin-Solon, soumis a ces inhalations, n absorbaient pas de 
creosote. D autre part, beaucoup de praticiens se sont bornes a donner le medi 
cament qitelques jours seulement et a des doses beaucoup trop faibles : deux ou 
trois gouttes constituent evidemment une dose tout a fait insignifiante. 

Enfin on a souvent fait, prendre une creosote impure, mal preparee ; ou bien 
etait-elle pure, on la prescrivait pcu diluee, partant sous une forme capable d irri- 
ter les voies digestives. Evidemment, dans de pareilles conditions, I experimenla- 
tion ne pouvait donner que des resultats mauvais, et il n y a plus lieu de s e- 
tonner du silence profond qui s etait fait autour du medicament de Reichenbach, 
accuse d etre plus nuisible qu utile, a ce point qu on ne croyait plus devoir le 
preparer. On vendait, en effet, sous le nom de creosote, au moment ou Gimbert 
et Bouchard entreprirent Jeurs experiences, un liquide renfermant surtout de 
1 acide phenique ; la veritable creosote de Reichenbach n existait plus dans le 
commerce. 

Nous allons voir qu avec un produit pur bien administre, les meilleurs 
resultals therapeutiques ont ete obtenus dans le traitement de la phthisie 
pulmonaire. 

Sur 93 malades traites a Paris et a Cannes, appartenant aux conditions 
sociales les plus diverses, phthisiques a tousles degres, on compta 25 guerisons 
apparentes, 29 ameliorations, 18 insucces et 21 morts. 

Par guerison apparente les auteurs entendent dire : disparition de la toux et 
de 1 expectoration, cessation de la fievre et de la consomption, retour dc 1 em- 
bonpoint, suppression des rales bullaires, signes physiques faisant place a 1 etat 
normal ou a 1 induration cicatricielle. 

L amelioration s est traduite pour eux par le retour de 1 embonpoint, la 
suppression de la consomption, la diminution de la toux et de 1 expectoration, 
la diminution ou lemaintien dans le slatuquo des signes physiques. 

Au premier degre tous les phthisiques ont beneficie du traitement; au 
deuxieme, la moitie s en sont bien trouves ; au troisieme, le tiers a ete ameliore. 
Enfin, aucun phtliisique au premier degre n est mort; aucun de ceux qui 
etaient au troisieme degre n a gueri. 

\ oici maintenant la succession des effets therapeutiques observes : 

Au bout de huit a quinze jours, avec des doses quotidiennes variant de 0,40 

a 0,GO centigrammes, 1 expectoration diminue, la toux devient moins frequente, 

1 appetit renait ou augmente, les vomissements cessent, la fievre disparait, les 

forces se relevent, les sueurs nocturnes se suppriment, la consomption s arrete 

DICT. ENC. XXIII. 8 



114 CREOSOTE (EMPLOI MEDICAL). 

c est-a-dirc quc 1 amaigrissement est moins sensible, Fembonpoint revient, et 
parfois meme on voit un engraissement veritable. Puis, a 1 auscultation, les rale& 
se montrent moins nombreux, et Ton constate des signes d induration ou de 
condensation dti tissu pulmonaire. 

Assez rarement la maladie fait un relour offensif, mais alors elle cede facile- 
ment si Ton maintient le traitement. 

L interpretation du mode d action de la creosote dans la phthisie pulmonaire 
est la suivante, d apres Gimbert et Bouchard. Le medicament n agit que sur la 
se cretion bronchique, qu il diminue ou tarit et modifie singuliereraent. Secon- 
dairement il fait disparaitre la toux; puis, en ameliorant 1 etat local, il agit par 
contre-coup sur 1 etat general. La creosote a sur le poumon et les bronches une 
action topique, analogue a celle qu elle peut produire sur une plaie, et c est 
grace a cette action que les malades voient leur situation devenir meilleure. Elle 
ne modiiie d aucune fagon la nutrition, car chez 1 homme sain, une dose jour- 
naliere de 0,40 n a pas eu la moindre influence sur la temperature, le pouls, 
la respiration, la quantite d urine, la densite ou la composition de cette 
humeur. 

Quelles sont les limites de 1 emploi theVapeutique de la creosote dans la 
tuberculose pulmonaire? A cette question Bouchard et Gimbert font la re ponse 
nette que voici : Nous voyons 1 indication partout et la centre-indication nulle 
part. Le medicament est applicable a tous les degres de la tuberculose, dans 
toutes ses formes, sauf la phthisie aigue. Deux circonstances seules peuvent 
faire renoncer a son administration : 1 intolerance de 1 estomac, 1 aggravation 
de la toux et de la dyspnee. 

Le docteur Ilugues (1877), chez vingt-sept malades soumisa son observation, 
offrant tous les degres de la phthisic pulmonaire, a vu egalement la creosote 
reussir dans des limites que nous venous de voir assigner a ses succes par 
Gimbert et Bouchard. 

L amelioration a ete en raison inverse des lesions : considerable au premier 
et au deuxieme degre, elle a ete faible ou nulle au troisieme. Les effets 
iherapeutiques se sont presentes a cet observateur dans 1 ordre que nous^ 
connaissons. 

Je puis encore ajouter d autres temoignages non moins probants a ceux qui 
precedent. Dans sa these inaugurale egalement (1878), H. Bravet etudiant les 
Effets de la creosote dans le traitement de la phthisie pulmonaire conclut que 
cette substance rend d eminents services aux phthisiques. Chez 19 de ces 
malades qu il a pu traiter a 1 hopital Saint-Antoine, service du professeur 
Brouardel, par les preparations creosotees, souvent les resultats ont ete tres- 
satisfaisants. A coup sur cependant, le terrain n etait ici rien moins que favorable 
puisqu il s agissait de tuberculeux au deuxieme et au troisieme degre places dans 
un milieu hospitalier, si desastreux d ordinaire pour ces pauvres gens. Quelques 
fails interessants ressortent plus particulierement de cette etude, utiles a faire 
connaitre. D une facon constante, les sueurs nocturnes ont diminue, puis 
disparu chez tous les sujets, ce que 1 auteur attribue a 1 effet diuretique de la 
creosote. Frequemment, la proportion relative des globules blancs par rapport 
aux globules rouges du sang a diminue sensiblement. Enfin, chez les phthisiques 
dont 1 etat s est ameliore, le chiffre de 1 uree dans 1 urine s est eleve notable- 
ment. 

Suivant Bravet, la creosote conviendrait surtout aux malades dont la tuber- 



CREOSOTE (EMPLOI MEDICAL). M5 

culose est asthenique et Icnte ; en revanche, elle serait nuisible dans les formes 
aigue s, hyperemiques et congestives de cette affection. 

Cette meme annee 1878, le docteur Cadier a vu chez des malades de la ville 
affectes delaryngite tiiberculeuse, la creosote agir a merveille. Dans 16 cas oil 
les lesions laryngeeset pulmonaires etaient assez avancees, 1 usage dece medica 
ment, a rinterieur, a la dose quotidienne de 0,40 a 0,50, les attouchements du 
larynx avec la glycerine creosotee, ont le plus souvent modifie tres-avantageuse- 
ment 1 etat local comme 1 etat general. Les ulcerations du larynx disparurent 
surtout facilement et vite; toutefois, 1 aspect serratique des cordes vocales, 
I ffideme des aryteno ides, des bandes ventriculaires ou des cordes vocales supe- 
rieures fut plus tenace. 10 malades augmenterent de poids, dans la proportion 
de 1 kilogramme a 3 kil., 500 gram. 

La formule de glycerine creosotee recommandee par Cadier est la suivante : 

Glycerine 60 grammes. 

Alcool -10 

Creosote pure 1 

En presence de ces resultats satisfaisants, eu egard encore a quelques fails 
favorables a la creosote que j ai observe s moi-meme, je n he site pas a dire que 
cet agent tient un des premiers rangs parmi nos moyens medicamenteux appli- 
cables au traitement de la pbthisie pulmonaire. 

Les preparations auxquelles Gimbert et Boucbard ont donne la preference, et 
repondanta cette double indication : dissolution et dilution, formelle toutes les 
fois qu il s agit d administrer la creosote, sont le vin creosote et la solution 
de creosote dans 1 huile de foie de morue : 

VIN CREOSOTE 

Creosote pure du goudron de bois 135 ,50 

Teinture de gentiane 30 grammes. 

Alcool de Montpellier 250 

Vin de Malaga Q. S. pour i litre. 

SOLUTION HUfltEUSE 

Huile de foie de morue 150 grammes. 

Creosote pure, de 1 a 2 

Une a quatre cuillerees dans les 2-i heures. 

Le vin s administre a la dose de 2 a 4 cuillerees a soupe dans les vingt-quatre 
heures, chaque cuilleree dans un verre cTeau. 

Quelques praticiens font prendre ce vin dans de 1 eau edulcoree avec du sirop 
de groseille au moment des repas ; il est ainsi mieux tolere. D autres adminis- 
trent la solution huileuse en capsules. 

b. Catarrhe bronchique. Tons les medecins qui ont prescrit la creosote 
aux phthisiques, en suivant a la lettre le mode d administration que nous 
venons d indiquer, sont unanimes a reconnaitre son efficacite pour diminuer 
1 abondance de 1 expectoration et modifier sa nature. G est vraisemblablement 
en s eliminant pnrles voies respiratoires, c est-a-dire topiquement qu elle agit, 
a la maniere des balsamiques. On peut done penser que dans les catarrhes 
bronchiques cbroniques ou subaigus, avec bi oncborrbee, elle donnera de bons 
resultats. On n a pas publie. que je sache, d observations speciales a 1 appui de 
cette maniere de voir; on s est borne le plus souvent a 1 enonce de ce fait, qu elle 
reussit dans le catarrhe bronchique. 



116 CREOSOTE (EMPLOI MEDICAL). 

APPLICATIONS EMPIKIQUES. Je range sous ce litre la serie des etats morbides 
qu on a essaye de modifier on de faire disparaitre a 1 aide de la creosote donne e 
d une maniere purement arbitraire, c est-a-dire en dehors detouteidee theorique 
reposant sur ses proprietes physiologiques. C est empiriquemcnt, evidemment, 
qu on 1 a prescrite centre les nevralgies rhiimatismales, le diabete ou la 
polydipsie (Corneliani), la surdile (Curtis) et la chylurie (Ryan). 

Ces usages sont aujourd hui absolument oublies, et a bon droit. La creosote 
est, je pense, d une efficacite plus que douteuse dans les nevralgies, et si on 1 a 
vu parfois diminuer la soif des diabetiques, reduire la quantite de leur urine 
et la proportion du sucre de cette urine, on a to uj ours assiste a des modifica 
tions passageres de la glycosurie. 

Quant a la surdite traitee par ce medicament, c est celle que Curtis attribue 
a une diminution dans la quantite du fluide secrete par les glandes cerumineuses. 
La creosote, d apres le medecin anglais, ferait reparaitre la secretion du cerumen 
en excitant 1 activite des glandes qui le produisent. Pour obtenir ce resultat, 
apres avoir nettoye parfaitement le conduit auditif, on yintroduira matin etsoir 
quelques gouttes de la solution suivante : 

Creosote 30 grammes. 

Uuilcs d amandes douces 120 

L action que Curtis attribue a la creosote sur les glandes cerumineuses n est 
rien moins que demonlree, et il n est pas plus prouve que ce medicament ait pu 
rendre 1 ouie aux sourds. 

POSOLOGIE. La creosote destineeaux usages medicaux doit etre d une purete 
absolue. Une preparation defectueuse, dit Pveichenbach, peut laisser dans ce 
liquide un corps doue de proprietes emetiques effrayantes puisqu il suffit d en 
toucher le bout de la langue pour provoquer des vomissements avec collapsus 
grave. 

Je n ai pas a indiquer ici les caractercs chimiques qui permettent de recon- 
naitre cette purete (V. Bull, de therap., 50 octobre 1877); mais j insistesur 
la necessite absolue de cette condition pour toutes les applications medicales de 
la creosote. Aujourd hui, d ailleurs, le commerce la fournit le plus souvent de 
bonne qualite. 

Quand on present la creosote a 1 interieur, et je re pete que c est exclusive 
ment celle de goudron de bois et particulierement de goudron de hetre qui est 
la sorte officinale, dirais-je volontiers, il est egalement indispensable de la faire 
dissoudre dans un vehicule approprie et de la donner a prendre en dilution 
etendue, si 1 on veut qu elle soil bien toleree et n irrite pas les voies di*es- 
tives. 

Aussi bien la plupart des formules de pilules ou de potions cre osotees sont 
elles defectueuses. Je rappelle pour memoire quelques-unes de ces formules, 
sans les recommander Je moins du monde. 

Pour les usages externes, on fait usage de 1 eau creosote e, de glycerine cre o- 
sotee, d alcoolat de creosote, de baume creosote, de gargarismes creosotes, de 
creosote solidifiee, de pommade creosotee : 

EAU CREOSOTEE 

r6osote 1 a 4 grammes. 

Eau 1000 



CREOSOTE (EMPLOI MEDICAL). 
. Centre brulures, ulceres putridcs, syphilitiqties et cancereux : 

GLYCERINE CREOSOTEE (cUIBERl) 

Glycerine .................. 125 grammes. 

Creosote .................. xti gouttcs. 

Memes usages que 1 eau creosotee. 

ALCOOLAT DE CREOSOTE (BUCHXER) 

Alcool .................... GO grammes. 

Creosote ................... 

II peut servir a preparer 1 eau creosotee ou bien coinme caustique super- 
ficiel. 

BAUME CREOSOTE 

Alcoolat de melisse compose .......... 10 grammes. 

Huile d amandes doucos ............ 20 

Fiel de bccuf ................. 4 

Creosote ................... * gouttes.| 

Cette preparation est clonnee par Bouchardat sous le nom de Baume acou- 
stique. 

GARGARISMR CREOSOTE (ll. GREEN) 



Creosote .................. ixiv gouttes. 

Teinlure de Myrrho ............. 12 grammes. 

Teinture de lavande composee ......... 12 

Sirop simple ................. 24 

Eau do fontaine .............. . 150 

Gontre 1 angine folliculaire localisee a la muqueuse pharyngienne et les 
inflammations chroniques de la gorge. 

CREOSOTE SOLIDIFIEG (STAN. MARTIN) 

Creosote. . . . . .......... ... 15 grammes. 

Collodion ................... 10 

Le melange aurait la consistance d une gelee. 11 peut etre facilement intro- 
duit dans la cavite d une dent cariee pour 1 obturer ; il a 1 avantage de ne pas 
fuser sur la gencive. L auteur a sans doute voulu dire qu il fallait se servir de 
creosote pheniquee, oudugoudron de houille, car la creosote de bois se distingue 
dc 1 acide phenique pre cisemeut en ne se solidifiant pas avec le collodion. 



POMMADE CREOSOTEE 

Creosote ................. Ia4 grammes. 

Axouge .................. 30 

Contre les dartres, les ulceres, etc. 

Pour les usages a I interieur, on evitera autant que possible de prescrire les 
poudres et les pilules creosotees. Les doses quotidiennes sont de 0,40 a 0,80 
pour un adulte ; de 0,05 a 0,40 centigrammes pour un enfant, suivant i age. 

L eau et le vin creosotes constituent de bonnes preparations auxquelles on 
aura le plus liabituellement recours; plus rarement on ordonnera les potions. 

vm CREOSOTE (FOUR.MER) 

Creosote ................. 6 grammes. 

Alcool de Montpellicr ........... - 125 

Sirop de sucre ............... 400 

Vin de Malaga ............... (J. S. pour faire 1 litre. 



CREOSOTE (EMPLOI MEDICAL). 

SIROP CREOSOTE (MAYEl) 

Creosote 5 grammes. 

Alcool a 80 125 

Sp. de vin de quinquina au Malaga 575 

POTION CREOSOTEE (EBEKs) 

Creosote n a iv gouttes. 

Mucilage dc gomme 50 grammes. 

Emulsion dc pavot blanc 150 

Sucre 4 

Une cuilleree a soupe toutes les deux heures dans la bronchite ou la phtliisie. 

PILULES DE CREOSOTE (pITSCHAFFl) 

Creosote v gouttes. 

Cigue 20 centigrammes. 

Magnesie et mucilage Q. S. 

En Irois pilules. A prendre contrc les vomissements de la grossesse. 

L eau de Binelli (Aqua arterialis balsamica Doct. Binelli), composee a Turin 
vers 1797 et qui jouissait d une grande vogue au commencement de ce siecle 
comme eau hemostatique, elait a base de creosote selon toute vraisemblance 
(Sweigger-Seidel). 

Les inhalations de creosote n ont aucune valeur a cause du faible degre de 
volatilite de ce liquide, aussi ne parlerai-je pas des divers precedes proposes, tous 
sans importance. 

Antidotes. Contre-poisons. Dans un cas d empoisonnement par la creosote, 
quclle serait la conduite a tenir? Avant tout et si Ton soupconnait la presence 
possible du poison dans 1 estomac, il faudrait recourir a un vomilif ou a la 
pompe stomacale pour debarrasser 1 organe. On pourrait encore faire ingerer de 
1 eau albumineuse qui invisquerait le liquide toxique et 1 empe cherait de mani- 
fester son action irritante sur lamuqueuse gastro-intestinale. Les contre-poisons 
chimiques n existent pas et d ailleurs, a supposer qu on les connaisse, seraient- 
ils bien applicables? 

Quant aux antidotes ils sont egalemeut inconnus. On se bornera a combattre 
le collapsus par les stimulants generaux ; puis on traitera par des moyens appro- 
pries 1 irritation gastro-intestinale, consequence obligee du passage de lacre osote 
a travers les voies digestives. EBNEST LABBEE. 

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BERNARD. Gaz. des k6p., fe vrier 1879. E. L. 

CREPIDE. Crepis L. Genre de plantcs Dicotylcdones, appartenant a la 
famille des Synantherees, trihu des Chicoracees. Le capitule des especes de ce 
groupe a un involucre a folioles imbriquees, dont les exterieures sont souvent 
plus petites que les autres et forment comme un calicule. Les akenes sont mar 
ques de cotes longitudinales, au nombre de six a trente ; ils sont attenues au 
sommet, termines en bee et munis d une aigrette blanche, a soies, capillaires. 
e sont des plantes herbacees, laiteuses, a lleurs jaunes ou purpurines a la face 
extern e. 

Les especes qui out quelque interet sont : le Crepis fcetida L., plante indi 
gene, croissant abondamment dans les lieux steriles et sablonneux, dont les 
akenes de la circonference out le bee inoins allonge que ceux du centre : elle 
poiie sur son involucre des poils glanduliferes secretant des globules resineux, 
qui lui donnent une odeur forte et desagreable. : sa suveur est mauvaise. Malgre 
ces proprietes, qui semblent indiquer une certaine activite dans cette plante , 
elle est inusilee. 

Le Crepis placera Tenore, qui vient dans la Sicile et 1 Italie meridionale, 
serait, d apres Tenore, une espece dangereuse; mais lefait n est point suffisam- 
ment etabli. 

Enfin le Crepis sibirica qui, ainsi que son nom 1 indique, vient dans certains 
points de la Sibe rie, donne au printemps des tiges laiteuses que, d apres Pallas, 
mangent les Baskirs. Le nom de cette plante est Chakoe dans son pays d ori- 

PL. 



BIBLIOGRAPHIE. LINNEE. Genera. Species. DE CANIIOLLE. Prodrom. ENDLICHER. Genera. 
PALLAS. Voyage, II, 28. MERAT etDE LENS. Dictionnaire de matiere medicale, II, 483, et 
VII, 220. GUSSONE. Flora Sicula et Journal des Dcux-Siciles , 1828. PL. 

CREPITANT et SOUS-CREPITANT (Rale). I. Le RALE CREPITANT, aillSl 

appele par Laennec, donne a 1 oreille la sensation d une crepitation fine et 
rapide, eclatant par bouffees composees de petites bulles seches, egales entre 
elles, tres-nombreuses et per^ues exclusivement pendant 1 inspiration. Le rale 



120 CREPITANT. 

erepitant, appele aussi rale ve siculaire par Andral et par Skoda, parce qu il 
parait sieger dans les vesicules pulmonaires, a ete compare par Laennec qui 1 a 
decouvert, au bruit que produit du sel que 1 oa fait decre piter a une chaleur 
douce dans une bassine, a celui que donne une vessie seehe qu on iusuffle ou 
un poumon sain et gonfle d air qu on presse entre les doigts. Ou 1 a compare 
encore, et avec plus de justesse, a la crepitation fine et seche que produit une 
meche de cheveux que Ton froisse au devant de la conque de 1 oreille. Du reste 
pour se faire une idee du rale crepitant, il faut 1 avoir entendu et des lors on ue 
1 oublie plus. 

Le rale crepitant , nous 1 avons dit , s entend exclusivement pendant 
1 inspiration. Quelquefois, il est percu pendant les deux ou trois premieres 
inspirations et il disparait ensuite ; souvent on ne 1 entend qu apres les 
fortes secousses de toux. Lenombre de ses bulles generalement ires-considerable 
est, dans certains cas, notablement reduit. Son caractere dominant est depersis- 
ter apres la toux et meme apres 1 expectoration. II siege generalement dans un 
seul cote et le plus souvent a la partie posterieure et inferieure de la poitrine. 

Le rale crepitant s observe surtout dans la pneumonie au premier degre 
(splenisation). Son apparition est precedee parfois pendant quelques jours soil 
d une diminution du bruit respiratoire (Grisolle), soit d une respiration puerile 
(Stokes). II disparait generalement lorsque la pneumonie passe du premier au 
deuxieme degre (hepatisation). 11 fait place alors an souffle tubaire et en se 
melant a ce dernier phenomene, il donne naissance parfois a cette varie te de 
bruit que Grisolle a appele bruit de taffetas dechire, qui ne s entend qu a 1 in- 
spiration ct qui parait se rattacher a une induration limitee de la surface pul- 
monaire. L apparition du souffle broncbique n exclue pas la persistance du rale 
crepitant dans certains points du poumon non encore atteints par 1 hepatisation. 

Lorsque s opere la resolution de la pneumonie, lorsque Fair penetre de nouveau 
dans les vesicules pulmonaires, leur permeabilite renaissante s annonce par 
1 apparition d un rale a bulles moins fines et plus bumides que La en nee a appele 
rale crepitant de retour. Mele d abord au souffle bronchique, ce rale ss montre 
ensuite seul a 1 inspiration et a 1 expiration, puis il devient plus gros, n est plus 
percu qu a 1 expiralion et revet finalement les caracteres du rale muqueux ou 
sous-crepitant. D apres Graves le rale de retour serait produit par une secretion 
qui se fait a 1 interieur des vesicules et des petites bronches. Aussi ce rale 
ferait-il defaut dans les pneumonies qui ne s accompagnent pas d expectoratiou. 

On n observe pas toujours le rale crepitant avec les caracteres que nous lui 
avons assignes en le definissant. Parfois, il est compose de bulles moins nom- 
breuses, plus inegales entre elles, plus humides et plus volumineuses qui le 
font ressembler au rale sous-crepitant. II en est ainsi dans la pneumonie catar- 
rhale ou une crepitation plus humide, fugace et mobile, temoigne du peu de 
profondeur et du peu de tenacite de la lesion ; il en est de meme encore dans 
la pneumonie typhoide, dans la pneumonie des enfants et dans celle de beau- 
coup de vieillards. D apres Ilourmann et Decbambre, le gros volume des bulles 
tient chez les vieillards a 1 agrandissement des vesicules pulmonaires par suite 
de 1 absorption du tissu intervesiculaire. Durand-Fardel dit avoir constate un 
rale crepitant veritable dans la moitie des pneumonies des vieillards. D un 
autre cote, Earth ct Roger ont trouve parfois chez les enfants des bulles de 
rales crepitants d une finesse extreme qu ils attribuent a la petitesse des cellules 
pulmonaires chez les sujets peu ages; mais ce u est la qu une exception a la 



CKEPITANT. 

re^le generale el le rale crepitant vrai, s il pent exister dans la pneumonic de 
la seconde enfance, ne s entcnd du moins jamais dans celle des enfants a la 
mamelle (Bouchut). Le rale crepitant a bulles plus grosses el plus humidos 
qu on observe chez ces derniers parait sieger plutot dans les petites bronches 
que dans les vesicules pulmonaires. 

Le rale crepitant facile a distinguer du rale sous-crepitant moyen, don I il 
sera question plus loin, ne pourrait etre confondu qu avec Ic rale sous-crepi 
tant fin de la bronchite capillaire lequel parait se former a la fois dans les radi- 
cules bronchiqucs et dans les cellules pulmonaires ; mais ce dernier rale occupe 
les deux temps de la respiration et les deux bases de la poitriue et n est ni 
suivi ni accompagne de souffle bronchique. 

Certains frottements pleuretiques composes de pelits craquements successifs et 
plus ou moins egaux entre eux, simulent quelquelbis Ic rile crepitant de la pneu- 
monie, mais ils s en distinguent par la finesse et 1 egalite moindres des bulles, 
par leur coincidence avec les deux temps de la respiration, par leur rudesse et 
leur transformation rapide en un veritable bruit de frottement pleural. Cette 
crepitation qui a e te etudiee avec soin par Damoiseau et quo cot autcur regarde 
comme d origine constamment pleuretique, peut cependant etre parfois un 
ve ritable rale crepitant du a un engouement pulmonaire dc voisinagc, drier- 
mine par rinflammation de la plevre. Cette lluxion du poumon, comme 1 ap- 
pelle Trousseau, donne naissance a une crepitation fine et seche symptoma- 
tiquc d une exsudation sero-muqucuse des vesicules pulmonaires, exsudation 
qui debute avec la pleuresie et peut survivre a la resorption de I epanchement. 

Le rale crepitant peut encore prendre naissance, lorsque le poumon vient 
a subir une expansion subite et a se congestionner, apres avoir ete comprime 
par un epanchement pleuretique qui s est resorbe rapidement ou qui a ete 
evacue par la thoracentese. Dans ces cas,le rale crepitant est generalement mele 
a des bruits de frottement dont 1 oreille a souvent peine a le distinguer. 

Par quel mecanisme se produit le rale crepitant? L ampleur plus ou moins 
marquee des vesicules pulmonaires ne saurait etre regardee comme la cause 
unique de la forme et du volume presentes par le rale crepitant, car si cbez le 
vieillarcl la grosseur des bulles est en rapport avec le volume plus grand des 
vesicules, il n en est plus de meme dans 1 enfance ou la veritable crepitation est 
rare, malgre la disposition tout a fait inverse des alveoles. 

La crepitation pneumonique ne peut s expliquer non plus par la nature des 
liquides epanches dans les vesicules pulmonaires. D une serie d experiences 
faites sur des liquides plus ou moins denses traverses par des bulles d air, Rob. 
Spittal avail conclu que les fluides sereux etaient les seuls dont les bulles don- 
nent a 1 oreille la sensation du rale crepitant de la pneumonic ; mais c est la 
une erreur, car la clinique demontre que c est dans le premier degre de la 
pneumonie, alors que les crachats presentent le plus de viscosite et de tenacite 
que la crepitation est la plus fine et la plus seche, tandis qu elle perd cescarac- 
teres au moment de la resolution, lorsque les liquides redeviennent fluides et 
parfois sereux (Grisolle). 

Le rale crepitant est-il du au passage de 1 air a travers les mucosites con- 
tenues dans les cellules pulmonaires, comme 1 a enseigne Laennec et comme on 
1 a generalement admis apres lui? Nous ne le pensons pas. En effet, si dans les 
grosses bronches et dans les cavernes pulmonaires il se forme des bulles qu . 
eclatent avec bruit aux deux temps de la respiration par le passage du courant 



122 CREPITANT. 

acrien, il n en est plus de meme dans les bronchioles fines et dans les vesicules 
pulmonaires. Ici le courant d air n estplus assez intense et 1 espace qu il tra 
verse est trop etroit pour que les liquides y puissent etre souleves sous forme 
de bulles (Guttmann). Les rales paraissent etre dans ce cas le resultat de 1 ecar- 
tement des parois vesiculaires qui se separent bruyamment pendant 1 inspi- 
rationpour livrer passage a 1 air. Cette condition n existe plus pendant 1 expi 
ration et c est pour cette raison que le rale crepitant fait defaul au second temps 
de 1 acte respiratoire. DejaBeau avail regarde le rale crepitant comme le resultat 
du deplissement et du froissement des vesicules pulmonaires dessechees par 
1 inflammation commengante et il avail montre que 1 insufflation d un poumon 
de mouton un peu desseche y produisait un bruit analogue au rale crepitant 
sec. Wintrich en determinant le meme bruit par 1 insufflation, sur le cadavre 
humain, des alveoles pulmonaires simplement affaissees et accolees apres la 
mort, a demontre que la secheres^e inflammatoire des vesicules pulmonaires n est 
pas necessaire pour que le rale crepitanl prenne naissance. II resulte de tout 
cela que les rales nes dans les alveoles pulmonaires et meme dans les bron 
chioles les plus fines, ne dependent pas ne cessairement des liquides qui y sont 
contenus et peuvent meme se produire en 1 absence de tout liquide, pourvu que 
pour une cause quelconque, les parois des vesicules viennenl a s accoler pendant 
[ expiration. Dans la pneumonic I accolement des parois alveolaires pendant 
1 expiration est du a 1 exsudat visqueux qui les tapisse et il esl rationnel de sup- 
poser que le rale crepitanl esl le resultat du decollcment brusque el bruyanl 
pendant [ inspiration des parois alveolaires agglutinees. On obtient du reste des 
bruits qui rappellent la crepitation pneumonique, en separant brusquement 
1 une de 1 autre les faces palmaires visqueuses de deux doigls ou en detachant la 
langue appliquee centre le palais. Telle est la theorie presque generalement 
admise aujourd hui pour expliquer la production du rale crepitant et cette theorie 
est confirmee en quelque sorte cliniquement par la secheresse extreme du rale 
crepitanl, par son absence constanle pendant 1 expiration el sa naissance Ire- 
quente lors de la seconde moitie de [ inspiration, enfin par sa persistance apres 
les secousses de toux et meme apres [ expectoration. 

Le rale crepitant ne manque jamais ou presque jamais dans la pneumonie et 
lorsque cette affection, dit Grisolle, se revele par quelque signe stheloscopique, 
la crepitation en est le phenomene le plus constant. C est dans la pneumonie 
qu on trouve d ailleurs le rale crepitant avec ses caracteres les plus tranches, et 
si cerale se montre dans d autres affeclions du poumon, on ne 1 y rencontre que 
modifie ou mele a d autres bruits et revetant rarement cette finesse et cette 
secheresse typiques qu imite si bien le froissement d une meche de cheveux au 
devant do 1 oreille. 

Ainsi dans la congestion active du poumon, on retrouve parfois le rale cre 
pitant, mais avec des bulles generalement plus grosses et plus humides qui le 
rapprochent du rale sous-crepitanl. II en est de meme dans la congestion pid- 
monaire passive ou d ailleurs, il occupe les parties declives des deux poumons 
et se fait remarquer par sa persistance, sans etre suivi de souffle tubaire, a 
moins qu une veritable pneumonie ne survienne. 

Le rale crepitant de Ycedeme pulmonaire est rarement caracteristique. H 
ressemble le plus souvent au rale sous-crepitant par la grosseur, 1 inegalite et 
1 humidite des bulles, parce que 1 exsudat se reux occupe a la fois les alveoles 
pulmonaires et les petites bronches ; il siege aux parties declives des deux pou- 



CREPITANT. 123 

mons et coincide ordinairement avec une hydropisie generale . II n existe du 
reste qu a condition que 1 infiltration screuse ne soit pas bornce a la Irame 
celluleuse intra-vasculaire (Earth et Roger). 

Dans I apopkxiepulmonaire, le rale crepitant s observe rarement a 1 etat sec 
et fin, il siege dans un on plusieurs points circonscrits du poumon, est rarement 
suivi de souffle bronchique et coincide habituellement avec une maladie du 
coeur et avec des crachements de sang. 

Dans les affections que nous venons de passer en revue, la grosseur, I humi- 

dite et 1 inegalite des bulles du rale crepitant paraissent tenir a ce que les 

liquides s epanchent a la fois dans les vesicules pulmonaires et dans les petites 

bronches. De la un melange de rales crepitants et sous-crepitants. Toutefois, 

le rale crepitant se retrouve a 1 etat sec et fin dans la congestion sanguine et 

; dans 1 hypersecretion des radicules bronchiques qui se developpe autour des 

tubercules crus (Voy. CRAQUEMEKTS). 11 siege alors le plus souvent an sommet 

des poumons, persists longtemps au meme degre et est accompagne et suivi de 

phenomenes tout particuliers qui ne permettent pas de les confondre avec le 

ui; rale crepitant de la pneumonic. 

En resume , la rarete du rale crepilant vrai dans la congestion, dans 1 cedemc 
et dans 1 apoplexie pulmonaires et sa frequence extreme dans la pneumonic 
pen <en font le signe pathognomonique de la periode d engouement do cette der- 
;life: mere affection. 

ita II. RALE SOUS-CREPITANT. Ce rale a etc decrit aussi sous le nom de rale 
i resk muqueux (Laennec) et sous celui de rale bronchique hutnide. Le mot muqueiijc 
usqua a le tort de prejuger la nature du liquide qui donne naissance au rale bron- 
le lack chique, car le sang, le pus, la matiere tuberculeuse peuvent le produire aussi 
bien que le mucus. Ces denominations diverges ont jete une certaine obscu- 
ritc dans les descriptions que donnent du rale sous-crepitant la plupart des 
ra e ji iivres classiques ou Ton trouve ranges sous la rubrique de sous-crepitants des 
al j >;[ iii bruits parcourant toute la gamme comprise entre le rale fin de la pneu- 
monie et le gargouillement des cavernes. II cut etc plus rationnel, de substi- 
tuer au mot sous-crepitant le nom generique de rale bronchiqne hunritle, puis- 
qu aussi bien cette denomination, sans prejuger en rien la composition des 
liquides secretes, embrasse dans sa signification deux des caracteres les plus 
tranches des rales dits sous-crepitants, a savoir leur siege constant dans les 
bronches et 1 humidite non moins constante dc leurs bulles. 

Les differents rales confondus sous le nom de sous-crepitants presentent les 
caracteres communs que voici : ils rappellent le bruit qu on produit en souf- 
ilant avec un chalumeau dans 1 eau de savon, bruit d autant plus intense que le 
le liquide est plus abondant et la force d insufflation plus, grande ; ils sont tou- 
I jours humides et s entendent a la fois a 1 inspiration et a 1 expiration, ce qui 
I les distingue d emblee du rale crepitant ; leur intensite est en rapport direct 
( avec la quantite de liquides contenus dans les voies aeriennes et avec la force 
des inspirations ; le volume de leurs bulles est en raison directe du calibre des 
bronches ou elles prennent naissance; ils disparaissent ou sont modifies par la 
toux et par 1 expectoration ; ils siegent de preference a la partie inferieure et 
poste rieure des deux cotes dc la poitrine ; ils coincident frequemment avec des 
I rales sibilants et ronflants. Enfin tous les rales sous-crepitants reconnaissent un 
seul et meme me canisme, une seule cause physique, le passage de 1 air a travers 
les liquides accumules dans les broncbes, tels que la serosite, le mucus, le pus, 



124 CREPITANT. 

le sang, etc. Ces liquides agites pendant les deux temps de la respiration par 
1 air qui les traverse, donnent naissance a des bulles dont le volume est en rap 
port avec 1 intensile du courant aerien et avec le calibre des bronches ou elles 
se forment. On peut du reste reproduire artificiellement les rales humides en 
insufflant des poumons dans lesquels on a injecte prealablement une certaiae 
quantite de liquide. 

Etant donnes tous ces caracteres communs aux divers rales sous-crepitants, 
il ne reste plus pour distinguer ces derniers les uns des autres que le volume 
plus ou moins marque de lours bulles et leur siege dans tel ou tel point du 
thorax. Nous admetlrons en consequence, pour la clarte de la description, trois 
types de rales sous-crepitants : 1 un rale sous-crepitant fin; 2 un rale sous- 
crepitant moyen ; 3 un gros rale sous-crepitant. Chemin faisant nous indique- 
rons la valeur semeiotique de chacun de ces rales et de leurs varietes. 

1 Le rale sous-crepitant fin ou rale sous-crepitant proprement dit siege 
dans les dernieres radicules bronchiques a peine differentes, par leur calibre, 
des alveoles pulmonaires. C est pour cette raison que ce rale se rapproche du 
rale crepitant de la pncumonie par la petitesse, la finesse, le grand nombre de 
ses bulles et parfois par leur siege exclusif a 1 inspiration. II en differe cepen- 
dant par son apparition possible aux deux temps de la respiration, par 1 hu- 
midite plus marquee de ses bulles, par son extension habituelle aux deux cotes 
de la poitrine et par ce fait qu il n est ni accompagne ni suivi de souffle tubaire. 
G est dans la bronchite capillaire que ce rale sc montre le plus frequemment et 
avec ses caracteres typiques. 11 occupe alors les parties inferieures du thorax 
tant en avant qu en arriere, et se fait remarquer par sa continuite et par 1 abon- 
dance extreme de ses bulles, resultat de 1 encombrement des petites bronches 
par une quantite enorme de liquides. Dans une epidemic de catarrhe suffocant 
dont nous avons rapporte 1 histoire en 1866 (Recueil des mem. de me decine 
militaire), nous avons observe constamment un rale sous-crepitant fin a bulles 
egales, comcidant avec les deux temps de la respiration, occupant leplus souvent 
les parties posterieures du thorax et s accompagnant parfois d une expiration 
rauque elprolonge e qui siegeait au sommet des poumons et qui etait due sans 
doute au retrait lent et penible des fibres bronchiques distendues par 1 exces 
des liquides secretes. Des rales sibilants et ronflants s entendaient du reste 
constamment dans les parties superieures. 

En somme, le sous-crepitant fin caracterise surtout la bronchite capillaire. 
On le trouve aussi, il est vrai, mais avec beaucoup moins d abondance, dans la 
congestion tant active que passive des poumons. Dans la congestion passive il 
occupe plus specialement les parties declives du thorax. Le rale sous-crepitant 
de la congestion recounait sans doute pour cause une secretion sero-mucjueuse 
ou sero-sanguinolente des petites bronches et des vesicules. 

Le rale sous-crepitant fin accompague parfois mais non constamment Ycedeme 
pulmonaire (voir rale crepitant). A lui seul il ne saurait caracteriser IWeme 
et il n acquiert de valeur qu autant qu il persiste longtemps sans fievre et qu il 
coincide avec une hydropisie ou avec une affection du coaur generatrice de 
1 cedeme pulmonaire. 

2 Le rale sous-crepitant moyen est celui qu on a designe plus specialement 
sous le nom de rale muqueux. Ne dans les bronches de calibre moyen mais 
variable, il se fait remarquer par la grosseur moyenne et par 1 humidite de ses 
bulles en meme temps que par leur volume inegal et variable. Si le sous-crept- 



CUEPITANT. 125 

tant fin n offre que peu ou point de nuances et ne caracterisc en definitive 
qu une seule affection, la bronchite capillaire, le sous-crepitant moyen est au 
contraire tres-variable quant a son siege, son intcnsite et son elendue et quant 
au nombre et an volume de ses bulles et il peut etre symptomatique dc plu- 
sieurs affections de nature differcnte. 

Le sous-crepitant moyen ou muqueux s observe surlout dans 1 inflammation 
catarrhale des broncbes de moyen calibre. II succede dans cette affection aux 
rales sonores et sees et il devient de plus en plus abondant a mesure que le 
catarrhe bronchique fait dcs progres. Fai un mot, il est le signe de la bronchite 
aigue arrivee a la periode de coction, et dormant lieu a une expectoration plus 
facile, muqueuse ou muco-purulente. Tantot ses bulles sont peu abondantcs, 
tres-inegales, plus ou moins disseminc es dans la parti e posterieure de la poi- 
trine ou elles n eclatent qu isolement et surtout apres les fortes secousses de 
toux ; tantot elles s accumulent en grand nombre a la base des poumons en 
s enchainant etroitement les unes aux aulres et en produisant un bruit presque 
conlinu, coincidant avec les deux temps de la respiration. Dans la broncbite 
generalisc e, elles se font entendre dans la partie anterieure de la poitrine et 
jusque sous les clavicules; mais c est toujours en arriere et en bas qu elles sont 
les plus abondantes, parce que dans cette region, les bronches plus nombreuses 
et plus longues se debarrassentplus difficilement de leur contenu et parce que 
les liquides tendent d ailleurs a s accumuler dans les parties les plus declives. 
Ainsi le sous-crepitant moyen, suivant que ses bulles sont peu nombreuses et 
disseminees oubien abondantes et accumulees aux parties basses de la poitrine, 
kl indique 1 existencc d un catarrhe partiel ou d un catarrhe generalise des 
bronches de moyen calibre. 

Dans la bronchite chroniqne, le rale muqueux presente les memes caracleres 
et c est par les symptomes locaux et generaux concomitants qu on reconnait la 
mil ehronicite du catarrhe. 

Le sous-crepitant moyen ne se rapporte pas toujours a un catarrhe bron- 

i chique simple et primitif. II peut elre aussi le symptome du catarrhe secondaire 

qui survient dans la plupart des affections du parenchyme pulmonaire. Dans le 

, catarrhe brncohique simple et primitif les rales sont toujours perceptibles dans 

,,; une grande partie d un poumon ou des deux a la fois; leurs bulles sont inegales 

r et accompagnes de rales sees, sibilants ou ronflants, ainsi que d une inspiration 

vesiculaire rude avec fremissement bronchique caracteristique. Tel se presente 

(I aussi le catarrhe bronchique qui accompagne 1 emphyseme vesiculaire, t.el encore 

le catarrhe hypostatique de la fievre typho ide et des affections adynamiques en 

, , general, catarrhe se revelant par un rale sous-crepitant moyen, humide et 

, M abondant occupant les deux temps de la respiration et siegeant dans les parties 

posterieures et declives des poumons. 

Quant aux rales sous-cre pitants moyens qui se rattachent a un catarrhe secon 
daire et compliquant une lesion pulmonaire, ils occupent au contraire des 
regions plus limitees et souvent tres-circonscrites. Leurs bulles sont plus fines 
parce que les fines bronches sont intercssees et elles s accompagnent plus rare- 
ment de rales sees et de fremissement broncbique (Guttmann). 

Un rale sous-crepitant moyen persistant et limite au sommet d un ou de 
deux poumons est done 1 indice d unc bronchite catarrhale determinee par une 
cause locale, par une epine inflammatoire consistant le plus souvent dans une 
induration tuberculeuse. (V. 

x 



126 CREPUSCULAIRE. 

Le sous-crepitant moyen, a siege circonscrit, s observcaussi dans Yhe moptysie. 
Suivant qu il siege dans un point determine d un ou de deux poumons, 1 he- 
morrhagie s estfaite d un seul cote ou des deux a la fois. Ge rale n est pas per- 
sistant et disparait apres la resorption de I epanchement sanguin. 

En resume le rale sous-crepitant moyen, generalise ou etendu aux parties 
posterieures et inferieures d un ou de deux poumons, indique 1 existence d une 
bronchite catarrbale primitive. Limite a un point unique ou au sommet d un 
ou dedeux poumons, il est le signe d une lesion pulmonaire qui le plus sou- 
vent est de nature tuberculeuse. 

5 Le gros sous-crepitant est remarquable par la grosseur et par 1 humidite 
de ses bulles, a tel point qu il rappelle le gargouillement des cavernes. 11 prend 
naissance toutes les fois qu un liquide assez fluide comme la serosite, le pus ou 
le sang fait irruption en grande quantite dans les voies aeriennes. Parmi les 
rales sous-crepitants a grosses bulles. nous rangerons le rale cavernuleux, le 
rale de la dilatation bronchique et le rale tracheal. 

o. Le rale cavernuleux, ainsi denomme par Hirtz qui 1 a decrit le premier, 
est un bruit de transition entre le sous-crepitant moyen et le gros sous- 
crepitant, entre le rale bronchique et le rale caverneux. II siege generalement 
au sommet d un ou de deux poumons, sous la clavicule ou dans la fosse sus- 
epineuse. Ses bulles sont grosses, abondantes, continues, persistantes, iso- 
chrones aux deux temps de la respiration, visqueuses et superficielles. Rare 
d abord et dissemine, tant qu il ne tient qu au catarrhe des bronches, le rale 
cavernuleux devient ensuite de plus en plus abondant, gros et humide pourse 
transformer finalement en un veritable gargouillement. Ce rale qui succede 
babituellement aux craquements bumides ne se passe pas exclusivement dans 
les bronches, comme ce dernier bruit; a un moment donne, il a aussi pour siege 
les cavernules que les tubercules ramollis ont laissees a leur suite, et c est alors 
qu il confine au gargouillement. II est le seul et veritable signe de la lique 
faction commenQante du tubercule, tandis que les craquements sees et humides 
n indiquent qu un catarrhe des petiles bronches developpe dans le voisinage 
d un tubercule cru (Voy. CRAQUEMENTS). 

b. Le rale de la dilatation bronchique est du a la broncliorrb.ee excessive qui 
accompagne toujours cette lesion. II simule a s y tromper le gargouillement 
d une caverne tuberculeuse et lorsqu il siege au sommet du poumon, il peut 
faire croire a 1 existence d une phthisic pulmonaire, d autant plus qu il s ac- 
compagne parfois de matite, de souffle caverneux et de pectoriloquie. Dans ces 
cas, la marche de la maladie et 1 absence des phenomenes generaux de la tuber- 
culose donnent la clef du diagnostic. 

c. Le rale tracheal est ce ronchus a bulles grosses et de volume variable, per- 
ceptibles aux deux temps de la respiration, extremement abondantes et tellement 
bruyantes qu on les entend a distance. C est le rale des agonisants du au passage 
bruyant de Fair a travers les mucosites accumulees dans la trachee et dans les 
grosses bronches et que le malade n a plus la force d expulser. V. WIDAL. 



On designe par cette denomination, depuis Latreille, 
une division des insectes Lepidopteres, intermediate entre les diurnes et les 
nocturnes. Gette division artificielle repond a la premiere partie des lepidopteres 
heteroceres, par opposition aux rhopaloceres ; ellc comprend les Sphynges de 
Linne (Voy. LETIDOPTERES). A. LABOULBENE. 



CRESOTIQDE (ACIDE). 127 

CRESCENTIA (voy. CALEBASSIER). PL. 

CRESCENZI (PIETRO), naturalisle du moyen age, qui, a une epoque ou les 
ecrivains mettaient leur imagination a la place de 1 observalion, s attaoha avec 
un zele bicn digne d eloges a 1 etude scrupuleuse et attentive de la nature, re- 
cherchant toujours 1 application, soit dans un but economique, soit dans 1 interet 
de la medecine humaine ou veterinaire. 

11 etait ne a Bologne vers 1240, ct apres avoir etudie la medecine et les sciences 
naturelles, il s etait adonne a la jurisprudence. Proscrit par suite de troubles 
politiques, il parcourut 1 ltalie, mettanta profit, pour vivrc, sa science dc legiste, 
et etudiant les questions economiques et agricoles. De retour enfin dans sa patrie 
en 1504, il coordonna les nombreux documents qu il avait recueillis et fit pa- 
raltre son ouvrage. Les historiens placent sa mort en 1320 (Henschel, Janus, 
2 e ser., II, 380, et Renzi, La Slor. della med. in Italia, II, 192. 

Voici le titre de cet ouvrage: 

Opus ruralium commodorum. Lovani, 1474, in-fol. et Florentife, Ii81, in-fol. Dans 
les Rei rusticce scriptores de Gessner. Lipsise, 1735, in-4, 2 vol., (rad. fr.; Paris, I486, in-i ol. 

E. Ben. 

CRESCENZI ou CRESCENZO (NICOLAS) , en latin CRESCENTIUS, c lait ne a 
Naples dans la seconde moitie du dix-septieme siecle et professail d;uis cette 
meme villc au commencement du dix-lmitieme. II combaltit les idees de Syl 
vius sur les ferments, qui etaient encore en vogue de son temps, mais il s attacha 
surtout a preconiser 1 utilite des rafraichissants centre les fievres, qu il voulait 
combattre presque exclusivement par 1 eau froide et meme relroidie par la neige 
ou la glace. 

Voici les titres de ses ouvrages, sans parler de quelques poesies et d un eloge 
de son savant conlemporain, Leonard de Capoue : 

I. Tractatus physico-medicus, in quo morborum explicandorum, potissinnim febrhtm, 
nova exponitur ratio, etc. Neapoli, 1711, in-4. II. Ragyionamenti intorno alia nitova 
medicina dell acqua, coll aggiunta d un breve metodo di praticarsi I acqua, etc. Ibid., 
1727, in-4, et trad. fr. Paris, 1750, in-12. E. BCD. 

CRESOTIQUE (Acide). C 8 H 8 3 . Get acide est 1 homologue superieur de 
1 acide salicylique; il est moins soluble dans 1 eau que 1 acide salicylique, tres- 
soluble dans 1 alcool et Tether. II se separe en beaux prismes par le refroidisse- 
ment lent de sa solution aqueuse. II fond a 153 et se solidifie a lii". Avec le 
perclilorure de fer il se colore en violet comme 1 acide salicylique. Avec la baryte 
caustique, il se dedouble en acide carl)onique et en cresylol. 

Pour obtenir 1 acide crt sotique, on fait passer a travers le cresylol (C 7 II 8 0) 
doucement chauffe un courant de gaz carbonique, en meme temps qu on y pro- 
jette des morceaux de sodium; le metal se dissout et il se forme une masse so- 
lide composee de cresyl-carbonate, de cresotate de sodium, et de cresylol 
en exces. On traite par 1 eau, puis par 1 acide chlorhydrique ; le cresyl-carbonate 
se decompose avec formation de cresylol, et 1 acide cresotique, mis en liberte, se 
dissout en grande partie dans le cre sylol. Pour Fen extraire, on agite le tout 
avec une solution concentre e de carbonate d ammoniaque ; la solution ammonia- 
cale est concentree a 1 ebulition, filtree et decomposee par 1 acide chlorhydrique. 
L acide cre sotique se separe. T. GOBLEY. 



128 CRESSON (BOTANIQUE). 

CRESPO (BENEDETTO), ou, son nom etant latinise suivant 1 usage du temps, 
CRISPUS (Benedictus), naquit aAmiternum (Aquila, dans les Abruzzes), vers 1 an 
650, d une famille qui se vantait de descendre de 1 historien Crispus Sallustius. 
11 1 ut preconise archeveque de Milan en 683 par le pape Sergius I, et mourut le 
11 mars 725 ou 755 selon Renzi. II a, phis tard, etc canonise. Crespo n est pas 
seulement celebre par ses querelles avec 1 eveque de Pavie, et par la fondation d un 
convent de Benedictins a Milan, mais par un poeme intitule : Commentarium 
medicinale avec une preface en prose, et qu il composa alors qu il n etait que 
simple diacre. II decrit les differents moyens de traitement employes centre les 
maladies, et parait s etre inspire de Serenus Samonicus ; mais sa versification est 
bicn inferieure a ccllc du poc tc latin, et quant aux materiaux memes, ils sont 
empruntes a Dioscoride, a Pline, et aussi aux recettes populaires alors en usage. 
L ordre qu il suit est celui qu on appelle 1 ordre anatomique a capile ad pedes. Du 
reste ce livre est tres-court et ne contient que 241 vers. 

Yoici comme echantillon le commencement du poeme : 

Si caput inmtmeris agitatur pulsibits cegrum 
At circumflexo turbatur pondere quodam, 
Protinus ex hederw studeas redimire corona. 
Mas quoque cum diro libanum copulatur aceto. 
Myrrha etiam liguido pariter sociatur olivo, 
etc... 

On ne reprocbe pas seulement a Crespo la mediocrite de sa poesie, mais encore 
d avoir, en composant ses vers, consulte plus souvent son oreille que la mesure. 
(Choulant, Handb., et Renzi, Colled. Salernit., i. I). Le livre dont il s agit a ete 
publie sous le titre : 

S. Benedicti Crispi commentarium medicinale ad finem codicis vindobonensis. Kiringse, 
1835, iu-8 (ed. J.-V. Ulrich). 11 avait ete publie anterteurement parmi les autres classiques 
d Angelo Mai, t. V. Roirue, 1835, in-8, et de Kenzi 1 a reedite dans la Collectio salernitana, 
t. I, p. 71; Napoli, 1852, in-8". E. BGD. et L. Hs. 



% I. Botaniqae. Ce nom a ete donne a un grand nombre de 
plantes, ordinairement donees deproprietes stimulantes, antiscorbutiqueset d une 
saveur piquante due an developpement d une essence particuliere. Les unes ap- 
partiennent a la famille des Cruciferes, et les autres a des families di verses, no- 
tamment a des Composees, Tropaeolees, etc. 

Le plus connu, comme le plus usite des Cressons est le C. de fontaine (Nas 
turtium offtcinale R. BR.), encore appele vulgairement C. d eau, de ruisseau, 
Cailli, Sanledu corps, et commun dans toute la France, ou il est souvent d ail- 
leurs cultive. 

Le genre Nasturtium appartient aux Cruciferes-Cheiranthees, groupe des Ara- 
bidinees, caracterise par des cotyledons generalement accombants. Les Nastur 
tium ont des fleurs hermaphrodites, a receptacle convexe, portant des sepales 
courts et etales, egaux ou un peu inegaux a la base. Les petales sont pourvus 
d un onglet court, quelquefois nul. Les etamines sont au nombre de six et tetra- 
dynames, ou en nombre moindre (5-1). Dans ce dernier cas, elles sont inegales. 
Le fruit est une silique courte ou plus ou moins allongee, arrondie, rarement 
didyme. Le style est court, assez epais, a sommet stigmatifere subcapite, simple 
ou bilobe. Les graines, en nombre indefini, sont 2-seriees ou tres-rarement 
l-serie.es, petites, gonflees, avec les funicules courts et libres. Les Nasturtium 
sont des herbesramiuees, a port Ires-variable, glabres ouchargeesde poils sim- 



CRESSON (BOTANIQUE). 129 

pies. Ge sont assez souvent des plantes aquatiques. Leurs fcuilles sont entieres 
ou diversement lobees on pinnatisequees. Leurs fleurs, jaunes ou plus rarement 
blanches, sont disposees en grappes allongees, courtes ou corymbilormes, et par- 
fois accompagnees de bractees. On en compte une vingtainc d especes qui habi- 
tent le mondeentier, principalement les regions froides et temperees. 

Le N. officinale est une plantc haute d un ou 2 a 20 decimetres, ordinaire- 
ment glabre, d un vert luisant. Ses feuilles, un peu epaisses, sont pinnatisequees, 
a segments lateraux inequilateraux, plus ou moins sinues-creneles ou presqur 
entiers, avec des petioles qui embrassent la tige par deux oreillettes aigues. Les 
fleurs sont disposees en grappes terminales ou oppositifoliees ; elles ont des se- 
pales dresses, de moitie plus courts que la corolle et verts, des petales blancs. 
Les siliques sont subcylindriques-lineaires, legerement arque es, bosselees, etalees 
a angle droit ou plus ou moins reflechies, plus longues que les pedicelles. Les 
graines sont biseriees, brunes, arrondies et fortement alveolees. On a distingue 
plusieurs formes de cette plante, notamment celles qu on nomme parvifolium et 
sii folium. 

D autres Nasturtium indigenes ont e te employes comme Cresson et ont les 

memes propriete s que les pre ce dents, quoiqu a un moindre degre. Ce sont les 

N. sylvestre B. BR. et anceps DC. Le premier porte les noms vulgaires de Cresson 

de riviere et Cresson sauvage (Herba Sisymbrii sylvestris s. Erucce palustris 

,1 off.). C est une espece commune partout dans les lieux humides, haute dc 2 a 

li: , 4 decimetres, a souche grele emettant des branches aeriennes anguleuses et 

; ii flexueuses. Les feuilles sont toutes pinnatifides ou pinnalisequees. Les fleurs 

sont jaunes, et les siliques sont cylindriques-lineaires, etroites, arquees-asccn- 

dantes, plus longues que les pedicelles. Le N. anceps DC. (Sisymbrium anceps 

WAHL.) est tres-voisin du N. sylvestre, et ses usages sont absolument les memes; 

jfl a seulement des fleurs plus grandes, des fruits plus courts que les pedicelles 

et comprimes-ancipites. 

Le Nasturtium amphibium R. BR. est aussi une des especes employees comme 
antiscorbutiques. On mange dans les campagnes, au printemps, ses racines et 
ses jeunes feuilles, comme on fait de celles des autres Cressons. Aussi 1 appelle- 
t-on C. d eau et Raifort d eau. Les divers botanistes lui ont donne les noms latins 
de Sisymbrium amphibiumL., S. Roripa SCOP., Myagrum amphibium Lois., Ro- 
ripa amphibia BESS. C est une herbe commune au bord des eaux. Sa souche 
vivace, horizontale et tronquee, emet des branches couchees qui s enracinent in- 
ferieurement dans la vase, et aussi des stolons qui rampent. Les feuilles sont 
oblongues-lance olees, entieres, dentees ou pinnatifides. Ses fleurs sont jaunes, 
assez grandes, et ses fruits sont disposes en une grappe allongee, riche, avec des 
pedicelles de moitie plus courts que les fleurs. 

Le Cresson ale nois ou Cresson de jardin, Cresson desavane commun, espece 
annuelle tres-frequemment cultivee comme condiment, piquante, stimulants, 
antiscorbutique, depurative, est le Lepidium sativum L. (Voy. PASSERAGE). 

Le Cresson des pre s ou C. elegant, Petit C. aquatique, est le Cardamine pra- 
tensis L. (Voy. CARDAMINE). 

Le C. des mines ou C. des de combres est le Lepidium ruderale L. (Voy. PAS 
SERAGE). Le C. de savane est aussi le Lepidium didymum L. et un Pectis (Com- 
posee). 

Le Coronopus Ruellii DC. et le Sium angustifolium L. (Ombellifere) ont 
0! recu aussi le nom Cresson sauvage. 

DICT. ENC. XXIII. y 



130 CRESSON (EMPLOI MEDICAL). 

Les Barbarea sont aussi parfois appeles Cressons (Voy. BARBAREE). Le Ores- 
son des vignes est leB. prcecox; et le C. de terre, le #. officinalis. 

Le C. vivace est le Barbarea vulgaris et YErysimum proecox. 

Viennent ensuite des Cressons qui n appartiennent en aucune facon a la fa- 
mille des Cruciferes. 

Les Capucines ( Tropceolum) out souvent recu le nom de Cressons de 1 Inde, 
du Perou, du Mexique ; ce sont principalement les T. majus et minus. En Angle- 
terre on les nomme Indian Cress. 

Le Cresson de chien ou de cheval est une plante peu active de la famille des 
Scrofulariees, le Veronica Beccabunya L. 

Les Spilanthes, de la famille des Composees, ont aussi recu le nom de Cres 
sons. Le G. de l lnde, de Vile de France, etc. est le Spitanthes Alcmella L. Le 
C. du Bre sil, de Para (voy. ei-apres), o\idu Paraguay est le Spilanthes ole- 
racea L. (Voy. SPILANTHE). 

Les Chrysosplenium, de la famille des Saxifragacees se nomment Cresson dore, 
C. de roche, etc., notamment les C. alterni folium et oppositifolium. H. BN. 

II. Emploi medical. L huile volatile sulfuree quele cresson contienten 
sa qualite de crucifere (un peu plus abondante dans le cresson de fontaine que 
dansle cresson cultive) ; la richesse en azote dont il est doue ; 1 iode et le fer qu on 
y rencontre et qui, pres des sources iodureesou ferrugineuses, peuvent alteindre 
d assez grandes proportions (iode, 5 milligr. par botte ordinaire, suivant Cha- 
tin, au lieu de la proportion ordinaire de 1 milligr.; la presence d un extrait 
amer et de sels de potasse ; toute cette composition indique assez les usages 
therapeutiques de cette plante. C est avant tout un stimulant de la digestion et 
de la nutrition ; c est aussi un reconstituant et un alterant. A ce double titre, 
il tient un bon rang parmi les agents dits antiscorbutiques, soil comme aliment, 
soit sous ibrme de preparation medicinale ; il convient parfaitement dans les 
affections apyretiques caracterisees par une grande debilite ou liees au lym- 
phatisme et a la scrofule. On 1 a beaucoup vante centre la phthisic pulmonaire. 
Nous ne croyons pas qu il ait jamais gueri la tuberculose; mais il rend certai- 
nement des services dans le catarrbe chronique ou dans les etats congestifs cko- 
niques du poumon qui, chez les jeunes gens et surtout chez les jeunes filles 
rual reglees, simulent une granulation commencante. On 1 emploie aussi avec 
succes contre la dyspepsieatonique, avec flatulence gastro-intestinale. 

On range le cresson parmi les diuretiques et les diaphoretiques. Ce n est pas 
tout a fait sans raison. La diurese principalement s observe quelquefois a la 
suite de 1 usage abondant de la plante, dont la composition d ailleurs explique 
assez bien pareil effet. 

Pour que le cresson exerce ses proprietes therapeutiques et les exerce toutes, 
il faut d abord qu il soit pris en grande quantite ; puis qu il soit iuge re cru, 
la cuisson lui faisant perdre son huile volatile et sans doute aussi un peu de 
son iode. On en mange une ou plusieurs bottes par jour, soit entre les repas, 
soit aux repas, en hors-d oeuvre ou autour des viandes. Que si la plante en na 
ture n est pas bien supportee, le mieux est d en prendre le jus le matin a 
jeun, ou au commencement des repas. Eniin, si Ton ne veut utiliser que les 
elements fixes de la plante, on peut la manger cuite a la maniere des epinards, 
en faire des decoctions et recourir aux diverses preparations pharmaceutiques 
dans lesquelles il entre. 



CRESSON DE PARA. 131 

Le cresson mache plusieurs fois par jour, soil qu on en avale le jus, soitqu on 
le rejette, est un remede populaire centre la turgescence sanguine des gencives. 
Avec le cresson pile, on fait des cataplasmes qu on applique sur les parties lu- 
mefiees, sur les engorgements froids de diverses natures. 

Voici quelques preparations utiles a connaitre : 

Sue de cresson de fontaine. 

On pile le cresson dans un mortier de marbre ; on exprime dans un linge et 
Ton nitre le sue a froid. Quelquefois on se borne a passer le sue a travers un 
linge fin. Une ou deux cuillerees le matin a jeun; il peut etre bon d y ajouter 
du sirop ou du vin de quinquina. 

Sirop de cresson. 

Sue non depure de cresson 100 

Sucre Jjiaric 100 

Chauffez au bain-marie couvert jusqu a dissolution du sucre ; faites refroidir 
t passez a travers uneetamine. 

Decoction ou infusion de cresson. 

Cresson de fontaine 50 grammes. 

Faites infuser pendant une heure ou faites bouillir pendant vingt minutes, 
en vase clos. 

On emploie rarement 1 huile essentielle de cresson ; mais elle entre dans 
Yeau de la Vrilliere, avec la cannelle, le girofle, le cochlearia. 

Le cresson de fontaine entre dans le sirop et le vin antiscorbutiques. 

A. DECIIAMBRE. 

t KFSSOX DE PARA. EMPLOI. Le spilanthe etant employe en medecine 
sous le nom de cresson de Para, c est a ce mot qu il doit etre question de 
ses proprietes therapeutiques. Ces proprietes sont dues principalement, suivant 
M. Lassaigne, a une huile volatile acre, tandis que, suivant d autres, 1 acrete 
de la plante appartiendrait a une matiere fixe, de nature resineuse, soluble dans 
1 alcool et 1 ether. Le cresson de Para contient en outre de la gomme, de 1 ex- 
tractif, du sulfate de potasse et du chlorure de potassium. 

On peut dire que cette plante possede les principales proprietes du cresson de 
fontaine, mais a un plus liaut degre. Ellc a une saveur poivree, excite fortement 
la secretion salivaire, produit dans 1 estomac une sensation de chaleur comme 
le piment, excite 1 appelit et reveille les forces generalcs. Elle convient tout 
particulierement comme sialagogue, comme stimulant et comme antiscorbuti- 
que, mais ne possede pas les proprietes speciales que le cresson de fontaine doit 
a la presence du fer et de 1 iode. On 1 a administree comme vermifuge. 

Cependant, le cresson de Para, malgre les recommandations de Beral et de 
Rousseau, est peu employe en France, bien qu on y ait propose plusieurs for- 
mules pour sa preparation ; notamment pour un alcoolat, qui mele a beaucoup 
d eau, constitue un tres-bon collutoire; une alcoolat ure (un morceau d amadou 
impregne de cette liqueur et place dans la bouche amene une forte secretion 
salivaire) ; un sirop dont on prend plusieurs cuillerees par jour. Les fleurs de 



132 CRETIN. 

cresson de Para entrent dans la preparation de la liqueur odontalgique connue 
sous le nom de Paraguay-Roux. 

CRESYLOL. Phenol cresylique, hydrate de eresyle, C"I1 8 0. Le Cl 6- 

sylol est contenu dans la creosote du goudron de houille; on 1 isole des portions 
distillant entre 200 et 210 par des distillations fractionnees dans un courant 
d hydrogene et Ton recueille le produit qui passe a 205. II existe aussi avec 
1 acide pbenique dans le goudron de bois. 

La transformation du tolueme en cresylol a ete effectuee par M. Wurtz. 

Le cresylol consiste en un liquide incolore, refringent, d nne odeur de creosote; 
il bout a 205. II se dissout facilement dans rammoniaque aqueuse. L acide azo- 
tique 1 attaque vivement en donnant une substance brune incristallisable, mais 
on peut avec des precautions obtenir des derives nitres. Use dissout dans 1 acide 
sulfurique en se colorant en rouge, [et en produisant de Vacide sulfo-cresy- 
lique. A 60, la transformation est complete au bout de 24 beures. Les sulfo- 
cresylates de banjte et de plomb sont solubles et constituent des masses amorphes. 

Le potassium et le sodium se dissolvent dans le cresylol avec degagement 
d hydrogene. Si dans le cresylol doucement chauffe on fait passer un courant de 
gaz carbonique en meme temps qu oh ajoute du sodium, on obtient le sel de 
sodium d un nouvel acide, 1 acide cresotique (C 8 H S 3 ) bomologue de 1 acide sa 
licylique. (Voyez ACIDE CUESOTIQUE). 

On obtient le pbosphate et le chlorure de eresyle en faisant re agir le perchlo- 
rnre de pliosphore sur le cresylol. T. GOBLEY 

CRETE MARINE. Nom donne parfois a la Cristc marine (Chritkmitm ma- 
ritimum L.) . PL. 

CRETE DE COQ. VoiJ. CoNDYLOJIES, 

CRETIN. Le cretin est un etre physiquement et intellectuellement de<*e- 
nere, trapu, osseux, le plus souvent maigre, parfois bouffi, oedematic, et tou- 
jours difforme. Sa complexion chetive, lourde et epaisse, denote un developpe- 
ment general dans le sens de la largeur de la charpente. Son teint est ordinai- 
rement d un blanc livide, comme cretace; d autres fois, il a 1 aspect terne et 
brun rappelant celui des pellagreux, d ou le nom de marron qu on lui donne 
dans certaines conlrees. Chez les individus oadernaties, la peau est jaunatre et 
tachee ; elle est chez tous particulierement rugueuse, depourvue d elasticite et 
tres-peu sensible. Get aspect s accentue rapidement avec les annees, les transi 
tions de I age etant a peine marquees; le cretin parait passer en effet presque 
tout d un coup de 1 enfance a la vieillesse; des rides apparaissent premature- 
ment et donnent a 1 individu 1 aspect vieillot et decrepit longtemps avant I age. 

La decheance organique imprime a tous les cretins un sceau d uniformite par- 
ticuliere, et leur physionomie sans expression est loin de presenter les differences 
individuelles nettement marquees qui distinguent entre eux les hommes de de- 
veloppement normal. 

Nous allons examiner le cretin, au double point de vue anatomique et phy- 
siologique; apres la description des principaux organes, nous nous occuperons 
de leur fonction. 

A. DESCRIPTION ANATOMIQUE. I. Tete. La tetedu cretin, volumineuse proper- 



CRfiTIN. 133 

tionnellement au corps et a la face, est de forme irreguliere et parait s etre de- 
veloppe surtout dans le sens de la largeur, le diametre transversal se rappro- 
chant tres-sensiblement du diametre antero-posterieur, landis qu a 1 etat normal 
ce dernier excede sensiblement le diametre transversal. Un tableau comparatif 
du a M. JNiepce donne des evaluations interessantes a ce sujet. II en resulte, 
en premier lieu, que la circonfcrence de la tele, et par consequent son volume, 
acquierent chez le cretin rapidement un cbilfre eleve des 1 enfance et que ce 
chiffre ne s accroit pas tres-sensiblement avecl agc. Le plus jcune de ce tableau 
est un enfant de trois ans dont la taille est de O m ,567 ; la circonference de sa 
tete mesure O m ,429. Le plus age du meme tableau est un individu de cinquante et 
un ans dont la taille est de l m ,536, tandis que la circonference de sa tete mesure 
seulement O m ,490. Le maximum de mesure de la circonference de la tete ne 
presente done entre ces deux individus que la minime difference d environ 
6 centimetres, tandis que la hauteur respective de leur corps se trouve dans des 
rapports de developpement qui se rapprochent sensiblement de la normale. 11 est 
en effet Ires-frequent que chez le jeune cretin, la grosse tete pesanle, dispropor- 
tionnee, penche de cote , sur 1 une ou 1 autre epaule, ou bien sur le devant de 
la poitrine, le menton appuye sur le sternum comme si 1 individu ne pouvait la 
tenir en equilibrc. 

Le tableau de M. Niepce nous renseigne ensuite sur le genre dc developpement 
des diametres de la tete eu egard aux rapports qu ils affectent cntre cux. Le 
seul enfant de quatre ans de ce tableau, dont la taille est de O m ,562, presente 
une circonference de la tete de O n ,482, tandis que parmi les treizc individus du 
tableau, ages de trente-deux a cinquante et un ans, et. dont la taille excede le 
plus souvent un metre, il s en trouve onze chez lesquels le diametre transversal 
du crane est inferieur a celui de 1 enfant de quatre ans, et deux seulement chrz 
lesquels il est superieur. Cc defaut de proportion est meme tellement conside - 
rable, qu on pourrait se demander si un certain nombre d indivitlus ages du 
tableau de Niepce n etaient pas des idiots, ceux-ci se distinguaut des cretins sur 
tout par la petitesse de la tete. Et cependant 1 exces de developpement du crane 
dans le sens transversal serait, selon quelques observateurs, bien plus marque 
encore chez le cretin qu il neressort du tableau deM. Niepce. Sur cent cretins me- 
sures par Trombotto, le diametre antero-posterieur du crane, entre la racine du 
nez et la protuberance occipitale a donne des chiffres qui varient entre 28 et 52 
centimetres, tandis que le diametre transversal entre le trou auditif d une oreille 
et 1 autre a varie de 32 a 36 centimetres. Ces chiffres denotent une disproportion 
des divers diametres de la tete notablement plus accusee que celle du tableau 
<lu D r Niepce, mais ces differences peuvent tenir a ce que les deux auteurs n ont pas 
releve leurs observations dans les memes contrees. Les cretins sont certainement 
differents selon leur provenance, 1 individu degenere empnmtant necessairement 
certains caracteres particuliers a sa race et au lieu de sa naissance, malgre 
rumformile des caracteres pathognomoniques de la degenerescence. 

Nous avons dit que la tete du cretin, invariablement ecrase e d avant en arriere 
est large a la base, retrecie vers le sommet; ajoutons que le front est bas et 
convert, fuyant en arriere, particulierement deprime au-dessous des arcades 
sourcilieres et dans la region occipitale. Les deux moities de la tete sont souvent 
asymetriques, ce qui, joint a la conformation des regions frontalc et occipitale, 
impnme au crane du cretin un type uniforme, paraissant se rapprocher de la 
figure d un cone irregulier dont la suture sagittale conslituerait le sommet. 



134 



CRETIN. 



L occiput est comme efface, le plan posterieur du cone tombe verticalement en 
faisant presque une ligne droite avec la nuque. 




Fig. 1. Aspect generul d un cretin-type age de 39 ans, non pubere, premiere dentition conserved 
(cas sporadique releve dans la Gironde par le docteur Desmaisons). 

II. Cheveux et systems pileux en general. La plupart des cretins ont dcs 
cheveux epais, tres-fournis et enchevetres : chez les cretines, on les trouve sou- 
vent disposees par meches epaisses a intervalles clairsemes ; il sont courts 
dans les deux sexes. Leur couleur est presque toujours d un chatain sale plus 
ou moins fence suivant les pays. La calvitie ne se produit guere chez les cretins, 
et leurs cheveux ne blanchissent jamais. Le cuir chevelu est bossele, reconvert 
de croutes, ce qui temoigne a la fois de la malproprete des cretins et de 1 aban- 
don dans lequel ils vivent; beaucoup d entre eux exhalent du reste une odeur 
fetide. Ils sont presque completement imberbes, mais un leger duvet clair 
seme de la face se rencontre sou vent dans les deux sexes. Le corps est nu 



CRETIN. 



r,:, 



et glabre commc celui de 1 enfant; il n y a point ou tres-pen de polls dans 1 ais- 
selle et au pubis; a ce point de vue par consequent, comme a tous les autres, 
1 age n imprime que pen de traces sur 1 individu degenere, el n y cut-il pas la de 
crepitude senile precoce dans 1 aspect general, le cretin age se distinguerait fort 
peu du cretin dans 1 cnfance. 

III. La /aceporte 1 empreinte de la stupidite et de 1 indolence; elle est comme 
le crane, developpee en largeur. Les pommettcs sont saillantes, le nez epate> 




Fig. 2. Goitreux et son fils cretin. 

large a la base, les narines beantes; les cartilages du nez sont rudimentaires, ou 
manquent meme completement. Les levres sont epaisses, la levre inferieure pen- 
dante, la langue tres-volumineuse, comme gonflee et gluante, souvent sortie de 
la bouche qui est demesurement large, presque toujours entr ouverte, laissant 
echapper une salive visqueuse. La machoire inferieure grosse et lourde, deborde 
la machoire superieure et imprime a la figure un caractere bestial. Les oreillos 
ecartees de la tete sont tres-volumineuses et epaisses ; les dents tres-espacees, 
mal implante es, cariees; celles de la premiere dentition une fois torn bees, sont 



136 CRETIN. 

rarement remplacees. Le vrai cretin mache d ailleurs a peine ses aliments ct la 
dentition est toujours tres-tardive. 

Les yeux tres-ecarles et souvent devies pardu strabisme simple ou double, sont 
ternes et sans expression. Le globe oculaire lui-meme ne presentc ge ne ralement 
rien d anormal (1 iris a la couleur ties cheveux) , mais les paupieres sont presque tou 
jours cedematiees. La ble pharite est habituelle; elle atteint surtout la paupiere 
superieure qui est bordee d un lisere rouge et granuleux, d ou un etat larmoyant 
qui ajoutc une expression de tristesse a la stupidite du regard. Les cils et sour- 
cils sont clairsemes. La plupart des cretins fuient la lumiere, a moms cepen- 
dant que I insensiblite retinienne cbez quelques-uns les fassent recbercher le 
soleil, qu ils regardent alors constamment en face, sans en paraitre incommodes. 
Mais, en general, le cretin ne fixe pas les objets ; il regarde sans voir ou voit sans 
comprendre ; sa physionomie toujours immobile, sauf lorsqu elle est contracture e 
par une souffrance physique, denote 1 indifference et 1 apatbie; la decheance est 
empreinte sur son visage. 

IV. Col. La nnque et le cou sont tres-gros et tres-courts ; la region du cou 
ne presente pas la concavite qui la caracterise a 1 etat normal et nous avons de ja 
dit que la lete volumineuse penclie sur 1 epaule ou la poitrine. L hypei tropliie 
plus ou nioins accusee de la glande thyroi de augmente la difformite du cou. Le 
cretin complet est rarement atteint de goitre, ce qui a fait dire qu il y a propor- 
tionnalite inverse enlre le degre dc developpement du cretinisme et du degre de 
de veloppement de la glande thyroide ; mais chez le cretineux, le goitre existe a 
peu pres constamment et prend parfois un volume enorme. Nous aurons a etu- 
dier plus loin (voy. CHETINISME) les rapports entre cette difformite et le creti 
nisme, en meme temps que sa signification au point de vue de 1 endemie en ge 
neral. Nous verrons que le developpement du goitre coincide avec la pubertequi 
chez le cretin complet ne se produit jamais, ce qui explique chez celui-ci la ra- 
rete de 1 hypertrophie de la glande thyroi de. Ici nous nous bornerons a la des 
cription exterieur du goitre. 

II affecte des volumes t res-variables. Apparaissant dans la premiere enfance 
par un noyau unique, il prend rapidement des proportions considerables en en- 
vahissant peu a peu le cou tout entier. 11 s accroit quelquefois au point de 
pendre sur la poitrine en la recouvrant presque en entier. Le goitre est unique, 
bilobe ou multilobe formant parfois une masse compacte et dure, et d autresfois 
un appendice flottant, extremement mobile. Au toucher, il est tantot mou et 
d une consistance pateuse, tanlot au contraire, elastique, dur, bossele et comme 
parseme de noyaux cartilagineux ou mcme osseux. C est au moment de la pu- 
berte que le goitre prend le plus de developpement, et il s accroit fort peu au- 
dela de cette epoque; mais il parait durcir avec 1 age. Chez les cretines, nous 
verrons que la gestation n a lieu que quand la dcgenerescence n est pas complete, 
et alors elle influence sensiblement 1 accroissement de la tumeur qui, du reste, 
est plus frequente dans le sexe feminin. II arrive aussi que le goitre du cretin 
s ulcere,mais des accidents plus frequents sont causes par levolumede la tumeur. 
En effet, la compression qu elle exerce sur le cou amene des troubles divers qui 
sont d abord 1 aphonie, quelquefois 1 oppression, surtout dans les monvements 
precipites. Le cretin court difficilemenl ; ce n est pas sans gene respiratoire et un 
certain degre de cyanose qu il parvient a gravir les montagncs, ou a porter des 
fardeaux. 

Lorsque le goitre proprement dit n existe pas, le cou est encore gros et court, 



CRETIN. 157 

ce qui ajoutc un signe aux caracteres distinclifs entre le crelin et 1 idiot, chez ce 
dernier le cou etant ordinairement gracile et allonge. 

IV. Le thorax du cretin est deforme et asymetrique. Demesurement large et 
court chez cerlains individus, ou bien au contraire etroit et comprime; il est 
souvent enibncc d un cole et saillant de 1 autre, ce qui tient non-seulement a 




F "g- A 3- Gallon de 20 ans.Taille: 93; poids:2"2kil. Fig. 4. Fille de 27 ans. Observation in Bulletin 
Tele : grande circonference, 0,53; deini-circon- de V Academic de mcdccinc, 18o9. 

ference, antcro-posterieure, 0,31 ; demi-circon- 
ference transverse, 0,51 ; diaraeireantcro-postc- 
rieure, 0,18; diamelre transverse, 0,14. 



leur deformation propre, mais aussi a la vicieuse implantation des cotes. La co- 
lonne vej-tebrale est rarement voutee, mais les apopliyses epineuses sont sail- 
orltf ^ antes 5 e ^ e s sont quelquefois deformees par des gibbosites, et les espaces inter- 
costaux sont irregulierement defences, surtout lateralement, ce qui fait paraitre 
la region sternale comme bombee en avant. Les seins de la cretine sont petits, 



138 CRETIN. 

flasques et les mamelons rudimentaires; chez la semi-crctine, les mamelles sont 
au contraire grosses et pendantes. 

V. Abdomen. L aplatissement de la region sous-sternale fait particulierement 
ressortir 1 abdomen, qui est tres-gros et ballonne par 1 ingestion journaliere de 
grandes quantites d aliments grossiers avales avec gloutonnerie. Le bas-ventre 
est distendu et pendant ; 1 ombilic tres-rapproche du pubis. Le bassin participe 
au developpement vicieux ; il est souvent deforme, et il est chez la cretine ordi- 
nairement aussi etroit que chez le cretin. 

VI. Les parties ge nitales sont rudimentaires chez les vrais cretins ; la verge, 
cylindrique, se termine par un gland a peine forme et les testicules subissent a 
leur tour un arret de developpement. Chez les semi-cretins, ces memes organes 
sont au contraire souvent tres-developpes et d un volume enorme. Les organes 
genitaux de la cretine sont fletris et rudimentaires, les levres flasques etlavulve 
entr ouverte, meme chez les vierges ; 1 hymen est normal. Nous avons dit que le 
pubis est depourvu de poils dans les deux sexes. 

VII. E.i tre mites. Les membres superieurs et inferieurs du cretin sont dis- 
proportionnes eu egard au tronc ; extremement courts on au contraire tres- 
long, ils sont presque toujours decharnes, parfois enfles et de formes au 
niveau des articulations. L inaction du cretin a pour consequence de faire 
a peine saillir les masses musculaires dej;\ fort peu developpees par elles- 
iiiOines , et les membres sont greles et cylindriques. L inaptitude de 1 indi- 
vidu a la marche se revele par une implantation et une direction yicieuses 
des membres inferieurs , tres-souvent devies par le rachitisme ; les genoux, 
gros el e pais, ploient en avant , et les talons en arriere. Les mains larges, 
sont garnies de doigts courts et epais (surtout le pouce) ; les ongles sont rudi 
mentaires ou lorsqu ils existent, durs et tres-larges. Les pieds volumineux et 
plats sont tournes en dehors au point que les malleoles internes se rapprochent 
du sol, les doigts du pied sont deformes, chevauchant les uns sur les autres et 
les ongles des pieds ressemblent a ceux des mains. 

En somme, la dilformite de chaque organe pris isole ment, le defaut de pro 
portion des organes entre eux, pris dans leur ensemble, voila ce qui constitue 
comme un type de degenerescence uniforme nettement accuse : Aucune trace 
de beaute, conclut la Commission du Piemont, a la description de laquelle nous 
avons fait et nous aurons encore a faire de larges empruuts, aucune harmonie 
de formes ne revele chez le cretin, la main sublime du Createur, et sa vue 
ferait presque naitre le doute s il appartient reellement a la race humaine. 

B. Fo^iCTiONS. Toutes les fonctions d un etre aussi completement disgracie 
doivent reveler la decheance organique, mais celle-ci est d autant plus caracte- 
ristique que la fonction est plus elevee, et c est ainsi que le cretinisme im- 
plique avant tout la degradation intellectuelle. Nous allons done etudier chez 
les cretins d abord : 

I. Les Facultes intellectuelles. Nous savons deja que le caractere le plus 
saillant du cretin est la degradation intellectuelle. La sphere de 1 activite morale 
est excessiment limitee chez tous, mais il y a cependant des degres a etablir. 
Tandis que le cretin le plus complet, chez lequel tous les sens sont obtus, 
et qui est meme assez frequemment prive de 1 un d eux (1 ouie), manifesto a 
peine les instincts les plus rudimentaires de 1 etre vivant, le cretin moins 
dechu, le semi-cretin et le cretineux gardeut encore certaines aptitudes d uu 
ordre peu eleve. 



CRETIN. 159 

L individu completement degenere possede a peine le sentiment des besoins 
les plus imperieux, et se laisserait mourir de faim et de soif si on ne prenait soin 
de lui ; il est absolument incapable d aflection et ne temoigne meme pas ce senti 
ment rudimentaire d attachement que 1 animal manifeste envers celui qui le soigne. 
Le semi-cretin, moins indifferent au point de vtie moral, possede au contraire a 
un Ires-haul point 1 instinct de ses besoins et le temoigne avec brutalite et sans 
mesure. L e ducation a peu de prise surlui; incapable d e motion morale, de dis 
tinction enlre le bien et le mal, la beaute et la laideur, il est inconscient de ses 
actes, etl age ne fait naitrechez lui aucune aptitude nouvelle. Les moins inintel- 
ligents des semi-cretins sont capables de contracter certaines habitudes automa- 
tiques, mais aucun ne sait comparer les fails et tirer un parti quelque pen rai- 
sonne d une experience acquise. Toute responsabilite doit done etre denie e au 
cretin et au semi-cretin ; ce dernier peut, dans une mesure restreinte, com- 
prendre la portee de certains actes, au moins dans lenr consequence materielle 
immediate, mais il est toujours inapte a en apprecier la portee morale. 

De toutes les functions intellectuelles c est la memoire des faits qui parait la 
moins abolie. Les semi-cretins gardent le souvenir des objets et des personnes 
qu ils ont eus souvent sous les yeux et ils savent associer certaines notions de 
bien-etre ou de malaise aux circonstances qui les ont fait naitre, d oii il re sulte 
qu ils fuient tout ce qui leur a deja cause la souffrance une prece dente fois, et 
qu ils vont volontiers au-devant des bons traitements, en temoignant leur joie 
par des gestes et des cris excessifs. Ils savent e viler les punitions et se sou- 
viennent de 1 accueil qu on leur a fait. G est ainsi qu ils prennent souvent 1 ha- 
bitude de mendier, s adressant plutot aux etrangers facilement emus par la 
nouveaute du spectacle, qu aux habitants du pays qui les traitent avec moins 
d amenite. A ce degre de semi-cretinisme les individus sont capables de com- 
prendre des ordres et les paroles designant des objets materiels ; ils savent 
obeir a des injunctions simples , tiouvent leur domicile et parviennent meme 
a imiter certains actes. On peut leur confier des travaux domestiques simples, 
commele balayage des maisons, la garde des animaux ; aux moins degrades, 
la garde des enfants et les travaux des champs. Cependant le semi-cretin 
meme, des qu il rencontre un obstacle, s arrete et se trouve dansl impossibilite de 
prendre une initiative. II est du reste, paresseux, indolent, mais en general tres- 
doux. Le mauvais traitement lui suggere parfois une colere aveugle, instantan- 
nee, mais assez facilement apaisee. Quelques semi-cretins proferent des mots qui 
sont ordinairement des substantifs, le reste de la phrase e tant exprime par des 
vociferations et des grimaces. Quant an cretineux, qui est 1 individu le moins 
degenere, il est susceptible d une certaine education, capable d apprendre a lire, 
a ecnre et a compter; il sait formuler des phrases mais il ne se sert de la pa 
role que pour exprimer des besoins materiels. Bon nombre savent distinguer 
les pieces de monnaie, mais il est rare qu ils appre cient judicieusement leur 
valeur intrinseque. 

La cretine a tous les degres, est, toute chose egale d ailleurs, plus inintel- 
ligente encore que le cretin. 

Dans le crelinisme incomplet la puberte amene dans les deux sexes Teclosion 
de certaines aptitudes d ordre intellectuel ; c est ainsi que mu par le desir de sa- 
tisfaire ses propensions sexuelles, 1 individu sait employer certaines ruses, et 
nous verrons plus loin que ses appetits sous ce rapport sont parfois tres-impe- 
tueux. 



140 CRETIN. 

En general, un milieu favorable, un Iraitement doux et bienveillant, de 
bonnes conditions hygieniques, peuvent ameliorer 1 etat intellectuel du semi- 
cretin et du cretineux, mais aucune influence exterieure n a de prises sur le 
cretin complet. 

A quelque degre qu ils appartiennent ils sont tous solitaires, ils ne s aiment 
pas enire eux, et ne vont jamais au secours les uns des autres ; ils s evitent en 
general et seprennent facilement de querelle, tandis que les moins inintelligents 
d entre eux temoignent un certain degre d attachement aux individus sains de 
leur entourage qui les traitent avec bienveillance. 

La cretine est capable d amour maternel ; il est vrai que celle qui est apte 
a engendrcr n appartient jamais au dernier degre, celui-ci impliquant la sterilite. 

Tous les observateurs ont remarque la tendance a la somnolence chez le 
cretin complet, mais c est Maffei qui a particulierement decrit un etat de stupeur 
periodique et transitoire. L individu se tient alors immobile, blotti au couche, 
les yeux grands ouverts, fut-il en face du soleil, le regard inanime, insensible 
a tout bruit et a tout mouvement du dehors, la bouche beante, respirant a peine, 
et sans presque donner signe de vie. Get etat, qui ressemble a la stupeur exta- 
tique des lypemaniaques, dure plusieurs beures. 

II. Voix et langage. Le cretin complet est frappe de mutisme, tout au 
plus manifeste-t-il par des grognements inarticules la douleur ou la faim. Chez 
1 individu moins degrade la voix pent prendra certaines inflexions et temoigner 
diverses impressions ; c est ainsi que parmi les semi-cretins qui sont encore 
incapables de proferer des paroles, il en est qui se servent d interjections rudi- 
mentaires par Jesquelles il est a peu pres possible .de reconnaitre la nature des 
sentiments qui les a inspirees. Meme le cretineux est mal equilibre, depourvu 
du sentiment des mesures,apathiqueou excite. Le semi-cretin, capable d articuler 
des mots et des lambeaux de phrases, les emet cependant avec monotonie com 
plete, a moins qu il ne subisse une vive impression physique, auquel cas il 
s exprime avec une vehemence excessive, suppleant a 1 insuflisance du langage 
articule, par des cris et des gestes passionnes. Lorsque rien ne le surexcite, il 
est plonge dans son indifference slupide, ne paraissant nullement eprouver le 
besoin de communiquer avec son entourage ; mais une cause exterieure vient- 
elle a agir sur lui, il rompt le silence pour proferer sans transition des paroles 
mal liees et violentes. 

III. Organes des sens. Nous avons deja signale en parlant de la peau, le 
peu de sensibilite du cretin, ce qui explique son indifference a la temperature 
ambiante et aux injures materielles de tous genres. 11 s expose, sans paraitre 
s en apercevoir, aux rigueurs de 1 hiver, a peine vetu, de meme qu il subit la 
chaleur d un foyer jusqu a se faire des brulures, ou les rayons d un soleil ar 
dent, sans rechercher 1 ombrage. Le cretin ne transpire guere ; il n e prouve pas 
le besoin d approprier a la saison ses vetements toujours encrasses; de meme 
il supporte la morsure des insectes dont le plus souvent il est convert sans pa 
raitre s en apercevoir. 

Le sens du tact proprement dit est aussi obtus que la sensibilite generale; 
bon nombre ne paraissent pas pouvoir distinguer, les yeux fermes, les objels 
qu ils manient journellement. 

De tout les sens le plus obtus et le plus frequemment atteint est [ oiiie. En 
viron un tiers des cretins sont sourds et muets ou entendent tres-difficilement. 
Lors meme que 1 ouie est normale, le cretin ne parait pas saisir certaines 



CRETIN. 141 

inflexions de voix, fussent-elles assez caracteristiques pour etre comprises meme 
par les animaux domestiques. Parmi les cretineux il cxiste, il est vrai, des indi- 
vidus paraissant doues d une certaine sensibilite de 1 oui e et qui recherchent avec 
avidite le son des instruments de musique. 

La vue est le plus souvent normale, a moins que les yeux n aient souffert, par 
quelqu affection iuflammatoire ou scromleuse qui est tres-frequente chez les 
cretins. Nous avous deja signale certains cas de strabisme et d insensibilite 
retinienne. 

11 n est pas aisc d apprecier, chez des etres aussi peu capables de communiquer 
leurs impressions, le degre de sensibilite du sens de Yodorat, qui cependant 
doit etre obtus, si Ton peut en juger sur leur indifference aux mauvaises odeurs 
et leur insensibilite aux parfums, soil des fleurs, soit des substances odorantes 
de tout autre nature. Les cretins sejournent tres-souvent dans des lieux infects, 
voire meme sous les fumiers des maisons, et ils se vautrent, sans en paraitre 
incommodes, dans leurs propres ordures. 

La gloutonnerie babituelle du semi-cretin pour tout aliment, si grossier et 
meme si repoussant qu il soit, ferait supposer qu il est dcpourvu, plusou moins 
completement, du sentiment du gout, s il ne recbercbait pas, d autrc part, ;I\<T, 
avidite , des friandises de toute nature. 

En these generale, tandis que chez le cretin du dernier degre tons les sens 
sont obtus (sauf la vue) chez 1 individu moins degenere, les impressions senso- 
rielles persistent, tout en manquant de finesse et de delicatesse. 

IV. Mouvement volontaire. La description que nous avons deja donnee de 
1 aspect geneml du cretin explique suffisamment sa faiblesse musculaire. Sauf 
quelques exemples de semi-cretins vivant au grand air et employes aux tra- 
vaux des champs, le plus grand nombre sont debiles et chetifs ; aussi nc sortent- 
ils de leur inaction que contraints soit par des besoins impe rieux, soit par des 
excitations venantdu dehors; ils sont ordinairement alVaisscs sur eux-memes, "ar- 
daut le plus souvent les yeux entr ouverts, la tete penchee sur la poitrine, les 
bras et les jambes pendants, et se tiennent dans unc espece de resolution ana 
logue a celle d un semi-paralytique. Leur aspect total exprime 1 inertie et 1 im- 
puissance. Les cretins complets sont incapables d el ibrt musculaire quelconque, 
leur demarche est lourde, titubante, incertaine; ils se buttent au moindre 
obstacle, trebuchent en marchant, et se blessent souvent dans les chutes dont ils 
ne savent amortir la gravite pur un mouvement de protection. 

II existe des cretins (notamment dans la vallee d Aoste), a peu pres comple 
tement. prives de la faculte de se mouvoir ; on les tient attache s sur un sic ^e, 
et on les nourrit comme des malades atteints du dernier degre de la demence 
paralytique. 

V. Respiration, circulation et temperature du corps. Le nombre et 1 am- 
plitudedesmouvements respiratoires paraissentetre sensiblement moindre chez 
le cretin que chez Findividu sain, toute chose egale d ailleurs. Selon M. Sa- 
voyen, qui s est livre a des etudes comparatives a ce sujet, le nombre de res 
pirations du cretin serait moindi e d environ trois par minute, et 1 amplitude de 
chaque inspiration serait dyns la proportion 0,0527 a 0,0593. II re sulterait 
de cette insuffisance de respiration une diminution d absorption d oxygene dont 
le chiffre approximatif en vingt-quatre heures est evalue a 160 grammes. La 
temperature du cretin est d une appreciation plus facile et d apres le meme 
observateur clle serait de 55 a\36 degres, par consequent sensiblement au- 



142 CRETIN, 

dessous de la normale. Le nombre des pulsations parait etre moindre aussi, 
mais on concoit que sous ce rapport iln estguere aise d obtenir des appreciations 
precises, de grandes varietes individuelles existant meme a 1 etat normal. II 
est generalement admis toutefbis que 1 impulsion cardiaque est faible et que 
le nombre des pulsations ralentit chez le cretin. 

VI. Le sommeil, lourd et calme, ne presente rieii d anormal ; reveille, le 
cretin parait rester longtemps dans un etat de demi-somnolence. 

VII. Fonctions digestives. Nous avons deja signale a deux reprises differentes 
1 absence des instincts de conservation chez les cretins complets, et 1 exalta- 
tion de ces instincts chez les semi-cretins; ajoutons ici que les digestions 
sont en general bonnes et les evacuations normales, chez les cretineux, mais le 
cretin complet est an contraire souvent atleint d indigestion et notamment de 
dysenteric. 

VIII. Secretions. Certaines secretions sont particulierement abondantes; il 
en est ainsi des larmes et de la salive. La secretion des urines ne parait pre 
senter rien d anormal. 

IX. Reproduction. Nous avons deja dit que le vrai cretin des deux sexes est 
frappe de sterilite; 1 individu male est impuissant et prive de tous desirs vene- 
riens, la vraie cretine est infeconde. Nous avons signale aussi 1 atrophie des 
or^anes genitaux chez les cretins complets et leur developpement demesure chez 
bon nombre de semi-cretins et de cretines. Ceux-ci en effet, loin d etre impuis- 
sants, paraissent etre i requemment stimules par des desirs excessifs ; aussi les 
voit-on se jeter avec brutalite sur 1 objet qui a eveille leur ardeur, n hesitant 
point a la satisfaire, meme en public. La semi-cretine est lascive, et comple- 
tement depourvue de pudeur. L onanisme qui n est pas observe chez le cretin 
complet, est tres-frequent chez le semi-cretin des deux sexes. 

La puberte est toujours tardive, cependant les desirs veneriens se revelent 
chez 1 individu male vers la vingtieme annee ; les menstrues de la cretine 
apparaissent vers la dix-huitieme annee ; elles sont toujours peu abon 
dantes et irregulieres. La conception est, meme chez la semi-cretine , loin 
d etre frequente, et la gestation ordinairement laborieuse, ce qui fait que le 
foetus n arrivepas souvent completement a terme. L etroitesse du bassin est une 
des causes de grossesse anormale; quant aux organes genitaux internes, ils 
n ont pas ete suffisamment etudies pour bien determiner les causes nombreuses 
de la rarete des grossesses a terme, chez la semi-cretine. 

X. Habitudes. Le cretineux seul merite une mention sous ce rapport, 1 in 
dividu completement degenere ne participant a aucun degre a la vie sociale. Le 
cretin capable de se livrer a une occupation quelconque et, qui, nous 1 avons 
deja dit, peut etre utilise par des travaux n exigeant qu une tres-minime somrae 
de vigilance oude forces me caniques, apporte meme dans ces occupations si insi- 
gnifiantes, une uniformite automatique et un complet defaut de discernement. 
Toujours pret a se rebuter au moindre incident imprevu, il est facilement pris 
de lassitude que ni les menaces ni les chatiments ni les exhortations affectueuses 
ne peuvent vaincre. 

Nous avons dit que les semi-cretins et surtout les cretineux se livrent habi- 
tuellement a la mendicite; nous ajouterons que les moins inintellio-ents d entre 
eux sont capables de quelques tours d adresse et de jongleries, executes avec une 
certaine aptitude a 1 imitation. 

Dans la plupart des contrees infestees, les cretins appartenant a des families 



CRETIN, 143 

pauvres sont a peine vetus, et portent les memes haillons par loutes Ics saisons; 
meme les cretins des families aise es temoignent dans leur mise d un abandon et 
d un delabrement extremes qui tient en grande partie a leur incorrigible mal- 
proprete. On signale cependant quelques exceptions pour cerlaines cretineuses 
qui paraissent aimer les vetements recherches et coquets, se couvrant volontiers 
d e"toffes de couleurs eclatantes ; mais en general la cretine, a egal degre de 
degenerescence, est aussi indifferente au sujet des vetements que le cretin, et 
dans les contrees assez nombreuses, ou la mise pour le crelin est la meme dans 
les deux sexes, il est assez dilficile de les distinguer avant Tage de la puberte. 

XL Dure e de la vie. Maladies ye ne rales. La mortalile chcz le cretin est tres- 
grande a tout age, mais surtout dans les premieres annees de 1 enfance. Parmi 
les individus completement dechus, un tres-petit nombre parviennent a 
[ adolescence. Les conditions de vitalite sont plus favorables cliez les cretins 
incomplets. Nous savons deja que ceux-ci sont capablcs de reproduction, 
mais lorsqu ils se marient entre eux, ils engendrent des etres steriles ou 
memenon viables, et la ligne e s e teint. Malbeureusemcnt il se produit des in;i- 
riages entre goitreux et cre tineux, ou bien entre ceux-ci et des individus sains, 
et les unions de cette espece produisent assez souvent des enfants viables, mais 
presque toujours degeneres. On ne signale pas cependant 1 existence de l;unillcs 
qui se soit propagee jusqu a la cinquieme gene ration sans melanges de gene- 
rateurs pris dans la population saine. Cette observation esl d un enseignementdc 
la plus haute portee et nous aurons a y revenir en nous occupant de 1 endrniH 
du cretinisme (voyez ce mot). 

L observateur qui parcourt les contrees habitees par des cretins aura bientot 
fait la remarque que I immense majorite appartienncnt a 1 enfance, et un tres- 
petit nombre seulement a 1 age viril ; le cretin atteint rarement la cinquantaine, 
et on ne cite que des exemples tout a fait isoles de cretins arrives a soixante ans 
ou au-dela. 

Les maladies les plus frequentes auxquelles ils succombent sont ceux de 
1 enfance, parmi lesquelles il faut nommer, le rachitisme, la scrofule, la dysen 
teric, la meningite, 1 hydrocephalie, les affections convulsives et notamment 
1 epilepsie. On a signale chez le cretin des acces de maladies aigues avec fureurs 
qui se rattachent probablement a 1 epilepsie. 

Plus tard ils sont. sujets aux congestions et a 1 apoplexie cerebrales, a la tuber- 
culose sous toutes les formes, a la gastro-enterite et aux maladies du coeur. 

Les hernies sont frequemment observees chez les cretins. 

Certains observateurs pretendent qu en cas d epidemie la population de ge- 
neree d une contree est plus frequemment atteinte que la population saine ; il en 
serait ainsi surtout pour la fievre typho ideet le typhus. En admettant quecelte 
observation soit exacte, on doit sans doute attribuer aux mauvaises conditions 
dans lesquelles vivent les cretins, a la misere et au delabrement qui sont leur 
partage habituel, une large part dans leur plus grande receptivite morbide. 
Les maladies endemiques, la fievre intermittente par exemple, sevissent aussi 
frequemment sur eux. 

Le grand nombre de maladies et d infirarites compliquant si souvent le cre 
tinisme, n exclut nullement 1 existence de cretins, de semi-cretins et de cre- 
tineux qui jouissent d une bonne sante, mais ces exemples sont d autant moins 
frequents que la degenerescence est plus pronoucee, le nombre et les compli 
cations etant en raison directe de 1 intensite de la degenerescence. 



144 CRETIN. 

Les cretins arrives a la fin de 1 existence ont une agonie lente, mais en appa- 
rence peu penible ; malades ou moribonds, ils ne proferent guere de plaintes, ils 
sont plonges dans une profonde apathie dont rien ne pent les tircr et ils s etei- 
gnent doncement. 

On trouve dans les contrees eprouvees par 1 endemie du cre tinisme, plus 
souvent que paitout ailleurs, des sujets atteints d idiotie et d imbecillite, qu il 
importe de ne pas confondre avec les cretins, dont ils se distinguent par des 
caracteres physiques nettement tranchees. Le lecteur connait apres ce qui vient 
d etre dit, 1 aspect trapu, ramasse, massif, lourd et epais du cretin; les imbe 
ciles et les idiots sont au contraire en general freles, grands, elances, a cou 
long, a tete petite, le plus souvent vifs d allure, agites, quelquefois mediants, 
le plus souvent difficiles, hargneux ou bicn emporte s. 

Tous ces traits sont bien difterents de ceux que nous venons de reconnaitre 
chez le cretin. 

II est utile aussi de signaler la frequence dans les contrees endemiques, ou 
toutes les formes de degenerescence se rencontrent, de certains arrets de de ve- 
loppement, et de cette varie te t