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Full text of "Drames philosophiques"

T^ 



DRAMES 



PHILOSOPHIQUES 



ŒUVRES COMPLETES D'ERNEST RENAN 



les evangiles et la seconde 
génération chrétienne. 

l'Église chrétienne. 

marc-aurèle et la fin du 
monde antique. 



HISTOIRE DES ORIGINES DU CHRISTIANISME 

VIE DE JÉSUS. 
LES APÔTRES. 

SAINT PAUL, avec cartes des voya- 
ges de saint Paul. 
l'antechrist. 
INDEX général pour les 7 vol. de I'histoire des origines do 

CH RISTIANISM E. 

Format in-8°. 
le livre de job, traduit de l'hébreu, avec une étude sur le plan, 

l'âge et le caractère du poème 1 vol. 

LE CANTIQUE DES CANTIQUES, traduit de l'hébreu, avec une 

étude sur le plan, l'âge et le caractère du poème 

l'ecclésiaste, traduit de l'hébreu, avec une étude sur l'âge et 

le caractère du livre 

HISTOIRE GÉNÉRALE DES LANGUES SÉMITIQUES 

histoire du PEUPLE d'iSRAEL 

ÉTUDES d'histoire RELIGIEUSE 

NOUVELLES ÉTUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE 

AVERROÈs ET l'averroïsme, essai historique 

ESSAIS DE MORALE ET DE CRITIQUE 

MÉLANGES d'hISTOIRE ET DE VOYAGES 

QUESTIONS CONTEMPORAINES 

LA RÉFORME INTELLECTUELLE ET MORALE 

DE l'origine du LANGAGE 

DIALOGUES PHILOSOPHIQUES 

DRAMES PHILOSOPHIQUES, édition Complète 

SO.UVENIRS d'enfance ET DE.JEUNESSE. . ' .' . . 

FEUILLES DÉTACHÉES.. . .... . . 

DISCOURS ET CONFÉRENCES 

l'avenir de la SCIENCE 

LETTRES INTIMES DE E. RENAN ET HENRIETTE RENAN. . 
ÉTUDES SUR LA POLITIQUE RELIGIEUSE DU RÈGNE DE 

PHILIPPE LE BEL 

LETTRES DU SÉMINAIRE (1838-1846) 

MÉLANGES RELIGIEUX ET HISTORIQUES 

CAHIERS DE JEUNESSE (1845-1846) 

NOUVEAUX CAHIERS DE JEUNESSE (1846) 

MISSION DE PHÉNiciE.— Cet ouvragc comprend un volume 
in-4° de 888 pages de texte, et un volume in-folio, composé de 
70 planches, un titre et une table des planches. 

Format grand in- 18. 

CONFÉRENCES D 'ANGLETERRE 1 VOl. 

ÉTUDES d'histoire RELIGIEUSE 1 — 

VIE DE JÉSUS, édition populaire 1 — 

souvenirs d'enfance et DE JEUNESSE 1 — 

FEUILLES DÉTACHÉES 1 — 

PAGES CHOISIES — 

Édition illustrée, format in-{6 jésus. 

MASŒTTR HENRIETTE 1 VOl 

PATRICE 1 — 

En collaboration avec M. VICTOR LE CLERC 

HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE AUXIV* SIÈCLE, 2 VOl. gr. in-8 . 

Goulommiers. — Imp. Paul BRODARD. 



ERNEST RENAN 



DRAMES 



PHILOSOPHIQUES, 



UBRARY ST. MARYS COLLEGE 



119285 



PARIS 
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 

3, RUE AUBER, 3 
Droits de reproduction et de traduction réservés. 



f au1 



PRÉFACE 



Ce volume, dans ma pensée, fait suite à mes Dia- 
logues philosophiques. La forme du dialogue est, en 
rétat actuel de Pesprit humain, la seule qui, selon moi, 
puisse convenir à l'exposition des idées philosophiques. 
Les vérités de cet ordre ne doivent être ni directement 
niées, ni directement affirmées ; elles ne sauraient être 
l'objet de démonstrations. Ce qu'on peut, c'est de les 
présenter par leurs faces diverses, d'en montrer le 
fort, le faible, la nécessité, les équivalences. Tous les 
hauts problèmes de l'humanité sont dans ce cas. Qui 
voudrait songer, de nos jours, à une exposition régulière 
de la science politique? Les grandes questions de morale 
sociale aboutissent à des partis pris, tous discutables, 
tous irréductibles les uns aux autres. L'économie poli- 
tique n'est qu'un éternel dialogue entre deux systèmes, 



Il PRÉFACE. 

dont l'un n'arrivera jamais à supplanter Tautre, ni à le 
convaincre d'erreur absolue. 

Cela tient à la différence fondamentale qu'il y a entre 
croire et savoir, entre opinion et certitude. On ne fait 
pas de dialogues sur la géométrie; car la géométrie 
est vraie d'une façon impersonnelle. Mais tout ce qui 
implique une nuance de foi, d'adhésion voulue, de 
choix, d'antipathie, de sympathie, de haine et d'amour, 
se trouve bien d'une forme d'exposition où chaque opi- 
nion s'incarne en une personne et se comporte comme 
un être vivant. Ce furent ces raisons qui m'amenèrent, 
un jour, à choisir la forme du dialogue pour exprimer 
certaines suites d'idées. Puis je trouvai que le dialogue 
ne suffît pas, qu'il y faut de l'action: que le drame libre 
et sans couleur locale, à la façon de Shakespeare, per- 
met de rendre des nuances beaucoup plus fines. L'his- 
toire réelle, celle qui est arrivée, n'est pas seule inté- 
ressante; à côté de l'histoire réelle, il y a l'histoire 
idéale, celle qui, matériellement, n'a pas eu lieu, mais 
qui, au sens idéal, s'est mille fois passée. Coriolan et 
Jules César ne sont pas des peintures de mœurs ro- 
maines ; ce sont des études de psychologie absolue. 

J'ai voulu, sans intention scénique naturellement, 
faire quelque chose d'analogue. La forme dramatique 
est de beaucoup la plus belle forme littéraire. L'œuvre 
d'imagination n'est complète que si l'auteur nous montre 
les personnages créés par sa fantaisie concourant à une 



PREFACE. III 

action, vivants, parlants, agissants. La philosophie, au 
point de raflinement où elle est arrivée, s'accommode à 
merveille d'un mode d'exposition où rien ne s'affirme, 
où tout s'induit, se fond, s'oppose, se nuance. On n'en est 
plus à perfectionner les règles du syllogisme, ni à for- 
tifier les preuves de l'existence de Dieu ou de l'immor- 
talité de l'âme. L'homme voit bien, à l'heure qu'il est, 
qu'il ne saura jamais rien de la cause suprême de l'uni- 
vers ni de sa propre destinée. Et cependant il veut qu'on 
lui parle de tout cela. Une action dramatique vaut 
mieux, pour mettre en saillie ces doutes, ces demi-jours, 
ces audaces suivies de reculs, ces allées et venues de la 
pensée, que toutes les discussions abstraites. L'auteur 
du Livre de Job le comprit 700 ou 800 ans avant J.-G. La 
philosophie moderne aura de même sa dernière expres- 
sion dans un drame, ou plutôt dans un opéra ; car la 
musique et les illusions de la scène lyrique serviraient 
admirablement à continuer la pensée, au moment où la 
parole ne suffit plus à l'exprimer. 

On arrive ainsi à concevoir, dans une humanité aris- 
tocratique, où les gens intelligents formeraient le public, 
un théâtre philosophique, qui serait un des plus puis- 
sants véhicules de l'idée et l'agent le plus efficace de la 
haute culture. Un tel théâtre n'aurait évidemment rien 
de commun avec le théâtre actuel, succédané du café- 
concert, où l'étranger, le provincial, le bourgeois ne 
cherchent qu'une manière de passer agréablement leur 



IV PRÉFACE. 

soirée. Il ne faudrait pas que cet honnête divertissement 
disparût; mais il faudrait qu'il y eût quelque chose de 
plus. Pour le livre, à côté du volume destiné aux cabinets 
de lecture, il y a le livre dont le succès est d'être appré- 
cié de quelques centaines de connaisseurs. Or, pour le 
théâtre, l'équivalent du livre aristocratique n'existe pas. 
La nécessité d'attirer, chaque soir, douze ou quinze cents 
personnes qui veulent être amusées, crée pour le théâtre 
une situation analogue à ce que serait celle de la librai- 
rie, si on ne pouvait publier un livre qui dût avoir moins 
de dix mille lecteurs. Un des arts les plus expressifs se 
trouve ainsi interdit à la haute pensée. M. Victor Hugo 
fut toujours à cet égard dans une sorte de crise. Il sen- 
tait la supériorité du drame, sa puissance incomparable, 
et son génie se refusait à en subir les mesquines exi- 
gences. Ce corset le gênait au point qu'il finit par le 
rejeter tout à fait. De là son Théâtre en liberté. 

Les pièces qui remplissent ce volume ont de même 
été conçues à mille lieues de toute pensée de représen- 
tation scénique. La fête à laquelle on a osé, dans ces 
fictions, convier un public d'élite, est toute conceptuelle. 
Chacun fera les frais des décors et créera les acteurs à 
sa guise. Le sujet est toujours le même. Mon cher maître 
et ami le baron d'Eckstein avait écrit un drame dont il 
ne m'a jamais dit le sujet, qui commençait, avant le 
commencement du monde, par un entretien dans le 
sein de la Trinité. A défaut de ce dialogue-là, qui serait 



PRÉFACE. T 

sûrement le plus beau à entendre (le monde étant le 
résultat d'un dialogue éternel entre le Père et le Fils), 
on a essayé d'échantillonner ici quelques jeux, que 
chaque lecteur pourra continuer, dans ses nuits sans 
sommeil, au gré de son caprice. L'impression des choses 
humaines n'est complète que si on fait une place à 
l''ironie à côté des larmes, à la pitié à côté de la colère, 
au sourire à côté du respect. 



21 m 1rs 1888. 



GALIBAN 

SUITE DE LA TEMPÊTE 



AU LECTEUR 



Prospero, duc de Milan, inconnu à tous les 
historiens; — Caliban, être informe, à peine 
dégrossi, en voie de devenir liomme ; — Ariel, 
fils de Fair, symbole de Y idéalisme, sont les 
trois créations les plus profondes de Shakes- 
peare. J*ai vouki montrer ces trois types agis- 
sant dans quelques combinaisons adaptées 
aux idées de notretemps. Je suppose qu'après 
la tempête, Prospero, vainqueur par son art 
magique de tous ses ennemis, est rétabli sur 



4 GALIBAN. 

son trône de Milan ; j'y transporte avec lui 
Ariel, son agent aérien ; Galiban, son esclave 
toujours révolté; Gonzalo, son vieux con- 
seiller; Trinculo, son bouffon. Shakespeare 
est l'historien de l'éternité. Il ne peint aucun 
pays, ni aucun siècle en particulier; il peint 
rhistoire humaine. Dans ces grandes batailles 
de ridée pure, le souci de la couleur locale 
et de Texacte représentation des costumes, 
des mœurs, serait déplacé. Je me suis con- 
formé à cette loi. Avant de me reprocher des 
anachronismes, je prie qu'on veuille bien me 
dire dans quel siècle a vécu Prospero. 

Cher lecteur, voyez dans le jeu qui va suivre 
un divertissement d'idéologue, non une théo- 
rie; une fantaisie d'imagination, non une 
thèse de politique. Je l'écrivis, il y a quelques 
mois, à Ischia, le matin, quand les vignes se 
couvraient de rosée et que la mer était comme 
une moire blanchâtre. La philosophie qui 



GALIBAN. 5 

convient à ces heures de repos est celle des 
cigales et des alouettes, lesquelles n'ont jamais 
douté, je pense, que la lumière du soleil ne 
soit une chose très douce, la vie un don excel- 
lent et la terre des vivants un bien agréable 
séjour. 



PERSONNAGES: 

PROSPERO, duc légitime de Milan, rétabli dans sa principauté. 

ARIEL. esprit de l'air, tantôt visible, tantôt invisible (rôle joué 

par uae femme). 

C A LIBAN, esclave brutal et difforme. 

GONZALO, vieux conseiller honnête. ^ 

ORLANDO, \ 

ERCOLE, J 

GRIFFONETTO, f ^, „., . 

} nobles Miianau. 
RUGGIERO, ( 

RINALDO, \ 

BALDUCGI, / 

BEVILACQUA, ) ., ,«., 

^ ^^^nr,^^ i bourgeois de Milan 
BONACCORSO, > * 

IMPERIA, courtisane. 

ZITELLA, jeune fille d'un caractère gai. / 

SIMPLIGON, maître d'école. 

LIONARDO, savant Milanais. 

JAGINTO, 

ANGIOLINO, artistes. 

JACOMINO, [ 

G A S P A R N E , Hercule de foire. 

WAGNER, savant Allemand. 

FRÈRE AUGUSTIN DE FERRARE, dominicain inquisiteur. 

LE LÉGAT DU PAPE. 

LE PRIEUR DES CHARTREUX. 

TRINGULO, bouffon. 

BUTTADEO, le Juif errant. 

UN GLERG. 

UN VALET. 

Gbns du peuple, Gardes, Gourtisans, btg* 

La scène se passe ea partie à Milan, ea partie 
à la Chartreuse de Pavie. 



ACTE PREMIER,. 

Il se passe tout entier à la Chartreuse de Pavie, où Prospero occupe 
une aile réservée à lui seul, pour ses études et ses expériences. 



SCENE PREMIERE. 

Un cellier ouvert sur une cour, 
CALIBA.N, PUIS ARIEL. 

GALIBAN, ivre, étendu à terre, se tordant dans une mare de ti« 
sortie d'uQ tonneau qu'il a débondé et oublié de refermer. 

Mille malédictions! Oh! l'animal, le menteur, 
le fainéant! Fiez-vous donc à la parole des 
princes ! Dans l'île enchantée, quand je commis 
l'mcroyable sottise de prendre l'ivrogne Stéphane 
pour un dieu et d'adorer ce farceur, je l'échappai 
belle. Nous devions enfoncer un clou dans la tête 
de mon maître. Ah! c'était joliment bien com- 
biné! Mais Prospero, grâce à cet insipide violo- 



40 CALIBAN. 

neur que j'ai pour compagnon, Prospero savait 
tout. Je m'attendais à une de ces corrections qui 
me faisaient rugir. Eh bien, pas du tout ! Je lui 
promis d'être plus sage, et il eut la bêtise de me 
croire. Le lendemain, nous quittâmes Fîle, et nous 
vînmes dans cette plaine, qui ressemble à notre 
premier séjour comme un membre de chevreuil 
ressemble à un os rongé par dix chiens. Je devins 
inutile; ici, plus n'est besoin de chercher les 
sources au pied des rochers, de cueillir les baies 
sur les arbres, de dénicher les jeunes oiseaux. On 
me promit ma liberté; je l'attends encore. 

J'y ai droit, à cette liberté ! Autrefois, je n'avais 
nulle pensée; mais, dans cette plaine de Lombardie, 
mes idées se sont bien développées. Les droits de 
l'homme sont absolus. Gomment Prospero se 
permet-il de m'empêcher de m'appartenir à moi- 
même? Ma fierté d'homme se révolte. Je m'enivre 
de sa cave, c'est vrai ; mais le premier crime des 
princes n'est-il pas d'humilier le peuple par leurs 
bienfaits? Pour effacer cette honte, il n'y a qu'un 



ACTK PREMIER. 44 

moyen, c'est de les tuer; un pareil outrage ne se 
lave que dans le sang. Après tout, Prospère a été 
pour moi un usurpateur ; il m'a volé mon île ; 
j'en étais le souverain légitime. L'île, m'apparte- 
nait depuis que ma mère Sycorax m'y abandonna 
pour aller à tous les diables; je l'avais appropriée 
à mes besoins, j'en vivais, jusqu'au jour où cet 
ignoble sorcier vint y aborder avec sa charogne 
de valet aérien. J'étais le premier occupant. 
Prospero a été un conquérant, un usurpateur. 

(Musique céleste, pleine de douceur, annonçant l'approche d'Ariel.) 

Toujours son éternelle mandolinade ! Bête infecte, 
filou, animal rouge. Ah! si je pouvais te tenir et 

te mettre en morceaux. (Caliban en proie à de violentes 

convulsions.) La paix, du moins, la paix! Épargne- 
moi ta musique enragée qui fait sur moi l'effet du 
mal de mer. Va chercher ailleurs des chats pour 
les caresser à rebrousse-poil. 

ARIEL, visible, — Trille doucement prolongé. 

Pourquoi te révolter? Où pourrais-tu être mieux 



42 CALIBAN. 

qu'ici? La cave t'est ouverte, et tu en sais le 
chemin. Libre, tu serais bien moins "heureux. 

CALIBAN. 

Oui ; mais je suis exploité. Plat valet, tu ne 
vois donc pas qu'être exploité par un autre homme 
est la chose la plus insupportable ? tu n'as donc 
pas un brin d'honneur ? Un mortel n'a pas le 
droit d'en subalterniser un autre. La révolte, en 
pareil cas, est le plus saint des devoirs. 

ARIEL. 

Tu oublies que c'est par Prospero que tu es un 
homme, que tu existes. 

CALIBAN. 

Tout beau! l'île était à moi; j'y étais avant lui, 
elle était à moi par Sycorax, ma mère. C'est moi 
qui montrai à Prospero les champs cultivables, les 
sources, les bons arbres ; lui ne m'a donné en 
retour que le servage. 



ACTE PREMIER. 43 

ARIEL. 

L'île, dis-tu sans cesse, l'appartenait. Elle t'ap- 
partenait de la même manière que le désert appar- 
tient à la gazelle, que la jungle appartient au 
tigre. Tu ne savais le nom de rien ; tu ignorais ce 
que c'était que la raison. Ton langage inarticulé 
semblait le beuglement d'un chameau en mauvaise 
humeur. Les sons, s'étranglant dans ton gosier, 
étaient comme un effort infructueux pour vomir. 
Prospero t'apprit la langue des Aryas. Avec cette 
langue divine, la quantité de raison qui en est 
inséparable entra en toi. Peu à peu, grâce au 
langage et à la raison, tes traits difformes ont pris 
quelque harmonie; tes doigts palmés se sont déta- 
chés les uns des autres; de poisson fétide, tu es 
devenu homme, et maintenant tu parles presque 
qomme un fils des Aryas. 

GÂLIBAN. 

Oh ! tais-toi donc. Le langage, je m'en passais 



44 CALIBAN. 

fort bien. Comment Prospero n'a-t-il pas vu que, 
le langage qu'il me donnait, je remploierais à le 
maudire? Prospero est un sot. Chacun pour soi. Il 
m*a tout appris, me dis-tu? il a eu tort. A sa 
place, je ne l'aurais pas fait. Qu'est-ce qui Ty 
obligeait? Je ne lui avais rien demandé. 

ARIEL. 

C'est horrible, ce que tu dis. Alors il ne faut 
pas que celui qui est plus élevé cherche à élever 
les autres? 

CALIBAN. 

Si j'étais gouvernement, je m'en garderais bien. 
Ah! par exemple,... s'imaginer que celui dont on 
agrandit la personne ne voudra pas exister pour 
son compte!... Tout être est ingrat. Tout effort 
pour élever une autre personne se tourne contre 
l'éducateur. Chacun selon sa force. Le crocodile 
n'a pas une grande bouche pour ne pas s'en servir. 
Maudire est ma nature; je ne peux me retenir 



ACTE PREMIER. 15 

d'insulter. Me donner le langage, c'était m'armer 
pour cela. Je n'ai pris de la langue des Aryas que 
Tordure et le blasphème. C'est plus fort que moi, 
»e ne peux m'empêcher de maudire. 

ARIEL. 

Tu voulus aussi violer Miranda. 

GALIBAN. 

Après tout, nous aurions peuplé l'île. Les 
hommes se valent. Son père me devait un salaire. 
Je fendais son bois, j'allumais son feu , je portais 
Teau ; sans moi, il n'aurait connu ni champs ni 
arbres. 

ARIEL. 

Tu me scandalises et tu m'irrites, autant que je 
peux être irrité. Je ne peux te réfuter ; car réfuter 
n'est pas mon fait. Pour moi, je sers l'idée avec 
bonheur. Après la catastrophe du navire dans 
l'île enchantée, mon maître me promit la liberté. 



46 CALIBAN. 

« Retourne aux éléments, me dit-il ; sois libre et 
porte-toi bien. » De jour en jour, j'ai cru qu'il 
allait me lâcher, et, chaque jour depuis, il m'ap- 
pelle son petit oiseau, son gentil Ariel, et moi je 
reste, et je ne lui rappelle pas seulement sa pro- 
messe. Il fait ici de si belles choses!... 

CALIBAN. 

Ah ! pour cela, par exemple, ça m'est bien égal. 

ARÏKL. 

Des choses très supérieures à ce qu'il faisaH 
dans l'île. 

CALIBAN. 

Oui, c'était charmant! Des crampes, des tirail- 
lements horribles, des serpents, des hérissons sous 
les pieds, des scies, des râpes, des lardoires, des 
tenailles qui vous étiraient, vous torturaient, enfin 
une géhenne de tous les jours. Et puis voilà ce 
qu'il y avait de honteux Ariel. Ah ! toi, tune sens 
pas cela. Tu es rehgieux, soumis; tu acceptes ta 



ACTE PREMIER. 47 

place comme providentielle. Prospero régnait sur 
nous par des images fausses. Il nous trompait, et 
rien n'est plus humiliant que d'être trompé. Ces 
diablotins qui me faiss^ient tomber dans des fon- 
drières, ces petits singes qui m'agaçaient par leurs 
grimaces, ces chats enragés qui me mordaient 
les jambes, c'était horrible, et ce n'était pas vrai. 
Ah! maraud, cette injure-là, je ne te la pardon- 
nerai jamais. Quand le peuple s'apercevra que les 
classes supérieures l'ont mené par la superstition, 
tu verras quelle vie il fera à ses anciens maîtres. 
Cet enfer par lequel on nous effraye n'a jamais 
existé. Ces monstres que créaient les prestiges de 
Prospero étaient imaginaires; mais ils me tour- 
mentaient comme s'ils avaient été réels. Prestige! 
attendez un peu, vous verrez que bientôt il n'y en 
aura plus. 

ARIEL. 

Tu servais par crainte; moi, je sers par amour. 
Ce qu'il cherche est si beau, que je suis heu- 



18 CALIBAN. 

reux d'y contribuer en obéissant. Oui, j'ai pour 
lui un culte au moins d'hyperdulie. Il n'est pas 
Dieu; mais il travaille pour Dieu. 11 croit que 
Dieu est raison et qu'il faut travailler à ce que 
Dieu, c'est-à-dire la raison, gouverne le monde 
de plus en plus. Il cherche des moyens pour que 
la raison soit armée et règne effectivement. 

CALIBAN. 

Balivernes ! Sétébos, le dieu de ma mère, va- 
lait bien mieux que ce Dieu intangible dont tu me 
parles sans cesse. Sétébos, lui, montrait sa puis- 
sance par des effets visibles. Chaque matin, sa 
caverne était pleine de têtes fraîchement coupées, 
les joues percées d'un couteau. Quant au Dieu des 
chrétiens, c'est le Dieu des faibles et des femmes. 
Les faibles, on verra comme je les traiterai. Et 
les femmes! Eh! mesdames, Sétébos tient une 
hache, et c'est un dieu galant. Ah! coquin de 
Prospero, tu verras s'il est permis de réduire 
comme cela en vasselage les fils de la terre. 



ACTE PREMIER. 49 



ARIEL. 



Adieu; entre toi et moi, il n*y a pas d'échange 
d*idées possible. Reste là comme une baleine 
échouée, comme un marsouin vide de souffle. 
Quant à moi, je retourne dans F air pur attendre 
les ordres du génie qui m'a fait l'honneur de me 
orendre pour l'exécuteur de ses volontés. 

Ariel s'envole, en rendant quelques accords harmonieux 
GALIBAN. 

Oh! enfer! mes os craquent, mes nerfs crient, 
mes muscles sont tiraillés comme par les clefs à 
ressort d'un violon; mes fibres, distendues pa: 
de petits leviers, vont se rompre. Mon genou est 
percé par un clou, et il faut marcher. Puis un 
archet infernal joue sur le tout. Grâce, grâce, 
seigneur Prospero ! je servirai. 



ÎO CALIBAN. 

SCÈNE II. 

PROSPERO, ARIEL, puis UN GARDE. 

Dans le cabinet do Prospero. — Fourneaux, alambics, cornues, réci- 
pients plongés dans des bains de mercure, sous chacun desquels 
on entend un léger crépitement. 

PROSPERO. 

Ainsi, mon Ariel, tu veux m*être toujours fidèle. 
Vingt fois je t'ai dit : « ïu vas être libre, Ariel. « 
Je te garde toujours. 

ARIEL, Tisible. 

Comme il vous plaira, seigneur. Que ferais-je 
de ma liberté, si ce n'est de m'absorber dans les 
éléments dont vous m'avez tiré ? C'est par vous 
que j'existe. Je vous aime, et j'aime ce que vous 
faites. 

Le frémissement des esprits sous les récipients produit un accord 
presque imperceptible. Air à composer pt^r Gounod. 

PROSPERO. 

Ce que je fais, mon gentil ami, je l'ignore moi- 



ACTE PREMIER. S4 

même ; mais je suis sur d'être l'instrument d'une 
volonté qui cherche. La nature ne se connaît pas. 
Toi, par exemple, petit oiseau bleu, te sentais-tu, 
avant que je t'eusse recueilli de la grande mixture 
universelle où tu étais perdu, en appelant, concen- 
trant, massant en noyau diaphane ce qui aupara- 
vant était épars ? Le sel est dans la mer ; il s'agit 
de l'en extraire. La vie est dans l'air, la feuille 
d'arbre sait l'en tirer; faisons comme elle. Ana- 
lyse et synthèse, voilà la science. Être maître des 
esprits de la nature et leur donner une personnalité 
distincte, voilà ce que je veux. 

ARIEL. 

Les esprits sont alors des forces perdues dans 
la nature, des êtres qu'on ne voit à l'état pur que 
si la science les extrait. 

PROSPERO. 

Parfaitement bien. Tout cela veut exister, mais 
n'existe pas encore. C'est ce que certains de mes 



ît CALIBAN. 

confrères appellent gaz. Chacun des récipients que 
tu vois est la prison d*un gaz. Comme presque 
tous cherchent à monter, la petite coupole de ces 
récipients est pour eux une prison. Celui-ci vient 
de Teau, et pourtant un jour il donnera la lumière. 
Cet autre est Tessence de la vie et du feu. 

Harmonie provenant de la vibration des gas. 
ARIEL. 

sons célestes, frères des miens ! Qu'on est 
heureux de servir à des créations si sublimes ! 
Sans doute, tu as des entretiens avec quelqu'un, 
qui est ton dieu, comme toi tu es le mien ? 

PROSPERO. 

Non, Ariel. Le Dieu éternel ne se révèle pas face 
à face. Il ne se montre pas dans des apparitions 
matérielles, et ce qu'on a dit de ses incarnations 
est douteux. C'est lui qui est le génie de l'homme 
de génie, la vertu de l'homme vertueux, la bonté 



ACTE PREMIER. t3 

de l'âme tendre, l'effort universel pour être et être 
de plus en plus. Sa vraie définition est Tamour. 
C'est grâce à lui que rien n'est infécond, que 
^ chaque monde tire de son sein tout ce qui est 
susceptible d'en sortir. G*est lui qui se réalisera 
pleinement quand la science ceindra la couronne 
monarchique et régnera sans rivale. Alors la raison 
rendra au monde sa beauté perdue. Oh ! pro- 
grammes excellents des souverains d'alors : 

A Paestum, semer des roses, 
Planter de cèdres le Liban. 

Bntre un gardtt. 
LE GARDE. 

Votre Altesse sait sans doute que tout est prêt 
au palais de Milan pour la fête du soir. Le soleil 
baisse, et il faut trois heures pour aller d*ici à 
Milan. 

Ariel disparaît, Prospère sort. 



ACTE II. 

Le jardin du palais de Milan. 



SCENE PREMIÈRE. 

CALIBAN, CACHÉ; GONZALO, ORLANDO, 
ERGOLE, iîRIFFONETTO, RUGGIERO, 
RINALDO, B ALDUGG I, BEVILAGQUA, 
WAGNER, SIMPLIGON, LIONARDO, TRIN- 
GULO, JAGINTO, GASPARONE , IMPERIA, 
ZITELLA, ANGIOLINO, JAGOMINO , BUT- 

TADEO, JEUNES GENS, SEIGNEURS, MUSICIENS, 
MESSAGERS, BOURGEOIS DE MILAN, COURTISANES. 

Le palais est brillamment illuminé. Perron décoré de géants, se 
détachant en noir au milieu des lumières. Hautes fenêtres 
ouvertes, par lesquelles on voit les lustres de l'intérieur. Longues 
galeries entourées extérieurement d'arbres exotiques. Troupes de 
musiciens établis sous les bosquets. Des compagnies de gen- 
tilshommes vont et viennent. Quelques courtisanes servent de 
centre à des groupes d'admirateurs. Des bourgeois de Milan se 
promènent en costume plus simple. — Orlando et Ercole passent 
en se donnant le bras. 

ORLANDO. 

Je VOUS le dis, seigneur Ercole, le duc se perd 
et nous perd avec lui. 



ACTE DEUXIÈME. 25 

ERCOLE. 

Voilà quatre ou cinq mille ans, dit-on, et peut- 
être y a-t-il bien plus longtemps, que le monde 
est en train de se perdre, et pourtant il va toujours. 
Tout ici-bas tombe et se relève; la roue de for- 
tune a pour habitude de tourner sans cesse. 

ORLANDO. 

Oui , mais aussi combien s'y rompent le cou ! 
Le duc est un savant, un philosophe ; ces gens-là 
doivent rester dans leur bouge. Je crains que nous 
ne voyions la révolution du mépris. 

EllCOLE. 

Ah ! pas mal ! Les hommes, en effet, ne res- 
pectent que celui qui les tue. Quand le hasard leur 
donne pour souverain un sage, ils disent :« Fi donc ! 
quelle honte ! » 

Ils passent. — Entrent en scène Griflfonetto, Ruggiero et quelques 
autres. 

GRIFFONETTO. 

On verra sortir de la boue des monstres comme 
on n'en a pas connu jusqu'ici. 



26 CALIBAN. 

RUGGIERO. 

Je ne crois pas aux monstres. Je n'en ai jamais 
vu. 

GRIFFONETTO. 

Et Galiban ? 

RUGGIERO. 

Eh bien, Galiban était un monstre pendant 
qu'il était dans l'île magique. Maintenant, cette 
grande école de canaille populaire qui s'appelle 
Milan l'a bien formé. Il n'est plus qu'ivrogne et 
paresseux. Avec un pot de vin, on le tient en repos 
tout un jour. Ah ! qu'on civilise les monstres à 
jon marché! 

Ercole et Orlando ont rejoint ce groupe. 
ORLANDO. 

Et les scélérats, vous ne comptez pas avec eux? 

RUGGIERO. 

Il n'y a pas de scélérats. 

Tous éclatent de rire. 



ACTE DEUXIÈME. 27 

ORLANDO. 

Et la potence? comment appelles-tu ceux qu'on 
y pend ? 

RU66IER0. 

On trouve bien rarement ces gens-là sur son 
chemin. 

Le groupe se disperse. 
Bntrent en scène Rinaldo, Balducci et d'autres. 

RINALDO. 

Parvenir, voilà la vie, selon moi. 

BALDUGG1. 

Parvenir à quoi ? On passe sa vie à poursuivre 
un but. Le but atteint, on voit que ce n'est rien. 

Les différents groupes se réunissent. 
ERCOLE. 

II vaut mieux, en effet, servir une cause, car la 
cause vous survit. 



18 CALIBAN. 

BALDLGCI. 

Allez donc ! elle meurt avant nous. Dès qu'une 
idée qui a passionné l'opinion a réussi, on en voit 
les défauts ; on s'en dégoûte, et la génération qui 
suit se met à défaire ce que vous aviez fait avec 
tant de conviction : la mode est tout. 

ORLANDO. 

L'attachement à la famille corrige ce que la 
destinée individuelle a de frivole. 

RUGGIERO. 

Oui, aux yeux des esprits peu philosophiques. 
Pour se renfermer dans l'horizon de la famille, 
il faut être persuadé que la famille dont on fait 
partie est la meilleure de toutes. Or, les autres 
étant persuadés, de leur côté, de la même chose, 
il n'y a pas de chance pour que tous aient raison. 
Préjugé, vanité, voilà la base de la vie. La philo- 
sophie, qui détruit les préjugés, détruit la* base 
de la vie. 



ACTK DEUXIEME. 29 

ORLANDO. 

Le patriotisme a plus de solidité. 

RUGGIERO. 

Je ferai le même raisonnement que tout à 

l'heure. Pouvez-vous croire que votre patrie ait 

« 
une excellence particulière, quand tous les patriotes 

du monde sont persuadés que leur pays a le même 

privilège? Vous appelez cela préjugé, fanatisme 

chez les autres. Il faut être taupe pour ne pas voir 

que les autres portent le même jugement sur 

vous. 

TRINCULO, courant çà et là avec son hochet. 

Je n'ai jamais vu de fête qui ressemblât autant 
que celle-ci à un enterrement. Tout le monde est 
philosophe. Je n'ose hasarder la moindre bêtise. 
Prospero n'entend rien au comique, et tous ces 
messieurs, ce soir, sont trop graves pour faire 
attention à un pauvre fou. Les fous, pourtant, sont 
quelquefois les sages. 

i« groupe d'Imperia s'approche. 



30 CALIBA.N. 

JACINTO 

Oui, cette tête charmante sera un jour une tête 
de mort. 

IMPERIA. 

Oh ! le joli compliment, Jacinto! Faites-vous 
donc moine, si vous prétendez à tant de philosophie. 
Il ne faut regarder ni de si près ni de si loin. Vous 
faussez également la vision de votre œil, et si vous 
mettez l'objet sur vos yeux et si Vous le posez hors 
de votre portée. De ce qu'une chose est éphémère, 
ce n'est pas une raison pour qu'elle soit vanité. 
Tout est éphémère, mais l'éphémère est quel- 
quefois divin. Voyez le papillon : c'est moins un 
animal à part que la floraison d'un autre animal. 
Le papillon est un âge du vermisseau, comme la 
fleur est un moment passager de la plante. Une 
créature peu douée en apparence, peu riche de 
vie et de conscience, condamnée, vous le diriez, 
à ne représenter dans la nature que la laide et 
pâle existence, à faire nombre et k remplir un des 



ACTE DEUXIÈME. 31 

ddes de Téchelle infinie, s'éveille tout à coup. 
L'insecte lourd et rampant devient ailé, idéal ; 
sa vie est tout aérienne ; être de terre, pétri de 
grossières humeurs, il devient hôte de l'air et fils 
du jour. Qui a fait cette merveille ? L'amour. — 
Le papillon, c'est la période d'amour. N'admirez 
plus s'il épand ainsi ses ailes, s'il caresse toute 
fleur, s'il poursuit çà et là son joyeux caprice. 
Tout est d'or à ses yeux, tout nage pour lui dans 
cette atmosphère embrasée qui fait la beauté des 
choses. Heureux être! Il s'épanouit à son heure, 
il rejette sa lourde robe de boue; il s'enivre, il 
mène durant quelques moments la plus céleste des 
vies, puis il meurt. 11 ne fleurit que pour mourir. 
Sitôt qu'il a pu assouvir sa soif, sitôt qu'il a bu 
sa pleine coupe de joie, il se dessèche. Heureux! 
Pour lui, aimer, c'est vivre; avoir aimé, c'est 
mourir ! Je ne doute pas que, durant ce court 
espace, il ne se condense en la conscience de ce 
petit être tant de volupté, que sa vie fugitive ne 
l'emporte sur celle des plus puissantes créatures 



Z% CALIBAN. 

et ne dépasse de beaucoup en valeur celle de la 
grande majorité des hommes. — Court et brillant 
éclair, fleur d'un jour, salut à toi, ô bien-aimé de 
Dieu, à toi dont la' vie resserre en quelques heures 
ces trois moments divins : fleurir, aimer, mourir ! 

ORLANDO, ERCOLE, RUGGIERO, ensemble. 

Bravo, Imperia ! 

IMPERIA. 

Ne me croyez pas frivole. Le devoir de la 
femme, c'est la beauté ; mais la beauté est un art 
difficile. La beauté veut être exclusivement cultivée. 
Ce qui peut y nuire doit être évité. Or, toute pas- 
sion, toute opinion nuit à la beauté. La naine, 
surtout, rend laid ; elle fait grimacer. 

Elle passe. — Jaciato et Ercole restent au milieu de la scène. 

ercol'e. 

Vous savez le secret de sa beauté : c'est que 
son corps offre en tout la proportion sesquialtère. 



ACTE DEUXIÈME. 33 

JACINTO. 

Comment diable avez-vous fait pour le me- 
surer ? 

Il passe, ~- Entre Zitella entourée do très jeunes guns 
ZITELLA. 

Mon Dieu, quels hommes vous êtes! C'est vrai, 
ce que que vous dites; mais à quoi sert de le 
dire? Il vaut mieux s'amuser que de disserter 
ainsi sur l'amusement. 

BALDUGCl. 

Elle a raison : trop penser fait mal à la tête. 

ZITELLA. 

Et surtout au cœur. Certainement, il y a des 
choses tristes; il n'y faut pas penser, c'est si 
facile. Quand on a du goût pour ces choses-là, 
on se fait ermite. Celui qui s'amuse ne s'occupe pas 
k se tourmenter ainsi. On n'est philosophe que 
quand on s'ennuie. Cela tient au vieux duc. Que 

.3 



34 CALIBAN. 

faire avec un vieillard qui n'a plus de sensations ? 
Toujours avec ses livres et ses sorciers !... 

Les vins circulent, la musique redouble. 
BALDUCGI. 

Le plaisir élégant ; eh oui ! il n'y a que cela 
de solide. 

BEVILACQUA. 

Jouir, alors, est le but de la vie. 

BALDUCC.i 

Sans doute. 

BEVILACQUA. 

J Mais tous peuvent faire le même raisonnement, 
et alors tous voudront jouir. Or il n'y a pas dans 
le monde de Jouissances J)our tous. 

BALDUCGI. 

On réprimera les importuns. 

BEVILACQUA. 

Avec quoi ? 



ACTE DBtJXiÈME. if, 

feÀLDUCCI. 

Avec des gens armés? 

BEVILACQUA. 

Où prendrez-vous ces gens armés! 

BALDUCCI. 

Partout ; on les payera. 

BEVILACQUA. 

Et si vos soudoyés trouvent leur avantage à 
vous étrangler, à s'emparer de la ville?... Le 
mercenaire fmit toujours par être le maître de 
celui qui le paye. 

BALDUCCI. 

Oui, c*est un danger. 

BivÎLÀCiiUÀ. 

Il vaut mieux s'afipiiyer stir la nation 

BALDUCCI. 

Qu'est-ce que la natiotl? 



36 CALIBAN. 

BEVILACQUA. 

La nalion ,' c'est l'Italie. 

ORLANDO. 

Non, la \mi\on, c'est Milan. 

ERCOLE. 

Peu importe. La nation, de quelque manière 
que vous la conceviez, ne répondra jamais qu'aux 
intérêts du petit nombre. Le grand nombre sera 
sacrifié. Comment décider les gens à se faire tuer 
pour un état de choses qui ne profite qu'à un petit 
nombre de privilégiés? 

SIMPLIGON. 

Il faut les éclairer, les instruire. 

ORLANDO. 

Que dites-vous? Se faire tuer est une grande 
naïveté; car rien ne vaut la vie pour l'individu. 



ACTE DEUXIÈME. 37 

N'être plus est la pire chose qu'il y ait. La vic- 
toire n'est pas une récompense pour le mort ; celui 
qui est tué est le vrai vaincu ; l'essentiel dans une 
bataille est donc de ne pas être tué. Voilà les rai- 
sonnements de la conscience claire, réfléchie, 
égoïste. Il faut conserver un vaste réservoir d'igno- 
rance et de sottise, une masse de gens assez 
simples pour qu'on puisse leur faire croire que, 
s'ils sont tués, ils iront au ciel, ou que leur sort 
est digne d'envie. On fait un troupeau avec des 
bêtes ; on n'en fait pas avec des gens d'esprit. Si 
tous les gens avaient de l'esprit, personne ne se 
sacrifierait, car chacun dirait : « Ma vie vaut celle 
d'un autre. » On n'est héroïque que par le fait de 
ne pas réfléchir. Il faut donc entretenir une masse 
de sots. Si les bêtes s'entendaient, les hommes 
seraient perdus. L'homme règne en employant 
une moitié des animaux à mater les autres. De 
même, l'art politique consiste à couper le peuple 
en deux et à dompter une des moitiés avec l'autre. 
Pour cela, il faut abrutir une des moitiés, la bien 



38 CALIBAN. 

séquestrer çt séparer du reste; car, si le peuple 
arriîé et le peuple non armé s'entendaient, la 
situât Jpp serait perdue. 

BqGGIERO. 

Bien dit. Il y a une chose qui me fait toujours 
rirp, quand les Turcs et les Chrétiens se font la 
Ç]i^,erre. Tous se bgiltent S3,i)s être nourris ni payés; 
ilg ^e tjçpnent pour assurés que, s'ils sont tués, ils 
Yp^i; ^Tï paradis. Or Ips uns ou les autres se 
trompenj; c?ir, si le paradis des Chrétiens existe, 
çplui des Turcs n'existe pas, et cela me fait craindre 
que ni l'un ni l'autre n'existe ! Il est impossible que 
cps çombatjtants acharnés aient raison à la fois ; 
mais il se peut qu'ils aient tort à la fois. En tout 
cas, les uns ou les autres soiîi; payés et menés au 
combat 9,vec de faux biliets sur la vie future. Il fau- 
drait qUi^ çe)9. fût défendu; car cela crée une infé- 
riorité aux nations civilisées qui ne croient pas à la 
v^eur d'un pareil papier. C'est comme si une nation 
fabriquait de faux billets, de la fausse monnaie 
awf dépens dçs autres États. Nos soudards veulent 



ACTE DEUXIÈME. 39 

être payés en ce monde, et ils riraient fort de ceux 
qui ajourneraient le versement de leur solde au 
paradis. 

ORLANDO. 

Chose étrange qu'on ait pu amener des millions 
d'hommes à se faire tuer pour des êtres collec- 
tifs qui ne sont personne de déterminé 1 

RU66IER0. 

Après tout, à l'heure qu'il est, ces gens-là, 
fussent-ils morts dans leur lit, seraient morts tout 
de même* 

ORLANDO. 

Oui, tout est vain, excepté la joie de l'heure 
présente. Egoïsme et dévouement se valent. 

BALDUCCI. 

jQue l'ordre du monde repose sur peu de chose ! 
^(d fais souvent une réflexion singulière, c'est que 
le meilleur moment pour un État, c'est quand ses 
gens de guerre sont battus. Gomme alors le gou- 



fjfl GALIBAN. 

veniement est aimable ! comme les gens d*armes 
sont polis! comme les princes sont doux, portés 
aux réformes! On peut même dire que les réformes 
ne se font bien que dans ces moments-là. 

On sent dans l'assemblée une certaine agitation. Ercole et Jacinto 
passent, causant ensemble. 

EUGOLE. 

Il y a des choses vraies théologiquement qui ne 
le sont pas philosophiquement. Tous les docteurs 
de Padoue sont d'accord là-dessus. 

JACINTO. 

Alors vous ne croyez^ pas que les os de saint 
Antoine de Padoue fassent des miracles? 

ERCOLE. 

Pardon ; ils en font théologiquement parlant , 
mais philosophiquement parlant, les os d'un chien 
mort (pssa canis mortui, disait mon maître) en 
feraient tout autant, si l'on s'imaginait que ce sont 
ceux de saint Antoine. 



ACTE DEUXIEME. 44 



JACÎNTO. 



Je comprendo; mais je suis superstitieux, et je 
ne peux me figurer qu'aucun être ne s'occupe 
de nous. 

Des messagers du dehors se montrent dans le jardin et disent 
quelques mots aux différents invités. 

BEVILACQUA. 

Au lieu de danser, il vaudrait peut-être mieux 
s'armer. 

ORLANDO. 

Prospero sera probablement le dernier averti. 

ERGOLE. 

C'est d'ordinaire ainsi. 

RUGGIERO. 

Il ne faut pas se monter la tête. On prend l'ha- 
bitude de tout, même de la fièvre. Les États usés 
sortent des plus grands maux par la débilité 
de leur tempérament, de même que les gens afi'ai- 
blis résistent à une atmosphère méphitique mieux 



42 CALÏBAN. 

que les hommes vigoureux, ayant déjà pris l'ac- 
coutumance de ne respirer qu'à moitié. 

Le groupe des artistes entre. 
ANGIOLINO. 

Je vous ai déjà dit que l'artiste et tous ceux qui 
réjouissent le cœur de l'humanité vivent d'au- 
mônes. Leur part est la meilleure : leurs services 
sont de ceux qui ne se payent pas. 

JACOMINO. 

Un peu de fortune est pourtant bien agréable. 

JACINTO. 

Tu ne tiens pas compte d'une chose, c'est que 
nous nous amusons en même temps que nous tra- 
vaillons. La besogne pour laquelle on nous paye, 
nous la ferions pour rien, pour notre plaisir. 

JACOMINO. 

Moi, j'ai vécu des mois dans une soupente. 



ACTE PJEUXIÈME. 43 

ANGIOLINO. 

Moi, c*est beaucoup plus drôle. J'ai dormi un 
an dans un coffre. 

JACINTO. 

C'est comme cela; il faut qu*il y ait des artistes 
et qu'ils soient pauvres. Les amateur^ riches ne 
feront jamais rien de bon. 

GASPARONE. 

Tous nous sommes des malades, des arbres en 
espalier, faits pour produire des fruits, non de 
vrais arbres aux formes libres. Pour moi, ma tête 
énorme et mes forts biceps m'ont toujours nui et 
sont cause de l'embarras que j'éprouve en société. 
Ma grosse tête me fait paraître gauche. Aucune 
femme n'a consenti à m' aimer. 



LIONARDO. 



Bravo, mon confrère ! notre ç>ort est le même. 



44 GALIBAN. 

WAGNER, qui écoutait tout d'un air sournois. 

Moi, je prétends que, tous tant que vous êtes, 
vous n'êtes pas des artistes. Vous ne savez pas 
l'esthétique. On ne l'enseigne pas dans les univer- 
sités de votre pays. 

TOUS ENSEMBLE. 

Qu'est-ce qu'il dit? 

WAGNER. 

C'est comme la pédagogie. Voilà deux sciences 
que les autres nations n'ont pas. C'est là notre 
supériorité, à nous autres Allemands. On les en- 
seigne dans nos universités. 

JACINTO. 

Nous ne comprenons pas. Chez lui, on forme 
les artistes dans les universités, et on a des pro- 
cédés pour faire éclore les grands hommes? 

JAGOMINO. 

A ce qu'il paraît 



ACTE DEUXIÈME. 



ANGIOLfNO. 



Moi, je pense que les grands hommes viennent 
sans pédagogie dans les pays où la graine en 
existe. On ne les fera pas pousser là où le sol 
ne les porte pas. On n'enseigne pas à faire du 
beau. L'artiste qui résout ce difficile problème, 
sans trop se rendre compte de ses procédés, est 
le véritable esthéticien. 

LIONARDO. 

Vous avez raison ; mais il n'y a de sérieux que 
la science; seule elle ne passe jamais de mode; 
car la science répond à une réalité ; savoir, c'est 
pouvoir. Prospero, qui aspire à posséder les forces 
de la nature, est le plus grand de nous. 

Les groupes se mêlent. 
CALI6AN, caché derrière un buisson, assiste à la fôte. — Â part. 

Je n'ai pas ma place à cette fête, et je ne puis 
pas dire que je le regrette beaucoup. Aller et venir 
ainsj n'a rien de bien amusant. A leur place, je 



46 CÂLIBAN. 

préférerais passer le jour étendu dans une cave 
bien fraîche, près d'un tonneau ouvert. Est-il 
juste cependant que je n*en sois pas? Les droits 
de rhomme sont les mêmes pour tous. Ce doit 
être un avantage, puisque c'est un privilège. Et, 
quand même ce ne serait pas un avantage selon 
mes idées, il suffit qu'ils l'envisagent ainsi pour 
que je sois blessé. Ici, à Milan, je me sens de 
plus en plus élevé à la dignité de citoyen. 

TRINGULO, courant (à «t là. 

Ainsi pas la liioiridre sottise à placer ! fediréë 
de fin du hiondë ! Au tràih dont voîit les choses, 
je ct-ois que ce ëôir Càlibah lui-mêriië serait phi- 
losophe. 

Biî furetant, il découvre Caliban derrière le buisson. 

Oh! la bonne chance! Voici mon affaire, (a ca- 
liban.) Eh ! mon ami Tours, voici le cas de se mon- 
trer à la compagnie. 

- : ■ • i il ' ai) ' 

S'emparant de Caliban, il loi jette une corde au cou, et l'en- 
tffàtne en lé ftappant de son hochet. 



ACTE DEUXIÈME. 47 

Voyez, seigneurs, voici la bête; voyez, voyez! 
A volonté, ours ou cachalot. Danse, Tami ! 

BEVILACQtJA. 

Ce n'est pas prudent. Par le temps qui court, 
Galiban a peut-être de l'avenir. 

Grand mouvement dans l'assemblée. Prospeio paratt sur le perron 
du palais. 

SCÈNE IL 

LES MÊMES, PROSPERO. 
PROSPERO. 

Rangez-vous, seigneurs, pour assister à la fête 
que mon art me permet de vous donner. Approche, 
Ariel. 

Musique exquise annonçant l'approche d'Ariel invisible. 

Et maintenant, mon Ariel, montre ce que je 
sais faire pour l'illusion des yeux. Les illustres sei- 
gneurs ici rassemblés voudraient d'abord voir les 
dieux antiques, la nature tout entière en un Olympe 
lumineux, des dieux de chair sentant et pensant 
comme nous. 

Il* ciel s'ouvr.9; une vaste aurore boréale part du x4nith; uo 



48 CALIBAM. 

prodigieux entassemeat de dieux, de génies, de nymphes, de demi- 
dieux monte et descend dans les rayons do lumière. Puis une tempête 
confond tous ces êtres divins dans une ronde immense qui tour- 
billonne. L'ordre se fait insensiblement et, peu à peu, tous les dieux 
apparaissent rangés autour de la table d'un festin. 

Assistez maintenant, seigneurs, au festin des 
dieux. Au centre est Jupiter, devenu avec le temps 
optimus maximus. 

Dans la partie inférieure de l'apparition, on voit les tê es innom- 
brables de la foule des mortels. 

VOIX QUI SORT DE LA FOULE. 

Il est juste d'adorer ce Dieu bon et miséricor- 
dieux. Il faut le prier* 

BUTTADEO, le juif éternel, s'élève de la foule, le front couvert 
d'un voile où se dessino le nom de Jéhovah. 

Erreur! erreur! Je proteste. Votre Dieu ne sau- 
rait être juste et miséricordieux. Le mien a lait le 
ciel et la terre; il fait tout dans le ciel et sur la 
teri'e ; il est juste et bon . 

VOIX DE LA FOULE. 

S'il fait le monde tel qu'il est, conjment est-il 
juste? Le monde n'est ni juste ni bon. 



ACTE DEUXIÈME. 49 

BUTTADEO. 

Le mal vient de ce qu'on n'observe pas la Loi. 
Si la Loi était observée, le monde serait parfait. 

Sourires. 
PROSPERO. 

Vous souriez, messieurs, prenez garde! La 
Loi est un essai pour réaliser une société juste 
Essai imparfait; mais toutes les tentatives de ré- 
forme de la société au nom de la justice se gref- 
feront sur cette tige-là. (A Ariei.) Ariel, il est temps 
de nous montrer les dieux de l'avenir. 

A gauche apparaissent des géants aux jambes et aux bras énormes, 
tout eu acier poli. Leurs jointures se meuvent grâce à de puissantes 
articulations excentriques. Sur chaque jointure, un godet d'huile qui 
lubrifie l'articulation est arrangé de manière à ne se renverser jamais. 
Sous eux, un tube incandescent qui est leur âme. Ils semblent manger 
du charbon. — Ces dieux d'acier se précipitent sur la table des dieux 
de chair, brisent tout, tuent, écrasent. Effroyable désordre. Les 
nymphes, dryades, toute la nature enchantée, s'enfuient éperdues. 

VOIX DE LA FOULE DES MORTELS. 

C'en est fait des die-xx de chair. Nous allons 

4 



50 GALIBAN. 

voir le règne des dieux d'acier. Peut-être seront- 
ils bons et justes. 

BUTTADEO. 

N'en croyez rien. Il n'y a de juste que mon 
Dieu, qui a fait le ciel et la terre. Il n*y a pas 
d'autre Dieu que lui. 

Après avoir mis en fuite les dieux de chair, les dieux d'acier se 
battent entre eux. Le monde est plein d'un affreux cliquetis de métal. 

VOIX DES MORTELS. 

' Nous pensions que la science était la paix et que, 
le jour où le ciel n'aurait plus de dieux, ni la 
terre de rois, on ne se battrait plus. 

Grand éclat de rire. Coup de vent froid. Ténèbres, chaos. Diasjrrmos, 
armé d'un violon discordant, survit seul et joue, pendant que l'ap- 
parition se dissipe, un morceau d'un rythme grotesque. 

PROSPERO, debout sur le perron du palais. 

Soyez remerciés, seigneurs, d'avoir assisté à 
cette fête, où votre présence a fait régner la joie. 
Votre vieux duc n'en verra plus d'autre. Restez 
toujours jeunes, et que Dieu vous tienne en joie. 



ACTE DEUXIÈME. 54 

Je pars pour ma retraite de Pavie, où, sur trois 
pensées, j'en aurai habituellement deux pour la 
mort. 

GONZALOj s'approchant, dit au duc à voix basse : 

Monseigneur, si vous vouliez bien coucher ce 
soir dans votre palais de Milan, vos livres ne se- 
raient que peu de temps solitaires, et peut-être 
la chose publique y trouverait-elle son profit. La 
ville présente tous les symptômes d'un corps ma- 
lade. Elle a la fièvre. Les chefs de quartier ap- 
pellent le peuple aux armes ; on entend les propos 
les plus séditieux. 

PROSPERO. 

Dans mon cabinet, Gonzalo, j'ai plus de puis- 
sance que dans mon palais de Milan. 



ACTE III. 



SCENE PREMIERE. 

CALIBAN, SIMPLIGON, UN CLERC, hommes 

DU PEUPLE. 

La scène se passe sur la place de Milan. — Grande foule. Conver- 
sations animées. Caliban va et vient dans la foule et parle avec 
animation. 

PREMIER HOMME DU PEUPLE. 

C'est chose hors de doute que jamais prince ne 
mérita autant que celui-ci la colère de son peuple. 

UN CLERC. 

Reœ est qui régit, Ergo non est rex qui non régit, 
A bas le fainéant ! 

DEUXIÈME nOMME DU PKUPLE. 

Dites le malfaisant. Ah! si l'on m*écoutait, il 



ACTE TROISIÈME. 53 

n'y aurait plus de ces gens qui s'engraissent de la 
sueur du peuple. 

A.UTRE HOIVIME DU PEUPLE 

Et qui s'amusent à nos dépens. Avec cela, ils 
s'amusent drôlement. A leur place, je me ferais 
d'autres plaisirs. 

CALIBAN. 

Il y a surtout que nous sommes exploités 

PREMIER HOMME DU PEUPLE. 

Qu'est-ce qu'il dit? 

DEUXIÈME HOMiVJE DU PEUPLE. 

Ce qu'il dit est très clair. Tu es l'ouvrier de ton 
maître, dont tu as été l'apprenti. Il gagne sur ce 
que tu fais. 

PREMIER HOMME D T] PEUPLE. 

C'est vrai. 

DEUXIÈME HOMME DU PEUPLE. 

Est-ce juste? 



54 CALIBAN 

PREMIER HOMME DU PEUPLE. 

Non, évidemment; c'est moi qui travaille et lui 
qui gagne. 

TROISIÈME HOMME DU PEUPLE. 

Que c'est clair, cela! nous sommes tous ex- 
ploités. 

CALIBAN. 

A qui la faute? 

PREMIER HOMME DU PEUPLE. 

Il est laid; mais comme il raisonne bien 1 

CALIBAN. 

A qui la faute, dis-je? 

HOMME DU PEUPLE. 

Eh bien, dis-nous-le. 

CALIBAN 

Au gouvernement, parbleu! 



ACTE TROISIÈME. 55 

AUTRE HOMME DU PEUPLE. 

Oh! comme c'est juste; le gouvernement est 
chargé de tout; donc, quand cela va mal, il y a de 
sa faute. 

AUTRE HOMME DU PEUPLE. 

C'est évident. 

SIMPLIGON. 

Le grand mal, c'est que le peuple n'est pas 
instruit. 

GALIBAN. 

Tais-toi donc. Le prince, le palais, voilà le mal. 

HOMME DU PEUPLE. 

Bien dit. Il a raison. 

VOIX NOMBREUSES. 

Vive Galiban ! Galiban chef du peupleS 

GALIBAN. 

Pour le moment, il ne s'agit pas de parler. 



56 CALIBAN. 

L'homme qui vous a fait tout ce mal est méchant, 
retors, inouï. Il s'agit de le prendre et de l'empê- 
cher de recommencer. Ne croyez pas que ce soit 
facile. ïl tient à son service des esprits aussi mal- 
faisants que lui, et surtout un damné joueur de vio- 
lon, dont les ruses sont incroyables. Déjà une fois 
j'avais trouvé moyen de lui river un clou dans la 
tête. J'en suais déjà de plaisir; paff!... tout fut dé- 
joué. Défiez- VOUS; c'est plus difficile que vous ne 
pensez. Confiez-moi l'ordre et la marche de l'af- 
faire. Il est distrait; parfois il ne pense à rien; il 
faut le surprendre. Je vous conduirai par des portes 
et des couloirs que je connais. J^'essentiel est de 
mettre d'abord la main sur ses livres. Ces livres 
d'enfer, ah ! je les hais ; ils ont été les instruments 
de mon esclavage. Il faut les prendre, les brûler. 
Un autre pourrait s'en servir. Guerre aux livres ' 
Ce sont les pires ennemis du peuple. Ceux qui 
les possèdent ont des pouvoirs sur leurs sem- 
blables. L'homme qui sait le latin commande aux 
autres hommes. A bas le latin! 



ACTE TROISIEME. 57 

Donc, avant tout, prenez-lui ses livres. Là est 
le secret de sa force. C'est par là qu'il règne sur 
les esprits. Cassez-lui aussi ses cornues de verre 
et tout son outillage. Sans ses livres, il sera comme 
nous. Quand il sera comme nous, la besogne sera 
faite aux trois quarts. Il est vieux et faible de 
corps; sa garde ne compte pas. L'argent qu'il 
devait lui donner, il l'employait en livres et en 
cornues de verre. Vous pourrez très facilement 
ou l'étrangler, ou le mettre dans une cage pour 
mourir de faim, ou le forcer à se faire moine. Oh ! 
quand vous aurez brûlé ses livres, vous pourrez 
être généreux. Mais, d'ici là, pas de pitié! 

Applaudissements universels. 
UN CLERC. 

Chaque révolution produit son grand homme. Le 
grand homme de celle-ci, c'est Caliban, le grand 
citoyen Caliban. 

UN HOMME DU PEUPLE. 

Courage, Caliban ! Décrète le bonheur de tous. 



58 CALIBAN. 

GALIBAN. 

Plus tard. Pour le moment, guerre aux livres. 
Groyez-moi; ne perdez pas de temps. ' 

UN HOMME DU PEUPLE. 

Quel bon sens a ce Galiban ! D'où est-il? Gomme 
c'est clair, ce qu'il dit ! 11 aime le peuple. 

TOUS ENSEMBLE. 

Vive Galiban! 

On le conduit en triomphe au palai». 

SCÈNE II. 

Dans la grande salle du palais. 
CALIBAN, HOMMES DU PEUPLE. 

La salle est remplie d'une foule compacte. Grande poussière ; gens 
debout sur les tables et pérorant. Au fond de la salle, Galiban sur 
une estrade, entouré des capitaines du peuple. Tout le monde rai- 
sonne et gesticule. 

HOMME DU PEUPLE. 

Enfwi, on va donc voir la suppression des abus! 

AUTRE HOMME DU PEUPLE. 

Qu'est-ce qu'un abus? 



ACTE TROISIÈME. 59 

PREMIER HOMME DU PEUPLE. 

G*est ce qui est injuste. Tous les hommes sont 
égaux; ce qu'on fait pour les uns au détriment 
des autres doit être interdit. 

SECOND HOMME DU PEUPLE. 

Mais il y en a qui naissent plus forts et plus in- 
telligents que les autres. Est-il juste de les mettre 
à la portion congrue? 

PREMIER HOMME DU PEUPLE. 

Oui ; tant pis pour eux. 

AUTRE. 

Mais il y a les femmes, qui naissent plus faibles. 
N'est-il pas r'iste qu'elles soient protégées? 

AUTRE. 

Non; tant pis pour elles. Le grand abus, c'est 
Dieu, qui fait tout pour les uns et si peu pour les 
autres. Il faut corriger ses préférences et réparer 
ses injustices. 



60 CALIBAN. 

AUTRE. 

Mais qui réglera tout cela? Qui sera le gouver- 
nement? 

AUTRE. 

Personne. Nous serons tous libres. 

AUTRE. 

Je ne vois pas bien comment, si tous sont 
égaux, on sera libre. Les forts réclameront leur 
part. Qui les contiendra? 

AUTRE, 

Le peuple, au non^ de la fraternité. 

AUTRE. 

Et ceux qui ne voudront pas de la fraternité? 

AUTRE. 

La mort. 

Procession de corps de métiers, précédés de leura banaières, appor- 
tant chacun une pétition. 

HOMME DU PEUPLE. 

Et comment vivra le peuple? 



ACTE TROISIÈME. 61 

AUTRE. 

De son travail. 

AUTRE. 

Et qui fera travailler le peuple? 

AUTRE. 

Les riches. Ah ! qu'ils s'avisent de ne pas faire 
aller les arts de luxe, on verra... 

AUTRE. 

11 y aura donc des riches? ^''ous me disiez tout 
à l'heure que tous seraient égaux... 

Nouvelle procession- 
AUTRE. 

L'impôt ne sera plus employé qu'à donner des 
places aux citoyens pauvres. 

AUTRE. 

Je croyais qu'il n'y aurait plus d'impôts Et 
puis, dites-moi, qui défendra Milan contre ses en- 
nemis? 



62 GALIBAN. 

, AUTRE. 

Laissez donc. Quand nous serons libres, tout 
le monde nous craindra. 

AUTRE. 

Oui ; vive Milan ! guerre à Côme, à Vérone, à 
Verceil, à Novareî 

AUTRE. 

Que dites- vous! Pour faire la guerre, il faut de 
Targent et des hommes de guerre. Vous avez sup- 
primé l'impôt. Et, si vous avez des hommes de 
guerre, ils seront vos maîtres. 

AUTRE. 

Allons donc! A bas les détracteurs du peuple! 
A bas l'impôt! A bas les riches! Vive Milan vic- 
torieuse et grande! 

AUTRB. 

Vivent les patriotes ! 

Redoublement de pétitions et de proceMiona. 



ACTE TROISIÈME. 68 

CA LIBAN, abasourdi. 

Citoyens, un peu de silence ! Remettez vos inté- 
rêts entre nos mains. Des enquêtes vont être faites; 
des commissions seront nommées ; satisfaction sera 
donnée à tous. Sortis de vous, nous sommes à 
vous, nous sommes par vous. L'unique préoccupa- 
tion du gouvernement sera le bien du peuple. 
Mais, citoyens. Tordre est nécessaire. Déposez 
vos armes, rentrez dans vos demeures, couronnez 
votre victoire par la modération et le respect de 
la propriété. Vive Milan ! 

VOIX DE LA FOULE. ^ 

Bravo! bravo! Vive Milan! 

Apaisement subit. 
UN HOMME DU PEUPLE. 

Mais tout à l'heure il prêchait la révolution à 
outrance. Je ne croyais pas que cela finirait si tôt. 

AUTRE HOMME DU PEUPLE. 

Que veux-tu! la révolution s'use vite. 

La salle ce Tide peu à peu. 



C4 CALIBAN. 

SCÈNE III. 

La scène se passe dans l'ancienne chambre à coucher de Prospère, au 
milieu de la nuit. Silence profond. La pièce est éclairée des reflets 
opalins d'une lampe suspendue au plafond, et dont les ciselures 
découpent sur les murs la silhouette du combat d'un griffon 
et d'une vouivre. 

Plafond à fond bleu intense, sur lequel sont peints en figures colos- 
sales les signes du zodiaque. Lit entouré de peintures représen- 
tant les amours de Jupiter. 

CALIBAN, SEUL, ÉTENDU SUR LE LIT. 

Non, je n'aurais pas cru qu'il fut si doux de ré- 
gner. Je n'aurais pas cru surtout qu'on mûrît si 
vite en régnant. Dans le voyage de la place com- 
munale à ce palais, j'ai plus changé que dans tout 
le reste de ma vie. Dix heures se sont écoulées 
depuis que le peuple m*a porté ici sur ses bras, et 
je ne me reconnais pas. J'étais injuste pour Pros- 
pero; l'esclavage m'avait aigri. Mais, maintenant 
que je couche dans son lit, je le juge comme on 
se juge entre confrères. Il avait du bon, et, en 
beaucoup de choses, je suis disposé à l'imiter. 

Quoi de plus odieux, par exemple, que ces 



ACTE TROISIÈME. 65 

inopportunes impatiences du peuple, ce défilé de 
pétitions impossibles dont ils viennent de m' acca- 
bler ! Quelle avidité de jouir ! quelles prétentions 
subversives! Ce qu'ils me demandent, c'est de tirer 
d'un muid de blé la grasse nourriture de dix mille 
hommes et de trouver dans un setier cinq cents 
pots de vin. A d'autres, camarades! Pour moi, 
mon parti est pris : je ne me laisserai pas envahir 
par des gens qui s'imaginent, en se plaçant au 
delà de moi, m'entraîner avec eux dans l'abîme. 
Un gouvernement doit résister, je résisterai. Après 
tout, les gens établis et moi, nous avons des in- 
térêts communs. Je suis établi comme eux; il 
faut que cela dure. La propriété est le lest d'une 
société ; je me sens de la sympathie pour les pro- 
priétaires. 

Et puis, outre l'utile, il y a l'éclat. L'éclat est 
nécessaire. J'ai eu aes ions, je veux les réparer. 
A la fête d'hier au soir, j'étais jaloux, car je n'en 
étais pas. Eh bien, les fêtes, les beaux-arts, les 
palais, les cours, sont l'ornement de la vie. Je 



66 CALIBAN. 

favoriserai les artistes. Les hommes de lettres 
donnent la gloire : je ne \e^ négligerai pas. Quel 
était le centre de cette belle assemblée d'hier au 
soir?C'était Imperia. Je courtiserai Imperia; le but 
suprême de ma vie sera Imperia. Et si j'arrivais 
à lui plaire?... Oh! non... C'est trop.... Qui sait 
pourtant?... Peut-être... 

Il soupire. 

Ah! si je pouvais être aimé, je serais bon et 
heureux! Un monde nouveau s'ouvre k moi. Le 
bien existe ; il ne m'est pas interdit. Je l'entrevois 
pour la première fois. Prospero parlait toujours 
de faire le bonheur de l'humanité. Ce n'est pas 
lui qui était destiné à le faire. Si, par hasard, 
c'était moi... 

U é'endort. 



...i.:?*^^ 



ACTE IV, 



SCÈNE PREMIÈRE. 

GONZALO, PROSPERO. 

A la Chartreuse de Pavie, dans la chambre de Prospero. — Prospero, 
ds à sa table. Entre Gonzalo. 



GONZALO. 

Monseigneur, votre ville de Milan est perdue. 
La révolte est partout. Galiban est chef du peuple. 
Voici ses proclamations. Il s'annonce déjà comme 
devant être très modéré. Les gens d'ordre, un 
moment effrayés, se rangent autour de lui, et bien- 
tôt l'appelleront sauveur de la société. On l'a salué 
uranimement grand citoyen. 

PROSPERO. 

Qui, dis-tu, est ce grand citoyen? 



68 CALIBAN. 

60NZAL0. 

Mais c'est Galiban, votre brute, que vous gar- 
diez ici près de vous et qui s'enivrait de votre vin, 
sans vous rendre aucun service. 

PROSPEllO, comme sortant d'un rêve. 

Caliban ! Ah ! je ne croyais pas que les choses 
numaines fussent quelque chose de si bas. Je 
comprends, GaHban me succède, (n éclate de rire.) 
ducs de Milan, mes ancêtres, la farce est achevée. 
Voyons cependant. 

Il tort. 

SCÈNE IL 

PROSPERO, ARIEL. 
Dans le cabinet de Prospero. — Prospero revêtu de sa robe magique 

PROSPERO. 

C'est rheure, mon cher Ariel, de montrer ce que 
nous savons et ce que nous pouvons. Voici notre 
dernier combat; puis viendra le repos, le triomphe 



ACTE QUATRIÈME. 69 

définitif. Ce que j'ai fait n'est rien auprès de ce que 
je veux faire. Les recherches que j'ai commen- 
cées sur une science qui s'appellera Veiithanaste 
mettront l'homme au-dessus de la plus triste ser- 
vitude, la servitude de la mort. L'homme ne sera 
jamais immortel ; mais finir n'est rien, quand on 
est sur que l'œuvre à laquelle on s'est dévoué sera 
continuée; ce qui est honteux, c'est la souffrance, 
la laideur, l'affaiblissement successif, la lâcheté qui 
fait disputer à la mort des bouts de chandelle 
quand on a été flambeau. Je trouverai un moyen 
pour que la mort soit accompagnée de volupté. 
Mais délivrons-nous de Galiban. Galiban règne à 
Milan. Va, écrase cet infâme, rassemble tous nos 
esprits. Ce que tu fis contre Alonzo était bien plus 
difficile. Disperser la première flotte du monde ou 
mettre en fuite une bande de chiens aboyants. 
Gomment comparer ces deux choses? Pars. 

4RIEL. 

Je vais, mon maître. Avec les esprits qui vous 



70 CALIBAN. 

sont soumis, j'espère bientôt avoir raison de ces 
misérables; 

PROSPERO. 

Partez, esprits; maintenez ma supériorité sur 
un peuple imbécile. Ecrasez la brute qui abuse, 
je ne dis pas de ma bonté, mais de mon oubli. 
Le misérable, vous l'avez vu toujours m'insultant. 
Ingratitude horrible ! Ce fils du diable et de la 
plus laide sorcière, je le trouvai animal ; ce n'était 
pas encore un homme. Je l'ai fait participer au 
langage et à la raison ; en retour, je n'ai jamais 
tiré de lui une bonne parole, et, aujourd'hui, c'est 
lui qui soulève mes sujets contre moi. Partez, bri- 
sez l'infâme. Rappelez- vous la tempête! 

SOO clair <!• Uompettes dans l'air. 



ACTE QUATRIEME '^^ 

SCÈNE III. 

PROSPERO, GONZALO. 

Dans la chambre de Prospero. 

PROSPERO. 

Eh bien, Gonzalo, c'est aujourd'hui que je vais 
être pour la troisième fois duc de Milan. 

GONZALO. 

Monseigneur, je n'ai jamais dit que la vérité à 
Votre Altesse. Je ne sais pourquoi je crains. 
Chaque procédé a son heure de succès, chaque 
remède guérit pendant quelque temps. Jamais les 
choses ne se passent deux fois de suite de la même 
manière. Ce qui réussissait en commençant, dans le 
désordre de la première création, échoue quand 
on revient à la charge avec des moyens mieux 
combinés. Ce que vos esprits ont pu contre les 
princes, ils ne le pourront peut-être pas contre le 
peuple. Il est difficile de triompher du peuple. 



72 GALIBAN. 

PROSPERO. 

Tu ne vois donc pas la supériorité de mes 
moyens ? Mes vapeurs, mes gaz, mes esprits, mes 
poudres assurent à moi ou aux héritiers de mes 
secrets la domination sur une foule désarmée, 
conduite par une brute. 

GONZALO. 

Pas tant que vous pensez. Vos poudres, ces 
gens les fabriqueront et s'en serviront. Plusieurs 
d'entre eux ont été vos soldats et savent le manie- 
ment des armes. 

PROSPERO. 

J'inventerai des engins dont ils ne pourront se 
servir. 

GONZALO. 

A la bonne heure ! Mais ces engins, vous ne les 
avez pas encore. 



ACTE QUATRIEME. "^^ 

PROSPERO. 

Où donc puiser le principe d'une force qui 
puisse soutenir les droits de la raison sur le 
peuple? - 

GONZALO. 

Votre force, c'est que vous êtes plus intelligent 
que le peuple. Le peuple ne peut rien fonder. Avec 
le temps, il reviendra soit à vous, soit aux héri- 
tiers de vos droits. (Après un moment de silence.) H Y 3 

aussi l'imposture, qui est un succédané de la force. 

PROSPERO. 

J'ai besoin de quelque temps pour m'habituer à 
cette idée. Il faut encore plusieurs générations 
pour que moi et mes pareils devenions des char- 
latans. 

GONZALO. 

Rien n'accélère le temps. 



74 CAL I BAN. 

SCÈNE IV. 

PROSPERO, ORLANDO, ERCOLE, LIONARDO, 
ARIEL, BONAGCORSO, BEVILACQUA, SIIM- 
PLICON, ANGIOLINO, JAGOMINO, un Valet. 

Dans le cloître réservé à Prospère ; des gens venus de Milan s'y 
rencontrent et causent des événements. 

ORLANDO. 

Nous lavions prédit, mais la prévoyance ne 
sert de rien en politique. 

ERCOLE. 

Le duc se doit à sa noblesse et ne peut abdi- 
quer. 

LIONARDO. 

Je voudrais bien savoir ce que sa noblesse a fait 
pour lui. 

ORLANDO. 

Impossible de pactiser avec Caliban. 

LIONARDO. 

Ah! voilà bien ces conservateurs qui perdent 



ACTE QUATRIÈME. W 

les princes, déchaînent le peuple, puis diseiil : 
({ Le salut par nous seuls. » Quelle est votre force 
pour parler ainsi, esprits étroits qui, dans une 
révolution, comptez les carreaux cassés et refu- 
sez des alliés parce qu'ils n'ont pas les mains 
Dlanches ? Dans les moments de crise, il faut 
des collaborateurs très-variés. J'ai toujours pensé 
que, parmi lès dix mille Grecs de Xénophon, il y 
avait neuf mille farceurs. Oui sait si beaucoup 
de bonnes choses ne dateront pas du gouverne- 
ment de Caliban ? 

Bntre Prospero. 
PROSPERO, l'air calme et souriant. 

Je vous remercie, messieurs, d'être venus témoi- 
gner, malgré des apparences qui vous font un 
mérite de la fidélité, que je suis toujours votre 
souverain. J'espère vous donner votre revanche et 
vous convoquer encore aune fête dans Milan. Alors 
je céderai la place à un autre ; car je vieillis, et 
ma préoccupation désormais doit être de meubla 



76 GALIBAN. 

ma mémoire des objets qui la rempliront durant 
toute l'éternité. 

On entend dans l'air des sons rauques comme d'une harpe dont 
plusieurs cordes seraient cassées, ou d'un violon rapiécé avec des 

ficelles. Ariel s'abat dans le préau du cloître, lourdement 

comme un oiseau qui a traversé la mer. Il devient peu à peu visible 
et te montre abattu, éperdu, couvert de poussière, 

ARIEL. 

mon maître, notre art est vaincu ; il est im- 
puissant contre le peuple. Il y a sûrement dans le 
peuple quelque chose de mystérieux et de profond. 
Il dérange toutes les fantasmagories. Avec lui, 
plus de prestiges ; les esprits qui furent si puis- 
sants contre la flotte d*Alonzo ne peuvent rien 
contre le peuple. En vain, chevauchant sur les 
nuages, j'ai flamboyé, attisé les feux cachés en 
toute chose : rien n'a répondu. Figurez-vous les 
cloches du beffroi changées tout à coup en plomb 
au beau milieu du carillon. Et d'abord, ma mu- 
sique n'a pas même été écoutée. Je chantais, per- 
sonne ne m'entendait. Je remplissais, avec la 



ACTE QUATRIÈME. 77 

plénitude de ton pouvoir, mes fonctions d'esprit 
docile ; il semblait que je fusse dans le vide. Le 
vide, voilà, seigneur, le milieu où je m'agitais. 
Il faut changer notre stratégie. Là où Caliban peut 
tout, nous ne pouvons rien. Nos armes ne portent 
plus, Autant vaut parler latin à une pierre que de 
jouer de la lyre à ces endurcis, 

PROS-PKRO. 

Le fait que tu dis est si étrange , que le con- 
naître vaut un trône perdu. 

ÂRIEL. 

Voici comme je Texplique. D*où vient que, par 
nos charmes, nous eûmes si facilement raison de 
nos adversaires de Tîle enchantée ? C'est qu' Alonzo 
et les siens étaient accessibles à nos charmes 
Ils s'y prêtaient, ils y croyaient. Quand Alonzo vit 
la tempête, il crut que les vagues parlaient, que 
les vents grondaient, que la tempête murmurait, 



78 CALIBAN. 

que le tonnerre, cet orgue profond et terrible, lui 
reprochait de sa voix de basse le crime qu'il avait 
commis contre toi. Le peuple n'admet rien de tout 
cela. Maintenant, les vents et les tempêtes pourraient 
siffler tous ensemble, cela ne ferait pas grand'chose. 
La magie ne sert plus de rien. La révolution, c'est 
le réalisme. Tout ce qui est apparence pour les 
yeux, tout ce qui est idéal, non substantiel, n'existe 
pas pour le peuple. Il n'admet que le réel. Quand 
il a dit : « Gela n'existe pas », tout est fini. Je 
tremble pour le jour où cette terrible façon de 
raisonner touchera Dieu. On le sommera de se 
montrer, et, si rÉternel y met de la dignité et reste 
fièrement derrière ses nuages, on le biffera du 
catalogue des existences. Quant aux droits des 
rois et dés ducs, je ne sais ce qu'ils vont devenir. 
Le peuple est positiviste. Pour être accessible à 
nos terreurs, il faut y croire. Que faire quand le 
peuple est devenu positiviste? 

PROSPERO. 

Il faut tâcher que ce qui a été imaginatif de- 



ACTE QUATRIÈME. 79 

vienne réel; il faut transformer nos esprits en 
poudres, en gaz. N'est-ce pas^ Lionardo? 

LIONARDO. , 

Oui, mon maître. 

SIMPLICON. à part. 

L'instruction intégrale et obligatoire remédierait 
à tout. 

BEVILACQUA. 

Mais, seigneur, il s'agit pour le moment de 
nous défendre. 

ORLANDO. 

11 s'agit de défendre les droits de la vie noble 
et de la beauté. Voilà Imperia, par exemple. 
L'état social légitime est celui qui met aux pieds 
d'Imperia, les perles, les diamants et l'or, puisque 
ces matières précieuses n'ont d'autre objet que 
de la parer. La beauté jouira-t-elle de tous ses 
privilèges sous le règne de Caliban ? 



M CALIBAN. 

PROSPERO. 

Fiez-vous à Imperia pour se défendre. Quant à 
vous, défendez- vous, messieurs ; la supériorité de 
rhomme sur l'iiomme est finie, en attendant 
qu'elle recommence. Nos vieux prestiges sont 
frappés à mort. Ma science, c'est-à-dire ma force, 
n'atteint pas le peuple. Que chacun se pourvoie. 
Avec le temps, cela changera. Nos moyens de 
domination sont brisés dans nos mains ; il faut 
attendre qu'on en ait inventé d'autres, d'autres que 
le peuple ne puisse appliquer. 

Arriyent Bonaccorso et quolqaos prud'hommes de Milan. 
BONACCORSO. 

Nos respects à Votre Altesse. Elle n'a jamais 
voulu que le bien ; elle le voudra encore aujour- 
d'hui. Qu'elle cède. Le nouveau gouvernement pa- 
raît bien intentionné ; Galiban est déjà le centre 
du parti modéré. 

PROSPERO. 

Je céderai tout, excepté le droit de rire. 



ACTE QUATRIÈME. 84 

BONAGGORSO. 

Oh! gardcz-Ie, monseigneur. Dès que les choses 
humaines tombent dans le peuple, le ridicule sur- 
abonde et le rire ne prouve plus rien. Le rire, en 
temps de démocratie, est un argument qui n'a plus 
de tranchant. 

PROSPERO. 

J'ai quelque peine à vous entendre parler de la 
capacité et de la modération de Galiban. 

BONACCORSO. 

Mon Dieu, tout est relatif. Les hommes valent 
par leur situation, non par eux-mêmes. Galiban est 
l'homme de la situation; il nous sauve. En lui 
résistant, on l'exaspérerait. 

PROSPERO. 

Eh bien, soyez sauvés. 

ORLANDO ET ERGOLE. 

Résistez avec nous, monseigneur. 

Angiolino, Jacomino, Jaciuto s'approchent. 
6 



82 CALIBAN. 

ANGIOLINO. 

Monseigneur veut-il écouter ses humbles ser- 
viteurs? Qu'il cède. Pourquoi se sacrifierait-il 
pour des sots qui, après tout, sauf la mine, ne 
valent pas mieux que Galiban? Allez, monsei- 
gneur, nous les connaissons. 

JACOMINO. 

Oui, nous les connaissons. Pas un seul d'entre 
eux n*a voulu me nourrir pour les jouissances que 
je lui aurais données. Je ne demandais que la 
nourriture et le logement, et de quel logement 
je me serais contenté ! 

ANGIOLINO, 

Ces gens-là vivent de nous. Ils n'auraient pas 
une pensée, pas un sentiment si nous n'étions là 
pour le leur exprimer. Nous leur ouvrons l'infini, 
nous leur vendons l'idéal, et ils nous jettent deux 
sous d'un air de supériorité. Sans nous, ils ne savent 



ACTE QUATRIÈME. 83 

ni jouir, ni même s'amuser; nous leur apprenons à 
vivre et ils nous méprisent. Galiban n'a pas fait 
autre chose. Galiban, monseigneur , vaut bien 
Gasti^lione ou del Don go. 

BONAGGORSO. 

Oui, Galiban a du talent à sa manière. 

PROSPERO. 

J'use de ma permission de rire tout mon soûl, 
quand je vous entends parler sérieusement de cet 
ivrogne. 

BONACCORSO. 

Ivrogne, il l'est, monseigneur; mais cela ne 
définit pas un homme. On ne réussit pas sans 
quelque chose. Il est trop facile de gâter une 
affaire quelconque pour qu'il n'y ait aucun mérite 
k ne pas la rater. 

PROSPERO. 

Allons ! passe pour la capacité de Galiban, pou:' 



84 CALIBAN. 

la modération de Galiban, pour le talent de Galiban» 
Bientôt on va me parler de la générosité de 
Galiban. 

BONACCORSO. 

Eh ! c'est justement là que j'en voulais venir. 
Votre Altesse doit choisir entre l'exil et le paisible 
séjour de cette chartreuse, où elle travaille pour 
l'éternité. Le peuple est toujours désarmé par la 
victoire. Votre Altœse n'a pas d'ennemis per- 
sonnels. 

PROSPERO. 

Eh! pardon, j'ai Galiban. Ge misérable me doit 
tout. Quand je le pris à mon service, je lui appris 
la parole, créée par Dieu; il ne s'en est jamais 
servi que pour m'outrager. La parole aryenne 
n'est pour lui qu'un instrument de fraude et de 
faux principes. Il haïssait mes livres, où il savait 
qu'était le secret de ma supériqrité. 11 alla jusqu'à 
enseigner à mes ennemis la manière de me tuer. 
Élevé peu à peu dans ma maison, il est arrivé à 



ACTE QUATRIÈME 85 

penser. Toute sa pensée a été employée à rêver 
ma perte. Il ne fut jamais chrétien ; il pratiquait 
les cérémonies de la religion comme un singe ; au 
fond, il resta toujours le serviteur de Sétébos. Or- 
dure, il n'était sensible qu'aux coups. Les fatigues 
que je me suis données pour faire quelque chose 
avec de la boue, pour mettre la raison dans une 
lourde fange, il ne m'en sait aucun gré. Oh ! que 
j'eus tort de donner l'éducation à la brute qui de- 
vait se faire une arme contre moi de ce que je lui 
avais appris. 

GONZALO. 

Caliban, c'est le peuple. Toute civilisation est 
d'origine aristocratique. Civilisé par les nobles, le 
peuple se tourne d'ordinaire contre eux. Quand on 
regarde de trop près le détail du progrès de la 
nature, on risque de voir de vilaines choses. 

BONACCORSO. 

Il ne faut jamais dire: « cette créature a été 



9% CALIBAN. 

laide, donc elle le sera toujours. » Les jugements 
absolus sont faux, Dfiême quand il s'agit de Ga- 
liban. Gàliban est vaniteux, mais, qui sait? sa va- 
nité deviendra peut-être de la vertu. Sa victoire, 
qui dépasse ses espérances, doit l'avoir satisfait. 
Bas, haineux, jaloux tant qu'il fut humble, main- 
tenant qu'il est maître, il sera généreux. 11 ou- 
bliera sa haine contre les livres, dès que les livres 
seront pour lui des vaincus. Il n'y pensera guère 
dès qu'il ne les verra plus dans les mains de son 
maître comme des instruments de domination. 

PROSPERO reste quelque temps pensif et silencieux. 

La continuation de mes recherches sur Veutha- 
nasie me tient à cœur, je l'avoue. 

La porte s'caTr». 
UN VALET. 

Monseigneur, un de ces moines noirs et blancs 
qui brûlent les patarins s'avance pour parler à 
Votre Altesse. 



ACTE QUATRIÈME. 87 

SCÈNE V. 

LES MÊMES, FRERE AUGUSTIN DE FERRARE- 

FRÈRE \UGUSTIN DE FERRARE entre portant un 
rouleau de parchemim. On s'écarte de lui; il se place devant !• 
doc et lit. 

« La très- sainte inquisition, pour Tintégrité de la 
foi et la poursuite de la perversité hérétique, agis- 
sant par délégation spéciale du Saint-Siège apos- 
tolique, informée des erreurs que tu professes, 
insinues et sèmes méchamment contre Dieu, la 
création, Tincarnation, la résurrection de la chair 
et autres dogmes fondamentaux de la foi chré- 
tienne, te réclame et t'appelle à son tribunal, 
auquel tu n'as échappé perfidement jusqu'ici que 
grâce à une puissance temporelle, ou plutôt à une 
tyrannie que Dieu t'a ôtée. Tes erreurs sont les 
plus graves qu'un chrétien puisse commettre; 
elles vont même jusqu'à l'infidélité : erreurs de 
physique et de métaphysique, de morale et de 



88 CALil3AN. 

foi. Tu as insinué, en effet, par les voies les plus 
diverses et avec une perfidie qui ne saurait venir 
que du père de tout mensonge, que l'homme peut 
quelque chose sur la nature et par la nature, ce 
qui ferait l'homme participant de la puissance 
créatrice, puisque modifier ce qui a été créé équi- 
vaut à créer. Or il est écrit : « Dieu a créé le ciel 
» et la terre. » Dieu seul, entendez-vous ? Dieu, par 
conséquent, n'admet personne à retoucher son 
œuvre ni à la perfectionner. Tu as donc pensé et 
parlé méchamment en prétendant changer la na- 
ture des corps, laquelle est fixe et limitée par Dieu 
en la mesure et quantité qu'il a voulue. Car, s'il 
eût jugé à propos qu'il y eût plus de corps ou 
autrement mixtures, il les eût faits. D'où il suit 
que, si ta damnée science de la composition et de 
la décomposition des corps était vraie, l'homme 
serait Dieu et renouvellerait le crime de Satan, 
qui voulut s'égaler à Dieu. 

« Et ce qui prouve, en outre, que chaque corps 
asa nature, qui ne peut changer, c'est le dogme de 



ACTE QUATRlflME. 89 

la résurrection. Car, si les corps se décomposaient 
comme tu crois, chaque homme n'aurait pas un 
corps à lui; il en aurait plusieurs dans le cours 
de sa vie, et celui qu'il a eu disparaîtrait entière- 
ment. Et le corps de -Notre-Seigneur Jésus-Christ 
ne serait pas au ciel à la droite de son Père ; il 
serait dispersé à l'heure qu'il est dans la création, 
et il se pourrait qu'il y eût dans l'eau, dans la mer, 
dans les fleuves, dans les bois, dans l'air, des par- 
ties du corps conçu dans le sein de la Vierge Marie 
par l'opération du Saint-Esprit et auxquelles la 
divinité est jointe. 

') J'omets ce que tu dis, d'après des témoins 
dignes de foi, que ton impiété a révoltés, savoir que 
l'homme peut et doit mourir sans douleur, ce qui 
est absolument contraire à la sentence prononcée 
par Dieu, d'après laquelle l'homme doit souffrir. 
S'il ne souffrait pas en effet, c'est qu'il n'aurait 
pas péché, ce qui renverserait les dogmes essen- 
tiels de l'enfer, du purgatoire, du péché originel. 
Mais, comme, cette erreur, tu Tas soutenue moins 



90 GALIBAN. 

opiniâtrement que les autres, la très-sainte inqui- 
sition veut bien surseoir à te poursuivre de ce chef, 
te requérant, quant aux autres, de me suivre pour 
être constitué prisonnier dans les prisons du Saint- 
Office, afin qu'il soit procédé contre toi par rigou- 
reux examen. » 

PROSPERO, après un moment de silence général. 

C'est à présent que je vois bien clairement que 
je suis vaincu. 

BONACCORSO. 

Prince, le peuple a défait ta souveraineté; 
mais il t'a fait homme libre. Ce moine ne peut 
rien contre toi. (se tournant vers le moine.) Tout cc que tu 
as dit, moine, est nul et non avenu. La république 
de Milan repousse ton tribunal infdme. Ce sont tes 
pareils qui brûlèrent nos mères, nos grand'mères. 
Fils de patarins, nous te haïssons. Ose aller à 
Milan, si tu veux augmenter le nombre de ceux 
que vous appelez martyrs. A bas l'inquisition ! 



ACTE QUATRIÈME. 9h 

TOUS LES MILANAIS, ensemble. 

A bas l'inquisition ! 

GONZALO. 

Eh bien, monseigneur, vous le voyez. Galiban 
a encore une qualité de plus : il est anticlérical. 

PROSPERO. 
C'est vrai. (Après une minute d'hésitation.) DanS l'exil, 

je trouverai partout le moine. Ma foi, vive Ga- 
liban ! 



ACTE V. 



SCENE PREMIERE. 

CAL1BAN,LE LÉGAT, GONZALO, LE PRIEUR 
DES CHARTREUX, ZITELLA, hommes du 

PEUPLE. 

Dans l'église de la Chartreuse de Pavie. Grande foule. Au loin, 
bruit de trompettes. 

HOMME DU PEUPLE. 

Qu'est-ce donc que ce tintamarre ? 

AUTRE HOMME DU PEUPLE. 

C'est le nouveau duc de Milan, protecteur de 
l'abbaye, qui vient la visiter et y célébrer son 
joyeux avènement. 

PREMIER HOMME DU PEUPLE. 

C'était comme cela pour les anciens ducs légi- 



ACTE CINQUIÈME. 93 

times. Mais celui-ci... Comment l'Église peut-elle 
se réjouir de le voir? Et lui, il avait annoncé qu'il 
ne ressemblerait pas aux autres. 

SECOND HOMME DU PEUPLE. 

Allons donc! qu'est-ce que cela fait? 

PREMIER HOMME DU PEUPLE. 

On croit que le monde change, et c'est toujours 
la même chose. 

SECOND HOMME DU PEUPLE. 

Eh ! oui. 

Le cortège entre. Le son des trompettes éclate sous les voûtes. 
On se dirige vers le chœur. Caliban s'assied sur un siège au- 
dessus duquel est écrit Sedes ducis. Les trompettes se taisent. L'orgu« 
éclate comme une tempête. Caliban reçoit les hommages de l'assis- 
tance. L'orgue seul prie. 

PRIÈRE DES ORGUES. 

Éternel, toi que rien n'attriste ni ne trouble, 
n'irrite ni ne console, être pur et saint, lumière 
cristalline qui traverses sans te souiller le monde 
des corps, et sers de base immuable à la mobilité 



94 CALIBAN 

sans fin, nous te louons de tout notre souffle, nous 
te proclamons juste, parfait et bon. Ceux qui 
croient, ceux qui espèrent, ceux qui aiment, sont 
les seuls qui ne se trompent pas. Les apparences 
de ce monde sont vaines. Tu hais le mal, et c'est 
là son châtiment. Tu vois les pleurs de tes servi- 
teurs, tu les comptes, et cela suffit ; car il n'y a 
rien de réel que le sentiment que tu as des choses. 
Dans ton vaste sein, ô abîme, tout s'embrasse et 
se concilie. Tu es harmonie, joie, paix, raison, 
délices durant l'éternité. Heureux qui chante tes 
louanges dans la longueur des jours ! 

LE LëGAT du pape, s'approchant de C^iban 

Le père commun de tous les fidèles compli- 
mente paternellement Votre Altesse. Votre Altesse 
sait sûrement que la sainte Église romaine, tou- 
jours éprouvée durant les jours de sa milice, et 
en butte aux assauts de l'enfer, souffre beaucoup 
en ce moment des efforts très-pervers que font les 
Sarrasins de Lucera pour l'empêcher de chantcT 



j 



ACTE GirvQUiEME. 95 

en paix l'hymne du Seigneur. Cette divine épouse 
du Christ est à vos genoux et réclame le concours 
de votre glorieuse épée. Le premier devoir des 
princes est de défendre ce Saint-Siège apostolique 
contre la rage abominable de ses ennemis. 

CALIBAN. 

Oui. Le pape est prince. Je suis son protecteur 
naturel. 

LB LÉ(iAi. 

Et il y a dans vos États des ennemis de Dieu 
très-obstinés, qui blasphèment tous les jours, 
avec un incroyable excès d'audace, celui par qui 
régnent les rois. 

L'orgue cesse. On entonne le chant Te Deum lauda^nus, te Dominum 
eonfitemur. 

Le premier devoir de ceux qui commandent est 
de venger l'honneur de celui par qui ils com- 
mandent. 



»6 CALIBAN. 

CALIBAN. 

Oui, j'espère que Dieu sera bon pour moi après 
tout ce que j'aurai fait pour lui. 

LE CHOEUR. 

Te œternum patrem omnis terra veneratur. 

LE LÉGAT. 

Parmi ces impies très scélérats, il en est un 
plus coupable que les autres, et dont le châtiment 
sera une bien grande joie pour Dieu, pour ses 
anges et pour toutes les âmes saintes de l'Église 
militante et triomphante. C'est Prospère. Il est 
d'ailleurs l'ennemi mortel de Votre Altesse. C'est 
un homme dangereux, un adversaire de l'ordre 
établi. Permettez-nous de le mettre dans les pri- 
sons de l'inquisition. Il n'y pourra plus nuire. 
Dieu veut peut-être procurer le salut de son âme 
par l'affliction de son corps. 

CALIBAN. 

Ah ! non. Taisez-vous. Ne me rappelez pas ces 



ACTE CINQUIÈME. 97 

souvenirs... Ce qui a été n'est plus. Je suis liéri- 
tier des droits de Prosperô; je dois le défendre. 
Prospero est mon protégé. Il faut qu'il travaille à 
son aise, avec ses philosophes et ses artistes, sous 
mon patronage. Ses travaux seront la gloire de 
mon règne. J'en aurai ma part. Je l'exploite; c'est 
la loi de ce monde. 

U aperçoit Oonzalo. 

(A part.) Je ne peux gouverner , qu'en ralliant 
autour de moi ceux qui ont la tradition du gou- 
vernement. (Se tournant vers Gonxalo.) Seigneur Gonzalo, 

salut. Je vous nomme membre de mon conseil 
d'État. 

LE GHGBUR. 

Te prophclarum laudahilis numerus, 

GONZALO. 

Monseigneur, j'ai conseillé toute ma vie; je 
mourrai en conseillant. Je remercie Votre Altesse. 
(A part.) Ce diable d'homme me renverse. Pour 
juger, il faut attendre. Ces sortes de choses peuvent 
aller longtemps avant de devenir insupportables. 



^g CALIBAN. 

LE CHŒUR 

Te martyrum candidatus laudat exercitus. 

TRINCULO, caché dans un coin. 

Tout le monde se case. Ciel ! quelle sottise j'ai 
faite! Voilà Caliban, que j'ai berné, devenu tout- 
puissant. Désormais il ne faut plus berner per- 
sonne ; on ne sait pas ce qui peut arriver. Partons. 
Mon état a cela de bon que la matière première 
ne manque jamais. Je trouverai du service ailleurs. 

zitëlla. 

Gomme je vais bien danser sous le règne de ce 
délicieux Caliban ! 

LE CHOEUR. 

Judex crederis esse venturus. 

Réflexions da PRÏEIJR DES CHARTREUX, assis dans sa 
stalle et récitant son bréviaire. 

Le monde, que j'ai bien fait de quitter, est une 
illusion éternelle, une comédie composée d'actes 
sans fm. Ce qui vient d'arriver prouve ce que j'a- 
vais entrevu et ce que personne ne voulait croire : 



ACTE CINQUIEME. 99 

c'est que Caliban était susceptible de faire des 
progrès. Oui, toute civilisation est l'œuvre des 
aristocrates. C'est l'aristocratie qui a créé le lan- 
gage gramniatical (que de coups de bâton il â 
fallu pour rendre la grammaire obligatoire!), leâ 
lois, la morale, la raison. C'est elle qui a discipliiié 
les races inférieures, soit en les assujettissant aux 
traitements les plus durs, soit en les terrorisant 
par des croyances superstitieuses. Les races infé- 
rieures, comme le nègre émancipé, montrent d'a- 
bord une monstrueuse ingratitude envers leurs 
civilisateurs. Quand elles réussissent à secouer 
leur joug, elles les traitent de tyrans, d'exploi- 
teurs, d'imposteurs. Les conservateurs étroits 
rêvent des tentatives pour ressaisir le pouvoir qui 
leur a échappé. Les hommes plus éclairés acceptent 
le nouveau régime, sans se réserver autre chose 
que le droit de quelques plaisanteries sans consé* 
quence. 

Au fond, l'éternelle raison se fait jour par les 
moyens les plus opposés en apparence. Le budget 



100 CALIBAN, 

de Caliban vaudra peut-être mieux pour des gens 
d'esprit que le budget de Mécène. Bien peigné, 
bien lavé, Caliban deviendra fort présentable. Il 
y aura peut-être un jour des médailles A Caliban^ 
protecteur des sciences, des lettres et des arts. Pro- 
spero peut vivre, au moins quelque temps, sous 
un pareil régime, et il a même chance d'en res- 
saisir la direction. Il faut pour cela de la pru- 
dence; car la démocratie est jalouse et soupçon- 
neuse. Mais, en étant modeste et en cachant son 
jeu, on fait bien des choses. Quant à l'extrême 
délicatesse des âmes tendres , mues par un senti- 
ment personnel de fidélité, elle n'a plus guère de 
place dans un tel état du monde. Ces âmes-là n'ont 
plus qu'à mourir. « J'ai aimé la justice et j'ai haï 
riniquité, » disait un grand pape. On peut tou- 
jours aimer la justice; mais haïr l'iniquité !... c'est 
plus facile à dire qu'à faire. Où est l'iniquité ? Les 
meilleurs esprits s'exténuent à la trouver et, en 
définitive, sont fort embarrassés. 

Le cortège se relire au bruit des trompettei. 



ACTE CINQUIÈME. 101 

SCÈNE IL 

Dans le cabinet de Prospero. 

PROSPERO, ARIEL, GONZALO 

GONZALO, entrant. 

La cérémonie s'achève. Votre Altesse a bien fait 
de céder sur les points auxquels elle tient le moins, 
et, pour sauver l'essentiel, de salir un peu le bord 
de son manteau. Je ne vois plus ici qu'Ariel qui 
s'obstine à rester dans son bleu céleste. 

Une sorte de mélodie expirante se fait entendre, comme un bruit 
lointain qui meurt. On distingue dans la mélodie ces mots : Prius 
mort quam fœdari, prononcés par une voix de femme, sur un mode 
touchant et doux. C'est Ariel qui s'évanouit. 

PROSPERO. 

Ariel, cher Ariel, reviens à toi. Pour le coup^ 
tu vas être libre. La liberté, que je t'ai tant de fois 
promise, la voilà. 



402 GALlBAN. 



ARIEL. 



C'est ma mort que tu veux dire, mon maître. 
Prius mon quant fœdari. Il n'est pas dans ma 
nature de concevoir le bien de deux manières. 
Déjà l'air a repris en moi ce qui lui appartenait. 
Uéther léger qui se combinait avec lui aspire à 
monter et à s'unir chastement au froid absolu de 
l'espace. D'autres parties iront se perdre dans la 
chevelure des algues, qui se mirent sur le sable 
zébré par les flots. Tantôt dans l'infini, tantôt 
sur le sommet des monts, tantôt au fond des baies 
solitaires, je serai l'esprit intermittent de la nature. 
Je serai l'azur de la mer, la vie de la plante, le 
parfum de la fleur, la neige bleue des glaciers. 
Je ferai mon deuil de ne plus participer à la vie 
des hommes. Cette vie est forte, mais impure. Il 
me faut de plus chastes baisers. Tout idéaliste 
sera mon amant ; toute âme pure sera ma sœur ; 
je serai la neige vierge du sein des jeunes filles, 
le blond de leurs tresses de cheveux. Je fleurirai 



ACTE CINOUIEME. 403 

avec la rose ; je serai vert avec le myrte, odorant 
avec l'œillet, pâle avec Folivier. Adieu, mon 
maître, souviens-toi de ton petit Ariel. 

Ariel disparaît et s'exhale en une harmonie fine, juste «t pure 
Prospero tombe anéanti. 



J 



L'EAU DE JOUVENCE 

SUITE DE CALIBAN 
(i880) 



AU LECTEUR 



Au mois d'août de Tannée dernière, j'allai 
pour la troisième fois demander du soleil et 
de la vieille chaleur emmagasinée à mon cher 
volcan d'Ischia. Je trouvai tout comme je Ta- 
vais laissé deux ans auparavant. L'excellent 
Zavota m'avait réservé les mêmes chambres, 
la même terrasse. Sous mes fenêtres, les 
mêmes orangers, la même verdure intense, 
sortant d'un sol de cendre, les mêmes noyers, 
aussi beaux que ceux de Normandie, les 
mêmes fleurs, les mêmes cigales. Les mêmes... 



408 L'EAU DE JOUVENCE. 

hélas ! les pauvres petites bêtes, il ii*est pas 
sûr que celles qui m'empêchaient de dormir 
il y a deux ans ne soient pas mortes aujour- 
d'hui. Mais celles qui les avaient remplacées 
jouaient juste le même air. Une pareille iden- 
tité de toutes parts me rappela aussi mes pen- 
sées d'il y a deux ans ; je me retrouvai en la 
compagnie de Shakespeare; je me repris à 
vivre avec Caliban, Prospero, Ariel. Ces 
chères images se mirent à causer de nouveau 
entre elles dans mon esprit; leurs dialogues 
me firent passer un mois fort agréable ; 
joints aux étuves de l'Epomeo et à l'air pur 
d'Ischia, ils me délivrèrent à peu près des 
douleurs dont chaque hiver a coutume de ra- 
mener pour moi les vives étreintes. 

De quoi parlaient-ils entre eux, ces êtres 
éternels, créés par le génie? Mon Dieu ! tou- 
jours d'une seule et même chose. Mon excel- 
lent ami Charles Duveyrier rencontra un 
jour un de ses confrères en Saint-Simon, 



L'EAU DE JOUVENCE. 409 

qu il n'avait pas vu depuis Ménilmontant. 
Après les premières effusions amicales : 
« Eh bien, que fais-tu? lui demanda Duvey- 
rier. — Je suis sous- préfet, répondit l'an- 
cien apôtre. Et toi, que fais-tu ? — Moi, mon 
cher, je pense à Dieu. — Bah ! » fit le sous- 
préfet. Et Duveyrier lui montra que ce 
monde est, d'un bout à l'autre, une vision 
extraordinaire, et qu'il faut être aveugle pour 
n'en être pas ébloui. Il avait raison. On 
revient toujours à la mer où il est doux de 
faire naufrage. Le plongeur qui a cru entre- 
voir la perle accomplie plongera éternelle- 
ment, dût-il cent fois ne ramener du lit des 
mers que des algues et de la nacre vulgaire. 
J'avais d'abord songé à une continuation 
de Caliban, dont la donnée eût certainement 
enchanté les conservateurs. Prospero eût été 
rétabli dans son duché de Milan ; Ariel, res- 
suscité, se fût mis à la tête de la revanche 
des purs. Puis j'ai vu ce qu'un lel parti pris 



140 L'EAU DE JOUVENCE. 

avait de désavantageux. J'aime Prospero, mais 
je n'aime guère les gens qui le rétabliraient 
sur son trône. Galiban, amélioré par le pou- 
voir, me plaît mieux. Et quant : ressusciter 
Ariel pour le faire entrer à Saint-Acheul et 
mettre l'idéal au service du P. Ganaye, ma foi! 
je n'en ai pas eu le courage. Prospero, c'est 
la raison supérieure, privée momentanément 
de son autorité sur les parties inférieures de 
l'humanité. Ses engins magiques et surnatu- 
rels, autrefois si puissants, sont maintenant 
sans force. Prospero, à l'heure présente, doit 
renoncer à tout rêve de restauration au moyen 
de ses anciennes armes. Gahban, au fond, 
nous rend plus de services que ne le ferait 
Prospero restauré par les jésuites et les 
zouaves pontificaux. Loin d'être une renais- 
sance, le gouvernement de Prospero, dans les 
circonstances actuelles, serait un écrasement. 
J'ai donc pensé qu'il valait mieux montrer 
réternel magicien poursuivant, faible et dés- 



L'EAU DE JOUVENCE. 441 

armé, son problème du pouvoir par la science, 
que de lui rendre son ridicule petit duché de 
Milan. Je crois toujours que la raison, c'est- 
à-dire la science, réussira de nouveau à créer 
la force, c'est-à-dire le gouvernement, dans 
Thumanité. Mais, pour le moment, ce qu'on 
réussirait à restaurer, ce serait la négation 
même de la science et de la raison. Ce n'est 
pas la peine de changer. Gardons Galiban ; 
tâchons de trouver un moyen d'enterrer ho- 
norablement Prospère et d'attacher Ariel à 
la vie, de telle façon qu'il ne soit plus tenté, 
pour des motifs futiles, de mourir à tout 
propos. 



PERSONNAGES 



PROSPERO, magicien, duc de Milan détrôné, désigné duiant uns 
partie du drame par le nom d' ARNAUD. 

AKIE L, esprit de l'air, ressuscité. 

CALIBAN, chef du peuple de Milan. 

GONZALO, vieux conseiller honnête. 

LE PAPE CLÉMENT. 

BRUNISSENDE DE TALLEYRAND, maîtresse du pape. 

LA BARONNE DE SAINT-GERBONET. 

FLORESTANO, son secrétaire. 

WALTHERUS, bâtard du pape. 

LE BARON SKRVADIO, 

ORLANDO, 

ERGOLE, )■ nobles milanais. 

BALDUGGI, 

RINALDO, 

HILARIUS, 1 

GOTESGALG, l disciples de Prospère ou Arnaud. 

Autres, i 

LÉO LIN DE BRETAGNE, aventurier gallois, barbe grison- 
nante. 

SIFFROI, seigneur palatin, ambassadeur du roi de Germanie. 

LE GARDINAL PHILIPPE DE GABASSOLE, grand inqui- 

siteur. 

GÉLESTINE, i 

l jeunes religieuses. 
ÏUPIIEMIE, i ^ 



fU PERSONNAGES. 

TROSSULUS, membre de la Société des gens de lettres. 

IB SQUELETTE DE GAUTHIER DE BRUGES. 

Z A B E L O N, viei Ile fille dévote, \ 

SOEUR DOUCELINE, béguine, f 

DONNA ALBINA, Avignonnaiso». 

NA BRUNA, I 

JOURDAIN DE L'ILE, brigand. 
DURANT!, \ 
AGRIGOL, \ Avignonnais. 
MAIFFREDI, J 
Dr serviteur de Prospero, 
Clirc de l'Église romaine. 
Sbreur 1ER, personnage muet. 



On est prié de se rappeler que l'auteur ne montre 
nulle part aucun souci de couleur locale» Il ne 
connaît Arnaud de Villeneuve et Clément V que 
par des légendes populaires ; on est tenté de le 
soupçonner d^avoir confondu Clément V et Clé- 
ment VI y et de ne connaître V Allemagne que par 
Geneviève de Brabant. 



ACTE PREMIER. 

A Milan, dans le pa/ais de la baronne de Saint-Cerbouet. 



SCENE PREMIERE, 

LA BARONNE DE SAINT-GERBONET 
FLORESTANO. 

LA BARONNE DE SAINT-GERBONET. 

Le pape a-t-il répondu à la lettre que je lui ai 
écrite ? 

FLORESTANO, 

Non, pas encore. 

LA BARONNE. 

C'est étrange. Il n'y a que quatre journées d'ici 
Avignon, et voilà dix jours que je lui ai écrit. 



ne L'EAU DF JOUVENCE. 

FLORESTANO. 

Le pape est très occupé. Vous savez... Brunis- 
sende, un vrai miracle de beauté ! 

LA BARONNE. 

Taisez-vous, impertinent. Gomment pouvez-vous 
supposer que Sa Sainteté se laisse un moment dis- 
traire des sollicitudes de son saint ministère par 
des pensées frivoles ! 

FLORESTANO. 

Que voulez-vous ! aux heures où il n'exerce pas 
son saint ministère, le pape pense et sent comme 
un homme. Pourquoi voulez-vous que la nature 
se comporte différemment chez les ecclésiastiques 
et chez les laïques ? 

LA BARONNE. 

C'est votre méchanceté qui vous fait parler 
ainsi. Toujours la haine des libertins, occupée à 
calomnier les saints hommes, à prêter aux ecclé- 



1 



ACTE PREMIER. -117 

siastiques les vices, les déportements des gens du 
monde ! 

FLORESTANO. 

Voyons. Peut- on prétendre que la cour d'Avi- 
gnon soit pure comme un paradis? 

LA BARONNE. 

Le pape ne peut pas avoir la prétention que sa 
maison soit plus pure que l'arche de Noé, où il 
se trouva des damnés, ni que la maison des pa- 
triarches, où il y eut des réprouvés aussi. Le chef 
est saint ; ce pavillon suffit à couvrir le reste de 
la marchandise. 

FLORESTANO. 

Oh! vraiment. Et Waltherus! avez-vous donc 
des doutes sur son père? 11 y a dix-huit ans qu'il 
vint en ce bas monde, membre-né de la confrérie 
des écussons barrés. Ne vous souvient-il pas com* 
bien à cette époque Sa Sainteté actuelle était un 
jeune et beau prélat? 



118 L'EAU DE JOUVEiNGE. 



LA BARONNE 



Cessez, je vous prie, de remuer ces choses in- 
convenantes. Ce Waltherus!... encore un ami di- 
gne de vous ! 

FLORESTANO. 

Je l'avoue, un charmant compagnon, qui fait 
mes délices chaque fois que vous me dépêchez à 
la cour pontificale. Ma foi, vivent les bâtards ! Ils 
ont une chance ! . . . Waltherus sera cardinal à vingt 
ans. 

LA BARONNE. 

C'est très mai, ce que vous dites. Pouvez-vous 
ériger en faveur du ciel un malheur, un crime? 

FLORESTANO. 

Ah! cela, par exemple, ce n'est pas sa faute. 

LA BARONNE. 

Que dites-vous, mauvais drôle? 



ACTE PREMIER. M? 

FLORESTANO. 

Je dis que ce n'est pas sa faute s'il est bâtard. 

LA BARONNE. 

Mais certainement si. 

FLORESTANO. 

•Bah ! 

LA BARONNE. 

Eh ! sans doute. Dès le ventre de sa mère, il a 
péché, il a agi par concupiscence. 11 est hors la 
loi. 11 est venu non seulement contre la règle du 
sacrement de mariage, mais par désir déréglé, 
par escalade, bris de clôture. 

FLORESTANO. 

Ah ! voyez un peu, le petit coquin. Il a été trop 
pressé. Au lieu d'aller à la commune, à la pa- 
roisse, consulter les registres, voir si son père et 
sa mère étaient en règle avec le greffier, il s'est 



MO L'EAU DE JOUVENCE, 

rué comme un étourdi dans la venelle de la vie. 
Oh ! rimpudique ! Est-ce assez révoltant ! 

Bntre le baron Servadio. 

SCÈNE IL 

LA. BARONNE DE SAINT-CERBONET, LE BARON 
SERVADIO, FLORESTANO, 

LA BARONNE. 

Eh bien, le croiriez-vous ? pas de lettre encore 
d'Avignon. Voilà comme on est récompensé de 
servir la bonne cause. Ah ! je me fatigue quelque- 
fois. — Florestano, retirez-vous pour expédier 
mes ordres. 

Florestano sort. 
LE BARON. 

Et moi aussi, chère baronne, parfois je trouve 
que nous sommes bien bons de nous donner tant 
de mal pour une Providence qui nous laisse défendre 
tout seuls ses intérêts, et se montre si peu atten- 
tive à ses propres affaires. Que la bonne cause 



j 



ACTE PREMIER m 

récompense mal ses défenseurs ! Je l'avoue, j'ar- 
rive à me fatiguer de si peu d'égards. Toute vanité 
mise à part, tenez, je suis humilié. Voilà cinq ans, 
six ans, mes plus belles années, que je sacrifie à 
une cause qui ne fait rien pour nous, disons mieux, 
rien pour elle-même. A Milan, un prince oublieux 
de ses devoirs, qui est de connivence avec ses 
ennemis, et décourage ses amis... A Avignon, 
quel scandale, madame !... 

LA BARONNE. 

Oui, contez-moi donc cela. 

LE BARON. 

La comtesse Brunissende gouverne l'Église uni- 
verselle. L'empire qu'elle exerce sur Clément est 
quelque chose de surhumain. Elle le tient par les 
sens et par l'âme. Pas une faveur spirituelle et 
temporelle qui ne passe par sa main. 

LA BARONNE. 

L'éhontée ! se prostituer à un vieillard incapable 



<22 L'EAU DE JOUVENCE. 

d'aimer. Oh ! que je la reconnais bien là, cette 
misérable. Tenez, baron, je ne suis pas jalouse 
d'elle, j'ai eu mieux, moi. Elle a le vieillard, pour 
extorquer de lui des bénéfices. Me permettez- vous 
de tout dire, ici, entre nous, mon ami? me jurez- 
yous que cp que je vous dis est pour vous seul ? 

(Signes d'assentiment du baron. La baronne continua. Ses yeux pétillent.) 

Eh bien, je l'ai eu jeune, moi ; je l'ai aimé; il m'a 
aimée. J'ai eu le vrai amour, non le honteux caprice 
du vieillard. La voyez-vous, à son âge, sacrifiant 
l'amour à l'ambition, à l'avarice ! Vile catin ! 

LE BARON. 

Ne croyez pas que ses complaisances pour le 
pape la privent de quelque chose. Toute la cour 
sait que Waltherus est son amant. 

LA BARONNE, arec rage. 

C'est trop fort. Ah ! prêtres, cardinaux, papes, 
vous me le payerez ! Ma foi, vivent les patarins ! 
Pauvres gens ! étais-je assez folle de tant me don- 



ACTE PREMIER. 423 

ner de peine pour les faire brûler ? Ils n'avaient 
pas tort au fond de dire que toute TÉglise militante 
n'est qu'un tas de réprouvés. Définitivement, le 
jeu que nous jouons est immoral. On se lasse de 
soutenir un Dieu qui s'abandonne et rend si peu 
de choses à ceux qui sacrifient leur popularité pour 
lui. 

LE fîARON. 

C'est vrai ; prenons garde cependant qu'on ne 
nous entende. En servant la bonne cause, nous 
servons un ladre vert, qui nous paye mal; mais, 
si nous quittons son service, nous ne serons plus 
payés du tout. Adieu, baronne, silence et discrétion. 
Je vais voir nos amis et tâcher de trouver avec eux 
des moyens pour faire sortir notre Prospero de la 
compagnie de ses cornues et de ses alambics. Quel 
homme, mon Dieu! Jamais la nature n'avait çr^é 
un pareil hirco-cerfl 



1-24 L'EAU L>E JOUVENCE. 

SCÈNE III. 

A la chartreuse de Parme, dans le laboratoire de Prospero. 
PROSPERO, HILARIUS. 

PROSPERO. 

Oui, mon pauvre Ariel avait mille fois raison. 
Le règne de l'idéal est fini, tout ce qui ne se tra- 
duit pas en une force est tenu pour chimérique. 
Un savant qui n'a pas de poudre fulminante, un 
pape qui n'a pas d'armée, a beau dire : « Je re- 
présente l'idée » ; on ne fait pas beaucoup plus de 
cas de lui que d'une machine crevée ou d'une cita- 
delle démantelée. Il faut que de notre temps l'idéal 
devienne réalité. La poudre, que nous cherchons, 
sans l'avoir trouvée encore, transportera entière- 
ment le centre de la force. Le cheval, l'épée, l'ar- 
mure de fer seront des engins mis au rebut. 
Quant à notre eau, j'en rêve toujours... 



j 



ACTE PREMIEtt. 425 

HILARIUS. 

Dis-moi donc au juste ce que tu as fait à cet 
égard, ce que tu as vu ? 

PROSPERO. 

L*alambic des Arabes est connu depuis long- 
temps. Tu sais comment, au moyen de cet instru- 
ment, ils réussissent à séparer des choses leur 
principe essentiel. On extrait l'odeur de la plante 
odoriférante: on la concentre. Je veux de même 
extraire l'esprit du vin, en faire une substance à 
part, une eau ardente. Trois fois, en effet, il m'est 
arrivé que des gouttes de cette eau, étant tom- 
bées sur le feu, ont émis une flamme vive, pétil- 
lante, une flamme semblable à un esprit. 

HILARIUS. 

Peut-être l'esprit d'Ariel? 

PROSPERO, 

Non, il n'y avait pas de feu dans Ariel. Il y avait 
de l'air, de la lumière, de l'éclair. Cette fois, c'eet 



126 t TTAU DE JOUVENCE. 

la flamme même de la vie que je crois manier. 
Ce que j*ai vu éclater, c'est le feu élémentaire, le 
feu qui, déposé en la matière, fait la naissance, 
qui, retiré d'elle, fait la mort. Songe donc ! 
l'essence de la vie renfermée dans un récipient de 
verre, pouvant tenir dans le creux de la main ! Mise 
sur les lèvres, mon eau développe une chaleur 
étrange; une goutte qu'on en prend cause l'ivresse; 
elle tue dix fois si l'on en prend une quantité 
équivalente à ce qu'il faut de vin pour désaltérer. 

HILARIUS. 

Une telle eau ne peut venir, en effet, que des 
forges les plus profondes où la nature crée la vie. 

PROSPERO. 

Voilà pourquoi je l'appelle eau de vie. Et ce n'est 
pas tout encore; car au delà est Téther. Cet éther, 
je l'ai touché, oui, touché un moment ; car à peine 
Tas-tu rendu palpable qu'il s'envole. C'est par lui 
que j'espère rendre la mort douce et volontaire. 
Mais que dis-je! ce que j'ai fait n'est rien auprès 



ACTE PREMIER. itl 

de ce que je veux faire. Il faut que je sache, car je 
l'ignore encore, dans quelles circonstances préci- 
ses le phénomène a lieu. Et puis, quoique le pro- 
duit soit précieux, la méthode pour le trouver l'est 
plus selon moi. Qu'est-ce, en effet, que cette dis- 
tillation que je sais maintenant pratiquer, si ce n'est 
le pouvoir sur les forces atomiques de la nature? Que 
fera jaillir ce coup de sonde donné dans l'inconnu? 
Heureux qui le saura! Pour moi, je crois que le 
jour où tout cela sera révélé, la mort recevra un 
grand coup. La vieillesse sera vaincue, le vieillard 
connaîtra les joies de la jeunesse, la vie humaine 
sera vraiment tirée de son ignominie et deviendra 
quelque chose de noble, d'acceptable et de libéral. 

HILARIUS. 

Et que te faut-il pour cela? Ton esprit paraît 
comme altéré de soif, comme séduit par une vision 
qu'il a eue et ne peut retrouver. 

PROSPERO. 

Il me faut le temps et le repoa. 



128 L'EAU DE JOUVENCE. 

SCÈNE IV. 

UN SERVITEUR entre. 

Seigneur, des cavaliers en grand nombre sol- 
licitent rhonneur de vous présenter leurs hom- 
mages. Ce sont les gentilshommes qui remplis- 
saient autrefois votre palais de Milan. 

PROSPERO. 

Qu'ils entrent. 

SCÈNE V. 

Entre une députation de seigneurs milanais. 

PROSPERO, HILARIUS, SERVADIO, BALDUCCl, 
ERGOLE, ORLANDO, RINALDO, GONZALO. 

LE BARON SERVADIO. 

Votre fidèle noblesse de Milan, monseigneur, 
vient vous assurer de sa fidélité et recevoir les 
ordres de son légitime souverain. Nous ne sommes 
pas de ceux pour lesquels le droit change; nous 



ACTE PREMIER. 429 

protestons contre le fait accompli, et, quoique 
notre épée soit tenue dans le fourreau jusqu'au 
moment où vous nous ordonnerez de la tirer, il 
n'est pas de jour où nous ne livrions quelque ba- 
taille contre la grande félonie du siècle. Sans nous 
arrêter à des considérations de fausse humanité, 
nous subordonnons tout à l'intérêt sacré des prin- 
cipes. 

Les résultats obtenus sont immenses. Déjà nous 
avons à peu près ruiné l'industrie de Milan. Les 
affaires vont au plus mal. Le peuple affamé va 
bientôt se révolter contre le gouvernement, qu'il 
accuse avec raison d'être la cause de sa misère. 
Dépositaires de la masse la plus considérable de 
la richesse publique, nous pouvons, en ouvrant 
ou en fermant nos bourses, faire, dans le peuple, 
l'aisance ou la misère. Le peuple dépend donc de 
nous, et, s'il est sage, il verra bientôt qu'il n'aura 
de pain que s'il se soumet au gouvernement loyal 
de Votre Altesse. 

La république a cet avantage qu'elle fournit 

9 



130 L'EAU DE JOUVENCE. 

elle-même des moyens pour l'attaquer. L'essentiel 
est de prouver que l'ordre ne s'établira jamais 
avec un gouvernement d'assemblées populaires. 
La tactique est facile. Pour montrer que l'ordre 
n'existe pas, nous le troublons. Nous faisons dans 
les assemblées un boucan d'enfer; l'un de nous 
imite le cornet à bouquin, l'autre le lifre. On sort, 
les gens paisibles crient au scandale; alors nous 
faisons chorus avec eux, nous levons les bras au 
ciel. Mais notre principale tactique est de pousser 
aux excès. Caliban nous rend ici la tâche assez 
difficile. Depuis qu'il est au pouvoir (vit-on jamais 
de pareil sapajou?), il se comporte avec assez de 
sagesse. Nous espérions qu'il n'allait faire que 
des foUes, et il n'en est rien. Mais, à la longue, 
les excès sont inévitables; dans trois mois, si Votre 
Altesse le permet, elle sera rétablie sur son trône 
de Milan. Nous avons seulement besoin que Votre 
Altesse prenne la direction du mouvement, qu'elle 
donne des ordres. Elle peut étrQ sure qu'ils seront 
fidèlement exécutés^ 



j 



ACTE PREMIER. 131 

PROSPERO. 

Tout fidèle à droit que je lui série la main. 
Les devoirs politiques peuvent changer, les de- 
voirs d*homDfie à homme ne changent jamais. 
Vous serez toujours reçus dans cette retraite 
comme vous l'étiez dans mon palais de Milan. 
Quant à des ordres, je n'en ai plus à donner. 
Désirez-vous réellement savoir comment vous 
vous conformerez à mes intentions? 

TOUS ëNSëMBLB» 

Oui, seigneur. 

PROSPERO. 

Eh bien, je vous le dis, c'est en ne faisant rien 
du tout. 

SERVADIO. 

Mais vous êtes notre chef pour combattre Ga- 
liban. Quoi! vous pactisez avec Caliban? 

PROSPERO. 

Moi? nullement. Je sui$ le eurvivs^nt, ^ lu vie 



08 L'EAU DE JOUVENCE. 

et à la mort, de ceux qui fondèrent par leur épée 
le duché de Milan. J'ai maintenu mon droit his- 
torique; le peuple Ta brisé. Vous m'offrez le 
irône de Milan; mais, vraiment, Tavez-vous à 
donner? et votre don serait-il bien solide? J'at- 
tends donc. Le temps a pour coutume de varier 
sans cesse. Il est peu probable que, dans vingt 
ans, la girouette du monde n'ait pas changé plus 
d'une fois. Mais il est deux choses qui ne chan- 
gent pas : l'intérêt du peuple et mon titre, qui 
n'est qu'une forme de l'intérêt du peuple. Si, 
comme l'expérience semble le prouver, la répu- 
blique de Milan a besoin d'un prince pour sub- 
sister, moi et ma race nous sommes là. Si la ré- 
publique de Milan, fondée par ma race, peut se 
passer de nous, eh bien, j'ai d'autres devoirs et 
d'autres plaisirs. Le duché de Milan est peu de 
chose dans l'ensemble de l'humanité, 

BALDUGGI. 

Mais nous qui combattons, il nous faut un chef. 



I 



ACTE PREMIER. «33 

Notre mission, c'est de combattre Caliban. Vous 
devez nous conduire dans notre lutte contre Ca- 
liban. 

PROSPERO. 

Pardon ; j'avais cru qu'un fidèle sujet est celui 
qui obéit à son souverain. Vous venez de me dire 
que j'étais votre souverain. Eh bien, mon ordre, 
sachez-le, est que vous vous teniez parfaitement 
tranquilles. J*ai été chef d'État, je le serai peut- 
être encore : jamais je ne serai chef de conspira- 
tion contre mon peuple. 

ERGOLE, àBalduccL 

Tu vois bien que c'est un partisan déguisé de 
Caliban. 

ORLANDO. 

On n'est jamais sûr de ces gens-là* 

BALDUCCI. 

Qu'attendre autre chose d'un tel idéologue? 



134 L'EAU DE JOUVENCE. 

RINALDO. 

Son fils consentirait peut-être à se révolter 
contre lui? 

ORLANDO. 

Attendez, il faut d'abord le brouiller avec Ca- 
liban. Ce ne sera pas difficile. 

Us saliWDt et »e retireot, Goazalo moI rest*. 

SCÈNE VI. 

PROSPERO, GONZALO, HILARIU& 
PROSPERO. 

Mauvaise journée que celle-ci! 

60NZAL0. 

Oui, mauvaise journée, mais inévitable. On est 
toujours perdu par son propre parti. Se taire est 
d*or, mais ne se tait pas qui veut. Il y a des cir- 
constances oii la force des choses parle pour vous. 
Le séjour de Votre Altesse en cette chartreuse 
supposait des prodiges de sagesse. Votre Altesse 



ACTE PHliMlKR. 435 

en était capable. Mais demander de la sagesse à 
tout un parti!... 

PROSPERÔ. 

11 ne dépend de personne de me faire sortir de 
mon caractère. 

GONZALO. 

Oh ! sans doute. Mais il dépend de vos préten- 
dus amis de vous compromettre, et ils n*y man- 
queront pas. Votre séjour ici va devenir impos- 
sible. Vous vous rappelez cette intrigante, la ba- 
ronne de Saint-Gerbonet? 

PROSPERO. 

Quoi! cette vieille folle, qui destitue le bon Dieu 
quand il n'est pas de son avis. Je l'ai connue; oui, 
je Tai connue. Est-il possible que ce soit là ce qui 
mène le monde? 

GONZALO. 

Oui, c'est elle qui vous perd; car, en intriguant 



136 L'EAU DE JOUVENCE. 

auprès du pape pour votre restauration, elle 
irrite les Milanais. La femme est, dans les choses 
de ce monde, l'ennemi de la raison. 

PROSPERO. 

Le repos ne sera donc jamais fait pour moi. On 
ne se soustrait pas à sa destinée. J'avais rêvé 
d'échapper par mon génie à la fatalité de ma nais- 
sance, mon parti me tient à la gorge, et de temps 
en temps secoue ma chaîne pour me faire souve- 
nir que je suis esclave. Dire que je courrai peut- 
être longtemps le monde avant de trouver une 
protection qui vaille pour moi celle de Galiban ! 

GONZALO. 

Grande dérision des choses humaines ! A notre 
âge, on cesse d'en rire. 

PROSPERO. 

Eh bien, Hilarius, prenons Thabit de notre 
profession, allons nous escrimer en Garlande. Je 
ne m'appelle plus Prospero, je suis un maître 



ACTF PRr:MIER. 137 

comme tant d'autres, je commence une nou- 
velle vie. (A Gonzaio.) Adieu, Gonzalo ; si tu entends 
parler de maître Arnaud, sache-le, c'est de moi 
qu'il s'agira. 



ACTE II. 



SCENE PREMIERE. 

Elle se passe de nuit, à Avignon, dans une salle de la résidence 
papale. 

LE PAPE CLÉMENT, UN CLERC. 
LE PAPE. 

Ainsi, tu me disais hier que les hérésies sura- 
bondent, et que les erreurs les plus dangereuses 
se produisent chaque jour. 

LE CLERC, tenant de nombreuses pièces de parchemia. 

Oui. De nouveaux averroïstes nient la résur- 
rection des corps, la vie future. Ils prétendent 
que Tesprit général de l'univers ne s'occupe pas 
des choses particulières, qu'il est inutile de le 
prier, que le monde est éternel 'et n'aura pas de 

ÛD. 

Le pape so tait. 



ACTE DEUXIEME. 439 



LE CLERC continue. 



Ils soutiennent en outre follement que toutes 
les religions ont été fondées par des imposteurs 
et reposent sur des fables ; que la théologie n'est 
pas la science des sciences, qu'elle est en grande 
partie chimérique, que la faculté des arts seule a 
un objet sérieux. 

Le pape tousse légèrement 
LE CLERC continue. 

D'autres émettent des erreurs contre la sainte 
Église et sa divine autorité. Voici les fraticelles 
qui soutiennent que les sacrements administrés 
par des clercs fornicateurs ne sont pas valables, 
que les prélats ne doivent pas être riches et que 
les biens de l'Église doivent servir à une fin spi- 
rituelle. Voici les apostohques qui prétendent te- 
nir directement leurs pouvoirs de Jésus-Christ. 
Les bizoques vont jusqu'à soutenir qu'il ne devrait 
pas y avoir de riches. Les turlupins prétendent 



UO L'EAU DE JOUVENCE. 

qu'il ne faudrait donner les places qu'à des hom- 
mes de mérite. 

Le pape éclate de rire. 
LE CLERC continue. 

Les pauvres de Lyon sont intolérables : ils pré- 
tendent que chaque homme doit avoir à manger 
selon sa faim. Les humiliés disent que tous les 
gens d'Eglise devraient observer la règle des 
mœurs. Ils nient le purgatoire et les indul- 
gences. 

LE PAPE. 

Ceux-là sont les plus dangereux. Qu'on les 
brûle sans miséricorde ! 

LE CLERC. 

Peut-être Votre Sainteté trouvera-t-elle plus 
grave encore la collection d'erreurs que voici, qui 
nous est arrivée aujourd'hui. Elle vient de la 
grande fontaine de foi, la sacrée faculté de théo- 
losfie de Paris. 



j 



ACTE DEUXIÈME. Ui 

LE PAPE, inclinant la tôta. 

Lis-moi ce morceau. 

LE CLERC. 

Collection des erreurs professées de vive voix ou 
par écrit par des hommes de notre temps^ entre 
lesquels nous ne citerons qu'un seuly vrai fils de 
Bélial, Arnaud, se disant de Villeneuve et Catalan. 
Dieu se hâte d'avoir pitié de lui pour qu'il 
s'amende! Sinon, qu'il périsse! 

« Cet insensé ose dire que la médecine vaut 
mieux pour les hommes que les sacrements, et que 
le médecin qui s'expose à la mort pour procurer à 
ses semblables le salut du corps est supérieur au 
prêtre qui confère le salut de l'âme. Mais ce blas- 
phème n'est rien auprès de ce qu'il annonce comme 
devant être un jour. Dans ses accès d'insanité, il 
prétend que les sciences du genre de celles qu*Aris- 
tote a traitées dans ses livres de la Physique, du 
Sens et du Sensible, de la Génération des animaux, 



14-2 L'EAU DE JOUVENCE 

de la Génération et de la Corruption, seront un 
jour l'objet principal des recherches des hommes 
et qu'il en sortira de surprenantes améliorations 
pour le sort de l'humanité. Nuit et jour, il tra- 
vaille en des fourneaux secrets, d'où il s'imagine 
que sortira l'or. Dieu donne l'or à qui il veut ! 
Ne fréquentant pas les bons docteurs, se plaisant 
au contraire à des entretiens frivoles avec des 
laïcs dénués de solides connaissances, il leur in- 
sulaue de folles idées, que ceux-ci répandent hau- 
lement, savoir qu'il existe une eau ayant les pro- 
priétés du feu, capable de ranimer les forces de 
l'homme le plus épuisé. Ils assurent que cette eau 
a été composée par leur maître au moyen d'évapo- 
rations subtiles faites dans un vase nommé alam- 
bic. Ceux qui en ont goûté, disent-ils, sont rede- 
venus jeunes; la joie s'est emparée d'eux, ils ont 
eu des idées plus claires et plus puissantes ; des 
vieillards qui en ont goûté ont eu les mêmes désirs 
que les jeunes gens. » 



ACTE DEUXIEME. 443 

LE PAPE, tout bas. 

Si pourtant c'était vrai ! ... 

' LE CLERC, reprenant. 

«... Toutes choses qui, si elles ne sont pas men- 
songères et ne constituent pas ceux qui les disent 
à l'état d'imposteurs, marquent l'intervention cer- 
taine des esprits du mal. 

« Nous omettons de vraies folies, des contes que 
de vieilles édeotées peuvent seules accepter. A en- 
tendre ceux que cet homme dangereux a ensorce- 
lés, l'eau en question serait capable de prolonger 
indéfiniment la vie, de ressusciter les morts, et ils 
content à ce sujet des fables que les hommes sim- 
ples répètent, si bien que ces fables sont pour les 
uns un objet de crainte, pour les autres un objet 
d'espérances, également malsaines. Il est écrit : 
Statutum est homim semel mori, et aussi Dissi^ 
pabitur capparis. S'il vient un jour o:\ la câpre 

est sans effet,., (le pape fut uamattvtm«»ûtd'atteiUoD), c'eSt 



444 L'EAU DE JOUVENCE. 

que Dieu a voulu que le vieillard ne fût pas dis- 
trait par les soucis du jeune homme et n'eût plus 
de pensée que pour ce qui doit l'occuper toute 
réternité. /bit homo m domum œternitatis suœ. 
Or il serait absurde et téméraire et malsonnant 
de dire que la femme est destinée à occuper 
rhomme de toute éternité. » 

LE PAPE. 

Arrête-toi. De pareilles idées sont tristes ; ces 
sorbonnistes n'ont jamais le moindre mot pour 
rire. Cet Arnaud m'est connu par mon cher fils le 
roi de Sicile, sur qui il pratique des médecines 
merveilleuses, et qu'il sauva de la mort. Il n'est, 
quoi qu'on en dise, ni de Villeneuve, ni Catalan. 
Continue. 

LE CLERC. 

«... Tel est cet Arnaud que les ignorants admi- 
rent, et ils s'en vont racontant qu'à son appel les 
morts s'éveillent et qu'on n'a qu'à lui dire qui 
l'on veut revoir pour que le mort reparaisse. » 



ACTE DEUXIEME. U5 



LE PAPE. 



Ceci ebt grave. Qui voudrais -je revoir?.,. 

(Après un moment de réûexion.) Ma foi ! perSOnDC, jC CroiS. 

Mais je suis malade. Il est commandé à l'homme 
d'arracher les âmes à la mort et tout d'abord la 
sienne ; on doit donc faire le possible pour sauver 
sa vie, sous peine d'être homicide envers soi-même. 
(A« clerc.) Dit-on OU est maintenant cet Arnaud ? 

LE CLERC. 

Il est dit qu'après avoir quitté Paris, d'où l'a 
chassé l'indignation des docteurs catholiques, il 
s'est dirigé du côté de Barcelone et de Montpel- 
lier, où il se plaît surtout à dogmatiser. 

LE PAPE, à part. 

Si ce sont là des erreurs, mes théologiens les 
condamneront; si ce sont des vérités, étant le 
premier dans la chrétienté, je dois être le premier 
à en profiter. Le bénéfice des erreurs comme le 
bénéfice des vérités du monde entier m'appartient. 

10 



446 L'EAU DE JOUVENCE. 

(AU ciOTc.) Ecris que je réserve ces coupables à ma 
juridiction directe. Qu'on les fasse venir ici par 
douceur et par persuasion. 

Le clerc se retire 

SCÈNE IL 

LE PAPE, seul. . 

Je garderai cet Arnaud. Si je venais à 

mourir, il pourrait me ressusciter... (Après un mo- 
ment de réflexion). Non, j'y tiens peu; je saurais trop 
de choses. Et puis, pour deux ou trois heures 
durant lesquelles il faudrait faire des actes de 
dévotion, dresser des testaments pieux!... Ce 
n'est pas la peine. 

Mais si je faisais ressusciter quelqu'un pour le 
questionner ? Je saurais à quoi m'en tenir sur l'im- 
mortalité de l'âme. L'idée est bonne. Car, enfin, 
peut-être sommes-nous dupes, et, si ce n'est pas 
vrai, tout ce qu'on dit des supplices des simonia- 
ques n'est pas vrai non plus. Voilà ce qu'il m'im- 
porte de savoir. Si je dois changer de vie, il faut 



j 



ACTE DEUXIÈME. U7 

au moins que ce soit à bon escient. Je tiens la 
proie, mes confesseurs voudraient me la faire lâ- 
cher pour l'ombre. Nous verrons... 

Voilà, par exemple, le cardinal de Saint-Sil- 
vestre, qui est mort récemment. Il était simo- 
niaque avéré ; je le sais mieux que personne. Eh 
bien, si je pouvais savoir ce qu'il éprouve!... Mon 
sort ne différera pas beaucoup du sien. Est-ce 
donc aussi terrible que l'on dit? Cet endiablé 
Florentin décrit, dans son Enfer, un tas de choses 
qu'il n'a pas vues. Ce supplice des pieds rouges... 
Allons donc, qu'en sait-il? 

Ce qui m'inquiète davantage, c'est ce Gauthier 
de Bruges, évêque de Poitiers, que j'ai dépouillé 
de ses revenus. La cause a été jugée canonique- 
ment, c'est vrai ; ma conscience est tranquille ; 
mais il est mort de misère. On dit qu'il s'est fait 
enterrer ayant en main son appel, qui me cite au 
jugement de Dieu. C'était un saint homme, cet 
appel est capable d'avoir son effet. A-t-il fixé le 
délai ? C'est ce qu'il faudrait savoir. Ah ! les saints, 



148 L'EAU DE JOUVENCE. 

ce sont encore les gens les plus à craindre en ce 
monde ; malheur à qui les trouve sur son chemin ! 

SCÈNE IIL 

Un petit bruit se fait entendre à une porte secrète. Entr»^ 
Brunissende de Talleyrand. 

LE PAPE, BRUNISSENDE DE TALLEYRAND. 
LE PAPE. 

Toujours vous arrivez, belle amie, aux heures 
où mon cœur vous désire. Mon Dieu! où va le 
monde ? Que d'aberrations de toutes parts ! Vous 
eussiez frémi tout à l'heure, si vous aviez entendu 
les erreurs auxquelles notre siècle était réservé. 

BRUNISSENDE. 

Qu'est-ce encore que ce grimoire ? Laissez donc 
le siècle aller comme bon lui semble. Vous userez 
votre santé à vouloir le corriger, et vous n'y réus- 
sirez pas. Qu'il y ait des gens pour vouloir réfor- 
mer l'Eglise dans son chef et dans ses membres. 



j 



ACTE DEUXIEME. 449 

c'est leur affaire ; ils y ont intérêt. Mais vous, qui 
êtes le chef, y a-t-il le moindre sens commun à ce 
que vous vous tourmentiez pour vous réformer 
vous-même ? Restez donc tranquille ici ou dans votre 
château de Malaucène. Goûtez les biens que Dieu 
vous a faits, et tâchez que ce soit pour le plus long- 
temps possible. 

LE PAPE. 

Mais tout va au plus mal dans la chrétienté. 
Le vol, l'assassinat, les sept péchés capitaux ron- 
flent comme les trombones d'un concert infernal. 
Les iiommes commencent à croire qu'il faut jouir 
autant qu on peut en cette vie. 

BftUNISSENDE. 

C'est vrai. Ils n'ont plus peur de l'enfer. Il faut 
en faire des descriptions plus terribles. Il faut don- 
ner ordre aux peintres de dessiner Satan encore 
plus laid qu'ils ne le font et de représenter dans 
les diverses bolgie des supplices épouvantables, 
afin que ceux qui y croient aient bien peur. Don- 



460 L'EAU DE JOUVENCE. 

nez ordre aussi aux prédicateurs d'inventer des 
détails nouveaux très affreux sur l'enfer, 

LE PAPE. 

Le revenu de Saint-Pierre diminue sensible- 
ment. 

BRUNISSENDE. 

Oui, mais le capital est inépuisable. C'est le be- 
soin que les hommes ont d'indulgences. Faites 
payer de belles sommes aux maris et aux femmes 
qui font tout à coup la découverte agréable que leur 
mariage a été nul et qu'ils ont vécu des années en 
concubinage. Émettez un nouveau paquet d'indul- 
gences, vous verrez avec quel empressement on se 
précipitera dessus. 

LE PAPE. 

Mais on dit des choses si affreuses des supplices 
des simoniaques. 

BRUNISSENDE. 

Vous savez bien que rien de tout cela n'est cer- 
tain, Voilèi de ces choses que l'on dit sans en être 



I 



ACTE DEUXIEME. ^^* 

sûr le moins du monde. Personne n'est venu le ra- 
conter. 

LE PAPE, hochaut la tA»«. 

Si c'était vrai, pourtant! 

BRUNISSENDE. 

Non ; c'est impossible. Je ne crois pas à Timmor- 
talité des âmes ; il y en a trop. Où voulez- vous 
caser des milliards d'êtres, dont chacun a son sys- 
tème de bonheur ? Si le mort n*a plus sa person- 
nalité, si le même bonheur est imposé à tous, con- 
sistant par exemple à chanter des psaumes en 
commun, assis sur des bancs, ma foi ! je ne tiens 
pas à cette immortalité-là. Je ne serais plus moi- 
même; bonsoir. Jaserais sans défauts !... Ah! par 
exemple, c'est à mes défauts que je tiens. 

LE PAPE, à part. 

Charmante enfant ! elle ne doute de rien ! (Toui 
haut.) Mais l'Église murmure. Elle murmure contre 
moi, m'accuse de népotisme. Elle murmure contre 
vous aussi. 



iôi L'HAU DE JOUVENCE. 

BRUNISSENDE. 

Laissez-la Mre, Il est impossible que, l'Église 
et moi, nous soyons très bien ensemble. Elle est 
répouse de Jésus-Christ; je suis la maîtresse du 
vicaire de Jésus-Christ. Comment voulez-vous que 
cela s'arrange? Dans notre famille, nous avons 
pour principe de reculer jusqu'au dernier moment 
les formalités nécessaires au salut. Si on se con- 
vertit trop tôt et puis qu'on guérisse, on peut, par 
sa sottise, se priver de bien des plaisirs. 

LE PAPE. 

Je VOUS assure que, si je désire rester jeune, c'est 
pour vous aimer. Mais figurez-vous que, parmi les 
erreurs qui viennent de se produire, il y en a une 
qui pourrait tourner à notre profit. 

BRUNISSENDE. 

Qu'elle soit la bienvenue ! Ne brûlez qu'en effi- 
gie le pauvre homme qui l'a mise en avant. De 
quoi s'agit-il ? 



j 



ACTE DEUXIÈME. 453 

LE PAPE. 

D'Arnaud de Villeneuve, le premier docteur de 
notre temps. On dit qu'il fait de l'or. 

BRUNISSENDE. 

Cela doit vous toucher peu. Vous avez les indul- 
gences. 

LE PAPE. 

L*or est assurément la première chose de ce 
monde, puisque l'or est le moyen pour avoir tout 
ce que l'on désire. L'or ne suffit pas cependant. Il 
faut la vie et l'amour pour en jouir. Si l'on est 
vieux, à quoi sert l'or ? C'est comme posséder un 
tonneau de vin, sans soif pour le boire. Il importe 
donc que la vie des riches soit allongée et assurée. 
Pour les pauvres, c'est bien inutile, puisque leur 
vie n'a pas de valeur. Mais les riches, les arrivés, 
tout ne leur sert à rien s'ils ne vivent pas, s'ils 
ne sont pas bien portants. Un moyen de conserver 
la vie et la jeunesse est donc au moins aussi pré- 
cieux qu'un moyen de faire de l'or. 



154 L'EAU DE JOUVENCE. 

BRUNISSENDE. 

Ne pensez pas à cela. On a Tâge qu'on croit 
avoir. 

LE PAPE. 

Gela vous est facile à dire. Croyez- vous que je 
ne remarque pas quelquefois les coups d*œil que 
vous avez pour le bachelier Waltherus? Avoir 
vingt ans, c'est plus que d'être pape. 

BRUNISSENDB. 

Allons donc! voilà vos idées qui vous reviennent. 
Qui a tiré un billet comme vous dans la loterie du 
monde? Être pape à une époque de totale corrup- 
tion. Et maintenant, maître de tout, vous allez 
vous casser la tête contre une porte fermée ? 

LE PAPE. 

Peut-être pas fermée, si Arnaud a raison. 

BRUNISSBNDfi. 

Que dit-il donc? 



ACTE DEUXIÈME. 45.-. 

LE PAPE. 

Il fait mieux que de dire. A force de chauffer et 
de réchauffer ses alambics, il a trouvé le vrai or, 
je veux dire une eau de Jouvence, une eau de feu 
dont une goutte rend les forces perdues, et qui 
du même coup prolonge la vie, assure des années 
de santé et de plaisir. 

BRUNISSBNDB. 

Fi donc! la médecine et Tamour n'ont rien à 
faire ensemble. Tristes soucis de vieillard, jamais 
vous ne m'apparùtes plus honteux qu'aujourd'hui. 
Quand on est vraiment jeune, on ne pense pas à 
la mort. Ah! vous me demandez si notre tour 
viendra ? Sotte question ! cela est trop clair ; c'est 
comme demander si le jour d'aujourd'hui aura un 
soir. La certitude que l'on possède à cet égard 
empêche-t-elle de jouir du soleil? Oui, nous les 
jeunes, nous détesterons toujours ces arts honteux 
de prolonger avec du lacet le ruban de soie de la 
vie. Le coup de ciseau de Lachésis est sans appel. 



456 L'EAU DE JOUVENCE. 

Béni soit-il à sa manière, puisqu'il nous préserve 
de mendier dans le palais dont nous avons été les 
maîtres, de traîner péniblement en esclaves le 
char qui nous porta. 

LE PAPE. 

Goûtez votre ivresse tant qu'elle durera. Votre 
eau de Jouvence est en vous-même ; c'est votre 
jeunesse, votre beauté. 

BRUNISSENDE. 

Cela nous suffit. vanité des pensées dites sé- 
rieuses ! Vous avez besoin de croire que votre plai- 
sir durera toujours. Nous autres, nous ne pensons 
jamais à la fin. Je vous l'assure, la joie de vie qui 
est en moi ne gagnerait rien à ce que je la crusse 
éternelle. Qu'importe ! Le plaisir éternel est celui 
qui a eu, à un moment donné, toute l'intensité 
dont il est susceptible. 

Le t>ape m tait. 

Il lui donne un baiser. Tous deux se làyent, font quelques pas ensemble. 
Brunissende sort par la porte secrète; le pape, après quelque hés;'tation« 
rett*. 



J 



ACTE DEUXIÈME. 457 

SCÈNE IV. 

Le pape sonne un clerc. Le clerc se présente sur-le-champ. 
LE PAPE. 

Prenez un ouvrier dont vous soyez sûr. Qu'il 
sache manier le marteau. Prenez les clefs du ca- 
veau neuf situé sous la salle capitulaire de l'aile 
droite, et descendons. 

SCÈNE V. 

Dans le caveau. 
LE PAPE, LE CLERC, L'OUVRIER. 

Tous les trois regardent en silence le cercueil debout sur lequel est fixée 
«ne plaque do plomb portant ces mots : GwUiherus Brngensis. 

. LE PAPE, àrouvrîer. 

Ouvre, emploie tes tenailles, ôte les clous, je 
veux voir. 

L'ouvrier force le couvercle. Le squelette de Gauthier de Bruges apparaît 
■enaçant. Clément recule de plusieurs pat. 



458 L'EAU DE JOUVENCE. 



LE PAPE, en lui-même. 



La cause a été jugée. Ce qui est jugé est tou- 
jours bien. L'arrêt a dû être juste. 

Il s'approche lentement du squelette, qui le regarde de ses yeux vides. Un 
bras s'avance. Autour des doigts, sous l'anneau pastoral, s'enroule une petite 
bande de parchemin. Le pape regarde ce rouleau, effrayé ; il le touche, puis 
recule, le touche encore, puis tire le parchemin. La main crispée du cadavre 
retient la cédule. 

LE PAPE. 

Quoi ! tu résistes? Mais j*ai le droit d'ordonner 
Ne sais-tu pas que mon pouvoir s'étend à tout 
chrétien, mort ou vivant. L'obéissance n'est-elle 
pas le premier devoir de l'homme d'église? Nous 
allons voir si tu es vraiment un saint, comme on 
le dit. Obéis, cadavre, obéis ! 

Le pape tire le parchemin ; tous les os de la main se répandent à terre. 
LE PAPE lit rapidement. 

« Dépouillé indignement, mourant :?.*î faim, 
pendant que mes spoliateurs dépensent les biens 
de mon Église en orgies, je t'assigne, pape Clé- 
ment, avant une année révolue, au trône de celui 



j 



ACTE DEUXIÈME. 459 

qui connaît mon innocence et ton avarice. Au re- 
voir. » 

LE PAPE, pâle, reste longtemps immobile. 11 murmure tout 'aan^ 

Avant un an !.. . 

Puis il remet lentement les phalanges des doigts à leur place, rajuste 
anneau pastoral. Il relit le parchemin, en répétant tout bas: 

Avant un an !... avant un an !... 

Il le met dans sa poche. 
LE PAPE, à l'ouvrier. 

Remets les clous maintenant... Remontons. 
(Au clerc.) Le parchemin pourrit beaucoup plus len- 
tement que la main qui le tient. Voilà pourquoi 
je l'ai pris. Cette pièce-là du moins ne me sera 
pas opposée au jour de la résurrection. 



«60 L'EAU DE JOUVENCE. 

SCÈNE VI. 

Le pape, en se retournant, se trouve face à face avec Brunissende, 
qu* est descendue par derrière et a suivi toute la scène san": 
être vue. 

LE PAPE, LE CLERC, L'OUVRIER, BRUNIS- 
SENDE. 

BRUNISSENDE. 

Pour Dieu! laissez donc les morts en repos. Ce 
pauvre Gauthier est maintenant votre moins dan- 
gereux ennemi. Contentez-vous de lavoir volé, 
laissez-le tranquille. C'était un saint, mais évidem- 
ment un sot. Que ne se contentait-il de l'état de 
pauvreté évangélique où vous l'aviez mis et qui 
convient si bien à un saint? 

LE PAPE. 

L'acte qui l'a dépouillé est parfaitement régu- 
lier. 

BRUNISSENDE, riant. 

Eh bien, alors, soyez en paix. Que craignez- 
vous? Venez, venez. 

Us remontent tous ensemble, le pape pensiC 



1 



ACTE III. 



Il 33 D&6se sur le pont d'Avignon, le soir après le coucher da 
soleil. Toute la population d'Avignon assise sur les parapets du 
pont. Danses, gens qui vont et qui viennent. 



SCENE PREMIERE. 

LES DANSEURS, ZABELON, SŒUR DOUCELINE, 
DONNA ALBINA, NA BRUNA, JOURDAIN DE 
L'ILE, DURANTI, AGRICOL, MAIFFREDI. 

LES DANSEURS. 

Sur le pont 

D'Avignon, 
C'est là que l'on danse ; 

Sur le pont 

D'Avignon, 
Que l'on danse en rond. 

ZABELON. 

Jésus, Marie ! Gomment le pape peut-il proté- 
ger de telles gens? C'est les brûler qu'il devrait! 
J'ai toujours dit qu'on n'aurait la paix que quand 

le feu nous aurait débarrassés de tous ces mé- 

11 



462 L'EAU DE JOUVENCE. 

créants. Mais les bons usages s'en vont. Dans 
mon enfance, j'ai Dorté du bois au bûcher de 
plus de vingt hérétiques. Et voilà bien dix ans 
oue nous n'avons pas eu un seul de ces actes si 
édifiants pour la foi. 

SOEUR DOUCELINE. 

Cette eau ne peut venir que de l'enfer. Il n'est 
pas étonnant qu'elle brûle. De l'eau qui brûle !... 
Gomment voulez-vous que ce soit naturel? Et l'on 
prétend qu'elle peut rendre jeune et jolie. Ah! 
cela prouve ce que j'ai toujours pensé, c'est que 
ces tristes dons-là viennent de l'enfer. 

DONNA ALBINA. 

Avez- vous entendu ce qui s'est passé au châ- 
teau de Courthezon? Le seigneur Faustin était 
mort depuis quelques heures. Mais cet Arnaud, 
qui dispose de la vie et de la mort, l'a ressuscité 
par son élixir. Faustin a fait un testament nouveau 
et a changé, d'après ce qu'il a pu apprendre dans 
l'autre monde, ses premières dispositions. 



j 



ACTE TROISIEME. 463 

NA BRUNA. 

ciel! quel abus! Mais cela ne devrait pas 
être permis, de ressusciter les morts. Leur âme est 
en paradis, ou en purgatoire, ou en enfer. Il faut 
l'y laisser. On a vu, on a entendu là-bas un tas 
de choses ! 11 n'est pas permis de venir les redire, 
ni de profiter de ce que l'on sait. 

JOURDAIN DE l'iLE. 

Gela est vrai. Que deviendront les vivants, si les 
morts se mettent à ressusciter? Le premier devoir 
d'un gouvernement conservateur et honnête doit 
être d'empêcher les défunts de revenir sur terre. 
Si le couvercle du tombeau peut se lever, il n'y a 
plus d'ordre. Il faut faire une requête au pape 
pour que les ressuscites soient sévèrement réprimés 
et que les intéressés soient autorisés à exiger qu'ils 
meurent de nouveau. Par exemple, si les morts 
ressuscitent, celui dont on a pris légitimement 
les biens et qu'on a tué pourrait revenir réclamer! 
Tout bien pesé, l'état du ressuscité est délictueux. 



464 L'EAU DE JOUVENCE. 

Lazare a vécu toute sa seconde vie en contrebande, 
sans titres de propriété, sans état civil. 

NA BRUNA. 

Certainement. Où allons-nous, s'il est permis 
aux morts de revenir? Vous avez eu, par exemple, 
un mauvais mari; vous avez réussi à vous en déli- 
vrer, et vous seriez exposée à le voir reparaître ! . . . 
Il ne servirait donc à rien de vous en être débar- 
rassée? 

DONNA ALBINA. 

C'est clair. Il n'y a de sécurité que si les morts 
sont bien morts. 

LE& DANSEURS. 

Sur 1© pont 

D'Avignon, 
C'est là que l'on danse ; 

Sur le pont 

D'Avignon, 
Que l'on danse en rond. 

Un groupe d'hommes s'approche. 
DURANTI. 

Je n'y comprends rien, Agricoi. Voilà le progrès 



1 



ACTE TROISIÈME. 465 

qui se fait maintenant par les prêtres ! L'aurais- tu 
jamais pensé? Autrefois, les papes n'étaient entou- 
rés que de moines et de saintes personnes ; main- 
tenant, on va voir leur oour formée de nécroman- 
ciens, d'alchimistes, de e:ens suspects de toutes 
les nouveautés. 

AGRICOL. 

Ajoute : et de femmes charmantes. La cause de 
tout cela, c'est que le pape est un homme comme 
un autre. Le pape est malade, il veut guérir, il 
s'adresse au médecin le plus célèbre par ses cures. 
Il n'y a rien là que de très naturel. Grois-tu donc 
qu'il va s'enquérir si ce médecin est hérétique ou 
catholique? Il le prendrait mahométan, au besoin. 
La maladie égalise tous les hommes, toutes les 
rehgions. 

MAIFFREDI. 

G est pour cela que je pense quelquefois qu'il 
n'y aura pas toujours de pape. Il faudrait pour 
cette institution des anges et une ville dans les 



166 L'EAU 1)1-: JOUVRNCE. 

nuages. Un ange n'aurait pas tant de faiblesses 
pour Brunissende. 

DURANTI. 

Ma foi, tant pis pour les anges! G*est un bijou 
d'or et de diamant que cette femme ! Vit-on jamais 
un pareil miracle d'élégance, d'amabilité et de 
grâce. Elle réunit les dons extrêmes, les deux 
charmes de la femme, la force et la langueur. Par 
moment, c'est un souffle ; elle a toutes les faiblesses. 
Puis elle éclate ; sa raillerie est comme une prise 
de possession de l'univers. 

AGRICOL. 

Je l'ai vue l'autre jour en sa toilette du matin. 
Un léger col plissé embrassait son menton et ses 
joues comme le calice d'une fleur. On entrevoyait 
son cou, entouré d'un rang de perles, et la nais- 
sance de son sein, d'une blancheur de lait. Un 
simple ruban d'écarlate, s'élargissant un peu sur 
son front, retenait ses cheveux. 



ACTE TROISIÈME. 167 

DURANTI. 

Jusqu'ici, nous n'avons pas encore vu de telles 
femmes, et certes il faut qu'il y en ait. On dit 
qu'elle dispose des bénéfices; ma foi, il n'en fut 
jamais fait meilleur usage. La beauté de la femme 
est un art, un art qui coûte cher; il faut bien en 
payer les frais. Ne croyez- vous pas qu'il vaut 
mieux réaliser un tel prodige que d'avoir la con- 
solation de penser qu'il y a quelques moines de 
plus à la portion congrue, assommant le ciel de 
leurs patenôtres? 

AGRICOL. 

Oui, les revenus ecclésiastiques devraient tous 
être employés à défrayer la toilette de jolies 
femmes et à pensionner des gens d'esprit. 

MAIFFREDI. 

Mais cet Arnaud, que fait-il en tout cela? 

AGRICOL. 

Dieu sait. On dit qu'il sert au pape pour ses 
expériences sur l'immortalité de l'âme. 



468 L'EAU DE JOUVENCE. 

MAIFFREDI. 

11 n'y croit donc pas? 

AGRICOL. 

Oh! c'est comme toutes les choses qu'on croit; 
un n'en est pas bien sûr. 

MAIFFREDI. 

Je vous demande ce que cela lui fait. 

AGRICOL. 

Pardon! s'il y a un enfer, comme il est simo- 
niaque au premier degré, gare à lui! 

MAIFFREDI. 

Voilà des choses qu'il ne faut pas savoir. Moi, 
je n'y pense jamais. Les prêtres sont chargés de 
cela. 

Les deux groupes se rapprochenL 
SOEUR DOUCELINE. 

C'est un scandale comme on n'en vit jamais. 
Cette femme perdra la chrétienté. Les évêchés se 



ACTE THOISIÈME. 169 

donnent à sa recommandation. Le bachelier Wal- 
therus seraévêque un de ces jours. 

ZABELON. 

Oui, c'est un scandale affreux! Définitivement, 
ma sœur, tous les hommes sont des polissons! 
Ah! s'ils voulaient tous se faire moines! 

LES DANSEURS. 

Sur le pont 

D'Avignon, 
C'est là que l'on danse; 

Sur le pont 

D'Avignon, 
Que l'on danse en rond. 

SCÈNE IL 

LES MÊMES, PROSPEtlO, sous le nom d'ARNAUD, 
HILARIUS, GOTESGALC. 

Prospero et ses deux disciples circulent inconnus dans la foule 
et causent entre eux à voix basse. 

PROSPERO. 

Nous sommes ici peu populaires; mais ces 
bourgeois sont gens tranquilles, évitons de les 



470 L'EAU DE JOUVENCE. 

émouvoir. Plus on remue d'idées fortes et neuves, 
plus il faut de précautions pour ne pas troubler 
le peuple. L'ambition perd tout. On eût proposé à 
Platon d'être le président de sa république qu'il 
se fût récusé. Il eut bien plus de plaisir à l'écrire 
qu'il n'en aurait eu à la gouverner. 

HILARIUS. 

Vous ne voulez donc pas de la vérité pour le 
peuple? 

PROSPERO. 

Pardon! mais la vérité du peuple, c'est celle 
qu'il se fait à lui-même. Le peuple a besoin à la 
fois d'illusions religieuses et de beaucoup d'amu- 
sements. 

GOTESCALC. 

Mais ces danses, ces privautés sont d'une mo- 
ralité douteuse. Il faudrait pourtant songer à mo 
raliserles masses. Il n'y a que cela de sérieux. 

PROSPERO. 

A notre âge, Gotesc'alc, peut-on dire de pareils 



I 



ACTE TROISIÈME. 17< 

enfantillages? Si nous ne sommes pas désabusés, 
quand le serons-nous, mon cher? Gomment n'as- 
tu pas encore vu la vanité de tout cela? Tous les 
trois, nous avons mené une jeunesse sage; car 
nous avions une œuvre à faire. En conscience, 
voyant le peu que cela rapporte, pouvons-nous 
songer à conseiller aux autres, qui n'ont pas 
d'œuvre à faire, les mêmes maximes de vie? La 
moralité doit être réservée pour ceux qui ont une 
mission comme nous. Celui qui occupe un rang à 
part dans l'humanité doit s'imposer, en retour de 
ses privilèges, des devoirs austères, un genre de 
vie astreint à des règles difficiles. Mais les pau- 
vres gens, les gens ordinaires, allez donc! Ils 
sont pauvres, et vous voulez que, par-dessus le 
marché, ils soient vertueux! C'est trop exiger. Eh 
mon Dieu! leur part n'est pas la plus mauvaise. 
Il n'y a que les simples qui s'amusent. Or s'amu- 
ser est une manière inférieure, une manière réelle 
pourtant de toucher le but de la vie. Si Thomme 
n'existait pas, les formes les plus élevées de l'ado- 



172 L'EAU DM JOUVENCE. 

ration sur notre planète eussent été les jeux des 
dauphins, le tourbillonnement folâtre des papil- 
lons, le chant des oiseaux. L'amour est la perle 
pour laquelle on donne tout le reste; or Famour 
n'existe guère que pour le peuple. Le plus grand 
prince, avec tous ses trésors, ne saurait acheter 
l'amour que Tartisane, la villageoise donne gra- 
tis au jeune artisan ou au jeune villageois. Les 
gueux ne s'aiment qu'entre eux. Le peuple doit 
s'amuser; c'est là sa grande compensation. Un 
peuple gai est le meilleur des peuples. Ce qu'un 
peuple donne à la gaieté, il le prend presque tou- 
jours sur la méchanceté. 

GOTESCALC. 

Vous ne croyez donc pas que des sociétés de 
tempérance sauveraient le monde des dangers qui 
le menacent? 

PROSPERO. 

Mais c'est là une véritable indignité. Priver les 



I 



ACTE TROISIÈME. -173 

simples gens de la seule joie qu'ils ont, en leur 
promettant un paradis qu'ils n'auront pas!... 
Allons donc! Pauvres vies déflorées!... Pourquoi 
voulez- vous empêcher ces malheureux de se plon- 
ger un moment dans l'idéal?... Ce sont peut-être 
les heures où ils valent quelque chose. 

GOTESGALC. 

Nos maîtres d'école, en Poméranie, disent tout 
le contraire. Ils prétendent que notre race est la 
première de toutes, parce qu'elle ne sait pas rire 
et qu'elle n'a pas besoin de s'amuser. 

PROSPERO. 

Attendez un peu. Quand souillera le vent des 
réclamations individuelles, on verra quel aimable 
peuple vous aurez là. Vous les tenez maintenant, 
en leur distribuant, en retour de leur vertu, des 
billets pour une loge plus ou moins bonne dans un 
paradis chimérique. Mais, quand on verra que ces 
billets n'ont pas plus de sohdité que les actions 



r74 L'EAU DE JOUVENCE. 

des mines d argent de la lune, personne ne voudra 
en être payé, et il ne restera plus alors pour main- 
tenu le peuple que sa bonne humeur et sa gaieté. 
L'État doit chercher à être juste; il doit surtout 
chercher à être aimable. Dans l'hypothèse, qui 
devient de plus en plus probable, où l'univers 
n'est qu'une tautologie dans laquelle la somme de 
mouvement se retrouve exactement dans la balance 
finale, sans perte ni gain, tâchons que la plaisan- 
terie ait été douce. Si tout ce qu'on dit de l'autre 
monde doit aboutir à une banqueroute, c'est vrai- 
ment dur d'avoir fait mener aux pauvres gens une 
rie de cheval pour rien du tout. Vu l'incertitude 
où nous sommes de la destinée humaine, ce qu'il 
y a encore de plus sage, c'est de s'arranger pour 
que, dans toutes les hypothèses, on se trouve 
n'avoir pas été trop absurde. De la sorte, nous 
ne serons pas des saints, mais, non plus, nous ne 
serons pas des dupes. De toute façon, nous n'au- 
rons pas de surprise trop forte. 



ACTE TROISIÈME. 475 

HILARIUS. 

Vous m'expliquez comment, dans beaucoup de 
circonstances, je vous ai entendu parler, comme 
tout le monde, des rémunérations dues aux déshé- 
rités et aux hommes vertueux. Vous en parliez 
avec assurance. En êtes-vous sûr pourtant? 

PROSPERO. 

Pas du tout, je suis presque sûr du contraire. 

HILARIDS. 

Alors, si la vie était à recommencer, avec la 
vue claire que vous avez maintenant de bien des 
choses, vous la recommenceriez sur de tout autres 
bases? 

PROSPERO. 

Non, je referais juste ce que j'ai fait. 

HILARIUS. 

Je ne vous comprends pas. Une de vos déhca- 
tesses est de ne pas vouloir paraître payer des 
services réels en fausses lettres de change sur un 



176 L'EAU DE JOUVENCE, 

royaume de Dieu problématique. Mais alors pour- 
quoi en parlez- vous? Et si l'on vous prenait au mot? 

PROSPERO. 

C'est peu à craindre. Quand je dis ces choses- 
là, je sens bien que nul de mes auditeurs ne sera 
tellement frappé de mes preuves, que cela le porte 
à se priver d'aucune sensation douce. Sans cela, 
j'aurais des scrupules d'avoir été cause que quelque 
brave homme ait diminué, pour avoir pris trop au 
sérieux mes raisonnements, la somme de jouis- 
sance qu'il aurait pu goûter. Ce sont là des vérités 
sur lesquelles, quand on n'a pas pour profession 
de les enseigner, on a trois ou quatre opinions 
par jour. Et pourtant, ces probabilités, qui sont 
si faibles qu'on ne ferait pas un placement d'un 
franc sur des garanties aussi chétives, suffisent à 
l'homme pour sacrifier sa vie. Nous sommes ainsi 
faits. Une sorte d'instinct nous dit : « Courage! 
Trompe au profit de l'Éternel ; maintiens la raison 
d'être du sacrifice et de la vertu. » 



ACTE TROISIÈME. 477 

HILARIUS. 

V^otre vie tout entière, en effet, a été conduite 
par la foi en quelque chose d'absolu. La science 
ne peut être sérieuse si le monde, qui en est l'ob- 
jet, est frivole. Or vous avez pris la science émi- 
nemment au sérieux. Vous y avez sacrifié les récom- 
penses et les joies les plus légitimes. 

PROSPERO. 

C'est justement pour cela que je mets la plus 
grande réserve à recommander aux autres la voie 
que j'ai suivie. La vertu est une gageure, une sa- 
tisfaction personnelle, qu'on peut embrasser comme 
un généreux parti; mais la conseiller à autrui! 
qui Toserait? On hésite, en pareil cas, comme si 
l'on mettait dans la main de quelqu'un une pièce 
d'un aloi douteux. M'étant peu amusé quand j'étais 
jeune, j'aime à voir s'amuser les autres. Ceux 
qui prennent ainsi la vie sont peut-être les vrais 
philosophes. Qui sait si le dernier résultat du 
grand effort qui se fait en ce moment pour percer 

12 



I7S L'EAU DE JOUVENCE. 

l'infini n'est pas que tout est vide, si bien que le 
dernier mot de la sagesse serait de s'étourdir? 
Pour nous, l'âge est passé; nous sommes trop 
vieux. Laissons au moins faire les autres et jouis- 
sons de" leur plaisir. Maintenant, mon idéal serait 
un vieux château patriarcal, rempli d'enfants qui 
chantent, de filles* et de garçons qui folâtrent, où 
tout le monde mangerait, boirait, danserait, vivrait 
de moi. Après tout, le monde ne serait pas sérieux, 
que la science pourrait être sérieuse encore. De 
grandes sommes de vertu ont été dépensées pour 
des chimères. Il faut toujours prendre le parti le 
plus vertueux, sans être sûr que la vertu soit 
autre chose qu'un mot. 

Gotescalc donne quelques marques d'étonnement. 
HILARIUS lui dit à part. 

Habitue-toi donc au langage de notre école. Au 
fond, notre maître ne pèche que par excès de gen- 
tilhommerie. Il a peur qu'il ne se mêle aux sacri- 
fices qu'il fait pour le vrai quelque apparence de 



I 



ACTE TKOÏSIÈME. 479 

pot-de-vin ou, comme on dit en Orient, de bakh- 
schîsch, 

PROSPERO. 

Il y a, sur Tensembledes choses, des vingtaines 
d'hypothèses possibles. La philosophie consolante 
n'est qu'une hypothèse entre beaucoup d'autres; 
mais, après tout, c est une hypothèse, et, dans le 
cas où elle imphquerait quelque chose de vrai, 
il ne faut pas que nous soyons pris au dépourvu. 
On doit avoir réponse à tout. 

LES CHANTEURS^ 

Sur le pont 

D'Avignon, 
C'est là que l'on danse ; 

Sur le pont 

D'Avignon, 
Que l'on danse en lond. 



480 L'EAU DE JOUVENCE. 



SCENE III. 

LES MÊMES 

Les chants s'éloignent. Peu à peu le pont devient désert. Prospère et sei 
disciples restent seuls silencieux. Les derniers chants des danseurs se perdent 
dans le lointain. Une vision fantastique se dessine alors dans le ciel. Deux 
poteaux s'élèvent à l'entrée du pont ; entre eux un couperet énorme brille 
au clair de lune. — Un nouveau chant se fait entendre. 

Dansons la carmagnole, 

Vive le son, 

Vive le son, 
Dansons la carmagnole, 

Vive le son 

Du canon I 

GOTESCALC. 

Voilà ce qui alterne avec vos danses et vos bai- 
sers. Chez nous, grâce au respect, cela n'arrive 
jamais. 

PROSPERO, 



Attendez donc un peu. 



Une longue danse macabre se déroule sur les remparts crénelés d'Avignon, 
Chaque couple, après avoir exécuté une contredanse, vient se placer sous le 
couperet, qui tombe avec un bruit sourd, puis so relève lentement pour 
tomber encore. 

Lo premier groupe est composé du roi ot du pape. Ces deux grands per- 



ACTE TROISIÈME. 181 

sonnages se font de profondes salutations, entremêlées de pirouettes, où il» 
se tournent le dos. Viennent ensuite le duc de Bourgogne, avec les insigne» 
de la Toison d'or, et un cardinal en robe rouge ; ils se pavanent gravement; 
puis Mg' le duc de Bourbon et M. le comte d'Armagnac ; puis les douze 
preux et les douze preuses, qui se donnent le bras deux à deux et paraissent 
avoir entre eux des conversations fort intimes. Puis vient Jacques de Lalain, 
le bon chevalier, ayant enfin délivré la Dame de Pleurs, et la consolant. 
Pétrarque et Laure apparaissent seuls sur un char traîné par de petits Amours, 
ayant les mains attachées derrière le dos par des cordons de soie. Anne de 
Bretagne, entourée de dames vertueuses, défile après Genièvre et toute son 
école d'amour. 

Deux géants se dessinent sur le ciel : c'est Roland et Olivier, se donnan 
la main en souvenir de la belle Aude. Leur cou est trop fort pour entrer dam 
la lunette. Le bourreau fait venir un charpentier, qui, en deux ou trois coups 
de hache, adapte l'appareil. 

Pendant que Roland et Olivier attendent, une foule énorme, évoques, 
abbés mitres, pénitents de toutes les couleurs, avec leurs croix procession- 
nelles et leurs disciplines, corps de métier, gentilshommes, grandes dames en' 
tous leurs atours, bourgeois en chaperon, présidents à mortier, juges en 
toque, docteurs avec leurs hermines, se pressent attendant leur tour. Des 
huissiers à verge président au défilé et font garder les rangs. 

La danse est close par un élégant menuet exécuté par le dernier légat et 
la dernière abbesse. On entend à la fois l'air simple, aimable et galant du 
menuet et le chant : 

Dansons la carmagnole, 

Vive le son, 

Vive le son, 
Dansons la carmagnole, 

Vive le sob 

Du canon ! 



ACTE IV 



Fl se passe tout entier dans le laboratoire de Prospero, situé ao 
fond de la résidence papale. 



SCENE PREMIERE. 

PROSPERO, sous LK NOM D'ARNAUD, HILARIUS, 
GOTKSGALG. 

HILARIUS. 

Qui jamais aurait cru que le pape lui-même se 
ferait notre protecteur et nous donnerait dans son 
propre palais ce laboratoire grand et commode, où 
vous allez enfin avoir les moyens de perfectionner 
vos découvertes ? 

PROSPERO. 

Oui ; depuis que j*ai quitté ma retraite de Pavie, 
je suis comme l'apode qui ne peut pondre ni cou- 
ver, faute de pieds pour poser à terre. On ne fait 
pas de découvertes à Tauberge ni sur les grandes 



1 



ACTE QUATRIEME. 183 

routes. Les trois fois où, dans ces derniers temps, 
j'ai vu l'éclair du buisson ardent, c'a été comme 
par hasard, à la dérobée. Une fois, c'était dans 
une hôtellerie de Catalogne ; à la vue de la 
flamme, mes hôtes faillirent m'assommer ; l'autre 
fois, c'était chez des moines, qui me prirent pour 
un démoniaque ; une troisième fois, je produisis 
l'extrait de vie en compagnie d'une bande d'étu- 
diants vivant de leur mandoline. Us burent tout 
le godet que j'avais rempU ; deux en moururent. 

HILARIUS. 

Gomment se fait-il que toi, qui as su faire voir à 
tant d'autres des choses merveilleuses, aies été le 
S'ul à ne point les voir ? 

PROSPERO. 

Il convenait que je fusse sobre dans la salle 
du festin que je présidais. 

HILARIUS. 

Votre eau est assurément la découverte la plus 



184 L EAU DE JOnVENGE. 

étonnante qu'on ait jamais faite. Une force énorme 
entre avec vous dans l'atelier humain. Vous mé- 
prisez avec raison le vulgaire qui, incapable de 
comprendre la grandeur réelle de votre découverte, 
vous prête des chimères et transforme en recettes 
de bonne femme vos plus étonnants procédés. 

PROSPERO. 

Ces chimères me perdront; mais nul n'est maître 
de sa renommée. Elle court devant vous, se fait 
sans vous. Peu m'importe. Je me survivrai en 
vous, mes disciples fidèles. Mes vérités sont de 
l'ordre de celles qui ne périssent pas. Quiconque 
voudra refaire mes expériences arrivera au même 
résultat que moi. L'ordre d'investigation que j'ai 
ouvert peut être élargi indéfiniment. La distilla- 
tion, que nous avons créée, amènera des analyses 
plus intimes encore. L'apparente variété de la 
matière sera ramenée à l'unité. On fera mieux 
alors que faire de l'or, insipide rêve de ceux qui 
ne conçoivent la science que comme un moyen de 



ACTE QUATRIEME. 485 

satisfaire leurs penchants grossiers. Les sots ! ils 
ne voient pas que changer tout en plomb serait 
la même chose que changer tout en or. Pour moi, 
j'aimerais autant savoir faire l'un que l'autre. 
Mais j'aimerais encore mieux savoir faire de la 
lumière avec de la boue, de l'esprit avec la ma- 
tière. On y viendra; on comprendra la vie, et 
sans pouvoir modifier ce qu'elle a d'essentielle- 
ment fragile, on rectifiera les voies souvent inuti- 
lement compliquées de la nature; on corrigera 
des abus, restes d'un développement historique, 
que l'instinct n'a pas eu de motifs suffisants pour 
réformer. Une plus haute raison gouvernera le 
monde ; peut-être même un peu de justice finira 
par y pénétrer. On corrigera, du moins en détail, 
ce qu'il y a d'inique et de cruel dans les partis 
pris généraux de la création. 

GOTESCALC. 

Nos maîtres d'école de Poméranie nous disent, 
au contraire, que l'homme doit souffrir, que le 



486 L'EAU DK JOUVENCE. 

grand crime est de vouloir faire les choses autre- 
ment que Dieu ne les a faites. La réforme du 
monde n'est-elle pas la grande hérésie? Si le 
monde, comme le rêvent les réformateurs, était 
mieux que le monde tel qu'il existe, Dieu l'eût fait 
tout d'abord ainsi. On ne commande pas à Dieu ; 
on ne guérit pas malgré lui, on ne s'enrichit pas 
malgré lui. 

PROSPERO. 

Réformons toujours. Si, comme le veulent vos 
docteurs, le mal incorrigible est la dernière part 
de Dieu dans la nature, cette part sera toujours 
assez large. 

HILARIUS. 

Ainsi la légende populaire, en vous prêtant des 
miracles, ne fait en somme que matérialiser vos 
inspirations, donner une forme grossière à vos 
idées. 

PROSPERO. 

Sans contredit, t^ar la science, l'homme ne pro- 



ACTE OUATIUÊME. 187 

longera pas considérablement le nombre de ses 
années; mais, en quarante ans, il vivra cent fois 
plus qu'autrefois en quatre-vingts. Il mourra 
dignement, au moment qu'il aura fixé. Dans 
chaque ville, de nombreux petits palais, ornés de 
rubans et de fleurs, offriront à Thomme épuisé ce 
que l'État lui doit avant tout, le moyen de se 
procurer une mort douce, accompagnée de sen- 
sations exquises. Ceux qui souffriront alors, ce 
sera parce qu'ils y auront consenti. L'homme saura 
le monde, il pénétrera le ciel. Gela vaudra mieux 
que de ressusciter pour deux jours, et, quelque 
doux qu'il fût de voir en rêve ceux qu'on a aimés, 
il y aura, dans la communauté d'une grande hu- 
manité éclairée, tant de paix et de joie, que tout 
amour particulier sera sacrifié, comme un égoïsme 
blâmable, à l'amour de l'ensemble. 

HILARIUS. 

Ne comptez- vous pas, d'ailleurs, sur le progrès 
politique et social ? 



188 L'EAU DE JOUVENCE. 



PROSPERO. 



C'est la science qui fait le progrès social, et 
non le progrès social qui fait la science. La science 
ne demande à la société que de lui laisser les con- 
ditions nécessaires à sa vie et de produire un 
nombre suffisant d'esprits capables de la com- 
prendre. Certes la science, absolument parlant, 
pourrait se passer d'être comprise ; car elle est. 
Les œuvres d'Archimède, d'Euclide, ont dormi 
mille ans dans les manuscrits, sans que personne 
les comprît. Mais cela est fort dangereux, et c'est 
merveille que ces découvertes admirables de la 
science antique n'aient pas disparu de la tradition 
de l'humanité. Il faut tâcher que cela n'arrive plus. 
Le monde est gouverné presque tout entier par la 
brutalité. Les paysans indépendants de Schwit? 
et de Glaris ne sont guère plus éclairés que les 
seigneurs. Les empereurs et les rois pourraient 
plus pour nous; car ils représentent un principe 
supérieur au canton et à la seigneurie féodale. 



1 



ACTE QUATRIÈME. i89 

Ah! si ÎGS républiques italiennes voulaient!... 
Mais elles comprennent peu la science; elles ne 
vont que jusqu'à l'art. Usons donc de notre pape, 
tandis qu'il est malade et qu'il fonde sur mon 
eau de vie des espérances illimitées. Il accomplit 
une bonne œuvre, après tout, cet excellent pape. 
Il force de bons rustiques à faire notre part de 
travail pendant que nous spéculons. Rien n'est 
assurément plus légitime. Rappelez-vous ce saint 
dont un ange laboure le champ, afin qu'il n'ait 
pas à interrompre sa prière. La prière, ou, pour 
mieux dire, la spéculation rationnelle, est le but 
du monde ; le travail matériel est le serf du tra- 
vail spirituel. Tout doit aider celui qui prie, c'est- 
à-dire qui pense. Les démocrates, qui n'admettent 
pas la subordination des individus à l'œuvre gé- 
nérale, trouvent cela monstrueux, et, quand le 
sage et libéral Galiban ne sera plus, je ne sais 
pas bien ce qui arrivera. 



490 L'EAU DE JOUVENCE. 

SCÈNE II. 

Les disciples entrent les uns après les autres, allument les (oirneaui, 
ajustent les alambics. 

LES MÊMES, DISCIPLES NOUVEAUX, 
TROSSULUS 

HILÀRIUS. 

On ne vit jamais pareille chose. Depuis qu'on 
sait que vous êtes à Avignon, Avignon est la ca- 
pitale du monde. On y vient de toutes parts pour 
vous consulter. 

DISCIPLES NOUVEAUX. 

Maître, prenez-nous pour vous aider dans 
l'œuvre sainte que vous accomplissez. Nous vou- 
lons servir la science. 

PROSPERO. 

Venez, étudiez, comprenez. Si vous êtes de bons 
serviteurs, votre joie sera immense; ce sera là 
toute votre récompense. 



ACTE QUATRIÈME. 494 

TR0S8ULUS. 

Maître, j'ai une idée secrète à vous communi- 
quer. (Prospère le prend à part.) La Société deS gCnS dC 

lettres, dont j'ai l'honneur de faire partie, prépare 
un projet de loi pour que l'homme de génie 
garde éternellement la propriété de ses idées. C'est 
le seul moyen pour que les hommes de génie 
soient riches comme les bourgeois et estimés 
comme ceux-ci. Or nous avons remarqué que les 
hommes de génie sont, en général, déplorablement 
insoucieux de leurs intérêts. Voilà Jésus -Christ, 
par exemple. S'il avait voulu prendre la propriété 
de son Evangile, figurez-vous quelle fortune cela 
ferait pour ses héritiers ! Car, d'après nos idées, 
il ne s'agit pas seulement de garantir le droit de 
copie sur les œuvres des écrivains : il faut que 
partout où on les récite,, où on les lit, où on les 
chante, il faut, dis-je, qu'il leur soit payé un tant 
pour cent. Pour Jésus-Christ en particulier, quel- 
ques-uns d'entre nous pensent que tous ceux qui 



492 L'EAU DE JOUVENCE. 

observent une des maximes, qui pratiquent une 
des vertus qu'il a prêchées, sont redevables de 
quelque chose à ses ayants droit. Mais il est clair 
que Jésus-Christ fut un pauvre spéculateur. Nous 
élaborons également une loi pour assurer la pro- 
priété des inventions, des idées. Quel capital re- 
présenterait maintenant l'invention du rouet, du 
fuseau? Or, maître, votre alcool rapportera un 
jour des milliards. Associez- vous avec nous, et 
nous trouverons moyen de faire que tout homme 
qui boira de votre eau de vie la quantité que con- 
tient un dé à coudre payera une petite somme, si 
petite que vous voudrez. Ce sera une superbe af- 
faire, et notre société en bénéficiera. 

PROSPERO. 

Ah ! votre société a pour objet de protéger les 
droits de ceux qui battent monnaie avec leur pen- 
sée ? Je n'appartiens pas à cette engeance-là, et je 
ne lui veux aucun bien. Le vrai penseur doit dé- 
sirer que ceux qui embrassent vénalement la pro- 



ACTE QUATRIÈME. 193 

fession de lettrés soient découragés par la per- 
spective de mourir de faim. La prétention de faire 
régner dans la distribution des bénéfices de ce 
monde une trop grande justice est la pire erreur 
qu'il y ait. L'injustice est le principe même de la 
marche de cet univers. Jéhovah fut, dit-on, le Dieu 
juste par excellence. Or rappelez-vous ce qui 
arriva pour les bœufs qui, poussés par un mou- 
vement divin, ramenèrent d'eux-mêmes l'arche de 
chez les Philistins. D'après nos idées, il aurait 
fallu leur faire une pension alimentaire, les pla- 
cer dans une belle prairie, où ils auraient été au 
vert le reste de leurs jours. Fi donc! On construi- 
sit un bûcher avec les bois du char mystérieux 
qui avait ramené le coffre sacré, et, sur ce bûcher, 
on offrit les bœufs en sacrifice. Ils furent consu- 
més en holocauste à Jéhovah, et l'auteur de ce 
beau récit biblique a l'air de trouver que ce fut 
tout à fait convenable, et que ces bonnes bêtes 
durent s'en trouver les très heureuses et très hono- 
rées. Ayant rempli par leur instinct profond 

13 



m L'EAU DE JOUVENCE. 

une mission providentielle de premier ordre, elles 
devaient disparaître avec leur mission. Voilà la 
récompense de tous les bienfaiteurs de l'humanité. 
On les brûle avec le bois dé leur découverte et 
d'autres profitent pour eux. Jéhovah ne conçut 
jamais que les choses pussent et dussent se passer 
autrement. 

TROSSULUS, à lui-même. 

Un sot de cette espèce est fait pour être toute sa 
vie exploité. 

Il tourne le dos. 

SCÈNE III. 

LES MÊMES, LÈOLIN. 
HILARiUS. 

Maître, de tous ceux qui se présentent pour 
vous voir, voici le plus singulier. Il a l'air d'un 
vieux fou sans conséquence. 

Bntre Léolia de Bretagne, eu çostuiqd de çb^YAlier erraot et de poètti 
lA Ijrre irliad^i^o sur V^pAuie. 



1 



ACTE QUATRIÈME. 495 

PROSPEKO. 

Que venez-vous faire ici ? 

LÉOLIN. 

Ce que je fais partout : regarder et jouir. Par- 
tout je vais, partout j'entre, partout je comprends- 
quelque chose. Voilà ma profession. Je poursuis 
la beauté d'une soif qui n'est jamais assouvie. La 
vérité aime plus de suite que je n'en ai ; elle me 
fuit peut-être. Je ne sais qu'aimer et chanter. 
Gomme la caille à qui on crève les yeux, je ne 
fais plus la différence des jours et des nuits ; je 
chante sans cesse. J'ai entendu parler de ton eau 
de vie. Il paraît que c'est du feu. Je sais que tu la 
donnes gratis. J'en voudrais deux ou trois gouttes; 
car j'ai eu des visions que je voudrais revoir. 
Est-il vrai que tu es assez puissant pour faire 
qu'on revoie une personne qu'on a aimée ? 

PROSPERO. 

Assieds-toi. L'alambic chauffe. Je crois que nous 
pourrons contenter ton désir^ 



196 L'EAU DE JOUVENCE. 

SCÈNE IV. 

LES MÊMES, SIFFROL 
HILARIUS. 

Maître, voici un visiteur qui, d'après les appa- 
rences, doit être un puissant seigneur. 

SIFFBOI, en pompeux équipage. 

Vous voyez en moi Siffroi, seigneur palatin, 
chargé par Sa Majesté le roi de Germanie de ses 
afïaires en ces parages. 

Arnaud, Sa Majesté l'empereur, mon maître, 
sait que tu es puissant en toute sorte d'oeuvres, 
dont quelques-unes dépassent la force de l'homme. 
Dès qu'il a entendu le bruit de la renommée et 
qu'il a su que Sa Sainteté le bienheureux Clément 
t'accueille et te garde, il a résolu de te faire 
diverses propositions dont j'ai à t' entretenir. Ne 
crains de ma part aucun ridicule, aucune trace de 
sentimentalité, ai éclate de me.) J'étais autrefois idéaliste 



ACTE QUATRIÈME. 197 

rêveur ; maintenant, je vois le ridicule de la géné- 
rosité; sois tranquille, je suis un homme positif, 
un homme sérieux. Les diplomates mes confrères 
sont tous des bêtes. Chacun d'eux est l'homme le 
plus sot de l'Europe, (u nt.) J'ai de l'esprit, n'est-ce 
pas? 

Prospero le prend à part ; ils s'assoient. 

Arnaud, les hommes de ta sorte ne peuvent ap- 
partenir qu'aux papes, aux empereurs ou aux plus 
puissants rois de la chrétienté. Le pape Clément 
te couvre maintenant de sa protection ; mais tu 
sais qu'Avignon est une mer trompeuse. Ce n'est 
pas toi qui peux céder au ridicule d'être sentimen- 
tal. Sache qu'au delà des monts, on sait aussi ce 
que tu peux. Nos nécromanciens ont avoué qu'ils 
ne sauraient faire ce qu'on dit de toi. Ce qu'on 
nous a raconté du seigneur Faustin, en particulier, 
dépasse tout ce qui s'est vu jusqu'ici. Pourrais-tu 
le refaire ? Écoute ce dont il s'agit. 

Sa Majesté l'empereur, roi des Germains, mon 
maître, n'agit jamais que par les principes de la 



<98 L'EAU DE JOUVENCE. 

plus pure légitimité. Mais les nécessités d'État ont 
leurs exigences. Le château de Kniphausen lui est 
nécessaire pour exercer sa souveraineté. Tu com- 
prends bien que nous ne nous arrêtons pas aux 
petitesses où s'embrouille l'homme sentimental. 
Pour déposséder le châtelain actuel, qui est du 
reste son ami, le roi mon maître a besoin d'un 
titre. Un testament, par exemple, ou un traité, ou 
un acte de mariage serait nécessaire. Les légistes 
de Sa Majesté le roi mon maître en déduiraient 
tout de suite les droits de l'Empire sur ledit châ- 
teau. Mais les pièces manquent. Le vieux Gunibert, 
décédé récemment, devait tester pour l'Empire : il 
n'a pas accompli son intention. Si tu pouvais faire 
ce que tu as fait pour Faustin, Gunibert signerait 
le testament qu'il aurait dû rédiger de son vivant, 
et Sa Majesté lé roi mon maître serait en règle II 
est vrai que le propriétaire est un de ses alliés les 
plus loyaux; l'empereur mon maître pleurera 
beaucoup d'être obligé de le déposséder. Mais il se 
fera violence, il connaît ses devoirs. 



1 



ACTE QUATRIÈME. 499 

PROSPERO. 

Peux-tu croire des fables répandues par un pu- 
blic illettré ? L'arrêt de la mort est sans appel ; ce 
que je fais est plus humble, mais plus vrai. 

SI F F ROI, à part. 

Il cherche à m'échapper. (Tout haut.) Quoi ! tu veux 
me faire croire que ces fournaises ardentes, ces 
chaudières, ces cylindres aux immenses bras d'ai- 
rain servent seulement à produire quelques gouttes 
de vin concentré ! Non, tu brasses la vie et la 
mort. La vie et la mort appartiennent à l'empe- 
reur mon maître. Gomme roi d'Arles, il est ici 
ton souverain : réfléchis. Tout ce qui peut s'ap- 
peler sentimentalité est sévèrement banni de notre 
politique. Tout dernièrement, nous avons donné 
une bonne leçon aux Souabes. Nos diplomates et 
les leurs dînaient ensemble ; tous, vers la fm du 
repas, roulèrent sous la table. Mais notre supé- 
riorité est que nous ne perdons jamais entière- 
ment la tête. Sous la table, les nôtres tirèrent des 



200 L'EAU DE JOUVENCE. 

Souabes des confidences et leur firent signer des 
conditions que ces imbéciles ne purent s'expliquer 
quand ils furent dégrisés. 

Urit. 
PROSPERO. 

Attends, tu verras ce que je fais, et prendras 
ainsi la mesure de ce que je ne fais pas. 

Siffroi va s'asseoir à côté de Léolin. Us se regardent beaucoup l'un l'autre* 
UN DISCIPLE. 

Voilà deux oiseaux qui ne tarderaient pas à se 
prendre de bec, s'ils restaient longtemps perchés 
sur la même branche. 

Grand mouvement dans le laboratoire. 
LÉS DISCIPLES. 

Attention ! Venez, maître ! l'heure est mûre. 

PROSPERO. 

Oui, c'est l'heure de voir si nos expériences pré- 
cédentes ont été une illusion. Ce qui prouve qu'une 
expérience est bonne, c'est que, refaite dans les 



ACTE QUATRIÈME. 201 

mêmes circonstances, elle donne le même résul- 
tat. Regardez. 

Il ouvre le robinet. Une liqueur claire et ambrée s'en échappe. Il la 
recueille dans une grande fiole en verre. 

PROSPERO. 

Victoire! Jamais nous n'avons eu un si beau 
résultat. La quantité de liquide est en proportion 
des forces employées : il y a parfaite équivalence 
dans l'équation. Nous tenons la nature; elle se 
livre, elle travaille avec nous. 

Tous regardent ayidement le bocal qui contient l'eau de vie. 
LÉOLIN. 

Celui qui la boit retrouve tous ses rêves; j'en 
boirai, dût-il m'en coûter la vie. 

TROSSULUS. 

L'imprudent ! il montre son procédé à tous, 
sans avoir pris de brevet d'invention. 

SIFFROI' 

Cette eau de feu appartient à l'empereur, mon 
maître. Sur toute invention, il a un droit primer- 



202 L'EAtJ DE JOUVENCE. 

dial. (Ses yeux s'enHamment.) Mais je voudrais bieii d'a- 
bord en boire. 

Il tire son épée, s'empare de la fiole, en boit les trois quarts d'un seul trait. 
Léolin s'élance en même temps, lui arrache la fiole, boit le reste. Tou!« deuj 
tombent à terre comme anéantis. On fait cercle autour d'eux. 

RÊVE DE LÉOLIN. 

LEOLINj ouvrant un peu les yeux. 

Temps aimable, où je jouais enfant sur ses ge- 
noux! Voici la cicatrice que je lui fis au bras, 
un jour qu'elle me menaça de mourir si je n'étais 
point sage. Je la mordis jusqu'au sang. 

Silence, sa figure s'illumine de plus en plus. 

Quels bords as-tu visités depuis que tu nous as 
quittés? Où vont les morts? Ont-ik un cœur qui 
batte encore? Sont-ils capables d'aimer? . 

Oh! voilà que ses yeux s'entr'ouvrent. Sa main 
longue et blanche sort du cercueil; sa figure est 
pâle comme autrefois, ses yeux nagent dans les 
larmes. Viens, embrasse-moi. Je vais te dire, te 

conter tout, (n luj parie à voix basse, en sons inintelligibles). Qu'il 

y a longtemps depuis ta fièvre fatale! Oh! que tu 



1 



ACTE QUATRIÈME. 203 

dois être fatiguée de ce long voyage d'outre-tombe. 

al verse d'abondantes lames.) RepOSe-toi SUr CO fautCUlI ; 

cette maison t'est connue, c'est la tienne; accepte 
nos caresses comme autrefois. Oh ! pourquoi tes 
yeux sont-ils toujours ternes et vagues? C'est 
Léolin, c'est ton frère!... Elle n'entend pas ma 
voix ! désespoir ! 

Il verse des torrents de larmes. 

Non, ce n'est pas possible; elle vit; ses yeux 
pleurent; c'est qu'elle rêve. Me tiendras-tu ri- 
gueur? Diras-tu encore que je t'ai trahie? Ah! 
Dieu sait que, dans toutes mes joies, je t'ai dési- 
rée ; je n'ai pas eu un moment de douceur sans 
que je t'aie appelée au partage. 

Voici les objets que tu connus. Ils ont été sa- 
crés pour nous ; nul n'a été tiré de sa place ! Voici 
l'enfant que tu aimas, comme tu m'avais aimé il 
y a cinquante ans. Il est maintenant jeune et plein 
de courage; il veut vivre. 

Celle-ci, tu ne l'as jamais vue. C'est d'elle que 
ïu me dis un jour : « Cette petite vient pour me 



204 L'EAU DE JOUVENCE. 

remplacer. » Eh bien, figure-toi que c'est toi- 
même. Oui, tu m'as été rendue. Regarde, la voici. 
Elle est douce, chaste, timide et réservée comme 
toi. Comme toi, elle a besoin d'être aimée; elle 
veut suffire à quelqu'un. Elle aura dans le cœur 
tes susceptibilités infinies, la flèche de tes chères 
subtilités. Déjà elle me parle comme tu faisais; 
une herbe l'enchante. « papa ! me dit-elle, 
écoute le bruit de ce ruisseau ; comme il est déli- 
cieux! Vois-tu ce charmant clocher, là-bas, à 
l'horizon? Regarde ce roseau, comme il est vert et 
heureux ! » Reste, reste une heure avec nous ! 
Accepte-la pour ta petite servante; elle va te soi- 
gner, passer un linge mouillé sur ton front. 

Vois sa candeur. Prends sa main, sa petite taille 
d'enfant. Gomme elle t'aime ! comme elle t'em- 
brasse! Ah! tu ne me pardonnes pas peut-être; 
tu ne veux pas rouvrir les yeux. 'Mais elle!... 
qu'a-t-elle fait? C'est toi-même. Ombre blanche, 
ouvre les yeux, ne fût-ce qu'un quart d'heure, un 
quart d'heure pour que je pleure avec toi, pour 



ACTE QUATRIEME. 205 

que je puisse expier mes torts, subir tes pieux re- 
proches. Cœur transverbéré, que tu m'as fait 
souffrir ! Pour tant d'heures douces et cruelles, au 
moins un regard. Quoi! dans Téternité, ton œil 
sera-t-il ainsi comme celui d'une statue de marbre? 
Si ta prunelle pouvait me répondre ! . . . 

Oh ! j'entends sa voix, sa voix, comme si elle 
venait de l'infini : « Ami, les yeux ne serviraient 
aux morts qu'à verser des larmes. Autrefois, ils. 
nous servaient à voir ceux que nous aimions; 
maintenant, ils ne feraient que pleurer. » (u tombe 
épuisé.) Elle disparaît ; adieu! fin amère! Mais 
qu'importe ? je l'ai vue. 

Il se xÔYeille. 
LÉO LIN, éveillé. 

Nos rêves sont la meilleure et la plus douce 
partie de notre vie. C'est le moment où chacun de 
nous est le plus lui-même. Ah! maintenant, j'ai 
de la force pour vivre vingt ans encore. 



206 L'EAU DE JOUVENCE. 

RÊVE DE SIFFROI. 

s I F F H 1 , qui a ronflé tout ce temps, se réveille. 

Victoire ! victoire ! Pendez, brûlez, fusillez ! 
Nous sommes les maîtres; tout nous est permis 
pour leur faire signer ce que nous voulons. Géné- 
rosité! sentimentalité! pure sottise! 

Désolation! Les militaires sont trop doux; nos 
hommes savent tuer, mais non fusiller. Il faudrait 
brûler tous les villages, pendre tous les habitants 
mâles ; cela les empêcherait de se défendre. Ah ! ah! 

Il éclate de rire. 

Des prisonniers!... Comprenez-vous qu'on fasse 
prisonniers des gens qui se défendent? On aurait 
dû les fusiller. 

« Grâce, mon bon sire, pour mon homme qui 
a menacé de sa bêche un hussard. — Très bien, 
ma bonne femme, vous pouvez être parfaitement 
assurée que votre mari (u passe le doigt autour du cou) sera 
pendu. » 

n éeidte de rire. 

Ce qui me plaît dans le Bavarois, c'est la facilité 



ACTE QUATRIEME. 207 

avec laquelle il fusille! Il rencontre quelqu'un, il 
n'attend pas qu'on tire sur lui, il fait feu le pretriier. 

Il faut être plein de politesse jusqu'au dernier 
échelon de la potence (u rit de plaisir) ; mais il faut 
pendre. 

mollesse des militaires! Si j'exerçais un com- 
mandement, je sais ce que je ferais. Si je parve- 
nais à m'emparer des fuyards, je leur enlèverais 
leur vache et tout ce qu'ils auraient emporté, en 
les accusant de l'avoir volé et de le cacher dans 
les bois. 

Il faut rendre la guerre aussi cruelle que pos- 
sible. La sensibilité! Voilà une chose ridicule ! 

On fusillera, on pendra, on brûlera. Quand cela 
sera arrivé quelquefois, les habitants se montre- 
ront plus raisonnables, surtout si nos obus les ont 
déjà convenablement disposés. 

Ah ! la bonne odeur ! cela sent l'oignon brûlé ! 
Des paysans viennent d'être rôtis dans leurs mai- 
sons. 

Sur cent soixante-dix, il y en a cent vingt de 



208 L'EAU DE JOUVENCE. 

sabrés. — Coquins, pourquoi avez-vous épargné 
le reste? Ne savez- vous pas que la sentimentalité 
est un ridicule? 

Une lettre de mon cher ange!... 

Mouvement d'attention dans l'auditoire. 
PROSPERO. 

Ecoutons! son ange va lui parler. Nous allons 
le voir par le côté aimant. 

SIFFROI. 

Ah! les bons conseils, chère et douce amie! 
« Tous les Gaulois fusillés, écharpés, jusqu'aux 
petits enfants. Je crains qu'il n'y ait pas de Bible 
en France. Voici le livre des Psaumes, que je 
t'envoie, afin que tu puisses y lire cette pro- 
phétie contre les Français : « Je te dis, les impies 
« doivent être exterminés. » — Merci, tendre 
épouse ; merci ! 

Pourquoi retarde-t-on le bombardement? On 
manquera le moment psychologique. Oh! les âmes 
sensibles ! les femmes î Dire que, sans deux 



ACTE QUATRIÈME. 209 

femmes, le bombardement serait déjà commencé ! 
Ah ! que ne suis-je le maître ! Je ne craindrais pas 
d'être dur. Deux millions d'hommes mourant de 
faim ; eh bien, ils l'ont voulu ! 

Voilà des gens qui ramassent des pommes de 
terre. On ne tire pas dessus!... Oh! les militaires 
humains ! Il y a des gens qui gâtent tout, parce 
qu'ils veulent être loués pour leur humanité. 

Et dire que ces farceurs, en nous voyant chez 
eux, n'ont pas l'air content! Ah! les poseurs! 

Les Français sont une nation de barbares, avec 
un vernis insuffisant de civilisation. Nous sommes 
les hommes; ils sont les femmes. Des femmes! 
ah ! fi donc ! « La bienveillance envers tout le 
monde, c'est la justice », a dit un de leurs ni 
gauds. Oui-da ! Dans le monde que j'ai vu, la 
malveillance, c'est la justice. Hermann de..., un 
bas intrigant! Henri de..., un méchant homme! 
Gauthier de..., un ignorant, un sot, un drôle! 
et l'empereur, mon maître?... Vieux...; mais 
non, chut ! J'ai trop d'esprit. 



SI^O L'EAU DE JOUVENCE. 



PROSPERO 



Le sang lui monte terriblement à la tête. Les 
veines de son cou et de ses tempes se gonflent. 
Mettez-le un peu à l'air, (oniemporte.) 

Chacun puise en cette eau ce qu'il porte en lui- 
même. La source de Jouvence est dans notre cœur; 
c'est l'idéal qui ne laisse pas vieillir. La force 
qui ressuscite, c'est la pureté de notre âme. 

GOTESCALG, rentrant effaré. 

Chers seigneurs ! voilà une triste nouvelle ! Le 
seigneur SifTroi...; eh bien, oui, le seigneur Sif- 
froi, comme il est dit dans TEcriture, crepuit mé- 
dius. Cela devait arriver; le quart de ce qu'il 
avait bu tue un homme. 

I PROSPERO. 

Nos fins et dangereux produits doivent être pris 
du bout des lèvres. Est-ce notre faute si, en se les 
ingurgitant avec le goulot, certaines gens crèvent 
tandis que nous vivons ? 



1 



ACTE QUATRIEME. 2f1 

HILARIUS. 

Quelle lourde race ! 

PROSPERO. 

Prenez garde ; ces inductions sont téméraires 
Gotescalc est son compatriote, et c'est le meilleur 
de nous. 



ACTE V. 



SCENE PREMIERE. 

Dans une salle de la résidence papale à Avignon. 

LE PAPE, BRUNISSENDE, WALTHERUS. 

LE PAPE. 

Son eau ne ressuscite pas, elle ne fait voir les 
morts qu'à ceux qui portent vivant en eux le sou- 
venir des morts ; elle ne donne ni la jeunesse ni 
rimjnortdité. Mais cette eau n'en est pas moins 
riche de vie; elle relève mes forces et m'a fait 
éprouver des jouissances d'imagination que je 
croyais perdues pour moi. 

BRUNISSENDE. 

Je vous le disais. Il n'y a que Waltherus et moi 
qui ayons vu clair dans cette affaire; car nous 
sommes jeunes. Quand on est jeune, on ne se sou- 



A 



ACTE CINQUIÈME. 213 

cie ni des fontaines de Jouvence ni de résurrec- 
tion. 

LE PAPE. 

Belle amie a toujours raison. Mais que dites- 
vous d'Arnaud? 

BRUNISSENDE. 

C'est un très grand homme, quoiqu'il ne m'ait 
pas une fois regardée. Nous comprenons ces 
hommes-là, allez, mieux que vos docteurs bourrés 
de saint Thomas d'Aquin. C'est un très grand 
homme, je vous le dis. Il m'aimerait, s'il en avait 
le temps. Les hommes de la sorte ont un défaut 
et un ridicule. Au fond, ils aiment les femmes, 
mais ils ne le leur disent jamais. Ils voudraient 
que les femmes leur sautassent au cou, leur fissent 
des avances. Ils consentent à être aimés d'elles. 

WALTHERDS. 

Vous oubliez que, l'un des confrères de saint 
Thomas d'Aquin ayant introduit dans la cellule 
du saint une belle fille parée, celui-ci ne détourna 



Vi L'EAU DE JOUVENCE. 

pas les yeux et, je crois même, lui jeta son écritoire 
à la tête. 

BRUNISSENDE. 

Le pédant ! Arnaud ne ferait pas cela. Mais il 
faudra que la tentatrice s'approche fort de lui et 
lui caresse la barbe ou le menton. 

LE PAPE. 

Je voudrais le faire cardinal, mais je suis fort 
embarrassé. L'inquisition me le réclame tous les 
jours ; sa science est en effet hérétique, puisqu'elle 
change la nature des choses. Les docteurs de 
Paris l'ont formellement condamné. 

BRUNISSENDE. 

Gardez- VOUS de le livrer. Soyez mauvais pape, 
s'il le faut, mais toujours galant homme. 



A 



ACTE CINQUIÈME. îlo 

SCÈNE IL 

LES MÊMES, UN CLERC. 
Un clerc entre. 

LE CLERC. 

Une lettre du roi de Germanie pour Sa Sainteté, 

LE PAPE. N 

Lis-la-moi. 

LE CLERC lit. 

« Qu'il soit connu de Votre Sainteté que le lâche 
assassinat commis dans le sacré palais par l'em- 
poisonneur Arnaud de Villeneuve sur la personne 
de mon fidèle serviteur Siffroi, seigneur palatin, 
mon envoyé, m'a rempli d'une grande et juste 
colère. Ce qui augmente l'atrocité d'un tel crime, 
c'est qu'il est notoire que les empoisonneurs ont 
été conduits par la haine féroce, par la vile et 
basse jalousie des peuples gaulois contre les 
peuples germaniques, qu'ils cherchent mécham- 



246 L'EAU DE JOUVENCE. 

ment tous les moyens de diminuer et d'anéantir. 
En conséquence, sans préjudice des indemnités à. 
réclamer et représailles qu'il nous conviendra 
d'exercer pour ce crime, si notoirement empreint 
de passion nationale et d'envie impuissante, dans 
notre prochaine guerre contre l'ennemi héréditaire, 
nous exigeons que ledit Arnaud nous soit livré, 
pour être puni de son crime selon toute la rigueur 
des lois impériales. Faute de quoi, j'agirai en 
toute rigueur par mes agents du royaume d'Arles, 
pour que justice soit faite. » 

LE PAPE. 

C'est un peu fort ! Quoi ! parce qu'il plaît à un 
grossier glouton d'avaler à plein gosier ce qui doit 
être pris à petites gorgées, nous sommes ses em- 
poisonneurs ! 

BRUNTSSENDE. 

Gardez-vous de donner cette bonne raison à des 
butors qui ne cherchent qu'une mauvaise que- 
relle. Dites qu'Arnaud appartient à l'inquisition 



ji 



ACTE CINQUIÈME. 217 

comme hérétique, que les crimes contre la foi 
priment tous les autres qu'il peut avoir commis. 
Je suis bien avec l'inquisition; il n'aura nul sévice 
à craindre. 

UN CLERC. 

Deux lettres, venant toutes deux de Milan, pour 
Sa Sainteté. 

LE PAPE. 

Lis. 

LE CLERC. 

« Les soussignés, nobles de la cité de Milan, 
informés par des nouvelles certaines, se permettent 
de remontrer humblement à Votre Sainteté le péril 
qu'elle fait courir au bon droit et à la justice en 
couvrant de sa protection l'imposteur Prospero, 
dit Arnaud, lequel, suivant son naturel ambitieux, 
n'a près de Votre Sainteté qu'une occupation, c'est 
d'obtenir une bulle qui le rétablisse sur son trône 
de Milan. Faisons savoir à Votre Sainteté que ledit 
Prospero a perdu tous droits au duché de Milan 



Î818 L'EAU DE JOUVENCE. 

par son refus absolu de suivre sa noblesse et de 
défendre sa prérogative, si bien que tous ses arti- 
fices pour remonter sur le trône de Milan ne sont 
plus que manœuvres de séditieux. Votre Sainteté, 
gardienne du droit des princes, doit le traiter 
comme un des pires fauteurs de l'hérésie dange- 
reuse qui met l'origine de la souveraineté dans le 
peuple. Et, pour l'empêcher de nuire au peuple 
chrétien. Votre Sainteté remplira son devoir en le 
faisant renfermer dans une étroite prison. »> 

Suivent les noms. 

« La cité libre de Milan est informée par des 
messages certains qu'en ce moment se trouve près 
de Votre Sainteté un homme de naturel ambitieux 
et remuant, nommé Prospero, qui cherche par 
tous les moyens à regagner le trône de Milan, 
qu'il a justement perdu. 

« Considérant que ses partisans cherchent ici 
par tous moyens à troubler l'ordre établi, et que 
certainement son séjour près de Votre Sainteté n'a 



AGTR CINQUIEME. 219 

d'autre but que d'obtenir une bulle qui le réta- 
blisse en ses droits et prérogatives, nous croyons 
devoir avertir Votre Sainteté, gardienne du droit 
des peuples, que ledit Prospero, coupable d'ailleurs 
de plusieurs hérésies, ne peut plus être considéré 
que comme un ennemi du peuple chrétien, et que 
Votre Sainteté n'a qu'un moyen de l'empêcher de 
nuire, c'est de le chasser de son sacré palais, où 
cet imposteur s'est introduit par fraude et sortilège, 
et de le faire enfermer dans une étroite prison. » 

Suivent les noms. 
LE CLERC. 

Il y a encore un billet, qui ne peut être ouvert 
que par Votre Sainteté. 

LE PAPE. 

Donne-moi. 

Erunissende et Waltherus chuchotent entre eux, pendant que le pape 
ht tout bas. 

ERUNISSENDE. 

Ne Hsez pas. Le père commun des fidèles a tant 
de secrets. 



«20 L'EAU DE JOUVENCE. 



LE PAPE, lisant. 



« Si les souvenirs ont sur vous quelque empire, 
emprisonnez Arnaud. Je le hais. Sa fatuité scien- 
tifique est une injure pour notre sexe; toute la 
philosophie ainsi conçue n'est qu'un larcin fait à 
l'amour. Notre empire est fini, si de pareilles 
idées prévalent. Veillez-y; car enfin vous avez 
aimé autrefois, quoique maintenant vous parais- 
siez l'oublier. 

« BARONNE DE SAINT-CERBONET. » 
Le pape, Brunissende, Waltherus éclatent de rire 

BRUNISSENDE. 

Faites donc venir Arnaud, et tirez de lui l'éclair- 
cissement de quelques-uns de ces mystères. 



ACTE CINQUIÈME. Î24 

SCÈNE III. 

LES MÊMES, PROSPERO, sous le nom d'ARNAUD. 

Arnaud entre, Brunissende lui tend la main. 

LE PAPE. 

Arnaud, l'Empire et l'inquisition, les nobles de 
Milan et le peuple de Milan, sans parler de la ba- 
ronne de Saint-Gerbonet, demandent en même 
temps votre tête. Pourquoi donc le monde entier 
est-il ainsi soulevé contre vous? Tous les autres 
docteurs ensemble ne me donnent pas autant de 
souci que vous. 

PROSPERO. 

C'est qu'ils travaillent sur des abstractions 
vides, et, moi, je travaille sur des réalités. Je n'étu- 
die que des faits, et j'en tire des manipulations, 
des pratiques, et c'est ainsi que j'ai pu ajouter un 
ordre d'opérations à celles de l'antiquité. La na- 
ture ne distille pas; moi, je distille. D'autres feront 



222 L'EAU DE JOUVENCE. 

bien plus après moi. De siècle en siècle, la nature 
sera mieux connue, et on trouvera pour agir sur 
elle des moyens plus puissants. 

LE PAPE. 

Mais les autres docteurs n'entreront pas dans 
tes idées ; la foule ne les comprendra pas, elle les 
transformera en fable. Tu n'auras ni l'Église, ni 
rÉcole. Le peuple t'est refusé à jamais. De quoi 
vivras-tu? 

PROSPERO. 

D'abord des miettes qui tombent de ces deux 
grandes tables bien servies. Gomme nous sommes 
sûrs d'avoir raison, nous sommes facilement 
humbles. Nous laisserons aux docteurs scolastiques 
leurs prébendes et leurs aumusses fourrées d'her- 
mine. Puis, dans des siècles peut-être, l'École nou? 
appartiendra. 

LE PAPE. 

Et l'Eglise? 



ACTE CINQUIÈME 223 



PROSPERO. 



Ah ! c'est tout différent ! L'Église et nous, nous 
partons de principes absolument contraires. Nous 
concevons la nature comme une série de phéno- 
mènes, si bien liés entre eux, que l'homme, au 
bout d'études suffisantes, doit pouvoir arriver à 
reproduire chacun d'eux. L'Église, au contraire, 
repose sur une révélation censée faite successive- 
ment aux juifs, aux chrétiens, à la communauté 
des fidèles, tout le long des siècles. Nous ne savons 
pas ce que c'est qu'une révélation, n'en ayant 
jamais vu, et, si nous en avions vu quelqu'une, 
nous renoncerions sur-le-champ à notre philosophie 
de la nature. Le mir|cle, la révélation, en effet, 
supposent entre Dieu et l'homme des rapports sur- 
naturels où Dieu agirait comme quelqu'un de dé- 
terminé. Or une telle hypothèse est entièrement 
gratuite; il n'y a pas un seul fait prouvé qui y 
mène. C'est une fiction, et non pas une hypo- 
thèse. 



224 L'EAU DE JOUVENCE. 

LE PAPE. 

Vous ne différez pas alors des païens, des philo- 
sophes anciens, éclairés par la seule raison. 

PROSPERO. 

C'est cela même. Nous sommes des anciens, nous 
revenons à la tradition des savants grecs ; nous 
cherchons avidement leurs livres, nous continuons 
la science, en la prenant au point où ils l'ont 
laissée. 

LE PAPE. 

Vous n'admettez pas que l'Église ait fait faire à 
la science aucun progrès? 

PROSPERO. 

Non, aucun. Le christianisme a sensiblement 
amélioré la masse humaine; mais il n'a rien 
appris à l'humanité; il n'a pas fait une seule expé- 
rience, et il a plus nui que servi à la conservation 
de l'ancienne tradition scientifique. Depuis le 
réveil intellectuel inauguré par la parole vive, 



ACTE CINQUIEME. 225 

ardente et légère de ce prodigieux Abélard, l'É- 
glise a eu sa philosophie. Votre Sainteté me laisse 
tout dire: cette philosophie, je l'avoue, me paraît 
sans valeur. L'Église ne pouvait favoriser le dé- 
veloppement que d'une métaphysique abstraite et 
creuse. Si quelque progrès a été fait depuis les 
anciens, c'est par les savants musulmans, non 
que l'islamisme les ait aidés le moins du monde ; 
l'islamisme les a persécutés comme le christianisme 
nous persécute ; mais, malgré l'islam, ils ont pos- 
sédé par moments l'esprit de la Grèce; en parti- 
culier, dans l'ordre de faits que j'étudie, ils ont 
beaucoup ajouté au domaine de l'esprit humain. 

LE PAPE. 

Alors, vous tenez l'ÉgHse pour une ennemie 
dans l'œuvre de retour à l'antiquité que vous 
venez d'exposer? 

PROSPERO. 

Non pas absolument. La contradiction est l'es- 
sence des choses humaines. Les institutions ont 

16 



226 L'EAU DE JOUVENCE. 

l'air d'être faites de bronze ; mais les institutions sont 
servies par des hommes, et les hommes sont des 
roseaux. Il faut distinguer dans l'Église le chef et 
les membres. Les membres résisteront toujours à 
une transformation qui entraînerait un change- 
ment complet dans leurs habitudes. Mais le chef!*., 
le chef se sépare quelquefois avec une étrange 
facilité du corps qu'il est censé animer. On a vu 
l'islam présidé par des khalifes incrédules et ama- 
teurs passionnés de la raison grecque. J'imagine 
de même une série de papes, formés sur votre 
modèle, très Saint-Père, qui prendraient la tête 
de la renaissance intellectuelle de l'humanité. 

LE PAPE. 

Ainsi, tu rêves le christianisme détruit par la 
papauté? 

PROSPERO. 

Oui. Le pape, devenu tout-puissant, peut, cou- 
vert par le respect qu'il inspire, supprimer presque 



1 



ACTE CINQUIÈME. 217 

Tensemble de superstitions et d'erreurs auquel il 
préside. 

BRUNISSENDE. 

J'ai peur qu'il ne soit toujours tenté d'en pro- 
fiter. 

PROSPERO. 

Brunissende voit clair. Le prêtre détruit rare- 
ment l'autel dont il vit. 11 est probable, en effet, 
qu'après avoir servi la renaissance, la papauté 
l'entravera. Effrayée de sa propre hardiesse, elle 
repliera ses voiles et essayera de retenir le mou- 
vement qu'elle aura commencé. 

Le pape reste quelque temps pensif. 
BRUNISSENDE. 

Nous autres femmes, nous arrivons souvent par 
d'autres voies à des pensées analogues. La su- 
perstition a diminué la vie; nous la voulons en- 
tière. On déchirera les sottes bandelettes dont les 
siècles barbares nous ont affublées; nous aurons 
notre place dans le monde de l'esprit. 



828 L'EAU DE JOUVENCE. 



PROSPERO. 



Sans contredit, la part de la femme dans 
l'œuvre de la civilisation sera grande et illustre. 
C'est peut-être dans le cœur de quelques femmes 
que r unité de la renaissance sera le mieux réali- 
sée. Les femmes nous tiendront pour des ennemis 
jusqu'au jour où elles verront que leur intérêt dans 
l'humanité n'est pas un intérêt à part. 

BRUNISSENDE. 

Arnaud, ne sauriez-vous pas écrire un livre 
pour nous ? 

PROSPERO. 

D'autres le feront, belle Brunissende. Moi, je 
suis vieux, ma fin approche, je deviens un em- 
barras. Je peux mourir quand je veux : c'est là 
ma Jouvence. J'ai toujours eu pour principe, 
qu'une vie disposée selon les règles d'une belle 
eurythmie ne doit pas laisser au hasard une pièce 
aussi importante que le dénouement. Tout est 



I 



ACTE CINQUIÈME. 229 

V 

bonheur dans la vie, quand on peut à son gré 
disposer de la mort. 

BRUNISSENDE. 

Que dites-vous! Le suicide implique des idées 
repoussantes, une mare de sang, des souil- 
lures. La propreté l'interdit. Cette belle tête 
m'appartient, Arnaud. Ne la souille pas; jeté le 
défends. 

PROSPERO. 

Non, soyez tranquille, chère Brunissende. Je 
n'aurai que des sensations douces, et mes traits 
conserveront leur beauté. Mourir n'est rien. L'es- 
sentiel est de mourir avant le premier affaiblisse- 
ment et d'éviter l'ennui d'être plaint. 

BRUNISSENDE, se tournant vers Waltherug. 

Waltherus, que dit-il? 

WALTHERUS. 

Ce sont des pensées tristes; ne les laissez pas 
s'inscrire sur votre front. 

Ils restent tous les quatre silencieux regardant les belles teintes du sou 



230 L'EAU DE JOUVENCE. 

sur les Alpines et le mont Ventoux. Waltherus lit un passage du Saint» 
Graal, celui où il est dit que Perceval, s'étant voué à la recherche du vase 
divin, se voua par là même à la chasteté, si bien qu'à partir de ce moment, 
les femmes ne l'aimèrent plus, n'attendant rien de lui. 



SCÈNE IV. 

Elle se passe dans une chambre des bâtiments de l'inquisition, 
attenante à la résidence papale. 

PROSPERO, LE CARDINAL PHILIPPE DE GA- 
BASSOLE, PUIS CÉLESTINE et ëUPHÉMIE, 
PUIS ARIEL. 

LE CARDINAL PHILIPPE, à Prospero. 

Ad evitandum scandalum. Voilà notre règle. 
Notre institution doit être maintenue ; elle ne peut 
l'être si nous contredisons tout à fait les opinions 
du peuple. Mais, dans la pratique, nous avons des 
adoucissements. Retirez deux ou trois des hérésies 
notoires qu'on vous reproche. Dès lors, le procès 
étant engagé à votre avantage, il nous sera loi- 
sible de ne le terminer que quand il vous sera utile 
de sortir des prisons de l'inquisition, c'est-à-dire 
quand le roi de Germanie et les Milanais ne pen- 
seront plus à vous. 



ACTE CINQUIÈME. 231 

PROSPERO. 

Vous êtes bien bon de ne parler que de quelques 
hérésies. Chez moi, c'est l'esprit même, c'est tout 
qui est hérétique. Tout ce que je fais depuis un 
bout jusqu'à l'autre n'est qu'une hérésie. 

LE CARDINAL. 

Justement; c'est bien moins grave. Il importe 
peu d'être hérétique quant à l'esprit, si on ne 
Test pas quant à la lettre. Et puis vous enseignez 
en langue vulgaire. Il n'y a d'hérésies qu'en latin. 
En langue romane, on peut tout dire. Il y a pour 
tout des palliatifs. Cédez-nous une palme, nous 
lâcherons des coudées. 

PROSPERO. 

Non, cardinal Phihppe. La vie est pour moi 
comme bloquée de toutes parts. C'est le signe de 
la fin. Je ne suis pas de ceux qui se font inviter 
deux fois à quitter la salle du festin. La vie n'est 
chose digne que quand on peut la finir à volonté. 



232 L'EAU DE JOUVENCE. 

Pourquoi voulez-vous qu'il y ait quelque chose 
qui vaille la peine de mentir à Thumanité? J'ai 
tout vu, tout essayé. Qu'est-ce que la vie? Un court 
rayon de lumière dans une nuit profonde, un mo- 
ment qu'on passe à la table d'un banquet sans 
qu'on sache qui vous y a invité, une lueur de 
clairvoyance dans une longue cécité. Je n'ai pas 
besoin de mourir pour mes découvertes ; car elles 
sont certaines, et on ne meurt que pour ce qui est 
douteux. Celui qui a trouvé un théorème ou créé 
une expérience n'a pas à se faire martyriser pour 
ce théorème ou cette expérience. Gela n'ajouterait 
rien à la force des preuves. Il écrit sa découverte 
sur un morceau de parchemin ; l'essentiel est que 
le bout de parchemin ne se perde pas. Quiconque 
sera capable de comprendre ce dont il s'agit 
verra que c'est vrai. Mon théorème, c'est l'alcool 
et réther. Quiconque voudra les refaire le pourra. 
J'ai trop rêvé peut-être ; mais c'est en rêvant que 
j*ai trouvé. Quand j'étais duc de Milan, j'aurais 
voulu que le monde fût à moi pour l'explorer, pour 



ACTE CINQUIÈME. 233 

recueillir tous les atomes de beauté qu'il renferme, 
pour relever les temples écroulés, pour détruire 
la Mecque, pour résoudre le problème des races 
inférieures, qui ne peuvent pas être libres et ne 
doivent pas être esclaves. J'imaginais la solidarité 
d'une humanité centralisée, sachant tout, pouvant 
tout, jouissant de tout, par la division du travail. 
Il y a, me disais-je, une foule de choses que je 
ne saurai jamais, mais je les saurais si je voulais ; 
d'autres les savent pour moi. J'admettais de même 
qu'un homme peut jouir pour un autre, aimer pour 
un autre, haïr pour un autre ; si bien qu'au cœur 
de l'humanité je voyais une grande conscience 
centrale, goûtant toutes les joies, savourant les 
plaisirs du mondain, la science du savant, les 
triomphes de l'ambitieux, les austérités de l'ascète. 
Je ne comprenais pas assez que la science est chose 
séculaire, que l'homme de génie ajoute une muille 
à ce tissu sans fin, mais qu'il lui est défendu 
d'entrevoir la maille qui viendra ensuite. Ce que 
je rêvais comme possible pour demain sera réalisé 



234 L'EAU DE JOUVENCE 

dans cinq cents ans, après vingt oscillations en 
sens contraire. Mon eau de vie tuera autant 
d'hommes qu'elle en fera vivre. La poudre, par 
laquelle j'espérais armer la raison d'un engin que 
ni la sottise ni la foule aveugle ne pourraient 
manier, deviendra, je le crains, une arme à deux 
tranchants ; la raison n'en aura pas le monopole. 
Viens donc, mon eau de mort, c'est ton heure! 
Cher tissu imprégné d'éther, qui possèdes dans 
tes plis le trésor de l'anesthésie, donne-moi le 
repos. Ah ! je crois que tu seras en définitive mon 
invention la plus bienfaisante. 

Prospero se revêt d'un linceul de gaze légère; la bordure du cou est 
relevée par une élégante broderie d'or. 

LE CARDINAL, àpart. 

Cette âme est trop grande pour la laisser ainsi 
périr. Il faut essayer sur elle la réaction de notre 
eau de Jouvence, à nous. (Tout haut.) Il ne faut pas 
désespérer. La vie a toujours des retours heu- 
reux. La nature est comme les orangers de Sor- 
rente, qui portent à la fois des fleurs et des fruits. 



ACTE CINQUIÈME. Î35 

Tout suicidé se repent de son acte, au moment de 
mourir. Ne veux-tu pas causer encore une fois 
avec Brunissende? Nous avons des jeunes filles 
charmantes, qu'une abbesse forme exprès pour 
nos plaisirs. Attends, pour renoncer à la vie, que 
tu aies vu si elle n*a pas encore quelques jouis- 
sances que tu ignores. 

Il fait un signe. Un instant après, apparaissent deux jeunes religieuses. 
Euphémie et Célestine, qui, en entrant, rejettent leur voile et laissent flotter 
leurs longs cheveux. 

LE CARDINAL PHILIPPE , les tenant par la main. 

Ne craignez rien, Arnaud ; elles sont très bien 
élevées par leur abbesse. La théologie est une 
science austère. Le théologien a besoin que son 
gosier brûlant soit de temps en temps rafraîchi par 
un sirop exquis. Des femmes comme Brunissende 
sont des portions élevées de l'humanité. Mais il y 
a des femmes qui, comme racontent les Arabes en 
leurs récits des mers lointaines, ne sont guère que 
la pousse tendre du roseau, l'épanouissement delà 
belladone. Ce n'est point par elles que se fera la 



236 L'EAU DE JOUVENCE. 

métaphysique de la beauté ; mais tout ce qui dans 
la philosophie est à l'état d'analyse, est chez elles 
à l'état d'instinct léger. Elles sont belles comme 
la nature est belle, sans le savoir. Elles sont comme 
un lis qui parlerait, comme une rose qui chante- 
rait. N'aimez-vous pas comme nous ce charmant 
petit gazouillement de la raison, ce bégayement en 
une bouche d'enfant des pensées qui, par leur sé- 
cheresse, déchirent notre cerveau? Ce qui est ai- 
mable ou haïssable chez l'homme, transporté chez 
la femme, devient à l'inverse haïssable, aimable. 
Un homme superstitieux nous agace; la femme 
pieuse, ignorante, faible d'esprit, n'en est que 
plus femme; ces fautes de raisonnement, les er- 
reurs de son cœur et de ses sens nous font sourire 
et nous enchantent. Qui sondera, le mystère de la 
connexion que la nature a établie entre la vie et la 
beauté, la pudeur et l'amour? Honte sacrée qui 
devient si vite triomphe et fierté ! Celui qui aurait 
approfondi la femme, Arnaud, aurait le mot de 
l'univers. Pour moi, je la trouve adorable dans 



ACTE CINQUIÈME. 237 

tous ses emplois, depuis la fille de joie des quais 
de Marseille, héritière de l'obscénité primitive, 
venue en droite ligne de Babylone, avec sa grosse 
lèvre et son rire libertin, jusqu'à la mère vénérable 
de la primitive tribu aryenne, à laquelle nous 
devons le sérieux séculaire qui nous a valu le 
droit de prendre maintenant quelques licences. 

Venez, chère Euphémie, me dire tout ce que 
vous avez fait depuis hier. Et vous, Célestine, 
donnez la main à ce grand docteur Arnaud, dont 
l'eau de Jouvence fait les miracles que vous savez, 

CÉLESTINE. 

Vous nous faites concurrence, Arnaud; car, nous 
aussi, nous avons la prétention de faire revivre et 
de rajeunir. Mais ne craignez pas de ma part la 
raillerie; notre abbesse nous dit toujours que, chez 
les filles de notre règle, c'est le pire défaut. La 
moquerie de la femme blesse le cœur de l'homme. 
Ce qu'il faut témoigner à l'homme, c'est la con- 
fiance et l'amour. 



238 L EAU DE JOUVEiNGE. 

PROSPERO, déjàunpeuaffaibU. 

C'est la vérité même. Quand j'étais étudiant à 
Parme, j'eus une maîtresse très belle et très ver- 
tueuse. «Arnaud, me disait-elle, quand je serai 
morte, tu iras pour moi à la Portioncule d'Assise. 
Cette indulgence sans pareille effacera les péchés 
que nous avons pu commettre ensemble. » Je n'ai 
jamais aimé qu'elle î Le croiras-tu, Gélestine ? Je 
ne pense à elle que comme à une petite sœur 
qu'on a eue dans son enfance et avec laquelle on 
a joué. 

GÉLESTINE. 

Ces sortes de souvenirs embaument la vie. Notre 
mission à nous, c'est de rafraîchir les chaleurs 
extrêmes des cerveaux fatigués par la pensée, c'est 
de dire, comme la petite chienne, qui se tord aux 
pieds de son maître : « Moi, si petite, lui si 
grand! » Notre abbesse nous dit toujours : « Ayez 
pitié des hommes. Vous ne savez pas ce qu'ils 
font, aidez à leur œuvre inconnue, ne leur deman- 
dez rien pour ce que vous leur donnez. » Pauvrea 



ACTE CINQUIÈME. 239 

hommes! vous brûlez votre sang et vie dans 
d'ardentes subtilités. Quoi d'étrange que votre 
imagination veuille une fontaine d'eau fraîche, une 
coupe de lait? Reposez votre tête sur notre poi- 
trine; regardez ces jeunes seins, comme ils vous 
désirent ! 

Il la baise au front. 
CIÊLESTINE. 

Embrassez-moi sans crainte. L'eau de Jouvence 
n'est-elle pas sur nos lèvres? La fontaine en est 
là, dans notre cœur. 

PROSPERO , rêvant à demi. 

Oui, j'eus autrefois un petit serviteur, un esprit 
de l'air. Sa voix de femme était comme la tienne. 
Pauvre Ariel! Il est mort parce qu'il était meil- 
leur que moi. Prius mori quam fœdari. 

On entend le trille léger qui annonçait autrefois l'approche d' Ariel. 
PROSPERO. 

Oh! si je pouvais le revoir, et mourir une 
main dans la tienne, une main dans la sienne! 

Musique ex(}uise, Lq9 forioes <1' Ariel «9 dessineAt dftps l'air en bleu traui< 
parent, 



840 L'EAU DE JOUVENCE. 

PROSPERO. 

Ariel ressuscité ! . . . Ah ! tu te réservais pour 
ma dernière heure, petit zinzolin. M'as-tu assez 
puni d'avoir préféré ma vie, c'est-à-dire mon 
œuvre à ma dignité, c'est-à-dire à ma vanité? 
Que de fois j'ai cru t'apercevoir profilé sur le vide! 
Pourquoi ne venais-tu pas? Tu me tenais rigueur, 
charmant petit rancunier, d'avoir serré la main de 
Galiban. Ta tête sera donc toujours la salle de bal 
d'un délicieux petit quadrille de préjugés. 

Célestine éclate de rire et n'a plus d'yeux que pour ÂrieL 
ARIEL. 

Maître, quand l'idéal est mort, il n'y a plus que 
l'harmonie préétablie des choses qui puisse le res- 
susciter. Vingt fois, en te voyant faire tant de 
belles choses, j'ai failli reprendre un corps pour 
venir me remettre avec toi. Je l'avoue, j'avais eu 
tort de mourir. Le triomphe de Galiban m'avait 
un peu surpris. Maître chéri, voici ton petit ser- 
viteur. Je ferai désormais ce que tu voudras; car 
ce que tu veux est le bien. 



ACTE CINQUIÈME. 24< 

PROSPERO, t'afiFaiblissant de plus en plus. 

Ariel, j'ai fini le nombre des bons jours. Le 
reste ne serait ni utile ni digne. La vie d'un va- 
gabond n'est pas celle qui me convient. Depuis 
que je n'ai plus la protection de Caliban (u sourit), 
mon existence n'a plus de base assurée... Adieu; 
sache vivre sans moi ; désormais, il ne faut 
plus ainsi mourir à la légère. Enfant, tu es 
comme l'humanité, quand elle croyait, chaque 
soir, que le monde allait finir. Prends un corps; 
la condition d'un esprit aérien est trop fragile. 
Vois Gélestine, elle est ta sœur par le charme et la 
beauté. 

Tous deux se regardent d'un œil tendre, et rougissent. Un léger frisson 
parcourt les membres d'Ariel, qui prennent une teinte rosée et de la solidité. 

ÂKIEL. 

Oh ! douceur étrange ! Je me touche ; je deviens 

chair. Une chaleur que je n'ai jamais ressentie 

circule en mon être. Le sang, ce liquide porteur 

de la vie, humecte ma poitrine. Je sens ce fleuve 

bienfaisant suivre dans tous mes membres son 

id 



242 L'EAU DE JOUVENCE. 

cours aimable et taciturne. Et ici (Montrant son cœur.) 
un battement léger, un petit chatouillement!... 
Se tournant vers céiestine.) ma chèrc amie, pourrais- 
je désormais me séparer de toi? Asiles cachés 
des forêts, antres et rochers soHtaires, cachez- 
moi avec elle. Plus la retraite sera sombre, plus 
ses parois rapprochées, plus son ciel écrasé, plus 
je croirai qu'elle est à moi et que l'univers entier 
est en elle. Yide infini de l'espace, rires innom- 
brables des mers, un jour peut-être, je me repren- 
drai à vous aimer. 

SCÈNE V. 

LES MÊMES, CALIBAN, puis LE PAPE 
ET BRUNISSENDE. 

Entre Caliban. — Surprise générale. Mouvement d'horreur d'ArieU 
Il pousse un cri. 

CALIBAN, bas, à ArieL 

Petit fat, qui ne peux te rendre compte de ce 
qu'il y a de mérite pour Thomme sorti du limon à 



ACTE CÎNQUIËMr:. Sl43 

secouer la lourde croûte terreuse et à. forcer la 
herse dont s'entourent les hommes à la peau 
blanche et au sang vermeil, (a prospero.) Je n'ai pas 
voulu que tu me supposes ingrat, et, quand le con- 
seil de la démocratie de Milan a écrit au pape pour 
qu'il te fasse emprisonner, je suis venu moi-même 
en secret pour te conduire en un lieu sûr. Le mou- 
vement qui m'a substitué à toi était fatal. Une 
révolution, le jour où elle s'accomplit, est toujours 
passionnée; le champ de bataille ne souffre pas 
l'impartialité. Mais il ne nous en coûte pas aujour- 
d'hui de reconnaître que, ce que nous sommes, 
nous le sommes par vous. L'ingratitude est le vice 
des esclaves. Le lendemain de la victoire, on est 
encore injuste; le surlendemain, on est généreux. Il 
a fallu l'ineptie de tes soi-disant partisans, qui sont 
tes pires ennemis, pour que le contrat tacite, qui 

s'était établi entre toi et nous, ait pris fin. 

\ 

PROSPERO , faisaat au effort contre la léthargie qui le gagae. 

C'est vrai. Il fut un jour où je dus crier : « Vive 



244 L'EAU DE JOUVENCE 

Caliban ! » Je n*aime pas beaucoup qu'on me parle 
de la difficulté vaincue. Celui qui a eu tant de mé- 
rite à jouer le rôle d'un aristocrate, que ne res- 
tait-il ce qu'il était, et ne laissait-il le rôle, pour 
lui si laborieux, à ceux qui le jouent sans effort? 
Mais la grande troupe de comédiens, choisie et 
formée par le destin pour jouer ce qu'on appelle 
l'histoire sur les tréteaux de ce monde, a besoin 
d'emplois très divers. Caliban, cesse de parler 
de la fatuité d'Ariel ; cette fatuité, c'est sa raison 
d'être; elle est légitime. Il faut qu'il y ait des 
délicats. Ariel, tu n'es pas encore placé aussi 
près que moi de l'infini; cesse de mépriser Cali- 
ban. Sans Caliban, point d'histoire. Les grogne- 
ments de Caliban, l'âpre haine qui le porte à sup- 
planter son maître, sont le principe du mouvement 
dans l'humanité. Il n'y a rien de pur ni d'impur 
dans la nature. Le monde est un cercle immense 
où la pourriture sort de la vie et la vie de la pour- 
riture. La fleur naît du fumier ; le fruit exquis se 
forme des sucs tirés de l'ordure. Le papilîon, 



I 



ACTE CINQUIÈME. 245 

dans ses transformations, est tour à tour exquis et 
hideux. Il y a un but à tout cela, et, bien que 
nous n'ayons pas la preuve d'une conscience 
claire présidant au gouvernement de l'univers, des 
indices certains montrent Texistence d'une con- 
science obscure, d'une tendance profonde pour- 
suivant un but placé à l'infini. Le grand semeur 
aveugle répand la graine avec une telle profusion, 
que chaque coin de bonne terre porte son fruit, 
sans avoir été visé. Le coup de fatalité qui se 
joue dans les profondeurs des sources de la vie, 
et qui fait qu'un cerveau est bien fait ou raté, 
qu'un type de femme est exquis ou ridicule, se 
répète tant de fois, que l'avenir du vrai et celui du 
beau sont assurés. Pour moi, j'ai accompli ma 
destinée. J'ai été un quaterne rare dans la loterie 
de la création. Maintenant, les atomes qui me com- 
posent réclament leur liberté ; ils ont envie d'al- 
ler ailleurs jouer leur petit air. (Entrent le pape et Brunis- 
Bende. — Prospère, d'une Toix faible.) Je SUis hCUrCUX qUC 

vous arriviez à point pour compléter le cercle 



246 L'EAU DE JOUVENCE. 

suri equel doivent se clore mes yeux. G?, linceul 
me donne ce que vous avez voulu et n*avez pu 
me donner, le repos. Grâce à lui, je meurs entier, 
et sans perdre aucune des sensations délicieuses 
qui sont d'ordinaire oblitérées chez le mourant 
par la douleur et raffaiblissement. La coupe de 
la vie est délicieuse. Quelle sottise de s*indigner 
parce qu'on en voit le fond ! C'est l'essence d'une 

coupe d'être épuisable. (Anel et Célestlne, se tenant dans les 
bras l'un de l'autre, se regardent sans comprendre ce que dit Prospère. 
Prospère les voit en souriant.) G'OSt bieU, Arfel. J'ai trOUVé 

le moyen de te river à l'existence. IMainte- 
nant, tu ne voudras plus mourir pour si peu. 

(Se tournant vers Cabban.; GallbaU, j'ai qUClqUC ChOSC à 
te dire. (Callbans'approche.— prospère, tout bas.) Anel Ct 

Gélestine sont incapables de lutter contre les 
difficultés de la vie. Je te demande pour Ariel 
une sinécure, la garde du château de Sermione, 
qui n'a aucune importance pour la république 
de Milan et qui suffira très amplement à ses 
besoins. 



ACTE CINQUIEME. 247 

CALIBAN. 

Maître, tu seras obéi. 

BRUNISSENDE. 

Arnaud, je voudrais faire quelque chose qui 
vous fût agréable. 

PROSPERO, 8'éteignant de plus en plus. 

Donnez-moi un baiser et votre main à serrer. 
Dites qu'on joue les airs d'Amalfi et du golfe de 
Naples. Ayez soin que je ne voie pas un visage 
triste et que je n'entende pas un soupir. 

Être éternel et bon, merci pour l'existence. J'ai 
collaboré à toutes tes œuvres, j'ai servi à toutes 
tes fins. Je te bénis ! 

U s'endort eu souriant. On lit sur sa figure les signes de jouissances inûnies. 
BRUNISSENDE. 

Ne troublons plus ses rêves. Il a la récompense 
(Je sa jeunesse chaste. La nature, à la recherche 



848 L'EAU DE JOUVENCE. 

de laquelle il a sacrifié l'amour, se change en 
nymphe pour le recevoir à son dernier soupir. 

LE PAPE. 

Que sa tête est belle ! J'aurais tant aimé à le 
faire cardinal ! 

LE CARDINAL PHILIPPE. 

Il est mort comme les saints d'Irlande, que 
parfois j'arrive à regarder comme les plus grands 
de tous. Ces solitaires étranges mouraient quand 
ils voulaient, à l'heure qu'ils avaient fixée. Main- 
tenant, que faire de son corps ? Il faut éviter le 
scandale. La crémation est la seule sépulture digne 
de l'idéaliste; car le corps humain, du moment 
qu*il n'est plus le substratum d'une personne, 
n'est rien qu'un amas d'atomes semblables à tous 
les autres, que le respect ordonne de désagréger. 
Mais nous ne sommes pas outillés pour ce genre 
de funérailles. 



1 



ACTE CINQUIEME. «49 



SCENE VI. 

Sur le bord du Rhône. Des hommes apportent un cadavre enveloppé 
d'un linceul blanc. 



LE CARDINAL PHILIPPE, en costume de simple clerc 

(Aux bateliers.) Placez le corps dans votre barque, 
et naviguez comme si vous alliez à Tîle de la Bar- 
thelasse. Quand vous serez arrivés au milieu du 
courant, faites sombrer la barque, sauvez-vous à 
la nage et ne dites rien à personne. (Tout bas.) Si on 
retrouve le corps, nous dirons au peuple que, dans 
un accès de furie, il s'est noyé. Sinon, nous dirons 
que le diable l'a pris. 

Oq entend sur le pont, près de là, des danses et des chants. 

Sur le pont 

D'Avignon, 
C'est là que l'on danse ; 

Sur le pont 

D'Avignon, 
Que l'on danse m rond. 



LE PRETRE DE NEMl 

(1885) 



AVANT-PROPOS 



J*ai voulu, dans cet ouvrage, développer 
une pensée analogue à celle du messianisme 
hébreu, c'est-à-dire la foi au triomphe défi- 
nitif du progrès religieux et moral, nonob- 
stant les victoires répétées de la sottise et du 
mal. J'ai essayé de montrer la bonne cause ga- 
gnant du terrain malgré les amertumes, les 
disgrâces, les défaillances mêmes et les fautes 
de ses apôtres et de ses martyrs. J'ai voulu 
enfin rendre sensibles, en les injectant, 



254 LE PRÊTRE DE NEMÎ. 

comme on fait pour une pièce d*anatomie, 
un réseau de vérités aboutissant toutes à la 
loi de fer qui veut qu'en politique le crime 
soit souvent récompensé et la vertu d'ordi- 
naire punie. 11 résulte de là un tableau 
triste, puisque le premier plan est occupé par 
Fégoïsme des grands, la sottise du peuple, 
l'impuissance des gens d'esprit, l'infamie du 
sacerdoce mensonger, la faiblesse du sa- 
cerdoce libérai, les faciles déceptions du 
patriotisme, les illusions du libéralisme, la 
bassesse incurable des vilaines gens. Je crois 
l'œuvre saine cependant; car on y apprend 
à ne pas trop s'émouvoir de ce qu'a d'in- 
stable l'équilibre de l'humanité, en voyant 
4e bien et le vrai émerger, malgré tout, de 
l'affreux marécage où glapissent et croupis- 
sent pêle-mêle toutes les inepties, toutes les 
grossièretés, toutes les impuretés. 

J'ai cherché, pour servir de trame à ces 
idées, quelqu'une de ces vieilles fables où 



LE PRÊTRE ])\i NEMI. 255 

Tantiquité a mis pJus.de sens profond qu'il 
n'y en a dans tous nos traités de politique. 
J'ai pris pour sujet les récits relatifs à ce 
temple de Diane, sur les bords du lac Nemi, 
dont le prêtre devait, pour être légitime, 
avoir tué de sa main son prédécesseur. « Cela 
l'obligeait, dit Strabon, à avoir toujours l'épée 
à la main et à être sans cesse sur ses gardes, 
prêt à repousser les attaques qu'on lui pré- 
parait. » Galigula, qui avait de l'esprit, fut le 
premier à s'amuser de cette position singu- 
lière. Le rex nemorensis de son temps était un 
vieillard qui avait fini par devenir assez res- 
pectable. Le gamin féroce à qui les hasards 
du césarisme avaient remis le sort du monde 
le contraignit à se battre avec un gladiateur 
beaucoup plus fort que lui, qui devint son 
successeur. 

J'ai supposé, pour ma part, dans des temps 
fort anciens, un prêtre de Nemi homme 
éclairé, voulant corriger une vieille religion 



256 LE PRÊTRE DE NEMI. 

absurde, et j'ai montré la conséquence qu'en- 
traîne d'ordinaire la tentative d introduire 
dans les choses humaines un peu de raison. 
Cette conséquence est double. D'une part, la 
foule, qui n'est jamais bien rassurée que par 
le crime heureux, réclame un scélérat pour 
prêtre; de l'autre, le prêtre libéral arrive 
bientôt à voir qu'il a fait, avec ses bonnes 
intentions, plus de mal que de bien, et qu'il 
a porté préjudice à la patrie, laquelle repose 
en définitive sur des préjugés généralement 
admis. Ici, je plaide un peu contre moi- 
même; mais je ne suis pas un prêtre ; je suis 
un penseur ; comme tel, je dois tout voir. Un 
ouvrage bien complet ne doit pas avoir besoin 
qu'on le réfute. L'envers de chaque pensée 
doit y être indiqué, de manière que le 
lecteur saisisse d'un seul coup d'œil les 
deux faces opposées dont se compose toute 
"^ vérité. 

Il n'est pas douteux que cette manière de 



j 



LE PRETRE DE NEMI. 557 

penser en partie double ne dérange par mo- 
ment les habitudes des lecteurs à demi cul- 
tivés. J*ai plus d'une fois éprouvé que la forme 
du dialogue et du drame philosophique, à 
côté de grands avantages, a de très réels in- 
convénients. L'essence du dialogue étant de 
mettre en jeu des opinions diverses, et Tes- 
sence du drame d'opposer des types diffé- 
rents, on est exposé, de la part des critiques 
qui font leurs extraits un peu à la hâte, à 
d'étranges malentendus. On se voit objecter 
à la fois les dires les plus contradictoires. 
On est responsable des interlocuteurs, qui 
partent des principes opposés. J'aurais bien 
mauvaise grâce à me plaindre d'une méthode 
de critique dont Platon a été victime. N'a- 
t-on pas représenté ce grand penseur comme 
utopiste dans la République, immoral dans le 
Phèdre, sophiste dans le Protagoras, hypocrite 
et presque jésuite dans VEuthyphron! Par un 

procédé du même genre, un journal qui a eu, 

il 



258 LE PRÊTRE DE NEML 

je ne sais comment, connaissance de quelque 
épreuve du Prêtre de Nemi, m'accusait, il y a 
un mois à peu près, d'avoir écrit ce dialogue 
pour « décrier le courage » . Voilà vraiment 
qui est un peu fort. Moi qui regarde, au con- 
traire, le courage comme supérieur, en un 
sens, à la moralité!... Moi qui vois dans le 
courage la marque sûre du sentiment qui 
nous attache à l'idéal d'une façon désinté- 
ressée, puisque évidemment le plus haut 
degré du courage, celui qui est couronné 
par la mort, n'est pas récompensé ici- 
bas! 

Le vrai, c'est qu'à un endroit de ma fable, 
j'ai voulu voir ce que devient la religion 
quand le prêtre l'abandonne, ce que devient 
l'État quand on veut le faire tenir sur les 
pauvres raisons de l'intérêt personnel. J'ai 
mis en scène Ganeo, « le vil coquin », trou- 
vant un disciple digne de lui dans Leporinus, 
et lui enseignant la dernière conséquence 



j 



LE PRÊTRE DE NEJ\II. 259 

de l'égoïsme, la lâcheté. C'est la doctrine de 
Ganeo qu'on a présentée comme la mienne. 
J'aurais prêché justement ce dont j'ai voulu 
inspirer le mépris ! C'est comme si Ton sou- 
tenait que les Spartiates montraient des es- 
claves ivres à leurs enfants, non pour les 
leur faire prendre en horreur, mais pour les 
engager à les imiter. 

Je ne crains pas du lecteur qui me lira avec 
suite des appréciations aussi erronées. Si j'ai 
présenté de manière à donner le frisson, 
comme en un conte d'Edgar Poe, le cauche- 
mar d'une nation sans idéal ; si j'ai fait vi- 
goureusement sentir l'impossibilité absolue 
de déterminer l'homme à se dévouer, par 
des motifs tirés des calculs inférieurs de 
l'égoïsme et de la vanité, je ne regrette pas 
les fortes couleurs que j'ai employées. Non ; 
l'intérêt personnel n'inspire que la lâcheté; 
la vanité ne produit rien de solide. L'intérêt 
personnel et la vanité n'ont ni conseillé un 



260 LE PRÊTRE DE NEMI. 

progrès, ni supprimé un abus. On ne se sacri- 
fie que par un acte de foi. Un acte de courage 
est un acte de foi au premier chef. La cer- 
titude de la récompense tuerait le mérite. 
Nous n'estimons ainsi la haute moralité que 
si elle a traversé le doute ; nous ne voulons 
nous décider pour le bien qu'après nous être 
faits contre lui les avocats du mal. Nous con- 
sentons à nous soumettre à Timpératif du de- 
voir, mais à condition qu'il soit bien entendu 
que nous voyons la faiblesrse des arguments 
qui Fappuient. Là est le secret de Tempire 
qu'exerce sur nous la femme avec la simpli- 
cité de sa foi, son ignorance, sa naïveté d'af- 
firmation. Elle voit au fond mieux que nous. 
Aucune mère n'a besoin d'un système de phi- 
losophie morale pour aimer son enfant. Au- 
cune jeune fille de bonne race n'est chaste en 
vertu d'une théorie. De même aucun homme 
cou^àgeux ne court à la mort mû par un rai- 
sonnement. Nous faisons le bien sans être 



j 



LE PRÊTRE DE NEMl. 264 

sûrs qu'en le faisant nous ne sommes pas 
dupes; et, saurions-nous de science certaine 
que nous le sommes, nous ferions le bien 
tout de même. Ces milliers d'êtres que l'uni- 
vers immole à ses fins marchent bravement 
à l'autel. Le philosophe qui voit le plus clai- 
rement la vanité de toute chose est capable 
d'être un parfait honnête homme et même, 
à son jour, un héros. 

Voilà comment il se fait qu'après tant de 
désillusions, l'appétit du bien, la soif d'une 
conscience de plus en plus étendue, ne s'é- 
teignent jamais dans l'humanité, Antistius 
renaîtra éternellement pour échouer éternel- 
lement, et, en définitive, il se trouvera que la 
totalité de ses échecs vaudra une victoire. 
Laissez ce doux rêveur finir tristement, se 
renier lui-même, demander pardon à Dieu 
et aux hommes de ce qu'il a fait de bien. 
Un jour, à un point donné du temps et 
de l'espace, ce qu'il a voulu se réalisera. 



ÎSI62 LE PRÊTRE DE NEMI. 

A travers toutes ses déconvenues, le pauvre 
Liberalis s'obstinera également dans sa sim- 
plicité. Metius, Faristocrate méchant et ha- 
bile, qui se moque de l'humanité, sera con- 
fondu. Ganeo sera pardonné avant lui. Je 
crois, avec la sibylle, que la justice ré- 
gnera, sinon sur cette planète, au moins 
dans Tunivers, et que l'homme vertueux 
se trouvera finalement avoir été le bien in- 
spiré. 

Dans cette grande crise que Tavènement 
de Fesprit positif fait subir de nos jours aux 
croyances morales, j'ai défendu plutôt qu'a- 
moindri la part de l'idéal. Je n'ai pas été de 
ces esprits timides qui croient que la vérité 
a besoin de pénombre et que l'infini craint 
le grand air. J*ai tout critiqué, et, quoi qu'on 
en dise, j'ai tout maintenu. J'ai rendu plus 
de services au bien en ne dissimulant rien 
de la réalité qu'en enveloppant ma pensée de 
ces voiles hypocrites qui ne trompent per- 



LE PKÈTKÊ DE NEMI. 263 

sonne. Notre critique a plus fait pour la con- 
servation de la religion que toutes les apolo- 
gies* Nous avons trouvé à Dieu un riche écrin 
de synonymes. Si nos raisons de croire aux 
réparations d'outre-tombe peuvent sembler 
frêles, celles d'autrefois étaient-elles beau- 
coup plus fortes? Teste David cum Sibyllaf 
Des siècles ont cru à la résurrection sur le 
témoignage de David et de la sibylle. Vrai- 
ment, nos raisons valent bien celles-là. 

L'ordre social, comme Tordre théologique, 
provoque la question : Qui sait si la vérité 
n'est pas triste? L'édifice de la société humaine 
porte sur un grand vide. Nous avons osé le 
dire. Rien de plus dangereux que de patiner 
sur une couche de glace sans songer combien 
cette couche est mince. Je n'ai jamais pu 
croire que, dans aucun ordre de choses, il fût 
mauvais d'y voir trop clair. Toute vérité est 
bonne à savoir. Car toute vérité clairement 
sue rend fort ou prudent, deux choses éga- 



264 LE PRÊTRE DE NEMI. 

lement nécessaires à ceux que leur devoir, 
une ambition imprudente ou leur mauvais 
«ort appellent à se mêler des affaires de cette 
pauvre humanité. 



PERSONNAGES : 



ANTISTIUS, prêtre deNemi. 

METIUS, chef des patriciens. 

LIBERALIS, chef de la bourgeoisie éclairée* 

£ETHEGUS, chef des démagogues. 

TITIUS, 

VOLTINIUS, 

DOLABELLA, fanatique. 

TERTIUS, organe d'un bon sens superficiel. 

CARMENTA, sibylle. 

SAGRIFIGULUS.l . . , , , „ .,«..„ 

r A N F o i ^'^^^^'^^^ ^^ temple et de l'antre de la Sibylle. 

CASGA, 



I citoyens d'Albe, modérés et sensét. 



LATRO, 

HERDONIUS, vieillard. 

VIRGINIUS, 

VIRGINIA, 

MATERNA, ^ gens qui viennent consulter Toracle. 

PORGIA, 

LEPORINUS, 

Bourgeois, hommes du peuple d*Albe. 



La scène se passe à Albe la Longue et à Nemi, près de là. 



Pour éviter le soupçon de couleur locale, habiller 
tous les personnages comme les personnages de Ma- 
saccio au Carminé de Florence, ou comme les Ro- 
mains de Mantegna, aux Eremitanti de Padoue. 



ACTE PREMIER 

La scène se passe sur le rempart d'Albe la Longue, large terrasse» 
ment couvert d'énormes chênes verts, sur la pente de la monta- 
gne. A l'horizon, on voit une petite colline couronnée de murs? 
c'est la Roma Quadrata du Palatin; à côté, une autre colline 
avec un temple : c'est le Capitole. 

Le soleil va se coucher dans la mer, vers les Ostia Tiberina. Les 
habitants de la ville arrivent successivement par groupes sur 
J9 terre-plein pour respirer la fraîcheur. 



SCENE PREMIÈRE 

TITIUS, VOLTINIUS. 
TITIDS. 

Dire que cette infernale petite colline là-bas, à 
Fhorizon, troublera le Latium, et, s'il fallait croire 
les oracles de Garmenta, peut-être le monde en- 
tier! 

VOLTINIUS. 

Laissons Garmenta et ses rêves. Ge qu'il y a 



268 LE PRETRE DE NEMI. 

de sûr, c'est que ces bandits sont d'étranges 
gaillards, un mélange de malfaiteurs et d'hommes 
d'ordre, de juristes et de sacripants. Chaque jour 
avance leur œuvre. Non contents d'avoir battu 
Albe, leur mère, ils organisent leur cité d'unt 
façon qui, en effet, ferait .croire par moments 
qu'ils travaillent pour l'humanité. Dans cette bi- 
coque, on parle de droit d'une manière absolue, 
comme si ceux qui l'habitent étaient chargés de 
donner un code au monde entier. Voyez, à côté 
des pans coupés du Palatin, sur la colline, s'élève 
un temple, et les échos fatidiques du Vatican ont 
dit que ce temple serait le centre du genre humain. 

TITIDS. 

Encore des oracles! Je n'y crois pas; mais cela 
est de peu de conséquence ; le monde y croit 
Ce que je ne conçois pas, c'est que ces brigands, 
qui se sont mis en dehors des lois divines et hu- 
maines, ne se dévorent pas entre eux. 



ACTE PREMIER. 269 



VOLTINIUS 



Oh! lieux communs de la politique banale ! La 
division est une marque de vie et de force. L'ordre et 
la conservation dans le monde sont Fœuvre d*anar- 
chistes repentants. Tout conservateur a pour an- 
cêtre un bandit. Quand Hercule eut volé les bœufs 
de Cacus, il devint défenseur acharné de la pro- 
priété. 

TITIUS. 

Il est dur d'être vaincu par des parvenus. 

VOLTINIUS. 

Oui; mais, pour être vainqueur, il n*y a qu'à 
savoir attendre. La roue de la fortune tourne de 
telle façon, qu'on ne peut ni en accélérer ni en re- 
tarder le rythme. Maintenant, la revanche est 
impossible; la défaite est certaine. Nous sommes 
plus avancés, plus civilisés qu'eux. Les questions 
•sociales existent plus pour nous que pour eux. La 



270 LE PRÊTRE DE NEMI. 

perfection idéale des lois n'est pas la force; c'est 
le peuple censé arriéré qui est presque toujours 
le vainqueur. Une nation travaillée intérieurement 
par la maladie du progrès ne peut faire la guerre. 
Elle est comme un blessé qui a une cicatrice à \d^ 
jambe. En temps ordinaire, cette cicatrice n'est 
rien. Mais, si le blessé doit faire un exercice vio- 
lent (et la guerre est la grande épreuve du tem- 
pérament d'une nation), la cicatrice se rouvre et 
l'infériorité devient sensible. 

Et puis, entre Rome et nous, la partie n'est 
pas égale. Nous jouons le tout pour le tout. Si 
Albe est encore une fois vaincue, elle cesse 
d'exister. Il n'en est pas ainsi de Rome. Ne pas 
jouer tout son avoir contre un partenaire qui n'en- 
gage qu'une partie de sa fortune, n'est-ce pas le 
principe élémentaire de tout jeu? 

TITtUS. 

Vous raisonnez comme si les hommes n'étaient 
pas des êtres passionnés et instinctifs. Attendra 



ACTE PREMIER. 874 

est bien; mais souvent aussi l'on meurt d'attendre. 
Les bandits ont un parti dans le sein de notre 
ville. Entre ces remparts et la colline là-bas, il 
s'échange des signaux. Ces prétendus oracles de 
la Sibylle, annonçant que les destins du Latium 
s'accompliront par Rome, sont de journalières 
trahisons. Et comprenez-vous le rôle d'Antistius? 
C'est la base même de nos murs qu'il sape par 
ses innovations inopportunes. 

VOLTINIUS. 

Quand les prêtres se mettent à innover, gp-re! 
Ils vont jusqu'au bout. Mais, entre nous, il est per- 
mis de dire ce que nous pensons. On attribue trop 
d'importance à la religion; le peuple n'y croit pas 
tant qu'on se l'imagine. Gethegus et les siens sont 
bien plus dangereux. La guerre des classes est la 
fin de la patrie. Le peuple croit qu'une ville est 
un composé de maisons ; il ne comprend pas 
qu'une ville est surtout faite par ses remparts. 
Les remparts d'une cité sont ses défenseurs, 



272 LE PRÊTRE DE NEMI. 

ses institutions. Une démocratie sans famille et 
sans institutions est une ville ouverte. Ceux qui 
défendent et qui gardent une société ont droit à un 
privilège, car rien n'existerait sans eux. 

TITIUS. 

Au moins tandis que ladite société a des ennemis. 

VOLTINIUS. 

On a toujours des ennemis, hors de ces îles 
Atlantides, que je soupçonne de n'exister nulle 
part. La vie est une lutte contre des causes de 
destruction. Qui ne se défend pas bien est perdu. 

Les groupes se forment sur le terre-plein ; les conversations se croisent. 

SCÈNE II 

GROUPE DE BOURGEOIS. 
PREMIER BOURGEOIS. 

L*être le plus dangereux est celui qui a faim. 
Quand l'individu arrivé au dernier degré de la 



ACTE PREMIER. 273 

misère demande du travail, il est avantageux de 
lui en donner. 

DEUXIÈME BOURGEOIS. 

Mais la source du travail n*est pas infinie. Nos 
pères ont creusé à grands frais l'émissaire du lac, 
dont le besoin ne se faisait guère sentir ; un oracle 
le voulait. Que faire maintenant? 

PREMIER BOURGEOIS. 

On a ouvert, l'an dernier, un fossé du côté du 
nord; on pourrait peut-être le combler. 

TROISIÈME BOURGEOIS. 

Mais ce fossé a sa nécessité. 

PREMIER BOURGEOIS. 

Raison de plus; on le creuserait l'année pro- 
cliaine de nouveau. 



18 



«74 LE PRÊTRE DE NEML 

SCÈNE III 

GROUPE DE PETIT PEUPLE. 
HOMME DU PEUPLE. 

Quel siècle ! On n'entend parler que de fléaux et 
de misères. 

AUTRE HOMME DU PEUPLE. 

Oui, il n'est bruit que de malheurs, de prodiges 
effrayants. La moisson sera perdue, cette année; 
la peste menace. 

DOLABELLÂ. 

Cela est tout simple. Diane n*a pas de vrai 
prêtre : elle se venge. Le temple est le centre des 
causes du monde. L'ordre du monde dépend de 
l'ordre des rites qu'on y observe. Les dieux sont 
comme les hommes, donnant, donnant... Quand 
Jupiter Latiaris était rassasié de victimes, Jupiter 



d 



ACTE PREMIER. 275 

gardait le Latium. Quand Diane avait le prêtre 
qu'elle aimait, Diane nous protégeait. Maintenant 
tous les usages sont changés. Le prêtre que nous 
avons n'est pas sérieux; il n'a pas tué son prédé- 
cesseur de sa main y ainsi que le veut la bonne cou- 
tume. 

HOMME DU PEUPLE. 

Et, avec cela, il n'a pas l'air d'un prêtre. Cha- 
cun doit être dans son rôle; le devoir du prêtre 
est de pratiquer les cérémonies que l'on a obser- 
vées avant lui. 

HERDONIUS. 

Il est sûr que ce qui se passe aujourd'hui ne 
ressemble pas du tout à ce qui se passait autrefois. 
J'ai vu ces anciens prêtres. C'étaient de fameux 
scélérats; mais ils étaient légitimes, puisque la rè- 
gle avait été observée. Je vous dirai que, depuis 
mon enfance, on m'a dit que le temple fut autrefois 
un asile, dont la loi était qu'il n'y pouvait tenir à 
la fois qu'un seul malfaiteur. Cela faisait de sin- 



276 LE PRÊTRE DE NEMI. 

gulières candidatures. L'un chassait l'autre, qui 
ne se laissait pas faire volontiers. Le pauvre prê- 
tre ne dormait pas; il se gardait et gardait ses 
gardes, de peur que l'un d'eux ne voulût être prê- 
tre à son tour. Il n'avait le temps de penser à 
rien. 

HOMME DU PEUPLE. 

C'est ce qu'il faut pour un prêtro. Un prêtre n'a 
pas à penser. 

AUTRE HOMME DU PEUPLE* 

Sûrement; mais ce qui est étrange, c*est que ce 
vieil ordre de choses soit devenu respectable. 

AUTRE. 

C'est ainsi. Le respectable, c'est l'usage qui le 
fait. Oh! comédie des choses humaines!... Mais le 
sage prend les choses telles qu'elles sont. Voyez 
Antistius; c'est le premier prêtre qui n'ait pas été 
un drôle de bas étage; eh bien, cela finira mal. 



A.CTE PREMIER. t77 

TITIUS. 

Le premier qui supprime un usage, un abus, 
comme on dit, est toujours victime du service qu'il 
rend. 

HOMME DO PEUPLE. 

C'est de sa faute. Pourquoi se mêle-t-il de ce 
qui ne le regarde pas? 

S€ÈNE IV 

GROUPE D'ARISTOCRATES; 

PUIS GBN» DU PEUPLE. 

METIDS. 

Le peuple qui supporte plus de dix ans l'injure 
de son vainqueur est un peuple fini. L'injure 
est plus sanglante, quand elle vient d'une na- 
tion jeune, sans long passé, qui vous doit tout. 
Quoi! un ramas de bandits, de réfugiés, d'expul- 
sés de toute sorte a pu salir la vieille gloire d'Albe 



278 LE PRÊTRE DE NEML 

la Longue, et il y a des cœurs albains pour hé- 
siter encore. Chaque jour nous enfonce dans le 
fossé de boue. On se divise en classes, parce qu'on 
ne combat pas Tennemi commun. La haine, de 
Rome est le critérium du bon Albain. Au fond, 
cette maudite bourgade est la révolution ; je la hais. 
Je hais les parvenus, les tard venus, les ingrats. 
Ce temple qu'ils élèvent à Jupiter Capitohn, ils 
devraient l'élever à la Fortune des bandits. 

LIBERALIS. 

Voulez-vous faire revenir la destinée sur ses ar- 
rêts ? Il faudrait alors rappeler de chez les Berniques 
ce simple et honnête Priscus, le dernier descen- 
dant de nos vieux rois. 

HETIUS. 

Ce serait le mieux. Priscus est seul en posses- 
sion incontestée du titre légitime des anciens sou- 
verains d'Albe. Il a peut-être le dépôt de notre 
future résurrection. 



I 



ACTE PREMIER. 279 

LIBERALIS. 

Et si Ton rétablissait aussi les anciennes lois 
du roi Latinus? 

METIUS. 

On ferait bien. 

LIBERALIS. 

Pourquoi ne pas admettre que la société hu- 
maine peut être améliorée? Pourquoi ne pas ad- 
mettre que même ces bandits de Rome ont du 
bon? Vous savez qu'ils se donnent pour mission 
d'abolir dans le monde les sacrifices humains. Qui 
peut les en blâmer? 

METICS. 

Vous voilà donc atteint, atous aussi, des folies 
d'Antistius? La religion est un tout auquel on ne 
louche pas. Retrancher quelque chose à ces prati- 
ques séculaires, c'est les détruire. Elles ne sup- 
portent pas la discussion. Dès qu'on raisonne sur 



280 LE PRÊTRE DE NEMI. 

la religion, on est athée. Une république qui se 
porterait bien regarderait comme soû premier de- 
voir l'exil ou la mort d'Antistius. 

LIBERALIS. 

Pourquoi blâmer un homme si honnête, le pre- 
mier prêtre sensé qu'il y ait jamais eu? N'est-ce 
pas grâce à lui que notre terrible sanctuaire du 
lac a perdu la plus grande partie de son horreur? 
Ce droit hideux de succession, il Ta aboH. Était-il 
rien de plus horrible? On nous ordonne le bien au 
nom des dieux, et on fait le mal pour les honorer. 
Il a voulu tirer son sacerdoce de la source la plus 
pure, de l'élection populaire. 

DOLABELLÂ. 

Allons donc ! l'élection du peuple est nulle dans 
les choses religieuses. Le peuple ne dispose pas 
des sacra. Il n'y a pas, à l'heure qu'il est. de 
prêtre de Nemi. 



ACTE PREMIER. 284 

LIBERALIS. 

Tant mieux, si, par essence, ce prêtre ne pouvait 
être qu*un affreux meurtrier. 

METIDS. 

C'était le rite établi. Ce n'était pas plus absurde 
qu'autre chose. Cette vieille coutume était comme 
toutes les vieilles coutumes. Cela plonge si pro- 
fond, qu'on n'en voit pas les racines ; cela monte si 
haut, que l'œil n'en atteint pas le sommet. La vieille 
coutume, c'est l'oracle obscur, à la fois absurde et 
divin. Ces énigmes antiques ont toutes leur pro* 
fonde sagesse. Il faut pour les fonctions divines 
et humaines des désignations claires. Le moindre 
doute énerve; le doute, c'est le mal. Si la sélection 
des hommes se faisait d'après le mérite, qui dé 
ciderait du mérite? Le sort est souvent plus éclairé 
que le suffrage; mais il en résulte des fraudes, 
des compétitions, des guerres civiles. Au contraire, 
tuer celui qu'on remplace, voilà qui est clair, fa- 



J82 LE PRÊTRE DE NEMl. 

cile à constater; cela rend toute compétit'/jn im- 
possible. Après tout, quoi de plus conforme h la 
loi générale du monde? La somme des jouissances 
3st limitée; celui qui jouit tue celui qui ne jouit 
pas. On assassine toujours celui dont on hérite. 
Il est bon que l'ambitieux trouve devant lui quel- 
que justice; cette justice, c'est qu'on se serve avec 
lui de la mesure qui lui a servi pour les autres. 
Après tout, nul n'est forcé de courir ces candida- 
tures périlleuses. Qui fait appel à la violence ne 
clôt pas l'ère de la violence. On est renversé par 
la force au moyen de laquelle on a renversé les 
autres. Tout cela est assez conforme à l'équité 
singulièrement boiteuse qui préside aux destinées 
de cet univers. 

LIBERALIS. 

Mais ne faut-il pas savoir gré à celui qui, au 
nom de l'inspiration du bien, proteste contre la loi 
féroce léguée par la barbarie, ou, si vous voulez, 
par les fatales nécessités des temps primitifs? 



ACTE PREMIER. 883 

HERDONIUS. 

J'étais présent à, la scène par laquelle Antistius 
mit fin à cette tradition de sang et d'horreurs. Le 
vieux prêtre Tetricus, voyant les goûts de réforme 
dont le jeune Antistius faisait montre en Uîute oc- 
casion, l'avait mis sur la liste des victimes 
dévolues à Jupiter Latiaris. Antistius résista les 
armes à la main (moi, je trouve qu'il eut raison), 
battit les pourvoyeurs de victimes, prit d'assaut 
le temple, mit Tépée à la gorge de Tetricus. J'étais 
là; j*ai tout vu. Il n'avait qu'à enfoncer la pointe 
de la largeur de deux doigts, il était prêtre légi- 
time. Il ne voulut pas. « Vis, dit-il, vieux prêtre 
infâme; c'est en te pardonnant que je veux sup- 
primer ton rite sanglant. » Tetricus mourut de 
rage quelque temps après, et le peuple mit en sa 
place Antistius. 

HOMME DU PEUPLE. 

Ah! le digne homme! cela ne lui servir^ 



284 LE PRÊTRE DE NEMI. 

pas de grand*chose. Il n'a pas tué. Rien né vaut 
la désignation du sort, selon les règles reçues. 
La légitimité est le pôle de la religion. Le mérite 
importe peu. Le signe extérieur est tout. 

ADTRE HOMME DU PEUPLE. 

Oui,Antistius est un excellent homme ; mais tout 
ira mal tant qu'il sera prêtre de Nemi. 

AUTRE. 

Vit-on jamais, en effet, un prêtre de cette es- 
pèce? Il rêve, il a l'air de prier de cœur. Les 
dieux n'entendent pas le cœur ; les dieux ne tien- 
nent compte que de la bouche et des formules 
établies. Je me demande si Antistius les prend au 
sérieux. 

AUTRE. 

Ah! voilà, la question. Croit-il? On dit qu'il 
fait faire les basses prières par Sacrificulus, son 
acolyte. Sacrificulus a bien l'air d'être chargé de 
croire pour lui. 



ACTE PRËMIEQ. 285 

AUTRE. 

C*est pour cela que le monde croule. 

METIUS. 

Ce brave homme n'a pas tort. Le prêtre n'est 
chargé que de la formule. La formule est pour 1& 
bouche, non pour le cœur. Il y a ici une confusion 
ridicule. Antistius veut faire servir la religion au 
progrès de l'humanité, au bonheur des hommes, à 
ce que le train du monde soit plus juste, et autres 
chimères du même genre. Cela est absurde. La 
religion ne concerne que le culte dû aux dieux. 
La politique ne la maintient que pour cela- 

AUTRE. 

C'est vrai ; il ne faut pas regarder de trop près à 
la religion. Les formules, analysées à. la rigueur, 
ne signifient rien. 

AUTRE. 

Moi, je suis pour qu'on fasse aux dieux leur 



286 LE PRETRE DE NEMl 

part, mais pas trop grande. Je suis pour la reli- 
gion, mais limitée. Le prêtre devant l'autel ; le 
reste, il n'a rien à y voir. Les dieux sont quel- 
que chose ; mais il n'y a que les esprits exagérés 
qui soutiennent qu'ils soient tout. Moi, je suis un 
modéré; je fuis les extrémités^ 

SCÈNE V 

SACRIFICULDS entre effaré. 
SACRIFIÔULUS. 

Un nouvel oracle de Carmenta ! 

VOIX DIVERSES. 

Dis-le; dis-le vite! 

SACRIFICULUS, d'un air solennel. 

Par Rome, la langue du Latium deviendra 

LA LANGUE DE l'UNIVERS. 

Slires dans certains groupei. 



1 



ACTE PREMIER. 287 

ONE VOIX. 

Toujours la même chanson! Toujours Rome, 
Rome ! Qu'elle aille donc à Rome avec eux. 

VOLTINIUS. 

Cette femme est folle. J'ai toujours dit qu'on 
aurait dû la marier jeune, 

UNE VOIX. 

\^oyez quelle farce, je vous prie. La langue du 
Latium, qui cesse d'être parlée à trois lieues d'ici, 
serait parlée jusqu'à l'Euphrate et au delà des 
colonnes d'Hercule ! Allons donc ! 

AUTRE. 

Et, d ailleurs, que ,nous importe? Gommen* 
s'intéresser à des gens qui vivront dans cina 
cents ans? 

AUTRB. 

Elle parle aussi quelquefois d'une religion qui 



288 LE PRÊTRE DE NEMl. 

viendrait de l'Orient, où l'homme pieux serait 
celui qui briserait les images des dieux et où l'on 
servirait le divin par de bonnes actions et de bon- 
nes pensées. 

AUTRE. 

C'est un chaos que la tête de cette pauvre 
femme, un monde renversé. Quand on se met à 
accoupler ainsi les antithèses, à entasser les im- 
possibilités, il n'y a pas de raison pour s'arrêter. 
Autant dire tout de suite que le blanc, c'est le noir, 
et que le beau, c'est l'horrible. 

VOIX DIVERSES. 

C'est clair 1 



ACTE PREMIER. Î89 

SCÈNE VI 

GETHEGUS entre. Mouvements divers 
GENS DU PEUPLE. 

Tout va mal, tout va mal. 

JETHEGUS. 

Oui, tout va mal, et il serait pourtant facile que 
tout allât bien. Les aristocrates sont des égoïstes 
bouffis d'orgueil, des sangsues qui épuisent le 
peuple. Que leur importe, quand leurs greniers 
sont pleins, que le peuple meure de faim? Ce 
qu'ils appellent des principes, ce sont tout simple- 
ment des secrets transmis héréditairement pour 
opprimer les vrais citoyens. Ils nous entraînent à 
la guerre pour se donner de l'importance et avoir 
l'occasion de nous commander, puis pour s'impo- 
ser à nous au nom de prétendus services rendus. 
Le mal serait fini le jour où chaque soldat, avant 

lu 



290 LE PRÊTRE DE NEMI. 

de marcher à l'ennemi, tuerait son chef, au nom 
de régahté. Puis on se partagerait les terres, et 
l'on serait heureux, car il n'y aurait plus ni petits 
ni grands. 

UN CITOYEN. 

Comme il a raison ! La guerre est la source du 
privilège des grands et l'origine de tous les maux 
du peuple. La guerre n'a lieu que parce qu'il y a 
des hommes de guerre, qui y trouvent leur profit. 
L'aptitude militaire est, entre les vanités des aris- 
tocrates, une de celles qui servent le plus à entre- 
tenir le préjugé de leur supériorité. 

AUTRE. 

C'est vrai. Le courage est un luxe; il faudrait 
le frapper d'un impôt comme tous les objets somp» 
tuaires. 

AUTRE. 

J'ai souvent pensé, en effet, que la vertu 
devrait être taxée, et qu'on devrait imposer les 



I 



ACTE PREMIER. 291 

gens pour ce qu'ils font de bien. C'est un plaisir, 
après tout, qu'ils se donnent. 

AUTRE. 

Très sensé, ce qu'il dit. La vertu et le courage 
sont des inutilités, des abus, une usurpation des 
aristocrates. Quand chacun aura son champ, il 
saura bien le défendre. C'est comme la bienfai- 
sance : il y a des gens que cela amuse de l'exercer; 
il faudrait qu'ils paj^assent pour cela. 

TITIUS, qui a tout entendu. 

A part). Cela fait frémir. La société repose sur 
des vérités trop fines pour que le peuple 
puisse les voir. Quoi de plus clair en apparence 
que ce raisonnement du laboureur : « Ce champ, je 
l'ai hersé et semé, donc le blé qu'il produira doit 
être tout à moi. » Et pourtant, rien de plus faux. Le 
champ est avant tout à celui qui le défend. Or le la- 
boureur ne peut pas défendre son champ. L'homme 
armé qui le défend en est le vrai propriétaire ; cai 



292 LE PRÊTRE DE NEMl 

sans l'homme armé, l'ennemi viendrait et prendrait 
le champ. Ce que le peuple comprend le moins, 
c'est que l'homme isolé ne peut rien contre la force 
militairement organisée. 



CETHEGUS. 

Oui, l'homme de guerre, c'est notre maître, et 
notre maître est notre ennemi. Or la bataille, les 
blessures et la mort sont pour nous ; la gloire est 
pour lui. Pas si bêtes ! La clientèle, le patronat 
sont une forme de l'esclavage. L'esclave n'a pas 
h se battre pour une ville dont il ne fait point partie. 
On parle de revanche à prendre des défaites 
qu'Albe a subies il y a dix ans. Pour moi, je ne 
me suis jamais senti vaincu. Ces murs qu'on voit 
chaque jour s'élever à l'horizon, et qui tourmentent 
si fort nos aristocrates, que nous importent-ils ? 
Les ennemis de nos ennemis sont après tout 
nos amis. Certes, l'orgueil des victorieux est 
difficile à supporter. Mais moins dur est le 



j 



ACTE PREMIER. 293 

dédain d'un étranger que le dédain d'un conci- 
toyen. 

LIBERALIS. 

Ne vois-tu pas, Gethegus, que tes principes 
détruisent en ce peuple tout sentiment de la patrie? 
Tu as pourtant un cœur albain ; tremble ! Sers avec 
nous la cause de la liberté, du progrès. N'es-tu 
pas touché du be?u caractère d'Antistius ? 

GETHEGUS. 

Non, Antistius est un aristocrate comme un 
autre. De quoi s'occupe-t-il? Quelle bonne pensée 
pour le peuple inspire-t-il à sa Carmenta? Voyez- 
moi sa dernière billevesée : « La langue du Latium 
s'étendra jusqu'au bout du monde ! » Encore une 
doctrine, celle-là, qui fera tuer des milliers d'hom- 
mes ! A quoi sert-il, quand nos os seront couchés 
sous terre, que notre langue soit parlée dans le 
monde entier? Civihser le monde; allons donc! 
Fonder le droit, beau plaisir! Si le droit nouveau 



294 LE PRÊTUi: DE NEMl. 

doit rapporter au monde autant de bénéfice qu'à 
nous, c'est-à-dire la joie de crever de faim et d'être 
vilipendés par les patriciens, nous lui en faisons 
bien notre compliment. 

LIBERALIS. 

Mais Antistius est en train de créer une reli- 
gion plus pure que celle que l'humanité a connue 
jusqu'ici. 

CETHEGUS. 

Oh ! que nous importe ! Tous les prêtres se 
valent. Chenilles ou papillons, c'est toujours la 
même bête. 

LIBERALIS. 

Le peuple tient à la religion. Comment, toi 
qui veux le bien du peuple, repousses-tu le prêtre 
libéral, qui veut améliorer la religion ? 

CETHEGUS^ 

Fi donc! Le peuple ne tient à la religion que 



ACTE PREMIER. 295 

parce que les nobles l'y enchaînent. Dès qu*on ne 
lui imposera plus les sacra, il se moquera des 
^acra, 

HBERALIS. 



Mais la morale, le bien, la vertu ?. 



CETHEGUS. 

Ces mots-là sont encore des restes de prêtrerie. 
Quand nous serons les maîtres, ce sera bien autre 
chose. Dieux et prêtres, ces vieux tyrans seront 
chassés les derniers, mais ils seront chassés à leur 
tour. Antistius est un nigaud. Il n'est pas de son 
siècle. Il est, à la fois, en avant et en arrière du 
temps ; mauvaise situation ! 

UN CITOYEN. 

Pauvre Antistius! 

AUTRE CITOYEN. 

Il est perdu ; les aristocrates et le peuple sont 
contre lui. 



296 LE PRÊTRE DE NEMI. 

VOLTINIUS. 

Son plus grand crime, c'est Carmenta. Les 
*nsanités dont cette fille ne cesse d'accouchei 
finiront par tout perdre. Elle ressuscite je ne sais 
quels vieux oracles ridicules. Le rêve politique 
est ce qu'il y a de plus funeste. Le parti qui rêve 
des destinées transcendantes pour sa patrie est 
ler pire ennemi de sa patrie. 

TERTIUS. 

Oui; le terre à terre, voilà ce qui fait qu'un 
pouvoir ne tombe jamais. La faculté capitale de 
l'homme d'État est l'intelligence, qui lui fait distin- 
guer ce qui peut et ce qui ne saurait arriver. Pour 
moi, je ne déteste rien tant que l'imagination. J'ai 
coutume, pour me mettre en garde contre les im- 
postures, de choisir, entre les rêveries des préten- 
dus illuminés, deux ou trois choses bien évidentes, 
dont l'impossibilité soit claire comme le jour. 
Puis je me dis : Ab uno disce omnes. Ce que vati- 



ACTE PREMIER. 297 

cine, par exemple, cette folle Garmenta d*un temps 
où tout le monde parlera latin, et d'une religion 
de prétendue justice, qui viendra d'Orient... Gela 
ne suffit-il pas pour juger du reste? Voilà ce qui 
fait que, seul entre tous les hommes d'État, je ne 
me suis jamais trompé ; c'est que j'ai du bon sens ; 
je n'ai jamais été dupe d'aucune chimère. 

BOURGEOIS. 

G'est bien dit. Ge Tertius est un homme qui ne 
marche qu'avec les bottes en cuir de buffle de la 
modération et du bon sens. 

AUTRE BOURGEOIS. 

Et avec cela un patriote ! ... 11 nie absolument 
les destinées de Rome ; il admet tout ce qui est 
honorable pour Albe ; il ne veut rien savoir qui 
ne soit authentiquement albain. 

AUTRE BOURGEOIS. 

A la bonne heure ! Pour moi, le principal grief 
que j'ai contre Antistius et contre Garmenta, c'est 



298 LE PRÊTRE DE NEMl. 

qu'ils se montrent toujours favorables à Rome. Il 
ne faut pas être juste pour l'ennemi. 

LIBERALIS. 

Il faut au moins être juste pour les siens. Qui 
sait si l'esprit du Latium n'est pas en Carmenta ? Il 
semble souvent qu'elle est la voix de cette terre . 
Je ne l'écoute jamais sans trembler. Même son 
oracle : « La langue du Latium sera un jour la lan- 
gue du monde », eh bien!... Qui sait? Le champ 
du possible est plus vaste que ne le croient vos 
esprits étroits. 

éclats de rire. 
TOUS. 

A d'autres, par exemple. Il y a des centaines de 
langues au monde. Les peuples renonceraient à 
leur langue pour prendre la notre ?. . . Ah ! ah ! ah ! . . . 

BOURGEOIS. 

Et ces belles choses-là, c'est Rome, n'est-ce 
pas, qui les réalisera ? 



ACTE PREMIER. 299 

TOUS. 

Fi donc ! Oh ! la traîtresse ! 

La nuit tombe. — Les citoyens d'Albe quittent peu à peu la terrasse, qui 
devient déserte. — Voltinius et Titius restent seuls. 

VOLTINIUS. 

Je vous le dis : une cité est perdue quand elle 
s'occupe d'autre chose que de la question patrio- 
tique. Questions sociales, questions religieuses 
sont autant de saignées faites à la force vive de la 
patrie. 

TITIUS. 

Oui, on meurt par le fait de trop vivre, comme 
par le fait de ne pas vivre assez. 

VOLTINIUS. 

Albe, je crois, mourra par le gâchis. 

TITIUS. 

On va bien loin avec cette maladie. 



ACTE II 



La scène se passe au temple de Nemi, bâti sur un rocher surplom- 
bant le lac. Dans le flanc du rocher, trou béant par lequel se 
rendent les oracles- Alentour, épais bois sacré. 



SCENE PREMIERE 

GANEO, SAGRIFIGULUS, assis sur les marches. 



SACRIFICULCS. 



Ganeo, n'as -tu pas remarqué que les goûts 
des dieux changent selon les goûts des prêtres? 
Sais-tu que notre redoutable déesse s'adoucit 
étrangement avec Antistius? Autrefois, plus c'était 
horrible et sanglant, plus c'était pieux; maintenant, 
notre sévère Diane devient femme, elle veut que 
son temple soit propre comme un gynécée. J'o- 



ACTE DEUXIÈME. 304 

béis ; mais n'es-tu pas frappé de voir combien le 
nombre des sacrifices diminue? 

GANEO. 

Je crois bien. Les dieux qu'on cesse de craindre 
tombent en discrédit. Il ne faut pas changer de 
genre. Diane n'est pas une de ces déesses qu'on 
honore par des jeux et des ris. Quelle idée d'en 
faire une Vénus ? Et puis ne nous a-t-on pas tou- 
jours dit que le sacrifice est la base du monde, 
que, quand le sacrifice languit, tout va mal? 



SCENE II 

ANTISTIUS, sortant de la cella. 

Lavez, lavez ces traces sanglantes. Loin d'ici 
ces restes hideux. Les parties saines des viandes, 
donnez-les aux pauvres. Écartons, je vous prie, 
l'idée abominable que la Divinité se plaît aux dé- 
tails d'un abattoir. Entretenez une lampe dans le 



302 LE PRÊTRE DE NEMI. 

sanctuaire. Les ténèbres inspirent Thorreur. La 
lampe est le symbole de la religion du cœur, qui 
vit toujours. 

)es groupes de pauvres se montrent. Sacrificulus et Ganeo veulont les 
chasser. 

' Approchez, approchez. Ce qui est offert aux 
dieux est à vous. Le vrai sacrifice est ce que 
rhomme prend sur ce qui lui appartient pour le 
donner à ceux qui manquent. 

GANEO, à Sacrificulus. 

Que dis-tu de tout cela ? As-tu jamais entendu 
de pareilles idées ? 

SACRIFICULUS. 

Ma foi, non ! 11 paraît que maintenant il faut 
recevoir avec égards toute cette canaille que nous 
avions ordre autrefois de chasser. 

GANEO. 

Voilà comme tout change! Nouvelle clientèle 
pour des dieux nouveaux. 



ACTE DEUXIEME 303 

ANTISTIUS, resté seul sur le péristyle du temple. 

Non, la Divinité ne peut se plaire à l'injustice 
et au crime. L'erreur de l'homme ne saurait pré- 
valoir contre la vérité des choses. Les dieux 
passionnés, avides, égoïstes, méchants, n'existent 
pas. Ces dieux qu'on apaise, qu'on gagne par des 
présents, non par la bonté et la vertu, devraient 
être supprimés, s'ils existaient. Le meilleur hom- 
mage à rendre à cette Diane sombre et cruelle, 
c'est de la nier. Ombrage chaste et froid de nos 
forêts, toi, tu existes et je t'aime. Mais qu'un génie 
méchant et sanguinaire habite sous cette adorable 
chevelure d'arbres aussi vieux que le monde, qui 
pourrissent et renaissent d'eux-mêmes sur les 
bords de la belle coupe de ce lac, je ne le croirai 
jamais. Le frisson que j'éprouve sous ces voûtes 
saintes n'est pas celui de la peur ; c'est celui de 
l'amour. Je ne vois place nulle part en la nature 
pour le frisson de la peur. La nature terrifiait nos 
pères, car ils ne la connaissaient pas. A nous, elle 



304 LE PRÊTRE DE NEMI. 

apparaît bonne, souriante, pourvu que Thomme, 
par sa sagesse, sache la diriger et user sobrement 
de ses dons. 

Les dieux sont une injure à Dieu. Être suprême 
qui vivifies tout et contiens tout, je m'incline 
devant toi. Les sombres flots du lac de Nemi 
te célèbrent. Or qu'es-tu? La raison même du 
monde et l'amour. Quand on commande en ton 
nom la haine et la mort, on te blasphème. Tu 
es le père des êtres ; en toi tous les êtres sont 
frères. Je me sens ton vrai prêtre, quand je 
prêche aux hommes la fraternité et l'amour. 

Loin, par conséquent, d'être apostat à la mis- 
sion séculaire des prêtres latins, je suis sûr d'y 
être fidèle et de la continuer. Vieux pères, je vous 
respecte et vous approuve. Vous avez fait, en votre 
siècle de fer, ce qui se pouvait et se devait faire. 
Tout en enseignant l'erreur, jamais vous n'avez 
menti. C'est nous qui mentirions, si nous ensei- 
gnions ce que nous savons faux et funeste. Vous 
fûtes en votre temps les zélateurs du vrai et du 



ACTE DEUXIÈME. 305 

bien. Ce que vous fûtes, nous le sommes. Sainte 
tradition du passé, combats avec ceux qui te con- 
tredisent. Voix secrète de la terre vaticane, parle- 
moi comme tu parlas aux hommes du passé. 

Les dieux sont une injure à Dieu. Dieu sera, à 
son tour, une injure au divin. Les dieux sont ca- 
pricieux, égoïstes, bornés. Le Dieu unique qui les 
absorbera sera trop souvent capricieux, égoïste, 
borné. On tue des hommes pour les dieux particu- 
liers, nés du malentendu et du contresens. On 
tuera des hommes pour le Dieu unique, sorti d'une 
première application de la raison. L'action parti- 
culière que le vulgaire attribue aux dieux, une 
théologie prétendue éclairée Tattribuera plus tard 
à Dieu. Non, non; Dieu n'agit pas plus que les 
dieux par des volontés particulières. Le prier est 
inutile. Homme aveugle, tu te figures la Divinité 
comme un juge qu'on corrompt ou qu'on gagne 
en l'importunant. Tu t'imagines que la raison éter- 
nelle se laissera prendre à tes supplications. Mais 
ces supplications, si Dieu pouvait les entendre, 

20 



306 LE PRÊTRE DE NEMl. 

son premier devoir serait de t'en punir, comme le 
premier devoir d'un juge est d'expulser de chez lui 
le plaideur qui vient, par des sollicitations ou des 
présents, le gagner à sa cause. Tais-toi, vil inté- 
ressé. Adore Tordre éternel, et tâche d'y confor- 
mer ta vie. 

Toujours plus haut! toujours plus haut! Coupe 
sacrée de Nemi, tu auras éternellement des ado- 
rateurs. Mais maintenant on te souille par le sang; 
un jour, l'homme ne mêlera à tes flots sombres 
que ses larmes. Les larmes, voilà le sacrifice éter- 
nel, la libation sainte, l'eau du cœur. Joie infinie-' 
Oh! qu'il est doux de pleurer! 

Ub bruit extérieur se fait CDtendr*. 



I 



ACTE DEUXIÈME. 307 



SCENE III 

GANEO. 

C'est pour avertir Ta Sainteté que les Berniques 
envoient une théorie chargée d'offrir à la déesse 
un sacrifice solennel. 

La théorie entre, suivie de prisonniers, les bras liés aux épaules, destinés 
au sacrifice. 

LE CHEF DE LA THÉORIE. 

Prêtre de la déesse redoutable, à la suite de 
grands fléaux qui ravagent notre pays, un oracle 
auquel nos pères ont toujours obéi nous a or- 
donné de sacrifier cinq hommes à la déesse de ce 
lac terrible. Nous t'amenons les cinq hommes; les 
voici : ils sont beaux, bons et forts, tels en un mot 
qu'on a coutume de les offrir aux dieux. Frappe-les 
ou ordonne qu'on les précipite dans le gouffre 
sanglant. 



508 LE PRÊTRE DE NEMl. 



ANTISTIUS. 



Maudit soit Toracle qui vous inspire de tels 
vœux ! Gomment pouvez-vous croire qu'il y ait une 
divinité assez perverse pour prendre plaisir au 
sang de malheureux égorgés? 

LE CHEF DE LA THÉORIE. 

Que dis-tu ? Nos pères ont toujours obéi à cet 
oracle. Cet oracle et notre dépendance du temple 
de Nemi constituent notre lien avec la confédéra- 
tion latine. Veux-tu donc que nous nous jetions 
dans la clientèle des Volsques ? C'est à choisir. 

(Montrant le» victime».] CeS genS-là SOUt COUteutS dc mOU« 

rir. Fais ton office. 

ANTISTIUS. 

Jamais! Pauvres victimes, vouées à la mort pai 
un préjugé coupable, vivez, et soyez désormais les 
fidèles du seul culte véritable, celui de la justice 
et de la raison. 

nie» fait délier. 



ACTE DEUXIEME. 309 

LES PRISONNIERS. 

\5u'est-ce que cela veut dire ?... Nous nous te- 
nions déjà pour morts... Nous croyions que la 
déesse nous voulait... Étrange discours que le 
sien !... Qu'est-ce que la justice?... Voilà un 
prêtre d'un genre nouveau !... 

On les emmène hors da temple. 
GANEO, aux chefs de la théorie. 

Nous avions oublié de vous dire que, depuis 
quelque temps, les rites de ce temple sont tout 
changés. Mais Sacrificulus et moi, nous continuons 
les bonnes pratiques, et cela revient au même. 

Us font quelques pas. Sacrificulus et Oaneo ouvrent une porte donnant 
sur un gouffre ; le lac est au fond. L'œil, en y plongeant, aperçoit des 
cadavres accrochés au rocher et des jets de sang de toutes parts. Au 
fond, ossements amoncelés. 

aidés par les chefs de la théorie, Sacrificulus et Oaneo jettent les cimn 
prisonniers dans l'abîme. 

G A N £ , fermant la porte. 

En voilà cinq qui ne serviront pas de recrues 
à l'armée de la justice et de la raison que rêve 



310 LE PRÊTRE DE NEMl. 

Antistius. Ajoutez qu'ils n'avaient pas l'air de lui 
être trop reconnaissants. A quoi pense- t-il ? 

LE CHEF DE LA THÉORIE. 

C'est un sot. Le plus triste rôle du monde est 
de délivrer des victimes. Les victimes sont les 
premières à se tourner contre vous. — Du reste, 
la façon dont on est reçu dans ce temple n'invite 
pas ' à y revenir. Nous irons désormais chez les 
Volsques, qui ont des mystères aussi redoutables 
que celui-ci. C'est un peuple sérieux et conserva- 
teur, celui-là. 



Ils s'on vont. 



SCENE IV 

GANEO. 

Prêtre, une pauvre femme veut te parler pour 
son fils malade. 

MATERNA. 

Oui, prêtre. Je ferai tout ce qu'il faut. Je paye- 



I 



ACTE DEUXIÈME. 3H 

rai tout ce qu'on doit pour que mon fils, mon 

soutien, mon espoir unique, soit sauvé. 

ANTISTIUS. 

Garde tes offrandes, ou partage-les avec de 
plus pauvres que toi. Oses-tu croire que la Divi- 
nité dérange Tordre de la nature pour des cadeaux 
comme ceux que tu peux lui faire? 

MATERNA, étonnée. 

Quoi, tu ne veux pas sauver mon fils. Méchant 
homme!... Mon fils mourra, et tu en seras la cause. 
A quoi bon avoir le temple le plus excellent du 
monde, avec de tels prêtres pour le servir? (eiio sort). 

Entrent Virginia» et Virginia. 

* 

VIRGINIA. 

Prêtre, en gardant nos troupeaux côte à côte 
sur les penchants du Lucrétile, nous nous sommes 
pris d'amour l'un pour l'autre. Tous deux nous 
éprouvons l'amour pour la première fois ; nous 



312 LE PRÊTRE DE NEMl. 

nous apportons l'un à l'autre un duvet que nul 
contact n*a pollué; or nous avons entendu dire 
que la déesse de ce temple, vierge obstinée, aime 
les vierges. Nous lui apportons pour offrande ces 
deux colombes. En les lui offrant, veuille bien, 
, ô prêtre, obtenir quelque augure favorable à notre 
union. 

ANTISTIUS. 

Enfants, enfants, c'est pour vous que ce tem- 
ple a été fait; entrez jusqu'au fond du sanctuaire. 
Ouvrez la cage de ces oiseaux, et donnez-leur la 
liberté. Vous apportez à la déesse le seul sacri- 
fice qui lui plaise, un cœur pur. 

Ils s'appuient sur une ouverture qui domine le IdC 

Sacrés enchantements de la nature, amour qui 
les résumes tous, vous êtes la voix infaillible, la 
preuve qui ne trompe pas. Oui, c'est un dieu 
caché que celui qu'il faut croire. Honte à qui sou- 
rit de ces mystères! Honte à qui tient pour impur 
l'acte suprême où l'homme le plus vulgaire et le 



ACTE DEUXIÈME. 313 

plus coupable arrive à être jugé digne de conti- 
nuer l'esprit de l'humanité. mère des Énéades, 
volupté des hommes et des dieux, couve ces deux 
œufs de cygne, ces deux enfants qui se sont réservé 
leurs premiers baisers; accorde-leur de compter 
pour un anneau dans la grande chaîne du peuple 
latin, qui un jour embrassera le monde. Aimez- 
vous, enfants; soyez -vous fidèles jusqu'à la 
mort, 

VIRGINIUS. 

Oh ! le bon prêtre ! Celui-là sera sûrement notre 
prêtre pour toujours. Si tous les prêtres étaient 
ainsi, ce seraient des pères, des directeurs pour 
l'humanité. 

SCÈNE V 

Arrive une députation des ^quicoles. On l'introduit 
LE CHEF DE LA DÉPUTATION. 

Prêtre redouté, la nation des iEquicoles, profon- 
dément divisée et ne sachant plus où est la jus- 



344 LE PRÊTRE DE NEML 

tice, a consulté son oracle, et telle est la grande 
réputation de sagesse des prêtres de ce temple, 
que Toracle nous a dit de venir te trouver. Il s*agit 
de donner une nouvelle constitution aux iEquicoles. 
Toutes les victimes nécessaires pour obtenir l'as- 
sistance de la divinité, nous les fournirons. Agis, 
prêtre, selon tes rites; nous appartenons, quoique 
séparés depuis longtemps, à l'ancienne confédé- 
ration des Latins, et ce temple redoutable est le 
lien qui nous rattache encore à eux. 

ANTISTIUS. 

La multitude des victimes ne donne pas la sa- 
gesse à la nation qui ne trouve pas la sagesse en 
ses entrailles. Consultez l'esprit des pères, prati- 
quez la justice, respectez les droits des hommes, 
faites régner comme Dieu suprême la vertu et la 
raison. 

LE CHEF. 

Permets-nous de te faire observer, prêtre, que 
l'intervention des dieux était inutile pour nous 



I 



ACTE DEUXIEME. 316 

apprendre cela. S'il ne s'agit que de raison, le 
sens commun des hommes suffit. Nous avons 
aussi des sages parmi nous. Mais l'autorité vient 
des dieux et des sacrifices établis. Déploie donc 
tes plus grands rites; veux-tu des animaux? veux- 
tu des hommes? Plus tu demanderas, plus on te 
saura gré; plus cela fera de l'efïet. Allons!... 
voilà la première fois que nous voyons un prêtre 
ne pas pousser au sacrifice. 

ANÏISTIUS. 

Vous voulez inaugurer le règne de la justice, 
et vous débutez par le crime. A la tête de votre 
constitution, vous écrivez le mensonge. Non, allez 
ailleurs, le mensonge ne s'enseigne point ici. 

LES CHEFS. 

Nous ne comprenons pas ton langage. Ce sanc- 
tuaire de Nemi, que nous avons vu si florissant 
n'existe donc plus?... Ce sanctuaire était la force 
du Latium. C'en est fait de la confédération des 



31.6 LE PRÊTRE DE NEMI. 

Latins, à moins que le Capitule n'en devienne le 
centre nouveau. 

Ut te retirent. 

SCÈNE VI 

ANTISTIUS, seul dans le temple. 

Voilà ce que Ton gagne à servir la justice et la 
raison. Même ceux qu'on délivre vous renient. Ces 
malheureux dont je coupais les liens de mort m'en 
voulaient presque. Vaut-il vraiment la peine de se 
dévouer pour une engeance vile, dévolue fata- 
lement au mensonge? 11 est clair que je me 
perds. Oh ! si c'était au profit de quelqu'un ou 
de quelque chose!... Mais je ne vois devant moi 
qu'une terre ingrate et un ciel morne. foi, espé- 
rance, pourquoi m'avez-vous abandonné ? 

Erreurs, chimères du passé, quand d'abord 
je vous dis adieu, ce fut sans regret. Le sentiment 
de la délivrance ne laissait place en moi à aucun 
autre sentiment. Le vide à côté de vous me parais- 



ACTE DEUXIÈME. 3n 

sait la vie. Puis j'ai vu que l'homme a besoin de 
pensées étroites. Il exige un dieu pour lui tout 
seul. Il s'adjuge l'infini. Il veut pouvoir dire 
iK mon Dieu », se créer un aparté, un univers à 
deux, où il établit un colloque avec l'absolu de 
pair à compagnon. Il veut s'entretenir avec l'idéal, 
comme si l'idéal était quelqu'un ; il veut lui deman- 
der ceci, le remercier de cela, croire qu'il y a un 
être suprême qui s'occupe de lui. Oh ! si un jour 
les imaginations divines changeaient de direction ; 
si les fables que l'on raconte dans les temples pre- 
naient la forme d'une vie humaine censée traverser 
le monde en faisant le bien, comme on raffolerait 
de ce jeune dieu ! L'humanité veut un Dieu à lô* 
fois fini et infini, réel et idéal ; elle aime l'idéal ; 
mais elle veut que l'idéal soit personnifié ; elle veut 
un Dieu-homme. Elle se satisfera. Innombrables 
rires des mers, vous n'êtes rien auprès des flots 
de rêves entassés que l'humanité traversera avant 
d'arriver à quelque chose qui ressemble à la raison. 
Je ne suis bien aue seul ; la pauvre Carmenta 



31.S LE PRËTKE DE NEMl. 

ne compte pas. Heureux qui vivrait dans le lit d'un 
torrent, servi pur un corbeau, chargé de lui ap- 
porter son pain de tous les jours ! La vulgarité 
des hommes fait de la solitude morale le lot obligé 
de ^elui qui les dépasse par le génie ou par le 
cœur. Ne serait-il pas mieux de les laisser suivre 
leur sort et de les abandonner aux erreurs qu'ils 
aiment? Mais non. Il y a la raison, et la raison 
n'existe pas sans les hommes. L'ami de la raison 
doit aimer l'humanité, puisque la raison ne se 
réalise que par l'humanité. Il faut donc se com- 
poser un petit monde divin à soi, se tailler un 
vêtement dans l'infmi; il faut pouvoir dire « mon 
infini », comme les simples disent « mon Dieu ». 
Virginius et Virginia le font bien. Pauvres enfants ! 
Ce sont eux peut-être qui réalisent le mieux par 
l'amour le difficile problème de s'approprier Dieu. 
univers, ô raison des choses, je sens qu'en 
cherchant le bien et le vrai, je travaille pour toi! 

Un bruit léger se fait entendre. C'est le signe qui annonce l'approche de 
Cannent*. 



ACTii DEUXIEME. J19 



SCENE VII 



Entre Carmenta, portant un vêtement noir serré à la taille, rappe- 
lant pour la coupe les robes des Vertus de François d'Assise, 
dans le tableau de Sano di Pietro. Énorme chevelure noire, à 
trois étages, retenue par des bandelettes rouges 



CARMENTA. 

Voici ta pauvre fille, traînant, dans les couloirs 
de ce temple maudit, son imposture et ses vingt- 
deux ans, vieille par ses vêtements noirs et ses 
voiles. Regarde pourtant ses petits yeux tendres, 
étoiles noyées en des paupières perdues sous des 
orbites épsris. Mon sort est-il donc toujours attaché 
à des vœux que je n'ai pas prononcés? Toi qui es 
sage d'une sagesse sans réserve, toi qui délivres 
les hommes des fardeaux que le passé leur im- 
pose, n'auras-tu pas aussi une heure de pitié 
pour moi? Dis que la sibylle est une femme comme 
une autre, ordonne-lui d*être mère; permets-moi 
d'attacher quelques fleurs à mon sein, de tresser 



320 LE PRETRE DE NEMl. 

ces lourds cheveux. Tu sauras bien, par ta rai- 
son, dire ce que tu me fais dire, rendre évidentes 
à tous ces vérités qui sauvent les peuples. 

ANTISTIUS. 

Ma fille, chacun est rivé à son devoir, et il ne faut 
pas dire: « Mon sort eiSt dur ; ma part est lourde. » 
L'œuvre de Thumanité exige la subordination, le 
sacrifice. Dans la bataille, on ne dit pas à son 
voisin : « Ma place est trop périlleuse ; viens la 
prendre. » On meurt là où l'on est mis par le sort. 

GARMENTA. 

Ainsi, seules nous serons exceptées de ta loi 
d'amour. Tu délivres tous les enchaînés, excepté 
nous. 

ANTISTIUS. 

On ne délivre personne du devoir. Aucune ré- 
volution ne soustraira l'homme à l'obligation de se 
sacrifier pour les fins de l'univers. Un vœu frivole 
tombe avec son objet même. Mais un vœu fait à 



ACTE DEUXIÈME. 321 

la patrie, à l'honneur, au devoir, ne saurait être 
caduc. Vouée par ta naissance illustre aux 
fonctions constitutives de la société latine, tu te 
dois à ces fonctions. Les dieux à qui tu as fais 
tes vœux n'existent peut-être pas ; mais le divin 
existe ; tu lui appartiens. Que dirait-on le jour 
où la vierge sacrée du Latium passerait à la desti- 
née commune et perdrait son auréole de virginité. 
Moi qui suis prêtre, je le suis pour toujours. J'ai 
le droit, j'ai le devoir même de faire faire à la re- 
ligion tous les progrès qui sont possibles sans la 
détruire. Mais je ne dois pas cesser d'être prêtre. 
On ne verra pas Antistius dans un autre rôle que 
celui de maître des choses sacrées. Ni toi, sibylle, 
on ne doit te voir profanée. Les nécessités de 
la patrie ont fait de toi une folle. Ceux qui savent 
ne s'arrêtent pas à ta feinte folie. L'être consacré 
aux dieux est inguérissable. Ta beauté aurait pu 
inspirer l'amour ; tant pis ! il faudra que tu goûtes 
la mort sans avoir inspiré d'autre sentiment que 
celui de la terreur. 

21 



32? LE PRETRE DE NEML 

CARMENTA. 

masque insupportable! Pardonne si je veux 
quelquefois goûter la me, la réalité. Je mourrais 
iDien volontiers pour la vérité que tu enseignes; 
mais comment se fait-il que toi, si consciencieux, 
si véridique, tu me fasses mentir? 

ANTISTIUS. 

Non, non. Je ne t*ai jamais fait dire que la vé- 
rité, te monde est conduit par les prophètes, par 
ceux qui savent voir les effets dans les causes. La 
sibylle n'a jamais menti; elle ne s'est jamais trom- 
pée. La sibylle est la voix du Latium, le guide de 
la race latine, la révélatrice de ses destinées. Or 
chaque race crée sa destinée; en la créant, elle 
la voit et l'affirme. Le fort ne se trompe pas en 
affirmant sa force, ïâ le clairvoyant en affirmant 
qu'il voit clair. 

Gontentiple là-bas, par-dessus les bords de la 
coupe du lac, le port d'Antium et tout ce inonde que 



ACTE DEUXIÈME. 323 

baigne la mer. La barque des Phéniciens nous 
apporte des jouets ; les trirèmes helléniques quel- 
que chose de meilleur. Mais la force, d'où viendra- 
t-elle ? Qui donnera à ces efforts désordonnés du 
monde vers le bien une hache et une épée? Oui, 
je crois à ma race. L'Italie, un jour, sera latine, et 
le monde obéira à l'Italie. 

CARMENTA. 

Quand cela arrivera, je serai oubliée. Personne 
ne se souviendra de la pauvre Garmenta. 

ANTISTIUS. 

Sûrement. Tu voudrais donc que le prophète 
fût immortel, comme son oracle. Tu ne seras 
pas plus maltraitée que les millions de créatures 
que la nature sacrifie à ce qu'elle fait de grand. 

CARMENTA. 

Mais tu dis souvent qu'Albe est finie et i^ne cet 



324 LE PRÊ-TRE DE NEMl. 

antique tas de lave qui forme nos montagnes verra 
sa gloire transplantée ailleurs. 

ANTISTIUS. 

Oui; il y a dans les races privilégiées de ces 
transferts. Albe mourra; mais Rome vivra et fera 
ce qu'Albe aurait dû faire. 

CARMENTA. 

Quand je dis cela dans les vers que tu sais, je 
vois aux yeux de ceux qui m'entendent des éclairs 
de colère. 

ANTISTIO.^. 

L'homme est passionné pour une cause, parce 
qull ne voit pas l'ensemble des choses humaines. 

CARMENTA. 

Père, quand je suis avec toi et que j'entends ta 
parole, où je sens qu'est la vie, quoique je ne la 
comprenne pas toujours, je suis prête à tous les 
sacrifices, et j'accepte ma destinée, bien que dure. 



ACTE DEUXIEME. 325 

Au contraire, quand je ne suis pas soutenue par 
tes regards, je m'affaisse. L'élection d'en haut qui 
fait les vocations à part est bonne pour l'homme, 
mais cruelle pour la femme. Celle-ci n'a pas de 
compensation, quand les douceurs ordinaires de 
la vie lui manquent. 

ANTISTIUS. 

Et cependant c'est la femme qui donnera au 
monde l'exemple du dévouement et de la foi au 
devoir. Garmenta, ta pobe fermée et ton noir vête- 
ment seront l'insigne d'une noble armée de femmes 
qui demandera à la religion un programme de de- 
voirs, à la chasteté la dignité de la vie. La femme 
comprendra mieux que l'homme que la vie n'a de 
valeur que par les obligations qui s'y rattachent et 
par les fruits spirituels qu'elle porte. 

GARMENTA. 

Nous ferons ce que tu voudras, pourvu que tu' 
nous soutiennes, pourvu que tu nous laisses t'ai- 



if 



326 LE PRÊTRE DE NEMl. 

mer et croire que nous sommes aimées de toi. I^ 
femme ne fera jamais le bien que par l'amour d'un 
homme. Veux-tu donc nous condamner pour cela ? 

ANTISTIUS. 

Filles chères d'un sexe que j'aime, comment 
blâmerais-je en vous ce qui fait votre force et votre 
valeur? La femme doit aimer l'homme, et l'homme 
doit aimer Dieu. Tout ce qui se fait de grand dans 
l'ordre de l'idéal se fait par la collaboration de 
l'homme et de la femme. L'œuvre sacrée à laquelle 
je me voue, et qui me tuera pour ressusciter après 
ma mort, l'expulsion des dieux malfaisants et im- 
purs, ne sera accomplie que le jour où la femme se 
T-évoltera contre une religion indigne de ce nom et 
mourra plutôt que de s'y soumettre. Rien n'est fait 
dans le monde que quand l'homme et la femme 
mettent en commun, l'un sa raison, l'autre son 
obstination et sa fidélité. 

CARMENTA. 

Ainsi tu m'aimes, et tu permets que je t'aime. 



ACTE DEUXIEME. 327 



ANTISTIUS. 



Fille chérie, Tamour est la déesse myrionyme ; 
on Tadore sous mille noms. Virginius et Virginia, 
que tu as peut-être entrevus tout à l'heure, s'ai- 
ment d'une façon que la nature approuve et bénit. 
Puis, à tous les degrés de l'échelle infinie, l'amour 
se transfigure et lubrifie les joints de cet univers. 
Tout ce qui se fait de bien et de beau dans le 
monde se fait par le principe qui attire l'un vers 
l'autre deux enfants. Orphée eût aimé autant que 
le plus parfait amant, même quand il n'eût pas 
connu Eurydice. Je l'avoue même : Eurydice, pour 
moi, le rapetisse, et je regrette qu'elle ait traversé 
sa vie. Que vient faire une femme dans la vie de 
celui qui a pour mission de sauver ou de civiliser 
l'humanité? Les missionnaires divins, comme Or- 
phée, doivent être aimés plus qu'ils n'aiment. Mais 
il est permis aux femmes de baiser la frange de 
leur robe et de laver leurs pieds» 



328 LE FKÊTRE DE NEMl. 

CARMENTA. 

Gela nous suffira. Que nous sachions seulement 
que tu nous approuves, que tu nous regardes. Que 
nous faut-il déplus? Commande-moi, reprends-moi. 
châtie-moi, pourvu que je te sente mon maître 
Chaque mot de toi, je le répéterai; tu seras ma 
conscience, mon âme ; je me roulerai à tes pieds. 
Mais un ciel morne, d'où personne n*a l'œil sur 
nous, un monde glacial où nous n'avons ni père, ni 
époux, ni chef spirituel.... pardonne! difficilement 
nous nous y résignerons. Dis, père, penses-tu 
quelquefois à Carmenta? suis-je quelqu'un pour 
toi? 

ANTISTIUS. 

Votre cœur a raison, même quand votre juge- 
ment s'égare. Au fond de toute femme, il y a une 
douce folle, qu'il faut ramener par des caresses et 
de suaves paroles. 

CARMENTA. 

Oui, ramène-moi, corrige-moi. Un homme tel 



ACTE DEUXIEME. 329 

que toi, on ne l'a jamais tout entier. T'obéir me 
suffit. Seulement, ce que j'ai de toi, je veux l'avoir 
seule... seule, n'est-ce pas? Je suis jalouse, vois- 
tu! 

ANTISTIUS. 

L'homme veut se tailler dans l'infini une zone 
qui ne soit qu'à lui. La femme veut dans l'homme 
une part qui ne soit qu'à elle. L'indulgence infi- 
nie plane sur toute chose. L'œuvre était si diffi- 
cile ! D'une masse compacte d'égoïsmes, extraire 
une somme considérable de d ' vouement. Et dire 
que le monde y réussit! 

CARMENTA. 

N'éprouves-tu pas toi-même quelquefois certains 
retours? Le soir, quand tes yeux se ferment sur 
l'image de ce lac et de ces forêts, ne regrettes-tu 
pas ta vie d'homme sacrifiée, ta part virile abolie? 
Où trouveras-tu la récompense de tout cela? 

ANTISTIUS. 

Je l'ignore et ne veux pas le savoir. J'ai servi 



330 LE PRÊTRE DE NEMI. 

le bien, voilà, tout ce dont je suis sûr. Cette seule 
idée rend l'homme divin ; elie l inspire, elle met 
l'infini en lui. 

CARMENTA. 

Cela est bien une récompense. N'est-îl pas juste 
que nous ayons aussi la nôtre? L'homme a l'assu 
rance de bien faire. La faible femme a pour ré- 
compense le sourire de l'homme. Est-ce trop ? Je 
souffrirai tout ce que tu voudras; mais tu m'en 
sauras gré, n'est-ce pas? 

ANTISTIUS- déposant un baiser sur son front. 

Sœur dans le devoir et le martyre, je t'aime. 

CARMENTA. 

Maintenant dispose de moi, à la vie et à la mort. 
Commande. Ta sibylle ne quittera jamais sa robe 
noire. Je dirai tout ce que t'inspireront l'amour 
du vrai et l'intérêt du Latium. 

Sœurs vêtues de noir, que j'augure dans l'avenir, 
quand on viendra, au nom de la raison, soulever 



AGTh DEUXIÈME. 334 

votre voilé, refusez d'être libres, gardez fidèlement 
votre vœu mortuaire. Honte à qui se convertit au 
bon sens vulgaire, après avoir goûté la folie di- 
vine ! Le vœu d'insanité sacrée est le seul dont on 
ne saurait jamais être relevé. 



ACTE III 

L« scène se passe à Albe, dans rinipluvium de la maison de Metiua. 



SCENE PREMIERE 

METIUS, VOLTINIUS. 
METIUS. 

Non, croyez-moi, il n*y a plus de temps à 
perdre. Chaque jour une pierre tombe de l'antique 
masse, savamment architecturée, qui fut Albe. Les 
questions religieuses, leg questions sociales la dé- 
chirent; le patriotisme est mis en question; une 
foule de gens arrivent à penser que le sort le plus 
triste est de mourir pour la patrie. Antistius trouble 
la république par ses innovations et par la sotte 
idée d'inaugurer une religion raisonnable. Le 



ACTE TROISIÈME. 333 

désordre est partout, et la faute, en dernière ana- 
lyse, est à nous. 

Malheur à l'aristocratie qui envisage ses vieux 
litres comme un droit au repos ! Nous sommes 
aristocrates non pour jouir, mais pour oser. Il faut 
sauver Albe, et, pour la sauver, il faut la jeter en 
pleine eau, l'obliger à faire ce qu'elle ne veut pas, 
agir virilement. La guerre est le seul moyen d'étouf- 
fer les questions sociales. La guerre assure son rang 
au brave, à celui qui, par droit, est chef de la so- 
ciété. La guerre est le vrai critérium du droit. 
Elle rend au courage son avantage sur le nombre. 
Elle montre la nécessité de la vertu. 

VOLTINIUS. 

De la guerre contre qui veux-tu parler? 

UETIDS. 

De la guerre contre Rome, évidemment. Albe 
n'en connaîtra plus d'autre. 



334 LE PRÊTRE DE NEML 

VOLTINIUS. 

Et pourquoi engager une telle guerre? 

METIDS. 

Parce que nous avons été vaincus. Le principe 
qui fait une nation est un principe de fierté, de 
haute affirmation de soi-même, d'orgueil, si l'on 
veut. Une nation humble est vite punie. 

VOLTINIUS. 

C'est donc quelque chose de bien grossier qu'une 
nation? 

METIDS. 

Oui. Avec la collection des qualités qui font ce 
qu'on appelle une grande nation^ on composerait 
rindividu le plus haïssable. Une nation est un 
animal de gloire; elle se repaît de gloire; elle en 
vit. Une nation vaincue n'existe qu'à demi. La 
revanche est le devoir permanent d'une nation. Si 
Albe attend dix ans encore, elle sera finie. Mieux 



ACTE TROISIEME. 535 

vaut mourir d'une large blessure reçue par devant 
que de mourir, dans la vigueur de l'âge, de la 
mort des vieillards. 

VOLTINIUS. 

Vous oubliez deux choses : la première, c'est 
que le parti démocratique, qui maintenant est 
maître de la direction des affaires dans notre 
patrie, n'est nullement militaire; la seconde, c'est 
qu'à l'heure présente (je me garde de préjuger 
l'avenir), Rome fait preuve avec nous d'une mo- 
dération surprenante. 

METIUS. 

Tout cela est de peu de conséquence. La démo- 
cratie, et c'est peut-être là son principal défaut, ne 
fait pas ce qu'elle veut. Le parti démocratique est 
essentiellement pacifique, et il a de bonnes raisons 
pour cela; et néanmoins c'est le parti qui s'em- 
barque le plus facilement dans la guerre, car c'est 
un parti qui appelle la surenchère des opinions et 



336 LE PRETRE DE NEMl. 

OÙ il est très difficile de résister aux entraînements 
du moment. Voilà, par exemple, Liberalis qui est 
au pouvoir. Liberalis est le plus pacifique des 
hommes, oh ! très sincèrement pacifique. Eh bien, 
je ne suis pas sûr que Liberalis ne serait pas, le 
cas échéant, le chef d'une guerre qu'il aurait dé- 
conseillée. On ne veut pas céder le pouvoir à ses 
adversaires, et, pour cela, on fait ce qu'on blâme 
intérieurement. 

Rome, je l'avoue, n'est pas en ce moment 
portée à l'attaque. C'est un jeune tigre qui fait 
ses dents. Ses murs sont à peine bâtis; la 
fusion des éléments qui s'y entassent n'est pas 
encore opérée. Mais la guerre, en général, résulte 
d'une situation donnée bien plus que de la vo- 
lonté des hommes. Croyez-moi, nous aurons la 
guerre avant quelques jours. 

VOLTINIUS 

Vous la voulez; c'est une grande raison pour 
que nous l'ayons. Mais expliquez-moi une contra- 



j 



ACTE TROISIÈME. 337 

diction. Souvent vous reprochez au peuple de 
n'avoir pas Tesprit militaire. Gomment le suppo- 
sez-vous en même temps assez amoureux de la 
guerre pour y entraîner ses chefs, qui ne la veulent 
pas? 

METIUS. 

Les deux propositions sOiu vraies à la fois. Les 
masses démagogiques, incapables de comprendre 
l'avantage que donne l'organisation militaire, et 
toujours inquiètes de l'ascendant que peut prendre 
un général victorieux, poussent cependant à la 
guerre, car elles en profitent. La guerre suspend 
le travail; on ne fait rien pendant ce temps-là; on 
est nourri pour un service dérisoire, et on a la 
satisfaction de se dire qu'on veille au salut de la 
patrie. Quel bonheur d'être héros sans rien ris- 
quer, à tant par jour! De la sorte, le temps de 
guerre est un temos de liesse pour ceux qui n'ont 
rien à perdre, et qui souvent profitent d'une ma- 
nière indirecte du pillage avec l'ennemi. Après la 
défaite, ces héros malheureux ont le verbe haut et 

22 



338 LE PRÊTRE DE NEMI. 

se répandent en récriminations contre leurs chefs, 
qui, disent-ils, les ont trahis, 

CN VALET entre. 

Vos Seigneuries savent-elles qu'à Bovilles, ce 
matin, une bande de jeunes Albains qui célé- 
braient une fête de famille, la tête couverte de 
chapeaux de fleurs, a cherché querelle à une 
compagnie de Romains qui passaient. On s'est 
battu ; cinq ou six des nôtres ont été tués. 

Metius regarde Yoltinius d'nn air narqaois. 
VOLTINIUS. 

Il faudrait savoir qui a eu les premiers torts. 
Une bonne enquête l'établira. Il n'y a nulle honte 
à reconnaître les torts qu'on a eus. 

LE VALET. 

Naturellement, les deux partis prétendent que 
ce sont leurs adversaires qui ont eu les premiers 
torts. Les citoyens, en ce moment, accourent au 
forum très émus. 



ACTE TROISIEME. 339 

METIU8. 

Allons voir ce qui se passe. 

SCÈNE II 

Le forum d'AIbe. 
PREMIER CITOYEN. 

La question est de savoir s'il vaut mieux mourir 
ou supporter des injures pires que la mon. 

DEUXIEME CITOYEN. 

Oui, oui, c'est cela. 

TROISIÈME CITOYEN. 

La mort plutôt que l'outrage. 

AUTRE. 

Oui, la guerre! A Rome! à Rome! 

VOLTINIUS. 

Mais, prenez garde, vous n'êtes pas prêts. 



340 LE PRÊTRE DE NEMI. 

Rome, depuis dix ans, n'a eu qu'un souci, celui 
de perfectionner son système militaire ; vous avez 
laissé dépérir le vôtre. Attendez, au moins^ atten- 
dez. 

UN EXALTÉ. 

Quel est le mauvais citoyen qui dit cela? Il faut 
le tuer, brûler sa maison. 

AUTRE. 

Décourager les patriotes est la pire des trahi- 
sons. 

Amye Liberalis ; mouvement général. 
LIBER AL I.5o 

Citoyens, 

Il est de la dignité d'un peuple libre de peser 
mûrement ses actes et d'en prévoir les consé- 
quences. Je ne veux pas devancer les résultats de 
l'enquête qui se fait sur la déplorable collision de 
ce matin... 

GRIS DIVERS. 

L*enQuête est faite, le résultat est clair. 



ACTE TROISIÈME. 344 



tiBERALïS. 



... Supposons que ce résultat soit clair; con- 
vient-il d'engager la république d'Albe dans une 
guerre dont la conséquence serait le renversement 
de la constitution que vous avez voulue? Malheu- 
leuse, la guerre est la ruine de notre patrie; deux 
lois vaincue en dix ans, Albe disparaîtrait du nom- 
i>re des cités. Heureuse, la guerre vous donne un 
imperator, un général victorieux. 



Mouvement 



VOIX DIVERSES. 

Eh bien, eh bien, ma foi, tant mieux! — 
Nous ne serons pas plus mal que nous ne sommes, 

LIBBRALIS. 

Or, un général victorieux, c'est la mort de la 
republique. 

iDiorruption plu» violente encore. — Un grand bruit se fait entendre ; vm 
cortège pénètre dans le forum. — Cinq cadavres sfiUglanLs défilent. — Émo- 
iiOD extraordinaire — Liberalis veut parler. 



342 LE PRÊTRE DE NEMI. 

VOIX DE TOUS COTES. 

Plus de discours ! plus de discours ! Des armes ! 
Vengeance! A Rome! à Rome! 

GETHEGUS, tout bu, au groupe qui rentonre. 

Laissons faire. Ce sera, en tout cas, la ruine 
des libéraux. 

M ET II} s s'approche. Attention générale. 

Citoyens, tous les dissentiments doivent se taire, 
quand il s'agit de l'honneur de la patrie. 

TOUS. 

Voilà ce qui s'appelle parler en honnête 
homme. Ces vieux aristocrates ont quelquefois 
du bon. 

IIëTIUS. 

La guerre n'est pas à déclarer. Elle est décla- 
rée. J'offre tout ce que je possède pour le salut 
de la patrie 



ACTE TROISIEME. 343 

VOIX DU PEUPLE. 

Bravo, bravo, Metius. 

LIBEllALIS. 

Un seul mot!... 

GETHEGUS, lui coupant la parole 

Nous savons ce que tu veux dire, triste chef du 
parti de la honte. La résolution la plus lâche est 
toujours celle que lu conseilles. Là où il y a de 
l'ignominie à recueillir, là vous pouvez être sûr 
de trouver ce parti de l'équivoque et du mensonge, 
qui vous a conduits où vous êtes. Eh bien, si 
Liberalis et ses pareils abandonnent l'honneur 
d'Albe, nous autres, nous le défendrons. Ces mi- 
sérables ont mis la patrie dans la boue; nous sau- 
rons l'en tirer. A nous, citoyens; à nous! 

Mouvement général. Liberalis s'entretient à part avec ses ami». 
LIBERALIS. 

Vous savez que notre retraite sera le triomphe 
du parti de l'absurde. Le patriotisme exige que 
nous restions. 



344 LE PRÊTRE DE NEMI. 

LES PARTISANS DE LIBERALIS. 

Oui, il faut rester, il faut rester. 

Liberalis fait signe qu'il veut parlée 
VOIX. 

Laissez-le parler, 

AUTRES VOIXe 

C'est inutile. — Si, si. — Non, non. 

Liberali» réussit à prendre ia paroi* 
LIBERALIS. 

Si mes interrupteurs m'avaient permis de 
m' expliquer avec le peuple, peut-être auriez-vous 
vu qu'un malentendu seul nous sépare. J'ai été 
contre la guerre, et je m'en fais gloire. J'ai tout 
fait pour l'empêcher ; mais, aujourd'hui, la guerre 
s'impose; je serai aussi actif, aussi ardent pour la 
guerre que je l'ai été pour la paix. 



ACTE TROISIÈME. 3/j5 

QUELQUES CRIS, 

Très bien ! très bien ! 

TITIUS. 

Tiens! cette guerre dont personne ne voulait 
tout à Theure, maintenant tout le monde la veut. 

METIUS, triompkant 

Ne VOUS Tavais-je pas dit, Voltinius? 

VOLTINIUS, à l'oreiUe de Metius. 

♦ Scélérat! tu sais mieux que personne que la 
défaite est certaine. 

METIUS ET LE PEUPLE. 

A Rome! à Rome! 

VOLTINIUS. 

Peux-tu pactiser ainsi avec les erreurs de la 
foule? Tu sais bien que la guerre est chose bar- 



346 1-E PRÊTRE DE NEMl. 

bare, que, dans la guerre, c*est le plus barbare 
qui est vainqueur. La meilleure chose du monde, 
qui est la liberté, est une faiblesse en guerre. En 
guerre, les vertus réelles deviennent des désavan- 
tages. Les vertus qu'on appelle guerrières sont 
toutes des défauts ou des vices. La vertu vraie, la 
civilisation, le bien, la délicatesse, amollissent, 
rendent inapte à savoir tuer. 

MëTIUS. 

Sûrement. Mais ne sais-tu pas que le bien-être 
du peuple, c'est le mal? Le peuple n'est bon que 
quand il souffre. Quand donc comprendras -tu que 
les choses humaines sont une étroite prison, où, 
de droite, de gauche, devant et derrière, la tête 
va se briser contre un mur? 

GRIS DU PËUPLB. 

A Rome! à Rome! 



ACTE TROISIÈME. 347 

SCÈNE III 

Le temple de Nemi. 



• 
ANTISTIUS, en contemplation devant le lao. 



Impossible de sortir de ce triple postulat de la 
vie morale : Dieu, justice, immortalité! La vertu 
n'a pas besoin de la justice des hommes; mais 
elle ne peut se passer d'un témoin céleste, qui lui 
dise: « Courage! courage! » Mort que je vois venir, 
que j'appelle et que j'embrasse, je voudrais au 
moins que tu fusses utile à quelqu'un, à quelque 
chose, fut-ce à la distance des confins de l'i^jfini... 

LIBEKALIS entre brusquement. 

Prêtre, l'heure d'agir est renue. Une faute a 
été commise sans nous; elle ne peut être réparée 
que par nous. La guerre contre Rome, en d'autres 
mains que les nôtres, serait la dernière des cala- 
mités. Aide-nous à limiter le mal. Mais d'abord 



348 LE PRÊTRE DE NEMI. 

il faut vaincre. Les oracles sont dans ta main. 
Assure le peuple que les voix célestes, qui, jus- 
qu'ici, étaient favorables à Rome, sont maintenant 
toutes contraires. Ces gens vont se faire tuer pour 
leur patrie ; il faut bien leur donner quelque raison 
de mourir. 

ANTISTIUS. 

Comment veux-tu que je maudisse ceux que le 
génie du Latium bénit? Le devoir de mourir est 
toujours clair; il n'y a qu'à rester à sa place. Je 
saurai donner l'exemple. 

LIBERALIS. 

C'est peu de chose. Les gens de ta sorte se 
croient en règle envers la société, quand, après 
avoir détruit dans la conscience humaine les mo- 
biles ordinaires du bien, ils croient pouvoir se 
rendre le témoignage de n'avoir laissé aux hommes 
que de bons exemples de vie. Prends garde que 
ta sécurité à l'égard des dieux ne soit trompeuse. 



ACTE TROISIEME. 3Û9 

Ta philosophie donne des motifs pour se laisser 
tuer; en donne-t-elle aussi pour tuer? Le devoir 
du soldat se compose de ces deux choses. J'estime 
peu une sagesse qui n'inspire du courage que pour 
recevoir la mort. 

ANTISTIUS. 

Parmi ceux qui reçoivent et donnent la mort, il 
y en a si peu qui agissent par motifs ! Le bras de 
l'homme n'est roidi que par la passion. Il faut se 
faire des règles pour agir en loup avec les loups. 
Quant à ériger en haute morale ce qui est la néga- 
tion de toute morale, c'est là un exercice pour le- 
quel j'ai peu de goût. Laissez les gens se passer 
de principes; mais ne leur donnez pas des so- 
phismes pour des vérités. 

LIBERALIS. 

Ah ! prêtre "de Nemi, je te devine sous les plis 
de ta simarre. Je vois ce que sera l'avenir, s'il est 
livré à tes pareils. Le prêtre vêtu de lin, le guer- 
rier vêtu de fer, séparés tous les deux de la société 



350 LE PRÊTRE DE NEMI. 

civile, habitant l'un sa forteresse, l'autre son temple, 
seront incapables de s'entendre. Le prêtre, fier 
d'être le dispensateur de l'idéal, ne saura rien 
dire à celui qui expose sa vie pour la cité terrestre. 
Prêtre et patriote s'opposeront comme deux anti- 
thèses irréconciliables. Oh! limite fatale de la na- 
ture humaine ! Faut-il qu'on devienne odieux en 
devenant trop parfait, qu'à force de sagesse on se 
rende incapable de conseiller une femme, un sol- 
dat, un enfant! Ah! j'en viens presque à regret- 
ter Tetricus. Tu me dégoûtes du prêtre qui a trop 
horreur du sang. Ce n'est plus un homme. 

ANTISTIUS. 

Suis les préjugés de la classe où le sort t'a rivé; 
moi, je suivrai la fatalité du ressort qui est en 
moi. On ne saurait empêcher la fleur qui naît en 
un lieu sombre de se tourner vers le soleil, 

LIBERALIS. 

Au moins, surveille ton oracle, et accomplis 



ACTE TROISIÈME. 351 

demain, par condescendance pour la foule, des 
rites qui n'ont rien de blâmable en eux-mêmes et 
que l'usage a consacrés. 

Antistius fait un signe d'assentiment. — Moment de silence. — Tous 
deux se tournent vers le lac, et entendent la conyersation sui- 
vante qui 80. t de l'antre de la Sibylle. 

GANEO. 

Quand les maîtres n'y sont pas, les valets prennent 
leur place. Dans les moments de désarroi, le portier de 
Tantre de la Sibylle fait l'intérim. 

(Une femme se présente.) Que VeUX-tU? 

PORGIA. 

Je viens consulter la déesse pour savoir si l'enfant 
que je porte sera un garçon ou une fille. 

GANEO, à part 

Si je dis que je ne sais pas, je suis perdu de réputa- 
tion. Après tout, si je dis au hasard, il y a une demi- 
chance pour que je tombe juste. Dans le premier cas, 
f aurai une récompense. Dans le second cas, personne 
n'y pensera plus. La chose ne s'éclaircira que dans 
quelques mois, et, d'ici là... Allons, exécutons-uous. 
(Tout haut) Ce sera une fille. 



352 LE PRÊTRE DE NEMl 



PORCIA. 



Puissance admirable des dieux pour découvrir ce qui 
est obscur! Reçois cette offrande, ministre des dieux, 
en retour du service que tu m'as rendu. 

Leporinus se présente à son tour. 

GANEO. 

Ahl c'est toi, Leporinus. Tu vois bien, mon pauvre 
ami, que notre établissement, ne marche guère. Le 
siècle tourne d'une façon que je ne puis comprendre. 
J'ai connu les prêtres, les sibylles d'autrefois. Ceux 
d'aujourd'hui, ma foi! je ne sais ce que c'est... je n'y 
suis plus. — Mais je connais assez bien les procédés du 
lieu. Dis-moi ton affaire. Que veux-tu? 

LEPORINUS. 

La bataille est imminente. Il va falloir marcher. Je 
voudrais savoir si je serai tué dans la bataille. 

GANEO. 

Je te le dirai. Ce n'est pas difficile. Il n'est nul he- 
•oin des dieux pour cela. 



ACTE TROISIÈME. 353 

LEPORINDS. 
Oh ! par exemple. 

GANEO. 

Mais non. Je vais l'apprendre le secret du métier. 
Dans une question posée comme la tienne, il faut tou- 
jours répondre oui ou non. Voi'ii cette femme qui est 
venue me demander si elle aurait un garçon ou une fille. 
Si je lui avais dit la vérité, c'est-à-dire que je n'en sais 
rien, elle m'aurait pris pour, un àne. Si je lui dis oui ou 
non, il y a un à parier contre un que je ne me trompe- 
rai pas. Dans le cas où je tombe bien, on admire la 
perspicacité du génie sibyllique. Dans le cas où je 
tombe mal, cela passe au chapitre des erreurs, chapitre 
énorme en lui-même, mais dont la récapitulation ne se 
fait jamais; si bien que, dans ce livre en partie double, 
il n'y a que les cas favorables qui entrent en ligne de 
compte; les autres sont vite oubliés. Ce n'est pas plus 
malin que cela. Tout le surnaturel repose sur cette illu- 
sion. On y joue à un contre un. La moitié du temps, on 
se trompe ; mais les cas où l'on devine bien comptent 
infiniment plus que les cas où l'on parie mal. 

Donc tu veux savoir si, dans la guerre qui, dit-on, va 

s'ouvrir, tu seras tué. Je te réponds crânement non. Si 

tu l'es, tu ne viendras pas réclamer. Mais je ne veux 

pas me jouer de toi, mon ami. Veux-tu que je t'ensei- 

23 



35Zi LE PRÊTRE DE NEMI. 

gne quelque chose de bien meilleur; c'est la manière 
dont ii faut s'y prendre pour ne pas être tué. 



LEPORINUS. 

Oh ! dis, je t'en prie. 

GANEO. 

Eh bien, prends la fuite ou fais tuer quelqu'un à ta 
place. Là est toute l'habileté. 

LEPORINUS. 

C'est facile à dire. Tu supposes qu'on est très libre 
dans les rangs. Des gens sont là, à droite, à gauche, 
derrière. Comment fuir? On est serré, emboîté, engagé. 
Le mieux encore est de frapper sur' l'ennemi. Gdui 
qu'on tue ne vous tuera pas. Le courage militaire; lé 
plus souvent, c'est la peur. On tue son vis-à-vis pour 
éviter qu'il ne vous tue. Quand il esrt; impossible de 
s'échapper ni par derrière, ni par la droite, ni par la 
gauche, il ne reste plus qti'uiû parti, c'est de se sauver 
par devant, et, s'il y a quelqu'un qui vous barre le che- 
min, on tâche de passer par-dessus lui; on le tue. C'est 
ainsi qu'on devient héros par séntiïnent de sa propre 
conservation. On frappe sur l'ennemi par la crainte 
qu'on a de lui. 




ACTE TROISIEME 355 

GANEO. 

Mais sais-tu, Leporinus, que tu es un profond obser- 
vateur. « On est brave par peur; on tue pour ne pas 
être tué. » Tu es très fort, vois-tu? Tout cela parce 
qu'il y a des aristocrates qui vous serrent et vous en- 
cadrent. Eh bien, Leporinus, dans ces sortes de situa- 
tions, il n'y a qu'un parti à prendre, c'est de tâcher de 
faire battre son chef. 

LEPORINUS. 

Que me dis-tu là? 

GANEO. 

Quand on est bien décidé d'avance à se laisser battre, 
on ne court pas grand danger. Le vaincu, en général» 
n'est pas tué. Ce qui fait le danger, c'est l'obstination à 
vaincre. Tu n'es pas, je pense, du nombre des niais 
qui estiment heureux le vainqueur mort. 

LEPORINUS. 

Ma foi, non ! 

GANEO. 

N'est-ce pas? Le vrai vainqueur, c'est celui qui se 
sauve. Vaincre, c'est ne pas se faire tuer. 



356 LE PRÊTRE DE NEMl. 

LEPORINUS. 

Tiens, tiens! 

GANEO. 

On a !*air de supposer que le vainqueur mort jouit 
de sa victoire. Mais il n'en sait rien. Les honneurs 
qu'on rend à son cadavre, c'est comme si on les ren- 
dait à un tronc d'arbre. On dirait vraiment qu'il y a des 
champs Élysées pour les guerriers morts à la bataille. 
Mais il est si bien prouvé qu'il n'y en a pour personne!... 
L'immortalité de l'âme n'existerait donc que pour les 
militaires. 

LEPORINUS. 

C'est drôle. Oui, il faudra garder l'immortalité de 
l'âme pour les militaires. C'est embarrassant. On s'en 
tire en leur faisant de belles funérailles. 

GANEO. 

Ne trouves-tu pas que c'est la plus vaine des va- 
nités? 

LEPORINUS. 

Oui. Mais on dit que les dieux aiment les braves. 




ACTE TROISIEME .^57 

GANEO. 

Tant mieux pour les dieux, s'il y en a. J'aime mieux 
ma peau que l'amour des dieux. Avec l'amour des dieux, 
on pourrit bel et bien sous terre. 

LEPORINUS. 

On a aussi l'estime des hommes. 

GANEO. 

Oui, l'estime de vos deux voisins de rang, à condi- 
tion qu'ils n'aient pas été tués comme vous. J'ai connu 
deux amis qui demeuraient en ces parages; Tun était 
Volsque, l'autre Albain. La guerre ayant été dénoncée, 
il y a cinq ans, entre les Volsques et les Albains, le 
Volsque vint en pleurant dire adieu à son ami ; puis il 
alla prendre son rang dans l'armée volsque; notre com- 
patriote se cacha. Le Volsque fut tué dans une ren- 
contre où ses compatriotes furent victorieux. L'Albain 
fleurit chez nous en parfaite santé. La lâcheté est 
presque toujours récompensée; quant au courage, c'est 
une vertu qui est le plus souvent punie de la peine de 
mort. 

LEPORINUS. 

Oui; mais il y a la nation. 



358 LE PRÊIRE DE NEMl 

GANEO. 

Ah! si je te disais que la nation aussi a intérêt à être 
vaincue. Malheur à la nation victorieuse ! Elle est asser- 
vie par ceux qui l'ont faite victorieuse. Le vainqueur 
est le pire des maîtres, le plus opposé aux réformes. 
C'est au lendemain d'une défaite qu'une nation fait des 
progrès. C'est au lendemain d'une défaite que l'on 
est libre, heureux. Dieu nous préserve de la victoire 1 

LEPORINUS. 

Tu dis des choses singulières. Le fait est que j'ai 
souvent songé à la destinée de ce pauvre petit Caïus, 
qui ne vivait que pour s'entraîner à l'héroïsme et pour 
braver la mort. Le résultat de tout cela fut qu'il se fit 
tuer bêtement dans une sotte équipée contre les bri* 
gands des marais Pontins. 

GANEO. 

Eh bien, réfléchis donc, mon cher. A moins de con- 
server l'immortalité de l'âme pour les militaires, l'es- 
sentiel, dans une bataille, est de se sauver. Une ma- 
nœuvre ne réussit pas sans faire tuer beaucoup de 
monde. Aie donc pour objectif principal de faire échouer 
la manœuvre de ton général. Ces gens-là ne sont occu- 
pés qu'à imaginer des manières d'engager le? pauvres 
gens de façon qu'ils ne puissent plus reculer. Puis, 



ACTE TROISIEME. 359 

quand on s'est fait assommer pour leur plaire, ce sont 
eux qui se pavanent, qui passent pour des héros. Tiens- 
tu beaucoup, Leporinus, à fonder la réputation d'un 
grand général au prix de ta peau? 

LEPORINUS. 

Je ne suis qu'un pauvre homme. Je n'ai pas une s 
haute ambition. 

6ANE0. 

A la bonne heure! Jouissons, mon pauvre ami, du 
monde tel qu'il est fait. Ce n'est pas une œuvre sé- 
rieuse, c'est une farce, l'œuvre d'un démiurge jovial. La 
gaieté est la seule théologie de cette grande farce. Mais, 
pour cela, il faut éviter la mort. La mort est la faute ir- 
réparable. Celui qui se fait tuer pour quoi que ce soit, 
est le nigaud par excellence. Est-ce notre faute si le 
monde est ainsi constitué, que l'homme est puni pour 
ce qu'il fait de bien, et récompensé pour ce qu'il fait 
de mal ? 

LEPORINUS, pensif. 

Si, par hasard, c'était Ganeo qui avait raison!... Mais 
où est donc Antistius? 



GANEO. 

11 est là-bas qui médite. Le pauvre homme est bien 



360 LE PRÊTRE DE NEMl. 

désemparé aujourd'hui. Sa philosophie est faite pour 
les jours de calme. Il n'a rien à dire à des gens qui 
vont se faire tuer. Tout à l'heure, il se promenait seul, 
portant la main à son front, se disant à lui-même : « En 
temps de guerre, l'immortalité de Pâme est un postulat 
de première nécessité; or l'immortalité de Pâme sup- 
pose les dieux. » Il est comme un marchand qui n'a 
pas dans ses casiers l'article qu'on lui demande. Ces 
jours de crise exigent une audace d'imposture qu'il n'a 
pas. Pourquoi a-t-il voulu être prêtre? Il ne faut pas se 
mêler de ces fonctions-là, si on n'en peut pas remplir 
les devoirs. 11 y a tant de gens qui ne demandent pas 
mieux que de s'y prêter. J'ai toujours pensé qu'on en 
viendrait à regretter Tetricus. 

Antistius et Liberalis, qui ost entendu tout cet entretien, se regardent 
épouvantés. 

LIBERALIS. 

Voilà ce qui s'enseigne dans le sanctuaire des 
dieux, quand les prêtres l'abandonnent. 

ANTISTIUS. 

Oui, une vérité n'est bonne que pour celui qui 
Ta trouvée. Ce qui est nourriture pour l'un est poi- 
son pour l'autre. lumière, qui m'as induit à t'ai- 



ACTE TROISIÈME. 361 

mer, sois maudite. Tu m* as trahi. Je voulais amé- 
liorer l'homme; je l'ai perverti. Joie de vivre, 
principe de noblesse et d'amour, tu deviens pour 
ces misérables un principe de bassesse. Mon expia- 
tion sera qu'ils me tuent. Ah ! vous dites qu'on ne 
meurt que pour des chimères. On verra 

Aatistius tombe anéanti. Liberalis se retira. 



ACTE IV 



Sur le forum d'Âlbe 



SCENE PREMIERE 

METIUS, TITIUS, et autres citoyens d'Albe. 
MET lus, àTitius. 

Chaque besogne à son jour. Il faut d'abord 
épuiser la période d'anarchie et de naïf gâchis. 
Notre heure n'est pas venue ; mais l'heure est bonne 
pour déblayer le terrain de bien des choses. Voici 
venir des démocrates bornés, des gens que l'on 
contente pourvu que l'on soit de l'opposition. Je 
suis leur pire ennemi ; mais vous allez voir que 
ces badauds me croient avec eux. 

GROUPE 8'approchant de Metius. 

Citoyen, votre mouvement d'hier a été admiré. 



ACTE QUATRIÈME. 363 

Quoique vous soyez éloigné depuis longtemps des 
affaires, vous avez ressenti les justes susceptibi- 
lités de la patrie. 

M E T I U s , d'un air modeste 

Il y a des heures où il s'agit simplement de sa- 
voir si on a du cœur... Mais le temps presse. Il 
s*agit de grouper le plus vite possible toutes les 
ressources vives de la patrie. Commençons parles 
dieux. En tout temps, il faut respecter les dieux; 
mais c'est surtout en temps de guerre qu'il faut 
être religieux. 

LES GENS DU GROUPE. 

Oui! oui! 

DOLABELLA. 

Dans de pareilles situations, il est d'usage de 
multiplier les rites. J'ai consulté les sept livres /)e 
jure pontifîcum, au chapitre De religione non so- 
lum servanda^ sed etiam ampli ficanda; j'ai lu qu'en 



364 LE PRÊTRE DE NEMI. 

matière de religion, il faut toujours en faire davan- 
tage. Les religions nouvellement introduites sont, 
d'ailleurs, les plus efficaces. Je propose que douze 
jeunes gens de nos premières familles soient en- 
voyés chez les douze peuples de TÈtrurie, pour 
apprendre la manière dont chacun de ces peuples 
pratique le culte. Cela nous donnera des idées 
nouvelles. 

CITOYENS. 

Bien ! bien ! Mais il faut surtout relever les cultes 
de la patrie. 

METIUS. 

Vous avez raison, bons amis. Qu'on fasse venir 
le prêtre des cultes redoutables. Rien ne doit être 
négligé pour apaiser les dieux et se les rendre fa- 
vorables. Il importe surtout de se purifier, d'ex- 
pulser de son sein les ennemis dangereux. 

DOLABELLA. 

On apaise les dieux en leur sacrifiant leurs 
ennemis. 



ACTE QUATRIÈME. 365 

CASGA. 

Ah ! si on voulait me charger de l'affaire! 

ON AUTRE. 

Le prêtre actuel n'est pas un vrai prêtre. Il ne 
remplit pas la condition essentielle des prêtres de 
son rite. Il n'a pas tué de sa main son prédéces- 
seur. Le pays qui abandonne la religion est perdu. 

UN AUTRB. 

Il a presque aboli les sacrifices qui faisaient la 
terreur sainte de nos cultes. 

ON AUTRE. 

Il dicte à Carmenta des oracles favorables à 
Rome. 

ON AUTRE. 

Si quelqu'un devait être sacrifié aux dieux en 
expiation, ce devrait être lui. 



3«6 


LE PRÊl 


RE DE 


■\M 








UN 


AUTRE 


Ou bien Carmenta. 






UN 


AUTRE. 



Triste sort d*Albe : à un tel moment n'avoir pas 
de vrai prêtre ! 

GASGA. 

Je me chargerais de lui en donner un. 

HOMME DU PEUPLE. 

Des prodiges effroyables montrent bien que 
l*édifice de la nature, qui est le même que celui de 
la religion, ne repose pas sur ses vraies bases. 
On parle d*un bœuf sans cœur qui serait né hier à 
Lanuvium. C'est évidemment l'image du monde 
latin, qui n'a plus ce grand propulseur de la vie, la 
religion. Des troupeaux des prés voisins de Velle- 
tri refusent obstinément de manger, prouvant par 
là leur désir d'être immolés aux dieux, bonhenr 



ACTE QUATRIEME. 367 

dont ils sont privés depuis l'avènement de ce mé- 

■■■V-, ;■■: : ) . ..^•; \ ■. 

chant prêtre. Les chiens d*Arivie aboient d'une 
façon lamentable. On parle d'une pluie de pierres 
du côté de Préneste. 

UN PAYSAN. 

Voici aussi une chose que j'ai vue. Un bœuf, en 
mugissant, s'est mis tout à coup à parler comme 
un honame. Des épis sanglants sont apparus du 
côté d'Antium. Hier, à Tusculum, au moment du 
sacrifice, les poulets sacrés se sont échappés de 
leur cage dans la forêt voisine ; on n'a pas pu les 
rattraper. 

Monyement de stupeai. 
DOLABELLA. 

Tout cela arrive certainement parce qu'il n'y a 
pas de sacerdoce légitime. Le prêtre tient les sacra, 
et les sacra sont l'assiette du monde, la cause de sa 
stabilité. 

HOMME DU PEUPLE. 

Et puis un prêtre ne dit que ce qu'il désire. 



368 LE PRÊTRE DE NEMl 

Toutes ses paroles, quoi qu'il fasse, sont une prière. 
Cette affectation à répéter sans cesse : « La desti- 
née du Latium se fera par Rome; par Rome, le 
Latium conquerra l'univers », n'est pas de bon 
augure. Il ne faut pas dire ces choses-là, même 
quand ce serait vrai. 

DOLABELLA. 

C'est évidemment un ami des Romains. Il faut 
destituer ce prêtre. 

GASCA. 

Il faut le tuer. 

METIUS. 

Ne nous divisons pas. Antistius a le titre de son 
sacerdoce. Recevez-le coname le chef du temple, 
auquel sont attachées les destinées du Latium. 



ACTli; QUATRIÈME. 369 

SCÈNE II 

TOUT LE PEUPLE D'ALBE. 



Les victimes, ornées de bandelettes, se rangent au lond du torum. 
Pendant que les sacrifices s'accomplissent par les servants, 
Antistius s'avance, appuyé sur le bras de Liberalis. — Silence 
glacial. 



ANTISTIUS. 

Les dieux justes veulent que rhomme serve sa 
patrie, même quand elle se trompe, et, bien qu'une 
guerre entre populations latines soit, à leurs yeux, 
une guerre civile.., 

VOIX DE LA FOULE. 

Crois-tu donc que les dieux se soucient de tes 
discours ? Tais-toi. Accomplis les rites, faiseur de 
phrases. Voilà tout ce qu'on te demande. 

AUTRE VOIX. 

Le rite du fer sanglant. Allons donc ! 

24 



370 LE PRÊTRE DE NEMl. 



Tu es prêtre ; on ne cesse pas d'être prêtre* 
Veux-tu renier les plus vieux rites du Latium? 

On apporte une bassine pleine de sang. Antistius y plonge un fer de javelot 
et le lance da côté de Rome. 

PLUSIEURS VOIX. 

Bien ! bien ! A la bonne heure ! 

UNE VOIX. 

11 Ta lancé mollement, d'un air peu convaincu. 
Tetricus faisait cette cérémonie avec une autre 
allure. C'était un prêtre, celui-là!... 

DOLABELLA 

Autrefois, dans des circonstances analogues, 
on immolait à Jupiter Latiaris un ennemi de son 
culte. Diane aussi avait sa part. Diane est terrible. 
Depuis la Tauride, jusqu'à notre lac, elle fait 
fumer le sang. Prêtre, accomplis tes devoirs. 



1 



ACTE QUATRIÈME. 371 

HOMME DU PEUPLE. 

Carmenta a chanté les destinées de Rome. A 
mort Carmenta ! 

'AUTRE. 

Les amis de Rome aujourd'hui sont dus à la 
mort. 

ANTISTIUS. 

Vous invoquez la justice des dieux contre vos 
ennemis, et vous débutez parle crime. Quelle idée, 
ô ciel ! vous faites- vous de la Divinité, pour croire 
qu'elle se plaît à des abominations que repousse 
un homme de médiocre vertu ? 

DOLABELLA. 

Nous 11 avons pas h nous expliquer cela. Nous 
pratiquons les rites des ancêtres. De quel droit te 
permets-tu de les changer? 

iNTISTICS. 

Du droit même que les ancêtres ont eu de 



372 LE PRÊTRE DE NEML 

les établir. Ce que je retranche, ce sont les souil- 
lures que la barbarie a introduites dans les vieux 
mystères. Je change les changements qu'on a fait 
subir aux rites sacrés; j'efface les altérations. La 
maladie de la religion, c'est de se charger sans 
cesse d'additions nouvelles, de scories qui la 
dévorent. En fait de rite, ce qui a cent ans est 
immémorial. Celui qui essaye ensuite de retran- 
cher ces surcharges impures est traité de nova- 
teur. 

METIUS, à Liberalit 

Et voilà justement pourquoi il ne faut jamais 
s'occuper de la religion. Elle va, elle marche, elle 
devient ce qu'elle peut. On la pratique comme on 
la trouve de son temps. 

ANTISTIUS, embarra»8é 

Oh ! qu'on ment gauchement, quand on n'est 
pas menteur! 



I 



ACTE QUATRIÈME. 373 



HOMME DU PEUPLE, 



Enfin, nous n'avons pas de prêtre. Commencer 
me guerre sans prêtre, c'est comme partir er 
voyage sans augure, ou bâtir une maison sans 
avoir pris les dimensions sacrées. Nous vouloni 
un prêtre ! nous voulons un prêtre ! 

Murmure général. -- Liberalis et quelques autres entourent Antisti** 
et l'entraînent.' 

VOIX. 

Un prêtre ! un prêtre I 

SCÈNE III 

Dans la maison de Metius. 

METIUS, VOLTINIUS, LIBERALIS. 

METIUS. 

Ne croyez pas qu'une aveugle passion de casi ^3 
me fasse agir. J*aime le peuple autant que vous 
mais je sais mieux que vous ce dont il est incapi 



374 LE PRÊTRE DE NEMl. 

ble. Votre erreur est de ne pas voir que les choses 
humaines sont choses bornées, sottes même, 
n'ayant que très peu à faire avec l'idéal. Chacun 
n'est obligé que dans la mesure ^^ lumière qui 
lui a été octroyée. Le noble seul est tenu à l'in- 
telHgence et à la vertu. Le peuple a le droit 
d'être immoral. Je dis plus : la garantie de notre 
liberté, c'est l'immoralité joyeuse du peuple. 
Il faut que le peuple s'amuse, chante, boive, 
danse; pendant ce temps-là, nous sommes 
libres. 

Je pense sur la religion comme vous-même; 
mais, plus sage que vous, je n'en parle jamais, 
je n'y touche pas. La religion est un besoin 
du peuple ; la république doit offrir au peuple 
la satisfaction de ce besoin. Nous deyons des 
prêtres au peuple, des prêtres comme le peuple les 
veut. Antistius est au-dessus de son état. Cet 
homme n'a jamais compris ce que c'est que l'esprit 
d'un prêtre. En cet ordre de choses, le paraître 
est presque tout. Ce qui importe, c'est ce que la 



j 



ACTE QUATRIEME. 375 

foule dit et croit. On ne se figure pas à quel 
degré il est facile de jouer au niais avec le peuple, 
sans qu'il s*en aperçoive. Pauvre Antistius! Si 
quelqu'un le tue, ce sera lui-même qui se sera tué. 

LIBERALIS. 

Sûrement, il fait trop peu de concessions à la 
sottise des hommes. Mais la conscience religieuse 
d'un peuple n'est jamais clairvoyante; on fait 
souvent accepter aux masses le contraire de ce 
qu'elles veulent. Ne compliquez pas la guerre 
extérieure d'une question intérieure. La céré- 
monie d'aujourd'hui, après tout, a tenu sur ses 
pieds. Maintenez Antistius, et le peuple l'aura pour 
aussi légitime que les assassins, ses prédéces- 
seurs. N'êtes-vous pas touchés de la sincérité de 
son patriotisme, de l'enthousiasme latin que res- 
pirent tous les oracles de Garmenta ? 

METIUS. 

Oh ! ne confondons pas. 11 y a, pour presque 



376 LE PRÊTRE DE NEMI. 

tous les hommes, la grande et la petite patrie, et 
presque toujours l'une des deux fait tort à l'autre. 
Antistius a le patriotisme latin (ou plutôt il a le 
patriotisme de l'humanité); il n'a pas le patrio- 
tisme albain. C'est un sage, un philosophe, un 
rêveur humanitaire ; il a le sentiment de sa race ; 
il rêve pour elle des empires sans bornes ; mais ce 
n'est pas un bon Albain. Nos ancêtres, les fonda- 
teurs d'Albe, n'avaient pas tant d'idées; le salut, 
l'intérêt d'Albe étaient toute leur science. La 
sibylle de ce temps-là n'avait pas d'aussi larges 
horizons. Elle ne connaissait qu'Albe ; jamais elle 
ne prononça un mot qui ne fût conçu dans le sen- 
timent le plus juste de l'intérêt d'Albe. 

LIBERALIS. 

Pourquoi voulez-vous que le patriotisme soit un 
étau à rétrécir les têtes? Pouvez-vous nier qu 'An- 
tistius ne soit un très bon citoyen? Il n'est traître 
que pour ceux qui font consister la loyauté à 
dénigrer Rome et les Romains. 



ACTE QUATRIÈME. 377 

METICS. 

Nous crois-tu donc assez peu intelligents pour 
ne pas voir tout cela? M'as-tu jamais surpris à 
dire du mal de cet excellent homme? Ce n*est pas 
du mal que j'en pense; j'en pense trop de bien. Il 
ne faut pas être si parfait, quand on touche aux 
masses; il ne faut pas surtout parler au peuple 
une langue qu'il ne comprend pas. Antistius, avec 
sa vertu, a causé plus de dommage à la patrie 
que le pire scélérat. Par sa faute, le temple de 
Nemi, notre sanctuaire national, est devenu une 
école de lâcheté. Il ne faut pas jouer avec la vertu 
populaire; elle n'est pas si solide que cela. Antis- 
tius cherche la mort en héros, et il coupe par la 
racine l'héroïsme populaire. Antistius est, à l'égal de 
Gethegus et des fous qui tous les jours poignardent 
la patrie sur la terrasse des chênes verts, un des- 
tructeur des murs d'Albe. Voilà pourquoi je le 
signale comme un danger, et, autant qu'il est en 
moi, je le hais. 



378 LE PRÊTRE DE NEML 

LIBERALIS. 

Allez jusqu'au bout; payez quelqu'un pour 
Tassassiner. 

METIUS. 

C'est fort inutile. Quand il y a un crime ou une 
sottise à faire, il y a toujours des gens pour les 
faire gratis. * 

On entend an bruit au dehors. 
LE VALET. 

Vos Seigneuries ne doivent pas ignorer qu'il y a 
beaucoup d'émotion dans le peuple. Des bandes 
se forment et marchent sur Nemi. Ils disent qu'ils 
veulent tuer le faux prêtre, rétablir les anciens 
usages, se rendre la déesse favorable en vue de 
a guerre qui commence. Casca et Latro sont avec 
eux. Vos Seigneuries savent que, dans les mou- 
vements populaires où ils se mêlent, il y a presque 
toujours effusion de sang. 



ACTE QUATRIEME. 379 



METIUS. 



Les dieux se servent quelquefois, pour venger 
leur cause, de singuliers instruments. Après tout, 
cela les regarde. 

Liboralis et Voltmius Bortent précipitamment. — Metiug, resté seul. 

Les choses humaines commencent à rentrer 
dans Tordre. Le monde va se reposer dans son 
lit naturel, qui est le crime. Plaisante illusion de 
ces fanatiques badauds, qui croient qu'on peut 
se passer de violence, mener les choses humaines 
par la raison, traiter le peuple comme un être 
raisonnable. Le monde vit de crimes heureux. 
Au moment difficile, ils ne savent rien obtenir 
du peuple. Ils gouvernent au nom de manda- 
taires dont ils n'ont pas le mandat, de masses 
qu'ils se contentent de suivre. Leur armée n'est 
pas avec eux. Vont-ils seulement pouvoir sauver 
Antistius? 



ACTE V 

Dans la maison de Metius. 



SCENE PREMIERE 

On vient d'apprendre la mort d*Antistias. 
LIBERALIS. 

Voilà la récompense de l'honnêteté religieuse 
et de la vertu. On ne verra plus de sitôt de prêtre 
réformateur. 

METIUS. 

Tant mieux! C'est Tespèce de révolutionnaire 
qu'il importe le moins d'encourager. 

LIBERALIS. 

Tu préfères encourager le crime. Va, continue ; 
mais je t'avertis que, par la porte que tu vien 
d'ouvrir, tout passera. 



ACTE CINQUIÈME. 384 



M £ T I U S . avec un éclat de rire. 



Cela est plaisant. Ce sont tes gens qui l'ont tué. 
Ce qui caractérise la clientèle que tu flattes et qui 
fait ta force, c'est de ne pouvoir être dirigée. Ja 
ne te rends pas responsable de leurs crimes ; mais 
sois assez juste pour ne pas m*en accuser. La 
commune opinion veut que tout crime ait été 
soudoyé. Is fecit eut prodest. Quelle erreur, ô 
ciel ! 

LIBERÂLIS. 

Mais tu profites du crime de Gasca. 

UETIUS. 

Mon Dieu, non ! La situation de l'heure présente 
est elle, que personne ne profite de rien. Tout le 
monde souffre de tout. 

VOLTINIDS. 

Mais tu acceptes la collaboration de scélérats. 



38t LE PRÊTRE DE NEMl. 

METIUS. 

Peux-tu parler ainsi des actes spontanés de la 
conscience populaire? Respecte toujours comme 
quelque chose d'inanalysable le sentiment qui 
conduit une bande de massacreurs. Ces gens-là 
n'ont que leur patriotisme. Laisse-leur ce faux 
dieu à adorer. Quand il s*àgit de la patrie, les 
victimes tuées vivent plus que tes braillards 
de place publique et tes harangueurs de carrefour. 

VOLTINIDS. 

Tu es indulgent pour d'odieux misérables. 

METIUS. 

Ils font ce qu'ils peuvent. Dans ces grandes 
bagarres, chacun pousse la chose publique à sa 
manière. C'est comme une fourmilière en émoi. 
Celui qui ne sait que massacrer massacre. 

VOLTINIUS. 

Le crime est toujours le crime. 



ACTE CINQUIEME. 383 



METIDS. 



Enfant, va-t'en, tu ne sais pas ce que c'est que 
commander. Va méditer le vieil oracle de Jupiter 
Latial : Regere impeno populos. On gouverne le 
peuple en comprenant le peuple, eh le comprenant 
tel qu'il est, c'est-à-dire comme un inconscient qui 
veut être trompé, flatté, guidé, comme un cyclope 
borné, comme une force aveugle qui va devant 
elle à la façon d'un taureau. Souvent, parmi ces 
égarés, il y a plus d'un bon citoyen, je dis mal, 
des gens qui croient l'être. Dans ces grandes 
ivresses, qui a raison? qui a tort? Ecoute ces cris 
ndistincts. Ils approchent. Analyse, si tu peux. 
Gela hurle et cela bave, cela pleure et cela prie. 
C'est un poignard qui marche et qui titube; mal- 
heur à qui se trouve devant lui 1 



384 LE PRËTUË DE NliUl 



SCENE II 

Devant la maison d'Antistius. Grand bruit. La foule arrive portant 
Casca en triomphe. Ganeo dans la foule. Casca, sur les épaules 
ie ses compagnons, brandit un poignard ensanglanté. 

VOIX DE LA FOULE. 

Béni soit le poignard qui a tué le faux prêtre 
Maintenant la victoire nous est assurée. 

MATERNA. 

C'est bien fait; il n'a pas voulu sauver mon 
fils. 

AUTRE VOIX. 

La religion va maintenant refleurir, et la reli- 
gion est la mesure de la force d'une nation. 

GANEO. 

J'avais toujours dit que cela finirait mal. Mes 
idées triomphent aujourd'hui. Je vais être au 
pouvoir. Cela, dit-on, améliore, agrandit, élargit. 
Nous allons voir. 



ACTE CINQUIÈME. 385 

VOIX DU PEUPLE. 

Tout rentre dans l'ordre. Je propose que le 
nom d'Antistius soit biffé de l'honorable album 
des prêtres de Nemi. 

AUTRE VOIX 

C'est bien juste. Mais, au fait, qui maintenant 
va être prêtre? 

AUTRE VOIX. 

Oui, le faux prêtre est tué. Mais le vrai prêtre, 
qui est-ce ? 

AUTRE VOIX. 

Ah ! oui. Qui est-ce? Tetricus est mort. 

AUTRE. 

Eh bien, c'est Casca. Il a tué son prédéces- 
seur. 

\ 

AUTRE. 

Voilà qui est drôle. Oui, c'est Casca. 



386 LE PRÊTRE DE NEML 



AUTRE. 



Tiens, c*est vrai. Gasca a tué le prêtre; c'est 
lui qui l'est à son tour. 

AUTRE. 

Oui ; c'est certain. Gasca se trouve être le vrai 
prêtre de Nemi, selon le rite conservateur. 

AUTRE. 

Ma foi, il en vaut bien un autre ! 

AUTRE. 

Le sacerdoce et le mérite personnel n*ont rien 
à faire ensemble. 

METIUS. 

Citoyens, nous avonè enfin un prêtre selon Tan- 
tique coutume. Soyez maintenant tranquilles. La 
victoire sur Rome est assurée. 



ACTE CINQUIEME. 357 



LATRO, «'approchant de Caac«. 



Eh bien, te voilà prêtre, camarade; c'est bien 
J'aurais pu Têtre tout aussi bien. Souviens-toi. 

CASCA. 

Oui, Latro, tu seras content. Sois tranquille. 

LATRO. 

« Sois tranquille », c'est facile à dire. 

GASGA, devenu pensif. 

(A part.) Tiens, si ce drôle songeait à devenir 
mon successeur.,.. II n'aurait qu'Ain coHp (Je poi- 
gnard de plus à (Jonner, et il en a déj^ tant sur la 
conscience. (Haut.) Sois tranquille, J^atro. 

LATRO. 

\ 

Allons! eh bien, pour aujourd'hui, sois tran- 
quille Casca, 



388 LE PRÊTRE DE NEMl. 

GASGÂ. 

Damnée coutume ! Elle n'est pas de nature h 
procurer au grand prêtre un sommeil bien tran- 
quille. 

SCÈNE III 

An forum. La foule s'assemble sur le terre-plein. Les victimes 
arrivent devant le temple. 

METIUS passe, attire Casca à paît. 

METIUS. 

C'est bien, Casca. Te voilà prêtre. Le temps 
n'est pas aux longs discours. On nous regarde ; 
mais personne ne nous entend. Je soutiendrai ta 
prêtrise. Mais tu n'es pas stupide, tu sais que 
je peux, dans une heure, te donner un succes- 
seur. 

CASCA. 

Un successeur ? Mais les anciennes règles sont 
rétablies. 




ACTE CINQUIEME. 



389 



METIUS. 



Eh! oui 



Ah ! oui. 



ns se regardent 



GASGÂ. 



Casca deyient pensif. 



METIUS. 



Tes crimes t'auraient mérité vingt fois la mort. 
Tu sais mieux que personne combien un coup de 
poignard est vite donné. Il y a bien des gens qui 
ne seraient pas fâchés de revêtir la prêtrise de 
Nemi à si bon compte. 

GASGA. 

Monseigneur sera sûrement content de moi. Je 
serais le dernier des sots si je, ne remplissais pas 
comme il faut les devoirs de mon pontificat. 

v METIUS. 



L'essentiel, ce sont les listes de sacrifices dus 



300 LE PRÊTRE DE NEMl. 

à Jupiter Latiaris. J'exige que ces listes, moi 
seul je les dresse, que nul n'ait le pouvoir d*y 
ajouter, d'y retrancher un nom. 

CASCA. 

C'est convenu, monseigneur. Latro, par exem- 
ple, que faudra-t-il faire ? 

M ET I us pensif. Casca cherche à lire dans ses yeux. 

Ah! cela dépend de la sibylle. Nous verrons. 

METIUS, àpart. 

J'ai bien fait tout de même. L'avenir d'Albe 
était à ce prix. On se perdait par la mollesse ; 
on s'habituait à jouir et à croire à la justice 
comme à quelque chose de supérieur à la volonté 
des dieux, c'est-à-dire aux faits. J'ai rétabli la 
vieille coutume. Grâce aux sacrifices, je ferai dis- 
paraître les chefs dangereux du parti subversif. 
Jamais société ne tiendra sans sacrifices humains. 



ACTE CINQUIÈME. 391 

Ceux qui voudront iront grossir les rangs de ces 
bandits romains qu'ils aiment tant. 

BOURGEOIS. 

Comme ces vieilles coutumes sont bonnes ! Les 
esprits superficiels n*en voient pas la profondeur. 
Il s'agit de garantir l'indépendance du prêtre. 
Cette indépendance, il ne saurait l'avoir sans une 
grande situation temporelle. Il faut garantir le 
prêtre contre sa faiblesse. 

METIUS. 

Voilà ce qui s'appelle raisonner. N'est-ce pas 
Casca, tu veux être garanti contre ta faiblesse? 

CASCA. 

Oui, monseigneur. 

METIUS, éclatant de Tire» 

(Tottîbas.) Une vieille drôlesse de soixante-dix ans, 
qui s'est vendue à tout le monde, et qui crie : 



392 LE PRÊTRE DE NEMI. 

« Garantissez-moi contre ma faiblesse. » Voilà le 
pontificat. (Tout haut.) Maintenant, citoyens, livrez-vous 
à la joie, si bien justifiée par les événements de ce 
beau jour. Casca est le vrai prêtre; il a tué son 
prédécesseur. Ecce sacerdos magnus. 

VIRGINIUS, à Virginia. 

Ah! notre pauvre prêtre! Vois-tu, quand, dans 
ce monde, on est délicate il faut dissimuler, se 
cacher, n'être rien. 

VIRGINIA. 

Il aurait dû se contenter de nous dire ces cho- 
ses-là, à nous. 

BOURGEOIS. 

Quel bonheur de sentir la religion restaurée, 
Tordre rétabli sur ses antiques fondements ! Ce 
méprisable Antistius était la cause de tout le mal. 
Maintenant, nous avons un vrai pontife, qui a tué 
son prédécesseur. Et comme il a bien fait ! Ce pré- 
décesseur était un misérable. 



ACTE CINQUIÈME. 393 

DEUXIÈME BOURGEOIS. 

Oui, c'est une grande consolation. Pour moi, je 
ne respire que depuis une heure. Un faux prêtre, 
c'est la dernière des calamités. 

PREMIER BOURGEOIS. 

Dès ce moment, je regarde Rome comme vain- 
cue. Fausse ville, faux culte, faux prêtre, voilà 
Rome. Ah! que l'occasion serait bonne de faire 
revenir Priscus de chez les Herniques ! 

DEUXIÈME BOURGEOIS. 

Attendons encore. Ce serait trop bien. Priscus 
ne peut revenir s'asseoir que sur un trône préparé, 
pour régner sur un peuple digne de lui. Prépa- 
rons le peuple d'abord, et puis nous ramènerons 
Priscus. 
\ 

PREMIER BOURGEOIS. 

Ce pourra être long. 



394 LE PRETKii Dh NEMl. 



AUTRE. 



Tous les bons usages vont être rétablis. Servis 
comme ils le désirent, les dieux seront contents. 
La vie du monde n'est qu'un usage longtemps 
cTontinué. 

AUTRE. 

Oui, nous allons revoir les sacrifices à Jupiter 
Latiaris. 

AUTRE. 

Quelle joie! Les dieux, la famille, la propriété 
sauvée du même coup! La religion va refleurir. 
Toutes les traces du libéralisme vont bientôt être 
effacées On va pouvoir observer h perpétuité les 
bonnes coutumes du roi Latinus. 

AUTRE. 

Journée sainte et douce, heureux qui l'a vue! Et 
dire que tout cela tenait à la vie d'un ignoble fou. 
Enfin, morte la bête, mort est le venin. 

Les tables se dressent et se chargent des viandes immolées. Joie uniTer* 
•elle. 



ACTE CINQUIEME 395 



BOURGEOIS. 



Voilà des heures qui comptent dans la vie d'un 
peuple! Cela ne s'achète qu'au prix d'un peu de 
sang impur. 

AUTRE. 

Aujourd'hui, c'est la réconciliation universelle. 
Antistius a vraiment été la victime du salut du 
peuple. 

SCÈNE IV 

Fête. Cris de joie. 

CARMENTA entre tout à coup, en son costume noir, les cheveux épars. 
Elle s'élance droit sur Casca. 

Ainsi c'est toi, dit-on, qui es maintenant le vrai 
prêtre de Nem.i? 

CASCA 

; Oui, c'est moi. 

CARMENTA, avec un rire féioco. 

Eh bien, voilà pour toi, prêtre. 

Bile le frappe au cœur d'un coup de poignard. Casca tomba. 



396 LE PRÊTRE DE NEMl. 

Sois vengé, Antistius! 

CLAMEUR UNIVERSELLE. 

Tout est perdu ! — Oh ! la traîtresse ! — Une 
neure de paix... Nouvel abîme... Quel dommage! 
tout allait si bien. 

La Sibylle s'élance, monte sur l'autel qui est devant le temple; elle pro> 
phétise. 

CARMENTA. 

Je le vois, mais d'une vue lointaine ; 

Je le devine; mais j'ignore son nom. 

J'ai lu sa prophétie en lettres mystérieuses; j'ai vu 
son étoile du côté de l'Orient. 

Neuf fois encore le juste sera tué; mais, la dixième 
fois, son sépulcre sera glorieux. 

Car un Dieu jugera la terre; le bien vaincra le mal; 
ceux qui auront en horreur des autels souillés de sang 
revivront dans le monde du grand Dieu éternel, au sein 
d'un bonheur impérissable. 

Armée vêtue de blanc des témoins de la vérité, voilà 
ton œuvre. Tressaillez de joie, vous que l'on tue : votre 
sang n'aura pas coulé en vain. Ne taris pas, fontaine des 
larmes : un dieu se fait avec nos pleurs. 

Elle aperçoit le sang qui couvre sa main. 

Vengez à votre tour le sang de votre prêtre. La 



ACTE CINQUIEME. 397 

sibylle du Latium doit être tuée par vous. Tenez, 
voilà mon sein ; frappez là! 

ïtle se découvre le sein. Tous reculent. 
GARMENTA, reprenant le ton prophétique . 

A Rome, dès cette heure, sont transférées les pro- 
messes. 

Albe sera oubliée ; un jour, on ne saura plus où elle 
fut. 

Bile sort. La foule s'écarte pour la laisser passer. Moment de silenca. 
TITIUS. 

Comment Casca a-t-il laissé vivre cette fille? 
Elle est plus dangereuse qu'Antistius. On ne sau- 
rait être la sibylle de deux pouvoirs successifs. 

UNE VOIX. 

I 

Il a eu pitié. 

UNE AUTRE VOIX. 

Ohirimbécile! 

AUTRE. 

Il eût fallu la tuer avec Antistius» 



398 LE PRÊTRE DE NEML 



AUTRE 



C'eût été bien inutile. La sibylle vit toujours. Ce 
que ces femmes ont d'étrange, c'est qu'elles ne 
meurent jamais. 11 y a toujours une sibylle. 

DOLABELLA. 

Mais il faut surveiller cette fille. 

METIUS. 

Laissez. La femme n'est rien sans l'homme. 
Antistius est mort. Demain, il ne sera plus ques- 
tion d'elle. 

LATRO, à Metius. 

Monseigneur pense-t-il à remplacer Casca? Je 
suis là tout prêt. 11 s'en est fallu dp biep peu 
que je ne sois maintenant le prêtre légitime. Or, 
quand la légitimité fait défaut, on prend le plus 
près d'elle que l'on peut. J'ai été le compère de 
Casca; je le vaux. Allez, c'est bien moi qui suig 
désigné pour lui succéder. 



ACTE CINQUIEME. 399 

SCÈNE V 

HERDONIUS arrive de Rome essoufflé 

Je viens de Rome. Mauvaise nouvelle ! Romulus 
a tué son frère. La ville est fondée. La fondation 
de toute ville doit être consommée par un fratri- 
cide; au fond de toutes les substructions solides, 
il y a le sang de deux frères. 

Emotion dans la foule. 
VOIX DIVERSES. 

Singulière journée ! Un fratricide qui fonde une 
ville ! Un brigand devenu prêtre qui, dit- on, sauve 
une autre ville. Le train du monde est fait pour 
détraquer le cerveau humain. Tout cela est obscur, 
et il faudrait l'écho du Vatican pour rendre ces 
choses un peu plus claires qu'elles ne sont. Ce 
n'est pas sans raison que Janus a. deux visages. Le 
monde ne marche que par la haine de frères 



400 LE PRÊTRE DE NEMI. 

ennemis! Que la volonté des dieux s'accomplisse, 
et puissent fleurir éternellement, sur nos mon- 
tagnes, les bonnes lois du roi Latinus ! 

Une voix sourde et terrible se fait entendre. 

UN PrlOPHÈTE d' ISRAËL, captif, qui a tout vu 
de Babylone. 

Parole de Iahvé : 
Ainsi les nations s'exténuent pour le tide , 
Et les peuples se fatiguent au profjt du feui 

(Jérémie, LI, 58.) 



L'ABBESSE DE JOUARRE 



AVANT-PROPOS 

DE LA VINGT ET UNIÈME ÉDITION 
(Extrait d*uiie ancienne Vie de Platon) 

Quelques jours après qu'il 

eut donné le Phèdre, Platon se promenait, pour 
retrouver les souvenirs qu'il y avait évoqués, 
sur les bords de l'Ilissus, vers l'endroit où le 
ruisseau forme une petite cascade h l'entrée du 
drome. Euthyphron, qui s'exerçait à la course 
avec des jeunes gens de la tribu Gécropide, 
l'aborda brusquement. 

— Les Athéniens, dit-il, sont outrés de ton dernier 
ouvrage. Un honnête homme qui ne songe qu'à marier 
ses filles ne parle jamais de l'amour. Va poursuivre 
ailleurs tes rêves malsains; dis, que cherches-tu ici? 

— Je cherche, répondit Platon, à déterminer Ten- 



404 L'ABBESSE DE JOUARRE 

droit précis où Borée enleva la nymphe Orithye. Les 
uns prétendent que ce fut à cette place ; car l'eau y 
est si claire et si belle, que des jeunes filles ne pou- 
vaient trouver un endroit mieux approprié à leurs 
jeux. D'autres pensent que ce fut à quelques stades 
plus loin, près du temple de Diane Chasseresse. Il y 
a là, en effet, un autel consacré à Borée. 

— Toujours des idées pornographiques, reprit 
Euthyphron , Gela devient chez toi une véritable ob 
session. Que t'importe, je te prie, cet acte coupable 
de Borée ? Il ne faut savoir des dieux et des héros que 
ce qu'ils ont fait d'imitable. Je suis bien aise, du 
reste, de te rapprendre; désormais tu es un mort; 
tout Athènes répète, à l'heure qu'il est : « Vous savez, 
le Phèdre est une ordure. » Voilà ce que fait un mot 
d'Euthyphron. Désormais on ne répandra plus les 
copies de tes œuvres; l'avenir ignorera le nom de 
Platon. Toute maison d'Athènes te sera fermée. J'ai 
donné le mot d'ordre. Il ne te restera que la maison 
d'Aspasie. 

Il prononça ces derniers mots avec une nuance 
particulière de mépris. Platon ne put retenir un 
sourire. 

^Bel Euthyphron, répondit-il, ni le temps présent 



L'ABBESSE DE JOUARRE 405 

ni l'avenir n'appartiennent aux gens de la sorte. Dans 
ce dialogue qui t'indigne si fort, j'ai cru faire une 
œuvre noble, poétique, élevée, morale. Notre cher 
pays d'Athènes professe, à l'égard de Tamour, des 
opinions vraiment étranges et qui mettraient la sa- 
gesse divine, si elle avait à se défendre, dans une 
position singulière. Je vous demande quelle apologie 
on pourrait faire de l'Éternel, s'il avait attaché le 
phénomène capital de l'univers, la reproduction de 
kl vie, à un acte riaicule, sujet d'éternelles plaisan- 
teries pour les uns, à un acte ordurier, [sujet de 
réprobation pour les autres ! Et que dire de ce 
bizarre dessein d'avoir créé la beauté, pour interdire 
ensuite qu'on l'aime? Il faudrait, afin d'être consé- 
quent, soutenir que la beauté est l'œuvre d'un démon 
méchant, et autant que possible la détruire. Les blas- 
phèmes contre l'amour viennent, comme toutes les 
grandes erreurs, d'une basse conception de la Di- 
vinité. 

> Pour moi, je crois que la Divinité a bien fait ce 
qu'elle a fait. L'amour est le véritable Orphée, qui a 
tiré l'homme de l'animal. Grâce à l'amour, tout être 
a son heure de bonté, la plus lourde créature voiî 
s'entr'ouvrir un moment son ciel de plomb. Le 
principe qui dans la nature fait la fleur, qui dans 
le monde vivant fait la beauté, qui dans le monde 



406 L'ABBESSE DE JOUARRE 

humain fait la vertu, le charme, la pudeur, est pour 
moi quelque chose de grand, de pur et de saint. Ce 
côté-là de la réalité me paraît valoir la peine d'êtie 
étudié. Je suis persuadé qu'il occupera une grande 
place dans la philosophie de l'avenir, et qu'alors on 
tiendra pour choses également niaises la polisson- 
nerie grivoise et les effarouchements hypoci iies d'une 
pudeur affectée. La vérité ne doit pas se subordonner 
aux petitesses de gens qui mesurent tout à leurs 
chétives pensées. 

> N'ayant jamais profané l'amour, j'ai plus de 
droits que personne à en parler. Je ne saurais me 
gêner ni pour les hypocrites ni pour les libertins. 
Je ne suis pas responsable dé la sottise d'un 
rustique à qui on donnerait un parfum exquis à 
sentir, et qui, au lieu de le sentir, l'avalerait. J'écris 
pour les purs. — Au fond, la relation des deux sexes 
est une forme très limitée et très particulière de 
l'amour. La même fonction, qui fait que l'homme 
embrasse la vertu par goût pour la femme et impose 
silence à ses objections contre la destinée à la vue 
de la grâce pleine de vénusté avec laquelle la femme 
s'y soumet, cette fonction contribue au travail le 
plus abstrait; l'amour collabore aux recherches du 
géomètre, aux méditations du philosophe. L'être 
incomplet est stérile dans tous le) sens. Je n'ai pas 



L'ABBESSE DE JOLARRE 407 

cru que la philosophie pût expliquer le monae sans 
tenir compte de ce qui est l'âme du monde. J'ai 
voulu que mon œuvre fût l'image de l'univers; j'ai 
dû y faire une place à l'amour. 

Euthyphron, rouge de colère, tourna le dos 
avec le geste d'un homme qui ne veut pas en- 
tendre. Ce matin-là, le ciel et la terre échan- 
geaient des baisers inouïs de tendresse; les 
asphodèles étaient comme ivres de rosée, les 
cigales semblaient affolées de leur chant, et les 
abeilles faisaient rage sur les fleurs. Platon s'en- 
fonça dans lès sentiers de l'Hymette, et conçut 
ridée, du Banquet chez Agathon, où tous les 
convives diraient leur opinion sur l'amour. D'an- 
ciens scoliastes prétendent que, dans la rédac- 
tion primitive, Aspasie avait sa place à côté de 
Socrate et d'Aristophane. Puis, par des motifs 
qu'on ignore, Platon crut que, dans son dialogue, 
il ne devait y avoir que des hommes. 

C'est ainsi que ce vieux maître aimait quelque- 
fois à philosopher avec un sourire et à dérouter 
la pruderie des esprits étroits. 



AVANT-PROPOS 

DE LA PREMIÈRE ÉDITION 



De ma fenêtre, au Collège de France, je vois 
chaque jour tomber pierre à pierre les der- 
niers pans de mur du collège du Plessis, fondé 
par GeoffroiDu Plessis, secrétaire du roi Phi- 
lippe le Long, en 1317, agrandi auxvii* siècle 
par Richelieu, et qui fut, au xvin% un des 
centres de la meilleure culture philosophique. 
C'est là que Turgot, le grand homme le plus 
accompli de notre histoire, reçut son éduca- 
tion de l'abbé Sigorgne, le premier, en France, 
qui comprit parfaitement les idées de New- 
ton. Le collège du Plessis fut fermé en 1790 
En 1793 et 179/j, il devint la plus triste pri- 



410 L'ABBESSE DE JOUARRE 

son de Paris. On y mettait les suspects, en 
quelque sorte condamnés d'avance; on n'en 
sortait que pour aller au tribunal révolution- 
naire ou à la mort. 

Je cherche souvent à me représenter les dis- 
cours qu'ont dû entendre ces cellules, éven- 
trées par les démolisseurs, ces préaux, dont 
les derniers arbres viennent d'être abattus. 
Je me figure les conversations qui ont été 
tenues dans ces grandes salles du rez-de- 
chaussée, aux heures qui précédaient l'appel, 
et j*ai conçu une série de dialogues que j'in- 
titulerais, si je les faisais, Dialogues de la der- 
nière nuit. L'heure de la mort est essentielle- 
ment philosophique. A cette heure-là, tout 
le monde parle bien, car on est en présence 
de Tinfini, et on n'est pas tenté de faire des 
phrases. La condition du dialogue, c'est la 
sincérité des personnages. Or l'heure de la 
mort est la plus sincère de toutes, quand on 
arrive à la mort dans les belles conditions, 
c'est-à-dire entier, sain d'esprit et de corps, 
sans débilitation antérieure. L'ouvrage que 



L'ABBESSK DR JOUARFIE 411 

j'offre au public est probablement le seul de 
cette série que j'exécuterai. J'ai encore un 
grand ouvrage d'histoire religieuse à faire. 
J'entrevois la possibilité de le terminer. Je 
ne me permettrai plus désormais de divertis- 
sement. 

Ce qui doit revêtir, à l'heure de la mort, 
un caractère de sincérité absolue, c'est 
l'amour^ Je m'imagine souvent que, si l'hu- 
manité acquérait la certitude que le monde 
dût finir dans deux ou trois jours, l'amour 
éclaterait de toutes parts avec une sorte de fré- 
nésie ; car ce qui retient l'amour, ce sont les 
conditions absolument nécessaires que la con- 
servation morale de la société humaine a im- 
posées. Quand on se verrait en face d'une 
mort subite et certaine, la nature seule par- 
lerait ; le plus puissant de ses instincts, sans 
cesse bridé et contrarié, reprendrait ses 
droits; un cri s'échapperait de toutes les 
poitrines, quand on saurait qu'on peut ar.pv^o- 
cher avec une entière légitimité de l arbre 
entouré de tant d'anathèmes. Cette sécurité 



412 L'ABBESSE DE JOUARRE 

de conscience, fondée sur l'assurance que 
l'amour n'aurait aucun lendemain, amènerait 
des sentiments qui mettraient l'infini en quel- 
ques heures, des sensations auxquelles on 
s'abandonnerait sans craindre de voir la 
source de la vie se tarir. Le monde boirait à 
pleine coupe et sans arrière-pensée un aphro- 
disiaque puissant qui le ferait mourir de plai- 
sir. Le dernier soupir serait comme un baiser 
de sympathie adressé à l'univers et peut-être 
à quelque chose au delà. On mourrait dans 
le sentiment de la plus haute adoration et 
dans l'acte de prière le plus parfait. 

C'est ce qui arrivait aux martyrs de la pri- 
mitive Église chrétienne. La dernière nuit 
qu'ils passaient ensemble dans la prison don- 
nait lieu à des scènes que les rigoristes dés- 
approuvaient ; ces funèbres embrassements 
étaient la conséquence d'une situation tragi- 
que et du bonheur qu'éprouvent des hommes 
et des femmes réunis, à mourir ensemble pour 
une môme cause. Dans une telle situation, le 
corps, qui va être supplicié tout à l'heure, 



L'ABBESSE DR JOUARRE 413 

n'existe déjà plus. L'idée seule règne; la 
grande libératrice, la mort, a tout abrogé; on 
est vraiment par anticipation dans le royaume 
de Dieu. 

J'espère que mon Abbesse plaira aux idéa- 
listes, qui n'ont pas besoin de croire à l'exis- 
tence d'esprits purs pour croire au devoir, et 
qui savent bien que la noblesse morale ne 
dépend pas des opinions métaphysiques. On 
entend sans cesse, de nos jours, et dans les 
sens les plus opposés, parler de l'affaiblisse- 
ment des croyances religieuses. Combien, en 
pareille matière, il faut prendre garde au mal- 
entendu ! Les croyances religieuses se trans- 
forment ; elles perdent leur enveloppe sym- 
bolique, qui n'est que gênante, et n'ont plus 
besoin de la superstition. Mais l'âme phi- 
losophique n'est en rien atteinte par ces 
évolutions nécessaires. Le vrai, le beau, le 
bien ont par eux-mêmes assez d'attrait pour 
n'avoir pas besoin d'une autorité qui les 
commande, ni d'une récompense qui y soit 
attachée. L'amour, surtout, gardera toujours 



414 L'ABBËSSE DE JOUARRE 

son caractère sacre. Dans les pays de foi 
naïve, comme la Bretagne, la pauvre fille qui 
s'abandonne, au moment de la jouissance 
suprême, fait le signe de la croix. Les para- 
doxes modernes ne m'inspirent pas plus d'in- 
quiétude pour la persistance du culte idéal 
que pour la perpétuité de l'espèce. Le dan- 
ger ne commencerait que le jour où les 
femmes cesseraient d'être belles, les fleurs 
de s'épanouir voluptueusement, les oiseaux 
de chanter. Dans nos terres clémentes, et 
avec nos races amies du plaisir, ce danger- 
là, grâce à Dieu, paraît encore fort éloigné. 



PERSONNAGES : 



JULIE-CONSTANCE DE SAINT-FLORENT, abbesse" de 

Jouarre; figure au quatrième acte sous le nom de M""* Jcuan. 
LE MARQUIS DE SAINT-FLORENT, son frère. 
LE MAUQUIS D'ARCY. 
LE COMTE DE LA FERTÉ. 
LA FRESNAIS, officier républicain. 
JULIETTE, enfant. 
L'ABBÉ CLÉMENT. 

GUILLAUMIN, concierge de la prison du Plessis. 
JACQUEMET, commissaire. 
JEANNE, femme de Guillaumin. 
M"« AUGUSTE, . 
M"« DENYS • [ marchandes de pain d'épices, 

GROMMELARD, / 

RABOURDIN, ( ^««^«1"«^^«- 

FRANÇOIS, jardinier. 

Un Sergent. 

Condamnés, Militaires, NouveUistes, Promeneuri. 



ACTE PREMIER 

L'acte se passe dans le préau de l'ancien collège du Plessis, devenn 
prison. (Quelques arbres , bancs et chaises de paille. Portes 
Titrées au fond, donnant dans Tintérieur du collège. 



SCENE PREMIERE 

Sur un banc, à gauche, le marquis d'Arcy, pâle, se tenant la tête 
dans les mains. A côté de lui, le comte de la Ferté. D'autres con- 
damnés vont et viennent lentement: les uns seuls, les autres 
par groupes. Sur un banc, vers la droite, deux ou trois femmes, 
vêtues de noir, la figure à demi voilée. Au premier plan, Guil- 
laumin, tenant un trousseau de clefs, et Jacquemet. — Roulement 
de tambour. 



6UILLADMIN. 

, Triste métier, tout de même, que nous faisons là ! 
Pauvre Plessis ! Depuis quatre ans qu'il est devenu 
propriété nationale, à quels désolants offices je 
l'ai vu servir ! Espérons que la nation trouvera 
de meilleurs emplois pour ses propriétés à l'ave- 

27 



418 L'ABBESSE DE JOUAIIRE 

nir. Ces murs suintent la mort. Dire qu*on ne va. 
de chez nous, qu'au tribunal révolutionnaire ou à 
réchafaud!..c 

JACQUEMET. 

C'est vrai; je n*ai vu personne sortir d'ici 
acquitté ou gracié. La porte de notre hangar là-bas 
ne s'ouvre que pour la charrette qui vient chaque 
matin chercher sa fournée. C'est horrible ! 

GDILLAUMIN. 

Moi, j'ai la conscience en repos. J'étais, depuis 
dix ans, portier du collège du Plessis ; le collège 
du Plessis est devenu une prison, je suis portier 
de la prison. Que pouvais-je faire? Un concierge 
ne peut cependant pas abandonner la porte qu'il 
est chargé de garder. 

JACQUEMET. 

Et moi donc?... J'étais commissaire des prisons 
du roi. Il n*y a plus de roi ; mais il y a tout de 



ACTE PREMIER. 419 

même des prispns. Il faut des gens saehant leur 
état pour les garder. On m*a délégué à celle-ci. Le 
Comité de salut public tire de chacun ce que com- 
porte son emploi. Nous sommes dans un temps 
où le mal est une force, où il faut détruire le prix 
de la vie humaine, où la parole est à la hache et 
au maillet. Plus on est voué à une basse besogne, 
plus on sert, à l'heure qu'il est. Après tout, 
d'autres seraient pires que nous. En cachette, 
nous trouvons encore le moyen de rendre service 
k de pauvres diable**. 



SCENE II 

On entend dans !o lointain le Ça ira nt lo Chant du dépari 
PllEMIEll CONDAMNÉ. 

Quelle infernale musique! Quelle dérision! 
Oh ! tuez-nous du moins sans nous insulter ! 



420 L^ABBESSE DE JOUARRB. 

DEUXIÈME COiNDAMNÉ. 

Cruelle expiation d*avoir rêvé le bonheur des 
hommes! 

AUTRE. 

Quelle leçon pour Tavenir ! Comme on se gar- 
dera maintenant de travailler au bien du peuple ! 

AUTRE. 

Oui, le peuple tue ceux qui Taiment. C'est 
affreux ! 

AUTRE. 

Et dire qu'on ne se découragera pas néan- 
moins de se sacrifier pou r lui ! 

AUTRE. 

Encore douze heures. Dieu ! 

On Mtend dans la rae 1« eh : La victoire <m la mort! Jacquemet sort 



ACTE PREMIER. 421 



SCENE III 

LE COMTE DE LA FERTÉ, à D'Arcy. 

Ce qu'il y a d'insupportable, c'est de mourir 
pour une race de singes. Ce qui se passe est 
odieux, c'est surtout bête. Entendez-vous ces for- 
fanteries de gens ivres, cet enthousiasme de ba- 
dauds. Ils s'imaginent vaincre des armées sérieuses 
avec des gasconnades. On se croirait à Naples . 
Faccia féroce al nemico t Est-ce assez grotesque? 



d'arcy. 



Oui, à moins que ce ne soit admirable. 

LA FERTÉ. 

Que dites- vous? 



d'arcy. 



S'ils sont vaincus, ce qui se passe n'aura été 



422 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

qu'un amas de crimes, de sottises, d'impertinences. 
S'ils sont vainqueurs ... 

LA FERTÉ. 

Mais c'est impossible. Pouvez- vous croire que 
le désordre, l'anarchie, la bassesse l'emportent 
sur l'ordre, la discipline, la raison ; qu'une vile 
canaille, en rupture de ban, triomphe de l'Europe 
civilisée? Aujourd'hui, c'est le crime; demain, ce 
sera la honte. Voilà pourquoi j'attends leur coup 
de hache, irrité, écœuré. J'ai vingt fois bravé la 
mort; sur un signe du devoir, j'irais à l'instant au- 
devant d'elle. Mais une mort sordide, qu'on reçoit 
sans pouvoir la donner, commandée par les plus 
ignobles suppôts de la plus honteuse révolte... 
horreur ! Je ne croirais plus à la noblesse de mon 
sang, si je ne répondais à de telles injures par 
une protestation muette, par un acte de mépris. 

d'arcy. 

Je suis plus résigné que vous, cher compagnon 



ACTE PREMIER. 423 

d^armes. Il faut attendre. Si, dans les douze ou 
quinze heures qui nous séparent de la mort, j'en- 
tendais un cri de victoire, je mourrais consolé. Le 
sentiment de la patrie, que nous avons créé, nous 
autres gentilshommes libéraux, mais auquel Tan- 
cien ordre social ne permettait de se développer 
qu'à aemi, acquiert peut-être en ce moment toute 
sa force. Ce que nous avons voulu, ce à quoi 
nous avons consacré notre vie, se développe sans 
nous et contre nous; il faut y applaudir quand 
même. L'inexorable loi qui gouverne les choses 
humaines fonde la justice avec l'injustice, le pro- 
grès de la raison avec la barbarie. Nous-mêmes, 
n'avons-nous pas été, à l'origine, les instruments 
irréfléchis du mouvement que nous voudrions 
maintenant arrêter ? Chacun obéit à sa nature. 
Pour moi, je suis toujours avec ceux qui aspirent 
à l'inconnu. La justice est en avant de nous, et non 
pas en arrière, 

LA FERÏÉ. 

Voa<4 voulez donc enlever à la victime sa der- 



424 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

nîère consolation, le droit de maudire ses bour- 
reaux ? 

d'arcy. 

Au contraire, je veux prouver à la victime 
qu'elle a toujours le droit de se consoler. Je le 
vois, dans les grandes pacifications de l'avenir, 
ce temple des victimes, où un même encens fu- 
mera en rhonneur de ceux qui donnèrent leur vie 
pour des causes opposées. Je vois ses coupoles 
dominant Paris, et chacun à son tour gravissant 
la colline, le front incliné au souvenir de ses an- 
cêtres et l'œil rempli de pleurs. 

LA FERTÉ. 

De vous à ceux qui croient à la Providence, je 
vois peu d'intervalle. 

d'arcy. 

Il y en a peu, en effet. J'ai été élevé dans ce 
collège, plein encore des souvenirs de M. Tur- 
got ; je respirai, dès mon enfance, le parfum de 



ACTE PREMIER. 425 

sagesse que répandait autour d'elle cette grande 
âme, tendre et bonne, sincère et droite, qui était 
une dénionstration vivante de la vertu. A l'ombre 
de ces mêmes arbres, sous ces mêmes portiques, 
alors si paisibles, nous discutions avec des maîtres 
éclairés les hauts problèmes qui sont la noblesse 
de la vie et la consolation de la mort. Nous arri- 
vâmes à penser qu'entre tous ceux qui croient à 
l'idéal, quelles que soient leurs apparentes diver- 
gences, il n'y a qu'une différence dans la manière 
de parler. Là-bas, ce petit prêtre se console avec 
son christ. Moi, j'ai la certitude que mon exis- 
tence entrera comme un élément dans une œuvre 
éternelle. Je suis moins éloigné de lui que 
de l'épicurien qui se lamente sur la perte de 
la vie. 

LA FERTÉ. 

Merci pour ces paroles, ami très cher. Demain, 
dans la charrette fatale, je me mettrai à côté de 
toi. Tu seras mon prêtre. Je renonce à la haine ; 
grâce à toi, je vais pouvoir pleurer. 



421) L'ABBESSE DE JOUARRE. 

D*ARGY. 

Oui, la planète Terre est une douce patrie ; on ne 
saurait la quitter sans regrets. Te dirai-je la folie 
qui me traverse l'esprit? Je voudrais revivre en 
une heure toute ma vie. Je voudrais voir auprès de 
moi tous les êtres que j'ai aimés, pour les embras- 
ser une dernière fois. Chères images du passé, 
dois-je vous accueillir? dois-je vous repousser? 
Non ; venez toutes me procurer un dernier songe. 

Il ferme les yeux, et 11 se rejette en arrière. 

SCÈNE IV 



On entend frapper à la porte d'écrou. Guillaumin ouvre. Jacquo- 
met entre, faisant passer devant lui Tabbesse de Jouarre. L'ab- 
besse est vêtue d'un long costume noir et d'une sorte de voile qui 
l'enveloppe du haut de la tête jusqu'aux pieds. Bandeau blanc 
sur le haut du front. Elle jette un coup d'oail rapide sur toute 
la cour, sans arrêter ses regards sur personne. Elle se dirige vert 
une chaise à gauche. 



D A R G Y, ouvrant les yeux et se retouinant. 

Vœu trop exaucé! Le passé lui-même se levant 



ACTE PREMIER. 421 

devant moi ! L'abbesse de Jouarre, la seule femme 
que j'aie aimée! Aussi belle, aussi calme que 
jamais ! 

Il se lève, et, après avoir hésité un instant, s'approche de l'abbeso^. 
L ABBESSE, le reconnaissant. 

mon ami, quel jeu du sort!... Non, l'heure 
est trop solennelle ; ce serait une profanation. Ne 
me voyez pas, ne me reconnaissez pas. Faisons 
comme si nous étions morts tous les deux ; nous le 
serons dans douze heures. 

D ARC Y, vivement. 

Cette rencontre est Tindice d*une haute volonté 
pleine d'amour. Le ciel nous offre une dernière 
joie. Julie, la repousser serait un crime. Rappe- 
lez-vous le Christ, qui refusa d'abord le calice, 
mais ne repoussa pas l'ange consolateur. 

L^ABBBSBB. 

Non; si vous m'aimez, laissez-moi. Je vous le 



428 L'ABBESSE DE JOUAHRE. 

demande. Il me sera doux de penser que je meurs 
avec vous. Ce soir, dans ma cellule de condamnée, 
demain, sur les bancs de la charrette, vous serez 
dans ma pensée. Mais songez au respectueux 
amour qui a toujours empêché nos lèvres de se 
joindre. Songez à mon vœu, rendu mille fois plus 
sacré par le martyre que j*endure pour lui ; res- 
pectez ce bandeau que ie porterai demain sur 
l'échafaud. D'Arcy, je vous connais ; vous êtes la 
plus grande âme, le plus grand cœur que Dieu ait 
fait en nos tristes jours. Je vous aime. Au nom 
de notre amour, laissez-moi ; ne me reconnaissez 
pas. 

Elle tombe lar une chaise, et fond en larmes. D'Arcy s'écarte. Au iout 
d'un moment de silence, l'abbesse se lève et s'approche de Jacquemet. 

(AJacquemet.) Mousleur, n€ pourriez-vous pas m'in- 
diquer sur-le-champ la cellule que je dcis occuper 
cette nuit ? 

JACQUEMET, bas. 

Tout à votre service, madame. 

Il la conduit à une des portes donnant sur l'intérieur, et la loït 



ACTE PREMIER. 429 



SCENE V 

d'arct. 
Est-ce une vision? est-ce une réalité? 

LA FERTÉ. 

C'est en tout cas, cher ami, la plus belle récom- 
pense de votre vie, si noble et si pure. De tels 
hasards feraient croire à Dieu. Entrevoir, un 
instant avant de mourir, la femme supérieure qui 
a traversé votre vie en y versant le charme, puis 
la voir s'évanouir comme une ombre sur le seuil 
de l'infini ! quelle destinée favorisée entre toutes ! 
Ah! D'Arcy, vous avez des raisons, vous, de bé- 
nir la mort. Deux fois seulement, j'ai aperçu la 
merveille de sagesse, de raison et de beauté, 
dont vous avez pu étudier toutes les perfections 
intérieures. C'était chez notre ami, le marquis de 



430 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

Saint-Florent, son frère aîné. La solidité de son 
jugement, Tétonnante liberté de son esprit for- 
maient un ravissant contraste avec l'habit qu'elle 
portait; c'était comme un parfait accord résul- 
tant de notes opposées, la philosophie de notre 
temps et l'amour du passé fondus ensemble et 
pacifiés. Comme je comprends que vous l'ayez 



aimée ! 



d'arcy. 



Ce mot ne peut s'appliquer qu'avec réserve à 
l'affection qui nous unit. J'eus pour elle une de ces 
amitiés d'enfance qui embaument toute une vie et 
servent de chemin couvert à l'amour, en permettant 
une grande familiarité. Elle a vingt-quatre ans; 
j'en ai quarante! Je l'avoue, j'eus une heure 
''"ueUe; ce fut le soir où, pour la première fois 
^lle avait au plus seize ans) , je la vis en costume 
religieux dans le salon de son père. L'abbaye de 
riouarre était due comme un fief aux grands ser- 
vices que sa famille avait rendus à l'État. Sa 
sagesse, sa raison précoce, le sérieux de son 



ACTE PREMIER. 431 

esprit, son goût pour l'étude la désignaient, d'ail- 
leurs, pour des fonctions que nous espérions alors 
faire tourner au profit de la morale publique et de 
l'éducation de la nation. Elle pensait que, pour 
aider au progrès de l'esprit, il faut être irrépro- 
chable sur les mœurs. Avec les plus libres opi- 
nions et la plus ferme raison, elle fat aussi pure 
que les saintes du moyen âge , dominées par la 
foi la plus absolue. C'était plaisir de la voir dis- 
cuter du ton le moins alarmé tous les problèmes 
du temps, soutenir les droits du peuple, appeler de 
ses vœux un christianisme libéral, qui eût appliqué 
des institutions séculaires et des richesses deve- 
nues nationales à l'éducation du peuple. On eût dit 
sainte Fare ou sainte Bathilde, ayant lu Voltaire 
et commentant Rousseau. Sa beauté, relevée par 
le minimum de costume religieux qu'elle portail 
dans le monde, était une coupe pleine d'enchan 
tements. La revoir, quand on avait causé avec 
elle, devenait une soif, un besoin de toutes les 
heures, une obsession. 



432 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

J 'avais donc alors trente-deux ans ; son inves- 
titure, selon les usages du temps, constituait 
plutôt une intention qu'un vœu formel. Gomment, 
me direz-vous, n'essayai-je pas de l'arracher à des 
liens assez artificiels, vu nos idées philosophiques, 
et de contracter avec elle une union qui eût été, 
sans aucun doute, la perfection du mariage ? Parce 
que je l'aimais trop et que nos principes étaient 
trop, complètement les mêmes. Sans partager les 
anciennes croyances, j'aurais cru commettre un 
sacrilège, non seulement en la détournant de ses 
devoirs, mais en concevant même l'idée qu'elle 
pût en être détournée. C'eût été détruire de mes 
mains ma propre idole. Fermes dans notre foi 
philosophique, nous espérions encore que l'Église 
serait un jour la plus ardente propagatrice de 
ce que nous tenions pour la vérité. Nous disions 
souvent que la réforme rationnelle de l'Eglise 
ne se ferait que par des personnes engagées 
dans l'Église et absolument en règle avec ses 
observances extérieures. Le déluge est venu, em- 



ACTE PREMIER. 433 

portant tous nos rêves, toutes nos espérances. 
Mais la virile nature de mon amie ne sut jamais 
plier. Elle ne quitta l'abbaye , en 1790 , que 
quand les commissaires vinrent en prendre pos- 
session au nom de la nation . Elle refusa de 
suivre son frère, le marquis de Saint -Florent 
dans l'émigration, ne voulut jamais abandonner 
sa robe noire, son bandeau, et vécut tellement 
ignorée, que je perdis sa trace. J'aurais craint, 
d'ailleurs, en la cherchant, de la dénoncer aux 
rigueurs de nos soupçonneux tyrans; car vous 
savez que, depuis dix-huit mois, ma vie est celle 
d'un proscrit. Si je dois m'étonner de quelque 
chose, c'est que la mort ne soit venue qu'aujour- 
d'hui me frapper. 

LA FERTÉ. 

Il te reste quelques heures. Ne vas-tu pas cher- 
cher à la revoir ? 

ITArcy tremble et pâlit^ 
28 



434 L'ABBESSE DE JOUARKE. 

d'argy. 
mort, sois ma conseillère ! 

U letombe dans une profonde révthe. 

SCÈNE VI 

Un groupe de condamnés passe. 
PREMIER CONDAMNÉ. 

Le jour baisse ; quelle nuit en perspective î 

DEUXIÈME CONDAMNÉ. 

L'appel a lieu au point du jour. Au mois de 
juillet, les nuits sont courtes, (suence.) 



Un autre groupe passe. 
TROISIÈME CONDAMNÉ. 



Pardonnez mon insistance; je tiens tant à sa- 
voir votre idée précise ! Voici, à ce qu'il me semble, 
le résumé de votre opinion : il est gratuit d'affir- 



ACTE PREMIER. 435 

mer Dieu; il est téméraire de le nier. La survi- 
vance de la personnalité a contre elle toutes les 
apparences; il n'est pas impossible cependant 
que, dans Tinfini du temps, elle se retrouve. 

/ QUATRIÈME CONDAMNÉ. 

C*est cela même. 

TROISIÈME CONDAMNÉ. 

Dieu vous paraît, je crois, plus probable que 
l'immortalité. 

QUATRIÈME CONDAMNÉ. 

Beaucoup plus. 



On entend un roulement de tambour. C'est le signal pour rentrer dam 
les cellules. Les condamnés s'écoulent lentemout par les portos du 
fond, D'Arcy reste le dernier, et s'entretient tout bas avec un sergent 
qui fait des signes d'assentiment. 



LE SERGENT, bi-j. 

Je ferai ce que vous désirez, monsieur le mar- 
quis. 

Tous sortent. Le roulement cesse par uu coup sec. 



ACTE II 



jL'acte se passe dans une cellule de l'ancien collège, devenue cel- 
lule de prison; pièce grande et nue; murs blanchis à la chaux. 
Une petite table et deux ou trois chaises de paille ; au coin, à 
gauche, une couchette et un vieux fauteuil. 



SCENE PREMIÈRE 

JULIE) >eule, assise à côté de la petite table. 

L'horreur n*est pas de mourir : c'est de mourir 
sans un témoin de son innocence, sans un juge 
qu'on puisse invoquer, sans un œil ami qui vous 
voie et vous soutienne. Ah ! froides abstractions, 
que vous êtes des consolatrices insuffisantes à celui 
qui est en face du néant. Courage, courage, ô mon 
cœur! Huit heures d'attente! que c'est long 
quand le terme est la mort! 

Silence, soupirs. 

J'ai du moins l'assurance d'avoir accompli ma 



I 



ACTE DEUXIÈME. 437 

tâche. J*ai voulu l'amélioration du sort de Thuma- 
nité; j'ai bien servi la nation envers laquelle ma 
naissance m'avait assigné des devoirs. Descen- 
dante de ceux qui ont fondé la France, j'ai gardé 
leurs traditions, dont la première était la fidélité 
au serment prêté. La règle que les institutions 
existantes m'imposèrent, je l'ai respectée; je 
meurs à mon poste, comme tant de braves de ma 
famille, qui ont versé leur sang sur les champs de 
bataille; j'ai le droit d'être calme. 

L'EgHse, avec la noblesse, a tiré du néant cette 
nation, qui maintenant, arrivée à la virilité, 
égorge ses fondateurs. Chacun portera sa respon- 
sabilité devant Dieu; pour moi, je tiendrai mon 
front haut et tranquille. Ces instituts fondés, trans- 
formés par les siècles et oii le bien l'emportait sur 
le mal, j'ai contribué à les maintenir. J'ai enseigné 
le devoir comme l'entendait le passé, en pénétrant 
mes leçons de l'esprit de mon siècle. J'ai fait le 
bien dans ma mesure. Je n'ai rien à me repro» 
cher ; je mourrai en paix. 



438 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

Ai-je eu tort de voir clair, quand la lumière est 
venue me frapper? Ai-je eu tort de suivre le mou- 
vement des idées philosophiques, quand il est 
devenu évident que les croyances reçues étaient en 
beaucoup de points insoutenables? Non, non, je ne 
m'en repentirai jamais. J'ai obéi à la raison. Cette 
grande et bienfaisante religion chrétienne, telle que 
notre race et les siècles l'ont faite, avait réservé 
des asiles pour les femmes sérieuses, préparées par 
leur nature d'élite à distinguer le fond de la reli- 
gion, qui est Tâme même de l'humanité, des erreurs 
qui Tentachent. J'ai été une de ces femmes. J'ai 
pris au sérieux la vérité. Devais-je renoncer avec 
éclat à des formes dont ma raison voyait le vide, 
tout en reconnaissant ce qu'elles avaient d'utile? 
Je n'ai pas cru devoir le faire. M. Turgot, qui 
m'adopta comme sa fille spirituelle, me l'interdit. 
Il disait souvent qu'il n'avait pu se résoudre à 
porter toute sa vie un masque sur son visage. Ge 
bandeau n'est pas un masque. Il est le signe des 
devoirs de la femme, plus stricts que ceux de 



ACTE DEUXIÈME. 439 

l'homme. Il rappelle la vieille austérité de nos 
mères. Ce costume, devenu avec le temps le signe 
d'un ordre à part, était celui que portaient autrefois 
toutes les femmes respectées. Longue série de 
mères chastes, qui avez fait la noblesse de notre 
sang, je suis votre digne fille ; j'ai continué votre 
tradition à ma manière. La force d'une nation, 
c'est la pudeur de ses femmes. J'ai gardé mon 
vœu à la patrie, plus encore peut-être qu'à la 
religion, (suence.) Oui, je l'ai gardé. Il n'y a pas de 
vœu pour la croyance (on croit ce qu'on trouve 
vrai, non>ce qu'on désire); il y en a pour la règle 
de la vie. J'ai cru, je crois encore à ce qui dans 
la religion ne cnangera jamais; j'ai enseigné la 
règle à une génération qui sera un jour Tâme 
de la France. A vingt-quatre ans, j'ai rempli 
ma destinée. Bourreaux ineptes, faites votre 
ouvrage. 

Je l'avoue, j'aimais la vie. Je l'ai trouvée bonne 
et savoureuse. Dieu fut toujours prodigue pour moi 
de lumière et de grâce. Il m'entoura dès ma nais- 



440 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

sance d'êtres bienveillants. J'héritai de tout ce 
qu'il y eut de bon dans l'ancien esprit de la 
France, en le corrigeant par la sagesse du temps 
présent. J'ai connu les hommes les meilleurs et les 
plus grands de mon siècle. Aux jeunes filles qui 
m'entouraient, je n'ai donné que des préceptes de 
bienséance et de courage. Si l'œuvre de l'humanité 
est sérieuse, j'ai compté pour un bon anneau dans 
cette chaîne sans fin. 

J'ai aimé une fois, j'en suis fière. Homme excel- 
lent! Quelle preuve il m'a donnée tout à l'heure 
de la hauteur de son âme ! Il pouvaic troubler mes 
dernières heures ; il a suffi d'un mot de moi pour 
qu'il m'ait permis de l'oubher dans ce suprême 
entretien avec Dieu, où l'âme ne doit pas être 
surprise. Pauvre D'Arcy! Comme il était digne 
de moi! Journées délicieuses que je passai avec 
lui chez M. Turgot, qui le prisait si fort, et 
dans la maison de mon père! Il m'aima tout 
d'abord, comprit ma réserve, admit parfaitement 
que les étroites règles dictées par des croyances 



ACTE DEUXIÈME. 441 

ruinées ne sort pas néanmoins abolies, que le 
devoir/ est, comme l'honneur, en dehors et à 
quelques égards au-dessus du raisonnement. 
Ses sentiments étaient en tout les miens. La 
foi que j'avais en son honneur, comme celle 
qu'il avait en ma vertu, était absolue. Et demain, 
il va mourir avec moi. Nous serons assis côte à 
côte. Nous échangerons nos pensées jusqu'à la 
dernière heure. Le même couperet tranchera nos 
têtes ; notre sang se mêlera ; nos têtes s'embrasse- 
ront peut-être dans le panier. 

Bile éprouve un frisson, puis fond en larmes. 

Dieu, j'ai eu tort sans doute de trop subtiliser 
ton existence. Une entité idéale ne me suffit plus; 
je voudrais un consolateur vivant. Préférer la 
pudeur à la vie, sacrifier tout au devoir abstrait, 
nous le faisons avec allégresse; mais qu'il y ait au 
moins quelqu'un pour nous voir, pour nous encou- 
rager, pour nous accueilHr dans ses bras à l'extré- 
mité de l'arène sanglante!.. Morne sérénité, tu 
ressembles trop au néant. vide horrible! Quel- 



442 L'ABBESSE DE JOUARKE. 

qu'un, au nom du ciel ! quelqu'un! Je ne sais pas 

bien qui je prie; mais je prie. 



Bile tombe à genoK' 



SCENE II 



Pendant que Julie est en prières, la porte s'ouvre sans bruit. 
D'Arcy entre, puis la porte se referme, sans que Julie s'en 
aperçoive. D'Arcy reste en contemplation, immobile. En retour- 
nant la tête, Julie l'aperçoit. 



JULIE. 

trahison ! trahison ! Et c'est vous qui êtes le 
traître, cher ami! J'avais accompli mon sacrifice, 
je priais. Je pensais à vous, je ne le cache pas. 
Je pensais à vous devant Dieu. mon ami, 
qu'avez-vous fait? N'avez-vous pas compris que, 
pour nous consoler jusqu'au moment où nos têtes 
tomberont sous le même couteau, notre amour 
devait rester pur, que la force brutale qui nous 
séparait était bienfaisante ? Gomment, par une 
faute, unique en votre vie, avez-vous terni l'image 



ACTE DEUXIEME. 443 

que je voulais emporter de vous dans Téternité? 
Cruelles heures, que je voulais passer à prier et à 
rêver, et où vous me mettez dans Talternative de 
manquer à mes serments ou de lutter contre mon 
cœurl... 

d'argy. 

Julie, ce que l'on fait en présence de la mort 
échappe aux règles ordinaires. Qui nous jugera ? 
Dieu, c'est-à-dire la réalité des choses, voit la 
pureté de notre vie. Les hommes n'existent plus 
pour nous; nous sommes seuls au monde, dans la 
situation où seraient deux naufragés sur une épave, 
assurés de mourir dans quelques heures. Pourquoi 
la nature a-t-elle posé des freins mystérieux à 
Tattrait le plus profond qu'elle ait mis en nous? 
Parce que l'avenir de l'humanité est à ce prix. 
Notre amour, chère Julie, sera sans avenir. Le 
frémissement tendre que nous ressentirons jusqu'à 
ce que la hache nous saisisse en sera toute la 
suite. Il n'y a pas d'exemple qu'on ait passé deux 



444 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

nuits dans ce vestibule de la mort Si Dieu réser- 
vait aux amants disparus, sans avoir joui Tun de 
Tautre, une nuit de grâce au delà de la tombe, leur 
reprocherait-on de goûter l'heure qui leur serait 
réservée par un décret bienveillant? Telle est notre 
position. Il n*y a pas de lendemain pour notre 
amour. Vous savez le respect que j'ai toujours eu 
pour les nécessités de la société humaine, même 
quand il y entre une part de convention. Mais quel 
droit ont sur nous les hommes en ce moment? 
Nous sommes quittes envers eux. Honte assuré- 
ment à qui ne voit dans l'amour que le plaisir pas- 
sager, sans songer à ses conséquences sacrées! 
Pauvre amie! ce qui eût été le bonheur de notre 
vie, si des lois que nous avons respectées ne 
l'eussent interdit, nous sera refusé. Le fruit de 
notre amour mourra avec nous, avorton de quel- 
ques heures, perdu dans le sein de la nuit infinie. . . 

JULIE éclate en sanglots. 

Arrêtez-vous, vous me percez le cœur. 



ACTE DEUXIÈME. 44b 

/ 

D*ARCY. 

Votre grande intelligence, saisissant à la fois les 
pôles bpposés des choses, a toujours séparé Tes- 
prit de la lettre, l'institution de son but idéal, la 
convention de ce qui la justifie. La nature veut 
que nous jouissions, et elle nous commande de 
limiter notre jouissance. Elle veut que nous 
aimions, et elle nous fait trembler devant l'amour. 
Jamais je n'ai médit de ces règles en apparence 
arbitraires, qui sont la condition même de l'exis- 
tence. La société rieuse où nous avons vécu ne 
m'a pas imposé sa frivolité. L'amour a toujours 
été pour moi quelque chose de sacré. Il le fut 
aussi pour vous. Eh bien, pourquoi ne voulez- 
vous pas que nous goûtions les fruits de notre 
irnocence? Un moment de bonheur, un moment 
d'oubli ne nous est-il pas bien dû? Est-ce trop 
vraiment que la vertu ait, à la dernière heure, une 
rapide mais souveraine récompense? Ma chère, ma 
chère, les heures passent; déjà l'aube de notre 



446 L'ABBESSK DE JOUARRE. 

dernier jour commence à poindre. Laissez-moi 
prendre sur vos lèvres un baiser. 

JULIE. 

Ami, je fais mal peut-être ; maib jo vous aime 
de tout mon cœur. 

Bile se laisse baiser sur les lèvres. 
D*ARCY. 

N'est-il pas vrai, très chère, que voilà bien \é 
couronnement de notre vie P Votre pudeur est légi- 
time ; elle est une des raisons pour lesquelles je 
vous aime. Mais écartez cette pensée que lamour 
soit une jouissance vulgaire ; écartez la distinction 
superficielle de l'âme et des sens. Qu'est-ce que 
l'âme sans le corps; et les sens, que sont-ils si ce 
n'est une intime communion avec l'univers? Le 
bien est le but de ce monde, et l'amour est 
l'expression intense du bien. Tout dans la nature 
nous dit : « Aimez-vous. » Qui le dit plus éloquem- 
ment que la mort? Supposez le monde à la veille 



ACTK DEOXiËMK. 447 

de finir, oui, je dis que l'amour seul devrait régner 
sans loi, sans limites, puisque ce qui limite et 
règle l'amour, le droit sacré de l'être qui en sort, 
n'aurait plus aucun sens. Le célibat de quelques- 
uns est la conséquence de la famille telle qu'elle 
est organisée. Votre vœu n'existe plus. Le lien que 
la nature avait créé entre nous deux dure seul ; il 
dure plus impérieux, plus absolu, plus unique que 
jamais. 

IULtB. 

Oh! lutte affreuse! D'Arcy, vous me forcez à 
vous haïr. Pourquoi ëtes-vous venu ? 

Elle va vers la porte, la troure fermée.- 

Laissez-moi, laissez-moi ! 

Elle tombe à genoux sur le bord du lit. 

Dieu des âmes simples, pourquoi t'ai-je aban- 
donné ? Qu'il en coûte de se faire dans Tordre mo- 
ral une loi pour soi seul ! Restée fidèle b. la règle 
commune, je participerais à ces calmants de la der- 
nière heure qui écartent les pensées profanes, les 
souvenirs amers, et font qu'on arrive au moment 



448 L'ABBESSE DE JOUARRË. 

OÙ l'ombre s'épaissit comme enivré par ce vin 
de myrrhe que les femmes de Jérusalem prépa- 
raient autrefois pour adoucir les derniers moments 
des suppliciés. Rites sacrés qui trompez les 
heures, onctions mystérieuses qui avez bien rai- 
son d'être inintelligibles, puisque vous parlez de 
l'inconnu, vous m'êtes refusées. Condamnée à voir 
les minutes se succéder avec une clarté inexo- 
rable, j'ai tué en moi l'inconscience. Tout à. 
l'heure, j'allais m'endormir dans la prière. D'Arcy, 
pourquoi m'avez- vous réveillée? 

d'arct. 

Le temps donn« au sommeil est perdu pour la 
vie. Vous voulez, à force de réflexion, revenir à la 
naïveté. Enfantillage vraiment! Si notre état intel- 
lectuel et moral était celui de tant d'âmes qui ont 
substitué la raillerie à la dévotion, la légèreté au 
sentiment profond de la vie, votre raisonnement 
serait juste. La mort est une heure fatalement sé- 
rieuse. A cette heure, l'homme frivole doit ou re- 



I ACTE DEUXIÈME 449 

devenir peuple ou chercher à s'étourdir. Tel n*esl 
pas notre cas, chère amie. Nous avons acquis le 
droit, par les principes élevés qui ont présidé à 
notre vie, de ne pas nous repentir et de ne pas 
nous étourdir. Supporter le mal, accueillir le bien, 
voilà notre philosophie. La mort que nous allons 
subir dans quelques heures nous trouve résignés . 
Nous n'avons pas la prétention d'être au-dessus 
des jeux funestes du hasard. Pourquoi nous met- 
trions-nous au-dessus de ses rencontres bienveil- 
lantes? Rêve étrange que ce passage à travers la 
réalité ! Expiation ou perfectionnement selon les 
uns, farce lugubre selon les autres, pour nous 
résultat le plus haut de la vie de l'univers ! Nous 
n'avons point partagé les illusions de l'ascète. 
D'un autre côté, nous n'avons jamais laissé le faux 
sourire du libertin errer sur nos lèvres; pourquoi, 
à la dernière heure, partagerions-nous ses pali- 
nodies et ses terreurs? Vous pensiez tout à l'heure 
au ministère du prêtre ; ne suis-je pas un prêtre 
pour vous? Chère Julie, par l'ordre de la nature, 

29 



h 



iSO L'ABBlilSSE DE JOUARRE. 

supérieur à toutes les fictions des hommes, c'est, 
votre époux que je devaisetre. Des conventions dont 
nous voyions bien le caractère temporaire et relatif, 
mais que nous tenions pour les pierres d'angle 
d'un édifice social dont nous faisions partie, vous 
ont vouée ^ un célibat à quelques égards sacrilège. 
Cet état social n'existe plus. iVssignés pour une 
mort très prochaine, nous sommes libres ; |es lois 
établies en vue des nécessités d'un monde durable 
n'existent plus pour nous. Bientôt nous serons 
dans l'absolu du vrai, qui ne connaît ni temps 
ni lieu. Devançons les heures, chère Julie. 
Les jiommes nous tuent; profitons de leur arrêt; 
ne nous tenons pas pour obligés par leurs lois 
vaines et passagères ; ce sont eux-mêmes qui les 
abrogent pour nous. Ah ! qu'est-ce donc qui nous 
empêche de mourir de la joie de nos baisers? 

JULIE. 

Que je voudrais être de ces femmes qui, près» 



ACTE DEUXIEME. 451 

sées, ont une réponse : « Ayez des égards pour ma 
faiblesse. » Ce serait une hypocrisie de ma part, de 
vous dire cela. Je ne suis pas faible. J'ai toujours 
pris dans la vie le parti le plus héroïque et le pjus 
dur. Je pouvais, ces jours derniers, échapper au 
tribunal révolutionnaire. Il suffisait d*un léger 
mensonge, d'une dissimulation, à peine coupable, 
de ma dignité. Je ç*ai pas cru que Tabbesse de 
Jouarre pût s'abaisser à un tel compromis. J'ai 
accepté la mort, j'ai été au-devant d'elle. Non ; je 
ne faiblirai pas; c'est impossible. Laissez-moi, 
D'Arcy. Sûrement, nous n'avons en ce moment à 
tenir compte de personne ; mais, jusqu'à la chute 
du couperet, nous aurons à tenir compte de nous- 
mêmes. J'ai mon orgueil; voulez-vous donc que je 
me présente devant la mort amoindrie à mes 
propres yeux ? 

D*ARGT. 

Ahj l'orgueil! chère Julie, et l'orgueil à cette 
heure, avec moi, votre ami, votre frère ! De l'or- 



452 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

gueil avec celui à qui vous avez donné votre cœur! 
Que les anciens maîtres avaient raison ae croire 
que la vertu d'une femme a toujours besoin d'être 
humiliée ! L'humiliation est nécessaire à la femme. 
La nature Ta voulu. Abélard ne fut maître d'Hé- 
loïse que quand il l'eut domptée. Vous croyez en- 
trer plus grande dans l'éternité avec votre attitude 
inflexible. Erreur, croyez-moi. Moindre vous y se- 
rez. Si j'étais Dante, je ferais, dans mon Enfer, le 
cercle des orgueilleuses, qui ont vu dans le mépris 
des hommes une grandeur. La vertu altière est 
chez la femme un vice. Quelque chose vous man- 
quera éternellement ; éternellement, vous pleure- 
rez votre virginité ; croyez-moi. Respectable est la 
pauvre fille que la fatalité a condamnée à une vie 
incomplète. Mais vous, le don suprême s est pré- 
senté à vous dans des circonstances uniques, et 
vous l'avez repoussé. L'ami parfait que le ciel 
<rou8 avait accordé, vous l'avez renvoyé à ^es 
pleurs. Vous pouviez enchanter ses dernières 
heures, et faire de son supplice l'équivalent d'une 



I 



ACTE DEUXIÈME. 453 

récompense éternelle ; vous ne lavez pas voulu. 
Votre tenue d'abbesse sera correcte; ces vertus 
claustrales, dont vous avez vu mieux que per- 
sonne la vanité, seront intactes. La vraie grandeur 
de la femme vous manquera. Le vrai Dieu vous en 
voudra, si îe dieu des moines est content. Suppo- 
sez que le tribunal qui n'a jamais lâché sa proie 
vous rendît demain à la vie, votre vieillesse serait 
occupée à regretter mon amour et vos dédains. 
L'implacable souvenir du don refusé et qui ne 
reviendrait plus ferait de vous une fontaine de 
larmes, que j'irriterais du fond de ma morne éter- 
nité. Moi qui n'ai à sauver ni l'honneur d'un 
ordre, ni je ne sais quel vœu frivole, je suis plus 
grand que vous. A six heures de la mort, je ne 
pense pas à la mort, je ne pense qu'à vous, à 
l'amour que je vous ai juré. Je vous le redis en 
vérité : la conséquence de cette inflexibilité dont 
vous êtes si fière sera que vous pleurerez éternel- 
lement. 



454 1,'AiJBESSE DE JOUARRE. 

J U L I E 9 fondant en larmes. 

Ami cruel, qui venez porter le trouble dans des 
heures que je voulais sereines, j*ai tort de vous 
écouter, et, s*il y avait une issue à cette prison, je 
m'y précipiterais. Vos reproches me vont au 
cœur. Je n'ai pas d'assez bonnes raisons pour 
refuser à celui que j'aime une chose que je blâme. 
Tremblez : vous brisez un chef-d'œuvre, ma vie 
telle que je l'avais conçue et voulue. Malheur à 
vous ! Si je succombe, ce sera par amour. 

d'arct. 

Oui, chère; c'est ce que je veux. Merci, merci! 
C'est l'ami qui va mourir qui est à genoux devant 
vous, et vous demande d'emporter dans la mort un 
gage de votre amour. 

JULIE. 

Ah ! D'Arcy ! D'Arcy ! Que me faites-vous 
faire? 



) 

ACTE DEUXIÈME. 4ti5 

d'argy. 

On ne se trompe pas au moment de mourir. 
Je suis sûr d'avoir raison. 

Il prend un ])ai^er sur .sa joue ; ellti le lui rend. Le visage de Julie ma- 
nifeste d'abord un trouble extrême ; puis il apparaît rayonnant de 
volupté. 

JULIE, éperdue. 

Ami, ce moment est pour moi le commence- 
ment de réternité. 



ACTE III 



L*acte se passe dans la conciergerie de la prison du Plessis. Sorte 
de hangar fermé. A droite, cloisons en planches, loge de Guillau- 
min et de sa femme. Au fond, grande porte, avec une énorme 
serrure. A gauche, petites portes conduisant à divers réduits. 



SCENE PREMIÈRE 



Au lever du rideau, la porte du fond est fermée. Jacquemet se 
tient près de la porte. Dix ou douze condamnés attendent l'ar- 
rivée do la charrette et l'appel de leur nom. D'Arcy et Julie assis 
sur deux chaises se touchant. Julie la main dans celle de D'Arcy. 



JULIE , à demi-Toix, i D'Arcy. 

Oh ! oui, la DQort va m*être douce. Une heure 
avant de mourir, tu m'as révélé la vie. Les hommes 
ne sauront rien de notre amour. La nature, qui l'a 
voulu, nous absout. Plus que jamais, je suis sûre 



ACTE TROISIÈME. 457 

que notre passage à travers la lumière répond à 
une volonté du ciel, et que Tombre où nous allons 
entrer n'est que le revers d'un autre infini, compa- 
rable au sein d'un père. Merci pour ton acte de 
maître ! Tu m'as rendue plus chrétienne que je ne 
l'étais. Je toucherai le rivage glacé toute moite 
encore de tes baisers ; je m'assoirai dans la nuit, 
à peine séparée de toi. 



d'arct. 



L'amour, en effet, est la révélation de l'infini, 
la leçon qui nous enseigne le divin. Pénétré de 
ton parfum, chère amie, je vais m'endormir ras- 
sasié de vie. La vie, grand Dieu I comment pour- 
rions-nous la supporter désormais? Fi de l'amour 
qui n'aurait plus le condiment de la mort ! 

JULIE. 

Oh ! que tu as raison ! Ce serait un rêve effroya- 
ble. Assure-moi que ce n'est jamais arrivé. Quel 
enfer s'il fallait revivre! C'est impossible, n'est-ce 



458 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

pas ? Ce n'est qu'à cette condition, entends-tu, que 
je me suis livrée à toi. La vie maintenant serait 
l'horreur. 

d'arcy. 



Sois rassurée, chère amie. Les lois de la nature 
changeraient plutôt que la volonté de ces tyrans. 



SCENE II 



On entend le lourd roulement de la charrette, La grande porte 
du milieu s'ouvre; la charrette avance à reculons jusqu'à affleu- 
rer le seuil. Un roulement de tambour. Tous se groupent autour 
du marchepied de la charrette, placé à l'arrière. Julie et D'Arcy 
se tiennent par la main. La Ferté près d'eux. 



JACQUEMET, une liiite à la maiû. 



Pierre-Paul de la Ferté, 
Armand de Torcy, 
Jacques de Morienval, 
Philippe de Mauriac, 
Andrée-Hyacinthe de la Rivière, 
Paul-Antoine d'Arcy. 

Julie se précipite pour rnootes* avec UtL 



ACTE TROISIÈME. 459 

1ACQ13EMET. 

Attendez, citoyenne. On ne monte pas ici sans 
permission. Votre tour viendra. 

Il achève la liste. 

Vincent Delacroix, 
Julien Géraud, 
Geoffroi de la Chesnaie. 

\oiià tout. 

Il monte sur le marchepied, pour Toir si tous sont à leur place 
JULIE, essayant de monter. 

Mon nom... mon nom doit y être. 

JAGQUEMET. 

Comment vous appelez- vous, citoyenne? 

JULIE. 

Constance-Julie de Saint-Florent. 

JAGQUEMET. 

Nous n'avons pas ce nom-ià. 



460 L'ABBESSE DE JOUARRB. 

JULIE. 

J'ai été condamnée hier. J*ai droit d'être exécutée 
aujourd'hui. 

JACQUEMET. 

Pas si vite. On n'est guillotiné qu'à son tour> 

JULIE. 

Laissez-moi monter. On reconnaîtra Terreur. 

JACQUEMET. 

Impossible. Il faut de l'ordre. Chacun son tour. 
Cette citoyenne paraît bien pressée. Calme-la, 
Guillaumin. 

Il met la clair a- Yoie de derrière dans ses gonds; 
puis, d'une Toix forte et sèche : 

Partez. 

La charrette s'ébranle. Julie et D'Arcy échangent un regard suprême ; 
geste désespéré de Julie. On l'arrache à la voiture. Bile tombe éyanouje 
sur un banc. 



ACTE TROISIÈME. 461 



SCENE III 

JULIE, i demi hors d'elle-même. 

Horreur! Épouvantable réalité! Condamnée à 
vivre !... Ne pouvoir mourir... Vivre en me mépri- 
sant moi-même. cruel et cher ami, tu vas mourir 
sans moi ! 

Elle reprend un calme apparent. 

(A jacquemet.) Alors, citoyeu, je suis portée sur la 
liste de demain ? 

JACQUEMET. 

Nous n'en savons rien, madame. On ne nous 
envoie pas les listes d'avance. Ce qui arrive pour 
vous n'était jamais arrivé pour personne. N'est-ce 
pas, Guillaumin ? Qu'est-ce que tu en penses, 
toi? 

GUILLAUMIN. 

Ma foi, citoyenne, je ne voudrais pas vous 
donner trop tôt des illusions qui pourraient être 



462 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

déçues. Ce serait bien vilain; car, voyez- vous, 
quand on a fait son paquet pour l'autre monde, ce 
n'est pas la peine de le déficeler avant qu'on soit 
sûr de ne pas partir. Cependant je crois pouvoir 
vous dire qu'il ne faut pas vous désoler. Tenez, 
j'ai une idée, moi, c'est que vous êtes graciée. 
Je crois cela surtout depuis que je vous ai enten- 
due dire votre nom. As-tu remarqué, Jacque- 
met, que le nom de la citoyenne était biffé sur la 
liste qui nous a été adressée ce matin du greffe ? 
Ce n'est pas qu'il n'y eût de la place dans le 
char à bancs. Il y avait aujourd'hui plus de vides 
que d'ordinaire. Ah ! je soupçonne quelque chose 
là-dessous. 

JACQDEMET. 

11 a raison. Eh bien, vous l'aurez échappé 
belle, citoyenne. Vous aurez été la seule à sortir 
vivante de cette triste maison. 



J U L I £ , avec an rugissement. 

Dieu! 

Bile s'éloigne comme affolée et s'assoit sur une chaise au fond du hangar, 



ACTE TROISIEME. 463 

lACQCEMET. 

Voilà une femme singulière. Elle ne peut se 
consoler de n*avoir pas été guillotinée. 

GUILLAUMIN. 

Nous en voyons d'étranges, mon cher Jacque- 
met. . 

jacquemet et Ouillaumin se retirent. 



SCENE IV 

JULIE, assise, se voilant le visage. 

Une vie de honte après une vie de devoir et de 
respect de soi-même. Et toujours, du fond de la 
nuit, l'œil éteint de ce malheureux ami qui m'ap- 
pelle ! Non, non ; il y a eu erreur dans la transmis- 
sion des ordres. Demain, ce sera mon tour. Ah ! il 
m'eût été si doux de faire avec lui le fatal trajet, 
de lui succéder sur la planche sanglante. C'eût été 



464 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

trop 4e bonheur. Le sort n'accorde pas deux vo- 
luptés comme celle dont j'ai joui cette nuit. Mon 
nom effacé !... C'est étrange; mais fions-nous à la 
rage de ces forcenés. Eux faire grâce? allons 
doncl... 

SCÈNE V 

La porte de la loge de Guillaumin s'ouvre ; un jeune homme entre 
dans le costume militaire du temps. Mouvement d'effroi de June. 

^A FRESNAI8. 

Madame, pardonnez ma démarche témérah'e. 
Un seul mot l'excusera: c'est moi qui vous ai 
sauvée. 

JULIE. 

Monsieur, je ne veux pas, je ne peux pas être 
sauvée. 

LA FRESNAIS. 

Vous êtes juste, et vous ne pouvez refuser à 
un cœur loyal, contre qui sont toutes les appa- 



ACTE TROISIÈME. 465 

rences, le droit de se justifier. A Tappel de la 
patrie, j'ai pris les armes comme tous ceux de 
mon âge, et je peux bien dire que j'ai eu à cela 
d'autant plus de mérite que je devais, en m'enrô- 
lant, faire taire bien des répugnances légitimes. 
Ma famille était de celles que la Révolution blessait 
le plus profondément. Le mal était actuel, évident» 
le bien était dans Tavenir et incertain. N'importe; 
le drapeau ignore la politique, et, devant l'ennemi, 
toute sagacité doit se taire. Je fus récompensé de 
mon entraînement par la compagnie des héros que 
je trouvai à l'armée de Sambre-et-Meuse , où je 
fus incorporé. 

Au son de chants de guerre qui nous saisis- 
saient jusqu'au fond des entrailles, nous eûmes 
bientôt fait reculer les troupes les plus aguerries 
de l'Europe. Notre dernière bataille s'est livrée à 
Fleurus. Nous fûmes d'abord écrasés par le nombre, 
quand un jeune capitaine dont vous entendrez sou- 
vent, je vous le prédis, prononcer le nom, Mar- 
ceau, mon ami, réunit à lui quelques bataillons 

30 



466 L'ABBESSE DE JOUARRB. 

décidés à mourir plutôt que d'abandonner un poste 
d'où dépendait le salut de Tarmée. Le combat se 
rétablissait en niême temps sur la Sambre; Ghar- 
leroi tombait entre nos mains; Beaulieu ordonnait 
une retraite générale, nous laissant libre le che- 
min de Bruxelles. La part que j'ai pu avoir à 
ces glorieuses journées ma fait choisir pour en 
venir porter la nouvelle au Comité de salut pu- 
blic. 

Depuis deux jours, je parcourais d'un œil avide 
ce Paris sombre, qui sait organiser à la fois la 
victoire et la terreur. Le désir de tout voir me con- 
duisit au tribunal révolutionnaire. Je vous vis, ma- 
dame, digne, calme et froide, sans provocation ni 
faiblesse, devant ces juges odieux. Votre courage, 
votre attitude résignée, votre beauté me blessèrent 
au cœur. L'idée me vint d'abord de me perdre avec 
vous. Puis je réfléchis que je pouvais vous sauver. 
Garnot m'avait dit que le porteur d'une si belle 
nouvelle n'avait qu'à exprimer un désir pour le voir 
réalisé. Quel désir pouvais-je avoir, si ce n'est de 



ACTE TROlSiEME. 467 

VOUS arracher à une mort affreube? J'ai réussi; 
votre nom a été rayé de la liste fatale. 

Et quelle récompense veux-je réclamer pour 
ma victoire ? Une seule, madame, celle de venir 
vous l'annoncer. Oui, je l'avoue, j'ai désiré le rôle 
de messager de paix en ces lugubres corridors. 
J'ai voulu vous dire : « Par moi, vous vivrez pour de 
nobles devoirs. » Est-ce trop, madame? Demain, je 
pars pour Bruxelles, où je sais qu'en ce moment 
mes compagnons d'armes font leur entrée. La Hol- 
lande nous appelle; nous ne nous faisons pas d'il- 
lusion : c'est l'Europe coalisée que nous aurons 
vingt fois à combattre. Notre génération sera fau- 
chée; d'autres nous suivront- 

JULIE. 

Voilà de hautes pensées, monsieur. Vous m'avez 
dn moment soustraite à d'affreuses angoisses; en 
ifous entendant, j'ai la pre.uve que la France existe 
encore et qu'elle revivra. Mais permettez-moi une 



468 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

question : puisque vous avez vu les crimes de 
Paris, pourquoi n'employez-vous pas ce grand 
courage à chasser les brigands qui décapitent la 
patrie, la remplissent de sang et d* horreur. 

LA FRESNAIS. 

Non, madame, et votre grand cœur nous com- 
prendra. Quand la patrie est en danger, on ne rai- 
sonne pas. Cette horrible tête de Méduse qui pé- 
trifie les cœurs les plus braves, c'est la France 
après tout. Ces horreurs, nous les ferons cesser, 
je le jure ; mais nous les ferons cesser par la vic- 
toire sur Tennemi. Nous délivrerons la France de 
la terreur, quand nous l'aurons délivrée de l'étran- 
ger. L'étranger vaincu, la terreur cessera. En 
ce moment, peut-être Tarmée de la France, dans 
les provinces révoltées, ravage mes terres, brûle 
la demeure de mes ancêtres, tue mes proches. 
Je pleure sur tant d'infortunes, mais je fais mon 
devoir. Peu nous importe qu'un jour les Machia- 
vels de l'avenir disent de nous : « Ce furent de pau- 



ACTE TROISIÈME. 4G0 

vres politiques » , si le patriote dit de nous : « Ce 
furent des héros ! » 

JULIB. 

Monsieur, il me serait doux de m*épancher dans 
une âme comme la vôtre. Mais un mystère sombre 
m'obsède; il m*est interdit de vous Texpliquer. Je 
vous ai inspiré quelque estime ; prouvez-le-moi de 
nouveau en m'abandonnant à mon sort. Je suis 
due à la mort. La mort, monsieur, ne soufîre pas 
qu'on lui arrache ses victimes ; ceux qu'elle a ser- 
rés de ses dents ne doivent pas revivre. Grâces 
vous soient rendues pour la pensée généreuse qui 
vous a porté à me sauver! Toute votre vie, que 
j'augure couronnée de gloire et des récompenses 
de la victoire, gardez le souvenir de la belle action 
que vous avez faite. J'en suis touchée autant qu'on 
peut Têtre. Vous avez été grand, généreux et fort. 

En mourant (marque de surprise de La Fresnais), j'aurai VOtrO 

image devant les yeux de l'âme, parmi celles qui 
accompagnent au seuil du tombeau et qui con- 
solent. « 



470 L'AliBKJSSE DE JOUARRE. 

LA FRESNAIS. 

Pourquoi ne voulez-vous pas vivre? Pourquoi 
ne voulez-vous pas que ces malheureux comptent 
un crime de moins? La France renaîtra, nous en 
sommes sûrs, et c'est par des femmes telles que 
vous que se fera sa rénovation. Vivre est mainte- 
nant, pour ceux qui ne sont pas sur les champs de 
bataille, le premier des devoirs. Les liens antiques 
sont tous rompus. Je vous en prie, ne me privez 
pas de ma récompense ; j'ai voulu garder une mère, 
une épouse à la patrie. 

JULIE. 

Monsieur, je vous estime trop pour vous faire un 
mensonge. Non ; je ne vivrai pas. Votre action n'en 
aura pas été moins belle. Gardez-la en votre cœur, 
et que ce souvenir enchante votre heureuse et longue 
carrière. Il m'est interdit de vous dire pourquoi 
je n'accepte pas le don de la vie, que vous m'of- 
frez. Au nom du sentiment sacré au'éveillèrent 



ACTE TROISIEME. 471 

en vous, sur les bancs du tribunal révolutionnaire, 
ces voiles noirs et ce bandeau, croyez qu'un motif 
élevé me dicte ma conduite. Je veux mourir, je 
mourrai. Vous avez sauvé une morte. Si vous 
m'aimez, ne cherchez jamais à pénétrer ce mys- 
tère. J'étais digne, je vous 1 assure, de l'amour 
d'un héros tel que vous. Adieu ; laissez-moi. 

LA FRESNAIS. 

Oh! madame... 

JULIB. 

Adieu ! ne doutez jamais de moi. 

•1 se retire (.entemant 

SCÈNE VI 

JULIE, seule. 

(saQçiot» ) Graciée ! Plus de doute possible ! La 
mort ne veut pas de moi. rage!,.. Non; je ne 
vivrai pas. Ce serait honteux. mon pauvre ami. 



472 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

dont la tête roule en ce moment sur Téchafaud... 

(Bile tombe éperdue sur le fauteail.) Je mOUITaî. Grandes 

sœurs chrétiennes de nos vieilles histoires, je 
m'écarte de vos exemples. Ces hautes morts, à la 
façon romaine, vous furent inconnues. Mais vîtes- 
vous jamais de pareilles épreuves? Or sus donc, 
mes grandes sœurs païennes, conseillez-moi. Si 
j'étais une fidèle soumise comme tant d'autres, 
j'aurais à ma portée des expiations. Il n'y en a 
pas pour moi. Ma fierté est blessée à mort. Je 
serais toujours honteuse à mes propres yeux. 
Revenu à la grandeur antique, le siècle doit de- 
mander à la tradition antique ses solutions morales 
et sa règle du devoir. Aria, Lucrèce, Cornélie, 
qu'eussiez-vous fait en une telle situation? Oh! 
votre réponse m'est claire. Vous eussiez choisi la 
mort. 

elle se lèy« Tivemeot 



ACTE TROISIEME. «3 



SCENE VII 

GUILLAUMIN entre. 

Madame sait qu^elle est libre ; elle peut, quand 
elle voudra, quitter l'établissement. J avoue qu*à 
sa place, je ne me le ferais pas dire deux fois. Le 
vent change vite, ces jours-ci. Cette maison 
est singulièrement malsaine pour la vie des gens. 
C'est à tel point que, si je n'avais pas été concierge 
du collège autrefois, je déguerpirais, moi et ma 
femme. Mais, quand on est concierge, on ne peut 
pas laisser sa porte comme cela. Qu'est-ce que 
madame attend? Veut-elle que ma femme vienne 
i'aider, ou bien qu'elle l'accompagne à sa sortie? 

JULIE. 

Monsieur Guillaumin, il faut que je meure. Vous 
êtes un honnête honrnie. Un seul mot. On a dû 
souvent vous demander du poison... 



474 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

6UILLAUMIN. 

Mais madame ne veut donc pas croire qu'elle 
est graciée? Nous avons reçu des ordres formels 
d'élargissement.. Jacquemet ne laissera pas ma- 
dame passer ici la nuit prochaine. 

JOLIE. 

Guillaumin, je veux du poison ; il m*en faut 

OCILLAUMIN. 

C'est une petite douceur que j*ai procurée quel- 
quefois. Il y en a qui n'aiment pas le trajet d'ici au 
bout du jardin des Tuileries ou à. la barrière Saint- 
Antoine. Mais j'ai déjà dit à madame qu'elle est 
, libre comme l'air, 

ICLIB. 

Guillaumin, j'ai des manières de vous récom- 
penser. Je veux du poison. 



ACTE TROISIEME. 475 

GUILLAUMIN. 

C'est un peu fort, (a pan.) Serait-elle folle ? Mon 
Dieu, ce n'est pas rare par le temps qui court.. 
(Haut.) Madame va être hors de ces murs dans un 
quart d'heure ; elle pourra se procurer alors toutes 
ses petites fantaisies. 

liaort. 

SCÈNE VIII 

JULIE, seule. 

A moi seule, sous ce règne de la mort, la mort 
est refusée. Oh! je veux... je veux... Ce n'est pas 
un suicide; je ne fais qu'achever l'œuvre d'un 
bourreau maladroit, réajuster la hache qu'un hasard 
a dérangée. 

BUe arrache son baadeaa et le considère on moment, comme fait 
Monime dans Mithridate. 

C'est toi qui me rendras ce funèbre service, 
bandeau que d'anciens rites collèrent sur mon front, 
et qu'en somme je n'ai jamais profané. Je te prends 
à témoin; je n'ai manqué à mon vœu que quand je 



476 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

pouvais me croire déjà en la possession de la mort. 
Mais je serais lâche, parjure, avilie, si je profitais 
de ce sursis misérable. J'ai donné des arrhes à la 
mort ; je payerai. 

Adieu, vie que j'ai aimée, monde où ma destinée 
fut étrange, privilégiée, puisque je goûtai la plus 
haute somme de noble jouissance, misérable, puis- 
qu'à la dernière heure un coup d'œil tranquille sur 
le passé m'est refusé. J'espérais avoir droit sous 
le couteau à ce long regard embrassant toute une 
vie en une seconde, qui, s'il est accompagné du 
témoignage de la conscience satisfaite, est le com- 
mencement des justes récompenses. Six heures de 
trop m'ont perdue. Je meurs troublée. J'ai eu tort; 
j'ai dédaigné les formes extérieures par excès 
d'idéalisme. J'ai trop négligé les voies communes 
et les précautions vulgaires. L'esprit est prompt; 
la chair est faible. Pardon !... pardon !... 



Bn prononçant ces derniers mots, sa 'voix s'a£faiblit et se ralentit. BUa 
reste un moment immobile; puis elle fait précipitamment le tour de la 
pièce, examinant les murs. Un panneau, déguisant une £ausse porta, 
oède tous sa main. 



ACTE TROISIEME. 477 

Ah! voici la nuit que je cherche. Adieu, lu- 
mière! adieu, vie! — Ami cher, dans quelques 
instants je serai avec toi. 

Bile referme la porte sur elle. 

Presque aussitôt après, Guillaumin entre et s'étoone que la grande 
pièce soit vide. 



SCENE IX 



GUILLAUMIN, seul. 

Tiens, la dame qui ne voulait pas être graciée, 
la voilà partie. Elle en avait le droit après tout. 
(11 s'assoit «ur le banc.) Quclle vie, mou Dieu î que la 
nôtre. Habiter ainsi l'antichambre de la mort!... 
Cinq thermidor î Gela ne peut pas durer. Tout le 
inonde en deviendrait fou. C'est affreux; voilà ceux 
qui survivent plus tristes de survivre que ceux qui 
meurent. Est-ce assez étrange, la façon dont cette 
abbesse s'accrochait à toutes les façons de 



478 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

périr?... Et, au fait, par où donc est-elle passée? 
On ne Ta pas vue à la porte. 

Il cherche de nouveau; il découvre la porte dérobée, et recule en Toyani 
Julie qui s'est étranglée avec son bandeau et qui râle. 

Oh! horreur! horreur! (Mots entrecoupés.) 

Il entre dans la loge en courant. 

Au secours! au secours! Jeanne, Jeanne, viens 
vite! 



SCENE X 

Guillaumia et Jeanne se précipitent dans la pièce sombre. 
JEANNE. 

Ah! la pauvre dame! Elle respire encore. 
Transportons-la hors d*ici. 

Tous deux portent Julie sur un banc. Râles, profonds soupirs. 

Apporte un oreiller. 

Guillaumin sort 

Ah! chère dame, pourquoi donc teniez-vous 
tant à mourir?... Elle va passer... Non, elle res- 



ACTE TROISIEME. 479 

pire... Madame, madame, il faut vous confesser^ 
vous aviez donc oublié Dieu? 

Oaillaoïmn soutient la tête de Julie avec un coumu. 
JULIE , so réveillant comme d'un profond sommeil. 

Oh! j'aurais le droit d'être morte. Vie impla- 
cable, je te retrouve encore. 

JEANNE. 

Madame, madame, il faut vous confesser. Vous 
avez fait là une grande faute. C'est défendu, de se 
tuer. 

A Quillanmin. 

Fais donc venir ce prêtre, tu sais, qui est entré 
hier, qui doit être condamné aujourd'hui. 

Ouillaumin sort. 
JEANNE, «oignant la malade. 

Ah ! ma pauvre chère dame, je comprends cela, 
voyez-vous. Dans ce temps-ci, cela ne vaut plus 
la peine de vivre. Mais vous avez mal fait tout de 
même. Jamais on ne doit se tuer. 



480 L'ABBESSE DE JOUARUB. 

JULIE. 

Ah! pauvre femme, ?,i tu savais... 

JEANNE. 

Oh ! je n'ai pas besoin de savoir. Jamais on ne 
doit se tuer. Allons, reposez-vous; vous allez être 
pardonnée. 

SCÈNE XI 

LABBÉ CLÉMENT entre avec Guillaumin. Il s'approche du banc 
où Julie es*: «étendue, s'assoit *xn ane chaise. Guillaumin et Jeanne s« 
retirent. 

Mon ministère est tout de pardon. Vous avez 
commis une grande faute, madame. Mais la misé- 
ricorde de Dieu, en ces temps de bouleversement, 
est infinie. Peut-être y a-t-il quelque circonstance 
qui atténue votre erreur. Vous plairait-il de me la 
dire? Vous savez l'ordre divin qui attache par un 
lien indissoluble l'aveu au pardon. Dites seule- 
ment : « J'ai péché. • 



ACTE TROISIÈME. 481 



JDLIE, se le7ant sur son séant. 



Votre pieuse apparition me touche. Mais je ne 
peux dire ce qui n'est pas dans mon cœur. Non, 
je n*ai pas péché. 

L*ABBÉ CLÉMENT. 

Je ne veux savoir que ce que vous me direz-. 
Songez que, demain, à pareille heure, je monterai 
sur l'échafaud. Il n'y a au monde que vous et 
moi, et Dieu au ciel. Prenez garde à l'orgueil. 
Tout le monde pèche. Toute votre vie aurait-elle 
été le modèle de la vertu, que votre dernier acte, 
en tout cas, a été coupable. Dites, pourquoi cette 
obstination à mourir? Notre ministère nous rend 
savants dans la science des âmes. J'en suis sûr, 
votre suicide n'est pas votre faute la plus grave. 
Il y a là un mystère que vous vous obstinez à me 
cacher. Quand on a Tâme tranquille, on attend la 
mort; on ne la cherche que quand elle délivre 

31 



482 L'ABBESSE DE JOUAURE. 

d*un remords. Le martyre expie tout; le suicide 
n'expie rien; il aggrave. Dites, âme blessée, 
noble, j'en suis sûr, que la grâce vient chercher; 
dites par quel chemin vous fûtes menée à cet 
abîme, d'où les rites sacrés institués pour le par- 
don peuvent vous tirer encore. 

JULIE. 

Eh bien, oui; je vous dirai tout. J'étais ici 
pour ma dernière nuit; j'ai été surprise. Un homme 
que j'aimais m'a enivrée à la dernière heure. J'ai 
consenti; j'ai joui du ciel par anticipation. Puis 
l'échafaud m'a été refusé. J'ai suppléé au bour- 
reau. J'étais morte quand j'ai péché. 

l'abbé clément. 

Voyez, ma fille, le danger de prendre la vie de 
plus haut que ne le veut notre condition misé- 
rable. Vous vous êtes mise au-dessus de la règle; 
la règle s*est vengée. Croyez qu'il n'est pas bon 
de mépriser la lettre. Vous avez eu tort de raison- 



ACTE TROISIEME. 483 

ner avec le devoir. L'aspiration transcendante est 
mauvaise en tout; oh ! vous devez maintenant le 
voir ; heureux les simples ! Je suis un trop humble 
prêtre pour que vous m'ayez jamais remarqué; 
mais qui ne connaissait l'abbesse de Jouarre? 
Votre noblesse, votre grandeur frappaient tout le 
monde ; la princesse perçait en tous vos actes ; 
vos hautes études , vos relations avec les premiers 
esprits du temps vous avaient fait croire que les 
grands n'ont pas besoin des soutiens néces- 
saires aux petits Vous aviez depuis longtemps 
cessé de prier; vous laissiez aux simples les 
sacrements et les pratiques que l'Eglise a éta- 
blis pour tous. Vous êtes punie de votre orgueil. 
Mais la miséricorde divine a laissé place au par- 
don. Vous avez un moyen de réparer vos deux 
fautes : c'est de vivre. 

JULIE. 

Non, je ne vivrai pas ; ce châtiment est au-des- 
sus de mes fautes. Je veux mourir. 



484 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

L*ABBÉ CLÉMENT. 

Vous vivrez ; vous verrez ce que c'est que Texîs- 
tence humaine dans les conditions de tous. C'est 
rude, allez î Ces institutions fastueuses, du côté des- 
quelles l'Église avait trop versé, vont cesser d'être. 
L'abbesse de Jouarre survivra, simple femme, à 
forgueilleuse fondation qui Ta perdue. Acceptez 
ce sort comme votre pénitence. Votre expiation 
sera de subir la loi générale. Résignez-vous à 
gagner votre vie dans les âpres conditions de 
l'heure présente. Peut-être serez-vous mère... 

JULIE. 

Dieu! 

l'abbé clément. 

En ce moment, vous n'êtes ni sage ni chré- 
tienne. C'est votre aveu qui m'autorise à vous le 
dire : oui, vous serez peut-être mère dans neuf 
mois. Vos devoirs seront durs. Dans dix mois 
peut-être, vous mendierez pour votre enfant. 



ACTE TROISIÈME. 485 

JULIE, se tordant et se cachant la tête dans les rnains. 

L'abbesse de Jouarre devenue la risée des 
autres femmes! 

l'abbé clément. 

Voyez comme l'orgueil vous a pervertie. Vous 
eussiez ce matin affronté la mort avec joie, et 
pourtant la faute que vous eussiez portée au tribu- 
nal suprême aurait été la même. Maintenant, il 
faut subir les conséquences, avouer devant les 
hommes que vous avez connu les faiblesses ordi- 
naires, et vous choisissez la mort en stoïcienne. 
Votre courage, qui en doute? C'est d'humilité qu'il 
s'agit. Acceptez la vie, si elle vous est prolongée. 
Soumettez-vous aux règles communes. Votre esprit 
et votre grand cœur vous désignent pour relever un 
monde qui s'est imprudemment laissé choir. Vous 
vous êtes mise au rang de toutes les femmes, n'en 
soyez pas honteuse ; Dieu vous pardonnera si vous 
savez être simple femme. Vivez, soyez mère, soyez 



486 L'ABBESSE DE JOUAHRE. 

épouse. Il y aura dans le ciel des trésors de pitié 
pour ceux qui ont traversé ces jours sombres, où 
toutes les distinctions du juste et de l'injuste ont 
été confondues. Martyre ce matin, vous auriez 
payé pour beaucoup d'autres ; d'autres martyrs 
payeront pour vous. 

IIJLIB. 

Vos paroles me vont à l'âme. Oui, je crois main- 
tenant que je serai capable de tout souffrir. 

GUILLAUMIN, entit'ottVTant la porte de sa loge. 

Monsieur, je suis fâché... Les accusés de votre 
catégorie vont partir dans un quart d'heure pour 
le tribunal révolutionnaire. Il faut vous hâter. 

l'abbé clément, debout 

Que Dieu vous absolve, ma fille ! Le pardon final 
dépendra de votre courage à supporter la vie. 



ACTE TROISIEME. 487 

Humiliez-vous ; l'abbesse de Jouarre a failli; n'ac- 
cumulez pas les sophismes pour vous dissimuler 
cette vérité. Jouarre, d'ailleurs, et les institutions 
de cet ordre n'existeront plus; soyez une chré- 
tienne, une Française accomplies. Vivez ; prenez 
garde à l'orgueil. 

On entend frapper dos coups socs à la porte. L'abbé Clément étend lei 
bras en signe d'absolution. Puis il sort piécipitammeat. Julis, sur son 
séant, immobile, pâle, constsraée. 



ACTE TV 

L'acte se passe da ns le jardin du Luxembourg. A gauche, deux ou 
trois petits étalages de pains d'épices, de pâtisseries, de café 
•ur des réchauds. A droite, bosquet, avec quatre ou cinq chaises. 



SCÈNE PREMIÈRE 

MADAME AUGUSTE. 

Je crois que nous allons faire une bonne jour- 
née, madame Denys. Le temps est superbe; nous 
verrons de beaux militaires. Déjà beaucoup d'uni- 
formes vont et viennent dans le jardin. C'est le 
camp des Sablons qui nous envoie, je crois, ces 
visites. Je ne comprends rien à ce qui se passe. 
Qu'esl-ce donc que vous dites de tout cela, ma- 
dame Denys ? 



ACTE QUATRIÈME. 489 



MADAME DENTS. 



Moi, je me trouve comme en un jour de prin- 
temps, madame Auguste. On dirait que tout re- 
fleurit. Ce pauvre jardin était aussi triste que 
Tavenue d*une prison ; on Ta rendu à la joie. Et 
voilà que les ci-devant nobles commencent à ren- 
trer. Je les reconnais à leur tournure. On va de 
nouveau danser, s'amuser. J'étais écœurée, je 
vous l'avoue, madame Auguste. Je croyais que 
c'était la fm du monde. Je ne suis pas cruelle, 
voyez-vous. Je n'aime pas les aristocrates; mais 
je ne veux pas qu'on leur coupe le cou; c'est 
trop. 

Julie circule, un tablier devant elle, un enfant de quelques mois sur un 
bras. De l'autre bras, elle porte un panier plein de petites proyi- 
sions, qu'elle distribue aux étalagistes. 

MADAME AUGUSTE. 

Vous arrivez à propos, madame Jouan. Donnez- 
m^i donc quelques pâtisseries fraîches, quelques 
gâteaux. 



496 L'ABBESSE DE JOUARRË. 

MADAME DENYS. 

Et à moi les petits pains frais que mon mari a 
du vous remettre. Gomment va votre petite, ce ma- 
tin, madame Jouan ? 

JULIE. 

Assez bien, madame Denys. Merci de vos bon- 
tés pour elle. 

Elle pau«. 
MADAME DENTS. 

Tenez, regardez-moi cette femme-là, qui fait nos 
commissions, madame Auguste; c'est quelqu'un, 
ça, j'en suis sûre. Elle a beau avoir un torchon de- 
vant elle et un bonnet de ménagère sur la tête, on 
sent que c'est une princesse. Elle est très ser- 
viable ; mais impossible de la faire sourire. Quand 
je lui donne ses quatre sous pour sa peine,^ elle 
me remercie avec l'air d*une grande dame qui se 



ACTE QUATRIÈME. 491 

fait aimable ; on sent qu'elle ne vit que pour sa pe- 
tite. Pauvre femme ! 

MADAME AUGUSTE. 

Oui, c'est assez curieux; ces aristocrates ont 
des enfants tout comme nous. Mais eux, c'est tou- 
jours leur faute. D'où croyez-vous que cela peut 
lui être venu ? La petite n'a pas plus de trois ou 
quatre mois ; l'histoire ne peut pas être ancienne ; 
personne, dans le quartier Saint- Jacques, n'a 
connu M. Jouan. 

MADAME DENTS. 

Oui, c*est drôle ; mais, depuis, en tout cas, elle 
se comporte on ne peut pas mieux. Tout le monde 
dans la maison la respecte. Ne faut-il pas avoii" 
pitié d'une pauvre femme qui allaite son petit? 



Jolie, pendant ce temps, s'est assise sur une chaise de paille, près d« là; 
«on enfant sur ses brais, son panier A côté d'elle. 



492 L'ABBESSE DE JOUAURE. 



SCÈNE II 



Entre un groupe de trois militaires, parmi lesquels La Fresnaia 
Ils vont s'asseoir dans le bosquet. 



PREMIER MILITAIRE. 

Que nous avons bien fait de croire à la patrie ! 
Avouez que. dans les premiers temps, nous eûmes 
du mérite. Était-ce assez horrible! Nous avions 
Tair de soutenir le règne de hideux tyrans. J'ai 
eu le bonheur de ne pas voir Paris durant ce 
temps. 

LA FRESNAI8. 

Moi, j'ai vu le tribunal révolutionnaire. C'était 
affreux et sublime comme un champ de bataille. 
Soldat, j'ai assisté aux plus belles manifestations 
de la grandeur humaine qu'il soit possible de rê- 
ver. Je vous assure que les quatre ou cinq jours 
que je passai, il y a un an, à Paris, m'ont laissé 
des souvenirs qui ne s'effaceront jamais. Je ne puis 



ACTE QUATRIÈME. 493 

VOUS dire cela. La prison du Plessis, h deux pas 
d'ici, a vu des actes de dévouement tels que les 
annales de l'héroïsme et les annales du martyre 
n'en connaissent pas de plus beaux. 

DEUXIÈME MILITAIRE. 

Vous nous devez vos souvenirs, du Plessis. Vous 
nous en parlez toujours, sans jamais satisfaire 
notre curiosité. 

LA FRESNAIS. 

La vertu humaine, pour éclater dans tout son 
jour, a besoin de circonstances particulières qui 
décuplent le bien comme le mal. Il ne faut pas 
regretter de vivre en ces moments solennels, dût- 
on garder, des batailles qu'on a traversées, de 
cruelles plaies au cœur. Souvent c'est à ces heures 
sombres qu'on voit le ciel s'ouvrir. De telles vi- 
sions ne s'oublient pas. Le cœur en demeure tou- 
ché pour jamais. On est comme un blessé dont 



494 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

la blessure se rouvre ; on aime sa blessure, on la 
caresse. 

Il devient rêveur. Ses aais sa font signe de res[>ccter son émotion. Sur- 
viennent deux nouveaux militaires. 



TROISIEME MILITAIRE. 

Bonjour, camarades. Permettez qu'on s'assoie 
près de vous. Voyez comme ce palais dépouille 
chaque jour son voile de deuil. 

On entend l'air : La Victoire, en chantant, nous ouvre la carrière. 
QUATRIÈME MILITAIRE. 

Ce qui m'étonne, ce n'est pas que la République 
sache faire la guerre, c'est qu'elle sache faire la 
paix. Ce comité, renouvelé par quart tous les 
mois, négocie un traité, stipule des articles se- 
crets. L'auriez- vous jamais cru ? Cette paix de la 
Haye ne vous sur{)rend-elle pas au plus haut 
degré? 

PREMIER MILITAIRE. 

Tout me surprend ici, surtout de m'y voir. Nous 



ACTE QUATRIÈME. 495 

sommes réservés à de plus grands miracles en- 
core. Ce qui m'a toujours paru le signe d'un 
temps extraordinaire, c'est que la Révolution 
crée les hommes dont elle a besoin, ou plutôt fait 
de grandes choses avec des hommes qui n'étaient 
rien hier et ne seront rien demain. C'est la cir- 
constance qui les fait grands. S'ils prennent un 
peu trop facilement la vie des autres, ils ne .sont 
pas moins prodigues de la leur. 

On entend une musique militaire. 

Qu'est-ce que cette procession qui traverse le 
jardin ? 

DEUXIÈME MILITAIRE. 

C'est la manifestation pour l'anniversaire de la 
déclaration de l'Indépendance américaine. Allons 
voir. 

Tous s'en vont, excepté La Freanais, qui reste r^Teui. 



496 L'ABBESSE DE JOUARKB. 



SCENE III 

Groupes de nouvellistes. 
RABOURDIN, tenant le Moniteur à la main. 

Aurait-on jamais cru à de pareilles horreurs? 

(Pawant le journal à son compagnon.) TciieZ, UseZ-moi Cela. 
GROMMELARD, lisant. 

« Tous les émigrés étaient armés d'un poignard em- 
poisonné. Un animal, sur lequel l'épreuve a été faite, 
est mort sur-le-champ. » 

RABOURDIN, avec un accent d'hémiplégique. 

Gela fait frémir. Lisez-moi quelque chose qui 
me remette les nerfs. 

GROMMELARD. 

Voulez-vous que je vous lise le récit du ban- 



ACTE QUATRIEME. 497 

quet de patriotes, qui a eu lieu hier soir pour célé- 
brer l'anniversaire de la liberté américaine. 

RABOURDINw 

Lisez, lisez. 

GROMMELARD. 

« Le civisme, l'ordre, la concorde et l'harmonie qui 
présidaient à la fête ont offert le tableau intéressant 
d'une famille unie. 

« Une musique harmonieuse a joué pendant le repas 
et à la fin de chaque toast des airs patriotiques. 

Pendant ce temps, quelques promeneurs se sont groupés alentour «t 
écoutent, les uns en donnant des marques d'assentiment, les autre» an 
souriant. 

« Les toasts suivants ont été portés avec cette sensibi- 
lité et cet enthousiasme qui caractérisent les vrais amis 
de la liberté et de Péquité. 

« A la Convention nationale de France ! Puisse-t-elle 
achever sa longue, importante et périlleuse carrière en 
établissant une Constitution sur des principes de sa- 
gesse, de liberté et d'égalité, et assurer, jusqu'à la pos- 
térité la plus reculée, l'indépendance et le bonheur du 
peuple français ! 

« Aux phalanges intrépides de la République française I 

Puissent les vertueux citoyens qui les composent jouir, 

dans la retraite et au sein d'une patrie reconnaissante 

32 



498 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

et généreuse, des fruits précieux de cette liberté que 
leurs illustres travaux et leurs victoires éclatantes ont 
justement mérités ! 

« A la mémoire de ceux qui sont morts ! Puissent des 
lauriers ombrager leurs tombeaux, et leurs services 
vivre à jamais dans les cœurs d'une postérité recon- 
naissante ! 

« A la justice, à l'humanité et à la probité ! Puissent ces 
grands principes caractériser à jamais les conseils des 
gouvernements libres ! 

« Aux sciences, aux arts et aux hommes distingués 
qui en sont les plus beaux ornements! 

« Au beau sexe des deux hémisphères ! 

MouvemeDts divers; les bravos dominent; expression d'admiration béate 
sur la plupart des physionomies. 

Écoutez, écoutez. 

« A la clémence ! Puisse le peuple français victorieux 
donner l'exemple de cette vertu I » 



UN DES ASSISTANTS, à mi-voix. 

Est-ce assez ridicule ? 

AUTRE. 

Tais-toi donc. Ce qui est grand peut se passer 



ACTE QUATRIÈME 499 

tous les ridicules. La victoire est la seule chose 
dont on ne puisse se moquer. 

GROMMELARD. 

Ces lectures-là remettent le cœur. Bravo ! Pre- 
nons quelque chose chez madame Denys. 

Vos petits gâteaux étaient excellents, hier, ma- 
dame Denys. J'en voudrais encore aujourd'hui. 

MADAME DENTS. 

Tout de suite, monsieur Grommelard. Je n'en 
ai pas ici. On va vous en chercher. Madame 
Jouan!... 

Julie s'approche ; madame Denys lai indique les diTera objets qu'elle 
doit rapporter. 

RABOURDIN. 

Oh! la belle femme! quel port! quelle dé- 
marche ! 

La Fresnais, pendant ce temps, s'est comme réreillé et a reconaa 
Julie. 



500 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

LA FRESNAIS. 

Que vois-je! Est-ce mon cerveau en délire?.- 
Je ne me trompe pas!... C'est elle-même!... elle- 
même... Oh! oui. 

Mais cet enfant!... 

Jolie sort. 
GROMMELARD. 

Une belle commissionnaire que vous avez là,. Où 
donc avez- vous été chercher cela, madame Denys. 

MADAME DENYS. 

Ah ! n'est-ce pas qu'elle a de la tournure? C'est 
une pauvre femme qui, depuis un an à peu près, de- 
meure sous les toits dans la maison où j'ai ma bou- 
tique. Elle ne voit personne ; jamais personne n'est 
venu la voir. Sa figure est^ toujours comme celle 
d'une statue, immobile, impassible, sauf que, pour 
le moindre service, elle a un sourire qui n'appar- 
tient qu'à elle. Vous me direz : « Son enfant? » Eh 



ACTE QUATRIÈME 501 

bien, que voulez-vous? Il y a trois mois à peu près 
que la petite est venue. Une pauvre femme, sa 
voisine, la soigna. Depuis ce temps, elle ne vit 
plus que pour le petit être. Pauvre femme ! On 
dira ce qu'on voudra, c'est une digne personne! 
Je lui envoie du lait tous les matins, et elle gagne 
dix sous par jour à faire mes distributions de pains 
et de gâteaux. 

GROMMELARD. 

Nous sommes dans un temps, Rabourdin, où il 
se passe des choses singulières. 

Us «'écarteat en faisant des gestes. 



LA FRESNAIS, à madame Denys. 

Pardon, madame, il me semble que la per- 
sonne à qui vous venez de parler s'appelle 
madame Jouan? 

MADAME DENTS. 

Oui, monsieur. Ah ! vous aussi, vous avez décou- 



502 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

vert, je crois, que ce n*est pas la première venue. 
Mais, tenez, je dois vous avertir d'une chose, mon 
jeune officier, car je m'intéresse beaucoup à vous, je 
vous trouve bien gentil. Pas de tentatives dans les 
règles ordinaires. La place est imprenable ; c'est 
la vertu même. N'essayez pas... Vous me direz : 
• L'enfant...? » Eh! que voulez-vous que je vous 
réponde? Il a environ trois mois. Je n'en sais pas 
davantage. 

Bile s'occupe quel'^ues instants à ranger les gâteaux. 
LA FRESNAIS. 

(iLpart.) Dieu! que faire? — (a madame Denyg.) Ma- 
dame Denys, je sais une partie du mystère. Vous 
êtes une honnête femme ; laissez-moi quelques mi- 
nutes seul avec elle. 

MADAME DENYS. 

Bien volontiers, cher monsieur. J'ai vu tout 
de suite que vous êtes un homme comme il faut, 

BUe «e retire. 



ACTE QUATRIÈME. !i03 



SCENE IV 

JULIE arriye et reconnaît La Fresnais. 

ciel ! 

LA FRESNAIS. 

Oui, c*est moi, madame, et cette rencontre 
n'est pas Telfet d*un hasard. Le jour où, pour vous 
obéir, je vous abandonnai dans les murs du Pies- 
sis, et le lendemain, je ne quittai pas la porte de 
la prison ; on me parla avec mystère de votre dés- 
espoir, de votre tentative de suicide. Quelle 
force sur moi-même, quel respect de votre vo- 
lonté il me fallut pour ne pas pénétrer près de 
vous! Je vous avais donné ma promesse. Quand 
je dus partir pour Bruxelles, sous peine de déser- 
ter mon drapeau, votre vie était sauve. Depuis un 
an, à travers les aventures les plus inouïes de la 
plus folle guerre qu'aient menée par le monde des 



504 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

adolescents enfiévrés, votre image m'a suivi ; je 
n'ai eu qu'un désir, revenir à Paris pour vous re- 
trouver. UiJ secret pressentiment me ramenait en 
ces quartiers, d'où je supposais, sans savoir pour- 
quoi, que vous n'aviez pas du vous éloigner. Pou- 
vez- vous me faire un crime d'un culte qui me rem- 
plit tout entier et qui n'a pour cause que votre 
supériorité? C'est votre faute, madame; vous étiez 
trop divine à la barre du tribunal révolutionnaire. 
Et, aujourd'hui que je vous retrouve sous le vête- 
ment d'une femme de travail, vous m' apparaissez 
plus admirable encore. Les sentiments que j'ai 
pour vous m'ont préservé de toutes les séductions 
vulgaires. Demandez-moi de souffrir en silence; 
mais ne me demandez pas de ne point souffrir. 

JOLIE. 

Vous êtes cruel, monsieur, en promenant un fer 
rouge sur les lèvres d'une plaie qui ne saurait être 
cicatrisée. Je vous Tai dit ; je vais vous le dire 
encore : un mystère couvre ma destinée ; il m'est 



ACTE QUATRIÈME. 505 

interdit de le révéler. Je ne peux aimer personne, 
et j*ai trop de raisons de vous aimer, vous qui, 
par amour, m'avez sauvée des bras de la mort. Je 
vous adresse donc pour la dernière fois une prière 
ardente, une supplication. Ne cherchez plus à me 
voir. J'ai été près d'un an sans sortir du réduit où 
je cache ma vie. Je suis venue en ce jardin pour 
gagner ce qui est nécessaire à l'existence de ce 
petit être, qui seul m'empêche de mourir. Je devrais 
être morte; tenez-moi pour telle, monsieur. Adieu. 

LA FRESNAIS. 

Non, non ! Ce n'est pas possible. Je dirai 
presque que vous me devez la vérité. La femme 
n'est pas juge en sa propre cause. Le ciel m'a mis 
sur votre chemin pour être votre frère, votre ap- 
pui. Je vous ai arrachée à la mort; j'ai un droit 
moral à remplir auprès de vous. Cette vie de réclu- 
sion, qu'un sentiment ascétique n'explique pas!... 
Cet enfant de quelques mois!... Votre meilleur 
ami, celui qui, de votre aveu, devrait être votre 



506 ' L'ABBESSE DE JOUARBE. 

époux, si un motif supérieur ne s'y opposait, n*a- 
t-il pas le droit d'être éclairé sur des points où 
votre honneur se lie. N'est-il pas naturel que je 
sois jaloux de la pureté immaculée d'une vie que 
j'ai sauvée? Ah! madame, ma récompense sera- 
t-elle d'endurer, en pensant à vous, une torture 
sans fm? 

JULIE. 

Ne voyez-vous pas que ce qui fait mon martyre 
est d'être obligée de faire le vôtre, d'être con- 
damnée à reconnaître votre courageux amour par 
l'ingratitude apparente? Vous m'avez tirée des bras 
du bourreau; je vous désole. Vous êtes l'homme du 
monde dont l'estime m'est la plus chère, et je 
suis forcée de vous laisser douter de moi. Ah! 
c'est trop fort, monsieur. Pitié ! pitié ! Par cette 
main que je vous tends et que je vous permets 
de serrer (eiie im tend la main), je jure que je méritais 
le sentiment qui vous a porté à m'aimer. Gardez 
mon souvenir comme une douceur, non comme 



ACTE QUATRIÈME. 507 

une amertume. Ne me laissez pas croire que j'aie 
été un fléau dans votre vie. Ne cherchez plus à 
me voir. Je suis sacrée à ma manière. J'expie. 
Adieu, adieu ! 

Serrant convulsivement l'enfant dans ges bras. 

Ah I chère petite, qu'il faut que je t'aime î 

Bile sort précipitammast. 



SCÈNE V 

LA FRESNAIS tombe éperdu sur le banc, dans le bosqaet. 

Doute pire que la mort ! Cette vertu austère, 
cette incomparable beauté recouvriraient- elles 
un mensonge? Ah! je ne croirais plus à moi- 
même, je me tuerais, si j'étais obligé de l'admettre. 
Un mot d'elle, quel qu'il fût, me serait moins cruel 
que cette incertitude. Oh! je la voudrais faible. 
Elle craindrait sa faiblesse. Elle est trop grande ; 
son orgueil la perd. 

U s'abîme dans la douleur. 



508 L'ABBESSE DE JOUARfte. 



SCÈNE VI 

MADAME DENYS, leatrant. 

Eh bien, mon cher monsieur; je vous l'avais 
bien dit. Retournez en Hollande, allez; perfection- 
nez la manœuvre pour prendre une flotte avec de 
la cavalerie; mais ne vous attaquez pas à celle-là. 
Avec votre jolie figure, vous n'aurez pas de peine à 
trouver d'un autre côté des consolations. 



ACTE V 



L'acte se passe dans le parc d'un château, à la Celle-Saint Cloud ; 
réglise du village contiguô au parc ; au milieu, banc de jardin, 
sous une cépée d'arbres. 



SCENE PREMIERE 

Julie, sur le banc, travaillant machinalement, d'un air distrait. 
François, le jardinier, ratisse les allées. Juliette traverse le parc, 
jouant au cerceau. Le cerceau vient s'abattre aux pieds de Julie. 



JULIETTE, lui sautant au COU4 

Ah! petite maman, je m*amuse bien ici... 
Sais-tu que les tulipes de mon parterre sont épa- 
nouies? Tu viendras aujourd'hui les voir, n'est-ce 
pas? François est si bon pour moi! — François, 
tu vas continuer à m'apprendre les noms des 
fleurs. Il y en a de si drôles. Pourquoi ne 



510 L'ABBESSE DE JOUAURE. 

donne-t-on pas toujours de jolis noms aux fleurs? 

Bile saute sur les genoux de sa mèra 

Maman, je t'aime beaucoup. Es-tu contente de 
moi? Tu ne seras plus triste, n'est-ce pas? C'est 
que, moi, je suis si contente, vois-tu I 

Bile l'embrasse. 

Maman, dis-moi donc une chose. Pourquoi n'ai- 
je pas de petit frère comme Louise? Louise, elle, 
joue toujours avec son petit frère. Un grand frère, 
comme Fernand, c'est bien joli aussi; mais j'aime 
mieux un petit frère, tout petit, dont je serais la 
petite maman. 

Bile reprend son cerceau et court. François ratisse. 



SCENE II 



Entre le marquis de Saint-Florent. Il s'assoit à côté de sa sœur. 
Juliette vient l'embrasser, puis elle s'en va en courant. 



LE MARQUIS. 

Qu'elle est charmante, cette enfant, et quelle 



ACTE CINQUIÈME. 511 

joie pour elle que ces jours d*été passés à l'ombre 
des arbres et parmi les fleurs ! 

Jolie pousse un profond soupir. 

Chère sœur, il faut en finir. A force de vouloir 
ce qui est grand, vous allez commettre ce qui est 
mal. Vous êtes sur le bord d'un abîme, où votre 
vertu vous pousse. Les temps que nous avons 
traversés, et dont notre devoir à présent est de 
réparer les ruines, ont été comme un interrègne 
dans les lois de la nature. Tout a été suspendu ; les 
conventions sociales ont été abrogées; l'homme n'a 
eu momentanément d'autre loi que la noblesse de 
son cœur. Cette loi, qui ne chôme jamais, vous l'avez 
observée. Moi, qui suis votre frère, presque votre 
père, comme chef de la famille, je vous absous. 
D'Arcy a été votre époux dans la mort. Ce fut 
un sacrement, et le plus auguste de tous, que 
le mystère de cette nuit où vous acceptâtes son 
amour, une heure avant de mourir. Le lien de 
convention qui vous attachait à l'Église était rompu 
parla force. L'Église renaîtra ; mais Jouarre, Re- 



512 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

miremont, Fontevrault, ces fondations plus aristo- 
cratiques que chrétiennes, ne revivront pas. On 
ne verra plus de ces abbesses qui avaient les 
droits régaliens, battaient monnaie, tenaient tête à 
Bossuet, qui leur a répondu en trois volumes. Ce 
n*est pas à l'Église chrétienne que vous étiez 
liée; vous aviez été engagée par votre naissance 
dans des institutions qui furent utiles à une 
époque fort ancienne, qui étaient devenues, de 
notre temps^, des corporations mêlées de bien et 
d'abns, et dont votre haute raison a cherché à tirer 
le meilleur parti possible. Quand le tribunal révo- 
lutionnaire vous désigna pour la mort, Jouarre 
n'existait plus; vos vœux étaient sans objet. Restait 
réternel vœu, le sacrement aussi vieux que le 
nature, qui survit à toutes les lois, à tous les 
cultes. Vous connaissez mes sentiments : je ne dé- 
daigne pas les rites; ils sont nécessaires. L'homme 
extraordinaire qui, dans ce moment, représente le 
génie de la France, m'initie à ses hautes pensées, 
et bientôt peut-être vous verrez éclater l'acte le 



ACTE CINQUIÈME. 513 

plus inattendu de ce temps, acte destiné à conci- 
lier, en ce qui concerne la religion, les besoins 
anciens et les besoins nouveaux. Les rites sont 
nécessaires à Thomme en société. C*est la société 
qui les veut. Supposez deux êtres humains dans 
une île déserte ; exigeriez-vous les rites ordinaires 
pour qu'ils pussent rétablir le cours de la vie? 
C'était un désert entre la vie et la mort que votre 
situation au Plessis. Il n'y avait plus de subsis- 
tant pour vous que la nature et l'éternité. L'in- 
cident imprévu qui vous sauva la vie n'a fait que 
confirmer le sacrement de la nuit. Votre enfant 
en a été le sceau, la consécration solennelle. Vous 
avez été mariée, ma chère sœur, mariée une pre- 
mière fois, et, si une seconde union a jamais été 
légitime, c'est dans le cas dont il s'agit. 

Juliette traverse la scène avec son cerceaa . 

Avez-vous réfléchi à l'avenir de cet enfant? Son 
jeune âge prévient toute question indiscrète ; mais 
sa présence dans notre monde est déjà difficile; 
dans quelques années, elle sera presque impos- 

33 



514 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

wble. Cette enfant a droit à une famille, à des 
frères, à des sœurs. La Fresnais est le plus noble 
cœur qu*il y ait. Il sent comme nous. Il vous 
adore. 

JULIE. 

Arrêtez; c'est trop cruel. Vous oubliez que La 
Fresnais ignore ce qui s'est passé. J'ai mieux aimé 
deux fois être avec lui absurde, dure, dissimulée ; 
j'ai mieux aimé paraître coupable et m'exposer au 
plus grave soupçon d'infamie que de lui révéler 
un mystère dont vous seul au monde avez le se- 
cret. 

LE MARQUIS. 

Il sait tout. Je lui ai tout dit hier. 

Bile pousse un eri. 

Je le devais. Depuis mon retour de l'émigration, 
diverses circonstances m'ont mis en rapport avec 
cet incomparable soldat. Il a bientôt su que vous 



ACTE CINQUIEME. 515 

étiez ma sœur. Il m'a exposé ses angoisses. Je de- 
vais à votre honneur, à l'honneur de notre maison, 
de lui tout raconter. La Fresnais est ici depuis 
deux jours. Nous sommes convenus que la situation 
devait finir par un éclat décisif. La Fresnais vous 
admire en vos épreuves encore plus qu'en votre 
jour de triomphe, ce jour où, devant le tribunal 
révolutionnaire, vous fûtes comme une lumineuse 
apparition de grandeur, de vertu, de beauté. Il a 
raison. Notre espèce serait véritablement avilie, si 
une femme telle que vous n'obtenait les hommages 
des plus hauts appréciateurs du mérite. La Fres- 
nais est peut-être le premier de cette génération de 
guerriers merveilleux que la Révolution, par le 
son clair de son oliphant, a fait sortir de notre 
vieille terre. La prodigieuse campagne de Le- 
courbe, où l'on a vu nos jeunes soldats et les 
vieilles troupes de Souvarov se donner rendez- 
vous sur les glaciers du Gothard, pour s'y livrer 
un duel de géants, a été principalement soutenue 
par lui. 11 représente, en ce siècle naissant, un 



bl6 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

principe excellent, l'anoblissement par la victoire, 
la pacification des luttes de classe par rhéroïsme. 
Soyez fière, ma chère amie, d'une telle union. 
Vous portiez un beau nom ; nos ancêtres ont servi 
glorieusement la France ; vous en porterez un tout 
aussi beau, celui d'un des hommes qui ont eu la 
part la plus glorieuse à cette œuvre de rénova- 
tion de la France, qui est l'objet de tous nos 
vœux. 

Ce héros, pour lequel tout nobie cœur de femme 
devrait battre, vous l'aimez. Je veux oublier que 
vous lui devez la vie ; vous me soutiendriez que 
cette vie a été pour vous le pire des dons, qu'en 
vous sauvant, La Fresnais vous a condamnée à 
des années de torture morale. Prenez garde à votre 
défaut. Vous forcez les limites de la nature hu- 
maine; vous la faussez par votre grandeur. Si 
vous eussiez été une simple religieuse, confinée 
dans Tancienne foi, ou une mauvaise religieuse, 
insoucieuse de devoirs auxquels elle ne croit pas, 
▼otre position eût été simple. Recluse obstinée ou 



ACTE CINQUIÈME. 517 

mondaine toute profane, vous trouveriez, dans la 
société qui se prépare, des places également indi- 
quées. Trop grande pour chercher l'oubli dans un 
cloître, trop grave pour le chercher dans les étour- 
dissements d'une frivole mondanité, vous refusez 
l'unique solution qui s'offre à vous. Croyez-moi, 
chère amie. Le Dieu auquel nous croyons tous les 
deux vous parle par ma bouche. La raison de 
l'univers doit être entendue par le cœur. Votre 
morale ne saurait être celle de tous. Vous l'ad- 
mettiez autrefois, chère abbesse incrédule, quand 
vous laissiez à un personnel inférieur le soin de 
croire pour vous et de pratiquer les devoirs hum- 
bles de la vie religieuse. Cette hauteur d'interpré- 
tation de la loi du devoir vous commande aujour- 
d'hui de sortir, par un mariage avec La Fresnais, 
d'une situation impossible à continuer. 

JI3LIE. 

J'ai le respect des formes établies. Elles sont 
le soutien intérieur de ce grand corset d'osieï 



M8 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

qui maintient le colosse de la pauvre humanité. 
L'Eglise ne peut marier Tabbesse de Jouarre. 
Or un mariage où l'Église n'interviendrait pas 
fierait de ma part un acte de haute inconve^iance. 

LE MARQUIS. 

Rassurez- vous, chère sœur, les choses hu- 
maines mettent presque toujours le remède à côté 
du mal. Les situations irrégulières ont d'ordinaire 
pour issue des lois d'exception. La transfor- 
mation que la Révolution a opérée dans la société 
française est bien plus profonde qu'on ne le croit. 
Tout doit être neuf; tous les liens sont rompus; 
les épaves de la vieille Église doivent servir; il 
faut les démarquer. Fouché veut être duc ; 
Merlin oublie qu'il fut moine ; Talleyrand ne peut 
rester évêque. Je vous ai dit les hautes pen- 
sées de l'effrayant génie qui s'efforce en ce mo- 
ment de faire accepter les nécessités du passé 
à un avenir qu'il sait bien ne pas devoir être 
éternel. J'y suis mêlé par mes fonctions diploma- 



ACTE CINQUIÈME. 519 

tiques, et je peux vous dire que le cardinal Ca- 
prara est en ce moment à Paris pour signer ua 
acte de pacification. D'une part, les consciences 
pieuses seront rassurées par l'adhésion du saint- 
père à Tordre nouveau. De l'autre, la cour de Rome, 
toujours fortement influencée par la victoire, fera 
toutes les concessions dans les questions de per- 
sonnes. Elle admet que ce qui est arrivé constitue 
une crise sans précédent. Talleyrand cessera 
d'être évêque ; Louis, son acolyte à la messe de la 
liberté, au Champ de Mars, va se donner tout en- 
tier aux finances. Vous le dirai-je? Sans vous dé- 
signer, bien entendu, j'ai parlé dans les conseils 
de la possibilité d'une situation comme la vôtre. 
Voici le billet que j'ai reçu ce matin : 

Le premier Consul me charge de vous écrire qu'il a 
parlé au cardinal Caprara et lui a fait comprendre qu'il 
était nécessaire, en vue de la paix des consciences, 
qu'il eût des pouvoirs pour des cas analogues à celui 
dont vous m'avez parlé. Le cardinal a répondu que 
le saint-père avait devancé sur ce point les désirs 
du premier Consul ( léger sounre du marquis ) et lui avait 



520 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

conféré à cet égard tous les pouvoirs canoniques, de 
telle sorte qu'une heure après la demande du premier 
Consul, la dispense serait accordée. 

Ah! chère amie, chère amie (u rembrasse), que 
voici le cas d'appliquer les principes qu'une rai- 
son supérieure vous a enseignés ! G*est notre fa- 
mille, décimée en ces néfastes années, qui, par ma 
voix, vous ordonne de contracter cette union. 

JULIETTE, arrivant en courant. 

Ah ! maman, quand donc viendras -tu voir mes 
tulipes ? Si tu savais comme elles sont belles ! 

On entend un carillon. 

Tiens! qu'est-ce que cela? — François, qu'est 
ce que cela? 

FRANÇOIS. 

Mademoiselle, on dit que c'est le Concordat Je 
ne sais pas bien ce que c'est. Cela s'appelle Con- 
cordat. Il paraît que maintenant on va recommen- 
cer à dire la messe le dimanche. Moi, je n'y vais 
pas; mais je suis bien aise qu'on la dise tout de 
même. 



ACTE CINQUIÈME. 521 

LE MARQUIS. 

Tout revit, tout renaît, chère sœur. Cette heure- 
ci est solennelle et sainte. — François ! 

FRANÇOIS. 

A vos ordres, monsieur le marquis. 

LE MARQUIS. 

Va au pavillon qui est près de la porte de 
Garches, et prie le général qui est arrivé hier de 
venir nous rejoindre ici. 

A sa sœnr, ayec des larmes dans la Yoix. 

Quelles années terribles vous avez traversées, 
chère amie. Votre courage a été surhumain ; vous 
allez être récompensée par le bonheur. Ne mépri- 
sez pas systématiquement le bonheur. C'est le côté 
diurne de la réalité, dont l'épreuve est le côté noc- 
turne. Ouvrez- vous à la joie! Que de fois je vous 
ai entendue dire que l'Église, malgré ses décrépi- 
tudes, était encore le petit monde où vous aimiez 
la réalité, le cadran dont les aiguilles marquaient 



522 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

pour VOUS les heures de nuit et de jour. Écoutez 
sa joie, partagez-la. 

Le Carillon du village se fait entendre de nouyeau. 

Elle pleure. 

Vous pleurez. Ah ! qu'il y a longtemps que cela 
vous manquait, ma chérie. Pleurez, pleurez. Oh I 
que pleurer est une bonne et légitime chose 1 La 
chrysalide du monde subit en ce moment une 
transformation profonde. C'est l'heure des pleurs 
et rheure de la joie ! 

Le carillon recommence. Quelques notes seulement. 
JULIETTE, s' arrêtant près de sa mère. 

Maman, c'est le Concordat qui sonne. Pourquoi 
donc pleures-tu? 



SCENE III 

Entre La Fresnais. Le marquis va au-devant de lui. Julie reste 
assise, baignée de pleurs. 



LE MARQUIS. 

Grand et noble ami, j'ai obtenu de ma sœur le 



ACTE CINQUIEME. 523 

consentement à l'union qui était dans, nos vœux à 
tous. Ce jour ^comptera entre les plus beaux de 
l'histoire de notre famille. Votre jeune gloire s'al- 
lie bien à notre vieil honneur. Je voudrais que 
ceux que nous avons perdus dans la tourmente 
fussent ici pour vous accueillir en frère, vous em- 
brasser comme un des leurs. 

JULIE «e lèye, forte et résolue. 

Vous avez appris, monsieur, le mot d'une 
énigme qui a dû longtemps vous sembler inexpli- 
cable. J'ai lutté contre les sentiments les plus pro- 
fonds de mon cœur; pendant sept ans, j'ai dû vous 
paraître ingrate, obstinée dans mes refus. Il m'é- 
tait absolument impossible de vous révéler le mo- 
tif de ces refus. G^était le secret d'un mort, et, si 
fat eu tort de céder à mon amour pour D'Arcy, je 
ae pouvais trouver d'excuse, au tribunal de m^ 
propre conscience, que dans le caractère unique, 
étrange, presque fatal de cet amour. Tout autre 
amour m'était interdit, et, avec cela, j'aurais été 



524 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

coupable de ne pas voir ce que vous valez. Ah! 
monsieur, que j'ai souffert! Depuis longtemps 
la douleur m*eût consumée, si je n'avais été impé- 
rieusement rattachée à la vie par le besoin que 
cette enfant avait de moi. 

Juliette se jette dans les bras de sa mère ; elle Im prend la main et reste 
près d'elle jusqu'à la fin. 

Je ne sais, monsieur, si nous reverrons jamais 
la pleine joie, celle qui suppose l'inexpérience et 
la naïveté. Nous serons, je le crains, toujours un 
peu comme ces initiés antiques, qui, après avoir 
assisté aux visions terribles de certains mystères, 
pouvaient bien continuer de vivre encore, mais ne 
riaient plus. Nous avons vu trop de choses pour 
qu'il nous soit possible de reprendre la vie avec 
cette sérénité enfantine qui est l'heureux don des 
simples. Mais nous avons assez vécu tous les deux 
pour avoir appris que la désillusion est aussi une 
bonne condition de bonheur. Je vous aime, mon- 
sieur, d'un amour que des années de silence ont 
concentré, non affaibli. Pour des âmes comme les 
nôtres, l'amour né va pas sans le devoir. Prenez- 



ACTE CINQUIÈME. 525 

moi teîle que je suis, pour une ressuscitée à la vie, 
décidée à la recommencer avec vous. 

Son visage se détend peu à peu et finit par deyenir rayonnant. 

Je revis avec la France ; je revis en vous et par 
vous. Je suis convaincue de n*être pas infidèle à 
l'homme grand et bon qui a été mon époux d'une 
nuit. Vous accepterez que son image ait la pre- 
mière place dans le sanctuaire de mes souvenirs. 

Cette enfant... (JuUettela regarde d'un œil étonné), Cette en- 
fant trouvera chez vous Taffection que son père 
lui eût donnée. Votre gloire, monsieur, je l'adopte 
et la fais mienne. Je suis fière de vous (eiie imtend la 
main) autaut quo d'un de mes ancêtres. Nous avons 
à refaire la France, unissons-nous. Grand et glo- 
rieux ami, il y a sept ans, votre amour, à votre 
insu, fut pour moi le pire des malheurs. Il me 
rejeta dans la vie, quand déjà un pacte sanglant 
avait été conclu entre mon honneur et la mort. 
Recevez aujourd'hui mon pardon. J'abdique ma 
fierté entre vos mains. Je m'étais interdit jusqu'ici 
d'être tendre et faible L'amour avait été pour 



526 L'ABBESSE DE JOUARRE. 

moi si noir de perfidies, que je m'étais prise à le 
haïr. En me donnant à vous, je suis sure de ne 
trahir personne. Je la veux, je la veux, cette mair. 
héroïque, qui a tenu victorieuse l'épée de la 
France. Bénéficions du privilège de ceux qui ont 
vu de près la mort. Puisons dans notre hauteur 
morale et notre mépris de la vulgarité la force 
de vivre encore et d'aller au-devant des incerti- 
tudes de l'avenir. 

Légère impression de cloches dans l'air. 
LA FRESNAIS. 

Bénis soient les scrupules qui, en différant mon 
bonheur, m'ont permis de vous voir encore vingt 
fois plus admirable que le jour terrible où, pour la 
première fois, sur les bancs du tribunal révolution- 
naire, vous ravîtes mon cœur. 



APPENDICE 



VABBESSE DE JOUARBE 



Quand parut VAbhesse de Jouarre, une éminente 
actrice italienne, madame Duse, fut frappée du caractère 
de Julie. Elle voulut créer ce rôle et y obtint le succès que 
lui assuraient d'avance sa rare intelligence et son mer- 
veilleux talent. M. Enrico Panzacchi, professeur à l'uni- 
versité de Bologne et critique excellent, fit la traduction 
et les arrangements nécessaires pour la mise en scène. 
La difliculté était surtout de conserver l'intérêt, selon 
les habitudes du théâtre, après le troisième acte. Je 
crois avoir eu raison, dans l'œuvre idéaliste, de pro- 
longer la vie de l'abbesse, pour maintenir la conception 
supérieure de la vie envisagée comme un devoir, et 
montrer l'expiation, par l'amour maternel, d'une faute 
commise contre les règles nécessaires de la société. 
Mais c'est là une idée de morahste, qui convient, je le 



528 APPKNDICE A VABBESSE DE JOUARRE, 

reconnais, au roman plutôt qu*au théâtre. Mes amis de 
Rome m'écrivaient: « Votre drame ne peut finir par une 
idylle. » Peus un moment l'idée d'un quatrième acte, 
se passant au tribunal révolutionnaire et ainsi conçu : 



Le tribunal révolutionnaire, d'après les gravures du temps: d'un 
côté, le président, l'accusateur public, les jurés; de l'autre, le 
banc des accusés. 

Sur le banc des accusés, l'abbé Clément, La Fresnais, Julie. 

L'accusateur public requiert d'abord contre l'abbé Clément, en 
peu de mots : « Fanatisme, incivisme, etc. » Aussitôt après la con- 
damnation, on emmène l'abbé. 



Puis Taccusateur public requiert contre La Fresnais à peu près 
ainsi : 

Le cas qui vous est soumis montre bien l'in- 
convénient pour les démocraties de céder aux 
* sentiments d'humanité et même aux senti- 
ments les plus doux de la nature. Pourquoi 
faut-il que la femme, ce chef-d'œuvre de la 
création, soit toujours occupée à combattre la 
patrie ?*Ce héros, que voilà sur le banc des 
accusés, n'a plus été un héros dès qu'il a 
connu une femme. A peine sorti des portes du 
Plessis, il a été évident qu'il voulait la mort. 
On l'a entendu crier dans la rue : « A bas Fou- 
quier-ïinville ! A bas le Tribunal révolution- 
naire! » Il vomissait en même temps des 
injures contre les citoyens les plus vertueux. 
C'est là un délit comparable à celui de crier 



APPENDICE A VABBESSE DE JOUARRE. 529 

« A bas la Nation ! » puisque le tribunal révolu- 
tionnaire est le plus ferme appui de la Nation 
et que votre vertueux président..., etc. 

Le président : 

Il m'en coûte de te trouver coupable, après 
une vie de vertu. La mort, du reste, n'a rien qui 
doive effrayer un homme tel que toi..., etc. 

On l'emmène ; l'abbesse lui serre la main et lui 
accorde un long regard. 

Le président à l'abbesse : 

Ton fanatisme est décidément incurable. 
Sauvée par ce jeune héros, que tu as entraîné 
au crime, tu n'as voulu employer la vie qui 
t'était laissée que pour combattre la Répu- 
blique ; n'accuse que ton obstination, si nous 
t'envoyons à la mort. (Sur un ton plus bas.) Cette 
fois, tu le sais, ce sera pour tout de bon. 

Elle se lève, en disant froidement : 

C'est bien entendu. 

Gomme on m'objecta des difficultés scéniques 
presque insurmontables, je proposai de borner la 
représentation aux trois premiers actes, en terminant 
ainsi le troisième acte : 

Après que Tabbè Clément a disparu, moment de silence. Julie, 
comme sortant d'un rôve : 

La vie ! la vie I Le pardon à ce prix! Non ; 

34 



630 APPENDICE A VABBESSE DE JOUARRE^ 

j'aime mieux n'être pas pardonnée. Prêtre, 
ton absolution coûte trop cher; je mourrai. 

Gomme en rêvant : 

Que disait-il ? L'abbesse de Jouarre, dans 
dix mois..., mendier pour son enfant... Esi-ce 
possible? Quoi ! je serais mère? 

Elle se prend la tête dans les mains, puis se lève 
brusquement : 

Oh! si cela est, je veux vivre. La noblesse 
de la plus humble mère est supérieure à celle 
que donnaient tous mes anciens droits réga- 
liens. Être déjà cher, que je porte peut-être 
dans mon sein, petite divinité que je crée de 
mon sang et de mes larmes, toi, tu as droit 
de me commander. Ignominie et misère, je 
vous défie! L'approbation démon oracle inté- 
rieur me suffit. Ah! vous osez parler de honte, 
quand il s'agit de ce qu'il y a de plus saint 
dans la nature ? Eh bien, vive la honte ! Je 
serai mère, je braverai vos mépris par mon 
ëilence, je vivrai I , 



1802 

DIALOGUE DES MORTS 

Représenté à ^a Comédie-Française, 

Id 26 février 1886, 

|Our auniversaire de la naissance de Victor Hugo« 



PERSONNAGES 



CORNEILLE. MM. Got. 

RACINE Delaonat. 

BOILEAU • • ■ COQUELis. 

VOLTAIRE WORMS. 

DIDEROT f^^^'"^- 

CAMILLUS M'" Reichemberc 



La scène se passe dans le bosquet des champs Élysées réservé am 
ombres immortelles de la Comédie-Française : lumière douce et 
un peu triste. Sol fleuri, prairie d'asphodèles. Deux sièges de 
marbre antique. 

Corneille, Racine, Boileau, Voltaire, Diderot, d'autres encore, en 
costume de leur temps ; toutes les couleurs sont atténuées et fon- 
dues en une nuance pâle et blanche, qui fait ressembler les 
personnages à des ombres, sortes de statues de marbre vivantes. 
Ils vont et viennent, deux à deux ou en groupes, lentement, 
causant d'un ton grave. 

Un petit génie ailé, Camillus, met les bienheureux au courant des 
choses de la terre et des volontés célestes. 



CAMILLUS, en entrant, dépose sur lo fauteuil de gauche des livret 
et une sorte de bulletin. 



CAMILLUS. 



Nos grands morts vont venir. 



Camillus parcourt rapidement le bulletin. 

« Paris, 1802... Bulletin littéraire : Atala,.. 
Bulletin politique. Marengo, Hohenlinden... » 

Canonnade sourde dans lo lointain. 

Même au pays des bienheureux, on veut encore 
entendre les bruits de la terre. Ces ombres im- 
mortelles de la Comédie-Française, qui ont accou- 
tumé de se réunir ici pour s'entretenir des beautés 
éternelles, se fatigueraient de leur gloire et de 
leur paix, si, chaque jour, par l'ordre du Génie 
suprême, je ne leur apportais les nouvelles de 



534 «80« 

Paris. Ce que j'admire en ces esprits purs, c'est 
comme ils restent toujours eux-mêmes, et comme 
ils se transforment. Les siècles les grandissent, 
les rassérènent et pourtant les laissent ce qu'ils 
furent ! Moi qui les connais, je sais qu'ils rajeu- 
nissent. Ils aiment plus que jamais ce qu'ils 
aimèrent, et pourtant, l'horizon de leurs pensées 
s'élargit sans cesse. Ils appellent ceux qui doi- 
vent les continuer, ils semblent uniquement préoc- 
cupés de l'avenir. Qui sait si les vœux et les 
pressentiments des génies ne créent pas la réalité?. 

Il s'éloigne. Voltaire et Diderot entrent et se promènent sur le 
second plan. Voltaire s'arrête près des livres déposés sur le banc 
de gauche et feuillette un petit volume en souriant. Corneille et 
Racine entrent en même temps, et s'assoient sur le banc de droite, 

RACINE. 

Oui, cette génération nouvelle m*étonne, et je 
crois qu'en effet j'oublierai les excès d'il y a dix 
ans, cher Corneille, en souvenir des héros d'au- 
jourd'hui. J'aimerai ce jeune siècle, sorti du sang 
et des larmes, et qu'un Dieu inconnu dirige peut- 
être. Mais dites-moi, grande ombre chérie, n'êtes- 
vous pas frappé d'une chose? Le siècle a deux 
ans, et ses destinées littéraires sont obscures en- 



48031 535 

core. La vie, la chaleur, la lumière semblent s'être 
retirées de la langue que nous aimons. Cette sté- 
rilité ne vous e!Traye-t-eIle pas? 

On eutend une canonnade et le chant : 

En avant, marchons! 
Par delà les monts, 
» Courons à la victoire I 

CORNEILLE. 

Oh! non, cher Racine; non, âme douce et 
courtoise. Ce bruit m'est un sûr présage. Ma 
vieille familiarité avec les héros me remplit d'es- 
pérance. Les grands siècles se font toujours des 
poètes dignes d'eux. L'auréole de la poésie et 
celle de la gloire sont composées des mêmes 
rayons. Dans notre cher pays de France, il n'y 
a jamais eu de victoire sans génie pour la chan- 
ter. J'attends beaucoup... 

La canonnade redouble. 

Oh ! que cela est de bon augure. Il me faut 
un poète nouveau. Ce qui se passe est grand, 
et il me semble que ceux qui naîtront dans cet 
orage auront des poitrines de fer et des voix 
d'airain. Les héros sont nos confrères; un vers 
sublime est. dans l'ordre de l'harmonie, ce qu'un 



536 iSO% 

coup d'audace souveraine est dans le grand jeu 
des batailles. En quel affadissement notre art est 
tombé ! La vieille lyre est brisée. Notre vers, oii 
se répercutaient mille tonnerres, est changé en 
une crécelle, au son âpre, sec et dur. Je veux, 
pour ce siècle naissant, un poète sonore, qui 
sache rendre la plainte immense de la terre s'é- 
levant dans l'infini. Je veux entendre dans ses 
vers l'écho des bruits qui entourèrent son ber- 
ceau, les éclats de la foudre se mêlant aux ru- 
gissements profonds du volcan, le bourdon de 
Notre-Dame accompagné du canon, de la trom- 
pette et du tambour. 

RACINE. 

J'y demande l'âme aussi, cher Corneille. Le 
poète que tu veux grand et sonore, je le veux 
tendre et bon. Je veux qu'il sache nous dire ce 
qu'il y a dans les larmes et les prières d'une 
femme. Autrefois, quand mademoiselle de Ghamp- 
meslé pleurait pour moi, j'étais trop touché pour 
analyser ses larmes. J'aime plus que jamais ma 
Bérénice ; je crois que les sentiments simples et 
grands se suffisent ; mais j'admets toutes les va- 



1802 537 

riations à l'éternel duo de l'amour. Les trésors de 
charme, de douceur, de bonté, de tendresse qui 
sont dans le cœur de Ja femme, sont des mines 
d'or qu'on n'épuisera jamais. Oh ! qui saura sonder 
à nouveau cet abîme? Qui saura nous rendre 
l'amante, la jeune fille, l'épouse, la mère? Qui 
portera une main à la fois sûre et tremblante sur 
ces mystères, où est le secret de toute sagesse? 
Mon vœu est pour un poète de cœur, dussent ses 
accents être aussi différents qu'on voudra des 
miens. Ne me crois pas insensible aux luttes des 
géants qui se disputent le sort du monde. Mais 
je ne veux pas d'une France à l'âme desséchée. 
Je veux que le cœur et l'imagination aient leur 
revanche. Je salue le jour où se rouvrira la source 
des pleurs. 

Pendant ces derniers mots, Boileau s'est approché. 

Ah ! voici Boileau. Il règne, dit-on, à l'heure 
présente. Lui, du moins, doit être content. 

BOILEAU. 

Content de ceux qui me trahissent, faussent 
ma doctrine, me comprennent mal!... Ton âme 
virginale, cher Racine, est seule capable de telles 



538 4 802 

illusions. Triste est vraiment notre sort, à nous 
autres immortels! Nous avons l'air de dire éter- 
nellement ce que nous avons dit pour un moment 
passager. Le monde change, et nos livres ne chan- 
gent pas. Il y a des gens qui prétendent nous 
continuer et être pour nous plus que nous ne le 
sommes nous-mêmes. On fait avec nos écrits la 
guerre à ce que nous aimons. Ceux qui nous 
combattent se trouvent souvent être ceux que nous 
soutiendrions s'il nous était donné de remonter sur 
la terre des vivants. 

Voltaire et Diderot, qui n'ont cessé de se promener, s'arrêtent 
à ce moment, 

VOLTAIRE. 

Il me semble, Diderot, que Boileau prophétise... 
Écoutons. 

BOILEAU. 

Oui, notre condition, à nous autres morts, est 
singulière. Nous voyons trop bien ce que nous 
aurions à changer à nos œuvres si nous revivions. 
Une foule de choses que nous croyions impossi- 
bles se réalisent. Nous voudrions ajouter une 
atténuation, corriger une assertion. J'ai eu raison 
à mon heure ; oui , j^ai eu raison ; je le vois mieux 



4 802 539 

que jamais. Mais un siècle et demi change 
tant de choses! Le champ de l'esprit humain, 
tel que je croyais le voir de mon jardin d'Au- 
teuil, était un parterre; maintenant, c'est le 
monde entier, avec ses montagnes, ses fleuves et 
ses forêts. Que de traits j'aurais à ajouter! Que 
de points à préciser! Que de vues à élargir! 

VOLTAIRE. 

Et moi, donc! Pauvres morts condamnés à 
nous tairie, nous assistons à notre anatomie, sans 
pouvoir protester. 

IJOILEAU. 

Surtout, sans pouvoir donner d'explications, 
cher Voltaire. Je voudrais que le mort soumis à 
la dissection pût au moins parler. Quand je vois 
le mal que l'on fait en mon nom, je suis avec ceux 
qui vont bientôt me combattre. Ce qu'on dira contre 
moi, je le dirais plus fort encore. Je le rêve, je 
rappelle de mes vœux, ce poète haut comme les 
Alpes, large comme la mer, dont Tâme soit le 
clavier de l'Univers, la vaste cymbale où tout 
retentit. Quand éclatera ce clairon de la pensée, 
quand une école nouvelle, décuplant le champ de 



540 4 802 

la poésie, saura illuminer d'un même rayon 
l'homme et la nature, oh ! croyez donc qu'alors 
je sacrifierai volontiers le mont Adule et ses mille 
roseaux. Le mal qu'on dira de moi, je l'excuse 
d'avance. L'immortalité rend indulgent. Gomme, 
en cette paix où nous sommes, on est indifférent 
aux épigrammes, n'est-ce pas? 

Sourire d'assentiment chez tous les immortels. 
VOLTAIRE. 

Bravo, Nicolas! Nicolas a toujours raison. Je 
vais me préparer à de curieuses conversions litté- 
raires Ma bonne volonté n'a pas de bornes. 
Savez-vous ce qui se publie de nouveau à Paris 
en ce moment? 

Il reprend le volume sur le fauteuil. 

Écoutez, écoutez... 

Il lit tout haut. « Atala, ou les Amours de deux sau^ 
vages dans le désert, » 

Il éclate de rire. 

L'amour, avec le désert pour l'embellir! Oh! 
la bonne idée! . 

Les ombres témoignent une vive curiosité et se passent le volume. 
RACINE. 

L'amour est bon partout. Je lirai ce livre avec 



1802 541 

délice. C'est peut-être le balbutiement de quelque 
école qui trouvera une forme nouvelle pour le 
sentiment et la passion. Quand j'étais jeune*, je 
savais par cœur Théagène et Chariclée, 

VOLTAIRE. 

Que de surprises on me ménage ! Je suis prêt à 
tout. Ces deux jeunes sauvages m*ont l'air de pré- 
sager plus d'une équipée. Les champs Elysées nous 
ont tous faits tolérants. J'écouterai avec déférence 
des paradoxes qui, autrefois, auraient excité ma 
bile. Ne plaisantons pas trop, cependant. La France 
poursuit, à travers mille éclipses, une œuvre de 
raison et de droit qui importe au monde tout 
entier. Nous sommes tous subordonnés à cette 
œuvre. Fi du génie qui ne sert pas au progrès de 
la raison et de l'humanité 1 Je ne permets pas au 
poète que j'appelle, moi aussi, de séparer sa cause 
de celle de la justice et du peuple. Je veux qu'il 
serve. J'ai plus fait en mon temps que Luther et 
Calvin. Qu'il fasse plus que moi, et, s'il vit comme 
moi quatre-vingts ans, que ses cheveux blancs 
soient glorieux comme les miens! La sympathie 



542 1802 

est une des marques du vrai et un des dons de 
la France. Mon poète laissera à d'autres le dédain 
du profane vulgaire. Il faut qu*on l'aime ; que, 
d'un bout à l'autre du monde, on s'enquière de 
ce qu'il pense, de ce qu'il fait ; qu'il fournisse à la 
pauvre humanité ce dont elle a le plus besoin, un 
objet d'admiration et de respect. Je veux que ses 
funérailles soient un signe des temps, que son apo- 
théose soit l'œuvre des foules. Il commencera par 
me maudire; que m'importe! Je suis sur qu'il finira 
par m'aimer. La superstition et l'absurdité sont 
des monstres toujours prêts à ressaisir l'humanité 
pendant ses heures de sommeil. Il faut des gardes 
d'élite, veillant toujours. N'est-ce pas, Diderot ? 

DIDEROT. 

Oui, grand maître ; nous eûmes raison. J'aimais 
la vérité jusqu'à la fièvre; la grande paix de ces 
lieux m'a calmé. Nos fautes furent celles de l'âge 
de fer que nous avons traversé. J'entrevois pour 
l'esprit d'admirables revanches. Ce qu'il y a de 
clair, c'est qu'un siècle étrange se prépare. Gomme 
je vais l'aimer ! Je ne sais s'il réussira dans toutes 



4 802 643 

ses ambitions ; mais je suis pour ceux qui osent. 
Audacieux de toute sorte qui remplirez le siècle 
qui va venir, salut à vous ! Du cliquetis de vos 
hardiesses, je vois jaillir mille vérités. Qu'il va 
nous être doux de contempler ces grandes luttes 
du sein de notre paix. C'est nous qui agirons 
dans ce monde; il vivra de nous et par nous. Si 
vos vœux s'accomplissaient, je vois quatre poètes 
qui éclaireraient ce siècle de rayons fort divers : 
le poète sublime que veut Corneille, le poète de 
la pitié que veut Racine, le génie large et profond 
que rêve Despréaux, le patriarche ami des hommes 
qu'imagine Voltaire. Quatre poètes de premier 
ordre en un siècle, c'est beaucoup... 

RACINE. 

Il n'y a pas de limite aux miracles de l'esprit. 
Les destinées de la terre sont peut-être réglées 
par les désirs du ciel. 



Camillus entre en hâte. 



CAMILLUS. 



Le Génie suprême a entendu ce que vous dites^ 
il vous a tous quatre exaucés. Ce jour sera un 



544 fSOt 

jour de fête pour la France, un jour «ii elle sa- 
luera une haute image et déposera des couronnes 
sur un large front. Un nom lumineux m'est ap- 
paru. Un seul nom ! Vos quatre poètes sont con- 
fondus en un seul génie, qui sera grand, touchant, 
vaste et bon. 

Étonnement de tous. 
BOILEAU. 

Le Génie suprême fait bien tout ce qu'il fait. 

DIDEROT. 

Oh ! les belles tempêtes qu'il y aura sous ce 
crâne! Quelles fêtes de l'esprit se préparent ! Voilà 
de quoi tenir le siècle en joie ! 

CORNEILLE, à Racine. 

Ne vous disais-je pas bien, cher frère en har- 
monie, que cette génération aurait son poète et 
qu'il y a dans le monde une source intarissable 
d'amour, de force et de génie... c'est la France !... 

Les ombres bienheureuses défilent en donnant dos marques de contente- 
ment, au bruit de la canonnade et du bourdon de Notre-Dame, Oo 
entend, dans le lointain, les trompettes qui sonnent : 

« La victoire est à nous 1 » 



LE JOUR DE L'AN 1886 

PROLOGUE AU CIEL 



PERSONNAGES 

L'ÉTERNEL, L'ANGE GABRIEL. 



I.a scène se passe dans le réduit le plus impénétrable de l'empyrée, 
où l'Éternel se repose durant les moments d'intermittence de 
son activi<é 



L*ÉTERNEL. 

Quelle est la planète qui fête demain son pre- 
mier jour de Tan? 

GABRIEL. 

C'est la planète Terre, que vous aimiez tant 
autrefois. Elle vous amusait dans vos jours som- 
bres. Vous vous plaisiez à entendre raconter même 
ses étcurderies, et, quoiqu'elle vous ait donné plus 
d'occupation à elle seule que tous les autres mondes 
réunis, vous aviez un faible pour elle. Vous rappe- 



648 LE JOUR DE L'AN 4 886. 

lez- VOUS Alexandre Dumas, Balzac, Stendhal, que 
je vous ai autrefois lus durant des nuits entières, 
pour vous reposer de Spinoza ? 

L*ÉTERNEL. 

Oui, cette planète est mon divertissement. C'est 
une des plus petites ; mais c'est peut-être la plus 
vivante. Tant d'autres sont restées paresseuses et 
n'ont voulu rien produire. Pauvre Terre ! Gomme 
elle a travaillé et fait valoir son capital, ingrat 
cependant! Que de persévérance! Que d'ingénio- 
sité ! Quelle obstination, de la part de ses habi- 
tants, à supporter la vie sans autre sourire que 
l'amour. Excellents êtres ! A chaque retour de 
l'année, ils me remercient; ils sont enchantés de 
recommencer. 

GABRIEL. 

Votre Sainteté est la patience et la bonté mêmes. 
J'admire, en eflet, que cette fragile machine 
marche toujours. Les différents rouages que vous 
avez établis fonctionnent régulièrement; les illu- 



I 



LE JOUR DE L'AN 1886. 549 

sions vont leur train ; le papier sur la vie éternelle 
continue d'avoir cours, même chez ceux qui n'y 
croient pas. Ah! monseigneur, quel honneur cette 
planète vous fait ! Quel parti vous avez tiré de l'or- 
ganisation vertébrale, pour produire, au moyen de 
pulpes nerveuses insignifiantes, l'art, la science, 
la vertu ! Il y avait mille à parier contre un que 
l'espèce humaine, livrée à son ignorance et à sa 
folie primitives, se suiciderait elle-même ou se 
condamnerait à l'ineptie, par suite de quelque idée 
absurde. Elle a traversé les erreurs les plus meur- 
trières, doublé les caps les plus dangereux. Son 
histoire paraît un tissu de folies, et néanmoins les 
acquisitions de la raison sont d'une solidité à toute 
épreuve. L'égoïsme semble régner sur toute la 
ligne, et pourtant l'œuvre du dévouement atteint le 
ciel. Pour des pots-de-vin insignifiants, des hakh" 
schisch illusoires, vous obtenez des effets immenses. 
Jamais l'idée d'une grande banqueroute, d'un 
krach colossal, que parfois je redoute, quand je vois 
les proportions énormes où l'affaire est lancée, 



550 LE JOUR DE L'AN 1886. 

jamais, dis-je, aucune inquiétude de ce genre ne 
leur vient à l'esprit. 

l'éternel. 

Le fait est qu'on les mène avec peu de chose. 

GABRIEL. 

Oui, on récompense avec le néant en sachant 
habilement découper le néant. En France, on 
vient de réduire le nombre des décorations d'offi- 
cier d'académie h douze cents par an. 



L*£TEUNEL. 



Quelle leçon pour tous les gouvernants! 

GABRIEL. 

Assurément, Votre Sainteté récompense à peu 
de frais. Mais beaucoup de personnes trouvent, 
d'un autre côté, qu'elle ne punit presque plus. Des 
crimes qui, du temps de Moïse et d'Éhe, étaient 
suivis de mort immédiate, se commettent mainte- 
nant avec une entière impunité. Vous ne sauriez 



LE JOUR DE L'AN 1886. 58l 

ignorer qu'il y a des écervelés qui parlent quelque- 
fois de Votre Majesté avec un sans-façon dépassant 
toutes les bornes. Vous remercier, Seigneur!. . Ils 
n'y pensent guère. Ils acceptent vos bienfaits, 
mais songent à peine au bienfaiteur. 



L^ÉTERNEL. 



Oh! laissons là ces distinctions subtiles. Me 
croirais-tu donc susceptible? 

GABRIEL. 

Non; mais l'absurde déborde par moments. 
L'œuvre de Votre Sainteté ne devrait être que rai- 
son ; elle est quelquefois un carnaval. Le nombre 
de ceux qui entrent dans le quadrille central de 
l'humanité devient trop considérable. Bientôt les 
Hottentots et les Papous en feront partie. Le monde 
est trop grand ; il est surtout trop subtil, trop mal- 
veillant. La république de Bolgar, dont je me sou- 
viens comme d'une chose bien extraordinaire (elle 
dura huit cents ans !), avait pour premier article 



652 LE JOUR DE L'AN 1886 

de sa constitution de pendre tous les gens d'esprit. 
C'était excessif; mais il faut bien que les hommes 
tranquilles aient un moyen de se défendre contre 
ces trouble- fêtes. En religion, ils coupent la parole 
aux bons docteurs. Ils se consolent par une canti- 
lène dé ne rien comprendre aux vues de Votre Sain- 
teté. Les éléments légers du monde remportent 
sur les éléments solides. Les femmes, par exemple, 
Seigneur ! . . . 

Gabriel rougit. Un léger sourire de l'Éternel achève 
de le troubler. 

L*ÉTERNEL. 

Ëh bien, continue donc! 

GABRIEL. 

Eh bien, tandis que les femmes auront sur !a 
planète Terre l'importance qu'elles ont, cette pla- 
nète ne sera jamais raisonnable. On veut leur 
plaire, et les plus sages ne sont pas dégagés de 
ce souci. Celles qui sont jolies peuvent faire tout 
ce qu'elles veulent, avec la certitude que ce sera 



LE JOUR DK L'AN 18 86. B53 

trouvé parfait. Comment tirer quelque chose de 
sérieux d'un monde où l'opinion est faite par des 
créatures charmantes, je le reconnais, mais qui ont 
à peu près autant de tête qu'une linotte ou une 
perruche verte? 

l'éternel. 

Je reconnais que c'est là ma plus grande faute. 
Je les ai faites trop jolies. 

GABRIEL. 

C'est cela même. II y a des milliers d'années, 
Votre Sainteté amena le déluge parce que plusieurs 
d'entre nous, ayant regardé les filles des hommes, 
les trouvèrent ce qu'elles étaient, je veux dire fort 
belles. Je vous assure, monseigneur, que la situa- 
tion est bien plus grave aujourd'hui. Le déluge n'y 
ferait rien. Quelque Noé, que vous sauveriez encore 
à cause de votre bonté, deviendrait amoureux dans 
l'arche; en sortant, il n'aurait rien de plus pressé 
que de replanter la vigne, et ce serait à recom- 
mencer. Mon, il n'y a qu'une mesure à prendre. Il 



So4 LE JOUR DE L'AN 1886. 

faut réparer la faute primitive, rompre le charme, 
détruire rensorcellement. Votre Sainteté sait si j'ai 
horreur des libertins. Mais il y a un de leurs rai- 
sonnements que je ne sais comment réfuter. « Pour- 
quoi, disent-ils, voulez- vous que Dieu ait fait la 
beauté si ce n'est pour qu'on l'aime? » Que répondre 
à cela? 

l'éternel. 

Cherche bien, Gabriel. 

GABRIEL. 

Sans doute vous avez voulu mettre à l'épreuve 
notre fidélité. La beauté serait-elle le fruit qu'il 
faut se contenter d admirer sans y toucher? Mais 
alors pourquoi, dans d'autres cas, est-il conforme 
à vos vues sur l'ensemble de l'univers que l'on 
cède à la tentation? Gomment la condition de l'exis- 
tence du monde est-elle un acte par ailleurs qua- 
lifié de péché? Votre Sainteté me permettra de le 
lui dire: il y a là un renversement d'idées que je 
n'ai jamais pu admettre. Est-il concevable que 



LE JOUR DE L'AN 1886. 655 

Votre Sainteté, voulant perpétuer Tespèce hunnaine, 
se soit attachée à un moyen aussi singulier?... Je 
n'ai jamais rien compris à cet article bizarre des 
lois de votre création. 

l'éternel. 

Je t'ai déjà dit de ne jamais me questionner là- 
dessus. C'est mon secret; tu ne dois pas savoir 
cela. Ce singe brutal, de tous les animaux le plus 
raffiné dans sa méchanceté, ne vois-tu pas que c'est 
par l'amour que j'en ai fait l'homme? Ne vois-tu 
pas que le moment de l'amour est encore celui où 
l'homme est le meilleur? Regarde cet être abject, 
tout entier à l'égoïsme et aux calculs du vil intérêt; 
grâce à l'amour, il se fait une trouée dans son ciel 
de plomb ; il a une heure de bonté, de tendresse, 
une minute d'élan vers l'idéal. Et, pour la même 
fin, la plante se pare et devient fleur; l'animal 
redouble de beauté ; le plus humble petit ver 
devient lumineux. Laisse; j'ai mis dans tout cela 
plus de sagesse que tu ne crois. 



556 LE JOUU DE L'AN 1886. 

GABRIEL, ■'inclinaDt modestement. 

Je vois que la folie et l'absurde ont encore une 
longue vie assurée. Que Votre Sainteté établisse du 
moins en règle que la beauté sera pour les femmes 
une récompense et la laideur une punition. Les 
choses pourraient être arrangées de telle manière 
que, quand elles conçoivent une mauvaise pensée 
ou préparent une mauvaise action, elles devinssent 
tout de suite laides comme les sept péchés capi- 
taux qu'elles seraient tentées de commettre. Ah ! 
pour le coup, elles prendraient garde ! Toutes de- 
viendraient de petites saintes ; tandis que, mainte- 
nant, elles peuvent se livrer impunément à leur dia- 
blerie. Quelquefois même, par un comble d'insanité 
oîi je me perds, cela ne fait que les rendre plus 
attrayantes. 

l'éternel. 

Ce qui est écrit est écrit. Je ne changerai rien 
désormais à l'équation de cet univers. Il est bien 
tel qu'il est. Les corrections sur un point entrai- 



LE JOUR DE L'AN 4 886. 557 

neraient sur d'autres points de graves déchets, 
pariois des écroulements entiers de l'édifice. 11 
suffit, pour le degré de justice que je poursuis 
maintenant, que toute femme profondément bonne 
soit par là même assez jolie. J'y ai pourvu. 

GABRIEL. 

Oh ! sûrement je sais que Votre Sainteté retrouve 
toujours sa justification finale. Mais je suis chargé 
de l'honneur de Votre Sainteté; j'y dois veiller 
d'autant plus qu'Elle l'abandonne tout à fait. On 
vous nie, Seigneur, outrageusement. J'en suis 
quelquefois scandalisé, et, si j'avais à ma disposi- 
tion votre toute-puissance, oh! je réduirais bien 
vite ces méchants athéistes au silence. Je ne ca- 
cherai pas à Votre Seigneurie que je suis quelque- 
fois surpris de ses connivences apparentes avec des 
gens peu dignes d'être tenus pour ses compères. 
Le monde se perd par cette indulgence, car l'in- 
dulgence de l'Éternel est prise naturellement par la 
majorité des hommes pour de la sympathie. 



558 LE JOUR DE L'AN >I885 

L*ÉTERNEL, souriant avec une expression de bonté et d'ironi* tout â 
fait indicible. 

Ah! Gabriel, tu es fidèle. Ta fidélité te rend 
étroit. Viens que je t'embrasse. 

Gabriel offre son front de Jeune fille aux baisers de TÊternel. 

Apprends, enfant fidèle, ma tendresse pour 
ceux qui doutent ou qui nient. Ces doutes, ces 
négations sont fondés en raison; ils viennent de 
mon obstination à me cacher. Ceux qui me nient 
entrent dans mes vues. Ils nient l'image grotes- 
que ou abominable que Ton a mise en ma place. 
Dans ce monde d'idolâtres et d'hypocrites, seuls, 
ils me respectent réellement. Ma volonté, durant 
l'âge que ce monde traverse, est de dissimuler 
mon action. Quoi d'étrange à ce qu'ils ne me 
voient pas? 

Gabriel écoute, incliné, sans comprendre. 

Laissons là un sujet qui trouble ton honnêteté; 
dis-moi des nouvelles de cette planète Terre, que, 
depuis quelque temps, j'ai un peu négligée. Voilà 



LE JOUR DE L'AN 1886. 559 

quinze ans que j'en ai confié le gouvernement à 
une nation sérieuse, que mes plus graves conseil- 
lers me présentaient comme seule capable de répa- 
rer tant de légèretés commises par la France. 
Pauvre France ! je fus un peu dur pour elle. Je 
l'aime toujours; mais elle m'avait agacé par ses 
frou-frous, et je passai l'hégémonie du monde à la 
nation qui lui ressemblait le moins. Trois empe- 
reurs, unis pour la paix, me paraissaient un régime 
calqué sur ma trinité; puis on me pi:omettait de 
résoudre une foule de questions devant lesquelles 
la France s'était montrée impuissante. Le socia- 
lisme, par exemple, devait disparaître- en quatre 
ou cinq ans. C'est déjà fait sans doute. Quant à la 
France, d'après les extraits des journaux allemands 
que tu me lis, elle est comme disparue du monde à 
l'heure qu'il est- 

GABRIEL 

Oh! pour cela, non. On en parie toujours beau- 
coup. Mort et vie des nations sont choses qui se 



660 LE JOUR DE L'AN 1886. 

ressemblent et se touchent. Je m'y perds. Je dois 
dire à Votre Sainteté que mes simples facultés 
angéliques ne me suffisent plus pour comprendre ce 
qui se passe. Mes notions, si arrêtées, du bien et du 
mal se confondent. Les moyens d'information qui 
sont à ma portée deviennent de plus en plus insuf- 
fisants. Ma qualité d'ange me défend d'entrer dans 
les endroits où s*élaborent maintenant les choses 
humaines. Je crois qu'il faudra que bientôt Votre 
Sainteté choisisse pour l'inspection de cette planète 
des êtres moins purs que nous. Une foule de 
choses nous échappent. J'ai été, l'autre jour, à un 
club de Belleville; j'ai failli y salir ma robe blanche 
et froisser mes ailes d'or, A Paris, je fréquente 
quelques maisons excellentes de la paroisse Sainte- 
Clotilde ; j'y trouve des jeunes filles accomplies, 
des mères de trente-huit ans si exquises, que j'hé- 
site parfois entre elles et leurs filles pour le charme 
et la beauté; j'entre dans ces sanctuaires fermés 
en ma qualité d'ange... 



LE JOUR DE L'AN 1886. 564 



l'Éternel. 



Gabriel, si tu avais écrit des romans, tu les 
aurais faits très inconvenants. 

GABRIEL. 

Oh! non, Père céleste; je veux dire seulement 
que ce milieu où je me sens attiré, je l'avoue, m'ap- 
prend peu de choses sur la corruption du siècle. 
Pour être bien renseigné sur ces bas-fonds que tu 
tolères, parce que tu supposes sans doute qu'il 
s'élabore quelque chose de bon en cette pourriture, 
il te faut des agents craignant moins que nous de 
se souiller. Accepte ma démission; ces régions 
sont trop infectes pour que le soin de les visiter 
soit confié à un être qui approche ensuite de toi. 
Satan te renseignera mieux sur ce monde, qui est 
le sien. Il y trône, il y pérore, il en sait tous les 
secrets. 

l'éternel. 

Effectivement, les habitudes de l'ancienne piété 

36 



66« LE JOUR DE L'AN 1886. 

ne laissent plus voir clair dans les choses humaines. 
Les anges sont devenus des agents médiocres. H 
faudra que je change de ministres... Mais, aujour- 
d'hui, je ne veux croire que mes yeux. 

Par un acte de sa volonté, l'Étemel fait venir l'Être immense, 
plein d'yeux et de roues enchevêtrées, qu'Ezéchiel a décrit. 
C'est l'hippogriffe que monte l'Éternel quand il veut s'informer 
par lui-même de la réalité. En moins d'un millième de seconde, 
l'Éternel, accroupi sur ce monstre, a parcouru l'Univers. Il a 
tout vu. 

l'Éternel, à part. 

Que d'erreurs dans ce que me disait tout à 
l'heure ce pauvre Gabriel ! Je vois que je suis mal 
renseigné. Une confusion inextricable s'est intro- 
duite dans le gouvernement de cette planète. Les 
casiers sont mal tenus; les numéros se confondent. 
Je viens de trouver aux premiers honneurs des gens 
que je croyais fusillés depuis quinze ans. Des 
succès dus à des quiproquos égarent le monde. Tel 
qui passe sa vie à faire des bévues est tenu pour 
un grand homme. Le suffrage universel vote sur 
aes coq-à-l'âne. Décidément, je fais trop de fautes; 
je veux changer tout cela. 



j 



LE JOUa DE L'AN 1886. 563 

A Gabriel. 

Gabriel, reste pur et continue tes joies d'ange 
avec ces charmantes paroissiennes de Sainte-Glo- 
tilde dont tu me parlais tout à l'heure. Garde, avec 
ton ministère de paix, le privilège des doux rêves, 
des inspirations virginales, de ces joies qui vien- 
nent on ne sait d'où. Sois pour les hommes le 
messager des bons jours. 

Demain sera une belle occasion de remplir ton 
ministère. Demain, je veux qu'on se réjouisse. 
Emploie tous tes artifices, songes agréables, 
bonnes pensées, insinuations caressantes, frôle- 
ments légers de ton aile, pour que le premier jour 
de 1886 soit à tous un jour d'oubli, d'espérance, 
de consolation. 

Dis -leur de s'attendre cette année à de l'im- 
prévu. Je vais prendre en personne le gouverne- 
ment des affaires humaines. On a fait en mon nom 
une foule de choses que je renie. J'ai pitié de ceux 
que j'ai frappés, il y a des convulsions qui sont 
les préludes de l'agonie ; d'autres sont des crises 



564 LE JOUR DE L'AN 1886. 

après lesquelles les forces des nations se trouvent 
centuplées. 

Dis à cette pauvre France que je ne lui ai pas 
encore retiré son mandat, qui est d*étonner le 
monde par ses volte-face et ses relèvements ; j*ai 
mis en elle le principe de résurrections sans fin. 
Ses défaillances pourraient être suivies d'étranges 
explosions d'énergie, et si alors un homme se ren- 
contrait... Les théologiens sont d'accord pour me 
refuser la connaissance des futurs contingents ; donc 
je m'arrête... Ce qu'il y a de sûr, c'est que les poli- 
tiques se trompent souvent. Ce que je sais aussi, 
c'est que mon serviteur Jérémie fut souvent amené 
à dire comme venant de moi des choses que je ne 
l'avais pas chargé de dire. 

Tout dans ce monde est plein de renaissances. 
Maintenant, la terre est hideuse et stérile. Dans 
trois mois, elle sera revêtue de primevères. Rien 
n'est plus sûr. 

Dans le breuvage que tu leur feras boire, mets, 
mon cher Gabriel, une légère dose de morphine. 






LE JOUR DE L'AN 1886. 565 

Insinue-leur doucement de s'habituer au mal de 
mer. Fais -leur entendre que, pendant Tannée 
qui s'ouvre, j'ai l'intention de les supporter 
tous ; qu'ils fassent de même. Dis -leur de ne 
pas repousser absolument un premier consul, 
s'il se présente, mais d'y bien regarder avant de 
l'accepter. Mon soleil, cette année, sera plus beau 
que jamais. La vie sera plantureuse et forte ; le lait 
surabondera dans les mamelles de vingt-deux ans. 
Dis-leur qu'aujourd'hui je leur défends de penser 
à leurs discordes. La bataille de la vie a ses trêves ; 
malheur à qui ne les observe pas ! 

Dis-leur de ne jamais me renier dogmatique- 
ment. C'est dangereux et malsain. Autrefois, cela 
conduisait en place de Grève ; maintenant, cela 
mène à dire des choses assez inconsidérées. Quant 
à leurs doutes, je les prends un peu à ma charge ; 
ils sont la conséquence d'une gageure que j'ai 
faite avec moi-même, de l'obstination étrange que je 
mets à me cacher. Qu'ils ne s'inquiètent pas de la 
façon dont il convient de m adorer. Chacun m'adore 



566 LE JOUR DE L'AN 4 886. 

par la résignation qu'il met à supporter la vie pour 
des fins à moi connues. 

En vieillissant, je deviens père. Dis-leur que je 
me reconnais des torts. J'essayerai à l'avenir de 
me montrer plus juste; je tâcherai qu'il y ait le 
moins possible d'êtres sacrifiés au but que je pour- 
suis. J'irai jusqu'au miracle; je ne désespère pas 
de faire en sorte qu'un jour la vie humaine soit 
bonne pour tous, si bien que tous, en la quittant, 
aient un sourire pour leurs compagnons de voyage 
et pour moi une bénédiction. 

Une ombre profonde s'étend sur le front de l'Éternel, comme an 
immense velariinn tendu à ses quatre coins. Il se fait dans le 
ciel comme un sileuce d'uue demi-heure. 



PIN. 



TABLE 



Galibân, suite de la Tempête . . '. l , ~, . , , 1 

L'Eau DE Jouvence, suite de Galiban .... 105 

Le Prêtre de Nemi 251 

L'Abbesse de Jouarre 401 

1802 531 

Li Jour de l'an 1886. Prologue au ciel. . 545 



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