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OEUVRES COMPLÈTES
DE
F. DE LA MENNAIS.
TOME xr.
PARIS.— IMPRIMJIRTE DE BRUN, PADL DAUBREE ET Cin,
Rue «lu Mail, 5.
OEUVRES COMPLÈTES
DE
F. DE LA MENNAIS
TOME XI.
PAROLES D'UN CROYANT,
1833.
AUGMENTÉES
DE l'absolutisme ET DE LA LIBERTÉ, DE L'HISTOIRE DES PEUPLES
ITALIENS, DE L'HYMNE DES MORTS , DE l'HYM2<E A LA POLOGNE,
DE LA PRÉFACE DE LA SERVITUDE , ET DÉ LA SERVITUDE VO-
LONTAIRE DE LA BOËTIE.
PARIS ^
PAUL DAUBREE ET CAILLEUX, ÉDITEURS,
RUE VIVIENNE.NM7.
1836-1837
PRÉFACE
DE 1835.
AU PEUPLE.
Ce livre a été fait principalement pour vous ;
c'est à vous que je l'offre. Puisse-t-il au milieu
de tant de maux qui sont votre partage , de tant
de douleurs qui vous affaissent sans presque
TOME 11. 1
Il PREFACE.
aucun repos , vous ranimer et vous consoler
un peu!
Vous qui portez le poids du jour, je vou-
drois qu'il pût être à votre pauvre âme fatiguée
ce qu'est, sur le midi, au coin d'un champ,
l'ombre d'un arbre, si chétif qu'il soit, à celui
qui a travaillé tout le matin sous les ardens
rayons du soleil.
Vous vivez en des temps mauvais , mais ces
temps passeront.
Après les rigueurs de l'hiver, la Providence
ramène une saison moins rude , et le petit oi-
seau bénit dans ses chants la main bienfaisante
qui lui a rendu et la chaleur et l'abondance ,
et sa compagne et son doux nid.
Espérez et aimez. L'espérance adoucit tout ,
et l'amour rend toutes choses possibles.
Il y a en ce moment des hommes qui souf-
frent beaucoup parce qu'ils vous ont aimé beau-
coup. Moi, leur frère, j'ai écrit le récit de ce
qu'ils ont fait pour vous et de ce qu'on a fait
contre eux à cause de cela , et lorsque la vio-
lence se sera usée d'elle-même je le publierai ,
et vous le lirez avec des pleurs alors moins
PREFACE. m
amers, et vous aimerez aussi ces hommes qui
vous ont tant aimé.
A présent, si je vous parlois de leur amour
et de leurs souffrances on me jetteroit avec
eux dans les cachots.
J'y descendrois avec une grande joie, si votre
misère en pouvoit être un peu allégée ; mais
vous n'en retireriez aucun soulagement, et c'est
pourquoi il faut attendre et prier Dieu qu'il
abrège l'épreuve.
Maintenant ce sont les hommes qui jugent
et qui frappent : bientôt ce sera lui qui jugera.
Heureux qui verra sa justice !
Je suis vieux : écoutez les paroles d'un
vieillard.
La terre est triste et desséchée , mais elle
reverdira. L'haleine du méchant ne passera
pas éternellement sur elle comme un souffle
qui brûle.
Ce qui se fait , la Providence veut que cela
se fasse pour votre instruction , afin que vous
appreniez à être bons et justes quand votre
heure viendra.
Lorsque ceux qui abusent de la puissance
I.
IV PRÉFACE.
auront passé devant vous comme la boue des
ruisseaux en un jour d'orage , alors vous com-
prendrez que le bien seul est durable ^ et vous
craindrez de souiller l'air que le vent du ciel
aura purifié.
Préparez vos âmes pour ce temps, car il
n'est pas loin, il approche.
Le Christ, mis en croix pour vous, a pro-
mis de vous délivrer.
Croyez-en sa promesse, et, pour en hâter
l'accomplissement, réformez ce qui en vous a
besoin de réforme ; exercez-vous à toutes les
vertus, et aimez-vous les uns les autres comme
le Sauveur de la race humaine vous a aimés ,
jusqu'à là mort.
Au nom du Père, et du Fiîs, et du Saint-Esprit.
Amen.
Gloire à Dieu dans les hauteurs des cieux, et paix
sur la terre aux hommes de bonne volonté.
Que celui qui a des oreilles entende ; que celui
qui a des yeux les ouvre et regarde , car les temps
approchent.
Le Père a engendré son Fils, sa parole, son
Verbe, et le Verbe s'est fait chair, et il a habité
parmi nous; il est venu dans le monde, et le monde
ne l'a point connu.
Le Fils a promis d'envoyer l'Esprit consolateur ,
l'Esprit qui procède du Père et de lui , et qui est
leur amour mutuel; il viendra et renouvellera la
face de la terre, et ce sera comme une seconde
création.
6 PAROLES d'un croyant.
Il y a dix-huit siècles, le Verbe répandit la se-
mence divine, etTEsprit saint la féconda. Les hom-
mes l'ont vue fleurir , ils ont goûté de ses fruits ,
des fruits de l'arbre de vie replanté dans leur pauvre
demeure.
Je vous le dis, ce fut parmi eux une grande joie
quand ils virent paroître la lumière, et se sentirent
tout pénétrés d'un feu céleste.
A présent la terre est redevenue ténébreuse et
froide.
Nos pères ont vu le soleil décliner. Quand il des-
cendit sous l'horizon , toute la race humaine tressail-
lit. Puis il y eut, dans cette nuit, je ne sais quoi qui
n'a pas de nom. Enfans de la nuit, le couchant e&t
noir, mais l'orient commence à blanchir.
II.
Prêtez Toreille, et dites-moi d'où vient ce bruit
confus , vague, étrange , que l'on entend de tous
cotés.
Posez la main sur la terre , et dites-moi pourquoi
elle a tressailli.
Quelque chose que nous ne savons pas se remue
dans le monde : il y a là un travail de Dieu.
Est-ce que chacun n'est pas dans l'attente? est-ce
qu'il y a un cœur qui ne batte pas?
Fils de l'homme, monte sur les hauteurs , et an-
nonce ce que tu vois.
Je vois à l'horizon un nuage livide , et autour une
lueur rouge comme le reflet d'un incendie.
Fils de l'homme, que vois-tu encore?
Je vois la mer soulever ses flots, et les montagnes
agiter leurs cimes.
8 PAROLES d'un croyant.
Je vois les fleuves changer leur cours, les collines
chanceler, et en tombant combler les vallées.
Tout s'ébranle, tout se meut, tout prend un nou-
vel aspect.
Fils de l'homme , que vois-tu encore?
Je vois des tourbillons de poussière dans le lointain,
et ils vont en tout sens, et se choquent, et se mê-
lent et se confondent. Ils passent sur les cités, et,
quand ils ont passé, on ne voit plus que la plaine.
Je vois les peuples se lever en tumulte et les rois
pâlir sous leur diadème. La guerre est entre eux, une
guerre à mort.
Je vois un trône , deux trônes brisés , et les peuples
en dispersent les débris sur la terre.
Je vois un peuple combattre comme l'archange
Michel combattoit contre Satan. Ses coups sont terri-
bles, mais il est nu, et son ennemi est couvert d'une
épaisse armure.
Dieu! il tombe; il est frappé à mort. Non, il
n'est que blessé. Marie , la vierge-mère , l'enveloppe
de son manteau, lui sourit, et l'emporte pour un peu
de temps hors du combat.
Je vois un autre peuple lutter sans relâche , et pui-
ser de moment en moment des forces nouvelles dans
cette lutte. Ce peuple a le signe du Christ sur le
cœur.
Je vois un troisième peuple sur lequel six rois
ont mis le pied ,• et toutes les fois qu'il fait un mouve-
ment, six poignards s'enfoncent dans sa gorge.
Je vois sur un vaste édifice , à une grande hauteuE
PAROLES d'un croyant. 9
dans les airs, une croix que je distingue à peine,
parce qu'elle est couverte d'un voile noir.
Fils de l'homme, que vois-tu encore?
Je vois l'Orient qui se trouble en lui-même. Il re-
garde ses antiques palais crouler, ses vieux temples
tomber en poudre, et il lève les yeux comme
pour chercher d'autres grandeurs et un autre Dieu.
Je vois vers l'occident une femme à l'œil fier , au
front serein; elle trace d'une main ferme un léger sil-
lon , et partout ou le soc passe je vois se lever des
générations humaines qui l'invoquent dans leurs
prières et la bénissent dans leurs chants.
Je vois au septentrion des hommes qui n'ont plus
qu'un reste de chaleur concentrée dans leur tête , et
quil'ejiivre : mais le Christ les touche de sa croix, et
le cœur recommence à battre.
Je vois au midi des races affaissées sous je ne sais
quelle malédiction : un joug pesant les accable , elles
marchent courbées ; mais le Christ les touche de sa
croix, et elles se redressent.
Fils de l'homme, que vois-tu encore?
Il ne répond point : crions de nouveau.
Fils de rhomme , que vois-tu ?
Je vois Satan qui fuit, et le Christ entouré de ses
anges qui vient pour régner.
m.
Et je fus transporté en esprit dans les temps an-
ciens , et la terre étoit belle , et riche, et féconde ; et
ses habitans vivoient heureux, parce qu'ils vivoient en
frères.
Et je vis le Serpent qui se glissoit au milieu d^eux :
il fixa sur plusieurs son regard puissant , et leur âme
se troubla , et ils s'approchèrent , et le Serpent leur
parla à l'oreille.
Et après avoir écouté la parole du Serpent, ils se le-
vèrent et dirent : Nous sommmes rois.
Et le soleil pâlit , et la terre prit une teinte fu-
nèbre , comme celle du linceul qui enveloppe les
morts.
Et l'on entendit un sourd murmure , une longue
plainte, et chacun trembla dans son cœur.
En vérité , je vous le dis , ce fut comme au jour où
12 PAROLES d'un croyant.
Tabîme rompit ses digues , et où déborda le déluge
des grandes eaux.
La Peur s'en alla de cabane en cabane , car il n'y
avoit point encore de palais, et elle dit à chacun des
choses secrètes qui le firent frissonner.
Et ceux qui avoient dit : Nous sommes rois , pri-
rent un glaive , et suivirent la Peur de cabane en ca-
bane.
Et il se passa là des mystères étranges ; il y eut des
chaînes , des pleurs et du sang.
Les hommes effrayés s'écrièrent : Le meurtre a re-
paru dans le monde. Et ce fut tout, parce que la Peur
avoit transi leur âme , et ôté le mouvement à leurs
bras.
Et ils se laissèrent charger de fers , eux et leurs
femmes et leurs enfans. Et ceux qui avoient dit :
Nous sommes rois, creusèrent comme une grande
caverne; et ils y enfermèrent toute la race humaine,
ainsi qu'on enferme des animaux dans une étable.
Et la tempête chassoit les nuages, et le tonnerre
grondoit, etj'entendis une voix qui disoit : Le Ser-
pent a vaincu une seconde fois , mais pas pour tou-
jours.
Après cela je n'entendis plus que des voix conr
fuses, des rires, des sanglots, des blasphèmes.
Et je compris qu'il devoit y avoir un règne de
Satan avant le règne de Dieu. Et je pleurai, et j'es-
pérai.
Et la vision que je vis étoit vraie : car le règne de
Satan s'est accompli, et le règne de Dieu s'accomplira
PAROLES d'un croyant. 13
aussi; et ceux qui ont dit : Nous sommes rois, seront
à leur tour renfermés dans la caverne avec le Serpent,
et la race humaine en sortira; et ce sera pour elle
comme une autre naissance, comme le passage de la
mort à la vie» Ainsi soit-il !
IV
Vous êtes fils d'un même père , et la même mère
vous a allaités; pourquoi donc ne vous aimez-vous
pas les uns les autres comme des frères? et pourquoi
vous traitez-vous bien plutôt en ennemis?
Celui qui n'aime pas son frère est maudit sept fois,
et celui qui se fait l'ennemi de son frère est maudit sep-
tante fois sept fois.
C'est pourquoi les rois et les princes, et tous ceux
que le monde appelle grands, ont été maudits : ils
n'ont point aimé leurs frères et ils les ont traités en
ennemis.
Aimez-vQus les uns les autres , et vous ne craindrez
ni les grands, ni les princes , ni les rois.
Ils ne sont forts contre vous que parce que vous
n'êtes point unis , que parce que vous ne vous aimez
pas comme des frères les uns les autres.
16 PAROLES d'un croyant.
Ne dites point : Celui-là est d'un peuple , et moi je
suis d'un autre peuple. Car tous les peuples ont eu sur la
terre le même père , qui est Adam , et ont dans le ciel
le même père , qui est Dieu.
Si l'on frappe un membre, tout le corps souffre.
Vous êtes tous un même corps : on ne peut opprimer
l'un de vous , que tous ne soient opprimés.
Si un loup se jette sur un troupeau , il ne le dévore
pas tout entier sur-le-champ : il saisit un mouton et le
mange. Puis sa faim étant revenue, il en saisit un
autre et le mange : et ainsi jusqu'au dernier; car sa
faim revient toujours.
Ne soyez pas comme les moutons, qui , lorsque le
loup a enlevé l'un d'eux , s'effraient un moment et
puisse remettent à paître. Car, pensent-ils, peut-être
se contentera-t-il d'une première ou d'une seconde
proie : et qu'ai-je affaire de m'inquiéter de ceux qu'il
dévore ? Qu'est-ce que cela me fait, à moi? il ne me res-
tera que plus d'herbe.
En vérité , je vous le dis , ceux qui pensent ainsi en
eux-mêmes sont marqués pour être la pâture de la bête
qui vit de chair et de sang. <
Quand vous voyez un homme conduit en prison et
au supplice , ne vous pressez pas de dire : Celui-là est
un homme méchant , qui a commis un crime contre
les hommes :
Car peut-être est-ce un homme de bien , qui a
voulu servir les hommes , et qui en est puni par leurs
oppresseurs.
Quand vous voyez un peuple chargé de fers et
livré au bourreau , ne vous pressez pas de dire : Ce
peuple est un peuple violent , qui vouloit troubler la
paix de la terre :
Car peut-être est-ce un peuple martyr, qui meurt
pour le salut du genre humain.
Il y a dix-huit siècles , dans une ville d'Orient, les
pontifes et les rois de ce temps^à clouèrent sur une
TOME 11. 2
18 PAROLES d'un croyant.
croix , après l'avoir battu de verges , un séditieux ,
un blasphémateur , comme ils l'appeloient.
Le jour de sa mort, il y eut une grande terreur
dans l'enfer, et une grande joie dans le ciel :
Car le sang du Juste avoit sauvé le monde.
VI,
Pourquoi les animaux trouvent-ils leur nourriture,
chacun suivant son espèce? c'est que nul parmi eux
ne dérobe celle d'autrui , et que chacun se contente
de ce qui suffit à ses besoins.
Si, dans la ruche , une abeille disoit : Tout le miel
qui est ici est à moi, et que là-dessus elle se mît à
disposer comme elle l'entendroit des fruits du travail
commun, que deviendroient les autres abeilles?
La terre est comme une grande ruche , et les
hommes sont comme des abeilles.
Chaque abeille a droit à la portion de miel néces-
saire à sa subsistance; et si, parmi les hommes, il en
est qui manquent de ce nécessaire , c'est que la jus-
tice et la charité ont disparu d'au milieu d'eux.
La justice , c'est la vie ; et la charité c'est encore la
vie , et une plus douce et une plus abondante vie.
2.
20 PAROLES d'un croyant.
Il s'est rencontré de faux prophètes qui ont per-
suadé à quelques hommes que tous les autres étoient
nés pour eux ; et ce que ceux-ci ont cru , les autres
l'ont cru aussi sur la parole des faux prophètes.
Lorsque cette parole de mensonge prévalut, les
auges pleurèrent dans le ciel, car ils prévirent que
beaucoup de violences, et beaucoup de crimes, et
beaucoup de maux alloient déborder sur la terre.
Les hommes, égaux entre eux, sont nés pour Dieu
seul, et quiconque dit une chose contraire dit un
blasphème.
Que celui qui veut être le plus grand parmi vous
soit votre serviteur ; et que celui qui veut être le pre-
mier parmi vous soit le serviteur de tous.
La loi de Dieu est une loi d'amour, et l'amour ne
s'élève point au-dessus des autres, mais il se sacrifie
aux autres.
Celui qui dit dans son cœur : Je ne suis pas comme
les autres hommes , mais les autres hommes m'ont été
donnés pour que je leur commande, et que je dispose
d'eux et de ce qui est à eux à ma fantaisie ; celui-là
est fils de Satan.
Et Satan est le roi de ce monde, car il est le roi de
tous ceux qui pensent et agissent ainsi; et ceux qui
pensent et agissent ainsi se sont rendus, par ses con-
seils, les maîtres du monde.
Mais leur empire n'aura qu'un temps , et nous
touchons à la fin de ce temps.
Un grand combat sera livré, et l'ange de la justice
et l'ange de Tamour combattront avec ceux qui se
PAROLES d'un CROYAiNT. 21
seront armés pour rétablir parmi les hommes le règne
de la justice et le règne de l'amour.
Et beaucoup mourront dans ce combat, et leur
nom restera sur la terre comme un rayon de la gloire
de Dieu.
C'est pourquoi, vous qui souffrez, prenez courage,
fortifiez votre cœur : car demain sera le jour de l'é-
preuve, le jour où chacun devra donner avec joie sa
vie pour ses frères; et celui qui suivra, sera le jour
de la délivrance.
vil.
Lorsqu'un arbre est seul, il est battu des vents et
dépouillé de ses feuilles; et ses branches, au lieu de
s'élever, s'abaissent comme si elles cherchoient la terre.
Lorsqu'une plante est seule , ne trouvant point
d'abri contre l'ardeur du soleil, elle languit et se
dessèche , et meurt.
Lorsque l'homme est seul , le vent de la puissance
le courbe vers la terre , et l'ardeur de la convoitise
des grands de ce monde absorbe la sève qui le nourrit.
Ne soyez donc point comme la plante et comme
Tarhre qui sont seuls : mais unissez-vous les uns aux
autres, et appuyez-vous, et abritez-vous mutuelle-
ment.
Tandis que vous serez désunis , et que chacun ne
songera qu'à soi, vous n'avez rien à espérer que souf-
france, et malheur, et oppression.
24 PAROLES d'uIK croyant.
Qu y a-t-il de plus foible que le passereau , et de
plus désarmé que l'hirondelle? Cependant, quand
paroît l'oiseau de proie , les hirondelles et les passe-
reaux parviennent à le chasser , en se rassemblant
autour de lui, et le poursuivant tous ensemble.
Prenez exemple sur le passereau et sur l'hirondelle.
Celui- qui se sépare de ses frères, la crainte le suit
quand il marche, s'assied près de lui quand il repose,
et ne le quitte pas même durant son sommeil.
Donc , si l'on vous demande : Combien ètes-vous?
répondez : Nous sommes un, car nos frères c'est
nous, et nous c'est nos frères.
Dieu n'a fait ni petits ni grands, ni maîtres ni
esclaves , ni rois ni sujets : il a fait tous les hommes
égaux.
Mais, entre les hommes, quelques-uns ont plus de
force ou de corps, ou d'esprit, ou de volonté, et ce
sont ceux-là qui cherchent à s'assujettir les autres,
lorsque l'orgueil ou la convoitise étouffe en eux
l'amour de leurs frères.
Et Dieu savoit qu'il en seroit ainsi, et c'est pour-
quoi il a commandé aux hommes de s'aimer , afin
qu'ils fussent unis , et que les foibles ne tombassent
point sous l'oppression des forts.
Car celui qui est plus fort qu'un seul, sera moins
fort que deux, et celui qui est plus fort que deux
sera moins fort que quatre; et ainsi les foibles ne
craindront rien , lorsque , s'aimant les uns les autres,
ils seront unis véritablement.
Un homme voyageoit dans la montagne, et il ar-
PAiioLEs d'un croyant. 25
riva en un lieu oii un gros rocher , ayant roulé sur le
chemin, le remplissoit tout entier, et hors du chemin il
n'y avoit point d'autre issue, ni à gauche, nia droite.
Or cet homme , voyant qu'il ne pouvoit continuer
sou voyage à cause du rocher, essaya de le mouvoir
pour se faire un passage, et il se fatigua beaucoup à
ce travail, et tous ses efforts furent vains.
Ce que voyant, il s'assit plein de tristesse et dit :
Que sera-ce de moi lorsque la nuit viendra et me
surprendra dans cette solitude , sans nourriture , sans
abri, sans aucune défense, à l'heure oii les bêtes fé-
roces sortent pour chercher leur proie ?
Et comme il étoit absorbé dans cette pensée, un
autre voyageur survint , et celui-ci ayant fait ce
qu'avoit fait le premier et s' étant trouvé aussi im-
puissant à remuer le rocher , s'assit en silence et
baissa la tète.
Et après celui-ci, il en vint plusieurs autres, et
aucun ne put mouvoir le rocher, et leur crainte à
tous étoit grande.
Enfin l'un d'eux dit aux autres : Mes frères, prions
notre Père qui est dans les cieux ; peut-être qu'il
aura pitié de nous dans cette détresse.
Et cette parole fut écoutée, et ils prièrent de cœur
le Père qui est dans les cieux.
Et quand ils eurent prié, celui qui avoit dit : Prions,
dit encore : Mes frères , ce qu'aucun de nous n'a pu
faire seul, qui sait si nous ne le ferons pas tous en-
semble?
Et ils se levèrent, et tous ensemble ils poussèrent
26 PAROLES d'un croyant.
le rocher, elle rocher céda, et ils poursuivirent leur
route en paix.
Le voyageur c'est l'homme, le voyage c'est la vie ,
le rocher ce sont les misères qu'il rencontre à chaque
pas sur sa route.
Aucun homme ne sauroit soulever seul ce rocher ;
mais Dieu en a mesuré le poids de manière qu'il
n'arrête jamais ceux qui voyagent ensemble.
vin
Au commencement le travail n'étoit pas néces-
saire à l'homme pour vivre : la terre fournissoit
d'elle-même à tous ses besoins.
Mais l'homme fit le mal; et comme il s'étoit ré-
volté contre Dieu , la terre se révolta contre lui.
Il lui arriva ce qui arrive à l'enfant qui se révolte
contre son père : le père lui retire son amour , et il
l'abandonne à lui-même ; et les serviteurs de la mai-
son refusent de le servir, et il s'en va cherchant çà
et là sa pauvre vie , et mangeant le pain qu'il a gagné
à la sueur de son visage.
Depuis lors donc , Dieu a condamné tous les
hommes au travail : et tous ont leur labeur, soit du
corps , soit de l'esprit; et ceux qui disent : Je ne tra-
vaillerai point, sont les plus misérables.
Car comme les vers dévorent un cadavre, les vice*
28 PAROLES d'un croyant.
les dévorent; et si ce ne sont les vices, c'est l'ennui.
El quand Dieu voulut que l'iiomme travaillât, il
cacha un trésor dans le travail , parce qu'il est père ,
et que l'amour d'un père ne meurt point.
Et celui qui fait un bon usage de ce trésor , et qui
ne le dissipe point en insensé , il vient pour lui un
temps de repos , et alors il est comme les hommes
étoient au commencement.
Et Dieu leur donna encore ce précepte : Aidez-
vous les uns les autres , car il y en a parmi vous de
plus forts et de plus foihles, d'infirmes et de bien por-
tans; et cependant tous doivent vivre.
Et si vous faites ainsi, tous vivront, parce que je
récompenserai la pitié que vous aurez eue pour vos
frères, et je rendrai votre sueur féconde.
Et ce que Dieu a promis s'est vérifié toujours, et
jamais on n'a vu celui qui aide ses frères manquer
de pain.
Or il y eut autrefois un homme méchant et maudit
du ciel. Et cet homme étoit fort , et il haïssoit le
travail; de sorte qu'il se dit: Comment ferai-je? si
je ne travaille point, je mourrai; et le travail m'est
insupportable.
Alors il lui entra une pensée de l'enfer dans le
cœur. Il s'en alla de nuit, et saisit quelques-uns de
ses frères pendant qu'ils dormoient, et les chargea
de chaînes.
Car, disoit-il, je les forcerai, avec les verges et le
fouet, à travailler pour moi, et je mangerai le fruit
de leur travail.
PAROLES d'un croyant. 29
Et il fit ce qu'il avoit pensé : et d'autres, voyant
cela, en firent autant, et il n'y eut plus de frères; il
y eut des maîtres et des esclaves.
Ce jour fut un jour de deuil sur toute la terre.
Long-temps après il y eut un autre homme plus
méchant que le premier et plus maudit du ciel.
Voyant que les hommes s'étoient partout mulîi-
pliés , et que leur multitude étoit innombrable , il
se dit :
Je pourrois bien peut-être en enchaîner quelques-
uns et les forcer à travailler pour moi; mais il les
faudroit nourrir, et cela diminueront mon gain Fai-
sons mieux, qu'ils travaillent pour rien. Ils mour-
ront à la vérité ; mais comme leur nombre est grand,
j'amasserai des richesses avant qu'ils aient diminué
beaucoup , et il en restera toujours assez.
Or toute cette multitude vivoit de ce qu'elle re-
cevoit en échange de son travail.
Ayant donc parlé de la sorte , il s'adressa en par-
ticulier à quelques-uns, et il leur dit : Vous travaillez
pendant six heures, et l'on vous donne une pièce de
monnoie pour votre travail ;
Travaillez pendant douze heures, et vous gagnerez
deux pièces de monnoie, et vous vivrez bien mieux,
vous, vos femmes et vos enfans.
Et ils le crurent.
Il leur dit ensuite : Vous ne travaillez que la moitié
des jours de l'année ; travaillez tous les jours de l'/în-
née , et votre gain sera double.
Et ils le crurent encore.
30 PAROLES d'un croyant.
Or il arriva de là que la quantité de travail étant
devenue plus grande de moitié, sans que le besoin de
travail fût plus grand, la moitié de ceux qui vivoient
auparavant de leur labeur, ne trouvèrent plus per-
sonne qui les employât.
Alors l'homme méchant qu'ils avoient cru, leur
dit : Je vous donnerai du travail à tous, à la condition
que vous travaillerez le même temps, et que je ne vous
paierai que la moitié de ce que je vous payois ; car je
veux bien vous rendre service, mais je ne veux pas
me ruiner.
Et comme ils avoient faim, eux, leurs femmes et
leurs enfans, ils acceptèrent la proposition de l'homme
méchant, et ils le bénirent : car, disoient-ils, il nous
donne la vie.
Et, continuant de les tromper de la même manière,
l'homme méchant augmenta toujours plus leur tra-
vail , et diminua toujours plus leur salaire.
Et ils mouroient faute du nécessaire , et d'autres
s'empressoient de les remplacer, car l'indigence étoit
devenue si profonde dans ce pays que les familles en-
tières se vendoient pour un morceau de pain.
Et l'homme méchant qui avoit menti à ses frères
amassa plus de richesses que l'homme méchant qui
les avoit enchaînés.
Le nom de celui-ci est tyran ; l'autre n'a de nom
qu'en enfer.
IX
Vous êtes dans ce inonde comme des étrangers.
Allez au nord et au midi , à l'orient et à l'occident ,
en quelque endroit que vous vous arrêtiez , vous trou-
verez un homme qui vous en chassera, en disant : Ce
champ est à moi.
Et après avoir parcouru tous les pays , vous revien-
drez sachant qu'il n'y a nulle part un pauvre petit
coin de terre où votre femme en travail puisse enfanter
son premier-né, où vous puissiez reposer après votre
labeur, où , arrivé au dernier terme , vos enfans puis-
sent enfouir vos os , comme dans un lieu qui soit à
vous.
C'est là, certes, une grande misère.
Et pourtant vous ne devez pas vous trop affliger,
car il est écrit de celui qui a sauv^ la race hu-
maine :
32 PAROLES d'un croyant.
Le renard a sa tanière, les oiseaux du ciel ont
leur nid, mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer
sa tête.
Or il s'est fait pauvre pour vous apprendre à sup-
porter la pauvreté.
Ce n'est pas que la pauvreté vienne de Dieu, mais
elle est une suite de la corruption et des mauvaises
convoitises des hommes; et c'est pourquoi il y aura
toujours des pauvres.
La pauvreté est fille du péché, dont le germe est
en chaque homme, et de la servitude, dont le germe
est en chaque société.
Il y aura toujours des pauvres , parce que l'homme
ne détruira jamais le péché en soi.
Il y aura toujours moins de pauvres, parce que peu
à peu la servitude disparoîtra de la société.
Voulez-vous travailler à détruire la pauvreté , tra-
vaillez à détruire le péché, en vous premièrement,
puis dans les autres , et la servitude dans la so-
ciété.
Ce n'est pas en prenant ce qui est à autrui qu'on
peut détruire la pauvreté ; car comment en faisant
des pauvres, diminueroit-on le nombre des pau-
vres ?
Chacun a droit de conserver ce qu'il a, sans quoi
personne ne posséderoit rien.
Mais chacun a droit d'acquérir par son travail ce
qu'il n'a pas , sans quoi la pauvreté seroit éter-
nelle.
Affranchissez donc votre travail, affranchissez vos
PAROLES d'un croyant. 33
bras; e( la pauvreté ne sera plus parmi les hommes
qu'une exception permise de Dieu, pour leur rap-
peler l'infirmité de leur nature et le secours mutuel
et l'amour qu'ils se doivent les uns aux autres.
TOME 11.
X.
Lorsque toute la terre gémissoit dans l'attente de
la délivrance , une voix s'éleva de la Judée , la voix
de Celui qui venoit souffrir et mourir pour ses IVères,
et que quelques uns appeloient par dédain le Fils du
charpentier.
Le Fils donc du charpentier, pauvre et délaissé en
ce monde , disoit :
« Venez à moi , vous tous qui haletez sous le poids
;) du travail, et je vous ranimerai. »
Et depuis ce temps-là jusqu'à ce jour, pas un de
ceux qui ont cru en lui n'est demeuré sans soulage-
ment dans sa misère.
Pour guérir les maux qui affligent les hommes , il
prêchoit à tous la justice qui est le commencement de
la charité, et la cli.^rité qui est la consommation de
la justice.
3.
30 PAROLES d'un croyant.
Or la justice commande de respecter le droit d'au-
trui, et quelquefois la charité veut que l'on abandonne
le sien même , à cause de la paix ou de quelque autre
bien.
Que seroit le monde , si le droit cessoit d'y régner,
si chacun n'étoit en sûreté de sa personne, et ne jouis-
soit sans crainte de ce qui lui appartient ?
Mieux vaudroit vivre au sein des forets, que dans
une société ainsi livrée au brigandage.
Ce que vous prendrez aujourd'hui, un autre vous
le prendra demain. Les hommes seront plus misé-
rables que les oiseaux du ciel, à qui les autres oiseaux
ne ravissent ni leur pâture ni leur nid.
Qu'est-ce qu'un pauvre? C'est celui qui n'a point
encore de propriété.
Que souhaite-t-il ? De cesser d'être pauvre , c'est-
à-dire d'acquérir une propriété.
Or celui qui dérobe , qui pille , que fait-il , sinon
abolir autant qu'il est en lui le droit même de pro-
priété ?
Piller, voler, c'est donc attaquer le pauvre aussi
bien que le riche ; c'est renverser le fondement de
toute société parmi les hommes.
Quiconque ne possède rien, ne peut arriver à pos-
séder que parce que d'autres possèdent déjà; puisque
ceux-là seuls peuvent lui donner quelque chose en
échange de son travail.
L'ordre est le bien, l'intérêt de tous.
Ne buvez point à la coupe du crime : au fond est
Tamère détresse et l'angoisse et la mort.
XI.
Et j'avois vu les maux qui arrivent sur la terre, le
foible opprimé, le juste mendiant son pain, le mé-
chant élevé aux honneurs et regorgeant de richesses,
l'innocent condamné par des juges iniques , et ses
enfans errans sous le soleil . ' , 7
Et mon âme étoit triste , et l'espérance en sbrtbit
de toutes parts comme d'un vase brisé.
Et Dieu m'envoya un profond sommeil.
Et dans mon sommeil, je vis comme une forme
lumineuse, debout près de moi, un Esprit dont le
regard doux et perçant pénétroit jusqu'au fond de
mes pensées les plus secrètes.
Et je tressaillis, non de crainte ni de joie, mais
comme d'un sentiment qui seroit un mélange inex-
primable de l'une et de l'autre.
Et l'Esprit me dit : Pourquoi es-tu triste ?
38 PAROLES d'un croyant.
Et je répondis en pleurant : Oh ! voyez les maux
qui sont sur la terre.
Et la forme céleste se prit à sourire d'un sourire
ineffable , et celte parole vint à mon oreille :
Ton œil ne voit rien qu'à travers ce milieu trom-
peur que les créatures nomment le temps. Le temps
n'est que pour toi : il n'y a point de temps pour
Dieu.
Et je me taisois, car je ne comprenois pas.
Tout-à-coup l'Esprit : Regarde, dit-il.
Et, sans qu'il y eût désormais pour moi ni avant
ni après, en un même instant je vis à la fois ce que,
dans leur langue infirme et défaillante, les hommes
appellent passé, présent, avenir.
Et tout cela n'étoit qu'un; et cependant, pour
dire ce que je vis , il faut que je redescende au sein
du temps , il faut que je parle la langue infirme et
défaillante des hommes.
Et toute la race humaine me paroissoit comme un
seul homme.
Et cet homme avoit fait beaucoup de mal, peu
de bien; avoit senti beaucoup de douleurs, peu de
joies.
Et il étoit là, gisant dans sa misère, sur une terre
tantôt glacée , tantôt brûlante , maigre , affamé , souf-
frant, affaissé d'une langueur entremêlée de convul-
sions, accablé de chaînes forgées dans la demeure des
démons.
Sa main droite en avoit chargé sa main gauche ,
et la gauche en avoit chargé la droite, et au milieu
PAROLES d'un croyant. 39
de ses rêves mauvais il s'étoit tellement roulé dans ses
fers, que tout son corps en étoit couvert et serré.
Car dès qu'ils le touchoient seulement, ils se col-
loient à sa peau comme du plomb bouillant, ils en-
troient dans la chair et n'en sortoient plus.
Et c'étoit là l'homme, je le reconnus.
Et voilà, un rayon de lumière partoit de l'orient,
et un rayon d'amour du midi , et un rayon de force
du septentrion.
Et ces trois rayons s'unirent sur le cœur de cet
homme.
Et quand partit le rayon de lumière, une voix
dit : Fils de Dieu, frère du Christ, sache ce que tu
dois savoir.
Et quand partit le rayon d'amour, une voix dit :
Fils de Dieu, frère du Christ, aime qui tu dois
aimer.
Et quand partit le rayon de force , une voix dit :
Fils de Dieu, frère du Christ, fais ce qui doit être
fait.
Et quand les trois rayons se furent unis, les trois
voix s'unirent aussi , et il s'en forma une seule voix
qui dit :
Fils de Dieu, frère du Christ, sers Dieu et ne sers
que lui seul.
Et alors ce qui jusque-là ne m'avoit semblé qu'un
homme , m'apparut comme une multitude de peuples
et de nations.
Et mon premier regard ne m'avoit pas trompé, et
le second ne me trompoit pas non plus.
40 PAROLES d'un croyant.
Et ces peuples et ces nations , se réveillant sur leur
lit d'angoisse , commencèrent à se dire :
D'où viennent nos souffrances et notre langueur,
et la faim et la soif qui nous tourmentent, et les
chaînes qui nous courbent vers la terre et entrent dans
notre chair?
Et leur intelligence s'ouvrit, et ils comprirent que
les fils de Dieu, les frères du Christ, n'avoient pas été
condamnés par leur père à l'esclavage, et que cet
esclavage étoit la source de tous leurs maux.
Chacun donc essaya de rompre ses fers , mais nul
n'y parvint.
Et ils se regardèrent les uns les autres avec une
grande pitié, et, l'amour agissant en eux, ils se di-
rent : Nous avons tous la même pensée, pourquoi
n'aurions-nous pas tous le même cœur ? ne sommes-
nous pas tous les fils du même Dieu et les frères du
même Christ.^ Sauvons-nous, ou mourons ensemble.
Et ayant dit cela, ils sentirent en eux une force di-
vine, et j'entendis leurs chaînes craquer, et ils com-
battirent six jours contre ceux qui les avoient en-
chaînés, et le sixième jour ils furent vainqueurs, et
le septième fut un jour de repos.
Et la terre, qui étoit sèche, reverdit, et tous pu-
rent manger de ses fruits, et aller et venir sans que
personne leur dît : Où allez-vous? on ne passe point
ici.
Et les petits enfans cueilloient des fleurs, et les
apportoient à leur mère, qui doucement leur sou-
rioit.
PAROLES d'un croyant. 41
Et il n'y avoit ni pauvres ni riches, mais tous
avoient en abondance les choses nécessaires à leurs
besoins, parce que tous s'aimoient et s'aidoient en
frères.
Et une voix, comme la voix d'un ange, retentit
dans les cieux : Gloire à Dieu qui a donné l'intelli-
gence , l'amour, la force à ses enfans ! gloire au
Christ qui a rendu à ses frères la liberté î
XII.
Lorsqu'un de vous souffre une injustice; lorsque,
dans sa route à travers le monde, l'oppresseur le ren-
verse, et met le pied sur lui : s'il se plaint, nul ne
l'entend.
Le cri du pauvre monte jusqu'à Dieu , mais il
n'arrive pas à l'oreille de l'homme.
Et je me suis demandé : D'où vient ce mal ? est-ce
que celui qui a créé le pauvre comme le riche , le
foible comme le puissant , auroit voulu ôter aux uns
toute crainte dans leurs iniquités, aux autres toute
espérance dans leur misère?
Et j'ai vu que c'étoit là une pensée horrible , un
blasphème contre Dieu.
Parce que chacun de vous n'aime que soi , parce
qu'il se sépare de ses frères , parce qu'il est seul et
veut être seul, sa plainte n'est point entendue.
44 PAROLES d'un croyant.
Au printemps , lorsque tout se ranime , il sort
de riierbe un bruit qui s'élève comme un long mur-
mure.
Ce bruit, formé de tant de bruits qu'on ne les
pourroit compter , est la voix d'un nombre innom-
brable de pauvres petites créatures imperceptibles.
Seule , aucune d'elles ne seroit entendue : toutes
ensemble, elles se font entendre.
Vous êtes aussi cachés sous l'herbe , pourquoi n'eu
sort-il aucune voix ?
Quand on veut passer une rivière rapide , on se
forme en une longue file sur deux rangs, et, rap-
prochés de la sorte , ceux qui n'auroient pu, isolés des
autres, résister à la force des eaux, la surmontent
sans peine.
Faites ainsi, et vous romprez le cours de l'ini-
quité , qui vous emporte lorsque vous êtes seuls, et
vous jette brisés sur la rive.
Que vos résolutions soient lentes, mais fermes. Ne
vous laissez aller ni à un premier, ni à un second
mouvement.
Mais si l'on a commis contre vous quelque injus-
tice, commencez par bannir tout sentiment de haine
de votre cœur , et puis , levant les mains et les yeux
en haut, dites à votre Père qui est dans les cieux :
Père , vous êtes le protecteur de l'innocent et de
l'opprimé; car c'est votre amour qui a créé le monde,
et c'est votre justice qui le gouverne.
Vous voulez qu'elle règne sur la terre, et le mé-
chant y oppose sa volonté mauvaise.
PAROLES D UN CROYANT. 45
C'est pourquoi nous avons résolu de combattre le
méchant.
Père ! donnez le conseil à notre esprit, et la force
à notre bras!
Quand vous aurez ainsi prié du fond de votre âme,
combattez et ne craignez rien.
Si d'abord la victoire paroît s'éloigner de vous,
ce n'est qu'une épreuve , elle reviendra ; car votre
sang sera comme le sang d' Abel égorgé par Caïn , et
votre mort comme celle des martyrs.
XIII.
I
C'étoit dans une nuit sombre; un ciel sans astres
pesoit sur la terre , comme un couvercle de marbre
noir sur un tombeau.
Et rien ne troubloit le silence de cette nuit, si ce
n'est un bruit étrange, comme d'un léger battement
d'ailes, que de fois à autre on entendoit au-dessus des
campagnes et des cités ;
Et alors les ténèbres s'épaississoient, et chacun sen-
toit son âme se serrer et le frisson courir dans ses
veines.
Et dans une salle tendue de noir et éclairée d'une
lampe rougeâtre , sept hommes vêtus de pourpre et
la tête ceinte d'une couronne, étoient assis sur sept
sièges de fer.
Et au milieu de la salle s'élevoit un trône composé
d'ossemens ; et au pied du trône, en guise d'escabeau,
48 PAROLES d'un choyant.
étoit un crucifix renversé ; et devant le trône , une
table d'éLène ; et sur la table , un vase plein de sang
rouge et écumeux , et un crâne humain.
Et les sept hommes couronnés paroissoient pen-
sifs et tristes, et, du fond de son orbite creux, leur
œil de temps en temps laissoil échapper des étincelles
d'un feu livide.
Et l'un deux s'étant levé s'approcha du trône en
chancelant, et mit le pied sur le crucifix.
En ce moment ses membres tremblèrent , et il
sembla près de défaillir. Les autres le regardoient im-
mobiles ; ils ne firent pas le moindre mouvement, mais
je ne sais quoi passa sur leur front , et un sourire qui
n'est pas de l'homme contracta leurs lèvres.
Et celui qui avoit semblé près de défaillir étendit
la main, saisit le vase plein de sang , en versa dans le
crâne, et le but.
Et cette boisson parut le fortifier.
Et dressant la tète, ce cri sortit de sa poitrine
comme un sourd râlement :
Maudit soit le Christ, qui a ramené sur la terre la
Liberté!
Et les six autres hommes couronnés se levèrent tous
ensemble , et tous ensemble poussèrent le même cri :
Maudit soit le Christ , qui a ramené sur la terre la
Liberté î
Après quoi s'étant rassis sur leurs sièges de fer, le
premier dit : .
Mes frères , que ferons-nous pour étouffer la Li-
berté : car notre règne est fini , si le sien commence ?
PAROLES d'un croyant. 49
Notre cause est la même : que chacun propose ce qui
lui semblera bon.
Voici pour moi le conseil que je donne. Avant que
le Christ vînt^ qui se tenoit debout devant nous? C'est
sa religion qui nous a perdus : abolissons la religion
du Christ.
Et tous répondirent : Il est vrai. Abolissons la re-
ligion du Christ.
Et un second s'avança vers le trône, prit le crâne
humain , y versa du sang, le but, et dit ensuite :
Ce n'est pas la religion seulement qu'il faut abolir,
mais encore la science et la pensée ; car la science veut
connoître ce qu'il n'est pas bon pour nous que l'homme
sache, et la pensée est toujours prête à regimber contre
la force.
Et tous répondirent : Il est vrai. - Abolissons la
science et la pensée.
Et ayant fait ce qu'avoient fait les deux premiers ,
un troisième dit :
Lorsque nous aurons replongé les hommes dans
r abrutissement en leur ôtant et la religion, et la
science, et la pensée, nous aurons fait beaucoup,
mais il nous restera quelque chose encore à faire.
La brute a des instincts et des sympathies dange-
reuses. Il faut qu'aucun peuple n'entende la voix d'un
autre peuple, de peur que si celui-là se plaint et remue,
celui-ci ne soit tenté de Timiter. Qu'aucun bruit du
dehors ne pénètre chez nous.
Et tous répondirent : Il est vrai. Qu'aucun bruit du
dehors ne pénètre chez nous.
TOME II. 4
50 PAROLES d'un croyant.
Et un quatrième dît : Nous avons notre intérêt ,
et les peuples ont aussi leur intérêt opposé au nôtre.
S'ils s'unisseni pour défendre contre nous cet intérêt,
comment hut résistefons-ndus?
Divisons pour régner. Créons à chaque province ,
à chaque ville, à chaque hameau, un intérêt con-
traire à celui des autres hameaux , des autres villes ,
des autres provinces.
Dé Cette manière tous se haïront, et ils ne songe-
ront pas à s'unir contre nous.
Et tous répondirent : 11 est vrai. Divisons poiir ré-
gner : la cOilCorde nous tueroit.
Et uti cinquième ayant deux fois rempli de sang
et vidé deux fois le cf âné humain , dit :
J'approuve tous ces moyens, ils sont bons, mais
insuffisans. Faites des brutes, c'est bien , niais ef-
frayez ces brutes, frappez-les de terreur par une jus-
tice inexorable et par des supplices atroces, si vous ne
voulez pas tôt ou tard en être dévores. Le bourreau
est lé premier ministre d'un bon prince.
Et tous répondirent : Il est vrai. Le bourreau est
le premier ministre d'un bon prince.
Et un sixième dit :
Je reconnois l'avantage des supplices prompts,
terribles, inévitables. Cependant il y a des âmes fortes
et des âmes désespérées qui bravent les supplices.
Voulez-vous gouverner aisément les hommes, amol-
lissez-les parla volupté. La vertu ne nous vaut rien ;
elle nourrit la force : épuisons-la plutôt par la corrup-
tion.
PAROLES d'un croyant. 51
Et tous répondirent : Il est vrai. Épuisons la force
et l'énergie et le courage par la corruption.
Alors le septième ayant comme les autres bu dans
le crâne humain , parla de la sorte , les pieds sur le
crucifix :
Plus de Christ ; il y a guerre à naort , guerre éter-
nelle entre lui et nous.
Mais comment détacher de lui les peuples? C'est
une tentative vaine. Que faire donc? Écoutez-moi :
il faut gagner les prêtres du Christ avec des biens, des
honneurs et de la puissance.
Et ils commanderont au peuple de la part du Christ
de nous être soumis en tout , quoi que nous fassions ,
quoi que nous ordonnions ;
Et le peuple les croira, et il obéira par con-
science , et notre pouvoir sera plus affermi qu'au-
paravant.
Et tous répondirent : Il est vrai. Gagnons les prê-
tres du Christ.
Et tout-à-coup la lampe qui éclairoit la salle s'étei-
gnit , et les sept hommes se séparèrent dans les ténè-
bres.
Et il fut dit à un juste , qui dans ce moment veil-
loit et prioit devant la croix : Mon jour approche.
Adore et ne crains rien.
4.
XIV.
Et à travers un brouillard gris et lourd , je vis,
comme on voit sur la terre à l'heure du crépuscule ,
une plaine nue , déserte et froide.
Au milieu s'élevoit un rocher d'où tomboit goutte à
goutte une eau noirâtre , et le bruit foible et sourd
des gouttes qui tomboient étoit le seul bruit qu'on en-
tendît.
Et sept sentiers, après avoir serpenté dans la plaine,
venoient aboutir au rocher; et près du rocher, à l'en-
trée de chacun , étoit une pierre recouverte de je ne
sais quoi d'humide et de vert, semblable à la bave d'un
reptile.
Et voilà, sur l'un des sentiers j'aperçus comme
une ombre qui lentement se mouvoit; et peu à peu
l'ombre s'approchant , je distinguai , non pas un
homme , mais la ressemblance d'un homme.
54 PAROLES d'un croyant.
Et à l'endroit du cœur, cette forme humaine avoit
une tache de sang.
Et elle s'assit sur la pierre humide et verte , et ses
membres grelottoient, et, la tête penchée , elle se ser-
roit avec ses bras, comme pour retenir un reste de
chaleur.
Et par les six autres sentiers , six autres ombres
successivement arrivèrent au pied du rocher.
Et chacune d'elles , grelottant et se serrant avec ses
bras, s'assit sur la pierre humide et verte.
Et elles étoient là silencieuses, et courbées sous le
poids d'une incompréhensible angoisse.
Et leur silence dura long-temps , je ne sais com-
bien de temps , car jamais le soleil ne se lève sur cette
plaine : on n'y connoît ni soir ni matin. Les gouttes
d'eau noirâtre y mesurent seules , en tombant , une
durée monotone, obscure, pesante, éternelle.
Et cela étoit si horrible à voir, que, si Dieu ne m'a-
voit fortifié , je n^aurois pu en soutenir la vue.
Et, après une sorte de frissonnement convulsif,
une des ombres , soulevant sa tête, fit entendre un son
comme le son rauque et sec du vent qui bruit dans un
squelette.
Et le rocher renvoya cette parole à mon oreille :
Le Christ a vaincu : maudit soit-il !
Et les six autres ombres tressaillirent; et toutes
ensemble soulevant la tête , le même blasphème sortit
de leur sein :
Le Christ a vaincu : maudit soit-il !
Et aussitôt elles furent saisies d'un tremblement plus
PAROLES d'un CIVOYÂNT. 55
fort, le brouillard s'épaissit , et, pendant un moment,
Teau noirâtre cessa de couler.
Et les sept ombres avoient plié de nouveau sous le
poids de leur angoisse secrète , et il y eut un second si-
lence plus long que le premier.
Ensuite une d'elles , sans se lever de sa pierre , im-
mobile et penchée dit aux autres :
Il vous est donc advenu ainsi qu'à moi. Que nous
ont servi tous nos conseils?
Et une autre reprit : La foi et la pensée ont brisé les
chaînes des peuples ; la foi et la pensée ont affranchi
la terre.
Et une autre dit : Nous voulions diviser les hommes,
et notre oppression les a unis contre nous.
Et une autre : Nous avons versé le sang , et ce sang
est retombé sur nos têtes.
Et une autre .-Nous avons semé la corruption, et
elle a germé en nous , et elle a dévoré nos os.
Et une autre : Nous avons cru étouffer la Liberté ,
et son souffle a desséché notre pouvoir jusqu'en sa
racine.
Alors la septième ombre :
Le Christ a vaincu : maudit soit-il î
Et tous d'une seule voix répondirent :
Le Christ a vaincu : maudit soit-il !
Et je vis une main qui s'avançoit ; elle trempa le
doigt dans l'eau noirâtre dont les gouttes mesurent en
tombant la durée éternelle , en marqua au front les
sept ombres , et ce fut pour jamais.
XV
Vous n'avez qu'un jour à passer sur la terre ; faites
en sorte de le passer en paix.
La paix est le fruit de l'amour ; car pour vivre en
paix il faut savoir supporter bien des choses.
Nul n'est parfait , tous ont leurs défauts ; chaque
homme pèse sur les autres, et l'amour seul rend ce
oids léger.
Si vous ne pouvez supporter vos frères y comment
vos frères vous supporteront-ils?
Il est écrit du fils de Marie : Comme il avoit aimé
les siens qui étoient dans le monde, il les aima jus-
qu'à la fin.
Aimez donc vos frères qui sont dans le monde , et
aimez-les jusqu'à la fin.
L'amour est infatigable, il ne se lasse jamais.
58 PAROLES d'un croyant.
L'amour est inépuisable, il vit et renaît de lui-même ;
et plus il s'épanche, plus il surabonde.
Qui s'aime plus que son frère n'est pas digne du
Christ, mort pour ses frères. Avez-vous donné vos
biens, donnez encore votre vie, et l'amour vous ren-
dra tout.
Je vous le dis en vérité, celui qui aime, son cœur
est un paradis sur la terre. Il a Dieu en soi , car Dieu
est amour.
L'homme vicieux n'aime point, il convoite : il a
faim et soif de tout; son œil, tel que l'œil du serpent,
fascine et attire, mais pour dévorer.
L'amour repose au fond des âmes pures , comme
une goutte de rosée dans le calice d'une fleur.
Oh ! si vous saviez ce que c'est qu'aimer î
Vous dites que vousr aimez, et beaucoup de vos
frères manquent de pain pour soutenir leur vie , de
vêtemens pour couvrir leurs membres nus, d'un toit
pour s'abriter, d'une poignée de paille pour dormir
dessus, tandis que vous avez toutes choses en abon-
dance.
Vous dites que vous aimez , et il y a , en grand
nombre, des malades qui languissent, privés de secours,
sur leur pauvre couche ; des malheureux qui pleurent
sans que personne pleure avec eux ; des petits enfans
qui s'en vont , tout transis de froid , de porte en porte
demander aux riches une miette de leur table , et qui
ne l'obtiennent pas.
Vous dites que vous aimez vos frères : et que feriez-
vous donc si vous les haïssiez ?
PAROLES d'un croyant. 59
Et moi je vous le dis, quiconque, le pouvant, ne
soulage pas son frère qui souffre , est l'ennemi de son
frère; et quiconque , le pouvant, ne nourrit pas son
frère qui a faim , est son meurtrier.
XVI.
11 se rencontre des hommes qui n'aiment point
Dieu, et qui ne le craignent point : fuyez-les, car il
sort d'eux une vapeur de malédiction.
Fuyez Timpie, car son haleine tue; mais ne le
haïssez pas , car qui sait si déjà Dieu n'a pas changé
son cœur?
L'homme qui, même de bonne foi, dit : Je ne
crois point , se trompe souvent. Il y a bien avant dans
l'âme, jusqu'au fond, une racine de foi qui ne sèche
point.
La parole qui nie Dieu brûle les lèvres sur lesquelles
elle passe , et la bouche qui s'ouvre pour blasphémer
est un soupirail de l'enfer.
L'impie est seul dans l'univers. Toutes les créatures
louent Dieu, tout ce qui sent le bénit, tout ce qui
62 PAROLES d'un croyant.
pense Tadore; Tastre du jour et ceux de la nuit le
chantent dans leur langue mystérieuse.
Il a écrit au firmament son nom trois fois saint.
Gloire à Dieu dans les hauteurs des cieux !
Il l'a écrit aussi dansle cœur de l'homme, et l'homme
hon l'y conserve avec amour ; mais d'autres tâchent
de l'effacer.
Paix sur la terre aux hommes dont la volonté est
bonne !
Leur sommeil est doux ; et leur mort est encore
plus douce, car ils savent qu'ils retournent vers leur
père.
Comme le pauvre laboureur, au déclin du jour,
quitte les champs , regagne sa chaumière , et , assis
devant la porte , oublie ses fatigues en regardant le
ciel; ainsi, quand le soir se fait , l'homme d'espérance
regagne avec joie la maison paternelle, et , assis sur
le seuil , oublie les travaux de l'exil dans les visions
de l'éternité.
XVII
Deux hommes étoient voisins, et chacun d'eux
avoit une femme et plusieurs petits enfans, et son
seul travail pour les faire vivre.
Et l'un de ces deux hommes s'inquiétoit en lui-
même, disant : Si je meurs, ou que je tomhe malade,
que deviendront ma femme et mes enfans?
Et cette pensée ne le quittoit point , et elle rongeoit
son cœur comme un ver ronge le fruit où il est
caché.
Or bien que la même pensée fût venue également
à l'autre père , il ne s'y étoit point arrêté ; car , disoit-
il, Dieu, qui connoît toutes ses créattires et qui veille
sur elles , veillera aussi sur moi , et sur ma femme, et
sur mes enfans.
Et celui-ci vivoit tranquille , tandis que le premier
04 PAROLES d'u\ croyant.
ne goûtoit pas un instant de repos ni de joie intérieu-
rement.
Un jour qu'il travailloit aux champs, triste et
abattu à cause de sa crainte , il vit quelques oiseaux
entrer dans un buisson, en sortir, et puis bientôt y
revenir encore.
Et, s'étant approché, il vit deux nids posés côte à
côte, et dans chacun plusieurs petits nouvellement
éclos et encore sans plumes.
Et quand il fut retourné à son travail , de temps en
temps il levoit les yeux , et regardoit ces oiseaux ,
qui alloient et venoient portant la nourriture à leurs
petits.
Or voilà qu'au moment où l'une des mères renlroit
avec sa becquée , un vautour la saisit, l'enlève, et la
pauvre mère se débattant vainement sous sa serre
jetoit des cris perçans.
A cette vue, l'homme qui travailloit sentit son âme
plus troublée qu'auparavant : car, pensoit-il, la mort de
la mère , c'est la mort des enfans. Les miens n'ont
que moi non plus. Que deviendront-ils si je leur
manque?
Et tout le jour il fut sombre et triste , et la nuit il
ne dormit point.
Le lendemain , de retour aux champs , il se dit :
Je veux voir les petits de cette pauvre mère : plu-
sieurs sans doute ont déjà péri. Et il s'achemina vers
le buisson.
Et regardant, il vit les petits bien portans ; pas un
ne sembloit avoir pâti.
PAROÎ.ES D UN CROYANT. 65
Et ceci rayant étonné , il se cacha pour observer ce
qui se passer oit.
Et après un peu de temps , il entendit un léger cri ,
et il aperçut la seconde mère rapportant en hâte la
nourriture qu'elle avoifc recueillie , et elle la distribua
à tous les petits indistinctement , et il j en eut pour
tous, et les orphelins ne furent point délaissés dans leur
misère.
Et le père qui s'étoit défié de la Providence , ra-
conta le soir à l'autre père ce qu'il avoit vu.
Et celui-ci dit : Pourquoi s'inquiéter? Jamais Dieu
n'abandonne les siens. Son amour a des secrets que
nous ne connoissons point. Croyons, espérons, ai-
mons, et poursuivons notre route en paix.
Si je meurs avant vous , vous serez le père de mes
enfans ; si vous mourez avant moi , je serai le père des
vôtres.
Et si, l'un et l'autre, nous mourons avant qu'ils
soient en âge de pourvoir eux-mêmes à leurs néces-
sités , ils auront pour père le Père qui est dans les
cieux.
TOME 1 1 .
XVIIL
Quand vous avez prié , ne sentez-vous pas votre
coeur plus léger, et votre âme plus contente ?
La prière rend l'affliction moins douloureuse , et la
joie plus pure : elle mêle à l'une je ne sais quoi de
fortifiant et de doux, et à l'autre un parfum cé'-
leste.
Que faites-vous sur la terre , et n'avez-vous rien à
demander à celui qui vous y a mis?
Vous êtes un voyageur qui cherche la patrie. Ne
marchez point la tête baissée : il faut lever les yeux
pour reconnoître sa route.
Votre patrie , c'est le ciel; et quand vous regardez
le ciel, est-ce qu'en vous il ne se remue rien? est-
ce que nul désir ne vous presse? ou ce désir est-il
muet?
68 PAROLES d'un croyant.
Il en est qui disent : A quoi bon prier ? Dieu
est trop au-dessus de nous pour écouter de si chétives
créatures.
Et qui donc a fait ces créatures chétives ; qui leur
a donné le sentiment, et la pensée, et la parole , si
ce n'est Dieu ?
Et s'il a été si bon envers elles , étoit-ce pour les
délaisser ensuite et les repousser loin de lui?
En vérité , je vous le dis , quiconque dit dans
son cœur que Dieu méprise ses œuvres, blasphème
Dieu.
Il en est d'autres qui disent : A quoi bon prier ?
Dieu ne sait-il pas mieux que nous ce dont nous avons
besoin?
Dieu sait mieux que vous ce dont vous avez besoin,
et c'est pour cela qu'il veut que vous le lui demandiez :
car Dieu est lui-même votre premier besoin ; et prier
Dieu , c'est commencer à posséder Dieu.
Le père connoît les besoins de son fds ; faut-il à
cause de cela que le fils n'ait jamais une parole de de-
mande et d'action de grâces pour son père ?
Quand les animaux souffrent , quand ils craignent,
ou quand ils ont faim, ils poussent des cris plaintifs.
Ces cris sont la p-ière qu'ils adressent à Dieu , et Dieu
l'écoute. L'homme seroit-il donc dans la création le
seul être dont la voix ne dût jamais monter à l'oreille
du Créateur?
Il passe quelquefois sur les campagnes un vent qui
dessèche les plantes, et alors on voit leurs tiges flé-
tries pencher vers la terre ; mais, humectées par la ro-
PAROLES d'un croyant. 69
sée , elles reprennent leur fraîcheur , et relèvent leur
tête languissante.
Il y a toujours des vents Lrùlans qui passent sur
l'âme de l'homme, et la dessèchent. La prière est la
rosée qui la rafraîchit.
XIX.
Vous n'avez qu'un père , qui est Dieu , et qu'un
maître, qui est le Christ.
Quand donc on vous dira de ceux qui possèdent
sur la terre une grande puissance : Voilà vos maîtres ,
ne le croyez point. S'ils sont justes, ce sont vos ser-
viteurs ; s'ils ne le sont pas , ce sont vos tyrans.
Tous naissent égaux : nul , en venant au monde ,
n'apporte avec lui le droit de commander.
J'ai vu dans un berceau un enfant criant et bavant,
et autour de lui étoient des vieillards qui lui disoient ,
Seigneur^ et qui, s' agenouillant , l'adoroient. Et j'ai
compris toute la misère de l'homme.
C'est le péché qui a fait les princes ; parce qu'au
lieu de s'aimer et de s'aider comme des frères,
les hommes ont commencé à se nuire les uns aux
autres.
72 PAROLES d'un croyant.
Alors parmi eux ils en choisirent un ou plusieurs,
qu'ils crojoient les plus justes , afin de protéger les
bons contre les médians , et que le foible pût vivre en
paix.
Et le pouvoir qu'ils exerçoient étoit un pouvoir lé-
gitime ., car c'étoit le pouvoir de Dieu qui veut que la
justice règne , et le pouvoir du peuple qui les avoit
élus.
Et c'est pourquoi chacun étoit tenu en conscience
de leur obéir.
Mais il s'en trouva aussi bientôt qui voulurent ré-
gner par eux-mêmes , comme s'ils eussent été d'une
nature plus élevée que celle de leurs frères.
Et le pouvoir de ceux-ci n'est pas légitime , car
c'est le pouvoir de Satan , et leur domination est celle
de l'orgueil et de la convoitise.
Et c'est pourquoi, lorsqu'on n'a pas à craindre
qu^il en résulte plus de mal , chacun peut et quelque-
fois doit en conscience leur résister.
Dans la balance du droit éternel, votre volonté
pèse plus que la volonté des rois : car ce sont les
peuples qui font les rois , et les rois sont faits pour
les peuples , et les peuples ne sont pas faits pour les
rois.
Le père céleste n'a point formé les membres de ses
enfans pour qu'ils fussent brisés par des fers^ ni
leur âme pour qu'elle fût meurtrie par la servi-
tude. '
11 les a unis en familles , et toutes les familles sont
sœurs; il les a unis en nations, et toutes les nations
PAROLES d'un croyant. 73
sont sœurs : et quiconque sépare les familles des fa-
milles, les nations des nations, divise ce que Dieu a
uni ; il fait l'œuvre de Satan.
Et ce qui unit les familles aux familles , les nations
aux nations , c'est premièrement la loi de Dieu , la loi
de justice et de charité, et ensuite la loi de liberté ,
qui est aussi la loi de Dieu.
Car sans la liberté quelle union existeroît-il entre
les hommes ? Ils seroient unis comme le cheval est uni
à celui qui le monte , comme le fouet du maître à la
peau de l'esclave.
Si donc quelqu'un vient et dit : Vous êtes à moi ;
répondez : Non ; nous sommes à Dieu , qui est notre
père , et au Christ, qui est notre seul maître.
XX.
Ne vous laissez pas tromper par de vaines paroles.
Plusieurs chercherout à vous persuader que vous êtes
vraiment libres, parce qu'ils auront écrit sur une
feuille de papier le mot de liberté _, et l'auront affiché à
tous les carrefours.
La liberté n'est pas un placard qu'on lit au coin de
la rue. Elle est une puissance vivante qu'on sent en
soi, et autour de soi; le génie protecteur du foyer do-
mestique, la garantie des droits sociaux, et le pre-
mier de ces droits.
L'oppresseur qui se couvre de son nom est le pire
des oppresseurs. Il joint le mensonge à la tyrannie,,
et à l'injustice la profanation ; car le nom de la Li-
berté est saint.
Gardez - vous donc de ceux qui disent : Li-
76 PAROLES d'un croyant.
berté, liberté, et qui la détruisent par leurs œuvres.
Est-ce vous qui choisissez ceux qui vous gouvernent,
qui vous commandent de faire ceci et de ne pas faire
cela, qui imposent vos biens, votre industrie, votre
travail? Et si ce n'est pas vous, comment êtes-vous
libres?
Pouvez-vous disposer de vos enfans comme vous
l'entendez , confier à qui vous plaît le soin de les in-
struire et de former leurs mœurs? Et si vous ne le
pouvez pas, comment êtes-vous libres?
Les oiseaux du ciel et les insectes mêmes s'assem-
blent pour ^aire en commun ce qu'aucun d'eux ne
pourroit faire seul. Pouvez-vous vous assembler pour
traiter ensemble de vos intérêts, pour défendre vos
droits, pour obtenir quelque soulagement à vos maux?
Et si vous ne le pouvez pas, comment êtes-vous
libres?
Pouvez-vous aller d'un lieu à un autre si on ne
vous le permet , user des fruits de la terre et des pro-
ductions de votre travail , tremper votre doigt dans
l'eau de la mer et en laisser tomber une goutte dans le
pauvre vase de terre où cuisent vos alimens, sans
vous exposer à payer l'amende et à être traînés en
prison ? Et si vous ne le pouvez pas , comment êtes-
vous libres?
Pouvez-vous, en vous couchant le soir, vous ré-
pondre qu'on ne viendra point, durant votre sommeil,
fouiller les lieux les plus secrets de votre maison ,
vous arracher du sein de votre famille et vous jeter au
fond d'un cachot , parce que le pouvoir, dans sa peur,
PAROLES D UN CROYANT. 77
se sera défié de vous? Et si vous ne le pouvez pas,
comment êtes-vous libres?
La liberté luira sur vous, quand, à force de cou-
rage et de persévérance , vous vous serez affrancbis
de toutes ces servitudes.
La liberté luira sur vous, quand vous aurez dit au
fond de votre âme : Nous voulons être libres; quand,
pour le devenir , vous serez prêts à sacrifier tout et à
tout souffrir.
La liberté luira sur vous lorsqu'au pied de la
croix sur laquelle le Christ mourut pour vous , vous
aurez juré de mourir les uns pour les autres.
XXI.
Le peuple est incapable d'entendre ses intérêts ; on
doit, pour son bien , le tenir toujours en tutelle. N'est-
ce pas à ceux qui ont des lunaières de conduire ceux
qui manquent de lumières?
Ainsi parlent une foule d'hypocrites qui veulent
faire les affaires du peuple , afin de s'engraisser de la
substance du peuple.
Vous êtes incapables, disent-ils, d'entendre vos in-
térêts : et sur cela, ils ne vous permettront pas
même de disposer de ce qui est à vous pour un objet
que vous jugerez utile ; et ils en disposeront , contre
votre gré , pour un autre objet qui vous déplaît et
vous répugne.
Vous êtes incapables d'administrer une petite pro-
priété commune , incapables de savoir ce qui vous est
80 PAROLES d'un croyant.
bon ou mauvais , de connoître vos besoins , et d y
pourvoir : et sur cela, on vous enverra des hommes
bien payés , à vos dépens , qui géreront vos biens à
leur fantaisie , vous empêcheront de faire ce que vous
voudrez , et vous forceront de faire ce que vous ne
voudrez pas.
Vous êtes incapables de discerner quelle éducation
il est convenable de donner à vos enfans : et par ten-
dresse pour vos enfans, on les jettera dans des cloaques
d'impiété et de mauvaises mœurs ; à moins que vous
n'aimiez mieux qu'ils demeurent privés de toute es-
pèce d'instruction.
Vous êtes incapables de juger si vous pouvez, vous
et votre famille, subsister avec le salaire qu'on vous
accorde pour votre travail : et l'on vous défendra,
sous des peines sévères , de vous concerter ensemble
pour obtenir une augmentation de ce salaire, afin
que vous puissiez vivre , vous , vos femmes et vos en-
fans.
Si ce que dit cette race hypocrite et avide étoit vrai,
vous seriez bien au-dessous de la brute ; car la brute
sait tout ce qu'on affirme que vous ne savez pas , et elle
n'a besoin que de l'instinct pour le savoir.
Dieu ne vous a pas faits pour être le troupeau de
quelques autres hommes. Il vous a faits pour vivre li-
brement en société comme des frères. Or un frère n'a
rien à commander à son frère. Les frères se lient entre
eux par des conventions mutuelles, et ces conventions
c'est la loi, et la loi doit être respectée , et tous doivent
s'unir pour empêcher qu'on ne la viole , parce qu'elle
PAROLES d'un CROTANT. 81
est la sauvegarde de tous, la volonté et l'intérêt de
tous.
Soyez hommes : nul n'est assez puissant pour vous
atteler au joug malgré vous ; mais vous pouvez passer
la tête dans le collier, si vous le voulez.
Il y a des animaux stupides qu'on enferme dans des
étables, qu'on nourrit pour le travail, et puis, lors-
qu'ils vieillissent , qu'on engraisse pour manger leur
chair.
Il y en a d'autres qui vivent dans les champs en li-
berté, qu'on ne peut plier à la servitude, qui ne se
laissent point séduire par des caresses trompeuses, ni
vaincre par des menaces et de mauvais traitemens.
Les hommes courageux ressemblent à ceux-ci : les
lâches sont comme les premiers.
TOME 11.
XXII.
Comprenez bien comment on se rend libre.
Pour être libre, il fiiut avant tout aimer Dieu : car
si vous aimez Dieu , vous ferez sa volonté ; et la vo-
lonté de Dieu est la justice et la charité, sans les-
quelles point de liberté.
Lorsque, par violence ou par ruse, on prend ce
qui est à autrui; lorsqu'on l'attaque dans sa personne ;
lorsqu'en chose licite on rempêche d'agir comme il
veut, oii qu'on le force d'agir comme il ne veut pas;
lorsqu'on viole son droit d'une manière quelconque ,
qu'est-ce que cela? Une injustice. C'est donc l'injus-
tice qui détruit la liberté.
Si chacun n'aimoit que soi et ne songeôit qu'à soi,
sans venir au secours des autres, le pauvre seroit
obligé souvent de dérober ce qui est à autrui, pour
vivre et faire vivre les siens ; le foible seroit opprimé
6.
84 PAROLES d'un croyant.
par un plus fort , et celui-ci par un autre encore plus
fort ; l'injustice régneroit partout. C'est donc la cha-
rité qui conserve la liberté.
Aimez Dieu plus que toutes choses, et le prochain
comme vous-même , et la servitude disparoîtra de la
terre.
Cependant ceux qui profitent de la servitude de
leurs frères mettront tout en œuvre pour la pro-
longer. Ils emploieront pour cela le mensonge et la
force.
Ils diront que la domination arbitraire de quelques
uns et l'esclavage de tous les autres est l'ordre établi
de Dieu; et pour conserver leur tyrannie, ils ne crain-
dront point de blasphémer la Providence.
Répondez-leur que leur Dieu à eux est Satan ,
l'ennemi de la race humaine , et que le vôtre est celui
qui a vaincu Satan.
Après cela, ils déchaîneront contre vous leurs sa-
tellites ; ils feront bâtir des prisons sans nombre pour
vous y enfermer , ils vous poursuivront avec le fer et
le feu , ils vous tourmenteront et répandront votre
sang comme l'eau des fontaines.
Si donc vous n'êtes pas résolus à combattre sans
relâche, atout supporter sans fléchir, à ne jamais
vous lasser, à ne céder jamais, gardez vos fers et re-
noncez à une liberté dont vous n'êtes pas dignes.
La liberté est comme le royaume de Dieu; elle
souffre violence, et les violens la ravissent.
Et la violence qui vous mettra en possession de la
liberté , n'est pas la violence féroce des voleurs et des
PAROLES d'UxN croyant. 85
brigands, l'injustice, la vengeance, la cruauté; mais
une volonté forte , inflexible , un courage calme et
généreux.
La cause la plus sainte se change en une cause
impie, exécrable, quand on emploie le crime pour la
soutenir. D'esclave l'homme de crime peut devenir
tyran, mais jamais il ne devient libre.
XXIII.
Seigneur , nous crions vers vaus du fond de notre
misère.
Comme les animaux qui manquent de pâture pour
donner à leurs petits ,
Nous crions vers vous , Seigneur.
Comme la brebis à qui on enlève son agneau,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme la colombe que saisit le vautour ,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme la gazelle sous la griffe du tigre ,
Nous crions vers vous , Seigneur.
Comme le taureau épuisé de fatigue et ensanglanté
par l'aiguillon ,
Nous crions vers vous , Seigneur.
Comme l'oiseau blessé que le chien poursuit ,
Nous crions vers vous, Seigneur.
88 PAROLES d'un croyant.
Comme l'hirondelle tombée de lassitude en tra-
versant les mers , et se débattant sur la vague ,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme des voyageurs égarés dans un désert brû-
lant et sans eau ,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme des naufragés sur une côte stérile ,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme celui qui , à l'heure où la nuit se fait, ren-
contre près d'un cimetière un spectre hideux ,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme le père à qui on ravit le morceau de pain
qu'il portoit à sesenfans affamés^
Nous crions vers vou^, Seigneur.
Comme le prisonnier que le puissant injuste a jeté
dans un cachot humide et ténébreux,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme l'esclave déchiré par le fouet du maître ,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme l'innocent qu'on mène au supplice ,
Nous crions vers vous. Seigneur.
Comme le peuple d'Israël dans la terre de servi-
tude ,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme les descendans de Jacob dont le roi d'Egypte
faisoit noyer dans le Nil les fils premiers-nés.
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme les douze tribus dont les oppresseurs aug-
mentoient tous les jours les travaux, en retranchant
chaque jour quelque chose de leur nourriture ,
PAROLES d'un croyant. 89
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme toutes les nations de la terre avant qu'eût
lui l'aurore de la délivrance ,
Nous crions vers vous , Seigneur.
Comme le Christ sur la croix, lorsqu'il dit : Mon
Père, mon Père, pourquoi m'avez-vous délaissé?
Nous crions vers vous. Seigneur.
Père ! vous n'avez point délaissé votre Fils, votre
Christ, si ce n'est en apparence et pour un moment:
vous ne délaisserez point non plus à jamais les frères
du Christ. Son divin sang, qui les a rachetés de l'escla-
vage du prince de ce monde, les rachètera aussi de
l'esclavage des ministres du prince de ce monde.
\oyez leurs pieds et leurs mains percés, leur côté
ouvert , leur tète couverte de plaies sanglantes. Sous
la terre que vous leur aviez donnée pour héritage, on
leur a creusé un vaste sépulcre, et on les y a jetés pêle-
mêle , et on en a scellé la pierre d'un sceau sur le-
quel on a, par moquerie , gravé votre saint nom. Et
ainsi. Seigneur, ils sont là gisans; mais ils n'y se-
ront pas éternellement. Encore trois jours, et le sceau
sacrilège sera brisé, et la pierre sera brisée, et ceux
qui dorment se réveilleront; et le règne du Christ,
qui est justice et charité, et paix et joie dans l'Esprit
saint, commencera. Ainsi soit-il !
XXIV.
Tout ce qui avrne dans le monde a son signe qui
le précède.
Lorsque Je soleil est près de se lever , T horizon se
colore de mille nuances , et l'orient paroît tout en feu.
]jorsque la tempête vient, on entend sur le rivage
un sourd bruissement, et les flots s'agitent comme
d'eux-mêmes.
Les innombxables pensées diverses qui se croisent
et se mêlent à TLorizon du monde spirituel , sont le
signe qui annonce le lever du soleil des intelligences.
Le murmure confus et le mouvement intérieur des*
peuples en émoi sont le signe précurseur de la tem-
pête qui passera bientôt sur les nations tremblantes.
Tenez-vous prêts, car les temps approchent.
En ce jour-là il j aura *le grandes terreurs, et des
92 PAROLES d'un croyant.
cris tels qu'on n'en a point entendu depuis les jours
du déluge.
Les rois hurleront sur leurs trônes; ils chercheront
à retenir avec les deux mains leurs couronnes em-
portées par les vents, et ils seront halayésavec elles.
Les riches et les puissans sortiront nus de leurs
palais, de peur d'être ensevelis sous les ruines.
On les verra , errans sur les chemins , demander
aux passans quelques haillons pour couvrir leur nu-
dité , un peu de pain noir pour apaiser leur faim , et
je ne sais s'ils l'obtiendront.
Et il y aura des hommes qui seront saisis de la soif
du sang, et qui adoreront la mort, et qui voudront
la faire adorer.
Et la mort étendra sa main de squelette comme
pour les hénir, et cette bénédiction descendra sur
leur cœur, et il cessera de battre.
Et les savans se troubleront dans leur science , et
elle leur apparoîlra comme un petit point noir, quand
se lèvera le soleil des inteUigences.
Et à mesure qu'il montera, sa chaleur fondra les
nuages amoncelés par la tempête; et ils ne seront plus
qu'une légère vapeur, qu'un vent doux chassera vers
le couchant.
Jamais le ciel n'aura été aussi serein, ni la terre
aussi verte et aussi féconde.
Et au lieu du foible crépuscule que nous appelons
jour, une lumière vive et pure rayonnera d'en-haut
comme un reflet de la face de Dieu.
Et les hommes se regarderont à cette lumière, et
PAROLES d'un croyant. 93
ils diront : Nous ne connoissions ni nous ni les autres ;
nous ne savions pas ce que c'est que l'homme. A pré-
sent, nous le savons.
Et chacun s'aimera dans son frère , et se tiendra
heureux de le servir; et il n'y aura ni petits ni grands,
à cause de l'amour qui égale tout, et toutes les fa-
milles ne seront qu'une famille , et toutes les nations
qu'une nation.
Ceci est le sens des lettres mystérieuses que les Juifs
aveugles attachèrent à la croix du Christ.
XXV
C'étoil une nuit d'hiver. Le vent souffloit au de-
hors, et la neige Lîanchissoil les toits.
Sous un de ces toits, dans une chambre étroite,
étoient assises, travaillant de leurs mains , une femme
à cheveux blancs et une jeune fille.
Et de temps en temps la vieille femme réchauffoit
à un petit brasier ses mains pâles. Une lampe d'argile
éclairoit cette pauvre demeure ; et un rayon de la
lampe venoit expirer sur une imagé de la Vierge, sus-
pendue au mur.
Et la jeune fille levant les yeux regarda eh silence,
pendant quelques momens , la femme à cheveux
blancs; puis elle lui dit : Ma mère, vous n'avez pas
été toujours dans ce dénuement...
Et il y avoil dans sa ^ oix une douceur et une (en-
dresse inexprimables.
96 PAROLES d'un croyant.
Et la femme à cheveux blancs répondit : Ma fille ,
Dieu est le maître : ce qu'il fait est bien fait.
Ayant dit ces mots , elle se tut un peu de temps ;
ensuite elle reprit :
Quand je perdis votre père , ce fut une douleur que
je crus sans consolation : cependant, vous me restiez;
mais je ne sentois qu'une chose alors.
Depuis, j'ai pensé que s'il vivoit, et qu'il nous vît en
cette détresse , son âme se briseroit ; et j'ai reconnu
que Dieu avoit été bon envers lui.
La jeune fille ne répondit rien , mais elle baissa la
tète ; et quelques larmes, qu'elle s'efforçoit de ca-
cher, tombèrent sur la toile qu'elle tenoit entre ses
mains.
La mère ajouta : Dieu, qui a été bon envers lui,
a été bon aussi envers nous. De quoi avons-nous
manqué , tandis que tant d'autres manquent de tout?
Il est vrai qu'il a fallu nous habituer à peu, et, ce
peu , le gagner par notre travail ; mais ce peu ne
suffit-il pas? et tous n'ont-ils pas été dès le commen-
cement condamnés à vivre de leur travail?
Dieu, dans sa bonté, nous a donné le pain de chaque
jour ; et combien ne l'ont pas ! un abri , et combien
ne savent où se retirer !
Il vous a, ma fille, donnée à moi : de quoi me
plaindrois-je?
A ces dernières paroles -, la jeune fille tout émue
tomba aux genoux de sa mère, prit ses mains, les
baisa et se pencha sur son sein en pleurant.
Et la mère , faisant un effort pour élever la voix :
PAROLES d'un croyant. 97
Ma fille, (lit-elle, le bonheur n'est pas de posséder
beaucoup, mais d'espérer et d'aimer beaucoup.
Notre espérance n'est pas ici-bas , ni notre amour
non plus; ou s'il y est, ce n'est qu'en passant.
Après Dieu , vous m'êtes tout en ce monde ; mais
ce monde s'évanouit comme un songe, et c'est pour-
quoi mon amour s^ élève avec vous vers un autre
monde.
Lorsque je vous portois dans mon sein, un jour je
priai avec plus d'ardeur la Vierge-Marie ; et elle
m'apparut pendant mon sommeil, et il me sembloit
qu'avec un sourire céleste elle me présentoit un petit
enfant.
Et je pris l'enfant qu'elle me présentoit ; et lorsque
je le tins dans mes bras , la vierge-mère posa sur sa
tête une couronne de roses blanches :
Peu de mois après vous naquîtes, et la douce vision
étoit toujours devant mes yeux.
Ce disant , la femme aux cheveux blancs tressaillit
et serra sur son cœur la jeune fille.
A quelque temps de là une âme sainte vit deux
formes lumineuses monter vers le ciel, et une troupe
d'anges les accompagnoit, et l'air retentissoit de leurs
chants d'allégresse.
TOME 11,
XXVI
Ce que vos yeux voient , ce que touchent vos
mains, ce ne sont que des ombres, et le son qui frappe
votre oreille n'est qu'un grossier écho de la voix in-
time et mystérieuse qui adore, et prie, et gémit au
sein de la création.
Car toute créature gémit, toute créature est dans
le travail de l'enfantement, et s'efforce de naître à la
vie véritable , de passer des ténèbres à la lumière , de
la région des apparences à celle des réalités.
Ce soleil si brillant , si beau , n'est que le vêtement,
l'emblème obscur du vrai soleil qui éclaire et échauffe
les âmes.
Cette terre si riche, si verdoyante, n'est que le
pâle suaire de la nature : car la nature , déchue aussi,
est descendue comme l'homme dans le tombeau ; mais
comme lui elle en sortira.
_ 1. ■
100 PAROLES d'un croyant.
Sous cette enveloppe épaisse du corps, vous res-
semblez à un voyageur qui , la nuit dans sa tente ,
voit ou croit voir des fantômes passer.
Le monde réel est voilé pour vous. Celui qui se
retire au fond de lui-même, l'y entrevoit comme
dans le lointain. De secrètes puissances qui som-
meillent en lui, se réveillent un moment, soulèvent un
coin du voile que le temps retient de sa main ridée ,
et l'œil intérieur est ravi des merveilles qu'il con-
temple.
Vous êtes assis au bord de l'océan des êtres , mais
vous ne pénétrez point dans ses profondeurs. Vous
marchez le soir le long de la mer, et vous ne voyez
qu'un peu d'écume que le flot jette sur le rivage.
A quoi vous comparerai-je encore?
Vous êtes comme l'enfant dans le sein de sa mère ,
attendant l'heure de sa naissance ; comme l'insecte
ailé dans le ver qui rampe , aspirant à sortir de cette
prison terrestre pour prendre votre essor vers les
cieux.
xxvir
Qui est-ce qui se pressoit autour du Christ pour
entendre sa parole? Le peuple.
Qui est-ce qui le suivoit dens la montagne et les
lieux déserts pour écouter ses enseignemens ? Le
peuple.
Qui vouloit le choisir pour roi? Le peuple.
Qui étendoit ses vêtemens et jetoit devant lui des
palmes en criant Hosannah , lors de son entrée à
Jérusalem ? Le peuple.
Qui est-ce qui se scandalisoit à cause des malades
qu'il guérissoit le jour du sahbat? Les scribes et les
pharisiens.
Qui l'interrgeoit insidieusement et lui tendoit des
pièges pour le perdre? Les scribes et les pharisiens.
Qui disoit de lui : Il est possédé? qui Tappeloit
102 PAROLES d'un croyant.
un homme de bonne chère et aimant le plaisir? Les
scribes et les pharisiens.
Qui le traitoit de séditieux et de blasphémateur?
qui se ligua pour le faire mourir ? qui le crucifia sur le
Calvaire entre deux voleurs?
Les scribes et les pharisiens, les docteurs de la loi, le
roi Hérode et ses courtisans , le gouverneur romain
et les princes des prêtres.
Leur astuce hypocrite trompa le peuple même. Ils
le poussèrent à demander la mort de celui qui Tavoit
nourri dans le désert avec septs pains, qui rendoit aux
infirmes la santé, la vue aux aveugles, l'ouïe aux
sourds , et aux perclus l'usage de leurs membres.
Mais Jésus , voyant qu'on avoit séduit ce peuple
comme le serpent séduisit la femme , pria son Père ,
disant : Mon Père, pardonnez-leur ; car ils ne savent
pas ce qu'ils font.
Et cependant , depuis dix-huit siècles , le Père ne
leur a pas encore pardonné , et ils traînent leur sup-
plice par toute la terre , et par toute la terre l'esclave
est contraint de se baisser pour les voir.
La miséricorde du Christ est sans exclusion. Il est
venu dans ce monde pour sauver, non pas quelques
hommes , mais tous les hommes ; il a eu pour chacun
d'eux une goutte de sang.
Mais les petits, es foibles, les humbles, les pauvres,
tous ceux qui souffroient, il les aimoit d'un amour de
prédilection.
Son cœur battoit sur le cœur du peuple, et le cœur
du peuple battoit sur son. cœur.
PAROLES d'un croyant. 103
Et c'est là, sur le cœur du Christ, que les peuples
malades se raniment , et que les peuples opprimés re-
çoivent la force de s'affranchir.
Malheur à ceux qui s'éloignent de lui, qui le
renient! leur misère est irrémédiable, et leur servi-
tude éternelle.
XXVIII.
On a vu des temps où l'homme , en égorgeant
l'homme dont les croyances différoient des siennes^
se persuadoit offrir un sacrifice agréable à Dieu.
Ayez en abomination ces meurtres exécrables.
Comment le meurtre de l'homme pourroit-il plaire
à Dieu, qui a dit à l'homme : Tu ne tueras point?
Lorsque le sang de l'homme coule sur la terre
comme une offrande à Dieu , les démons accourent
pour le boire, et entrent dans celui qui Ta versé.
On ne commence à persécuter que quand on dés-
espère de convaincre ; et qui désespère de convaincre,
ou blasphème en lui-même la puissance de la vérité,
ou manque de confiance dans la vérité des doctrines^
qu'il annonce.
Quoi de plus insensé que de dire aux hommes :
Croyez ou mourez !
106 PAROLES d'un croyant.
La foi est fille du Verbe : elle pénètre dans les
cœurs avec la parole , et non avec le poignard.
Jésus passa en faisant le bien, attirant à lui par sa
bonté, et touchant par sa douceur les âmes les plus
dures.
Ses lèvres divines bénissoient et ne maudissoient
point , si ce n'est les hypocrites. Il ne choisit pas des
bourreaux pour apôtres.
11 disoit aux siens : Laissez croître ensemble , jus-
qu'à la moisson , le ion et le mauvais grain ; le père
de famille en fera la séparation sur l'aire.
Et à ceux qui le pressoient de faire descendre le feu
du ciel sur une ville incrédule : Vous ne savez pas de
quel esprit vous êtes.
L'esprit de Jésus est un esprit de paix , de miséri-
corde et d'amour.
Ceux qui persécutent en son nom , qui scrutent les
consciences avec l'épée, qui torturent le corps pour
convertir l'âme, qui font couler les pleurs au lieu de
les essuyer; ceux-là n'ont pas l'esprit de Jésus.
Malheur à qui profane l'Évangile , en le rendant
pour les hommes un objet de terreur! malheur à
qui écrit la bonne nouvelle sur une feuille san-
glante!
Ressouvenez-vous des catacombes.
En ce temps-là, on vous traînoit à l'échafaud, on
vous livroit aux bêtes féroces dans l'amphithéâtre pour
amuser la populace, on vous jetoit à milliers au fond
des mines et dans les prisons, on confisquoit vos biens,
on vous fouloit aux pieds comme la boue des places
PAROLES d'un croyant. 107
publiques; vous n'aviez, pour célébrer vos mystères
proscrits, d'autre asile que les entrailles de la terre.
Que disoient vos persécuteurs .^ Ils disoient que vous
propagiez des doctrines dangereuses ; que votre
secte, ainsi qu'ils l'appeloient, troubloit l'ordre et la
paix publique ; que , violateurs des lois et ennemis du
genre humain, vous ébranliez l'empire en ébranlant
la religion de l'empire.
Et dans cette détresse , sous cette oppression , que
demandiez-vous? la liberté. Vous réclamiez le droit
de n'obéir qu'à Dieu, de le servir et de Tadorer selon
votre conscience.
Lorsque, même en se trompant dans leur foi,
d^autres réclameront de vous ce droit sacré, respectez-
le en eux, comme vous demandiez que les païens
le respectassent en vous.
Respectez-le pour ne pas flétrir la mémoire de vos
confesseurs, et ne pas souiller les cendres de vos mar-
tyrs.
La persécution a deux tranchans ; elle blesse à
droite et à gauche.
Si vous ne vous souvenez plus des enseignemens du
Christ , ressouvenez-vous des catacombes.
XXIX
Gardez soigneusement en vos âmes la justice et la
charité , elles seront votre sauvegarde ; elles banni-
ront d'au milieu de vous les discordes et les dissen-
sions.
Ce qui produit les discordes et les dissensions, ce
qui engendre les procès qui scandalisent les gens de
bien et ruinent les familles , c'est premièrement l'in-
térêt sordide , la passion insatiable d'acquérir et de
posséder.
Combattez donc sans cesse en vous cette passion
que Satan y excite sans cesse.
Qu'emporterez -vous de toutes les richesses que
vous aurez amassées par de bonnes et de méchantes
voies? Peu suffit à l'homme qui vit si peu de temps.
Une autre cause de dissensions interminables, ce
sont les mauvaises lois.
110 PAROLES d'un croyant.
Or il n'y a guère que de mauvaises lois dans le
monde.
Quelle autre loi faut -il à celui qui a la loi du
Christ?
La loi du Christ est claire, elle est sainte , et il n'est
personne , s'il a cette loi dans le cœur, qui ne se juge
lui-même aisément.
Ecoutez ce qui m'a été dit :
Les enfans du Christ , s'ils ont entre eux quelques
différends, ne doivent pas les porter devant les tribu-
naux de ceux qui oppriment la terre et qui la corrom-
pent.
N'y a-t-il pas des vieillards parmi eux ; et ces
vieillards ne sont-ils pas leurs pères, connoissant la
justice et l'aimant?
Qu'ils aillent donc trouver un de ces vieillards, et
qu'ils lui disent : Mon père, nous n'avons pu nous ac-
corder moi et mon frère que voilà ; nous vous en
prions, jugez entre nous.
Et le vieillard écoutera les paroles de l'un et de
l'autre, et il jugera entre eux, et ayant jugé il les bé-
nira.
Et s'ils se soumettent à ce jugement, la bénédiction
demeurera sur eux : sinon , elle reviendra au vieillard
qui aura jugé selon la justice .
Il n'est rien que ne puissent ceux qui sont unis, soit
pour le bien, soit pour le mal. Le jour donc où vous
serez unis sera le jour de votre délivrance.
Lorsque les enfans d'Israël étoient opprimés dans
la terre d'Egypte, si, chacun d'eux, oubliant ses
PAROLES d'un croyant. 1 I î
frères, avoit voulu en sortir seul, pas un n'auroit
échappé ; ils sortirent tous ensemble , et nul ne les
arrêta.
Vous êtes aussi dans la terre d'Egypte, courbés
sous le sceptre de Pharaon et sous le fouet de ses exé-
cuteurs : criez vers le Seigneur votre Dieu, et puis
levez-vous et sortez ensemble.
XXX
Quand ia charité se fut refroidie et que l'injustice
eut commencé à croître sur la terre, Dieu dit à un de
ses serviteurs : Va de ma part trouver ce peuple , et
annonce-lui ce que tu verras; et ce que tu verras arri-
vera certainement, à moins que, quittant ses voies
mauvaises, il ne se repente et ne revienne à moi.
Et le serviteur de Dieu obéit à son commandement;
et s'étant revêtu d'un sac, et ayant répandu de la cen-
dre sur sa tête, il s'en alla vers cette multitude, et, éle-
vant la voix, il disoit :
Pourquoi irritez-vous le Seigneur pour votre perte?
quittez vos voies mauvaises ; repentez-vous et revenez
à lui.
Et les uns, écoutant ces paroles, en étoient touchés ;
et les autres s'en moquoient, disant : Qui est celui-ci
TOME 11. ^
114 PAROLES d'un croyant.
et que vient-il nous dire? Qui l'a chargé de nous re-
prendre? C'est un insensé.
Et voilà , l'Esprit de Dieu saisit le prophète , et le
temps s'ouvrit à ses yeux, et les siècles passèrent de-
vant lui.
Et tout-à-coup déchirant ses vêtemens : Ainsi, dit-il,
sera déchirée la famille d'Adam.
Les hommes d'iniquité ont mesuré la terre au cor-
deau; ils en ont compté les habitans ; comme on
compte le bétail, tête à tête.
Ils ont dit : Partageons-nous cela, et faisons-en une
monnoie à notre usage.
Et le partage s'est fait, et chacun a pris ce qui lui
étoit échu , et la terre et ses habitans sont devenus la
possession des hommes d'iniquité; et se consultant tous
ensemble , ils se sont demandé ; Combien vaut notre
possession ? et tous ensemble ont répondu : Trente
deniers.
Et ils ont commencé à trafiquer entre eux avec ces
trente deniers.
Il y a eu des achats, des ventes, des trocs; des
hommes pour de la terre, de la terre pour des hommes,
et de l'or pour appoint.
Et chacun a convoité la part de l'autre , et ils se
sont mis à s'entr'égorger pour se dépouiller mutuelle-
ment , et, avec le sang qui couloit , ils ont écrit sur un
morceau de papier : Droit ; et sur un autre : Gloire.
Seigneur, assez î assez !
En voilà deux qui jettent leurs crocs de fer sur un
peuple. Chacun en emporte son lambeau.
PAROLES d'un croyant. .115
Le glaive a passé et repassé. Entendez-vous ces cris
déchirans? ce sont les plaintes des jeunes épouses, et
les lamentations des mères.
Deux spectres se glissent dans l'ombre ; ils parcou-
rent les campagnes et les cités. L'un , décharné
comme un squelette , ronge un débris d'animal im-
monde; l'autre a sous l'aisselle une pustule noire, et
les chacals le suivent en hurlant.
Seigneur, Seigneur, votre courroux sera-t-il éter-
nel? votre bras ne s'étendra-t-il jamais que pour
frapper? Épargnez les pères à cause des enfans. Lais-
sez-vous attendrir aux pleurs de ces pauvres petites
créatures qui ne savent pas encore distinguer leur
main gauche de la droite.
Le monde s'élargit, la paix va renaître , il y aura
place pour tous.
Malheur ! malheur ! le sang déborde; il entoure la
terre comme une ceinture rouge.
Quel est ce vieillard qui parle de justice en tenant
d'une main une coupe empoisonnée, et caressant de
l'autre une prostituée qui l'appelle Mon père ?
11 dit : C'est à moi qu'appartient la race d'Adam.
Qui sont parmi vous les plus forts, et je la leur distri-
buerai?
Et ce qu'il a dit, il le fait ; et de son trône , sans se
lever, il assigne à chacun sa proie.
Et tous dévorent , dévorent ; et leur faim va crois-
sant , et ils se ruent les uns sur les autres, et la chair
palpite, et les os craquent sous la dent.
Un marché s'ouvre , on y amène les nations la
8.
116 PAROLES d'un croyant.
corde au cou ; on les palpe , on les pèse , on les fait
courir et marcher : elles valent tant. Ce ne sont plus
le tumulte et la confusion d'auparavant, c'est un com-
merce régulier.
Heureux les oiseaux du ciel et les animaux de la
terre ! nul ne les contraint; ils vont et viennent comme
il leur semble bon.
Qu'est-ce que ces meules qui tournent sans cesse,
et que broient-elles?
Fils d'Adam , ces meules sont les lois de ceux qui
vous gouvernent; et ce qu'elles broient, c'est vous.
Et à mesure que le prophète jetoit sur l'avenir ces
lueurs sinistres, une frayeur mystérieuse s'emparoit
de ceux qui l'écoutoient.
Soudain sa voix cessa de se faire entendre, et il pa-
rut comme absorbé dans une pensée profonde. Le
peuple attendoiten silence, la poitrine serrée et pal-
pitante d'angoisse.
Alors le prophète : Seigneur, vous n'avez point
abandonné ce peuple dans sa misère ; vous ne l'avez
pas livré pour jamais à ses oppresseurs.
Et il prit deux rameaux, et il en détacha les feuilles,
et, les ayant croisés, il les lia ensemble , et il les éleva
au-dessus de la multitude , disant : Ceci sera votre sa-
lut ; vous vaincrez par ce signe.
Et la nuit se fit, et le prophète disparut comme une
ombre qui passe, et la multitude se dispersa de tous
côtés dans les ténèbres.
XXXI
Lorsqu'après une longue sécheresse , une pluie
douce tombe sur la terre, elle boit avidement Feau du
ciel qui la rafraîchit et la féconde.
Ainsi les nations altérées boiront avidement la pa-
role de Dieu ^ lorsqu'elle descendra sur elles comme
une tiède ondée.
Et la justice avec l'amour, et la paix et la liberté
germeront dans leur sein.
Et ce sera comme au temps où tous étoient frères ,
et l'on n'entendra plus la voix du maître ni la voix de
l'esclave, les gémissemens du pauvre ni les soupirs des
opprimés, mais des chants d'allégresse et de bénédic-
tion.
Les pères diront à leurs fds : Nos premiers jours
ont été troublés, pleins de larmes et d'angoisses. Main-
tenant le soleil se lève et se couche sur notre joie.
^^^ PAROLES d'un croyant.
Loué soit Dieu qui nous a montré ces biens avant de
mourir !
El les mères dirqnt à leurs filles : Voyez nos fronts,
à présent si calmes ; le chagrin , la douleur, l'inquié-
tude j creusèrent jadis de profonds sillons. Les vôtres
sont comme, au printemps, la surface d'un lac qu'au-
cune brise n'agite. Loué soit Dieu qui nous a montré
ces biens avant de mourir !
Et les jeunes hommes diront aux jeunes vierges :
Vous êtes belles comme les fleurs des champs , pures
comme la rosée qui les rafraîchit , comme la lumière
qui les colore. Il nous est doux de voir nos pères, il nous
est doux d'être auprès de nos mères; mais quand nous
vous voyons et que nous sommes près de vous , il se
passe en nos âmes quelque chose qui n'a de nom qu'au
ciel. Loué soit Dieu qui nous a montré ces biens
avant de mourir!
Et les jeunes vierges répondront : Les fleurs se fa-
nent , elles passent ; vient un jour où ni la rosée ne les
rafraîchit, ni la lumière ne les colore plus. Il n'y a sur
la terre que la vertu qui jamais ne se fane ni ne passe.
Nos pères sont comme l'épi qui se remplit de grain vers
l'automne, et nos mères comme la vigne qui se charge
de fruits. Il nous est doux de voir nos pères , il nous
est doux d'être auprès de nos mères : et les fils de nos
pères et de nos mères nous sont doux aussi. Loué
soit Dieu qui nous a montré ces biens avant de
mourir !
XXX H.
I
Je voyois un hêtre monter à une prodigieuse hau-
teur. Du sommet presque jusqu'au bas , il étaloit d'é-
normes branches, qui couvroient la terre à l'entour,
de sorte qu'elle étoit nue ; il n'y venoit pas un seul
brin d'herbe. Du pied du géant partoit un chêne qui,
après s'être élevé de quelques pieds , se courboit , se
tordoit, puis s'étendoit horizontalement, puis se rele-
voit encore et se tordoit de nouveau; et enfin on l'a-
percevoit allongeant sa tête maigre et dépouillée sous
les branches vigoureuses du hêtre, pour chercher un
peu d'air et un peu de lumière.
Et je pensai en moi-même : Voilà comme les petits
croissent à l'ombre des grands.
Qui se rassemble autour des puissans du monde?
qui approche d'eux ? ce n'est pas le pauvre ,• on le
chasse : sa vue souilleroit leurs regards. On l'éloigné
/20 PAROLES d'un CPvOYANT.
avec soin de leur présence et de leurs palais; on ne le
laisse pas même traverser leurs jardins ouverts à tous,
hormis à lui, parce que son corps usé de travail est re-
couvert des vêlemens de l'indigence.
Qui donc se rassemble autour des puissans du
monde ? les riches et les flatteurs qui veulent le de-
venir, les femmes perdues , les ministres infâmes de
leurs plaisirs secrets , les baladins , les fous qui dis-
traient leur conscience , et les faux prophètes qui la
trompent.
Qui encore? les hommes de violence et de ruse , les
agens d'oppression , les durs exacteurs , tous ceux
qui disent : Livrez-nous le peuple, et nous ferons
«ouler son or dans vos coffres, et sa graisse dans vos
veines.
Là où gît le corps les aigles s'assembleront.
Les petits oiseaux font leur nid dans l'herbe, et les
oiseaux de proie sur les arbres élevés.
XXXIIL
Au temps où les feuilles jaunissent, un vieillard ,
chargé d'un faix de ramée , revenoit lentement vers
sa chaumière , située sur la pente d'un vallon.
Et du côté où s'ouvrpit le vallon , entre quelques
arhres jetés çà et là , on voyoit les rayons obliques
du soleil , déjà descendu sous l'horizon , se jouer dans
les nuages du couchant et les teindre de couleurs in-
nombrables , qui peu à peu alloient s' effaçant.
Et le vieillard , arrivé à sa chaumière , son seul
bien avec le petit champ qu'il cultivoit auprès , laissa
tomber le faix de ramée , s'assit sur un siège de bois
noirci par la fumée de lâtre , et baissa la tète sur sa
poitrine dans une profonde rêverie.
Et de fois à autre sa poitrine gonflée laissoit
échapper un court sanglot , et d'une voix cassée il
disoit :
122 PAKOLKS DU^ CROYANT.
Je n'avois qu'un fils , il me l'ont pris ; qu'une pau-
vre vache, ils me l'onî prise pour l'impôt de mon
champ.
Et puis, d'une voix plus foible, il répétoit : Mon
fils , mon fils ! et une larme venoit mouiller ses vieilles
paupières, mais elle ne pouvoit couler.
Comme il étoit ainsi s' attristant, il entendit quel-
qu'un qui disoit : Mou père , que la bénédiction de
Dieu soit avec vous et sur les vôtres !
Les miens? dit le vieillard, je n'ai plus personne
qui tienne à moi; je suis seul.
Et , levant les yeux , il vit un pèlerin debout à la
porte , appuyé sur un long bâton ; et sachant que
c'est Dieu qui envoie les hôtes , il lui dit :
Que Dieu vous rende votre bénédiction. Entrez ,
mon fils ; tout ce qu'a le pauvre est au pauvre.
Et allumant sur le foyer son faix de ramée , il se
mit à préparer le repas du voyageur.
Mais rien ne pouvoit le distraire de la pensée qui
Toppressoit : elle étoit là toujours, sur son cœur.
Et le pèlerin ayant connu ce qui le troubloit si amè-
rement , lui dit : Mon père , Dieu vous éprouve par
la main des hommes. Cependant il y a des misères
plus grandes que votre misère. Ce n'est pas Topprimé
qui souffre le plus , ce sont les oppresseurs.
Le vieillard secoua la tète et ne répondit point.
. Le pèlerin reprit : Ce que maintenant vous ne
croyez pas, vous le croirez bientôt.
Et l'ayant fait asseoir , il posa les mains sur ses
yeux : et le vieillard tomba dans un sommeil sem-
PAROLES d'un croyant. 123
blable au sommeil pesant, ténébreux, plein d'hor-
reur, qui saisit Abraham quand Dieu lui montra les
malheurs futurs de sa race.
Et il lui sembla être transporté dans un vaste pa-
lais, près d'un lit, et à côté du lit étoit une couronne,
et dans ce lit un homme qui dormoit ; et ce qui se
passoit dans cet homme , le vieillard le voyoit ainsi
que le jour^ durant la veille , on voit ce qui se passe
sous les yeux.
Et l'homme qui étoit là , couché sur un lit d'or ,
entendoit comme les cris confus d'une multitude qui
demande du pain. G'étoit un bruit pareil au bruit des
flots qui brisent contre le rivage pendant la tempête.
Et la tempête croissoit, et le bruit croissoit; et l'homme
qui dormoit voyoit les flots monter de moment en
moment, et battre déjà les murs du palais, et il fai-
soit des efforts inouïs comme pour fuir, et il ne pou-
voit pas, et son angoisse étoit extrême.
Pendant qu'il le regardoit avec frayeur, le vieil-
lard fut soudain transporté dans un autre palais. Celui
qui étoit couché là ressembloit plutôt à un cadavre
qu'à un homme vivant.
Et dans son sommeil, il voyoit devant lui des
têtes coupées; et, ouvrant la bouche, ces têtes di-
soient :
Nous nous étions dévoués pour toi , et voilà le prix
que nous avons reçu. Dors, dors; nous ne dormons
pas, nous. Nous veillons Fheure de la vengeance : elle
est proche.
Et le sang se flgeoit dans les veines de l'homme
124 PAROLES d'un croyant.
endormi. Et il se disoit : Si au moins je pouvois
laisser ma couronne à cet enfant : et ses yeux ha-
gards se tournoient vers un berceau sur lequel on
avoit posé un bandeau de reine.
Mais , lorsqu'il coramençoit à se calmer et à se con-
soler un peu dans cette pensée, un autre homme, sem-
blable à lui par les traits , saisit l'enfant et l'écrasa
contre la muraille.
Et le vieillard se sentit défaillir d'horreur.
Et il fut transporté au même instant en deux lieux
divers; et, quoique séparés, ces lieux, pour lui, ne
formoient qu'un lieu.
Et il vit deux hommes , qu'à l'âge près, on auroit
pu prendre pour le même homme : et il comprit
qu'ils avoient été nourris dans le même sein.
Et leur sommeil étoit celui du condamné qui at-
tend le supplice à son réveil. Des ombres envelop-
pées d'un linceul sanglant passoient devant eux , et
chacunes d'elles, en passant, les touchoit, et leurs
membres se retiroient et se contractoient, comme
pour se dérober à cet attouchement de la mort.
Puis ils se regardoient l'un l'autre avec une espèce
de sourire affreux, et leur œil s'enflammoit, et leur
main s'agitoit convulsivement sur un manche de poi-
gnard.
Et le vieillard vit ensuite un homme blême et
maigre. Les soupçons se glissoient en foule près de
son lit, distilloient leur venin sur sa face, murmu-
roient à voix basse des paroles sinistres, et enfon-
çoient lentement leurs ongles dans son crâne mouillé
PAROLES d'un croyant. 125
d'une sueur froide. Et une forme humaine, pâle
comme un suaire, s'approcha de lui, et, sans parler,
lui montra du doigt une marque livide qu'elle avoit
autour du cou. Et, dans le lit où il gisoit, les ge-
noux de l'homme hlême se choquèrent , et sa houche
s'entrouvrit de terreur, et ses yeux se dilatèrent hor-
riblement.
Et le vieillard , transi d'effroi , fut transporté dans
un palais plus grand.
Et celui qui dormoit là ne respiroit qu'avec une
peine extrême. Un spectre noir étoit accroupi sur sa
poilrine et le regardoit en ricanant. Et il lui parloit à
l'oreille, et ses paroles devenoient des visions dans
l'âme de l'homme qu^il pressoit et fouloit de ses os
pointus.
Et celui-ci se voyoit entouré d'une innombrable
multitude qui poussoit des cris effrayans.
Tu nous as promis la liberté , et tu nous as donné
l'esclavage.
Tu nous as promis de régner par les lois , et les
lois ne sont que tes caprices.
Tu nous as promis d'épargner le pain de nos
femmes et de nos enfans, et tu as doublé notre misère
pour grossir tes trésors.
Tu nous as promis de la gloire , et tu nous as valu
le mépris des peuples et leur juste haine.
Descends, descends, et va dormir avec les parjures
et les tyrans.
Et il se sentoit précipité , traîné par cette multi-
tude, et il s'accrochoit à des sacs d'or, et les sacs
126 PAROLES d'un GROYAiNT.
crevoient, et l'or s'écliappoit et tomboit à terre.
Et il lui sembloit qu'il erroit pauvre dans le monde,
et qu'ayant soif il demandoit à boire par charité ,
et qu'on lui présentoit un yerre plein de boue , et que
tous le fuy oient, tous le maudissoient , parce qu'il
étoit marqué au front du signe des traîtres.
Et le vieillard détourna de lui les yeux avec dé-
goût.
Et dans deux autres palais il vit deux autres
hommes rêvant de supplices. Car, disoient-ils , où
trouverons-nous quelque sûreté? Le sol est miné sous
nos pieds; les nations nous abhorrent; les petits en-
fans même , dans leurs prières , demandent à Dieu,
soir et matin, que la terre soit délivrée de nous.
Et l'un condamnoit à la prison dure , c'est-à-dire à
toutes les tortures du corps et de l'âme et à la mort
de la faim, des malheureux qu'il soupçonnoit d'a-
voir prononcé le mot de patrie; et l'autre, après
avoir confisqué leurs biens, ordonnoit de jeter au
fond d'un cachot deux jeunes fdles coupables d'avoir
soigné leurs frères blessés dans un hôpital.
Et comme ils se fatiguoient à ce travail de bour-
reau , des messagers leur arrivèrent.
Et l'un des messagers disoit : Vos provinces du
Midi ont brisé leurs chaînes, et avec les tronçons
elles ont chassé vos gouverneurs et vos soldats.
Et l'autre : Vos aigles ont été déchirées sur les
bords du large fleuve : ses flots en emportent les débris.
Et les deux rois se tordoient sur leur couche.
Et le vieillard en vit un troisième. îl avoit chassé
PAROLES d'un croyant. 127
Dieu de son cœur, et, dans son cœur, à la place de
Dieu , étoit un ver qui le rongeoit sans relâche ; et
quand l'angoisse devenoit plus vive, il balbutioit de
sourds blasphèmes, et ses lèvres se couvroient d'une
écume rougeâtre.
Et il lui semhloit être dans une plaine immense,
seul avec le ver qui ne le quittoit point. Et cette
plaine étoit un cimetière, le cimetière d'un peuple
égorgé.
Et tout-à-coup voilà que la terre s'émeut ; les
tombes s'ouvrent, les morts se lèvent et s'avancent
en foule : et il ne pouvoit ni faire un mouvement, ni
pousser un cri.
Et tous ces morts, hommes, femmes, enfans, le
regardoient en silence : et après un peu de temps ,
dans le même silence, ils prirent les pierres des
tombes et les posèrent autour de lui.
Il en eut d'abord jusqu'aux genoux , puis jusqu'à
la poitrine , puis jusqu'à la bouche , et il tendoit avec
effort les muscles de son cou pour respirer une fois
de plus; et l'édifice montoit toujours, et, lorsqu'il
fut achevé, le faîte se perdoit dans une nuée sombre.
Les forces du vieillard commençoient à l'aban-
donner ; son âme regorgeoit d'épouvante.
Et voilà qu'ayant traversé plusieurs salles désertes,
dans une petite chambre , sur un lit qu'éclairoit à
peine une lampe pâle , il aperçoit un homme usé par
les ans.
Autour du lit étoientsept peurs, quatre d'un cô(é,
trois de l'autre.
128 PAROLES d'un croyant.
Et l'une des peurs posa la main sur le cœur de
l'homme âgé, et il tressaillit, et ses membres trem-
blèrent; et la main resta là tant qu'elle sentit un peu
de chaleur.
Et après celle-ci une autre plus froide fit ce qu'a-
voit fait la première , et toutes posèrent la main sur
le cœur de l'homme âgé.
Et il se passa en lui des choses qu'on ne peut dé-
voiler.
Il voyoit dans le lointain , vers le pôle , un fantôme
horrible qui lui disoit : Donne-toi à moi, et je te ré-
chaufferai de mon haleine.
Et, de ses doigts glacés, l'homme de peur écri-
voit un pacte , je ne sais quel pacte , mais chaque
mot en étoit comme un râle d'agonie.
Et ce fut la dernière vision. Et le vieillard s'étanl
réveillé, rendit grâces à la Providence de la part
qu'elle lui avoit faite dans les douleurs delà vie.
Et le pèlerin lui dit : Espérez et priez; la prière
obtient tout. Votre fils n'est pas perdu ; vos yeux le
re verront avant de se fermer. Attendez en paix les
jours de Dieu.
Et le vieillard attendit en paix.
XXXIV
Les maux qui affligent la terre ne viennent pas de
Dieu, car Dieu est amour, et tout ce qu'il a fait est
bon ; ils viennent de Satan , que Dieu a maudit , et
des hommes qui ont Satan pour père et pour maître.
Or les fils de Satan sont nombreux dans le monde.
A mesure qu'ils passent. Dieu écrit leurs noms dans
un livre , scellé , qui sera ouvert et lu devant tous à
la fin des temps.
Il y a deâ hommes qu n'aiment qu'eux-mêmes; et
ceux-ci sont des hommes de haine , car n'aimer que
soi c'est haïr les autres.
Il y a des hommes d'orgueil qui ne peuvent souffrir
d'égaux, qui veulent toujours commander et dominer.
Il y a des hommes de convoitise qui demandent
toujours de l'or, des honneurs, des jouissances, et ne
sont jamais rassa siés .
TOjME 11. 9
130 PAROLES d'un croyant.
11 y a des hommes de rapine qui épient le foible
pour le dépouiller de force ou de ruse , et qui rô-
dent la nuit autour de la demeure de la veuve et de
l'orphelin.
11 y a des hommes de meurtre , qui n'ont que des
pensées violentes, qui disent : Vous êtes nos frères, et
tuent ceux qu'ils appellent leurs frères, sitôt qu'ils les
soupçonnent d'être opposés à leurs desseins, et écri-
vent des lois avec leur sang.
11 y a des hommes de peur, qui tremblent devant
le méchant et lui baisent la main , espérant par là se
dérober à son oppression , et qui , lorsqu'un innocent
est attaqué sur la place pubhque, se hâtent de ren-
trer dans leur maison et d'en fermer la porte.
Tous ces hommes ont détruit la paix, la sûreté et la
liberté sur la terre.
Vous ne retrouverez donc la liberté , la sûreté , la
paix, qu'en combattant contre eux sans relâche.
La cité qu'ils ont faite est la cité de Satan ; vous
avez à rebâtir la cité de Dieu.
Dans la cité de Dieu chacun aime ses frères
comme soi-même; et c'est pourquoi nul n'est dé-
laissé, nul n'y souffre , s'il est un remède à ses souf-
frances.
Dans la cité de Dieu tous sont égaux , aucun ne
domine , car la justice seule y règne avec l'amour.
Dans la cité de Dieu chacun possède sans crainte
ce qui est à lui , et ne désire rien de plus , parce que
ce qui est à chacun est à tous , et que tous possèdent
Dieu qui renferme tous les biens.
I
PAROLES d'un croyant. 131
Dans la cité de Dieu nul ne sacrifie les autres
à soi , mais chacun est prêt à se sacrifier pour les
autres.
Dans la cité de Dieu s'il se glisse un méchant,
tous se séparent de lui, et tous s'unissent pour le
contenir, ou pour le chasser : car le méchant est
l'ennemi de chacun , et l'ennemi de chacun est l'en-
nemi de tous.
Quand vous aurez rebâti la cité de Dieu , la terre
refleurira, et les peuples refleuriront, parce que vous
aurez vaincu les fils de Satan qui oppriment les
peuples et désolent la terre , les hommes d'orgueil ,
les hommes de rapine , les hommes de meurtre et les
hommes de peur.
9.
XXXV.
Si !es oppresseurs dies nations étoient abandonnés
à eux-mêmes , sans appui, sans secours étranger, que
pourroient-ils contre elles ?
Si, pour les tenir en servitude , ils n'avoient d'aide
que Taide de ceux à qui la servitude profite , que
seroit-ce que ce petit nombre contre des peuples
entiers?
Et c'est la sagesse de Dieu qui a ainsi disposé les
choses, afin que les hommes puissent toujours ré-
sister à la tyrannie ; et la tyrannie seroit impossible ,
si les hommes comprenoient la sagesse de Dieu.
Mais ayant tourné leur cœur à d'autres pensées ,
les dominateurs du monde ont opposé à la sagesse de
Dieu, que les hommes ne comprenoient plus, là
sagesse du prince de ce monde, de Satan.
Or Satan, qui est le roi des oppresseurs des nations,
134 PAROLES d'un croyant.
leur suggéra , pour affermir leur tyrannie , une ruse
infernale.
Il leur dit : Voici ce qu'il faut faire. Prenez dans
chaque famille les jeunes gens les plus robustes et
donnez-leur des armes, et exercez-les à les manier,
et ils combattront pour vous contre leurs pères et
leurs frères ; car je leur persuaderai que c'est une
action glorieuse.
Je leur ferai deux idoles qui s'appelleront Hon-
neur et Fidélité , et une loi qui s'appellera Obéissance
passive.
Et ils adoreront ces idoles , et ils se soumettront à
cette loi aveuglément, parce que je séduirai leur esprit,
et vous n'aurez plus rien à craindre.
Et les oppresseurs des nations firent ce que Satan
leur avoit dit , et Satan aussi accomplit ce qu'il avoit
promis aux oppresseurs des nations.
Et l'on vit les enfans du peuple lever le bras contre
le peuple, égorger leurs frères , enchaîner leurs pères,
et oublier jusqu'aux entrailles qui les avoient portés.
Quand on leur disoit : Au nom de tout ce qui est
sacré , pensez à l'injustice , à l'atrocité de ce qu'on
vous ordonne; ils répondoient : Nous ne pensons
point, nous obéissons.
Et quand on leur disoit : N'y a-t-il plus en vous au-
cun amour pour vos pères, vos mères, vos frères et
vos sœurs? ils répondoient : Nous n'aimons point,
nous obéissons.
Et quand on leur montroit les autels du Dieu qui a
créé l'homme et du Christ qui l'a sauvé, ilss'écrioient:
PAROLES d'un croyant. 135
Ce sont là les dieux de la patrie ; nos dieux , à
nous , sont les dieux de ses maîtres , la Fidélité et
l'Honneur.
Je vous le ds en vérité , depuis la séduction de la
première femme par le Serpent, il n'y a point eu de
séduction plus effrayante que celle-là.
Mais elle touche à sa fin. Lorsque l'esprit mauvais
fascine des âmes droites, ce n'est que pour un temps.
Elles passent comme à travers un rêve affreux, et au
réveil elles bénissent Dieu qui les a délivrées de ce
tourment.
Encore quelques jours, et ceux qui combattoient
pour les oppresseurs combattront pour les opprimés ;
ceux qui combattoient pour retenir dans les fers leurs
pères, leurs mères, leurs frères et leurs sœurs, com-
battront pour les affranchir.
Et Satan fuira dans ses cavernes avec les domina-
teurs des nations.
XXXVI.
Jeune soldai, où vas-tu?
Je vais combattre pour Dieu et les autels de la pa-
trie.
Que tes armes soient bénies , jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour la justice, pour la sainte
cause des peuples, pour les droits sacrés du genre
humain.
Que tes armes soient bénies , jeune soldat !
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour délivrer mes frères de Top-
pression , pour briser leurs chaînes et les chaînes du
monde.
Que tes armes soient bénies , jeune soldat î
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre contre les hommes iniques pour
138 PAROLES d'un croyant.
ceux qu'ils renversent et foulent aux pieds , contre les
maîtres pour les esclaves , contre les tyrans pour la
liberté.
Que tes armes soient bénies , jeune soldat !
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour que tous ne soient plus la
proie de quelques uns , pour relever les têtes courbées
et soutenir les genoux qui fléchissent.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat !
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour que les pères ne maudissent
plus le jour où il leur fut dit : Un fils vous est né ;
ni les mères celui où elles le serrèrent pour la première
fois sur leur sein.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat !
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour que le frère ne s'attriste plus
en voyant sa sœur se faner comme l'herbe que la
terre refuse de nourrir; pour que la sœur ne regarde
plus en pleurant son frère qui part et ne reviendra
point.
Que tes armes soient bénies , jeune soldat !
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour que chacun mange en paix
le fruit de son travail; pour sécher les larmes des
petits enfans qui demandent du pain , et on leur ré-
pond : Il n'y a plus de pain; on nous a pris ce qui en
restoit.
Que tes armes soient bénies , jeune soldat !
Jeune soldat, où vas-tu?
PAROLES d'un croyant. 139
Je vais combattre pour le pauvre , pour qu'il ne
soit pas à jamais dépouillé de sa part dans l'héritage
commun.
Que tes armes soient bénies , jeune soldat !
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour chasser la faim ^des chau-
mières , pour ramener dans les familles l'abondance,
la sécurité et la joie.
Que tes armes soient bénies , jeune soldat !
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour rendre à ceux que les
oppresseurs ont jetés au fond des cachots , l'air qui
manque à leurs poitrines et la lumière que cherchent
leurs yeux.
Que tes armes soient bénies , jeune soldat !
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour renverser les barrières qui
séparent les peuples , et les empêchent de s'embrasser
comme les fils du même père, destinés à vivre unis
dans un même amour.
Que tes armes soient bénies , jeune soldat !
Jeune soldât , où vas-tu ?
Je vais combattre pour affranchir de la tyrannie de
l'homme la pensée, la parole, la conscience.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jçune soldat, où vas-tu ?
Je vais combattre pour les lois éternelles descen-
dues d'en-haut , pour la justice qui protège les droits ,
pour la charité qui adoucit les maux inévitables.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat !
140 PAROLES D^UN CROYANT.
Jeune soldat, où vas-tu?
Je vais combattre pour que tous aient au ciel un
Dieu , et une patrie sur la terre.
Que tes armes soient bénies, sept fois bénies , jeune
soldat!
XXXVII.
Pourquoi vous fatiguez-vous vainement dans votre
misère? votre désir est bon, mais vous ne savez pas
comment il doit s'accomplir.
Retenez bien cette maxime : Celui-là seul peut ren-
dre la vie, qui a donné la vie.
Vous ne réussirez à rien sans Dieu.
Vous vous tournez et retournez sur votre lit d'an-
goisse : quel soulagement avez-vous trouvé?
Vous avez abattu quelques tyrans, et il en est venu
d'autres pires que les premiers.
Vous avez aboli des lois de servitude , et vous avez
eu des lois de sang; et après, encore des lois de
servitude.
Défiez-vous donc des hommes qui se mettent entre
Dieu et vous, pour que leur ombre vous le cache.
Ces hommes-là ont de mauvais desseins.
142 PAROLES d'un croyant.
Car c'est de Dieu que vient la force qui dé-
livre , parce que c'est de Dieu que vient l'amour qui
unit.
Que peut faire pour vous un homme qui n'a que
sa pensée pour règle, et pour loi que sa volonté?
Même quand il est de bonne foi et ne souhaite que
le bien , il faut qu'il vous donne sa volonté pour loi
et sa pensée pour règle.
Or tous les tyrans ne font que cela.
Ce n'est pas la peine de bouleverser tout et de
s'exposer à tout , pour substituer à une tyrannie une
autre tyrannie.
La liberté ne consiste pas en ce que ce soit celui-
ci qui domine au lieu de celui-là; mais en ce qu'aucun
ne domine.
Or où Dieu ne règne pas il est nécessaire qu'un
homme domine, et cela s'est vu toujours.
Le règne de Dieu, je vous le dis encore , c'est le
règne de la justice dans les esprits et de la charité dans
les cœurs : et il a sur la terre son fondement dans la
foi en Dieu et la foi au Christ qui a promulgué la loi
de Dieu , la loi de charité et la loi de justice.
La loi de justice enseigne que tous sont égaux
devant leur père , qui est Dieu , et devant leur seul
maître, qui est le Christ.
La loi de charité leur apprend à s'aimer et à s'en-
tr'aider comme les fds d'un même père et les disciples
d'un même maître.
Et alors ils sont libres, parce que nul ne commande
à autrui s'il n'a été librement choisi de tous pour
PAROLES d'un croyant. 143
commander : et on ne peut leur ravir leur liberté,
parce qu'ils sont tous unis pour la défendre.
Mais ceux qui vous disent : Avant nous , on n'a pas
su ce que c'est que la justice : la justice ne vient pas
de Dieu, elle vient de l'homme : fiez-vous à nous, et
nous vous en ferons une qui vous satisfera :
Ceux-là vous trompent, ou, s'ils vous promettent
sincèrement la liberté , ils se trompent eux-mêmes.
Car ils vous demandent de les reconnoître pour
maîtres, et ainsi votre liberté ne seroit que l'obéissance
à ces nouveaux maîtres.
Répondez-leur que votre maître est le Christ, que
vous n'en voulez point d'autre , et le Christ vous af-
franchira.
XXXVIII.
Vous avez besoin de beaucoup de patience et d'un
courage qui ne se lasse point : car vous ne vaincrez
pas en un jour.
La liberté est le pain que les peuples doivent gagner
à la sueur de leur front.
Plusieurs commencent avec ardeur, et puis ils se
rebutent avant d'être arrivés au temps de la moisson.
Ils ressemblent aux hommes mous et lâches qui ,
ne pouvant supporter le travail d'arracher de leurs
champs les mauvaises herbes à mesure qu'elles crois-
sent , sèment et ne recueillent point, parce qu'ils ont
laissé étouffer la bonne semence.
Je vous le dis, il y a toujours une grande famine
dans ce pays-là.
Ils ressemblent encore aux hommes insensés qui,
ayant élevé jusqu'au toit une maison pour s'y loger,
TOME 11. 10
146 PAROLES d'un croyant.
négligent de la couvrir, parce qu'ils craignent un peu
de fatigue de plus.
Les vents et les pluies viennent , et la maison s'é-
croule, et ceux qui l'avoient bâtie sont tout-à-coup en-
sevelis sous ses ruines.
Quand même vos espérances auroient été trompées
non seulement sept fois , mais septante fois sept fois ,
ne perdez jamais l'espérance.
Lorsqu'on a foi en elle , la cause juste triomphe tou-
jours; et celui-là se sauve , qui persévère jusqu'à
la fin.
Ne dites pas : C'est souffrir beaucoup pour des biens
qui ne viendront que tard.
Si ces biens viennent tard, si vous n'en jouissez que
peu de temps , ou que même il ne vous soit pas donné
d'en jouir du tout, vos enfans en jouiront, et les en-
fans de vos enfans.
Ils n'auront que ce que vous leur laisserez : voyez
donc si vous voulez leur laisser des fers et des verges
et la faim pour héritage.
Celui qui se demande ce que vaut la justice, profane
en son cœur la justice ; et celui qui suppute ce que
coûte la liberté , renonce en son cœur à la liberté.
La liberté et la justice vous pèseront dans la même
balance où vous les aurez pesées. Apprenez donc à
en connoître le prix.
Il y a des peuples qui ne l'ont point connu, et ja-
mais misère n'égala leur misère.
S'il est sur la terre que que chose de grand , c'est
la résolution ferme d'un peuple qui marche sous l'œil
PAROLES d'un croyant. 147
de Dieu, sans se lasser un moment, à la conquête des
droits qu'il tient de lui; qui ne compte ni ses blessures,
ni les jours sans repos, ni les nuits sans sommeil, et
qui se dit : Qu'est-ce que cela? la justice et la liberté
sont dignes de bien d'autres travaux.
Il pourra éprouver des infortunes, des revers, des
trahisons, être vendu par quelque Judas... Que rien
ne le décourage.
Car, je vous le dis en vérité , quand il descendroit
comme le Christ dans le tombeau , comme le Christ il
en sortir oit le troisième jour, vainqueur de la mort , et
du prince de ce monde , et des ministres du prince
de ce monde.
10.
XXXIX,
Le laboureur porte le poids du jour, s'expose à la
pluie , au soleil , aux vents , pour préparer par son
travail la moisson qui remplira ses greniers à l'au-
tomne.
La justice est la moisson des peuples.
L'artisan se lève avant l'aube, allume sa petite
lampe , et fatigue sans relâche pour gagner un peu de
pain qui le nourrisse lui et ses enfans.
La justice est le pain des peuples.
Le marchand ne refuse aucun labeur, ne se plaint
d'aucune peine ; il use son corps et oublie le sommeil,
afin d'amasser des richesses.
La liberté est la richesse des peuples.
Le matelot traverse les mers , se livre aux flots et
aux tempêtes, se hasarde entre les écueils, souffre le
150 PAROLES d'un croyant.
froid et le chaud, afin de s'assurer quelque repos dans
ses vieux ans.
La liberté est le repos des peuples.
Le soldat se soumet aux plus dures privations, il veille
et combat, et donne son sang pour ce qu'il appelle la
gloire.
La liberté est la gloire des peuples.
S'il est un peuple qui estime moins la justice et la
liberté que le laboureur sa moisson , l'artisan un peu
de pain, le marchand les richesses, le matelot le repos,
et le soldat la gloire ; élevez autour de ce peuple une
haute muraille , afin que son haleine n'infecte pas le
reste de la terre.
Quand viendra le grand jour du jugement des peu-
ples, il lui sera dit : Qu'as-tu fait de ton âme? on n'en
a vu ni signe ni trace. Les jouissances de la brute ont
été tout pour toi. Tu as aimé la boue , va pourrir dans
la boue.
Et le peuple , au eontraire , qui au-dessus des
biens matériels aura placé dans son cceur les vrais
biens; qui pour les conquérir n'aura épargné aucun
travail, aucune fatigue, aucun sacrifice, entendra
cette parole :
A ceux qui ont une âme la récompense des âmes.
Parce que tu as aimé plus que toutes choses la li-
berté et la justice , viens , et possède à jamais la jus-
tice et la liberté.
XL
Croyez-vous que le bœuf qu'on nourrit à l'étable
pour l'atteler au joug et qu'on engraisse pour la bou-
cherie , soit plus à envier que le taureau qui cherche
libre sa nourriture dans les forêts?
Croyez-vous que le cheval qu'on selle et qu'on
bride , et qui a toujours abondamment du foin dans
le râtelier, jouisse d'un sort préférable à celui de l'é-
talon qui , délivré de toute entrave , hennit et bondit
dans la plaine?
Croyez-vous que le chapon à qui l'on jette du grain
dans la basse-cour , soit plus heureux que le ramier
qui, le matin , ne sait pas où il trouvera sa pâture de
la journée ?
Croyez-vous que celui qui se promène tranquille
dans un de ces parcs qu'on appelle royaumes, ait une
vie plus douce que e fugitif qui , de bois en bois et de
152 PAROLES d'un croyant.
rocher en rocher, s'en va le cœur plein de l'espérance
de se créer une patrie ?
Croyez-vous que le serf imbécile , assis à la table de
son seigneur, en savoure plus les mets délicats , que le
soldat de la liberté son morceau de pain noir?
Croyez-vous que celui qui dort , la corde au cou ,
sur la litière que lui a jetée son maître , ait un meil-
leur sommeil que celui qui, après avoir combattu pen-
dant le jour pour ne dépendre d'aucun maître, se re-
pose quelques heures , la nuit , sur la terre , au coin
d'un champ?
Croyez-vous que le lâche qui traîne en tout lieu la
chaîne de l'esclave, soit moins chargé que l'homme
de courage qui porte les fers du prisonnier?
Croyez-vous que l'homme timide qui expire dans
son lit , étouffé par l'air infect qui environne la tyran-
nie , ait une mort plus désirable que l'homme ferme
qui, sur l'échafaud, rend à Dieu son âme libre comme
il l'a reçue de lui?
Le travail est partout et la souffrance partout :
seulement il y a des travaux stériles et des travaux
féconds, des souffrances infâmes et des souffrances
glorieuses.
XLl
Il «'en alloit errant sur la terre. Que Dieu guide le
pauvre exilé î
J'ai passé à travers les peuples , et ils m'ont regardé,
et je les ai regardés, et nous ne nous sommes point re-
connus. L'exilé partout est seul.
Lorsque je voyois , au déclin du jour , s'élever du
creux d'un vallon la fumée de quelque chaumière , je
medisois : Heureux celui qui retrouve, le soir, le foyer
domestique, et s'y assied au milieu des siens^! L'exilé
partout est seul.
Où vont ces nuages que chasse la tempête ? Elle
me chasse comme eux, et qu'importe où? L'exilé
partout est seul.
Ces arbres sont beaux ^ ces fleurs sont belles; mais
154 PAROLES d'un croyant.
ce ne sont point les fleurs ni les arbres de mon pays :
ils ne me disent rien. L'exilé partout est seul.
Ce ruisseau coule mollement dans la plaine ; mais
son murmure n'est pas celui qu'entendit mon enfance :
il ne rappelle à mon âme aucun souvenir. L'exilé par-
tout est seul.
Ces chants sont doux , mais les tristesses et les joies
qu'ils réveillent ne sont ni mes tristesses ni mes joies.
L'exilé partout est seul.
On m'a demandé : Pourquoi pleurez-vous? et
quand je l'ai dit, nul n'a pleuré; parce qu'on ne me
comprenoit point. L'exilé partout est seul.
J'ai vu des vieillards entourés d'enfans , comme
l'olivier de ses rejetons; mais aucun de ces vieillards
ne m'appeloit son fils, aucun de cesenfansne m'ap-
peloit son frère. L'exilé partout est seul.
J'ai vu des jeunes filles sourire , d'un sourire aussi
pur que la brise du matin , à celui que leur amour
s'étoit choisi pour époux; mais pas une ne m'a souri.
L'exilé partout est seul.
J'ai vu des jeunes hommes , poitrine contre poi-
trine , s'étreindre comme s'ils avoient voulu de deux
vies ne faire qu'une vie ; mais pas un ne m'a serré la
main. L'exilé partout est seul.
Il n'y a d'amis , d'épouses , de pères et de frères que
dans la patrie. L'exilé partout est seul.
Pauvre exilé! cesse de gémir; tous sont bannis
comme toi : tous voient passer et s'évanouir pères,
frères, épouses, amis.
La patrie n'est point ici-bas : l'homme vainement
PAROLES d'un croyant. 155
l'y cherche ; ce qu'il prend pour elle n'est qu'un gîte
d'une nuit.
Il s'en va errant sur la terre. Que Dieu guide le
pauvre exilé î
XLII.
Et la patrie me fut montrée.
Je fus ravi au-dessus de la région des ombres; et
je voyois le temps les emporter d'une vitesse indicible
à travers le vide, comme on voit le souffle du midi
emporter les vapeurs légères qui glissent dans le loin-
tain sur la plaine.
Et je montois, et je montois encore ; et les réalités,
invisibles à l'œil de chair, m'apparurent , et j'entendis
des sons qui n'ont point d'écho dans ce monde de
fantômes.
Et ce que j'entendois, ce que je voyois étoit si vi-
vant , mon âme le saisissoit avec une telle puissance ,
qu'il me sembloit qu'auparavant tout ce que j'avois
cru voir et entendre n'étoit qu'un songe vague de la
nuit.
158 PAROLES d'un croyant.
Que dirai-Je donc aux enfans de la nuit, et que
peuvent-ils comprendre ? Et des hauteurs du jour
éternel ne suis-je pas aussi retombé avec eux au sein
de la nuit, dans la région du temps et des ombres?
Je voyois comme un océan immobile, immense,
infini ; et dans cet océan, trois océans : un océan de
force , un océan de lumière , un océan de vie ; et ces
trois océans, se pénétrant l'un l'autre sans se con-
fondre, ne formoient qu'un même océan, qu'une
même unité indivisible, absolue, éternelle.
Et cette unité étoit Celui qui est; et, au fond de
son être , un nœud ineffable lioit entre elles trois per-
sonnes qui me furent nommées , et leurs noms étoient
le Père , le Fils , l'Esprit ; et il y avoit là une géné-
ration mystérieuse, un souffle mystérieux, vivant,
fécond; et le Père, le Fils, l'Esprit, étoient Celui
qui est.
Et le Père m'apparoissoit comme une puissance
qui, au dedans de l'Etre infini, un avec elle, n'a
qu'un seul acte, permanent, complet, illimité, qui
est l'Etre infini lui-même.
Et le Fils m'apparoissoit comme une parole , per-
manente , complète , illimitée , qui dit ce qu'opère la
puissance du Père , ce qu'il est , ce qu'est l'Etre in-
fini.
Et l'Esprit m'apparoissoit comme l'amour, l'effu-
sion, l'aspiration mutuelle du Père et du Fils, les
animant d'une vie commune , animant d'une vie per-
manente, complète, illimitée, l'Etre infini.
Et ces trois étoient un , et ces trois étoient Dieu , et
PAROLES d'un croyant. 159
ils s'embrassoient et s'unissoient dans l'impénétrable
sanctuaire de la substance une ; et cette union , cet
embrassement , étoient, au sein de l'immensité, l'é-
ternelle joie, la volupté éternelle de Celui qui est.
Et dans les profondeurs de cet infini océan d'être ,
nageoit et flottoit et se dilatoit la création ; telle
qu'une île qui incessamment dilateroit ses rivages au
milieu d'une mer sans limites.
Elle s'épanouissoit comme une fleur qui jette ses
racines dans les eaux , et qui étend ses longs filets et
ses corolles à la surface.
Et je vojois les êtres s'enchaîner aux êtres, et se
produire et se développer dans leur variété innom-
brable, s'abreuvant, se nourrissant d'une sève qui
jamais ne s'épuise, de la force, de la lumière et de la
vie de Celui qui est.
Et tout ce qui m'avoit été caché jusqu'alors se dé-
voiloit à mes regards, que n'arrêtoit plus la maté-
rielle enveloppe des essences -
Dégagé des entraves terrestres, je m'en allois de
monde en monde comme ici-bas l'esprit va d'une
pensée à une pensée; et après m'être plongé, perdu,
dans ces merveilles de la puissance, de la sagesse et
de l'amour, je me plongeois, je me perdois dans la
source même de l'amour, de la sagesse et de la puis-
sance.
Et je sentois ce que c'est que la patrie; et je
m'enivrois de lumière , et mon âme emportée par des
flots d'harmonie s'endormoit sur les ondes célestes
dans une extase inénarrable.
160 PAROLES d'un croyant.
Et puis je voyois le Christ à la droite de son Père,
rayonnant d'une gloire immortelle.
Et je le voyois aussi comme un agneau mystique
immolé sur un autel ; des myriades d'anges et
d'hommes rachetés de son sang l'environnoient , et ,
chantant ses louanges, ils lui rendoient grâce dans le
langage des cieux.
Et une goutte du sang de l'Agneau tomhoit sur la
nature languissante et malade, et je la vis se transfi-
gurer ; et toutes les créatures qu'elle renferme palpi-
tèrent d'une vie nouvelle , et toutes élevèrent la voix,
et cette voix disoit :
Saint, Saint, Saint, est Celui qui a détruit le mal
et vaincu la mort.
Et le Fils se pencha sur le sein du Père, et l'Esprit
les couvrit de son omhre, et il y eut entre eux un
mystère divin : et les cieux en silence tressaillirent.
DE L'ABSOLUTISME
ET
DE LA LIBERTÉ.
TOME 11. 11
DE L'ABSOLUTISME
ET
DE LA LIBERTÉ.
DIALOGHETTL
Deux doctrines, deux systèmes se disputent aujour-
d'hui l'empire du monde : la doctrine de la liberté et
la doctrine de l'absolutisme ; le système qui donne à
la société le droit pour fondement, et celui qui la
livre à la force brutale. Les destinées futures de l'hu-
manité dépendront du triomphe de l'un ou de l'autre.
Si la victoire reste à la force brutale ; courbés vers la
terre comme les animaux, mornes, muets, haletans,
les hommes, hâtés par le fouet du maître, s'en iront
mouillant de leur sueur et de leurs larmes les rudes
sillons qu'il leur faudra creuser sans autre espérance
que d'enfouir sous la dernière glèbe le sanglant far-
deau de leur misère. Si, au contraire, le droit l'em-
porte, le genre humain marchera dans ses voies, la
11.
164 DE l'absolutisme
tète haute, le front serein, l'œil fixé sur l'avenir,
sanctuaire radieux où la Providence a déposé les biens
promis à ses efforts persévérans. La lutte engagée
entre ces deux systèmes devient chaque jour plus vive.
D'un côté sont les peuples épuisés de souffrance et
de patience , ardens de désir et d'espoir, émus jus-
qu'au fond des entrailles par l'instinct long-temps en-
dormi de tout ce qui fait la dignité et la grandeur de
l'homme , puissans de leur foi en la justice ; de leur
amour pour la liberté, qui, bien comprise, est l'ordre
véritable ; de leur volonté ferme de la conquérir : de
l'autre sont les pouvoirs absolus avec leurs soldats et
leurs agens de toutes sortes, les ressources publiques,
l'or, le crédit, et les innombrables avantages d'une
organisation dont les élémens se tiennent, s'enchaî-
nent, s'appuient les uns les autres, tandis qu'en de-
hors d'elle et par elle tout est isolé , comprimé , n'a
de mouvement qu'entre les sabres de deux gendar-
mes , de parole qu'entre les oreilles de deux espions.
Rien, au premier coup d'oeil, ne semble plus inégal
que les forces respectives de ces camps opposés. Mais
il faut observer, d'une part, que plus les armées sont
nombreuses, plus elles sortent immédiatement du
peuple et ont de pensées, de vœux, de sympathies
communes avec lui : peuple enfin elles-mêmes, en très
grande partie, et, quoi qu'on essaie de leur persua-
der, n'ayant en définitive d'autres intérêts que les
siens, il est impossible qu'elles soient long-temps en-
core un instrument passif entre les mains de ses op-
presseurs ,• tandis que, d'une autre part, les excessives
ET DE LA LIBERTÉ. 165
dépenses qu'exige l'entretien de ces armées amenant
tôt ou tard la banqueroute universelle qui menace
chaque jour de plus près tous les États européens, le
moment viendra où ces énormes masses d'hommes,
rassemblées dans le but d'étayer la tyrannie, devront
nécessairement être dissoutes, faute de pouvoir les
maintenir sur pied. L'expérience d'ailleurs prouve
que , dans la lutte entre deux forces, lune matérielle,
l'autre morale, celle-ci à la longue triomphe toujours :
or la force morale est tout entière du côté des peu-
ples. Il suffit, pour s'en convaincre, de considérer en
eux-mêmes le système de liberté que les peuples dé-
fendent, et le système d'absolutisme que les souverains
ont entrepris de faire prévaloir à leur profit.
Le premier, qui a sa racine dans les plus, saintes et
les plus imprescriptibles lois de la nature humaine,
représenteroit l'ordre parfait, s'il étoit possible de le
réahser pleinement sur la terre. Mais si cette perfec-
tion est maintenant interdite à l'homme , à cause de la
maladie interne qui le travaille, elle n'en demeure
pas moins le terme auquel il doit tendre , le but vers
lequel il est de son devoir de se diriger incessamment.
Car il en est des peuples comme des individus : ni les
uns ni les autres ne seront jamais complètement déli-
vrés durant la vie présente des infirmités qui en sont
inséparables à un certain point ; mais les uns et les
autres peuvent et doivent avancer perpétuellement
dans la guérison, qui commence ici et s'achève ail-
leurs. D'où il suit que la société, progressive par sa
nature, implique de continuels changemens, desrér
Ï66 DE l/ ABSOLUTISME
volutions successives. On s'effraie de ce mot de révo-
lution; et l'on a raison de s'en effrayer, si l'on entend
par là les désordres que produisent, au sein d'une
nation où fermentent des idées et des espérances nou-
velles, les intérêts et les passions vivement exaltés.
Mais les révolutions qui marquent un pas fait dans la
vraie civilisation, et ouvrent ainsi une ère plus heu-
reuse; les révolutions nées du développement de la
notion du droit dans les intelligences, ont certes, en
résultat, un tout autre caractère, et doivent être,
quelques souffrances qui les accompagnent, non pas
redoutées, mais bénies comme des bienfaits de la Pro-
vidence et des preuves éclatantes de l'action qu'elle
exerce sur les destinées générales de l'humanité. Elles
sont, pour ainsi parler, Dieu présent à nos yeux dans
le monde : car évidemment ces transformations qui
changent, en l'élevant, l'état du genre humain; ces
soudaines brises qui le poussent, quoique à travers
bien des écueils, vers de plus fortunés rivages, renfer-
ment quelque chose de divin. La plus profonde révo-
lution que, sous tous les rapports, il ait en effet subie,
fut , sans aucune comparaison , l'établissement du
christianisme, et celle qui depuis cinquante ans
s'opère en Europe n'en est que la continuation. Qui
ne voit pas cela est totalement incapable de rien voir,
et plus incapable de rien comprendre aux événemens
contemporains. Dix-huit siècles de labeur social ont
à peine suffi pour les préparer. Car de quoi s'agit-il?
de modifier les formes du pouvoir, de réformer quel-
ques abus, d'introduire dans les lois quelques amélio-
ET DE LA LIBERTÉ. 167
rations généralement jugées nécessaires? Non, certes,
ce n'est pas là ce qui agite les peuples et les émeut si
puissamment. Il s'agit pour eux de substituer, dans les
bases mêmes de la société , un principe à un autre
principe, l'égalité de nature à l'inégalité de race, la
liberté de tous à la domination native et absolue de
quelques uns. Et cela qu'est-ce autre chose que le
christianisme s'épandant au dehors de la société pure-
ment religieuse, et animant de sa vie puissante le
monde politique , après avoir perfectionné , au-delà de
toute mesure jadis espérable, le monde intellectuel et
moral ?
Il posa pour principe fondamental de sa doctrine ,
sous le point de vue où nous la considérons en ce mo-
ment, l'égalité des hommes devant Dieu, ou l'égalité
de droit de tous les membres de la famille humaine.
Et à ce sujet nous remarquerons que cette importante
doctrine n'a de valeur historique et philosophique
qu'en admettant l'unité de race; sans quoi évidemment
une race pourroit être naturellement supérieure aux
autres, ainsi qu' Aristote l'a soutenu parmi les anciens.
La doctrine chrétienne, selon laquelle, conformément
aux antiques traditions, le genre humain provient
d'une seule tige , est donc sans contestation la plus fa-
vorable à l'humanité, et doit être gardée soigneuse-
ment comme la base même de toute justice réciproque-
ment égale et de toute société équitable. A cet égard
la science, qui s'est quelquefois trop livrée à la har-
diesse de ses conjectures physiologiques, a de grands
devoirs à remplir.
168 DE l'absolutisme
Le principe de l'égalité des hommes devant Dieu
devoit nécessairement en enfanter un autre qui n'en
est que le développement ou plutôt l'application , sa-
voir : l'égalité des hommes entre eux, ou l'égalité
sociale; car s'il existoit, sous ce rapport,, une inéga-
lité essentielle et radicale relative au droit, cette iné-
galité les rendroit primitivement inégaux devant Dieu.
L'égalité religieuse tend donc à produire , comme sa
conséquence et son complément, l'égalité politique et
civile. Or l'égalité politique et civile a pour forme la
liberté; car elle exclut originairement tout pouvoir
de l'homme sur l'homme , et oblige dès-lors à conce-
voir la société temporelle, la cité, sous l'idée d'asso-
ciation libre, dont le but est de garantir les droits de
chacun de ses membres, c'est-à-dire encore sa liberté,
son indépendance native.
Ces droits garantis par l'association sont de deux
ordres : 1 "^ les droits spirituels de la conscience et de
la pensée , lesquels ne relèvent que de Dieu considéré
soit comme auteur de la loi morale qui unit entre eux
tous les êtres intelligens, et à laquelle tous sont obligés
d'obéir librement, soit comme source primitive de
toute vertu , de toute raison ; 2"" les droits secondaires
de l'ordre, pour ainsi parler, matériel, relatifs au
corps ou à l'organisme , et qui se réduisent, dans leur
essence , au droit de conservation de la vie , c'est-à-
dire de l'organisme même et des choses extérieures
nécessaires à la conservation de l'organisme. Ces
choses extérieures constituent ce qu'on appelle pro-
priété.
ET DE LA LIBERTÉ. 1(39
11 suit de là que l'objet direct de la société véritable,
étant la garantie du droit, est par là même de garantir
à tous et à chacun de ses membres, dans l'ordre ex-
térieur, la liberté de conscience et de pensée , et , se-
condairement , la liberté de vivre et d'agir, ou la li-
berté de la personne et des propriétés.
La liberté de conscience et de pensée , simultané-
ment unie à la reconnoissance d'une loi spirituelle
morale, qui seule rend l'homme sociable, précède
l'association libre ou l'institution de la cité , et en est
l'indispensable condition. Cette loi dès-lors, non plus
que la liberté qui y correspond, la liberté civile de
conscience et de pensée , ne peut en aucune manière
dépendre du pacte social , ni devenir l'objet des déli-
bérations préalables, explicites ou implicites, qu'il
suppose ; et par conséquent la loi politique et civile
ne pouvant statuer sur ce droit primitif qu'elle ne
sauroit ni créer ni détruire , et qu'elle défend seule-
ment contre les attaques qui tendroient de fait à l'al-
térer, le respecte comme au-dessus d'elle , interdit et
punit comme antisociaux certains actes qui y sont
contraires, mais ne l'établit point par ses prescrip-
tions.
La liberté personnelle, ou le droit de vivre et
d'agir librement, implique l'absence de toute volonté,
de tout pouvoir qui imposeroit des bornes arbitraires
à cette liberté même, c'est-à-dire implique la coopé-
ration de chaque membre de la société à la loi qui
régit la société.
L'élément naturel de la société relative à Torga-
170 DE l'absolutisme
nisme humain ou de la cité n'est pas l'individu, mais
la famille, parce que l'élément de la société doit se
perpétuer comme la société ; parce que l'individu
meurt et que la famille est immortelle.
La famille se compose du père qui en est le prin-
cipe générateur, de la femme qui est le moyen de la
génération, et de l'enfant qui en est le terme. Ces
trois ensembles constituent l'homme organique com-
plet, l'homme reproduit, perpétué, l'homme qui ne
meurt point.
D'où il suit que le mariage, sans lequel nulle famille,
est en ce sens la base première de la société.
La propriété en est la seconde base , car sans elle
nulle vie possible. Or la vie ne s'arrêtant point dans
sa transmission, la propriété non plus ne s'arrête
point dans sa transmission : elle est héréditaire comme
elle, parce qu'elle est inséparable d'elle. Et puisque
l'homme ne peut vivre sans une propriété quelconque,
permanente ou transitoire , il ne peut non plus être
libre , indépendant de sa personne , si sa propriété est
dépendante , s'il n'est pas souverainement maître de
son champ, de sa maison, de son industrie, de son
travail.
La liberté de la propriété et la propriété même peu-
vent être attaquées de trois façons : la première en
attribuant soit à l'État, soit au chef de l'État, un
droit primitif de haut-domaine , qui ne seroit au fond
qu'un pouvoir indirect et arbitraire de vie et de mort
sur tous ses membres ; la seconde en attribuant soit
à l'État, soit à son chef, le droit de prélever à titre
ET DE LA LIBERTÉ. 171
d'impôt une partie quelconque des revenus de la pro-
priété, sans le consentement des propriétaires : car ce
droit, auquel il seroit impossible d'assigner aucune
limite déterminée, impliqueroit celui de s'emparer de
la totalité des revenus, ou la confiscation pure et
simple ; la troisième est d'attribuer, à quelque degré
que ce soit, à l'État, ou à son chef le droit d'admi-
nistrer les propriétés de ses membres : car le droit
pour chacun d'administrer sa propriété est inhérent
au droit de propriété, qui sans cela devient purement
fictif.
On doit maintenant comprendre comment le mou-
vement que partout on remarque chez les nations
chrétiennes, n'est que l'action sociale du christianisme
même, qui tend incessamment à réaliser, dans l'ordre
politique et civil, les libertés que contient en germe
la maxime fondamentale de l'égalité des hommes de-
vant Dieu, et par conséquent à affranchir pleinement
l'homme spirituel de tout contrôle du pouvoir humain,
et la propriété de toute dépendance arbitraire du
même pouvoir. Or ce but ne peut être atteint que
par une organisation sociale dont le double caractère
soit l'exclusion de toute contrainte dans l'ordre spiri-
tuel, et de toute intervention du gouvernement dans
l'administration des propriétés ou des intérêts parti-
culiers, soit individuels, soit collectifs. A cet égard,
le gouvernement, simple exécuteur de la loi faite par
tous oif par les délégués de tous, veille seulement à
ce que nul, dépassant les bornes de son droit, ne blesse
le droit ou la liberté d'autrui.
172 DE l'absolutisme
La liberté spirituelle a pour expression la liberté
de religion ou de culte , la liberté d'enseignement , la
liberté de la presse et la liberté d'association. Lorsque
l'une d'ejles n'est pas complète , et surtout la dernière,
les autres ne sont qu'un vain nom. Ne demandez pas
alors sous quelle forme de société vit le peuple ainsi
privé de ses droits naturels ; demandez sous quelle
tyrannie.
La liberté des personnes et des propriétés a pour
fondement l'élection, coordonnée à un système d'ad-
ministrations libres dans les limites qu'on vient de
fixer. Point de liberté possible en effet sans la respon-
sabilité du pouvoir, et point d'hérédité s'il existe une
responsabilité véritable. L'une ne peut être réelle que
l'autre ne soit fictive , et réciproquement.
Dans l'hypothèse de l'hérédité, on ne sauroit pro-
poser pour remède à ses abus que la maxime supposée
admise de l'amissibilité du pouvoir. Mais le pouvoir
peut être amissible de deux façons, l'une régulière,
l'autre violente; par élection ou par insurrection.
Comment hésiter entre ces deux modes ? et organi-
ser une société , n'est-ce pas précisément établir un
ordre de moyens qui, autant que le peuvent les pré-
visions humaines , la dispensent de recourir, pour
sauver ses droits attaqués, au hasard dangereux de
l'insurrection ?
Tels sont les principes qu'instinctivement les peu-
ples cherchent à réaliser et qu'ils réaliseront, sans
aucun doute , dans un temps plus ou moins prochain r
car un droit connu est un droit conquis.
ET DE LA LIBERTÉ. 173
L'homme ne renonce jamais à ce qui lui est une
fois apparu comme juste; il le voudroit , qu'il ne le
pourroit pas : sa nature s'y oppose, et c'est là cette
force morale à qui la victoire reste toujours dans ses
luttes contre la force matérielle.
Aux doctrines de la liberté comparons maintenant
les doctrines de l'absolutisme. Nous puiserons celles-ci
dans des documens d'une incontestable authenticité.
Les deux premiers sont des catéchismes publiés par
l'ordre exprès de l'empereur de Russie et de l'em-
pereur d'Autriche. Le troisième est un écrit semi-
officiel qui produisit il y a trois ans une assez vive
sensation en Italie , où les gouvernemens prirent soin
de le répandre à un grand nombre d'exemplaires.
Parlons d'abord des catéchismes.
Sa majesté apostolique enseigne dans le sien, aux
petits enfans, que les personnes ainsi que les biens de
ses sujets lui appartiennent; qu'elle en est le maître
absolu et peut en disposer comme il lui semble bon.
Cette doctrine, si elle trouve croyance, a au moins
l'avantage de simplifier singulièrement l'administra-
tion. L'empereur a-t-il besoin d'argent ou de soldats,
il dit à l'un : Donne-moi ta bourse ; à l'autre : Donne-
moi tes fils. Tout est à lui; tout, sans exception :
c'est là son Évangile, la bonne nouvelle qu'il veut
qu'on annonce à ses peuplés au nom de Jésus-Christ.
Et de peur apparemment que, par mégarde ou mau-
vais vouloir, quelque imprudent n'altère la pureté
de ces maximes dans la chaire chrétienne ; en cer-
tains lieux, à Milan par exemple , des prêtres seront
l74 DE l'absolutisme
contraints de soumettre leurs sermons, avant de les
prononcer , aux lumières supérieures de la police. Il
faut que les esprits soient bien corrompus et les cœurs
aussi , pour que les Italiens particulièrement ne bé-
nissent pas un pareil régime ! Lorsque les peuples sont
si ingrats envers les souverains , qu'attendre sinon les
vengeances du ciel et la fin de ce monde coupable ?
On vient de voir que l'empereur d'Autriche a une
assez haute idée de lui-même et de ses droits. Ce n'est
rien cependant près du czar Nicolas. Chef d'une re-
ligion étrangère au catholicisme , il a cru néanmoins,
tant le zèle de la vérité le dévore ! devoir s'occuper de
l'instruction religieuse de ses sujets catholiques; et
dans un catéchisme imprimé à Wilna et enseigné of-
ficiellement dans toutes les églises et toutes les écoles,
il leur apprend comment ils doivent adorer l'auto-
crate ; il leur explique avec onction le culte qu'ils sont
en conscience obligés de lui rendre. N'est-il pas en
effet pour eux non seulement l'image, mais encore
une incarnation réelle de la Divinité? A genoux donc !
sa volonté est le souverain ordre, son commande-
ment la loi ! Biens, vie, l'on doit tout prodiguer, tout
sacrifier au premier signe du Tartare-dieu : on doit
le chérir du fond du cœur, lui obéir , quoi qu'il or-
donne , et jamais ne se permettre une plainte , même
secrète , à l'exemple de Jésus-Christ qui se soumit sans
murmurer au jugement de mort prononcé contre lut
par r autorité légitime! La plume tombe des mains. Il
étoit réservé à cet homme de reculer les bornes du
blasphème î
ET DE LA LIBERTÉ. 175
Ce qui rend surtout remarquable l'écrit dont il
nous reste à parler (1), c'est que, sous des formes
tantôt grossièrement burlesques, tantôt naïvement
atroces , il résume , avec une fidélité et une franchise
que l'on chercheroit vainement ailleurs , le système
entier de l'absolutisme. Ici, point de réticences, point
d'hypocrisies, tout est à nu. On diroit un candide
procès-verbal du conseil du pandaemonium. L'auteur,
en plus d'un endroit, paroît même s'indigner qu'une
politique timide juge quelquefois à propos de voiler ,
modifier, affoiblir, par des considérations de pru-
dence , les doctrines qui au fond forment sa règle
invariable. Pour nous, qui aimons par-dessus tout
un langage net, exempt de fausseté, d'ambages et
d'équivoques; loin de blâmer le fougueux défenseur
du despotisme de son mépris pour ces cauteleux et
pusillanimes ménagemens, nous lui savons gré, au
contraire, de la sincérité brutale de ses convictions
et de ses paroles. Le mot que d'autres retiennent sur
leurs lèvres , il le profère à haute et intelligible voix .
Cela vaut mieux.
Nous passerons assez rapidement sur les premiers
dialogues pour arriver plus tôt à la conclusion où
l'auteur expose l'ensemble des moyens qu'à son avis
les princes doivent employer indispensablement, s'ils
veulent raffermir leurs trônes ébranlés. C'est la partie
la plus curieuse et la plus importante du livre. Tou-
tefois, pour qu'on ait une idée exacte des projets , des
vœux , des sentimens et des maximes de ceux dont il
(1) Dialoghetli sulle malerie correnti nelV anno 1831.
176 DE l'absolutisme
est comme le manifeste , il est bon de citer quelques
passages d'un dialogue entre V Europe y la Justice ^ la
France et la Restauration. L'auteur y établit sa théorie
du pouvoir; elle est courte. Dieu a donné les peuples
aux rois , ils leur appartiennent comme votre trou-
peau vous appartient; ils sont leur propriété, leur
patrimoine : voilà tout. De conditions , de pactes , de
chartes , il n'y faut pas songer, cela est par trop clair.
L'Europe. — Qui vous a réduite à un si misérable
état?
La Restauration. — La Charte.
L'Europe. — Qu'est-ce que cette Charte qui fait
tant de bruit?
La Restauration. — On prétend que c'est un
contrat entre le peuple et le roi.
L'Europe. — Un contrat entre le peuple et le roi !
Par le char du bouvier ! peut-on rien imaginer de
pis? La France est peut-être une boutique à louer,
ou le roi de France un cocher qu'on prend à son
service à tant par mois !
La France. — Bonne maman, comment les rois
pourroient-ils régner sans pactes ?
L'Europe. — Comme ils ont toujours fait avant
qu'on songeât à ces sottises de chartes. Ma fille, l'au-
torité des rois ne vient point des peuples; elle vient
directement de Dieu, qui ayant fait les hommes pour
vivre en société, a rendu nécessaire un chef qui les
gouverne , et en conséquence a ordonné que les
peuples obéissent aux rois. Le roi doit procurer le
Eï DE LA LIBERTÉ. 177
bien du peuple ; le peuple doit obéir à tous les com-
mandemens du roi. Et c'est là la grande charte écrite
de la main de Dieu et imprimée par la nature.
La Frange. — Maman trois fois chère, et si le
roi vouloit le mal du peuple; comment feroit-on
sans une charte?
L'Europe. — Ma fille, les rois ne veulent jamais
et ne peuvent vouloir le mal du peuple ; parce que le
peuple est la famille et le palrimome du roi y et per-
sonne ne veut le dommage de sa propre famille et la
ruine de son patrimoine. —
Cependant, bonne ou mauvaise, la France a voit
une charte, une charte jurée. Oui , mais qui malgré
ses sermens n'obligeoit nullement le prince ; et que
l'Europe armée auroit dû détruire, en démembrant la
France pour plus de sûreté. Ecoutez bien.
L'Europe. — Le roi Louis XVIII l'avoit peut-
être accordée spontanément.
La Restauration. — Vous pouvez vous figurer
si le pauvre brave homme étoit satisfait de revenir
chez lui pieds et mains liés , culottes bas, de sorte que
chacun se pût divertir à lui donner des claques. Ils
la lui ont fourrée dans le gosier , et il lui a fallu l'a-
valer de force. La Charte ou rien.
L'Europe. — Quel motif a donc induit mes bons
fils à commettre cette énorme faute? n'ont-ils donc
point considéré que la cause d'un roi est la cause de
tous les rois ; et que si on laisse croître les ongles d'un
peuple , les ongles de tous les autres croissent aussi?
La Restauration. — C'est tout juste ce que di-
TOME 11. 12
178 DE l'absolutisme
soient l'Expérience et la Sagesse , mais la Politique
n'a pas permis qu'on les écoutât.
L'Europe. — Et quelles raisons alléguoit cette
crache-sentences ?
La Restauration. — Qu'il faut adoucir les bètes
féroces , ne les point irriter, et qu'on ne peut sou-
mettre la France par la force.
L'Europe. — A merveille, vraiment! Ils ont com-
battu vingt-cinq ans , et à présent qu'ils lui tiennent
sur le corps un million de baïonnettes allemandes et
russes, et que la route est ouverte pour en amener
trois fois autant, ils hésitent à la dompter de force.
La France. — Diable ! maman , la force envers
la France? ;
L'Europe. — Oui, madame, la force. Rend-on le
jugement aux fous et aux mauvais sujets autrement
qu'à coups de bâton?
La France. — Dans les quatre parties du monde
il n'y auroit pas assez de force pour tenir asservie la
grande nation.
L'Europe. — Eh bien! qu'on en eût fait une
petite nation , et tout étoit fini»
La France. — Quoi ! un démembrement?
L'Europe. — Certainement, un démembrement...
un bon coup de ciseau à ses frontières ( una huona-lo-
sata ai confini); unmorceau à l'Angleterre, un autre à
l'Espagne, un à l'Autriche, à la Prusse, à la Hollande,
à la Bavière, au Piémont, avec quelques échanges
pour maintenir l'équilibre et pour satisfaire la Suisse
et la Russie, tout étoit accommodé : et vous, ma belle
ET DE LA LIBERTÉ. 179
dame, vous seriez demeurée avec l'ours du monta-
gnard en laisse ; et la grande nation, devenue une pe-
tite nation , auroit cessé de troubler , pendant deux
ou trois siècles, la tranquillité du monde.
La Frange. — Ah! maman, vous êtes bien cruelle.
La Restauration. — Pardonnez-moi, madame
l'Europe , mais briser le trône de saint Louis , dis-
perser l'héritage des Bourbons...
L'Europe. — Ma chère dame, quand les fils de
saint Louis vivent comme les fils des scélérats , il
faut les châtier , comme Dieu châtia les anges pré-
varicateurs; et quant à vos bons et dignes Bour-
bons, ils auroient été satisfaits de régner tranquilles
sur une petite France... plutôt que d'être poignardés
et décapités dans une France plus grande (1). —
Ces aveux sont précieux en ce qu'ils montrent à
ceux qui se feroient encore illusion sur ce point quel
seroit le sort de la France vaincue par une nouvelle
coalition. Il n'y a pas à s'y tromper, on feroit d'elle
une seconde Pologne. Que chacun donc se demande
si c'est là ce qu'il souhaite à sa patrie. Honte au traître
ou au lâche qui , la voyant menacée , auroit dans ses
veines une goutte de sang qui ne fût pas pour elle !
Vient ensuite, à propos de l'insurrection de la
grèce, une solennelle apologie de la légitimité du
Grand-Turc. En vain la Liberté soutient-elle que
(( les Grecs avoient raison de se soulever, au moins
à cause de la reHgion, puisqu'on ne sauroit supporter
qu'un peuple chrétien soit esclave des musulmans; >j
(1) Pages II -i4.
12.
180 DE l'absolutisme
le Jugement lui répond : « Il yous sied bien de faire
la bigote et de parler de religion ! Quoi qu'il en soit ,
le christianisme commande la fidélité et Tobéissance,
condamne toujours la révolte , et l'Evangile des chré-
tiens veut qu'on rende à César ce qui appartient à
César. Le césar des Grecs est le grand-Turc , et en
se révoltant contre leur prince ils ont violé la loi
chrétienne (1). »
Le dernier dialogue, composé de neuf scènes, est
intitulé /<? p^oyage de Po//c/ime//e. Polichinelle, per-
suadé par le Docteur , part de Naples avec lui , après
la révolution de juillet, pour venir jouir en France
des douceurs de la liberté. On se doute bien de ce
qu'ils y trouvent, et nous savons encore mieux ce qu'ils
y auroient trouvé trois ans plus tard. L'auteur est à
l'aise dans ce sujet; et si l'ironie est amère, elle est
juste ici : elle est juste, car lorsqu'un peuple se ré-
signe à souffrir certaines indignités , lorsque , après
avoir tout risqué, bravé tout pour s'affranchir, il passe
le lendemain la tête dans le joug, se décore de ses fers^
comme d'un emblème de l'ordre , s'agenouille devant
un gouvernement de police, se laisse bâter, brider,
bâtonner; ce peuple mérite d'être la risée des autres
nations, et il n'est point de moquerie si méprisante,
de sarcasmes si aigus , que le dernier des esclaves et le
plus lâche n'ait le droit de lui adresser.
Enfin, dégoûtés de ce qu'ils voient, et l'on seroit
dégoûté à moins^ le Docteur et Polichinelle concluent
qu'ils n'ont rien de mieux à faire que de retourner
( I ) Page 9.
ET DE LA LIBERTÉ. 181
au plus vite chez eux. Ils rencontrent en route une
vieille femme : le Docteur lui demande qui elle est.
(( Je suis, répond-elle, V Expérience, et j'ai toujours
voulu du bien aux rois absolus et légitimes, parce que
j'ai vu qu'on vit mal sans eux, et que ces ordures de
chartes constitutionnelles ne servent qu'à mettre le
feu à la maison et à la salir. Et précisément parce que
je leur veux du bien, je leur écris quatre mots : car,
entre nous, ils sont un peu hors de leur chemin; et
s'ils n'écoutent point les conseils de l'Expérience , ils
s'en iront faire compagnie à Charles X. Portez-leur
donc cette lettre* »
Le Docteur. — Devons-nous la porter à tous les
rois de l'Europe?
L'Expérience. — Il se peut que deux ou trois n'en
aient pas besoin; mais remettez-la cependant à tous,
elle ne fera de mal à aucun.
Le Docteur. — Écoutez, bonne vieille, nous vous
rendrons volontiers ce service , mais il ne faut pas en
user trop librement avec les rois. Vous êtes une femme
résolue : qui sait ce que vous avez écrit? Vous ne vou-
driez pas que vos messagers eussent à pâtir de leur
message.
L'Expérience. — N'appréhendez aucune indiscré-
tion ; mais , pour mieux vous rassurer, lisez ma lettre,
j'y consens.
Le Docteur. — Lisons donc, et puis nous ferons ce
que vous désirez de nous.
i82 DE l'absolutisme
(( L'Expérience aux rois de la terre.
» Princes, que faites-vous ? Le monde se précipite,
le feu brûle sous vos trônes, la gangrène corrompt
toute la masse sociale , et vous vous battez les flancs,
et vous vous contentez d'appliquer quelques insigni-
fians topiques sur les profondes plaies de la société, et
vous n'avez recours à aucun moyen sévère et efficace!
Secouez cette mortelle léthargie ; songez que les li-
béraux ne raillent point , qu'ils entendent bien vous
rayer entièrement de l'almanach , et souvenez-vous
qu'à votre cause est liée celles des peuples , qui, selon
les décrets de la Providence , doivent être guidés , dé-
fendus et sauvés par les rois. Consultez la vérité, sui-
vez les impulsions de votre cœur, et ne vous laissez
point séduire par les grimaces perfides de cette prosti-
tuée de Politique. Enfin, lisez les leçons de l'histoire;
et pour ramener dans la droite voie une génération
égarée, employez les remèdes que vous enseigne l'Ex-
périence. »
Polichinelle. — Jusqu'ici il n'y a rien à dire, et les
rois ne sauroient se fâcher.
L'Expérience. — Comment a-t-il pu jamais vous
passer par l'esprit que je voulusse off*enser les rois? Je
leur parle avec confiance , parce que je suis leur maî-
tresse, et parce qu'ils agréent , eux aussi , lorsqu'on le
leur adresse en secret, un langage cordial et sincère.
Du reste, l'Expérience enseigne à respecter ceux que
Dieu a placés à la tête des nations ; parce que là où fi-
Eï DK LA LlbEUTÉ. J83
nit le respect pour le roi , commence la ruine du peu-
ple. Continuez de lire la lettre.
Le Docteur. — « Quand on voit de mauvaises ac-
tions, la première chose est d'élever la voix et de crier
contre les malfaiteurs. Élevez donc la voix du haut de
vos trônes, avertissez , reprenez, menacez, et ne vous
contentez point de quelque misérable petit édit donné
de temps en temps et tout emmiellé de paroles douce-
reuses ; mais parlez en roi qui a le droit de comman-
der et de se faire obéir. En outre, encouragez les
bons; et faites qu'eux aussi parlent et élèvent la voix
contre les méchans. Le monde est rempli de petits li-
vres, de journaux, de feuilles qui répandent la conta-
gion : faites qu'on le remplisse d'écrits salutaires qui
soient un antidote contre la corruption des esprits.
Employez les armes de vos ennemis ; si les rebelles
font rire aux dépens de la fidélité , que les bons fassent
rire aux dépens de la révolution. Si le poison se vend
à bas prix par la propagande, que la souveraineté
fournisse gratuitement le contre-poison. Aujourd'hui
le genre humain veut lire , et une feuille de papier
écrite judicieusement a plus de force qu'un bataillon
de grenadiers. Les hommes d'esprit et de cœur, capa-
bles de vous aider dans cette guerre, ne manquent,
point ; naais il faut les chercher, les encourager, les
récompenser quelquefois. Qui est celui de vous qui ait
dépensé en faveur des écrivains défenseurs des trô-
nes le quart de ce qu'il paie aux professeurs des uni-
versités avec la certitude qu'ils poussent la jeunesse au
renversement des trônes? Croyez-moi, princes, parlez
1 84 DE l'absolutisme
et faites parler, et soyez certains que chaque voix trou-
vera la route d'un cœur. »
Polichinelle.^ — Savez- vous que vous dites fort
bien ? Ces messieurs les libéraux arrangent nos têtes
à leur façon , parce qu'ils parlent quasi seuls ; mais si
l'on montroit aux pauvres gens la chemise du libéra-
lisme dans toute sa saleté, les cervelles humaines ne se-
roient plus le jouet des fabricateurs de glorieuses jour-
nées. Si nous avions lu plus tôt le journal de Modène
intitulé la Poix de la T^érité^ nous ne nous serions pas
ennuyés de notre roi , et nous n'aurions point couru
après cette folie de la souveraineté du peuple.
L'Expérience. — Mes enfans , le duc de Modène ,
quoique ses Etats tiennent peu de place sur la carte, a
fait une œuvre grande en étabhssant ce journal. 11 a
prouvé qu'il possède un cœur vraiment royal, il a bien
mérité de la société entière^ et soyez certains qu'à
l'heure qu'il est la feuille modénoise a opéré nombre
de conversions : mais revenez à ma lettre.
Le Docteur. — « Lorsque pour contenir des mé-^
chans il ne suffit pas d'élever la voix, il faut lever la
main et punir; mais les châtimens doivent être et cer-
tains et sévères. Ceux qui méditoient le bouleverse-
ment du monde ont pris leurs mesures de loin; ils ont
préparé l'impunité pour eux et pour les leursm/îre-
clianl r humanité et la modération des peines. Depuis un
certain temps, vous vous êtes laissé séduire par ces
chansons ; et afin d'être doux et démens, vous avez
cessé d'être justes. Ainsi la voie a été ouverte à toutes
les iniquités, la certitude du pardon a rompu le frein
ET DE LA LIBERTE. 185
de la crainte ; et pour chaque félon absous , cent sujets
fidèles sont devenus félons. Retournez sur les traces
antiques; et si vous voulez que votre justice ait peu à
condamner, faites qu'elle condamne inexorablement.
L'épreuve de la tolérance a été faite, elle n'a produit
que du mal ; venez-en à répreuve du sang^, et vous ver-
rez que se déclarer rebelle ne sera plusla mode du jour.
Commencez par les petits délits , lesquels conduisent
aux grands , et que les punitions de votre justice soient
sévères et terribles. Les âmes féroces des scélérats ne
s'effraient point des peines enfantines conseillées par
une niaise philosophie. Dieu , qui est le père des misé-
ricordes , a créé un enfer pour punir le péché , et la
création de f enfer sert merveilleusement à peupler le cieL
Épargnez le sang innocent , en vous persuadant bien
que LE MEILLEUR PRINCE EST CELUI QUI A LE BOURREAU
POUR PREMIER MINISTRE. Maintenez ce code en vi-
gueur, et vous verrez que les chemins de votre
royaume seront aussi sûrs que les casernes des sol-
dats; que votre trésor ne devra plus entretenir dans les
prisons un peuple de criminels, et que les scélérats ne
songeront plus à renverser votre trône. »
Le Docteur. — Il me semble, ma bonne petite
vieille, que vous êtes en ceci un peu sévère.
Polichinelle. — Au contraire il me semble à moi
qu'elle parle très bien , et que sur cela les lazzaroni
en savent plus que les docteurs. Quand on usoit de la
corde et de la potence, on trembloit au nom de la jus-
tice; et on retenoit ses mains, de peur de la prison :
mais à présent les procès font rire , parce qu'on sait
186 DE l'absolutisme
que tout finit par des bagatelles. Pour les grands cri-
mes la grâce est presque sûre ; et pour les délits moin-
dres un peu de prison ^ un peu de travaux forcés _, voilà
tout. Personne ne craint ces peines, (c parce que nous
» autres pauvres gens nous sommes mieux en prison
» que chez nous, et qu'un condamné aux travaux ga-
» gne le double d'un ouvrier et fatigue moitié moins. )>
L'Expérience. — Mes enfans, croyez aux paroles
de l'Expérience ; et assurez-vous que le monde est de-
venu plus mauvais, depuis qu'on ne punit plus sévère-
ment les méchans. Si les rois refusent de le croire,
qu'ils compulsent les registres de leurs greffes crimi-
nels : en comparant ceux des temps appelés barbares
avec ceux des temps présens , ils pourront apprendre
(( lequel vaut le mieux pour la morale publique , de
» l'humanité philosophique, ou de la potence et de la
» corde. » Continuez de lire cependant.
Le Docteur. — « Un bon père doit éloigner de ses
enfans les compagnons pervers, afin que ceux-ci ne les
gâtent point par leurs mauvais discours ; et aussi le
prince sage doit empêcher qu'on ne corrompe ses su-
jets fidèles, et que ceux qui déjà sont corrompus de-
viennent pires par la lecture des écrits nuisibles et sé-
ditieux. Je sais que vous reconnoissez maintenant les
désastres produits par la presse, mais on ne voit cepen-
dant pas que vous y opposiez une digue solide et suffi-
sante. On veut guérir les empoisonnés, et on laisse au
poison un libre cours. Mettez la politique d'accord
avec la rehgion, et que l'une et l'autre veillent jour et
nuit et soient inexorables envers la peste imprimée qui
ET DE LA LIBERTÉ. 187
se propage sous toutes les formes. Sur toutes choses,
gardez-vous de cette peste légère qui passe de main
en main ; et pour un certain temps au moins , <( ban-
» nissez de vos États presque tous les journaux et ga-
» zettes étrangères. » La plupart de ces feuilles sont
vendues au parti de la révolte , ou le flattent tout au
moins, afin d'obtenir plus de débit, et il n'est pas une
seule de ces gazettes qui n'introduise quelque once de
poison, (c En fait de révolution, même les simples ré-
» cits offrent du danger lorsqu'ils ne sont pas modi-
)) fiés par la prudence. » Les esprits sont, comme les
corps, sujets à la contagion, et l'histoire des scandales
est toujours vénéneuse. Détournez les regards de vos
sujets de certaines scènes, et persuadez-vous bien que
personne n éprouve l'envie d'imiter ce quil ignore. »
Polichinelle. — Que feroient les oisifs, s'ils n'a-
voient plus de gazettes?
L'Expérience. — Que faisoient-ils il y a cent cin-
quante ans, lorsqu'il n'existoit pas de gazettes ?
Le Docteur. — Il me semble, ma chère dame, que
vous être encore trop sévère en cela.
L'Expérience. — Mes amis , quand les enfans sont
malades il faut les tenir à la diète ; il vaut mieux les
laisser pleurer que de les faire mourir d'indigestion.
Tant que durera le choléra de la révolte, la diète de là
presse doit être rigoureuse ; et « l'on ne doit absolu-
» ment permettre d'autres feuilles que celles qui ser-
)) vent ouvertement le parti de la justice. » Je vou-
drois dans chaque Etat une bonne gazette nationale,
un bon journal littéraire , dans lesquels, avec lapru-
188 DE l'absolutisme
dence requise ^ on publieroit les nouvelles des pays
étrangers et on rendroit compte de leur littérature.
Le Docteur. — Ainsi , vous voudriez faire des
journaux mêmes un monopole royal?
L'Expérience. — Si, pour l'avantage des finances,
on a établi le monopole du sel et le monopole du ta-
bac, combien plus devroit-on établir le monopole de
la presse , pour l'avantage de la religion , de la po-
litique et de la bonne morale ! Continuez de lire ma
lettre.
Le Docteur. — a En outre , qui veut que ses en-
fans restent tranquilles doit leur laisser leurs amuse-
mens qui les retiendront dans leurs chambres et les
empêcheront de mettre tout sens dessus dessous dans
la maison. Ainsi on doit laisser aux peuples l'occupa-
tion et le désennui de leurs affaires domestiques et
municipales, de peur qu'oisifs chez eux ils n'en sortent
pour troubler les affaires de la nation. En cela, prin-
ces, vous avez commis une erreur très grande , et pas
un de vos hommes d'Etat ne s'aperçoit encore que le
bouleversement du monde provient de cette faute en
majeure partie ; par un zèle malentendu de la souve-
raineté, vous avez enlevé à vos sujets tous leurs pri-
vilèges , tous leurs droits , toutes leurs franchises ,
toutes leurs libertés , et concentré dans le gouverne-
ment tous les fils du pouvoir, tout mouvement, tout
souffle de vie. Par là vous avez rendu les hommes
étrangers dans leur propre pays : simples habitans
de leurs villes , ils n'en sont plus citoyens ; et de l'abo-
lition de l'esprit communal est né l'esprit national, le-
ET DE LA LIBERTÉ. 181)
quel a agrandi dans des proportions gigantesques l'or-
gueil et les vœux des peuples. Par la destruction des
intérêts privés de tous les municipes , vous avez formé
de toutes les volontés une seule masse, laquelle doit se
mouvoir suivant une seule tendance , et maintenant
vous vous trouvez impuissans à arrêter le mouvement
de cette masse énorme et terrible. Dmde et tmpera.
Vous avez mis en oubli cette maxime gravée sur la
base des trônes ; vous avez prétendu diriger le monde
avec une seule rêne , et cette rêne s'est rompue dans
vos mains. Divide et impera. Divisez les uns des au-
tres les peuples, les provinces, les villes (1), laissant
à chacun ses intérêts, ses statuts, ses privilèges,
ses droits et ses franchises. « Faites que les citadins
» se persuadent être quelque chose chez eux ; per-
» mettez que le peuple se divertisse aux jeux inno-
» cens des manèges, des ambitions et des brigues
» municipales , )) ressuscitez l'esprit local par l'éman-
cipation des communes , et le fantôme de l'esprit na-
tional cessera d'être le démon qui enivre toutes les
têtes. Chers princes , écoutez-moi. « Si vous voyiez
» tous les chevaux refuser soudain de porter la somme et
» de traîner la charrette ; si tous les bœufs ne vouloient
» plus souffrir le joug et labourer la terre, vous obs-
» tineriez-vous à croire que la nature de ces bêtes est
» changée, )> et ne chercheriez-vouspas plutôt la cause
de leur indocilité dans le désordre des harnois et
l'impéritie des conducteurs.^ Et aujourd'hui, que tous
( I ) Diridete popolo da popolo , provincia da provincia , città da
cilla.
190 DE l'absolutisme
les peuples se révoltent contre le frein des rois, pour-
quoi vous obstineriez-vous à supposer que la nature
des hommes a changé, au lieu de reconnoître quel-
ques (défauts dans la manière de gouverner ? Pesez
bien ces paroles, tournez vos regards sur le passé;
et si vous voulez que les générations présentes soient
dociles comme les anciennes, gouvernez-les comme
vos pères gouvernoient les anciennes» »
Polichinelle. — Tout cela peut être fort beau,
mais je n'y comprends rien.
L'Expérience. — Je sais bien que certains discours
ne sont pas entendus du vulgaire, et toutes les classes
ont leur vulgaire. Ma lettre n'est pas adressée à la
populace, mais aux rois. Poursuivez et ne perdez pas
le temps.
Le Docteur. — ■ « Une cause principale du boule-
versement du monde est la trop grande diffusion des
lettres et cette démangeaison de la littérature qui a
pénétré jusque dans les os des poissonniers et des pa-
lefreniers. Il faut sans doute dans le monde des lettres
et des sa vans > mais il faut aussi des cordonniers , des
tailleurs , des forgerons, des laboureurs et des artisans
de toutes sortes ; il y faut une grande masse de gens
bons et tranquilles, qui se contentent de vivre sur la
foi d' autrui, et trouvent bon que le monde soit guidé
par les lumières des autres, sans prétendre le guider
par les leurs propres. « Pour tous ces gens-ci la
» lecture est dangereuse , parce qu'elle stimule des
» intelligences que la nature a destinées à se remuer
» dans une sphère étroite , fait naître des doutes que
ET DE LA LIBERTÉ. 191
» la médiocrité de leurs connoissances ne leur permet
» pas de résoudre; accoutume aux plaisirs de l'esprit,
» lesquels rendent insupportable le travail monotone
» et ennuyeux du corps ; éveille des désirs dispropor-
» tionnés à la bassesse de la condition ; et en rendant
» le peuple mécontent de son sort , le dispose à tenter
» de s'en procurer un autre. » C'est pourquoi, au
lieu de favoriser démesurément l'instruction et la
civilisation {civililà), vous devez avec prudence y
imposer des bornes , « considérant que s'il se trouvoit
» un maître qui pût, en une seule leçon, rendre tous
» les hommes aussi savans qu'Aristote et aussi polis
» que le grand-chambellan du roi de France , il fau-
)) droit sur-le-champ assommer ce maître , afin que la
» société ne fût pas détruite. Réservez les livres et les
» études aux classes distinguées et à quelque génie
» extraordinaire qui se sera fait jour à travers l'obs-
)) curité de sa condition , et faites en sorte que le
» cordonnier se contente de son alêne , le paysan de
» son boyau , sans aller se gâter le cœur et la tête à
)) l'école de l'alphabet. Par suite d'une diffusion mal-
» entendue et disproportionnée de la culture , une
)) race innombrable de manans et de gagne-deniers
» ont porté le trouble dans la société , en voulant , au
» mépris de la nature , s'associer aux classes élevées, »
et vous êtes contraint d'enlever la peau à la moitié
de votre peuple pour en faire des culottes à l'autre
moitié, qui , née pour gagner son pain avec la bêche
et la cognée, demande des emplois et des pensions et
prétend tirer de sa plume de quoi vivre et bien vivre.
192 DE l'absolutisme
Tous ces petits sages sans aucune base solide d'étude
et de jugement, tous ces petits seigneurs sans patri-
moine suffisant pour faire bouillir la marmite , portent
naturellement dans le cœur le mécontentement et
l'envie , et sont des matières toujours prêtes à s'en-
flammer au souffle de la révolution. L'imprévoyante
propagation des lettres a rassemblé cette masse dan-
gereuse de combustibles; et par une adroite et discrète
diminution de la culture, vous devez abaisser les
flammes de la soi-disant philosophie et écarter la mine la culture des sciences histo-
riques. Au moment où la France, absorbée tout
entière par sa révolution politique, détournoit ses
regards du passé pour les arrêter uniquement sur
l'avenir qu'elle préparoit au monde ; lorsque, ouvrant
la carrière ou l'Europe la suit, elle s'abandonna,
comme Colomb, aux vents et aux tempêtes pour
découvrir de nouveaux rivages et un ciel nouveau ;
lorsqu'elle dit aux peuples étonnés, aux peuples as-
soupis dans leur vieille misère : C'est assez de ce qui
fut ; je vous créerai d'autres destins : alors la labo-
rieuse et pensive Allemagne , occupant la place que
la France quittoit, laissa celle-ci remuer le présent, et
tourna son activité vers un but exclusivement intel-
lectuel. Elle entreprit en quelque sorte de recon-
DES ANCIENS PEUPLES ITALIEÎ^S. 207
struire, à l'aide des faits et de la théorie philoso-
phique , l'organisme vivant de l'humanité dans les
siècles antérieurs. Agrandissant ainsi le domaine de
l'histoire, elle y ramena la philologie , l'archéologie,
et en général toutes les sciences qu'elle fit converger
à ce foyer commun. Recueillant tout, rapprochant
tout, religion, lois, mœurs, coutumes, traditions,
langues , littérature développée ou informe , et spé-
cialement ces chants spontanés qui furent partout les
premières annales des peuples, et l'expression la moins
équivoque de leur caractère individuel, de leur vie
morale et intime, elle s'efforça de débrouiller leurs
origines si obscures et leur filiation si incertaine. Une
pareille méthode , on le sent bien , provoquoit des
hardiesses de tout genre, laissoit aux conjectures les
plus hasardées un vaste champ, et, en exigeant qu'on
s'isolât des impressions que l'homme reçoit de tout
ce qui l'environne , pour se pénétrer de l'esprit , des
sentimens, des passions d'une autre société et d'une
autre époque, mettoit en jeu une sorte de faculté de
divination. A défaut de documens plus directs et plus
étendus, l'historien cherchant à saisir dans les tra-
ditions héroïques et mythiques d'un peuple son génie
propre, et, pour ainsi dire, sa forme particulière, se
flattoit de le recomposer sans autre secours , à peu
près comme Cuvier recomposoit des animaux entiers
de genre inconnu à l'aide d'un seul fragment de leiir
structure osseuse , avec cette différence toutefois que
le célèbre anatomiste prenoit pour point de départ un
débris d'organisation, et l'historien la force organi-
208 HISTOIRE
satrice elle-même. On ne peut nier que plusieurs
écrivains dont l'Allemagne s'honore à juste titre _,
n'aient fait preuve, dans ce travail singulier, je dirois
presque dans cette espèce de féerie scientifique , d'une
étonnante sagacité. Il suffit de nommer Niebuhr pour
rappeler tout ce qu'a d'ingénieux , de brillant , mais
aussi de conjectural , la méthode qu'il a illustrée en
l'appliquant, souvent avec un rare bonheur, à l'his-
toire des premiers temps de Rome. Espérons que sa
mort prématurée ne privera pas l'Europe de la suite
d'un ouvrage qui a jeté un si grand éclat, en ramenant
les faits matériels de l'humanité sous la puissance de
l'esprit qui les engendre, les anime et les vivifie.
Ce n'est pas qu'on ne puisse abuser de ces procédés
à 'priori, surtout lorsqu'on les sépare d'une profonde
connoissance des monumens; et que leur emploi n'offre
fréquemment quelque chose d'arbitraire, ou tout au
moins d'indémontrable, qui semble peu compatible
avec le caractère propre de l'histoire , tel qu'aupara-
vant on se le représentoit. Cet inconvénient très réel,
et dont les imitateurs de Niebuhr ne sauroient se
garder avec trop de soin , ne détruit cependant pas
les nombreux avantages qu'offre le mode d'investi-
gation philosophique dont il est une conséquence in-
évitable. On conçoit néanmoins que plusieurs , moins
frappés de ceux-ci qu'effrayés de celui-là , aient cru
plus sage de s'abstenir d'entrer dans cette route nou-
velle. De là deux écoles historiques. Tune qu'on peut
appeler instinctive ^ et l'autre positive ^ ou ne s'ap-
puyant que sur des témoignages écrits. L'auteur de
DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 209
l'ouvrage que nous annonçons appartient à cette der-
nière. Aspirant à des résultats rigoureusement incon-
testables, il écarte inexorablement ce qui ne seroit que
deviné, sans être susceptible de preuve directe ; non
qu'il réprouve, tout au contraire, un usage franc de
la pensée , un examen sévère et indépendant des opi-
nions les plus accréditées, mais restreint toutefois
dans les bornes de la critique purement historique ,
suivant l'ancienne acception du mot. Ce cercle ne
laisse pas d'être encore assez vaste. On se rappelle en
effet qu'il y a vingt-deux ans M. Micali, dans son
livre intitulé Vllalie avant les Romains , appela le
premier l'attention des savans sur l'histoire de cette
époque antique , et , par la hardiesse de ses vues au-
tant que par la profondeur de ses recherches , donna
l'impulsion aux travaux postérieurs et à ceux de
Niebuhr lui-même. Il est bon de constater les faits
de ce genre , afin que , dans le progrès de la science ,
chacun jouisse de la part de gloire et de reconnois-
sance qui lui est due.
Comme tous les hommes supérieurs^ M. Micali
fut loin d être pleinement satisfait des essais de sa
jeunesse. Au lieu de se reposer dans le succès flatteur
qu'il avoit obtenu, il recommença ses études , deve-
nues plus faciles à quelques égards, et plus intéres-
santes par la découverte d'un grand nombre de mo-
numens propre à répandre une vive lumière sur le
sujet qui l'occupoit. Il relut tout ce qui s'y rapporte
dans les écrits des anciens et des modernes, compara
tout, discuta tout; et non content des connoissances
TOME 11. 14
210 HISTOIRE
qui se puisent dans les livres , il parcourut l'Italie en-
tière , pour recueillir sur les lieux mêmes , par l'in-
spection immédiate du sol , ces notions précises que
rien ne supplée lorsqu'on veut arriver à des conclu-
sions solides , et ne pas apprécier certains faits comme
au hasard. Le résultat de tant de travaux est consigné
dans V Histoire des anciens peuples d'Italie qu'il vient
de publier à Florence. Nous tâcherons d'en donner
une idée sommaire, en nous permettant, d'après son
invitation même, de soumettre à l'illustre auteur quel-
ques doutes sur différents points susceptibles , ce nous
semble , d'être contestés , et sur plusieurs applications
de son hypothèse fondamentale, développée avec au-
tant d'art que de clarté , mais conçue en un sens trop
exclusif peut-être .
M. Micali se place d'abord au centre de cette ma-
gnifique chaîne de montagnes qui parcourt l'Italie
dans toute sa longueur. Il suppose qu'à une époque
où déjà le pays étoit habité, la Sicile auparavant
jointe à la Calabre en fut séparée par quelque vio-
lente commotion du sol (1); et que, dans le même
temps, la mer, recouvrant les plaines aujourd'hui si
fertiles qui s'étendent des deux côtés des Apennins,
s'élevoit jusqu'au pied de ceux-ci et en baignoit les
croupes (2). Ces deux suppositions paroissent difficiles
à admettre. On est généralement d'accord que la Si-
cile , comme l'Angleterre , et quelques autres îles au-
trefois unies aux continents voisins, n'en ont point
(1) Tome I, page 4.
(2) ma. , page 17.
DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 211
été séparées postérieurement au grand cataclysme
qui opéra, il y a environ cinq mille ans, des boule-
versemens si profonds sur la surface de notre globe.
Et quant à la submersion primitive des plaines de
la péninsule italique, elle impliqueroit un change-
ment de niveau dans les mers adjacentes, qui suc-
cessivement se seroient abaissées, et considérablement
abaissées ; fait contraire aux observations et aux do-
cumens historiques , d'où il résulte que le niveau de
la Méditerranée n'a pas varié sensiblement depuis
près de trente siècles. Il est très vrai cependant que
ces plaines, inondées par les débordemens des fleuves
qui les traversent, étoient pour la plupart originaire-
ment inhabitables, ainsi que le dit M. Micali; qu'elles
n'ont pu devenir propres à l'habitation de l'homme
qu'à l'aide d'immenses travaux de dessèchement , de
digues construites pour contenir et diriger les cours
d'eau, et qu'encore aujourd'hui une négligence de
moins d'un demi-siècle dans l'entretien de ces digues
suffiroit pour transformer de nouveau la Lombardie
presque entière en un vaste et stérile marais. Il est
donc certain que la population dut être d'abord con-
finée dans les montagnes; et qu'elle ne put même
étendre ses conquêtes sur un sol tel que celui que
nous venons de décrire , avant d'avoir atteint , avec la
connoissance et la pratique des arts, un degré de ci-
vilisation assez avancé.
Mais quelle étoit cette population? D'où tiroit-ellé
son origine ? A quelle race plus ancienne appartenoit-
elle ? Loin de prétendre résoudre ces questions ,
14.
212 HISTOIRE
M. Micali les juge insolubles, au moins dans l'état
actuel de la science , et conséquemment déclare qu'il
ne s'en occupera point. Le premier fait pour lui est
l'existence de peuplades indigènes, en ce sens que
leur séjour en Italie est de beaucoup antérieur aux
monumens de l'histoire ; qu'on ignore entièrement
d'où elles y étoient venues, par quelle route, et de
quelles nations elles s'étoient détachées. Ces abori-
gènes , comme les appeloient les Romains , possédoient
le pays qui s'étend du pied des Alpes jusqu'à l'extré-
mité de la péninsule. Issus d'une souche commune, ils
parloient tous, suivant M. Micali, une langue radica-
lement la même, avoient la même religion, les mêmes
mœurs ^ les mêmes lois, les mêmes institutions fonda-
mentales, bien que portant des noms divers, et séparés
en un grand nombre de sociétés particulières. Dans la
^uitedes temps il s'établit, sans parler des îles adjacentes
successivement envahies par divers peuples naviga-
teurs, il s'établit, disons-nous, sur les côtes de l'I-
talie inférieure des colonies Cretoises, chalcidiennes ,
achéennes et doriques, dont l'ensemble formoit ce
qu'on nomma depuis la grande Grèce. Mais, quelle
qu'ait pu être d'ailleurs leur action civilisatrice sur
les populations voisines indigènes , les deux races de-
meurèrent profondément distinctes et ne se mêlèrent
jamais.
D'autres invasions troublèrent, à différentes épo-
ques, le repos des habitans de l'Italie supérieure.
Les Liburniens de race illyrique, les Liguriens, les
Enètes ou Vénètes et d'autres nations parties des bords
DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 213
Opposés de l'Adriatique, refoulèrent, à plusieurs re-
prises, les populations primitives vers l'Italie centrale,
comme des ondes qui se poussent mutuellement. Les
Pelages ou Pélagues y pénétrèrent avec les tribus fu-
gitives, mais leur séjour n'y fut pas très long; et il
influa peu sur les peuples au milieu desquels ils vécu-
rent momentanément , à cause de la civilisation supé-
rieure de ceux-ci. Repoussés de proche en proche
jusqu'aux dernières limites méridionales de l'Italie ,
ils la quittèrent, enfin, sans y laisser aucune trace du-
rable de leur passage ; car, suivant l'opinion au moins
très probable de M. Micali, lesmonumens qu'on ap-
pelle cyclopéens leur ont été faussement attribués. Ce
genre de construction , indiqué par la nature même
dans les pays montagneux où la pierre abonde , fut de
tout temps pratiqué par les indigènes , et M. Micali
prouve fort bien que l'usage s'en continua jusque sous
les premiers empereurs. Toutefois, avant de porter
un jugement définitif sur l'influence pélagique en
Italie, ilfaudroit, ce nous semble , mieux connoître
ce peuple mystérieux , qu'on diroit poursuivi , dans
ses continuelles migrations, par une fatalité inexo-
rable , et qu'on voit, tel qu'une ombre vague et silen-
cieuse, se glisser à travers les origines de toutes les
nations les plus célèbres de l'Occident.
Les Osques , ou Opiques , ou Aurunces , formoient
le tronc principal de la race primitive italienne,
comme les Ra-Sènes, appelés par les Grecs Tirsé-
niens ou Tirrhéniens , par les Romains Tusques ou
Étrusques, en formoient la branche la plus illustre et
214 HISTOIRE
la plus civilisée. Nous avouerons que , sur ce point,
il nous reste quelques doutes : cette identité d'origine
ne nous paroît pas suffisamment constatée ; elle
manque de jH-euves directes, et lorsqu'on vient à con-
sidérer combien par leurs institutions religieuses et
politiques, par leurs sciences, leurs arts, leurs mœurs,
et, autant qu'on en peut juger, par leur langue même,
les Étrusques différoient des peuples circonvoisins ,
on se persuade difficilement qu'ils aient pu sortir d'une
source commune, quoique l'on reconnoisse claire-
ment une certaine influence réciproque qui dut être
l'effet de leur rapprochement sur le même sol , et des
communications fréquentes qui en étoient une suite
nécessaire. Nous ne pensons pas que, pour rendre
raison de ces différences radicales, il suffise d'établir
que les Etrusques, peuple commerçant et navigateur,
eurent de nombreuses relations avec l'Afrique et
l'Asie, ni même de conjecturer qu'à l'époque de l'in-
vasion des pasteurs en Egypte quelques familles sa-
cerdotales se réfugièrent chez les Ra-Sènes , et , les
initiant au culte égyptien , à la philosophie, aux
sciences, aux arts de cette antique contrée , fondè-
rent parmi eux un ordre social tout nouveau ; car il
n'existe aucun autre exemple d'une nation ainsi
changée fondamentalement par des étrangers fugi-
tifs, nécessairement suspects du moment où ils au-
roient laissé seulement apercevoir la pensée d'opérer
une révolution, laquelle bouleversoit , avec le droit
reçu , les relations antérieures entre les divers mem-
bres de la communauté. Et, d'ailleurs, s'il existe des
DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 215
rapports qu'on ne peut mécounoître entre les idées
religieuses des Etrusques et les croyances égyptiennes,
il n'en existe presque aucun entre leur organisation
sociale et celle de l'Egypte , fondée sur le système des
castes. De plus : la mythologie étrusque, d'après ce
que les monumens nous en apprennent , avoit des re-
lations non moins marquées avec des croyances assy-
riennes et phéniciennes ; et leur religion , leurs insti-
tutions, leurs lois, leur ordre social entier formoient
un tout tellement compacte , si étroitement lié dans
toutes ses parties, que l'esprit se refuse aie concevoir
sous une autre notion que celle d'une production vi-
vante et spontanée du génie et des traditions natio-
nales , modifiés ensuite superficiellement par des
causes accidentelles, qui jamais n'en altérèrent le fond
principal.
Que s'il nous reste des doutes sur l'identité origi-
naire des Ra-Sènes et des Osques , nous n.e pensons
pas qu'on puisse en conserver sur l'origine commune
des peuplades qui successivement occupèrent la pé-
ninsule depuis les rives du Tibre jusqu'à l'extrémité
de la Calabre. On peut en voir le dénombrement dans
M. Micali, qui suit leur filiation avec une science,
une sagacité et une clarté admirables.
Pour comprendre les mouvemens de toutes ces po-
pulations, il faut les rapporter à trois causes géné-
rales :
Premièrement, l'invasion étrangère. Ainsi, dès les
plus anciens temps, les nations connues sous le nom
d'IUyriens, de Thessaliens, de Pelages, traversant
216 HISTOIRE
l'Adriatique , ^'emparèrent des côtes voisines des bou-
ches du Pô, et, s'avançant ensuite dans l'intérieur du
pays, en chassèrent les Ombriens, qui, rencontrant
dans leur fuite les Sicules , établis entre l' Arno et le
Tibre , les forcèrent de leur céder ce territoire , et de
chercher eux-mêmes une autre patrie qu'ils ne trou-
vèrent que dans la Sicile , à laquelle ils donnèrent leur
nom, après l'avoir en partie conquise sur les Sica-
niens, ses premiers habitans. Mais, bientôt après, les
Ombriens furent à leur tour dépossédés par les Ra-
Sènes, qui jetèrent au centre de l'Italie les bases d'une
domination durable.
Secondement, les guerres intérieures. Tant de pe-
tites peuplades voisines, resserrées chacune dans un
étroit espace , né pouvoient guère vivre long-temps
en paix ; et la force qui presque toujours intervenoit
pour terminer entre elles les contestations sur les
limites, devoit les changer souvent. Les Étrusques
étendirent progressivement les leurs de l'embouchure
de la Magra à celle du Tibre ; et portant leurs con-
quêtes dans la haute Italie jusqu'aux rives du Tésin ,
et dans l'Italie inférieure au-delà même de celles du
Vulturne , ils y fondèrent deux nouveaux Etats, deux
Etruries nouvelles, composées chacune , comme l'an-
cienne , de douze villes confédérées : car le nombre
douze étoit chez les Ra-Sènes symbolique et sacré. Et
encore ici nous voyons les Étrusques constamment
séparés de tous les autres peuples italiques par une
forme de société qui, dans son ensemble et dans ses
détails, leur étoit exclusivement propre.
DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 217
Troisièmement, les colonies appelées printemps sa-
crés. Lorsque l'agriculture, à peine naissante, n'ajoutoit
que peu de ressources à celles de la vie purement pas-
torale , la subsistance des tribus errantes dans les val-
lées des Apennins étoit généralement très précaire.
S'il arrivoit que leurs foibles moissons manquassent,
ou qu'une épidémie ravageât leurs troupeaux, ou
qu'elles eussent éprouvé les calamités de la guerre ,
alors, pour détourner par une solennelle expiation la
colère céleste , elles consacroient au dieu à qui appar-
tient le souverain empire tout ce qui naissoit dans le
cours du printemps, enfanset animaux, et c'étoit là
le printemps sacré : ver sacrum. Il est possible qu'ori-
ginairement ce qu'on dévouoit ainsi fût réellement
offert en sacrifice à la divinité qu'on vouloit flécbir,
comme le pense M. Micali. Cependant j'inclinerois à
ne voir dans cette institution singulière qu'un moyen
tout-à-fait conforme au génie religieux de l'antiquité,
de remédier au trop grand accroissement de la popu-
lation par l'établissement de colonies qui trouvoient
dans le caractère sacré qu'on leur avoit imprimé une
sauvegarde plus sûre que la force. Et, en effet, sitôt
que la génération dévouée avoit atteint Tâge de l'ado-
lescence, elle s'en alloit, conduite par l'un des prin-
cipaux membres de l'ordre sacerdotal, cbercher ail-
leurs d'autres foyers. La religion les protégeoit mieux
que les armes. « Partout, dit M. Micali, où l'onbâ-
» tissoit un temple avec de nouveaux autels et des
» rites divins, les peuples se rassembloient autour : là
» s'élevoient des habitations rustiques, s'ouvroit un
218 HISTOIRE
» nouveau marché ; là sur une terre nouvelle croissoit
» un peuple nouveau. Ainsi, selon le génie de ces
» temps où dominoit universellement le sacerdoce ,
» tous tenoient pour sacré le commencement de ces
» colonies qui propageoient de côté et d'autre les
» formes, les ordonnances et la tutelle d'une même
» institution théocratique ; tous mieux contenus ou
» plus justement régis par elle s'estimoient heureux
» d'être associés au sort d'un peuple favorisé par les
» augures et cher aux dieux. Ce qui fait clairement
» comprendre comment un petit nombre d'hommes
» choisis , revêtus des armes invincibles de leur dieu ,
» purent s'incorporer avec d'autres peuples indépen-
» dans, leur communiquer leurs lois , leurs règles, et
» fonder avec le temps des sociétés puissantes. Initiés
» aux mystères religieux et civils , les conducteurs de
» ces colonies sacrées ne pouvoient certainement don-
» ner au nouveau peuple d'autres institutions que
» celles dont ils étoient les gardiens , les régulateurs
» et les maîtres. Nous apprenons de Pline que les Pi-
» céniens descendoient des Sabins par le vœu d'un
» printemps sacré; les Samnites en provenoient de la
)) même manière, comme les Lucaniens des Samnites :
» toutes nations nombreuses et fortes, constituées sous
)) une seule loi, ayant la même religion, et gouver-
» nées également dès l'origine par des commandemens
» et des décrets sacerdotaux (1). »
Les diverses peuplades de race certainement osque,
séparées par la nature même du sol coupé eu vallées
(1) Tome I , page 24.
EES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 219
profondes et difficilement accessibles, avoient habi-
tuellement peu de relations entre elles , ce qui contri-
bua sans doute à conserver et à fortifier l'esprit d'indé-
pendance qui formoit, comme le remarque Salluste (1 ),
le trait le plus marqué de leur caractère commun.
Jamais elles ne parvinrent à se constituer en un même
corps politique , ni même à former une confédération
qui eût quelque force d'unité. Ce fut toujours le sort
de ce beau pays d'être divisé intérieurement; avec
cette différence qu'autrefois ses habitans étoient sé-
parés par la liberté , et qu'ils le sont aujourd'hui par
la servitude. La religion seule put opérer un commen-
cement d'union, suffisante peut-être pour garantir
l'existence de l'ordre social établi, mais trop foible
pour résister aux envahissemens de la puissance plus
concentrée de Rome. Laissons parler M. Micali.
« Dès le moment où des Alpes à la mer de Sicile
» les tribus indigènes eurent formé de nombreuses
» sociétés civiles distinctes, le principe religieux,
» base de la cité , prévalut partout dans la jurispru-
)) dence publique des nations italiennes , quelle qu'en
)) fût la force, la police et le nom. De sorte que, de
» fait, le principal ou même Tunique lien de leur con-
» corde nécessaire, mais foible, se trouvoit dans le
» culte religieux, inséparable appui du droit des gens.
)) Les fériés solennelles instituées dès l'origine chez
» chaque peuple confédéré , et auxquelles , par le de-
» voir de leur office, assistoient les magistrats des
( I ) Genus hominum agreste , sine legibus , sine imperio , libe
rum atque solutum. Catil. 6.
220 HISTOIRE
» villes ou territoires alliés, avoient certainement
)) pour but, sous le voile de la religion, d'affermir
» l'amitié et l'union des confédérés, en les invitant à
» se regarder mutuellement comme frères, et à sacri-
» fier ensemble aux dieux de la patrie , ainsi qu'en
» usoient les Sabins et les Latins aux fêtes de la déesse
» Féronia, les anciens Latins entre eux, les Étrus-
» ques et les Ombriens , comme aussi les Lucaniens.
» Ce lien sacré et fraternel tendoit encore manifeste-
» ment à fortifier le pacte de la loi par la stabilité de
» l'engagement religieux. Selon le même principe de
)) gouvernement, tous les autres peuples qui for-
» moient des États fédératifs çonvoquoient solennelle-
» ment et avec des rites religieux leurs assemblées
)) publiques, soit dans les cas urgens, soit aux épo-
» ques fixées. C'est ainsi que les Etrusques avoient
» coutume de s'assembler dans le temple de Voltumna,
» les Latins dans le bois sacré d'Aricia ou dans celui
» de Ferentino , et les Sabins à Cure , comme aussi
» l'histoire fait de fréquentes mentions d'assemblées
» semblables chez les Ecques, les Herniques, les
» Volsques, les Samnites, les Lucaniens et les Ligu-
» riens. L'objet principal de ces réunions nationales,
» légalement composées des chefs du gouvernement ,
)) étoit la grande affaire de la guerre ou de la paix ,
» la réception des ambassadeurs, les traités d'alliance,
» et tout ce qui concernoit la sûreté de l'union. Mais
» si les droits de la souveraineté , dans leurs rapports
» avec la défense commune, appartenoient naturelle-
» ment au conseil commun de la confédération , ce
DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 221
)) n'étoit pas une foible cause de troubles que ces
» mêmes droits fussent ensuite exercés sans aucune
» limite , séparément par chaque peuple , en tout ce
» qui concernoit ses affaires privées. C'est ainsi que
» quelques peuples sabins, lesCeninesiens, les Crus-
» tuméniens et les Antennates , se mirent , dit-on , en
» devoir de repousser, sans attendre le secours de
» leurs alliés , les premières injures des Romains. Plu-
» sieurs villes d'Etrurie soutinrent, durant des siècles,
» des guerres particulières, comme ceux d'Anagni
» parmi les Herniques, malgré le vœu de la ligue.
» Tusculum se sépara de la même manière de Tunion
» latine , et Sutri de celle des Toscans, sans qu'on pût
» l'empêcher par une autre voie que celle des armes.
» Et voilà comment, dès l'origine , chaque confédé-
» ration des tribus italiques portoit en soi un germe
» de foiblesse , parce que , le lien qui en unissoit les
» divers membres étant impuissant à les constituer en
» un seul et même corps, chaque cité, lente à se mou-
» voir, et facilement soustraite à l'autorité commune,
» tomboit sous l'influence des ambitions individuelles,
» qui produisoient souvent des ruptures et des dis-
» cordes (1). »
Ce mode de gouvernement ressembloit fort au fond
à celui des États-Unis américains; seulement, dans
celui-ci le pouvoir central possède plus de force : bien
qu'on puisse douter qu'il en ait assez pour maintenir
long-temps l'union dont il est le lien. Avec de nom-
breux avantages, les États fédératifs manquent d'unité
(1) Tome II , page 67 et suir.
222 HISTOIRE
de pensée et d'unité de vie ; et c'est pourquoi ils se
dissolvent aisément et font rarement de grandes cho-
ses. Toutefois ce genre de gouvernement est quel-
quefois inévitable, lorsqu'entre des populations qui
ne peuvent subsister qu'unies il existe trop de dissi-
militude pour qu'elles puissent être soumises sans op-
pression à des lois de tout point uniformes.
L'Étrurie, organisée selon des idées mystiques, et
assujettie à une puissante aristocratie sacerdotale, étoit
divisée en douze cités ou corporations civiles. Le su-
prême magistrat de chacun de ces douze peuples, dont
se composoit la nation entière , portoit le nom de Lvr
cumon ^ et il étoit élu chaque année. Investi d'une
pleine puissance, il rendoit néanmoins tous les neuf
jours compte de ses actes à ceux qui l'avoient élevé
à cette haute dignité que les Romains appeloient
royale. L'un d'eux étoit élu généralissime et chef de
l'union par les douze peuples confédérés , dont chacun
fournissoit un licteur à son cortège : pour montrer
qu'ils avoient tous une part égale dans la souveraineté
commune (1).
Cette organisation sociale , qui excluoit le peuple
de toute participation aux affaires publiques , devoit
nécessairement périr sitôt que le prestige religieux qui
environnoit l'aristocratie gouvernante et faisoit sa
force auroit commencé à se dissiper ; aussi prit-on
pour le conserver des précautions sans nombre. Tous
les actes de la vie humaine , unis à des rites mystérieux
( 1 ) Tame II , pages 71 et 72.
DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 223
dont la seule classe sacerdotale possédoit le secret et
qu'elle pouvoit seule accomplir, étoient par là sous sa
dépendance. Elle avoit enveloppé et serré dans les
mêmes chaînes l'homme intellectuel et l'homme civil.
Maîtresse absolue des croyances , de la science et des
lois , elle n'avoit pas laissé une seule issue à la liberté
humaine. Il suit de là que, sous cette police pesante et
compacte , l'Étrurie devoit former une société forte ,
mais sans élan ; un corps , si l'on peut ainsi parler ,
d'une densité extraordinaire , mais sans principe d'ex-
pansion. Le défaut d'unité politique la rendit plus fa-
cile à entamer par les Romains qui l'attaquoient avec
toutes leurs forces , tandis que presque toujours elle ne
se défendoit qu'avec une partie des siennes. Inévita-
blement elle devoit succomber dans cette lutte inégale,
et elle succomba en effet vers la fin du cinquième
siècle après la fondation de Rome. Ses derniers efforts,
glorieux mais stériles , ne servirent qu'à jeter quel-
que éclat sur sa mort. Et ce qu'il y eut de remarqua-
ble à cette fatale époque et dans les temps qui la sui-
virent, c'est la promptitude avec laquelle l'aristocratie,
qui perdoit tout, s'oublia elle-même, poussée par sa
corruption interne à s'identifier au peuple conquérant,
tandis que le plébéien , qu'elle avoit tenu perpétuelle-
ment courbé sous sa domination, puisant dans ses
croyances religieuses une plus grande énergie de ré-
sistance, conserva seul, avec le souvenir et le regret
de la patrie , l'esprit national qui ne s'éteignit com-
plètement qu'après l'introduction du christianisme,
dans le sixième siècle de notre ère. La dissolution pro-
224 HISTOIRE
gressive de cette antique nation est admirablement
peinte par M. Micali.
(( Juridiquement assujettis sous le nom d'alliés
» {socii italici) à l'empire romain, privés du droit de
» faire la guerre , les noms ne pouvoient donner une
» garantie qui n'existoit plus dans les choses. Cepen-
» dant le régime municipal, à l'ombre duquel les cités,
» après la rupture du lien fédéral , continuèrent de
» s'administrer, étoit une compensation au poids de
» leur sujétion et à la nécessité de maintenir de leur
» sang la grandeur d'un peuple oppresseur. L'aristo-
» cratie, jadis dominante, se rapprocha désormais
» toujours plus de ses nouveaux maîtres; elle se sépara,
» de sentiment et d'intérêt, des masses populaires,
» et elle en fut, en temps et lieu, récompensée par
» des faveurs et une protection spéciale... Les arus-
w pices même, interprètes du pouvoir souverain,
» firent leur paix et devinrent aussi des instrumens
i) de la domination romaine , parce que la révérence
y) pour le sacerdoce étant affoiblie , mais non éteinte ,
» leur ordre surtout continuoit de mettre à profit le
» monopole secret de l'art formidable de la divination.
» Par son action lente et progressive sur les âmes
» abattues, l'obéissance générale, quoique forcée,
» tendoit naturellement à étouffer le désir, autî-efois
» si vif, de se signaler par des œuvres utiles à la cité.
» De cette sorte , l'Étrurie eut désormais du calme et
» non du repos , des peuples sans gloire , la servitude
» SQUsdes noms honorables. L'amour de l'art et des
» études , auxquels on attachoit le plus de prix , ne
DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 225
» laissa pourtant pas de se conserver. Les nobles,
» les riches et en général tous ceux que favorisoit
» la fortune , employoient leur opulence , dans l'oisi-
» veté de la paix , à embellir la vie par le charme des
» arts agréables. Quelle étoit l'affection qu'inspiroient
» ces arts, ainsi que la somptueuse ostentation des
)) grands , c'est ce que montre clairement l'innom-
» brable multitude de monumens qu'aujourd'hui sur-
» tout on découvre dans toute l'Etrurie , et avec une
» abondance plus merveilleuse encore dans la vaste
» nécropole des Volsques, d'où l'on tire à la fois des
» milliers de vases , de bronzes et d'objets de toute
» sorte, qui, pour honorer les tombeaux, y furent
» déposés dans le cours des siècles : toutes choses plus
» ou moins précieuses, ou par la matière ou par le
» travail, et qui prouvent combien étoient multi-
» pliées les commodités de la vie , et combien étoient
» grandes les richesses privées , même après la perte
» de la liberté; car il est manifeste, pour quiconque
» veut en faire la comparaison, qu'un nombre con-
» sidérable de ces monumens , comme beaucoup de
» sculptures de Volterre , furent exécutés par des
» artistes étrusques dans le style et selon la manière
» usitée aux siècles de la domination romaine. Il sub-
» sistoit aussi alors, dans les cités maritimes, quel-
» que commerce d'outre-mer , qui peu à peu alla di-
» minuant, tandis que les travaux de Tagriculteur
» tenoient partout ouvertes d'inépuisables sources de
» richesses. Mais le sort du citoyen changea bientôt et
» pour toujours, lorsque, la propriété territoriale ayant
TOME 11. 15
226 HISTOIRE
» passé en d'autres mains , l'habitant des campagnes
» fut contraint de cultiver comme fermier la terre
» qui jadis étoit sienne, et que, les hommes libres
» expulsés ou soumis à une dure oppression , la cul-
» ture de nos champs fut confiée par les nouveaux
» maîtres à des esclaves , et à des esclaves étrangers.
» Cette misère extrême de la Toscane fut, au rapport
) de Caïus Gracchus, le motif le plus fort qui porta
» son frère Tibérius à proposer la loi agraire. Ni le
» courage cependant , ni le désir de la liberté n'é-
» toient tout-à-fait éteints dans le peuple. Plusieurs
» villes d'Étrurie se soulevèrent dans la guerre d'An-
» nibal; l'esprit public se ranima dans la guerre so-
» ciale , et dans celle de Sylla l'Etrurie opposa de
» nouveau une résistance opiniâtre à la vindicative
» tyrannie du dictateur de Rome. A cette époque san-
>) glante un grand nombre de villes principales fu-
» rent ou ruinées ou données en garde à des colonies
» de soldats rapaces , qui dissipoient scandaleusement
î) les richesses acquises par d'iniques voies. Les fa-
» milles illustres s'éteignirent , ou se réfugièrent en
» d'autres pays. De si grands fléaux détruisoient non
)) seulement les restes de l'ancienne vie civile, mais
» encore peu à peu les monumens puMics, les écrits,
» la littérature, les beaux-arts, en un mot l'héritage
» entier de la vertu des ancêtres. La science des arus-
» pices conserva seule sa formidable autoritéjusqu'au
» sixième siècle de l'ère vulgaire, tant le crédule
» Étrusque , enveloppé dans le lacet de ces vieilles
« fourberies, s'en alloit cherchant opiniâtrement
DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 227
» quelque espérance et quelque consolation à ses
» misères dans les vains leurres de la divination pa-
» ternelle(l) ! »
Nous n'avons pu donner qu'une idée fort incom-
plète de l'histoire primitive des peuples de l'Italie ,
telle qu'avec une rare sagacité et une science profonde
M. Micali a su la reconstruire à l'aide des fragmens
épars qu'en ont conservés les anciens auteurs. Dans son
deuxième volume il traite des institutions politiques ,
du gouvernement, des lois civiles, des croyances et
du culte de ces mêmes peuples; de la philosophie, des
mœurs et de la vie domestique des Étrusques, des
développemens que prit chez eux l'art du dessin , de
leurs principaux monumens, de l'agriculture , de l'art
de la guerre , de la navigation , du commerce et de la
monnoie , et enfin de la langue étrusque et osque , et
de ses dialectes. Son hypothèse sur l'identité origi-
naire de ces deux nations a dû le conduire à ne voir
dans l'étrusque et l'osque que deux dialectes d'une
même langue primordiale. Ceci, selon nous, est la
partie systématique de son livre. On ne sauroit dou-
ter que l'osque et l'étrusque n'aient dû se faire des
emprunts mutuels et se modifier réciproquement :
mais que ces deux langues fussent radicalement les
mêmes, c'est ce qui ne nous paroîtrien moins qu'établi;
et l'impossibilité jusqu'ici insurmontable d'arriver à
l'intelligence de l'étrusque , dans lequel il n'existe en-
core qu'wn seul mot dont le sens soit fixé avec quelque
probabilité, favorise peu la supposition de son identité
(1) Tom. II, page 165 et suiv.
15.
228 HiSTomu
primitive avec l'osque moins rebelle à l'interpréta-
tion, à cause de son afiQnité plus grande avec l'ancien
latin. En définitive , nous croyons que tout ce qui
tient aux commencemens de l'Etrurie et à l'origine
de ses habitans est encore pour nous couvert de té-
nèbres impénétrables. Il existe des rapports frappans
entre quelques unes de leurs idées théologiques et le
système religieux de l'Egypte, et, comme le comte
de Caylus et d'autres l'avoient déjà remarqué dans le
siècle dernier, entre l'art, tel qu'il apparoît dans leurs
monumens les plus antiques, et l'art égyptien. Mais
à ces rapports incontestables se joignent des différences
si tranchées, si profondes, qu'on n'en peut, à vrai dire,
rien conclure de certain sur l'origine de la race
étrusque , qui continue de rester l'un des plus obscurs
mystères de la science.
Dans un troisième volume, M. Micali donne l'ex-
plication des planches extrêmement curieuses et d'une
grande beauté d'exécution qu'il a jointes à son ou-
vrage. Elles contiennent un grand nombre de mo-
numens inédits, également irtiles à l'histoire des
croyances religieuses des Étrusques , et à celle de
l'art parmi eux. Ce magnifique recueil, qui a exigé
d'immenses travaux et des dépenses énormes, feroit
honneur à un souverain. Aucun sacrifice n'a coûté à
M. Micali pour ajouter une palme de plus à la gloire
de son pays. Il a élevé un monument véritablement
national. Comme savant et comme écrivain, il s'est
placé, dans Y Histoire des anciens 'peuples d'Italie^ au
niveau des premières renommées modernes. En plu-
DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 220
sieurs endroits de son livre, on croiroit entendre Ta-
cite parlant la langue de Machiavel. Comme citoyen,
et ce but justifie ce qu'il y a peut-être de hasardé
dans quelques unes de ses hypothèses, il montre à ses
compatriotes, dès les plus anciens âges , la cause de
leurs malheurs dans leurs perpétuelles divisions, en
même temps qu'il leur présente un touchant motif
d'union dans une origine commune. Chacune de ses
pages manifeste Uhomme de bien dans le savant illus-
tre ; et après ce dernier travail qui couronne si digne-
ment sa belle carrière , il peut dire avec confiance :
Satpatnœ PriamoquQ dalum. Cette patrie elle-même,
que ses talens honorent, confirmera unanimement ce
témoignage de sa conscience.
Il nous a été doux de rendre ce foible hommage à
l'un des enfans de cette terre que nous chérissons , de
cette terre féconde en tout genre de grandeur^ où
rien ne sauroit étouffer ni la science, ni les arts, ni le
génie. Parce qu'on l'a enveloppée comme de bande-
lettes funèbres, on entend dire : l'Italie ne vit plus,
elle est morte; non , une nation qui a produit simul-
tanément Micali, Manzoni, Pellico, n'est pas une na-
tion morte. La puissante vie qu'on refoule en son sein
y fermente en secret : et quand viendra l'heure mar-
quée par la Providence ; quand le géant qui som-
meille dans le tombeau qu'on lui a fait se réveillera,
le monde poussera un cri d'étonnement à la vue des
merveilles qui frapperont ses regards. A présent , il
est vrai , en voyant ce peuple languissant au milieu
d'une nature si énergique et si brillante , on est ému
230 HISTOIRE DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS.
d'une profonde pitié ; on se demande comment il se
fait qu'un si beau soleil éclaire tant d'infortunes : mais
quand on a pénétré au fond de certaines âmes qui sem-
blent receler, comme un sanctuaire, les sacrés destins
de la patrie, alors on respire plus à l'aise, alors on sent
renaître en soi une inébranlable espérance; et je ne sais
quel souffle de l'avenir se mêlant aux brises odorantes
qui caressent cette terre enchantée, on rêve pour elle
un nouveau printemps.
A LA POLOGNE
A LA POLOGNE.
Dors , ô ma Pologne , dors en paix , dans ce
qu'ils appellent ta tombe : moi , je sais que c'est
ton berceau.
Lorsque , délaissée , trahie , rendue de fatigue ,
épuisée de combats , ton front pâlit , tes genoux
chancelèrent , ils tressaillirent d'une joie féroce et
234 A LA POLOGNE.
poussèrent un long cri , un cri sauvage , aigu ,
comme le cri de l'hyène qui la nuit fait frissonner
le voyageur sous sa tente.
Dors , ô ma Pologne , etc.
Tel que ces chevaliers qui sommeillent , revêtus
de leur armure , sur les vieux tombeaux , le géant
étoit là couché sur la terre : ils jetèrent sur lui un
peu de cette terre trempée de sang et dirent : 11
ne se réveillera plus !
Dors , ô ma Pologne , etc.
Tes fils dispersés ont porté dans le monde les
récits merveilleux de ta gloire. Ils ont raconté com-
ment , tout-à-coup brisant le joug de tes oppres-
seurs , tu te levas semblable à l'ange que Dieu
envoie , armé de son glaive , pour punir ceux qui
se rient de la justice ; et le cœur des tyrans s'est
troublé.
Dors , ô ma Pologne , etc.
Puis , quand ils ont dit tout ce que virent tes
yeux avant de se fermer, l'indomptable courage
des hommes , l'héroïque fermeté des plus foibles
femmes, l'ardeur sainte des jeunes vierges, le dé-
vouement religieux des prêtres , les petits enfans
mêmes se dégageant des bras de leurs mères afin
d'aller mourir pour toi, les peuples émus ont
baissé la tête , et se sont pris à pleurer.
Dors , 6 ma Pologne , etc.
A LA POLOGNE. 235
Tant de sacrifices, tant de travaux devoient-ils
être stériles? Ces sacrés martyrs n'auroient-ils semé
dans les champs de la patrie qu'un esclavage éter-
nel ? En seroit-ce fait à jamais de cette patrie
vers laquelle encore se tournent de loin les regards
des pauvres exilés? N'en resteroit-il qu'une fosse
couverte d'un peu d'herbe? Ah! dites-le, dites-le-
moi!
Dors , ô ma Pologne , etc.
Le lâche a égorgé en tremblant les guerriers
sans armes ; il a serré dans de vils fers leurs fortes
mains; il a eu peur des femmes, peur des enfans
mêmes, et le désert a dévoré ceux qu'avoit épar-
gnés le glaive. Pendant qu'ils s'enfonçoient dans la
solitude , ou que pèle - mêle on les jetoit dans les
abîmes de la terre , les murs des temples s'écrou-
loient sur les autels ensanglantés.
Dors , ô ma Pologne , etc.
Qu'entendez-vous dans ces forêts? Le murmure
triste des vents. Que voyez-vous passer sur ces
plaines? L'oiseau voyageur, qui cherche un lieu
pour se reposer. Est-ce là tout? Non, je vois une
croix : tournée vers l'orient , elle marque le point
où le soleil se lève; et sur le soir soupirent auprès
des voix douces et mystérieuses.
Dors , 6 ma Pologne , etc.
Regardez! sur son front pâle, mais calme, est
236 A LA POLOGNE.
unô confiance impérissable , sur ses lèvres un sou-
rire léger? Qu'a-t-elle aperçu dans son sommeil?
seroit-ce un vain rêve qui la trompe en fuyant?
Non; la Vierge divine, qu'elle proclama sa reine,
est descendue d'en-haut : elle a posé une main sur
son cœur, et de l'autre écartant le voile de l'ave-
nir, la Foi, debout derrière ce voile, lui a mon-
tré la Liberté.
Dors , ô ma Pologne , dors en paix , dans ce
qu'ils appellent ta tombe : moi , je sais que c'est
ton berceau.
LES MORTS.
LES MORTS.
Ils ont aussi passé sur cette terre , ils ont des-
cendu le fleuve du temps ; on entendit leur voix
sur ses bords, et puis Ton n'entendit plus rien. Où
sont-ils? qui nous le dira? Heureux les morts qui
meurent dans le Seigneur !
Pendant qu'ils passoient, mille ombres vaines se
présentèrent à leurs regards : le monde que le
Christ a maudit leur montra ses grandeurs, ses
240 LES MORTS.
richesses , ses voluptés ; ils les virent , et soudain
ils ne virent plus que Téternité. Où sont-ils? qui
nous le dira? Heureux les morts qui meurent dans
le Seigneur !
Semblable à un rayon d'en-4iaut , une croix ,
dans le lointain , apparoissoit pour guider leur
course : mais tous ne la regardoient pas. Où sont-
ils ? qui nous le dira ? Heureuœ les morts qui
meurent dans le Seigneur!
Il y en avoit qui disoient : Qu'est-ce que ces
flots qui nous emportent? y a-t-il quelque chose
après ce voyage rapide? Nous ne le savons pas,
nul ne le sait. Et comme ils disoient cela , les
rives s'évanouissoient. Où sont -ils? qui nous le
dira? Heureux les morts qui meurent dans le Sei-
gneur !
Il y en avoit aussi qui sembloient, dans un
recueillement profond , écouter une parole secrète ,
et puis , l'œil fixé sur le couchant , tout - à - coup
ils chantoient une aurore invisible et un jour qui
ne finit jamais. Où sont -ils? qui nous le dira?
Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur !
Entraînés pêle-mêle , jeunes et vieux , tous dis-
paroissoient tels que le vaisseau que chasse la tem-
pête. On compteroit plus tôt les sables de la mer
que le nombre de ceux qui §e hâtoient de passer.
LES MORTS. 241
Où sont-ils? qui nous le dira? Heureux les morts
qui meurent dans le Seigneur !
Ceux qui les virent ont raconté qu'une grande
tristesse étoit dans leur cœur : l'angoisse soulevoit
leur poitrine, et, comme fatigués du travail de vivre,
levant les yeux au ciel, ils pleuroient. Où sont-ils?
qui nous le dira ? Heureux les morls qui meurent
dans le Seigneur !
Des lieux inconnus où le fleuve se perd , deux
voix s'élèvent incessamment :
L'une dit : Du fond de l'ahime , fat crié vers
vous y Seigneur : Seigneur, écoutez mes gémissemens,
frétez l'oreille à ma prière. Si vous scrutez nos
iniquités , qui soutiendra votre regard ? Mais près
de vous est la miséricorde et une rédemption im-
mense (1).
Et l'autre : Nous vous louons , d Dieu ! noiis
vous bénissons : saint , saint , saint est le Seigneur
Dieu des armées! La terre et les deux sont remplis
de votre gloire (2).
Et nous aussi nous irons là d'où partent ces plaintes
ou ces chants de triomphe. Où serons-nous? qui
nous le dira? Heureux les morts qui meurent dans
le Seigneur !
(1) De profundis.
(2) Te Deiim laiidamus.
TOME 11. 16
PRÉFACE
DU PETIT TRAITÉ
DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE
DE LA BOËTIE'(1548),
ECRITE ET PUBLIÉE EN 1835.
16.
I
^
Connu surtout par l'amitié qui l'unissoit à Montai-
gne et qui a inspiré à celui-ci des pages si pleines
de charme , Etienne de La Boëtie naquit à Sarlat ,
le 1 ""'' novembre 1 530 , et mourut à Germignat près
Bordeaux, le 18 août 1563. On a de lui plusieurs
ouvrages , tous aujourd'hui assez ignorés. Le plus
curieux, sans contredit, est celui dont l'auteur des
Essais parle en ces termes :
(c Ma suffisance ne va pas si avant que d'oser en-
» treprendre un tableau riche , polj et formé selon
» l'art. Je me suis ad visé d'en emprunter un d'Es-
» tienne de La Boëtie , qui honorera tout le reste de
» cette besoigne. C'est un discours auquel il donna
» nom, la Servitude volontaire : mais ceux qui l'ont
» ignoré l'ont bien proprement rebatisé , le Contre-
» un. Il l'escrivit par manière d'essay, en sa pre-
246 PRÉFACE.
» mière jeunesse , à Thonneur de la liberté contre les
» tyrans. Il court pieça es mains des gens d'entende-
» ment, non sans bien grande et méritée recomman-
» dation , car il est gentil , et plein qu'il est possi-
»ble(l). »
Cet écrit fort court a été joint à quelques éditions
de Montaigne , mais nous ne sachons point qu'on
l'ait jamais imprimé séparément^ ce qui peut expli-
quer pourquoi il est demeuré beaucoup moins connu
qu'il ne nous semble mériter de l'être. 11 appartient à
une époque où, récemment sortis de la longue en-
fance du moyen-âge et bouillonnant de l'ardeur d'une
jeunesse vigoureuse, les peuples s'essayoient, comme
l'aiglon dans son aire , à prendre leur vol. Les arts
jetoient un vif éclat et la science alloit naître. Elle
apparoissoit à l'horizon telle que l'aube d'un jour
splendide. Le siècle du Pérugin et de Michel-Ange
préparoit les siècles de Galilée , de Descartes et de
Newton, et ce travail extérieur en recouvroit un au-
tre plus profond qui s'accomplissoit sourdement dans
les entrailles mêmes de la société. Portant un regard
scrutateur sur les opinions, les institutions, et aux
maximes conventionnelles à l'aide desquelles on
avoit cherché à autoriser les faits substituant l'idée
(i) Essais , liv. I , chap. xxvii.
PRÉFACE. 247
iiimiuable du droit, l'esprit humain commençoit à se
demander si ce que le temps avoit établi étoit bien
ce qui devoit être , ce que légitimoient la justice , la
raison, la conscience ; question pleine de tempêtes, et
qui devoit tôt ou tard changer la face du monde. Le
sentiment de la liberté se développoit au fond des
âmes : et si les disputes de religion n'étoient pas ve-
nues le détourner de son cours; si, en dehors de toute
contention, il s'étoit allié au principe chrétien et iden-
tifié avec lui, nous ne doutons pas que l'Europe n'eût
fait alors dans l'ordre politique des progrès pour le
moins aussi rapides que ceux qui s'opérèrent dans des
ordres différens. L'intérêt des princes, des classes et
des corporations, pour qui le peuple étoit une sorte de
propriété commune qu'exploitoient leur orgueil et
leur avarice , empêcha ce mouvement régénérateur,
inconciliable avec les prérogatives exorbitantes que
s'attribuoit la souveraineté partout plus ou moins ab-
solue, et avec la hiérarchie de privilèges dont se com-
posoit depuis long-temps l'organisation sociale. Pour
démolir ce vieil édifice , il fallut que dix générations
s'usassent au travail ; et ce travail est loin d'être
achevé. Le peuple, en plusieurs pays, a fait d'impor-
tantes conquêtes : mais que de combats n'a-t-il pas
sans cesse à soutenir pour les conserver î Là même
où son aflTranchissement est le plus avancé, il traîna
248 PRÉFACK.
encore une partie de ses liens qu'incessamment le
despotisme s'efforce de ressaisir et de renouer. Il sem-
ble que la lutte de la tyrannie et de [la liberté doive
être immortelle sur la terre ; et c'est pourquoi les
âmes les plus fermes ont souvent besoin d'une parole
sympathique qui les ranime, pour ne point défaillir
dans la défense des sacrés droits de l'humanité. L'ou-
vrage d'Etienne de La Boëtie nous a paru propre à
remplir ce but. Une chaleur vraie, une éloquence de
persuasion sans aucune emphase , des pensées quel-
quefois profondes , un rare esprit d'observation , une
sagacité pénétrante qui résume en quelques traits
principaux l'histoire si variée dans ses détails des
oppresseurs de tous les temps, telles sont les qualités,
peu ordinaires sans doute, qui distinguent le livre
presque oublié que nous publions de nouveau.
On y reconnoît d'un bout à l'autre l'inspiration de
deux sentimens qui dominent constamment l'auteur :
l'amour de la justice et l'amour des hommes ; et sa
haine pour le despotisme n'est encore que cet amour
même. Il montre d'abord que la servitude dans la-
quelle gémit une nation a toujours cela d'étrange
que , pour en être délivré , il suffiroit de ne pas s'en
rendre complice , de ne pas fournir au tyran les
moyens de la perpétuer : car c'est avec le secours
PRÉFACE. 249
qu'on lui prêle, avec l'argent , avec la force de cha-
que individu pris à part, qu'il les asservit tous. Lors-
qu'un peuple a ainsi forgé ses propres chaînes, alors il
se lamente dans sa bassesse et dans sa misère ; il vou-
droit se relever de sa dégradation , et il ne le peut
plus : la rouille de l'esclavage a usé les ressorts de sa
vie, il se trémousse en vain sous les fers qui l'écrasent.
« Les lâches et engourdis ne savent ni endurer le
» mal, ni recouvrer le bien. » Une nation tombée en
cet état n'est plus à elle-même ; elle appartient au
maître à qui elle s'est donnée. Il en dispose comme il
lui plaît : plus de propriété assurée, plus même de fa-
mille. (( Vous nourrissez vos enfans , afin qu'il les
» meine, pour le mieux qu'il leur face, en ses guerres,
» qu'il les meine à la boucherie , qu'il les face les
» ministres de ses convoitises, les exécuteurs de ses
» vengeances. » Il prend quelques-uns des plus ro-
bustes, il les arme , les discipline; puis, au besoin, il
leur commande de tuer leurs pères, leurs frères, leurs
mères, leurs sœurs, et ils tuent. Cela s'est vu tou-
jours.
Cherchant ensuite quelle est la base de toute vraie
société, La Boëtie la trouve dans l'égalité native des
hommes : égalité de droits proclamée nettement pour
la première fois dans l'Évangile, et qui « n'empêche
250 PRÉFACE.
» pas que la Nature, ministre de Dieu, en faisant le
» partage des présens qu'elle nous donnoit , n'ait fait
» quelques avantages de son bien , soit au corps ou à
» l'esprit, aux uns plus qu'aux autres ;... voulant
» par là faire place à la fraternelle affection, afin
» qu'elle eust où s'employer , ayans les uns puissance
» de donner aide, et les autres besoin d'en recevoir. »
Et puisque nous naissons tous égaux, (( il ne faut pas
» faire doute que nous ne soyons tous naturellement
» libres : et ne peut tomber en l'entendement de per-
» sonne, que Nature ait mis aucun en servitude,
» nous ayant tous rais en compagnie. »
Opposée à la nature, la servitude est donc opposée
au droit. Le droit c'est la liberté voulue par la Cause
suprême qui n'a pas créé l'homme dans le servage
de l'homme , et là oij la liberté n'existe point on vit
sous un régime tyrannique. Or (c il y a trois sortes
» de tyrans. Les uns ont le royaume par l'élection du
» peuple , les autres par la force des armes, les autres
» par la succession de leur race. Ceux qui l'ont
» acquis par le droit de la guerre , ils s'y portent ainsi
)) qu'on connoist bien qu'ils sont, comme on dit, en
» terre de conquête. Ceux qui naissent roys , ne sont
>; pas communément guères meilleurs : ains estans
)) nais et nourris dans le sang de la tyrannie , tirent
PRÉFACE. 251
)) avec le laict la nature du tyran ; et font estât des
» peuples qui sont sous eux , comme de leurs serfs
» héréditaires : et selon la complexion en laquelle ils
» sont plus enclins , avares ou prodigues, tels qu'ils
» sont, ils font du royaume comme de leur héritage.
» Celui à qui le peuple a donné l'Estat, devroit être
» (ce me semble) plus supportable : et le seroit,
» comme je croy, n'estoit que dèslors qu'il se void
» eslevé par dessus les autres en ce lieu, flatté par je
» ne sçay quoy qu'on appelle la grandeur ^ il délibère
)) de n'en bouger point. Communément celuy-là fait
» estât de la puissance que le peuple luy a baillée, de
» la rendre à ses enfans. Or dèslors que ceux-là ont
)) prins ceste opinion, c'est chose estrange de combien
» ils passent en toutes sortes de vices, et mesmes en
» la cruauté, les autres tyrans. Us ne voyent autre
» moyen pour assurer la nouvelle tyrannie , que
» d'estendre fort la servitude , et estranger tant les
» sujets de la liberté, encores que la mémoire en soit
» fresche, qu'ils la leur puissent faire perdre. Ainsi,
» pour en dire la vérité, je voy bien qu'il y a entre
» eux quelque différence , mais de choix je n'en voy
» point : et estant les moyens de venir au règne di-
» vers , toujours la façon de régner est quasi sem-
» blable. Les esleus , comme s'ils avoyent prins des
» taureaux à domter, les traittent ainsi : les conque-
252 PRÉFACE.
» rans pensent en avoir droit comme de leur pro} e ;
» les successeurs, d'en faire ainsi que de leurs na-
» turels esclaves. »
Après avoir ainsi décrit les trois espèces principales
de ce genre monstrueux appelé tyrannie , il explique
par quels moyens les tyrans essaient de se maintenir.
Et d'abord ils isolent les hommes , afin de prévenir
tout concert entre eux. Ils les empêchent de s'associer
et même de se réunir, interdisant avec grand soin la
communication naturelle des esprits par la parole soit
orale, soit écrite. De la sorte, « ceux qui ont gardé
» malgré le temps la dévotion à la Franchise , pour si
» grand nombre qu'il y en ait, en demeure sans effect,
» pour ne s'entre-conoistre point. La liberté leur est
» toute ostée de faire et de parler, et quasi de penser.
» Us demeurent tous singuliers en leurs fantasies. »
Un autre instrument de servitude est la corruption.
Les tyrans effémïnent leurs hommes y et tâchent d'é-
tourdir la multitude et de l'énerver par des spectacles,
des jeux, des fêtes propres à amollir les mœurs , sans
parler de la protection qu'ils accordent à leur dé-
pravation directe, (c Ainsi les peuples assottis, trouvant
» beaux ces passe-temps, amusés d'un vain plaisir qui
» leur passe devant les yeux, s'accoustument à servir
PRÉFACE. 253
» aussi niaisement , mais plus mal , que les petits
» enfans, qui pour voir les luisans images de livres
» illuminés, apprennent à lire. » Les nations, au
contraire , exemptes du joug d'un maître , se recon-
noissent au mâle caractère de leurs divertissemens
publics, destinés eux aussi à former les citoyens, à
leur faire aimer la patrie , à les exercer à la défendre.
Le théâtre et les chants populaires indiquent autant
que les lois , et quelquefois mieux, sous quel genre
de gouvernement vit un pays; s'il est libre, ou s'il est
esclave.
La Boëtie fait remarquer ensuite une autre ruse de
la tyrannie, qui est de se mettre la religion devant pour
garde-corps. « A-t-il jamais esté que les tyrans, pour
» s'asseurer, n'ayent toujours tasché d'accoustumer
» le peuple envers eux, non pas seulement à l'obeïs-
)) sance et servitude, mais encores à dévotion? »
Qu'on se rappelle ici le catéchisme publié par le czar
Nicolas et les enseignemens qu'il contient, non seu-
lement sur la soumission, l'amour, le dévouement
aveugle j mais encore sur le culte dû à l'autocrate ^
l'on verra si les traditions du despotisme se perdent
jamais, s'il n'est pas toujours également prêt à abuser
de ce qu'il y a de plus saint, pour s'en faire un moyen
exécrable de domination. C'est là, sans aucun doute,
254 PRÉFACE.
une des causes qui ont le plus altéré le sens moral , en
affoiblissant la foi religieuse parmi les hommes. On la
leur a rendue au moins suspecte en l'identifiant avec
la servitude. Parce que Tordre est nécessaire dans la
société, on en a conclu qu'un étoit entre tous choisi
de Dieu pour le maintenir; et qu'une fois établi, quel
qu'il fût et quoi qu'il fît, lui résister c'étoit résister à
Dieu même : doctrine athée, dont l'inévitable effet est
de conduire les peuples au dernier degré de l'abrutis-
sement ou de l'impiété, et ordinairement de l'un et de
l'autre.
« Que celui qui veut être le premier entre tous ,
» soit le serviteur de tous. » Cette parole, qui ne pas-
sera point, a désormais été comprise, et, quoi qu'on
fasse, elle sera le fondement de la société future.
Toute doctrine opposée rentrera dans l'enfer d'où
elle est sortie.
L'isolement, le silence, la corruption, une fausse
idée du devoir religieux qui trompe et intimide la
conscience, tels sont les principaux moyens qu'em-
ploient les tyrans pour tenir les peuples sous leur su-
jétion. Ils y emploient aussi la force brutale , s'en-
tourant de satellites qui veillent à leur défense, exé-
cutent leurs commandemens, répandent la terreur qui
PRÉFACE. 255
prévient l'insurrection , ou l'étouffent dans le sang.
De là les armées permanentes, indispensables à tous
les despotes, et à qui les nations modernes doivent la
ruine de leurs finances ; car la même nécessité qui a
obligé à les créer, oblige à les augmenter toujours.
Seules, elles seroient cependant de peu de secours à
ceux dont elles sont destinées à soutenir la puissance ;
car, outre qu'ils n'en peuvent jamais être parfaite-
ment sûrs, parce qu'elles aussi ont à supporter le
poids du despotisme et ses insolens caprices , la plus
grande force matérielle est en définitive toujours celle
du peuple . Il est donc nécessaire qu'ils cherchent un
autre appui; que dans la société générale ils orga-
nisent une société particulière à qui profite l'oppres-
sion de celle-là, et qui ait dès lors le même intérêt que
le despote à la perpétuer.
« Qui pense, dit à ce sujet La Boëtie, que les halle-
» bardes des gardes, l'assiette du guet, garde les ty-
» rans , à mon jugement se trompe fort. . . . On ne le
» croira pas du premier coup : toutesfois il est vray.
» Ce sont toujours quatre ou cinq qui maintiennent le
» tyran, quatre ou cinq qui lui tiennent le pays tout
» en servage. Toujours il a esté que cinq ou six ont
» eu l'oreille du tyran , et s'y sont approchez d'eux-
» mêmes, ou bien ont été appeliez par luy, pour estre
256 PRÉFACE.
» les complices de ses cniaulez, les compagnons de
» ses plaisirs, et communs au bien de sespilleries. Ces
» six addressent si bien leur chef, qu'il faut pour la
» société qu'il soit meschant, non pas seulement de
» ses meschancetez , mais encores des leurs. Ces six
» ont six cens qui profitent sous eux, et font de leurs
» six cens ce que les six font au tyran. Ces six cens
)) tiennent sous eux six mille qu'ils ont eslevez en
» estât, ausquels ils ont fait donner, ou le gouver-
» nement des provinces, ou le maniement des deniers,
» afin qu'ils tiennent la main à leur avarice et cruauté,
» et qu'ils l'exécutent quand il sera temps, et facent
)) tant de mal d'ailleurs, qu'ils ne puissent durer que
» sous leur ombre, ni s'exempter que par leur moyen
» des loix et de la peine. Grande est la suyte qui vient
» après de cela. Et qui voudra s'amuser à devuyder
» ce filet, il verra que non pas les six mille, mais les
;) cent mille, les millions, par cette corde tiennent au
» tyran Tout le mauvais, toute la lie du royaume,
» je ne dis pas un tas de larronneaux et d'essorillez ,
» qui ne peuvent guères faire mal ny bien en une Re-
» publique : mais ceux qui sont taxez d'une ardente
» ambition et d'une notable avarice, s'amassent autour
)) de luy, et le soustiennent pour avoir part au butin,
» et estre sous le grand tyran , tyranneaux eux-mê-
» mes.... En somme l'on en vient là par les faveurs.
PRÉFACE. 257
» par les gains, ou regains que l'on a avec les tyrans ,
» qu'il se trouve quasi autant de gens à qui la ty-
» rannie semble être profitable, comme de ceux à qus
» la liberté seroit agréable.... Ainsi le tyran asservit
» les sujets les uns par le moyen des autres , et est
» gardé par ceux desquels, s'ils valoient rien, il se
» devroit garder Il n'est pas qu'eux-mesmes ne
» souffrent quelquefois de luy; mais ces perdus, ces
» abandonnez de Dieu et des hommes , sont contents
» d'endurer du mal pour en faire , non pas à celuy
» qui leur en fait, mais à ceux qui en endurent comme
» eux, et qui n'en peuvent mais. »
On sera, je crois, frappé de la justesse de ces ob-
servations, où, sous la naïveté du langage, se décèle
un esprit si pénétrant. C'est, en quelques pages, l'his-
toire complète de la tyrannie : car, si les noms et les
formes changent, le fonds ne change point; il se re-
présente invariablement le même à toutes les épo-
ques, dans tous les pays.
Après avoir vu par quels expédiens la tyrannie
essaie de se maintenir, et peut réussir en effet , selon
les circonstances, à se maintenir plus ou moins long-
temps, il sera peut-être curieux de rechercher
quelles chances de durée elle auroit, s'il arrivoit
TOME 11. 17
258 / PRÉFACE.
qu'elle s'établît aujourd'hui en Europe, dans une
de ses contrées les plus civilisées. Pour cela exami-
nons l'effet que produiroit probablement chacun des
moyens spécifiés par Etienne de La Boëtie.
Il n'est pas douteux que , poussé par la crainte des
complots qui tourmentent sans relâche les gouver-
nemens despotiques, celui que nous supposons ne
cherchât à isoler les uns des autres le plus possible
les citoyens , et que toute réunion , toute association
ne fût rigoureusement interdite : tant il est vrai qu'on
ne peut détruire la liberté sans combattre la nature
qui porte d'elle-même les êtres doués d'intelligence à
s'associer. Mais comment, à moins d'interrompre
toutes les relations sociales, empêcher les hommes
de s'entretenir en des lieux, à des jours convenus,
de leurs intérêts, de leurs vœux, de leurs espérances ;
de s'assembler même en nombre suffisant pour con-
certer une action commune, s'ils le veulent? Rien en
cela qui exige d'organisation spéciale; et si l'on en
jugeoit une nécessaire, la loi qui la prohibe ne réus-
siroit qu'à la rendre secrète et d'autant plus forte
qu'elle y attacheroit plus de danger. Un Rutli se
trouveroit toujours pour entendre les sermens de
ceux que leur cœur presseroit de se dévouer à la dé-
livrance de la patrie. La vigilance de Constantin et
PRÉFACE, 259
les horribles cruautés de ce monstre prévinrent-elles
la conjuration de Varsovie et le soulèvement de la
Pologne? En général le despotisme se trompe étran-
gement sur la puissance qu'il est enclin à attribuer
aux peines. Les législations atroces créent des mœurs
atroces, et voilà tout. Si elles intimident les foibles,
elles irritent et provoquent les âmes énergiques ; car
le péril aussi a je ne sais quoi qui tente. Elles font
surtout qu'on ne s'arrête plus aux pensées modérées,
et qu'on se porte d'abord aux résolutions extrêmes.
La grande facilité des communications qui multiplie
tous les rapports et par là même rend impossible de
les surveiller, permettroit aux mécontens de s'en-
tendre rapidement d'un bout du pays à l'autre. Ils se
seroient bientôt connus et unis, sans que leur union
offrît un caractère assez matériel pour que la vio-
lence pût l'atteindre. On compte à cet égard sur la
police : autre illusion. Lorsque chacun est sur ses
gardes , lorsqu'aucune des ruses , aucun des pièges
infâmes de l'espionnage n'est ignoré de personne , la
police a beau jet^r ses filets , elle n'en retire guère
que quelques gens simples et quelques imprudens.
Or ce ne sont pas d'ordinaire ceux-là qui font les
révolutions. Les révolutions se font par le peuple, et
toute action du peuple est imprévue parce qu'elle est
soudaine. Quelques milliers de mouchards de plus
17.
260 PRÉFACE.
auroient-ils sauvé en 80 la vieille monarchie , et la
monarchie restaurée en i 830 ?
De ces considérations il résulte que, dans l'état
actuel de la société européenne, le despotisme s'ef-
forceroit en vain d'isoler les hommes pour les asser-
vir, et que les entraves apportées au droit naturel
d'association, les interdictions qui le frapperoient ,
les peines sévères qui sanctionner oient ces interdic-
tions, loin d'affermir la tyrannie, contribuer oient à
hâter sa chute, parce que le droit attaqué étant le
droit de tous, droit d'ailleurs aujourd'hui indispen-
sable à la vie des peuples , tous réagiroient instincti-
vement contre le pouvoir inique qui les en auroit dé-
pouillés.
L'histoire n'offre aucun exemple d'un homme ou
d'une classe d'hommes qui , voulant établir sa domi-
nation sur des bases durables, n'ait senti la nécessité
de se rendre maître des esprits pour l'être de tout le
reste. Qui obéit, s'il ne croit pas de son devoir d'o-
béir, obéit mal et n'obéit pas long-temps. Il est donc
de l'essence du despotisme , sous quelque forme qu'il
se produise, de chercher à diriger et à réglementer la
pensée ; et comme elle lui échappe toujours , il faut
qu'il restreigne sa liberté en des bornes toujours
PRÉFACE. 261
plus étroites, ce qui, par une pente irrésistible,
le conduit à la détruire complètement. Mais ne
pouvant atteindre la pensée en elle-même^ il la pour-
suit dans son expression, dans sa manifestation exté-
rieure, c'est-à-dire dans la parole et, là oii elle existe,
dans la presse, qui n'est que la parole dilatée et mul-
tipliée. Ainsi l'oppression de la presse est tout en-
semble et un besoin de la tyrannie et un indice cer-
tain de tyrannie. Elle ressemble à ces plantes souter-
raines qui ne végètent que dans les ténèbres. Ox , si
une semblable tyrannie apparoissoit à l'époque pré-
sente chez un peuple civilisé, il arriveroit infaillible-
ment deux choses. Quelque apparente facilité qu'elle
trouvât d'abord à ses mesures oppressives, elles ne
tarderoient pas à se montrer vaines, en même temps
qu'elles détermineroient une irritation sans cesse
croissante ; car le prétexte dont elle auroit usé, pré-
texte d'ordinaire relatif à quelque circonstance pas-
sagère, perdroit chaque jour de sa valeur, et chaque
jour aussi les esprits tenus en état de suspicion per-
manente sentiroient davantage la gêne et l'ignomi-
nie de la servitude à laquelle ils seroient condamnés.
Depuis la découverte de l'imprimerie il est devenu
aussi impossible d'arrêter, pour la masse des hommes,
la diffusion de la lumière intellectuelle, que celle de
262 PRÉFACE.
la lumière physique. L'unique effet des prohibitions
légales est, d'une part , d'obliger les écrivains à mo-
difier, non pas le fond des idées, mais les formes de
l'expression, et ils n'en sont que mieux entendus,
parce qu'on leur prête une attention plus curieuse
et plus vive; et, d'une autre part, à substituer à la
circulation publique des écrits une circulation clan-
destine presque toujours bien autrement active. Plus
les peines sont sévères, moins elles peuvent, hors des
cas très rares, être appliquées rigoureusement, et
plus sont grands les bénéfices de la contrebande litté-
raire. Le despotisme a donc à lutter contre le cou-
rage des convictions fortes et contre la cupidité mer-
cantile, aidées l'une et l'autre delà faveur qui s'attache
constamment aux opinions persécutées. Que se pro-
pose-t-il d'ailleurs? D'accréditer certaines maximes
utiles à ses intérêts , et de ruiner tout principe con-
traire. Or interdire la discussion d'une doctrine quel-
conque, c'en est assez pour faire naître entons la
juste persuasion que ceux qui défendent de la dis-
cuter sont intérieurement convaincus qu'elle ne
sauroit soutenir l'examen , et n'ont aucune foi en sa
vérité. Le soin même que l'on prend d'empêcher
qu'on ne l'attaque, établit donc contre elle un pré-
jugé universel légitimement fondé. Le prétendu droit
d'un pouvoir incapable de se maintenir qu'en étouf-
PRÉFACE. 263
fant la raison humaine, devient une monstruosité qui
révolte. Que si, de plus, l'interdiction porte sur des
sujets traités déjà dans de nombreux écrits , et quel
sujet n'a-t-on pas traité , discuté en tous sens depuis
un siècle ? sur des sujets intimement liés à la vie pré-
sente des peuples européens, on réimprimera ces an-
ciens écrits dont chacun fera l'application ; on jettera
un voile sur sa pensée , voile transparent à travers
lequel elle apparoîtra claire et lumineuse à l'œil at-
tentif qui la cherche : et quand on voudra s'exemp-
ter de cette gêne, attaquer le front haut et combattre
corps à corps la tyrannie, toujours on trouvera Ifr
moyen de publier dans un pays ce qui ne pourra l'être
dans un autre ; car l'oppression ne sauroit jamais
peser également partout à la fois. Cependant cette
oppression sans cesse aggravée excitera une telle
haine que le pouvoir, pour sa défense, sera forcé de
se précipiter dans les derniers excès. Bientôt après
le sol tremblera ; on entendra un bruit sourd , con-
fus, puis un autre bruit comme d'une pierre qui
tombe : ce sera la pierre qui scelle le sépulcre du ty-
ran.
Chez les anciens où l'esclavage étoit le sort ordi-
naire du pauvre, c'est-à-dire des quatre cinquièmes
de la population , le despotisme pouvoit essayer d'à-
264 PRÉFACE.
mollir et d'efféminer par les plaisirs , les jeux , les
spectacles , les hommes de condition libre , pour les
rendre plus dociles au joug. Ce fut aussi, durant une
partie du moyen-âge^ la politique de quelques États :
et aujourd'hui même qui ne sait combien, par un
motif semblable, l'Autriche favorise, dans plusieurs
de ses possessions , le dérèglement des mœurs? Toute-
fois, grâces au christianisme et aux mille changemens
survenus dans la société , il ne sauroit exister désor-
mais rien de comparable à ces énormes corruptions
antiques qu'à peine même concevons-nous un peu
sur les récits épars qui nous en sont restés. Nul pou-
voir ne sauroit maintenant entretenir un peuple entier
dans l'oisiveté, amuser ses loisirs, satisfaire ses vices.
Qu'est-ce que des mâts de cocagne et quelques cer-
velas roulant une fois l'année dans la boue , près des
fêtes de la Grèce et des spectacles en quelque sorte
permanens des Romains? De nos jours les gouver-
nemens ne peuvent s'occuper que des plaisirs des
classes aisées, et encore seulement dans les capitales,
et principalement pour empêcher que les théâtres
surtout ne deviennent un moyen de ranimer l'esprit
public, ou une occasion de manifester les secrets sen-
timens des cœurs. Le despotisme ne trouve donc là
que des ressources bien foibles , s'il y en trouve au-
cunes.
PRÉFACE. 265
La religion lui en offre de plus réelles en apparence.
Qu'il parvînt en effet à tromper la conscience des
peuples, à leur persuader qu'il représente Dieu, et
qu'en conséquence ils lui doivent une soumission
pareille à celle due à Dieu même , il n'est pas douteux
que cette croyance ne servît merveilleusement et plus
que tout le reste à l'affermir. L'antiquité présente
nombre d'exemples de dominations établies sur cette
base. Cependant on les voit toutes finir par l'abus de
la puissance qui , en se corrompant , cesse d'être
reconnue divine en celui qui l'exerce. On ne réussit
jamais bien long-temps à rendre Dieu complice de la
tyrannie.
Il pourroit arriver qu'elle recourût au même moyen
chez les nations chrétiennes. Il y auroit peu à s'en in-
quiéter pour la liberté, mais beaucoup pour la religion
que prostitueroient des hommes séduits , ou aveuglés.
Ou les peuples se détacheroient d'elle, s'ils la croy oient
incompatible avec les droits fondamentaux de l'huma-
nité: ou si, plus heureusement pour eux et avec plus de
raison , ils ne voyoient dans le criminel usage qu'on
s'efforceroit d'en faire qu'un abus sacrilège, ils pren-
droient en détestation les profanateurs de sa sainteté et
de sa vérité ,• et si ce sentiment devenoit général , on
toucheroit à l'une de ces grandes époques où tout se
266 PRÉFACE.
renouvelle à la fois dans le monde. Le christianisme
est essentiellement une religion affranchissante, favo-
rable à tous les progrès. Se servir de lui pour les
arrêter, ce seroit donc l'opposer à lui-même : contra-
diction funeste dans ses effets immédiats, mais dont la
providence tireroit, comme toujours, un immense
bien, parla séparation qui dégageroit le principe pur
chrétien de ce qui Faltéroit momentanément.
Il n'est aucune puissance supérieure ou égale à
celle du clergé, lorsque, pénétré du génie d'un peuple,
il le guide fidèlement, selon les lois qui président au
développement général, dans ses voies naturelles.
Mais si, soit erreur, soit intérêt, il vient à con-
trarier ces lois impérissables; s'il essaie de retenir le
peuple dans un état que le peuple a reconnu mau-
vais, de lui fermer le chemin de l'avenir : alors il perd
toute sa puissance ; on se méfie de sa parole, on l'en-
veloppe dans la haine qu'inspire le mal qu'il veut per-
pétuer, on le traite enfin en ennemi. Il vïvoit de
l'amour qu'on lui rendoit en échange du sien , de
la foi qu'on avoit en lui ; la foi et l'amour éteints , il
meurt, et des voix de dérision et de malédiction sont les
seuls chants qui accompagnent son convoi déshonoré.
L'Irlande et la Pologne ont jusqu'ici offert l'exem-
PRÉFACE. 267
pie d'un clergé fort par son union avec le peuple dont
il a constamment défendu les droits. Mais là où le prê-
tre s'allie avec le despotisme contre le peuple, qu'est-
il? que peut-il? Le clergé anglican sauvera-t-il l'a-
ristocratie usée que la nation repousse? Les moines
espagnols replaceront-ils don Carlos le légitime sur le
trône de Philippe II? rétabliront-ils le système sous
lequel l'Espagne a tant souffert, est tant déchue? Et
cependant en quel pays l'influence propre de leur in-
stitution fut-elle jamais plus étendue? Hier encore on
disoit V Espagne monacale , et demain peut-être on
chercheroit vainement, d'un bout à l'autre de la Pé-
ninsule, un de ces hommes naguère si puissans.
A cette époque donc, nulle crainte que le ressort
religieux puisse devenir, au sein de l'Europe civilisée,
un instrument de servitude. Il se briseroit plutôt dans
la main qui l'emploieroit à cet infernal usage. Aussi
verroit-on la tyrannie recourir avec plus de confiance
à la force matérielle. Gênée par les lois protectrices
de la sécurité individuelle, elle les aboliroit successive-
ment jussqu'à la dernière, et confieroit ensuite sa pro-
pre sécurité à des juges vendus et à des baïonnettes sti-
pendiées. Mais ces juges, dépourvus d'autorité mo-
rale , pourroient exercer des vengeances, infliger des
peines, ordonner des supplices; ils ne rendroient pas
208 PRÉFACE.
la justice, et la justice en se retirant laisseroit un gouf-
fre où le pouvoir qui Tauroit bannie de la société s'a-
bîmeroit bientôt.
Ses armées ne le garderoient pas mieux, mainte-
nant qu'on ne peut plus, comme à l'origine des so-
ciétés européennes , leur livrer des pays entiers pour
en faire leur proie. Il est vrai néanmoins que chez les
nations mêmes sous tous les autres rapports sorties de
la barbarie il subsiste un reste de préjugé qui range
le soldat sous la dépendance presque aveugle du chef
poUtique quel qu'il soit. Il n'a pas encore parfaitement
appris à distinguer l'obéissance passive de la brute ,
de la discipline militaire dont le plus simple bon sens
reconnoît l'indispensable nécessité. Toutefois les ar-
mées nombreuses d'aujourd'hui recrutées parmi le
peuple, et, quelque soin qu'on prenne pour les isoler
de lui, en communication habituelle avec le peuple ,
ont cessé d'être étrangères à l'esprit public. Si, dans
l'idée qu'elles se font d'elles-mêmes, elles n'appartien-
nent pas assez exclusivement à la patrie qu'elles doi-
vent défendre à l'intérieur et à l'extérieur, du moins
ne sont-elles plus tellement inféodées à un ou plu-
sieurs , qu'en toutes circonstances ils puissent en dis-
poser selon leur caprice et leur intérêt. U y a dans
l'oppression , outre son poids écrasant , une honte
PRÉFACE. 269
qu'elles sentent, et dont elles ne veulent pas plus que
le reste des citoyens supporter l'humiliation. Cela
s'est bien vu partout où a éclaté un mouvement vrai-
ment national, et cela se voit encore par l'attention
des gouvernemens absolus soit à éloigner le plus pos-
sible chaque soldat de son pays natal, soit à fomenter
entre l'armée entière et les citoyens de déplorables di-
visions sur lesquelles ils fondent leur sûreté. Aucun
d'eux néanmoins ne parviendra désormais à former
un corps, tel qu'ils en auroient besoin , d'hommes to-
talement en dehors de la civilisation, sans liens de fa-
mille ni de patrie, sans pensées, sans volonté, indiffé-
rens au bien, au mal, à la liberté comme à l'esclavage
du peuple; d'hommes-machines ayant, au lieu d'âme,
une sorte d'instinct animal, et destinés seulement à
garder le troupeau du maître. Plus , au contraire ,
l'esprit qui préside à la société moderne se développera,
et rien n'en sauroit arrêter le développement voulu de
Dieu, plus le soldat deviendra citoyen. Laissez donc
les despotes compter leurs baïonnettes : ce n'est pas ,
croyez-moi, leur force qu'ils supputent, c'est la nôtre.
Toujours en soupçon de l'armée qui pourroit lui
faillir à l'instant critique , la tyrannie chercheroit un
plus sûr appui dans la corruption. Aidée et poussée par
ces cinq ou six dont parle La Boëtie, elle créeroit cer-
270 PRÉFACE.
taines classes privilégiées qui, seules investies des droits
politiques , partageroient avec elle les avantages atta-
chés au pouvoir : pouvoir absolu, puisqu'il seroit, sous
quelque forme qu'il s'exerçât , dépourvu de contrôle
efficace et réel. Deux ou trois cent mille individus
ainsi choisis constitueroient dans la nation une autre
nation, une aristocratie dominatrice organisée pour
contenir le peuple et pour l'exploiter. De concert avec
le despote, ils feroient seuls les lois , et les feroient à
son profit et au leur. Pour eux tous les emplois ,
toutes les charges, toutes les commissions lucratives,
le gouvernement des provinces, le maniement des deniers.
Disposant du crédit et de la fortune publique, maîtres
de l'administration civile et judiciaire , tout leur
seroit matière à spéculation et moyen de richesse.
Aussi quel dévouement à la tyrannie qui les auroit
rendus communs au bien de ses piUeries ! ils ne la croi-
roient jamais , ni eux avec elle , assez à l'abri de ce
qui subsisteroit d'esprit de liberté dans la nation. Leur
pensée du jour et de la nuit seroit de l'étouffer dans la
boue de leur législation infâme, infâme par son but ,
infâme par la bassesse de ses ruses hypocrites. Mais
ces perdus _, ces abandonnez de Dieu et des hommes ,
réussiroient-ils à fonder solidement leur despotisme
et celui de leur maître? Assurément non. La masse
du peuple, insouciante en apparence et comme assou-
PRÉFACE. 271
pie de lassitude après les combats précédens, se ré-
veiller oit irritée et terrible. Elle ne supporter oit pas
long-temps l'opprobre du joug qu'on lui auroit imposé
en la trompant. Des millions d'hommes privés des
franchises consacrées désormais par le droit public de
toutes les nations libres, ne consentiroient certes point
à y renoncer pour toujours, à les abdiquer au profit
d'une caste supérieure dont ils seroient , eux et leurs
enfans, le patrimoine incommutable. A aucun prix
ils n'accepteroient , sur le sol de la patrie , au milieu
de la lumière qui a éclairé l'homme sur sa dignité, la
condition de parias. Le despotisme le sentiroit, et dans
son effroi il se livreroit au mauvais démon qui in-
spire, vers le temps de leur chute, les pouvoirs iniques
que le ciel a condamnés. Il diroit à ceux qu'il opprime:
Je sais que de l'amour, je ne puis vous en deman-
der ; mais j'ai pour moi une autre puissance : celle de
l'intimidation, de la peur. Tremblez donc; car c'est là
mon Dieu, et , je l'ai résolu en moi-même, vous vous
prosternerez devant lui.
Mais les exécrables insensés que séduiroient ces vi-
sions de bourreau , ces rêves de tigre à face humaine ,
dormiroient mal sur les ossemens de leurs pieuses vic-
times. Le fantôme qu'ils auroient, dans leurs secrètes
angoisses, évoqué de l'enfer, leur apparoîtroit pendant
272 PRÉFACE.
le sommeil, et de son doigt glacé il leur montreroit
tout près d'eux l'inexorable Justice, qu'on n'intimide
point , et à qui aucun crime n'échappe.
La terreur a régné en Europe il y a quarante ans.
Il seroit curieux de voir aujourd'hui sur une cou-
ronne le bonnet rouge de Marat.
Ce qui perd toutes les tyrannies, ce qui les perdroit
en ce temps plus vite qu'en aucun autre , c'est l'im-
possibilité où elles sont de s'arrêter dans leurs voies.
Quelque chose de fatal les entraîne , une nécessité en
engendre une autre; de sorte que, forcées d'appe-
santir toujours plus l'oppression, de s'enfoncer tou-
jours plus dans le mal, elles rencontrent enfin une
autre nécessité supérieure à celle qui les pousse, l'in-
vincible nécessité des lois qui régissent la nature
humaine. Amvées là, nul moyen d'avancer ni de
retourner en arrière; et le passé les écrase contre
l'avenir.
Si l'humanité tournoit dans un cercle , les hommes
méchans pourroient espérer de reproduire à leur bé-
néfice ce qui fut déjà. Leur crime seroit toujours
crime, mais il ne seroit plus sottise. Il leur seroit
possible de recueillir quelque fruit de leur perversité.
PRÉFACE. 273
d'affermir leur puissance , de prolonger indéfiniment
la servitude et la misère des peuples. Dieu n'a pas
permis qu'il en fût ainsi. 11 a soumis l'iiumanilé à une
loi de progression , qui n'est que la loi même du dé-
veloppement de la liberté essentielle à tous les êtres
intelligens. A mesure qu'ils savent davantage et qu'ils
conçoivent mieux, la notion du droit fondamentale-
ment invariable, se modifie en eux, non parce qu'elle
change, mais parce qu'elle s'éclaircit et s'étend. Or
la force ne sauroit jamais prévaloir contre un droit
connu ; elle le combat vainement , le droit la dompte
toujours : car le droit c'est la force suprême , l'irré-
sistible fatalité des êtres libres et doués de raison.
Cependant la connoissance et le sentiment d'un
droit auparavant obscur ou ignoré, ne deviennent pas
universels instantanément : tous ne participent pas à
la fois aux progrès successifs de l'humanité. Ce que
les uns voient maintenant avec clarté, d'autres ne le
voient pas encore, ou ne le voient que confusément ;
et lorsque la modification qui s'opère dans la notion
du droit est profonde, il en résulte une de ces époques
indécises qu'on appelle de transition, où, la vieille
idée luttant contre la nouvelle, ce qui étoit ne peut
plus subsister, et ce qui sera ne peut être encore. Mais
peu à peu les ténèbres reculent, la lumière devient
TOME 11. 18
274 PRÉFACE.
plus intense et l'unité se rétablit , unité de raison et
unité sociale , car la société n'est que l'expression de
l'état général des intelligences dans un pays et dans
un temps donné. Tout effort pour constituer une so-
ciété opposée dans ses bases à ce que le peuple conçoit
comme droit est donc la plus folle des entreprises et
la plus criminelle : la plus folle , puisqu'il faudroit ,
pour qu'elle réussît, que les lois immuables de l'hu-
manité fussent renversées ; la plus criminelle , puis-
qu'elle implique l'engagement de les renverser, et
dès-lors produit nécessairement d'horribles maux, des
désastres dont nul ne sauroit prévoir l'étendue ni le
terme.
Lorsque ceci arrive, il y a un moment où certains
hommes honnêtes au fond et animés d'intentions
droites se font de bonne foi les auxiliaires de la ty-
rannie. Leur esprit , trop foible pour comprendre ce
qui se passe autour d'eux, s^émeut de je ne sais quelle
crainte vague. Parce que le monde se déplace , ils se
figurent qu'il va crouler. Vous ne les entendrez pas
justifier le mal, mais accuser le bien. L'établissement
d'un ordre social quelconque impliquant la destruc-
tion d'un ordre précédent, ils ne voient que cette
dernière dans les changemens à opérer^ et ils appel-
len désordre toute tentative d'organiser le seul ordre
PRÉFACE. 275
actuellement possible. Ceux-ci ne sont pas la hache
qui frappe , mais le manche sans lequel la hache ne
frapperoit pas. Impuissans à consolider ce que rien
ne sauroit maintenir , ils entravent tout ce qui auroit
des conditions de durée : espèce de juste-milieu entre
la vie et la mort, où se complaisent ces conservateurs
qui , à leur insu , ne conservent que l'anarchie.
Pour vous qui avez foi aux destinées du genre hu-
main , prenez courage; l'avenir ne vous faillira point.
Vous serez persécutés , tourmentés , mais jamais
vaincus. Toute grande cause pour triompher exige
de grands sacrifices. Il est nécessaire que la liberté
ait ses confesseurs, ses martyrs ; que pour elle quel-
ques-uns descendent dans les cachots, et que d'autres
s'en aillent , pauvres exilés , redire son saint nom
aux échos des contrées lointaines ;
Liberté va cantando , che è si cara
Corne sa chi per lei vita rifiiita.
18.
t
DE LA
SERVITUDE VOLONTAIRE
ou
LE CONTR'UN.
(1) D'avoir plusieurs seigneurs aucun bien je ne voy :
Qu'un sans plus soit le maislre , et qu'un seul soit le roy ,
ce dit Ulysse en Homère, parlant en public. S'il n'eust
dit, sinon
D'ayoir plusieurs seigneurs aucun bien je ne voy :
cela estoit tant bien dit que rien plus. Mais au lieu que
pour parler avec raison , il faloit dire que la domina-
tion de plusieurs ne pouvoit estre bonne , puis que la
puissance d'un seul , deslors qu'il prend ce tiltre de
maistre, est dure et desraisonnable : il est allé adjouster
tout au rebours,
Qu'un sans plus soit le maistre, et qu'un seul soit le roy.
Toutefois à l'avanture il faut excuser Ulysse, au-
(1) Iliad.yl. Il, V. 204, 205.
280 DE LA SEKVi'iUDE
quel possiLle lors il estoit besoin d'user de ce langage,
et de s^en servir pour appaiser la révolte de l'armée ,
conformant (je croy) son propos plus au temps, qu'à
la vérité. Mais à parler à bon escient, c'est un extrême
malheur, d'estre sujet à un maistre, duquel on ne
peut estre jamais asseuré qu'il soit bon, puis qu'il
est toujours en sa puissance d'estre mauvais quand il
voudra. Et d'avoir plusieurs maistres, c'est autant
que d'avoir autant de fois à estre extrêmement mal-
heureux. Si ne veux-je pas pour ceste heure debatre
ceste question tant pourmenée , à savoir si les autres
façons de Republiques sont meilleures que la Monar-
chie. A quoy si je voulois venir, encores voudrois-je
savoir, avant que mettre en doute , quel rang la Mo-
Harchie doit avoir entre les Republiques, si elle y
en doit avoir aucun : pource qu'il est malaisé de
croire, qu'il y ait rien de public en ce gouvernement y
où tout est à un. Mais cette question est réservée pour
un autre temps, et demanderoit bien son traité à part :
ou plustost ameneroit quant et soy toutes les disputes
politiques.
Pour ce coup je ne voudrois sinon entendre^ s'il est
possible, et comme il se peut faire, que tant d'hommes,
tant de Villes, tant de Nations, endurent quelques fois
un Tyran seul , qui n'a puissance , que celle qu'on
luy donne : qui n'a pouvoir de leur nuire, sinon de
tant qu'ils ont vouloir de l'endurer : qui ne sauroit
leur faire mal aucun , sinon lors qu'ils aiment mieux
ïe souffrir, que luy contredire. Grand'chose certes
VOLONTAIRE. 281
et toiitesfoio si commune, qu'il s'en faut de tant plus
douloir, et moins esbahir, de voir un million de mil-
lions d'hommes servir misérablement, ayant le col
sous joug , non pas contraints par une plus grande
force, mais aucunement (ce semble) enchantez et
charmez par le seul nom d' Un^ duquel ils ne doyvent
ni craindre fa puissance , puis qu'il est seul , ni aimer
les qualitezj puis qu'il est en leur endroit inhumain et
sauvage. La foiblesse d'entre nous hommes est telle.
Il faut souvent que nous obeyssions à la force , 'û
est besoin de temporiser, on ne peut pas toujours estre
le plus fort. Donc si une Nation est contrainte par
la force de la guerre de servir à Un , comme la Cité
d'Athènes aux trente Tyrans, il ne se faut pas esbahir
qu'elle serve , mais se plaindre de l'accident ou bien
plustost ne s'esbahir, ni ne s'en plaindre , mais porter
le mal patiemment et se reserver à l'advenir à meil-
leure fortune. Nostre nature est ainsi, que les com-
muns devoirs de l'amitié emportent une bonne partie
du cours de nostre vie. Il est raisonnable d'aimer la
Vertu, d'estimer les beaux faicts, de conoistre le
bien d'où l'on l'a receu, et diminuer souvent de nostre
aise, pour augmenter l'honneur et avantage de celuy
qu'on aime, et qui le mérite. Ainsi donc, si les ha-
bitans d'un Pays ont trouvé quelque grand person-
nage , qui leur ait monstre par espreuve une grande
prévoyance pour les garder, grande hardiesse pour
les défendre, un grand soin pour les gouverner : si de
là en avant ils s'apprivoisent de luy obeyr, et s'en
fier tant que de luy donner quelques avantages, je
282 DE LA SERVITUDE
ne sçay (1) si ce seroit sagesse : de tant qu'on l'oste
de là où il faisoit bien, pour l'avancer en lieu, où il
pourra mal faire. Mais certes si ne pourroit-il faillir
d'y avoir de la bonté, de ne craindre point mal de
celuy, duquel on n'a receu que bien.
Mais, ô bon Dieu, que peut estre cela? Comment di-
rons-nous que cela s'appelle? Quel mal-heur est cestuy-
là ? Ou quel vice , ou plustost quel malheureux vice ,
voir un nombre infini, non pas obeyr, mais servir, non
pas estre gouvernez^ mais tyrannisez, n'ayans nibiens,
niparens, nienfans, nileur vie mesme, qui soit à eux?
Souffrir les pilleries, les paillardises , les cruautez,
non pas d'une armée , non pas d'un camp barbare,
contre lequel il faudroit despendre son sang et sa
vie devant, mais d'un seul : non pas d'un Hercules ne
d'un Samson, mais d'un seul hommeau (2), et le
plus souvent du plus lasche et femenin (3) de la
Nation i non pas accoustumé à la poudre des ba-
tailles , mais encores à grand' peine au sable des tour-
nois : non pas qui puisse par force commander aux
hommes, mais tout empesché de servir vilement à la
moindre femmelette. Appelions-nous cela lascheté?
Dirons-nous, que ceux-là qui servent, soyent couards
et recreus? Si deux, si trois, si quatre, ne se défen-
dent d'Un, cela est estrange, mais toutesfois possible»
(1) Si ce seroit un acte de sagesse d'autant qu'on l'oste de là où il
l'aisoit bien, etc.
(2) Hommeau, petit homme : Cotgrave dans son Dictionnaire
François et Anglois. On trouve Ilommet, et Hommelet, dans Nicot.
(3) Femenin^ Féminin, efifeminé : Cotgrave,
VOLONTAIRE. 283
Bien pourra l'on dire lors à bon droit, que c'eet
faute de cœur. Mais si cent, si mille , endurent d'un
seul , ne dira-on pas , qu'ils ne veulent point , qu'ils
n'osent pas se prendre à luy, et que c'est non couar-
dise; mais plustost mespris et desdain? Si l'on void,
non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays,
mille villes, un million d'hommes, n'assaillir pas un
seul, duquel le mieux traitté de tous en reçoit mal
d'estre serf et esclave : comment pourrons-nous nom-
mer cela? Est-ce lascheté? Or il y a en tous vices
naturellement quelque borne, outre laquelle ils ne
peuvent passer. Deux peuvent craindre Un, et possible
dix : mais mille , mais un million, mais mille Villes ,
si elles ne se défendent d'Un, cela n'est pas couardise.
Elle ne va point jusques-là, non plus que la vaillance
ne s'estend pas , qu'un seul eschelle une forteresse ,
qu'il assaille une armée, qu'il conquière un Royaume.
Donques quel monstre de vice est-cecy, qui ne mérite
pas encore le tiltre de couardise? qui ne trouve de nom
assez vilain , que Nature désavoue avoir fait , et la
langue refuse de le nommer ? Qu'on mette d'un costé
cinquante mille hommes en armes, d'un autre autant :
qu'on les range en bataille, qu'ils viennent à se join-
dre , les uns libres combatans pour leur franchise ,
les autres pour la leur oster : ausquels promettra-on
par conjecture la victoire ? Lesquels pensera-on qui
plus gaillardement iront au combat, ou ceux qui
espèrent pour guerdon (4) de leur peine l'entretene-
(i) Guerdon, loyer, récompense : Nicol.
284 DE LA SERVITUDE
ment de leur liberté, ou ceux qui ne peuvent attendre
loyer des coups qu'ils donnent , ou qu'ils reçoyvent ,
que la servitude d'autruy ? Les uns ont toujours
devant leurs yeux le bonheur de leur vie passée,
l'attente de pareil aise à l'advenir. Il ne leur souvient
pas tant, de ce qu'ils endurent ce peu de temps que dure
une bataille , comme de ce qu'il conviendra à jamais
endurer à eux , à leurs enfans, et à toute la postérité.
Les autres n'ont rien qui les enhardisse, qu'une petite
pointe de convoitise , qui se rebouche soudain contre
le danger, et qui ne peut estre si ardente , qu'elle ne
se doy ve , et semble estaindre par la moindre goutte
de sang, qui sorte de leurs playes. Aux batailles
tant renommées de Miltiade, de Leonide, de The-
mistocleSy qui ont esté données deux mille ans a , et
vivent encores aujourd'huy aussi fresches en la mé-
moire des livres et des hommes , comme si c'eust esté
l'autre hier, qu'elles furent données en Grèce, pour
le bien de Grèce et pour l'exemple de tout le monde :
qu'est-ce qu'on pense qui donna à si petit nombre de
gens, comme estoyent les Grecs, non le pouvoir,
mais le cœur de soustenir la force de tant de navires,
que la mer mesme en estoit chargée? de desfaire tant
de Nations qui estoyent en si grand nombre, que
l'esquadron des Grecs n'eust pas fourny, s'il eust
falu , des Capitaines aux armées des Ennemis? sinon
qu'il semble qu'en ces glorieux jours-là ce n'estoit
pas tant la bataille des Grecs contre les Perses ,
comme la victoire de la Liberté sur la Domination ,
et de la franchise sur la convoitise.
VOLONTAIRE. 285
C'est chose (5) estrange, d'ouyr parler de la vail-
lance que la liberté raet dans le cœur de ceux qui la
défendent. Mais ce qui se fait en tous pays, par tous
les hommes , tous les jours , qu'un homme seul mas-
iine cent mille Villes, et les prive de leur liberté : qui
le croiroit, s'il ne faisoit que l'ouyr dire, et non le
voir? Et s'il ne se voyoit qu'en pays estranges, et
lointaines terres, et qu'on le dist, qui ne penseroit
que cela fust plustost feint et controuvé , que non pas
véritable ? Encores ce seul Tyran , il n'est pas besoin
de le combattre , il n'est pas besoin de s'en défendre :
il est de soy-mesme desfait (6) , mais que le Pays ne
consente à la servitude. Il ne faut pas luy rien osier,
mais ne luy donner rien. Il n'est point besoin que le
pays se mette en peine de faire rien pour soy , mais
([u'il ne se mette pas en peine de faire rien contre
soy. Ce sont donc les Peuples mesmes, qui se lais-
sent, ou plustost se font gourmander , puis qu'en ces-
sant de servir ils en seroyent quittes. C'est le peuple
qui s'asservit, qui se coupe la gorge : qui ayant le
chois d'estre sujet, ou d'estre libre, quitte sa fran-
chise, et prend le joug, qui consent à son mal, ou
plustost le pourchasse. S'il luy coustoit quelque chose
de recouvrer sa liberté, je ne l'en presserois point :
combien que ce soit ce que l'homme doit avoir plus
cher, que de se remettre en droit naturel- et par ma-
(5) Merveilleuse, digne d'admiration.
(6) Pourvu que.aVn homme sage, dit Philippe de Commines,
» sert bien en une compagnie do Princes, mais qu'on le veuille
» croire, et ne se pourroit trop acheter » I. I, c. 12.
286 DE LA SERVITUDE
niere de dire, de beste revenir à homme. Mais encores
je ne désire pas en luy si grande hardiesse. Je ne luy
permets point, qu'il aime mieux une je ne sçay quelle
seureté de vivre à son aise. Quoy? si pour avoir la
liberté, il ne luy faut que la désirer : s'il n'a besoin
que d'un simple vouloir, se trouvera-il Nation au
monde , qui l'estime trop chère , la pouvant gaigner
d'un seul souhait.^ et qui plaigne sa volonté à re-
couvrer le bien , lequel on devroit racheter au pris de
son sang? et lequel perdu, tous les gens d'honneur
doyvent estimer la vie desplaisante, et la mort salu-
taire? Certes tout ainsi comme le feu d'une petite
estincelle devient grand , et toujours se renforce , et
plus il trouve de bois, et plus est prest d'en brusler,
et sans que on y mette de l'eau pour l'estaindre, seu-
lement en n'y mettant plus de bois , n'ayant plus que
consumer, il se consume soy-mesme, et devient sans
forme aucune et n'est plus feu : Pareillement les Ty-
rans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils rui-
nent et destruisent, plus on leur baille, plus on les
sert , d'autant plus ils se fortifient , deviennent tou-
jours plus forts et plus frais , pour anéantir et des-
truire tout. Et si on ne leur baille rien, si on ne leur
obeyt point, sans combattre, sans frapper ils demeu-
rent nuds et desfaits , et ne sont plus rien : sinon que
comme la racine, n'ayant plus d'humeur et aliment
devient une branche seiche et morte.
Les hardis, pour acquérir le bien qu'ils deman-
dent , ne craignent point le danger, les advisez ne re-
VOLONTAIRE. 287
fusent point la peine. Les lasches et engourdis ne
sçavent ni endurer le mal ni recouvrer le bien. Ils
s'arrestent en cela, de le souliailter; la vertu d'y pré-
tendre leur est ostée par leur lascheté , le désir de
l'avoir leur demeure par la nature. Ce désir, ceste
volonté , est commune aux sages et aux indiscrets ,
aux courageux et aux couards , pour souhaiter toutes
choses, qui estans acquises, les rendroyent heureux
et contens. Une seule en est à dire, en laquelle je ne
sçay comme nature défaut aux hommes, pour la dé-
sirer. C'est la Liberté, qui est toutesfois un bien si
grand , et si plaisant , qu'elle perdue , tous les maux
viennent à la file , et les biens mesmes qui demeurent
après elle perdent entièrement leur goust et saveur ,
corrompus par la servitude. La seule Liberté, les
hommes ne la désirent point : non pas pour autre
raison (ce me semble) sinon pource que s'ils la de-
siroyent , ils l'auroyent : comme s'ils refusoyent faire
ce bel acquest seulement , parce qu'il est trop aisé.
Pauvres gens et misérables , Peuples insensez ,
Nations opiniastres en vostre mal, et aveugles en
vostre bien , vous vous laissez emporter devant vous
le plus beau et le plus clair de vostre revenu , piller
vos champs, voiler vos maisons, et les despouiller des
meubles anciens et paternels! Vous vivez de sorte,
que vous pouvez dire que rien n'est à vous. Et sem-
bleroit , que meshuy ce vous seroit grand heur , de
tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies : et
tout ce degast , ce malheur , ceste ruine vous vient ,
288 DE LA SERVITUDE
non pas des ennemis, mais bien certes de l'ennemy,
et de celuy que vous faites si grand qu'il est, pour
lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour
la grandeur duquel vous ne refusez point de présenter
à la mort vos personnes ! Celuy qui vous maistrise
tant, n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a
qu'un corps , et n'a autre chose que ce qu'a le moin-
dre homme du grand nombre infiny de vos Villes :
sinon qu'il a plus que vous tous, c^est l'avantage que
vous luy faites, pour vous destruire. D^où a-il prins
tant d'yeux? d'où vous espie-il, si vous ne les luy
donnez? Comment a-il tant de mains pour vous
frapper, s'il ne les prend de vous? Les pieds dont il
foule vos Citez , d'où les a-il, s'ils ne sont des vostres?
Comme a-il aucun pouvoir sur vous, que par vous
autres mesmes? Comment vous oseroit-il courir sus (7),
s'il n'avoit intelligence avec vous? Que vous pour-
roit-il faire , si vous n'estiez recelleurs du larron qui
vous pille ? complices du meurtrier qui vous tuë, et
traistres de vous-mesmes? Vous semez vos fruits,
afin qu'il en face le degast : Vous meublez et rem-
plissez vos maisons , pour fournir à ses voleries :
Vous nourrissez vos filles , afin qu'il ait dequoy saou-
ler sa luxure : Vous nourrissez vos en fans, afin qu'il
les meine, pour le mieux qu'il leur face, en ses
guerres, qu'il les meine à la boucherie, qu'il les face
les ministres de ses convoitises, les exécuteurs de ses
vengeances : Vous rompez à la peine vos personnes ,
afin qu'il se puisse mignarder en ses délices, et se
(7) S'il n'étoit d'intelligence avec vous.
I
VOLONTAIRE. 289
veautrer dans les sales et vilains plaisirs : Vous vons
affoiblissez , afin de le faire plus fort et roide , à vous
tenir plus courte la bride. Et de tant d'indignitez, que
les Bestes mesmes, ou ne sentiroyent point , ou n'en-
dureroyent point , vous pouvez vous en délivrer , si
vous essayez, non pas de vous en délivrer, mais seu-
lement de le vouloir faire. Soyez résolus de ne servir
plus, et vous voila libres. Je ne veux pas que vous le
poussiez , ny le bransliez , mais seulement ne le sous-
teniez plus; et vous le verrez, comme un grand Co-
losse, à qui on a desrobbé la base, de son poids
mesme fondre en bas , et se rompre.
Mais certes les Médecins conseillent bien de ne
mettre pas la main aux playes incurables : et je ne
fay pas sagement , de vouloir en cecy conseiller le
Peuple , qui a perdu long-temps y a toute connois-
sance, et duquel, puis qu'il ne sent plus son mal,
cela seul monstre assez que sa maladie est mortelle.
Cherchons donc par conjecture , si nous en pouvons
trouver, comment s'est ainsi si avant enracinée ceste
opiniastre volonté de servir, qu'il semble maintenant
que l'amour mesme de la Liberté ne soit pas si na-
turelle.
Premièrement, cela est, comme je croy, hors de
nostre doute , que si nous vivions avec les droits que
Nature nous a donnez , et les enseignemens qu'elle
nous apprend, nous serions naturellement obeyssans
aux parens , sujets à la Raison et serfs de personne ,
TOME ii, 19
200 DE LA SERVITUDE
de l'obeyssance que chacun , sans autre aclverlisse-
ment que de son naturel , porte à ses p'^re et mère.
Tous les hommes sont tesmoins chacun en soy et pour
soy, de la Raison , si elle naist avec nous , ou non :
qui est une question debatuë au fond par les Acadé-
miques, et touchée par toute l'eschoîe des Philosophes.
Pour ceste heure je ne penserois point faillir, en
croyant qu'il y a en nostre ame quelque naturelle
semence de raison, qui entretenue par bon conseil et
coustume , fleurit en vertu : et au contraire , souvent
ne pouvant durer contre les vices survenus, estouffée
s'avorte. Mais certes s'il y a rien de clair et d'apparent
en la Nature , et en quoy il ne soit pas permis de faire
l'aveugle, c'est cela, que Nature, le Ministre de
Dieu et la Gouvernante des hommes, nous a tous faits
de mesme formé, et, comme il semble, à mesme
moule , afin de nous entreconoistre tous pour compa-
gnons ou plustost frères. Et si faisant les partages des
presens qu'elle nous donnoit, elle a fait quelques
avantages de son bien , soit au corps ou à l'esprit, aux
uns plus qu'aux autres : si n'a-elle pourtant entendu
nous mettre en ce monde , comme dans un champ
clos, et n'a pas envoyé icy bas les plus forts et plus
advisez, comme des brigands armés dans une forest,
pour y gour mander les plus foibles. Mais plustost faut-
il croire y que faisant ainsi aux uns les parts plus
grandes, et aux autres plus petites (8), elle vouloit
faire place à la fraternelle affection , afin qu'elle eust
où s'employer, ayans les uns puissance de donner aide,
(«) Elle Youloit donner lieu à l'affeclion fraternelle.
VOLONTAIRE. 291
et les autres besoin d'en recevoir. Puis donc que ceste
bonne mère nous a donné à tous toute la Terre pour
demeure, nous a tous logez aucunement en une
mesme maison , nous a tous figurez en mesme paste ,
afin que chacun se peust mirer, et quasi reconoistre
l'un dans l'autre : si elle nous a tous en commun
donné ce grand présent de la voix et de la parole ,
pour nous accointer et fraterniser davantage , et faire
par la commune et mutuelle déclaration de nos pen-
sées une communion de nos volontez : Et si elle a
tasché par tous moyens de serrer et estraindre plus
fort le nœud de nostre alliance et société ; si elle a
monstre en toutes choses , qu'elle ne vouloit tant nous
faire tous unis que tous uns : il ne faut pas faire doute,
que nous ne soyons tous naturellement libres, puisque
nous sommes tous compagnons : et ne peut tomber
en l'entendement de personne que Nature ait mis
aucun en servitude , nous ayant tous mis en com-
pagnie.
Mais à la vérité c'est bien pour néant de débattre ,
si la Liberté est naturelle, puis qu'on ne peut tenir
aucun en servitude , sans luy faire tort , et qu'il n'y a
rien au monde de si contraire à la Nature (estant toute
raisonnable) que l'injure. Reste donc de dire que la Li-
berté est naturelle, et par mesme moyeu (à mon advis)
que nous ne sommes pas seulement nais en possession
de nostre franchise, mais aussi avec affection de la
défendre. Or si d'advanture nous faisons quelque doute
en cela , et sommes tant abastardis que ne puissions
Î9.
292 DE LA SERVITUDE
reconoistre nos biens , ny semblablemrnt nos naïfos
affections, il faudra que je vous face Thonneur qui
vous appartient, et que je monte , par manière de
dire, les Bestes brutes en cbaire, pour vous enseigner
vostre nature et condition. Les bestes (ce m'aid' Dieu)
si les hommes ne font trop les sourds , leur crient :
Vive Liberté, Plusieurs y en a d'entr'elles , qui meu-
rent sitost qu'elles sont prises, comme le poisson,
qui perd la vie aussitost que l'eau : pareillement celles-
là quittent la lumière, et ne veulent point survivre à
leur naturelle franchise. Si les animaux avoient entre
eux leurs rangs et prééminences, ils feroient (à mon
advis) de liberté leur noblesse. Les autres, des plus
grandes jusqu'aux plus petites, lors qu'on les prend,
font si grande résistance des ongles , de cornes , de,
pieds, de bec, qu'elles déclarent assez combien elles
tiennent cher ce qu'elles perdent. Puis estant prises,
nous donnent tant de signes apparens de la connois-
sance qu'elles ont de leur malheur, qu'il est bel à
voir, que d'ores en là ce leur est plus languir que
vivre , et qu'elles continuent leur vie, plus pour plain-
dre leur aise perdu, que pour se plaire en servitude.
Que veut dire autre chose l'Eléphant, qui s'estant
défendu jusques à n'en pouvoir plus, n'y voyant plus
d'ordre, estant sur le poinct d'estreprins, il enfonce
ses maschoires, et casse ses dents contre les arbres,
sinon que le grand désir qu'il a de demeurer libre ,
comme il est nay (9), luy fait de l'esprit,. et l'advise
(9) Lui donne de l'esprit, et lui fait venir la pensée de marchan-
der aYee les chasseurs, etc.
VOLONTAIRE. 293
(le marchander avec les chasseurs, si pour le pris de
ses dents il en sera quitte, et s'il sera receu à bailler
son y voire, et payer cesle rançon pour sa liberté.
Nous apposions le cheval , deslors qu'il est nay, pour
Tapprivoisir à servir : et si ne le savons-nous tant
flatter, que quand ce vient à le domter, il ne morde
le frein, qu'il ne rue contre l'esperon, comme (ce
semble) pour monstrer à la nature , et tesmoiguer au
moins par là, que s'il sert, ce n'est pas de son
gré, mais par nostre contrainte. Que faut-il donc
dire?
Mesrae les bœufs sous les pieds du joug (10) geignent,
Et les oiseaux dans la cage se plaignent,
comme j'ay dit ailleurs, autres fois, passant le temps à
nos rimes françoises. Car je ne craindrois point , es-
erivant à toy (ô Longa) mesler de mes vers , desquels
je ne fis jamais, que pour le semblant que tu fais de
t'en contenter, tu ne m'en faces glorieux. Ainsi donc
puis que toutes choses, qui ont sentiment deslors
qu'elles l'ont , sentent le mal de la subjection , et cou-
rent après la Liberté : Puis que les bestes, qui encores
sont faites pour le service de l'homme , ne se peuvent
accoustumer à servir, qu'avec protestation d'un désir
contraire : quel malencontre a esté cela, qui a peu
tant desnaturer l'homme seul nay (de vray) pour vivre
franchement , de lui faire perdre la souvenance de son
premier estre, elle désir de le reprendre?
(10) Gémissent. — Geindre, gemerc, ]\'icol.
294 DE LA SERVITUDE
Il y a trois sortes de Tyrans. Je parle des meschans
Princes. Les uns ont le royaume par l'élection du
peuple, les autres parla force des armes, les autres
parla succession de leur race. Ceux qui l'ont acquis
par le droit de la guerre , ils s'y portent ainsi qu'on
conoist bien, qu'ils sont, comme on dit, en terre de
conqueste. Ceux qui naissent Roy s, ne sont pas com-
munément gueres meilleurs : ains estant nais et nour-
ris dans le sang de la tyrannie , tirent avec le laict la
nature du tyran , et font estât des peuples qui sont sous
eux, comme de leurs serfs héréditaires : et selon la
complexion en laquelle ils sont plus enclins, avares ou
prodigues, tels qu'ils sont, ils font du Royaume
comme de leur héritage. Celuy à qui le peuple a donné
l'Estat, devroit estre (ce me semble) plus suppor-
table : et le seroit, comme je croy, n'estoit que des-lors
qu'il se void eslevé par dessus les autres en ce Heu,
flatté par je ne sçay quoy que l'on appelle la gran-
deur, il délibère de n'en bouger point. Communé-
ment, celuy-là fait estât de la puissance que le peuple
iuy a baillée, de la rendre à ses enfans. Or deslors
que ceux-là ont prins ceste opinion, c'est chose es-
trange, de combien ils passent en toutes sortes de
vices, et mesmes en la cruauté , les autres tyrans. Ils
ne voyent autre moyen, pour asseurer la nouvelle
Tyrannie, que d'estendre fort la servitude, et estran-
ger tant les sujets de la Liberté, encores que la mé-
moire en soit fresche , qu'ils la leur puissent faire per-
dre. Ainsi pour en dire la vérité, je voy bien qu'il y
a entre eux quelque différence, mais de choix je n'en
VOLONTAIRE. 295
voy point ; et estant les moyens de venir aux règnes
divers, toiisjours la façon de régner est quasi sembla-
ble. Les esleus, comme s'ils avoyent prins des tau-
reaux à domter, les traitent ainsi : les conquerans
pensent en avoir droit , comme de leur proye ; les
successeurs, d'en faire ainsi que de leurs naturels es-
claves.
Mais à propos, si d'advantureilnaissoitaujourd'huy
quelques gens, tous neufs, non accoustumez à la su-
jetlion, ni affriandez à la liberté, et qu'ils ne sceus-
sent que c'est ni de l'un ni de l'autre, ni à grand'-
peine des noms : si on leur presentoit, ou d'estre sujets,
ou vivre en liberté, à quoi s'accorderoyent-ils? 11 ne
faut pas faire difficulté qu'ils n'aimassent trop mieux
obeyr seulement à la Raison, que servir à un homme;
sinon possible que ce fussent ceux d'Israël , qui sans
contrainte ny sans aucun besoin se firent un tyran :
duquel peuple je ne ly jamais l'histoire, que je n'en
aye trop grand despit, quasi jusques à devenir inhu-
main, pour me resjouir de tant de maux qui leur en
advindrent. Mais certes tous les hommes , tant qu'ils
ont quelque chose d'homme, devant qu'ils se laissent
assujettir, il faut l'un des deux , ou qu'ils soyent con-
traints, ou deceus : contraints par les armes estran-
geres, comme Spartes et Athènes par les forces d'A-
lexandre, ou par les factions, ainsi que la Seigneurie
d'Athènes estoit devant venue entre les mains de Pisis-
trate. Par tromperie perdent-ils souvent la Liberté : et
en ce ils ne sont pas si souvent séduits par autruy
296 DE LA SERVITUDE
comme ils sont trompez par eux-mesmes. Ainsi le peuple
de Syracuse , la maistresse ville de Sicile (qui s'appelle
aujourd'huy Saragosse) estant pressé par les guerres,
inconsidérément ne mettant ordre qu'au danger, es-
leva Denys le premier, et luj donna charge de la con-
duite de l'armée : et ne se donna garde, qu'elle l'eut fait
si grand , que cette bonne piece-là , revenant victo-
rieux, comme s'il n'eust pas vaincu ses ennemis, mais
ses citoyens, se fit de Capitaine Roy, et de Roy Tyran.
Il n'est pas croyable , comme le peuple , deslors qu'il
est assujetty, tombe soudain en un tel et si profond ou-
bly de la franchise, qu'il n'est pas possible qu'il s'é-
veille pour la r'avoir, servant si franchement, et tant
volontiers , qu'on diroit à le voir, qu'il a , non pas
perdu sa liberté, mais sa servitude. 11 est vray, qu'au
commencement l'on sert contraint , et vaincu par la
force : mais ceux qui viennent après, n'ayans jamais
veu la liberté , et ne sachans que c'est , servent sans
regret , et font volontiers ce que leurs devanciers
avoyent fait par contrainte. C'est cela, que les hom-
mes naissent sous le joug , et puis nourris et eslevez
dans le servage, sans regarder plus avant , se conten-
tans de vivre, comme ils sont nais, et ne pensans point
avoir d'autre droit, ny autre bien , que ce qu'ils ont
trouvé , ils prennent pour leur nature Testât de leur
naissance. Et toutesfois il n'est point d'héritier si pro-
digue et nonchalant , qui quelquesfois ne passe les
yeux dans ses registres, pour entendre s'il jouyt de
tous les droits de sa succession, ou si l'on a rien entre-
pris sur luy, ou sou prédécesseur. Mais certes la
VOLONTAIRE. 297
Coustume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur
nous, n'a en aucun endroit si grande vertu qu'en cecy,
de nous enseigner à servir : et (comme l'on dit de Mi-
thridate, (11) qui se fit ordinaire à boire le poison)
pour nous apprendre à avaller, et ne trouver pas
amer le venin de la servitude. L'on ne peut pas nier
que la nature n'ait en nous bonne part , pour nous
tirer là où elle veut , et nous faire dire ou bien ou mal
nais : mais si faut-il confesser qu'elle a en nous
moins de pouvoir que la coustume : pource que le
naturel, pour bon qu'il soit, se perd s'il n'est entre-
tenu : et la nourriture nous fait tousjours de sa façon,
comment que ce soit, malgré la nature. Les semences
de bien, que la nature met en nous, sont si menues et
glissantes qu'elles n'endurent pas le moindre heurt de
la nourriture contraire. Elles ne s'entretiennent pas
plus aisément, qu'elles s'abastardissent, se fondent, et
viennent en rien : ne plus ne moins que les (12) fruic-
tiers, qui ont bien tous quelque naturel à part, lequel
ils gardent bien, si on les laisse venir : mais ils le lais-
sent aussi tost, pour porter d'autres fruicts estrangers,
et non les leurs selon qu'on les ente. Les herbes ont
chascune leur propriété, leur naturel et singularité :
mais toutefois le gel, le temps, le terrouer ou la main
(lu Jardinier, ou adjoustent , ou diminuent beaucoup
de leur vertu. La plante qu'on a veuë en un endroit ,
on est ailleurs empesché de la reconoistre. Qui ver-
(11) Qui se fit une habitude de boire du poison.
(12) Les arbres fruitiers.
208 DE LA SERVITUDE
roit les f^eneltens^ une poigoée de gens, vivans si li-
brement, que le plus meschant d'entre eux ne vou-
droit pas estre Roy, et tout ainsi nais et nourris qu'ils
ne conoissent point d'autre ambition, sinon à qui
mieux advisera à soigneusement entretenir leur Li-
berté : ainsi apprins et faits dans le berceau , ils ne
prendroyent point tout le reste des félicitez de la terre,
pour perdre le moindre point de leur franchise ; qui
aura veu, dy-je, ces personnages-là, et au partir de là
s'en ira aux terres de celuy que nous appelions le
Grand-Seigneur, voyant là des gens, qui ne peuvent
estre nais que pour le servir, et qui pour le mainte-
nir abandonnent leur vie : penseroit-il que les autres
et ceux-là eussent mesme naturel, ou plustost s'il n'es-
timeroit pas, que sortant d'une cité d'hommes , il est
entré dans un parc de Bestes? Lycurgue le policeur
de Sparte, ayant nourry (ce dit-on) deux chiens tous
deux frères, tous deux allaictez de mesme laict , (13)
l'un engraissé à la cuisine , l'autre accoustumé par les
champs au son de la trompe et (14) duhuchet : vou-
lant monstrer au peuple Lacedemonien, que les hom-
mes sont tels, que leur nourriture les fait, mit les deux
chiens en plein marché, et entre eux une souppe et un
lièvre : l'un courut au plat, et l'autre au lièvre. Tou-
tesfois (ce dit-il) si sont-ils frères. Doncques celuy- là
avec ses Loix et sa Police nourrit et fit si bien les La-
cedemoniens, que chascun d'eux eust eu plus cher de
(13) Ceci est pris d'un traité de Plutarque, intitulé Comment il
faut nourrir les Enfans, ch. II de la traduction d'^myot.
(14) Du CoT. Huchet, dit Nîcot, c'est un Cornet dont on huche, on
appelle, les Chiens,-^et doïU les Postillons usent ordinairement.
VOLONTAIRE. 299
mourir de mille morts^ que de reconoistre autre Sei-
gneur que la Loy et le Roy.
Je pren plaisir de rameute voir un propos, que tind-
rent jadis les Favoris de Xerxes , le grand Roy de
Perse, touchant les Spartiates. Quand Xerxes faisoit
ses appareils de grande armée , pour conquérir la
Grèce, il envoya ses Ambassadeurs par les Citez Gré-
geoises , demander de l'eau et de la terre ( c'estoit la
façon que les Perses avoyent de sommer les Villes). A
Sparte ny à Athènes n'envoya-il point : pource que
de ceux que (15) Daire son père y avoit envoyez ,
pour faire pareille demande (16), les Spartiates et les
Athéniens en avoyent jette les uns dans les fossez , les
autres ils avoyent fait sauter dedans un puits, leur di-
sans, qu'ils prinssent là hardiment de l'eau et de la
terre, pour porter à leur Prince. Ces gens ne pou-
voyent souffrir, que de la moindre parole seulement
on touchast à leur liberté. Pour en avoir ainsi usé, les
Spartiates conurent qu'ils avoyent encouru la haine
des Dieux mesmes , spécialement de Talthybie Dieu
des hérauts. Ils s'adviserent d'envoyer à Xerxes, pour
les appaiser, deux de leurs Citoyens, pour se présenter
à luy qu'il fit d'eux à sa guise, et se payast de là pour
les ambassadeurs qu'ils avoient tuez à son père. Deux
Spartiates, l'un nommé (17) Specte, l'autre (18) Bu-
(15) Ou , comme nous disons aujourd'hui, Darius, roi des Perses,
fils à'IIystaspe, le premier de ce nom.
(16) Hérodote, liv. VII, pag. 421, 422. Edit. Gronov.
(17) Ou plutôt, Sperthies, comme le nomme Hérodote, 1. VII »
p. 421.
(18) IMd.
^00 DE LA SERVITUDE
lis, S offrirent de leur gré pour aller faire ce payement.
Ils y allèrent, et en chemin ils arrivèrent au Palais
d'un Perse, que on appelloit (19) Gidarne, qui estoit
Lieutenant du Roy en toutes les villes d'Asie , qui
sont sur la coste de la mer. Il les recueillit fort hono-
rablement. Et après plusieurs propos, tombans de l'un
en l'autre, il leur demanda pourquoy ils refusoyent
tant l'amitié du Roy. (20) Croyez (dit-il), Spartiates^
et conoùsez par moy , comment le Roy sçaù honorer
ceux qui le valent : et pensez que si vous estiez à liiy, il
vous fer oit de mesme. Si vous estiez à luy^ et quil vous
eust conuSj, Un y a celuy d'entre vous qui ne fust Sei-
gneur d'une Ville de Grèce, n En cecy, Gidarne , tu
» ne nous sçaurois donner bon conseil (dirent les La-
» cedemoniens) pource que le bien que tu nous pro-
» mets, tu l'as essayé, mais celuy dont nous jouyssons,
)) tu ne sçais que c'est : tu as esprouvé la faveur du
» Roy, mais la Liberté , quel goust elle a, combien
)) elle est douce, tu n'en sçais rien. Or si tu en avois
» tasté toy-mesme , tu nous conseillerois de la defen-
» dre, non pas avec la lance etl'escu, mais avec les
» dents et les ongles. )) Le seul Spartiate disoit ce qu'il
faloit dire : mais certes l'un et l'autre disoyent
comme ils avoyent esté nourris. Car il ne se pouvoit
faire que le Perse eust regret à la liberté , ne l'ayant
jamais eue, ny que le Lacedemonien endurast la sub-
jeetion, ayant gousté la franchise.
(19) Ou plutôt //ydarnes: Hérodote, l. VII, p. 421,
(20) Hérodote, 1. Vli, p. 42?.
VOLONTArRE. 301
(21) Caton l'Utican, estant encores enfant et sous
la verge, alloit et venoit souvent chez Sylla le Dicta-
teur, tant pource qu'à raison du lieu et maison, dont
il estoit , on ne luy fermoit jamais les portes, qu'aussi
ils estoyent proches parens. Il avoit toujours son
maistre quand il y alloit, comme avoyent accoustumé
les enfans de bonne part. Il s'apperceut que dans
l'hostel de Sylla, en sa présence, ou par son com-
mandement, on emprisonnoit les uns, on condamnoit
les autres, l'un estoit hanny, l'autre estranglé, l'un
demandoit (22) le confisq d'un Citoyen , et l'autre la
teste. En somme, tout y alloit, non comme chez un
Officier de la Ville, mais comme chez un Tyran du
Peuple, et c'estoit non pas un parquet de Justice,
mais une caverne de Tyrannie. Ce noble enfant (23)
dit à son maistre : Que ne me donnez-vous un poi-
gnard ? Je le cacheray sous ma rohhe. J'entre souvent
dans la chamfyre de Sylla, avant qut'l soit levé. J'ai le
bras assez fort pour en depescher la faille, Voyla
vrayement une parole apartenante à Caton. C'estoit
un commencement de ce personnage, digne de sa
mort. Et neantmoins qu'on ne die ne son nom ne
son pays , qu'on conte seulement le fait tel qu'il est ,
la chose mesme parlera, et jugera-on à belle avan-
ture, qu'il estoit Romain, et nay dedans Rome, mais
dans la vraye Rome, et lors qu'elle estoit libre. A
(21) Ou, comme iious^parlons aujourd'hui, Calon d'Ulique.
(22) La confiscation. Cotgrave, dans son Dictionnaire François et
Anglois.
(23) Plutarque dans la Vie de Caton d'Utique, ch. I de la traduc-
tion d'Amyot.
302 DE LA SERVITUDE
quel propos tout cecy? Non pas certes que j'estime
que le pays et le terrouer parfacent rien. Car en toutes
contrées , en tout air , est contraire la subjection, et
plaisant d'estre libre.
Mais parce que je suis d'avis, qu'on ait pitié de
ceux qui en naissant se sont trouvez le joug au col,
et que ou bien on les excuse, ou bien qu'on leur par-
donne, si n'ayant jamais veu seulement Fombre de
la Liberté, et n'en estans point advértis, ils ne s'ap-
perçoivent point du mal que ce leur est d'estre escla-
ves. S'il y a quelques pays (comme dit Homère des
Cimmeriens) où le Soleil se monstre autrement qu'à
nous , et après leur avoir esclairé six mois continuels,
il les laisse sommeillans dans l'obscurité, sans les
venir revoir de l'autre demie année : ceux qui nais-
troyent pendant ceste longue nuict, s'ils n'avoient
ouy parler de la clarté, s'esbahiroit-on , si n'ayans
point veu de jour, ils s'accoustumoyent aux ténèbres,
où ils sont nais, sans désirer la lumière? On ne plaint
jamais ce qu'on n'a jamais eu; et le regret ne vient
point, sinon après le plaisir; et tousjours est avec la
cognoissance du bien, le souvenir de la joye passée.
Le naturel de l'bomme est bien d'estre franc, et de
le vouloir estre ; mais aussi sa nature est telle , que
naturellement il tient le ply que la nourriture luy
donne.
Disons donc. Ainsi qu'à l'homme toutes choses luy
sont naturelles , à quoy il se nourrit et acoustume ,
VOLONTAiriE. 303
mais seulement ce luy est naïf, à quoy sa nature
simple et non altérée l'appelle : ainsi la première
raison de la servitude volontaire, c'est la coustume,
comme des plus braves (24) courtaux, qui au com-
mencement mordent le frein , et puis après s'en jouent :
et là où nagueres ils rouyent contre la selle , ils se
portent maintenant dans le harnois, et tous fiers (25)
se gorgiasent sous la barde. Ils disent qu'ils ont esté
tousjours sujets, que leurs pères ont ainsi vescu. Ils
pensent qu'ils sont tenus d'endurer le mors, et le
se font acroire par exemples : et fondent eux-mesmes
sur la longueur , la possession de ceux qui les tyran-
nisent. Mais pour vray les ans ne donnent jamais droit
de malfaire, ains aggrandissent l'injure. Tousjours
en demeure-il quelques uns mieux nais que les autres,
qui sentent le poids du joug, (26) et ne peuvent tenir
de le crouller, qui ne s'apprivoisent jamais de la
subjection , et qui tousjours , comme Ulysse qui par
mer et par terre cherchoit de voir la fumée de sa case^
ne se sçavent garder (27) d'adviser à leurs naturels
privilèges , et de se souvenir des prédécesseurs, et de
leur premier estre. Ce sont volontiers ceux-là, qui
(24) Chevaux. — Courtault est un Cheval qui a crin et oreilles
coupées, dit Nicot. Voyez le Dictionnaire de l'Académie Françoise au
mot Courtaud.
Regimbent.
(25) Se gorgiaser, qui n'est plus en usage , signifie la même chose
que se panader, dont on se sert en parlant d'une personne bien mise
qui marche avec faste comme un paon qui fait la roue. — Gorgia-
seté, dit Nicot, est cointise et propreté en habits.
(26) Et ne peuvent s'empêcher de le secouer, — Crouler ou Croslcr^
quatere , Nicot. Ce mot n'est plus en usage dans un sens actif.
(27) De réfléchir sur leurs privilèges naturels.
304 DE l.A SERVITUDE
ayans l'enlendement net, et l'esprit clairvoyant, ne
se contentent pas, comme le gros populas (28), de
regarder ce qui est devant leurs pieds, s'ils n'advisent
et derrière et devant, et ne rameinent encores les
choses passées , pour juger de celles du temps advenir,
et pour mesurer les présentes. Ce sont ceux, qui
ayans la teste d'eux-mesmes bien faite , l'ont encores
polie par l'estude et le savoir. Ceux-là, quand la Li-
berté seroit entièrement perdue, et toute hors du
monde , l'imaginant et la sentant en leur esprit, et
encores la savourant , la servitude ne leur est jamais
de goust, pour si bien qu'on l'acoustre.
Le grand Turc s'est bien advisé de cela , que les
livres et la doctrine donnent plus que toute autre
chose , aux hommes , le sens de se reconoistre et de
hayr la Tyrannie. J'entends qu'il n'a en ses terres
gueres de plus sçavans qu'il n'en demande. Or com-
munément le bon zèle et affection de ceux qui ont
gardé malgré le temps la dévotion à la Franchise,
pour si grand nombre qu'il y en ait, en demeure sans
effect pour ne s'entreconoistre point. La Liberté
leur est toute ostée sous le Tyran , de faire et de
parler, et quasi de penser. Us demeurent tous sin-
guliers en leurs fantasies. Et pourtant Momus ne se
mocqua pas trop, quand il trouva cela à redire en
(28) La vile populace. Populas, terme de mépris qui semble en-
chérir sur celui de populace, pourroit bien avoir été forgé dans le
pays de l'auteur de ce discours ; et peut-être n'en est-il jamais
sorti. Je ne l'ai pas trouvé du moins dans aucun de nos vieux dic-
tionnaires.
VOLONTAIRE. 305
riîoinine que Vulcan avoit fait, dequoy il ne luy avoit
mis une petite fenestre au cœur, afin que par là Ton
peust voir ses pensées. L'on a voulu dire que (29)
Brute et Casse , lors qu'ils firent Tentreprinse de la
délivrance de Rome , ou plus tost de tout le monde ,
ne voulurent point que Ciceron ce grand zélateur du
bien public, s'il en fust jamais, fust de la partie, et
estimèrent son cœur trop foible pour un fait si haut.
Ils se fioyent bien de sa volonté , mais ils ne s'asseu-
royent point de son courage. Et toutesfois qui voudra
discourir les faits du temps passé , et les Annales an-
ciennes, il s'en trouvera peu, ou point, de ceux, qui
voyans leur pays mal mené , et en mauvaises mains ,
ayans entreprins d'une bonne intention de le déli-
vrer , qu'ils n'en soyent venus à bout, et que la Li-
berté, pour se faire apparoistre, ne se soit elle-mesme
fait espaule. (30) Harmode, Aristogiton, Thrasybule,
Brute le vieux, Valere et Dion, comme ils ont ver-
tueusement pensé, l'exécutèrent heureusement. En
tel cas quasi jamais à bon vouloir ne défaut la fortune.
Brute le jeune et Casse osterent bien heureusement
la servitude , mais , en ramenant la Liberté , ils mou-
rurent , non pas misérablement. Car quel blasme
seroit-ce de dire , qu'il y ait rien eu de misérable en
ces gens-là , ny en leur mort, ny en leur vie } Mais
certes au grand dommage et perpétuel malheur, et
entière ruine de la Republique : laquelle certes fut,
comme il me semble, enterrée avec eux. Les autres
(29) Brulus et Cassius, comme on parle aujourd'hui.
(30) IJarmodius.
TOME 11. 20
306 DE LA SERVITUDE
entreprinses , qui ont esté faites depuis contre les
autres Empereurs Romains , n'estoyent que des con-
jurations de gens ambitieux , lesquels ne sont pas à
plaindre des inconvénients qui leur sont advenus :
estant bel à voir, qu'ils desiroyent, non pas d'oster,
mais de ruiner la Couronne , pretendans chasser le
Tyran, et retenir la Tyrannie. A ceux-là je ne vou-
droy pas mesme qu'il leur en fust bien succédé : et
suis content qu'ils ayent montré par leur exemple ,
qu'il ne faut pas abuser du sainct nom de la Liberté ,
pour faire mauvaise entreprise.
Mais pour revenir à mon propos, lequel j'avois
quasi perdu , la première raison pourquoy les hom-
mes servent volontiers , est , ce qu'ils naissent serfs ,
et sont nourris tels. De ceste-cy en vient une autre ,
que aisément les gens deviennent , sous les Tyrans ,
lasches et effe minez : dont je say merveilleusement
bon gré à Hippocrates^ le grand père de la Médecine,
qui s'en €fst prins garde, et l'a ainsi dit en l'un de ses
livres, qu'il intitule Des maladies (31). Ce personnage
avoit certes le coeur en bon lieu , et le monstra bien
alors que le grand Roy le voulut attirer près de luy à
(31) Ce n'est point dans celui Des malades, que nous cite ici La
Boè'tie, mais dans un autre, intitulé De Vair, des eaux et des
lieux; oùHippocrate dit, § 41, que « les plus belliqueux des Peu-
» pies d'Asie, Grecs ou Barbares, sont ceux qui n'étant pas gouvernez
» despotiquement, vivent sous les Loix qu'ils s'imposent à eux-
» mesmes, » et «qu'où les hommes vivent sous des Rois absolus, ils
» sont nécessairement fort timides. » On trouve les mêmes pensées
plus particulièrement détaillées dans le paragraphe 40 du même ou-
vrage.
VOLONTAIRE. 307
force d'offres et grands presens ; et luy respondit fran-
chement , (32) , qu'il feroit grand' conscience de se
mesler de guérir les Barbares , qui vouloyent tuer les
Grecs , et de rien servir par son art à luy qui entre-
prenoit d'asservir la Grèce. La Lettre qu'il lui
envoya , se void encores aujourd'huy parmy ses
autres Oeuvres , et tesmoignera pour jamais de son
bon cœur, et de sa noble nature. Or il est donc cer-
tain , qu'avec la Liberté tout à un coup se perd la
vaillance. Les gens sujets n'ont point d'allégresse au
combat , ni d'aspreté. Us vont au danger comme atta-
chez , et tous engourdis, et par manière d'acquit : et
ne sentent point bouillir dans le cœur , l'ardeur de la
franchise qui fait mespriser le péril , et donne envie de
acheter par une belle mort, entre ses compagnons
l'honneur de la gloire. Entre les gens libres, c'est à
l'envy , à qui mieux mieux , chascun pour le bien
commun, chascun pour soy : là où ils s'attendent
(32) Une maladie pestilentielle s'étant répandue dans les armées
d'Artaxerxe, Roi de Perse , ce Prince, conseillé de recourir dans
cette occasion à l'assistance d'Hippocrate, écrivit à Hyslanes, gou-
verneur de l'Hellespont, pour le charger d'attirer Hippocrate à la
cour de Perse, en lui offrant tout autant d'or qu'il voudroit, et en
l'assurant de la part du Roi qu'il iroit de pair avec les plus grands
seigneurs de Perse. Hystanes exécuta ponctuellement cet ordre :
mais Hippocrate lui répondit aussi-tôt, qu'il étoit suffisamment
pourvu de toutes les choses nécessaires à la vie, et qu'il ne lui étoit
pas permis de jouir des richesses des Perses, ni d'employer son art
à guérir des Barbares qui étoient ennemis des Grecs. La Lettre
d'Artaxerxe à Hystanes, celle d'Hystanes à Hippocrate, et la ré-
ponse d'Hippocrate, d'où sont tirées toutes les particularitez qui
composent cet article , se trouvent à la fin des OEuvres d'Hippo-
crate.
20.
308 DE LA SERVITUDE
(l'avoir toute leur part au mal de la desfaite , ou au
Lien de la victoire. Mais les gens assujettis, outre ce
courage guerrier, ils perdent encores en toutes autres
choses la vivacité, et ont le cœur bas et mol, et sont
incapables de toutes choses grandes. Les Tyrans con-
noissent bien cela : et voyans que ils prennent ce
ply (33), pour les faire mieux avachir encores leur y
aident-ils.
Xenophon, historien grave, et du premier rang
entre les Grecs, a fait (34) un Livret, auquel il fait
pader Simonide avec Hier on , le Roy de Syracuse ,
des misères du Tyran. Ce Livre est plein de bonnes
et graves remonstrances , et qui ont aussibonne grâce,
à mon advis, qu'il est possible. Que pleust à Dieu,
que tous les Tyrans, qui ont jamais esté, l'eussent mis
devant les yeux, et s'en fussent servis de mirouer. Je
ne puis pas croire, qu'ils n'eussent reconnu leurs ver-
rues, et eu quelques hontes de leurs taches. En ce
Traité il conte la peine , en quoy sont les Tyrans qui
sont contraints, faisans mal à tous, se craindre de
tous. Entre autres choses il dit cela, que les mauvais
Roys se servent d'estrangers à la guerre , etj les sou-
doyent, ne s'osans fier de mettre , à leurs gens ( aus-
quels ils ont fait tort ) les armes en la main. Il y a eu
de bons Roys qui ont bien eu à leur solde des Nations
(33) Pour faire qu'Us deviennent plus foibles et plus lâches. —
avachir , devenir lasche comme une vache, frangi viribus ac âe-
bililari • Nicot.
(34) Intitulé, Hieron, on Portrait de la condition des Rois,
VOLONTAIRE. 309
cstranges, comme des François mesmes, et plus en-
cores d'autres fois qu'aujourd'huy ; mais à une autre
intention, pour garder les leurs, n'estimans rien de
dommage de l'argent pour espargner les hommes.
C'est ce que disoit Scipion ( ce croy-je le grand Afri-
quain) qu'il aimeroit mieux avoir sauvé la vie à un ci-
toyen , que desfait cent ennemis. Mais certes cela est
bien asseuré, que le Tyran ne pense jamais que sa
puissance luy soit asseurée, sinon quand il esl venu à ce
poinct, qu'il n'a sous luy homme qui vaille. Donques
à bon droit luy dira-on cela, que Thrason en Terence
se vante avoir reproché au maistre des Elephans,
[b] Pour cela si brave vous esles,
Que vous avez charge de bestes.
Mais cette ruse des Tyrans d'abestir leurs Sujets
ne se peut conoistre plus clairement , que par ce que
Cyrus fit aux Lydiens , après qu'il se fut emparé de
Sardes, la maistresse ville de Lydie, et qu'il eut pryns
à mercy Cresus, ce tant riche Roy, et l'eut emmené
captif quant et soy. On luy apporta les nouvelles,
que les Sardins s'estoyent révoltez. Il les eust bien-
tost réduits sous sa main. Mais ne voulant pas mettre
à sac une tant belle ville , ny estre toujours en peine
d'y tenir une armée pour la garder, il s'advisa d'un
grand expédient pour s'en asseurer. Il y establit des
bordeaux , (35) des tavernes et jeux publics , et fît
publier ceste Ordonnance , que les habitans eussent
[b] Bone es ferox, quia habes iraperium in belluas ?
Ter. Eunuch. act. III, se. 1, v. 25.
(35) Hérodote y édit. Gronov.
310 DE LA SERVITUDE
à en faire estât. 11 se trouva si bien de ceste garnison,
qu'il ne luy falut jamais depuis tirer un coup d'espée
contre les Lydiens. Ces pauvres gens misérables s'a-
muserent à inventer toutes sortes de jeux, si bien que
les Latins ont tiré leur mot, et ce que nous appelons
Passe-temps, ils l'appellent LVDI, comme s'ils vou-
loyent dire Lydi, Tous les Tyrans n'ont pas ainsi
déclaré si exprès, qu'ils voulussent effeminer leurs
hommes : mais pour vray ce que celuy-là ordonna
formellement, et en effect, sous main ils l'ont pour-
chassé la pluspart. A la vérité c'est le naturel du menu
populaire , duquel le nombre est tousjours plus grand
dans lesVilles.il est soupçonneux à l'endroit de celuy
qui l'aime , et simple envers celuy qui le trompe.
Ne pensez pas qu'il ayt nul oiseau, qui se prenne
mieux à la pipée, ni poisson aucun, qui pour la
friandise s'accroche plustost (36) dans le haim, que
tous les peuples s'allèchent vistement à la servitude
pour la moindre plume, qu'on leur passe (comme on
dit) devant la bouche. Et est chose merveilleuse,
qu'ils se laissent aller ainsi tost, (37) mais seulement
qu'on les chatouille. Les théâtres, les jeux, les farces,
les spectacles, les gladiateurs, les bestes estranges,
les médailles, les tableaux, et autres telles drogueries,
estoyent aux peuples anciens les appasts de la servi-
tude, le prix de leur liberté, les outils de la Tyrannie.
Ce moyen, ceste pratique, ces allechemens avoyent
(36) A l'hameçon, Haim, de hams, dit IVicot, s'appelle aussi ha-
messon. Présentement hamsçon est seul en usage.
(37) Pourvu seulement qu'on les chatouille.
VOLONTAIRE. 31 i
les anciens Sujets sous le joug. Ainsi les peuples (38)
assotis, trouvans beaux ces passe-temps , amusez d'un
vain plaisir, qui leur passoit devant les yeux, s'ac-
coustumoyent à servir aussi niaisement, mais plus
mal , que les petits enfans, qui pour voir les luisans
images de Livres illuminez , apprennent à lire. Les
Romains Tyrans s'adviserent encores d'un autre
poinct, de festoyer souvent les dizaines publiques, abu-
sant ceste canaille (comme il falloit) qui se laisse aller,
plus qu'à toute chose , au plaisir de la bouche. Le
plus entendu de tous n'eust pas quitté son escuelle de
soupe, pour recouvrer la liberté de la Republique
de Platon. Les Tyrans faisoyent largesse du quart de
bled, du sextier de vin , du sesterce : et lors c'estoit
pitié d'ouyr crier, Vive le Roy. Les lourdauts n'ad-
visoyent pas , qu'ils ne faisoyent que recouvrer une
partie du leur, et que cela mesme qu'ils recouvroyent,
le Tyran ne leur eust peu donner, si devant il ne
l'avoit osté à eux-mesmes. Tel eust amassé aujour-
d'huy le sesterce , tel se fust gorgé au festin public ^
en bénissant Tibère et Néron de leur belle libéralité ,
qui le lendemain estanct contrainct d'abandonner ses
biens à l'avarice, ses enfans à la luxure^ son sang
mesmes à la cruauté de ces magnifiques Empereurs ,
ne disoit mot^ non plus qu'une pierre^ et ne se remuoit
non plus qu'une souche. Tousjours le populas a eu
cela. R est au plaisir^ qu'il ne peut honnestement
recevoir, tout ouvert et dissolu^ et au tort et à la
douleur^ qu'il ne peut honnestement souffrir^ insen-
(38) Devenus sots. Assolir, stolidum yel însanum fieri : JYicot.
312 DE LA SERVITUDE
sible. Je ne voy pas maintenant personne, qui oyant
parler de iVeron^ ne tremble mesme au surnom de
ce vilain monstre, de ceste orde et salle beste. On
peut bien dire qu'après sa mort aussi vilaine que sa
vie^ le noble Peuple Romain (39) en receut tel des-
plaisir ( se souvenant de ses jeux et festins ) qu'il fut
sur le point d'en porter le dueil. Ainsi Ta escrit Cor-
neille Tacite, Autheur bon , et grave des plus , et
certes croyable. Ce qu'on ne trouvera pas estrange,
si Ton considère , ce que ce peuple-là mesme avoit
fait à la mort de Jules César, qui donna congé aux
Loix et à la Liberté. Auquel personnage ils n'y ont
( ce me semble ) trouvé rien qui valust que son hu-
manité : laquelle, quoy qu'on la preschast tant, fut
plus dommageable que la plus grande cruauté du plus
sauvage Tyran qui fust oncques. Pour ce que à la
vérité ce fut ceste venimeuse douceur, qui envers le
Peuple Romain sucra la servitude. Mais après sa
mort , ce Peuple-là , qui avoit encores à la bouche ses
banquets, en l'esprit la souvenance de ses prodiga-
îitez , pour luy faire ses honneurs et le mettre en cen-
dres (40) , amonceloit à l'envy les bancs de la place ,
et puis (41) esleva une Coulonne, comme au Père du
Peuple ( ainsi portoit le chapiteau ), et luy fist plus
d'honneur, tout mort qu'il estoit, qu'il n'en devoit
(39) Plehs sordida et circo ac Ihealris suela, simul deterrimi ser-
vorum, aut qui adesis bonis, per dedccus JYeronis alebanlur,
mœsli. Tacit. Hist. L. I. ab initio.
(40) Suelone dans la Vie de Juîe César, § 84.
(41) Posteà solidam columnam prope inginti pedum lapidis
JVumidiciin foro staluit , scripsitque , Parenti VxTmM. Sueton.
ibid. Ç 85.
VOLO^NTAIRE. 313
faire à homme du monde : si ce n'esloit possible à
ceux qui l'avoyent tué. Ils n'oublièrent pas cela aussi
les Empereurs Romains, de prendre communément le
litre de Tribun du Peuple, tant pource que cest
office estoit tenu pour sainct et sacré; que aussi qu'il
estoit estably pour la defence et protection du
peuple, et sous la faveur de l'Estat. Par ce moyen
ils s'asseuroyent , que ce Peuple se fieroit plus d'eux ,
comme s'ils devoyent encourir le nom, et non pas
sentir les effects.
Au contraire aujourd'buy ne font pas beaucoup
mieux ceux qui ne font mal aucun , mesme de con-
séquence , qu'ils ne facent passer devant quelque joly
propos du bien commun et soulagement public. Car
vous sçavez bien (ô Longa) le formulaire, duquel
en quelques endroits ils pourroyent user assez fine-
ment. Mais en la pluspart certes il n'y peut avoir assez
de finesse, là où il y a tant dimpudence. Les Roys
d'Assyrie, et encores après eu^c ceux de Mede,
ne se presentoyent en public , que le plus tard
qu'ils pouvoyent, pour mettre en doute ce populas,
s'ils estoyent en quelque chose pluSv qu'hommes,
et laisser en ceste resverie les gens, qui font volontiers
les imaginatifs, aux choses dequoy ils ne peuvent
juger de veue. Ainsi tant de Nations, qr/ furent assez
long temps sous cest Empire Assyrien, avec ce mystère
s'accoustumerent à servir, et servoyent plus volon-
tiers, pour ne sçavoir quel maistre ils avoyent, ny à
grand 'peine s'ils en avoyent : et craignoyenl tous à
314 DK LA SERVITUDE
crédit un que personne n'avoient veu. Les premiers
îloys d'Egypte ne se monstroyent gueres , qu'ils ne
portassent tantost une branche , tantost du feu sur la
teste , et se masquoyent ainsi , et faisoyent les baste-
teleurs : et en ce faisant, par l'estrangeté de la chose,
ils donnoyent à leurs sujets quelque révérence et
admiration : où aux gens qui n'eussent esté ou trop
sots , ou trop asservis , ils n'eussent appresté (ce m'est
advis) sinon passe-temps et risée. C'est pitié d'ouyr
parler de combien de choses les Tyrans du temps
passé faisoyent leur profit, pour fonder leur Tyrannie:
de combien de petits moyens ils se servoyent gran-
dement y ayans trouvé ce populas fait à leur poste :
auquel ils ne savoyent tendre filé, qu'ils ne s'y vinssent
prendre, duquel ils ont eu tousjours si bon marché
de tromper, qu'ils ne l'assujettissoyent jamais tant ,
que lorsqu'ils s'en mocquoyent le plus.
Que diray-je d'une autre belle bourde , que les
peuples anciens prindrent pour argent comptant.^ Ils
creurent fermement, (42) que le gros doigt d'un
pied de Pyrrhus, Roy des Epirotes, faisoit miracles,
et guarissoit les malades de la rate. Ils enrichirent
encores mieux le conte, que ce doigt, après qu'on
eut bruslé tout le corps mort , s'estoit trouvé entre les
cendres , sestant sauvé maugré le feu. Toujours ainsi
le peuple s^est fait luy mesmes les mensonges , pour
puis après les croire. Prou de gens l'ont ainsi escrit,
(42) Tout ce qu'on dit ici de Pyrrhus est rapporté dans sa Vie par
Plutarque, eh. Il de la traduction d'^wiyof.
VOLONTAIRE. 315
mais de façon , qu'il est bel à voir, qu'ils ont amassé
cela des bruits de Villes, et du vilain parler du
populaire. Vespasian revenant d'Assyrie, et pas-
sant par Alexandrie pour aller à Rome s'emparer
de l'Empire , fit merveilles (43). Il redressoit les
boiteux , il rendoit clair - voyans les aveugles : et
tout plein d'autres belles choses, ausquelles qui ne
pouvoit voir la faute qu'il y avoit, il estoit (à mon
advis) plus aveugle, que ceux qu'il guarissoit. Les
Tyrans mesmes trouvoyent fort estrange, que les
hommes peussent endurer un homme leur faisant
mal. Ils vouloyent fort se mettre la religion devant
pour garde-corps, et s'il estoit possible, empruntoyent
quelque eschantillon de divinité, pour le soustien de
leur meschante vie. Doncques Salmonée, si l'on croit
à la Sibylle de Virgile , et son enfer, pour s'estre ainsi
raocqué des gens , et avoir voulu faire du Jupiter^ en
rend maintenant compte où elle vid en l'arriere-enfer,
[c] Souffrant cruels tourmens pour vouloir imiter.
Les tonnerres du Ciel, et feux de Jupiler.
Dessus quatre coursiers il s'en alloit branlant
(Haut monté) dans son poing un grand flambeau brûlant
Par les peuples Grégeois , et dans le plein marché
En faisant sa bravade : mais il entreprenoit
Sur l'honneur qui , sans plus, aux Dieux appartenoit.
L'insensé, qui l'orage et foudre inimitable
(43) Suétone,, dans la Vie de Vespasien, § 7.
[c] C'est une traduction de ces beaux vers latins :
Vidi et crudeles dantem Salmonea poenas ,
Dum flammas Jovis , et sonitus imitatur Olympi.
Quattuor hic invectus equis , et lampada quassans ,
Per Graiùm populos, mediaeque per Elidis urbem
316 DE LA SERVITUDE
Conti efaisoit ( d'airain , et d'un cours effroyable
De chevaux corne-pieds) du Père tout puissant :
Lequel , bien tost après , ce grand mal punissant ,
Lança , non un flambeau, non pas une lumière
D'une torche de cire , avecques sa fumière ,
Mais par Je rude coup d'une horrible tempeste ,
Il le porta là bas , les pieds par dessus teste.
Si celuy, qui ne faisoit que le sot , est à ceste heure
si bien traitté là-bas, je croy que ceux qui ont abusé de
la Religion pour estre meschans, s'y trouveront encore
à meilleurs enseignes.
Les nostres semèrent en France je ne sçay quoy de
tel, des crapauts^ des fleurs de liz^ V Ampoule, Y Ori-
jlan. Ce que (44) de ma part, comment qu'il en soit
je ne veux pas encores mescroire, puis que nous et nos
ancestres n'avons eu aucune occasion de l'avoir mes-
Ibat ovans , Divùmque sibi poscebat honorera :
Démens ! qui nimbos et non imitabile fulmen
^re, et cornipedum cursu simularat equorum.
At pater omnipotens densa inler nubila telum
Contorsit( non ille faces, nec fumea taedis
Lumina ) praecipitemque immani turbine adegit.
ViRG. jEneid. 1. VI, v. 585 c/c
(44) Par tout ce que La Boëlie nous dit ici des Fleurs de IJz, de
V ampoule, et de VOriflan, il est aisé de deviner ce qu'il pense véri-
tablement des choses merveilleuses qu'on en conte. Et le bon Pas-
quier n'en jugeoit point autrement que La Boëtie. « Il y a en chaque
» République ( nous dit-il dans ses Recherches de la France ,
» liv. VIII , c^ii) plusieurs histoires que l'on tire d'une longue an-
» cienneté, sans que le plus du temps l'on en puisse sonder la vraye
» origine , et toutefois on les tient non seulement pour véritables ,
» mais pour grandement auctorisées et sacrosainctes. De telle mar-
» que en trouvons-nous plusieurs tant en Grèce qu'en la ville de
» Rome. Et de cette même façon avons-nous presque tiré entre
» nous , l'ancienne opinion que nous eusme de l'Auriflamme, l'in-
» vention de nos Fleurs de I^ys que nous attribuons à la Divinité, et
» plusieurs autres telles choses , lesquelles , bien qu'elles no soient
VOLONTAIRE. 317
cru , ayans lousjours des Roys si bons en la paix , si
vaillans en la guerre, que eucores qu'ils naissent Roys,
si semble-il qu'ils ont esté non pas faits comme les au-
tres par nature, mais choisis par le Dieu tout-puis-
sant, devant que naistre, pour le gouvernement et la
garde de ce Royaume. Encores quand cela n'y seroit
pas, si ne voudrois-je pas entrer en lice, pour débat-
tre la vérité de nos histoires , ny l'esplucher si prive-
ment pour ne tollir ce bel estât , où se pourra fort es-
crimer nostre Poésie Françoise , maintenant non pas
accoustrée , mais, comme il semble , faite tout à neuf,
par nostre Ronsard , nostre Bai'f, nostre du Bellay y
qui en cela avancent bien tant nostre Langue , que
j'ose espérer, que bien-tost les Grecs ny les Latins
n'auront gueres pour ce regard devant nous , sinon
possible que le droit d'aisnesse. Et certes je ferois
grand tort à nostre rithme (car j'use volontiers de ce
mot, et il ne me desplait) pource qu'encores que plu-
sieurs l'eussent rendue mechanique , toutefois je voy
assez de gens, qui sont à mesmes pour la r'anoblir,
et luy rendre son premier honneur. Mais je luy ferois,
>» aidées d'Autheiirs anciens, si est-ce qu'il est bien séant à tout bon
» Citoyen de les croire pour la majesté de l'Empire. » Tout cela ré-
duit à sa juste valeur, signifie, que c'est par complaisance qu'il
faut croire ces sortes de choses, ch'il credcrle e cortesia. — Dans
un autre endroit du même ouvrage ( liv. II, ch. 17 ) Pasquier re-
marque qu'il y a eu des Rois de France qui ont eu pour Armoiries
Trois Crapaux , mais que Clovis , pour rendre son Royaume
plus miraculeux , se fit apporter par un Ilermite , comme par ad-
verlissement du Ciel, les fleurs de Lys lesquelles se sont continuées
jusques à nous. Ce dernier passage n'a pas besoin de commentaire.
L'Auteur y déclare fort nettement et sans détour, à qui l'on doit at-
tribuer Vinvenlion de Fleurs de Lys.
318 DE LA SERVITUDE
dy-je , grand tort de luy oster maintenant ces beaux
contes du Roy Clovts , ausquels desja je \ oy, ce me
semble, combien plaisamment, combien à son aise s'y
esgayerala veine de nostre Ronsard en sa Franciade,
J'entens sa portée , je conois l'esprit aigu, je sçay la
grâce de l'homme. Il fera ses besongnes de l'Oriflan,
aussi bien que les Romains de leurs Anciles, (d) et des
boucliers du Ciel en bas jetiez ^ ce dit Virgile. Il mes-
nagera nostre Ampoulle aussi bien que les Athéniens
leur "^ panier d'Erisicthone. Il se parlera de nos armes
encores dans la tour de Minerve. Certes je serois ou-
trageux de vouloir desmentir nos livres , et de courir
[d] — Et lapsa ancilia Cœlo.
ViRG. JSneid. 1. VIII, v. 664.
* Dans les deux Éditions que j'ai données de La Servitude Vo-
lontaire , je n'avois pu rendre raison de ce que veut dire ici La
Boè'lie : mais un habile homme qui a mis au jour, en 1735, une tra-
duction Angloise de cet Ouvrage, d'un style plus net, plus coulant
et plus poli que l'Original , ayant mis ici une Note très-curieuse qui
ne laisse rien à désirer sur cet article, la voici Mellement traduite
en faveur de ceux qui pourroient ignorer comme moi , ce que c'est
que le panier d'Erisicthone.
« Callimaque dans son Hymne à Cérès parle d'une Corbeille
» qu'on supposoit descendre du Ciel , et qui étoit portée sur le soir
» dans le Temple de cette Déesse, lorsqu'on célébroit sa Fête.
» Suidas sur le mot Ka.vv}f opoi, Porteurs de Corbeilles, dit que la
» cérémonie des Corbeilles fut instituée sous le Règne d'Erisicthon
» et c'est peut-être sur cela que La Boëtie s'est avisé de l'appeller
» Panier d'Erisictho-ne. Il peut sembler d'ailleurs, que c'est à
» quoi Callimaque fait allusion dans son Hymne , Z' 32 , où il dit
» qu'Eresicthon prit une résolution plus impie, à présent qu'Ere-
» sic thon insulte Cérés, et coupe un Arbre consacré à cette Déesse :
» dont il fut puni par une Faim insatiable , comme Ovide le rap-
» porte fort au long vers la fin du VI1I« Livre de ses Métamorphoses,
» d'après Callimaque de qui Ovide a emprunté cette Fable. —
» C'est ainsi que le Traducteur Anglois a tasché d'éclaircir cet en-
» droit de La Servitude f^olontaire, sur lequel M. Coste n'avoit
VOLONTAIRE. 319
ainsi sur les terres de nos Poètes. Mais pour revenir
d'où je ne sçay comment j'avois destourné le fil de
mon propos^ a-il jamais esté que les Tyrans , pour
s'asseurer, n'ayent toujours tasché d'accoutumer le
peuple envers eux, non pas seulement à l'obeïssance
et servitude , mais encores à dévotion? Doncques ce
que j'ay dit jusques icy, qui aprend les gens à servir
volontiers, ne sert gueres aux tyrans, que pour le menu
et grossier populaire. Mais maintenant je viens à mon
advis à un poinct lequel est le secret et (45) le resourd
de la domination , le soustien et fondement de la Ty-
rannie. Qui pense que les hallebardes des gardes, l'as-
siette du guet, garde les Tyrans , à mon jugement se
trompe fort : ils s'en aydent , comme je croy, plus
pour la formalité et espouvantail , que pour fiance
qu'ils y ayent. Les Arclrers gardent d'entrer dans les
Palais les malhabiles, qui n'ont nul moyen, non pas
les bien armez, qui peuvent faire quelque entreprinse.
Certes des Empereurs Romains il est aisé à compter,
qu'il n'y en a pas eu tant, qui ayent eschappé quelque
danger par le secours de leurs Archers, comme de
ceux-là qui ont esté tuez par leurs gardes. Ce ne sont
pas les bandes de gens à cheval , ce ne sont pas les
compagnies de gens à pied , ce ne sont pas les armes,
qui défendent le Tyran. Mais on ne le croira pas du
premier coup : toutesfois il est vray . Ce sont tousjours
quatre ou cinq qui maintiennent le Tyran, quatre
» point fait de note , et qui paroist assez obscur, de la manière que
» La Boëtie a trouvé bon de l'exprimer.
(46) Le ressort.
320 DE LA SEUVnUDE
OU cinq qui luy tiennent le pays tout en servage.
Tousjours il a esté que cinq ou six ont eu l'oreille du
Tyran et s'y sont approchez d'eux-mesmes , ou bien
ont esté appeliez par luy, pour estre les complices de
ses cruautez, les compagnons de ses plaisirs, macque-
reaux de ses voluptez, et communs au bien de ses pil-
leries. Ces six addressent si bien leur Chef, qu'il faut
pour la société qu'il soit meschant, non pas seulement
de ses meschancetez, mais encores des leurs. Ces six
ont six cens, qui profitent sous eux , et font de leurs
six cens ce que les six font au Tyran. Ces six cens
tiennent sous eux six mille, qu'ils ont eslevez en estât,
ausquels ils ont fait donner, ou le gouvernement des
Provinces , ou le maniement des deniers , afin qu'ils
tiennent le main à leur avarice et cruauté , et qu'ils
l'exécutent quand il sera temps, et facent tant de mal
d'ailleurs, que ils ne puissent durer que sous leur om-
bre, ny s'exempter que par leur moyen des Loix et de
la peine. Grande est la suyte , qui vient après de cela.
Et qui voudra s'amuser à devuyder ce filet , il verra,
que non pas les six mille , mais les cent mille, les mil-
lions, par ceste corde, se tiennent au Tyran, s'aydant
d'icelle , comme en Homère Jupiter qui se vante , s'il
tire la chaîne, d'amener vers soy tous les Dieux. De-
là venoit la creuë du Sénat sous Jule , l'estabhssement
de nouveaux estats, élection d'offices , non pas certes,
à bien prendre, reformation de la Justice , mais nou-
veaux soutiens de la Tyrannie. En somme l'on en
vient là par les faveurs, par les gains, ou regains que
l'on a avec les Tyrans, qu'il se trouve quasi autant de
VOLONTAIRE. 321
gens , ausquels la tyrannie semble estre profitable ,
comme de ceux, à qui la liberté seroit agréable. Tout
ainsi que les Médecins disent, qu'à noslre corps s'il y
a quelque chose de gaslé , dèslors qu'en autre en-
droit (46) il s'y bouge rien , il se vient aussi tost ren-
dre vers ceste partie véreuse : Pareillement deslors
qu'un Roy s'est déclaré Tyran, tout le mauvais, toute
la lie du Royaume , je ne dy pas un tas de larron-
neaux , et (47) d'essorillez , qui ne peuvent gueres
faire mal ny bien en une Republique : mais ceux qui
sont taxez d'une ardente ambition, et d'une notable
avarice , s'amassent autour de luy, et le soustiennent,
pour avoir part au butin, et estre sous le grand Ty-
ran, tyranneaux eux-mesmes. Ainsi font les grands
voleurs et les fameux coursaires. Les uns deacouvrent
le pays, les autres (48) chevalent les voyageurs , les
uns sont en embusche, les autres au guet, les uns mas-
sacrent , les autres despouillent , et encores qu'il y ait
entre eux des prééminences , et que les uns ne soyent
que valets , et les autres les chefs de l'assemblée , si
n'y en a-il à la fin pas un , qui ne se sente du principal
butin, au moins de la recherche. On dit bien que les
Pirates Ciliciens ne s'assemblèrent pas seulement en si
(46) Il s'y fait quelque fermentation , quelque tumeur. — De
Bouge, qui, selontNicot , signifie ce qui est comme renflé, et sor-
tant en tumeur , — est venu Bouger dans le sens qu'on l'emploie ici.
(47) De faquins, de gens perdus de réputation , qui ont été con-
damnez à avoir les oreilles coupées. — Essorillez ou Essoreillez ,
Rei auribus diminuti : Nicot.
(48) Poursuivent les voyageurs pour les détrousser. Chevaler un
homme, comme on chevale les perdrix, captare : Wicot.
TOMi- 11. 21
322 DE LA SERVITUDE
grand nombre, qu'il falust envoyer contre eux Pom-
pée le grand. Mais encores tirèrent à leur alliance
plusieurs belles Villes et grandes Citez, aux hasvres
desquelles ils se mettojent en grande seureté, reve-
nans des courses, et pour recompense leur bailloyenl
quelque proufit du recellement de leurs pilleries.
Ainsi le Tyran asservit les Sujets les uns par le
moyen des autres , et est gardé par ceux , desquels ,
s'ils valoyent rien, il se devroit garder, mais , comme
on dit, pour fendre le bois il se fait des coings du bois
mesme. Voilà ses Archers, voilà ses Gardes, voilà ses
Hallebardiers. Il n'est pas qu'eux - mesmes ne souf-
frent quelquefois de luy. Mais ces perdus, ces aban-
donnez de Dieu et des hommes sont contens d'en
durer du mal, pour en faire, non pas à celuy qui leur
en fait , mais à ceux qui en endurent comme eux , et
qui n'en peuvent mais. Et loutesfois voyant ces gens-
là , qui (49) naquettent le Tyran , pour faire leurs
besongnes de sa tyrannie et de la servitude du peu-
ple , il me prend souvent esbahisseraent de leur mes-
chanceté , et quelquefois quelque pitié de leur grande
sottise. Car, à dire vray, qu'est-ce autre chose de s'ap-
procher du Tyran , sinon que de se tirer plus arrière
de la Liberté, et (par manière de dire) serrer à deux
(49; Flattent te Tyran , lui font servilement la Cour. Du temps
de Mcot on appelloil Naquet le Garçon , qui dans le Jeu de Paume
sert les Joueurs : et c'est de ce mot, qui n'est plus en usage, qu'a
été formé IVaqueler, ou Nacqueter, qu'on a conservé dans le Dic-
tionnaire de V Académie Françoise.
YOLONTA[RE. 323
mains et embrasser la servitude ? Qu'ils mettent un
petit à part leur ambition , qu'ils se descliargent un
peu de leur avarice : et puis, qu'ils se regardent eux-
mesmes, qu'ils se reconoissent , et ils verront claire-
ment, que les villageois, les paysans, lesquels tant
qu'ils peuvent ils fouUent aux pieds, et en font pis que
des forsats ou esclaves : ils verront , dis-je , que ceux-
là ainsi mal-menez, sont toutesfois au prix d'eux for-
tunez, et aucunement libres. Le Laboureur et l'Ar-
tisan, pour tant qu'ils soyent asservis, en sont quittes,
en faisant ce qu'on leur dit. Mais le tyran void les
autres qui sont près de luy , coquinans et mendians
sa faveur. Il ne faut pas seulement qu'ils facent ce
qu'il dit, mais qu'ils pensent ce qu'il veut : et souvent,
pour luy satisfaire, qu'ils préviennent encore ses pen-
sées. Ce n'est pas tout à eux de luy obeyr, il faut en-
core lui complaire ; il faut qu'ils se rompent, qu'ils se
tourmentent , qu'ils se tuent à travailler en ses affai-
res, et puis qu'ils se plaisent de son plaisir, qu'ils lais-
sent leur goust pour le sien , qu'ils forcent leur com-
plexion, qu'ils despouillent leur naturel. Il faut qu'ils
prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes,
à ses yeux : qu'ils u'ayent ni yeux, ni pieds, ni mains,
que tout ne soit au guet^ pour espier ses volontez, et
pour descouvrir ses pensées. Cela est-ce vivre heu-
reusement.^ cela s'appelle-il vivre .^ Est-il au monde
rien si insupportable que cela , je ne dis pas à un
homme bien nay, mais seulement à un qui ait le sens
commun, ou sans plus, la face d'un homme? Quelle
condition est plus misérable que de vivre ainsi, qu'on
21.
324 DE LA SERVITUDE
n'ait rien à soy, tenant d'autruy son aise, sa liberté,
son corps et sa vie?
Mais ils veulent servir pour gaigner des biens :
comme s'ils pouvoyent rien gaigner qui fust à eux ,
puis que ils ne peuvent pas dire d'eux, qu'ils soyent
à eux-mesmes. Et comme si aucun pouvoit rien avoir
de propre sous un Tyran , ils veulent faire que les
biens soyent à eux, et ne se souviennent pas que ce
sont eux qui luy donnent la force , pour oster tout
à tous, et ne laisser rien, qu'on puisse dire estre à
personne. Ils voyent que rien ne rend les hommes
sujets à sa cruauté , que les biens : qu'il n'y a aucun
crime envers luy digne de mort que le dequoy "^ :
qu'il n'aime que les richesses : ne desfait que les ri-
ches^ qui se viennent présenter comme devant le bou-
cher, pour s'y offrir ainsi pleins et refaits , et luy en
faire envie. Ces favorits ne se doyvent pas tant sou-
venir de ceux qui ont gaigné autour des Tyrans
beaucoup de biens, comme de ceux qui ayans quel-
que temps amassé , puis après y ont perdu et les biens
et la vie. Il ne leur doit pas venir en l'esprit, combien
d'autres y ont gaigné de richesses, mais combien peu
ceux-là les ont gardées. Qu'on descouvre toutes les
anciennes histoires , qu'on regarde toutes celles de
nostre souvenance, et on verra tout à plein , combien
est grand le nombre de ceux qui ayans gaigné par
mauvais moyens l'oreille des Princes , et ayans ou
' Que de posséder quelque chose. On dit encore dans le même
sens, en certaines proyinces, avoir de quoi.
VOLONTAIRE. 325
employé leur niauvaistié ou abusé de leur simplesse, à
la lin par ceux-là mesmes out esté anéantis, et autant
que ils avoyent trouvé de facilité pour les eslever,
autant puis après y ont-ils trouvé d'inconstance pour
les y conserver. Certainement en si grand nombre
de gens, qui ont esté jamais près des mauvais Roys,
il en est peu, ou comme point, qui n'ayent essayé
quelquefois en eux -mesmes la cruauté du Tyran ,
qu'ils avoyent devant attisée contre les autres : le plus
souvent s'estans enrichis, sous ombre de sa faveur,
des despouilles d'autruy, ils ont eux-mesmes enrichy
les autres de leur despouille.
Les gens de bien mesmes, si quelquefois il s'en
trouve quelcun aimé du Tyran, tant soyent-ils avant
en sa grâce, tant reluise en eux la vertu et intégrité,
qui voire aux plus meschans donne quelque révérence
de soy, quand on la void de prés : mais les g^ns de
bien mesmes ne sauroyent durer, et faut qu'ils se sen-
tent du mal commun , et qu^à leurs despens ils es-
prouvent la Tyrannie. Un Seneque, (50) un Burrc,
un Trazée (51), ceste terne de gens de bien, desquels
mesme les deux leur mauvaise fortune les approcha
d'un Tyran , et leur mit en main le maniement de
ses afaires : tous deux estimez de luy, et chéris, et
encores l'un l'avoit nourri, et avoit pour gage de son
(50) Un Biirihns , un Thraseas.
(61) Ce Trio, ponrroit on dire aujourd'hui, s'il étoit permis d'em-
ployer le mol de Irù) dans un sens grave et sérieux , ce que l'Usage
défend absolument.
326 DE LA SERVITUDE
amitié, la nourriture de son enfance : mais ces trois-
là sont suffisans tesmoins par leur cruelle mort, com-
bien il y a peu de fiance en la faveur des mauvais mais-
tres. Et, â la vérité, quelle amitié peut-on espérer en
celuy qui a bien le cœur si dur, de haïr son Royaume,
qui ne fait que luy obeyr ; et lequel (52), pour ne se
savoir pas encores aimer, s'appovrit luy-mesme, et
destruit son Empire?
Or si on veut dire, (53) que ceux-là pour avoir bien
vescu sont tombez en ces inconvéniens , qu'on re-
garde hardiment autour (54) de celuy-là mesme , et
on verra que ceux qui vindrent en sa grâce , et s'y
maintindrent par meschancetez , ne furent pas de plus
longue durée. Qui a ouy parler d'amour si aban-
donnée , d'affection si opiniastre ? qui a jamais leu
(52) Car un Roi qui auroit les yeux ouverts sur ses intérêts , ne
sauroit s'empêcher de voir, qu'en appauvrissant ses Sujets il s'ap-
pauvriroit aussi certainement lui-même, qu'un Jardinier qui après
avoir cueilli le fruit de ses Arbres, les couperoit pour les vendre.
C'est ce qu'Alexandre le-Grand comprit si bien, qu'il se fit une loi de
n'imposer aux Peuples qu'il conquit en Asie, que le même tribut
qu'ils avoient accoutumé de payer à Darius : sur quoi quelqu'un lui
ayant remontré qu'il pouvoir tirer de plus gros revenus d'un si
grand Empire , il répondit : Qu'il n'aimoit pas le Jardinier qui
coupoit jusqu'à la racine des Choux dont il ne devoit cueillir que
les fcuilies. Cette réponse est fondée sur le simple sens commun :
cependant on trouve dans l'Histoire quantité de Princes qui ont mieux
aimé suivre l'exemple du Jardinier qui s'avise sottement de tarir lui-
même la source de son revenu, que d'imiter la sage modération
d'Alexandre , par laquelle il s'assuroit un fonds de richesses inépui-
sable.
(53) Que Burrhus , Seneque et Thraseas ne sont tombez dans ce
inconvéniens que pour avoh' été gens de bien.
(54} De IVeron.
• VOLONTAIRE. 327
d'homme si obstinément acharné envers femme, que
de celuy-là envers Poppée? Or fut elle après (55)
empoisonnée par luy-mesme. Agrippine sa mère avoit
tué son mary Claude, pour luy faire place en l'Em-
pire. Pour l'obliger elle n'avoit jamais fait difficulté
de rien faire ny de souffrir. Donc son fds mesme ,
son nourrisson , son Empereur fait de sa main (56),
après l'avoir souvent faillie , luy osta la vie : et n'y
eut lors personne, qui ne dist, qu'elle avoit fort bien
mérité ceste punition ^ si c'eust esté par les mains de
quelque autre, que de celuy qui la luy avoit baillée.
Qui fut oncques plus aisé à manier, plus simple, pour
le dire mieux ^ plus vray niaiz, que Claude l'Em-
pereur? Qui fut oncques plus coiffé de femme que
luy de Messaline? Il la mit enfin entre les mains du
bourreau. La simplessse demeure tousjours aux Ty-
rans, s'ils en ont à ne savoir bien faire. Mais je ne
say comment à la fin , pour user de cruauté , mesmes
envers ceux qui leur sont prés , si peu qu'ils ayent
d'esprit, cela mesme s'esveille. Assez commun est le
beau mot (57) de cestuy-là , qui voyant la gorge
(55) Selon Suétone et Tacite, Néron la tua d'un coup de pied
qu'il lui donna dans le temps de sa grossesse. Poppœam, dit le pre-
mier dans la Vie de Néron, § 35 , unicè dilcxit : et tamcn ipsam
quoque ictu calcis occidit. Pour Tacite, il ajoute que c'est plutôt
par passion que sur un fondement raisonnable, que quelques Ecri-
vains ont publié, que Poppée avoit été empoisonnée par Néron.
Poppœa, dit-il, mortem obiit foriuità marili iracundiâ, à quo
qravida ictu calcis afflicta est. ISeque enim venenum crediderim ,
quamvis quidam scriptores tradant odio magis quàm ex fide.
Annal. 1. XVI, ab initio.
(56) Voyez Suétone dans la Vie de Néron, § 34.
(.)7) Do Caligula^ lequel, dit Suétone dans sa Vio, § 33, Quoties
328 DE LA SERVITUDi:
descouverte de sa femme , qu'il aimoit le plus, et sans
laquelle il semLloit qu'il n'eust sceu vivre , il la
caressa de ceste belle parole ; Le beau col sera tantosl
couppé y si je le comman^ie. Voilà pour quoy la plus-
part des Tyrans anciens estoyent communément tuez
par leurs favorits, qui ayans conu la nature de la
Tyrannie , ne se pouvoyent tant asseurer de la vo-
lonté du Tyran ^ comme ils se desfioient de sa puis-
sance. Ainsi fut tué Domitian (58) par Estienne^
Commode (59) par une de ses amies mesmes (60) ,
Antonin par Marin , et de mesme quasi tous les
autres.
C'est cela, que certainement le Tyran n'est jamais
aimé, ny n'aime. L'amitié, c'est un nom sacré, c'est
une chose saincte, elle ne se met jamais qu'entre gens
de bien, ne se prend que par une mutuelle estime :
elle s'entretient, non tant par un bienfait, que par la
bonne vie. Ce qui rend un ami asseuré de l'autre ,
c'est la conoissance qu'il a de son intégrité. Les
respondan^ qu'il en a, c'est son bon naturel, la foy.
uxoris vel amiculœ collum exoscularelur, addebat: Tàm bona
cervix, simul acjussero, demetur.
(68) Suétone, dans la Vie de Domitien, § 17.
(69) Qui se uommoil Marcia ; Herodien, 1. 1.
(60) Antonin Caracalla, qu'un Centurion nommé Martial tua
d'un coup de poignard , à l'instigation de Macrin, comme on peut
voir dans Herodien, 1. IV, vers la fin. — C'est sans doute l'Impri-
meur qui a mis ici Marin au lieu de Macrin. Estieune de La
Boëtie ne pouvoit pas se tromper au nom de Macrin, trop connu
dans l'Histoire, puisqu'il fut éîu Empereur à la place d' Antonin Ca-
racalla.
VOLONTAIRE. 329
et la constance. Il n'y peut avoir d'amitié, là où est la
cruauté, là où est la desloyauté, là où est l'injustice.
Entre les meschans quand ils s'assemblent^ c'est un
complot, non pas compagnie. Ils ne s'entretiennent
pas, mais ils s'entrecraignent. Ils ne sont pas amis,
mais ils sont complices.
Or quand bien cela n'empescheroit point , encores
seroit-il mal-aisé de trouver en un Tyran un'amour
asseurée : parce qu'estant au dessus de tous, et n'ayant
point de compagnon, il est desja au de là des bornes
de l'amitié , qui a son gibier en l'équité , qui ne veut
jamais clocher, ains est tousjours esgale. Voilà pour-
quoy il y a bien (ce dit-on) entre les voUeurs quelque
foy au partage du butin , pource qu'ils sont pairs et
compagnons , et que s'ils ne s'entr'aiment , au moins
ils s'entrecraignent : et ne veulent pa^, en se des-
unissant, rendre la force moindre. Mais du Tyran
ceux qui sont les favorits ne peuvent jamais avoir
aucune asseurance, de tant qu'il a prins d'eux mesmes
qu'il peut tout, et qu'il n'y a ny droit ny devoir aucun
qui l'oblige, faisant son estât de compter sa volonté
pour raison , et n'avoir compagnon aucun , mais
d'estre de tous maistre. Donques n'est-ce pas grand'
pitié , que voyant tant d'exemples apparens , voyant
le danger si présent , personne ne se veuille faire sage
aux despens d'autruy? et que tant de gens s'appro-
chent si volontiers des Tyrans, qu'il n'y ait pas un,
qui ait l'advisement et la hardiesse de leur dire, ce
que dit (comme porte le conte) le Renard au Lyon^
330 DE LA SERVITUDE
qui faisoit le malade : Je Cirois voir de bon cœur en la
lasmere ; mais je voy assez de traces de bestes, qui vont
en avant vers toy^ mais en arrière qui reviennent, je
nen voy pas une.
Ces misérables voyent reluire les thresors duTyrau^
et regardent tous estonnez les rayons de sa braverie,
et alléchez de ceste clarté ils s'approchent et ne voyent
pas qu'ils se mettent dans la flamme , qui ne peut
faillir à les consumer. Ainsi le Satyre indiscret (comme
disent les fables) voyant esclairer le feu trouvé par
le sage Promethé (61), le trouva si beau, qu'il l'alla
baiser, et se brusler. Ainsi le Papillon , qui espérant
jouyr de quelque plaisir, se met dans le feu, pource
qu'il reluit, il esprouve l'autre vertu, cela qui brusle ,
ce dit le Poëte Lucan. Mais encores mettons que ces
mignons eschappeut les mains de celuy qu'ils servent ,
ils ne se sauvent jamais du Roy qui vient après. S'il
est bon, il faut rendre compte, et reconoistre au
moins lors la raison. S'il est mauvais , et pareil à leur
maistre , il ne sera pas qu'il n'ait aussi bien ses
favorits , lesquels communément ne sont pas contens
d'avoir à leur tour la place des autres, s'ils n'ont
encores le plus souvent et les biens et la vie. Se peut-
il donc faire qu'il se trouve aucun qui , en si grand
{CA) Ceci est pris d'un traité de Plutarque , intitulé : Comment on
pourra recevoir utilité de ses Ennemis , ch. II de la traduction d'A-
myot, dont voici les propres paroles : Le Satyre voulut baiser et
embrasser le feu la première fois qu'il le vid ; mais Promclhcus luy
cria : Bouquin, lu pleureras la barbe de ton menton, mr il brusle
quand on y louche.
VOLONTAIRE. 331
péril, avec si peu d'asseurance, vueille prendre cesle
malheureuse place , de servir en si grand'peine un si
dangereux maistre ! quelle peine , quel martyre est-
ce, vray Dieu : Estre nuict et jour après pour songer
pour plaire à un , et neantmoins se craindre de luy
plus que d'homme du monde : avoir tousjours l'œil au
guet, l'oreille aux escoutes, pour espier d'où viendra
le coup , pour descouvrir les emhusches , pour sentir
la mine de ses compagnons , pour adviser qui le
trahit , rire à chascun , se craindre de tous , n'avoir
aucun ny ennemy ouvert , ny amy asseuré : ayant
îousjours le visage riant et le cœur transy : ne pouvoir
estre joyeux , et n'oser estre triste !
Mais c'est plaisir de considérer qu'est-ce qui leur
revient de ce grand tourment, et le bien qu'ils peuvent
attendre de leur peine et de ceste misérable vie !
Volontiers le peuple, du mal qu'il souffre, n'en accuse
pas le Tyran , mais ceux qui le gouvernent. Ceux-là,
les peuples , les Nations , tout le monde à l'envy,
jusques aux paysans, jusques aux laboureurs, ils
savent leurs noms, ils deschiffrent leurs vices : ils
amassent sur eux mille outrages, mille vilenies, mille
maudissons. Toutes leurs oraisons, tous leurs vœux
sont contre ceux-là. Tous les malheurs, toutes les
pestes, toutes les famines, il les leur reprochent : et si
quelquefois ils leur font par apparence quelque hon-
neur, lors mesmes ils les maugréent en leur cœur,
et les ont en horreur plus estrange , que les bestes
sauvages. Voilà la gloire , voilà l'honneur qu'ils re-
332 DE LA SERVITUDE
çoy vent (le leur service envers les gens, desquels quand
chascun auroit une pièce de leur corps, ils ne seroyent
pas encores (ce semble) satisfaits, ny à demy saou-
lez de leur peine. Mais certes encores après qu'ils
sont morts , ceux qui viennent après, ne sont jamais si
paresseux, que le nom de ces (62) Mange-peuples
ne soit noircy de l'encre de mille plumes, et leur répu-
tation deschirée dans mille livres , et les os mesmes ,
par manière de dire , trainez par la postérité , les pu-
nissant encores après la m.ort de leur mescliante vie !
Apprenons donques quelquefois, apprenons à bien
faire : levons les yeux vers le ciel, ou bien pour nostre
honneur, ou pour l'amour de la mesme vertu , à Dieu
tout-puissant, asseuré tesmoin de nos faits, et juste
juge de nos fautes. De ma part, je pense bien, et
ne suis pas trompé puis qu'il n'est rien si contraire
à Dieu , tout libéral et débonnaire, que la tyrannie ,
qu'il reserve bien là-bas à part pour les Tyrans ,
et leurs complices, quelque peine particulière.
(02) C'est le litre qu'on donne à un Roi dans Homère ( A>7//.oê5po5
B(x.7i).sbç Iliad. A. Y. 23ï), et dont La Boè'lie regale très-justement
ces Premiers Ministres , ces Intendans ou Surintendans des Finances
qui par les impositions excessives et injustes dont ils accablent le
Peuple , gâtant et dépeuplant les Païs dont on leur a abandonné le
soin, font bien-tôt d'un puissant Royaume où fleurissoient les Arts ,
l'Agriculture et le Commerce , un Désert affreux où règne la Bar-
barie et la Pauvreté , jettent le Prince dans l'indigence, le rendent
odieux à ce qui lui reste de Sujets , et méprisable à ses Voisins. Ce
sont là des Mangeurs de Peuple qui aiment bien moins les hommes
qu'un Jardinier n'aime les Arbres de son Jardin. Aussi ne songent-ils
qu'à profiter du dégât qu'ils font, sans se mettre en peine de ce qui
pourra arriver au Jardin , ou au Maître du Jardin.
TIN DU ONZIÈME VOLUME.
TABLE.
page
PUÉFACE
Paroles d'un Croyant 5
De l'Absolutisme et de la Libei îé 161
Histoire des anciens peuples italiens 201
Hymne à la Pologne 23i
Les Morts 237
Préface de la Servitude volontaire 24-3
De la Servitude volontaire de La Boëtie 277
FIN DE LA TABLE DU TOME ONZIÈME.