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OEUVRES COMPLÈTES 

DE 

F. DE LA MENNAIS. 

TOME IV. 



.^ ^. 



PARTS. -IMPRIMERIE DE BRUN, PADL PAUBRÉE ET Cie, 
Rue du Mail, 5. 



"^ 



OEUVRES COMPLÈTES 



DE 



F. DE LA MENNAIS. 

TOME IV. 
ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE 

EN MATIÈRE DE RELIGION. 
Impius , cùm in profundum venerit... contemnit. 

PROV. XVIII , 3. 
TOME IV. 



PARIS , 



PAUL DAUBRÉE ET CAILLEUX, ÉDITEURS, 

RUE VIVIENNE.N» 17. 



1836-1837 



ESSAI 

SUR L'INDIFFÉRENCE 



EN MATIERE 



DE RELIGION. 



CHAPITRE XXIX. 

La perpétuité est un caractère du christianisme. 

En considérant, à l'époque de leur plus grande dé- 
pravation , tous les peuples de la terre , nous avons 
trouvé la même loi morale, mais continuellement 
violée par les passions; les mêmes vérités , mais obs- 
curcies par une multitude d'erreurs ; le même culte 
essentiel , l'adoration , la prière et le sacrifice , mais 
corrompu par d'innombrables superstitions, c'est-à-dire 
que , malgré le dérèglement des mœurs et les égare- 
mens de l'esprit, nous avons reconnu partout la même 
conscience, la même raison, la même religion (1). 

Ainsi la religion est universelle , elle est une comme 
la raison humaine; mais, comme elle aussi, elle se 
développe , par un progrès naturel , et dans le genre 

(1) Non sunt absconsa testamenta per iniquitatem illorum. Eccles.y 
XVII, 17. 

TOME 4. 1 



2 ESSAI SUR l'indifférence 

humain et dans chacun des individus qui le composent : 
de sorte que les hommes et les peuples, qui tous parti- 
cipent à la raison et connoissent la religion, ne parti- 
cipent pas tous néanmoins à la plénitude de la raison, 
et ne connoissent pas tous la religion dans son entier 
développement; quoiqu'il n'existe pas un seul peuple 
ni un seul homme à qui la raison universelle et la reli- 
gion ne soient manifestées à un degré suffisant , pour 
que rien ne leur manque de ce qui est nécessaire à la 
conservation de la vie physique, morale et intellec- 
tuelle. 

Et puisque l'expérience montre qu'il en est ainsi 
alors même que les nations semblent avoir atteint le 
dernier degré de la corruption, il en est ainsi toujours; 
car une moindre corruption n'est qu'un moindre éloi- 
gnement de la loi de vérité et de la loi d'ordre : d'où 
il suit que l'universalité de la religion dans les temps 
où ses préceptes ont été le plus violés, prouve son 
universalité dans tous les temps , ou sa perpétuité. 

D'ailleurs la reHgion n'étant que la loi de notre 
nature intelligente, cette loi, nécessairement aussi 
ancienne que l'homme , n'a jamais pu être ignorée de 
lui; autrement Dieu lui auroit refusé en lui donnant 
la vie , le moyen de la conserver , ce qui est tout en- 
semble et contradictoire et démenti par le fait, puisr 
que l'homme existe. 

Il est donc évident que la religion a dû commencer 
ayec Je monde, et se perpétuer sans interruption (i). 

(1) II n'est pas nécessaire de recourir aux livres saints pour pou- 



EN MATIÈUË DE RELIGION^' 3 

C'est une conséquence de son unité, et un dogme du 
christianisme. Aussi tous les peuples ont-ils cru que 
l'antiquité étoit un caractère essentiel de la vraie reli- 
gion, et par lequel on la discernoit des superstitions 
qui la défigurent. Ils ont dit , comme Vincent de 
Lérins et comme l'Église catholique : Nous recon- 
noîtrons la vérité avec certitude , et nous nous préser- 
verons de l'erreur, si nous suivons V universalité ^ V anti- 
quité, le consentement (1). Que cette règle fût en 
effet admise par les païens, on l'a déjà vu pour ce qui 
concerne l'universalité et le consentement commun ; 
et nous montrerons bientôt qu'ils regardoient égale- 
ment l'antiquité ou l'autorité de la tradition comme 
le fondement de la vraie foi et du véritable culte. 
Mais auparavant il est nécessaire de remonter à l'ori- 
gine de ce culte et de cette foi ou à l'origine de la re- 
ligion , pour faire voir comment elle concourt avec 
l'origine de l'homme , et comment , malgré les alté- 



voir se convaincre que la véritable religion étoit originairement 
celle du genre humain. Les anciens peuples, quoique livrés à 4es 
superstitions extravagantes, conservoient des traces sensibles de 
l'ancienne tradition , et les semences précieuses des vérités les plus 
importantes. Cet accord frappant entre des nations qui souvent ne se 
connoissoient point , qui n'avoient entre elles aucun commerce , 
prouve évidemment que leurs pères communs avoient une même 
croyance , une même morale , un même culte ; et que les diverses 
opinions qui dans la suite partagèrent les hommes , n'étoient que 
des inventions modernes et des altérations de la religion primitive. 
Mém. de l'Acad, des Inscript., toni. XLII, pag. 173, 174. 

(1) Hoc est enim verè propriéque catholicum , quod ipsa vis no- 
minis ratioque déclarât , quod omnia ferè universaliter compre- 
hendit. Sed hoc ità dcmùm fiet , si sequamur universitatem', antj- 
quitatem , consensionem. P^inc. Lirin. Cornmonitor.y cap. II. 

1. 



4 ESSAI SUR l'indifférence 

rations plus ou moins considérables qu'elle a subies 
en différens lieux dans la suite des âges , elle s'est 
néanmoins toujours perpétuée , ainsi que le principe 
qui la conserve. 

Plusieurs savans ont prouvé que la croyance de 
la création du monde (1) et de celle de l'homme , 
n'étoit ni moins ancienne ni moins universelle que le 
genre humain (2). Platon enseignoit même , ainsi que 
les stoïciens, que tout ce qui existe a été fait par le 
p^erhe et la sagesse de Dieu (3) , qui a formé l'homme 
à son image , ajoutoit-il ; car la ressemblance de 



(1) Selon Sanchoniaton , les Phéniciens reconnoissoient que le 
monde ayoit eu un commencement : cette croyance étoit générale, 
et leur étoit commune avec les autres peuples. Les Chaldéens , au 
rapport de Bérose , faisoient mention de Celui par qui le monde 
avoit commencé ; les Égyptiens convenoient que ce monde n'ayoit 
pas toujours été : ce ne fut que fort tard , c'est-à-dire lorsque les 
Grecs eurent commencé de s'appliquer à la philosophie et de dis- 
puter sur tout , que l'origine du monde fut mise en question, et que 
quelques uns soutinrent qu'il avoit toujours existé. Mém. de l'Acad. 
des Inscript., iom. LXI, pag. 242, 243. 

(2) Euscb. Demonslr. evang. , lib. III , c. III. — Th. Burnet. 
Archœolog. philos., lib. II, c. II et Telluris theoria sacra, lib. I, 
c IV; et lib. II , c. VI. — Grotius de Ferit. Relig. Christ., lib. I, 
§ 16. —Hyde,Hist. veter. Persar., cap. III, pag. 81. — Huet, 
Alnelan. Quœst., lib. II , c. V et VII. — Goguet, de l'Origine des 
Lois, des Arts et des Sciences, tom. II, pag. 451, 452. — Consul, 
et. Strab., lib. XV, pag. 1040. — Diogen. Laert. inProœm., § 4. 
— Stob. Eclog. phys., lib. I, c. I. — Clem. Aleœandr. Strom. 
lib. V. 

(3) Atà KàyouBsou y.rA Siv.voio^q. Vid. Euseb. Prœp. evang., lib. XI, 
c. XXX. — iS". August., de Civit. Dei., lib. VIII , c. XI. — Justin. 
Parœn. et Apolog. II. — Theoph. ad Autolyc, lib. II. — Lac- 
tant. Divin. Institut., lib. IV, c. IV; et lib. VII, c. VII. — Jam 
ediximus Deum universilatem banc mundi vcrbo et ratione et vir- 
tute molitum. Apud yeslros quoque sapientes Ao/ov, id est sermo- 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 5 

l'homme avec Dieu étoit encore un des points de la 
doctrine commune et traditionnelle (1). 

Nous en voyons l'origine dans l'Écriture sainte , 
qui, nous révélant, pour ainsi parler, le secret de 
notre nature , nous apprend que le souverain Etre 
tira du néant notre intelligence, en lui manifestant 
les vérités et les préceptes qui font la loi de sa vie, et 
le fonds immuable de la religion. 

« Dieu a créé l'homme de la terre , et l'a formé à 
» son image. Il lui créa de sa substance une aide sem- 
» blable à lui. Il leur donna le discernement, une 
» langue , des yeux , des oreilles , un esprit pour 
» penser , et il les remplit de la doctrine de l'intelli- 
» gence. Il créa dans eux la science de l'esprit (2); 

nem atque rationem constat artificem Tideri universitatis. Hune 
enim Zeno déterminât factitalorem , qui cuncta in dispositione Ibr- 
raaverit. Terlull. Apolog., c. XXI. 

(1) Deus niraiùm indignatur, quolies quispiam illius similem im- 
probat aut probat dissimilem ; Dei verô similis est vir bonus. Pla- 
ton. Minos; Oper. tom. VI, pag. 136. —Idem de Républicâ, lib. VI; 
et ap. Lactant., lib. Il, c. X. — Aristot- de Anim., 1. 1, c. II. — 
Eurypham. in frag. Pythagor. — Eurysus. ap. Clem. Alexandr. 
Slrom., lib. V. — Hierocl. in Aurea Carmin, et de Provid. et de 
Fato. — Maxim. Tyr. dissertât. 38. — Seneca de Provident., 
c. I. — Animal hoc providum , sagax, multiplex , acutum , memor, 
plénum rationis et consilii , quem Yocamus hominem prœclara quâ- 
dam conditione , generalum esse à Deo supremo... Itaque ex tôt 
generibus , nuUum est animal , praeler hominem , quod habeat no- 
titiam aliquaraDei; ipsisque in hominibus, nulla gens estneque tam 
immansueta , neque tam fera , quae non , etiam si ignoret qualem 
habere Deum deceat, tamen babendum sciât. Ex quo efficitur illud, 
ut is agnoscat Deum , qui , undè ortus sit , quasi recordetur ac no- 
scat. Est igilur homini cum Deo similitudo. Cicer., de Legibus , 
lib. I, c. VII et VIII. — Manilius, lib. IV, v. 893. — Ovid. Meta- 
morph., lib. I,v. 83. 

(2) Par la sciencç de l'espritt on entend la science de la foi , la 



6 ESSAI SUR L INDIFFERENCE 

» il remplit leur cœur de sens , et il leur montra les 
» biens et les maux. Il fit luire son œil sur leurs cœurs, 
» afin qu'ils connussent la grandeur de ses œuvres , 
>j qu'ils célébrassent par leurs louanges la sainteté de 
» son nom, et qu'ils le glorifiassent de ses merveilles. 
» Il leur imposa des devoirs et leur donna la loi de 
» vie en héritage. Il fit avec eux une alliance éternelle^ 
» et leur manifesta sa justice et ses jugemens (1). >i 

Voilà donc l'intelligence humaine et la religion qui 
naissent ensemble , par la révélation que Dieu fait au 
premier homme des vérités nécessaires et des devoirs 
qui en découlent, des dogmes et des préceptes qui 
forment la loi de vie; et cette loi, transmise en héri- 
tage , se perpétuera par la tradition. 

C'est ce qui faisoit dire a Pythagore, que nous 
avons en Dieu nos racines (2) ; à Épicharme, que notre 
raison est née de la raison divine (3); à Cicéron, qu'^7 

connoissancc do Dieu, des anges, etc., que Dieu avoit données à 
l'homme en le créant. Sacy in hune loc. 

(1) Deus creavit de terra hominem, et secundùm imaginera suam 
fecitillura... Creavit ex ipso adjulorium simile sibi : consilium, et 
linguam, etoculos , etaures, et cor dédit iliis excogitandi ; et disci- 
plina intellectùs replevit illos. Creavit illis scientiam spiritùs j sensu 
implevit cor illorum , et mala et bona ostendit illis. Posuit oculum 
suum super corda illorum, ostendere illis magnalia operum suorum, 
ut noraen sanctificalionis collaudent ; et gloriari in mirabilibus illius 
ut magnalia enaiTent operum ejus. Addidit illis disciplinam, et le- 
gem vitaî heredilavit illos. Testamenlum aeternum conslituit cum 
illis, et justiliam et judicia sua ostendit illis. Ecoles. y XVII, 1,5, C, 

7, 8, 9, lo: 

(2) PiÇw^s'yTâi èx ©ssC xxi çjyévTss 7V]i (/,ùroiv ôt'Çïjç é;fW/AS^a. DefïlOph. 

Sent. Pylhagor., pag. 40. 

(3) O §k yz rou àv^pwTroy Xoyoç Tr^f uxev àno ye ^eiou Xôyo\j. 

Epicharm. ap. Euseb. Praep. evang., 
lib. XIII, cap. Xm, pag. 682. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 7 

y û éu premièrement une société de raison entre Dieu 
et l'homme (i) ; à Lucain, que Fauteur de F homme ^ 
après ravoir créé y lui dit tout ce qu*il est permis de 
savoir (2); à Confucius, que la lumière naturelle nest 
quune perpétuelle conformité de notre âme avec les lois 
du ciel (3). 

Adam viole ces lois, et se perd avec sa postérité. 
Le péché et la mort entrent dans le monde. Mais 
Dieu prend pitié de l'homme ; il lui promet un Ré- 
dempteur (4) qui, jusqu'à Jésus-Christ, n'a jamais 
cessé d'être attendu par l'universalité du genre hu- 
main. Déchus de leur innocence, nos premiers 
parens reçoivent un commandement nouveau , et 
l'on voit s'étahlir le culte expiatoire ou l'usage 
des sacrifices sanglans (5) , qui dureront jusqu'à 
l'accomplissement du grand sacrifice qu'ils figurent. 

Cependant le germe de corruption que renfermoit 
la nature humaine depuis la chute d'Adam , se déve- 
loppe ; l'inclination au mal que nous apportons en 
naissant se manifeste de plus en plus; les crimes se 
multiplient et vont irriter dans le ciel la justice du 
Dieu trois fois saint. Il se résout à exercer sur une 
race perverse une mémorable vengeance. La terre et 



(1) Est igitur... prima homini cum Deo rationis societas. Cicer-, 
de Legib., lib. I , c. VII. 

(a) ....dixilque scmcl utscentibus auctor 
Quidquid scire licet. . . 

Lucan. Pharsal. 

(3) Morale de Confucius, \ia^. 151. Londres, il 8Z. 

(4) Gènes. III, 15. 

(5) Ibid., IV, 4. 



8 ESSAI SUR l'indifférence 

ses coupables habitans sont ensevelis sous les eaux ; 
un seul juste échappe avec sa famille au naufrage uni- 
versel, pour repeupler le monde désert et sauver le 
genre humain d'une entière destruction : car alors 
même que le Tout-Puissant infligeoit à sa créature 
rebelle une punition si éclatante, une pensée de misé- 
ricorde tempéroit encore son courroux et en arrètoit 
les derniers effets ; il avoit promis à l'homme tombé 
un Réparateur, et ses promesses sont sans repentance. 
Le déluge dut laisser une impression profonde dans 
la mémoire des enfans de Noé : aussi toutes les nations 
ont-elles conservé le souvenir de cette terrible cata- 
strophe (1), dont notre globe offre partout des traces 



(1) Eiiseb. Prœpar. evang.\ lib. X, c. XI, pag. 414 et seq. ; 
lib. XII, c. XV, pag. 687: éd. Colon., 1G88. — Plato de Legib., 
lib. III ; Oper. tom. VIII, pag. Wi.—Lucian. Samosat., de Syriâ 
deâ : Oper. tom. II , pag. 968 ; Paris., 1624. — Edm. Dickinson, 
<iraeci phœnicisantes ; in append., pag. 170, seq. Opuscul. quœ ad 
histor. et philolog. sacr. spectant , tom . I sive fascicul. I.— Joan. 
lYicolai JYotœ in Caroli Sigonii lib. de Republ. hebr., c. I. — ^n- 
tiquit. sacr. Thcsaur. Blas. Ugolini, vol. IV, col. 141. — Essai 
sur les hiéroglyphes des Égyptiens , tom. II, pag. 508. — Le C/wu- 
King, ouvage recueilli par Confucius, traduit par le P. Gaubil, 
revu et corrigé sur le texte chinois par M. de Guignes, pag. CVIII : 
seq. 4, seq. i3 , 15^ 26, 36 ; Paris., 1770. Hist. univers., trad. de 
l'anglois, tom. I, pag. 169. — M. de Ilumboldt, Vues des Cordilières 
et Monumens de l'Amérique , tom. I, pag. 114. — f^oyage des mis- 
sionnaires anglois à Olhaïti. — Selon la chronologie des Tibétains, 
le déluge a dû arriver l'an du monde 2190 j et selon celle des Chi- 
nois, l'an 2290. C'est à cette même année que Bonjour {Dissert, des 
ann. diluv., § II , pag. 64) rapporte ce grand événement, d'après 
des calculs fondés sur le texte hébreu. Vid. alphabet. Tibelan., 
tom. I, pag. 293. — « Ce fait incompréhensible , dit Boulanger, 
» que le peuple ne croit que i)ar habitude , et que les gens d'esprit 
» nient aussi par habitude , est ce que l'on peut imaginer de plus 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 9 

si évidentes , qu'aucune vérité physique n'est aujour- 
d'hui regardée comme plus certaine par les géo- 
logues (1). 

Il ne paroît pas que l'erreur ni l'idolâtrie fussent au 
nombre des désordres qui provoquèrent cet effroyable 
châtiment (2). Toute chair ^ dit l'Écrivain sacré, 
Mvoù corrompu sa voie sur la terre (3) : paroles qui ne 
réveillent d'autre idée que celle de la violation de la 



» notoire et de plus incontestable. Oui , le physicien le croiroit , 
» quand les traditions des hommes n'en auroient jamais parlé; et 
» un homme de bon sens qui n'auroit étudié que les traditions , le 
» croiroit encore. Il faudroit être le plus borné, le plus opiniâtre 
» des humains , pour en douter , dès que l'on considère les témoi- 
)» gnages rapprochés de la physique et de l'histoire , et le cri uni- 
» versel du genre humain. » Vid. L'antiquité justifiée, ou liéful. 
d'un liv. intitulé • L'Antiquité dévoilée par ses usages. Cit. / , p. 3 
et 4. 

(1) « Je pense donc, avee MM. de Luc et Dolomieu , que s'il y a 
» quelque chose de constaté en géologie , c'est que la surface de 
» notre globe a été victime d'une grande et subite révolution , dont 
» la date ne peut remonter beaucoup au-delà de cinq ou six mille 
» ans ; que cette révolution a enfoncé et fait disparoître le pays 
» qu'habiloient auparavant les hommes et les espèces d'animaux 
» aujourd'hui les plus connus; qu'elle a, au contraire, mis à sec 
» le fond de la dernière mer, et en a formé aujourd'hui les pays ha 

» bités ; que c'est depuis cette révolution que le petit nombre des 
» individus épargnés par elle se sont propagés sur les terrains nou- 
» vellcmentmis à sec, et, par conséquent, que c'est depuis cette 
» époque seulement que nos sociétés ont repris une marche pro- 
» gressive, qu'elles ont formé des établissemeus , recueilli des faits 
» naturels, et combiné des systèmes scientifiques. » Cuvier , Bis- 
cours préliminaire des Recherches sur les ossemcns fossiles des 
quadrupèdes. Voyez aussi de Luc, Lettres géologiques ; Paris, 1798. 

— André, Théorie de la surface actuelle de la terre; Paris, 180G. 

— Th. Howarê, The scriptural hîstory of (he Earth. 

(2) S. Cyril, conir. Julian., lib. I. 

(3) Oranis quippe caro corruperat viam suara super lerram. 
Gencs.,yi, 12. 



•iO ESSAI SUR l'indifférence 

loi morale; et les hommes en effet étoient encore trop 
près de la révélation primitive , pour qu'elle fut ou- 
bliée ou obscurcie parmi eux. 

Dieu la confirme de nouveau; il renouvelle son al- 
liance avec les enfans d'Adam (1); et l'on ne peut pas 
douter qu'outre les commandemens principaux qui 
regardent la foi et les mœurs, il n'ait prescrit à Noé, 
les rites mêmes du culte par lequel il vouloit être ho- 
noré, puisque nous le voyons, cinq siècles après, par- 
ler ainsi à Isaac : (c Toutes les nations de la terre se- 
» ront bénies dans ta semence, parce qu'Abraham a 
» obéi à ma voix, qu'il a gardé mes préceptes et mes 
» commandemens, et observé les lois et les cérémo- 
» nies (2) que j'ai ordonnées. » Ce commandement 
divin, reconnu d'ailleurs par tous les peuples, expli- 
que seul l'étonnante universalité du sacrifice, et l'uni- 
formité de certains usages religieux chez des nations 
totalement inconnues les unes aux autres (3). 

Descendues d'une souche commune, elles ne per- 
dirent point, en se séparant, la connoissance de la loi 
qui devoit être leur héritage commun (4) ; et c'étoit 



(1) Gcnes., VIII et IX. 

(2) Benedicentur in seminc tuo omnes génies terra), eo quod 
obedierit Abraham voci meae , et custodierit praecepta et mandata 
mea, et caeremonias legesque servaverit. Ibid., XXVI, 4, 5. 

(3) Grotius, de P^erit. Relig. Christ., I, I , sect. VII. —De Jure 
Belli cl Pacis , lib. II , cap. V, § 13. — Clerici Comment, in Pen- 
tat.; innot. supra Levitic, cap. XXIII, vers. 10. 

(4) C'est surtout de l'Orient, le berceau de la religion , des arts 
et des sciences, qu'il faut tirer cette tradition primitive sur laquelle 
nous insistons. C'est de là qu'elle est passée à tous les peuples. Il n'y 
a point de vérité historique aussi rigoureusement démontrée que 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 11 

une antique croyance des Hébreux (1), que le pre- 
mier précepte des JYoachides, ou le premier comman- 
dement donné aux enfans de Noé, et en eux à tout le 
genre humain, avoit pour but de prévenir la corrup- 
tion du culte, en ordonnant, comme l'enseignoient les 
Egyptiens mêmes, de détester tout ce qui nétoït pas 
transmis par les ancêtres (2). 

Platon assure que les premiers hommes vécurent 
dans l'innocence, aussi long-temps qu'ils ne s'écartè- 
rent point de ce précepte. « Ils étoient bons, dit-il, 
» principalement à cause de leur simplicité. Ce qu'ils 
» entendoient dire être honnête, ou honteux , étoit 
» pour eux la vérité même ; pleins de droiture et de 
» candeur, ils croy oient et obéissoient. Ils ne connois- 
» soient point, comme aujourd'hui, cette sagesse qui 
» apprend à soupçonner le mensonge; mais, tenant 
» pour vrai ce qu'on disoit des dieux et des hommes, 
» ils y conformoient leur vie (3). » 



l'existence de cette tradition , confirmée par tous les monumens an- 
tiques. Fabricy, Des titres primitifs de la Révélât., tom. I , Disc, 
prélim., p. lxxvi. 

Cl) F'îd. Selden de Jure IVat. et Gent. juxta disciplin. Hé- 
hrœor. 

(2) De cultu extraneo sive idololalriâ.— ^gyptil , cuUûs extranei 
nomin^ detcstari videnlur quicquid ol /ovet? où Ttot-péSéi^a-j parentes 
non commonstrârunt. Marsham. Canon, chronicus, p. 161. 

(3) AyccOoi ixsj CY] âtà. rccOra. rs ij^av, xat Sià. rrjv Xzyo[j.éro'J sù'oOsiKv. 
A yccpiixovov y.xXKAKi uhxpcceô-ndsiç ovtss, vjyouvTO àAvjôsffTara XéyesÔKtf 
xat ènsWovTO. YsùSoç ykp ÙtzovosÎv oùâeXi -^TrtaTaTO, Sià. ucçsiav, oinrtep 
Tavîiv' àXXà. TtEpi S-ewv t£ xat oc-JÔpd^noiv ra Xeyôf^svu, «Ajjt^ voiii^ovzsç, 

e^wv xarà raura. De legtb. , lib. III ; Oper. tom. VIII, pttQ. 111 éd. 
Bipont.— C'est l'âge d'or des poètes. Primos illos homines diisque 
proximos mortaks optimœ fuisse indolis, vitamque vixisse opti- 



^2 ESSAI SUR l'indifférence 

D'après l'institution divine, la religion universelle 
ou la vraie religion reposoit donc originairement, 
comme elle repose encore, sur la tradition ; et en au- 
cun temps l'erreur n'a pu entrer dans le monde 
que par la violation de cette régie infaillible de vé- 
rité. 

Mais, lors même qu'ils la violoient, les anciens ne 
l'abandonnoient pas entièrement, ils n'en méconnois- 
soient point l'autorité, et bien des siècles s'écoulè- 
rent avant qu'ils essayassent de s'en former une dif- 
férente. (( La philosophie traditionnelle, qui ne s'ap- 
» puyoit pas sur le raisonnement et l'explication des 
» causes, mais sur une doctrine d'un autre genre et 
» d'une autre origine, sur la doctrine primitive trans- 
» mise des pères aux enfans, me paroît, dit Burnet, 
» avoir subsisté jusqu'après la guerre de Troie (1). » 

Elle se perpétua surtout en Orient (2), comme le 



mam undè et auream hanc dici œlalem. Dicœarc. ap. Porphyr., 
De usu animal., lib. IV, pag. MZ.—P^id.el. Varro., de Re rusiicày 
lib. I. cap. II; elPaiisanias, lib. VIII, pag. 457. Edit. Hanoviœ, 
1613. 

(1) Durasse mihi Yidetûr ultra trojana tempora philosophia tra- 
ditiva , quae ratiociniis et causarum explicalione non nitebatur, sed 
alterius generis et originis doctrinâ primigenâ et TrarpoTTapa^èrw. 
Th. Burnet, Archœolog. philos., lib. I, cap. VI. 

(2) La philosophie ne s'enseignoit dans l'Inde, comme ^us l'E- 
gypte, que par tradition...; partout elle ne se transmettoit que de 
vive Yoix : cette manière, en usage chez les anciens druides et chez 
les gymnosophistes, subsiste encore aujourd'hui dans l'Inde; leur 
philosophie, n'ayant point d'autres fondemens que la tradition, n'est 
point contentieuse, et ne donne aucun lieu aux raisonnemens subtils 
ou captieux. Manoir, de VAcad. des Inscript., tom. LV, p. 218, 
220. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 13 

remarque Diodore à propos des Chaldéens (( qu'il 
» loue de n'avoir point d'autres maîtres que leurs 
» parens; ce qui fait qu'ils possèdent une instruction 
» plus solide, et qu'ils ont plus de foi dans ce qui leur 
» est enseigné. Pour les Grecs, ajoute- t-il , qui rie 
» suivent point la doctrine de leurs pères, et n'écou- 
» lent qu'eux-mêmes dans les recherches qu'ils en- 
» treprennent ; courant sans cesse après des opinions 
» nouvelles, ils disputent entre eux des choses les plus 
» élevées, et forcent ainsi leurs disciples, continuelle- 
» ment indécis, d'errer toute leur vie dans le doute, 
» sans avoir jamais rien de certain (1). » 

Il s'en faut beaucoup cependant que, même à cette 
époque de désordre, le respect pour l'antiquité IVit 
éteint dans la Grèce, et l'autorité de la méthode tra- 
ditionnelle entièrement détruite. (( Lorsque la philo- 
» Sophie eut accoutumé à disputer de tout, observe un 
» savant académicien, il s'éleva dans tous les payspeu- 
)) plés par les Grecs une foule d'artisans de systèmes 
» philosophiques, tous plus bizarres les uns que les 
» autres ; ce qui a fait dire à Cicéron qu'il n'y avoit 
» point d'extravagance que quelque philosophe n'eût 



(1) Quoniam parcntibiis utuntur magislris (Chaldîiei), pleniùs 

oinnia tliscunt, et iis quœ docentur inajorem fidem habent 

^raecî yerô) qui non parentum doctrinara imilantur, sed ipsi siià 
sponte in disciplinarum studio pro libilu incumbunt , et de maximis 
scienliis inter se altercantes ; diim novis seraper opinionibus stu- 
dent, incertos discipulos reddunt , animumque eorum per omneni 
vitam dubium, nullà certà sentenllà, errare compcllunt. Diod. 
Sicul. , lib. C. — Vid. et. Clem. Alex. Slrom. lib. VIII , 
p. 768. 



H ESSAI SUR l'indifférence 

» débitée gravement. L'expédient auquel on avoit 
» communément recours pour faire passer un nou- 
» veau système, étoit d'en rapporter la première idée 
» à quelques anciens dont la réputation fût bien éta- 
>j blie (1). » 

Le peuple ne prenoit d'ailleurs aucune part aux 
disputes philosophiques, et ne connoissoit même pas 
les systèmes qui divisoient les différentes écoles des so- 
phistes ; tant le raisonnement est peu fait pour être le 
principe des croyances publiques. 

Les descendans de Noé conservèrent la tradition 
qu'ils tenoient de lui, et qu'il tenoit lui-même de ses 
pères qui avoient vécu avec Adam. C'est ainsi qu'elle 
se perpétua dans les familles qui furent la tige des pre- 
mières nations. Dieu, comme nous le lisons dans l'É- 
criture, préposa sur chacune d'elles un chef pour la 
guider (2) ; et suivant l'observation d'un ancien Père , 
elles étoient encore instruites de la vraie doctrine par 
les patriarches et les saints personnages que Dieu, de 
siècle en siècle, suscitoit dans ce dessein (3). 



(1) M. de La Barre; Mémoir. de VAcad. des Inscript., t. XXIX, 
p. 71. — Les Romains avoient un si grand respect pour l'antiquité, 
que son nom même , dans le langage usuel , désignoit ce qui est 
bon, vrai, précieux. Jiien ne doit être plus antique pour l'homme, 
c'est-à-dire , plus sacré , dit Cicéron parlant des devoirs de la 
justice ; Quibus rébus inlelligitur, studiis officiisque scicntiœ prœ- 
ponenda esse officia juslitiœ... ; quâ nihil homini esse débet anli- 
quiùs. Vid. De officiis, lib. I, cap. ^LIII, n. 154. 

(2) In unamquamque gentem prœposuit reciorem. Eccles., XVII, 
H. 

(3) Hanc Deus à multis retrô sxculis doctrinam disseminavit in 
unàquaque generationc. ^Egyptios itaque docuit ex Abraham, Pey- 



EN JVIATIÈRE DE RELIGION. 15 

Pour ne pas détruire la liberté de l'homme, et tout 
ensemble pour assurer la durée du genre humain, il 
falloit que la connoissance de la loi divine ne se perdît 
jamais dans le monde, et que l'homme néanmoins 
pût la violer. Or nous voyons en effet cette loi tou- 
jours connue, et toujours aussi plus ou moins trans- 
gressée par les passions, soit dans ce qu'elle ordonne 
de croire, soit dans ce qu'elle commande de prati- 
quer. 

Les cultes superstitieux ne s'établirent cependant 
pas immédiatement après le déluge (1), Comment les 
hommes auroient-ils osé, si hardis qu'ils fussent, dres- 
ser des autels sacrilèges sur une terre encore humide 



sas rursûs ex eodem , Ismaëlitas ex ejus nepotibus , et alios innu- 
merabiles , et per Jacob eas qui habitabant in Mesopotamiâ. Vides 
universum orbem terrarum fuisse à sanclis docendum, si modo 
ipsi voluissent. Quinetiam ante eos , diluvium et linguarum confu- 
sio ad excitandam eorum mentem salis fuerant... Ità etiam qui ha- 
bitabant in Occidente omnes omnia discebant cum raercatoribus 
œgyptiis versantes. Quamquam alioqui non multae gentes erant in 
illâ regione : sed raaxima hominum frequentia ac turbœ multitude 
erat in partibus Orientis. Etenim et Adam illinc egressus est, et gç- 
nus Noë illic veisabatur , et post turrim illic erant , et ut plurimura 
versabantur in Oriente. Sed tamen in unâquaque generalione Deus 
illis doctores constituit , Noë , Abraham , Isaac , Jacob , Melchise- 
dech. S. Joan. Chrysostom., Exposit. in psalm. IV, Oper. tom. V, 
p. 15 et 16 edit. Benedict. 

(1) Tous les peuples delà terre ont conservé, pendant quelque 
temps, la religion de Noé, leur père commun, et ne s'en sont écartés 
que peu à peu, et presque sans s'en apercevoir. Mèm. de VAcad. 
des Inscript. y tom. LXXI , p. 85. — D'après les traditions orientales^ 
les musulmans croient que les premiers hommes n'avoient qu'une 
même religion, et qu'ils étoient souvent visités des anges. D'Her- 
belot, Bmiolh. orientale, art. Adam; tom. I, p. 141, Farts, 
1781. 



16 ESSAI SUR l'iJN DIFFÉRENCE 

des flots de la vengeance de Dieu ? Ni les individus 
ni les peuples ne se corrompent en un jour, et l'ido- 
lâtrie n'a pu naître qu'au sein d'une corruption déjà 
profonde. Aussi ne commence-t-on à en découvrir 
quelques traces qu'assez long-temps après la mort de 
Noé, lorsque ses descendans, dispersés dans l'Asie et 
dans l'Afrique, formoient non plus seulement des fa- 
milles, mais des nations. Lactance en attribue l'ori- 
gine aux Sabéens, (( parce que, dit-il, le prince et le 
» fondateur de ce peuple, maudit par son père, ne re- 
çut point de lut le culte de Dieu (1). » Lactance, 
comme on le voit, suppose que les Sabéens descen- 
doient de Cham. 

Quoi qu'il en soit, les monumens historiques et la 
tradition générale attestent que les hommes n'adorè- 
rent d'abord qu'un seul Dieu. « La religion, dit le 
)) savant et judicieux Mignot, fut la même chez tous 
» les peuples, dans les premiers temps. Elle consistoit 
» dans la croyance d'un Dieu auteur de toutes choses, 
» rémunérateur des bons et juge sévère des mé- 
» chans; à cette croyance étoit jointe la pratique du 
» culte qu'il avoit lui-même prescrit. Cette religion 
» ne fut point altérée aussi promptement que quel- 
» ques-uns se le sont persuadé. L'histoire du monde, 
» et celle de la conduite de Dieu sur les hommes, suf- 
» fisoient pour la transmettre; et les faits qui compo- 



(1) Quoniam princeps ejiis et condilor cultum Dei à paire non 
accepit, maledictus ab eo. Laclanl. , Divin. Imlilut., lib. II, 
cap, XIH. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 17 

» soient cette histoire n'étoient point en assez grand 
» nombre pour ne pouvoir être facilement retenus. 

» La création de l'univers, la formation de l'homme 
» du limon de la terre, à l'image et à la ressemblance 
» de son auteur; sa chute et la promesse de sa répa- 
))fration ; le ministère des anges, dont Dieu se servoit 
» pour intimer ses ordres aux hommes et pour leur 
» manifester ses volontés, la dépravation du genre 
)) humain, sa punition et la purification de la terre 
» par le déluge, formoient le cercle des connoissances 
» nécessaires à l'homme pour se maintenir dans cette 
» rehgion. Ces connoissances n'étoient point difficiles 
» à acquérir ; la longue vie des premiers hommes, 
» attestée par nos livres saints et avouée par les écri- 
» vains profanes , en facilitoit la transmission . . . 
» Abraham âgé de cent cinquante ans lorsque Sem 
» mourut, avoit pu voir ce patriarche et converser 
» avec lui. Sem avoit quatre-vingt-dix-huit ans lors- 
)) que le déluge arriva; il fut par conséquent contem- 
» porain de Mathusalem, qui, parvenu à neuf cent 
» soixante-neuf ans, termina sa carrière lorsque la 
» terre fut inondée. Ce dernier, né l'an du monde 687, 
» a vécu deux cent quarante-trois ans avec l'auteur 
» du genre humain : de sorte qu'au temps d'A- 
» braham, né l'an du monde 2008, la chaîne de cette 
» tradition n'étoit composée que de quatre anneaux 
» qui se tenoient les uns aux autres. Cette tradition 
» avoit jeté de si profondes racines parmi tous les des- 
» cendans de Noé, que les corruptions successivement 
» introduites dans leur culte n'empêchent point 

TOME 4. 2 



18 ESSAI SUR l'indifférence 

» qu'on n'en trouve des vestiges assez marqués, soit 
» dans leurs dogmes, soit dans leurs pratiques. En 
» dégageant les récits de leurs anciennes histoires des 
» allégories et des fictions dont ils les ont surchargés, 
)) on aperçoit encore aujourd'hui les mêmes principes 
» et les mêmes faits que Moïse a consignés dans ses 
» écrits (1). » 

L'ahhé Le Batteux a prouvé, par le témoignage 
des livres saints, qu'au temps de Moïse et de Josué les 
traditions primitives subsistoient encore, dans toute 
leur vigueur, chez les Égyptiens (2) et chez les peu- 
ples de laChaldée, de l'Arabie (3) et de la Pales- 
tine (4), quoique déjà la pureté du culte fut altérée 



(1) Mém. deVAcad. des Inscript., tom. LXI, pag. 240etsuiv. 

— Vid. et. Augusl. Slcuckiis EuguMnus , De perenni philosoph., 
lib. II, c. I et II, fol. 28 : seqq. lib. III, c. I; seqq. fol. vers. 41 
seqq. — Edm. Dickinson, Grœci phœnicisantes, c. IV, p. 50; seq. 
c. X , p. 110, Opuscul. quœ ad hislor. et philolog. sacr. spectant , 
fascicul. I. ■— Th. Nyde, de Relig. veter. Persarmn, cl, III, 
IX , X , XXXI , XXXIII , pag. 2 , seqq. 80 , seqq. 1G6, seqq. 168 , 
seqq. 386, 402, seqq. Ed. Oxonii, 17G0. — Paul. Ernst. Ja- 
blonsky, Panthéon /Egyptiorum prolegom. , pag. 7, seqq. 12, 18, 
46, 49; et Panth. part. I, pag. 38, 41, 81, 83.— Campeg. Fitringa^ 
Obseivat.^ sacr., lib. I, c. IV. — Hist. univers. , trad. de l'anglois, 
tom. I , pag. 23 , 25 , 27 , 52 et suiv. ; tom. III, pag. 427, not. — 
Goguet, de VOrigine des Lois, des Arts et des Sciences , tom. I, 
liy. VI, c. IV, pag. 355 et iuly.— Shuck for d, Connexion de l'hist. 
sacrée et de l'hist. profane , tom. I. — Leland , JYouv. Dcmonstr. 
évang.y tom. I, pag. 87. 

(2) Il est vraisemblable que , du temps de Joseph , l'idolâtrie n'é- 
toit pas encore formellement établie en Egypte. Hérodote historien 
du peuple hébreu sans le savoir, pag. 223. 

(3) Vid. et. Bibliothetiue britannique. Juillet 1734, art. 5. 

(4) Hist. des causes premières , sect. II, art. 4, pag. 116 et 125. 

— L'abbé Fouchcr, Mém. de l'Acad. des Inscript., tom. LXXI 



EN MATIÈRE DE RELIGION. fS 

en beaucoup de lieux par le mélange de diverses su- 
perstitions, et qu'en plusieurs contrées des désordres 
abominables eussent enfanté une abominable idolâ- 
trie. C'étoit principalement pour en préserver les Hé- 
breux que Moïse leur défendit de contracter des ma- 
riages avec les Chananéens; et puisque la prohibition 
ne s'étendoit pas aux autres peuples, il est vraisem- 
blable qu'à cette époque ils n'étoient pas encore en- 
tièrement livrés aux cultes idolâtriques. 

Il paroît que la religion ne se corrompit en Egypte 
que sous le règne de Suphis, que Mamthon appelle le 
contemplateur des dieux (i)^ parce qu'aux vérités tra- 
ditionnelles il mêla les vaines spéculations de son es- 
prit (2). Originairementles Egyptiens n^avoient point 
de statues dans leurs temples (3); et les Scythes, les 
Sères, ainsi que les peuples nomades de la Libye, n'a- 
voient encore, au second siècle, ni temples, ni simu- 
lacres (4). 

Les Cariens, les Lydiens et les habitans de la My- 
sie , ne reconnoissoient anciennement qu'un seul 
Dieu (5). Il en étoit de même des Arcadiens (6) et des 
Pélasges (7), qui adoptèrent plus tard le culte des di 

pag. 88 et suiv. — Bullet, V Existence de Dieu démontrée ^ etc., 
tom. II. p. 24, 25. 

(1) OÙTOç Se xcà è TTspiOTTTvjs stç âsobi; iysvsTO. ^p. Sincel., p. 64. 

(2) Vid. Mém. de l'Acad. des Inscript. , tom. LXV^ pag. 64 et 
suiv. 

(3) Lucian. Samosat., de Deâ Syrià. 

(4) Origen. contr. Cels., lib. VII, n» 62. 

(5) Mém. de l'Acad. des Inscript., tom XXIV, p. 464. 

(6) Ihid., tom. XXIX, pag. 63. 

(7) Ibid., tom. XXIV, pag. 416. 

2. 



20 ESSAI SUR l'indifférence 

vinités égyptiennes (1), comme nousrapprenons d'Hé- 
rodote (2). Le culte jusqu'alors s'étoit conservé pur, 
aussi bien que les croyances. (( On n'adoroit, dit 
» Théophraste, aucune figure sensible; on n'avoit 
» pas encore inventé les noms et la généalogie de 
» cette foule de dieux qui ont été honorés dans la 
» suite; on rendoit au premier principe de toutes 
» choses des hommages innocens, en lui présentant 
» des herbes et des fruits pour reconnoître son sou- 
» verain domaine (3). » 

Tel a été le premier culte de toutes les nations. Les 
Romains n'en avoient pas d'autre au temps de Numa. 
« Ce qu'il ordonna, dit Plutarque, touchant les ima- 
» ges et représentations des dieux, se conforme du 
» tout à la doctrine de Pythagoras, lequel estimoit que 
» la première cause n'estoit ny sensible^ ny passible, 
» ains invisible et incorruptible, et seulement intelli- 
» gible. Et ISuma semblablement défendit aux Ro- 
» mains de croire que Dieu eust forme de beste ou 
» d'homme : de sorte qu'en ces premiers temps-là il 
» il n'y eut à Rome image de Dieu ny peinte ny mou- 
)) lée, et furent l'espace de cent soixante et dix pre- 
» miers ans, qu'ils édifièrent bien des temples et des 
» chapelles aux dieux : mais il n'y avoit dedans statue 

(1) Mém. de VAcad. des Inscrip., t. XXIV, pag. 417; et t. LXI, 
pag. 481. 

(2) Herodot., lih.n, n* 9. 

(3) Theophr. ap. Porphyr , de Abslin. Animal. — Hcrodot., 
lib. II, cap. 69. — Pausaiiias remarque qu'il n'y avoit aucune image 
dans quelques anciens temples qu'il avoit vus à lléliartc , ville de 
Bcotic. In Corinlhiac. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 21 

» ne ligure quelconque de Dieu, estimant que ce fust 
» un sacrilège de vouloir représenter les choses di- 
» yines par les terrestres, attendu qu'il n'est pas pos- 
» sible d'atteindre aucunement à la cognoissance de la 
» Divinité, sinon par le moyen de F entendement (1). » 

Les temples dont parle ici Plutarque étoient consan 
crés aux vertus, pour signifier, dit Cicéron, que ceux 
qui avoient ces vertus dans le cœur, étoient les tem- 
ples des dieux mêmes (2). 

Varron assure également que les Romains n'eurent, 
pendant plus de cent soixante-dix ans, aucune image 
des dieux; et que ceux qui introduisirent l'usage des 
simulacres établirent une erreur inconnue aupara- 
vant (3). 

11 est certain que la religion primitive des Celtes et 
des Germains étoit exempte d'idolâtrie, et qu'elle ne 
commença de se corrompre que lorsque ces peuples, 



(1) Plutarque , Vie de Numa. Hommes illustres, tom. I , p. 235 , 
536. Traduct . d/Amyot. Édit. de Fascosan. 

(2) Bené verô, quôd mens , pietas , virtus , fides , consecratur 
manu : quarum omnium Romae, dedicata publiée templa sunt ut illa 
qui habeant (habent autem omnes boni) deos ipsos collocatos putent 
in animis suis. De legib., lib. II , c. XI. 

(3) Dicit eliam idem auctor acutissimus alque doctissimus (Var- 
ro), quôd hi soli ei Yideantur animadverlisse quid esset Deus, qui 
crediderunt eum esse animam molu ac ratione mundum gubernan- 
tem... Dicit etiam antiques Romanes plus annos centum et septua- 
ginta deos sine siraulacro coluisse. Quôd si adhuc, inquit, mansis- 
set, casliûs diiobservarentur... Nec dubitat eum locumità conclu- 
dere, ut dicat, qui primi simulacra deorum populis posuerunt, eos 
civitatibus suis et metum demsisse, et errorem addidisse. S. Au- 
gust. de Civitate Dei,\\h. IV/c. XXXI. Oper. tom. VU, col. Uî, 
m. éd. Benedict. 



32 ESSA.I SUR l'indifférence 

abandonnant les traditions antiques, adoptèrent les 
superstitions égyptiennes et romaines (1). 

(( Les Slaves, ou Esclavons, et les Antes n'adoroient 
» encore au sixième siècle , qu'un seul Dieu , sei- 
» gneur de toutes choses , et qui lance le tonnerre, 



(1) Voyez VEssai sur les Gaulois , dans l'ouvrage intitulé : 
Antiquités de Fcsoul , etc. ; par M. le comte fFlgrin de Taille- 
fer. — « I.cs différens noms de Teulatès , Belénus , Esus , Tarants 
» et Dis, semblent n'avoir été dans l'esprit des druides 'autre chose 
» que des attributs de la Divinité. Outre que ce sentiment se lie très 
» bien avec l'idée du Dieu suprême , qui ne s'est jamais perdue to- 
» talement chez eux , les anciens Gaulois ne connurent point d'a- 
» bord d'autre divinité. Les chefs mômes des premières colonies 
» n'acquirent pas l'idée d'un seul Dieu par la voie du raisonnement, 
» mais par la tradition. Le nom de Tis fut donné dans le com- 
» mencement à l'Etre suprême par les Germains, il répond au mot 
» Theos dos Grecs , dont les latins ont fait celui de Dcus. Au nom 
» de Tis , les Gaulois ajoutèrent celui de Teulatès .- ce qui veut 
» dire père des hommes. Une pareille doctrine étoit bien éloignée 
» du polythéisme. Esus étoitunnom appellatif ; il signifie Seigneur 
« ou Tout-Puissant. C'est le même que le Z eus des Grecs. Dieu, 
>» dit Arisîote, est ainsi appelé. Hésychius, célèbre grammairien, 
» assure que par le terme Lsus on doit entendre VÉtre suprême... 
» Le nom de Belénus peut également se donner au vrai Dieu. Au 
» reste il est certain que les Gaulois reconnurent un premier être, 
» d'où sont émanés tous les autres. Les forêts, les arbres et les 
» pierres qu'ils consacroient à la Divinité , n'étoient pas originaire- 
» ment l'objet de leur culte. Ces consécrations se faisoient pour 
» rendre plus respectable le lieu de l'assemblée. Le nom de Dieu 
» qu'ils donnoient aux sanctuaires , ne servoit qu'à rappeler sa pré- 
« sence plus facilement à l'esprit. Ils l'adoroient , tantôt sous le 
» nom de père , pour animer la confiance qu'ils dévoient avoir en 
» lui , et tantôt sous celui de maître du tonnerre [Taranis) , de 
» Seigneur et de roi , pour se rappeler les droits qu'il avoit sur 
» eux... Tandis que les Gaulois respectèrent les traditions qu'ils te- 
» noient des anciens , la religion primitive se conserva parmi eux 
» dans son intégrité. » Deric ; Introduct. à l'hist. ecclésiast. de 
Bretagne, tom. I , liv. ï, pag. 213 et suiv. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. ^3 

» auquel ils immoloient des bœufs et d'autres victi- 
» mes. C'est ce qu'atteste Procope(l), qui écrivoit sous 
» l'empire de Justinien. Ces peuples faisoient partie 
» des Scythes. On sait que la première de ces deux 
» nations a occupé la Bohème, la Pologne, l'Escla- 
» vonie et la Russie, et qu'elle n'embrassa le christia- 
» nisme que quatre ou cinq cents ans après le temps 
» dont il est ici parlé. » Or l'histoire prouve qu'aucun 
peuple ne passa jamais de lui-même, et sans un se- 
cours étranger, de l'idolâtrie au culte d'un seul Dieu. 
« J'infère de là, continue Bullet, que les Esclavons 
» n'avoient jamais adoré qu'un seul Dieu, maître du 
» monde, puisque telle étoit leur religion au sixième 
» siècle. J'en infère encore que tel avoit été original- 
» rement le culte de tous les Scythes, dont les Escla- 
» vons étoient un essaim, n'étant pas croyable que la 
» même nation ait eu, dans ses premiers temps, des 
» religions différentes (2). » 

Rien n'obscurcit, rien n'altère l'éclat de la vérité, 
lorsqu'elle se lève comme l'astre de la vie sur les peu- 
ples naissans. Sa pure lumière pénètre dans des coeurs 
purs et y féconde le germe de tout ce qui est bon, de 
tout ce qui est saint : heureux âge d'innocence et de 
foi; et que ne peut-il durer toujours! Mais bientôt les 
passions fermentent ; elles produisent l'erreur et le 
vice, qui se projettent comme d'énormes ombres entre 



(1) De hello golh., lib. III, p. 498. 

(2) L'existence de Dieu démonirée par les merveilles de la na- 
ture, tom. Il , p. 20—22. 



24 ESSAI SUR l'indifférence 

l'homme et la vérité. Cependant l'astre poursuit son 
cours, il continue de briller, mais à travers de noires 
vapeurs qui s'épaississent sans cesse ; et vers le soir on 
le voit, descendant peu à peu dans des ténèbres enflam- 
mées, éclairer de ses derniers rayons un ciel sanglant 
et chargé de tempêtes. 

Leshabitans de l'Amérique (1), de la Perse (2), 
et de l'Inde (3), ne rendoient originairement de culte 



(1) Carli y Lettres améric. , tom. I , p. 105. — Garcilasso de la 
Vega nous apprend qu'avant l'arrivée des Incas au Pérou , les an- 
ciens habitans de ces contrées croyoient qu'il y avoit un Dieu su- 
prême auquel ils donnoient le nom de Pacha- Camack [Créateur 
du Monde), qu'il donnoit la vie à toutes choses, qu'il conservoit le 
monde. Ils disoient qu'il étoit invisible... Tout son culte se rédui- 
soit à incliner profondément la tête et à élever les yeux lorsqu'ils 
prononçoient son auguste nom. Cependant on lui éleva dans la 
suite un seul temple, dans un endroit appelé la vallée de Pacha- 
Camack ; il subsistoit encore lors de la première entrée des Espa- 
gnols au Pérou. Leland , JYouv. Démonslr. évang., tom. I , p. 127. 

(2) Suivant Mohsin Fani , la religion primitive de la Perse fut une 
ferme croyance dans un Dieu suprême qui a fait le monde par sa 
puissance et le gouverne par sa sagesse ; une crainte pieuse de ce 
Dieu , mêlée d'amour et d'adoration ; un grand respect pour les pa- 
rens et les vieillards ; une affection fraternelle pour le genre hu- 
main. Sir John Malcolm , Histoire de la Perse , tom. I , p. 273. 
— Caïumarath ou Kaïomurs , premier roi et fondateur de la pre- 
mière dynastie de Perse , descendit volontairement du trône et se 
retira , disent les historiens persans , dans sa première demeure , 
qui étoit une grotte où il vaquoit à prier et à adorer le Créateur 
de toutes choses. Il n'est pas probable que le peuple eût une autre 
religion que le monarque, ployez (ï Rcrhclol, Biblioth. orientale, 
art. Caïumarath; tom. II, p. 180. Paris, 1783. 

(3) Le théisme a été la religion primitive du genre humain. La 
marche progressive du polythéisme supposeroit cette vérité, si 
d'ailleurs les faits ne la démontroient pas. Chez les Indiens, comme 
chez tous les autres peuples de la terre , on reconnoît, à travers les 
fables et les Actions les plus bizarres , un cuUe pur dans son ori- 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 25 

qu'au seul vrai Dieu. Ce culte primitif se conserva 
long-temps à la Chine (1), où le gouvernement, les 
lois, les mœurs, s'unissoient pour consacrer l'auto- 
rité de la tradition ; et Voltaire lui-même a remarqué 
le respect prodigieux que ces peuples ont pour ce qui 
leur a été transmis par leurs pères (2). 

L'auteur (3) d'un commentaire (4) sur le Tchoûng- 
Yoûng, l'un des quatre livres, parle ainsi : (c Tssèu- 
» ssê-lsêu (petit-fils de Confucius), affligé de voir que 
» la doctrine traditionnelle, hase de la raison et de 
» toute instruction^ commençoit à se perdre, ressaisit 
» et donna le fil de cette tradition en l'établissant 
» par ces paroles; il dit : Il n'y a pas sous le ciel 
» d'hommes qui ne sachent qu'il y a en eux quelque 
» chose de naturel, qu'il y a dans les choses une ma- 
» nière d'être, et qu'il y a dans les saints un enseigue- 
» ment. On sait aussi que ce naturel, cette raison, 
» cette instruction, tirent leur nom de leur origine. 
» C'est le Thian ( ciel ou Dieu) qui nous les a confé- 
» rés par l'entremise des deux principes et des cinq 



gine , corrompu dans son cours... Le commerce des nations altéra 
le culte public des Indiens. Quoiqu' assez éloignés de l'Egypte, on ne 
peut cependant douter qu'ils n'aient eu connoissance de la religion 
de celle contrée. VEzour-P^cdani; Observât, prélim. par M. de 
Sainte- Croix, tom. I, p. 13, 14. 

(1) La religion de la Chine est toute renfermée dans les King. 
On y trouve, quant à la doctrine fondamentale, les principes de la 
loi naturelle que les anciens Chinois avoieiit reçus des enfans de 
Noé. Lellres édifiantes, iom. XXI, p. 177. Toulouse, 1811. ' 

(2) Essai sur l'Iiist. génér. et sur l'esprit et les mœurs desnai., 
tom. I , chap. I,p. 19. Éd. de 1756. 

(•3) Téna-ihoùi-'ân. 
(4) Le Kiàng-î-pi-tçhî. 



26 ESSAI SUR l'indifférence 

)) élémens. C'est des hommes que les hommes les ont 
» reçus ; ils en ont formé le courage, l'obéissance, et 
» les cinq vertus éternelles, et c'est là ce qu'on appelle 
» nature. Dans les hommes tout ce qui est conforme 
» à cette doctrine naturelle, tout ce qui, de soi-même 
» et dans l'usage journalier forme la voie ordinaire 
» des actions raisonnables, s'appelle loi (ou vertu). De 
» la part des saints, tout ce qui tend à disposer ou à 
» mesurer d'une manière conforme à la raison les ac- 
» tions des autres hommes, de telle sorte qu'elles ne 
» pèchent ni par excès , ni par défaut, ce qui forme 
» pour V univers une règle ou une loi invariable, s'ap- 
» pelle instruction. Cette instruction s'établit d'après 
» la raison ou la loi ; la raison est conforme à la na- 
» ture , la nature est un ordre du ciel. Jlinsi l'on peut 
» regarder la première origine de la raison ou de la vertu 
» comme venant du cielmême (1). ^> 

Un écrivain qui paroît avoir soigneusement étudié 
l'ancienne histoire de la Chine, assure « que les Chi- 
)) nois, depuis le commencement de leur origine jus- 
» qu'au temps de Confucius, n'ontpoint été idolâtres; 
» qu'ils n'ont eu ni faux dieux ni statues; qu'ils n'ont 
» adoré que le Créateur de l'univers, qu'ils ont tou- 
» jours appelé Xam-ti^ et auquel leur troisième empe- 
» reur, nommé Hoam-ti, bâtit un temple.... Le nom 
» de Xam-ti, qu'ils donnoient à Dieu , signifie sou- 
» verain Maître ou Empereur, On remarque qu'il y 
» a bien eu des empereurs de la Chine qui ont pris as- 

(I) V Invariable Milieu, etc., not., p. 134, 135. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 27 

» sez souvent le surnom de Ti^ qui veut dire Maître^ 
» Empereur^ ou celui de jTam, qui signifie Roi ; 
» qu'il y a eu même un prince de la quatrième race, 
)) qui s'est fait appeler Xi hoam-ti^ le grand ou Vau- 
» gusle Empereur; mais qu'il ne s'en est trouvé aucun 
» qui ait osé prendre le titre de Xam, c'est-à-dire de 
)) Souverain, et qu'on l'a toujours laissé par respect 
» à l'Arbitre absolu de l'univers (1). » 

Nous avons déjà cité l'écrit plein d'intérêt, sous di- 
vers rapports, dans lequel un prince de la famille im- 
périale, converti au christianisme, et qui reçut au 
baptême le nom de Jean, expose les motifs de sa con- 
version; voici comment il s'exprime au commence- 
ment de cet écrit : 

« J'ai bien examiné nos livres, et j'ai remarqué 
» que Yao'Chuny Ya-Tang^ Ouen-Vou, Kong-Tze, 
» Mong-Tze, tous ces sages philosophes et ces anciens 
» empereurs, ne servoient que le suprême Monarque 
y) du ciel ; qu'ils regardoient ce culte comme la pre- 
» mière et la plus essentielle affaire, comme la base de 
» leur gouvernement. » 

Après avoir rapporté différentes preuves de ce fait, 
tirées des anciennes annales de la Chine, il ajoute : 

(( Le philosophe Confucius dit : Les cérémonies 
» qu'on pratique pour honorer la terre, doivent se 
» rapporter toutes au culte du Maître du ciel. Mon- 
» goze, autre philosophe célèbre, dit : Veillez sur votre 
» cœur, veillez sur votre esprit, parce que vous servez 



(1) Morale de Confucius; Averlissera.,?. 15. 



28 ESSAI SUR l'indifférence 

» le souverain Monarque du ciel. Enfin il paroîtque ces 
» princes et ces philosophes n'avoient en tout d'autre 
» but, et d'autre fin, que de faire respecter et honorer 
» le Seigneur suprême. Tous les sages de ces premiers 
» siècles ont enseigné la même doctrine; ils l'ont con- 
» serrée très pure et sans mélange de fausseté (1). » 

Li-Lao-Kiun établit moins un culte nouveau, 
qu'il ne détourna du vrai culte, en formant une es- 
pèce d'école philosophique, où à des opinions dange- 
reuses on mêloit les rêveries absurdes delà magie. 

Ce ne fut que l'an 65 de notre ère, sous le règne 
de Mim-Ti, ^que la secte de Fô s'introduisit à la 
Chine (2) ; et quoiqu'elle n'y soit que tolérée (3), et 
que les grands la méprisent (4), elle a précipité dans 
l'idolâtrie presque tout le peuple de ce vaste em- 
pire (5). 



(1) Motifs du prince Jean pour embrasser la religion chrétienne : 
Lellres édif., tom. XX , p. 349, 350. 

(2) La plupart des historiens chinois conviennent que le culte de 
Fô n'a été introduit à la Chine que du temps des Hans. « La doc- 
» trine de Fô , dit un de ces écrivains , n'est dans le fond qu'une 
» vile secte de quelques peuples barbares j ce n'est que sous les 
» derniers Hans qu'elle s'est glissée dans notre empire , du moins 
» est-il très certain qu'anciennement elle n'y étoit point connue. » 
De Guignes; Mémoir. de VAcad. des Inscript., [tom. XLV, p. 583. 

(3) Le P. Premare ; Lettres édif., tom. XXI , p. 177. 

(4) « Un homme entêté des contes qu'on fait sur les divinités des 
» sectes de Fo et de Tao, fût-il un bel-esprit , il ne se préservera 
» pas d'un grain de folie qui paroîtra. » Mœurs de la Chine, ou- 
vrage chinois, trad. par le P. d' Entrecolles, p. 44 duMss. 

(5) Cette même secte pénétra, l'an de J.-C. 333, dans l'île de 
Ceylan; et à Bornéo , vers l'an 430. De Guignes-, Hist. des Huns, 
part. IL 



EN iMAÏIÈRE DE RELIGION. 29 

Quand on vient à considérer ces grandes catastro- 
phes du monde moral, ces nations qui s'éloignent 
de Dieu, et qui tombent comme les anges rebelles, 
une pitié profonde et une secrète terreur s'emparent 
de l'âme. Qu'est-ce que l'homme? Qu'est-ce que ses 
lumières? Qu'est-ce que sa raison? Quelle est cette 
force qui le pousse au crime? et que gagne-t-il à se 
perdre? Prodigieux aveuglement! Mais il est ainsi; 
le mal lui plaît. Né pour le ciel, il cherche l'enfer, 
comme un voyageur égaré cherche sa patrie. Et, 
chose étrange, la vérité qu'il fuit, la loi qu'il viole, 
se présentent de tous côtés à ses regards; il ne peut 
les ignorer, il ne peut les nier; tous les siècles et tous 
les peuples, même les plus dégradés, rendent té- 
moignage à cette loi, à cette vérité, à la religion une , 
universelle, perpétuelle, et la rejeter c'est apostasier 
la raison humaine. 

Partout le culte d'un seul Dieu a précédé l'idolâtrie , 
comme l'innocence précède le vice, comme l'ordre 
précède sa transgression. La foiblesse de l'esprit et 
la corruption du cœur donnent naissance à des pra- 
tiques superstitieuses; elles se répandent , elles se 
multiplient , elles deviennent enfin générales ; et , ce 
qu'on ne sauroit trop faire observer , la tradition qui 
les condamne, la perpétuité ou l'antiquité, n'en 
demeure pas moins la règle universellement reconnue 
de la véritable foi et du culte légitime. Mais on abuse 
de cette règle , on la fausse ; les passions et les pré- 
jugés, c'est-à-dire une volonté pervertie et une 
raison rebelle, empêchent qu'on en fasse une juste et 



30 ESSAI SUR l'indifférence 

complète application. Demandez à l'idolâtre et au 
protestant ce qui les retient, l'un dans l'idolâtrie, 
l'autre dans le schisme ; ils vous repondront qu'ils 
suivent la religion de leurs pères. Tous deux avouent 
le principe qui doit les conduire à la vérité, tous 
deux refusent d'en tirer la dernière conséquence. 
Vous suivez la religion de vos pères : ont-ils suivi la 
religion des leurs? et si la plus ancienne est la seule 
vraie, comme votre réponse le suppose et comme 
l'atteste le monde entier , interrogez donc vos pre- 
miers ancêtres, et non leurs coupables descendans; 
ouvrez les tombes antiques, et il en sortira une voix 
qui vous instruira (1). 

« Quand les hommes, dit Leland, se dispersèrent 
» après le déluge , pour remplir la terre et en habiter 
» les différentes contrées , les chefs ou les conducteurs 
» de chaque horde transportèrent avec eux les prin- 
» cipes fondamentaux de la religion et de la morale ^ 
» dans les pays où ils s'établirent; ils les conservèrent 
» au moins quelque temps, et ils les transmirent aux 
» générations suivantes. Platon pensoitla même chose, 
» lorsqu'il disoit que dans ces premiers temps le 
» peuple suivoit les lois et les coutumes de ses pères, 
» de ses ancêtres et des anciens de la nation. Les mo- 
» ralistes de cet âge ne raisonnoient point comme les 



(1) Interroga de diebus antiquis, qui fuerunt antè te ex die quo 
creayit Deus hominem super lerram , à summo cœlo usque ad sum- 
mum ejus , si facta est aliquando hujuscemodi res , aut unquàm 
cognitumest... Interroga... majores tuos, etdicent tibi. Douter, IV^ 
32 ; et XXXII, 7. 



EN MATIÈRE DE IVELIGION. ^i 

» nôtres sur les principes de la morale : r autorité 
» leur servait de 'philosophie , et la tradition étoit leur 
» unique argument (i). Ils débitoieut donc leurs ma- 
» ximes les plus importantes comme des leçons qu'ils 
» avoient apprises de leurs pères, et ceux-ci de leurs 
» prédécesseurs, en remontant jusqu'aux premiers 
» hommes à qui Dieu avoit parlé. Tous les païens en 
» général étoient persuadés que la loi venoit de Dieu, 
» et que sa force obligatoire étoit fondée sur une 
» autorité divine. Le savant Selden a rassemblé un 
» grand nombre de témoignages de poètes , de philo- 
» soplies et d'historiens païens qui disent la même 
» chose (2). Il est probable que cette croyance ne 
» venoit pas seulement de l'idée qu'ils avoient d'une 
)) Providence divine qui prenoit soin des hommes : 
)) elle étoit plutôt fondée sur une ancienne tradition 
» qui portoit qu'au commencement Dieu avoit donné 
)) sa loi aux hommes (3). » 

Ce dogme fondamental ne fut jamais obscurci. 
Dans tous les temps on a cru que Dieu avoit origi- 
nairement révélé la vraie religion , ou la loi céleste 
immuable d'où dérivent toutes les autres lois (4), et 

(1) Notez que c'est un auteur protestant qui fait cet aveu. Edouard 
Ryan avoue aussi que « la tradition fut la source d'où les nations et 
» les sages de l'antiquité tirèrent les idées raisonnables de l'exi- 
» stence et des attributs de Dieu. » Bienfaits de la relig. chrét., 
tom. I , chap. I, p. 12. 

(2) Selden de Jure Nat. et Gent., lib. I , cap. VU , p. 94 et seq. 
Ed. Lips. 

(3) Leland, Nouvelle Démonstr. évangél. ,11^ part. , chap. II, 
tom. lïï , p. 57-59. 

(4) Ante quàm ad populares leges venias, vira istius cœlestis legis 
explana, si placet. Cicer. de Legib., lib. II , cap. IV, n. 9. 



32 ESSAI SUR l'indifférence 

qu'on la reconnoissoit à ces caractères qui lui sont 
exclusivement propres : l'unité, l'universalité, l'an- 
tiquité. 

C'étoit la doctrine de Pythagore (1), et il l'avoit 
trouvée établie dans T Orient (2). Le méchant disoit- 
il, n'écoute point la loi divine^ et c'est pourquoi il ne 
respecte aucune loi (3). 

On n'imaginoit point, dans ces anciens temps, 
de société purement humaine, ni de législation qui 
ne reposât sur l'autorité de Dieu. La religion étoit 
le fondement et la sanction des devoirs , le lien qui 
unissoit et les individus dans la famille , et les familles 
dans l'État; et comme on voyoit en elle la société tout 
entière , c'étoit elle aussi que la société respectoit 
et défendoit avant tout (4). 

(( Est-ce Dieu, ou bien quelque homme, qui 
» est l'auteur des lois? C'est Dieu, ô étranger; il 
» est très juste d'affirmer que c'est Dieu (5). » Ainsi 
parle Plitona et ailleurs il déclare qu'il n'y a de lois 
légitimes ou de véritables lois , que celles qui sont 



{i) OcellusLucan.,caip.l\. 

(2) La vérité, disoitZoroastre, n'est point une plante de la terre : 
Où yxp (klYieeir]<; pyrov hi yOoÀ (Oracul. ZoTOastr. ap. Cleric. Phi- 
losoph. orient., lib. IV, p. 237 ). Invoque la pure loi , dit Ormuzd ; 
dans le Fcndidad, p. 115. 

(3) NofjiOlt ©etoy ro tpôiuXov àv/Ixoov , âià y.cà itof.pcf.vop.si. Devtiophll, 
Sentent. Pythagor., pag. 36. Lips., 1754. Et ap. Stob. Serm. II. 

(4) Omnia namque post religionem ponenda semper ciyitas nostra 
duxit. Faler. Maxim. 

(5) 0eÔ5 vjTtç àvOpdinoiv ùuX'j, Si ^é-jot, siÀy)ip.s tyi-j (/.hior.'j rrig rûv vo/xwy 
Siâ.ds7£0)ç; 0£Ô$ , w ^sv£, ôeèç, wç y s zo ^ly.xiÔTV.rov ètTrêiv. Plat, de 

Legib., lib. I ; Oper. tom. VIII, pag. 4. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 33 

conformes à la loi souveraine, la loi roijale^ im- 
muable règle de toute justice; loi universelle , per- 
pétuelle, et que nul homme ne peut méconnoîtreà 
ces caractères. Le passage est trop important pour 
que nous hésitions à le citer en entier. 

« SocRATE. Pensez-vous que ce qui est juste puisse 
)) en même temps être injuste , et réciproquement ? 
M le justeet Tinjuste ne sont-ils pas au contraire essen- 
» tiellement distincts l'un de l'autre? 

)) MiNOS. Sans doute , ce qui est juste ne peut pas 
» ne point être juste ; et il en est de même de ce qui est 
)) injuste. 

» SocRATE. En juge-t-on par toute la terre comme 
» nous en jugeons ici? 

» MiNOS. Assurément. 

» SocRATE. Et chez les Perses aussi? 

» MiNos. Et chez les Perses. 

» SocRATE. Et toujours? 

» MiNOs. Oui, toujours. 

» SocRATE. De deux corps qui entrsunént un plus 
» grand et un moindre poids , lequel estime-t-on le 
» plus pesant? 

» MiNOS. Celui qui entraine un plus grand poids. 

)) SocRATE. Porte-t-on là-dessus le même jugement 
» en Lycie et à Carthage ? 

» MiNOs. Le même. 

» SocRATE. Il paroît donc que partout l'on regarde 
» comme beau ce qui est beau, et comme honteux ce 
» qui est honteux? 

» MiNos. Oui certainement. 

TOME 4. 3 



34 ESSAI SUR l'indifférence 

» SocRATE. Donc, en toutes choses j, ce qui est vrai 
» est reconnu pour vrai y et ce qui est faux est reconnu 
» 'pour faux, tant par nous que par tous les autres 
)) hommes (1). 

» MiNOS. Je le pense comme vous. 

» SocRATE. Donc celui qui s'éloigne delà vérité, 
» viole la loi (2). » 

Socrate continue de montrer, pardifférens exem- 
ples, que ce qui est juste et vrai est partout et toujours 
le même. Puis il reprend : 

i( Ce qui est légitime (3) ne varie donc pas? 

» MiNos. Non certes. 

)) Socrate. Et si nous voyons des gens qui 



(1) OiJxouv M5 xarà Trâvra sinst)/ , rà ovroc vofii^sTCCi £?vat, où rk fiv) 
ovTK, xcd Trap' riy-tv, x.où Tcocpix. rots a.}.Xoiç aTradiv. 

(2) ôs Kv âpcx. rov ovTWg KfiâpTy], toO vo/j-î/xqu ocfiocpTAvei. Voici le rai- 
sonnement de Socrate : « La distinction du juste et de l'injuste est 
» invariable comme la vérité , ou plutôt est la vérité même, puis- 
» que la vérité n'est autre chose que ce qui estera ov. On reconnoît 
» donc ce qui est juste ou injuste , comme on reconnoît ce qui est 
» vrai ou faux , par le consentement universel et perpétuel des peu- 
» pies. Or il n'y a de véritable loi que celle qui est conforme à la 
to justice ou à la vérité immuable : donc quiconque s'éloigne de la 
» véritéy viole la loi. » — Lex tua veritas. Ps., CXVIII, 142. — 
Pindare dit , dans le même sens, que la vérité souveraine est le 
principe de toute vertu; et il appelle la loi la reine des mortels et 
des immortels. 

A/5/à /xeya^ag àperas, wvaffff* A^Adsicc. 

Principiummagnœ virtutis, regina Veritas. Ap, Stob., Serm. LIX , 
pag. 230. ff^ech. 

"NàfiOi à nAvTOiv /Sautieùs Ovccr&v rs xat à^ayârwv. 
Lez omniuu rci est morUlium et immortalium. 
Schol. Pindari ad N«m., IX, 35. 

(3) No>t/Aov , ce qui a force de loi. 



EN MATIÈRE DE IIELIGION. 35 

» changent et qui ne sont point d'accord entre eux, 
» dirons-nous qu'ils savent ou bien qu'ils ignorent ? 

» MiNOS. Nous dirons qu'ils ignorent. 

» SocRATE. Ce qui, en toute chose, est juste et 
» vrai (1 ), ne doit-il pas être appelé loi ?. . . 

» MiNOS, Sans aucun doute. 

» SoGRATE. Ce qui n'est ni juste ni vrai est donc 
» contraire à la loi ? 

» MiNOS. Nécessairement. 

)) SoGRATE. C'est pourquoi dans les ordonnances 
)) touchant les choses justes et injustes, et générale- 
» ment en tout ce qui concerne l'ordre et le gouver- 
» nement des cités, ce qui est équitable et vrai est 
» la loi souveraine (2) ; ce qui n'a pas ce caractère 
» vient de l'ignorance, et,loin d'être la loi souveraine, 
>) est l'opposé de la loi (3). 

» MiNos. Il est ainsi (4). » 

Cette loi souveraine , loi non écrite ^ loi commune ^ 
loi divine^ comme l'appellent Aristote (5) et Cléan- 
the (6), en ajoutant qu'on la reconnoît à son univer- 

(1) Opdov renferme cette double signification, comme le mot la- 
tin rectum. 

(2) Ndiioç é<7Ti jSao-Jtxos. 

(3) Littéralement , est une antiloi , eart yxp oivofiov. 

(4) Platon, Minos. Oper. tom. VI, p. 129-133. Ed. Bipont. 

' (5) 'No/xoç 3* Ittiv, à [lèv, t^ioi' 6 ^è, xotvôi. Kêyo âè, ï^iov fxh, m^ èv 
yepccfxiiévov TzoXnsÙQvrcK.i' xotvov âé, bacc c(.ypoi.f(x. nocpcc Ttccaiv èfxoXoysii7dv.i 
èoxst. Lex verô est, una propria; altéra communis. Voco propriam, 
secundùra quam scriptam civiliter agunt; communem , quœcumque 
non scripta apud omnes constare videntur. Aristot,, Rhetoric., 
lib. I, cap. X. Oper. t. II, p. 413. Edit. Aureliœ AUoWag., 
1605. 
(6) Avvfiopoi... cwt' ejopwTt QeoO koivov vài^ov. Miseri... Legem Dei 

3. 



36 ESSAI SUR l'indifférence 

salité ; cette loi qui a existé toujours, qui est la justice, 
la vérité. Tordre par excellence, et qui oblige tous 
les hommes, dans tous les temps et dans tous les lieux, 
qu'est-ce autre chose que la religion? Si vous en 
doutez, Socrate lui-même va vous le dire expressé- 
ment. 

« Connoissez-vous, Hippias, des lois non écrites? 
» — Assurément , celles qui régnent dans tous les 
» pays (1). — Direz-vous que ce sont les hommes qui 
» les ont portées ? — Et comment le dirois-je, puis- 
» qu'ils n'ont pu se rassembler tous en un même lieu , 
)) et que d'ailleurs ils ne parlent pas une même langue? 
» — Qui croyez-vous donc qui ait porté ces lois ? 
» — Ce sont les dieux qui les ont prescrites aux 
» hommes ; et la première de toutes, reconnue dans 
» le monde entier, ordonne de révérer les dieux (2). 
» — N'est-il pas aussi partout ordonné d'honorer ses 
)) parens? — Sans doute. — Et les mêmes lois ne dé- 
» fendent-elles pas aux pères et aux mères d'épouser 
» leurs enfans , aux enfans d'épouser les auteurs de 
)) leurs jours ? — Oh ! pour cette loi- ci, je ne crois 
)) pas qu'elle vienne de Dieu (3). — Pourquoi ? — 
» C'est que je vois des gens qui la transgressent. — 
» On en transgresse bien d'autres ; mais les hommes 



communem spectare non curant. Cleanth. inter Gnomic.f p. 142 
edit. Brunckii. 

(1) Tous •/ èv 7rot^>7 X^/5« xarà Tatîrà vo/u^ofiévouç. 

(2) Èyw fjièv Sfioùs oï/ixi T0O5 vd/*ou5 toûtouj toij êcvBp^Tcoie, âeivxt. Ke/.i 
ykp Ttccpoc Tràaiv ocvOpûizotç Tzpdtrov voiii^sxKi T0Ù5 ^£0Ù$ açÇçtv, 

(3) Ouroi ôeoO vôfioi etvat. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 37 

» qui violent les lois divines subissent des châti- 
» mens auxquels il est impossible qu'aucun d'eux 
» échappe (1). » 

Il n'y a sur ce point qu'un langage parmi les an- 
ciens, lorsqu'ils ne parlent pas d'après un système par- 
ticulier de philosophie; car alors, comme l'observe 
Diodore, ils ne sont d'accord sur rien, et ils se con- 
tredisent en des choses de la plus haute impor- 
tance (2). 

Fondé sur l'antique tradition (3), Plutarque en- 
seigne « que non seulement la justice accompagne le 
» Dieu suprême , mais qu'il est lui-même la justice , la 
« plus ancienne et la plus parfaite loi (4). Les limites 
» de notre patrie, dit-il ailleurs , ce sont les bornes du 
» monde ; nul ne doit s'estimer étranger, ou banni , 
» là où sont le même feu , la même eau, le même air , 
» le même soleil, les mêmes lois pour tous, le çaême 
» chef qui préside au même ordre , le même roi et le 
» même souverain. Dieu, qui tient en sa main le com- 
» mencement, le milieu et la fin de toutes choses, que 
» la justice accompagne, et qui punit les violateurs de 



(1) Xenophont. Memorab. Socrat.y lib, IV, cap. IV. 

(2) Si quis maxime insignes philosophorum sectas diligenler ex- 
pendat, plurimùm inter se discrepare, et in gravissimis senten- 
tiissibi inyicem adversari comperiet. Diodor. SicuL, lib. II, p. 82. 

(3) Oi TzocXxioi oû'tw Xéyooat xat ypK(pojai xat âiSxaxousi : SiCVetereS 

dicunt , scribunt atque docent. Plutarch. ad Princip. indoct. Oper. 
tom. II, pag. 781. 

(4) O fièv ZsÙ5 oùx exst rhv Sîxrjv TtipsdpoVf àlX* ccùroç SUio xod âé/xiç 
èoriy xat vôfxcov é TipsaQÔTccroç xai tzXsiôtktoç. Id., ibid. — In Pétri 
autem praidicatione inyeneris Dominum vocari legem et rationem 
Ckm,Al€xandr,<St,rom., lib. I, pag, 367. 



3Ç ESSAI SUR l'indifférence 

» la loi divine, loi commune à tous les hommes, et 
)) qui les unit entre eux comme les citoyens d'une 
» même ville (l). » 

Quel témoignage plus précis, plus formel, pourroit- 
on désirer ? L'antiquité de la loi divine, son univer- 
salité, sa sanction, tout s'y trouve. Quand les païens 
transgressoient cette loi, est-ce la lumière qui leur 
manquoit? Écoutez encore Cicéron. 

f( La loi est une raison conforme à la nature des 
» choses, qui nous porte à faire le bien et à éviter le 
» mal (2) : elle ne commence pas à être loi au moment 
» où on l'écrit, mais elle est loi dès sa naissance; et elle 
» est née avec la raison divine : c'est pourquoi la loi 
» véritable et souveraine, à laquelle il appartient d'or- 
» donner et de défendre , est la droite raison du Dieu 
» suprême... Elle établit la distinction du juste et de 
» l'injuste, conformément à la très antique et souve- 
» raine nature de toutes choses (3), et c'est d'après 



(1) Ovroi T^ç irarpt^og ^{liav 6poi «tdî, xat oùâdç ours çyyàs èv toûtoiç, 
ouTs ^évoçy oore a.XXo$cx.T:6ç, ^nou ro (/^ùzonOp, ue^wp, càip... ^Atoç, ffsAïjvv?, 
<pua(p6poe,* oi aiÎTOt yo//.ot Trâ.fft ùp' hoc, rùy/xocTOi xat /Atôcç yjys/jiovt'aç... si<; 
as /3ao-ii£Ù5 xai (xp^oiv , ©sog, àpyyiJ ts xat /xe^a xaî ts^sutvjv è^^wv tou 
'not.vzoï; , eu Oeici. Trspaivst xarà yvsvj itîpnvopsvdixs'joç. Tca <?l ënsTCf-i Stxio 
T&v à-jvoXsiTCOfxé'jfûv T<5u ©etou N(3//.oi» rifj.upoç, ri ypôiieQcf. TtAvreç KvOpoiTzot 
^ùfjsi npo^; 7râvT«5 àvôpw;rcuç, &7nsp iroXCroc^. Id.de Exsul. ; tfttd., 
pag. 601. 

(2) Hic autem est ille finis , qui à praestantissimis philosophis ce- 
lebratur , videlicet juxta natiiram vivere. Id fit quando mens , in- 
gressa virtutis semitam , incedit per rectaB rationis vestigia , et 
Deum sequitur memor ejus praeceptorum , habens ea rata dictis 
factisque omnibus. PhdloJudœus, de Migrât. Abrah. Oper. p. 407; 
Franco fur ti, 1691. 

(3) Cicéron ne distingue point la nature des choses de la loi di- 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 39 

» elle que les lois des hommes punissent les méchans , 
» protègent et défendent les bons (1). » 

Est-ce par la seule force de son génie que Cicéron 
s'étoit élevé à cette sublime doctrine ? Non certes. De 
qui donc la tenoit-il ? De la tradition , comme il nous 
rapprend lui-même. « Je vois que c'étoit le sentiment 
» des sages , que la loi n'est point une invention de 
» l'esprit de l'homme, ni une ordonnance des peuples, 
» mais quelque chose d'éternel qui régit tout l'univers 
» par des commandemens et des défenses pleines de 
» sagesse. C'est pourquoi ils disoient que cette loi pre- 
» mière et dernière est le jugement même de Dieu, 
» qui ordonne ou défend selon la raison (2) ; et c'est 
» de cette loi que vient celle que les dieux ont donnée 
» au genre humain (3). » 



vîne ; ces deux expressions pour lui sont synonymes. Ipsa naturœ 
ratio, quœ est lex divina et humana , dit-il dans le traité des De- 
voirs, lib. III , cap. V, n. 23. 

(1) Ratio profecta à rerum naturâ, et ad rectè faciendum im- 
pellens, et à delicto avocans : quae non tùm denique incipit lex 
esse quumscripta est, sed tum quum orta est; orta autem simul 
estcum mente diyinâ: quamobrem lex vera atque princeps, apla 
ad jubendura et ad vetandum , ratio est recta summi Jovis... Ergo 
est lex justorum injustorumque distinctio , ad illam antiquissimam 
et rerum omnium principem expressa naturam , ad quam loges ho- 
minum diriguntur , quae supplicio improbos afïiciunt , defendunt ac 
tuentur bonos. Cicer. de Legib., lib. II , cap. IV et V. Conf. cum 
Clem. Alex. Strom., lib. I, p. 351. Lutet.; Paris, 1641. 

(2) C'est aussi l'idée que les Juifs avoient de la loi : Lex porro 
nihil aliud est procul dubio, quàm divinum eîoquium, facienda 
prœcipiens , vitanda prohibens. Philo Judœus, ûe Migrât. Jbrah., 
Oper. p. 408. 

(3) Video sapientissimorum fuisse sententiam , legem neque ho- 
minum ingeniis excogitatam, nec scitum aliquod esse populorum. 



40 ESSAI SUR l'indifférence 

Cicéron, comme Socrate, attribue primitivement à 
Dieu l'établissement de la loi (1) ; et comme Socrate, 
il ajoute qu'elle a été donnée 'par les dieux au genre 
humain. Confucius dit dans le même sens que w le 
» prince sage se règle sur le témoignage des es- 
» prits (2). » On ne doit pas se presser de juger que 
ces grands hommes se trompent en cela. Ils semblent 
au contraire se rapprocher de la doctrine antique con- 
sacrée dans nos livres saints. Qu'on se souvienne que 
leurs dieux n'étoient que à^?, puissances ministérielles ^ 
ainsi que nos anges appelés par saint Paul des esprits 
administrateurs; et que le même apôtre enseigne que 
la loi a été donnée par les anges (3) : on sera, nous 
n'en doutons point , extrêmement frappé de ces rap- 



sedaeternum quiddam , quod universum mundum regeret, impe- 
randi , prohibendique sapientiâ : ità principem legem illam et ulli- 
mam, mentem esse dicebant , omnia ralione aut cogentis, aut ve- 
tantis Dei , ex quâ illa lex , quam dii humano generi dederunt. De 
legib. j\ih. II, cap. IV. 

(1) Ille (Deus) legis hujus inventor, disceptator, lator. Derepubl., 
lib. II; ap. Lactant. Divin. Instit., lib. VI, cap. VIII. 

(2) L'Invariable Milieu , etc., chap.XXIX, § 3, 4, p. 101, 102, 
159. 

(3; Ordiuata per angelos in manu Mediatoris. JEp. ad Galat., III, 
19. — Quid autem est, si enim qui per angelos dictus est sermo, 
factus est firmus ? In Epistolà quoque ad Galatas sic dicit : Dispo- 
sita per angelos in manu Mediatoris.... Et rursùs : Accepistis 
legem in positione angelorum , non custodiistis ; et ubique eara 
dicit dari per angelos. Nonnulli quidem dicunt Moysem tacite signi- 
ficari, sed non est consentaneum. Multos enim hic dicit angelos. 
S. Joan. Chrys. in Epist. ad Hebr., c. Il, Homil. III; Oper. 
tom. XII , p. ao. Edit. Bcnedict. — Vid. et. S. Hilar. Tract, 
inpsal. LXp^II.y n. 17. Oper. col. ^00,-^ Athanas. Orat. JI con- 
tra Arian. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 41 

ports. « Ceux qui violent les lois données par les dieux 
» sont justement punis (1), » dit Socrate. Et saint 
Paul : (( Si la loi qui a été annoncée par les anges (2) 
» est demeurée ferme , et si tous les violemens (de ses 
)) -préceptes) et toutes les désobéissances ont reçu la 
» juste punition qui leur étoit due, comment pour- 
» rons-nous Téviter, si nous négligeons (l'Evangile) 
» du véritable salut (3)? » 11 nous paroît difficile de ne 
pas voir dans ces deux passages un fonds commun de 
vérités dérivées d'une même tradition. 

Ce n'étoient pas seulement les philosophes qui at- 
testoient l'existence de la loi divine, immuable, donnée 
aux hommes dès le commencement : les anciens poètes 
la rappeloient au peuple (4), qui n'en perdit jamais le 

(1) AtxJî ^s TOI ât$ôcx.9iv ol TrapaSat'yovTffs tous Wîrà tûv ^s&v xsc/asvous 
vàfiouç, Xenoph., loc. sup. cits 

(2) Traduction de Sacy. 

(3) Si eiiim qui per angelos dictus est sermo , faclus est firmus , 
et omnis prœvaricatio et inobedientia accepit justam mercedis re- 
tributionem : quomodô nos effugiemus , si tautam neglexerimus sa- 
lutem? Ep. ad Ilebr., II, 2 , 3. 

(4) Tov as yùp &v6pùinoi7i vô/iov Jt^raÇe Kpovim. 
Humano generi lex naniquc est à Jove lata. 

Hesiod. ap. Clem. Alexandr. Slrom. , lib. I , pag. 356. Lutet. ; 
Paris. , 1641. — Pindare parle aussi d'une loi diyine : 

Nd/xcav àxoCo)fTsç ^eo<?/AV3TWv. 
Int. Fragm. tom. III, p. 160. Edit. Heyne. Et dans la ÎW Py- 
thique : « Si quelqu'un des mortels connoîtla roule delà Yérité, qu'il 
» jouisse de ce bonheur qu'il doit aux dieiiy. » 

El 
As vota Ti5 s'xst 
ôvarcav àXoiôsixç oSoVf 
X/:-^ Ttpoç /J.OCXKPUV 
TijyXÔivcivT su Tta^x^f^^v* 

* Pind.f ubi suprà , tom. I, p. 248, 



42 ESSAI SUR l'indifférence 

souvenir. Dans la Grèce idolâtre, il applaudissoit à ces 

paroles prononcées sur le théâtre d'Athènes : 

((Puissé-je jouir du honheur de conserver toujours 
» la sainteté dans mes actions et dans mes paroles , 
» selon les lois sublimes descendues du plus haut des 
» cieux î Le roi de l'Olympe en est le père ; elles ne 
» viennent point de l'homme, et jamais l'oubli ne les 
» effacera. En elles est un Dieu, le grand Dieu qui ne 
» vieillit point !.... Dieu, je vous invoque î je ne 
» cesserai jamais de mettre en Dieu mon appui. Sou- 
» verain maître de l'univers , dont l'empire est éter- 
» nel, montrez que rien n'échappe à vos regards péné- 
» trans(l). » 

Que ces maximes fussent conformes aux croyances 
vulgaires , le genre même du poème où elles se trou- 
vent en est la preuve. Euripide d'ailleurs les proclame 



(1) Et (lOl ^uvdri oipQVTt 

Moipcc ràv slj7£nT0v &.yv£io!.v Xôyuv 

T^iTtoSsç, oùp«.vixv it* (xXôépcx. 
T£;^«w6evT£ç, Siv ÔXufntoç 
TlKrrjp iiovoij oùSè vtv ^yarà 
^yfftç àvépoiu gTtxTev, oùSè 

Mîjv TZOTS XlkOcC XC(.TCX.KOllJL0(.<:Sl' 

Méyccç èv toOtoiç 0£oç, 
, OùSè yepa.<xxsi.,. 

Qsoj KizoijjJLKl 

Sebv où Xr^^oi Tcorè 

Il/soffTdcTay t'(7;^fwv... 

AXX* Si xpccrûvciiVj eiTCsp 'ôpd' àxovetç, 
ZsO, TràvT àvâ7(rwy, //r? Xàûv} 
Ss, T«v T£ càv àGàvccTOv àtev àpxôcv. 

Sophocl. OEdip. rex. , v. 863 et seq. Edit. 
BruncJi.i tom. I, p. 42, 43. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 4.3 

ainsi que Sophocle, et toujours par la bouche du 
chœur, qui, dans les tragédies grecques, représenté 
le peuple. 

(( La puissance divine s'exerce avec lenteur , mais 
» sou effet est infaillible. Elle poursuit celui qui, 
» par un triste égarement, s'élève contre le ciel et 
w lui refuse son hommage ; sa marche détournée et 
» secrète atteint l'impie au milieu de ses vains projets. 
» fol orgueil , qui prétend être plus sage que les 
vi sages et antiques lois ! Doit-il coûter à notre foi- 
» blesse d'avouer la force d'un Etre suprême , quelle 
» que soit sa nature , et de reconnoîlre une loi sainte , 
» antérieure à tous les temps (1)? » 

Hélas! après dix-huit siècles de la plus pure lu- 
mière, le poète, s'il revenoit au monde, ne pour- 
roit-il pas adresser les mêmes paroles aux hommes de 
ce temps, et leur demander raison de leur révolte 



(1) Ôpti-oxoct /loXiç, àXy B/ji-Uii 

IltffTÙv ro ye ^siov 

BpoTdv Tovç t' àyyoifxoavvxv 
Ti/Aûvrôcç, xai fir] roc âsSiv 
Au^ovraç, ffùv ixa.ivoix.eva. So^oe.' 
KpuTtrsùooat âè ttoixiAws 
Aa/sov xpôvov TtàSa., xaJ 
©>7p&io-tv Tov a^STlTOv' où. 
rà/3 xpsXaaôv izoze zéav vo/xwv 
rtyvcôffxetv xp^, ^où fxsXsruv. 
Kovipa yccp Sanâva., vofit^siv 
l (j^vv ràS' é'xstv, 5 Tt TiOT apa. to ^ai/xovtov, 
To t' Iv xpôvfù ixaupfâ 
Nàfxi/iovj àsi (pvasi Tt TTSç'yxo's. 
Eunpid. Bacchœ, y. 870 et seq. Edit. Brunch., p. 266. — Noas 
nous sommes seryi de la traduction du P. Bnimoy. 



44 ESSAI SUR l'indifférence 

contre Dieu et contre sa loi? Étonnant abaissement! 
ce sont les païens qui nous instruisent , les païens qui 
nous accusent , et qui nous condamneront au dernier 
jugement. L'impie, dans le sein du christianisme, a 
su trouver un crime plus grânà que Tadoration de la 
créature , et des ténèbres plus profondes que celles de 
Tidolâtrie. 

La loi divine qu'il rejette , Confucius recomman- 
doit de l'avoir sans cesse présente à l'esprit (1). On 
ne lira point sans quelque étonnement ses paroles, 
qui montrent d'une manière si frappante l'uniformité 
de la tradition générale. 

« L'ordre établi par le ciel s'appelle nature ^ ce qui 
» est conforme à la nature s'appelle loi; l'établisse- 
» ment de la loi s'appelle instruction (2). 

» La loi ne peut varier de l'épaisseur d'un che- 
» veu (3) ; si elle pouvoit varier, ce ne seroit point 
» une loi (4). 

» La vérité c'est la loi du ciel (5). » 

Le commentateur chinois observe, sur ce passage, 



(1) Morale de ConfuciuSy p. 1Ô3, 104, 148. 

(2) Documentum. 

(3) Admirez la puissance de la Térité , qui , à deux raille quatre 
cents ans de distance , met le même langage dans la bouche de 
Confucius et de Montesquieu. « La nature des lois humaines est 
» d'être soumises à tous les accidens qui arrivent, et de varier à 
» mesure que la volonté des hommes change ; au contraire la na- 
» ture des lois de la religion est de ne varier jamais. » Esprit des 
Lois, liv. XVI, chap. XXVI. 

(4) V Invariable Milieu, etc. , ch. I, § 1, 2, p. 33. 

(5) /Wd., ch. XX, § 18, p. 81. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 45 

que « la loi céleste est cette raison , cette vérité que 
» le ciel a imposée aux hommes (1). » 

« Se réglant sur les esprits, sans avoir de sujet de 
» doute, ajoute Confucius, le sage connoît le ciel; 
» attendant sans inquiétude le saint homme qui doit 
» venir à la fin des siècles, il connoît les hommes (2). » 

(( Le commentaire original , qui est particulière- 
» ment destiné, dit M. de Rémusat, à faire sentir la 
» suite et l'enchaînement des idées , et les rapports 
» symétriques que les phrases ont les unes avec les 
)) autres, fait observer ici les quatre choses qui, sui- 
» vaut le texte, concourent à former la vertu du sage : 
» la première, Khab^ l'examen ou la règle de con- 
» duite, qu'on prend chez les anciens; Kiào^ l'éta- 
» blissement ou la conformité avec le ciel et la terre ; 
» Tchif ouïe témoignage qui se tire des esprits; et 
» S se y Texpectation qui fait que l'on compte sur la 
» venue du saint homme (3). » 

Ainsi partout on retrouve la même règle des 
croyances, les mêmes devoirs, la même loi, qui tire 
de Dieu son origine ; et cette loi céleste est reconnue 
par les hahitans du Japon comme par tous les autres 
peuples de la terre. « Leurs principaux commande- 
» mens, qu'ils appellent divins^ sont, dit Voltaire, 
» précisément les nôtres (4). » D'Herbelot fait la 



(1) L'Invariable Milieu, etc., chap. XX, not., p. 153. 

(2) Ihid., ch. XXIX, § 4, p. 102. 

(3) Ibidem, ibid., not., p. 158. 

(4) Essai sur l'histoire générale et sur les mœurs et l'esprit des 
nations, ch. CXX , tom. III, pag. 193. Éd. de 1736. 



46 Èssii SUR l'indifférence 

même remarque au sujet des Tartares et des Mo- 

gols (1). 

Qu'elle est belle, cette tradition qui commence avec 
le monde ; et qui , malgré d'innombrables erreurs , se 
perpétue sans interruption chez tous les peuples ! 
Qu'elle est imposante, cette parole que Dieu a pronon- 
cée à l'origine des siècles et que tous les siècles 
redisent avec un saint respect ! Sortie de l'éternité , 
le temps , comme un long écho, la répète et la reporte 
dans l'éternité. Cette parole merveilleuse , image de 
la Parole engendrée avant V aurore (2), du Verhequi 
est en Dieu et qui est Dieu lui-même (3) , est la raison , 
la vérité , l'ordre, la loi , la vie ; et il n'y a de vie , de 
vérité , de raison qu'en elle. Héritage commun du 
genre humain (4) , elle est la vraie lumière qui éclaire 



(1) Taourat'Genghiz-Kaniat, la loi de Genghiz-Khan. C'est un 
octologue qui contient tous les préceptes du Décalogue, à la réserve 
de celui qui ordonne la célébration du sabbat. Il est certain que la 
religion desMogols approchoit fort du christianisme; car Genghiz- 
Khan et ses successeurs ont été toujours amis des chrétiens et en- 
nemis des mahométans, jusqu'à Nicoudar-Oglou qui se fit musulman 
et prit le nom d'Achraed... Biblioth. orient., art. Genghiz-Khaniah 
tom. II, p. 667. — Quoique cette loi porte le nom de Gengiz-Khan, 
il n'en est point l'auteur. C'est l'ancienne loi des Mogols. Ibid., 
art. Jassttf tom. III, p. 302. 

(2) Ex utero ante Luciferum genui te. Ps., CIX, 3. 

(•) Verbum erat apud Deum , et Deus erat Verbum. Joan. , 
1,1. 

(4) Admirandum est hoc principium creationem mundi com- 
plexum : utpotè cùm et mundus legi et lex mundo conveniat , et 
homo legi obnoxius mox civis mundi évadât, dirigens sua facta ad 
arbitrium naturae gubernantis hanc rerum universitatem. Philo Ju- 
dœus, de Mundi Opific, Oper. p. 1. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 47 

tout homme venant en ce monde (i); elle l'instruit de 
ses devoirs et de ses destinées, elle forme son enten- 
dement en formant ses croyances; elle élève par la 
foi cet être d'un jour jusqu'à VJncien des jours (2), 
jusqu'à l'Être infini , seul principe de toute existence ; 
elle purifie son cœur en lui révélant sa misère et en 
lui en montrant le remède. L'homme, sans elle, ne 
seroit qu'un fantôme qui passe et disparoît dans l'om- 
bre : elle l'unit avec ses semblables, en l'unissant avec 
son auteur. La vertu, l'espérance, l'amour, la pen- 
sée même vient d'elle. Où sont ceux qui disent : Nous 
ne la connoissons point ; intelligences déchues, sourdes 
à la voix du genre humain, et condamnées dès-lors à 
ignorer tout, condamnées à ne rien croire : car la 
foi naît de Vouie; et comment croiront-elles ^ si elles n^ont 
point entendu (3)? Toute parole , comme toute vérité , 
toute loi, procède de cette parole, de cette loi pre- 
mière. Où sont ceux qui disent : Nous n'en voulons 
point ; esprits rebelles , que la lumière importune et 
blesse; qui demandent les ténèbres, et à qui les té- 
nèbres seront données; qui repoussent la vérité, et 
que la vérité repoussera; qui rejettent la loi de grâce, 
et qui trouveront la loi de supplice ; qui, à la place du 
Dieu qu'ils n'ont pas voulu , et de la mort qu'ils vou- 



(1) Lux vera, quae illuminât omnem hominem venientem in hune 
mundum. Jaon.y I, 9. 

(2) Antiquus dierum. Dan., VII, 9. 

(3) Fides exauditu... Quomodô credent ei quem non audierunt? 
Ep. ad Rom.y X, n, 18. 



48 ESSAI SUR l'indifférence 

droîent, auront éternellement leur crime pour com- 
pagnon, et pour roi le ver qui ne meurt point (1) ! 

(1) Vermis eonim non moritur. MarCt IX, 43. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 49 



CHAPITRE XXX. 

Suite du même sujet. 

Nous avons prouvé que les anciens croyoient à 
l'existence d'une loi divine , immuable , universelle , 
donnée primitivement au genre humain , et qui se 
perpétuoit dans le monde entier par la tradition (1). 
Et puisque cette loi, nécessairement antérieure aux 
altérations qu'elle avo pu éprouver, remontoit à 
l'origine des temps , on devoit la discerner de toutes 
les erreurs, et la reconnoître avec certitude à cet 
éclatant caractère d'antiquité. Cette règle si simple 
étoit d'ailleurs transmise elle-même comme un des 
préceptes de la loi imposée aux hommes par le Créa- 
teur : aussi fut-elle toujours unanimement admise, 
quoique, par une suite trop naturelle de l'aveu- 
glement des passions, on la violât souvent dans la 
pratique. 



(1) « Si l'on avoit tiré la connoissance théologique des propres re- 
» cherches des hommes, il est probable que les philosophes posté - 
» rieurs auroient perfectionné les découvertes de leurs prédéces- 
» seurs ; et les hommes qui ont vécu plusieurs siècles après Pytha- 
» gore ou Thaïes, auroient été plus instruits des sciences sacrées 
» que ces philosophes. Mais le contraire est la vérité. Les anciens 
» sages eurent des idées plus pures de Dieu que ceux qui leur suc- 
» cédèrent, et le genre humain devint, en avançant, plus supersti- 
» tieux. » Edouard Ryatty Bienfaits de la Relig. chrét. , tom. II, 
çh. VI, p. 109. 

TQME 4. 4 



50 ESSAI SUR l'indifférence 

On a déjà vu avec combien de force les Égyptiens 
recommandoient de ne point s'écarter de l'enseigne- 
ment des ancêtres (1). Et quand Solon, Pythagore, 
Platon , alloient chercher la vérité dans les vieux tem- 
ples de Memphis et de Sais, que répondoientles prêtres 
à leurs questions? Ils les rappeloient à l'antiquité. 
« Grecs , vous êtes des enfans ; il n'y a point de 
» vieillard dans la Grèce. Votre esprit , toujours 
» jeune, n'a point été nourri des opinions anciennes 
» transmises par l'antique tradition; vous n'avez 
» point de science blanchie par le temps (2). » 

Socrate enseignoit également que « les anciens, 
» meilleurs que nous et plus proches des dieux , nous 
» avoient transmis par la tradition les connoissances 
» sublimes qu'ils tenoient d'eux (3). Il faut donc, 
» ajoute-t-il , en croire nos pères , lorsqu'ils assurent 
» que le monde est gouverné par une Intelligence 
» suprême et remplie de sagesse. S'éloigner de leur 
» sentiment, ce serait s'exposer à un grand dan*- 
» ger(4). » 



(1) Chap. XXIX. ' 

(2) iiSo'AwvjSoAwv, E).Xv]v£ç Ksi TcouSsçè^rèjyêpcav as E>^>7voyx£<TT(v... 
Ne'oi è7zs, Tas 'puxoci Tràvrss. OùSe//.îxv yà.p èv ccùràXi s'xere, ^C à.pyoJ.^'* 
Kxoriv, TraAaiàv (J'osai/, oùSs ix(x.6yi/j.k xP°^V TtoXidv où^èv, Fiat. Timœ.» 
Oper. tom. IX, p. 290, 291. Edit, Bipont. 

(3) Cl ixh TtaAatot, xpetTroveg r}fi6i)ij y.ad kyyurépot oiMOvTSif zccût^v 
tpW^v Tz<y,pé$o«s(x.v. Prisci, nobis prœstantiores, diisque propinquiores, 
haec nobis oracula tradiderunt. Platon. Phileb., Oper, tom. IV, 
pag. 219, edit. Bipont. 

(4) UàiepQv ra.^ôi/.:iKvT(x, x. t. X. Utrum, ôProtarche, dicendumest, 
universum hoc agi ab irrationali quâdam temerariâque et fortui- 
te potestale ? au contra , quemadmodùm majores nostrî senserunt. 



EN MATIÈPiE DE RELIGION. 51 

Conformément à la même doctrine , Platon veut 
qu'on ajoute foi, sans raisonner^ à ce que les anciens 
nous ont appris touchant les choses qui concernent 
la religion (1). « Nous les croirons, dit-il, ainsi que 
» la loi l'ordonne (2). » 

Quoi de plus clair que ces paroles ? est-il possible 
d'établir en termes plus exprès l'autorité de la tradi- 
tion, qui, pour demeurer ferme, n'a nul besoin de 
l'appui du raisonnement , et contre laquelle on n'est 
jamais admis à raisonner? maxime immuable, que 
Platon opposoit aux impies ou aux hérétiques de la 
première loi, comme saint Jérôme l'oppose aux héré- 
tiques de la loi nouvelle (3) , qui n'est pas une autre 



ordiiie quodam mentis et sapientias mirabilis gubernari... — Nec 
ergo unquàm de iis aliter loqui, aut sentire ausira. — Visne igitur 
quod à priscis assertum est, nos item confiteamur haîc yidelicet ità 
sese habere ? nec modo putemus, alia sine periculo proferri 7ion 
posse, \erum etiam iinàcum illisvituperationis peiiculiimsubeamiis, 
si quando vir aliquis diirus ac vehemens, ista non sit, sed sine or- 
dine ferri, contendeiit? — Quidni velim ? Platon. Phileb., Oper. IV, 
p. 244, 245. — Inhàc enim (fide) testimonium consecuti 3unt senes. 
Ep. ad Hebr., XI, 2. 

(1) On retrouYB dans Quintilien la même maxime. Brcvis est in- 
slilulio vila honestabeataque,si credas. La nécessité de la foi est 
un dogme aussi ancien qu'universel. 

(2) Hspi Se Twv aUwv âoci/xdvoiv, x. t. X. Caeterorum verô qui daerno- 
nes appellantur et cognoscere et enunciare ortum iiiajus est opus 
quàm ferre nostrum valeat ingenium. Priscis itaque vi»is hâc in re 
credendum est, qui diis geniti, ut ipsi dicebant , parentes sucs op- 
timè noverant. Impossibile sané deorum filiis fidem non habere, H' 
cet nec necessariis nec verisimilibus rationibus eomm oratio con- 
firmclur. Verùm quia de suis ac notis rebus loqui se afflrraabant, 
nos, legem secuti, fidem pcaBstabimus. Plat, in Timœo, Oper. t. IX, 
p. 3Î4. 

(3) Neque enim in lege ratio quœritur, sed auctoritas. S. Hieron» 

4. 



52 ESSAI SUR l'indifférence 

loi, mais l' accomplissement de celle que Dieu donna 

aux hommes dès le commencement. 

Et voyez avec quelle netteté , quelle précision , 
Aristote indiquoit le moyen de la reconnoître. « Une 
» très ancienne tradition de nos pères, parvenue sous 
» le voile de la fable à leurs descendans, porte que 
)) les astres sont des dieux , et qu'une puissance divine 
» est répandue dans toute la nature. On a, dans la 
» suite , ajouté beaucoup de choses fabuleuses à cette 
» tradition ; car plusieurs ont dit que les dieux avoient 
» des formes semblables à la nôtre , et à celles des 
» animaux, et mille extravagances pareilles. Mais si, 
» rejetant tout le reste , on prend uniquement ce qu'il 
» y a de premier ^ c'est-à-dire, la croyance que les 
)) dieux sont les premières substances, on la regardera 
» justement comme divine. . . C'est ainsi seulement que 
» nous reconnoissons le dogme paternel ^ ou ce qui 
» étoit cru par les premiers hommes (1). » 

Les lois mêmes consacroient la règle de l'antiquité ; 
et il falloit qu'on y attachât une haute importance , 
puisque les ennemis de Socrate s'en servirent pour le 



Dialog. adv. Pelagian.y lib. II ; Oper. tom. IV, part. II, col. 513, 
edit. Benedict. 

(1) Tlcf.pec3sSorc/.i ^è Ù7to t&v à/s^a'^v xa.i TraAatwv év fxu$ou ax^iiv-Ti 
xaTaieAei/xeva toXi^ ùsrtpovy on 3-»oi re sîfftv oxjxoi (aïTS/seç), xat Ttspiéyji 
ro ^siov tJjv b).r}-j yuTtv. Ta Se Xoitzk fxudiy.uç ^Srj Trpoav^x^^^-" àv^/sw- 
TtoeiâetiTS yo:p roùrouçy xat twv àAAwv Çwo/v rttji Xéyov7tf xat toÙtoiç érspcx. 
àxôXouda. xat TrapaTr^ïjTta rotç eipyj/iévotç' âv si Ttç y/opÎ7y.ç v.ùro iâêoi 
IJ.OJOV 70 JlpSÎTOv, oTt ^sovç (aovTO T«ç Tzpdozcf.ç oùviy.ç eijxty S-si'wç àv sipYi- 
c6a.i vofitveis... H fièv oZv Trârjotoç âô^cx., xai-h Trapà t&v tt/swtwv, iTrt to- 
aovTov yj/ziv <pa.-jepcx. fj-o-jov. Aristol. Mclaphysic lib. XII , cap. VII ; 
Oper. tom. II, pag. 744. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 53 

perdre , en Taccusant d'introduire des dieux nou- 
veaux (i). C'étoit un crime chez les Romains aussi 
bien que chez les Grecs (2). La loi des Douze-Tables 
ordonnoit de suivre la religion des ancêtres , c'est-à- 
dire, selon Cicéron , de « la vénérer comme la religion 
» donnée par les dieux mêmes , parce que l'antiquité 
» étoit près des dieux (3). » 

Il n'est pas jusqu'aux oracles qui ne proclamassent 
ce principe universel. Les Athéniens ayant consulté 
Apollon Pythien pour savoir à quelle religion ils dé- 
voient s'attacher, l'oracle leur répondit : « A celle de 
vos pères, » Mais, dirent-ils , nos pères ont changé de 
culte bien des fois;lequel suivrons-nous? ((Ze meilleur^» 
répondit l'oracle. « Et en effet, observe Cicéron, on 
» doit croire que le meilleur est le plus ancien et le 
» plus près de Dieu (4). » De là cette maxime que les 



où vo/AiÇot, erepcx, âè xoctvà. (?at/AOvia dsfépoi. Xenoph., ApolOQ.Socrat. 
et Plat, y tom. I,pag. 56. 

(2) Separatim ncmo habessit deos: neve novos... privatim co^ 
lunto... Ritus familisB patrumque seryanto. Lex XII Tabul. ap. 
Cicer. de Legib. lib. II, cap. VIII. — Non critin te deus recens, ne- 
que adorabis deum alienum. Ps., LXXX, 10. 

(3) Jam ritus familiae patrumque servare (lex jubet), id est quo- 
niam antiquitas proximè accedit ad deos , à diis quasi traditam re- 
ligioncm tueri. Cicer. ubi supra citât., c. XI. 

(4) Deinceps in lege est , ut de rilibus patriis colantur optimi : de 
que quum consulerent Athenienses Âpollinem Pythium, quas potis- 
simùm religiones tenerent ; oraculum edilum est : Eas quœ essent 
in more majoirum. Quô quum iterùm venissent, majorumque morem 
dixissent ssepè esse mutatum, quaesiyissentque, quem morem polis - 
simùm sequerentur è variis ; respondit : Optimum. Et profectô ità 
est, ut id habendum sit antiquissiraum et Dec proximum, quod sit 
optimum. Ihid., c. XVI. 



54 KSSAI SUR l/iNDIFFÉRENCE 

Romains regardoient comme fondamentale : // ny a 
jamais de raison de changer ce qui est antique (1). 
« Chez Yous aussi, disoit Tertullien , il est de la reli- 
» gion d'ajouter foi à l'antiquité (2). » 

Du reste le trait qu'on vient de lire prouve que les 
païens s'inquiétoient quelquefois des variations qu'ils 
remarquoient dans leur culte. Les plus sages d'entre 
eux gémissoient de sa corruption, et ils n'y voyoient 
d'autre remède que le retour à la religion antique. 
« Pour dire la vérité ( c'est Cicéron qui parle ) , les 
» âmes de presque tous les hommes sont accablées 
)> sous le poids de la superstition , qui, répandue chez 
» tous les peuples , tyrannise la foiblesse humaine ; et 
» nous croirions rendre aux autres et nous rendre à 
» nous-même un éminent service, si nous parvenions 
» à la détruire entièrement. Car, et c'est ce que nous 
» désirons que l'on comprenne bien , en ôtant la su- 
)) perstition l'on n'ôte point la religion. Conserverie 
» culte des ancêtres, c'est le devoir du sage : et qu'il 
» existe une nature parfaite, éternelle, à laquelle tous 
» les hommes doivent élever avec admiration leur 
» esprit et kur cœur; la beauté du monde et l'ordre 
» des cieux ne nous forcent-ils pas de l'avouer? 
» C'est pourquoi , autant l'on doit s'appliquer à prcH 
» pager la religion , autant il est utile d'extirper la 
» superstition , qui nous poursuit et nous presse de 



(1) Nihil motum ex anliquo probabile est. Tit. Liv., lib. XXXIV,, 
cap. LIV. 

(2) Apud vos quoque religionis est instar fidem de temporibua 
asserere. ^ pologet., cHp. XIX. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 55 

» quelque côté que nous nous tournions (1). » En 
donnant les mêmes conseils, Plutarque recommande 
4'éviter un excès non moins dangereux; car « y en a, 
>} dit-il, qui fuyans la superstition, se vont ruer et pré- 
ja cipiter en la rude et pierreuse impiété de l'athéisme, 
^ en sautant par-dessus la vraye religion, qui est 
)) assise au milieu entre les deux (2). » 

Ces voix qui s'élevoient de toutes parts contre le 
paganisme , cette règle de vérité toujours connue , 
toujours rappelée au milieu du monde idolâtre, rien 
ne pouvoit le tirer de son sommeil , rien ne pouvoit 
vraincre les passions, ni ramener au culte du vrai 
Dieu les hommes endurcis. Il falloit que la vérité vi- 
vante vînt elle-même renverser les autels qui l'outra- 
geoient, et chasser de la terre tous ces dieux déjà 
chassés du ciel. 

Le crime des païens étoit d'autant plus grande 
qu'il suffisoit à chaque peuple de sa tradition particu- 
lière pour discerner la vraie religion, qui a été la pre- 



(1) Utveré loquamur, superstitio fusa per gentes, oppressit ferè 
aniraos, atque bominum imbecillitatem occupavit... Multùm et no- 
bismet ipsis , et nostris profuturi videbamur, si eam funditùs suslu- 
lîssemus. Nec verô (id enim diligenter intelligi volo) superstitione 
toUendâ religio tollilur. Nam etmajorum inslituta tueri sacris cae- 
remoniisque relinendis, sapientis est ; et esse prœstantem aliquam 
aeternamque naluram, et eam suspieiendam, admirandamque bomi- 
num generi , pulcbritudo mundi , ordoque rerum cœlestium cogit 
confiteri. Quamobrem , ut religio propaganda etiam est, sic super- 
slitionis stirpes omnes ejiciendaî : instat enim et urget , quo te 
cumque verteris, persequitur. Ciccr. de Divinatione, lib. II, 
cap. LXXII. 

(2) Plutarque, de la Superst. OEuvres morale&, tom, I, fol. 315. 
Traduct. d'^myot. Édit. de Vascosan. 



56 ESSAI SUR l'indifférence 

mière chez tous les peuples. En remontant à leur ori- 
gine, ils auroient trouvé le culte saint pratiqué par 
leurs pères; comme, en remontant de quelques siècles, 
tous les protestans trouvent des ancêtres catholiques. 
Si les Grecs , corrompus par leur philosophie rai- 
sonneuse, ne laissèrent pas de conserver, comme la 
plus sûre règle des croyances, le principe de la tradition, 
on ne peut pas douter qu'il ne fût encore plus respecté 
dans rOrient, où la tradition même avoit pris nais- 
sance. L'Ezour-Vedam en fournit la preuve. « Un 
» homme plongé dans les ténèbres de l'idolâtrie y 
» rapporte, sous le nom de Biache, les fables les plus 
» accréditées dans l'Inde , et expose tout le système 
» de la théologie populaire de ce pays. Le philosophe 
» Chumontou rejette cette mythologie comme con- 
» traire au bon sens , ou parce quil ne Va pas lue 
» dans les anciens livres (1). » 

Il condamne l'idolâtrie presque dans les mêmes 
termes que Moïse. « Il n'y a que trop de nations qui 
» abandonnent le vrai Dieu, pour se former de non- 
)) miles divinités y qui méconnoissentl'Auteur de toutes 
» choses , et vont prostituer leur encens à des 
» hommes pécheurs, telsque Chib, Fichnou(2\» etc. 

Toujours le même principe ; l'antiquité reconnue 



(1) VEzov/r'Vedam-.Disc. prélimin. par M. de Sainte-Croix , 
tom. I, pag. 146, l47. 

(2) VEzour-Vedam, liv. VI , c. III, tom. II, pag. 92. — Immo- 
-'* laverunt dœmoniis : et non Deo, diis quos ignorabant : novi recen- 

lesque veneruntj quos non coluerimt patres eorum. Deuleron., 
XXXII, 17. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 57 

pour la marque de la vérité , et la nouveauté pour 
celle de l'erreur. Les Chinois , sur ce point , 
s'accordent avec les Indiens, ou plutôt avec tous les 
peuples du monde. 

i( Les sages de TOrient , dit un historien , étoient 
» célèbres par leurs excellentes maximes de morale et 
» leurs sentences qu'ils tenoient de la plus ancienne 
» tradition. Cette observation se trouve également 
» vraie de tous les anciens sages chez les Perses , les 
» Babyloniens, les Bactriens , les Indiens et les Égyp- 
» tiens. Confucius , le plus grand philosophe et le 
» plus célèbre moraliste des Chinois, ne prétendoit 
» pas avoir tiré de son propre fonds les excellens pré- 
» ceptes de morale qu'il enseignoit : il reconnoissoit 
» en être redevable aux sages de l'antiquité , surtout 
» au fameux Pung , qui vivoit près de mille ans avant 
» lui , lequel faisoit lui-même profession de suivre la 
» doctrine de ses prédécesseurs ; et aux deux célèbres 
)) législateurs de la Chine, Tao et Xun , qui, suivant 
» la chronologie chinoise , fleurirent plus de quinze 
» cents ans avant Confucius. Quand cette chronologie 
» ne seroit pas exacte , il s'ensuivroit toujours que la 
» morale des sages de la Chine avoit pour origine une 
» ancienne tradition qui remontoit jusqu'à des temps 
» reculés où les sciences et la philosophie n'avoient 
» pas encore fait de grands progrès (1). » 

Kong-Tzée ne voyoit rien au-dessus de la doctrine 



(1) lYamreUe, Histoire de la Chine, scienlia Sincnsis latine eX' 
pos«(«, pag. 120. 



58 ESSAI SUR l'indifférence 

des anciens, et ne croyoit pas qu'on pût y rien 
ajouter (1). C'est aussi ce que pensoient les manda- 
rins chargés par l'empereur de juger un prince de 
sa famille, qui avoit embrassé le christianisme : 
« Vous prétendez, lui disoient-ils , qu'il y a plus de 
» dix-sept cents ans que le Seigneur du ciel a pris 
» naissance parmi les hommes pour leur salut; mais 
» bien avant ce temps-là , sous le règne de Vao çt de 
» Churiy la loi d'Europe n'existoit pas, et cependant 
)j le culte du ciel subsistoit : le nierez-vous? vous 
» seriez le seul. Que prétendez-vous donc, lorsque 
» vous vous attachez avec tant d'opiniâtreté à la loi 
» des Européens? voudriez-vous dire que la doctrine 
» de nos anciens sages est fausse , et que celle d'Europe 
» est la seule véritable (2)? » 

La vraie religion étoit donc, à leur yeux, la plus 
ancienne ; et ils ne rejetoientle christianisme que parce 
qu'ils le supposoient sans examen, comme nous le 
verrons bientôt, une invention, des temps posté- 
rieurs. 

Quelques siècles avant Jésus-Christ, il s'établit 
dans la Grèce différentes écoles de sophistes, qui, 
sans avoir égard à la tradition , cherchèrent la vérité 
par la raison seule, et ne tardèrent pas à ébranler, 
par cette méthode , toutes les vérités. Plus ils exa- 
minoient les hautes questions que la foi décidoit pour 



(1) Voyez la Vie de Kong-Tzée et le Ta-Biô, cité dans les Mém. 
concem. les Chinois, tom. I, pag. 432. 

(2) Lettres édif., tom. XX, pag. 132. Toulouse, 1811. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 59 

les autres hommes, plus leur esprit se troubloit. Dans 
leur orgueil, ils s'étonnoient de ne pas trouver eu 
eux-mêmes une science infinie ou une certitude par- 
faite; ils s'étonnoient de n'être pas Dieu, et d'une 
curiosité sans bornes sortoit un doute universel. 
« Outre les sceptiques de profession , dit Leland , et 
»les académiciens, qui l'étoient de fait, plusieurs 
» autres philosophes se plaignoient amèrement de la 
>i foiblesse de l'entendement humain , et de Fincerti- 
n tude des connoissances qu'il pouvoit acquérir. Sé- 
n nèque nous donne, dans ses Épîtres, un long cata- 
» logue des anciens qui disoient que l'on ne pouvoit 
a rien savoir avec certitude (1); et le savant Gataker 
» a recueilli plusieurs passages philosophiques relatifs 
» au même objet (2). Cicéron observe , à la fin du 
» premier livre des Questions académiques, que Tin- 
» certitude des choses avoit porté Socrate à avouer 
» de bonne foi son ignorance , ainsi que Démocrite , 
» Anaxagore , Empédocle , et presque tous les anciens 

n philosophes Marc-Antonin observe que les es- 

» sences des choses sont si cachées qu'elles ont paru ïm- 
» pénétrables à plusieurs philosophes distingués par leur 
» génie y qui en ont pris occasion de dire que tout leur 
» sembloit incertain et incompréhensible. Il ajoute que 
» les stoïciens conviennent qu'il est très difficile de con- 
» noîlre quelque chose avec certitude. Tous nos juge- 



(1) La divine législation de Moïse, vol. II, pag. 17, 18. Édit. 

(2) Dans ses notes sur Marc-Antonin, pag. 198 et suiv. 



60 ESSAI SUR l/iNDIFFÉRENCE 

» mens sont sujets à l'erreur et au changement (i),,,, 
» Concluons que la philosophie, surtout celle des 
» Grecs , étoit plus capable d'ôter au peuple toute 
» idée de religion, et d'effacer entièrement jusqu'aux 
» moindres traces des anciennes traditions, que de 
» lui donner de vrais principes , et de rectifier ses 
» erreurs sur les points les plus importans du dogme et 
» de la pratique (2). )) 

Quelques anciens reconnoissoient le vice de cette 
philosophie aussi vaine que présomptueuse, et, ce 
qui mérite d'être remarqué , ils la rejetoient prin- 
cipalement à cause de sa nouveauté; comme nous l'ap- 
prenons de Lactance , dont voici les paroles : « Hor- 
» tensius emploie encore un autre argument très fort 
» contre la philosophie; il étoit, selon lui, aisé de 
» comprendre qu'elle n'étoit point la sagesse , parce 
» que l'on connoissoit son origine et dans quel temps 
» elle étoit née. Quand a-t-il commencé ^ dit-il , a y 
» avoir des philosophes ? Thaïes _, ce me semble _, est le 
» premier; cette époque est récente. Où étoit donc au- 
» paravant cet amour pour la recherche de la vertu? 
» Lucrèce aussi nous dit : La nature et la raison des 
» choses na été découverte que depuis peu y et je suis le 
» premier qui aie pu traiter ces matières dans la langue 
» de ma patrie. Et Sénèque : // ny a pas mille ans que 



(1) nàffa h /j/Aerspa ffyyxaTâôeatç [xtràitrotri : Omnis assensus noster 
est labilis et mutabilis. Version de Gutaker. Marc. -Anton., lib. V, 
§10. 

(2) Leland,]Vouv.Dmonslr. évangéi., part. I, chap. XI : tom. II, 
pag. 152etsuiv. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 61 

)) Von connoît les élémens de la sagesse. Le genre hu- 
» main a donc été, pendant une longue suite de siècles, 
» privé de raison. Sottise dont Perse se moque : De- 
» putSf dit-il, quavec le poivre et les dattes on a intro- 
» dult la sagesse à Rome, . . : comme si la sagesse eût été 
» apportée avec les épices ; elle qui a dû nécessaire- 
» ment commencer avec l'homme , si elle est con- 
» forme à sa nature. Si elle n'y est pas conforme, la 
» nature humaine est incapable de la recevoir. Or 
» elle la reçoit : donc la sagesse à nécessairement 
» existé dès le commencement; donc la philosophie, 
)) n'ayant point existé dès le commencement, n'est 
)) pas cette vraie sagesse (1). » 

Après dix-sept siècles de christianisme , on a vu 



(1) Praetereà illud quoque argumentum contra philosophiam valet 
plurimùm , quo idem est usus Hortensius , ex eo possc intelligi , 
philosophiam non esse sapientiam , quod principium et origo ejus 
appareat. Quando, inquit, philosophi esse cœpcrunt? Thaïes, ut 
opinor , primus : recenslhœc quidem œlas. Ubi crgo apud anti- 
quiores latuit amor iste invesligandœ virtulis ? Idem Lucretius ait : 

D<'niqne iiatura haec reruni ratioquc rcperta est 
Nuper, et hanc pnmus eum priniis ipse rcpertus 
Nunc ego sum in patrias qui possum Tcrlcre loees. 
Lib. V. 

Et Seneca : Nondùm sunt, inquit, mille anni, ex quo initia sapien- 
tiœ nota sunt. Multis ergo saeculis humanum genus sine ralione 
vixit. Quod irridens Persius : 

Poslquani (inquit) «apere urbi 
Cum pipere et palmes venit... 

Satir. VI. 

tanquàm sapientia cum saporis mercibus fuerit invecta, quœ, si se- 
cundum hominis naturara est , cum homine esse cœperit necesse 
est. Si verô non est, nec capere quidem illam posset huraana na- 
tura. Scd quia recepit , igitur à principio fuisse sapientiam necesse 
est : ergo pbilosophia, quia non à principio fuit, non est eadcm vera 
sapientia. Lactant. Divin. Instit.t lib. III, cap. XVI. 



62 ESSAI SUR l'indifférence 

cette philosophie , renouvelée en Europe , y produire 
les mêmes effets qu'elle avoit autrefois produits dans 
la Grèce et à Rome ; ébranler par le raisonnement les 
croyances traditionnelles, obscurcir toutes les vérités, 
nier toutes les lois en niant la loi divine , et creuser 
un abîme au fond duquel la société toute brisée, 
toute sanglante , se débat dans des convulsions qu'on 
peut craindre être le présage de sa fin. 

Mais à Tépoque même où, chez les anciens, une 
fausse sagesse minoit peu à peu les fondemens de 
l'Etat , et affoiblissoit l'intelligence en affoiblissant la 
foi, il se trouvoit^ parmi ces philosophes si ridicule- 
ment absurdes quand ils ne parloient que d'après 
leur seule raison, des hommes attachés encore à 
l'ordre public, et pénétrés de l'importance des 
dogmes sans lesquels nul ordre et nulle existence 
n'est possible. Or que faisoient-ils pour les défendre 
contre l'esprit d'incrédulité ? par quelle méthode, sur 
quelle base les établissoient-ils-? Renonçant à la 
raison philosophique, qui ne les conduisoit jamais 
qu'au doute, ils recouroient à une plus haute raison, 
à la raison première , d'où émanent les vérités néces- 
saires, et à la raison universelle, qui les conserve. 
Qu'on écoute Platon. 

« Dieu, comme renseigne V antique tradition^ ayant 
» en lui-même le commencement, la fin et le milieu 
» de toutes choses, fait inviolablement ce qui est 
» bien(l), suivant la nature. Toujours il est accom- 

(1) Benèomnia fecit. Marc, Vil, 17. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 63 

» pagné de la justice , qui punit les violateurs de la 
» loi divine. Quiconque veut s'assurer une vie lieu- 
» reuse se conforme à cette justice (1), et lui obéit 
» avec une humble docilité (2). Mais celui qui s'élève 
» avec orgueil, à cause de ses richesses, de seshon- 
>) neurs, ou de sa beauté ; celui dont la folle jeunesse 
» s'enflamme d'une insolente présomption, comme s'il 
» n'avoit besoin ni de souverain , ni de maître, et qu'il 
)) fût au contraire capable de conduire les autres , 
» Dieu l'abandonne entièrement : et ce misérable dé- 
» laissé, s'associant d'autres malheureux abandonnés 
» comme lui , s'applaudit en bouleversant tout , et il 
» ne manque pas de gens aux yeux de qui il paroît 
» être quelque chose ; mais , puni bientôt par l'irré- 
» prochable jugement de Dieu , il renverse à la fois 
» et lui-même , et sa maison , et la cité tout entière. 
» Or, puisqu'il est ainsi, que doit faire et penser le 
» sage ? — Nul doute que le devoir de chaque homme 
» ne soit de chercher par quel moyen il sera du 
)) nombre des serviteurs de Dieu. — Qu'est-ce donc 
» qui est agréable à Dieu et conforme à sa volonté ? 
» Une seule chose selon la parole ancienne et inva-- 
» riahle^ qui nous apprend qu'il n'y a d'amitié qu'entre 



(1) Beati immacalati in via , qui ambulant in lege Domini. 
Ps.y CXVIir, 1. Qui custodit legem beatus est. Prov., XXIX, 18. 

(2) Ô p.è'j ârj 0s<9ç, &'j'Ksp xat è TiuXcrAoç >.(>xoi, x. z. X. Deus, sicut an- 
tiquus quoque sermo testatur, principium, finem et média reram 
omnium continens, recta peragit secundum naturam circuiens. 
Hune semper judicium comitatur, eos , qui à divinâ lege descivc- 
rint, puniens. Cui quidem judicio , quicumque felix futurus est, 
adhaereus, humilis subsequitur atque compositus. 



64 s ESSAI SUR l'indifférence 

» les êtres semblables et qui s'éloignent de tout excès. 
}) Or la souveraine mesure de toutes choses doit être, 
» pour nous , Dieu , ainsi qu'on le dily bien plus 
» qu'aucun homme quel qu'il soit. Si donc vous 
» voulez être ami de Dieu , efforcez-vous de lui res- 
» sembler autant qu'il vous sera possible (1). — Le ser- 
» vice de Dieu est léger (2) ; celui des hommes est dur 
» et pesant. Dieu est la loi de l'homme sage ; la vo- 
» lupté est celle de l'intempérant (3). » 

Aristote, après avoir cité le commencement de ce 
morceau , où Platon parle de la justice qui accom- 
pagne Dieu pour punir ceux qui transgressent sa loi, 
s'écrie ; (c Heureux, bien heureux celui qui s'est at- 
» taché à cette loi dès le commencement de sa 
» vie (4) !» 



(1) A53<^ov ^ïj toOto ye, x. t. X. Nemini dubium quin cogitare quisque 
debeat, quâ ratione ex eorum numéro sit qui Deum sequantur. — 
Quaenam igitur actio à Deo amatur, Deumque sequitur ? Una certè, 
rationem [Xàyov) unam antîquam habens atque praecipuam^ quod 
simile simili , quod moderatum sit, amicum est : immodcrata yerô 
neque invicem , neque moderatis sunt arnica. Deus profectô nobis 
rerum omnium maxime sit mensura, multô magis quàm quiyis, ut 
ferunt, homo. Qui igitur huic tali amicus fore studet, eum necesse 
est, ut quàm maxime proviribus talis effîciatur. Plat, de Legib., 
lib. IV; Oper. tom. VIII, pag. 185 et 186 edit. Bipont. 

(2) Jugum meum suave est , et onus meum leye. Matlh., XI, 
30. 

(3) Merpcoc êè ij ôsfl SouXdoC ufieTpaç (?«, v} rotç àySpùitoii. 0eoç Sk àv- 
6pûnoii (TcâippQ'st, v6[ioç cf.fpo'jt. is, hSovô. Moderata quidem servitus 
est , quœ Deo exhibitur ; immoderata yerô, quae hominibus. Deus 
quidem hominibus temperatis lex est : întemperatis yerô, yoluptas. 
Plat, epist. VIII; Opcr. tom. XI, pag. 159. — O grata et jucunda 
Dei servitus , quâ homo yeraciter efficitur liber et sanctus ! Imit. 
Christiy lib. III, cap. X, u. 6. 

(4) May.â/5105 t£ xat eù^at/xwv, €§ àpx^i sOdùç fiéroxoç etyj. Arist, de 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 65 

Comme les autres philosophes, il s'égare dans ses 
raisonnemens sur la nature du premier principe, et 
souvent il balbutie des paroles dénuées de sens ; mais, 
sortant des ténèbres de son esprit , vient-il à rappeler 
la doctrine antique , alors on croit entendre un 
chrétien. 

« C'est une tradition ancienne (!)_, transmue partout 
» des pères aux enfans^ que c'est Dieu qui a tout fait, 
)) et que c'est lui qui conserve tout. Il n'est point d'être 
» dans le monde qui puisse se suffire à lui-même , et 
» qui ne périsse , s'il est abandonné de Dieu. C'est ce 
» qui a fait dire à quelques uns des anciens , que tout 
» est plein de dieux ; qu'ils entrent en nous par les 
» yeux, par les oreilles, par tous nos sens : discours 
» qui convient à la puissance active de Dieu plutôt 
» qu'à sa nature. Oui, Dieu est véritablement le gé- 
» nérateur et le conservateur de tous les êtres , quels 
» qu'ils soient, dans tous les lieux du monde. Mais il 
» ne l'est pas à la manière du foible artisan , dont 
» l'effort est pénible et douloureux; il l'est par sa puis- 
» sance infinie, qui atteint, sans aucune peine, les 
» objets les plus éloignés de lui (2). Assis dans la pre- 
)) mière et la plus haute région de l'univers, au som- 



Mundo; cap. VIT, Oper. tom. I, pag. 476. — In quo corrigit adoles- 
centior Tiam suam ? in custodiendo sermones tuos. Ps. , CXVIII , 

(1) Cette traduction est de l'abbé Le Batteux. 

(2) Atlingit ergo à fine usque ad finem fortiter. Sapicnl., VIII, 
1. 

TOME 4. 5 



66 ESSAI SUR l'indifférence 

» met du monde j comme l'a dit le poëte, il se nomme 

»(1) le Très-Haut (2).)) 

Comment pourroit-on maintenant ne pas convenir 
que les anciens connoissoient également et les hautes 
vérités qui appartiennent à la première révélation , et 
le moyen de les distinguer des erreurs qu'on y ajouta 
dans la suite? Mais personne n'a mieux établi que 
Cicéron le principe de la perpétuité, et l'autorité de 
la tradition. Il faut l'entendre, l'admirer, et gémir de 
ce que sachant si bien comment on pouvoit discer- 
ner les véritables dogmes et le culte véritable, des opi- 
nions fausses et des superstitions qui les défi gur oient, 
il ait lâchement cédé, sur tant de points essentiels, aux 
préjugés de son siècle , et n'ait pas osé attaquer de 
front le paganisme qu'il méprisoit (3). 



(1) Tu solus allissimus. Ps., LXXXII, 19. 

(2) À/5;fat'oç fisv ovv riç Xdyoi xat Ttocrpiôç èart nâaiv àvôpdiTzoïç, èiç èx 
&so\j rà Trâvra, xat (Ttà QeoO rj/xty cuvé7ryixsv. Où^sy.i(x, Ss fûffis, KÙTrj xa.6* 
éccvT7]v auTâpx>7ç, èprifioiôsifra. t^5 èx toutou CjUty] picci, Aïo xat TSiv Tra- 
^atd3v etTreîv rives 7rpoyï;^&>jffav, Sri raOra Tràvra l^rt S'sûv Tr-^s'a rè, xaè 
il* àfôoà/x&v ivS(x.XXôfJiSvvK ^/tiv, xai ôi àxo^s, xai TTflcerïjs aîffôvfffewç, t^ 
fisv S'sta Svvâ.[isi TTpénovTO. xKTex.&a.XXôfi.svoi XôyoVf où fjyjv ttj ye oùcîcc, 
SwTi^p fièv ykp ovTWç aTravrwv éjTÎ xat ysvéTCop t&v OTrMa^rJTroTs xarà 
ravis ràv xôafxov auvTsXov/xéveav, b %s6e; où fxriv ccùrovpyoO xat Ittittovou 
Çoiou xâ/Aarov VTco/xsvoiVj àXXà. âuvôcfiei >^/3cô/^.svoç ocTpÛTOi, Sl ^ç xat t&v 
7ro'y3/i6J ioxoùvTCov sTvcct, -KspiyCvtTOii. T/jv fih oZvà. voiTKTOi xat ttjOwt ïjv iSpav 
aÙTOç é'XK)^evj Ytccctô^ te SixtoOto àiv6fxa.(7Tcx.i, xaî xarà tov ttoijitvjv à.xpo- 
TÛvp xopvfY] Toy (7LÎ/A7ravT05 èyxc(.0i$puiJ.é))Oi oùpuvou. AHstot. de MundOy 
cap. VI; Oper. tom. I, pag. 471. 

(3) La même chose arrive aujourd'hui chez les protestans. A peine 
trouveroit-on un homme instruit et de bonne foi qui ne méprise le 
protestantisme , et n'en reconnoisse en lui-même la fausseté. Mais 
on ne laisse pas pour cela d'y rester attaché et de le défendre, soif 
par des considérations politiques, soit par des intérêts temporels, 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 67 

« Lorsque, levant nos regards au ciel, nous con- 

» sidérons ces grands corps qui roulent dans Fim-^ 

» mensité, qu'y a-t-il de plus clair, de plus évident, 

» qu'ils sont régis par une intelligence divine? S'il 

» n'en étoit pas ainsi, comment Ennius auroit-il pu 

» dire avec l'assentiment universel : Contemplez 

» cette sublime lumière^ Jupiter que tous invoquent? 

» Et ce Jupiter, qu'est-ce sinon le souverain maître 

)) de l'univers, qui gouverne tout par sa volonté, et, 

» comme l'appelle le même Ennius, le Père des 

» dieux et des hommes^ le Dieu tout-puissant et présent 

» partout? Celui qui douteroit de son existence , je 

)) ne comprends pas certes pourquoi il ne pourroit 

» point douter aussi de l'existence du soleil ; car l'un 

» n'est pas plus évident que l'autre. Si cette connois- 

» sance n'étoit pas certaine, si cette croyance n'étoit 

» pas inébranlablement affermie dans nos âmes , elle 

» ne demeureroit pas toujours stable f elle ne seroilpas 

» confirmée par la longueur du temps ^ elle nauroit pu 

» se fortifier avec les siècles et le cours des âges. Car 

» nous voyons les opinions vaines et fausses s'évanouir 

» en vieillissant Mais le temps, qui efface les rêves 

» de l'opinion, confirmelesjugemensdelanature(l).)> 

Ainsi la perpétuité est le caractère de ce qui est 
vrai ; et quel autre moyen de reconuoître la perpé- 
tuité d'un dogme ou d'une loi, que la tradition des 



soit par habitude, soit enfin par une crainte secrète de la vérité et 
des devoirs qu'elle impose. 

(1) Quid enim potest esse tara apertum, tamque perspicuum, cùm 
cœlum 9uspexiiaus , cœle&tiaque çontemplati sumus, quàm esse ali- 

5. 




68 ESSAI SUR l'indifférence 

ancêtres? Aussi est-ce cette tradition que Cicéron 
propose pour règle des croyances; le raisonnement , 
comme il le dit, n'étant propre qu'à ébranler les vé- 
rités les plus certaines. 

« J'ai toujours défendu , je défendrai toujours les 
» croyances que nous avons reçues de nos pères, 
» touchant les dieux immortels et le culte qui leur est 
» dû; et les discours d'aucun homme, savant ou 
» ignorant, n'ébranleront jamais en moi ces croyan- 
» ces. Voilà quels sont, Balbus, les sentimens de Cotta, 
)} les sentimens du pontife. Expliquez-moi mainte- 
» nant les vôtres : car je dois apprendre de vous, qui 
» êtes philosophe , la raison de la religion; et je dois 
>) croire nos ancêtres^ lors même quils ri apportent au- 
» cune raison de ce quils nous enseignent (1). » 



quod Numen praestantissimœ mentis, quo haec reganlur ? Quod ni ita 
esset, qui potuisset assensu omnium dicere Ennius : 

Aspice hoc sublime candeiis , quem iuTocant omncs Jovem, 

illum yerô et Jovem, et dominatorem rerum, et omnia nutu regen- 
tem, et, ut idem Ennius , 

..... Patrem divumque liominunique , 

et praesentem, ac prœpotentem Deum ? Quod qui dubilet, haud sanè 
inlelligo cur non idem sol sit, an nullus sit, dubitare possit. Quid 
enlm est hoc illo evidcntiùs? Quod nisi cognitum comprehensum- 
que animis habercraus , non tam slabilis opinio permaneret, ncc 
confirmarelur diuturnilalc iemporis, nec unà cum sœculis, œtati- 
busque hominum inccterare potuisset. Etenim videmus caeteras 

opiniones fictas atque vanas diuturnitate extabuisse Opinionum 

enim commenta delet dies ; nalura; judicia confirmât. Ciccr. de 
nat. Deor.y lib. II. cap. II, n. 4 et 5. 

(1) Opiniones, quas à majoribus accepimus de diis immortalibus, 

sacra, caeremonias , religionesque Ego eas defendara semper, 

semperque defendi : nec me ex eâ opinione, quam à majoribus ac- 
cepi de cultu deorum immortalium , uliius unquàm oratio aut docti, 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 69 

Balbus , qui venoit de faire un long discours sur la 
nature des dieux , répond qu'il est inutile d'y rien 
ajouter, puisque Cotta est convaincu de leur exis- 
tence. Oui, reprend Cotta, j'y crois sur le témoignage 
de nos pères, mais non pas sur les preuves que vous 
avez données. « Ne trouvant pas ce dogme aussi évi- 
» dent que vous désireriez qu'il le fût , vous avez 
» voulu prouver par des argumens l'existence des 
» dieux. Pour moi, il me sufïisoit que ce fût la tradi- 
» tion de nos ancêtres ; mais vous , méprisant l'auto- 
» rite, vous cherchez l'appui de la raison. SouflTrez 
» donc que ma raison combatte la vôtre. Vous em- 
» ployez toute sorte d'argumens pour démontrer qu'il 
» existe des dieux; et, en argumentant, vous rendez 
» douteuse une vérité qui, à mon avis, est au-dessus 
» du plus léger doute (1). » 

C'est ainsi que le raisonnement ébranloit peu à peu 
les croyances publiques , en affoiblissant dans les es- 
prits l'autorité de la tradition. Il n'a jamais eu d'autre 
effet; et, comme le remarque un auteur persan , « ad- 



aut indocti movebit... Habes, Balbe , quid Cotta, quid pontifex sen- 
liat. Fac imac ergo intelligara tu quid sentias : à te enim philoso- 
phe rationem acccipere debeo religionis •• majoribus autem nostris, 
eliamnullà ratione redditâ, credere. De nat. Deor., lib. III, c. II, 
u. 5et6. 

(1) Quia non confidebas, tam esse id perspicuum , quàni tu velis : 
proptereà mullis argumentis deos esse docerc voluisti. Mihi unum 
salis erat, ità nobis majores nostros tradidisse. Sed tu auctoritales 
contemnis, ratione pugnas, Patere igitur, rationem meam cum tuâ 
ratione contendere. AtTers haec orania argumenta, cur dii sint ; rem- 
que meà sententiâ minime dubiam , argumentando dubiam facis. 
Ihid., cap. IV, n. 9, 10. 



fû ESSàl SUR l'indifférence 

» hérer à ses propres sentimens et à ses lumières est 
» le grand chemin de l'impiété... Toutes vos pensées 
» et tous vos raisonnemens ne peuvent vous conduire 
» que dans les ténèbres de l'orgueil et de l'opiniâ- 
» treté. Il faut donc quitter absolument cet attache- 
» ment à ses propres lumières, qui est une impiété 
» manifeste et une idolâtrie de soi-même (1). » 

L'immortalité del ame étoit un dogme non moins 
universel et non moins ancien que celui de l'exis- 
tence de la Divinité. Comme l'observe M. de La Barre, 
w on ne commença à le révoquer en doute, qu'après 
» une longue suite de siècles, lorsque la philosophie 
» eut accoutumé à disputer de tout (2). » L'espé- 
rance s'en alloit avec la vérité , et la sagesse humaine 
ne laissoit à Fhomme que le tombeau. Les païens mê- 
mes avoient horreur de ces doctrines du néant. 
« Quand je viens à y penser, ainsi qu'il m'arrive sou- 
» vent, dit Cicéron , j'admire l'insolence de ces phi- 
» losophes qui , avec des transports de joie , rendent 
» grâces à leur chef, à l'inventeur de cette opinion , 
» et rhonorent comme un dieu , parce qu'il les a , 
» disent-ils, déhvrés de deux maîtres très durs, d'une 
» erreur éternelle , et d'une crainte qui les poursui- 
» voit le jour et la nuit (3). » 



(1) D'Herbelol, Bibliolh. orient., art. Din,; tom. II, p. 216. Pa- 
riSy 1783. 

(2) Mémoir. de l'Acad. des Inscript. , tom. XXIX, p. 39. 

(3) Quse quidem cogitans , soleo saepè mirari nonnullonim inso- 
lentiam philosophorum, qui naturîE cognitionem admirantur, ejus- 
que imentori et principi gratias exsultantes agunt , eumque vene- 
rantur, ut deum : libérales eniin se per eum dicunt gravissimis do- 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 71 

Cependant Cicéron lui-même , lorsqu'il ne consul- 
toit que sa seule raison, ne pouvoit parvenir à s'as- 
surer pleinement de l'immortalité pour laquelle il sen- 
toit que son âme étoit faite (1). Pour dissiper ses in- 
quiétudes, il ne falloit rien moins que le consentement 
de tous les peuples (2), et le témoignage de l'anti- 
quité, quiy plus près de V origine et de Dieu même, sa- 
vait mieux ce qui étoit vrai (3). 

Aristote, cité par Plutarque , parle du bonheur de 

minis, erroi:« sempiterno, et diurno ac nocturno metu. 7\iscul. 
ÇuœsL, lib. I, cap. XXI, n. 48. 

(1) Nùm eloquentiâ Platonem superare possumus ? Evolre diligen- 
ter ejus eum librum qui est de animo ; ampliùs quod desideres, nihil 
erit. — Feci meherculè , et quidem saepius : sed nescio quo modo, 
dùm lego, assentior ; quum posui librum, et mecum ipse de immor- 
talitate animornm cœpi cogitare, assensio omnis illa elabitur. Ib., 
cap. XI, n. 25. — Ce que disoit Cicéron, les philosophes modernes 
l'ont répété , et rien n'est plus curieux et plus instructif que ces rap- 
prochemens , qui prouvent l'éternelle impuissance de la raison hu- 
maine abandonnée à elle-même. Suivant Gibbon, les plus sublimes 
efforts de la philosophie ne peuvent nous donner qu'un foible dé- 
sir, une foible espérance, et tout au plus une foible probabilité d'un 
état futur, dont l'existence ne peut être certaine que par une révéla- 
tion divine. « Shice therefore the most sublime efforts of philoso- 
» phy canextend no farther than feebly to point outthe désire, the 
» hope, or, atmost, the probability of a future state, there isno- 
» thing, except a divine révélation, that can ascertain the existence, 
» and describe the condition of the invisible country which is des- 
» tined to receive the soûls of men, after their séparation from the 
» body. » The hist. of the décline and fall, etc., tom. II , chap. XV, 
p. 244. Ed. de Basle. 

(2) Permanere animes arbitramur consensu nationum omnium. 
Tuscul. Quœst. ,lih. I, cap. XVI, n. 36. 

(3) Auctoribus quidem ad istam sententiam... uti optimis possu- 
mus ; quôd in omnibus causis et débet et solet valere plurimùm s 
et primûm quidem omni antiquitate ; quœ quô propîùs aberat ab 
ortu et divinâ progenie, hoc meliùs ea fortassè quœ erant vera cer- 
nebat. md., cap. XIÏ, n. 29. 



72 ESSAI SUR L INDIFFERENCE 

Tautre vie comme d'une croyance si ancienne, que Ton 
n'en peut assigner ni le commencement ni l'auteur, 
et qui s'est perpétuée sans interruption depuis les âges 
les plus reculés (1). Plutarque insiste sur cette tradi- 
tion , et s'en sert pour prouver qu'il existe un séjour 
où les hommes vertueux seront récompensés après la 
mort (2). La punition des méchans formoit un autre 
point de la doctrine primitive; -et voici ce qu'en dit 
Platon : (( On doit certainement toujours croire à 
» l'antique et sacrée tradition qui nous enseigne que 
» l'âme est immortelle; et qu'après sa séparation 
» d'avec le corps , un juge inexorable lui inflige les 
» supplices qu'elle a mérités (3). » 

Si maintenant nous passons aux extrémités de 
l'Orient , nous trouverons , dans un seul exemple , 
l'invincible preuve que le principe de perpétuité y fut 
toujours reconnu pour règle de foi (4) , et que ce 



(1) Kai rc/.ùO' ou70)ç àpxôiicx. xcx.1 7raJ,aià, z. t. A. Atquc hœc noslra 
sententia ità vetusta est, ut ejus et inilium et auclor prorsùs igno- 
lenlur , sed ab infinito usque œvo continenter ea sic est propagata. 
Plutarch., de Consolât, ad Apollon., Oper. tom. H, p. 115. 

(2) Ëtâ' Tûv TTaAaiôv, x. r. ^. Jam si, ut par est arbitrari, vera 
sunt quaî Yeteres poelaî ac philosophi perhibuerunt , piis postquam 
Yitara hanc cura morte commutavenint, esse suos quosdam honores, 
dignioreraquc in consessu tribui locura, destinataraquc piis animis 
ccrtam in quâ degant regionem. Ibid., p. 120. 

(3) IlstôcTÔat ^s OUTW; càsi y^ph Tstç Tra/atStç xe zaï hpoXc, Xôyotç, oi S^ 
{iri'jùoittsi-j viijX-j OLdoLvu-ov ^Tjyjfi'j ehoLi' ^tJîaîTâ? rs ï'syju , y.v.1 rtvstv ràj 
fxsyivTr/.^ Ttf/.Mpt'v.ç, orav Tt; à-jzv.Xla.xôn tSu GÛixce-zot. Plat, epist. VII, 

Oper. tom. XI, p. 116. 

(4) C'étoit celle des Arabes. « Ils se fondent sur leurs traditions 
» paternelles, qui paroissent leur avoir conservé la mémoire de la 
» création du monde, celle du déluge, et des autres premiers évé- 
» nemons qui servent à établir la foi d'un Dieu invisible, et la crainte 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 73 

principe , appliqué par un esprit sincère et par une 
âme droite, conduit infailliblement au christianisme , 
qui, dans sa constante unité, n'est que le développe- 
ment prédit, et attendu pendant quarante siècles, de 
la religion primordiale. Nous avons parlé d'un prince 
de la famille impériale, qui, ayant embrassé la reli- 
gion chrétienne à la Chine, publia, dans un écrit 
extrêmement remarquable , les motifs de sa conver- 
sion. Parmi ces motifs, Vanliquité paroît être celui 
qui le frappoit davantage , et celui qui avoit aussi le 
plus frappé tous les hommes de bonne foi, quand le 
christianisme fut annoncé dans ce vaste empire. Nous 
espérons qu'à cause de l'importance du sujet, on 
voudra bien nous pardonner une citation un peu 
longue peut-être. 

« Vers la fin de la dynastie des Mïng , plusieurs 
» savans d'Europe sont venus prêcher la religion 
» chrétienne : ils ont composé des livres. Ce sont eux 
» qui les premiers ont donné une vraie et juste idée 
» du suprême Empereur du ciel, dont il est tant 
» parlé dans les livres classiques, en nous éclairant 

» sur sa nature Si on veut faire le parallèle de ce 

» que nous enseignent ces savans étrangers , avec la 
» doctrine de nos anciens sages et philosophes , nous 
» y trouverons une grande ressemblance; de même 
» que cette doctrine , comparée avec les rêveries et 
» les mensonges de nos sectaires modernes, en est 



*> de ses jiigemens, » Bonlainvilliers , Vie de Mohamed, llv. Il, 



fi ESSAI SUR l'indifférence 

» aussi éloignée que le ciel et la terre le sont entre 

» eux(l) 

» Il faut convenir que la religion du vrai Dieu 
» renferme quantité de mystères profonds et incom- 
» préhensibles à l'esprit humain ; mais aussi tous ceux 
» qui en ont entendu parler, ont été extrêmement 
» contens des preuves qu'on en apportoit. Une seule 
» chose les arrêtoit, c'est que nos anciens sages et 
» nos lettrés ne s'en étoient point expliqués dans leurs 
» livres y et ne V avaient point suivie; aussi se sont-ils 
» contentés de lire ces livres et de les admirer , sans 
» se mettre en peine d^ aller plus avant _, et attendant 
» toujours que quelques personnes d'un savoir émi- 
» nent leur fissent comme toucher au doigt la vérité , 
» afin de les déterminer à suivre cette religion, ou à 
» la rejeter. Hé ! qui ne sait combien nous avons eu 
w de grands hommes qui ont reconnu que cette reli- 
}) gion est la véritable, et la seule qui doive être em- 
» brassée? Dans certain livre composé par notre doc- 
» teur Lieou-Fng^ n'est-il pas prouvé commentées 
» grands hommes ont successivement mis au jour 
» avec beaucoup de clarté leurs pensées sur cet ar- 
» ticle? Dès le commencement que cette loi a été 
» annoncée dans notre empire, le fameux ministre 
» Sin-Kouang-Ki démontra la vérité de la doctrine 

» qu'on prêchoit Depuis, tous ceux qui ont écrit, 

>) et tous les lettrés ont puisé dans cette source , et se 



(1) Motifs du prince Jean pour embrasser la religion chrétienne : 
Lettres édif., tom. XX, p. 351, 352, Édit. deToulouse, 1611. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 75 

» sont étudiés à l'envi de faire connoître la grandeur 
» de Dieu et la sublimité de ses œuvres ; tout ce qu'ils 
» en disent estparfaitement conforme à la doctrine de 
» nos anciens livres et à la tradition constante de nos 
)) sa^'^s. Que disent Li-ngo-tse^ Li-tche-tsao? Leurs 
» écrits ne sont autre chose qu'un parfait énoncé de la 
» loi chrétienne, et qu'un développement de son ex- 
» cellente morale. Yang-hong-yven et Ting^hiun 
» s'accordent à publier que cette loi nest point nou- 
» velkj ni extraordinaire ; qu'elle a une entière res- 
» semblance avec ce que ITao^ Chun^ Tcheour-kong , 
» Kong-tse, nous ont enseigné. Ouang-mo-tchong _, 
» Kia-tche, tiennent le même langage -, Tcheou-kong, 
» Kong-tze^ expliquent cette doctrine en expliquant 
» la leur. Tching-hoën-fou ^ Leang-tsai^ disent que 
» celte doctrine s'appuie à merveille de celle de nos 
» anciens sages ; qu'e//e est le bonheur de tous les siè- 
» des et de tous les âgeSj, sans en avoir aucun mal à 
>} redouter. Les savans de l'Europe qui nous l'ont 
» apportée, selon Lieou-tsing-choui , Vuen-tchang, 
» doivent être regardés comme nos fidèles citoyens , 
» à qui nous avons des obligations essentielles. Selon 
» Hiong-tanchey Ming-yu, la loi chrétienne s'accorde 
» entièrement avec les enseignemens de Fo-hi, Ouen- 
» ouang, Tcheou-Kong, Kong-tze; et même elle ren- 
» ferme quelque chose de plus parfait.,.. C'est le té- 
» moignage que rendent encore à la sainte loi Fong-- 
» ko-tu, Yug-kin, en assurant que chacun de ses ar- 
» ticles porte l'empreinte du vrai, sans l'alliage de la 
» moindre fausseté... Tous nos lettrés, disent Tchingr- 



76 ESSAI SUR l'indifférence 

» ming^ Fong-y^, qui ont écrit beaucoup sur le li, 
» sur le ki^ sur le vou-kie^ le tat-kie (système des phi- 
» losophes ) , ressemblent à des personnes dont l'esto- 
» mac est surchargé et incapable de digestion... Ve- 
» heang-kao dit... que si on vouloit faire revivre les 
» enseignemens des trois premières dynasties, il ne 
» croit pas qu'on en pût venir à bout sans le secours 
» de la religion chrétienne. Le sentiment de Sun-hoa- 
» yuen est que cette religion si sainte est bien supé- 
» rieur e à tous les cultes anciens et nouveaux^ que les 
» forces humaines n'y peuvent pas atteindre, et que 
» son établissement marque bien son auteur. Enfin 
» Chin-quang^u s'exprime ainsi : Tous les écrits pu- 
» bliés en faveur du christianisme sont si solides et si 
» éloquens, qu'on ne trouve point de termes pour 
» les louer; leurs auteurs éclairés, et dont le nombre 
» est très grand, après avoir étudié les dogmes de la 
» religion , en ont fait voir la solidité , et ont pris 
» plaisir à nous les développer. Les anciens et ceux 
» qui les ont suivis ont tous parlé le même langage ^ de 
)i quelque nation quils fussent; leur éloignement n'a 
» point empêché quils ne fussent d'accord. Que con- 
» dure de là? que la religion chrétienne est très 
» véritable , qu'elle est seule la véritable , et qu'il faut 
» par conséquent la suivre, s'étudier à la connoître 
» toujours davantage, et s'efforcer de mettre en pra- 
» tique ses saintes lois , pour obtenir un bonheur éter- 
» nel(l). )) 

(1) Motifs du prince Jean, etc.: lettres édif,, tom. XX, p. 363— 
8G7. 



EN iMATIÈRE DE RELIGION. 77 

Commenter ce passage, ce seroit l'affoiblir : les 
réflexions que nous pourrions faire se présentent 
d'elles-mêmes à tous les esprits. 

Mais observez la conformité de la doctrine univer- 
selle avec la doctrine de nos livres saints. Nous avons 
trouvé partout la croyance d'une loi divine , im- 
muable, principe de toute vérité et de toute justice, et 
qui se conserve par la tradition. Or que dit l'Écri- 
ture? 

« La loi de Dieu est parfaite, elle convertit l'âme; 
» le témoignage de Dieu est vrai, il donne la sagesse 
» à l'homme simple (1). » 

Voilà donc la loi éternelle (2), qui n'est que le 
témoignage de Dieu, sa. parole, ses commandemens (3), 
ses jugemens (4)^, sa. vérité (5) , sa justice (6), comme 
l'appelle le roi-prophète dans cet hymne admirable 
où il s'écrie : « Je garderai les témoignages de votre 
)) bouche (7) ; une croyance sans mesure est due à 
» vos témoignages, ô mon Dieu (8)! » 

Et ce témoignage divin, comment se perpétuoit-il? 
toujours par le témoignage , par la tradition , qui 



(1) Lex Domiui immaculata convertens animas : teslimonium Do- 
mini fidèle, sapientiam prfiBstans parvulis. Ps., XVIII, 8. Nous avons 
traduit sur l'hébreu. 

(2) InsBternum, Domine, yerbum tuum permanetin cœlo. /**, 
CXVIII, 89. 

(3) Ibid., V. 4. 

(4) Ibid., Y. 43. 

(5) Ibid., Y. 86. 

(6) Ibid., Y. 94. 

(7) Custodiam testimonia oris tui. Ibid., v. 88. 

(8) Testimonia tua credibilia facta sunt nimis Ps., XGII, 5. 



78 ESSAI SUR l'indifférence 

conserve tout, même la parole, même la pensée. 

« Souviens-toi des jours anciens, repasse dans ton 
» esprit les générations successives : interroge ton 
» père, et il t'instruira; tes aïeux, et ils te diront (1). » 

S'agit-il de montrer la fausseté des cultes idolâtri- 
ques et la vanité des idoles (2) : Ils nétoient pas dès le 
commencement y dit l'Écrivain sacré. Et c'est aussi en 
prouvant la nouveauté du paganisme, que les Pères com- 
battoient ce grand égarement du cœur humain (3). 

Hélas ! en s'y livrant les païens étoient avertis de 
leur crime, et c'est ce qui le rendoit inexcusable. 
« Dieu a toujours voulu, dit Origène, que les hommes 
» fussent justes (4), et il leur a ménagé , dans tous 
» les temps, le moyen de se convertir et de pratiquer 



(1) Mémento dienim antiquorum, cogita generationes singulas : 
interroga patrem tuum, et annuntiabit tibi j majores tuos, et dicent 
tibi. Deuteron., XXXII, 7. 

(2) Neque enim erant ab mitio.—Sapient., XIV, 13. 

(3) Laudatis semper antiquos , sed novè de die vivitis. Per quod 
ostenditur, dùm à bonis majorum institutis deceditis, ea yos retinere 
et custodire quae non debuistis, cùm quae debuistis non custoditis. — 
Terlull. Apologei. adv. Gent., c. VII; et ihid., c. XXV, XXVI , 
W.'Sll.—Theoph. ad. Autolyc, lib. II, n. 33 et seq.—Euseb.Prœp. 
evang.y lib. II, cap. I et seq. — Lactant. Divin. Instit. , lib. I; — De 
falsâ relig.y lib. IV, cap. IX et seq. — De verâ sapient. et relig., 
cap. I et alibi i^RSsim.—Epitome Divin. Inst., cap. XXIV.— Julien 
avouoit le principe ; et l'un des reproches qu'il faisoit à la religion 
chrétienne , c'est qu'elle n'avoit pas , selon lui , de fondement dans 
l'antiquité. (Cyril, adv. Julian., lib. I.) On a pu voir, dans ce cha- 
pitre et le précédent, l'absurdité de ce reproche. Il sert du moins à 
prouver qu'on reconnoissoit unirersellement que le caractère de 
perpétuité étoit essentiel à la vraie religion. 

(4) La piété, suivant Cicéron, est la justice envers la divinité:... 
est enim pietas jmtitia adversum deos. Vid. De naturâ Deorum, 
lib. I, cap. XLI. 



EN MATIÈUE DE KEUGION. 79 

» la vertu. Dans tous les temps, la sagesse divine des- 
» rendant dans les âmes des justes^ en a fait des pro- 
» phètes et des amis de Dieu. Nous voyons dans nos 
)) livres sacrés , qu'il y a eu dans tous les siècles des 
» saints qui ont eu l'esprit divin, et qui ont donné tous 
)) leurs soins pour convertir les autres (1). » 

On savoit qu'il avoit existé toujours une loi divine 
partout lamême; c'est-à-dire qu'on reconnoissoit l'exis- 
tence d'une loi une , universelle , perpétuelle , sainte , 
en un mot de la vraie religion, qu'on pouvoit aisé- 
ment, à ces caractères, discerner des religions fausses. 
On étoit donc coupable de la violer , comme on est 
coupable de la violation de toute loi qu'on peut con- 
noître ; et l'on ne sauroit justifier l'idolâtrie , sans jus- 
tifier en même temps l'homicide, le vol, l'adultère , 
tous les vices et tous les crimes , puisque la loi qui les 
défend est identiquement la même loi qui défend le 
culte des idoles. 

Quelque général qu'il fût , on ne doit pas croire 
cependant que le vrai Dieu n'eût aucun adorateur 
parmi les nations, ni qu'avec tant de moyens de s'in- 
struire de sa loi, elle fût pour tous les hommes un 
objet d'indifférence. Saint Jean parle des en fans de 
Dieu qui étoient dispersés parmi les Gentils (2). « Je 
)) ne pense pas^ dit saint Augustin, que les Juifs 
» mêmes osassent prétendre que, depuis l'élection de 

(1) Origen. contra Cels., lib. IV, n. 7. Traduction de Vablié de 
Gourcy. 

(2) Jésus moriturus erat pro gente , sed ut filios Dei , qui erant 
dispersi, congregaret in unum. Joan., XI, 52. 



80 ESSAI SUR l'indifférence 

» Jacob, nul, excepté les Israélites, n'a été du nombre 
» de ceux qui appartiennent à Dieu. » Et après avoir 
cité l'exemple de Job , il ajoute : « Je ne doute point 
» que la Providence divine n'ait ménagé cet exemple 
» pour nous apprendre qu'il a pu y avoir aussi, parmi 
» les autres nations , des hommes qui, vivant selon 
» Dieu et lui étant agréables, appartenoient à la Jéru- 
» salem spirituelle (1). » 

Bossuet va même plus loin, et l'on aime à voir ce 
grand homme, si peu suspect de relâchement dans la 
doctrine, étendre, pour ainsi parler, son espérance, 
comme ,Dieu lui-même se plaît à dilater sa miséri- 
corde. « Il est vrai (ce sont ses expressions) que depuis 
» la loi de Moïse, les païens avoient acquis une cer- 
» laine facilité plus grande de connoître Dieu , par la 
» dispersion des Juifs, et par les prodiges que Dieu 
» avoit faits en leur faveur ; en sorte que le nombre 
» des particuliers qui l'adoroient parmi les Gentils, 
» est peut-être plus grand quon ne pense, » Et encore : 
« Chaque particulier pouvoit profiter des grâces gé- 
» nérales ; et il ne faut point douter quil ny ait eu un 



(1) Nec ipsos Judœos existimo audere contendere , neminem per- 
tinuisse ad Deum, prœter Israëlitas, ex quo propago Israël esse cœ- 
pit... Divinitùs autem provisura fuisse non dubito, ut ex hoc uno sci- 
remus etiam per alios gentes esse potuisse, qui secundum Deum 
vixerunt eique placuerunt, pertinentes ad spiritualem Jérusalem. 
S. Augmt.y de Civil. Dei.y lib. XVIII, cap. XLVII.— On a même yu 
des princes chercher à abolir le culte des idoles, et à rétablir le culte 
du vrai Dieu. Deux rois de suite tentèrent cette sainte entreprise 
dans l'Yémen, environ trois siècles avant Jésus-Christ. Voyez la Fie 
de Mohamed f par le comte dç Soulainvilliers, p. 109. 



EN MATIÈUE DE UELIGIOxX. Si 

» grand nombre de ces croyans^ dispersés parmi les 
» Gentils dont nous venons de parler (1). » 

Quand Jésus-Christ parut dans le monde, il n'ap- 
porta point une loi différente de celle que Dieu avoit 
donnée au premier homme , et dont la connoissance 
s'étoit perpétuée par la tradition chez tous les peuples; 
il ne vint pas la détruire j, mais r accomplir (2); et la loi 
évangélique n'est que le développement, ou, comme 
parle saint Irénée, Y extension, la dilatation (3) delà 
loi une et universelle révélée dès l'origine. C'est l'una- 
nime enseignement des Pères (4), et ce que Tertul- 
lien , en particulier, explique admirablement : 



(1) Lettre à M. Brisacier : OEuvres de JBossuet, tom. X , p. 409. 
Édit. de dom Deforis. 

(2) Nolile putare quomam vcni solvere legem aut prophetas : non 
veni solvere, sed adiraplere. Matih.y V, 17. 

(3) Hoc autem quod prœcepit... neque solvenlis legem, sed adira- 
plentis, et extendentis, et dilatantis. S. Iren. contr. Hœres., lib. IV, 
cap. XIII, p. 242 éd. Benedict. 

(4) « Au commencement, dit saint Ghrysostôme, Dieu, en formant 
» l'homme, lui donna la loi naturelle.» Combattant ensuite ceux qui 
nient l'existence de cette loi divine : « D'où viennent donc , conti- 
» nue-t-il , toutes ces lois qu'ont écrites leurs législateurs , sur les 
» mariages, l'homicide, les testamens, les dépôts, etc. ? Sans doute 
» ils les avoient reçues de leurs pères, et ceux-ci de leurs aïeux, et 
» ainsi toujours en remontant. Mais les premiers, de qui les te- 
» noient-ils?... Il est clair que c'étoit la loi que Dieu donna à 
» l'homme en le créant. Que signifie le mot de saint Paul qu'ils pé- 
» riront sans la loi ; leurs pensées et leur conscience les accusant, 
» et non pas la loi? S'ils n'avoient pas eu la loi de la conscience , 
» même en péchant ils ne dévoient pas périr. Et comment ont-ils 
» péché sans la loi ? Quand donc l'apôtre dit sans la loi, il ne dit 
» point qu'ils n'ont pas eu de loi, mais qu'ils n'ont pas eu la loi 
» écrite, et qu'ils ont eu la loi de nature.» Homil. XII, ad Po- 
pul. Anliochen. ; Opcr. tom. II, p. 127, 129, 130.— PsaturaB et disci- 
plinaeuna estlex. Ckm. Alexandr. Strom., lib. I, p. 356. 

TOME 4. 6 



82 ESSAI SUR l'indifférence 

(( Sur quel fondement, dit-il aux Juifs, pourriez- 
» vous croire que Dieu, qui a créé et qui gouverne 
» l'univers, Dieu l'auteur de l'homme et le propaga- 
» leur de toutes les nations, n'eût donné la loi qu'à 
» un seul peuple par Moïse, à l'exclusion de tous les 
» autres peuples ? S'il ne l'avoit pas donnée à tous, il 
» n'auroit point permis que les prosélytes d'entre les 
» nations y eussent accès. Mais, ainsi qu'il convient à 
» la bonté de Dieu et à sa justice , comme auteur du 
» genre humain, il a donné la même loi à toutes les nor 
» tion& ; à certains temps fixés , il en a promulgué les 
» préceptes, quand il l'a voulu, par ceux qu'il a voulu 
» et comme il Ta voulu. Au commencement du monde 
» il a donné la loi à Adam même et à Eve... Et dans 
» cette loi donnée à Adam nous reconnoissons tous les 
» préceptes proclamés ensuite en détail par Moïse... 
» La loi primitive donnée à Adam et Eve dans le pa- 
» radis, est donc comme la matrice de tous les com- 
» mandemens de Dieu... Dans cette loi divine, pri- 
» mordiale, et universelle, tous les préceptes de la loi 
» postérieure , qui ont germé en leur temps, étoient 
w renfermés (1). » 



(1) Cur etenim Deus universitatis conditor, mundi totius guber- 
nator, hominis plasmator, universarum gentium sator, legem per 
Moysen uni populo dédisse credatur, et non omnibus gentibus altri 
buisse dicatur? Nisi enim omnibus eam dedisset, nullo pacto ad eam 
etiam proselytos ex gentibus accessum habere permitteret. Sed ut 
congruit bonitati Dei et aequitati ipsius , utpotc plasmatoris generis 
humani, omnibus gentibus eamdem legem dédit; quam certis et sta- 
tutis temporibus observari prascepit, quando yoluit, et per quos vo- 
luit, et sicut yoluit. Namque in principio mundi , ipsi Adae et Erae 
legem dédit... In hàc enim lege Adss data omnia prœcepta con 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 83 

TertuUien montre ensuite 'que les patriarches ne se 
sont sanctifiés et n'ont été agréables à Dieu que par 
l'observation de cette loi, qui n'étoit pas néanmoins, 
non plus que celle de Moïse, la loi principale (1) ; et il 
fait voir que l'une et l'autre supposoient et annon- 
çoient un dernier développement qui s'est accompli 
par Jésus-Christ et en Jésus-Christ. 

Et comme la loi primordiale et la loi de Moïse re- 
posoient sur le témoignage de Dieu, qui se perpétuoit 
par la tradition, la loi évangélique repose également 
sur le témoignage de Dieu , perpétué par la tradition. 

« Si nous recevons le témoignage des hommes , le 
» témoignage de Dieu est plus grand : et ce plus grand 
» témoignage de Dieu, est celui qu'il a rendu de son 
» Fils. Celui qui croit dans le Fils de Dieu, a le témoi- 
» gnage de Dieu en soi. Celui qui ne croit point au 
)i Fils, déclare que Dieu est menteur ; parce qu'il ne 
» croit point au témoignage que Dieu a rendu de son 
» Fils (2). » 



dita recognoscimiis , quae posteà pullulavenint data per Moysen... 
Primordialis lex est enim data AdaB et Evœ in paradiso, quasi ma- 
trix omnium prsBceptorura Dei... Igitur in hâc generali et primor- 
dial! lege Dei , orania praecepta legis posteriori» specialiter indita 
fuisse cognoscimus, quae suis temporibus édita germinaverunt. Ter- 
tulL adv, Judœos, cap. II -, Oper. pag. 184 éd. liigalt. 

(1) Undè intelligemus Dei legem ante Moysen, nec in Goreb tan- 
tùm aut in Sinà et in eremo, sed antiquiorem primàm in Paradiso, 
post patriarchis, atque itàet Judaeis certis temporibus reformalam; 
ut non jam ad Moysi legem ità altendamus , quasi ad principalem 
legem, sed ad subsequeutem, quam certo tempore Deus et gentibus 
exhibuit, et repromissam per propbetas in meliù(i reformavit , et 
praenaomjit fwiurum. Ifyid. , p. 184 et 185. 

(2) Si testimonium hominuia acçipimus , iestimonium Dei majus 

6. 



84 KssAi SUR l'indifférknce 

« Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi (1). 
)) Celui qui croit en moi, ne croit pas en moi, mais 
» en celui qui m'a envoyé (2). )) 

Ainsi nous croyons à Jésus-Christ sur le témoi- 
gnage de Dieu : voilà le fondement de noU e foi ; et 
Jésus-Christ lui-même ( hommes d'orgueil , philoso- 
phes sectaires , entendez ceci ) , et Jésus-Christ lui- 
même , lils de Dieu , égal à son Père, ne parle point 
en son propre nom (3). « Celui qui m'a envoyé est 
» vrai; et je ne dis dans le monde que ce que j'ai en- 
» tendu de lui (4). — Je leur ai donné les paroles que 
» vous m'avez données; et ils les ont reçues... , et ils 
» ont cru que vous m'avez envoyé (5). » 

Est-ce assez pour confondre la raison superbe et 
imbécile qui n'interroge et ne veut écouter qu'elle- 
même ? Non , il faut qu'elle reçoive encore une leçon 
plus étonnante. Jésus-Christ promet à ses disciples de 
leur envoyer l'Esprit sanctificateur, pour les consoler 



est: quoniam hoc est testimonium Dei quod majus est, quoniam 
testificatus est de Filio suo. Qui crédit in Filium Dei, habet testimo- 
nium Dei in se. Qui non crédit Filio, mendacem facit eura : quia 
non crédit in testimonium quod testificatus est Deus de filio suo. 
Joan. lEp., V, 9, 10- 

(1) Creditis in Deum, et in me crédite. Joan.^ XIV, 1. 

(2) Qui crédit in me , non crédit in me , sed in eum qui misit me. 
/d., XII, 44. 

(3) Verba , quae ego loquor vobis , à me ipso non loquor Id , 
XIV, 10. 

(4) Qui me misit verax est : et ego quœ audivi ab eo , haec loquor 
in mundo. Id., VIII, 26. — Quae ego loquor ; sicut dixit mihi Pater, 
sic loquor. Id., XII, 50. 

(5) Verba, quae dedisti mihi, dedi eis : etipsi acceperunt... et cre- 
diderunt quia tu me misisti. Id., XVII, 8. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 85 

et pour achever de les instruire. Or que dira cet Es- 
prit, qui possède toute vérité puisqu'il est Dieu? 
C'est ici qu'il faut mettre son front dans la poussière. 
(( Lorsque cet Esprit de vérité viendra, il vous en- 
» seignera toute vérité : car il ne parlera point de lui- 
» même , mais il dira tous ce qu'il aura entendu (1). » 

Tradition merveilleuse, dont l'origine se cache 
dans les profondeurs du souverain Etre ; où l'Esprit 
saint lui-même écoute j, pour nous la redire , autant 
que nous la pouvons connoître, cette vérité immuable, 
infinie , qui est la Parole vivante que le Père éternel- 
lement prononce en lui-même ! 

Ainsi la religion n'est qu'un enchaînement indis- 
soluble de témoignages qui remontent jusqu'à Dieu. 
Saint Paul , de même que saint Jean , appelle la loi 
évangélique le témoignage de Jésus-Christ (2) : et ce 
témoignage, nous le connoissons par celui des apôtres 
et enfin par le témoignage toujours un, universel _, 
perpétuel, de l'immense société chrétienne (3). 



(1) Cùm autem venerit ille spiritus veritatis, docebit vos omncm 
veritatem: non cnim loquetur à semelipso. sed quaecumque aiidict 
loqnetur. Joan., XVI, 13. — Ab illo audiet à quo procedit. Audire illi 
scire est... Quia ergo non est à semelipso, sed ab illo à quo proce- 
dit, à quo illi est essentia, ab illo scientia, ab illo igitur audientia , 
quod nihil est aliud quàm scientia. S. ^ugiist. in Joan. JEvang. 
Tract. XCIX, n. 4. Oper. part. II, t. III, col. 74G. 

(2) Sicut testimonium Christi confirmatum est in vobis. / Cor. y I , 
Gl.— Et ego cura Yenissem ad vos, fratres , non in sublimitate ser- 
monis, aut sapienliae , annuntians vobis testimonium Christi. Ibid., 
II, 1.— Joaji. ^poc, XII, 17. 

(3) Omnem doctrinam... yeritati deputandam, sine dubio tenen- 
lem quod Ecclesiae ab apostolis , apostoli à Christo, Christus à Deo 
accepit ; omnem verô doctrinam de mendacio pra>judicandam, quae 



8Q ESSAI SUR L'iNDlPrÉRÉNCË 

La vérité , en se développant , n*a point changé , 
non plus que le moyen de la discerner de tout ce qui 
n'est pas elle. La règle est constamment la même : 
C$ quia été cru toujours j partout, et par tous. Car 
cela est watment et proprement catholique, comme la 
force même du mot le fait assez entendre^ qui comprend 
tout presque universellement. Jamais donc nous ne nous 
écarterons de la vérité catholique^ si nous suivons Vuni-^ 
versalilé , V antiquité, le consentement (\), 

Nous disons donc avec les anciens : Le consentement 
de tous les peuples doit être regardé comme la loi même 
de la nature (2) ou la loi céleste , la loi divine , qui n'est 
que la raison de Dieu manifestée à l'homme , ainsi 
que l'explique Cicéron; et les Pères en effet prouvoient 
par le consentement universel des peuples , contre les 
hérétiques de la loi ancienne , l'existence d'un seul 
Dieu créateur du monde (3), et tous les dogmes 

sapiat contra verilatem Ecclesiarum , et apostolorum, et Christi, et 
Dei. Terlull. de Prœscript. adv. Hœretic, cap. XXI. 

(1) Quod ubique, quod semper, quod ab omnibus creditum est. 
Hoc est enim verè proprièqiie catholicum, quod ipsa yis nominis 
ratioque déclarât, quod omnia ferè universaliter comprehendit, Sed 
hoc ità demùm fiet, si sequamur universaiitem , antiquitatem , con- 
sensionem. P^inccnt. Lirinen$. Commonilor.^ cap. II. 

(2) Omni in re consensio omnium gentium, lex naturœ putanda 
est. TuscuL, lib. I, cap. XlII. 

(3) Quoniam quidera est mundi fabricator Deus... sufiFicit id... 
omnibus hominibus ad hoc demum consentientibus , veteribus qui- 
dem, et in primis à primoplasti traditione hanc suadelam custodien- 
tibus, et unum Deum fabricatorem cœli et terrae hymnisantibus j re- 
liquis aulcm post eos à prophetis Dei hujus rei commemorationem 
accipienlibus : etbnicis verô ab ipsâ conditione discenlibus... Con- 
stante igitur hoc Deo , quemadmodum diximus , cl testimonium ab 
omnibus accipienle, quoniam est, etc. S. Iren, conlr. Hœres.,\ib. ïi, 
cap. îx ; Oper. p. 126 edil. Benedict. 



EN MATIERE DE KELIGION. 87 

révélés dès Torigine au genre humain; comme ils 
prouvoient par le consentement universel des chrétiens, 
contre les hérétiques de la loi nouvelle , les dogmes 
que Jésus-Christ a révélés (1). 

Voulez-vous découvrir avec certitude la vérité , au 
milieu des erreurs et des opinions variahles : Prenez, 
dit Aristote, ce qu'il y a de premier ; voilà le dogme 
paternel (2), le dogme divin (3). EtTertuUien : Tout 
ce qu'il y a de premier est vrai; ce qui est postérieur est 
corrompu (4). 

// faut croire les anciens sans raisonner (5), dît 

(ï) Le plas grand défenseur de l'esprit particulier en matière de 
religion, Rousseau, ne laisse pas de dire, et au même moment où il 
s'efforce d'établir le principe philosophique : « Il est bien vrai que 
« la doctrine du plus grand nombre peut être proposée à tous 
» comme la plus probable ou la plus autorisée.» Lettres écrites de 
la Montagne, p. 57. Paris, 1793. 

(2) U.V et Ttç )(Oipiua.ç kÙto 10.^0%. p-à^^ov to Jl/otSTOv... ^ fi.h oZv TtXTptoç 
èàXa.. Si quis ipsum solùm primum separando accipiat... hoc est 
enira paternum dogma. Metaphys., 1. XII, c. VIII. 

(3) Qsîcoç Kv sipYi7da.i voii(<j£is : Divine profectô dictum putabit. 
lUd. 

(4) Verum quodcumque primum , adulterum quodcumque poste- 
rîus. Tertull.— Hoc erit testimonium veritatis , ubique occupantis 
principatum. Id. de Prœs^, c. XXXV. — Le protestant Stillingfleet , 
après ayoir observé qu'Origène se sert de ce principe pour réfuter 
Celse, ajoute que le seul moyen de discerner la tradition primitive 
et pure des traditions corrompues, est de faire voir que la pre- 
mière est manifestement plus ancienne. «Which Origen well réfute, 
» from the far greater antiquity of those relations among the Jews, 
» than any among the Greeks; and therefore the corruption of 
» the tradition was in them, and not in the Jews : which must be 
» our only way for finding out which vvas the original , and \vhich 
» the corruption, by demonstrating the undoubted antiquity of one 
» beyond theolher. » Oriy. sacrœ book I, ch. I, vol. I, p. 15. Oœf., 
1797. 

(5) Prlscis itaque viris credor.dum est... licet nec necessariis nec 



88 ESSAI SUR l'indifférence 

Platon. C'est la tradàton, dit Saint-Chrysostôme ; «e 

demandez rien de plus (1). 

S'agit-il de discerner, entre différens cultes , quel 
est le véritable : On doit croire , dit Cicéron ^ que 
le meilleur est le plus ancien et le plus près de 
Dieu (2). Et TertuUien : « Qui décidera si ce 
» n'est la considération du temps , attachant Tau- 
» torité à ce qui sera trouvé plus ancien , et préju- 
» géant la corruption dans ce qu'on aura reconnu 
» plus récent? car, le faux n'étant que la corruption 
;) du vrai , la vérité précède nécessairement l'erreur. 
» En un mot , ce qui est vrai c'est ce qui étoit avant 
» tout le reste ; ce qui étoit avant tout le reste , c'est 
» ce qui a été dès le commencement (3). » 

Il est donc absurde, dit Tite-Live_, de rien changer 
à ce qui est antique (4). Qu'on 7i innove donc point, dit 
un ancien pape , et quon s'en tienne à la tradition (5). 



V(>risiinilibus ralionibus eorum oralio confirmetur. Plat, in Timœo; 
Oper. lom. IX, p. 324. 

(1) UapK^ocii S7TI, tJ.'fiSs'j ttAscv ç/jTst. Traditio est: nihil quaîras am- 
pliùs. S. Crhysost. in II Epist. ad Thessal. , c. III , Homil. IV ; 
Oper. tom. VI, p. 532 éd. Benedict. 

(2) Et profectô ità est, ut id habendum sit antiquissimum et Deo 
proximuin, quod sit oplinaum. I)e legib.,\ïb. II, cap. XVI. 

(3) ()uis inter nos delerminabit nisi teniporis ratio , ei praîscribens 
auctoritatera, quod antiquiùs rcperietur ; et ei praejudicans viliatio- 
neiD , quod posteriùs revincelur ? iu quantum enim falsum corrup- 
tioestYBii, in tantum praecedat neccsse est Yeritas falsum... In 
3ummà... id yeriùs quod priùs, id priùs quod et ab initio. Terlul !. 
adv. Marcion.y lib. IV, cap. IV; Oper. p. 415 cdit. lUgalt. 

(4) Nihil motum ex antiquo probabile est Tit. Liv., lib. XXXIV, 
cap. LIV. 

(5) Nihil novandum nisi quod Iradilujn est. Steph., Pap. J, Epist. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 89 

Telle est la doctrine unanime des siècles, également 
proclamée par les patriarches , les Juifs , les Gentils , 
les chrétiens; doctrine immuable comme la vérité 
qu'elle conserve et qu'elle perpétue; doctrine enfin 
qu'un des plus grands génies qui ait paru dans le 
monde , et l'un des plus illustres docteurs de l'Église , 
résume en ces mots : « On ne peut en aucune manière 
» parvenir à la vraie religion , qu'en croyant ce que 
» l'on connoîtra plus clairement dans la suite , si l'on 
» en est digne, et en obéissant à ce qu'ordonne la 
» plus haute autorité (1). » 



aclAfroÈ; ap.lFinc. Lirin.' Commonit., c. VI.— Nihil addi corne- 
nit veluslati. Fine. Lirin. 

(1) Nous citerons en entier le passage d'où sont tirées ces paroles, 
afin qu'on voie avec quelle force saint Augustin oppose la méthode 
catholique de l'autorité, à la méihodiQhéréUque du raisonnement , qui 
ne conduit qu'au doute et à l'erreur. «Si jam salis tibi jactafus vide- 
» ris, fineraque hujusmodi laboribus vis iraponere ; sequere viam 
» calholicœ disciplinœ , quae ab ipso Christo per apostolos ad nos 
» usque manavit, et ab hînc ad posteros manatura est. — Ridiculum, 
» inquis, istud est, cùm omnes hanc se profiteantur tenere, ac do- 
» cere. Profitentur hoc omnes hœrelici, negare non possum ; sed ilà 
» ut eis, quos ïlleciant , raiionem se de obscurissimis rébus polli- 
» ceanlur redditui'os : eoque catholicam maxime criminantur, quôd 
» illis qui ad eam veniunt praîcipitur ut credant; se autem non ju- 
» gum credendi imponere, sed docendi fontem aperire gloriantur. 
» Quid, inquis, dici potuit , quod ad eorura laudem magis pertine- 
» ret ? Non ità est. Hoc enim faciunt nullo robore prœditi , sed ut 
» aliquara concilient multitudinem nomine rationis : quâ proraissû 
» naturaliter anhna gaudet liumana, nec vires suas valetudinemque 
» considcrans..., irruit in venena fallentium. Nam verareligio, nisi 
» credantur ea quœ quisqùe posteà, si se benè gesserit dignusque 
») fuerit, assequatur atque percipiat , et omninà sine quodam gravi 
» aucloïilaiis impcrio iniri rectè nullo pacto polesl. » S. AugusL, 
De ulilitate credendi, c. VIII, n. 20 et 21. Oper. tom. VIII, col. 58 
edit. Benedict. 



90 ESSA! SUR l'indifférence 

Or nous avons prouvé qu'aucune secte idolâtrique 
n'âvoit d'autorité réelle ; qu'il n'existe et qu'il n'exista 
jamais qu'une seule religion , qui a commencé avec 
le monde; religion, par conséquent, une, univer- 
selle, perpétuelle, dans ses dogmes, dans ses pré- 
ceptes, dans son culte essentiel; que toujours et 
partout on a connu son existence , et le moyen par 
lequel on pouvoit la discerner des erreurs et des su- 
perstitions nées de l'orgueil, de l'ignorance, de l'in- 
satiable curiosité et de toutes les passions humaines. 
Nous avons fait voir , en même temps , que cette reli- 
gion n'est autre que la religion chrétienne , qui seule 
possède ces grands caractères de l'autorité souveraine 
à laquelle tout esprit doit obéir, l'unité, l'universalité, 
la perpétuité. Nous allons montrer de plus, que la sain- 
teté ne lui appartient pas moins visiblement : de sorte 
qu'à quelque époque , et sous quelque rapport qu'on 
la considère , Dieu se manifeste en elle et par elle avec 
tant d'éclat, que ne pas l'apercevoir c'est être livré à 
un aveuglement si terrible , qu'on ne trouve point de 
terme pour le déplorer. 

Et que l'impie ne cherche point à se rassurer en se 
disant , que peut-être n'est-il pas en son pouvoir d'en 
sortir; qu'il cherche la lumière , et que la lumière le 
fuit. La lumière est partout, car partout est la parole 
qui éclaire tout homme venant en ce monde. Elle entre 
par la foi dans l'entendement ; et la foi , ce grand don 
de Dieu qu'il ne refuse à personne , ne dépend que de 
la volonté (1). L'esprit, comme le cœur, est libre 

(1) PxOusseau lui-même avoue, dans rÉraile, qu'au moins quelques 



EN MATIÈRE DE MILIGION. 91 

d'obéir; et si la raison n'étoit pas libre , rien dans 
l'homme ne le seroit. Mais ou l'on ferme l'oreille au 
témoignage, à la voix de l'autorité qui prescrit les 
croyances et les devoirs ; ou l'orgueil se complaît 
danâ la résistance à cette autorité nécessaire , et re- 
connue de tous les hommes : car tous les hommes 
croient sur l'autorité, et savent qu'ils doivent croire 
ce qu'atteste l'autorité la plus haute. A mesure qu'on 
viole cette loi, la vérité diminue (1) ; de là les schismes 
et les hérésies, ces rebellions qui sans cesse en pro-" 
duisent de nouvelles. Peu à peu l'on en vient à ne vou- 
loir obéir qu'à soi , à son propre jugement ; on rejette 
comme insuffisans des témoignages innombrables et 
unanimes ; et l'autorité qu'on leur refuse, on l'ac- 



hommes peuvent être coupables de ne pas croire; ce qui supposé 
que la fbi dépend de la yolonté. Et en effet, comme l'observe Pas- 
cal, « la volonté est un des principaux organes de la créance ; non 
» qu'elle forme la créance, mais parce que les choses paroissent 
» vraies ou fausses selon la face par où on les regarde. La volonté 
» qui se plaît à l'une plus qu'à l'autre, détourne l'esprit de considé- 
» rer les qualités de celle qu'elle n'aime pas : et ainsi l'esprit, mar- 
» chant d*une pièce avec la Yôlonté , s'arrête à regarder la face 
» qu'elle aime ; et, en jugeant par ce qu'il y voit, il règle insensible- 
» ment sa créance suivant l'inclination de sa volonté.» — « C'est ce 
» qui fait , dit Leibnitz, qu'une âme a tant de moyens de résister à 
» la vérité qu'elle connoît , et qu'il y a un si grand trajet de l'esprit 
» au cœur.» Théodicée, tom. II, p. 80. — Et c'est ce qui fait aussi que 
l'homme peut être justement puni pour n'avoir pas cru, ou pour 
avoir vécu dans de fausses croyances. Écoutez un des patriarches de 
la philosophie moderne. « On rendra compte un jour à Dieu de todl 
» ce qu'on aura fait en conséquence des erreurs qu'on aura prises 
» pour les dogmes véritables ; et malheur, dans cette terrible jour- 
» née, à ceux qui se seront aveuglés volontairement! » OEuvres de 
Bayle, tom. II, p. 226. 
(1) Dirainutap sunt veritates à filiis hominum, Ps., XI, 2. 



92 ESSAI SUR l'indifférence 

corde à un témoignage unique, le plus souvent dicté 
par les passions. 

Cependant la raison isolée et inquiète de sa solitude, 
y cherche en vain de tous côtés un appui qui lui 
manque toujours. Elle n'ose , elle ne peut rien affir- 
mer , ou s'imposer à elle-même des lois : et c'est cette 
impuissance, cette incurable infirmité d'un esprit con- 
centré en lui-même , dont l'impie se fait une excuse 
lorsqu'on le presse de revivre en rentrant dans la so- 
ciété où il trouver oit la foi. Qu'il interroge les païens 
mêmes , ils lui apprendront qu'en ne reconnoissant 
d'autorité que la sienne, il viole sa nature , il se dé- 
truit autant qu'il est en sa puissance , puisque rien ne 
subsiste, ni la famille, ni la cité, ni le genre humain, 
ni l'univers même, qu'en obéissant à Dieu, et à la loi 
suprême qu'il a promulguée (1). Quand donc il dit : 
Je ne puis obéir, je ne puis croire; il ment, car c'est 
comme s'il disoit : Je ne puis être; et nul en recevant 
l'existence, n'a été privé des moyens nécessaires 
pour la conserver. Cette foi qu'il voudroit se per- 
suader être impossible , le domine malgré ses efforts ; 
il ne peut la vaincre entièrement ; il ne peut parvenir 
à une incrédulité complète et tranquille : telle qu'un 
fantôme formidable , la vérité apparoît encore dans 



(1) Nihil porrô tam aptum est ad jus conditionemque naturœ 
(quod cùm dico, legem à me dici nihilque aliud intelligi yolo) quàiu 
imperium; sine quo nec domusuUa, nec civilas, nec gens, nec 
hominum universura genus stare, nec rerunoi natura omnis, nec ipse 
raundus potest : nam et hic Deo paret, et huic obediunt maria ter- 
raque, et hominum vita jussis supremse legis obtempérât. Cicer. de 
Legib.j lib. III, cap. I, n. 3. 



EiN MATIÈRE DE RELIGION. 93 

les ténèbres de son esprit ; il ne sait pas ce qu'il a vu , 
mais il a vu quelque chose, et son sommeil en est 
troublé. Ce qu annonçoit un prophète , s'accomplit en 
lui. Il y aura un jour connu de Dieu : ce nest pas le 
jour y ce nest pas non plus la nuit. Qu'est-ce donc? ne 
seroit-ce point cette lueur incertaine qui flotte et vacille 
dans une intelligence affoiblie, ce pénible état de 
doute où nous voyons l'impie tomber? Mais cet état 
ne sauroit être long : Un jour y,,, dit le prophète, et sur 
le soir la lumière se fera (1). Lumière effrayante, pleine 
d'horreur, qui se lève au bord de la tombe, pour 
éclairer sans fin une éternité de tourmens ! 



(1) Et erit dies una, quae nota est Domino, non dies nequc nos, 
et in tempore vesperi erit lux. Zacch., XIV, 7. 



Ci»-*- t^i -, 



94 ESSAI SUR l'indifférence 

.— ^^~-'»^WI II II I I . 

CHAPITRE XXXI. 

La sainlelé est un caractère du christianisme. 

Au moment où nous nous préparons à traiter un 
sujet auquel se rattachent tant de graves et im- 
portantes questions, nous ne pouvons nous défendre 
d'une pensée amère et d'un sentiment douloureux. Où 
sommes-nous? dans quel pays? chez quel peuple? à 
qui s'adressent nos paroles? et pourquoi faut-il tou- 
jours prouver le christianisme aux chrétiens? D'où 
vient donc cet esprit de doute, de contention, et d'in- 
gratitude? Où prend-on le triste courage de lutter 
contre Dieu? et quelle gloire y a-t-il à se dérober à 
ses bienfaits? Hommes malheureux autant qu'insen- 
sés ! ne vous lasserez-vous point de combattre la vé- 
rité qui s'offre à vous? Où trouverez-vous , hors 
d'elle, la paix, la douce joie de l'âme, et cette félicité 
que tout être vivant désire ? Dites , ne voulez-vous 
point être heureux? ouïe bonheur est- il pour vous 
un supplice, sitôt qu'il vous est imposé comme un 
devoir ? 

Hélas! dans nos passions aveugles, nous ne savons 
reconnoître ni le vrai ni le faux , ni le bien ni le mal. 
Trompés par toutes les erreurs, séduits par toutes les 
chimères, nous rassemblons avec une avide ardeur 
autour de nous des maux sans nombre qui ne nous 



m MAHÈRE DE RELIGION. 95 

étoient pas destinés; et environnés de ce cortège fu- 
neste, nous marchons pleins d'orgueil vers un avenir 
plus funeste encore. Car que peut attendre celui qui 
ne sauroit penser que quelque chose; lui soit promis , 
puisqu'il croit que rien ne lui est commandé? Vous 
êtes votre unique maître , eh hien ! soyez aussi votre 
rémunérateur, et cherchez dans ce qui est à vous cette 
vérité immense, ce bien infini, dont le besoin toujours 
senti, jamais satisfait, est l'éternel tourment de votre 
cœur. 

L'homme ne comprendra-t-il donc point que dès- 
lors qu'il existe il y a nécessairement une loi de son 
existence , et un législateur qui a établi et promulgué 
cette loi? véritable loi de vie^ qu'il ne peut enfreindre 
sans violer sa nature, et sans se condamner lui-même 
à mort ; comme il ne peut la connoître que par le té- 
moignage , ou l'autorité perpétuellement une et uni- 
verselle qui la proclame. Qu'est-ce que sa raison dé- 
bile, comparée à cette haute raison? ou plutôt qu'est- 
elle autre chose qu'une participation de cette raison 
souveraine, qui se communique à ceux qui l'éçoutent 
et qui lui obéissent? Ce qu'elle enseigne, ce qu'elle or- 
donne, voilà la religion. Nous avons vu que le genre 
humain, qui ne subsiste que par elle, atteste qu'elle est, 
qu'elle fut toujours, et toujours la même. Il atteste éga- 
lement qu'elle est sainte ; et ce qui nous reste à mon- 
trer, c'est que ce caractère ineffaçable de sainteté ap- 
partient manifestement au christianisme. Et comme il 
a dû le posséder dans tous les temps , puisque dans 
tous les temps il a été la seule religion véritable, il est 



96 ESSAI SUR l'indifférence 

nécessaire qu'on se souvienne que, remontant à l'ori- 
gine du monde , il s'est développé successivement 
ainsi qu'il étoit annoncé, sans jamais cesser d'être un; 
et que dès-lors, pour bien comprendre et pour recon- 
noître clairement les caractères qui lui sont propres , 
et particulièrement la sainteté, on doit le considérer 
dans son ensemble , et embrasser d'une seule vue les 
différens états sous lesquels il a subsisté depuis le com- 
mencement du monde jusqu'à nous. 

Or sa durée présente trois époques principales, et 
semblables sous plusieurs rapports aux âges de la vie 
humaine. La première révélation contenoit le germe 
de celles qui dévoient succéder, comme les premières 
vérités que la parole révèle à l'enfant renferment 
toutes les vérités qu'il connoîtra dans la suite. La ré- 
vélation mosaïque, opposant une nouvelle barrière 
aux déréglemens de l'âge des passions , confirme la 
révélation primordiale, et prépare les peuples à la der- 
nière révélation. Celle-ci enfin accomplit ce que pro- 
mettoient les deux autres, et saint Paul même l'ap- 
pelle Yâge de rhomme parfait^ auquel nous devons 
tous , dit-il , nous hâter d'arriver^ dans V unité de la 
foi^ et de la connoissance du fils de Dieu jusquà la 
pleine mesure du Christ ^ afin que nous ne soyons plus 
des en fans (i). 

Ces trois révélations ne forment point trois religions 
diverses, mais une même religion plus parfaite à me- 

(1) Occurramus omues in unitatem fidei, et agnitionis filii Dei, in 
viriim perfeclum, in mensuram aetalis plenitudinis Christi; ut jam 
non simus parYuli fluctuantes. Ep. ad Ephes., IV, 13, 14. 



EN MATIERE DE RELIGION. d7 

sure qu'elle est plus développée; comme la raison de 
l'homme n'est point une raison différente de celle 
de l'enfant, mais la même raison plus éclairée , plus 
développée, plus parfaite ; et, si l'on veut pousser en - 
core plus loin cette comparaison, on verra que les de- 
voirs de l'homme ont aussi , en proportion de ses lu- 
mières, plus d'étendue que ceux de l'enfant, quoiqu'au 
fond ce soient constamment les mêmes devoirs inva- 
riables. 

C'est ainsi que l'homme est toujours un , toujours 
identiquement le même homme , malgré les dévelop- 
pemens ou plutôt en vertu des développemens mêmes 
qui s'opèrent et qui doivent s'opérer dans ses facultés 
pour qu'il parvienne à la perfection conforme à sa 
nature; et c'est ainsi encore que la religion est tou- 
jours une^ toujours identiquement la même religion , 
malgré les développemens ou plutôt en vertu des dé- 
veloppemens mêmes qu'elle a dû éprouver pour at- 
teindre sa perfection , ou pour devenir l'expression 
parfaite des rapports qui existent entre Dieu et 
l'homme. 

L'unité du christianisme est d'ailleurs, comme nous 
l'avons montré, un fait perpétuel; puisqu'on n'y peut 
rien ajouter ni en rien retrancher, sans renverser 
complètement la religion primitive. 

Et remarquez que dès-lors la vérité du christianisme 
est invinciblement prouvée , et que nous n'avons à la 
rigueur nul besoin des autres preuves que nous expo- 
serons bientôt. Car, et ceci mérite une attention pro- 
fonde, nous avons vu que si l'on rejetoit l'autorité du 

TOME 4. 7 



9S ESSAI SUR l'indifférence 

genre humain et qu'on refusât de l'admettre pour rè- 
gle des croyances, on étoit inévitablement conduit au 
scepticisme le plus absolu, ou à l'anéantissement de la 
raison. 

Or le genre humain atteste l'existence d'une vraie 
religion. Il atteste également que cette religion est une, 
universelle, perpétuelle. 

La seule rehgion qui soit une, universelle, perpé- 
tuelle, est le christianisme. Nous l'avons prouvé, et 
nous défions qu'on renverse l'ensemble de nos preuves. 
Donc le christianisme est la vraie religion. 
Observez en outre que , quand on croiroit pouvoir 
montrer, ce qu'on ne fera jamais, que quelqu'un des 
caractères dont nous venons de parler manque au 
christianisme; à moins de montrer de plus, et on ne 
l'essaiera même pas, qu'il existe une autre religion 
qui réunit plus évidemment tous ces caractères , on 
n'arriveroit encore qu'à une conclusion absurde, 
savoir, qu'il n'existe aucune vraie religion. 

Cette conclusion seroit absurde, car il en résul- 
ieroit que le genre humain s'est trompé en attestant 
qu'il existe une religion vraie; que par conséquent 
on ne peut se tenir assuré de rien sur son témoi- 
gnage; et que dès-lors, n'ayant plus de règle cer- 
taine de jugement, nous devons douter de tout sans 
exception : dernier terme de la folie, où il est même 
impossible à aucun homme de parvenir. 

Mais , pour nous renfermer dans le sujet particulier 
de ce chapitre ; c'est la croyance unanime des peu- 
ples, que la religion primitive a Dieu pour auteur : 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 99 

or la religion primitive et le christianisme sont iden- 
tiquement la même religion; donc le christianisme, 
venant de Dieu, est saint comme Dieu même. 

Il n'en faut pas davantage à une raison droite pour 
croire sans hésiter ; et tandis que l'orgueil défiant et 
curieux interroge le souverain Etre , et lui demande 
comment ses œuvres sont dignes de lui , la foi répète 
avec amour : // ahïen fait toutes choses (1)! et ne 
pense pas que sa vérité, sa honte, sa justice, doivent, 
pour être reconnues, suhir le jugement et recevoir 
l'insolente sanction d'aucune de ses créatures. 

Ce n'est pas que la religion qu'il a révélée craigne 
le regard de l'homme, et se refuse à l'examen de la 
raison. Elle ne lui soumet pas sans doute sa divine 
autorité; mais sûre d'elle-même, elle lui dit : Je n'ai 
pas hesoin des ténèhres, je suis venu les dissiper. Me 
voilà; je ne redoute ni ton œil que j'ai ouvert, ni la 
lumière qu'il ne reçoit que de moi. 

Pour se former une juste notion de la sainteté du 
christianisme , il faut d'ahord s'élever jusqu'à Dieu 
et comprendre que lui seul est saint par sa propre na- 
ture (2). La sainteté est son être même, en tant qu'il 
est la vérité et l'ordre essentiel. 

Il suit de là clairement que la sainteté dans l'homme, 
est la conformité de ses pensées ou de ses croyances 
avec les pensées de Dieu ouïes vérités éternelles; et 



(1) Benè omnia fecit. Marc, NU, 37. — Sanctus in omnibus operi- 
bus suis. Ps.^ CXLIV, 13. 

(2) Sanctus sum ego Dominus. Levil., XX, 26. — Non est sanc- 
tus, ut est Dominus. I Reg., II, 2. 

7. 



100 ESSAI SUR l'iJNDIFFÉRENCE 

la conformité de ses volontés et de ses actions avec les 
volontés de Dieu, qui sont Tordre immuable. 

Mais l'homme par lui-même ne connoît ni les 
pensées ni les volontés de Dieu; il est donc néces- 
saire que Dieu les lui révèle, et tous les peuples en effet 
attestent l'existence d'une semblable révélation. 

Autant il est certain qu'elle existe et que Dieu en 
est l'auteur, autant il est certain qu'elle est sainte. 
Mais en quoi consiste sa sainteté? quelle est l'idée 
qu'on en doit avoir? Ce qui vient d'être dit le fait 
assez entendre. 

Une doctrine est sainte , quand elle est l'expression 
des vérités divines. 

Une loi est sainte, quand elle est l'expression des 
volontés de Dieu. 

Tout ce qui est un moyen d'union entre Dieu et 
l'homme, c'est-à-dire tout ce qui aide l'homme à se 
rapprocher de Dieu , ou à devenir semhlahle à lui dans 
ses pensées ,ses volontés, ses actions (1), est saint; 
et c'est de la sorte que certaines cérémonies du culte , 
indifférentes en elles-mêmes, sont saintes, et par le 
caractère que leur imprime l'autorité sainte qui les 
ordonne, et par leur objet, qui est la gloire de Dieu et 
la sanctification de l'homme. 

Nous ne pensons pas que l'on conteste aucune de 
ces maximes prises dans leur généralité. Les supposant 
donc reconnues, nous allons prouver que le christia- 

(1) Sancti estole, quia ego sanctus sum. Levit.y XI, 44. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 101 

nisme est saint dans ses dogmes , dans sa morale , dans 
son culte. 

Observons d'abord que si on rejetoit entièrement 
la doctrine chrétienne, rejetant parla même toute idée 
de Dieu et des rapports qui existent entre lui et nous, 
ondétruiroit toute religion, toute vérité, toute sain- 
teté. Observons de plus que lorsqu'on s'écarte de 
cette doctrine, c'est toujours par voie de négation. 
Personne n'ajouta jamais aucun dogme positif au 
symbole catholique ou universel des chrétiens; per- 
sonne ne leur dit jamais : Quelque chose vous manque; 
personne ne prétendit jamais avoir découvert, en 
matière de religion , une vérité que n'enseigne point 
la religion catholique. Donc elle renferme toutes les 
vérités révélées, quelles qu'elles soient, ou tout ce 
qu'il y a de saint dans les croyances des hommes. 

Mais n'auroit-elle point altéré ces vérités saintes 
en y joignant des dogmes faux? Elle obligea croire 
tout ce qui doit être cru , ou tout ce qui est vrai et 
nécessaire à la sai\ctifi cation de l'homme; nul doute : 
mais n'oblige-t-elle point à croire davantage? en 
d'autres termes, la foi qu'elle exige, la doctrine 
qu'elle commande d'admettre est-elle une, ou forme- 
t-elle un tout dont les parties soient tellement liées , 
qu'on n'en puisse rien retrancher sans l'anéantir? Elle 
l'assure (1) : voyons. 

A moins d'accuser d'erreur tout le genre humain , 
c'est-à-dire à moins de renoncer à toute certitude , à 

(t) Unus Dominus , una fides. Fp. ad Fphes., IV, 5. 



102 ESSAI SUR l/iNDIFFÉRENCE 

toute vérité , on est forcé de convenir que parmi les 
dogmes de la religion catholique ceux qui ont été tou- 
jours universellement crus sont saints et vrais. Qui 
oseroit les nier en présence de tous les siècles et de 
toutes les nations? qui oseroit seulement les mettre en 
doute ! N'entendez-vous pas ce cri qui s'élève : Im- 
piété î blasphème ! Le monde entier s'émeut et tres- 
saille d'horreur , sitôt qu'on ébranle ces antiques bases 
de la foi et de la vertu. 

Or celte foi antique renferme et suppose tous les 
points de la foi chrétienne. L'homme est déchu de 
son innocence ; il naît coupable d'un crime hérédi- 
taire qui doit être expié : nulle croyance plus univer- 
selle. Où trouverez-vous hors du christianisme cette ex- 
piation nécessaire? Les anciens n'avouoient-ils pas l'in- 
suffisance de leurs sacrifices? Le sang couloit à grands 
flots , et même , chose horrible à imaginer , le sang de 
l'homme; mais ce sang qu'ils versoient, ont-ils ja- 
mais dit, pensèrent-ils jamais qu'il pût sauver tous 
les hommes ? Et cependant partout existoit l'espérance 
du salut, fondée sur une expiation qui n'existoit nulle 
part. Il falloit donc qu'elle fût accomplie , ou la foi 
perpétuelle du genre humain n'eût été qu'une perpé- 
tuelle illusion. Elle s'est accomplie en effet, le chris- 
tianisme nous l'enseigne , et confirme ainsi la vérité 
de la doctrine antique, comme l'antique doctrine 
confirme et prouve la vérité de la doctrine ehré- 
tienne , dont elle est le fondement. Et quoi de plus 
saint en soi-même qu'une doctrine qui annonce à 
l'homme que son crime est effacé; que, rentré en grâce 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 103 

avec son Auteur, il est rappelé à un état saint > par 
une nouvelle alliance avec Dieu , principe de toute 
sainteté? 

Le genre humain croyoit encore, d'après une in- 
variable tradition, qu'un Envoyé céleste, qui seroit 
homme et qui seroit Dieu, viendroit un jour opérer 
le salut du monde. Ce Rédempteur promis étoit l'at- 
tente de toutes les nations. // nous sauvera, disoit Pla- 
ton, en nous instruisant de la doclrine véritable, — 
Pasteur , prince , docteur universel ^ et vérité souveraine j 
il aura, disoit Confucius, tout pouvoir au ciel et sur la 
terre. Quel est ce Sauveur? Il faut bien le montrer, ou 
soutenir que le genre humain a été dans l'erreur pendant 
quatre mille ans. Excepté les Juifs , qui chaque jour 
enfantent avec douleur une espérance nouvelle que 
le lendemain détruit , les peuples ont cessé d'attendre 
ce divin Libérateur. Donc, encore un coup, s'il n'a 
pas paru, la foi des anciens temps étoit une foi trom- 
peuse. Le croirez-vous? le direz-vous? Oserez-vous 
renverser d'un mot toutes les bases de la religion et 
de la raison humaine ? Vous reculez devant cette in- 
évitable conséquence. Eh bien! apprenez-nous donc 
où, quand , chez quel peuple, dans quel siècle est 
venu Celui qui devoit venir. Quel est-il? quel est son 
nom? Chrétiens, vous le savez! et jamais un autre 
nom n'a été opposé à ce grand nom. Cherchez, de- 
mandez, hors du christianisme,- tout se tait. Quel 
autre que le Christadit : Me voici (i)? De quel autre 

I III I ' — .il— r—^— #■——»■ 

(1) Tune dixi : Ecce TCnio. P$., XXXIX, 8. 



104 ESSAI SUR l'indifférence 

a-t-il été dit : Koilà celui qui ôte le péché du monde (1)? 
On peut sans cloute, car que ne peut-on pas, on peut 
refuser de le reconnoître (2) ; les hommes peuvent 
l'exclure de ce qu'ils appellent leur religion , mais sa 
place reste vide , et bientôt il s'y forme un gouffre où 
toutes les vérités s'engloutissent. 

On croyoit universellement que le Désiré des na- 
tions seroit Dieu, on croyoit aussi qu'il seroit homme : 
mystère impénétrable avant son accomplissement, et 
qui ne s'explique que par V Homme-Dieu , et par les 
vérités qu'il a révélées? La distinction des personnes 
divines, la Trinité, l'Incarnation (3), tous ces dog- 
mes chrétiens sont, pour ainsi parler, l'expansion du 
dogme antique, où ils étoient cachés (4), suivant la 
juste expression d'un saint docteur. Les nier, c'est 
non seulement nier la foi universelle, c'est couper la 
racine de toute croyance; car, remarquez-le bien , 
si Jésus-Christ n'est pas le Rédempteur qu'at- 
tendoit le monde entier, il n'y a point eu de Rédemp- 
tion ; si Jésus-Christ n'est pas homme et s'il n'est pas 
Dieu, si le Ferhe ne s'est pas fait chair , etna pas 
habité parmi nous (5) , tous les peuples ont été le jouet 

(1) Ecce qui tollit peccatura mundi. Joan., I, 29. 

(2) In raundo erat, et raundus per ipsiim factus est, et miindiis 
eum non cognovit. In propria venit, et soi eum non receperunt. Quot- 
quot autem receperunt eum, dédit eis potestatem filios Dei fieri, his 
qiii creduntin nomine ejus. Joan., I, 10 — 12. 

(3) Porphyre avoue la possibilité de l'incarnation du Verbe. Vid. 
Alnelan Quœst., lib. II, cap. XIII, p. 235. 

(4) Ante Chrisli adyentum fides Trinitalis erat occultata in fide 
majorum; sed per Christura manifcstata est mundo, et per aposto- 
los. S. Thom., 2. 2. Quœst., II, art. 8. 

(5) Et Verbnm caro factura est, et habitavit in nobis. Joan., I, 14. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 105 

de Terreur pendant quarante siècles. S'il n'existe pas 
en Dieu trois personnes dans une seule nature ; si le 
Père, le Fils, le Saint-Esprit, au nom desquels 
Jésus-Christ a ordonné à ses apôtres de baptiser et 
d'enseigner toutes les nations , ne sont pas ces trois 
personnes égales et distinctes; si l'Esprit divin, qu'il 
avoit promis à ses disciples de leur envoyer , n'est pas 
venu renouveler la terre ^ Jésus-Christ est un impos- 
teur. Donc alors point de Rédemption ; donc la reli- 
gion primitive , fondée sur cette Rédemption future , 
étoit fausse ; donc le genre humain s'est trompé per- 
pétuellement dans les choses qu'il lui importoit le plus 
de connoître ; donc on ne peut rien admettre comme 
certain sur son témoignage ; donc un doute universel, 
et , dans l'invincible sentiment que nous avons de la 
corruption de notre nature, une douleur sans conso- 
lation et un désespoir sans remède. 

Tel est l'abîme où tombe nécessairement quiconque 
rejette un seul point de la doctrine chrétienne. Et 
qu'offre-t-elle qui ne porte en soi le caractère de sain- 
teté essentiel] à la vraie religion ? Que commande- 
t-elle de croire? Un Dieu saint par essence, et trois 
personnes éternellement subsistantes dans ce Dieu 
unique : le Père créant tout ce qui est par son Verbe; 
le Fils rachetant par un ineffable sacrifice le genre 
humain condamné; l'Esprit saint concourant, par 
l'infusion de sa grâce , à la sanctification de l'homme 
racheté. Encore une fois, nous le demandons à l'in- 
crédule lui-même; qu'y-a-il dans cette doctrine qui ne 
soit digne de la sainteté de Dieu, puisqu'elle n'est 



106 ESSAI SUR l'indifférence 

que la manifestation de sa puissance, de sa vérité, de 
sa justice et de sa miséricorde infinie? « Dieu a aimé 
» le monde , jusqu'à donner son Fils unique; afin que 
» quiconque croit en lui ne périsse point , mais qu'il 
» ait la vie éternelle : car Dieu n'a point envoyé son 
» Fils dans le monde pour condamner le monde , mais 
» pour que le monde fût sauvé par lui (1). » 

Ne voyez-vous pas dans ce seul mot le sommaire 
de toute la religion , la substance de la foi ancienne , 
et l'accomplissement des espérances de ce monde , que 
Jésus-Christ est venu sauver? 

« Celui qui croit en lui n'est point condamné ; 
» mais celui qui ne croit pas est déjà condamné , 
» parce qu'il ne croit point au nom du Fils unique de 
» Dieu (2). « 

Et pourquoi condamné ? Christ , fils du Dieu 
vivant ! peut-être que ce malheureux n'a pas pu vous 
reconnoître. L'erreur involontaire est-elle un crime à 
vos yeux ? Punissez-vous dans le juste la foiblesse de 
l'esprit, comme vous punissez dans le méchant la cor- 
ruption du cœur ? La foi dépend-elle de nous ? Cet 
infortuné qui ne croit point, peut-il croire ? et sur quel 
motif est-il condamné? 

« Voici sa condamnation : La lumière est venue 



(1) Sic enim Deus dilexit mundum, ut Filium suum unigenitura 
daret : ut oranis qui crédit in eum, non pereat, sed habeat Titam 
aBternam. Non enim misit Deus Filium suum in mundum, ut judicet 
mundum, sed ut salvetur mundus per ipsum. Joan., III, 16, 17. 

(2) Qui crédit in eum, non judicatur ; qui autem non crédit , jam 
judicatus est : quia non crédit in nomine unigeniti Filii Dei. Joan., 
m, 18. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. lOiT 

)) dans le monde , et les hommes ont mieux aimé les 
» ténèbres que la lumière : 'parce que leurs œuvres 
» étoient mauvaises. Quiconque fait le mal , hait la 
» lumière, et ne vient point à la lumière, afin que ses 
)) œuvres ne soient pas dévoilées. Mais celui qui fait 
)) la vérité^ vient à la lumière , afin que ses œuvres 
» soient manifestées, parce quelles sont faites en 
» Dieu(l). )) 

Comprenez donc que la lumière est offerte à tous; 
et qu'en choisissant les ténèbres on rejette librement 
le don divin , par un usage criminel de la volonté ré- 
solue à se fixer dans le mal. On nie la vérité, la sain- 
teté de la doctrine, à cause de la sainteté des devoirs 
qu'elle impose. Qui ne seroit chrétien , si le christia- 
nisme permettoit à chacun de vivre selon ses désirs ? 
On doute , parce qu'on veut douter ; on doute, parce 
que l'esprit traite secrètement avec les passions / et 
leur livre , pour un indigne prix, la vérité qu'il feint 
d'aimer, comme Vhomme de meurtre (2) livra la vérité 
vivante. 

La morale évangélique épouvante la mollesse , et 
consterne la nature humaine dégradée. Sous le triste 
joug de leurs vices (3), les enfans d'Adam la con- 

(1) Hoc est autem judicium : Quia lux venit in mundum, et di- 
lexerunt homines magis tenebras , quàm lucem ; erant enim eorum 
mala opéra. Omnis enim qui malé agit, odit lucem, et non venit ad 
lucem, ut non arguantur opéra ejus : qui autem facit yeritatem, ye- 
nit ad lucem, ut manifestentur opéra ejus, quia in Deo sunt facta. 
Joan., III, 19—21. 

(2) Judas surnommé Iscariotes ou Thomme de meurtre, vir oc- 
sisionis. 

(3) Jugum graye isuper fîlios Adam. Eccles., XI, 1. 



108 ESSAI SUR l'indifférence 

templent et Tadmirent avec effroi. Sa beauté, sa pu- 
reté , sa sainteté les subjuguent. Tous rendent hom- 
mage à sa perfection ; et , quand ils s'écartent de ce 
qu'elle prescrit , vaincus encore par elle , il leur en 
coûteroit moins de se condamner eux-mêmes, que de 
l'accuser. La conscience universelle y reconnoît, mais 
plus développés , les préceptes de justice promulgués 
originairement. La loi qui régloit les actions , pénètre 
jusque dans le cœur pour en régler les mouvemens les 
plus imperceptibles. Dans ce qu'elle ordonne, dans ce 
qu'elle défend , dans ce qu'elle conseille , tout est d'un 
ordre supérieur ; tout annonce un état plus élevé , où 
l'homme, rendu à l'innocence, est appelé par son Sau- 
veur, et dont il voit en lui le modèle. En lisant 
l'Évangile, si simple et si divin, on se sent comme 
ravi par quelque chose du ciel. Je ne crois pas qu'il 
existe un être humain qui pût, à ce moment, com- 
mettre une mauvaise action. 11 faut auparavant que 
l'impression qu'il a reçue s'efface ; il faut que la pa- 
role de grâce et de vérité, dont le charme indéfinissable 
suspendoit la puissance du mal, cesse de résonner dans 
son âme émue. 

« Aimez Dieu de tout votre cœur , de tout votre 
» esprit, de toutes vos forces : voilà le premier et le 
» plus grand commandement. Le second lui est sem- 
» blable : Aimez votre prochain comme vous-même. 
» Ces deux commandemens renferment toute la 
» loi(l). » 



(1) Dillges Dominum Deura t«iim ex loto corde tuo, et ex totâ 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 109 

Ils renferment en effet et la justice et la charité, qui 
n'est que la perfection de la justice. Nul devoir qui 
n'en découle. Il est également impossible d'y rien 
ajouter, d'en rien retrancher; et c'est en les observant 
que l'homme achève de devenir semblable à Dieu^ 
autant qu'il peut l'être. La foi sanctifie son esprit, en 
rendant ses pensées conformes aux pensées divines (1); 
l'amour sanctifie son cœur, en le remphssant des 
mêmes sentimens que Dieu a pour lui-même (2) et 
pour les êtres qu'il a créés ; et par là s'explique ce 
précepte , jusqu'alors incompréhensible : Soyez par- 
faits, comme votre père céleste est parfait (3). » 

Quel autre que Jésus-Christ tint jamais un pareil 
langage ? Que comparerez-vous à ses enseignemens ? 
Cherchez, examinez, dites-nous ce qui y manque, ou 
ce qu'on pourroit y réformer. Il y a dix-huit siècles 
que les peuples les entendirent pour la première fois : 
philosophes si fiers de votre raison , vous qui vantez 
avec tant de faste les progrès de la sagesse , montrez- 
nous les perfectionnemens que lui doit la règle des 



anima tuà, et ex omnibus viribus tuis, et ex omni mente tuà. Luc, X, 
27. — Hoc est maximum, et primummandatum. Secundum autem si- 
mile est huic : Diliges proximum tuum sicut te ipsum... In his duo- 
bus mandatis uniyersa lex pendet, et prophetae. Mallh., XXII, 38, 
39 et 40. 

(Ij Sanctifica eos in veritate. Sermo tuus veritas est... Et pro eis 
ego sanctifico meipsum ; ut sint et ipsi sanctificati in veritate. Joan., 
XVII, 17 et 19. 

(2) Et notum feci eis nomen tuum, et notum faciam; ut 
dilectio, quâ dilexisti me, in ipsis sit, et ego in ipsis. Ibid., 26. 

(3) Estote ergo vos perfecti , sicut et pater vesler cœlestis perféc- 
tus est. Malth., V, 48. 



110 ESSAI SUR l'indifférence 

mœurs. Vous vous taisez : eh bien, Rousseau va parler 
pour vous. 

« Je ne sais pourquoi Ton veut attribuer aux pro- 
» grès de la philosophie la belle morale de nos livres. 
» Cette morale, tirée de l'Évangile, étoit chrétienne 
» avant d'être philosophique. . .Les préceptes de Platon 
« sont souvent très sublimes ; mais combien n'erre- 
» t-il pas quelquefois , et jusqu'où ne vont pas ses er- 
» reurs !... L'Évangile seul est, quant à la morale, 
» toujours sûr, toujours vrai, toujours unique et tou- 
)) jours semblable à lui-même (1). w 

Supposez la morale chrétienne abolie , à l'instant 
plus de société, plus de famille , plus de lois ; le crime 
seul régneroit, et la vie même tariroit dans sa source. 
Supposez au contraire une obéissance complète à ses 
commandemens , la terre, purifiée de tout désordre , 
seroit l'image du ciel , et , comme lui, le séjour de la 
paix, du bonheur, de l'innocence et de la sain- 
teté (2). 

Et remarquez encore dans le christianisme, dans sa 
morale et dans ses dogmes , un caractère de divinité 



(1) Lettres écrites de la Montagne ; IlPlet., p. 86, 87; not. Paris, 
179^. 

(2) Bolingbroke lui-même n'a pu s'empêcher de le reconnoître : « Il 
» ne parut jamais dans le monde, dit-il, de religion dont la tendance 
» naturlele ait été plus propre à augmenter la paix et le bonheur des 
» hommes, que ne l'est celle de la religion chrétienne. Le système 
» de religion renfermé dans l'Évangile est un système complet , 
» remplissant tout ce que se propose la religion naturelle ou révé- 
» lée. L'Érangile de Jésus-Christ est une leçon continue de la mo- 
» raie la plus stricte, de la justice, de la bienveillance et de la cha- 
» rite universelle. » Analyse de Bolingbroke, sect. XII. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. fil 

bien frappant. Quand Dieu se résolut à faire éclater sa 
gloire au dehors par la création, c'est-à-dire à mani- 
fester sa puissance, sa vérité, son amour, il voulut 
que nul être créé ne pût jamais s'attribuer aucun des 
dons qu'il tenoit de lui seul , et concourir, en quelque 
sorte, à se créer lui-même. Et c'est pourquoi la puis- 
sance de l'homme dispose des choses matérielles qui 
sont à sa portée, les combine, mais ne produit rien 
véritablement. De même aussi sa raison combine, rap- 
proche, compare les vérités qu'elle a reçues, mais 
n'invente aucune vérité ; et dès-lors elle ne peut non 
plus découvrir aucun devoir, ou inventer aucune 
vertu. En effet , pendant quatre mille ans , on ne voit 
pas que l'esprit humain , quel que fût le degré de cul- 
ture et de civilisation des peuples divers, ait ajouté 
aucun dogme, aucun précepte, à ceux qui avoient été 
révélés au commencement. Ils dévoient cependant se 
développer, mais non par l'effort de l'homme. Jésus- 
Christ paroît au temps marqué : // redit dans le monde 
ce qu^ïla entendu de celui qui l'envoie (1). De nouveaux 
dogmes et de nouveaux préceptes sortent , pour ainsi 
parler, des préceptes et des dogmes anciens ; et depuis 
cette dernière révélation, annoncée dès l'origine et 
perpétuellement attendue, l'esprit humain, si avide de 
Savoir, si orgueilleux de trouver , n'a pas fait un seul 
pas dans la connoissance de Dieu et de nos rapports 
avec lui. Il a douté, il a nié, il a dévasté le royaume de 



(1) Qui me misit verax est : et ego quœ audivi ^b m^ fasaçi Ipquor in 
mundo . Joan., VIII, 26. 



112 ESSAI SUR l'iindifféreince 

la vérité et de la vertu, mais jamais il ne l'étendit par 

de nouvelles conquêtes. 

Or puisque le premier homme connoissoit de la re- 
ligion tout ce que les hommes en ont connu pendant 
quarante siècles, et que nous ne connoissons de plus 
que ce que Jésus-Christ nous en a appris , elle a donc 
été, dans toute sa durée, entièrement indépendante de 
la raison humaine , qui, avant et après la venue du 
Médiateur, ne put jamais découvrir d'elle-même ni un 
dogme, ni un devoir : donc le christianisme est évi- 
demment divin , par cela même que son auteur a pro- 
clamé de nouveaux devoirs et manifesté de nouveaux 
dogmes. 

Que si quelqu'un contestoit cette preuve de la divi- 
nité de la religion chrétienne , nous lui opposerions 
Rousseau lui-même, dont voici les paroles : « Nous 
» reconnoissons l'autorité de Jésus-Christ, parce que 
» notre intelligence acquiesce à ses préceptes et nous 
» en découvre la sublimité. Elle nous dit qu'il convient 
» aux hommes de suivre ses préceptes , mais qutl étoit 
» au-dessus d'eux de les trouver (1). » 

Le culte n'étant que l'expression du dogme, il 
s'ensuit que le christianisme, saint dans ses dogmes 
et dans sa morale, est également saint dans son culte. 
L'adoration d'un seul Dieu par un seul Médiateur en 
est le fond, comme elle l' étoit du culte antique ; mais 
le véritable sacrifice remplace les sacrifices figuratifs. 



(1) Lettres écrites de la Montagne^ p. 30. Paris, 1793, 



\ 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 113 

Accompli sur la croix, il se perpétue tous les jours 
sur ï autel. Depuis le lever du soleil jusqu'au couchant, 
le nom du Seigneur est grand parmi les nattons : on sa- 
crifie en tout lieu^ et Von offre à son nom une ohlation 
pure (1), l'hostie sainte qui devoit opérer la réconci- 
liation du monde (2). Le pontife des biens futurs (3), 
dont le sacerdoce est éternel (4); celui qui est tout 
ensemble le sacrificateur et la victime; après avoir 
consommé, par l'effusion de son sang, la rédemption 
de l'homme coupable, continue de s'offrir pour lui, 
d'une manière non sanglante, dans le sacrifice eucha- 
ristique (5), et s'offrira éternellement à son Père dans 
le ciel (6). 



(1) Ab or tu solis usque ad occasum , magnum est nomen meura 
in gentibus ; et in omni loco sacrificatur , et offertur nomini meo 
oblalio munda. Malach.y I, 11. 

(2) Deus erat in Christo mundum reconcilians sibi. JEp. II ad 
Corinth., V, 19. 

(3) Chris tus autem assistens pontifex futurorum bonorum... neque 
persanguincm hircorum aut vitulorum , sed per proprium sangui- 
nem, introivit semel in sancta, aelernâ redemptione inyentà. Ep. ad 
i/eftr., IX, 11, 12. 

(4) Hic autem; eo quôd maneat in œternum , sempiternum habet 
sacerdotium undè et salvere potest accedentes per semetipsum ad 
Deum. /5td., VII, 24,25. 

(5) Idipsum quod semel in cruce perfecit, non cessât mira- 
biliter operari, ipse offerens, ipse et oblatio. Prœfat. de »SS. Sa- 
cram. 

(6) Scrutamini scripturas, in quibus putalis vos habere vitam œter- 
nam. Et profectô haberelis, si Christum in eis intelligeretis, et te- 
neretis. Sed perscrutamini eas : ipsae testimonium perhibent de hoc 
sacriûcio mundo, quod offertur Deo Israël ; non abunâ gente vestrâ, 
de cujus manibus non se accepturum praedixit ; sed ab omnibus 
gentibus, quœ dicunt : Venile ascendamus in monlcm Domini. Nec 
in uno loco, sicut vobis prœceptum erat in terrenà Jérusalem ; sed 

TOME 4. 8 



114 ESSAI SUR l'indifférence 

« Lorsque nous considérons ce qu'opère Jésus- 
» Christ dans ce mystère, et que nous le voyons par 
» la foi présent actuellement sur la Sainte-Table avec 
» ces signes de mort, nous nous unissons à lui en cet 
» état, nous le présentons à Dieu comme notre unique 
» victime, et notre unique propitiateur par son sang, 
» protestant que nous n'avons rien à offrir à Dieu 
» que Jésus-Christ, et le mérite infini de sa mort. 
» Nous consacrons toutes nos prières par cette divine 
» offrande; et en présentant Jésus-Christ à Dieu, 
» nous apprenons en même temps à nous offrir à la 
» Majesté divine en lui et par lui comme des hosties 
» vivantes. 

» Tel est le sacrifice des chrétiens, infiniment dif- 
» férent de celui qui se pratiquoit dans la loi : sacri- 
» fice spirituel et digne de la nouvelle alliance, où la 
» victime présente n'est aperçue que par la foi, où le 
» glaive est la parole qui sépare mystiquement le 
» corps et le sang, où ce sang par conséquent n'est 
M répandu qu'en mystère, et où la mort n'intervient 
» que par représentation; sacrifice néanmoins très 
» véritable, en ce que Jésus-Christ y est véritable- 
j) ment contenu et présenté à Dieu sous cette figure 
» de mort : mais sacrifice de commémoration, qui, 
» bien loin de nous détacher du sacrifice de la croix, 
» nous y attache par toutes ses circonstances, puisque 



in omni loco, usquc in ipsam Jérusalem... Aaron sacerdotium jam 
nullum est in aliquo templo , et Chiisti sacerdotium in aeternum 
persévérât in cœlo. S. Augml. Tract, adv. Judœos, cap. XIII; 
Oper, tom. VIII, col. 39. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 115 

}) non seulement il s'y rapporte tout entier , mais 
» qu'en effet il n'est et ne subsiste que par ce rapport, 
» et qu'il en tire toute sa vertu (1). » 

Toute celle des sacremens vient aussi de cet ineffa- 
ble sacrifice, qui nous a ouvert les trésors de la miséri- 
corde infinie. Et voyez ce que Dieu fait, sous la nou- 
velle alliance, pour la sanctification de sa créature 
déchue. Il n'est pas une époque, pas un acte impor- 
tant de la vie humaine, auquel Jésus-Christ n'ait at- 
taché des grâces particulières par l'institution d'un rit 
sacré. Le baptême nous régénère à notre naissance, 
il nous rétablit dans la justice originelle que nous 
avions perdue en Adam. Lorsque le penchant au mal, 
qui subsiste toujours en nous (2), se développe, un 
nouveau secours nous est préparé contre les erreurs 
de l'âge des passions. A la voix du pontife, l'Esprit 
saint descend en noire âme, pour l'enrichir de ses 
dons, et nous confirmer dans la foi. Bientôt, partici- 
pant au mystère d'amour qui s'accomplit et se renou- 
velle sans cesse, nous sommes appelés au banquet cé- 
leste, où l'Auteur de la vie se fait lui-même notre 
aliment incompréhensible. Avons -nous souillé par 
quelque faute la robe d'innocence dont nous fûmes 
revêtus dans le baptême, la pénitence lui rend sa pre- 
mière blancheur. Les anciens avoient pressenti (3), 



(1) Bossuet ; Exposit. de la doctr. de l'Église cath., chap. XIV, 
édit. de P^ersailles. 

(2) Sensus et cogitatio humani cordis in malum prona sunt ab 
adolescentiâ sua. Gènes., VIIï, 21. 

(3) Les Juifs avoient une sorte de confession ( Maimon. in Maase 

8. 



116 ESSAI sur» l'lndïfférence 

et les philosophes mêmes ont avoué l'utilité de la con- 
fession (1). Elle prévient plus de crimes encore qu elle 



Korharty cap. III. — Pugio fidei , III part., Dist. III, cap. XIV, 
p. 830, et alib. Lipsiœ , 1687. — Outram de Sacrif., lib. I, c. XV, 
§ 10). — Cet usage existoit en Egypte, en Grèce, à Rome et par- 
tout où s'introduisirent les mystères d'Eleusis [Arist. apud Ant. 
Melissa, cap. XVI. — Plut, de Superst. — Meursins, cap. VII et 
VIII). « Sayez-YOus, dit Sénèque, pourquoi nous cachons nos vices? 
» C'est que nous y sommes plongés : dès que nous les confesserons, 
» nous guérirons. Quare sua vilia nemo confilelur? Quia in illis 
» eliamnum est , vilia sua con/ileri sanitatis indicium est » 
(Epist. LUI). — Dans l'Inde et chez les Guèbres, même coutume 
{Bardesan. ap Porphyr. de Slyg.). — « Plus l'homme qui a commis 
» un péché s'en confesse véritablement et volontairement, plus il 
» se débarrasse de ce péché ', comme un serpent de sa vieille peau » 
{Lois de Menu, fils de Brahma , dans les OEuvres de sir W. Jo- 
nes, tom. III, chap. XI, n. 64 et 233). Il y a au Tibet un jour solen- 
nel où le grand Lhama paroît en public. Avant d'entrer dans le 
temple, il se purifie par la confession, et engage ensuite les assistans 
à se confesser aussi, pour recevoir l'absolution des péchés dont ils 
se sentiroient coupables [Alphabet. Tibetan., tom. I, p. 264 et 265). 
— Enfin on a trouvé l'usage de la confession à Siam, dans le Laos, 
au Japon et jusque chez les peuples de l'Amérique [Alnet. Quœst^y 
lib. II, cap. XX, n. 4, p. 274 et seq. — Carli, Lettres amcric. , t. I, 
p. 153 et 154); tant cette institution, sanctifiée par Jésus-Christ qui 
en a fait un sacrement, est conforme à la nature de l'homme. 

(1) « Que de restitutions, que de réparations la confession ne fait- 
» elle point faire chez les catholiques {Rouss., Emile, liv. IV, p. 58 ; 
not., Édil. de 1793) ! « La confession est une chose excellente, un 
» frein aux crimes. Elle est très bonne pour engager les cœurs ul- 
» cérés de haine à pardonner, et pour faire rendre par les petits 
» voleurs ce qu'ils peuvent avoir dérobé à leur prochain » (>f^of<., 
Dictionn. philos. , art. Catéchisme du cure). On peut regarder la 
» confession comme le plus grand frein des crimes secrets » (/d-, 
Essai sur Vhist. gén. et sur les mœurs et l'esprit des nations, 
tom. I, chap. XII, pag. 116. Éd. de J756). «Le meilleur de tous les 
» gouvernemens, dit Raynal ; ce seroit une théocratie où l'on éta- 
» bliroit le tribunal de la confession , s'il étoit toujours dirigé par 
» des hommes vertueux, et sur des principes raisonnables » Hist. 
philos. ,iom, IIl). « Quel préservatif salutaire pour les mœurs de 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 117 

n'en efface; elle est le supplément de toutes les lois 
humaines, une source intarissable de paix et de ver- 
tus. La pitié divine a élevé au milieu de nous un tri- 
bunal où le pardon attend incessamment le repentir. 
Et quand s'approche le moment qui décidera de notre 
sort pour jamais, l'onction des infirmes nous purifie, 
nous console, nous fortifie dans le dernier combat. 
Enfin la société même est sanctifiée par les sacremens 
qui consacrent les deux grandes institutions qui la 
constituent : le mariage, fondement de la famille et 
du pouvoir paternel ; et le sacerdoce, qui n'est qu'une 
plus haute paternité. 

Tel est le culte chrétien, culte immortel, culte uni- 
versel, puisqu'il ne diffère point, en ce qui en fait 
l'essence, du culte que les esprits angéliques rendent 
au Tout- Puissant, dans les cieux. Leurs prières 
comme les nôtres, unies à celles du souverain Prêtre, 
toujours vivant pour intercéder pour nous (1), acquiè- 
rent par cette union un prix infini. Les vœux, les 
adorations de toutes les intelligences, ne forment 
qu'un seul vœu, qu'une seule adoration, qu'éternel- 
lement le Fils de Dieu présente à son Père. Par lui 
tout est saint dans nos pensées, nos désirs, notre 
amour, nos offrandes ; parce que les pensées du chré- 



» Tadolescence, que Tusage et robligation d'aller tous les mois à 
» confesse ! La pudeur de cet humble aveu des fautes les plus ca- 
» chées, en épargnoit peut-être un plus grand nombre que tous les 
» motifs les plus saints » [Marmontel, Mémoires, lom. I, lir. I.) 

(1) Semper vivens ad interpellandum pro nobis. Ep- ad Hebr.y 
VII, 25. 



IIB ESSAI SUR l'indifférence 

tien sont les vérités divines que le Verbe est venu nous 
révéler : ses désirs, détachés des créatures, ne s'arrê- 
tent qu'en Dieu, et l'embrassent tout entier; son 
amour, produit par l'Esprit saint que Jésus-Christ 
avoit promis d'envoyer à ses disciples (1), est une 
participation de Tamour infini que Dieu a pour lui- 
même; son offrande est la victime sainte, en qui toute 
la plénitude de la Divinité habite corporeUement (2). 

Après avoir contemplé ce merveilleux ensemble du 
christianisme, la grandeur et la simplicité féconde de 
ses dogmes, qui, plus ou moins développés, forment 
la raison du genre humain ; la perfection de sa mo- 
rale, base immuable de toutes les lois ; la subhmité de 
son culte, qui unit étroitement l'homme à Dieu, sans 
abaisser Dieu, sans flatter l'orgueil de l'homme ; qui 
de tant de corruption fait sortir tant de hautes ver- 
tus; qui près d'une immense misère place un amour 
immense, un Rédempteur pour tout expier, un Mé- 
diateur pour tout sanctifier : je cherche comment ces 
dogmes, cette morale, ce culte, pourroient être une 
invention de l'homme, comment il auroit créé la lu- 
mière qui éclaire son esprit, les lois qui règlent son 
cœur, un ordre infini de rapports qui embrasse et lie 
tous les êtres, depuis F Etre souverain jusqu'à la plus 
foible intelligence; la seule supposition d'un fait si 
absurde humilie et révolte le bon sens. Remontez 



(1) Accipietis virtutem siiperyenientis Spiritûs sancti in vos. 
^cL, 1,8. 

(2) In ipso inhabitat omnis plenitudo diyimtatis corporaliter. £p. 
ad Colos,, II, 9. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 119 

d^âge en âge pour découvrir l'époque de cette éton- 
nante invention, bientôt l'homnie disparoît dans les 
profondeurs du temps; le temps lui-même s'évanouit, 
on ne voit plus que Dieu et l'éternité. 

Vous qui hésitez à reconnoître dans la religion 
chrétienne l'œuvre de ce grand Dieu, tournez vos 
regards vers l'autre extrémité du temps : qu'aper- 
cevez-vous? l'éternité ; encore et toujours l'éternité ! 
Immobile, elle reçoit toutes les créatures dans son 
vaste sein : vous y entrerez, mais le doute n'y entrera 
point avec vous. Les derniers nuages s'arrêtent sur 
la tombe. La mort dépouille l'esprit superbe du vê- 
tement de ténèbres dont il s'enveloppoit. La lumière 
l'investit de toutes parts ; elle commence son sup- 
plice. Il croit alors, il croit à la vérité qu'il repous- 
soit , au ciel qu'il a perdu, à l'enfer qu'il a conquis; 
et au fond de ses gouffres, vides d'espérance, il dé- 
couvre , avec une certitude terrible , la place que lui 
assigne l'ordre invariable qu'il a méconnu. 

Nous venons de voir que le christianisme, considéré 
dans ses dogmes, sa morale, son culte, est manifeste- 
ment divin. Nier sa doctrine, c'est détruire toute foi; 
rejeter ses préceptes , c'est anéantir toute vertu. Il est 
la loi de vïe^ donnée en héritage aux enfans d'Adam (1 ) ; 
et hors de cette loi il n'y a point de vie , parce que 
hors d'elle on n'appartient point à celui qui est la vie 
et la vérité (2), au Désiré des nations (3) , au Sau- 

(1) Addidit illis disciplinam , et legem yitae hereditavit illos. Ec- 
des.,XVII,9. 

(2) Ego sum via , et yeritas , et yita. Joaw., XIV, 6. 

(3) Etyeniet Desideratus cunctis gentibujs. /igg,, II, 8. 



120 ESSAI SUR l'indifférence 

veur attendu si long-temps par le genre humain. 
Mais la divinité de la religion chrétienne peut en- 
core être reconnue à d'autres marques non moins 
éclatantes. Les prophéties, les miracles, le caractère 
de son fondateur, les vertus qu'elle a produites, les 
bienfaits qu'elle a répandus, sont autant de preuves 
de sa céleste origine. Nous les exposerons successive- 
ment; mais il est nécessaire de parler d'abord de 
rÉcriture-Sainte , où sont consignés la plupart des 
faits dont nous avons à nous occuper. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 121 



CHAPITRE XXXII. 

De V Écriture-Sainte, 

Les monumens sacrés des chrétiens contiennent 
l'histoire primitive de l'homme et du monde qu il 
habite, celle du peuple juif, ses lois, les prophéties 
dont le dépôt lui étoit confié , la vie de Jésus-Christ , 
ses enseignemens recueillis par les apôtres , et enfin 
l'histoire prophétique de la société qu'il a établie. De 
ces deux parties, appelées l'Ancien et le Nouveau 
Testament, se compose l'Écriture-Sainte : livre mer- 
veilleux, qui, renfermant toute l'histoire des temps, 
commence et finit dans l'éternité. 

Il n'existe chez aucune nation de monument com- 
parable , pour l'antiquité , au Pentateuque , écrit par 
Moïse environ quinze siècles avant Jésus - Christ. 
L'histoire certaine de la Grèce ne remonte pas plus 
haut que la première Olympiade (1). Hérodote vivoit 
sous Artaxercès. Les ouvrages de Sanchoniaton (2), 
de Manethon , de Mégasthène , dont il nous reste 
quelques fragmens, ne peuvent guère être plus an- 



(1) L*an 775 avant J.-C. Foyez Jul. African. ap. Euseb. Prœpar. 
evangel. lib. X, cap. X. 

(2) Quelques uns croient que Sanchoniaton vivoit peu de siè- 
cles après Moïse ; mais il n'en existe aucune preuve certaine. 



122 ESSAI SUR l'indifférence 

ciens. Quelques savans présument même qu'ils ne 
sont pas antérieurs au règne de Ptolémée-Philadel- 
phe (1). Bérose écrivoit au temps d'Alexandre. Il est 
également reconnu que les livres des Perses, des In- 
diens et des Chinois, appartiennent à une époque 
beaucoup plus récente que le législateur des Juifs. 

C'est à lui que le genre humain doit les seules an- 
nales qui l'instruisent de son origine , et de tous les 
faits sur lesquels repose Tordre entier de ses devoirs , 
de ses espérances et de ses destinées. Jusque-là le 
souvenir s'en étoit conservé uniquement par la tradi- 
tion ; mais quand la vie des hommes s'abrégea, et que 
les peuples se multiplièrent , Dieu voulut que cette 
tradition fût fixée par l'écriture , ainsi que les nom^ 
breux détails de la loi qu'il donnoit aux enfans de 
Jacob, et les prophéties qui dévoient servir de preuve 
perpétueQe à Jésus-Christ. 

Tout ne fut pas écrit cependant, ainsi que l'observe 
Maimonide ; et la raison qu'il en apporte est remar- 
quable. (( Ce fut, dit-il, une grande sagesse et un 
» moyen de prévenir les inconvéniens où l'on est 
» tombé dans la suite, c'est-à-dire la diversité des 
» opinions, les perplexités et les doutes mêmes que 
» fait naître ordinairement la parole écrite et consi- 
» gnée dans un livre : de là proviennent les dissen- 
» sions , les controverses , les schismes , les sectes , 
» et une effroyable confusion. Mais autrefois tout se 
)) terminoit par les décisions du grand-sanhédrin (2), 

(1) 242 ans ayant l'ère chrétienne. 

{V L'autorité de ce corps étoit supérieure à celle clu roi, selon 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 123 

» comme je Tai montré dans mes Commentaires sur 
» le Talmud, et comme la loi même en rend témoi- 
» gnage(l). » 

Il est certain , et rexpérience le prouve tous les 
jours, que la Bible ou le corps de nos livres saints eût 
été pour l'homme un don funeste si elle avoit été li- 
vrée à l'interprétation de chaque individu. En vain 
Dieu auroit parlé; on auroit éternellement disputé 
sur sa parole, sans jamais pouvoir s'assurer de son 
véritable sens (2). Aussi la promulgation des deux 



le même Maimonide. « Le roi , dit Rabbi David Ganz , étoit le maître 
» absolu pour tout ce qui concernoit la guerre et les armées ; mais 
» ce qui regardoit la loi, et l'administration intérieure de l'Etat , ap- 
» partenoit au sanhédrin, dont le chef (depuis David) étoit toujours 
M de sa famille. » Vid. Lettre de M. l'abbé*** à M. l'abbé Houtte- 
ville : lett. XIII , p. 262. Paris, 1722. 

(1) Atque haec fuit summa sapientia circa legem nostram, quâ 
fugiebantur et vitabantur illa, in quae sequentibus teraporibus inci- 
dit ; varietates nempé, et perplexitates sentcntiarum ac opinionum, 
dubia item, quas oriri soient ex sermone scripto, et in librum re- 
lalo..., ex quibus posteà oriuntur inter homines dissensiones, con- 
trorersiœ, schismata, et sectaî, in negotiis et commerciis magna con- 
fusio. Sed tùm negotiumomne erat pênes synedrium magnum, sic- 
ut exposuimus in Commentariis nostris Talmudicis , et sicut de eo 
lex ipsa testatur. More IVevochim, part. I, cap. LXXI, p. 132. Ed. 
Basil., 1G29. 

(2) Supposé qu'il n'existe point d'interprète infaillible de l'Ecri- 
ture-Sainte , Rousseau aura eu raison de dire : « Les livres sont 
» des sources de disputes intarissables...; le langage humain n'est 
» pas assez clair. Dieu lui-même , s'il daignoit nous parler dans 
» nos langues , ne nous diroit rien sur quoi l'on ne pût disputer » 
{Lettre à M. de Beaumont, p. 75 ). Dans le christianisme complet ^ 
cette objection est nulle ; mais comment les protestans la résou- 
dront-ils ? Ils veulent que Dieu ait parlé , et ils ne veulent pas qu'on 
puisse savoir avec certitude ce que Dieu a dit. Un jour viendra, et 
il n'est pas loin, où à peine pourra-t-ou croire qu'on ait admis, sou- 
tenu, une pareille contradiction. 



124 ESSAI SUR l/lNDlFFÉRENCE 

Testaraens concourt-elle , chez le peuple juif comme 
chez le peuple chrétien , avec rétablissement d'une 
autorité souveraine, seule investie du droit d'inter- 
préter le texte sacré , et dépositaire principal de la 
tradition qui l'explique. Depuis que cette autorité est 
éteinte parmi les Juifs , il leur est aussi impossible de 
s'accorder sur le sens de l'Écriture (1), qu'aux pro- 
testans , qui refusent de reconnoître dans la société 
chrétienne l'existence d'une semblable autorité, quoi- 
que l'Écriture elle-même les avertisse que cest lapre^ 
mière chose quils doivent comprendre (2). 

Les préceptes de la religion primitive étoient 
connus et se transmettoient par la tradition , avant 
d'être gravés sur les tables de la loi ; et la doctrine 
chrétienne étoit répandue dans une granâe partie de 
l'empire romain lorsque l'Évangile fut écrit. C'est la 
parole et non l'Écriture qui a conquis le monde à 
Jésus-Christ. 



(1) Les Juifs modernes ont abandonné presque toutes les expli- 
cations que les anciens rabbins donnoient des prophéties. Ne sa- 
chant plus à quoi se prendre, « ils renvoient à Elie , dit d'Herbelot , 
les point les plus difficiles de l'Ecriture, qu'ils ont peine à résoudre. » 
Bihlioth. orient., art. Mohamed Aboulcassem, tom. IV, p. 251. 

(2) Hoc primum intelligentes , quôd oiunis prophetia Scripturae 
propriâ interpretatione non fit. S. Petr. Ep. II, cap. I ; 20.— Il est 
curieux d'entendre le plus ardent ennemi du christianisme parler 
sur ce point le même langage que saint Pierre. « S'il n'y avoit pas 
» eu dans le monde chrétien, dit Voltaire , une autorité qui fixât le 
» sens de l'Ecriture et les dogmes de la religion, il y auroit autant 
» de sectes que d'hommes qui sauroient lire » {Essai sur Vhist. 
génér. et sur l'esprit et les mœurs des nations; tom. III, chap. CIX, 
p. 108, édit. de 1756). Il suit de là que les sociétés bibliques protes- 
tantes, aujourd'hui si multipliées , tendent à faire autant de sectes 
qu'il y a d'hommes qui savent lire. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 125 

w Si les apôtres, disoit saint Irénée vers le milieu 
» du deuxième siècle, ne nous eussent pas même 
» laissé des Écritures, n'auroit-il pas fallu suivre 
» Tordre de la tradition qu'ils ont mise en dépôt dans 
» les mains de ceux à qui ils confièrent les églises ? 
» Beaucoup de nations barbares , qui ont reçu la foi 
» en Jésus-Christ, ont suivi cet ordre, conservant, 
» sans caractères ni encre , les vérités du salut écrites 
)) dans leurs cœurs par le Saint-Esprit , gardant avec 
» soin l'ancienne tradition , et croyant, par Jésus- 
» Christ , fils de Dieu , en un seul Dieu créateur du 
» ciel et de la terre , et de tout ce qui y est contenu. . . 
» Ces hommes , qui ont embrassé cette foi sans au- 
» cune Écriture , sont barbares par rapport à notre 
)) langage ; mais quant à la doctrine , aux coutumes 
)) et aux mœurs, par rapport à la foi , ils sont parfai- 
» tement sages et agréables à Dieu , vivant en toute 
)i justice, chasteté et sagesse. Que si quelqu'un par- 
>) lant leur langue naturelle leur proposoit les dogmes 
» inventés par les hérétiques, aussitôt ils boucher oient 
» leurs oreilles et s'enfuiroient bien loin , ne pouvant 
)) pas même se résoudre à écouter un discours plein 
» de blasphèmes. Ainsi, étant soutenus par cette vieille 
)) tradition des apôtres , ils ne peuvent pas même ad- 
)) mettre dans leur simple pensée la moindre image de 
» ces prodiges d'erreur (1), » 

« On voit, observe Fénelon(2), par ces paroles 

(1) s. Iren., lib. III, cont. Hœres., cap. IV, n. 1 et 2, p. 178 edit. 
Massuet. 

(2) Lettre sur rEcrit.-Sainte ; OEuvrcs , lom. III, p. 385, 386. 
Edit. de Fersailtes. 



126 ESSAI SUR l'indifférence 

d'un si grand docteur de l'Eglise , presque contempo- 
rain des apôtres , qu'il y avoit de son temps , chez les 
peuples barbares , des fidèles innombrables qui étoient 
très spirituels, très parfaits, et riches^ comme parle 
saint Paul, en toule parole et en toute science^ quoiqu'ils 
ne lussent jamais les livres sacrés... La tradition suf- 
fisoit à ces fidèles innombrables pour former leur foi 
et leurs mœurs de la manière la plus parfaite et la plus 
sublime. L'Église , qui nous donne les Écritures, leur 
donnoitsans Écritures, par sa parole vivante, toutes 
les mêmes instructions que nous puisons dans le texte 
sacré... ; et ce que saint Irénée nous apprend de ces 
fidèles de son temps , saint Augustin nous le répète 
pour les solitaires du sien (1). » 

Cependant il entroit dans les desseins de la Sagesse 
suprême que la religion eût ses annales , et le genre 
humain les titres de sa foi, de ses espérances et de 
ses devoirs. Il falloit qu'au milieu de tant de monu- 
mens de l'ignorance , de l'incertitude et de l'erreur , 
l'immortelle vérité eût aussi son monument; et qu'à 
cette multitude innombrable de livres tous remplis des 
pensées de l'homme , un livre fût opposé qui contînt 
la pensée de Dieu. 

L'utilité de l'Écriture est, d'ailleurs, assez évi- 
dente (2). Comme la tradition sert à en déterminer le 

(1) s. August. de Doctr. christ. , lib. I, cap. XXXIX, n. 43; 
tom. III. 

(2) Omnis scriptura divinitùs inspirata, utilis est ad docendum, ad 
arguendum, ad corripiendum, ad enidiendum in justiliâ : ut perfec- 
tus sit homo Dei, ad omne opus bonum instructus. Ep. II ad Ti- 
moth., III, 16, 17. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 127 

vrai sens, elle sert elle-même à prouver l'antiquité 
de la tradition; elle en fortifie l'autorité; elle montre 
que la religion, ses dogmes, ses commandemens sont 
irrévocables ; elle contribue à fixer le langage de la 
foi , et par conséquent la foi elle-même. Beaucoup 
de circonstances de faits propres à toucher le cœur, 
à éclairer l'esprit, seroient ignorées sans elle , ou au 
moins peu connues. Et combien de vérités sublimes, 
cachées dans ce livre divin sous les expressions les 
plus simples, se manifestent successivement pour 
l'instruction de l'homme et de la société ! Enfin les 
derniers temps y trouveront des secours nécessaires, 
lorsque l'homme de péché viendra, ainsi qu'il est 
prédit, attaquer le Christ, éprouver ses disciples , et 
les étonner par des prodiges qui séduiroient, s'il se 
pouvoit, les élus mêmes (1). 

Ce que nous disons suppose que l'Écriture est au- 
thentique, qu'elle est vraie, et qu'elle a été inspirée 
de Dieu. C'est en effet ce qu'ont prouvé les défenseurs 
du christianisme dans un grand nombre d'ouvrages 
restés sans réplique (2). Leurs savans travaux nous 
dispensent de nous étendre sur ce sujet. Il n'est pas 
une seule objection qu'ils n'aient réfutée , pas un seul 
point de critique qu'ils n'aient éclairci avec autant de 
sagacité que d'érudition. Notre plan ne nous permet 



(1) Surgent enira pseudochristi, et pseudoprophetae : et dabunt si- 
gna magna, et prodigia, ità ut in errorem inducantur (si fieri potest) 
eliam electi. Matth., XXIV, 24. 

(2) Voyez Bossuet, Pascal, Huet, Bergier, Duvoisin, Fabricy, 
Jaquelot, StUUngHeet, Faber, Paley, etc. 



128 ESSAI SUR l'indifférence 

pas d'entrer dans ces détails , dont nous n'avons d'ail- 
leurs nul besoin pour établir d'une manière inébran- 
lable l'authenticité , la vérité et l'inspiration de nos 
livres saints. 

Un livre est authentique quand le texte n'en est 
point altéré , ou lorsqu'il a été réellement écrit par 
l'auteur à qui on l'attribue. Or, évidemment, on ne 
sauroit s'assurer d'un pareil fait , que par le témoi- 
gnage. Tout se réduit donc à savoir s'il existe des té- 
moignages suffisans pjour qu'on puisse affirmer avec 
certitude que les livres de Moïse et des prophètes, les 
Évangiles , les Actes , les Épîtres des apôtres et l'A- 
pocalypse, appartiennent aux auteurs dont ils portent 
le nom. 

Qu'on l'ait contesté, cela se comprend; car 
l'homme est libre de tout nier : mais il nous semble 
impossible que personne en ait jamais douté sérieuse- 
ment. Quelqu'un doute-t-il que les harangues contre 
Philippe soient de Démosthènes , que le traité des 
Devoirs soit de Cicéron ? et quelle autre preuve en 
avons-nous, qu'une tradition qui remonte jusqu'aux 
temps où vivoient ces deux écrivains? Or une tradi- 
tion non moins constante et beaucoup plus générale 
atteste l'authenticité de l'Écriture. Ce ne sont pas 
seulement quelques témoignages épars et consignés 
dans un petit nombre de livres , qu'on allègue en sa 
faveur; mais le témoignage perpétuel des sociétés 
juive et chrétienne. Deux grands peuples élèvent la 
voix pour déposer sur des faits publics d'où dépend 
leur existence comme peuples ; faits dès-lors aussi 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 129 

certains que leur existence même. Dira-t-on que, pen- 
dant trois mille ans, les Juifs n'ont connu ni leur his- 
toire , ni leurs lois , ni l'auteur de ces lois ? Il seroit 
moins insensé de nier qu'il y ait eu des Juifs. Si Moïse 
n'est pas leur législateur , si le Pentateuque n'a pas 
été composé par lui , ou s'il a subi des altérations es- 
sentielles , il faut nécessairement supposer une époque 
où la nation juive oublie soudain à qui elle doit ses 
institutions, et quelles sont ces institutions, ce qu'elle 
est et ce qu'elle a été , ses usages religieux et civils , 
ses coutumes, ses habitudes; il faut supposer que cette 
nation, perdant tout-à-coup ses souvenirs, ses idées, 
sa vie morale , tombe tout entière , et au même mo- 
ment, dans l'idiotisme absolu. Et, pour que rien ne 
manque à l'absurdité d'une pareille hypothèse, il 
faut supposer encore que cette môme nation , qui 
n'auroit pu subsister huit jours en cet état au-dessous 
de la démence , recouvre , aussi promptement qu'elle 
les avoit perdus , le sens et la mémoire , pour vivre 
sous de nouvelles lois qu'elle croit anciennes, et pour 
conserver à jamais, avec une vénération profonde, 
une fausse tradition qu'elle croit vraie. Nous défions 
qu'on attaque l'authenticité du Pentateuque, sans 
être forcé de soutenir ces prodigieuses extravagances; 
et si, effrayé de cet excès de folie , on avoue que le 
Pentateuque est authentique , on est contraint d'é- 
tendre cet aveu à tous les livres de l'Ancien-Testa- 
ment , qui ne forment avec le Pentateuque qu'un seul 
corps indissoluble d'histoire , de lois, et de doctrines. 
L'authenticité des Evangiles, des Actes des apôtres, 
TOME 4. 9 



130 ESSAI SUR l'indifférence 

des Épîtres et de la réyélation de saint Jean , ne repose 
pas sur des bases moins fermes. Ces titres sacrés de 
notre foi ont inspiré dès l'origine le même respect aux 
clirétiens; et jamais la tradition n'a varié sur leurs 
auteurs. Dès-lors on ne sauroit raisonnablement révo- 
quer en douté la vérité de cette tradition. Comment 
auroit-on pu, du vivant de saint Pierre, de saint 
Paul, de saint Jean, de saint Matthieu, etc., per- 
suader aux fidèles que des écrits faussement attribués 
à ces apôtres, leur apparlenoient réellement? Com- 
ment n'auroient-ils pas eux-mêmes réclamé contre 
cette imposture ? Comment les églises de Rome , de 
Corinthe , d'Ephèse , et plusieurs autres se seroient- 
elles imaginé avoir reçu des lettres de saint Paul , que 
cet apôtre n'auroit point écrites? Comment auroient- 
elles cru en posséder les originaux ? Comment ces 
Épîtres seroient-elles citées comme authentiques par 
saint Pierre (1)? Ou, si les Épîtres de saint Pierre sont 
également controuvées , comment ni lui , ni saint 
Paul, ni aucun de leurs disciples, n'ont-ils point dés- 
avoué ces fausses productions, dont il étoit impossible 
qu'ils ignorassent l'existence ? 

Quoiqu'elles soient alléguées dans les plus anciens 
Pères , veut-on néanmoins qu'elles n'aient paru 



(1) Domini nostri longanîmitatem , salutem arbitremini : sîcut et 
èarissimus f rater noster Paulus secundum datant sibi sapientiam 
scripsit vobis. Sicut et in omnibus epistolis, loquens in eis de his : 
in quibus sunt quœdam diificilia intellectu, quae indocti et instabileé 
deprarant, sicut et casteras Scripturas , ad suam ipsorum perditio- 
nem. Ep. U Petr., III, 16. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 131 

qu'après la mort des apôtres : l'absurdité ne sera pas 
moins grande , elle le sera même encore plus ; car 
presque toute la société chrétienne , déjà fort étendue 
à cette époque , devra nécessairement avoir été com- 
plice de l'imposture (1). Elle ne pouvoit pas être 
trompée sur un fait de cette nature. Les pasteurs 
établis par les apôtres , ou ceux qui leur avoient suc- 
cédé, après avoir conversé long-temps avec eux; les 
fidèles si zélés de s'instruire de ce qui intéressoit la 
religion qu'ils venoient d'embrasser , auroient-ils pu 
croire qu'il existoit des écrits de ces mêmes apôtres : 
écrits que tous les chrétiens avoient ignoré jusque-là, 
quoiqu'ils fussent adressés , au moins quelques uns , 
aux plus célèbres églises ? La fraude eût donc été ma- 
nifeste ; il eût donc fallu que les pasteurs et les fidèles 
se fussent réunis pour la seconder : et cela dans le 
temps même où ils faisoient profession d'une horreur 
profonde pour toute espèce de fraude , dans le temps 
où ils sacritioient avec allégresse leurs biens, leurs 
vies , plutôt que de trahir et même que de déguiser 
la vérité ! 

Et d'où seroit venu parmi eux cet accord universel 
pour autoriser le mensonge ? Par quel motif auroient- 
ils, contre les principes de leur religion, et en vio- 



(i) On voit au contraire toute l'Eglise rejeter avec indignation les 
ouvrages fabriqués par les hérétiques, et publiés sous de faux tioms, 
ainsi que les histoires pieuses, mais non autorisées, auxquelles on 
donnoit aussi le nom d'évangiles. Fabricius compte jusqu'à cinquante 
de ces évangiles. Au reste, avant Clément d'Alexandrie, mort l'an 
215 , il n'y a point d'indice ni de restige certain d'aucun évftngilô 
apocryphe. 

9. 



132 ESSAI SUR l'indifférence 

lant ses préceptes les plus formels, favorisé la suppo- 
sition de certains livres purement profanes, ou souffert 
qu'une main sacrilège altérât ceux qu'avoit inspirés 
l'Esprit divin ? Apparemment les premiers chrétiens 
croy oient au christianisme, et le connoissoient. Ils ne 
mouroient pas dans les supplices pour une foi simulée, 
ou, dépourvue d'un objet précis. Donc le Nouveau- 
Testament contient l'histoire de Jésus-Christ telle que 
la racontoient les apôtres, et sa doctrine telle qu'ils 
l'enseignoient ; et alors son authenticité est certaine : 
ou, si l'on prétend que cette histoire et cette doctrine y 
sont altérées, il faut soutenir que les chrétiens, en 
même temps qu'ils couroient au martyre pour rendre 
témoignage à l'une et à l'autre , se concertoient dans 
toute l'étendue de l'empire romain, sous le couteau 
des persécuteurs, pour dénaturer cette même histoire, 
et pour détruire cette même doctrine, en répandant 
et autorisant des écrits apocryphes où des imposteurs 
l'avoient corrompue. 

Je ne sais s'il se rencontrera des hommes qui con- 
sentent à déclarer que ces étranges contradictions, 
disons mieux , ces impossibilités manifestes ne rebu- 
tent pas tellement leur raison , qu'elle ne soit prête à 
les admettre , plutôt que de reconnoître l'authenticité 
de nos livres saints. Il se pourroit ; et après tout , c'en 
est assez, non pour nos désirs, mais pour la cause que 
nous défendons. Se réduire volontairement à de pa- 
reilles extrémités, c'est se confesser vaincu. La vérité 
a de plus doux triomphes , elle n'en a point de plus 
grands. L'esprit superbe qui la hait, fuit devant elle 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 133 

jusqu'où il peut aller; comme le sauvage, fuyant 
devant la civilisation, s'approche peu à peu de ces 
régions où luit à peine un reste de lumière , et où l'on 
n'aperçoit rien de vivant. 

Au reste, pour établir l'authenticité de l'Ecriture , 
rien ne nous obligeoit de faire voir à quels prodiges 
d'absurdité l'on est conduit , dès qu'on ose la mettre 
en doute. Oublions un moment ces conséquences ab- 
surdes; supposons qu'on parvienne à imaginer un en- 
chaînement de circonstances possibles, par lesquelles 
on expliqueroit comment l'Écriture , crue authen- 
tique , pourroit néanmoins ne l'être pas : qu'en résul- 
teroit-il? rien, absolument rien; à moins qu'on ne 
montrât que ces circonstances ont existé réellement ( 1 ) . 

(1) C'est-à-dire àmoins qu'on ne fitunenouvelle histoire ccrfame du 
peuple juif et de Jésus-Christ, avec des matériaux qui n'existent nulle 
part. Moïse est antérieur de 1100 ans à Hérodote, le plus ancien his- 
torien grec. Celui-ci étoit contemporain d'Esdras, qui réunit les livres 
canoniques, et les fit transcrire en caractères chaldaïques, au retour 
de la captivité. Nous avons une preuve matérielle et sans réplique du 
respect scrupuleux avec lequel il conserva l'intégrité du texte sacré. 
Les Samaritains, séparés des Juifs par un schisme qui dure encore, 
gardèrent leurs anciens exemplaires de la Loi. Ils ne peuvent s'être 
entendus pour l'altérer avec les Juifs qu'ils haïssoient, et dont ils 
étoient haïs mortellement. Or le Pentateuque samaritain , écrtf en 
caractères qui étoient ceux dont se servoit originairement le peu- 
ple juif, existe encore ; il est imprimé dans les Polyglottes de Le 
Jay et de Wallon , et, sauf quelques différences très légères , et quj 
viennent presque toutes de la facilité avec laquelle les copistes ont 
pu confondre plusieurs lettres semblables , le texte en est parfaite- 
ment conforme au texte hébreu. La version des Septante, faite envi- 
ron trois siècles avant Jésus-Christ , n'offre non plus aucune varia- 
tion importante pour le fond de l'histoire , ou pour la doctrine. Du 
reste on peut voir dans le docte Huet de nombreuses preuves de 
l'authenticité des livres de Moïse, tirées des auteurs profanes. De- 
monstr, çvang., Proposit, IV, cap. II. 



J^4 ESSAI SUR l'indifférence 

Sans cela il n'y auroit plus de vérité historique , plus 
de société^ plus de famille. Car qu'est-ce qui empô- 
che|*oit de dire à un homme qui jouit paisiblement du 
nom et de l'héritage de ses aïeux : « Vous prétendez 
» descendre de tel ancêtre ; c'est la tradition de votre 
» famille, confirmée par des titres où votre fdiation 
» est tracée avec beaucoup de clarté et d'exactitude 
» apparente : cependant je nie cette filiation ; je sou- 
w tiens que la tradition qui l'atteste est mensongère , 
» et que les titres qui l'établissent sont supposés, ou 
» altérés? » 

Que répondroit-on , par toute la ter^ e , à l'auteur 
d'un pareil discours? Vous avez sans doute, lui diroit- 
on , des preuves incontestables de ce que vous avancez 
avec tant d'assurance , contre la notoriété publique. 
Quelles sont ces preuves? faites-nous-les connoître. 

i( Des preuves directes , répliqueroit-il , je ne sau- 
» rois vous en donner. Mais si vous voulez bien con- 
» sidérer certaines circonstances que j'ai imaginées 
» en moi-même, et qui sont toutes possibles, quoique 
» rien n'en prouve la réalité , vous comprendrez par- 
» faitement que , dans mon hypothèse , les titres que 
» je nie pourroient être faux, et la tradition que je 
» refuse d'admettre pourroit être une erreur, ou 
» une imposture. » 

Pense-t-on qu'après cette réponse quelqu'un fût 
tenté d'aller plus loin? le philosophe le plus décidé y 
verroit-il autre chose qu'un trait de moquerie, ou 
de folie ? Or la tradition de tout un peuple a-t-elle 
moins de )oids que celle d'une famille? Les menu- 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 135 

mens publics d'une société , les titres de son origine , 
de ses lois, de ses croyances , ont-ils moins d'autorité 
que les titres domestiques d'un seul individu? Un 
homme pourra-t-il venir sans renverser l'ordre entier 
des choses humaines , et sans blesser le bon sens uni- 
versel, opposer de simples conjectures , de vagues 
possibilités qu'il a conçues dans son esprit, au témoi- 
gnage formel, constant, uniforme, d'une nation attes^ 
tant des faits qui la concernent et qu'elle n'a pu igno- 
rer? Et qu'y aura-t-il de certain si on. rejette ce témoi- 
gnage? 

Quoi î l'on ne seroit pas écouté si l'on disputoit à 
Hérodote son histoire , à Sophocle ses tragédies , à 
Cicéron ses harangues, et Ton auroit le droit de dis- 
puter au législateur des Hébreux le livre où il a con- 
signé les lois invariables qui ont perpétuellement régi 
sa nation; livre sacré aux yeux de cette nation, qui, 
pour le préserver des altérations les plus légères, ne 
cessa jamais d'employer des précautions tellement 
multipliées, j'ai presque dit tellement minutieuses, 
qu'il n'en existe aucun autre exemple (1) ! On auroit 
le droit de disputer aux apôtres et à leurs disciples les 
ouvrages que tous les chrétiens leur attribuent, qu'ils 
leur ont toujours attribués ! On auroit le droit de nier 



(1) Voyez Fabricy, Des titres primitifs de la Révélation, ou con- 
sidérations critiques sur la pureté et l'intégrité du texte original des 
livres saints de l'Ancien-Testament. Rome, 1772. — « Les écrits qu'ils 
» faisoient (les prophètes) étoient entre les mains de tout le peuple, 
» et soigneusement conservés en mémoire perpétuelle aux siècles 
» futurs {Exod. XVII, 14).» Bossuet ; Disc, sur Fhist. univers., II* 
part., ch. V, p. 225. Edit. de Versailles. 



13G ESSAI SUR l/iNDIFFÉRENCE 

ce qu'ils afFirnient unanimement; le droit de leur dire , 
Vous ne connoissez ni l'origine de votre religion, ni 
son histoire, ni celui même que vous adorez! 

En vérité, j'admire la confiance de certains 
hommes, qui, après une si longue et si paisible pos- 
session, se présentent seuls pour contester à deux 
grands peuples leurs actes publics; qui veulent que 
leur assertion prévale sur le témoignage de tant de 
siècles . Mais si ce témoignage ne suffit pas pour produire 
la certitude, si ce qu'ont attesté uniformément de gé- 
nération en génération des millions d'hommes éclairés 
et sincères, peut être révoqué en doute, que sera-ce 
donc du témoignage isolé de quelques hommes? et sur 
quel fondement les croira-t-on, si on refuse de croire 
à un témoignage d'une autorité incomparablement 
supérieure? Ne voit-on pas qu'en l'attaquant , on dé- 
truit toute certitude, toute cro3^ance, toute raîson; 
qu'on ne peut plus rien admettre comme vrai , rien 
rejeter comme faux, puisqu'il n'y a plus de preuves 
possibles; en un mot, qu'on établit le scepticisme 
absolu? Olez cette foi, dit Aristote eu parlant du 
consentement commun , vous m direz rien de plus 
croyable (1). 

Dès qu'on a reconnu l'authenticité de l'Écriture (2), 



(1) Quod omnibus i là videtur, id ità esse diciniusj qui verô hanc 
fidem velit lollere, nihilo ipse credibillora dicet. yîrist. Ethic. JXi- 
comach., lib. X, cap. II. 

(2) Newton, qui avoit fait une étude particulière des livres saints, 
disoit au docteur Smith, chef du collège de la Trinité : « Je Irouye 
» plus de marques certr.ines d'authenticité dans la Bible, que dans 
>> aucune histoire profane quelconque. » ff^atson, au Apology for 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 137 

on ne peut former de doute raisonnable sur la vé- 
rité des faits qu'elle contient. Presque tous ces faits, 
et principalement les plus merveilleux , sont des faits 
publics; ils se sont passés à la vue d'une multitude 
d'hommes à qui l'on n'a pu faire illusion, et qui n'ont 
pu vouloir se tromper eux-mêmes. Ils composent une 
histoire dont toutes les parties s'enchaînent , se sup- 
posent mutuellement, et qu'il est impossible d'ébranler 
sans renverser toutes les autres histoires. Enfin, sous 
quelque rapport qu'on les envisage , ils offrent des 
caractères de vérité si manifestes, tant de preuves de 
tout genre les environnent , ils sont appuyés sur tant 
de témoignages et des témoignages si divers, qu'à 
peine s'explique-t-on comment quelques esprits peu- 
vent résister à de si nombreux motifs de croyance. 

Considérons d'abord l' Ancien-Testament. Il com- 
mence par le récit de la création. Dieu appelle l'u- 
nivers, il sort du néant; son auteur en dispose suc- 
cessivement toutes les parties, et y établit ce bel ordre 
que nous admirons (1). Il dit : Que la lumière soit, et 



Chrislianity , in a séries of lelters addressecl to Ed. Gibbon, 
pag. 62. 

(1) Dieu lui-même déclare que ce qu*il a fait est bon : Etvidit quod 
esset bonum. Ce n'est pas sans motif que cette expression est ré- 
pétée sept fois dans le premier chapitre de la Genèse. En inculquant 
que Dieu n'a rien fait que de bon, Moïse, ou plutôt l'Esprit saint qui 
l'inspiroit, célèbre la sagesse du Créateur aussi bien que sa puis- 
sance, et renverse le système des deux principes, fondé sur la tra- 
dition de Ja révolte des anges, que quelque philosophes avoient dé- 
figurée. Ce système, ancien dans l'Orient, et renouvelé par Manès, 
qui y mêla des rêveries nouvelles, ne s'est répandu que parce que 
riiomme coupable, eu voyant le mal dans l'univers , a cru que l'u- 
nivers lui même étoit mm^vais , et par conséquent l'ouvrage d'un 



138 ESSAI SUR l'indifférence 

elle fui (1). L'homme est formé d'un peu de limon ; le 
souffle devieWmm^, et il devient l'image de Dieu, 
qui , en le créant à sa ressemblance , voulut le rendre 
digne d'entrer en société avec lui : magnifique préro- 
gative qui le rapproche des purs esprits, et annonce 
ses hautes destinées. Il prend possession de la terre 
en donnant à chaque être vivant son nom (2), et c'est 
par la parole qu'il exerce premièrement sa puissance, 
qu'il se fait reconnoître comme souverain. Cependant 
ilnéloitpas bon que r homme fût seul. Faisons-lui, 
dit le Seigneur, une aide semblable à lui (3), Alors, de 
la substance même d'Adam il forme la femme ; il la 
lui donne pour compagne (4), et désormais ils seront 
deux dans une même chair (5). expression qui nous 
montre , dans l'unité de la première famille, l'unité du 
genre humain. 

Dieu place ces créatures heureuses dans un lieu de 



raauTais principe. Si Rousseau avoit dit : « Tout étoit bien , sortant 
» de la main de l'Auteur des choses, » il auroit parlé comme Moïse, 
et n'eût pas nié la chute de l'homme, qui seule a dérangé l'harmo- 
nie de la création. 

(1) Dixitque Deus : Fiat lux , et facta est lux. Gen., I, 3. L'hé- 
breu est plus concis encore : -^■^^ <,^y*^ -^^^ >j^> SU lux, et fuit 

lux. Suiyant le récit de la Genèse , les corps célestes ne furent crçés 
qu'après la lumière. C'est, ce nous semble, une preuve très forte 
que ce récit n'est point une invention de Moïse. Accoutumé, comme 
tous les hommes, à regarder le soleil comme le principe et le foyer 
de la lumière, il n'auroit jamais pensé à séparer ces deux choses, 
s'il n'avoit écrit que d'après ses propres idées. 

(2) Gènes., II, 19, 20. 

(3) Dixit quoque Dominus Deus : Non est bonum esse hominera 
solum; faciamus ei adjutoriura simile sibi. Ibid., II, 18. 

(4) /6id!.,2Iet22. 

(5) Et erunt duo in carne unâ. Jbid.y 24. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 139 

délices, que l'Écriture appelle le Paradis de vo- 
lupté (1). La nature leur étoit soumise, mais à la con- 
dition qu'ils seroient eux-mêmes soumis à son auteur, 
A moins d'être privés de toute espèce de rapports avec 
les autres êtres, ils ne pouvoient vivre indépendans. 
Pour entrer dans la société dont ils dévoient être 
membres, dans la société des intelligences dont Dieu 
est le roi, il falloit qu'ils connussent un ordre moral, 
des lois, des devoirs; pour mériter, il falloit qu'ils 
obéissent librement. En cela consiste la perfection des 
créatures raisoqnables; et puisque Dieu avoit daigné 
les appeler à cette perfection , il ne pouvoit leur refuser 
le moyen d'y parvenir : sa bonté leur devoit un com- 
mandement , afin qu'ils pussent s'élever jusqu'à l'obéis- 
sance libre, jusqu'à la vertu. 

En effet (( il donne un précepte à l'homme , pour 
» lui faire sentir qu'il a un maître ; un précepte atta- 
» ché à une chose sensible , parce que l'homme étoit 
» fait avec des sens; un précepte aisé, parce qu'il 
» vouloit lui rendre la vie commode tant qu'elle seroit 
» innocente. 

» L'homme ne garde pas un commandement d'une 
» si facile observance : il écoute l'esprit tenta- 
» teur (2) , » X antique serpent (3) , chef des anges 

(1) Tulit ergo Dominus Deus hominem, et posuit eum in Paradiso 
Yoluptalis. Gènes., II, 15. 

(2) Bossuet; Disc, sur l'hist. uniyers. , 11° part., ch. I, pag. 2Q6. 
Edit de Versailles. 

(3) Draco ille magnus, serpens antiquus , qui yocatur Diabolus , et 
Satanas, qui seducit uuiversum orbem- yipocal., XII, 9. — Scheitam, 
Satan, signifie en arabe , dit d'Herbelot , non seulement le Diable , 
mais un serpent. Bibîioth. orient., tom. Y, p. 192. 



140 ESSAI SUR l'indifférence 

maudits qui, créés dans la sainteté, car Dieu ne fait 
rien que bon , se laissèrent séduire à Torgueil , et 
furent chassés du ciel à cause de leur révolte. 

Entraîné dans leur désobéissance, rhomme est 
associé à leur perte. Il viole la défense que Dieu lui 
avoit faite de manger du fruit de l'arbre de la science 
du bien et du mal ; et de ce premier péché , qui cor- 
rompt la nature humaine dans son principe , sortent 
tous les crimes dont la terre sera bientôt comme inon- 
dée, les maladies, les chagrins, les inquiétudes, les 
douleurs, et enfin la mort (1), si affreuse à tout ce 
qui vit , et que doit suivre une mort plus terrible (2). 

« Mais pendant que les rigueurs de Dieu nous 
» épouvantent , admirons comme il tourne nos yeux 
» vers un objet plus agréable, en nous découvrant 
» notre délivrance future dès le jour de notre perte. 
» Sous la figure du serpent , dont le rampement tor- 
» tueux éloit une vive image des dangereuses insi- 
» nuations et des détours fallacieux de l'esprit malin, 
» Dieu fait voir à Eve notre mère , le caractère 
» odieux et tout ensemble le juste supplice de son en- 
» nemi vaincu. Le serpent de voit être le plus haï de 
» tous les animaux , comme le Démon est la plus mau- 
» dite de toutes les créatures. Comme le serpent 
» rampe sur sa poitrine , le Démon , justement préci- 



(1) stipendia euim peccati, mors. jRpist. ad Piom., VI; 33. 

(2) Et infernus et mors missi sunt in stagnura ignis. Haec est mors 
secunda... Timidis autem, et incredulis , et execratis , ethomicidis, 
et fornicatoribus, et veneficis, et idolatris, et omnibus mendacibus» 
pars illorum erit in stagno ardenti igné et sulphure ; quod esi mora 
secunda. Apocah, XX, 14; et XXI, 8. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 141 

» pité du ciel où il avoit été créé , ne se peut plus re- 
» lever.... Dans l'inimitié éternelle entre toute la race 
» humaine et le Démon, nous apprenons que la vie- 
» toirenous sera donnée, puisqu'on nous y montre 
» une semence bénite par laquelle notre vainqueur 
» devoit avoir la tête écrasée j, c'est-à-dire devoit voir 
» son orgueil dompté , et son empire abattu par toute 
» la terre (1). » 

Cependant les hommes, en se multipliant, se cor- 
rompent de plus en plus, et s'abandonnent à tous les 
désirs de leur cœur. La science du mal fructifie ; l'ini- 
quité monte à son comble. Dieu ne reconnoît plus son 
image, et il se résout à venger sur le genre humain 
coupable l'outrage fait à sa sainteté. Les eaux du ciel 
et les flots de l'abîme couvrent la terre souillée, et en- 
gloutissent toutes les créatures vivantes. Une seule 
famille s'étoit préservée des désordres que punissoit la 
justice divine; elle échappe seule au déluge universel. 
Dieu la bénit au sortir de l'arche (2), et, pour ras- 
surer les hommes contre la crainte d'une nouvelle 
inondation , il met son arc dans les nues pour leur 
être un signe perpétuel de sa promesse et de l'al- 
liance qu'il fait avec eux (3). Noé et ses enfans re- 



(1) Bossiiet ; Disc, sur l'hist. univers., IPpart.,ch. I, p. 170 et 171. 
Éd. de F^ersailles. 

(2) Gènes., IX, 1. 

(3) Statuam pactum meum vobiscum, et uequaquam ultrà in- 
ierficietur omnis caro aquis diluvii , neque erit deinceps diluvium 
dissipans terram. Dixitque Deus : Hoc signum fœderis quod do in- 
ter me et yos, et ad omnem animam vi vente m quae est vobiscum in 
generationes sempiternas ; arcum meum ponam in nubibus, et erit 



142 ESSAI SUR l'indifférence 

peuplent la terre ; il se dispersent après la division des 
langues (1), et fondent les premiers empires. L'âge 
des patriarches, parmi lesquels Abraham tient le pre- 
mier rang à cause de sa vocation, dure jusqu'à 
Moïse, ou jusqu'à l'époque de la loi écrite donnée sur 
le mont Sina, l'an du monde 2513, selon le texte 
hébreu (2), ou 3943 selon le texte samaritain (3). 



signum fœderis inter me et lerram. Gènes., IX, 11 — 13. — M. le 
comte de Stolberg observe que les anciens peuples regardoient l'arc- 
en-ciel comme un signe sacré. « Man findet sehr deutliche spureu 
» Ton geheimnissvoller Bedeutung der Regenbogens bey den alten 
» Yolkern. » Il trouve des traces de cette croyance dans la Perse, 
chez les Grecs et les Scandinaves. Homère dit expressément que 
Zeus a mis l'arc-en-ciel dans les nues pour être un signe aux 
hommes. 

TpeiÇy éxxTspO^ ïpi7i7tv èoixÔTSÇy xç te Kpoviwv 
Ev vsfst 7TTnpi^s, Tepaç /xspoTrwv oiv6p(ân<>iv. 

Très ab utrâque parte iridibus j'imiles, qiia« utique Saturnins 
in uube fixit, signum articulate loquentibus hominibus , 

Iliad., XI, V. 27, 28. — Geschichte der Religion Jesu-ChfisH. 
Erster TheiL, p. 64. Eamburg, 1811. 

(1) Le souvenir de la tour de Babel et de la dispersion des hom- 
mes s'est conservé parmi les Chinois d'une manière très remarqua- 
ble. On sait que ce peuple n'a point de caractères alphabétiques, 
mais qu'il représente les idées au moyen de signes dont le nombre 
s'élève jusqu'à plus de quatre-vingt mille. Or le signe d'une tour si- 
gnifie s'en aller, se séparer, un fils qui quitte son père. Expliquez 
ce fait sans la tradition. — F'id. Stolberg , Geschichte der Relig. 
Jesu'Christi ; funfte Beylage. Beleuchtung verschiedene spuren 
friiher Ueberlieferung , etc. Erst. Th., p. 496. — Vid. et. ^by- 
den. ap Eus. Prœp. Evangel., lib. IX, p. 416. — Herodot., lib. I, 
cap. CXXII. — Plat, in Politic. — Et alib. ap Joseph. Antiq., 
lib. I, cap. IV et V. 

(2) 1491 ans avant J.-C. 

(3) 1850 ans avant J.-G. — Voyez Pezron, l'Antiquité des temps 
rétabile, etc., p. 331. 



EN MATIÈRE DE RELIGIOxN. 143 

Voilà ce que nous apprenons dans la Genèse^ et les 
traditions de tous les peuples , leur chronologie cer- 
taine, l'état physique même du globe que nous habi- 
toûs, rendent témoignage à la vérité de ce récit. 

(( La nature, dit Cuvier, nous tient partout lé 
» même langage; partout elle nous dit que l'ordre 
)) actuel des choses ne remonte pas très haut, et, ce 
» qui est bien remarquable , partout l'homme nous 
)) parle comme la nature, sdit que nous consultions 
>) les vraies traditions des peuples, soit que nous exa- 
» minions leur état moral et politique , et le dévelop- 
)) pement intellectuel qu'ils avoient atteint au moment 
» où commencent leurs monumens authenti- 
» ques(l). » 

il n'est pas une science qui ne concoure à prouver 
l'exactitude, tous les jours mieux reconnue , des an- 
flàles rédigées par Moïse (2). La géologie démontre 
l'existence du déluge , et s'accorde avec l'Ecriture sur 
l'époque de cette grande catastrophe. La philosophie 
du dernier siècle ne parloit que de la prodigieuse an- 
tiquité des Égyptiens, des Ghaldéens, des Indiens, 
des Chinois. Aujourd'hui les écoliers mêmes se mo- 
quent de cette antiquité chimérique, dont les Go- 



(ï) Recherches sur les ossemens fossiles des quadrupèdes, Disc, 
prélim. 

(Ô) Voyez l'excellente Dissertation de Jaquelot sur l'Existence de 
î)ieu. li y prouve, entre autres choses, que la question de l'âge du 
monde avoit été discutée arec un soin extrême par les anciens, et 
que toutes leurs recherches, aussi nombreuses que variées, confir- 
ment l'exactitude de la chronologie mosaïque ; iom. I, chap. IV et 
suiv. 



144 ESSAI sur. l'indifférence 

guet (1), les Fréret (2), les Bennettis (3) , et d'autres 
savans du premier ordre (4) , ont mis à découvert la 
fausseté. Plus on approfondit l'histoire de ces nations, 
plus on la voit se rapprocher , en ce qu'elle offre de 
certain, de la chronologie mosaïque. Celle des In- 
diens , que Voltaire y opposoit avec tant de hardiesse, 
ne remonte pas plus haut qu'Alexandre (5). Enfin 
l'on sait comment le fameux Zodiaque de Denderah , 
transporté à grands frais d'Egypte en France, sem- 
ble n'y avoir paru que pour détruire les objections 
qu'en tiroit l'incrédulité (0). 

(1) Origine des lois, des arts, des sciences, eic. Paris, 1778. 

(2) Chronologie chinoise, t. XI, XII, XIII et XIV des OEurres 
complètes. Paris, 1796. 

(3) Chronologia critica historiœ profanœ et sacrœ in tomos VI 
tributa. Romœ, 1766. 

(4) Bailly lui-même a ramené par des calculs très simples la chro- 
nologie des Égyptiens, des Chaldéens, des Indiens et des Chinois à 
la chronologie mosaïque. VoyezAfùf. de l'astronomie ancienne, etc., 
p. 298 etsuiv. Paris, 1781. 

(5) « Le Maha-Barata des Indiens , ou prétendue grande his- 
» toire, n'est qu'un poème ; leurs Pouranas ne sont que des légen- 
» des; et l'on a beaucoup de peine, en les comparant avec les au- 
» teurs grecs et romains, à établir quelques lambeanx d'une espèce 
» de chronologie interrompue à chaque instant, et qui ne remonte 
» pas plus haut qu'Alexandre. 

» Il est prouvé aujourd'hui que leurs tables astronomiques , d'où 
» l'on vouloit déduire leur extrême antiquité, ont été calculées en 
» rétrogradant ; et l'on yient de reconnoître que leur Suria Sid- 
» dhanta , qu'ils regardent comme leur plus ancien traité scienti- 
« lique d'astronomie , et qu'ils prétendent révélé depuis plus de 
» deux millions d'années , ne peut avoir été composé que depuis 
» environ 750 ans. » Cuvier ; Recherches sur les ossemens fossiles, 
Disc, prélimin. 

(6) Il est maintenant reconnu que des quatre fameux Zodiaques 
découverts en Egypte , aucun n'est antérieur à la domination ro- 
maine. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 145 

Mais nous avons encore, dans la tradition univer- 
selle , une preuve plus éclatante de la vérité des faits 
racontés par Moïse. Toute la terre en a conservé la 
mémoire. La création du monde, celle de l'homme 
fait à l'image de Dieu, son innocence et sa félicité 
primitive,* la séduction de la femme par le serpent; 
l'homme à son tour séduit par la femme, sa chute, sa 
punition pour avoir mangé du fruit qu'il lui étoit 
défendu de toucher; les maux qu'entraîne bientôt sa 
désobéissance; enfm le déluge, et un seul juste sauvé 
des eaux avec sa famille : telle fut, dans tous les 
temps, la croyance générale ; et on doit y joindre 
l'attente d'un Envoyé céleste, qui vaincroit le ser- 
pent, et délivrer oit le genre humain (1). 

Maintenant, qu'on s'explique; veut-on rejeter le 
récit de Moïse : il faut rejeter en même temps la tra- 
dition du monde entier; il faut nier ce qu'attestent 
non pas quelques peuples , mais tous les peuples : il 
faut détruire, par conséquent, l'autorité du témoi- 
gnage , et déclarer qu'il est impossible d'acquérir la 
certitude d'aucun fait, impossible même de le discuter, 
de juger à quel point il est ou n'est pas probable; car 
pour cela il seroit nécessaire de le comparer avec 
d'autres faits également incertains, et d'où l'on ne 



{!) Les preuves de i'uniyersaiité de ces croyances se trouvent dans 
plusieurs ouvrages , auxquels nous renvoyons pour ne pas tomber 
dans des répétitions inutiles : Huet , Alnetan. Quœst. , lib. II. — 
Faher, Horœ mosdicœ , vol. I , sect. I. — Maurice, Hist. of Hin- 
dostan. — Asiatic. Research, passira. ^— Stolberg, Geschichte 
der lielig. Jesu-Chrlsti. Erster ThciL p. 335 et seq. Hamburg, 
1811. 

TOME 4. 10 



146 ESSAI SUR l'indifférence 

pourroit dès-lors rien conclure : il faut dire que 
l'histoire n'est qu'un grand problème , un doute éter- 
nel, sans distinction de lieux ni d'époques, puisqu'à 
toutes les époques, et dans tous les lieux, les faits qui 
ne frappent pas immédiatement nos sens ne sauroient 
nous être connus que par le témoignage ; il faut ou- 
blier cette ombre du passé qui fuit sans laisser de 
trace, et se renfermer dans le jour présent, incapa- 
bles que nous sommes de savoir s'il eut une veille, et 
s'il aura un lendemain. 

Il est vrai, et nous le confessons, les philosophes 
ne tirent point dans la pratique les dernières consé- 
quences de leurs principes ; il n'y a point de sceptique 
parfait. Mais qu'importe qu'ils soient, ou non , d'ac- 
eord avec eux-mêmes ? Ce n'est pas leur conduite , 
c'est leur doctrine que nous examinons. En la suivant 
jusqu'au bout, ils ne s'arrêteroientque dans le'pyr- 
rhonisme complet ; et s'ils conservent encore avec un 
reste de foi un reste de raison , c'est en violant leurs 
propres maximes. On éprouve une pitié profonde à la 
vue de cet extrême abaissement de l'intelligence. Qu'y 
a-t-il donc dans l'homme qui le porte à descendre 
jusque-là? Esprits superbes , esprits déchus , dites-le- 
moi , si vous le savez ; expliquez-moi ce mystère qui 
étonne et consterne ma pensée. Hélas! je vous de- 
mande ce que vous ignorez comme moi , l'impéné- 
trable secret de l'orgueil, qui sera dévoilé, mais non 
sur la terre. 

Considérez cependant, vous qui nous traitez d'hom- 
mes crédules parce que nous cédons à l'autorité du 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 147 

genre humain , considérez en quel abîme de contra- 
dictions vous vous précipitez; car il vous est impos- 
sible de ne pas céder vous-mêmes tous les jours à 
quelque autorité moins grande. Vous croyez certains 
faits, ou à certains témoignages; vous rejetez d'au- 
tres faits, ou d'autres témoignages; et ces témoi- 
gnages que vous rejetez sont plus nombreux, plus con- 
stans , c'est-à-dire , offrent plus de motifs de croyance 
que ceux auxquels vous déférez. Si les premiers sont 
incertains, ceux-ci nécessairement le sont davantage. 
Vous y croyez pourtant , et vous y croyez contre la 
raison; puisqu'il est absurde qu'après avoir rejeté 
comme insuffisant un motif de croire , on croie sur 
un motif plus foible. Par quelles règles inconnues de 
certitude justifier ez-vous un pareil jugement ? Pour- 
quoi , ne croyant pas ce qui est plus croyable ou plus 
attesté, croyez-vous ce qui l'est moins, et quelquefois 
infiniment moins? Voici pourquoi : dans le premier cas, 
vous voulez croire ; et dans l'autre , vous ne le voulez 
pas. C'est la volonté , une volonté libre qui détermine 
vos croyances. Ne dites donc plus que la foi n'est pas 
en votre pouvoir, et comprenez comment l'incrédulité 
peut être un crime. 

Nous nous arrêterons peu aux temps qui précèdent 
la sortie d'Egypte. Aristée fait mention de Job(l). 
Abraham fut toujours célèbre dans l'Orient (2). Des- 



(1) Arist. ex Polyliûtor. ap Euseb. Prœpar. evangel., lib, IX, 
p. 430. Edit. Paris., 1628. 

(2) Les disciples de ZQ.roa$tre le regardoiejat comme leur prei^ier 



10, 



148 ESSAI SUR l'indifférence 

cendu de lui par Ismaël , les Arabes le reconnoissent 
pour leur père aussi bien que les Juifs. Ce que l'Écri- 
ture Dous apprend de ce patriarche (1), de Loth et 
de la destruction des villes criminelles (2) , de Ja- 
cob (3), de Joseph et du séjour des Israélites en 
Egypte (4) , est confirmé par les auteurs profanes et 
par les traditions des Orientaux (5). 

Ce n'est pas tout : ces faits se lient intimement aux 
faits qui précèdent et qui suivent; ils en sont insépa- 
rables. La véracité de Moïse prouvée, pour ce qui 
regarde l'histoire primitive de l'homme , par le té- 
moignage du genre humain , ne permet donc pas de 
douter qu'il ne soit également véridique, lorsqu'il 
raconte les événemens postérieurs. A l'époque où il 
écrivoit, les enfans de Jacob ne formoient qu'une 
grande famille qui ne pouvoit pas avoir perdu le sou- 



législatear. D'Herbelot, Biblioth. orient. , art. Ust et Usta; t. VI, 
p. 466. 

(1) Vid. Beros. Hecatœ., JYicol. Damascen. , Eupolem., Arta- 
pan., Melon., Alexandr. Polyhist. ap. Euseb. Prœpar. evangel., 
lib. IX, p. 417,418 et 422. 

(Si) Strab., lïh.XSI.— Tacit. Histor., lib. V, cap. \ll. — So- 
lin. , cap. XXXV. — Uuet. Demonstrat. evangel. , proposit. IV, 
p. 123. 

(3) Demetr. et Theodot. ap Euseb., loc. cit., p. 422 et seq. — 
Scalig. not. in frag. gr. — Bochart. Can., lib. II; cap. II. — Sel- 
den de Dits syris, lib. V. — Reins, in Clem. Alex. Strom., lib. VII. 
— Casaub. ad Theoph., p. 295. — Herald, ad Arnob., lib. I. — 
Florid. Ouzel. et Elmenhorst. ad Minuc. de Idolol., lib. I , 
cap. XXIX. 

(4) Artapan. ap. Euseb. Prœpar. evang., lib. IX , p. 429. — 
Justin.,m. XXXVI étal. ap. P^oss., de Origin. Idolol., lib I. 

(5) D'Herbelot, Biblioth. orient, passim. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 149 

venir de sa propre histoire , et qu'il eût été impossible 
de tromper sur ce point. Pense-t-on que les Juifs 
ignorassent le nom de leurs ancêtres et les principaux 
traits de leur vie, depuis Abraham? D'ailleurs il au- 
roit fallu que Moïse, pour n'être point démenti, pour 
ne pas acquérir la renommée d'un imposteur , qui lui 
auroit ôté tout crédit, eût trompé encore les Arabes 
et les nations circonvoisines séparées des Hébreux par 
leur culte et par une ardente inimitié. Son récit, loin 
d'être appuyé sur son seul témoignage , n'est donc en 
réalité que la tradition uniforme de plusieurs peuples, 
tradition d'autant plus certaine que , dans ces temps 
reculés, les peuples attachoient un prix extrême à con- 
server exactement la mémoire des faits relatifs à leur 
origine. La religion, les mœurs, l'intérêt même, con- 
couroient à augmenter pour eux l'importance de ces 
annales de familles, qui, en établissant leurs descen- 
dances , formoient leurs titres de propriété , et prou- 
voient que les pays dont ils étoient en possession leur 
appartenoient par droit d'héritage. 

Délivrés par Moïse de la captivité d'Egypte , les 
Juifs reçoivent de ce grand homme , envoyé de Dieu 
pour les constituer en corps de nation, leurs lois 
religieuses, politiques et civiles. Depuis cette époque 
jusqu'à Jésus-Christ , l'histoire de ce peuple offre une 
chaîne de faits dont on ne peut briser aucun anneau 
sans détruire la chaîne entière, et sans renverser en 
même temps presque toute l'histoire des anciennes 
monarchies de l'Orient , qui se rattache par de nom- 
breux rapports à celle des Israélites. La Providence a 



150 ESSAI SUR l'indifférence 

même permis que les circonstances les plus extraor- 
dinaires de la narration de la Bible fussent rappelées 
dans d'autres écrits , et par des païens mêmes, comme 
pour ajouter encore une nouvelle autorité à l'auto- 
rité déjà plus que suffisante de l'Écriture-Sainte. 

Un poète , cité par Eusèbe , parle de Jacob et de 
son séjour en Egypte , de Joseph , de Moïse , exposé 
sur les eaux et sauvé par la fille du roi (1). Eupo- 
lème (2), Artapan (3), Démétrius (4) , confirment 
dans tous ses points le récit de la Genèse et de l'Exode , 
l'oppression du peuple hébreu, la mission de Moïse, 
à qui Dieu apparoît au milieu d'un buisson ardent; 
les prodiges qu'il opère devant Pharaon , sa verge 
changée en serpent, les plaies dont il frappe l'Egypte, 
et dont la mémoire s'est conservée jusque dans ses 
coutumes (5); le passage merveilleux de la Mer- 
Rouge , les Egyptiens engloutis dans ses flots , le 
voyage des Juifs dans le Désert, le rocher qui s'ouvre 
et laisse couler des eaux abondantes , dès qu'il a été 
touché par la verge du conducteur d'Israël. La tra- 
dition des Tables de la loi données au sein d'une nuée, 
se trouve jusque dans l'Inde (6) ; et Bérose , auteur 

(1) Ezech. poeta trmjic. àp. Euseh. Prœp. evangel., lib. IX , 
cap. XXVIII, p. 436 seqq. 

(2) ^p. Euseb., ibid., cap. XX VI, p. 431. 

(3) Ibid., cap. XXVII, p. 431 seq. 

(4) Ibid., cap. XXIX, p. 439 seqq. 

(5) Ca;terum memoriam calamitatis hujus, quâ majores nalu li- 
bères amiserunt, retinuisse Tidentur 4''gyptii , pecudes suas et ar- 
bores miiiio notare soliti circa vernum sequinoctium, quo tempore 
scilicet intantosluctusinciderunt. Alnetan. Çuœst., lib. II, c. XII, 
n. XI, p. 202. 

(fi) Jbid., n. XIX, p. 214. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 151 

chaldéen ^ atteste la destruction miraculeuse de Tar- 
mée de Sennachérib (1). 

Nous pourrions alléguer d'autres témoignages an- 
ciens; et montrer dans la fable'même, d'évidentes 
allusions aux faits que rapporte l'historien sacré (2). 
Mais quel besoin l'Écriture a-t-elle de ces appuis 
étrangers? elle se soutient assez par elle-même ; et il 
n'y aura pour l'homme rien de vrai , si elle ne l'est 
pas. Ce qui fait naître en quelques esprits des doutes 
sur sa vérité, c'est que, parmi les événemens dont 
elle nous instruit, il y en a qui sortent visiblement 
de l'ordre ordinaire des choses. Nous parlerons de ce 
genre de faits dans un chapitre particulier. Ici nous 
prierons seulement d'observer que les faits de cette 
nature que présente l'histoire des Juifs depuis leur 
délivrance de la captivité d'Egypte, ne sont pas en 
eux-mêmes plus merveilleux que beaucoup d'autres 
faits de l'histoire primitive. De quoi peut-on s'étonner 
après le récit de la création, de la chute de l'homme 
tenté par l'ange rebelle sous la forme d'un serpent, 
du déluge et de ses circonstances toutes prodigieuses? 
Or le genre humain atteste ces faits , et son témoi- 
gnage uniforme et perpétuel leur donne le plus haut 
degré de certitude possible. Les nier, ce seroit ren- 



(1) Beros. ap. Joseph. Antiq., lib. X, cap. I, II. 

(2) na. Nonn. Dyoms.,lib. XX, XXIII, XXIV etXLV. Laissant 
à part tout esprit de système , on trouvera sur ce sujet des rappro- 
chemens très curieux dans la Démonstration évangélique de Huet, 
V Histoire véritable des temps fabuleux de l'abbé Guérin du Rocher, 
l'Analyse de l'ancienne mythologie de Bryant, et V Origine de l'i- 
dolâtrie potienne de Faber. 



152 KssAi SUR l'indifférence 

verser la raison humaine. On est donc obligé néces- 
sairement, ou de renoncer à la raison , ou d'admettre 
des faits extraordinaires, des miracles. Forcé de 
croire à plusieurs miracles rapportés dans les livres 
saints, il seroit donc absurde de refuser de croire à 
aucune partie de ces mêmes livres , sur l'unique motif 
qu'elle condent des faits miraculeux. Les temps anté- 
rieurs nous oiTrent des exemples certains de pareils 
faits. Pour savoir si des faits du même ordre sont 
également certains , il ne s'agit que d'examiner s'ils 
sont attestés suffisamment : sous ce rapport, ils ne 
diffèrent point de tous les autres faits; et nous ne les 
en distinguerons point non plus en considérant les 
témoignages sur lesquels repose l'histoire du peuple 
de Dieu. 

Nous avons prouvé que Moïse est l'auteur du Pen- 
tateuque, qui, outre le récit des événemens dont les 
Juifs dévoient garder la mémoire, renferme le code 
de leurs lois et le détail des nombreuses pratiques aux- 
quelles ils étoient assujétis. Le Pentateuque a donc 
toujours été connu des Juifs. C'éloit pour eux un de- 
voir de le lire. Les lévites l'expliquoientau peuple; et 
sans cela comment le peuple auroit-il pu obéir aux 
ordonnances du législateur? Mais dès-lors il est im- 
possible qu'aucun des faits rapportés dans le Penta- 
teuque soit controuvé, car ces faits avoient dû se 
passer en présence de la multitude; et par quels 
moyens le chef d'Israël auroit-il persuadé à toute 
une nation qu'elle avoit été témoin des faits merveil- 
leux qu'il raconte, si elle ne l'avoit pas été réellement? 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 153 

Y a-t-il quelque exemple d'un pareil excès de stupidité 
chez aucun peuple? et ne voit-on pas que pour nier 
des prodiges que tant de siècles attestent, on est con- 
traint d'en admettre un plus grand que contredit 
l'expérience de tous les siècles ? Pour qu'un peuple 
ignorât les principaux événemens de son histoire, 
lorsque la génération qui y a pris part est encore vi- 
vante, il faudroit que toutes les lois du monde moral 
fussent renversées. Or le renversement des lois de la 
nature morale, est-il moins extraordinaire, moins in- 
croyable, que la suspension des lois de la nature phy- 
sique ? 

Les institutions du peuple juif, ses pratiques reli- 
gieuses, ses usages, ses fêtes, ses hymnes , supposent 
d'ailleurs la réalité des événemens qu'ils rappellent, et 
dont ils sont destinés à conserver le souvenir. Ainsi , 
à moins de nier l'existence de ces institutions, de ces 
pratiques, de ces usages, de ces fêtes, ou à moins de 
nier l'existence des Juifs, on ne peut nier leur histoire. 
Quand elle ne seroit pas écrite, on la retrouveroit en- 
core presque tout entière dans leur impérissable lé- 
gislation, et dans la tradition qui en est comme le vi- 
vant commentaire. 

Que les incrédules se résolvent donc à nier qu'il 
existe et qu'il ait jamais existé des Juifs, ou qu'ils 
prouvent que les Juifs sont régis et le furent toujours 
par des coutumes et des lois différentes de celles qu'on 
lit dans l'Écriture, qu'ils avoient d'autres institutions, 
un autre culte, d'autres fêtes; ou qu'ils nous mon- 
trent le rapport de ces fêtes, de ce culte, de ces in- 



154 ESSAI SUR l'indifférence 

stitutions, de ces lois avec une histoire autre que 
celle qui est consignée dans les livres saints. Qu'ils 
nous disent où ils ont découvert cette autre histoire, 
qu'ils en produisent les preuves, qu'ils citent les té- 
moignages qui l'appuient; et, lorsqu'ils auront achevé 
ce léger travail, qu'ils sachent que leur tâche est 
loin d'être remplie , et qu'ils n'ont rien fait en- 
core. 

Car enfin il sera nécessaire que cette histoire nou- 
velle et jusqu'à ce jour inconnue du monde entier, 
remonte jusqu'à Moïse; qu'elle explique et l'autorité 
qu'il exerçoit sur les Juifs, et les lois qu'il leur donna, 
et les fables sur lesquelles on prétend qu'elles sont 
fondées. Elle devra rendre clairement raison de l'im- 
posture du législateur, et de l'incompréhensible cré- 
dulité du peuple. 

Le penchant des Juifs à l'idolâtrie est certain de 
leur aveu. Jamais ils ne réclamèrent contre celte im- 
putation si souvent reproduite dans leurs livres, ni 
contre les reproches de leurs prophètes, ni plus tard 
contre ceux des chrétiens. Ils confessent leur inchna- 
tionàce crime si énorme à leurs propres yeux; et 
l'on conçoit qu'un peuple sensuel dut aisément être 
porté à cette violation de la loi divine, par l'exemple 
général des peuples qui l'environnoient. Le contraire 
seroit opposé à tout ce que l'on connoît de l'homme. 
L'idolâtrie n'étoit que le règne des passions. Or dira- 
t-on que les Juifs étoient exempts de passions, qu'ils 
étoient au-dessus de la nature humaine ? 

Si l'on avoue qu'ils ressembloient à tous les autres 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 155 

hommes, il n'est point d'absurdités égales à celles 
qu'on seroit obligé de soutenir pour nier le récit de 
la Bible. Car il faudroit dire que Moïse a contenu 
dans le devoir, et soumis aux lois les plus sévères, 
aux pratiques les plus gênantes, aux châtimens les 
plus terribles, un peuple violent, opiniâtre, et toujours 
prêt à la révolte, en lui persuadant qu'il étoit journel- 
lement témoin d'une suite de prodiges dont pas un 
n'avoit frappé ses regards. Choisissons pour exemple 
le passage de la Mer-Rouge. Pense- t-on qu'il y ait un 
peuple au monde à qui l'on pût faire croire, contre le 
témoignage uniforme de ses sens et de sa mémoire, 
qu'il a traversé à pied sec un bras de mer dont les 
eaux, pendant son passage, sont restées miraculeuse- 
ment suspendues, pour engloutir ensuite en retom- 
bant ses ennemis qui le poursuivoient? Voilà ce que 
raconte Moïse, voilà ce qu'il rappelle aux Israélites 
pour les ramener au culte du vrai Dieu, lorsqu'ils l'a- 
bandonnent. Or, si ce fait eût été faux, conçoit-on 
rien de plus extravagant que de l'alléguer à un peuple 
emporté par ses passions, pour le détourner de l'ido- 
lâtrie et le faire rentrer dans l'obéissance ? 

L'Angleterre, en se séparant de l'Église de Jésus- 
Christ, a renoncé depuis plusieurs siècles au véritable 
culte de Dieu. Supposons que pour ramener les habi- 
tans de Londres à ce culte saint, un catholique leur 
tînt ce langage : « Eh quoi ! avez-vous donc oublié si 
» vite les miracles opérés en votre faveur ; la Tamise 
» suspendant son cours, son lit desséché pour vous 
» ouvrir un libre passage, ses flots arrêtés sans au- 



156 ESSAÏ SUR L^INDÎFFÉRENCE 

» cune digue, et recommençant à couler quand vous 
» avez atteint l'autre bord? » Se trouveroit-il un 
homme, un seul, que ce discours persuadât? quel 
autre effet produiroit-il que d'exciter la risée des en- 
fans mêmes? et que devroit en attendre l'auteur, si- 
non d'être aussitôt enfermé comme fou ? 

Or toute l'histoire des Juifs est remplie de faits aussi 
étonnans que le passage de la Mer-Rouge. Il n'y a 
presque pas eu chez ce peuple de génération à qui , 
de siècle en siècle, on n'ait dit qu'elle avoit été témoin 
de semblables prodiges. Il y en avoit de perpétuels , 
tels que le rational du grand-prêtre, la nuée qui cou- 
vroit le propitiatoire ; et toujours les Juifs ont cru ces 
prodiges, et pas un doute ne s'est élevé dans un seul 
esprit sur leur réalité, même après que les Sadducéens 
eurent attaqué l'immortalité de l'âme : c'est-à-dire 
que pendant quinze cents ans il a existé une nation 
de fous, qui croyoient voir ce qu'ils ne voyoient pas, 
entendre ce qu'ils n'entendoient pas ^ en un mot dont 
les sens et la raison, toutes les fois qu'ils avoient un 
puissant intérêt à ne se point abuser, étoient constam- 
ment en contradiction avec la raison et les sens des 
autres hommes. 

Quand quelques esprits obstinément aveugles ad- 
mettroient la possibilité d'un pareil renversement de 
toutes les lois de l'ordre moral , que s'ensuivroit-il si 
ce n'est que quelques esprits peuvent dépasser toutes 
les limites connues de l'extravagance? Condamnés 
par le sens commun universel, qu'importeroit leur 
opinion particulière opposée à la décision sans appel 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 157 

du genre humain ? La question n'est pas de savoir si 
l'homme est maître de résister à l'évidence, jusqu'au 
point de nier la vérité de l'Ecriture-Sainte; mais si 
la vérité de l'Écriture-Sainte est certaine ou appuyée 
sur des témoignages irrécusables : et là-dessus nous 
en appelons au jugement du monde entier. 

On ne choqueroit pas moins la raison en révoquant 
en doute l'histoire évangélique attestée par une mul- 
titude d'auteurs juifs et païens, dont les témoignages 
ont été recueillis par BuUet (1) et Lardner (2). Pen- 
dant plusieurs siècles, ceux mêmes qui attaquoient la 
rehgion chrétienne n'ont point contesté les faits sur 
lesquels elle repose ; tant ils étoient avérés, tant leur 
certitude paroissoit inébranlable : et l'on viendroit 
aujourd'hui, sans autre preuve qu'une haine forcenée 
contre le christianisme, nier ce que confessoient Celse, 
Porphyre et Julien ! 

Deux sociétés ennemies s'accordent à reconnoître 
la vérité de ce que l'Evangile nous apprend de Jésus- 
Christ ; et certes on ne pensera pas que les Juifs et les 
chrétiens (3) se soient concertés pour tromper l'avenir 



(1) Histoire de rétablissement du christianisme tirée des seuls 
auteurs juifs et païens, où l'on trouve une preuye solide de la vé- 
rité de cette religion ; in-A'*. 

(2) A large collection of ancient Jewis hand Heathen testimo- 
nies of the truth of the Christian religion, with notes and obser- 
vations; 4 vol. îrt-4°. 

(3) Aux Juifs et aux chrétiens il faut joindre les musulmans, qui 
admettent comme nous les faits évangéliques. Nous ne les nom- 
mons pas dans le texte, parce qu'ils ne sont, comme nous l'avons 
déjà dit et comme nous le prouverons dans le volume suivant, 
qu'une secte du christianisme. 



158 ESSAf SUR l'indifférence 

de la même manière , sur celui que les uns blasphè- 
ment et que les autres adorent. Interrogeons d'abord 
les Juifs. 

Peuple autrefois le peuple de Dieu, devenu non pas 
le tributaire, le serviteur d'un autre peuple, mais 
l'esclave du genre humain, qui, malgré son horreur 
pour toi, te méprise jusqu'à te laisser vivre : peuple 
opiniâtre, dont aucune souffrance, aucun opprobre 
n'a pu lasser ni l'orgueil ni la bassesse ,• qui ne trouves 
pas en toi-même un remords, un humble regret, une 
plainte pour désarmer le bras qui te frappe, et qui 
portes sans étonnement, depuis dix-huit siècles, tout 
le poids de la vengeance divine : peuple incompréhen- 
sible, cesse un moment le travail dont tu te consumes 
sous le soleil, rassemble-toi des quatre vents où le 
souffle de Dieu t'a dispersé, viens et réponds : Est-il 
vi'ai qu'il ait existé dans ton sein un homme nommé 
Jésus, qui sedisoitle Libérateur annoncé par tes pro- 
phètes (1)? 

Oui. 

Est-il vrai qu'il ait paru au temps où l'on croyoit 
que le Messie devoit venir (2)? 

Oui. 



(1) Talmud Babyl. Tract. Sanhedr., cap. VI. 

(2) na. Talmud-Hierosol. Tract, de Sanhedr. et libr. Bera- 
choth, cap. Haiha Kore. Echa Rabbetti, seu Explic Lamentât. 
Jerem., in cap. I. Rabbi Moys. Hadartan, Comment, in Gènes, ad 
h. verb. : ... et êcriba de femore ejus. Id., Comment, in Is. cap. 
«Itim. — Le Rabbin Moïse, dit l'Égyptien, dans le liyre Sophrin, 
dit que « Jésus de Nazareth a pam être le Messie , qu'il a été mis à 
» mort par le sanhédrin, ce qui a été la cause qu'Israël a été dé- 
» truit par l'épée. Galatin. de Arcan. cathol. verit., p. i79. 



I:!V MATIÈRE DE RELIGION. 159 

Est-il vrai qu'il soit né dans le lieu où il étoit prédit 
que le Messie naîtroit ? 

Oui. 

Est-il vrai, laissant à part ce qu'il disoit de sa 
mission, que sa vie étoit pure (1) et sa doctrine 
sainte (2)? 

Oui. 

Est-il vrai qu'il ait opéré ainsi que ses disciples des 
œuvres miraculeuses ? 

// est manifeste et nous ne pouvons le nier (3). 

Malheureux ! et qui t'a donc empêché de le recon- 
noître ? Que te falloit-il de plus ? Tu demandois un 
signe du ciel (4) : quelle force ce nouveau prodige eût- 



(1) Le Toldoth Jeschu, quoique rempli d'invectives sacrilèges 
contre Jésus-Christ, ne lui fait aucun autre reproche que de s'être 
dit le Messie et le fils de Dieu. 

(2) Tryphon dit que les préceptes de l'Évangile sont si parfaits 
qu'on ne peut les observer, ffxsîi «Ji aaraïav àyioYjv 7ra/5a^s^a//evot, 
X/51TT0V iauTotsTiva àvaTrAâdffSTS xat àvrou /â/siv rà v3v àaxoTTWs KTtÔ^.- 
Xuads. Dialog. cum Tryph. Jud., cap. X. 

(3) Et conferebant ad invicem, dicentes : Quid faciemus homini- 
bus istis ? quoniam quidem notum signum factum est per eos, om- 
nibus habitantibus Jérusalem ; manifestum est, et non possumus 
negare. Act:, IV, 15 et 16 ; et Joan., XI , 47. —, Il est dit dans le 
Toldoth, que Jésus-Christ guérissoit les lépreux et ressuscitoit les 
morts, par la vertu du nom ineffable de Dieu, qu'il avoit dérobé 
dans le temple. Le même livre atteste les miracles de saint Pierre, 
qu'il appelle Simon Céphas. Le savant Heydeck, rabbin converti, 
nous apprend qu'encore aujourd'hui les Juifs continuent d'avouer 
les miracles de Jésus-Christ. « Prosiguen en nuestro tiempo en con- 
» fesar los prodigios obrados por Jesu-Christo , con la diferencia 
» que pretenden de haberlos obrado en nombre de Belzebu. vDefensa 
» Melig. christ., tom. III, p. 316, not. 386. 

(4) Et accesserunt ad eum Pharisaei et Sadducai tentantes: 



160 ESSAI SUR l'indifférence 

il ajoutée à tant de prodiges ? Et ce juste qui rendoit 
la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds; qui guéris- 
soit toutes les langueurs , qui chassoit les démons, qui 
ressuscitoit les morts ; qu'en as-tu fait? est-il vrai que 
tu l'aies crucifié (1)? 

Tout-à-coup un grand cri : Que son sang soit sur 
nous et sur nos enfans (2) î 

Juif , tu n'as pas fait en vain cette demande ; ton 
souhait est accompli : ce sang est sur toi, il y sera 
toujours. Va , retourne à ton supplice ; que le monde 
entier en soit témoin, jusqu'au jour où reconnoissant 
et détestant ton crime, ce sang, ce même sang que tu 
as versé l'effacera. 

La vérité des faits rapportés dans l'Évangile ne fùt- 
elle attestée que par les chrétiens , ce seroit assez pour 
en établir invinciblement la certitude. Je crois , disoit 
Pascal , des témoins qui se font égorger : et tout homme 
sensé les croira, car on ne se passionne point pour 
des faits ; et je ne sais d'ailleurs où seroit la séduction 
du mensonge qui ne conduit qu'aux tortures et à l'é- 
chafaud. Le désir de la gloire _, des richesses, du pou- 
voir, peut créer des imposteurs ; mais on ne trompe 
pas les hommes , afln d'être pauvre^ méprisé, persé- 



et rogayerunt eum ut signum de cœlo ostenderet eis. Matth., 
XVI, 1. 

(1) La trahison de Judas et toutes les principales circonstances 
de la passion du Sauveur, sont rapportées dans le Toldoth Jeschu; 
et dans le Talmud de Babylone, au traité du Sanhédrin, chap. VI. 

(2) Et respondens universus populus, dixit : Sanguis cjus super 
nos et super filios nostros. Matth., XXVII, 25. 



EN MATIÈRE DE ilELlGlON. 161 

cuté , et ce sont là des biens qu'on n'est guère tenté 
d'acquérir au prix de sa vie. Cher cher a-t-on à expli- 
quer par le fanatisme ce sacrifice entier de soi-même , 
aussitôt se présentent de nouvelles absurdités. Le fa- 
natisme est une passion ardente^ sombre, implacable : 
que voit-on de pareil dans les apôtres ? Leur carac- 
tère c'est le calme, la simplicité, la douceur; et avant 
la mort de leur maître , une excessive timidité qu'ils 
avouent avec une candeur naïve. Saint Pierre reniant 
Jésus-Christ et tremblant devant une servante , étoit- 
il un fanatique ? Les autres apôtres dispersés comme 
des brebis sans pasteur (1) ; saint Thomas refusant de 
croire que le Christ est ressuscité, s'il ne le voit de ses 
yeux et ne le touche de ses mains (2) ; saint Paul de- 
venant de persécuteur, le plus humble disciple de ce 
même Christ qu'il doit annoncer aux Gentils : tous ces 
hommes, que le monde n'a connus que par leurs bien- 
faits, leur parfait désintéressement , leur charité com- 
patissante , étoient-ils des fanatiques ? Le fanatisme 
combat, domine , écrase ce qui lui résiste ; eux n'ont 
su que mourir. 

Qu'on en pense, après tout, ce qu'on voudra ; qu'on 



(1) Tune dicitillis Jésus : Omnes yos scandalum patiemini in me, 
in istâ nocte. Scriptum est enim : Percutiam paslorem , et dlsper- 
gentur oves gregis. Matth., XXVI, 31. 

(2) Thomas autcm unus ex duodecira, qui dicitur Didymus, non 
erat cum eis quando venit Jésus. Dixeruntergo ei alii discipuli : 
Vidimus Dominum. Ille autem dixit els : Nisi yidero in raanibus 
ejusfixuram clavorura, et mittam digitum raeum in locura clavo- 
rum, et mittam manum meam in latus ejus, non credam. Joan., XX, 
24, 25. 

TOME 4. 11 



162 ESSAI SUR l'indifférence 

suppose que les apôtres étoient ou des fourbes, ou des 
enthousiastes, on ne gagne absolument rien par cette 
supposition , à moins qu'on ne suppose de plus que 
tous les premiers chrétiens, tous les Juifs qui accou- 
roient pour être témoins des œuvres de Jésus-Christ, 
et ceux qui le bénissoient, disant: Gloire au fils de 
David (i) ! et ceux qui crioient : Qu'on le crucifie (2)! 
étoient aussi des enthousiastes, ou des fourbes qui s'en- 
tendoient pour persuader au monde la vérité de faits 
innombrables qui n'existèrent jamais. 

Car il faut remarquer que ces faits avoient du être 
publics *y que les apôtres en appeloient hautement au 
témoignage d'un peuple entier, d'un peuple en grande 
partie ennemi du christianisme , et dont les aveux ont 
dès-lors une force irrésistible. Aucune de ces choses , 
disoit saint Paul, dans la Judée même, au roi Agrippa, 
aucune de ces choses ne s^ est passée dans un coin obscur, 
et vous nen ignorez aucune (3). Parle-t-on de la sorte, 
quand on peut craindre une solennelle dénégation ? 
Et que répond Agrippa ? Peu s'en faut que vous ne me 
persuadiez de me faire chrétien (4). 



(1) Turbae autem , quœ praecedebant et quae sequebantur , clama- 
bant, dicentes : Hosanna filio David : benedictus , qui venit in no- 
mine Domiui : hosanna in altissimis. Matth., XXI, 9. 

(2) Dicit illis Pilatus : Quid igitur faciam de Jesu , qui dicitur 
ChristusPDicunt omnes : Crucifigatur. Ait illis praeses : Quid enim 
mali fecit ? At illi magis clamabant , dicentes : Crucifigatur, Jbid., 
XXVII, 22, 23. 

(3) Scit enim rex ad quem et constanter loquor : latere enim eum 
nihil horum arbitrer . Neque enim in angulo quidquam horum ges- 
tum est. ^cf., XVII, 26. 

i^ (4) In modico suades me christianum Ceri. Ibid., 38. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 163 

Mais on doutera peut-être de ces circonstances 
mêmes , à cause qu'elles sont rapportées dans le livre 
des Actes. On ne doutera pas du moins que le christia- 
nisme n'ait existé dès le premier siècle de notre ère, 
ni par conséquent qu'il ait été annoncé par les apôtres 
et les premiers disciples. Presque tous les peuples alors 
connus entendirent la &onne noi*ue//e du salut ^ qui se 
répandit avec la rapidité de la lumière (1). L'authen- 
ticité du Nouveau-Testament étant démontrée, nous 
savons certainement ce que racontoient les apôtres, ce 
qu'ils enseignoient, ce qu'ils disoient d'eux-mêmes et 
des œuvres qu'ils opéroient publiquement. La propa- 
gation du christianisme prouve qu'on les crut. Le té- 
moignage des prosélytes qu'ils faisoient à Jésus-Christ, 
est confirmé, comme on l'a vu, par le témoignage des 
Juifs et des païens. C'est dojicle monde presque entier 
qu'il faut démentir, pour nier les faits évangéliques ; 
c'est presque toutes les nations soumises à la domina- 
tion romaine qu'il faut accuser d'enthousiasme ou de 
fourberie , c'est le principe de toute croyance qu'il 
faut anéantir : car que trouvera-t-on de plus croyable 
que ce qui a été cru universellement ? 

Il n'y a qu'un insensé ou un fou d'orgueil qui puisse 
essayer d'opposer ses petites idées, ses petites opinions 
particulières au consentement commun. Ce que 
l'homme sait n'est rien en comparaison de ce qu'il 



(1) Fides ex auditu; auditus autem por verbum Chrisli. Sed dico : 
Numquid non audierunt? Et quidem in omncm terram exivit sonus 
eorum : et in fines orbis terrae verba eorum. JEp. ad Rom., X , 
17, 18. 

11. 



164 ESSAI SUR l'iNDIFIÉPiENCE 

ignore, et Tmcrédule argumente toujours comme s'il 
savoit tout. Sa vie même ne lui est-elle pas incompré- 
hensible ? Qu'il en cherche la preuve dans ce qu'il 
connoît de son organisation , l'y découvrira-t-il ? 
Mettez un livre de physiologie entre les mains d'un 
philosophe ; partant de la supposition qu'il renferme 
une science complète, il prouvera, s'il le veut, par 
mille raisons , l'impossibihté que Têtre décrit dans ce 
livre existe. Comment lui répondroit-on ? par le fait 
même de Texistence de cet être impossible. Et com- 
ment prouveroit-on ce fait ? par le témoignage. Nous 
ne connoissons pas davantage, nous connoissons beau- 
coup moins le plan éternel de la Providence , l'en- 
semble des lois qu'elle a établies, que nous ne nous 
connoissons nous-mêmes ; l'ordre universel nous 
échappe : et cependant l'incrédule raisonne constam- 
ment selon l'hypothèse qu'il en a une connoissance 
parfaite. Cela ne se peut pas, dit-il ; donc cela n'est 
pas. Et qui l'assure que cela ne se peut pas? 11 com- 
mence par mettre sa pensée à la place de celle de Dieu, 
et puis il prononce sans hésiter sa décision irrévocable. 
Qui ne voit qu'en contredisant le témoignage général 
des hommes , en niant un effet attesté , ou il suppose 
qu'il connoît toutes les causes qui peuvent rendre cet 
effet possible, toutes les volontés de l'Etre tout-puis- 
sant , tous les motifs qui les déterminent , ou sa né- 
gation se réduit à ce triomphant argument : Je ne 
comprends pas que cela puisse être , donc cela n'est 
pas. Comment lui répondre ? encore par un fait. Cela 
est , donc cela peut être. Cela est, parce qu'un témoi- 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 165 

gnage irrécusable l'affirine. Cela est, parce que, s'il 
n'étoit pas certain que cela fût, rien ne seroit certain, 
pas même votre négation, ou, si vous l'aimez mieux, 
votre doute, qui n'est non plus qu'un fait connu seu- 
lement par le témoignage, par le vôtre d'abord, et 
ensuite*par celui des personnes qui l'ont entendu. Cela 
est, parce qu'à l'instant même où vous dites: Cela 
n'est pas, vous vous ôtez à vous-même le droit de pro- 
noncer aucun jugement, puisque votre raison proteste 
contre la raison humaine. 

L'inspiration de l'Écriture, conséquence nécessaire 
de ce que nous avons établi, ne sauroit être niée par 
quiconque aura compris ce qui précède. 

Car, premièrement, la vérité des faits rapportés 
dans l'Ecriture étant reconnue, l'inspiration de l'Écri- 
ture devient elle-même un fait aussi incontestable que 
tous les autres. La loi donnée par Dieu même sur le 
mont Sina, est un fait identique avec l'inspiration de 
cette partie de l'Écriture. La mission de Moïse , 
prouvée par ses œuvres, prouvées elles-mêmes par tant 
de témoignages ; la promesse que Dieu lui fait de 
mettre sa parole sur ses lèvres , de lut enseigner ce qu'il 
doit dire (1), sont des faits identiques avec l'inspiration 
de Moïse. Chaque livre de l' Ancien-Testament offri- 
roit de semblables preuves de son inspiration , ou bien 
on la trouveroit attestée dans un autre livre dont l'in- 
spiration seroit prouvée de la même manière que Fin- 

(1) Ego ero in ore tiio , doceboque te quid loquaris. Exod.y IV, 
12 seqq. 



i06 ESSAI SUR l/iNDIFFÉRENCE 

spiration duPentateuque. La descente du Saint-Esprit 
sur les apôtres et lés premiers disciples de Jésus-Christs 
le don des langues qu'ils reçurent , sont des faits iden- 
tiques avec l'inspiration du Nouveau-Testament ; car 
l'inspiration de l'auteur d'un livre, prouve l'inspi- 
ration du livre, ou plutôt c'est une seule et même 
chose. 

Secondement, sans anticiper sur ce que nous dirons 
des prophéties , il est manifeste que l'Écriture con- 
tient des prédictions successives intimement liées à 
des dogmes universels , prédictions parmi lesquelles 
il y en a dont l'accomplissement ne peut être , pour 
tout homme sensé, l'ohjet du plus léger doute. On ne 
peut pas douter que le Messie ne soit annoncé dans 
l'Ecriture, avec les circonstances de son avènement, 
de ses souffrances et de sa mort. On ne peut pas douter 
que le Messie ne soit venu , qu'il n'ait souffert et qu'il 
ne soit mort, comme l'avoient marqué les prophètes. 
On ne peut pas douter que la ruine prochaine de Jéru- 
salem ne soit prédite dans l'Évangile : on ne peut pas 
douter davantage de l'accomplissement de cette pro- 
phétie. Or point de prophétie sans inspiration; donc 
les deux Testamens sont inspirés, en ce qu'ils contien- 
nent de prophétique. 

Troisièmement , nous avons montré que le chris- 
tianisme est l'ensemhle de toutes les vérités et de toutes 
les lois que Dieu a révélées à l'homme , et qu'il étoit 
impossible à l'homme de les connoître autrement que 
par une révélation divine (1). Ces lois et ces vérités 

(1) royez les chapitres XXI et XXXI. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 167 

sont renfermées dans l'Écriture (1). Ainsi l'atteste la 
société chrétienne , à qui l'on accordera sans doute 
de savoir quels sont les dogmes et les préceptes du 
christianisme. Les deux Testamens ne sont donc, 
dans leur partie dogmatique et morale , que la révé- 
lation divine ; les deux Testamens contiennent donc 
la parole de l'auteur de la révélation , la parole de 
Dieu; parole écrite par ceux à qui la révélation a été 
faite immédiatement : donc les deux Testamens sont 
inspirés, au moins dans leur partie dogmatique et 
morale. 

Mais, quatrièmement, les dogmes, les préceptes et 
les prophéties sont tellement mêlés à la narration des 
faits, dans le même livre, dans le même chapitre, 
dans le même verset; ils forment avec cette narration 
un tout dont chaque partie est tellement inséparable 
des autres , que si la narration même n'étoit pas in- 
spirée, il faudroit fort souvent admettre l'inspiration 
dans la moitié d'une phrase, et la nier dans l'autre 
moitié ; chose absurde : donc les deux Testamens sont 
inspirés dans toutes leurs parties. 

Cinquièmement enfin, l'inspiration de l'Écriture 
est elle-même un dogme du christianisme ; d'où il 
s'ensuit que, si on la nie, on renverse le christia- 
nisme, on nie la révélation, c'est-à-dire toutes les 
vérités, c'est-à-dire la raison humaine. Donc, encore 
une fois , l'Ecriture a été inspirée de Dieu. 

(1) On doit toujours entendre que, pour découvrir ayec certitude 
ces lois et ces vérités dans l'Écriture , qui ne s'interprète pas elle- 
même, il est nécessaire qu'elle soit expliquée, d'après la tradition, 
par une autorité vivante et infaillible. 



168 ESSAI SUR L INDIFFERENCE 

Et que de choses seroient sans cela inexplicables 
dans les livres saints! Comment concevroit-on cette 
perpétuelle unité d'enseignement parmi tant d'écri- 
vains , dont plusieurs ont écrit à près de trois mille 
ans l'un de l'autre? Moïse, David, Isaïe, Malachie, 
nous donnent précisément la même idée de Dieu et de 
nos devoirs envers lui, nous annoncent le même Mé- 
diateur, tandis qu'on ne trouve pas deux philosophes, 
même contemporains, qui, lorqu'ils parlent d'après 
leur seule raison , s'accordent sur ce qu'on doit penser 
de la Divinité, non plus que sur les préceptes fonda- 
mentaux de la morale. Comment se fait-il que les 
Évangiles, les Actes et les Epîtres des apôtres ne 
forment ensemble et avec les livres de l' Ancien-Tes- 
tament, qu'un corps de doctrine toujours la même 
depuis l'origine du monde (1)? Comment n'a-t-elle 
subi aucune modification , selon l'esprit des différens 
siècles, le génie particulier, et les opinions de chaque 
écrivain? Celte invariable uniformité est-elle dans la 
nature de l'homme? Kt si l'Ecriture n'est pas divine, 
tle qui tient-elle ce caractère qui la sépare si visible- 
ment de toutes les productions humaines, qui fait des 
pensées de tant d'hommes dispersés à de longues dis- 
tances sur la route du temps, une seule pensée, éter- 
nelle comme Dieu, immuable comme sa vérité, fé- 
conde comme son amour? 

Jusque dans le langage de l'Écriture, son inspi- 
ration se manifeste. On pourroit dire des écrivains 

(1) Foyez fech9i^\{re\\Y, 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 169 

sacrés^ ce que disoient de Jésus-Christ les émissaires 
des pharisiens : Nul homme ne parla jamais comme cet 
homme (i). On voit, en les lisant, que le doigt de Dieu 
a touché leurs lèvres. Quelle simplicité naïve dans les 
récits? quel charme de candeur et de vérité! quelle 
grâce ingénue ! C'est la parole dans sa pureté et son 
innocence primitive. Et puis, quelle force! quelle 
profondeur î quelle richesse d'images î quels regards 
jetés jusqu'au fond de la nature humaine ! Qui a mieux 
senti ses misères? qui a mieux connu sa grandeur? 
On entend des plaintes déchirantes sur le sort des en- 
fans d'Adam, je ne sais quoi de funèbre enveloppe 
leurs destinées; un long gémissement, des cris d'an- 
goisse saisissent l'âme de tristesse et d'une secrète ter- 
reur : Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée au misé- 
rable^ et la vie à ceux qui sont dans r amertume du 
cœur? qui attendent la mort ^ et elle ne vient point (2)î 
Voilà l'homme tombé , l'homme qu'un crime antique 
tourmente intérieurement. Et tou(-à-coup une voix 
d'espérance s'élève et domine cette voix de douleur. 
L'œil du prophète a découvert îe salut dans l'avenir. 
Sien tressaille d'allégresse; elle relève sa tête cou- 
verte de cendre, et salue par des chants de joie, que 
l'univers entier redira, le Libérateur qui s'avance. 

Tout ce qu'il y a de doux , de tendre , de terrible , 
de sublime, ne le cherchez point ailleurs que dans 



(1) Nunquàm sic locutns est homo , sicut hic homo. Joan., VII, 
46. 

(2) Quare misero data est lux, et vita his qui in amaritudine 
animsç sunl ? qui exspeclaut mortein, et non venit. Job., III, 20. 



170 ESSAI SUR l'indifférence 

l'Ecriture. Ici c'est Rachel pleurant ses enfans sur la 
montagne; et elle ne veut point être consolée , parce 
qu'ils ne sont pins (1). Là c'est l'épouse céleste du 
vrai Salomon , qui soupire ses ineffables amours. 
(( Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui : il repose 
)) entre les lis, jusqu'à ce que l'aurore se lève , et que 
» les ombres déclinent. Filles de Sion , sortez et voyez 
» le roi Salomon le front ceint du diadème dont sa 
>) mère le couronna au jour de ses fiançailles, et au 
» jour de la joie de son cœur (2). » 

Ravis au-dessus du temps, les écrivains sacrés 
semblent le discerner à peine dans l'éternité que leur 
pensée habite. Ils voient l'univers comme Dieu lui- 
même le voit. Il a déployé les deux ainsi quune 
tente (3) : vient-il à s'irriter , il les roule comme un 
livre; et toute Vannée du ciel tombe comme la feuille de 
la vigne et du figuier (4) . 

Si les cieux ressemblent à un pavillon qu'on dresse 
le matin , et qu'on enlève le soir ; si le vent de la colère 
divine emporte toute la milice du ciel comme une 
feuille séchée , qu'est-ce donc que l'homme ? Un esprit 



(1) Vox in excelso audita est lamenta tionis, lue tus, et fletus Rachel 
ploranlis filios suos, et nolentis consolari super eis, quia non sunt. 
Jerem., XXXI, i6. 

(2) Dilectus meus mihi , et ego illi, qui pascitur inter lilia, donec 
aspiret dies, etinclinentur umbrœ... Egredimini et videte, filiae Sion, 
regem Salomonem in diademate, quo coronavit illum mater swa in 
die desponsationis illius, et in die lœtitiœ cordis ejus. Cant., II, 16, 
17; 111,11. 

(3) Eîtendens cœlum sicut pellem... Ps., CIII, 3. 

(4) Complicabuntur, sicut liber, cœli : et omnis militia eorum de- 
fluet, sicut defluit folium de yineâ et de ficu, /*., XXXIV, 4. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 171 

qui s'en va et ne revient point (1). Ses jours sont comme 
Therhe, sa fleur est comme celle des champs; un souffle 
passe y il n est plus (2). Mais écoutez : Ceux qui dor- 
ment dans la poussier e^ se réveilleront j, les uns dans la 
vie éternelle j les autres dans l'opprobre^ pour le voir tou- 
jours (3). 

Nul autre livre que l'Écriture ne nous apprend à 
parler à Dieu , à le prier ; et cela seul prouveroit que 
l'Ecriture est divine. Elle dévoile à nos yeux l'ordre 
entier de la justice et de la providence du Très-Haut ; 
elle nous fait comprendre sa conduite sur le genre 
humain ; les épreuves du juste , afin que ce qu'il y a 
de plus sublime dans la vertu soit révélé ; le supplice 
du méchant, afin que le crime tremble. Contemplez 
David , le père et tout ensemble la figure du Messie ; 
voyez-le détrôné par son propre fils, sortant de Jé- 
rusalem, traversant le torrent de Cédron, et, sans 
proférer une plainte , allant où il doit aller (4). « Or 
» David montoit la colline des Oliviers , pleurant et 
» marchant nus pieds , la tête couverte ; et tout le 
» peuple , la tête couverte , montoit en pleurant (5). » 



(1) Spîritus Tadens et non rediens. Ps., LXXVII, 39. 

(2) Homo, sicut fœnum dies ejus, tanquàm flos a^i sic efflorebit, 
quoniam spiritus pertransibit in illo, et non subsistet. Ps., Cil, 15, 
16. 

(3) Qui dormiunt in terras pulyere , eyigilabunt , alii in vitam 
œternam, alii in opprobrium, ut Tideant semper. DanieL^XU, 2. 

(4) Ego autem yadam quô iturus sum. // Reg., XV, 28. 

(5) Porrô Dayid ascendebat clivium Olivarum , scandens et flens, 
Budis pedibus incedens et operto capite ; sed et omnis populus qui 
erat cum eo, operto capite ascendebat plorans. Ibid., 30. 



172 ESSAI SUR l'indifférence 

Mais voilà qu'un bruit lugubre s'élève du côté de 
l'Egypte. Dieu va punir l'orgueil de Pharaon et de 
son peuple. « Fils de l'homme , dis-lui : Tu as été 
» comparé au lion des nations, et au dragon des mers: 
» tu agitois ta corne dans les fleuves, tes pieds trou- 
» bloient leurs eaux, et tu foulois les fleuves. C'est 
» pourquoi , voici ce que dit le Seigneur : J'étendrai 
» sur toi mes rets , au milieu de la foule des peuples , 
» et je te tirerai dans mes filets, et je t'amènerai sur 
» la terre ; je te jetterai sur la face d'un champ, et je 
» ferai habiter sur toi tous les oiseaux du ciel, et je 
» rassasierai de toi tous les animaux de la terre. Les 
» astres du ciel s'attristeront sur toi, et j'étendrai les 
» ténèbres sur ton royaume , lorsque les tiens, blessés 
» à mort , tomberont au milieu de la terre , dit le Sei- 
» gneur Dieu. Je troublerai le cœur des peuples, 
» quandj'amènerai tes débris au milieu des nations, 
» en des contrées que tu ignores. — Et le Seigneur 
» me dit : Fils de l'homme, commence le chant lugu- 
» bre sur la multitude d'Egypte ; traîne-la, elle et les 
'^) filles des nations puissantes au fond delà terre, avec 
» ceux qui descendent dans le lac. En quoi es-tu plus 
)) beau? Descends, et dors avec les incirconcis. » 
Là sont tous ceux qui ont été tués par l'épée , chaque 
monarque au milieu des siens , Assur et tout son 
peuple, OElam et tout son peuple; Mosoch, Thubal 
et tout son peuple, Edom et ses rois, et ses chefs , qui 
ont péri, eux et les leurs, par l'épée : là sont tous les 
princes de l'Aquilon , et tous les chasseurs ; ils ont été 
conduits avec les morts , tremblans et confondus dans 



EN xMATIÈRE DE RELIGION. 173 

leur force. Lamultitude est couchée autour de leur fosse. 
« Ils ont dormi avec ceux qui ont été tués par Tépée, 
» et ils ont porté leur ignominie avec ceux qui des- 
» cendent dans le lac. Ils ne dormiront point avec les 
» forts , qui sont descendus dans les enfers avec leurs 
)) armes, et qui ont posé leurs épées sous leurs têtes. 
)) Leurs iniquités ont pénétré leurs os ; parce qu'ils 
» répandirentl'épouvante dans la terre des vivans (1 ). )) 

Des chants pleins de douceur, des hymnes d'une 
beauté sublime, reposent l'âme effrayée par ces sombres 
tableaux. Quelquefois on entend comme une voix 
du ciel, comme le son ravissant des concerts des anges: 
quelquefois l'oreille est soudain frappée d'un bruit 
sinistre ; elle a entendu, dans la nuit, comme les sou- 
pirs de l'abîme. 

Et que de préceptes admirables , que d'instructions 
profondes, que de vérités inaccessibles à notre foible 
esprit , nous sont révélées dans l'Ecriture ! Ce n'est 
pas l'homme qui converse avec l'homme , qui se fati- 
gue pour l'éclairer; c'est Dieu qui, d'un seul mot, 
illumine son intelligence , et remue tout son cœur. 
11 jette , en quelque sorte, à pleines mains, dans le 
style des prophètes , les merveilles de sa pensée, 
comme les mondes dans l'espace; et sa parole, élevée 
à une hauteur infinie au-dessus du langage humain, 
a un tel caractère de magnificence et d'empire, qu'on 
n'est point étonné que le néant lui ait obéi. 

L'Evangile, par sa simplicité même, est encore 
plus surprenant , plus manifestement divin. Il y a 

(1) Ezech,, c. XXXII. 



174 ESSAI SUR l'indifférence 

dans les prophètes quelque chose d'ardent, de passion- 
né , et comme un travail du désir pour atteindre un 
bien qu'ils ne possèdent pas, et auquel toute leur âme 
aspire : ils l'appellent avec l'accent de l'amour et de 
l'espérance ; ils demandent à l'avenir celui qui doit 
sauver le monde, ils s'élancent dans les cieux pour l'y 
chercher ; ils montent jusqu'au sanctuaire où réside 
le Très-Haut ; et lorsqu'on a cessé de les voir , on 
entend encore, au milieu des tonnerres qui roulent au 
pied du trône de l'Éternel, leur voix qui invoque son 
Fils. 

Dans l'Evangile , c'est le calme de la possession , la 
paix ravissante qui suit un immense désir satisfait , la 
tranquille sérénité du ciel même. Celui que la terre 
attendoit est venu : le Verbe s'est fait chair _, et il a 
habité parmi nous; et nous avons vu sa gloire : la gloire 
du Fils unique du Père, plein de grâce et de vérité (1). 
Tout prend une face nouvelle : le temps des figures 
est passé, le salut est accompli; la nature humaine 
rassurée éprouve comme un grand repos qu'elle n'a- 
voit point connu. Prenez un homme, qui vous voudrez; 
qu'il raconte cet événement si long-temps l'objet de 
tous les vœux, ce mystère impénétrable de miséricorde 
et de justice : son langage pourra être pompeux, tou- 
chant , sublime. Voici l'Évangile : 

(( En ce temps-là on publia un édit de César Au- 
» guste pour faire le dénombrement des habitans de 



(1) Et Verbum caro factum est , et habitayit in nobis : et yidimiig 
gloriam ejus; gloriam quasi unigeniti à Pâtre, plénum gratiae et veri- 
tatis. Joan'.y I, 14. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 175 

» toute la terre ^ et tous alloientpour se faire inscrire 
» chacun dans sa ville. Joseph partit aussi de la ville 
» de Nazareth en Galilée, et vint dans la Judée à la 
» ville de David, appelée Bethlehem, parce qu'il étoit 
)) de la maison et de la famille de David , pour se faire 
» inscrire avec Marie son épouse , qui étoit grosse. 
» Pendant qu'ils étoient là, il arriva que les jours de 
» son enfantement s'accomplirent : et elle enfanta son 
» fds premier-né, et elle l'enveloppa de langes, et elle 
» le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avoit point 
» pour eux de place dans l'hôtellerie. Or il y avoit 
» dans le même pays des pasteurs qui veilloient, gar- 
» dant tour-à-tour leur troupeau pendant la nuit; et 
» voilà qu'un ange du Seigneur s'arrêta près d'eux, 
» et une clarté divine les environna , et ils furent 
» saisis d'une grande crainte , et l'ange leur dit : Ne 
» craignez point; je vous annonce ce qui sera pour 
» tout le peuple une grande joie : Il vous est né au- 
)) jourd'hui un Sauveur qui est le Christ , le Seigneur, 
» dans la ville de David ; et ceci sera le signe auquel 
» vous le reconnoîtrez : Vous trouverez un enfant 
» enveloppé de langes et posé dans une crèche (1). » 
Pour nous élever jusqu'à lui, le Verhe divin des- 
cend jusqu'à nous. Ce qu'il y a de plus humble dans 
l'homme , c'est là ce qu'il choisit pour se l'approprier. 
// ne disputera point ^ il ne criera point ^ sa voix ne re- 
tentira point dans les places publiques (2). Il vient à 

(1) Luc, II, 1—12. 

(2) Non contendet, neque clamabit, neque audiet aliquis in plateig 
yocem ejus. Matth., XII, 19. 



176 ESSAI SUR l'indifférence 

nous plein de douceur (1). Sa parole est simple, et 
cette parole est visiblement celle d'un Dieu. Voyez , 
dans saint Jean , l'entretien de Jésus avec la Samari- 
taine; voyez le sermon sur la montagne, le discours 
après la cène , dont chaque mot est une source de 
vérité et d'amour, inépuisable ici-bas à notre cœur et 
à notre intelligence ; voyez le récit de la passion : 
voyez tout; car tout est également divin. Beaucoup 
de péchés lui sont remis ^ parce quelle a beaucoup 
aimé(2). Laissez les petits enfans venir à moi(S), prenez 
à moi y vous tous qui souffrez, et qui êtes oppressés ^ et 
je vous ranimerai. Prenez mon joug sur vous , et appre- 
nez de moi y parce que je suis doux et humble de cœur y 
et vous trouverez le repos de vos âmes ; car mon joug est 
aimable , et mon fardeau léger (4). Jamais rien de sem- 
blable ne sortit d'une bouche humaine. Et cette prière 
qui contient tout ce qu'une créature peut demander, 
tout ce qu'elle doit désirer; cette prière merveilleuse 
qui est comme le lien du ciel et de la terre , est-elle 
d'un homme ? est-ce un homme qui a dit : Tout est 
consommé ? Non , non ; cette parole qui annonce le 
salut du monde , n'appartient qu'à celui qui le créa. 



(1) Ecce rex tuus venit tibi mansuetus. Matth., XXI, 5. 

(2) Piemittuntur ei peccata multa, quoniam dilexit multùm. Luc^ 
VII, 47. 

(3) Sinite parnilos venire ad me , et ne prohibuerilis eos : talium 
enim est regnum Dei. Marc, X, 14. 

(4) Venile ad me, omnes qui laboiatis, et onerati estis, et ego re- 
ficiam vos. Tollite jugum meum super vos, et discite à me, quia 
raitis sum et humilis corde : et invenietis requiem animabus veslris, 
jugum enim meum suaye est, et onus meum levé. Matth. , XI, 28 
—30. * 



EN xMATlÈRE DE nELIGION. 177 

L'authenticité, la vérité et l'inspiration de l'Écri- 
ture étant établies , il est impossible de nier la sainteté 
ou la divinité du christianisme ; car les livres qui con- 
tiennent sa doctrine ne peuvent avoir été inspirés de 
Dieu, que le christianisme lui-même ne soit divin. 
Les prophéties vont encore nous en fournir une nou- 
velle preuve. 



TOME i: a 



i78 ESSAI SUK L'iISDllFÉriENCE 



CHAPITRE XXXIII. 

Prophéties. 

Parlons d'abord philosophiquement. L'homme, 
ainsi que tous les êtres doués d'intelligence, existe à 
la fois dans le passé , le présent , l'avenir. Il a le sou- 
venir de ce qui fut , le sentiment de ce qui est , la pré- 
voyance de ce qui sera. En cela consiste le grand don 
de la pensée , qui l'élève à une hauteur infinie au- 
dessus de la création matérielle, et le rapproche, par 
une merveilleuse ressemblance, du Créateur même(l)! 

Cependant l'homme, dont l'esprit peut saisir la vé- 
rité ou ce qui est dans tous les points de la durée; 
l'homme qui déjà existe, ce qu'on devroit remarquer 
davantage, en des espaces illimités et même au-delà 
du temps (2), par la plus noble partie de lui-même ; 
l'homme qui peut tout connoîlre, puisqu'il connoît 
Dieu^ ne connoit rien néanmoins, comme nous l'a- 
vons montré , que par une véritable révélation , dont 
la parole est le moyen. 

Au commencement Dieu lui révéla tout ce qu'il 

(1) Il est remarquable que le mot niH* Jehovah, offre ces trois 

modes d'existence unis dans le môme nom , comme ils le sont dans 
le même être. C'est pourquoi saint Augustin appelle ce nom., nomen 
ceternitatis. 

(2) Cogitayi dics antiques, et anuos œternos in mente habui. Ps., 
LXXVI, 6. 



EN MAHÈKE de TvELlGION. 170 

éloit alors nécessaire qu'il sût. Il lui dit le passé, c'est- 
à-dire, de quelle manière il Tavoit tiré du néant , lui 
et tout l'univers qui s'offroit à ses regards. Il lui dit 
le présent^ c'est-à-dire qu'il lui apprit ce qu'il étoit et 
ce qu'étoient les êlres qui l'environnoient, les moyens 
de se conserver, les devoirs qu'il imposoit à sa raison, 
à son cœur, à ses sens. Il lui dit V avenir ^ en l'instruisant 
de ses immortelles destinées. 

Pour être ce que Dieu vouloit qu'il fût, l'homme 
devoit connoître toutes ces choses; et comme la con- 
iûoissance en étoit également indispensable à tous les 
hommes , le Père du genre humain la transmit par la 
parole à ses enfans, et ceux-ci à leurs descendans. 
A^oilà l'origine de la tradition. 

Mais un déplorable changement s' étoit opéré dans 
les destinées de l'homme depuis sa chute. L'avenir ne 
pouvoit plus être le même pour lui après le péché; et 
cet avenir devoit être différent encore, selon que Dieu 
s'arrêteroit à des pensées de miséricorde ou de ri- 
gueur. Or si l'homme coupable eût ignoré l'avenir 
qui l'attendoit, ce n'auroit plus été l'homme, mais je 
ne sais quel être incompréhensible qui, privé des 
biens attachés à son état primitif, et n'emportant du 
passé que le souvenir d'un crime inexpiable , auroit 
marché sous ce poids dans des ténèbres éternelles. S'il 
eût ignoré les desseins de Dieu sur lui , la place que 
lui assignoit la justice suprême, les devoirs nouveaux 
qu'elle luiprescrivoit, comment auroit-il pu concou- 
rir librement aux volontés de ce Dieu offensé, et lui 
obéir? L'ordre moral eût été détruit avec toute reli- 

12. 



180 ESSAI SUR l'indifférence 

gion; car quelle religion, quelle loi morale pourroit-il 
exister pour un être qui ne sauroit ni ce qu'il doit 
croire, ne ce qu'il doit faire, ni ce qu'il doit espérer 
ou craindre ? 

Ainsi la religion, la morale, l'intelligence même, 
supposent la connoissance d'un certain ordre relatif à 
l'être intelligent, ordre qui embrasse le passé, le pré- 
sent et l'avenir, et qui dépend des volontés libres de 
Dieu. 

D falloit donc qu'après sa chute l'homme cessât 
d'être homme , ou que Dieu lui révélât ce qu'il avoit 
résolu à l'égard de ses futures destinées. Il falloit donc 
que Dieu lui parlât de nouveau , et que l'homme au- 
quel il parleroit transmît aux autres hommes sa parole 
nécessaire à tous. Voilà la prophétie , et l'on com- 
prend qu'elle forme une partie essentielle de la révé- 
lation, de l'ordre moral et religieux, en un mot de 
tout ordre relatif aux êtres intelligens. 

Que si l'on demandoit pourquoi Dieu n'a point ré- 
Télé immédiatement à tous les hommes l'avenir qui 
les intéresse, ce ne seroit pas demander la raison de la 
prophétie, ce seroit demander pourquoi tous les hom- 
mes ne sont pas prophètes. 

A cette question il y a une réponse de fait qui suffit : 
Dieu ne l'a pas voulu. Qu'importent ses motifs? Quels 
qu'ils soient, ils sont dignes de lui; et il n'y auroit 
point de folie plus grande que d'argumenter de notre 
ignorance contre sa sagesse. 

Mais, de plus, ne voit-on pas que la révélation de 
l'avenir faite immédiatement à chaque homme ren- 



EN MATIÈRE DE HELIGION. 181 

verseroit Tordre que Dieu a établi, et qui est fondé 
sur la transmission des connoissances nécessaires par 
le témoignage ? Ne voit-on pas que ce qu'on demande 
par rapport à la prophétie, on pourroit le demander 
avec autant de raison pour tout le reste, et que cette 
question particulière implique une question générale 
que voici : Pourquoi Dieu ne révèle-t-il pas immédia- 
tement à chaque homme ce qu'il est nécessaire que 
chaque homme sache ? c'est-à-dire , Pourquoi chacun 
de nous n'est-il pas indépendant? pourquoi la société 
existe- t-elle? pourquoi le langage, la tradition, l'au- 
torité , l'obéissance? pourquoi la foi? pourquoi la re- 
ligion? pourquoi l'homme? A cela nous n'avons 
qu'un mot à répondre : Demandez-le à celui qui l'a 
fait. 

Loin donc que la prophétie ou la prédiction des 
choses futures que l'homme n'a pu connoître que par 
une révélation divine soit incroyable en elle-même , 
il est impossible, l'homme existant, de concevoir 
qu'elle n'existe pas. Et comme les motifs pour lesquels 
Dieu se détermine à révéler l'avenir peuvent et doi- 
vent échapper souvent à notre intelligence, toutes les 
questions qu'on peut raisonnablement former sur les 
prophéties se réduisent à deux questions de fait, l'exi- 
stence même de la prophétie et son accomplissement ; 
en d'autres termes : Est-il certain que telle prophétie 
ait été faite? Est-il certain qu'elle soit accomplie? 
deux points dont on peut s'assurer comme de tous les 
autres faits, par le témoignage. 

Cette simple observation suffit pour faire sentir 



iS2 ESSAI Sun l'indifférence 

l'immense absurdité de ce que dit Rousseau dans 
l'Emile : c( Aucune prophétie ne sauroit faire autorité 
» pour moi , parce que pour qu'elles la fissent , il fau- 
» droit trois choses dont le concours est impossible , 
» savoir, que j'eusse été témoin de la prophétie, que 
» je fusse témoin de l'événement, et qu'il me fût dé- 
» montré que cet événement n'a pu cadrer forluite- 
» ment avec la prophétie : car, fût-elle plus précise , 
» plus claire , plus lumineuse qu'un axiome de géo- 
» métrie ; puisque la clarté d'une prédiction faite au 
» hasard n'en rend pas l'accomplissement impossible, 
» cet accomplissement , quand il a lieu , ne prouve 
» rien, à la rigueur, pour celui qui l'a prédit (1). » 

Reprenons les questions posées plus haut : Est-il 
certain que telle prophétie ait été faite? Est-il certain 
qu'elle soit accomplie? Pour en être certain, répond 
Rousseau, il faudroit que j'eusse été témoin de la pro- 
phétie et que je le fusse de l'événement. On ne peut 
donc, suivant Rousseau, être certain qu'une chose 
ait été dite, à moins qu'on ne l'ait entendue soi-même; 
qu'un événement soit arrivé, à moins de l'avoir vu de 
ses propres yeux. Il accorde donc plus de confiance 
au témoignage unique de ses sens qu'au témoignage 
uniforme des sens de plusieurs hommes , et même de 
tous les hommes : car rien ne modifie sa proposition. 
Il nie donc la possibilité de s'assurer d'aucun fait par 
le témoignage. Il nie spécialement qu'on puisse être 
certain de l'authenticité d'un livre quelconque , puis- 

(1) Emile, liY, IV, tom. III, p. 23 et 24. Éd. de 1793. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 183 

que la nature des choses qu'il renferme est indifférente 
dans le cas présent. S'il est, en effet , permis de dou- 
ter du témoignage général des hommes quand ils affir- 
ment qu'un autre homme a dit ou écrit que le soleil 
cesseroit de se lever l'an prochain , il est également 
permis de douter de leur témoignage quand ils affir-* 
ment qu'un homme a dit ou écrit que le soleil s'est 
levé Tan dernier. Que si vous supposez que les sens 
d'un grand nombre d'hommes ont pu les tromper en 
cette circonstance, qu'il est possible qu'ils aient cru 
voir ou entendre ce qu'ils n'ont ni entendu ni vu^ 
sur quel fondement prélendrez-vous que vous ne pou- 
vez être vous-même trompé par vos sens, que leur 
rapport est toujours fidèle, que seul d'entre les mortels 
vous voyez toujours réellement ce que vous croyez 
voir, vous entendez ce que vous croyez entendre, et 
que la certitude , refusée au reste du genre humain , 
est un privilège personnel qui n'appartient qu'à vous? 
Ce n'est pas tout : il existe une multitude de faits 
dont jamais aucun homme ne pourroit être certain^ 
d'après les maximes de Rousseau; et ce sont précisé- 
ment les faits qui, au jugement de tous les hommes, 
sont le moins susceptibles de doute, les faits qui inté- 
ressent un pays, un peuple entier, qui se manifestent 
à la fois en plusieurs lieux, et souvent ne s'accomplis- 
sent que dans un temps assez long : par exemple, une 
vaste inondation , une peste universelle , un soulève- 
ment général, une conquête, la chute d'un empire. 
Afin d'acquérir le droit de douter des prophéties, 
parmi lesquelles il en est qui annoncent de semblables 



184 ESSAI SUR l'indifférence 

événemens , Rousseau renverse donc la base de toutes 
les histoires aussi-bien que de toutes les sciences, qui 
se composent presque entièrement de faits généraux 
connus seulement par le témoignage , d'observations 
et de calculs si nombreux , qu'un homme ne pourroit 
sans folie entreprendre de les vérifier. Il renverse la 
société même, il détruit le fondement de toutes les re- 
lations qu'elle établit entre les hommes, puisqu'il n'est 
possible à aucun d'eux de s'assurer par ses propres 
sens de l'existence de toutes les lois , de toutes les in- 
stitutions, de toutes les coutumes et de tous les traités, 
en un mot des faits innombrables sur lesquels repose 
l'ordre public et le commerce du genre humain. 

Outre la condition d'être témoin de la prophétie et 
de l'événement qu'elle annonce , Rousseau veut en- 
core qu'il lui soit démontré que cet événement na pu 
cadrer fortuitement avec la prophétie; parce que, dit-il, 
la clarté d\me prophétie faite au hasard n'en rend pas 
V accomplissement impossible. D'où il suit que ^ selon 
Rousseau , on ne sauroit être certain qu'une prédic- 
tion est réellement prophétique que lorsque son accom- 
plissement est impossible. Ainsi, d'un côté, s'il y a 
prophétie, il est impossible qu'elle s'accomplisse, c'est- 
à-dire qu'il n'y a pas prophétie; et, d'un autre côté, 
si elle s'accomplit, ce n'est pas une prophétie, puis- 
que l'événement prouve que son accomplissement 
étoit possible. N'admirez -vous pas cette puissante 
logique? 

Si Rousseau, quoique ses paroles n'admettent guère 
cette explication, prétend seulement qu'on doit être 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 185 

certain que raccoraplissement de la prophétie n'est 
pas un simple effet du hasard, il ne dit rien que 
tous les hommes n'avouent sans difficulté ; et tous 
encore ils lui diront, avec l'orateur romain, « que 
» le hasard n'imite jamais parfaitement la vérité, 
» qu'il ne lui ressemble jamais en tout point (1), » 
que le sens commun distingue aisément ce qui peut 
être un effet fortuit , de ce qu'on doit attribuer à une 
cause certaine, sans quoi, ne pouvant pas même soup- 
çonner l'existence de l'ordre , nous n'en aurions au- 
cune idée. 

w Je ne dois point être surpris qu'une chose arrive 
» lorsqu'elle est possible , et que la difficulté de l'é- 
» vénement est compensée par la quantité des jets , 
» j'en conviens. Cependant si l'on me venoit dire que 
» des caractères d'imprimerie , projetés au hasard , 
» ont donné V Enéide tout arrangée , je ne daignerois 
» pas faire un pas pour aller vérifier le mensonge. 
» Vous oubliez , me dira-t-on , la quantité des jets ; 
» mais de ces jets-là combien faut-il que j'en suppose 
» pour rendre la combinaison vraisemblable? Pour 
» moi, qui n'en vois qu'un seul, j'ai l'infini à parier 



(1) Quidquam casu esse factum, quod omnes habet in se numéros 
veritatis ? Quatuor tali jacti casu venereum effîciunt; numetiam cen - 
tum venereos, si CCCG talos jeceris , casu futures putas ? Adspersa 
temerè pigmenta in tabula, oris lineamenta efflngere possunt ; num 
etiam Veneris Coœ pulchritudinem effingi posse adspersione fortuitâ 
putas? Sus rostro si humi A litteram impresserit, num proptereà 
suspicari poteris Andromacham Ennii ab eâ posse describi?... Sic 
enim se profectô res habet, ut nunquàm perfectè veritatem casus 
imitetur. Cicer. de Divinat., lib. I, cap. XIIï, n. 23. 



186 ESSAI SUR l/iNDIFFÉRENCE 

» contre un que son produit n'est point l'elTct du ha- 
» sard(l). » 

Sophiste, reconnoissez vos paroles ; et ne dites plus 
que la clarté d'une prophétie ne rendant pas son ac- 
complissement impossible^ cet accomplissement ^ quand 
il a lieu y ne prouve rien^ à la rigueur^ pour celui qui 
Va prédit : car la possibilité que cet accomplissement 
soit l'effet du hasard peut être telle, de votre aveu, 
qu'elle n'ait en sa faveur qu'une chance unique contre 
une infinité d'autres chances. Or quand il y a Yinfinià 
parier contre un qu'un homme est véritablement pro- 
phète, on ose penser qu'à la rigueur cela prouve quel- 
que chose pour lui ; et cette preuve est si forte à vos 
propres yeux, que vous l'employez pour établir l'exi- 
stence du souverain Etre. 

Mais allons plus loin : en excluant la condition 
contradictoire d'une impossibilité absolue dans l'ac- 
complissement , toutes les conditions requises par 
Rousseau pour qu'une prophétie fasse autorité^ con- 
ditions dont il juge le concours impossible j, peuvent se 
rencontrer, et se sont en effet rencontrées réellement. 
Les apôtres ont entendu, ou ils ont pu entendre Jésus- 
Christ prédire sa résurrection. Les apôtres ont vu, ou 
ils ont pu voir Jésus-Christ ressuscité. La résurrection 
d'un mort est un événement que le hasard n*a pu 
opérer. Donc il peut y avoir des prophéties qui, sui- 
vant Rousseau lui-même, fassent autorité; et les Pères 
ont eu raison d'enseigner que la prophétie est un ca- 

(1) Emile, liv. iV, tora. H, p. 31?, 



m MATIÈRE T3E RELIGION. iBt 

raclère dislinctif et le témoignage authentique de la 
Divinité, qui connoît seule l'avenir; parce qu'elle 
seule connoît ses volontés et les volontés libres des 
créatures (1). 

En considérant la nature de Thomme et les lois qui 
en dérivent, nous avons reconnu que la prophétie est 
une suite nécessaire de ces lois, et que Tordre entier 
de nos devoirs repose sur la révélation de l'avenir. 
Mais quand nous serions incapables de concevoir la 
nécessité ou même l'utilité de la prophétie , quand ses 
rapports avec l'ordre général échapperoient à notre 
raison; son existence attestée par tous les peuples 
dans tous les siècles , seroit encore un fait au-dessus 
du plus léger doute , un fait aussi certain que l'exis- 
tence de l'homme même. 

Cet accord universel , qui forme, suivant Aristote, 
la plus puissante preuve (2), avoit frappé Cicéron. 
(( C'est, dit-il, une opinion très ancienne, descendue 
» des temps héroïques jusqu'à nous, et affermie par 
» le consentement du peuple romain et de toutes les 
» nations, qu'il existe parmi les hommes une certaine 



(1) « La prophétie est le caractère dislinctif de la Divinité : la con^ 
» noissance des choses futures est au-dessus de rintelligencc hu- 
» maine. L'accomplissement de la prophétie est donc une preuve 
» sans réplique que Dieu en est l'auteur. » Orig. conlr. Cels.^ 
lib. VI, n. 10. — Idoneura, opiner, testimoniura Divinitatis veritas 
divinationis. Tcrlull.y y^polog., cap. XX. — S. Iren.j lib. I, c. XIII, 
n. 2. — ^ut. quœst. cl respons. ad orlhod. rcsp. ad qu. 14G. — 
Minut. Félix in Oclavio.—S. Hilar., lib. IX de Trinil.—S. Au- 
gust. de Divinat. Dœmon. , cap. v. 

(2) KpâTiçTov îrâvTas àvôpûTrous, /.. t. X. Potenlissima probalio est, 
si in id quod dicilur oranes consenliant. Arist. 



188 ESSAI SUR l'indifférence 

» divination que les Grecs appellent d'un nom qui 
» signifie le pressentiment et la science des choses fu- 
» tures. Chose magnifique et salutaire , si elle existe 
» réellement, et qui, plus qu'aucune autre, rapproche 

» notre nature de la nature divine Or je ne vois 

» aucune nation, si polie qu'elle soit et si savante, ou 
» si grossière et si barbare , qui ne croie que l'avenir 
» est annoncé, que plusieurs le connoissent et peuvent 
» le prédire (1). » 

Cette croyance étoit fondée, en premier lieu, sur 
la tradition primitive. Il y a eu des prophètes dès le 
commencement (2). Le premier homme apprit de 
Dieu qu'il sortiroit de la femme une semence bénie 
qui écraseroit la tête du serpent (3). Hénoch, suivant 
saint Jude et Philon (4); Noé (5), Abraham (6), 



(1) Vêtus opinio est, jam usque ab heroicis ducta temporibus, ea- 
que et populi romani et omnium gentium firmata consensu , ver- 
sari quamdam inter homines divinationem , quam Graeci. //avrtxrjv 
appellant, id est, praesensionem etscientiam rerum futurarum. Ma- 
gnifica quidem res et salutaris, si modo est ulla ; quâque proximè 
ad deorum vim natura mortalis possit accedere... Gentem quidem 
nullam yideo, neque tam humanam atque doclam, neque tam im- 
manem atque barbaram, quœ non significari futura, et à quibusdam 
intelligi , prœdicique posse censeat. Ciccr. de Divinat. , lib. I, 
cap. ï, n. 1 et 2. — Vid. et. Origen. conlr. Ccls., lib. I, n. 36. — 
Machiavel, Disc, sur Tite-Live, I, 56. — M. de Maislre , Soi- 
rées de Saint-Pétersbourg , XI^ entret., not., tom. II , p. 348 et 
suir. 

(2) S.Epiphan. adv. Haeres., p 6. 

(3) S. Jud. epist. 14. — Phil. lib. Quis rerum divin, hœres., 
p. 517. 

(4) Gènes., III, 15. 

(5) Ibid. VI. 

(6) /W(î., XX,7. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 189 

Isaac(l), Jacob (2), Joseph (3), reçurent de Dieu 
l'esprit prophétique , et l'on a vu que tout le genre 
humain avoit conservé le souvenir des antiques ora- 
cles qui annonçoient au monde un Libérateur (4). 
Secondement, Dieu ne cessa point, même depuis 
la loi écrite, de susciter parmi les Gentils de véritables 
prophètes, pour procurer à tous les hommes le moyen 
de parvenir au salut, et pour assurer en particulier 
celui des élus. Balaam en offre un exemple, a Dans 
» tous les temps , dit Origène , la sagesse divine des- 
» cendant dans les âmes des justes, en a fait des pro- 
» phètes et amis de Dieu (5). » 

Saint Augustin s'exprime sur ce point en des termes 
non moins exprès, u S'il y a eu des prophètes chez le 
» peuple juif, il y en a eu aussi chez les autres peu- 
» pies, et ils ont prédit des choses qui regardent Jésus- 
» Christ (6). » Et encore : ce On croit avec raison 
» qu'il y a eu chez les autres nations des hommes à 
» qui le mystère de Jésus-Christ a été révélé , et qui 
» ont été poussés à le prédire (7). » 



(i) Gencs., XXVII, 27 et seq. 

(2) /ft«d.,XLIX. 

(3) iôtd., xxxvir 

(4) Voyez le chapitre XXVII. 

(5) Origen. conlr. Cels., lib. IV, n. 7. Traduct. de Gourcy. 

(6) Siquidem de populo Judaeorum fuerunt prophetae, per quos 
Evangelium, cujus flde credentes justificantur, ante promissum esse 
testa tur....; fuerunt enim et prophetae non ipsius, in quibus etiam 
aliqua inveniuntur quaî de Christo audita cecinenint. S. Aug. 
Epist. ad Rom. inchoat. Exposit., cap. III, part. II, tom. III, 
col. 926. 

(7) Non incongrue creditur fuisse et in aliis gentibus homines, 
quibus hoc mysterium reyelatum est; et qui hoc etiam prœdicere 



190 ESSAI SUR l'indifférence 

Clément d'Alexandrie n'en doutoit point, et ses 
paroles montrent même qu'il regardoit ce sentiment 
comme une tradition apostolique (1). 11 ne faut pas 
s'étonner de l'entendre nommer les Sibylles. Presque 
tous les anciens Pères (2), et saint Augustin lui- 
même (3), les ont crues Yéritablement inspirées. On a 
tout lieu de croire que sous ce nom , qui ne désigne 
aucun personnage certainement connu, de vraies 
prophéties avoient cours chez les Grecs et chpz les 
Romains. Quoiqu'on en ignorât les auteurs, elles ne 
laissoient pas de produire leur effet, en dirigeant la 
foi et l'espérance des justes vers le Sauveur attendu , 
et en préparant les peuples à le reconnoître. 11 est pos- 



impulsi sunt. De Civil. Deiy tom. XVni, cap. XLVII, tom. VII, 
col. 530. 

(1) Quod cnim quemadmodùm Judœos Deus salvos esse yoluit, 
dans eis prophetas, ità etiam Grœcorum spectatissimos propriœ 
suœ liîiguœ prophetas excitatos , prout poterant caperc Dei benefi- 
centiam, à vulgo secrevit, praeter Pétri prœdicalionem, declarabit 
Paulus apostolus dicens : Libros quoque sumile , agnoscite Sibyl- 
lam qiiomodo linum Deum significat, et ea quœ sunt fulura : et Hy - 
daspensumite etlegite, et invenietis Dei filiummultô clariùs etaper- 
liùs esse scriptum, et quemadmodùm adyersùs Christum muiti reges 
înstruent aciem, qui eum habent odio, et eos qui nomen ejus ges- 
tant, et ejus fidèles, et ejus tolerantiam et adventum. Clem. 
Alexandr. Strom.,\ïh. VI, p. 636. 

(2) S. Justin, Cohort. ad Grœc., p. 34 et Z6.—Lact. Divin. Inst.j 
lib. IV, cap. XV. 

(3) Omninô non est cui alteri praeter Dominum Christum, dicat 
gcnus humanum : 

Te duce, si qua Tiianent seeleris Testigîa nostri, 
Irrita perpétua sol vent forniidine terras. 

Quod ex GumaBO, id est, ex Sybillino carminé se fassus est translu- 
lisse Virgilius ; quoniam fortassis illa vates aliquid de unico Salva- 
tore in spiritu audierat , quod necesse habuit confiteri. S. August. 
Epist. CCLVIII ad Martian.y u. 5, lom. II, col. 884. 



KiN MAllEKE DL IVKLIGION. lî)( 

sible qu'on ait attribué faussement plusieurs prophéties 
aux sibylles ; cependant Lactance, après en avoir cité 
de très frappantes, assure que quiconque a lu Cicéron, 
Varron, e d'autres écrivains qui vivoient avant Jésus- 
Christ, ne pensera point qu elles soient supposées (1). 
Au reste, nous prions de bien remarquer que nous 
ne nous autorisons d'aucune de ces prédictions incer- 
taines. Si nous en parlons, c'est uniquement pour 
montrer que les Pères ont cru que l'esprit prophétique 
étoit répandu chez tous les peuples (2), quoique sans 
doute beaucoup moins que chez le peuple choisi de 
Dieu pour être le dépositaire des promesses. 



(1) His testimoniis quidam revicli soient eô confugere ut aiant , 
non esse illa carmina Sibyllina, sed à nostris couficta, atque com- 
posita : quod profectô non putabit , qui Ciceronem, Varronemque 
legerit, aliosque Ycteres, qui Erythrœara Sibyllam, caîterasque com- 
mémorant, quarum ex libris ista exempla proferimus : qui auctores 
antc obierunt, quàmChristus secundum carnem nasceretur. Laclant: 
Divin. Instit., lib. IV, cap. XV. 

(2) Saint Ttiomas le dit expressément. « Discendum , quod multis 
» gentilium facta fuit révéla tio de Christo : ut patet per ea, quœ 
» praedixerunt. » 2. 2» Çuœsi. II, art. 7.— C'est aussi ce que pen- 
soient Sixte de Sienne et le savant évêque d'Avranches. Le pre- 
liiier s'exprime ainsi : « Gentilibus verô, si qui absque Media toris 
» notitià salulcm sunt assecuti, sat fuit habere fidem in unicâ Dei 
» credulitate inclusam ; hoc est ut Deum esse crederent humani ge- 
» neris servatorem , juxta ordinem in suà admirabili Providenliâ 
» occultum^ cl aliquibus ipsorum valibus, ac sibyllis peculiari 
» privilegio revelatum. » Sixt. Senens. , Biblioth. sancla, lib. VI , 
^nnot, LI, p. 490.— Voici maintenant les paroles de Huet, qui attri- 
bue une véritable inspiration à Confucius : « Quodque multô magis 
» mirere, scriptum reliquit in libris suis magnus ille sinicas doctrtnae 
» autistes Confucius, Verbum aliquandô carnem futurum ; annum- 
» que quod id facturum esset, eum nempé ipsum quo Chris- 
» tus Dominas natus est , animo prœvidit. >» ^Inetan. Quœst. , 
ib. II, cap. XIII, p. 235. — Les musulmans croient que Dieu a suc* 



192 ESSAI SUR L^LNDIFFJÈRENCË 

11 y avoit encore entre les Juifs et les autres nations 
une différence importante. Celles-ci n'avoient point 
d'Écriture sacrée , parce qu'il n'existoit point parmi 
elles de tribunal souverain divinement établi pour 
en être l'infaillible interprète. La connoissance des 
dogmes et des devoirs se conservoit , comme les pro- 
phéties, par la tradition. Les Juifs seuls possédoient 
la parole de Dieu consignée dans des monumens au- 
thentiques; de sorte que la doctrine du genre humain, 
avant la venue du Messie , doit être cherchée et ne 
peut être trouvée que dans la tradition universelle, et 
cette tradition atteste l'existence du don prophétique 
dans le monde entier. Sans cela , on ne pourroit pas 
même concevoir la religion ; puisqu'elle est entière- 
ment fondée sur un Rédempteur attendu , et par con- 
séquent prédit. 

Les prophéties nombreuses que renferme l'Écriture 
peuvent être divisées en trois classes : 

1® Celles qui ont eu leur accomphssement avant 
Jésus-Christ. 

2^ Celles que Jésus-Christ lui-même a accomplies. 

3° Les prophéties de Jésus-Cbrist et des apôtres , 
parmi lesquelles il en est plusieurs qui ont eu déjà 
leur accomphssement, et d'autres qui ne l'auront qu'à 
la fin des temps. 

Les premières servoient à fortifier la foi des se- 
condes ; elles étoient comme la preuve de leur accom- 

cessivement envoyé dans le monde un grand nombre de prophètes, 
et Sale présume qu'ils tiennent celte tradition des Juifs et des chré- 
tiens. Prelinu Discourse onthe Koran, sect. IVj vol. I, p. Od, 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 193 

plissement futur pour ceux qui n'en dévoient pas être 
témoins. Qu'elles se soient vérifiées exactement , qui 
pourroit en douter , après le témoignage unanime de 
ceux qui en étoient les dépositaires, l'objet, et qui 
dès-lors ont pu mieux que personne et les entendre, 
et en faire l'application aux événemens? Nier l'exis- 
tence de ces prophéties, ceseroit nier l'existence de 
FÉcriture ; nier leur accomplissement , ce seroit nier 
l'histoire des Juifs. 

Il y a plus : ce seroit nier encore l'histoire des na- 
tions voisines , et celle même des puissantes monar- 
chies de l'Orient, que Dieu faisoit servir à l'exécution 
de ses desseins sur son peuple , et dont, par ce motif, 
les destinées furent souvent prédites. Ainsi la prise de 
Bahylone par Cyrus est annoncée dans Isaïe et Jéré- 
mie(l), avec ses plus légères circonstances. Le pro- 
phète a tout vu , jusqu'au moyen que le vainqueur 
emploieroit pour se rendre maître de cette ville su- 
perbe (2). Cyrus lui-même, qu'Isaïe avoit appelé |)ar 
son nom deux cents ans avant qu'il fût né (3), re- 
connoît le manifeste accomplissement de la parole 
divine ; et « ravi des oracles qui avoient prédit ses 



(1) ^oyez Bossuet, Disc, sur l'hùt, univ., II"= part., chap. VI. 

(2) Jcrem., L, 38î Lr,36. 

(3) Qui dico Cyro : Pastor meus es, et omnem Tolunlatem meam 
complebis. Is., XLIV, 28. — Haec dicit Dominus Christo meo Cyro, 
cujus apprehendi dexteram, ut subjiciam ante faciem ejus gantes, 
et dorsa regum vertam, et aperiam coram eo januas, et portae non 
claudentur. Ego ante te ibo... et yocavi te nomine tuo. /d., XLV, 
1 et seq. 

TOME 4; fi^ 



194 ESSAI SUR l'indifférence 

)) victoires , il avoue qu'il doit son empire au Dieu du 

» ciel{i) que les Juifs servoient (2). » 

Si quelques-unes des prophéties qui les concernent 
particulièrement, nous paroissent obscures aujour- 
d'hui, nous ne devons pas nous en étonner, puisqu'elles 
n'ont point été faites pour nous. Les prophètes , selon 
la remarque d'Origène , « n'annonçoient pas seule- 
» ment de grands événemens qui intéressoient toutes 
» les nations de la terre , ou tout le corps des Juifs , 
M comme ce qui regarde le Messie, les empires, la 
» conversion des Gentils ; mais aussi des faits particu- 
» liers : c'est de quoi il y a plusieurs exemples dans 
» les livres des Juifs (3). » 

Quand ce peuple n'attesteroit pas que les prophéties 
de ce genre se sont accomplies , ou quand on refuse- 
roit de croire son témoignage; s'il est certain d'ailleurs 
que ceux qui les ont faites étoient réellement prophè- 
tes, cela suffit pour être assuré que tout ce qu'ils ont 
prédit s'est vérifié. Or Taccomplissement incontestable 
d'une seule prophétie avérée, prouve l'inspiration de 
son auteur; et l'Écriture offre un grand nombre de 
semblables prophéties: sans même y comprendre celles 
qui ont le Messie pour objet, et dont nous parlerons 
tout-à-l'heure. C'est dans l'Écriture-Sainte que Por- 
phyre et Julien , ces ardens ennemis du Christ, vont 
chercher des exemples de prophéties véritables (4). 

^ (1) // Paralip.y XXXVI, 23. / Esdr., 1 et 2. 

(2) Bossuety loc. cit. 

(3) Orig. contr. Cels.y lib. II , n. 37. Traduct de Gourcy. 

(4) Porphyr. de Abstin. lib. IV, cap. 13. — Jd, Porph. et Julim- 
ap, Cyrill, lib. V et yi JnJulian. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 195 

Porphyre étoit même si frappé de celles de Daniel , 
qu'il essaya de tirer de leur clarté même un argument 
contre elles, prétendant qu'elles n'avoient pu être 
écrites qu'après les événemens qu'elles prédisent , 
parce que le prophète paroît hien plutôt raconter le 
passé, qu'annoncer l'avenir (1). Or il n'est pas main- 
tenant un seul incrédule qui conteste l'authenticité 
des prophéties de Daniel : et voilà les incrédules des 
premiers siècles, qui, terrassés par l'évidence de leur 
accomplissement, vous disent que ce ne sont pas des 
prédictions, mais une histoire. Je ne sais ce qu'on 
peut demander , ce qu'on peut désirer encore après ce 
double aveu. 

Mais, comme nous l'avons fait observer déjà, le 
dernier objet des prophéties étant constamment le 
Messie qui devoit venir, celles qui se sont accomplies 
avant sa venue tendoient toutes au même but , qui 
étoit d'affermir la foi dans les prophéties qu'il devoit 
accomplir lui-même ; et certainement personne ne 
doutera qu'elles n'aient produit leur effet, puisqu'au 
moment où Jésus-Christ apparut sur la terre , il étoit 
attendu non seulement des Juifs , mais du genre hu- 
main tout entier. Ecoutons Pascal. 

« La plus grande des preuves de Jésus-Christ, ce 
w sont les prophéties. C'est aussi à quoi Dieu aie plus 



(t) Contra prophelam Danielem duodecimum librum scripsit 
Porphyrius, noiens eura ab ipso, cujus est inscriptus nomine, esse 
compositum : sed à quodam qui temporibus Antiochi qui appella- 
tus est Epiphanes, fuerit in Judseâ ; et non tam Danielem ventura 
dixisse, quàm illum narrasse praeterita. S. Hieronym.., lib. XIV, in 
Daniel. Prœf., Oper. tom. III, col. 1071, 1072. 

13. 



i96 ESSAI SUR l'indifférence 

» pourvu ; car l'événement qui les a remplies est un 
)) miracle subsistant depuis la naissance de l'Église , 
» jusqu'à la fm. Ainsi Dieu a suscité des prophètes 
» durant seize cents ans ; et pendant quatre cents 
» ans après, il a dispersé toutes ces prophéties, avec 
» tous les Juifs qui les portoient, dans tous les lieux 
» du monde. Voilà quelle a été la préparation à la 
» naissance de Jésus-Christ; dont l'Evangile devant 
» être cru par tout le monde , il a fallu non seule- 
» ment qu'il y ait eu des prophéties pour le faire 
» croire, mais encore que ces prophéties fussent ré- 
» pandues par tout le monde , pour le faire embras- 
ai ser par tout le monde. 

» Quand un seul homme auroit fait un livre des 
» prédictions de Jésus-Christ pour le temps et pour 
» la manière, et que Jésus-Christ seroit venu confor- 
» mément à ces prophéties, ce seroit une force in- 
» finie. Mais il y a bien plus ici. C'est une suite 
» d'hommes, durant quatre mille ans, qui constam- 
» ment et sans variation , viennent l'un ensuite de 
» l'autre prédire ce même avènement. C'est un peuple 
» tout entier qui l'annonce , et qui subsiste pendant 
» quatre mille années, pour rendre encore témoi- 
» gnagedes assurances qu'ils en ont, et dont ils ne 
» peuvent être détournés par quelques menaces et 
» quelque persécution qu'on leur fasse : ceci est tout 
» autrement considérable (1).» 



(1) Pensées de Pascal, II« part, art. XI, § 2; t. II, p 109 et 110. 
EdiL de Kenouard y iSOd. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 197 

Et voyez avec quelle clarté, quelle précision, 
quelle exactitude de circonstances, Jésus-Christ étoit 
annoncé : voyez s'il est possible à un esprit sincère et 
droit de le méconnoître dans ce que les prophètes 
ont dit de lui; voyez si la raison peut expliquer par le 
hasard cette longue suite de prédictions si étonnantes, 
qu'elles semblent n'être bien souvent que le simple 
récit de l'Evangile : voyez enfin si la prévision qui 
rend l'avenir le plus éloigné et le plus merveilleux 
présent aux prophètes , ne sort pas de l'ordre naturel 
de la prévoyance humaine; si elle n'est pas manifeste- 
ment une inspiration de celui qui contemple en lui- 
même , sans aucune succession de temps , tout ce qui 
fut , tout ce qui est , et tout ce qui doit être. 

Au moment même de la chute de nos premiers 
parens , Dieu leur promet un Rédempteur qui écra- 
sera la tête du serpentai). Les homm^ vivent dans 
cette attente , ignorant néanmoins de qui naîtroit ce 
fruit béni de la femme (2). Avant d'en être instruits, 
il falloit que la famille à qui cette illustre prérogative 

(1) Inimicitias ponam in ter le et mulierem, et sementuum et se- 
men illius. Ipsa conteret caput tuum. Gènes., III, 15. — Le pro- 
nom ipsa, suivant l'hébreu et les plus anciennes versions, se rapporte 
non à la femme, mais au rejeton qui naîtra d'elle. 

(2) Les paroles qu'Eve prononça après avoir enfanté son fils pre- 
mier-né, montrent qu elle espéroit que la promesse d'un libérateur 
s'accompliroit en lui, et qu'elle savoit que ce libérateur seroit Dieu 
et homme tout ensemble : nin^'ilt^ '<£i'>i< ^^'*?P' ^cquisivi homi- 

nem, ipsum Jehovah {Gènes., IV, 1); et selon l'ancienne paraphrase: 
J'ai obtenu l'homme, l'ange de Jehovah. C'est ainsi que Heydeck 
{Defens. Relig. christ.), Jamieson (Fïndic, lib. I, c. V) etFaber 
{Hor. Mosaïc, vol. Il, p. 56), entendent ce passage remarquable. 



198 EssAï SUR l'indifférence 

de voit appartenir fût formée. Dieu annonce à Abra- 
ham , père des croyans^ quen lui seront bénies toutes les 
nations de la terre (1). La même promesse est faite à 
Isaac(2) à l'exclusion d'Ismaël; à Jacob (3), à Tex^ 
clusion d'Ésaû; à Juda (4), à l'exclusion de ses frères; 
et cette prophétie n'étoit pas connue seulement des 
Juifs, puisqu'un étranger, Balaam, s'écrioit en pré- 
sence des Moabites : L étoile s'élèvera de Jacoh^ et le 
sceptre d'Israël (5). . 

Les temps s'écoulent, et peu à peu Dieu répançl 
de nouvelles lumières sur la descendance du Messie, 
Une branche sortira de Jessé ^ et une fleur de sa racine. 
Et V esprit du Seigneur se reposera sur lui^ V esprit de 
sagesse et d'intelligence ^ T esprit de conseil et de force ^ 
l'esprit de science et de piété (6). Ce rejeton de Jessé 
sera un signe au milieu des peuples^ et les nations U 
prieront (7). Un autre prophète l'appelle le germe de 
David (8); et ce fut constamment la croyance perpé-* 

(1) In te benedicentur universsB cognâtiones terrae. Gènes., XII^ 
3. /6id., XVIII, 18; et XXÏI, 18. 

(2) Ibid., XXVI, 4. 

(3) /Md., XXVIII, 14. 

(4) Ihid., XLIX, 8—10. 

(5) Orietur Stella ex Jacob, etconsurget virga de Israël. 2Yumer., 
XXIV, 17. 

(6) Et egredietur virga de radice Jesse, et flos de radiée ejus as- 
cendet. Et requiescet super eum spiritus Domini, spiritus sapientiae 
et intellectùs, spiritus consilii et fortitudinis, spiritus scientiae et pie- 
tatis. /s., XI, 1, 2. 

(7) In die illâ, radix Jesse, qui stat in signum populorum, ipsum 
gentes deprecabuntur. Ibid., 10. 

(8) Ecce dies veniunt, dicit Dominus , et suscitabo David germes 
suum. Jerem., XXVIII, 5. Conf. : »d.; XXX, 9; Ezech., XXXIV, 23^ 
24;XXXVII,24; 05^.,ni, 5. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 199 

tuelle des Juifs, que leSauveur qu'ils attendoient seroit 
de la race de ce saint roi. 

Mais quand paroîtra-t-il ? quand se lèvera l'étoile 
de Jacob , pour éclairer les peuples assis dans rombr^ 
de la mort ( 1 )? Jacob lui-même nous l'apprend : 
Lorsque la puissance souveraine sera ôtée à Juda, 
alors viendra celui qui doit venir, et qui sera V attente 
des nations (2). 

Rappelez-vous cette parole des Juifs au gouver^ 
neur romain : // ne nous est point permis de condamner 
personne à mort (3) ; et dites si les temps étoient ac- 
complis (4). 

Mais il falloit qu'ils fussent marqués d'une manière 
plus précise encore; et c'est ce que Dieu a fait cinq 
siècles avant la venue du Messie , par la bouche du 
prophète Daniel. « 11 voit septante semaines, à com* 
)i mencer depuis l'ordonnance donnée par Artaxerxç 
)) à la longue-main, la vingtième année de son règne, 
» pour rebâtir la ville de Jérusalem. Là est marquée 



(1) Visitavit nos Oriens ex alto : illuminare his, qui in tenebris 
et in umbrâ mortis sedent. Luc, 1 , 78, 79. 

(2) Non auferetur sceptrum de Judâ, et dux de femore ejus, do- 
nec veniat qui mittendus est, et ipse erit exspectatio gentium. 
Gènes., XLIX, 10. 

(3) Dixit ergo eis Pilatus : Accipite eum, vos, et secundùm legem 
Yestram judieate eum. Dixerunt ergo ei Judœi : Nobis non licet 
interficere quemquam. Joan., XVIII, 31. 

(4) Les rabbins David Kimchi et Manassé confessent que les Juifs 
sont maintenant dans un état de bannissement , sans princes de 
leur race, assujétis à la puissance des nations ; qu'ils souffrent Iq. 
peine de leurs crimes par leur dispersion, n'ayant plus d'État ni 
^'empire. Aveugles ! qu'ils nous disent pour quel crime ils sont 
punis. 



200 ESSAI SUR l'indifférence 

» en termes précis, sur la fin de ces semaines, la ré^ 
» mission des péchés j, le règne éternel de la justice ^ 
» V entier accomplissement des prophéties, et V onction 
» du Saint des saints. Le Christ doit faire sa charge, 
» et paroître comme conducteur du peuple après 
» soixante-neuf semaines. Après soixante-neuf se- 
» maines (car le prophète le répète encore), le Christ 
» doit être mis à mort : il doit mourir de mort violente; 
» il faut qu'il soit immolé pour accomplir les mys- 
» tères. Une semaine est marquée entre les autres, et 
» c'est la dernière et la soixante-dixième : c'est celle 
» où le Christ sera immolé, oui' alliance sera confirmée^ 
» et au milieu de laquelle Vhostie et les sacrifices seront 
» abolis y sans doute par la mort du Christ ; car c'est 
» ensuite de la mort du Christ que ce changement est 
» marqué. Après cette mort du Christ^ et T abolition des 
» sacrifices j on ne voit plus qu'horreur et confusion : 
» on voit la ruine de la Cité sainte^ et du sanctuaire; 
» un peuple et un capitaine qui vient pour tout perdre; 
» r abomination clans le temple; la dernière et irrémé-' 
)) diable désolation du peuple ingrat envers son Sau- 
» veur (1). 



(l) Septuaginta hebdoraades abbreviatœ sunt super populum tuiira 
et super urbem sanctam luani, ut consummetur prœvaricatio, etfineiit 
accipiat peccatuin, et deleatur inirpiitas, et adducatur j ustitia sera- 
piterna, et impleatur visio, et prophelia, et ungatur Sanctus sancto- 
rura. Scilo ergo , et animadterte : ab exitu sermonis , ut iterùra 
aedificetur Jérusalem , usque ad Christum ducem, hebdomades sep- 
tem, et hebdomades sexaginta duas erunt et rursùm œdilicabitur 
platea, et mûri in angustia temporum. Et post hebdomades sexa- 
ginta duas occidetur Christus : et non eril ejus populus , qui eum 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 201 

» Nous avons vu que ces semaines réduites en se- 
>) maines d'années , selon l'usage de l'Ecriture , font 
» quatre cent quatre-vingt-dix ans, et nous mènent 
» précisément, depuis la vingtième année d'Artaxerce, 
» à la dernière semaine; semaine pleine de mystères, où 
» Jésus-Christ immolé met fm par sa mort aux sacri- 
» fices de la Loi, et en accomplit les figures. Les 
» doctes font de différentes supputations pour faire 
» cadrer ce temps au juste. Celle que je vous ai pro- 
» posée est sans embarras. Loin d'obscurcir la suite 
» des rois de Perse , elle l'éclaircit ; quoiqu'il n'y auroit 
» rien de fort suprenant, quand il se trouveroit quel- 
» que incertitude dans les dates de ces princes (1); 
» et le peu d'années dont on pourroit disputer, sur un 
» compte de quatre cent quatre-vingt-dix ans, ne fe- 
» ront jamais une importante question. Mais pourquoi 
» discourir davantage? Dieu a tranché la difficulté, 
» s'il y en avoit, par une décision qui ne souffre au- 
» cune réplique. Un événement manifeste nous met 
» au-dessus de tous les raffinemens des chronologistes; 
» et la ruine totale des Juifs , qui a suivi de si près la 



negaturus est. Et civitatem et sanctuarium dissipabit populws cum 
duce venturo : et finis ejus vastitas, et post finem belli statuta de- 
solatio. Confirmabit autem paclum multis hebdomada una : el in 
dimidio hebdomadis deficiet hoslia et sacrificium : et erit in teinplo 
abomina lio desolationis : et usque ad coiisummationem et fl.aem 
perseverabit desolatio. Daniel., IX, 24 et seq. 

(1) Cette incertitude vient de l'obscurité de la chronologie orien- 
tale ; les anciennes histoires ne marquent point de dates, ce qui rend 
les années des princes difficiles à fixer, ployez i'Hist. de Perse, par 
sir John Malcolm, tom. ï, chap. VU. 



202 ESSAI SUR l'indifférence 

» mort de notre Seigneur , fait entendre aux moins 
» clairvoyans l'accomplissement (1) de la pro- 
» phétie (2). » 

Ainsi l'on savoit que le Messie naîtroit de la famille 
de David , et le temps de sa naissance est prédit avec 
une précision rigoureuse. Le Désiré de toutes les 
nations doit venir dans le second temple^ et le remplir 
de sa gloire (S). Le dernier des prophètes, Malachie, 
annonçoit qu'il alloit paroi tre. Le Dominateur que 
vous cherchez^ et VAnge de V alliance que vous désirez^ 
viendra dans son temple. Le voici qui vient^ dit le Dieu 
des armées (4). 

Ce n'est pas tout : on savoit encore qu'il naîtroit 
miraculeusement. « Cieux, répandez votre rosée; et 
» que les nuées versent le Juste ! que la terre s'ouvre , 



(1) Confondus par révidence de cet accomplissement, les Juifs 
ne sayent plus que prononcer d'horribles imprécations contre ceux 
qui désormais supputeront les années de la venue du Messie. In- 
flata rumpantur ossa eorum qui periodos temporum computant. 
Talm. cod. Sanhédrin, cap. XI. — Et remarquez que le même li- 
vre nous apprend que la tradition des Juifs, conforme à la prophé- 
tie de Daniel, annonçoit la venue du Messie au temps où Jésus- 
Christ parut. Tradilio domûs Eliœ ; sex mille annis durât mun- 
dus ; bis mille annis inanitas (sine legé), bis item mille annis lex : 
deniquè, bis mille annis dies Christi. Talm , tom. Sanhédrin, 
p. 97. 

(2) Bossuet, Disc, sur l'hist. univ., IP part. , ch. IX, p. 239,240. 
£dit,. de P^ersailles. 

(3) Et movebo omnes gentes , et veniet Desideratus cunctis gen- 
tibiis ; et implebo domum istam gloriâ, dicit Dominus exercituura. 

^gg- n, 8. 

(4) Et statim veniet ad teraplum suum Dominator quem vos quœ- 
rîlis, et Angélus testament! quem vos vultis.Ecce venit, dicit Domi- 
wus exercituum. Malach., III, i. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 203 

» et germe le Sauveur ! c'est moi Jehovah qui l'ai 
» formé (1). Le Seigneur lui-même vous donnera un 
» signe : voilà que la Vierge concevra , et elle enfan- 
» tera un fils, et il sera nommé Emmanuel (2), » 
Dieu avec nous, David son père avoit vu les rois de 
Tharsis lui offrir des dons^ et les rois d'Arabie et ^ç 
Sçiba lui apporter des présens (3) ; de Vor et de V encens ^ 
dit Isaïe (4) : car cette circonstance devôit aussi être 
prédite. Osée le voit ^revenir d'Egypte (5). Michée 
avoit marqué jusqu'au lieu où s' accomplir oit le mysr 
tère de son enfantement. Et toi^ Bethlehem, appelée 
Epliratay tu es une des plus petites villes parmi celles de 
Juda : de toi sortira le Dominateur d'Israël; et sa gé- 
nération est dès le commencement^ dès les jours de l'éter^ 
nité (6). 

Le même prophète qui disoit du Christ, Le voici qui 
vienty indique un nouveau signe auquel on le recon-r 
noîtra : il sera précédé d'un envoyé pour lai préparer le^ 



(1) Rorate, cœli, desuper, et nubes pluant Justum : aperialur 
terra, et germinet Salyalorem ; et justitia oriatur simul : ego Do^ 
minus feci eum. /s., XLV, 8. 

(2) Dabit Dorainus ipse Yobis signum. Ecce Virgo concipiet, et 
pariet ûlium, etvocabitur nomen ejus Emmanuel, /d., VII, 14. — 
Creavit Dominus novum super terram : femina circumdavit yirum, 
Jerem., XXXI, 22. 

(3) Reges Tharsis et insulae munera offerent : reges Arabum et 
Saba dona adducent. Id., LXXI, 10. 

(4) De Saba venient, aurum et thus déférentes, /s., LX, 6. 

(5) Ex ^gyptô vocavi filium meum. Ose.^ XI, 1. 

(6) Et tu, Bethlehem Ephrata, parvulus es inmillibus Juda : ex 
te mihi egredietur qui sit Dominator in Israël , et egressus ejus ab 
initio, à diebus seternitatis. M?cft., V, 2. 



204 ESSAI SUR l'indifférknce 

voies; et aussitôt^ ajoute le prophète, le Dominateur 

d'Israël, Vj4nge de T alliance viendra (\). 

Et qu'est-ce que cet Ange de Talliance? C'est le 
même qui est appelé le Juste (2)^ le Saint par excel- 
lence, le Saint des saints (3)^ h Roi-Sauveur (4) , 
comme parle Zacharie; c'est le Christ qui, selon 
Daniel, doit accomplir toutes les prophéties, abolir r ini- 
quité en mourant de mort violente ^ mettre fin au péché, 
et établir le règne de la justice éternelle (5). C'est donc 
lui qui sera le Rédempteur de notre race que Job at- 
tendoit (6). C'est lui qui détruira l'empire du démon, 
qui écrasera /a tête du serpent, et relèvera la nature 
humaine abattue. Il sera prophète et législateur^ Moïse 
l'annonce aux Juifs, en leur ordonnant de lui obéir. 

« Le Seigneur votre Dieu vous suscitera un pro- 
» phète comme moi, de votre nation et d'entre vos 

» frères : vous l'écouterez Et le Seigneur m'a 

» dit. . . Je leur susciterai du milieu de leurs frères un 



(1) Ecce «gomilto angelum meum, et prasparabit Tiam antefa- 
ciem meam. Et staiim yeniet ad templum suum Dominator, etc. 
Malach.y III, l. 

(2)Rorate, cœli, desuper, et nubes pluaut Justum : aperiatur terra, 
et germinet SalYatorem. Is. XLV, 8.— Ecce dies veniunt, et suscita- 
bo David germen justum. Et regnabit rex, et sapiens erit. Jerem., 
XXIII, 5. 

(3) Exulta et lauda , habitatio Sion , quia magnus in medio tuâ 
sanctus Israël. /s. , XII, 6.— Et ungatur Sanctus sanctorum. Da- 
niel., IX, 24. 

(4) Exulta satis, filia Sion : jubila, filia Jérusalem. Ecce Rex tuus 
yenit tibi justus et Salyator. Zachar., IX, 9. 

(5) Daniel., IX, 24. 

(6) 7K*ia Redemptor consanguineus. Job., XIX, 25. 



KN MATIÈRE DE RELIGION. 205 

» prophète semblable à toi. Je mettrai mes paroles dans 
» sa bouche, et il leur dira tout ce que je lui aurai 
» commandé. Mais si quelqu'un ne veut pas écouter 
» les paroles qu'il leur portera en mon nom, moi-même 
» je serai le vengeur (1). » 

Est-ce tout? ne saurons-nous point comment ce 
prophète , dont la mission est annoncée avec tant d'é- 
clat, sera semblable à Moïse? L'Ecriture ne dit-elle 
rien de plus? Cherchons, examinons, ne nous las- 
sons point de recueillir tous les rayons de lumière dis- 
persés dans les saints livres. 

i( Les jours viendront, dit le Seigneur, et je ferai 
» une nouvelle alliance avec la maison d'Israël et avec 
w la maison de Juda : non une alliance pareille à celle 
» que je fis avec leurs pères, au jour où je les pris par 
» la main pour les tirer de la terre d'Egypte. Ils ont 
n violé cette alliance, et je leur ai fait sentir mon pou- 
» voir , dit le Seigneur. Mais voici le pacte que je fe- 
» rai avec la maison d'Israël, lorsque ces jours seront 
» venus : J'imprimerai ma loi dans leurs entrailles, et 
» je l'écrirai dans leurs cœurs. Je serai leur Dieu, et 
» ils seront mon peuple (2). » 



(1) Prophetam de gente tuâ et de fratribus tuis sicut me, suscita- 
bit tibi Doiuinus Deus'luus : ipsum audies... Et ait Dominus mihi... 
Prophetam suscitabo eis de medio fratrum suorum similem tui : 
et ponam verba mea in ore ejus, loqueturque ad eos omnia quae 
prœcepero illi. Qui autem verba ejus, quœ loquelur in nomine meo, 
audire noluerit, ego ultor existam. Deuter., XVIII, 15 et seq. 

(2) Ecce dies venient, dicit Dominas ; et feriam domui Israël et 
domui Judae fœdus novum : non secundum pactum, quod pepigi 
cuin palribus eorum , in die quâ apprehendi manum eorum, ut edu- 



206 ESSAI SUR l'indifférence 

isaïé (1), Jérémie (2), Ézéchiel (3), Daniel (4), 
Osée (5) , nous apprennent que cette alliance nouvelle^ 
cette loi que le prophète distingue clairement de celle 
promulguée par Moïse , doit être universelle et per- 
pétuelle , qu elle s'étendra à tous les lieux et à tous les 
temps. Et voici qu'annonçant de nouveau VAnge de 
r alliance (6) y Dieu lui-même déclare que cet envoyé, 
ce législateur céleste, est le Sauveur promis dès le 
commencement. « Prête Toreille, ô mon peuple; 
» écoute-moi, ô ma tribu : la loi sortira de moi, et 
î) mon jugement reposera dans la lumière sur tous les 
» peuples. Mon Juste est proche, mon Sauveur est 
» sorti (7). » Et, afin qu'on ne se méprenne point sur 
le sens de ces paroles, comme aussi pour fortifier le 
courage des vrais croy ans quand le Christ paroîtra, 
Dieu insiste encore : « Ecoutez-moi , vous qui savez 
» qui est le Juste; mon peuple , qui avez ma loi dans 



cerem eos de terra ^Egypti ; pactum, quod irritum fecerunt, et ego 
dominatus sum eorum, dicit Dominus. Sed hoc erit pactum, quod 
feriam cum domo Israël, post dies illos, dicit Dominus : Dabo legem 
meam in yisceribus eorum, et in corde eorum scribam eam ; et ero 
eis in Deum, et ipsi erunt mihi in populum. Jerem.j XXXI, 31, 32 
et 33. 

.(1) Is., XLII, 6, 7; XLIX, 8 et 9 ; LI , 6 et 7 j LV, 3 et 4 ; LXI , 8 
et 9. 

(2) Jerem., XXXII. 40 ; L, 6. 

(3) Ezech., XVI, 60, 61 et 62. 

(4) Daniel., II, 44. 

(5) Ose., LXI, 8, 9. 

(6) Malach., III, 1. Zachar., IX, 11. 

(7) Attendite ad me, popule meus, et, tribus mea, me audite ; quia 
lex à me exiet, et judicium meum in lucem populorum requiescet. 
Propè est Justus meus, egressus est Salyatormeus./s,, LI, 4, 6. 



EF MATIÈRE DE RELIGION. 207 

>* votre cœur, ne craignez point l'opprobre des hom- 
)) mes , et ne redoutez point leurs blasphèmes : 
» comme le ver dévore un vêtement, ils seront ainsi 
» dévorés. Mais mon salut sera éternel, et ma justice 
» subsistera de générations en générations (1). » 

Les îles attendront la loi (2) du Sauveur. Tous lés 
'peuples viendront y disant : Montons à la montagne du 
Seigneur y à la maison du Dieu de Jacob y parce que la 
loi sortira de Sion _, et la parole du Seigneur de Jéru" 
salem (3). 

Outre les titres par lesquels nous venons de voir le 
Messie designé , il est appelé encore Prêtre (4) , Pas- 
teur (5), Juge (6), Prince (7), Roi (8), Doc- 

(1) Audite me, qui scitis Justum, populus meus, lex mea in 
corde eorûm : nolite timere opprobrium hominum, et blasphe- 
mias eorum ne metuatis. Sicut enim vestimentum, sic comedet eos 
vermis ; et sicut lanam, sic devorabit eos tinea : salus autem mea 
in sempiternum erit, et justitia mea in generationes generationum. 
/«., LI, 7, 8. 

(2) Legem ejus insulse exspectabunt. Id., IV, 4. 

(3) Ibunt populi multi etdicent : Ascendamus ad montem Domini, 
et ad domum Dei Jacob..., quia de Sion exibit lex, et yerbum Do- 
Btiiini de Jérusalem. Id., II, 3. Mich., IV, 2. 

(4) Jurayit Dominus , et non pœnitebit eum : Tu es Sacerdos in 
sternum secundum ordinem Melchisedech. Ps., CIX, 4. — Ecce 
Vir, Oriens nomenejus... Et ipse extruet templum Domino... et erit 
Sacerdos super solio suo. Zachar. , VI, 12, 13. 

(5) Etsuscitabo super eas Pastorem unum, qui pascat eas........ 

Ipse pascet eas, et ipse erit eis in pastorem. Ezech., XXXIV, 23. 

(6) Egredietur yirga de radice Jesse... Judicabit in justiciâ paupé- 
res, et arguet in aequitate pro mansuetis terras : et percutiet terram 
Tirgà oris sui^ et spiritu labiorum suorum interfîciet impium. Is*, 
XI, 1,4. 

(7)/d.,IX, 7. 

(8) Ego autem constitutus sum Rex ab eo super Sion montem san- 
ctam ejus, prœdicans piœoeptum ejus. Ps.y II, 6. — Ecce dies vd- 



208 iiSSAi SUR l'indifférence 

leur (i) y V Agneau dominateur du monde , qui ré- 
gnera dans la miséricorde et la vérité (2) , la véritable 
hostie de propitiation (3); et cet agneau, cette hos- 
tie, c'est le Fils même de Dieu, engendré avant tous 
les temps (4). Son nom sera éternel : avant que le soleil 
fût y son nom étoit le Fils; toutes les nations seront hé" 
nies en lui, et elles le loueront (5). 



niunt, dixit Dominns, et suscitabo Dayid" germen justum : et reg- 
nabit Rex, et sapiens erit, et faciet judicium et juslitiam in terrâ. 
Jer.f XXm, 5. — Exulta satis, filia Sion j jubila, filia Jérusalem : 
ecce Rex tuus veniet tibi justus et Salvator. Zachar., IX, 9. 

(1) Filii Sion, exultate, et lœtamini in Domino Deo yestro ; quia 
dédit Tobis Doctorem justitiae. Jael.y II, 23. 

(2) Emitte agnum. Domine, Dominatorem terrae... Et praeparabitur 
jn misericordià solium, et sedebit super illud in veritate. /s., XVI , 
ï,5. 

(3) Sacrificium et oblationem noluisti : aures autem perfecisti 
mihi. Holocaustum et pro peccato non postulâsti ; tune dixi : Ecce 
venio. In capite libri scriptum est de me, ut facerem voluntatem 
t^uam. Deus meus yoluit , et legem tuam inmedio cordis mei. Ps., 
XXIX, 8, 9. 

(4) Dieu et son fils parlent alternatirement dans le même psaume 
deuxième. « J'ai établi mon roi sur Sion , ma montagne sainte » Le 
fils reprend : « Je rapporterai le décret même : (pn-7K , ipsum 

» statutum). Jehoyah m'a dit : Tu es mon fils; je t'ai engendré au- 
» jourd'hui : demande-moi , et je te donnerai les nations pour hé- 
» ritage, et pour possession les extrémités de la terre. Ps. , II , 6, 
7 et 8. 

(5) Ps., LXXI, 17, selon l'hébreu. Le mot p3* veut dire fils , 

de la racine f>3, ^i signifie juvenescebat. C'est ainsi que le Tal- 

mud explique ce passage {Talm. Pesach, p. 59; et iVcdar, p. 39). 
Les anciens Juifs croyoient que le Messie devoit être le Verbe de 
Dieu {Philon. de Profug.). Le livre Zohar appelle le Messie le 
f^erbe élevé, le P^erbe exalté, le Prince de la face, ou le Prince de 
-ia présence divine. La paraphrase chaldaïque d'Onkelos sur la 
Genèse, dit que Dieu créa les cieux^ etc., par le f^erbc. La plu- 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 209 

Mais est-il le fils de Dieu seulement par adoption , 
comme l'ont rêvé quelques sectaires dans le sein même 
du christianisme? Prophètes de l'ancienne loi, ne 
confondrez-vous point ces impies? (( Les jours vien- 
» nent, dit le Seigneur; et je susciterai le Juste, le 



ralilé des personnes en Dieu, marquée clairement en plusieurs en- 
droits de l'Ancien-Testament , l'est surtout d'une manière bien re- 
marquable dans ce passage de Josué : Dixitquc Josue ad populum : 
JVon poterilis servir e Domino, quia enim Dii sancti ipse, Klît 
O^ï^np aN*nSî<7 et Deus œmulator est {Jos., XXIV, 19). L'ancien 

\i\Te Medras Tilim (in Ps. L.), expliquant ces paroles des fils de la 
tribu de Ruben et des tribus de Gad et de Menasses : Dieu, Dieu, 
Dieu connoît nos cœurs -, il sait que nous croyons en lui {Jos., 
XXII, 22), attribue à la Trinité la création de l'univers et l'établis- 
sement de la Loi. Voici le passage traduit littéralement : Filii Ru- 
ben et filii Gad dixerunt -. Deus , Deus, Dominus Deus , Deus 
Dominus,ipse novit ; quidnam viderunt ut hoc idem répétèrent 
duabus vicibus? Dixerunt primo: Deus, Deus, Dominus , quia his 
creatus mundus; et deindè dixerunt, Deus •• Deus, Dominus, quia 
in his quoque tribus data est Lex. La distinction des personnes di- 
Tines et l'unité de nature est encore exprimée plus positivement 
dans le Zohar (in Gènes, cap II f, et in Dcuter. cap. P^I) par le 
fameux rabbin Siméon, fils de Jahai. Il assure que Rabi Ibba, un 
des plus anciens docteurs des Hébreux, qui vivoit au temps du se- 
cond temple ,expliquoit le verset 6 du VP chapitre du Deutéronome 
en ces termes : « Ait Rabi Ibba : Hic est , audi, Israël , Deus qui 
» est principium omnium rerum, antiquus antiquorum, hortus radi- 
» cum, et omnium rerum perfectio, et dicitur Pater : Deus JYoster, 
» profunditas fluminum (vel claritasluminis), fons scientiarum, quae 
» procedunt ab illo Pâtre, et Filius vocatur : Deus, hic est Spiritus 
» sanctus, quià duobus procedit,et vocatur mensura vocis : Unus est 
» ut unum cum alio concludit, et colligit, neque enim alius ab alio 
» dividi potest (etproptereà ait) : Congrega, Israël, hune Patrem, et 
» Filium, et Spiritum sanctum, eumque lac unam essentiam, unam- 
» que subslantiam, quia quicquid est in uno, et in alio, totus fuit, 
» totus est, totusque erit. Hœc, ille (ait etiam ibi idem Rabi Simeon), 
» hoc arcanum Filii, nonrevelabitur unicuique quousque vcnerit Mes- 
» sias, quia tune, dicit Isaias, XI, 9, repleta erit terra scientiâ Dei. » 
TOME 4. 14 



210 ESSAI SUR l'indifférence 

» germe de David... et voici le nom qu'on lui don- 

» nera, Jehovah notre juste (1). » 

Ainsi ce nom incommunicable (2), ce nom glorieux 
que Dieu ne donnera jamais à aucun autre (3)^ et qui 
lui appartient pendant toute V éternité (4), lui-même il 
le donne au germe de David^ dans lequel tous les an- 
ciens Juifs s'accordent à reconnoître le Messie (5), 
en même temps qu'ils avouent que ce Messie divin 
existoit avant tous les temps , qu'il n'a ni commence- 
ment ni fin, qu'avant la création du monde éternel il 
étoit avec son Père éternel (6). 

A ces caractères, qui ne reconnoîtroit le Désiré des 
nations y le Saint qu'attendoit Confucius, et qu'on 
pourra^ disoit-il , comparer à Dieu ; le Docteur qui , 
selon Platon, de voit nous sauver ^ en nous instruisant 



(1) Ecce dies Yeniunt, dicit Dominus, et suscitabo David ger- 

men justum et hoc iiomen , quod vocabunt eum : Dominus 

(Jehovah) justus noster. Jerem., XXIII, 5, 6 ; et XXXIII, 15 et 16. 

(2) Les Juifs Ifi reconnoissent expressément, ployez Maimonides, 
More JVevochim, part. I, cap. LXI et LXII. 

(3) Ego Dominus [Jehovah), hoc estnomen meum : gloriam meam 
alteri non dabo. /s., XLII, 8. 

(4) Hoc nomen mihi est in aeternum. Eœod., 111,15. 

(5) L'auteur de la paraphrase chaldéenne, Onkelos, dit positive- 
ment {in Jerem. XXIII, 5; et XXXIII, 15) : Suscitabo Da- 
vidi Messiam Regem JYostrum. Rabi Cahana assure que le Messie 
s'appelle Jehovah le Juste, conformément à ce que le Seigeur a an- 
noncé par la bouche de son prophète Jérémie [Medras Tilim, c. I, 
16.) Le même livre {inPs. XX FUI) dit que les prophéties que 
nous venons de citer se rapportent au Rédempteur : Suscitabo Da- 
vidi Messiam Justum ; et le même aveu se trouve dans l'ancien li- 
vre Jalcut. 

(6) Rabi Barachias , un des Tanaïms ou rabbins de la Misna , 
cité par R. Moïses Hadarsin in Gen. c. XXXJ^II. — Zohar iriGen, 
cap, III, Medr. Til. in Is. cap. ni, U et aliàs. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 211 

de la doctrine véritable ; le Maître commun _, le som- 
verain Monarque^, le Dieu qu'annonçoit Cicéron , et 
dont la loi une , éternelle ^ immuable, régiroit tous les 
peuples dans tous les temps ? 

Mais,, quoi ! vous me parlez du Verbe incréé , du 
Fils de Dieu, de l'Éternel : qu'a-t-il de commun avec 
notre nature, et comment le reconnoître dans ce 
petit enfant dont les esprits célestes annoncèrent la 
naissance aux bergers de Bethlehem ? Écoutez Isaïe : 

(( Un petit enfant nous est né, un fils nous a été 
» donné ; il portera sur ses épaules les marques de sa 
» royauté. Il sera appelé l'Admirable, le Conseiller, 
» Dieu, le Fort, le Père du siècle futur (1), le Prince 
» de la paix. Son empire s'étendra de plus en plus, 
» et la paix qu'il établira n'aura point de fin. Il sera 
» assis sur le trône de David, et il possédera son 
» royaume pour l'affermir dans l'équité et dans la jus- 
» tice , depuis ce temps jusqu'à jamais. Le zèle du 
>) Dieu des armées fera ces choses (2). » 

Comprenez donc que le J^erbe s'est fait chair ^ et 

(1) "ÎJ7"*:35^î le Père de l'éternité. Le Medras Tilim applique tout 

ce passage d'Isaïe au Messie, etreconnolt expressément qu'il y est ap- 
pelé Dieu. Rabi Abraham dit que celui qui est appelé dans Isaïe , 
V Admirable, le Conseiller, Dieu, le Fort, est le P^erbe, l'Intelli- 
gence primordiale, Splendeur de l'unité immuable , et mère de la 
foi. Lib. Jezirah. Semit. l, II , lïl, p. 1 , 4, 6 éd. Rittangelii Am- 
stelod. 1642, Vid. et. Jamieson's Vindic., lib. I, cap. V. 

(2) Parvulus natus est nobis, et Filius datus est nobis, et faclus 
est principatus super humerum ejus : et Yocabitur nomen ejus, Ad- 
mirabilis, Consiliarius , Deus, Fortis, Pater futuri saeculi, Princeps 
pacis. Multiplicabitur ejus imperium, et pacis non erit finis ; super 

14. 



212 ESSAI SUR l'indifférence 

qiiil a hahùé parmi nous (1) ; adorez le mystère de 
l'homme-Dieu, et dites avec le prophète : Je me ré- 
jouirai dans le Seigneur j, et je Iresaillerai d'allégresse en 
Jésus mon Dieu (2) ! Notre Dieu a été vu sur la terre ^ 
et il a conversé avec les hommes (3). 

Ne lavez-vous pas entendu lui-même dire à son 
Père : F^ous m'avez formé un corps (4) ? Le Dieu sau- 
veur est un Dieu caché (5). Le voile de son humanité 
le dérobe à nos yeux ; car il a voulu être véritable- 
ment Twn de nos frères j, suivant la parole de Moïse. 
L'attente d' Israël j son Sauveur au temps de la tribu- 
lalion : il passera sur la terre comme un pèlerin ^ comme 
un voyageur qui se détourne de sa route pour s'arrêter 
un moment y comme un homme errant qui n'a point de 
demeure^ et comme le fort qui ne peut sauver (6)] « Il 



solium David, et super regnum ejus sedebit , ut confirmet illud, et 
corroboret in judicio, amodô et usquè in sempilernum : zelus Do- 
mini exercituum faciethoc. Is., IX, 6 seqq. 

(1) Verbum caro factum est, et habitavit in nobis. Joan., I, 14. 

(2) Ego autem in Domino gaudebo, et exultatabo in Deo Jesu 
meo. Habac, III, 18. ^gg., III , 8, 9. 

(3) Hic est Deus noster... Hic adinvenit omnem viam disciplinas 
et tradidit illam Jacob puero suo , et Israël dilecto suo. Post hœc 
in terris yIsus est., etcum hominibus conversatus est. Baruch., IIÏ, 
36, 37 et 38. 

(4) Aures autem perfecisti mihi {Ps., XXXIX, 7); ou, selon les 
70, suivis par saint Paul , (rw//a Se xoczYjprtvc» /aoi, corpus autem ap- 
tasli mihi. Désigner le corps entier par une de ses parties , est un 
genre de locution familier aux Orientaux. 

(5) Verè tu es Deus absconditus, Deus Israël salvator. Is., XLV, 15. 

(6) Exspectatio Israël , Salvator ejus in tempore tribulationis : 
quare quasi colonus futurus es in terra, et quasi viator declinans ad 
manendum ? Quare futurus es velut vir vagus, ut fortis qui non po- 
test salyare ! Jerem., XIV, 8, 9. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 213 

» s'est élevé comme un rejeton qui sort d'une terre 
» aride ; il n'a ni beauté, ni éclat : nous l'avons vu, 
» il étoit méconnoissable ; et nous l'avons désiré : 
» nous l'avons vu méprisé, et le dernier des hommes, 
» l'homme de douleur, et connoissant l'infirmité ; son 
» visage étoit comme caché et abaissé , de sorte que 
» nous n'avons fait de lui aucun cas. Il a vraiment 
» pris sur lui nos langueurs et porté nos misères, et 
» nous l'avons regardé comme un lépreux, comme 
» un homme que Dieu a frappé et humilié (1)! » 
Aussi \ieiiiA\ pour annoncer le salut aux humbles ^ pour 
guérir ceux dont le cœur est brisé ^ pour prêcher le par-^ 
don aux captifs^ et la délivrance aux prisonniers; pour 
consoler ceux qui pleurent (^). 

En cet état de gloire et d'abaissement, il est le té^ 
moin que Dieu a donné aux peuples^ le chef et le maître 
préposé sur les nations (3). // les purifiera^ et les rois 
se tairont devant lui (4). Sa mission est universelle ; 



(1) Etascendit sicut yirgultum coram eo, et sicut radix de terra 
sitienti : non est species ei, neque décor : et vidimus eum, et non 
erat aspectus , et desideravimus eum : despectuni, et noTissimum 
virorum, virum dolorum, et scientem infîrmilatem; et quasi abscon- 
ditus Tultus ejus et despectus, undè nec reputayimus eum. Verè 
languores nostros ipse tulit, et dolores nostros ipse portavit : et nos 
putayimus eum quasi leprosum et percussum à Deo et humiliatum ! 
Is., LUI, 2, 3 et 4. 

(2) Ad annuntiandum mansuetis misit me ( Dominu s) , ut nje- 
derer contritis corde, et praedicarem captivis indulgentiam , et 
clausis apertionem : ut prœdicarem annum placabilem Domino , et 
diem ultionisDeo nostro; utconsolarer omnes lugentes. Is., LXI, 1 , 2. 

(3) Ecce testem populis dedi eum , ducem ac praeceptorem gen- 
tibus. /d., LV, 4. 

(4) Sicut obstupuerunt super te muUi , sic inglorius erit inter ri- 



214 ESSAI SUR l'indifférence 

aucun homme n'est exclu du salut qu'il apporte , il a 
grâce pour tous : sa vérité , sa miséricorde s'épan- 
chent éternellement sans s'épuiser. « Vous tous qui 
» avez soif, venez aux eaux ; vous qui êtes pauvres, 
» hâtez-vous, achetez, et mangez : venez, achetez 
» sans argent, et sans échange, le lait et le vin. Pour- 
» quoi donnez-vous ce que vous possédez, non pour 
» du pain , et votre travail pour ce qui ne rassasie 
» point? Ecoutez-moi, nourrissez-vous du hien, et 
» votre âme reposera dans l'ahondance des délices, 
» Inclinez votre oreille , et venez à moi : écoutez et 
» votre âme vivra , et je ferai avet vous une alliance 
» éternelle (1). 

» Voilà mon serviteur, je serai son appui; mon élu, 
» en qui mon âme a mis ses complaisances. J'enverrai 
)) mon esprit sur lui , et il portera la justice aux na- 
)i tions. Je vous annonce des choses nouvelles ; je vous 
» les annonce avant qu'elles arrivent. Chantez au 
» Seigneur un cantique nouveau : il sera loué jus- 
» qu'aux extrémités de la terre. Les peuples lui ren- 



ros aspectus ejus, et forma ejus inler filios hominum. Isle asperget 
gentes multas , super ipsum continebunt reges os suum. /«., LÏI , 
H, 15. 

(1) Oranes sitientes, venile ad aquas; et qui non habetis argen- 
tum, properate, emite, et comedite : venite, emite absque argento, 
et absque uUâ commutatione, vinum et lac. Quare appenditis argen- 
tum non in panibus, et laborem yestrum non in saturitate? Audite 
audientes me, et comedite bonum , et delectabitur in crassitudine 
anima vcstra. Inclinate aurem yestram , et venite ad me ; audite et 
Tivet anima vestra, et feriara Tobiscum pactum sempitenium. Id., 
ibid., 1, 2 et 3. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 215 

» dront gloire, et on publiera ses louanges dans les 
y> îles lointaines (1). » 

Ne semble-t-il pas qu'à tant de caractères qui tous 
dévoient être rassemblés dans le Christ et ne pouvoient 
l'être qu'en lui, il fût impossible de le méconnoître ? 
Cependant Dieu voulut encore que sa mission fût 
prouvée aux Juifs grossiers et charnels, par le pouvoir 
miraculeux qu'il exerceroit en leur présence : et ce 
nouveau signe, les prophètes l'ont également an- 
noncé. 

« Fortifiez les mains défaillantes , affermissez les 
» genoux tremblans. Dites aux foibles : Prenez cou- 
n rage, et ne craignez point. . .Dieu lui-même viendra 
» et il vous sauvera. Alors les oreilles des sourds, et 
» les yeux des aveugles seront ouverts. Alors le boi- 
>) teux bondira comme le cerf, et la langue du muet 
» sera déliée (2). » 

Nous ne finirions point s'il falloit rappeler tous les 
saints oracles quiconcernent le Messie. Passons aux cir- 
constances de sa passion et de sa mort. Certes l'inspi- 
ration divine se manifeste ici avec tant d'éclat, qu'on 



(t) Ecce seryus meus, suspiçiam eum -, electus meus , complacuit 
sibi in illo anima mea : dedi spiritum meum super eum , judicium 
gentibus prof ère t.... Noya quoque ergo aimuntio : antequàm orien- 
tur, audita yobis faciam. Cantate Domino canticum novum : laus 
ejus ab extremis terrœ... Ponent Domino gloriam, et laudem ejus 
ininsulis nuntiabunt. Is., XLII, 1, 2, 9, 10 et 12. 

(2) Confortare manus dissolutas, et genua debilia roborate. Di- 
cite pusillanimis : Confortamini , et noiite timere... Deus ipse ye- 
niet, et salyabit yos. Tune aperientur oculi c^ecorum, et aures sur- 
dorum patebunt. Tune saliet sicut cervus clauduS; et aperta erit lin- 
gua mutorum, Id., XXXV, 3, 4, 5, 6. 



216 ESSAI SUR l/fNDIFFÉRENCE 

nesauroit, pour ainsi dire, comment placer dans ces 
étonnantes prophéties une pensée humaine ; tant elles 
sont opposées à tout ce que l'esprit de l'homme auroit 
pu suggérer aux prophètes. Après avoir annoncé que 
le Christ seroit le Verbe éternel , qu'il seroit Dieu, se 
peut-il que d'eux-mêmes ils aient dit que ce Dieu souf- 
friroit, qu'il mourroit ? Il est impossible. Mais consi- 
dérons l'histoire des derniers temps de la vie du Sau- 
veur : oui, l'histoire, car c'en est une, et la prophétie 
n'est que la narration abrégée de l'Évangile. 

On voit d'abord son triomphe, et la joie de Sion. 
Le roi juste ^ le roi pauvre ^ le roi sauteur^ entre à Jéru- 
salem monté sur une ânesse. Il annoncera la paix aux 
peuples^, et sa puissance s'étendra de la mer à la mer/ et 
depuis les fleuves jusqu'aux extrémités de la terre. Et , 
pour que ces images de puissance et de gloire ne dé- 
tournent point l'esprit à des pensées terrestres, tout-à- 
coup le prophète s'écrie : Fous avez délivrédans le sang 
de votre alliance ceux qui sont enchaînés au fond du lac 
ou il ny a point d'eau (1) ! 

L'orgueil irrité des docteurs, des pharisiens hypo- 
crites, de toute cette race perverse j, à qui Jésus disoit. 
Malheur à vous ! ne peut plus le supporter. Ces 
hommes endurcis forment le dessein de le perdre (2). 



(1) Exulta satis, filia Sion; jubila , filia Jérusalem : ecce rex tuus, 
veniettibi Justus et Salvator : ipse pauper, et ascendens super asi- 
nam, et super pullum filium asina»... Et loquetur pacem gentibus, 
et poteslas ejus à mari usque ad mare, et à fluminibus usque ad fines 
terrae. Tu quoque in sanguine testamenti tui emisisti Tinctos tuos de 
lacu, in quo non est aqua. Zachar., IX, 9, 10 et 11. 

(2) Concilium malignantium obsedit me. Ps., XXI; 17. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 217 

Ils se réjouissent déjà dans cette espérance ; «7s tiennent 
conseil pour rassembler sur lui* les tourmens que leur 
haine gratuite lui prépare (1). « Enveloppons le juste 
» dans nos pièges, parce qu'il est contraire à nos 
» œuvres , et qu'il nous reproche nos péchés. Il se 
» vante d'avoir la science de Dieu, et il se nomme le 
» Fils de Dieu. Il s'est fait le détracteur de nospen- 
)) sées. Il nous est odieux même à voir, car sa vie est 
» différente de la vie des autres, et ses voies ne sont 
» pas les mêmes. Il nous estime insensés, et il s'abs- 
» tient de nos voies comme d'une souillure ,* il loue la 
» fin des justes, et il se glorifie d'avoirDieu pour père. 
» Voyons donc si ses paroles sont vraies , éprouvons 
» ce qui lui arrivera, et nous saurons quelle sera sa 
» fin. Car s'il est vraiment le fils de Dieu, Dieu le 
» soutiendra, et le délivrera des mains de ses ennemis. 
» Interrogeons-le par l'outrage et par le'supplice, afin 
» que nous connoissions sa vertu, et que nous éprou- 
)) vions sa patience. Condamnons-le à la mort la plus 
» infâme ; car Dieu le secourra, si ses paroles sont vé- 
» ritables. C'est là ce qu'ils ont pensé, et ils ont erré ; 
» et leur malice les a aveuglés , et ils ont ignoré les 
» mystères de Dieu (2). » 



(1) Adversùm me laetati sunt, et convenerunt : congregata sunt 
super me flagella, et ignoraTi... Non supergaudeant mihi quî ad- 
versantur mihi inique , qui odcrunt me gratis , et annuunt oculis. 
Ps., XXXIX, 15, 19. 

i'i) Circumveniamus ergo justum, quoniam inutilis est nobis, et 
contrarius est operibus nostris, et improperat nobis peccata legis, 
et diffamât in nos peccata disciplinse nostraB. Promittit se scientiam 
Dei habere, et filium Dei se nominat. Factus est nobis in traducUo- 



218 ESSAI SUR l'indifférence 

Voilà donc les ennemis du Christ qui conspirent sa 
ruine, qui la médilenf entre eux secrètement ^ qui se 
disent l'un à l'autre : Quand mourra-t-il^ lui et son 
nom (i)7 Ceux-ci sont ses ennemis déclarés; mais 
quel est cet autre ennemi, qui^ s'il entre pour le voir^ 
lui dit des paroles trompeuses ^ qui amasse r iniquité 
dans son cœur, et qui sort pour parler le langage de la 
haine et de la calomnie (2) ? Vous ne le reconnoissez 
pas encore ; écoutez : « L'homme de ma paix, en qui 
» j'ai mis ma confiance, qui mangeoit mon pain, s'est 
« élevé contre moi (3). Si mon ennemi m'avoit mau- 
)) dit , je l'aurois supporté ; si celui qui me haïssoit 
» m'avoit outragé, j'aurois pu me cacher de lui : mais 
» toi avec qui je n'avois qu'une âme, toi le chef que 



nem cogita tionum nostrarum. Gravis est nobis etiam ad yidendum, 
quoniam dissimilis est aliis yita illius , et immutatse sunt yisB ejus. 
Tanquàm nugaces aestimati sumus ab illo , et abstinet se à vils nos- 
tris tanquàin ab immunditiis , et praefert noyissima justorum, et 
gloriatur patrem se babere Deum. Videamus ergo si sermones il- 
lius yeri sint, et tentemus quae yentura sunt illi , et sciemus quse 
erunt noyissima illius. Si enim est yorus filius Dei , suspiciet illum, 
et liberabit eum de manibus contrariorum. Gontumeliâ et tormento 
interrogemus eum, ut sciamus reyerentiam ejus, et probemus pa- 
tientiam illius. Morte turpissimâ condemnemus eum; erit enim ei 
respectus ex sermonibus illius. Haec cogitayerunt , et errayerunt : 
excaecayit enim illos malitia eorum. Et nescierunt sacramenta Dei. 
Sapient., II, 12 seqq. 

(1) Adyersùmme susurrabant omnes inimici mei : adyersùmme 
cogitabant mala mibi... Inimici mei dixerunt mala mihi : quando 
morietur, et peribit nomen ejus ? Ps., XL, 8, 6. 

(2) Et si ingrediebatur utyideret, yana loquebatur: cor ejus cou- 
gregayit iniquitatem sibi. Egrediebatur foras, et loquebatur in idip- 
sum. Ibid., 7 et 8. 

(3) Etenim homo pacis meae , in quo sperayi , qui edeb^t paiiQ9 
meos, magnifiçayit super me supplantationen). Ik', 10. 



EN MATIÈRE DE RELIGION, 219 

» j'avois choisi, qui vivois avec moi familièrement, 
» qui t'asseyois à ma table , qui marchois avec moi 
» dans la maison de Dieu (1) ! » 

Ouvrez l'Évangile : dites-moi, y a-t-il eu un traître 
parmi ceux qmvwoient famiUèremmt avec le Sauveur, 
parmi les chefs quil avoù choisis? Voulez-vous une 
autre circonstance , le prophète a tout vu : Dieu acheté 
trente deniers ; digne prix auquel ils m^ont apprécié ! 
cet argent jeté dans le temple^ et employé au champ du 
statuaire (2) ou du potier (3). 

// fallait que le Christ souffrît et qu'il entrât ainsi 
dans sa gloire. Combien de fois ne l'a-t-il pas répété 
lui-même (4) ! Et le prophète aussi avoit dit : « 11 boira 
» dans le chemin, de l'eau du torrent ; c'est pourquoi 
» il lèvera la tête (5). Il a été blessé à cause de nos 
» iniquités , il a été brisé pour nos crimes ; le châti- 
» ment qui nous donne la paix a été sur lui, et nous 
» avons été guéris par ses meurtrissures. Nous avons 



(1) Si inimicus meus maledixisset mihi, sustinuissem utique. £t»i 
is qui oderat me, super me magna locutus fuisset j abscondissem me 
forsitan ab eo. Tu yerô homo uuanimis, dux meus, et notus meus ; 
qui simul mecum dulces capiebas cibos , in domo Dei ambulayimus 
cum consensu! Ps., LIV, 13—16. 

(2) Le mot hébreu signifie également un statuaire , ou un po- 
tier. 

(3) Appenderunt mercedem meam triginta argenteos. Et dixit 
Dominus ad me : Projice illud ad statuarium, décorum pretium, 
quo appretiatus sum ab eis. Et tuli triginta argenteos, et projeci 
illos ad domum Domini ad statuarium. Zachar., XI, 12, 13. 

(4) Matth., XVI, 21.— XVII, 12. — Marc, VIII, 31; — IX, 11. 
— Luc, XXIV, 46. 

(5) De torrente iq via bibet, proptereà exaltabit caput. Ps,, 
CIX, 7, 



220 ESSAI suB l'indifférence 

» tous erré comme des brebis , chacun a décliné dans 
w sa voie ; et le Seigneur a mis sur lui l'iniquité de 
» nous tous. Il a été immolé, parce qu'il l'a voulu, et 
)> il n'a pas ouvert la bouche. Il sera conduit à la mort 
» comme une brebis, et il se taira comme un agneau 
» devant celui qui le tond , et il n'ouvrira point la 
» bouche. Il a expiré dans les angoisses, et par un ju- 
» gement : qui racontera sa génération (1)? Il a été 

(1) Ce passage peut offrir un sens un peu différent. Voici la tra- 
duction littérale de l'hébreu : De detentione seu angustiâ (lïj;^ 

•fl 
sublatus est ; et generationem ejus quis eloquatur? quoniam ab- 
scissus est de terra viventium ; propter prœvaricationem populi 
met, plaga ei. « Il a été enleyé soudain du lieu d'angoisse et du 
» jugement; et qui publiera sa génération? car il a été retranché 
» de la terre des Yiyans j il a été frappé à cause du péché de mon 
» peuple. » On voit dans le Talmud {tom. Sanhedr., cap. VI et 
VII y lit. Dine ISephoshoth) qu'au temps du sanhédrin, l'exécution 
d'un homme condamné à mort ne suiyoit jamais immédiatement la 
sentence portée contre lui. Il passoit la nuit dans la prison, et le 
lendemain matin on examinoit de nouveau sa cause pour s'assurer 
de la justice de la décision. Si le condamné étoit derechef trouvé 
coupable ; avant de le tirer de prison pour le conduire au lieu du 
supplice, et pendant qu'on l'y conduisoit, deux officiers du tribunal 
parcouroient la ville en criant : « Un tel, fils d'un tel, de telle famille 
» et de telle tribu, a été condamné à mort pour telle cause , sur la 
» déposition de telles personnes. Quiconque sait quelque chose en sa 
» faveur ou contre le témoignage des témoins, ou contre les témoins 
» eux-mêmes, est étroitement obligé à venir dans la salle de justice 
» (où les membres du sanhédrin restoient assemblés pendant toute la 
» journée de l'exécution), pour y déclarer la vérité devant le sanhé- 
» drin; sinon, il sera coupable de la mort de l'innocent. » Aucune 
de ces formalités ne fut observée à l'égard de Jésus-Christ. Livré 
aux exécuteurs immédiatement après le jugement, il fut conduit 
au supplice sans que les témoins eussent été dûment examinés 
{Ibid., cap. VetVI), sans qu'on eût proclamé leurs noms, ni le 
nom du condamné , ni celui de sa famille. En annonçant la mort du 
Christ; le prophète annonce aussi cette violation de la loi. Ce sens, 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 221 

)) retranché de la terre des vivans : je l'ai frappé à cause 
» du crime de mon peuple. Ils avoient marqué sasé- 
» pulture avec l'impie, et il a reposé dans sa mort avec 
» le riche (1); parce qu'il n'a point commis d'ini- 
» quités, et qu'il n'y a point eu de fraude dans sa 
» bouche. Le Seigneur a voulu le briser, il l'a chargé 
)) de douleurs (2) : et parce qu'il a donné sa vie pour 
» le péché, il verra une longue race, et la volonté du 
» Seigneur s'accomplira par sa main. A cause que son 
» âme a été dans le travail, il verra et sera rassasié. 
» Le Juste, mon serviteur, justifiera lui-même une 
)) grande multitude dans sa science , et lui-même il 
)) portera leurs iniquités. Je lui donnerai un peuple 
» nombreux , et il distribuera les dépouilles des 
» forts (3), parce qu'il s'est livré à la mort, et qu'il a 
» été compté parmi les scélérats, et qu'il a pris sur lui 
» les péchés de la multitude, et qu'il a prié pour les 
)) prévaricateurs (4). » 



conforme à la lettre du texte, nous paroît en être l'interprétation la 
plus naturelle. Au reste, quelle que soit celle qu'on adopte, l'ae- 
complissement de la prophétie est toujours évident. 

(1) Et dederunt cum impiis sepulturam ejus , et cum diyite iii 
morte ejus. Ilebr. 

(2) iEgrotare fecit... Ibid. 

(3) Et expolians principatus et potestates, traduxit confidenler, 
palàm triuraphans illos in semetipso. Ep. ad Coloss., II, 15. 

(4) Ipse autem Yulneratus est propter iniquitates nostras, attritus 
est propter scelera nostra : disciplina pacis nostrae super eura, et 
livore ejus sanali sumus. Omnes nos quasi oves erravimus, unusquis- 
que in viam suam declinavit : et posuit Dominus in eo iniquitatem 
omnium nostrùm. Oblatus est quia ipse voluit, et non aperuit os 
suum. De angustià et de judicio sublatus est : generationem ejus 
quis enarrabit ? Quia abscissus est de terra viventium : propter scelus 



232 ESSAI éUR l'indifférence 

Abandonné des siens qui se dispersent (!),(< devenu 
» étranger à ses frères, méconnu par eux (2), il 
)) cherche, dans Tamertume qui navre son cœur, 
w quelqu'un qui s'attriste avec lui, et il n'en est point; 
» quelqu'un qui le console, et il ne le trouve 
M point (3). » 

La robe d'ignominie dont il est revêtu , (( devient 
» un sujet de risée à ceux qui se sont assis pour le 
)) juger; il est en butte aux moqueries des hommes 
» qui s'enivrent de vin (4). » 



populi mei percussi eum. Et dabit impios pro sepulturâ, et divitem 
pro morte sua : eô quôd iniquitatem non fecerit, neque dolus fuerit 
in ore ejus. Et Dominus voluit conterere eum in infirmitate : si po- 
suerit pro peccato animam suam, yidebit semen longaevum , et vo- 
luntas Domini in manu ejus dirigetur. Pro eo qu6d laborayit anima 
ejus, yidebit et saturabitur : in scientiâ sua justifîcabit ipse Justus 
seryus meus multos , et iniquitates eorum ipse portabit. Ideô dis- 
pertiam ei plurimos, et fortium diyidet spolia, pro eo quôd tradidit 
in mortem animam suam, et eum sceleratis reputatus est : et ipse 
peccata multorum tulit, et pro transgressoribus rogayit. Is., LUI, 
5 seqq. — Aben-Ezra reconnoît que les prophéties contenues dans 
ce chapitre d'Isaïe et dans le chapitre précédent, concernent le Mes- 
sie. « Tous nos maîtres, dit Moïse Alschech, soutiennent unanime- 
» ment qu'il s'agit ici du roi Messie : c'est ce qu'ils ont appris de 
» leurs ancêtres. » Comm. in Is. 

(1) Percute pastorem , et dispergentur oyes. Zackar., XIII, 7. 

(2) Extraneus factus sum fratribus meis, et peregrinus filiis matris 
meae. Ps., LXVIII. 9. 

(3) Tu scis improperium meum, et confusionem meam, et reve- 
rentiam me^m. In conspectu tuo sunt omnes, qui tribulant me : im- 
properium exspectayit cor meum, et miserîam. Et sustinui qui si- 
mul contristaretur , et non fuit : et qui consolaretur, et non inyeni. 
/M(f.,20, 21. 

(4) Opprobria exprobantium tibi, ceciderunt super me... Etposui 
yestimentum meum cilicium , et factus sum illis in parabolam. Ad- 
T^rsùmme loquebantur qui sedebant in porta , et in me psallebant 
qui bibebant tinum. IMd., 10, 12, 13. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 228 

Sortons de chez Hérode , contemplons le Fils de 
Thomme entre les mains d'une populace furieuse et 
des soldats romains : « J'ai livré mon corps à ceux 
» qui me frappoient , mes joues à ceux qui m'outra- 
» geoient : je n'ai point détourné ma face de ceux 
» qui m'insultoient et qui crachoient sur moi (1). Je 
» suis un ver de terre , et non pas un homme ; Top- 
» probre des hommes et le mépris du peuple. Tous 
» ceux qui m'ont vu ont fait de moi l'objet de leur 
M dérision; un ris moqueur étoit sur leurs lèvres, ils 
i) ont secoué la tête : Il a espéré en Dieu , qu'il le dé- 
» livre ; qu'il le sauve puisqu'il l'aime. Ne vous éloi- 
» gnez pas de moi, mon Dieu, parce que la tribula- 
» tion me presse , et il n'y a personne qui me secoure. 
» De jeunes taureaux m'ont environné , des taureaux 
» fougueux m'ont assiégé. Ils ont ouvert leur gueule 
» sur moi, comme le lion qui déchire et qui rugit. 
» J'ai été épanché comme l'eau , et tous mes os ont 
» été déjoints. Mon cœur a défailli au dedans de moi 
)i comme la cire qui se fond. Ma force s'est desséchée 
» comme le débris d'un vase d'argile ; ma langue s'est 
>) attachée à mon palais, et vous m'avez conduit à la 
» poussière de la mort. Des chiens dévorans m'ont en- 
» vironné, le conseil des méchans m'a assiégé ; ils ont 
» percé mes mains et mes pieds. Ils ont compté tous 
» mes os; ils m'ont regardé, ils m'ont considéré atten- 



tif Corpus meum dedi percutientibus, et gênas meas vellentibus : 
faciem tneam non averti ab increpantibus, et conspuentibus in me. 
/*., L, 56. 



I 



224 ESSAI SUR l'indifférence 

» tivement. Ils ont partagé mes vêtemens entre eux , 
» et ils ont jeté le sort sur ma robe (1 ). Ils m'ont donné 
» du fiel pour nourriture , et dans ma soif ils m'ont 
» abreuvé de vinaigre (2). Dieu, mon Dieu, regardez- 
» moi : pourquoi m'avez-vous abandonné (3)? » 

Ce cri d'angoisse, ce dernier cri de la nature hu- 
maine , que le Christ représentoit sur la croix , met 
le sceau à l'accomplissement des prophéties : Tout est 
consommé ! 

Le corps de Jésus est déposé dans le tombeau du 
riche (4); comme l'avoit prédit le même prophète , 
qui annonçoit que son sépulcre seroit glorieux (5). 

(1) Ego autem sum vermis, et non homo : opprobrium honiinum, 
et abjeetio plebis. Omnes videntes me, deriserunt me ; locuti sunt 
labiis, et moverunt caput. Sperayit in Domino, eripiat eum : salvum 
faciat eum, quoniam yult eum... Ne discesseris à me, quoniam tri- 
bulatio est proxima, quoniam non est qui adjuvet. Circumdederunt 
me vituli multi, tauri pingues obsederunt me. Aperuerunt super me 
os suum, sicut leo rapiens et rugiens. Sicut aqua effusus sum : et 
dispersa sunt omnia ossa mea, factum est cor meum tanquàm cera 
liquescens in medio yentris mei. Aruit tanquàm testa virtus mea, et 
lingua mea adhsesit faucibus meis ; et in pulverem mortis deduxisti 
me. Quoniam circumdederunt me canes multi , concilium malignan- 
tium obsedit me. Foderunt manus meas et pedes meos ; dinumera- 
verunt omnia ossa mea. Ipsi verô considerayerunt et inspexerunt 
me : diviseront sibi yestimenta mea, et super yestem meam miserunt 
sortem. Ps.y XXI, 7 seqq. 

(2) Et dederunt in escam meam fel , et in siti meâ potayerunt me 
aceto. Ps., LXVIII, TJ. 

(3) Deus, Deus meus, respice in me : quare me dereliquisti ? Ps., 
XXI, 1. — Dayid Kimchi et Salomon Jarchi avouent que tous les 
anciens Juifs ont expliqué du roi Messie le psaume II et le psau- 
me XXI. Vid. Pocock., c. VIII, not, miscell. 

(4) /*., LUI, 9, selon l'hébreu. 

(5) In illà die, radix Jesse, qui stat in signum populorum, ipsum 
gentes deprecabuntur, et erit sepulchrum ejus gloriosum. Id.,Xl , 
10. 



EN MATIÈRE DE KELIGION. 225 

Celui qui est mort ^ ressuscitera-t-il? disoient ses en- 
nemis. Et le Fils de Dieu : « Seigneur , ressuscitez- 
M moi. A cela j'ai connu que vous m'aimez : mon 
» ennemi ne se réjouira point sur moi(l) : vous ne 
» laisserez point mon âme dans le tombeau , et vous 
» ne souffrirez pas que votre Saint voie la corrup- 
» tion(2). » Le temps même est marqué où Dieu lui 
rendra la vie : après deux jours ^ dit le prophète; le 
troisième jour il ressuscitera ^ et vivra en présence du 
Seigneur (3). Après cela il ne lui reste plus que d'aller 
prendre sa place à la droite de son Père dans le ciel y 
jusqu'à ce que ses ennemis soient abattus à ses pieds (4). 
Élevez-vous ., portes éternelles^ et le Roi de gloire 
entrera! Quel est ce roi de gloire ? Le Seigneur fort et 
puissant. Elevez-vous ^ portes éternelles j, et le Roi de 
gloire entrera (5) ! 



(1) Verbum iniquum constitueruDt adversùm me. Numquid qui 
dormît non adjiciet ut resurgat ?... Tu autem, Domine, miserere mei, 
et resuscita me... In hoc cognoyi quoniam yoiuisti me, quia noa 
gaudebit inimicus super me. Ps., XL, 9, 11 et 12. 

(2) Quoniam non derelinques animam meam in inferno, nec dabis 
Sanctum tuum videre corruptionem. Ps., XV, 10. 

(3) Vivificabit nos post duos dies : in die tertiâ suscitabit nos, et 
yivemus in couspectu ejus. Ose., VI. Conf. / ad Corinth., XV, 4. 
— Le prophète dit nous, parce que tout le genre humain étoit ren- 
fermé en Jésus-Christ s'iramolant pour lui. 

(4) Dixit Dominus Domino meo : Sede à dexteris meis , donec 
ponam inimicos tuos scabellum pedum tuorum. Ps., CIX, 1. 

(5) Attollite portasj principes, vestrasj et elevamini, portae aetema- 
les , et introibit rex gloriae. Quis est iste rex gloriae ? Dominus fortis 
et potens ; Dominus potens in praîlio. Attollite portas, principes, ves- 
tras ; et elevamini, portae aeteruales , et introibit rex gloriae. Quis 
est iste rex gloriae? Dominus virtutum ipse est rex gloriœ. Ps., 
XXIII, 7— 10. 

Tome 4» 15 



226 ESSAI SUR l'indifférence 

Nous sommes loin d'avoir rapporté toutes les pro- 
phéties qui le concernent; l'Écriture est pleine de 
lui. On y trouve prédits les fruits de sa mission , qui 
s'étend à toute la terre. Zacharie a « vu le Seigneur 
» envoyé par le Seigneur pour habiter dans Jérusa- 
» lem , d'où il appelle les Gentils pour les agréger à 
)) son peuple, et demeurer au milieu d'eux (1). » — 
« Qu'ils sont beaux , s'écrie Isaïe , qu'ils sont beaux 
» sur la montagne, les pieds de celui qui annonce la 
» paix, qui prêche le salut, disant ; Sion, ton Dieu 
» régnera ! Le Seigneur a déployé son bras aux yeux 
» de tous les peuples, et toutes les contrées de la terre 
)) verront le salut de notre Dieu (2). Toutes les fa- 
» milles des nations adoreront en sa présence (3) : 
» tous les rois de la terre l'adoreront, et tous les 
» peuples le serviront (4). Je viens, dit-il lui-même , 
» rassembler totites les nations et toutes les langues ; 
» elles viendront et verront ma gloire. J'élèverai un 
» signe au milieu d'elles, et j'enverrai ceux qui au- 
» ront été sauvés aux nations de la mer , en Afrique, 
w en Lydie, aux peuples armés de flèches; dans 



(1) Zachar.f II, 8, 9, 10, 11. 

(2) Quàm pulchri super montes pedes annuntiantis et prsedican- 
tis pacjBm, annuntiantis bonum, prœdicantis salutem, dicentis : Sion, 
regnabit Deus tuus ! — Parayit Dominus bracchium sanctum suum 
in oculis omnium gentium , et yidebunt omnes fines terr« salutare 
De! nostri. Is., LU, 7, 10. 

(3) Adorabunt in conspectu ejus universse familiae gentium. P$,, 
XXI, 28. 

(4) Adorabunt eum omnes reges terrae , omnes gentes seryient ei. 
P5.,LXXI, 11. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 227 

» rïtalie , dans la Grèce , et dans les îles lointaines ; 
^) vers ceux qui n'ont point entendu parler de moi, et 
)) qui n'ont point vu ma gloire. Et ils annonceront 
)\ ipa gloire aux Gentils, et ils amèneront vos frères 
)i d'entre toutes les nations à ma montagne sainte, 
>) comme les fils d'Israël portent leur offrande en un 
» vase pur dans la maison du Seigneur. Et je choi- 
>) sirai parmi eux des prêtres et des lévites, et toute 
» chair viendra pour adorer devant moi , dit le Sei- 
» gneur(l). » 

(( Malachie voit ï offrande toujours pure et jamais 
» souillée qui sera présentée à Dieu, non plus seule- 
» ment comme autrefois dans le temple de Jérusalem, 
» mais depuis le soleil levant jusquau couchant; non 
» plus par les Juifs, mais par les Gentils parmi lesquels 
)) il prédit (2) que le nom de Dieu sera grand (3). » 

(1) Ego yenio ut congregem cum omnibus gentibus et linguis : et 
venient et videbunt gloriam meam. EL ponam in eis signura, et mit- 
tam in eis qui salvati fuerint , ad gentes in mare , in Africam, in 
Lydiam , tendentes sagittam ; in Italiam et Graeciam, ad insulas 
longé, ad eos qui non audierunt de me et non yiderunt gloriam 
meam. Et annuntiabunt gloriam meam gentibus, et adducent om- 
nes fratres yestros de cunctis gentibus domum Domino, in eqpis, et 
in quadrigis, et in lecticis, et in mulis , et in carrucis, ad montegi 
sanctum meum Jérusalem, dicit Dominus , quomodô si inférant iplii 
Israël munus in yase mundo in domum Domini. Et assumam px 
eis in sacerdotes et levitas, dicit Dominus... Veniet omnis caro ut 
adoret coram facie meâ, dicit Dominus. Is., LXVI, 18 seqq. — Fïd. 
et.LX. 

(ï) Ab ortu enim solis usque ad occasum , magnum est nomen 
meum in gentibus : et in omni loco sacrificatur, et offertur npniini 
meo obiatio munda , quia magnum est nomen meum in gentibi^s ^ 
dicit Dominus exercituum. Malach., I, 11. 

(3) Bossuet'yTim. sur l'hist. univers., II' part., c. XI, pag. ^44. 
Édit. de P^ersailles. 

15. 



228 ESSAI SUR l'indifférence 

On reconnoît manifestement dans cette ohlatton 
pure figurée par le pain et le vin qu'offrit le Roi de 
paix au Très-Haut, devant Abraham (1) le sacrifice 
institué par le souverain pontife selon l'ordre de Mel- 
chisédech (2), « Les pauvres mangeront et seront ras- 
» sasiés, et leur âme vivra éternellement. Tous les ri- 
)) ches de la terre ont mangé et ont adoré : tous ceux 
» qui habitent la terre se prosterneront en sa pré- 
)) sence (3). » 

Et si vous voulez savoir comment s'opéreront ces 
merveilles, comment le cœur des peuples, changé 
tout d'un coup, se tournera vers le Dieu qu'ils ou- 
tragèrent si long-temps, il enverra son Esprit, et la 
terre sera renouvelée comme par une seconde créa- 
tion (4). L'Eglise, croissant peu à peu, deviendra 
comme un grand arbre oii tous les oiseaux du ciel 
viennent faire leur nid (5). Eprouvée dans ses com- 
mencemens, elle subira des persécutions aussi vio- 



(1) At verô Melchisedech rex Salem , prof erens panem et Yinum, 
erat enim sacerdos Dei altissimi. Gènes., XIV, 18. — Salem signifie 
paix. 

(2) Juravit Dominus , et non pœnitebit eum : tu es sacerdos in 
œternum secundùm ordinem Melchisedech. Ps., CIX, 4. 

(3) Edent pauperes et saturabuntur... vivent corda eorum in sœ- 
culumsœculi... Manducaverunt et adoravenint omnes pingues terrse ; 
in conspectu ejus cadent omnes qui descendunt in terram. Ps. , 
XXI, 21 , 27 et 30. 

(4) Emittes Spiritum tuum , et ereabuntur ; et renovabis facîem 
terrae. Ps., CIII, 30. 

(5) In monte sublimi Israël plantabo illud, et erumpet in germen, 
et faciet fruclum, et erit in cedrum magnam : et habitabunt sub eâ 
omnes volucres , et universum volatile sub umbrâ frondium ejus 
nidificabit. Ezech., XVII, 23. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 229 

lentes que vaines ; ses enfans seront mis à mort^ on les 
regardera comme des brebis destinées à laboucherie (1). 
Les rois et les princes se ligueront contre le Seigneur et 
contre son Christ; ils diront : Brisons leurs liens ^ et re- 
jetons leur joug loin de nous ! Mais celui qui habite le 
ciel se rira d'eux, et il accomplira la promesse quil a 
faite à son Fils, de lui donner toute la terre pour pos- 
session, et les nations pour héritage (2), 

Ce n'est pas devant les hommes que nous citerons 
l'incrédule, mais devant celui qui voit le fond des 
cœurs, devant Dieu. Qu'il réponde en sa présence : 
le Christ étoit-il prédit ? est-il assez clairement an- 
noncé pour qu'on ne puisse le méconnoître ? 

Les Juifs, dira-t-il peut-être, l'ont cependant mé- 
connu. 

Oui, et cela même étoit prédit ; et cela même con- 
firme dès-lors la vérité des prophéties qu'on vient de 
lire. Ouvrez l'Écriture, il y est dit 

Que le Christ doit être la pierre fondamentale et 
précieuse (3) ; 



(1) Propter te mortifîcamur totâ die, seslimati sumus sicut oyes 
occisionis. P^., XL III, 23. 

(2) Quare fremuerunt gentes, et populi meditati sunt inania ? As- 
titerunt reges terrae, et principes convenerunt in unum, adversùs 
Dominum, et adversùs Christum ejus : Dirnmpamus Yincula eorum, 
et projiciaraus à nobis jugum ipsorum. Qui habitat in cœlis irridebit 
eos, etDominus subsannabit eos... Dominus dixit ad me : Filiusmeus 
es tu, ego hodiè genui te. Postula à me, et dabo tibi gentes haere- 
ditatera tuam , et possessionem luam termines terras. Ps. , Il , 1 
seqq. 

(3) Ecce ego mittam in fundamentis Sion lapidem , lapidem pro- 
batum, angularem, pretiosum, in fundamento fundatum... Et dele- 



2ê0 ËS&Ai SUR l'indifférenge 

Qu'il doit être la pierre d'achoppement et de scan- 
dale, contre laquelle plusieurs se briseront (1) ; 

Que Jérusalem doit heurter contre cette pierre (2); 

Que les édifians doivent rejeter cette pierre (3); 

Que Dieu doit faire de cette pierre le chef de fan- 
gle(4); 

Et que cette pierre doit croître en une montagne 
immense, et remplir toute la terre (5). 

Il est dit que le peuple choisi seroit infidèle, in- 
grat, incrédule (6) ; qu'il nieroit le Christ, et qu'il se- 
roit détruit (7) ; 

Que les Juifs ne subsisteront point en corps de Ha* 
tion(8); 

Qu'ils seront errans, sans roi^ sans sacrifice, sans 



bitur fœdus restrum cum liiorte , et pacttim yeslrum cttm inferno 
non stabit. Is., XXVIII, 16, 18. 

(1) In lapidem alitem offensionis, et in petram scandali , duabus 
domibus Israël; in laqueiim et in ruinam habitaiitibus Jérusalem. El 
offendent ex eis plurimi , et conterentur , et irrelientut-, et capiien- 
lur. Id., VIII, 14, 15. 

(2) ma. 

(3) Lapidem quem reprobarerunt aediûcantes, hic faclus est in ca- 
pot anguli. Ps., CXVH, 22. 

(4) Ibid. 

(6) Lapis autem... factus est mons magnus, çt impleyit unirersàm 
terram. Dan., II, 35. 

(6) Expandi manus meas totâ die ad populum incredulum. ïs., 
LX\, 2, 8 et 9. 

(7) Post hebdomades sexaginta duas occidetur Christus : et non 
erit ejus populus, qui eum negaturus est. Dan. , IX, 26. /*., V, 5 
seqq. 

(8) Tune et semen Israël deficiet, ut non sit gens coram me CHb- 
ciis diebus. Jerem., XXXI, 36. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 231 

autel, sans prophètes, attendant le salut et ne le trou- 
vant point (1). 

On n'entend pas sans épouvante les malédictions 
prononcées contre ce peuple prévaricateur. 

« Si tu ne veux point écouter la voix du Seigneur 
» ton Dieu, tu seras maudit dans toutes tes voies, 
» maudit dans la ville, maudit dans la campagne. Le 
» Seigneur te frappera de démence et d'aveuglement, 
» et d'un profond désordre d'esprit, et tu tâtonneras 
» en plein midi comme un aveugle dans les ténèbres, 
» et tu ne trouveras point ta route. Tu porteras en 
» tout temps le poids de l'outrage, tu seras opprimé 
» par la violence, et personne ne te délivrera. L'é- 
» tranger qui habitera la terre avec toi, prévaudra, et 
» s'élèvera sur toi. Tu descendras, et tu seras au- 
» dessous de lui. Un peuple que tu ignores dévorera 
)) le fruit de ton travail : tu supporteras toujours l'op- 
» probre; opprimé tous les jours, tu seras frappé de 
» stupeur et d'épouvante à l'aspect de ce que tes 
» yeux verront. Tu passeras en proverbe, et tu seras 
» la fable de tous les peuples chez lesquels je te con- 
» duirai, dit le Seigneur (2). » 



(1) Dies multos sedebunt filii Israël sine rege, et sine principe, et 
sine sacrifîcio, et sine altari, et sine ephod, et sine theraphim. Ose., 
III, 4. — Ecce dies veniunt, dicit Dominus, etmittam famem in ter- 
ram : non famem panis , neque sitim aquse, sed audiendi verbum 
Domini. Et commoyebuntur à mari usquè ad mare, et ab Aquilone 
usque ad Orientem : circuibunt quœrentes verbum Domini , et nco 
inrenieut. ^mos, VIII, 11, 12. 

(2) Quôd si audire nolueris vocem Domini Dei tui..., maledie 
tus eris in ciyitate, maledictus in agro Maledictos eris ingre- 



232 EssAï SUR l'indifférence 

A présent, dites si Dieu n'est pas fidèle dans ses 
nenaces comme dans ses promesses. 

(( Les Juifs en tuant Jésus-Christ pour ne pas le re- 
» cevoir pour Messie , lui ont donné la dernière 
» marque de Messie. En continuante le méconnoître, 
» ils se sont rendus témoins irréprochables ; et en le 
» tuant et continuant à le renier, ils ont accompli les 
» prophéties (1). j) 

Mais Dieu ne les abandonnera point éternellement; 
le jour du repentir et de la miséricorde viendra pour 
eux. Le Seigneur étendra une seconde fois la main 
pour recueillir les débris de son peuple (2). Les restes 
de Jacob se convertiront au Dieu fort (3). Le pro- 
phète a vu le regard qtie jette Israël sur celui qu'il a 
percé j, et les larmes quil verse sur lui comme sur un fils 
unique, comme on pleure la mort d'un fils premier-né (A). 



diens, et maledictus egrediens Percutiat te Dominus amentiâ 

et cœcitate ac furore mentis, et palpes in meridie sicut palpare so- 
let caecus in tenebris, et non dirigas vias tuas. Omnique tempore ca- 
lumniam sustineas, et opprimaris violentià , nec habeas qui liberet 
te... fructus terrae tuae, et omneslabores tuos, comedat populus quem 
ignoras, et sis semper calumniam sustinens, et oppressus cunctis 

diebus , et stupens ad terrorem eorum quae Yidebunt oculi tui Et 

cris perditus in proverbium ac fabulam omnibus populis , ad quos te 
introduxerit Dominus. . Advena qui tecum fuerit in terra, ascendet 
super te, eritque sublimior : tu autem descendes , et eris inferior. 
J)euteron.\ XXVIII, 15 seqq. 

(1) Pensées de Pascal ; H« part., art., XI, tom. II, p. 114 et 115. 
Édit. de Renouard, 1803. 

(2) Adjiciet Dominus secundo manum suam ad possidendum resi- 
dulCim populi sui. Is., XI, 11. 

(3) ReliquiaB conyertentur, reliquiae, inquam, Jacob ad Deum for- 
tem. /d.;X, 21. 

(4) Accipient ad me, quem confixenint: etpUngent europlanctu 



EN MATIÈRE DE RELIGÎOn| 233 

Après leur longue dispersion^ (ïans Zes derniers jours, 
les en fans d^ Israël reviendront ^ ils chercheront leur 
Dieu et David leur roi; et ils trembleront de respect 
en sa présence _, et en présence du bien quil leur a 
donné (i). 

Nous ne sommes pas encore parvenus aux temps 
marqués dans cette prophétie. On peut voir dans Bos- 
suet comment se sont accomplies celles de Jésus-Christ 
sur la ruine de Jérusalem et du peuple déicide (2). Il 
avoit annoncé qu'il seroit remis entre les mains des 
princes des prêtres et des scrihes, condamné à mort, 
livré ensuite aux Gentils, moqué, flagellé, crucifié, et 
qu'il ressusciteroit le troisième jour (3). Saint Pierre 
avoit fait beaucoup de prédictions; et un auteur païen 
dont Origène produit le témoignage, atteste qu'elles 
s'étoient toutes vérifiées de point en point (4). La ré- 
vélation de saint Jean annonce les destinées futures de 
l'Eglise ; car il entroit dans les vues de Dieiï, que 
l'histoire de la société où il vouloit être honoré fût 
prédite, afin qu'il n'y eût rien en elle qui ne fût mer- 

quasi super unigenitum; et dolebunt supei^ eum , ut doleri solet in 
morte priraogeniti. Zach., XII, 10. 

(1) Et posthaec revertentur filii Israël, etquœrent DominumDeum 
suum , et David regem suuin : et pavehunt ad Dominum, et ad bo- 
num ejus, in novissimo dierum. Ose., III, 5. Ezech., XX, 41. 

(2) Discours sur l'hist. univers., 11^ part., ch. XXII, édit. de 
f^ersailles. 

(3) Ecce ascendimus Jerosolymam , et Filius hominis tradetur 
principibus sacerdotum, et scribis , et condemnabuDt eum morte , 
et tradent eum gentibus ad illudendum, et flagellandum , et crucifi- 
gendum, et tertiâ die resurget. Matth., XX, 18 , 19. 

(4) Phleg., lib. XIII et XIV. Chron. ap. Origen. contr. Cels., 
lib. II, n. 14; tom. I, p. 401. 



2S4 ESSAI SUR l'indifférence 

veilleux, et aussi pour montrer son indépendance de 
toutes les causes humaines. Lorsque les signes avant- 
coureurs de la fin des temps paroîtront, les chrétiens 
ne seront point surpris ; et dans l'attente du souverain 
Juge déjà parti du ciel pour rendre à chacun selon 
ses œuvres, on les verra seuls tranquilles au milieu de 
Thorrihle confusion et du fracas d'un monde qui croule. 

Outre les prophéties directes, les livres saints offrent 
encore des prophéties d'action^ comme l'explique saint 
Chrysostôme (1). Ainsi, c'est un des exemples qu'il 
cite, Isaïe a dit : // a été conduit à la mort comme une 
hrehisy et comme un agneau devant celui qui le tond, 
(( Voilà la prophétie de discours. Mais quand Ahraham 
» prit son fils Isaac, et que voyant un helier arrêté 
» par ses cornes, il le sacrifia réellement, il annonça 
» alors en figure la passion qui devoit nous sau- 
» ver (2). 

La loi de Moïse figuroit la loi évangélique, et les 
rapports entre ces deux lois sont si nombreux, si ma- 
nifestes, qu'il seroit superflu de les indiquer. C'est 
d'ailleurs ce qu'ont fait les apôtres presqu'à chaque 
page de leurs écrits. Qui ne reconnoîtroit la Pâque (3) 
véritable dans l'agneau immolé en signe de déli- 

(1) s. Chrysost., Homil. VI de Pœnitent., Oper. t. II, p. 223 
seqq. 

(2) Sicut ovis ad occisionem ductus est, et sicut agnus coram 
tondente se. Haec est per yerbum prophetia. Cùm enim Abraham 
tulit Isaac, timc arietem yidens haerentem cornibiis, ad sacrificium 
duxit opère , yeluti per figuram proclamans salutarem passionem. 
Ibid., p. 224. 

<3) noâ Pesah , qu'on interprète communément , ayec la Yul- 



i 



EN MAÎIÈRE DE RELIGION. 235 

vrance? Presque toute l'histoire des Juifs est égale- 
ment figurative. Le serpent d'airain élevé dans le dé- 
sert, et qui guérissoit ceux qui le regardoient, né 
représente-t-il pas clairement l'arbre de la Croix qui 
nous a aussi guéris de la morsure du serpent? La 
manne rappelle l'aliment divin dont Jésus-Christ nour- 
rit miraculeusement les fidèles. Et n'étoit-il pas lui^ 
même figuré par les saints personnages de l'ancienne 
loi (1), par Job, Moïse, Josué; par David; modèle de 
douceur, d'humilité, de patience dans l'affliction ? Ce 
saint roi figure le Messie souffrant, comme Salomon 
figure le Messie glorieux, élevant à Dieu un temple 
dont la durée sera éternelle. 

Les patriarches ont avec lui des traits de ressem- 
blance non moins frappans. « Jésus-Christ figuré 
» par Joseph, bien-aimé de son père, envoyé du père 
» pourvoir ses frères, est l'innocent vendu par ses 
» frères vingt deniers, et par là devenu leur Seigneur, 
» leur Sauveur, et le Sauveur des étrangers, et le 
» Sauveur du monde ; ce qui n'eût point été sans le 
» dessein de le perdre, sans la vente etla réprobation 
» qu'ils en firent. 

» Dans la prison, Joseph innocent entre deux cri- 
» minels ; Jésus en la croix entre deux larrons. Jo- 
» seph prédit le salut à l'un , et la mort à l'autre, sur 



gâte, par le mot transitus, passage, signifie expiation suivant Mi- 
chaëlis ; et l'arabe fayorise ce sens. 

(1) Foyex Heydeck, Defema Relig. christ, tom. Il, p. 170 seqq. 
Sec. édit., Madrid, 1798. 



2S6 ESSAI SUR l'indifférence 

» les mêmes apparences ; Jésus-Christ sauve l'un, et 
» laisse l'autre, après les mêmes crimes. Joseph ne 
» fait que prédire ; Jésus-Christ fait. Joseph demande 
» à celui qui sera sauvé, qu'il se souvienne de lui, 
» quand il sera venu en sa gloire; et celui que Jésus- 
» Christ sauve, lui demande qu'il se souvienne de 
» lui quand il sera en son royaume (1). » 

Ainsi les figures s'accordent avec les prophéties, 
etlesévénemens ont vérifié les prophéties et les figu- 
res. Les justes de l'ancienne loi, les Juifs spirituels, 
connoissoient Jésus - Christ presque aussi claire- 
ment que nous le connoissons nous-mêmes. Avec 
combien de vérité disoit-il donc : Scrutez les Écritu- 
res ^ ce sont elles-mêmes qui rendent témoignage de 
moi (2) ! Nous ne craignons point de le dire : que les 
incrédules lisent l'Évangile, qu'ils remarquent atten- 
tivement les circonstances principales de la vie du 
Sauveur, le caractère et l'objet de samission, les eifets 
qu'elle devoit produire; nous les défions hautement 
de composer ensuite des prophéties plus claires que 
les véritables prophéties, sur tous les faits qu'elles ont 
annoncés. 

Qu'on ne nous parle donc plus d'obscurité ; tout 
est obscur pour l'œil qui se ferme, mais ses ténèbres 
n'affoiblissent point la lumière qui éclaire le monde. 
Qu'on ï\e nous parle plus du hasard pour expliquer le 



(1) Pensées de Pascal; IP part., art. IX, tom. II, p. 91. 

(2) Scrutamini Scripturas... et illae sunt quœ testimonium perhi- 
bent de me. Joan., V, 39. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 257 

don prophétique, à moins qu'on ne soutienne aussi 
que c'est par hasard que les évangélistes, en rappor- 
tant les actions de l'homme-Dieu, ont raconté ce qu'il 
a fait et souffert réellement. S'ils n'ont dit que ce 
qu'ils ont vu, et s'ils n'ont pu le dire qu'après l'avoir 
vu, les prophètes qui ont dit les mêmes choses qu'eux 
les ont vues comme eux; et leur inspiration est dès- 
lors invinciblement prouvée, ainsi que la divinité du 
christianisme. 

Mais, quand l'incrédule résisteroit à une si forte 
évidence ; il ne seroit pas encore affranchi de l'obliga- 
tion de croire, qui lui paroît si pesante. A moins de 
renverser le fondement de la raison, il seroit contraint 
de céder au témoignage de deux immenses sociétés 
qui concourent à établir l'autorité des prophéties. En 
niera-t-il la réalité , les Juifs l'accablent de leur té- 
moignage: en niera-t-il l'accomplissement, ces mê- 
mes Juifs, on l'a vu, en sont une preuve vivante ; et 
le témoignage des chrétiens interdit le plus léger 
doute, car que lui opposeroit-on ? Le témoignage 
des idolâtres ? ils ne nient ni n'affirment, ils igno- 
rent (1); le témoignage des musulmans? il est con- 
forme au témoignage des chrétiens (2). Sur quoi donc 



(1) On a vu même que plusieurs païens, Porphyre, Julien, Phlé- 
gon, reconnoissoient l'aulorilé et l'accomplissement de plusieurs 
prophéties contenues dans l'ancien et le nouveau Testament. 

(2) Après avoir nommé Abraham, Isaac, Jacob, Joseph, Noé, Job, 
Moïse, Aaron, David, Salomon, Elie, Elisée, Zacharie, Jonas, Jésus- 
Christ, saint Jean ; Mahomet fait ainsi parler Dieu dans le Koran : 
« Cest à çetioo-ci quç nous avons donné l'Ecriture^ çt la sagesse, 



I 



238 ESSAI SUR l'indifférence 

l'incrédule se fonderoit-il pour l'attaquer, sur sa rai^ 
son? Il n'a qu'elle. Mais si sa raison peut prévaloir 
contre la raison d'une multitude innombrable d'hom- 
mes aussi éclairés que lui, aussi sincères que lui, il 
n'y aura plus de raison humaine, plus de jugement 
commun qui fasse loi, plus de certitude: chaque 
homme aura sa vérité, comme il a sa raison. Il faudra 
concevoir sous la même notion le vrai et le faux, et, 
après avoir tout confondu, tout admis, tout nié, re- 
pousser avec mépris la pensée même, et gémir en si- 
lence, dans d'éternelles ténèbres, sur cette grande il- 
lusion qu'on appelle l'intelligence. 

C'est en vain que l'incrédule chercheroit hors du 
christianisme une route qui n'aboutisse pas à cet 
abîme. Et quelle marque plus frappante de sainteté 
dans la religion chrétienne , qu'on ne puisse rejeter 
aucun de ses dogmes, aucun des faits sur lesquels elle 
est établie, sans profaner l'homme même, en anéan- 
tissant sa raison? Ce qui vient de Dieu est vrai, ce 
qui vient de Dieu est saint ; et comment pourroit-elle 
ne pas venir de Dieu, la religion fondée sur tant de pro- 
phéties dont l'univers presque entier atteste l'accom- 
plissement? Qui auroit inspiré les prophètes? qui 
leur auroit révélé le Sauveur du monde , et l'époque 
de son avènement , et les circonstances de sa vie , de 
sa passion, de sa mort et de sa résurrection? Rien n'a 
été caché pour eux : la réprobation des Juifs infi- 

"■.l ' ..J ...A.IJU A ,J.,,.. .- r.y .^ ■ ' I I ■ .1 . M l _ I 

» e< le don de prophétie.» Voyez Cale, the JCoran panslgted, 
TOI. I, p. 171. Ibid., Toi. Il, ch. XVII, p. 103 et alib. 



m MATIÈRE DE EËLIGIÛN. 230 

dèles, la vocation des Gentils, les épreuves, les per- 
sécutions que souffriroit l'Eglise naissante , le triom- 
phe éclatant qui succéderoit à ses douleurs, ils ont tout 
connu, tout prédit. Pendant quatre mille ans, le 
genre humain a entendu leur voix lui annoncer tou- 
jours plus clairement ces merveilles. Ce long miracle 
devoit-il servir à autoriser l'erreur, à consacrer Tim- 
posture ? Qui le pensera ? 11 faut donc reconnoître 
que le christianisme est divin. Et quoi de plus divin, 
en effet, qu'une religion qui satisfait pleinement tous 
les besoins, tous les désirs de notre âme , en nous 
montrant à la fois notre origine et nos destinées , ce 
qui fut et ce qui sera ; qui convoque, pour ainsi dire, 
et les siècles écoulés , et les siècles futurs , qui les ras- 
semble sous nos yeux, afin de nous détacher du pré- 
sent, qui n'est rien, de nous instruire de notre gran- 
deur, et de nous faire découvrir dans une existence 
d'un moment l'éternité tout entière? Il n'y a point 
de temps pour le chrétien : telle est la puissance de la 
foi qu'elle ranime le passé, qu'elle réalise l'avenir, et 
qu'elle crée en nous comme une image de cette vie 
sans succession, sans veille et sans lendemain, qu'au- 
cune durée ne mesure ; de cette pensée immobile, 
inaltérable, infinie, qui comprend tout dans son unité: 
vie parfaite, immense, de l'auteur de la vie; éternelle 
pensée de l'Etre éternel ! 



240 ESSAI SUR L INDIFFERENCE 



CHAPITRE XXXIV. 

Miracles, 

Une religion fondée sur des prophéties certaines 
est évidemment l'œuvre de Dieu , puisque Dieu seul 
connoît l'avenir ; or le christianisme est fondé sur des 
prophéties qu'on ne peut contester sans nier l'histoire 
des Juifs, l'histoire évangélique, et même la tradition 
universelle et perpétuelle du genre humain , c'est-à- 
dire sans renverser la base de toute certitude : donc 
le christianisme est divin. 

Mais la divinité de la religion chrétienne se mani- 
feste encore avec non moins d'éclat dans les miracles 
opérés pour lui servir de preuve depuis l'origine du 
monde. En se révélant à l'homme, en lui dictant des 
lois , jamais Dieu ne sépara les prodiges de sa puis- 
sance des merveilles de sa pensée , afin que , recon- 
noissant à ce signe infaillible l'autorité suprême à 
qui l'univers obéit , l'homme , incapable de com- 
prendre toutes les vérités qu'il doit croire , obéît lui- 
même sans hésiter à la parole de l'Etre infini. 

Pour se former une idée juste des miracles et de 
leur objet il faut se souvenir que la religion, ou l'en- 
semble des lois de notre nature intelligente , n'a pu 
nous être connue que par la révélation. Comment 
pourrions-nous savoir ce qu'est Dieu et ce que nous 



EN MATIÈRE DE llELIGIOA. 241 

Sommes, si Dieu lui-même ne nous en avoit pas in- 
struits ? et si nous ignorions ce que nous sommes , et 
ce que Dieu est , comment connoîtrions-nous les rap- 
ports qui nous unissent à lui , et qui dérivent néces- 
sairement de sa nature et de la nôtre? Donc point de 
dogmes ou de vérités-lois, point de devoirs , point de 
religion, à moins que Dieu ne l'ait révélée. Et comme 
il est impossible qu'aucune société subsiste sans reli- 
gion, et que l'homme lui-même ne subsiste que dans 
la société, il s'ensuit que la révélation des lois qui ren- 
dent seules la société possible est une condition néces- 
saire de l'existence de l'homme; et son existence 
prouve celle de la révélation, attestée d'ailleurs, ainsi 
qu'on l'a vu, par tout le genre humain. 

Mais de quel moyen Dieu s'est-il servi pour révéler 
à l'homme les vérités qu'il devoit connoître, les de- 
voirs qu'il étoit obligé de remplir? Sans doute, d'un 
moyen naturel ou conforme à la nature de l'homme : 
car il seroit absurde de supposer que le moyen par le- 
quel Dieu a révélé à l'homme les lois de sa nature, fût 
opposé à cette même nature. Il y a contradiction dans 
les termes mêmes. 

Or telle est la nature de l'homme que, dans son état 
présent, la parole est l'unique moyen de communica- 
tion entre les esprits, et par conséquent le lien naturel 
ou nécessaire de la société; et l'on peut défier tous les 
hommes ensemble de révéler à un autre homme une 
seule idée par un moyen différent. Il falloit donc que 
Dieu, ou changeât la nature des êtres et détruisît l'or- 
dre qu'il avoit établi, ou qu'il employât le moyen na- 

TOME 4. 16 



242 ESSAI SUR l'indifférence 

turel de la parole pour révéler aux hommes la reli- 
gion : et dès-lors il est clair qu'à moins de multiplier à 
l'infini les révélations immédiates, ou d'anéantir la 
société en rendant chaque esprit indépendant , un 
homme a dû être l'organe de pensées et des volontés 
divines , toutes les fois que Dieu a voulu parler au 
genre humain. 

Cela posé, il ne reste à résoudre qu'une seule ques- 
tion : A quels signes reconnoîtra-t-on certainement 
l'envoyé divin? quels seront les titres de sa mission? 
La doctrine qu'il annonce en est-elle une preuve suffi- 
sante? Mais c'est la vérité de cette doctrine même 
qu'il s'agit de prouver. Chacun en sera-t-il juge? 
Alors elle n'est plus une loi , mais une opinion philo- 
sophique , qu'on est libre de rejeter, d'admettre et de 
modifier à son gré. D'ailleurs la plupart des hommes, 
incapables même d'examiner, seroient éternellement 
dans l'impuissance de savoir s'il existe une véritable 
révélation. L'un que la doctrine prouve la mission, 
c'est au contraire la mission qui autorise la doctrine. 
La foi n'est due qu'à Dieu : avant d'exiger que je me 
soumette à vos enseignemens , apprenez-moi donc 
comment je pourrai m'assurer sans aucun doute que 
c'est réellement lui qui vous envoie. 

Un homme dit : Je suis l'organe de la Divinité , 
écoutez-moi. Mais quel est l'imposteur ou l'enthousiaste 
qui n'en puisse dire autant? Sa parole seule ne suffit donc 
pas, ainsi que l'avoue Julien lui-même (1): il faut 



I 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 243 

qu'elle soit appuyée d'une sanction ; il faut , en un 
mot , que le Tout-Puissant accrédite son envoyé près 
de ceux auxquels il doit parler en son nom. 

Or , par cela même qu'il est choisi pour promul- 
guer ses commandemens , il est aisé de comprendre 
quelle doit être la nature de cette sanction indispen- 
sable dont tous les hommes , savans ou ignorans , 
doivent être également frappés. Le pouvoir se mani- 
feste par des actes ; l'Envoyé divin devra donc mani- 
fester un pouvoir divin. Voilà son titre , on ne peut ni 
l'imiter , ni le contester ; et il est naturel que celui-là 
soit le ministre d'une action divine , qui s'annonce 
comme l'organe des volontés de Dieu. 

Cette action divine est ce qu'on appelle miracle. 

Donc point de révélation sans miracle ; c'est-à-dire 
point de volonté divine manifestée aux hommes par la 
parole, sans action divine aperçue de l'homme par 
ses sens. 

Ici nous ferons remarquer une inconséquence des 
déistes. S'imaginant qu'une révélation faite à chaque 
homme individuellement , seroit plus conforme à la 
sagesse de Dieu qu'une révélation générale faite 
au genre humain , ils nient cette dernière révé- 
lation, et se croient par là autorisés à nier la nécessité 
des miracles. Mais ils s'abusent étrangement; car, 
supposé que Dieu révèle particulièrement à chacun de 



pcf.xo).oû6Yi7o:i Tots Àôyoïç è-japyèi (jyj/xsiov. Le simple discoufs lie sufBt 
pas pour établir la vérité; il faut encore que les paroles soient accom- 
pagnées de quelque signe évident. Julian. ap. Cyril., lib. X sub fin. 

16. 



244 ESSAI SUR l'indifférence 

nous les devoirs de notre cœur et de notre raison , ils 
devroient plutôt en conclure la nécessité d'autant de 
miracles qu'il y a d'hommes et qu'il y a de pensées 
dans l'esprit de chaque homme , puisqu'aucun d'eux 
n'étant infaillible, aucun d'eux ne peut être certain , 
si Dieu ne l'en assure par quelque signe extérieur, 
que ce qui lui paroît vrai soit réellement vrai, ou ne 
peut avec certitude distinguer de ses propres pensées, 
les vérités que Dieu lui révèle : d'où il suit qu'un 
déiste conséquent doit nécessairement devenir ou 
sceptique ou visionnaire ; son système plein de con- 
tradictions ne lui permet de s'arrêter que dans le 
doute, ou dans le fanatisme (1). 

Nous avons dit que l'homme envoyé de Dieu 
devoit prouver sa mission en se montrant le ministre 
du pouvoir divin , c'est-à-dire par des actions divi- 
nes ou par des miracles. Mais à quels caractères re- 
connoîtrons-nous le miracle ou Faction de la puissance 
divine ? 

1 ** Toute action est extérieure , donc tout miracle 
doit être sensible. 

2° Il faut que la puissance divine soit clairement 
manifestée; donc le miracle doit être évidemment au- 
dessus du pouvoir naturel de celui qui l'opère. 

Toute action qui a ce caractère est un miracle , et 
l'auteur du miracle est sans aucun doute l'organe de 
la Divinité , puisqu'il est visiblement le dépositaire de 
sa puissance. 

(1) Les Martioistes et tous les illuminés sont les fanatiques du 
déisme. 



t 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 245 

Un miracle étant une action divine^ il s'ensuit que 
Dieu seul possède et que lui seul peut communiquer 
le pouvoir miraculeux (1). 

Donc aucun miracle ne peut avoir lieu pour auto- 
riser l'erreur (2), puisque Dieu, auteur du miracle, 
est la suprême vérité (3). 



(1) On demande en théologie si les esprits bons et mauvais ont le 
pouvoir d'opérer des miracles ? D'après ce qui vient d'être dit, on 
voit que ce pouvoir n'appartient et ne peut appartenir essentielle- 
ment qu'à Dieu. La question se réduit donc à savoir si Dieu emploie 
comme instrumens, dans la production des miracles, les esprits 
bons et mauvais; question assez futile, puisqu'en réalité Dieu seroit 
toujours le véritable auteur du miracle qu'opéreroit ainsi un esprit 
bon ou mauvais. 

Il existe des lois générales qui régissent les intelligences, comme 
il y en a qui régissent les corps, parce que tout est réglé dans les 
œuvres de Dieu, et que celui qui est l'ordre même, n'a pu rien faire 
qui ne fut ordonné pour une fin digne de lui. Supposé donc que 
les intelligences supérieures à l'homme aient reçu de Dieu le pou- 
voir de suspendre où de changer, en certaines occasions, les lois de 
la nature physique, ce pouvoir ne peut s'exercer que comme Dieu 
l'ordonne ou le permet, et il trouve , par conséquent , dans les vo- 
lontés de Dieu, et ses limites et sa régie. Donc il ne peut, en au- 
cun cas, être employé pour établir ou favoriser l'erreur, qui est ce 
qui existe de plus opposé aux volontés et à l'essence même de Dieu. 
Deus Veritas est. 

(2) « Il faudroit ne pas avoir la plus légère notion de Dieu pour se 
« persuader qu'il pût attester le mensonge et le confirmer. » Pensées 
de Bourdaloue, tom. I, pag. 164. 

(3) « Après avoir prouvé, dit Rousseau, la doctrine par le miracle, 
» il faut prouver le miracle par la doctrine. Cela est formel, ajoutc- 
» t-il, en mille endroits de l'Écriture , et entre autres dans le Deuté- 
» ronome, chap. XIII, où il est dit que si un prophète annonçant des 
» dieux étrangers confirme sa doctrine par des prodiges, et que ce 
» qu'il prédit arrive, loin d'y avoir aucun égard on doit mettre ce 
» prophète à mort » {Emile, liv. IV, tom. III, pag. 15. ). Première- 
ment, l'Ecriture ne dit nullement ce que Rousseau lui fait dire j voici 
le texte du Deutéronome : Si surrçxit in medio tui \propheta , aut 



246 ESSAI SUR l'indifférence 

Donc les miracles donnés eu preuve d'une doctrine 

étant constatés , toute discussion de cette doctrine 

devient inutile ; il n'y a plus qu'à se soumettre et à 

croire. 

Ne pouvant contester une vérité si évidente , les 



qui somnium vidisse se dicat, et prœdixerit signum atque porten- 
tum, et evenerit quod locutus est, et dixerit tîbi : Eamus, et sequa^ 
mur deos alienos quos ignoras, et serviamus eis; non audies verba 
prophetœ illius aut somniatoris... Propheta autem ille aut fictor 
somniorum interficietur. Moïse , comme on yoit , parle d'un homme 
qui feint d'avoir eu des songes , et qui , sous ce prétexte , engage le 
peuple à ridolâtrie. « Quand même, dit-ii aux Israélites, les predic- 
» tions qu'il tous donne comme un signe merveilleux s'accorapli- 
» roient ne l'écoutez pas.» Qu'y a-t-il dans tout cela qui ait rapport à 
une doctrine confirmée par des prodiges ? Qu'un homme ait un rêve , 
est-ce un prodige? en est-ce un qu'il se vérifie? Et de ce que Moïse 
avertit les Juifs d'être en garde contre les imposteurs qui cherche- 
roient à les détourner du culte de Dieu ; de ce qu'il leur défend d'é- 
couter un homme qui , sur l'autorité d'un songe qu'il diroit avoir eu , 
les presseroit de se livrer à l'idolâtrie ; comment peut-on conclure 
qu'il pensoit que les miracles ne prouvent point la doctrine, lui qui 
rappelle à chaque instant ses propres miracles pour confirmer la doc- 
trine qu'il annonçoit ? Les incrédules et Rousseau lui-même ont fait 
grand bruit des magiciens de Pharaon , lesquels , au moyen de cer- 
tains secrets, arcana quœdam, imitèrent quelques-uns des prodiges 
opérés par Moïse. Mais qui est-ce qui nie que d'adroits charlatans ne 
puissent faire paroître à volonté des serpens et des grenouilles , et 
changer la couleur de l'eau? Au reste, les sages et les enchanteurs 
d*Égypte ne tardèrent pas à s'avouer vaincus et à reconnoître l'action 
de Dieu dans les œuvres de son envgyé ; et dixenmt malefici ad 
Pharaonem : Digitus Dei est hic (Exod., VIII, 19). Ils avouent 
tout ce que nient les incrédules , la réalité des miracles de Moïse, 
et sa mission divine qui en est la conséquence. Us avouent enfin 
que le doigt de Dieu, son pouvoir, n'étoit pour rien dans tout ce 
qu'ils avoient fait eux-mêmes, c'est-à-dire qu'ils n'avoient point fait 
de miracles. Et encore faut-il remarquer que leurs prestiges, quels 
qu'ils fussent, n'avoient nullement pour objet de confirmer une doc- 
trine quelconque ; ce qui suffît seul pour détruire toutes les difficultés 
(tes inerééoles. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 247 

incrédules ont cherché , par divers moyens , à éluder 
la preuve invincible qu'on en déduit en faveur du 
christianisme. Les uns, comme Voltaire, qui em- 
prunte tous ses argumens à Spinosa (1), ont nié for- 
mellement la possibilité des miracles. 

(( Un miracle est, dit-il, la violation des lois mathé- 
» matiques, divines, immuables, éternelles. Par ce seul 
» exposé , un miracle est une contradiction dans les 
» termes. Une loi ne peut être à la fois immuable et 
» violée; mais une loi, leur dit-on (aux physiciens 
» qu'il fait parler) , étant établie par Dieu même, ne 
» peut-elle être suspendue par son auteur ? Ils ont la 
» hardiesse de répondre que non, et qu'il est impossible 
» que l'Etre infiniment sage ait fait des lois pour les 
» violer. Il ne pouvoit, disent-ils, déranger sa ma- 
» chine que pour la faire mieux aller; or il est clair 
» qu'étant Dieu il a fait cette immense machine aussi 
» bonne qu'il l'a pu : s'il a vu qu'il y auroit quelque 
» imperfection résultante de la nature de la matière , 
)) il y a pourvu dès le commencement ; ainsi il n'y 
» changera jamais rien... 

» Pourquoi Dieu feroit-il un miracle ? pour venir 
» à bout d'un certain dessein sur quelques ê Ires vivans? 
» Il diroit donc : Je n'ai pu parvenir, par la fabrique 
» de l'univers , par mes décrets divins , par mes lois 
» éternelles, à remplir un certain dessein; je vais 
» changer mes éternelles idées , mes lois immuables , 
» pour fâcher d'exécuter ce que je n'ai pu faire par 

(1} Tractât, theolog, politic,^ cap, VI. 



248 ESSAI SUR l'indifférence 

» elles. Ce seroit un aveu de sa foiblesse , et non de sa 
» puissance. Ce seroit, cerne semble , dans lui la plus 
» inconcevable contradiction. Ainsi donc, oser sup- 
)) poser à Dieu des miracles, c'est réellement Tinsulter 
» (si des hommes peuvent insulter Dieu). C'est lui 
» dire : Vous êtes un être foible et inconséquent. Il est 
» donc absurde de croire des miracles, c'est désho- 
» norer en quelque sorte la Divinité (1). » 

On ne sauroit affirmer plus expressément que Dieu 
ne peut pas faire de miracles : Voltaire le lui défend, 
en vertu des lois immuahles^ des décrets divins^ et des 
idées éternelles ^ comme si un miracle ne pouvoit pas 
être aussi une idée éternelle ^ un décret ou une volonté 
liée , dans l'ordre général , aux autres volontés divi- 
nes ou aux autres lois qu'on appelle immuables; 
comme si nous avions d'autres motifs de les juger telles, 
si ce n'est que nous ne les voyons point ordinairement 
changer, et comme si dès-lors un seul changement 
observé dans ces lois ne prouvoit pas avec autant de 
certitude qu'elles ne sont point rigoureusement im- 
muables , que la rareté de pareils changemens prouve 
leur habituelle immutabilité ; comme si nous pouvions 
assurer , avec le moindre fondement , que leur durée 
doive être éternelle ; comme s'il n'y avoit enfin dans 
l'Etre infini que des décrets absolus, et que ses volontés 
créassent pour lui une sorte de nécessité fatale , et 
comme un Dieu au-dessus de Dieu ! 



(i) Dhtionn. philosoph., IV part., art. Miracles, 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 249 

Déistes, vous venez d'entendre un de vos maîtres; 
et je ne serois point surpris que son autorité prévalût 
dans votre esprit contre l'évidence même : car l'effet 
de l'erreur est d'accoutumer la raison à la servitude ; 
c'est la punition de l'orgueil. Que vous dire donc ? 
qu'opposer à l'autorité qui vous subjugue? Voltaire 
a parlé, je l'avoue; mais daignez aussi écouter Rous- 
seau. 

« Un miracle est , dans un fait particulier , un acte 
» immédiat de la puissance divine , un changement 
» sensible dans l'ordre de la nature , une exception 
» réelle et visible à ses lois... Dieu peut-il faire des 
» miracles ? Cette question sérieusement traitée seroit 
» impie , si elle n'étoit absurde : ce seroit faire trop 
» d'honneur à celui qui la résoudroit négativement 
» que de le punir; il suffiroit de l'enfermer (1). » 

Au fond l'on ne voit pas pourquoi le déiste et l'athée 
même hésiteroient le moins du monde à croire un fait 
miraculeux. Rien ne doit leur paroi tre plus simple 
dans leurs systèmes; et le chrétien a de puissans motifs 
qu'ils n'ont pas , d'examiner scrupuleusement la vérité 
de semblables faits : car la religion lui apprend , ce 
que la raison seule lui laisseroit ignorer , qu'ils n'ont 
lieu que pour de grands desseins et en de rares cir- 
constances. 

Le déiste qui admet la Providence, ou l'action per- 
pétuelle de Dieu dans l'univers, ne peut nier sans se 
contredire la possibilité de cette action ; il ne peut 

(1) Lettres écrites de la Montagne, j^ag, 104. Édition de Paris, 
1793. 



250 ESSAI SUR l'indifférence 

soutenir à la fois qu'elle existe , et qu'elle ne peut 
exister. Or un miracle n'est que cette action même 
manifestée , comme le dit Rousseau , dans un fait 'par- 
ticulier. En quoi ce fait particulier, cet acte immédiat 
de la puissance divine ^ est-il plus étonnant, plus in- 
croyable que les faits généraux qui sont aussi, de 
l'aveu du déiste , des actes immédiats de la puissance 
divine ? Dieu donne la vie à tous les hommes ; voilà 
le fait général : il la rend à Un homme pour une fin , 
si on le veut même , inconnue ; voilà le fait particu- 
lier. Qu'y a-t-il là qui puisse surprendre un déiste 
affermi dans ses principes , qui puisse lui faire craindre 
de devenir fou (\) , s'il en étoit témoin? Il convient 
que Dieu peut aussi aisément rendre à un homme la 
vie , que la lui donner une première fois. Niera-t-il 
qu'il le veuille ? Ce seroit nier le fait que je suppose 
prouvé , et le nier uniquement parce qu'il ignore les 
motifs qui ont pu déterminer l'action de l'Etre infini. 
S'étonnera-t-il même que Dieu ait voulu opérer cet 
acte de sa puissance ? Qu'il s'étonne donc de tout 

(1) « Quelque frappant que pût me paroître un pareil spectacle, je 
» ne voudrois pour rien au monde en être témoin; car que sais-je ce 
» qu'il en pourroit arriver ? Au lieu de me rendre crédule , j'aurois 
» grand peur qu'il ne me rendît que fou » ( Rousseau, Lettres écrites 
de la Montagne, p. 112). Il est difficile d'imaginer ce que Dieu lui- 
même pourroit faire pour conyaincre un pareil déiste. Lui parle-t-on 
d'un miracle opéré devant d'autres hommes : Ils ont peut-être mal 
TUj et il faudroit qu'il fût fou pour les 'écouter (Emile, tom. III , 
pag. 36 ). Il voudroit donc , pour y croire , être témoin du miracle ? 
Non,powr rien au monde ; il craindroit qu'il ne le rendît fou. C'est 
ainsi que se vérifient les paroles de l'Évangile : Si Moysen et pro- 
phetasnon audiunt; neque si quit ex mortuis resurreœerit, credent. 
Luc, XVI, 31. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 251 

également; car, lui qui rejette la révélation, que 
connoît-il des volontés et des desseins de Dieu? S'é- 
tonner d'un acte quelconque où sa puissance se mani- 
feste immédiatement , ce seroit s'étonner de ne pas 
connoître toutes ses pensées, toutes ses volontés; ce 
seroit s'étonner de n'être pas Dieu. 

L'athée , qui ne reconnoît point de législateur dans 
l'univers, de cause première intelligente , ne sauroit 
attacher d'idée raisonnable au mot de loi. S'il est con- 
séquent, il ne doit voir dans tout ce qui frappe ses 
sens, qu'une succession fortuite de phénomènes, que 
rien ne lie entre eux, que rien ne détermine, sinon 
cette incompréhensible puissance qu'il appelle hasard ^ 
nécessité ^ destin. De quoi peut-il donc être surpris ? 
Quel fait , si nouveau, si rare qu'il soit, doit lui pa- 
roître incroyable ? il ne l'avoit pas vu encore , voilà 
tout. Le défaut même de cause, fût-il prouvé, n'est 
pas pour lui une raison de nier, une raison de douter, 
une raison d'être étonné. Tout ce qui ressemble à 
une œuvre fortuite, tout ce qui choque l'idée de règle, 
tout ce qui dérange l'uniformité des phénomènes or- 
dinaires et en interrompt la constance , doit être à ses 
yeux ce qu'il y a de plus croyable et de plus naturel. 
La permanence de certains effets , leur liaison avec 
certaines causes, la perpétuelle correspondance qu'on 
observe entre eux, en un mot l'ordre immuable, 
voilà le miracle de l'athée : malheureux qui ne con- 
noît de lumière que les ténèbres, de loi que le désordre, 
de Dieu que la matière mue par une force aveugle , et 
d'espérance que la mort î 



252 ESSAI SUR l'indifférence 

Moins hardi que Voltaire dans l'absurdité, Rous- 
seau consent de bonne grâce à accorder à Dieu le 
pouvoir de faire des miracles ; seulement il doute que 
Dieu veuille user de ce pouvoir, à cause de l'embar- 
ras où se trouveroient les déistes. Pour enlever donc 
au christianisme la preuve qui se tire des prodiges 
que Jésus-Christ et les apôtres ont opérés , il n'ima- 
gine rien de mieux que de nier , non pas les miracles 
en eux-mêmes, mais la possibilité de s'assurer qu'au- 
cun fait est miraculeux. 

« Puisqu'un miracle , dit-il, est une exception aux 
» lois de la nature , pour en juger il faut connoître 
» ces lois, et pour en juger sûrement il faut les con- 
» noître toutes : car une seule qu'on ne connoîtroit 
» pas pourroit en certains cas , inconnus aux spec- 
» tateurs, changer l'effet de celles qu'on connoîtroit. 
» Ainsi celui qui prononce qu'un tel ou tel acte est 
» un miracle , déclare qu'il connoît toutes les lois de 
» la nature , et qu'il sait que cet acte est une excep- 
» tion. 

» Mais quel est ce mortel qui connoît toutes les lois 
» de la nature ? Newton ne se vantoit pas de les con- 
» noître. Un homme sage, témoin d'un fait inouï, 
» peut attester qu'il a vu ce fait, et l'on peut le croire ; 
» mais ni cet homme sage , ni nul autre homme sage 
» sur la terre, n'affirmera jamais que ce fait, quelque 
» étonnant qu'il puisse être , soit un miracle : car 
» comment peut-il le savoir (1)? Soit donc qu'il y ait 

(1) Letirçs écrites dç la Montagne , p. 107. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 253 

» des miracles, soit qu'il n'y en ait pas, il est im- 
» possible au sage de s'assurer que quelque fait que ce 
» puisse être en est un (1). » 

Ce sophisme repose sur un abus de mots. On ap- 
pelle loi y dans l'ordre physique , une cause perma- 
nente qui se manifeste par des effets constans. Ainsi 
la succession uniforme des mêmes effets dans les mêmes 
circonstances, prouve l'existence de la cause perma- 
nente ou de la loi qui les détermine ; et nous n'avons 
pas d'autre moyen de reconnoître les lois de la nature. 
Les circonstances demeurant les mêmes, arrive-t-il 
que l'effet change ; tout le monde avoue sans difficulté 
qu'il existe une cause de ce changement. Mais quelle 
est cette cause? Probablement, dit Rousseau, une 
autre loi de la nature. Expliquons-nous, s'il vous plaît. 
Qu'entendez-vous par loi^ dans le cas présent ? Est-ce 
simplement une cause ? Alors votre raisonnement 
croule : car personne ne prétend que l'effet dont il 
s'agit n'a point de cause ; la question , je le répète , 
est de savoir quelle est cette cause. Est-ce une cause 
permanente , ou une véritable loi? Il seroit absurde 
de le dire ; car on ne peut reconnoître la permanence 
d'une cause que par la constance des effets, les circon- 
stances, comme nous l'avons dit, étant les mêmes (2). 
Or les miracles , et vous en convenez , sont des faits 



(1) Lettres écrites de la Montagne, p. 119. 

(2) Niera-t-on qu'on puisse être certain que les circonstances sont 
les mêmes ? Nous ne le croyons pas ; ce seroit aussi choquer trop 
grossièrement le bon sens. En tout cas , nous attendrons que quel- 
qu'un se dévoue à dire cette absurdité pour y répondre. 



254 ESSAI SUR l'indifférence 

rares, extraordinaires, opposés à tous les effets qui se 
présentent perpétuellement dans les mêmes circon- 
stances: donc les miracles ne sont point les effets 
d'une cause permanente , d'une loi de la nature ; donc 
on peut^ sans connoître toutes les lois de la nature,, 
» assurer quun fait est un vrai miracle. 

Le raisonnement de Rousseau auroit d'ailleurs, en 
le supposant exact, de si terribles conséquences, qu'il 
suffit de les indiquer pour faire sentir aux déistes 
mêmes à quel point il est erroné; car il faudroiten 
conclure qu'à moins de savoir tout, on ne peut rien 
savoir certainement , et que , condamné dès-lors sans 
retour à un doute universel, ce je ne sais quel fantôme 
qu'on appelle l'homme s'agite et se tourmente en vain 
dans son irrémédiable ignorance. 

Si nous ne pouvons en effet juger avec certitude 
qu'un tel ou tel fait est une exception aux lois de la na- 
ture , à moins que nous ne connoissions toutes les lois 
de la nature _, évidemment il est impossible que nous 
ayons jamais aucune notion certaine de l'ordre phy- 
sique, ni de l'ordre moral dont les lois sont sans doute 
aussi des lois de la nature. Les phénomènes les plus 
opposés étant également naturels j, également con- 
formes aux lois qui régissent le monde matériel , ce 
monde est , dans le même temps , soumis à des lois 
contraires ; l'idée même de l'ordre disparoît ; il est 
insensé de rien prévoir, de s'étonner de rien. Un 
homme s'élance dans les flots : qu'arrivera-t-il? Qui 
peut le dire? Il enfonce, il est submergé; c'est une 
loi de la nature. Un homme marche sur ces mêmes 



EN MATIÈRE DE RELIGION, 255 

flots (1); c'est encore une loi de la nature : c'est- 
à-dire que la nature n'a aucunes lois constantes, ou, 
en d'autres termes, qu'elle n'a point de lois. 11 n'existe 
que des faits, les uns plus communs, les autres plus 
rares. Observez donc des faits, mais gardez-vous de 
les rapporter à des causes permanentes ; gardez-vous 
de croire qu'ils doivent infailliblement se représenter 
dans les mêmes circonstances. Que dis-je. Observez 
des faits? si nos sens ne dépendent eux-mêmes, et 
dans leur organisation et dans leur exercice, d'aucune 
loi uniforme et certaine , s'il n'existe pas des rapports 
naturels, invariables entre notre œil, par exemple, 
et la lumière, entre la lumière et les corps qu'elle 
découvre à nos regards, les faits eux-mêmes pour- 
roient n'être qu'une continuelle illusion; à chaque 
instant de nouvelles lois pourroient , en se manifes- 
tant, changer entièrement nos sensations, nos idées, 
tout notre être. Nous défions les déistes d'éviter ces 
conséquences, à moins qu'ils n'abandonnent les prin- 
cipes de Rousseau. Quels prodiges d'extravagance on 
est cependant forcé d'admettre pour nier les pro- 
diges de la puissance et de la bonté de Dieu! 

Ce n'est pas tout encore : de pareilles conséquences 
auroient nécessairement lieu dans l'ordre moral. Qui 
oseroit assurer, qui pourroit prouver que nous en 
connoissons toutes les lois? Sera-ce le déiste, lui qui 
ne sait pas même à quels signes on lesreconnoît(2)? 

(1) Julien ayoue en particulier ce miracle de Jésus-Christ. Ap, 
CyrilL, lib. VI. 

(2) ^oyez tôm. I, chap. V. « Les modernes ne reconnoissant, sous 



256 EssAr SUR l'indifférence 

Dès-lors nul homme n'a le droit d'affirmer d'aucun 

fait, qu'il est contraire aux lois de la nature morale; 

I- ■ ■ 

» le nom de loi, qu'une règle prescrite à un être moral, c'est-à- 
» dire intelligent , libre et considéré dans ses rapports ayec 
» d'autres êtres , bornent conséquemment au seul animal doué 
» de raison, c'est-à-dire à l'homme, la compétence de la loi natu- 
» relie; mais, définissant cette loi chacun à sa mode, ils l'établissent 
» tous sur des principes si métaphysiques , qu'il y a , même parmi 
» nous, bien peu de gens en état de comprendre ces principes, loin 
» de pouvoir les trouver d'eux-mêmes. De sorte que toutes les dé- 
» finitions de ces savans hommes , d'ailleurs en perpétuelle contra- 
« diction entre elles, s'accordent seulement en ceci, qu'il est impos- 
» sible d'entendre la loi de nature, et par conséquent d'y obéir, sans 

» être un très grand raisonneur et un profond métaphysicien 

» Connoissant si peu la nature, et s'accordant si mal sur le sens du 
» mot loi, ilseroit bien difficile de convenir d'une bonne définition 
» de la loi naturelle. Aussi toutes celles qu'on trouve dans les livres, 
» outre le défaut de n'être point uniformes, ont-elles encore celui 
» d'être tirées de plusieurs connoissances que les hommes n'ont 
» point naturellement, et des avantages dont ils ne peuvent conce- 
» voir l'idée qu'après être sortis de l'état de nature. On commence 
» par rechercher les règles dont, pour l'utilité commune , il seroit 
M à propos que les hommes convinssent entre eux, et puis on donne 
» le nom de loi naturelle à la collection de ces règles , sans autre 
» preuve que le bien qu'on trouve qui résulteroit de leur pratique 
» universelle. Voilà assurément une manière très commode de com- 
» poser des définitions, et d'expliquer la nature des choses par des 
» convenances presque arbitraires. 

» Mais tant que nous ne connoîtrons point l'homme naturel, c'est 
» en vain que nous voudrons déterminer la loi qu'il a reçue, ou 
» celle qui convient le mieux à sa constitution. Tout ce que nous 
» pouvons voir très clairement au sujet de cette loi, c'est que non seu- 
» lement, pour qu'elle soit loi, il faut que la volonté de celui qu'elle 
» oblige puisse s'y soumettre avec connoissance ; mais il faut en- 
» core, pour qu'elle soit naturelle , qu'elle parle immédiatement 
» par la voix de la nature. » Rousseau, Disc, sur l'origine et le 
fondement de l'inégalité parmi les hommes. Préface, p. 41, 42, 
43. Édit. de 1793. — Notez que les déistes ne reconnoissent d'autre 
loi que la loi naturelle , qu'on ne connoît point , dit Rousseau. 
Mais, à force de chercher, ils la trouveront peut-être. Que 
sait-on ? 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 257 

c'est-à-dire que personne n'a le droit d'affirmer d'au- 
cune action qu'elle est juste ou injuste , c'est-à-dire 
qu'il n'existe ni crime ni vertu. 

Disons-le, puisqu'il est vrai ; un parricide pourra 
sans crainte comparoître au tribunal du déiste. En 
vain, pénétrés d'horreur, tous les hommes s'écrie- 
ront : Il a violé la loi la plus sacrée de la nature ! S'il 
est fidèle à sa doctrine, le déiste répondra : 

(f Pour juger sûrement que ce parricide a violé les 
» lois de la nature , il faudroit les connoître toutes ; 
» car une seule qu'on ne connoîtroit pas pour roi t en 
» certains cas, inconnus aux spectateurs, changer 
» celles que l'on connoîtroit. Ainsi celui qui prononce 
i) qu'un tel ou tel acte est un crime , ou une violation 
» des lois naturelles , déclare qu'il connoît toutes les 
» lois de la nature , et qu'il sait que cet acte en est 
» une violation. Mais quel est ce mortel qui connoît 
» toutes les lois de la nature? Rousseau ne se van toit 
» pas de les connoître. Un homme sage , témoin d'un 
» fait inouï , peut attester qu'il a vu ce fait , et l'on 
» peut le croire^ mais ni cet homme sage, ni nul 
» autre homme sage sur la terre, n'affirmera jamais 
» que ce fait, quelque étonnant qu'il soit, soit un 
» crime ou un acte contraire à la nature et à ses lois ; 
» car comment peut-il le savoir : 

» Mon frère , vous avez trempé vos mains dans le 
» sang de l'auteur de vos jours; c'est un fait étonnant^ 
» inouï ^ et je crois les hommes sages qui l'attestent : 
» mais ce fait est-il un crime ? Comment puis-je le 
» savoir , moi qui suis si loin de connoître toutes les 
TOME 4. 17 



258 ESSAI SUR l'indifférence 

» lois de la nature? Qui m'assurera que ce fait, dépen- 
» dant d'une loi que j'ignore , n'est pas un acte aussi 
» naturel que les actes contraires, n'est pas une vertu? 
» Rien n'autorise un mortel à prononcer. 

» Tout ce quon peut dire^ c'est que vous avez fait 
» une chose fort extraordinaire; mais qui est-ce qui nie 
» qu'il se fasse des choses fort extraordinaires ? J'en 
» ai vu, moi, de ces choses-là ^ et même fen ai fait (1). 

» Allez donc en paix. Quel est le sage qui oseroit 
» vous condamner , lorsque la nature vous absout 
» peut-être ? Ecoutez seulement quelques conseils 
» utiles à ceux qui se sentent portés à faire des choses 
» extraordinaires ; prenez garde aux mortels qui s'i- 
« maginent connoîlre toutes les lois de la nature , ou 
» qui jugent et agissent comme s'ils les connoissoient : 
» précaulionnez-vous soigneusement contre l'iutolé- 
» rance des lois de la société civile , de cette société 
» de tout point contraire à la nature; et défiez-vous de 
» vos fils, si vous en avez. » 

Pour nier que ces conséquences, aussi absurdes 
qu'horribles et que Rousseau lui-même auroit détes- 
tées, ne découlent pas nécessairement du principe 
qu'il établit, il faûdroit prouver deux choses que très 
certainement on ne prouvera jamais : qu'il n'existe 

(1) Lettres écrites de la Montagne, p. 107.— Rousseau parle des 
prestiges opérés par des charlatans, et qui offrent l'apparence d'une 
exception aux lois de l'ordre physique. Il s'agit , dans le discours 
que nous prêtons au déiste, d'exceptions aux lois de l'ordre moral. 
Tous ceux qui ont lu les Confessions savent qu'il s'y trouye, dans 
c6t ordre au$si, des choses fort extraordinaires, et que Rousseau au- 
roit pu dire ayec la même yérité : J'en ai vu, et même j'en ai fait' 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 259 

point de lois de la nature morale , comme il existe 
des lois de la nature physique; ou que ne connois- 
sant pas toutes les lois de la nature physique, nous 
connoissons toutes celles de la nature morale. 

Il suit encore de ce que dit Rousseau, que personne 
ne peut affirmer que les miracles de Jésus-Christ ne 
sont pas de vrais miracles; et il l'avoue en termes 
formels. 

« Remarquez bien qu'en supposant tout au plus 
quelque amplification dans les circonstances (1), je 
n'établis aucun doute sur le fond des faits (2). Que 
devons-nous donc penser de tant de miracles rapportés 
par des auteurs véridiques (les évangélistes)? .... 
Faut-il rejeter tous ces faits? Non. Faut-il tous les 
admettre? Je Tignore. Nous devons les respecter sans 
prononcer sur leur nature (3). » 

Et encore : « Ne prenez pas ici le change , je vous 
supplie ; et de ce que je n'ai pas regardé les miracles 
comme essentiels au christianisme , n'allez pas con- 
clure que j'ai rejeté les miracles. Non, je ne les ai 
rejetés ni ne les rejette ; si j'ai dit des raisons pour en 
douter , je n'ai point dissimulé les raisons d'y croire : 
il y a une grande différence entre nier une chose et 
ne pas l'admettre ; et j'ai si peu décidé ce point que 
je défie qu'on trouve un seul endroit dans tous mes 
écrits où je sois affirmatif contre les miracles. Eh ! 



(1) Quelque amplification dans les circonstances ^ pa,r ei<^ioplç> 
de la résurrection d'un mort ! 

(2) Lettres écrites de la Montagne, p. 115. 

(3) Ibid., p. 116 et 117. 

if. 



260 ESSAI SUR l'indifférence 

comment l'aurois-je été malgré mes propres dou- 
tes (1)?» 

Puisqu'il est possible que les œuvres de Jésus-Christ 
fussent réellement miraculeuses , supposons qu'elles 
le fussent en effet, mais que les hommes, comme 
Rousseau le prétend , n'eussent aucun moyen de s'en 
assurer ; et voyons ce qui résultera de cette suppo- 
sition. 

Dans vingt endroits de l'Evangile, Jésus-Christ 
rappelle aux Juifs, en preuve de sa mission, les pro- 
diges qu'il opéroit. « J'ai un témoignage plus grand 
» que celui de Jean. Car les œuvres que le Père m'a 
» donné d'accomplir, les œuvres que je fais, rendent 
» témoignage que le Père m'a envoyé (2).» 

Un jour qu'il se promenoit dans le temple, sous le 
portique de Salomon, « les Juifs l'environnèrent, 
» disant : Jusqu'à quand nous tenez-vous en suspens? 
» Si vous êtes le Christ, dites-le-nous clairement. 
» Jésus leur répondit : Je vous parle , et vous ne me 
» croyez point : Les œuvres que je fais au nom de mon 
» Père rendent témoignage de moi ; mais vous , vous 
)) ne croyez point , parce que vous n'êtes pas de mes 
» brebis. Si vous ne voiliez pas me croire, croyez à 
» mes œuvres, et connoissez et croyez que le Père est 
» dans moi, et que je suis dans le Père (3). » 

(1) Lettres écrites de la Montagne, p. 125. 

(2) Ego autem habeo testimonium majus Joanne. Opéra enim, 
quae dédit mihi Pater ut perfîciam ea; ipsa opéra, quaB ego facio, 
testimonium perhibent de me, quia Pater misit me. Joan., V, 35 
36. 

(3) Et ambulabat Jésus in templo, in porticu Salomonis. Circum- 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 261 

Une autre fois deux disciples de Jean vinrent le 
trouver, et lui dirent : « Jean Baptiste nous a envoyés 
» vers vous , disant : Etes-vous celui qui doit venir, 
» ou devons-nous en attendre un autre (or, à ce mo- 
» ment même , il guérit beaucoup de malades de leurs 
» langueurs, et de leurs plaies , et il chassa des esprits 
» malins , et il rendit la vue à un grand nombre d'a- 
)i veugles) ? Jésus leur répondit : Allez , et rapportez 
» à Jean ce que vous avez entendu et vu ; que les 
» aveugles voient, les boiteux marchent (1), leslé- 



dederunt ergo eum Judsei, et dicebant ei : Quousquè animam nos- 
tram tollis ? Si tu es Christus , die nobis palàm. Ticspondit eis Jé- 
sus ; Loquor yobis, et non creditis. Opéra quœ ego facio in nomine 
Patris mei, hœc testiraonium perhibent de me : sed vos non credi- 
tis, quia non estis ex ovibus meis... Si mihi non vullis credere, ope- 
ribus crédite, ut cognoscatis, et credatis, quia Pater in me est, et 
ego in Pâtre. Joan., X, 24, 25 et 26. nd. et. XIV, 12. 

(1) Aucune de ces guérisons merveilleuses ne satisfait entière- 
ment Rousseau. « Tout ce qu'on en pourra dire , c'est qu'elles sont 
» surprenantes; mais... comment prouverez -vous que ce sont des 
>» miracles ? » C'est toujours là son embarras, et il est en vérité bien 
cruel que Dieu l'y laisse ; car enfin, ajoute-t-il, « il y a pourtant, 
» je l'avoue, des choses qui m'étonneroient fort, si j'en étois le té- 
» moin : ce ne seroit pas tant de voir marcher un boiteux, qu'un 
» homme qui n'auroit point de jambes... Cela me frapperoit encore 
» plus que de voir ressusciter un mort » [Lettres écrites de la Mon- 
tagne, p. 111). Et moi aussi, rien ne me frapperoit autant que de 
voir un homme marcher sans jambes , si ce n'éloit peut-être de le 
voir respirer sans poitrine , et me tendre la main sans main. 

Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer ici que les mi- 
racles ne sont nullement arbitraires en eux-mêmes; car, on ne sau- 
roit trop le répéter, tout est lié , tout est un dans les œuvres de 
Dieu. 

Les miracles de l' Ancien-Testament, même en ce qu'ils ont de 
propice , appartiennent à une loi de crainte : presque tous sont des 



262 I5SSAI SUR l/iNDIFFÉRENCE 

>> preux sont purifiés, les sourds entendent , les morts 
)) ressuscitent, l'Évangile est annoncé aux pauvres : 
» et heureux est celui qui ne sera point scandalisé de 
)) moi (1). » 

Telle est la constante réponse de Jésus , lorsqu*on 
l'interroge sur ce qu'il est : c'est à ses miracles qu'on 
doit le reconnoître ; il le répète sans cesse. Si je n'avois 
pas fait parmi eux des œuvres que nul autre n'a faites, 



châtimens ; et quand ce ne sont pas des châlimens , ce sont dès 
figures comme l'eau qui coule du rocher, et le serpent d'airain. 

La justice inexorable, la colère , la terreur, sont partout avant 
Jésus-Christ. Depuis Jésus-Christ , tous les miracles sont des bien- 
faits ; ils appartiennent à une loi de miséricorde et d'amour. 

Aucun miracle n'a de rapport à l'ordre de la création; et si l'on 
veut y réfléchir, on reconnoitra que les miracles de Jésus-Christ 
et des apôtres ne sont que l'expression extérieure et sensible de la 
réparation de la nature humaine. Ils représentent aux yeux les ef- 
fets de la Rédemption et de la grâce du Médiateur. 

Ainsi l'homme intelligent et moral étoit aveugle, et il voit ; il étoit 
sourd , et il entend ; il étoit infirme , et il est guéri j il étoit mort, 
il revit. Les petits enfans deiizandoient du pain, et il n'y avoit 
personne pour le leur rompre (ïhrc^n., IV, i) ; et le peuple est 
nourri miraculeusement dans le Désert d'un pain qui figure le pain 
mystérieux qui est la véritable r.oun ilnre de l'homme régénéré. 

Rien ne frappe davantage les esprits habitués à la méditation 
que ces étonnantes analogies, qui ne peuvent être ni l'effet du ha- 
sard, ni le résultât des combinaisons de l'homme. La pensée ou 
l'action d'un être n'est jamais continué? par un autre être, et tout 
ce qui est perpétuel est divin. 

(t) Joannes Captisla misit nos ad te dicens : Tu es qui venturus 
es, an alium exspeclamus (in ipsà autem horâ multos curavit à lan- 
giioribus, et plagis, et spiritibus malis, et cœcis multis donavit visum)? 
El respondens, dixitillis : Euntes renunliate Joanni quœ audislis, et 
vidislis ; quia cseci vident , claudi ambulant , leprosi mundantur, 
sardi audiunt, rtfortui resurgunt, pauperes evangelizantur : et bea- 
ius e^l quicumque non fuerit «caiidaiizatus in me. Lue., VII, SO— 
«3. Et Matth. Xi, 2—8. 



EN MATIÈRE DE RELIGION, 263 

ils n'auroient point de péché (1). Ainsi Jésus, doué^ 
dit Rousseau , de la plus haute sagesse (2) , éclairé de 
r esprit de Dieu (3)^ donne pour une preuve de sa mis- 
sion ce qui n'est pas une preuve, ce qui ne peut jamais 
en être une ; il s'abuse sur ses propres actes, ou il 
abuse le peuple : de sorte qu'il est éclairé de V esprit de 
Dieu pour croire des choses absurdes^ ou pour trom- 
per les hommes sciemment. 

Si l'on ne peut s'assurer qu'un miracle en est réelle^ 
ment un , il s'ensuit encore qu'il est impossible à Dieu 
de manifester évidemment aux hommes sa puissance 
dans un fait particulier ; qu'il essaieroit vainement de 
faire reconnoître, à des signes non équivoques, l'En- 
voyé qu'il chargeroit de leur annoncer les vérités 
qu'ils doivent croire , la loi qui doit les régir ; qu'il 
n'est pas, dès-lors, en son pouvoir d'empêcher qu'ils 
s'égarent d'erreur en erreur^ à l'aide d'un entendement 
sans règle et d'une raison sans principe (4), ni par con- 
séquent de leur imposer aucune obligation , puisqu'il 
ne peut leur notifîer^, d'une manière certaine, aucun 
commandement. 

Dieu , qui gouvernez tous les êtres par votre 
raison immuable et votre volonté souveraine ; Dieu 
qui pénétrez tout, qui remplissez tout ! une foible 
créature osera-t-elle donc, dans le sein de votre lu- 



(1) Si opéra non fecissem in eis, quae nemo aiius fecit, peccatum 
non haberent. Joan., XV, 24. 

(2) Émilej liv. IV, tom. III, p. 42. 

(3) Lettres écrites de la Montagne, p. US. 

(4) Emile, lom. II, p. 356. 



264 ESSAI SUR l/iNDIFFÉRENCE 

raière, sous votre main toute-puissante, nier qu'il 
vous soit possible d'éclairer son intelligence, et de 
vous manifester à ses regards ? osera-t-elle fixer des 
règles à votre sagesse , et des bornes à votre action ? 
osera-t-elle élever entre elle et vous une barrière 
qu elle vous défende de passer ? faudra-t-il que vos 
rayons s'arrêtent devant les ténèbres qu'elle aime, et 
que vous cessiez d'être son maître , son législateur, 
son Dieu, parce que votre loi lui déplaît, et qu'elle ne 
veut dépendre que d'elle-même ? Non , non , il n'en 
sera pas ainsi. 

Et toi, créature insensée , qui fuis le salut, qui te 
retires jusque dans l'ombre de la morly de peur que la 
vérité ne t'atteigne , elle t'atteindra cependant ; elle 
forcera ta raison rebelle à lui rendre hommage, ou à 
s'abjurer elle-même. 

Un miracle étant une action divine, ou, selon la 
définition de Rousseau , un acte immédiat de la puis- 
sance de Dieu dans un fait particulier ^ il y a deux 
choses dans un miracle : le fait même, et sa nature 
qui le fait reconnoître pourun acte immédiat de h puis- 
sance divine. 

Tout le monde convient que le fait miraculeux, ou 
supposé tel , peut être constaté comme tout autre fait, 
soit par nos propres sens, soit par le témoignage des 
hommes. « Un homme sage, dit Rousseau, témoin 
» d'un fait inouï, peut attester qu'il a vu ce fait, et 
» l'on peut l'en croire (1). » A plus forte raison 

(1) Lettres écrites de îa Moniagne, p. 107, 



f 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 265 

pourra-t-on et devra -t-on croire plusieurs hommes 
sages qui attestent unanimement le même fait. 

Ainsi nous pouvons, par le témoignage, être cer- 
tains qu'un homme est aveugle ; nous pouvons Fêtre 
également qu'un homme a l'usage de la vue , et enfin 
qu'un homme a imposé les mains sur un autre homme 
en invoquant Dieu. Pour que la déposition des témoins 
qui attestent de semblables faits soit irrécusable, il 
n'est pas même nécessaire qu'ils possèdent une rare 
sagacité ni une profonde sagesse : il suffit qu'ils ne 
soient pas fous. 

Non seulement le témoignage nous donne la cer- 
titude des faits, mais cette certitude est plus grande 
que celle qu'en pourroit acquérir un seul individu par 
ses propres sens. Qu'après m'être persuadé, sur le rap- 
port de mes sens, qu'un homme est aveugle, deux ou 
trois personnes sensées viennent me dire : « Nous 
avons aussi observé cet homme; il n'est point aveugle, 
nous en sommes très convaincus : » je commencerai 
au moins à -douter ; et si d'autres personnes sensées 
confirment le témoignage des premières, je croirai 
sans hésiter , et je devrai croire sous peine de folie , 
que je me suis trompé dans mon jugement. Ainsi le 
témoignage peut donner une certitude plus complète 
d'un fait, que si on l'avoit vu soi-même. 

Donc, si des témoins nombreux affirment qu'un 
homme étoit aveugle, qu'un autre homme a prié sur lui, 
et qu'à l'instant même cet aveugle a recouvré la vue ; 
leur témoignage pourra me rendre aussi certain de ces 
faits qu'on peut être certain d'aucun fait quelconque. 



266 ESSAI SUR l'indifférence 

Il est vrai qu'avant que Taveugle eût recouvré la 
vue, il y avoit contre la probabilité d'un pareil événe- 
ment des chances aussi multipliées qu'on le voudra ; 
mais cela n'infirme en rien le témoignage postérieur à 
l'événement, et qui, portant sur un fait actuellement 
accompli, constate uniquement ce fait et déclare 
quelle est, d'entre toutes les chances possibles, celle 
qui s'est réalisée. Que d'un vase rempli de boules nu- 
mérotées , on en tire une au hasard , plus il y a de 
boules , plus il y a aussi de probabilités que telle boule 
déterminée n'est pas celle qui sortira. Mais, après le 
tirage, l'incertitude résultante de la multiplicité des 
chances ne subsiste plus. A ces chances, plus ou moins 
possibles , plus ou moins probables , succède un fait 
certain , la boule sortie ; et, pour constater quelle est 
cette boule, le même nombre de témoins suffit, qu'il 
y eût cent boules dans le vase , ou qu'il y en eût dix 
millions. C'est confondre deux questions totalement 
différentes, que de s'imaginer que le peu de proba- 
bilité d'un événement diminue , dès qu'il a eu lieu, la 
force du témoignage qui l'atteste. Faut-il plus de té- 
moins pour constater qu'un homme, après avoir essuyé 
une maladie que tous les médecins croy oient mortelle, 
est maintenant en parfaite santé, que si cet homme 
n'avoit éprouvé qu'une indisposition légère ? assuré- 
ment on ne le dira pas, ou, si on le disoit, on seroit 
démenti par tout le genre humain. 

Lorsqu'on est assuré de la vérité d'un fait , pour 
juger avec certitude qu'il est miraculeux il est néces- 
saire qu'on y reconnoisse clairement un acte mmé- 



EN MATIÈRE DE RELIGION. ^67 

dîal de la puissance divine; c'est-à-dire, comme 
l'explique Rousseau , qu'il doit offrir ud changement 
sensible dans V ordre de la nature, une exception réelle 
et visible à ses lois (1). Or cette condition peut-elle 
être remplie? pouvons-nous être certains qu'aucun 
fait offre une exception réelle et visible aux lois de la na- 
ture ? Voyons s'il est possible de le nier raisonna- 
blement. 

Qu'est-ce que l'ordre de la nature , qu'est-ce que 
ses lois, et comment les connoissons-nous ? Unique- 
ment par Texpérience , qui nous montre les mêmes 
effets constamment reproduits dans les mêmes circon- 
stances. Nous nommons lois les causes de ces effets 
constans, et nous appelons ordre l'ensemble de ces 
lois. Mais si chacun de nous étoit réduit à sa propre 
expérience, renfermée, quant au temps et quant aux 
lieux , en de si étroites limites , comment pourroit-il 
déduire du petit nombre d'effets connus de lui , l'exis- 
tence d'aucune loi générale, et par conséquent l'exis- 
tence de l'ordre, ou au moins de tel ordre déterminé? 
Pense-t-on que le sauvage de l'Aveyron eût seulement 
l'idée de loi? Un être humain, séparé de la société 
depuis l'enfance, s' élever oit-il jamais à cette idée ? Et 
quand il seroit capable de réfléchir, d'observer, où le 
conduiroient ses observations bornées et solitaires ? 
Qu'en pourroit-il conclure ? Quelle assurance auroit- 
il même de leur exactitude, et de la justesse des con- 
séquences que sa raison en déduiroit? Et, en supposant 

(1) Lettres écrites de la Montagne, p. 104. 



268 ESSAI SUR l'indifférence 

qu'aucune erreur n'eût, en aucune occasion, abusé 
son esprit ou ses sens, et qu'il pût en être certain, d'où 
tireroit-il la certitude que les phénomènes qui Font 
frappé sont invariables, qu'ils ont toujours et partout 
également frappé les autres hommes? Si Texpérience 
d'autrui ne se joint à la sienne , il ne connoîtra donc 
que de simples faits ; il ne pourra former tout au plus 
que des conjectures sur la permanence des causes qui 
les produisent. En effet qu'on indique une loi de la 
nature, dont la connoissance certaine ne soit pas, plus 
ou moins immédiatement , le résultat de l'expérience 
universelle ? Qu'a fait Newton lui-même que sou- 
mettre au calcul la loi universellement connue de la 
pesanteur ? et que sont toutes les sciences que le ré- 
sultat de l'expérience générale sur l'objet particulier 
de chacune d'elles ? 

Nous ne connoissons donc les lois et l'ordre de la 
nature, que par l'expérience générale ; nous ne pou- 
vons les connoître que par elle, et cet ordre et ces 
lois n'ont pas d'autre preuve que le consentement 
commun ou l'expérience uniforme de tous les temps 
et de tous les lieux attestée par le témoignage uni- 
versel. 

C'est donc uniquement par ce témoignage, par le 
consentement commun, que nous savons avec certi- 
tude qu'un phénomène est naturel ou conforme aux 
lois, à l'ordre constant de la nature. Qiiand donc ce 
même témoignage atteste qu'un fait, un phénomène 
quelconque, est un changement sensible dans V ordre de 
la nature, une exception réelle et visible à ses lois^ la 



EN MATIERE DE RELIGION. 269 

réalité de ce changement est aussi certaine, qu'il est 
certain qu'il existe un ordre et des lois de la nature. 
Si vous refusez de croire sur ce point le témoignage 
général des hommes, vous ne pouvez raisonnablement 
le croire sur aucun point ; vous ne pouvez plus, je ne 
dis pas seulement connoître l'ordre de la nature et 
ses lois, mais savoir s'il y a des lois et un ordre réel 
dans la nature. Vous dites au genre humain : « Je te 
» croirai quand tu affirmeras qu'un fait est conforme 
» aux lois de la nature, mais je ne te croirai point 
)) quand tu affirmeras qu'un autre fait y forme une 
» exception visible. » En d'autres termes : « Je crois 
» que tu connois les lois de la nature, et je crois en 
)) même temps que tu ne les connois point. » Car 
prononcer que tel phénomène est conforme à telle loi, 
ou qu'il y est opposé, sont deux jugemens de même 
genre, et qui dépendent du même degré identique de 
connoissance. Etre opposé, c'est n'être pas conforme ; 
être conforme^ c'est n'être pas opposé. Comment 
pourroit-on affirmer l'un , si l'on ne pouvoit pas affir- 
mer l'autre ? et que penseroit-on d'un homme qui di- 
roit: (( Je sais avec certitude qu'il est conforme aux lois 
physiques du monde que la terre se meuve perpétuel- 
lement autour du soleil; mais si la terre s'arrêtoit, j'i- 
gnore si ce seroit une exception réelle à ces lois ? » 

Supposera-t-on une loi inconnue qui, dans ce cas 
et les cas semblables, opposée aux lois ordinaires, 
produit des effets opposés ; je demanderai d'abord 
sur quoi repose cette supposition, et ce que l'on peut 
conclure d'une supposition non seulement gra- 



270 ESSAI SUR l'indifférence 

tuite, mais absurde, comme je l'ai montré précédem- 
ment ? 

En second lieu, qu'on réponde : ces lois opposées 
seroient-elles également conformes à l'ordre, égale- 
ment naturelles ? 

Si on l'affirme, voilà deux ordres^ deux natures op- 
posées, c'est-à-dire qu'il n'existe ni ordre ni nature; 
et que l'univers régi par des lois qui se combattent, 
obéit au hasard à ces lois contraires. C'est le chaos de 
l'athée. 

Si l'on nie qu'une de ces lois opposées soit naturelle^ 
qu'on explique ce que ce peut être qu'une loi qui 
n'est pas naturelle, et quel sens on attache au mot 
de loi. 

Au fond, ce seroit clairement avouer le miracle 
qu'on refuse d'admettre : car une loi connue seule- 
ment par quelques faits, se réduit à ces faits mêmes ; 
et dire que la loi n'est pas naturelle ^ c'est convenir que 
ces faits sont une exception réelle et visible aux lois de 
la nature. 

Donc, à moins de nier qu'il existe des lois de la na- 
ture, il faut reconnoître la raison commune fondée 
sur l'expérience générale, c'est-à-dire le sens com- 
mun, pour juge de ce qui est conforme ou contraire à 
ces lois; il faut le reconnoître pour juge infaillible, 
sans quoi l'existence même de l'ordre seroit dou- 
teuse. 

Or qu'on demande à tous les hommes s'il est con- 
forme aux lois de la nature que des lépreux, des aveu- 
gles, des boiteux, des sourds, soient guéris instanta- 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 27 i 

nément par quelques prières ; s'il est naturel que ces 
paroles : Lève-toi et marche^ rendent l'usage de ses 
membres à un paralytique de trente-huit ans ; qu'un 
mort ressuscite à ce seul mot : Sors du tombeau I J'ad- 
jure tout homme sensé et de bonne foi, de me dire 
ce que répondra le genre humain. 

Mais qu'est-il besoin de l'interroger? et qui ne sait 
que tous les peuples, dans tous les temps, ont cru aux 
faits miraculeux ; qu'ils ont été persuadés que le sou- 
verain Etre mamfestoù quelquefois sa puissance dans 
des faits particuliers? Fit ]pmsq[ie cette croyance est uni- 
verselle , donc elle est vraie : il n'en faut pas d'autre 
preuve ; et nous pouvions, sans affoiblir la cause du 
christianisme, nous dispenser de combattre par le rai- 
sonnement les sophismes de l'incrédulité. Le témoi-* 
gnage de tous les siècles et de toutes les nations 
prouve invinciblement qu'il y a de vrais miracles, 
comme il prouve qu'il existe une vraie religion ; et, 
de même qu'on discerne aisément la vraie religion des 
religions fausses, par sa perpétuité et son universa- 
lité, on discerne aisément les vrais des faux miracles, 
en considérant ce qui fut toujours et partout reconnu 
pour une exception réelle et visible aux lois de la na-» 
tureÇi): et c'est ainsi que toutes les vérités unies 
dans leur principe, qui est la raison éternelle et in- 
finie de Dieu, nous sont manifestées avec certitude 



(1) Rousseau avoue que plusieurs des miracles rapportés dans la 
Bible paraissent être dans ce cas. li€Ure$ éoritesdeîa MonUgae, 
p. 114. 



272 ESSAI SUR l'indifférence 

par le témoignage infaillible de la raison une, perpé- 
tuelle et universelle du genre humain. 

Pour appliquer maintenant ce qui vient d'être dit, 
aux prodiges opérés par Jésus-Christ et par les apô- 
tres : est-il certain que les faits rapportés dans l'Évan- 
gile soient vrais ? est-il certain que ces faits soient 
miraculeux? Voilà les deux questions qui nous res- 
tent à examiner. 

Déjà nous avons prouvé généralement la vérité des 
faits évangéliques (1); mais nous voulons encore 
montrer combien il est impossible de révoquer en 
doute aucun de ceux dont il s'agit ici pàrticuUère- 
ment. 

Presque tout ce que raconte l'Evangile s'est passé 
devant une multitude de témoins, qui venoient de 
toutes parts écouter les enseignemens de Jésus-Christ 
et contempler ses œuvres. Ce n'étoit point dans les 
ténèbres ni dans des lieux solitaires qu'il manifestoit 
sa puissance, mais au grand jour, au milieu du peu- 
ple, et dans le temple même, sous les yeux des doc- 
teurs de la loi. Sa vie étoit publique; il ne cachoit 
pas plus ses actions que sa doctrine (2), et ses actions 
n'étoient qu'une suite continue de prodiges. Qui donc 
auroit pu se tromper sur des faits si nombreux, si 
éclatans? Et en supposant même dans quelques hom- 
mes ou l'erreur ou l'imposture, auroient-ils donc pu 



(1) Vo\jez le chapitre XXXII. 

(2) Ego palàm locutus sum mundô; ego semper docui in Syna- 
gogà et in templo, quo omnes Judœi conreniunt : et in occulto lo- 
cutus sum nihil. Joan., XVIII, 20. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 273 

abuser un peuple entier pendant trois ans, lui faire 
croire qu'il voyoit chaque jour ce qu'il ne voyoit 
pas, persuader à des aveugles qu'ils avoient recouvré 
la vue, à des sourds qu'ils entendoient, à des paraly- 
tiques qu'ils marchoient, à des lépreux que leur lè- 
pre avoit disparu ? Quel prodige plus étonnant qu'une 
crédulité si profonde et si générale ? 

Car, ni pendant la vie de Jésus-Christ, ni après sa 
mort, personne ne contesta la vérité d'aucun de ces 
faits. Ils ont toujours passé pour constans parmi les 
Juifs (1). Le Talmud et tous les rabbins les avouent 
expressément (2). Il est dit dans le Toldolh que Jé- 
sus-Christ, afin de prouver qu'il étoit le Fils de Dieu 
annoncé par Isaïe, ressuscita un mort (3). Ce n'est 



(1) Virtutes autem faclurum (Ghrislum) à Pâtre, Esaias dicit : 
Ecce Deus noster judicium retribuit ; ipse yeniet , et salvos faciet 
nos. Tune inlirmi curabuntur, et oculi caecorum videbunt, et aures 
surdorum audient, et claudus saliet sicut cervus , et multorum lin- 
guœ solventur, et caetera quœ operatum Ghrislum nec vos diffite- 
mini. Tertullian. adv. Judœos, cap. IX. Vid. et. S. Chrysost. Ex- 
posit. in Ps. f^III, cap. V, n. 1. 

(2) Talmud. Tract. Sanhedr., fol. 43, 104, 107. — IVizza- 
chon. ap. Wagenseil. Tela ignea Satan., tom. II, p. 34. — Acta. 
S. Pion. ap. Bolland. 1» die mens, februar. — Herban , Juif, 
dans sa dispute avec saint Grégoire, dit que les Juifs ont fait mou- 
rir Jésus parce que c'étoit un magicien , et qu'il guérissoit les ma- 
lades le jour du sabbat, ce que la loi défendoit [Biblioth. Patr., 
tom. I, p. 198 et 263, gr. lat). On voit dans saint Isidore de Séville 
que lorsqu'on alléguoit les miracles de Jésus- Christ aux Juifs, ils 
répondoient que les prophètes en avoient pareillement fait un grand 
nombre. Dicit incredulus quod et prophetœ miracula multa /<?- 
cerunt {De Nativit. Domini, cap. XVII). Bullet cite beaucoup 
d'autres témoignages des Juifs dans son Hist. de l'établissem. du 
christianisme. 

(3) Lib. Toldoth Jeschu, p. 7 et 8. 

TOifs 4» 18 



274 KSSAï âi'R l'indu FÉaE^cË 

pas du moins la prévention qui a dicté ces témoigna- 
ges, confirmés par celui de tous les païens (1), de 
Celse (2), de Porphyre (3), de Julien (4), d'Hiéro- 
dès (5). Croit-on que ces anciens ennemis du christia- 
nisme eussent reconnu la vérité des faits évangéli- 
ques, s'il leur avoit été possible de la nier? croit-on 
qu'ils l'aient confessée sans examen? croit-on que le 
moindre sujet de doute eût échappé à la sagacité de 
leur haine ? croit-on enfin que les premiers chrétiens 
eussent parlé avec autant de confiance des miracles du 
Sauveur, si l'on avoit pu les contester ? Jésus-Christ, 
disoit Quadrat dans une Apologie adressée à l'empe- 
reur Adrien, « Jésus-Christ a fait ses miracles à la 
vue de l'univers, parce qu'ils étoient au-dessus de 
tout soupçon. Il a guéri des malades et il a ressuscité 
des morts. Quelques-uns ont survécu long-temps à 
l'auteur du prodige, et ne sont morts que de nos 
jours (6). » 

Il est évident que les faits d'une époque reculée ne 



(1) s. Justin., Apolog. I, n. 30. -^Arnob, adv. Génies, lijb. I, 
p. 25. — Lactant., Institut, diyin., lib. IV, cap. XIII ; et lib. V, 
cap. III. — Euseh., Demonstrat. erangel., lib. III , cap. VIII. — 
Evagr. in Spicileg. Marten., tom. V, p. 2 et 3. — Folus. ap. 
August., Epist. 135, 136. 

(2) Ap. Orig. contr. Cels., lib. I , n. 6, 38, 67 , 68, 71 ; lib. I! , 
n. 48 ; lib. III , n. 27 ; lib. VIII , n. 9 et 47. 

(3) Fid. Bullet, Hist. de V établissem. du Christian., p. 107. Pa- 
ris, 1764. 

(4) Ap. Cyrill. adv. Juîian., lib. VL 

(5) Ap. Euseh. contr. Hieroeh ad cale. Dem&nstr. ecangçh , 
f. 512. 

(6) Ap. Euseb. Hù(. etvla. lib. liï ^ capr. XXXV!^ 



EN MAlIÈilE 13E UELIGION. 275 

peuvent être connus, ne peuvent être prouvés que 
par le témoignage. Que demande-t-on pour croire 
les faits de Jésus-Christ, ses miracles et ceux des apô- 
tres? des témoignages non suspects? Soit: qu'y a-t-il 
de moins suspect que des témoins qui se font égorger ? 
Douterez-vous de leur foi dans ce qu'ils attestoient , 
dites-nous donc comment ils pouvoient la mieux 
prouver. Est-ce cette foi même si forte, si constam- 
ment, si généreusement manifestée qui diminue votre 
confiance dans leur témoignage? Vous croiriez donc 
davantage ce qu'ils affirment, si eux-mêmes ils l'a- 
Ypient moins cru? 

Mais enfin, dites-vous, c'étoient des chrétiens! Je 
vous entends; tous les témoignages qui regardent Jé- 
sus-Christ vous semblent suspects, excepté ceux des 
ennemis du christianisme : eh bien ! les Juifs sont-ils 
de5 ennemis du christianisme? trouvez-vous qu'ils 
y soient assez opposés pour mériter d'être crus sur ce 
qui le concerne ? Ils attestent les mêmes faits que les 
chrétiens ; jamais ils n'ont varié à cet égard un seul 
instant. Les païens étoient-ils des ennemis du chris- 
tianisme? trois siècles d'horribles persécutions vous 
paroissent-ils une preuve suffisante de leur haine? 
vous ne voulez pas croire les victimes, croirez-vous 
au moins les bourreaux ? Ils s'accordent avec les Juifs 
et les chrétiens pour reconnoîlre la vérité des faits 
merveilleux rapportés dans l'Évangile. 

Encore une fois, que demandez-vous? des témoi- 
gnages uniformes ? Ils existent, on les a produits , 
vous venez de les entendre. Des témoignages nom- 

18. 



276 ESSAI SUR l'indifférence 

breux? Nous vous montrons un témoignage univer- 
sel. Que pouvez-vous donc demander encore, que 
pouvez-vous désirer? y a-t-il quelque chose au-delà 
de tout? Si vous rejetez cet immense témoignage des 
peuples et des siècles, soyez sincères; ne dites plus : 
(( Qu'on nous donne des preuves ; » dites : (( Qu'on 
cesse de nous en donner ; nous avons résolu de n'en 
admettre aucune, et nous ne voulons pas même les 
écouter. » 

Que la folie de l'incrédule est étonnante ! mais , 
en même temps, qu'elle est criminelle! et qu'il est 
aisé de comprendre comment, au jour terrible où tout 
sera, réyélé, Dieu justifiera sa parole _, et comment lY 
vaincra dans son jugement(\) ! Lésâmes perdues passe- 
ront devant lui en s'accusant elles-mêmes, et, mur- 
murant l'hymne de l'enfer, elles s'en iront, guidées 
par le désespoir et les ténèbres, là où l'éternel orgueil 
enfante l'éternelle douleur ! 

Et que les déistes qui nient les faits de l'Évangile , 
ne pensent pas être en cela d'accord même avec tous 
leurs chefs. Rousseau appelle les évangélistes des aw- 
leurs véridiques (2) ; il n'établit aucun doute sur le 
fond de tous les faits (3) : il lui est impossible de re- 
noncer au bon sens jusqu'à ce point. « Dirons-nous 
)) que l'histoire de l'Évangile est inventée à plaisir, 
» ce n'est pas ainsi qu'on invente ; et les faits de So- 



(1} ut justifîceris in sermonibus tuis, et Tincas cùm judicaris. 
Ps., L, 6. 

(2) Lettres écrites du la Montagne, p. 116* 

(3) /Ôt{?.,p.ll5. 



EN MATIÈRE DE RELIGIOX. 277 

» crate, dont personne ne doute, sont moins attestés 
» que ceux de Jésus-Christ. Au fond, c'est reculer la 
» difficulté sans la détruire : il seroit plus inconce- 
» vable que plusieurs hommes d'accord eussent fabri- 
>) que ce livre , qu'il ne l'est qu'un seul en ait fourni 
» le sujet; et l'Évangile a des caractères de vérité si 
^) grands, si frappans, si parfaitement inimitables, 
» que l'inventeur en seroit plus étonnant que le hé- 
» ros(l). » 

La vérité des faits évangéHques étant établie, 
voyons si Ton peut s'assurer que les miracles de Jésus- 
Christ et des apôtres fussent de vrais miracles, des 
exceptions réelles aux lois de la nature. 

Guérir toutes les maladies en prononçant quelques 
paroles , ou par un simple acte de la volonté ; mul- 
tiplier un petit nombre de pains pour nourrir toute 
une multitude , marcher sur la mer, ressusciter des 
morts : voilà les principaux miracles du Sauveur. Il 
avoit promis à ses disciples qu'ils en opéreroient de 
semblables et de plus grands encore (2), et nous 
voyons dans le livre des Actes l'accomplissement de 
sa promesse. L'ombre seule de saint Pierre guérissoit, 
en passant sur eux , les malades qu'on apportoit sur 
des lits dans les places publiques (3). L'hisloire des 



(1) Emile, lib. IV, tora. III, p. 43. 

(2) Amen , amen dico vobis , qui crédit in me , opéra quae ego 
facio , et ipse faciet, et majora horum faciet. Joan. , XIV, 12. 

(3) Ità ut in plateas ejicerent infirmes , et ponerent in lectulis ac 
grabatis, ut, Teniente Petro, saltem umbra illius obumbraret quem 
quamillorum, et liberarentur ab infirmitalibus suis, ^cf ., Y, 15. — 



278 ESSAI SUR t'iNDIFFÈnKNCE 

apAtres est remplie de leurs œuvres miraculeuses, 
accomplies, comme celles de leur Maître , à la face 
du soleil, en présence de nombreux témoins, dans 
les circonstances les plus imprévues, et où il étoit le 
moins possible de surprendre la crédulité. 

Nous avons déjà fait remarquer que Jésus-Christ 
proposoit ses miracles en preuve de sa mission. Ce fut 
aussi sur son premier miracle que ses disciples cru- 
rent en lui (1). Peu de temps après, comme il éloit à 
Jérusalem j au temps de la Pâque ^ c'est-à-dire quand 
presque tous les Juifs s'y rassembloient pour assister, 
selon la loi , à cette sainte solennité , beaucoup d'entre 
eux crurent en son nom^ en voyant les prodiges quil 
faisoit (2). 

Voilà donc ceux qui vivoient familièrement avec 
Jésus, qui pouvoient l'observer à tous les instans, 
examiner ses œuvres en mille occasions diverses, les 
voilà convaincus, eux et beaucoup d'autres Juifs (3), 
de la réalité de ses miracles. Tout le peuple et les 
étrangers mêmes partagent leur persuasion. Une 



Vid. et. S. August. in Joan. evangel. Tract. LXXII, n. 1. Oper^ 
lom. m, part. II, col. 686. 

(1) Hoc fecit initium signorum Jesu in Cana Galilacae : et mani- 
feslavit gloriam suam, et crediderunt in eum discipuli ejus. Ihid., 

n. 

(2) Cùm autem esset Jerosoïymis in Paschâ in die festo, raulli 
crediderunt in noraincejuS; videntes signa ejus quaefaciebat. Joan., 
II, 23. 

(3) Illi ergo homines cùm yidissent quod Jésus fecerat signum, 
dicebant : Quia hic est Ycrè propheta, qui venturus est in mujidum. 



ftN M/VTifeRR DE REUGIOX. 279 

femme chananéenne (1), un officier romain (2) , de- 
mandent à Jésus la guérison , Tune de sa fille, 
l'autre de son serviteur, et tous deux ils l'obtiennent. 
Le bruit de ses prodiges s'étend au loin , de toutes 
parts on accourt pour les contempler ; on se presse 
sur ses pas ; les infirmes , les estropiés , les aveugles 
l'investissent, en quelque sorte, et ne se retirent jamais 
sans avoir éprouvé les effets de sa puissance , inépui- 
sable comme sa bonté. Chaque page de l'Évangile 
nous en offre quelque exemple touchant. Qui pour- 
roit se rappeler sans être attendri cette pauvre femme, 
attaquée depuis douze années d'un flux de sang , qui 
s'approche de Jésus avec timidité pour toucher le bord 
de sa robe , disant : Si je touche seulement son vête- 
ment, je serai guérie; et elle est guérie à l'heure 
même (3)? 

Croyoit-il au pouvoir du Fils de Vhomme, ce prince 
de la Synagogue qui disoit : « Seigneur, ma fille 
» vient de mourir ; mais venez, imposez votre main 
» sur elle, et elle vivra (4). » Sa fille en effet lui fut 

(1) Matth., XV, 22 seqq. 

(2) Jd., VIII, 5>eqq. ; et Zmc, VII , 2 seqq.—Ce miracle est un 
des plus frappans que Jésus-Christ ait opérés. Le fils de Dieu ré- 
compense la foi du centurion en guérissant son seryiteur paraly- 
tique, qu'il n'a pu même amener à Jésus, parce qu'il est gisant à 
ia maison, et tourmenté par de grandes souffrances: Puer meus 
jacet in domo paralyticus, et malè torquetur. Je voudrois bien 
qu'on m'apprit par quelle loi de la nature Jésus-Christ agissoit in- 
stantanément à dislance sur un homme malade, et quelle est Teffl- 
cace do guérison naturellement attachée à ces paroles : Qu'il 
vous soit fait comme vous avez cru : Sicut eredîdtstif fiât tibi, 

(3) Matth., IX, 20 seqq. 
(4) /^fcf., |8g«qq. 



280 ESSAI SUR l/fNDIFFÉRENCE 

rendue ; mais d'où venoit la confiance si entière, la 
foi si vive que cet homme avoit en Jésus? 

Ou le suivoit à la trace de ses bienfaits (1). Après 
avoir guéri le serviteur du centurion , « il s'en alloit 
)) en une ville appelée Naïm ; et ses disciples alloient 
» avec lui, et une troupe nombreuse. Or, comme il 
» approchoil de la porte de la ville, voilà qu'on em- 
» portoit mort un fils unique de sa mère, et celle-ci 
» étoit veuve ; et une grande foule Taccompagnoit. 
» le Seigneur l'ayant vue, il fut ému de pitié sur 
» elle et il lui dit : Ne pleurez point. Et il s'appro- 
» cba , et toucha le cercueil ( ceux qui le portoient 
» s'arrêtèrent ), et il dit : Jeune homme , je te le 
» commande, lève-toi. Et celui qui étoit mort se leva 
» sur son séant , et il commença à parler. Et Jésus 
» le donna à sa mère (2). » 

Qu'ajouter à ce récit d'une simplicité si divine ? 
Qu'ajouter à celui de la résurrection de Lazare en- 
fermé depuis quatre jours dans le tombeau, et déjà 
en proie à la corruption? « On ôta donc la pierre; 
» et Jésus ayant levé les yeux en haut , dit : Mon 



(1) Pertransiit beuefaciendo et sanando omnes quoniam Deus 

erat cum illo. y4ct., X, 38. 

(5) Deinceps ibat in civitatem, quae yocatur Naim : et ibant cum 
80 discipuli ejus, et turba copiosa. Cùm autem appropinquaret 
portas civitatis, ecce defunctus efferebatur filius unicus matri suae : 
et hœc Yidua erat ; et turba civitatis multa cum illâ. Quam cùm 
Yidissét Dominus, misericordià motus super eam, dixit illi : Noli 
flere. Et accessit, et tetigit loculum (hi autem qui portabant, stete- 
runt), et ait : Adolescens , tibi dico, surge. Et resedit qui eratmor- 
luus, et cœpit loqut. Et dédit illum matri suse. Luc, VIII, H 
seqq. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 281 

» Père , je vous rends grâces de ce que vous ra'a- 
» vez écouté. Pour moi, je savois que vous m'écoutez 
» toujours; mais j'ai dit ceci à cause du peuple qui 
» m'environne , afin qu'il croie que vous m'avez en- 
» voyé. Alors il éleva la voix avec un grand cri : 
» Lazare, sors de la tombe; et aussitôt celui qui étoit 
» mort sortit, les pieds et les mains liés de bande- 
» lettes, et le visage enveloppé d'un suaire. Jésus leur 
» dit : Déliez-le , et laissez-le aller (1). 

Quelle est donc cette voix que le sépulcre entend, 
et à qui les morts obéissent? l'évangéliste remarque 
que (( beaucoup de Juifs qui étoient venus vers Marie 
» et Marthe, et qui avoient vu ce que Jésus fit, cru- 
» rent en lui (2). » Les pontifes et les pharisiens crurent 
ausssi au miracle, et ils se dirent : « Que ferons- 
» nous , car cet homme fait un grand nombre de 
» signes (3)? » et dans l'aveuglement de leur fausse 
politique et de leur haine , qui les poussoit à leur insu 
à l'accomplissement des prophéties, ils conclurent de 
le faire mourir (4). 

(1) Tulerunt ergo lapidem. Jésus autem , elevatis sursùm oculis, 
dixit : Pater, gratias ago libi quoniam audisti me. Ego autem scie- 
bam quia semper me audis : sed propter populum, qui circumstat , 
dixi; ut credant quia tu me misisti. HaBC cùm dixisset, voce magnâ 
clamavit : Lazare, veni foras. Et statim prodiit qui fuerat mortuus , 
ligatus pedes et manus institis ; et faciès illius sudario erat ligata. 
Dixit eis Jésus : Solviteeum, et sinite abire. Joan., XI, 41 seqq. 

(2) Multi ergo ex Judaeis, qui vénérant ad Mariam et Martham, et 
videbant quae fecit Jésus, crediderunt in eum. Ibid., 45. 

(3) Collegerunt ergo pontiflces et pharisaei concilium , et di- 
cebant : Quid facimus , quia hic homo multa signa facit ? Ibid., 
47. 

(4) Si dimittimus eum sic, omnes credent in eum ; et venient Ro- 



582 ESSAI SUR l/iNDrrFP.RKNf.Ê 

On ne voit pas Tombre de dissentiment, l'appa- 
rence d'un doute sur la vérité des miracles du Sau- 
veur, même parmi ses ennemis. Sa tendre chanté 
s'étendoit à toutes les misères humaines : il suffisoit 
d'approcher de lui pour recevoir comme une puissante 
émanation de vie. 

« Jésus s'arrêta dans un lieu champêtre avec ses 
» disciples et une multitude immense qui étoit venue 
» de toute la Judée , et de Jérusalem, et des contrées 
» maritimes, et de Tyr, et de Sidon, pour l'écouter, 
» et pour être guéris de leurs langueurs... Et toute 
» la foule cherchoit à le toucher , parce qu'il sortoit 
» de lui une vertu qui les guérissoit Ions (1). » 

Si ces prodiges renouvelés à chaque instant n'a- 
Voient point été véritables, comment la confiance des 
peuples eût-elle été toujours croissant ? comment lui 
auroit-on de toutes parts amené des malades pour qu'il 
les guérît; des malades de toute espèce, et qui tons 



mani, et tollent iioslrum locum, et gcnlem. Uniis autem ex ipsis, 
Caïphas nomine , cùm esset pontifex anni illiiis, dixit eis : Vos ne- 
scitis quidquam. Nec cogitatis quia expedit vobis ut unus morialur 
homo pro populo, et non tota gens peieat. Hoc autem à semetipso 
non dixit : sed cùm esset pontifex anni illius, prophetavit, quôd 
Jésus moriturus erat pro gente; et non tanlùm pro gente, sed ut 
filios Dei, qui erant dispersi, congregaret in unum. Ab illo ergo die 
cogitayerunt ut interficerent eum. Joan., XI, 48 seqq. 

(1) Et descendens cura illis, stetit in loco carapestri , et turba dis- 
cipulorum ejus,et multitudo copiosa plebis ab omniJudeà, et Jérusa- 
lem, et marilima, et Tyri, et Sidonis, qui vénérant utaudirent eum, 
et sanarentur àlanguoribus suis... Et omnis turba qua;rebant eum 
tangere : quia Tirlus de illo exibat , et ^nabat oraues. Xwc, Vï, 
17, 18 et 19. 



EN MATIÈRE DE REMOIOX. 283 

ressentoient ^'gaiement son pouvoir : et cela sans 
cesse, et cela en présence d'une muUilude immense qui 
accouroit, non seulement de toute la Judée, mais en- 
core des royaumes voisins, pour être témoin de ces 
merveilles; en présence des prêtres et des docteurs 
humiliés et jaloux; en présence de tous les ennemis 
du christianisme naissant , qui prenoient quelquefois 
le soin de vérifier toutes les circonstances du miracle, 
afin d'en découvrir la fausseté, s'ils l'avoient pu, 
comme on le voit dans l'histoire de l'aveugle-né (1) : 
et tant d'examen , tant de recherches dirigées par taht 
de haine , n'ahoutissent jamais qu'à constater de plus 
en plus l'incontestahle réalité des miracles opérés par 
le Sauveur? Il est manifeste et nous ne pouvons le 
nier (2), comme ils le disoient de ceux des apôtres. 
Que veut-on de plus? que faut-il donc pour qu'un mi- 
racle soit certain? En reviendra-t-on à nier sa possi- 
bilité? Plutôt que d'être chrétien, plutôt que de vivre 
de la vie que le Fils de Dieu est venu nous apporter, 
aimera-t-on mieux renoncer à la raison , et la con- 
damner à mourir dans les angoisses de l'absurdité? 

Mais, pour qui sait l'entendre, quelle force invin- 
cible dans le témoignage unanime d'un peuple con- 
temporain ! et ce n'est pas tout , ce peuple infidèle a 
continué jusqu'à nos jours à reconnoître dans les mi- 
racles du Sauveur nne exception réelle aux lois de la 



(1) Joan., IX, 1 seqq. 

(i) Quid lacieraus hominibus islis ? quoniam quidem DOtum 
^igmim faclum est per eos, omnibus habilantibus Jérusalem : ma- 
nifesluro est; et non possumus negare. Act., IV, IC, 



284 ESSAI SUR l'indifférence 

nature ; et les païens en ont tous porté le même juge- 
ment. Savans , ignorans , Juifs , idolâtres , il n'y a 
qu'une voix sur la nature évidemment miraculeuse 
des œuvres de Jésus-Christ. Ils ont tout dit, ils ont 
consenti à tout admettre , à tout supposer, plutôt que 
de les regarder comme des événemens naturels. Les 
uns les ont attribués à la puissance du nom ineffable 
de Dieu que Jésus avoit dérobé dans le temple, les 
autres au pouvoir de Beelzebub; quelques uns, comme 
Porphyre, à la théurgie , presque tous aux secrets de 
la magie (1): et c'est aux incrédules de voir si ces 
explications les peuvent satisfaire. 

Toujours sera-t-il certain que les prodiges opérés 
par le Christ, et par ses apôtres , sont de véritables 
miracles , de l'aveu de tous les hommes qui en furent 
témoins, ou qui en ont entendu parler; de l'aveu des 
Juifs, des païens (2), des chrétiens, des musul- 
mans (3) : car voici en quels termes le faux prophète 



(1) C'est ce qui se voit dans les passages des auteurs juifs et 
païens cités précédemment. 

(2) Saint Justin^ qui écrivoit au milieu du deuxième siècle, ren- 
voie aux actes faits sous Pilate ceux qui révoqueroient en doute les 
circonstances de la Passion de Jésus< Christ, ou ses miracles, tels 
que la guérison des malades et la résurrection des morts, jipolog.y 
I, n. 43. 

(3) Les Persans appellent la puissance que Jésus-Christ avoit de 
faire des miracles, Bad Messih, le vent ou le souffle du Messie. Ils 
disent en effet que par son souffle il ressusciloit les morts, etc. 
{d'Herbelot, Bihlioth. orient., art. Bad-Messih, tom. I , p. 522). 
L'auteur du Methnevi-Mânevi, paraphrasant un passage du Koran, 
parle ainsi: « Le Messie, d'un côté, ressuscite le Lazare, et, de l'au- 
» tre, vous voyez des Juifs rongés d'envie et de dépit. » 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 285 

des Arabes fait parler Dieu dans le Koran : « Nous 
» avons donné à Jésus j, le fils de Marie ^ des signes 
» manifestes y et nous V avons fortifié par V Esprit 
» saint (i); » et ces signes manifestes, il les appelle 
ailleurs des miracles évidens (2). 

Que si, oubliant des témoignages si nombreux, si 
décisifs, on consulte le monde entier, ou le sens com- 
mun de tous les hommes , pour savoir si des faits 
semblables à ceux que l'Évangile raconte sont dans 
l'ordre de la nature , ou s'ils ne forment pas au con- 
traire des exceptions réelles à ses lois y quelqu'un doute- 
t-il quelle sera sa réponse ? 

Ainsi, nécessairement il faut, ou nier le sens com- 
mun, ou avouer les miracles de Jésus-Christ, et avec 
eux la sainteté, la divinité du christianisme. Mais 
avant de développer cette dernière conséquence , nous 
devons parler du miracle le plus auguste du Sauveur , 
celui de sa résurrection (3), qui eut cela de propre 



(1) We gave unto Jésus, Ihe son of Mary, manifest signs, and 
strengthened him with the holy Spirit. The Koran translatée, by 
George Sale, chap. II j vol. I, p. 47. London, 1764. 

(2) TFe gave évident miracles to Jésus, etc. Ibid., p. 17. F^id. et* 
ch. III, p. U. — lbid., XLIII; vol. II, p. 361. — Ibid., ch. LXII, 
p. 436. — Il rend également témoignage à la mission divine et aux 
miracles de Moïse. « We formerly sent Moses with our signs. » 
Vol. II, chap. XIV, p. 62. — Ibid., chap. XVIII, p. 110. — Ibid., 
chap. XXIII, p. 181.— Etalib. 

(3) Il existe quatre ouvrages où la résurrection de Jésus-Christ 
est examinée dans toutes ses circonstances, et environnée de toutes 
ses preuves. Nous engageons le lecteur à les consulter. En voici les 
titres : La religion chrétienne démontrée par la résurrection de 
Jésus- Christ) par Homfroi Ditton. 1 vol. in-4*'. Les témoins dç la 



286 ESSAI SUR l'lN DIFFÉRENCE 

qu'elle s'opéra sans aucun intermédiaire par la vertu 
même qui étoit en lui. 

Les prophètes avoient annoncé que le Christ res- 
susciteroit( 1 ), qu'il ressusciteroit le troisième jour (2), 
et Jésus-Christ lui-même l'avoit prédit plusieurs fois 
à ses disciples, en les préparant à sa passion (3). Mais, 
soit que cette prédiction eût fait dans leur esprit une 
impression peu profonde , soit que la mort de Jésus 
et la frayeur qu'ils éprouvèrent eussent troublé leur 
foi, ils parurent avoir alors entièrement perdu l'espé- 
rance. Leur foiblesse, que Dieu permettoit, de voit, 
selon ses desseins, ajouter une nouvelle force aux 
preuves delà résurrection glorieuse de son Fils. 

Considérons-en sérieusement les principales cir- 
constances. Le Sauveur , épuisé déjà par les tourmens 
qu'il a subis , est attaché à la croix et y demeure 
exposé aux outrages d'une multitude furieuse. Pen- 
dant ce temps-là son sang couloit sur le genre hu- 
main, et le mystère du salut s^accomplissoit : Jésus 
expire à la vue de tout le peuple , à la vue des 



résurrection de Jésus- Christ, examinés et jugés selon les règles 
du barreau, par Sherlock, 1 vol. Jn-12. Observation sur l'hist. 
et sur les preuves de la résurrection de Jésus Christ ; par Gilbert 
West, 1 vol. in-12. An illustration ofthe gênerai évidence establi- 
êhing thereality of Christ' s résurrection; by George Cook, i vol. 
in-80. 

(1) P*., LX, 9, lletl2;XV, 10. 

(2) Ose.,\l,d. 

(3) Matth., XVI, 21; XVII, 22, Alarc; X, 34. Luc, IX, 22jXVlU, 
33 ; XXIV, 7. 



E^• MATiKUE DE KELIGION. 2S7 

soldats romains qui le gardoient , afin que sa mort 
ne pût pas offrir le moindre sujet de doute ; et la 
nature elle-même voulut, en quelque sorte, l'attester 
par son deuil, par les ténèbres miraculeuses dont elle 
se couvrit, et qui frappèrent les païens mêmes (1). 
Témoins de ce prodige et de plusieurs autres que les 
Juifs avouent (2), le centurion et ses soldats, saisis 
de terreur , s'écrièrent : Celui-ci étoit véritablement le 
Fils de Dieu (3). 

Afin de hâter la mort des malfaiteurs qui avoient 
été crucifiés avec Jésus-Christ , on leur brise les jam- 
bes; mais Jésus avoit déjà teriuioé son sacrifice^ et j| 



(1) TertulL Apolog,, cap. XXI. 

(î) Talmud, Tractât, de fest. Expiât, — Joseph, de Bello Jud., 
lib. VII, cap. XII; al. lib. VI, cap. V. Fid. et. Tacit., Hist., lib. Y, 
cap. XIII. 

(3) Jésus autem iterum damans yoce magnâ emisit spiritum. Etecce 
Telum templi scissum est in duas partes à summo usque deorsum , 
et terra mota est, et pelras scissae sunt, et monumenta aperta sunt, et 
multa corpora sanctorum, qui dormierant, surrexerunt. Et exeuntes 
de monumentis post resurreclionem ejus, venerunt in sanctam citi- 
tatem, apparuerunt multis. Centurio autem, et qui cum eo erant, 
custodientes Jesum, Yiso terrae inotu et his quae fiebant, timuerunt 
Taldè dicentes : Verè filius Dei erat iste, Matth., XXVII , 60 seqq.— 
Le tremblement de terre, dit Bergier ( Traité de la vraie religion, 
t. IX, c. IV, § 12, p. 137), est encore attesté par un monument ir- 
récusable, par la manière dont le rocher du Calraire est fendu. Des 
Toyageurs et des historiens très instruits , Millar, Fleming , Maun- 
drell, Shaw et d'autres attestent que ce rocher n'est point fendu na- 
turellement, selon les veines de la pierre, mais d'une manière éyi- 
demment surnaturelle [Rep. crit., tom. I, p. 547 — Fleming, Chri' 
stology, Tol. II, p. 97).— « Si je Youiois nier, dit S. Cyrille de Jém- 
» salem, que Jésus ait été crucifié, cette montagne de Golgotha, sur 
» laquelle nous sommes maintenant rassemblés, me l'apprendroil. » 
Cat., XIII. 



288 ESSAI SUR l'indifférence 

étoit écrit qu'on ne romproït aucun de ses os (1). Pour 
qu'une autre prophétie (2) fût accomplie ^ on lui perce 
le côté avec une lance, et il en sort du sang et de 
Teau. Sur le soir, on le descend de la croix. Joseph 
d'Arimathie et Nicodème , car les apôtres s'étoient 
enfuis, enveloppent son corps de parfums, de bande- 
lettes et d'un linceul ; ils le déposent dans un sépulcre 
creusé dans le roc, et ils en ferment l'entrée avec une 
grande pierre (3). 

Cependant les princes des prêtres et les pharisiens 
vont trouver Pilate et lui disent : « Nous nous sommes 
souvenus que ce séducteur, pendant qu'il vivoit, a 
dit : Je ressusciterai après trois jours. Commandez 
donc qu'on garde le sépulcre jusqu'au troisième jour, 
de peur que ses disciples ne viennent peut-être l'enle- 
ver, et ne disent au peuple : Il a ressuscité d'entre 
les morts; et cette dernière erreur sera pire que la 
première. Pilate leur dit : Vous avez des gardes; 
allez , et gardez-le comme vous l'entendrez. Ceux-ci 
donc , s'en allant, mirent des gardes au sépulcre , et 
en scellèrent la pierre (4). » 

Que de précautions contre des hommes que la crainte 
avoit dispersés ! Les apôtres, oubliant les promesses 



(1) Os non comminuetis ex eo. Joan., XIX, 36. Exod.y XII, 46. 
Mimer., IX, 12.— L*agneau de la Pâque des Juifs étoit la figure de 
l'agneau immolé pour nous, et qui ôte le péché du monde. 

(2) Videbuntinquemtransfîxerunt. Joan., ibid., 37. Zachar., XII, 
10. 

(3) Joan., XIX, 32 et seq. Matth., XXVII, 67 seqq. 

(4) Matth.j ibid., 63 seq. 



EN MATIÈRE DE RELIGlOiV. 280 

de leur Maître, étoient retournés à leurs barques et 
à leurs filets. Le christianisme à peine né sembloit 
détruit; et la croix, qui devoit vaincre le monde, 
n'inspiroit que de l'effroi à ceux que Dieu avoit choi- 
sis pour la porter aux nations. 

Les disciples de Jésus étoient si loin de songer à 
enlever son corps, que , n'osant pas même approcher 
de son tombeau pour rendre à celui qui les avoit tant 
aimés les derniers devoirs , ils abandonnèrent ce soin 
sacré à trois femmes moins timides qu eux(l). Mais 
les précautions prises par les prêtres et les pharisiens 
étoient nécessaires pour prévenir à jamais le soupçon 
de l'enlèvement, et les Juifs furent chargés de con- 
stater le miracle qui achevoit leur condamnation. 

Les saintes femmes ignoroient même qu'on eût 
embaumé le corps de Jésus ; elles venoient avec l'in- 
tention de remplir ce triste office, et de donner au 
Fils de rhomme cette dernière marque de tendresse 
et de respect (2). Elles n'avoient ni d'autre des- 
sein , ni d'autre espérance : tant l'idée de la résurrec- 
tion de Jésus étoit éloignée de l'esprit de ceux même 
qui lui étoient restés le plus fidèles ! 

En arrivant au sépulcre , Marie et ses compagnes 
le trouvent ouvert ; elles trouvent ce tombeau glorieux 
qu'avoit prédit le prophète (3). Le mystère de la ré- 
surrection s'étoit accompli. Alors la terre avoit trem- 
blé, un ange du Seigneur étoit descendu, il avoit ôté 

(1) Marc. XVI, 1. Luc, XXIV, i. 

(2) Luc, XXIII, 66 ; XXIV, 1 . 

(3) Is., XI, 10. 

TOME 4. 19 



290 ESSAI SUR LLNDIIFÉRErsCE 

la pierre qui fermoit l'entrée du sépulcre ; son visage 
brilloit comme la foudre, ses vètemens étoient blancs 
comme la neige: à son aspect , les gardes épouvantés 
avoient pris la fuite (1). 

Marie court avertir de ce qu'elle a vu, Simon Pierre 
et le disciple que Jésus aimoit, « Ils ont enlevé le Sei- 
» gneur du sépulcre, et je ne sais où ils l'ont mis (2). » 
Les deux apôtres se hâtent d'aller vérifier le rapport 
de Marie. Ils voient les linges et les bandelettes po- 
sées dans la grotte, et le suaire qui couvroit le visage 
de Jésus replié dans un lieu à part. Après s'être con- 
vaincus par leurs yeux de la vérité de ce que leur 
avôit dit la sainte femme, ils s'en retournèrent; et 
saint Jean lui-même nous apprend qu'ils ne pensoient 
point encore à la résurrection (3). 

Dans sa douleur inquiète , Marie revient au tom- 
beau de Jésus; debout à l'entrée, elle pleuroit. Mais 
Voilà que deux anges s'offrent à ses regards (4). « Ne 
» craignez point, lui dit un des envoyés célestes; 
)) vous cherchez Jésas de Nazareth qui a été crucifié , 
» il n'est pas ici : il est ressuscité comme il Tavoit dit. 
» Voilà le lieu où ils l'avoient mis. Mais allez, dites 
» à ses disciples et à Pierre qu'il vous a précédés 
» dans la Galilée; là vous le verrez, comme il vous 
» l'a dit (5). » 

(1) Matth.,W\lU, 2 seqq. 

(2) Tiïlerimt Dominum de monumento, et nesi€iiiiu$ ubi posuerunt 
eum. Joan., XX, 2. 

(3) Ibid., 3 seqq. 

(4) Ibid., n cl 12. 

(5) Matth., XXVîll, 5 &fiqq. Mavc. XVf , 6* seqq. 



EN MATIERE DE RELIGION. ^91 

Pleines de crainte et pleines d'une grande joie, 
Marie et les autres femmes qui l'avoient suivie obéis- 
sent aux ordres de l'ange. Mais leurs paroles 'parurent 
aux apôtres comme des discours de personnes en délire^ 
et ils ne les crurent point (1). 

Ils étoient peu disposés, comme on voit, à se per- 
suader légèrement que les prédictions des prophètes 
et celles de Jésus touchant sa résurrection s'étoient 
accomplies. Il faudra qu'il vienne lui-même les con- 
vaincre et ranimer leur foi presque éteinte. Il apparoît 
premièrement à Marie-Magdeleine ; et aussitôt « elle 
» va l'annoncer à ceux qui avoient été avec lui , et 
» qui s'affligeoient et pleuroient. » Sans doute ils vont 
au moins , en se rappelant les promesses du Sauveur , 
(Concevoir quelque espérance. Ecoutez Tévangé- 
liste : t( Les disciples, entendant qu'il vivoit, et 
» qu'il avoit été vu d'elle, ne le crurent point (2). » 

Peu de temps après, il apparoît de nouveau à deux 
d'entre eux qui étoient en voyage; ceux-ci l'annon- 
cèrent aux autres , et ils ne les crurent potni (3). Qui 
croiront-ils donc? Jésus-Christ seul. 

« Un soir qu'ils étoient assemblés les portes fer- 
» mées, à cause de la crainte qu'ils avoient des Juifs, 
» Jésus vint, et, se tenant debout au milieu d'eux, 
» il leur dit : La paix soit avec vous. Ensuite il leur 



(1) Luc, XXIV, n. 

(2) nia vadens nuntiavit his , qui cura eo fucrant , lugentibus et 
flettt'rbm. Et il.i andieirtes qara virCTet, m fîSus ëssëf âb éâ, iîôn cre- 
diderunt. Marc, XVI, 10, 11. 

/3^ Ibid., 12 el i3. 

19. 



292 ESSAI SUR l'indifférejnce 

» montra ses mains et son côté (1). Troublés et 
)) effrayés ils croy oient voir un esprit. Et Jésus leur 
» dit ; Pourquoi êtes-vous troublés, et pourquoi ces 
}) pensées montent-elles dans votre cœur? Voyez mes 
» mains et mes pieds , et reconnoissez que c'est moi- 
» même : touchez, et voyez; un esprit n'a ni chair ni 
» os, comme vous voyez que j'en ai : et en disant 
» cela, il leur montra ses pieds et ses mains. Mais 
» comme ils ne croyoient point encore , et qu'ils de- 
» meuroient dans l'étonnement à cause de leur joie, 
» il leur dit : Avez-vous ici quelque chose à manger? 
» Ils lui offrirent un morceau de poisson grillé, et 
» un rayon de miel. Et après qu'il eut mangé devant 
» eux, prenant ce qui restoit, il le leur donna. Et il 
» leur dit : Ceci est ce que je vous avois dit, lorsque 
» j'étois encore avec vous, qu'il falloit que tout ce qui 
» est écrit de moi dans la loi de Moïse , et dans les 
» Prophètes, et dans les Psaumes, s'accomplît. Alors 
» il leur ouvrit l'intelligence, pour qu'ils entendissent 
» les Écritures. Et il leur dit : Il est ainsi écrit, et c'est 
» ainsi que le Christ devoit souffrir, et ressusciter 
» d'entre les morts le troisième jour , et que la péni- 
» tence et la rémission des péchés doit être prêchée 
» en son nom à tous les peuples, en commençant par 
» Jérusalem. Pour vous, vous êtes les témoins de ces 
» choses : et voilà que je vous envoie celui que mon 
» Père vous a promis; demeurez dans la ville, jusqu'à 



(1) Joan., XX, 19, 20. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 293 

» ce que vous soyez revêtus de la vertu d'en- 
» haut (1). » 

Un autre évangéliste ajoute qu'il leur reprocha 
leur incrédulité et leur dureté de cœur, parce qu'ils 
n'avoient pas voulu croire ceux qui l'avoient vu res- 
suscité (2). Thomas, appelé Didyme, étoit absent 
lorsqu'il leur apparut. « Ceux-ci lui dirent donc : 
» Nous avons vu le Seigneur. Mais il leur dit : Si je 
» ne vois dans ses mains la marque des clous, et si je 
» ne mets mon doigt dans l'ouverture des clous , et 
» ma main dans son côté, je ne croirai point. Huit 
» jours après, les disciples étant dans le même lieu, 
» et Thomas avec eux, Jésus vint, les portes fermées, 
» et se tenant debout au milieu d'eux il dit : La paix 
» soit avec vous. Il dit ensuite à Thomas : Portez 
» ici votre doigt, et voyez mes mains; approchez 
» votre main , et la mettez dans mon côté , et ne soyez 
» pas incrédule, mais fidèle. Thomas répondit, et 
» lui dit : Mon Seigneur et mon Dieu ! Jésus lui dit : 
» Parce que vous m'avez vu, Thomas, vous avez 
» cru : heureux ceux qui n'ont point vu, et qui ont 
» cru (3). » 

Les écrivains sacrés rapportent plusieurs autres 
apparitions de Jésus. Saint Paul nous apprend qu'il 
se montra à plus de cinq cents personnes à la fois (4). 



(1) Luc, XXIV, 37 seqq. 

(2) Marc, XVI, 14. 

(3) Joan., XX, 26 seqq. 

(4) / Qd Corinth., XV, 6. 



294 ESSAI SUR l'indifférence 

Pendant quarante jours il prépare la naissance de son 
Église. Il instruit les apôtres, il leur donne ses 
ordres, il leur confie son pouvoir, il leur promet l'Es- 
prit saint; il leur annonce que, fortifiés par sa vertu, 
ils lui rendront témoignage dans Jérusalem , et dans 
toute la Judée, et dans Samarie, et Jusqu'aux exr 
trémités de la terre. Après quoi il s'élève dans le^ 
cieux , et une nuée le dérobe à leur regards (1). 

Depuis ce moment les apôtres paroissent des hom- 
mes nouveaux. Plus de doute , plus d'hésitation, mai3 
une foi vive et inébranlable; plus de timidité, mais 
un courage que rien ne lassera, que rien ne vaincra, 
ni les outrages, ni les menaces, ni les chaînes, Qi 
les tortures, ni la mort. Ils s'en iront annonçant la 
résurrection de Jésus kious les peuples de la terre, 
et tous les peuples de la terre les croiront, parce que 
leur témoignage sera confirmé par des miracles, et 
scellé de leur sang. 

Qu'on nous moqtre un témoignage moins snspiçct, 
plus imposant que celui que Dieu même ratifie par 
les prodiges que les témoins opèrent en son nom? Si 
Jésus-Christ n'est pas réellement ressuscité, si la foi 
des chrétiens est une erreur, qu'on accuse donc de 
cette erreur non les hommes, mais Dieu, qui a 
déployé sa puissance pour tromper le monde. 

Mais quand les apôtres n'auroient pas été manifes- 
tement les dépositaires d'un pouvoir divin , ils ne lais- 
seroient pas d'être encore des témoins irrécusables. 

(1^ yiçf., I, 8, 9. 



EN MATIÈRE DE RELIGlO^^ ?^§ 

Ou ne peut pas douter qu'ils n'aient eu une lex- 
trême difficulté à croire à la résurrection de Jésus- 
Christ. Il fallut, pour les en convaincre , qu'ils la yé- 
rifiassent par leurs sens , qu'ils vissent, qu'ils enten- 
dissent, qu'ils touchassent le Sauveur. Donc ce n'é- 
toient pas des enthousiastes. 

On ne peut pas douter delà fermeté ni de la sincé- 
rité de leur croyance, après qu'ils eurent vu, en- 
tendu, touché Jésus-Christ vainqueur du tombeau, 
puisqu'ils moururent tous pour rendre témoignage a 
la vérité de sa résurrection. Donc ce n'étoient pas des 
imposteurs. 

Or qu'on demande à tout le genre humain, si douze 
témoins : parlons avec saint Paul , si plus de cinq cents 
témoins qu'on ne sauroit soupçonner ni d'enthou- 
siasme, ni d'imposture, sont croyaLles lorsqu'ils at- 
testent qu'ils ont vu, entendu, touché, en un mot 
reconnu par tous leurs sens , après un examen at- 
tentif et répété pendant quarante jours, un homme 
avec lequel ils avoient vécu plusieurs années familiè- 
rement? Qu'on demande s'il est possible que ces té- 
moins se soient trompés en prenant soit un fantôme 
pour un être réel, soit un autre homme pour celui 
avec lequel ils s'imaginoient converser, et qui dans 
ses pieds et ses mains percés, dans son côté ouvert, 
ofîroit encore une marque impossible à imiter _, impos- 
sible à méconnoître , de l'identité que ces témoins 
affirment? Certes le genre humain répondra qu'il 
faut nécessairement ou croire ces témoins , ou rejeter 
toute espèce de témoignage. 



296 ESSAI SUR l'indifférence 

Donc si Ton ne veut pas, en renversant letémoi- 
g^nage , renverser la base de toute certitude , on est 
obligé de reconnoître que Jésus-Christ est ressuscité , 
et qu'il n'existe point de fait plus certain. 

Mais si Jésus-Christ est ressuscité , comme l'avoient 
prédit les prophètes et comme il l'avoit prédit lui- 
même, donc il est le vrai Messie, le Libérateur attendu 
par tous les peuples; donc le christianisme est divin. 

Et si Jésus-Christ est le vrai Messie, le Désiré des 
nations , il est donc tout ce que les nations avoient 
appris qu'il devoit être , tout ce que les prophètes 
avoient dit qu'il seroit, le véritable Fils de Dieu, en- 
gendré avant V aurore , sa Parole, sa Sagesse y son 
Verhe; il est donc Dieu, Jehovah, ainsi que l'appel- 
lent les prophètes, en même temps qu'ils le représen- 
tent comme un de nos frères, comme un homme sem- 
blable à nous ,• et le mystère de Vhomme-Dieu, qui est 
le fondement de notre foi , comme il fut toujours le 
fondement de la foi des justes dans le monde entier , 
s'est manifestement accompli en lui. 

Qui nieroit soit ces conséquences, soit les faits dont 
elles se déduisent, nieroit la raison humaine. Donc 
autant il est certain qu'il existe une raison humaine , 
raison une, perpétuelle, universelle, autant il est 
certain que le christianisme est vrai. Et après cela 
qu'on dispute, qu'on subtilise, qu'on doute, qu'on 
nie, qu'importe à la religion, qui n'en demeure pas 
moins immuablement ce qu'elle est? qu'importe à 
Dieu qui atteint inévitablement par sa justice les 
créatures insensées qui fuient sa miséricorde? Il n'a 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 297 

voulu forcer ni leur foi ni leurs hommages. En 
inondant l'univers de splendeur, il ne contraint pas 
l'homme à jouir de ses bienfaits. Quelque brillante 
que soit la lumière , elle ne peut Téclairer malgré lui. 
Au milieu de son éclat le plus vif, il est libre de s'y 
dérober. Pour trouver les ténèbres, il suffit qu'il 
abaisse sa paupière. 

Cependant il est peu d'incrédules qui parviennent 
à se séparer totalement de la vérité. Il y a des mo- 
mens où elles les subjugue, et on les voit alors, par 
un mouvement involontaire, se prosterner devant elle. 
Dans le temps même oii ils lui résistent, mille aveux 
leur échappent , qui sont tout ensemble et l'apologie 
des doctrines qu'ils attaquent, et la condamnation de 
celles qu'ils défendent; car l'esprit, ne vivant que 
de la vérité, ne sauroit la combattre à la fois tout en- 
tière, et c'est toujours à Taide du vrai qu'on s'efforce 
de soutenir le faux. De là les innombrables contra- 
dictions qui remplissent les livres des incrédules , de 
là les concessions forcées qu'ils font au christianisme ; 
de sorte qu'on n'a besoin que de leurs propres paroles 
pour établir clairement sa divinité, comme nous 
Talions montrer par l'exemple de Rousseau. 

(( Lorsque Dieu , dit-il , donne aux hommes une 
révélation que tous sont obligés de croire, il faut 
qu'il l'établisse sur des preuves bonnes pour tous , et 
qui par conséquent soient aussi diverses que les ma- 
nières de voir de ceux qui doivent les adopter (1). » 

De ce que les preuves de la révélation doivent être 

(t) Lettres écrites de la Montagne, p. 85 et 86, 



398 E^4! SUR L'INOIFFÉRE^ei 

bonnes pour iouSj il ne s'ensuit pas qu'elles doivent 
être diverses pour chacun. A cela près, le principe est 
vrai. Voyons la suite. 

« Sur ce raisonnement, qui me paroît juste et 
simple , on a trouvé que Dieu avoit donné à la mis- 
sion de ses envoyés divers caractères qui rendoient 
celte mission reconnoissable à tous les hommes, petits 
et grands, sages et sots, savans et ignorans... 

» Le premier, le plus important, le plus certain 
de ces caractères, se tire de la nature de la doctrine , 
c'est-à-dire de son utilité , de sa beauté , de sa sain- 
teté, de sa vérité, de sa profondeur, et de toutes les 
autres qualités qui peuvent annoncer aux hommes les 
instructions de la suprême sagesse, et les préceptes 
de la suprême bonté. Ce caractère est, comme je l'ai 
dit, le plus sûr, le plus infaillible; il porte en lui^ 
même une preuve qui dispense de toute autre (1). » 

11 ne s'agit pas en ce moment de rechercher si 
l'examen de la doctrine est le moyen général donné 
aux hommes pour reconnoître certainement la vraie 
religion. Rousseau lui-même avoue «que ce caractère 
est le moins facile à constater; qu'il exige, pour 
être senti, de l'étude , de la réflexion , des connois- 
sances, des discussions qui ne conviennent qu'aux 
hommes sages qui sont instruits et qui savent raison- 
ner (2). » Mais enfin Rousseau se comptoit sans doute 
parmi les hommes sages^ instruits y et qui savent raison- 



(1) Lettres écrites de la Montagne, p. 86 et 87. 
(?) /6td.,p, 87. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 299 

ifiefj et noiis ne pensons pas qu'aucun déiste lui conr 
teste ces qualités. Qu'il nous dise donc si le christia- 
nisme, qu'un autre déiste appelle la plus belle de§ 
religions (1), possède le premier des caractères qui 
rendent la mission des envoyés divins reconnoissahle à 
içus les hommes» 

Dans le même livre, à la même page, d'où nous 
a^yons tiré ces paroles, nous lisons encore celles-ci : 
« I^'Evangile seul est, quant à la morale, toujours 
sûr, toujours vrai, toujours unique, et toujours 
semblable à lui-même (2). » Le caractère de divinité 
lei^lus sûr y le plus infaillible ^ el qui porle en lui-même 
une preuve qui dispense de toute autre, appartient donc 
manifestement à l'Évangile , et à l'Évangile seuL 

Peut-être dira-t-on que dans ce passage il ne s'agit 
point de toute la doctrine de l'Évangile , mais seule- 
ment de sa morale. Ce seroit assez déjà, car la seule 
morale qui soit toujours sûre^ toujours vraie , toujours 
unique, est évidemment la seule morale divine, et 
par conséquent la seule religion qui enseigne celte 
morale est aussi la seule religion divine. Cela nous 
semble clair et incontestable. Si cependant l'on veut 
de plus un aveu formel de Rousseau, nous ne refu^ 
sons point de le produire. 

(( Les sciences sont florissantes aujourd'hui, la lit- 
térature et les arts billent parmi nous ; quel profit en 
a tiré la rehgion? Demandons-le à cette foule de phi- 



(1) Lord Herbert de Cherbuvy. Relig. laïci., p. 28. 
(?) f^fttres écrites de la Monf^gnef p. 87, nof. 



300 ESSAI SUR l'indifférence 

losophes qui se piquent de n'en point avoir... La 
science s'étend et la foi s'anéantit. Tout le monde 
veut enseigner à bien faire , et personne ne veut l'ap- 
prendre; nous sommes tous devenus docteurs, et 
nous avons cessé d'être chrétiens. 

» Non , ce n'est point avec tant d'art et d'appareil 
que l'Évangile s'est étendu par tout l'univers, et que 
sa beauté ravissante a pénétré les cœurs. Ce divin 
livre, le seul nécessaire à un chrétien , le plus utile de 
tous à quiconque même ne le seroit pas , n'a besoin 
que d'être médité pour porter dans l'âme l'amour de 
son auteur et la volonté d'accomplir ses préceptes. 
Jamais la vertu n'a parlé un si doux langage; j'ama/s 
la plus profonde sagesse ne s'est exprimée avec tant 
d'énergie et de simplicité. On n'en quitte point la lec- 
ture sans se sentir meilleur qu'auparavant (1). » 

On ne sauroit reconnoître plus expressément, dans 
la doctrine de l'Évangile, Y utilité ^ la beauté ^ la sain- 
teté^ la vérité^ la profondeur^ qui forment le caractère 
le plus certain^ le plus infaillible^ de la mission des en- 
voyés divins. Donc nier la mission divine de Jésus- 
Christ y qui est venu apporter au monde la doctrine de 
V Evangile ^ c'est nier une vérité ^ un fait infailliblement 
certain, 

(( Le second caractère est dans celui des hommes 
choisis de Dieu pour annoncer sa parole ; leur sain- 
teté, leur véracité, leur justice, leurs mœurs pures et 
sans tache, leurs vertus inaccessibles aux passions 

(1) Réponse au roi de Pologne. Mélanges, tom, lY, p. 268, 269. 



EN MATIÈRE ÛE RELIGION. 301 

humaines ; sont, avec les qualités de Tentendement , 
la raison, l'esprit, le savoir, la prudence, autant 
d'indices respectables dont la réunion, quand rien ne 
s'y dément, forme une preuve complète en leur faveur, 
et dit qu'ils sont plus que des hommes (1). » 

Ce second caractère, qui, quoique moins certain que 
le premier , suivant Rousseau , frappe par préférence 
les gens bons et droits (2) , se trouve-t-il dans le chris- 
tianisme ? Jésus-Christ a-t-il possédé toutes les qua- 
lités dont la réunion forme une preuve complète de la 
mission divine? Écoutons encore le même philosophe.' 

(c Je vous avoue que la majesté des Ecritures m'é- 
tonne , la sainteté de l'Évangile parle à mon cœur. 
Voyez les livres des philosophes avec toute leur pompe; 
qu'ils sont petits près de celui-là! Se peut-il qu'un 
livre, à la fois si sublime et si simple, soit l'ouvrage 
des hommes? Se peut-il que celui dont il fait l'histoire 
ne soit qu'un homme lui-même? Est-ce là le ton d'un 
enthousiaste ou d'un ambitieux sectaire? Quelle grâce 
touchante dans ses instructions! Quelle douceur, 
quelle pureté dans ses mœurs ! Quelle élévation dans 
ses maximes ! Quelle profonde sagesse dans ses dis- 
cours! Quelle présence d'esprit, quelle finesse et quelle 
justesse dans ses réponses ! Quel empire sur ses pas- 
sions! Où est l'homme, où est le sage qui sait agir, 
souffrir et mourir sans foiblesse et sans ostentation? 
Quand Platon peint son juste imaginaire , couvert de 



(1) Lettres écrites de la Montagne, p. 87 et 88. 

i2) ma. 



103 ESSAI SUR l'iNDIFFÉRÉINCÊ 

tout l'opprobre du crime , et digne de tous lès prit 
de la vertu, il peint trait pour trait Jésus-Christ : là 
ressemblance est si frappante que tous les Pères Tont 
sentie, et qu'il n'est pas possible de s'y tromper (1). 
Quels préjugés , quel aveuglement ne faut-il point 
avoir pour oser comparer le fils de Sophronisque au 
fils de Marie ! quelle distance de l'un à l'autre , Sô^ 
crate mourant sans douleur, sans ignominie, soutint 
aisément jusqu'au bout son personnage; et si cette 
facile mort n'eût honoré sa vie, on douteroit si So- 
crate , avec tout son esprit , fut autre chose qu'un 
sophiste. Il inventa, dit-on, la morale. D'autres 
avant lui l'avoient mise en pratique ; il ne fit que dire 
ce qu'ils avoient fait, il ne fit que mettre en leçons 
leurs exemples. Aristide avoit été juste avant que 
Socrate eût dit ce que c'étoit que justice ; Léodidas 
étoit mort pour son pays avant que Socrate eût fait 
un devoir d'aimer la patrie ; avant qu'il eût défini la 
vertu, la Grèce abondoit en hommes vertueux. 
Mais où Jésus avoit-il pris chez les siens cette morale 
élevée et pure dont lui seul a donné les leçons et 
l'exemple? Du sein du plus furieux fanatisme (2), 



(1) La ressemblance est ea effet très frappante. Méconnu, outragé, 
pesécuté, le juste de Platon persévère jusqu'à la mort dans la vertu, 
4ui n'attire sur lui que des souffrances. « Ne pensez pas, ajoute Pla- 
» ton ,que ce soit moi qui le dise ; mais ce seront les méchans qui 
» diront que ce Juste doit être battu de verges, tourmenté, chargé 
» de chaînes, et enfin suspendu à un gibet. » De republic., lib. Il ; 
Oper. tom. VI, pag. 215. Edit. Bipont. — Nous abandonnons ce pas- 
sage au jugement du lecteur. 

(2) Tous les philoéof^e» dû siècle àmvUet ont déclamé âtéc wti fa- 
natisme furieux contre les Juifs. Ce peuple les embarrassé. 



EN MATIERE DE RELIGION. SOS 

la plus haute sagesse se fit entendre , et la simplicité 
des plus héroïques vertus honora le plus vil de 
tous les peuples (1). La mort de Socrate philoso- 
phant tranquillement avec ses amis est la plus douce 
qu'on puisse désirer, celle de Jésus expirant dans 
les tourmens, injurié, raillé, maudit de tout un 
peuple, est la plus horrible qu'on puisse craindre. 
Socrate prenant la coupe empoisonnée^ bénit celui 
qui la lui présente et qui pleure ; Jésus au milieu 
d'un supplice affreux prie pour ses bourreaux achar- 
nées. Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d'un 
sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu (2). >r 

Rien ne manque à ce tableau de ce que Rousseau 
exige pour former une preuve complète en faveur de 
Vhomme choisi de Dieu pour annoncer sa parole. Voilà 
donc, suivant Rousseau même, une Seconde preuve 
complète de la divinité du christianisme. Et remarquez? 
de plus qu'il reconnoît que la vie et la mort de Jésuê 
sont d'un Dieu^ paroles qui n'ont aucun sens si elleâ 
ûe signifient pas que Jésus est réellement Dieu. Pour- 
suivons. 

(c Le troisième caractère des envoyés de Dieu est 
une émanation de la puissance divine qui peut inter- 
rompre et changer le cours de la nature, à la volonté 
de ceux qui reçoivent cette émanation. Ce caractère 
est sans contredit le plus brillant des trois, le plus frap- 



(1) Est-ce à cause qu'il rendoit seul un culte 4tt Vrar Dieu^ qu'il 
étoit le plus vil de tous les peuples ? 

(2) Emile, Uw. IV; lom. HI, p. 40, 41, 4t. 



304 ESSAI SUR l'un DIFFÉRENCE 

pant, le plus prompt à sauter aux yeux ; celui qui , se 
marquant par un effet subit et sensible, semble exiger 
le moins d'examen et de discussion : par là ce carac- 
tère est aussi celui qui saisit spécialement le peuple, in- 
capable de raisonnemens suivis, d'observations lentes 
et sûres , et en toute chose esclave de ses sens (1). » 
Ce dernier caractère est équivoque selon Rousseau, 
qui ne veut pas qu'on puisse être pleinement certain 
de la réalité d'un miracle. Cependant, quelque équivo- 
que que soit ce caractère à ses yeux , il ne l'est pas 
jusqu'au point de lui ôter toute force de preuve. « La 
)) bonté divine, dit-il , se prête aux foiblesses du vul- 
P gaire (2), et veut bien lui donner des preuves qui 
» fassent pour lui (3). » 11 est à croire que des preu- 
ves que Dieu donne ont bien quelque poids. Mais ce 
qui peut paroître assez singulier, c'est que Rousseau 
lui-même , qui conteste ici la possibilité de s'assurer 
d'aucun miracle, parle ailleurs, sans la moindre appa- 
rence d'hésitation , de tous les miracles dont Dieu ho- 
noroil la foi des apôtres (4). Au reste, quelle que fût à 
cet égard sa croyance réelle, nous avons prouvé qu'il 
falloit abjurer le sens commun et renoncer complète- 
ment à la raison humaine, pour nier que les œuvres de 
Jésus fussent de vrais miracles. Ainsi, des trois carac- 



(1) Lettres écrites de la Montagne., p. 88. 

(2) Que ceUe pitié philosophique est touchante! avec quelle mo- 
deste naïveté le sage s'élève au-dessus du vulgaire, et se déclare 
exempt de ses foiblesses ! 

(3) Lettres écrites de la Montagne,^. 89. 

(4) Réponse au roi de Pologne. Mélanges, tom. IV, p. 262. 



EIN MATIEUE DE UELlGlOiN. 305 

tères qui établissent la mission des envoyés divins , 
deux appartiennent, de l'aveu de Rousseau, manifes- 
tement à Jésus-Christ. Il avoue également que le troi- 
sième lui a2)partient aussi dans tout ce quil peut avoir 
de force; et cette force est telle, comme on l'a vu, qu'il 
n'en existe point de plus grande. Laissons maintenant 
Rousseau tirer les conséquences. 

« Il est clair que quand tous ces signes se trouvent 
réunis , c'en est assez pour persuader tous les hom- 
mes, les sages, les bons, et le peuple; tous excepté les 
fous, incapables de raison, et les méchans, qui ne veu- 
lent être convaincus de rien . 

» Ces caractères sont les preuves de l'autorité de 
ceux en qui ils résident; ce sont les raisons sur les- 
quelles on est obligé de les croire. Quand tout cela 
est fait, la vérité de leur mission est établie ; ils peu- 
vent alors agir avec droit et puissance en qualité d'en- 
voyés de Dieu. Les preuves sont les moyens; la foi due 
à la doctrine est la fin (1). 

» Ainsi , reconnoissant dans l'Évangile l'autorité 
divine, nous croyons Jésus-Christ revêtu de cette au- 
torité ; nous reconnoissons une vertu plus qu'humaine 
dans sa conduite, et une sagesse plus qu'humaine dans 
ses leçons. Voilà ce qui est bien décidé par nous (2). » 

Déistes, retenez bien ces paroles d'un de vos maî- 
tres ; souvenez-vous que Jésus-Christ était revêtu de 
r autorité divine^ qu'on est dès-lors obligé de le croire^ 



(1) Lettres écrites de la Montagne, p. 8». 

(2) iôiof., p.30. 

TOME 4. 20 



306 ESSAI SUR l'indifférence 

que la foi est due à sa doctrine ^ qu'il a droit et puis- 
sance pour commander au nom de Dieu. Encore un 
coup, retenez bien ces paroles ; car un jour elles vous 
seront rappelées, lorsqu'en présence des hommes as- 
semblés pour rendre compte de leurs pensées et de 
leurs œuvres, on vous demandera pourquoi vous 
n'avez cru ni à Jésus-Christ, ni à ceux qu'il avoit 
chargés d'annoncer sa doctrine, ni à ceux même qui 
en ont reconnu la vérité en la combattant. 

Et qu'est-ce que Dieu pouvoit faire de plus pour 
convaincre tous les esprits , pour persuader tous les 
cœurs (1)? Pendant quatre mille ans, il ouvre l'ave- 
nir aux regards de l'homme ; afin de le préparer aux 
mystères qui dévoient s'accomplir. L'histoire du Libé- 
rateur promis étoit écrite depuis long-temps, lorsqu'il 
parut sur la terre ; et le genre humain a trois évan- 
giles qui , parfaitement semblables pour le fond , ne 
diffèrent les uns des autres que par de plus grands 
développemens : l'Évangile de la ^tradition patriar- 
cale, l'Évangile des prophètes, l'Évangile enfin de 
Jésus-Christ. Si on en rejette un seul , il faut les re- 
jeter tous ; il faut abjurer non seulement la foi des 
chrétiens, la foi des Juifs, mais la foi de toutes les na- 
tions ; il faut dire qu'après soixante siècles d'erreur et 
de folie universelle , quelques hommes sont venus ap- 
porter dans le monde la raison et la vérité (2), que la 



(1) Quid est quod debui ultra facere, et non feci? Is., V, 14. 

(2) La raison est toujours venue tard ; c'est une divinité cpii n'est 
apparuequ'à peu de personnes. Fbltaire, Remarq. sur l'hist, génér.y 
Sn,p.43. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 307 

raison c'est le doute, que la vérité c'est l'ignorance 
absolue de ce qu'on doit croire, et par conséquent 
l'incertitude de ce qu'on doit pratiquer. En vain pour 
confirmer sa parole, pour vaincre la résistance des es- 
prits les plus défîans, pour courber l'orgueil incrédule. 
Dieu aura manifesté sa puissance par des miracles 
avoués des Juifs , avoués des païens : les uns nieront 
ces miracles parce qu'ils ne les comprennent pas , les 
autres prétendront qu'on ne peut être certain qu'ils 
soient de véritables miracles ; et l'homme , rebelle à 
tous les bienfaits de son Créateur et de son Sauveur, 
défendra son indépendance contre l'autorité de Dieu, 
contre la beauté ravissante de sa loi, comme il défend 
ses ténèbres contre sa lumière. Que faire donc? com- 
ment l'éclairer ? comment le toucher ? A moins de 
lui ravir la liberté, est-il au pouvoir du Tout-Puis- 
sant même de l'empêcher de se perdre, s'il l'a résolu 
immuablement ? Grand Dieu ! l'étonnant spectacle 
que celui d'un être qui , repoussant la félicité que 
vous lui offrez , que vous lui imposez comme un de-^ 
voir, combat obstinément pour assurer sa ruine, et 
pour se créer au sein de la vie une éternelle mort ! 

Tel est le prodigieux aveuglement des ennemis du 
christianisme : ils s'effraient du salut , et s'irritent 
contre la miséricorde. Chrétiens , venez les contem- 
pler; afin de connoître jusqu'où l'on peut descendre 
par l'orgueil , et aussi afin de rendre grâce à celui 
dont la main vous arrête sur le bord de cet abîme. 
Regardez et humiliez-vous; voilà l'homme aban- 
donné à lui-même , l'homme que la foi ne soutient 

20. 



308 ESSAI SUR l'indifféuence 

plus. Regardez et tremblez : le froid désespoir de la 
raison est mille fois plus effrayant que l'emportement 
d'une passion violente; son calme affreux a quelque 
chose de l'immobilité de l'enfer. 

Oh ! qu'après avoir fixé ses regards sur ces tristes 
égaremens du cœur humain , il est consolant de les 
reporter sur une religion que Dieu a marquée visi- 
blement du sceau de sa vérité , en investissant de sa 
puissance les envoyés qui dévoient l'annoncer au 
monde î Au lieu de flotter à tout vent de doctrine (1), 
qu'il est doux de se reposer dans des croyances inva- 
riables, et de retrouver sa foi dans la foi de tous les 
lieux et de tous les temps ! Une sainte fraternité 
d'amour et d'espérance unit dans le Sauveur des 
hommes toutes les générations des justes. Ils passoient 
jadis sur la terre en désirant sa venue, et maintenant ils 
passent en bénissant son avènement ; et tous un jour 
seront rassemblés dans le royaume de son Père , où 
lui-même il est allé préparer leur demeure (2). Céleste 
Jérusalem, cité de bonheur et de gloire, immortelle pa- 
trie des enfans de Dieu ! se peut-il que l'on consente à 
ne te voir jamais ; à ne voir jamais Jésus, ni le Père, 
ni le Fils , ni l'Esprit qui procède d'eux ! Ah ! c'est là 
le miracle de l'enfer ! Jésus, ayez pitié de ces pauvres 
aveugles, ranimez ces âmes languissantes, guérissez 
ces cœurs malades, dites à ces paralytiques : Levez- 
vous, et venez à moi; ressuscitez ces morts pour qu'ils 



(1) Ep. ad. Ephes., IV, 14. 

(2) Vado parare vobis locum. Joan., IX, 2. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 309 

ne périssent pas d'une mort plus terrible. Si une 
seule fois ils s'approchent de vous; si une seule fois 
leurs yeux vous contemplent, ils croiront et seront 
sauvés : car il est bien vrai que vous êtes vous-même 
la preuve la plus frappante de la vérité de la religion 
que vous avez établie ; et pour confondre l'impie qui 
ose nier la divinité du christianisme , il suffit de lui 
montrer Jésus-Christ. 



I 



310 ESSAI SUR l'indifférence 



CHAPITRE XXXV. 

Jésus-^ChrisL 

Pour connoître Jésus-Christ selon tout ce qu'il est, 
il faut s'élever au-dessus du temps, et pénétrer avec 
Tapôtre jusque dans le sein de l'Etre infini. 

ce Au commencement le Verbe étoit , et le Verbe 
étoit en Dieu , et le Verbe étoit Dieu. Il étoit en Dieu 
au commencement. Tout a été fait par lui, et rien de 
ce qui a été fait n'a été fait sans lui. En lui étoit la vie, 
et la vie étoit la lumière des hommes. Il étoit la vraie 
lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. 
Et le Verbe s'est fait chair , et il a habité parmi nous; 
et nous avons vu sa gloire, la gloire du Fils unique du 
Père , plein de grâce et de vérité (1). >j 

Il suffit : tout est révélé ; nous savons ce qu'est le 
Christ. Il est le Verbe de Dieu , son Fils unique en- 
gendré de toute éternité, et qui, en demeurant ce 
qu'il ne peut jamais cesser d'être , a daigné prendre 



(1) In principio erat Verbum , et Verbum erat apud Deum. Hoc 
erat in principio apud Deum. Omnia per ipsum facta sunt, et sine 
ipso factum est nibil quod factum est ; in ipso vita erat, et yita erat 
lux hominum... Erat lux vera quae illuminât omnem hominem ye- 
nientem in buncmundum... Et Verbum caro factum est, et habita- 
Tit in nobis : et vidimus gloriam ejus , gloriam quasi unigeniti à 
Pâtre , plénum gratise et yeritatis. Joan., I, 1 seqq. 



EN MATIÈRE DE RELIGION; 311 

notre nature et se revêtir de notre chair mortelle : 
et le Verhe s est fait chair ^ et il a habité 'parmi nous. Il 
réunit donc en lui-même et la nature divine et la na- 
ture humaine; et ces deux natures, toujours distinctes, 
ne forment qu'une seule personne, Jésus-Christ, le 
Dieu- homme qui étoit V attente des nations (1). Elles 
ne l'ont point attendu en vain : il a paru aux jours 
marqués, et nous avons vu sa gloire^ la gloire du Fils 
unique du Père ^ plein de grâce et de vérité. Étonnant 
mystère sans doute , et mystère néanmoins si analogue 
à nos besoins, à notre raison, si croyable enfin, 
qu'il a été perpétuellement cru depuis l'origine des 
siècles. 

Mais quel but le Verbe divin s'est -il proposé en s'in- 
carnant ? quels secrets desseins l'ont porté à s'unir à 
notre nature? Pourquoi l'homme-Dieu , pourquoi 
Jésus-Christ? Qu'est-il venu faire ici-bas? Il est venu, 
dit saint Paul , régénérer toutes choses dans les deux et 
sur la terre (2) : telle est sa mission. La trouvez-vous 
assez grande ? est-elle digne de celui par qui tout a 
été fait _, et qui seul pouvoit tout régénérer ? 

Ces paroles de l'apôtre répondent suffisamment aux 
questions que l'homme peut former sur l'objet de l'in- 
carnation du Verbe ; mais elles y répondent sans sa- 
tisfaire pleinement sa curiosité, parcaque Dieu, qui 



(1) Ipse erit exspectatio gentium. Gènes., XLIX, 10. 

(2) Instaurare omnia in Christo, quae in cœlis, et quae in terra sunt 
in ipso {Ep. ad Ephes., I, 10). Et per eum reconciliare omnia in ip- 
sum, pacificans per sanguinem crucis ejus, sive quœ in terris , sive 
quîB in cœlis sunt. Ep. ad. Coîqss., ï, 20. 



312 jissAi SUR l'indifférence 

ne lui cache aucune vérité réellement utile , ne s'est 
pas engagé à satisfaire sa curiosité vaine et insatiable. 
Qu'on ne nous demande donc point ce que c'est que 
cette régénération des deux ^ dont parle saint Paul : 
nous l'ignorons entièrement ; et que nous importe de 
le savoir, à nous qui ne sommes encore que de la 
terre? Nous le saurons un jour, si nous méritons que 
Dieu nous en instruise. Tout ce qu'il nous est donné 
de comprendre maintenant, c'est que l'amour divin 
a éclaté par l'incarnation non seulement dans le 
monde que nous habitons , mais par-delà tous les 
mondes, jusque dans les hauteurs les plus sublimes des 
cieux; 

N'étendons point nos désirs sans fin et sans limites; 
renfermons-nous dans les bornes que nous a prescrites 
la sagesse suprême : nous ne pourrions , en les fran- 
chissant, que nous égarer. La régénération de la na- 
ture humaine opérée par Jésus-Christ , voilà ce qui 
nous intéresse immédiatement ; et aussi Dieu nous a- 
t-il accordé sur ce point toutes les lumières nécessaires : 
il n'y a point de ténèbres au pied de la croix. 

Un crime que l'homme ne pouvoit expier, le sépa- 
roit à jamais de son auteur, c'est-à-dire, du souverain 
bien et de la vérité souveraine. Repoussé dès-lors en 
lui-même comme dans un premier enfer, enfoncé 
douloureusement dans la nuit de ses pensées , dans le 
vide immense de son cœur, où le mal seul germoit , 
que lui restoit-il après sa chute , qu'une irrémédiable 
corruption , et la sentence de mort qui brisa au fond 
de son âme l'espérance même ? Elle eût été détruite 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 313 

pour toujours, si la promesse d'un Rédempteur n'avoit 
fait luire un rayon de salut aux yeux de cette créa- 
ture dégradée. 

Le Verbe divin, ému de pitié à l'aspect des ruines 
de l'homme, résolut de les réparer, et de satisfaire 
pour nous à la justice de son Père. Il s'offrit à lui pour 
être notre victime, le prix de notre réconciliation ; et 
pendant quatre mille ans que la terre attendit ce grand 
sacrifice, la nature humaine en souffrance ne cessa 
d'aspirer à son accomplissement. 

Et qu'on ne s'étonne point que le Fils de Dieu , 
voulant être aussi le Fils de V homme et semblable à 
nous en toutes choses , excepté le péché, afin que l'in- 
nocent expiât le crime du coupable, ait différé si long- 
temps son incarnation. Il convenoit que les hommes , 
dominés par l'orgueil , apprissent à sentir de plus en 
plus la nécessité d'un libérateur, à reconnoître la foi- 
blesse de leur raison , son impuissance , et à trembler 
en contemplant la profonde plaie de leur cœur (1). 

D'ailleurs que de siècles ne falloit-il pas pour pré- 
parer les preuves de la mission de Jésus-Christ , que 
toutes les passions dévoient attaquer ; pour qu'il fût 
annoncé par les prophètes, et préfiguré dans la loi; 
pour que la vérité de ces prophéties, attestée par un 



(1) Conturbatus est in visu cordis sui. Ecclesiast., XL, 7. — Mal- 
gré la tradition universelle du genre humain, malgré tant de 
tristes preuves de la dégradation originelle de l'homme, n'avons- 
nous pas vu de nos jours la philosophie soutenir que l'homme naît 
bon ? Que seroit-ce donc, si la rédemption eut suivi presque immé- 
diatement sa chute ? 



314 ESSAI SUR l'indifférence 

peuple miraculeusement établi, miraculeusement con- 
duit, miraculeusemeut conservé au milieu de tous les 
autres peuples , ne pût jamais offrir le plus léger sujet 
de doute ? Qu'on suive cette pensée si digne de la sa- 
gesse de Dieu, et l'on verra que le même dessein exi- 
geoit que la Rédemption s'opérât , pour ainsi dire, en 
présence du monde entier réuni sous un seul empire, 
lorsque la philosophie, les sciences, les lettres, bril- 
loient du plus vif éclat, en même temps que l'incer- 
titude sur les vérités les plus essentielles , l'erreur , la 
dépravation , étoient parvenues à leur comble ; en un 
mot, à l'époque où visiblement les nations ne pou- 
voient être sauvées que par un secours surnaturel ; et 
où il étoit le moins possible qu'elles fussent ou séduites 
par le mensonge, ou aveuglées par la prévention. 

La domination romaine embrassoit presque tout 
l'univers connu, quand Jésus-Christ naquit d'une 
vierge au moment précis et dans le lieu où les sacrés 
oracles avoient prédit qu'il naîtroit. Sorti du sang des 
rois, et dans son indigence privé même du plus 
humble asile sur cette terre qu'il venoit sauver, il re- 
présente en ce double état l'humanité tout entière. 
Infortunés qui portez le poids du travail et de la peine, 
innombrable famille de la Providence, venez à 
Bethlehem contempler cet enfant couché dans une 
crèche et enveloppé de quelques pauvres langes, 
venez et reconnoissez votre frère : rois, venez aussi; 
et humiliez-vous devant le Roi des rois. Exilés , 
bannis, tribu errante, suivez ce même enfant dans la 
terre étrangère où il fuit la persécution. Elle s'apaise, 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 315 

il revient, et pendant trente années d'une vie obscure 
il accomplit la destinée de l'homme en mangeant le 
pain qu il gagne chaque jour à la sueur de son front (1). 
Soumis à tous les devoirs , il est écrit qu'il obéissoit 
à Joseph et à Marie (2) ; il accomplissoit avec eux les 
préceptes de la loi, et c'est ainsi qu'il croissoit en sa- 
gesse ^ en âge et en grâce devant Dieu et devant les 
hommes (3). 

Le temps arrive où il doit se manifester au monde; 
il sort de Tateher de l'artisan , sa vie publique com- 
mence. Il instruit, il reprend, il commande, il exerce 
toutes les fonctions sociales. Les soins de l'autorité, 
les fatigues du pouvoir, les dévouemens de la charité, 
les vertus de l'homme-prètre et de l'homme-roi, tel 
est maintenant ce qui frappe en lui. Et toutefois, dans 
ses veilles et dans ses travaux , aucun sentiment pur 
ne lui est étranger ; son cœur est ouvert à l'amour 
filial, à la chaste amitié, à la généreuse compassion : 
il partage nos joies ainsi que nos douleurs; il assiste 
au festin de Cana, et passe quarante jours dans le dé- 
sert sans prendre aucune nourriture. Il s'attendrit, il 
pleure comme nous. Il accueille avec indulgence le 
repentir, il s'indigne contre les crimes de la volonté 



(1) Maledicta terra in opère tuo : in laboribus comedes ex eâ 
cunctis diebus vitaetuae... In sudore Tultûs tui vescêris pane. Gènes., 
m, 17, 19. 

(2) Et descendit cum eis, etTenit Nazareth : et erat subditus illis. 
Luc, II, 51. 

(3) Et Jésus proficiebat sapienliâ, et œtate, et gratiâ apud Deum 
et homines. Uid., 52. 



316 ESSAI SUR l'indifférence 

pervertie. L'injure , la calomnie, la noire trahison, 
l'ingratitude , la haine et ses fureurs le poursuivent ; 
des complots sont formés pour le perdre ; on lui tend 
des pièges dans l'omhre ; l'envie a résolu de^se venger 
de ses bienfaits. La destinée humaine est en toutes 
choses sa destinée. 

Cependant le peuple se presse sur ses pas, il publie 
sa gloire, sa renommée se répand au loin, on étend 
des vêtemens, on jette des palmes sur son passage , il 
entre à Jérusalem en triomphateur ; et puis tout-à- 
coup on le voit triste jusqu'à la mort, baigné d'une 
sueur de sang, supplier son Père à' éloigner de lui ce 
calice, l'accepter au même moment par obéissance et 
par amour, et avec une douceur céleste l'épuiser jus- 
qu'à la lie. // a vraiment porté nos langueurs et connu 
notre infirmité (i). Vendu, livré à ses ennemis, traîné 
de tribunaux en tribunaux, devenu le jouet de la po- 
pulace et d'une soldatesque effrénée, souffleté, moqué, 
battu de verges, chargé d'un manteau de pourpre, 
d'une couronne d'épines, d'un sceptre de roseau; 
en cet état le ministre du peuple-roi le présente au 
monde : 

VOILA L'HOMME ! 

Oui, le voilà dans toute sa misère, dans toute sa 
foiblesse , dans les souffrances du corps , dans les an- 
goisses de Tâme, dans la détresse et l'abandonnement, 
dans l'opprobre et la dérision, dans la vanité de ses 



(1) Is., un, 3, 4. 



EN 3IAHÈRE DE IVELIGlOrN. 317 

grandeurs, dans le tourment de ses pompes, qui ne 
recouvrent que des plaies ; dans Tagonie de sa puis- 
sance, dans le néant de sa vie. Est-ce bien là cet être 
déchu que poursuit une justice inexorable? recon- 
noissez-vous le fils d'Adam ? Oui, encore une fois, le 
voilà revêtu des dons de son père, et en pleine posses- 
sion de son héritage. Je me trompe, il lui reste un 
dernier legs à recueillir. Écoutez ce cri qui s'élève : 
Quon le crucifie ! L'homme rappelle à l'homme son 
arrêt , et prononce sur lui la malédiction qui doit le 
suivre jusque dans la mort (1). 

Ainsi Jésus-Christ , exempt de péché , a voulu 
porter la peine du péché , et réunir en lui tout ce qui 
appartient à la nature humaine qu'il venoit réparer. 
Et pour entendre en quoi consiste cette grande régé- 
nération, et de quelle manière elle s'est accomplie, 
considérons l'homme à son origine, voyons ce que 
renferme le crime qui le sépara du Créateur, et ne 
craignons point de sonder cet abîme que la miséricorde 
divine a comblé. ■* 

Ce qui fait l'essence du péché, c'est la désobéissance 
à Dieu; et dans le péché de notre premier père 
nous trouvons une désobéissance complète de l'homme, 
de sorte que, dégradé jusqu'au fond de son être, il ne 
resta plus en lui rien de sain. 

L'orgueil, principe de tout mal, corrompt d'abord 



(1) Christus nos redemit de maledicto legis, factus pro nobis ma- 
Icdiclum ; quia scriptum est : Maledictus omnis qui pendet in ligne, 
jtjp. ad. Galat., IIÏ, 13. 



318 ESSAI SUR l'indifféreisce 

son esprit rebelle. Il écoute cette parole funeste ; 
J^ous serez comme des dieux (1) : il s'égale au Tout- 
Puissant, il cesse de reconnoître sa souveraineté ; et 
puni aussitôt , il perd l'empire qu'il exerçoit sur les 
créatures que Dieu lui avoit soumises, et sur lui- 
même. Condamné à subir tous les genres de servitude, 
esclave du prince des ténèbres qui l'a séduit , esclave 
de ses propres penchans, de ses appétits les plus vils, 
il descendra si bas, qu'au-delà il ne verra rien; et ce- 
pendant inquiet , tourmenté , il essaiera de descendre 
encore. Où va-t-il? que veut-il? Il cherche, au-des- 
sous du désespoir, je ne sais quelle affreuse joie qui 
saisira son intelligence aliénée , et alors on l'entendra 
se dire : Il n'y a point d'autre Dieu que moi ! 

De la corruption de l'orgueil naît la corruption des 
désirs, et le cœur à son tour se déprave. V^os yeux 
s ouvriront; vous serez comme des dieux ^ sachant le 
bien et le mal (2). A cette promesse flatteuse , la curio- 
sité s'éveille. Ce n'étoit pas assez de l'innocence et 
du bonheur; l'homme aspire à la science, il entre- 
prend de ravir à l'Éternel son secret. Le châtiment 
suit de près. La honte et la crainte s'emparent du cou- 
pable (3). Il voudroit se cacher de Dieu, se cacher 
de lui-même ; et de tout ce qu'il ignoroit il n'a encore 
appris à connoître que le remords. Sa raison s'obs- 



(1) Eritis sicut dii. Gènes., III, 5. 

(2) Aperientur oculi vestri : et eritis sicut dii, scientes bonum et 
malum. Ibid. 

(3) Ibid., 7 seqq. 



EN MATiËRË DE RELIGION. 319 

curcit et s'égare; il se demandera ce que c'est que le 
vrai, ce que c'est que le faux, et il ne saura que ré- 
pondre. Son jugement et ses passions l'abusent de 
concert, l'abusent sans cesse. Il se fatigue à poursuivre 
des ombres; il s'enfonce dans toutes les voies, et nulle 
part il ne trouve de repos. Regardez cet être déchu; 
une sombre ardeur l'agite ; au fond de son âme est 
un regret immense ; il a perdu quelque grand bien ; 
il en a comme un souvenir confus , et le voilà qui 
remue avec un travail opiniâtre les ruines de son in- 
telligence , les ruines de son cœur ; il espère décou- 
vrir parmi ces débris la science que lui promit l'Esprit 
de mensonge , et il ne trouve que le doute , l'incerti- 
tude , l'erreur , des désirs dévorans qui le consument, 
une image trompeuse du bien , la terrible réalité du 
mal. 

Au moment où l'orgueil et la curiosité dégradent 
ses facultés les plus nobles, la convoitise achève de le 
corrompre. Le fruit auquel il lui étoit défendu de 
toucher lui paroît bon à manger ^ et beau à votr^ et 
d'un aspect délectable (1 ). U se laisse vaincre à ses sens, 
à l'attrait du plaisir qui le tente : de là sortiront les 
souffrances , la maladie , les angoisses , l'agonie , la 
mort ; et cette mort , où il arrive par un chemin de 
douleur, sera éternelle comme son crime, comme la 
justice qui le punit, éternelle comme Dieu même. 

En vain l'on se feroit illusion , tel est notre état ; 



(1) Yidit... quod bonum esset lignum ad Tesçendum, et pulchrum 
occulis, aspectuque delectabile. Gènes., IÏI,6. 



320 ESSAI suK l'iindifférence 

il n'est pas un de nous qui ne sente en soi cette triple 
corruption dont la nature humaine fut infectée dans 
sa source (1). Interrogez voire père ^ et il vous instruira; 
vos ancêtres, et ils vous diront (2). L'homme sait qu'il 
est tombé, qu'il porte la peine d'une faute antique, 
et toutes les générations répètent les plaintes du fils de 
Syrach. 

H Un joug pesant accable les enfans d'Adam, 
depuis le jour où ils sortent du sein leur mère , jus- 
qu'au jour de leur sépulture dans le sein de la mère de 
tous ; les pensées de leur esprit , les appréhensions de 
leur cœur, l'attente de ce qui arrivera, et le jour qui 
finit tout : depuis celui qui est assis sur un trône de 
gloire , jusqu'à celui qui est couché sur la terre et 
dans la cendre ; depuis celui qui est vêtu de pourpre et 
ceint du diadème , jusqu'à celui que recouvre un lin 
grossier, la fureur, la jalousie, l'inquiétude, l'agita- 
tion, les querelles , la colère opiniâtre, les transes du 
trépas, bouleversent son âme dans le lit même, pen- 
dant le sommeil de la nuit , au temps du repos. Il n'a 
que peu de repos , presque rien ; et ensuite , dans le 
sommeil même, il est comme une sentinelle qui veille. 
Il se trouble dans les visions de son cœur, comme un 
homme qui échappe à l'ennemi au jour du combat. 
C'est là le sort de toute chair; et de plus la mort , le 



(1) Omne quod est in mundo, concupiscentia carnis est et concu- 
piscentia oculorum, et superbia vitœ. JEp. I Joan., II, 16. 

(2) Interroga patrem tuum, et annnntiabit tibi : majores tuos, et 
dicent tibi. Deutcron., XXXII, 7. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 321 

sang, la guerre, l'épée, Toppression, la famine, et 
la ruine, et tous les fléaux (1). » 

Condition désolante ! et cependant l'effet le plus 
terrible du péché, ce ne sont pas ces calamités passa- 
gères, ces maux qui s'endorment dans la tombe : à 
peine sorti du temps , l'homme coupable se réveille ; 
il se réveille dans l'éternité, loin de Dieu, loin de la 
lumière, loin de toute espérance. Une immobile dou- 
leur pèse sur lui sans fin. Il sait ce qu'il vouloit savoir, 
le bien et le mal ; et cette science , qu'il n'épuisera 
jamais , c'est le secret du désespoir , et les mystères 
du remords. 

Telle eût été, sans la Rédemption, l'inévitable des- 
tinée de tous les enfans d'Adam ; et de là l'on peut 
comprendre quelle reconnoissance , quel amour est 
dû à celui qui les a rachetés. Une infinie miséricorde 
est venue au secours d'une misère infinie, (c Dieu a 
tant aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique; 
afin que quiconque croit en lui ne périsse point; mais 



(i) Jugura grave super tilios Adam, à die exitûs de ventre matris 
eorum, usque in diem sepultursB, in matrem omnium. Cogitationes 
eorum, et timorés cordis , adinventio exspectationis, et dies finitio- 
nis : à résidente super sedem gloriosam , usque ad humiliatum in 
terra et cinere : ab eo qui utilur hyacinthe, et portât coronam, usque 
ad eum qui operitur lino crudo; furor, zelus, tumultus, fluctuatio, et 
timor mortis, iracundia perseverans, et contentio, et in tempore çe- 
fectionis, in cubili somnus noctis immutat scientiam ejus. Modicuro 
tanquàm nihil in requie, et ab eo in somnis, quasi in die respectùs- 
Conturbatus est in visu cordis sui, tanquàm qui evaserit in die belli... 
Cumomni carne, ab horaine usque ad pecu§, et super peccatores 
septuplura. Ad hœc mors, sanguis, contentio, et romphaea, oppres- 
siones, famés, et contrilio, et flagella. Ecclesiast., XL, 1 seqq. 
TOME 4. 2t 



322 EssM SUR l'indifférence 

qu'il ait la ^^ie éternelle. Car Dieu n'a pas envoyé son 
Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour 
que le monde soit sauvé par lui (1). » 

Substitué à l'humanité tout entière, Jésus-Christ, 
en s'immolant, a satisfait pour elle à la justice divine, 
qui exigeoit une victime d'un prix infini. Il nous a 
délivrés de la mort, et de l'esclavage des principautés 
et des puissances de l'enfer, abolissant^ dit saint Paul , 
le décret de notre condamnation ^ et rattachant à la 
croix (2). Rédempteur de l'homme condamné , répa- 
rateur de l'homme dégradé , il est encore le modèle 
de l'homme parfait , et la source de toutes les grâces 
par lesquelles nous pouvons , en suivant ses préceptes, 
et en imitant ses exemples , rétablir en nous l'image 
de Dieu, que le péché avoit effacée (3). Voilà ce que 
le Christ a fait pour nous. Entrons dans les pensées de 
l'éternelle sagesse , et contemplons ses voies dans 
l'oeuvre merveilleuse de notre régénération. 

Les volontés de Dieu, toujours conformes à la 



(1) Sic Deus dilexit mundum, ut Filium suum unigenitum daret : 
ut omnis qui crédit in eum non pereat , sed habeat yitam aeternam. 
Non enim misit Deus Filium suum in mundum ut judicet mundum > 
sed ut salvetur mundus par ipsum. Joan., II, 16, 17. 

(2) Et vos cùm mortui essetis in delictis..., convivificavit eum illo, 
donans yobis onmia delicta : delens quod adversùs nos erat chiro- 
graphum decreti, quod erat contrarium nobis, et ipsum tulit de me- 
dio, affigens illud cruci ; et exspolians principatus, et potestates, tra- 
duxit confidenter, palàm triumphans illos in semetipso. Ep.ad Col. 
II, 13, 16. 

(3) Exspoliantes vos veterem hominem eum actibus suis, et induen- 
tes novum , eum qui renovatur in agniiionem , secundiun imaginem 
ejus qui creavit illum. Ib-, III, 9, 16, 



I 



r 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 323 

souveraine raison , constituent Tordre ; et le désordre 
ou le péché n'est dès-lors, nous le répétons, que la 
désobéissance à ce que Dieu commande , ou l'opposi- 
tion de la volonté libre de la créature à la volonté de 
Dieu. Mais la volonté de Dieu étant Dieu même , s'op- 
poser à sa volonté c'est non seulement se séparer de 
de lui, non seulement s'élever au-dessus de lui, c'est 
encore, autant qu'il se peut, attenter à son être (1); 
et le péché seroit impossible , si l'ordre qu'il trouble 
n'étoit rétabli par le châtiment. Ainsi la créature 
demeure à la fois libre et soumise à l'empire du sou- 
verain Etre. Quiconque résiste à sa bonté, plie èous 
sa justice : et soit qu'on envisage le péché en lui- 
même , soit qu'on en considère les suites, on recon- 
noît la vérité de ce que dit Bossuet , « qu'il n'est pas 
en la puissance même de Dieu qu'il y ait une misère 
plus grande (2). » 

Afin donc d'expier le péché de l'homme, le Verbe 
divin , uni à notre nature , a offert pour nous une 



(1) Tel sera, comme saint Paul nous l'apprend, le caractère de 
Yhomme de péché, dont la Tenue annoncera la dernière apostasie, 
après laquelle il n'y aura plus de temps, mais l'éternité de l'enfer 
et l'éternité du ciel. « Le fils de perdition s'opposera à Dieu, et 
» s'élèvera au-dessus de tout ce qui est appelé Dieu, ou qui est 
» adoré, jusqu'à s'asseoir dans le temple de Dieu, roulant lui- 
» même passer pour Dieu. » JYe quis vos seducat ullo modo : quo- 
niam (non veniet dies Domini ) nisi venerit discessio primùm, et 
revelatus fuerit homo peccati , filius perditionis qui adversatur, 
et extoUitur supra omne quod dicitur Deus, aut quod coîitur, 
ità ut in templo Dei sedeat, ostendens se tanquam sit Deus. Ep. 
ad Thessal., II, 3, 4. 
(2) I« sermon pour le II* dimanche de l'Avent. 

21. 



324 ESSAI SUR l'indifférence 

obéissance infinie. (( Je suis descendu du ciel, non 
pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui 
m'a envoyé (1). Je fais toujours ce qui lui plaît (2). » 
C'est ainsi qu'il nous a réconciliés avec son Père ; 
c'est ainsi qu'il a effacé, par une volonté parfaite, le 
c^erime de notre volonté rebelle. « En entrant dans le 
monde, il a dit : Vous n'avez voulu ni d'hostie ni 
d'oblation; mais vous m'avez formé un corps : vous 
n'avez point accepté les holocaustes pour le péché. 
Alors j'ai dit : Me voici! Il est écrit de moi à la tête 
du livre, que je ferai, ô Dieu, votre volonté. Et nous 
avons été, ajoute l'apôtre, sanctifiés dans cette vo- 
lonté , par l'oblation faite une seule fois du corps de 
Jésus-Christ. (3). » 

Dans la soumission de l'homme-Dieu, dans son sa- 
crifice , tout est au-dessus de nos pensées. Lorsqu'on 
médite ce profond mystère , et que , de la volonté hu- 
maine de Jésus-Christ, s'élevant jusqu'à sa volonté 
divine , on découvre dans le sein de l'Etre éternel une 
souveraineté et tout ensemble une obéissance infinie ; 
lorsqu'on le voit , si on l'ose dire , commander selon 



(1) Descend! de cœlo, non ut faciam yoluntatem meam, sed yo- 
hmtatem ejus, qui misit me. Joan., VI, 38. 

(2) Quae placita sunt ei, facio semper. Id., VIII, 29. Vid. et. IV, 
34;V,30. 

(3) Ingrediens mundum dicit : Hostiam et oblationem noiuisti ; 
corpus autem aptasti mihi ; holocaustomata pro peccato non tibi 
placuerunt. Tune dixi : Ecce venio ; in capite libri scriptum est de 
me : Ut faciam, Deus, voluntatem tuain... In quâ yoluntate sancti- 
ficati sumus per oblationem corporis Jesu Christi semel. Ep. ad 
Hebr.s X, 5, 6, 7, 10. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 325 

tout ce qu'il est, et obéir selon tout ce qu'ilest, et qu'en- 
suite on se souvient que ces deux actes également par- 
faits de la puissance suprême ont pour objet la régéné- 
ration de l'homme déchu, l'esprit s'abîme dans ces 
merveilles, et il adore en silence la justice, la sain- 
teté, l'amour , qui éclatent dans la Rédemption. 

Mais il ne suffit pas de l'admirer : pour en recueil- 
lir le fruit , il est nécessaire que l'homme concoure à 
son propre salut par une obéissance libre , semblable 
à celle de Jésus-Christ , et par une pleine conformité 
de sa volonté à la volonté divine. « Tous ceux qui me 
disent : Seigneur, Seigneur, n'entreront pas dans le 
royaume des cieux ; mais celui qui fait la volonté de 
mon Père qui est dans le ciel, celui-là entrera dans le 
royaume des cieux (1). Chacun de nous doit accom- 
plir en soi le sacrifice du Rédempteur : sa grâce nous 
en donne la force; et, uni au sien, notre sacrifice 
devient digne du Dieu à qui nous l'offrons , et à qui 
le Christ lui-même l'offrira éternellement. 

Et pour entendre en quoi consiste ce sacrifice de 
nous-mêmes que nous devons à Dieu, considérons 
celui de son Fils. Par là nous apprendrons encore 
mieux quelle expiation exigeoit le péché , et ce que 
le Sauveur a fait pour réparer la nature humaine. 

L'homme tomba premièrement par l'orgueil : il 
voulut s'égaler à Dieu, et, chose remarquable, ce 



(1) Non omnis qui dicit mihi, Domine, Domine, intrabit in reg- 
num cœlorum; sed qui facit voluntalem Patris mei qui in cœlis est, 
ipse iatrabit in regnura cœlorum. Matth., yu, 21. 



326 ESSAI SUR l'indifférence 

désir si stupide et si criminel est resté au fond de son 
cœur, et il se manifeste de nouveau toutes les fois 
que l'homme cesse de reconnoître une loi supérieure 
à sa raison; et nous l'avons vu, après dix-huit siècles 
de christianisme , séduit encore par cette parole : 
P^ous serez comme des dieux , proclamer sa divinité , 
se consacrer des autels, et, à la face des deux quira- 
content la gloire du Très-Haut, lui disputer l'empire, 
et s'adorer lui-même. 

La perfection de l'humilité expiera l'excès de l'or- 
gueil. Par un abaissement incompréhensible, le Verbe 
divin descendra jusqu'à nous , il se revêtira de notre 
chair mortelle et de toutes nos misères, il se fera 
homme pour effacer le péché de l'homme qui voulut 
se faire Dieu ; et par cet ineffable anéantissement, qui 
forme l'essence du sacrifice volontaire, non seulement 
il satisfera pleinement à la justice divine, ce qui étoit 
évidemment au-dessus du pouvoir de l'homme, mais 
encore il confondra l'orgueil même du prince de l'en- 
fer , en montrant que ce que sa haine jugeoit impos- 
sible , l'amour infini peut l'effectuer. L'ange rebelle 
avoit vaincu l'homme en le flattant d'être Dieu, et 
l'esprit séducteur sera lui-même vaincu, et l'homme 
sera sauvé par l'homme-Dieu. 

Tout ce qui blesse l'orgueil , Jésus-Christ a voulu 
l'éprouver. Roi par le droit de sa naissance , il s'est 
réduit à la plus humble condition. N'est-ce pas là, 
disoient les Juifs , le fils du charpentier (1)? Il partage, 

" -' ' ' ■^— ^^w I II illlil l i. H wi»p^»^l l lll I I II I l»ia^— w— — ^^^^— ^ 

(1) Nonne hic est fabri fiUus ? MQtth,, XII J, 56. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 327 

en venant au monde, la demeure des animaux , parce 
quïl ny avoit point de place pour ses par eus dans Vhà^ 
tellerie{\). Une crèche, un peu de paille, quelques 
langes, voilà les richesses, voilà la pompe du libéra- 
teur des hommes. Pendant trente ans il vit du travail 
de ses mains dans une obscurité profonde. Il en sort 
pour exercer la charge du Messie, pour prêcher la 
pénitence et annoncer le salut au peuple ; et son dé- 
nûment croît à mesure que ses fonctions s'élèvent. 
Les renards ont leur tanière^ et les oiseaux du ciel leur 
nid ,' mais le Fils de Vhomme na pas ou, reposer ^a 
tête (2). Pauvre jusqu'à la fin, il reçoit tout de la 
charité , et le pain qui le nourrit, et les vêtemens qui 
le couvrent , et le Hnceul dans lequel on l'ensevelit. 
Il se soumet encore à une humiliation plus grande : 
lui qui est le Saint par excellence, lui qui doit écraser 
h tête du serpent y il souffre que le démon le tente, 
afin d'être en tout semblable à ses frères (3). Jésus! 
c'en est trop, arrêtez-vous : notre orgueil n'est-il 
donc pas assez expié, assez confondu? Non : tant qu'il 
restera quelque opprobre à subir , l'homme-Dieu ne 
sera pas satisfait; il manquera quelque chose à la plé- 
nitude de son sacrifice. Il faut qu'il recueille, pour 



(1) Quia non erat eis locus in diyersorio. Luc, II, 7. 

(2) Vulpes foveas habent, et yolucres cœli nidos : Filius au- 
tem hominis non habet ubicaput reclinet. Matth., VIII, 20. 

(3) Debuit per omnia fratribus similari , ut miser icors fieret 

In eo enim, in quo passus est ipse et tcntatus , potens est eis, qui 
tentantur, auxiliari... Tentatum autem per omnia pro similUudine 
absque peccato. Ep. ad Hebr., II, 17, 18 ; et IV, 16. 



328 ESSAI SUR l/iNDIFFÉRENCE 

prix de son amour , le mépris et la calomnie ; il faut 
qu'on le représente comme un séducteur (1), comme 
un homme de bonne chère et qui aime le vin (2), comme 
un ministre de Béelzebub (3) ; il faut qu'il soit livré 
à l'insulte, à la dérision, traité comme un insensé (4), 
moqué, outragé, maudit par la populace, et enfin 
qu'il meure du supplice des scélérats , au milieu des 
railleries et des exécrations d'un peuple entier. 

Le sacrifice est-il complet? de la droite du Père 
au sommet du Golgotha, la distance est-elle assez 
grande , et le Fils de Dieu a-t-il assez descendu ? Vous 
qu'il racheta par son abaissement, apprenez à vous 
abaisser à son exemple ; car cette étonnante expia- 
tion est aussi un modèle qui vous est offert , et une 
leçon qui vous est donnée. « Ayez en vous, nous dit 
l'apôtre, les sentimens qui ont été ceux de Jésus- 
Christ, qui, égal à Dieu, s'est anéanti lui-même en 
prenant la forme d'un esclave , en se rendant sem- 
blable aux hommes , et se faisant reconnoître pour 
homme , par ce qui a paru de lui au dehors. Il s'est 
humilié lui-même , se rendant obéissant jusqu'à la 
mort, et la mort de la croix. C'est pourquoi Dieu l'a 
élevé , et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout 
nom , afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse 
dans le ciel, sur la terre et dans les enfers, et que 



(1) Joan., VII, 12. 

(2) Homo vorator et potalor vini. Matth.) XI, 19. 

(3) Ibid.y XII, 24. 

(4) Luc.yWlU, 11. 



EN MATIÈRE I>E RELIGION. 329 

toute langue confesse que le Seigneur Jésus-Christ 
est dans la gloire de Dieu le Père (1). » 

Il n'y a point à hésiter : l'immolation de l'orgueil 
est le premier acte de la vie chrétienne, le fondement 
de notre régénération ; et l'homme ne commence à se 
retrouver qu'en prononçant en lui-même qu'il n'est 
rien. Cet intime anéantissement, qui renferme une 
pleine reconnoissance de la souveraineté du seul Etre 
existant par lui-même, est l'état naturel de toute créa- 
ture devant Dieu, et plus encore celui d'une créature 
déchue; là seulement elle est dans l'ordre. Plus elle 
s'ahaisse , plus elle se rapproche de la perfection de 
l' homme-Dieu, plus elle se rend digne d'entrer comme 
lui dans la gloire du Père ; « car celui qui s'élève sera 
humilié , et celui qui s^humilie sera élevé (2). » Et 
maintenant plaignez-vous d'être abject aux yeux du 
monde, plaignez-vous du mépris, du dédain, de 
l'opprobre ; plaignez-vous de votre grandeur î 

L'orgueil avoit rompu la société entre l'homme et 
Dieu; le sacrifice de nous-mêmes la rétablit : il nous 
replace au rang de ses sujets , nous redevenons ses 

(1) Hoc sentite in Tobis, quod et in Christo Jesu, qui cùm in 
forma Dei esset, non rapinam arbitratus est esse se asqualem Deo : sed 
semetipsum exinaniyit formam servi accipiens , in similitudinem 
hominum factus , et habitu invenlus ut homo. Hurailiavit semetip- 
sum factus obediens usque admortem, mortem autem crucis. Prop- 
ter quod et Deus exaltavit illura , et donayit illi riomen, quod est 
super omne nomen , ut in nomine Jesu omne genu flectatur cœ- 
lestium, terrestrium , et infernorum; et omnis lingua confiteatur, 
quia Dominus Jesus-Christus in gloriâ est Dei Patris. Ep. ad Phi^ 
lipp., II, 5—10. 

(2) Qui autem se exaltaverit, humiliabitur ; et qui se humiliave- 
rit, exaltabilur. Matth., XXIII, 12. 



330 ESSAI SUR l'indifférence 

en fans j par notre union avec son Fils (1), qui est 
tout ensemble et notre frère et notre chef. Nous n'a- 
vons d'autre volonté que la sienne, comme il n'a 
lui-même d'autre volonté que celle de son Père ; et 
par une parfaite obéissance à cette volonté parfaite, 
s'accomplit ce que disoit le Christ : « Je leur ai donné 
la gloire que vous m'avez donnée, afin qu'ils soient 
un comme nous sommes un. Je suis en eux, et vous 
en moi, afin qu'ils soient consommés en l'unité , et 
que le monde connoisse que vous m'avez envoyé , 
et que vous les avez aimés comme vous m'avez ai- 
mé (2). » 

Quel est l'homme qui , en méditant des vérités si 
élevées au-dessus du sens humain, pourroit n'y pas 
reconnoître la pensée de Dieu même , l'ordre éternel 
qu'il a établi? Lorsqu'avec une douce puissance elles 
commencent à s'emparer de votre entendement, à pé- 
nétrer votre cœur, est-ce que vous ne vous sentez pas 
comme renouvelé dans tout votre être? Doctrine 
étonnante , doctrine sublime , et doctrine cependant 
que les plus simples esprits ont conçue ! cette créature 
qui n'aimoit, qui ne voyoit, qui ne cherchoit qu'elle, 
ne doit plus se chercher, se voir en rien : sa vie 



(1) Quotquot autem receperunt eum , dédit eis potestatem 
filios Dei fieri, his qui credunt in nomine ejus : qui non ex sangui- 
nibus, neque ex volunlate carnis , neque ex yoluntate viri, sed ex 
Deo nati sunt. Joan.y I, 12, 13. 

(2) Ego claritatem, quam dedisti mihi, dedi eis ; ut sint unum, 
sicut et nos unum sumus. Ego in eis y et tu in me ; ut sint consum- 
mati in unum ; et cognoscat mundus quia tu me misisti, et dilexisti 
eos, sicut etrae dilexisti. Joan., XVII, 22, 23. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 331 

entière doit être un sacrifice perpétuel ; et remarquez 
que ce sacrifice, fondement de la société divine, est 
également la base de la société humaine. L'orgueil ou 
Tamour désordonné de soi sépare l'homme de ses 
semblables , comme il le sépare de son auteur. 11 dé- 
truit le pouvoir en détruisant l'obéissance; il brise 
tous les liens sociaux. Quiconque est lui-même son 
Dieu, veut être aussi son roi. Alors il n'existe ni 
droits , ni devoirs ; la force seule commande : ses ca- 
prices, voilà l'unique loi. Le souverain qu'elle fit 
hier , elle le renverse aujourd'hui : un autre le rem- 
place ; son sceptre c'est l'épée : tous ploient sous elle, 
nul n'obéit. On lit la terreur sur le front du maître , 
et la haine dans l'œil de l'esclave. Quelquefois, se 
dressant tout -à -coup, il secoue ses fers avec furenr , 
et réclame à grands cris sa souveraineté; et le moment 
d'après il se courbe sous une plus dure servitude. 

De l'esprit de sacrifice , de lui seul, naît la société 
véritable ; il fait les sujets comme il fait les rois. 11 
n'en coûte point d'obéir à ceux qui ont entendu et 
goûté cette parole : « Si quelqu'un veut venir avec 
moi, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix 
tous les jours, et qu'il me suive (1). » En se renon- 
çant ainsi, on ne vit plus, à l'exemple de Jésus-Christ, 
que d'une vie de dévouement, se rendant^ s'il le faut, 
obéissant jusqu'à la morty pour le salut de ses frères, 



(1) Dicebat autem ad omnes : Si quis Tultpostme yenire abne- 
get semelipsum, et tollat erucem suam quotidiè , et sequatur me. 
Luc, IX, 23* 



332 ESSAI SUR l'indifférence 

pour maintenir dans la société du temps une fidèle 
image de Tordre qui régnera sans fin dans la société 
éternelle. Et, chose admirable, c'est par cette noble 
obéissance que nous sommes délivrés de l'esclavage 
où gémissent les enfans d'Adam, les hommes d'or- 
gueil; elle nous rend la vraie liberté. Dès que nous 
abjurons la souveraineté de nous-mêmes, nous ne dé- 
pendons plus que de Dieu; il est notre unique maître, 
ainsi que l'apôtre nous l'apprend : « Que tous soient 
soumis aux puissances supérieures; car il n'y a point 
de puissance qui ne soit de Dieu : c'est lui qui les a 
ordonnées. Celui donc qui résiste au pouvoir, résiste 
à l'ordre de Dieu. Le prince est le ministre de Dieu 
pour le bien. Il est donc nécessaire que vous soyez 
soumis non seulement par la crainte du châtiment, 
mais par un deyoir de conscience. Rendez à chacun 
ce qui lui est dû : le tribut, à qui vous devez le tribut; 
l'impôt, à qui vous devez l'impôt; la crainte, à qui 
vous devez la crainte ; l'honneur, à qui vous devez 
l'honneur. Ne demeurez redevable envers personne , 
excepté de l'amour qui est toujours dû ; car celui qui 
aime le prochain accomplit la loi (1). » 

Jésus-Christ , modèle du sujet dans son obéissance 

(1) Omnis anima potestatibus sublimioribus subdita sitj non est 
enim potestas nisi à Deo : quae autem sunt à Deo ordinatae sunt. Ila- 
que qui resistit potestati, Dei ordinationi resistit... Dei enim minister 
est tibi (princeps) in bonum... Ideô necessitate subditi eslote, non 
solùm propter iram , sed etiam propter conscientiam... Reddite ergo 
omnibus débita : cui tributum, tributum : cui yectigal, yectigal : cui 
timorem , timorem : cui honorem , honorem. Nemini quidquam de- 
beatis , nisi ut inyicem diligatis : qui enim diligit proximum , legem 
impleyit. JSp. ad Rom., XIII, 1 seqq. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 333 

à son Père, est aussi , dans le pouvoir qui lui est con- 
fié, le modèle du souverain. « Vous savez que les 
princes des nations dominent sur elles, et que ceux 
qui sont les plus grands exercent sur elles la puissance. 
Il n'en sera pas ainsi parmi vous; mais que celui qui 
voudra être plus grand parmi vous, soit votre servi- 
teur; et que celui qui voudra être le premier, soit 
votre esclave : car le Fils de l'Homme n'est point 
venu pour être servi, mais pour servir et donner sa 
vie pour le salut de la multitude (1). » 

Ainsi la société ne subsistant que par l'abnégation 
que fait de soi chacun de ses membres, elle n'est, pour 
ainsi parler, qu'une sainte hiérarchie de sacrifices. 
Le ministre de Dieu reçoit tout de lui, et ne reçoit 
rien pour lui-même. Il n'est le premier qu'à condi- 
tion d'être le serviteur de tous ; il doit au peuple qu'il 
lui est ordonné de conduire , plus que l'esclave ne 
doit à son maître; il lui doit jusqu'à sa vie même. 
Oui, le trône n'est qu'un autel ou l'homme-roi s'im- 
mole pour le salut de la multitude. Et lui aussi con- 
noît le poids du manteau de pourpre , et la couronne 
d'épines, et le sceptre de roseau! Nous l'avons vu 
montant au Calvaire , et il a pu dire comme l'homme- 
Dieu : Éloignez de moi ce calice ; cependant^ ô mon 



(1) Scitis quia principes gentium dorainantur eorum; et qui ma- 
jores sunt, potestatem exercent in eos. Non ità erit inter tos; sed 
quicumque yoluerit inter vos major fieri , sit vester minister ; et qui 
voluerit inter vos primus esse, erit vester servus. Sicut Filius homi- 
nis non venit miuistrari , sed ministrare , et dare animam suam , re~ 
demptionem pro multis. Matth., XX, 25 — 28. 



334 ESSAI SUR l'indifférence 

Père y que votre volonté se fasse et non la mienne (^i). 

Toutes les fonctions sociales émanant de la royauté 
en portent le caractère et, sous le christianisme , qui 
ôte à la domination sa dureté et à la soumission sa 
bassesse, s'élever c'est se dévouer davantage, et ceux- 
là sont grands qui, détachés de leur intérêt propre et 
consacrés à leurs frères sans réserve , vivent pour les 
servir, et meurent pour les sauver. 

Le renoncement à soi-même produit ainsi Tordre 
général. Il unit les hommes entre eux , et il établit 
dans chaque homme une paix inaltérable, cette douce 
paix que Jésus-Christ sur le point de quitter la terre 
promettoità ses disciples. « Je vous laisela paix, je 
vous donne ma paix, non comme le monde la donne. 
Je vous ai dit ces choses , afin que vous ayez la paix 
en moi. Vous serez opprimés dans le monde; mais 
ayez confiance , j'ai vaincu le monde (2). » Il l'a 
vaincu en effet par ses humiHations , par son anéan- 
tissement, par V amour du Père qui étoit en lui, et 
qui est souverainement opposé à l'amour du monde : 
i( car tout ce qui est dans le monde est convoitise de 
la chair , et convoitise des yeux , et orgueil de la vie; 
qui n'est point du Père mais qui est du monde. Et le 
monde passe , et sa convoitise ; mais celui qui fait 



(1) Pater, si tîs, transfer calicem istum à me : verumtamen non 
mea volontas, sed tua fiât. Luc, XXII, 42. 

(2) Pacem relinquo yobis , pacem meam do yobis : non quomodo 
mundus dat, ego do vobis. — Haec locutus sum vobis , ut in me pa- 
cem habeatis. In mundo pressuram habebitis : sed confidite, ego yici 
mundum. Joan., XIV, 27; et XVI, 33. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 335 

la volonté de Dieu demeure éternellement (1). » 
Imitons leSauveur , associons-nous à son sacrifice, 
et nous vaincrons aussi le monde , et nous recueille- 
rons l'héritage de paix que Jésus-Christ nous a laissé. 
Au dedans comme au dehors, c^est de l'orgueil que naît 
le trouble. Nous voulons être riches, puissans, possé- 
der les dignités, les honneurs , la gloire ; nous vou- 
lons être en tout les premiers. Voilà ce qui nous tour- 
mente durant la veille , et ce qui agite encore notre 
sommeil. De là les vaines espérances , les regrets, les 
chagrins, l'envie , la défiance , la haine , et cette 
inquiétude secrète qui aigrit nos douleurs et corrompt 
nos joies mêmes. L'homme superbe ne jouit de rien , 
les désirs dévorent sa vie; qui l'entendit jamais dire: 
Assez? Ses jours s'écoulent en tumulte comme l'eau 
du torrent (2); il passe, et Ton n'aperçoit que des 
débris dans son lit desséché. 

« Celui qui aime son âme, la perdra; et celui qui 
hait son âme en ce monde, la conserve pour l'éter- 
nelle vie (3). » Plus de crainte, plus d'anxiétés lors- 
qu'on s'est détaché de soi-même. Un calme céleste 



(1) Nolite diligere mundum, neque ea quas in mundo sunt. Si quis 
diligit mundum, non est charitas Patris in eo : quoniam omue quod 
est in mundo, concupiscentia carnis est, et concupiscentia oculorum, 
et superbia vitae ; quœ non est ex Pâtre, sed ex mundo est. Et mun- 
dus transit, et concupiscentia ejus. Qui autem facit voluntatem Dei , 
manet in aeternum. Joan,I Ep., II , 15—17. 

(2) Sicut torrens qui raptim transit in conyallibus... Job., VI, 15. 

(3) Qui amat animam suam , perdet eam ; et qui odit animam 
suam in hoc mundo , in vitam œterùam custodit eam. Joan., XII , 
25. 



336 ESSAI SUR l'indifférence 

environne l'autel où s'accomplit le sacrifice volontaire. 
Oh! si Von connoùsoit le don de Dieu(i)\ si une 
seule fois on avoit goûté les délices qui accompagnent 
le parfait anéantissement dont Jésus-Christ nous a 
donné l'exemple , cette joie intime, inénarrable, de 
se sentir dans l'ordre , de sentir tout son être uni à 
l'Être qui renferme en soi tous les biens ! Que peut 
offrir le monde en échange d'une semblable félicité ? 
Ses plaisirs mêmes , si rares, si fugitifs, si vides, sont 
toujours mêlés de quelque amertume. « Lorsque 
l'homme conçoit un désir désordonné, aussitôt il 
devient inquiet en lui-même : l'orgueilleux et l'avare 
n'ont jamais de repos; mais le pauvre et l'humble 
d'esprit demeurent dans l'abondance de la paix (2). 
Il faut que vous appreniez à vous briser en beaucoup 
de choses , si vous voulez conserver la paix et la con- 
corde avec les autres (3). Je vous enseignerai la voie 
de la paix et de la vraie liberté. Appliquez-vous à 
faire la volonté d'autrui plutôt que la vôtre; choisis- 
sez toujours d'avoir plutôt moins que plus ; cher- 
chez toujours la dernière place , et à être au-dessous 
de tous; désirez toujours et priez que la volonté de 
Dieu s'accomplisse parfaitement en vous : celui qui 
agit ainsi entre dans la voie de la paix et du repos (4). » 
Aimable paix de l'homme humble , vous êtes ce 



(1) Si scires donum Dei ! Joan., IV, 10. 

(2) Imit. Christ., lib. I, cap. VI, n. 1. 
(8) /6td., cap. XVII, n. 1. 

(4) Ibid., lib, III, cap. XXIII, n. 1 et 3. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 337 

bon trésor que les vers ne consument point ^ et que per- 
sonne ne peut nous ravir. Combien doucement l'âme 
se repose dans cette pensée : Je ne suis rien , je n'ai 
droit à rien ; et c'est parce que rien ne m'est du , que 
j'espère posséder tout : car la grâce, la miséricorde, 
l'immortelle jouissance du Dieu à qui mon cœur 
aspire, ne sont jamais, ne peuvent jamais être qu'un 
don gratuit de son amour ! Oh ! quand verrai-je dé- 
cliner les ombres qui le dérobent à mes regards? Tai 
langui dans cette attente (1), dans l'attente du jour 
éternel. Laissez aller. Seigneur, votre serviteur en 
paix , afin que ses yeux contemplent le salut que vous 
avez promis. 

Le péché de notre premier père ne fut pas seule- 
ment un péché d'orgueil. Une curiosité criminelle, 
le désir insensé de connoître ce que Dieu , dans sa 
bonté , avoit voulu qu'il ignorât], corrompit la raison 
de l'homme et dégrada son cœur. Il perdit à la fois 
l'innocence et la vérité. L'incertitude, le doute, l'er- 
reur , s'emparèrent de son esprit ; tous ses penchans 
l'inclinèrent au mal (2). 

Par quelle expiation le Fils de Dieu effacera-t-il 
ce crime? comment guérira-t-il cette funeste plaie ? 
Lui qui est l'éternelle lumière, il couvre sa splendeur 
du voile de l'humanité; il obscurcit à nos yeux son 



(1) Concupiscit et defecit anima mea. Ps., LXXXIII, 3. 

(2) Eramus eriim aliquando et nos insipientes, increduli, errantes, 
servientes desideriis, et yoluptatibus variis, in malitiâ et invidiâ agon- 
ies, odibiles, odientes inYÎcem. Ep. ad TU., III, 3. 

TOME 4. 22 



338 ESSAI SUR l'indifférence 

éclat. Tous les trésors de la sagesse et de la science 
sont en Jésus-Christ^ mais ils sont cachés (1). Sa di- 
vine intelligence paroît , comme celle des enfans des 
hommes, croître et se développer peu à peu^ il 
écoute les enseignemens de ceux qu'il vient in- 
struire , il se soumet à l'autorité des docteurs qui ont 
charge pour annoncer et pour expliquer la loi. On 
ne voit pas en lui une pensée , un désir qui ne se rap- 
porte à cette loi, qui recevra de lui sa perfection. Il 
nous apprendra véritahlement la science du hien et du 
mal y ce que nous devons éviter et ce que nous devons 
faire; il nous l'apprendra par son exemple autant 
que par ses leçons. Suivons ses pas , ne le quittons 
point , observons ses œuvres avec respect , prêtons 
l'oreille à ses discours. Quelle simplicité ravissante , 
quelle pureté , quelle dignité dans ses actions ! Quelle 
douceur inexprimable , et quelle puissance dans ses 
paroles ! elles ont un charme , une grâce d'amour qui 
touche et persuade les âmes les plus dures; le peuple 
les comprend sans aucune peine , et jamais l'esprit de 
l'homme n'en pénétrera la profondeur. Quelle in- 
épuisable charité ! quelle ardeur , quel zèle , et en 
même temps quel calme divin ! Il fuit les plaisirs 
et les grandeurs. Sa vie est une vie de travail, de 
dévouement et de prière. Rien ne l'attache ici-bas 
que les devoirs qu'il y remplit, les bienfaits qu'il 
répand; la terre n'est pas sa demeure, il passe en 
accomplissant la volonté de celui qui l'envoie. 

(1) In quo sunt omaes thesauri sapieniise et scientise absconditi... 
Ep. ad Coloss., II, 3. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 339 

Les pauvres sont ses amis , et il ne rebute point le 
riche. Il appelle a lui les enfans, il nous les offre pour 
modèles. 11 ne raisonne point, il ne discute point, il 
dit : Faites cela et vous vivrez (I). Que demande-t-il 
à ceux qui le pressent de guérir leurs maux? de 
croire (2) : Quil vous soit fait selon que vous avez 
cru (3). Et encore : J^otre foi vous a sauvé (4). Il attire 
à lui les pécheurs par une onction toute céleste , et 
alors on entend cette voix qui bénit et console le re- 
pentir : Beaucoup dépêchés lui sont remis , parce qu'elle 
a beaucoup aimé (5). Jésus ! l'homme ingrat souvent 
vous méconnoît : mais vous, ô Dieu fait homme ! vous 
ne méconnoissez aucun de vos frères; et le plus vil, 
le plus coupable est toujours reçu quand il vient à 
vous. Vos bras s'ouvrent pour le presser sur votre 
cœur divin ; sur ce cœur que l'amour blessa au som- 
met du Calvaire, et d'où s'épanche éternellement une 
intarissable miséricorde ! 

De quelle vertu n'offre-t-il point la plus sublime 
perfection ? et quel autre que lui put jamais dire : 
Qui de vous me reprendra de péché (6)? Inflexible 
comme la vérité dans ses enseignemens, il est plein 
d'indulgence et d'une douce pitié dans ses rapports 



(1) Hoc fac et vires. Luc, X, 28. 

(2) Noli limere, crede tantùm. Jd., VIII, 50. 

(3) Sicut credidisti, fiât tibi. Matth.^ VIII, 13. 

(4) Fides tua te salvum fecit. Luc, XVIII, 42 et alib. 

(5) Remittuntur ei peccata multa , quoniam [dilexit multùm. Jd*f 
VII, 47. 

(6) Quis ex YObis arguet me de peccato ? Jorn^t VIII, 46. 

22* 



340 ESSAI SUR l'indifférence 

avec les hommes ; il n'achève point de rompre le ro- 
seau déjà hriséy il n éteint pas la mèche qui fume en- 
core (1). Quelle active compassion pour les malheu- 
reux ! Quelle tendresse touchante pour les siens ! Il 
pleure près du tomheau de Lazare. Le disciple qu'il 
aimoit se repose sur son sein la veille de sa mort , et 
avant d'expirer il lui confie sa mère : Foilà votre fils! 
dit-il à Marie ; et au disciple : p^oilà voire mère (2) ! 
Toute l'âme humaine est là. Sa patience , au milieu 
des plus horribles épreuves , n'est pas ébranlée un 
moment. Trahi par un de ses apôtres , il n'a que ce 
mot pour se plaindre : Mon ami (3) ! Il prie sur la 
croix pour ses bourreaux : Tout est consommé (4) ! 

Oui, tout est consommé de la part du Sauveur : il 
ne pouvoit rien de plus pour nous. Les égaremens de 
notre esprit, nos passions, nos désirs criminels, sont 
expiés; et c'est à nous d'achever, par un libre con- 
cours à la grâce, l'œuvre de notre régénération , en 
travaillant sans relâche à nous réformer sur le modèle 
de toute perfection. 

« Vous étiez autrefois éloignés de Dieu et ses en- 
nemis , à cause des œuvres mauvaises conçues dans 
votre esprit ; mais maintenant Jésus-Christ vous a ré- 
conciliés par sa mort , pour vous rendre saints , purs 

(1) Calamum quassatum non conteret, etlinum fumigans non ex- 
tinguet. /«., XLII, 3; Matth., XII, 20. 

(2) Cùm vidisset ergo Jésus matrem, et discipulum stantem quem 
diligebat, dicil matri suae : Mulier, ecce filius tuus. Deindè dicit dis- 
cipulo : Ecce mater tua. Joan., XIX , 26. 

(3) Amice , ad quid venisti ? Matth., XXVI, 60. 

(4) GoQSummatum est. Joan., XIX; 30. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 341 

et irrépréhensibles devant lui : si toutefois vous de- 
meurez fondés et fermes dans la foi, et inébranlables 
dans l'espéranoe de l'Évangile que vous avez entendu 
et qui a été prêché à toutes les créatures qui sont sous 
le ciel, afin que tout homme devienne parfait dans k 
Christ Jésus (1)/» 

Nous cherchions inutilement la vérité en nous- 
mêmes ; nous la retrouvons par la foi. En nous unis- 
sant à celui qui est la vraie lumière qui éclaire tout 
homme venant en ce monde _, elle nous délivre du doute 
et de l'erreur, elle fixe nos incertitudes, « elle nous 
remplit de toutes les richesses de la plénitude de l'intel- 
ligence , pour connoître le mystère de Dieu le Père et 
de Jésus-Christ (2). » 

Le sacrifice de l'esprit rétablit l'ordre dans nos 
pensées, et celui du cœur dans nos sentimens, en les 
rendant conformes aux sentimens et aux pensées de 
Dieu. L'homme enivré du désir de la science, voulut 
la substituer à la foi ; et une nuit éternelle couvrit son 
entendement. Il a fallu que le Verbe, se faisant 



(1) Et TOs cùm essetis aliquando aliénât! , et inimici sensu in ope- 
ribus mails ; nunc autem reconciliaTit in corpore carnis ejus per 
mortem , exhibere vos sanctos , et immaculatos , et irreprehensibiles 
coram ipso : si tamen permanetîs in fide fundati, et stabiles, et im- 
mobiles à spe Evangelii, quod audistis, quod praedicatum est in uni- 
versâ creaturâ, quae sub sole est.,. Quem (Christum) nos annun- 
tiamus , corripientes omnem hominem , et docentes omnem homi- 
nem, in omni sapientiâ , ut exhibeamus omnem hominem perfectum 
in Christo Jesu. JEp. ad Coloss., I, 21, 22, 23, 28. 

(2) Instructi in charitate , et in omnes diyitias plenitudinis intel- 
lectûs, in agnitionem mysterii Dei Patris et Christi Jesu... Ibid., 
II, 2. 



342 ESSAI SUR l'indifférence 

homme ^ entrât, si Ton peut le dire, dans cette nuit 
pour la dissiper. La lumière a lui dans les ténèbres (1); 
la parole a de nouveau manifesté la vérité, et tous ceux 
qui croient la possèdent. « INe cherchez donc point à 
«comprendre pour croire ; mais croyez afin de com- 
prendre. La foi doit précéder l'intelligence , afin que 
Tintelligence soit le prix de la foi (2). » La réparation 
de notre nature est l'image de sa création primitive : 
l'une et l'autre sont l'ouvrage du Verhe (3). Il a re- 
nouvelé notre intelligence , comme il l'avoit formée , 
en se communiquant à elle ; écouter, croire, ohéir, ce 
fut son premier acte : elle naquit par la foi; et la pa- 
role qui lui donna originairement la vie , est la même 
qui la lui rend (4). 

Craignons d'obscurcir en nous la lumière que le 
Verbe fait homme, que Jésus-Christ , auteur et con-- 
sommateur de la foi (5), est venu nous apporter; 
craignons de déchoir une seconde fois du grand don 
que nous avons reçu , par une présomptueuse con- 
fiance en notre raison, par une curiosité indiscrète et 
criminelle. Ayons toujours présent ce conseil de saint 



(1) Et lux îû tenêbrîs lucet. Joan., 1, 15. 

(i) Noli cpiaerere inlelligere ul credas ; sed crede ut intelligas. — 
ï*ides débet praecedere iniellectum, ut sit intellectus fidei prœmiura. 
S. August. inPsalm. C^ Fil et in h. 

(3) In ipso condita sont uniyersa in cœlîs , et in terra , visibilia et 
întisibilia... : omnia per ipsum, et in ipso creata sunt. Ep. ad Co- 
loss., 1, 16. 

(4) Voluntariè enîm geftuit nos Verbo veritatis , ul simus initium 
aliquod cteaturâe ejus. Jacob., l, 18. 

(5) Aspicientes in auctorem fidei, et consummatorem Jesum... Sp- 
aa Nebr., XII, 2. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 343 

Paul : « Prenez garde que personne ne vous sur- 
prenne par la philosophie, et par des raisonnemens 
vains et trompeurs , selon les traditions des hommes , 
selon les principes d'une science mondaine, et non 
selon Jésus-Christ (1). » 

La pleine conformité des pensées de l'homme-Dieu, 
de ses désirs et de ses volontés^ avec les volontés, les 
désirs , les pensées de son Père , formoit entre eux 
cette union intime, indissoluble, qu'il demandoit aussi 
pour les siens (2) : union sainte qui consomme notre 
régénération, comme elle consommera notre félicité, 
et qui devient plus étroite et plus douce à mesure que', 
croissant dans la foi et dans l'amour (3), nous mourons 
à nous-mêmes^ pour ne plus vivre que de la vie cachée 
mec Jésus-Christ en Dieu (4), par le sacrifice perpé- 
tuel de notre esprit, de notre cœur, de tout notre être. 

Tout notre être en effet étoit dégradé par le péché ; 
la chair avoit aussi corrompu savoie (5), et les désordres 
des sens dévoient être expiés comme les désordres de 
l'intelligence. L'homme-Dieu accomplit en son corps 



(1) Traduction de Sacy. — Videte ne quis tos decipiat per philo- 
sophiam, et inanem fallaciam, secundùm traditionem hominum, se- 
cundùm elementa mundi, et non secundùm Christum. Ep. adHebr.j 
11,8. 

(2) Pro eis rogo..., ut omnes unum sint, sicut tu Pater in me , et 
ego in te , ut et ipsi in nobis unum sint... : ut sint unum , sicut et nos 
unum sumus. Joan., XVII, 20— -22. 

(3) Finis autera praecepti est charitas de corde puro , et conscien- 
tia bona, et fides non ficta. Ep. I ad Tim., I, 5. 

(4) Mortui estis , et vita vestra est abscondita cum Christo in Dec. 
Ep. ad. Coloss., III, 3. 

(5) Omnis caro corruperat viam suam. Gems^ VI, 12. 



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344 ESSAI SUR l'indifférence 

cette expiation nécessaire (1) : il prêche la pénitence 
plus encore par son exemple que par ses discours. Né 
dans la pauvreté , il supporte toutes les privations qui 
l'accompagnent. En entrant dans le monde il verse 
son sang pour rendre témoignage à l'ancienne alliance, 
comme il le versera plus tard pour établir la nouvelle. 
Il se prépare à exercer sa mission publique par le 
jeûne et les veilles. L'abattement, la fatigue, la faim, 
la soif, il a tout éprouvé. Sa nourriture est de faire la 
volonté de celui qui l'envoie (2). Il instruit le peuple du- 
rant le jour, et la nuit il se retire sur la montagne pour 
prier. Il ne cesse de s'offrir en holocauste à son Père, 
de lui présenter ses souffrances pour apaiser sa jus- 
tice, pour expier nos plaisirs et nos voluptés. Nous 
avons été guéris par ses plaies (3). Sans cesse il rappelle 
sa passion , il s'en occupe sans cesse ; jusque sur le 
Thabor, c'est d'elle qu'il s'entretient avec Moïse et 
Elie (4). Son amour est avide de douleurs : « J'ai dé- 
siré d'un grand désir de célébrer cette Pâque avec 
vous (5) ! » Et cette Pâque est celle qui précède im- 



(1) Nunc autem reconciliavit in corpore carnis ejus per mortem. 
£p. ad Coloss., î, 22. — Et quidem , cùm esset filius Dei , dedicit ex 
eis quae passus est obedientiam : et consummalus , factiis est omni- 
hns obtemperantibus sibi , causa salutis aeternae. Ep. ad Hebr., V, 
8,9. 

(2) Meus cibus est, ut faciam voluntatera ejus, qui misit me, ut 
perfîciam opus ejus. Joan., IV, 34. 

(3) Livore ejus sanati sumus. Is., LUI, 5. 

(4) Dicebant excessura ejus, quem completurus erat in Jérusalem. 
Zwc, IX,31. 

(5) Desiderio desideravi hoc P^scha manducare vobiscum ante- 
quàm patiar. /d., XXII, 15. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 345 

médiâtement son immolation ; celle où Tagneau sans 
tache est substitué à l'agneau figuratif : cette Pâque , 
c'est le calice d'amertume , c'est l'agonie , les défail- 
lances , la sueur de sang de Gethsemani , les tortures 
du prétoire, la mort de la croix. 

Et à présent je comprends l'apôtre : oui; l'amour de 
Jésus-Christ nous presse : considérant que si un seul 
est mort pour tous , donc tous sont morts ; et Jésus- 
Christ est mort pour tous , afin que ceux qui vivent 
ne vivent plus pour eux-mêmes , mais pour celui qui 
est mort et qui est ressuscité pour eux (1). Ignorez- 
vous que nous tous qui avons été baptisés en Jésus- 
Christ , nous avons été baptisés dans sa mort ? Nous 
avons été ensevelis avec lui par le baptême dans la 
mort ; afin que , comme Jésus-Christ est ressuscité 
d'entre les morts par la gloire de son Père, nous mar- 
chions aussi dans une nouvelle vie : sachant que no- 
tre vieil homme a été crucifié avec lui , afin que le 
corps du péché soit détruit, et que désormais nous ne 
soyons plus asservis au péché ; car celui qui est mort , 
est délivré du péché. Que si nous sommes morts avec 
Jésus-Christ, nous croyons que nous vivrons aussi 
avec Jésus-Christ. Il est mort seulement une fois pour 
le péché, et à présent il vit pour Dieu. Considérez- 
vous de même comme étant morts au péché, et comme 
ne vivant plus que pour Dieu en Jésus-Christ notre 



(1) Charitas Christi urget nos ; aestimantes hoc, quoniam si unus 
pro omnibus mortuus est, ergo omnes mortui sunt : et pro omnibus 
morluus est Christus, ut et qui vivunt, jam non sibi vivant; sed ei qui 
pro ipsis mortuus est et resurrexit. Ep. II ad Corinth., V, H, t5. 



346 ESSAI SUR l'indifférence 

Seigneur. Que le péché donc ne règne point en votre 
corps mortel, en sorte que vous obéissiez à ses con- 
voitises (1). Faites mourir les membres de l'homme 
terrestre ; la fornication, l'impureté, les mauvais dé- 
sirs. Dépouillons-nous du vieil homme et de ses actes, 
et revêtons-nous de l'homme nouveau (2) , portant 
toujours en notre corps la mort de Jésus, afin que la 
vie de Jésus soit aussi manifestée dans nos corps (3). » 
Ainsi, outre le sacrifice de l'esprit et du cœur, nous 
devons encore à Dieu le sacrifice du corps dans lequel 
nous avons péché; et c'est en immolant par la péni- 
tence les convoitises de la chair, que notre régéné- 
ration s'achève. Car, ne nous y trompons pas, lorsque 
le Sauveur a dit : « Il falloit que le Christ souffrît, et 



(1) An ignoratis quicumque baptizati sumus in Christo Jesu', in 
morte ipsius baptizati sumus ? Consepulti enim sumus cum illo per 
baptismum in mortem : ut quomodo Christus surrexit à morluis per 
gloriam Patris, ità et nos in novitate Yitae ambulemus... Hoc scien- 
tes, quia yetus homo noster crucifixus est, ut destruatur corpus pec- 
cati, et ultra non serriamus peccato. Qui enim morluus est, justi- 
ficatus est à peccato. Si autem mortui sumus cum Christo, credimus 
quia simul etiam vivemus cum Christo... Quôd enim mortuus est pec- 
cato, mortuusest semel : quôd autem yivit , Tiyit Deo. Ità et vos exi- 
stimate , vos mortuos quidem esse peccato, viventes autem Deo in 
Christo Jesu Domino nostro. Non ergo regnet peccatum in vestro 
mortali corpore, ut obediatis concupiscentiis ejus. Ep. ad Rom., 
VI, 3 seqq. 

(2) Mortifîcate ergo membra vestra , quœ sunt super terram ; for- 
nicationem, immunditiam, libidinem, concupiscentiam malam... 
Exspoliantes vos veterem hominem cum actibus suis , et induentes 
novum. Ep. ad Coloss., III, 5, 9. 

(3) Semper mortifîcationem Jesu in corpore nostro circumf erentes, 
ut et vita Jesu manifestetur in corporibus nostris. Ep. Il ad Co- 
nmA., IV, 10. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 347 

qu'il entrât ainsi dans sa gloire (1); » il représentoit 
toute l'humanité. Il a sanctifié nos souffrances par les 
siennes , mais il ne nous a point dispensés de souffrir. 
Il nous a montré le chemin , pour que nous marchions 
sur ses traces (2) : et telle est la puissance et l'onction 
de sa grâce, que la voie rude est la voie de la paix. 
Heureux les 'pauvres ! heureux ceux qui pleurent (3) ! 
Heureux ceux qui , comme l'apôtre , châtient leur 
corps sans relâche, et le réduisent en servitude (4) ! 
Heureux ceux qui s'écrient , en contemplant Jésus : 
J'ai désiré d'un grand désir de célébrer cette Pâque avec 
vous ! Tôt ou tard il arrive, ce moment si horrible à 
la nature et si consolant pour la foi ; ce moment qui 
consomme notre révolte ou notre sacrifice, notre 
perte ou notre salut. Et nous aussi, nous tremperons 
nos lèvres dans le calice qui parut si amer à l'homme- 
Dieu ! et nous aussi , nous connoîtrons les transes de 
l'agonie, et les sueurs de l'angoisse, et le travail du 
dernier passage ! Nul n'échappe à l'arrêt prononcé 
contre la race humaine. Mais en montant au Calvaire 
le chrétien sait que son Libérateur l'y a précédé ; il 
y trouve encore sa croix , il jette sur elle un regard 



(1) Haec oportuit pati Christum , et ità intrare in gloriam suam. 
Luc, XXIV, 26. 

(2) Ipse enim Spiritus testimonium reddit spiritui nostro, quôd 
sumus filii Dei. Si autem filii , et haeredes ; hœredes quidem Dei, co- 
haeredes autem Christi : si tamen compatimur, ut et conglorificemur. 
JEp. ad Rom.j VIII, 16, 17. Vid. et. Ep. ad Hehr,, XII, 6 seqq. 

<X3) Beati pauperes... Beati qui lugent. Matth,, V, 3, 5. 
(4) Castigo corpus meum, et in iserYitutem redigo. Ep, 1 ad Co' 
rinth,, IX, 27. 



348 ESSAI SUR l'indifférence 

d'amour, et tout se calme en lui , hors le désir d'être 
avec Jésus (1). On Tentend qui l'appelle d'une voix 
toujours plus foible ; elle s'éteint, la prière cesse , et 
l'éternel cantique de joie commence dans les cieux ! 

En rétablissant les rapports de l'homme avec Dieu 
et avec les autres hommes, Jésus-Christ a rétabli 
Tordre que le péché avoit troublé ; et le fondement de 
cet ordre est une obéissance parfaite , ou le sacrifice 
entier de soi-même. Tout péché en effet est une ré- 
bellion contre la souveraineté de Têtre infini ; tout 
péché naît donc de l'orgueil , et l'orgueil est la source 
de tout mal, puisqu'en nous séparant de Dieu, il nous 
sépare de tout bien. Il nous concentre en nous- 
mêmes, et par là il viole notre nature, et tend à la 
détruire; carie principe de notre vie n'est pas en nous. 
Dépendans dès-lors de la cause par laquelle nous exis- 
tons , la première loi de notre être est l'obéissance. 
Tout ce qui est en nous doit obéir, tout ce qui est en 
nous doit être soumis à quelque chose hors de nous : 
c'est ce que Jésus-Christ est venu nous apprendre ; 
c'est par cette doctrine qu'il nous a sauvés , et qu'il 
nous régénère. La foi est la vie de l'intelligence ; et 
croire c'est obéir , c'est être soumis à une raison su- 
périeure, à une autorité qui commande. L'amour est 
la vie du cœur ; et aimer ce que l'ordre nous ordonne 
d'aimer, c'est obéir , c'est être soumis à une volonté 
supérieure , à une autorité qui commande. Le corps 



(1) Desiderium habens dissolyi , et esse cum Christo. £p. ad Phi- 
lipp., I, 23. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 349 

même ne vit, et il n'atteindra un jour la perfection qui 
lui est propre , qu'en obéissant à des lois opposées à 
ses convoitises. 

Le christianisme , loi d'obéissance, loi de sacrifice, 
est donc véritablement la loi de vie , l'expression par- 
faite de la nature de l'homme et de la nature de Dieu. 
Et remarquez dans la Rédemption , comme dans le 
christianisme dont elle est la base , les éclatans carac- 
tères auxquels on reconnoît tout ce qui est divin. 

Elle est une : // n existe quun Dieu et un seul 
Médiateur de Dieu et des hommes^ Jésus-Christ (1) : 
il n'y a de salut qu'en lui (2) : il a été offert une seule 
fois (3) et par cette unique ohlation il a satisfait pour 
les péchés du monde entier (4), et consommé notre éter- 
nelle sanctification (5). 

Elle est universelle ; Le Christ est mort pour tous (6) 
et tout nous a été donné en lui (7), 

Elle est perpétuelle : L'agneau immolé dès V origine 
du monde (8), n'a jamais cessé , ne cessera jamais de 



(1) Unus enim Deus, unus et Mediator Dei et hominum homo 
Ghristus Jésus. Ep.lad Timoh., II, 5. 

(2) Non est in alio aliquo salus. Act., IV, 12. 

(3) Ghristus semeloblatus est. Ep, ad Hebr., IX, 28. Jb., VII, 27; 
X, 10. Ep.IPetr.,lU,iS, 

(4) Ipse est propitiatio pro peccatis nostris ; non pro nostris autem 
tantùm, sed etiam pro totius jxmndi. Tup. IJo an., II, 2. 

(5) Unâ enim oblatione , consummaTit in œternum sanctiûcatos. 
Ep. ad Hebr., X, 14. 

(6) Pro omnibus mortuus est Ghristus. Ep. II ad Corinth., V, 15. 

(7) Qui etiam proprio filio suo non pepercit, sed pro nobis omni- 
bus tradidit illum : quomodo non etfam cum illo omnia donavit. 
Ep.\ad Rom., VIII, 32. 

(S) Occisus est ab origine mundi. Apocal., XIII, 8. 



350 ESSAI SUR l'indifférence 

se présenter à son Père en état de victime ; et bien 
qu'accomplie une seule fois au milieu des temps, la 
Rédemption sera éternelle comme l'homme-Dieu, et 
comme la félicité de ses élus. 

Elle est sainte , puisqu'elle est la source de toute 
sanctification , puisqu'elle a expié tous nos crimes, 
effacé toutes nos souillures , réconcilié la terre avec le 
ciel ; puisque les puissances mêmes de l'enfer ont été 
forcées de rendre hommage à la sainteté du Rédemp- 
teur : Je sais que vous êtes le saint de Dieu (1) ! 

Frappés de ces divins caractères , les peuples sont 
venus au pied de la croix sur laquelle la Rédemption 
a été consommée ; ils ont cru à V amour que Dieu a pour 
nous (2), et ils ont dit comme saint Paul : ce C'est 
sans doute quelque chose de grand que ce mystère 
d'amour, qui a été révélé dans la chair, justifié par 
l'esprit , manifesté aux anges , prêché aux nations , 
cru dans le monde , reçu dans la gloire (3). Qui donc 
nous séparera de l'amour de Jésus-Christ ? la tribu- 
lation ? l'angoisse ? la faim ? la nudité ? le péril ? la 
persécution ? le glaive ? Mais nous triomphons en 
toutes ces choses , à cause de celui qui nous a aimés. 
Ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, 



(1) Scio te quis sis, sanctus Dei. Luc, IV, 34. 

(2) Et nos cognoYimus, et credidimus charitati, quamhabet Deus 
in nobis. JEp. IJoan., IV, 16. 

(3) Et manifesté magnum est pietatis sacramentum, quod manifes- 
tatum est in carne, justificatum est in spiritu, apparuit angelis, prae- 
dicatum est gentibas, creditbm est in mundo, assumptum est in 
gloriâ. Ep. I ad Tim,, III, 16. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 351 

ni les vertus, ni le présent, ni l'avenir, ni la force, ni 
ce qu'il y a de plus haut, ni ce qu'il y a de plus pro- 
fond, ni aucune créature ne pourra nous séparer de 
l'amour de Dieu, qui est en Jésus-Christ notre Sei- 
gneur (1). » 

Noug avons vu ce qu'il a fait pour justifier l'homme, 
pour réparer la nature dégradée. Mais sa mission 
n'est pas épuisée par ces immenses bienfaits : il de- 
voit encore fonder son Église contre laquelle les portes 
de r enfer ne prévaudront point (2); et cette' société 
divine devoit à son tour servir de modèle, et commu- 
niquer sa force et sa vie aux sociétés purement hu- 
maines qui s'établiroient parmi les chrétiens. Jésus- 
Christ est roi, il l'a dit lui-même (3), et son royaume 
est dans ce monde, quoiqu'il ne soit pas du monde (4), 
parce que tout ce qui est du monde est convoitise de la 



(1) Quis ergo nos separabit à charitate Christi? tribulatio? an an- 
gustia ? an famés ? an nuditas ? an periculum , an perseculio ? an 
gladius?... Sed in his omnibus superamus propter eum qui dilexit 
nos. Certus sum enim, quia neque mors , neque yita , neque angeli , 
neque principatus , neque virlutes , neque instantia , neque futura , 
neque fortitudo , neque altitude , neque profundum , neque creatura 
alia poterit nos separare à charitate Dei , quae est in Christo Jesu 
Domino nostro. Ep. ad Rom., VIII, 35 et seq. 

(2) Portas inferi non prœvalebunt adversùs eam. Matth., XXI, 18. 

(3) Dixit ei Pilatus : Ergo rex es tu ? Respondit Jésus : Tu dicis/quia 
rex sum ego. Joan., XVIII, 37. 

(4) Non ait, JRegnum meum non est in hoc mundo; sed, non est 
de hoc mundo. Et cùm hoc probaret dicens : Si ex hoc mundo esset 
regnum meum, ministri mei utiquè decertarent, ut non traderer 
Judœis ; non ait, IVunc autem regnum meum non est hic ; sed non 
est hînc. Hic est enim regnum ejus usque in finem saeculi. S. Aug. 
in Joan. evangel. Tract. CXP^, n. 2. Oper. part. II, tom. III, 
col. 792. 



352 ESSAI SUR l'indifférence 

chair ^ et convoitise des yeux, et orgueil delà vie(\), h. 
l'empire du monde , qui appartient à l'esprit mau- 
vais (2), il a opposé un autre empire, qui est l'éter- 
nelle cité de Dieu. Moïse avoit annoncé qu'il seroit lé- 
gislateur comme lui; mais la loi mosaïque, particulière 
au peuple juif, n'étoit que la figure de la loi universelle 
du Messie, loi parfaite qui règle tout l'homme, ses 
pensées, ses sentimens, ses actions, et qu'une autorité 
également parfaite conserve et promulgue perpétuel- 
lement. Le pouvoir qu'il avoit reçu de son Père, il le 
transmit à ses apôtres , et principalement au premier 
d'entre eux, pour enseigner les nations (3), pour les 
unir dans la même foi, dans le même amour, et pour 
conduire en son nom tous ceux qui croiroient en lui, 
promettant d'être jusqu'à la fin des siècles (4) avec les 
pasteurs qu'il chargeoit de continuer sa mission (5). 
C'est lui qui parle, qui instruit, qui commande par 
leur bouche; et, sous l'autorité souveraine du chef 
qui, dans la plénitude de sa puissance, représente 
l'immortelle royauté du Christ, sa loi prêchée en 
tous lieux multiplie les fruits de la Rédemption, en 



(1) Joan. lEp., Il, iQ. 

(2) Mundus totus in maligno positus est. Ibid., V, 19. 

(3) Erat docens eos sicut potestatem habens , et non sicut scribae 
eorum et pharisœi. Matth., VII, 29.— Et stupebant in doctrinâ ejus, 
quia in potestate erat sermo ipsius. Luc, IV, 32. — Haec loquere , et 
exhortare,et argue cum omni imperio. Jip. ad TU., II, 15. 

(4) Data est mihi omnis potestas in cœlo et in terra. Ëuntes ergo 
docete omnes gentes... Et ecce ego Yobiscura sum omnibus diebus, 
usque ad consummationem sœculi. 3Iatth., XXVIII, 18, 19 et 20. 

(5) Sicut misit me Pater, et ego mitto vos. Joan., XX, 21. 



EN MATIÈRE DE KELIGIOIV. 353 

propageant sur la terre le règne de Tordre et de la 
vérité. 

Unis ainsi dans une société dont la durée sera éter- 
nelle, et où l'enseignement de Jésus-Christ se perpé- 
tue sans altération, les hommes remontent par l'ohéis- 
sance à l'état de perfection dont ils étoient déchus. La 
foi élève leur raison à une hauteur infinie, puisqu'elle 
leur donne de Dieu la même idée qu'il a de lui-même ; 
et en l'aimant d'un amour sans hornes (1) , leur cœur 
se purifie et devient digne de le posséder. 

Mais Jésus-Christ n'est pas seulement législateur 
et roi , il est encore pontife ; et comme pontife il 
achève de sanctifier par un culte parfait la société 
qu'il a établie. Le sacrifice qui a sauvé le monde, se 
renouvelle sur l'autel d'une manière non sanglante , 
et manifeste perpétuellement la sainteté de Dieu , sa 
justice et sa miséricorde. Toujours vivant pour intercé- 
der en notre faveur, le souverain prêtre selon l'ordre 
de Melchisédech (2) s'offre pour nous à son Père, et 
nous offre avec lui. Sa grâce, en aidant notre vo- 
lonté , en l'inclinant au bien comme la nature cor- 
rompue l'incUne au mal , nous rend véritablement li- 
bres d'obéir à ses préceptes , et de concourir ainsi à 
notre régénération. 11 fait descendre en nous l'Esprit 
sanctificateur, qui nous éclaire intérieurement, nous 
fortifie , nous console; et de même que , dans Tordre 
général, la vérité nous est donnée, et le Verbe, qui 



(IJ Modus amandi Deum, sine modo amare. S. Bernard. 
(2) Ep. ad Hebr., VII, 25 ; et VI, 20. 
TOME 4. 23 



354 ESSAI SUR l'indifférence 

est notre lumière, s'unit à nous par un moyen exté- 
rieur et sensible , ou par la parole ; la grâce aussi 
nous est donnée ; et l'Esprit saint , qui est notre 
amour (1), s'unit à nous par un moyen extérieur et 
sensible, ou par les sacremens, « Il vient au secours 
de notre foiblesse, car nous ne savons pas prier comme 
il faut; mais l'Esprit lui-même demande pour nous 
avec des gémissemens ineffables. Et celui jui scrute 
les cœurs sait ce que demande l'Esprit , parce qu'il 
demande selon Dieu pour les saints (2). » En priant 
pour nous, il nous apprend à prier (3), à adorer ; et 
nos adorations, nos prières, ne forment avec celles de 
l'Église qu'une même prière , une même adoration , 
qui reçoit de Jésus-Christ tout son prix. « C'est par 
lui que nous avons accès près du Père, que nous deve- 
nons ses serviteurs et les concitoyens des élus; c'est 
par lui et en lui que la société qu'il a fondée croît en 
un temple saint consacré au Seigneur (4). » Présent 
au milieu de nous, présent en chacun de nous, par 



(1) Charitas Dei diffusa est in cordibus nostris per Spiritum sanc- 
tum qui datus est nobis. Ep. ad Rom., V, 5. 

(2) Similiter autem et Spiriius adjuvat infirmitatem noslram, nam 
quid oremus, sicut oportet, nescimus : sed îpse Spiritus postulat pro 
nobis gemilibus inenarrabilibus. Qui autem scrutatur corda, scit quid 
desideret Spiritus ; quia secundùm Deum postulat pro sanctis. Ibid., 
VIII, 26, 27. 

(3) Accepistis Spiritum adoptionis filiorum , in quo clamamus : 
Abba (Pater), ièteî., 15. 

(4) Per ipsum habemus accessum ambo in uno spiritu ad Patrem. 
Ergo jam non estis hospites, et advenae ; sed estis cives sanctorum, et 
Domestici Dei... In que omnis aedificatio constructa crescit in tem- 
plum sanctum in domino. Ep. ad Ephes.^ II, 18, 19 et 21. 



EN MATïÈRfi DE RELIGION. ^5 

le sacrement de soa corps et de son sang, il diTÎaise 
notre culte, il donne à notre obéissance, à nos hom- 
mages, quelque chose d'infini; il est en nous, et noys 
sommes en lui ; son sacrifice est notre sacrifice , ses 
mérites sont nos mérites, et sa gloire aussi sera notre 
gloire, st n^m persévérem jusqu'à la fin (i) 4ans cette 
union qui fait de nous les hértim's 4e Dieu et les oo- 
hén tiers de son Fus (2). 

Voilà ce que nous devons à Jésus-Clhrist ; voilà 
comment il a, par sa mort , expié nos crimes , com- 
ment il répare notre nature par sa grâce, et nous ré- 
tablit dans l'héritage que nous avions perdu en Adam. 
A moins de renverser la base de la raison , il faut né- 
cessairement le reconnoître pour notre Sauveur; et 
rien ne sera prouvé si sa mission ne Test pas. 

La chute originelle de l'homme dégradé fut tou- 
jours une croyance du genre humain , donc la dégra- 
dation de l'homme est certaine. 

Sa Rédemption future par un homme-Bîeu a été 
pendant quatre mille ans un dogme du genre humain, 
donc il est certain que celte Rédemption a dû s'effec- 
tuer. 

Le christianisme est la seule religion qui nous ap- 
prenne que cette Rédemption s'est effectuée , donc le 
christianisme est la seule vraie rehgion. 



(U Qui perseYeraYerit usque in finem , hîc salYUS erit. Matth, , X , 
22. 

(2) Haeredes quidem Dei, cohœredes autem Gfaristi. £p. ad Rom., 
VIII, IT. 

23. 



356 ESSAI suK l'indifféuënge 

Le christianisme nous enseigne que Jésus-Christ 
est le Rédempteur qu^attendoient toutes les nations , 
donc il est certain que Jésus-Christ est réellement ce 
Rédempteur. 

Le christianisme, d'accord avec les prophéties et 
la tradition universelle , atteste que le Rédempteur est 
Dieu et homme tout ensemble ; donc Jésus-Christ étoit 
véritablement homme et véritablement Dieu. 

Et quand je viens à considérer sa vie, ses œuvres, 
sa doctrine , ce mélange si merveilleux de grandeur 
et de simplicité , de douceur et de force, cette incom- 
préhensible perfection qui ne se dément pas un mo- 
ment , ni dans l'intime familiarité de la confiance , ni 
dans la solennité des instructions qu'il adressoit au 
peuple entier ; ni dans l'allégresse du festin de Cana , 
ni dans les angoisses de Gethsemani ,• ni dans la gloire 
de son triomphe, ni dans l'ignominie de son supplice; 
ni sur le Thabor, au sein de la splendeur qui l'envi- 
ronne, ni sur le Calvaire, où il expire abandonné 
des siens, délaissé de son Père, dans d'inexprimables 
souffrances, au milieu des cris de fureur et des rail- 
leries de ses ennemis : quand je contemple ce grand 
prodige que le monde n'a vu qu'une fois et qui a re- 
nouvelé le monde , je ne me demande pas si le Christ 
étoit Dieu, je serois tenté plutôt de me demander s'il 
étoit homme. 

Q ue Ij mpie , au fond de ses ténèbres , renie , s'il 
veut, celui qui l'a racheté; qu'il renonce à la vie et 
qu'il s'adore lui-même; pour nous, prosternés au 
pied de la croix, nous adorerons notre Libérateur, 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 357 

noire Roi, notre Pontife, notre Dieu, et, dans les 
transports de notre amour, nous répéterons sur la 
terre ce cri dont les anges remplissent le ciel : « L'a- 
» gneau qui a été immolé est digne de recevoir la 
» vertu, la divinité, la force, la sagesse, et Thon- 
» neur, et la gloire, et la bénédiction. Saint, saint, 
» saint, est le Seigneur Dieu tout-puissant , qui étoit , 
» et qui est, et qui doit venir (1) ! » 



(1) Et Tidi, et audiyi vocem angelorum multorum in circuilu 
throni... dicentium voce magnâ : Dignus est agnus , qui occisus est , 
accipere virtutem, et diyinitatem, et sapientiam, et fortitudinem , et 
honorera, et gloriam, etbenedictionem... Sanctus, sanctus, sanctus 
Dominus Deus omnipotens, qui erat, et qui est, et qui venlurus est. 
Apocal.,y, 11, 12; VI, 8, 



^5$ ESSAI SUR L INDIFFËRËNGË 

CHàFITRE XXXVI. 

ÉtaUmemmii ^uehnsi^Tmww. — * Ses bienfaits^. 

Le christianisme seul explique l'homme , seul il lui 
apprend quelle est sa nature, comment il est tomhé, 
corament iï a été racheté^ comment il peut se régér 
aérer ;. se%I il Im c^e le hihévaàims ^ l'ho«i«ae^ïMe» 
arttendupeirdairt quarante siècles par le genre humain : 
donc le christianisme est la seul& religion waie ^ k 
seule religion sainte, la seule religion divine. Mais sa 
sainteté, sa divinité paroît encore avec une évidence 
qui doit frapper tout esprit sincère, dans son établis- 
sement et dans ses effets sur la société. 

Ce n'est pas un spectacle peu étonnant que le 
triomphe de la religion chrétienne, et la chute du 
paganisme, après un combat qui tint le monde at- 
tentif durant trois cents ans. Que douze hommes nés 
au sein de la plus basse condition chez un peuple 
haï de tous les autres peuples, entreprennent de 
changer la face de l'univers, de réformer les croyan- 
ces et les mœurs , d'abolir les cultes superstitieux qui 
partout étoient mêlés aux institutions politiques, de 
soumettre à une même loi ennemie de toutes les pas- 
sions, les souverains et les sujets, les esclaves et leurs 
maîtres ; les grands, les foibleS; le^ riches , le3 pau- 



m MATIÈRE DE RELIGION. 359 

vres, les savans et les ignorans, et cela sans aueun 
appui ni de la force, ni de l'éloquence, ni du raison- 
nement, et au contraire, malgré l'opposition yiolen te 
<3e tout ce qui possédoit quelque pouvoir, malgré les 
persécutions des empereurs et des magistrats, la résis- 
tance intéressée des prêtres des idoles, les railleries et 
ïe mépris des philosophes, les fureurs du fanatisme : 
que ces hommes , en montrant aux nations l'instru- 
ment d'un supplice infâme, aient vaincu et le fana- 
tisme de la multitude, et les philosophes, et les prê- 
tres, et les magistrats, et les empereurs; que la croix 
se soit élevée sur le palais des Césars , d'où étoient 
partis tant d'édits sanglans contre les disciples du 
Christ, et qu'en souffrant et mourant ils aient sub- 
jugué toutes les puissances humaines : c'est, dans l'his- 
toire, un fait unique, prodigieux, et qui frappe 
d'abord comme une grande et visible exception à totit 
ce que l'on connoît de l'homme. 

On a tenté cependant d'expliquer ce merveilietix 
événement par des causes naturelles, et Gibbon en 
compte cinq qui lui semblent suffire pour faire com- 
prendre comment le christianisme s'est propagé (1); 
mais les efforts de ce philosophe pour enlever à la re- 
ligion chrétienne une des preuves de sa divinité , ne 
servent qu'à la faire ressortir davantage : tant les 
causes qu'il indique sont évidemment disproportion- 
nées à l'effet qu'elles ont dû produire. 



(1) Voyez son Histoire de la décadence et de la cfmte de l'Em- 
pire romain, chap. XV. 



3êO ESSAI SUR l/iNDIFFÉRENCE 

La première est le zèle des apôtres, et certainement 
on ne le niera pas ; mai ce zèle extraordinaire , quel 
en étoit le principe? qui l'avoit produit? quilesou- 
tenoit au sein de la persécution? Reconnoîtrez-vous 
qu'il offre des caractères particuliers , que dans son 
parfait désintéressement , sa constance inébranlable , 
son ardeur et son éloignement de toute espèce de fana- 
tisme , il ne ressemble à rien de ce qu'on avoit yu jus- 
qu'alors ; c'est expliquer le prodige de l'établissement 
de la religion chrétienne par un autre prodige , qu^il 
vous plaît d'appeler une cause naturelle. Le zèle des 
apôtres n'étoit-il, au contraire, que le désir pure- 
ment humain de répandre les croyances qu'ils avoient 
adoptées; on demande si ce genre de zèle n'est pas 
une qualité commune à tous ceux qui souhaitent 
persuader, et s'il y eut jamais un sectaire, un auteur 
de quelque opinion nouvelle, qui, en ce sens, n'ait 
eu du zèle, et un zèle très actif. On sait assez qu'il faut 
enseigner une doctrine pour la répandre, et personne 
ne doute apparemment que le christianisme n'ait été 
prêché; mais d'où vient qu'une doctrine si dure aux 
passions, une doctrine si long-temps et si vivement 
combattue, n'a pas laissé de s'établir, sans aucun se- 
cours extérieur, malgré une opposition universelle, 
voilà ce qu'il s'agit d'expliquer, et ce que la prédica- 
tion la plus zélée n'explique point. Étrange raison à 
nous donner du triomphe de l'Évangile : les païens 
ont cru, ils ont obéi à quelques hommes simples et 
grossiers, sans pouvoir, sans richesse, sans lettres; ils 
ont quitté leurs fêtes enivrantes, et couru au martyre, 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 361 

parce qu'on leur a dit : Croyez, obéissez, mourez! 

Le dogme de l'immortalité de Tâme est la seconde 
cause à laquelle Gibbon attribue les progrès du chris- 
tianisme : comme si c'eût été un dogme nouveau et 
jusqu'alors inconnu au monde I Quelques philosophes 
le rejetoient, il est vrai; mais l'univers attestoit la 
perpétuité de cette croyance, et nous avons montré 
qu'il n'est point de peuple qui n'ait admis l'éternité 
des peines et des récompenses futures. Cet article es- 
sentiel de la foi primitive , conservé par la tradition , 
fut toujours et partout la sanction nécessaire de la mo- 
rale, des lois et de l'ordre public. Le dogme de l'im- 
mortalité de l'âme, cru de tous les païens qui n'étoient 
que païens^ ne peut donc être la cause (1) qui les a 
portés à renoncer à l'idolâtrie pour embrasser le chris- 
tianisme. 

Le pouvoir miraculeux, troisième cause indiquée 
par Gibbon, a puissamment contribué sans doute à 
l'établissement de la religion chrétienne ; et l'on voit 
dans les anciens Pères et dans les fragmens qui nous 
restent des ouvrage de Celse, Porphyre, Hiéroclès, 
combien les païens en étoient frappés. Ce qui peut 
surprendre^ c'est que Gibbon range les miracles par- 
mi les Causes naturelles qui ont favorisé la propagation 



(!) Pour lorlifier cette prétendue cause, Gibbon y joint l'opinion 
des Millénaires, qui ne fut jamais que l'erreur de quelques particu- 
liers , et que très certainement les apôtres n'ont point enseignée. 
C'est à peu près comme si on disoit que les Missionnaires ont pro- 
pagé la religion catholique a la Chine , parce qu'il y a eu à Macao 
des Anglois, qui, sur plusieurs points, avoient des sentiraens réprou- 
vés par l'Eglise catholique. 



862 ESSM SUR l'indifférence 

du christianisme. La raison en est, qu'à son avis les 
apôtres n'ont point fait de miracles; de sorte que le 
christianisme s'est propagé, selon lui, en vertu d'une 
cause qui n'existoit pas. Et sur quoi se fonde-t-dl pour 
nier le pouvoir miraculeux? Uniquement sur ce que 
ce pouvoir, toujours subsistant dans l'Église, comme 
nous le montrerons ailleurs, est néanmoins devenu 
plus rare qu'il ne l'étoit originairement. Mais eût-il 
entièrement cessé , que pourroit-on conclure de là? 
de ce qu'il ne seroit plus , s'ensuivroit-il qu'il ne fut 
jamais? Autant vaudroit nier la création, sous le 
prétexte que Dieu ne crée pas perpétuellement. 

Cependant « pourquoi ne voit-on plus les mêmes 
» miracles qu'autrefois? » C'est aussi la question que 
faisoient quelques philosophes, au temps de saint 
Augustin. Que leur répondoit cet illustre évêque? 
^< Je pourrois dire que ces miracles ont été nécessaires 
» avant que le monde crût, afin qu'il crût. Quicon- 
» que demande encore des prodiges pour croire , est 
» lui-même un grand prodige; puisqu'il ne croit pas 
» lorsque le monde croit. Mais ils parlent ainsi afin 
» de ne pas croire que ces miracles aient eu lieu réel- 
)) lement. D'où vient donc que partout on célèbre 
» avec tant de foi le Christ, qui a monté au ciel 
» dans sa chair? D'où vient que, dans un siècle 
» éclairé et qui rejetoit tout ce qui est impossible , 
» le monde a cru, sans aucuns miracles, des choses 
» si merveilleuses et si incroyables? Diront-ils qu'elles 
ii étoient croyables , et que c'est pour cela qu'on les 
» a crues; pourquoi donc ne croient-ils pas? Notre 



EW MAtrÈRÊ DE RELIGION. 363 

if ràîsoïïùerïieiit est coxirt : Ou des choses incroyables 
)i opérées sous les yeux des peuples leur ont fait 
n ajcruter foi à une chose incroyable qu'ils ne to- 
yr yoient pas, ou cette chose esi croyable sans aucuirë 
» miracles, et les incrédules sont convaincus d'uîi€ 
» coupable infidélité (t). » 

H est difficile de penser que Gibbon s'entendît Itri- 
mème. Les disciples de Jésus-Christ ont-ils fait des 
oeuvres miraculeuses en confirmation de la doctrine 
qu'As prêchoient? Répondez oui, ou non. Dans le 
premier cas, le christianisme s'est établi d'une ma- 
nière surhumaine; et sa divinité est incontestable. 
Dans le second cas, il est évident qu'il n'auroit pu 
s'^étabKr : car il étoit impossible que la fouberie de 
cerux qui préfendoient opérer des prodiges si nom- 
breux et si étonnans , ûe ftit pas bientôt découverte et 
ptfbliquement dévoilée. 



(1) Cur, inquiunt , nunc illa miracula, quœ prœdicatîs jfacta esse, 
tton fiftnt? posseiù qurdem dîcere, necessaria fuisse priùs quàiri éfe- 
deret mnndue , ad hoc ut crederet mundus. Quisquis adhuc prodigia 
ut credat inquirit , magnum est ipse prodigium , qui mundo cre- 
dénfe non crédit. Verùm hoc ideo dicunt, ut nec tune illa miracuîa 
facta fuisse eredantur. Undê ergo tantâ fide Christus usquequaque 
cantatur in cœlum cum carne sublatus ? Undè temporibus eruditis, 
et omne quod fîeri non potest respuentibus , sine uUis miraculis ni- 
miôm mirabilit«r incredibiiia credidit mundus ? An forte credibiîia 
fuisse , et ideô crédita esse dicturi sunt ; cur ergo ipsi non credunl ? 
Brevis est igitur nostra complexio : Aut incredibilis rei , quae non 
videbattir, alla incredibiiia , quœ tanien fîebant et yidebantur, fecè- 
runt fidem j aut certè res ità credibilis, ut nullis quibus persuaderez 
tup miraculis, indigeret, istorum nimiam redarguit iafidelitialem. De 
àimt, Bçh liK. XXir, eap, Vlïï, n. 1; tom. tif, col. 66â. 



364 ESSAI SUR L^INDIFFÉRENCE 

Que la philosophie est ingénieuse et profonde dans 
ses conjectures! comme les événemens qui parois- 
soient le plus extraordinaires deviennent simples dès 
qu'elle daigne les expliquer ! Vous ne concevez pas 
que le christianisme se soit propagé naturellement : 
elle va vous le faire comprendre. Les apôtres ont 
dit : « Nous vous annonçons l'Evangile au nom de 
» l'Eternel^ et vous devez nous croire ; car nous 
» sommes doués du pouvoir miraculeux. Nous ren- 
» dons la santé aux malades, aux perclus l'usage de 
» leurs membres, la vue aux aveugles, l'ouïe aux 
» sourds, la vie aux morts. » A ce discours le peu- 
ple est accouru de toutes parts, pour être témoin 
des miracles promis^ avec tant de confiance. Les ma- 
lades n'ont point été guéris , les perclus n'ont point 
marché, les aveugles n'ont point vu , les sourds n'ont 
point entendu, les morts n'ont point ressuscité ! Alors, 
transporté d'admiration, le peuple est tombé aux 
pieds des apôtres, et s'est écrié : Ceux-ci sont manifes- 
tement les envoyés de Dieu, les ministres de sa puis- 
sance! et sur-le-champ, brisant ses idoles, il a quitté 
le culte des plaisirs pour le culte de la croix ; il a re- 
noncé à ses habitudes, à ses préjugés , à ses passions ; 
il a réformé ses mœurs et embrassé la pénitence; les 
riches ont vendu leurs biens pour en distribuer le 
prix aux indigens ; et tous ont préféré les plus horribles 
tortures et une mort infâme , au remords d'aban- 
donner une religion qui leur étoit si solidement 
prouvée. 

Gibboji fait avec justice un magnifique éloge des 



EN MATIÈRE DE KELIGION. 365 

vertus des premiers chrétiens ; et ces vertus , jointes à 
la perfection du gouvernement de l'Eglise , sont les 
deux dernières causes qu'il assigne aux progrès du 
christianisme parmi les païens. N'est-ce pas là une 
explication singulièrement satisfaisante? On demande 
comment une doctrine qui choqiioit toutes les opi- 
nions, tous les préjugés régnans, a pu s'établir parmi 
les hommes ; et on répond qu'elle s'est établie , parce 
qu'elle combattoit de plus tous les penchans , toutes 
les inclinations de l'homme. Les idolâtres ont quitté 
leurs dieux, à cause qu'on leur a dit de quitter encore 
leurs biens. Ils ont cru aux mystères de la religion 
chrétienne , afin d'avoir la consolation de se priver de 
tous les plaisirs, de vivre pauvres, humiliés, méprisés, 
et de mourir dans les tourmens. Voilà ce qui les a 
séduits. 11 est clair aussi qu'ils durent être fortement 
attirés par tout ce qu'offroit d'attrayant pour eux le 
gouvernement de l'Église et sa discipline, le jeûne, 
la prière, les veilles, la confession publique, les lon- 
gues et sévères pénitences, et l'obligation d'obéir à 
des pasteurs qui leur commandoient de renoncer aux 
spectacles , aux fêtes , à tout ce que le peuple , dans 
sa corruption , regardoit comme aussi nécessaire que 
les alimens mêmes : Panent et cir censés. 

Laissons ces rêveries philosophiques ; et puisqu'il 
a fallu les rapporter, qu'elles servent au moins à 
nous faire concevoir l'impossibilité d'expliquer par 
des causes humaines le triomphe de la religion de 
Jésus- Christ. Et , pour comprendre encore mieux 
cette importante vérité , observons que si le christia- 



366 ESSAI SUR l'indifférence 

nisme n'étoit pas l'œuvre de Dieu, il n'auroit pu s'é- 
tablir que de deux manières : ou par la conformité de 
sa doctrine avec les pensées, les désirs, les inclinations 
de l'homme ; ou par des causes extérieures également 
propres à flatter ses inclinations , ses désirs , ses pen- 
sées : car il est contradictoire de supposer que l'homme, 
abandonné à lui-même, puisse vouloir ce qui le choque, 
et agir contre tous ses penchans. Or c'est pourtant ce 
qui auroit eu lieu, si l'établissement du christianisme 
n'étoit pas divin; de sorte qu'il faut nécessairement 
opter entre deux prodiges : un prodige de la puissance 
et de la bonté de Dieu, si la religion chrétienne est 
divine, et un prodige d'absurdité si elle ne l'est pas. 

En effet le christianisme est essentiellement et en 
toutes choses opposé à la nature de l'homme dégradé ; 
et sans cela comment la réformeroit-il ? comment 
auroit-il produit les sublimes vertus que Gibbon lui- 
même admire ? 

L'homme est naturellement dominé par l'orgueil : 
il veut être élevé, distingué, honoré ; il aspire à com- 
mander, à être le premier partout et toujours. Le 
christianisme lui dit : Abaisse-toi, humilie-toi, obéis, 
sois le dernier. 

Sa curiosité n'a point de bornes, il veut savoir , il 
veut juger. Le christianisme lui dit : Crois. 

Il veut satisfaire ses convoitises et jouir de ce qui 
flatte ses sens. Le christianisme lui dit : Fais pénitence , 
châtie ton corps, souffre. 

Voilà sans doute une doctrine opposée à tout 
Yhomme. Qui a pu déterminer 1^ hommes à l'euGH 



EX MATIÈRE DE RELIGION. 363^ 

brasser? quels dédommagemens leur offroit-elle pour 
les sacrifices qu'elle exigeoit d'eux ? quels avantage» 
extérieurs trouvoient-ils dans la profession du chris- 
tianisme ? 

L'orgueil y trouvoit la perte des dignités, des hon- 
neurs, des biens, la dérision, l'opprobre. 

La raison vaine et curieuse y trouvoit, au lieu de 
la sagesse philosophique, si séduisante pour elle, la 
folie de la croix (1) ; au lieu de la science du siècle , 
une humble foi en des mystères incompréhensibles et 
qui heurtent le sens humain. 

Enfin les sens y trouvoient tout ce qu'ils repoussent 
avec horreur , une vie pauvre et dure , les prisons , 
les chaînes, les chevalets, les bûchers , les échafauds. 

Transportez-vous au cirque : un chrétien affoibli 
déjà par les tortures qu'il a subies, paroît dans l'arène. 
Écoutez les cris de rage de la populace , les froides 
railleries des sophistes , les sarcasmes des grands. On 
outrage, on maudit cet homme qui va, dans un mo- 
ment , être broyé sous la dent des bêtes féroces. Un 
mot, un seul mot peut le sauver : et ce mot, il ne le 
prononce pas. Dites-nous quel motif humain l'encou- 
rage à mourir d'une mort affreuse , au milieu des 
exécrations publiques; expliquez-nous cet étrange 
amour du supplice et de l'ignominie. Pour moi, je 
vois le martyr étendre ses bras en croix et regarder 



(IJ Grœci sapientiam quserunt , nos autem prsedicamus Ghristum 
crucifixum : Judœis quidem scandalam , gentibus autem stultitiam. 
Ep. 1 ad, Corinth,, l, 22, 23. 



368 ESSAI SUR L'iJNDlFfÉRENGE 

le ciel ; et je ne cherche plus sur la terre l'explication 
de sa constance et la raison de son sacrifice. 

A l'époque où le christianisme fut annoncé au 
monde, il n'y avoit rien, ni en lui ni hors de lui , qui 
ne dût porter les hommes livrés à eux-mêmes à le re- 
jeter. 

Donc le christianisme n'a pu s' établir par aucune 
cause humaine. 

Donc le christianisme est divin dans son établisse- 
ment. 

La philosophie elle-même en convient, lorsqu'elle 
est de bonne foi ; elle cède à une évidence que nul so- 
phisme ne peut obscurcir. 

« L'Évangile prêché par des gens sans nom, sans 
étude , sans éloquence , cruellement persécutés et 
destitués de tous les appuis humains, ne laissa pas de 
s'établir en peu de temps par toute la terre. C'est un 
fait que personne ne peut nier, et qui prouve que c'est 
l'ouvrage de Dieu(l). » 

Ainsi parle Bayle , et Rousseau n'étoit pas moins 
frappé de ce fait merveilleux. 

« Après la mort de Jésus-Christ, douze pauvres 
pêcheurs et artisans entreprirent d'instruire et de con- 
vertir le monde. Leur méthode étoit simple : ils prê- 
choient sans art, mais avec un cœur pénétré; et de 
tous les miracles dont Dieu honoroit leur foi , le plus 
frappant étoit la sainteté de leur vie. Leurs disciples 



(1) Bayle, Dictionn. ciit., art. Mahomet. Remarque O. 



EiN MATIÈRE DE RELIGION. 369 

suivirent cet exemple, et le succès fut prodigieux. 
Les prêtres païens alarmés firent entendre aux prin- 
ces que l'État étoit perdu , parce que les offrandes 
diminuoient. Les persécutions s'élevèrent, et les per- 
sécuteurs ne firent qu'accélérer le progrès de^cette 
religion qu'ils vouloient étouffer. Tous les chrétiens 
couroient au martyre , tous les peuples couroient au 
baptême : l'histoire de ces premiers temps est un pro- 
dige continuel (1). » 

Suivant l'énergique expression de TertuUien, le 
sang des martyrs étoit une semence de chrétiens (2). 
« Nous ne sommes que d'hier , disoit-il, et nous rem- 
plissons tout , vos cités, vos îles, vos forteresses, vos 
bourgades, vos conseils, vos camps mêmes, vos tri- 
bus, vos décuries, le palais, le sénat, le forum; nous 
ne vous laissons que vos temples (3). » Le christianis- 
me , dès le deuxième siècle , surpassoit en étendue 
l'empire romain (4) : il avoit soumis également et les 



(1) Réponse au roi de Pologne, p. 262. 

(2) SaDguis martyrum semen est christianonim. Apolog. 

(3) Hesterni sumus, et vestra omnia implevimus , urbes , insulas , 
castella, municipia, conciliabula, castra ipsa , tribus , decurias, pa- 
latium , senatum , forum. Sola yobis relinquimus templa. Ibid., 
cap. XXXVII. 

(4) In quem alium uniyersae gentes crediderunt , nisi in Chris- 
tum, qui jam yenit ? Cui enim et aliae gentes crediderunt : Parthi, 
Medi, ElamitaB, et qui inhabitant Mesopotamiam , Armeniam, Phry- 
giam, Cappadociam; et incolentes Pontum, et Asiam, et Pamphi- 
liam ; immorantes ^gyptum , et regionem AfricaB quae est trans 
Cyrenem inhabilantes ; Romani et incolae ; tmic et in Hierusalem 
Judaei, et casterae gentes : ut jam Getulorum yarietates, et Mauro- 
rum mulli fines; Hispaniarum omnes termini,et Galliarum diyers» 
nationes , et Britannorum , inaccessa Romanis loca , Ghristo ycro 

TOME 4. 24 



370 ESSAI SUR l'indifférence 

nations polies , et les peuples barbares. Les fausses 
divinités du Capitole avoient tremblé à la vue de la 
croix plantée dans Rome par un pauvre pêcheur du 
lac de Génésareth; et cette croix, portée en même 
temps à l'autre extrémité du monde, avoit fait tressail- 
lir d'espérance et de joie les Scythes errans sur leurs 
chariots dans les déserts delà haute Asie. Il semble 
qu'il n'y ait eu ni distances, ni temps pour la parole 
évangélique : elle étoit partout à la fois. 

Jésus-Christ avoit annoncé cette rapide propagation 
de sa doctrine , et c'étoit prédire un miracle ; mais 
celui qui le prédisoit étoit tout-puissant pour l'opérer. 
Quand f aurai été crucifié , j'attirerai tout à moi (1). 
Certes , on ne dira pas qu'il parloit ainsi sur des appa- 
rences humaines. Qu'au milieu du sénat romain, ous 
Auguste , un prophète eût raconté les changemens 
qui se préparoient , qu'eussent pensé ces graves ma- 
gistrats? Ils auroient pris en pitié le prophète, et 
ils se seroient amusés entre eux de ses extravagantes 
rêveries. 

Quand on réfléchit à ce qu'étoit alors la société 



subdita et Sarmatarum , et Dacorum , et Germanorum , et Scytha- 
rum ; et additarum multarum gentium, et provinciarum et insula- 
rum multarum nobis ignotarum , et quas enumerare minus possu- 
flms ? In quibus omnibus locis Christi nomen qui jam venit, régnât. 
Tertull. adv. Judœos, c. VII, p. 189, éd. Rigalt. —Wid. et. Euseb., 
Prœpar. evang., lib. I, cap. IIÏ. S. Iren., lib. III, contr. Hœres., 
cap. IV, p. 178. 

(1) Nunc judicium est muodi : nunc princeps hujus mundi ejicie- 
tur foras. Et ego si exaltatus fuero à terra, omnia traham ad meip- 
suna. Hoc autem dicebat signifîcans quâ morte esset moriturus. 
Jqan,, XII, 31—33. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 371 

païenne, à Tesprit d'incrédulité et à toutes les erreurs 
introduites par une philosophie qui avoit érigé en 
système l'impiété , le doute, et le vice même , et qu'à 
ce désordre de l'intelligence, à cette profonde corrup- 
tion du cœur, on voit succéder tout-à-coup une foi 
docile et simple, les mœurs les plus sévères, les plus 
pures vertus , on conçoit clairement que cette éton- 
nante régénération de la nature humaine , n^a pu 
être l'ouvrage de l'homme , puisque tous les efforts de 
sa raison dans les siècles les plus éclairés, toute sa 
science, toutes ses découvertes, ses arts, ses institu- 
tions, ses lois, n'avoient servi qu'à le plonger dans 
une dépravation sans exemple. Il a fallu qu'il fût tout 
ensemble instruit et aidé surnaturellement, pour sortir 
de cet abîme de dissolution et de misère. Et afin qu'il 
ne pût en aucun sens s'attribuer son propre salut. 
Dieu voulut que les instrumens de sa miséricorde , 
dénués de tout ce qui contribue au succès des desseins 
de l'homme , fussent évidemment par cela même les 
ministres d'une puissance au-dessus de la sienne. « Il 
a choisi ce qui étoit insensé selon le monde, pour con- 
fondre les sages , et ce qui étoit foible selon le monde ^ 
pour confondre les forts; ce qui étoit bas et méprisa- 
ble selon le monde , et ce qui n'étoit point, pour dé- 
truire ce qui étoit, afin que nulle chair ne se glorifie 
en sa présence (1 ). » 



(1) Videte enim vocationem yestram quia non multi sapientes se- 
cundum carnem, non multi poteates , non multi nobiles : sed quaB 
slulta sunt mundi elegit Deus , ut confundat sapientes ; et infirma 

24. 



372 ESSAI SUR l'indifférence 

Nous n'insisterons pas davantage sur l'établisse- 
ment de la religion chrétienne. L histoire de ces pre- 
miers temps y c'est Rousseau qui le dit , est un prodige 
continuel. Or un prodige continuel est-il dans l'ordre 
des événemens naturels? un prodige continuel est-il 
autre chose qu'une manifestation continuelle du pou- 
voir divin? Donc le christianisme a été divinement 
établi ; donc sa divinité est aussi certaine que son 
existence. 

Il est encore impossible de ne le pas reconnoître à 
ses effets pour l'œuvre de Dieu. Voyez ce qu'étoit 
l'homme sous le paganisme, et ce qu'il est devenu. 
A l'orgueil, à la haine, au mépris de l'humanité, à 
la licence la plus monstrueuse , succédèrent l'humilité, 
la charité, le respect et l'amour pour l'homme , l'es- 
prit de dévouement, les prodiges de la pénitence et 
delà chasteté. Le dernier des chrétiens, fidèle aux 
devoirsque sareligion lui impose rigoureusement, sur- 
passe de beaucoup en perfection tous les personnages 
dont la Grèce et Rome ont vanté les vertus. Une insup- 
portable vanité étoit presque toujours la moindre de 
leurs foiblesses. Ils vouloient être loués, admirés. 
Montrez-nous parmi ces sages un homme doux et hum- 
ble de cœur. On sait quelle étoit la continence d'Aris- 
tide et de Caton. Aucun vice n'étonnoit dans la cor- 
ruption générale. Est-il un Romain qui se fît le plus 



mundi elegit Deus, ut confundat fortia; et ignobilia mundi, et con- 
temptibilia elegit Deus, etea quae non sunt, ut ea quae sunt destrue- 
ret : ut non glorietur omuis caro in conspectu ejus Ep. l ad Co- 
rinth,, I, 26—29. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 373 

léger scrupule d'assister aux spectacles du cirque ? 
Trajan fit paroître à la fois dix mille gladiateurs dans 
l'arène (1) où Titus condamna les prisonniers juifs à 
s'entr'égorger. 

On peut voir dans Tertullien (2) , dans saint Cy- 
prien (3) , dans Lactance (4) , l'horreur que ces 
meurtres abominables inspiroient aux premiers chré- 
tiens. Les femmes mêmes et jusqu'aux Vestales s'amu- 
soient du crime et de la mort. Un solitaire (5) vint de 
l'Orient à Rome pour essayer d'abolir ces jeux ^ car 
c'est ainsi qu'on les nommoit. Le peuple furieux le 
massacra. Constantin les défendit en montant sur le 
trône (6), et ils cessèrent entièrement sous le règne 
de Justin (7). 

Les lois de la religion devenant peu à peu les lois 
de l'État , les mœurs se purifièrent : on eut une plus 



(1) Dion. Cass., lib. LXVI, cap. LXVIII. 

(2) TertulL, de Spectaculis. 

(3) 4^. Cypr., Epist. ad Donatum. 

(4) Instit. Divin., lib. VI, cap. X. 
(6) II se nommoit Télémaque. 

(6) Cod. Theodos., lib. XV. lit. XII, p. 396. Edit. Gothofredi. 

(7) Baron. Annal, tom. VIII,pag. i2.—Cassiodor., lib. X, cap. II. 
— L'Eglise , guidée par le même esprit, défendit les tournois sous 
différentes] peines. Concil. Remens. ann. 1157, ap. Marten., t. VII, 
pag. IQ. Paris., \1ZZ.— Concil. Lateran. ann. 1177, Canon. 30, 
Gu. IJVewbrig. tom. I, p. 259. — Ducange Glossar., yoc. Jousta, 
Tornamenta, Hastiludium. Voyez dans le même auteur, et dans 
Spelman et Lindenbrog, les efforts des princes chrétiens et de l'auto- 
rité ecclésiastique pour abolir le duel , voc. Duellum, Monoma- 
chia, Campio, Pugna. Vid. et. Saxo grammat., lib. X. Ericus 
Upsaliensis, lib. I. Resenii Jus antiquum Danicum, p. 642 et 643. 
Baron. Annal, tora. XI,' p. 113 seqq. Concil. Trident. Sect. XXV, 
cap. XIX. 



374 ESSAI SUR l'indifférence 

haute idée de la sainteté du mariage ; la v de T en- 
fant (1) et son innocence furent protégées (2); Tes- 
clavage, adouci d'abord (3), disparut enfin tout-à- 
fait (4); un nouveau droit de la guerre s'établit ; les 
gouvernemens s'affermirent (5); les princes purent 
laisser vivre leurs frères (6) : ils ne craignirent plus 
les révolutions si fréquentes chez les anciens. 

(1) Tacite regardoit comme extraordinaire que les Germains ne 
fissent périr aucun de leurs enfans. De morib. german. , cap. XIX. 

— Dans l'ouiFrage d'Apulée , qui vivoit ' sous les Antonins , un 
homme partant pour un voyage, ordonne froidement à sa femme de 
tuer l'enfant dont elle est enceinte , si c'est une fille. Metamorph., 
lib. X) p. 227. — Il y a un trait à peu près semblable dans Térence : 
« Un homme , quoique pauyre , dit Posidippe , ne veut pas exposer 
» son fils ; mais à peine le riche même voudra-t-il conserver sa 
» fille. » Gnomic. Poet. — Vid. et. Philo Jud., De legib. specialib., 
p. 794 '.Paris., 1640 yBynkershok, De jure occidendi et exponendi 
libères ap. veter. Roman.; et JYoodt, De partûs expositione et nece 
apud teteres. 

(2) Cod. Theodos., lib. X, tit. XXVII, p. 188. Edit. Gothofredi. 
— Lindenbrog., Lex JVisigoth., lib. VI, tit. 3. 

(3) Lactant. Divin. Instit., lib. V, cap. \. —Lindenbrog., Lex 
Wisigoth., lib. IV, tit. 5; et lib. VI, cap. XIV. — Ina, qui régnoit 
dans le septième siècle en Angleterre, affranchit un esclave que son 
maître avoit forcé de travailler le dimanche. }Filkins. Leges Anglo- 
Saxonicœ, p. 14. 

{i) Thomassin, Discipline, etc., t. II, p. 222,223 et 833. — 
Wilkins, loc. cit., p. IW.—Eadmer JYovorum, etc., lib. III, p. 64. 

— Stiernhook de Jure Suenonum, p. 226. — Enfin, en 1167, 
le pape Alexandre III déclare au nom d'un concile, que tous 
les chrétiens dévoient être exempts de la servitude. Cette loi seule, 
dit Voltaire, doit rendre sa mémoire chère à tous les peuples. Es- 
sai sur l'hisl. génér.f etc, chap. LXX, tom. II, p. 188. Édit de 
1766. 

(5) Voyez à ce sujet des rapprochemens curieux dans Bozius, de 
Signis Ecclesiœ, tom. II, p. 368 et suiv. 

(6) Il n'y a, dit Plutarque, qu'un seul exemple de meurtre domes- 
tique parmi les descendans d' Antigène, savoir, celui de Philippe, 
qui tua son propre fils. Mais presque toutes les autres familles pré' 



EN Matière de religion. 375 

Le christianisme fit deux choses, il commanda 
aux peuples d'obéir, et il réprima l'abus de la puis-* 
sance (1). On n'entend point sans le bénir les paroles 
qu'il adressoit aux rois dans leur sacre : « Prenez 
cette baguette comme l'emblème de votre pouvoir 
sacré, afin que vous puissiez fortifier le foible, soute- 
nir celui qui chancelle, corriger le vicieux et diriger 
le bon dans la voie du salut. — Prenez le sceptre 
comme la règle de l'équité divine, qui gouverne le 
bonet punit le méchant; qu'il vous apprenne à ai- 
mer la justice et à détester l'iniquité (2). » 

Nous avons essayé de peindre ailleurs (3) l'in- 
fluence de la religion chrétienne sur les gouverne- 
mens, les lois, les moeurs des nations. Tout le nord de 
l'Europe lui dut, avec la vraie civilisation, la connois- 
sance des lettres. En prêchant l'Évangile, les mis- 
sionnaires fondoient des écoles, ainsi que Gibbon lui- 



sentent de nombreux exemples de meurtres d'enfans, de mères ainsi 
que de femmes ; et quant aux meurtres de frères, ils étoient com- 
mis sans aucun scrupule : car c'étoit une maxime de gouvernement 
regardée comme aussi certaine que les premiers principes de géomé- 
trie, qu'un roi, pour sa propre sûreté, ne pouyoit se dispenser de 
tuer son frère. In Demetr. fin. vers. 

(1) Edouard Ryan, ministre protestant de Donoghmore, en a ras- 
semblé de nombreux exemples dans son ouvrage intitulé : Bienfaits 
de lalRelig. chrét. ,ltom I, p. 262 et suir. de la traduction française. 

(2) Ducange, voc. Baculus regius. Les rois de Suède étoient obligés 
de jurer qu'ils aimeroient Dieu et l'Église ; qu'ils ne feroient tort à 
aucun individu, ni dans sa personne, ni dans sa propriété; qu'ils se- 
roient fidèles à la vérité et à la justice ; qu'ils réprimeroient le men- 
songe ainsi que l'iniquité, et qu'ils s'opposeroient à la violation d€S 
lois. Leoccenii Leges, tit. I, cap. IV. 

(3) Chapitre XI. 



376 ESSAI SUR l/iNDIFFÉRENCE 

même le remarque pour la Russie. Ulphidas inventa 
l'alphabet gothique, Cyrille et Methodius l'alphabet 
slavon. (( Ils traduisirent dans cette langue , dit 
Edouard Ry an, la Bible et quelques auteurs grecs et 
latins, dans le dessein de répandre la lumière chez ces 
peuples ignorans, d'adoucir leur cœur et de leur in- 
spirer des sentimens d'humanité (1). » Partout où les 
missionnaires ont pénétré, et quels lieux ne furent pas 
témoins de leur zèle infatigable ? l'abolition des cou- 
tumes barbares, la correction des vices, un progrès 
marqué vers un état plus heureux, une police plus 
régulière, des habitudes d'ordre et de vertu, ont été 
le fruit de leurs travaux. 

Lisez attentivement l'histoir^e des nations païennes, 
vous reconnoîtrez que chez elles l'activité sociale n'a- 
voit d'autre objet que la domination, la gloire, les ri- 
chesses, les plaisirs. Sous le christianisme, toutes les 
pensées, tous les désirs, tous les efforts furent dirigés 
vers la perfection et le bonheur de l'homme. C'est 
l'esprit général des institutions et des mœurs que la 
religion chrétienne a formées. Chacun dut se regar- 
der comme consacré plus ou moins au service des au- 
tres ; et les ordres religieux, si ridiculement attaqués 
par une philosophie qui a ramené parmi nous les 
mœurs, les institutions, l'esprit de la société païenne, 
n'étoient, dans le dévouement qu'ils exigeoient de 
leurs membres, que le modèle de la vraie société, et 



(1) Bienfaits de la Relig, chrét., tom. I, p. 95. I^id-, p. 366. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 377 

im principe de perfection toujours agissant , par 
l'exemple continuel du renoncement volontaire aux 
plaisirs même légitimes, aux richesses (1), à la gloire 
et à la domination. 

On n'admirera jamais assez le prodige de l'obéis- 
sance, et les miracles de la charité chez les chrétiens. 
Cette victoire remportée sur l'orgueil et l'amour de 
soi est évidemment au-dessus de la nature ; et ce n'est 
pas en lui-même que l'homme trouve la force d'ac- 
complir ce sacrifice de toute la vie et de toutes les 
heures, sans dédommagement ici-bas. Celui qui est 
mnUy non four être servij, mais pour servir^ a pu seul 
lui en inspirer la volonté et lui en donner le courage. 
Qu'on eût proposé aux femmes de la Grèce , ou aux 
matrones de Rome, de quitter leurs maisons, leurs 
familles, pour soigner sans relâche de pauvres ma- 
lades, des esclaves infirmes, pour s'enfermer avec des 
pestiférés, qu'auroient-elles dit ! C'est pourtant ce 
qui se voit tous les jours dans le christianisme. Il n'est 
pas jusqu'à Voltaire qui n'ait été frappé de cette mer- 
veille. (( Peut-être, dit-il , n'est-il rien de plus grand 
sur la terre que le sacrifice que fait un sexe délicat 
de la beauté et de la jeunesse, souvent de la haute 
naissance, pour soulager dans les hôpitaux ce ramas 
de toutes les misères humaines, dont la vue est si hu- 
miliante pour l'orgueil humain, et si révoltante pour 



(1) L'individu étoit toujours pauvre, même dans les ordres riches, 
et c'est même à cause de cela que quelques ordres étoient deve- 
nus riches avec le temps. 



378 ESSAI SUR l'indifférence 

notre délicatesse. Les peuples séparés de la commu- 
nion romaine n'ont imité qu'imparfaitement une cha- 
rité si généreuse (1). » 

Les asiles ouverts à l'indigence, à la vieillesse, au 
malheur, au repentir, le soin des prisonniers, le ra- 
chat des captifs, et tant d'autres œuvres de miséricorde 
dont l'énumération seroit infinie, attestent encore la 
sainteté de la religion à qui on les doit (2). 

Mais, en considérant d'une manière générale les 
effets du christianisme, on reconnoît premièrement 
qu'il a épuré et développé l'intelligence humaine, en 
dissipant les ténèbres de la superstition, en détruisant 
les erreurs aussi nombreuses que funestes de la phi- 
losophie, et en manifestant des vérités nouvelles. De- 
puis Jésus-Christ, Dieu et l'homme ont été mieux 
connus : or c'est là toute l'intelligence ; comme les 
rapports entre Dieu et l'homme, d'où dérivent les 
rapports des hommes entre eux, sont tout l'ordre. Les 
peuples chrétiens ne vantent-ils pas avec un juste mo- 
tif leur supériorité intellectuelle sur les autres peu- 
ples ? cette supériorité n'est-elle pas un fait constant? 
D'où vient-elle ? quelle en est la cause ? Voyez en 



(1) Essai sur l'histoire et sur les mœurs et l'esprit des nations, 
ch. CXVII, tom. III, p. 169. Éd. de 1766. 

(2) L'esprit de charité est tellement propre au christianisme, que 
les païens en furent frappés dés l'origine ; et c'est par ce caractère , 
que Mahomet, dans le septième siècle , désignoit encore les chré- 
tiens. Il fait ainsi parler Dieu dans le Koran : « Nous avons mis dans 
» le cœur des disciples de Jésus la compassion et la miséricorde.» 
The KoTQn trcmslated, etc., ày George Sale, ch. LVII, yoI. II, 
p. 421. 



EN MATIÈRE DE RELIGIOiN. 379 

Afrique, en Asie, les peuples qui ont cessé d'obéir à 
l'Évangile; ils sont retombés dans la barbarie. Il y a 
donc dans le christianisme quelque chose qui élève et 
soutient la raison de l'homme à une hauteur qu'elle 
ne peut atteindre sans lui. Mais par cela même il est 
manifeste que le christianisme est divin : car si 
l'homme pouvoit, je ne dis pas cultiver sa raison, 
l'exercer dans les limites qui lui ont été fixées, mais 
se donner un degré de raison supérieur à celui qu'il 
reçut primitivement, et qu'il n'a point dépassé pen- 
dant quarante siècles]; quel que fut l'état des sciences, 
des lettres et des arts, il auroit le pouvoir de créer, 
de changer sa nature et les lois établies de Dieu. 

Le christianisme, en second lieu, a perfectionné 
l'ordre social (1), et autant par ses dogmes que par 
ses préceptes. En révélant la vraie notion de la sou- 
veraineté, il a tout ensemble adouci le pouvoir et 
anobli l'obéissance. Le peuple autrefois étoit conti- 



{1) « Tout gouTernement étoit yicieux, avant que la suite des siè- 
» clés, et en particulier le christianisme, eussent adouci et perfec- 
» tienne l'esprit humain. On ne peut lire sans frémir les cruautés 
» que les villes grecques exerçoient les unes à l'égard des autres 
» dans les guerres perpétuelles qu'elles avoient ensemble : l'esclavage 
» où celles qui étoient victorieuses réduisoient les citoyens de celles 
» qu'elles avoient prises de fore© ; le ravage qu'elles faisoient dans 
» leurs campagnes , toutes voisines les unes des autres ; les cruautés 
» de leurs séditions intestines , les disputes perpétuelles et san- 
» glantes pour ou contre un tyran passager, ou au sujet de l'oligar- 
» chie, et même de la pure démocratie : tout ceci est un tableau 
» pour ceux qui ont ces histoires présentes à l'esprit... Aujourd'hui 
» nous avons des rois plus ou moins absolus, des républiques de toute 
» forme : entend-on parler de rien de semblable ? » Terrasson ; La 
philosophie applicable, etc., I" part., ch. II, sect, I, p, 59. 



380 EssAr SUR l'indifférence 

nuellement placé entre la révolte et l'oppression ; la 
même doctrine qui l'a soumis, l'a protégé : elle a im- 
posé un frein à l'inquiétude des sujets, et une règle 
aux volontés du prince. On a vu naître la liberté, et le 
trône s'affermir, parce que le règne de Dieu a suc- 
cédé à la domination de l'homme. 

Rousseau, Montesquieu, tous les écrivains qui 
traitent du droit public, ont remarqué ce grand chan- 
gement. 

« Nos gouvernemens modernes doivent incontes- 
tablement au christianisme leur plus solide autorité , 
et leurs révolutions moins fréquentes ; il les a rendus 
eux-mêmes moins sanguinaires : cela se prouve par 
le fait , en les comparant aux gouvernemens an- 
ciens (1). » 

« Nous devons au christianisme, et dans le gouver- 
nement un Certain droit politique, et dans la guerre 
un certain droit des gens, que la nature humaine ne 
sauroit assez reconnoître (2). » 

Nous lui devons encore, de l'aveu universel, des 
mœurs plus pures et plus douces (3), et des vertus 
auxquelles l'antiquité n'offre rien à comparer. Qu'on 
se représente l'Évangile en action dans la société , 
tous ses divins préceptes regardés généralement 
comme la règle des devoirs, et sans cesse rappelés au 



(1) Emile, liv. IV, tom. III, pag. 67, not. 

(2) Esprit des Lois, liy. XXIV, chap. III. 

(3) La religion... a donné plus de douceur aux jnœurs chrétiennes. 
Rousseau, ubi $uprà. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 381 

nom de Dieu; ces devoirs pratiqués par quelques uns 
avec un zèle ardent, une exactitude rigoureuse, pra- 
tiqués par tous, au moins en partie, au moins à cer- 
taines époques de la vie même la plus criminelle ; 
l'humilité, la chasteté, le pardon des offenses, le dés- 
intéressement, devenus si communs qu'ils n'excitent 
presque aucun étonnement, et que le simple honneur 
est forcé d'en prendre les apparences; l'amour du 
prochain se manifestant sous mille formes diverses, 
dans les institutions, les lois, les coutumes, les opinions 
reçues; l'incrédulité elle-même obligée de se mon- 
trer htenfatsante^ pour ne pas se placer trop ouverte- 
ment hors de la société que le christianisme a formée: 
à ces effets peut-on méconnoître une nouvelle puis- 
sance de bien ? peut-on nier qu'elle n'ait opéré une 
véritable régénération de la nature humaine? 

Mais si la religion chrétienne combat plus efficace- 
ment qu'aucune autre le principe du mal, si elle rend 
les hommes meilleurs, donc elle est de Dieu. Les déis- 
tes ne sauroient contester cette conséquence. N'a- 
vouent-ils pas que les doctrines qui créent l'homme 
moral sont divines? donc les doctrines qui le perfec- 
tionnent le sont aussi. Non seulement il n'a pu inven- 
ter l'ordre, mais il n'a pu y obéir sans un secours 
surnaturel. Un plus haut degré de vertu suppose né- 
cessairement un plus haut degré de force pour se 
vaincre soi-même : il y a plus de vertu parmi les chré- 
tiens, donc il y a plus de force ; cette force n'existe 
que dans le christianisme, donc elle n'appartient pas 
à la nature humaine, donc elle vient de Dieu immé- 



382 ESSAI SUR l'indifférence 

diatement, donc le christianisme est divin : et tout ce 
qu'on pourra dire sur les désordres et les passions qui 
subsistent encore dans les sociétés chrétiennes, ne 
fera qu'appuyer cette conclusion. 

Ils le savent bien, ceux qui conspirent contre le Sei- 
gneur et contre son Christ ; ceux qui disent : Brisons 
leurs liens y et rejetons leur joug loin de nous (1) ! ils sa- 
vent que la loi évangéHque est sainte, et c'est pour 
cela qu'elle leur est à charge ; elle les tourmente, ils 
ne peuvent en supporter la perfection. Toujours se 
contredisant, ils parlent de la raison, de la vertu, et 
ils regrettent la corruption et les ténèbres du paga- 
nisme (2) : ses fêtes voluptueuses leur plaisent ; c'est 
le crime qu'ils cherchent dans l'erreur. Ils ne par- 
donnent aux chrétiens aucune foiblesse, ils s'étonnent 
que, croyant à une religion si belle et si pure, ils 
soient encore des hommes; et si on leur dit : Prati- 
quez-la vous mêmes, et vous y croirez; ils répondent 
qu'elle est impraticable. Ainsi, à les écouter, tantôt 
ils ne pratiquent point, parce qu'ils ne peuvent croire, 
et tantôt ils ne croient point, parce qu'ils ne peuvent 
pratiquer. De la sorte on échappe à l'homme, mais 
on n'échappe point à Dieu. Il n'a pas commandé en 
vain ; et si l'impie est libre sur la terre |de violer ses 
commandemens, il y a un autre lieu où il obéit. 



(1) Ps., II, 2, 3. 

(2) Gibbon écrivoit à lord Sheffield : o L'Église primitiTC, dont j'ai 
» parlé un peu familièrement , étoitune innovation, et j'étois attaché 
» au paganisme. » Miscellanequs works of Ed. Gibbon; vol. 1, 
p. 230. 



EN MATIÈRE DE ilELIGIOxN. 383 

Divine dans son établissement , divine dans ses 
effets, la religion chrétienne possède donc toutes les 
marques de vérité qui imposent l'obligation de l'em- 
brasser, dès qu'on est à portée de la connoître. Les 
caractères qui constituent la plus grande autorité lui 
appartinrent toujours visiblement ; et comme l'époque 
où Jésus-Christ vint accomplir les promesses et la Loi, 
est celle où s'arrêtent de préférence les esprits criti- 
ques et subtils pour y chercher des difficultés, nous 
nous y arrêterons nous-même un moment, après quoi 
il ne nous restera plus qu'à tirer les dernières consé- 
quences de ce que nous avons établi jusqu'à présent. 



384 ESSAI SUR l'indifférence 



CHAPITRE XXXVm. 

autorité du christianisme au temps de Jésus^Christ. 

C'est une des grandes misères de l'homme et une 
suite de cette funeste inquiétude d'esprit qui le tour- 
mente depuis sa chute , que d'étendre toujours sa cu- 
riosité au-delà de ce qu'il lui est utile de savoir. La 
vérité de la religion chrétienne nous est-elle prouvée? 
est-il raisonnable, est-il nécessaire d'y croire? son 
autorité est-elle solidement établie? voilà les ques- 
tions qui nous intéressent, et qui sont aussi bientôt 
résolues. Mais nous voulons aller plus loin : il faut 
qu'on nous apprenne encore sur quel fondement les 
hommes qui vivoient il y a dix-huit cents ans ont cru 
à cette même religion , quelles preuves ils avoient de 
sa vérité, de quelle manière son autorité se manifes- 
toit à eux. A moins de cela, que de gens s'obstine- 
ront à demeurer dans ujie coupable indécision ! sem- 
blables à l'insensé qui refuseroit d'avouer l'existence 
du soleil en son midi , jusqu'à ce qu'on lui eût expli- 
qué les moyens qu' avoient de le reconnoître ceux qui 
furent témoins de son lever. 

Si le christianisme est vrai maintenant, il le fut 
toujours ; et dès-lors qu'importent les motifs qui por- 
tèrent les premiers chrétiens à l'embrasser? qu'ira- 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 385 

porte que nous sachions comment leur raison fut 
frappée de son autorité divine ? N'auroient-ils pas pu 
demander aussi comment , dix-huit siècles après eux , 
nous en serions frappés nous-mêmes? Il y a au fond 
de toutes ces pensées une secrète crainte de la lu- 
mière qui fait qu'on tremhle sur soi : car elle part 
d'un principe de corruption dont nul n'est exempt. 

Que ceux qui cherchent des prétextes pour justifier 
leur incroyance, et à qui tout prétexte est hon, pourvu 
qu'il les délivre de la dure obligation de se sauver, 
ne s'imaginent pas cependant qu'il soit difficile de 
montrer que le christianisme reposa toujours sur la 
plus grande autorité visible. Pour rendre cette vérité 
parfaitement évidente, il suffit de rappeler ce qui a 
été établi précédemment. 

Et d'abord nous avons fait voir que l'idolâtrie n'eut 
jamais aucune autorité réelle (1). La règle de la foi 
et des mœurs étoit, avant Jésus-Christ, la tradition 
universelle et perpétuelle qui, au milieu des erreurs 
de la philosophie et des superstitions du paganisme , 
conservoit les dogmes et les préceptes de la révéla- 
tion primitive ; et partout cette révélation avoit appris 
aux peuples à attendre un Docteur, un Libérateur, 
un homme-Dieu, qui devoit naître à l'époque où 
Jésus-Christ est né. 

La venue de ce Libérateur, de cet homme-Dieu, 
dont les enseignemens confirmoient et développoient 
les dogmes et les préceptes de la révélation primitive. 



(1) Chapitre XXIV. 
TOME 4. 25 



386 ESSAI SUR I/INDIFFÉRENCE 

prouvoit donc la vérité des croyances du genre hu- 
main. Le christianisme, à son origine, loin d'être 
opposé à la tradition universelle et perpétuelle , n'é- 
toit donc que cette tradition même accomplie dans ce 
qu'elle contenoit de prophétique ; le christianisme re- 
posoit donc sur l'autorité du genre humain. 

Que disoit la tradition ? Elle proclamoit la doctrine 
que nous avons montré avoir été toujours universel- 
lement connue. Elle disoit qu'il viendroit, vers le 
temps oii Jésus-Christ parut, un Envoyé de Dieu pour 
sauver et instruire les hommes, et qu'il faudroit le 
croire. 

Que disoit le christianisme ? Il proclamoit la même 
doctrine que la tradition. Il disoit que l'Envoyé de 
Dieu étoit venu, au temps marqué, pour sauver et 
instruire les hommes, et qu'il falloit le croire. 

Donc la même religion , donc la même autorité. 

Il existoit encore chez les Juifs une autorité parti- 
culière à ce peuple, l'autorité de la Synagogue, gar- 
dienne et interprète infaillible de la Loi et des pro- 
phéties. 

Sa doctrine étoit la même que celle de la tradition 
universelle , et tout le peuple Juif attendoit le Messie 
à l'époque oii naquit Jésus^Christ. 

Quedisoitla Synagogue? Elle proclamoit perpétuel- 
lement les dogmes et les préceptes de la révélation 
primitive confirmée par la révélation mosaïque. Elle 
disoit qu'il viendroit, au temps où Jésus-Christ parut, 
un Envoyé de Dieu pour sauver et instruire les hom- 
mes , et qu'il faudroit le cToire. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 3S7 

Que disoit le christianisme ? Il proclamoit la même 
doctrine que la Synagogue. Il disoit que l'Envoyé de 
Dieu étoit venu, au temps marqué, pour sauver et 
instruire les hommes, et qu'il falloit le croire. 

Donc la même religion, donc la même autorité. 

Ainsi , supposé que Jésus-Christ fût le Rédempteur 
promis dès l'origine et annoncé de siècle en siècle 
toujours plus clairement, le christianisme n'étoit 
que la religion une, universelle et perpétuelle, plus 
développée et dès-lors plus évidemment divine , puis- 
que ce développement futur étoit lui-même un dogme 
de cette religion. 

Le christianisme n'avoit donc à prouver qu'un seul 
fait , la mission de Jésus-Christ. Ce fait est prouvé 
pour nous 

Par l'accomplissement en la personne de Jésus- 
Christ des prophéties qui concernoient le Messie; 

Par l'accompHssement des prophéties de Jésus- 
Christ lui-même , et de celles qui regardoient la so- 
ciété qu'il devoit établir ; 

Par la propagation de l'Évangile et par ses effets ; 

Par le témoignage universel et perpétuel de Tim- 
mense société chrétienne ; 

Enfin parce que si Jésus -Christ n'étoit pas l'En- 
voyé de Dieu que tous les peuples attendoient, il 
n'existeroit plus aucune raison de l'attendre ; le genre 
humain auroit été le jouet de l'erreur pendant quatre 
mille ans ; la religion primitive eût été fondée sur une 
illusion ; le fondement de toute religion et de toute 
certitude seroit détruit. 

25. 



388 ESSAI SUR l'indifférence 

Mais ces preuves , par leur nature même, dévoient 
être le produit du temps. Résultat nécessaire de la 
mission de Jésus-Christ , elles ne pouvoient servir à le 
faire reconnoître au commencement de sa prédication. 

La sainteté de sa vie, la sublimité de sa doctrine, 
conforme à la première révélation et à la révélation 
mosaïque ; l'hommage que lui rendoit publiquement 
le Précurseur distingué lui-même par tant de hautes 
vertus, formoient en sa faveur une présomption assez 
forte pour commander au moins l'examen le plus at- 
tentif. Cependant ces motifs de croire en lui ne suffi- 
soient pas encore pour ôter toute incertitude. Que 
falloit-il donc pour que la vérité de sa mission fût 
certaine? le témoignage d'une autorité infaillible. 

Cette autorité ne pouvoit être celle de la Synago- 
gue , puisqu'il étoit prédit qu'elle rejeter oit le Christ, 
et qu'elle seroit, à cause de cela, rejetée elle-même. 

Ce ne pouvoit être non plus l'autorité du genre 
humain , puisqu'il étoit impossible que le genre hu- 
main connût ce qui se passoit alors en Judée. 

Mais, au-dessus de ces deux autorités, n'y avoit-il 
pas toujours celle de Dieu, qui en étoit le principe? 
ne pouvoit-il pas rendre lui-même directement té- 
moignage à son Envoyé? On demande quelle étoit , 
au temps de Jésus-Christ, la plus grande autorité m- 
sible ? Est-il donc nécessaire de le dire ? c' étoit sans 
aucun doute celle de Jésus-Christ même, puisqu'il 
étoit visiblement le dépositaire du pouvoir divin (1). 

(1) Foyez fe chapitre XXXIV. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 389 

Et, comme tout ce qui vient de Dieu est un, re- 
marquez que Tautorité divine de Jésus- Christ, loin 
d'être en opposition avec Tautorité de la tradition uni- 
verselle et l'autorité que la Synagogue devoit possé- 
der jusqu'à lui , servoit au contraire à constater un 
fait qui prouvoit la vérité de la doctrine de la Syna- 
gogue et de la tradition. 

Les prophètes avoient annoncé que le Christ opé- 
reroit des œuvres miraculeuses , et c'étoit là le signe 
auquel on devoit le reconnoître d'ahord. Cependant ses 
miracles ne pouvoient être vus de tous les hommes : il 
falloit donc qu'ils fussent attestés à tous les hommes , 
par une autorité à laquelle tous les hommes fussent 
obligés de croire ; et c'est pourquoi Jésus-Christ en- 
voya ses disciples pour M rendre témoignage à Jéru- 
salem et dans toute la Judée, à Samariey et jusqu'aux 
extrémités de la terre (1). Doués eux-mêmes du don 
des miracles , ils convertirent en peu de temps au 
christianisme une multitude innombrable de Juifs et 
de Gentils dans toutes les contrées alors connues ; et 
ainsi se forma cette grande société qu'on appelle l'É- 
gUse , dont le témoignage universel et perpétuel n'est 
que la continuation du témoignage des disciples de 
Jésus-Christ , et dont l'autorité est l'autorité de Jé- 
sus-Christ même. 

Mais quelle que fût la rapidité des progrès de l'É- 
vangile, rien ne se fait dans le monde instantanément: 

(1) Eritis mihi testes in Jérusalem, et in omni Judaeâ, et Samariâ^ 
et usque ad wUimum terrse. Act., I, 8. 



390 ESSAI SUR l'indifférence 

tout est préparé de loin, et tout se développe selon 
des lois qui ne permettent pas de fixer rigoureusement 
l'époque précise où s'achève le passage d'un état à un 
autre état. L'autorité de la Synagogue a cessé , nul 
doute; l'autorité de l'Eglise chrétienne s'est établie, 
nul doute encore : mais ni l'une ne s'est établie , ni 
l'autre n'a cessé, de telle sorte qu'on puisse assigner 
avec exactitude le moment où ce fut pour tous un de- 
voir absolu de tompre avec la Synagogue , et d'en- 
trer dans l'Église chrétienne. C'est ce que Bossuet 
explique admirablement. Il montre d'après les Actes, 
que les apôtres ne se séparèrent pas , immédiatement 
après la mort de leur divin maître , de la communion 
du peuple juif et de son culte public. « C'étoit, dit-il, 
un temps d'attente, où plusieurs gens de bien, qui 
pouvoient n'avoir pas vu les miracles de Jésus-Christ, 
demeuroient comme en suspens. On venait cependant 
de toutes les villes à Jérusalem y pour y apporter les ma- 
hdes aux apôtres^ on les exposoit à V ombre de saint 
Pierre (1) ; et la Synagogue , quoique déjà sur le 
penchant de sa ruine, n'avoit pas encore pris absolu- 
ment son parti (2). Pendant ce temps-là les Gentils 
venoient en foule à l'Église, qui se formoit tous les 
jours de plus en plus (3). 

On arrive ainsi, sans que la rupture fût entière- 
ment consommée, jusqu'à la ruine de Jérusalem par 



(1) Act., V, 15, 16. 

(2) Méditât, sur l'Évang., LIV* jour, tom. II, pag. 13. Édit, de 
Pétris, 1781. 

(3) im., p. 17. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 391 

Titus, OÙ (( l'on sait que la cité sainte fut mise en feu 
avec son temple , avec toutes les marques de la der- 
nière extermination que Daniel avoit prédite. Ce fut 
alors que le peuple juif cessa absolument d'être peu- 
ple, conformément à ce qu'avoit dit le même prophète: 
,,,el il ne sera plus le peuple de Dieu (1 ). 

)) Dans cet intervalle l'Église chrétienne comment 
çoit par la prédication de la vérité, que Jésus-Christ 
et ses apôtres établirent par tant de miracles , et sur- 
tout par celui de la résurrection de Jésus-Christ, qui 
étoit, qu'il le falloit reconnoître pour le vrai Christ. 
Alors cependant 1 1 Synagogue n'étoit pas encore en- 
tièrement répudiée, ni n'avoit pas tout-à-fait perdu 
le titre d'Église ; puisque les apôtres communiquoient 
encore avec elle, à son temple et à son service. C'é- 
toit comme un temps d' attente, durant lequel se fai- 
soit la publication de l'Évangile. Il y en avoit alors 
qui peut-être n'avoient pas vu par eux-mêmes les mira- 
cles de Jésus-Christ et de ses apôtres, et, ne sachant 
encore que penser, voyant aussi qu'il se remuoit dans le 
monde quelque chose d'extraordinaire , demeuroient 
comme en suspens, attendant du lemps le dernier 
éclaircissement, et disant comme Gamaliel : St ce 
conseil n est pas de Dieu y il se dissipera de lui-même^ 
s^il esldeDieUy vous ne pourrez pasle dissiper (2). Ceux 
qui demeuroient dans cette attente sembloient être en 
état de recevoir la vérité, quand elle seroit entièrement 



(1) Méditai., etc., loc. cit., p. 18. 
{%) Aci., V, 38, 39. 



392 ESSAI SUR l'indifférence 

certifiée _, et pouvoient encore être sauvés , comme 
leurs prédécesseurs, en la foi du Christ à venir; parce 
qu'encore qu'il fût arrivé, la promulgation de sa ve- 
nue n'avoit pas encore été faite jusqu'au point que 
Dieu avoit marqué , et après laquelle il ne vouloit 
plus tolérer ceux qui n'ajouteroient pas une foi entière 
à l'Évangile. 

» En attendant, l'Église judaïque demeuroit en- 
core en état. Le Fils de Dieu lui donnoit toujours la 
même autorité qu'elle avoit, pour soutenir et instruire 
les enfans de Dieu : ne lui changeant la créance que 
dans le point que Dieu avoit révélé par tant de mira- 
cles. Car la croyance qu'elle donnoit par ces miracles 
à rÉglise chrétienne, ne dérogeoit qu'à cet égard à la 
foi de l'Église judaïque. L'Église chrétienne naissoit 
encore, et se formoit dans le sein de l'Église judaïque, 
et n'étoit pas encore entièrement enfantée, ni séparée 
de ce sein maternel. C'étoit comme deux parties de 
la même Église, dont l'une, plus éclairée, répandoit 
peu à peu la lumière sur l'autre. Ceux qui résistoient 
ouvertement et opiniâtrement à la lumière, péris- 
soient dans leur infidélité; ceux qui demeuroient 
comme en suspens en attendant le plein jour, dispo- 
sés à le recevoir aussitôt qu'il leur apparoîtroit , se 
sauvoient à la faveur de la foi au Christ futur, à la 
manière qu'on a vu. La Synagogue leur servoit en- 
core de mère , et tenoit encore la chaire de Moïse 
jusqu'à un certain point. Qu'on demandât: QuelDieu 
faut-il croire ? les docteurs de la Loi répondoient : 
Celui d'Ahraham, qui a fait le ciel, la terre. Que 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 393 

faut- il faire pour son culte , et qu'en ordonne Moïse ? 
Telle et telle chose. Faut-il attendre un Christ? Sans 
doute. Où doit-il naître ? En Bethlehem (1); tout 
d'une voix. De qui doit-il être fils? De David; sans 
hésiter. Mais ce Christ, est-ce Jésus? Dieu le décla- 
roit ouvertement, et on n'avoit pas besoin à cet 
égard de l'autorité de la Synagogue; car il s'éle- 
voit une autorité au-dessus de la sienne , qu'il n'y 
avoit pas moyen de méconnoître absolument. Ceux 
qui attendoient néanmoins ce que le temps devoit 
faire, pour la déclarer davantage , et qui se gardoient 
en attendant , à l'exemple d'un Gamaliel , de parti- 
ciper aux complots des Juifs contre Jésus-Christ et 
ses apôtres, faisoient ce que disoit le Sauveur : 
Faites ce qu'ils disent ^ suivez ce qui a passé en dogme 
constant , mais ne faites pas ce qu'ils font. Ne sacrifiez 
pas le juste à la passion et à l'intérêt de vos docteurs 
corrompus. L'autorité naissante de l'Eglise chrétienne 
suffit pour vous en empêcher. La Synagogue elle- 
même n'a pas encore pris parti en corps , puisqu'elle 
écoute tous les jours les apôtres de Jésus-Christ , et 
demeure comme en attente : Dieu le permettant pour ne 
laisser pas tomber tout-à-coup dans la Synagogue le 
titre d'Église, et pour donner loisir àV Eglise chrétienne 
de se fortifier peu à peu, La Synagogue s'aveugle à 
mesure que la lumière croît ; les enfans de Dieu se 
séparent. La lumière est-elle venue à son plein par la 



(1) I^Qtth.,U,b, 



384 ESSAI SUR l'indifférence 

destruction du saint lieu, par l'extermination de 
l'ancien peuple , et l'entrée des Gentils en foule , avec 
un manifeste accomplissement des anciens oracles : 
la Synagogue a perdu toute son autorité , et n'est 
plus qu'un peuple manifestement réprouvé. C'est ce 
qui devoit arriver selon les conseils de Dieu , dans 
cet entre-temps qui se devoit écouler entre la nais- 
sance de Jésus-Christ et la réprobation déclarée du 
peuple juif (1). » 

On voit que , selon Bossuet , l'obligation générale 
et absolue d'entrer dans l'Église chrétienne , ne com- 
mença qu'à l'époque où elle s'étoit assez fortifiée ^ assez 
étendue, pour que tout le monde dût céder à son au- 
torité pleinement établie ; et ce qu'il dit des Juifs 
s'applique également à ceux d'entre les Gentils qui , 
s'étant préservés de l'idolâtrie , ne rendoient de culte 
qu'au seul vrai Dieu. 

Ces principes posés, rien n'est plus facile que de 
résoudre une difficulté que propose Rousseau, et 
qu'on a depuis souvent reproduite. Après avoir sup- 
posé qu'il existe des mill ons d'hommes qui jamais 
n'entendirent parler de Moïse ni de Jésus-Christ, il 
ajoute : 

f< Quand il seroit vrai que l'Evangile est annoncé 
par toute la terre , qu'y gagneroit-on ? La veille du 
jour que le premier missionnaire est arrivé dans un 
pays , il est sûrement mort quelqu'un qui n'a pu l'en- 
tendre. Or dites-moi ce que nous ferons de ce quel- 

(1) MUit^ sur VÉvmg.i LY^ jour, tom. Il; pag. 19 et swy. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 395 

qu'un-là? N'y eût-il dans l'univers qu'un seul homme 
à qui l'on n'auroit jamais prêché Jésus-Christ, l'ob- 
jection seroit aussi forte pour ce seul homme, que 
pour le quart du genre humain (1 ). » 

Nul n'est obligé de croire ce qu'il ne peut connoître; 
et nul ne peut connoître, à moins d'une révélation 
spéciale, Jésus-Christ et sa doctrine, s'ils ne lui sont 
point annoncés (2). Jvant donc l'arrivée du premier 
missionnaire dans un pays y les habitans de ce pays 
sont précisément dans l'état où se trouvoient les peu- 
ples avant la venue de Jésus-Christ : ils n'ont point 
d'autres devoirs que ceux qui furent toujours promul" 
gués par la tradition générale ; et ils peuvent se 
sauver comme tous les hommes pouvoient se sauver 
antérieurement à la Rédemption , par une fidèle obéis- 
sance à la loi primitivement révélée et universellement 
connue (3). La forte objection de Rousseau n'est donc 
pas même une objection. Voyons la suite. 

« Quand les ministres de l'Évangile se sont fait en- 
tendre aux peuples éloignés, que leur ont-ils dit qu'on 
pût raisonnablement admettre sur leur parole , et qui 
ne demandât pas la plus exacte vérification? Vous 
m'annoncez un Dieu né et mort il y a deux mille ans 
à l'autre extrémité du monde , dans je ne sais quelle 
petite ville , et vous me dites que tous ceux qui n'au- 



(1) Emile, liv. IV, tom. III, pag. 33. Édit. de 1793. 

(2) Quomodo credent ei , quem non audienint ? quonaodo autem 
audieut sine praedicante?... Ergo fides ex auditu : auditus autem per 
yerbum Christi. Ep. ad Rom., X, 14, 17. 

(3) Foyçz le cUapUre XXV. 



396 ESSAI SUR l'indifférence 

ront point cru à ce mystère seront damnés. Voilà des 
choses bien étranges pour les croire si vite sur la seule 
autorité d'un homme que je ne connois point ! Pour- 
quoi votre Dieu a-t-il fait arriver si loin de moi les 
événemens dont il vouloit m'ohliger d'être instruit ? 
Est-ce un crime d'ignorer ce qui se passe aux Anti- 
podes? Puis-je deviner qu'il y a eu dans un autre hé- 
misphère un peuple hébreu et une ville de Jérusalem? 
Autant vaudroit m'ohliger de savoir ce qui se fait 
dans la lune. Vous venez, dites-vous, me l'apprendre; 
mais pourquoi n'êtes-vous pas venu l'apprendre à 
mon père , ou pourquoi damnez-vous ce bon vieillard 
pour n'en avoir jamais rien su? Doit-il être éternel- 
lement puni de votre paresse , lui qui étoit si bon , si 
bienfaisant , et qui ne cherchoit que la vérité ? Soyez 
de bonne foi , puis mettez-vous à ma place : voyez si 
je dois, sur votre seul témoignage, croire toutes les 
choses incroyables que vous me dites , et concilier 
tant d'injustices avec le Dieu que vous m'annon- 
cez (1). » 

Tout ce discours repose sur de fausses suppositions. 
Afin de paroître combattre le christianisme avec avan- 
tage, Rousseau commence philosophiquement par le 
calomnier. 

Qui a dit à ce sophiste qu'un homme sera damné 
pour n'avoir pas cru à des mystères qu'il ne pouvoit 
connoître? Sur quel fondement impute-t-il aux chré- 
tiens une doctrine si absurde et si horrible ? Jamais 

(1) Emile, ubi suprà. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 397 

l'Église enseigna-t-elle qu'un homme hon^ hienfaisanl^ 
qui ne cherche que la vérité ^ dût être éternellement puni 
d'avoir ignoré une vérité dont il lui étoit impossible 
d'être instruit? Non , cet homme ne sera point damné 
s'il est réellement tel que vous le dites ; il se sauvera , 
nous n'en doutons pas, et il se sauvera dans le chris- 
tianisme : car quiconque n'a point entendu la prédi- 
cation évangélique, et croit tous les dogmes que 
proclame la tradition universelle, tout ce que croy oient 
les anciens justes, celui-là croit implicitement tout ce 
que nous croyons; ce n'est pas la foi qui lui manque, 
mais un enseignement plus développé : il est, comme 
nous l'avons déjà dit ailleurs , dans la position de 
l'enfant qui meurt avant qu'on ait achevé de l'in- 
struire, il est chrétien (1). 



(1) Les théologiens distinguent, comme on sait, trois sortes de bap- 
tême : le baptême d'eau, le baptême de]désir, et le baptême de sang 
ou le martyre. Ceux qui insistent le plus sur la nécessité du baptême 
d'eau , enseignent en même temps que Dieu feroit plutôt un miracle 
que de laisser mourir sans baptême un homme qui seroit dans les 
dispositions supposées ici. Nous inclinons à croire que ces disposi- 
tions renferment un désir implicite du baptême, qui suffit dans le cas 
présent : Quod pro tanto dicitur sacramentum baptismi esse de ne- 
cessitate salutis, quia non potest esse homini salus, nisi saltem in 
voluntate habeatur, quœ apud Deum reputatur pro facto. S. Thom., 
Z^part., vol. II, quœst. LXniI, art. II. — La volonté de faire tout 
ce que Dieu yeut qu'on fasse pour être sauvé renferme évidemment la 
volonté de recevoir le baptême, si l'on en connoissoit la nécessité. Le 
bienheureux Ligori dit positivement « qu'il est de foi que le baptême 
» d'esprit est suffisant pour le salut ; » et voici la définition qu'il en 
donne : « Le baptême d'esprit est la parfaite conversion: à Dieu 
» par la contrition ou l'amour de Dieu sur toutes choses , avec le 
» vœu explicite ou implicite du vrai baptême d'eau , qu'il supplée 
» quant à la rémission de la coulpe. De fide est per baptismum fia- 



398 ESSAI SUR l'indifférence 

Mais enfin, demandez-vous, sera-t-on obligé de 
croire sur son seul témoignage un missionnaire qui 
vient annoncer des faits extraordinaires, qui se sont 
passés il y a deux mille ans à Vautre extrémité du monde, 
et dont on n'avoit point encore entendu parler ? Nul- 
lement. Les vertus de ce missionnaire , le zèle qui 
l'amène, à travers tant de périls, dans un pays loin- 
tain , uniquement pour y prêcher une doctrine sainte 
en elle-même , et conforme à celle de la tradition : 
tout cela doit porter les hommes d'une volonté droite 
à Técouter , mais tout cela ne crée pas l'obligation ab- 
solue de croire ce qu'il dit sur son seul témoignage. Je 
laisse à part l'impression intérieure de la grâce , qui 
produira sans doute son effet sur quelques uns. J'en- 
visage la question sous le point de vue purement phi- 
losophique. Ou le missionnaire sera doué du pouvoir 
miraculeux, et alors ce ne sera plus à son seul témoi- 
gnage qu'on croira , mais au témoignage immédiat de 
Dieu même : ou il ne possédera pas ce pouvoir, et 
dans ce cas il peut y avoir « comme un temps d'at- 
tente durant lequel se fait la publication de l'Évangile. 
Ceux qui demeurent dans cette attente semblent être 
en état de recevoir la vérité quand elle sera entière- 
ment certifiée^ et peuvent encore être sauvés, comme 
leurs prédécesseurs, en la foi primitive (1). » Il faut, en 

» minis homines etiam salvari... Baptismus flaminis est perfecta 
» conversio ad Deum per contritionem vel amorem Dei super om- 
» nia, cum voto explicito vel implicito veri baptismi fluminis cujus 
» vicem supplet quoad culpœ remissionem. » Ligor., lib. Fil, 
tract. II, de Sacrament., n. 96. 
(1) Paroles de Bossuet citées plus haut. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 399 

un mot , qu'ils connoissent avec certitude l'existence 
de l'Église dont le missionnaire se dt l'envoyé , pour 
être dans l'obligation rigoureuse d'ajouter foi à ses 
enseignemens. Car on peut être trompé par un homme, 
et c'est à l'autorité de l'Église seule que s'attache le 
devoir d'obéir. Et certes nous raisonnons ici suivant 
une supposition bien peu vraisemblable , celle d'un 
seul témoignage qui atteste l'existence de l'Église , de 
cette immense société répandue, dès les premiers 
siècles, par tout l'univers. En un cas aussi singulier, 
s'il arrive qu'il se présente. Dieu agit lui-même sur 
les cœurs ; et sa bonté est plus féconde en moyens 
de sauver l'homme et de l'éclairer , que l'homme 
n'est fécond en vains prétextes pour justifier son in- 
gratitude et sa rébellion. 

Considérons maintenant le point d'où nous sommes 
partis, et celui où nous sommes arrivés, afin que, 
guidés toujours par l'enchaînement des conséquences, 
nous parvenions au but que nous nous sommes pro- 
posé. 

Du principe que Vautorilé est le moyen général 
donné aux hommes pour discerner la vraie religion des 
religions fausses, nous avons conclu, premièrement, 
la nécessité de la révélation : secondement , que le 
christianisme est la religion révélée ou la vraie reli- 
gion. 

En effet la réunion de ces caractères, l'unité, l'uni- 
versalité, la perpétuité, la sainteté, forme le plus haut 
degré d'autorité possible. 

Or nulle rehgion n'eut jamais aucun de ces carac- 



400 ESSAI SUR l'indifférence 

tères , excepté la religion chrétienne ; elle seule est 
manifestement une, universelle, perpétuelle, sainte : 
donc nulle religion, excepté la religion chrétienne , 
ne posséda jamais d'autorité; donc la religion chré- 
tienne est la seule vraie religion. 

Mais il existe différentes sectes, différentes commu- 
nions, dans le sein de la religion chrétienne. Quelle 
est la véritable, comment la reconnoîtrons-nous? Tou- 
jours par le même moyen , en examinant quelle est 
celle à qui appartient la plus grande autorité visible. 

Fondés sur ce principe, qui est la base de la raison 
humaine, nous montrerons dans le volume suivant, 
que nulle secte séparée de l'Église catholique , ne 
peut s'attribuer aucun des caractères dont la réunion 
forme le plus haut degré d'autorité visible ; qu'ils se 
trouvent uniquement dans l'Église catholique, qu'elle 
les possède tous, et que l'Église catholique est par 
conséquent la seule société dépositaire des dogmes et 
des préceptes révélés , la seule qui professe la vraie 
religion. 

Se peut-il qu'il existe des créatures intelligentes qui 
ne daignent pas même s'occuper de ces importantes 
questions ? Quel est donc le charme qui les fascine , 
et les empêche de lever leurs regards sur l'avenir in- 
évitable vers lequel elles s'avancent incertaines de leurs 
destinées, et tranquilles dans le sein de cette ignorance 
terrible ? Cet aveugle oubli de soi-même seroit inex- 
plicable sans la foi qui nous révèle le mystère de 
Ihomme. Également incompréhensible dans sa gran- 
deur et dans sa bassesse , il touche à tous les extrêmes. 



EN MATIÈRE DE RELIGION. 401 

Il ne possède pas en propre la plus petite portion du 
temps , et l'éternité lui appartient. Sa pensée se perd 
dans un atome, et franchit l'univers. Le plus chétif 
objet assouvit son amour que le seul être infini peut 
rassasier. Nul désordre assez profond, nul ordre assez 
parfait pour lui. Le crime l'attire, et la vertu est 
l'immortel ravissement de son cœur. Ses désirs regar- 
dent le fond de l'abîme, et s'élancent dans les cieux. 
Quelquefois on diroit un transfuge du néant , et quel- 
quefois un dieu égaré. 

Interrogez la philosophie, pressez-la de vous rendre 
raison de ces contrastes ; elle est muette. La religion 
nous en montre la source ; elle nous apprend ce que 
nous sommes , ce que nous fûmes originairement , ce 
que nous pouvons devenir encore en obéissant à ses 
lois. Croire, espérer, aimer, voilà ce qu'elle ordonne,* 
et l'amour, l'espérance, la foi, nous remettent en 
possession de tout ce que nous avions perdu, l'immua- 
ble vérité et le souverain bien. Venez donc et goûtez 
combien le Seigneur est doux (1). Détrompez-vous du 
monde , de ses menteuses promesses , de ses funestes 
illusions : ce qui vous séduit va disparoître. Malheur 
à qui renferme son court espoir dans cette vie si triste, 
qui lui demande ce qu'elle ne peut donner ! Nous 
n avons point ici de demeure permanente , mais nous 
cherchons une autre cité (2). Comme , au milieu d'une 



(t) Videte etgustate quoniam suavis estDominus. Ps., XXXIII, 9. 
(2) Non habemus hic manentera civitatera, sed futuram inquiri- 
inus. Ep. ad Hehr., XÏII, 14. 

TOME 4. 26 



402 ESSAI SUR l'indifférence, etc. 
tempête, on aperçoit l'ombre d'un léger nuage qui 
passe rapidement sur des flots troublés , ainsi passe 
l'homme sur la terre : ailleurs est le lieu de son repos. 



FIN DU TOME QUATRIEME. 



TABLE. 



Chap. XXIX. La perpétuité est un caractère du christia- 
nisme 1 

Chap. XXX. Suite du même sujet. . 49 

Chap. XXXI. La sainteté est un caractère du christianisme. 94 

Chap. XXXII. De l'Écriture Sainte • 121 

Chap. XXXIII. Prophéties 178 

Chap. XXXIV. Miracles 240 

Chap. XXXV. Jésus-Christ 31o 

Chap. XXXVI. Établissement du christianisme. — Ses bien- 
faits , 358 

Chap. XXXVII. Autorité du christianisme au temps de Jésus- 
Christ , . 384 



FIN DE LA TABLE.