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Full text of "Alexandre Duval de l'Académie française et son théâtre"

U dVof OTTAWA 
39003002-153230 




y^:?o 



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in 2010 witli funding from 

University of Ottawa 



littp://www.arcliive.org/details/alexandreduvaldeOOIabo 



ALEXANDRE DUVAL 



SON THEATRE 



ERRATA 



Page 2, ligne n. Au lien de : « 1891, » il faut : « 1893. » 
Page 17, ligne 11. An lieu de : « tout ceux, » il faut : h tous 

ceux. Il 
Page 22. La disposition des douze vers imprimés dans cette 
page est mauvaise La romance de Roland à Roncevaux 
est composée de cinq strophes ou couplets de 8 vers 
chacun et d'un refrain do 4 vers qui revient après cha- 
que couplet. P. 22, ci-dessous, c'est le 5« couplet : les 
8 premiers vers devraient être imprimés de suife sans 
blanc ni intervalle entre eux, de façon à former une 
seule strophe; les 4 derniers, au contraire, détachés 
par un blanc (comme ils le sont;, constituent le refrain. 
Page 27, ligne 21. An lieu de : « 1806, « il faut : « 1808. » 
Page 109, ligne 10. Au lieu de : tel est notre bon plaisir, » 
il faut : (1 si tel est. » etc. 




Alexandre Duval 



UNE ILLUSTRATION RENNAISE 



ALEXANDRE DUVAL 



1)K L'ACADLMIE IH.WCAISE 



SON THEATRE 



Arthur de la Borde rie 

Membre de riu>tit(it. 




RENXES 

H''« CAILLIÉllE, LIBRAIiiE-ÉDITEUR 

Pbice du Pillais, 2. 
M DCCC XCIII ■' 




C'est un devoir, un devoir étroit pour une 
ville, pour une province, de conserver, d'ho- 
norer le souvenir de ceux de ses enfants qui 
l'ont eux-mêmes honorée par leurs talents, 
leurs vertus, leurs exploits ou leurs écrits, en 
un mot par les grandes qualités, les grandes 
œuvres de leur cœur ou de leur esprit : car ce 
sont ceux - là — hommes célèbres, hommes 
éminents, hommes remarquables — qui ont 
le plus contribué à donner à leur ville, à leur 
pays, le renom et l'illustration dont il jouit 
dans le monde. 

Il y a des villes, malheureusement, en Bre- 
tagne et ailleurs — en Bretagne peut-être plus 
qu'ailleurs — où ce devoir est quelque peu 
négligé. 

J'avais eu, il y a un certain temps, l'occasion 
de réclamer en faveur d'une famille que la 
ville de Bennes laissait dans un oubli très 
immérité, la famille Duval : 

a Alexandre Duval, mort en ^ 842 (disais-je), 

1 



— 2 — 

a le seul académicien de notre siècle qui soit né 
« à Rennes, longtemps la gloire et la princi- 
« pale ressource de la Comédie-Française, et 
« dont le théâtre se recommande par des qua- 
« lités précieuses (la verve, l'esprit, la gaieté, 
« les ingtaieuses péripéties), Alexandre Duval 
« n'a ni un buste, ni même la moindre plaque 
« sur la voie publique. Pourtant il n'était pas 
« seul de sa race : ils étaient trois, — trois 
« frères, tous bien doués et dont deux de leur 
« vivant ont été célèbres; car Amauri Duval, 
« membre de l'Académie des Inscriptions, 
« n'avait guère moins de réputation, comme 
« érudit et comme critique dart, quAlexan- 
« dre Duval comme auteur dramatique ; et le 
« troisième frère, Henri Duval, le moins 
a connu des trois, a laissé des ouvrages histo- 
« riques qui ne sont point sans valeur. — 
a Voilà certes une famille qui fait honneur à 
« sa ville et dont le nom mérite d'y être con- 
« serve. Néanmoins, à Rennes, rien ne le rap- 
« pelle, et nul, ou peu s'en faut, — par con- 
« séquent, — ne se le rappelle. » 

Aujourd'hui (1891) cette plainte ne serait 
pas juste; la municipalité rennaise a donné à 
l'une des rues de la ville le nom d'Alexandre 
Duval; pour ma part je l'en remercie, je l'en 
félicite, je serais heureux d'avoir, si peu que 
ce fût, contribué à ce résultat. 



— 3 — 

Mais pour voir son nom inscrit sur une 
plaque de la voirie urbaine, Alexandre Duval 
n'est pas plus connu, lui et ses œuvres, de ses 
concitoyens. 

La génération actuelle a complètement ou- 
blié sa vie très mouvementée, son carac- 
tère très original. Quant à ses œuvres, dont 
le recueil ne forme pas moins de neuf volumes 
in-octavo, leur masse imposante sufflt à éloi- 
gner d'elles les lecteurs, — et c'est à tort : 
car si tout n'est pas parfait dans ce recueil, 
si plusieurs parties méritent l'oubli où elles 
sont tombées^ on y trouve en revanche bon 
nombre de pièces recommandables par d'ex- 
cellentes qualités, très agréables et profitables 
à lire, et tout à fait dignes de revivre. 

Il est donc utile et opportun de faire con- 
naître, au moins par une esquisse, Alexandre 
Duval et son théâtre. 

La première partie de cette étude concernera 
l'homme, sa vie, son caractère ; 

La seconde partie, ses œuvres de toute na- 
ture. 

Une troisième partie, ou appendice, pourra 
contenir des lettres inédites et diverses anec- 
dotes qui n'auraient pas trouvé place ailleurs. 



PREMIÈRE PARTIE 



LA VIE D'ALEXANDRE DUVAL 



Naissance et famille. 

Alexandre Duval naquit à Rennes, le 6 avril 
-1767, sur la paroisse Saint-Jean, aujourd'hui 
représentée par celle qui dépend de l'ancienne 
église abbatiale de Saint - Melaine. Quant à 
l'église Saint-Jean, elle s'élevait avant la Ré- 
volution cà l'entrée de la promenade actuelle 
du ïliabor, sur le terrain dit aujourd'hui le 
carré Du Guesclin. 

Le père d'Alexandre Duval s'appelait exac- 
tement Pineii, sieur du Val. C'était la mode 
du temps, dès qu'on faisait quelque figure 
dans le monde, de joindre à son nom patro- 



— 6 — 

nymique, si bourgeois et si roturier qu'il 
fût, le nom d'une terre, d'une ferme, d'un 
domaine quelconque, — parfois même quand 
on n'en avait pas. Cela datait de loin 
dès lors, et cela continue encore; tout le 
monde connaît les vers de Molière sur ce 
paysan, 

qu'on appeloit Gros-Pierre, 

Qui n'ayant pour lout bien qu'un seul quartier de terre, 

Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux 

Et de Monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux. 

[Ecole des Femmes, acte I, scène I .) 

Cette mode avait pour motif ou pour pré- 
texte de distinguer les branches d'une même 
famille; mais souvent le surnom, prenant le 
pas sur le nom patronymique, finissait par 
effacer celui-ci. Aiûsi, le père de notre poète 
dramatique s'appelait déjà, dans l'usage, non 
pas Pineu sieur du Val, mais plus habi- 
tuellement Duval-Pineu, et ses fils, eux, ne 
seront plus connus que sous le nom de 
Duval. 

Pineu du Val, ou Duval-Pineu, était d'une 
bonne famille de bourgeoisie rennaise, sans 
être cependant des premiers rangs. Labo- 
rieux, intelligent, il entra dans l'administra- 
tion des Etats de Bretagne; fut d'abord com- 
mis au greffe de cette assemblée, et devint 



— 7 — 

ensuite secrétaire et chef des bureaux de la 
Commission intermédiaire, qui remplaçait les 
Etats et faisait exécuter leurs décisions dans 
l'intervalle des sessions. Il fut aussi trésorier 
de sa paroisse : preuve de l'estime où le te- 
naient les gens de son quartier. 

Marié (en la paroisse de Toussaints) le 8 mai 
-17.59, à demoiselle Anne Bore, il eut d'elle 
trois enfants : 

^" Amauri-Charles-Alexandre, né et baptisé 
à Rennes en la paroisse Saint-Jean le ^8 jan- 
vier I7G0, mort à Paris le 13 novembre 
^838; 

2" Alexandre-Vincent, qui est le poète dra- 
matique, né et baptisé en la paroisse Saint- 
Germain de Rennes le 6 avril 1767, mort à 
Paris le 9 janvier 1842 ; 

3" Henri-Jean-Pierre, né à Rennes le 3, bap- 
tisé le A janvier 1770 en Saint-Germain, mort 
à Paris le 27 janvier 1847 '. 

Il donna et lit donner à ses trois fils une 
instruction forte et très variée, qui les mit 
de bonne heure en état de se faire avec les 



1. Tous les renseignements relatifs au mariage de 
Duval-Pineu et à la naissance de ses trois flls nous 
ont été communiqués par M. le conseiller Saulnier 
avec son obligeance si connue, dont nous tenons à 
le remercier. 



ressources de leur esprit et de leur savoir, 
non pas seulement une carrière honorable 
dans le monde, mais plusieurs au besoin et 
très diverses, comme va le prouver l'exemple 
de notre auteur. 



II 



Première jeunesse. — Alexandre Duval 
marin, secrétaire et architecte. 

Dès l'an ^78^ , c'est-à-dire dès làge de qua- 
torze ans, Alexandre Duval fut embarqué 
comme sous-ofûcier auxiliaire de la marine 
sur la flotte de l'amiral de Grasse, qui allait 
dans le Nouveau-Monde soutenir contre les 
Anglais la cause de l'indépendance américaine 
et la liberté des Etats-Unis. Il fit les deux der- 
nières campagnes de cette guerre (1781 à 1783). 
A bord il rencontra un ami des plus étranges, 
qu'il désigne dans ses Souvenirs sous le nom 
d'Auguste : ami d'un grand dévouement, qui 
le soigna admirablement dans une maladie 
fort dangereuse, et plus dune fois s'exposa au 
péril pour l'en tirer ; mais qui ne se fit nul 
scrupule de lai friponuer au jeu tout sou ar- 
gent et, une fois à terre, partit sans demander 
son reste {Œuvres d'Alex. Duval, I, 270-281). 

Revenu à Rennes les poches vides, à l'âge 
de seize ans, il y passa trois ou quatre années 
fort gaies, pendant lesquelles il eut pour ca- 
marades de plaisir et même pour amis intimes 
Moreau, le prévôt des étudiants; qui devait 



— 'lO — 

être bientôt le grand général; Elleviou, qui 
devint le fameux chanteur ; Corbigny, un peu 
plus tard Tun des plus habiles administra- 
teurs du premier Empire. Toute cette jeunesse 
était fort bruyante, courant les rues, donnant 
des aubades, faisant du tapage dans les mai- 
sons, troublant l'ordre public, et même... bat- 
tant la patrouille [Œuvres III, p. 237). Mais 
leur plus grand amusement, leur plus grande 
passion, surtout à Elleviou et à Duval, c'était 
encore le théâtre : 

ce Tel était le démon qui nous possédait 
« (dit notre auteur), que nous mettions toute 
« la société de notre bonne ville de Rennes 
« en rumeur afin de la décider à jouer la co- 
te médie et la tragédie; nous recevions des 
« encouragements des comédiens, — et nos 
« parents (qui étaient loin de se douter que 
a nos jeux finiraient par les contrarier beau- 
ce coup) étaient fiers ne nos essais et y ap- 
te plaudissaient volontiers. » [Ibid. 23i-235.) 

Alexandre Duval ébaucha même dès cette 
époque, en collaboration avec Corbigny, une 
tragédie de Christine de Suède ou Monaldes- 
chi à Fontainebleau, quïl retoucha plus tard 
et qui figure en tête de ses Œuvres. (Voir 
t. I, p. 0-8.) 

Son père mit fia à ces jeux en l'envoyant à 
Paris ou plutôt à Versailles vers \ 783 ou 86 



— ^1 — 

en qualité de secrétaire de la Députât ion des 
Etats de Bretagne [Ibid. 238) ; mais il quitta 
bientôt ce poste pour un emploi trarchitecte 
des bâtiments du roi [Ibid. 62), qu'il remplit 
jusqu'au moment où la prise de la Bastille 
(14 juillet 1789), le retour de la cour à Paris, 
la marée montante de la Révolution, détra- 
quant toute Tadministration des domaines 
royaux, supprima sa place et le mit sur le 
pavé. 

Il trouva bientôt moyen d'utiliser de nou- 
veau son talent d'architecte et alla, dans les 
environs de Pontoise, diriger la construction 
du château de Noiutel, dont le propriétaire, 
fièrement affublé du titre de marquis de Noin- 
tel, était en réalité un petit avocat de Rennes 
du nom de Ribaud qui, ayant trouvé moyen de 
faire rentrer dans ses droits la dame de ce châ- 
teau, outrageusement volée et dépouillée par 
ses proches, avait reçu d'elle en récompense 
sa main, sa terre et son cœur. Ce Ribaud de 
Nointel était un curieux original, dont notre 
auteur mit des traits dans plus d'une de ses 
pièces, mais dont l'humeur fantasque finit 
par l'obliger à quitter Nointel (Œuvres II, 
p. 9-27), pour venir à Paris chercher une 
nouvelle occupation (1790). 



III 

Dessinateur et graveur. 

Ainsi Alexandre Duval n'a encore que vingt- 
trois ans; nous l'avons déjà vu marin, secré- 
taire d'un corps délibérant, architecte; nous 
allons le voir dessinateur et graveur. 

« Un jeune peintre, mon compatriote et mou 
« ami, » (dit-il dans ses Souvenirs] — c'était 
Olivier Perrin, l'auteur de la Galerie armori- 
caine — « me voyant sans occupation, me 
« proposa de venir dessiner les députés de 
« V Assemblée Constituante. Massard, graveur 
« célèbre, avait fait cette entreprise; il avait 
« réuni plusieurs jeunes gens de l'Académie, 
« qui en un demi-quart d'heure faisaient un 
« portrait de député. » Parmi ces portraitistes 
improvisés, plusieurs devaient être un jour des 
peintres illustres ; on y voyait, entre autres, 
Gérard, Gros, Isabey. Tous étaient fort gais, 
faisaient force plaisanteries sur leurs modèles 
et sur leurs portraits, et riaient volontiers de 
se voir réduits par la rigueur des temps à une 
besogne si au-dessous de leur génie. 

« Le directeur de cette entreprise (ajoute Du- 
« val) nous avait tous établis dans une salle des 



— 13 — 

« Capucins voisine de la salle de l'Assemblée; 
« un agent de l'entreprise allait chercher les 
« députés, et à force de supplications les déci- 
« dait à le suivre dans la chambre des dessi- 
« nateurs. Comme un architecte ne se pique 
« pas de bien faire un portrait, mes jeunes 
« camarades, qui me témoignaient toute sorte 
« de bienveillance, m'abandonnaient ces têtes 
« heurtées et prononcées, dont il m'était facile 
a de faire la caricature. Encore me faisaient- 
« ils le plaisir de retoucher mon ouvrage 
« avant qu'on l'envoyât à Vexamen. Car il fal- 
« lait que le portrait fût reconnu par les 
« membres de l'Assemblée pour qu'il fût payé 
« par notre directeur — et payé six francs par 
« tête. » Ce qui n'était pas trop en vérité pour 
la tête d'un représentant du peuple. [Œu- 
vres II, 70-72.) 

Cette besogne des portraits terminée, — car 
elle ne pouvait durer toujours, — il fal- 
lut trouver de nouvelles ressources. Duval, 
associé à son ami Olivier Perrin, conçut le 
plan d'un ouvrage à gravures, nous dirions 
aujourd'hui à grande illustration, dont les 
planches représenteraient les principaux évé- 
nements du règne de Louis XVI et du com- 
mencement de la Révolution; et comme le 
goût de l'antiquité gréco-romaine commen- 
çait à se répandre partout — à tort et à tra- 



— di- 
vers, — les deux auteurs donnèrent leurs gra- 
vures pour des reproductions de bas-reliefs 
qui auraient été récemment découverts dans 
les ruines d'Herculanum et qui étaient censés 
figurer l'histoire d'un empereur romain, jus- 
que-là entièrement inconnu et inédit. Cette 
fiction, enfantine et pédantesque à la fois, fut 
cependant acceptée par le public, grâce sur- 
tout au talent de Perrin, qui seul dessina cette 
suite de prétendus bas-reliefs et en fit un chef- 
d'œuvre de style. Duval, outre la paternité de 
ridée, l'aida pour la gravure. Le tout se ven- 
dit bien et mit les auteurs à flot — mieux que 
ne l'avaient pu faire les têtes de députés à six 
francs la pièce. 



IV 

Volontaire. — Prisonnier. — Auteur 
dramatique. 

L'année suivante (1792), la France était 
envahie, et appelait pour la défendre tous ses 
enfants. Les artistes « de toutes les académies 
du Louvre » formèrent une compagnie de 
volontaires, dans laquelle s'engagea Alexandre 
Duval, qui en fut (dit-il lui-même) « l'orateur 
et le troubadour. « Il a peint cette campagne 
d'une façon très pittoresque, sans en dissimu- 
ler les fatigues (Œuvres III, 67-70). L'ennemi 
chassé hors des frontières, la compagnie des 
artistes revint à Paris, et Duval, qui depuis sa 
première jeunesse avait toujours senti croître 
son goût pour l'art dramatique, y céda tout à 
fait et résolut de chercher là une carrière dé- 
finitive ; il entra comme acteur (en ^ 793) au 
Théâtre-Français, qui était alors sur la rive 
gauche de la Seine et jouait, à peu près, vis- 
à-vis du Théâtre de la République, le rôle 
de rodéon actuel vis-à-vis du Théâtre-Fran- 
çais d'aujourd'hui. Mais sa carrière drama- 
tique, à peine commencée, fut interrompue 
par la Terreur. En ^94, tous les acteurs du 



— 16 — 

Théâtre-Français, suspects de modérantisrae, 
se virent incarcérés aux Madelonnettes. Duval, 
très observateur, rencontra là divers types 
curieux qu'il a peiuts dans ses Souvenirs, — 
entre autres, un général et un président du 
Parlement qui, tous les jours, se faisaient et 
se rendaient visite en perruque poudrée et 
habit de gala, avec autant d'étiquette et de 
cérémonie que sïls avaient été à Versailles 
(Œuvres III, 166-170). 

Le 9 thermidor rendit la liberté aux comé- 
diens; Duval retourna à son théâtre, écrivit 
pour lui quelques petites pièces, et se maria 
vers le même temps. 

Comme, au Théâtre-Français, il était payé, 
en assignats, le discrédit de ce papier le mit 
dans la gêne ; sa femme fut obligée de vendre 
ses bijoux, puis elle tomba malade, et Duval 
ne savait plus où donner de la tête, quand le 
directeur d'un autre théâtre de Paris vint lui 
demander une pièce. Duval accepta, à condition 
d'être payé en espèces sonnantes, et se mit 
de suite à lœuvre; il l'écrivit rapidement et 
courut la porter au directeur : 

« Je ne puis exprimer » (dit-il dans ses Sou- 
venirs] « je ne puis exprimer le plaisir que 
« j'éprouvai lorsque je rentrai dans mon petit 
« ménage avec une douzaine de pièces d"or, qui 
« avaient alors une valeur considérable. Il y 



— i7 — 

« avait si longtemps que je n'avais touché de 
« lor! Et quand je songeais qu'il n'avait fallu, 
a pour me procurer cette fortune, qu'une plume 
« et une main de papier, j'éprouvai une fierté 
a qui ressemblait presque à de l'orgueil ; je 
« crus sentir en moi-môme que je n'avais 
« plus besoin de personne et que je pourrais 
a vivre indépendant. En effet, depuis ce temps, 
« grâce à ma plume et à mon travail j'ai 
« toujours connu l'aisance, j'ai pu donner à 
« tout ceux qui m'appartenaient une existence 
« honorable. » 

C'est donc celte pièce et le succès de cette 
pièce qui détermina Alexandre Duval à se 
livrer tout entier à la littérature drama- 
tique. On serait curieux de la connaître, mais 
l'auteur n'en garda point le manuscrit et l'on 
u'en sait plus que le titre : elle s'appelait le 
Défenseur officieux (c'était le nom qu'on 
donnait alors aux avocats) et dut être jouée 
en 179.5. 

A cette date il avait déjà fait représenter 
quelques petites comédies, mais qui n'avaient 
pas marqué. En 1796, il en donna trois qui 
eurent un grand succès et qui mirent leur 
auteur hors de pair; deux de ces pièces, le 
Souper imprévu et les Héritiers, étaient des 
comédies eu un acte; la troisième — la Jeu- 
nesse du duc de Richelieu — qualifiée aussi 



— 18 — 

comédie, était en réalité un drame bourgeois 
en cinq actes, avec des réminiscences histo- 
riques. De ces trois pièces, la meilleure de 
beaucoup, et qui révélait eu Duval un vrai 
comique de la bonne école, c'était les Héri- 
tiers. J'en donnerai plus tard une analyse détail- 
lée ; c'est là, à mes yeux, la première manifesta- 
tion du talent hors ligue de Duval pour la comé- 
die, et en même temps une de ses meilleures 
œuvres : longtemps il demeura avant tout, 
pour ses contemporains, « l'auteur des Héri- 
tiers. » 

Ces succès de 1796 se renouvelèrent les 
années suivantes, notamment en 1798 pour 
les deux jolies comédies du Prisonnier et des 
Projets de mariage., eu 1799 pour le Trente et 
quarante où Elleviou avait un rôle excellent, 
en 1801 pour Maison à vendre, et surtout pour 
le drame historique à' Edouard en Ecosse, qui 
marque vraiment une époque dans la vie d'A- 
lexandre Duval. — Je me borne ici à nommer 
ces pièces; nous y reviendrons dans la se- 
conde partie de cette étude. 



V 

Sous le Consulat et rEmpire. 

L'époque du Cousulat et de l'Empire, cà la- 
quelle nous arrivons, fut la grande saison, la 
pleiue floraison du talent et de la célébrité 
d'Alexandre Diival. Il avait cependant peu de 
sympathie pour le régime qui domina à cette 
époque et pour le génie extraordinaire qui 
fonda ce régime, qui disposa souverainement, 
arbitrairement, pendant quinze années, des 
destinées de la France et de celles de tous les 
Français. 

Duval n'accuse nulle part, dans ses Souve- 
nirs, une prédilection marquée pour telle ou 
telle forme de gouvernement; mais il y montre 
partout un vif et sincère amour de la liberté, 
il la veut pour lui et — ce qui est toujours 
rare — pour les autres; il répudie énergique- 
ment le despotisme sous toutes ses formes, 
aussi bien le despotisme d'en bas, le joug 
sanglant de la Terreur, que le despotisme 
d'en haut, c'est-à-dire l'absolutisme adminis- 
tratif, mais non moins inique et parfois non 
moins impitoyable, du régime impérial. C'est 



— 20 — 

même ce dernier qu'il attaque le plus sou- 
vent; il est très acerbe, dans ses Souvenirs, 
contre Napoléon ; il crible de traits satiriques 
ses courtisans de fraîche date servilement 
courbés devant le maître, leur étiquette gour- 
mée, gomiuée, empruntée; il voudrait pouvoir 
les jouer sur le théâtre : « Qu'elle serait origi- 
« nale (s"écrie-t-il) la comédie où on verrait un 
« ancien républicain passer tout à coup du 
« rang de bon bourgeois à celui de comte ou 
« de duc! Qu'il serait comique de voir ces 
« grands patriotes, jadis persécuteurs de la 
« classe privilégiée, essayer d'accorder leurs 
« anciens principes avec les nouveaux! Quel 
« rire ne provoquerait pas le farouche tribun 
« du peuple quand, cherchant à se barioler 
« de croix et de rubans, il retrouverait sous 
a sa main son ancien bonnet rouge! » etc. 
[OEuvres I, p. 346.) 

Disons-le aussi, personnellement Alexandre 
Duval n'avait pas à se louer de Bonaparte : 
au mois de février J802, sur un prétexte fu- 
tile et véritablement inavouable, le premier 
Consul avait interdit, après deux représenta- 
tions, son drame à'Edouard en Ecosse, frus- 
trant ainsi l'auteur du bénéfice certain d'un 
très-grand succès, et de plus, par sa colère et 
ses menaces il l'avait contraint de quitter 



Paris, puis la France, et de s'expatrier pendant 
près d'un an. Nous reviendrons sur ces faits 
dans notre seconde partie. 

L'année suivante, Duval, de retour en 
France, avait fait par ordre, pour la fête 
du premier Consul, une pièce de circonstance 
qui fut jouée à la Malmaison, chez Joséphine, 
devant Bonaparte et sa cour : il n'en reçut 
aucune récompense, pas même un remercie- 
ment. La même année (1803), au moment oîi 
Bonaparte avait réuni dans le fameux camp 
de Boulogne une armée destinée à menacer la 
Grande-Bretagne, notre auteur, par ordre en- 
core, composa un grand drame historique in- 
titulé Guillaume le Conquérant, destiné à 
populariser l'idée dune expédition en Angle- 
terre : non seulement, cette fois encore, il ne 
fut ni récompensé ni remercié de sa peine; 
mais après une seule représentation sa pièce 
fut interdite. Il faut en dire le motif. 

Au troisième acte de ce drame (scène vu), 
lorsque l'armée franco - normande de Guil- 
laume, déjà descendue en Angleterre, se pré- 
pare à marcher contre l'armée anglaise d'Ha- 
rold pour livrer et gagner la bataille d'Has- 
tings, un des seigneurs français, le comte de 
Poitiers, qui est en même temps un trouvère, 
pour enflammer le courage de ses compagnons 
d'armes, chante les louanges de Roland, le 



— 22 — 

brave des braves, l'illastre neveu de Charle- 
magne. C'est là d'ailleurs un trait historique. 
Ce qui ne l'était guère, c'est la forme sous la- 
quelle Duval préseutait à ses contemporains 
l'éloge de Roland : de la vieille chanson de 
geste du .:f siècle il avait fait une romance 
fort bien tournée dans le genre troubadour; 
mais ce n'est pas là ce qui pouvait alors cho- 
quer personne; au contraire, à la représenta- 
tion, cette romancC; mise en musique par 
Méhul, excita l'enthousiasme de toute la salle. 
Les quatre premiers couplets célébraient les 
exploits de Roland, le dernier sa mort glo- 
rieuse à Roncevaux, en ces termes : 

Mais j'entends le bruit de son cor 
Qui résonne au loin dans la plaine... 
Eh quoi! Roland combat encor? 
Il combat!... terreur soudaine! 

J'ai vu tomber ce fier vainqueur; 
Le sang a baigné son armure; 
Mais, toujours fidèle à l'honneur, 
Il dit en montrant sa blessure : 

« Soldats français, chantez Roland ! 
Son destin est digne d'envie : 
Heureux qui peut, en combattant, 
Vaincre ou mourir pour sa patrie! » 

L'œil le plus pénétrant aurait peine à décou- 



— 23 — 

vrir là le moindre prétexte pour l'interdiction 
de la pièce. Cependant, au dire des courtisans 
de Bonaparte, le crime est dans ce couplet. 
En effet, à les entendre, en l'an -1803 qui 
donc pouvait être Roland, le brave des braves, 
sinon Bonaparte lui-même? Donc le couplet 
célébrant la mort de Roland avait unique- 
ment pour but d'annoncer aux Français que 
Bonaparte succomberait daus son expédition 
en Angleterre !... Le premier Consul, qui n'a- 
vait pas vu la pièce, se laissa ridiculement 
tromper par ces vils flatteurs et eut un accès 
de colère bleue, au point de vouloir faire 
jeter Duval dans un cul de basse-fosse. Des 
conseillers plus sages le calmèrent. Mais la 
mesure prise contre la pièce fut maintenue, 
et sous prétexte que Bonaparte était le Ro- 
land moderne, il fut — en dépit de l'his- 
toire — interdit à Guillaume le Conquérant 
de livrer la bataille dHastings K 

Notez que Duval, qui était archi-classique, 
avait, dans cette circonstance, sacrifié, par pur 
patriotisme, les unités dramatiques de temps 
et de lieu et taillé son œuvre sur le patron 
des drames de Shakespeare. Ce sacrifice fut, 
on le voit, bien mal récompensé. 

En deux autres occasions, sous le régime 

1. Œuvres d'Alexandre Duval, V, p. 24-28. 



impérial, notre auteur fit encore, par ordre, 
avec aussi peu de succès des pièces de circon- 
stance; l'une d'elles, commandée pour le ma- 
riage de l'empereur avec Marie-Louise, et que 
Méhul, le célèbre compositeur, avait ornée de 
sa musiaue, ne fut même pas jouée ^ . 

1. Œuvres d'Alexandre Duval, VII, p. i-8. 



VI 

En Allemagne et à V Académie. 

Les rigueurs de Napoléon à l'égard de Du- 
val n'eurent pas toutes d'aussi fâcheuses 
conséqueuces quon pourrait le croire. 

L'exil auquel il dut se condamner après 
linterdiction à'Edouard en Ecosse, au com- 
mencement de 1802, le mena jusqu'en Russie, 
oii il fut fort bien reçu et gagna pas mal d'ar- 
gent, comme nous le dirons plus tard quand 
nous reviendrons avec détail sur cette pièce. 
Pour se rendre en Russie en 1802, et l'an- 
née suivante pour en revenir, il traversa deux 
fois l'Allemagne en divers sens, et dans ce 
double voyage il se trouva en rapport avec 
beaucoup d'hommes célèbres de ce pays, 
princes, littérateurs ou autres, par exemple, 
avec Kotzebue, Auguste Lafontaine, Goethe, 
le prince de Ligne, le duc de Brunswick, etc. 
Il y recueillit nombre d'observations intéres- 
santes et de traits curieux, qu'il a plus tard 
semés dans ses Souvenirs, où je me borne à 
cueillir l'anecdote suivante. 

Il y avait à cette époque à Berlin un certain 
prince Henri de Prusse, passablement vieux, 

2 



— 20 — 

oncle (lu roi régnant, ayant un frère appelé 
Ferdinand, qu'il aimait beaucoup. Aussi, 
chaque année, Henri célébrait-il en grande 
pompe la fête du prince Ferdinand. Cela com- 
mençait par un grand gala des plus plantu- 
reux, dais la grande salle de son palais don- 
nant sur un beau parc. Au dessert, les fenêtres 
s'ouvraient, le parc apparaissait illuminé, avec 
des feux d'artilice et des fanfares militaires 
dans les bosquets. Alors le prince Ferdinand 
se levait, contemplait un instant le parc avec 
un étonnement attendri et une vive admira- 
tion, puis s'écriait : 

— «Agréable surprise, mon cher frère! 
l'agréable surprise ! » 

Seulement, comme le prince Henri navait 
pas une imagination très riche, c'était tou- 
jours le même programme sans aucun change- 
ment depuis trente ans. Depuis trente ans, 
régulièrement, à la fin du dîner, les fenêtres 
s'ouvraient, le parc montrait les mêmes gi- 
randoles, lançait les mêmes soleils d'artifice, 
sonnait les mêmes fanfares; et dès l'ouverture 
des fenêtres, le prince Ferdinand, de son côté, 
ouvrant des yeux stupéfaits et une bouche 
admirative, en proie à un étonnement toujours 
nouveau, toujours inaltérable, plus grand 
même chaque année, répétait avec une con- 
viction profonde : 



— 27 — 

— « Agréable surprise, mon cher frère! O 
l'agréable surprise ! ' » 

Cette anecdote n'a-t-elle pas une saveur 
tout à fait tudesque ? 

Cependant, depuis Edouard en Ecosse et 
malgré l'interdiction de ce drame, les succès 
de Duval ne s'étaient point arrêtés. Celles de 
ses pièces que l'on doit nommer comme ayant 
le mieux réussi sont : (eu ^802) Une Aventure 
de Saint-Foix, où l'on voyait un Rennais 
(Saint-Foix) mis en scène par un Rennais 
(Duval) et joué par un autre Rennais (EUe- 
viou), car cette petite comédie, mêlée de mu- 
sique, se produisit sur le théâtre de TOpéra- 
Comique; — en I80î, Shakespeare amoureux, 
consistant presque entièrement en une très 
belle scène qui était le triomphe deTalma ; — 
en I8O0, le Tyran domestique, comédie en 
cinq actes et en vers, — et encore le Menuisier 
de Lironie, — la Jeunesse de Henri V ('1806), 
la Tapisserie (1806), le Faux Stanislas 
(-I809j,etc., toutes en prose, en un ou en trois 
actes au plus. 

Conséquence de ces succès : Alexandre 
Duval entra, eu 1812, à l'Académie Française. 

1. Voir Œuvres d'Alex. Duval, VI, p. 254-255. 



VII 

Ocléon et Fo)itainebleau. 

La tragédie en France, on le sait, n'existait 
vraiment pas sous l'Empire. Toute la littéra- 
ture dramatique, toute celle du moins qui 
comptait, s'était concentrée dans la comédie, 
et les deux premiers auteurs comiques de cette 
époque, c'étaient incontestablement Picard 
et Duval. Aussi, malgré toutes ses préventions 
contre ce dernier. Napoléon I" ne put-il se 
refuser, sur la proposition de son ministre, à 
mettre Duval à la tête du second théâtre 
français, dit alors Théâtre de l'Impératrice, 
aujourd'hui TOdéon, quand, en ^808, Picard 
passa de la direction de cette scène à celle de 
l'Opéra. 

Notre auteur resta huit ans directeur de 
rodéon, de -1808 à ^816; si cette position fut 
avantageuse pour sa fortune, elle lui causa, 
et pendant et après sou administration, de 
nombreux ennuis, sur le détail desquels il 
serait trop long et très peu intéressant d'in- 
sister ici. Mais nous devons faire connaître 
un curieux épisode de la vie d'Alexandre 
Duval, qui se rattache essentiellement à ses 



— 29 — 

fonctions de directeur du Théâtre de l'Impé- 
ratrice. 

Cette direction comprenait, outre l'Odéon, 
rOpéra-Buffa (Opéra Italien), et en 1809 
pendant son séjour à Fontainebleau, Tempe- 
reur s'étant fait suivre de cet opéra, Alexan- 
dre Duval s'était avec son théâtre rendu dans 
cette résidence. 

« Quoique je n'eusse pas l'honneur d'ap- 
partenir à la cour (dit-il dans ses Souvenirs), 
je m'y ennuyais presque autant qu'un courti- 
san. Je dis presque autant : car la reine Hor- 
tense, qui m'avait aperçu dans l'une de mes 
promenades du parc, me fit dire par le comte 
de Rémusat qu'elle s'ennuyait à la mort, et 
que je serais bien aimable si je voulais venir 
lui lire quelques-uns des ouvrages auxquels 
je devais nécessairement travailler à Fontai- 
nebleau, pour m'empêcher d'y mourir de con- 
somption. » 

Duval avait justement une pièce en trois 
actes, à peine achevée, le Faux Stanislas; il 
s'empressa de la mettre en état d'être lue et 
de se mettre lui-même aux ordres de la reine 
Hortense. 

« Quelques jours après (continue-t-il), on 
me fit avertir que l'empereur allant à la chasse 
le lendemain, ce serait l'instant qu'on pren- 
drait pour la lecture, qui se ferait chez la 



— 30 — 

reine Hortense, eu présence de toutes les 
dames du château, des chambellans et de tous 
les courtisans qui ne suivraient pas Tempe- 
reur... Contre liisage je n'attendis pas long- 
temps; la reine Hortense arriva^ précédée de 
son cortèg-^. Au nombre des seigneurs de Bo- 
naparte, j'en connaissais beaucoup nés. comme 
moi, dans un rang bourgeois, » mais qui, en 
face de la reine (dit Duval), ne voulurent pas 
me reconnaître, sauf un seul « plus courageux 
et qui, tout en regardant la reine et lui sou- 
riant, passa l'une de ses mains derrière le dos 
et me pinça discrètement le bout du doigt... 
Mais le comte de S*** ' (d'ancienne noblesse), 
qui par sa place éminente ne quittait jamais 
le château, vint à moi dès qu'il me vit et. 
quoique je le connusse peu, me dit bonjour 
en me regardant, ce que n'osa jamais faire le 
bourgeois devenu grand seigneur dont j'ai 
dabord parlé... 

« Venons à ma lecture. Tous les courtisans 
s'étaient rangés selon Tordre consacré par 
létiquette. De même, selon l'étiquette des 
auteurs, j'étais placé près d'une petite table 
et, selon l'usage encore, j'avais à ma dispo- 
sition un verre d'eau sucrée. J'avais com- 
mencé à lire et je touchais à la fin du pre- 

1 . Sémonville. 



— 31 — 

mier acte, lorsque les deux battants de la 
porte du salon s'ouvrirent à grand bruit, et 
l'on annonça : L'Empereur... 

« Je ne pourrais exprimer avec quelle 
promptitude tous mes auditeurs se trouvè- 
rent aussitôt debout; je ne puis comparer ce 
mouvement rapide qu'à un temps de l'exer- 
cice du maniement des armes exécuté avec 
une admirable précision. Tout étourdi du 
bruit, je me levai machinalement, mais plus 
tard que tout le monde, et je fus tout surpris 
de voir en face de moi l'empereur en habit de 
chasse et tous les seigneurs qui l'avaient suivi. 
Il demanda, avec sa brusquerie ordinaire, ce 
que l'on faisait là. W^ de la Rochefoucauld 
expliqua le motif de la réunion, et comme 
elle supposait peut-être que Napoléon ne me 
connaissait pas, elle allait entrer dans quel- 
ques détails sur mes ouvrages, lorsqu'il l'in- 
terrompit par ces mots : 

« — Oh! je le connais bien, c'est l'au- 
teur du Tyran domestique et d'Edouard en 
Ecosse. » 

« Il affecta d'appuyer sur ce dernier titre. 
Après avoir dit qu'il n'avait pu chasser à 
cause de la pluie, il ajouta qu'il ne serait pas 
fâché d'entendre ma pièce, et me dit alors 
d'un ton de voix très doux : 

« — Asseyez-vous, monsieur Duval. » 



— 32 — 

a Puis après, à tout le monde : 

« — Asseyez-vous... « 

« M. le comte de S***, voyant que l'empe- 
reur voulait entendre ma comédie, m'invita à 
recommencer ma lecture : 

« — Non, dit l'empereur; qu'où me fasse 
Texposition de l'ouvrage, et je serai bientôt 
au courant. » 

« M. de S*** se crut naturellement obligé 
de faire cette exposition ; mais je ne sais par 
quelle fatalité il s'écarta tellement de mes 
idées, que je craignis que l'empereur ne com- 
prît rien à l'ouvrage quand jeu reprendrais 
la lecture. Plus le comte parlait, plus mon 
embarras augmentait ; enfin n'y pouvant plus 
tenir, emporté par mon amour-propre d'au- 
teur, j'interrompis M. de S*** en m'écriaut : 

« — Monsieur le comte, je vous demande 
pardon, mais ce n'est pas là l'exposé de ma 
comédie. » 

« M. de S*** me répondit, avec sa politesse 
ordinaire, qu'il m'avait très bien entendu, 
qu'il lui semblait... quand il fut à son tour 
interrompu par l'empereur, qui lui dit très 
brusquement : 

« — Ali ! vous voulez mieux couuaitre la 
pièce que celui qui la faite!... Parlez, mon- 
sieur Duval. » 

« Je rougis de cbagrin d'avoir été cause de 



— 33 — 

cette sortie, je fis l'exposition de ma comé- 
die le plus clairement qu'il me fût possible, 
— et je repris la lecture. 

a Cette lecture achevée, l'empereur me parla 
de quelques scènes de ma pièce qui lui avaient 
fait plaisir, puis finit par me demander pour- 
quoi dans mes comédies je mettais si souvent 
des rois en scène. Je lui répondis naïve- 
meot, sans penser à faire une épigramme, 
que mes prédécesseurs ayant épuisé les ridi- 
cules des bourgeois, j'avais cru trouver dans 
ce nouveau choix de personnages une nou- 
velle mine à exploiter. — Il sourit d'abord, 
puis se leva en me disant d'un ton assez 
dur : 

« — Eh bien ! que faites-vous de votre 
Edouard ? » 

a — Mais (répoudis-je) Votre Majesté sait 
mieux que personne quïl est aux arrêts, et 
qu'il ne dépend que d'elle de l'en faire sor- 
tir. » 

« Il se mit alors à rire, mais dune façon 
sardonique qui me parut vouloir dire : « C'est 
« bien, qu'il y reste ! « — Puis il sortit, suivi 
de toute sa cour '. » 

Edouard en effet ne devait point quitter 

1. Œuvres d'Alexandre Du val, VII, p. 75 à 83. 



— 34 — 

les arrêts tant que Napoléoa serait sur le 
trône; mais il faut avouer aussi que la ré- 
ponse de Duval sur les ridicules des rois n'é- 
tait pas absolument propre à lléchir le maître 
en sa faveur. 



VIII 

De Napoléon à Louis-PJiilippe. — Mort 
de Duval. 

Après la chute de lEmpire, Tactivité lit- 
téraire de notre auteur, entravée jusqu'en 
-iSIG par les embarras de sa direction de 
rodéon, se releva quelque peu. En -1817, il 
fit jouer la Manie des grandeurs, en 1818 la 
Fille d'honneur^ deux comédies en cinq actes 
et en vers, assez bien accueillies par le public, 
surtout la dernière, ainsi que deux autres 
actes d'un genre plus léger mais d'une inven- 
tion originale_, VO/ficier enlevé (1819) et le 
Jeune homme en loterie (1821). 

Cette dernière date et cette dernière pièce 
marquent, ou peu s'en faut, le terme de la 
carrière dramatique d'Alexandre Duval, du 
moins en ce qui touche les pièces mises au 
théâtre. Plusieurs causes contribuèrent à fixer 
ce terme. Après la chute de l'Empire, notre 
auteur, très attipathique, nous l'avons dit, 
au despotisme napoléonien, très sympati- 
que, au contraire, au gouvernement consti- 
tutionnel inauguré par la Charte de -^8^4, 
montra tout naturellement ses sympathies en- 



— 36 — 

vers ce régime tant qu'il demeura suffisam- 
ment libéral pour satisfaire ses propres idées, 
c'est à dire jusqu'à la chute du ministère 
Decazes. Après cet événement, il passa dans 
le camp de l'opposition; dès lors la censure, 
très rigoureuse pour ses nouvelles pièces, en 
interdit la représentation, d'autant qu'elles 
touchaient toutes par quelque côté à la poli- 
tique du jour. 

Duval, pour occuper ses loisirs et pour 
tirer sous une nouvelle forme un nouveau 
profit de ses comédies, entreprit de recueillir 
et de publier ses œuvres complètes, qui pa- 
rurent de 1822 à I82.), et furent éditées 
par la librairie Barba en neuf volumes in-8°, 
contenant quarante- neuf pièces, dont huit 
n'avaient pas été représentées, entre autres, 
les trois dernières, composées depuis 1821 
et refusées par la censure. A la demande 
de son éditeur, il joignit à toutes ces pièces 
des notices qui, outre les détails spéciaux 
relatifs à l'œuvre que précède chacune d'elles, 
renferment une foule de traits, de faits, d'a- 
necdotes curieuses concernant l'auteur, ses 
amis, sa famille, et constituent véritablement, 
sinon des mémoires complets, du moins un 
recueil fort intéressant de souvenirs person- 
nels, et aussi est-ce sous ce titre de Souvenirs 
que nous les avons citées et que nous les 



— 37 — 

citcrous encore, lorsque nous aurons à en 
parler. 

Ce uest pas seulement la censure de la 
Restauration qui mit fiu à la carrière drama- 
tique d'Alexandre Duval. A la même époque, 
un nouveau vent s'était levé dans le monde 
littéraire. Soufflant avec une force toujours 
croissante comme un ouragan irrésistible, ce 
nouveau vent était en train de balayer ce 
vieux monde et d'en faire éclore un autre 
tout différent. Déjà on pouvait bien dire : 
Novus rerum nascifur ordo. C'était la grande 
révolution ou plutôt rénovation littéraire 
qu'on a appelée le romantisme, laquelle, pour 
n'avoir pas tenu toutes ses promesses, n'en 
a pas moins donné de très grandes oeuvres 
et rendu à notre littérature un service capi- 
tal, en iufusaut dans ses veines appauvries 
un sang jeune et chaud, un peu trop pétulant 
et trop capricant peut-être, mais vivant, ar- 
dent et généreux. 

Toutes les formes littéraires furent plus ou 
moins renouvelées et, non moins que les for- 
mes, les idées, les images, le style. Dès lors, 
les œuvres nouvelles qui se présentaient cou- 
lées dans l'ancien moule ne pouvaient man- 
quer de subir un discrédit. C'était le cas, 
entre autres, des trois dernières comédies 
d'Alexandre Duval {l'Orateur anglais ou l'E- 



— 38 — 

cole des Députés, — la Princesse des Ur- 
sins, — h Complot de Famille). Quand on 
les lit dans le dernier volume de ses Œuvres, 
on ne peut se dissimuler qu'eu les refusant, la 
censure avait rendu à Tauteur un grand ser- 
vice : s'i! les avait fait jouer, il aurait eu là 
un triple échec, et inévitable ; elle mit autour 
de sa tête l'auréole de la persécution. La 
preuve, c'est que lune de ces pièces (la Prin- 
cesse des Ursins] ayant obtenu d'être jouée en 
4825, n'eut que quelques représentations. 

Alexandre Duval comprit saus peine que le 
romantisme était pour lui un ennemi autre- 
ment redoutable que la censure; avec la fou- 
gue et l'entrain de son caractère, il se jeta 
fiévreusement dans la mêlée, bataillant à 
grands coups de plume contre les novateurs 
qu'il traitait de barbares, et défendant pied 
à pied la citadelle des traditions classiques 
ou plutôt pseudo-classiques : car, malgré les 
qualités qui survivaient dans ses meilleurs 
représentants, cette école de lEmpire, sous 
bien des rapports — entre autres sous celui du 
style, — ne tenait plus rien du grand siècle. 

Duval avait d'ailleurs assez travaillé; mal- 
gré toutes les réserves à faire, il y avait dans 
son œuvre assez de qualités et de parties 
excellentes pour lui donner droit à un repos 
chèrement gagné. 



— 39 — 

Eu 1830, il fut nommé conservateur-admi- 
nistrateur de la bibliothèque de l'Arsenal ; il 
vécut tranquille dans cette retraite jusqu\à sa 
mort, advenue le 9 janvier 1842, — sans 
pouvoir toutefois renoncer à lancer encore de 
temps à autre contre la nouvelle école, alors 
au plein de son triomphe, quelques flèches 
plus ou moins acérées, par exemple, en ^833 : 
De la littérature romantique, lettre à M. Vic- 
tor Hugo (iu-S" de 47 pages); — en ^838 : 
Le Théâtre-Français depuis cinquante ans, 
— etc. < 

Ses meilleures pièces restèrent longtemps 
au répertoire; l'étude que nous ferons de ses 
Œuvres dira s'il n'y aurait pas avantage à en 
reprendre quelques-unes. 

1. Il publia de plus en 1832 un roman intitulé la 

Misanthrope du Marais ou la jeune Bretonne, 
in-80; et en 1836, le Testament, comédie en trois 
actes et en prose, non représentée. 



IX 

Caractère de Duval. — La Bretagne, 
*■ Rennes. 

Quoique depuis l'âge de vingt ans, Alexan- 
dre Duval ait habité Paris presque toute sa 
vie. il resta toujours, de cceur et de sympathie, 
de mœurs et de caractère, très Breton. Il aimait 
fort à voir des Bretons, il les attirait chez lui, 
les recevait toujours très bieu, les aidait, les 
patronnait, les poussait par tous les moyens 
en son pouvoir. 

Dans la notice qui précède sa comédie in- 
titulée Une Aventure de Saint-Foix^ il a placé 
une esquisse intéressante du caractère breton; 
en voici quelques traits qui le peignent lui- 
même : 

« Tous les hommes ont un sentiment de 
prédilection pour le lieu de leur naissance; 
les Bretons plus que personne, si j'en juge 
d'après moi. J'ai du plaisir à songer aux 
lieux où se passa mon enfance, aux compa- 
gnons de mes jeux ; je les revois avec le 
plus vif intérêt. La Bretagne est pour moi 
une patrie dans la patrie : j'ai conservé dans 
mon intérieur beaucoup des mœurs, des usa- 



— 41 — 

ges, de la manière de vivre de ses habitants. 

« Je ne prétends pas que les Bretons soient 
des hommes parfaits, il s'en faut. Ils ont con- 
servé de leur ancienne origine une certaine 
rudesse, que le temps n"a point effacée. Ils ont 
tous dans le caractère une certaine fierté, qu'en 
beaucoup do circoustances on pourrait appeler 
de l'orgueil. 

« Peut-être cet orgueil tient-il à un senti- 
ment national : ils se rappellent qu'ils n'ont 
point été soumis par les Francs... Cette nation, 
presque insulaire, n'a pas cessé d'être indé- 
pendante. En donnant une reine à la France, 
elle stipula ses droits, qu'elle a conservés 
courageusement jusqu'à la Révolution. Ses 
privilèges n'étaient pas de vains titres : la 
province s'administrait elle-même, tous les 
ordres de l'état composaient son parlement; 
les communes y avaient des franchises plus 
étendues qu'eu aucune province de France; 
le tiers-état avait le droit de discuter l'impôt; 
les accents de la liberté se sont fait entendre 
plus d'une fois dans les États de Bretagne. 

« Les Bretons ont pris une part très active 
à la Révolution : partout ils ont montré le 
courage, partout la résistance opiniâtre, par- 
tout un grand caractère... 

« Ce caractère, je le retrouve dans chaque 
individu, isolé de la niasse. Le Breton unit à 



— 42 — 

riûdoleucc le courage et Tactivité. Pour qu'il 
sorte de l'apathie qui lui est ordinaire, il faut 
que ses passions soient en jeu, qu'on se montre 
injuste envers lui et que son orgueil soit blessé. 
Cet orgueil, qui fait le fond de son caractère, 
a son origine dans un seutimeat noble : 
Tamour de la justice et de l'égalité, une indé- 
pendante franchise. 

« Les Bretons ne connaissent point l'ambi- 
tion; s'ils parviennent quelquefois aux hon- 
neurs, aux grands emplois, c'est qu'ils y sont 
poussés malgré eux par leurs talents ou par 
leur épée. Le Breton, fier et dédaigneux, sait 
très bien cependant qu'il mérite de hautes 
situations, mais sa fierté l'empêchera toujours 
d'employer l'intrigue, qui si souvent les fait 
obtenir' » 

Cette horreur de l'intrigue, cette franchise 
indépendante, cette résistance intraitable con- 
tre l'injustice s'exaltaut dans la lutte jusqu'à 
la fierté, l'orgueil, l'opiniâtreté, si c'est là le 
Breton, c'est aussi essentiellement Alexandre 
Duval. 

Avec cela un sens droit, solide, pratique, 
"finement observateur; beaucoup d'esprit, et 
un esprit vif, délié, naturel avant tout, détes- 

1. Œuvres d'Alexandre Duval, l. IV, p. 316 à 
322. 



— 43 — 

tant la pose, raffectation, tout à fait l'anti- 
pode du pédautisme et de la préciosité, de ce 
joli caquetage des ruelles du xvii'' siècle, des 
salons du xviif , vanté sous le nom de « bel- 
esprit, » attribut indispensable de ce qu'on 
appelait alors un aimable écrivain, un aima- 
ble auteur. 

Et cependant n'arriva-t-il pas, un jour, que 
tous les journaux de Paris, comme de concert, 
s'entendirent pour décerner à Duval ce titre 
à' aimable auteur! C'était à l'occasion de sa jo- 
lie comédie du Prisonnier, jouée pour la pre- 
mière fois le 2 février -1798, et dont « le succès 
d\\2i jusqu'à la folie. » Ce mot driimable avait 
moins en vue les qualités personnelles de 
l'auteur que celles de sa pièce, très amusante. 
Toutefois l'expression était à double entente, 
et donna lieu à une scène assez curieuse. 

Duval en ce temps-là étant venu à Renues 
et ayant fait visite à une dame fort spirituelle 
de sa connaissance, la comtesse de Lant...', 
celle-ci, qui goûtait fort sou bon sens, sa 
fiuesse, son esprit naturel et sans apprêt, 
s'amusa à le plaisanter sur ce titre d'aimable 
auteur (pris au sens de bel esprit) qu'il 
avait acquis tout récemment. Après quoi, elle 

1. Œuvres d'Alex. Duval, III, p. 10. Il faut 
sans doute lire « Lantivy. » 



— 44 — 

Tinvita à dîaer pour le surlendemain. Elle 
avait quelques amies, non de la première 
jeunesse, selon Duval, mais douées de grandes 
prétentions à la littérature et au bel-esprit, et 
qui, sachant que la comtesse devait avoir à sa 
table Cet auteur vanté comme si aimable par 
les journaux de Paris, ravies d'avance à l'idée 
de toutes les belles choses et de tous les bons 
mots dont il allait égayer ce dîner, manifestè- 
rent le désir détre de la partie. M™^de Lant..., 
entrant dans cette idée et prévoyant une 
bonne scène, se hâta d'inviter tous les bas- 
bleus ou semi-bleus de la ville de Rennes. 

Le jour venu, cette galante et littéraire as- 
semblée eut pendant tout le dîner les yeux et 
les oreilles braqués sur Duval, attendant tou- 
jours les perles qui devaient sortir de sa 
bouche. Mais la vue de tous ces visages un 
peu majeurs ne l'inspirait guère, apparem- 
ment; il parla fort peu et, s'il faut l'en croire, 
tout à fait « en bon bourgeois et en très vul- 
gaire langage. » Ces dames, fort désappoin- 
tées, pensèrent que, les croyant étrangères à 
la littérature, il n'osait s'y lancer en leur 
présence. Pour le détromper, « elles se mirent 
« — dit Duval — à me débiter un fatras de 
« vers qui m'arrivaient à brùle-pourpoint; 
« tout surpris à mon tour de cette intempé- 
« rance littéraire, je les regardais avec cet 



« étonnement qui tient de la stupidité : si 
« bien qu'elles me prenaient pour un imbé- 
« cile, et moi je les tenais pour des folles ^ » 

Quelques jours après, étant retourné chez 
la comtesse, il eut le mot de l'énigme : 

— Ab ! vraiment, monsieur \ aimable au- 
teur — dit-elle avec un malin sourire — vous 
ignoriez qu'il y eût parmi vos compatriotes 
d'aussi aimables muses. J'ai voulu vous mettre 
en relation avec elles, les faire jouir de votre 
amabilité; vous avez mal répondu à ma poli- 
tesse; vous pouvez compter que nos muses 
ont de vous maintenant la plus triste idée... 

Et eu riant franchement elle ajouta : — Si 
cette petite comédie, que je me suis donnée, 
ne vaut pas les vôtres, elle m'aura toujours 
bien amusée. 

Duval, on le pense, rit de bon cœur de cette 
plaisante mystification. 

t. Œuvres, III, p. 12. 



X 

Affections de famille. — Un arrière-petit- fils. 

Les affections et les sentiments de famille 
étaient très forts, très vifs, très profonds chez 
Alexandre Duval et chez ses deux frères. Il 
avait un culte pour ses parents; dans ses 
Souvenirs, il fait le plus touchant éloge de 
son père, mort à soixante-seize ans en I80G, 
et de sa mère qui vivait encore à Rennes en 
•1822, âgée de quatre-vingt-onze ans ^ 

Jai entre les mains des lettres inédites de 
lui, dans lesqi^elles sa vive affection pour ses 
frères, ou plutôt la mutuelle affection des 
trois frères entre eux, s'exprime de la façon 
la plus vive et la plus vraie: j'en vais citer 
quelques passages, ou en jugera. 

Eu ^794, Amauri et Alexandre Duval sont à 
Rennes, à passer quelque temps dans leur 
famille; Henri, le plus jeune, retenu à Nantes 
oii il avait une place dans une maison de 
commerce, ne peut prendre part à cette réu- 

1. Œuvres d'Alex. Duval, III, p. 357 cl suiv., 
dans la notice qui précède la comédie des Tuteurs 
vengés. 



niou. Le 20 septembre (30 fructidor au II), 
Amauri lui écrit : 

« Pourquoi, mou ami, les circoustances te 
« forceut-elles de rester à ton poste! Avec 
« quelle joie nous t'aurions embrassé! Mais 
« ce plaisir-là ne nous est peut-être pas inter- 
« dit pour longtemps. C'est à Paris que nous 
« tâcherons tous de nous réunir; c'est là que 
« nous vivrons en frères, en amis. Talents, 
« fortune, succès, revers, nous mettrons tout 
« eu commun, nous partagerons tout eusem- 
« ble. » 

Deux ans plus tard, le 8 décembre ^796 
(I S frimaire an V) , Alexandre écrit au même 
Henri : 

« Quelque chose qui puisse arriver, si tu 
« n'as plus rien à prétendre dans ce pays-là 
« (à Nantes), pars et reviens trouver tes frères, 
« dont tu partageras la bonne et la mauvaise 
« fortune. Tu ne doutes pas du plaisir que tu 
« feras à moi et à ma femme; nous t'aimous 
« sincèrement et nous ne désirons rien tant 
« que de te voir fixé à Paris. » 

Et encore, le 21 du même mois de décem- 
bre (!'"' nivôse an V), du même au même : 

« Tu ne t'es point trompé sur nos senti- 
ce ments à ton égard, mon cher Henri : tant 
« qu'il me restera un gîte et un morceau de 
« pain, ils seront toujours à ton service. Tu 



— 48 — 

« n'avais pas besoin de m'annoncer et ton 
« arrivée à Paris et tes projets. Nous nous 
« connaissons assez, nous autres, pour savoir 
« que ce que l'un a, l'autre peut y prétendre. 
« Viens donc vite embrasser ton frère, et ma 
« femme, et surtout ta petite nièce qui se 
« porte à ravir. Notre frère Amauri n'est plus 
a de notre ménage, mais nous n'en sommes 
« pas moins unis et nous le serons toujours, 
« je l'espère. C'est bien le diable si, de trois 
« frères unis par l'amitié et qui ne sont pas 
« sans taleuts, un au moins ne trouvait pas 
« le moyen de se tirer d'affaire, et alors cet 
« un-là aidera les autres. Je me rappelle une 
« vieille sentence de notre vertueuse mère, 
a qui nous a dit plus d'une fois que les 
« familles unies prospèrent. Ainsi soit-il ! » 

On trouve aussi dans ces lettres, ainsi que 
dans plusieurs passages des OEuvres d'Alexan- 
dre Duval, d'irrécusables témoignages de sa 
vive et profonde tendresse pour sa femme 
et — comme il les nomme d'habitude — pour 
« ses deux chères petites filles. » Car il n'avait 
pas de fils; il laissa seulement deux filles, 
dont l'une fut mariée àuu Breton, M. Mazois, 
architecte et archéologue d'un grand talent', 

1. Né à Loricnt le 2 oclobre 1783, morl à Paris 
le 31 décembre 1826. 



— 49 — 

et qui malgré une mort prématurée a laissé 
deux beaux ouvrages, toujours cités, sur les 
monuments de l'architecture romaine : les 
lîuines de Pompé i (1809 à 1811) et le Palais 
de Scaurus (1819). 

Quant à l'autre fille d'Alexandre Duval, 
nous n'avons pu trouver le nom de son mari, 
mais nous savons celui de son petit-fils. C'est 
le nom d'un grand artiste, d'un grand pa- 
triote, tombéjglorieusemeut, il y a vingt ans, 
en défendant la patrie. 

Ce petit-fils, c'est, ou plutôt c'était Henri 
Regnault, ce jeune peintre d'un si grand ta- 
lent, à vingt ans déjà un maître, tué à Buzen- 
val en combattant les Prussiens, le 19 janvier 
1871. 

Une biographie d'Henri Regnault, publiée 
en 1872, mentionne M™^ Mazois (morte le 
21 octobre 1806) comme étant sa grand'tante, 
la sœur de sa grand'mère; cette grand'mère 
était donc nécessairement l'autre fille d'Alexan- 
dre Duval. Et quand le savant J.-B. Dumas 
annonça à l'Académie des Sciences (le 30 jan- 
vier ^871) la mort d'Henri Regnault : « Cette 
« grande douleur, dit-il, vivement ressen- 
« tie par tous, l'est plus particulièrement par 
« trois classes de l'Institut : l'Académie Fran- 
« çaise, dont l'aïeul d'Henri Regnault faisait 
« partie » (c'est d'Alexandre Duval qu'il s'a- 

3 



— 50 — 

git, et aïeul est ici pour bisaïeul) ; « l'Académie 
« des Sciences, dont son père est depuis long- 
« temps l'honneur; lAcadémie des Beaux- 
« Arts, qui perd en lui son espérance et son 
« printemps ^ . » 

Cette palme funèbre du petit-fils (arrière- 
petit-fils), toute fraîche et toute brillante, ra- 
nime et ravive en quelque sorte le nom et la 
gloire de l'aïeul. 

Tous deux artistes, tous deux dévoués à la 
France ; unis non pas seulement par le sang, 
mais par un même amour passionné de lart 
et de la patrie. 

Voyant la France envahie, Alexandre Duval 
n'avait pas hésité à prendre le mousquet, à 
aller combattre les Prussiens, et il avait eu le 
bonheur de contribuer à les chasser du pays. 

Xon moins généreux, non moins vaillant, 
son petit-fils a été moins heureux. Il a eu 
toutefois le plus graud honneur qui puisse 
échoir à un fils, à un Français : il a donné sa 
vie pour sa mère, c'est à dire, pour la France. 

1. Communiqué par M. Saulnier, conseiller a la 
Cour (l'Appel de Rennes. 



DEUXIÈME PARTIE 



LE THÉÂTRE D'ALEXANDRE DUVAL 



Vocation dramatique. 

Avant d'examiner le théâtre de Duval, den 
apprécier la valeur, d'en faire connaître les 
principales œuvres, il convient d'exposer 
les circonstances, les sentiments qui le pous- 
sèrent dans la carrière dramatique, les dispo- 
sitions desprit qu'il y apporta. Lui-même a 
pris soin de nous l'apprendre en quelques 
pages fort intéressantes sur l'état du théâtre, 
et spécialement de la Comédie-Française, à la 
veille de ^789, c'est-à-dire au moment même 
où s'élaborait sa vocation ^ : 

1. Notice sur l'état actuel du théâtre en 
France (en 1828), p. xxxviii. 



« La Comédie-Française, avant ^789, était 
un établissement tout royal. Les grands talents 
qui en faisaient la gloire inspiraient à un 
public instruit le plus grand intérêt. Un début 
d'acteur, une pièce nouvelle, une anecdote de 
coulisse suffisait pour occuper la grande 
société, qui se passionnait plus ou moins pour 
telle actrice, pour tel ouvrage. 

« A cette époque, toutes les loges étaient 
louées à Tannée par la cour et la baute finance. 
Dans la classe des gens riches et distingués, 
il eût été du plus mauvais ton qu'une femme 
n'eût pas pu dire : « Je vous attends ce soir 
« dans ma loge. » 

« Le parterre se composait de tous les 
jeunes gens que leurs études appelaient à 
Paris et qui, possédant déjà dans leur mé- 
moire tous les passages remarquables de 
Racine et de Corneille, venaient juger les 
acteurs dans les pièces qu'ils avaient appris à 
admirer dès leur enfance. S'ils étaient quel- 
quefois bruyants et sévères , le plus sou- 
vent ils montraient cet enthousiasme qui est 
dans le caractère de la nation; cet enthou- 
siasme s'emparait bientôt des loges et donnait 
aux représentations de ce temps-là une vi- 
vacité, une chaleur qui n'avaient rien de 
factice et ne ressemblaient nullement aux ap- 
plaudissements calculés des claqueurs de nos 



— 33 — 

jours... L'orchestre n'était rempli que de vieux 
amateurs, qui faisaient de l'art dramatique le 
plaisir de leur vieillesse, et pour qui le moin- 
dre évèuemeut au théâtre devenait une afTaire 
priucipalc. Il était donc impossible qu'un art, 
qui faisait le charme de la haute société et de 
toute la jeunesse instruite, ne fît pas des pro- 
grès rapides... 

« Oh! qu'alors il était beau, cet art du 
théâtre ! Que de fois, à mon arrivée à Paris, 
j'allai porter mes légères économies auThéàtre- 
Fraucais, économies qui pesaient jusque sur 
mes repas. Dès le matin du jour que je déro- 
bais à mes occupations, disons mieux, à mes 
devoirs, je jouissais par anticipation des plai- 
sirs que j'allais éprouver. Je n'entrais pas 
sans une secrète émotion dans le temple de 
l'art. Presque toujours l'un des premiers sur 
les banquettes du parterre, tout entier à mes 
méditations, je cherchais à me rappeler les 
morceaux les plus remarquables de l'ouvrage 
que l'on allait jouer. .Je n'avais d'autre idée 
que la pièce... Bieutôt l'orchestre se faisait 
entendre, la toile se levait... 

« Alors mon attention, incessamment fixée 
sur le théâtre, sur l'acteur, me faisait éprou- 
ver tous les sentiments qu'il voulait peindre. 
Tout m'en paraissait grand, sublime, admi- 
rable... Mon imagination allait jusqu'à em- 



— 34 — 

bellir toute la scène : ces toiles effacées qui 
prétendaient représenter le palais des Atrides. 
ces Athéniens, si mal velus alors, me parais- 
saient tels qu'ils auraient dû être. L'énergie 
des pensées, le charme du style, le talent des 
acteurs relevaient à mes yeux le peu de luxe 
de la maison régnante. Je ne voyais que les 
héros, je n'entendais que leur langue mélo- 
dieuse, je n'étais ému que de leurs peines, je 
n'avais de larmes que pour leurs malheurs, et 
cette émotion si vive, qui souvent m'oppres- 
sait comme une souffrance, ne me quittait 
qu'à la fin de la pièce, et encore pour se faire 
regretter. 

« Voilà ce qu'éprouvaient les jeunes gens 
aux représentations du Théâtre-Français. » 

Voilà surtout ce qu'éprouvait Alexandre 
Duval. 

Ce goût inné, très élevé, très littéraire, 
mais si vif, si passionné, pour les œuvres et 
les représentation théâtrales, devait forcément 
le pousser — s'il se sentait le talent d'écrire 
— à s'essayer dans le genre dramatique. Il y 
avait là, en effet, dans l'ordre littéraire, une 
véritable vocation. Ses essais étant bientôt 
devenus des succès, cette vocation décida de 
toute sa carrière. 



II 

Vue générale du théâtre d'Alexandre Duval. 

Dès 1791, il fit représenter un drame en 
trois actes intitulé le Maire, et eu ^792, un 
vaudeville [le Dîner des Peuples)^ imité des 
Chevaliers d'Aristophane ; mais comme il a 
jugé ces deux pièces de circonstance trop mé- 
diocres pour prendre place dans le recueil de 
ses Œuvres, nous daterons le commencement 
de sa carrière dramatique de la première de 
ses comédies reproduites dans ce recueil, la 
Vraie Bravoure, représentée le -13 frimaire 
au II (3 décembre 1793). La dernière pièce 
donnée par lui au théâtre [Charles II à Wood- 
s(och) fut jouée le M mars 1828. Dans cet 
espace de trente-c|uatre ans, Alexandre Duval 
produisit plus de cinquante œuvres drama- 
tiques. L'édition générale publiée par lui de 
1822 à 1825 en contient quarante-neuf, mais 
il faut joindre Charles II à Woodstock, joué 
trois ans après, sans parler de cinq ou six 
autres comédies sans importance, non recueil- 
lies. Nous donnerons à la fin de cette étude 
une liste complète de ses pièces dans l'ordre 
chronologique. Ou y trouve tous les genres. 



— 36 — 

depuis le petit acte en prose agrémenté de 
couplets jusqu'à la grande comédie en cinq 
actes et en vers, jusqu'au drame; il y a 
même une tragédie en vers qui — circon- 
stance atténuante — ne fut jamais représentée. 

Ce qu' domine dans ce plantureux théâtre, 
c'est la petite comédie ou comédie de genre, 
en un acte d'ordinaire, trois au plus, quelque- 
fois en prose d'un bout à l'autre, plus souvent 
mêlée de musique, tantôt seulement quelques 
petits couplets rentrant dans le genre du vau- 
deville, tantôt des morceaux plus étendus, 
qui prétendent à lopéra-comique : sur les 
cinquante pièces de DuvaP, la petite comé- 
die, comme on vient de la définir, n'en reven- 
dique pas moins de vingt-quatre, c'est-à-dire 
la moitié. On y trouve ensuite onze comédies 
historiques, cinq drames plus ou moins histo- 
riques, huit grandes comédies de caractère 
en cinq actes et en vers, enfin un grand opéra 
et une tragédie, l'un et l'autre non représen- 
tés. 

L'inspiration générale, essentielle de tout 
ce théâtre est éminemment morale : les affec- 
tions de la famille et de la patrie, le sentiment 
du devoir, la générosité, la fierté du caractère, 

1. Les quarante -neuf pièces du recueil de ses 
Œuvres, et Charles II à Woodstock. 



— 37 — 

l'horreur de tout ce qui est bas, vil, cruel; le 
vieil honneur et la vieille morale, celle sur 
laquelle reposent depuis qu'elles existent toutes 
les sociétés chrétiennes et civilisées, — voilà 
le fond, la doctrine (si Ton peut ainsi parler) 
de toutes ces pièces. Non pas qu'on n'y puisse 
trouver dans quelques personnages le déve- 
loppement de passions mauvaises, le spec- 
tacle de mœurs fâcheuses : la vérité artis- 
tique et dramatique ne permet pas d'écarter 
complètement ces peintures. Mais ce que l'on 
ne voit jamais chez Duval, c'est l'apologie du 
mal et du vice; c'est l'antithèse — si fré- 
quente aujourd'hui sur la scène — de la pas- 
sion et du devoir, aboutissant à l'apothéose 
de la passion, à la défaite, à la condamnation 
du devoir. 

L'auteur — qu'on l'entende bien — ne songe 
jamais à s'ériger en docteur, en moraliste, en 
prédicateur; seulement chez lui le mal est le 
mal, le bien est le bien, et par ailleurs il vise 
uniquement à intéresser, amuser les specta- 
teurs. 



III 

Comédies de caractère et comédies de genre. 

Il s'y entendait fort bien, paraît-il, car sur 
les cinquante pièces dont nous parlons, qua- 
rante-trois furent représentées, et sauf trois, 
toutes réussirent. Quelques-unes eurent un 
succès formidable, uu succès qui alla, dit 
Duval lui-même, « jusqu'à la folie '. » Mais ce 
sont ses comédies de genre et ses comédies his- 
toriques qui plurent surtout au public; beau- 
coup d'entre elles ont gardé jusqu'à présent 
un mérite réel, une saveur très appréciable. 

Quant aux grandes comédies de caractère, 
considérées sous l'Empire et sous la Restaura- 
tion comme le principal titre d'Alexandre 
Duval et dont plusieurs eurent aussi un grand 
succès, aujourd'hui elles ne sont pas lisibles. 
Versification molle et prosa'ique, dialogue 
prolixe et délayé ; faiblesse ou plutôt absence 
d'action dramatique, remplacée par des con- 

1. Œuvres d'Alexandre Duval, t. III, p. 8; il 
dit cela à l'occasion de la comédie du Prisonnier, 
jouée en 1798, qui eut des centaines de représen- 
tations. 



— o9 — 

versations, des dissertations sans fin sur tel 
défaut ou telle vertu ; longues platebandes de 
vers géométriques où fleurissent l'ennui et le 
lieu couiuum : voilà, pour nous, l'aspect gé- 
néral de ces « grandes comédies » tant van- 
tées par leurs contemporains ^ . 

Tout au plus ferait-on une exception pour 
le Tyran domestique (1805). qui nous pré- 
sente un père de famille, très honnête homme 
tout cousu de vertus, mais dont le caractère 
acariâtre , affreusement grognon et despo- 
tique, fait le supplice de tous les siens, au 
point que ses enfants, sa femme, ses servi- 
teurs, n'y pouvant tenir, l'abandonnent les 
uns après les autres, et ne réussissent à le 
mater, ou du moins à le rendre un peu so- 
ciable, qu'en le réduisant à une complète so- 
litude. Cette péripétie, qui prête quelque res- 
sort à l'action, le sentiment des affections de 
famille toujours très vif chez Duval, donnent 

1. Les pièces de Duval qu'on peut ranger dans 
celte classe sont : le Tyran domestique, repré- 
senté en 1805, — le Chevalier d'industrie (1809), 
— la Femme misanthrope (1811), — la Manie 
des grandeurs (1817), — la Fille d.'honneur 
(1818), — le Faux bonhomme (1821), — 
l'Orateur anglais ou l'Ecole des députés, — et 
le Complot de famille : ces deux dernières pièces 
non représentées. 



— 60 — 

un peu de vie cà cette pièce et, sans en faire 
un chef-d'œuvre, en rendent la lecture sup- 
portable. 

Les petites comédies et les comédies histo- 
riques de notre auteur ne sont point sans 
doute irréprochables. Le style en est généra- 
lement faible — c'est là le grand défaut de 
Duval, — le dialogue trop peu serré. Mais ici 
ces défauts sont rachetés, atténués, dissimulés 
par des qualités de premier ordre. 

Ces pièces reposent presque toutes sur des 
données ingénieuses et amusantes. L'action 
en est menée vivement, avec beaucoup d'es- 
prit, beaucoup d'entente de la scène et des 
jeux de scène, de façon à surprendre, intri- 
guer, amuser le spectateur et le tenir con- 
stamment en haleine. Les moyens employés 
pour atteindre ce résultat sont variés ; un qui 
revient souvent, c'est le quiproquo; on a par- 
fois reproché à l'auteur d'eu trop user; mais 
il en use si bien, il sait si bien en varier la 
forme et les effets, que ce grief, vu de près, 
se tourne en éloge. 

Les meilleures, parmi les petites comédies 
de Duval, sont les Héritiers (1796), — le Pri- 
sonnier (^798), — les Projets de mariage 
(1798), — le Trente et Quarante (1799), — 
Maison à vendre (1801), — Une aventure de 



— 6^ — 

Saint-Foix (1802), — Shakespeare amoureux 
(1 804) , — la Tapisserie {\ 808) . 

Vieutlraieut ensuite : la Manie d'être quelque 
chose (1795), — l'Oncle valet (1798), — les 
Tuteurs vengés (1799), — l' Officier enlevé 
(1819), — le Jeune homme en loterie (1821), 
— les Suspects (1793) et le Souper imprévu 
(1796), deux pièces de circoustance assez 
gaies ^ . 

Nous analyserons plus loin avec détail quel- 
ques-unes de ces pièces. Voulez-vous d'ailleurs 
juger tout de suite de la différence entre les 
grandes et les petites comédies de Duval? 
Lisez, comparez entre elles sa Mcmie d'être 
quelque chose (1793) et sa Manie des gran- 
deurs (1817). Le fond des deux pièces est le 
même, c'est-à-dire qu'eu l'une et l'autre, 
c'est le même travers qui est mis sur les 
planches, qui est joué et satirisé. La pre- 

1. Les autres petites comédies d'Alexandre Duval, 
imprimées dans le recueil de ses Œuvres, sont : 
la Vraie bravoure (n 93), — Bella ou la Femme 
aux deux Maris (1795), — le Vieux château 
(1798), — la Maison du Marais (1800), — la 
Méprise volontaire (1805), — les Artistes par 
occasion (1807), — le Vieil amateur, comédie- 
prologue pour l'inauguration de l'Odéon (1808) — 
le Retour d'un Croisé (1810), — le Prince 
Troubadour (1813). 



— 62 — 

mière est une esquisse à grands traits, une 
charge très gaie, vivement enlevée, qui ne 
réussit point parce qu'elle frondait trop crû- 
ment et peignait trop fidèlement certains 
ridicules très puissants alors, — mais qui 
n'en reste pas moins une très bonne carica- 
ture. L'autre pièce consiste en une longue 
série de plaidoyers solennels ou plutôt de 
dissertations empesées, sentencieuses, pour et 
contre l'ambition, lesprit d'intrigue, la cour- 
tisanerie, etc., le tout d'un ennui mortel. 
Mais une petite comédie fort amusante, c'est 
l'histoire de cette ennuyeuse grande comédie, 
comme Tauteur lui-même nous la raconte et 
comme on va la lire, d'après lui. 



IV 

Petite comédie tirée cVune grande. 

C'est GQ ^8^l que Duval perpétra sa Manie 
des grandeurs, en cinq actes et en vers ; il 
s'était retiré pour cela à la campagne. Le 
crime commis, il rentra à Paris, « presque 
certain, dit -il naïvement, d'avoir « fait un 
bon ouvrage. » Toutefois, avant de le mettre 
au théâtre, il voulut prendre l'avis de ses 
meilleurs amis, gens de goût en qui il avait 
confiance, dont il convia une demi-douzaine, et 
pour les bien disposer, croyait-il, à l'égard de 
son nouvel enfant, il leur fit préparer un dîner 
fin, petits plats, bons vins, liqueurs des îles; il 
eut même l'attention, afin de laisser à leurs 
langues plus de liberté, d'envoyer au dehors, 
chez des parents, sa femme et ses filles. Le 
dîner fut très joyeux : Champagne à discrétion, 
contes plaisants, chansons légères, et même 
« bonnes grosses bêtises \ » avec accompa- 
gnement de rires sonores, — feu roulant 
jusqu'au café. Pour les convives c'était là le 
principal de la fête, pour Duval c'en était 

1. Voir Œuvres d'Alex. Duval, VII, 355. 



— 64 — 

seulement le prologue. « Aussitôt après le 
a dîner, dit-il, je réclamai le silence de mon 
ce auditoire, et je commençai ma lecture. » 

Quelle tuile pour ces malUeureux ! Au lieu 
d'expectorer joyeusement de « bonnes grosses 
bêtises, » — recevoir à pic sur la tête des dou- 
ches interminables d'alexandrins à la glace. La 
surprise fut si forte, la sensation si cruelle, 
la stupéfaction telle, que pendant les deux 
premiers actes personne ne dit ouf. Au 
troisième, les victimes reprirent leurs sens 
et les fumées du Champagne délièrent les 
langues; alors tout le monde protesta. « On 
« se permit des réflexions (dit Duval scanda- 
« lise); chacun blâmait, approuvait, ou plutôt 
« faisait une pièce à sa manière. Plus favan- 
« çais, moins Von prenait intérêt à ma corné- 
« die. Je fis bonne contenance jusqu'à la fin; 
« mais le dénouement ne les satisfaisant pas 
« plus que le reste, ils crurent de leur devoir 
a de m'avertir que je m'étais complètement 
« trompé, que cet ouvrage ne pouvait obtenir 
« aucun succès ; pour mon repos et pour ma 
« gloire, ils me conseillèrent de ne pas le 
« livrer au public. Enfin, en s'en allant, ils 
« disaient : 

« — Décidément, ce pauvre Duval commence 
« à radoter ; il nous a donné un bon dîner, 
« mais il nous a régalés d'une fichue pièce. » 



— 65 — 

L'auteur était navré, atterré, il ne s'en 
cache pas. « Accablé du coup qui détruisait 
« toutes mes espérances, je n'entendais plus 
« les critiques. Je ne pense pas avoir éprouvé 
« de ma vie une sensation plus pénible. Croyant 
« avoir fait une bonne pièce, je réunis des 
« juges éclairés, presque tous mes sincères 
« amis; on l'écoute, on la juge; on ne la trouve 
« pas même digue d'être présentée au public! 
« C'en était donc fait de tous mes grands 
« projets! Je devais renoncer pour toujours à 
« la carrière dramatique!... Telles étaient mes 
« réflexions... Resté seul, je continuai à me 
« livrer à mes tristes pensées... ^ » 

Le pauvre homme fait pitié. Sa femme et 
ses filles rentrent du dehors où il les avait 
envoyé dîner. Il leur conte son infortune; 
pour toute réponse. M"'- Duval « se dépite 
« d'avoir ordonné un grand dîner, dont 
« on les avait exclues, pour des gens qui 
« n'avaient pas le sens commun. » Eu d'autres 
termes, la bonne dame gronde d'avoir été 
mise, comme une intruse, à la porte du logis 
pendant qu'on faisait chez elle grand festival. 
Belle consolation pour le patient! Aussi prie- 
t-il ces dames de le laisser tranquille et va se 
mettre au lit, mais sans pouvoir fermer l'œil 

1. Œuvres d'Alex. Duval, VII, 352, 353, 



— 66 — 

de la nuit. « Et le lendemain, ajoute-t-il do- 
« lemment en forme de conclusion, le lende- 
« main j'enfouis mon manuscrit dans un 
« vaste carton, et complètement découragé, 
je restai deux ans sans travailler, sans même 
« en avo'F le désir. » 

N'y a-t-il pas là déjà un bon sujet de co- 
médie? Mais ce nest pas fini. 

Au bout de deux ans (en -1813), une cir- 
constance fortuite remet sous les yeux de Du- 
val le manuscrit de cette malheureuse comé- 
die, si tristement reléguée dans les limbes, 
comme un enfant sans baptême. Plein de 
complaisance pour cet avorton, il lit la pre- 
mière scène, elle lui plaît; il continue, il va 
jusqu'au bout, et se confirme de plus en plus 
dans la conviction que « son petit est mignon, » 
qu'on lui a fait un passe-droit, une affreuse 
injustice; qu'il est de son devoir à lui, le père, 
de réhabiliter ce pauvre paria condamné. 

Il fera de nouveau appel à un aréopage 
amical; dans cet aréopage il convoquera de 
nouveau ceux des premiers juges qu'il a en- 
core sous la main; de nouveau il leur donnera 
à dîner. Comment, dès lors, espérer meilleure 
sentence? 

C'est là qu'il eut une illumination de génie. 
Il fera dîner les juges, oui, — mais il leur 
lira sa pièce avant le dîner, non après. 



— 67 — 

L'épreuve s'accomplit de nouveau dans ces 
conditions; elle réussit parfaitement; tous les 
juges sans exception, même ceux qui deux ans 
auparavant l'avaient trouvée détestable, pro- 
clament la comédie excellente. Duval jubile, 
triomphe, et en racontant cette histoire il se 
tue à expliquer honnêtement la palinodie de 
laréopage. Mais il se garde d"en dire le vrai 
motif, la raison philosophique, bien aisée 
pourtant à découvrir. Elle tient tout entière 
en deux proverbes, l'un français, l'autre latin. 

In vino veritas : voilà l'explication natu- 
relle et, on peut le dire, péremptoire de la 
condamnation portée en (811 par les convives 
de Duval. 

Ventre affamé n'a point d'oreilles : cela 
explique encore mieux, s'il est possible, la 
palinodie des mêmes, en -1813. Voyez- vous 
les malheureux condamnés à subir, avant de 
dîner, ces cinq actes interminables! pendant 
que tombe sur eux comme un givre cette pluie 
d'alexandrins, à quoi croyez-vous qu'ils 
pensent? Au dîner. Les vers ont beau bruire 
à leurs oreilles, ils n'en entendent pas un 
seul ; de toute leur âme, désespérément, ils 
aspirent à la fin du supplice. Le supplice fini, 
à quoi? Au dîner, plus que jamais, la fatigue 
intense ayant aiguisé la faim. Et ils iraient 
critiquer l'auteur, discuter avec lui, c'est-à- 



— 68 — 

dire retarder iadéfmiment la venue du potage ? 
Allons donc, ils n'y songent pas ; d'à Heurs, ils 
n'ont pas entendu un mot : ils déclarent tout 
d'une voix que la comédie en bloc est un chef- 
d'œuvre, donnant ainsi du même coup toute 
satisfaction à l'auteur... et à leur estomac. 

Duval, au comble de la joie, se disposa dès 
lors à faire jouer ce chef-d'œuvre à l'Odéon ; 
mais il y eut encore quelque anicroche, la 
représentation fut retardée; survinrent les 
grands événements de JSfi et de 1815, nou- 
veau retard. Bref la Manie des Grandeurs, 
tant ballottée, ne fut représentée qu'en -1817, 
au Théâtre-Français. La réputation de l'au- 
teur, alors à son apogée, la rare perfection du 
jeu des acteurs soutinrent cette pièce et lui 
valurent quelques applaudissements. Mais le 
succès ne fut pas de longue durée. Comment 
en eût-il pu être autrement, quand l'auteur 
lui-même, malgré sa partialité et sa vive 
affection paternelle, est forcé d'avouer que 
sa pièce a » une action simple, un caractère 
« grave, qui exclut tout k la fois le gros rire 
« et le grand intérêt '. » Donc, ni plaisante 
ni intéressante : alors — sauf l'admirable jeu 
des acteurs — que pouvait-il lui rester pour 
charmer le public ? 

1. Œuvres d'Alex. Duval, VII. 355. 



V 

Comédies historiques. 

Les comédies historiques sont une des bonnes 
parties de l'œuvre de Duval. L'histoire des 
Stuart hii en a fourni trois, fort intéressantes, 
dont VnnQ^ Edouard en Ecosse HS02), est en ce 
genre le chef-d'œuvre de l'auteur ' ; nous en 
donnerons plus loin une analyse détaillée. 
Une autre de ces trois pièces, la Jeunesse de 
Henri V, fut un des plus grands et des plus 
persistants succès de Duval; le critique Geof- 
froy, qui n'aimait pas celui-ci, quoique tous 
deux fussent Rennais, ne put sempêcher de 
constater la remarquable et florissante longé- 
vité de cette comédie, quand il l'appela dans 
un de ses feuilletons l'éternelle Jeunesse de 
Henri V. 

On peut être étonné de me voir donner cette 
pièce comme inspirée par l'histoire des Stuart, 
car le roi d'Angleterre Henri V, qui régna au 

1. Duval, sur le tilie de cette pièce, la qualifie 
drame; comme il ne s'y trouve ni mort ni catas- 
trophe, qu'au contraire « tout finit bien, » c'est en 
réalité une comédie. 



— 70 — 

commencement du xv^ siècle (14 13- -1422), n'a 
rien de commun avec cette dynastie. Cela est 
vrai ; mais dans le principe, et dans le manus- 
crit de l'auteur, le titre était ; la Jeunesse de 
Charles II, et il s'agissait, il s'agit encore dans 
cette œu Te de ce dernier prince, qui régna, on 
le sait, deux siècles et demi après Henri V. La 
censure dramatique, sous le premier Empire, 
était excessivement ombrageuse; elle affecta 
de craindre que les mal pensants pussent 
voir, dans les Stuarts, les Bourbons, puis de 
là porter leur pensée d'abord sur le Crom- 
well anglais, et de celui-ci, enûn, sur le 
Cromwcll français qui occupait alors la place 
des Bourbons. 

On ne trouvait dans la pièce, cela est cer- 
tain, aucune allusion ou trace d'allusion ni 
aux Bourbons ni à Cromwell. La censure sup- 
posant gratuitement qu'il pourrait peut-être 
se faire que quelque esprit malveillant en 
vînt, sur la vue de cette comédie, à penser à 
Cromwell, cela suffit pour qu'on obligeât 
l'auteur à changer le titre, en remplaçant 
Charles II par Henri V. Mais c'est là tout ce 
qu'il changea; de dessein formé il laissa tout 
le reste, pour constater la violence qu'on lui 
faisait. Ainsi, le favori du prince, c'est Ro- 
chester qui jamais n'eut rien à démêler 
avec Henri V ; le prince laisse sa montre à la 



— 71 — 

taverne, il y boit du thé, du punch, y ren- 
contre des gens qui fument, qui ont des pis- 
tolets, etc. Duval se moque spirituellement des 
critiques qui, pour faire preuve d'une haute 
science, se tuèrent à démontrer qu'on ne con- 
naissait, au XV'' siècle, ni montres ni punch ni 
pipe ni pistolets, ce que l'auteur savait mieux 
qu'eux. 

La troisième pièce qu'il tira de l'histoire 
des Stuart, c'est Charles II ou le Labyrinthe 
de Woodstock. On y peut voir la contre-partie 
d'Edouard en Ecosse : celle-ci nous montre 
un prétendant qui, après avoir conquis pres- 
que tout son royaume et porté, ou peu s'en 
faut, la couronne, sauve sa vie à graud'peine. 
Dans l'autre, au contraire, un prétendant, au 
moment où il se croit perdu, est proclamé 
roi. Ce n'est pas sous l'Empire, on le sent, 
qu'une pareille comédie put voir le jour; 
elle parut sous la Restauration, à qui elle 
était naturellement agréable; d'autant plus 
que c'est vraiment une jolie pièce, bien me- 
née, spirituelle, intéressante; — et, je l'ai 
déjà dit, la dernière œuvre de Duval jouée 
sur le théâtre (1 1 mars 1828). 

Après les Stuart, la Russie et la Pologne 
ont fourni à Duval plusieurs sujets : d'abord 
Benioicski ou les Exilés du Kamschaika, joué 
en ^S00, mais conçu dès J794, pendant une 



nuit d'insomnie passée par l'auteur dans la 
bibliothèque de Talma ' ; puis le Menuisier de 
Livonie (1803), curieux épisode de l'histoire 
de Pierre le Grand; enûn, le Faux Stanislas 
(1809), une des plus amusantes pièces de notre 
auteur; on en trouvera plus loin l'analyse. 

L'histoire d'Espagne a aussi été mise à 
contribution par Duval : sous le titre de 
la Princesse des Ursins ou les Courtisans, il 
en tira une grande comédie en cinq actes et 
en prose, imprimée en 1822, et qui renfer- 
mait force allusions, transparentes pour les 
contemporains, aux diverses circonstances de 
la chute du ministère Decazes : aussi la cen- 
sure opposa-t-elle vivement son veto à la 
représentation. Quelques années après, le ciel 
politique étant devenu plus clément, Duval 
obtint, moyennant quelques coupures et quel- 
ques changements, l'autorisation de faire 
jouer sa pièce, qui fut représentée le 23 dé- 
cembre 1823 au Théâtre-Français. De cinq 
actes, elle avait été réduite à trois : grande 
amélioration. Mais elle avait perdu ses friandes 
et séditieuses allusions; elle avait été con- 
trainte de laïciser son traître, l'odieux Sal- 
vador, tristement tombé du rang d'inquisi- 
teur au rôle de simple intendant ; dès lors, 

1. Œuvres d'Alex. Duval, III, p. 439-440. 



— 73 — 

plus de piquant, plus de sel, plus de mérite : 
aussi n'eut-elle que quelques représentations. 
Enfin, l'Enfant prodigue ou le Bon trou- 
badour (eu prose) a aussi quelques préten- 
tions à être une comédie historique; mais 
comme elle est très faible et n'a jamais été 
jouée, c'est assez de la nommer. 



VI 

Drames historiques. 

Nous rangeons parmi les drames de Duval 
la Jeunesse du duc de Richelieu (1796), quoi- 
qu'il lait qualifiée comédie. Uue comédie où 
il y a mort d'homme (ou de femme) est au 
moius un drame bourgeois. Drame ou comé- 
die, elle eut un très grand succès, qui semble 
avoir dépassé la valeur de la pièce, bien 
quelle ne fût pas sans mérite. 

Un autre drame dont nous avons parlé dans 
la première partie de cette étude, Guillaume 
le Conquérant, est, à certain point de vue, 
une des plus curieuses œuvres de Duval. Lui 
qui devait plus tard tonner contre les inno- 
vations romantiques, surtout en matière de 
théâtre, il a fait là carrément, dès ^803, un 
drame tout romantique sur le patron de Sha- 
kespeare et de Schiller, et il la fait en toute 
connaissance de cause, car en tète de sa pièce 
il a mis un prologue en vers qui n'a d'autre 
but que de présenter ses explications. Un de 
ses interlocuteurs lui dit : 

Votre drame est anglais, pour le moins allemand ; 



— 73 — 

Ou Shakespeare ou Schiller vous servit de modèle, 
Et votre invention ne peut être nouvelle. 

Et l'auteur répond sans hésiter : 

Nouvelle, oh! je n'ai point celte prétention. 
J'ai voulu seulement d'une haute action 
A mes concitoyens présenter la peinture 
Et, pour être plus vrai, copier la nature. 
Le sujet l'exigeait. De nos règles pourtant, 
Malgré mes torts, je suis admirateur constant... 
Et cependant je crois qu'on peut, discrètement, 
Avec beaucoup d'égards, les heurter en passant ; 
Mais dans cet écart même il faut de la prudence... ^ 

Cela dit, il en prend tout à son aise avec 
ces bonnes règles si vénérables. Des unités 
de temps et de lieu, il n'en est plus question. 
Le drame embrasse une durée d'un an ou peu 
s'en faut, car il commence avant la mort d'E- 
douard le Confesseur Ci janvier -1066) pour 
finir à la bataille d'Hastiogs (14 octobre 1066). 
Le lieu de la scène change à chaque acte. Le 
premier se passe en Normandie (à Baïcux), 
les autres en divers lieux de l'Angleterre. Au 
troisième, on voit Guillaume et son armée 
débarquer à Pevensey ; au cinquième, la ba- 
taille se livre sur la scène. Comme dans 

1. Œuvres, V, 40. 



— 76 — 

Shakespeare, il y a abondance de persounages 
(une vingtaine au moins), dont plusieurs peu 
nécessaires à l'action, mais qui lui donnent 
une physionomie vivante et réelle, une couleur 
historique et locale (comme on dit aujour- 
d'hui), pour l'époque surtout, pas trop mau- 
vaise. Il y a aussi çà et là des dialogues épi- 
sodiques dans le mode shakespearien, comme 
par exemple, le suivant, entre un pêcheur et 
son fils, qui voient du rivage arriver la flotte 
immense portant l'armée de Guillaume : 

« L'enfaxt. — Ah! mon père, que de bar- 
ques! Les vois-tu là de tous côtés? 

« Le pêcheur. — Viens, mon enfant, viens; 
retournons vite à notre cabane, pour sauver 
le peu que nous possédons. 

a L'eotam. — Pourquoi donc, mon père? 

« Le pêcheur. — Ne vois-tu pas les ennemis 
qui s'approchent du rivage? 

« L'enfam. — Moi, je ne vois que des 
barques qui sont remplies de monde... Oh! 
comme en voilà!. . Tenez, de ce côté... en- 
core! encore! Ah! mon Dieu, que c'est joli! 

« Le pêcheur. — Mais viens donc; si nous 
restons là, nous sommes perdus. 

« Lenfam. — Non, non, laissez-moi! 

« Le pêcheur. — Mais quand je te dis que 
ce sont là les ennemis. 

« L'enfaxt. — Et qu'est-ce donc que des 



— 77 — 

ennemis? Je serais bien aise d'en voir de 
près. 

« Le péchecr. — Oui, et s'ils arrivent, ils 
nous tueront, petit entêté. 

(^ L'E\FATr. — Tu veux me faire peur, mais 
je vois bien que ce que tu appelles des enne- 
mis, ce sont des hommes. . . 

« Le pêcheur. — Oui, mais les hommes se 
tuent, mon fils, quand ils sont en guerre. 

« L'enfaxt. — Eh bien ! pourquoi sont-ils 
en guerre? 

« Le pêcheur. — Ah! pourquoi?... C'est 
que... c'est que... Ma foi, je n'en sais rien. 
Mais tu me fais perdre un temps... Fuyons! 

« L'enfant. — Eh bien, mon père, puisque 
je suis en guerre, sauvons-nous ' ! » 

Quoi encore ? Duval dans ce drame a mis 
sur la scène, non pas seulement une bataille, 
mais des moines, des reliques, des évêques, 
une procession, les jeux des soldats normands 
dans leur camp, une troupe de jeunes filles 
babillant et tressant des guirlandes, et pour 
que rien n'y manque, Harold voit un fan- 
tôme, comme Hamlet. 

Comprend-on après cela que, vingt-cinq 
ans plus tard, Duval ait bataillé comme un 
diable contre les romantiques? Que ûreut- 

1. Œuvres, V, p. 100-101. 



— 78 — 

ils de plus, les romantiques? Au lieu de les 
excommunier, de les accabler de ses foudres 
(parfaitement vaines), Duval n"eùt-il pas beau- 
coup mieux fait de se poser devant eux, comme 
il en avait le droit, en précurseur? 

Revendiquons encore pour lui une pièce, 
dont le nom et quelques morceaux sont en- 
core aujourd hui assez connus, mais qu'on ne 
lui attribue guère, l'opéra de Joseph ^ avec 
musique de Mébul (joué en ^807). Duval le 
compte parmi ses drames, les paroles sont 
de lui; de lui ces romances longtemps cé- 
lèbres : 

A peine au sortir de l'enfance, 
Quatorze ans au plus je comptais... 

Et encore : 

Champs paternels, Hébron, douce vallée... 

Il y a une certaine grandeur dans l'action, 
dans le dialogue une simplicité qui ne messied 
pas en un tel sujet. C'est dautant plus méri- 
toire chez Duval que, par ses origines dix- 
huitième siècle, par ses amitiés et ses liaisons 
(Giuguené, Marie-Joseph Chénier, la Décade), 

1. Œuvres, VI, p. 177, 187, 189, etc. 



— 79 — 

par SCS études habituelles, il était évidemment 
peu préparé à comprendre la haute poésie de 
la Bible. 

Parmi les pièces de Duval qui ont été re- 
présentées, on en trouve encore deux qualifiées 
drames : Montoni ou le Château, tV Udolphe 
(1797), avec fantômes, traîtres, trappes, sou- 
terrains, ferrailles, en un mot tout l'attirail 
des romans d'Aune Radcliffe; — les Hussites 
ou le siège de Nailmbourg, en vers (1804), 
imité de Kotzebue, et qui n'est réellement 
qu'un grand tableau d'opéra bien composé. 
— Enfin, trois autres drames, d'une grande 
noirceur et dune grande banalité, non repré- 
sentés, figurent dans l'édition générale des 
Œuvres de Duval sous ces titres : 3Iarie ou 
les remords d'une mère, — la Courtisane, — 
Struensée ou le ministre d'Etat. 



VII 

Procédés de composition. 

Sur ses procédés de composition Duval 
nous a laissé quelques renseignements bons à 
recueillir. Il y a fort peu de ses pièces qu'il 
ait tirées entièrement de son imagination ; 
presque toujours, d'après son aveu, la donnée 
primitive lui a été suggérée du dehors, tantôt 
par un bon mot ou une anecdote racontée en 
sa présence, un incident de voyage ou de 
visite, tantôt par une simple phrase d'un 
moraliste ou même d'une autre pièce, saisie 
au vol et lui ouvrant toute une perspective. 
Ce n'était la plupart du temps qu'un grain de 
sénevé, souvent même une pointe d'aiguille; 
sur cette pointe daiguille l'imagination de 
l'auteur travaille, bâtit tout un édifice ; s'il y 
a ici suggestion, la part de l'invention n'est 
pas moindre pour cela. Et une fois Tiraa- 
gination en branle, il lui arrive souvent de 
mener si vite son travail de construction que 
l'auteur a peine à la suivre. 

Dans le Prisonnier, dont j'ai parlé plus 
d'une fois, le principal ressort dramatique, 
c'est l'existence d'une communication souter- 



— 81 — 

raine entre une tour de la ville et une maison 
voisine du rempart. Un jeune offlcier, mis aux 
arrêts dans cette tour, découvre cette scalorie, 
inconnue jusque là, et débouche tout à coup 
dans la maison, habitée par deux dames, la 
mère et la fdle. Celle-ci avait aperçu de sa 
fenêtre le prisonnier qui, derrière les bar- 
reaux de fer de sa vieille tour, chantait parfois 
la romance. La mère, elle, sur le point de se 
remarier, fiancée par correspondance, atten- 
dait le jour même son prétendu, qu'elle n'avait 
point vu encore. Instruit de cette circonstance 
par un valet, le prisonnier, une fois dans la 
place, se donne pour le futur époux; et de là 
une série de quiproquos, de jeux de scène et 
de curieuses péripéties, qui valurent à la pièce 
des centaines de représentations. Voici ce que 
Duval nous dit de la façon dont il trouva 
ce sujet et le mit en comédie : 

« Je ne puis me rappeler à quelle inspira- 
tion j'ai dû le sujet du Prisonnier. Je sais 
seulement que j'étais à l'Opéra-Comique, seul 
dans une loge, et qu'une phrase de la pièce 
qu'on jouait m'en donna l'idée. Je ne me 
souviens ni de la pièce ni de la phrase ; je ne 
crois pas d'ailleurs leur avoir dû le sujet; 
mais il est possible qu'elle ait réveillé dans 
ma mémoire quelques idées romanesques de 
la communication dune tour avec une maison 



du rempart. Cette seule pensée me fit conce- 
voir à l'instant que, si je parvenais à inventer 
une fable comique, je pourrais tirer un grand 
partie de celte communication souterraine de 
la tour à la maison. 

a Je ne fus pas longtemps sans trouver ma 
fable, et la pièce qu'on représentait n'était 
pas finie que toutes les dispositious de mes 
scènes et de mes caractères étaient faites 
dans mou imagination, et je n'avais plus 
qu'à écrire. 

«J'étaissicontent de cette première idée que 
je ne pus résister au désir d'aller la jeter de 
suite sur le papier. Je voyais le développe- 
ment de toutes les méprises qui allaieut naître 
d'un mari qu'on attendait pour la mère et 
d'un prisonnier aimé de la fille. En retour- 
nant chez moi, je dialoguais mes scènes au 
milieu des voitures qui se croisaient sur ma 
route, et je sautais de joie à chaque idée 
plaisante qui s'offrait à moi pour mon dia- 
logue... 

« Arrivé chez moi, je trouvai ma femme qui 
passait sa soirée avec la femme d'un de mes 
amis ^ Comme tous les jeunes auteurs qui 
sont enthousiasmés dune idée nouvelle, je 

1 . Gel ami 6tait le célèbre économiste Jean-Baptiste 
Say. 



— 83 — 

racontai le plan de ma future pièce à ma 
femme et à son amie; les idées se pressant 
dans ma tête, tantôt je n'en disais pas assez et 
tantôt j'en disais trop. Mes deux daaies ne 
comprirent rien à ma fougueuse confidence. 
Mais, sans les ennuyer davantage, je me misa 
écrire tout en causant avec elles, tant j'étais 
plein de mon sujet, — et le lendemain mon 
Prisonnier était fait ' . » 

Ce Prisonnier n'a pas moins de vingt-trois 
scènes et remplit, dans les Œuvres de Duval, 
cinquante-trois pages in-8° (t. II, p. 333 à 
388). 

Dans sa comédie des Projets de mariarje, 
on voit (scène xv) un valet qui, en présence 
de son maître, reçoit de l'argent pour le trom- 
per et qui lui raconte la chose, trait pour trait, 
à linstant même, comme s'il s'agissait d'un 
fait accompli précédemment dans des condi- 
tions toutes différentes, en sorte que le maître 
trompé ne se doute de rien. Cette scène est dun 
intérêt palpitant, dun comique irrésistible : 

« En faisant le plan de ma comédie (dit 
Duval), je ne prévis pas d'abord tout l'effet 
qu'elle produirait quand j'en viendrais à l'exé- 
cution. Mais aussitôt qu'entré dans mon sujet, 
j'en vins à écrire cette scène, tous les mots 

1. Œuvres d'Alex. Duval, II, p. 321 à 323. 



que la situatiou m'inspirait arrivaient avec 
une extrême facilité, et quelque vitesse que je 
misse à écrire le dialogue, ma main ne pouvait 
suivre mon imagination. Je croyais voir tous 
les personnages en scène ; dans mon transport 
de joie je fis un saut, qui renversa la table, 
brisa l'encrier, et me fit faire, bon gré mal 
gré, un entr'acte dans ma pièce en un acte '. » 

On voit avec quelle rapidité, quelle verve, 
quel entrain Duval composait, une fois Tima- 
giuatidn, on peut même dire, lïuspiration en 
mouvement; car il y a bien là assurément un 
tempérament dartiste. 

Artiste incomplet, malheureusement, beau- 
coup plus préoccupé du fond que de la forme. 
Cela sans doute parce que, au théâtre, pour 
l'effet, pour le succès immédiat d'une pièce, 
le fond est la partie importante, — d'au- 
tant que les habiles acteurs, interprètes ha- 
bituels de Duval, dissimulaient par leur jeu 
savant les défauts de la forme. Mais aucune 
œuvre, dramatique ou autre, ne peut se sou- 
tenir ni durer sans le style. Et le style — 
Duval l'avoue avec sa constante franchise — 
n'était point sou premier souci. Si classique 
qu'il fût, il se vantait de ne pas pratiquer le 
précepte de Boileau : 

1. Œuvres d'Alex. Duval, III, p. 163-164. 



— 83 — 
Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage, 

« Telle correctioQ (dit-il), qui sert à Ihar- 
moûie du vers, nuit à la force de la pensée 
et, tout en contribuant à la douceur du style, 
en fait disparaître ce premier feu, cette pre- 
mière verve, qui doivent être la qualité domi- 
nante d'un ouvrage dramatique. Telle est 
mon aveuglement sur cette partie de l'art 
qu'on appelle le style, que je la crois souvent 
une sorte d'erreur, qui, dans les poèmes des- 
tinés au théâtre, nuit plus que des incorrec- 
tions et certaines fautes de versification ^ » 

Habemus confitcntem reum... 

Ce n'était pas seulement dans les vers qu'il 
négligeait le style; mais dans la prose cette 
négligence se sent moins; elle est couverte en 
partie par le naturel et par l'esprit; le princi- 
pal défaut, je Tai déjà dit, c'est que son dialo- 
gue n'est pas assez vif et serré. 

D'ailleurs on va pouvoir en juger sur pièces. 
Nous allons achever l'étude de son théâtre par 
l'analyse détaillée de quelques-unes de ses 
comédies, avec force citations textuelles. 

1. Œuvres d'Alex. Duval, VI, p. 75-74. 



VIII 

Les Héritiers (21 nov. ilOG). 

A en croire Alexandre Duval, le sujet des 
Héritiers lui aurait été fourni par uue phrase 
de La Bruyère, qu'il cite de mémoire : « Ah! 
« combien de testateurs se repentiraient de 
« leur économie pendant leur vie, s'ils pou- 
ce valent voir la figure de leurs héritiers après 
« leur mort '. » 

Quoique La Bruyère ait sur les héritiers et 
les testaments certain paragraphe qui vaut à 
lui seul une comédie, je n'ai pu trouver 
chez lui la phrase ci-dessus ni rien qui la 
rappelle suffisamment. Probablement Duval 
l'avait vue ailleurs. Au reste cela importe peu; 
voici en deux mots le sujet de cette pièce. 
C'est un défunt qui ressuscite, qui trouve ses 
héritiers occupés à se partager ses biens, et 
qui se donne le spectacle des sentiments excités 
en eux par sa mort et par sa résurrection, 
— et le spectacle est curieux. 

Le défunt, c'est Antoine Kerlebon, un vieux 
loup de mer qui a fait naufrage à quelque 

1. Œuvres d'Alexandre Duval, L P- 267. 



— 87 — 

distance de Brest, au moment d'entrer dans 
ce port, sur un écueil appelé les Pierres 
Noires. La nouvelle de sa mort a été apportée 
par son fidèle serviteur, Jules, qui monté sur 
un autre navire a vu, d'assez loin, il est vrai, 
la catastrophe, sur laquelle il n'a d'ailleurs 
aucun doute. 

A cette nouvelle, les héritiers s'assemhlcnt 
au château de Kerlebou, propriété du défunt 
sise près de Landerneau, pour faire entre eux 
le partage de ses biens. Il va là d'abord, avec 
sa fille Sophie, une veuve, M""^ Kerlebon, 
belle-sœnr du naufragé, et deux neveux de 
celui-ci. fils de ses sœurs, Duperron un loup- 
cervier n'ayant d'autre passion que l'argent, 
et Henri, jeune peintre qui ne s'en soucie 
guère. On attend encore, pour tirer les parts 
du gâteau, Jacques Kerlebon, frère d'Antoine, 
et comme lui vieux marin, capitaine du cor- 
saire YExpédilif. Ce dernier ne doit pas seu- 
lement hériter, du même coup il doit se marier 
avec sa nièce Soph'e. fille de M""^ Kerlebon, à 
laquelle M"'^ Kerlebou il a écrit cette lettre 
curieuse : 

« De 3Iarseille, ce 29 octobre. 

cf J'acquiesce à tout, ma chère belle-sœur. 
Je partirai dici le l*"", j'arriverai le ^2 à 



Landerneau ' . Xous lèverons les scellés du 
pauvre Antoine, qui a fait capot en mer, 
comme cela m'arrivera quelque jour. Le -15, 
j'épouserai votre fille, et si le vent veut res- 
ter à TEst, je m'embarque; je veux être, 
deux jours après le mariage, à la hauteur 
du cap FÎnisterre, sur la grande route des 
Indes. Bien des choses à tous les parents que 
je n"ai jamais vus. Nous sommes tous dune 
famille de réprouvés : nous avons toujours 
navigué dans des parages différents. Cest tout 
au plus si, de mes frères et sœurs, je me 
rappelle la figure du pauvre noyé. 

tt (Signé) Jacques Kerlebox, capitaine, com- 
mandant le corsaire VExpéditif. » 

Ce projet de mariage, choyé par M""^ Kerle- 
bon, fait le désespoir de sa fille et de Henri, 
son cousin, qui s'aiment et voudraient se ma- 
rier; mais M'"^ Kerlebon trouve le petit cousin 
trop pauvre et lui préfère le vieux et riche 
Jacques Kerlebon. Pendant que Sophie et 
Henri se lamentent sans s'occuper de l'héri- 
tage, M""' Kerlebon et Duperron, au contraire, 
ne s'occupent que de cela et dépècent déjà 
entre eux, non sans querelles cupides, l'ample 
patrimoine du naufragé. 

1. Douze jours pour aller de Marseille à Brest, 
c'était peu alors. 



— 89 — 

Tout à coup, au beau milieu de ces intri- 
gues, tombe en personne le défunt, sauvé à 
grand'peine du naufrage et pressé de venir se 
sécher dans son manoir. Aucun des héritiers 
qui s'y trouvent ne l'ayant jamais vu, ils le 
prennent pour celui qu'ils attendent, c'est-à- 
dire pour Jacques Kerlebon, et Antoine se 
prête à leur méprise pour savoir ce qu'ils 
disent et pensent de lui. Il commence par 
faire jaser un valet, un peu niais mais encore 
plus médisant : 

« Antoine Kerlebon. — Et les héritiers, que 
pensent-ils du défunt? 

« Alain. — Est-ce que cela se demande? Ils 
en pensent ce que des héritiers pensent d'un 
parent qu'ils n'ont jamais vu et qui leur laisse 
un gros héritage. 

« Antoine Kerlebon. — C'est-à-dire qu'ils ne 
sont pas fâchés de sa mort ? 

« Alain. — Eux fâchés! Vous les connaissez 
bien! Ils sont dans une joie, mais dans une 
joie!... surtout M"* Kerlebon, votre belle- 
sœur, et le neveu Duperron ; ils rôdent dans la 
maison, ils visitent tous les recoins, ils se dis- 
putent sur les partages à faire. L'un veut la 
ferme, l'autre le château, ils se disent de 
grosses injures, puis ils se raccommodent. Le 
défunt aurait du plaisir s'il pouvait voir leur 



— 90 — 

avidité et entendre ce qu'on dit de lui. Mais, 
comme dit le proverbe : Quand on est mort... 
on est mort. 

a A:vT0i\E Kerlebox. — Comment, ils ne 
respectent pas la mémoire de celui qui les 
enrichit? 

« Alain. — Oh! entre nous, le défunt n'é- 
tait pas un homme très respectable. Outre 
qu'il avait mille mauvaises qualités, c'était 
un pauvre homme, un homme sans talent 
dans son état, enûn un très petit génie. 

a Antoine Kerlebon. — Qui te l'a dit? 

« Alaix. — Tout le monde. Du côté du mé- 
rite et des mœurs, on mettait une grande dif- 
férence entre vous et lui » (c'est-à-dire entre 
Jacques Kerlcbon à qui Alain croit parler et 
Antoine qu'il croit mort). « Il faut respecter 
les morts (continue Alain). Dieu lui fasse paix 
et me garde de faire tort à sa mémoire !. . . Mais 
j'ai entendu dire qu'il était bien le plus grand 
brutal, le plus grand ivrogne... Et s'il a laissé 
une grande fortune, comment l'a-t-il acquise? 
Hein?... C'est aux dépens d'autrui. 

« A.XTOixE Kerlebox. — Malheureux ! tu 
oses... 

a Alaix. ~ Vous vous emportez comme si 
VOUS n'héritiez pas. 

« Axtoixe Kerlebox [à part). — En effet, 
jai tort, j'oublie que je suis mort. » 



— 9i — 

Le « défunt » doit être content; voilà un 
beau commencement d'oraison funèbre. 

Il rencontre ensuite les deux jeunes gens, 
Sophie et Henri, qui le prenant pour leur 
oncle Jacques Kerlebon, l'épouseur malencon- 
treux de Sophie, se tiennent à quatre pour ne 
pas lui arracher les yeux. Tout à coup, Henri 
s'écrie : 

« — Que je suis malheureux ! Maudit héri- 
tage! Ah! si mon pauvre oncle Antoine vivait 



encore 



« AxTOixE Keuledox [vivement] . — Que dites- 
vous de votre pauvre oncle Antoine? 

« Henri. — Je dis que s'il était à votre 
place, il n'agirait pas comme vous : il n'irait 
pas épouser sa nièce pour faire mourir son 
neveu de douleur. 

« Antoine Kerlebon [à part). — Pauvre 
garçon! [A Henri.) Comment sais-tu qu'An- 
toine était un bon homme ? 

« Henri. — Parce qu'il faisait du bien à 
toute sa famille. Ma mère l'aimait beaucoup, 
elle m'a toujours vanté les vertus et le bon 
cœur de son frère Antoine. 

« Sophie. — Ce n'est pas parce qu'il est 
mort que je dis cela; mais c'était sans contre- 
dit le meilleur de la famille. 



— 92 — 

« A_\TOL\E Kerlebon. — Vous avez donc 
pleuré ce pauvre oucle ? 

« Sophie. — Certainement nous l'avons 
pleuré; nous le regrettons plus que jamais. 

« Antoine Kerlebox [à part). — Que je suis 
contenu ils m'ont pleuré!... Ces pauvres en- 
fants! je les marierai, je les marierai. » 

Antoine aborde ensuite son neveu Duperrou 
et sa belle-sœur M""^ Kerlebon. Eux du défunt 
ils n'ont cure ni peu ni prou ; ils ne s'inquiè- 
tent que de sa succession et se disputent à 
qui en aura la plus grosse part. Antoine les 
rappelle au souvenir du de cujus : 

« Antooe Kerlebox. — Laissons là l'béri- 
tage de ce pauvre Antoine. Vous avez un air 
d'avidité... Il semble déjà que vous teniez son 
bien... Parlons de sa mort, de son naufrage. 

« M™^ Kerlebon. — Ah ! ne renouvelez pas 
nos douleurs ! 

« DupERRON. — Pourquoi chercher à nous 
attrister ? 

a Antoine Kerlebon. — Je vois que sa mort 
vous afflige beaucoup. 

« Dlperron et M'"'^ Kerlebon. — Sans doute! 

« Antoine Kerlebon. — C'est en revenant 
des Indes qu'il a péri... 



— 93 — 

« DcPERROX (pleurant). — Oui, il avait fait 
là une fortune... une fortune comme on n'en 
voit pas. Ah ! ah! ah! 

« W"^ Kï.VihY.^0^ (en pleurant). — Ces trois 
vaisseaux étaient à lui... Hi ! hi ! hi ! 

« DcPERRON {pleurant plus fort). — Il mon- 
tait le vaisseau qui était le plus richement 
chargé... Eh! eh! eh!... 

« Henri. — Son vaisseau se brise... L'infor- 
tuné se noie... 

« DcPERRox [pleurant]. — On u"a pas pu 
sauver les marchandises!... 

« M™^ Kerlebon. — Voyez quelle perte pour 
sa pauvre famille ! 

« Axtohe Kerlebox [à part] . — Est-ce moi 
qu'ils regrettent ou les marchandises ? L'ave- 
nir me le découvrira. » 

Il va bientôt avoir sur ce point tous les 
éclaircissements désirables. S'étant retiré dans 
une chambre voisine pour y prendre quelque 
repos, il est réveillé en sursaut par un bruit 
de sanglots et de gémissements lamentables. 
Jules, le fidèle serviteur d'Antoine Kerlebon, 
vient d'apporter aux héritiers la nouvelle que 
son maître est certainement vivant. Il ne l'a pas 
vu lui-même ; mais il sait de science certaine 
qu'il a échappé au naufrage, qu'on l'a aperçu 
à Brest, que sous peu de temps il va repa- 



— 95 — 

raître dans son château. Là-dessus, Duperron 
et M™*^ Kerlebon tombent dans les bras Iim de 
l'autre avec des cris, des larmes à fendre l'âme, 
et échangent leurs impressions en ces termes : 

« M™' Kerlebox. — Arriva-t-il jamais mal- 
heur plus funeste? 

« DuPERROx. — Eprouva-t-on jamais un 
coup plus affreux? 

« M"^ Kerlebon. — Je n'aurai donc pas ma 
ferme. Ah ! grand Dieu! ah! ah! ah! 

« Dcperron. — J'ai perdu mon château. Ah ! 
ciel, ah ! ah ! ah ! 

« Amoixe Kerlebon. — Pourquoi donc ces 
cris, ces lamentations? Vous m'avez réveillé. 

« Duperron (pleurant). — Ah! ah! ah! ah! 

« M'"'= Kerlebon [pleurant). — Xe nous in- 
terrogez pas!... 

« Antoine Kerlebon {avec intérêt). — Mes 
chers parents ! mes bons amis ! Vous minquié- 
tez... Qu'est-il donc arrivé? 

« M""" Kerlebon. — Ah ! si vous saviez... 
quel malheur!... 

« Duperron. — \ous sommes ruinés. 

« M""*-" Kerlebon. — Ruinés sans ressource ! 

« Antoine Kerlebon. — Mais expliquez- 
vous, je vous en prie. 

« M™* Kerlebon (pleurant très fort). — 
Hélas ! le défunt n'est pas mort !... 



— 95 — 

« Antoine Kerlebov. — Le défunt!... Voilà 
donc la cause de votre grande douleur ? 

« DcPERRox. — Eh! n'est-ce pas assez ? 

« M"'*" Kerlebox. — Se voir privé du plus 
bel héritage ! 

« Dcperrox. — D'un château ! 

ce M""^ Kerlebox. — D'une ferme magni- 
fique ! 

« Amoixe KERLEB0>f (« part). — Et moi qui 
les croyais sensibles à ma mort.... Imbécile 
que j'étais ! 

« M"^ Kerlebox. — Je n'eu puis plus. 

« Duperrox. — Je succombe à ma dou- 
leur ! 

« [Ils s'asseyent près de la table, plongés 
dans une -profonde consternation.] » 

Antoine Kerlebon se tourne alors vers les 
jeunes gens : « Toi, dit-il à Henri, toi qui 
n'avais d'autre espoir que cet héritage, est-ce 
que tu n'est pas fâché de le voir t'échapper 
ainsi? 

« Henri. — J'en suis au comble de la joie ! 

« Sophie. — Et moi aussi! 

« Henri. — Nous verrons, maintenant que 
mon bon oncle vit, si vous épouserez ma 
Sophie. C'est un brave et honnête homme, 
lui ; je lui conterai tout : il saura bien empê- 
cher ce mariaa;e. 



— 96 — 

« Sophie. — Oh ! vous n'êtes pas encore où 
vous croyez en être. Nous verrons... 

« AxToiXE Kerlebo\ [à part). — Si je ne me 
retenais, je les embrasserais tous deux. [Aux 
parents affligés.) Allons, il ne faut pas vous 
affliger ^omme cela, la nouvelle nest pas cer- 
taine, il est peut-être mort... 

« M™^ Kerlebox. — Ah! mon cher beau- 
frère, nous ne sommes pas assez heureux 
pour cela. 

« DuPERRox. — Oh ! certainement non ! 

«■ Antoine Kerlebon [à part). — Oh! les 
maudits parents. Sortons, je n'y pourrais 
tenir. [Haut.] Du courage, mes amis. Je vais 
m'informer si ce bruit est fondé... Je reviens 
dans quelques instants. Adieu, mes amis, mes 
bons parents. {A part.) Oh! la méchante ca- 
naille. » 

Enfin, Jacques Kerlebon, attendu depuis le 
commencement de la pièce, arrive au manoir. 
Il rencontre dabord Antoine, qu'il croit mort 
et dont il vient hériter. La reconnaissance est 
touchante, bien présentée. 

— Ce pauvre Antoine, dit Jacques (le croyant 
encore mort), ce pauvre Antoine, « il était si 
bon frère, si bon ami! Il venait souvent me 
chercher à Laudernau et me disait : Frère 
Jacques, viens boire le rhum et fumer la pipe. 



-\7- 

11 prenait mon bras, nous marchions gaîment, 
nous arrivions, nous nous mettions à table 
(// s'assied d'un coté) ... C'est la même table, 

je la reconnais (Il se verse un verre 

de vm) ... Et je ne peux plus boire à sa 
santé!... 

« A^'ToixE Kerlebox [paraissant tout à coup 
et s' asseyant en face de son frère). — Moi, je 
veux boire à la tienne ! 

« Jacques Kerlebon [dans le plus grand 
étonnement). — Le diable m'emporte, c'est 
mon pauvre Antoine ! 

« — Mon cher Jacques! — Mon cher An- 
toine! [Ils tombent dans les bras l'un de 
l'autre.) 

Quant aux héritiers, puisqu'ils ont pris An- 
toine pour Jacques Kerlebon, ils prennent 
nécessairement Jacques pour Antoine « le 
défunt qui n'est pas mort. » Et comme ce 
« mort par erreur » reste toujours un parent 
à héritage, bon à ménager, bon à choyer, 
Duperron et M'"^ Kerlebon l'accablent de leurs 
démonstrations de joie et de tendre affec- 
tion : 

« M™* Kerlebon [courant embrasser Jacques). 
— Vous ne doutez pas de la joie que nous 
éprouvons à vous revoir en bonue santé. 



— 98 — 

« DuPERRON. — Quel plaisir derabrasser soq 
oncle! 

(f .M'"'^ Kerlebon. — Que navez-vous été té- 
moin de notre douleur ! 

« Duperron. — Des larmes que nous avons 
répandues! » 

Ici Antoine Kerlebon, écœuré de ces bas- 
sesses et de ces mensonges, juge à propos 
d'intervenir, et pour les faire rentrer daus le 
silence, leur crie d'un ton narquois : 

ce — Moi, j'ai vu vos regrets... Cest la 
même chose ! » 

Mais voici le coup de théâtre. Jules, le fidèle 
serviteur d'Antoine Kerlebon, mis en sa pré- 
sence, se jette dans ses bras en s'écriant : 
« 0, mon cher maître, je vous revois donc 
enfin! » 

— « Son maître! s'écrient avec des accents 
et des sentiments variés, mais tous avec une 
immense stupéfaction, Henri et Sophie, M™^ 
Kerlebon et Duperron, qui tous jusque-là 
avaient pris Antoine pour Jacques et lui 
avaient laissé voir sans crainte, sans précau- 
tion et sans voile, leurs plus intimes senti- 
ments sur la mort et sur la résurrection du 
naufragé. 

— « Quoi; c'est Antoine! » gémit doulou- 
reusement M'"'^ Kerlebon. 



— 99 — 

— « Antoine ! » s'écrie à son tour eu rica- 
nant Alain le valet malfaisant; « Antoine! Oh, 
le bon tour! Je ne dirai rien; mais cela fera 
du bruit dans Landerneau. » 

— « Nous sommes perdus! » s'écrie Duper- 
ron, et il disparaît. 

— « Il a tout vu, » clame douloureusement 
la Kerlebon, prête à s'éclipser aussi. 

Antoine l'arrête : 

— « Ma chère belle-sœur, j'en sais trop 
sans doute; » mais il est un moyen de me 
faire oublier ce que j'ai vu et entendu. Mon- 
trant alors Henri et Sophie : « Ces deux jeunes 
gens s'aiment, » continue-t-il, mon frère re- 
nonce au mariage ; « unissez-les ; à ce prix 
« seul je puis oublier ce mot terrible : Hélas! 
« le défunt n'est pas mort! » 

Cette comédie, intitulée dans les premières 
éditions : Le Naufrage ou les Héritiers^ fut 
jouée pour la première fois sur le Théâtre de 
la République le 7 frimaire an V (27 novem- 
bre ^700). Voici la distribution des rôles : 
« Antoine Kerlebon, Ducjazon; — Jacques 
« Kerlebon, Michot; — M'"^ Kerlebon, la ci- 
« toyenne Baptiste; — Sophie, la citoyenne 
« Sainclair ; — Henri, Sainclair; — Duper- 
« ron, Raimond; — Jules, Desrosières; — 
« Alain, Baptiste cadet. » 




— 400 — 

La pièce, dans sa nouveauté, eut un très 
grand nombre de représentations; jusqu'à la 
mort de l'auteur elle fut souvent reprise, et 
toujours avec succès. 



IX 

Maison a vendre^ (1801). 

Maison à vendre estâmes yeux une des 
plus jolies pièces de Duval, une de celles où 
se montrent mieux la nature et les ressources 
de son talent. 

Elle est faite avec rien. Un jour, notre au- 
teur était à la campagne aux environs de 
Paris, chez M. Gay, fonctionnaire important 
du régime consulaire, mari de M""" Sophie 
Gay, dont la iille Delphine, plus tard femme 
d'Emile de Girardin, devint célèbre sous le 
règne de Louis-Philippe par sa beauté, son 
esprit, son talent liltéraire en prose et en 
vers. C'était une maison où Ton vivait large- 
ment, où il y avait toujours grande compa- 
gnie, où l'on recevait volontiers les hommes 
de lettres et les artistes. 

Alexandre Duval, très lié avec M. Gay, avait 
amené avec lui le compositeur italien Délia 
Maria, qu'il aimait beaucoup et qui avait déjà 
fait la musique de plusieurs de ses pièces. Un 
matin après déjeuner, M""* Gay se promenant 

1. Œuvres d'Alexandre Duval IV, p. 252-311. 



— \02 — 

avec ses hôtes dans le village voisin, la com- 
pagûie passa devant une porte cochère où 
pendait l'affiche : Maison à vendre. 

— Que n'achetez- vous cette maison , dit 
M""® Gay à Duval et à Délia Maria; vous y 
passeriez la belle saison, vous y feriez des 
opéras sans être dérangés, et moi je serais là 
pour juger et pour admirer vos œuvres. 

Délia Maria et Duval se mirent à plaisanter 
sur la fortune des poètes et des musiciens, 
qui ne les met guère à même d'acheter des 
maisons. Et de Gl en aiguille, Duval de dire : 

— S'ils n'en peuvent pas acheter, ils peu- 
vent pourtant en tirer parti ; dans cette affiche 
de Maison à vendre je vois un sujet d'opéra, 
— dont il ne manque, il est vrai, que la fable, 
le dialogue et la musique, peu de chose, 
comme on voit. Mais, à ça près 

Quelques mois plus tard, revenu à Paris, 
importuné par Dclla Maria, il traça un plan 
qui ne le satisfaisait point, qui au contraire 
charmait Délia Maria... Ce musicien étant 
venu à mourir, Duval n'y pensa plus. 

Peu après, un autre compositeur d'un grand 
talent, Dalayrac, entré depuis peu en relations 
avec notre auteur, lui demanda de reprendre 
ce plan et d'achever la pièce, dont il désirait 
beaucoup faire la musique. Sur ses instances, 
Duval le promit; mais ce projet, surtout de- 



— ^03 — 

puis la mort de ûella Maria, lui souriait peu, 
et il ue lit rien. L'été suivant, Dalayrac, qui 
avait aussi uue maison de campagne aux en- 
virons de Paris, y invita Duval. Le premier 
soir que celui-ci y était, M™^ Dalayrac l'in- 
forma qu'on lui porterait le lendemain matin 
à déjeuner dans sa chambre, que c'était là 
l'usage de la maison. 

Le lendemain, d'assez bonne heure, dès 
qu'on le sut levé, Duval vit tout à coup son 
gîte envahi par la maîtresse de la maison es- 
cortée de quelques amies, qui lui apportaient 
sou déjeuner. Duval se confondit en remer- 
ciements aux « belles dames et gentes damoi- 
selles » pour la faveur dont elles daignaient 
l'honorer... Les dames répondirent qu'il n'y 
avait point là de faveur : elles se bornaient 
au contraire à exécuter les ordres d'un sei- 
gneur très vindicatif, qui accusait Duval de 
félonie pour lui avoir promis naguère un 
opéra qu'il n'avait point fait, et ce seigneur 
était résolu à retenir le coupable prisonnier 
dans son castel jusqu'au plein accomplisse- 
ment de sa promesse. « Puis me montrant, 
« dit Duval, des plumes, de l'encre, du pa- 
« pier, elles finirent par m'engager à céder, 
« sans plus tarder, au plus redoutable des 
« tyrans. » Cela dit, elles sortirent en fermant 
très soigneusement la porte à double tour. 



— 404 — 

Tant que les clames avaient été là, Diival 
avait ri et plaisanté. Quand il se vit seul, 
prisonnier pour tout de bon, la plaisanterie 
lui parut mauvaise, il se fâcha tout rouge, et 
son premier mouvement fut de sauter par la 
fenêtre ];>our fuir ce logis perfide où l'hospita- 
lité se traduisait en travaux forcés. Puis il 
sentit combien cet esclandre pourrait le rendre 
ridicule. Il se calma, il déjeuna, il prit son 
parti, rumina de nouveau son plan, puis se 
mit à écrire et s'absorba si bien dans ce tra- 
vail que. cinq ou six heures après, quand Da- 
layrac s'en vint lui faire mille excuses de ce 
quïl appelait « létourderie de sa femme, » 
Duval, ne sachant plus ce dont il s'agissait, 
l'interrompit brusquement pour le prier d'é- 
couter la lecture de sa pièce, aux trois quarts 
faite, — et qu'il termina le lendemain. 

Telle est la « genèse » — un peu falote — 
de Maison à vendre, « comédie en un acte et 
a en prose, mêlée de chants, représentée pour 
« la première fois sur le théâtre de l'Opéra- 
a Comique, rue Favart, le i^' brumaire an IX 
a de la République (eu style chrétien, le 
« 23 octobre 1801); paroles du cit. Alexandre 
« DcvAL, musique du cit. Dalayrac » (Titre 
de la I'^ édition). 

Voyons maintenant ce qu'elle contient. 

Deux jeunes gens, deux artistes, Versac et 



— 103 — 

DermoQt, uu poète et un musicien, se rendent 
ensemble, à petites journées, de Paris à Bor- 
deaux. Ils ont commencé par voyager en sei- 
gneurs, jetant l'argent à tort et à travers, trai- 
tant même les étrangers qu'ils rencontraient 
de passage dans les hôtelleries. Si bien que, 
arrivés à une quinzaine de lieues de Bor- 
deaux, ils n'ont plus le sou ; il leur faut faire 
le reste du chemin à pied, sans savoir com- 
ment ils pourront se procurer le vivre et le 
couvert. 

Affamés, très fatigués, ils rencontrent sur 
leur route une maison de belle apparence, de- 
vant laquelle s'étend une pelouse avec bos- 
quets et bancs de pierre, enclose d'une barrière 
à l'anglaise pour empêcher le passage des 
voitures mais non celui des piétons. Nos deux 
voyageurs s'asseyent Là pour se reposer; 
comme ils regardent autour d'eux, faisant 
l'inspection des lieux, Versac aperçoit sur la 
maison une afiiche portant : Maison à vendre, 
avec écurie, remise, etc. 

— Cette maison te plaît-elle? dit-il à son 
compagnon. 

— Eh! oui, elle me plaît assez. 

— Très bien, je l'achète. 

— Eh ! Versac, tu perds la tète, 

« Versac. — Non, la maison est bien située, 
un très grand jardin, les arbres en plein rap- 

5* 



— ^06 — 

port, écurie et remise. Cela me convient, je 
l'achète. » 

Ce disant, il va sonner à la porte. Avant 
qu'on soit venu ouvrir, en même temps que 
lui se présente à cette porte une dame d'as- 
pect resp3ctable, M™^ Dorval : 

a — Que demandez- vous. Messieurs? dit- 
elle à Versac. 

« Versac. — Cette maison est à vendre, je 
désirerais la voir. 

ce M'"^ DoRVAL. — Vous ne pouviez pas mieux 
vous adresser; j'en suis la maîtresse; j'espère 
qu'elle vous conviendra. » 

j^jme Dorval désire en effet vivement vendre 
sa maison. Elle a une nièce fort aimable appe- 
lée Lise, jolie mais pauvre, à qui elle voudrait 
constituer une dot; et tout le reste de sa for- 
tune étant en rentes viagères, la valeur de 
cette maison est le seul bien dont elle puisse 
disposer en faveur de sa nièce. Tout à l'heure, 
elle vient d'avoir un entretien avec M. Fer- 
ville, voisin de M"'^ Dorval et qui grille d'ac- 
quérir sa maison, mais qui, voyant le besoin 
qu'on a de s'en défaire, eu a profité pour la 
battre à froid et pour eu offrir un prix déri- 
soire, que la bonne dame, malgré son désir 
de vendre, a trouvé inacceptable. C'est donc 
grand plaisir pour elle de voir poindre un 



— i07 — 

nouvel acquéreur, et en attendant qu'on ouvre 
la porte (ce à quoi les gens du dedans ne s'em- 
pressent guère), elle s'enquiert avec intérêt 
des deux voyageurs : 

« M"'^ DoRVAL. — Vous êtes peut-être fati- 
gués, messieurs? 

« Dermom. — Beaucoup, madame. 

« Versac. — Xous sommes pourtant arrivés 
en voiture. 

« M™^ DoRVAL [regardant les pieds poudreux 
des voyageurs). — En voiture? Et qu'en avez- 
vous fait? 

« Versac. — Nous Tavons laissée dans un 
village voisin. 

« M""* DoRVAL. — Et dans quel endroit? 

« Versac. — A Tauberge... du Grand-Cerf. 

« M"'*" DoRVAL. — Mais le village le plus 
voisin est encore éloigné, et la longueur de 
la route... 

« Versac. — Oui, on nous a recommandé 
l'exercice pour notre santé. 

« M"^ DoRVAL. — Comment ferez-vous ce 
soir? Si vous voulez, j'enverrai un exprès dire 
à votre cocher... Quel est le nom du village, 
s'il vous plaît ? 

Versac — Son nom?... (« Dermont) Te 
rappelles-tu comme il se nomme? Le village 
de... 



— 'lOS — 

(I Dermovt. — Le village de Crac... oui, 
de Crac ! 

« M"'® DoRVAL. — De Briac, voulez-vous 
dire. 

« Versac [lui montrant un côté). — De 
Briac justement, tenez, de ce côté. 

« M™^ DoRVAL [lui montrant le côté opposé). 
— Non, de celui-là. 

« Versac. — Oui, oui, c'est que dans ce 
moment, nous sommes un peu désorientés. » 

Versac entre dans la maison avec M"'' 
Dorval, pendant que Dermont reste sur la 
pelouse à faire des monologues sur la folie de 
son compagnon, qui reparaît bientôt disant : 

a — Tout va bien, mon ami : la maison est 
on ne peut plus agréable, la maîtresse on ne 
peut plus accommodante, et tout en regardant 
les gros murs, j'ai aperçu une jeune personne 
jolie comme un ange. 

« Dermont. — Mais où tout cela te mèuera- 
t-il? 

a Versac. — Pauvre génie! Comment, tu 
ne devines pas? Grâce à mes petits mensonges, 
on me prend pour un homme très riche, on 
s'imagine que je vais acheter la maison ; on 
entre dans les détails de sa valeur. Je n'ai pas 
l'air de me passionner, je trouve des incom- 
modités. Cependant si l'on est raisonnable, le 
pays me plaît; et puis les mais... les 5?'... 



— ^00 — 

On craint que je ue parte... Je diffère; ou 
fait préparer un goûter^ j'accepte par com- 
plaisance ; nous causons encore de l'acquisi- 
tion, il est tard, la Luit vient, ou nous offre 
des lits, nous acceptons encore : on soupe, je 
dois rendre réponse dans quelques jours. Nous 
partons, nous arrivons demain à Bordeaux; et 
grâce à mon esprit, sans posséder un sou, 
nous trouvons un bon souper, un bon lit, et 
nous achetons même une maison, tel est notre 
bon plaisir. » 

M'"*" Dorval fait servir, en effet, aux voya- 
geurs un excellent goûter, et elle leur présente 
sa nièce. Dans cette jolie personne, Dermont 
retrouve l'objet d'un tendre et sérieux atta- 
chement noué par lui, à Paris, Ihiver passé, 
objet qui s'était, au beau temps, envolé en 
province, dans les environs de Bordeaux, 
mais sans donner son adresse, et c'était sur- 
tout pour la retrouver que Dermont avait 
suivi Versac dans ses pérégrinations. 

Pour donner à Dermont toute liberté de 
causer avec Lise, Versac, se tournant vers 
M"'^ Dorval avec toute la gravité d'un homme 
d'affaires, lui dit : 

« — Ne pourrais-je, madame, prendre con- 
naissance des titres, des charges de la maison? 

« — Je suis à vos ordres, répond la dame ; 
tous ces papiers sont dans mon cabinet. » 



— 110 — 

Et ils entrent, laissant sur la pelouse les 
deux amoureux, qui ont tout le loisir de 
s'expliquer (car il existait entre eux quelque 
malentendu) et de s'accorder pleinement. 
Après un certain temps, Versac reparaît et 
dit à Dermont resté seul sur la pelouse : 

« — Eh ! bien, s"est-on grondé, brouillé, 
raccommodé? enfin es-tu content? 

« Dermoxt. — Je suis au comble de la joie ! 
Combien je te dois, mon cher Versac, pour 
mavoir ménagé cet entretien! 

« Versac. — Sais-tu ce qu'il me coûte? ton 
entretien. 

« Dermont. — Non. 

« Versac. — Soixante mille francs. 

« Dermoxt, — Que veux-tu dire ? 

«Versac. — Eh bien! après avoir mar- 
chandé longtemps, j'ai fiûi par acheter la 
maison. 

« Dermoxt. — ciel!... Qu'allons-nous 
devenir? Pas un sou et acheter une mai- 
son! Ne pouvais-tu donc remettre à un autre 
jour? 

« Versac. — Impossible!... Nous étions 
d'accord; le hasard a conduit là le notaire. 
La bonne dame profite de cette occasion, 
propose un engagement... le notaire me 
presse... je ne savais que faire. On me pré- 
sente deux feuilles de papier timbré ; ennuyé 



— Ml — 

de toutes ces formalités, je prends mon parti 
et je signe! 

« Dehmont. — Misérable étourdi! 

« Versac. — Quel mal? Je n'emporte pas 
la maison. 

« Dermoxt. — Mais il faudra payer^ mal- 
heureux! payer 60,000 francs! Entends-tu ce 
que cela veut dire ? 

« Versac. — Oh! nous avons du temps.,. 
On nous donne deux jours... 

a Dermo:vt. — Dans deux jours, nous pas- 
serons pour de misérables intrigants ! » 

Sur ces entrefaites , paraît M"^ Dorval, 
vantant, bien entendu, sa maison : 

« — Engagez donc, dit-elle, votre ami, qui 
paraît mécontent de votre acquisition, avenir 
voir votre propriété. 

« Versac. — Allons, mon ami, va donc voir 
ma propriété. » 

Ils entrent. Au moment où Versac va les 
suivre, survient un personnage qui le tire par 
l'habit en murmurant : « Ne puis-je vous 
dire un petit mot? » Ce personnage, de 
mine assez rébarbative, c'est Ferville, le voi- 
sin grincheux qui voulait avoir pour rien 
la maison de M'"*" Dorval. Il vient d'eu ap- 
prendre la vente, et il éprouve le désir de 
causer avec l'acheteur. A ce désir Versac se 
prête volontiers, l'entretien dure entre eux 



— 112 — 

sur la pelouse assez longtemps, nous y re- 
viendrons plus loin. Mais pendant cet entre- 
tien surviennent au pauvre Versac divers en- 
nuis. 

Malgré sa pénurie, il n'eu était pas moins 
le propi3 neveu et même l'héritier présomptif 
d'un autre Versac, riche banquier de Bordeaux. 
Quand il avait décliné son nom, M"^ Dorval 
s'était imaginé avoir sous les yeux le banquier 
lui-même, erreur dont on ne lavait point dé- 
trompée ; mais ayant envoyé chercher à Briac 
la voiture des deux amis et ayant su par son 
messager que tout ce qu'ils lui avaient dit 
était une fable, elle s'était convaincue d'avoir 
affaire, sinon à des escrocs, du moins à de 
mauvais plaisants, et elle avait résolu de les 
payer en même monnaie. 

Revenant donc à Versac : 

« — Il sera sans doute nécessaire, monsieur, 
(lui dit-elle) que je me rende à Bordeaux, à 
votre caisse, pour recevoir mes fonds? 

« Versac, — Oui, madame, c'est à ma 
caisse qu'on vous paiera. 

« M™® Dorval. — M. de Versac, en repartant 
demain, pourrait me donner une place dans 
sa voiture? 

« Versac. — Avec plaisir, madame ; mais 
vous serez un peu gênée. 

« M""^ Dorval. — Je viens de l'envoyer 



— 113 — 

chercher à Briac... Il n'y a qu'une difficulté : 
depuis plus de quinze jours, il n'a pas paru 
do voiture dans le pays. 

« Versac. — Aïe!.,. Mais a-t-on bien de- 
mandé à l'auberge du Grand-Cerf? 

« M""* DoRVAL. — Il n'y a jamais eu de 
Grand-Cerf ddiùs ee village. 

a Versac (« 2^art]. — C'est jouer de mal- 
heur; il y en a partout. 

« M""^ DoRVAL. — Pardon de la question... 
Mais monsieur de Versac, à qui j'ai l'honneur 
de parler, est-il bien le banquier de Bor- 
deaux? 

a Versac. — Mais oui, à cela près de quel- 
ques millions, je suis un second lui-même. » 

Comme il ne veut pas qu'on le prenne pour 
un aventurier, il fouille dans sa poche, où il 
a des lettres de recommandation émanant de 
diverses personnes notables; il en tire une et 
la remet à M""^ Dorval : 

— Il est vrai, madame, je ne suis pas riche. 
Mais « lisez, je vous prie, ce témoignage ho- 
norable de mes talents et de la considération 
dont je jouis. Ma modestie ne me permet pas 
d'assister à cette lecture. Je reviens à l'in- 
stant. » 

Le malheureux s'est trompé de pièce, il a 
remis à M™*^ Dorval une lettre on son oncle le 
banquier, tout en lui montrant quelque amitié, 



— M 4 — 

le traite de « rusé coquin » et le tance d iûi- 
portance à propos de ses dettes : 

« Vous emprunlcz toujours et ne rendez jamais! 
Vous composez des vers, que l'on dit très mal faits : 
Je n'ai T>as lu vos vers, mais j'ai payé vos dettes; 
Pour vos dettes, je sais qu'elles sont trop bien faites. » 

Aussi quand il rentre et essaie de réparer 
cette méprise, M"^ Dorval lui dit sévèrement : 

— « C'est assez. Ayez seulement la com- 
plaisance de me rendre l'écrit inutile qui 
constate votre acquisition. 

« Versac. — Impossible, madame ! 

a M""= DoRTAL. — Hé, comment me paierez- 
vous, monsieur l'auteur? 

« Versac, — Je vous paierai, madame, et 
très bien encore... Mais d'abord parlons de 
mon ami Dermont... Il aime votre nièce, vous 
le savez. Son peu de bien vous a empêché de 
consentir à cette union. Eh bien, moi, je ré- 
pare les torts de la fortune en le dotant 
dune somme de 20.000 fr. 

a Dermoxt. — Madame, pardonnez-lui, il a 
tout à fait perdu la tète. 

« M'"^ Dorval (ô part). — Moquons-nous de 
lui!... [Haut] Je consens bien volontiers à ce 
mariage, si vous pouvez lui compter tout de 
suite la somme que vous lui offrez. 



— Mo — 

« Versac. — Tout de suite, cela va sans 
(lire... Voulez-vous des espèces ou de bons 
billets au porteur? 

« M""" DoRVAL. — Des espèces ! on n'en 
porte pas en voyage. 

« Versic. — Il est vrai que nous eu étions 
peu chargés. Ainsi des billets... 

a M™^ DoRVAL. — Des billets sufûsent. 

« Versac. — Votre voisin vous parait-il 
solide ? 

« M""^ DoRVAL. — Comment! M. Ferville? 

« Versac. — Oui, M. Ferville. 

« M"^ DoRVAL. — C'est le plus riche et le 
plus fripon de l'endroit. 

« Versac. — Eh bien, voilà pour 20,000 fr. 
de billets sur le plus riche et le plus fripon 
de l'endroit. [D'un ton (jrave à Lise et à 
Dermont.) Et vous, mes chers enfants {il leur 
prend les mains), je vous unis : soyez heu- 
reux et noubliez pas que c'est moi qui fait 
votre bonheur. Hein... (paiement) Dermont, 
comment trouves-tu le dénouement? 

« M""*^ Dorval. — Je n'en reviens pas; c'est 
bien sa signature. Comment avez-vous pu ?... » 

C'est ici qu'il faut revenir sur l'entretien 
que Versac avait eu avec Ferville, pendant 
que Dermont, conduit par M'"'' Dorval, visitait 
« la propriété » de son ami. Nous le résume- 
rons brièvement. 



— ^^6 — 

— Vous avez acheté cette maison, avait dit 
Ferville, vous avez eu tort. L'air ici est hu- 
mide et engendre beaucoup de fièvres; le 
terrain est mauvais, trop couvert de bois, le 
logis a bien des désagréments... 

— Di.ns six mois (avait répondu Versac), 
grâce à tous les changements que yj compte 
faire, vous ne reconnaîtrez plus cette habita- 
tion. D'abord, il me semble que de la maison 
du voisin (celle de Ferville) on a la vue sur 
mon parc, et comme je n'aime pas les curieux, 
je vais faire planter devant les fenêtres un 
double rideau de peupliers. 

« Ferville. — Mais le voisin? 

a Versac. — Le voisin ne verra plus rien, 
c'est vrai, mais chacun pour soi. — Quant 
au ruisseau qui prend sa source dans mon 
jardin et baigne ensuite celui du voisin, j'en 
fais un lac, une rivière qui serpentera au 
milieu des fleurs, de là je l'enverrai former 
un canal dans ma prairie. 

« Ferville. — Et le voisin? 

« Versac. — Il se passera d'eau, pas une 
goutte; mais il ne doit pas y tenir beaucoup. 
— Enfin, à la partie latérale de mes bâtiments 
je compte élever un mur immense, que de mon 
côté je garnirai d'espaliers. 

a Ferville. — Et le voisin ? 

« Versac. — Ah, ce mur sera justement 



— fl7 — 

en face de son rez-de-chaussée ; de sou salon 
ou se croira dans une maison darrèt. Mais 
cela le regarde... D'ailleurs, ce voisin m'in- 
quiète peu; on m'a dit que c'était un Arabe, 
un Juif... Le connaissez-vous? 

« FiiiiviLLE [écumant]. — Morbleu! ce voisin 
c'est moi. 

« 'V^ERSAC. — Enchanté, monsieur, de faire 
votre connaissance. 

« Ferville. — Savez-vous que ma propriété 
va devenir sans valeur? 

« Versac. — Soit; mais la mienne en ac- 
quiert bien davantage. 

« Ferville. — Cédez-moi votre marché. 

« Versac. — Vous n'en voudriez pas; le ter- 
rain est mauvais, l'air est humide, beaucoup 
de fièvres, etc.. » 

Versac se fait prier, mais il finit par céder 
le marché à 80,000 fr. ; ainsi les 20,000 fr. 
dont il dote Dermont sont bien, comme il le 
dit à M""" Dorval, « un cadeau que Ferville 
m'a voulu faire, eu se chargeant, madame, 
de vous payer votre maison. On appelle cela, 
je crois, un pot-de-vin. » 

« M""' Dorval. — Oh, quelle joie! Qu'il 
mérite bien cette leçon! Je suis si contente de 
le voir dupe de son avarice que j'ai bien envie 
de vous pardonner à tous le tour que vous 
m'avez joué. 



— ^18 — 

« Versac [montrant Lise et Dermont). — 
Madame, songez que vous m'avez promis... 

« M™* DoRVAL, — Je tiendrai ma parole... 
(à Versac) Mais vous, étourdi, gardez cette 
somme... Vous êtes poète, elle peut vous de- 
venir utile. 

« Versac. — Non, non, mon intention ne 
fut jamais de la garder; je crois vous la 
rendre en la donnant au mari de votre nièce... 
Je ne vous demande qu'une grâce, madame. 
Mon oncle le banquier me croit peu propre 
aux affaires; eh bien, écrivez-lui que, sans 
posséder un sou, j'ai su dans un quart d'heure 
gagner vingt mille francs. Cela lui donnera 
pour moi, j'en suissùr, une grande considéra- 
tion. » 

Cette pièce fut jouée, on l'a dit, à l'O- 
péra-Comique ; voici la distribution des rôles, 
d'après lédition originale : « M"'* Dorval, 
« 31"'" Durjazon; — Lise, nièce de M""^ Dor- 
« val, #"« Phillis; — Ferville, citoyen Do~ 
« zainville; — Versac, citoyen Elleviou; — 
« Dermont, citoyen Martin. » 



X 

Edouard ex Ecosse ^ [1802). 

Voltaire- a célébré létonnante campagne, 
ou plutôt la merveilleuse expédition du prince 
Charles -Edouard contre le roi d'Angleterre 
Georges II, en I745-I7Î6. 

Si ce prétendant ne parvint pas à relever le 
trône des Stuart, il inscrivit son nom dans 
riiistoire en traits inefTaçables. 

Débarqué en Ecosse avec sept compagnons, 
Ecossais et Irlandais, à la fin d'août 1743, un 
mois plus tard, il s'était fait une armée, il 
avait pris Edimbourg, il y avait été proclamé 
souverain du pays, il avait remporté à Preston- 
Pans sur l'armée anglaise une victoire signalée 
(2 octobre 174-3). Le mois suivant (novembre 
i'V.i] il passait en Angleterre, s'avançait 
jusqu'à Derby à trente lieues de Londres, et 
faisait trembler cette capitale. 

Obligé de se replier devant des forces supé- 
rieures il rentrait en Ecosse à la fin de ^743, 



1. Œuvres d'Alex. Duval, tome IV, p. 432-528. 

2. Précis du siècle de Louis XV-, chap. 25 et 



26. 



— ^2o — 

sy établissait duue façon redoutable, battait 
le 28 janvier à Falkirk avec 8,000 hommes 
une armée anglaise double de la sienne, s'em- 
parait des principales places, — puis le 
27 avril ^746, vaincu enûn par le nombre, 
par une artillerie très supérieure, il perdait 
la bataille de Culloden, qui dispersa, qui 
atterra son parti, et ruina sans retour son 
entreprise. 

Alors commença pour lui une vie de misère 
et d'aventures qui dura cinq mois : traqué 
comme une bête féroce, sans asile, souvent 
sans. pain, sans cesse à la veille d'être pris, 
n'échappant à ses persécuteurs que par des 
miracles d'énergie, il parvint à s'embarquer, 
le -17 septembre, sur un bâtiment malouin qui 
croisait en vue des côtes d'Ecosse, et qui le 
ramena en France avec deux de ses plus 
fidèles compagnons. 

En douze mois, ce jeune homme de vingt- 
cinq ans, inconnu la veille, éprouva ainsi 
toutes les extrémités de la bonne et de la 
mauvaise fortune, mit cà deux doigts de sa 
perte la puissante dynastie de Hanovre et la 
vieille Angleterre, et conquit malgré ses re- 
vers — peut-être même à cause d'eux — une 
gloire immortelle. 

Le drame d'Alexandre Duval, Edouard en 
Ecosse ou la Nuit d'un proscrit, joué au 



— \2\ — 

Théâtre Français le 4 7 février i802, présente 
le dénouement de cette héroïque aventure. 

Charles-Edouard — qu'on appelle dans 
cette pièce le prince Edouard — guettant le 
passage d'un vaisseau français, toujours 
fuyant ses persécuteurs, s'est jeté dans une 
île des Hébrides, l'île de Skye, possédée tout 
entière par un seigneur écossais, lord d'Athol, 
fort important personnage et l'un des plus 
fidèles partisans du roi Georges. Malgré cela, 
l'obligé du prétendant : car, deux ans aupa- 
ravant, lord d'Athol voyageant en Italie, 
attaqué la nuit dans les rues de Rome par des 
partisans des Stuart, avait dû la vie à la gé- 
néreuse iûtervention du prince Edouard, qui 
habitait alors cette ville. 

Poursuivi jusque dans Skye par les troupes 
anglaises, Edouard avait pu leur échapper en 
se jetant dans un bois qui touchait le château 
de lord d'Athol; et harassé de fatigue, épuisé 
de besoin, il était entré dans le château même 
pour y demander quelque secours et prendre 
quelque repos, comme eût pu le faire le der- 
nier des malheureux. 

Tom, lintendant de lord d'Athol, un peu 
effrayé des yeux hagards, des habits en lam- 
beaux de cet étranger, va aussitôt prévenir 
non pas son maître (car il n'était pas dans 
l'île à ce moment, il était temporairement sur 

6 



— 1^2 — 

la côte d'Ecosse) , mais la femme de son maître, 
lady dAthol, laquelle — il faut le dire tout de 
suite — ignorait absolument le grand service 
rendu par le prétendant à son mari pendant 
son séjour à Rome. 

QuaLd lady d'Athol entre dans la pièce où 
liotendant avait laissé Tétranger, celui-ci, 
vaincu par la fatigue, vient de s'endormir, 
mais d'un sommeil agité, troublé de songes 
pénibles, entrecoupé de soupirs et de paroles 
plaintives : 

« — Georges !... Georges !.,. 

« — Ecossais, vous fuyez !... Vous livrez 
votre roi ! 

« — Edouard ! malheureux Edouard ! » 

En entendant ces mots que laisse échapper 
le sommeil, lady d'Athol soupçonne, devine 
quelle a devant elle le prétendant. Un combat 
se livre en son âme, mais il n'est pas long. 
Le sentiment de fidélité au roi Georges, l'es- 
prit de parti politique parle contre Edouard : 
pour lui parle le sentiment de pitié profonde 
inspiré par cette grande infortune, la généro- 
sité native du cœur féminin, le devoir sacré 
de rhospitalité, dont lEcosse s'est fait une 
religion. 

Aussi quand l'étranger, s'éveillant, lui dit : 

« — Oui, madame, vous voyez devant vous 
le malheureux prince Edouard ; le petit-fils du 



— ^123 — 

roi Jacques II vous demande un abri et du 
pain... » 

Lady dAthol n'a plus d'autre souci, d'autre 
désir que de secourir et de sauver le royal 
proscrit. 

La tâche est difficile. Dans le château même 
loge le chef du détachement de troupes an- 
glaises lancé à la poursuite d'Edouard, et ce 
chef, bien entendu, — le chevalier d'Argyle 
— ne rêve que de capturer le prince. Eu ce 
moment même il se présente devant lady 
d'AthoI. Heureusement il n'a jamais vu ni lord 
d'Athol ni le prince, et ne pouvant soupçonner 
celui-ci de venir chercher un refuge chez l'un 
des plus chauds amis du roi Georges, il croit 
voir en cet inconnu lord d'Athol et il le salue 
de ce nom. Lady d'Athol le confirme dans 
cette méprise et fait aussitôt, sous prétexte de 
fatigue, retirer dans ses appartements son 
prétendu mari, tandis qu'elle va de son côté 
tout préparer pour procurer le salut d'E- 
douard ^ 

C'est à Tom, l'intendant, vieux serviteur 
d'une fidélité éprouvée , que lady d'Athol 
donne la délicate mission de sauver le prince, 
dont elle lui a confié le nom. Une autre per- 
sonne encore, parmi les habitants du château, 

1. Ici flnit le premier acte. 



— ^24 — 

reconnaît Edouard : c'est la nièce de lady 
d'Athol, Malviua Macdonald, mais celle-ci est 
jacobite dans l'âme ; elle connaît le prince 
pour lavoir déjà sauvé d'un péril imminent. 
D'ailleurs le plan d'évasion est bien conçu, 
et Tom lie doute pas de sa réussite : 

« — Nous partons ce soir au coup de dix 
heures (dit-il à lady d'Athol). Ce rocher qui 
borde le château, et qui avance dans la mer, 
nous garantira de la vue des sentinelles. Nous 
nous embarquons sans bruit. Les ténèbres 
nous favorisent, et nous aurons bientôt doublé 
cette île; une fois le prince arrivé chez mon 
frère, je défie qu'on puisse le découvrir. » 

Survient une première alerte. Le chevalier 
d'Argyle reçoit d'un officier sous ses ordres 
une lettre où celui-ci lui annonce qu'il vient 
d'arrêter sur la côte voisine un homme riche- 
ment vêtu, qui doit être un partisan distingué 
dÉdouard, peut-être Edouard lui-même, en- 
core bien qu'il se dise le lord d'Athol. Pour 
éclaircir ce mystère, il enverra cet homme à 
d'Argyle le lendemain matin au point du 
jour, d'autant qu'on a vu la flotte française 
dont on redoute une descente. — Lady d'A- 
thol, craignant la rencontre de son mari, an- 
noncé par cette lettre, avec Edouard, presse 
le départ de celui-ci, qui sort en effet guidé 
par ïom pour gagner, à travers les ro- 



— 123 — 

chers, la côte et la barque qui les attend. 

A peine sont-ils sortis, arrive le colonel 
Cope, type du soudard brave, brusque et bru- 
tal. Il vient rendre compte à dArgyle des me- 
sures qu'il vient de prendre. Convaincu que 
les proscrits, s'il y en a dans l'île, s'y sont 
jetés uniquement pour pouvoir s'embarquer 
sur quelque bâtiment français ; que par con- 
séquent ils doivent être à la côte, dans les ro- 
chers, pour inspecter la mer et profiter des 
occasions, il a envoyé \oO grenadiers fouiller 
le rivage voisin du château et fait enlever 
toutes les barques, y compris celle de lord 
d'Athol, — c'est-à-dire la barque même sur 
laquelle Tom se devait embarquer avec 
Edouard. 

A ces nouvelles, lady d'Athol et Malvina 
Macdonald échangent des regards d'angoisse ; 
leur plan d'évasion se trouve déjoué, et toute- 
fois lady d'Athol dit résolument k Cope : 

« — Mais vous me la rendrez ma barque 
après votre recherche faite; elle est absolu- 
ment nécessaire au service de ma maison. » 

Au même instant, sous les fenêtres du châ- 
teau on entend un coup de feu : 

« — Bon! nos gens ont arrêté quelqu'un, » 
s'écrie le colonel. Et se mettant à la fenêtre 
pour tâcher de saisir ce qui se passe dans 
l'ombre, car il est dix heures du soir : 



— ^26 — 

a — Ou attaque! dit-il {nouveau coup de 
feu). Quelle défense! Ventrebieu, nos soldats 
prennent la fuite! Commandant, je cours les 
rallier. 

D'Argyle y court avec lui. Et lady d'Athol, 
restée a.'ec Malvina, sécrie : 

a — Il ne faut pas nous abuser : le prince 
est arrêté! ' » 

Eh bien! non, il ne lest pas. Toni arrive 
et raconte à sa maîtresse ce qui vient de se 
passer : 

« — Nous n'étions pas à cent pas du château 
que nous entendons un qui vive! Nous ne ré- 
pondons rien; au même instant, au détour du 
rocher, un coup de mousquet : l'alarme est 
donnée partout. Le prince tire son épée, je 
m'arme de mes pistolets ; il attaque avec fu- 
reur, rien ne résiste à son bras ; mais accablés 
par le nombre, nous allions succomber. L'ob- 
scurité nous favorise, j'entraîne le prince... 
Tout à coup, nous sommes environnés d'une 
troupe nombreuse précédée par des ilambcau.K 
et commandée par le chevalier d'Argyle. » 

Celui-ci, qui dans Edouard voit toujours 
lord d'Athol, s'écrie : — « Quoi! lord d'Alliol 
ici ! » 

1. Fin du second acte. 



— ^27 — 

Et Tom répond aussitôt : 

« — Lui-même, messieurs! Nous avons 
entendu du bruit sous les murs du châ- 
teau, et soupçonnant que quelques proscrits 
cherchaient un asile dans ces rochers, nous 
avons été jaloux de l'honneur de les arrêter 
nous-mêmes. « 

DArgyle applaudit à ce zèle, et Edouard 
prend place au premier rang parmi les vain- 
queurs, qui renouvellent — en pure perte, 
hien entendu — leur chasse dans les rochers. 

Lady d'AtLol se fait alors rendre sa barque, 
et Tom, entêté à sauver le prince, s'écrie : 

« — Nous irons par un autre chemin, il est à 
peine onze heures du soir, nous avons encore 
le temps avant la venue du véritable lord 
d'Athol qui doit arriver à la pointe du jour, 
et qui perdrait tout. » 

Mais à peine d'Argyle est-il rentré de son 
infructueuse expédition qu'on voit arriver le 
colonel Cope et quelques autres officiers, in- 
vités à souper au château. Cet enragé colo- 
nel, un vrai fanatique, met à rude épreuve la 
patience du prince par ses perpétuelles impré- 
cations contre les Stuart et leurs partisans. 

Tout à coup, on entend de la musique dans 
la cour du château. Et le colonel explique : 

« — J'ai dit à mes grenadiers : Enfants, je 
soupe ce soir chez un favori du roi Georges. 



— -128 — 

Montrez que vous êtes de braves gens... Pre- 
nez la musique du régiment et les drapeaux 
que vous avez conquis à Cullodcn sur le prince 
Edouard. Venez dans la cour du château ; 
traînez ces misérables chiffons dans la boue et 
criez : ^^ive Georges.'... S'il se trouve dans 
l'île des partisans des Stuart, ils doivent bien 
enrager, n'est-il pas vrai ? » 

Le souper se prolonge. Enfin, on arrive aux 
toasts. Lord d'Athol, c'est-à-dire Edouard, 
porte une santé : « Aux femmes qui embcUis- 
« sent la vie! à la reconnaissance qu'on leur 
« doit! » 

— « Qu'est-ce que cela veut dire? » grogne 
le colonel Cope. Luc seconde santé, morbleu! 
Nous sommes ici tous bons Anglais : « Au 
succès des armes du roi Georges sur terre et 
sur mer, et à la mort de tons les partisans des 
Stuart! » 

Cette fois Edouard ny tient plus; emporté 
par la colère, il se dresse en face de Cope, 
frappant la table de son verre, et s'écrie : 

« — Je ne bois jamais à la mort de per- 
sonne ! « 

Tous les convives se lèvent dans une vive 
agitation, peu s'en faut que le fougueux Cope 
n'accuse lord d'Athol de trahison. 

Lady d'Athol parvient cependant, avec de 
sages paroles, à rétablir le calme. 



— ^29 — 

On va se séparer, rien n'empêche plus 
Edouard de sortir, de gagner la barque et de 
partir sous la conduite de Tom. 

Mais le repas s'est beaucoup prolongé, on 
touche au point du jour; avant qu'on soit sorti 
de la salle, un officier annonce l'arrivée de cet 
inconnu pris sur la côte d'Ecosse, qui se disait, 
et qui était en effet — lord d'Athol. Lady 
d'Athol, fiévreusement, veut faire sortir le 
prince Edouard (le faux d'Athol) ; mais d'Ar- 
gyle s'y oppose, disant : 

« — Il est indispensable que lord d'Athol 
reste ici pour confondre l'imposteur qui a 
pris son nom. 

« — Plus d'espérance ! » murmure le mal- 
heureux Edouard. 

La rencontre des deux d'Athol — le vrai et 
le faux — semble, eu effet, devoir tourner 
forcément à la confusion du faux et à la perte 
du prince. Aussi cette scène est-elle l'une des 
plus curieuses qu'on ait mises au théâtre. 

Lord d'Athol, le vrai, arrive en clamant 
qu'il est l'ami du roi Georges et non un parti- 
san des Stuart, eu s'iudignant qu'on lui dispute 
son nom et son rang, en criant à sa femme : 

« — C'est vous enfin, mylady ! Quelle joie 
de vous revoir ! » 

Cette joie ne semble nullement partagée 
par mylady, qui reste froide, embarrassée. 



— 130 — 

faisant des signes énigmatiques à son mari, 
prononçant des paroles ambiguës. D'Argyle, 
impatient, s'écrie : 

a — Pourquoi tant de ménagements? (Se 
tournant vers lord d'Athol.) Monsieur, le nom 
dont vous avez osé vous servir n'est pas le 
vôtre. Lord d'Athol est ici pour vous con- 
fondre. Le voici! » 

En même temps, prenant la main d'Edouard, 
il le met face à face avec d'Athol. 

Celui-ci stupéfait murmure : 

« — Edouard ici! sous mon nom!... Sou- 
venons-nous de Rome ! Là il me sauva la 
vie.,. » 

En. même temps, jetant un coup-d'œil sur 
sa femme, il devine tout : il entre de plain 
pied dans le complot formé pour le salut du 
prince. Sa figure exprime d'abord une ex- 
trême surprise, puis une sorte de confusiou. 

« — Un regard de mylord vient de vous 
accabler! » lui dit dArgyle. 

a — Oui, répond d'Athol, l'aspect dune 
personne que j'étais loin de soupçonner ici me 
force à tous les aveux. Je suis maintenant à 
vos yeux tout ce que vous voulez que je sois. 
[S'adressant à Edouard.) Vos traits n'ont pu 
s'effacer de ma mémoire : soyez heureux, 
mylord; si les circonstances vous mettent 
jamais dans la position difficile où se trouve 



— ^3^ — 

un proscrit, tâchez d'en triompher et d'é- 
chapper à vos ennemis : c'est le vœu bien 
sincère que je fais pour vous. » 

Eu même temps, comme gémissant sur son 
propre sort, d'Athol s'écrie : « Malheureux 
Edouard ! quel parti prendre ? » 

« — Edouard ! reprend d'Argyle... Ce mot 
qui vous est échappé me ferait soupçonner... 
que le prince est devant mes yeux... 

« — Vous ai-je dit que je ne l'étais pas ? » 
dit d'Athol. 

En ce moment on annonce que le duc de 
Cumberland vient de descendre dans l'île de 
Skye, et que pour organiser la défense de la 
côte contre la flotte française, dont ou compte 
du rivage tous les vaisseaux, il réclame l'as- 
sistance de son ancien compagnon d'armes, le 
lord d'Athol... 

Lady d'Athol saisit aussitôt cette ouver- 
ture : 

« — Partez à l'instant (dit-elle au faux lord 
d'Athol, c'est-à-dire à Edouard). Tom, accom- 
pagnez votre maître. » 

Et ils sortent. 

Le vrai lord d'Athol reste là, lui, au con- 
traire, sous la garde de d'Argyle convaincu 
qu'il a entre les mains le prince Edouard. 

Au duc de Cumberland, qui entre quelques 
instants après, d'Argyle montre avec orgueil 



— ^32 — 

d'Athol qui tourne le clos, affaissé sur lui- 
même, comme accablé sous son infortune : 

« — Voilà le prince, s'écrie d'Argyle. 

a — Je vous charge de le conduire à Lon- 
dres, répond le duc. 

« — Prince, daignez me suivre, dit d'Argyle 
à d'Athol ; je dois répondre de vous. 

Alors dAthol se lève, se retourne, faisant 
face à Cumberland, qui s'écrie : 

« — Que vois-je? Mais c'est lord d'Athol! 
Que signifie cette méprise?... » 

D'Argyle à ce moment — mais un peu tard 
— perce le mystère : 

a — trahison! j'ai été trompé!... On m'a 
présenté le prince Edouard pour le lord 
dAthol, et c'est moi-même qui l'ai sauvé 
tout à l'heure en l'envoyant au devant du 
duc de Cumberland... Mais il est peut-être 
encore temps, il nest pas loin sans doute, je 
cours... » 

Pour lui épargner une course inutile, ïom 
rentre en ce moment avec un billet du prince 
Edouard, adressé à lady d'Athol et à miss 
Malvina Macdonald, portant ces mots : 

« Mes jours sont en sûreté, je suis sur un 
« vaisseau de la Hotte française. Mes malheurs 
« peuvent s'effacer de ma mémoire, vos bien- 
« faits seront toujours présents à mon cœur. 
« (Signé) Edouard. » 



— 433 — 

Le duc de Cumberland interpelle sévère- 
ment lord et lady d'Athol et les somme de 
justifier leur conduite, ce que d'Argyle appelle 
leur trahison : 

« Lord d'Athol. — Je ne réponds qu'un 
mot : à Rome il m'avait sauvé la vie. 

« Lady d'Athol. — J'ignorais ce fait, mon 
mari était absent quand le prince s'est pré- 
senté... 

« Cumberland. — Pourquoi donc lui avez- 
vous donné asile? 

« Lady d'Athol. — Prince, vous en auriez 
fait autant. 

« Cumberlaxd. — Moi ! 

« Lady d'Athol. — Vous-même ! Si ce prince 
malheureux se fût présenté chez vous, s'il 
vous eût dit avec désespoir : « Le petit-fils du 
« roi Jacques II vous demande un asile et du 
« pain... Voilà ma tête, je la confie à votre 
« loyauté; » — qu'eussiez-vous fait? 

« CcjiBERLAND [embarrassé) . — Mais..., je... 

« Ladï d'Athol. — Non, répondez : j'en 
appelle à votre honneur ! 

« Cumberland. — Ce que j'eusse fait? Eh 
bien... je l'aurais sauvé! 

« Lady d'ATHOL. — Alors nous avons fait 
notre devoir. 

« Cumberland. — Sans doute, mylady, et je 
serai votre défenseur. . . Quelle que soit la fu- 



— ^34 — 

reur des partis, les vertus sont toujours des 
vertus. Si le devoir nous force à combattre 
les ennemis, l'humanité nous commande de 
secourir les malheureux. » 

Après une analyse aussi détaillée, il se- 
rait supertUi d'insister sur le mérite de ce 
drame, sur sou intérêt si vif, si bien ménagé, 
sur ces péripéties émouvantes, si naturelle- 
ment amenées et enchaînées, qui tiennent le 
spectateur palpitant, haletant, de la première 
scène à la dernière. Eu ce genre, il n'y a sur 
notre théâtre rien qui vaille mieux, et il y a 
peu de chose qui vaille autant. 

Ce qui reste à dire ici, c'est l'histoire de 
cette pièce, presque aussi intéressante et à cer- 
tains égards plus curieuse que la pièce même. 



XI 

Histoire d' Edouard en Ecosse. 

La dernière phrase de ce drame en exprime 
nettement l'inspiration ; on sent frémir dans 
ces quelques mots le souffle même qui l'a 
enfanté et qui le remplit d'un bout à l'autre : 
c'est un appel à l'humanité, à la modération, 
aux parties hautes, aux sentiments généreux 
du cœur humain, contre la lâcheté des déla- 
tions, la rage de l'esprit de parti, la brutalité 
sauvage des discordes civiles. Sans s'inspirer 
d'aucune visée politique, cet appel était par 
lui-même une protestation contre les horreurs 
qu'avait naguère endurées la France. 

« La délation, étant un des moyens de tout 
« gouvernement révolutionnaire, avait été 
« protégée, encouragée (dit Duval) dans les 
a temps désastreux de la Terreur, Nos in- 
« fâmes tribuns avaient rompu tous les liens 
« qui attachent les hommes entre eux. Il n'é- 
« tait plus d'asile pour le proscrit... Mon but, 
tt en écrivant Edouard en Ecosse, avait été 
a de montrer, par un illustre exemple, quel 
« doit être le respect pour le malheur, et que 
« la haine née de l'esprit de parti ne doit ja- 



— 'ISG — 

« mais, dans un cœur noble, étouffer la géné- 
« rosité naturelle à l'homme et lui faire vio- 
« 1er, en livrant son ennemi désarmé, les 
a droits de l'hospitalité \ » 

En dressant, dans sa comédie d'Edouard, 
une telle protestation, Duval devait se croire 
en plein dans le courant, dans lesprit du ré- 
gime consulaire de Bonaparte, qui se donnait 
pour un gouvernement grand et généreux, 
ayant mission de réparer autant que possible 
les crimes odieux, les ruines sanglantes, accu- 
mulés sur la France par la bande terroriste. 

Aussi, après lecture faite aux sociétaires du 
Théâtre-Français, la pièce ayant été reçue par 
acclamation et excité un enthousiasme una- 
nime, l'auteur la porta avec conûance à la cen- 
sure, alors exercée par les bureaux du ministère 
de l'intérieur. Les censeurs la gardèrent très 
longtemps sans rendre réponse. Duval impa- 
tienté, croyant voir là un jeu joué, en parla 
à Maret qu'il connaissait beaucoup, qui fut 
plus tard ministre de Napoléon et duc de 
Bassano, qui était dès lors, sous le titre de 
Secrétaire général du Consulat, un gros per- 
sonnage. Il aimait les lettres, il se fit lire 
la pièce, la trouva irréprochable au point 
de vue politique, excellente au point de vue 

1. Œuvres d'Alexandre Duval, IV, p. 405. 



— 137 — 

littéraire, et la recommanda vivement au mi- 
nistre (le l'intérieur Chaptal. Quelques jours 
plus tard, celui-ci invita Duval à dîner, et 
après dîner, cà lire sa comédie en présence d'un 
nombreux auditoire composé exclusivement 
de hauts fonctionnaires et de personnages im- 
portants du régime consulaire. Edouard ne 
recueillit là que des applaudissements; à la 
fin de la lecture, « tous les auditeurs se levèrent 
« avec transport, en promettant à Tauteur 
« le succès le plus complet. » La conséquence 
immédiate fut l'autorisation déjouer la pièce; 
on la mit aussitôt à létude, puis vinrent les 
répétitions, traversées par quelques caprices 
d'acteurs ou plutôt dactrices, enlin le grand 
jour de la première représentation, le ^7 fé- 
vrier 1802. 

Duval avait pour principe de nassister 
point aux premières représentations de ses 
pièces, même quand il était, comme ici, sûr 
du succès. En revanche, il avait soin de se 
faire renseigner fort exactement, par des té- 
moins oculaires, sur l'accueil que leur faisait 
le public. Voici ce qu'il nous dit à' Edouard : 

« Tous les acteurs jouèrent dans la perfec- 
« tion. Le public accueillit la pièce avec un 
« tel intérêt, qu'il craignait même de se dis- 
« traire par les applaudissements qu'excite 
« d'ordinaire une scène imprévue. Il semblait 



— 138 — 

« n'être point au spectacle, mais suivre les di- 
« verses phases d'un événement réel, impor- 
« tant, qui l'attachait et le touchait au der- 
« nier point. Il témoignait son plaisir non 
a par des battements de mains, mais par de 
« légers cris de surprise, échappés en même 
a temps à chacun des spectateurs, et dont 
« l'ensemble, au lieu d'interrompre la scène, 
« contribuait encore à l'illusion. Dans les en- 
ce tr'actes, au contraire, le public, respirant 
« des différentes sensations qui l'avaient ému, 
« exprimait son enthousiasme par de nom- 
ce breux applaudissements, qui ne cessaient 
ce qu'au moment où la toile se relevait. De 
ce l'aveu des acteurs et des spectateurs qui 
c( m'en ont parlé, jamais effets dramatiques 
c( n'eurent un résultat plus vif, plus entraî- 
cc uant; jamais première représentation n'ob- 
cc tint un plus grand succès ^ » 

Le soir même, après la pièce, Duval eut de 
ce succès une preuve frappante, d'un genre 
rare à cette époque. Dans un grand souper, où 
il fut entraîné par ses amis, un financier 
connu pour son habileté en affaires, après 
avoir supputé avec soin le nombre des re- 
présentations assurées à Edouard par son 
triomphe, proposa à l'auteur de lui compter 

1. Œuvres d'Alexandre Duval, IV, p. 415. 



— ^39 — 

immédiatement, pour eu avoir la propriété, 
une somme de vingt mille francs, prix énorme, 
inouï même eu ce temps-là pour une pièce de 
théâtre. Et Du val refusa. 

Le lendemain, cependant, de mauvais bruits 
circulèrent. Le ministre de la police, Fouché 
— louche et sinistre figure de terroriste mal 
converti — cherchait, disait-on, à jeter dans 
l'esprit du maître des soupçons sur les ten- 
dances politiques de la nouvelle comédie... 
Des tendances contre le régime consulaire, qui 
auraient échappé à Maret, à Chaptal, à cet 
aréopage entier de hauts fonctionnaires réunis 
par ce dernier, tous personnellement non 
moins intéressés que le premier consul à la 
prospérité du Consulat?... comme c'était vrai- 
semblable ! 

Quelques instants avant l'heure où devait 
commencer la seconde représentation, arriva 
au Théâtre-Français un ordre du gouverne- 
ment, portant défense à l'acteur chargé du 
rôle d'Edouard de prononcer, dans la scène 
du souper, ce mot, ce cri généreux, couvert 
la veille d'applaudissements enthousiastes : 
« Je ne bois jamais à la mort de personne! » 
Ordre venu directement de Fouché — « qui 
a voulait peut-être encore boire à la mort de 
« quelqu'un, » dit Duval non sans malice, 
trop justifiée par tous les exploits de ce drôle. 



— uo — 

Ordre fort embarrassant au point de vue du 
jeu scénique : les mots interdits étant le 
point culminant, le ressort le plus vif, l'effet 
le plus émouvant d'une des principales scènes 
de la pièce, « d'une scène de situation, » dit 
Duval, - r les supprimer, c'était supprimer 
cette scène. L'auteur s'en tira fort habile- 
ment : « J avertis l'acteur de ne pas dire le 
« mot, mais de briser son verre, comme il 
« l'avait fait à la première représentation; 
« convaincu que le public, qui connaissait 
« déjà cet effet par les journaux, suppléerait à 
« son silence. Cet espoir ne me trompa pas : 
« malgré cette suppression, la scène excita le 
« même enthousiasme qu'à la représentation 
« précédente *. » 

Le véritable intérêt, pour l'auteur surtout, 
n'était pas là, il n'était pas sur la scène, il 
était dans la loge où, entouré de ses fidèles et 
de ses généraux, trônait le premier consul. 
Bonaparte, sur les rapports de Fouché, avait 
voulu voir et juger Edouard lui-même. Duval, 
embusqué en face de sa loge, dans une des 
coulisses, resta là toute la soirée, le regard 
braqué sur le visage du consul, suivant scène 
à scène les impressions produites en lui par la 
pièce. D'abord cela allait bien, Bonaparte 

1. Œuvres d'Alexandre Duval, IV, p. 419. 



— u\ — 

écouta le premier acte « avec beaucoup dat- 
teutiou; » l'auteur s'imagioa même — illusion 
iuvraisomblable — avoir vu perler uue larme 
daus l'œil du maître — ce maître, cet omni- 
potent, si parfaitement insoucieux de tout ce 
qui personnellement ne le touchait pas. 

Voici arrivé Tentr'acte ; les applaudisse- 
ments contenus éclatent dans toute la salle, 
mais nulle part aussi nourris, aussi enthou- 
siastes que dans une loge placée juste en 
face de celle du premier consul. Bonaparte 
regarde vivement cette loge, interroge son 
entourage sur les enragés applaudisseurs, et 
après la réponse fait une moue, se rembrunit, 
garde jusqu'à la fin de la pièce (dont il ne 
s'occupe plus) une mine des plus sombres, 
lançant fréquemment sur la loge en face des 
regards furieux. 

Pourquoi ce courroux? Qu'y avait-il dans 
cette loge? Elle était occupée par le duc de 
Choiseul et ses amis. Non seulement ce duc 
portait un des noms illustres de l'ancien ré- 
gime, mais il venait récemment d'attirer sur 
lui l'attention publique par un incident, ou 
plutôt un accident, qui avait fait beaucoup de 
bruit. Parti d'Angleterre pour se rendre en 
Hollande, il avait été jeté par la tempête aux 
côtes de France; et comme il était encore sur 
la liste des émigrés punis de mort par une loi 



— U2 — 

de la Terreur s'ils rentraient sans autorisa- 
tion sur le sol français, « il s'était trouvé des 
« hommes assez lâches (dit Duval) pour oser 
« demander l'exécution de cette loi de sang » 
contre les malheureux naufragés. Le premier 
consul, iiioins imbécile, leur permit de rester 
en France sains et saufs, en leur imposant 
l'obligation de remplir rétrospectivement après 
leur naufrage, c'est-à-dire après leur rentrée 
forcée, les formalités qu'ils auraient dû obser- 
ver avant d'y rentrer volontairement. Le bruit 
fait autour de cette histoire avait importuné 
le premier consul ; de plus, il regardait comme 
tenu envers lui à une reconnaissance toute 
spéciale M. de Choiseul, qui pourtant jusqu'à 
ce moment ne s'était point rapproché du nou- 
veau pouvoir. Aussi, quand il le vit ce soir-là 
couvrant de ses acclamations enthousiastes 
une œuvre accusée par sa police de tendances 
bourboniennes, il fut exaspéré. 

Ce héros, on le sait, était aussi petit par le 
cœur que grand par l'intelligence, — ce n'est 
pas peu dire. Il connaissait mieux que per- 
sonne les mensonges intéressés et les basses 
passions de Fouché; il s'en servait et le mé- 
prisait profondément. Mais de l'instant où son 
omnipotence semblait (si peu que ce fût) con- 
testée, son prestige méconnu, ou simplement 
sou amour-propre mis en jeu, Bonaparte pcr- 



— U3 — 

dait toute sa clairvoyance ; il voyait trouble, 
souvent rouge, et ne connaissait plus qu'une 
seule manœuvre : fondre tête baissée sur l'en- 
nemi prétendu ou le prétendu obstacle, sans 
même prendre soin de vérifier si c'était un 
obstacle, et briser tout devant soi pour mon- 
trer sa force, pour venger une injure ou re- 
pousser une attaque... bien souvent imagi- 
naire. Fouché, qui connaissait parfaitement le 
faible de son maître, qui se sentait avec raison 
visé, atteint, lui et toute la vile bande des 
terroristes, par les ficres tirades, les senti- 
ments généreux à^ Edouard en Ecosse, Fouché 
s'était hâté de jeter sur cette pièce l'immonde 
bave de ses insinuations policières, — et 
quoique ses mensonges fussent sans fonde- 
ment, même sans vraisemblance, le grand 
homme affolé goba tout... 

Il vit aussitôt un grand complot tramé au- 
tour de lui pour émouvoir l'opinion pu- 
blique en faveur de la famille royale : les 
salves d'applaudissements de la loge Choiseul, 
c'était le premier acte public, la levée de 
boucliers des conjurés. Leur manifeste, leur 
mot d'ordre, leur point de ralliement, c'était 
cette comédie perlide, d'aspect inoffeusif, où 
l'on ne célébrait que les Stuart, mais où ce 
nom — évidemment — voulait dire Bourbon. 
Rien de plus certain, rien de plus positif. Dès 



— \u — 

lors la perte du pauvre Edouard fut décidée, 
ainsi que la punition de son auteur. 

Le premier consul reutra aux Tuileries 
d'une humeur de tigre; il manda aussitôt le 
second consul Cambacérès, chargé de la haute 
police. '( Il lui fit les plus graves reproches, 
« il appela contre moi (dit Duval) les mesures 
« les plus rigoureuses et le congédia d'une 
« manière qui marquait tout son mécontente- 
ce meut. Dans la même nuit, Cambacérès fit 
« mander le ministre Chaptal, sur qui il dé- 
« chargea par ricochet toute la mauvaise 
« humeur qu'il avait eue à subir du premier 
« consul. Mais — je dois le dire à la louange 
« de M. Chaptal — ce ricochet ne parvint pas 
« jusqu'à moi; le ministre se contenta le len- 
« demain de me faire connaître la position de 
« mes affaires, la colère du premier Consul, 
« le danger que je pouvais courir eu restant à 
(f Paris. Il nétait question alors de rien moins 
« que de destituer les employés chargés de la 
« censure et môme de changer le ministre. 
« Tout le monde me conseilla de méloigner ^ . » 

La pièce fut interdite aussitôt et ne reparut 
plus avant la chute de Napoléon. L'auteur, 
fuyant les lieux où grondait la foudre, alla à 
Rennes où il arriva malade et où il vécut très 

1. Œuvres d'Alexandre Duval IV, p. 422. 



— ^4^) — 

retiré, caché même, pour ainsi dire, pendant 
quelques semaines. 

Au bout de ce temps, Talma, le grand 
acteur, bien vu du premier consul et qui l'ap- 
prochait souvent, ayant hasardé quelques 
mots en faveur d'Alexandre Duval, fut charmé 
douïr cette réponse : 

« — Eh! pourquoi Duval s'est-il enfui? » 

Ce qui signifiait à tout le moins qu'il pou- 
vait reparaître sans danger. Amauri Duval, 
directeur du bureau des sciences et des arts 
au ministère de l'intérieur (depuis 1794), 
transmit cette bonne nouvelle à son frère, 
et celui-ci se hâta de revenir à Paris. Mais 
il jouait de malheur. Il n'y était pas encore 
de retour, qu'un second coup de foudre, plus 
terrible que le premier, était venu de nouveau 
semer l'épouvante dans le monde littéraire et 
dramatique. 

Un jeune auteur, Dupaty, venait de donner 
à l'Opéra-Comique une petite pièce intitulée 
V Antichambre, qui ne touchait point à la po- 
litique et où l'on n'avait d'abord vu aucun 
mal; cela ne semblait dirigé que contre les 
valets. Mais en y regardant de plus près, on y 
crut reconnaître (et il paraît qu'on n'avait pas 
tort] « une satire amère de la jeune cour de 
« Bonaparte, où s'introduisaient déjà (dit Du- 

7 



— U6 — 

« val) ces formes guindées, cette fausse poli- 
ce tesse, ces grimaces de convention qui ne 
« peuvent manquer de devenir pour l'auteur 
« comique une miuc abondante de ridicules... 
« Il paraît que les caricatures étaient assez 
tt ressemblantes pour exciter la bile du non- 
ce veau despote et, ce qui est pis encore, la 
ce fureur de ses nouveaux courtisans'. » Le 
châtiment ne se ût pas attendre ; il fut odieux 
et féroce. Sans nulle forme de justice, Bona- 
parte fit empoigner Dupaty et l'envoya dans le 
port de Brest pourrir sur un ponton, où il 
resta six mois et d'où il sortit à moitié mort. 

La catastrophe de Dupaty fit trembler 
Alexandre Duval; il courut trouver le mi- 
nistre Chaptal, qui s'était toujours montré bon 
pour lui, il lui demanda s'il pouvait avec sé- 
curité rester à Paris. Le ministre répondit 
nettement qu'il ne le pensait pas : 

— A mon avis, lui dit-il, vous avez eu tort 
d'y revenir ; ce que vous avez de mieux à faire 
est d'en sortir au plus tôt. Supposez, ce qui est 
très probable, que, pour vous consoler du dé- 
boire de votre Edouard, M. de Choiseul ou 
ses amis vous fassent quelques politesses; aus- 
sitôt vous allez redevenir plus que jamais sus- 

1. Œuvres d'Alex. Duval IV, 425-426. 



— U7 — 

pect au premier consul; alors gare à vous! 
vous voyez eu ce moment qu'il n'est pas 
tendre. Quittez donc Paris tout de suite, mais 
n'allez pas à Rennes, faites mieux que cela; 
voyagez à l'étranger, vous y resterez quelques 
mois; pendant ce temps-là, peu à peu l'orage 
s'évaporera; dès que vous pourrez rentrer en 
sûreté, je vous ferai prévenir. 

Il n'y avait donc pas à hésiter. Quelques 
jours auparavant, un membre de l'aristocra- 
tie russe, le prince Shikaskoï, rencontrant 
Alexandre Duval dans un salon de Paris, avait 
offert de l'emmener avec lui à Saint-Péters- 
bourg. Duval, un peu souffrant, répugnant à 
quitter sa famille, avait refusé. Mais après 
sou entrevue avec Chaptal, tout était changé : 
il fallait déguerpir au plus vite. Il le lit savoir 
au bon prince russe, et partit avec lui peu de 
jours après (en mars 1802). 

Cet exil forcé ne fut pas, du reste, sans 
compensation pour notre auteur; il fut très 
bien reçu en Russie, il y fit jouer ses pièces, 
il y ramassa pas mal d'argent. Ses voyages 
profitèrent beaucoup, entre autres, à Edouard 
en Ecosse, dont il organisa des représentations 
eu Russie et en Allemagne, et qui fut joué 
constamment dans ces deux pays jusqu'à la 
chute de Napoléon. 

Nous avons entre les mains une lettre eu- 



— us — 

rieuse de notre auteur écrite de Pétersbourg à 
l'un de ses frères ; on la trouvera dans notre 
Appendice. Nous y joindrons, à titre d'éclair- 
cissements, des détails anecdotiques sur son 
voyage dAllemagne et de Russie. 



XII 

La Tapisserie (1808) * 

Diival et Picard, je l'ai dit plus haut, 
étaient en France, sous l'Empire, les deux 
premiers représentants de la littérature dra- 
matique. Aussi, en 1808, quand Picard quitta 
la direction du second Théâtre-Français (ap- 
pelé alors Théâtre de l'Impératrice), pour 
prendre celle de l'Opéra, Duval parut à tout 
le monde naturellement indiqué comme son 
successeur. Picard le demanda pour rem- 
plaçant au poste qu'il laissait ; mais on crai- 
gnait quelque difficulté de la part de Napo- 
léon, qui avait pour Duval peu de sympathie. 
Quand le comte de Rémusat, premier cham- 
bellan, proposa cette nomination à l'em- 
pereur : 

— Quoi! Duval... Mais il a eu bien des 
aventures, s'écria le maître. 

— Ah! sire, des malheurs... répliqua Ré- 
musat ^. 

Allusion aux infortunes imméritées d'E- 

1. Œuvres d'Alexandre Duval, VI, p. 322 à 378. 

2. Ibid., p. 314-315. 



— iso — 

douard en Ecosse, aux dédommagements dus 
— en bonne justice — à son auteur. L'em- 
pereur lui-même lenteudit ainsi, et Duval fut 
nommé. 

C'est pour inaugurer sa direction que, dans 
le carnuval de cette année ^808, notre au- 
teur composa sa pièce de la Tapisserie, qua- 
lifiée par lui sur l'affiche « comédie- folie, » 
et qui fut jouée pour la première fois, le \" 
mars, sur le Théâtre de Tlmpératrice. 

Cet acte, que la légèreté du fond rattache 
essentiellement à la littérature fantaisiste, est 
une des jolies œuvres de Duval, sans lon- 
gueurs, vivement enlevée, un éclat de rire, 
une fusée de gaîté d'un bout à l'autre. 

Le vieux comte d'Ablancourt vit dans un 
château, à quelques lieues de Paris, avec son 
petit-fils Félix, fort jeune, vingt et quelques 
années au plus, et avec sa petite-nièce Rosine, 
plus jeune encore, sans fortune, à laquelle il 
donne un généreux asile. Ce petit monde est 
gai, tranquille, heureux, les deux jeunes gens 
liés de grande affection, le grand-père fai- 
sant, comme il convient, tout ce qui plaît à 
son petit-fils et à sa petite-nièce. 

Survient une vieille coquette, M"* de Grand- 
pré, affligée de trois cent mille livres de rente, 
dès longtemps amie du comte d'Ablancourt, 
dont elle avait même tenté en vain la con- 



— ]o\ — 

qilôto matrimoniale : échec qu'elle prétend 
venger maintenant en s'emparant du petit- 
fils, Félix, dont elle a tout au moins trois 
l'ois l'âge. Le vieux d'Ablaucourt, qui a con- 
servé un faible pour cette amie de sa jeu- 
nesse, qui dailleurs tient à renfler l'impor- 
tance, c'est-à-dire la fortune de sa famille 
des trois cent raille livres de rente de M"^ de 
Grandpré, presse sou petit-fils d'accepter la 
main de cette très mûre et richissime héri- 
tière. Félix, un vrai étourdi, bien qu'il se 
soucie de la vieille et de ses écus comme 
d'une guigne, bien qu'il aime (naturelle- 
ment!) la petite cousine Rosine, fatigué des 
instances de son grand-père et pour s'en dé- 
barrasser, se laisse aller à signer sans le lire 
un papier qui est une promesse d'épouser 
Grandpré, comptant bien d'ailleurs trouver 
le moyen d'éluJer cet engagement. 

Le grand-père, qui tient beaucoup à la ma- 
gnificence, envoie Félix à Paris faire faire ses 
habits de noces. 

Quand la pièce commence, on est au jour 
du mariage, qui doit être célébré dans le 
château d'Ablaucourt, où l'on attend d'un 
insant à l'autre l'arrivée de Félix avec sa 
splendide garde-robe. 

Il arrive enfin, quoique un peu tard, mais 
de garde-robe point. Il a prêté à un ami dans 



— -152 — 

la peine tout l'argent destiné à ses habits; 
l'ami a joué cet argent, a joué les habits eux- 
mêmes, et a tout perdu. Félix, pressé par les 
fournisseurs, n'a pas même eu la ressource de 
prolonger son séjour à Paris pour éviter ou 
retarde" tout au moins le jour fatal qui doit 
le livrer à Grandpré. Il se garde bien de 
révéler à son grand-père le désastre survenu 
à ses habits, mais il n'en est pas mieux reçu. 
Le vieux comte, un excellent homme sans ,un 
brin de méchanceté, fait de son mieux pour 
gronder et se montrer terrible : 

a FÉLIX. — Mon Dieu, grand-père, comme 
vous me parlez d'un ton fâché! 

a D'Ablaxcocrt. — J"ai tort, nest-ce pas? 
Rester un mois à Paris, quand trente per- 
sonnes vous attendent pour l'auguste céré- 
monie!... 

« FÉLIX. — Que ne la faisait-on sans moi!... 

« D'Ablancocrt. — iMonsieur, vous oubliez 
qu'il est question d'une demoiselle... une de 
mes anciennes amies... et qui mérite des 
égards... Mais j'ai votre parole, votre signa- 
ture, cela me suffit... Songe donc, Félix, 
qu'elle te laisse, par son contrat de mariage, 
trois cent mille livres de rente après sa mort. 

« FÉLIX. — Oui, mais dans ce contrat a-t- 
on stipulé le temps où je pourrai en jouir 
librement? 



— Ja3 — 

« D'Abla\codrt. — Cessez vos ridicules plai- 
sauteries! » 

Pourtant il se radoucit, et peu à peu il en 
vient à sermonner paternellement Félix sur 
ses futurs devoirs d'homme marié : 

« — Mon ami, lui dit-il, considère toujours, 
dans la douce compagne que le ciel ta desti- 
née, un être faible qui a souvent besoin d'in- 
dulgence. N'oppose point une répugnance trop 
opiniâtre à ses désirs; n'abuse point des pri- 
vilèges que t'accordent les lois... 

« FÉLIX. — Et quels sont les privilèges que 
m'accordent les lois? 

« D'Ablaxcourt. — J'ai voulu dire que les 
lois refusent à la femme le droit de s'opposer 
aux volontés du mari. 

« FÉLIX. — Diable! c'est important... De 
sorte que, s'il me prenait fantaisie de faire 
enfermer ma femme le lendemain de mes 
noces... 

« D'Ablaxcocrt. — Nouvelle extravagance ! 
Non, tu ne le pourrais pas... Seulement — par 
exemple — un homme de qualité qui aurait 
à se plaindre de sa femme pourrait la reléguer 
dans un vieux château, tandis que lui, répandu 
dans le monde... 

« FÉLIX. — Très bien! Alors, j'épouse ladite 
demoiselle; reste à savoir ce que j'en ferai. » 

Malgré cette déclaration, Félix n'est pas du 

7* 



— VH — 

tout résigod à sod sort. Il se travaille la cer- 
velle pour trouver moyen d'y échapper et de 
se marier avec sa cousine : 

— Un enlèvement, se dit-ii, pourrait seul 
faire disparaître les difficultés... 

— Volontiers, approuve Rosine, « faisons 
un enlèvement », mais dis-moi d'abord ce que 
c'est. 

« FÉLIX. — Deux jeunes gens qui s'aiment, 
et que l'on veut séparer, partent ensemble et 
vont se marier à l'étranger. Voilà ce qu'on 
appelle un enlèvement. 

« Rosine. — Cela me paraît très bien ima- 
giné... J'y consens, enlevons-nous... Seule- 
ment, avant de partir, il faudra prévenir ton 
grand-papa, pour qu'il ne soit pas inquiet de 
notre absence. 

ce FÉLIX. — Mais alors, il nous empêchera 
de partir et nous punira. 

« Rosine. — Ce n'est pas la punition que je 
craindrais, c'est son affliction... Il en mourrait, 
le bon vieillard. » 

On cherche autre chose. Survient Lafleur, 
le valet de Félix, un homme de ressource et 
d'intrigue. Il sort de l'office où il s'est ra- 
fraîchi à souhait, aussi il ne doute de rien : il 
va en un tour de main supprimer M"*^ de 
Grandpré. Par quel moyen? 

« Lafledh. — Mais ça marche tout seul. 



— ^oc) — 

D'abord, j'arme une galèro, et j'arrive la nuit 
k la tète de mes esclaves ; j'enfonce les portes 
du château, j'entre le sabre à la main, je 
prends la demoiselle eu croupe... 

« FÉLIX. — Eh bien ! et qu'en feras-tu de 
la demoiselle... de M'"' de Grandpré? 

« Laflecr. — Comme dans le roman... Je 
la vendrai au Grand-Seigneur. Je l'emmènerai 
à Constantinople et je la mettrai dans le sé- 
rail... pour les plaisirs de Sa Haiitesse. » 

— Le malheureux déraisonne, gémit Félix. 

Lafleiir sans insister disparaît, mais il re- 
paraît bientôt, moitié traînant, moitié por- 
tant sur ses épaules un énorme paquet. 

— Qu'est-ce que cela, bon Dieu? clame 
Félix. 

« Laflecr. — Quoi ! monsieur, vous ne 
savez pas que nous quittons notre joli appar- 
tement des combles du château, pour aller 
habiter le premier étage... Cela me cause un 
chagrin!... une émotion!... C'est surtout la 
fcuitille Darius qui vous toucherait par son 
afiliction... 

« RosixE. — Comment, la famille Darius? 

« FÉLIX. — C'est cette tapisserie... qui me 
faisait tant de peur dans mon enfance, et 
qui nous a tant fait rire depuis. 

« Laflecr. — Eh bien, monsieur, elle ne 
vous ferait pas rire maintenant. Il faudrait 



— ^o6 — 

avoir un cœur de roche pour ne pas pleurer 
en la regardant... Voir une troupe de jolies 
femmes dans la douleur, cela me fait une 
peine!... surtout yi"^' Stalira (Statira) la mère 
et M"' Starila la fille... Elles avaient l'air de 
me dire, en tendant leurs beaux bras : « In- 
grat Latleur. que t'avons-nous fait? Pourquoi 
donc nous quittes-tu?,.. » Non, monsieur, 
non ! je n'abandonnerai jamais mes anciens 
amis... 

« RosoE. — Tu n'en peux plus, mon pauvre 
garçon. 

« Lafleur. — Ecoutez donc, mademoiselle, 
on ne porte pas une vingtaine de personnages 
sur les épaules sans s'en apercevoir. » 

Ce disant, il dépose et il déroule son pa- 
quet, qui n'est autre que la fameuse tapisse- 
rie; la contemplant avec amour il s'écrie : 

a — Famille respectable! noble sang des 
rois! c'est moi qui suis ton sauveur... A-t-on 
jamais rien vu de plus beau? Voyez ces figures 
de Perse ! ne dirait-on pas qu'elles pleurent 
pour de bon? Les belles mains! le joli nez!... 
Ah! certainement, si j'avais vécu du temps 
d'Alexandre le Grand... 

« Rosine. — Tu aurais fait la cour à M"* Sta- 
lira... » 

Félix regarde la famille Darius d'un air 
méditatif. Rosine, impatientée de ne trouver 



— 157 — 

aucim moyen de salut, lui crie rageusement : 

« — Tu devrais plutôt songer à prendre 
ton habit de cérémonie. 

« FÉLIX. — Tu oublies que je n'en ai pas, 
Floricourt y a mis bon ordre. 

« RosixE [ironiquement). — Il te faut pour- 
tant le grand costume, ton grand-père tient à 
l'éclat... 

a FÉLIX. — C'est vrai, il faut le grand cos- 
timie... [Revenant à la tapisserie.) Eh! mais, 
qu'est-ce qui m'empêcherait?... la bonne 
idée!... Cela serait superbe. Je tiendrais ma 
parole, et je pourrais pourtant peut-être ainsi 
me débarrasser de la vieille... Lafleur, tu es 
un garçon vif, alerte?... Tu aimes, tu chéris 
la famille Darius?... Il faut que tu m'en fasses 
un habit complet!... Oui, habit, veste et cu- 
lotte ! 

« Laflecr. — Quoi! de la famille Darius? 

« RosiXE. — Quelle folie ! 

« FÉLIX. — Du tout... Je n'ai point d'habit 
de noces, voilà de Tétoffc, je m'en sers... On 
veut de l'éclat, ou en aura : un habit tout 
royal ! 

« Lafleir [fjravement). — Mademoiselle, 
cette idée-lcà n'est pas si mauvaise, et l'on 
peut ajuster cela d'une manière très pitto- 
resque... [Après avoir pris des mesures sur la 
tapisserie et wi peu réfléchi.) Monsieur, c'est 



— ^58 — 

une affaire arrangée... .Je tiens votre habit, il 
est là clans ma tète! Vous porterez Epliestion 
sur les épaules, Alexandre sur la poche, deux 
jolies femmes sur la veste, et je vous garde 
deux beaux bras qui vous prendront les ge- 
noux. 

a FÉLIX. — Très bien, mou ami. Surtout, 
que l'habit soit fait en deux heures; des 
points longs comme cela. Rassemble tous les 
tailleurs du village, fais-les conduire dans 
notre ancien appartement. » 

Pendant que les tailleurs travaillent en 
grande hâte, on voit se développer en diverses 
scènes les caractères des différents person- 
nages. M"*^ de Grandpré, outrée de la froideur 
de Félix qui ne lui a pas encore rendu ses 
devoirs, seu plaint vivement à M. d'Ablan- 
court. Celui-ci, craignant que son petit-fils 
ne prépare pour le dernier moment « quelque 
tour diabolique » afin de se débarrasser de 
Grandpré, interroge à ce sujet Félix, qui se 
déclare, au contraire, décidé à épouser la 
respectable demoiselle, — à moins qu'elle ne 
veuille plus de lui. Le vieux d'Ablancourt 
proclame le cas impossible; aussi promet-il 
très volontiers, si le fait se produit, de laisser 
à Félix toute liberté de se marier à son gré ; 
il en donne même sa parole d'honneur. 

Pour plus de sûreté, le vieux comte fait 



— V69 — 

ensuite jaser Rosine, qui, naïve et sans détour, 
lui apprend plus de choses qu'il ne voudrait, 
entre autres, l'amour réciproque d'elle et de 
Félix. 

« — i>iais il me semble, mes enfants, dit 
d'Ablancourt, que vous ne vous gênez pas 
beaucoup. 

« Rosine. — C'est ce qui vous trompe, 
monsieur. Nous nous gênons beaucoup, car, 
sans vous, je serais enlevée à présent. 

« D'Ablancourt. — Il t'a proposé un enlè- 
vement?... 

a Rosine. — Sans doute ! Moi j'étais tout à 
fait pour l'enlèvement... Mais il eût fallu vous 
laisser seul, nous avons craint que cela ne 
vous fit trop de peine... Nous avons remis la 
partie à uue autre fois. « 

Le bon d'Ablancourt essaie de se fâcher, 
mais il n'y peut réussir : 

« — Dis-moi, Rosine, reprend-il, tu sais ce 
que Félix veut faire pour rompre ce mariage ? 

« Rosine. — Certainement, je le sais, mais 
je ne vous le dirai pas. » 

Elle ajoute cependant, tout comme Félix, 
qu'il épousera M"^ de Grandpré si celle-ci ne 
rompt elle-même le mariage; mais « il peut 
arriver d'ici ce soir tel événement... » 

« D'Ablancourt. — Quel événement?... Qui 
serait assez osé pour s'opposer à ma volonté? 



— ^6o — 

« Rosine [s' en fuyant). — Qui?... La famille 
Darius! » 

D'Ablancourt, ahuri sur ce mot, voit s'avan- 
cer vers lui M"*^ de Graudpré. Félix avait en 
effet témoigné cà son grand-père le désir d'a- 
voir av.'^c sa future un entretien particulier 
dès qu'il aurait revêtu son costume de gala. 
La jeune fiancée, non sans quelques façons, 
y cousent, et un instant après arrive près 
d'elle, en ambassadeur chargé d'annoncer son 
maître, Latleur, vêtu lui-môme d'un habit 
coupé dans la fameuse tapisserie. 

« M"* DE Grandpre'. — Quel est cet horrible 
habit? Où l'avez-vous pris? 

« Lafleuk. — Cet habit est neuf, mademoi- 
selle; c'est la première fois que je le porte. 

« M"* DE Graxdpre'. — Mais ce n'est pas là 
la livrée de la famille d'Ablancourt. 

Lafleur. — Mademoiselle, c'est la livrée de 
la famille Darius... » 

Félix se présente alors en gants blancs, un 
gros bouquet à la main, avec son habit de 
tapisserie présentant les peintures et les fi- 
gures indiquées plus haut par Lafleur. A 
cette vue, Graudpré éclate : 

« — Monsieur, je veux savoir ce que signi- 
fie cette mascarade ! 

« Fe'lix. — Comment, mademoiselle, vous 
appelez mascarade l'habit le moins commun, 



— 161 — 

le plus noble, mon habit de noces enfin ! 

« M"^ DE Graxdpré. — Votre habit de noces ! 
quelle horreur ! Vous auriez le front de vous 
présenter ainsi devant l'illustre compagnie?... 

« FÉLIX. — Je vois, mademoiselle, que vous 
êtes prévenue contre moi : avec cet habit-là 
j'ai beaucoup de physionomie. 

« M"® DE Grandpre'. — Finissons ces plai- 
santeries déplacées... Ainsi, monsieur, c'est là 
votre habit de cérémonie? 

« Fe'lix, — Je n'en aurai pas d'autre pour 
les noces... Mais j "ai un Roland furieux ^ avec 
lequel je compte faire mes visites. 

<i M"® DE Graxdpre'. — Tout Paris se mo- 
quera de vous... Les enfants vous suivront... 
On vous prendra pour un fou. 

« Fe'lix. — On vous prendra donc aussi 
pour une folle, car aussitôt le mariage fait, 
vous ne porterez pas de robes qui ne soient 
de cette étoffe... Depuis un mois, à Paris, on 
travaille pour vous aux Gobelins. 

« M"^ DE Grandpre' [à part). — Oh !.., j'é- 
touffe de colère ! 

« Fe'lix. — Oui, j'ai pris des verdures pour 
vous, avec de belles eaux et les plus jolis 
petits canards... 

« M"* de Graxdprf'. — Des canards ! à moi 

1 . Une tapisserie représentant Roland furieux. 



— 162 — 

des canards ! Apprenez, monsieur, que je n'ai 
jamais porté de canards. 

« FÉLIX. — Aimez-vous mieux des cygnes 
ou des paons ? Je ne regarderai point à la 
dépense... 

« M"*" DE GRANDniÉ. — C'est trop fort ! Et 
vous vous imaginez que je me soumettrai, 
comme un enfant, à vos volontés ?. .. 

« FÉLIX {niellant son chapeau). — Je vou- 
drais bien voir, madame, qu'on ne m'obéît 
pas ! Quoique jeune, je connais mes droits, je 
saurai en user. 

a M"^ DE Grandpré. — De quels droits par- 
lez-vous donc, monsieur? 

« FÉLIX. — De tous ceux qu'un époux a sur 
sa femme... Je pourrais, je le sais, vous traiter 
plus rigoureusement, mais je ne le ferai que 
si vous m'y contraignez. 

« M"*^ DE Graxdpré. — Eh ! monsieur, que 
pourriez-vous de plus que me faire porter des 
canards ? 

« FÉLIX. — Mais... je pourrais vous reléguer 
en Auvergne... dans un vieux château... tan- 
dis qu'avec de bons amis et quelques femmes 
aimables, je dépenserais gaiement vos 300,000 
livres de rente à Paris. 

a M"^ DE Grandpré. — Quelle horreur! Il 
n'y a pas à la cour un plus grand roué que ce 
petit mauvais sujet! 



— 163 — 

« FÉLIX. — De quoi vous étounez-vous? 
Cette petite réclusion est chose convenue avec 
mon grand-père; sans cela aurais-je consenti 
à vous épouser?... Mais la compagnie attend, 
il faut nous rendre au salon. Quel effet je vais 
produire!... Daignez accepter ma main. 
Venez... 

« M"^ DE Grandpré. — Ne me touchez pas, 
monsieur!... Quelle famille de réprouvés! Le 
grand-père et ce vaurien s'entendent, ils n'en 
veulent qu'à mon bien!... Allez, allez, mon- 
sieur, gardez pour vous votre château d'Au- 
vergne, vos tapisseries, vos canards... Jamais 
vous n'aurez l'honneur d'épouser mademoi- 
selle de Grandpré ! » 

Au bruit de ce scandale, le grand-père ac- 
court, terrible, la menace à la bouche; mais 
k la vue du beau costume de Félix, malgré 
lui il pouffe de rire, et Grandpré, rouge de 
fureur, persiste en écumant dans son refus. 
Alors Félix réclame l'exécution de l'engage- 
ment pris par le vieux d'Ablancourt. 

« FÉLIX. — Ainsi, mademoiselle, c'est chose 
décidée, vous me refusez. Rosine ne sera pas 
si dédaigneuse. Je suis sûr que, tel que je suis, 
elle voudra bien accepter ma main. 

« Rosine. — Moi, je ne tiens pas du tout à 
l'habit; je porterai même des canards si cela 
peut vous faire plaisir. 



— J64 — 

« Félix. — Grand-papa, vous savez nos 
conventions... 

« D'AcLAXCOL'RT. — Mauvais sujet, tu t'es 
moqué de nous pour épouser Rosine!... EIi 
bien soit, je te la donne... à condition que tu 
l'épouseras dans cet habit de noce. 

« M"^ de Grandpré. — Oh! la chose ridi- 
cule !... Je me prie de la fête. 

« FÉLIX. — Belle ingrate, je comptais sur 
vous, vous connaissez ma passion pour les 
tapisseries. » 

Outre la gaîté, l'esprit, l'inépuisable bonne 
humeur qui circulent dans toutes les scènes 
de cette comédie-folie, et le brio avec lequel 
elle est conduite, les deux caractères de Rosine 
et du vieux d'Ablancourt, si sympathiques, si 
délicatement tracés, en font eu son genre un 
petit chef-d'œuvre. 



XIII 
Le Faux Stamslas (1809). 

Le père de Marie Leczinska, reine de France, 
femme de Louis XV, était, on le sait, un sei- 
gneur polonais, Stanislas Leczinski, que l'ap- 
pui de Charles XII, roi de Suède, et les suf- 
frages de la diète de Pologne avaient, en i 704, 
élevé à la royauté, dont il fut dépouillé en 
1709 par l'intervention armée de la Russie en 
faveur de Frédéric- Auguste, électeur de Saxe, 
auquel il disputa encore le trône pendant 
quatre ou cinq ans. 

A la mort de Frédéric-Auguste, en •1733, 
Stanislas, qui résidait alors en France au 
château de Chambord, résolut de se rendre 
en Pologne, où il avait encore beaucoup de 
partisans, et de briguer de nouveau la cou- 
ronne. La France, naturellement, devait le 
soutenir. L'important pour lui était d'arriver 
rapidement à Varsovie; le plus court, de tra- 
verser l'Allemagne. Mais ce pays était hostile, 
et Stanislas courait risque d'y être arrêté. 
C'est cependant le chemin qu'il prit. Pour 
donner le change cà ses ennemis, Louis XV fit 
partir de Paris un capitaine aux gardes qui 



— -166 — 

ressemblait beaucoup cà Stanislas et qui, voya- 
geant sous le nom de ce prince, traversa la 
FrancC; recevant partout les honneurs royaux 
et annonçant l'intention d'aller s'embarquer à 
Brest pour se rendre en Pologne par la voie 
de mer. Pendant ce temps, le vrai Stanislas 
courait au grand galop sur les routes d'Alle- 
magne et arrivait le 8 septembre à Varsovie, 
où la diète polonaise, quatre jours après, le 
proclamait roi de nouveau à l'unanimité. 

Duval, si friand du quiproquo, ne pouvait 
manquer ce sujet. S'il y a réussi, on le dira. 

Son Faux Stanislas est le chevalier de Mo- 
range, spirituel, mais étourdi jusqu'à l'extra- 
vagance, et même, dit-on, un peu fou, pas 
tant néanmoins qu'il en a l'air. Il traverse la 
France, la Bretagne, à petites journées, se 
faisant rendre tous les honneurs dus à sa 
royauté par les gentilshommes bretons qui, 
sur son passage, se disputent le privilège de 
lui donner l'hospitalité. Il est presque à sa 
dernière étape, il vient d'arriver au château 
de Kerbare, à quelques lieues de Brest; il 
. écrit de là au ministre : 

« Monseigneur, abrégez mon voyage, je 
« vous en supplie. Si vous n'avez pas pitié de 
a moi, ayez pitié des gentilshommes bretons : 
« j'ai mis tant d'éclat dans mon incognito 
« que je deviendrai la cause de leur ruine. 



« Leur vanité les engage à me donner des 
« fêtes très ennuyeiisement belles. Quels seront 
« leurs regrets quand ils apprendront que ce 
« prétendu roi, qu'ils reçoivent avec tant 
« d'ostentation, n'est qu'un pauvre petit capi- 
« taine aux gardes, qui n'a rien de commun 
a avec le vertueux Stanislas qu'une confor- 
« mité de traits, que vous avez cru devoir 
« faire servir à vos desseins politiques. » 

A peine a-t-il fini sa dépêche que « Mon- 
sieur Dumont, » premier valet de chambre 
du faux Stanislas (et dupe comme tout le 
monde de la ressemblance), lui présente un 
jeune officier de marine, Edouard de Saint- 
Val, qui sollicite de sa majesté la faveur de 
la suivre en Pologne et d'obtenir un poste 
dans son armée. 

Il y a là-dessous, on s'en doute, une his- 
toire d'amour. Edouard est épris de Juliette, 
fille du baron de Kerbare, il est aimé d'elle, 
et malgré son peu de fortune, il allait être 
agréé du père comme futur époux, quand, 
peu de temps auparavant, est venu s'abattre 
au château de Kerbare un oncle d'Edouard 
appelé Mont-Roc, trésorier des Etats de Bre- 
tagne, très riche financier, Turcaret ren- 
forcé, qui, séduit par la beauté de Juliette 
et opposant la plénitude de son coffre-fort 
à la bourse vide de son neveu, a séduit lui- 



— 468 — • 

même le vieux baron de Kerbare et obtenu 
de lui la main de sa fille. Celle-ci, Bretonne 
très vive, très énergique et très entêtée, ré- 
siste de son mieux ; mais Edouard désespère 
du succès, et plutôt que d'assister à la ruine 
de toutes ses espérances, au triomphe insolent 
des écus de son oncle, il préfère sexpatrier. 

Edouard se trouve être, sans le savoir, le 
fils dun ami du chevalier de Morange; celui- 
ci est touché de son infortune, il se dit quil 
y a là une bonne action à faire, propre à il- 
lustrer son règne. Pour commencer, il attache 
à sa personne en qualité de premier écuyer le 
pauvre Saint -Val, qui en raison de cette 
fonction loge près du roi au château de 
Kerbare, sous le même toit que Juliette, à 
portée de la voir à chaque instant. Puis, 
quand le baron et le trésorier Mont-Roc 
viennent lui présenter leurs hommages, le 
faux Stanislas se fait un malin plaisir de 
vanter à celui-ci son neveu et de lui annoncer 
le poste de confiance auquel il vient de rap- 
peler. 

Pour se relever et pour aplatir Edouard, ce 
grossier parvenu ne trouve rien de mieux que 
d'étaler sottement sa richesse : 

— O sire, s'écria-t-il, « je n'aurais plus rien 
à désirer, si j avais eu le bonheur de vous 
avoir pour hôte... et si quelqu'un de mes châ- 



— -169 — 

teaux se fût trouvé sur la route de Brest, soit 
celui de Beaufort ou celui du Plessis, soit celui 
de la Grange ou celui des Trois-Rivières... 

« Le chevalier de Moraxges. — Les Trois- 
Rivières!... [A part.) Mais c'est une terre à 
moi, que j'ai vendue... 

« Le trésorier. — Sans vanité, c'est le plus 
beau château... Ah! si j'avais le bonheur d'y 
posséder sa majesté!... 

« Le chevalier [à pari). — Et moi, si j'avais 
le bonheur de le posséder encore !... (Haut.) Il 
vous a coûté cher!... 

« Le trésorier. — Presque rien. Cette terre 
appartenait à un officier aux gardes... le che- 
valier de Morange... le plus grand joueur... 
Ah! ah! ah! 

« Le chevalier {à part). — C'est cela même; 
c'est ce maudit juif! 

Le BARox. — Le chevalier de Morange! je 
connais ce nom... Un bon officier, joli garçon 
à ce qu'on dit, beaucoup d'esprit, mais une 
tête folle, un prodigue... qui a déjà dissipé le 
fonds de plus de vingt mille livres de rentes. 

« Le chevalier. — Ah! vous pouvez bien 
dire de quarante. (A part.) Etourdi que je 
suis!... 

« Le barox. — Quoi! sire, vous savez... 

« Le chevalier. — A la cour, qui n'a pas 
entendu parler de cet extravagant ? 

8 



— ^7o — 

« Le baron. — Extravagant, c'est bien le 
mot. Aussi me suis-je opposé de tout mon 
pouvoir à son mariage avec ma nièce, la 
marquise de Rosey. » 

Cette marquise, nous la verrons bientôt, 
Juliette Ta mandée à Kerbare pour l'aider à 
se débarrasser du Mont-Roc, elle va arriver; 
elle sera la grande, la cuisante, la poignante 
tribulation du faux Stanislas. 

En attendant, celui-ci, excité par l'his- 
toire des Trois- Rivières, poursuit de plus 
belle sa campagne en faveur de Saint-Val 
et sa vengeance personnelle contre le tréso- 
rier. 

Au moment où il vient d'appeler Edouard 
pour ménager entre lui et son oncle une appa- 
rente réconciliation, le baron de Kerbare ren- 
tre avec sa fille et la présente à sa majesté. 
Le roi appelle aussitôt les deux barbons pour 
leur faire part, soi-disant, de projets très 
importants sur lesquels il veut avoir leur 
avis; il les entraîne et les retient près de son 
bureau, à Tune des extrémités de l'appar- 
tement, tandis qu'à l'autre Edouard et Juliette 
causent ensemble avec beaucoup d'action. Le 
trésorier, qui les guigne, enrage, trépigne, 
ne tient pas en place : 

« Le chevalier {brusquement). — Parbleu! 
monsieur le trésorier, lorsque je vous fais 



— ai — 

l'honneur de vous entretenir, vous pourriez 
bien m'écouter. .. 

« Le trésorier. — Mille pardons, sire!... 
mais c'est que... (A part.) Quel supplice! ils 
se parlent bas. 

« Le chevalier. — Ainsi, monsieur le ba- 
ron, vous croyez que dans trois semaines je 
puis débarquer à Dantzig? 

« Le barox. — Oui, sire, si les vents sont 
bons. 

« Le chevalier (ramenant le trésorier] . — 
Et votre avis, à vous?... 

« Le trésorier (fout ému, jetant des regards 
furtifs sur les jeunes gens). — Mon avis, sire, 
est que, si les vents sont bons... (Ap«/'^.) Il 
lui prend la main! (Haut.) Qu'on me charge 
de vous y conduire... (Bas.) Avec quelle cha- 
leur le coquin... (Haut.) Oui, oui, qu'on me 
donne un vaisseau, et avant huit jours... (A 
part.] Oh dieux! il lui baise la main. 

« Le chevalier. — Extravaguez-vous, tréso- 
rier? (Tout le monde se lève.) 

a Le trésorier. — Non, sire, c'est lenthou- 
siasme... Ah! je respire. » 

Il ne respire pas longtemps. La marquise 
du Rosey vient d'arriver, et le roi, qui l'a à 
peine regardée, craignant qu'elle le regardé 
trop, retient à dîner Kerbare et Mont-Roc 
pour continuer avec eux la grave conversa- 



— n2 — 

tion d'affaires engagée tout à l'heure; et s'ex- 
cusaut de n'inviter ni Juliette ni la marquise, 
il dit à Edouard : 

a — Je vous dispense de votre service près 
de ma personne; vous tiendrez compagnie à 
ces dames. 

« Le trésorier. — Peste soit de Thonneur 
qu'on me fait!... » 

Bientôt Mont- Roc change de note. A la 
suite du dîner, le roi le garde près de lui 
en tête à tête, lui exprime toute son admi- 
ration pour ses talents, ses lumières, son 
génie : 

« — Comment se fait-il, s'écrie le faux Sta- 
nislas, que vous ne soyez pas ministre? Ah! 
si vous étiez né dans mes états, je comblerais 
votre fortune; un grand mariage, de grandes 
terres, je vous donnerais tout cela, trop heu- 
reux d'avoir à la tête de mes finances un 
homme tel que vous... Mais, hélas! vous ne 
voudriez jamais quitter votre patrie... 

« — Mon devoir, sire, répond le financier 
comblé, sera toujours de vous obéir. 

« — Serait-il possible! Mais alors, cela est 
bien entendu, vous accepteriez aussi de moi 
la terre à' Orbeccanovodoreski et la main de 
la princesse Ineska^ quoiqu'elle ne soit pas 

très riche, puisqu'elle a seulement 500,000 

livres de rente. 



— ns — 

« — Tout ce que vous voudrez, sire, pour 
avoir Thouiieur de vous servir. 

« — Mais je suis bien étourdi de vous parler 
de cette jeune princesse, quand vous êtes sur 
le point d'épouser la ûlle du baron... 

« — Que Votre Majesté ne s'inquiète pas, 
reprend Mont-Roc, tout peut s'arranger; le 
devoir m'attache à votre personne sacrée, j'y 
veux tenir par tous les liens : par la place, 
par la terre et par la femme! 

« — Bien, ce sont vos affaires, conclut Sta- 
nislas, arrangez-vous avec le baron et comptez 
toujours sur ma protection. » 

Pendant que Mont-Roc s'occupe « d'arran- 
ger cela » (nous verrons bientôt avec quel 
succès), « Sa Majesté » subit de la part de la 
marquise du Rosey un premier et périlleux 
assaut. Cette fine mouche parisienne, qui dans 
le cœur garde un coin de vraie tendresse pour 
Morange, avait bien cru, du premier coup- 
d'œil jeté sur le faux Stanislas, reconnaître en 
lui son chevalier. Puis, voyant tous les hom- 
mages, les honneurs vraiment royaux prodi- 
gués à cette pseudo-majesté, elle s'était sentie 
fort ébranlée dans sa première opinion ; mais 
le doute subsistait toujours, et la curiosité fé- 
minine vivement aiguillonnée avait juré de 
pousser l'expérience à bout : 

« — Une chose m'ôterait toute incertitude : 



— n4 — 

le chevalier a sur la main droite une cica- 
trice... Mais puis-je aller prendre la main du 
roi?... » 

Et vraiment oui, elle la prend. Scène cu- 
rieuse et bien filée. La marquise avoue à Sta- 
nislas combien elle est frappée de sa ressem- 
blance avec Morange, et à ce propos elle laisse 
échapper, comme malgré elle, de touchants 
témoignages de sa tendresse pour le chevalier. 
Celui-ci charmé oublie un peu qu'il est roi et 
devient tendre à son tour: il lui prend la 
main, la presse contre son cœur. La mar- 
quise, qui guettait ce mouvement, relève vi- 
vement la manche du vêtement royal et fait 
un cri : 

« — Que vois-je! la cicatrice! C'est Mo- 
range. Allons, il n'est plus temps de feindre... 
Avouez tout bonnement que vous êtes le che- 
valier ! » 

Morange, qui a repris tout son sang-froid, 
paie d'audace. Jetant sur cette extravagante 
un regard sévère, il lui lance du haut des 
nues, c'est-à-dire du haut de son trône, ce 
coup de foudre : 

« — Vraiment, madame, vous avez la tête 
frappée!... Je ne sais ce que vous voulez dire... 
On ne m'a jamais reproché d'avoir de l'or- 
gueil, j'apprécie à leur juste valeur les gran- 
deurs humaines. Mais puisque le hasard m'a 



— l7o — 

fait roi, je suis forcé d'en faire respecter en 
moi l'auguste caractère. » 

Et le sire, tournant les talons avec la 
froide majesté d'un Louis XIV à qui l'on au- 
rait manqué de respect, laisse la pauvrette 
écrasée, abasourdie, murmurant douloureu- 
sement : 

« — J'ai fait une sottise... Mais qui ne s'y 
serait trompé?... Stanislas a fait la guerre 
toute sa vie, il peut comme le chevalier... Et 
puis, tous ces hommages, toutes ces marques 
de la royauté !... Allons, j'ai fait une extrava- 
gance, il faut la réparer. » 

Nous verrons plus loin comme elle la ré- 
pare. 

Quant à Mont-Roc, il trouve pour « arran- 
ger ses affaires » plus de difficultés qu'il ne 
comptait. 

A peine a-t-il touché au baron de Kerbare 
un mot des circonstances qui l'obligent à re- 
noncer à l'honneur de sou alliance, le vieux 
gentilhomme breton bondit d'indignation : 

« — Corbleu ! monsieur le financier, vous 
osez faire un tel outrage à la famille de Ker- 
bare!... Vous êtes un faquin, monsieur le tré- 
sorier!... et sans le respect que j'ai pour ces 
dames, je vous aurais déjà fait sauter dans les 
fossés du château! 

« Le trésorier. — Permettez, monsieur le 



— ne — 

baron ! les fossés du château nont aucun rap- 
port à mon affaire. » 

— Mon père, de grâce, calmez-vous^ s'é- 
crie Juliette, devenue l'alliée fervente du tré- 
sorier; écoutez, monsieur, « je suis sûre qu'il 
a d'excellentes raisons à vous donner. » 

« Le baro\. — Je n'en puis entendre qu'une 
seule : c'est qu'il me promette de se battre à 
l'instant même ! » 

— Se battre ! répond le dolent trésorier, à 
quoi cela nous mènerait-il ? Si je vous tue, 
monsieur le baron, vous ne pourrez me for- 
cer à épouser votre fille... Si vous me tuez, 
je l'épouserai encore moins ! 

« Le barox. — Corbleu ! je n'entends rien 
à toutes ces subtilités... Je n'ai qu'un mot : 
Vous m'avez demandé ma fille, vous l'épou- 
serez ! Sois tranquille, ma Juliette, va, ne 
t'afflige pas, il sera ton mari : je le jure par 
mon épée, par le sang et la valeur des Ker- 
bare ! » 

Mais c'est précisément là ce qui afflige « ma 
Juliette ». Aussi, d'accord avec elle, la mar- 
quise conseille au trésorier, pour se tirer d'af- 
faire, de s'adresser au roi. Le roi lui offre 
d'abord peu de consolation ; apprenant que le 
baron a menacé le trésorier de le jeter dans 
les fossés du château : 

a — J'espère que vous allez tirer vengeance 



— n7 — 

de cette insulte, dit le roi ; songez que vous 
avez riionneur de m'apparteuir. 

« Le trésorier. — Oui, sire, et c'est juste- 
ment parce que j'ai cet honneur, que je n'ai 
pas cru devoir disposer de ma personne sans 
vos ordres. 

« Le chevalier. — Mes ordres sont que 
vous vous battiez aujourd'iiui môme ! 

« .IiLiETTE. — Mais, sire, s'il se bat, il peut 
faire ses adieux à la vie; il n'a qu'à lire 
l'histoire des Kerbare : mon trisaïeul a tué en 
combat singulier Alain de Moutfort... mon 
bisaïeul, en 4 030, a pourfendu les deux frères 
Bembrok surnommés Barbe-Noire; et si ce 
combat a lieu, mes enfants diront uu jour que 
leur aïeul a tué un trésorier des Etats de Bre- 
tagne. 

« Le CHEVALIER. — Il paraît que c'est l'usage 
dans la famille. » 

Le trésorier ainsi bien préparé, c'est-à-dire 
bien effrayé, Stanislas renvoie .Juliette et 
démasque son véritable projet ; 

« — Il me vient une idée qui pourrait tout 
concilier, dit-il à Mont-Roc. Ne mavez-vous 
pas dit que votre neveu aime votre prétendue, 

et que la petite de son côté Hé bien, il 

faut unir ces deux jeunes gens. » 

— Mais, sire, le baron ne voudra pas, car 
mon neveu na rien. 



— 'ITS — 

Le chevalier. — Tout peut s'arranger 
avec un mot; je fais venir le baron, je lui 
demande sa fille pour votre neveu, et il m'al- 
léguerait en vain sa pauvreté, car vous lui 
donnez nue terre... 

« Le TRÉSORIER. — Moi, sire, quelle terre?... 

a Le chevalier. — Cette belle terre que 
vous avez eue à si bon marché de cet offi- 
cier... 

« Le tre'sorier. — Ah! les Trois-Rivières, 
magnifique possession, vingt mille livres de 
rente. 

« Le chevalier. — Qu'est-ce que cela pour 
un ministre, pour un grand propriétaire en 
Pologne? 

« Le tre'sorier. — Oh! sans doute, ce n'est 
rien pour un grand seigneur polonais... Mais, 
sire, j'aperçois une grande difficulté. Je con- 
nais mon neveu; il est fier, extrêmement fier; 
il ne voudra pas accepter ma terre... Ainsi je 
ne l'offrirai pas... et il ne l'aura pas. » 

Le chevalier ne se laisse pas désarçonner 
par cette dernière révolte de l'avarice : 

a — A la bonne heure, trésorier (dit-il), je 
crois que vous avez raison. Mieux vaut satis- 
faire le baron en acceptant son combat à 
mort... Je veux, à l'exemple de plusieurs rois 
e France, être le témoin de ce combat; je 
fixerai l'heure, le lieu, les armes... Soyez 



— 179 — 

ferme sur Tétrier, le baron est un ancien 
militaire... Montez-vous bien à cheval, mon- 
sieur le trésorier? 

« Le TRESORIER. — Sirc, pour ma commo- 
dité, jaime mieux la voiture. 

« Le chevalier. — Vous romprez d'abord 
une lance, puis l'épée, le poignard... Vous 
frappez votre ennemi avec adresse... ou votre 
ennemi vous frappe. L'un de vous tombe 
mort... peut-être tous les deux... et le combat 
est uni. 

« Le tre'sorier. — Le combat est fini par la 
mort de tous les deux... Oui, sire, cela se 
conçoit très bien. 

« Le chevalier. — Si vous avez quelques 
dispositions à faire, de famille ou de religion... 
il est bon de vous mettre en règle, cela rend 
lesprit plus tranquille. Allons, mou cher 
ami, préparez-vous au combat, et rappelez- 
vous bien que votre roi vous honorera de sa 
présence. 

« Le trésorier. — Certainement, sirc, vous 
me ferez beaucoup d'honneur... Mais je fais, 
dans cet instant même, une réflexion. Il se 
peut que je me sois trompé tout à l'heure; il 
se peut que mon neveu, qui adore la petite 
Juliette, triomphe de sa délicatesse ordinaire, 
et alors il acceptera la terre que, par égard 
pour Votre Majesté, je consens à lui donner. » 



— ^8o — 

Et sur-le-champ il libelle et met aux mains 
du chevalier ua reçu de 400,000 livres à lui 
comptées par Saint- Val pour prix de la terre 
des Trois-Rivières qu'il lui a vendue et dont 
il le reconnaît propriétaire. Maintenant Tlieu- 
reux Moiît-Roc pourra se consacrer tout en- 
tier, sans autre souci, au service de Sa Ma- 
jesté polonaise. 

Cette pauvre majesté n'est pas au bout de 
ses peines. On lui annonce que le comte du 
Laure. gouverneur de Brest, arrive, par ordre 
du ministre, pour saluer Stanislas et prendre 
ses ordres. Ce gouverneur est un ancien adora- 
teur de M"* de Rosey ; elle et lui entrent, cau- 
sant ensemble, chez Morange; celui-ci, par un 
procédé fort peu royal, se cache en un coin 
pour les écouter; la marquise, qui l'aperçoit 
sans faire semblant et qui garde toujours ses 
doutes, se plaît à lui en donner de toutes les 
couleurs. Elle minaude au mieux avec du 
Laure et môme lui promet sa main — sous la 
condition toutefois que Morauge ne viendra 
pas avant vingt-quatre heures revendiquer 
ses droits. 

Celui-ci, indigné, bondit de sa cachette, 
toujours sous sa qualité royale, congédie le 
gouverneur, et resté seul avec la marquise, 
douuc cours — sans se démasquer pour- 
tant — à une colère extravagante qui le tra- 



— 181 — 

hit définitivement aux yeux de la dame : 

« — Non, madame, s'écrie-t-il en écumant, 
le gouverneur ne sera jamais votre époux! 
J'ai le droit de punir une ingrate, une infi- 
dèle ! Je m'attache à vous et je ne vous quitte 
pas... 

« La marquise. — Vous voulez donc, sire, 
m'emmener en Pologne? 

« Le chevalier. — Au bout du monde, s'il 
le faut, loin des gouverneurs, des barons, de 
tous les sots qui vous environnent... Il n'est 
rien que je ne tente pour m'assurer de votre 
personne et devenir votre époux ! 

« La marquise. — Allons, sire, je consens à 
régner eu Pologne. 

« Le cutvALiER. — Comment, régner!... 
Oh! je perds tout à fait la tête... » 

Pour tirer Sa Majesté de ce guêpier arrive 
fort à propos un courrier de cabinet, un vrai 
courrier du cabinet de Versailles, dont Mo- 
range va décacheter les dépêches. Mais on juge 
si cet esclandre du a vertueux Stanislas » met 
en rumeur tout le château. 

ce — Ah! mon Dieu, comme il est méchant 
ce bon roi! » s'écrie Juliette. 

Et le baron, s'adressant au comte du Laure 
qui n'a pas assisté à cette scène : 

a — Je n'ai rien à vous cacher, mon cher 
ami. Vos affaires vont très mal; le roi s'op- 



— ^82 — 

pose à votre mariage... Il est fou de ma nièce 
la marquise, et vous sentez bien, quoique 
fille de mon frère, je ne puis guère m'opposer 
à ce qu'elle porte une couronne. 

« Le GOLTERXELii. — Stauislas l'épouser !... 
Mais il est marié ! 

« Le barox. — Hein ? marié ! Diable, cela 
me dérange un peu. » 

Au milieu de cet imbroglio entre Mont-Roc 
épanoui, gonflé, triomphant : 

« Le trésorier [aux domestiques dans la 
coulisse). — Que l'on dispose tout pour notre 
départ... Dans un instant Sa Majesté va se 
mettre en route. Une lettre, qu'EIle vient de 
recevoir par un courrier du cabinet, en est la 
cause... Il faut que nos affaires aillent très 
bien, car à peine le roi a-t-il parcouru cette 
lettre qu'il a manifesté la plus grande joie. Il 
m"a sauté au cou, il m'a appelé sou cher tré- 
sorier, il ma... Enfin nous allons partir. (A 
Edouard.) Allons, mon cher neveu, il faut te 
préparer à notre séparation, mais tu peux 
bien te vanter d'avoir la plus belle terre... 

« La marquise. — Bon ! vous eu serez bien 
dédommagé... Quand on est ministre des 
finances.... 

« Le tre'sorier. — Chut !... Ne leur parlez 
pas au moins de la princesse d'Ineska... Mais 
voici Sa Majesté. » 



— 483 — 

Le chevalier reparaît on effet, non plus avec 
les rubans, les ordres, les broderies de son 
costume royal, mais en simple uniforme de 
capitaine aux gardes. 

« — Tiens, dit le baron, qu'est-ce que cet 
officier? Il ressemble beaucoup à... 

« Le trésorier. — Vous ne voyez pas que 
c'est le roi en habit de voyage? que "Sa Ma- 
jesté va tout à l'heure monter en voiture ? 

« Le CHEVALIER. — Ma majesté?... Elle est 
partie... Elle est même arrivée en très bonne 
santé. 

« Le tre'sorier. — Partie!... Comment?... 
Je ne puis croire... 

« Le chkvalier. — Vous en doutez? Lisez 
alors cette dépêche que je viens de recevoir à 
l'instant. 

« Le tre'souier (lisant la dépêche). — « Sta- 
« nislas est entré à Varsovie; la Diète s'est 
«déclarée pour lui; il règne maintenant; 
« ainsi vous pouvez abdiquer. Que le faux 
« Stanislas ne regrette pas ses grandeurs ; son 
« règne paisible vaut le grade de maréchal de 
« camp au chevalier de Morange. » 

Inutile de dire que la pièce finit par deux 
mariages : Edouard et Juliette, Morange et 
la marquise de Rosey, — et aussi par ce mot 
du trésorier : 

« — (A part). Ces maudits courtisans sont 



— ^84 — 

railleurs... Nayonspas lair d"un sot... [Haut.) 
Allons, chevalier, soyons amis... (A part.) 
J'enrage!... [Haut.] Vous m'avez joué le tour 
le plus original ! ah ! ah ! ah !.. . (Sérieuse- 
ment.) Voilà comme un homme d'esprit se 
tire d'affaire! » 

Geoffroy le critique, qui n'aimait pas Duval, 
maltraita cette comédie dans le feuilleton des 
Débats. 11 lui reproche surtout d'avoir une 
douhle action, une double intrigue. Reproche 
indigne de Geoffroy, qui était beaucoup mieux 
qu'un critique de collège. Il n'y a point deux 
actions, il n'y eu a qu'une, la fausse royauté 
de Morange; il n'y a qu'une intrigue et qu'un 
problème : comment le faux roi tiendra-t-il 
son rrjle? Ira-t-il jusqu'au bout sans se trahir? 
Tant qu'il s'agit seulement de jouer au mo- 
narque, tout va bien, Morange est un prince 
fort digne, un bon prince, qui sait comman- 
der et qui sait rire, et même mystifier les 
sots. Tout cela eçt assez royal. 

Mais quand ses intérêts de cœur, ses senti- 
timeuts intimes sont en jeu, l'homme étouffe 
péniblement sous le masque du roi et malgré 
tous ses efforts il se trahit. Cette seconde 
phase de l'action, cette seconde face du rôle 
de Morange, habilement dessinée, est aussi 
curieuse que la première est plaisante. 



— 18.J — 

Le tout compose ime pièce qui ne languit 
point, qui est fort amusante — la meilleure de 
toutes les qualités — et qui, avec quelques re- 
touches, quelques suppressions, retrouverait 
encore aujourd'hui, dans sa vieille manière, 
un beau succès. 



XIV 

Conclusion. 

Nous pourrions prolonger ces analyses , 
ces extraits; le théâtre de Duval nous fourni- 
rait encore bon nombre de comédies offrant 
les qualités d'esprit, d'intérêt et d'agrément 
que nos lecteurs ont pu apprécier dans les 
cinq pièces dont nous venons de leur présen- 
ter l'esquisse. 

Notre auteur excelle, entre autres, à repro- 
duire, en l'encadrant dans un dialogue et une 
action ingénieuse, la physionomie des per- 
sonnages historiques plus ou moins célèbres 
qu'il met en scène. Ainsi, pour nous repré- 
senter Shakespeare amoureux, il emprunte 
fort habilement aux drames de ce grand 
poète les traits les plus vifs, les plus pro- 
fonds, les plus enflammés, dont il a peint 
l'amour et la jalousie. Aussi Talma s'était-il 
approprié ce rôle et y avait toujours un grand 
succès. 

Une figure moins illustre, moins haute, 
mais non moins originale et tout particuliè- 
rement intéressante pour les Rennais puisqu'il 



— -187 — 

était leur compatriote, c'est Sainte - Foix \ 
nou moins célèbre au xhii^ siècle pour son 
merveilleux esprit que pour l'excentricité de 
son caractère bizarre et taquin, qui lui valut 
on ne sait combien de duels, dans lesquels il 
fut presque toujours plus ou moins égrati- 
gné, ce qui ne l'empêchait pas de recommen- 
cer le lendemain, sinon la minute d'après. 
On connaît son aventure du café Procope. 
Pendant qu'il y était, un brave garde du 
corps entre et demande pour son dîner une 
bavaroise. 

— Voilà un fichu dîner, dit tout haut 
Sainte-Foix. 

L'autre n'y prend garde. Mais Sainte-Foix, 
élevant la voix, répète à cinq ou six reprises : 

— Quel fichu dîner ! quel fichu dîner ! 

Si bien que le garde du corps s'impatiente 
et prie le mauvais plaisant de mettre l'épée à 
la main. Ils sortent, ils se battent, Sainte- 
Foix est légèrement blessé, les deux adver- 
saires se donnent la main, rentrent ensemble 
au café, et Sainte-Foix aussitôt reprend son 
antienne : 

— Vous aurez beau dire, beau faire, mon 

1. Poullain de Sainte-Foix (ou Saint -Foix), né 
à Rennes le 25 février 1699, mort à Paris Je 
26 août 1776. 



— ISS — 

cher monsieur, cela n'empêchera pas qu'une 
bavaroise est un fichu dîner... 

Un autre jour, il était au parterre du 
Théàtrc-Frauçais, ou jouait une de ses pièces, 
un de ses voisins applaudissait à outrance, 
Sainte-Foix le trouve mauvais et le prie de se 
modérer : 

— Mais, mousieur, dit l'autre, je suis bien 
libre d'applaudir si je trouve la pièce bonne. 

— Et moi, morbleu! je suis bien libre de la 
trouver mauvaise. 

— Soit; mais si vous prétendez m'empê- 
cher d'applaudir, il faut en découdre. 

— A vos ordres. 

La pièce achevée avec uu très grand succès, 
ils se battent; Sainte-Foix, comme d'habitude, 
est blessé : 

— Monsieur, dit son adversaire, je suis dé- 
solé de ce qui arrive ; mais vous détestez donc 
bien l'auteur de la pièce ? 

— Nullement, c'est moi qui l'ai faite. Seu- 
lement, en l'applaudissant de la sorte dans 
mes oreilles, vous me donniez un ridicule 
que je ne puis souffrir : javais l'air d'avoir 
monté une cabale ! 

C'est une autre aventure, en partie imagi- 
naire, du moins un peu arrangée, que Duval 
a mise au théâtre. Saiute-Foix est à Bourges 
pour se marier, il est descendu dans une 



— 189 — 

hôtellerie où se trouve un jeune officier eu 
garnison, neveu de Sainte-Foix et sou rival 
sans le savoir. Tous deux ne se sont jamais 
vus et, sans se connaître, se promènent eu 
sens inverse sur la terrasse de l'hôtel. 

« — Mon Dieu, le joli homme! s'écrie 
Sainte-Foix en regardant cet inconnu. 

Florbel (c'est le nom de linconnu), sans 
entendre ces paroles, comprend qu'elles le 
concernent et dit à Saiute-Foix : 

« — Monsieur, vous me parliez, je crois? 

ce SiiNTE-Foix. — C'était une simple obser- 
vation. 

« Florbel. — Mais encore, quelle est-elle? 

« Sainte-Folx. — Vous voulez donc savoir 
ce que je disais, absolument? 

« Florbel. — Oui, monsieur, et surtout 
promptement, je vous prie. 

« Sainte- Foix. — Ah! monsieur est pressé? 

« Florbel. — Très pressé. 

« Sainte-Foix [prenant du tabac] . — Eu ce 
cas, je vais me presser aussi... Je commence... 
Mais avant, permettez-moi... 

« Florbel. — Non, monsieur, je ne permets 
rien. 

« Sainte- Foix. — Vous saurez d'abord, 
monsieur, que j'ai Ihabitude de considérer 
avec attention tous les objets qui m'entou- 
rent... 



— 190 — 

a Florbel. — C'est le moyen de les bien 
voir : après ? 

« Saime-Foix. — Lorsqu'un de ces objets 
me fait plaisir ou me cause une sensation 
désagréable, je ne puis cacher l'impression 
qu'il m'a faite. 

« Florbel [en colère] . — Qu'est-ce que tout 
cela me fait, à moi ? 

a Saixte-Foix. — Beaucoup plus que vous 
ne croyez. Le hasard ma fait jeter les yeux sur 
vous, et je nai pu mempécher de dire.. . 

« Florbel. — Quoi donc, monsieur? 

« Sainte-Foi. — Que vous êtes un joli 
homme. 

« Florbel. — Vous moquez-vous de moi? 

« Saixte-Foix. — Non, m'onsieur, vous êtes 
le plus joli homme de France; je le soutien- 
drai contre quiconque dira le contraire ! 

« Florbel (à part). — C'est un fou, sans 
doute, ne nous emportons pas. [Haut.) Au 
reste, monsieur, si la nature m'a doué de 
quelques avantages, j'ai assez de bon sens, 
croyez-le, pour ne les estimer que ce qu'ils 
valent réellement aux yeux des hommes rai- 
sonnables. 

« Saixte-Foix [cfun ton tranquille] . — C'est 
d'autant mieux pensé que la nature est juste 
dans tout ce qu'elle fait; presque toujours ce 
qu'on gagne d'un côté, on le perd de l'autre... 



— 191 — 

Tout doit être compeusc, et d'après cet ordre 
établi par la nature même, je suis convaincu 
que vous devez avoir quelque grand défaut... 

« Florbel. — Cela se peut, monsieur. 

« Saixte-Foix. — Avouez que j'ai raison; 
cela se voit tous les jours dans le monde. Par 
exemple, il est assez ordinaire que quand on 
possède tous les avantages du corps (je ne dis 
pas cela pour vous), on ne soit pas aussi bien 
partagé du côté de... 

« Florbel. — De l'esprit ? 

« Saixte-Folx. — C'est vous qui l'avez dit. 

« Florbel. — Monsieur, ce persiflage... Ma 
patience... Cet habit que je porte... 

« Saixte-Folx. — Oh! l'habit ne fait rien à 
l'affaire... et, conformément à mon système, 
j'ai vu quelquefois des militaires qui n'avaient 
de militaire que l'habit. 

« Florbel. — Monsieur, c'en est trop, et je 
vais vous prouver... Vite, l'épée à la main! 

« Saixte-Foix. — Tout ce que vous vou- 
drez; mais cela ne prouvera pas du tout que 
vous êtes sans défaut. » 

Ils vont se battre au bout de la terrasse; 
Sainte-Foix, bien entendu, est blessé au poi- 
gnet. Les deux adversaires, ensuite, s'acca- 
blent de politesses et de compliments : 

« Saixte-Foix. — Je serais enchanté que 
notre petite querelle devînt la source d'une 



— ^92 — 

amitié réciproque... Ce que c'est que le 
monde!... Deux hommes, faits pour être amis, 
se sont battus, le tout pour un malentendu. 

« Florbel. — J'ai cru, monsieur, que vous 
vouliez m'insulter. 

a Saixte-Foix. — Pas le moins du monde. 
Je vou'ais me procurer une nouvelle preuve 
de la vérité de mon système, que la perfec- 
tion n'existe pas dans la nature; que plus on 
a de qualités brillantes, plus alors on doit 
avoir... Enfin, cela tient à l'humanité... Et 
vous qui êtes le plus courageux des hommes, 
raison de plus pour que vous ayez en opposi- 
tion... 

« Florbel. — Votre intention n'est sûre- 
ment pas de recommencer?... » 

— Nullement, reprend Sainte-Foix. Et ce- 
pendant il recommence si bien, que Florbel, 
exaspéré, qui a dailleurs un pressant intérêt 
à se délivrer de ce fâcheux, arrivé sur le bord 
de la terrasse, le pousse rudement et le préci- 
pite la tête la première dans un jardin situé à 
une douzaine de pieds en contrebas. Il croit 
alors lavoir assommé et, désespéré, s'écrie : 

« — Ah! malheureux, il est tué sans doute... 
Monsieur, monsieur, êtes-vous blessé ? 

« Saixte-Folx [tombé sur les genoux). — 
Eh bien ! quand je vous disais que vous aviez 
un grand défaut... Vous voyez bien que vous 



— 193 — 

êtes an brutal. [Criant très fort.) Oui, mon- 
sieur, vous êtes un brutal ! 

« Florbel. — Quel enragé! On le tuerait, 
qu'il vous braverait encore. » 

Voilà, à coup sûr, une fine, vraie et fort 
amusante peinture de cet original et très 
spirituel Sainte-Foix. Nous dous serions re- 
proché de ne pas tirer de la galerie de Duval, 
pour le remettre en lumière, ce curieux por- 
trait d'un Rennais célèbre. 

C'est EUeviou qui jouait dans cette pièce 
le rôle de Sainte-Foix; il y était excellent, 
inimitable, impayable, et enlevait à chaque 
fois les applaudissements. Dans sa notice sur 
cette comédie, Duval dit à ce sujet : « Il me 
« parut plaisant, à moi Rennais, de mettre 
« en scène un Rennais, et de le faire jouer 
a par un Rennais. La piècC; soutenue par le 
« caractère de Sainte-Foix, et jouée par Elle- 
« viou avec une piquante originalité, obtint 
« du succès ' . » 

Quant à notre conclusion sur le thétàtre 
d'Alexandre Duval, elle est bien aisée à for- 
muler. C'est que, dans ce théâtre, surtout dans 
les comédies historiques et les comédies de 
genre, circule un large courant de franche 

1. Œuvres complètes, t. IV, p. 315. 

9 



— 194 — 

gaîté, d'esprit plaisant, naturel, et de verve 
comique, avec, çàetlà, de curieux tableaux de 
mœurs bien observées et de vivantes figures 
d'un haut relief. Si donc, pour les remettre au 
point, on prenait la peine de pratiquer dans 
ces pièces quelques coupures et de serrer le 
dialogua — ce qui serait aisé, — les œuvres de 
Duval, du moins les meilleures d'entre elles, 
retrouveraient au théâtre un vrai succès. 



TROISIÈME PARTIE 

LETTRES LXÉDITES 

D'ALEXANDRE DUVAL 

ET DE SA FAMILLE 



Les lettres qui suivent nous ont été com- 
muniquées par feu M. Edmond Duvai, con- 
seiller général dTlle-et- Vilaine, mort k Rennes 
il y a quelques années, au grand regret de 
tous ceux qui le connaissaient : cœur géné- 
reux, large intelligence, esprit fin et cultivé, 
caractère agréable et obligeant, un excellent 
homme et un aimable homme, bien digne 
d'appartenir à cette famille. 

Il était neveu d'Amauri et d'Alexandre 
Duval; (ils d'Henri Duval, le plus jeune des 
trois frères né à Rennes en -1770, mort à 
Paris le 27 janvier ^847, auteur de divers 



— 'lOG — 

ouvrages intéressants, entre autres : Eloge 
de Du Plessis Mornay , in-8° (^809), — 
le Procès, opéra-comique en un acte et en 
prose (1815), — Gambadoro ou le Jeune 
aventurier, histoire publiée d'après des mé- 
moires du xvni^ siècle (1823), 4 vol. in-12, 

— Histoire de France sous le régne de 
Charles VI (^842), 2 vol. in-8°, etc. 

Toutes les lettres que nous publions sont 
adressées à Henri Duval ; il y en a une de 
Duval-Pineu, père des trois Duval (n" IV ci- 
dessous, — deux d'Amauri Duval (n°^ I et II), 

— cinq d'Alexandre Duval (n°« III, V, VI, VII 
et VIII), — une enliu (n° IX) de M""^ Sophie Gay, 
qui, ainsi que son mari, affectionnait vivement 
les trois frères, quelle appelait les Duvaux. 

Toutes ces lettres sont curieuses pour l'his- 
toire littéraire et pour la biographie, spécia- 
lement le u° IX, qui concerne le séjour d'A- 
lexandre Duval en Russie après l'interdiction 
d'Edouard en Ecosse. 

Toutes montrent l'intime union qui exista 
toujours entre les trois frères. La première est 
particulièrement touchante par les excellents 
conseils qu'Amauri, l'aîné des trois Duvaux, 
prodigue avec une sollicitude toute paternelle 
à son plus jeune frère Henri. 



107 — 



Amauri Duval à son frère Henri. 

A Naples, le 26 juillet 1790. 

Je te remercie de ta lettre, mon cher Henri; 
elle me plaît par la couûance que tu montres 
en moi, par l'idée que tu m'y donnes de ton 
caractère, par le style enfin, plein de douceur 
et de sensibilité. — Tu as trop mauvaise opi- 
nion de ton esprit, de tes talens; à ton âge, 
quand on sent vivement, quand on a l'esprit 
juste et qu'on s'exprime avec goût, ou peut 
espérer de compter un jour parmi les hommes, 
de ne pas jouer, toute sa vie, un rôle subal- 
terne. — Je me suis reconnu à la peinture 
que tu fais de tes goûts, de tes sentimens. 
Comme toi, j'aimais peu le monde, j'étois ti- 
mide, gêné dans la société ; j'y parlois peu, 
et n'y parlois jamais comme j'aurois voulu; 
mais javois beaucoup d'amour-propre, et il 
me semble que ce n'est pas Là ton défaut. — 
Cependant l'amour-propre est la source de 
tous les talens, lui seul peut réussir à nous 
arracher de cette vie indolente, de cette apa- 
thie dans laquelle sont toujours prêts à tom- 



— ^98 — 

ber les esprits penseurs, portés à la médita- 
tion, c'est-à-dire ceux précisément que la na- 
ture avoit destinés à faire des découvertes, à 
sortir de la foule, à prêcher, à instruire les 
hommes. 

>'e te laisse point abattre, mon ami. par le 
sentiment de ton ignorance, de ton incapa- 
cité prétendue. Je ne puis me rappeler quel 
est précisément ton âge, mais tu dois à peine 
avoir vingt ans. C'est le moment de la vie où 
on lit avec le plus de fruit, où Ion apprend 
avec plus de facilité. — Xe la laisse pas s'é- 
couler, cette époque précieuse, dans l'oisiveté. 
Voilà le premier des conseils que j'ai à te 
donner. — Etudie avec confiance ; je t'assure 
que tu es capable de faire de bonnes et 
grandes choses. Que la réputation de certains 
noms ne t'en impose pas; ne désespère point 
de parvenir, comme eux, au bonheur d'être 
connu et célèbre. J'ai vu de près ces prétendus 
grands hommes, plusieurs du moins; leur 
mérite m'a paru bien au-dessous de leur re- 
nommée. Sans beaucoup d'efforts ou peut les 
égaler, les surpasser même. Mais il faut pour 
cela brûler du désir de la gloire; il faut que 
toutes les pensées, toutes les actions n'aient 
d'autre but que d'en acquérir. 

Il est, j'en conviens, des connoissances pré- 
liminaires sans lesquelles on ne sauroit avau- 



— ^dd — 

ccr dans la carrière des lettres et des sciences. 
Mais ne va pas croire que, pour mériter la ré- 
putation dbommes de lettres et de savant, il 
faille entasser dans sa mémoire des in-folio 
et faire de sa tête un immense dictionnaire. 
Non, mon ami, toutes les sciences, les con- 
uoissances humaines se réduisent à. certains 
principes généraux, desquels seuls il est né- 
cessaire de se souvenir, et dont ensuite, dans 
loccasiou, un esprit juste sait tirer une foule 
de conséquences. Montesquieu ne plaisantoit 
peut-être pas, quand il disait qu'il travailloit 
depuis trente ans à un livre de douze pages, 
qui contiendroit tout ce que nous savons sur 
la métaphysique, la politique et la morale. 

Il est vrai qu'avant de classer dans son 
esprit ces maximes générales qui forment le 
compendium de la science, il faut avoir lu 
quelques livres élémentaires, et ensuite quel- 
ques traités des plus célèbres auteurs. Mais 
sur cliaque partie des sciences, les bons 
ouvrages, ceux qu'il est essentiel d'étudier, se 
bornent à deux ou trois. Si on les lit avec 
attention, avec le désir de s'instruire, on en 
sait bientôt sufûsamment ; on ne trouveroit 
plus, dans la plupart des livres sur la mêuie 
matière, que des répétitions inutiles, ou de 
vains systèmes inventés par la seule ambition 
de paroître avoir des idées neuves. 



— 200 — 

Tu voiS; mon cher frère, que la science 
pourroit coûter beaucoup moins de travail 
qu'on ne le suppose ordinairement. Mais il 
faut, je le répète, avoir acquis d'avance ces 
connoissances préliminaires dont j'ai parlé ci- 
dessus : c'est à dire, qu'il faut savoir uu peu 
d'histoire ancienne et moderne, ne point iguo- 
rer la géographie, et connoître au moins les 
règles essentielles de la grammaire. Voilà, si 
tu m'en crois, les connoissances que dans ce 
moment- ci tu t'occuperas à acquérir; mais 
que ce soit pour toi un amusement plutôt 
qu'un travail. 

Si tu adoptes le plan d'études que je te 
propose, mes lettres suivantes contiendront de. 
plus grands détails. Je te dirai quels sont les 
livres que tu dois choisir de préférence pour 
tes études premières, la marche enfin que tu 
dois suivre pour parvenir à meubler ta tète de 
ces connoissances nécessaires à tout citoyen 
d'un état libre. 

Tu me mandes que, croyant en savoir assez 
pour l'état obscur auquel tu paroissois destiné, 
tu as négligé les connoissances essentielles. Si 
j'avois été près de toi, je t'aurois bien guéri 
de cette erreur, qu'il ne faut rien savoir parce 
qu'on n'espère jamais être rien. Mon ami, 
pour sa propre satisfaction, il faudroit même 
alors apprendre, s'instruire. Quelles rcs- 



— 201 — 

sources auroit-on pour chasser l'ennui de tant 
de longues heures dans la vie, où Ion ne peut 
ni sortir, ni avoir personne avec qui commu- 
niquer? — D'ailleurs, comment dans la jeu- 
nesse peut-on répondre du sort qui nous at- 
tend, et avouer sans un peu de honte que Ton 
avoit résolu d'être nul toute sa vie ? 

Elle est venue, je l'espère du moins, l'é- 
poque où cette nullité, si satisfaisante pour 
la paresse, ne sera plus permise à personne, 
sous peine du mépris général. Travaille ; tu 
es destiné, comme tout autre, à prendre part 
aux affaires publiques. L'habitude et un sen- 
timent intérieur — qui te dira que tu as bien 
autant de talens que tel ou tel que tu verras 
s'emparer imprudemment de la tribune aux 
harangues — te feront surmonter peu à peu 
ta timidité; tu parleras mal une première 
fois, puis mieux, puis bien. Soit que le 
sort veuille que tu restes toute ta vie à 
Rennes, soit que tu doives un jour figurer 
sur un autre tbéàtre, toujours est-il néces- 
saire que tu sois préparé à tout ce que la 
fortune voudra faire de toi. 

Au milieu des études que je te conseille 
d'entreprendre, donne-toi aussi des mouve- 
ments pour tâcher d'obtenir quelque emploi 
qui aide à ta subsistance et soulage mon père 
d'un fardeau qui, dans les circonstances, ne 



— 202 — 

peut manquer de lui devenir à charge. Mille 

places nouvelles vont se présenter : il y aura 
à la vérité bien des coucurrens; mais tu écris 
bien, et le souvenir des vertus, de la probité 
de mon père peut influer sur le choix des 
électeurs. Tâche d'avoir une place dans les 
greffes du Département ou du District, ou dans 
les tribunaux. Il te faut une place, quelque 
subalterne qu'elle soit ; il n'y a plus à rougir 
d'un emploi subalterne. Ce sera du moins un 
moyen de subsister, en attendant autre chose 
et du tems et du sort. 

Quels sont tes goûts, moucher Henri, quelle 
est la manière de vivre actuelle ? Parle-moi 
avec franchise; te connoissant mieux, je 
pourrai te donner de meilleurs conseils. 
Comme j'ai fait plus de pas que toi dans la 
carrière de la vie, je me crois en droit de 
pouvoir te dire : là sont les écueils, c'est de 
ce côté qu'il faut prendre. 

Je voudrais que ta première lettre contînt 
un abrégé de ta vie depuis quelques années, 
et ensuite un tableau sincère de ta situation 
présente, de tes penchans, du genre de vie 
que tu voudrois pouvoir mener si tu élois 
libre de choisir; quelles sont tes occupations, 
les amis que tu vois, les sociétés où tu te 
trouves le plus souvent, — et même (je te 
dis cela tout bas) la femme ou les femmes 



— 203 — 

que tu aimes : car ou aime à ton âge. Ce 
uest pas, tu le peuses bien, une vaine 
curiosité qui me porte à te demander ces dé- 
tails. Je veux être, quoique loin de toi, ton 
Mentor : il faut bien que je connoisse le cœur 
de mon élève. 

Pour écrire facilement, il faut souvent 
écrire ; quand les lettres que je te demande 
ne serviroient qu'à te faire prendre l'habitude 
de tracer sans peine tes pensées, ce seroit déjà 
un grand bien ; — mais je crains que ta pa- 
resse ne t'empêche d'entretenir longtems une 
pareille correspondance. 

Oui, tu es paresseux, ta lettre même en est 
une preuve. — Je suis loin de vouloir que tes 
leltres soient sans rature, saus interligne, 
mais si celle que je t'écris dans ce moment 
en contenoit moitié autant que la tienne, je 
la recommencerois aussitôt. — C'étoit la pre- 
mière fois que tu m'écris ois; il est naturel, 
en ce cas, de chercher à donner bonne opi- 
nion de son savoir-faire, de sa facilité à écrire 
une lettre ; à vingt ans, je faisois quelquefois 
dix brouillons pour une lettre de deux pages. 
Et toi, tu m'envoyes ton premier brouillon 
qui contient, sans exagération, une vingtaine 
de ratures, sans compter sept ou huit inter- 
lignes. — J'en ai conclu que tu avois ou bien 
peu d'amour-propre, ou beaucoup de paresse. 



— 20Î — 

— Tu trouveras que c'est faire attention à des 
minuties; mais n'ayant encore presque aucune 
donnée sur ton caractère, je m'attache à tout ce 
qui se présente, pour commencer mes calculs. 

— D'après cette petite leçon dont tu aurois tort 
de te fàclier, ue vas pas croire, encore une 
fois, que je désire de toi des lettres bien tra- 
vaillées, bien proprement écrites : rien ne me 
déplairoit plus. — Ne te rappelle mon obser- 
vation que lorsque tu écriras à d'autres per- 
sonnes ; il faut toujours donner de soi la 
meilleure opinion et faire bien, quand on le 
peut, même les plus petites choses. — Quant 
à tes lettres pour moi. écris tout ce que ton 
cœur te dictera et comme il te le dictera : ce. 
sera toujours bon pour un frère. 

Adieu, mou cher Henri, il me tarde de re- 
cevoir de tes lettres, d'apprendre si tu es dans 
l'intention de te livrer à quelques études, en- 
fin de conuoître tes goûts, tes vues, tes espé- 
rances. — En attendant, reçois l'assurance de 
mon éternelle amitié et de mes vœux pour 
ton bonheur. — Adieu. 

A.-»i. Dr VAL. 



— 205 — 

II 

Amauri Duval à son frère Henri. 

A Rennes, le 30 fructidor de l'an II ^. 

Tes deux frères, mon cher ami, sont dans 
le sein de leur famille, après tant d'années 
d'absence. — Ils te peindroient mal .le bon- 
heur qu'ils y goûtent, mais tu le devineras 
bien, toi dont l'âme est sensible, aimante. 

Pourquoi, mon ami, les circonstances te for- 
cent-elles de rester à ton poste-? Avec quelle 
joie nous t'aurions embrassé! Mais ce plaisir- 
là ne nous est peut-être pas interdit pour 
longtems. C'est à Paris que nous tâcherons 
tous de nous réunir : c'est là que nous vi- 
vrons en frères, en amis. ïaleus, fortune, 
succès, revers, nous mettrons tout en com- 
mun, nous partagerons tout ensemble. 

Je t'ai bien négligé pendant ma longue 
absence : mais la paresse est chez nous un 

1. Mardi 16 septembre 1794. 

2. Henri Duval avait alors un petit emploi à Fon- 
tenai-le-Comte (Vendée) ; voir ci-dessous la note 
finale de la lettre n" V; mais cet emploi l'appelait 
souvent à Nantes. 



— 206 — 

mal de famille. Tâchons pourtant de la vain- 
cre quelquefois : ne nous contentons pas de 
nous aimer, redisons-le souvent dans des 
lettres amicales. 

On doit t'adresser de Paris des prospectus et 
même d'^s numéros d'un journal auquel je 
travaille depuis plusieurs mois^ J'ai la partie 
des arts et celle de la politique extérieure 
exclusivement, et je fais de tcms en tems des 
excursions dans la morale, la littérature et la 
philosophie. Jusquà présent notre journal 
réussit assez bien ; il parait qu'on l'estime 
généralement, et on le cite comme le seul à 
peu près des journaux de littérature qui mé- 
rite d'être lu et conservé. Je crois qu'il est 
assez peu connu à Nantes ; fais ce que tu 
croiras propre à le faire valoir, à lui attirer 
quelques souscriptions. — Je te recommande 
cette petite affaire. Mon frère veut aussi te 
dire quelque chose ; je lui passe la parole et 
la plume. 

Je suis, pour la vie, ton frère 

Am. Ddval. 



1. La Décade, qui avait pour fondateurs et prin- 
cipaux rédacteurs Ginguené et Joseph-Marie Chénier. 



— 207 — 

III 

Alexandre Duval à son frère Henri ^ 

Mon frère a raison, mon cher ami, en te 
promettant de te revoir à Paris ; moi je puis 
t'assurer que je vais faire tout mon possible 
pour que cela soit au plus tôt. Là tu pourras à 
ton aise suivre ton goût pour les arts; là, tous 
les trois réunis, nous essayerons quelque 
chose. Do la patience : ce moment est peut- 
être plus près que tu ne penses. 

Mon frère t'a peint le bonheur que nous 
sentons au sein de notre famille ; nous n'é- 
prouvons qu'une seule peine, c'est celle de 
ton absence, et je t'assure que si mon congé 
eût été plus long, malgré les chouans et les 
périls de la route, nous eussions tenté d'aller 
te voir à Nantes; mais dans trois jours, il 
faut songer à regagner Paris. 

Adieu, mon cher ami, je t'embrasse en 
idée, en attendant la réalité. 

Alex. Duval. 
1. Même date que la lettre précédente. 



— 20S — 

.IV 

Duval-Pineu père à son fils Henri. 

Le 30 fructidor, l'an 2^ de la Rép. 
une indivisible ^. 

J'ai reçu ta dcruière lettre, mon cher ami. 
Tu ne me parles pas du beurre que je t'avois 
envoyé à Tadresse du citoyen Bodeau ; ne 
l'aurois-tu pas reçu?... 

Voilà donc tes deux frères que je possède 
depuis quatre jours, et ils veulent partir sous 
quatre jours. Nous ne parlons que de toi et 
du plaisir que nous aurions eu à te voir réuni 
à nous. Mais les circonstances s'y sont oppo- 
sées... Amauri a un pauvre physique, qui me 
fait craindre pour lui s'il ne se ménage pas ; 
mais lautre - est un Roger Bontems qui se 
porte bien. Je ne finirai pas sans te dire qu'ils 
se sont tous deux récriés contre ton écriture 
devenue illisible. Ils désirent tous que tu 
reprennes ton ancienne écriture, et moi aussi 
bien vivement. Ils disent qu'on n'écrit pas 

1. Mardi 16 septembre 1794. 

2. Alexandre Duval. 



— 209 — 

comme cela à Paris ; ils ont oublié de te le 
dire dans leurs lettres. 

Adieu, mou cher ami, sois avec nous de 
loiu, comme nous sommes avec toi ici. 

Je crois que le faiseur de comédies deviendra 
un homme. Plusieurs pièces qu'il a faites ont 
du succès. Si tu as vu dans le journal ou dans 
les feuilles une Romance d'an prisonnier^ elle 
est de lui pendant sa détention. 



— 210 — 



Alexandre Duval à son frère Henri. 
• Paris, ce 18 frimaire an V '. 

J'ai tardé longtemps à te répondre, mon 
cher Henri, par la raison même que je me suis 
beaucoup occupé de toi. J'ai vu, relativement 
au désir que tu as d'être employé par M. Pe- 
tiet. son secrétaire particulier, qui se trouve 
être notre ancien régent Dufour. — Il m'a fort 
bien accueilli et m'a dit de t'écrire qu'il n'avait 
pas pour le moment de place à sa disposition, 
mais que tu pouvais toujours venir, et qu'il 
espérait que d'une façon ou de l'autre M. Pe- 
tiet saurait te placer. Si cela ne réussissait 
pas, nous verrions à nous retourner d'un 
autre côté : ainsi quelque chose qui puisse 
arriver et si tu n'as plus rien à prétendre 
dans ce pays-là -, pars et reviens trouver tes 
frères, dont tu partageras la bonne et la mau- 
vaise fortune. Tu ne doutes pas du plaisir que 
tu feras à moi et à ma femme ; nous t'aimons 

1. Jeudi 8 décembre 1796. 

2. C'est-à-dire à Nantes, où Henri Duval était 
alors. 



— 2H — 

sincèrement, et nous ne désirons rien tant 
que de te voir fixé à Paris. 

Ma femme et ma petite fille se portent on ne 
peut pas mieux ; ma santé n'est pas aussi bonne 
que la leur, je viens de mettre un vésicatoire 
pour mes yeux, et maintenant je n'ai pas une 
heure de sommeil par nuit. Je ne sais doù me 
vient cette agitation. J'ai cependant fort peu 
travaillé et je n'ai rien fait de nouveau, si ce 
nest deux petites comédies en un acte, qui 
viennent d'être jouées sur le Théâtre de la 
République avec assez de succès. On attend la 
première représentation de Richelieu qui vient 
d'être débaptisé par la sotte poltronnerie de 
M. Monvel, mon voleur de pièces. Il a craint 
les coups de poignard de la famille Richelieu, 
et il m'a fallu céder malgré moi à ses ter- 
reurs paniques, ainsi qu'à celle des acteurs. 
Au reste le public est dans la confidence et si 
la pièce réussit, j'aurai soin de faire mettre 
dans tous les journaux que le héros de la 
pièce est Richelieu lui-mêiiie. — Je suis fâché 
que tu ne puisses pas te trouver à Paris pour 
la première représentation qui doit se donner 
dans douze jours. 

Tu nous as laissés, nous et mon père, dans 
de grandes inquiétudes à ton sujet. Nous 
avons été cinq ou six mois avant de recevoir 
un mot de toi. Sois donc désormais plus 



212 

exact, et surtout à l'égard de notre vieux 
père, que l'incertitude sur ton sort a vivement 
affligé. 

Adieu, mou cher Henri. Mon frère, ma 
femme et moi t'embrassons sincèrement, ainsi 
que ta petite nièce, qui crie comme un diable, 
qui est jolie comme un ange, et qui pourtant 
te ressemble. 

Nous t'attendons le plus tôt possible «t te 
souhaitons bon voyage ' . 

A. Ddval. 

1. L'adresse de cette lettre porte : « Au C. Henri 
« Diival, à Fonlenay le Peuple, près Nantes, « 
— et celle de la lettre suivante, écrite quelques jours 
après : « Au citoyen Henri Duval, chez le citoyen 
Delafargue, ex- garde -magazin des vivres, à 
« Fontenay le Peuple. » 



— 213 — 

VI 

Alexandre Duval à son frère Henri. 
Paris, ce l<^i' nivôse an V'. 

J'ai répondu, mon cher Henri, à ta première 
lettre, mais je crains que la mienne ne te par- 
vienne pas, ayant négligé de mettre le nom 
de la personne chez laquelle tu demeures. 

Tu ne t'es point trompé sur nos sentiments à 
ton égard ; tant qu'il me restera un gîte et un 
morceau de pain, ils seront toujours à ton 
service. Tu n'avais pas besoin de m'aunoncer 
et ton arrivée à Paris et tes projets; nous nous 
connaissons assez, 7ious autres, pour savoir 
que ce que l'un a, lautre doit y prétendre. 
Viens donc vite embrasser ton frère et ma 
femme et surtout ta petite nièce, qui se porte 
à ravir. iMon frère Amauri se porte bien 
aussi ; il n'est plus de notre ménage, mais 
nous n'en sommes pas moins unis, et nous le 
serons toujours, je Tespère. C'est bien le 
diable si, de trois frères unis par l'amitié et 
qui ne sont pas sans talens, un ne trouvait 

1. Mercredi, 21 décembre 1796. 



— 214 — 

pas le moyen de se tirer daffaire. Dans ce 
cas, cet un-là aidera les autres. Je me rappelle 
une vieille sentence de notre vertueuse mère, 
qui nous a dit plus d'une fois que les familles 
unies prospéraient. Ainsi soit -il! En dépit 
des sots, des médians et des fripons, nous 
arriverons peut-être au but. J'ai vu Dufour 
à ton sujet, qui m'a dit de técrire de venir et 
qu'il espérait d'une façon ou de l'autre te 
placer. — Dans une lettre que je reçois à 
l'instant de mon père qui te croit maintenant 
à Paris, il te mande que Jacques Galonnaye 
vient de lui marquer que le cit. Beutier t'a 
trouvé une place chez un des plus grands 
négocians de Paris, en attendant mieux. Ecris- 
lui pour connaître ce négociant. 

Je ne te marque rien à mon sujet, si ce n'est 
que depuis ton départ j'ai fait deux petits 
ouvrages dramatiques qui ont été joués avec 
succès sur le Théâtre de la République. On 
doit jouer le (jrand Richelieu dans deux 
jours ; on nous menace d'une cabale horrible 
de la part de la famille ; nous avons même été 
obligés de changer le nom de Richelieu, on 
avait fait craindre à mon voleur Monvel les 
poignards et les poisons ; moi qui ne m'effraye 
pas si facilement que lui, je n'ai cédé qu'aux 
instances réitérées de mes camarades. Tous 
les théâtres sont sens dessus dessous, ils ne 



— 215 — 

font point d'argent, et si cela continue, il fau- 
dra bien qu'ils croulent. Ma pièce est un 
coup de partie pour notre théâtre. Si elle 

tombe le théâtre pourrait bien tomber 

aussi, et je serais forcé, plutôt que d'aller 
courir la province ', de solliciter moi-même 
une place d'employé. Je ne sais trop si j'en 
serais fâché, je n'adore pas mon état, et un 
bureau ne m'empêcherait pas de travailler 
pour le théâtre. 

Adieu, mon cher Henri, je t'embrasse de 
tout mon cœur. Nous t'attendons tous avec 
impatience. 

A. D. 

1. Comme acteur dans la troupe du Théâtre de la 
République (aujourd'hui Théâtre-Français). 



— 216 — 

VII 

Alexandre Duval à son frère Henri. 

Paris, ce 25 messidor an VI ^. 

Je commence par avouer que jai été très- 
paresseux à ton égard; mais tu méritais un 
peu cette négligence de ma part. Souviens-toi 
que tu as été trois mois sans nous donner de 
tes nouvelles, et qu'au bout de ce tems il 
m'est arrivé huit grandes lignes. D'ailleurs, tu 
sais très-bien que la paresse est chez nous 
un mal de famille, et personne plus que toi 
ne doit m'excuser. Il paraît par ta lettre à 
Amauri que tu ne tarauses pas considéra- 
blement à Turin. Fais comme à Paris, fais 
une grande passion dont tu te déferas en 
partant. — La pauvre M"^ K***, elle m'a 
fait pitié lors de ton départ; Elle a envoyé 
cent fois chez moi pour savoir de tes nou- 
velles, mais inutilement. J'espère pourtant 
que vous êtes maintenant en grande corres- 
pondance, car je n'entends plus parler d'elle. 
Ainsi soit-il. Parlons de tes affaires. 

1. Vendredi 13 juillet 1798. 



— 217 — 

Je n'ai point encore touché ta lettre de 
change. On ma remis de mois en mois, sous le 
prétexte qu'ils ne pouvaient toucher les fonds 
dûs par les Muuitiounaires généraux. Ils me de- 
maudcût maintenant quelques jours. Passé ce 
temps, je fais protester la lettre de change, et 
elle retournera à celui par qui elle a été 
souscrite. Je me suis informé de >I. Lengrand; 
il jouit d'une réputation de fortune, mais il 
est pour le moment en Italie, ce qui appor- 
tera beaucoup de retard au payement, si 
Rivière ne paye pas comme il l'a promis. — 
Tu me marqueras ce que je dois faire de tes 
foQds, et s'il faut te les envoyer. 

Depuis ton. départ j'ai fait une petite co- 
médie \ qu'on va joiier aux Français dans 
cinq ou six jours. Je la crois gaie et les 
comédiens en attendent quelque succès. — 
Jai commencé plusieurs opéras dont je ne 
suis pas très content; aussi je ne me décide- 
rai à les finir qu'autant qu'il me viendra de 
nouvelles idées. Je dîne demain chez un 
banquier avec un musicien qui arrive d'Italie 
et qui a de la réputation. Il se nomme Tarqui, 
tu en as, je crois, entendu parler. Le pre- 
mier opéra fini, je pourrai très bien le lui 

1. Les Projets de Mariage, jouée le .5 août 
179.8 (voir OEuvres III, 159). 

10 



— 2IS — 

donner. Je ne suis pas content de Délia Maria. 
C'est un ingrat, ou plutôt un Italien... c'est 
tout dire ^ Tu sais comme je lai reçu. Depuis 
la première représentation du Prisonnier, il 
n'est pas venu trois fois me voir. — J'ignore si 
la réunion des Français et du Théâtre de la 
République était opérée avant ton départ. Je 
suis membre de cette réunion. J'ai fait un en- 
gagement de trois ans ; mais nous n'en som- 
mes pas plus heureux qu'au Théâtre de la Ré- 
publique. Où ne nous paye pas, et nous 
avons déjà deux mois en arrière. Si je ne 
touche rien le mois prochain, cela fera sept 
mois que j'aurai perdus dans mon année. 

Croirais-tu que mon père a le projet de 
venir nous voir aux vacances. \ous l'avons su 
indirectement, et je me suis empressé de l'en 
prier. Ce qui m'étonne le plus dans ce voyage, 
c'est que ma mère y ait consenti. Je suis 
fâché que tu ne sois pas à Paris pour recevoir 
les embrassements (peut-être les derniers) de 
ce respectable père. Ce serait pour lui et pour 
nous trois un triple plaisir. Ecris-lui, je t'en 
prie. \os lettres sont pour lui un baume de 
longue vie.... 

Ma femme se porte bien, ma petite fille jase 

1. On voit que, depuis ce temps-là, ces bons 
Italiens n'ont point changé. 



— 219 — 

comme imc pie, elle est vraiment gentille. Je 
l'ai fait inoculer et elle nous a causé bien des 
inquiétudes par les convulsions qu'elle a 
éprouvées ; j'ai craint deux fois de la perdre.. 
Pour sa sauté, pour la mienne qui va toujours 
cahin caha, j'ai loué une petite maison à 
Pantin, au bas des bois de Romainville, dans 
le voisinage de M™^ Simon, notre voisine de 
Paris. J'y attends aujourd'hui Corbigni et 
Amauri. 

Corbigni va repartir pour l'Italie, c'est lui 
que je charge de ma lettre ' . 

Adieu, mon "cher Henri, je t'embrasse de 
bien bon cœur, je t'aime de même. 

A. D. 

1. Sur Corbigni voir p. 10 ci-dessus, et Levot, 
Biographie Bretonne, I, 445-46. 



— 220 — 

VIII 

Alexandre Duval à son frère Henri. 

(Saint-Pétersbourg, mars 1802.) 

Je t'écris à la hâte, mon cher Henri ; je 
mène une existence si singulière que c'est 
tout au plus si je puis disposer dun instant 
dans ma matinée. Les visites, les réponses aux 
invitations, les répétitions de mes pièces, les 
lectures le soir dans les premières maisons de 
Pétersbourg, voilà de quoi, non pas m'amuser, 
mais moccuper beaucoup. 

D'abord, gronde Adèle de ma pari : voilà 
cinq courriers qui ne m'ont point apporté de 
ses nouvelles, et je lui en ai demandé au moins 
une fois par semaine. Je suis inquiet de sa 
santé, de celle de mes enfants; dis-lui bien 
qu'elle ne mette point de négligence à cet 
égard: elle n'est pas paresseuse comme moi, 
et quand je n'ai pas de lettres, je me fais 
mille chimères qui me tourmentent beaucoup. 

Mes affaires vont on ne peut mieux dans ce 
pays, ou du moins j'ai lespoir quelles iront 
bien. Nous avons encore trois semaines à 
passer avant l'ouverture du spectacle. Edouard 



— 221 — 

sera la première pièce que Ton jouera à 
rHemiitage. L'empereur l'a demandé. Lim- 
pératrice régnante et l'impératrice mère ont 
entendu ma pièce, elle a produit sur elles le 
plus grand effet. Je ne puis t'exprimer avec 
quelle bonté, quelle aménité, quelles grâces, 
elles m'ont reçu. Leurs questions à mon sujet 
étaient pleines d'intérêt. 

J'ai reçu par les mains du Grand Ma- 
réchal un présent de lïmpératricc régnante. 
C'est une fort belle bague en diamants ; 
on m'assure que j'en recevrai une sem- 
blable de l'impératrice mère, et qu'à ma 
représentation l'empereur me fera aussi son 
cadeau. Ainsi, voilà Adèle qui va devenir 
une dame de haut parage et qui portera des 
bagues comme M. Tibaudois. J'aurais sans 
doute un tiers de bénéfice en les vendant dans 
le pays, mais je t'avoue, modestie à part, qu'il 
est certaines marques de faveur que l'on est 
bien aise de conserver, et celles-cy sont du 
nombre. D'ailleurs cela plaira à ma femme, 
et j'aurai du plaisir, après l'avoir au com- 
mencement de notre mariage dépouillée de 
ses petits bijoux, j'aurai du plaisir à la parer 
de ceux que je n'aurai dû qu'à mon travail et 
à la bienveillance publique. Mais c'est assez 
parler diamants. 

Ah! cependant j'oubliais de te dire que 



j'ai reçu aussi un présent du général Hé- 
douvilie, avec lequel je me suis lié beau- 
coup ; c'est une belle boëie d'or ' . Je la trou- 
vai sur ma table, le lendemain d'une lecture 
que j'ai faite cbez lui, avec ce billet dans la 
boëte : Un Frmiçais à l'estimable auteur 
d'Edouard. Il a voulu me cacher longtemps 
que c'était à lui que je la devais. Il est adoré 
dans ce pays, et il mérite de l'être ; il est le 
père de tous les Français, il les protège, les 
défend avec un courage qui n'appartient qu'à 
lui. 

Je t'écris au milieu de cinq ou six personnes 
qui causent, aussi je ne sais ce que je fais. 
Mais tu sauras de mes nouvelles, et cela me 
sufflt. Ma santé est bonne, peut-être meil- 
leure qu'à Paris. Le sang me tourmente tou- 
jours. Je n'ai pas eu le temps de me purger 
et je ne m'en porte pas plus mal; je prends 
néanmoins beaucoup d'eau de gruau, car j'ai 
la poitrine fatiguée du nombre de lectures 
que j'ai faites. C'est une spéculation de ma 
part : toutes ces lectures rendront mon béné- 
fice plus considérable. Cependant je ne l'es- 
time pas plus de -1,000 roubles, sans compter 
les présens. Dans tous les cas, je n'aurai pas 

1. Une tabatière d'orfèvrerie. Hédouville était alors 
ambassadeur de France en Russie. 



— 223 — 

fait un voyage inutile, et ce pays mérite la 
peine d'être vu. 

On parle de m'y retenir, de m'y fixer 
comme lecteur de l'impératrice et comme 
censeur; on ne m'a point encore parlé di- 
rectement; mais je sais de bonne part qu'il 
en est grandement question : que ceci ne sorte 
point de la famille. J'attends à connaître les 
propositions. Il faudrait que je visse une ap- 
parence de fortune pour m"y déterminer. 
C'est un pays qui offre bien des ressources, 
mais le climat est terrible; et cependant ce 
ne doit être qu'à la lougue que Ion doit s'en 
ennuyer. — Nous touchons presque au mois 
d'avril et la IN e va est glacée; l'air n'est pas 
froid le jour, le soleil commence à être brû- 
lant ^.. et il glace à minuit. Néanmoins, 
grâces aux précautions que l'on prend, j'ai 
eu moins froid dans cet hyver, qui a été ter- 
rible, que dans nos petits hyvers de France. 
Adieu, mon cher Henri, porte-toi mieux, 
ne néglige point ce reliquat^ traite-toi dans 
les formes; établi chez moi, tu dois avoir 
toutes les commodités. Embrasse ma femme et 
mes bonnes petites filles. Vous êtes tous le 
sujet de mes réflexions, de mes conversations; 

1. Il y a ici dans le papier un trou qui a enlevé 
quatre ou cinq mots. 



aussi, dans mes maisons favorites, on connaît 
toute ma famille et mes enfants par leurs 
noms. Je te dirai, au reste, encore modestie 
à part ^ que Ion m'aime beaucoup ô Pe7e/'5- 
bourg ; que ma simplicité, mise en opposition 
avec le petit esprit méchant de Dantilly, m'a 
fait le plus grand nombre d'amis. Je n'ai pour- 
tant point à me plaindre de Bertin, il est le 
premier à faire l'éloge de mes ouvrages. 

Je n'ai point encore reçu la lettre d'Amaury, 
j'en suis désolé. — Au premier moment je lui 
écrirai, embrasse-le pour moi ainsi que sa 
femme. 

Ton frère, 

A. D^. 

1. L'adresse porte : « A 3Ionsieur Henri Duval, 
rue de Menars, n'' 7, à la Grille de fer, Paris, w 



IX 

Madame Sophie Gay à Henri Duval. 

Londres, le 10 auguste 1802. 

Ne croyez pas, bon Henri, que j'aye oublié 
vos petits voyages à Passy et- ce dernier adieu 
à la diligence ; j'ai emporté de tout cela un 
souvenir d'amitié qui a encore augmenté celle 
que je vous portais, et si je ne vous ai point 
écrit depuis mon séjour ici, c'est que je n'ai 
pas eu un moment de libre. Il y a tant de 
choses à voir dans ce beau pays, tant de poli- 
tesses à rendre à tous ceux qui vous en acca- 
blent, que les journées passent avec une rapi- 
dité inconcevable. 

Je ne vous cache pas que, soit à cause de 
l'accueil que j'y ai reçu, soit pour la beauté 
réelle de l'Angleterre, j'en suis enchantée : 
c'est sans contredit le pays le plus libre 
et le plus riche de la terre. Je ne connais 
rien de divin comme les environs de Lon- 
dres. C'est le paysage le plus romantique; 
on ne sait que préférer des chaumières ou des 
châteaux. Rien n'offre le spectacle hideux de 
la misère, ni d'une lâche dépendance; jamais 

10* 



— 226 — 

un homme du peuple ne se dérange pour 
laisser passer un prince du sang; et je ren- 
contre tous les jours les princes de Galles et 
d'York dans le plus simple équipage. Le roi 
ne peut entrer dans l'ancienne cité de Londres 
qu'après en avoir demandé la permission au 
lord-mai.'e, qui représente la souveraineté du 
peuple : et nous autres, républicains français, 
nous aimons infiniment les rois qui sont 
obligés de demander et qui ne font peur à 
personne. 

J'ai revu avec plaisir Rovedino et Viganoni; 
la Banti m'a ravie, et je suis désespérée que 
n'ayons point en France une troupe qui puisse 
jouer les beaux opéra séria que jai entendus. 
Je compte rapporter de charmantes romances 
écossaises et quelques bonnes comédies an- 
glaises; pour les romans, ils sont détestables. 

Labbé Delille vient d'épouser son ancienne 
Dulcinée; on ne l'appelle plus que Jacques 
Delille; il fait à présent des vers pour un oui, 
pour un non ; il en a fait quatre cents der- 
nièrement pour le fils dun banquier qu'il 
connaît cà peine. L'enfant a sept ou huit ans, 
on assure qu'il ne les lira que ses jours de pé- 
nitence. 

Adieu, bon ami, mon retour devant être 
très prochain, je remets à ce moment tous 
les grands récits que j'ai à vous faire. Dites 



— 227 — 

à ce coquin d'Alexandre que je pense à lui 
tout comme s'il m'aimait beaucoup, et qu'au 
milieu de toutes les distractions qui mont été 
offertes ici, le souvenir des Duvaux est sou- 
vent venu m'occuper. 

Sophie Gay. 



Mille choses aimables aux personnes qui 
daignent vous parler de moi sans eu dire des 
horreurs. — Adressez-moi un mot de réponse 
à Calais, poste restante '. 

1. L'adresse porte : « A Monsieur Henry Duval, 
rue d'Anlin, n" 3. » 



— 228 — 



Note finale. — Les voyages cV Alexandre 
Duval. 

En se reportant à la p. 148 ci-dessus, on 
verra que nous avions eu l'idée de donner 
ici un extrait des renseignements relatifs aux 
voyages d'Alexandre Duval, particulièrement 
en Russie et en Allemagne : renseignements 
curieux, anecdotiques, semés par lui en divers 
lieux de ses Souvenirs, je veux dire, en plu- 
sieurs des notices dont l'édition générale de 
ses Œuvres, publiée en 1822-1823, fait pré- 
céder ses pièces. 

Mais ces renseignements se sont trouvés 
si abondants que, pour en faire un appen- 
dice, comme c'était notre intention, il eût 
fallu les réduire et les abréger beaucoup, ce 
qui en eût aussi beaucoup réduit l'intérêt. 
Mieux vaut donc, dans celui du lecteur, lui 
donner les indications utiles pour qu'il les 
puisse trouver aisément lui-même et en jouir 
in extenso dans le texte de l'auteur. 

Sur le voyage, le séjour d'Alexandre Duval 
en Russie et l'accueil si flatteur qu'il y reçut, 
il faut voir, dans l'édition générale de ses 
Œuvres, le tome V, p. 7 à 11 ; et le tome VII, 
p. 9 à 24, 84-85 et 191 à 197. 



229 

En Allemagne il ût plusieurs voyages, entre 
autres, en se rendant en Russie et l'année sui- 
vante quand il en revint. Il y vit beaucoup 
de choses et de personnages dont il donne 
des portraits ou silhouettes bien enlevées, 
particulièrement aux p. 207-216, 395-397 
du tome V, et 381 à 402 du tome VI. 

Plus tard, en 1817, il fit aussi un voyage 
en Suisse, où il retrouva Elleviou agricul- 
teur, se livrant au perfectionnement de la 
pomme de terre, voyage qu'il a raconté au 
tome VIII des Œuvres, eu tête de la comédie 
du Faux bonhomme, composée vers ce temps. 

On trouve enfin, en tête de sa comédie de 
Charles II, ou le Labyrinthe de Woodstock, 
jouée et imprimée eu 1828, le récit d'un 
Voyage dans les Pays-Bas et dam une partie 
de l'Allemagne. 



Bibliograpliie ûes Œuwes ûllexaniire Duval 



EDI'"I0îf COLLECTIVE EN NEUF VOLUMES. 

J'indiquerai d'abord ici toutes les pièces réunies 
dans l'édition générale des Œuvres de notre au- 
teur, publiée en neuf volumes in-S", et dont voici 
le titre exact : 

« OEdvres COMPLÈTES d'Alexakdre Duval, mem- 
bre de l'Institut (Académie Française). Tome 
premier. 

« A Paris, chez J. N. Barba, libraire, au Palais- 
Royal, n» 51, cl chez Chasseriau, libraire, 
rue Neuve des Petits-Champs, n» 5. — 
M.DCCC.XXII. » 

Cette édition fut imprimée chez Firmin Didot; les 
tomes I a V portent la date de 1822, les tomes VI 
à IX celle de 1823. On reflt des titres pour un cer- 
tain nombre d'exemplaires dont tous les volumes 
portent la même date, soit 1825, soit 1826, avec la 
mention (inexacte) : Seconde édition. 

Voici le contenu de ces neuf volumes. 

Tome premier. 
1. « Christine, ou la Mort de Monaldeschi, 



— 231 — 

tragédie en 5 actes » (en vers) non représen- 
tée, p. 1. Notice, 3-9, Texte de la pièce, 
10-86. 

2. « La Vraie bravoure, comédie en 1 acte et en 

prose, » représentée le 4 décembre 1793, 
p. 87 et 96-184. 

3. « Les Suspects, comédie en 1 acte et en prose, 

mêlée d'ariettes, » première représentation 
en avril 1796, p. 145 et 154-199 (musique 
de Lemierre). 

4. « Le Souper imprévu, ou le Chanoine de 

Milan, comédie, 1 acte ^, » représ. 16 sept. 
1796, p. 201 et 209-261. 

5. « Les Héritiers, ou le Naufrage, com. en 

1 acle, » l^e représ. 27 nov. 1796, p. 263 et 
284-333. 

6. « La Jeunesse du duc de Richelieu, ou le 

Lovelace français, com. 5 actes, » 1''^ re- 
prés, en janvier 1796, p. 335 et 349-472. 

Tome IL - 

1. « Le Capitole sauvé, tragédie lyrique, 3 actes 
vers, » non représentée, p. 5 et 28-63. 

8. « La Manie d'être quelque chose, ou le 

Voyage à Paris, com. 3 actes, » représ, 
en 1796 ou 1797, p. 65 et 76-182. 

9. « Marie, ou les Remords d'une Mère, drame 

mêlé de musique, 1 acte, » non représ., 
p. 183 et 190-235. 

1. Cette pièce et toutes les suivantes sont en prose, sauf 
celles qui sont formellement dites « en vers. » 



— 232 — 

10. « Bella, ou la Femme aux deux maris, 

com. mêlée de mus., 3 actes, » représ, en 
1795, p. 237 et 242-318 (musique de Des- 
haies). 

11. « Le Prisonnier, ou la Ressemblance, com. 

mêlée de chants, 1 acte, » 1'"^ représ. 2 fé- 
vrier 1798, p. 319 et 334-388 (musique de 
DuHa Maria). 

12. « Montoni, ou le château d'Udolphe, drame 

5 actes, » représ, en 1797, p. 389 et 
398-523. 

Tome III. 

13. « Le Vieux château, ou la Rencontre, co- 

médie mêlée de chants, 1 acte, » 1'^ représ. 
16 mars 1798, p. 5 et 14-58 (musique de 
Délia Maria). 

14. « La Courtisane, ou le Danger d'un pre- 

tnier choix, drame, 5 actes vers, » non 
représ., p. 59 et 72-158. 

15. « Les Projets de mariage, ou les deux Offi- 

ciers, com., 1 acte, » V représ. 5 août 1798, 

p. 159 et 172-228. 

16. « L'Oncle valet, com. mêlée de chants, 1 acte, » 

l'e représ. 9 déc. 1798, p. 229 et 242-293 
(musique de Délia Maria). 

17. « Le Trente et Quarante, ou le Portrait, 

com. mêlée de musique, 1 acte, » représ. 
7 mai 1799, p. 295 et 306-353 (musique 
de Tarchi). 

18. « Les Tuteurs vengés, com., 3 actes vers, » 



— 233 — 

1'" représ. 1 décembre 1799, p. 357 et 
364-431. 

19. « Béniowski, ou les Exilés du Kamschatka, 

opéra-com., 3 actes, » 1'"'' représ. 8 juin 
1800, p. 433 et 442-.503 (musique de Boiel- 
dieu). 

Tome IV. 

20. « La Maison du Marais, oit Trois ans 

d'absence, com. mêlée de chants, 3 actes, » 
représ, janvier 1800, p. 5 et 10-93 (mu- 
sique de Délia Maria). 

21. « Struensé, ou le Ministre d'état, com., 

5 actes, » non représ., p. 95 et 108-237. 

22. « Maison à veiidre, com. mêlée de mus., 

1 acte, » représ. 23 cet. 1801, p. 239 et 
252-311 (musique de Dalayrac). 

23. « Une Aventure de Saint-Foix, ou le Coup 

d'épée, opéra-cora., 1 acte, » l'"<= représ. 
3 mars 1802, p. 313 et 328-389 (musique 
de Tarchi). 

24. « Edouard en Ecosse, ou la Nuit d'un 

proscrit, drame hist., 3 actes, » l'*' représ. 
17 févr. 1802, « défendu après la 2^ représ, 
et repris le 9 juin 1814, » p. 391 et 432- 
528. 

Tome V. 

25. « Guillaume le Conquérant, drame hist., 

5 actes, » représ. 16 déc. 1803, p. 5, pro- 
logue, 33-41, texte de la pièce, 42-161. 



— 234 — 

26. « Shakespeare, ou la Pièce à l'étude, corn., 
1 acte, » lie représ, l^"" janv. 1804, p. 163 
et 169-204. 

2". « Les Ilussites, ou le Siège de Naùmboxirg, 
mélodrame, 3 actes vers, » f» représ. 18 juin 
1804, p. 205 et 218 - 255 (musique de 
Méhul). 

28. « Le Tyran domestique, ou l'Intérieur 

d'une famille, com., 5 actes vers, » re- 
prés. 16 févr. 1805, p. 257 et 265-387. 

29. Le Menuisier de Livonie, ou les Illustres 

voyageurs, com., 3 actes, » f'^ représ. 
9 mars 1805, p. 389 et 400-493. 

Tome VI. 

30. « La Méprise volontaire, ou la Double. 

leçon, com. mêlée de chants, 1 acte, » 
représ. 5 juin 1805, p. 5 et 12-66 (musique 
de M™« de Carcado). 

31. « La Jeunesse de Henri V, com., 3 actes, » 

représ. 9 juin 1806, p. 67 et 96-175. 

32. « Joseph, drame mêlé de chants, 3 actes, » 

l--* représ. 17 févr. 1807, p. 177 et 186- 
246 (musique de Méhul). 

33. « Les Artistes par occasion, ou l'Amateur 

de Tivoli, com. mêlée de mus., 1 acte, » 
représ, le 22 févr. 1807, p. 247 et 256-307 
(musique de Calel). 

34. « La Tapisserie, comédie-folie, 1 acte, » l""* 

représ, l''" mars 1808, p. 309 et 323-378. 

35. n Le Chevalier d'industrie, com., 5 actes 



— 23.3 — 

vers, » représ. 13 avril 1809, p. 379 et 
406-516. 

Tome VII. 

36. « Le Vieil amateur, prologue pour l'ouverliire 

du Ihéàlre de l'Odéon, le 15 juin 1808, 
vers, » p. I et 30-69. 

37. « Le Faux Stanislas, com., 3 actes, » représ. 

28 nov. 1809, p. 71 et 86-182. 

38. « La Femme inisanthi^ope, ou le Dépit 

d'amour, com., 3 actes vers, » représ. 
22 avril 1811, p. 183 et 202-278. 

39. « Le Prince troubadour, ou le Grand trom- 

peur de dames, opéra-com., 1 acte, » l'" 
représ. 24 mai 1813, p. 279 et 286-341 (mu- 
sique de MéhuI). 

40. « La Manie des grandeurs, com., 5 actes 

vers, » représ. 17 cet. 1817, p. 344 et 
374-489. 

Tome VIII. 

41. « Le Retour d'un croisé, ou le Portrait 

mystérieux, grand mélodrame en un petit 
acte, avec tout son spectacle, etc., etc., etc. » 
1 acte, rcprés. 27 févr. 1810, p. 5 et 11-51. 

42. « L'Enfant prodigue, ou leBon troubadour, 

com. en 5 actes du xii^ siècle, Irad. de la 
langue romane, » non représ., p. 53 et 
60-226. 

43. « La Fille dlionneur, com., 5 actes, vers, » 



— 236 — 

représ. 30 déc. 1818, p. 227 et 240-365. 

44. « Le Faux bonhomme, com., 5 actes vers, » 

représ. 7 avril 1821, p. 367 et 455-574. 

Tome IX. 

45. « L'Officier enlevé, com. mêlée de musique, 

1 acte, » représ. 4 mai 1819, p. 5 et 14-66. 

46. « Le Jeune homme en loterie, com., 1 acte, » 

représ. 17 mars 1821, p. 67 et 74-125. 

47. « L'Orateur anglais, ou l'École des dépu- 

tés, com., 5 actes vers, » composée en 1819, 
non représ., p. 127 et 154-274; précédée 
de Réflexions sur l'art de la comé- 
die, lues à l'Académie le 4 avril 1820, 
p. 134-153. 

48. « La Princesse des Ursins, ou les Courti-. 

sans, com. hist., 5 actes, » non représ., 
p. 275 et 281-443. — Réduite à 3 actes et 
représ. 25 déc. 1825, voir p. 72 ci-dessus. 

49. « Le Complot de famille, com., 5 actes vers, » 

non représ., p. 445 et 490-607. 

Duval, dans l'édition générale de ses Œuvres, 
a souvent omis de nommer Is théâtre sur lequel 
chacune des pièces ci-dessus fut jouée pour la pre- 
mière fois. On peut toutefois donner les indications 
suivantes. 

Parurent pour la première fois : 

Sur le TItéàtre de la République, les pièces 
portant dans la liste ci-dessus les n°^ 2, 4, 5, 6. 

Sur le Théâtre-Français, les n°s 18, 24, 25, 
26, 28, 31, 35, 40, 43, 4i, 48. 



— 237 — 

A l'Opéra-Comique, n«Ml, 13, 15, 16, 17, 19, 
22, 23, 30, 32, 33, 39, 45. 

Sur le Théâtre de l'Impératrice (second Théàlre- 
Français), n^s 10, 29, 34, 36, 37, 41. 

A la Porte Saint-Marlin, le n» 27. 

Xu Gymnase Dramatique, le n" 46. 

N'ont point été représentés, les n^^ 1, 7, 9, 14, 
21, 42, 47, 49. 

Le Théâtre de la République se réunit au Théâtre- 
Français en 1799. 

Sur les dates des premières représentations il y a 
souvent divergence entre l'édition collective et les 
éditions séparées des diverses pièces de Duval. D'or- 
dinaire, il ne s'agit que de quelques jours. Parfois la 
différence porte sur une année entière : en ce qui 
touche, par exemple, la Jeunesse de Richelieu 
(n" 6), — le Trente et Quarante (n" 17), — Be- 
niowski (19) — et Maison à vendre (22), l'édi- 
tion collective place les premières représentations de 
ces quatre pièces en 1796, — 1799, — 1800, — 
1801, tandis que les éditions séparées les mettent 
en 1797, — 1800, — 1801, — 1800. Ces dernières 
dates sont probablement les bonnes. 

OUVBAGES NON COJIPRIS DANS L'ÉDITION 
COLLECTIVE. 

A. — Œuvres dramatiques. 

1. Le JMaire, drame en 3 actes, 1791. 

2. Le Dîner des peuples, vaudeville, imité des 

Chevaliers d'Aristophane, 1792. 



— 238 — 

3. Andros et Alniona, ou le Français à Bas- 

sora (alias, ou le Philosophe français à 
Surate), coméflie mêlée de musique en 
3 actes, jouée à l'Opéra-Comique le 4 fé- 
vrier 1794. 

4. La Reprise de Toulon, opéra-comique en 

1 acte, 1795. 

5. Le Défenseur officieux, comédie en 3 actes, 

représentée en 1795 sur le théâtre de la 
Cité; voir p. 16-17 ci-dessus. 

6. Charles II, ou le Labyrinthe de Wods- 

toek, comédie en 3 actes, représentée à 
rOdéôn le 11 mars 1828, imprimée la 
même année et précédée d'une Notice sur 
l'état actuel du théâtre et de l'art dra- 
matique en France, et d'un Voyage- 
dans les Pays-Bas et dans une partie 
de l'Allemagne. 

7. Le Testamerit, comédie en 3 actes avec pro- 

logue en vers. Paris, Barba, 1836, in-S». 

B. — Œuvres diverses. 

8. Affaire de l'Odéon, .mémoire en vers, en 

réponse au mémoire en prose de l'avo- 
cat de la liste civile. Paris, Delaunay, 
1816, in-8». 
Duval ayant été remplacé à la direction de l'Odéon 
en juin 1815, réclamait du ministère de la maison 
du roi, pour certaines avances faites dans sa gestion, 
une indemnité qui lui était contestée : de là ce mé- 
moire. 



— 239 — 

9. Observations sur la question de la pro- 
priété littéraire, présentées à la Com- 
mission dans sa séance du 3 février 
1826. Paris, Pillet aîné, 1826, in-4« de 8 p. 

10. Le Misanthrope du Marais, ou la jeune 

Bretonne, histoire des temps modernes. 
Paris, Dufey et Vézard, 1832, in-S" (roman). 

11. De la littérature romantique, lettre à M. 

Victor Hurjo. Paris, Dufey et Vézard, 
in-80 de 47 p. 

12. Le T héàtre-Français depuis cinquante ans, 

lettre à M. de Montalivet, ministre de 
l'intérieur. Paris, Dufey, 1838, in-8«. 

Nous ne relèverons pas les articles ou notices pu- 
bliés par Alexandre Duval dans divers journaux, 
revues et publications collectives. Notons seulement 
sa notice sur Olivier Perrin, en tète de la Galerie 
Bretonne de celui-ci, et son étude de {'Apprenti 
journaliste, dans le Livre des Cent et Un, 
towe IV. 



TABLE DU VOLUME 



Pages. 
Avanl-propos 1 

PREMIÈRE PARTIE 

LA VIE d'alexandrp; duval 

I. — Naissance et famille 5 

II. — Première jeunesse. — Alevandre Du- 

val marin, secrétaire et architecte. 9 

III. — Dessinateur et graveur 12 

IV. — Volontaire. — Prisonnier. — Auteur 

dramatique 15 

V. — Sous le Consulat et l'Empire 19 

VI. — En Allemagne et à l'Académie 2.5 

VIT. — Odéon et Fontainebleau 28 

VIII. — De Aapoléon à Louis-Philippe. — 

Mort de Duval 35 

IX. — Caractère de Duval. — La Bretagne. 

— Rennes 40 

X. — Affections de famille. — Un arrière- 

petit-GIs 46 



11 



DEUXIÈME PARTIE 

LE TOKATRE d'aLEXA>DRE DCVAL 

Pages. 

I. — Vocation dramatique 51 

II. — Vue générale du théâtre d'Alexandre 

iJuvai 55 

III. — Comédies de caractère et comédies 

de genre 58 

IV. — Petite comédie tirée d'une grande . . 63 

V. — Comédies historiques 69 

VI. — Drames "4 

VII. — Procédés de composition 80 

VIII. — Les Héritiers (1796) 86 

IX. — Maison a vendre (I80t) 101 

X. — EDOUARD EN ÉcOSSe(1802) 119 

XI. — Histoire d'ÉDOCARD en Ecosse .... 135 

XII. — La Tapisserie (1808) 149 

XIH. — Le Faux Stanislas (1809) 165 

XIV. — Conclusion sur le théâtre d'A- 
lexandre Duval . . 186 



TROISIÈME PARTIE 

lettres inédites d'alexandre duval et de 
sa famille 

Avertissement 195 

I. — (Naples, 26 juillet 1790). Lettre d'A- 

mauri Duval à Henri Duval 197 



— 2'.3 — 

Pages. 

II. — (Rennes, 16 septembre l'94i. Du 

même 20.i 

III. — {.Même date). Lettre d'Alexandre 

Duval 207 

IV. — (Même date). Lettre de Duval père . 208 

V. — (Paris, 8 décembre 1796). Lettre 

d'Alexandre Duval 210 

VI. — (Paris, 21 décembre 1700). Du 

même 213 

VII. — (Paris, 13 juillet 1798). Du même. 216 

VIII. — (Saint-Pétersbourg, mars 1802). Du 

même 220 

IX. — (Londres, 10 août 1802). Lettre de 

M™« Sopbie Gay 22.5 

Note finale 228 

BlBLIOGR.iPUIE DES OEUVRES d' ALEXANDRE 

DOV.A.L 230 



Rennes, — linp. Marie Simon. 



Univers ifa^ 

BIBLIOTHKA 



120G/0c^ 



La Bibliothèque 

Université d'Ottawa 

Échéance 



The Library 

University of Ottawo 

Dote due 




aJ9£02 002^.5 3230b 



CE PC 2235 
.D8Z7é 1893 
CCO LA BOROERIE, 
ACC# 1221921 



ALEXANDRE l 



!