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Full text of "OEuvres complètes de F. de la Mennais"

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OEUVRES COMPLÈTES 

DE 

F. DE LA MENNAIS. 

TOME xr. 



PARIS.— IMPRIMJIRTE DE BRUN, PADL DAUBREE ET Cin, 
Rue «lu Mail, 5. 



OEUVRES COMPLÈTES 



DE 



F. DE LA MENNAIS 



TOME XI. 



PAROLES D'UN CROYANT, 

1833. 

AUGMENTÉES 

DE l'absolutisme ET DE LA LIBERTÉ, DE L'HISTOIRE DES PEUPLES 
ITALIENS, DE L'HYMNE DES MORTS , DE l'HYM2<E A LA POLOGNE, 
DE LA PRÉFACE DE LA SERVITUDE , ET DÉ LA SERVITUDE VO- 
LONTAIRE DE LA BOËTIE. 



PARIS ^ 



PAUL DAUBREE ET CAILLEUX, ÉDITEURS, 

RUE VIVIENNE.NM7. 



1836-1837 



PRÉFACE 



DE 1835. 



AU PEUPLE. 



Ce livre a été fait principalement pour vous ; 
c'est à vous que je l'offre. Puisse-t-il au milieu 
de tant de maux qui sont votre partage , de tant 
de douleurs qui vous affaissent sans presque 

TOME 11. 1 



Il PREFACE. 

aucun repos , vous ranimer et vous consoler 
un peu! 

Vous qui portez le poids du jour, je vou- 
drois qu'il pût être à votre pauvre âme fatiguée 
ce qu'est, sur le midi, au coin d'un champ, 
l'ombre d'un arbre, si chétif qu'il soit, à celui 
qui a travaillé tout le matin sous les ardens 
rayons du soleil. 

Vous vivez en des temps mauvais , mais ces 
temps passeront. 

Après les rigueurs de l'hiver, la Providence 
ramène une saison moins rude , et le petit oi- 
seau bénit dans ses chants la main bienfaisante 
qui lui a rendu et la chaleur et l'abondance , 
et sa compagne et son doux nid. 

Espérez et aimez. L'espérance adoucit tout , 
et l'amour rend toutes choses possibles. 

Il y a en ce moment des hommes qui souf- 
frent beaucoup parce qu'ils vous ont aimé beau- 
coup. Moi, leur frère, j'ai écrit le récit de ce 
qu'ils ont fait pour vous et de ce qu'on a fait 
contre eux à cause de cela , et lorsque la vio- 
lence se sera usée d'elle-même je le publierai , 
et vous le lirez avec des pleurs alors moins 



PREFACE. m 

amers, et vous aimerez aussi ces hommes qui 
vous ont tant aimé. 

A présent, si je vous parlois de leur amour 
et de leurs souffrances on me jetteroit avec 
eux dans les cachots. 

J'y descendrois avec une grande joie, si votre 
misère en pouvoit être un peu allégée ; mais 
vous n'en retireriez aucun soulagement, et c'est 
pourquoi il faut attendre et prier Dieu qu'il 
abrège l'épreuve. 

Maintenant ce sont les hommes qui jugent 
et qui frappent : bientôt ce sera lui qui jugera. 
Heureux qui verra sa justice ! 

Je suis vieux : écoutez les paroles d'un 
vieillard. 

La terre est triste et desséchée , mais elle 
reverdira. L'haleine du méchant ne passera 
pas éternellement sur elle comme un souffle 
qui brûle. 

Ce qui se fait , la Providence veut que cela 
se fasse pour votre instruction , afin que vous 
appreniez à être bons et justes quand votre 
heure viendra. 

Lorsque ceux qui abusent de la puissance 

I. 



IV PRÉFACE. 

auront passé devant vous comme la boue des 
ruisseaux en un jour d'orage , alors vous com- 
prendrez que le bien seul est durable ^ et vous 
craindrez de souiller l'air que le vent du ciel 
aura purifié. 

Préparez vos âmes pour ce temps, car il 
n'est pas loin, il approche. 

Le Christ, mis en croix pour vous, a pro- 
mis de vous délivrer. 

Croyez-en sa promesse, et, pour en hâter 
l'accomplissement, réformez ce qui en vous a 
besoin de réforme ; exercez-vous à toutes les 
vertus, et aimez-vous les uns les autres comme 
le Sauveur de la race humaine vous a aimés , 
jusqu'à là mort. 



Au nom du Père, et du Fiîs, et du Saint-Esprit. 
Amen. 

Gloire à Dieu dans les hauteurs des cieux, et paix 
sur la terre aux hommes de bonne volonté. 

Que celui qui a des oreilles entende ; que celui 
qui a des yeux les ouvre et regarde , car les temps 
approchent. 

Le Père a engendré son Fils, sa parole, son 
Verbe, et le Verbe s'est fait chair, et il a habité 
parmi nous; il est venu dans le monde, et le monde 
ne l'a point connu. 

Le Fils a promis d'envoyer l'Esprit consolateur , 
l'Esprit qui procède du Père et de lui , et qui est 
leur amour mutuel; il viendra et renouvellera la 
face de la terre, et ce sera comme une seconde 
création. 



6 PAROLES d'un croyant. 

Il y a dix-huit siècles, le Verbe répandit la se- 
mence divine, etTEsprit saint la féconda. Les hom- 
mes l'ont vue fleurir , ils ont goûté de ses fruits , 
des fruits de l'arbre de vie replanté dans leur pauvre 
demeure. 

Je vous le dis, ce fut parmi eux une grande joie 
quand ils virent paroître la lumière, et se sentirent 
tout pénétrés d'un feu céleste. 

A présent la terre est redevenue ténébreuse et 
froide. 

Nos pères ont vu le soleil décliner. Quand il des- 
cendit sous l'horizon , toute la race humaine tressail- 
lit. Puis il y eut, dans cette nuit, je ne sais quoi qui 
n'a pas de nom. Enfans de la nuit, le couchant e&t 
noir, mais l'orient commence à blanchir. 



II. 



Prêtez Toreille, et dites-moi d'où vient ce bruit 
confus , vague, étrange , que l'on entend de tous 
cotés. 

Posez la main sur la terre , et dites-moi pourquoi 
elle a tressailli. 

Quelque chose que nous ne savons pas se remue 
dans le monde : il y a là un travail de Dieu. 

Est-ce que chacun n'est pas dans l'attente? est-ce 
qu'il y a un cœur qui ne batte pas? 

Fils de l'homme, monte sur les hauteurs , et an- 
nonce ce que tu vois. 

Je vois à l'horizon un nuage livide , et autour une 
lueur rouge comme le reflet d'un incendie. 

Fils de l'homme, que vois-tu encore? 

Je vois la mer soulever ses flots, et les montagnes 
agiter leurs cimes. 



8 PAROLES d'un croyant. 

Je vois les fleuves changer leur cours, les collines 
chanceler, et en tombant combler les vallées. 

Tout s'ébranle, tout se meut, tout prend un nou- 
vel aspect. 

Fils de l'homme , que vois-tu encore? 

Je vois des tourbillons de poussière dans le lointain, 
et ils vont en tout sens, et se choquent, et se mê- 
lent et se confondent. Ils passent sur les cités, et, 
quand ils ont passé, on ne voit plus que la plaine. 

Je vois les peuples se lever en tumulte et les rois 
pâlir sous leur diadème. La guerre est entre eux, une 
guerre à mort. 

Je vois un trône , deux trônes brisés , et les peuples 
en dispersent les débris sur la terre. 

Je vois un peuple combattre comme l'archange 
Michel combattoit contre Satan. Ses coups sont terri- 
bles, mais il est nu, et son ennemi est couvert d'une 
épaisse armure. 

Dieu! il tombe; il est frappé à mort. Non, il 
n'est que blessé. Marie , la vierge-mère , l'enveloppe 
de son manteau, lui sourit, et l'emporte pour un peu 
de temps hors du combat. 

Je vois un autre peuple lutter sans relâche , et pui- 
ser de moment en moment des forces nouvelles dans 
cette lutte. Ce peuple a le signe du Christ sur le 
cœur. 

Je vois un troisième peuple sur lequel six rois 
ont mis le pied ,• et toutes les fois qu'il fait un mouve- 
ment, six poignards s'enfoncent dans sa gorge. 

Je vois sur un vaste édifice , à une grande hauteuE 



PAROLES d'un croyant. 9 

dans les airs, une croix que je distingue à peine, 
parce qu'elle est couverte d'un voile noir. 

Fils de l'homme, que vois-tu encore? 

Je vois l'Orient qui se trouble en lui-même. Il re- 
garde ses antiques palais crouler, ses vieux temples 
tomber en poudre, et il lève les yeux comme 
pour chercher d'autres grandeurs et un autre Dieu. 

Je vois vers l'occident une femme à l'œil fier , au 
front serein; elle trace d'une main ferme un léger sil- 
lon , et partout ou le soc passe je vois se lever des 
générations humaines qui l'invoquent dans leurs 
prières et la bénissent dans leurs chants. 

Je vois au septentrion des hommes qui n'ont plus 
qu'un reste de chaleur concentrée dans leur tête , et 
quil'ejiivre : mais le Christ les touche de sa croix, et 
le cœur recommence à battre. 

Je vois au midi des races affaissées sous je ne sais 
quelle malédiction : un joug pesant les accable , elles 
marchent courbées ; mais le Christ les touche de sa 
croix, et elles se redressent. 

Fils de l'homme, que vois-tu encore? 

Il ne répond point : crions de nouveau. 

Fils de rhomme , que vois-tu ? 

Je vois Satan qui fuit, et le Christ entouré de ses 
anges qui vient pour régner. 



m. 



Et je fus transporté en esprit dans les temps an- 
ciens , et la terre étoit belle , et riche, et féconde ; et 
ses habitans vivoient heureux, parce qu'ils vivoient en 
frères. 

Et je vis le Serpent qui se glissoit au milieu d^eux : 
il fixa sur plusieurs son regard puissant , et leur âme 
se troubla , et ils s'approchèrent , et le Serpent leur 
parla à l'oreille. 

Et après avoir écouté la parole du Serpent, ils se le- 
vèrent et dirent : Nous sommmes rois. 

Et le soleil pâlit , et la terre prit une teinte fu- 
nèbre , comme celle du linceul qui enveloppe les 
morts. 

Et l'on entendit un sourd murmure , une longue 
plainte, et chacun trembla dans son cœur. 

En vérité , je vous le dis , ce fut comme au jour où 



12 PAROLES d'un croyant. 

Tabîme rompit ses digues , et où déborda le déluge 
des grandes eaux. 

La Peur s'en alla de cabane en cabane , car il n'y 
avoit point encore de palais, et elle dit à chacun des 
choses secrètes qui le firent frissonner. 

Et ceux qui avoient dit : Nous sommes rois , pri- 
rent un glaive , et suivirent la Peur de cabane en ca- 
bane. 

Et il se passa là des mystères étranges ; il y eut des 
chaînes , des pleurs et du sang. 

Les hommes effrayés s'écrièrent : Le meurtre a re- 
paru dans le monde. Et ce fut tout, parce que la Peur 
avoit transi leur âme , et ôté le mouvement à leurs 
bras. 

Et ils se laissèrent charger de fers , eux et leurs 
femmes et leurs enfans. Et ceux qui avoient dit : 
Nous sommes rois, creusèrent comme une grande 
caverne; et ils y enfermèrent toute la race humaine, 
ainsi qu'on enferme des animaux dans une étable. 

Et la tempête chassoit les nuages, et le tonnerre 
grondoit, etj'entendis une voix qui disoit : Le Ser- 
pent a vaincu une seconde fois , mais pas pour tou- 
jours. 

Après cela je n'entendis plus que des voix conr 
fuses, des rires, des sanglots, des blasphèmes. 

Et je compris qu'il devoit y avoir un règne de 
Satan avant le règne de Dieu. Et je pleurai, et j'es- 
pérai. 

Et la vision que je vis étoit vraie : car le règne de 
Satan s'est accompli, et le règne de Dieu s'accomplira 



PAROLES d'un croyant. 13 

aussi; et ceux qui ont dit : Nous sommes rois, seront 
à leur tour renfermés dans la caverne avec le Serpent, 
et la race humaine en sortira; et ce sera pour elle 
comme une autre naissance, comme le passage de la 
mort à la vie» Ainsi soit-il ! 



IV 



Vous êtes fils d'un même père , et la même mère 
vous a allaités; pourquoi donc ne vous aimez-vous 
pas les uns les autres comme des frères? et pourquoi 
vous traitez-vous bien plutôt en ennemis? 

Celui qui n'aime pas son frère est maudit sept fois, 
et celui qui se fait l'ennemi de son frère est maudit sep- 
tante fois sept fois. 

C'est pourquoi les rois et les princes, et tous ceux 
que le monde appelle grands, ont été maudits : ils 
n'ont point aimé leurs frères et ils les ont traités en 
ennemis. 

Aimez-vQus les uns les autres , et vous ne craindrez 
ni les grands, ni les princes , ni les rois. 

Ils ne sont forts contre vous que parce que vous 
n'êtes point unis , que parce que vous ne vous aimez 
pas comme des frères les uns les autres. 



16 PAROLES d'un croyant. 

Ne dites point : Celui-là est d'un peuple , et moi je 
suis d'un autre peuple. Car tous les peuples ont eu sur la 
terre le même père , qui est Adam , et ont dans le ciel 
le même père , qui est Dieu. 

Si l'on frappe un membre, tout le corps souffre. 
Vous êtes tous un même corps : on ne peut opprimer 
l'un de vous , que tous ne soient opprimés. 

Si un loup se jette sur un troupeau , il ne le dévore 
pas tout entier sur-le-champ : il saisit un mouton et le 
mange. Puis sa faim étant revenue, il en saisit un 
autre et le mange : et ainsi jusqu'au dernier; car sa 
faim revient toujours. 

Ne soyez pas comme les moutons, qui , lorsque le 
loup a enlevé l'un d'eux , s'effraient un moment et 
puisse remettent à paître. Car, pensent-ils, peut-être 
se contentera-t-il d'une première ou d'une seconde 
proie : et qu'ai-je affaire de m'inquiéter de ceux qu'il 
dévore ? Qu'est-ce que cela me fait, à moi? il ne me res- 
tera que plus d'herbe. 

En vérité , je vous le dis , ceux qui pensent ainsi en 
eux-mêmes sont marqués pour être la pâture de la bête 
qui vit de chair et de sang. < 



Quand vous voyez un homme conduit en prison et 
au supplice , ne vous pressez pas de dire : Celui-là est 
un homme méchant , qui a commis un crime contre 
les hommes : 

Car peut-être est-ce un homme de bien , qui a 
voulu servir les hommes , et qui en est puni par leurs 
oppresseurs. 

Quand vous voyez un peuple chargé de fers et 
livré au bourreau , ne vous pressez pas de dire : Ce 
peuple est un peuple violent , qui vouloit troubler la 
paix de la terre : 

Car peut-être est-ce un peuple martyr, qui meurt 
pour le salut du genre humain. 

Il y a dix-huit siècles , dans une ville d'Orient, les 
pontifes et les rois de ce temps^à clouèrent sur une 

TOME 11. 2 



18 PAROLES d'un croyant. 

croix , après l'avoir battu de verges , un séditieux , 
un blasphémateur , comme ils l'appeloient. 

Le jour de sa mort, il y eut une grande terreur 
dans l'enfer, et une grande joie dans le ciel : 

Car le sang du Juste avoit sauvé le monde. 



VI, 



Pourquoi les animaux trouvent-ils leur nourriture, 
chacun suivant son espèce? c'est que nul parmi eux 
ne dérobe celle d'autrui , et que chacun se contente 
de ce qui suffit à ses besoins. 

Si, dans la ruche , une abeille disoit : Tout le miel 
qui est ici est à moi, et que là-dessus elle se mît à 
disposer comme elle l'entendroit des fruits du travail 
commun, que deviendroient les autres abeilles? 

La terre est comme une grande ruche , et les 
hommes sont comme des abeilles. 

Chaque abeille a droit à la portion de miel néces- 
saire à sa subsistance; et si, parmi les hommes, il en 
est qui manquent de ce nécessaire , c'est que la jus- 
tice et la charité ont disparu d'au milieu d'eux. 

La justice , c'est la vie ; et la charité c'est encore la 
vie , et une plus douce et une plus abondante vie. 

2. 



20 PAROLES d'un croyant. 

Il s'est rencontré de faux prophètes qui ont per- 
suadé à quelques hommes que tous les autres étoient 
nés pour eux ; et ce que ceux-ci ont cru , les autres 
l'ont cru aussi sur la parole des faux prophètes. 

Lorsque cette parole de mensonge prévalut, les 
auges pleurèrent dans le ciel, car ils prévirent que 
beaucoup de violences, et beaucoup de crimes, et 
beaucoup de maux alloient déborder sur la terre. 

Les hommes, égaux entre eux, sont nés pour Dieu 
seul, et quiconque dit une chose contraire dit un 
blasphème. 

Que celui qui veut être le plus grand parmi vous 
soit votre serviteur ; et que celui qui veut être le pre- 
mier parmi vous soit le serviteur de tous. 

La loi de Dieu est une loi d'amour, et l'amour ne 
s'élève point au-dessus des autres, mais il se sacrifie 
aux autres. 

Celui qui dit dans son cœur : Je ne suis pas comme 
les autres hommes , mais les autres hommes m'ont été 
donnés pour que je leur commande, et que je dispose 
d'eux et de ce qui est à eux à ma fantaisie ; celui-là 
est fils de Satan. 

Et Satan est le roi de ce monde, car il est le roi de 
tous ceux qui pensent et agissent ainsi; et ceux qui 
pensent et agissent ainsi se sont rendus, par ses con- 
seils, les maîtres du monde. 

Mais leur empire n'aura qu'un temps , et nous 
touchons à la fin de ce temps. 

Un grand combat sera livré, et l'ange de la justice 
et l'ange de Tamour combattront avec ceux qui se 



PAROLES d'un CROYAiNT. 21 

seront armés pour rétablir parmi les hommes le règne 
de la justice et le règne de l'amour. 

Et beaucoup mourront dans ce combat, et leur 
nom restera sur la terre comme un rayon de la gloire 
de Dieu. 

C'est pourquoi, vous qui souffrez, prenez courage, 
fortifiez votre cœur : car demain sera le jour de l'é- 
preuve, le jour où chacun devra donner avec joie sa 
vie pour ses frères; et celui qui suivra, sera le jour 
de la délivrance. 



vil. 



Lorsqu'un arbre est seul, il est battu des vents et 
dépouillé de ses feuilles; et ses branches, au lieu de 
s'élever, s'abaissent comme si elles cherchoient la terre. 

Lorsqu'une plante est seule , ne trouvant point 
d'abri contre l'ardeur du soleil, elle languit et se 
dessèche , et meurt. 

Lorsque l'homme est seul , le vent de la puissance 
le courbe vers la terre , et l'ardeur de la convoitise 
des grands de ce monde absorbe la sève qui le nourrit. 

Ne soyez donc point comme la plante et comme 
Tarhre qui sont seuls : mais unissez-vous les uns aux 
autres, et appuyez-vous, et abritez-vous mutuelle- 
ment. 

Tandis que vous serez désunis , et que chacun ne 
songera qu'à soi, vous n'avez rien à espérer que souf- 
france, et malheur, et oppression. 



24 PAROLES d'uIK croyant. 

Qu y a-t-il de plus foible que le passereau , et de 
plus désarmé que l'hirondelle? Cependant, quand 
paroît l'oiseau de proie , les hirondelles et les passe- 
reaux parviennent à le chasser , en se rassemblant 
autour de lui, et le poursuivant tous ensemble. 

Prenez exemple sur le passereau et sur l'hirondelle. 

Celui- qui se sépare de ses frères, la crainte le suit 
quand il marche, s'assied près de lui quand il repose, 
et ne le quitte pas même durant son sommeil. 

Donc , si l'on vous demande : Combien ètes-vous? 
répondez : Nous sommes un, car nos frères c'est 
nous, et nous c'est nos frères. 

Dieu n'a fait ni petits ni grands, ni maîtres ni 
esclaves , ni rois ni sujets : il a fait tous les hommes 
égaux. 

Mais, entre les hommes, quelques-uns ont plus de 
force ou de corps, ou d'esprit, ou de volonté, et ce 
sont ceux-là qui cherchent à s'assujettir les autres, 
lorsque l'orgueil ou la convoitise étouffe en eux 
l'amour de leurs frères. 

Et Dieu savoit qu'il en seroit ainsi, et c'est pour- 
quoi il a commandé aux hommes de s'aimer , afin 
qu'ils fussent unis , et que les foibles ne tombassent 
point sous l'oppression des forts. 

Car celui qui est plus fort qu'un seul, sera moins 
fort que deux, et celui qui est plus fort que deux 
sera moins fort que quatre; et ainsi les foibles ne 
craindront rien , lorsque , s'aimant les uns les autres, 
ils seront unis véritablement. 

Un homme voyageoit dans la montagne, et il ar- 



PAiioLEs d'un croyant. 25 

riva en un lieu oii un gros rocher , ayant roulé sur le 
chemin, le remplissoit tout entier, et hors du chemin il 
n'y avoit point d'autre issue, ni à gauche, nia droite. 

Or cet homme , voyant qu'il ne pouvoit continuer 
sou voyage à cause du rocher, essaya de le mouvoir 
pour se faire un passage, et il se fatigua beaucoup à 
ce travail, et tous ses efforts furent vains. 

Ce que voyant, il s'assit plein de tristesse et dit : 
Que sera-ce de moi lorsque la nuit viendra et me 
surprendra dans cette solitude , sans nourriture , sans 
abri, sans aucune défense, à l'heure oii les bêtes fé- 
roces sortent pour chercher leur proie ? 

Et comme il étoit absorbé dans cette pensée, un 
autre voyageur survint , et celui-ci ayant fait ce 
qu'avoit fait le premier et s' étant trouvé aussi im- 
puissant à remuer le rocher , s'assit en silence et 
baissa la tète. 

Et après celui-ci, il en vint plusieurs autres, et 
aucun ne put mouvoir le rocher, et leur crainte à 
tous étoit grande. 

Enfin l'un d'eux dit aux autres : Mes frères, prions 
notre Père qui est dans les cieux ; peut-être qu'il 
aura pitié de nous dans cette détresse. 

Et cette parole fut écoutée, et ils prièrent de cœur 
le Père qui est dans les cieux. 

Et quand ils eurent prié, celui qui avoit dit : Prions, 
dit encore : Mes frères , ce qu'aucun de nous n'a pu 
faire seul, qui sait si nous ne le ferons pas tous en- 
semble? 

Et ils se levèrent, et tous ensemble ils poussèrent 



26 PAROLES d'un croyant. 

le rocher, elle rocher céda, et ils poursuivirent leur 
route en paix. 

Le voyageur c'est l'homme, le voyage c'est la vie , 
le rocher ce sont les misères qu'il rencontre à chaque 
pas sur sa route. 

Aucun homme ne sauroit soulever seul ce rocher ; 
mais Dieu en a mesuré le poids de manière qu'il 
n'arrête jamais ceux qui voyagent ensemble. 



vin 



Au commencement le travail n'étoit pas néces- 
saire à l'homme pour vivre : la terre fournissoit 
d'elle-même à tous ses besoins. 

Mais l'homme fit le mal; et comme il s'étoit ré- 
volté contre Dieu , la terre se révolta contre lui. 

Il lui arriva ce qui arrive à l'enfant qui se révolte 
contre son père : le père lui retire son amour , et il 
l'abandonne à lui-même ; et les serviteurs de la mai- 
son refusent de le servir, et il s'en va cherchant çà 
et là sa pauvre vie , et mangeant le pain qu'il a gagné 
à la sueur de son visage. 

Depuis lors donc , Dieu a condamné tous les 
hommes au travail : et tous ont leur labeur, soit du 
corps , soit de l'esprit; et ceux qui disent : Je ne tra- 
vaillerai point, sont les plus misérables. 

Car comme les vers dévorent un cadavre, les vice* 



28 PAROLES d'un croyant. 

les dévorent; et si ce ne sont les vices, c'est l'ennui. 

El quand Dieu voulut que l'iiomme travaillât, il 
cacha un trésor dans le travail , parce qu'il est père , 
et que l'amour d'un père ne meurt point. 

Et celui qui fait un bon usage de ce trésor , et qui 
ne le dissipe point en insensé , il vient pour lui un 
temps de repos , et alors il est comme les hommes 
étoient au commencement. 

Et Dieu leur donna encore ce précepte : Aidez- 
vous les uns les autres , car il y en a parmi vous de 
plus forts et de plus foihles, d'infirmes et de bien por- 
tans; et cependant tous doivent vivre. 

Et si vous faites ainsi, tous vivront, parce que je 
récompenserai la pitié que vous aurez eue pour vos 
frères, et je rendrai votre sueur féconde. 

Et ce que Dieu a promis s'est vérifié toujours, et 
jamais on n'a vu celui qui aide ses frères manquer 
de pain. 

Or il y eut autrefois un homme méchant et maudit 
du ciel. Et cet homme étoit fort , et il haïssoit le 
travail; de sorte qu'il se dit: Comment ferai-je? si 
je ne travaille point, je mourrai; et le travail m'est 
insupportable. 

Alors il lui entra une pensée de l'enfer dans le 
cœur. Il s'en alla de nuit, et saisit quelques-uns de 
ses frères pendant qu'ils dormoient, et les chargea 
de chaînes. 

Car, disoit-il, je les forcerai, avec les verges et le 
fouet, à travailler pour moi, et je mangerai le fruit 
de leur travail. 



PAROLES d'un croyant. 29 

Et il fit ce qu'il avoit pensé : et d'autres, voyant 
cela, en firent autant, et il n'y eut plus de frères; il 
y eut des maîtres et des esclaves. 

Ce jour fut un jour de deuil sur toute la terre. 

Long-temps après il y eut un autre homme plus 
méchant que le premier et plus maudit du ciel. 

Voyant que les hommes s'étoient partout mulîi- 
pliés , et que leur multitude étoit innombrable , il 
se dit : 

Je pourrois bien peut-être en enchaîner quelques- 
uns et les forcer à travailler pour moi; mais il les 
faudroit nourrir, et cela diminueront mon gain Fai- 
sons mieux, qu'ils travaillent pour rien. Ils mour- 
ront à la vérité ; mais comme leur nombre est grand, 
j'amasserai des richesses avant qu'ils aient diminué 
beaucoup , et il en restera toujours assez. 

Or toute cette multitude vivoit de ce qu'elle re- 
cevoit en échange de son travail. 

Ayant donc parlé de la sorte , il s'adressa en par- 
ticulier à quelques-uns, et il leur dit : Vous travaillez 
pendant six heures, et l'on vous donne une pièce de 
monnoie pour votre travail ; 

Travaillez pendant douze heures, et vous gagnerez 
deux pièces de monnoie, et vous vivrez bien mieux, 
vous, vos femmes et vos enfans. 

Et ils le crurent. 

Il leur dit ensuite : Vous ne travaillez que la moitié 
des jours de l'année ; travaillez tous les jours de l'/în- 
née , et votre gain sera double. 

Et ils le crurent encore. 



30 PAROLES d'un croyant. 

Or il arriva de là que la quantité de travail étant 
devenue plus grande de moitié, sans que le besoin de 
travail fût plus grand, la moitié de ceux qui vivoient 
auparavant de leur labeur, ne trouvèrent plus per- 
sonne qui les employât. 

Alors l'homme méchant qu'ils avoient cru, leur 
dit : Je vous donnerai du travail à tous, à la condition 
que vous travaillerez le même temps, et que je ne vous 
paierai que la moitié de ce que je vous payois ; car je 
veux bien vous rendre service, mais je ne veux pas 
me ruiner. 

Et comme ils avoient faim, eux, leurs femmes et 
leurs enfans, ils acceptèrent la proposition de l'homme 
méchant, et ils le bénirent : car, disoient-ils, il nous 
donne la vie. 

Et, continuant de les tromper de la même manière, 
l'homme méchant augmenta toujours plus leur tra- 
vail , et diminua toujours plus leur salaire. 

Et ils mouroient faute du nécessaire , et d'autres 
s'empressoient de les remplacer, car l'indigence étoit 
devenue si profonde dans ce pays que les familles en- 
tières se vendoient pour un morceau de pain. 

Et l'homme méchant qui avoit menti à ses frères 
amassa plus de richesses que l'homme méchant qui 
les avoit enchaînés. 

Le nom de celui-ci est tyran ; l'autre n'a de nom 
qu'en enfer. 



IX 



Vous êtes dans ce inonde comme des étrangers. 

Allez au nord et au midi , à l'orient et à l'occident , 
en quelque endroit que vous vous arrêtiez , vous trou- 
verez un homme qui vous en chassera, en disant : Ce 
champ est à moi. 

Et après avoir parcouru tous les pays , vous revien- 
drez sachant qu'il n'y a nulle part un pauvre petit 
coin de terre où votre femme en travail puisse enfanter 
son premier-né, où vous puissiez reposer après votre 
labeur, où , arrivé au dernier terme , vos enfans puis- 
sent enfouir vos os , comme dans un lieu qui soit à 
vous. 

C'est là, certes, une grande misère. 

Et pourtant vous ne devez pas vous trop affliger, 
car il est écrit de celui qui a sauv^ la race hu- 
maine : 



32 PAROLES d'un croyant. 

Le renard a sa tanière, les oiseaux du ciel ont 
leur nid, mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer 
sa tête. 

Or il s'est fait pauvre pour vous apprendre à sup- 
porter la pauvreté. 

Ce n'est pas que la pauvreté vienne de Dieu, mais 
elle est une suite de la corruption et des mauvaises 
convoitises des hommes; et c'est pourquoi il y aura 
toujours des pauvres. 

La pauvreté est fille du péché, dont le germe est 
en chaque homme, et de la servitude, dont le germe 
est en chaque société. 

Il y aura toujours des pauvres , parce que l'homme 
ne détruira jamais le péché en soi. 

Il y aura toujours moins de pauvres, parce que peu 
à peu la servitude disparoîtra de la société. 

Voulez-vous travailler à détruire la pauvreté , tra- 
vaillez à détruire le péché, en vous premièrement, 
puis dans les autres , et la servitude dans la so- 
ciété. 

Ce n'est pas en prenant ce qui est à autrui qu'on 
peut détruire la pauvreté ; car comment en faisant 
des pauvres, diminueroit-on le nombre des pau- 
vres ? 

Chacun a droit de conserver ce qu'il a, sans quoi 
personne ne posséderoit rien. 

Mais chacun a droit d'acquérir par son travail ce 
qu'il n'a pas , sans quoi la pauvreté seroit éter- 
nelle. 

Affranchissez donc votre travail, affranchissez vos 



PAROLES d'un croyant. 33 

bras; e( la pauvreté ne sera plus parmi les hommes 
qu'une exception permise de Dieu, pour leur rap- 
peler l'infirmité de leur nature et le secours mutuel 
et l'amour qu'ils se doivent les uns aux autres. 



TOME 11. 



X. 



Lorsque toute la terre gémissoit dans l'attente de 
la délivrance , une voix s'éleva de la Judée , la voix 
de Celui qui venoit souffrir et mourir pour ses IVères, 
et que quelques uns appeloient par dédain le Fils du 
charpentier. 

Le Fils donc du charpentier, pauvre et délaissé en 
ce monde , disoit : 

« Venez à moi , vous tous qui haletez sous le poids 
;) du travail, et je vous ranimerai. » 

Et depuis ce temps-là jusqu'à ce jour, pas un de 
ceux qui ont cru en lui n'est demeuré sans soulage- 
ment dans sa misère. 

Pour guérir les maux qui affligent les hommes , il 
prêchoit à tous la justice qui est le commencement de 
la charité, et la cli.^rité qui est la consommation de 
la justice. 

3. 



30 PAROLES d'un croyant. 

Or la justice commande de respecter le droit d'au- 
trui, et quelquefois la charité veut que l'on abandonne 
le sien même , à cause de la paix ou de quelque autre 
bien. 

Que seroit le monde , si le droit cessoit d'y régner, 
si chacun n'étoit en sûreté de sa personne, et ne jouis- 
soit sans crainte de ce qui lui appartient ? 

Mieux vaudroit vivre au sein des forets, que dans 
une société ainsi livrée au brigandage. 

Ce que vous prendrez aujourd'hui, un autre vous 
le prendra demain. Les hommes seront plus misé- 
rables que les oiseaux du ciel, à qui les autres oiseaux 
ne ravissent ni leur pâture ni leur nid. 

Qu'est-ce qu'un pauvre? C'est celui qui n'a point 
encore de propriété. 

Que souhaite-t-il ? De cesser d'être pauvre , c'est- 
à-dire d'acquérir une propriété. 

Or celui qui dérobe , qui pille , que fait-il , sinon 
abolir autant qu'il est en lui le droit même de pro- 
priété ? 

Piller, voler, c'est donc attaquer le pauvre aussi 
bien que le riche ; c'est renverser le fondement de 
toute société parmi les hommes. 

Quiconque ne possède rien, ne peut arriver à pos- 
séder que parce que d'autres possèdent déjà; puisque 
ceux-là seuls peuvent lui donner quelque chose en 
échange de son travail. 

L'ordre est le bien, l'intérêt de tous. 

Ne buvez point à la coupe du crime : au fond est 
Tamère détresse et l'angoisse et la mort. 



XI. 



Et j'avois vu les maux qui arrivent sur la terre, le 
foible opprimé, le juste mendiant son pain, le mé- 
chant élevé aux honneurs et regorgeant de richesses, 
l'innocent condamné par des juges iniques , et ses 
enfans errans sous le soleil . ' , 7 

Et mon âme étoit triste , et l'espérance en sbrtbit 
de toutes parts comme d'un vase brisé. 

Et Dieu m'envoya un profond sommeil. 

Et dans mon sommeil, je vis comme une forme 
lumineuse, debout près de moi, un Esprit dont le 
regard doux et perçant pénétroit jusqu'au fond de 
mes pensées les plus secrètes. 

Et je tressaillis, non de crainte ni de joie, mais 
comme d'un sentiment qui seroit un mélange inex- 
primable de l'une et de l'autre. 

Et l'Esprit me dit : Pourquoi es-tu triste ? 



38 PAROLES d'un croyant. 

Et je répondis en pleurant : Oh ! voyez les maux 
qui sont sur la terre. 

Et la forme céleste se prit à sourire d'un sourire 
ineffable , et celte parole vint à mon oreille : 

Ton œil ne voit rien qu'à travers ce milieu trom- 
peur que les créatures nomment le temps. Le temps 
n'est que pour toi : il n'y a point de temps pour 
Dieu. 

Et je me taisois, car je ne comprenois pas. 

Tout-à-coup l'Esprit : Regarde, dit-il. 

Et, sans qu'il y eût désormais pour moi ni avant 
ni après, en un même instant je vis à la fois ce que, 
dans leur langue infirme et défaillante, les hommes 
appellent passé, présent, avenir. 

Et tout cela n'étoit qu'un; et cependant, pour 
dire ce que je vis , il faut que je redescende au sein 
du temps , il faut que je parle la langue infirme et 
défaillante des hommes. 

Et toute la race humaine me paroissoit comme un 
seul homme. 

Et cet homme avoit fait beaucoup de mal, peu 
de bien; avoit senti beaucoup de douleurs, peu de 
joies. 

Et il étoit là, gisant dans sa misère, sur une terre 
tantôt glacée , tantôt brûlante , maigre , affamé , souf- 
frant, affaissé d'une langueur entremêlée de convul- 
sions, accablé de chaînes forgées dans la demeure des 
démons. 

Sa main droite en avoit chargé sa main gauche , 
et la gauche en avoit chargé la droite, et au milieu 



PAROLES d'un croyant. 39 

de ses rêves mauvais il s'étoit tellement roulé dans ses 
fers, que tout son corps en étoit couvert et serré. 

Car dès qu'ils le touchoient seulement, ils se col- 
loient à sa peau comme du plomb bouillant, ils en- 
troient dans la chair et n'en sortoient plus. 

Et c'étoit là l'homme, je le reconnus. 

Et voilà, un rayon de lumière partoit de l'orient, 
et un rayon d'amour du midi , et un rayon de force 
du septentrion. 

Et ces trois rayons s'unirent sur le cœur de cet 
homme. 

Et quand partit le rayon de lumière, une voix 
dit : Fils de Dieu, frère du Christ, sache ce que tu 
dois savoir. 

Et quand partit le rayon d'amour, une voix dit : 
Fils de Dieu, frère du Christ, aime qui tu dois 
aimer. 

Et quand partit le rayon de force , une voix dit : 
Fils de Dieu, frère du Christ, fais ce qui doit être 
fait. 

Et quand les trois rayons se furent unis, les trois 
voix s'unirent aussi , et il s'en forma une seule voix 
qui dit : 

Fils de Dieu, frère du Christ, sers Dieu et ne sers 
que lui seul. 

Et alors ce qui jusque-là ne m'avoit semblé qu'un 
homme , m'apparut comme une multitude de peuples 
et de nations. 

Et mon premier regard ne m'avoit pas trompé, et 
le second ne me trompoit pas non plus. 



40 PAROLES d'un croyant. 

Et ces peuples et ces nations , se réveillant sur leur 
lit d'angoisse , commencèrent à se dire : 

D'où viennent nos souffrances et notre langueur, 
et la faim et la soif qui nous tourmentent, et les 
chaînes qui nous courbent vers la terre et entrent dans 
notre chair? 

Et leur intelligence s'ouvrit, et ils comprirent que 
les fils de Dieu, les frères du Christ, n'avoient pas été 
condamnés par leur père à l'esclavage, et que cet 
esclavage étoit la source de tous leurs maux. 

Chacun donc essaya de rompre ses fers , mais nul 
n'y parvint. 

Et ils se regardèrent les uns les autres avec une 
grande pitié, et, l'amour agissant en eux, ils se di- 
rent : Nous avons tous la même pensée, pourquoi 
n'aurions-nous pas tous le même cœur ? ne sommes- 
nous pas tous les fils du même Dieu et les frères du 
même Christ.^ Sauvons-nous, ou mourons ensemble. 

Et ayant dit cela, ils sentirent en eux une force di- 
vine, et j'entendis leurs chaînes craquer, et ils com- 
battirent six jours contre ceux qui les avoient en- 
chaînés, et le sixième jour ils furent vainqueurs, et 
le septième fut un jour de repos. 

Et la terre, qui étoit sèche, reverdit, et tous pu- 
rent manger de ses fruits, et aller et venir sans que 
personne leur dît : Où allez-vous? on ne passe point 
ici. 

Et les petits enfans cueilloient des fleurs, et les 
apportoient à leur mère, qui doucement leur sou- 
rioit. 



PAROLES d'un croyant. 41 

Et il n'y avoit ni pauvres ni riches, mais tous 
avoient en abondance les choses nécessaires à leurs 
besoins, parce que tous s'aimoient et s'aidoient en 
frères. 

Et une voix, comme la voix d'un ange, retentit 
dans les cieux : Gloire à Dieu qui a donné l'intelli- 
gence , l'amour, la force à ses enfans ! gloire au 
Christ qui a rendu à ses frères la liberté î 



XII. 



Lorsqu'un de vous souffre une injustice; lorsque, 
dans sa route à travers le monde, l'oppresseur le ren- 
verse, et met le pied sur lui : s'il se plaint, nul ne 
l'entend. 

Le cri du pauvre monte jusqu'à Dieu , mais il 
n'arrive pas à l'oreille de l'homme. 

Et je me suis demandé : D'où vient ce mal ? est-ce 
que celui qui a créé le pauvre comme le riche , le 
foible comme le puissant , auroit voulu ôter aux uns 
toute crainte dans leurs iniquités, aux autres toute 
espérance dans leur misère? 

Et j'ai vu que c'étoit là une pensée horrible , un 
blasphème contre Dieu. 

Parce que chacun de vous n'aime que soi , parce 
qu'il se sépare de ses frères , parce qu'il est seul et 
veut être seul, sa plainte n'est point entendue. 



44 PAROLES d'un croyant. 

Au printemps , lorsque tout se ranime , il sort 
de riierbe un bruit qui s'élève comme un long mur- 
mure. 

Ce bruit, formé de tant de bruits qu'on ne les 
pourroit compter , est la voix d'un nombre innom- 
brable de pauvres petites créatures imperceptibles. 

Seule , aucune d'elles ne seroit entendue : toutes 
ensemble, elles se font entendre. 

Vous êtes aussi cachés sous l'herbe , pourquoi n'eu 
sort-il aucune voix ? 

Quand on veut passer une rivière rapide , on se 
forme en une longue file sur deux rangs, et, rap- 
prochés de la sorte , ceux qui n'auroient pu, isolés des 
autres, résister à la force des eaux, la surmontent 
sans peine. 

Faites ainsi, et vous romprez le cours de l'ini- 
quité , qui vous emporte lorsque vous êtes seuls, et 
vous jette brisés sur la rive. 

Que vos résolutions soient lentes, mais fermes. Ne 
vous laissez aller ni à un premier, ni à un second 
mouvement. 

Mais si l'on a commis contre vous quelque injus- 
tice, commencez par bannir tout sentiment de haine 
de votre cœur , et puis , levant les mains et les yeux 
en haut, dites à votre Père qui est dans les cieux : 

Père , vous êtes le protecteur de l'innocent et de 
l'opprimé; car c'est votre amour qui a créé le monde, 
et c'est votre justice qui le gouverne. 

Vous voulez qu'elle règne sur la terre, et le mé- 
chant y oppose sa volonté mauvaise. 



PAROLES D UN CROYANT. 45 

C'est pourquoi nous avons résolu de combattre le 
méchant. 

Père ! donnez le conseil à notre esprit, et la force 
à notre bras! 

Quand vous aurez ainsi prié du fond de votre âme, 
combattez et ne craignez rien. 

Si d'abord la victoire paroît s'éloigner de vous, 
ce n'est qu'une épreuve , elle reviendra ; car votre 
sang sera comme le sang d' Abel égorgé par Caïn , et 
votre mort comme celle des martyrs. 



XIII. 



I 



C'étoit dans une nuit sombre; un ciel sans astres 
pesoit sur la terre , comme un couvercle de marbre 
noir sur un tombeau. 

Et rien ne troubloit le silence de cette nuit, si ce 
n'est un bruit étrange, comme d'un léger battement 
d'ailes, que de fois à autre on entendoit au-dessus des 
campagnes et des cités ; 

Et alors les ténèbres s'épaississoient, et chacun sen- 
toit son âme se serrer et le frisson courir dans ses 
veines. 

Et dans une salle tendue de noir et éclairée d'une 
lampe rougeâtre , sept hommes vêtus de pourpre et 
la tête ceinte d'une couronne, étoient assis sur sept 
sièges de fer. 

Et au milieu de la salle s'élevoit un trône composé 
d'ossemens ; et au pied du trône, en guise d'escabeau, 



48 PAROLES d'un choyant. 

étoit un crucifix renversé ; et devant le trône , une 
table d'éLène ; et sur la table , un vase plein de sang 
rouge et écumeux , et un crâne humain. 

Et les sept hommes couronnés paroissoient pen- 
sifs et tristes, et, du fond de son orbite creux, leur 
œil de temps en temps laissoil échapper des étincelles 
d'un feu livide. 

Et l'un deux s'étant levé s'approcha du trône en 
chancelant, et mit le pied sur le crucifix. 

En ce moment ses membres tremblèrent , et il 
sembla près de défaillir. Les autres le regardoient im- 
mobiles ; ils ne firent pas le moindre mouvement, mais 
je ne sais quoi passa sur leur front , et un sourire qui 
n'est pas de l'homme contracta leurs lèvres. 

Et celui qui avoit semblé près de défaillir étendit 
la main, saisit le vase plein de sang , en versa dans le 
crâne, et le but. 

Et cette boisson parut le fortifier. 

Et dressant la tète, ce cri sortit de sa poitrine 
comme un sourd râlement : 

Maudit soit le Christ, qui a ramené sur la terre la 
Liberté! 

Et les six autres hommes couronnés se levèrent tous 
ensemble , et tous ensemble poussèrent le même cri : 

Maudit soit le Christ , qui a ramené sur la terre la 
Liberté î 

Après quoi s'étant rassis sur leurs sièges de fer, le 
premier dit : . 

Mes frères , que ferons-nous pour étouffer la Li- 
berté : car notre règne est fini , si le sien commence ? 



PAROLES d'un croyant. 49 

Notre cause est la même : que chacun propose ce qui 
lui semblera bon. 

Voici pour moi le conseil que je donne. Avant que 
le Christ vînt^ qui se tenoit debout devant nous? C'est 
sa religion qui nous a perdus : abolissons la religion 
du Christ. 

Et tous répondirent : Il est vrai. Abolissons la re- 
ligion du Christ. 

Et un second s'avança vers le trône, prit le crâne 
humain , y versa du sang, le but, et dit ensuite : 

Ce n'est pas la religion seulement qu'il faut abolir, 
mais encore la science et la pensée ; car la science veut 
connoître ce qu'il n'est pas bon pour nous que l'homme 
sache, et la pensée est toujours prête à regimber contre 
la force. 

Et tous répondirent : Il est vrai. - Abolissons la 
science et la pensée. 

Et ayant fait ce qu'avoient fait les deux premiers , 
un troisième dit : 

Lorsque nous aurons replongé les hommes dans 
r abrutissement en leur ôtant et la religion, et la 
science, et la pensée, nous aurons fait beaucoup, 
mais il nous restera quelque chose encore à faire. 

La brute a des instincts et des sympathies dange- 
reuses. Il faut qu'aucun peuple n'entende la voix d'un 
autre peuple, de peur que si celui-là se plaint et remue, 
celui-ci ne soit tenté de Timiter. Qu'aucun bruit du 
dehors ne pénètre chez nous. 

Et tous répondirent : Il est vrai. Qu'aucun bruit du 
dehors ne pénètre chez nous. 

TOME II. 4 



50 PAROLES d'un croyant. 

Et un quatrième dît : Nous avons notre intérêt , 
et les peuples ont aussi leur intérêt opposé au nôtre. 
S'ils s'unisseni pour défendre contre nous cet intérêt, 
comment hut résistefons-ndus? 

Divisons pour régner. Créons à chaque province , 
à chaque ville, à chaque hameau, un intérêt con- 
traire à celui des autres hameaux , des autres villes , 
des autres provinces. 

Dé Cette manière tous se haïront, et ils ne songe- 
ront pas à s'unir contre nous. 

Et tous répondirent : 11 est vrai. Divisons poiir ré- 
gner : la cOilCorde nous tueroit. 

Et uti cinquième ayant deux fois rempli de sang 
et vidé deux fois le cf âné humain , dit : 

J'approuve tous ces moyens, ils sont bons, mais 
insuffisans. Faites des brutes, c'est bien , niais ef- 
frayez ces brutes, frappez-les de terreur par une jus- 
tice inexorable et par des supplices atroces, si vous ne 
voulez pas tôt ou tard en être dévores. Le bourreau 
est lé premier ministre d'un bon prince. 

Et tous répondirent : Il est vrai. Le bourreau est 
le premier ministre d'un bon prince. 

Et un sixième dit : 

Je reconnois l'avantage des supplices prompts, 
terribles, inévitables. Cependant il y a des âmes fortes 
et des âmes désespérées qui bravent les supplices. 

Voulez-vous gouverner aisément les hommes, amol- 
lissez-les parla volupté. La vertu ne nous vaut rien ; 
elle nourrit la force : épuisons-la plutôt par la corrup- 
tion. 



PAROLES d'un croyant. 51 

Et tous répondirent : Il est vrai. Épuisons la force 
et l'énergie et le courage par la corruption. 

Alors le septième ayant comme les autres bu dans 
le crâne humain , parla de la sorte , les pieds sur le 
crucifix : 

Plus de Christ ; il y a guerre à naort , guerre éter- 
nelle entre lui et nous. 

Mais comment détacher de lui les peuples? C'est 
une tentative vaine. Que faire donc? Écoutez-moi : 
il faut gagner les prêtres du Christ avec des biens, des 
honneurs et de la puissance. 

Et ils commanderont au peuple de la part du Christ 
de nous être soumis en tout , quoi que nous fassions , 
quoi que nous ordonnions ; 

Et le peuple les croira, et il obéira par con- 
science , et notre pouvoir sera plus affermi qu'au- 
paravant. 

Et tous répondirent : Il est vrai. Gagnons les prê- 
tres du Christ. 

Et tout-à-coup la lampe qui éclairoit la salle s'étei- 
gnit , et les sept hommes se séparèrent dans les ténè- 
bres. 

Et il fut dit à un juste , qui dans ce moment veil- 
loit et prioit devant la croix : Mon jour approche. 
Adore et ne crains rien. 



4. 



XIV. 



Et à travers un brouillard gris et lourd , je vis, 
comme on voit sur la terre à l'heure du crépuscule , 
une plaine nue , déserte et froide. 

Au milieu s'élevoit un rocher d'où tomboit goutte à 
goutte une eau noirâtre , et le bruit foible et sourd 
des gouttes qui tomboient étoit le seul bruit qu'on en- 
tendît. 

Et sept sentiers, après avoir serpenté dans la plaine, 
venoient aboutir au rocher; et près du rocher, à l'en- 
trée de chacun , étoit une pierre recouverte de je ne 
sais quoi d'humide et de vert, semblable à la bave d'un 
reptile. 

Et voilà, sur l'un des sentiers j'aperçus comme 
une ombre qui lentement se mouvoit; et peu à peu 
l'ombre s'approchant , je distinguai , non pas un 
homme , mais la ressemblance d'un homme. 



54 PAROLES d'un croyant. 

Et à l'endroit du cœur, cette forme humaine avoit 
une tache de sang. 

Et elle s'assit sur la pierre humide et verte , et ses 
membres grelottoient, et, la tête penchée , elle se ser- 
roit avec ses bras, comme pour retenir un reste de 
chaleur. 

Et par les six autres sentiers , six autres ombres 
successivement arrivèrent au pied du rocher. 

Et chacune d'elles , grelottant et se serrant avec ses 
bras, s'assit sur la pierre humide et verte. 

Et elles étoient là silencieuses, et courbées sous le 
poids d'une incompréhensible angoisse. 

Et leur silence dura long-temps , je ne sais com- 
bien de temps , car jamais le soleil ne se lève sur cette 
plaine : on n'y connoît ni soir ni matin. Les gouttes 
d'eau noirâtre y mesurent seules , en tombant , une 
durée monotone, obscure, pesante, éternelle. 

Et cela étoit si horrible à voir, que, si Dieu ne m'a- 
voit fortifié , je n^aurois pu en soutenir la vue. 

Et, après une sorte de frissonnement convulsif, 
une des ombres , soulevant sa tête, fit entendre un son 
comme le son rauque et sec du vent qui bruit dans un 
squelette. 

Et le rocher renvoya cette parole à mon oreille : 

Le Christ a vaincu : maudit soit-il ! 

Et les six autres ombres tressaillirent; et toutes 
ensemble soulevant la tête , le même blasphème sortit 
de leur sein : 

Le Christ a vaincu : maudit soit-il ! 

Et aussitôt elles furent saisies d'un tremblement plus 



PAROLES d'un CIVOYÂNT. 55 

fort, le brouillard s'épaissit , et, pendant un moment, 
Teau noirâtre cessa de couler. 

Et les sept ombres avoient plié de nouveau sous le 
poids de leur angoisse secrète , et il y eut un second si- 
lence plus long que le premier. 

Ensuite une d'elles , sans se lever de sa pierre , im- 
mobile et penchée dit aux autres : 

Il vous est donc advenu ainsi qu'à moi. Que nous 
ont servi tous nos conseils? 

Et une autre reprit : La foi et la pensée ont brisé les 
chaînes des peuples ; la foi et la pensée ont affranchi 
la terre. 

Et une autre dit : Nous voulions diviser les hommes, 
et notre oppression les a unis contre nous. 

Et une autre : Nous avons versé le sang , et ce sang 
est retombé sur nos têtes. 

Et une autre .-Nous avons semé la corruption, et 
elle a germé en nous , et elle a dévoré nos os. 

Et une autre : Nous avons cru étouffer la Liberté , 
et son souffle a desséché notre pouvoir jusqu'en sa 
racine. 

Alors la septième ombre : 

Le Christ a vaincu : maudit soit-il î 

Et tous d'une seule voix répondirent : 

Le Christ a vaincu : maudit soit-il ! 

Et je vis une main qui s'avançoit ; elle trempa le 
doigt dans l'eau noirâtre dont les gouttes mesurent en 
tombant la durée éternelle , en marqua au front les 
sept ombres , et ce fut pour jamais. 



XV 



Vous n'avez qu'un jour à passer sur la terre ; faites 
en sorte de le passer en paix. 

La paix est le fruit de l'amour ; car pour vivre en 
paix il faut savoir supporter bien des choses. 

Nul n'est parfait , tous ont leurs défauts ; chaque 
homme pèse sur les autres, et l'amour seul rend ce 
oids léger. 

Si vous ne pouvez supporter vos frères y comment 
vos frères vous supporteront-ils? 

Il est écrit du fils de Marie : Comme il avoit aimé 
les siens qui étoient dans le monde, il les aima jus- 
qu'à la fin. 

Aimez donc vos frères qui sont dans le monde , et 
aimez-les jusqu'à la fin. 

L'amour est infatigable, il ne se lasse jamais. 



58 PAROLES d'un croyant. 

L'amour est inépuisable, il vit et renaît de lui-même ; 
et plus il s'épanche, plus il surabonde. 

Qui s'aime plus que son frère n'est pas digne du 
Christ, mort pour ses frères. Avez-vous donné vos 
biens, donnez encore votre vie, et l'amour vous ren- 
dra tout. 

Je vous le dis en vérité, celui qui aime, son cœur 
est un paradis sur la terre. Il a Dieu en soi , car Dieu 
est amour. 

L'homme vicieux n'aime point, il convoite : il a 
faim et soif de tout; son œil, tel que l'œil du serpent, 
fascine et attire, mais pour dévorer. 

L'amour repose au fond des âmes pures , comme 
une goutte de rosée dans le calice d'une fleur. 

Oh ! si vous saviez ce que c'est qu'aimer î 

Vous dites que vousr aimez, et beaucoup de vos 
frères manquent de pain pour soutenir leur vie , de 
vêtemens pour couvrir leurs membres nus, d'un toit 
pour s'abriter, d'une poignée de paille pour dormir 
dessus, tandis que vous avez toutes choses en abon- 
dance. 

Vous dites que vous aimez , et il y a , en grand 
nombre, des malades qui languissent, privés de secours, 
sur leur pauvre couche ; des malheureux qui pleurent 
sans que personne pleure avec eux ; des petits enfans 
qui s'en vont , tout transis de froid , de porte en porte 
demander aux riches une miette de leur table , et qui 
ne l'obtiennent pas. 

Vous dites que vous aimez vos frères : et que feriez- 
vous donc si vous les haïssiez ? 



PAROLES d'un croyant. 59 

Et moi je vous le dis, quiconque, le pouvant, ne 
soulage pas son frère qui souffre , est l'ennemi de son 
frère; et quiconque , le pouvant, ne nourrit pas son 
frère qui a faim , est son meurtrier. 



XVI. 



11 se rencontre des hommes qui n'aiment point 
Dieu, et qui ne le craignent point : fuyez-les, car il 
sort d'eux une vapeur de malédiction. 

Fuyez Timpie, car son haleine tue; mais ne le 
haïssez pas , car qui sait si déjà Dieu n'a pas changé 
son cœur? 

L'homme qui, même de bonne foi, dit : Je ne 
crois point , se trompe souvent. Il y a bien avant dans 
l'âme, jusqu'au fond, une racine de foi qui ne sèche 
point. 

La parole qui nie Dieu brûle les lèvres sur lesquelles 
elle passe , et la bouche qui s'ouvre pour blasphémer 
est un soupirail de l'enfer. 

L'impie est seul dans l'univers. Toutes les créatures 
louent Dieu, tout ce qui sent le bénit, tout ce qui 



62 PAROLES d'un croyant. 

pense Tadore; Tastre du jour et ceux de la nuit le 
chantent dans leur langue mystérieuse. 

Il a écrit au firmament son nom trois fois saint. 

Gloire à Dieu dans les hauteurs des cieux ! 

Il l'a écrit aussi dansle cœur de l'homme, et l'homme 
hon l'y conserve avec amour ; mais d'autres tâchent 
de l'effacer. 

Paix sur la terre aux hommes dont la volonté est 
bonne ! 

Leur sommeil est doux ; et leur mort est encore 
plus douce, car ils savent qu'ils retournent vers leur 
père. 

Comme le pauvre laboureur, au déclin du jour, 
quitte les champs , regagne sa chaumière , et , assis 
devant la porte , oublie ses fatigues en regardant le 
ciel; ainsi, quand le soir se fait , l'homme d'espérance 
regagne avec joie la maison paternelle, et , assis sur 
le seuil , oublie les travaux de l'exil dans les visions 
de l'éternité. 



XVII 



Deux hommes étoient voisins, et chacun d'eux 
avoit une femme et plusieurs petits enfans, et son 
seul travail pour les faire vivre. 

Et l'un de ces deux hommes s'inquiétoit en lui- 
même, disant : Si je meurs, ou que je tomhe malade, 
que deviendront ma femme et mes enfans? 

Et cette pensée ne le quittoit point , et elle rongeoit 
son cœur comme un ver ronge le fruit où il est 
caché. 

Or bien que la même pensée fût venue également 
à l'autre père , il ne s'y étoit point arrêté ; car , disoit- 
il, Dieu, qui connoît toutes ses créattires et qui veille 
sur elles , veillera aussi sur moi , et sur ma femme, et 
sur mes enfans. 

Et celui-ci vivoit tranquille , tandis que le premier 



04 PAROLES d'u\ croyant. 

ne goûtoit pas un instant de repos ni de joie intérieu- 
rement. 

Un jour qu'il travailloit aux champs, triste et 
abattu à cause de sa crainte , il vit quelques oiseaux 
entrer dans un buisson, en sortir, et puis bientôt y 
revenir encore. 

Et, s'étant approché, il vit deux nids posés côte à 
côte, et dans chacun plusieurs petits nouvellement 
éclos et encore sans plumes. 

Et quand il fut retourné à son travail , de temps en 
temps il levoit les yeux , et regardoit ces oiseaux , 
qui alloient et venoient portant la nourriture à leurs 
petits. 

Or voilà qu'au moment où l'une des mères renlroit 
avec sa becquée , un vautour la saisit, l'enlève, et la 
pauvre mère se débattant vainement sous sa serre 
jetoit des cris perçans. 

A cette vue, l'homme qui travailloit sentit son âme 
plus troublée qu'auparavant : car, pensoit-il, la mort de 
la mère , c'est la mort des enfans. Les miens n'ont 
que moi non plus. Que deviendront-ils si je leur 
manque? 

Et tout le jour il fut sombre et triste , et la nuit il 
ne dormit point. 

Le lendemain , de retour aux champs , il se dit : 
Je veux voir les petits de cette pauvre mère : plu- 
sieurs sans doute ont déjà péri. Et il s'achemina vers 
le buisson. 

Et regardant, il vit les petits bien portans ; pas un 
ne sembloit avoir pâti. 



PAROÎ.ES D UN CROYANT. 65 

Et ceci rayant étonné , il se cacha pour observer ce 
qui se passer oit. 

Et après un peu de temps , il entendit un léger cri , 
et il aperçut la seconde mère rapportant en hâte la 
nourriture qu'elle avoifc recueillie , et elle la distribua 
à tous les petits indistinctement , et il j en eut pour 
tous, et les orphelins ne furent point délaissés dans leur 
misère. 

Et le père qui s'étoit défié de la Providence , ra- 
conta le soir à l'autre père ce qu'il avoit vu. 

Et celui-ci dit : Pourquoi s'inquiéter? Jamais Dieu 
n'abandonne les siens. Son amour a des secrets que 
nous ne connoissons point. Croyons, espérons, ai- 
mons, et poursuivons notre route en paix. 

Si je meurs avant vous , vous serez le père de mes 
enfans ; si vous mourez avant moi , je serai le père des 
vôtres. 

Et si, l'un et l'autre, nous mourons avant qu'ils 
soient en âge de pourvoir eux-mêmes à leurs néces- 
sités , ils auront pour père le Père qui est dans les 
cieux. 



TOME 1 1 . 



XVIIL 



Quand vous avez prié , ne sentez-vous pas votre 
coeur plus léger, et votre âme plus contente ? 

La prière rend l'affliction moins douloureuse , et la 
joie plus pure : elle mêle à l'une je ne sais quoi de 
fortifiant et de doux, et à l'autre un parfum cé'- 
leste. 

Que faites-vous sur la terre , et n'avez-vous rien à 
demander à celui qui vous y a mis? 

Vous êtes un voyageur qui cherche la patrie. Ne 
marchez point la tête baissée : il faut lever les yeux 
pour reconnoître sa route. 

Votre patrie , c'est le ciel; et quand vous regardez 
le ciel, est-ce qu'en vous il ne se remue rien? est- 
ce que nul désir ne vous presse? ou ce désir est-il 
muet? 



68 PAROLES d'un croyant. 

Il en est qui disent : A quoi bon prier ? Dieu 
est trop au-dessus de nous pour écouter de si chétives 
créatures. 

Et qui donc a fait ces créatures chétives ; qui leur 
a donné le sentiment, et la pensée, et la parole , si 
ce n'est Dieu ? 

Et s'il a été si bon envers elles , étoit-ce pour les 
délaisser ensuite et les repousser loin de lui? 

En vérité , je vous le dis , quiconque dit dans 
son cœur que Dieu méprise ses œuvres, blasphème 
Dieu. 

Il en est d'autres qui disent : A quoi bon prier ? 
Dieu ne sait-il pas mieux que nous ce dont nous avons 
besoin? 

Dieu sait mieux que vous ce dont vous avez besoin, 
et c'est pour cela qu'il veut que vous le lui demandiez : 
car Dieu est lui-même votre premier besoin ; et prier 
Dieu , c'est commencer à posséder Dieu. 

Le père connoît les besoins de son fds ; faut-il à 
cause de cela que le fils n'ait jamais une parole de de- 
mande et d'action de grâces pour son père ? 

Quand les animaux souffrent , quand ils craignent, 
ou quand ils ont faim, ils poussent des cris plaintifs. 
Ces cris sont la p-ière qu'ils adressent à Dieu , et Dieu 
l'écoute. L'homme seroit-il donc dans la création le 
seul être dont la voix ne dût jamais monter à l'oreille 
du Créateur? 

Il passe quelquefois sur les campagnes un vent qui 
dessèche les plantes, et alors on voit leurs tiges flé- 
tries pencher vers la terre ; mais, humectées par la ro- 



PAROLES d'un croyant. 69 

sée , elles reprennent leur fraîcheur , et relèvent leur 
tête languissante. 

Il y a toujours des vents Lrùlans qui passent sur 
l'âme de l'homme, et la dessèchent. La prière est la 
rosée qui la rafraîchit. 



XIX. 



Vous n'avez qu'un père , qui est Dieu , et qu'un 
maître, qui est le Christ. 

Quand donc on vous dira de ceux qui possèdent 
sur la terre une grande puissance : Voilà vos maîtres , 
ne le croyez point. S'ils sont justes, ce sont vos ser- 
viteurs ; s'ils ne le sont pas , ce sont vos tyrans. 

Tous naissent égaux : nul , en venant au monde , 
n'apporte avec lui le droit de commander. 

J'ai vu dans un berceau un enfant criant et bavant, 
et autour de lui étoient des vieillards qui lui disoient , 
Seigneur^ et qui, s' agenouillant , l'adoroient. Et j'ai 
compris toute la misère de l'homme. 

C'est le péché qui a fait les princes ; parce qu'au 
lieu de s'aimer et de s'aider comme des frères, 
les hommes ont commencé à se nuire les uns aux 
autres. 



72 PAROLES d'un croyant. 

Alors parmi eux ils en choisirent un ou plusieurs, 
qu'ils crojoient les plus justes , afin de protéger les 
bons contre les médians , et que le foible pût vivre en 
paix. 

Et le pouvoir qu'ils exerçoient étoit un pouvoir lé- 
gitime ., car c'étoit le pouvoir de Dieu qui veut que la 
justice règne , et le pouvoir du peuple qui les avoit 
élus. 

Et c'est pourquoi chacun étoit tenu en conscience 
de leur obéir. 

Mais il s'en trouva aussi bientôt qui voulurent ré- 
gner par eux-mêmes , comme s'ils eussent été d'une 
nature plus élevée que celle de leurs frères. 

Et le pouvoir de ceux-ci n'est pas légitime , car 
c'est le pouvoir de Satan , et leur domination est celle 
de l'orgueil et de la convoitise. 

Et c'est pourquoi, lorsqu'on n'a pas à craindre 
qu^il en résulte plus de mal , chacun peut et quelque- 
fois doit en conscience leur résister. 

Dans la balance du droit éternel, votre volonté 
pèse plus que la volonté des rois : car ce sont les 
peuples qui font les rois , et les rois sont faits pour 
les peuples , et les peuples ne sont pas faits pour les 
rois. 

Le père céleste n'a point formé les membres de ses 
enfans pour qu'ils fussent brisés par des fers^ ni 
leur âme pour qu'elle fût meurtrie par la servi- 
tude. ' 

11 les a unis en familles , et toutes les familles sont 
sœurs; il les a unis en nations, et toutes les nations 



PAROLES d'un croyant. 73 

sont sœurs : et quiconque sépare les familles des fa- 
milles, les nations des nations, divise ce que Dieu a 
uni ; il fait l'œuvre de Satan. 

Et ce qui unit les familles aux familles , les nations 
aux nations , c'est premièrement la loi de Dieu , la loi 
de justice et de charité, et ensuite la loi de liberté , 
qui est aussi la loi de Dieu. 

Car sans la liberté quelle union existeroît-il entre 
les hommes ? Ils seroient unis comme le cheval est uni 
à celui qui le monte , comme le fouet du maître à la 
peau de l'esclave. 

Si donc quelqu'un vient et dit : Vous êtes à moi ; 
répondez : Non ; nous sommes à Dieu , qui est notre 
père , et au Christ, qui est notre seul maître. 



XX. 



Ne vous laissez pas tromper par de vaines paroles. 
Plusieurs chercherout à vous persuader que vous êtes 
vraiment libres, parce qu'ils auront écrit sur une 
feuille de papier le mot de liberté _, et l'auront affiché à 
tous les carrefours. 

La liberté n'est pas un placard qu'on lit au coin de 
la rue. Elle est une puissance vivante qu'on sent en 
soi, et autour de soi; le génie protecteur du foyer do- 
mestique, la garantie des droits sociaux, et le pre- 
mier de ces droits. 

L'oppresseur qui se couvre de son nom est le pire 
des oppresseurs. Il joint le mensonge à la tyrannie,, 
et à l'injustice la profanation ; car le nom de la Li- 
berté est saint. 

Gardez - vous donc de ceux qui disent : Li- 



76 PAROLES d'un croyant. 

berté, liberté, et qui la détruisent par leurs œuvres. 

Est-ce vous qui choisissez ceux qui vous gouvernent, 
qui vous commandent de faire ceci et de ne pas faire 
cela, qui imposent vos biens, votre industrie, votre 
travail? Et si ce n'est pas vous, comment êtes-vous 
libres? 

Pouvez-vous disposer de vos enfans comme vous 
l'entendez , confier à qui vous plaît le soin de les in- 
struire et de former leurs mœurs? Et si vous ne le 
pouvez pas, comment êtes-vous libres? 

Les oiseaux du ciel et les insectes mêmes s'assem- 
blent pour ^aire en commun ce qu'aucun d'eux ne 
pourroit faire seul. Pouvez-vous vous assembler pour 
traiter ensemble de vos intérêts, pour défendre vos 
droits, pour obtenir quelque soulagement à vos maux? 
Et si vous ne le pouvez pas, comment êtes-vous 
libres? 

Pouvez-vous aller d'un lieu à un autre si on ne 
vous le permet , user des fruits de la terre et des pro- 
ductions de votre travail , tremper votre doigt dans 
l'eau de la mer et en laisser tomber une goutte dans le 
pauvre vase de terre où cuisent vos alimens, sans 
vous exposer à payer l'amende et à être traînés en 
prison ? Et si vous ne le pouvez pas , comment êtes- 
vous libres? 

Pouvez-vous, en vous couchant le soir, vous ré- 
pondre qu'on ne viendra point, durant votre sommeil, 
fouiller les lieux les plus secrets de votre maison , 
vous arracher du sein de votre famille et vous jeter au 
fond d'un cachot , parce que le pouvoir, dans sa peur, 



PAROLES D UN CROYANT. 77 

se sera défié de vous? Et si vous ne le pouvez pas, 
comment êtes-vous libres? 

La liberté luira sur vous, quand, à force de cou- 
rage et de persévérance , vous vous serez affrancbis 
de toutes ces servitudes. 

La liberté luira sur vous, quand vous aurez dit au 
fond de votre âme : Nous voulons être libres; quand, 
pour le devenir , vous serez prêts à sacrifier tout et à 
tout souffrir. 

La liberté luira sur vous lorsqu'au pied de la 
croix sur laquelle le Christ mourut pour vous , vous 
aurez juré de mourir les uns pour les autres. 



XXI. 



Le peuple est incapable d'entendre ses intérêts ; on 
doit, pour son bien , le tenir toujours en tutelle. N'est- 
ce pas à ceux qui ont des lunaières de conduire ceux 
qui manquent de lumières? 

Ainsi parlent une foule d'hypocrites qui veulent 
faire les affaires du peuple , afin de s'engraisser de la 
substance du peuple. 

Vous êtes incapables, disent-ils, d'entendre vos in- 
térêts : et sur cela, ils ne vous permettront pas 
même de disposer de ce qui est à vous pour un objet 
que vous jugerez utile ; et ils en disposeront , contre 
votre gré , pour un autre objet qui vous déplaît et 
vous répugne. 

Vous êtes incapables d'administrer une petite pro- 
priété commune , incapables de savoir ce qui vous est 



80 PAROLES d'un croyant. 

bon ou mauvais , de connoître vos besoins , et d y 
pourvoir : et sur cela, on vous enverra des hommes 
bien payés , à vos dépens , qui géreront vos biens à 
leur fantaisie , vous empêcheront de faire ce que vous 
voudrez , et vous forceront de faire ce que vous ne 
voudrez pas. 

Vous êtes incapables de discerner quelle éducation 
il est convenable de donner à vos enfans : et par ten- 
dresse pour vos enfans, on les jettera dans des cloaques 
d'impiété et de mauvaises mœurs ; à moins que vous 
n'aimiez mieux qu'ils demeurent privés de toute es- 
pèce d'instruction. 

Vous êtes incapables de juger si vous pouvez, vous 
et votre famille, subsister avec le salaire qu'on vous 
accorde pour votre travail : et l'on vous défendra, 
sous des peines sévères , de vous concerter ensemble 
pour obtenir une augmentation de ce salaire, afin 
que vous puissiez vivre , vous , vos femmes et vos en- 
fans. 

Si ce que dit cette race hypocrite et avide étoit vrai, 
vous seriez bien au-dessous de la brute ; car la brute 
sait tout ce qu'on affirme que vous ne savez pas , et elle 
n'a besoin que de l'instinct pour le savoir. 

Dieu ne vous a pas faits pour être le troupeau de 
quelques autres hommes. Il vous a faits pour vivre li- 
brement en société comme des frères. Or un frère n'a 
rien à commander à son frère. Les frères se lient entre 
eux par des conventions mutuelles, et ces conventions 
c'est la loi, et la loi doit être respectée , et tous doivent 
s'unir pour empêcher qu'on ne la viole , parce qu'elle 



PAROLES d'un CROTANT. 81 

est la sauvegarde de tous, la volonté et l'intérêt de 
tous. 

Soyez hommes : nul n'est assez puissant pour vous 
atteler au joug malgré vous ; mais vous pouvez passer 
la tête dans le collier, si vous le voulez. 

Il y a des animaux stupides qu'on enferme dans des 
étables, qu'on nourrit pour le travail, et puis, lors- 
qu'ils vieillissent , qu'on engraisse pour manger leur 
chair. 

Il y en a d'autres qui vivent dans les champs en li- 
berté, qu'on ne peut plier à la servitude, qui ne se 
laissent point séduire par des caresses trompeuses, ni 
vaincre par des menaces et de mauvais traitemens. 

Les hommes courageux ressemblent à ceux-ci : les 
lâches sont comme les premiers. 



TOME 11. 



XXII. 



Comprenez bien comment on se rend libre. 

Pour être libre, il fiiut avant tout aimer Dieu : car 
si vous aimez Dieu , vous ferez sa volonté ; et la vo- 
lonté de Dieu est la justice et la charité, sans les- 
quelles point de liberté. 

Lorsque, par violence ou par ruse, on prend ce 
qui est à autrui; lorsqu'on l'attaque dans sa personne ; 
lorsqu'en chose licite on rempêche d'agir comme il 
veut, oii qu'on le force d'agir comme il ne veut pas; 
lorsqu'on viole son droit d'une manière quelconque , 
qu'est-ce que cela? Une injustice. C'est donc l'injus- 
tice qui détruit la liberté. 

Si chacun n'aimoit que soi et ne songeôit qu'à soi, 
sans venir au secours des autres, le pauvre seroit 
obligé souvent de dérober ce qui est à autrui, pour 
vivre et faire vivre les siens ; le foible seroit opprimé 

6. 



84 PAROLES d'un croyant. 

par un plus fort , et celui-ci par un autre encore plus 
fort ; l'injustice régneroit partout. C'est donc la cha- 
rité qui conserve la liberté. 

Aimez Dieu plus que toutes choses, et le prochain 
comme vous-même , et la servitude disparoîtra de la 
terre. 

Cependant ceux qui profitent de la servitude de 
leurs frères mettront tout en œuvre pour la pro- 
longer. Ils emploieront pour cela le mensonge et la 
force. 

Ils diront que la domination arbitraire de quelques 
uns et l'esclavage de tous les autres est l'ordre établi 
de Dieu; et pour conserver leur tyrannie, ils ne crain- 
dront point de blasphémer la Providence. 

Répondez-leur que leur Dieu à eux est Satan , 
l'ennemi de la race humaine , et que le vôtre est celui 
qui a vaincu Satan. 

Après cela, ils déchaîneront contre vous leurs sa- 
tellites ; ils feront bâtir des prisons sans nombre pour 
vous y enfermer , ils vous poursuivront avec le fer et 
le feu , ils vous tourmenteront et répandront votre 
sang comme l'eau des fontaines. 

Si donc vous n'êtes pas résolus à combattre sans 
relâche, atout supporter sans fléchir, à ne jamais 
vous lasser, à ne céder jamais, gardez vos fers et re- 
noncez à une liberté dont vous n'êtes pas dignes. 

La liberté est comme le royaume de Dieu; elle 
souffre violence, et les violens la ravissent. 

Et la violence qui vous mettra en possession de la 
liberté , n'est pas la violence féroce des voleurs et des 



PAROLES d'UxN croyant. 85 

brigands, l'injustice, la vengeance, la cruauté; mais 
une volonté forte , inflexible , un courage calme et 
généreux. 

La cause la plus sainte se change en une cause 
impie, exécrable, quand on emploie le crime pour la 
soutenir. D'esclave l'homme de crime peut devenir 
tyran, mais jamais il ne devient libre. 



XXIII. 



Seigneur , nous crions vers vaus du fond de notre 
misère. 

Comme les animaux qui manquent de pâture pour 
donner à leurs petits , 

Nous crions vers vous , Seigneur. 

Comme la brebis à qui on enlève son agneau, 

Nous crions vers vous, Seigneur. 

Comme la colombe que saisit le vautour , 

Nous crions vers vous, Seigneur. 

Comme la gazelle sous la griffe du tigre , 

Nous crions vers vous , Seigneur. 

Comme le taureau épuisé de fatigue et ensanglanté 
par l'aiguillon , 

Nous crions vers vous , Seigneur. 

Comme l'oiseau blessé que le chien poursuit , 

Nous crions vers vous, Seigneur. 



88 PAROLES d'un croyant. 

Comme l'hirondelle tombée de lassitude en tra- 
versant les mers , et se débattant sur la vague , 

Nous crions vers vous, Seigneur. 

Comme des voyageurs égarés dans un désert brû- 
lant et sans eau , 

Nous crions vers vous, Seigneur. 

Comme des naufragés sur une côte stérile , 

Nous crions vers vous, Seigneur. 

Comme celui qui , à l'heure où la nuit se fait, ren- 
contre près d'un cimetière un spectre hideux , 

Nous crions vers vous, Seigneur. 

Comme le père à qui on ravit le morceau de pain 
qu'il portoit à sesenfans affamés^ 

Nous crions vers vou^, Seigneur. 

Comme le prisonnier que le puissant injuste a jeté 
dans un cachot humide et ténébreux, 

Nous crions vers vous, Seigneur. 

Comme l'esclave déchiré par le fouet du maître , 

Nous crions vers vous, Seigneur. 

Comme l'innocent qu'on mène au supplice , 

Nous crions vers vous. Seigneur. 

Comme le peuple d'Israël dans la terre de servi- 
tude , 

Nous crions vers vous, Seigneur. 

Comme les descendans de Jacob dont le roi d'Egypte 
faisoit noyer dans le Nil les fils premiers-nés. 

Nous crions vers vous, Seigneur. 

Comme les douze tribus dont les oppresseurs aug- 
mentoient tous les jours les travaux, en retranchant 
chaque jour quelque chose de leur nourriture , 



PAROLES d'un croyant. 89 

Nous crions vers vous, Seigneur. 

Comme toutes les nations de la terre avant qu'eût 
lui l'aurore de la délivrance , 

Nous crions vers vous , Seigneur. 

Comme le Christ sur la croix, lorsqu'il dit : Mon 
Père, mon Père, pourquoi m'avez-vous délaissé? 

Nous crions vers vous. Seigneur. 

Père ! vous n'avez point délaissé votre Fils, votre 
Christ, si ce n'est en apparence et pour un moment: 
vous ne délaisserez point non plus à jamais les frères 
du Christ. Son divin sang, qui les a rachetés de l'escla- 
vage du prince de ce monde, les rachètera aussi de 
l'esclavage des ministres du prince de ce monde. 
\oyez leurs pieds et leurs mains percés, leur côté 
ouvert , leur tète couverte de plaies sanglantes. Sous 
la terre que vous leur aviez donnée pour héritage, on 
leur a creusé un vaste sépulcre, et on les y a jetés pêle- 
mêle , et on en a scellé la pierre d'un sceau sur le- 
quel on a, par moquerie , gravé votre saint nom. Et 
ainsi. Seigneur, ils sont là gisans; mais ils n'y se- 
ront pas éternellement. Encore trois jours, et le sceau 
sacrilège sera brisé, et la pierre sera brisée, et ceux 
qui dorment se réveilleront; et le règne du Christ, 
qui est justice et charité, et paix et joie dans l'Esprit 
saint, commencera. Ainsi soit-il ! 



XXIV. 



Tout ce qui avrne dans le monde a son signe qui 
le précède. 

Lorsque Je soleil est près de se lever , T horizon se 
colore de mille nuances , et l'orient paroît tout en feu. 

]jorsque la tempête vient, on entend sur le rivage 
un sourd bruissement, et les flots s'agitent comme 
d'eux-mêmes. 

Les innombxables pensées diverses qui se croisent 
et se mêlent à TLorizon du monde spirituel , sont le 
signe qui annonce le lever du soleil des intelligences. 

Le murmure confus et le mouvement intérieur des* 
peuples en émoi sont le signe précurseur de la tem- 
pête qui passera bientôt sur les nations tremblantes. 

Tenez-vous prêts, car les temps approchent. 

En ce jour-là il j aura *le grandes terreurs, et des 



92 PAROLES d'un croyant. 

cris tels qu'on n'en a point entendu depuis les jours 
du déluge. 

Les rois hurleront sur leurs trônes; ils chercheront 
à retenir avec les deux mains leurs couronnes em- 
portées par les vents, et ils seront halayésavec elles. 

Les riches et les puissans sortiront nus de leurs 
palais, de peur d'être ensevelis sous les ruines. 

On les verra , errans sur les chemins , demander 
aux passans quelques haillons pour couvrir leur nu- 
dité , un peu de pain noir pour apaiser leur faim , et 
je ne sais s'ils l'obtiendront. 

Et il y aura des hommes qui seront saisis de la soif 
du sang, et qui adoreront la mort, et qui voudront 
la faire adorer. 

Et la mort étendra sa main de squelette comme 
pour les hénir, et cette bénédiction descendra sur 
leur cœur, et il cessera de battre. 

Et les savans se troubleront dans leur science , et 
elle leur apparoîlra comme un petit point noir, quand 
se lèvera le soleil des inteUigences. 

Et à mesure qu'il montera, sa chaleur fondra les 
nuages amoncelés par la tempête; et ils ne seront plus 
qu'une légère vapeur, qu'un vent doux chassera vers 
le couchant. 

Jamais le ciel n'aura été aussi serein, ni la terre 
aussi verte et aussi féconde. 

Et au lieu du foible crépuscule que nous appelons 
jour, une lumière vive et pure rayonnera d'en-haut 
comme un reflet de la face de Dieu. 

Et les hommes se regarderont à cette lumière, et 



PAROLES d'un croyant. 93 

ils diront : Nous ne connoissions ni nous ni les autres ; 
nous ne savions pas ce que c'est que l'homme. A pré- 
sent, nous le savons. 

Et chacun s'aimera dans son frère , et se tiendra 
heureux de le servir; et il n'y aura ni petits ni grands, 
à cause de l'amour qui égale tout, et toutes les fa- 
milles ne seront qu'une famille , et toutes les nations 
qu'une nation. 

Ceci est le sens des lettres mystérieuses que les Juifs 
aveugles attachèrent à la croix du Christ. 



XXV 



C'étoil une nuit d'hiver. Le vent souffloit au de- 
hors, et la neige Lîanchissoil les toits. 

Sous un de ces toits, dans une chambre étroite, 
étoient assises, travaillant de leurs mains , une femme 
à cheveux blancs et une jeune fille. 

Et de temps en temps la vieille femme réchauffoit 
à un petit brasier ses mains pâles. Une lampe d'argile 
éclairoit cette pauvre demeure ; et un rayon de la 
lampe venoit expirer sur une imagé de la Vierge, sus- 
pendue au mur. 

Et la jeune fille levant les yeux regarda eh silence, 
pendant quelques momens , la femme à cheveux 
blancs; puis elle lui dit : Ma mère, vous n'avez pas 
été toujours dans ce dénuement... 

Et il y avoil dans sa ^ oix une douceur et une (en- 
dresse inexprimables. 



96 PAROLES d'un croyant. 

Et la femme à cheveux blancs répondit : Ma fille , 
Dieu est le maître : ce qu'il fait est bien fait. 

Ayant dit ces mots , elle se tut un peu de temps ; 
ensuite elle reprit : 

Quand je perdis votre père , ce fut une douleur que 
je crus sans consolation : cependant, vous me restiez; 
mais je ne sentois qu'une chose alors. 

Depuis, j'ai pensé que s'il vivoit, et qu'il nous vît en 
cette détresse , son âme se briseroit ; et j'ai reconnu 
que Dieu avoit été bon envers lui. 

La jeune fille ne répondit rien , mais elle baissa la 
tète ; et quelques larmes, qu'elle s'efforçoit de ca- 
cher, tombèrent sur la toile qu'elle tenoit entre ses 
mains. 

La mère ajouta : Dieu, qui a été bon envers lui, 
a été bon aussi envers nous. De quoi avons-nous 
manqué , tandis que tant d'autres manquent de tout? 

Il est vrai qu'il a fallu nous habituer à peu, et, ce 
peu , le gagner par notre travail ; mais ce peu ne 
suffit-il pas? et tous n'ont-ils pas été dès le commen- 
cement condamnés à vivre de leur travail? 

Dieu, dans sa bonté, nous a donné le pain de chaque 
jour ; et combien ne l'ont pas ! un abri , et combien 
ne savent où se retirer ! 

Il vous a, ma fille, donnée à moi : de quoi me 
plaindrois-je? 

A ces dernières paroles -, la jeune fille tout émue 
tomba aux genoux de sa mère, prit ses mains, les 
baisa et se pencha sur son sein en pleurant. 

Et la mère , faisant un effort pour élever la voix : 



PAROLES d'un croyant. 97 

Ma fille, (lit-elle, le bonheur n'est pas de posséder 
beaucoup, mais d'espérer et d'aimer beaucoup. 

Notre espérance n'est pas ici-bas , ni notre amour 
non plus; ou s'il y est, ce n'est qu'en passant. 

Après Dieu , vous m'êtes tout en ce monde ; mais 
ce monde s'évanouit comme un songe, et c'est pour- 
quoi mon amour s^ élève avec vous vers un autre 
monde. 

Lorsque je vous portois dans mon sein, un jour je 
priai avec plus d'ardeur la Vierge-Marie ; et elle 
m'apparut pendant mon sommeil, et il me sembloit 
qu'avec un sourire céleste elle me présentoit un petit 
enfant. 

Et je pris l'enfant qu'elle me présentoit ; et lorsque 
je le tins dans mes bras , la vierge-mère posa sur sa 
tête une couronne de roses blanches : 

Peu de mois après vous naquîtes, et la douce vision 
étoit toujours devant mes yeux. 

Ce disant , la femme aux cheveux blancs tressaillit 
et serra sur son cœur la jeune fille. 

A quelque temps de là une âme sainte vit deux 
formes lumineuses monter vers le ciel, et une troupe 
d'anges les accompagnoit, et l'air retentissoit de leurs 
chants d'allégresse. 



TOME 11, 



XXVI 



Ce que vos yeux voient , ce que touchent vos 
mains, ce ne sont que des ombres, et le son qui frappe 
votre oreille n'est qu'un grossier écho de la voix in- 
time et mystérieuse qui adore, et prie, et gémit au 
sein de la création. 

Car toute créature gémit, toute créature est dans 
le travail de l'enfantement, et s'efforce de naître à la 
vie véritable , de passer des ténèbres à la lumière , de 
la région des apparences à celle des réalités. 

Ce soleil si brillant , si beau , n'est que le vêtement, 
l'emblème obscur du vrai soleil qui éclaire et échauffe 
les âmes. 

Cette terre si riche, si verdoyante, n'est que le 
pâle suaire de la nature : car la nature , déchue aussi, 
est descendue comme l'homme dans le tombeau ; mais 
comme lui elle en sortira. 

_ 1. ■ 



100 PAROLES d'un croyant. 

Sous cette enveloppe épaisse du corps, vous res- 
semblez à un voyageur qui , la nuit dans sa tente , 
voit ou croit voir des fantômes passer. 

Le monde réel est voilé pour vous. Celui qui se 
retire au fond de lui-même, l'y entrevoit comme 
dans le lointain. De secrètes puissances qui som- 
meillent en lui, se réveillent un moment, soulèvent un 
coin du voile que le temps retient de sa main ridée , 
et l'œil intérieur est ravi des merveilles qu'il con- 
temple. 

Vous êtes assis au bord de l'océan des êtres , mais 
vous ne pénétrez point dans ses profondeurs. Vous 
marchez le soir le long de la mer, et vous ne voyez 
qu'un peu d'écume que le flot jette sur le rivage. 

A quoi vous comparerai-je encore? 

Vous êtes comme l'enfant dans le sein de sa mère , 
attendant l'heure de sa naissance ; comme l'insecte 
ailé dans le ver qui rampe , aspirant à sortir de cette 
prison terrestre pour prendre votre essor vers les 
cieux. 



xxvir 



Qui est-ce qui se pressoit autour du Christ pour 
entendre sa parole? Le peuple. 

Qui est-ce qui le suivoit dens la montagne et les 
lieux déserts pour écouter ses enseignemens ? Le 
peuple. 

Qui vouloit le choisir pour roi? Le peuple. 

Qui étendoit ses vêtemens et jetoit devant lui des 
palmes en criant Hosannah , lors de son entrée à 
Jérusalem ? Le peuple. 

Qui est-ce qui se scandalisoit à cause des malades 
qu'il guérissoit le jour du sahbat? Les scribes et les 
pharisiens. 

Qui l'interrgeoit insidieusement et lui tendoit des 
pièges pour le perdre? Les scribes et les pharisiens. 

Qui disoit de lui : Il est possédé? qui Tappeloit 



102 PAROLES d'un croyant. 

un homme de bonne chère et aimant le plaisir? Les 
scribes et les pharisiens. 

Qui le traitoit de séditieux et de blasphémateur? 
qui se ligua pour le faire mourir ? qui le crucifia sur le 
Calvaire entre deux voleurs? 

Les scribes et les pharisiens, les docteurs de la loi, le 
roi Hérode et ses courtisans , le gouverneur romain 
et les princes des prêtres. 

Leur astuce hypocrite trompa le peuple même. Ils 
le poussèrent à demander la mort de celui qui Tavoit 
nourri dans le désert avec septs pains, qui rendoit aux 
infirmes la santé, la vue aux aveugles, l'ouïe aux 
sourds , et aux perclus l'usage de leurs membres. 

Mais Jésus , voyant qu'on avoit séduit ce peuple 
comme le serpent séduisit la femme , pria son Père , 
disant : Mon Père, pardonnez-leur ; car ils ne savent 
pas ce qu'ils font. 

Et cependant , depuis dix-huit siècles , le Père ne 
leur a pas encore pardonné , et ils traînent leur sup- 
plice par toute la terre , et par toute la terre l'esclave 
est contraint de se baisser pour les voir. 

La miséricorde du Christ est sans exclusion. Il est 
venu dans ce monde pour sauver, non pas quelques 
hommes , mais tous les hommes ; il a eu pour chacun 
d'eux une goutte de sang. 

Mais les petits, es foibles, les humbles, les pauvres, 
tous ceux qui souffroient, il les aimoit d'un amour de 
prédilection. 

Son cœur battoit sur le cœur du peuple, et le cœur 
du peuple battoit sur son. cœur. 



PAROLES d'un croyant. 103 

Et c'est là, sur le cœur du Christ, que les peuples 
malades se raniment , et que les peuples opprimés re- 
çoivent la force de s'affranchir. 

Malheur à ceux qui s'éloignent de lui, qui le 
renient! leur misère est irrémédiable, et leur servi- 
tude éternelle. 



XXVIII. 



On a vu des temps où l'homme , en égorgeant 
l'homme dont les croyances différoient des siennes^ 
se persuadoit offrir un sacrifice agréable à Dieu. 

Ayez en abomination ces meurtres exécrables. 

Comment le meurtre de l'homme pourroit-il plaire 
à Dieu, qui a dit à l'homme : Tu ne tueras point? 

Lorsque le sang de l'homme coule sur la terre 
comme une offrande à Dieu , les démons accourent 
pour le boire, et entrent dans celui qui Ta versé. 

On ne commence à persécuter que quand on dés- 
espère de convaincre ; et qui désespère de convaincre, 
ou blasphème en lui-même la puissance de la vérité, 
ou manque de confiance dans la vérité des doctrines^ 
qu'il annonce. 

Quoi de plus insensé que de dire aux hommes : 
Croyez ou mourez ! 



106 PAROLES d'un croyant. 

La foi est fille du Verbe : elle pénètre dans les 
cœurs avec la parole , et non avec le poignard. 

Jésus passa en faisant le bien, attirant à lui par sa 
bonté, et touchant par sa douceur les âmes les plus 
dures. 

Ses lèvres divines bénissoient et ne maudissoient 
point , si ce n'est les hypocrites. Il ne choisit pas des 
bourreaux pour apôtres. 

11 disoit aux siens : Laissez croître ensemble , jus- 
qu'à la moisson , le ion et le mauvais grain ; le père 
de famille en fera la séparation sur l'aire. 

Et à ceux qui le pressoient de faire descendre le feu 
du ciel sur une ville incrédule : Vous ne savez pas de 
quel esprit vous êtes. 

L'esprit de Jésus est un esprit de paix , de miséri- 
corde et d'amour. 

Ceux qui persécutent en son nom , qui scrutent les 
consciences avec l'épée, qui torturent le corps pour 
convertir l'âme, qui font couler les pleurs au lieu de 
les essuyer; ceux-là n'ont pas l'esprit de Jésus. 

Malheur à qui profane l'Évangile , en le rendant 
pour les hommes un objet de terreur! malheur à 
qui écrit la bonne nouvelle sur une feuille san- 
glante! 

Ressouvenez-vous des catacombes. 

En ce temps-là, on vous traînoit à l'échafaud, on 
vous livroit aux bêtes féroces dans l'amphithéâtre pour 
amuser la populace, on vous jetoit à milliers au fond 
des mines et dans les prisons, on confisquoit vos biens, 
on vous fouloit aux pieds comme la boue des places 



PAROLES d'un croyant. 107 

publiques; vous n'aviez, pour célébrer vos mystères 
proscrits, d'autre asile que les entrailles de la terre. 

Que disoient vos persécuteurs .^ Ils disoient que vous 
propagiez des doctrines dangereuses ; que votre 
secte, ainsi qu'ils l'appeloient, troubloit l'ordre et la 
paix publique ; que , violateurs des lois et ennemis du 
genre humain, vous ébranliez l'empire en ébranlant 
la religion de l'empire. 

Et dans cette détresse , sous cette oppression , que 
demandiez-vous? la liberté. Vous réclamiez le droit 
de n'obéir qu'à Dieu, de le servir et de Tadorer selon 
votre conscience. 

Lorsque, même en se trompant dans leur foi, 
d^autres réclameront de vous ce droit sacré, respectez- 
le en eux, comme vous demandiez que les païens 
le respectassent en vous. 

Respectez-le pour ne pas flétrir la mémoire de vos 
confesseurs, et ne pas souiller les cendres de vos mar- 
tyrs. 

La persécution a deux tranchans ; elle blesse à 
droite et à gauche. 

Si vous ne vous souvenez plus des enseignemens du 
Christ , ressouvenez-vous des catacombes. 



XXIX 



Gardez soigneusement en vos âmes la justice et la 
charité , elles seront votre sauvegarde ; elles banni- 
ront d'au milieu de vous les discordes et les dissen- 
sions. 

Ce qui produit les discordes et les dissensions, ce 
qui engendre les procès qui scandalisent les gens de 
bien et ruinent les familles , c'est premièrement l'in- 
térêt sordide , la passion insatiable d'acquérir et de 
posséder. 

Combattez donc sans cesse en vous cette passion 
que Satan y excite sans cesse. 

Qu'emporterez -vous de toutes les richesses que 
vous aurez amassées par de bonnes et de méchantes 
voies? Peu suffit à l'homme qui vit si peu de temps. 

Une autre cause de dissensions interminables, ce 
sont les mauvaises lois. 



110 PAROLES d'un croyant. 

Or il n'y a guère que de mauvaises lois dans le 
monde. 

Quelle autre loi faut -il à celui qui a la loi du 
Christ? 

La loi du Christ est claire, elle est sainte , et il n'est 
personne , s'il a cette loi dans le cœur, qui ne se juge 
lui-même aisément. 

Ecoutez ce qui m'a été dit : 

Les enfans du Christ , s'ils ont entre eux quelques 
différends, ne doivent pas les porter devant les tribu- 
naux de ceux qui oppriment la terre et qui la corrom- 
pent. 

N'y a-t-il pas des vieillards parmi eux ; et ces 
vieillards ne sont-ils pas leurs pères, connoissant la 
justice et l'aimant? 

Qu'ils aillent donc trouver un de ces vieillards, et 
qu'ils lui disent : Mon père, nous n'avons pu nous ac- 
corder moi et mon frère que voilà ; nous vous en 
prions, jugez entre nous. 

Et le vieillard écoutera les paroles de l'un et de 
l'autre, et il jugera entre eux, et ayant jugé il les bé- 
nira. 

Et s'ils se soumettent à ce jugement, la bénédiction 
demeurera sur eux : sinon , elle reviendra au vieillard 
qui aura jugé selon la justice . 

Il n'est rien que ne puissent ceux qui sont unis, soit 
pour le bien, soit pour le mal. Le jour donc où vous 
serez unis sera le jour de votre délivrance. 

Lorsque les enfans d'Israël étoient opprimés dans 
la terre d'Egypte, si, chacun d'eux, oubliant ses 



PAROLES d'un croyant. 1 I î 

frères, avoit voulu en sortir seul, pas un n'auroit 
échappé ; ils sortirent tous ensemble , et nul ne les 
arrêta. 

Vous êtes aussi dans la terre d'Egypte, courbés 
sous le sceptre de Pharaon et sous le fouet de ses exé- 
cuteurs : criez vers le Seigneur votre Dieu, et puis 
levez-vous et sortez ensemble. 



XXX 



Quand ia charité se fut refroidie et que l'injustice 
eut commencé à croître sur la terre, Dieu dit à un de 
ses serviteurs : Va de ma part trouver ce peuple , et 
annonce-lui ce que tu verras; et ce que tu verras arri- 
vera certainement, à moins que, quittant ses voies 
mauvaises, il ne se repente et ne revienne à moi. 

Et le serviteur de Dieu obéit à son commandement; 
et s'étant revêtu d'un sac, et ayant répandu de la cen- 
dre sur sa tête, il s'en alla vers cette multitude, et, éle- 
vant la voix, il disoit : 

Pourquoi irritez-vous le Seigneur pour votre perte? 
quittez vos voies mauvaises ; repentez-vous et revenez 
à lui. 

Et les uns, écoutant ces paroles, en étoient touchés ; 
et les autres s'en moquoient, disant : Qui est celui-ci 

TOME 11. ^ 



114 PAROLES d'un croyant. 

et que vient-il nous dire? Qui l'a chargé de nous re- 
prendre? C'est un insensé. 

Et voilà , l'Esprit de Dieu saisit le prophète , et le 
temps s'ouvrit à ses yeux, et les siècles passèrent de- 
vant lui. 

Et tout-à-coup déchirant ses vêtemens : Ainsi, dit-il, 
sera déchirée la famille d'Adam. 

Les hommes d'iniquité ont mesuré la terre au cor- 
deau; ils en ont compté les habitans ; comme on 
compte le bétail, tête à tête. 

Ils ont dit : Partageons-nous cela, et faisons-en une 
monnoie à notre usage. 

Et le partage s'est fait, et chacun a pris ce qui lui 
étoit échu , et la terre et ses habitans sont devenus la 
possession des hommes d'iniquité; et se consultant tous 
ensemble , ils se sont demandé ; Combien vaut notre 
possession ? et tous ensemble ont répondu : Trente 
deniers. 

Et ils ont commencé à trafiquer entre eux avec ces 
trente deniers. 

Il y a eu des achats, des ventes, des trocs; des 
hommes pour de la terre, de la terre pour des hommes, 
et de l'or pour appoint. 

Et chacun a convoité la part de l'autre , et ils se 
sont mis à s'entr'égorger pour se dépouiller mutuelle- 
ment , et, avec le sang qui couloit , ils ont écrit sur un 
morceau de papier : Droit ; et sur un autre : Gloire. 

Seigneur, assez î assez ! 

En voilà deux qui jettent leurs crocs de fer sur un 
peuple. Chacun en emporte son lambeau. 



PAROLES d'un croyant. .115 

Le glaive a passé et repassé. Entendez-vous ces cris 
déchirans? ce sont les plaintes des jeunes épouses, et 
les lamentations des mères. 

Deux spectres se glissent dans l'ombre ; ils parcou- 
rent les campagnes et les cités. L'un , décharné 
comme un squelette , ronge un débris d'animal im- 
monde; l'autre a sous l'aisselle une pustule noire, et 
les chacals le suivent en hurlant. 

Seigneur, Seigneur, votre courroux sera-t-il éter- 
nel? votre bras ne s'étendra-t-il jamais que pour 
frapper? Épargnez les pères à cause des enfans. Lais- 
sez-vous attendrir aux pleurs de ces pauvres petites 
créatures qui ne savent pas encore distinguer leur 
main gauche de la droite. 

Le monde s'élargit, la paix va renaître , il y aura 
place pour tous. 

Malheur ! malheur ! le sang déborde; il entoure la 
terre comme une ceinture rouge. 

Quel est ce vieillard qui parle de justice en tenant 
d'une main une coupe empoisonnée, et caressant de 
l'autre une prostituée qui l'appelle Mon père ? 

11 dit : C'est à moi qu'appartient la race d'Adam. 
Qui sont parmi vous les plus forts, et je la leur distri- 
buerai? 

Et ce qu'il a dit, il le fait ; et de son trône , sans se 
lever, il assigne à chacun sa proie. 

Et tous dévorent , dévorent ; et leur faim va crois- 
sant , et ils se ruent les uns sur les autres, et la chair 
palpite, et les os craquent sous la dent. 

Un marché s'ouvre , on y amène les nations la 

8. 



116 PAROLES d'un croyant. 

corde au cou ; on les palpe , on les pèse , on les fait 
courir et marcher : elles valent tant. Ce ne sont plus 
le tumulte et la confusion d'auparavant, c'est un com- 
merce régulier. 

Heureux les oiseaux du ciel et les animaux de la 
terre ! nul ne les contraint; ils vont et viennent comme 
il leur semble bon. 

Qu'est-ce que ces meules qui tournent sans cesse, 
et que broient-elles? 

Fils d'Adam , ces meules sont les lois de ceux qui 
vous gouvernent; et ce qu'elles broient, c'est vous. 

Et à mesure que le prophète jetoit sur l'avenir ces 
lueurs sinistres, une frayeur mystérieuse s'emparoit 
de ceux qui l'écoutoient. 

Soudain sa voix cessa de se faire entendre, et il pa- 
rut comme absorbé dans une pensée profonde. Le 
peuple attendoiten silence, la poitrine serrée et pal- 
pitante d'angoisse. 

Alors le prophète : Seigneur, vous n'avez point 
abandonné ce peuple dans sa misère ; vous ne l'avez 
pas livré pour jamais à ses oppresseurs. 

Et il prit deux rameaux, et il en détacha les feuilles, 
et, les ayant croisés, il les lia ensemble , et il les éleva 
au-dessus de la multitude , disant : Ceci sera votre sa- 
lut ; vous vaincrez par ce signe. 

Et la nuit se fit, et le prophète disparut comme une 
ombre qui passe, et la multitude se dispersa de tous 
côtés dans les ténèbres. 



XXXI 



Lorsqu'après une longue sécheresse , une pluie 
douce tombe sur la terre, elle boit avidement Feau du 
ciel qui la rafraîchit et la féconde. 

Ainsi les nations altérées boiront avidement la pa- 
role de Dieu ^ lorsqu'elle descendra sur elles comme 
une tiède ondée. 

Et la justice avec l'amour, et la paix et la liberté 
germeront dans leur sein. 

Et ce sera comme au temps où tous étoient frères , 
et l'on n'entendra plus la voix du maître ni la voix de 
l'esclave, les gémissemens du pauvre ni les soupirs des 
opprimés, mais des chants d'allégresse et de bénédic- 
tion. 

Les pères diront à leurs fds : Nos premiers jours 
ont été troublés, pleins de larmes et d'angoisses. Main- 
tenant le soleil se lève et se couche sur notre joie. 



^^^ PAROLES d'un croyant. 

Loué soit Dieu qui nous a montré ces biens avant de 
mourir ! 

El les mères dirqnt à leurs filles : Voyez nos fronts, 
à présent si calmes ; le chagrin , la douleur, l'inquié- 
tude j creusèrent jadis de profonds sillons. Les vôtres 
sont comme, au printemps, la surface d'un lac qu'au- 
cune brise n'agite. Loué soit Dieu qui nous a montré 
ces biens avant de mourir ! 

Et les jeunes hommes diront aux jeunes vierges : 
Vous êtes belles comme les fleurs des champs , pures 
comme la rosée qui les rafraîchit , comme la lumière 
qui les colore. Il nous est doux de voir nos pères, il nous 
est doux d'être auprès de nos mères; mais quand nous 
vous voyons et que nous sommes près de vous , il se 
passe en nos âmes quelque chose qui n'a de nom qu'au 
ciel. Loué soit Dieu qui nous a montré ces biens 
avant de mourir! 

Et les jeunes vierges répondront : Les fleurs se fa- 
nent , elles passent ; vient un jour où ni la rosée ne les 
rafraîchit, ni la lumière ne les colore plus. Il n'y a sur 
la terre que la vertu qui jamais ne se fane ni ne passe. 
Nos pères sont comme l'épi qui se remplit de grain vers 
l'automne, et nos mères comme la vigne qui se charge 
de fruits. Il nous est doux de voir nos pères , il nous 
est doux d'être auprès de nos mères : et les fils de nos 
pères et de nos mères nous sont doux aussi. Loué 
soit Dieu qui nous a montré ces biens avant de 
mourir ! 



XXX H. 



I 



Je voyois un hêtre monter à une prodigieuse hau- 
teur. Du sommet presque jusqu'au bas , il étaloit d'é- 
normes branches, qui couvroient la terre à l'entour, 
de sorte qu'elle étoit nue ; il n'y venoit pas un seul 
brin d'herbe. Du pied du géant partoit un chêne qui, 
après s'être élevé de quelques pieds , se courboit , se 
tordoit, puis s'étendoit horizontalement, puis se rele- 
voit encore et se tordoit de nouveau; et enfin on l'a- 
percevoit allongeant sa tête maigre et dépouillée sous 
les branches vigoureuses du hêtre, pour chercher un 
peu d'air et un peu de lumière. 

Et je pensai en moi-même : Voilà comme les petits 
croissent à l'ombre des grands. 

Qui se rassemble autour des puissans du monde? 
qui approche d'eux ? ce n'est pas le pauvre ,• on le 
chasse : sa vue souilleroit leurs regards. On l'éloigné 



/20 PAROLES d'un CPvOYANT. 

avec soin de leur présence et de leurs palais; on ne le 
laisse pas même traverser leurs jardins ouverts à tous, 
hormis à lui, parce que son corps usé de travail est re- 
couvert des vêlemens de l'indigence. 

Qui donc se rassemble autour des puissans du 
monde ? les riches et les flatteurs qui veulent le de- 
venir, les femmes perdues , les ministres infâmes de 
leurs plaisirs secrets , les baladins , les fous qui dis- 
traient leur conscience , et les faux prophètes qui la 
trompent. 

Qui encore? les hommes de violence et de ruse , les 
agens d'oppression , les durs exacteurs , tous ceux 
qui disent : Livrez-nous le peuple, et nous ferons 
«ouler son or dans vos coffres, et sa graisse dans vos 
veines. 

Là où gît le corps les aigles s'assembleront. 

Les petits oiseaux font leur nid dans l'herbe, et les 
oiseaux de proie sur les arbres élevés. 



XXXIIL 



Au temps où les feuilles jaunissent, un vieillard , 
chargé d'un faix de ramée , revenoit lentement vers 
sa chaumière , située sur la pente d'un vallon. 

Et du côté où s'ouvrpit le vallon , entre quelques 
arhres jetés çà et là , on voyoit les rayons obliques 
du soleil , déjà descendu sous l'horizon , se jouer dans 
les nuages du couchant et les teindre de couleurs in- 
nombrables , qui peu à peu alloient s' effaçant. 

Et le vieillard , arrivé à sa chaumière , son seul 
bien avec le petit champ qu'il cultivoit auprès , laissa 
tomber le faix de ramée , s'assit sur un siège de bois 
noirci par la fumée de lâtre , et baissa la tète sur sa 
poitrine dans une profonde rêverie. 

Et de fois à autre sa poitrine gonflée laissoit 
échapper un court sanglot , et d'une voix cassée il 
disoit : 



122 PAKOLKS DU^ CROYANT. 

Je n'avois qu'un fils , il me l'ont pris ; qu'une pau- 
vre vache, ils me l'onî prise pour l'impôt de mon 
champ. 

Et puis, d'une voix plus foible, il répétoit : Mon 
fils , mon fils ! et une larme venoit mouiller ses vieilles 
paupières, mais elle ne pouvoit couler. 

Comme il étoit ainsi s' attristant, il entendit quel- 
qu'un qui disoit : Mou père , que la bénédiction de 
Dieu soit avec vous et sur les vôtres ! 

Les miens? dit le vieillard, je n'ai plus personne 
qui tienne à moi; je suis seul. 

Et , levant les yeux , il vit un pèlerin debout à la 
porte , appuyé sur un long bâton ; et sachant que 
c'est Dieu qui envoie les hôtes , il lui dit : 

Que Dieu vous rende votre bénédiction. Entrez , 
mon fils ; tout ce qu'a le pauvre est au pauvre. 

Et allumant sur le foyer son faix de ramée , il se 
mit à préparer le repas du voyageur. 

Mais rien ne pouvoit le distraire de la pensée qui 
Toppressoit : elle étoit là toujours, sur son cœur. 

Et le pèlerin ayant connu ce qui le troubloit si amè- 
rement , lui dit : Mon père , Dieu vous éprouve par 
la main des hommes. Cependant il y a des misères 
plus grandes que votre misère. Ce n'est pas Topprimé 
qui souffre le plus , ce sont les oppresseurs. 

Le vieillard secoua la tète et ne répondit point. 
. Le pèlerin reprit : Ce que maintenant vous ne 
croyez pas, vous le croirez bientôt. 

Et l'ayant fait asseoir , il posa les mains sur ses 
yeux : et le vieillard tomba dans un sommeil sem- 



PAROLES d'un croyant. 123 

blable au sommeil pesant, ténébreux, plein d'hor- 
reur, qui saisit Abraham quand Dieu lui montra les 
malheurs futurs de sa race. 

Et il lui sembla être transporté dans un vaste pa- 
lais, près d'un lit, et à côté du lit étoit une couronne, 
et dans ce lit un homme qui dormoit ; et ce qui se 
passoit dans cet homme , le vieillard le voyoit ainsi 
que le jour^ durant la veille , on voit ce qui se passe 
sous les yeux. 

Et l'homme qui étoit là , couché sur un lit d'or , 
entendoit comme les cris confus d'une multitude qui 
demande du pain. G'étoit un bruit pareil au bruit des 
flots qui brisent contre le rivage pendant la tempête. 
Et la tempête croissoit, et le bruit croissoit; et l'homme 
qui dormoit voyoit les flots monter de moment en 
moment, et battre déjà les murs du palais, et il fai- 
soit des efforts inouïs comme pour fuir, et il ne pou- 
voit pas, et son angoisse étoit extrême. 

Pendant qu'il le regardoit avec frayeur, le vieil- 
lard fut soudain transporté dans un autre palais. Celui 
qui étoit couché là ressembloit plutôt à un cadavre 
qu'à un homme vivant. 

Et dans son sommeil, il voyoit devant lui des 
têtes coupées; et, ouvrant la bouche, ces têtes di- 
soient : 

Nous nous étions dévoués pour toi , et voilà le prix 
que nous avons reçu. Dors, dors; nous ne dormons 
pas, nous. Nous veillons Fheure de la vengeance : elle 
est proche. 

Et le sang se flgeoit dans les veines de l'homme 



124 PAROLES d'un croyant. 

endormi. Et il se disoit : Si au moins je pouvois 
laisser ma couronne à cet enfant : et ses yeux ha- 
gards se tournoient vers un berceau sur lequel on 
avoit posé un bandeau de reine. 

Mais , lorsqu'il coramençoit à se calmer et à se con- 
soler un peu dans cette pensée, un autre homme, sem- 
blable à lui par les traits , saisit l'enfant et l'écrasa 
contre la muraille. 

Et le vieillard se sentit défaillir d'horreur. 

Et il fut transporté au même instant en deux lieux 
divers; et, quoique séparés, ces lieux, pour lui, ne 
formoient qu'un lieu. 

Et il vit deux hommes , qu'à l'âge près, on auroit 
pu prendre pour le même homme : et il comprit 
qu'ils avoient été nourris dans le même sein. 

Et leur sommeil étoit celui du condamné qui at- 
tend le supplice à son réveil. Des ombres envelop- 
pées d'un linceul sanglant passoient devant eux , et 
chacunes d'elles, en passant, les touchoit, et leurs 
membres se retiroient et se contractoient, comme 
pour se dérober à cet attouchement de la mort. 

Puis ils se regardoient l'un l'autre avec une espèce 
de sourire affreux, et leur œil s'enflammoit, et leur 
main s'agitoit convulsivement sur un manche de poi- 
gnard. 

Et le vieillard vit ensuite un homme blême et 
maigre. Les soupçons se glissoient en foule près de 
son lit, distilloient leur venin sur sa face, murmu- 
roient à voix basse des paroles sinistres, et enfon- 
çoient lentement leurs ongles dans son crâne mouillé 



PAROLES d'un croyant. 125 

d'une sueur froide. Et une forme humaine, pâle 
comme un suaire, s'approcha de lui, et, sans parler, 
lui montra du doigt une marque livide qu'elle avoit 
autour du cou. Et, dans le lit où il gisoit, les ge- 
noux de l'homme hlême se choquèrent , et sa houche 
s'entrouvrit de terreur, et ses yeux se dilatèrent hor- 
riblement. 

Et le vieillard , transi d'effroi , fut transporté dans 
un palais plus grand. 

Et celui qui dormoit là ne respiroit qu'avec une 
peine extrême. Un spectre noir étoit accroupi sur sa 
poilrine et le regardoit en ricanant. Et il lui parloit à 
l'oreille, et ses paroles devenoient des visions dans 
l'âme de l'homme qu^il pressoit et fouloit de ses os 
pointus. 

Et celui-ci se voyoit entouré d'une innombrable 
multitude qui poussoit des cris effrayans. 

Tu nous as promis la liberté , et tu nous as donné 
l'esclavage. 

Tu nous as promis de régner par les lois , et les 
lois ne sont que tes caprices. 

Tu nous as promis d'épargner le pain de nos 
femmes et de nos enfans, et tu as doublé notre misère 
pour grossir tes trésors. 

Tu nous as promis de la gloire , et tu nous as valu 
le mépris des peuples et leur juste haine. 

Descends, descends, et va dormir avec les parjures 
et les tyrans. 

Et il se sentoit précipité , traîné par cette multi- 
tude, et il s'accrochoit à des sacs d'or, et les sacs 



126 PAROLES d'un GROYAiNT. 

crevoient, et l'or s'écliappoit et tomboit à terre. 

Et il lui sembloit qu'il erroit pauvre dans le monde, 
et qu'ayant soif il demandoit à boire par charité , 
et qu'on lui présentoit un yerre plein de boue , et que 
tous le fuy oient, tous le maudissoient , parce qu'il 
étoit marqué au front du signe des traîtres. 

Et le vieillard détourna de lui les yeux avec dé- 
goût. 

Et dans deux autres palais il vit deux autres 
hommes rêvant de supplices. Car, disoient-ils , où 
trouverons-nous quelque sûreté? Le sol est miné sous 
nos pieds; les nations nous abhorrent; les petits en- 
fans même , dans leurs prières , demandent à Dieu, 
soir et matin, que la terre soit délivrée de nous. 

Et l'un condamnoit à la prison dure , c'est-à-dire à 
toutes les tortures du corps et de l'âme et à la mort 
de la faim, des malheureux qu'il soupçonnoit d'a- 
voir prononcé le mot de patrie; et l'autre, après 
avoir confisqué leurs biens, ordonnoit de jeter au 
fond d'un cachot deux jeunes fdles coupables d'avoir 
soigné leurs frères blessés dans un hôpital. 

Et comme ils se fatiguoient à ce travail de bour- 
reau , des messagers leur arrivèrent. 

Et l'un des messagers disoit : Vos provinces du 
Midi ont brisé leurs chaînes, et avec les tronçons 
elles ont chassé vos gouverneurs et vos soldats. 

Et l'autre : Vos aigles ont été déchirées sur les 
bords du large fleuve : ses flots en emportent les débris. 

Et les deux rois se tordoient sur leur couche. 

Et le vieillard en vit un troisième. îl avoit chassé 



PAROLES d'un croyant. 127 

Dieu de son cœur, et, dans son cœur, à la place de 
Dieu , étoit un ver qui le rongeoit sans relâche ; et 
quand l'angoisse devenoit plus vive, il balbutioit de 
sourds blasphèmes, et ses lèvres se couvroient d'une 
écume rougeâtre. 

Et il lui semhloit être dans une plaine immense, 
seul avec le ver qui ne le quittoit point. Et cette 
plaine étoit un cimetière, le cimetière d'un peuple 
égorgé. 

Et tout-à-coup voilà que la terre s'émeut ; les 
tombes s'ouvrent, les morts se lèvent et s'avancent 
en foule : et il ne pouvoit ni faire un mouvement, ni 
pousser un cri. 

Et tous ces morts, hommes, femmes, enfans, le 
regardoient en silence : et après un peu de temps , 
dans le même silence, ils prirent les pierres des 
tombes et les posèrent autour de lui. 

Il en eut d'abord jusqu'aux genoux , puis jusqu'à 
la poitrine , puis jusqu'à la bouche , et il tendoit avec 
effort les muscles de son cou pour respirer une fois 
de plus; et l'édifice montoit toujours, et, lorsqu'il 
fut achevé, le faîte se perdoit dans une nuée sombre. 

Les forces du vieillard commençoient à l'aban- 
donner ; son âme regorgeoit d'épouvante. 

Et voilà qu'ayant traversé plusieurs salles désertes, 
dans une petite chambre , sur un lit qu'éclairoit à 
peine une lampe pâle , il aperçoit un homme usé par 
les ans. 

Autour du lit étoientsept peurs, quatre d'un cô(é, 
trois de l'autre. 



128 PAROLES d'un croyant. 

Et l'une des peurs posa la main sur le cœur de 
l'homme âgé, et il tressaillit, et ses membres trem- 
blèrent; et la main resta là tant qu'elle sentit un peu 
de chaleur. 

Et après celle-ci une autre plus froide fit ce qu'a- 
voit fait la première , et toutes posèrent la main sur 
le cœur de l'homme âgé. 

Et il se passa en lui des choses qu'on ne peut dé- 
voiler. 

Il voyoit dans le lointain , vers le pôle , un fantôme 
horrible qui lui disoit : Donne-toi à moi, et je te ré- 
chaufferai de mon haleine. 

Et, de ses doigts glacés, l'homme de peur écri- 
voit un pacte , je ne sais quel pacte , mais chaque 
mot en étoit comme un râle d'agonie. 

Et ce fut la dernière vision. Et le vieillard s'étanl 
réveillé, rendit grâces à la Providence de la part 
qu'elle lui avoit faite dans les douleurs delà vie. 

Et le pèlerin lui dit : Espérez et priez; la prière 
obtient tout. Votre fils n'est pas perdu ; vos yeux le 
re verront avant de se fermer. Attendez en paix les 
jours de Dieu. 

Et le vieillard attendit en paix. 



XXXIV 



Les maux qui affligent la terre ne viennent pas de 
Dieu, car Dieu est amour, et tout ce qu'il a fait est 
bon ; ils viennent de Satan , que Dieu a maudit , et 
des hommes qui ont Satan pour père et pour maître. 

Or les fils de Satan sont nombreux dans le monde. 
A mesure qu'ils passent. Dieu écrit leurs noms dans 
un livre , scellé , qui sera ouvert et lu devant tous à 
la fin des temps. 

Il y a deâ hommes qu n'aiment qu'eux-mêmes; et 
ceux-ci sont des hommes de haine , car n'aimer que 
soi c'est haïr les autres. 

Il y a des hommes d'orgueil qui ne peuvent souffrir 
d'égaux, qui veulent toujours commander et dominer. 

Il y a des hommes de convoitise qui demandent 
toujours de l'or, des honneurs, des jouissances, et ne 
sont jamais rassa siés . 

TOjME 11. 9 



130 PAROLES d'un croyant. 

11 y a des hommes de rapine qui épient le foible 
pour le dépouiller de force ou de ruse , et qui rô- 
dent la nuit autour de la demeure de la veuve et de 
l'orphelin. 

11 y a des hommes de meurtre , qui n'ont que des 
pensées violentes, qui disent : Vous êtes nos frères, et 
tuent ceux qu'ils appellent leurs frères, sitôt qu'ils les 
soupçonnent d'être opposés à leurs desseins, et écri- 
vent des lois avec leur sang. 

11 y a des hommes de peur, qui tremblent devant 
le méchant et lui baisent la main , espérant par là se 
dérober à son oppression , et qui , lorsqu'un innocent 
est attaqué sur la place pubhque, se hâtent de ren- 
trer dans leur maison et d'en fermer la porte. 

Tous ces hommes ont détruit la paix, la sûreté et la 
liberté sur la terre. 

Vous ne retrouverez donc la liberté , la sûreté , la 
paix, qu'en combattant contre eux sans relâche. 

La cité qu'ils ont faite est la cité de Satan ; vous 
avez à rebâtir la cité de Dieu. 

Dans la cité de Dieu chacun aime ses frères 
comme soi-même; et c'est pourquoi nul n'est dé- 
laissé, nul n'y souffre , s'il est un remède à ses souf- 
frances. 

Dans la cité de Dieu tous sont égaux , aucun ne 
domine , car la justice seule y règne avec l'amour. 

Dans la cité de Dieu chacun possède sans crainte 
ce qui est à lui , et ne désire rien de plus , parce que 
ce qui est à chacun est à tous , et que tous possèdent 
Dieu qui renferme tous les biens. 



I 



PAROLES d'un croyant. 131 

Dans la cité de Dieu nul ne sacrifie les autres 
à soi , mais chacun est prêt à se sacrifier pour les 
autres. 

Dans la cité de Dieu s'il se glisse un méchant, 
tous se séparent de lui, et tous s'unissent pour le 
contenir, ou pour le chasser : car le méchant est 
l'ennemi de chacun , et l'ennemi de chacun est l'en- 
nemi de tous. 

Quand vous aurez rebâti la cité de Dieu , la terre 
refleurira, et les peuples refleuriront, parce que vous 
aurez vaincu les fils de Satan qui oppriment les 
peuples et désolent la terre , les hommes d'orgueil , 
les hommes de rapine , les hommes de meurtre et les 
hommes de peur. 



9. 



XXXV. 



Si !es oppresseurs dies nations étoient abandonnés 
à eux-mêmes , sans appui, sans secours étranger, que 
pourroient-ils contre elles ? 

Si, pour les tenir en servitude , ils n'avoient d'aide 
que Taide de ceux à qui la servitude profite , que 
seroit-ce que ce petit nombre contre des peuples 
entiers? 

Et c'est la sagesse de Dieu qui a ainsi disposé les 
choses, afin que les hommes puissent toujours ré- 
sister à la tyrannie ; et la tyrannie seroit impossible , 
si les hommes comprenoient la sagesse de Dieu. 

Mais ayant tourné leur cœur à d'autres pensées , 
les dominateurs du monde ont opposé à la sagesse de 
Dieu, que les hommes ne comprenoient plus, là 
sagesse du prince de ce monde, de Satan. 

Or Satan, qui est le roi des oppresseurs des nations, 



134 PAROLES d'un croyant. 

leur suggéra , pour affermir leur tyrannie , une ruse 
infernale. 

Il leur dit : Voici ce qu'il faut faire. Prenez dans 
chaque famille les jeunes gens les plus robustes et 
donnez-leur des armes, et exercez-les à les manier, 
et ils combattront pour vous contre leurs pères et 
leurs frères ; car je leur persuaderai que c'est une 
action glorieuse. 

Je leur ferai deux idoles qui s'appelleront Hon- 
neur et Fidélité , et une loi qui s'appellera Obéissance 
passive. 

Et ils adoreront ces idoles , et ils se soumettront à 
cette loi aveuglément, parce que je séduirai leur esprit, 
et vous n'aurez plus rien à craindre. 

Et les oppresseurs des nations firent ce que Satan 
leur avoit dit , et Satan aussi accomplit ce qu'il avoit 
promis aux oppresseurs des nations. 

Et l'on vit les enfans du peuple lever le bras contre 
le peuple, égorger leurs frères , enchaîner leurs pères, 
et oublier jusqu'aux entrailles qui les avoient portés. 

Quand on leur disoit : Au nom de tout ce qui est 
sacré , pensez à l'injustice , à l'atrocité de ce qu'on 
vous ordonne; ils répondoient : Nous ne pensons 
point, nous obéissons. 

Et quand on leur disoit : N'y a-t-il plus en vous au- 
cun amour pour vos pères, vos mères, vos frères et 
vos sœurs? ils répondoient : Nous n'aimons point, 
nous obéissons. 

Et quand on leur montroit les autels du Dieu qui a 
créé l'homme et du Christ qui l'a sauvé, ilss'écrioient: 



PAROLES d'un croyant. 135 

Ce sont là les dieux de la patrie ; nos dieux , à 
nous , sont les dieux de ses maîtres , la Fidélité et 
l'Honneur. 

Je vous le ds en vérité , depuis la séduction de la 
première femme par le Serpent, il n'y a point eu de 
séduction plus effrayante que celle-là. 

Mais elle touche à sa fin. Lorsque l'esprit mauvais 
fascine des âmes droites, ce n'est que pour un temps. 
Elles passent comme à travers un rêve affreux, et au 
réveil elles bénissent Dieu qui les a délivrées de ce 
tourment. 

Encore quelques jours, et ceux qui combattoient 
pour les oppresseurs combattront pour les opprimés ; 
ceux qui combattoient pour retenir dans les fers leurs 
pères, leurs mères, leurs frères et leurs sœurs, com- 
battront pour les affranchir. 

Et Satan fuira dans ses cavernes avec les domina- 
teurs des nations. 



XXXVI. 



Jeune soldai, où vas-tu? 

Je vais combattre pour Dieu et les autels de la pa- 
trie. 

Que tes armes soient bénies , jeune soldat! 

Jeune soldat, où vas-tu? 

Je vais combattre pour la justice, pour la sainte 
cause des peuples, pour les droits sacrés du genre 
humain. 

Que tes armes soient bénies , jeune soldat ! 

Jeune soldat, où vas-tu? 

Je vais combattre pour délivrer mes frères de Top- 
pression , pour briser leurs chaînes et les chaînes du 
monde. 

Que tes armes soient bénies , jeune soldat î 

Jeune soldat, où vas-tu? 

Je vais combattre contre les hommes iniques pour 



138 PAROLES d'un croyant. 

ceux qu'ils renversent et foulent aux pieds , contre les 
maîtres pour les esclaves , contre les tyrans pour la 
liberté. 

Que tes armes soient bénies , jeune soldat ! 

Jeune soldat, où vas-tu? 

Je vais combattre pour que tous ne soient plus la 
proie de quelques uns , pour relever les têtes courbées 
et soutenir les genoux qui fléchissent. 

Que tes armes soient bénies, jeune soldat ! 

Jeune soldat, où vas-tu? 

Je vais combattre pour que les pères ne maudissent 
plus le jour où il leur fut dit : Un fils vous est né ; 
ni les mères celui où elles le serrèrent pour la première 
fois sur leur sein. 

Que tes armes soient bénies, jeune soldat ! 

Jeune soldat, où vas-tu? 

Je vais combattre pour que le frère ne s'attriste plus 
en voyant sa sœur se faner comme l'herbe que la 
terre refuse de nourrir; pour que la sœur ne regarde 
plus en pleurant son frère qui part et ne reviendra 
point. 

Que tes armes soient bénies , jeune soldat ! 

Jeune soldat, où vas-tu? 

Je vais combattre pour que chacun mange en paix 
le fruit de son travail; pour sécher les larmes des 
petits enfans qui demandent du pain , et on leur ré- 
pond : Il n'y a plus de pain; on nous a pris ce qui en 
restoit. 

Que tes armes soient bénies , jeune soldat ! 

Jeune soldat, où vas-tu? 



PAROLES d'un croyant. 139 

Je vais combattre pour le pauvre , pour qu'il ne 
soit pas à jamais dépouillé de sa part dans l'héritage 
commun. 

Que tes armes soient bénies , jeune soldat ! 

Jeune soldat, où vas-tu? 

Je vais combattre pour chasser la faim ^des chau- 
mières , pour ramener dans les familles l'abondance, 
la sécurité et la joie. 

Que tes armes soient bénies , jeune soldat ! 

Jeune soldat, où vas-tu? 

Je vais combattre pour rendre à ceux que les 
oppresseurs ont jetés au fond des cachots , l'air qui 
manque à leurs poitrines et la lumière que cherchent 
leurs yeux. 

Que tes armes soient bénies , jeune soldat ! 

Jeune soldat, où vas-tu? 

Je vais combattre pour renverser les barrières qui 
séparent les peuples , et les empêchent de s'embrasser 
comme les fils du même père, destinés à vivre unis 
dans un même amour. 

Que tes armes soient bénies , jeune soldat ! 

Jeune soldât , où vas-tu ? 

Je vais combattre pour affranchir de la tyrannie de 
l'homme la pensée, la parole, la conscience. 

Que tes armes soient bénies, jeune soldat! 

Jçune soldat, où vas-tu ? 

Je vais combattre pour les lois éternelles descen- 
dues d'en-haut , pour la justice qui protège les droits , 
pour la charité qui adoucit les maux inévitables. 

Que tes armes soient bénies, jeune soldat ! 



140 PAROLES D^UN CROYANT. 

Jeune soldat, où vas-tu? 

Je vais combattre pour que tous aient au ciel un 
Dieu , et une patrie sur la terre. 

Que tes armes soient bénies, sept fois bénies , jeune 
soldat! 



XXXVII. 



Pourquoi vous fatiguez-vous vainement dans votre 
misère? votre désir est bon, mais vous ne savez pas 
comment il doit s'accomplir. 

Retenez bien cette maxime : Celui-là seul peut ren- 
dre la vie, qui a donné la vie. 

Vous ne réussirez à rien sans Dieu. 

Vous vous tournez et retournez sur votre lit d'an- 
goisse : quel soulagement avez-vous trouvé? 

Vous avez abattu quelques tyrans, et il en est venu 
d'autres pires que les premiers. 

Vous avez aboli des lois de servitude , et vous avez 
eu des lois de sang; et après, encore des lois de 
servitude. 

Défiez-vous donc des hommes qui se mettent entre 
Dieu et vous, pour que leur ombre vous le cache. 
Ces hommes-là ont de mauvais desseins. 



142 PAROLES d'un croyant. 

Car c'est de Dieu que vient la force qui dé- 
livre , parce que c'est de Dieu que vient l'amour qui 
unit. 

Que peut faire pour vous un homme qui n'a que 
sa pensée pour règle, et pour loi que sa volonté? 

Même quand il est de bonne foi et ne souhaite que 
le bien , il faut qu'il vous donne sa volonté pour loi 
et sa pensée pour règle. 

Or tous les tyrans ne font que cela. 

Ce n'est pas la peine de bouleverser tout et de 
s'exposer à tout , pour substituer à une tyrannie une 
autre tyrannie. 

La liberté ne consiste pas en ce que ce soit celui- 
ci qui domine au lieu de celui-là; mais en ce qu'aucun 
ne domine. 

Or où Dieu ne règne pas il est nécessaire qu'un 
homme domine, et cela s'est vu toujours. 

Le règne de Dieu, je vous le dis encore , c'est le 
règne de la justice dans les esprits et de la charité dans 
les cœurs : et il a sur la terre son fondement dans la 
foi en Dieu et la foi au Christ qui a promulgué la loi 
de Dieu , la loi de charité et la loi de justice. 

La loi de justice enseigne que tous sont égaux 
devant leur père , qui est Dieu , et devant leur seul 
maître, qui est le Christ. 

La loi de charité leur apprend à s'aimer et à s'en- 
tr'aider comme les fds d'un même père et les disciples 
d'un même maître. 

Et alors ils sont libres, parce que nul ne commande 
à autrui s'il n'a été librement choisi de tous pour 



PAROLES d'un croyant. 143 

commander : et on ne peut leur ravir leur liberté, 
parce qu'ils sont tous unis pour la défendre. 

Mais ceux qui vous disent : Avant nous , on n'a pas 
su ce que c'est que la justice : la justice ne vient pas 
de Dieu, elle vient de l'homme : fiez-vous à nous, et 
nous vous en ferons une qui vous satisfera : 

Ceux-là vous trompent, ou, s'ils vous promettent 
sincèrement la liberté , ils se trompent eux-mêmes. 

Car ils vous demandent de les reconnoître pour 
maîtres, et ainsi votre liberté ne seroit que l'obéissance 
à ces nouveaux maîtres. 

Répondez-leur que votre maître est le Christ, que 
vous n'en voulez point d'autre , et le Christ vous af- 
franchira. 



XXXVIII. 



Vous avez besoin de beaucoup de patience et d'un 
courage qui ne se lasse point : car vous ne vaincrez 
pas en un jour. 

La liberté est le pain que les peuples doivent gagner 
à la sueur de leur front. 

Plusieurs commencent avec ardeur, et puis ils se 
rebutent avant d'être arrivés au temps de la moisson. 

Ils ressemblent aux hommes mous et lâches qui , 
ne pouvant supporter le travail d'arracher de leurs 
champs les mauvaises herbes à mesure qu'elles crois- 
sent , sèment et ne recueillent point, parce qu'ils ont 
laissé étouffer la bonne semence. 

Je vous le dis, il y a toujours une grande famine 
dans ce pays-là. 

Ils ressemblent encore aux hommes insensés qui, 
ayant élevé jusqu'au toit une maison pour s'y loger, 

TOME 11. 10 



146 PAROLES d'un croyant. 

négligent de la couvrir, parce qu'ils craignent un peu 
de fatigue de plus. 

Les vents et les pluies viennent , et la maison s'é- 
croule, et ceux qui l'avoient bâtie sont tout-à-coup en- 
sevelis sous ses ruines. 

Quand même vos espérances auroient été trompées 
non seulement sept fois , mais septante fois sept fois , 
ne perdez jamais l'espérance. 

Lorsqu'on a foi en elle , la cause juste triomphe tou- 
jours; et celui-là se sauve , qui persévère jusqu'à 
la fin. 

Ne dites pas : C'est souffrir beaucoup pour des biens 
qui ne viendront que tard. 

Si ces biens viennent tard, si vous n'en jouissez que 
peu de temps , ou que même il ne vous soit pas donné 
d'en jouir du tout, vos enfans en jouiront, et les en- 
fans de vos enfans. 

Ils n'auront que ce que vous leur laisserez : voyez 
donc si vous voulez leur laisser des fers et des verges 
et la faim pour héritage. 

Celui qui se demande ce que vaut la justice, profane 
en son cœur la justice ; et celui qui suppute ce que 
coûte la liberté , renonce en son cœur à la liberté. 

La liberté et la justice vous pèseront dans la même 
balance où vous les aurez pesées. Apprenez donc à 
en connoître le prix. 

Il y a des peuples qui ne l'ont point connu, et ja- 
mais misère n'égala leur misère. 

S'il est sur la terre que que chose de grand , c'est 
la résolution ferme d'un peuple qui marche sous l'œil 



PAROLES d'un croyant. 147 

de Dieu, sans se lasser un moment, à la conquête des 
droits qu'il tient de lui; qui ne compte ni ses blessures, 
ni les jours sans repos, ni les nuits sans sommeil, et 
qui se dit : Qu'est-ce que cela? la justice et la liberté 
sont dignes de bien d'autres travaux. 

Il pourra éprouver des infortunes, des revers, des 
trahisons, être vendu par quelque Judas... Que rien 
ne le décourage. 

Car, je vous le dis en vérité , quand il descendroit 
comme le Christ dans le tombeau , comme le Christ il 
en sortir oit le troisième jour, vainqueur de la mort , et 
du prince de ce monde , et des ministres du prince 
de ce monde. 



10. 



XXXIX, 



Le laboureur porte le poids du jour, s'expose à la 
pluie , au soleil , aux vents , pour préparer par son 
travail la moisson qui remplira ses greniers à l'au- 
tomne. 

La justice est la moisson des peuples. 

L'artisan se lève avant l'aube, allume sa petite 
lampe , et fatigue sans relâche pour gagner un peu de 
pain qui le nourrisse lui et ses enfans. 

La justice est le pain des peuples. 

Le marchand ne refuse aucun labeur, ne se plaint 
d'aucune peine ; il use son corps et oublie le sommeil, 
afin d'amasser des richesses. 

La liberté est la richesse des peuples. 

Le matelot traverse les mers , se livre aux flots et 
aux tempêtes, se hasarde entre les écueils, souffre le 



150 PAROLES d'un croyant. 

froid et le chaud, afin de s'assurer quelque repos dans 
ses vieux ans. 

La liberté est le repos des peuples. 

Le soldat se soumet aux plus dures privations, il veille 
et combat, et donne son sang pour ce qu'il appelle la 
gloire. 

La liberté est la gloire des peuples. 

S'il est un peuple qui estime moins la justice et la 
liberté que le laboureur sa moisson , l'artisan un peu 
de pain, le marchand les richesses, le matelot le repos, 
et le soldat la gloire ; élevez autour de ce peuple une 
haute muraille , afin que son haleine n'infecte pas le 
reste de la terre. 

Quand viendra le grand jour du jugement des peu- 
ples, il lui sera dit : Qu'as-tu fait de ton âme? on n'en 
a vu ni signe ni trace. Les jouissances de la brute ont 
été tout pour toi. Tu as aimé la boue , va pourrir dans 
la boue. 

Et le peuple , au eontraire , qui au-dessus des 
biens matériels aura placé dans son cceur les vrais 
biens; qui pour les conquérir n'aura épargné aucun 
travail, aucune fatigue, aucun sacrifice, entendra 
cette parole : 

A ceux qui ont une âme la récompense des âmes. 
Parce que tu as aimé plus que toutes choses la li- 
berté et la justice , viens , et possède à jamais la jus- 
tice et la liberté. 



XL 



Croyez-vous que le bœuf qu'on nourrit à l'étable 
pour l'atteler au joug et qu'on engraisse pour la bou- 
cherie , soit plus à envier que le taureau qui cherche 
libre sa nourriture dans les forêts? 

Croyez-vous que le cheval qu'on selle et qu'on 
bride , et qui a toujours abondamment du foin dans 
le râtelier, jouisse d'un sort préférable à celui de l'é- 
talon qui , délivré de toute entrave , hennit et bondit 
dans la plaine? 

Croyez-vous que le chapon à qui l'on jette du grain 
dans la basse-cour , soit plus heureux que le ramier 
qui, le matin , ne sait pas où il trouvera sa pâture de 
la journée ? 

Croyez-vous que celui qui se promène tranquille 
dans un de ces parcs qu'on appelle royaumes, ait une 
vie plus douce que e fugitif qui , de bois en bois et de 



152 PAROLES d'un croyant. 

rocher en rocher, s'en va le cœur plein de l'espérance 
de se créer une patrie ? 

Croyez-vous que le serf imbécile , assis à la table de 
son seigneur, en savoure plus les mets délicats , que le 
soldat de la liberté son morceau de pain noir? 

Croyez-vous que celui qui dort , la corde au cou , 
sur la litière que lui a jetée son maître , ait un meil- 
leur sommeil que celui qui, après avoir combattu pen- 
dant le jour pour ne dépendre d'aucun maître, se re- 
pose quelques heures , la nuit , sur la terre , au coin 
d'un champ? 

Croyez-vous que le lâche qui traîne en tout lieu la 
chaîne de l'esclave, soit moins chargé que l'homme 
de courage qui porte les fers du prisonnier? 

Croyez-vous que l'homme timide qui expire dans 
son lit , étouffé par l'air infect qui environne la tyran- 
nie , ait une mort plus désirable que l'homme ferme 
qui, sur l'échafaud, rend à Dieu son âme libre comme 
il l'a reçue de lui? 

Le travail est partout et la souffrance partout : 
seulement il y a des travaux stériles et des travaux 
féconds, des souffrances infâmes et des souffrances 
glorieuses. 



XLl 



Il «'en alloit errant sur la terre. Que Dieu guide le 
pauvre exilé î 

J'ai passé à travers les peuples , et ils m'ont regardé, 
et je les ai regardés, et nous ne nous sommes point re- 
connus. L'exilé partout est seul. 

Lorsque je voyois , au déclin du jour , s'élever du 
creux d'un vallon la fumée de quelque chaumière , je 
medisois : Heureux celui qui retrouve, le soir, le foyer 
domestique, et s'y assied au milieu des siens^! L'exilé 
partout est seul. 

Où vont ces nuages que chasse la tempête ? Elle 
me chasse comme eux, et qu'importe où? L'exilé 
partout est seul. 

Ces arbres sont beaux ^ ces fleurs sont belles; mais 



154 PAROLES d'un croyant. 

ce ne sont point les fleurs ni les arbres de mon pays : 
ils ne me disent rien. L'exilé partout est seul. 

Ce ruisseau coule mollement dans la plaine ; mais 
son murmure n'est pas celui qu'entendit mon enfance : 
il ne rappelle à mon âme aucun souvenir. L'exilé par- 
tout est seul. 

Ces chants sont doux , mais les tristesses et les joies 
qu'ils réveillent ne sont ni mes tristesses ni mes joies. 
L'exilé partout est seul. 

On m'a demandé : Pourquoi pleurez-vous? et 
quand je l'ai dit, nul n'a pleuré; parce qu'on ne me 
comprenoit point. L'exilé partout est seul. 

J'ai vu des vieillards entourés d'enfans , comme 
l'olivier de ses rejetons; mais aucun de ces vieillards 
ne m'appeloit son fils, aucun de cesenfansne m'ap- 
peloit son frère. L'exilé partout est seul. 

J'ai vu des jeunes filles sourire , d'un sourire aussi 
pur que la brise du matin , à celui que leur amour 
s'étoit choisi pour époux; mais pas une ne m'a souri. 
L'exilé partout est seul. 

J'ai vu des jeunes hommes , poitrine contre poi- 
trine , s'étreindre comme s'ils avoient voulu de deux 
vies ne faire qu'une vie ; mais pas un ne m'a serré la 
main. L'exilé partout est seul. 

Il n'y a d'amis , d'épouses , de pères et de frères que 
dans la patrie. L'exilé partout est seul. 

Pauvre exilé! cesse de gémir; tous sont bannis 
comme toi : tous voient passer et s'évanouir pères, 
frères, épouses, amis. 

La patrie n'est point ici-bas : l'homme vainement 



PAROLES d'un croyant. 155 

l'y cherche ; ce qu'il prend pour elle n'est qu'un gîte 
d'une nuit. 

Il s'en va errant sur la terre. Que Dieu guide le 
pauvre exilé î 



XLII. 



Et la patrie me fut montrée. 

Je fus ravi au-dessus de la région des ombres; et 
je voyois le temps les emporter d'une vitesse indicible 
à travers le vide, comme on voit le souffle du midi 
emporter les vapeurs légères qui glissent dans le loin- 
tain sur la plaine. 

Et je montois, et je montois encore ; et les réalités, 
invisibles à l'œil de chair, m'apparurent , et j'entendis 
des sons qui n'ont point d'écho dans ce monde de 
fantômes. 

Et ce que j'entendois, ce que je voyois étoit si vi- 
vant , mon âme le saisissoit avec une telle puissance , 
qu'il me sembloit qu'auparavant tout ce que j'avois 
cru voir et entendre n'étoit qu'un songe vague de la 
nuit. 



158 PAROLES d'un croyant. 

Que dirai-Je donc aux enfans de la nuit, et que 
peuvent-ils comprendre ? Et des hauteurs du jour 
éternel ne suis-je pas aussi retombé avec eux au sein 
de la nuit, dans la région du temps et des ombres? 

Je voyois comme un océan immobile, immense, 
infini ; et dans cet océan, trois océans : un océan de 
force , un océan de lumière , un océan de vie ; et ces 
trois océans, se pénétrant l'un l'autre sans se con- 
fondre, ne formoient qu'un même océan, qu'une 
même unité indivisible, absolue, éternelle. 

Et cette unité étoit Celui qui est; et, au fond de 
son être , un nœud ineffable lioit entre elles trois per- 
sonnes qui me furent nommées , et leurs noms étoient 
le Père , le Fils , l'Esprit ; et il y avoit là une géné- 
ration mystérieuse, un souffle mystérieux, vivant, 
fécond; et le Père, le Fils, l'Esprit, étoient Celui 
qui est. 

Et le Père m'apparoissoit comme une puissance 
qui, au dedans de l'Etre infini, un avec elle, n'a 
qu'un seul acte, permanent, complet, illimité, qui 
est l'Etre infini lui-même. 

Et le Fils m'apparoissoit comme une parole , per- 
manente , complète , illimitée , qui dit ce qu'opère la 
puissance du Père , ce qu'il est , ce qu'est l'Etre in- 
fini. 

Et l'Esprit m'apparoissoit comme l'amour, l'effu- 
sion, l'aspiration mutuelle du Père et du Fils, les 
animant d'une vie commune , animant d'une vie per- 
manente, complète, illimitée, l'Etre infini. 

Et ces trois étoient un , et ces trois étoient Dieu , et 



PAROLES d'un croyant. 159 

ils s'embrassoient et s'unissoient dans l'impénétrable 
sanctuaire de la substance une ; et cette union , cet 
embrassement , étoient, au sein de l'immensité, l'é- 
ternelle joie, la volupté éternelle de Celui qui est. 

Et dans les profondeurs de cet infini océan d'être , 
nageoit et flottoit et se dilatoit la création ; telle 
qu'une île qui incessamment dilateroit ses rivages au 
milieu d'une mer sans limites. 

Elle s'épanouissoit comme une fleur qui jette ses 
racines dans les eaux , et qui étend ses longs filets et 
ses corolles à la surface. 

Et je vojois les êtres s'enchaîner aux êtres, et se 
produire et se développer dans leur variété innom- 
brable, s'abreuvant, se nourrissant d'une sève qui 
jamais ne s'épuise, de la force, de la lumière et de la 
vie de Celui qui est. 

Et tout ce qui m'avoit été caché jusqu'alors se dé- 
voiloit à mes regards, que n'arrêtoit plus la maté- 
rielle enveloppe des essences - 

Dégagé des entraves terrestres, je m'en allois de 
monde en monde comme ici-bas l'esprit va d'une 
pensée à une pensée; et après m'être plongé, perdu, 
dans ces merveilles de la puissance, de la sagesse et 
de l'amour, je me plongeois, je me perdois dans la 
source même de l'amour, de la sagesse et de la puis- 
sance. 

Et je sentois ce que c'est que la patrie; et je 
m'enivrois de lumière , et mon âme emportée par des 
flots d'harmonie s'endormoit sur les ondes célestes 
dans une extase inénarrable. 



160 PAROLES d'un croyant. 

Et puis je voyois le Christ à la droite de son Père, 
rayonnant d'une gloire immortelle. 

Et je le voyois aussi comme un agneau mystique 
immolé sur un autel ; des myriades d'anges et 
d'hommes rachetés de son sang l'environnoient , et , 
chantant ses louanges, ils lui rendoient grâce dans le 
langage des cieux. 

Et une goutte du sang de l'Agneau tomhoit sur la 
nature languissante et malade, et je la vis se transfi- 
gurer ; et toutes les créatures qu'elle renferme palpi- 
tèrent d'une vie nouvelle , et toutes élevèrent la voix, 
et cette voix disoit : 

Saint, Saint, Saint, est Celui qui a détruit le mal 
et vaincu la mort. 

Et le Fils se pencha sur le sein du Père, et l'Esprit 
les couvrit de son omhre, et il y eut entre eux un 
mystère divin : et les cieux en silence tressaillirent. 



DE L'ABSOLUTISME 



ET 



DE LA LIBERTÉ. 



TOME 11. 11 



DE L'ABSOLUTISME 



ET 



DE LA LIBERTÉ. 



DIALOGHETTL 



Deux doctrines, deux systèmes se disputent aujour- 
d'hui l'empire du monde : la doctrine de la liberté et 
la doctrine de l'absolutisme ; le système qui donne à 
la société le droit pour fondement, et celui qui la 
livre à la force brutale. Les destinées futures de l'hu- 
manité dépendront du triomphe de l'un ou de l'autre. 
Si la victoire reste à la force brutale ; courbés vers la 
terre comme les animaux, mornes, muets, haletans, 
les hommes, hâtés par le fouet du maître, s'en iront 
mouillant de leur sueur et de leurs larmes les rudes 
sillons qu'il leur faudra creuser sans autre espérance 
que d'enfouir sous la dernière glèbe le sanglant far- 
deau de leur misère. Si, au contraire, le droit l'em- 
porte, le genre humain marchera dans ses voies, la 

11. 



164 DE l'absolutisme 

tète haute, le front serein, l'œil fixé sur l'avenir, 
sanctuaire radieux où la Providence a déposé les biens 
promis à ses efforts persévérans. La lutte engagée 
entre ces deux systèmes devient chaque jour plus vive. 
D'un côté sont les peuples épuisés de souffrance et 
de patience , ardens de désir et d'espoir, émus jus- 
qu'au fond des entrailles par l'instinct long-temps en- 
dormi de tout ce qui fait la dignité et la grandeur de 
l'homme , puissans de leur foi en la justice ; de leur 
amour pour la liberté, qui, bien comprise, est l'ordre 
véritable ; de leur volonté ferme de la conquérir : de 
l'autre sont les pouvoirs absolus avec leurs soldats et 
leurs agens de toutes sortes, les ressources publiques, 
l'or, le crédit, et les innombrables avantages d'une 
organisation dont les élémens se tiennent, s'enchaî- 
nent, s'appuient les uns les autres, tandis qu'en de- 
hors d'elle et par elle tout est isolé , comprimé , n'a 
de mouvement qu'entre les sabres de deux gendar- 
mes , de parole qu'entre les oreilles de deux espions. 
Rien, au premier coup d'oeil, ne semble plus inégal 
que les forces respectives de ces camps opposés. Mais 
il faut observer, d'une part, que plus les armées sont 
nombreuses, plus elles sortent immédiatement du 
peuple et ont de pensées, de vœux, de sympathies 
communes avec lui : peuple enfin elles-mêmes, en très 
grande partie, et, quoi qu'on essaie de leur persua- 
der, n'ayant en définitive d'autres intérêts que les 
siens, il est impossible qu'elles soient long-temps en- 
core un instrument passif entre les mains de ses op- 
presseurs ,• tandis que, d'une autre part, les excessives 



ET DE LA LIBERTÉ. 165 

dépenses qu'exige l'entretien de ces armées amenant 
tôt ou tard la banqueroute universelle qui menace 
chaque jour de plus près tous les États européens, le 
moment viendra où ces énormes masses d'hommes, 
rassemblées dans le but d'étayer la tyrannie, devront 
nécessairement être dissoutes, faute de pouvoir les 
maintenir sur pied. L'expérience d'ailleurs prouve 
que , dans la lutte entre deux forces, lune matérielle, 
l'autre morale, celle-ci à la longue triomphe toujours : 
or la force morale est tout entière du côté des peu- 
ples. Il suffit, pour s'en convaincre, de considérer en 
eux-mêmes le système de liberté que les peuples dé- 
fendent, et le système d'absolutisme que les souverains 
ont entrepris de faire prévaloir à leur profit. 

Le premier, qui a sa racine dans les plus, saintes et 
les plus imprescriptibles lois de la nature humaine, 
représenteroit l'ordre parfait, s'il étoit possible de le 
réahser pleinement sur la terre. Mais si cette perfec- 
tion est maintenant interdite à l'homme , à cause de la 
maladie interne qui le travaille, elle n'en demeure 
pas moins le terme auquel il doit tendre , le but vers 
lequel il est de son devoir de se diriger incessamment. 
Car il en est des peuples comme des individus : ni les 
uns ni les autres ne seront jamais complètement déli- 
vrés durant la vie présente des infirmités qui en sont 
inséparables à un certain point ; mais les uns et les 
autres peuvent et doivent avancer perpétuellement 
dans la guérison, qui commence ici et s'achève ail- 
leurs. D'où il suit que la société, progressive par sa 
nature, implique de continuels changemens, desrér 



Ï66 DE l/ ABSOLUTISME 

volutions successives. On s'effraie de ce mot de révo- 
lution; et l'on a raison de s'en effrayer, si l'on entend 
par là les désordres que produisent, au sein d'une 
nation où fermentent des idées et des espérances nou- 
velles, les intérêts et les passions vivement exaltés. 
Mais les révolutions qui marquent un pas fait dans la 
vraie civilisation, et ouvrent ainsi une ère plus heu- 
reuse; les révolutions nées du développement de la 
notion du droit dans les intelligences, ont certes, en 
résultat, un tout autre caractère, et doivent être, 
quelques souffrances qui les accompagnent, non pas 
redoutées, mais bénies comme des bienfaits de la Pro- 
vidence et des preuves éclatantes de l'action qu'elle 
exerce sur les destinées générales de l'humanité. Elles 
sont, pour ainsi parler, Dieu présent à nos yeux dans 
le monde : car évidemment ces transformations qui 
changent, en l'élevant, l'état du genre humain; ces 
soudaines brises qui le poussent, quoique à travers 
bien des écueils, vers de plus fortunés rivages, renfer- 
ment quelque chose de divin. La plus profonde révo- 
lution que, sous tous les rapports, il ait en effet subie, 
fut , sans aucune comparaison , l'établissement du 
christianisme, et celle qui depuis cinquante ans 
s'opère en Europe n'en est que la continuation. Qui 
ne voit pas cela est totalement incapable de rien voir, 
et plus incapable de rien comprendre aux événemens 
contemporains. Dix-huit siècles de labeur social ont 
à peine suffi pour les préparer. Car de quoi s'agit-il? 
de modifier les formes du pouvoir, de réformer quel- 
ques abus, d'introduire dans les lois quelques amélio- 



ET DE LA LIBERTÉ. 167 

rations généralement jugées nécessaires? Non, certes, 
ce n'est pas là ce qui agite les peuples et les émeut si 
puissamment. Il s'agit pour eux de substituer, dans les 
bases mêmes de la société , un principe à un autre 
principe, l'égalité de nature à l'inégalité de race, la 
liberté de tous à la domination native et absolue de 
quelques uns. Et cela qu'est-ce autre chose que le 
christianisme s'épandant au dehors de la société pure- 
ment religieuse, et animant de sa vie puissante le 
monde politique , après avoir perfectionné , au-delà de 
toute mesure jadis espérable, le monde intellectuel et 
moral ? 

Il posa pour principe fondamental de sa doctrine , 
sous le point de vue où nous la considérons en ce mo- 
ment, l'égalité des hommes devant Dieu, ou l'égalité 
de droit de tous les membres de la famille humaine. 
Et à ce sujet nous remarquerons que cette importante 
doctrine n'a de valeur historique et philosophique 
qu'en admettant l'unité de race; sans quoi évidemment 
une race pourroit être naturellement supérieure aux 
autres, ainsi qu' Aristote l'a soutenu parmi les anciens. 
La doctrine chrétienne, selon laquelle, conformément 
aux antiques traditions, le genre humain provient 
d'une seule tige , est donc sans contestation la plus fa- 
vorable à l'humanité, et doit être gardée soigneuse- 
ment comme la base même de toute justice réciproque- 
ment égale et de toute société équitable. A cet égard 
la science, qui s'est quelquefois trop livrée à la har- 
diesse de ses conjectures physiologiques, a de grands 
devoirs à remplir. 



168 DE l'absolutisme 

Le principe de l'égalité des hommes devant Dieu 
devoit nécessairement en enfanter un autre qui n'en 
est que le développement ou plutôt l'application , sa- 
voir : l'égalité des hommes entre eux, ou l'égalité 
sociale; car s'il existoit, sous ce rapport,, une inéga- 
lité essentielle et radicale relative au droit, cette iné- 
galité les rendroit primitivement inégaux devant Dieu. 
L'égalité religieuse tend donc à produire , comme sa 
conséquence et son complément, l'égalité politique et 
civile. Or l'égalité politique et civile a pour forme la 
liberté; car elle exclut originairement tout pouvoir 
de l'homme sur l'homme , et oblige dès-lors à conce- 
voir la société temporelle, la cité, sous l'idée d'asso- 
ciation libre, dont le but est de garantir les droits de 
chacun de ses membres, c'est-à-dire encore sa liberté, 
son indépendance native. 

Ces droits garantis par l'association sont de deux 
ordres : 1 "^ les droits spirituels de la conscience et de 
la pensée , lesquels ne relèvent que de Dieu considéré 
soit comme auteur de la loi morale qui unit entre eux 
tous les êtres intelligens, et à laquelle tous sont obligés 
d'obéir librement, soit comme source primitive de 
toute vertu , de toute raison ; 2"" les droits secondaires 
de l'ordre, pour ainsi parler, matériel, relatifs au 
corps ou à l'organisme , et qui se réduisent, dans leur 
essence , au droit de conservation de la vie , c'est-à- 
dire de l'organisme même et des choses extérieures 
nécessaires à la conservation de l'organisme. Ces 
choses extérieures constituent ce qu'on appelle pro- 
priété. 



ET DE LA LIBERTÉ. 1(39 

11 suit de là que l'objet direct de la société véritable, 
étant la garantie du droit, est par là même de garantir 
à tous et à chacun de ses membres, dans l'ordre ex- 
térieur, la liberté de conscience et de pensée , et , se- 
condairement , la liberté de vivre et d'agir, ou la li- 
berté de la personne et des propriétés. 

La liberté de conscience et de pensée , simultané- 
ment unie à la reconnoissance d'une loi spirituelle 
morale, qui seule rend l'homme sociable, précède 
l'association libre ou l'institution de la cité , et en est 
l'indispensable condition. Cette loi dès-lors, non plus 
que la liberté qui y correspond, la liberté civile de 
conscience et de pensée , ne peut en aucune manière 
dépendre du pacte social , ni devenir l'objet des déli- 
bérations préalables, explicites ou implicites, qu'il 
suppose ; et par conséquent la loi politique et civile 
ne pouvant statuer sur ce droit primitif qu'elle ne 
sauroit ni créer ni détruire , et qu'elle défend seule- 
ment contre les attaques qui tendroient de fait à l'al- 
térer, le respecte comme au-dessus d'elle , interdit et 
punit comme antisociaux certains actes qui y sont 
contraires, mais ne l'établit point par ses prescrip- 
tions. 

La liberté personnelle, ou le droit de vivre et 
d'agir librement, implique l'absence de toute volonté, 
de tout pouvoir qui imposeroit des bornes arbitraires 
à cette liberté même, c'est-à-dire implique la coopé- 
ration de chaque membre de la société à la loi qui 
régit la société. 

L'élément naturel de la société relative à Torga- 



170 DE l'absolutisme 

nisme humain ou de la cité n'est pas l'individu, mais 
la famille, parce que l'élément de la société doit se 
perpétuer comme la société ; parce que l'individu 
meurt et que la famille est immortelle. 

La famille se compose du père qui en est le prin- 
cipe générateur, de la femme qui est le moyen de la 
génération, et de l'enfant qui en est le terme. Ces 
trois ensembles constituent l'homme organique com- 
plet, l'homme reproduit, perpétué, l'homme qui ne 
meurt point. 

D'où il suit que le mariage, sans lequel nulle famille, 
est en ce sens la base première de la société. 

La propriété en est la seconde base , car sans elle 
nulle vie possible. Or la vie ne s'arrêtant point dans 
sa transmission, la propriété non plus ne s'arrête 
point dans sa transmission : elle est héréditaire comme 
elle, parce qu'elle est inséparable d'elle. Et puisque 
l'homme ne peut vivre sans une propriété quelconque, 
permanente ou transitoire , il ne peut non plus être 
libre , indépendant de sa personne , si sa propriété est 
dépendante , s'il n'est pas souverainement maître de 
son champ, de sa maison, de son industrie, de son 
travail. 

La liberté de la propriété et la propriété même peu- 
vent être attaquées de trois façons : la première en 
attribuant soit à l'État, soit au chef de l'État, un 
droit primitif de haut-domaine , qui ne seroit au fond 
qu'un pouvoir indirect et arbitraire de vie et de mort 
sur tous ses membres ; la seconde en attribuant soit 
à l'État, soit à son chef, le droit de prélever à titre 



ET DE LA LIBERTÉ. 171 

d'impôt une partie quelconque des revenus de la pro- 
priété, sans le consentement des propriétaires : car ce 
droit, auquel il seroit impossible d'assigner aucune 
limite déterminée, impliqueroit celui de s'emparer de 
la totalité des revenus, ou la confiscation pure et 
simple ; la troisième est d'attribuer, à quelque degré 
que ce soit, à l'État, ou à son chef le droit d'admi- 
nistrer les propriétés de ses membres : car le droit 
pour chacun d'administrer sa propriété est inhérent 
au droit de propriété, qui sans cela devient purement 
fictif. 

On doit maintenant comprendre comment le mou- 
vement que partout on remarque chez les nations 
chrétiennes, n'est que l'action sociale du christianisme 
même, qui tend incessamment à réaliser, dans l'ordre 
politique et civil, les libertés que contient en germe 
la maxime fondamentale de l'égalité des hommes de- 
vant Dieu, et par conséquent à affranchir pleinement 
l'homme spirituel de tout contrôle du pouvoir humain, 
et la propriété de toute dépendance arbitraire du 
même pouvoir. Or ce but ne peut être atteint que 
par une organisation sociale dont le double caractère 
soit l'exclusion de toute contrainte dans l'ordre spiri- 
tuel, et de toute intervention du gouvernement dans 
l'administration des propriétés ou des intérêts parti- 
culiers, soit individuels, soit collectifs. A cet égard, 
le gouvernement, simple exécuteur de la loi faite par 
tous oif par les délégués de tous, veille seulement à 
ce que nul, dépassant les bornes de son droit, ne blesse 
le droit ou la liberté d'autrui. 



172 DE l'absolutisme 

La liberté spirituelle a pour expression la liberté 
de religion ou de culte , la liberté d'enseignement , la 
liberté de la presse et la liberté d'association. Lorsque 
l'une d'ejles n'est pas complète , et surtout la dernière, 
les autres ne sont qu'un vain nom. Ne demandez pas 
alors sous quelle forme de société vit le peuple ainsi 
privé de ses droits naturels ; demandez sous quelle 
tyrannie. 

La liberté des personnes et des propriétés a pour 
fondement l'élection, coordonnée à un système d'ad- 
ministrations libres dans les limites qu'on vient de 
fixer. Point de liberté possible en effet sans la respon- 
sabilité du pouvoir, et point d'hérédité s'il existe une 
responsabilité véritable. L'une ne peut être réelle que 
l'autre ne soit fictive , et réciproquement. 

Dans l'hypothèse de l'hérédité, on ne sauroit pro- 
poser pour remède à ses abus que la maxime supposée 
admise de l'amissibilité du pouvoir. Mais le pouvoir 
peut être amissible de deux façons, l'une régulière, 
l'autre violente; par élection ou par insurrection. 
Comment hésiter entre ces deux modes ? et organi- 
ser une société , n'est-ce pas précisément établir un 
ordre de moyens qui, autant que le peuvent les pré- 
visions humaines , la dispensent de recourir, pour 
sauver ses droits attaqués, au hasard dangereux de 
l'insurrection ? 

Tels sont les principes qu'instinctivement les peu- 
ples cherchent à réaliser et qu'ils réaliseront, sans 
aucun doute , dans un temps plus ou moins prochain r 
car un droit connu est un droit conquis. 



ET DE LA LIBERTÉ. 173 

L'homme ne renonce jamais à ce qui lui est une 
fois apparu comme juste; il le voudroit , qu'il ne le 
pourroit pas : sa nature s'y oppose, et c'est là cette 
force morale à qui la victoire reste toujours dans ses 
luttes contre la force matérielle. 

Aux doctrines de la liberté comparons maintenant 
les doctrines de l'absolutisme. Nous puiserons celles-ci 
dans des documens d'une incontestable authenticité. 
Les deux premiers sont des catéchismes publiés par 
l'ordre exprès de l'empereur de Russie et de l'em- 
pereur d'Autriche. Le troisième est un écrit semi- 
officiel qui produisit il y a trois ans une assez vive 
sensation en Italie , où les gouvernemens prirent soin 
de le répandre à un grand nombre d'exemplaires. 
Parlons d'abord des catéchismes. 

Sa majesté apostolique enseigne dans le sien, aux 
petits enfans, que les personnes ainsi que les biens de 
ses sujets lui appartiennent; qu'elle en est le maître 
absolu et peut en disposer comme il lui semble bon. 
Cette doctrine, si elle trouve croyance, a au moins 
l'avantage de simplifier singulièrement l'administra- 
tion. L'empereur a-t-il besoin d'argent ou de soldats, 
il dit à l'un : Donne-moi ta bourse ; à l'autre : Donne- 
moi tes fils. Tout est à lui; tout, sans exception : 
c'est là son Évangile, la bonne nouvelle qu'il veut 
qu'on annonce à ses peuplés au nom de Jésus-Christ. 
Et de peur apparemment que, par mégarde ou mau- 
vais vouloir, quelque imprudent n'altère la pureté 
de ces maximes dans la chaire chrétienne ; en cer- 
tains lieux, à Milan par exemple , des prêtres seront 



l74 DE l'absolutisme 

contraints de soumettre leurs sermons, avant de les 
prononcer , aux lumières supérieures de la police. Il 
faut que les esprits soient bien corrompus et les cœurs 
aussi , pour que les Italiens particulièrement ne bé- 
nissent pas un pareil régime ! Lorsque les peuples sont 
si ingrats envers les souverains , qu'attendre sinon les 
vengeances du ciel et la fin de ce monde coupable ? 

On vient de voir que l'empereur d'Autriche a une 
assez haute idée de lui-même et de ses droits. Ce n'est 
rien cependant près du czar Nicolas. Chef d'une re- 
ligion étrangère au catholicisme , il a cru néanmoins, 
tant le zèle de la vérité le dévore ! devoir s'occuper de 
l'instruction religieuse de ses sujets catholiques; et 
dans un catéchisme imprimé à Wilna et enseigné of- 
ficiellement dans toutes les églises et toutes les écoles, 
il leur apprend comment ils doivent adorer l'auto- 
crate ; il leur explique avec onction le culte qu'ils sont 
en conscience obligés de lui rendre. N'est-il pas en 
effet pour eux non seulement l'image, mais encore 
une incarnation réelle de la Divinité? A genoux donc ! 
sa volonté est le souverain ordre, son commande- 
ment la loi ! Biens, vie, l'on doit tout prodiguer, tout 
sacrifier au premier signe du Tartare-dieu : on doit 
le chérir du fond du cœur, lui obéir , quoi qu'il or- 
donne , et jamais ne se permettre une plainte , même 
secrète , à l'exemple de Jésus-Christ qui se soumit sans 
murmurer au jugement de mort prononcé contre lut 
par r autorité légitime! La plume tombe des mains. Il 
étoit réservé à cet homme de reculer les bornes du 
blasphème î 



ET DE LA LIBERTÉ. 175 

Ce qui rend surtout remarquable l'écrit dont il 
nous reste à parler (1), c'est que, sous des formes 
tantôt grossièrement burlesques, tantôt naïvement 
atroces , il résume , avec une fidélité et une franchise 
que l'on chercheroit vainement ailleurs , le système 
entier de l'absolutisme. Ici, point de réticences, point 
d'hypocrisies, tout est à nu. On diroit un candide 
procès-verbal du conseil du pandaemonium. L'auteur, 
en plus d'un endroit, paroît même s'indigner qu'une 
politique timide juge quelquefois à propos de voiler , 
modifier, affoiblir, par des considérations de pru- 
dence , les doctrines qui au fond forment sa règle 
invariable. Pour nous, qui aimons par-dessus tout 
un langage net, exempt de fausseté, d'ambages et 
d'équivoques; loin de blâmer le fougueux défenseur 
du despotisme de son mépris pour ces cauteleux et 
pusillanimes ménagemens, nous lui savons gré, au 
contraire, de la sincérité brutale de ses convictions 
et de ses paroles. Le mot que d'autres retiennent sur 
leurs lèvres , il le profère à haute et intelligible voix . 
Cela vaut mieux. 

Nous passerons assez rapidement sur les premiers 
dialogues pour arriver plus tôt à la conclusion où 
l'auteur expose l'ensemble des moyens qu'à son avis 
les princes doivent employer indispensablement, s'ils 
veulent raffermir leurs trônes ébranlés. C'est la partie 
la plus curieuse et la plus importante du livre. Tou- 
tefois, pour qu'on ait une idée exacte des projets , des 
vœux , des sentimens et des maximes de ceux dont il 
(1) Dialoghetli sulle malerie correnti nelV anno 1831. 



176 DE l'absolutisme 

est comme le manifeste , il est bon de citer quelques 
passages d'un dialogue entre V Europe y la Justice ^ la 
France et la Restauration. L'auteur y établit sa théorie 
du pouvoir; elle est courte. Dieu a donné les peuples 
aux rois , ils leur appartiennent comme votre trou- 
peau vous appartient; ils sont leur propriété, leur 
patrimoine : voilà tout. De conditions , de pactes , de 
chartes , il n'y faut pas songer, cela est par trop clair. 

L'Europe. — Qui vous a réduite à un si misérable 
état? 

La Restauration. — La Charte. 

L'Europe. — Qu'est-ce que cette Charte qui fait 
tant de bruit? 

La Restauration. — On prétend que c'est un 
contrat entre le peuple et le roi. 

L'Europe. — Un contrat entre le peuple et le roi ! 
Par le char du bouvier ! peut-on rien imaginer de 
pis? La France est peut-être une boutique à louer, 
ou le roi de France un cocher qu'on prend à son 
service à tant par mois ! 

La France. — Bonne maman, comment les rois 
pourroient-ils régner sans pactes ? 

L'Europe. — Comme ils ont toujours fait avant 
qu'on songeât à ces sottises de chartes. Ma fille, l'au- 
torité des rois ne vient point des peuples; elle vient 
directement de Dieu, qui ayant fait les hommes pour 
vivre en société, a rendu nécessaire un chef qui les 
gouverne , et en conséquence a ordonné que les 
peuples obéissent aux rois. Le roi doit procurer le 



Eï DE LA LIBERTÉ. 177 

bien du peuple ; le peuple doit obéir à tous les com- 
mandemens du roi. Et c'est là la grande charte écrite 
de la main de Dieu et imprimée par la nature. 

La Frange. — Maman trois fois chère, et si le 
roi vouloit le mal du peuple; comment feroit-on 
sans une charte? 

L'Europe. — Ma fille, les rois ne veulent jamais 
et ne peuvent vouloir le mal du peuple ; parce que le 
peuple est la famille et le palrimome du roi y et per- 
sonne ne veut le dommage de sa propre famille et la 
ruine de son patrimoine. — 

Cependant, bonne ou mauvaise, la France a voit 
une charte, une charte jurée. Oui , mais qui malgré 
ses sermens n'obligeoit nullement le prince ; et que 
l'Europe armée auroit dû détruire, en démembrant la 
France pour plus de sûreté. Ecoutez bien. 

L'Europe. — Le roi Louis XVIII l'avoit peut- 
être accordée spontanément. 

La Restauration. — Vous pouvez vous figurer 
si le pauvre brave homme étoit satisfait de revenir 
chez lui pieds et mains liés , culottes bas, de sorte que 
chacun se pût divertir à lui donner des claques. Ils 
la lui ont fourrée dans le gosier , et il lui a fallu l'a- 
valer de force. La Charte ou rien. 

L'Europe. — Quel motif a donc induit mes bons 
fils à commettre cette énorme faute? n'ont-ils donc 
point considéré que la cause d'un roi est la cause de 
tous les rois ; et que si on laisse croître les ongles d'un 
peuple , les ongles de tous les autres croissent aussi? 

La Restauration. — C'est tout juste ce que di- 

TOME 11. 12 



178 DE l'absolutisme 

soient l'Expérience et la Sagesse , mais la Politique 

n'a pas permis qu'on les écoutât. 

L'Europe. — Et quelles raisons alléguoit cette 
crache-sentences ? 

La Restauration. — Qu'il faut adoucir les bètes 
féroces , ne les point irriter, et qu'on ne peut sou- 
mettre la France par la force. 

L'Europe. — A merveille, vraiment! Ils ont com- 
battu vingt-cinq ans , et à présent qu'ils lui tiennent 
sur le corps un million de baïonnettes allemandes et 
russes, et que la route est ouverte pour en amener 
trois fois autant, ils hésitent à la dompter de force. 

La France. — Diable ! maman , la force envers 
la France? ; 

L'Europe. — Oui, madame, la force. Rend-on le 
jugement aux fous et aux mauvais sujets autrement 
qu'à coups de bâton? 

La France. — Dans les quatre parties du monde 
il n'y auroit pas assez de force pour tenir asservie la 
grande nation. 

L'Europe. — Eh bien! qu'on en eût fait une 
petite nation , et tout étoit fini» 

La France. — Quoi ! un démembrement? 

L'Europe. — Certainement, un démembrement... 
un bon coup de ciseau à ses frontières ( una huona-lo- 
sata ai confini); unmorceau à l'Angleterre, un autre à 
l'Espagne, un à l'Autriche, à la Prusse, à la Hollande, 
à la Bavière, au Piémont, avec quelques échanges 
pour maintenir l'équilibre et pour satisfaire la Suisse 
et la Russie, tout étoit accommodé : et vous, ma belle 



ET DE LA LIBERTÉ. 179 

dame, vous seriez demeurée avec l'ours du monta- 
gnard en laisse ; et la grande nation, devenue une pe- 
tite nation , auroit cessé de troubler , pendant deux 
ou trois siècles, la tranquillité du monde. 

La Frange. — Ah! maman, vous êtes bien cruelle. 

La Restauration. — Pardonnez-moi, madame 
l'Europe , mais briser le trône de saint Louis , dis- 
perser l'héritage des Bourbons... 

L'Europe. — Ma chère dame, quand les fils de 
saint Louis vivent comme les fils des scélérats , il 
faut les châtier , comme Dieu châtia les anges pré- 
varicateurs; et quant à vos bons et dignes Bour- 
bons, ils auroient été satisfaits de régner tranquilles 
sur une petite France... plutôt que d'être poignardés 
et décapités dans une France plus grande (1). — 

Ces aveux sont précieux en ce qu'ils montrent à 
ceux qui se feroient encore illusion sur ce point quel 
seroit le sort de la France vaincue par une nouvelle 
coalition. Il n'y a pas à s'y tromper, on feroit d'elle 
une seconde Pologne. Que chacun donc se demande 
si c'est là ce qu'il souhaite à sa patrie. Honte au traître 
ou au lâche qui , la voyant menacée , auroit dans ses 
veines une goutte de sang qui ne fût pas pour elle ! 

Vient ensuite, à propos de l'insurrection de la 
grèce, une solennelle apologie de la légitimité du 
Grand-Turc. En vain la Liberté soutient-elle que 
(( les Grecs avoient raison de se soulever, au moins 
à cause de la reHgion, puisqu'on ne sauroit supporter 
qu'un peuple chrétien soit esclave des musulmans; >j 

(1) Pages II -i4. 

12. 



180 DE l'absolutisme 

le Jugement lui répond : « Il yous sied bien de faire 
la bigote et de parler de religion ! Quoi qu'il en soit , 
le christianisme commande la fidélité et Tobéissance, 
condamne toujours la révolte , et l'Evangile des chré- 
tiens veut qu'on rende à César ce qui appartient à 
César. Le césar des Grecs est le grand-Turc , et en 
se révoltant contre leur prince ils ont violé la loi 
chrétienne (1). » 

Le dernier dialogue, composé de neuf scènes, est 
intitulé /<? p^oyage de Po//c/ime//e. Polichinelle, per- 
suadé par le Docteur , part de Naples avec lui , après 
la révolution de juillet, pour venir jouir en France 
des douceurs de la liberté. On se doute bien de ce 
qu'ils y trouvent, et nous savons encore mieux ce qu'ils 
y auroient trouvé trois ans plus tard. L'auteur est à 
l'aise dans ce sujet; et si l'ironie est amère, elle est 
juste ici : elle est juste, car lorsqu'un peuple se ré- 
signe à souffrir certaines indignités , lorsque , après 
avoir tout risqué, bravé tout pour s'affranchir, il passe 
le lendemain la tête dans le joug, se décore de ses fers^ 
comme d'un emblème de l'ordre , s'agenouille devant 
un gouvernement de police, se laisse bâter, brider, 
bâtonner; ce peuple mérite d'être la risée des autres 
nations, et il n'est point de moquerie si méprisante, 
de sarcasmes si aigus , que le dernier des esclaves et le 
plus lâche n'ait le droit de lui adresser. 

Enfin, dégoûtés de ce qu'ils voient, et l'on seroit 
dégoûté à moins^ le Docteur et Polichinelle concluent 
qu'ils n'ont rien de mieux à faire que de retourner 

( I ) Page 9. 



ET DE LA LIBERTÉ. 181 

au plus vite chez eux. Ils rencontrent en route une 
vieille femme : le Docteur lui demande qui elle est. 
(( Je suis, répond-elle, V Expérience, et j'ai toujours 
voulu du bien aux rois absolus et légitimes, parce que 
j'ai vu qu'on vit mal sans eux, et que ces ordures de 
chartes constitutionnelles ne servent qu'à mettre le 
feu à la maison et à la salir. Et précisément parce que 
je leur veux du bien, je leur écris quatre mots : car, 
entre nous, ils sont un peu hors de leur chemin; et 
s'ils n'écoutent point les conseils de l'Expérience , ils 
s'en iront faire compagnie à Charles X. Portez-leur 
donc cette lettre* » 

Le Docteur. — Devons-nous la porter à tous les 
rois de l'Europe? 

L'Expérience. — Il se peut que deux ou trois n'en 
aient pas besoin; mais remettez-la cependant à tous, 
elle ne fera de mal à aucun. 

Le Docteur. — Écoutez, bonne vieille, nous vous 
rendrons volontiers ce service , mais il ne faut pas en 
user trop librement avec les rois. Vous êtes une femme 
résolue : qui sait ce que vous avez écrit? Vous ne vou- 
driez pas que vos messagers eussent à pâtir de leur 
message. 

L'Expérience. — N'appréhendez aucune indiscré- 
tion ; mais , pour mieux vous rassurer, lisez ma lettre, 
j'y consens. 

Le Docteur. — Lisons donc, et puis nous ferons ce 
que vous désirez de nous. 



i82 DE l'absolutisme 

(( L'Expérience aux rois de la terre. 

» Princes, que faites-vous ? Le monde se précipite, 
le feu brûle sous vos trônes, la gangrène corrompt 
toute la masse sociale , et vous vous battez les flancs, 
et vous vous contentez d'appliquer quelques insigni- 
fians topiques sur les profondes plaies de la société, et 
vous n'avez recours à aucun moyen sévère et efficace! 
Secouez cette mortelle léthargie ; songez que les li- 
béraux ne raillent point , qu'ils entendent bien vous 
rayer entièrement de l'almanach , et souvenez-vous 
qu'à votre cause est liée celles des peuples , qui, selon 
les décrets de la Providence , doivent être guidés , dé- 
fendus et sauvés par les rois. Consultez la vérité, sui- 
vez les impulsions de votre cœur, et ne vous laissez 
point séduire par les grimaces perfides de cette prosti- 
tuée de Politique. Enfin, lisez les leçons de l'histoire; 
et pour ramener dans la droite voie une génération 
égarée, employez les remèdes que vous enseigne l'Ex- 
périence. » 

Polichinelle. — Jusqu'ici il n'y a rien à dire, et les 
rois ne sauroient se fâcher. 

L'Expérience. — Comment a-t-il pu jamais vous 
passer par l'esprit que je voulusse off*enser les rois? Je 
leur parle avec confiance , parce que je suis leur maî- 
tresse, et parce qu'ils agréent , eux aussi , lorsqu'on le 
leur adresse en secret, un langage cordial et sincère. 
Du reste, l'Expérience enseigne à respecter ceux que 
Dieu a placés à la tête des nations ; parce que là où fi- 



Eï DK LA LlbEUTÉ. J83 

nit le respect pour le roi , commence la ruine du peu- 
ple. Continuez de lire la lettre. 

Le Docteur. — « Quand on voit de mauvaises ac- 
tions, la première chose est d'élever la voix et de crier 
contre les malfaiteurs. Élevez donc la voix du haut de 
vos trônes, avertissez , reprenez, menacez, et ne vous 
contentez point de quelque misérable petit édit donné 
de temps en temps et tout emmiellé de paroles douce- 
reuses ; mais parlez en roi qui a le droit de comman- 
der et de se faire obéir. En outre, encouragez les 
bons; et faites qu'eux aussi parlent et élèvent la voix 
contre les méchans. Le monde est rempli de petits li- 
vres, de journaux, de feuilles qui répandent la conta- 
gion : faites qu'on le remplisse d'écrits salutaires qui 
soient un antidote contre la corruption des esprits. 
Employez les armes de vos ennemis ; si les rebelles 
font rire aux dépens de la fidélité , que les bons fassent 
rire aux dépens de la révolution. Si le poison se vend 
à bas prix par la propagande, que la souveraineté 
fournisse gratuitement le contre-poison. Aujourd'hui 
le genre humain veut lire , et une feuille de papier 
écrite judicieusement a plus de force qu'un bataillon 
de grenadiers. Les hommes d'esprit et de cœur, capa- 
bles de vous aider dans cette guerre, ne manquent, 
point ; naais il faut les chercher, les encourager, les 
récompenser quelquefois. Qui est celui de vous qui ait 
dépensé en faveur des écrivains défenseurs des trô- 
nes le quart de ce qu'il paie aux professeurs des uni- 
versités avec la certitude qu'ils poussent la jeunesse au 
renversement des trônes? Croyez-moi, princes, parlez 



1 84 DE l'absolutisme 

et faites parler, et soyez certains que chaque voix trou- 
vera la route d'un cœur. » 

Polichinelle.^ — Savez- vous que vous dites fort 
bien ? Ces messieurs les libéraux arrangent nos têtes 
à leur façon , parce qu'ils parlent quasi seuls ; mais si 
l'on montroit aux pauvres gens la chemise du libéra- 
lisme dans toute sa saleté, les cervelles humaines ne se- 
roient plus le jouet des fabricateurs de glorieuses jour- 
nées. Si nous avions lu plus tôt le journal de Modène 
intitulé la Poix de la T^érité^ nous ne nous serions pas 
ennuyés de notre roi , et nous n'aurions point couru 
après cette folie de la souveraineté du peuple. 

L'Expérience. — Mes enfans , le duc de Modène , 
quoique ses Etats tiennent peu de place sur la carte, a 
fait une œuvre grande en étabhssant ce journal. 11 a 
prouvé qu'il possède un cœur vraiment royal, il a bien 
mérité de la société entière^ et soyez certains qu'à 
l'heure qu'il est la feuille modénoise a opéré nombre 
de conversions : mais revenez à ma lettre. 

Le Docteur. — « Lorsque pour contenir des mé-^ 
chans il ne suffit pas d'élever la voix, il faut lever la 
main et punir; mais les châtimens doivent être et cer- 
tains et sévères. Ceux qui méditoient le bouleverse- 
ment du monde ont pris leurs mesures de loin; ils ont 
préparé l'impunité pour eux et pour les leursm/îre- 
clianl r humanité et la modération des peines. Depuis un 
certain temps, vous vous êtes laissé séduire par ces 
chansons ; et afin d'être doux et démens, vous avez 
cessé d'être justes. Ainsi la voie a été ouverte à toutes 
les iniquités, la certitude du pardon a rompu le frein 



ET DE LA LIBERTE. 185 

de la crainte ; et pour chaque félon absous , cent sujets 
fidèles sont devenus félons. Retournez sur les traces 
antiques; et si vous voulez que votre justice ait peu à 
condamner, faites qu'elle condamne inexorablement. 
L'épreuve de la tolérance a été faite, elle n'a produit 
que du mal ; venez-en à répreuve du sang^, et vous ver- 
rez que se déclarer rebelle ne sera plusla mode du jour. 
Commencez par les petits délits , lesquels conduisent 
aux grands , et que les punitions de votre justice soient 
sévères et terribles. Les âmes féroces des scélérats ne 
s'effraient point des peines enfantines conseillées par 
une niaise philosophie. Dieu , qui est le père des misé- 
ricordes , a créé un enfer pour punir le péché , et la 
création de f enfer sert merveilleusement à peupler le cieL 
Épargnez le sang innocent , en vous persuadant bien 

que LE MEILLEUR PRINCE EST CELUI QUI A LE BOURREAU 

POUR PREMIER MINISTRE. Maintenez ce code en vi- 
gueur, et vous verrez que les chemins de votre 
royaume seront aussi sûrs que les casernes des sol- 
dats; que votre trésor ne devra plus entretenir dans les 
prisons un peuple de criminels, et que les scélérats ne 
songeront plus à renverser votre trône. » 

Le Docteur. — Il me semble, ma bonne petite 
vieille, que vous êtes en ceci un peu sévère. 

Polichinelle. — Au contraire il me semble à moi 
qu'elle parle très bien , et que sur cela les lazzaroni 
en savent plus que les docteurs. Quand on usoit de la 
corde et de la potence, on trembloit au nom de la jus- 
tice; et on retenoit ses mains, de peur de la prison : 
mais à présent les procès font rire , parce qu'on sait 



186 DE l'absolutisme 

que tout finit par des bagatelles. Pour les grands cri- 
mes la grâce est presque sûre ; et pour les délits moin- 
dres un peu de prison ^ un peu de travaux forcés _, voilà 
tout. Personne ne craint ces peines, (c parce que nous 
» autres pauvres gens nous sommes mieux en prison 
» que chez nous, et qu'un condamné aux travaux ga- 
» gne le double d'un ouvrier et fatigue moitié moins. )> 

L'Expérience. — Mes enfans, croyez aux paroles 
de l'Expérience ; et assurez-vous que le monde est de- 
venu plus mauvais, depuis qu'on ne punit plus sévère- 
ment les méchans. Si les rois refusent de le croire, 
qu'ils compulsent les registres de leurs greffes crimi- 
nels : en comparant ceux des temps appelés barbares 
avec ceux des temps présens , ils pourront apprendre 
(( lequel vaut le mieux pour la morale publique , de 
» l'humanité philosophique, ou de la potence et de la 
» corde. » Continuez de lire cependant. 

Le Docteur. — « Un bon père doit éloigner de ses 
enfans les compagnons pervers, afin que ceux-ci ne les 
gâtent point par leurs mauvais discours ; et aussi le 
prince sage doit empêcher qu'on ne corrompe ses su- 
jets fidèles, et que ceux qui déjà sont corrompus de- 
viennent pires par la lecture des écrits nuisibles et sé- 
ditieux. Je sais que vous reconnoissez maintenant les 
désastres produits par la presse, mais on ne voit cepen- 
dant pas que vous y opposiez une digue solide et suffi- 
sante. On veut guérir les empoisonnés, et on laisse au 
poison un libre cours. Mettez la politique d'accord 
avec la rehgion, et que l'une et l'autre veillent jour et 
nuit et soient inexorables envers la peste imprimée qui 



ET DE LA LIBERTÉ. 187 

se propage sous toutes les formes. Sur toutes choses, 
gardez-vous de cette peste légère qui passe de main 
en main ; et pour un certain temps au moins , <( ban- 
» nissez de vos États presque tous les journaux et ga- 
» zettes étrangères. » La plupart de ces feuilles sont 
vendues au parti de la révolte , ou le flattent tout au 
moins, afin d'obtenir plus de débit, et il n'est pas une 
seule de ces gazettes qui n'introduise quelque once de 
poison, (c En fait de révolution, même les simples ré- 
» cits offrent du danger lorsqu'ils ne sont pas modi- 
)) fiés par la prudence. » Les esprits sont, comme les 
corps, sujets à la contagion, et l'histoire des scandales 
est toujours vénéneuse. Détournez les regards de vos 
sujets de certaines scènes, et persuadez-vous bien que 
personne n éprouve l'envie d'imiter ce quil ignore. » 

Polichinelle. — Que feroient les oisifs, s'ils n'a- 
voient plus de gazettes? 

L'Expérience. — Que faisoient-ils il y a cent cin- 
quante ans, lorsqu'il n'existoit pas de gazettes ? 

Le Docteur. — Il me semble, ma chère dame, que 
vous être encore trop sévère en cela. 

L'Expérience. — Mes amis , quand les enfans sont 
malades il faut les tenir à la diète ; il vaut mieux les 
laisser pleurer que de les faire mourir d'indigestion. 
Tant que durera le choléra de la révolte, la diète de là 
presse doit être rigoureuse ; et « l'on ne doit absolu- 
» ment permettre d'autres feuilles que celles qui ser- 
)) vent ouvertement le parti de la justice. » Je vou- 
drois dans chaque Etat une bonne gazette nationale, 
un bon journal littéraire , dans lesquels, avec lapru- 



188 DE l'absolutisme 

dence requise ^ on publieroit les nouvelles des pays 

étrangers et on rendroit compte de leur littérature. 

Le Docteur. — Ainsi , vous voudriez faire des 
journaux mêmes un monopole royal? 

L'Expérience. — Si, pour l'avantage des finances, 
on a établi le monopole du sel et le monopole du ta- 
bac, combien plus devroit-on établir le monopole de 
la presse , pour l'avantage de la religion , de la po- 
litique et de la bonne morale ! Continuez de lire ma 
lettre. 

Le Docteur. — a En outre , qui veut que ses en- 
fans restent tranquilles doit leur laisser leurs amuse- 
mens qui les retiendront dans leurs chambres et les 
empêcheront de mettre tout sens dessus dessous dans 
la maison. Ainsi on doit laisser aux peuples l'occupa- 
tion et le désennui de leurs affaires domestiques et 
municipales, de peur qu'oisifs chez eux ils n'en sortent 
pour troubler les affaires de la nation. En cela, prin- 
ces, vous avez commis une erreur très grande , et pas 
un de vos hommes d'Etat ne s'aperçoit encore que le 
bouleversement du monde provient de cette faute en 
majeure partie ; par un zèle malentendu de la souve- 
raineté, vous avez enlevé à vos sujets tous leurs pri- 
vilèges , tous leurs droits , toutes leurs franchises , 
toutes leurs libertés , et concentré dans le gouverne- 
ment tous les fils du pouvoir, tout mouvement, tout 
souffle de vie. Par là vous avez rendu les hommes 
étrangers dans leur propre pays : simples habitans 
de leurs villes , ils n'en sont plus citoyens ; et de l'abo- 
lition de l'esprit communal est né l'esprit national, le- 



ET DE LA LIBERTÉ. 181) 

quel a agrandi dans des proportions gigantesques l'or- 
gueil et les vœux des peuples. Par la destruction des 
intérêts privés de tous les municipes , vous avez formé 
de toutes les volontés une seule masse, laquelle doit se 
mouvoir suivant une seule tendance , et maintenant 
vous vous trouvez impuissans à arrêter le mouvement 
de cette masse énorme et terrible. Dmde et tmpera. 
Vous avez mis en oubli cette maxime gravée sur la 
base des trônes ; vous avez prétendu diriger le monde 
avec une seule rêne , et cette rêne s'est rompue dans 
vos mains. Divide et impera. Divisez les uns des au- 
tres les peuples, les provinces, les villes (1), laissant 
à chacun ses intérêts, ses statuts, ses privilèges, 
ses droits et ses franchises. « Faites que les citadins 
» se persuadent être quelque chose chez eux ; per- 
» mettez que le peuple se divertisse aux jeux inno- 
» cens des manèges, des ambitions et des brigues 
» municipales , )) ressuscitez l'esprit local par l'éman- 
cipation des communes , et le fantôme de l'esprit na- 
tional cessera d'être le démon qui enivre toutes les 
têtes. Chers princes , écoutez-moi. « Si vous voyiez 
» tous les chevaux refuser soudain de porter la somme et 
» de traîner la charrette ; si tous les bœufs ne vouloient 
» plus souffrir le joug et labourer la terre, vous obs- 
» tineriez-vous à croire que la nature de ces bêtes est 
» changée, )> et ne chercheriez-vouspas plutôt la cause 
de leur indocilité dans le désordre des harnois et 
l'impéritie des conducteurs.^ Et aujourd'hui, que tous 

( I ) Diridete popolo da popolo , provincia da provincia , città da 
cilla. 



190 DE l'absolutisme 

les peuples se révoltent contre le frein des rois, pour- 
quoi vous obstineriez-vous à supposer que la nature 
des hommes a changé, au lieu de reconnoître quel- 
ques (défauts dans la manière de gouverner ? Pesez 
bien ces paroles, tournez vos regards sur le passé; 
et si vous voulez que les générations présentes soient 
dociles comme les anciennes, gouvernez-les comme 
vos pères gouvernoient les anciennes» » 

Polichinelle. — Tout cela peut être fort beau, 
mais je n'y comprends rien. 

L'Expérience. — Je sais bien que certains discours 
ne sont pas entendus du vulgaire, et toutes les classes 
ont leur vulgaire. Ma lettre n'est pas adressée à la 
populace, mais aux rois. Poursuivez et ne perdez pas 
le temps. 

Le Docteur. — ■ « Une cause principale du boule- 
versement du monde est la trop grande diffusion des 
lettres et cette démangeaison de la littérature qui a 
pénétré jusque dans les os des poissonniers et des pa- 
lefreniers. Il faut sans doute dans le monde des lettres 
et des sa vans > mais il faut aussi des cordonniers , des 
tailleurs , des forgerons, des laboureurs et des artisans 
de toutes sortes ; il y faut une grande masse de gens 
bons et tranquilles, qui se contentent de vivre sur la 
foi d' autrui, et trouvent bon que le monde soit guidé 
par les lumières des autres, sans prétendre le guider 
par les leurs propres. « Pour tous ces gens-ci la 
» lecture est dangereuse , parce qu'elle stimule des 
» intelligences que la nature a destinées à se remuer 
» dans une sphère étroite , fait naître des doutes que 



ET DE LA LIBERTÉ. 191 

» la médiocrité de leurs connoissances ne leur permet 
» pas de résoudre; accoutume aux plaisirs de l'esprit, 
» lesquels rendent insupportable le travail monotone 
» et ennuyeux du corps ; éveille des désirs dispropor- 
» tionnés à la bassesse de la condition ; et en rendant 
» le peuple mécontent de son sort , le dispose à tenter 
» de s'en procurer un autre. » C'est pourquoi, au 
lieu de favoriser démesurément l'instruction et la 
civilisation {civililà), vous devez avec prudence y 
imposer des bornes , « considérant que s'il se trouvoit 
» un maître qui pût, en une seule leçon, rendre tous 
» les hommes aussi savans qu'Aristote et aussi polis 
» que le grand-chambellan du roi de France , il fau- 
)) droit sur-le-champ assommer ce maître , afin que la 
» société ne fût pas détruite. Réservez les livres et les 
» études aux classes distinguées et à quelque génie 
» extraordinaire qui se sera fait jour à travers l'obs- 
)) curité de sa condition , et faites en sorte que le 
» cordonnier se contente de son alêne , le paysan de 
» son boyau , sans aller se gâter le cœur et la tête à 
)) l'école de l'alphabet. Par suite d'une diffusion mal- 
» entendue et disproportionnée de la culture , une 
)) race innombrable de manans et de gagne-deniers 
» ont porté le trouble dans la société , en voulant , au 
» mépris de la nature , s'associer aux classes élevées, » 
et vous êtes contraint d'enlever la peau à la moitié 
de votre peuple pour en faire des culottes à l'autre 
moitié, qui , née pour gagner son pain avec la bêche 
et la cognée, demande des emplois et des pensions et 
prétend tirer de sa plume de quoi vivre et bien vivre. 



192 DE l'absolutisme 

Tous ces petits sages sans aucune base solide d'étude 
et de jugement, tous ces petits seigneurs sans patri- 
moine suffisant pour faire bouillir la marmite , portent 
naturellement dans le cœur le mécontentement et 
l'envie , et sont des matières toujours prêtes à s'en- 
flammer au souffle de la révolution. L'imprévoyante 
propagation des lettres a rassemblé cette masse dan- 
gereuse de combustibles; et par une adroite et discrète 
diminution de la culture, vous devez abaisser les 
flammes de la soi-disant philosophie et écarter la mine la culture des sciences histo- 
riques. Au moment où la France, absorbée tout 
entière par sa révolution politique, détournoit ses 
regards du passé pour les arrêter uniquement sur 
l'avenir qu'elle préparoit au monde ; lorsque, ouvrant 
la carrière ou l'Europe la suit, elle s'abandonna, 
comme Colomb, aux vents et aux tempêtes pour 
découvrir de nouveaux rivages et un ciel nouveau ; 
lorsqu'elle dit aux peuples étonnés, aux peuples as- 
soupis dans leur vieille misère : C'est assez de ce qui 
fut ; je vous créerai d'autres destins : alors la labo- 
rieuse et pensive Allemagne , occupant la place que 
la France quittoit, laissa celle-ci remuer le présent, et 
tourna son activité vers un but exclusivement intel- 
lectuel. Elle entreprit en quelque sorte de recon- 



DES ANCIENS PEUPLES ITALIEÎ^S. 207 

struire, à l'aide des faits et de la théorie philoso- 
phique , l'organisme vivant de l'humanité dans les 
siècles antérieurs. Agrandissant ainsi le domaine de 
l'histoire, elle y ramena la philologie , l'archéologie, 
et en général toutes les sciences qu'elle fit converger 
à ce foyer commun. Recueillant tout, rapprochant 
tout, religion, lois, mœurs, coutumes, traditions, 
langues , littérature développée ou informe , et spé- 
cialement ces chants spontanés qui furent partout les 
premières annales des peuples, et l'expression la moins 
équivoque de leur caractère individuel, de leur vie 
morale et intime, elle s'efforça de débrouiller leurs 
origines si obscures et leur filiation si incertaine. Une 
pareille méthode , on le sent bien , provoquoit des 
hardiesses de tout genre, laissoit aux conjectures les 
plus hasardées un vaste champ, et, en exigeant qu'on 
s'isolât des impressions que l'homme reçoit de tout 
ce qui l'environne , pour se pénétrer de l'esprit , des 
sentimens, des passions d'une autre société et d'une 
autre époque, mettoit en jeu une sorte de faculté de 
divination. A défaut de documens plus directs et plus 
étendus, l'historien cherchant à saisir dans les tra- 
ditions héroïques et mythiques d'un peuple son génie 
propre, et, pour ainsi dire, sa forme particulière, se 
flattoit de le recomposer sans autre secours , à peu 
près comme Cuvier recomposoit des animaux entiers 
de genre inconnu à l'aide d'un seul fragment de leiir 
structure osseuse , avec cette différence toutefois que 
le célèbre anatomiste prenoit pour point de départ un 
débris d'organisation, et l'historien la force organi- 



208 HISTOIRE 

satrice elle-même. On ne peut nier que plusieurs 
écrivains dont l'Allemagne s'honore à juste titre _, 
n'aient fait preuve, dans ce travail singulier, je dirois 
presque dans cette espèce de féerie scientifique , d'une 
étonnante sagacité. Il suffit de nommer Niebuhr pour 
rappeler tout ce qu'a d'ingénieux , de brillant , mais 
aussi de conjectural , la méthode qu'il a illustrée en 
l'appliquant, souvent avec un rare bonheur, à l'his- 
toire des premiers temps de Rome. Espérons que sa 
mort prématurée ne privera pas l'Europe de la suite 
d'un ouvrage qui a jeté un si grand éclat, en ramenant 
les faits matériels de l'humanité sous la puissance de 
l'esprit qui les engendre, les anime et les vivifie. 

Ce n'est pas qu'on ne puisse abuser de ces procédés 
à 'priori, surtout lorsqu'on les sépare d'une profonde 
connoissance des monumens; et que leur emploi n'offre 
fréquemment quelque chose d'arbitraire, ou tout au 
moins d'indémontrable, qui semble peu compatible 
avec le caractère propre de l'histoire , tel qu'aupara- 
vant on se le représentoit. Cet inconvénient très réel, 
et dont les imitateurs de Niebuhr ne sauroient se 
garder avec trop de soin , ne détruit cependant pas 
les nombreux avantages qu'offre le mode d'investi- 
gation philosophique dont il est une conséquence in- 
évitable. On conçoit néanmoins que plusieurs , moins 
frappés de ceux-ci qu'effrayés de celui-là , aient cru 
plus sage de s'abstenir d'entrer dans cette route nou- 
velle. De là deux écoles historiques. Tune qu'on peut 
appeler instinctive ^ et l'autre positive ^ ou ne s'ap- 
puyant que sur des témoignages écrits. L'auteur de 



DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 209 

l'ouvrage que nous annonçons appartient à cette der- 
nière. Aspirant à des résultats rigoureusement incon- 
testables, il écarte inexorablement ce qui ne seroit que 
deviné, sans être susceptible de preuve directe ; non 
qu'il réprouve, tout au contraire, un usage franc de 
la pensée , un examen sévère et indépendant des opi- 
nions les plus accréditées, mais restreint toutefois 
dans les bornes de la critique purement historique , 
suivant l'ancienne acception du mot. Ce cercle ne 
laisse pas d'être encore assez vaste. On se rappelle en 
effet qu'il y a vingt-deux ans M. Micali, dans son 
livre intitulé Vllalie avant les Romains , appela le 
premier l'attention des savans sur l'histoire de cette 
époque antique , et , par la hardiesse de ses vues au- 
tant que par la profondeur de ses recherches , donna 
l'impulsion aux travaux postérieurs et à ceux de 
Niebuhr lui-même. Il est bon de constater les faits 
de ce genre , afin que , dans le progrès de la science , 
chacun jouisse de la part de gloire et de reconnois- 
sance qui lui est due. 

Comme tous les hommes supérieurs^ M. Micali 
fut loin d être pleinement satisfait des essais de sa 
jeunesse. Au lieu de se reposer dans le succès flatteur 
qu'il avoit obtenu, il recommença ses études , deve- 
nues plus faciles à quelques égards, et plus intéres- 
santes par la découverte d'un grand nombre de mo- 
numens propre à répandre une vive lumière sur le 
sujet qui l'occupoit. Il relut tout ce qui s'y rapporte 
dans les écrits des anciens et des modernes, compara 
tout, discuta tout; et non content des connoissances 

TOME 11. 14 



210 HISTOIRE 

qui se puisent dans les livres , il parcourut l'Italie en- 
tière , pour recueillir sur les lieux mêmes , par l'in- 
spection immédiate du sol , ces notions précises que 
rien ne supplée lorsqu'on veut arriver à des conclu- 
sions solides , et ne pas apprécier certains faits comme 
au hasard. Le résultat de tant de travaux est consigné 
dans V Histoire des anciens peuples d'Italie qu'il vient 
de publier à Florence. Nous tâcherons d'en donner 
une idée sommaire, en nous permettant, d'après son 
invitation même, de soumettre à l'illustre auteur quel- 
ques doutes sur différents points susceptibles , ce nous 
semble , d'être contestés , et sur plusieurs applications 
de son hypothèse fondamentale, développée avec au- 
tant d'art que de clarté , mais conçue en un sens trop 
exclusif peut-être . 

M. Micali se place d'abord au centre de cette ma- 
gnifique chaîne de montagnes qui parcourt l'Italie 
dans toute sa longueur. Il suppose qu'à une époque 
où déjà le pays étoit habité, la Sicile auparavant 
jointe à la Calabre en fut séparée par quelque vio- 
lente commotion du sol (1); et que, dans le même 
temps, la mer, recouvrant les plaines aujourd'hui si 
fertiles qui s'étendent des deux côtés des Apennins, 
s'élevoit jusqu'au pied de ceux-ci et en baignoit les 
croupes (2). Ces deux suppositions paroissent difficiles 
à admettre. On est généralement d'accord que la Si- 
cile , comme l'Angleterre , et quelques autres îles au- 
trefois unies aux continents voisins, n'en ont point 

(1) Tome I, page 4. 

(2) ma. , page 17. 



DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 211 

été séparées postérieurement au grand cataclysme 
qui opéra, il y a environ cinq mille ans, des boule- 
versemens si profonds sur la surface de notre globe. 
Et quant à la submersion primitive des plaines de 
la péninsule italique, elle impliqueroit un change- 
ment de niveau dans les mers adjacentes, qui suc- 
cessivement se seroient abaissées, et considérablement 
abaissées ; fait contraire aux observations et aux do- 
cumens historiques , d'où il résulte que le niveau de 
la Méditerranée n'a pas varié sensiblement depuis 
près de trente siècles. Il est très vrai cependant que 
ces plaines, inondées par les débordemens des fleuves 
qui les traversent, étoient pour la plupart originaire- 
ment inhabitables, ainsi que le dit M. Micali; qu'elles 
n'ont pu devenir propres à l'habitation de l'homme 
qu'à l'aide d'immenses travaux de dessèchement , de 
digues construites pour contenir et diriger les cours 
d'eau, et qu'encore aujourd'hui une négligence de 
moins d'un demi-siècle dans l'entretien de ces digues 
suffiroit pour transformer de nouveau la Lombardie 
presque entière en un vaste et stérile marais. Il est 
donc certain que la population dut être d'abord con- 
finée dans les montagnes; et qu'elle ne put même 
étendre ses conquêtes sur un sol tel que celui que 
nous venons de décrire , avant d'avoir atteint , avec la 
connoissance et la pratique des arts, un degré de ci- 
vilisation assez avancé. 

Mais quelle étoit cette population? D'où tiroit-ellé 
son origine ? A quelle race plus ancienne appartenoit- 
elle ? Loin de prétendre résoudre ces questions , 

14. 



212 HISTOIRE 

M. Micali les juge insolubles, au moins dans l'état 
actuel de la science , et conséquemment déclare qu'il 
ne s'en occupera point. Le premier fait pour lui est 
l'existence de peuplades indigènes, en ce sens que 
leur séjour en Italie est de beaucoup antérieur aux 
monumens de l'histoire ; qu'on ignore entièrement 
d'où elles y étoient venues, par quelle route, et de 
quelles nations elles s'étoient détachées. Ces abori- 
gènes , comme les appeloient les Romains , possédoient 
le pays qui s'étend du pied des Alpes jusqu'à l'extré- 
mité de la péninsule. Issus d'une souche commune, ils 
parloient tous, suivant M. Micali, une langue radica- 
lement la même, avoient la même religion, les mêmes 
mœurs ^ les mêmes lois, les mêmes institutions fonda- 
mentales, bien que portant des noms divers, et séparés 
en un grand nombre de sociétés particulières. Dans la 
^uitedes temps il s'établit, sans parler des îles adjacentes 
successivement envahies par divers peuples naviga- 
teurs, il s'établit, disons-nous, sur les côtes de l'I- 
talie inférieure des colonies Cretoises, chalcidiennes , 
achéennes et doriques, dont l'ensemble formoit ce 
qu'on nomma depuis la grande Grèce. Mais, quelle 
qu'ait pu être d'ailleurs leur action civilisatrice sur 
les populations voisines indigènes , les deux races de- 
meurèrent profondément distinctes et ne se mêlèrent 
jamais. 

D'autres invasions troublèrent, à différentes épo- 
ques, le repos des habitans de l'Italie supérieure. 
Les Liburniens de race illyrique, les Liguriens, les 
Enètes ou Vénètes et d'autres nations parties des bords 



DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 213 

Opposés de l'Adriatique, refoulèrent, à plusieurs re- 
prises, les populations primitives vers l'Italie centrale, 
comme des ondes qui se poussent mutuellement. Les 
Pelages ou Pélagues y pénétrèrent avec les tribus fu- 
gitives, mais leur séjour n'y fut pas très long; et il 
influa peu sur les peuples au milieu desquels ils vécu- 
rent momentanément , à cause de la civilisation supé- 
rieure de ceux-ci. Repoussés de proche en proche 
jusqu'aux dernières limites méridionales de l'Italie , 
ils la quittèrent, enfin, sans y laisser aucune trace du- 
rable de leur passage ; car, suivant l'opinion au moins 
très probable de M. Micali, lesmonumens qu'on ap- 
pelle cyclopéens leur ont été faussement attribués. Ce 
genre de construction , indiqué par la nature même 
dans les pays montagneux où la pierre abonde , fut de 
tout temps pratiqué par les indigènes , et M. Micali 
prouve fort bien que l'usage s'en continua jusque sous 
les premiers empereurs. Toutefois, avant de porter 
un jugement définitif sur l'influence pélagique en 
Italie, ilfaudroit, ce nous semble , mieux connoître 
ce peuple mystérieux , qu'on diroit poursuivi , dans 
ses continuelles migrations, par une fatalité inexo- 
rable , et qu'on voit, tel qu'une ombre vague et silen- 
cieuse, se glisser à travers les origines de toutes les 
nations les plus célèbres de l'Occident. 

Les Osques , ou Opiques , ou Aurunces , formoient 
le tronc principal de la race primitive italienne, 
comme les Ra-Sènes, appelés par les Grecs Tirsé- 
niens ou Tirrhéniens , par les Romains Tusques ou 
Étrusques, en formoient la branche la plus illustre et 



214 HISTOIRE 

la plus civilisée. Nous avouerons que , sur ce point, 
il nous reste quelques doutes : cette identité d'origine 
ne nous paroît pas suffisamment constatée ; elle 
manque de jH-euves directes, et lorsqu'on vient à con- 
sidérer combien par leurs institutions religieuses et 
politiques, par leurs sciences, leurs arts, leurs mœurs, 
et, autant qu'on en peut juger, par leur langue même, 
les Étrusques différoient des peuples circonvoisins , 
on se persuade difficilement qu'ils aient pu sortir d'une 
source commune, quoique l'on reconnoisse claire- 
ment une certaine influence réciproque qui dut être 
l'effet de leur rapprochement sur le même sol , et des 
communications fréquentes qui en étoient une suite 
nécessaire. Nous ne pensons pas que, pour rendre 
raison de ces différences radicales, il suffise d'établir 
que les Etrusques, peuple commerçant et navigateur, 
eurent de nombreuses relations avec l'Afrique et 
l'Asie, ni même de conjecturer qu'à l'époque de l'in- 
vasion des pasteurs en Egypte quelques familles sa- 
cerdotales se réfugièrent chez les Ra-Sènes , et , les 
initiant au culte égyptien , à la philosophie, aux 
sciences, aux arts de cette antique contrée , fondè- 
rent parmi eux un ordre social tout nouveau ; car il 
n'existe aucun autre exemple d'une nation ainsi 
changée fondamentalement par des étrangers fugi- 
tifs, nécessairement suspects du moment où ils au- 
roient laissé seulement apercevoir la pensée d'opérer 
une révolution, laquelle bouleversoit , avec le droit 
reçu , les relations antérieures entre les divers mem- 
bres de la communauté. Et, d'ailleurs, s'il existe des 



DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 215 

rapports qu'on ne peut mécounoître entre les idées 
religieuses des Etrusques et les croyances égyptiennes, 
il n'en existe presque aucun entre leur organisation 
sociale et celle de l'Egypte , fondée sur le système des 
castes. De plus : la mythologie étrusque, d'après ce 
que les monumens nous en apprennent , avoit des re- 
lations non moins marquées avec des croyances assy- 
riennes et phéniciennes ; et leur religion , leurs insti- 
tutions, leurs lois, leur ordre social entier formoient 
un tout tellement compacte , si étroitement lié dans 
toutes ses parties, que l'esprit se refuse aie concevoir 
sous une autre notion que celle d'une production vi- 
vante et spontanée du génie et des traditions natio- 
nales , modifiés ensuite superficiellement par des 
causes accidentelles, qui jamais n'en altérèrent le fond 
principal. 

Que s'il nous reste des doutes sur l'identité origi- 
naire des Ra-Sènes et des Osques , nous n.e pensons 
pas qu'on puisse en conserver sur l'origine commune 
des peuplades qui successivement occupèrent la pé- 
ninsule depuis les rives du Tibre jusqu'à l'extrémité 
de la Calabre. On peut en voir le dénombrement dans 
M. Micali, qui suit leur filiation avec une science, 
une sagacité et une clarté admirables. 

Pour comprendre les mouvemens de toutes ces po- 
pulations, il faut les rapporter à trois causes géné- 
rales : 

Premièrement, l'invasion étrangère. Ainsi, dès les 
plus anciens temps, les nations connues sous le nom 
d'IUyriens, de Thessaliens, de Pelages, traversant 



216 HISTOIRE 

l'Adriatique , ^'emparèrent des côtes voisines des bou- 
ches du Pô, et, s'avançant ensuite dans l'intérieur du 
pays, en chassèrent les Ombriens, qui, rencontrant 
dans leur fuite les Sicules , établis entre l' Arno et le 
Tibre , les forcèrent de leur céder ce territoire , et de 
chercher eux-mêmes une autre patrie qu'ils ne trou- 
vèrent que dans la Sicile , à laquelle ils donnèrent leur 
nom, après l'avoir en partie conquise sur les Sica- 
niens, ses premiers habitans. Mais, bientôt après, les 
Ombriens furent à leur tour dépossédés par les Ra- 
Sènes, qui jetèrent au centre de l'Italie les bases d'une 
domination durable. 

Secondement, les guerres intérieures. Tant de pe- 
tites peuplades voisines, resserrées chacune dans un 
étroit espace , né pouvoient guère vivre long-temps 
en paix ; et la force qui presque toujours intervenoit 
pour terminer entre elles les contestations sur les 
limites, devoit les changer souvent. Les Étrusques 
étendirent progressivement les leurs de l'embouchure 
de la Magra à celle du Tibre ; et portant leurs con- 
quêtes dans la haute Italie jusqu'aux rives du Tésin , 
et dans l'Italie inférieure au-delà même de celles du 
Vulturne , ils y fondèrent deux nouveaux Etats, deux 
Etruries nouvelles, composées chacune , comme l'an- 
cienne , de douze villes confédérées : car le nombre 
douze étoit chez les Ra-Sènes symbolique et sacré. Et 
encore ici nous voyons les Étrusques constamment 
séparés de tous les autres peuples italiques par une 
forme de société qui, dans son ensemble et dans ses 
détails, leur étoit exclusivement propre. 



DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 217 

Troisièmement, les colonies appelées printemps sa- 
crés. Lorsque l'agriculture, à peine naissante, n'ajoutoit 
que peu de ressources à celles de la vie purement pas- 
torale , la subsistance des tribus errantes dans les val- 
lées des Apennins étoit généralement très précaire. 
S'il arrivoit que leurs foibles moissons manquassent, 
ou qu'une épidémie ravageât leurs troupeaux, ou 
qu'elles eussent éprouvé les calamités de la guerre , 
alors, pour détourner par une solennelle expiation la 
colère céleste , elles consacroient au dieu à qui appar- 
tient le souverain empire tout ce qui naissoit dans le 
cours du printemps, enfanset animaux, et c'étoit là 
le printemps sacré : ver sacrum. Il est possible qu'ori- 
ginairement ce qu'on dévouoit ainsi fût réellement 
offert en sacrifice à la divinité qu'on vouloit flécbir, 
comme le pense M. Micali. Cependant j'inclinerois à 
ne voir dans cette institution singulière qu'un moyen 
tout-à-fait conforme au génie religieux de l'antiquité, 
de remédier au trop grand accroissement de la popu- 
lation par l'établissement de colonies qui trouvoient 
dans le caractère sacré qu'on leur avoit imprimé une 
sauvegarde plus sûre que la force. Et, en effet, sitôt 
que la génération dévouée avoit atteint Tâge de l'ado- 
lescence, elle s'en alloit, conduite par l'un des prin- 
cipaux membres de l'ordre sacerdotal, cbercher ail- 
leurs d'autres foyers. La religion les protégeoit mieux 
que les armes. « Partout, dit M. Micali, où l'onbâ- 
» tissoit un temple avec de nouveaux autels et des 
» rites divins, les peuples se rassembloient autour : là 
» s'élevoient des habitations rustiques, s'ouvroit un 



218 HISTOIRE 

» nouveau marché ; là sur une terre nouvelle croissoit 
» un peuple nouveau. Ainsi, selon le génie de ces 
» temps où dominoit universellement le sacerdoce , 
» tous tenoient pour sacré le commencement de ces 
» colonies qui propageoient de côté et d'autre les 
» formes, les ordonnances et la tutelle d'une même 
» institution théocratique ; tous mieux contenus ou 
» plus justement régis par elle s'estimoient heureux 
» d'être associés au sort d'un peuple favorisé par les 
» augures et cher aux dieux. Ce qui fait clairement 
» comprendre comment un petit nombre d'hommes 
» choisis , revêtus des armes invincibles de leur dieu , 
» purent s'incorporer avec d'autres peuples indépen- 
» dans, leur communiquer leurs lois , leurs règles, et 
» fonder avec le temps des sociétés puissantes. Initiés 
» aux mystères religieux et civils , les conducteurs de 
» ces colonies sacrées ne pouvoient certainement don- 
» ner au nouveau peuple d'autres institutions que 
» celles dont ils étoient les gardiens , les régulateurs 
» et les maîtres. Nous apprenons de Pline que les Pi- 
» céniens descendoient des Sabins par le vœu d'un 
» printemps sacré; les Samnites en provenoient de la 
)) même manière, comme les Lucaniens des Samnites : 
» toutes nations nombreuses et fortes, constituées sous 
)) une seule loi, ayant la même religion, et gouver- 
» nées également dès l'origine par des commandemens 
» et des décrets sacerdotaux (1). » 

Les diverses peuplades de race certainement osque, 
séparées par la nature même du sol coupé eu vallées 

(1) Tome I , page 24. 



EES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 219 

profondes et difficilement accessibles, avoient habi- 
tuellement peu de relations entre elles , ce qui contri- 
bua sans doute à conserver et à fortifier l'esprit d'indé- 
pendance qui formoit, comme le remarque Salluste (1 ), 
le trait le plus marqué de leur caractère commun. 
Jamais elles ne parvinrent à se constituer en un même 
corps politique , ni même à former une confédération 
qui eût quelque force d'unité. Ce fut toujours le sort 
de ce beau pays d'être divisé intérieurement; avec 
cette différence qu'autrefois ses habitans étoient sé- 
parés par la liberté , et qu'ils le sont aujourd'hui par 
la servitude. La religion seule put opérer un commen- 
cement d'union, suffisante peut-être pour garantir 
l'existence de l'ordre social établi, mais trop foible 
pour résister aux envahissemens de la puissance plus 
concentrée de Rome. Laissons parler M. Micali. 

« Dès le moment où des Alpes à la mer de Sicile 
» les tribus indigènes eurent formé de nombreuses 
» sociétés civiles distinctes, le principe religieux, 
» base de la cité , prévalut partout dans la jurispru- 
)) dence publique des nations italiennes , quelle qu'en 
)) fût la force, la police et le nom. De sorte que, de 
» fait, le principal ou même Tunique lien de leur con- 
» corde nécessaire, mais foible, se trouvoit dans le 
» culte religieux, inséparable appui du droit des gens. 
)) Les fériés solennelles instituées dès l'origine chez 
» chaque peuple confédéré , et auxquelles , par le de- 
» voir de leur office, assistoient les magistrats des 

( I ) Genus hominum agreste , sine legibus , sine imperio , libe 
rum atque solutum. Catil. 6. 



220 HISTOIRE 

» villes ou territoires alliés, avoient certainement 
)) pour but, sous le voile de la religion, d'affermir 
» l'amitié et l'union des confédérés, en les invitant à 
» se regarder mutuellement comme frères, et à sacri- 
» fier ensemble aux dieux de la patrie , ainsi qu'en 
» usoient les Sabins et les Latins aux fêtes de la déesse 
» Féronia, les anciens Latins entre eux, les Étrus- 
» ques et les Ombriens , comme aussi les Lucaniens. 
» Ce lien sacré et fraternel tendoit encore manifeste- 
» ment à fortifier le pacte de la loi par la stabilité de 
» l'engagement religieux. Selon le même principe de 
)) gouvernement, tous les autres peuples qui for- 
» moient des États fédératifs çonvoquoient solennelle- 
» ment et avec des rites religieux leurs assemblées 
)) publiques, soit dans les cas urgens, soit aux épo- 
» ques fixées. C'est ainsi que les Etrusques avoient 
» coutume de s'assembler dans le temple de Voltumna, 
» les Latins dans le bois sacré d'Aricia ou dans celui 
» de Ferentino , et les Sabins à Cure , comme aussi 
» l'histoire fait de fréquentes mentions d'assemblées 
» semblables chez les Ecques, les Herniques, les 
» Volsques, les Samnites, les Lucaniens et les Ligu- 
» riens. L'objet principal de ces réunions nationales, 
» légalement composées des chefs du gouvernement , 
)) étoit la grande affaire de la guerre ou de la paix , 
» la réception des ambassadeurs, les traités d'alliance, 
» et tout ce qui concernoit la sûreté de l'union. Mais 
» si les droits de la souveraineté , dans leurs rapports 
» avec la défense commune, appartenoient naturelle- 
» ment au conseil commun de la confédération , ce 



DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 221 

)) n'étoit pas une foible cause de troubles que ces 
» mêmes droits fussent ensuite exercés sans aucune 
» limite , séparément par chaque peuple , en tout ce 
» qui concernoit ses affaires privées. C'est ainsi que 
» quelques peuples sabins, lesCeninesiens, les Crus- 
» tuméniens et les Antennates , se mirent , dit-on , en 
» devoir de repousser, sans attendre le secours de 
» leurs alliés , les premières injures des Romains. Plu- 
» sieurs villes d'Etrurie soutinrent, durant des siècles, 
» des guerres particulières, comme ceux d'Anagni 
» parmi les Herniques, malgré le vœu de la ligue. 
» Tusculum se sépara de la même manière de Tunion 
» latine , et Sutri de celle des Toscans, sans qu'on pût 
» l'empêcher par une autre voie que celle des armes. 
» Et voilà comment, dès l'origine , chaque confédé- 
» ration des tribus italiques portoit en soi un germe 
» de foiblesse , parce que , le lien qui en unissoit les 
» divers membres étant impuissant à les constituer en 
» un seul et même corps, chaque cité, lente à se mou- 
» voir, et facilement soustraite à l'autorité commune, 
» tomboit sous l'influence des ambitions individuelles, 
» qui produisoient souvent des ruptures et des dis- 
» cordes (1). » 

Ce mode de gouvernement ressembloit fort au fond 
à celui des États-Unis américains; seulement, dans 
celui-ci le pouvoir central possède plus de force : bien 
qu'on puisse douter qu'il en ait assez pour maintenir 
long-temps l'union dont il est le lien. Avec de nom- 
breux avantages, les États fédératifs manquent d'unité 

(1) Tome II , page 67 et suir. 



222 HISTOIRE 

de pensée et d'unité de vie ; et c'est pourquoi ils se 
dissolvent aisément et font rarement de grandes cho- 
ses. Toutefois ce genre de gouvernement est quel- 
quefois inévitable, lorsqu'entre des populations qui 
ne peuvent subsister qu'unies il existe trop de dissi- 
militude pour qu'elles puissent être soumises sans op- 
pression à des lois de tout point uniformes. 

L'Étrurie, organisée selon des idées mystiques, et 
assujettie à une puissante aristocratie sacerdotale, étoit 
divisée en douze cités ou corporations civiles. Le su- 
prême magistrat de chacun de ces douze peuples, dont 
se composoit la nation entière , portoit le nom de Lvr 
cumon ^ et il étoit élu chaque année. Investi d'une 
pleine puissance, il rendoit néanmoins tous les neuf 
jours compte de ses actes à ceux qui l'avoient élevé 
à cette haute dignité que les Romains appeloient 
royale. L'un d'eux étoit élu généralissime et chef de 
l'union par les douze peuples confédérés , dont chacun 
fournissoit un licteur à son cortège : pour montrer 
qu'ils avoient tous une part égale dans la souveraineté 
commune (1). 

Cette organisation sociale , qui excluoit le peuple 
de toute participation aux affaires publiques , devoit 
nécessairement périr sitôt que le prestige religieux qui 
environnoit l'aristocratie gouvernante et faisoit sa 
force auroit commencé à se dissiper ; aussi prit-on 
pour le conserver des précautions sans nombre. Tous 
les actes de la vie humaine , unis à des rites mystérieux 

( 1 ) Tame II , pages 71 et 72. 



DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 223 

dont la seule classe sacerdotale possédoit le secret et 
qu'elle pouvoit seule accomplir, étoient par là sous sa 
dépendance. Elle avoit enveloppé et serré dans les 
mêmes chaînes l'homme intellectuel et l'homme civil. 
Maîtresse absolue des croyances , de la science et des 
lois , elle n'avoit pas laissé une seule issue à la liberté 
humaine. Il suit de là que, sous cette police pesante et 
compacte , l'Étrurie devoit former une société forte , 
mais sans élan ; un corps , si l'on peut ainsi parler , 
d'une densité extraordinaire , mais sans principe d'ex- 
pansion. Le défaut d'unité politique la rendit plus fa- 
cile à entamer par les Romains qui l'attaquoient avec 
toutes leurs forces , tandis que presque toujours elle ne 
se défendoit qu'avec une partie des siennes. Inévita- 
blement elle devoit succomber dans cette lutte inégale, 
et elle succomba en effet vers la fin du cinquième 
siècle après la fondation de Rome. Ses derniers efforts, 
glorieux mais stériles , ne servirent qu'à jeter quel- 
que éclat sur sa mort. Et ce qu'il y eut de remarqua- 
ble à cette fatale époque et dans les temps qui la sui- 
virent, c'est la promptitude avec laquelle l'aristocratie, 
qui perdoit tout, s'oublia elle-même, poussée par sa 
corruption interne à s'identifier au peuple conquérant, 
tandis que le plébéien , qu'elle avoit tenu perpétuelle- 
ment courbé sous sa domination, puisant dans ses 
croyances religieuses une plus grande énergie de ré- 
sistance, conserva seul, avec le souvenir et le regret 
de la patrie , l'esprit national qui ne s'éteignit com- 
plètement qu'après l'introduction du christianisme, 
dans le sixième siècle de notre ère. La dissolution pro- 



224 HISTOIRE 

gressive de cette antique nation est admirablement 
peinte par M. Micali. 

(( Juridiquement assujettis sous le nom d'alliés 
» {socii italici) à l'empire romain, privés du droit de 
» faire la guerre , les noms ne pouvoient donner une 
» garantie qui n'existoit plus dans les choses. Cepen- 
» dant le régime municipal, à l'ombre duquel les cités, 
» après la rupture du lien fédéral , continuèrent de 
» s'administrer, étoit une compensation au poids de 
» leur sujétion et à la nécessité de maintenir de leur 
» sang la grandeur d'un peuple oppresseur. L'aristo- 
» cratie, jadis dominante, se rapprocha désormais 
» toujours plus de ses nouveaux maîtres; elle se sépara, 
» de sentiment et d'intérêt, des masses populaires, 
» et elle en fut, en temps et lieu, récompensée par 
» des faveurs et une protection spéciale... Les arus- 
w pices même, interprètes du pouvoir souverain, 
» firent leur paix et devinrent aussi des instrumens 
i) de la domination romaine , parce que la révérence 
y) pour le sacerdoce étant affoiblie , mais non éteinte , 
» leur ordre surtout continuoit de mettre à profit le 
» monopole secret de l'art formidable de la divination. 
» Par son action lente et progressive sur les âmes 
» abattues, l'obéissance générale, quoique forcée, 
» tendoit naturellement à étouffer le désir, autî-efois 
» si vif, de se signaler par des œuvres utiles à la cité. 
» De cette sorte , l'Étrurie eut désormais du calme et 
» non du repos , des peuples sans gloire , la servitude 
» SQUsdes noms honorables. L'amour de l'art et des 
» études , auxquels on attachoit le plus de prix , ne 



DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 225 

» laissa pourtant pas de se conserver. Les nobles, 

» les riches et en général tous ceux que favorisoit 

» la fortune , employoient leur opulence , dans l'oisi- 

» veté de la paix , à embellir la vie par le charme des 

» arts agréables. Quelle étoit l'affection qu'inspiroient 

» ces arts, ainsi que la somptueuse ostentation des 

)) grands , c'est ce que montre clairement l'innom- 

» brable multitude de monumens qu'aujourd'hui sur- 

» tout on découvre dans toute l'Etrurie , et avec une 

» abondance plus merveilleuse encore dans la vaste 

» nécropole des Volsques, d'où l'on tire à la fois des 

» milliers de vases , de bronzes et d'objets de toute 

» sorte, qui, pour honorer les tombeaux, y furent 

» déposés dans le cours des siècles : toutes choses plus 

» ou moins précieuses, ou par la matière ou par le 

» travail, et qui prouvent combien étoient multi- 

» pliées les commodités de la vie , et combien étoient 

» grandes les richesses privées , même après la perte 

» de la liberté; car il est manifeste, pour quiconque 

» veut en faire la comparaison, qu'un nombre con- 

» sidérable de ces monumens , comme beaucoup de 

» sculptures de Volterre , furent exécutés par des 

» artistes étrusques dans le style et selon la manière 

» usitée aux siècles de la domination romaine. Il sub- 

» sistoit aussi alors, dans les cités maritimes, quel- 

» que commerce d'outre-mer , qui peu à peu alla di- 

» minuant, tandis que les travaux de Tagriculteur 

» tenoient partout ouvertes d'inépuisables sources de 

» richesses. Mais le sort du citoyen changea bientôt et 

» pour toujours, lorsque, la propriété territoriale ayant 
TOME 11. 15 



226 HISTOIRE 

» passé en d'autres mains , l'habitant des campagnes 

» fut contraint de cultiver comme fermier la terre 

» qui jadis étoit sienne, et que, les hommes libres 

» expulsés ou soumis à une dure oppression , la cul- 

» ture de nos champs fut confiée par les nouveaux 

» maîtres à des esclaves , et à des esclaves étrangers. 

» Cette misère extrême de la Toscane fut, au rapport 

) de Caïus Gracchus, le motif le plus fort qui porta 

» son frère Tibérius à proposer la loi agraire. Ni le 

» courage cependant , ni le désir de la liberté n'é- 

» toient tout-à-fait éteints dans le peuple. Plusieurs 

» villes d'Étrurie se soulevèrent dans la guerre d'An- 

» nibal; l'esprit public se ranima dans la guerre so- 

» ciale , et dans celle de Sylla l'Etrurie opposa de 

» nouveau une résistance opiniâtre à la vindicative 

» tyrannie du dictateur de Rome. A cette époque san- 

>) glante un grand nombre de villes principales fu- 

» rent ou ruinées ou données en garde à des colonies 

» de soldats rapaces , qui dissipoient scandaleusement 

î) les richesses acquises par d'iniques voies. Les fa- 

» milles illustres s'éteignirent , ou se réfugièrent en 

» d'autres pays. De si grands fléaux détruisoient non 

)) seulement les restes de l'ancienne vie civile, mais 

» encore peu à peu les monumens puMics, les écrits, 

» la littérature, les beaux-arts, en un mot l'héritage 

» entier de la vertu des ancêtres. La science des arus- 

» pices conserva seule sa formidable autoritéjusqu'au 

» sixième siècle de l'ère vulgaire, tant le crédule 

» Étrusque , enveloppé dans le lacet de ces vieilles 

« fourberies, s'en alloit cherchant opiniâtrement 



DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 227 

» quelque espérance et quelque consolation à ses 
» misères dans les vains leurres de la divination pa- 
» ternelle(l) ! » 

Nous n'avons pu donner qu'une idée fort incom- 
plète de l'histoire primitive des peuples de l'Italie , 
telle qu'avec une rare sagacité et une science profonde 
M. Micali a su la reconstruire à l'aide des fragmens 
épars qu'en ont conservés les anciens auteurs. Dans son 
deuxième volume il traite des institutions politiques , 
du gouvernement, des lois civiles, des croyances et 
du culte de ces mêmes peuples; de la philosophie, des 
mœurs et de la vie domestique des Étrusques, des 
développemens que prit chez eux l'art du dessin , de 
leurs principaux monumens, de l'agriculture , de l'art 
de la guerre , de la navigation , du commerce et de la 
monnoie , et enfin de la langue étrusque et osque , et 
de ses dialectes. Son hypothèse sur l'identité origi- 
naire de ces deux nations a dû le conduire à ne voir 
dans l'étrusque et l'osque que deux dialectes d'une 
même langue primordiale. Ceci, selon nous, est la 
partie systématique de son livre. On ne sauroit dou- 
ter que l'osque et l'étrusque n'aient dû se faire des 
emprunts mutuels et se modifier réciproquement : 
mais que ces deux langues fussent radicalement les 
mêmes, c'est ce qui ne nous paroîtrien moins qu'établi; 
et l'impossibilité jusqu'ici insurmontable d'arriver à 
l'intelligence de l'étrusque , dans lequel il n'existe en- 
core qu'wn seul mot dont le sens soit fixé avec quelque 
probabilité, favorise peu la supposition de son identité 

(1) Tom. II, page 165 et suiv. 

15. 



228 HiSTomu 

primitive avec l'osque moins rebelle à l'interpréta- 
tion, à cause de son afiQnité plus grande avec l'ancien 
latin. En définitive , nous croyons que tout ce qui 
tient aux commencemens de l'Etrurie et à l'origine 
de ses habitans est encore pour nous couvert de té- 
nèbres impénétrables. Il existe des rapports frappans 
entre quelques unes de leurs idées théologiques et le 
système religieux de l'Egypte, et, comme le comte 
de Caylus et d'autres l'avoient déjà remarqué dans le 
siècle dernier, entre l'art, tel qu'il apparoît dans leurs 
monumens les plus antiques, et l'art égyptien. Mais 
à ces rapports incontestables se joignent des différences 
si tranchées, si profondes, qu'on n'en peut, à vrai dire, 
rien conclure de certain sur l'origine de la race 
étrusque , qui continue de rester l'un des plus obscurs 
mystères de la science. 

Dans un troisième volume, M. Micali donne l'ex- 
plication des planches extrêmement curieuses et d'une 
grande beauté d'exécution qu'il a jointes à son ou- 
vrage. Elles contiennent un grand nombre de mo- 
numens inédits, également irtiles à l'histoire des 
croyances religieuses des Étrusques , et à celle de 
l'art parmi eux. Ce magnifique recueil, qui a exigé 
d'immenses travaux et des dépenses énormes, feroit 
honneur à un souverain. Aucun sacrifice n'a coûté à 
M. Micali pour ajouter une palme de plus à la gloire 
de son pays. Il a élevé un monument véritablement 
national. Comme savant et comme écrivain, il s'est 
placé, dans Y Histoire des anciens 'peuples d'Italie^ au 
niveau des premières renommées modernes. En plu- 



DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 220 

sieurs endroits de son livre, on croiroit entendre Ta- 
cite parlant la langue de Machiavel. Comme citoyen, 
et ce but justifie ce qu'il y a peut-être de hasardé 
dans quelques unes de ses hypothèses, il montre à ses 
compatriotes, dès les plus anciens âges , la cause de 
leurs malheurs dans leurs perpétuelles divisions, en 
même temps qu'il leur présente un touchant motif 
d'union dans une origine commune. Chacune de ses 
pages manifeste Uhomme de bien dans le savant illus- 
tre ; et après ce dernier travail qui couronne si digne- 
ment sa belle carrière , il peut dire avec confiance : 
Satpatnœ PriamoquQ dalum. Cette patrie elle-même, 
que ses talens honorent, confirmera unanimement ce 
témoignage de sa conscience. 

Il nous a été doux de rendre ce foible hommage à 
l'un des enfans de cette terre que nous chérissons , de 
cette terre féconde en tout genre de grandeur^ où 
rien ne sauroit étouffer ni la science, ni les arts, ni le 
génie. Parce qu'on l'a enveloppée comme de bande- 
lettes funèbres, on entend dire : l'Italie ne vit plus, 
elle est morte; non , une nation qui a produit simul- 
tanément Micali, Manzoni, Pellico, n'est pas une na- 
tion morte. La puissante vie qu'on refoule en son sein 
y fermente en secret : et quand viendra l'heure mar- 
quée par la Providence ; quand le géant qui som- 
meille dans le tombeau qu'on lui a fait se réveillera, 
le monde poussera un cri d'étonnement à la vue des 
merveilles qui frapperont ses regards. A présent , il 
est vrai , en voyant ce peuple languissant au milieu 
d'une nature si énergique et si brillante , on est ému 



230 HISTOIRE DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 

d'une profonde pitié ; on se demande comment il se 
fait qu'un si beau soleil éclaire tant d'infortunes : mais 
quand on a pénétré au fond de certaines âmes qui sem- 
blent receler, comme un sanctuaire, les sacrés destins 
de la patrie, alors on respire plus à l'aise, alors on sent 
renaître en soi une inébranlable espérance; et je ne sais 
quel souffle de l'avenir se mêlant aux brises odorantes 
qui caressent cette terre enchantée, on rêve pour elle 
un nouveau printemps. 



A LA POLOGNE 



A LA POLOGNE. 



Dors , ô ma Pologne , dors en paix , dans ce 
qu'ils appellent ta tombe : moi , je sais que c'est 
ton berceau. 



Lorsque , délaissée , trahie , rendue de fatigue , 
épuisée de combats , ton front pâlit , tes genoux 
chancelèrent , ils tressaillirent d'une joie féroce et 



234 A LA POLOGNE. 

poussèrent un long cri , un cri sauvage , aigu , 
comme le cri de l'hyène qui la nuit fait frissonner 
le voyageur sous sa tente. 
Dors , ô ma Pologne , etc. 

Tel que ces chevaliers qui sommeillent , revêtus 
de leur armure , sur les vieux tombeaux , le géant 
étoit là couché sur la terre : ils jetèrent sur lui un 
peu de cette terre trempée de sang et dirent : 11 
ne se réveillera plus ! 

Dors , ô ma Pologne , etc. 

Tes fils dispersés ont porté dans le monde les 
récits merveilleux de ta gloire. Ils ont raconté com- 
ment , tout-à-coup brisant le joug de tes oppres- 
seurs , tu te levas semblable à l'ange que Dieu 
envoie , armé de son glaive , pour punir ceux qui 
se rient de la justice ; et le cœur des tyrans s'est 
troublé. 

Dors , ô ma Pologne , etc. 

Puis , quand ils ont dit tout ce que virent tes 
yeux avant de se fermer, l'indomptable courage 
des hommes , l'héroïque fermeté des plus foibles 
femmes, l'ardeur sainte des jeunes vierges, le dé- 
vouement religieux des prêtres , les petits enfans 
mêmes se dégageant des bras de leurs mères afin 
d'aller mourir pour toi, les peuples émus ont 
baissé la tête , et se sont pris à pleurer. 

Dors , 6 ma Pologne , etc. 



A LA POLOGNE. 235 

Tant de sacrifices, tant de travaux devoient-ils 
être stériles? Ces sacrés martyrs n'auroient-ils semé 
dans les champs de la patrie qu'un esclavage éter- 
nel ? En seroit-ce fait à jamais de cette patrie 
vers laquelle encore se tournent de loin les regards 
des pauvres exilés? N'en resteroit-il qu'une fosse 
couverte d'un peu d'herbe? Ah! dites-le, dites-le- 
moi! 

Dors , ô ma Pologne , etc. 

Le lâche a égorgé en tremblant les guerriers 
sans armes ; il a serré dans de vils fers leurs fortes 
mains; il a eu peur des femmes, peur des enfans 
mêmes, et le désert a dévoré ceux qu'avoit épar- 
gnés le glaive. Pendant qu'ils s'enfonçoient dans la 
solitude , ou que pèle - mêle on les jetoit dans les 
abîmes de la terre , les murs des temples s'écrou- 
loient sur les autels ensanglantés. 

Dors , ô ma Pologne , etc. 

Qu'entendez-vous dans ces forêts? Le murmure 
triste des vents. Que voyez-vous passer sur ces 
plaines? L'oiseau voyageur, qui cherche un lieu 
pour se reposer. Est-ce là tout? Non, je vois une 
croix : tournée vers l'orient , elle marque le point 
où le soleil se lève; et sur le soir soupirent auprès 
des voix douces et mystérieuses. 

Dors , 6 ma Pologne , etc. 

Regardez! sur son front pâle, mais calme, est 



236 A LA POLOGNE. 

unô confiance impérissable , sur ses lèvres un sou- 
rire léger? Qu'a-t-elle aperçu dans son sommeil? 
seroit-ce un vain rêve qui la trompe en fuyant? 
Non; la Vierge divine, qu'elle proclama sa reine, 
est descendue d'en-haut : elle a posé une main sur 
son cœur, et de l'autre écartant le voile de l'ave- 
nir, la Foi, debout derrière ce voile, lui a mon- 
tré la Liberté. 

Dors , ô ma Pologne , dors en paix , dans ce 
qu'ils appellent ta tombe : moi , je sais que c'est 
ton berceau. 



LES MORTS. 



LES MORTS. 



Ils ont aussi passé sur cette terre , ils ont des- 
cendu le fleuve du temps ; on entendit leur voix 
sur ses bords, et puis Ton n'entendit plus rien. Où 
sont-ils? qui nous le dira? Heureux les morts qui 
meurent dans le Seigneur ! 

Pendant qu'ils passoient, mille ombres vaines se 
présentèrent à leurs regards : le monde que le 
Christ a maudit leur montra ses grandeurs, ses 



240 LES MORTS. 

richesses , ses voluptés ; ils les virent , et soudain 
ils ne virent plus que Téternité. Où sont-ils? qui 
nous le dira? Heureux les morts qui meurent dans 
le Seigneur ! 

Semblable à un rayon d'en-4iaut , une croix , 
dans le lointain , apparoissoit pour guider leur 
course : mais tous ne la regardoient pas. Où sont- 
ils ? qui nous le dira ? Heureuœ les morts qui 
meurent dans le Seigneur! 

Il y en avoit qui disoient : Qu'est-ce que ces 
flots qui nous emportent? y a-t-il quelque chose 
après ce voyage rapide? Nous ne le savons pas, 
nul ne le sait. Et comme ils disoient cela , les 
rives s'évanouissoient. Où sont -ils? qui nous le 
dira? Heureux les morts qui meurent dans le Sei- 
gneur ! 

Il y en avoit aussi qui sembloient, dans un 
recueillement profond , écouter une parole secrète , 
et puis , l'œil fixé sur le couchant , tout - à - coup 
ils chantoient une aurore invisible et un jour qui 
ne finit jamais. Où sont -ils? qui nous le dira? 
Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur ! 

Entraînés pêle-mêle , jeunes et vieux , tous dis- 
paroissoient tels que le vaisseau que chasse la tem- 
pête. On compteroit plus tôt les sables de la mer 
que le nombre de ceux qui §e hâtoient de passer. 



LES MORTS. 241 

Où sont-ils? qui nous le dira? Heureux les morts 
qui meurent dans le Seigneur ! 

Ceux qui les virent ont raconté qu'une grande 
tristesse étoit dans leur cœur : l'angoisse soulevoit 
leur poitrine, et, comme fatigués du travail de vivre, 
levant les yeux au ciel, ils pleuroient. Où sont-ils? 
qui nous le dira ? Heureux les morls qui meurent 
dans le Seigneur ! 

Des lieux inconnus où le fleuve se perd , deux 
voix s'élèvent incessamment : 

L'une dit : Du fond de l'ahime , fat crié vers 
vous y Seigneur : Seigneur, écoutez mes gémissemens, 
frétez l'oreille à ma prière. Si vous scrutez nos 
iniquités , qui soutiendra votre regard ? Mais près 
de vous est la miséricorde et une rédemption im- 
mense (1). 

Et l'autre : Nous vous louons , d Dieu ! noiis 
vous bénissons : saint , saint , saint est le Seigneur 
Dieu des armées! La terre et les deux sont remplis 
de votre gloire (2). 

Et nous aussi nous irons là d'où partent ces plaintes 
ou ces chants de triomphe. Où serons-nous? qui 
nous le dira? Heureux les morts qui meurent dans 
le Seigneur ! 



(1) De profundis. 

(2) Te Deiim laiidamus. 

TOME 11. 16 



PRÉFACE 

DU PETIT TRAITÉ 

DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE 

DE LA BOËTIE'(1548), 

ECRITE ET PUBLIÉE EN 1835. 



16. 



I 



^ 



Connu surtout par l'amitié qui l'unissoit à Montai- 
gne et qui a inspiré à celui-ci des pages si pleines 
de charme , Etienne de La Boëtie naquit à Sarlat , 
le 1 ""'' novembre 1 530 , et mourut à Germignat près 
Bordeaux, le 18 août 1563. On a de lui plusieurs 
ouvrages , tous aujourd'hui assez ignorés. Le plus 
curieux, sans contredit, est celui dont l'auteur des 
Essais parle en ces termes : 

(c Ma suffisance ne va pas si avant que d'oser en- 
» treprendre un tableau riche , polj et formé selon 
» l'art. Je me suis ad visé d'en emprunter un d'Es- 
» tienne de La Boëtie , qui honorera tout le reste de 
» cette besoigne. C'est un discours auquel il donna 
» nom, la Servitude volontaire : mais ceux qui l'ont 
» ignoré l'ont bien proprement rebatisé , le Contre- 
» un. Il l'escrivit par manière d'essay, en sa pre- 



246 PRÉFACE. 

» mière jeunesse , à Thonneur de la liberté contre les 
» tyrans. Il court pieça es mains des gens d'entende- 
» ment, non sans bien grande et méritée recomman- 
» dation , car il est gentil , et plein qu'il est possi- 

»ble(l). » 

Cet écrit fort court a été joint à quelques éditions 
de Montaigne , mais nous ne sachons point qu'on 
l'ait jamais imprimé séparément^ ce qui peut expli- 
quer pourquoi il est demeuré beaucoup moins connu 
qu'il ne nous semble mériter de l'être. 11 appartient à 
une époque où, récemment sortis de la longue en- 
fance du moyen-âge et bouillonnant de l'ardeur d'une 
jeunesse vigoureuse, les peuples s'essayoient, comme 
l'aiglon dans son aire , à prendre leur vol. Les arts 
jetoient un vif éclat et la science alloit naître. Elle 
apparoissoit à l'horizon telle que l'aube d'un jour 
splendide. Le siècle du Pérugin et de Michel-Ange 
préparoit les siècles de Galilée , de Descartes et de 
Newton, et ce travail extérieur en recouvroit un au- 
tre plus profond qui s'accomplissoit sourdement dans 
les entrailles mêmes de la société. Portant un regard 
scrutateur sur les opinions, les institutions, et aux 
maximes conventionnelles à l'aide desquelles on 
avoit cherché à autoriser les faits substituant l'idée 

(i) Essais , liv. I , chap. xxvii. 



PRÉFACE. 247 

iiimiuable du droit, l'esprit humain commençoit à se 
demander si ce que le temps avoit établi étoit bien 
ce qui devoit être , ce que légitimoient la justice , la 
raison, la conscience ; question pleine de tempêtes, et 
qui devoit tôt ou tard changer la face du monde. Le 
sentiment de la liberté se développoit au fond des 
âmes : et si les disputes de religion n'étoient pas ve- 
nues le détourner de son cours; si, en dehors de toute 
contention, il s'étoit allié au principe chrétien et iden- 
tifié avec lui, nous ne doutons pas que l'Europe n'eût 
fait alors dans l'ordre politique des progrès pour le 
moins aussi rapides que ceux qui s'opérèrent dans des 
ordres différens. L'intérêt des princes, des classes et 
des corporations, pour qui le peuple étoit une sorte de 
propriété commune qu'exploitoient leur orgueil et 
leur avarice , empêcha ce mouvement régénérateur, 
inconciliable avec les prérogatives exorbitantes que 
s'attribuoit la souveraineté partout plus ou moins ab- 
solue, et avec la hiérarchie de privilèges dont se com- 
posoit depuis long-temps l'organisation sociale. Pour 
démolir ce vieil édifice , il fallut que dix générations 
s'usassent au travail ; et ce travail est loin d'être 
achevé. Le peuple, en plusieurs pays, a fait d'impor- 
tantes conquêtes : mais que de combats n'a-t-il pas 
sans cesse à soutenir pour les conserver î Là même 
où son aflTranchissement est le plus avancé, il traîna 



248 PRÉFACK. 

encore une partie de ses liens qu'incessamment le 
despotisme s'efforce de ressaisir et de renouer. Il sem- 
ble que la lutte de la tyrannie et de [la liberté doive 
être immortelle sur la terre ; et c'est pourquoi les 
âmes les plus fermes ont souvent besoin d'une parole 
sympathique qui les ranime, pour ne point défaillir 
dans la défense des sacrés droits de l'humanité. L'ou- 
vrage d'Etienne de La Boëtie nous a paru propre à 
remplir ce but. Une chaleur vraie, une éloquence de 
persuasion sans aucune emphase , des pensées quel- 
quefois profondes , un rare esprit d'observation , une 
sagacité pénétrante qui résume en quelques traits 
principaux l'histoire si variée dans ses détails des 
oppresseurs de tous les temps, telles sont les qualités, 
peu ordinaires sans doute, qui distinguent le livre 
presque oublié que nous publions de nouveau. 

On y reconnoît d'un bout à l'autre l'inspiration de 
deux sentimens qui dominent constamment l'auteur : 
l'amour de la justice et l'amour des hommes ; et sa 
haine pour le despotisme n'est encore que cet amour 
même. Il montre d'abord que la servitude dans la- 
quelle gémit une nation a toujours cela d'étrange 
que , pour en être délivré , il suffiroit de ne pas s'en 
rendre complice , de ne pas fournir au tyran les 
moyens de la perpétuer : car c'est avec le secours 



PRÉFACE. 249 

qu'on lui prêle, avec l'argent , avec la force de cha- 
que individu pris à part, qu'il les asservit tous. Lors- 
qu'un peuple a ainsi forgé ses propres chaînes, alors il 
se lamente dans sa bassesse et dans sa misère ; il vou- 
droit se relever de sa dégradation , et il ne le peut 
plus : la rouille de l'esclavage a usé les ressorts de sa 
vie, il se trémousse en vain sous les fers qui l'écrasent. 
« Les lâches et engourdis ne savent ni endurer le 
» mal, ni recouvrer le bien. » Une nation tombée en 
cet état n'est plus à elle-même ; elle appartient au 
maître à qui elle s'est donnée. Il en dispose comme il 
lui plaît : plus de propriété assurée, plus même de fa- 
mille. (( Vous nourrissez vos enfans , afin qu'il les 
» meine, pour le mieux qu'il leur face, en ses guerres, 
» qu'il les meine à la boucherie , qu'il les face les 
» ministres de ses convoitises, les exécuteurs de ses 
» vengeances. » Il prend quelques-uns des plus ro- 
bustes, il les arme , les discipline; puis, au besoin, il 
leur commande de tuer leurs pères, leurs frères, leurs 
mères, leurs sœurs, et ils tuent. Cela s'est vu tou- 
jours. 

Cherchant ensuite quelle est la base de toute vraie 
société, La Boëtie la trouve dans l'égalité native des 
hommes : égalité de droits proclamée nettement pour 
la première fois dans l'Évangile, et qui « n'empêche 



250 PRÉFACE. 

» pas que la Nature, ministre de Dieu, en faisant le 
» partage des présens qu'elle nous donnoit , n'ait fait 
» quelques avantages de son bien , soit au corps ou à 
» l'esprit, aux uns plus qu'aux autres ;... voulant 
» par là faire place à la fraternelle affection, afin 
» qu'elle eust où s'employer , ayans les uns puissance 
» de donner aide, et les autres besoin d'en recevoir. » 
Et puisque nous naissons tous égaux, (( il ne faut pas 
» faire doute que nous ne soyons tous naturellement 
» libres : et ne peut tomber en l'entendement de per- 
» sonne, que Nature ait mis aucun en servitude, 
» nous ayant tous rais en compagnie. » 

Opposée à la nature, la servitude est donc opposée 
au droit. Le droit c'est la liberté voulue par la Cause 
suprême qui n'a pas créé l'homme dans le servage 
de l'homme , et là oij la liberté n'existe point on vit 
sous un régime tyrannique. Or (c il y a trois sortes 
» de tyrans. Les uns ont le royaume par l'élection du 
» peuple , les autres par la force des armes, les autres 
» par la succession de leur race. Ceux qui l'ont 
» acquis par le droit de la guerre , ils s'y portent ainsi 
)) qu'on connoist bien qu'ils sont, comme on dit, en 
» terre de conquête. Ceux qui naissent roys , ne sont 
>; pas communément guères meilleurs : ains estans 
)) nais et nourris dans le sang de la tyrannie , tirent 



PRÉFACE. 251 

)) avec le laict la nature du tyran ; et font estât des 
» peuples qui sont sous eux , comme de leurs serfs 
» héréditaires : et selon la complexion en laquelle ils 
» sont plus enclins , avares ou prodigues, tels qu'ils 
» sont, ils font du royaume comme de leur héritage. 
» Celui à qui le peuple a donné l'Estat, devroit être 
» (ce me semble) plus supportable : et le seroit, 
» comme je croy, n'estoit que dèslors qu'il se void 
» eslevé par dessus les autres en ce lieu, flatté par je 
» ne sçay quoy qu'on appelle la grandeur ^ il délibère 
)) de n'en bouger point. Communément celuy-là fait 
» estât de la puissance que le peuple luy a baillée, de 
» la rendre à ses enfans. Or dèslors que ceux-là ont 
)) prins ceste opinion, c'est chose estrange de combien 
» ils passent en toutes sortes de vices, et mesmes en 
» la cruauté, les autres tyrans. Us ne voyent autre 
» moyen pour assurer la nouvelle tyrannie , que 
» d'estendre fort la servitude , et estranger tant les 
» sujets de la liberté, encores que la mémoire en soit 
» fresche, qu'ils la leur puissent faire perdre. Ainsi, 
» pour en dire la vérité, je voy bien qu'il y a entre 
» eux quelque différence , mais de choix je n'en voy 
» point : et estant les moyens de venir au règne di- 
» vers , toujours la façon de régner est quasi sem- 
» blable. Les esleus , comme s'ils avoyent prins des 
» taureaux à domter, les traittent ainsi : les conque- 



252 PRÉFACE. 

» rans pensent en avoir droit comme de leur pro} e ; 
» les successeurs, d'en faire ainsi que de leurs na- 
» turels esclaves. » 

Après avoir ainsi décrit les trois espèces principales 
de ce genre monstrueux appelé tyrannie , il explique 
par quels moyens les tyrans essaient de se maintenir. 
Et d'abord ils isolent les hommes , afin de prévenir 
tout concert entre eux. Ils les empêchent de s'associer 
et même de se réunir, interdisant avec grand soin la 
communication naturelle des esprits par la parole soit 
orale, soit écrite. De la sorte, « ceux qui ont gardé 
» malgré le temps la dévotion à la Franchise , pour si 
» grand nombre qu'il y en ait, en demeure sans effect, 
» pour ne s'entre-conoistre point. La liberté leur est 
» toute ostée de faire et de parler, et quasi de penser. 
» Us demeurent tous singuliers en leurs fantasies. » 

Un autre instrument de servitude est la corruption. 
Les tyrans effémïnent leurs hommes y et tâchent d'é- 
tourdir la multitude et de l'énerver par des spectacles, 
des jeux, des fêtes propres à amollir les mœurs , sans 
parler de la protection qu'ils accordent à leur dé- 
pravation directe, (c Ainsi les peuples assottis, trouvant 
» beaux ces passe-temps, amusés d'un vain plaisir qui 
» leur passe devant les yeux, s'accoustument à servir 



PRÉFACE. 253 

» aussi niaisement , mais plus mal , que les petits 
» enfans, qui pour voir les luisans images de livres 
» illuminés, apprennent à lire. » Les nations, au 
contraire , exemptes du joug d'un maître , se recon- 
noissent au mâle caractère de leurs divertissemens 
publics, destinés eux aussi à former les citoyens, à 
leur faire aimer la patrie , à les exercer à la défendre. 
Le théâtre et les chants populaires indiquent autant 
que les lois , et quelquefois mieux, sous quel genre 
de gouvernement vit un pays; s'il est libre, ou s'il est 
esclave. 

La Boëtie fait remarquer ensuite une autre ruse de 
la tyrannie, qui est de se mettre la religion devant pour 
garde-corps. « A-t-il jamais esté que les tyrans, pour 
» s'asseurer, n'ayent toujours tasché d'accoustumer 
» le peuple envers eux, non pas seulement à l'obeïs- 
)) sance et servitude, mais encores à dévotion? » 
Qu'on se rappelle ici le catéchisme publié par le czar 
Nicolas et les enseignemens qu'il contient, non seu- 
lement sur la soumission, l'amour, le dévouement 
aveugle j mais encore sur le culte dû à l'autocrate ^ 
l'on verra si les traditions du despotisme se perdent 
jamais, s'il n'est pas toujours également prêt à abuser 
de ce qu'il y a de plus saint, pour s'en faire un moyen 
exécrable de domination. C'est là, sans aucun doute, 



254 PRÉFACE. 

une des causes qui ont le plus altéré le sens moral , en 
affoiblissant la foi religieuse parmi les hommes. On la 
leur a rendue au moins suspecte en l'identifiant avec 
la servitude. Parce que Tordre est nécessaire dans la 
société, on en a conclu qu'un étoit entre tous choisi 
de Dieu pour le maintenir; et qu'une fois établi, quel 
qu'il fût et quoi qu'il fît, lui résister c'étoit résister à 
Dieu même : doctrine athée, dont l'inévitable effet est 
de conduire les peuples au dernier degré de l'abrutis- 
sement ou de l'impiété, et ordinairement de l'un et de 
l'autre. 

« Que celui qui veut être le premier entre tous , 
» soit le serviteur de tous. » Cette parole, qui ne pas- 
sera point, a désormais été comprise, et, quoi qu'on 
fasse, elle sera le fondement de la société future. 
Toute doctrine opposée rentrera dans l'enfer d'où 
elle est sortie. 

L'isolement, le silence, la corruption, une fausse 
idée du devoir religieux qui trompe et intimide la 
conscience, tels sont les principaux moyens qu'em- 
ploient les tyrans pour tenir les peuples sous leur su- 
jétion. Ils y emploient aussi la force brutale , s'en- 
tourant de satellites qui veillent à leur défense, exé- 
cutent leurs commandemens, répandent la terreur qui 



PRÉFACE. 255 

prévient l'insurrection , ou l'étouffent dans le sang. 
De là les armées permanentes, indispensables à tous 
les despotes, et à qui les nations modernes doivent la 
ruine de leurs finances ; car la même nécessité qui a 
obligé à les créer, oblige à les augmenter toujours. 
Seules, elles seroient cependant de peu de secours à 
ceux dont elles sont destinées à soutenir la puissance ; 
car, outre qu'ils n'en peuvent jamais être parfaite- 
ment sûrs, parce qu'elles aussi ont à supporter le 
poids du despotisme et ses insolens caprices , la plus 
grande force matérielle est en définitive toujours celle 
du peuple . Il est donc nécessaire qu'ils cherchent un 
autre appui; que dans la société générale ils orga- 
nisent une société particulière à qui profite l'oppres- 
sion de celle-là, et qui ait dès lors le même intérêt que 
le despote à la perpétuer. 

« Qui pense, dit à ce sujet La Boëtie, que les halle- 
» bardes des gardes, l'assiette du guet, garde les ty- 
» rans , à mon jugement se trompe fort. . . . On ne le 
» croira pas du premier coup : toutesfois il est vray. 
» Ce sont toujours quatre ou cinq qui maintiennent le 
» tyran, quatre ou cinq qui lui tiennent le pays tout 
» en servage. Toujours il a esté que cinq ou six ont 
» eu l'oreille du tyran , et s'y sont approchez d'eux- 
» mêmes, ou bien ont été appeliez par luy, pour estre 



256 PRÉFACE. 

» les complices de ses cniaulez, les compagnons de 
» ses plaisirs, et communs au bien de sespilleries. Ces 
» six addressent si bien leur chef, qu'il faut pour la 
» société qu'il soit meschant, non pas seulement de 
» ses meschancetez , mais encores des leurs. Ces six 
» ont six cens qui profitent sous eux, et font de leurs 
» six cens ce que les six font au tyran. Ces six cens 
)) tiennent sous eux six mille qu'ils ont eslevez en 
» estât, ausquels ils ont fait donner, ou le gouver- 
» nement des provinces, ou le maniement des deniers, 
» afin qu'ils tiennent la main à leur avarice et cruauté, 
» et qu'ils l'exécutent quand il sera temps, et facent 
)) tant de mal d'ailleurs, qu'ils ne puissent durer que 
» sous leur ombre, ni s'exempter que par leur moyen 
» des loix et de la peine. Grande est la suyte qui vient 
» après de cela. Et qui voudra s'amuser à devuyder 
» ce filet, il verra que non pas les six mille, mais les 
;) cent mille, les millions, par cette corde tiennent au 

» tyran Tout le mauvais, toute la lie du royaume, 

» je ne dis pas un tas de larronneaux et d'essorillez , 
» qui ne peuvent guères faire mal ny bien en une Re- 
» publique : mais ceux qui sont taxez d'une ardente 
» ambition et d'une notable avarice, s'amassent autour 
)) de luy, et le soustiennent pour avoir part au butin, 
» et estre sous le grand tyran , tyranneaux eux-mê- 
» mes.... En somme l'on en vient là par les faveurs. 



PRÉFACE. 257 

» par les gains, ou regains que l'on a avec les tyrans , 
» qu'il se trouve quasi autant de gens à qui la ty- 
» rannie semble être profitable, comme de ceux à qus 
» la liberté seroit agréable.... Ainsi le tyran asservit 
» les sujets les uns par le moyen des autres , et est 
» gardé par ceux desquels, s'ils valoient rien, il se 

» devroit garder Il n'est pas qu'eux-mesmes ne 

» souffrent quelquefois de luy; mais ces perdus, ces 
» abandonnez de Dieu et des hommes , sont contents 
» d'endurer du mal pour en faire , non pas à celuy 
» qui leur en fait, mais à ceux qui en endurent comme 
» eux, et qui n'en peuvent mais. » 

On sera, je crois, frappé de la justesse de ces ob- 
servations, où, sous la naïveté du langage, se décèle 
un esprit si pénétrant. C'est, en quelques pages, l'his- 
toire complète de la tyrannie : car, si les noms et les 
formes changent, le fonds ne change point; il se re- 
présente invariablement le même à toutes les épo- 
ques, dans tous les pays. 

Après avoir vu par quels expédiens la tyrannie 
essaie de se maintenir, et peut réussir en effet , selon 
les circonstances, à se maintenir plus ou moins long- 
temps, il sera peut-être curieux de rechercher 
quelles chances de durée elle auroit, s'il arrivoit 

TOME 11. 17 



258 / PRÉFACE. 

qu'elle s'établît aujourd'hui en Europe, dans une 
de ses contrées les plus civilisées. Pour cela exami- 
nons l'effet que produiroit probablement chacun des 
moyens spécifiés par Etienne de La Boëtie. 

Il n'est pas douteux que , poussé par la crainte des 
complots qui tourmentent sans relâche les gouver- 
nemens despotiques, celui que nous supposons ne 
cherchât à isoler les uns des autres le plus possible 
les citoyens , et que toute réunion , toute association 
ne fût rigoureusement interdite : tant il est vrai qu'on 
ne peut détruire la liberté sans combattre la nature 
qui porte d'elle-même les êtres doués d'intelligence à 
s'associer. Mais comment, à moins d'interrompre 
toutes les relations sociales, empêcher les hommes 
de s'entretenir en des lieux, à des jours convenus, 
de leurs intérêts, de leurs vœux, de leurs espérances ; 
de s'assembler même en nombre suffisant pour con- 
certer une action commune, s'ils le veulent? Rien en 
cela qui exige d'organisation spéciale; et si l'on en 
jugeoit une nécessaire, la loi qui la prohibe ne réus- 
siroit qu'à la rendre secrète et d'autant plus forte 
qu'elle y attacheroit plus de danger. Un Rutli se 
trouveroit toujours pour entendre les sermens de 
ceux que leur cœur presseroit de se dévouer à la dé- 
livrance de la patrie. La vigilance de Constantin et 



PRÉFACE, 259 

les horribles cruautés de ce monstre prévinrent-elles 
la conjuration de Varsovie et le soulèvement de la 
Pologne? En général le despotisme se trompe étran- 
gement sur la puissance qu'il est enclin à attribuer 
aux peines. Les législations atroces créent des mœurs 
atroces, et voilà tout. Si elles intimident les foibles, 
elles irritent et provoquent les âmes énergiques ; car 
le péril aussi a je ne sais quoi qui tente. Elles font 
surtout qu'on ne s'arrête plus aux pensées modérées, 
et qu'on se porte d'abord aux résolutions extrêmes. 
La grande facilité des communications qui multiplie 
tous les rapports et par là même rend impossible de 
les surveiller, permettroit aux mécontens de s'en- 
tendre rapidement d'un bout du pays à l'autre. Ils se 
seroient bientôt connus et unis, sans que leur union 
offrît un caractère assez matériel pour que la vio- 
lence pût l'atteindre. On compte à cet égard sur la 
police : autre illusion. Lorsque chacun est sur ses 
gardes , lorsqu'aucune des ruses , aucun des pièges 
infâmes de l'espionnage n'est ignoré de personne , la 
police a beau jet^r ses filets , elle n'en retire guère 
que quelques gens simples et quelques imprudens. 
Or ce ne sont pas d'ordinaire ceux-là qui font les 
révolutions. Les révolutions se font par le peuple, et 
toute action du peuple est imprévue parce qu'elle est 

soudaine. Quelques milliers de mouchards de plus 

17. 



260 PRÉFACE. 

auroient-ils sauvé en 80 la vieille monarchie , et la 
monarchie restaurée en i 830 ? 

De ces considérations il résulte que, dans l'état 
actuel de la société européenne, le despotisme s'ef- 
forceroit en vain d'isoler les hommes pour les asser- 
vir, et que les entraves apportées au droit naturel 
d'association, les interdictions qui le frapperoient , 
les peines sévères qui sanctionner oient ces interdic- 
tions, loin d'affermir la tyrannie, contribuer oient à 
hâter sa chute, parce que le droit attaqué étant le 
droit de tous, droit d'ailleurs aujourd'hui indispen- 
sable à la vie des peuples , tous réagiroient instincti- 
vement contre le pouvoir inique qui les en auroit dé- 
pouillés. 

L'histoire n'offre aucun exemple d'un homme ou 
d'une classe d'hommes qui , voulant établir sa domi- 
nation sur des bases durables, n'ait senti la nécessité 
de se rendre maître des esprits pour l'être de tout le 
reste. Qui obéit, s'il ne croit pas de son devoir d'o- 
béir, obéit mal et n'obéit pas long-temps. Il est donc 
de l'essence du despotisme , sous quelque forme qu'il 
se produise, de chercher à diriger et à réglementer la 
pensée ; et comme elle lui échappe toujours , il faut 
qu'il restreigne sa liberté en des bornes toujours 



PRÉFACE. 261 

plus étroites, ce qui, par une pente irrésistible, 
le conduit à la détruire complètement. Mais ne 
pouvant atteindre la pensée en elle-même^ il la pour- 
suit dans son expression, dans sa manifestation exté- 
rieure, c'est-à-dire dans la parole et, là oii elle existe, 
dans la presse, qui n'est que la parole dilatée et mul- 
tipliée. Ainsi l'oppression de la presse est tout en- 
semble et un besoin de la tyrannie et un indice cer- 
tain de tyrannie. Elle ressemble à ces plantes souter- 
raines qui ne végètent que dans les ténèbres. Ox , si 
une semblable tyrannie apparoissoit à l'époque pré- 
sente chez un peuple civilisé, il arriveroit infaillible- 
ment deux choses. Quelque apparente facilité qu'elle 
trouvât d'abord à ses mesures oppressives, elles ne 
tarderoient pas à se montrer vaines, en même temps 
qu'elles détermineroient une irritation sans cesse 
croissante ; car le prétexte dont elle auroit usé, pré- 
texte d'ordinaire relatif à quelque circonstance pas- 
sagère, perdroit chaque jour de sa valeur, et chaque 
jour aussi les esprits tenus en état de suspicion per- 
manente sentiroient davantage la gêne et l'ignomi- 
nie de la servitude à laquelle ils seroient condamnés. 

Depuis la découverte de l'imprimerie il est devenu 
aussi impossible d'arrêter, pour la masse des hommes, 
la diffusion de la lumière intellectuelle, que celle de 



262 PRÉFACE. 

la lumière physique. L'unique effet des prohibitions 
légales est, d'une part , d'obliger les écrivains à mo- 
difier, non pas le fond des idées, mais les formes de 
l'expression, et ils n'en sont que mieux entendus, 
parce qu'on leur prête une attention plus curieuse 
et plus vive; et, d'une autre part, à substituer à la 
circulation publique des écrits une circulation clan- 
destine presque toujours bien autrement active. Plus 
les peines sont sévères, moins elles peuvent, hors des 
cas très rares, être appliquées rigoureusement, et 
plus sont grands les bénéfices de la contrebande litté- 
raire. Le despotisme a donc à lutter contre le cou- 
rage des convictions fortes et contre la cupidité mer- 
cantile, aidées l'une et l'autre delà faveur qui s'attache 
constamment aux opinions persécutées. Que se pro- 
pose-t-il d'ailleurs? D'accréditer certaines maximes 
utiles à ses intérêts , et de ruiner tout principe con- 
traire. Or interdire la discussion d'une doctrine quel- 
conque, c'en est assez pour faire naître entons la 
juste persuasion que ceux qui défendent de la dis- 
cuter sont intérieurement convaincus qu'elle ne 
sauroit soutenir l'examen , et n'ont aucune foi en sa 
vérité. Le soin même que l'on prend d'empêcher 
qu'on ne l'attaque, établit donc contre elle un pré- 
jugé universel légitimement fondé. Le prétendu droit 
d'un pouvoir incapable de se maintenir qu'en étouf- 



PRÉFACE. 263 

fant la raison humaine, devient une monstruosité qui 
révolte. Que si, de plus, l'interdiction porte sur des 
sujets traités déjà dans de nombreux écrits , et quel 
sujet n'a-t-on pas traité , discuté en tous sens depuis 
un siècle ? sur des sujets intimement liés à la vie pré- 
sente des peuples européens, on réimprimera ces an- 
ciens écrits dont chacun fera l'application ; on jettera 
un voile sur sa pensée , voile transparent à travers 
lequel elle apparoîtra claire et lumineuse à l'œil at- 
tentif qui la cherche : et quand on voudra s'exemp- 
ter de cette gêne, attaquer le front haut et combattre 
corps à corps la tyrannie, toujours on trouvera Ifr 
moyen de publier dans un pays ce qui ne pourra l'être 
dans un autre ; car l'oppression ne sauroit jamais 
peser également partout à la fois. Cependant cette 
oppression sans cesse aggravée excitera une telle 
haine que le pouvoir, pour sa défense, sera forcé de 
se précipiter dans les derniers excès. Bientôt après 
le sol tremblera ; on entendra un bruit sourd , con- 
fus, puis un autre bruit comme d'une pierre qui 
tombe : ce sera la pierre qui scelle le sépulcre du ty- 
ran. 

Chez les anciens où l'esclavage étoit le sort ordi- 
naire du pauvre, c'est-à-dire des quatre cinquièmes 
de la population , le despotisme pouvoit essayer d'à- 



264 PRÉFACE. 

mollir et d'efféminer par les plaisirs , les jeux , les 
spectacles , les hommes de condition libre , pour les 
rendre plus dociles au joug. Ce fut aussi, durant une 
partie du moyen-âge^ la politique de quelques États : 
et aujourd'hui même qui ne sait combien, par un 
motif semblable, l'Autriche favorise, dans plusieurs 
de ses possessions , le dérèglement des mœurs? Toute- 
fois, grâces au christianisme et aux mille changemens 
survenus dans la société , il ne sauroit exister désor- 
mais rien de comparable à ces énormes corruptions 
antiques qu'à peine même concevons-nous un peu 
sur les récits épars qui nous en sont restés. Nul pou- 
voir ne sauroit maintenant entretenir un peuple entier 
dans l'oisiveté, amuser ses loisirs, satisfaire ses vices. 
Qu'est-ce que des mâts de cocagne et quelques cer- 
velas roulant une fois l'année dans la boue , près des 
fêtes de la Grèce et des spectacles en quelque sorte 
permanens des Romains? De nos jours les gouver- 
nemens ne peuvent s'occuper que des plaisirs des 
classes aisées, et encore seulement dans les capitales, 
et principalement pour empêcher que les théâtres 
surtout ne deviennent un moyen de ranimer l'esprit 
public, ou une occasion de manifester les secrets sen- 
timens des cœurs. Le despotisme ne trouve donc là 
que des ressources bien foibles , s'il y en trouve au- 
cunes. 



PRÉFACE. 265 

La religion lui en offre de plus réelles en apparence. 
Qu'il parvînt en effet à tromper la conscience des 
peuples, à leur persuader qu'il représente Dieu, et 
qu'en conséquence ils lui doivent une soumission 
pareille à celle due à Dieu même , il n'est pas douteux 
que cette croyance ne servît merveilleusement et plus 
que tout le reste à l'affermir. L'antiquité présente 
nombre d'exemples de dominations établies sur cette 
base. Cependant on les voit toutes finir par l'abus de 
la puissance qui , en se corrompant , cesse d'être 
reconnue divine en celui qui l'exerce. On ne réussit 
jamais bien long-temps à rendre Dieu complice de la 
tyrannie. 

Il pourroit arriver qu'elle recourût au même moyen 
chez les nations chrétiennes. Il y auroit peu à s'en in- 
quiéter pour la liberté, mais beaucoup pour la religion 
que prostitueroient des hommes séduits , ou aveuglés. 
Ou les peuples se détacheroient d'elle, s'ils la croy oient 
incompatible avec les droits fondamentaux de l'huma- 
nité: ou si, plus heureusement pour eux et avec plus de 
raison , ils ne voyoient dans le criminel usage qu'on 
s'efforceroit d'en faire qu'un abus sacrilège, ils pren- 
droient en détestation les profanateurs de sa sainteté et 
de sa vérité ,• et si ce sentiment devenoit général , on 
toucheroit à l'une de ces grandes époques où tout se 



266 PRÉFACE. 

renouvelle à la fois dans le monde. Le christianisme 
est essentiellement une religion affranchissante, favo- 
rable à tous les progrès. Se servir de lui pour les 
arrêter, ce seroit donc l'opposer à lui-même : contra- 
diction funeste dans ses effets immédiats, mais dont la 
providence tireroit, comme toujours, un immense 
bien, parla séparation qui dégageroit le principe pur 
chrétien de ce qui Faltéroit momentanément. 

Il n'est aucune puissance supérieure ou égale à 
celle du clergé, lorsque, pénétré du génie d'un peuple, 
il le guide fidèlement, selon les lois qui président au 
développement général, dans ses voies naturelles. 
Mais si, soit erreur, soit intérêt, il vient à con- 
trarier ces lois impérissables; s'il essaie de retenir le 
peuple dans un état que le peuple a reconnu mau- 
vais, de lui fermer le chemin de l'avenir : alors il perd 
toute sa puissance ; on se méfie de sa parole, on l'en- 
veloppe dans la haine qu'inspire le mal qu'il veut per- 
pétuer, on le traite enfin en ennemi. Il vïvoit de 
l'amour qu'on lui rendoit en échange du sien , de 
la foi qu'on avoit en lui ; la foi et l'amour éteints , il 
meurt, et des voix de dérision et de malédiction sont les 
seuls chants qui accompagnent son convoi déshonoré. 

L'Irlande et la Pologne ont jusqu'ici offert l'exem- 



PRÉFACE. 267 

pie d'un clergé fort par son union avec le peuple dont 
il a constamment défendu les droits. Mais là où le prê- 
tre s'allie avec le despotisme contre le peuple, qu'est- 
il? que peut-il? Le clergé anglican sauvera-t-il l'a- 
ristocratie usée que la nation repousse? Les moines 
espagnols replaceront-ils don Carlos le légitime sur le 
trône de Philippe II? rétabliront-ils le système sous 
lequel l'Espagne a tant souffert, est tant déchue? Et 
cependant en quel pays l'influence propre de leur in- 
stitution fut-elle jamais plus étendue? Hier encore on 
disoit V Espagne monacale , et demain peut-être on 
chercheroit vainement, d'un bout à l'autre de la Pé- 
ninsule, un de ces hommes naguère si puissans. 

A cette époque donc, nulle crainte que le ressort 
religieux puisse devenir, au sein de l'Europe civilisée, 
un instrument de servitude. Il se briseroit plutôt dans 
la main qui l'emploieroit à cet infernal usage. Aussi 
verroit-on la tyrannie recourir avec plus de confiance 
à la force matérielle. Gênée par les lois protectrices 
de la sécurité individuelle, elle les aboliroit successive- 
ment jussqu'à la dernière, et confieroit ensuite sa pro- 
pre sécurité à des juges vendus et à des baïonnettes sti- 
pendiées. Mais ces juges, dépourvus d'autorité mo- 
rale , pourroient exercer des vengeances, infliger des 
peines, ordonner des supplices; ils ne rendroient pas 



208 PRÉFACE. 

la justice, et la justice en se retirant laisseroit un gouf- 
fre où le pouvoir qui Tauroit bannie de la société s'a- 
bîmeroit bientôt. 

Ses armées ne le garderoient pas mieux, mainte- 
nant qu'on ne peut plus, comme à l'origine des so- 
ciétés européennes , leur livrer des pays entiers pour 
en faire leur proie. Il est vrai néanmoins que chez les 
nations mêmes sous tous les autres rapports sorties de 
la barbarie il subsiste un reste de préjugé qui range 
le soldat sous la dépendance presque aveugle du chef 
poUtique quel qu'il soit. Il n'a pas encore parfaitement 
appris à distinguer l'obéissance passive de la brute , 
de la discipline militaire dont le plus simple bon sens 
reconnoît l'indispensable nécessité. Toutefois les ar- 
mées nombreuses d'aujourd'hui recrutées parmi le 
peuple, et, quelque soin qu'on prenne pour les isoler 
de lui, en communication habituelle avec le peuple , 
ont cessé d'être étrangères à l'esprit public. Si, dans 
l'idée qu'elles se font d'elles-mêmes, elles n'appartien- 
nent pas assez exclusivement à la patrie qu'elles doi- 
vent défendre à l'intérieur et à l'extérieur, du moins 
ne sont-elles plus tellement inféodées à un ou plu- 
sieurs , qu'en toutes circonstances ils puissent en dis- 
poser selon leur caprice et leur intérêt. U y a dans 
l'oppression , outre son poids écrasant , une honte 



PRÉFACE. 269 

qu'elles sentent, et dont elles ne veulent pas plus que 
le reste des citoyens supporter l'humiliation. Cela 
s'est bien vu partout où a éclaté un mouvement vrai- 
ment national, et cela se voit encore par l'attention 
des gouvernemens absolus soit à éloigner le plus pos- 
sible chaque soldat de son pays natal, soit à fomenter 
entre l'armée entière et les citoyens de déplorables di- 
visions sur lesquelles ils fondent leur sûreté. Aucun 
d'eux néanmoins ne parviendra désormais à former 
un corps, tel qu'ils en auroient besoin , d'hommes to- 
talement en dehors de la civilisation, sans liens de fa- 
mille ni de patrie, sans pensées, sans volonté, indiffé- 
rens au bien, au mal, à la liberté comme à l'esclavage 
du peuple; d'hommes-machines ayant, au lieu d'âme, 
une sorte d'instinct animal, et destinés seulement à 
garder le troupeau du maître. Plus , au contraire , 
l'esprit qui préside à la société moderne se développera, 
et rien n'en sauroit arrêter le développement voulu de 
Dieu, plus le soldat deviendra citoyen. Laissez donc 
les despotes compter leurs baïonnettes : ce n'est pas , 
croyez-moi, leur force qu'ils supputent, c'est la nôtre. 

Toujours en soupçon de l'armée qui pourroit lui 
faillir à l'instant critique , la tyrannie chercheroit un 
plus sûr appui dans la corruption. Aidée et poussée par 
ces cinq ou six dont parle La Boëtie, elle créeroit cer- 



270 PRÉFACE. 

taines classes privilégiées qui, seules investies des droits 
politiques , partageroient avec elle les avantages atta- 
chés au pouvoir : pouvoir absolu, puisqu'il seroit, sous 
quelque forme qu'il s'exerçât , dépourvu de contrôle 
efficace et réel. Deux ou trois cent mille individus 
ainsi choisis constitueroient dans la nation une autre 
nation, une aristocratie dominatrice organisée pour 
contenir le peuple et pour l'exploiter. De concert avec 
le despote, ils feroient seuls les lois , et les feroient à 
son profit et au leur. Pour eux tous les emplois , 
toutes les charges, toutes les commissions lucratives, 
le gouvernement des provinces, le maniement des deniers. 
Disposant du crédit et de la fortune publique, maîtres 
de l'administration civile et judiciaire , tout leur 
seroit matière à spéculation et moyen de richesse. 
Aussi quel dévouement à la tyrannie qui les auroit 
rendus communs au bien de ses piUeries ! ils ne la croi- 
roient jamais , ni eux avec elle , assez à l'abri de ce 
qui subsisteroit d'esprit de liberté dans la nation. Leur 
pensée du jour et de la nuit seroit de l'étouffer dans la 
boue de leur législation infâme, infâme par son but , 
infâme par la bassesse de ses ruses hypocrites. Mais 
ces perdus _, ces abandonnez de Dieu et des hommes , 
réussiroient-ils à fonder solidement leur despotisme 
et celui de leur maître? Assurément non. La masse 
du peuple, insouciante en apparence et comme assou- 



PRÉFACE. 271 

pie de lassitude après les combats précédens, se ré- 
veiller oit irritée et terrible. Elle ne supporter oit pas 
long-temps l'opprobre du joug qu'on lui auroit imposé 
en la trompant. Des millions d'hommes privés des 
franchises consacrées désormais par le droit public de 
toutes les nations libres, ne consentiroient certes point 
à y renoncer pour toujours, à les abdiquer au profit 
d'une caste supérieure dont ils seroient , eux et leurs 
enfans, le patrimoine incommutable. A aucun prix 
ils n'accepteroient , sur le sol de la patrie , au milieu 
de la lumière qui a éclairé l'homme sur sa dignité, la 
condition de parias. Le despotisme le sentiroit, et dans 
son effroi il se livreroit au mauvais démon qui in- 
spire, vers le temps de leur chute, les pouvoirs iniques 
que le ciel a condamnés. Il diroit à ceux qu'il opprime: 
Je sais que de l'amour, je ne puis vous en deman- 
der ; mais j'ai pour moi une autre puissance : celle de 
l'intimidation, de la peur. Tremblez donc; car c'est là 
mon Dieu, et , je l'ai résolu en moi-même, vous vous 
prosternerez devant lui. 

Mais les exécrables insensés que séduiroient ces vi- 
sions de bourreau , ces rêves de tigre à face humaine , 
dormiroient mal sur les ossemens de leurs pieuses vic- 
times. Le fantôme qu'ils auroient, dans leurs secrètes 
angoisses, évoqué de l'enfer, leur apparoîtroit pendant 



272 PRÉFACE. 

le sommeil, et de son doigt glacé il leur montreroit 
tout près d'eux l'inexorable Justice, qu'on n'intimide 
point , et à qui aucun crime n'échappe. 

La terreur a régné en Europe il y a quarante ans. 
Il seroit curieux de voir aujourd'hui sur une cou- 
ronne le bonnet rouge de Marat. 

Ce qui perd toutes les tyrannies, ce qui les perdroit 
en ce temps plus vite qu'en aucun autre , c'est l'im- 
possibilité où elles sont de s'arrêter dans leurs voies. 
Quelque chose de fatal les entraîne , une nécessité en 
engendre une autre; de sorte que, forcées d'appe- 
santir toujours plus l'oppression, de s'enfoncer tou- 
jours plus dans le mal, elles rencontrent enfin une 
autre nécessité supérieure à celle qui les pousse, l'in- 
vincible nécessité des lois qui régissent la nature 
humaine. Amvées là, nul moyen d'avancer ni de 
retourner en arrière; et le passé les écrase contre 
l'avenir. 

Si l'humanité tournoit dans un cercle , les hommes 
méchans pourroient espérer de reproduire à leur bé- 
néfice ce qui fut déjà. Leur crime seroit toujours 
crime, mais il ne seroit plus sottise. Il leur seroit 
possible de recueillir quelque fruit de leur perversité. 



PRÉFACE. 273 

d'affermir leur puissance , de prolonger indéfiniment 
la servitude et la misère des peuples. Dieu n'a pas 
permis qu'il en fût ainsi. 11 a soumis l'iiumanilé à une 
loi de progression , qui n'est que la loi même du dé- 
veloppement de la liberté essentielle à tous les êtres 
intelligens. A mesure qu'ils savent davantage et qu'ils 
conçoivent mieux, la notion du droit fondamentale- 
ment invariable, se modifie en eux, non parce qu'elle 
change, mais parce qu'elle s'éclaircit et s'étend. Or 
la force ne sauroit jamais prévaloir contre un droit 
connu ; elle le combat vainement , le droit la dompte 
toujours : car le droit c'est la force suprême , l'irré- 
sistible fatalité des êtres libres et doués de raison. 

Cependant la connoissance et le sentiment d'un 
droit auparavant obscur ou ignoré, ne deviennent pas 
universels instantanément : tous ne participent pas à 
la fois aux progrès successifs de l'humanité. Ce que 
les uns voient maintenant avec clarté, d'autres ne le 
voient pas encore, ou ne le voient que confusément ; 
et lorsque la modification qui s'opère dans la notion 
du droit est profonde, il en résulte une de ces époques 
indécises qu'on appelle de transition, où, la vieille 
idée luttant contre la nouvelle, ce qui étoit ne peut 
plus subsister, et ce qui sera ne peut être encore. Mais 
peu à peu les ténèbres reculent, la lumière devient 

TOME 11. 18 



274 PRÉFACE. 

plus intense et l'unité se rétablit , unité de raison et 
unité sociale , car la société n'est que l'expression de 
l'état général des intelligences dans un pays et dans 
un temps donné. Tout effort pour constituer une so- 
ciété opposée dans ses bases à ce que le peuple conçoit 
comme droit est donc la plus folle des entreprises et 
la plus criminelle : la plus folle , puisqu'il faudroit , 
pour qu'elle réussît, que les lois immuables de l'hu- 
manité fussent renversées ; la plus criminelle , puis- 
qu'elle implique l'engagement de les renverser, et 
dès-lors produit nécessairement d'horribles maux, des 
désastres dont nul ne sauroit prévoir l'étendue ni le 
terme. 

Lorsque ceci arrive, il y a un moment où certains 
hommes honnêtes au fond et animés d'intentions 
droites se font de bonne foi les auxiliaires de la ty- 
rannie. Leur esprit , trop foible pour comprendre ce 
qui se passe autour d'eux, s^émeut de je ne sais quelle 
crainte vague. Parce que le monde se déplace , ils se 
figurent qu'il va crouler. Vous ne les entendrez pas 
justifier le mal, mais accuser le bien. L'établissement 
d'un ordre social quelconque impliquant la destruc- 
tion d'un ordre précédent, ils ne voient que cette 
dernière dans les changemens à opérer^ et ils appel- 
len désordre toute tentative d'organiser le seul ordre 



PRÉFACE. 275 

actuellement possible. Ceux-ci ne sont pas la hache 
qui frappe , mais le manche sans lequel la hache ne 
frapperoit pas. Impuissans à consolider ce que rien 
ne sauroit maintenir , ils entravent tout ce qui auroit 
des conditions de durée : espèce de juste-milieu entre 
la vie et la mort, où se complaisent ces conservateurs 
qui , à leur insu , ne conservent que l'anarchie. 

Pour vous qui avez foi aux destinées du genre hu- 
main , prenez courage; l'avenir ne vous faillira point. 
Vous serez persécutés , tourmentés , mais jamais 
vaincus. Toute grande cause pour triompher exige 
de grands sacrifices. Il est nécessaire que la liberté 
ait ses confesseurs, ses martyrs ; que pour elle quel- 
ques-uns descendent dans les cachots, et que d'autres 
s'en aillent , pauvres exilés , redire son saint nom 
aux échos des contrées lointaines ; 

Liberté va cantando , che è si cara 
Corne sa chi per lei vita rifiiita. 



18. 



t 

DE LA 

SERVITUDE VOLONTAIRE 



ou 



LE CONTR'UN. 



(1) D'avoir plusieurs seigneurs aucun bien je ne voy : 

Qu'un sans plus soit le maislre , et qu'un seul soit le roy , 

ce dit Ulysse en Homère, parlant en public. S'il n'eust 
dit, sinon 

D'ayoir plusieurs seigneurs aucun bien je ne voy : 

cela estoit tant bien dit que rien plus. Mais au lieu que 
pour parler avec raison , il faloit dire que la domina- 
tion de plusieurs ne pouvoit estre bonne , puis que la 
puissance d'un seul , deslors qu'il prend ce tiltre de 
maistre, est dure et desraisonnable : il est allé adjouster 
tout au rebours, 

Qu'un sans plus soit le maistre, et qu'un seul soit le roy. 

Toutefois à l'avanture il faut excuser Ulysse, au- 

(1) Iliad.yl. Il, V. 204, 205. 



280 DE LA SEKVi'iUDE 

quel possiLle lors il estoit besoin d'user de ce langage, 
et de s^en servir pour appaiser la révolte de l'armée , 
conformant (je croy) son propos plus au temps, qu'à 
la vérité. Mais à parler à bon escient, c'est un extrême 
malheur, d'estre sujet à un maistre, duquel on ne 
peut estre jamais asseuré qu'il soit bon, puis qu'il 
est toujours en sa puissance d'estre mauvais quand il 
voudra. Et d'avoir plusieurs maistres, c'est autant 
que d'avoir autant de fois à estre extrêmement mal- 
heureux. Si ne veux-je pas pour ceste heure debatre 
ceste question tant pourmenée , à savoir si les autres 
façons de Republiques sont meilleures que la Monar- 
chie. A quoy si je voulois venir, encores voudrois-je 
savoir, avant que mettre en doute , quel rang la Mo- 
Harchie doit avoir entre les Republiques, si elle y 
en doit avoir aucun : pource qu'il est malaisé de 
croire, qu'il y ait rien de public en ce gouvernement y 
où tout est à un. Mais cette question est réservée pour 
un autre temps, et demanderoit bien son traité à part : 
ou plustost ameneroit quant et soy toutes les disputes 
politiques. 

Pour ce coup je ne voudrois sinon entendre^ s'il est 
possible, et comme il se peut faire, que tant d'hommes, 
tant de Villes, tant de Nations, endurent quelques fois 
un Tyran seul , qui n'a puissance , que celle qu'on 
luy donne : qui n'a pouvoir de leur nuire, sinon de 
tant qu'ils ont vouloir de l'endurer : qui ne sauroit 
leur faire mal aucun , sinon lors qu'ils aiment mieux 
ïe souffrir, que luy contredire. Grand'chose certes 



VOLONTAIRE. 281 

et toiitesfoio si commune, qu'il s'en faut de tant plus 
douloir, et moins esbahir, de voir un million de mil- 
lions d'hommes servir misérablement, ayant le col 
sous joug , non pas contraints par une plus grande 
force, mais aucunement (ce semble) enchantez et 
charmez par le seul nom d' Un^ duquel ils ne doyvent 
ni craindre fa puissance , puis qu'il est seul , ni aimer 
les qualitezj puis qu'il est en leur endroit inhumain et 
sauvage. La foiblesse d'entre nous hommes est telle. 
Il faut souvent que nous obeyssions à la force , 'û 
est besoin de temporiser, on ne peut pas toujours estre 
le plus fort. Donc si une Nation est contrainte par 
la force de la guerre de servir à Un , comme la Cité 
d'Athènes aux trente Tyrans, il ne se faut pas esbahir 
qu'elle serve , mais se plaindre de l'accident ou bien 
plustost ne s'esbahir, ni ne s'en plaindre , mais porter 
le mal patiemment et se reserver à l'advenir à meil- 
leure fortune. Nostre nature est ainsi, que les com- 
muns devoirs de l'amitié emportent une bonne partie 
du cours de nostre vie. Il est raisonnable d'aimer la 
Vertu, d'estimer les beaux faicts, de conoistre le 
bien d'où l'on l'a receu, et diminuer souvent de nostre 
aise, pour augmenter l'honneur et avantage de celuy 
qu'on aime, et qui le mérite. Ainsi donc, si les ha- 
bitans d'un Pays ont trouvé quelque grand person- 
nage , qui leur ait monstre par espreuve une grande 
prévoyance pour les garder, grande hardiesse pour 
les défendre, un grand soin pour les gouverner : si de 
là en avant ils s'apprivoisent de luy obeyr, et s'en 
fier tant que de luy donner quelques avantages, je 



282 DE LA SERVITUDE 

ne sçay (1) si ce seroit sagesse : de tant qu'on l'oste 
de là où il faisoit bien, pour l'avancer en lieu, où il 
pourra mal faire. Mais certes si ne pourroit-il faillir 
d'y avoir de la bonté, de ne craindre point mal de 
celuy, duquel on n'a receu que bien. 

Mais, ô bon Dieu, que peut estre cela? Comment di- 
rons-nous que cela s'appelle? Quel mal-heur est cestuy- 
là ? Ou quel vice , ou plustost quel malheureux vice , 
voir un nombre infini, non pas obeyr, mais servir, non 
pas estre gouvernez^ mais tyrannisez, n'ayans nibiens, 
niparens, nienfans, nileur vie mesme, qui soit à eux? 
Souffrir les pilleries, les paillardises , les cruautez, 
non pas d'une armée , non pas d'un camp barbare, 
contre lequel il faudroit despendre son sang et sa 
vie devant, mais d'un seul : non pas d'un Hercules ne 
d'un Samson, mais d'un seul hommeau (2), et le 
plus souvent du plus lasche et femenin (3) de la 
Nation i non pas accoustumé à la poudre des ba- 
tailles , mais encores à grand' peine au sable des tour- 
nois : non pas qui puisse par force commander aux 
hommes, mais tout empesché de servir vilement à la 
moindre femmelette. Appelions-nous cela lascheté? 
Dirons-nous, que ceux-là qui servent, soyent couards 
et recreus? Si deux, si trois, si quatre, ne se défen- 
dent d'Un, cela est estrange, mais toutesfois possible» 

(1) Si ce seroit un acte de sagesse d'autant qu'on l'oste de là où il 
l'aisoit bien, etc. 

(2) Hommeau, petit homme : Cotgrave dans son Dictionnaire 
François et Anglois. On trouve Ilommet, et Hommelet, dans Nicot. 

(3) Femenin^ Féminin, efifeminé : Cotgrave, 



VOLONTAIRE. 283 

Bien pourra l'on dire lors à bon droit, que c'eet 
faute de cœur. Mais si cent, si mille , endurent d'un 
seul , ne dira-on pas , qu'ils ne veulent point , qu'ils 
n'osent pas se prendre à luy, et que c'est non couar- 
dise; mais plustost mespris et desdain? Si l'on void, 
non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, 
mille villes, un million d'hommes, n'assaillir pas un 
seul, duquel le mieux traitté de tous en reçoit mal 
d'estre serf et esclave : comment pourrons-nous nom- 
mer cela? Est-ce lascheté? Or il y a en tous vices 
naturellement quelque borne, outre laquelle ils ne 
peuvent passer. Deux peuvent craindre Un, et possible 
dix : mais mille , mais un million, mais mille Villes , 
si elles ne se défendent d'Un, cela n'est pas couardise. 
Elle ne va point jusques-là, non plus que la vaillance 
ne s'estend pas , qu'un seul eschelle une forteresse , 
qu'il assaille une armée, qu'il conquière un Royaume. 
Donques quel monstre de vice est-cecy, qui ne mérite 
pas encore le tiltre de couardise? qui ne trouve de nom 
assez vilain , que Nature désavoue avoir fait , et la 
langue refuse de le nommer ? Qu'on mette d'un costé 
cinquante mille hommes en armes, d'un autre autant : 
qu'on les range en bataille, qu'ils viennent à se join- 
dre , les uns libres combatans pour leur franchise , 
les autres pour la leur oster : ausquels promettra-on 
par conjecture la victoire ? Lesquels pensera-on qui 
plus gaillardement iront au combat, ou ceux qui 
espèrent pour guerdon (4) de leur peine l'entretene- 

(i) Guerdon, loyer, récompense : Nicol. 



284 DE LA SERVITUDE 

ment de leur liberté, ou ceux qui ne peuvent attendre 
loyer des coups qu'ils donnent , ou qu'ils reçoyvent , 
que la servitude d'autruy ? Les uns ont toujours 
devant leurs yeux le bonheur de leur vie passée, 
l'attente de pareil aise à l'advenir. Il ne leur souvient 
pas tant, de ce qu'ils endurent ce peu de temps que dure 
une bataille , comme de ce qu'il conviendra à jamais 
endurer à eux , à leurs enfans, et à toute la postérité. 
Les autres n'ont rien qui les enhardisse, qu'une petite 
pointe de convoitise , qui se rebouche soudain contre 
le danger, et qui ne peut estre si ardente , qu'elle ne 
se doy ve , et semble estaindre par la moindre goutte 
de sang, qui sorte de leurs playes. Aux batailles 
tant renommées de Miltiade, de Leonide, de The- 
mistocleSy qui ont esté données deux mille ans a , et 
vivent encores aujourd'huy aussi fresches en la mé- 
moire des livres et des hommes , comme si c'eust esté 
l'autre hier, qu'elles furent données en Grèce, pour 
le bien de Grèce et pour l'exemple de tout le monde : 
qu'est-ce qu'on pense qui donna à si petit nombre de 
gens, comme estoyent les Grecs, non le pouvoir, 
mais le cœur de soustenir la force de tant de navires, 
que la mer mesme en estoit chargée? de desfaire tant 
de Nations qui estoyent en si grand nombre, que 
l'esquadron des Grecs n'eust pas fourny, s'il eust 
falu , des Capitaines aux armées des Ennemis? sinon 
qu'il semble qu'en ces glorieux jours-là ce n'estoit 
pas tant la bataille des Grecs contre les Perses , 
comme la victoire de la Liberté sur la Domination , 
et de la franchise sur la convoitise. 



VOLONTAIRE. 285 

C'est chose (5) estrange, d'ouyr parler de la vail- 
lance que la liberté raet dans le cœur de ceux qui la 
défendent. Mais ce qui se fait en tous pays, par tous 
les hommes , tous les jours , qu'un homme seul mas- 
iine cent mille Villes, et les prive de leur liberté : qui 
le croiroit, s'il ne faisoit que l'ouyr dire, et non le 
voir? Et s'il ne se voyoit qu'en pays estranges, et 
lointaines terres, et qu'on le dist, qui ne penseroit 
que cela fust plustost feint et controuvé , que non pas 
véritable ? Encores ce seul Tyran , il n'est pas besoin 
de le combattre , il n'est pas besoin de s'en défendre : 
il est de soy-mesme desfait (6) , mais que le Pays ne 
consente à la servitude. Il ne faut pas luy rien osier, 
mais ne luy donner rien. Il n'est point besoin que le 
pays se mette en peine de faire rien pour soy , mais 
([u'il ne se mette pas en peine de faire rien contre 
soy. Ce sont donc les Peuples mesmes, qui se lais- 
sent, ou plustost se font gourmander , puis qu'en ces- 
sant de servir ils en seroyent quittes. C'est le peuple 
qui s'asservit, qui se coupe la gorge : qui ayant le 
chois d'estre sujet, ou d'estre libre, quitte sa fran- 
chise, et prend le joug, qui consent à son mal, ou 
plustost le pourchasse. S'il luy coustoit quelque chose 
de recouvrer sa liberté, je ne l'en presserois point : 
combien que ce soit ce que l'homme doit avoir plus 
cher, que de se remettre en droit naturel- et par ma- 



(5) Merveilleuse, digne d'admiration. 

(6) Pourvu que.aVn homme sage, dit Philippe de Commines, 
» sert bien en une compagnie do Princes, mais qu'on le veuille 
» croire, et ne se pourroit trop acheter » I. I, c. 12. 



286 DE LA SERVITUDE 

niere de dire, de beste revenir à homme. Mais encores 
je ne désire pas en luy si grande hardiesse. Je ne luy 
permets point, qu'il aime mieux une je ne sçay quelle 
seureté de vivre à son aise. Quoy? si pour avoir la 
liberté, il ne luy faut que la désirer : s'il n'a besoin 
que d'un simple vouloir, se trouvera-il Nation au 
monde , qui l'estime trop chère , la pouvant gaigner 
d'un seul souhait.^ et qui plaigne sa volonté à re- 
couvrer le bien , lequel on devroit racheter au pris de 
son sang? et lequel perdu, tous les gens d'honneur 
doyvent estimer la vie desplaisante, et la mort salu- 
taire? Certes tout ainsi comme le feu d'une petite 
estincelle devient grand , et toujours se renforce , et 
plus il trouve de bois, et plus est prest d'en brusler, 
et sans que on y mette de l'eau pour l'estaindre, seu- 
lement en n'y mettant plus de bois , n'ayant plus que 
consumer, il se consume soy-mesme, et devient sans 
forme aucune et n'est plus feu : Pareillement les Ty- 
rans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils rui- 
nent et destruisent, plus on leur baille, plus on les 
sert , d'autant plus ils se fortifient , deviennent tou- 
jours plus forts et plus frais , pour anéantir et des- 
truire tout. Et si on ne leur baille rien, si on ne leur 
obeyt point, sans combattre, sans frapper ils demeu- 
rent nuds et desfaits , et ne sont plus rien : sinon que 
comme la racine, n'ayant plus d'humeur et aliment 
devient une branche seiche et morte. 

Les hardis, pour acquérir le bien qu'ils deman- 
dent , ne craignent point le danger, les advisez ne re- 



VOLONTAIRE. 287 

fusent point la peine. Les lasches et engourdis ne 
sçavent ni endurer le mal ni recouvrer le bien. Ils 
s'arrestent en cela, de le souliailter; la vertu d'y pré- 
tendre leur est ostée par leur lascheté , le désir de 
l'avoir leur demeure par la nature. Ce désir, ceste 
volonté , est commune aux sages et aux indiscrets , 
aux courageux et aux couards , pour souhaiter toutes 
choses, qui estans acquises, les rendroyent heureux 
et contens. Une seule en est à dire, en laquelle je ne 
sçay comme nature défaut aux hommes, pour la dé- 
sirer. C'est la Liberté, qui est toutesfois un bien si 
grand , et si plaisant , qu'elle perdue , tous les maux 
viennent à la file , et les biens mesmes qui demeurent 
après elle perdent entièrement leur goust et saveur , 
corrompus par la servitude. La seule Liberté, les 
hommes ne la désirent point : non pas pour autre 
raison (ce me semble) sinon pource que s'ils la de- 
siroyent , ils l'auroyent : comme s'ils refusoyent faire 
ce bel acquest seulement , parce qu'il est trop aisé. 

Pauvres gens et misérables , Peuples insensez , 
Nations opiniastres en vostre mal, et aveugles en 
vostre bien , vous vous laissez emporter devant vous 
le plus beau et le plus clair de vostre revenu , piller 
vos champs, voiler vos maisons, et les despouiller des 
meubles anciens et paternels! Vous vivez de sorte, 
que vous pouvez dire que rien n'est à vous. Et sem- 
bleroit , que meshuy ce vous seroit grand heur , de 
tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies : et 
tout ce degast , ce malheur , ceste ruine vous vient , 



288 DE LA SERVITUDE 

non pas des ennemis, mais bien certes de l'ennemy, 
et de celuy que vous faites si grand qu'il est, pour 
lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour 
la grandeur duquel vous ne refusez point de présenter 
à la mort vos personnes ! Celuy qui vous maistrise 
tant, n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a 
qu'un corps , et n'a autre chose que ce qu'a le moin- 
dre homme du grand nombre infiny de vos Villes : 
sinon qu'il a plus que vous tous, c^est l'avantage que 
vous luy faites, pour vous destruire. D^où a-il prins 
tant d'yeux? d'où vous espie-il, si vous ne les luy 
donnez? Comment a-il tant de mains pour vous 
frapper, s'il ne les prend de vous? Les pieds dont il 
foule vos Citez , d'où les a-il, s'ils ne sont des vostres? 
Comme a-il aucun pouvoir sur vous, que par vous 
autres mesmes? Comment vous oseroit-il courir sus (7), 
s'il n'avoit intelligence avec vous? Que vous pour- 
roit-il faire , si vous n'estiez recelleurs du larron qui 
vous pille ? complices du meurtrier qui vous tuë, et 
traistres de vous-mesmes? Vous semez vos fruits, 
afin qu'il en face le degast : Vous meublez et rem- 
plissez vos maisons , pour fournir à ses voleries : 
Vous nourrissez vos filles , afin qu'il ait dequoy saou- 
ler sa luxure : Vous nourrissez vos en fans, afin qu'il 
les meine, pour le mieux qu'il leur face, en ses 
guerres, qu'il les meine à la boucherie, qu'il les face 
les ministres de ses convoitises, les exécuteurs de ses 
vengeances : Vous rompez à la peine vos personnes , 
afin qu'il se puisse mignarder en ses délices, et se 

(7) S'il n'étoit d'intelligence avec vous. 



I 



VOLONTAIRE. 289 

veautrer dans les sales et vilains plaisirs : Vous vons 
affoiblissez , afin de le faire plus fort et roide , à vous 
tenir plus courte la bride. Et de tant d'indignitez, que 
les Bestes mesmes, ou ne sentiroyent point , ou n'en- 
dureroyent point , vous pouvez vous en délivrer , si 
vous essayez, non pas de vous en délivrer, mais seu- 
lement de le vouloir faire. Soyez résolus de ne servir 
plus, et vous voila libres. Je ne veux pas que vous le 
poussiez , ny le bransliez , mais seulement ne le sous- 
teniez plus; et vous le verrez, comme un grand Co- 
losse, à qui on a desrobbé la base, de son poids 
mesme fondre en bas , et se rompre. 

Mais certes les Médecins conseillent bien de ne 
mettre pas la main aux playes incurables : et je ne 
fay pas sagement , de vouloir en cecy conseiller le 
Peuple , qui a perdu long-temps y a toute connois- 
sance, et duquel, puis qu'il ne sent plus son mal, 
cela seul monstre assez que sa maladie est mortelle. 
Cherchons donc par conjecture , si nous en pouvons 
trouver, comment s'est ainsi si avant enracinée ceste 
opiniastre volonté de servir, qu'il semble maintenant 
que l'amour mesme de la Liberté ne soit pas si na- 
turelle. 

Premièrement, cela est, comme je croy, hors de 
nostre doute , que si nous vivions avec les droits que 
Nature nous a donnez , et les enseignemens qu'elle 
nous apprend, nous serions naturellement obeyssans 
aux parens , sujets à la Raison et serfs de personne , 

TOME ii, 19 



200 DE LA SERVITUDE 

de l'obeyssance que chacun , sans autre aclverlisse- 
ment que de son naturel , porte à ses p'^re et mère. 
Tous les hommes sont tesmoins chacun en soy et pour 
soy, de la Raison , si elle naist avec nous , ou non : 
qui est une question debatuë au fond par les Acadé- 
miques, et touchée par toute l'eschoîe des Philosophes. 
Pour ceste heure je ne penserois point faillir, en 
croyant qu'il y a en nostre ame quelque naturelle 
semence de raison, qui entretenue par bon conseil et 
coustume , fleurit en vertu : et au contraire , souvent 
ne pouvant durer contre les vices survenus, estouffée 
s'avorte. Mais certes s'il y a rien de clair et d'apparent 
en la Nature , et en quoy il ne soit pas permis de faire 
l'aveugle, c'est cela, que Nature, le Ministre de 
Dieu et la Gouvernante des hommes, nous a tous faits 
de mesme formé, et, comme il semble, à mesme 
moule , afin de nous entreconoistre tous pour compa- 
gnons ou plustost frères. Et si faisant les partages des 
presens qu'elle nous donnoit, elle a fait quelques 
avantages de son bien , soit au corps ou à l'esprit, aux 
uns plus qu'aux autres : si n'a-elle pourtant entendu 
nous mettre en ce monde , comme dans un champ 
clos, et n'a pas envoyé icy bas les plus forts et plus 
advisez, comme des brigands armés dans une forest, 
pour y gour mander les plus foibles. Mais plustost faut- 
il croire y que faisant ainsi aux uns les parts plus 
grandes, et aux autres plus petites (8), elle vouloit 
faire place à la fraternelle affection , afin qu'elle eust 
où s'employer, ayans les uns puissance de donner aide, 

(«) Elle Youloit donner lieu à l'affeclion fraternelle. 



VOLONTAIRE. 291 

et les autres besoin d'en recevoir. Puis donc que ceste 
bonne mère nous a donné à tous toute la Terre pour 
demeure, nous a tous logez aucunement en une 
mesme maison , nous a tous figurez en mesme paste , 
afin que chacun se peust mirer, et quasi reconoistre 
l'un dans l'autre : si elle nous a tous en commun 
donné ce grand présent de la voix et de la parole , 
pour nous accointer et fraterniser davantage , et faire 
par la commune et mutuelle déclaration de nos pen- 
sées une communion de nos volontez : Et si elle a 
tasché par tous moyens de serrer et estraindre plus 
fort le nœud de nostre alliance et société ; si elle a 
monstre en toutes choses , qu'elle ne vouloit tant nous 
faire tous unis que tous uns : il ne faut pas faire doute, 
que nous ne soyons tous naturellement libres, puisque 
nous sommes tous compagnons : et ne peut tomber 
en l'entendement de personne que Nature ait mis 
aucun en servitude , nous ayant tous mis en com- 
pagnie. 

Mais à la vérité c'est bien pour néant de débattre , 
si la Liberté est naturelle, puis qu'on ne peut tenir 
aucun en servitude , sans luy faire tort , et qu'il n'y a 
rien au monde de si contraire à la Nature (estant toute 
raisonnable) que l'injure. Reste donc de dire que la Li- 
berté est naturelle, et par mesme moyeu (à mon advis) 
que nous ne sommes pas seulement nais en possession 
de nostre franchise, mais aussi avec affection de la 
défendre. Or si d'advanture nous faisons quelque doute 
en cela , et sommes tant abastardis que ne puissions 

Î9. 



292 DE LA SERVITUDE 

reconoistre nos biens , ny semblablemrnt nos naïfos 
affections, il faudra que je vous face Thonneur qui 
vous appartient, et que je monte , par manière de 
dire, les Bestes brutes en cbaire, pour vous enseigner 
vostre nature et condition. Les bestes (ce m'aid' Dieu) 
si les hommes ne font trop les sourds , leur crient : 
Vive Liberté, Plusieurs y en a d'entr'elles , qui meu- 
rent sitost qu'elles sont prises, comme le poisson, 
qui perd la vie aussitost que l'eau : pareillement celles- 
là quittent la lumière, et ne veulent point survivre à 
leur naturelle franchise. Si les animaux avoient entre 
eux leurs rangs et prééminences, ils feroient (à mon 
advis) de liberté leur noblesse. Les autres, des plus 
grandes jusqu'aux plus petites, lors qu'on les prend, 
font si grande résistance des ongles , de cornes , de, 
pieds, de bec, qu'elles déclarent assez combien elles 
tiennent cher ce qu'elles perdent. Puis estant prises, 
nous donnent tant de signes apparens de la connois- 
sance qu'elles ont de leur malheur, qu'il est bel à 
voir, que d'ores en là ce leur est plus languir que 
vivre , et qu'elles continuent leur vie, plus pour plain- 
dre leur aise perdu, que pour se plaire en servitude. 
Que veut dire autre chose l'Eléphant, qui s'estant 
défendu jusques à n'en pouvoir plus, n'y voyant plus 
d'ordre, estant sur le poinct d'estreprins, il enfonce 
ses maschoires, et casse ses dents contre les arbres, 
sinon que le grand désir qu'il a de demeurer libre , 
comme il est nay (9), luy fait de l'esprit,. et l'advise 

(9) Lui donne de l'esprit, et lui fait venir la pensée de marchan- 
der aYee les chasseurs, etc. 



VOLONTAIRE. 293 

(le marchander avec les chasseurs, si pour le pris de 
ses dents il en sera quitte, et s'il sera receu à bailler 
son y voire, et payer cesle rançon pour sa liberté. 
Nous apposions le cheval , deslors qu'il est nay, pour 
Tapprivoisir à servir : et si ne le savons-nous tant 
flatter, que quand ce vient à le domter, il ne morde 
le frein, qu'il ne rue contre l'esperon, comme (ce 
semble) pour monstrer à la nature , et tesmoiguer au 
moins par là, que s'il sert, ce n'est pas de son 
gré, mais par nostre contrainte. Que faut-il donc 
dire? 

Mesrae les bœufs sous les pieds du joug (10) geignent, 
Et les oiseaux dans la cage se plaignent, 

comme j'ay dit ailleurs, autres fois, passant le temps à 
nos rimes françoises. Car je ne craindrois point , es- 
erivant à toy (ô Longa) mesler de mes vers , desquels 
je ne fis jamais, que pour le semblant que tu fais de 
t'en contenter, tu ne m'en faces glorieux. Ainsi donc 
puis que toutes choses, qui ont sentiment deslors 
qu'elles l'ont , sentent le mal de la subjection , et cou- 
rent après la Liberté : Puis que les bestes, qui encores 
sont faites pour le service de l'homme , ne se peuvent 
accoustumer à servir, qu'avec protestation d'un désir 
contraire : quel malencontre a esté cela, qui a peu 
tant desnaturer l'homme seul nay (de vray) pour vivre 
franchement , de lui faire perdre la souvenance de son 
premier estre, elle désir de le reprendre? 



(10) Gémissent. — Geindre, gemerc, ]\'icol. 



294 DE LA SERVITUDE 

Il y a trois sortes de Tyrans. Je parle des meschans 
Princes. Les uns ont le royaume par l'élection du 
peuple, les autres parla force des armes, les autres 
parla succession de leur race. Ceux qui l'ont acquis 
par le droit de la guerre , ils s'y portent ainsi qu'on 
conoist bien, qu'ils sont, comme on dit, en terre de 
conqueste. Ceux qui naissent Roy s, ne sont pas com- 
munément gueres meilleurs : ains estant nais et nour- 
ris dans le sang de la tyrannie , tirent avec le laict la 
nature du tyran , et font estât des peuples qui sont sous 
eux, comme de leurs serfs héréditaires : et selon la 
complexion en laquelle ils sont plus enclins, avares ou 
prodigues, tels qu'ils sont, ils font du Royaume 
comme de leur héritage. Celuy à qui le peuple a donné 
l'Estat, devroit estre (ce me semble) plus suppor- 
table : et le seroit, comme je croy, n'estoit que des-lors 
qu'il se void eslevé par dessus les autres en ce Heu, 
flatté par je ne sçay quoy que l'on appelle la gran- 
deur, il délibère de n'en bouger point. Communé- 
ment, celuy-là fait estât de la puissance que le peuple 
iuy a baillée, de la rendre à ses enfans. Or deslors 
que ceux-là ont prins ceste opinion, c'est chose es- 
trange, de combien ils passent en toutes sortes de 
vices, et mesmes en la cruauté , les autres tyrans. Ils 
ne voyent autre moyen, pour asseurer la nouvelle 
Tyrannie, que d'estendre fort la servitude, et estran- 
ger tant les sujets de la Liberté, encores que la mé- 
moire en soit fresche , qu'ils la leur puissent faire per- 
dre. Ainsi pour en dire la vérité, je voy bien qu'il y 
a entre eux quelque différence, mais de choix je n'en 



VOLONTAIRE. 295 

voy point ; et estant les moyens de venir aux règnes 
divers, toiisjours la façon de régner est quasi sembla- 
ble. Les esleus, comme s'ils avoyent prins des tau- 
reaux à domter, les traitent ainsi : les conquerans 
pensent en avoir droit , comme de leur proye ; les 
successeurs, d'en faire ainsi que de leurs naturels es- 
claves. 

Mais à propos, si d'advantureilnaissoitaujourd'huy 
quelques gens, tous neufs, non accoustumez à la su- 
jetlion, ni affriandez à la liberté, et qu'ils ne sceus- 
sent que c'est ni de l'un ni de l'autre, ni à grand'- 
peine des noms : si on leur presentoit, ou d'estre sujets, 
ou vivre en liberté, à quoi s'accorderoyent-ils? 11 ne 
faut pas faire difficulté qu'ils n'aimassent trop mieux 
obeyr seulement à la Raison, que servir à un homme; 
sinon possible que ce fussent ceux d'Israël , qui sans 
contrainte ny sans aucun besoin se firent un tyran : 
duquel peuple je ne ly jamais l'histoire, que je n'en 
aye trop grand despit, quasi jusques à devenir inhu- 
main, pour me resjouir de tant de maux qui leur en 
advindrent. Mais certes tous les hommes , tant qu'ils 
ont quelque chose d'homme, devant qu'ils se laissent 
assujettir, il faut l'un des deux , ou qu'ils soyent con- 
traints, ou deceus : contraints par les armes estran- 
geres, comme Spartes et Athènes par les forces d'A- 
lexandre, ou par les factions, ainsi que la Seigneurie 
d'Athènes estoit devant venue entre les mains de Pisis- 
trate. Par tromperie perdent-ils souvent la Liberté : et 
en ce ils ne sont pas si souvent séduits par autruy 



296 DE LA SERVITUDE 

comme ils sont trompez par eux-mesmes. Ainsi le peuple 
de Syracuse , la maistresse ville de Sicile (qui s'appelle 
aujourd'huy Saragosse) estant pressé par les guerres, 
inconsidérément ne mettant ordre qu'au danger, es- 
leva Denys le premier, et luj donna charge de la con- 
duite de l'armée : et ne se donna garde, qu'elle l'eut fait 
si grand , que cette bonne piece-là , revenant victo- 
rieux, comme s'il n'eust pas vaincu ses ennemis, mais 
ses citoyens, se fit de Capitaine Roy, et de Roy Tyran. 
Il n'est pas croyable , comme le peuple , deslors qu'il 
est assujetty, tombe soudain en un tel et si profond ou- 
bly de la franchise, qu'il n'est pas possible qu'il s'é- 
veille pour la r'avoir, servant si franchement, et tant 
volontiers , qu'on diroit à le voir, qu'il a , non pas 
perdu sa liberté, mais sa servitude. 11 est vray, qu'au 
commencement l'on sert contraint , et vaincu par la 
force : mais ceux qui viennent après, n'ayans jamais 
veu la liberté , et ne sachans que c'est , servent sans 
regret , et font volontiers ce que leurs devanciers 
avoyent fait par contrainte. C'est cela, que les hom- 
mes naissent sous le joug , et puis nourris et eslevez 
dans le servage, sans regarder plus avant , se conten- 
tans de vivre, comme ils sont nais, et ne pensans point 
avoir d'autre droit, ny autre bien , que ce qu'ils ont 
trouvé , ils prennent pour leur nature Testât de leur 
naissance. Et toutesfois il n'est point d'héritier si pro- 
digue et nonchalant , qui quelquesfois ne passe les 
yeux dans ses registres, pour entendre s'il jouyt de 
tous les droits de sa succession, ou si l'on a rien entre- 
pris sur luy, ou sou prédécesseur. Mais certes la 



VOLONTAIRE. 297 

Coustume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur 
nous, n'a en aucun endroit si grande vertu qu'en cecy, 
de nous enseigner à servir : et (comme l'on dit de Mi- 
thridate, (11) qui se fit ordinaire à boire le poison) 
pour nous apprendre à avaller, et ne trouver pas 
amer le venin de la servitude. L'on ne peut pas nier 
que la nature n'ait en nous bonne part , pour nous 
tirer là où elle veut , et nous faire dire ou bien ou mal 
nais : mais si faut-il confesser qu'elle a en nous 
moins de pouvoir que la coustume : pource que le 
naturel, pour bon qu'il soit, se perd s'il n'est entre- 
tenu : et la nourriture nous fait tousjours de sa façon, 
comment que ce soit, malgré la nature. Les semences 
de bien, que la nature met en nous, sont si menues et 
glissantes qu'elles n'endurent pas le moindre heurt de 
la nourriture contraire. Elles ne s'entretiennent pas 
plus aisément, qu'elles s'abastardissent, se fondent, et 
viennent en rien : ne plus ne moins que les (12) fruic- 
tiers, qui ont bien tous quelque naturel à part, lequel 
ils gardent bien, si on les laisse venir : mais ils le lais- 
sent aussi tost, pour porter d'autres fruicts estrangers, 
et non les leurs selon qu'on les ente. Les herbes ont 
chascune leur propriété, leur naturel et singularité : 
mais toutefois le gel, le temps, le terrouer ou la main 
(lu Jardinier, ou adjoustent , ou diminuent beaucoup 
de leur vertu. La plante qu'on a veuë en un endroit , 
on est ailleurs empesché de la reconoistre. Qui ver- 



(11) Qui se fit une habitude de boire du poison. 

(12) Les arbres fruitiers. 



208 DE LA SERVITUDE 

roit les f^eneltens^ une poigoée de gens, vivans si li- 
brement, que le plus meschant d'entre eux ne vou- 
droit pas estre Roy, et tout ainsi nais et nourris qu'ils 
ne conoissent point d'autre ambition, sinon à qui 
mieux advisera à soigneusement entretenir leur Li- 
berté : ainsi apprins et faits dans le berceau , ils ne 
prendroyent point tout le reste des félicitez de la terre, 
pour perdre le moindre point de leur franchise ; qui 
aura veu, dy-je, ces personnages-là, et au partir de là 
s'en ira aux terres de celuy que nous appelions le 
Grand-Seigneur, voyant là des gens, qui ne peuvent 
estre nais que pour le servir, et qui pour le mainte- 
nir abandonnent leur vie : penseroit-il que les autres 
et ceux-là eussent mesme naturel, ou plustost s'il n'es- 
timeroit pas, que sortant d'une cité d'hommes , il est 
entré dans un parc de Bestes? Lycurgue le policeur 
de Sparte, ayant nourry (ce dit-on) deux chiens tous 
deux frères, tous deux allaictez de mesme laict , (13) 
l'un engraissé à la cuisine , l'autre accoustumé par les 
champs au son de la trompe et (14) duhuchet : vou- 
lant monstrer au peuple Lacedemonien, que les hom- 
mes sont tels, que leur nourriture les fait, mit les deux 
chiens en plein marché, et entre eux une souppe et un 
lièvre : l'un courut au plat, et l'autre au lièvre. Tou- 
tesfois (ce dit-il) si sont-ils frères. Doncques celuy- là 
avec ses Loix et sa Police nourrit et fit si bien les La- 
cedemoniens, que chascun d'eux eust eu plus cher de 

(13) Ceci est pris d'un traité de Plutarque, intitulé Comment il 
faut nourrir les Enfans, ch. II de la traduction d'^myot. 

(14) Du CoT. Huchet, dit Nîcot, c'est un Cornet dont on huche, on 
appelle, les Chiens,-^et doïU les Postillons usent ordinairement. 



VOLONTAIRE. 299 

mourir de mille morts^ que de reconoistre autre Sei- 
gneur que la Loy et le Roy. 

Je pren plaisir de rameute voir un propos, que tind- 
rent jadis les Favoris de Xerxes , le grand Roy de 
Perse, touchant les Spartiates. Quand Xerxes faisoit 
ses appareils de grande armée , pour conquérir la 
Grèce, il envoya ses Ambassadeurs par les Citez Gré- 
geoises , demander de l'eau et de la terre ( c'estoit la 
façon que les Perses avoyent de sommer les Villes). A 
Sparte ny à Athènes n'envoya-il point : pource que 
de ceux que (15) Daire son père y avoit envoyez , 
pour faire pareille demande (16), les Spartiates et les 
Athéniens en avoyent jette les uns dans les fossez , les 
autres ils avoyent fait sauter dedans un puits, leur di- 
sans, qu'ils prinssent là hardiment de l'eau et de la 
terre, pour porter à leur Prince. Ces gens ne pou- 
voyent souffrir, que de la moindre parole seulement 
on touchast à leur liberté. Pour en avoir ainsi usé, les 
Spartiates conurent qu'ils avoyent encouru la haine 
des Dieux mesmes , spécialement de Talthybie Dieu 
des hérauts. Ils s'adviserent d'envoyer à Xerxes, pour 
les appaiser, deux de leurs Citoyens, pour se présenter 
à luy qu'il fit d'eux à sa guise, et se payast de là pour 
les ambassadeurs qu'ils avoient tuez à son père. Deux 
Spartiates, l'un nommé (17) Specte, l'autre (18) Bu- 

(15) Ou , comme nous disons aujourd'hui, Darius, roi des Perses, 
fils à'IIystaspe, le premier de ce nom. 

(16) Hérodote, liv. VII, pag. 421, 422. Edit. Gronov. 

(17) Ou plutôt, Sperthies, comme le nomme Hérodote, 1. VII » 
p. 421. 

(18) IMd. 



^00 DE LA SERVITUDE 

lis, S offrirent de leur gré pour aller faire ce payement. 
Ils y allèrent, et en chemin ils arrivèrent au Palais 
d'un Perse, que on appelloit (19) Gidarne, qui estoit 
Lieutenant du Roy en toutes les villes d'Asie , qui 
sont sur la coste de la mer. Il les recueillit fort hono- 
rablement. Et après plusieurs propos, tombans de l'un 
en l'autre, il leur demanda pourquoy ils refusoyent 
tant l'amitié du Roy. (20) Croyez (dit-il), Spartiates^ 
et conoùsez par moy , comment le Roy sçaù honorer 
ceux qui le valent : et pensez que si vous estiez à liiy, il 
vous fer oit de mesme. Si vous estiez à luy^ et quil vous 
eust conuSj, Un y a celuy d'entre vous qui ne fust Sei- 
gneur d'une Ville de Grèce, n En cecy, Gidarne , tu 
» ne nous sçaurois donner bon conseil (dirent les La- 
» cedemoniens) pource que le bien que tu nous pro- 
» mets, tu l'as essayé, mais celuy dont nous jouyssons, 
)) tu ne sçais que c'est : tu as esprouvé la faveur du 
» Roy, mais la Liberté , quel goust elle a, combien 
)) elle est douce, tu n'en sçais rien. Or si tu en avois 
» tasté toy-mesme , tu nous conseillerois de la defen- 
» dre, non pas avec la lance etl'escu, mais avec les 
» dents et les ongles. )) Le seul Spartiate disoit ce qu'il 
faloit dire : mais certes l'un et l'autre disoyent 
comme ils avoyent esté nourris. Car il ne se pouvoit 
faire que le Perse eust regret à la liberté , ne l'ayant 
jamais eue, ny que le Lacedemonien endurast la sub- 
jeetion, ayant gousté la franchise. 



(19) Ou plutôt //ydarnes: Hérodote, l. VII, p. 421, 

(20) Hérodote, 1. Vli, p. 42?. 



VOLONTArRE. 301 

(21) Caton l'Utican, estant encores enfant et sous 
la verge, alloit et venoit souvent chez Sylla le Dicta- 
teur, tant pource qu'à raison du lieu et maison, dont 
il estoit , on ne luy fermoit jamais les portes, qu'aussi 
ils estoyent proches parens. Il avoit toujours son 
maistre quand il y alloit, comme avoyent accoustumé 
les enfans de bonne part. Il s'apperceut que dans 
l'hostel de Sylla, en sa présence, ou par son com- 
mandement, on emprisonnoit les uns, on condamnoit 
les autres, l'un estoit hanny, l'autre estranglé, l'un 
demandoit (22) le confisq d'un Citoyen , et l'autre la 
teste. En somme, tout y alloit, non comme chez un 
Officier de la Ville, mais comme chez un Tyran du 
Peuple, et c'estoit non pas un parquet de Justice, 
mais une caverne de Tyrannie. Ce noble enfant (23) 
dit à son maistre : Que ne me donnez-vous un poi- 
gnard ? Je le cacheray sous ma rohhe. J'entre souvent 
dans la chamfyre de Sylla, avant qut'l soit levé. J'ai le 
bras assez fort pour en depescher la faille, Voyla 
vrayement une parole apartenante à Caton. C'estoit 
un commencement de ce personnage, digne de sa 
mort. Et neantmoins qu'on ne die ne son nom ne 
son pays , qu'on conte seulement le fait tel qu'il est , 
la chose mesme parlera, et jugera-on à belle avan- 
ture, qu'il estoit Romain, et nay dedans Rome, mais 
dans la vraye Rome, et lors qu'elle estoit libre. A 

(21) Ou, comme iious^parlons aujourd'hui, Calon d'Ulique. 

(22) La confiscation. Cotgrave, dans son Dictionnaire François et 
Anglois. 

(23) Plutarque dans la Vie de Caton d'Utique, ch. I de la traduc- 
tion d'Amyot. 



302 DE LA SERVITUDE 

quel propos tout cecy? Non pas certes que j'estime 
que le pays et le terrouer parfacent rien. Car en toutes 
contrées , en tout air , est contraire la subjection, et 
plaisant d'estre libre. 

Mais parce que je suis d'avis, qu'on ait pitié de 
ceux qui en naissant se sont trouvez le joug au col, 
et que ou bien on les excuse, ou bien qu'on leur par- 
donne, si n'ayant jamais veu seulement Fombre de 
la Liberté, et n'en estans point advértis, ils ne s'ap- 
perçoivent point du mal que ce leur est d'estre escla- 
ves. S'il y a quelques pays (comme dit Homère des 
Cimmeriens) où le Soleil se monstre autrement qu'à 
nous , et après leur avoir esclairé six mois continuels, 
il les laisse sommeillans dans l'obscurité, sans les 
venir revoir de l'autre demie année : ceux qui nais- 
troyent pendant ceste longue nuict, s'ils n'avoient 
ouy parler de la clarté, s'esbahiroit-on , si n'ayans 
point veu de jour, ils s'accoustumoyent aux ténèbres, 
où ils sont nais, sans désirer la lumière? On ne plaint 
jamais ce qu'on n'a jamais eu; et le regret ne vient 
point, sinon après le plaisir; et tousjours est avec la 
cognoissance du bien, le souvenir de la joye passée. 
Le naturel de l'bomme est bien d'estre franc, et de 
le vouloir estre ; mais aussi sa nature est telle , que 
naturellement il tient le ply que la nourriture luy 
donne. 

Disons donc. Ainsi qu'à l'homme toutes choses luy 
sont naturelles , à quoy il se nourrit et acoustume , 



VOLONTAiriE. 303 

mais seulement ce luy est naïf, à quoy sa nature 
simple et non altérée l'appelle : ainsi la première 
raison de la servitude volontaire, c'est la coustume, 
comme des plus braves (24) courtaux, qui au com- 
mencement mordent le frein , et puis après s'en jouent : 
et là où nagueres ils rouyent contre la selle , ils se 
portent maintenant dans le harnois, et tous fiers (25) 
se gorgiasent sous la barde. Ils disent qu'ils ont esté 
tousjours sujets, que leurs pères ont ainsi vescu. Ils 
pensent qu'ils sont tenus d'endurer le mors, et le 
se font acroire par exemples : et fondent eux-mesmes 
sur la longueur , la possession de ceux qui les tyran- 
nisent. Mais pour vray les ans ne donnent jamais droit 
de malfaire, ains aggrandissent l'injure. Tousjours 
en demeure-il quelques uns mieux nais que les autres, 
qui sentent le poids du joug, (26) et ne peuvent tenir 
de le crouller, qui ne s'apprivoisent jamais de la 
subjection , et qui tousjours , comme Ulysse qui par 
mer et par terre cherchoit de voir la fumée de sa case^ 
ne se sçavent garder (27) d'adviser à leurs naturels 
privilèges , et de se souvenir des prédécesseurs, et de 
leur premier estre. Ce sont volontiers ceux-là, qui 

(24) Chevaux. — Courtault est un Cheval qui a crin et oreilles 
coupées, dit Nicot. Voyez le Dictionnaire de l'Académie Françoise au 
mot Courtaud. 

Regimbent. 

(25) Se gorgiaser, qui n'est plus en usage , signifie la même chose 
que se panader, dont on se sert en parlant d'une personne bien mise 
qui marche avec faste comme un paon qui fait la roue. — Gorgia- 
seté, dit Nicot, est cointise et propreté en habits. 

(26) Et ne peuvent s'empêcher de le secouer, — Crouler ou Croslcr^ 
quatere , Nicot. Ce mot n'est plus en usage dans un sens actif. 

(27) De réfléchir sur leurs privilèges naturels. 



304 DE l.A SERVITUDE 

ayans l'enlendement net, et l'esprit clairvoyant, ne 
se contentent pas, comme le gros populas (28), de 
regarder ce qui est devant leurs pieds, s'ils n'advisent 
et derrière et devant, et ne rameinent encores les 
choses passées , pour juger de celles du temps advenir, 
et pour mesurer les présentes. Ce sont ceux, qui 
ayans la teste d'eux-mesmes bien faite , l'ont encores 
polie par l'estude et le savoir. Ceux-là, quand la Li- 
berté seroit entièrement perdue, et toute hors du 
monde , l'imaginant et la sentant en leur esprit, et 
encores la savourant , la servitude ne leur est jamais 
de goust, pour si bien qu'on l'acoustre. 

Le grand Turc s'est bien advisé de cela , que les 
livres et la doctrine donnent plus que toute autre 
chose , aux hommes , le sens de se reconoistre et de 
hayr la Tyrannie. J'entends qu'il n'a en ses terres 
gueres de plus sçavans qu'il n'en demande. Or com- 
munément le bon zèle et affection de ceux qui ont 
gardé malgré le temps la dévotion à la Franchise, 
pour si grand nombre qu'il y en ait, en demeure sans 
effect pour ne s'entreconoistre point. La Liberté 
leur est toute ostée sous le Tyran , de faire et de 
parler, et quasi de penser. Us demeurent tous sin- 
guliers en leurs fantasies. Et pourtant Momus ne se 
mocqua pas trop, quand il trouva cela à redire en 

(28) La vile populace. Populas, terme de mépris qui semble en- 
chérir sur celui de populace, pourroit bien avoir été forgé dans le 
pays de l'auteur de ce discours ; et peut-être n'en est-il jamais 
sorti. Je ne l'ai pas trouvé du moins dans aucun de nos vieux dic- 
tionnaires. 



VOLONTAIRE. 305 

riîoinine que Vulcan avoit fait, dequoy il ne luy avoit 
mis une petite fenestre au cœur, afin que par là Ton 
peust voir ses pensées. L'on a voulu dire que (29) 
Brute et Casse , lors qu'ils firent Tentreprinse de la 
délivrance de Rome , ou plus tost de tout le monde , 
ne voulurent point que Ciceron ce grand zélateur du 
bien public, s'il en fust jamais, fust de la partie, et 
estimèrent son cœur trop foible pour un fait si haut. 
Ils se fioyent bien de sa volonté , mais ils ne s'asseu- 
royent point de son courage. Et toutesfois qui voudra 
discourir les faits du temps passé , et les Annales an- 
ciennes, il s'en trouvera peu, ou point, de ceux, qui 
voyans leur pays mal mené , et en mauvaises mains , 
ayans entreprins d'une bonne intention de le déli- 
vrer , qu'ils n'en soyent venus à bout, et que la Li- 
berté, pour se faire apparoistre, ne se soit elle-mesme 
fait espaule. (30) Harmode, Aristogiton, Thrasybule, 
Brute le vieux, Valere et Dion, comme ils ont ver- 
tueusement pensé, l'exécutèrent heureusement. En 
tel cas quasi jamais à bon vouloir ne défaut la fortune. 
Brute le jeune et Casse osterent bien heureusement 
la servitude , mais , en ramenant la Liberté , ils mou- 
rurent , non pas misérablement. Car quel blasme 
seroit-ce de dire , qu'il y ait rien eu de misérable en 
ces gens-là , ny en leur mort, ny en leur vie } Mais 
certes au grand dommage et perpétuel malheur, et 
entière ruine de la Republique : laquelle certes fut, 
comme il me semble, enterrée avec eux. Les autres 

(29) Brulus et Cassius, comme on parle aujourd'hui. 

(30) IJarmodius. 

TOME 11. 20 



306 DE LA SERVITUDE 

entreprinses , qui ont esté faites depuis contre les 
autres Empereurs Romains , n'estoyent que des con- 
jurations de gens ambitieux , lesquels ne sont pas à 
plaindre des inconvénients qui leur sont advenus : 
estant bel à voir, qu'ils desiroyent, non pas d'oster, 
mais de ruiner la Couronne , pretendans chasser le 
Tyran, et retenir la Tyrannie. A ceux-là je ne vou- 
droy pas mesme qu'il leur en fust bien succédé : et 
suis content qu'ils ayent montré par leur exemple , 
qu'il ne faut pas abuser du sainct nom de la Liberté , 
pour faire mauvaise entreprise. 

Mais pour revenir à mon propos, lequel j'avois 
quasi perdu , la première raison pourquoy les hom- 
mes servent volontiers , est , ce qu'ils naissent serfs , 
et sont nourris tels. De ceste-cy en vient une autre , 
que aisément les gens deviennent , sous les Tyrans , 
lasches et effe minez : dont je say merveilleusement 
bon gré à Hippocrates^ le grand père de la Médecine, 
qui s'en €fst prins garde, et l'a ainsi dit en l'un de ses 
livres, qu'il intitule Des maladies (31). Ce personnage 
avoit certes le coeur en bon lieu , et le monstra bien 
alors que le grand Roy le voulut attirer près de luy à 

(31) Ce n'est point dans celui Des malades, que nous cite ici La 
Boè'tie, mais dans un autre, intitulé De Vair, des eaux et des 
lieux; oùHippocrate dit, § 41, que « les plus belliqueux des Peu- 
» pies d'Asie, Grecs ou Barbares, sont ceux qui n'étant pas gouvernez 
» despotiquement, vivent sous les Loix qu'ils s'imposent à eux- 
» mesmes, » et «qu'où les hommes vivent sous des Rois absolus, ils 
» sont nécessairement fort timides. » On trouve les mêmes pensées 
plus particulièrement détaillées dans le paragraphe 40 du même ou- 
vrage. 



VOLONTAIRE. 307 

force d'offres et grands presens ; et luy respondit fran- 
chement , (32) , qu'il feroit grand' conscience de se 
mesler de guérir les Barbares , qui vouloyent tuer les 
Grecs , et de rien servir par son art à luy qui entre- 
prenoit d'asservir la Grèce. La Lettre qu'il lui 
envoya , se void encores aujourd'huy parmy ses 
autres Oeuvres , et tesmoignera pour jamais de son 
bon cœur, et de sa noble nature. Or il est donc cer- 
tain , qu'avec la Liberté tout à un coup se perd la 
vaillance. Les gens sujets n'ont point d'allégresse au 
combat , ni d'aspreté. Us vont au danger comme atta- 
chez , et tous engourdis, et par manière d'acquit : et 
ne sentent point bouillir dans le cœur , l'ardeur de la 
franchise qui fait mespriser le péril , et donne envie de 
acheter par une belle mort, entre ses compagnons 
l'honneur de la gloire. Entre les gens libres, c'est à 
l'envy , à qui mieux mieux , chascun pour le bien 
commun, chascun pour soy : là où ils s'attendent 



(32) Une maladie pestilentielle s'étant répandue dans les armées 
d'Artaxerxe, Roi de Perse , ce Prince, conseillé de recourir dans 
cette occasion à l'assistance d'Hippocrate, écrivit à Hyslanes, gou- 
verneur de l'Hellespont, pour le charger d'attirer Hippocrate à la 
cour de Perse, en lui offrant tout autant d'or qu'il voudroit, et en 
l'assurant de la part du Roi qu'il iroit de pair avec les plus grands 
seigneurs de Perse. Hystanes exécuta ponctuellement cet ordre : 
mais Hippocrate lui répondit aussi-tôt, qu'il étoit suffisamment 
pourvu de toutes les choses nécessaires à la vie, et qu'il ne lui étoit 
pas permis de jouir des richesses des Perses, ni d'employer son art 
à guérir des Barbares qui étoient ennemis des Grecs. La Lettre 
d'Artaxerxe à Hystanes, celle d'Hystanes à Hippocrate, et la ré- 
ponse d'Hippocrate, d'où sont tirées toutes les particularitez qui 
composent cet article , se trouvent à la fin des OEuvres d'Hippo- 
crate. 

20. 



308 DE LA SERVITUDE 

(l'avoir toute leur part au mal de la desfaite , ou au 
Lien de la victoire. Mais les gens assujettis, outre ce 
courage guerrier, ils perdent encores en toutes autres 
choses la vivacité, et ont le cœur bas et mol, et sont 
incapables de toutes choses grandes. Les Tyrans con- 
noissent bien cela : et voyans que ils prennent ce 
ply (33), pour les faire mieux avachir encores leur y 
aident-ils. 

Xenophon, historien grave, et du premier rang 
entre les Grecs, a fait (34) un Livret, auquel il fait 
pader Simonide avec Hier on , le Roy de Syracuse , 
des misères du Tyran. Ce Livre est plein de bonnes 
et graves remonstrances , et qui ont aussibonne grâce, 
à mon advis, qu'il est possible. Que pleust à Dieu, 
que tous les Tyrans, qui ont jamais esté, l'eussent mis 
devant les yeux, et s'en fussent servis de mirouer. Je 
ne puis pas croire, qu'ils n'eussent reconnu leurs ver- 
rues, et eu quelques hontes de leurs taches. En ce 
Traité il conte la peine , en quoy sont les Tyrans qui 
sont contraints, faisans mal à tous, se craindre de 
tous. Entre autres choses il dit cela, que les mauvais 
Roys se servent d'estrangers à la guerre , etj les sou- 
doyent, ne s'osans fier de mettre , à leurs gens ( aus- 
quels ils ont fait tort ) les armes en la main. Il y a eu 
de bons Roys qui ont bien eu à leur solde des Nations 



(33) Pour faire qu'Us deviennent plus foibles et plus lâches. — 
avachir , devenir lasche comme une vache, frangi viribus ac âe- 
bililari • Nicot. 

(34) Intitulé, Hieron, on Portrait de la condition des Rois, 



VOLONTAIRE. 309 

cstranges, comme des François mesmes, et plus en- 
cores d'autres fois qu'aujourd'huy ; mais à une autre 
intention, pour garder les leurs, n'estimans rien de 
dommage de l'argent pour espargner les hommes. 
C'est ce que disoit Scipion ( ce croy-je le grand Afri- 
quain) qu'il aimeroit mieux avoir sauvé la vie à un ci- 
toyen , que desfait cent ennemis. Mais certes cela est 
bien asseuré, que le Tyran ne pense jamais que sa 
puissance luy soit asseurée, sinon quand il esl venu à ce 
poinct, qu'il n'a sous luy homme qui vaille. Donques 
à bon droit luy dira-on cela, que Thrason en Terence 
se vante avoir reproché au maistre des Elephans, 

[b] Pour cela si brave vous esles, 
Que vous avez charge de bestes. 

Mais cette ruse des Tyrans d'abestir leurs Sujets 
ne se peut conoistre plus clairement , que par ce que 
Cyrus fit aux Lydiens , après qu'il se fut emparé de 
Sardes, la maistresse ville de Lydie, et qu'il eut pryns 
à mercy Cresus, ce tant riche Roy, et l'eut emmené 
captif quant et soy. On luy apporta les nouvelles, 
que les Sardins s'estoyent révoltez. Il les eust bien- 
tost réduits sous sa main. Mais ne voulant pas mettre 
à sac une tant belle ville , ny estre toujours en peine 
d'y tenir une armée pour la garder, il s'advisa d'un 
grand expédient pour s'en asseurer. Il y establit des 
bordeaux , (35) des tavernes et jeux publics , et fît 
publier ceste Ordonnance , que les habitans eussent 

[b] Bone es ferox, quia habes iraperium in belluas ? 

Ter. Eunuch. act. III, se. 1, v. 25. 
(35) Hérodote y édit. Gronov. 



310 DE LA SERVITUDE 

à en faire estât. 11 se trouva si bien de ceste garnison, 
qu'il ne luy falut jamais depuis tirer un coup d'espée 
contre les Lydiens. Ces pauvres gens misérables s'a- 
muserent à inventer toutes sortes de jeux, si bien que 
les Latins ont tiré leur mot, et ce que nous appelons 
Passe-temps, ils l'appellent LVDI, comme s'ils vou- 
loyent dire Lydi, Tous les Tyrans n'ont pas ainsi 
déclaré si exprès, qu'ils voulussent effeminer leurs 
hommes : mais pour vray ce que celuy-là ordonna 
formellement, et en effect, sous main ils l'ont pour- 
chassé la pluspart. A la vérité c'est le naturel du menu 
populaire , duquel le nombre est tousjours plus grand 
dans lesVilles.il est soupçonneux à l'endroit de celuy 
qui l'aime , et simple envers celuy qui le trompe. 
Ne pensez pas qu'il ayt nul oiseau, qui se prenne 
mieux à la pipée, ni poisson aucun, qui pour la 
friandise s'accroche plustost (36) dans le haim, que 
tous les peuples s'allèchent vistement à la servitude 
pour la moindre plume, qu'on leur passe (comme on 
dit) devant la bouche. Et est chose merveilleuse, 
qu'ils se laissent aller ainsi tost, (37) mais seulement 
qu'on les chatouille. Les théâtres, les jeux, les farces, 
les spectacles, les gladiateurs, les bestes estranges, 
les médailles, les tableaux, et autres telles drogueries, 
estoyent aux peuples anciens les appasts de la servi- 
tude, le prix de leur liberté, les outils de la Tyrannie. 
Ce moyen, ceste pratique, ces allechemens avoyent 



(36) A l'hameçon, Haim, de hams, dit IVicot, s'appelle aussi ha- 
messon. Présentement hamsçon est seul en usage. 

(37) Pourvu seulement qu'on les chatouille. 



VOLONTAIRE. 31 i 

les anciens Sujets sous le joug. Ainsi les peuples (38) 
assotis, trouvans beaux ces passe-temps , amusez d'un 
vain plaisir, qui leur passoit devant les yeux, s'ac- 
coustumoyent à servir aussi niaisement, mais plus 
mal , que les petits enfans, qui pour voir les luisans 
images de Livres illuminez , apprennent à lire. Les 
Romains Tyrans s'adviserent encores d'un autre 
poinct, de festoyer souvent les dizaines publiques, abu- 
sant ceste canaille (comme il falloit) qui se laisse aller, 
plus qu'à toute chose , au plaisir de la bouche. Le 
plus entendu de tous n'eust pas quitté son escuelle de 
soupe, pour recouvrer la liberté de la Republique 
de Platon. Les Tyrans faisoyent largesse du quart de 
bled, du sextier de vin , du sesterce : et lors c'estoit 
pitié d'ouyr crier, Vive le Roy. Les lourdauts n'ad- 
visoyent pas , qu'ils ne faisoyent que recouvrer une 
partie du leur, et que cela mesme qu'ils recouvroyent, 
le Tyran ne leur eust peu donner, si devant il ne 
l'avoit osté à eux-mesmes. Tel eust amassé aujour- 
d'huy le sesterce , tel se fust gorgé au festin public ^ 
en bénissant Tibère et Néron de leur belle libéralité , 
qui le lendemain estanct contrainct d'abandonner ses 
biens à l'avarice, ses enfans à la luxure^ son sang 
mesmes à la cruauté de ces magnifiques Empereurs , 
ne disoit mot^ non plus qu'une pierre^ et ne se remuoit 
non plus qu'une souche. Tousjours le populas a eu 
cela. R est au plaisir^ qu'il ne peut honnestement 
recevoir, tout ouvert et dissolu^ et au tort et à la 
douleur^ qu'il ne peut honnestement souffrir^ insen- 
(38) Devenus sots. Assolir, stolidum yel însanum fieri : JYicot. 



312 DE LA SERVITUDE 

sible. Je ne voy pas maintenant personne, qui oyant 
parler de iVeron^ ne tremble mesme au surnom de 
ce vilain monstre, de ceste orde et salle beste. On 
peut bien dire qu'après sa mort aussi vilaine que sa 
vie^ le noble Peuple Romain (39) en receut tel des- 
plaisir ( se souvenant de ses jeux et festins ) qu'il fut 
sur le point d'en porter le dueil. Ainsi Ta escrit Cor- 
neille Tacite, Autheur bon , et grave des plus , et 
certes croyable. Ce qu'on ne trouvera pas estrange, 
si Ton considère , ce que ce peuple-là mesme avoit 
fait à la mort de Jules César, qui donna congé aux 
Loix et à la Liberté. Auquel personnage ils n'y ont 
( ce me semble ) trouvé rien qui valust que son hu- 
manité : laquelle, quoy qu'on la preschast tant, fut 
plus dommageable que la plus grande cruauté du plus 
sauvage Tyran qui fust oncques. Pour ce que à la 
vérité ce fut ceste venimeuse douceur, qui envers le 
Peuple Romain sucra la servitude. Mais après sa 
mort , ce Peuple-là , qui avoit encores à la bouche ses 
banquets, en l'esprit la souvenance de ses prodiga- 
îitez , pour luy faire ses honneurs et le mettre en cen- 
dres (40) , amonceloit à l'envy les bancs de la place , 
et puis (41) esleva une Coulonne, comme au Père du 
Peuple ( ainsi portoit le chapiteau ), et luy fist plus 
d'honneur, tout mort qu'il estoit, qu'il n'en devoit 

(39) Plehs sordida et circo ac Ihealris suela, simul deterrimi ser- 
vorum, aut qui adesis bonis, per dedccus JYeronis alebanlur, 
mœsli. Tacit. Hist. L. I. ab initio. 

(40) Suelone dans la Vie de Juîe César, § 84. 

(41) Posteà solidam columnam prope inginti pedum lapidis 
JVumidiciin foro staluit , scripsitque , Parenti VxTmM. Sueton. 
ibid. Ç 85. 



VOLO^NTAIRE. 313 

faire à homme du monde : si ce n'esloit possible à 
ceux qui l'avoyent tué. Ils n'oublièrent pas cela aussi 
les Empereurs Romains, de prendre communément le 
litre de Tribun du Peuple, tant pource que cest 
office estoit tenu pour sainct et sacré; que aussi qu'il 
estoit estably pour la defence et protection du 
peuple, et sous la faveur de l'Estat. Par ce moyen 
ils s'asseuroyent , que ce Peuple se fieroit plus d'eux , 
comme s'ils devoyent encourir le nom, et non pas 
sentir les effects. 

Au contraire aujourd'buy ne font pas beaucoup 
mieux ceux qui ne font mal aucun , mesme de con- 
séquence , qu'ils ne facent passer devant quelque joly 
propos du bien commun et soulagement public. Car 
vous sçavez bien (ô Longa) le formulaire, duquel 
en quelques endroits ils pourroyent user assez fine- 
ment. Mais en la pluspart certes il n'y peut avoir assez 
de finesse, là où il y a tant dimpudence. Les Roys 
d'Assyrie, et encores après eu^c ceux de Mede, 
ne se presentoyent en public , que le plus tard 
qu'ils pouvoyent, pour mettre en doute ce populas, 
s'ils estoyent en quelque chose pluSv qu'hommes, 
et laisser en ceste resverie les gens, qui font volontiers 
les imaginatifs, aux choses dequoy ils ne peuvent 
juger de veue. Ainsi tant de Nations, qr/ furent assez 
long temps sous cest Empire Assyrien, avec ce mystère 
s'accoustumerent à servir, et servoyent plus volon- 
tiers, pour ne sçavoir quel maistre ils avoyent, ny à 
grand 'peine s'ils en avoyent : et craignoyenl tous à 



314 DK LA SERVITUDE 

crédit un que personne n'avoient veu. Les premiers 
îloys d'Egypte ne se monstroyent gueres , qu'ils ne 
portassent tantost une branche , tantost du feu sur la 
teste , et se masquoyent ainsi , et faisoyent les baste- 
teleurs : et en ce faisant, par l'estrangeté de la chose, 
ils donnoyent à leurs sujets quelque révérence et 
admiration : où aux gens qui n'eussent esté ou trop 
sots , ou trop asservis , ils n'eussent appresté (ce m'est 
advis) sinon passe-temps et risée. C'est pitié d'ouyr 
parler de combien de choses les Tyrans du temps 
passé faisoyent leur profit, pour fonder leur Tyrannie: 
de combien de petits moyens ils se servoyent gran- 
dement y ayans trouvé ce populas fait à leur poste : 
auquel ils ne savoyent tendre filé, qu'ils ne s'y vinssent 
prendre, duquel ils ont eu tousjours si bon marché 
de tromper, qu'ils ne l'assujettissoyent jamais tant , 
que lorsqu'ils s'en mocquoyent le plus. 

Que diray-je d'une autre belle bourde , que les 
peuples anciens prindrent pour argent comptant.^ Ils 
creurent fermement, (42) que le gros doigt d'un 
pied de Pyrrhus, Roy des Epirotes, faisoit miracles, 
et guarissoit les malades de la rate. Ils enrichirent 
encores mieux le conte, que ce doigt, après qu'on 
eut bruslé tout le corps mort , s'estoit trouvé entre les 
cendres , sestant sauvé maugré le feu. Toujours ainsi 
le peuple s^est fait luy mesmes les mensonges , pour 
puis après les croire. Prou de gens l'ont ainsi escrit, 

(42) Tout ce qu'on dit ici de Pyrrhus est rapporté dans sa Vie par 
Plutarque, eh. Il de la traduction d'^wiyof. 



VOLONTAIRE. 315 

mais de façon , qu'il est bel à voir, qu'ils ont amassé 
cela des bruits de Villes, et du vilain parler du 
populaire. Vespasian revenant d'Assyrie, et pas- 
sant par Alexandrie pour aller à Rome s'emparer 
de l'Empire , fit merveilles (43). Il redressoit les 
boiteux , il rendoit clair - voyans les aveugles : et 
tout plein d'autres belles choses, ausquelles qui ne 
pouvoit voir la faute qu'il y avoit, il estoit (à mon 
advis) plus aveugle, que ceux qu'il guarissoit. Les 
Tyrans mesmes trouvoyent fort estrange, que les 
hommes peussent endurer un homme leur faisant 
mal. Ils vouloyent fort se mettre la religion devant 
pour garde-corps, et s'il estoit possible, empruntoyent 
quelque eschantillon de divinité, pour le soustien de 
leur meschante vie. Doncques Salmonée, si l'on croit 
à la Sibylle de Virgile , et son enfer, pour s'estre ainsi 
raocqué des gens , et avoir voulu faire du Jupiter^ en 
rend maintenant compte où elle vid en l'arriere-enfer, 

[c] Souffrant cruels tourmens pour vouloir imiter. 
Les tonnerres du Ciel, et feux de Jupiler. 
Dessus quatre coursiers il s'en alloit branlant 
(Haut monté) dans son poing un grand flambeau brûlant 
Par les peuples Grégeois , et dans le plein marché 
En faisant sa bravade : mais il entreprenoit 
Sur l'honneur qui , sans plus, aux Dieux appartenoit. 
L'insensé, qui l'orage et foudre inimitable 

(43) Suétone,, dans la Vie de Vespasien, § 7. 

[c] C'est une traduction de ces beaux vers latins : 

Vidi et crudeles dantem Salmonea poenas , 
Dum flammas Jovis , et sonitus imitatur Olympi. 
Quattuor hic invectus equis , et lampada quassans , 
Per Graiùm populos, mediaeque per Elidis urbem 



316 DE LA SERVITUDE 

Conti efaisoit ( d'airain , et d'un cours effroyable 
De chevaux corne-pieds) du Père tout puissant : 
Lequel , bien tost après , ce grand mal punissant , 
Lança , non un flambeau, non pas une lumière 
D'une torche de cire , avecques sa fumière , 
Mais par Je rude coup d'une horrible tempeste , 
Il le porta là bas , les pieds par dessus teste. 

Si celuy, qui ne faisoit que le sot , est à ceste heure 
si bien traitté là-bas, je croy que ceux qui ont abusé de 
la Religion pour estre meschans, s'y trouveront encore 
à meilleurs enseignes. 

Les nostres semèrent en France je ne sçay quoy de 
tel, des crapauts^ des fleurs de liz^ V Ampoule, Y Ori- 
jlan. Ce que (44) de ma part, comment qu'il en soit 
je ne veux pas encores mescroire, puis que nous et nos 
ancestres n'avons eu aucune occasion de l'avoir mes- 

Ibat ovans , Divùmque sibi poscebat honorera : 
Démens ! qui nimbos et non imitabile fulmen 
^re, et cornipedum cursu simularat equorum. 
At pater omnipotens densa inler nubila telum 
Contorsit( non ille faces, nec fumea taedis 
Lumina ) praecipitemque immani turbine adegit. 

ViRG. jEneid. 1. VI, v. 585 c/c 

(44) Par tout ce que La Boëlie nous dit ici des Fleurs de IJz, de 
V ampoule, et de VOriflan, il est aisé de deviner ce qu'il pense véri- 
tablement des choses merveilleuses qu'on en conte. Et le bon Pas- 
quier n'en jugeoit point autrement que La Boëtie. « Il y a en chaque 
» République ( nous dit-il dans ses Recherches de la France , 
» liv. VIII , c^ii) plusieurs histoires que l'on tire d'une longue an- 
» cienneté, sans que le plus du temps l'on en puisse sonder la vraye 
» origine , et toutefois on les tient non seulement pour véritables , 
» mais pour grandement auctorisées et sacrosainctes. De telle mar- 
» que en trouvons-nous plusieurs tant en Grèce qu'en la ville de 
» Rome. Et de cette même façon avons-nous presque tiré entre 
» nous , l'ancienne opinion que nous eusme de l'Auriflamme, l'in- 
» vention de nos Fleurs de I^ys que nous attribuons à la Divinité, et 
» plusieurs autres telles choses , lesquelles , bien qu'elles no soient 



VOLONTAIRE. 317 

cru , ayans lousjours des Roys si bons en la paix , si 
vaillans en la guerre, que eucores qu'ils naissent Roys, 
si semble-il qu'ils ont esté non pas faits comme les au- 
tres par nature, mais choisis par le Dieu tout-puis- 
sant, devant que naistre, pour le gouvernement et la 
garde de ce Royaume. Encores quand cela n'y seroit 
pas, si ne voudrois-je pas entrer en lice, pour débat- 
tre la vérité de nos histoires , ny l'esplucher si prive- 
ment pour ne tollir ce bel estât , où se pourra fort es- 
crimer nostre Poésie Françoise , maintenant non pas 
accoustrée , mais, comme il semble , faite tout à neuf, 
par nostre Ronsard , nostre Bai'f, nostre du Bellay y 
qui en cela avancent bien tant nostre Langue , que 
j'ose espérer, que bien-tost les Grecs ny les Latins 
n'auront gueres pour ce regard devant nous , sinon 
possible que le droit d'aisnesse. Et certes je ferois 
grand tort à nostre rithme (car j'use volontiers de ce 
mot, et il ne me desplait) pource qu'encores que plu- 
sieurs l'eussent rendue mechanique , toutefois je voy 
assez de gens, qui sont à mesmes pour la r'anoblir, 
et luy rendre son premier honneur. Mais je luy ferois, 

>» aidées d'Autheiirs anciens, si est-ce qu'il est bien séant à tout bon 
» Citoyen de les croire pour la majesté de l'Empire. » Tout cela ré- 
duit à sa juste valeur, signifie, que c'est par complaisance qu'il 
faut croire ces sortes de choses, ch'il credcrle e cortesia. — Dans 
un autre endroit du même ouvrage ( liv. II, ch. 17 ) Pasquier re- 
marque qu'il y a eu des Rois de France qui ont eu pour Armoiries 
Trois Crapaux , mais que Clovis , pour rendre son Royaume 
plus miraculeux , se fit apporter par un Ilermite , comme par ad- 
verlissement du Ciel, les fleurs de Lys lesquelles se sont continuées 
jusques à nous. Ce dernier passage n'a pas besoin de commentaire. 
L'Auteur y déclare fort nettement et sans détour, à qui l'on doit at- 
tribuer Vinvenlion de Fleurs de Lys. 



318 DE LA SERVITUDE 

dy-je , grand tort de luy oster maintenant ces beaux 
contes du Roy Clovts , ausquels desja je \ oy, ce me 
semble, combien plaisamment, combien à son aise s'y 
esgayerala veine de nostre Ronsard en sa Franciade, 
J'entens sa portée , je conois l'esprit aigu, je sçay la 
grâce de l'homme. Il fera ses besongnes de l'Oriflan, 
aussi bien que les Romains de leurs Anciles, (d) et des 
boucliers du Ciel en bas jetiez ^ ce dit Virgile. Il mes- 
nagera nostre Ampoulle aussi bien que les Athéniens 
leur "^ panier d'Erisicthone. Il se parlera de nos armes 
encores dans la tour de Minerve. Certes je serois ou- 
trageux de vouloir desmentir nos livres , et de courir 

[d] — Et lapsa ancilia Cœlo. 

ViRG. JSneid. 1. VIII, v. 664. 

* Dans les deux Éditions que j'ai données de La Servitude Vo- 
lontaire , je n'avois pu rendre raison de ce que veut dire ici La 
Boè'lie : mais un habile homme qui a mis au jour, en 1735, une tra- 
duction Angloise de cet Ouvrage, d'un style plus net, plus coulant 
et plus poli que l'Original , ayant mis ici une Note très-curieuse qui 
ne laisse rien à désirer sur cet article, la voici Mellement traduite 
en faveur de ceux qui pourroient ignorer comme moi , ce que c'est 
que le panier d'Erisicthone. 

« Callimaque dans son Hymne à Cérès parle d'une Corbeille 
» qu'on supposoit descendre du Ciel , et qui étoit portée sur le soir 
» dans le Temple de cette Déesse, lorsqu'on célébroit sa Fête. 
» Suidas sur le mot Ka.vv}f opoi, Porteurs de Corbeilles, dit que la 
» cérémonie des Corbeilles fut instituée sous le Règne d'Erisicthon 
» et c'est peut-être sur cela que La Boëtie s'est avisé de l'appeller 
» Panier d'Erisictho-ne. Il peut sembler d'ailleurs, que c'est à 
» quoi Callimaque fait allusion dans son Hymne , Z' 32 , où il dit 
» qu'Eresicthon prit une résolution plus impie, à présent qu'Ere- 
» sic thon insulte Cérés, et coupe un Arbre consacré à cette Déesse : 
» dont il fut puni par une Faim insatiable , comme Ovide le rap- 
» porte fort au long vers la fin du VI1I« Livre de ses Métamorphoses, 
» d'après Callimaque de qui Ovide a emprunté cette Fable. — 
» C'est ainsi que le Traducteur Anglois a tasché d'éclaircir cet en- 
» droit de La Servitude f^olontaire, sur lequel M. Coste n'avoit 



VOLONTAIRE. 319 

ainsi sur les terres de nos Poètes. Mais pour revenir 
d'où je ne sçay comment j'avois destourné le fil de 
mon propos^ a-il jamais esté que les Tyrans , pour 
s'asseurer, n'ayent toujours tasché d'accoutumer le 
peuple envers eux, non pas seulement à l'obeïssance 
et servitude , mais encores à dévotion? Doncques ce 
que j'ay dit jusques icy, qui aprend les gens à servir 
volontiers, ne sert gueres aux tyrans, que pour le menu 
et grossier populaire. Mais maintenant je viens à mon 
advis à un poinct lequel est le secret et (45) le resourd 
de la domination , le soustien et fondement de la Ty- 
rannie. Qui pense que les hallebardes des gardes, l'as- 
siette du guet, garde les Tyrans , à mon jugement se 
trompe fort : ils s'en aydent , comme je croy, plus 
pour la formalité et espouvantail , que pour fiance 
qu'ils y ayent. Les Arclrers gardent d'entrer dans les 
Palais les malhabiles, qui n'ont nul moyen, non pas 
les bien armez, qui peuvent faire quelque entreprinse. 
Certes des Empereurs Romains il est aisé à compter, 
qu'il n'y en a pas eu tant, qui ayent eschappé quelque 
danger par le secours de leurs Archers, comme de 
ceux-là qui ont esté tuez par leurs gardes. Ce ne sont 
pas les bandes de gens à cheval , ce ne sont pas les 
compagnies de gens à pied , ce ne sont pas les armes, 
qui défendent le Tyran. Mais on ne le croira pas du 
premier coup : toutesfois il est vray . Ce sont tousjours 
quatre ou cinq qui maintiennent le Tyran, quatre 

» point fait de note , et qui paroist assez obscur, de la manière que 
» La Boëtie a trouvé bon de l'exprimer. 
(46) Le ressort. 



320 DE LA SEUVnUDE 

OU cinq qui luy tiennent le pays tout en servage. 
Tousjours il a esté que cinq ou six ont eu l'oreille du 
Tyran et s'y sont approchez d'eux-mesmes , ou bien 
ont esté appeliez par luy, pour estre les complices de 
ses cruautez, les compagnons de ses plaisirs, macque- 
reaux de ses voluptez, et communs au bien de ses pil- 
leries. Ces six addressent si bien leur Chef, qu'il faut 
pour la société qu'il soit meschant, non pas seulement 
de ses meschancetez, mais encores des leurs. Ces six 
ont six cens, qui profitent sous eux , et font de leurs 
six cens ce que les six font au Tyran. Ces six cens 
tiennent sous eux six mille, qu'ils ont eslevez en estât, 
ausquels ils ont fait donner, ou le gouvernement des 
Provinces , ou le maniement des deniers , afin qu'ils 
tiennent le main à leur avarice et cruauté , et qu'ils 
l'exécutent quand il sera temps, et facent tant de mal 
d'ailleurs, que ils ne puissent durer que sous leur om- 
bre, ny s'exempter que par leur moyen des Loix et de 
la peine. Grande est la suyte , qui vient après de cela. 
Et qui voudra s'amuser à devuyder ce filet , il verra, 
que non pas les six mille , mais les cent mille, les mil- 
lions, par ceste corde, se tiennent au Tyran, s'aydant 
d'icelle , comme en Homère Jupiter qui se vante , s'il 
tire la chaîne, d'amener vers soy tous les Dieux. De- 
là venoit la creuë du Sénat sous Jule , l'estabhssement 
de nouveaux estats, élection d'offices , non pas certes, 
à bien prendre, reformation de la Justice , mais nou- 
veaux soutiens de la Tyrannie. En somme l'on en 
vient là par les faveurs, par les gains, ou regains que 
l'on a avec les Tyrans, qu'il se trouve quasi autant de 



VOLONTAIRE. 321 

gens , ausquels la tyrannie semble estre profitable , 
comme de ceux, à qui la liberté seroit agréable. Tout 
ainsi que les Médecins disent, qu'à noslre corps s'il y 
a quelque chose de gaslé , dèslors qu'en autre en- 
droit (46) il s'y bouge rien , il se vient aussi tost ren- 
dre vers ceste partie véreuse : Pareillement deslors 
qu'un Roy s'est déclaré Tyran, tout le mauvais, toute 
la lie du Royaume , je ne dy pas un tas de larron- 
neaux , et (47) d'essorillez , qui ne peuvent gueres 
faire mal ny bien en une Republique : mais ceux qui 
sont taxez d'une ardente ambition, et d'une notable 
avarice , s'amassent autour de luy, et le soustiennent, 
pour avoir part au butin, et estre sous le grand Ty- 
ran, tyranneaux eux-mesmes. Ainsi font les grands 
voleurs et les fameux coursaires. Les uns deacouvrent 
le pays, les autres (48) chevalent les voyageurs , les 
uns sont en embusche, les autres au guet, les uns mas- 
sacrent , les autres despouillent , et encores qu'il y ait 
entre eux des prééminences , et que les uns ne soyent 
que valets , et les autres les chefs de l'assemblée , si 
n'y en a-il à la fin pas un , qui ne se sente du principal 
butin, au moins de la recherche. On dit bien que les 
Pirates Ciliciens ne s'assemblèrent pas seulement en si 



(46) Il s'y fait quelque fermentation , quelque tumeur. — De 
Bouge, qui, selontNicot , signifie ce qui est comme renflé, et sor- 
tant en tumeur , — est venu Bouger dans le sens qu'on l'emploie ici. 

(47) De faquins, de gens perdus de réputation , qui ont été con- 
damnez à avoir les oreilles coupées. — Essorillez ou Essoreillez , 
Rei auribus diminuti : Nicot. 

(48) Poursuivent les voyageurs pour les détrousser. Chevaler un 
homme, comme on chevale les perdrix, captare : Wicot. 

TOMi- 11. 21 



322 DE LA SERVITUDE 

grand nombre, qu'il falust envoyer contre eux Pom- 
pée le grand. Mais encores tirèrent à leur alliance 
plusieurs belles Villes et grandes Citez, aux hasvres 
desquelles ils se mettojent en grande seureté, reve- 
nans des courses, et pour recompense leur bailloyenl 
quelque proufit du recellement de leurs pilleries. 

Ainsi le Tyran asservit les Sujets les uns par le 
moyen des autres , et est gardé par ceux , desquels , 
s'ils valoyent rien, il se devroit garder, mais , comme 
on dit, pour fendre le bois il se fait des coings du bois 
mesme. Voilà ses Archers, voilà ses Gardes, voilà ses 
Hallebardiers. Il n'est pas qu'eux - mesmes ne souf- 
frent quelquefois de luy. Mais ces perdus, ces aban- 
donnez de Dieu et des hommes sont contens d'en 
durer du mal, pour en faire, non pas à celuy qui leur 
en fait , mais à ceux qui en endurent comme eux , et 
qui n'en peuvent mais. Et loutesfois voyant ces gens- 
là , qui (49) naquettent le Tyran , pour faire leurs 
besongnes de sa tyrannie et de la servitude du peu- 
ple , il me prend souvent esbahisseraent de leur mes- 
chanceté , et quelquefois quelque pitié de leur grande 
sottise. Car, à dire vray, qu'est-ce autre chose de s'ap- 
procher du Tyran , sinon que de se tirer plus arrière 
de la Liberté, et (par manière de dire) serrer à deux 



(49; Flattent te Tyran , lui font servilement la Cour. Du temps 
de Mcot on appelloil Naquet le Garçon , qui dans le Jeu de Paume 
sert les Joueurs : et c'est de ce mot, qui n'est plus en usage, qu'a 
été formé IVaqueler, ou Nacqueter, qu'on a conservé dans le Dic- 
tionnaire de V Académie Françoise. 



YOLONTA[RE. 323 

mains et embrasser la servitude ? Qu'ils mettent un 
petit à part leur ambition , qu'ils se descliargent un 
peu de leur avarice : et puis, qu'ils se regardent eux- 
mesmes, qu'ils se reconoissent , et ils verront claire- 
ment, que les villageois, les paysans, lesquels tant 
qu'ils peuvent ils fouUent aux pieds, et en font pis que 
des forsats ou esclaves : ils verront , dis-je , que ceux- 
là ainsi mal-menez, sont toutesfois au prix d'eux for- 
tunez, et aucunement libres. Le Laboureur et l'Ar- 
tisan, pour tant qu'ils soyent asservis, en sont quittes, 
en faisant ce qu'on leur dit. Mais le tyran void les 
autres qui sont près de luy , coquinans et mendians 
sa faveur. Il ne faut pas seulement qu'ils facent ce 
qu'il dit, mais qu'ils pensent ce qu'il veut : et souvent, 
pour luy satisfaire, qu'ils préviennent encore ses pen- 
sées. Ce n'est pas tout à eux de luy obeyr, il faut en- 
core lui complaire ; il faut qu'ils se rompent, qu'ils se 
tourmentent , qu'ils se tuent à travailler en ses affai- 
res, et puis qu'ils se plaisent de son plaisir, qu'ils lais- 
sent leur goust pour le sien , qu'ils forcent leur com- 
plexion, qu'ils despouillent leur naturel. Il faut qu'ils 
prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes, 
à ses yeux : qu'ils u'ayent ni yeux, ni pieds, ni mains, 
que tout ne soit au guet^ pour espier ses volontez, et 
pour descouvrir ses pensées. Cela est-ce vivre heu- 
reusement.^ cela s'appelle-il vivre .^ Est-il au monde 
rien si insupportable que cela , je ne dis pas à un 
homme bien nay, mais seulement à un qui ait le sens 
commun, ou sans plus, la face d'un homme? Quelle 
condition est plus misérable que de vivre ainsi, qu'on 

21. 



324 DE LA SERVITUDE 

n'ait rien à soy, tenant d'autruy son aise, sa liberté, 
son corps et sa vie? 

Mais ils veulent servir pour gaigner des biens : 
comme s'ils pouvoyent rien gaigner qui fust à eux , 
puis que ils ne peuvent pas dire d'eux, qu'ils soyent 
à eux-mesmes. Et comme si aucun pouvoit rien avoir 
de propre sous un Tyran , ils veulent faire que les 
biens soyent à eux, et ne se souviennent pas que ce 
sont eux qui luy donnent la force , pour oster tout 
à tous, et ne laisser rien, qu'on puisse dire estre à 
personne. Ils voyent que rien ne rend les hommes 
sujets à sa cruauté , que les biens : qu'il n'y a aucun 
crime envers luy digne de mort que le dequoy "^ : 
qu'il n'aime que les richesses : ne desfait que les ri- 
ches^ qui se viennent présenter comme devant le bou- 
cher, pour s'y offrir ainsi pleins et refaits , et luy en 
faire envie. Ces favorits ne se doyvent pas tant sou- 
venir de ceux qui ont gaigné autour des Tyrans 
beaucoup de biens, comme de ceux qui ayans quel- 
que temps amassé , puis après y ont perdu et les biens 
et la vie. Il ne leur doit pas venir en l'esprit, combien 
d'autres y ont gaigné de richesses, mais combien peu 
ceux-là les ont gardées. Qu'on descouvre toutes les 
anciennes histoires , qu'on regarde toutes celles de 
nostre souvenance, et on verra tout à plein , combien 
est grand le nombre de ceux qui ayans gaigné par 
mauvais moyens l'oreille des Princes , et ayans ou 

' Que de posséder quelque chose. On dit encore dans le même 
sens, en certaines proyinces, avoir de quoi. 



VOLONTAIRE. 325 

employé leur niauvaistié ou abusé de leur simplesse, à 
la lin par ceux-là mesmes out esté anéantis, et autant 
que ils avoyent trouvé de facilité pour les eslever, 
autant puis après y ont-ils trouvé d'inconstance pour 
les y conserver. Certainement en si grand nombre 
de gens, qui ont esté jamais près des mauvais Roys, 
il en est peu, ou comme point, qui n'ayent essayé 
quelquefois en eux -mesmes la cruauté du Tyran , 
qu'ils avoyent devant attisée contre les autres : le plus 
souvent s'estans enrichis, sous ombre de sa faveur, 
des despouilles d'autruy, ils ont eux-mesmes enrichy 
les autres de leur despouille. 

Les gens de bien mesmes, si quelquefois il s'en 
trouve quelcun aimé du Tyran, tant soyent-ils avant 
en sa grâce, tant reluise en eux la vertu et intégrité, 
qui voire aux plus meschans donne quelque révérence 
de soy, quand on la void de prés : mais les g^ns de 
bien mesmes ne sauroyent durer, et faut qu'ils se sen- 
tent du mal commun , et qu^à leurs despens ils es- 
prouvent la Tyrannie. Un Seneque, (50) un Burrc, 
un Trazée (51), ceste terne de gens de bien, desquels 
mesme les deux leur mauvaise fortune les approcha 
d'un Tyran , et leur mit en main le maniement de 
ses afaires : tous deux estimez de luy, et chéris, et 
encores l'un l'avoit nourri, et avoit pour gage de son 



(50) Un Biirihns , un Thraseas. 

(61) Ce Trio, ponrroit on dire aujourd'hui, s'il étoit permis d'em- 
ployer le mol de Irù) dans un sens grave et sérieux , ce que l'Usage 
défend absolument. 



326 DE LA SERVITUDE 

amitié, la nourriture de son enfance : mais ces trois- 
là sont suffisans tesmoins par leur cruelle mort, com- 
bien il y a peu de fiance en la faveur des mauvais mais- 
tres. Et, â la vérité, quelle amitié peut-on espérer en 
celuy qui a bien le cœur si dur, de haïr son Royaume, 
qui ne fait que luy obeyr ; et lequel (52), pour ne se 
savoir pas encores aimer, s'appovrit luy-mesme, et 
destruit son Empire? 

Or si on veut dire, (53) que ceux-là pour avoir bien 
vescu sont tombez en ces inconvéniens , qu'on re- 
garde hardiment autour (54) de celuy-là mesme , et 
on verra que ceux qui vindrent en sa grâce , et s'y 
maintindrent par meschancetez , ne furent pas de plus 
longue durée. Qui a ouy parler d'amour si aban- 
donnée , d'affection si opiniastre ? qui a jamais leu 

(52) Car un Roi qui auroit les yeux ouverts sur ses intérêts , ne 
sauroit s'empêcher de voir, qu'en appauvrissant ses Sujets il s'ap- 
pauvriroit aussi certainement lui-même, qu'un Jardinier qui après 
avoir cueilli le fruit de ses Arbres, les couperoit pour les vendre. 
C'est ce qu'Alexandre le-Grand comprit si bien, qu'il se fit une loi de 
n'imposer aux Peuples qu'il conquit en Asie, que le même tribut 
qu'ils avoient accoutumé de payer à Darius : sur quoi quelqu'un lui 
ayant remontré qu'il pouvoir tirer de plus gros revenus d'un si 
grand Empire , il répondit : Qu'il n'aimoit pas le Jardinier qui 
coupoit jusqu'à la racine des Choux dont il ne devoit cueillir que 
les fcuilies. Cette réponse est fondée sur le simple sens commun : 
cependant on trouve dans l'Histoire quantité de Princes qui ont mieux 
aimé suivre l'exemple du Jardinier qui s'avise sottement de tarir lui- 
même la source de son revenu, que d'imiter la sage modération 
d'Alexandre , par laquelle il s'assuroit un fonds de richesses inépui- 
sable. 

(53) Que Burrhus , Seneque et Thraseas ne sont tombez dans ce 
inconvéniens que pour avoh' été gens de bien. 

(54} De IVeron. 



• VOLONTAIRE. 327 

d'homme si obstinément acharné envers femme, que 
de celuy-là envers Poppée? Or fut elle après (55) 
empoisonnée par luy-mesme. Agrippine sa mère avoit 
tué son mary Claude, pour luy faire place en l'Em- 
pire. Pour l'obliger elle n'avoit jamais fait difficulté 
de rien faire ny de souffrir. Donc son fds mesme , 
son nourrisson , son Empereur fait de sa main (56), 
après l'avoir souvent faillie , luy osta la vie : et n'y 
eut lors personne, qui ne dist, qu'elle avoit fort bien 
mérité ceste punition ^ si c'eust esté par les mains de 
quelque autre, que de celuy qui la luy avoit baillée. 
Qui fut oncques plus aisé à manier, plus simple, pour 
le dire mieux ^ plus vray niaiz, que Claude l'Em- 
pereur? Qui fut oncques plus coiffé de femme que 
luy de Messaline? Il la mit enfin entre les mains du 
bourreau. La simplessse demeure tousjours aux Ty- 
rans, s'ils en ont à ne savoir bien faire. Mais je ne 
say comment à la fin , pour user de cruauté , mesmes 
envers ceux qui leur sont prés , si peu qu'ils ayent 
d'esprit, cela mesme s'esveille. Assez commun est le 
beau mot (57) de cestuy-là , qui voyant la gorge 

(55) Selon Suétone et Tacite, Néron la tua d'un coup de pied 
qu'il lui donna dans le temps de sa grossesse. Poppœam, dit le pre- 
mier dans la Vie de Néron, § 35 , unicè dilcxit : et tamcn ipsam 
quoque ictu calcis occidit. Pour Tacite, il ajoute que c'est plutôt 
par passion que sur un fondement raisonnable, que quelques Ecri- 
vains ont publié, que Poppée avoit été empoisonnée par Néron. 
Poppœa, dit-il, mortem obiit foriuità marili iracundiâ, à quo 
qravida ictu calcis afflicta est. ISeque enim venenum crediderim , 
quamvis quidam scriptores tradant odio magis quàm ex fide. 
Annal. 1. XVI, ab initio. 

(56) Voyez Suétone dans la Vie de Néron, § 34. 

(.)7) Do Caligula^ lequel, dit Suétone dans sa Vio, § 33, Quoties 



328 DE LA SERVITUDi: 

descouverte de sa femme , qu'il aimoit le plus, et sans 
laquelle il semLloit qu'il n'eust sceu vivre , il la 
caressa de ceste belle parole ; Le beau col sera tantosl 
couppé y si je le comman^ie. Voilà pour quoy la plus- 
part des Tyrans anciens estoyent communément tuez 
par leurs favorits, qui ayans conu la nature de la 
Tyrannie , ne se pouvoyent tant asseurer de la vo- 
lonté du Tyran ^ comme ils se desfioient de sa puis- 
sance. Ainsi fut tué Domitian (58) par Estienne^ 
Commode (59) par une de ses amies mesmes (60) , 
Antonin par Marin , et de mesme quasi tous les 
autres. 

C'est cela, que certainement le Tyran n'est jamais 
aimé, ny n'aime. L'amitié, c'est un nom sacré, c'est 
une chose saincte, elle ne se met jamais qu'entre gens 
de bien, ne se prend que par une mutuelle estime : 
elle s'entretient, non tant par un bienfait, que par la 
bonne vie. Ce qui rend un ami asseuré de l'autre , 
c'est la conoissance qu'il a de son intégrité. Les 
respondan^ qu'il en a, c'est son bon naturel, la foy. 



uxoris vel amiculœ collum exoscularelur, addebat: Tàm bona 
cervix, simul acjussero, demetur. 

(68) Suétone, dans la Vie de Domitien, § 17. 

(69) Qui se uommoil Marcia ; Herodien, 1. 1. 

(60) Antonin Caracalla, qu'un Centurion nommé Martial tua 
d'un coup de poignard , à l'instigation de Macrin, comme on peut 
voir dans Herodien, 1. IV, vers la fin. — C'est sans doute l'Impri- 
meur qui a mis ici Marin au lieu de Macrin. Estieune de La 
Boëtie ne pouvoit pas se tromper au nom de Macrin, trop connu 
dans l'Histoire, puisqu'il fut éîu Empereur à la place d' Antonin Ca- 
racalla. 



VOLONTAIRE. 329 

et la constance. Il n'y peut avoir d'amitié, là où est la 
cruauté, là où est la desloyauté, là où est l'injustice. 
Entre les meschans quand ils s'assemblent^ c'est un 
complot, non pas compagnie. Ils ne s'entretiennent 
pas, mais ils s'entrecraignent. Ils ne sont pas amis, 
mais ils sont complices. 

Or quand bien cela n'empescheroit point , encores 
seroit-il mal-aisé de trouver en un Tyran un'amour 
asseurée : parce qu'estant au dessus de tous, et n'ayant 
point de compagnon, il est desja au de là des bornes 
de l'amitié , qui a son gibier en l'équité , qui ne veut 
jamais clocher, ains est tousjours esgale. Voilà pour- 
quoy il y a bien (ce dit-on) entre les voUeurs quelque 
foy au partage du butin , pource qu'ils sont pairs et 
compagnons , et que s'ils ne s'entr'aiment , au moins 
ils s'entrecraignent : et ne veulent pa^, en se des- 
unissant, rendre la force moindre. Mais du Tyran 
ceux qui sont les favorits ne peuvent jamais avoir 
aucune asseurance, de tant qu'il a prins d'eux mesmes 
qu'il peut tout, et qu'il n'y a ny droit ny devoir aucun 
qui l'oblige, faisant son estât de compter sa volonté 
pour raison , et n'avoir compagnon aucun , mais 
d'estre de tous maistre. Donques n'est-ce pas grand' 
pitié , que voyant tant d'exemples apparens , voyant 
le danger si présent , personne ne se veuille faire sage 
aux despens d'autruy? et que tant de gens s'appro- 
chent si volontiers des Tyrans, qu'il n'y ait pas un, 
qui ait l'advisement et la hardiesse de leur dire, ce 
que dit (comme porte le conte) le Renard au Lyon^ 



330 DE LA SERVITUDE 

qui faisoit le malade : Je Cirois voir de bon cœur en la 
lasmere ; mais je voy assez de traces de bestes, qui vont 
en avant vers toy^ mais en arrière qui reviennent, je 
nen voy pas une. 

Ces misérables voyent reluire les thresors duTyrau^ 
et regardent tous estonnez les rayons de sa braverie, 
et alléchez de ceste clarté ils s'approchent et ne voyent 
pas qu'ils se mettent dans la flamme , qui ne peut 
faillir à les consumer. Ainsi le Satyre indiscret (comme 
disent les fables) voyant esclairer le feu trouvé par 
le sage Promethé (61), le trouva si beau, qu'il l'alla 
baiser, et se brusler. Ainsi le Papillon , qui espérant 
jouyr de quelque plaisir, se met dans le feu, pource 
qu'il reluit, il esprouve l'autre vertu, cela qui brusle , 
ce dit le Poëte Lucan. Mais encores mettons que ces 
mignons eschappeut les mains de celuy qu'ils servent , 
ils ne se sauvent jamais du Roy qui vient après. S'il 
est bon, il faut rendre compte, et reconoistre au 
moins lors la raison. S'il est mauvais , et pareil à leur 
maistre , il ne sera pas qu'il n'ait aussi bien ses 
favorits , lesquels communément ne sont pas contens 
d'avoir à leur tour la place des autres, s'ils n'ont 
encores le plus souvent et les biens et la vie. Se peut- 
il donc faire qu'il se trouve aucun qui , en si grand 

{CA) Ceci est pris d'un traité de Plutarque , intitulé : Comment on 
pourra recevoir utilité de ses Ennemis , ch. II de la traduction d'A- 
myot, dont voici les propres paroles : Le Satyre voulut baiser et 
embrasser le feu la première fois qu'il le vid ; mais Promclhcus luy 
cria : Bouquin, lu pleureras la barbe de ton menton, mr il brusle 
quand on y louche. 



VOLONTAIRE. 331 

péril, avec si peu d'asseurance, vueille prendre cesle 
malheureuse place , de servir en si grand'peine un si 
dangereux maistre ! quelle peine , quel martyre est- 
ce, vray Dieu : Estre nuict et jour après pour songer 
pour plaire à un , et neantmoins se craindre de luy 
plus que d'homme du monde : avoir tousjours l'œil au 
guet, l'oreille aux escoutes, pour espier d'où viendra 
le coup , pour descouvrir les emhusches , pour sentir 
la mine de ses compagnons , pour adviser qui le 
trahit , rire à chascun , se craindre de tous , n'avoir 
aucun ny ennemy ouvert , ny amy asseuré : ayant 
îousjours le visage riant et le cœur transy : ne pouvoir 
estre joyeux , et n'oser estre triste ! 

Mais c'est plaisir de considérer qu'est-ce qui leur 
revient de ce grand tourment, et le bien qu'ils peuvent 
attendre de leur peine et de ceste misérable vie ! 
Volontiers le peuple, du mal qu'il souffre, n'en accuse 
pas le Tyran , mais ceux qui le gouvernent. Ceux-là, 
les peuples , les Nations , tout le monde à l'envy, 
jusques aux paysans, jusques aux laboureurs, ils 
savent leurs noms, ils deschiffrent leurs vices : ils 
amassent sur eux mille outrages, mille vilenies, mille 
maudissons. Toutes leurs oraisons, tous leurs vœux 
sont contre ceux-là. Tous les malheurs, toutes les 
pestes, toutes les famines, il les leur reprochent : et si 
quelquefois ils leur font par apparence quelque hon- 
neur, lors mesmes ils les maugréent en leur cœur, 
et les ont en horreur plus estrange , que les bestes 
sauvages. Voilà la gloire , voilà l'honneur qu'ils re- 



332 DE LA SERVITUDE 

çoy vent (le leur service envers les gens, desquels quand 
chascun auroit une pièce de leur corps, ils ne seroyent 
pas encores (ce semble) satisfaits, ny à demy saou- 
lez de leur peine. Mais certes encores après qu'ils 
sont morts , ceux qui viennent après, ne sont jamais si 
paresseux, que le nom de ces (62) Mange-peuples 
ne soit noircy de l'encre de mille plumes, et leur répu- 
tation deschirée dans mille livres , et les os mesmes , 
par manière de dire , trainez par la postérité , les pu- 
nissant encores après la m.ort de leur mescliante vie ! 
Apprenons donques quelquefois, apprenons à bien 
faire : levons les yeux vers le ciel, ou bien pour nostre 
honneur, ou pour l'amour de la mesme vertu , à Dieu 
tout-puissant, asseuré tesmoin de nos faits, et juste 
juge de nos fautes. De ma part, je pense bien, et 
ne suis pas trompé puis qu'il n'est rien si contraire 
à Dieu , tout libéral et débonnaire, que la tyrannie , 
qu'il reserve bien là-bas à part pour les Tyrans , 
et leurs complices, quelque peine particulière. 

(02) C'est le litre qu'on donne à un Roi dans Homère ( A>7//.oê5po5 
B(x.7i).sbç Iliad. A. Y. 23ï), et dont La Boè'lie regale très-justement 
ces Premiers Ministres , ces Intendans ou Surintendans des Finances 
qui par les impositions excessives et injustes dont ils accablent le 
Peuple , gâtant et dépeuplant les Païs dont on leur a abandonné le 
soin, font bien-tôt d'un puissant Royaume où fleurissoient les Arts , 
l'Agriculture et le Commerce , un Désert affreux où règne la Bar- 
barie et la Pauvreté , jettent le Prince dans l'indigence, le rendent 
odieux à ce qui lui reste de Sujets , et méprisable à ses Voisins. Ce 
sont là des Mangeurs de Peuple qui aiment bien moins les hommes 
qu'un Jardinier n'aime les Arbres de son Jardin. Aussi ne songent-ils 
qu'à profiter du dégât qu'ils font, sans se mettre en peine de ce qui 
pourra arriver au Jardin , ou au Maître du Jardin. 

TIN DU ONZIÈME VOLUME. 



TABLE. 



page 



PUÉFACE 

Paroles d'un Croyant 5 

De l'Absolutisme et de la Libei îé 161 

Histoire des anciens peuples italiens 201 

Hymne à la Pologne 23i 

Les Morts 237 

Préface de la Servitude volontaire 24-3 

De la Servitude volontaire de La Boëtie 277 



FIN DE LA TABLE DU TOME ONZIÈME.