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Full text of "Alphonse Daudet"

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University of Toronto 



http://www.archive.org/details/alphonsedaudeOOdaud 



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PAGES CHOISIES DES GRANDS ÉCRIVAIS 
Alphonse Daudet 




S7ô, lue Q./{eJca£* 



A LA MEME LIBRAIRIE 



Pages choisies des Grands Écrivains 



Tbiers (G. Robertet). | Mignet (G. Weill). 

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Alphonse Daudet 
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Pages choisies des Auteurs contemporains 

René Ba-Jn D. Metterlé . Pierre Loti H. Bonnemain) 

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Anatole France (G. Lanson . 

E. et /. de Goncourt (G.Toudouze). 



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Tolstoï (R. Candiani). 
'Emile Zola G. Meunier). 



Chaque vol. 



jésus. broché, 3 fr. 50; relié toile. 4 fr. 



Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays 
y compris la Hollande. 



ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY 



LECTURES LITTERAIRES 

PAGES CHOISIES 

des 

Grands Écrivains 



Alphonse Daudet 

Avec une Introduction par Gustave TOUDOUZE 



TROISIEME EDITION 




UNIVEHSITE i . 'C 1TA\ :T. 

PARIS 
Librairie Armand Colin 

5, rue de Mézières, 5 
*9°5 




Tou6 droits réserve 



^VrnrrTTorTrttl OTï ^(Î6 'NttfTe^D CHU© 



• Ai H -fi 



ALPHONSE DAUDET 



INTRODUCTION 



i 



Une phrase lumineuse, ailée, qui enveloppe d'une 
clarté définitive, inoubliable, tout ce qu'elle touche, 
qui fait ressortir en un relief éblouissant tout ce qu'elle 
rencontre, qui hausse jusqu'à la synthèse décisive du 
type toute figure de réalité qu'elle décrit, — telle est 
la caractéristique du talent d'Alphonse Daudet. 

Les recoins les plus obscurs des humbles logis, les 
âmes ignorées qui flottent dans les misérables, les 
vertus enfouies dans les êtres les plus disgraciés, 
étincellent brusquement dès que les effleure la magie 
de sa plume ; par contre il inonde de la même lumière 
l'hypocrisie, tapie sournoisement au fond des âmes 
ténébreuses des puissants et des riches, la lâcheté, le 
mensonge des cœurs, projetant à travers toutes les 
classes de la société, comme un faisceau de rayons 
pénétrants, auxquels nul ne peut échapper. 

Divers et multiple, car il a touché à tous les genres, 
porté sa curiosité et sa sincérité à travers toutes les 
formes de la Littérature, de la poésie au théâtre, du 
conte à la critique, de la nouvelle au roman, son œuvre 
flamboie au sommet de l'Humanité, la guidant, l'ensei- 
gnant, la consolant et la vengeant, torche superbe. 

ALPHONSE DAUDET. 1 



2 INTRODUCTION 

inextinguible, aux flammes onduleuses, variées, image 
exacte de la Vie. 

dphonse Daudet, plus que tout, c'est L. vie réelle, 
une force dissimulée sous l'accord mélodique et parfait 
de toutes les parties de son œuvre, d'où ne sont exclues 
ni l'autorité, ni l'ironie, ni la satire : à le regarder, on 
devine tout cela dans cette tête d'une beauté si pure, 
avec l'ampleur magnifique du front, taillé comme un 
marbre grec sous les longs cheveux bouclés, la ligne 
parfaite du nez, l'arc régulier des sourcils, la caresse 
de l'œil et le sourire de la bouche. Chez lui, la pensée, 
une pensée toujours élevée, noble et vivifiante, habite 
un véritable temple, un palais de divinité. 

C'est même cette grâce, ce charme émanant si im- 
périeusement, si tendrement, de l'homme, qui ont 
empêché beaucoup de ses critiques et quelques-uns de 
ses admirateurs de découvrir dans ses écrits la puis- 
sance réelle qu'ils possédaient, puissance voilée sous 
les dehors séduisants de la phrase, du ton, du style et 
de la tournure d'esprit, de même que la beauté de ses 
traits faisait oublier de constater la musculature robuste 
de son corps et la vigueur de ses membres. 

De plus, certains de ses lecteurs continuaient à 
rester sous l'impression de ces légendes qui s'établis- 
sent si facilement dans la Littérature et qui veulent 
classer, enfermer, dès ses débuts, un écrivain dans 
ses premières productions, sans vouloir admettre ou 
reconnaître les améliorations, les transformations, les 
progrès inhérents à celui qui ne se contente jamais, 
absorbé par cette unique préoccupation, toujours faire 
mieux, toujours chercher au delà de ce qu'on a fait. 

La vérité, ainsi que nous le verrons plus loin dans le 
cours de cette étude, c'est que Alphonse Daudet a eu, 
dans sa production, trois périodes bien tranchées, bien 
caractérisées, et que chacune d'elles répondait à une 
période identique de son existence ; mais ce que nous 
devons considérer ici, c'est la résultante de ce progres- 
sif effort, c'est l'ensemble de son labeur, et la conclu- 



INTRODUCTION 3 

sion est qu'il demeurera surtout dans l'histoire de nos 
lettres contemporaines comme un des plus complets et 
des plus admirables créateurs d'humanité que nous 
eus. 

La raison, bien simple, s'en trouve dans son amour 
de la vie. ~~~) 

v — • Ce qui domine en effet, chez Alphonse Daudet, chez / 
l'homme aussi bien que chez l'écrivain, c'est l'ardente / 
passion de la vie. Elle éclate dans chacune de ses I 
œuvres, elle envahit ses livres, elle déborde incessam- 
ment, parfois malgré lui, elle rayonne de lui comme 
d'un foyer inextinguible; et elle lui attirera ces inimi- 
tiés, incompréhensibles vis-à-vis de l'homme de ten- 
dresse, de charité, de dévouement, de bonté, d'affection 
profonde qu'il se montra toujours, cet homme bienfai- 
sant et d'humanité si grande, que tous ceux qui l'ont 
approché, que tous ceux qui eurent l'honneur et la joie 
de pouvoir devenir ses intimes, purent apprécier à sa 
juste valeur. 

C'est à cet amour de la vie, peut-être, qu'il dût d'être [> 
notre romancier le plus vraiment éyocateur de réa- 
lités, -n 

Réaliste, nul ne le fut plus sincèrement, plus entière- 
ment que lui, qu'un unique démon possédait, l'éternel 
et renaissant souci de faire vrai, de peindre d'après 
nature, ainsi qu'en témoignent les innombrables car- 
nets de notes qu'il a laissés, Notes sur la vie, comme a 
été si justement intitulé le recueil de certaines de ces 
notes, publiées en un volume par les soins pieux de sa 
femme et de ses enfants. La vie ! C'était le mot qui le 
hantait, le mot qu'il prononçait à la fois avec ardeur 
et avec respect. Certes il ne méprisait pas l'imagina- 
tion, il en usait au besoin, mais il la soumettait toujours 
à la réalité des choses, à la vraisemblance, à la vie. 

On peut dire que ce fut l'obsession de toute son 
existence d'écrivain et qu'il ne faillit jamais à mettre 
d'accord dans ses livres, cet amour de la vérité, qui 
était l'amour de l'humanité réelle, de la vie, avec son 



, 



4 INTRODUCTION 

cerveau d'imaginatif, de rêveur et de poète. Il ne 
rêvait, il n'imaginait que dans la vie et avec la vie. 

Comme il comprenait la portée si grande de toute 
œuvre qui la traduisait, cette vie ! Comme il savait 
éloquemment la faire comprendre à ceux qui venaient 
lui demander conseil et à qui il disait toujours : 
« Écrivez ce que vous avez vu, ce que vous avez senti, 
ce que vous avez souffert, et vous verrez quel beau 
livre vous ferez ! » 

Aucune merveille d'imagination ne valait pour lui 
la peinture exacte d'une chose vraie, d'un fait réel, 
d'une sensation sincère. Et cette foi en la vérité, il 
finissait par l'inculquer aux amis, aux jeunes gens, 
aux débutants qui l'entouraient et qui tous, ou pres- 
que tous, un jour ou l'autre, ayant suivi son conseil, 
créaient l'œuvre qui persuade, qui charme, qui émeut, 
l'œuvre qui a le cri de vérité et qui éclate vibrante, 
vivante elle-même au milieu des autres œuvres, la 
belle œuvre. Combien lui ont dû ainsi d'avoir pro- 
duit cette belle œuvre ! 

Ce besoin de la vie n'excluait cependant pour lui ni 
i l'imagination, ni l'invention, ni la composition, ni 
l'art; mais pour qu'une œuvre eût quelque chance de 
solidité, de durée, il demandait pour elle cette base 
solide, sans laquelle elle ne pouvait être que précaire 
et imparfaite. 

Aussi ce contemplateur perspicace et profond de la 
vie était-il complété par un merveilleux artisan de la 
forme, par un méridional amoureux de la phrase 
comme un joaillier du bijou qu'il cisèle, par un latin 
épris de sa langue et soucieux de la signification 
exacte des moindres mots. 

C'est cette harmonie parfaite, cette mélodie cares- 
seuse, cette orfèvrerie délicate et musicale du style, 
qui, enveloppant ses œuvres, les sertissant, les ren- 
dant si persuasives et si attrayantes, ont fait négliger 
ou ont masqué les qualités de force, d'énergie, de 
puissance, les réalités implacables, les détails saisis- 



; 



INTRODUCTION 5 

sants dont elles sont pleines. Là encore il se montrait 
l'apôtre logique de la vérité ; là encore il faisait vrai : 
car cette harmonie, cette mélodie, cet ordre de com- 
position ils existent dans la Nature, ils sont l'indis- 
pensable équilibre de la vie. 

C'est le souci de la vie qui a accaparé toutes les 
forces vives d'Alphonse Daudet; c'est pour peindre 
exactement la Vie, qu'il s'est courbé sur elle, l'étu- 
diant, la poursuivant sous toutes ses manifestations; 
sans avoir lui-même la crainte de la mort, il a été un 
passionné de la vie et il a succombé à cette tâche. 

On pourrait presque dire que, dans son âpre et per- 
sévérante analyse, il a vidé cette large coupe de l'Hu- 
manité, où bouillonnait la liqueur dangereuse, mor- 
telle, la liqueur de la vie, qui devait, foudroyant 
poison, le tuer si brusquement. 

Dans la Mort de Socrate, Alphonse de Lamartine 
décrit en ces termes la coupe dans laquelle le philo- 
sophe grec va boire la ciguë : 

.... Sur les flancs arrondis du vase aux larges bords, 
Qui jamais de son sein ne versait que la mort, 
L'artiste avait fondu sous un souffle de flamme 
L'histoire de Psyché, ce symbole de lame ; 
Et, symbole plus doux de l'immortalité, 
Un léger papillon en ivoire sculpté, 
Plongeant sa trompe avide en ces ondes mortelles, 
Formait l'anse du vase en déployant ses ailes 

Ce papillon, voici qu'il voltige au-dessus des œuvres 
d'Alphonse Daudet, de ces œuvres entièrement rem- 
plies par l'âme intelligente, la pensée {^yj r Psyché) 
du grand écrivain trop tôt disparu. 

Il n'est plus, mais son âme merveilleuse nous reste; 
cette âme vivante, alerte, ailée, cette âme profonde et 
charmeuse, cette âme compréhensive, nous la retrou- 
vons éparse et variée dans chacun de ses livres, qui 
sont une parcelle lumineuse de lui-même, de ce qui 
survit de son être. 

Et ['histoire de Psyché, ce symbole de l'âme, et le léger 



6 INTRODUCTION 

papillon, ce symbole plus doux de l'immortalité, demeure- 
ront gravés aux flancs des œuvres du littérateur, ces 
œuvres toutes grondantes de vie, d'une vie terrestre, 
humaine, de cette existence d'ici-bas qu'il a changée 
contre la vie éternelle, après avoir lui aussi épuisé la 
coupe fatale, vidé la coupe de mort, la coupe qui donne 
l'immortalité. 



II 



Pour bien comprendre Alphonse Daudet, pour juger 
son œuvre avec toute l'impartialité nécessaire, il 
importe de l'étudier dans sa vie autant que dans ses 
écrits et de ne pas séparer l'homme de ses livres. Déjà 
malheureusement les années, écoulées depuis que ce 
regretté et noble esprit n'est plus parmi nous, nous 
permettent d'avoir sur lui la vue d'ensemble indis- 
pensable pour mener à bien une pareille étude. 

Ce qui frappe aussitôt, au premier regard, c'est cette 
division à laquelle je faisais allusion dans le chapitre 
précédent, division si caractéristique qui partage en 
même temps son existence et sa production en trois 
périodes bien nettes : 

1° La jeunesse, douloureuse d'abord, puis gaie, folle, 

enthousiaste, ardente, avec, dans les veines, dans la 

vision, toute la flamme éblouissante du Midi. 

' C'est une période qui coule sans qu'il pense à 

j l'avenir, dans la joie exubérante d'exister, de se 

dépenser, de vivre. Sous sa plume, les vers, les contes, 

* les nouvelles , les premières tentatives au théâtre 

naissent, semble-t-il, sans effort, par une floraison 

spontanée de son cœur et de son cerveau, débordants 

de grâce, de charme et d'esprit. Le Midi chante en lui 

naturellement. 

2° L'homme fait est soudainement mûri par la ter- 
rible secousse qui a ébranlé la France et l'a boule- 
versée de fond en comble, — la guerre de 1870-1871. 



INTRODUCTION 7 

L'avenir se dresse devant lui avec tous ses devoirs, 
toutes ses nécessités; l'ambition lui vient, ambition 
forte et généreuse. Il a une vision plus raisonnée, plus 
précise des êtres et des choses, de la vie réelle; son 
('■tilde se fait plus approfondie, plus serrée, plus âpre 
aussi ; les caractères, les types l'attirent et le retien- 
nent : il les fixe d'une manière durable dans des 
ouvrages de longue haleine, dans le livre, au théâtre. 
Le poète est devenu le grand romancier, l'auteur dra- 
matique applaudi et discuté. 

3° L'apogée de l'âge mûr. 

La maladie, en frappant le'corps, a décuplé la puis- 
sance du cerveau ; toute la force, toute l'énergie, 
toute la vie se sont réfugiées au sommet de l'être, à la 
tète, ainsi qu'en une citadelle suprême, imprenable. 
Le poète, le romancier, ;l'auteurdramatique, est devenu 
le penseur. 

11 est comme un phare merveilleux, dont la base, en 
butte aux assauts des lames, est battue cruellement 
par toutes les colères de l'Océan, et dont la lumière, 
feu sacré, continue de brûler brillante, plus vive dans 
les ténèbres envahissantes, éclairant la route pour les 
autres, demeurant la haute flamme protectrice et con- 
ductrice qui illumine et qui sauve. 

De plus, martyr de la douleur, il n'a qu'un désir, 
être pour tous le Marchand de bonheur. Il maîtrise sa 
souffrance de tout le stoïcisme de sa volonté souriante 
et il domine son œuvre de toute l'élévation de sa 
pensée sublimisée. 

Une fois le principe de ces trois périodes établi sur 
ces solides assises, il devient facile de poursuivre 
l'examen et l'analyse des œuvres du grand écrivain. 

Etroitement mêlées à sa biographie, enlacées à lui- 
même d'un souple et continu feston, ces œuvres, par 
l'intensité de leur relief, par la réalité de leurs détails, 
par leur tendresse de cœur, par leur émotion, par leurs 
joies, leur ironie et leurs douleurs, sont comme les 
étapes pensées et écrites d'Alphonse Daudet, une inces- 



INTRODUCTION 



santé émanation de son être et des êtres qui l'entou- 
rent, de ceux qu'il observe, un fleuve de vie aux 
belles vagues harmonieuses battant les plages sonores, 
les plages retentissantes de l'Humanité. 



III 

PREMIÈRE PÉRIODE 

Logique avec les premiers instincts de sa toute petite 
enfance, conséquent avec sa nature, toujours sincère- 
ment semblable à lui-même, Alphonse Daudet, toute 
sa vie, fût et devait forcément être un indépendant. 

Il suffit de pénétrer un peu avant dans son histoire, 
de relever les détails exacts, les détails minutieux de 
sa biographie pour comprendre que c'est précisément 
par suite de cette droiture d'existence qui l'empêchait 
de se mentir et de ne pas rester lui, vraiment lui, qu'il 
se refusa à entrer à l'Académie Française, où sa place 
demeura toujours vacante, et qu'il protesta si vigou- 
reusement contre ceux qui, par une méconnaissance 
absolue de son être intime, par une ignorance complète 
de son passé d'indépendance, tentaient de le classer 
dans une école littéraire et de l'enfermer dans une 
chapelle artistique : — sa seule école était la Vie, sa 
seule chapelle, la Vérité. 

Raconter sa vie, en même temps que c'est constater 
cet esprit d'indépendance, c'est aussi expliquer les 
causes de son talent; c'est encore montrer le rude et 
cruel apprentissage auquel il fut soumis dès l'âge le 
plus tendre avant d'arriver à la place conquise de haute 
lutte par ses seuls efforts, sa seule persévérance, sa 
seule valeur. Son talent fût trempé doublement au teu 
de la misère dans sa première jeunesse et de la dou- 
leur dans son âge mûr. 

r Le 13 mai 1840 Alphonse Daudet, troisième fils de 
Vincent Daudet, naissait a Nîmes, dans cette ville mar- 



INTRODUCTION 9 

quée d'une si forte empreinte par les Romains ave< 
Arènes, sa Maison Carrée, mais qui fût également un 
des centres intellectuels, un des collèges de la y aie science 
des gracieux poètes du Moyen Age avant de devenir le 
terrain des luttes sanglantes du xvi e siècle et des si- 
nistres scènes de barbarie de la Révolution et de la 
Restauration. 

Toutes ces impressions du sol natal on en retrouve 
peut-être quelques traces dans le Celto-Latin que fût 
Alphonse Daudet et dans son génie personnel; il y 
acquit sa vision directe des réalités douloureuses et 
passionnées de la vie, son charme délicat de poète, et 
cette phrase mélodieuse, robustement construite, 
comme frappée au sceau de la précise, solide et musi- 
cale langue latine. 

Les luttes suprêmes de son père, un des importants 
manufacturiers du Gard, contre la ruine imminente 
qui allait anéantir son commerce et le forcer à l'exil à 
Lyon, laissèrent, à son entrée dans la vie, une sorte de 
liberté absolue à Alphonse Daudet, dont personne 
n'avait le temps de s'occuper; il en profita avec une 
véritable ivresse de vivre, qui lui faisait une joie déli- 
rante de cette indépendance passée à réaliser, à ma- 
térialiser, entre six et huit ans, des rêves de Robin- 
son, au milieu du grandissantdésert de la malheureuse 
fabrique paternelle, de plus en plus abandonnée. 

Le Petit Chose nous a donné une délicieuse esquisse 
de cette époque, ce livre charmant dont il dit lui-même : 
Le Petit Chose, surtout clans sa Première partie, n'est en 
somme que cela, un écho de mon enfance et de ma jeunesse*. 

C'est que déjà tout, autour de lui, le frappait d'une 
manière durable, tout le passionnait avec une intensité 
profonde, que ce fût « un feu d'artifice » tiré « à Nîmes 
pour quelque Saint-Louis- », et auquel il assistait âgé 

1 Trente ans de Paris. Histoire de mes livres, par Alphonse 
Daudet, p. 7i>; Flammarion. 

* Ibid., par Alphonso Daudet, p. 76 ; Flammarion. 



10 INTRODUCTION 

de trois ans, que ce fût « le tableau noir d'une classe de 
Frères 1 », où la craie à la main il traçait ses premières 
lettres. 

Les plus infimes souvenirs de cette enfance, demeurés 
gravés au fond de sa mémoire, lui revenaient devant 
les yeux avec une netteté extraordinaire, dès que 
quelque chose ou quelque ami en provoquait le rap- 
pel. C'est ainsi que, un jour, lui ayant demandé si, par 
hasard, il n'aurait pas autrefois connu mon grand- 
père maternel, le peintre Alexandre Colin, habitant, 
vers cette même époque, Nîmes, où il était directeur 
de l'Ecole de dessin, et où son frère, mon grand- 
oncle, professait la sculpture, — Daudet me raconta 
qu'il se souvenait fort bien d'avoir servi de modèle 
au sculpteur Paul-Hubert Colin, et que l'une des 
figures d'anges de l'église Saint-Paul ou de la fontaine 
du Pont-Saint-Esprit avait été exécutée d'après lui. 

Tout enfant, en effet, il était déjà d'une beauté re- 
marquable qui avait attiré l'attention de l'artiste; il 
possédait cette régularité des traits, cette pureté des 
contours, que l'âge ne devait que viriliser sans l'alté- 
rer, et qui donneraient les lignes si sculpturalement 
pures, dont la mort ennoblit son visage au moment 
suprême, permettant aux siens, à ses amis, de contem- 
pler une dernière fois avec une douloureuse admira- 
tion, au milieu des fleurs qui l'enveloppaient, l'image 
parfaite, définitive et idéalisée de celui qui venait de 
les quitter, laissant de lui un inoubliable souvenir de 
Beauté. 

Son enfance, les jours heureux de Nîmes, l'exode de 
la famille provençale à Lyon, tout cela est décrit dans 
le Petit Chose 2 , avec certaines atténuations roma- 
nesques, dues à l'âge trop jeune auquel a été fait le 

1 Trente ans de Paris. Histoire de mes livres, par Alphonse 
Daudet, p. 77 ; Flammarion. 

2 Le Petit Chose, par Alphonse Daudet, p. 3 à 46 ; Charpen- 
tiei-Fasquelle. 



DTTBODUCTK N 11 

roman, et rectifiées plus tard, en partie, dans Trente 
ans de Paris 1 . 

.Mais le bon temps est terminé, et les débuts de l'ado- 
Lescence sont terriblement durs pour le malheureux, 
déjà dévoré de désirs littéraires, car il a écrit ses pre- 
miers vers et tout un roman Léo et Chrétienne Fleura - ; 
le voilà obligé, à seize ans, afin de gagner sa vie d'ac- 
cepter une place de maître d'études, de pion, dans la 
petite ville d'A lais, en pleines Céven nés, un bagne comme 
l'appelle l'écrivain qui en a plutôt adouci qu'aggravé 
les horreurs dans le Petit Chose, où Alais s'appelle Sar- 
lanrfe*. 

Des ce séjour à Lyon, avant même d'avoir écrit, il 
subissait la tyrannie de cette vocation puissante qui 
devait faire de lui un maître de l'observation : 

... J'avais dix ans alors, ci déjà tourmenté du désir de 
sortir de moi-même, de rriincarner en d'autres êtres dans 
une manie commençante d'observation, d'annotation hu- 
maine, ma grande distraction pendant mes promenades était 
de choisir un passant, de le suivre à travers Lyon, au cours 
de ses flâneries ou de ses affaires, pour essayer de rriiden- 
tifier à sa vie, d'en comprendre les préoccupations intimes''. 

Et cela se complétait chez lui par un phénomène tout 
particulier, d'une obsession qui ne le quitta jamais : 

... Il y avait déjà chez cet enragé Petit Chose une faculté 
singulière qu'il ria jamais perdue depuis, un don de se voir, 
de se juger, de se prendre en flagrant délit de tout, comme 
s'il eût marché toujours accompagné d'un surveillant féroce 
et redoutable. Non pas ce quon appelle la conscience, car la 
conscience prêche, gronde, se mêle à nos actes, les modifie ou 

{ Trente ans de Paris. Histoire de mes livres, par Alphonse 
Daudet, p. 70-So •. Flammarion. 

2 Mon frère et moi, par Ernest Daudet, p. 143 ; Pion et C u . 

3 Le Petit Chose, par Alphonse Daudet, p. 47 et suivantes; 
Charpenlier-Fasquelle. 

* Trente ans de Paris. Histoire de mes livres, par Alphonse 
Daudet, p. 78-79; Flammarion. 



12 INTRODUCTION 

les arrête. Et puis on L'endort, cette bonne conscience, avec 
de faciles excuses ou des subterfuges, tandis que le témoin 
aont je parle ne faiblissait jamais, ne se mêlait de rien, 
surveillait. C'était comme un regard intérieur, impassible 
et fixe, un double inerte et froid qui dans les plus violentes 
bordées du Petit Chose observait tout, prenait des notes et 
disait le lendemain : A nous deux 1 ! 

Enfin en 1857, après un an de cet emprisonnement, 
ne pouvant plus y tenir, à bout de courage, toujours 
secrètement mordu en outre par les mêmes désirs de 
littérature, qui lui avaient dicté ses premiers vers et 
son premier roman, il quitte sa place de maître d'é- 
tudes pour se lancer à travers la vie, avec la même 
hardiesse dont il faisait preuve à Lyon, sur le Rhône, 
quand une barque l'emportait ivre de liberté, de grand 
air à travers les mille périls mortels du redoutable 
fleuve. 

Son aîné était à Paris depuis le 1 er septembre 1857; 
c'est à Paris qu'il voulait aller retrouver ce frère, 
Ernest Daudet, celui dont Alphonse Daudet a si juste- 
ment immortalisé le dévouement, la bonté affectueuse, 
sous cette appellation de Ma mère Jacques, qui est un 
hommage fraternel poussé jusqu'à la reconnaissance 
d'une maternité protectrice et tendre à laquelle il dût 
tout 2 . 

11 y arrive le 1 er novembre 1857, après un terrible 
voyage qu'il a raconté' 1 - 4 . 

A partir de ce moment Alphonse Daudet commence à 
vivre de l'existence qu'il désirait mener; malgré la 
misère, les rudesses de cette vie, il fait enfin ses véri- 

1 Trente ans de Paris. Histoire de mes livres, par Alphonse 
Daudet, p. 81-82; Flammarion. 

2 Le Petit Chose, par Alphonse Daudet, p. 169 à 183; Char- 
pcntier-Fasquelle. 

3 Ibid., par Alphonse Daudet, p. loi à 156; Charpentier- 
Fasquelle. 

* Trente ans de Paris, par Alphonse Daudet, p. 1 à 24; Flam- 
marion. 



INTRODUCTION 13 

tables débuts littéraires, et son premier volume, un 
livre de vers les Amoureuses, trouve un éditeur rue de 
Tournon, le libraire Jules Tardieu 1 , un Uouennais, 
poète et écrivain lui-môme sous le pseudonyme de 
J.-T. de Saint-Germain, auteur de gracieuses légendes, 
Mignon, Pour une Epingle, la Feuille de coudrier, etc. Ce 
petit volume, par sa fraîcheur, sa jeunesse eut un vif 
succès et contribua à lancer le débutant dans le monde 
des écrivains et des journalistes les plus en vogue 
à cette époque. 

Tout l'attire en même temps, les contes, le journa- 
lisme, les nouvelles, le théâtre, s'il n'ose encore aborder 
le roman; mais à tout ce qu'il fait, il apporte la même 
conscience de lettré qui assurera sa gloire. 

Après une série d'excursions en Algérie, en Corse, 
en Provence, où sa santé, un peu ébranlée par toutes 
les épreuves qu'il avait subies, l'avait forcé à aller, 
trois hivers de suite en 1861, 1862, 1863, chercher le 
repos et la guérison, il revient en France, regagne 
Paris et se jette résolument dans la carrière qu'il a 
choisie. 

Tandis qu'il était en Algérie 2 , on jouait à l'Odéon 
sa première pièce, la Dernière Idole, le 4 février 1862, 
un acte en collaboration avec Ernest L'Épine, connu 
plus tard en littérature sous le pseudonyme de Qua- 
trelles, et qui dirigeait le cabinet du duc de Morny, à 
la Présidence du Corps Législatif, cabinet auquel 
Alphonse Daudet avait été attaché comme secrétaire. 

Ce succès l'encourage, et successivement il don- 
nera, seul cette fois, les Absents, un acte destiné 
d'abord à la Comédie-Française, joué à l'Opéra-Co- 
mique le 26 octobre 1864, avec de la musique de Fer- 
dinand Poise, le musicien Nîmois ; — VCEillet blanc, 
représenté le 8 avril 1865 au Théâtre-Français, un 

* Jules Tardieu, né à Rouen en 1805, mort à Paris en 1868. 

s Trente ans de Paris, première pièce, par Alphonse Daudet, 
p. 179 et suiv. ; Flammarion. 



14 INTRODUCTION 

acte exquis, en collaboration avec E. L'Épine; et ce 
sera le Frère Aîné, de société toujours avec L'Épine, 
le 19 décembre 1867, un acte au Vaudeville; le Sacri- 
fice, trois actes, de lui seul, le 14 février 1869, au Vau- 
deville. 

Mais le théâtre ne l'absorbait pas tout entier; i?. 
écrivait pour le journal l'Événement (1866) ses Lettres 
de mon moulin 1 , signées Gaston Marie, et dont la signa- 
ture Gaston appartenait à son camarade Paul Arène ; 
il les poursuivait seul dans la suite, au Figaro, et elles 
paraissaient en volume chez Hetzel (1869). Il avait 
déjà publié chez le fameux éditeur Poulet-Malassis, en 
1859, la Double Conversion, et, en 1861, le Roman du Cha- 
peron Rouge, donné par le Figaro ainsi que les Rossi- 
gnols du Cimetière, V Amour Trompette, etc., etc. 

En outre il avait commencé en février 1866, entre 
Beaucaire et Nimes, le Petit Chose (histoire d'un enfant) 
qu'il continuait à l'hôtel Lassus à Paris, place de 
TOdéon, mais qu'il ne terminerait qu'en 1867, après 
s'être marié au mois de janvier 1867, et qui paraîtrait 
dans le Petit Moniteur, puis chez Hetzel. 

Il avait trouvé dans M lle Julia Àllard, la fille des 
« deux poètes Jules et Léonide Allard », selon la dédicace 
affectueuse de Fromont Jeune et Risler Aîné, la compagne 
idéale qui devait si admirablement compléter sa vie et 
comprendre son cerveau d'élite, la sûre et discrète 
collaboratrice qui allait patiemment faire progresser 
et aiguiller vers la gloire son talent jusqu'alors un 
peu éparpillé au souffle capricieux du Mistral de son 
Midi. 

Dans le Petit Moniteur Universel d'abord, ensuite dans 
le Figaro, en 1869, il publiait le célèbre Tartarin de 
Tarascon, qui s'appelait alors Barbarin. 

En 1870 il était nommé chevalier de la légion d'hon- 
neur. 



1 Trente ans de Pains. Histoire de mes livres, par Alphonse 
Daudet, p. 159; Flammarion. 



INTRODUCTION 13 

Déjà connu, goùtr, tranquille, entouré d'amitiés 
célèbres, il vivait, heureux dans l'affection des siens. 
tantôt à Paris, tantôt à Champrosay, où il habitait la 
petite maison et l'atelier de Delacroix. Brusquement 
en juillet 1870 la guerre éclatait, le surprenant immo- 
bilisé par la fracture d'une jambe, qui le tenait étendu 
à l'heure où le péril survenait 1 . 

Rapidement guéri, il pouvait enfin prendre le fusil, 
comme tous les Français de cœur et concourir à la 
défense de Paris assiégé, du foyer domestique, de la 
patrie. 



IV 

DEUXIÈME PÉRIODE 

Bien souvent, — en quelqu'une de ces conversations 
des dimanches de la rue Murillo ou du Faubourg 
Saint-Honoré chez Gustave Flaubert, des après-midi 
dominicaux du grenier d'Auteuil chez Edmond de 
Goncourt, des jeudis soirs de l'avenue de l'Observa- 
toire, de Champrosay ou de la rue de Bellechasse chez 
lui, — Alphonse Daudet en a fait l'aveu à ses intimes, 
— jusqu'à la Guerre de 1870 il avait vécu un peu 
comme les cigales de son pays, au jour le jour, chan- 
tant, faisant des vers, ciselant des nouvelles, créant 
des pièces de théâtre, produisant sans grand souci de 
l'avenir, sans réelles aspirations ambitieuses, sans 
désir de gloire. 

Soudainement une lumière avait éclairé son cer- 
veau; il avait senti sa poitrine se gonfler d'un émoi 
nouveau, précisément au moment où, comme le peintre 
Henri Regnault, il pouvait lui aussi, sans avoir donné 
tout ce qu'on était en droit d'attendre de lui, dispa- 



1 Robert Helmont, préface par Alphonse Daudet, p. 1 à ii 
Flammarion. 



16 INTRODUCTION 

mitre en pleine jeunesse, en pleine verdeur de talent, 
frappé par la balle de quelque barbare de Silésie ou 
de Poméranie. 

Dans ses Notes sur la Vie, tirées de ses carnets, nous 
retrouvons un morceau qui confirme la confession 
de cette transformation si subite, d'où va naître la 
deuxième période de son existence. C'est le passage 
suivant, projet d'application à un roman de l'observa- 
tion relevée sur lui-même, sur son propre cas : 

«... Quelque chose à trouver d'éloquent avec la « guerre ». 
L'état d'esprit d'un jeune homme du Second Empire, dont 
la vie, au jour le jour, ne comportait encore aucune 
pensée haute, aucun sentiment fixe du devoir. Éclairé 
tout à coup, il comprit la vie, une nuit de grand'garde, 
pendant qu'une grande flamme silencieuse montait sur les 
bois de la Malmaison. 

« — Alors un soliloque : « Si j'étais tué, que resterait-il 

« de moi? Quelles traces de mon orgueil rien fait » 

— Farouche examen de conscience 1 . » 

Ce jeune homme c'était lui. C'est à cette terrible 
année, c'est aux réflexions qu'elle lui suggéra que 
nous devons toute cette belle et puissante floraison de 
son cerveau élargi, illuminé, haussé jusqu'au sommet 
des grands Maîtres par le souffle sauvage, destructeur 
et peut-être purificateur de la Guerre. 

Il sortit de là transfiguré, avide de produire, de 
donner tout ce qu'il sentait bouillonner en lui et 
qu'une certaine paresse de nature, qu'un atavisme 
méridional empreint aussi d'un certain fatalisme, 
dont nous retrouvons des traces en plus d'un en- 
droit chez lui, laissaient dormir au fond de son être ; 
mais tout cela, le germe fécondant s'en cachait déjà 
dans plusieurs des contes, des nouvelles, des études 
qu'il avait publiés et qui vont servir de point de départ 
à certains de ses romans les plus forts. 



1 Notes sur la vie, par Alphonse Daudet, p. 155-156 ; Char- 
pentier-Fasquelle. 



INTRODUCTION 17 

Alors les belles œuvres se succédèrent, s'entassèrent 
en un travail persévérant, acharné, débordant sur le 
monde, déconcertant ceux qui l'avaient jugé à la légère 
sur ses premiers écrits, allant porter par toute la terre 
ce nom d'Alphonse Daudet, que des lettrés seuls con- 
naissaient, et dont ils goûtaient les contes exquis, les 
vers délicieux, les nouvelles parfaites en leur conci- 
sion, sans penser aux larges et séduisantes études, 
aux âpres tableaux de réalité, aux observations pro- 
fondes et magistrales qu'il tenait en réserve et qui 
devaient jaillir de ses petits carnets bourrés de vérité, 
de choses vues, d'aperçus nouveaux, comme des 
abeilles de ruches secrètes et merveilleuses. 

La guerre l'avait profondément remué, réveillant 
en lui un patriote ardent, convaincu, passionné; il 
suffit de lire les nouvelles, les croquis des Lettres à un 
Absent (1871) qu'il a donnés sur cette période pour 
voir à quel degré brûlait en lui l'amour de la patrie, 
un amour raisonné, mais capable de le jeter à tous les 
héroïsmes, à tous les dévouements, un amour un peu 
comme cet amour qu'il avait pour les siens, et qui, 
pour les défendre, l'eût transformé tout entier : « Si 
l'on s'attaque aux miens, je deviens une bête féroce l . » 

C'est vers cette époque, au sortir de la guerre, en 
1873, que, tout jeune débutant moi-même, je rencontrai 
pour la première fois Alphonse Daudet, que je ne con- 
naissais alors que par ses œuvres. 

Je l'aperçus assis dans la salle d'attente des bureaux 
de la revue Le Musée Universel, alors cité Trévise, où 
j'apportais mes premiers essais de journalisme litté- 
raire, des études sur les fouilles du Palatin et le Palais 
des Césars, au retour d'un voyage en Italie. Il venait 
précisément de remettre à l'éditeur Georges Decaux, 
directeur de cette revue, son roman sur la guerre, ce 
Robert Ileltuont qui allait commencer en feuilleton dans 



1 Alphonse Daudet, par Léon A. Daudet, p. 201 ; Charpentier- 
Fasqucllc. 

ALPHONSE DAUDET. 2 



18 INTRODUCTION 

le Musée Universel, avant de paraître en volume chez 
Dentu (1S74). La séduction, qui émanait de ses livres, 
se dégageait plus puissante encore de l'homme, avec 
ce quelque chose de plus mâle, de plus pensif que les 
épreuves de 1870-1871 avaient imprimé à sa physio- 
nomie. 

Je n'eus plus qu'un désir, entrer en relations avec 
l'écrivain. Chez Gustave Flaubert, quelques mois plus 
tard, à l'un des dimanches de la rue Murillo, cette joie 
me fût donnée. A partir de ce jour jusqu'à sa dernière 
heure, cette affection, qui avait eu pour premier chai- 
non ma grande admiration pour le talent de Daudet, 
devait se compléter, s'affermir, s'affirmer par la ten- 
dresse la plus émue et la plus vive pour l'homme que 
j'appris à connaître, à aimer davantage chaque fois 
que je le voyais et que je pénétrais un peu plus dans 
son intimité. 

Avant tout, par-dessus tout, Alphonse Daudet pos- 
sédait, en effet, le charme, un charme particulier, 
irrésistible, qui n'excluait chez lui ni la force, ni l'iro- 
nie, ni même une certaine dose d'implacable férocité 
quand il se trouvait en face de quelque vilenie à 
démasquer, de quelque injustice à flétrir, de quelque 
crime à châtier. 

Ceux qui le connaissaient bien ont pu surprendre 
dans son œil noir, si doux, si caressant d'habitude, 
l'éclair rapide, la flamme dardée durement qu'en fai- 
sait jaillir l'imposture, la lâcheté, l'hypocrisie, l'injus- 
tice. Ce tendre, ce familial, ce séducteur avait des 
révoltes terribles, et nul ne défendait avec plus d'élo- 
quence, de vigueur, de conscience et de rigueur une 
cause de justice, d'honnêteté, de vérité, d'honneur ou 
de patriotisme. 

Dans ses livres ce qu'on retrouve toujours, à côté 
de la pitié sans limites pour les humbles, du culte 
passionné de l'amour maternel, c'est le respect de la 
vérité, et, vigoureuse, inapaisable, vengeresse, la 
haine du mensonge, — sa seule haine. 



INTRODUCTION 19 

Paru dans le Bien Public, son premier roman de 
sérieuse étendue, Fromont Jeune et llisler Aine est 
publié en volume par Charpentier en 1874. Pour le 
public, c'est un Daudet nouveau, ignoré, qui se révèle; 
du jour au lendemain, il connaît la joie grisante de la 
grosse vente, en même temps que l'ivresse plus haute 
du succès littéraire. Et cela, au lendemain de la chute 
au Théâtre du Vaudeville de cette exquise Artésienne, 
aux destinées triomphales, jouée sans succès le 1 er oc- 
tobre 1872 et où se révéla Julia Bartet, et du drame de 
Lise Tavernier donné le 29 janvier de la même année à 
l'Ambigu Comique. L'auteur, attiré par le théâtre, 
avait d'abord conçu Fromont sous la forme scénique; il 
n'eût pas à se repentir de l'avoir transformé en 
roman. 

Désormais c'était le romancier que l'on allait ap- 
plaudir, c'était le grand romancier qui allait affirmer 
sa maitrise, sa puissance supérieure d'observation, son 
art grandissant avec cette succession d'œuvres appe- 
lées à un retentissement considérable, non seulement 
en France, mais jusque dans les pays les plus loin- 
tains. 

Un malheureux garçon qu'il avait connu en 1868 à 
Champrosay, auquel il s'était intéressé et dont il avait 
suivi et soutenu les derniers mois d'existence, lui ins- 
pira ce roman poignant Jack, qui, publié dans le Moni- 
teur devait ensuite paraître en deux gros volumes chez 
Dentu (1876); à travers l'affabulation du roman, il se 
dégage de cette belle œuvre un cri déchirant de vérité, 
une réalité simple et pénétrante, dont on ne peut 
s'empêcher d'être ému jusqu'au plus intime du cœur. 

Mais l'écrivain, avec le Nabab (1878) frappe un coup 
décisif, et le retentissement de son nom prend brus- 
quement un développement extraordinaire. Cette fois, 
c'est le grand succès définitif qui assoit une réputa- 
tion. Les polémiques violentes qui accueillirent ce 
livre, les portraits qu'on voulut y reconnaître, malgré 
les dénégations sincères de l'auteur, créateur de types 



20 INTRODUCTION 

d'après nature, jamais simple photographe de person- 
nalités, accrurent encore un succès, qui était dû sur- 
tout aux qualités de premier ordre de l'écrivain, 
devenu à son tour grand maitre du roman. 

En 1880, les Rois en exil, avec leur peinture sincère et 
curieuse de l'existence des rois détrônés réfugiés à 
Paris, continuaient brillamment la série entreprise 
par le subtil et profond observateur de mœurs contem- 
poraines, d'histoire moderne, qu'était Daudet. 

Puis vint (1881) Numa Roumestan, l'éclatante épopée 
de l'homme du midi, l'étude de cette lutte entre le 
Nord et le Midi que nul n'aurait su rendre comme ce 
Provençal, qui savait si bien se pénétrer et s'analyser. 
— En 18S3 rÉvangéliste est la plus admirable protes- 
tation qu'on puisse lire contre le fanatisme religieux 
et l'hypocrisie dévote. Comme nouvelles, il a donné 
en 1878 les Femmes d'artistes, un petit chef-d'œuvre 
d'observations vivantes et profondes. 

Au Théâtre du Vaudeville il a fait jouer, en 1876, Fro- 
mont Jeune etRisler Aîné, avec collaboration d'Adolphe 
Belot; à l'Opéra-Comique (1878) le Char, un acte avec 
Paul Arène, musique d'Emile Pessard; enfin, le 30 jan- 
vier 1880, le Nabab, avec Pierre Elzéar, au Vaudeville, 
et le 11 janvier 1881, Jack à l'Odéon. 

11 va atteindre l'apogée du talent et de la gloire; son 
nom est universel : c'est le bonheur complet. 



V 

TROISIÈME PÉRIODE 

Que de fois, de 1885 à 1896, j'ai assisté à ce spec- 
tacle î 

Nous sommes l'après-midi du dimanche chez Edmond 
de Concourt, dans le fameux grenier d'Auteuil ; il y 
a là des écrivains, des artistes, des arrivés, des débu- 
tants, tous épris de la même passion convaincue pour 



INTRODUCTION 2i 

les lettres et les beaux-arts; on cause de choses et 
d'autres, la conversation demeure un peu languissante, 
sans grands éclats ; on regarde des gravures rares, 
d'admirables japonaiseries que Goncourt sort de ses 
précieux cartons. 

Tout à coup la porte s'ouvre, Alphonse Daudet parait, 
appuyé sur sa canne, donnant le bras à son fils Léon 
ou à quelque ami comme Léon Hennique, qui souvent 
allait le chercher rue de Bellechasse; d'abord il ne 
distingue personne dans le nuage de fumée des cigares 
et des cigarettes, dans la demi-pénombre de la longue 
pièce aux trois fenêtres; ses yeux de myope, incer- 
tains, regardent sans voir; il serre des mains au 
hasard, vous reconnaissant au son de la voix et va 
s'asseoir sur le grand divan, entre la cheminée et la 
fenêtre, à côté de son Goncourt, comme il l'appelle ïami- 
lialement. 

Là, une fois installé, son monocle ajusté, ses amis 
retrouvés et salués d'un bon sourire d'affection, ré- 
chauffé par ce milieu de tendresse, dominant parfois 
les élancements de quelque douleur aiguë, il parle. 
Autour de lui aussitôt tout s'anime, tout étincelle, 
tout flambe; la conversation devient générale, brille, 
s'élève : la discussion pétille. 

L'apôtre de la Vie a paru. Il a suffit de sa présence, 
de sa parole, de son contact physique et moral, pour 
qu'une vie intense emplisse le grenier. C'est comme 
si le soleil, mais un soleil du midi, pénétrant dans la 
pièce engourdie en une quiétude laiteuse et voilée, 
eût tout illuminé ; les moindres choses prennent un 
éclat éblouissant, les moindres mots un relief saisis- 
sant : au heurt de ce cerveau incomparable, les cer- 
veaux prennent feu et les pensées jaillissent, jetées 
vers les hauts sommets. 

Ce n'est pas seulement le causeur pittoresque, amu- 
sant, varié, le conteur étourdissant, d'une mémoire 
encyclopédique, qui vient de faire son apparition 
parmi nous, c'est aussi, et par-dessus tout, le Penseur. 



22 INTRODUCTION 

Quel regret de n'avoir pu sténographier ces belles 
et nobles conversations, qui touchaient à tout, ces 
belles lueurs radieuses projetées par ce merveilleux 
esprit sur tant de questions abordées, soulevées, dis- 
cutées, étudiées avec une sagacité si profonde et une 
justesse si admirable ! Comme alors, non seulement 
Alphonse Daudet se surpassait lui-même, mais sur- 
passait de toute l'élévation de sa puissante cérébralité 
ses plus belles œuvres, les dominant encore de sa 
Pensée ! 

Un de ses intimes, l'architecte et littérateur Frantz 
Jourdain a écrit de lui : Alphonse Daudet, le causeur 
incomparable, le penseur puissant, dont le cerveau cons- 
tamment en ébullition remue plus d'idées en une heure que 
d'autres dans une vie entière l . 

Les frères J.-H. Rosny, dans un de leurs romans 2 , 
le peignant sous le nom de Guadet, font porter sur lui 
ce jugement par un des personnages : 

... Il sait les éveils de Guadet dans le froid d'une conver- 
sation moutonnière, son beau départ, ses électrisations com- 
municatives où il oublie les tortures, la lassitude, la mé- 
lancolie d'une existence douloureuse. Retrempé dans une 
bizarre jeunesse, qu'aucune maladie ne tue, il escalade des 
échelles d'analyse et d'observations, nullement enfermé 
comme les masses littéraires en des formules potinières ou 
médisantes, empoignant un portrait ou une survenance, 
page d'antan, Tacite ou Montaigne, musique ou caractère 
d'un objet, illuminant tout d'une facette personnelle, d'un 
éclair d'enthousiasme. 

1885-1886-1887, les premiers temps du Grenier d'Au- 
teuil, c'est pour Alphonse Daudet l'apogée du talent, 
le grand triomphe incontesté de Sapho (1887) parue 
d'abord dans l'Écho de Paris, dirigé parAurélien Scholl. 

4 A la côte. Le grenier de Goncourt, par Frantz Jourdain, 
p. 2G6 ; librairie Moderne, 1889. 

2 Le Termite (roman de mœurs littéraires), par J.-H. Rosny. 
p. 100-101 ; Albert Savine, 1890. 



INTRODUCTION 23 

La même surprise, qui avait accueilli Fromont Jeune 
et Risler Aîné, accueille cette autre révélation d'un 
Daudet supérieur à son passé, supérieur à tout ce 
qu'il a donné jusqu'alors, et l'on ne sait ce que l'on 
doit le plus admirer de ce renouvellement de son 
talent ou de cette manifestation éclatante d'une maî- 
trise surpassant encore des œuvres comme le Nabab, 
les Rois en Exil, Numa Roumestan, VÊvangéliste. Avec 
Sapho, il atteint le sommet où, à défaut de ses forces 
physiques, la puissance de plus en plus grande de son 
cerveau va le maintenir jusqu'à la dernière heure. 

En janvier 1887, il est nommé officier de la Légion 
d'honneur. 

Dans ses carnets, après sa mort, on a retrouvé cette 
pensée, qui a été publiée dans les Notes sur la Vie : 

« Qu'y a-t-il de plus enrayant dans la vie ! Le grand bonheur '. » 

C'est que, à ce moment précis où il parvient au 
faîte de la gloire et de la renommée, sa vigoureuse 
santé faiblit : c'est l'épreuve suprême qui commence, 
l'épuration de son talent, de son cerveau par la Dou- 
leur. 

Mais rien n'arrête ce travailleur infatigable, indé- 
courageable; il lance Tartarin sur les Alpes (1886) cet 
éclat de rire, d'une si joyeuse et si humoristique phi- 
losophie, ressuscitant, pour la gaîté de tous son héros 
favori. Il prouve avec l'Immortel (1888) à quel point 
son énergie demeure toujours combative et redou- 
table. Il écrit encore Pori-Tarascon, la dernière appa- 
rition de Tartarin (1890). 

Toutes les forces vives de son être se réfugient au 
cerveau, et il fait pendant des années l'admiration de 
ceux qui l'écoutent, domptant le mal par la Volonté, 
anéantissant la Douleur sous le jet de flamme tou- 
jours plus brillant de la Pensée. 

1 Notes sur la vie, par Alphonse Daudet, p. 155 ; Charpentier- 
Fasquelle. 



24 INTRODUCTION 

Son labeur est incessant; quand il n'est pas courbé 
sur quelque roman, comme son étude sur le divorce. 
Rose et Ninette (1892), ou ce passionnant plaidoyer en 
en faveur du pardon, dans lequel se trouve l'inquiétant 
portrait de Charlexis, le jeune homme nouveau, la 
Petite Paroisse (1895), ou cette œuvre suprême qu'il ne 
devait pas voir paraître en volume et dont il corri- 
geait encore les épreuves pour le journal V Illustration, 
le jour de sa mort, Soutien de Famille (1898), il écrit des 
nouvelles, le Trésor d'Arlatan (1897) sur les mœurs de 
la Camargue, la Fédor, si touchante histoire de la fin 
d'une Étoile de Théâtre, — il réunit ses souvenirs 
épars un peu partout, Trente ans de Paris, Entre la frise 
et la rampe, Souvenirs d'un homme de Lettres ; mais sur- 
tout il revient au Théâtre. 

C'est d'abord Sapho, en collaboration avec Adolphe 
Belot. mais retravaillée et entièrement refaite par lui, 
qui est représentée le 18 décembre 1885, par Damala 
et Jane Hading, un des grands succès du Gymnase ; 
plus tard, au Grand Théâtre, Réjane devait reprendre 
le rôle le 12 novembre 1892 et s'y montrer supérieure. 

Puis, le 15 février 1887, FOdéon monte Numa Rou- 
mestan. avec son pittoresque premier acte et ses dra- 
matiques troisième et quatrième actes. Dans la Lutte 
pour la vie, au Gymnase, le 30 octobre 1889, Marais, 
Lafontaine et M me Pasca traduisent éloquemment le 
drame terrible inspiré à Daudet par l'assassinat com- 
mis par Lebiez et Barré, ce drame où surgit ce sai- 
sissant type de Struggle-for-lifeur , Paul Astier. En 
1890, le 27 décembre le Gymnase donne de lui l'Obs- 
tacle, spectacle d'une émotion si troublante sur l'Hé- 
rédité ; enfin en 1892, au même Théâtre, la Menteuse, 
en collaboration avec Léon Hennique. 

Jamais il ne repose, passant une partie de ses nuits 
à lire des volumes de voyages, des mémoires, des 
maîtres anciens et modernes ; ses livres de chevet sont 
Montaigne , Tacite, Pascal, Rousseau, Diderot, Cha- 
teaubriand par ses Mémoires d' outre-tombe ; comme 



INTRODUCTION 25 

en sa jeunesse, il a toujours la passion de la vie active, 
des explorations et fait la connaissance de Stanley. 

En môme temps il est accueillant à tous, se faisant 
le conseiller délicat, le confesseur indulgent de tous 
ceux: qui viennent frapper à sa porte. 

La charité, cette forme exquise et manifeste de la 
fraternité humaine, nul ne sut mieux la mettre en 
pratique, avec plus de chaleur, plus d'adresse, plus de 
continuité, plus de diversité aussi, plus de cœur et 
d'intelligence surtout que Alphonse Daudet. D'avoir 
été un souffrant des débuts de la vie, d'avoir connu la 
pauvreté, la faim, l'humiliation, le froid, — d'être 
devenu, à l'heure de sa gloire, un martyrisé de tous 
les instants de cette existence que tant de gens lui 
enviaient et lui jalousaient, il en était sorti, au lieu d'un 
aigri, d'un malveillant, un être épuré, grandi, haussé 
par les déboires, sublimisé par la douleur physique. 

Les traits de sa charité effective seraient innom- 
brables à citer, depuis cette sébile à portée de sa main 
et toujours pleine de pièces d'argent, dans laquelle il 
ne cessait de puiser pour répondre aux misères pres- 
sées qui venaient frapper à sa porte, jusqu'à l'œuvre 
de jeune, d'ignoré, ne trouvant pas d'éditeur et dont 
il payait secrètement l'impression, en laissant croire 
à l'auteur ravi qu'il lui avait trouvé un éditeur con- 
sentant à faire les frais du volume. 

Faut-il rappeler ses joies mystérieuses quand, caché 
derrière ses volets, à Champrosay, il s'amusait à lancer 
une pièce de cinq francs à un infortuné chemineau, 
harassé de fatigue, écroulé devant sa porte, et que, 
sans se montrer, il jouissait de la surprise et de ce 
gros plaisir du pauvre hère ne sachant d'où lui tom- 
bait cette aubaine ! ? — Ou bien, alors que touchant 
une somme de dix mille francs pour une œuvre, il n'en 
avouait que huit mille au budget familial, pour en 



1 Journal des Goncourt. (Mémoires de la Vie littéraire) 
t. VIII, 1889-1891, p. 228-229 ; Charpentier-Fasquelle. 



26 INTRODUCTION 

consacrer deux mille à de mystérieuses aumônes ? — 
Ou bien encore, lorsque, se promenant en voiture par 
la forêt de Sénart, dans les jolies routes boisées, il 
avait toujours soin de se munir d'une provision de 
monnaie pour la semer en pluie bienfaisante sur la 
tète ou devant les pieds des malheureux qu'il rencon- 
trait et qui n'avaient même pas le temps de remercier 
ce Marchand de bonheur que les chevaux emportaient 
à toute vitesse ? 

On ignore sans doute, ce que mon intimité avec lui 
m'a permis de surprendre au cours d'une causerie, un 
jour que nous bavardions de pêcheurs bretons et de 
gens des côtes, c'est qu'il avait payé le café au lait 
pour toute sa vie, dans un petit café du Morbihan, à 
un brave pêcheur, qui le promenait souvent dans sa 
barque ; il avait trouvé ainsi cette forme délicate de 
faire une charité qui ne blessât pas un homme humble, 
mais un peu fier, qu'un secours direct eût froissé et 
contristé. 

C'est que, chez Alphonse Daudet, le bienfaiteur 
était surtout le marchand de bonheur, qui se plaît non 
pas seulement à rendre service, à soulager physique- 
ment une infortune, une pauvreté, mais qui aime à 
l'aider moralement, à la rehausser d'un éclair de joie, 
de gaieté, à la relever d'une bonne chaleur du cœur. 

Dans son beau livre pieusement consacré à son père, 
Léon Daudet consacre tout un chapitre à cette préoc- 
cupation de faire le bien, le bonheur des autres, qui 
hantait Alphonse Daudet : 

« Mon père me répétait souvent : « Je voudrais, ma 
« tâche achevée, m établir marchand de bonheur. 

« Mon bénéfice serait dans mon succès l . » 

Puis il expliquait ainsi son idée : 

... Il irait aux infirmes, à tous ; il gagnerait leur con- 
fiance avec de la tendresse. Tel qu'un médecin patient et 

1 Alphonse Daudet, par Léon A. Daudet, p. 87 ; Charpentier 
Fasquelle, 1898. 



INTRODUCTION 27 

doux, il examine la plaie morale. Il distingue son éten 

ses progrès. Ensuite il rassure le malade par le spectacle de 
ses congénères, immanquable argument de Végoïsme, et, de 
la. il s'élève peu à peu vers l'image d'une destinée réduite , 
mais noble cependant, si elle sait s'employer, sécher les 
larmes autour d'elle, consoler en se consolant . Placer le 
but hors de soi-même, placer l'idéal hors de soi-même, c'est 
échapper un peu au Fatum J . » 

EL plus loin : 

Le marchand de bonheur prêcherait la pitié active et non 
les larmes inutiles 2 . » 

Aussi quel admirable confesseur et comme il savait 
arracher son secret à celui qui, bégayant, hésitant, 
venait le consulter, lui demander la charité morale et 
spirituelle, comme d'autres sollicitaient la charité 
matérielle et pécuniaire ! Que d'aveux entendus par 
lui ! Que de douleurs consolées, que de souffrances 
apaisées ! Que de malheureux, arrivés éperdus, hon- 
teux, prêts à tout, et qui sortaient de son cabinet 
réconfortés, soulagés, rassurés, confiants, sauvés 
d'eux-mêmes par ce Marchand de bonheur. 

Mais si je me suis étendu un peu longuement sur ce 
côté très particulier du caractère d'Alphonse Daudet, 
c'est que le reflet direct s'en trouve dans toutes ses 
œuvres, qu'il les éclaire et les explique, et que, tou- 
jours, en regard des ironies dont il fouaille vigou- 
reusement les petites et les grandes infamies, à tra- 
vers les misères morales ou physiques qu'il dépeint, 
son cœur de brave homme, sa pitié attendrie, son 
âme de Marchand de bonheur se montrent dans quelque 
adorable figure, la plus touchante, la plus humble, la 
plus malheureuse, la plus chétive, qu'il enveloppe de 
l'auréole de son grand talent pour l'arracher aux 
boues terrestres et la placer sur un piédestal. 

1 Alphonse Daudet, par Léon A. Daudet, p. 90-91 ; Char- 
pcntier-Fasquelle, 1898. 
4 Ibid., p. 92; Charpentier-Fasquelle, 1898. 



28 INTRODUCTION 

Pour n'en rappeler que quelques-unes, souvenez- 
vous de Ma mère Jacques, de Désirée Delobelle, de Jack, de 
Bélisaire, de la reine douloureuse et meurtrie Frédérique, 
des Joyeuse, de M me Ebsen, des Eudeline et de tant d'autres. 

C'est que ce moraliste, ce psychologue, ce philo- 
sophe, cet observateur dur aux mauvaises actions, 
aux hypocrisies , aux lâchetés fût toujours un tendre 
aux souffrants, aux déshérités, aux humbles, un véri- 
table ami de l'Humanité. 

Et quand, le jeudi soir 16 décembre 1897, au sortir 
de son cabinet de travail, il tomba foudroyé au milieu 
de l'épouvante et de la douleur des siens réunis 
autour de lui à la table de famille, il leur laissait ce 
superbe exemple et ce magnifique héritage, sa vie 
d'incessant labeur, son œuvre de vérité sociale pour- 
suivis jusqu'au dernier souffle dans l'accomplisse- 
ment du Devoir. 



VI 



Les dures épreuves de cette existence, si remplie 
malgré sa courte durée, ont fait d'Alphonse Daudet 
comme un enseignement vivant, dont toutes les actions 
dominantes viennent compléter les exemples admi- 
rables, les hautes leçons données par ses œuvres. 

D'avoir été contraint pour vivre d'accepter cette 
place d'humble maître d'études au collège d'Alais, il a 
acquis non seulement la connaissance profonde du ca- 
ractère des enfants, des écoliers, mais un constant et 
toujours grandissant intérêt pour eux. D'en avoir souf- 
fert, quand il avait affaire aux classes des grands, d'en 
avoir goûté quelques tendres satisfactions, quand il se 
trouvait avec les petits 1 , il a conservé un ineffaçable 
souvenir, une incessante préoccupation, qui se retrou- 



1 Le Petit Chose, par Alphonse Daudet, p. 61 à 83, Charpen- 
tier Fasquelle. 



INTRODUCTION 29 

vcront dans ses livres et aussi dans ses conversations, 
à tous les instants de sa vie. 

Mieux que personne il sait ce qu'il faut aux enfants, 
ce qu'ils sont, ce qu'ils aiment ce dont ils souffrent, 
comment il faut leur parler, les diriger, les prendre. 
Aux tout petits il conte des histoires semi-fantastiques 
Bemi-réelles appropriées à leur âge; il se refait, poul- 
ies amuser, l'enfant qu'il a été lui-même; lui qui a si 
souvent joué Robinson, il recommence avec ses en- 
fants, avec les amis de ses enfants. Nul ne leur plaît 
mieux que lui et ne sait mieux leur plaire; il est l'amu- 
seur et l'éducateur idéal : de là son succès auprès des 
enfants, des collégiens, des jeunes gens. 

Pour l'écolier, quelle lecture vaut celle de ses contes, 
de ses nouvelles, des fragments de ses œuvres? Pour 
le rhétoricien, le philosophe, quel instructeur modèle 
que ce passionné du latin, que ce lettré merveilleux, 
nourri de la lecture assidue des grands écrivains, que 
cet ingénieux évocateur de la vie, de l'humanité ! C'est 
par excellence l'auteur de l'enfance, de la jeunesse, 
comme il est aussi, à d'autres points de vue, l'auteur 
des grandes personnes, des cerveaux d'élite, et encore 
des ouvriers, des humbles, de toutes les classes so- 
ciales, humaines, parce qu'il est le plus complet, le 
plus exact reflet de cette humanité. 

Sa passion du latin, il suffisait de causer quelques 
instants avec lui, de traiter quelque question de style 
pour la voir se réveiller, éclater; il admirait surtout 
Tacite, dont il aimait et comprenait étonnamment la 
phrase brève, synthétique, qui enfermait tout un pay- 
sage, toute une pensée dans une ligne, dans un mot. 
Sans cesse il lisait, il relisait les auteurs latins dans le 
texte, et aussi les Provençaux, lui le Provençal, direct 
héritier des Latins. 

Mais son observation ne s'arrêtait pas là, allait plus 
loin, embrassait tout un temps, arrivait à cette com- 
paraison entre la jeunesse dont il avait fait partie et 
la jeunesse qui entourait son âge mûr. Il en était ré- 



30 INTRODUCTION 

suite pour lui une constatation très saisissante, sur 
laquelle il revenait sans cesse. 

Pour ceux de son temps, jusqu'à 1870, la fin des études 
autrefois, c'était la classe de rhétorique; de là une 
génération de rhétoriciens, dont toute la littérature 
de cette époque est la fidèle représentation. Pour ceux 
du temps de son fils Léon, une génération de philo- 
sophes, parce que, depuis la guerre de 1870-1871, le 
sommet des études était devenu la classe de philoso- 
phie, l'étude des philosophes anglais, allemands, — un 
résultat de l'invasion germanique. 

De là cette différence tranchée des caractères, la jeu- 
nesse d'autrefois, enthousiaste, ardente, lumineuse; la 
jeunesse moderne, froide, critique, raisonneuse, noyée 
dans les brumes du nord. 

Ce jugement, porté sur les jeunes gens, par exten- 
sion il l'appliquait, dans un autre sens, à tous les 
hommes, classant les individus en deux catégories bien 
tranchées, opposées, contraires, par sa comparaison 
familière des poires et des pommes, disant : 

« — Les pommes, rondes, légères, aux alvéoles pleines 
d'air, à la pulpe sèche, — ce sont les gens qui ne pen- 
sent pas, les superficiels, dont le cerveau est vide. — 
Les poires, allongées, juteuses, lourdes, — ce sont les 
intellectuels, les penseurs, ceux par qui la société 
marche sans cesse en avant vers le mieux. » 

Aussi sa principale préoccupation était-elle le déve- 
loppement de ces intelligences dans les petits êtres 
entrant dans la vie, l'éducation l'instruction des en- 
fants, ce qu'on leur apprend, ce qu'on leur fait lire. 
Pour mieux s'en pénétrer, pour être plus apte à cette 
tache qu'il considérait comme un devoir capital et so- 
cial, il avait lui, le latiniste hors ligne, lui, le pur 
écrivain, refait ses classes, ses humanités avec son fils 
Léon, et, par contre, celui-ci lui avait fait faire sa Phi- 
losophie, la philosophie nouvelle, moderne, scienti- 
fique, universelle, toute différente de celle d'autrefois, 
qui s'appelait parfois la classe de Logique. 



INTRODUCTION 31 

Tout cela ses dernières œuvres en sont imprégnées, 
et elles achèvent de faire d'Alphonse Daudet, de ce 
grand écrivain, dont le principal conseil était, — n'é- 
crire que d'après la vie, des choses vues, senties, 
éprouvées, celles qu'on rend toujours bien et seule- 
ment celles-là, — plus qu'un maître de l'humanité, un 
grand éducateur et un grand penseur. 



VII 



Au commencement d'octobre 1898, dix mois environ 
après la mort d'Alphonse Daudet, au cours d'un voyage 
en Italie, je pénétrais dans l'église San Lorenzo, à Flo- 
rence, et je venais m'asseoir sur un des bancs de la 
Sacristie Nouvelle, en face du tombeau de Laurent II 
de Médicis, duc d'Urbin, m'abîmant dans la contem- 
plation de l'œuvre sans pareille de Michel-Ange. 

Malgré la grosse chaleur, le ciel bleu et le soleil de 
feu du dehors, un frisson vous saisissait, le jour tom- 
bant sépulcral par les étroites fenêtres placées très 
haut dans le dôme de cette chapelle funéraire, et c'était 
comme une étrange lumière de marbre qui éclairait 
tout ce marbre taillé par le ciseau du divin artiste. 

Des cloches sonnaient dans San Lorenzo, venant 
bourdonner en ondes mélancoliques autour de vous, 
et une émotion intense, inanalysable se dégageait des 
merveilleuses figures sous cette coupole blanche aux 
caissons blancs, entre ces murs blancs rayés de 
colonnes grisâtres, avec ce sol mi-partie blanc mi- 
partiegris-noir. Quel émerveillement et en même temps 
quelle impression presque fantastique, au delà de l'Hu- 
manité, on subissait au contact de ce surhumain, l'im- 
mortel sculpteur ! 

Assis, la tète un peu inclinée en avant, la physio- 
nomie énigmatique et angoissante, l'œil, cet œil de 
marbre, durci de visions ignorées sous l'ombre pro- 
jetée par la visière du casque, le coude appuyé au 



32 INTRODUCTION 

genou gauche pour soutenir le poids du front, lourd de 
mystère, l'autre bras abandonné le long du flanc droit, 
méditatif et rêveur, le Pensieroso, comme on a si admi- 
rablement appelé cette image du Médicis, surmonte 
deux personnages symboliques, une figure de femme 
l'Aurore, une figure d'homme le Crépuscule, à demi 
couchées sur le sarcophage, où repose la dépouille 
terrestre de Laurent II. 

Ainsi dressée, cette statue me faisait songer à un 
grand mort dominant son œuvre et encore plus puis- 
sant qu'elle : celui que je vis aussitôt, symbolisé sous 
cette forme, ce fût ce cerveau étonnant, ce grand dis- 
paru, Alphonse Daudet. 

Lui aussi, c'est le Penseur, assis dans l'ombre sépul- 
crale du sanctuaire quïl a lentement édifié de ses 
propres mains, pour affirmer sa gloire et l'éterniser 
dans l'avenir. Lui aussi, comme cette effigie du Pen- 
sieroso, il courbe un front rêveur, des yeux pleins de 
visions, sur ce qu'il a fait, entre l'homme et la femme, 
double personnification de l'Humanité mâle et femelle, 
entre l'Aurore, premiers rayons de ses œuvres, et le 
Crépuscule, vapeurs envahissantes du soir où baignaient 
ses derniers livres à demi enveloppés par les grandes 
ténèbres du tombeau invisible et déjà si proche. 

Penché sur lui, il rêve à son œuvre, il le contemple 
et le surpasse de tout son cerveau, cet œuvre où il a 
fait mouvoir les hommes et les femmes dans le tumulte 
de leur cœur, de leur vie, de leurs passions, dans le 
tourbillon disparate de leurs vices, de leurs vertus, de 
leurs joies, de leurs peines, de leurs plaisirs, de leurs 
douleurs. 

Mais sa méditation n'a pas l'amertume désolée de 
celle du Médicis, ce que Edgar Quinët traduit si élo- 
quemment la Méditation d'un peuple dans la mort; on ne 
saurait non plus écrire, comme Quinet le grave encore 
au-dessous de cette Aurore et de ce Crépuscule, où 
Michel-Ange a immortalisé ses souffrances et son dé- 
sespoir de patriote : Ici est le tombeau de l'Italie. 



INTRODUCTION 33 

Au-dessous de la statue d'Alphonse Daudet, courbée 
rêveuse sur son œuvre, on tracerait plutôt ces mots de 
création : La Méditation d'un penseur dans la vie et aussi : 
Ici est la vie de l'Humanité. 

Elle semble, en effet, au contraire une apothéose de 
la Vie, la méditation pleine de lueurs du poète, du ro- 
mancier, de l'auteur dramatique, du philosophe, sur 
cette Humanité, qu'il a su reconstituer et que lui reprc- 
sententcethomme vigoureux, aux traits de mélancolie, 
de souci et de réflexion, cette femme s'éveillant avec 
toutes les énergies inquiètes de la santé et du désir, 
tous les doutes et toutes les craintes de l'existence à 
vivre; et, dans ces deux silhouettes puissantes s'en- 
ferme l'œuvre d'ironie, de douleur, d'amertume, mais 
aussi de tendresse, de douceur, d'espoir, de vérité 
profonde du grand écrivain. 

C'est ainsi que, mort, Alphonse Daudet reste pour 
moi à jamais fixé au-dessus de son œuvre, comme, dans 
la chapelle de San Lorenzoà Florence, la géniale figure 
sculptée par Michel-Ange pour le tombeau de Lau- 
rent II de Médicis, demeurant, pour les siècles à venir, 
le Pensieroso qui dominera l'écrivain, le Penseur qui 
surpassera son œuvre. 

Gustave TOUDOUZE. 



ALPHONSE DAUDET. 



ROMANS 



LE PETIT CHOSE 

Histoire d'un enfant, explique le sous-titre. C'est un livre 
d'autobiographie et d'imagination composé par Alphonse 
Daudet, à l'époque où, comme il l'avoue lui-même, on est 
encore trop jeune pour pouvoir s'étudier à fond, se connaître 
ainsi qu'il se connut si admirablement plus tard, et dans 
lequel cependant il y a de saisissants cris de vérité, de péné- 
trants morceaux d'humanité prise sur le vif, en pleine chair, 
en pleine vie saignante et émotionnante. 

Ce livre, il ne l'eût pas écrit de la môme manière en son âge 
mûr, mais tel qu'il est, c'est un de ceux qui nous touchent le 
plus intimement par les pages si vivantes qu'il contient, par 
cette fleur de jeunesse, ce velouté d'impressions que l'art trop 
raffiné enlève quelquefois, et qui ont l'adorable charme du 
premier jet, le mot sincère, enthousiaste ou désolé, trouvant 
son écho instantané dans le battement du cœur, dans le frisson 
du lecteur. Avec sa partie de rêve et sa partie de vérité le Petit 
Chose, œuvre des débuts d'Alphonse Daudet, est comme la 
synthèse de son jeune talent tout, baigné de poésie et tout 
dévoré de vérité. 

Passant sur l'enfance de Daniel Eyssette à Nîmes, nous 
détacherons d'abord, dans la première partie, particulièrement 
vécue et saisissante, le chapitre de l'installation à Lyon de la 
famille Eyssette qui a dû quitter le Midi après des revers de 
fortune, et celui de la mort du frère aîné : 



LES BABAROTTES 1 

choses de mon enfance, quelle impression vous 
m'avez laissée! Il me semble que c'est hier, ce voyage 

' Nom donné dans le Midi à ces gros insectes noirs que l'Aca- 
démie appelle des « blattes s et les gens du Nord des « cafards ». 



36 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

sur le Rhône. Je vois encore le bateau, ses passagers, 
son équipage ; j'entends le bruit des roues et le sif- 
flet de la machine. Le capitaine s'appelait Génies, le 
maître-coq Montélimart. On n'oublie pas ces choses-là. 

La traversée dura trois jours. Je passai ces trois 
jours sur le pont, descendant au salon juste pour 
manger et dormir. Le reste du temps, j'allais me 
mettre à la pointe extrême du navire, près de l'ancre. 
11 y avait là une grosse cloche qn'on sonnait en 
entrant dans les villes : je m'asseyais à côté de cette 
cloche, parmi des tas de corde ; je posais la cage du 
perroquet entre mes jambes et je regardais. Le Rhône 
était si large qu'on voyait à peine ses rives. Moi, je 
l'aurais voulu encore plus large, et qu'il se fût appelé : 
la mer ! Le ciel riait, l'onde était verte. De grandes 
barques descendaient au fil de l'eau. Des mariniers, 
guéant le fleuve à dos de mules, passaient près de 
nous en chantant. Parfois, le bateau longeait quelque 
ile bien touffue, couverte de joncs et de saules. « Oh ! 
une ile déserte! » me disais-je dans moi-même; et je 
la dévorais des yeux... 

Vers la fin du troisième jour, je crus que nous 
allions avoir un grain. Le ciel s'était assombri subi- 
tement; un brouillard épais dansait sur le fleuve; 
à l'avant du navire on avait allumé une grosse lan- 
terne, et, ma foi, en présence de tous ces symptômes, 
ie commençais à être ému... A ce moment, quelqu'un 
dit près de moi : « Voilà Lyon ! » En même temps la 
grosse cloche se mit à sonner. C'était Lyon. 

Confusément, dans le brouillard, je vis des lumières 
briller sur l'une et sur l'autre rive ; nous passâmes 
sous un pont, puis sous un autre. A chaque fois 
l'énorme tuyau de la machine se courbait en deux et 
crachait des torrents d'une fumée noire qui faisait 
tousser... Sur le bateau, c'était un remue-ménage 
effroyable. Les passagers cherchaient leurs malles ; 
les matelots juraient en roulant des tonneaux dans 
l'ombre. 11 pleuvait... 



ROMANS 37 

Je me bâtai de rejoindre ma mère, Jacques et la 
vieille Annou qui étaient à l'autre bout du bateau, et 
nous voilà tous les quatre, serrés les uns contre les 
autres sous le grand parapluie d'Annou, tandis que le 
bateau se rangeait au long des quais et que le débar- 
quement commençait. 

En vérité, si M. Eyssette n'était pas venu nous tirer 
de là, je crois que nous n'en serions jamais sortis. Il 
arriva vers nous, à tâtons, en criant : « Qui vive ! qui 
vive! » A ce « qui vive! » bien connu, nous répon- 
dîmes : « amis ! » tous les quatre à la fois avec un 
bonheur, un soulagement inexprimable... M. Eyssette 
nous embrassa lestement, prit mon frère d'une main, 
moi de l'autre, dit aux femmes : « Suivez-moi ! » et 
en route... Ah ! c'était un homme. 

Nous avancions avec peine ; il faisait nuit, le pont 
glissait. A chaque pas, on se heurtait contre des 
caisses... Tout à coup, du bout du navire, une voix 
stridente, éplorée, arrive jusqu'à nous : « Robinson ! 
Robinson ! » disait la voix. 

— Ah! mon Dieu ! m'écriai-je ; et j'essayai de déga- 
ger ma main de celle de mon père; lui, croyant que 
j'avais glissé, me serra plus fort. 

La voix reprit, plus stridente encore, et plus éplo- 
rée : « Robinson ! mon pauvre Robinson ! » Je fis un 
nouvel effort pour dégager ma main. « Mon perro- 
quet, criai-je, mon perroquet ! » 

— Il parle donc maintenant? dit Jacques. 

S'il parlait, je crois bien; on l'entendait d'une lieue... 
Dans mon trouble, je l'avais oublié, là-bas, tout au 
bout du navire, près de l'ancre, et c'est de là qu'il 
m'appelait, en criant de toutes ses forces : « Robin- 
son ! Robinson ! mon pauvre Robinson ! » 

Malheureusement, nous étions loin ; le capitaine 
criait : « Dépêchons-nous. » 

— Nous viendrons le chercher demain, dit M. Eys- 
sette ; sur les bateaux, rien ne s'égare. Et là-dessus, 
malgré mes larmes, il m'entraina. Pécaïre! le lende- 



38 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

main on l'envoya chercher et on ne le trouva pas... 
Jugez de mon désespoir : plus de Vendredi ! plus de 
perroquet! Robinson n'était plus possible. Le moyen, 
d'ailleurs, avec la meilleure volonté du monde, de se 
forger une île déserte, à un quatrième étage, dans 
une maison sale et humide, rue Lanterne ? 

Oh ! l'horrible maison ! Je la verrai toute ma vie : 
L'escalier était gluant; la cour ressemblait à un puits ; 
le concierge, un cordonnier, avait son échoppe contre 
la pompe... C'était hideux. 

Le soir de notre arrivée, la vieille Annou en s'ins- 
tallant dans sa cuisine, poussa un cri de détresse : 

— Les babarottes ! les babarottes ! 

Nous accourûmes. Quel spectacle!... La cuisine 
était pleine de ces vilaines bêtes ; il y en avait sur la 
crédence, au long des murs, dans les tiroirs, sur la 
cheminée, dans le buffet, partout. Sans le vouloir, on 
en écrasait. Pouah ! Annou en avait déjà tué beau- 
coup ; mais plus elle en tuait, plus il en venait. Elles 
arrivaient par le trou de l'évier, on boucha le trou de 
l'évier; mais le lendemain soir elles revinrent par un 
autre endroit, on ne sait d'où. Il fallut avoir un chat 
exprès pour les tuer, et toutes les nuits c'était dans 
la cuisine une effroyable boucherie. 

Les babarottes me firent haïr Lyon dès le premier 
soir. Le lendemain, ce fut bien pis. Il fallait prendre 
des habitudes nouvelles ; les heures des repas étaient 
changées... Les pains n'avaient pas la même forme 
que chez nous. On les appelait des « couronnes ». En 
voilà un nom ! 

Chez les bouchers, quand la vieille Annou deman- 
dait une carbonadè, l'étalier lui riait au nez ; il ne 
savait pas ce que c'était une « carbonadè », ce sau- 
vage !... Ah ! je me suis bien ennuyé. 

Le dimanche, pour nous égayer un peu, nous allions 
nous promener en famille sur les quais du Rhône, 
avec des parapluies. Instinctivement nous nous diri- 
gions toujours vers le Midi, du côté de Perrache. 



ROMANS 39 

« Il me semble que cela nous rapproche du pays, » 
disait ma mère, qui languissait encore plus que 
moi... Ces promenades de famille étaient lugubres. 
If. Eyssette grondait, Jacques pleurait tout le temps, 
moi je me tenais toujours derrière ; je ne sais pas 
pourquoi, j'avais honte d'être dans la rue, sans doute 
parce que nous étions pauvres. 

Au bout d'un mois, la vieille Annou tomba malade. 
Les brouillards la tuaient; on dut la renvoyer dans 
le Midi. Cette pauvre fille, qui aimait ma mère à la 
passion, ne pouvait pas se décider à nous quitter. Elle 
suppliait qu'on la gardât, promettant de ne pas 
mourir. 11 fallut l'embarquer de force. Arrivée dans 
le Midi, elle s'y maria de désespoir. 

Annou partie, on ne prit pas de nouvelle bonne, ce 
qui me parut le comble de la misère... La femme du 
concierge montait faire le gros ouvrage ; ma mère, au 
feu des fourneaux, calcinait ses belles mains blanches 
que j'aimais tant à embrasser; quant aux provisions, 
c'est Jacques qui les faisait. On lui mettait un grand 
panier sous le bras, en lui disant : « Tu achèteras ça 
et ça ; » et il achetait ça et ça très bien, toujours en 
pleurant, par exemple. 

Pauvre Jacques ! il n'était pas heureux, lui non 
plus. M. Eyssette, de le voir éternellement la larme 
à l'œil, avait fini par le prendre en grippe et l'abreu- 
vait de taloches... On entendait tout le jour : «Jacques 
tu es un butor ! Jacques tu es un âne ! » Le fait est 
que, lorsque son père était là, le malheureux Jacques 
perdait tous ses moyens. Les efforts qu'il faisait pour 
retenir ses larmes le rendaient laid. M. Eyssette lui 
portait malheur. Écoutez la scène de la cruche : 

Un soir, au moment de se mettre à table, on s'aper- 
çoit qu'il n'y a plus une goutte d'eau dans la maison. 

— Si vous voulez, j'irai en chercher, dit ce bon en- 
fant de Jacques. 

Et le voilà qui prend la cruche, une grosse cruche 
de £-rès. 



40 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

M. Eyssette hausse les épaules : 

— Si c'est Jacques qui y va, dit-il, la cruche est 
cassée, c'est sûr. 

— Tu entends, Jacques, — c'est M me Eyssette qui 
parle avec sa voix tranquille, — tu entends, ne la 
casse pas, fais bien attention. 

M. Eyssette reprend : 

— Oh ! tu as beau lui dire de ne pas la casser, il la 
cassera tout de même. 

Ici, la voix éplorée de Jacques : 

— Mais enfin, pourquoi voulez-vous que je la casse? 

— Je ne veux pas que tu la casses, je te dis que tu 
la casseras, répond M. Eyssette, et d'un ton qui n'ad- 
met pas de réplique. 

Jacques ne réplique pas ; il prend la cruche d'une 
main fiévreuse et sort brusquement avec l'air de dire : 

— Ah! je la casserai? Eh bien, nous allons voir. 
Cinq minutes, dix minutes se passent; Jacques ne 

revient pas. M me Eyssette commence à se tourmenter : 

— Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé ! 

— Parbleu ! que veux-tu qu'il lui soit arrivé ? dit 
M. Eyssette d'un ton bourru. Il a cassé la cruche et 
n'ose plus rentrer. 

Mais tout en disant cela, — avec son air bourru, 
c'était le meilleur homme du monde, — il se lève et 
va ouvrir la porte pour voir un peu ce que Jacques 
était devenu. Il n'a pas loin à aller; Jacques est debout 
sur le palier, devant la porte, les mains vides, silen- 
cieux, pétrifié. En voyant M. Eyssette, il pâlit, et 
d'une voix navrante et faible, oh ! si faible : « Je l'ai 
cassée, » dit-il... Il l'avait cassée !... 

Dans les archives de la maison Eyssette, nous ap- 
pelons cela « la scène de la cruche ». 

Il y avait environ deux mois que nous étions à 
Lyon, lorsque nos parents songèrent à nos études. 
Mon père aurait bien voulu nous mettre au collège, 
mais c'était trop cher. « Si nous les envoyions dans 
une manécanterie? dit M me Eyssette; il paraît que les 



ROMANS 41 

enfants y sont bien. » Cette idée sourit à mon père, 
et comme Saint-Nizier était L'église la plus proche, on 
nous envoya à la manécanterie de Saint-Nizier. 

C'était très amusant, la manécanterie! Au lieu de 
nous bourrer la tète de grec et de latin comme dans 
les autres institutions, on nous apprenait à servir la 
messe du grand et du petit côté, à chanter les antien- 
nes, à faire des génuflexions, à encenser élégamment, 
ce qui est très difficile. 11 y avait bien par-ci, par-là, 
quelques heures dans le jour consacrées aux déclinai- 
sons et à l'Epiiome, mais ceci n'était qu'accessoire. 
Avant tout, nous étions là pour le service de l'église. 
Au moins une fois par semaine, l'abbé Micou nous 
disait entre deux prises et d'un air solennel : « De- 
main, messieurs, pas de classe du matin ! Nous som- 
mes d'enterrement. » 

Nous étions d'enterrement. Quel bonheur! Puis 
c'étaient des baptêmes, des mariages, une visite de 
Monseigneur, le viatique qu'on portait à un malade. 
Oh! le viatique! comme on était fier quand on pou- 
vait l'accompagner!... Sous un petit dais de velours 
rouge, marchait le prêtre, portant l'hostie et les 
saintes huiles. Deux enfants de chœur soutenaient le 
dais, deux autres l'escortaient avec de gros falots 
dorés. Un cinquième marchait devant, en agitant une 
crécelle. D'ordinaire, c'étaient mes fonctions... Sur le 
passage du viatique, les hommes se découvraient, les 
femmes se signaient. Quand on passait devant un 
poste, la sentinelle criait : « Aux armes ! » les soldats 
accouraient et se mettaient en rang. — Présentez 
armes! disait l'officier... Les fusils sonnaient, le tam- 
bour battait aux champs. J'agitais ma crécelle par 
trois fois, comme au Sanctus, et nous passions. 

Chacun de nous avait dans une petite armoire un 
fourniment complet d'ecclésiastique : une soutane 
noire avec une longue queue, une aube, un surplis, à 
grandes manches roides d'empois, des bas de soie 
noire, deux calottes, l'une en drap, l'autre en velours, 



42 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

des rabats bordés de petites perles blanches, tout ce 
qu'il fallait. 
Il parait que ce costume m'allait très bien : 
« il est à croquer là-dessous, » disait M me Eyssette. 
Malheureusement jetais très petit, et cela me déses- 
pérait. Figurez-vous que, même en me haussant, je 
ne montais guère plus haut que les bas blancs de 
M. Caduffe, notre suisse, et puis si frêle!... Une fois, 
à la messe, en changeant les Évangiles de place, le 
gros livre était si lourd qu'il m'entraîna. Je tombai de 
tout mon long sur les marches de l'autel. Le pupitre 
fut brisé, le service interrompu. C'était un jour de 
Pentecôte. Quel scandale!... A part ces légers incon- 
vénients de ma petite taille, j'étais très content de 
mon sort, et souvent le soir, en nous couchant, Jac- 
ques et moi, nous nous disions : « En somme, c'est 
très amusant la manécanterie. » Par malheur, nous 
n'y restâmes pas longtemps. Un ami de la famille, 
recteur d'université dans le Midi, écrivit un jour à 
mon père que s'il voulait une bourse d'externe au 
collège de Lyon pour un de ses fils, on pourrait lui en 
avoir une. 

— Ce sera pour Daniel, dit M. Eyssette. 

— Et Jacques ? dit ma mère. 

— Oh! Jacques ! je le garde avec moi; il me sera 
très utile. D'ailleurs, je m'aperçois qu'il a du goût 
pour le commerce. Nous en ferons un négociant. 

De bonne foi, je ne sais comment M. Eyssette avait 
pu s'apercevoir que Jacques avait du goût pour le 
commerce. En ce temps-là, le pauvre garçon n'avait 
du goût que pour les larmes, et si on l'avait consulté... 
Mais on ne le consulta pas, ni moi non plus. 

Ce qui me frappa d'abord, à mon arrivée au collège, 
c'est que j'étais le seul avec une blouse. A Lyon, les 
fils de riches ne portent pas de blouses ; il n'y a que 
les enfants de la rue, les gones comme on dit. Moi. 
j'en avais une, une petite blouse à carreaux qui datait 
de la fabrique; j'avais une blouse, j avais l'air d'un 



ROMANS 43 

gone... Quand j'entrai dans la classe, les élèves rica- 
nèrent. On disait : « Tiens! il a une blouse! » Le 
professeur fit la grimace et tout de suite me prit en 
aversion. Depuis lors, quand il me parla, ce fut tou- 
jours du bout des lèvres, d*un air méprisant. Jamais 
il ne m'appela par mon nom; il disait toujours : 
« Eh ! vous, là-bas, le petit Chose ! » Je lui avais dit 
pourtant plus de vingt fois que je m'appelais Daniel 
Ey-sset-te... A la fin, mes camarades me surnom- 
mèrent « le petit Chose », et le surnom me resta... 

Ce n'était pas seulement ma blouse qui me distin- 
guait des autres enfants. Les autres avaient de beaux 
cartables en cuir jaune, des encriers de buis qui sen- 
taient bon, des cahiers cartonnés, des livres neufs 
avec beaucoup de notes dans le bas ; moi, mes livres 
étaient de vieux bouquins achetés sur les quais, moi- 
sis, fanés, sentant le rance; les couvertures étaient 
toujours en lambeaux, quelquefois il manquait des 
pages. Jacques faisait bien de son mieux pour me les 
relier avec du gros carton et de la colle forte; mais il 
mettait toujours trop de colle, et cela puait. Il m'avait 
fait aussi un cartable avec une infinité de poches, très 
commode, mais toujours trop de colle. Le besoin de 
coller et de cartonner était devenu chez Jacques une 
manie comme le besoin de pleurer. Il avait constam- 
ment devant le feu un tas de petits pots de colle, et, 
dès qu'il pouvait s'échapper du magasin un moment, 
il collait, reliait, cartonnait. Le reste du temps, il 
portait des paquets en ville, écrivait sous la dictée, 
allait aux provisions, — le commerce enfin. 

Quant à moi, j'avais compris que lorsqu'on est 
boursier, qu'on porte une blouse, qu'on s'appelle « le 
petit Chose », il faut travailler deux fois plus que les 
autres pour être leur égal, et ma foi ! le petit Chose 
se mit à travailler de tout son courage. 

Brave petit Chose ! Je le vois, en hiver, dans sa 
chambre sans feu, assis à sa table de travail, les 
jambes enveloppées d'une couverture. Au dehors, le 



44 PAGES CHOISIE? D ALPHONSE DAUDET 

givre fouettait les vitres. Dans le magasin, on enten- 
dait M. Eyssette qui dictait : 

— J'ai reçu votre honorée du 8 courant. 

Et la voix pleurarde de Jacques qui reprenait : 

— J'ai reçu votre honorée du 8 courant. 

De temps en temps, la porte de la chambre s'ouvrait 
doucement : c'était M me Eyssette qui entrait. Elle 
s'approchait du petit Chose sur la pointe des pieds. 
Chut!... 

— Tu travailles ? lui disait-elle tout bas. 

— Oui, mère. 

— Tu n'as pas froid? 

— Oh! non! 

Le petit Chose mentait, il avait bien froid, au con- 
traire. 

Alors M me Eyssette s'asseyait auprès de lui, avec 
son tricot, et restait là de longues heures, comptant 
ses mailles à voix basse, avec un gros soupir de temps 
en temps. 

Pauvre M me Eyssette ! Elle y pensait toujours à ce 
cher pays qu'elle n'espérait plus revoir... Hélas ! pour 
son malheur, pour notre malheur à tous, elle allait le 
revoir bientôt... 



IL EST MORT : PRIEZ POUR LUI ! 

C'était un lundi du mois de juillet. 

Ce jour-là, en sortant du collège, je m'étais laissé 
entraîner à faire une partie de barres, et lorsque je 
me décidai à rentrer à la maison, il était beaucoup 
plus tard que je n'aurais voulu. De la place des Ter- 
reaux à la rue Lanterne, je courus sans m'arrèter, 
mes livres à la ceinture, ma casquette entre mes dents. 
Toutefois, comme j'avais une peur effroyable de mon 
père, je repris haleine une minute dans l'escalier, 
juste le temps d'inventer une histoire pour expliquer 
mon retard. Sur quoi je sonnai bravement. 



ROMANS 45 

Ce fut M. Eyssette lui-même qui vint m'ouvrir, 
« Comme tu viens tard ! » me dit-il. Je commençais 
a débiter mon mensonge en tremblant; mais Lécher 
homme ne me laissa pas achever et, m'attirant sur sa 
poitrine, il m'embrassa longuement et silencieuse- 
ment. 

Moi qui m'attendais pour le moins à une verte 
semonce, cet accueil me surprit. Ma première idée 
fut que nous avions le curé de Sainl-Nizier à dîner ; 
je savais par expérience qu'on ne nous grondait 
jamais ces jours-là. Mais en entrant dans la salle à 
manger, je vis tout de suite que je m'étais trompé. Il 
n'y avait que deux couverts sur la table, celui de 
mon père et le mien. 

— Et ma mère ? Et Jacques ? demandai-je, étonné. 
M. Eyssette me répondit d'une voix douce qui ne 

lui était pas habituelle : 

— Ta mère et Jacques sont partis, Daniel ; ton frère 
l'abbé est bien malade. 

Puis, voyant que j'étais devenu tout pâle, il ajouta 
presque gaiement pour me rassurer : 

— Quand je dis bien malade, c'est une façon de 
parler: on nous a écrit que l'abbé était au lit; tu 
connais ta mère, elle a voulu partir, je lui ai donné 
Jacques pour l'accompager... En somme, ce ne sera 
rien!... Et maintenant, mets-toi là et mangeons; je 
meurs de faim. 

Je m'attablai sans rien dire, mais j'avais le cœur 
serré et toutes les peines du monde à retenir mes 
larmes, en pensant que mon grand frère l'abbé était 
bien malade. Nous dînâmes tristement en face l'un 
de l'autre, sans parler. M. Eyssette mangeait vite, 
buvait à grands coups, puis s'arrêtait subitement et 
songeait... Pour moi, immobile au bout de la table et 
comme frappé de stupeur, je me rappelais les belles 
histoires que l'abbé me contait lorsqu'il venait à la 
fabrique. Je le voyais retroussant bravement sa sou- 
tane pour franchir les bassins. Je me souvenais aussi 



46 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

du jour de sa première messe, où toute la famille 
assistait, comme il était beau lorsqu'il se tournait 
vers nous, les bras ouverts, disant Dominus vobiscum 
d'une voix si douce que M me Eyssette en pleurait de 
joie!... Maintenant je me le figurais là-bas, couché, 
malade (oh ! bien malade ; quelque chose me le disait), 
et ce qui redoublait mon chagrin de le savoir ainsi, 
c'est une voix que j'entendais me crier au fond du 
cœur : « Dieu te punit, c'est ta faute ! Il fallait rentrer 
tout droit ! Il fallait ne pas mentir ! » Et plein de cette 
effroyable pensée que Dieu, pour le punir, allait faire 
mourir son frère, le petit Chose se désespérait en lui- 
même, disant : « Jamais, non ! jamais, je ne jouerai 
plus aux barres en sortant du collège. » 

Le repas terminé, on alluma la lampe et la veillée 
commença. Sur la nappe, au milieu des débris du 
dessert, M. Eyssette avait posé ses gros livres de 
commerce et faisait ses comptes à haute voix. Finet, 
le chat des babarottes, miaulait tristement en rôdant 
autour de la table... ; moi, j'avais ouvert la fenêtre et 
je m'y étais accoudé... 

Il faisait nuit, l'air était lourd... On entendait les 
gens d'en bas rire et causer devant leurs portes, et 
les tambours du fort Lovasse battre dans le lointain... 
J'étais là depuis quelques instants, pensant à des 
choses tristes et regardant vaguement dans la nuit, 
quand un violent coup de sonnette m'arracha de ma 
croisée brusquement. Je regardai mon père avec effroi, 
et je crus voir passer sur son visage le frisson d'an- 
goisse et de terreur qui venait de menvahir. Ce coup 
de sonnette lui avait fait peur, à lui aussi. 

— On sonne ! me dit-il presque à voix basse. 

— Restez, père ! j'y vais. Et je m'élançai vers la 
porte. 

Un homme était debout sur le seuil. Je l'entrevis 
dans l'ombre, me tendant quelque chose que j'hésitais 
à prendre. 

— C'est une dépêche, dit-il. 



ROMANS 47 

— Une d( pè< he, grand Dieu î pourquoi faire? 

Je la pris en frissonnant, et déjà je repoussais La 

porte ; mais l'homme la retint avec son pied et me dit 
froidement : 

— Il l'.iut Bigner. 

Il fallait signer ! Je ne savais pas : c'était ia première 
(i rpèche que je recevais. 

Oui est là, Daniel? me cria M. Eyssette ; sa voix 
tremblait. 

Je répondis : 

— Rien ! c'est un pauvre... Et faisant signe à 
l'homme de m'attendre, je courus à ma chambre, je 
je trempai ma plume dans l'encre à tâtons, puis 
revins. 

L'homme dit : 

— Signez là. 
Le petit Chose signa d'une main tremblante, à la 

lueur des lampes de l'escalier ; ensuite il ferma la 
porte et rentra, tenant la dépêche cachée sous sa 
blouse. 

Oh ! oui, je te tenais cachée sous ma blouse, dépèche 
de malheur ! Je ne voulais pas que M. Eyssette te vit; 
car d'avance je savais que tu venais nous annoncer 
quelque chose de terrible, et lorsque je t'ouvris, tu 
ne m'appris rien de nouveau, entends-tu, dépèche ! 
Tu ne m'appris rien que mon cœur n'eût déjà deviné, 

— C'était un pauvre ? me dit mon père en me regar- 
dant. 

Je répondis sans rougir : « C'était un pauvre ; » et 
pour détourner ses soupçons, je repris ma place à la 
croisée. 

J'y restai encore quelque temps, ne bougeant pas, 
ne parlant pas, serrant contre ma poitrine ce papier 
qui me brûlait. 

Par moments, j'essayais de me raisonner, de me 
donner du courage, je médisais : « Qu'en sais-tu ? 
c'est peut-être une bonne nouvelle. Peut-être on écrit 
qu'il est guéri... » Mais au fond, je sentais bien que ce 



48 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

c'était pas vrai, que je me mentais à moi-même, que 
la dépêche ne dirait pas qu'il était guéri. 

Enfin, je me décidai à passer dans ma chambre 
pour savoir une bonne fois à quoi m'en tenir. Je sortis 
de la salle à manger, lentement, sans avoir l'air; 
mais quand je fus dans ma chambre, avec quelle 
rapidité fiévreuse j'allumai ma lampe ! Et comme mes 
mains tremblaient en ouvrant cette dépèche de mort ! 
Et de quelles larmes brûlantes je l'arrosai, lorsque 
je l'eus ouverte !... Je la relus vingt fois, espérant tou- 
jours m'être trompé ; mais, pauvre de moi ! j'eus beau 
la lire et la relire, et la tourner dans tous les sens, je 
ne pus lui faire dire autre chose que ce qu'elle avait 
dit d'abord, ce que je savais bien qu'elle dirait : 

« Il est mort ! Priez pour lui I » 

Combien de temps je restai là, debout, pleurant 
devant cette dépêche ouverte, je l'ignore. Je me sou- 
viens seulement que les yeux me cuisaient beaucoup, 
et qu'avant de sortir de ma chambre je baignai mon 
visage longuement. Puis, je rentrai dans la salle à 
manger, tenant dans ma petite main crispée la dépêche 
trois fois maudite. 

Et maintenant, qu'allai-je faire ? Comment m'y 
prendre pour annoncer l'horrible nouvelle à mon père, 
et quel ridicule enfantillage m'avait poussé à la 
garder pour moi seul ? Un peu plus tôt, un peu plus 
tard, est-ce qu'il ne l'aurait pas su ! Quelle folie î Au 
moins, si j'étais allé droit a lui, lorsque la dépêche 
était arrivée, nous l'aurions ouverte ensemble; a 
présent, tout serait dit. 

Or, tandis que je me parlais à moi-même, je m'ap- 
prochai de la table et je vins m'asseoir à côté de 
M. Eyssette, juste à côté de lui. Le pauvre homme 
avait fermé ses livres et, de la barbe de sa plume, 
^'amusait à chatouiller le museau blanc de Finet. 
Cela me serrait le cœur qu'il s'amusât ainsi. Je voyais 



ROMANS 49 

sa bonne figure que la lampe éclairait à demi, s'ani- 
mer et rire par moments, et j'avais envie de lui dire : 
« Oh ! non, ne riez pas ; ne riez pas, je vous en prie. » 

Alors comme je le regardais ainsi tristement avec 
ma dépèche à la main, M. Eyssette leva la tùte. Noa 
regards se rencontrèrent, et je ne sais pas ce qu'il 
vit dans le mien, mais je sais que sa figure se décom- 
posa tout à coup, qu'un grand cri jaillit de sa poitrine, 
qu'il me dit d'une voix à fendre l'àme : « Il est mort, 
n'est-ce pas ? » que la dépêche glissa de mes doigts, 
que je tombai dans ses bras en sanglotant, et que 
nous pleurâmes longuement, éperdus, dans les bras 
l'un de l'autre, tandis qu'à nos pieds Finet jouait avec 
la dépèche, l'horrible dépêche de mort, cause de toutes 
nos larmes. 

Écoutez, je ne mens pas : voilà longtemps que ces 
choses se sont passées, voilà longtemps qu'il dort 
dans la terre, mon cher abbé que j'aimais tant; eh 
bien, encore aujourd'hui, quand je reçois une dépêche, 
je ne peux pas l'ouvrir sans un frisson de terreur. Il 
me semble que je vais lire qu'il est mort, et qu'il faut 
prier pour lai ! 

Puis Daniel Eyssette est forcé de gagner sa vie ; le voici 
maître d'étude au collège de Sarlande dans les Gévennes ; il 
débute par remplacer le maître de l'étude des petits, un 
nommé Serrières : 



LES PETITS 

Ceux-là n'étaient pas méchants ; c'étaient les autres. 
Ceux-là ne me firent jamais de mal, et moi je les 
aimais bien, parce qu'ils ne sentaient pas encore le 
collège et qu'on lisait toute leur âme dans leurs yeux. 

Je ne les punissais jamais. A quoi bon ? Est-ce qu'on 
punit les oiseaux?... Quand ils pépiaient trop haut, 
je n'avais qu'à crier : « Silence ! » Aussitôt ma volière 
se taisait, — au moins pour cinq minutes. 

ALPHONSE DAUDET. 4 



50 PAGEs CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Le plus âgé de l'étude avait onze ans. Onze ans, je 
vous demande ! Et le gros Serrières qui se vantait de 
les mener à la baguette !... 

Moi, je ne les menai pas à la baguette. J'essayai 
d'être toujours bon, voilà tout. 

Quelquefois, quand ils avaient été bien sages, je 
leur racontais une histoire... Une histoire !... Quel 
bonheur ! Vite, vite, on pliait les cahiers, on fermait 
les livres ; encriers, règles, porte-plumes, on jetait 
tout pèle-mèle au fond des pupitres ; puis les bras 
croisés sur la table, on ouvrait de grands yeux et on 
écoutait. J'avais composé à leur intention cinq ou six 
petits contes fantastiques : les Débuts d'une cigale, les 
Infortunes de Jean Lapin, etc. Alors, comme aujourd'hui, 
le bonhomme La Fontaine était mon saint de prédi- 
lection dans le calendrier littéraire, et mes romans ne 
faisaient que commenter ses fables; seulement j'y 
mêlais de ma propre histoire. Il y avait toujours un 
pauvre grillon obligé de gagner sa vie comme le petit 
Chose, des bêtes à bon Dieu qui cartonnaient en san- 
glotant, comme Eyssette (Jacques). Cela amusait beau- 
coup mes petits, et moi aussi cela m'amusait beaucoup. 
Malheureusement M. Yiot n'entendait pas qu'on 
s'amusât de la sorte. 

Trois ou quatre fois par semaine, le terrible homme 
aux clefs faisait une tournée d'inspection dans le col- 
lège, pour voir si tout s'y passait selon le règlement... 
Or, un de ces jours-là, il arriva dans notre étude juste 
au moment le plus pathétique de l'histoire de Jean 
Lapin. En voyant entrer M. Yiot toute l'étude tressauta. 
Les petits effarés, se regardèrent. Le narrateur s'ar- 
rêta court. Jean Lapin, interdit, resta une patte en 
l'air, en dressant de frayeur ses grandes oreilles. 

Debout devant ma chaire, le souriant M. Yiot pro- 
menait un long regard d'étonnement sur les pupitres 
dégarnis. Il ne parlait pas, mais ses clefs s'agitaient 
d'un air féroce : « Frinc ! frinc ! frinc ! tas de drôles, 
on ne travaille donc plus ici ! » 



ROMAN" ol 

J'essayai, tout tremblant, d'apaiser les terribles 

clefs. 

— Ces messieurs ont beaucoup travaillé ces jours- 
ci, balbutiai-je... J'ai voulu les récompenser en leur 
racontant une petite histoire. 

M. Viot ne me répondit pas. Il s'inclina en souriant, 
fit gronder ses clefs une dernière fois et sortit. 

Le soir, à la récréation de quatre heures, il vint vers 
moi, et me remit, toujours souriant, toujours muet, le 
cahier du règlement ouvert à la page 12 : Devoirs du 
maître envers les élèves. 

Je compris qu'il ne fallait plus raconter d'histoires 
et je n'en racontai plus jamais. 

Pendant quelques jours, mes petits furent inconso- 
lables. Jean Lapin leur manquait, et cela me crevait 
le cœur de ne pouvoir le leur rendre. Je les aimais 
tant, si vous saviez, ces gamins-là ! Jamais nous ne 
nous quittions... Le collège était divisé en trois quar- 
tiers très distincts : les grands, les moyens, les petits; 
chaque quartier avait sa cour, son dortoir, son étude. 
Mes petits étaient donc à moi, bien à moi. 11 me sem- 
blait que j'avais trente-cinq enfants. 

A part ceux-là, pas un ami. M. Yiot avait beau me 
sourire, me prendre par le bras aux récréations, me 
donner des conseils au sujet du règlement, je ne l'ai- 
mais pas, je ne pouvais pas l'aimer ; ses clefs me fai- 
saient trop peur. Le principal, je ne le voyais jamais. 
Les professeurs méprisaient le petit Chose et le regar- 
daient du haut de leur toque. Quant à mes collègues, 
la sympathie, que l'homme aux clefs paraissait me 
témoigner, me les avait aliénés ; d'ailleurs, depuis ma 
présentation aux sous-officiers je n'étais plus retourne 
au café Barbette, et ces braves gens ne me le pardon- 
naient pas. 

Il n'y avait pas jusqu'au portier Cassagne et au 
maître d'armes Roger qui ne fussent pas contre moi. 
Le maître d'armes surtout semblait m'en vouloir terri- 
blement. Quand je passais à côté de lui, il frisait sa 



52 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

moustache d'un air féroce et roulait de gros yeux, 
comme s'il eût voulu sabrer un cent d'Arabes. Une 
fois il dit très haut à Cassagne, en me regardant, qu'il 
n'aimait pas les espions. Cassagne ne répondit pas; 
mais je vis bien à son air qu'il ne les aimait pas non 
plus... De quels espions s'agissait-il?... Gela me fit 
beaucoup penser. 

Devant cette antipathie universelle, j'avais pris 
bravement mon parti. Le maître des moyens parta- 
geait avec moi une petite chambre, au troisième 
étage, sous les combles : c'est là que je me réfugiais 
pendant les heures de classe. Comme mon collègue 
passait tout son temps au café Barbette, la chambre 
m'appartenait ; c'était ma chambre, mon chez moi. 

À peine rentré, je m'enfermais à double tour, je 
traînais ma malle, — il n'y avait pas de chaises dans 
ma chambre, — devant un vieux bureau criblé de 
taches d'encre et d'inscriptions au canif, j'étalais 
dessus tous mes livres, et à l'ouvrage !... 

Alors on était au printemps... Quand je levais la 
tète, je voyais le ciel tout bleu et les grands arbres de 
la cour déjà couverts de feuilles. Au dehors pas de 
bruit. De temps en temps la voix monotone d'un élève 
récitant sa leçon, une exclamation de professeur en 
colère, une querelle sous le feuillage entre moineaux...; 
puis, tout rentrait dans le silence, le collège avait l'air 
de dormir. 

Le petit Chose, lui, ne dormait pas. Il ne rêvait pas 
même, ce qui est une adorable façon de dormir. Il 
travaillait, travaillait sans relâche, se bourrant de 
grec et de latin à faire sauter sa cervelle. 

Quelquefois, au plein cœur de son aride besogne, 
un doigt mystérieux frappait à la porte. 

— Qui est là? 

— C'est moi, la Muse, ton ancienne amie, la femme 
du cahier rouge, ouvre-moi vite, petit Chose. 

Mais le petit Chose se gardait d'ouvrir. Il s'agissait 
bien de la Muse, ma foi ! 



ROMANS 53 

Au diable le cahier rouge ! L'important pour le quart 
d'heure était de faire beaucoup de thèmes grecs, de 
passer licencié, d'être nommé professeur, et de recons- 
truire au plus vite un beau foyer tout neuf pour la 
famille Eyssette. 

Cette pensée que je travaillais pour la famille me 
donnait un grand courage et me rendait la vie plus 
douce. Ma chambre elle-même en était embellie... Oh ! 
mansarde, chère mansarde quelles belles heures. j'ai 
passées entre tes quatre murs ! Gomme j'y travaillais 
bien ! Comme je m'y sentais brave !... 

Si j'avais quelques bonnes heures, j'en avais de mau- 
vaises aussi. Deux fois par semaine, le dimanche et le 
jeudi, il fallait mener les enfants en promenade. Cette 
promenade était un supplice pour moi. 

D'habitude nous allions à la Prairie , une grande 
pelouse qui s'étend comme un tapis au pied de la 
montagne, à une demi-lieue de la ville. Quelques gros 
châtaigniers, trois ou quatre guinguettes peintes en 
jaune, une source vive courant dans le vert, faisaient 
l'endroit charmant et gai pour l'œil... Les trois études 
s'y rendaient séparément ; une fois là, on les réunis- 
sait sous la surveillance d'un seul maître qui était 
toujours moi. Mes deux collègues allaient se faire 
régaler par des grands dans les guinguettes voisines, 
et, comme en ne m'invitait jamais, je restais pour 
garder les élèves... Un dur métier dans ce bel endroit! 

11 aurait fait si bon s'étendre sur cette herbe verte, 
dans l'ombre des châtaigniers, et se griser de serpolet, 
en écoutant chanter la petite source!... Au lieu de 
cela, il fallait surveiller, crier, punir... J'avais tout le 
collège sur les bras. C'était terrible... 

Mais le plus terrible encore, ce n'était pas de sur- 
veiller les élèves à la prairie, c'était de traverser la 
ville avec ma division, la division des petits. Les autres 
divisions emboîtaient le pas à merveille et sonnaient 
des talons comme de vieux grognards ! cela sentait la 
discipline et le tambour. Mes octits, eux, n'enten- 



54 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

daient rien à toutes ces belles choses. Ils n'allaient pas 
en rang, se tenaient par la main et jacassaient le long 
de la route. J'avais beau leur crier : « Gardez vos dis- 
tances ! » ils ne me comprenaient pas et marchaient 
tout de travers. 

J'étais assez content de ma tête de colonne. J'y 
mettais les plus grands, les plus sérieux, ceux qui 
portaient la tunique, mais à la queue, quel gâchis ! 
quel désordre ! Une marmaille folle , des cheveux 
ébouriffés-, des mains sales, des culottes en lambeaux ! 
Je n'osais pas les regarder. 

Desinit in piscem, me disait à ce sujet le souriant 
M. Viot, homme d'esprit à ses heures. Le fait est que 
ma queue de colonne avait une triste mine. 

Comprenez-vous mon désespoir de me montrer dans 
les rues de Sarlande en pareil équipage, et le diman- 
che, surtout!... Les cloches carillonnaient, les rues 
étaient pleines de monde. On rencontrait des pension- 
nats de demoiselles qui allaient à vêpres, des modistes 
en bonnet rose, des élégants en pantalon gris-perle. 
11 fallait traverser tout cela avec un habit râpé et une 
division ridicule. Quelle honte !... 

Parmi tous ces diablotins ébouriffés que je prome- 
nais deux fois par semaine dans la ville, il y en avait 
un surtout, un demi-pensionnaire, qui me désespérait 
par sa laideur et sa mauvaise tenue. 

Imaginez un horrible petit avorton, si petit que 
c'en était ridicule ; avec cela disgracieux, sale, mal 
peigné, mal vêtu, sentant le ruisseau, et, pour que 
rien ne lui manquât, affreusement bancal. 

Jamais pareil élève, s'il est permis toutefois de 
donner à ça le nom d'élève, ne figura sur les feuilles 
d'inscription de l'Université. C'était à déshonorer un 
collège. 

Pour ma part, je l'avais pris en aversion ; et quand 
je le voyais, les jours de promenade, se dandiner à la 
queue de la colonne avec la grâce d'un jeune canard, 
il me venait des envies furieuses de le chasser à 



ROMANS 55 

grands coups de botte pour l'honneur de ma division. 

Bamban, — nous l'avions surnommé Bamban a 
cause de sa démarche plus qu'irrégulière, — Bamban 
était loin d'appartenir à une famille aristocratique. 
Cela se voyait sans peine à ses manières, à ses façons 
de dire et surtout aux belles relations qu'il avait 
dans le pays. 

Tous les gamins de Sariande étaient ses amis. 

Grâce à lui, quand nous sortions, nous avions 
toujours à nos trousses une nuée de polissons qui fai- 
saient la roue sur nos derrières, appelaient Bamban 
par son nom, le montraient au doigt, lui jetaient des 
peaux de châtaignes, et mille autres bonnes singeries. 
Mes petits s'en amusaient beaucoup, mais moi, je ne 
riais pas, et j'adressais chaque semaine au principal 
un rapport circonstancié sur l'élève Bamban et les 
nombreux désordres que sa présence entraînait. 

Malheureusement mes rapports restaient sans ré- 
ponse et j'étais toujours obligé de me montrer dans 
les rues, en compagnie de M. Bamban, plus sale et 
plus bancal que jamais. 

Un dimanche entre autres, un beau dimanche de 
fête et de grand soleil, il m'arriva pour la promenade 
dans un état de toilette tel que nous en fûmes tous 
épouvantés. Vous n'avez jamais rien rêvé de sem- 
blable. Des mains noires, des souliers sans cordons, 
de la boue jusque dans les cheveux, presque plus de 
culottes..., un monstre. 

Le plus risible, c'est qu'évidemment on l'avait fait 
très beau, ce jour-là, avant de me l'envoyer. Sa tète, 
mieux peignée qu'à l'ordinaire, était encore roide de 
pommade, et le nœud de cravate avait je ne sais quoi 
qui sentait les doigts maternels. Mais il y a tant de 
ruisseaux avant d'arriver au collège !... 

Bamban s'était roulé dans tous. 

Quand je le vis prendre son rang parmi les autres, 
paisible et souriant comme si de rien n'était, j'eus un 
mouvement d'horreur et d'indignation. .. _ _ 

Ecole d 3 astiques 

Concriégation de Notre Dame 



56 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Je lui criai : « Va-t'en ! » 

Bamban pensa que je plaisantais et continua de 
sourire. Il se croyait très beau, ce jour-là! 

Je lui criai de nouveau : « Va-t'en ! va-t'en ! » 

Il me regarda d'un air triste et soumis, son œil 
suppliait; mais je fus inexorable et la division 
s'ébranla, le laissant seul, immobile au milieu de la 
rue. 

Je me croyais délivré de lui pour toute la journée, 
lorsque au sortir de la ville des rires et des chucho- 
tements à mon arrière-garde me firent retourner la 
tète. 

A quatre ou cinq pas derrière nous, Bamban suivait 
la promenade gravement. 

— Doublez le pas, dis-je aux deux premiers. 

Les élèves comprirent qu'il s'agissait de faire une 
niche au bancal, et la division se mit à filer d'un train 
d'enfer. 

De temps en temps on se retournait pour voir si 
Bamban pouvait suivre, et on riait de l'apercevoir là- 
bas, bien loin, gros comme le poing, trottant dans 
la poussière de la route, au milieu des marchands de 
gâteaux et de limonade. 

Cet enragé-là arriva à la Prairie presque en même 
temps que nous. Seulement il était pâle de fatigue et 
tirait la jambe à faire pitié. 

J'en eus le cœur touché, et, un peu honteux de ma 
cruauté, je l'appelai près de moi doucement. 

Il avait une petite blouse fanée, à carreaux rouges, 
la blouse du petit Chose, au collège de Lyon. 

Je la reconnus tout de suite, cette blouse, et dans 
moi-même je me disais : « Misérable, tu n'as pas 
honte ■? Mais c'est toi, c'est le petit Chose que tu 
t'amuses à martyriser ainsi. » Et, plein de larmes 
intérieures, je me mis à aimer de tout mon cœur ce 
pauvre déshérité. 

Bamban s'était assis par terre à cause de ses 
jambes qui lui faisaient mal. Je m'assis près de lui. 



ROMANS 57 

Je lui parlai... Je lui achetai une orange... J'aurais 
voulu lui laver les pieds. 

A partir de ce jour, Bamban devint mon ami. 
J'appris sur son compte des choses attendrissantes... 

— C'était le fils d'un maréchal ferrant qui, enten- 
dant vanter partout les bienfaits de l'éducation, se 
saignait les quatre membres, le pauvre homme ! pour 
envoyer son enfant demi-pensionnaire au collège. 
Mais, hélas ! Bamban n'était pas fait pour le collège, 
et il n'y profitait guère. 

Le jour de son arrivée, on lui avait donné un modèle 
de bâtons en lui disant : « Fais des bâtons ! » Et 
depuis un an, Bamban faisait des bâtons. Et quels 
bâtons, grand Dieu !... tortus, sales, boiteux, clopi- 
nants, des bâtons de Bamban !... 

Personne ne s'occupait de lui. Il ne faisait spéciale- 
ment partie d'aucune classe ; en général, il entrait 
dans celle qu'il voyait ouverte. Un jour, on le trouva 
en train de faire ses bâtons dans la classe de philoso- 
phie... Un drôle d'élève ce Bamban !... 

Je le regardais quelquefois à l'étude, courbé en 
deux sur son papier, suant, soufflant, tirant la langue, 
tenant sa plume à pleines mains et appuyant de 
toutes ses forces, comme s'il eût voulu traverser la 
table... A chaque bâton il reprenait de l'encre, et à la 
fin de chaque ligne, il rentrait sa langue et se repo- 
sait en se frottant les mains. 

Bamban travaillait de meilleur cœur maintenant 
que nous étions amis... 

Quand il avait terminé une page, il s'empressait de 
gravir ma chaire à quatre pattes et posait son chef- 
d'œuvre devant moi, sans parler. 

Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui 
disant : « C'est très bien! » C'était hideux, mais je ne 
voulais pas le décourager. 

De fait, peu à peu, les bâtons commençaient à 
marcher plus droit, la plume crachait moins, et il y 
avait moins d'encre sur les cahiers... Je crois que je 



\ 



58 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

serais venu à bout de lui apprendre quelque chose, 
malheureusement, la destinée nous sépara. Le maître 
des moyens quittait le collège. Comme la fin de 
l'année était proche, le principal ne voulut pas 
prendre un nouveau maître. On installa un rhétoricien 
à barbe dans la chaire des petits, et c'est moi qui fus 
chargé de l'étude des moyens. 

Je considérai cela comme une catastrophe. 

D'abord les moyens m'épouvantaient. Je les avais 
vus à l'œuvre les jours de Prairie, et la pensée que 
j'allais vivre sans cesse avec eux me serrait le cœur. 

Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits 
que j'aimais tant... Gomment serait pour eux le rhéto- 
ricien à barbe?... Qu'allait devenir Bamban ? J'étais 
réellement malheureux. 

Et mes petits aussi se désolaient de me voir partir. 

Le jour où je leur fis ma dernière étude, il y eut un 
moment d'émotion quand la cloche sonna... Ils vou- 
lurent tous m'embrasser... Quelques-uns, même, je 
vous assure, trouvèrent des choses charmantes à me 
dire. 

Et Bamban?... 

Bamban ne parla pas. Seulement, au moment où je 
sortais, il s'approcha de moi, tout rouge, et me mit 
dans la main, avec solennité, un superbe cahier de 
bâtons qu'il avait dessinés à mon intention. 

Pauvre Bamban ! 



ROBERT HELMONT 

Ce n'est pas encore à proprement parler un roman que ce 
livre, mais plutôt comme l'a bien indiqué l'auteur, le Jownal 
d'un Solitaire. Il se place tout naturellement entre le Petit 
Chose, qui est toute l'enfance d'Alphonse Daudet, et la série 
de romans que va inaugurer Fromont Jeune et Risler Aîné, 
car il souligne la coupure décisive que la grande secousse 
patriotique de 1S70-1871 a opérée dans l'esprit et dans l'orien- 
tation du talent de l'écrivain. 



ROMANS 50 

C'est l'histoire d'un Parisien qui, s'étant cassé la jambe au 
moment de la déclaration de guerre, alors qu'il se trouvait à 
la campagne, est obligé de rester caché dans une maisonnette 
qu'il habite au centre de la forêt do Sénart, isolé au milieu de 
L'invasion allemande. 

Il tient une sorte de journal presque quotidien de tous les 
événements, même les plus infimes, qui lui arrivent dans cette 
solitude forcée; aucun d'eux, du reste, ne saurait être insigni- 
fiant avec ce danger terrible toujours suspendu sur lui, et ils 
empruntent à ce voisinage menaçant de l'ennemi une couleur 
dramatique qui les rend d'autant plus impressionnants. 



A l'Ermitage, ce 3 septembre. 

Il y a eu hier six semaines que je me suis cassé la 
jambe. C'était juste le jour de la déclaration de la 
guerre. Pendant que M. de Gramont soulevait au Sé- 
nat tant de bruit et d'enthousiasme, moi, en revenant 
de la pêche à l'épervier, je trébuchais au bord de la 
Seine contre un poteau caché par l'herbe, et j'étais 
rapporté à mon Ermitage de la forêt de Sénart dans un 
chariot de bûcheron... 

Ce matin, je suis sorti pour la première fois, après 
cinquante jours de fièvre , de souffrances encore 
accrues par les nouvelles de la guerre. J'ai eu des 
cauchemars faits des batailles lointaines; et les si- 
nistres dépêches de Forbach, de Reichshoffen, restent 
pour moi confondues avec mes douleurs de blessé, la 
chaleur du bandage en plâtre, cette immobilité dans 
l'agitation qui est le plus cruel des supplices. Enfin, 
c'est fini! Après n'avoir si longtemps regardé que la 
cime des arbres et ces grandes nappes de ciel bleu où 
ne passent que des ailes, je me suis senti tout heureux 
de poser mes pieds à terre et de descendre mon esca- 
lier en hésitant. Mais quelle faiblesse ! La tète me tour- 
nait. Ma jambe, tant de jours immobile, avait oublié 
l'équilibre, le mouvement. Il me semblait qu'elle ne 
faisait plus partie de moi-même, que je n'étais plus 
maître de la diriger. Pourtant, à petits pas, avec cette 
méfiance extrême qui double l'infirmité, j'ai pu aller 



CO PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

jusqu'à la basse-cour et pousser sa petite porte à claire- 
voie, enfouie sous les hautes herbes. Cela m'a fait plai- 
sir d'entrer là ! En mon absence, la femme du garde, 
mon voisin, a bien soigné tout ce petit monde, qui me 
regarde avec des yeux étonnés, brillants et familiers. 
Les lapins, les uns sur les autres, sont venus au bord 
de leur cage, les oreilles dressées et remuantes. Les 
poules ont continué dans l'herbe leurs éternels coups 
de bec, secs comme de petites pioches. Plus démons- 
tratif, le coq a ouvert ses aiies toutes grandes avec un 
cocorico retentissant. 

Ensuite je suis venu m'asseoir sur le vieux banc de 
pierre, verdi, usé, qui, avec la muraille pieine de brè- 
ches et deux ou trois pommiers rongés de mousse, date 
du temps où ma maison, les clos qui l'entourent, fai- 
saient partie d'un ancien couvent bâti au milieu de la 
forêt... Jamais mon jardin ne m'avait paru si beau. Les 
espaliers, un peu défeuillés, étaient lourds de pêches 
mûres et de grappes dorées. Les groseillers s'étalaient 
en touffes claires, semées de quelques points rouges, 
et dans ce soleil d'automne qui fait mûrir toutes les 
baies, éclater les gousses, tomber les graines, les moi- 
neaux se poursuivaient avec des vols inégaux, des cris 
jeunes, où l'on reconnaissait bien, à travers la bande, 
la recrue des nouvelles couvées. De temps en temps, 
le vol lourd d'un faisan passait par-dessus le mur en 
ruine et s'abattait sur un champ de sarrasin. En haut 
d'un gros arbre, un écureuil jouait, cassait des noix. 
La chaleur douce, où tout se meut si tranquillement, 
donnait à ce petit coin rustique un calme extraordi- 
naire. J'avais oublié les Prussiens, l'invasion... Tout à 
coup, le garde et sa femme sont entrés. C'était si éton- 
nant de voir le père Guillard à l'Ermitage dans la 
journée, lui l'éternel coureur du bois! J'ai compris 
qu'il y avait du nouveau. 

« Lisez ça, monsieur Robert... » m'a dit dit le bon- 
hom me. 

Et tirant de sa grosse veste de velours un numéro 



ROMANS 61 

du National, froissé, gauchement plié par des mains peu 
habituées à manier des journaux, il me L'a tendu d'un 
air consterné. A la première page un cadre noir et ces 
mots sinistres : « L'armée française a capitulé. » Je n'en 
ai pas lu davantage... 

... Ébloui, les yeux fermés, j'ai revu pendant cinq 
minutes cette petite ligne entourée de bluettes, de 
rayonnements, comme si je venais de la lire sur un 
mur blanc plein de soleil. Ainsi donc, plus d'espoir. La 
dernière digueest rompue. C'est l'invasion, la grande... 
Le garde croit que, dans huit jours les Prussiens se- 
ront chez nous. 

« Ah ! mon pauvre monsieur, il faut voir cette dé- 
bâcle sur les routes. D'ici Paris, c'est un encombrement 
de troupeaux, de voitures. Tout le monde fuit, démé- 
nage. A Champrosay, il ne reste plus personne. Il n'y 
a que le fermier Goudeloup qui n'ait pas voulu s'en 
aller. Il a renvoyé sa femme, ses enfants, chargé ses 
deux fusils, et il attend. 

« Et vous, père Guillard, qu'est-ce que vous comptez 
faire ? 

— Moi, monsieur, je ferai comme Goudeloup. Nos 
chefs ont oublié de nous donner des ordres. J'en pro- 
fiterai pour rester à mon poste, et garder ma forêt jus- 
qu'au dernier moment. Quand les Prussiens arriveront, 
nous nous barricaderons dans l'Ermitage, car je pense 
bien que vous n'allez pas vous en aller, vous, avec 
votre jambe malade. Et puis, si l'on nous attaque, eh 
bien, nous nous défendrons. Vous, vous tirerez par les 
croisées; moi, je garderai la porte Pacôme, et la mère 
Guillard chargera les fusils... Pas vrai, la mère?... » 

Brave homme ! J'avais chaud au cœur, en l'entendant 
parler. Malgré ses soixante ans, l'Indien, comme on 
l'appelle dans le pays, fait encore un beau soldat, avec 
sa haute taille, ses larges épaules, ses yeux brillants 
pleins de ruse et de vie. Je pensais, en le regardant, 
qu'il y aurait eu vraiment de quoi s'occuper en com- 
pagnie d'un gars pareil. On aurait pu s'embusquer à 



62 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

!a lisière de cette forêt qu'il connaît si bien, démolir 
quelques Prussiens au passage. Mais alors le senti- 
ment de ma faiblesse, de mon inutilité, m'est revenu 
subitement, et m'a navré. 

Quand le garde et sa femme m'ont eu quitté, je suis 
resté tout seul, assis sur mon banc, à réfléchir. Étrange 
détresse que la mienne ! Sentir en soi ce besoin d'agi- 
tation, de dépense vitale, que donne l'approche du 
danger, et ne pas pouvoir faire seulement dix pas dans 
ce petit jardin ! Combien de temps resterais-je ainsi ? 
Le médecin dit que j'en ai encore au moins pour deux 
mois. Deux mois! Ah! misère... Lèvent fraîchissait, 
ma jambe me faisait mal. Je suis rentré, et j'ai dîné 
tristement. Après dîner, le garde est venu — comme 
tous les soirs depuis mon accident — fumer sa pipe 
avec moi. Il est plus que jamais décidé à rester à l'Er- 
mitage. Pendant qu'il me faisait tout haut ses plans, 
ses projets de défense, j'entendais de loin, parla fenêtre 
ouverte, les bruits ordinaires du crépuscule, des roues 
criant aux ornières, des trains en marche, des bruis- 
sements de feuilles aux fourrés du bois; et, par mo- 
ments, une autre rumeur faite de toutes celles-là, con- 
fondues et augmentées, me semblait monter du sol, 
suivre le cours de la rivière, les petites collines de 
l'horizon, grandissant, grandissant toujours. C'était 
comme le pas multiple d'une armée en route, qui se 
hâte au jour tombant, cherchant l'étape, pendant que 
le premier rayon de lune allume les canons des fusils 
et la pointe dorée des casques... 

Soudain une détonation sourde, au ras de terre, nous 
a fait tressaillir. La mère Guillard, qui enlevait mon 
petit couvert, a senti trembler dans ses mains la pile 
d'assiettes qu'elle emportait. 

« C'est le pont de Corbeil qui saute!... » a dit le 
garde. 

Et ce gentil pays, où je suis allé tant de fois déjeuner 
les jours de chasse, m'a semblé reculé de vingt lieues... 
Nous nous sommes regardés un moment, tous les trois, 



ROMANS 63 

sans parler. A la fin, le père Guillard s'est levé; il a 
pris son fusil, sa lanterne, et tout bas, les dents ser- 
rées : 

« Je vais fermer la porte Pacôme, » m'a-t-il dit avec 
un geste héroïque. 

Fermer la porte Pacôme ! cela n'a l'air de rien ; pour- 
tant, je crois que le bonhomme aura du mal. Depuis 
près de cent ans que la vieille porte du cloître est en- 
tr'ouverte, la forêt en a profité pour se glisser dans 
l'entre-bâillement, et faire grimper ses ronces indis- 
crètes à toutes les fentes des ais désunis... Si nous 
avons un siège à subir, je ne compte pas beaucoup sur 
cette porte-là!... 

D'abord il avait la société du garde-forestier Guillard, mais 
celui-ci est rappelé à Paris, et voilà Robert Helmont seul avec 
Colaquet, l'âne du garde, et une petite charrette, qui lui sert 
à faire des courses. 

Il assiste à une scène épouvantable, où le fermier Goudeloup 
aux: prises avec des uhlans, est pendu par eux. Dans ses excur- 
sions ensuite il rencontre un cadavre Prussien; c'est le second. 



Un autre jour... 

... Il se passe autour de moi quelque chose d'extraor- 
dinaire. Je ne suis pas seul dans la forêt. Il y a évi- 
demment quelqu'un de caché par ici, et quelqu'un qui 
tue. Aujourd'hui, dans le lavoir de Ghamprosay, j'ai 
trouvé un cadavre. Un Saxon étendu, sa tète blonde 
hors de l'eau, couchée sur la margelle humide. Du 
reste bien enfoui, jeté à l'oubli dans ce petit lavoir 
entouré de taillis, aussi sûrement que l'autre là-bas, 
dans les carrières de la forêt. Par hasard, j'avais mené 
Colaquet jusque-là pour le faire boire. L'apparition de 
ce grand corps immobile m'a saisi. Sans la mare de 
sang qui inondait la pierre autour de sa tête et se 
mêlait dans l'eau aux derniers rayons d'un soleil de 
de pourpre, on aurait pu croire qu'il dormait, tant ses 
traits étaient apaisés et tranquilles. J'ai remarqué 



04 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

souvent cela sur le visage des morts. Pendant une 
minute de grâce, ils ont quelque chose plus beau que 
la vie., une sérénité sans sourire, un sommeil sans 
souffle, un rajeunissement de tout l'être qui semble 
comme une halte entre les agitations de l'existence et 
les surprises de l'inconnu qui va s'ouvrir. 

Pendant que je regardais ce malheureux, le soir 
tombait. Dans le crépuscule, clair sanséblouissement. 
une grande douceur descendait sur toutes choses. Les 
routes se prolongeaient, régulières et droites, déjà plus 
lumineuses que le ciel. Le bois s'étendait en masses 
sombres, et au-dessous de moi un petit chemin de 
vignes s'éclairait vaguement d'un rayon de lune. Sur 
cette nature au repos après sa journée de fatigue, sur 
les champs silencieux, la rivière muette, tout ce 
paysage calme entrant doucement dans la nuit, il y 
avait le même recueillement, le même agrandissement 
que sur ce visage de soldat envahi par la mort. 

Puis, nouvelle découverte macabre. 



Un soir, en rentrant. 

... Trouvé encore un Prussien mort. Celui-là était 
couché dans un fossé du bord de la route. C'est 
le troisième... Et toujours la même blessure, une 
entaille effroyable à la nuque... C'est comme une 
signature, toujours de la même main. 

Mais qui? 

15 novembre. 

... Pour la première fois depuis longtemps, je puis 
mettre une date à mon journal, et me reconnaître un 
peu dans cet embrouillement de journées uniformes. 
Ma vie est toute changée. L'Ermitage ne me paraît 
plus aussi muet, aussi triste; il y a maintenant de 
longues causeries à voix basse la nuit près des feux 
couverts dont nous emplissons la cheminée de la salle. 



ROMANS 65 

LeRobinson de ia forêt de Sénart a trouvé son Vendre- 
di, et voici dans quelles circonstances. 

Un soir de la semaine dernière, vers les huit ou 
neuf heures, pendant que j'étais en train de faire rôtir 
une belle poule faisane à un tournebroche de mon 
invention, j'entendis des coups de fusil du côté de 
Champrosay. C'était si extraordinaire, que je restai 
très attentif, tout prêt à éteindre mon feu, à faire 
disparaître cette petite lueur qui pouvait me trahir. 
Presque aussitôt des pas précipites, très lourds sur la 
gravier de la route, se rapprochèrent de l'Ermitage, 
suivis d'aboiements et de galops furieux. On avait l'im- 
pression d'un homme relancé, chassé à courre avec des 
chevaux et des chiens acharnés sur les talons. En fris- 
sonnant, gagné par cette terreur vivante que je sentais 
arriver vers moi, j'entr'ouvris ma fenêtre. Dans le clos 
plein de lune, un homme entrait à ce moment, courant 
vers la maison du garde avec une certitude qui me 
frappa. Certainement il connaissait les êtres. Au pas- 
sage, je nepus distinguer ses traits. Je vis seulement la 
blouse bleue d'un paysan, toute remontée dans l'agita- 
tion d'une course folle. Par une croisée défoncée, il sauta 
dans la maison des Guillard, et disparutdans la nuit du 
logis vide. Derrière lui un grand chien blanc arrivait à 
l'entrée du cloître. Dérouté une minute, il resta là à 
remuer la queue et à renifler, puis il se coucha de tout 
son long devant le vieux portail, donnant de la voix 
pour attirer les chasseurs. Je savais que les Prussiens 
avaient souvent des chiens avec eux, et je m'atten- 
dais à voir paraître une patrouille de uhlans... La 
vilaine bête ! comme je l'aurais étranglée volontiers, si 
elle avait été à portée de mon bras. Je voyais déjà 
l'Ermitage envahi, fouillé, ma retraite découverte, et 
j'en voulais à ce malheureux paysan d'être venu se 
réfugier tout près de moi, comme si la forêt n'avait pas 
été assez grande. Quel sentiment égoïste que la 
peur !... 
Heureusement, les Prussiens n'étaient sans doute 

ALPHONSE DAUDET. 5 



66 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

pas en nombre, et le noir, l'inconnu de la forêt, les 
intimida. Je les entendis rappeler leur chien, qui con- 
tinuait devant la porte ses hurlements, ses petits cris 
de bête en arrêt. A la fin pourtant il se décida à partir, 
et le bruit de ses bonds à travers les branches, les 
feuilles mortes, se perdit au loin. Le silence qui sui- 
vit me glaça. Il y avait un homme là, en face de moi. 
Par l'ouverture ronde de ma lucarne, j 'essayais de percer 
l'ombre d'un regard. La petite maison du garde était 
toujours morne etsilencieuse, avec lestrousnoirsde ses 
fenêtres sinistres sur la façade blanche. Je me figurais 
le malheureux blotti dans un coin, transi, peut-être 
blessé. Allais-je le laisser sans secours?... Mon hési- 
tation ne fut pas longue... Mais juste au moment où 
j'entrouvrais doucement ma porte, elle reçut du dehors 
une poussée violente, et quelqu'un se précipita dans 
la salle : 

— N'ayez pas peur, monsieur Robert, c'est moi... 
C'est Goudeloup... 

C'était le fermier de Champrosay, celui-là même que 
j'avais vu la corde au cou, prêt à être pendu dans la 
cour de sa ferme. A la lueur du feu, je le reconnus 
tout de suite; pourtant il avait quelque chose de 
changé. Hâve, maigri, envahi par une barbe trop 
longue, son regard aigu, sa lèvre serrée, en faisaient 
un être bien différent du fermier aisé, heureux, que 
j'avais connu autrefois. Du coin de sa blouse, il 
essuyait du sang sur ses mains. 

— Vous êtes blessé, Goudeloup? 
Il eut un petit rire singulier : 

— Non..., non. . . C'en est un que je viens de saigner 
là-bas sur la route. Seulement cette fois je n'ai pas eu 
de chance. Il en est venu d'autres pendant que je 
travaillais... C'est égal! celui-lui là ne se relèvera 
pas. 

Et il ajouta, toujours avec son petit rire féroce qui 
découvrait ses dents espacées comme des dents de 
loup : 



ROMANS CT 

— Voilà le quinzième que je couche depuis deux 
mois... J'espère que c'est joli pour un homme seul, et 
qui n'a pas d'autre arme que ça. 

Il avait tiré de sa blouse un sécateur, un de ces 
grands ciseaux de jardinier qui servent à tailler les 
rosiers, les arbustes. J'eus un frisson d'horreur en 
regardant cet outil d'assassin au bout de cette main 
sanglante; mais j'étais muet depuis si longtemps, 
privé de toute communication avec un être humain, 
que ce premier mouvement de répulsion vaincu, je 
fis asseoir ce malheureux à ma table. Alors, dans le 
bien-être de la petite salle, à la chaleur des bourrées, 
à l'odeur du faisan qui achevait de se dorer devant la 
flamme, sa figure de fauve sembla s'adoucir. Ses yeux 
habitués à l'ombre des longues nuits clignotèrent un 
peu, et d'une voix tranquille il me raconta son histoire. 

— Vous m'avez cru pendu, monsieur Robert; eh 
ben î moi aussi j'ai cru que je l'étais... Figurez-vous 
que lorsque les uhlans sont arrivés devant la ferme, 
j'avais d'abord essayé de me défendre; mais ils ne 
m'ont pas même donné le temps de décharger mon 
second fusil. Pas plutôt le premier coup parti, le por- 
tail était forcé, et j'avais trente de ces bandits sur le 
dos. Ils m'ont mis la corde du grenier au cou, et 
hissé!... Pendant une minute, tout étourdi de ne plus 
sentir la terre sous mes pieds, j'ai vu tourner autour 
de moi la ferme, les hangars, les chenils, ces grosses 
faces rouges qui riaient en me regardant, et vous- 
même que j'apercevais là-bas dans la brèche du mur, 
pâle comme un fantôme. Gela me faisait l'effet d'un 
rêve !... Voilà que tout à coup, en me débattant, je ne 
sais pas pourquoi l'idée m'est venue de faire le signe 
de détresse maçonnique. J'avais appris ça dans ma 
jeunesse, du temps que je faisais partie de la loge du 
Grand-Orient. Aussitôt mes bandits lâchent la corde, 
et je retrouve la terre sous mes pieds. C'était leur 
officier, — un gros à favoris noirs, — qui m'avait fait 
dépendre, rien que pour mon geste. 



G8 PAfiES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

— Vous êtes franc-maçon, me dit-il tout bas et en 
très bon français, je le suis aussi..., et je n'ai pas 
voulu laisser sans secours un frère qui m'implorait... 
Filez vite et qu'on ne vous revoie plus !... 

— Je suis sorti de chez moi, la tête basse, comme 
un mendiant. Seulement je ne suis pas allé bien loin, 
vous pensez. Caché dans les débris du pont, vivant de 
raves crues et de prunelles, j'ai assisté au pillage de 
mon bien ; les greniers vidés, la poulie grinçant tout 
le jour pour descendre les sacs, le bois brûlé en pleine 
cour, de grands feux autour desquels on buvait mon 
vin, et mes meubles, mes troupeaux s'en allant pièce 
à pièce par les routes. Enfin, quand il n'est plus rien 
resté, chassant devant eux ma dernière vache à coups 
de fouet, ils sont partis en mettant le feu à la mai- 
son. Ce soir-là, lorsque j'ai eu fait le tour de ma 
ruine, lorsque j'ai calculé, en pensant aux enfants, 
que de toute ma vie je ne pourrais plus réunir un 
bien pareil, même en me tuant de travail, je suis 
devenu fou de rage. Le premier Prussien que j'ai 
rencontré sur la route, j'ai sauté dessus comme 
une bête sauvage, et je lui ai coupé le cou avec 
ça... 

A partir de ce moment, je n'ai plus eu que cette 
idée, faire la chasse aux Prussiens. J'ai tenu l'affût la 
nuit, le jour, m'attaquant aux traînards, aux marau- 
deurs, aux estafettes, aux sentinelles. Tous ceux que 
je tue, je les porte dans les carrières, ou je les jette à 
l'eau. C'est cela surtout qui est pénible. Différemment, 
doux comme des agneaux. On en fait autant dire ce 
qu'on veut... Pourtant, celui de ce soir était plus 
solide que les autres ; et puis, c'est ce satané chien 
qui a donné l'éveil. Aussi, maintenant, il va falloir se 
tenir tranquille un bout de temps; et avec votre per- 
mission, monsieur Robert, je passerai quelques jours 
chez vous... 

Tout en parlant, il avait repris sa physionomie 
sinistre et la fixité singulière que ses terribles affûts 



ROMANS 60 

ont donnée a son regard. Quel sinistre compagnon je 
vais avoir là !... 

Il se décide à tenter de gagner Paris en compagnie de Gou- 
deloùp ; mais il revient seul, Goudeloup, après avoir tué son 
vingt-deuxième Prussien, ayant été frappé lui-même par un 
obus sur une drague, où tous deux avaient cherché un refuge 
et qui servait de cible à l'artillerie prussienne. 



•26 décembre. 

Mais le malheureux soldat qu'il vient de laisser 
étendu sur la berge a trouvé avant de mourir la force 
de décharger son fusil. Ce coup de feu met les deux 
rives en émoi. Impossible d'aborder. Nous gagnons 
vite le milieu de l'eau, et nous remontons à force de 
rames. C'est comme un mauvais rêve. Le vent, le 
courant, tout est contre nous; et pendant que de 
recluse une barque se détache, éclairée d'un falot qui 
plonge,, reparaît, nous guette, vient droit de notre 
côté, un autre bateau s'approche en sens inverse. 

— A la drague..., me dit Goudeloup dans l'oreille. 

Près de nous, amarré à quinze ou vingt mètres du 
rivage, un bateau-dragueur dressait au-dessus de 
l'eau sa masse sombre, ses tambours et sa chaîne à 
godets pour tirer le sable. La Seine, très haute, l'inon- 
dait à demi et brisait à son avant avec un grand 
bruit. Nous abordons; mais dans notre précipitation 
à nous réfugier sur cette épave, nous oublions de 
retenir notre norvégienne, qui s'en va à la dérive avec 
les couvertures, les provisions qu'elle contenait. C'est 
ce qui nous sauva. Cinq minutes après, un « hurrah » 
formidable nous apprit que les Prussiens venaient de 
trouver notre barque. La voyant vide, ils durent nous 
croire noyés, engloutis, car au bout d'un moment les 
falots regagnèrent le rivage, et toute la rivière rentra 
clans son silence et dans sa nuit... 

C'était une vraie ruine, cette drague où nous nous 
trouvions. Singulier abri, craquant et criant de par- 



70 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAtJDEÎ 

tout, et que la rivière battait avec rage ! Sur le pont, 
couvert de débris de bois, d'éclats de fonte, le froid 
était insoutenable. Nous dûmes nous réfugier dans la 
chambre de la machine à vapeur, où l'eau, par bon- 
heur, n'arrivait pas encore. Il s'en fallait de bien peu, 
car à plusieurs endroits les parois de la chambre 
étaient crevées presque à hauteur des vagues, et nous 
nous trouvions éclairés par le reflet plombé de la nuit 
sur l'eau. Quelles heures sinistres nous avons passées 
là ! La faim, la peur, un froid terrible où nos membres 
étaient pris d'un engourdissement de sommeil contre 
lequel il fallait lutter... Tout autour l'eau bouillonnait, 
le bois gémissait; la chaîne à godets grinçait dans sa 
rouille; et là-haut, au-dessus de nos tètes, quelque 
chose comme la toile d'un drapeau trempé claquait au 
vent. Nous attendions le jour avec impatience, ne 
sachant pas au juste quelle distance nous séparait de 
la terre, ni comment nous nous y prendrions pour 
l'atteindre. Dans le demi-sommeil, avec cette préoccu- 
pation de sauvetage, les secousses de la drague, le 
bruit d'eau qui nous entourait, j'avais par moments 
l'impression d'un lointain voyage et d'une nuit de 
tempête en pleine mer... 

Quand, par les trous de la chambre noircis et déchi- 
rés comme après un bombardement, nous vîmes la 
rivière pâlir sous la lumière terne d'un petit jour 
d'hiver, nous essayâmes de nous orienter. Les coteaux 
de Juvisy, sortant du brouillard que les arbres hauts 
perçaient de leurs sommets morts, dominaient la rive 
la plus éloignée. De l'autre côté, à vingt-cinq ou 
trente mètres de la drague, les plaines rases et nues 
qui mènent à Draveil s'étendaient sans un soldat. 
Évidemment, c'était par là qu'il fallait fuir. La pers- 
pective d'un bain froid en plein décembre dans cette 
eau profonde, écumeuse, sillonnée de courants, était 
assez effrayante. Heureusement la chaîne en fer, qui 
attachait le bateau dragueur au rivage, tenait encore 
à son anneau, et nous avions la ressource de nous y 



ROMANS 71 

cramponner et de nous faire guider par elle. Pendant 
que nous délibérions, un coup de canon assez rap- 
proché, partit des hauteurs de Juvisy. Le sifflement 
d'un obus, sa chute dans l'eau, près de nous, suivirent 
presque aussitôt. Quelques secondes après, avant que 
notre étonnement fût diminué, un second obus tomba 
près de la drague. Alors je compris pourquoi ce dra- 
peau, ces débris de bois, ces éclats de fonte, et cette 
odeur de poudre brûlée que nous avions remarquée 
dans la cabine. Le dragueur abandonné servait de 
cible aux Prussiens pour l'exercice du canon. Il fallait 
partir bien vite. Le froid de l'eau, son danger, n'étaient 
plus rien. En avant ! Je prends la chaîne à deux 
mains et je m'affale à la rivière, Goudeloup derrière 
moi. Les doigts brûlés au frottement du fer, nous 
avancions lentement, paralysés par le courant, l'eau 
glaciale. Un nouveau coup de canon vint doubler nos 
forces. Gare ! voilà l'obus. Cette fois il tombe en plein 
sur l'avant blindé de la drague, éclate, et nous couvre 
de débris. J'entends un grand soupir derrière moi... 
Non ! jamais je n'oublierai le mouvement suprême de 
cette chaîne que j'ai sentie s'agiter, se débattre une 
seconde, puis remonter sur l'eau vivement, lâchée, 
abandonnée, légère entre mes mains... 

Je me retourne, personne. Rien qu'un paquet de 
sang que la rivière emportait. Le malheureux avait 
dû être frappé à la tête, tué sur le coup... Un grand 
découragement me prit. Ce compagnon massacré près 
de moi, mon impuissance à le secourir... Pour rien, 
j'aurais lâché la chaîne, moi aussi. L'instinct de la 
vie l'emporta, et quelques minutes après j'abordais 
le rivage : mais je ne pus aller bien loin. Au bout de 
dix pas, succombant à l'émotion, à la fatigue, et à ce 
froid terrible qui me pénétrait par tous mes vête- 
ments mouillés, je me laissai tomber au bord de la 
route, dans l'herbe sèche du fossé. Le trot bien connu 
d'un cheval, le roulement d'un vieux cabriolet, et la 
bonne voix du docteur... me tirèrent de ma torpeur. 



72 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Comment! c'est vous?... Qu'est-ce que vous faites 
la? » 

En un clin d'oeil il m'eût enveloppé dans son man- 
teau, enfoui dans la paille sous le tablier de la voiture, 
et nous voilà roulant vers Draveil. 



FROMONT JEUNE ET RISLER AINE 

L'apparition de ce volume, la première des œuvres 
d'Alphonse Daudet qui méritât véritablement le nom de 
roman, fût une révélation ; jusque-là l'écrivain passait pour 
un conteur exquis et délicat, doué surtout pour les courtes 
études, les nouvelles : il devint immédiatement célèbre comme 
romancier le jour où parut Fromont Jeune et Risler Aîné, la 
première de cette importante série d'œuvres qui allaient illus- 
trer son nom. 

Cette analyse des mœurs de la petite bourgeoisie com- 
merçante du quartier du Marais et de l'ouvrière de Paris eût 
un succès considérable ; les personnages en demeurèrent fidè- 
lement gravés dans la mémoire des lecteurs ; en effet, un 
d'entre eux, création admirable, demeurera typique, car on dit 
couramment un Delobelle pour caractériser un comédien raté. 

En même temps des figures délicieuses y jettent comme 
une lumière douce et reposante au milieu des êtres de vice 
ou d'égoïsme qui se trouvent mêlés à ce drame intime : la 
petite boiteuse Désirée Delobelle, le caissier Sigismond Planus, 
le rude Risler aîné, l'associé du faible Georges Fromont, la 
mère et épouse impeccable Claire Fromont se dressent, visages 
de pure lumière naturelle en face de cette lumière de théâtre, 
Sidonie Risler, la petite Cbèbe, la destructrice du bonheur de 
tous ceux qui l'entourent. 

Dans ce beau roman, les tableaux intimes abondent, ce sont 
des peintures dans lesquelles excelle le grand écrivain; voici, 
par exemple, comment Sidonie Chèbe, la future M me Risler, 
entre en apprentissage : 



HISTOIRE DE LA PETITE CHÈBE 
LES PERLES FAUSSES 

Une mortelle tristesse la prenait, surtout lorsque au 
retour sa mère lui parlait d'entrer comme apprentie 



ROMANS 73 

chez une demoiselle Le Mire, amie des Delobelle, qui 
avait, rue du Roi-Doré, un grand magasin de perles 
fausses, 

Risler tenait beaucoup à cette idée d'apprentissage 
pour la petite. — « Qu'elle apprenne un métier, disait 
ce brave cœur... Moi ; plus tard, je me charge, de lui 
acheter un fonds... » 

Justement, cette demoiselle Le Mire parlait de se 
retirer dans quelques années. C'était une occasion. 

Un matin, triste matin de novembre, son père la 
conduisit rue du Roi-Doré, au quatrième étage d'une 
veille maison, encore plus vieille, encore plus noire 
que la sienne. 

En bas, au coin de l'allée, étaient pendues une foule 
de plaques à lettres d'or : Fabrique de nécessaires, 
chaînes en doublé, jouets d'enfants, instruments de précision 
en verre, bouquets pour mariées et demoiselles d'honneur, 
spécialité de fleurs des champs, et tout en haut, une 
petite vitrine poussiéreuse où des colliers de perles 
jaunies, des raisins et des cerises en verre entouraient 
le nom prétentieux d'Angélina Le Mire. 

L'horrible maison ! 

Ce n'était même plus ce large palier des Chèbe, 
sombre de vieillesse, mais égayé par sa fenêtre et le 
bel horizon que la fabrique lui faisait... Un escalier 
étroit, une porte étroite, une enfilade de pièces carre- 
lées, toutes petites et froides, et dans la dernière une 
vieille demoiselle avec un tour de boucles, des mi- 
taines en filet noir, en train de lire une livraison 
crasseuse du Journal pour tous, et paraissant très con- 
trariée qu'on la dérangeât de sa lecture. 

M lle Le Mire (en deux mots) reçut le père et la fille, 
sans se lever, parla longuement de sa position perdue, 
de son père, un vieux gentilhomme du Rouergue, — 
c'est inouïe ce que le Rouergue a déjà produit de vieux 
gentilshommes ! — et d'un intendant infidèle qui avait 
emporté toute leur fortune. Elle fut tout de suite très 
sympathique à M. Chèbe, pour qui les déclassés 



7i PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

ciraient un attrait irrésistible, et le bonhomme partit 
enchanté, en promettant à sa fille de venir la cher- 
cher le soir, à sept heures, suivant les conventions 
faites. 

Sur-le-champ, l'apprentie fut introduite dans l'ate- 
lier encore vide. M lie Le Mire l'installa devant un 
grand tiroir rempli de perles, d'aiguilles, de poinçons, 
pêle-mêle avec des livraisons de romans à quatre 
sous. 

Pour Sidonie, il s'agissait de trier les perles, de les 
enfiler dans ces colliers d'égale longueur qu'on noue 
ensemble pour les vendre aux petits marchands. D'ail- 
leurs, ces demoiselles allaient rentrer et lui montre- 
raient exactement ce qu'elle aurait à faire, car M lle Le 
Mire (en deux mots) ne se mêlait de rien et surveillait 
son commerce de très loin, au fond de cette pièce 
noire où elle passait sa vie à lire des feuilletons. 

A neuf heures, les ouvrières arrivèrent, cinq grandes 
filles pâles, fanées, misérablement vêtues, mais bien 
coiffées, avec la prétention des ouvrières pauvres qui 
s'en vont nu-tête dans les rues de Paris. 

Deux ou trois bâillaient, se frottaient les yeux, 
disant qu'elles tombaient de sommeil. Qui sait ce 
qu'elles avaient fait de leur nuit, celles-là?... 

Enfin on se mit à l'ouvrage près d'une longue table 
où chacune avait son tiroir, ses outils. On venait de 
recevoir une commande de bijoux de deuil, il fallait 
se dépêcher. Sidonie, que la première avait mise au 
courant de sa tâche d'un ton de supériorité infinie, 
commença à trier mélancoliquement une multitude de 
perles noires, de grains de cassis, d'épis de crêpe. 

Les autres, sans s'occuper de la gamine, causaient 
entre elles en travaillant. On parlait d'u*>. mariage 
superbe qui devait avoir lieu, le jour même à Saint- 
r.ervais. 

— Si nous y allions, dit une grosse fille rousse, 
qu'on appelait Malvina... C'est pour midi... Nous au- 
rions le temps d'aller et de revenir bien vite. 



ROMANS 75 

En effet, à l'heure du déjeuner, toute la bande 
dégringola l'escalier quatre à quatre. 

Sidonie avait son repas dans un petit panier comme 
une écolière ; le cœur gros, sur un coin de la table, 
elle mangea toute seule pour la première fois... Dieu ! 
que la vie lui semblait misérable et triste, quelle 
terrible revanche elle prendrait plus tard de ces tris- 
tesses-là !... 

A une heure, les ouvrières remontèrent bruyantes, 
très animées. 

« Avez-vous vu cette robe en gros grain blanc?... 
Et le voile en point d'Angleterre ?... En voilà une qui 
a de la chance ! » 

Alors dans l'atelier, elles recommencèrent les re- 
marques qu'elles avaient faites à voix basse dans 
l'église, accoudées à la balustrade pendant tout le 
temps de la cérémonie. Cette question de mariage 
riche, de belles parures, dura toute la journée, et cela 
n'empêchait pas le travail, au contraire. 

Ces petits commerces parisiens, qui tiennent à la 
toilette par les détails les plus menus, mettent les 
ouvrières au courant de la mode, leur donnent d'éter- 
nelles préoccupations de luxe et d'élégance. Pour les 
pauvres filles, qui travaillaient au petit quatrième de 
M lle Le Mire, les murs noirs, la rue étroite n'exis- 
taient pas. Tout le temps elles songeaient à autre 
chose, passant leur vie à se demander : 

— Voyons, Malvina, si tu étais riche, qu'est-ce que 
tu ferais?... Moi, j'habiterais aux Champs-Elysées... 
Et les grands arbres du rond-point, les voitures qui 
tournaient là, coquettes et ralenties, leur faisaient 
une vision d'une minute, délicieuse, rafraîchissante. 

Dans un coin, la petite Chèbe écoutait, sans rien 
dire, montant soigneusement ses grappes de raisins 
noirs avec l'adresse précoce et le goût qu'elle avait 
pris dans le voisinage de Désirée. Aussi, le soir, quand 
M. Chèbe vint chercher sa fille, on lui en fit les plus 
grands compliments. 



76 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Dès lors, tous les jours furent pareils. Le lendemain , 
au lieu de perles noires, elle monta des perles blanches, 
des grains rouges en corail faux ; car chez M lle Le 
Mire on ne travaillait que dans le faux, le clinquant, 
et c'est bien là que la petite Chèbe devait faire 
l'apprentissage de sa vie. 

Pendant quelque temps, la nouvelle apprentie — 
plus jeune et mieux élevée que les autres — se trouva 
isolée au milieu d'elles. Plus tard, en grandissant, elle 
fut admise à leur amitié, à leurs confidences, sans 
jamais partager leurs plaisirs. Elle était trop fière 
pour s'en aller à midi voir les mariages ; et quand elle 
entendait parler d'un bal de nuit au Waux-Hall ou 
aux Délices du Marais, d'un souper fin chez Bonvalet ou 
aux Quatre Sergents de la Rochelle, c'était toujours avec 
un grand dédain. 

Nous visons plus haut que cela, n'est-ce pas, petite 
Chèbe? 

D'ailleurs son père venait la chercher tous les soirs. 
Quelquefois pourtant, vers le jour de l'an, elle était 
obligée de veiller avec les autres pour finir les com- 
mandes pressées. Sous la lueur du gaz, ces Pari- 
siennes pâles, triant des perles blanches comme elles, 
d'un blanc maladif et mat, faisaient peine à voir. 
C'était le même éclat factice, la même fragilité de 
bijoux faux. Elle ne parlaient que de bals masqués, 
de théâtres. 

— As-tu vu Adèle Page dans les Trois Mousque- 
taires?... Et Mélïngue? Et Marie Laurent?... Oh! 
Marie Laurent !... 

Les pourpoints des acteurs, les robes brodées des 
reines de mélodrame leur apparaissaient dans le 
reflet blanc des colliers qu'elles roulaient sous leurs 
doigts. 

L'été, l'ouvrage allait moins fort. C'était la morte- 
saison. Alors pendant la grande chaleur, lorsque 
derrière les persiennes fermées on entendait crier par 
les rues les mirabelles et les reines-Claude, les ou- 



ROMANS 77 

yrières s'endormaient lourdement, la tète sur la table 
Ou bien Malvina allait dans le fond demander une 
livraison du Journal pour tous à M llc Le Mire, et elle en 
faisait la lecture aux autres à haute voix. 

Mais la petite Chèbe n'aimait pas les romans. Elle 
en portait un dans sa tète bien plus intéressant que 
tous ceux-là. 

C'est que rien n'avait pu lui faire oublier la fabrique. 
En partant le matin au bras de son père, elle jetait 
toujours un coup d'œil de ce côté. A ce moment, 
l'usine s'éveillait, la cheminée poussait là-haut son 
premier jet de fumée noire. Sidonie, en passant, 
entendait les cris des tireurs, les grands coups sourds 
des barres d'impression, le souffle puissant et rythmé 
des machines, et tous ces bruits du travail, confondus 
dans sa mémoire avec des souvenirs de fêtes, de 
coupés bleus, la poursuivaient obstinément. 

Gela parlait plus haut que le fracas des omnibus, les 
cris de la rue, les cascades des ruisseaux ; et même à 
l'atelier, quand elle triait les perles fausses, même le 
soir chez ses parents, quand elle venait après dîner 
respirer l'air à la fenêtre du palier et regarder dans 
la nuit la fabrique éteinte et déserte, toujours ce mur- 
mure actif bourdonnait à ses oreilles, faisant comme 
un accompagnement continuel à sa pensée. 

— La petite s'ennuie, madame Chèbe... Il faut la 
distraire... Dimanche prochain, je vous emmène tous 
à la campagne. 

Ces promenades du dimanche, que le bon Risler 
organisait pour désennuyer Sidonie, ne faisaient que 
l'attrister davantage. 

Ces jours-là il fallait se lever à quatre heures du 
matin ; car les pauvres achètent tous leurs plaisirs, et 
il y avait toujours quelque chiffon à repasser au der- 
nier moment, une garniture à coudre pour essayer de 
rajeunir l'éternelle petite robe lilas à raies blanches 
que M me Chèbe rallongeait consciencieusement chaque 
année. 



78 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

On partait tous ensemble, les Chèbe, les Risler, 
l'illustre Delobelle. Seules, Désirée et sa mère n'en 
étaient pas. La pauvre petite infirme, humiliée de sa 
disgrâce, ne voulait jamais bouger de son fauteuil, et 
la maman Delobelle restait pour lui tenir compagnie. 
D'ailleurs, elles n'avaient ni l'une ni l'autre une toi- 
lette assez convenable pour se montrer dehors à côté 
de leur grand homme ; c'eût été détruire tout l'effet 
de sa tenue. 

Au départ, Sidonie s'égayait un peu. Ce Paris en 
brume rose des matins de juillet, les gares pleines de 
toilettes claires, la campagne déroulée aux vitres du 
wagon, puis l'exercice, ce grand bain d'air pur 
trempé d'eau de Seine, vivifié par un coin de bois, 
parfumé de prés en fleurs, de blés en épis, tout cela 
letourdissait une minute. Mais l'écœurement lui 
venait vite à la trivialité de son dimanche... 

C'était toujours la même chose. 

On s'arrêtait devant une guinguette à fritures, à 
proximité d'une fête de pays, bien bruyante, bien 
courue, car il fallait un public à Delobelle, qui s'en 
allait, bercé par sa chimère, vêtu de gris, guêtre de 
gris, un petit chapeau sur l'oreille, un pardessus clair 
sur le bras, se figurant que le théâtre représentait 
une campagne des environs de Paris et qu'il jouait un 
Parisien en villégiature. 

Quant à M. Chèbe, qui se vantait d'aimer la nature 
comme feu Jean-Jacques, il ne la comprenait qu'avec 
des tirs aux macarons, des chevaux de bois, des 
courses en sac, beaucoup de poussière et de mirli- 
tons, ce qui était aussi pour M me Chèbe l'idéal de la 
vie champêtre. 

Sidonie en avait un autre, elle; et ces dimanches 
parisiens, promenés bruyamment dans les rues de 
villages, lui causaient une immense tristesse. Son 
seul plaisir en ces cohues était de se sentir regardée. 
N'importe quelle admiration de rustre exprimée tout 
haut, naïvement, à côté d'elle, la rendait souriante 



ROMANS 79 

pour toute la journée; car elle était de celles qui ne 
dédaignent aucun compliment. 

Quelquefois, laissant les Chèbe et Delobelle dans la 
fête, Risler s'en allait à travers champs avec son frèie 
et la « petite » chercher des fleurs, des modèles pour 
ses papiers peints. Frantz, du bout de ses grands bras, 
abaissait les hautes branches d'aubépine ou grimpait 
aux murs d'un parc pour cueillir un feuillage léger 
aperçu de l'autre côté. Mais c'est au bord de l'eau 
qu'ils faisaient leurs plus riches moissons. 

11 y avait là de ces plantes flexibles aux longues 
tiges courbées, qui sont d'un si joli effet sur les ten- 
tures, de grands roseaux droits, et des volubilis dont 
la fleur, — s'ouvrant tout à coup dans les caprices 
d'un dessin, — semble une figure vivante, quelqu'un 
qui vous regarde au milieu de l'indécision charmante 
du feuillage. Risler groupait ses bouquets, les dispo- 
sait artistement, s'inspirant de la nature même des 
plantes, essayant de bien comprendre leur allure de 
vie, insaisissable après qu'une journée de fatigue a 
passé sur elles. 

Puis le bouquet fini, noué d'une herbe large, comme 
d'un ruban, on le chargeait sur le dos de Frantz, et 
en route ! Toujours préoccupé de son art, Risler tout 
en marchant, cherchait des sujets, des combinai- 
sons : 

— Regarde donc, petite... ce brin de muguet avec 
ses grelots blancs en travers de ces églantines... 
Hein! crois-tu?... sur un fond vert d'eau ou gris de 
laine, c'est ça qui serait gentil. 

Mais Sidonie n'aimait pas plus les muguets que les 
églantines. Les fleurs des champs lui faisaient l'effet 
de fleurs de pauvres, quelque chose dans le goût de sa 
robe lilas. 

Elle se rappelait en avoir vu d'autres chez M. Gar- 
dinois, au château de Savigny, dans les serres, sur 
les balustrades, tout autour de la cour sablée bordée 
de grands vases. 



80 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Voilà les fleurs qu'elle aimait; voilà comment elle 
comprenait la campagne ! 

Ce souvenir de Savigny lui revenait à chaque pas. 
Quand ils passaient devant une grille de parc, elle 
s'arrêtait, regardait l'allée droite, unie, qui devait 
conduire au perron... Les pelouses que les grands 
arbres ombraient régulièrement, les terrasses tran- 
quilles au bord de l'eau lui rappelaient d'autres ter- 
rasses, d'autres pelouses. Ces visions de luxe, mêlées 
à des souvenirs, rendaient son dimanche encore plus 
lugubre. Mais c'est le retour surtout qui la navrait. 

Elles sont si terriblement encombrées et étouffantes, 
ces soirs-là, les petites gares des environs de Paris ! 
Que de joies factices, que de rires bêtes, que de chan- 
sons exténuées, à bout de voix, n'ayant plus que la 
force de hurler!... C'est pour le coup que M. Chèbe se 
sentait dans son élément... 

11 pouvait se bousculer autour du guichet, s'indigner 
des retards du train, prendre à partie le chef de gare, 
la Compagnie, le gouvernement, dire tout haut à 
Delobelle, de façon à être entendu des voisins : 

— Hein?... si une chose comme ça se passait en 
Amérique!... Ce qui, grâce à la mimique expressive 
de l'illustre comédien, à l'air supérieur dont il ré- 
pondait : « Je crois bien !... » faisait supposer autour 
d'eux que ces messieurs savaient exactement ce qui 
arriverait en Amérique en pareil cas. Or, ils l'igno- 
raient aussi absolument l'un que l'autre : mais, dans 
la foule, cela les posait. 

Assise à côté de Frantz, la moitié de son bouquet 
sur les genoux, Sidonie restait là comme anéantie au 
milieu de ce tumulte, dans la longue attente des trains 
du soir. De la gare, éclairée d'une lampe unique, elle 
voyait dehors les massifs pleins d'ombre, troués çà et 
là par les dernières illuminations de la fête, une rue 
de campagne noire, du monde qui arrivait, un réver- 
bère tendu sur un quai désert. 

De temps en temps, derrière les portes vitrées, un 



ROMANS 8i 

train passait sans s'arrêter, dans un éclaboussement 
de charbons enflammés, un débordement de vapeur. 
Alors éclatait dans la gare une tempête de cris, de 
trépignements sur laquelle planait le soprano suraigu 
de M. Chébe, qui clamait de sa voix de goéland : 
« Enfoncez les portes! Enfoncez les portes !... » Ce que 
le petit homme se serait bien gardé de faire lui-même, 
parce qu'il avait une peur bleue des gendarmes. Au 
bout d'un moment, l'orage s'apaisait. Les femmes 
fatiguées, décoiffées par le grand air, s'endormaient 
sur les bancs. Il y avait des robes chiffonnées, des 
effets déchirés, des toilettes blanches décolletées, 
pleines de poussière. 

C'était cela surtout qu'on respirait, la poussière ! 

Elle tombait de tous les vêtements, montait de tous 
les pas, obscurcissait la lampe, troublait les yeux, fai- 
sait comme un nuage sur l'éreintement des figures. 
Les wagons où l'on montait enfin après des heures 
d'attente, en étaient imprégnés aussi... Sidonie ou- 
vrait les vitres, regardait dehors les plaines noires, 
une ligne d'ombre sans fin. Puis, comme des étoiles 
innombrables, les premiers réverbères des boulevards 
extérieurs se dressaient près des fortifications. 

Dès lors, la terrible journée de repos de tous ces 
pauvres gens était finie. La vue de Paris ramenait à 
chacun la pensée de son travail du lendemain. Si 
triste qu'eût été son dimanche, Sidonie commençait à 
le regretter. Elle songeait aux riches pour qui tous 
les jours de la vie sont des jours de repos ; et vague- 
ment, comme dans un rêve, les longues allées des 
parcs entrevus pendant la journée lui apparaissaient 
remplies de ces heureux du monde, se promenant sur 
le sable fin, pendant qu'à la grille là-bas, dans la 
poussière de la route, le dimanche des pauvres passait 
à grands pas, ayant à peine le temps de s'arrêter une 
minute pour regarder et envier. 

De treize à dix-sept ans, ce fut là.la vie de la petite 
Chébe. 

ALPHONSE DAUDET. 6 



82 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Ensuite ce joli tableau parisien, une fois Sidonie mariée à 
Risler aîné : 



LE JOUR DE MA FEMME 

Midi. Le Marais déjeune. 

Aux lourdes vibrations des angélus de Saint-Paul, 
de Saint-Gervais, de Saint-Denis du Saint-Sacrement, 
se mêle. — montant des cours, — le tintement grêle 
des cloches de fabrique. Chacun de ces carillons a sa 
physionomie bien distincte. Il en est de tristes et de 
gais, d'alertes et d'endormis. Il y a des cloches riches, 
heureuses, tintant pour des centaines d'ouvriers ; des 
cloches pauvres, timides, qui semblent se cacher der- 
rière les autres et se faire toutes petites, comme si 
elles avaient peur que la faillite les entende. Et puis 
les menteuses, les effrontées, celles qui sonnent pour 
le dehors, pour la rue, pour faire croire qu'on est une 
maison considérable et qu'on occupe beaucoup de 
monde. 

Dieu merci, la cloche de l'usine Fromont n'est pas 
une de celles-là. C'est une bonne vieille cloche, un peu 
fêlée, connue dans le Marais depuis quarante ans, et 
qui n'a jamais chômé que les dimanches et les jours 
d'émeute. 

A sa voix, tout un peuple d'ouvriers défile sous le 
portail de l'ancien hôtel et s'écoule dans les cabarets 
environnants. Les apprentis s'asseyent au bord des 
trottoirs avec des ouvriers maçons. Pour se réserver 
une demi-heure de jeu, ils déjeunent en cinq minutes 
de tout ce qui traîne à Paris pour les ambulants et les 
pauvres, des marrons, des noix, des pommes ; et à 
côté d'eux les maçons cassent de grandes miches d'un 
pain tout blanc de farine et de plâtre. Les femmes 
sont pressées, et s'en vont en courant. Elles ont toutes 
à la maison ou à l'asile un enfant à surveiller, un vieux 
parent, le ménoge à faire. Étouffées par l'air des ate- 
liers, les paupicres gonflées, les cheveux ternis de ia 



ROMANS 83 

poussière des papiers-velours, une poudre fine qui fait 
tousser, elles se hâtent, un panier au bras, par la rue 
encombrée où les omnibus circulent avec peine dans 
ce débordement de peuple. 

Près de la porte, assis sur une borne qui servait 
autrefois de montoir aux cavaliers, Risler regarde en 
souriant la sortie de la fabrique. C'est toujours un 
bonheur pour lui que l'estime cominunicative de tous 
ces braves gens qu'il a connus là quand il était petit 
et humble comme eux. Ce « bonjour, monsieur Ris- 
ler », dit par tant de voix différentes et toutes affec- 
tueuses, lui fait chaud au cœur. Les enfants l'accostent 
sans peur, les dessinateurs à grandes barbes , demi- 
ouvriers, demi-artistes, lui donnent en passant la 
poignée de main et le tutoiement. Peut-être y a-t-il 
dans tout cela un peu trop de familiarité, car le brave 
homme n'a pas encore compris le prestige et l'autorité 
de sa nouvelle position, et je connais quelqu'un qui 
trouve ce laisser-aller bien humiliant. Mais ce quel- 
qu'un ne peut pas le voir en ce moment, et le patron 
en profite pour donner une vigoureuse accolade au 
vieux teneur de livres, Sigismond, qui sort le dernier 
de tous, roide, rouge , encaissé dans un grand col, et 
tête nue, — quelque temps qu'il fasse, — de peur des 
coups de sang. 

Risler et lui sont compatriotes. Ils ont l'un pour 
l'autre une estime profonde qui date de leurs débuts 
à la fabrique, de l'époque lointaine où ils déjeunaient 
ensemble à la petite crémerie du coin, dans laquelle 
Sigismond Planus entre tout seul maintenant et se 
choisit un plat du jour sur l'ardoise pendue au mur... 

Mais gare ! voici la voiture de Fromont jeune qui 
arrive sous le portail. Depuis le matin il est en courses; 
et les deux associés, en s'avançant vers la maison 
coquette qu'ils habitent tout au fond du jardin, cau- 
sent amicalement de leurs affaires. 

— Je suis allé chez les Prochasson, dit Fromont 
ieune. Ils m'ont montré de nouveaux modèles, très 



84 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

jolis, ma foi î... Il faut faire attention. Nous avons là 
des concurrents sérieux. 

Risler n'est pas inquiet, lui. Il se sent fort de son 
talent, de son expérience; et puis... mais ceci très 
confidentiel... il est sur la piste d'une invention mer- 
veilleuse, une imprimeuse perfectionnée quelque 
chose... enfin on verra. Tout en causant, ils entrent 
dans le jardin, soigné comme un square, avec des 
acacias en boule presque aussi vieux que l'hôtel, et des 
lierres magnifiques qui cachent les hautes murailles 
noires. 

A côté de Fromont jeune, Risler aine a l'air d'un 
commis qui rend ses comptes au patron. A chaque pas , 
il s'arrête pour parler, car son geste est lourd, ses 
idées lentes, et les mots ont bien du mal à lui arriver. 
Oh! s'il pouvait voir, là-haut, derrière la vitre du 
second étage, le petit visage rose qui observe tout cela 
attentivement... 

M me Risler attend son mari pour déjeuner et s'im- 
patiente de ses lenteurs de bonhomme. De la main 
elle lui fait signe : « Allons donc ! » Mais Risler ne s'en 
aperçoit pas. Il est tout occupé de la petite Fromont, 
la fille de Georges et de Glaire, qui prend le soleil, 
épanouie dans ses dentelles sur les bras de sa nour- 
rice. Gomme elle est jolie. — C'est tout votre portrait, 
madame Chorche. 

— Vous trouvez, mon bon Risler? tout le monde dit 
pourtant quelle ressemble à son père. 

— Oui, un peu... Mais cependant... 

Et ils sont là tous, le père, la mère, Risler, la nour- 
rice, à chercher gravement une ressemblance dans 
celle petite esquisse d'être qui les regarde de ses yeux 
vagues, tout éblouis de la vie et du jour. A sa fenêtre 
entr'ouverte Sidonie se penche pour voir ce qu'ils font 
et pourquoi son mari ne monte pas. 

A ce moment, Risler a pris le poupon dans ses bras, 
tout ce joli fardeau d'étoffes blanches et de rubans 
claiis, et cherche à le faire rire et gazouiller, avec 



ROM AXS 85 

des gentillesses, des mines de grand-père. Comme il 
a l'air vieux, le pauvre homme ! Son grand corps qu'il 
rapetisse devant l'enfant, sa grosse voix qui se fait 
sourde pour s'adoucir, sont autant de disgrâces et de 
ridicules. 

Là-haut sa femme tape du pied, et murmure entre 
les dents : 

— L'imbécile !... 

Enfin, lasse d'attendre, elle envoie prévenir monsieur 
que le déjeuner est servi; mais la partie est si bien en 
train que monsieur ne sait plus comment s'en aller, 
comment interrompre cette explosion de joie et de 
petits cris d'oiseau. Il parvient pourtant à rendre l'en- 
fant à sa nourrice, et se sauve dans l'escalier en riant 
de tout son cœur. Il rit encore en entrant dans la salle 
à manger; mais un regard de sa femme l'arrête net. 

Sidonie est assise à table devant le réchaud chargé. 
On sent un parti pris de mauvaise humeur dans sa 
pose de victime : 

— Vous voilà... C'est bien heureux! 
Risler s'assied, un peu honteux : 

— Que veux-tu, petite? Cette enfant est si... 

— Je vous ai déjà prié de ne pas me tutoyer. Cela 
n'est pas de mise entre nous. 

— Mais quand nous sommes seuls ? 

— Tenez ! vous ne saurez jamais vous faire à notre 
nouvelle fortune... Aussi, qu'arrive-t-il ? Personne ne 
me respecte ici. Le père Achille me salue à peine 
quand je passe devant sa loge... Il est vrai que je ne 
suis pas une Fromont, moi, et que je n'ai pas de voi- 
ture... 

— Voyons, petite, tu... c'est-à-dire... vous savez 
bien que tu... que vous pouvez vous servir du coupé 
de M mo Chorche. Elle le met toujours à notre disposi- 
tion. 

— Combien de fois faut-il vous dire que je ne veux 
avoir aucune obligation à cette femme-là? 

— Oh ! Sidonie... 



86 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

— Oui, nous savons, c'est convenu... M me Fromont, 
c'est le bon Dieu. Il est défendu d'y toucher. Et moi 
je dois me résigner à n'être rien dans la maison, à 
me laisser humilier, fouler aux pieds... 

— Voyons, voyons, petite... 

Le pauvre Pusler essaye de s'interposer, de dire un 
mot en faveur de sa chère M me Chorche. Mais il est 
maladroit. C'est la pire des conciliations; et pour le 
coup Sidonie éclate : 

— Je vous dis, moi, qu'avec son air tranquille, cette 
femme est orgueilleuse et méchante... D'abord elle 
me déteste, je le sais... Tant que j'ai été la pauvre 
petite Sidonie, à qui l'on jetait les joujoux cassés et 
les vieilles robes, c'était bien ; mais maintenant que 
je suis maîtresse, moi aussi, cela la vexe et l'humilie.. . 
Madame me donne des conseils de haut, critique mes 
laçons de faire... J'ai eu tort d'avoir une femme de 
chambre... Naturellement. N'ai-je pas été habituée à 
me servir moi-même ?... Elle cherche toutes les occa- 
sions de me blesser. Quand je vais chez elle, le mer- 
credi, il faut entendre de quel ton devant le monde elle 
me demande des nouvelles de cette bonne M mo Chèbe... 
Eh bien ! oui. Je suis une Chèbe et elle une Fromont. 
Cela se vaut, je pense. Mon grand-père était phar- 
macien. Et le sien, qu'est-ce que c'est? Un paysan 
enrichi par l'usure... Oh ! je le lui dirai un de ces jours, 
si elle fait trop la fière, et aussi que leur fillette, sans, 
qu'ils s'en doutent, lui ressemble à ce vieux père Gar- 
dinois, et Dieu sait qu'il n'est pas beau. 

— Oh ! dit Risler qui ne trouve pas un mot à ré- 
pondre. 

— Pardi ! oui, je vous conseille de l'admirer, leur 
enfant. Elle est toujours malade. Elle pleure toute la 
nuit comme un petit chat. Cela m'empêche de dormir... 
Après, dans la journée, j'ai le piano de la maman et 
ses roulades... tra la la la la... Encore si c'était de la 
musique amusante. 

Risler a pris le bon parti. Il ne dit plus un mot; 



ROMANS 87 

puis, au bout d'un moment, quand il voit qu'elle com- 
mence à être plus calme, il achève de l'apaiser avec 
des compliments. 

— Est-elle gentille, aujourd'hui ! On fait donc des 
visites, tantôt? 

Pour éviter la difficulté dututoîment, il se sert d'un 
mode vague et impersonnel. 

— Non, je ne fais pas de visites, répond Sidonie 
avec une certaine fierté. J'en reçois, au contraire. C'est 
mon jour... 

En en face de l'air étonné, confondu, de son mari, 
elle reprend : 

En bien! oui, c'est mon jour... M me Fromont en a un; 
ie peux bien en avoir un aussi, je pense. 

— Sans doute, sans doute, dit le bon Risler, qui 
regarde autour de lui avec un peu d'inquiétude... 
C'est donc cela que j'ai vu tant de fleurs partout, sur 
le palier, dans le salon. 

— Oui, ce matin, la bonne est descendue au jardin... 
Est-ce que j'ai eu tort? Oh ! vous ne le dites pas, mais 
je suis sûre que vous pensez que j'ai eu tort... Dame ! 
Je croyais que les fleurs du jardin étaient à nous 
comme à eux. 

— Certainement... pourtant tu... vous... il aurait 
peut-être mieux valu... 

— Le demander? C'est cela... m'humilier encore 
a propos de quelques méchants chrysanthèmes et de 
deux ou trois brins de verdure. D'ailleurs je ne me suis 
pas cachée pour les prendre, ces fleurs ; et quand elle 
montera tout à l'heure... 

— Est-ce qu'elle doit venir ? Ah ! c'est gentil. 
Sidonie bondit, indignée : 

— Comment! C'est gentil?... Il ne manquerait plus 
que cela, par exemple, qu'elle ne vînt pas. Moi qui 
vais tous les mercredis m'ennuyer chez elle avec un 
tas de poseuses, de grimacières. 

Elle ne dit pas que ces mercredis de M me Fromont 
lui ont beaucoup servi, qu'ils sont pour elle comme 



88 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

un journal de modes hebdomadaire, une de ces petites 
publications composites où U y a la façon d'entrer, 
de sortir, de saluer, de placer des fleurs sur une 
jardinière et des cigares dans un fumoir, sans comp- 
ter les gravures, le défilé de tout ce qui se porte avec 
l'adresse et le nom des bonnes faiseuses. Sidonie ne 
dit pas non plus que ces amies de Claire dont elle 
parle si dédaigneusement, elle les a toutes suppliées 
de venir la voir, son jour, et que ce jour a été choisi 
par elles-mêmes. 

Viendront-elles? M me Fromont jeune fera-t-elle à 
madame Risler aîné l'affront de manquer son pre- 
mier vendredi? Cela l'inquiète jusqu'à la fièvre... 

— Mais dépèchez-vous donc, dit Sidonie à chaque 
instant... comme vous êtes long à déjeuner, bon Dieu ! 

Le fait est qu'une des manies du brave Risler est 
de manger lentement, d'allumer sa pipe à table en 
savourant son café à petites doses. Aujourd'hui il lui 
faut renoncer à ces chères habitudes, laisser la pipe 
dans son étui à cause de la fumée, et sitôt la der- 
nière bouchée, aller s'habiller bien vite, car sa femme 
tient à ce qu'il monte, cette après-midi, saluer ces 
dames. 

Quel événement dans la fabrique quand on voit 
Risler aine descendre, un jour de semaine, en redin- 
gote noire et cravate de cérémonie ! 

Tu vas donc à la noce ? lui crie le caissier Sigismond 
derrière son grillage. 

Et Risler répond, non sans quelque fierté : 

— C'est le jour de ma femme ! 

Bientôt tout le monde sait dans la maison que c'est 
le jour de Sidonie ; et même le père Achille, qui fait le 
jardin, n'est pas très content parce qu'on a cassé des 
branches aux lauriers d'hiver de l'entrée. 

Assis devant la planche, où il dessine, sous le jour 
blanc des hautes fenêtres, Risler a quitté sa belle 
redingote qui le gène, retroussé ses manchettes toutes 
fraîches; mais l'idée que sa femme attend du monde 



ROMANS 89 

le préoccupe, l'inquiète, et de temps en temps il se 
remet en tenue pour monter chez lui. 

— Personne n'est venu ? demande-t-il timidement. 

— Non, monsieur, personne. 

Dans le beau salon rouge, — car ils ont un salon en 
damas rouge, avec une console entre les fenêtres et 
une jolie table au milieu du tapis à fleurs claires, — 
Sidonie s'est installée, en femme qui reçoit, un cercle 
de fauteuils, et de chaises autour d'elle. Çà et là des 
livres, des revues, une petite corbeille à ouvrage en 
forme de bourriche, tressée avec des glands de soie, 
un bouquet de violettes dans un verre de cristal et des 
plantes vertes dans les jardinières. Tout cela est dis- 
posé exactement comme chez les Fromont, à l'étage au- 
dessous ; seulement le goût, cette ligne invisible qui 
sépare le distingué du vulgaire, n'est pas encore affiné. 
On dirait la copie médiocre d'un joli tableau de genre. 
La maîtresse de maison elle-même a une robe trop 
neuve, elle a plutôt l'air d'être en visite que chez elle. 
Aux yeux de Risler tout est superbe, sans reproche ; il 
s'apprête à le dire en entrant dans le salon, mais 
devant le regard courroucé de sa femme, le pauvre 
mari s'arrête intimidé. 

— Vous voyez, il est quatre heures, lui dit-elle en 
montrant la pendule d'un geste de colère... Personne 
ne viendra... Mais c'est à Claire surtout que j'en veux 
de n'être pas montée... Elle est chez elle... j'en suis 
sûre... je l'entends. 

En effet, depuis midi, Sidonie guette les moindres 
bruits de l'étage au-dessous, les cris de l'enfant, une 
porte qu'on ferme. Risler voudrait redescendre, fuir la 
conversation du déjeuner qui recommence; mais sa 
femme ne l'entend pas ainsi. C'est bien le moins qu'il 
lui tienne compagnie, lui, puisque tout le monde 
l'abandonne, et il reste là inepte, cloué sur place, 
comme ces gens qui n'osent pas bouger pendant 
l'orage de peur d'attirer la foudre. Sidonie s'agite, va, 
vient dans le salon, change une chaise, la remet, se 



90 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

regarde en passant à la glace, sonne sa bonne pour lui 
dire d'aller demander au père Achille si personne n'est 
venu pour elle. Il est si méchant, ce père Achille. 
Peut-être, quand on vient, répond-il qu'elle est sortie. 

Mais, non ! le concierge n'a encore vu personne. 

Silence et consternation. Sidonie est debout à la 
fenêtre de gauche; Risler à celle de droite. De là ils 
voient le petit jardin, où la nuit commence à des- 
cendre, et la fumée noire que la haute cheminée dé- 
gage sous un ciel bas. La vitre de Sigismond s'allume 
la première au rez-de-chaussée ; le caissier prépare sa 
lampe lui-même avec un soin méticuleux, et sa grande 
ombre se promène devant la flamme, se courbe en deux 
près du grillage. La colère de Sidonie se distrait un 
moment à ces détails connus. 

Tout à coup un petit coupé entre dans le jardin et 
vient s'arrêter devant la porte. Enfin voilà quelqu'un. 
Dans ce joli tourbillon de soie, de fleurs, de jais, de 
brandebourgs, de fourrures, qui franchit le perron 
vivement, Sidonie a reconnu une des plus élégantes 
habituées du salon Fromont, la femme d'un riche 
marchand de bronzes. Quelle gloire de recevoir une 
visite pareille ! Vite, vite, le ménage prend position, 
monsieur à la cheminée, madame dans un fauteuil, 
feuilletant négligemment un magazine. Pose perdue. 
La belle visiteuse ne venait pas pour Sidonie ; elle s'est 
arrêtée à l'étage au-dessous... 

Ah ! si M me Georges pouvait entendre ce que sa 
voisine dit d'elle et de ses amies... 

A ce moment la porte s'ouvre, on annonce : 

— Mademoiselle Planus. 

C'est la sœur du caissier, une pauvre vieille fille 
humble et douce qui s'est fait un devoir de cette visite 
à la femme du patron de son frère et semble stupéfaite 
de l'accueil empressé qu'elle reçoit. On l'entoure, on 
la choie. « Que c'est aimable à vous... Approchez-vous 
donc du feu. » Ce sont des attentions, un intérêt à ses 
moindres paroles. Le bon Risler a des sourires chaleu- 



ROMANS Oi 

roux comme des remerciments. Sidonie elle-même 
déploie toutes ses grâces, heureuse de se montrer dans 
sa gloire à une égale de l'ancien temps, et de songer 
que l'autre, au-dessous, doit entendre qu'il lui est venu 
du monde. Aussi fait-on le plus de train qu'on peut en 
roulant les fauteuils, en repoussant la table ; et lorsque 
la vieille demoiselle s'en va, éblouie, enchantée, con- 
fondue, on l'accompagne jusque dans l'escalier avec 
un grand frou-frou de volants, et on lui crie bien fort, 
en se penchant sur la rampe, qu'on reste chez soi tous 
les vendredis... Vous entendez, tous les vendredis... 

Maintenant il fait nuit. Les deux grosses lampes du 
salon sont allumées. Dans la pièce à côté, on entend 
la bonne qui met le couvert. C'est fini. M me Fromont 
jeune ne viendra pas. 

Sidonie est blême de rage : 

— Voyez-vous cette pimbêche qui ne peut pas seu- 
lement monter dix-huit marches... Madame trouve 
sans doute que nous sommes trop petites gens pour 
elle... Oh ! mais, je me vengerai... 

Et à mesure qu'elle exhale sa colère en paroles 
injustes, sa voix devient vulgaire, prend des intona- 
tions de faubourg, un accent peuple qui trahit l'an- 
cienne apprentie du magasin Le Mire. 

Risler a le malheur de dire un mot. 

— Qui sait? L'enfant était peut-être malade. 
Furieuse, elle se retourne sur lui comme si elle vou- 
lait le mordre. 

— Allez-vous me laisser tranquille avec cette enfant? 
D'abord, c'est votre faute ce qui m'arrive... Vous ne 
savez pas me faire respecter. 

Et pendant que la porte de sa chambre, violemment 
refermée, fait trembler les globes de lampes et tous 
les bibelots des étagères, Risler, resté seul, immobile 
au milieu du salon, regarde d'un air consterné ses 
manchettes toutes blanches, ses larges pieds vernis, 
et murmure machinalement : 

— Le jour de ma femme ! 



92 PAGES CHOISIES d'ALPHOXSE DAUDET 

Puis, beaucoup plus loin, lorsque le drame marche déjà 
vers son dénouement, la reprise d'espoir de la pauvre petite 
intirme Désirée Delobelle qui aime Frantz Risler, le frère de 
Risler aîné, revenu d'Egypte pour défendre le bonheur de son 
aîné. 



PAUV'PITIT MAM'ZELLE ZIZI 

Oh ! que Désirée était heureuse. 

Frantz venait chaque jour s'asseoir à ses pieds 
comme au bon temps sur la petite chaise basse, et ce 
n'était plus pour lui parler de Sidonie. 

Le matin, dès qu'elle se mettait à l'ouvrage, elle 
voyait la porte s'entr'ouvrir doucement : « Bonjour, 
mam'zelle Zizi. » Il l'appelait toujours ainsi mainte- 
nant, de son nom de petite fille; et, si vous saviez 
comme il disait cela gentiment : « Bonjour, mam'zelle 
Zizi. » 

Le soir, ils attendaient le « père » ensemble, et pen- 
dant qu'elle travaillait, il la faisait frémir avec le récit 
de ses voyages. 

— Qu'est-ce que tu as donc? Tu n'es plus la même, 
lui disait la maman Delobelle, étonnée de la voir si 
gaie et surtout si remuante. Le fait est qu'au lieu de 
rester comme autrefois sans cesse enfoncée dans son 
fauteuil avec un renoncement déjeune grand'mère, la 
petite boiteuse se levait à chaque instant, allait vers 
la croisée d'un élan comme s'il lui poussait des ailes, 
s'exerçait à se tenir debout, bien droite, demandant 
tout bas à sa mère : 

— Est-ce que ça se voit, quand je ne marche pas ? 

De sa jolie petite tète où elle s'était concentrée jus- 
qu'alors dans l'arrangement de la coiffure, sa coquet- 
terie se répandait sur toute sa personne, comme ses 
longs cheveux frisés et fins, quand elle les dénouait. 
C'est qu'elle était très, très coquette à présent; et tout 
le monde s'en apercevait bien. Les oiseaux et mouches 
pour modes avaient eux-mêmes un petit air tout à fait 
particulier. 



ROMANS 03 

Oh! oui, Désirée Dclobellc clait heureuse. Depuis 
quelques jours M. Frantz parlait d'aller tous ensemble 
à la campagne, et comme le père, toujours si bon, si 
généreux, voulait bien consentir à laisser prendre à 
ces dames un jour de congé, ils partirent tous les 
quatre un dimanche matin. 

On ne peut pas se figurer le beau temps qu'il faisait 
ce jour-là. Quand Désirée ouvrit sa fenêtre, dès six 
heures, que dans la brume matinale elle vit le soleil 
déjà chaud et lumineux, qu'elle songea aux arbres, 
aux champs, aux routes, à toute cette miraculeuse 
nature qu'elle n'avait pas vue depuis si longtemps et 
qu'elle allait voir au bras de Frantz, les larmes lui en 
vinrent aux yeux. Les cloches qui sonnaient, les bruits 
de Paris montant déjà du pavé des rues, l'endimanche- 
ment — cette fête du pauvre — qui éclaircit jusqu'aux 
joues des petits charbonniers, toute l'aurore de ce 
matin exceptionnel fut savourée par elle longuement 
et délicieusement. 

La veille au soir, Frantz lui avait apporté une om- 
brelle, une petite ombrelle à manche d'ivoire ; avec 
cela, elle s'était arrangé une toilette très soignée, mais 
très simple, comme il convient à une pauvre petite 
infirme qui veut passer sans être vue. Et ce n'est pas 
assez de dire que la pauvre petite infirme était char- 
mante. 

A neuf heures très précises, Frantz arriva avec un 
fiacre à la journée, et monta pour prendre ses invités. 
Mam'zelle Zizi descendit coquettement toute seule, 
appuyée à la rampe, sans hésiter. Maman Dclobellc 
venait derrière elle, en la surveillant; et l'illustre 
comédien, son paletot sur le bras, s'élança en avant 
avec le jeune Risler pour ouvrir la portière. 

Oh! la bonne course en voiture, le beau pays, la 
belle rivière, les beaux arbres... 

Ne lui demandez pas où c'étaH ; Désirée ne l'a jamais 
su. Seulement elle vous dira que le soleil était plus 
brillant dans cet endroit-là que partout ailleurs, les 



94 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

oiseaux plus gais, les bois plus profonds; et elle ne men- 
tira pas. 

Toute petite, elle avait eu quelquefois de ces jours de 
grand air et de longues promenades champêtres. Mais 
plus tard le travail constant, la misère, la vie sédentaire 
si douce aux infirmes, l'avaient tenue comme clouée 
dans le vieux quartier de Paris qu'elle habitait et dont 
les toits hauts, les fenêtres à balcons de fer, les che- 
minées de fabrique, tranchant du rouge de leurs briques 
neuves sur les murs noirs des hôtels historiques, lui 
faisaient un horizon toujours pareil et suffisant. Depuis 
longtemps elle ne connaissait plus en fait de fleurs que 
les volubilis de sa croisée, en fait d'arbres que les aca- 
cias de l'usine Fromont entrevus de loin dans la fumée. 

Aussi quelle joie gonfla son cœur, quand elle se 
trouva en pleine campagne. Légère de tout son plaisir 
et de sa jeunesse ranimée, elle allait d'étonnement en 
étonnement, battant des mains, poussant de petits cris 
d'oiseau; et les élans de sa curiosité naïve dissimulaient 
l'hésitation de sa démarche. Positivement, ça ne se 
voyait pas trop. D'ailleurs Frantz était toujours là, prêt 
à la soutenir, à lui donner la main pour franchir les 
fossés, et si empressé, les yeux si tendres. Cette mer- 
veilleuse journée passa comme une vision. Le grand 
ciel bleu flottant vaporeusement entre les branches, 
ces horizons de sous-bois qui s'étendent aux pieds des 
arbres, abrités et mystérieux, où les fleurs poussent 
plus droites et plus hautes, où les mousses dorées sem- 
blent des rayons de soleil au tronc des chênes, la sur- 
prise lumineuse des clairières, tout, jusqu'à la lassi- 
tude d'une journée de marche au grand air, la ravit et 
la charma. 

Vers le soir, quand, à la lisière de la forêt, elle vit 
— sous le jour qui tombait — les routes blanches éparses 
dans la campagne, la rivière comme un galon d'argent, 
et là-bas, dans l'écart des deux collines, un brouillard 
de toits gris, de flèches, de coupoles qu'on lui dit être 
Paris, elle emporta d'un regard, clans un coin de sa 



ROMANS 95 

mémoire, tout ce paysage ileuri, parfumé d'amour et 
d'aubépines de juin, comme si jamais, plus jamais, elle 
ne devait le revoir. 

Le bouquet que la petite boiteuse avait rapporté de 
cette belle promenade parfuma sa chambre pendant 
huit jours. 11 s'y mêlait parmi les jacinthes, les violettes, 
1 épine blanche, une foule de petites fleurs innomées, 
ces fleurs des humbles que des graines voyageuses 
l'ont pousser un peu partout au bord des routes. 

En regardant ces minces corolles bleu pâle, rose vif, 
toutes ces nuances si fines que les fleurs ont inventées 
avant les coloristes, bien des fois pendant ces huit 
jours. Désirée refit sa promenade. Les violettes lui rap- 
pelaient le petit tertre de mousse où elle les avait 
cueillies, cherchées sous les feuilles, en mêlant ses 
doigts à ceux de Frantz. Ces grandes fleurs d'eau 
avaient été prises au bord d'un fossé encore tout hu- 
mide des pluies d'hiver, et pour les atteindre, elle 
s'était appuyée bien fort au bras de Frantz. Tous ces 
souvenirs lui revenaient en travaillant. Pendant ce 
temps-là, le soleil, qui entrait par la fenêtre ouverte, 
faisait étinceler les plumes des colibris. Le printemps, 
la jeunesse, les chants, les parfums transfiguraient ce 
triste atelier de cinquième étage, et Désirée disait sé- 
rieusement à la maman Delobelle, en respirant le bou- 
quet de son ami : 

— As-tu remarqué, maman, comme les fleurs sentent 
bon cette année?... 

Et Frantz, lui aussi, commençait à être sous le 
charme. Peu à peu mam'zelle Zizi s'emparait de son 
cœur et en chassait jusqu'au souvenir de Sidonie. Il 
est vrai que le pauvre justicier faisait bien tout ce qu'il 
pouvait pour cela. A toute heure du jour il était auprès 
de Désirée, et se serrait contre elle comme un enfant. 
Pas une fois il n'avait osé retourner à Asnicres. L'autre 
lui faisait trop peur. 

— Viens donc un peu là-bas... Sidonie te réclame^ 
lui disait de temps en temps le brave llisler, quand il 



90 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

entrait le voir à la fabrique. Mais Frantz tenait bon, 
prétextait toutes sortes d'affaires pour renvoyer tou- 
jours sa visite au lendemain. C'était facile avec Risler, 
plus que jamais occupé de son Imprimeuse dont on 
venait de commencer la fabrication. 

Chaque fois que Frantz descendait de chez son frère, 
le vieux Sigismond le guettait au passage et faisait 
quelques pas dehors avec lui, en grandes manches de 
lustrine, sa plume et son canif à la main. 11 tenait le 
jeune homme au courant des affaires de la fabrique. 
Depuis quelque temps, les choses avaient l'air de mar- 
cher mieux. M. Georges venait régulièrement à son 
bureau et rentrait coucher tous les soirs à Savigny. On 
ne présentait plus de notes à la caisse. Il paraît même 
que la madame, là-bas, se tenait aussi plus tranquille. 

Le caissier triomphait. 

— Tu vois, petit, si j'ai bien fait de t' avertir... Il a 
suffi de ton arrivée pour que tout rentre dans l'ordre... 
C'est égal, ajoutait le bonhomme emporté par l'habi- 
tude, c'est égal... chai bas gonfianze... 

— N'ayez pas peur, monsieur Sigismond, je suis là, 
disait le justicier. 

— Tu ne pars pas encore, n'est-ce pas, mon petit 
Frantz ? 

— Non, non... pas encore... J'ai une grosse affaire à 
terminer auparavant. 

— Ah ! tant mieux. 

La grosse affaire de Frantz, c'était son mariage avec 
Désirée Delobelle. Il n'en avait encore parlé à personne, 
pas même à elle; mais mam'zelle Zizi devait se douter 
de quelque chose, car, de jour en jour, elle devenait 
plus gaie et plus jolie, comme si elle prévoyait que le 
moment allait bientôt venir où elle aurait besoin de 
toute sa joie et de toute sa beauté. 

Ils étaient seuls dans l'atelier, une après-midi de 
dimanche. La maman Delobelle venait de sortir, toute 
fîère de se montrer une fois au bras de son grand 
homme, et laissant l'ami Frantz près de sa fille pour 



ROMANS 97 

lui tenir compagnie. Soigneusement vêtu, avec un air 
de fête répandu sur toute sa personne, Frantz avait 
ce jour-là une physionomie singulière, à la fois timide 
et résolue, attendrie et solennelle, et rien qu'à la façon 
dont la petite chaise basse vint se mettre tout près du 
grand fauteuil, le grand fauteuil comprit qu'on avait 
une confidence très grave à lui faire, et il se doutait 
bien un peu de ce que c'était. La conversation com- 
mença d'abord par des paroles indifférentes qui s'in- 
terrompaient à chaque instant de longs silences, de 
même qu'en route on s'arrête au bout de chaque étape 
pour reprendre haleine vers le but du voyage. 

— Il fait beau aujourd'hui. 

— Oh ! bien beau. 

— Notre bouquet sent toujours bon. 

— Oh ! bien bon... 

Et rien que pour prononcer ces mots si simples, 
leurs voix étaient émues de ce qui allait se dire tout 
à l'heure. 

Enfin la petite chaise basse se rapprocha encore un 
peu plus du grand fauteuil; et croisant leurs regards, 
leurs mains entrelacées, les deux enfants s'appelèrent 
tout bas, lentement, par leur nom : 

— Désirée. 

— Frantz. 

A ce moment, on frappa à la porte. 
C'était le petit coup discret d'une main finement 
gantée qui craint de se salir au moindre contact. 

— Entrez!... dit Désirée avec un léger mouvement 
d'impatience; et Sidonie parut, belle, coquette et 
bonne. Elle venait voir sa petite Zizi, l'embrasser en 
passant. Depuis si longtemps elle en avait envie. 

La présence de Frantz sembla l'étonner beaucoup, et 
toute à la joie de causer avec son ancienne amie, elle 
le regarda à peine. Après des effusions, des caresses, 
de bonnes causeries du temps passé, elle voulut revoir 
la fenêtre du palier, le logement des Risler. Cela l'a- 
musait de revivre ainsi toute sa jeunesse. 

ALPHONSE DAUDET. 7 



98 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

— Vous rappelez-vous, Frantz, quand la princesse 
Colibri entrait dans votre chambre., sa petite tète bien 
droite sous un diadème en plumes d'oiseaux? 

Frantz ne répondait pas. Il était trop ému pour ré- 
pondre. Quelque chose l'avertissait que c'était pour 
lui. pour lui seul que cette femme venait, qu'elle vou- 
lait le revoir, l'empêcher d'être à une autre, et le mal- 
heureux s'apercevait avec terreur qu'elle n'aurait pas 
grand effort à faire pour cela. Rien qu'en la voyant 
entrer, tout son cœur avait été repris. 

Désirée ne se doutait de rien, elle. Sidonie avait l'air 
si franc, si amical. Et puis, maintenant, ils étaient 
frère et sœur. 11 n'y avait plus d'amour possible entre 
eux. 

Pourtant, la petite boiteuse eut un vague pressenti- 
ment de son malheur lorsque Sidonie, déjà sur la porte 
et prête à partir, se tourna négligemment pour dire à 
son beau-frère : 

— A propos, Frantz, je suis chargée par Risler de 
vous emmener dîner ce soir avec nous... La voiture 
est en bas... Nous allons le prendre en passant à la 
fabrique. 

Puis, avec le plus joli sourire du monde : 

— Tu veux bien nous le laisser, n'est-ce pas, Zirée? 
Sois tranquille, nous te le rendrons. 

Et il eut le courage de s'en aller, l'ingrat! 

Il partit sans hésiter, sans se retourner une fois, 
emporté par sa passion comme par une mer furieuse, 
et ce jour-là ni les jours suivants, ni plus jamais dans 
la suite, le grand fauteuil de mam'zelle Zizi ne put 
savoir ce que la petite chaise basse avait de si inté- 
ressant à lui dire. 

JACK 

C'est une existence terrible que celle de ce malheureux être, 
dont Alphonse Daudet, visionnaire de vérité, reconstructeur 
de réalité, a tracé avec une émotion si passionnée les cruels 



ROMANS 99 

détails dans ce beau livre, douloureux chemin de croix d'un 
personnage qui a vécu, qui a souffert et qui est mort à la fois 
de la misère du corps et de la misère du cœur. 

Cette histoire d'un pauvre enfant, né dans un milieu riche, 
pnis jeté à une vie d'ouvrier, dans un milieu où toutes ses 
délicatesses d'âme, toutes ses faiblesses physiques sont sou- 
mises à une lente et perpétuelle torture, Daudet l'a connu par 
la présence réelle, par les lettres et par les notes du triste 
héros de la lamentable aventure. 

La montée du rude calvaire commence pour Jack dès l'en- 
fance, à huit ans, au moment où sa mère, Ida de Barancy, 
n'ayant pu le placer, comme elle l'avait voulu, dans un col- 
lège de jésuites, le met dans un pensionnat bizarre tenu par 
un créole. Là, l'enfant va faire connaissance avec les pre- 
mières misères, pour leur voir suivre ensuite une marche 
toujours ascendante, jusqu'au moment où, apprenti ouvrier 
de l'usine d'Indret, chauffeur sur un transatlantique, nau- 
fragé, déclassé, perdu, il ira misérablement mourir à l'hô- 
pital. 

La femme de chambre de sa mère vient de l'amener au 
gymnase Moronval ; il y passe sa première nuit. 



GRANDEUR ET DECADENCE DU PETIT ROI 
MADOU-GHÉZO 

Si le gymnase Moronval existe encore, ce que je me 
plais à croire, je signale à la commission de salubrité 
le dortoir de cette respectable usine comme l'endroit 
le plus malsain, le plus extravagant, le plus humide, 
où l'on ait jamais fait coucher des enfants. 

Figurez-vous un long bâtiment tout en rez-de-chaus- 
sée, sans fenêtre, éclairé seulement d'en haut par un 
vitrage au plafond et parfumé d'une odeur indélébile 
de collodion et d'éther, car il avait servi autrefois aux 
préparations photographiques. La chose était située 
dans un de ces fonds de jardin parisien où se dressent 
de grands murs sombres, muets, couvert de lierre, 
dont J'ombre répand une moisissure partout où elle 
traîne. 

Le dortoir s'appuyait, à l'envers d'un superbe hôtel, 
contre une écurie remplie à toute heure des coups de 

Diététi^u «tiques 



100 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

pieds des chevaux et du bruit d'une pompe, sans cesse 
jaillissante, ce qui complétait bien l'aspect détrempé 
de cette boîte à rhumatismes, entourée, à mi-hauteur 
de ses murailles, d'une sinistre bande verte comme 
d'une ligne de flottaison. 

D'un bout à l'autre de l'année, c'était toujours hu- 
mide, avec cette différence que, selon les saisons, 
l'humidité était ou très froide ou très chaude. L'été, 
cette boîte sans air, surchauffée par son vitrage, éva- 
porant au frais de la nuit toute sa chaleur du jour, 
s'emplissait de buée comme un cabinet de bain, trans- 
pirait de toutes ses pierres lézardées. 

En outre, une foule de bestioles entretenues par le 
voisinage du vieux lierre, attirées par la clarté du 
verre, s'introduisaient à travers les moindres fissures, 
voletaient ou couraient au plafond avec des su- 
surrements, des crépitements, puis lourdement se lais- 
saient choir sur les lits, tentées par la blancheur des 
draps. 

L'humidité d'hiver valait encore mieux. Le froid 
tombait du ciel avec des scintillements d'étoiles, mon- 
tait de la terre par les fentes des cloisons et la minceur 
du plancher; mais on pouvait se blottir dans ses cou- 
vertures, ramener ses genoux jusqu'au menton et se 
réchauffer au bout d'une couple d'heures. 

L'œil paternel de Moronval avait compris tout de 
suite la destination à donner à cette espèce de hangar 
inutile, isolé parmi un tas de balayures, et recouvert 
de cette teinte noirâtre dont les averses mêlées aux 
fumées de Paris imprègnent vite les bâtiments aban- 
donnés. 

— Ici le dortoir ! avait dit le mulâtre sans hésiter. 

— Ce sera peut-être un peu humide... hasarda dou- 
cement M me Moronval. 

Il ricana : 

— Nos petits « pays chauds » seront au frais... 
Raisonnablement il y avait de la place pour dix lits; 

on en installa une vingtaine, avec un lavabo au fond, 



Encle r li 



ROMANS 101 

un méchant tapis sous la porte, et ce fut le dùtoi, 
comme il disait. 

Pourquoi pas après tout? Un dortoir est un endroit 
où l'on dort. Eh bien ! les enfants y dormaient malgré 
la chaleur, le froid, le manque d'air, les bêtes, le bruit 
de la pompe, et les furieux coups de pied des chevaux. 
Ils attrapaient des rhumatismes, des ophtalmies, des 
bronchites; mais ils dormaient les poings fermés, 
paisibles, souriants, soupirants, saisis par ce bon 
engourdissement du sommeil qui suit le jeu, l'exercice 
et les jours sans souci. 

sainte enfance ! 

... La première nuit, par exemple, Jack ne put 
fermer l'œil. Jamais il n'avait couché dans une maison 
étrangère ; et le dépaysement était grand de sa petite 
chambre, éclairée d'une veilleuse, remplie de ses jouets 
favoris, avec l'obscurité, la bizarrerie de l'endroit où il 
se trouvait. 

Sitôt les élèves couchés, le domestique noir avait 
emporté la lampe, et depuis lors Jack était resté éveillé. 

A la lueur blafarde qui tombait du vitrage chargé de 
neige, il regardait ces lits de fer rangés pied contre 
pied dans toute la largeur de la salle, la plupart inoc- 
cupés, tout plats leurs couvertures enroulées sur un 
bout; sept ou huit seulement remplis, bombés par les 
mouvements des dormeurs, et s'animant d'un souffle, 
d'un ronflement, d'une toux creuse, étouffée sous les 
draps. 

Le nouveau avait la meilleure place, un peu à l'abri 
du vent de la porte et du train de l'écurie. Il n'avait pas 
chaud, tout de même, et le froid joint à l'imprévu de 
la vie où il entrait, lui tenait les yeux ouverts. Bercé 
par le vague de la longue veille, il revoyait toute sa 
journée en masse, illuminée de détails très précis, 
comme il arrive souvent dans le rêve où la pensée, tra- 
versée de grandes lacunes, se rattache toujours à elle- 
même par des fils brillants imprégnés de souvenirs. 

Ainsi, la cravate blanche de Moronval, sa silhouette 



102 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

de grande sauterelle, où les coudes serrés au corps 
rassortaient derrière le dos comme des pattes, les 
lunettes énormément bombées du docteur Hisrch, son 
palelot étoile de taches, étaient présents à l'esprit de 
l'enfant, et surtout, oh! surtout, le regard hautain, gla- 
cial, ironique et bleu de « l'ennemi ». 

L'effroi de cette dernière pensée était tel, qu'involon- 
tairement il songeait tout de suite après à sa mère 
comme à un défenseur... Que faisait-elle en ce moment? 
Onze heures sonnaient à toutes sortes d'horloges loin- 
taines. Sans doute, elle était au bal, au théâtre. Elle 
allait rentrer bientôt emmitouflée dans ses fourrures 
et la dentelle de sa capeline : 

Quand elle revenait ainsi, quelque avancée que fût 
l'heure, elle ouvrait la porte de Jack, s'approchait de 
son lit : « Tu dors, Jack ? » Même dans le sommeil, il 
la sentait près de lui, souriait, tendait son front, et de 
ses yeux mi-clos entrevoyait les splendeurs de sa 
parure. Il lui en restait une vision radieuse, embaumée, 
comme si une fée était descendue vers lui dans un 
nuage à l'iris. 

Et maintenant... 

Pourtant, parmi les tristesses de sa journée, il se 
glissait quelques joies d'amour-propre, les galons, le 
képi, et le bonheur d'avoir caché ses longues jambes 
sous un uniforme bleu passementé de rouge. Le cos- 
tume était un peu long, mais on devait le retoucher. 
M me Moronval avait môme marqué les plis à faire, 
avec des épingles. Puis il avait joué, fait connaissance 
avec ses camarades, bizarres, mais bons enfants mal- 
gré la férocité de leurs allures. On s'était battu à 
coup de boules de neige dans l'air vif et froid du 
jardin, et c'avait été là un amusement nouveau, plein 
de charme, pour un enfant élevé dans le boudoir 
tiède d'une jolie femme. 

Seulement, une chose intriguait Jack. Il aurait 
voulu voir Son Altesse Royale. Où était-il ce petit roi 
de Dahomey dont M. Moronval parlait si éloquem- 



ROMANS 103 

nient? En vacances? A l'infirmerie?... Ah! s'il avait 
pu le connaître, causer avec lui, devenir son ami ! 

Il s'était fait dire le nom des huit petits « pays 
chauds ». Pas le moindre prince ne se trouvait parmi 
eux. Enfin, il se décida à demander au grand Said : 

— Est-ce que Son Altesse Royale n'est pas à la pen- 
sion ? 

Là-dessus, le jeune homme à la peau trop courte 
l'avait regardé avec des yeux étonnés, si largement 
ouverts, qu'il lui était resté un peu de peau pour 
pouvoir fermer la bouche un moment. Il en avait 
aussitôt profité, et la question de Jack était demeurée 
sans réponse. 

L'enfant y pensait encore en s'agitant dans son lit, 
en écoutant la musique ; car, par bouffées, des sons 
d'orgue venaient de la maison, joints au « creux » de 
celui qu'on appelait Labassindre. Le tout se mêlait 
agréablement au bruit de la pompe encore en mouve- 
ment, et à ces détentes, ces ruades, dont les chevaux 
du voisin ébranlaient le mur. 

Enfin, le calme se fit. 

On dormait dans le dortoir comme clans l'écurie, et 
les convives de Moronval, refermant la grille du pas- 
sage, s'éloignaient dans le bruit roulant et lointain de 
l'avenue, quand la porte du dortoir s'ouvrit, ouatée 
par un bourrelet de neige. 

Le petit domestique noir entra, un falot à la main. 

Il se secoua vivement, comique sous les peluches 
blanches qui accentuaient sa noirceur, et s'avança 
dans l'entre-deux des lits, le dos courbé, la tête dans 
les épaules, rétréci, grelottant. 

Jack regardait cette silhouette falote dont l'ombre 
s'allongeait de profil sur le mur, exagérée et gro- 
tesque, mettant en i-elief tous les défauts de cette 
tête simiesque, la bouche en avant, les oreilles 
énormes, détachées, le crâne en boule, laineux et trop 
saillant. 

Le négrillon attacha sa lanterne au fond du dortoir, 



104 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

qui se trouva éclairé alors comme l'entrepont d'un 
navire. Puis il resta là, debout, ses grosses mains 
gourdes d'engelures et sa face terreuse tendues vers 
la chaleur, vers la lumière, avec une expression si 
bonne, enfantine et confiante, que Jack se prit aussi- 
tôt à l'aimer. 

Tout en se chauffant, le négrillon regardait de temps 
en temps le vitrage : 

— Que de nige !... Que de nige !... disait-il en frisson- 
nant. 

Cette façon de prononcer le mot de neige, l'accent 
de cette voix douce, mal assurée dans une langue 
étrangère pour elle, toucha le petit Jack, qui eut un 
regard de pitié vive et de curiosité. Le nègre s'en 
aperçut et, tout bas : « Tiens ! le nouveau... Pourquoi 
toi dors pas, moucié ? 

— Je ne peux pas, dit Jacques en soupirant. 

— C'est bon soupirer quand on a chagrin, fit le 
négrillon, et il ajouta d'un ton sentencieux : 

— Si pauvre monde avait pas soupir, pauvre monde 
étouffer bien sûr. 

En parlant, il étalait une couverture sur le lit voi- 
sin de celui de Jack. 

— C'est là que vous couchez?... demanda celui-ci, 
très étonné qu'un domestique occupât le dortoir des 
élèves... Mais il n'y a pas de draps? 

— C'est pas bon pour moi, les draps. Moi la peau 
trop noire... 

Le nègre fit cette réponse en riant doucement, et il 
se préparait à se glisser dans son lit, à demi vêtu pour 
avoir moins froid, quand tout à coup il s'arrêta, prit 
sur sa poitrine une cassolette en ivoire sculpté, et se 
mit à l'embrasser dévotement. 

— Oh ! la drôle de médaille ! dit Jack. 

— Pas médaille, fit le nègre. C'est mon gri-gri. 

Mais Jack ne savait pas ce que c'était qu'un a gri- 
gri », et l'autre lui expliqua qu'on appelait ainsi une 
amulette, quelque chose pour porter bonheur. Sa 



ROMANS 105 

tante Kérika lui avait fait ce cadeau avant son départ 

du pays, sa tante qui l'avait élevé et qu'il espérait 
bien aller rejoindre un jour prochain. 

— Comme moi, maman, fit le petit Barancy. 

Et il y eut un moment de silence, chacun des enfants 
pensant à sa Kérika. 
Jack reprit au bout d'un instant : 

— Est-ce que c'est beau, votre pays?... Est-ce que 
c'est loin?... Comment l'appelez-vous ? 

— Dahomey, répondit le nègre. 

Le petit Jack se dressa sur son lit : 
Oh ! mais alors... mais alors vous le connaissez !... 
Vous êtes peut-être venu en France avec lui . 

— Qui? 

— Son Altesse Royale... vous savez bien... le petit 
roi de Dahomey. 

— C'est moi, dit le nègre simplement... 

L'autre le regardait avec stupéfaction... Un roi ! ce 
domestique qu'il avait vu toute la journée dans sa 
défroque de laine rouge, courir la maison un balai ou 
un seau à la main, qu'il avait vu servir à table, rincer 
les verres ! 

Le négrillon parlait pourtant sérieusement. Son 
visage avait pris une grande expression de tristesse, 
et ses yeux fixes semblaient regarder loin, bien loin, 
vers le passé ou quelque patrie perdue. 

Était-ce l'absence du gilet rouge ou la magie de ce 
mot de roi, mais Jack trouvait au nègre assis au bord 
de son lit, le cou nu, la chemise entr'ouverte sur sa 
poitrine sombre où brillait l'amulette d'ivoire, un 
prestige, une dignité nouvelle. 

— Comment ça se fait-il? demanda-t-il timidement, 
en résumant dans cette question tous les étonnements 
de sa journée. 

— Ça se lait... ça se fait... dit le nègre. 

Tout à coup, il s'élança pour souffler la lanterne. 

— Pas content, moucié Moronval, quand Màdou 
laisser lumière... 



100 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Puis il rapprocha sa couchette de celle de Jack. 

— Toi pas sommeil, lui dit-il. Moi jamais sommeil 
quand parler Dahomey... Écoute. 

Et dans l'ombre, où ses yeux blancs luisaient, le 
petit nègre commença sa lugubre histoire... 

Il s'appelait Mâdou, du nom de son père, l'illustre 
guerrier Rack-Mâdou-Ghézô, un des plus puissants 
souverains des pays de l'or et de l'ivoire, à qui la 
France, la Hollande, L'Angleterre, envoyaient des pré- 
sents, là-bas, de l'autre côté de la mer. 

Son père avait de gros canons, des milliers de sol- 
dats munis de fusils et de flèches, des troupeaux 
d'éléphants dressés pour la guerre, des musiciens, 
des prêtres, des danseuses, quatre régiments d'ama- 
zones, et deux cents femmes pour lui tout seul. Son 
palais était immense, orné de fers de lance, de brode- 
ries en coquillages et de têtes coupées qu'on accro- 
chait à la façade après la bataille ou les sacrifices. 
Màdou avait été élevé dans ce palais, où le soleil 
entrait de tous côtés, chauffant les dalles et les nattes 
étendues. Sa tante Kérika, générale en chef des ama- 
zones, prenait soin de lui et, tout petit, l'emportait 
avec elle dans ses expéditions. 

Qu'elle était belle, Kérika, grande et forte comme 
un homme, en tunique bleue, les jambes et les bras 
nus chargés de colliers de verroterie, son arc au dos, 
des queues de cheval flottant et ondulant à sa ceinture, 
et, sur la tète, dans la laine de ses cheveux, deux 
petites cornes d'antilope se rejoignant en croissant de 
lune, comme si les guerrières noires avaient gardé la 
tradition de Diane, la blanche chasseresse ! 

Et quel coup d'œil, quelle sûreté de main pour 
arracher une défense d'ivoire, ou pour abattre une 
tète d'Achanti d'un seul coup ! Mais si Kérika avait 
des moments terribles, elle était toujours bien douce 
pour son petit Mâdou, lui donnait des colliers d'ambre 
et de corail, des pagnes de soie brodés d'or, beaucoup 
de coquillages qui sont la monnaie de ce pays-là. 



ROMANS 107 

Mémo elle Lui avait fait présent d'une petite carabine 
en bronze doré qui lui venait de la reine d'Angle- 
terre, et qu'elle trouvait trop légère pour elle. Mâdou 
s'en servait, quand il l'accompagnait aux grandes 
chasses, dans les immenses forêts entrelacées de 
lianes. 

Là, les arbres étaient si touffus, les feuilles si 
larges, que le soleil ne pénétrait pas sous ces voûtes 
vertes où les bruits sonnaient comme dans un temple. 
Mais il y faisait clair quand même, et les fleurs 
énormes, les fruits mûrs, les oiseaux de toutes cou- 
leurs dont les plumes traînaient des hautes branches 
jusqu'à terre, y brillaient de tous leurs effets de 
pierres précieuses. 

C'étaient des bourdonnements, des coups d'ailes, 
des frôlements dans les lianes. Des serpents inoffen- 
sifs balançaient leurs têtes plates armées de dards ; 
les singes noirs franchissaient d'un bond les espaces 
entre les hautes cimes, et des grands étangs mysté- 
rieux qui n'avaient jamais reflété le ciel, posés comme 
des miroirs dans l'immense forêt, semblaient la con- 
tinuer sous la terre, dans une profondeur de verdure 
traversée de vols scintillants... 

A cet endroit du récit, Jack ne put retenir une 
exclamation : 

— Oh ! que ça devait être beau ! 

— Oui, bien beau, reprit le négrillon, qui exagérait 
peut-être un peu et voyait son pays à travers le 
prisme de l'absence, la magie de ses souvenirs d'en- 
fant, et l'enthousiasme doré des peuples du soleil. 

— Oh ! oui, bien beau !... 

Et, encouragé par l'attention de son camarade, il 
continua son histoire. 

La nuit, les forêts changeaient d'aspect. 

On bivouaquait dans les jungles, devant de grands 
feux qui éloignaient les bêtes sauvages rôdant tout 
autour et faisant un cercle de hurlements à la flamme. 
Les oiseaux aussi ^'inquiétaient dans les branches, et 



108 PAGES CHOISIES d'âLPHONSE DAUDET 

les chauves-souris, silencieuses et noires comme les 
ténèbres, attirées par la clarté du feu, la franchissaient 
de leur vol court, pour se réunir au matin sur un 
arbre immense, dont elles semblaient immobiles et 
serrées les unes contre les autres, les feuilles bizarres, 
desséchées et mortes. 

A cette vie d'aventures en plein air, le petit roi 
devenait robuste et habile à toutes sortes d'exercices 
guerriers, maniant le sabre, la hache, à l'âge où les 
enfants s'accrochent encore au pagne de leur mère. 

Le roi Rack-Màdou-Ghézô était fier de son fils, de 
l'héritier du trône. Mais hélas ! il paraît que ce n'est 
pas assez, même pour un prince nègre, de savoir 
tenir une arme et loger une balle dans l'œil d'un élé- 
phant, il faut aussi lire dans les livres des blancs, 
connaître leur écriture, pour pouvoir faire avec eux le 
commerce de la poudre d'or, car, disait le sage Rack- 
Màdou à son fils : « blanc toujou papié en poche pou 
moqué nègue. » 

Sans doute, on aurait pu trouver en Dahomey un 
Européen assez savant pour instruire le jeune prince, 
les drapeaux français et anglais flottant sur les facto- 
reries au bord de la mer comme aux mâts des vais- 
seaux amarrés dans les ports. Mais le roi avait été 
envoyé lui-même par son père dans une ville qu'on 
appelle Marseille, bien loin, au bout du monde, pour y 
devenir très savant, et il voulait que son fils reçût la 
même éducation que lui. 

Quel désespoir pour le petit roi de quitter Kérika, 
de laisser son sabre au fourreau, sa carabine pendue 
aux murs de la case, et de partir avec « moucié 
Bonfils », un blanc de la factorerie qui, tous les ans, 
allait mettre en sûreté la poudre d'or volée aux 
pauvres noirs ! 

Màdou se résigna pourtant, Il voulait être roi un 
jour, commander aux amazones de son père, posséder 
tous ses champs de blé et de maïs, ses palais remplis 
de jarres en terre rouge où froidissait l'huile de palme, 



ROMANS 109 

et tout cet amoncellement d'ivoire, d'or, de minium, 
de corail. Pour avoir ces richesses, il fallait les 
mériter, être capable de les défendre à l'occasion, et 
Màdou pensait déjà que c'est dur d'être roi et que si 
l'on a plus de jouissances que les autres hommes, on 
a bien plus de peine aussi. 

Son départ fut l'occasion de grandes fêtes publiques, 
de sacrifices aux fétiches, aux divinités de la mer. 
Tous les temples furent ouverts pour la solennité, tout 
le peuple oisif en prières, et au dernier moment, le 
navire étant prêt à appareiller, le bourreau amena 
sur le rivage quinze prisonniers Achantis, dont les 
tètes coupées tombèrent, rouges, ruisselantes et 
sonores, dans un grand bassin de cuivre. 

— Miséricorde !... interrompit Jack éperdu, blotti 
sous ses couvertures. 

Le fait est qu'il n'est pas rassurant d'entendre 
raconter de pareilles histoires par celui-là même qui 
en a été le héros. Il y avait de quoi vraiment terrifier 
les plus braves; pour se rassurer, il fallait se dire 
bien vite qu'on était dans le pensionnat Moronval, au 
beau milieu des Champs-Elysées, et non dans ce ter- 
rible Dahomey. 

Màdou, s'apercevant de l'émotion de son auditoire, 
n'insista pas sur les réjouissances publiques qui pré- 
cédèrent son départ et arriva rapidement à son séjour 
au lycée de Marseille. 

Oh ! le grand lycée aux murs sombres, la classe 
triste aux bancs moisis, où les noms des élèves, taillés 
à coups de couteau, révélaient des passe-temps de 
prisonniers; les professeurs aggravant le noir de leur 
costume par la solennité des grandes manches et de la 
toque, la voix du pion criant : « Un peu de silence ! » 
Et toutes ces têtes penchées, le grincement des plu- 
mes, les leçons monotones vingt-cinq fois récitées, 
comme si chaque enfant happait à son tour, dans l'air 
étouffé delà classe, le même lambeau de science; et 
les grands réfectoires, les dortoirs, la cour de caserne 



HO PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

éclairée d'un étroit et court soleil si maigrement dis- 
tribué, ici le matin, là le soir, et si bien logé dans des 
coins, qu'il fallait, pour le sentir, pour le humer, pour 
le savourer, s'adosser aux grands murs noirs qui l'ab- 
sorbaient tout entier. 

Les récréations de Màdou se passaient ainsi. Rien 
ne l'amusait, rien ne l'intéressait; une seule chose, le 
tambour marquant les repas, les classes, le lever, le 
coucher, et qui, malgré ces destinations infimes, faisait 
battre ce petit cœur de roi guerrier au ronflement de 
ses baguettes. Il y avait aussi les jours de sortie ; mais 
il en fut bientôt privé. Voici pourquoi : 

Sitôt que « moucié Bonfîls » venait le chercher, 
Màdou l'entraînait vers le port, dont les vergues entre- 
lacées, les carènes rangées au quai l'attiraient du bout 
des rues. Il n'était heureux que là, dans l'odeur du 
goudron, du varech, parmi les marchandises qu'on 
décharge, et dont beaucoup arrivaient de son pays. Il 
avait des extases devant ces ruissellements de grains 
dorés, ces sacs, ces ballots qui portaient quelquefois 
une marque reconnue. 

Les steamers en train de chauffer et, malgré leur 
immobilité, indiquant déjà le mouvement du voyage 
par les élans essoufflés de leur vapeur, quelque grand 
navire enflant ses voiles, tendant ses cordages, le ten- 
taient, lui parlaient de départ, de délivrance. 

Il restait debout pendant des heures à regarder fuir, 
vers le soleil couchant, une voile gonflée comme une 
aile de mouette, une fumée légère comme une bouffée 
de cigare, qui semblait suivre la flamme du bel astre, 
disparaître avec lui sous l'horizon. 

Màdou songeait à ses navires tout le temps des 
classes. C'était bien l'image de son retour au pays de 
lumière; un oiseau l'avait amené, pensait-il, un autre 
le remporterait. 

Et. poursuivi par cette idée fixe, laissant là le BA, 
BE, BI, BO, BU, où ses yeux ne voyaient que du bleu, 
le bleu de la mer voyageuse et du grand ciel ouvert, 



ROMANS Hl 

mi beau jour il s'échappa du collège, se glissa dans un 
des bateaux de « moucié Bonfils ». à fond de cale, fut 
retrouvé à temps, se sauva encore, et cette fois avec 
tant de ruse, qu'on ne s'aperçut de sa présence sur le 
navire qu'au milieu du golfe du Lion. Un autre enfant, 
on l'aurait gardé à bord; mais quand le nom de Màdou 
fut connu, le capitaine qui comptait sur une récom- 
pense, ramena Son Altesse Royale à Marseille. 

Des lors, il fut plus malheureux, surveillé, empri- 
sonné ; mais sa persistance ne se ralentit guère. 

Malgré tout, il se sauvait encore, se cachait dans 
tous les bateaux en partance; on le retrouvait au fond 
des chambres de chauffe, des soutes à charbon, sous 
des amas de filets de pèche. Quand on le ramenait, il 
n'avait pas la moindre révolte, seulement un petit sou- 
rire triste, qui vous ôtait la force de le punir. 

A la fin, le proviseur ne voulut plus garder la res- 
ponsabilité d'un élève aussi subtil. Renvoyer le petit 
prince au Dahomey ! « Moucié Bonfils » ne l'osait pas, 
craignant de perdre les bonnes grâces de Rack-Mâdou- 
Ghézô dont il connaissait le royal entêtement. C'est au 
milieu de ces perplexités que parut dans le Sémaphore 
l'annonce du gymnase Moronval. Aussitôt le petit noir 
fut expédié, 25, avenue Montaigne, dans le plus beau 
quartier de Paris, où il fut — je vous prie de le croire 

- reçu à bras ouverts. 

C'était la fortune du gymnase et une réclame vi- 
vante, que ce petit héritier noir d'un royaume lointain. 
Aussi on l'exhiba, on le promena. M. Moronval se 
montra avec lui au théâtre, aux courses, le long des 
grands boulevards, semblable à ces commerçants qui 
font rouler dans Paris, sur un fiacre à l'heure, quelque 
enseigne parlante de leur boutique. 

Il l'emmena dans des salons, dans des cercles où il 
entrait, grave comme Fénelon conduisant le duc de 
Bourgogne, tandis qu'on annonçait : « Son Altesse 
Royale le prince de Dahomey et M. Moronval son 
précepteur. » 



112 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Pendant des mois, les petits journaux furent pleins 
d'anecdotes, de reparties attribuées à Mâdou; même 
un rédacteur du Standard vint tout exprès de Londres 
pour le voir, et ils eurent ensemble une sérieuse con- 
versation financière, administrative, sur la façon dont 
le prince comptait gouverner un jour ses États, sur c 
qu'il pensait du régime parlementaire, de l'instruction 
obligatoire, etc. La feuille anglaise reproduisit à l'épo- 
que ce curieux dialogue, questions et réponses. Les 
réponses, flottantes et vagues, laissent généralement à 
désirer. On y remarque pourtant cette saillie de 
Mâdou, prié de donner son opinion sur la liberté de la 
presse : « Tout manger, bon pour manger; toute pa- 
role, pas bon pour dire... » 

Du coup, tous les frais du gymnase Moronval se 
trouvèrent payés par ce seul élève ; « moucié Bonfils » 
réglait les notes sans faire la moindre observation. 
Par exemple, l'éducation de Mâdou fut un peu négligée. 
Il en restait à l'abécédaire, et la méthode Moronval- 
Decostère le trouva constamment rebelle à ses char- 
mes, mais il n'y avait pas le moindre inconvénient à 
cela, les années de pension devant se multiplier en 
sens inverse des progrès du jeune roi. 

Il gardait donc sa prononciation défectueuse, son 
parler demi-enfantin qui, en étant leurs temps aux 
verbes, donne à la phrase une physionomie imper- 
sonnelle, semble l'essai d'un peuple à peine sorti du 
mutisme animal. Du reste, gâté, choyé, entouré. On 
dressait les autres « petits pays chauds » à le distraire, 
à lui céder, ce qui avait été d'abord assez difficile à 
obtenir, vu sa couleur terriblement foncée, qui est une 
marque d'esclavage dans presque toutes les contrées 
exotiques. 

Et les professeurs, quelle indulgence, quels sourires 
aimables ils avaient pour cette petite boule noire qui, 
malgré son intelligence, se refusait à tous les bienfaits 
de l'instruction, et sous la laine épaisse de sa cheve- 
lure abritait, avec un ardent souvenir de son pays, le 



ROUANS 113 

mépris de ces billevesées qu'on essayait de lui incul- 
que] ! Chacun dans le gymnase faisait des projets sur 
cette royauté future, déjà puissante et entourée, comme 
si Mâdou avait marche en plein Paris, sous les éven- 
tails de plum< 8, le dais à frange** les lances en fais- 
ceaux, de la suite de son père. 

Quand Mâdou sera roi ! 

C'était le refrain de toutes leurs conversations. Sitôt 
Mâdou couronné, on irait là-bas, tous ensemble. Labas- 
sindre rêvait de régénérer la musique grossière du 
Dahomey et se voyait déjà directeur d'un conservatoire, 
m ;iilre de la chapelle royale. M me Moronval-Decos- 
tère espérait appliquer sa méthode en grand dans 
de vastes classes, dont elle se figurait les nattes 
nombreuses noires de petits élèves accroupis. Mais 
le docteur Hirsch, lui, dans son rêve, couchait toute 
cette marmaille dans des lits innombrables rangés 
en enfilade et faisait sur elle les expériences dan- 
gereuses de sa médecine fantaisiste et non diplô- 
mée, sans que la police eût la moindre envie de s'en 
mêler. 

Les premiers temps de son séjour à Paris semblèrent 
doux au petit roi, à cause de cette adoration ambiante ; 
et puis, Paris est la ville du monde où les exilés 
s'ennuient le moins, peut-être parce qu'il se mêle dans 
son atmosphère un peu de l'atmosphère de tous les 
pays. 

Si seulement le ciel avait voulu sourire, lui aussi, au 
lieu de ruisseler sans cesse d'une petite pluie fine et 
cinglante, ou de s'envelopper de tourbillons de peluche 
blanche, de cette nige qui ressemblait si fort à la graine 
ouverte et mure des cotonniers; si le soleil avait chauffé 
pour de bon, en déchirant la gaze trouble dont il s'en- 
tourait continuellement; si Kérika, enfin, avec son car- 
quois, son fusil bronzé, ses bras nus chargés de bra- 
celets, était apparue de temps en temps dans le pass 
des Douze-Maisons, Màdou aurait été tout à fait heu- 
reux. 

ALPHONSE DAUDET. 8 



114 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Mais la destinée changea subitement. 

« Moucié Bonfils » arriva un jour au gymnase Mo- 
ronval, apportant des nouvelles sinistres du Dahomey. 
Le roi Rack-Màdou-Ghézô était détrôné, prisonnier 
des Achantis qui venaient de s'emparer du pays et d'y 
fonder une dynastie nouvelle. Les troupes royales, les 
régiments d'amazones, tout avait été vaincu, dispersé, 
massacré, et Kerika, la seule échappée par miracle, 
réfugiée à la factorerie Bonfils, faisait prier Màdou de 
rester en France et de bien conserver son gri-gri. 

C'était écrit : si Màdou ne perdait pas l'amulette, il 
régnerait. 

Il fallait cette pensée pour relever le courage du 
pauvre petit roi. Moronval, qui ne croyait pas au gri- 
gri, présenta sa note — et quelle note ! — à moucié 
Bonfds, qui paya pour cette fois, tout en signifiant au 
maître de pension qu'à l'avenir, s'il consentait à garder 
Màdou, il ne devait plus compter sur une rétribution 
immédiate, mais sur la reconnaissance et les bienfaits 
du roi aussitôt que les chances de la guerre le remet- 
traient sur le trône. Il importait de choisir entre cette 
fortune aléatoire ou un renoncement absolu. 

Moronval répondit avec noblesse : « Je me charge de 
l'enfant. » 

Ce n'était déjà plus Son Altesse Royale. 

Le respect perdu, rien ne subsista des soins, des 
attentions dont on avait comblé le petit nègre. Chacun 
lui en voulait d'une déception personnelle et de la mau- 
vaise humeur de tous. Il fut d'abord le simple pension- 
naire, semblable aux autres jusqu'au moindre bouton 
de l'uniforme, grondé, puni, corrigé, couchant au dor- 
toir, soumis à la règle commune. 

Le petit n'y comprenait rien, essayait en vain ses 
gentillesses, ses petites grimaces autrefois adora- 
bles qui se heurtaient maintenant à une froideur 
étrange. 

Ce fut bien pis quand, plusieurs trimestres écoulés, 
Moronval, ne recevant pas d'argent, commença à trou- 



ROMANS 115 

ver que Màdou était une bouche inutile. De l'état de 
pensionnaire on le fit passer à celui de subalterne. 
Comme on avait renvoyé le domestique pour cause 
d'économie, Màdou le remplaça, non sans révolte. La 
première fois qu'on lui mit un balai dans les mains en 
lui indiquant l'usage qu'il fallait en faire, il s'y refusa 
obstinément. Mais M. Moronval avait des arguments 
irrésistibles; et, après une vigoureuse bastonnade, 
l'enfant se résigna. 

D'ailleurs il préférait encore balayer que d'apprendre 
à lire. 

Le petit roi balaya donc et frotta avec une ardeur, 
une constance singulière, on a pu s'en convaincre par 
le luisant du salon Moronval. Mais cela n'adoucit pas 
l'humeur farouche du mulâtre, qui ne pouvait lui par- 
donner toutes les déceptions dont il était la cause 
involontaire. 

Màdou avait beau s'appliquer à faire reluire, donner 
au logis délabré un vernis de propreté, il avait beau 
regarder son maître avec des yeux câlins, l'humilité 
frémissante d'un chien soumis, il n'obtenait le plus 
souvent que des coups de matraque pour récom- 
pense. 

— Jamais content !... jamais content !... disait le né- 
grillon avec une expression désespérée. Et le ciel de 
Paris lui semblait devenir plus noir, la pluie plus con- 
tinuelle, la neige plus abondante et plus froide. 

Kérika, tante Kérika, si aimante et si fière, où 
êtes- vous! Venez voir ce qu'ils font du petit roi, comme 
on le traite durement, comme on le nourrit mal, comme 
on l'habille de guenilles, sans pitié pour son corps fri- 
leux. Il n'a plus qu'un vêtement de propre maintenant, 
c'est sa livrée, casaque rouge, gilet rayé, casquette à 
galon. A présent, quand il accompagne le maitre, il ne 
marche plus à coté de lui en égal ; il le suit à dix pas. 
Ce n'est pas encore le plus dur. 

De l'antichambre il passe à la cuisine, et de la cui- 
sine, comme On a remarqué son honnêteté, son ingé- 



116 PAGES CHOISIES D''aLPHONSE DAUDET 

nuité, on l'envoie au marché de Chaillotavec un grand 
panier faire les provisions. 

Et voilà où en est réduit le dernier descendant du 
puissant Tocodonou, fondateur de la dynastie daho- 
myenne ! A aller marchander les vivres du gymnase Mo- 
ronval !... Deux fois par semaine on le voit remonter 
la longue rue de Ghaillot, longeant les murs, maigri, 
souffreteux, grelottant, car maintenant il a froid, tou- 
jours froid, et rien ne le réchauffe, ni les exercices vio- 
lents auxquels on le condamne, ni les coups, ni la 
honte d'être devenu domestique, ni même sa haine 
contre le Père au bâton, c'est ainsi qu'il appelle Mo- 
ronval. 

Elle est pourtant vigoureuse, cette haine. 

Ah! si Mâdou redevenait roi un jour!... Son cœur 
frémit de rage à cette pensée, et il faut l'entendre faire 
part à Jack de ses projets de vengeance : 

— Quand Màdou retourner Dahomey, écrire bonne 
petite lettre à Père au bâton, faire venir li en Dahomey, 
et couper tète à li dans grand bassin de cuivre ; après, 
avec sa peau, couvrir un grand tambour de guerre pour 
aller contre les Achantis... Zim ! boum! boum!... 
Zim ! boum ! boum ! 

Jack voyait briller dans l'ombre, adoucie d'un reflet 
de neige, deux petits yeux de tigre, pendant que le 
nègre tapait sourdement de la main sur le rebord de 
son lit pour imiter le tambour de guerre. Le petit de 
Barancy était terrifié; aussi la conversation en resta là 
pendant quelques minutes. Enfoncé dans ses couver- 
tures, la tète pleine de ce qu'il venait d'entendre, le 
a nouveau » croyait voir passer des éclairs de sabre et 
retenait sa respiration. 

Màdou, que son récit avait excité, aurait bien voulu 
parler encore, mais il croyait son camarade en- 
dormi. Enfin Jack poussa un de ces longs soupirs 
qui semblent venir de ces immensités que le rêve 
parcourt en une seconde et de la profondeur du cau- 
chemar. 



ROM\NS M 7 

— Toi pas dormir, moucié demanda Màdou douce- 
ment, toi causer encore ensemble!... 

— Oui, je veux bien, répondit Jack... Seulement, 
nous ne parlerons plus de votre vilain tambour ni du 
grand bassin de cuivre rouge... Ça me fait trop 
peur. 

Les deux pauvres petits abandonnés, après s'être 
fait confidence l'un à l'autre de leur misère, s'endor- 
mirent de bon cœur, la bouche entr'ouverte, encore 
pleine de rires, que la respiration régulière du sommeil 
chassa bientôt en mille petites notes joyeusement con- 
fuses. 

Puis nous voyons Jack au point le plus aigu de sa détresse- 
après avoir été ouvrier à Indret, quand il va s'engager comme 
chauffeur sur le Cydnus. 



LA CHAMBRE DE CHAUFFE 

Il partit d'Indret un matin de juillet, juste quatre 
ans après son arrivée. 

Quel temps superbe encore ce jour-là ! 

Du pont du petit bateau où Jack se tenait debout à 
côté du père Roudic qui avait voulu l'accompagner, le 
spectacle était saisissant. Le fleuve s'agrandissait à 
chaque tour de roue, écartant, repoussant ses berges 
de toute sa force comme pour faire la place plus large 
à son embouchure dans la mer. L'air devenait plus 
vif, les arbres diminuaient de hauteur, les deux rives 
s'aplanissaient en s'éloignant l'une de l'autre dans une 
perspective étalée, semblait-il, par le grand vent souf- 
llant de face. Çà et là, des étangs brillaient dans l'in- 
térieur des terres, des fumées montaient au-dessus des 
tourbières, des milliers de goélands et de mouettes 
dans un vol blanc mêlé de noir rasaient le fleuve avec 
leurs cris d'enfants. Mais tout cela disparaissait, perdu 
dans l'immensité prochaine de l'Océan, qui ne souffre 



118 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

aucune grandeur à côté de la sienne, comme il ne veut 
aucune végétation au bord de la stérilité amère de ses 
vagues. 

Subitement, le petit paquebot entra dans l'espace 
d'un seul bond. Comment définir autrement cette allure 
nouvelle de toute son armature, ce balancement que 
les flots, baignés d'une lumière éblouissante, libres 
dans une prise d'air gigantesque, semblaient continuer 
d'une lame à l'autre, jusqu'à la limite extrême de l'ho- 
rizon, jusqu'à cette ligne verdâtre où le ciel et l'eau 
réunis ferment l'espace aux yeux avides ? 

Jack n'avait jamais vu la mer. Cette odeur fraîche et 
salée, ce coup d'éventail que la marée montante dégage 
à chaque vague, lui mit au cœur la griserie du voyage. 

Là-bas, sur la droite, avec ce resserrement de tous 
leurs toits que les ports de mer présentent entre les 
roches, Saint-Nazaire s'avançait au bord des flots, son 
clocher en vigie sur la hauteur, sa jetée continuant la 
rue jusqu'au large. Entre les maisons, des mâts se 
dressaient, se croisaient, mêlés de loin les uns aux 
autres, et si serrés qu'on eût dit qu'un seul coup de 
vent avait poussé ce paquet de vergues dans l'abri du 
port. En approchant, tout s'espaça, se sépara, s'a- 
grandit. 

Ils débarquèrent à la jetée. Là, on leur apprit que 
le Cydnus, grand steamer de la Compagnie transatlan- 
tique, partait le jour même, dans deux ou trois heures, 
et que depuis la veille il était déjà au large. C'est le 
seul moyen qu'on ait trouvé jusqu'ici pour avoir l'équi- 
page au complet au moment du départ, sans être 
obligé de faire battre tous les bouges de Saint-Nazaire 
par les gendarmes. 

Jack et son compagnon n'avaient donc pas le temps 
de voir la ville qu'emplissaient, à cette heure, l'ani- 
mation et le train d'un jour de marché débordant jusque 
sur le port. Tout le quai était jonché de paquets de 
verdure, de paniers de fruits, de volailles liées deux 
à deux et battant des ailes par terre en piaillant. 



ROMANS H9 

Devant leur étalage, paysannes et paysans bretons, 
alignés tout debout les bras ballants, attendaient 
tranquilles et muets qu'il leur vint quelque pratique. 
Pas de hâte, pas le moindre appel aux passants. 
Pour faire contraste, une foule de petits forains, 
Inventaire chargé de cravates, de porte-monnaie, d'é- 
pingles ou de bagues, circulaient bruyamment, en pro- 
posant leur marchandise. Des matelots de tous les 
pays, de petites bourgeoises de Saint-Nazaire, des 
femmes d'ouvriers ou d'employés de la compagnie, se 
hâtaient dans le marché où le coq du Cyclnus achevait 
de ramasser ses dernières provisions. Roudic apprit 
par lui que Blanchet était à bord, et furieux parce qu'il 
n'avait pas son compte de chauffeurs. 

— Dépêchons-nous, petit gas, nous sommes en re- 
tard. 

Ils sautèrent dans une barque, traversèrent le bas- 
sin à flot encombré de navires, Ici, ce n'était plus le 
port fluvial de Nantes, sillonné de barques de toutes 
grandeurs. Rien que d'énormes bâtiments et une appa- 
rence de repos, de relâche. Des coups de marteau dans 
la partie du radoub, quelques piaillements de volailles 
qu'on embarquait, troublaient seuls ce silence sonore, 
cristallin, qui plane au-dessus de l'eau. Les gros trans- 
atlantiques, rangés au quai, éteints et lourds, sem- 
blaientdormirentredeux traversées. De grands navires 
anglais, venus de Calcutta, dressaient leurs nombreux 
étages de cabines, leur avant très haut, leurs flancs 
solides couverts d'une nuée de matelots en train de 
les badigeonner. On passait entre ces masses immo- 
biles, où l'eau prenait des teintes sombres de canal 
traversant une ville, comme entre d'épaisses murailles, 
avec des manèges de chaînes, de cordes soulevées et 
ruisselantes. Enfin, ils sortirent du port, franchirent 
la jetée à la pointe de laquelle le Cyclnus sous vapeur 
attendait la marée. 

Un petit homme nerveux et sec, en manches de che- 
mise, trois galons d'or à sa casquette, interpella Jack 



120 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

et Roudic, dont la barque \ r enait de se ranger au long 
du steamer. A peine si l'on entendait ses paroles dans 
le tumulte de l'encombrement de la dernière heure ; 
mais ses gestes paraissaient éloquents. C'était Blan- 
chet, le mécanicien-chef, que ses hommes appelaient 
« le Moco 1 ». Aussitôt que le vacarme des bagages 
qu'on engouffrait dans la cale ouverte lui permit de se 
faire entendre : 

— Arrivez donc, coquin de bon sort ! cria-t-il avec 
un terrible accent du Midi... J'ai cru que vous alliez 
me laisser en plan. 

— C'est ma faute, mon vieux, dit Roudic... Je vou- 
lais accompagner le petit gas, et je n'étais pas libre 
hier. 

— Boufre ! Il est de taille, ton petit. Nous serons 
obligés de le plier en quatre pour le coucher dans la 
cabine des chauffeurs... Allons, zou ! descendons vite, 
je vais l'installer. 

Ils prirent un petit escalier tout en cuivre, qui tour- 
nait avec une rampe étroite, puis un autre escalier 
sans rampe, raide comme une échelle, puis encore un, 
puis encore un autre. 

Jack, qui n'avait jamais vu de « transatlantique », 
était stupéfait de la grandeur, de la profondeur de 
celui-ci. On descendait dans un abîme où les yeux, qui 
venaient de la grande lueur du jour, ne distinguaient 
ni les êtres, ni les objets. Il faisait nuit, une nuit de 
mine, éclairée de fanaux accrochés, étouffée d'un 
manque d'air et d'une chaleur croissante. Une der- 
nière échelle, descendue à tâtons, les conduisit dans la 
chambre aux machines, véritable étuve qu'une chaleur 
mouillée et lourde, mêlée à une forte odeur d'huile, 
emplissait d'une atmosphère insupportable, d'une buée 
flottante au-dessus de laquelle, à trois ou quatre étages 



1 La Marine française se divise en deux grandes races : les 
Moco et les Ponantais, Bretagne et Provence, gens du Nord 
et gens du Midi. 



ROMANS 12! 

plus haut, apparaissait clans le carré d'un soupirail le 
bleu du ciel. 

Une grande activité régnait là. Les mécaniciens, les 
aides, les élèves, allaient, venaient, passaient une re- 
vue générale de la machine, s'assurant si toutes les 
pièces étaient exactes et libres dans leur jeu. On venait 
de finir le plein des chaudières, et déjà elles tiraient 
et grondaient furieusement. Le fer, le cuivre, la fonte, 
astiqués d'huile bouillante, luisaient, étincelaient; et, 
L'extrême propreté des engins leur donnait une appa- 
rence plus féroce, comme si ces poignées qui brûlaient 
— à leur contact — même les mains enveloppées d'é- 
toupe, ces pistons incandescents, ces boutons remués 
avec des crocs de fer, brillaient de tout le feu qu'ils 
absorbaient. Jack regardait curieusement la formidable 
bète. Il en avait vu bien d'autres à Indret; mais celle- 
ci lui paraissait encore plus terrible, sans doute parce 
qu'il savait qu'il serait obligé de l'approcher à chaque 
instant et de lui fournir sa nourriture de nuit et de 
jour. Ça et là, des thermomètres, des manomètres, une 
boussole, le cadran télégraphique par lequel arrivent 
les commandements, recevaient la lumière de grosses 
lampes à réflecteur. 

Au bout de la chambre aux machines s'enfonçait un 
petit couloir, très sombre. « Ici, la soute au charbon... », 
dit Blanchet en montrant un trou béant dans le mur. 
A côté de ce trou, il s'en trouvait un autre où un fanal 
éclairait quelques grabats, des hardes pendues. C'est 
là que couchaient les chauffeurs. Jack frémit à cette 
vue. Le dotoi Moronval, la mansarde des Roudic, tous 
ces abris de hasard où il avait dormi ses rêves d'en- 
fant, étaient des palais en comparaison. 

— « Et la chambre de chauffe, » ajouta Moco en 
poussant une petite porte. 

Imaginez une longue cave ardente, une allée des 
catacombes embrasée par le reflet rougeàtre d'une 
dizaine de fours en pleine combustion. Des hommes 
presque nus, activant le feu, fouillant les cendriers, 



122 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

s'agitaient devant ces brasiers qui congestionnaient 
leurs faces ruisselantes. Dans la chambre aux machines 
on étouffait. Ici l'on brûle. 

— Voilà votre homme... dit Blanchet au chef de 
chauffe en lui présentant Jack. 

— Il arrive bien, dit l'autre presque sans se retour- 
ner, je manque de monde pour les escarbilles. 

— Bon courage, petit gas ! fit le père Roudic en don- 
nant à son apprenti une vigoureuse poignée de main. 

Et Jack, tout de suite, se mit aux escarbilles. Tous 
les détritus de charbon dont les cendriers se trouvent 
obstrués, encrassés, sont jetés dans des paniers que 
Ton monte sur le pont pour les vider dans la mer. Dur 
métier, les paniers sont lourds, les échelles raides, 
suffocante la transition de l'air pur à l'étouffement du 
gouffre. Au troisième voyage, Jack sentait ses jambes 
fondre sous lui. Incapable même de soulever son pa- 
nier, il restait là, anéanti, moite d'une sueur qui lui 
enlevait tout ressort, quand l'un des chauffeurs, le 
voyant en cet état, alla prendre dans un coin un large 
fiasque d'eau-de-vie et le lui présenta. 

— Xon merci ! je n'en bois pas, dit Jack. 
L'autre se mit à rire. 

— Tu en boiras, dit-il. 

— Jamais!... fit Jack, et, se raidissant par un sur- 
saut de sa volonté bien plus que par l'effort de tous ses 
muscles, il chargea la lourde corbeille sur son dos et 
la monta courageusement. 

Le pont présentait un coup d'œil animé et pitto- 
resque. Le petit paquebot amenant les voyageurs 
venait d'arriver et de se ranger du côté du grand 
steamer. De là montait une foule de passagers, pressés, 
ahuris, qui offraient une diversité étonnante de costu- 
mes et de langages, tous les pays de la terre se donnant 
rendez-vous sur ce milieu mixte, international, qu'on 
appelle un pont de navire. Tout ce monde courait, 
s'installait. Des gens étaient gais, d'autres pleuraient 
d'un adieu précipité; mais tous avaient au front un 



ROMANS 423 

souci ou un espoir, car les déplacements sont presque 
toujours le résultat d'une perturbation, de quelque 
volte d'existence, et c'est en général le dernier trem- 
blement d'une grande secousse que ces départs qui 
vous jettent d'un continent à un autre. Aussi les deuils 
côtoient l'aventure sur les ponts des paquebots et 
mêlent leur mélancolie à la fièvre du voyage. 

Elle était partout, cette fièvre singulière, dans la 
marée qui montait à grand bruit, dans les révoltes du 
vaisseau tirant son ancre, dans l'agitation des petites 
barques qui l'entouraient. Elle animait là-bas, sur la 
jetée, une foule émue et curieuse, venue pour saluer 
les voyageurs, suivre de loin quelque silhouette aimée, 
et formant sur l'étroit espace comme une barre sombre 
qui coupait l'horizon bleu. Elle doublait, cette fièvre, 
l'élan des bateaux de pêche gagnant le large à pleines 
voiles pour toute une nuit de hasard et de combat; et 
les grands steamers qui rentraient la sentaient battre, 
dans leurs toiles lasses, comme un regret des beaux 
pays parcourus. 

Pendant que l'embarquement finissait, que la cloche 
de l'avant du navire hâtait les dernières brouettes, 
Jack, son panier d'escarbilles vidé, était resté appuyé 
au bastingage à regarder les passagers, ceux des cabi- 
nes confortablement mis et équipés, et ceux du pont 
déjà assis sur leur mince bagage... Où allaient-ils?... 
Quelle chimère les emportait? Quelle réalité cruelle et 
froide les attendait à l'arrivée?... Un couple surtout 
l'intéressait, une mère et son enfant qui lui rappelaient 
l'image d'Ida et du petit Jack alors qu'ils se tenaient 
ainsi par la main. La femme, jeune, tout en noir, enve- 
loppée d'un sarapé mexicain à grandes raies, avec cette 
allure indépendante que les femmes de militaires ou 
de marins prennent des absences fréquentes de leur 
mari. L'enfant, habillé à l'anglaise, ressemblant à s'y 
méprendre au joli filleul de lord Peambock. 

Quand ils passèrent près de Jack, tous deux eurent 
un mouvement d'écart, et la longue robe de soie fut 



12i PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

vivement relevée pour ne pas frôler les manches du 
chauffeur noires de charbon. Ce fut un mouvement 
presque imperceptible, mais qu'il comprit; et du coup 
il lui sembla que son passé, ce cher passé en deux 
personnes qu'il invoquait aux mauvais jours, venait de 
le renier, de s'éloigner de lui à jamais. 

Un juron marseillais, accompagné d'un fort coup de 
poing entre les deux épaules, interrompit sa triste 
rêverie : 

— Chien failli de chauffeur de Ponantais du diable, 
veux-tu bien descendre à ton poste !... 

C'était le Moco qui faisait sa ronde, Jack descendit 
sans rien dire, honteux de cette humiliation devant 
tous. 

Comme il mettait le pied sur l'échelle menant à la 
chambre de chauffe, une longue secousse ébranla le 
navire, la vapeur qui grondait depuis le matin régu- 
larisa son bruit, l'hélice se mit en branle. On partait. 

En bas, c'était l'enfer. 

Chargés jusqu'à la gueule, dégageant avec des lueurs 
d'incarnat une chaleur visible, les fours dévoraient des 
pelletées de charbon sans cesse renouvelées par les 
chauffeurs dont les têtes grimaçaient, tuméfiées, apo- 
plectiques, sous l'action de ces feux ardents. Le gron- 
dement de l'Océan semblait le rugissement de la flamme; 
le bruit du flot confondu avec un pétillement d'étin- 
celles donnait l'expression d'un incendie inextingui- 
ble, renaissant de tous les efforts qu'on faisait pour 
l'éteindre. 

— « Mets-toi là... », dit le chef de chauffe. 

Jack vint se mettre devant une de ces gueules enflam- 
mées qui tournaient tout autour de lui, élargies et 
multipliées par le premier étourdissement du tangage. 
Il fallait activer ce foyer d'embrasement, l'agacer du 
ringard, le nourrir, le décharger sans cesse. Ce qui lui 
rendait la besogne plus terrible, c'est que, n'ayant pas 
l'habitude de la mer, les trépidations violentes de l'hé- 
lice, les surprises du roulis le faisaient chanceler, le 



ROMANS 125 

jetaient à tout moment vers la flamme. Il était ob 
de s'accrocher pour ne pas tomber et d'abandonner 

tout de suite les objets incandescents auxquels il es- 
sayait de se retenir. 

Il travaillait pourtant avec tout son courage; mais 
au bout d'une heure de ce supplice ardent, il se sentit 
aveuglé, sourd, sans haleine, étouffé par le sang- qui 
montait, les yeux troubles sous les cils brûlés. Il fit ce 
qu'il voyait faire aux autres, et, tout ruisselant, 
s'élança sous la « manche à air », long conduit de toile 
où l'air extérieur tombe, se précipite du haut du pont 
par torrents... Ah ! que c'était bon! Presque aussitôt, 
une chape de glace s'abattit sur ses épaules. Ce cou- 
rant d'air meurtrier avait arrêté son souffle et sa vie. 

— La gourde ! cria-t-ii d'une voix rauque au chauf- 
feur qui lui avait offert à boire. 

— Voilà, camarade. Je savais bien que tu y vien- 
drais. 

11 avala une énorme lampée. C'était de l'alcool pres- 
que pur ; mais il avait tellement froid que le trois-six 
lui parut aussi fade et insipide que l'eau claire. Quand 
il eut bu, il lui vint un grand bien-être de chaleur inté- 
rieure communiquée à tout ses nerfs, à tous ses mus- 
cles, et qui s'exaspéra ensuite en brûlure vive au creux 
de l'estomac. Alors, pour éteindre ce feu qui le brûlait, 
il recommença à boire. Feu dedans et feu dehors, 
flamme sur flamme, alcool sur charbon, c'est ainsi 
désormais qu'il allait vivre ! 

Il commençait un rêve fou d'ivresse et de torture qui 
devait durer trois ans. Trois sinistres années aux jours 
tout pareils, aux mois confondus et brouillés, aux sai- 
sons uniformes dans la canicule constante de la cham- 
bre de chauffe. 

Il traversa les zones inconnues dont les noms étaient 
clairs, chantants, rafraîchissants, des noms espagnols, 
italiens ou français, du français enfantin des colonies : 
mais de toutes ces contrées magiques, il ne vit ni les 
ciels de saphir, ni les îles vertes étalées en féconds 



126 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

bouquets sur les vagues phosphorescentes. La mer 
grondait pour lui de la même colère, le feu de la même 
violence. Et plus les pays étaient beaux, plus la cham- 
bre de chauffe était terrible. 

Il relâcha dans les ports fleuris, horizonnés de forêts 
de palmiers, de bananiers au vert panache, de collines 
violettes, de cases blanches étayées de bambou; mais 
pour lui tout gardait la couleur de la houille. Après 
que, pieds nus sur les quais enflammés de soleil, 
empoisonnés de goudron fondu ou du suc noir des 
cannes à sucre, il avait vidé ses escarbilles, cassé du 
charbon, transbordé du charbon, il s'endormait épuisé 
le long des berges ou allait s'enfermer dans quelque 
bouge, des berges et des bouges semblables à ceux de 
Nantes, hideux témoins de sa première ivresse. Là, il 
trouvait d'autres chauffeurs, des Anglais, des Malais, 
des Nubiens, brutes, féroces, machines à tisonner; et, 
comme on n'avait rien à se dire, on buvait. D'abord, 
quand on est chauffeur, il faut boire. Ça fait vivre. 

Et il buvait ! 

Dans cette nuit d'abîme, un seul point lumineux, sa 
mère. Elle restait au fond de sa vie lugubre comme 
une madone au fond d'une chapelle dont on aurait éteint 
tous les cierges. Maintenant qu'il se faisait homme, 
bien des côtés mystérieux de son martyre s'éclaircis- 
saient pour lui. Son respect pour Charlotte s'était 
changé en pitié tendre ; et il commençait à l'aimer 
comme on aime ceux pour qui l'on souffre ou pour 
qui Ton expie. Même dans ses plus grands désordres, 
il n'oubliait pas le but de son engagement, et un ins- 
tinct machinal lui faisait conserver sa paye de matelot. 
Tout ce que l'ivresse lourde laissait de lucide en lui 
s'en allait à cette pensée qu'il travaillait pour sa mère. 

En attendant, la distance grandissait entre eux et 
s'allongeait des lieues parcourues, surtout de l'oubli 
vague, de l'indifférence du temps qui prend les exilés 
et les malheureux. Les lettres de Jack devenaient de 
plus en plus rares, comme si chaque fois elles étaient 



ROMANS i 27 

jetées d'un peu plus loin. Celles de Charlotte, nom- 
breuses et bavardes, l'attendaient aux étapes, mais 
lui parlaient des chose tellement étrangères à sa nou- 
velle situation, qu'il les lisait seulement pour enten- 
dre la musique, écho lointain d'une tendresse toujours 
vivante. Des lettres d'Étiolles qui racontaient les épi- 
sodes ordinaires de la vie d'Argenton. Plus tard, 
d'autres, datées de Paris, annoncèrent un changement 
dans leur existence, une nouvelle installation au quai 
des Augustins, tout près de l'Institut. « Nous sommes 
en plein centre intellectuel, disait Charlotte. M. d'Ar- 
genton, cédant aux sollicitations de ses amis, s'est 
décidé de rentrer dans Paris et à fonder une Revue 
philosophique et littéraire. Ce sera un moyen de faire 
connaître ses œuvres, si injustement ignorées, et de 
gagner aussi beaucoup d'argent. Mais quel mal il faut 
se donner! que de courses chez les auteurs, chez les 
éditeurs ! Nous avons reçu un travail bien intéressant 
de M. Moronval. Je m'occupe aussi de l'aider, ce pau- 
vre ami. J'achève en ce moment de recopier la Fille de 
Faust. Tu es bien heureux, mon enfant, de vivre loin 
de toutes ces agitations. M. d'Argenton en est malade. .. 
Tu dois être bien grand aujourd'hui, mon Jack ! 
Envoie-moi ta photographie. » A quelque temps de là, 
en passant à la Havane, Jack trouva un volumineux 
paquet à son adresse : « Jack de Barancy, chauffeur à 
bord du Cydnus. » C'était le premier numéro de 

LA REVUE DES RACES FUTURES 

V te A. d'Argenton, rédacteur en chef. 

Ce que nous sommes, ce que nous serons. La Rédaction. 

La Fille de Faust. Prologue Vie A. d'Argenton. 

De l'éducation aux Colonies £.variste Mohonval. 

L'Ouvrier de l'avenir L.vbassindue. 

Médication par les parfums D r Hiusch. 

Question indiscrète au directeur de l'O- 
péra L. . . 

Le chauffeur feuilleta machinalement ce recueil 



128 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

d'inepties, souillé de ses mains, taché de noir à me- 
sure qu'il lisait. Et tout à coup, en voyant les noms 
de tous ses bourreaux réunis là, épanouis sur cette 
couverture satinée et de couleur tendre, quelque chose 
de fier se réveilla en lui. Il eut une minute d'indigna- 
tion et de rage, et du fond de son antre, il leur criait en 
brandissant ses poings comme s'ils avaient pu le voir 
et l'entendre : «Ah ! misérables, misérables, qu'est-ce 
que vous avez fait de moi ? » Mais ce ne fut qu'un 
éclair. La chambre de chauffe et l'alcool eurent vite 
raison de ce mouvement de révolte, et l'atonie où le 
malheureux s'enfonçait chaque jour davantage l'eut 
bientôtrecouvert de ses grises étendues qui font penser 
à du sable amoncelé sur des caravanes en déroute, 
enlizées grain à grain, et dont les voyageurs, les 
guides, les chevaux, restent ensevelis avec toutes les 
apparences de la vie. 

Chose étrange, à mesure que son cerveau s'éteignait, 
que sa volonté perdait tous ses ressorts, son corps 
excité, soutenu, alimenté, par un réconfort persistant, 
semblait devenir plus vigoureux. Sa démarche se 
maintenait aussi ferme, sa force au travail aussi égale 
dans l'ivresse que dans l'état normal, tellement il s'était 
habitué au poison, endurci à tous ses effets extérieurs; 
son masque même, pâle, convulsé, restait impéné- 
trable, raidi par cet effort de l'homme qui fait marcher 
droit son ivresse, la condamne au silence. Exact à sa 
besogne, aguerri à ce qu'elle avait de terrible, il sup- 
portait avec la même indifférence les longues et uni- 
formes journées de la traversée et les heures de 
tempête, ces batailles contre la mer, si lugubres dans 
la chambre de chauffe, les voies d'eau, les « coups de 
feu », le charbon enflammé foulant à travers la cale. 
Pour lui, ces terribles moments se confondaient avec 
les rêves ordinaires de ses nuits, visions de délire, 
cauchemars remuants et grouillants dont s'agite le 
sommeil des alcoolisés. 

X'ctait-ce pas dans un de ces rêves, cette effroyable 






ROMANS i29 

secousse qui ébranla tout le Cydnus, une nuit que le 
pauvre chauffeur dormait? Ce coup sec et direct aux 
flancs du steamer, ce fracas épouvantable suivi de cra- 
quements, de brisures, ce bruit d'eau intérieur, ces 
paquets de mer tombant en cataractes, s'écoulant en 
minces ruisseaux, ces pas précipités, ces sonneries 
électriques qui se répondaient, cet émoi, ces cris, et, 
par-dessus tout, l'arrêt sinistre de l'hélice laissant le 
navire abandonné aux secousses silencieuses du roulis, 
tout cela n'était-ce pas dans un rêve ?... Ses camarades 
l'appellent, le secouent : «Jack ! Jack !... » Il s'élance, 
à demi nu. La chambre aux machines a déjà deux 
pieds d'eau. La boussole est cassée, les fanaux éteints, 
les cadrans renversés. On se parle, on se cherche dans 
la nuit, dans la boue : « Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce 
qu'il arrive? ». 

— C'est un américain qui s'est jeté sur nous... Nous 
coulons... Sauve qui peut ! 

Mais, en hautde l'échelle étroite vers laquelle chauf- 
feurs et mécaniciens se précipitent, le Moco apparaît 
tout debout, le revolver au poing : 

— Le premier qui sort d'ici, je lui casse la gueule. 
A la chauffe, tron de Diou /et chauffez ferme. La terre 
n'est pas loin. Nous pouvons encore arriver. 

Chacun retourne à son poste et s'active avec la furie 
du désespoir. Dans la chambre de chauffe, c'est ter- 
rible. Les fourneaux, chargés à éclater, renvoient une 
fumée de charbon mouillé, aveuglante, jaune, puante, 
étouffante, qui asphyxie les travailleurs pendant que 
l'eau monte toujours malgré les pompes, glace tous 
leurs membres. Oh ! qu'ils sont heureux ceux qui vont 
mourir là-haut, au grand air du pont. Ici, c'est la mort 
noire, entre deux grands murs de fonte ; une mort qui 
ressemble à un suicide, tellement les forces paralysées 
sont obligées de s'abandonner devant elle. 

C'est fini. Les pompes ne vont plus. Les fourneaux 
sont éteints. Les chauffeurs ont de l'eau jusqu'aux 
épaules, et cette fois c'est le Moco lui-même qui a 

ALPHONSE D.U'[>ET. <J 



130 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

crié d'une voix de tonnerre : a Sauve qui peut, mes 
petits ! » 

LE NABAB 

Nous arrivons à l'œuvre culminante du romancier, à celle 
qui affermit sa gloire, décida définitivement de sa renommée 
et conquit le grand public, en même temps qu'elle consacrait 
le talent de l'observateur pénétrant des mœurs parisiennes. 
Tous les romans précédents de Daudet s'effaçaient devant le 
Nabab, où il se montrait, non pas seulement émouvant, 
tendre, passionné des humbles et des misérables, mais sati- 
riste impitoyable et justicier ironique des vices et des travers 
de ses contemporains. 

L'histoire de cet infortuné parvenu le Nabab, aux prises 
avec toutes les cupidités, toutes les passions de la vie pari- 
sienne, est une des plus touchantes qu'il soit. Le livre lit un 
bruit formidable, parce que, malgré l'auteur, on voulut y 
voir des portraits là où il n'y avait que des types, et un 
roman à clé là où il n'y avait que des caractères synthétisés 
dans des personnages en grande partie composés de plusieurs 
êtres réels ; mais ils étaient si humains,, si saisissants, si vrais 
ces personnages, que la malignité les identifia aussi à des 
personnalités en vue. 

Certes les principaux traits de ces diverses figures s'adap- 
taient parfaitement au duc de Mora, au Nabab Bernard Jan- 
soulet, au docteur Jenkins, à Monpavon, à presque tous les 
héros du livre, mais cependant ce n'étaient pas eux, car 
l'écrivain, s'élevant au-dessus du pamphlet, avait ciselé des 
types inspirés de la Nature et les dépassant. 

Le roman débute par ces belles pages d'exposition des 
principaux personnages. 



LES MALADES DU DOCTEUR JENKINS 

Debout sur le perron de son petit hôtel de la rue de 
Lisbonne, rasé de frais,, l'œil brillant, la lèvre entr'ou- 
verte d'aise, ses longs cheveux vaguement grisonnants 
épandus sur un vaste collet d'habit, carré d'épaules, 
robuste et sain comme un chêne, l'illustre docteur 
irlandais Robert Jenkins, chevalier du Medjidié et de 
Tordre distingué de Charles III d'Espagne, membre de 



ROMANS 431 

plusieurs sociétés savantes ou bienfaisantes, prési- 
dent fondateur de l'œuvre de Bethléem, Jenkins enfin, 
le Jenkins des perles Jenkins à base arsenicale, c'est- 
à-dire le médecin à la mode de l'année 1.864, l'homme 
le plus occupé de Paris, s'apprêtait à monter en voi- 
ture, un matin de la fin de novembre, quand une 
croisée s'ouvrit au premier étage sur la cour inté- 
rieure de l'hôtel, et une voix de femme demanda timi- 
dement : 

— Uentrcrcz-vous déjeuner, Robert ? 

Oh ! de quel bon et loyal sourire s'éclaira tout à 
coup cette belle tête de savant et d'apôtre, et dans le 
tendre bonjour que ses yeux envoyèrent là-haut vers 
le chaud peignoir blanc entrevu derrière les tentures 
soulevées, comme on devinait bien une de ces passions 
conjugales, tranquilles et sûres, que l'habitude res- 
serre de toute la souplesse et la solidité de ses liens. 

— Non, madame Jenkins... Il aimait à lui donner 
ainsi publiquement son titre d'épouse légitime, comme 
s'il eût trouvé là une intime satisfaction, une sorte 
d'acquit de conscience envers la femme qui lui ren- 
dait la vie si riante... Non, ne m'attendez pas ce 
matin. Je déjeune place Vendôme. 

— Ah! oui... le Nabab, dit la belle M me Jenkins 
avec une nuance très marquée de respect pour ce 
personnage des Mille et une Nuits dont tout Paris par- 
lait depuis un mois; puis, après un peu d'hésitation, 
bien tendrement, tout bas, entre les lourdes tapisse- 
ries, elle chuchota rien que pour le docteur : 

— Surtout n'oubliez pas ce que vous m'avez pro- 
mis. 

C'était vraisemblablement quelque chose de bien 
difficile à tenir, car au rappel de cette promesse les 
sourcils de l'apôtre se froncèrent, son sourire se 
pétrifia, toute sa figure prit une expression d'in- 
croyable dureté; mais ce fut l'affaire d'un instant. 
Au chevet de leurs riches malades, ces physionomies 
de médecins à la mode deviennent expertes à mentir. 



132 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Avec son air le plus tendre, le plus cordial, il répon- 
dit en montrant une rangée de dents éblouissantes : 

— Ce que j'ai promis sera fait, madame Jenkins. 
Maintenant, rentrez vite et fermez votre croisée. Le 
brouillard est froid ce matin. 

Oui, le brouillard était froid, mais blanc comme de 
la vapeur de neige ; et, tendu derrière les glaces du 
grand coupé, il égayait de reflets doux le journal 
déplié dans les mains du docteur. Là-bas, dans les 
quartiers populeux, resserrés et noirs, dans le Paris 
commerçant et ouvrier, on ne connaît pas cette jolie 
brume matinale qui s'attarde aux grandes avenues ; 
de bonne heure l'activité du réveil, le va-et-vient des 
voitures maraîchères, des omnibus, des lourds camions 
secouant leurs ferrailles, l'ont vite hachée, effiloquée, 
éparpillée. Chaque passant en emporte un peu dans 
un paletot râpé, un cache-nez qui montre la trame, 
des gants grossiers frottés l'un contre l'autre. Elle 
imbibe les blouses frissonnantes, les waterproofs jetés 
sur les jupes de travail ; elle se fond à toutes les 
haleines, chaudes d'insomnie ou d'alcool, s'engouffre 
au fond des estomacs vides, se répand dans les bou- 
tiques qu'on ouvre, les cours noires, le long des esca- 
liers dont elle inonde la rampe et les murs, jusque 
dans les mansardes sans feu. Voilà pourquoi il en 
reste si peu dehors. Mais dans cette portion de Paris 
espacée et grandiose, où demeurait la clientèle de 
Jenkins, sur ces larges boulevards plantés d'arbres, 
ces quais déserts, le brouillard planait immaculé, en 
nappes nombreuses, avec des légèretés et des flocon- 
nements de ouate. C'était fermé, discret, presque 
luxueux, parce que le soleil derrière cette paresse de 
son lever commençait à répandre des teintes douce- 
ment pourprées, qui donnaient à la brume, enveloppant 
jusqu'au faite les hôtels alignés, l'aspect d'une mous- 
seline blanche jetée sur des étoffes écarlates. On 
aurait dit un grand rideau abritant le sommeil tardif 
et léger de la fortune, épais rideau où rien ne s'en- 



ROMANS 133 

tendait que le battement discret d'une porte cochère, 
les mesures en fer-blanc des laitiers, les grelots d'un 
troupeau d'ânesses passant au grand trot suivies du 
souffle court et haletant de leur berger, et le roule- 
ment sourd du coupé de Jenkins commençant sa 
tournée de chaque jour. 

D'abord à l'hôtel de Mora. C'était sur le quai d'Or- 
say, tout à côté de l'ambassade d'Espagne, dont les 
longues terrasses faisaient suite aux siennes, un 
magnifique palais ayant son entrée principale rue de 
Lille et une porte sur le bord de l'eau. Entre deux 
hautes murailles revêtues de lierre, reliées entre elles 
par d'imposants arcs de voûte, le coupé fila comme 
une flèche, annoncé par deux coups d'un timbre 
retentissant qui tirèrent Jenkins de l'extase où la lec- 
ture de son journal semblait l'avoir plongé. Puis les 
roues amortirent leur bruit sur le sable d'une vaste 
cour et s'arrêtèrent, après un élégant circuit, contre 
le perron de l'hôtel, surmonté d'une large marquise 
en rotonde. Dans la confusion du brouillard, on aper- 
cevait une dizaine de voitures rangées en ligne, et le 
long d'une avenue d'acacias, tout secs en cette saison 
et nus dans leur écorce, les silhouettes de palefreniers 
anglais promenant à la main les chevaux de selle du 
duc. Tout révélait un luxe ordonné, reposé, grandiose 
et sûr. 

« J'ai beau venir matin, d'autres arrivent toujours 
avant moi, » se dit Jenkins en voyant la file où son 
coupé prenait place ; mais, certain de ne pas attendre, 
il gravit, la tête haute, d'un air d'autorité tranquille, 
ce perron officiel que franchissaient chaque jour tant 
d'ambitions frémissantes, d'inquiétudes aux pieds 
trébuchants. 

Des l'antichambre, élevée et sonore comme une 
église, et que deux grands feux de bois, en dépit des 
calorifères brûlant nuit et jour, emplissaient d'une vie 
rayonnante, le luxe de cet intérieur arrivait par 
bouffées ticdes et capiteuses. Cela tenait à la fois de 



134 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

la serre et de L'étuve. Beaucoup de chaleur dans de 
la clarté; des boiseries blanches., des marbres blancs, 
des fenêtres immenses., rien d'étouffé ni d'enfermé, et 
pourtant une atmosphère égale faite pour entourer 
quelque existence rare, affinée et nerveuse. Jenkins 
s'épanouissait à ce soleil factice de la richesse ; il 
saluait d'un « bonjour, mes enfants » le suisse poudré, 
au large baudrier d'or, les valets de pied en culotte 
courte, livrée or et bleu, tous debout pour lui faire 
honneur, effleurait du doigt la grande cage des ouis- 
titis pleine de cris aigus et de cabrioles, et s'élançait 
en sifflotant sur l'escalier de marbre clair rembourré 
d'un tapis épais comme une pelouse, conduisant aux 
aopartements du duc. Depuis six mois qu'il venait à 
l'hôtel de Mora, le bon docteur ne s'était pas encore 
blasé sur l'impression toute physique de gaieté, de 
légèreté que lui causait l'air de cette maison. 

Quoiqu'on fût chez le premier fonctionnaire de l'em- 
pire, rien ne sentait ici l'administration ni ses cartons 
de paperasses poudreuses. Le duc n'avait consenti a 
accepter ses hautes dignités de ministre d'État, pré- 
sident du conseil, qu'à la condition de ne pas quitter 
son hôtel ; il n'allait au ministère qu'une heure ou 
deux par jour, le temps de donner les signatures 
indispensables, et tenait ses audiences dans sa 
chambre à coucher. En ce moment, malgré l'heure 
matinale, le salon était plein. On voyait là des figures 
graves, anxieuses, des préfets de province aux lèvres 
rases, aux favoris administratifs, un peu moins arro- 
gants dans cette antichambre que là-bas dans leurs 
préfectures, des magistrats, l'air austère, sobres de 
gestes, des députés aux allures importantes, gros 
bonnets de la finance, usiniers cossus et rustiques, 
parmi lesquels se détachait çà et là la grêle tournure 
ambitieuse d'un substitut ou d'un conseiller de pré- 
fecture, en tenue de solliciteur, habit noir et cravate 
blanche; et tous, debout, assis, groupés ou solitaires, 
crochetaient silencieusement du regard cette haute 



ROMANS 135 

porte fermée sur leur destin, par laquelle ils sorti- 
raient tout a l'heure triomphants ou la tête basse. 
Jenkins traversa la foule rapidement, et chacun sui- 
vait d'un œil d'envie ce nouveau venu que l'huissier 
à chaîne, correct et glacial, assis devant une table à 
côté de la porte, accueillait d'un petit sourire à la 
l'ois respectueux et familier. 

« Avec qui est-il? » demanda le docteur en montrant 
la chambre du duc. 

Du bout des lèvres, non sans un frisement d'œil 
légèrement ironique, l'huissier murmura un nom qui, 
s'ils l'avaient entendu, aurait indigné tous ces hauts 
personnages attendant depuis une heure que le cos- 
tumier de l'Opéra eût terminé son audience. 

l'n bruit de voix, un jet de lumière... Jenkins venait 
d'entrer chez le duc; il n'attendait jamais, lui. 

Debout, le dos à la cheminée, serré dans une veste 
en fourrure bleue dont les douceurs de reflet affinaient 
une tête énergique et hautaine, le président du conseil 
faisait dessiner sous ses yeux un costume de pierrette 
que la duchesse porterait à son prochain bal, et don- 
nait ses indications avec la môme gravité que s'il eût 
dicté un projet de loi. 

— Ruchez la fraise très fin et ne ruchez pas les man- 
chettes... Bonjour, Jenkins... Je suis à vous. 

Jenkins s'inclina et fit quelques pas dans l'immense 
chambre dont les croisées, ouvrant sur un jardin qui 
allait jusqu'à la Seine, encadraient un des plus beaux 
aspects de Paris, les ponts, les Tuileries, le Louvre, 
dans un entrelacement d'arbres noirs comme tracés à 
l'encre de Chine sur le fond flottant du brouillard. L'n 
large lit très bas, élevé de quelques marches, deux ou 
trois petits paravents de laque aux vagues et capri- 
cieuses dorures, indiquant ainsi que les doubles portes 
et les tapis de haute laine, la crainte du froid poussée 
jusqu'à l'excès, des sièges divers, chaises longues, 
chauffeuses, répandus un peu au hasard, tous bas, 
arrondis, de forme indolente ou voluptueuse, compo- 



136 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

saient l'ameublement de cette chambre célèbre où se 
traitaient les plus graves questions et aussi les plus 
légères avec le même sérieux d'intonation. Au mur, un 
beau portrait de la duchesse; sur la cheminée, un 
buste du duc. œuvre de Félicia Ruys, qui avait eu au 
récent Salon les honneurs d'une première médaille. 

— Eh bien ! Jenkins, comment va, ce matin ? dit 
l'Excellence en s'approchant, pendant que le costu- 
mier ramassait ses dessins de modes, épars sur tous 
les fauteuils. 

— Et vous, mon cher duc 1 Je vous ai trouvé un 
peu pâle hier soir aux Variétés. 

— Allons donc! Je ne me suis jamais si bien porté... 
Vos perles me font un effet du diable... Je me sens une 
vivacité, une verdeur... Quand je pense comme j'étais 
fourbu il y a six mois. 

Jenkins, sans rien dire, avait appuyé sa grosse tête 
sur la fourrure du ministre d'État, à l'endroit où le 
cœur bat chez le commun des hommes. Il écouta un 
moment pendant que l'Excellence continuait à parler 
sur le ton indolent, excédé, qui faisait un des carac- 
tères de sa distinction. 

— Avec qui étiez-vous donc, docteur, hier soir ? Ce 
grand Tartare bronzé qui riait si fort sur le devant de 
votre avant-scène ?... 

— C'était le Nabab, monsieur le duc... Ce fameux 
Jansoulet, dont il est tant question en ce moment. 

— J'aurais dû m'en douter. Toute la salle le regar- 
dait. Les actrices ne jouaient que pour lui... Vous le 
connaissez? Quel homme est-ce? 

— Je le connais... C'est-à-dire je le soigne... Merci, 
mon cher duc, j'ai fini. Tout va bien par là... En arri- 
vant à Paris, il y a un mois, le changement de climat 
l'avait un peu éprouvé. Il m'a fait appeler, et depuis 
m'a pris en grande amitié... Ce que je sais de lui, c'est 
qu'il a une fortune colossale, gagnée à Tunis, au ser- 
vice du bey, un cœur loyal, une âme généreuse, où 
les idées d'humanité... 



ROMANs 137 

— A Tunis?... interrompit le duc fort peu senti- 
mental et humanitaire de sa nature... Alors., pourquoi 
ce nom de Nabab c ? 

— Bah ! les Parisiens n'y regardent pas de si près... 
Pour eux, tout riche étranger est un nabab, n'importe 
d'où il vienne... Celui-ci du reste a bien le physique 
de l'emploi, un teint cuivré, des yeux de braise ardente, 
de plus une fortune gigantesque dont il fait, je ne 
crains pas de le dire, l'usage le plus noble et le plus 
intelligent. C'est à lui que je dois, — ici le docteur 
prit un air modeste, — que je dois d'avoir enfin pu 
constituer l'œuvre de Bethléem pour l'allaitement des 
enfants, qu'un journal du matin, que je parcourais 
tout à l'heure, le Messager, je crois, appelle « la grande 
pensée philanthropique du siècle ». 

Le duc jeta un regard distrait sur la feuille que Jen- 
kins lui tendait. Ce n'était pas celui-là qu'on prenait 
avec des phrases de réclame. 

— Il faut qu'il soit très riche, ce M. Jansoulet, dit-il 
froidement. Il commandite le théâtre de Cardailhac. 
Monpavon lui fait payer ses dettes, Bois-1'Héry lui 
monte une écurie, le vieux Schwalbach une galerie 
de tableaux... C'est de l'argent tout cela. 

Jenkins se mit à rire : 

— Que voulez-vous, mon cher duc, vous le préoc- 
cupez beaucoup, ce pauvre Nabab. Arrivant ici avec la 
ferme volonté de devenir Parisien, homme du monde, 
il vous a pris pour modèle en tout, et je ne vous cache 
pas qu'il voudrait bien étudier son modèle de plus près. 

— Je sais, je sais... Monpavon m'a déjà demandé de 
me l'amener... Mais je veux attendre, je veux voir... 
Avec ces grandes fortunes, qui viennent de si loin, il 
faut se garder... Mon Dieu, je ne dis pas... Si je le ren- 
contrais ailleurs que chez moi, au théâtre, dans un 
salon... 

— Justement M me Jenkins compte donner une petite 
fête le mois prochain. Si vous vouliez nous faire 
l'honneur... 



138 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

— J'irai très volontiers chez vous, mon cher docteur, 
et dans le cas où votre Nabab serait là, je ne m'oppo- 
serais pas à ce qu'il me fût présenté. 

A ce moment l'huissier de service entr'ouvrit la 
porte. 

— H. le ministre de l'Intérieur est dans le salon 
bleu... Il n'a qu'un mot à dire à Son Excellence... 
M. le préfet de police attend toujours en bas, dans la 
galerie. 

— C'est bien, dit le duc, j'y vais... Mais je voudrais 
en finir avant avec ce costume... Voyons, père chose, 
qu'est-ce que nous décidons pour ces ruches? Au re- 
voir, docteur... Rien à faire, n'est-ce pas, que continuer 
les perles ? 

— Continuer les perles, dit Jenkins en saluant ; et 
il sortit, tout radieux des deux bonnes fortunes qui 
lui arrivaient en même temps, l'honneur de recevoir 
le duc et le plaisir d'obliger son cher Nabab. Dans 
l'antichambre, la foule des solliciteurs qu'il traversa 
était encore plus nombreuse qu'à son entrée ; de nou- 
veaux venus s'étaient joints aux patients de la pre- 
mière heure, d'autres montaient l'escalier, affairés et 
tout pâles, et dans la cour, les voitures continuaient 
à arriver, à se ranger en cercle sur deux rangs, gra- 
vement, solennellement, pendant que la question des 
ruches aux manchettes se discutait là-haut avec non 
moins de solennité. 

— Au cercle, dit Jenkins au cocher. 

Le coupé roula le long des quais, repassa les ponts, 
gagna la place de la Concorde, qui n'avait déjà plus le 
même aspect que tout à l'heure. Le brouillard s'écar- 
tait vers le Garde-Meuble et le temple grec de la 
Madeleine, laissant deviner çà et là l'aigrette blanche 
d'un jet d'eau, l'arcade d'un palais, le haut d'une sta- 
tue, les massifs des Tuileries, groupés frileusement 
près des grilles. Le voile non soulevé, mais déchiré 
par places, découvrait des fragments d'horizon; et 
Ton voyait sur l'avenue menant à l'Arc-de-ïriomphe, 



ROUANS 139 

des breaks passer au grand trot, chargés de cochers 
cl de maquignons, des dragons de L'Impératrice, des 

guides chamarrés et couverts de fourrures s'en aller 
deux par deux en longues files, avec un cliquetis de 
mors, d'éperons, des ébrouements de chevaux frais, 
tout cela s'éclairant d'un soleil encore invisible, sor- 
tant du vague de l'air, y rentrant par masses, comme 
une vision rapide du luxe matinal de ce quartier. 

Jenkins descendit à l'angle de la rue Uoyale. Du 
haut en bas de la grande maison de jeu, les domes- 
tiques circulaient, secouant les tapis, aérant les 
salons où flottait la buée des cigares, où des mon- 
ceaux de cendre fine tout embrasée s'écroulaient au 
fond des cheminées, tandis que sur les tables vertes, 
encore frémissantes des parties de la nuit, brûlaient 
quelques flambeaux d'argent dont la flamme montait 
toute droite dans la lumière blafarde du grand jour. 
Le bruit, le va-et-vient s'arrêtaient au troisième 
étage, où quelques membres du cercle avaient leur 
appartement. De ce nombre était le marquis de Mon- 
pavon, chez qui Jenkins se rendait. 

— Gomment! c'est vous, docteur?... Diable em- 
porte!... Quelle heure est-il donc?... Suis pas visible. 

— Pas même pour le médecin? 

— Oh! pour personne... Question de tenue, mon 
cher... C'est égal, entrez tout de même... Chaufferez 
les pieds un moment pendant que Francis finit de me 
coiffer. 

Jenkins pénétra dans la chambre à coucher, banale 
comme tous les garnis, et s'approcha du feu sur lequel 
chauffaient des fers à friser de toutes les dimensions, 
tandis que dans le laboratoire à côté, séparé de la 
chambre par une tenture algérienne, le marquis de 
Monpavon s'abandonnait aux manipulations de son 
valet de chambre. Des odeurs de patchouli, de cold- 
cream, de corne et de poils brûlés s'échappaient de 
l'espace restreint; et de temps en temps, quand Fran- 
cis venait retirer un fer, Jenkins entrevoyait une im- 



140 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

mense toilette chargée de mille petits instruments 
d'ivoire, de nacre et d'acier, limes, ciseaux, houppes 
et brosses, de flacons, de godets, de cosmétiques, éti- 
quetés, rangés, alignés, et parmi tout cet étalage, mal- 
adroite et déjà tremblante, une main de vieillard, 
sèche et longue, soignée aux ongles comme celle d'un 
peintre japonais, qui hésitait au milieu de ces quin- 
cailleries menues et de ces faïences de poupée. 

Tout en arrangeant son visage, la plus longue, la 
plus compliquée de ses occupations du matin, Mon- 
pavon causait avec le docteur, racontait ses malaises, 
le bon effet des perles, qui le rajeunissaient, disait-il. 
Et de loin, ainsi, sans le voir, on aurait cru entendre 
le duc de Mora, tellement il lui avait pris ses façons 
de parler. C'étaient les mêmes phrases inachevées, ter- 
minées en « ps... ps... ps... » du bout des dents, des 
« machin », des « chose », intercalés à tout propos dans 
le discours, une sorte de bredouillement aristocra- 
tique, fatigué, paresseux, où se sentait un mépris pro- 
fond pour l'art vulgaire de la parole. Dans l'entourage 
du duc, tout le monde cherchait à imiter cet accent, 
ces intonations dédaigneuses avec une affectation de 
simplicité. 

Jenkins, trouvant la séance un peu longue, s'était 
levé pour partir : 

— Adieu, je m'en vais... On vous verra chez le Na- 
bab? 

— Oui, je compte y déjeuner... promis de lui amener 
chose, machin, comment donc?... Vous savez, pour 
notre grosse affaire... ps... ps... ps... Sans quoi dis- 
penserais bien d'y aller... vraie ménagerie, cette mai- 
son-là... 

L'Irlandais, malgré sa bienveillance, convint que la 
société était un peu mêlée chez son ami. Mais quoi ! Il 
ne fallait pas lui en vouloir. Il ne savait pas, ce pauvre 
homme. 

« Sait pas, et veut pas apprendre, fit Monpavon avec 
gaireur... Au lieu de consulter les gens d'expérience... 



BÔMAKS i41 

ps... ps... ps... premier écornifleur venu. Avez-vous vu 
chevaux quo Boia l'Hérylui a fait acheter? De la roustis- 
sure, ces bètcs-là. Et il les a payées vingt mille francs. 
Pa rions que Bois-1'Héry les a eues pour six mille. 

— Oh! fi donc... un gentilhomme! dit Jenkins avec 
l'indignation d'une belle âme se refusant à croire au 
mal. 

Monpavon continua sans avoir l'air d'entendre : 

— Tout ça parce que les chevaux sortaient de l'écurie 
de Mora. 

— C'est vrai que le duc lui tient au cœur, à ce cher 
Nabab. Aussi je vais le rendre bien heureux en lui 
apprenant... 

Le docteur s'arrêta, embarrassé. 

a En lui apprenant quoi, Jenkins ? » 

Assez penaud, Jenkins dut avouer qu'il avait obtenu 
de Son Excellence la permission de lui présenter son 
ami Jansoulet. A peine eut-il achevé sa phrase, qu'un 
long spectre, au visage flasque, aux cheveux, aux favoris 
multicolores, s'élança du cabinet dans la chambre, 
croisant de ses deux mains sur un cou décharné mais 
très droit un peignoir de soie claire à pois violets, dont 
il s'enveloppait comme un bonbon dans sa papillote. 
Ce que cette physionomie héroï-comique avait de plus 
saillant, c'était un grand nez busqué tout luisant de 
cold-cream, et un regard vif, aigu, trop jeune, trop 
clair pour la paupière lourde et plissée qui le recou- 
vrait. Les malades de Jenkins avaient tous ce regard- 
là. 

Vraiment il fallait que Monpavon fût bien ému pour 
se montrer ainsi dépourvu de tout prestige. En effet, 
les lèvres blanches, la voix changée, il s'adressa au 
docteur vivement, sans zézayer cette fois, et tout d'un 
trait : 

« Ah çà ! mon cher, pas de farce entre nous, n'est-ce 
pas?... Nous nous sommes rencontrés tous les deux 
devant la même écuelle; mais je vous laisse votre part, 
j'entends que vous me laissiez la mienne. » Et l'air 



142 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

étonné de Jenkins ne l'arrêta pas. « Que ceci soit dit 
une fois pour toutes. J'ai promis au Nabab de le pré- 
senter au duc. ainsi que je vous ai présenté jadis. Ne 
vous mêlez donc pas de ce qui me regarde seul. » 

Jenkins mit la main sur son cœur, protesta de son 
innocence. Il n'avait jamais eu l'intention... Certaine- 
ment Monpavon était trop l'ami du duc, pour qu'un 
autre... Comment avait-il pu supposer?... 

« Je ne suppose rien, dit le vieux gentilhomme, plus 
calme mais toujours froid. J'ai voulu seulement avoir 
une explication très nette avec vous à ce sujet. » 

L'Irlandais lui tendit sa main large ouverte. 

— Mon cher marquis, les explications sont toujours 
nettes entre gens d'honneur. 

— D'honneur est un grand mot, Jenkins... Disons 
gens de tenue... Cela suffit. 

Et cette tenue, qu'il invoquait comme suprême frein 
de conduite, le rappelant tout à coup au sentiment de 
sa comique situation, le marquis offrit un doigt à la 
poignée de main démonstrative de son ami et repassa 
dignement derrière son rideau, pendant que l'autre 
s'en allait, pressé de reprendre sa tournée. 

Quelle magnifique clientèle il avait, ce Jenkins ! Rien 
que des hôtels princiers, des escaliers chauffés, chargés 
de fleurs à tous leurs étages, des alcôves capitonnées 
et soyeuses, où la maladie se faisait discrète, élégante, 
où rien ne sentait cette main brutale qui jette sur un 
lit de misère ceux qui ne cessent de travailler que pour 
mourir. Ce n'était pas à vrai dire des malades, ces 
clients du docteur irlandais. On n'en aurait pas voulu 
dans un hospice. Leurs organes n'ayant pas même la 
force d'une secousse, le siège de leur mal ne se trou- 
vait nulle part, et le médecin penché sur eux aurait 
cherché en vain la palpitation d'une souffrance dans 
ces corps que l'inertie, le silence de la mort habitaient 
déjà. C'étaient des épuisés, des exténués, des ané- 
miques, brûlés par une vie absurde, mais la trouvant 
si bonne encore qu'ils s'acharnaient à la prolonger. Et 



ROMANS U3 

les perles Jenkins devenaient fameuses justement pour 
ce coup de fouet donné aux existences surmenées. 
« Docteur, je vous en conjure, que j'aille au bal ce 

soir! » disait la jeune femme anéantie sur sa chaise 
longue et doût la voix n'était plus qu'un souffle. 

— Vous irez, ma chère enfant. 

Et elle y allait, et jamais elle n'avait paru plus belle. 

— Docteur, à tout prix, dussé-je en mourir, il faut 
que demain matin je sois au conseil des ministres. 

Il y était, et il en rapportait un triomphe d'éloquence 
et de diplomatie ambitieuse. Après... Oh! après, par 
exemple... Mais n'importe! jusqu'au dernier jour, les 
clients de Jenkins circulaient, se montraient, trom- 
paient l'égoïsme dévorant de la foule. Ils mouraient 
debout, en gens du monde. 

Espérant se faire décorer, le Nabab a donné l'argent néces- 
saire pour une œuvre philanthropique imaginée par Jenkins; 
voici cette œuvre : 



L'ŒUVRE DE BETHLEEM 

Bethléem ! Pourquoi ce nom légendaire et doux, 
chaud comme la paille de l'étable miraculeuse, vous 
faisait-il si froid à voir écrit en lettres dorées tout en 
haut de cette grille de fer! Cela tenait peut-être à la 
mélancolie du paysage, cette immense plaine triste 
qui va de Nanterre à Saint-Cloud, coupée seulement 
par quelques bouquets d'arbres ou la fumée des che- 
minées d'usine. Peut-être aussi à la disproportion exis- 
tant entre l'humble bourgade invoquée, et l'établisse- 
ment grandiose, cette villa genre Louis XIII en béton 
aggloméré, toute rose entre les branches de son parc 
défeuillé, où s'étalaient de grandes pièces d'eau épais- 
sies de mousses vertes. Ce qui est sûr, c'est qu'en 
passant là, le cœur se serrait, Quand on entrait, c'était 
bien autre chose. Un silence lourd, inexplicable, pesait 
sur la maison, où les figures apparues aux fenêtres 



144 PAGES CHOISIES d'àLPHONSE DAUDET 

avaient un aspect lugubre derrière les petits carreaux 
verdâtres à l'ancienne mode. Les chèvres nourricières 
promenées dans les allées mordillaient languissam- 
ment les premières pousses, avec des « bêêè » vers 
leur gardienne ennuyée aussi et suivant les visiteurs 
d'un œil morne. Un deuil planait, le désert et l'effroi 
d'une contagion. C'avait été pourtant une propriété 
joyeuse, et où naguère encore on ripaillait largement. 
Aménagée pour la chanteuse célèbre qui l'avait vendue 
à Jenkins, elle révélait bien l'imagination particulière 
aux théâtres de chant, par un pont jeté sur sa pièce 
d'eau où la nacelle défoncée s'emplissait de feuilles 
moisies, et son pavillon tout en rocailles, enguirlandé 
de lierres grimpants. Il en avait vu de drôles, ce pavil- 
lon, du temps de la chanteuse, maintenant il en voyait 
de tristes, car l'infirmerie était installée là. 

A vrai dire, tout l'établissement n'était qu'une vaste 
infirmerie. Les enfants, à peine arrivés, tombaient 
malades, languissaient et finissaient par mourir, si les 
parents ne les remettaient vite sous la sauvegarde du 
foyer. Le curé de Nanterre s'en allait si souvent à Beth- 
léem avec ses vêtements noirs et sa croix d'argent, le 
menuisier avait tant de commandes pour la maison, 
qu'on le savait dans le pays et que les mères indignées 
montraient le poing à la nourricerie modèle, de très 
loin seulement pour peu qu'elles eussent sur les bras 
un poupon blanc et rose à soustraire à toutes les con- 
tagions de l'endroit. C'est ce qui donnait à cette pauvre 
demeure un aspect si navrant. Une maison où les en- 
fants meurent ne peut pas être gaie; impossible d'y 
voir les arbres fleurir, les oiseaux nicher, l'eau couler 
en risettes d'écume. 

La chose paraissait désormais acquise. Excellente 
en soi, l'œuvre de Jenkins était d'une application extrê- 
mement difficile, presque impraticable. Dieu sait pour- 
tant qu'on avait monté l'affaire avec un excès de zèle 
dans tous les moindres détails, autant d'argent et de 
monde qu'il en fallait. A la tête, un praticien des plus 



ROMANS 145 

habiles, M. Pondevèz, élève des hôpitaux de Paris ; et 
près de lui, pour les soins plus intimes, une femme 
de confiance, M ,u0 Polge. Puis des bonnes, des lin- 
gères, des infirmières. Et que de perfectionnements 
et d'entretien, depuis l'eau distribuée dans cinquante 
robinets à système jusqu'à l'omnibus, avec son cocher 
à la livrée de Bethléem, s'en allant vers la gare de 
Rueil à tous les trains de la journée, en secouant ses 
grelots de poste. Enfin des chèvres magnifiques, des 
chèvres du Thibet, soyeuses, gonflées de lait. Tout 
était admirable comme organisation ; mais il y avait 
un point où tout choppait. Cet allaitement artificiel, 
tant prôné par la réclame, n'agréait pas aux enfants. 
C'était une obstination singulière, un mot d'ordre qu'ils 
se donnaient entre eux, d'un coup d'oeil, pauvres petits 
chats, car ils ne parlaient pas encore, la plupart même 
ne devaient jamais parler : « Si vous voulez, nous ne 
téterons pas les chèvres. » Et ils ne les tétaient pas, 
ils aimaient mieux mourir l'un après l'autre que de les 
téter. Est-ce que le Jésus de Bethléem, dans son étable, 
était nourri par une chèvre ? Est-ce qu'il ne pressait 
pas au contraire un sein de femme doux et plein sur 
lequel il s'endormait quand il n'avait plus soif? Qui 
donc a jamais vu de chèvre entre le bœuf et l'âne lé- 
gendaires dans cette nuit où les bêtes parlaient? Alors 
pourquoi mentir, pourquoi s'appeler Bethléem?... 

Le directeur s'était ému d'abord de tant de victimes. 
Épave de la vie du « quartier », ce Pondevèz, étudiant 
de vingtième année bien connu dans tous les débits de 
prunes du boulevard Saint-Michei sous le nom de Pom- 
pon, n'était pas un méchant homme. Quand il vit le 
peu de succès de l'alimentation artificielle, il prit tout 
bonnement quatre ou cinq vigoureuses nourrices dans 
le pays, et il n'en fallut pas plus pour rendre l'appétit 
aux enfants. Cemouvement d'humanité faillitlui coûter 
sa place. 

— Des nourrices à Bethléem, dit Jenkins furieux 
lorsqu'il vint faire sa visite hebdomadaire... Étcs-vous 

ALPHONSE DAL'DET. 10 



146 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

fou ? Eh bien ! alors, pourquoi les chèvres, et les pe- 
louses pour les nourrir, et mon idée, et les brochures 
sur mon idée?... Qu'est-ce que tout cela devient?... 
Mais vous allez contre mon système, vous volez l'ar- 
gent du fondateur... 

— Cependant, mon cher maître, essayait de répon- 
dre l'étudiant passant les mains dans les poils de sa 
longue barbe rousse, cependant... puisqu'ils ne veu- 
lent pas de cette nourriture... 

— Eh bien ! qu'ils jeûnent, mais que le principe de 
l'allaitement artificiel soit respecté... Tout est là... Je 
ne veux plus avoir à vous le répéter. Renvoyez-moi 
ces affreuses nourrices... Nous avons pour élever nos 
enfants le lait de vache à l'extrême rigueur; mais je 
ne saurais leur accorder davantage. 

Il ajouta en prenant son air d'apôtre : 

« Nous sommes ici pour la démonstration d'une 
grande idée philanthropique. Il faut qu'elle triomphe, 
même au prix de quelques sacrifices. Veillez-y. » 

Pondevèz n'insista pas. Après tout, la place était 
bonne, assez près de Paris pour permettre le dimanche 
des descentes du Quartier à Nanterre ou la visite du 
directeur à ses anciennes brasseries. M me Polge — 
que Jenkins appelait toujours « notre intelligente 
surveillante » et qu'il avait mise là en effet pour tout 
surveiller, principalement le directeur — n'était pas 
aussi sévère que ses attributions l'auraient fait croire, 
et cédait volontiers a quelques petits verres de « fine » 
ou à une partie de bézigue en quinze cents. Il renvoya 
donc les nourrices et essaya de se blaser sur tout ce 
qui pouvait arriver. Ce qu'il arriva? Un vrai Massacre 
des Innocents. Aussi les quelques parents un peu aisés, 
ouvriers ou commerçants de faubourg, qui, tentés par 
les annonces, s'étaient séparés de leurs enfants, les 
reprenaient bien vite, et il ne resta plus dans l'établis- 
sement que les petits malheureux ramassés sous les 
porches ou dans les terrains vagues, expédiés par les 
hospices, voués a tous les maux dès leur naissance 



ROMANS 1 H 

La mortalité augmentant toujours, môme ceux-là vin- 
rent a manquer, et l'omnibus parti en poste au chemin 
de fer s'en revenait bondissant et léger comme un 
corbillard vide. Combien cela durerait-il"? Combien de 
temps mettraient-ils à mourir les vingt-cinq ou trente 
petits qui restaient ? C'est ce que se demandait un mati n 
M. le directeur ou plutôt, comme il s'était surnommé 
lui-même, M. le préposé aux décès Pondevèz, assis en 
face des coques vénérables de M me Polge et faisant 
après le déjeuner la partie favorite de cette per- 
sonne. 

— Oui, ma bonne madame Polge, qu'allons-nous de- 
venir?... Cane peut pas durer longtemps comme cela... 
Jenkins ne veut pas en démordre, les gamins sont en- 
têtés comme des chevaux... Il n'y a pas à dire, ils nous 
passeront tous entre les mains... Voilà le petit Valaque 
— je marque le roi, madame Polge — qui va mourir 
d'un moment à l'autre. Vous pensez, ce pauvre petit 
gosse, depuis trois jours qu'il ne s'est rien collé dans 
l'œsophage... Jenkins a beau dire; on ne bonifie pas 
les enfants comme les escargots, en les faisant jeûner... 
C'est désolant tout de même de n'en pas pouvoir sauver 
un... L'infirmerie est bondée... Vrai de vrai, ça prend 
une fichue tournure... Quarante de bezigue... 

Deux coups sonnés à la grille de l'entrée interrom- 
pirent son monologue. L'omnibus revenait du chemin 
de fer et ses roues grinçaient sur le sable d'une façon 
inaccoutumée. 

« C'est étonnant, dit Pondevèz... la voiture n'est pas 
vide. » 

Elle vint effectivement se ranger au bas du perron 
avec une certaine fierté, et l'homme qui en descendit 
franchit l'escalier d'un bond. C'était une estafette de 
Jenkins apportant une grande nouvelle : le docteur 
arriverait dans deux heures pour visiter l'asile, avec 
le Nabab et un monsieur des Tuileries. Il recomman- 
dait bien que tout fût prêt pour les recevoir. La chose 
s'était décidée si brusquement qu'il n'avait pas eu le 



148 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

temps d'écrire : mais il comptait que M. Pondevèz ferait 
le nécessaire. 

« Il est bon là avec son nécessaire ! » murmura Pon- 
devèz tout effaré... La situation était critique. Cette 
visite importante tombait au plus mauvais moment, 
en pleine débâcle du système. Le pauvre Pompon, très 
perplexe., tiraillait sa barbe, en en mâchant des brins. 

— Allons, dit-il tout à coup à M me Polge, dont la 
longue figure s'allongeait encore entre ses coques. 
Nous n'avons qu'un parti à prendre. Il nous faut démé- 
nager L'infirmerie, transporter tous les malades dans 
le dortoir. Ils n'en iront ni mieux ni plus mal pour être 
réinstallés là une demi-journée. Quant aux gourmeux, 
nous les serrerons dans un coin. Ils sont trop laids, on 
ne les montrera pas... Allons-y, haut! tout le monde 
sur le pont. 

La cloche du diner mise en branle, aussitôt des pas 
se précipitent. Lingères, infirmières, servantes, gar- 
deuses, sortent de partout, courent, se heurtent dans 
les escaliers, à travers les cours. Des ordres se croi- 
sent, des cris, des appels: mais ce qui domine, c'est le 
bruit d'un grand lavage, d'un ruissellement d'eau, 
comme si Bethléem venait d'être surpris par les 
flammes. Et ces plaintes d'enfants malades, arrachés 
à la tiédeur de leurs lits, tous ces petits paquets beu- 
glants transportés à travers le parc humide, avec des 
flottements de couvertures entre les branches, com- 
plètent bien cette impression d'incendie. Au bout de 
deux heures, grâce à une activité prodigieuse, la mai- 
son du haut en bas est prête à la visite qu'elle va re- 
cevoir, tout le personnel à son poste, le calorifère 
allumé, les chèvres pittoresquement disséminées dans 
le p Polge a revêtu sa robe de soie verte, 

le directeur, une tenue un peu moins négligée qu'à 
l'ordinaire, mais dont la simplicité exclut toute idée 
de préméditation. Le secrétaire des commandements 
peut venir. 

Et le voilà- 



ROMANS 140 

Il descend avec Jenkins et Jansouïet d'un carrosse 
superbe, à la livrée rouge et or du Nabab. Feignant le 
plus grand étonnement, Pondevèz s'est élancé au- 
devant de ses visiteurs : 

« Ah ! Monsieur Jenkins, quel honneur !... Quelle sur- 
prise ! » 

Il y a des saints échangés sur le perron, des révé- 
rences, des poignées de main, des présentations. Jen- 
kins, son paletot flottant, large ouvert sur sa loyale 
poitrine, épanouit son meilleur et plus cordial sourire; 
pourtant un pli significatif traverse son front. Il est 
inquiet des surprises que leur ménage l'établissement 
dont il connaît mieux que personne la détresse. Pourvu 
que Pondevèz ait pris ses précautions... Cela commence 
bien, du reste. Le coup d'ceil un peu théâtral de l'en- 
trée, ces toisons blanches bondissant à travers les 
taillis ont ravi M. de la Perrière, qui ressemble lui- 
même avec ses yeux naïfs, sa barbiche blanche, le 
hochement continuel de sa tète, à une chèvre échap- 
pée à son pieu. 

« D'abord, Messieurs, la pièce importante de la mai- 
son, la Nursery, » dit le directeur en ouvrant une 
porte massive au fond de l'antichambre. Ces messieurs 
le suivent, descendent quelques marches, et se trou- 
vent dans une immense salle basse, carrelée, l'ancienne 
cuisine du château. Ce qui frappe en entrant, c'est une 
haute et vaste cheminée sur le modèle d'autrefois, en 
briques rouges, deux bancs de pierre se faisant face 
sous le manteau, avec les armes de la chanteuse — 
une lyre énorme barrée d'un rouleau de musique — 
sculptées au fronton monumental. L'effet est saisis- 
sant; mais il vient de là un vent terrible, qui, joint au 
froid du carrelage, à la lumière blafarde tombant dea 
soupiraux au ras de terre, effraie pour le bien-être des 
enfants. Que voulez-vous? On a été obligé d'installer 
la Nursery dans cet endroit insalubre à cause des 
nourrices champêtres et capricieuses habituées au 
sans-gêne de retable; il n'y a qu'à voir les mares de 



150 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

lait, les grandes flaques rougeâtres séchant sur le 
carreau, qu'à respirer l'odeur acre qui vous saisit en 
entrant, mêlée de petit-lait, de poil mouillé et de bien 
d'autres choses, pour se convaincre de cette absolue 
nécessité. 

La pièce est si haute dans ses parois obscures, que 
les visiteurs, tout d'abord, ont cru la nourricerie dé- 
serte. On distingue pourtant dans le fond un groupe 
bêlant, geignant et remuant... Deux femmes de cam- 
pagne, l'air dur, abruti, la face terreuse, deux « nour- 
rices sèches » qui méritent bien leur nom, sont assises 
sur des nattes, leur nourrisson sur les bras, chacune 
ayant devant elle une grande chèvre qui tend son pis, 
les pattes écartées. Le directeur paraît joyeusement 
surpris. 

— Ma foi, Messieurs, voici qui se trouve bien... Deux 
de nos enfants sont en train de faire un petit lunch... 
Nous allons voir comment nourrices et nourrissons 
s'entendent. 

— Qu'est-ce qu'il a?... Il est fou... se dit Jenkins 
terrifié. 

Mais le directeur est très lucide au contraire, et lui- 
même a savamment organisé la mise en scène, en 
choisissant deux bêtes patientes et douces, et deux 
sujets exceptionnels, deux petits enragés qui veulent 
vivre à tout prix et ouvrent le bec à n'importe quelle 
nourriture comme des oiseaux encore au nid. 

— Approchez-vous, Messieurs, et rendez-vous compte. 
C'est qu'ils tètent véritablement, ces chérubins. 

L'un, blotti, ramassé sous le ventre de la chèvre, y va 
de si bon cœur qu'on entend les glouglous du lait chaud 
descendre jusque dans ses petites jambes agitées par 
le contentement du repas. L'autre, plus calme, étendu 
paresseusement, a besoin de quelques petits encoura- 
gements de sa gardienne auvergnate. 

— Tète, mais tète donc, bougrri !... 

Puis, à la fin, comme s'il avait pris une résolution 
subite, il se met à boire avec tant d'ardeur que la 






ROMANS 151 

femme se penche vers lui, surprise de cet appétit 
extraordinaire, et s'écrie en riant : 

« Ah! le bandit, en a-t-il de la malice... c'est son 
pouce qu'il tète à la place de la cabre. » 

Il a trouvé cela, cet ange, pour qu'on le laisse tran- 
quille... L'incident ne fait pas mauvais effet; au con- 
traire, M. de la Perrière s'amuse beaucoup de cette 
idée de nourrice, que 1 enfant a voulu leur faire une 
niche. Il sort de la Nursery enchanté. « Positivement 
en... en... enchanté, » répète-t-il à la tête branlante, 
en montant le grand escalier aux murs sonores, dé- 
corés de bois de cerf, qui conduit au dortoir. 

Très claire, très aérée, cette vaste salle, occupant 
toute une façade, a de nombreuses fenêtres, des ber- 
ceaux espacés, tendus de rideaux floconneux et blancs 
comme des nuées. Des femmes vont et viennent dans 
la large travée du milieu, des piles de linge sur les 
bras, des clefs àlamain, surveillantes ou «remueuses». 
Ici l'on a voulu trop bien faire, et la première impres- 
sion des visiteurs est mauvaise. Toutes ces blancheurs 
de mousseline, ce parquet ciré où la lumière s'étale 
sans se fondre, la netteté des vitres reflétant le ciel 
tout triste de voir ces choses, font mieux ressortir la 
maigreur, la pâleur malsaine de ces petits moribonds 
couleur de suaire... Hélas ! les plus âgés n'ont que six 
mois, les plus jeunes quinze jours à peine, et déjà il y 
a sur tous ces visages, ces embryons de visages, une 
expression chagrine, des airs renfrognés et vieillots, 
une précocité souffrante, visible dans les plis nom- 
breux de ces petits fronts chauves, engoncés de bé- 
guins festonnés de maigres dentelles d'hospice. De 
quoi souffrent-ils? Qu'est-ce qu'ils ont? Ils ont tout, 
tout ce qu'on peut avoir : maladies d'enfant et maladies 
d'homme. Fruits du vice et de la misère, ils apportent 
en naissant de hideux phénomènes d'hérédité. Celui- 
là a le palais perforé, un autre de grandes plaques 
cuivrées sur le front, tous le muguet. Puis ils meurent 
de faim. En dépit des cuillerées de lait, d'eau sucrée. 



152 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

qu'on leur introduit de force dans la bouche, d'un peu 
de biberon employé malgré la défense, ils s'en vont 
d'inanition. Il faudrait à ces épuisés avant de naître, la 
nourriture la plus jeune, la plus fortifiante; les chèvres 
pourraient peut-être la leur donner, mais ils ont juré 
de ne pas téter les chèvres. Et voilà ce qui rend le dor- 
toir lugubre et silencieux, sans une de ces petites co- 
lères à poings fermés, un de ces cris montrant les gen- 
cives roses et droites, où l'enfant essaie son souffle et 
ses forces; à peine un vagissement plaintif, comme 
l'inquiétude d'une âme qui se retourne en tous sens 
dans un petit corps malade, sans pouvoir trouver la 
place pour y rester. 

Jenkins et le directeur, qui se sont aperçus du mau- 
vais effet que la visite du dortoir produit sur leurs 
hôtes, essaient d'animer la situation, parlent très fort, 
d'un air bon enfant, tout rond et satisfait. Jenkins 
donne une grande poignée de main à la surveillante. 

— Eh bien ! madame Polge, ça va, nos petits élèves ? 

— Comme vous voyez, monsieur le docteur..., ré- 
pond-elle en montrant les lits. 

Elle est funèbre dans sa robe verte, cette grande 
M me Polge, idéal des nourrices sèches; elle complète 
le tableau. 

Mais où donc est passé M. le secrétaire des comman- 
dements? Il s'est arrêté devant un berceau, qu'il exa- 
mine tristement, debout et la tête branlante, 

« Bigre de bigre! dit Pompon tout bas à M me Polge... 
C'est le Valaque. » 

La petite pancarte bleue accrochée en haut du ber- 
ceau, comme dans les hospices, constate en effet la 
nationalité de l'enfant : « Moldo-Valaque. )> Quel gui- 
gnon que l'attention de 31. le secrétaire se soit portée 
justement sur celui-là!... Oh! la pauvre petite tête 
couchée sur l'oreiller, son béguin de travers, les na- 
rines pincées, la bouche entr'ouverte par un souffle 
court, haletant, le souffle de ceux qui viennent de 
naître, aussi de ceux qui vont mourir... 



ROMANS 1S3 

— Est-ce qu'il est malade"? demande doucement 
M. le secrétaire au directeur qui s'est rapproché. 

— Mais pas le moins du monde... a répondu l'ef- 
fronté Pompon, et s'avançant vers le berceau, il faii 
une risette au petit avec son doigt, redresse l'oreiller, 
dit d'une voix mâle un peu bourrue de tendresse : 
« Eh ben, mon vieux bonhomme?... » Secoué de sa 
torpeur, sortant de l'ombre qui l'enveloppe déjà, le 
petit ouvre les yeux sur ces visages penchés vers lui, 
les regarde avec une morne indifférence, puis, retour- 
nant à son rêve qu'il trouve plus beau, crispe ses 
petites mains ridées et pousse un soupir insaisissable. 
Mystère ! Qui dira ce qu'il était venu faire dans la vie, 
celui-là? Souffrir deux mois, et s'en aller sans avoir 
rien vu, rien compris, sans qu'on connaisse seulement 
le son de sa voix. 

— Comme il est pâle !... murmura M. de la Perrière, 
très pâle lui-même. Le Nabab est livide aussi. Un 
souffle froid vient de passer. Le directeur prend un 
air dégagé : 

— C'est le reflet... Nous sommes tous verts ici. 

— Mais oui... mais oui... fait Jenkins, c'est le reflet 
de la pièce d'eau... Venez donc voir, monsieur le 
secrétaire. Et il l'attire vers la croisée pour lui montrer 
la grande pièce d'eau où trempent les saules, pendant 
que M me Polge se dépêche de tirer sur le rêve éternel 
du petit Valaque les rideaux détendus de sa berce- 
lonnette. 

Il faut continuer bien vite la visite de l'établisse- 
ment, pour détruire cette fâcheuse impression. 

D'abord on montre à M. de la Perrière une buan- 
derie splendide, avec étuves, séchoirs, thermomètres, 
immenses armoires de noyer ciré, pleines de béguins, 
de brassières, étiquetés, noués par douzaines. Une fois 
le linge chauffé, la lingère le passe par un petit gui- 
chet en échange du numéro que laisse la nourrice. On 
le voit, c'est un ordre parfait, et tout, jusqu'à sa bonne 
odeur de lessive, donne à cette pièce un aspect sain et 



154 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

campagnard. Il y a ici cle quoi vêtir cinq cents enfants. 
C'est ce que Bethléem peut contenir, et tout a été éta- 
bli sur ces proportions : la pharmacie immense, étin- 
celante de verreries et d'inscriptions latines, des pi- 
lons de marbre dans tous les coins, l'hydrothérapie 
auxlarges piscines de pierre, aux baignoires luisantes, 
au gigantesque appareil traversé de tuyaux de toutes 
tailles pour la douche ascendante et descendante, en 
pluie, en jet, en coups de fouet, et les cuisines ornées 
de superbes chaudrons de cuivre gradués, de fourneaux 
économiques à charbon et à gaz. Jenkins a voulu faire 
un établissement modèle ; et la chose lui a été facile, 
car on a travaillé dans le grand, comme quand les 
fonds ne manquent pas. On sent aussi sur tout cela l'ex- 
périence et la main de fer de « notre intelligente surveil- 
lante », à qui le directeur ne peut s'empêcher de rendre 
un hommage public. C'est le signal d'une congratula- 
tion générale ; M. de la Perrière, ravi de la façon dont 
l'établissement est monté, félicite le docteur Jenkins de 
sa belle création, Jenkins complimente son ami Pon- 
devèz, qui remercie à son tour le secrétaire des com- 
mandements d'avoir bien voulu honorer Bethléem de 
sa visite. Le bon Nabab mêle sa voix à ce concert 
d'éloges, trouve un mot aimable pour chacun, mais 
s'étonne un peu tout de même qu'on ne l'ait pas félicité 
lui aussi, puisqu'on y était. Il est vrai que la meilleure 
des félicitations l'attend au 16 mars en tête du Jour- 
nal officiel, dans un décret qui flamboie d'avance à ses 
yeux et le fait loucher du côté de sa boutonnière. 

Ces bonnes paroles s'échangent le long d'un grand 
corridor où les voix sonnent dans leurs intonations 
prud'hommesques ; mais, tout à coup, un bruit épou- 
vantable interrompt la conversation et la marche des 
vi&iteurs. Ce sont des miaulements de chats en délire, 
des beuglements, des hurlements de sauvages au 
poteau de guerre, une effroyable tempête de cris 
humains, répercutée, grossie et prolongée par la 
sonorité des hautes voûtes. Cela monte et descend, 



ROMANS 1S5 

s'arrête soudain, puis reprend avec un ensemble extra- 
ordinaire. M. le directeur s"inquiète, interroge. Jenkins 
roule des yeux furibonds. 

— Continuons, dit le directeur, un peu troublé cette 
fois... je sais ce que c'est. 

Il sait ce que c'est; mais M. de la Perrière veut le 
savoir aussi, et, avant que Pondevèz ait pu l'ouvrir, 
il pousse la porte massive d'où vient cet horrible con- 
cert. 

Dans un chenil sordide qu'a épargné le grand lessi- 
vage, car on ne comptait certes pas le montrer, sur 
des matelas rangés à terre, une dizaine de petits 
monstres sont étendus, gardés par une chaise vide où 
se prélasse un tricot commencé, et par un petit pot 
égueulé, plein de vin chaud, bouillant sur un feu de 
bois qui fume. Ce sont les teigneux, les gourmeux, les 
disgraciés de Bethléem que l'on a cachés au fond de 
ce coin retiré, — avec recommandation à leur nour- 
rice sèche de les bercer, de les apaiser, de s'asseoir 
dessus au besoin pour les empêcher de crier; — mais 
que cette femme de campagne, inepte et curieuse, 
a laissés là pour aller voir le beau carrosse stationnant 
dans la cour. Derrière elle, les maillots se sont vite 
fatigués de leur position horizontale ; et rouges, cou- 
verts de boutons, tous ces petits « croûte-levés » ont 
poussé leur concert robuste, car ceux-là, par miracle, 
sont bien portants, leur mal les sauve et les nourrit. 
Éperdus et remuants comme des hannetons renversés, 
s'aidant des reins, des coudes, les uns, tombés sur le 
côté, ne pouvant plus reprendre d'équilibre, les autres, 
dressant en l'air, toutes gourdes, leurs petites jambes 
emmaillotées, ils arrêtent spontanément leurs gesti- 
culations et leurs cris en voyant la porte s'ouvrir; 
mais la barbiche branlante de M. de la Perrière les 
rassure, les encourage de plus belle, et, dans le 
vacarme recrudescent, c'est à peine si l'on distingue 
l'explication donnée par le directeur : « Enfants mis 
à part... Contagion... maladies de peau. » M. le secré- 



156 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

taire des commandements n'en demande pas davan- 
tage ; moins héroïque que Bonaparte en sa visite aux 
pestiférés de Jaffa, il se précipite vers la porte, et, 
dans son trouble craintif, voulant dire quelque chose, 
ne trouvant rien, il murmure avec un sourire ineffable : 
« Ils sont ch a... armants. » 

A présent, l'inspection finie, les voici tous installés 
dans le salon du rez-de-chaussée, où M me Polge a fait 
préparer une petite colltition. La cave de Bethléem est 
bien garnie. L'air vif du plateau, ces montées, ces 
descentes ont donné au vieux monsieur des Tuileries 
un appétit qu'il ne se connaît plus depuis longtemps, 
si bien qu'il cause et rit avec une familiarité toute 
campagnarde, et qu'au moment du départ, tous 
debout, il lève son verre en remuant la tête pour 
boire : « A Bé... Bé... Bethléem ! » On s'émeut, les 
verres se choquent, puis, au grand trot, le carrosse 
emporte la compagnie par la longue avenue de tilleuls, 
où se couche un soleil rouge et froid, sans rayons. 
Derrière eux, le parc reprend son silence morne. De 
grandes masses sombres s'accumulent au fond des 
taillis, envahissent la maison, gagnent peu à peu 
les allées et les ronds-points. Bientôt il ne reste 
plus d'éclairées que les lettres ironiques qui s'in- 
crustent sur la grille d'entrée, et là-bas, à une fenêtre 
du premier étage, une tache rouge et tremblotante, 
la lueur d'un cierge allumé au chevet du petit mort. 

« Par décret du 12 mars 1865, rendu sur la proposition 
du ministre de l'Intérieur. M. le docteur Jenkins, président- 
fondateur de V œuvre de Bethléem, est nommé chevalier de 
l'ordre impérial de la Légion d'honneur. Grand dévouement 
à la cause de l'humanité. » 

En lisant ces lignes à la première page du Journal 
officiel, le matin du 16, le pauvre Nabab eut un éblouis- 
sement. 

Éluit-ce possible ? 



ROMANS 157 

Jenkins décoré, et pas lui. 

11 relut la note deux fois, croyant à une erreur de sa 
vision. Ses oreilles bourdonnaient. Les lettres dan- 
saient, doubles, devant ses yeux avec ces cercles 
rouges qu'elles prennent au grand soleil. Il s'attendait 
si bien à voir son nom à cette place ; Jenkins — la 
veille encore — lui avait dit avec tant d'assurance : 
< C'est fait ! » qu'il lui semblait toujours s'être trompé. 
Mais non, c'était bien Jenkins... Le coup fut profond, 
intime, prophétique, comme un premier avertisse- 
ment du destin, et ressenti d'autant plus vivement 
que, depuis des années, cet homme n'était plus habi- 
tué aux déconvenues, vivait au-dessus de l'humanité. 
Tout ce qu'il y avait de bon en lui apprit en même 
temps la méfiance. 

— Eh bien, dit-il à de Géry, entrant comme chaque 
matin clans sa chambre et qui le surprit tout ému le 
journal à la main, vous avez vu?... Je ne suis pas à 
['Officiel. 

Il essayait de sourire, les traits gonflés comme un 
enfant qui retient des larmes. Puis, tout à coup, avec 
cette franchise qui plaisait tant chez lui : a Gela me 
fait beaucoup de peine... je m'y attendais trop. » 

La porte s'ouvrit sur ces mots, et Jenkins se préci- 
pita essoufflé, balbutiant, extraordinairement agité : 

— C'est une infamie... Une infamie épouvantable.. 
Gela ne peut pas être, cela ne sera pas. 

Les paroles se pressaient en tumulte sur ses lèvres, 
voulant toutes sortir à la fois ; puis il parut renoncer 
a exprimer sa pensée, et jeta sur la table une petite 
boite en chagrin, et une grande enveloppe, toutes 
deux au timbre de la chancellerie. 

— Voilà ma croix et mon brevet... Ils sont à vous, 
ami... Je ne saurais les conserver... 

xVu fond, cela ne signifiait pas grand'chose. Jan- 
soulet se parant du ruban de Jenkins se serait fait 
très bien condamner pour port illégal de décoration. 
Mais un coup de théâtre n'est pas forcé d'être logique; 



158 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

celui-ci amena entre les deux hommes une effusion, 
des étreintes, un combat généreux, à la suite duquel 
Jenkins remit les objets dans sa poche, en parlant de 
réclamations, de lettres aux journaux... Le Nabab fut 
encore obligé de l'arrêter : 

— Gardez-vous-en bien, malheureux... D"abord, ce 
serait me nuire pour une autre fois... Qui sait"? peut- 
être qu'au 15 août prochain. 

— Oh! ça. par exemple... dit Jenkins sautant sur 
cette idée ; et le bras tendu, comme dans le Serment de 
David : « J'en prends l'engagement sacré. » 

L'affaire en resta là. Au déjeuner, le Nabab ne parla 
de rien, fut aussi gai que de coutume. Cette bonne hu- 
meur ne se démentit pas de la journée; et de Géry, pour 
qui cette scène avait été une révélation sur le vrai Jen- 
kins, l'explication des ironies, des colères contenues de 
Félicia Ruys en parlant du docteur, se demandait en 
vain comment il pourrait éclairer son cher patron sur 
tant d'hypocrisie. Il aurait dû savoir pourtant que chez 
les Méridionaux, en dehors et tout effusion, il n'y a 
jamais d'aveuglement complet, « d'emballement» qui 
résiste aux sagesses de la réflexion. Dans la soirée, 
le Nabab avait ouvert un petit portefeuille misérable, 
écorné aux angles, où depuis dix ans, il faisait battre 
des millions, écrivant dessus en hiéroglyphes connus 
de lui seul, ses bénéfices et ses dépenses. Il s'absor- 
bait dans ses comptes depuis un moment, quand se 
tournant vers de Géry : 

— Savez-vous ce que je fais, mon cher Paul? dé- 
ni and a-t-il. 

— Non, Monsieur. 

— Je suis en train — et son regard farceur, bien de 
son pays, raillait la bonhomie de son sourire — je 
suis en train de calculer que j'ai déboursé quatre cent 
trente mille francs pour faire décorer Jenkins. 

Quatre cent trente mille francs î Et ce n'était pas 
fini... 






ROM AN S 159 

Nous don aérons ensuite lu récit saisissant de la mort du 
duc de Mura. 



LES PARLES JENKINS 

Le duc se mourait. Gela l'avait pris subitement le 
dimanche en revenant du Bois. Il s'était senti atteint 
d'intolérables brûlures d'entrailles qui lui dessinaient 
comme au fer rouge toute l'anatomie de son corps, 
alternaient avec un froid léthargique et de longs assou- 
pissements. Jenkins, mandé tout de suite, ne dit pas 
grand'chose, ordonna quelques calmants. Le lende- 
main, les douleurs recommencèrent plus fortes et sui- 
vies de la même torpeur glaciale, plus accentuée aussi, 
comme si la vie s'en allait par secousses violentes, 
déracinée. A l'entour, personne ne s'en émut. « Lende- 
main de Saint-James, » disait-on tout bas à l'anticham- 
bre, et la belle figure de Jenkins gardait sa sérénité. A 
peine si dans ses visites du matin il avait parlé à deux 
ou trois personnes de l'indisposition du duc, et si légè- 
rement qu'on n'y avait pris garde. 

Mora lui-même, malgré son extrême faiblesse, bien 
qu'il se sentit la tète absolument vide, et comme il 
disait, « pas une idée sous le front, » était loin de se 
douter de la gravité de son état. Le troisième jour seu- 
lement, en s'éveillant le matin, la vue d'un simple filet 
de sang qui de sa bouche avait coulé sur sa barbe et 
l'oreiller rougi, fit tressaillir ce délicat, cet élégant qui 
avait horreur de toutes les misères humaines, surtout 
de la maladie, et la voyait arriver sournoisement avec 
ses souillures, ses faiblesses et l'abandon de soi-même, 
première concession laite à la mort. Monpavon en- 
trant derrière Jenkins, surprit le regard subitement 
troublé du grand seigneur en face de la vérité terrible, 
et fut en même temps épouvanté des ravages faits en 
quelques heures sur le visage émacié de Mora, où, 
toutes les rides de son âge, soudainement apparues 
se mêlaient à des plis de souffrance, à ces dépressions 



1G0 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

de muscles qui trahissent de graves lésions intérieures. 
Il prit Jenkins à part, pendant qu'on apportait un 
mondain de quoi faire sa toilette sur son lit, tout au 
appareil de cristal et d'argent contrastant avec la 
pâleur jaune de la maladie. 

— Ahçà! voyons. Jenkins... mais le duc est très 
mal. 

— J'en ai peur..., dit l'Irlandais tout bas. 

— Enfin, qu'est-ce qu'il a? 

— Ce qu'il cherchait, parbleu ! fit l'autre avec une 
sorte de fureur... 

Quelque mauvais sentiment triomphait en lui qu'il 
fit taire aussitôt, et transformé, gonflant sa face 
comme s'il avait la tète pleine d'eau, il soupira pro- 
fondément en serrant les mains du vieux gentil- 
homme : 

— Pauvre duc... Pauvre duc... Ah! mon ami, je suis 
désespéré. 

— Prenez garde, Jenkins, dit froidement Monpavon 
en dégageant ses mains, vous assumez une responsa- 
bilité terrible... Comment! le duc est si mal que cela, 
ps... ps... ps... Voyez personne?... Consultez pas?... 

L'Irlandais leva les bras, comme pour dire : « A quoi 
sert? » 

L'autre insista. Il fallait. absolument faire appeler 
Brisset, Jousselin, Bouchereau, tous les grands. 

— Mais vous allez l'effrayer. 

Le Monpavon enfla son poitrail, seule fierté du vieux 
coursier fourbu : 

— Mon cher, si vous aviez vu Mora et moi dans la 
tranchée de Constantine... Ps... ps... Jamais baissé les 
yeux... Connaissons pas la peur... Prévenez vos con- 
frères, je me charge de l'avertir. 

La consultation eut lieu dans la soirée en grand 
secret, le duc l'ayant exigé ainsi par une pudeur sin- 
gulière de son mal, de cette souffrance qui le décou- 
ronnait, faisait de lui l'égal des autres hommes. Pareil 
a ces rois africains qui se cachunt pour mourir au fond 



ROMANS 161 

de leurs palais, il aurait voulu qu'on put le croire 
enlevé, transfiguré, devenu dieu. Puis il redoutait par- 
dessus tout les apitoiements, les condoléances, les 
attendrissements dont il savait qu'on allait entourer 
son chevet, les larmes parce qu'il les soupçonnait men- 
teuses, et que sincères elles lui déplaisaient encore 
plus à cause de leur laideur grimaçante. 

Il avait toujours détesté les scènes, les sentiments 
exagérés, tout ce qui pouvait l'émouvoir, déranger 
l'équilibre harmonieux de sa vie. On le savait autour 
de lui, et la consigne, était de tenir à distance les 
détresses, les grands désespoirs qui d'un bout de la 
France à l'autre s'adressaient à Mora comme à un de 
ces refuges allumés dans la nuit des bois, où tous les 
errants vont frapper. Non pas qu'il fût dur aux mal- 
heureux, peut-être même se sentait-il trop ouvert à la 
pitié qu'il regardait comme un sentiment inférieur, une 
faiblesse indigne des forts, et, la refusant aux autres, 
il la redoutait pour lui-même, pour l'intégrité de son 
courage. Personne dans le palais, excepté Monpavon 
et Louis le valet de chambre, ne sut donc ce que 
venaient faire ces trois personnages introduits mysté- 
rieusement auprès du ministre d'État. La duchesse 
elle-même l'ignora. Séparée de son mari par tout ce 
que la haute vie politique et mondaine met de barrières 
entre époux dans ces ménages d'exception, elle le 
croyait légèrement souffrant, malade surtout d'imagi- 
nation, et se doutait si peu d'une catastrophe qu'à 
l'heure même où les médecins montaient le grand 
escalier à demi obscur, à l'autre bout du palais, ses 
appartements intimes s'éclairaient pour une sauterie 
de demoiselles, un de ces bals blancs que l'ingéniosité 
du Paris oisif commençait à mettre à la mode. 

Elle fut, cette consultation, ce qu'elles sont toutes : 
solennelle et sinistre. Les médecins n'ont plus leurs 
grandes perruques du temps de Molière, mais ils revê- 
tent toujours la même gravité de prêtres d'Isis, d'astro- 
logues, hérissés de formules cabalistiques avec des 

ALPHONSE DAUDET. 11 



162 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

hochements de tète, auxquels il ne manque, pour l'effet 
comique, que le bonnet pointu d'autrefois. Ici la scène 
empruntait à son milieu un aspect imposant. Dans la 
vaste chambre, transformée, comme agrandie par 
l'immobilité du maitre, ces graves figures s'avan- 
çaient autour du lit, où se concentrait la lumière 
éclairant dans la blancheur du linge et la pourpre des 
courtines une tète ravinée, pâlie des lèvres aux yeux, 
mais enveloppée de sérénité comme d'un voile, 
comme d'un suaire. Les consultants parlaient bas, se 
jetaient un regard furtif, un mot barbare, demeuraient 
impassibles sans un froncement de sourcil. Mais cette 
expression muette et fermée du médecin et du magis- 
trat, cette solennité dont la science et la justice s'en- 
tourent pour cacher leur faiblesse ou leur ignorance 
n'avaient rien qui pût émouvoir le duc. 

Assis sur son lit, il continuait à causer tranquille- 
ment, avec ce regard un peu exhaussé dans lequel il 
semble que la pensée remonte pour fuir, et Monpavon 
lui donnait froidement la réplique, raidi contre son 
émotion, prenant de son ami une dernière leçon de 
tenue, tandis que Louis, dans le fond, appuyait à la 
porte conduisant chez la duchesse le spectre de la 
domesticité silencieuse, chez qui l'indifférence déta- 
chée est un devoir. 

L'agité, le fiévreux, c'était Jenkins. 

Plein d'un empressement obséquieux pour « ses illus- 
tres confrères », comme il disait la bouche en rond, il 
rodait autour de leur conciliabule, essayait de s'y mê- 
ler: mais les confrères le tenaient à distance, lui 
répondaient a peine, avec hauteur, comme Fagon — 
le Fagon de Louis XIV — pouvait parler à quelque 
empirique appelé au chevet royal. Le vieux Bouchereau 
surtout avait des regards de travers pour l'inventeur 
des perles Jenkins. Enfin, quand ils eurent bien exa- 
miné, interrogé leur malade, ils se retirèrent pour 
délibérer entre eux dans un petit salon tout en laque, 
plafonds et murs luisants et colorés, rempli de bibe- 



ROMANS 163 

lots assortis dont la futilité contrastait étrangement 
avec l'importance du débat. 

Minute solennelle, angoisse de l'accusé attendant la 
décision de ses juges, vie, mort, sursis ou grâce! 

De sa main blanche et longue, Mora continua à 
caresser sa moustache d'un geste favori, à parler avec 
Monpavon du cercle, du foyer des Variétés, demandant 
des nouvelles de la Chambre, où en était l'élection du 
Nabab, tout cela froidement, sans la moindre affecta- 
tion. Puis, fatigué sans doute ou craignant que son 
regard, toujours ramené sur cette tenture en face de 
lui, par laquelle l'arrêt du destin allait sortir tout à 
l'heure, ne trahît l'émotion qui devait être au fond de 
son âme, il appuya sa tête, ferma les yeux et ne les 
rouvrit plus qu'à la rentrée des docteurs. Toujours les 
mêmes visages froids et sinistres, vraies physionomies 
de juges ayant au bord des lèvres le terrible mot de la 
destinée humaine, le mot Final que les tribunaux pro- 
noncent sans effroi, mais que les médecins, dont il 
raille toute la science, éludent et font comprendre 
par périphrases. 

— Eh bien, Messieurs, que dit la Faculté?... de- 
manda le malade. 

Il y eut quelques encouragements menteurs et bal- 
butiés, des recommandations vagues ; puis les trois 
savants se hâtèrent au départ, pressés de sortir, d'é- 
chapper à la responsabilité de ce désastre. Monpavon 
s'élança derrière eux. Jenkins resta près du lit, atterré 
des vérités cruelles qu'il venait d'entendre pendant la 
consultation. Il avait eu beau mettre la main sur son 
cœur, citer sa fameuse devise, Bouchereau ne l'avait pas 
ménagé. Ce n'était pas le premier client de l'Irlandais 
qu'il voyait s'écrouler subitement ainsi; mais il espé- 
rait bien que la mort de Mora serait aux gens du 
monde un avertissement salutaire. 

Le duc comprit tout de suite que ni Jenkins ni Louis 
ne lui diraient l'issue vraie de la consultation. Il n'in- 
sista donc pas auprès d'eux, subit leur confiance 



104 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

jouée, affecta même de la partager, de croire au mieux 
qu'ils lui annonçaient. Mais quand Monpavon rentra, 
il l'appela près de son lit, et devant le mensonge 
visible même sous la peinture de cette ruine : 

— Oh! tu sais, pas de grimace... ï)e toi à moi, la 
vérité... Qu'est-ce qu'on dit?... Je suis bien bas, n'est- 
ce pas? 

Monpavon espaça sa réponse d'un silence significa- 
tif : puis brutalement, cyniquement, de peur de s'at- 
tendrir aux paroles : 

— F..., mon pauvre Auguste. 

Le duc reçut cela en plein visage sans sourciller. 

— Ah î dit-il simplement. 

Il effila sa moustache d'un mouvement machinal ; 
mais ses traits demeurèrent immobiles. Et tout de 
suite son parti fut pris. 

Que le misérable qui meurt à l'hôpital sans asile ni 
famille, d'autre nom que le numéro du chevet, accepte 
la mort comme une délivrance ou la subisse en dernière 
épreuve, que le vieux paysan qui s'endort, tordu en 
deux, cassé, ankylosé, dans son trou de taupe enfumé 
et obscur, s'en aille sans regret, qu'il savoure d'avance 
le goût de cette terre fraîche qu'il a tant de fois tour- 
née et retournée, cela se comprend. Et encore combien 
parmi ceux-là tiennent à l'existence par leur misère 
même, combien qui crient en s'accrochant à leurs 
meubles sordides, à leurs loques : « Je ne veux pas 
mourir... » et s'en vont les ongles brisés et saignants 
de cet arrachement suprême. Mais ici rien de sem- 
blable. 

Tout avoir et tout perdre. Quel effondrement ! 

Dans le premier silence de cette minute effroyable, 
pendant qu'il entendait à l'autre bout du palais la mu- 
sique étouffée du bal chez la duchesse, ce qui retenait 
cet homme a la vie, puissance, honneurs, fortune, toute 
cette splendeur dut lui apparaître déjà lointaine et dans 
un irrévocable passé. 11 faudrait un courage d'une 
trempe bien exceptionnelle pour résister à un coup 






ROMANS 165 

pareil sans aucune excitation d'amour-propre. Per- 
sonne ne se trouvait là que l'ami, le médecin, le 
domestique, trois intimes, au courant de tous les 
secrets; les lumières écartées laissaient le lit dans 
l'ombre, et le mourant aurait pu se tourner contre la 
muraille, s'attendrir sur lui-même sans qu'on le vît. 
Mais non. Pas une seconde de faiblesse, ni [d'inutiles 
démonstrations. Sans casser une branche aux marron- 
niers du jardin, sans faner une fleur dans le grand 
escalier du palais, en amortissant ses pas sur l'épais- 
seur des tapis, la Mort venait d'entr'ouvrir la porte de 
ce puissant et de lui faire signe : « Arrive. » Et lui, 
répondait simplement : « Je suis prêt. » Une vraie 
sortie d'homme du monde, imprévue, rapide et dis- 
crète. 

Homme du monde ! Mora ne fut autre chose que cela. 
Circulant dans la vie, masqué, ganté, plastronné, du 
plastron de satin blanc des maîtres d'armes les jours 
de grand assaut, gardant immaculée et nette sa 
parure de combat, sacrifiant tout à cette surface irré- 
prochable qui lui tenait lieu d'une armure, il s'était 
improvisé homme d'État en passant d'un salon sur une 
scène plus vaste, et fit en effet, un homme d'État de 
premier ordre rien qu'avec ses qualités de mondain, 
l'art d'écouter et de sourire, la pratique des hommes, 
le scepticisme et le sang-froid. Ce sang-froid ne le 
quitta pas au suprême instant. 

Les yeux fixés sur le temps limité et si court qui lui 
restait encore, car la noire visiteuse était pressée, et 
il sentait sur sa figure le souflle de la porte qu'elle 
n'avait pas refermée, il ne songea plus qu'à le bien 
remplir et à satisfaire toutes les obligations d'une fin 
comme la sienne, qui ne doit laisser aucun dévoue- 
ment sans récompense ni compromettre aucun ami. Il 
donna la liste des quelques personnes qu'il voulait 
voir et qu'on envoya chercher tout de suite, fit préve- 
nir son chef de cabinet, et comme Jenkins trouvait que 
c'était beaucoup de fatigue : 



1G6 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

— Me garantissez-vous que je me réveillerai demain 
matin ? J'ai un sursaut de force en ce moment... Lais- 
sez-moi en profiter. 

Louis demanda s'il fallait avertir la duchesse. Leduc 
écouta, avant de répondre, les accords s'envolant du 
petit bal par les fenêtres ouvertes, prolongés dans la 
nuit sur un archet invisible, puis : 

— Attendons encore... J'ai quelque chose à termi- 
ner... 

Il fit approcher de son lit la petite table de laque pour 
trier lui-même les lettres à détruire; mais, sentant ses 
forces décroître, il appela Monpavon : « Brûle tout, » 
lui dit-il d'une voix éteinte, en le voyant s'approcher 
de la cheminée où la flamme montait malgré la belle 
saison : 

— Non... pas ici... Il y en a trop... On pourrait 
venir. 

Monpavon prit le léger bureau, fit signe au valet de 
chambre de l'éclairer. Mais Jenkins s'élança : 

— Restez, Louis... le duc peut avoir besoin de vous. 

Il s'empara de la lampe ; et marchant avec précau- 
tion tout le long du grand corridor, explorant les 
salons d'attente, les galeries dont les cheminées s'en- 
combraient de plantes artificielles sans un reste de 
cendre, ils erraient pareils à des spectres dans le 
silence et la nuit de l'immense demeure, vivante seu- 
lement là-bas vers la droite où le plaisir chantait 
comme un oiseau sur un toit qui va s'effondrer. 

« Il n'y a de feu nul part... Que faire de tout cela? » 
se demandaient-ils très embarrassés. On eût dit deux 
voleurs traînant une caisse qu'ils ne savent comment 
forcer. A la fin Monpavon, impatienté, marcha droit 
à une porte, la seule qu'ils n'eussent pas encore ou- 
verte. 

— Ma foi, tant pis !... Puisque nous ne pouvons pas 
les brûler, nous les noierons... Éclairez-moi, Jenkins. 

Et ils entrèrent. 

Où étaient-ils?... Saint-Simon racontant la débâcle 



ROMANS 167 

d'une de ces existences souveraines, le désarroi des 
cérémonies, des dignités., des grandeurs, causé par la 
mort et surtout par la mort subite, Saint-Simon seul 
aurait pu vous le dire... De ses mains délicates et soi- 
gnées, le marquis de Monpavon pompait. L'autre lui 
passait les lettres déchirées, des paquets de lettres, 
satinées, nuancées, embaumées, parées de chiffres, 
d'armoiries, de banderoles à devises, couvertes d'écri- 
tures fines, pressées, griffantes, enlaçantes, persua- 
sives ; et toutes ces pages légères tournoyaient l'une 
sur l'autre dans des tourbillons d'eau qui les froi- 
saient, les souillaient, délayaient leurs encres tendres 
avant de les laisser disparaître dans un hoquet d'égout 
tout au fond de la sentine immonde. 

Perdue dans les mêmes feuillets, une page minus- 
cule, d'une écriture sénile et tremblée, attira la curio- 
sité du charlatan, qui dit d'un air naïf : 

« Oh ! oh ! voici qui n'a pas l'air d'un billet doux... 
Mon duc, au secours, je me noie. La cour des comptes a 
mis de nouveau le nez dans mes affaires. 

— Qu'est-ce que vous lisez donc là?... fit Monpavon 
brusquement, en lui arrachant la lettre des mains. Et 
tout de suite, grâce à la négligence de Mora laissant 
traîner ainsi des lettres aussi intimes, la situation ter- 
rible dans laquelle le laissait la mort de son protecteur 
lui revint à l'esprit. Dans sa douleur, il n'y avait pas 
encore songé. Il se dit qu'au milieu de tous ses prépa- 
ratifs de départ, le duc pourrait bien l'oublier; et, lais- 
sant Jenkins terminer seul la noyade de la cassette de 
don Juan, il revint précipitamment vers la chambre. Au 
moment d'entrer, le bruit d'un débat le retint derrière 
la portière abaissée. C'était la voixdeLouis, larmoyante 
comme celle d'un pauvre sous un porche, cherchant à 
apitoyer le duc sur sa détresse demandant la per- 
mission de prendre quelques rouleaux d'or qui traî- 
naient dans un tiroir. Oh ! quelle réponse rauque, 
excédée, à peine intelligible, où l'on sentait l'effort du 



168 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

malade obligé de se retourner dans son lit, de déta- 
cher ses yeux d'un lointain déjà entrevu : 

— Oui, oui... prenez... Mais, pour Dieu î laissez-moi 
dormir... laissez-moi dormir... 

Des tiroirs ouverts, refermés, un souffle haletant et 
court. . . Monpavon n'en entendit pas davantage et revint 
sur ses pas sans entrer. La rapacité féroce de ce domes- 
tique venait d'avertir ses fiertés. Tout plutôt que de 
s'avilir à ce point-là. 

Ce sommeil que Mora réclamait si instamment, cette 
léthargie, pour mieux dire, dura toute une nuit, une 
matinée encore avec de vagues réveils traversés de 
souffrances atroces, que des soporifiques calmaient 
chaque fois. On ne le soignait plus, on ne cherchait 
qu'à lui adoucir les derniers instants, à le faire glisser 
sur cette terrible dernière marche dont l'effort est si 
si douloureux. Ses yeux s'étaient rouverts pendant ce 
temps, mais déjà obscurcis, fixant dans le vide des 
ombres flottantes, des formes indécises, telles qu'un 
plongeur en voit trembler au vague de l'eau. Dans 
l'après-midi du jeudi, vers trois heures, il se réveilla 
tout à fait et reconnaissant Monpavon, Gardailhac, 
deux ou trois autres intimes, il leur sourit et trahit 
d'un mot sa préoccupation unique : 

— Qu'est-ce qu'on dit de cela dans Paris? 

On en disait bien des choses, diverses et contradic- 
toires; mais à coup sûr, on ne parlait que de lui, et la 
nouvelle répandue depuis le matin par la ville que 
Mora était au plus mal, agitait les rues, les salons, les 
cafés, les ateliers, ravivait la question politique dans 
les bureaux de journaux, les cercles, jusque dans les 
loges de concierge et sur les omnibus, partout où les 
feuilles publiques déployées encadraient de commen- 
taires ce foudroyant bruit du jour. 

Il était, ce Mora, L'incarnation la plus brillante de 
l'Empire. Ce qu'on voit de loin dans un édifice, ce n'est 
pas sa base solide ou branlante, sa masse architectu- 
rale, c'est la flèche dorée et fine, brodée, découpée ù 



ROMANS 1 GO 

jour, ajoutée pour la satisfaction du coup d'œil. Ce 
qu'on voyait de l'Empire en France et dans toute l'Eu- 
rope, c'était Mora. Celui-là tombé, le monument se 
trouvait démantelé de toute son élégance, fendu de 
quelque longue et irréparable lézarde. Et que d'exis- 
tences entraînées dans cette chute subite, que de for- 
tunes ébranlées par les contre-coups affaiblis du dé- 
sastre ! Aucune aussi complètement que celle du gros 
homme, immobile en bas, sur la banquette de la sin- 
gerie. 

Pour le Nabab, cette mort, c'était sa mort, la ruine, 
la fin de tout. Il le sentait si bien qu'en apprenant, à 
son entrée dans l'hôtel, l'état désespéré du duc, il 
n'avait eu ni apitoiement, ni grimaces d'aucune sorte, 
seulement le mot féroce de l'égoïsme humain : « Je 
suis perdu. » Et ce mot lui revenait toujours, il le 
répétait machinalement chaque fois que toute l'horreur 
de sa situation se montrait à lui, par brusques échap- 
pées, ainsi qu'il arrive dans ces dangereux orages de 
montagne, quand un éclair subitement projeté illumine 
l'abîme jusqu'au fond, avec les blessantes anfractuo- 
sités des parois et les buissons en escalade pour toutes 
les déchirures de la chute. 

Cette clairvoyance rapide qui accompagne les cata- 
clysmes ne lui faisait grâce d'aucun détail. Il voyait 
l'invalidation presque certaine, à présent que Mora 
ne serait plus là pour plaider sa cause, puis les 
conséquences de l'échec, la faillite, la misère et quelque 
chose de pis, car ces richesses incalculables quand 
elles s'écroulent, gardent toujours un peu de l'hono- 
rabilité d'un homme sous leurs décombres. Mais que 
de ronces, que d'épines, d'égratignures et de blessures 
cruelles avant d'arriver au bout ! Dans huit jours les 
billets Schwalbach, c'est-à-dire huit cent mille francs à 
payer, l'indemnité de Mocssard, qui voulait cent mille 
francs ou demander à la Chambre l'autorisation de le 
poursuivre en correctionnelle, un procès encore plus 
sinistre intenté par les familles de deux petits martyrs 



170 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

de Bethléem contre les fondateurs de l'œuvre, et bro- 
chant sur le tout les complications de la Caisse terri- 
toriale. Un seul espoir, la démarche de Paul de Géry 
auprès du bey, mais si vague, si chimérique, si loin- 
tain. 

— Ah! je suis perdu... 

Dans l'immense salon d'entrée personne ne remar- 
quait son trouble. Cette foule de sénateurs, de députés, 
de conseillers d'État, toute la haute administration, 
allait, venait autour de lui sans le voir, accoudant son 
importance inquiète et des conciliabules mystérieux 
aux deux cheminées de marbre blanc qui se faisaient 
face. Tant d'ambitions désappointées, trompées, pré- 
cipitées se croisaient dans cette visite in extremis que 
les inquiétudes intimes dominaient toute autre préoc- 
cupation. 

Les visages, chose étrange, n'exprimaient ni pitié ni 
douleur, plutôt une sorte de colère. Tous ces gens 
semblaient en vouloir au duc de sa mort comme d'un 
abandon. On entendait des phrases dans ce genre : 
« Ce n'est pas étonnant avec une vie pareille ! » Et, par 
les hautes croisées, ces messieurs se montraient, à 
travers le va-et-vient des équipages dans la cour, l'arrêt 
de quelque petit coupé en dehors duquel une main 
étroitement gantée, avec le frôlement de sa manche de 
dentelle sur la portière, tendait une carte pliée au 
valet de pied apportant des nouvelles. 

De temps en temps un des familiers du palais, de 
ceux que le mourant avait appelés auprès de lui, fai- 
saitune apparition dans cette mêlée, donnait un ordre, 
puis s'en allait laissant l'expression effarée de sa figure 
reflétée sur vingt autres. Jenkins un moment se mon- 
tra ainsi, la cravate dénouée, le gilet ouvert, les man- 
chettes chiffonnées, dans tout le désordre de la bataille 
qu'il livrait là-haut contre une effroyable lutteuse. Use 
vit tout de suite entouré, pressé de questions. Certes 
les ouistitis aplatissant leur nez court au treillis de la 
cage, énervés par un tumulte inusité et très attentifs à 



ROM.\N> 171 

ce qui se passait comme s'ils étaient en train de Caire 
une étude raisonnée de la grimace humaine, avaient un 
magnifique modèle dans le médecin irlandais. Sa dou- 
leur était superbe, une belle douleur mâle et forte qui 
lui serrait les lèvres, faisait haleter sa poitrine. 

« L'agonie est commencée, dit-il lugubrement... Ce 
n'est plus qu'une affaire d'heures. » 

Et comme Jansoulet s'approchait, il s'adressa à lui 
d'un ton emphatique : 

— Ah ! mon ami, quel homme !... Quel courage i... Il 
n'a oublié personne. Tout à l'heure encore il me par- 
lait de vous. 

— Vraiment? 

— Ce pauvre Nabab, disait-il, où en est son élec- 
tion ? 

Et c'était tout. Le duc n'avait rien ajouté de plus. 

Jansoulet baissa la tète. Qu'espérait-il donc? N'é- 
tait-ce pas assez qu'en un pareil moment, un homme 
comme Mora eût pensé à lui?... Il retourna s'asseoir 
sur sa banquette, retomba dans son anéantissement 
galvanisé par une minute de fol espoir, assista sans y 
songer à la désertion presque complète de la vaste 
salle, et ne s'aperçut qu'il était le seul et dernier visi- 
teur qu'en entendant causer tout haut la valetaille dans 
le jour qui tombait : 

— Moi, j'en ai assez... je ne sers plus. 

— Moi, je reste avec la duchesse... 

Et ces projets, ces décisions en avance de quelques 
heures sur la mort condamnaient le noble duc plus 
sûrement encore que la Faculté. 

Le Nabab comprit alors qu'il était temps de se reti- 
rer, mais auparavant il voulut s'inscrire au registre du 
suisse. 11 s'approcha de la table, se pencha beaucoup 
pour y voir clair. La page était pleine. On lui indiqua 
un blanc au-dessous d'une toute petite écriture fila-' 
menteuse comme en tracent les doigts trop gros, et, 
quand il eut signé, le nom dllemerlingue se trouva 
dominer le sien, l'écraser, l'enlacer d'un paraphe insi- 



172 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

dieux. Superstitieux comme un vrai latin qu'il était, il 
fut frappé de ce présage, en emporta l'épouvante avec 
lui. 

Où dinerait-il?... Au cercle?... Place Vendôme?... En- 
tendre encore parler de cette mort qui l'obsédait !... Il 
préféra s'en aller au hasard, droit devant lui, comme 
tous ceux que tient une idée fixe qu'ils espèrent dissi- 
per en marchant. La soirée était tiède, parfumée. Il 
suivit les quais, toujours les quais, gagna les arbres du 
Gours-la-Reine, puis revint dans ce mélange de fraî- 
cheur d'arrosage et d'odeur de poussière fine qui carac- 
térise les beaux soirs à Paris. A cette heure mixte tout 
était désert. Çà et là des girandoles s'allumaient pour 
les concerts, des flambées de gaz sortaient de la ver- 
dure. Un bruit de verres et d'assiettes venu d'un res- 
taurant lui donna l'idée d'entrer là. 

Il avait faim quand même, ce robuste. On le servit 
sous une véranda aux parois vitrées, doublées de 
feuillage et donnant de face sur ce grand porche du 
Palais de l'Industrie, où le duc, en présence de mille 
personnes, l'avait salué député. Le visage fin et aristo- 
cratiqueluiapparuten souvenir sous la nuit de lavoûte, 
tandis qu*il le voyait aussi là-bas dans la blancheur 
funèbre de l'oreiller; et, tout à coup, en regardant la 
carte que le garçon lui présentait, il s'aperçut avec 
stupeur qu'elle portait la date du vingt mai... Ainsi un 
mois ne s'était pas écoulé depuis l'ouverture de l'Expo- 
sition. Il lui semblait qu'il y avait dix ans de cela. Peu 
à peu cependant la chaleur du repas lui réconforta le 
cœur. Dans le couloir, il entendait des garçons qui par- 
laient : 

— A-t-on des nouvelles de Mora? Il parait qu'il est 
très malade... 

— Laisse donc, va. Il s'en tirera encore... Il n'y a de 
chance que pour ceux-là? 

Et fespérance est si fort ancrée aux entrailles hu- 
maines que, malgré ce que Jansoulet avait vu et en- 
tendu, il suffit de ces quelques mots aidés de deux 









ROM 173 

bouteilles de bourgogne et de quelques petits verres 
pour lui rendre le courage. Après tout, on en avait vu 
revenir d'aussi loin. Les médecins exagèrent souvent 
le mal pour avoir plus de mérite ensuite à le conjurer. 
« Si j'allais voir... » Il revint vers l'hôtel, plein d'illu- 
sion, faisant appel à cette chance qui l'avait servi tant 
de fois dans la vie. Et vraiment l'aspect de la princière 
demeure avait de quoi fortifier son espoir. C'était la 
physionomie rassurante et tranquille des soirs ordi- 
naires, depuis l'avenue éclairée de loin en loin, majes- 
tueuse et déserte, jusqu'au perron au pied duquel un 
vaste carrosse de forme antique attendait. 

Dans l'antichambre, paisible aussi, brûlaient deux 
énormes lampes. Un valet de pied dormait dans un 
coin, le suisse lisait devant la cheminée. Il regarda le 
nouvel arrivant par-dessus ses lunettes, ne lui dit rien, 
et Jansoulet n'osa rien demander. Des piles de jour- 
naux gisant sur la table avec leurs bandes au nom du 
duc semblaient avoir été jetées là comme inutiles. Le 
Nabab en ouvrit un, essaya de lire ; mais une marche 
rapide et glissante, un chuchotement de mélopée lui 
firent lever les yeux sur un vieillard blanc et courbé, 
paré de guipures comme un autel, et qui priait en s'en 
allant à grands pas de prêtre, sa longue soutane rouge 
déployée en traîne sur le tapis. C'était l'archevêque de 
Paris, accompagné de deux assistants. La vision avec 
son murmure de bise glacée passa vite devant Jansou- 
let, s'engouffra dans le grand carrosse et disparut em- 
portant sa dernière espérance. 

« Question de convenance, mon cher, fit Monpavon 
paraissant tout à coup auprès de lui... Mora est un 
épicurien, élevé dans les idées de chose... machin... 
comment donc? Dix-huitième siècle... Mais très mau- 
vais pour les masses, si un homme dans sa position... 
ps, ps, ps,... Ah ! c'est notre maître à tous,., ps, ps... 
tenue irréprochable. 

— Alors, c'est fini? dit Jansoulet, atterré... Il n'y a 
plus d'espoir... » 



174 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Monpavon lui fit signe d'écouter. Une voiture roulait 
sourdement dans l'avenue du quai. Le timbre d'arrivée 
sonna précipitamment plusieurs coups de suite. Le 
marquis comptait à haute voix... « Un, deux, trois, 
quatre... » Au cinquième, il se leva : 

« Plus d'espoir maintenant. Voilà l'autre qui arrive, » 
dit-il, faisant allusion à la superstition parisienne qui 
voulait que cette visite du souverain fût toujours fatale 
aux moribonds. De partout les laquais se hâtaient, ou- 
vraient les portes à deux battants, formaient la haie, 
tandis que le suisse, le chapeau en bataille, annonçait 
du retentissement de sa pique sur les dalles le passage 
de deux ombres augustes, que Jansoulet ne fit qu'en- 
trevoir confusément derrière la livrée, mais qu'il aper- 
çut dans une longue perspective de portes ouvertes 
gravissant le grand escalier, précédées d'un valet por- 
tant un candélabre. La femme montait droite et fière, 
enveloppée de ses noires mantilles d'espagnole; l'homme 
se tenait à la rampe, plus lent et fatigué, le collet de 
son pardessus clair remontant sur un dos un peu 
voûté qu'agitait un sanglot convulsif. 

« Allons-nous-en, Nabab. Plus rien à faire ici, dit le 
vieux beau, prenant Jansoulet par le bras et l'entraî- 
nant dehors. Il s'arrêta sur le seuil, la main haute, fit 
un petit salut du bout des gants vers celui qui mourait 
là-haut. « Bojou, ché... » Le geste et l'accent étaient 
mondains, irréprochables; mais la voix tremblait un 
peu. 

« Est-il mort? » se dit Jansoulet en sortant du cercle, 
et l'envie lui vint d'aller voir là-bas avant de rentrer. 
Ce n'était plus l'espérance qui le poussait maintenant, 
mais cette sorte de curiosité maladive et nerveuse qui 
ramène après un grand incendie les malheureux si- 
nistrés, ruinés et sans asile, sur les décombres de leur 
maison. 

Quoiqu'il fût de très bonne heure encore, qu'une 
rose buée d'aube roulât dans l'air, tout l'hôtel était 



ROMANS 175 

grand ouvert comme pour un départ solennel. Les 
lampes fumaient toujours sur les cheminées, une pous- 
sière flottait. Le Nabab avança dans une solitude inex- 
plicable d'abandon jusqu'au premier étage où il en- 
tendit enfin une voix connue, celle de Cardailhac, qui 
dictait des noms, et le grincement des plumes sur le 
papier. L'habile metteur en scène des fêtes du bey 
organisait avec la même ardeur les pompes funèbres 
du duc de Mora. Quelle activité! L'Excellence était 
morte dans la soirée, dès le matin dix mille lettres 
s'imprimaient déjà, et tout ce qui dans la maison savait 
tenir une plume, s'occupait aux adresses. Sans tra- 
verser ces bureaux improvisés, Jansoulet arrivait au 
salon d'attente si peuplé d'ordinaire, aujourd'hui tous 
ses fauteuils vides. Au milieu, sur une table, le cha- 
peau, la canne et les gants de M. le duc, toujours pré- 
parés pour les sorties imprévues de façon à éviter 
même le souci d'un ordre. Les objets que nous portons 
gardent quelque chose de nous. La courbe du chapeau 
rappelait celle des moustaches, les gants clairs étaient 
prêts à serrer le jonc chinois souple et solide, tout 
l'ensemble frémissait et vivait comme si le duc allait 
paraître, étendre la main en causant, prendre cela et 
sortir. 

Oh! non, M. le duc n'allait pas sortir... Jansoulet 
n'eut qu'à s'approcher de la porte de la chambre entre- 
bâillée, pour voir sur le lit élevé de trois marches — 
toujours l'estrade même après la mort — une forme 
rigide, hautaine, un profil immobile et vieilli, trans- 
formé par la barbe poussée toute grise en une nuit; 
contre le chevet en pente, agenouillée, affaissée dans 
les draperies blanches, une femme dont les cheveux 
blonds ruisselaient abandonnés, prêts à tomber sous 
les ciseaux de l'éternel veuvage, puis un prêtre, 
une religieuse, recueillis dans cette atmosphère de 
la veillée mortuaire où se mêlent la fatigue des nuits 
blanches et les chuchotements de la prière et de 
l'ombre . 



176 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Cette chambre où tant d'ambitions avaient senti 
grandir leurs ailes, où s'agitèrent tant d'espoirs et de 
déconvenues, était tout à l'apaisement de la mort qui 
passe. Pas un bruit, pas un soupir. Seulement, malgré 
l'heure matinale, là-bas, vers le pont de la Concorde, 
une petite clarinette aigre et vive dominait le roule- 
ment des premières voitures; mais sa raillerie éner- 
vante était désormais perdue pour celui qui dormait là, 
montrant au Nabab épouvanté l'image de son propre 
destin, froidi, décoloré, prêt pour la tombe. 

D'autres que Jansoulet l'on vue plus lugubre encore, 
cette pièce mortuaire. Les fenêtres grandes ouvertes. 
La nuit et le vent du jardin entrant librement dans un 
grand courant d'air. Une forme sur un tréteau : le corps 
qu'on venait d'embaumer. La tête creuse, remplie 
d'une éponge, la cervelle dans un baquet. Le poids de 
cette cervelle d'homme d'Etat était vraiment extraor- 
dinaire. Elle pesait... elle pesait... Les journaux du 
temps ont dit le chiffre. Mais qui s'en souvient aujour- 
d'hui? 

LES ROIS EN EXIL 

Comme il l'appelle lui-même dans sa lapidaire dédicace à 
Edmond de Goncourt, c'est un « Roman d'histoire moderne » 
que Daudet a voulu écrire et a écrit avec ce superbe livre des 
Rois en Exil, dont le titre un peu énigmatique inquiétait le 
grand maître Gustave Flaubert, lorsque chez lui, aux réunions 
du dimanche, il était question de l'œuvre nouvelle à laquelle 
travaillait alors le triomphateur du Nabab. 

Livre d'histoire, en effet, ce roman, d'une cruelle et émou- 
vante histoire et d'une vie si intense, d'une vérité si passion- 
nante qu'il souleva bien des colères par ce souci constant de 
faire vrai de Daudet, qui allait troubler d'anxieuses cons- 
ciences et mettre à nu bien des plaies d'orgueil. 

Mais quelle admirable figure de reine et de mère que celle 
de cette souveraine chassée de son trône, de son pays par la 
Révolution, Frédérique, et comme elle domine, ainsi qu'une 
héroïne de Shakspeare, ce récit, où le monarque déchu, 
Christian se montre mauvais roi et mauvais époux! 

Dans l'histoire de ses livres, l'écrivain nous a initiés à tout 



ROMANS 177 

le labeur qui mit cette œuvre sur le chantier, labeur si considé- 
rable qu'il faillit y succomber, en plein travail d'exécution; 

nous le voyons tour à tour sur la piste de l'existence intime 
de tous ces pauvres détrônés, quo Paris accueille et recueille, 
à la recherche du document exact, du tableau pittoresque, de 
la phrase vivante saisie sur les lèvres des héros et des héroïnes 
du roman, et l'on ne sait ce que l'on doit le plus admirer de 
la conscience de ce grand artiste de lettres ou du talent avec 
lequel il évoque la réalité et peint la vie frissonnante à laquelle 
il se mêle pour lui arracher ses secrets et son mouvement. 

Donc, chassés de leur royaume d'Illyrie, la reine Frédérique 
et le roi Christian sont venus chercher à Paris l'habituel 
refuge des Rois en Exil, emmenant avec eux leur fils Zara, et 
les voilà aux prises avec les splendeurs, les misères, les espoirs 
et les détresses de la vie de Paris, avec ses plaisirs, ses folies 
aussi, perdus dans le tourbillon de la grande cité. Le roi, 
faible et passionné, y succombe se dégradant peu à peu ; la 
reine, forte et digne, s'y épure, y grandit encore et trouve 
pour seconder son espérance, encourager ses desseins un 
dévoué et ardent royaliste qui fait l'éducation du jeune Zara, 
rJysée Méraut. 

Dans le chapitre de la Cour à Saint-Mandé, nous détache- 
rons le passage où Elysée Méraut entre en fonctions comme 
précepteur. 



LA COUR A SAINT-MANDÉ 

Dans la galerie vitrée annexe du grand salon, dont 
elle avait fait un petit jardin d'hiver, un coin frileux 
loin du bruit domestique, orné de claires tentures, de 
plantes vertes à tous ses angles, elle se tenait mainte- 
nant des jours entiers, inactive, devant le jardin raviné 
et son fouillis de branches grêles hachant l'horizon 
gris, comme une plaque d'eau-forte, avec un mélange 
de verdures foncées et résistantes que les houx, les 
buis conservaient même sous la neige dont leurs bran- 
ches aiguës perçaient la blancheur. Sur les trois vas- 
ques superposées de la fontaine, les nappes d'eau 
retombantes prenaient un ton d'argent froid; et au 
delà de la haute grille qui longeait l'avenue Daumesnil, 
de temps en temps rompant le silence et la solitude de 
deux lieues de bois, les tramways à vapeur passaient 

ALPHONSE DAUDET. 12 



17S PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

en sifflant, leur longue fumée rejetée en arrière, si 
lourde a se disperser dans l'air jaune, que Frédérique 
pouvait la suivre longtemps, la voir se perdre peu à 
peu, lente et sans but comme sa vie. 

Ce fut par un matin pluvieux d'hiver qu'Elysée 
Méraut donna sa première leçon à l'enfant royal, dans 
ce petit abri de la tristesse et des songerjes de la reine, 
qui prenait ce jour-là l'aspect d'un cabinet d'études : 
des livres, des cartons étalés sur la table, une lumière 
répandue d'atelier ou de classe, la mère toute simple 
dans sa robe de drap noir qui serrait sa haute taille, 
une petite travailleuse en laque roulée en face d'elle, 
et le maître et l'élève aussi hésitants, aussi émus l'un 
que l'autre de leur première entrevue. Le petit prince 
reconnaissait vaguement cette tète énorme et fulgu- 
rante qu'on lui avait montrée la nuit de Noël dans le 
crépuscule religieux de la chapelle, et que son imagi- 
nation, tout encombrée des contes bleus de M me de 
Silvis, avait assimilée à quelque apparition du géant 
Robistor ou de l'enchanteur Merlin. Et l'impression 
d'Elysée était bien aussi chimérique, lui qui, dans ce 
frêle petit garçon, vieillot et maladif, au front déjà 
plissé comme s'il eût porté les six cents ans de sa race, 
croyait voir un chef prédestiné, un conducteur 
d'hommes et de peuples, et lui disait gravement, la 
voix tremblante : 

« Monseigneur, vous serez roi un jour..., il faut que 
vous appreniez ce que c'est qu'un roi... Écoutez-moi 
bien, regardez-moi bien, et ce que ma bouche n'expri- 
mera pas assez clairement, le respect de mes yeux 
vous le fera comprendre... » 

Alors, penché sur cette petite intelligence au ras du 
sol, avec des mots et des images pour elle, il lui expli- 
quait le dogme du droit divin, les rois en mission sur 
la terre, entre les peuples et Dieu, chargés de devoirs, 
de responsabilités que les autres hommes n'ont pas, 
et qui leur sont imposés depuis l'enfance... Que le 
petit prince comprit parfaitement ce qu'on lui disait, 



ROMANS 179 

ce n'est guère probable ; peut-être se sentait-il enve- 
loppé de cette tiédeur vivifiante dont les jardiniers, 
qui soignent une plante rare, entourent la fibre déli- 
cate, le bourgeon chétif. Quant à la reine, courbée sur 
sa tapisserie, elle écoutait venir à elle avec une sur- 
prise délicieuse cette parole qu'elle attendait désespé- 
ment depuis des années, qui répondait à ses pensées 
les plus secrètes, les appelait, les secouait... Si long- 
temps elle avait rêvé seule ! Tant de choses qu'elle 
n'aurait su dire, et dont Elysée lui donnait la formule ! 
Devant lui, dès le premier jour, elle se sentit comme 
un musicien inconnu, un artiste inexprimé, devant 
l'exécutant prestigieux de son œuvre. Ses plus vagues 
sentiments sur cette grande idée de royauté prenaient 
corps et se résumaient magnifiquement, très simple- 
ment aussi, puisqu'un enfant, un tout petit enfant, 
pouvait presque les comprendre. Tandis qu'elle regar- 
dait cet homme, ses grands traits animés de croyance 
et d'éloquence, elle voyait en opposition la jolie figure 
indolente, le sourire indécis de Christian : elle enten- 
dait l'éternel : « À quoi bon? » de tous ces rois décou- 
ronnés, les caquetages des boudoirs princiers. Et 
c'était ce plébéien, ce fils de tisserand — dont elle 
connaissait l'histoire — qui avait recueilli la tradition 
perdue, conservé les reliques et la châsse, le feu sacré 
dont la flamme était visible en ce moment sur son 
front, communicative dans l'ardeur de son discours. 
Ah ! si Christian eût été comme cela, ils seraient encore 
sur le trône ou disparus tous deux, ensevelis sous ses 
décombres... Chose singulière ! dans cette attention 
dont elle ne pouvait se défendre, la voix, le visage d'E- 
lysée lui donnaient une impression de ressouvenir. De 
quelle ombre de sa mémoire se levaient ce front de 
génie, ces accents qui lui résonnaient au plus profond 
de l'être, dans quelque cavité secrète du cœur?... 

Maintenant le maître s'était mis à interroger son 
élève, non sur ce qu'il savait — rien ou si peu de chose, 
hélas! — mais en cherchant ce qu'on pourrait lui 



180 



PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 



apprendre. « Oui. monsieur... Non,, monsieur... » Le 
petit prince n'avait que ces deux mots aux lèvres et 
mettait toute sa force à les prononcer, avec cette gen- 
tillesse timide des garçons élevés par des femmes dans 
la perpétuité de leurs premiers enfantillages. Il essayait 
pourtant, le pauvre mignon, sous l'amas de connais- 
sances variées que lui avait données M me de Silvis, de 
démêler quelques notions d'histoire générale parmi les 
aventures de nains et de fées qui pailletaient sa petite 
imagination machinée comme un théâtre de féerie. De 
sa place la reine le soutenait, l'encourageait, le sou- 
levait sur son âme à elle. Au départ des hirondelles, 
si la plus petite du nid ne vole pas encore, la mère lui 
donne ainsi l'essor sur ses propres ailes. Quand l'en- 
fant hésitait à répondre, le regard de Frédérique, doré 
dans ses yeux d'aiguë marine, se fonçait comme le flot 
sous le grain qui passe; mais lorsqu'il avait dit juste, 
quel sourire de triomphe elle tournait vers le maître ! 
Depuis bien des mois elle n'avait éprouvé une pareille 
plénitude de bien-être, de joie. Le teint de cire du petit 
Zara, sa physionomie affaissée d'enfant débile, sem- 
blaient infusés d'un sang nouveau; jusqu'au paysage 
dont les plans tristes s'écartaient à la magie de cette 
parole, ne laissant plus voir que ce qu'avait d'imposant 
et de grandiose ce dénuement vaste de l'hiver. Et pen- 
dant que la reine restait attentive, le coude appuyé, 
le buste en avant, penchée tout entière vers cet avenir 
où Tenfant-roi lui apparaissait dans le triomphe du 
retour à Leybach, Elysée frissonnant, émerveillé d'une 
transfiguration dont il ne savait pas être la cause, 
voyait sur ce beau front au ton d'agate se tordre et 
s'enrouler en diadème royal les reflets croisés des 
nattes lourdes. 



ROMANS 181 

Ensuite la scène dramatique de La couronne royale. 

LA BOHÈME DE L'EXIL 

Dix heures sonnèrent. 

La reine, au lieu de remonter dans ses appartements 
comme tous les soirs, donnant par son départ le signal 
de la retraite, promena un regard distrait autourd'elle : 

— Vous pouvez vous retirer. J'ai à travailler avec 
M. Méraut. 

Elysée, occupé à lire près de la cheminée, s'inclina 
en fermant la brochure qu'il feuilletait et passa dans 
la salle d'étude pour prendre des plumes, de l'encre, 
de quoi écrire. 

Quand il revint, la reine était seule, écoutant les 
voitures rouler dans la cour, pendant que se refermait 
le grand portail et que, par les couloirs, les escaliers 
de l'hôtel, sonnaient les allées et venues qui précèdent 
dans une maison nombreuse l'heure du repos. Le si- 
lence se fit enfin, le silence agrandi de deux lieues de 
bois amortissant dans le bruit du vent, dans lesfeuilles, 
les rumeurs lointaines qu'envoyait Paris. Le salon dé- 
sert, encore tout éclairé dans ce calme de solitude, 
semblait prêt pour quelque scène tragique. Frédérique, 
accoudée à la table, repoussa de la main le buvard 
préparé par Méraut : 

— Non..., non... Nous ne travaillons pas ce soir, fit- 
elle..., c'était un prétexte... Asseyez-vous et causons... 

Puis, plus bas : 

— J'ai quelque chose à vous demander. 

Mais ce qu'elle avait à dire lui coûtait probablement 
beaucoup, car elle se recueillit une minute, la bouche 
et les yeux mi-clos, avec cette expression profondé- 
ment vieillie et douloureuse qu'Elysée lui avait vue 
quelquefois et qui lui faisait paraître ce beau visage 
encore plus beau, marqué de tous les dévouements, 
de. tous les sacrifices, creusé dans ses lignes pures par 



i S2 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

les plus purs sentiments de la reine et cle la femme. 
C'était un respect religieux qu'elle lui inspirait ainsi... 
Enfin, reprenant tout son courage, très bas, timide- 
ment, en mettant ses mots l'un après l'autre comme 
des pas craintifs, Frédérique lui demanda s'il ne savait 
pas à Paris un de ces..., de ces endroits où l'on... prê- 
tait sur gages... 

Demander cela à Elysée, à ce grand bohème qui con- 
naissait tous les monts-de-piété parisiens, s'en était 
servi depuis vingt ans comme de réserves où il mettait 
l'hiver ses vêtements d'été, l'été ses vêtements d'hi- 
ver!... S'il connaissait le clou!... s'il connaissait ma 
tante!... Dans ses souvenirs de jeunesse cet argot de 
misère revenant le faisait un moment sourire. Mais la 
reine continuait, en essayant de raffermir sa voix : 

— Je voudrais vous confier quelque chose pour porter 
là..., des bijoux... On a des moments difficiles... 

Et ses beaux yeux, levés maintenant, découvraient 
un profond abîme de douleur calme et surhumaine... 
Cette misère de rois, tant de grandeur humiliée!... 
Est-ce que c"était possible !... 

Méraut fit signe de la tête qu'il était prêt à se charger 
de ce qu'on voudrait. 

S'il avait dit un mot, il aurait sangloté; s'il avait 
fait un geste, c'eût été pour tomber aux pieds de cette 
auguste détresse. Et pourtant son admiration com- 
mençait à s'attendrir de pitié. La reine, à présent, lui 
semblait un peu moins haute, un peu moins au-dessus 
des vulgarités de l'existence, comme si, dans le triste 
aveu qu'elle venait de faire, il avait senti passer un 
accent de bohème, quelque chose qui était le commen- 
cement de la chute et la rapprochait de lui. 

Tout à coup, elle se leva, alla prendre dans la boite 
de cristal de roche l'antique relique oubliée, qu'elle 
posa sur le tapis de la table, comme une poignée de 
j uvaux de tous rayons. 

Elysée tressaillit... La couronne !... 

— Oui, la couronne... Voila six cents ans qu'elle est 



ROMANS 183 

dans la maison d'Illyrie... Des rois sont morts, des Qots 
de sang gentilhomme ont coulé pour la défendre... A 
présent, il faut qu'elle nous aide à vivre. 11 ne nous 
reste plus que cela... 

C'était, en vieil or fin, un magnifique diadème fermé 
dont les cercles, rehaussés d'ornements, venaient se 
rejoindre au-dessus de la calotte en velours incarnat. 
Sur les cercles, sur le bandeau de filigrane torsadé, au 
cœur de chaque fleuron imitant les fibres de la feuille 
du trèfle, à la pointe des arcades festonnées à jour et 
supportant ces fleurons, s'enchâssaient toutes les va- 
riétés de pierres connues, le bleu transparent des sa- 
phirs, le bleu velouté des turquoises, l'aurore des 
topazes, la flamme des rubis orientaux, et les éme- 
raudes comme des gouttes d'eau sur des feuilles, et 
l'opale cabalistique, et les perles d'iris laiteux; mais, 
les surpassant tous, les diamants partout jetés résu- 
maient dans leurs facettes ces mille feux nuancés, et 
comme une poussière lumineuse dispersée, un nuage 
traversé de soleil, fondaient, adoucissaient l'éclat du 
diadème déjà poncé par les siècles avec des rayonne- 
ments doux de lampe de vermeil au fond d'un sanc- 
tuaire. 

La reine posa son doigt tremblant, là et là : 

— Il faudrait faire sauter quelques pierres..., les plus 
grosses... 

— Avec quoi ? 

Ils parlaient à voix basse comme deux criminels. 
Mais, ne voyant rien dans le salon qui put convenir : 
« Èclairez-moi..., dit Frédérique. » 

Ils passèrent dans la véranda vitrée, où la haute 
lampe promenée découpait des ombres fantastiques et 
une longue traînée de lumière allant se perdre sur les 
pelouses, dans la nuit du jardin. 

— Non..., non..., pas des ciseaux, murmurait-elle en 
le voyant se diriger vers sa corbeille à ouvrage..., ce 
n'est pas assez fort... J'ai essayé. 

Enfin ils découvrirent sur la caisse d'un grenadier, 



18i PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

dont les fins branchages cherchaient contre la vitre le 
clair de lune, un sécateur de jardinier. Revenus tous 
deux au salon, Elysée essaya d'enlever avec la pointe 
de l'instrument un énorme saphir ovale que la reine 
lui désignait; mais le cabochon, solidement serti, ré- 
sistait, glissait sous le fer. inébranlable dans sa griffe. 
D'ailleurs la main de l'opérateur, craignant d'abîmer 
la pierre ou de dessouder le chaton, qui portait en 
rayures sur son or les traces de précédentes tenta- 
tives, n'était ni forte ni sûre. Le royaliste souffrait, 
s'indignait de l'outrage qu'on lui faisait faire à la cou- 
ronne. Il la sentait frémir, résister, se débattre... 

« Je ne peux pas... Je ne peux pas..., » dit-il en 
essuyant la sueur qui mouillait son front. 

La reine répondit : 

« Il le faut... 

— Mais cela va se voir ! » 

Elle eut un fier sourire d'ironie : 

— Se voir!... Est-ce qu'on la regarde seulement?... 
Qui donc y songe, qui s'en occupe ici, excepté moi?... 

Et tandis qu'il reprenait sa tâche, la tête penchée 
toute pâle, ses grands cheveux dans les yeux, broyant 
entre ses genoux le royal diadème que le sécateur 
dépeçait, déchiquetait, Frédérique, la lampe haute, 
surveillait l'attentat, aussi froide que ces pierres qui 
luisaient avec des morceaux d'or sur le tapis de la 
table, intactes et splendides malgré l'arrachement. 

Le lendemain, Elysée, qui était resté dehors tout le 
matin, rentra après le premier coup du déjeuner, s'as- 
sit à table, ému, troublé, se mêlant <à peine à la con- 
versation dont il était ordinairement la lumière et 
l'entrain. Cette agitation gagna la reine sans altérer 
en rien son sourire ni la sérénité de son contralto; et, 
le repas fini, ils furent longtemps encore avant de se 
rapprocher, de pouvoir causer entre eux librement, 
gardés à vue par l'étiquette et les règlements de vie 
installés dans la maison, le service de la dame d'hon- 
neur, la jalouse surveillance de M me de Siivis. Enfin la 



ROMANS 18.) 

leçon arriva. Pendant que le petit prince installait, 
préparait ses livres : 

— Qu'avez-vous ? demaada-t-elle... Que m'arrive- 
t-il encore?... 

— Ah! madame..., toutes les pierres sont fausses... 

— Fausses !... 

— Et très soigneusement imitées en clinquant... 
Comment cela s'est-il fait?... quand? par qui ?... Il y 
a donc un malfaiteur dans la maison ! 

Elle avait pâli atrocement à ce mot de malfaiteur. 
Soudain, les dents serrées, avec un coup de colère et 
:1e désespoir dans les yeux : 

— C'est vrai. Il y a un malfaiteur ici... Et vous et moi 
nous le connaissons bien... 

Puis d'un geste de fièvre, prenant violemment le 
poignet d'Elysée comme pour un pacte connu d'eux 
seuls : 

— Mais nous ne le dénoncerons jamais, n'est-ce pas ? 

— Jamais !..., dit-il en détournant les yeux; car, d'un 
mot, ils s'étaient compris. 

Puis un de ces tableaux dans lesquels excelle l'écrivain. 



JOIES POPULAIRES 

C'était l'après-midi d'un premier dimanche de mai, 
journée splendide, lumineuse, en avance d'un mois 
sur la saison, et si chaude qu'on avait découvert le 
landau où la reine Frédérique, le petit prince et son 
gouverneur se promenaient dans le bois de Saint- 
Mandé. Cette première caresse du printemps, venue 
au travers des branches nouvelles, avait réchauffé le 
cœur de la reine, comme elle éclairait son visage sous 
la soie tendue et bleue de l'ombrelle. Elle se sentait 
heureuse, sans raison, et pour quelques heures ou- 
bliant au milieu de la clémence universelle la dureté 
des jours, blottie en un coin de la lourde voiture, son 



(86 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

enfant serré contre elle, s'abandonnant dans l'intimité, 
la sécurité d'une causerie familière avec Elysée Méraut, 
assis en face d'eux. 

— C'est singulier, lui disait-elle, il me semble que 
nous nous étions vus déjà avant de nous connaître. 
Votre voix, votre figure, ont éveillé en moi tout de 
suite l'impression d'un ressouvenir. Où donc avions- 
nous pu nous rencontrer la première fois ? 

Le petit Zara s'en souvenait bien, lui, de cette pre- 
mière fois. C'était au couvent, là-bas, dans cette 
église sous terre, où M. Elysée lui avait fait si grand'- 
peur. Et dans l'œil timide et doux que l'enfant tour- 
nait vers son maître, on sentait bien encore un peu de 
cette crainte superstitieuse... Mais non ! même avant 
ce soir de Noël, la reine avait la conviction d'une autre 
rencontre : 

— A moins que ce ne soit dans une vie antérieure, 
ajouta-t-elle, presque sérieuse. 

Elysée se mit à rire : 

— En effet, Votre Majesté ne se trompe pas. Elle 
m'avait vu, non dans une autre vie, mais à Paris, le 
jour même de son arrivée. J'étais en face de l'Hôtel des 
Pyramides, monté sur le soubassement de la grille des 
Tuileries... 

— Et vous avez crié : Vive le roi!... Maintenant 
je me rappelle... Ainsi c'était vous. Oh ! que je suis 
contente... C'est vous qui le premier nous avez 
souhaité la bienvenue... Si vous saviez comme votre 
cri m'a fait du bien... 

— Et à moi donc ! reprit Méraut... Si longtemps que 
je n'avais eu l'occasion de le pousser, ce cri triom- 
phant de : Vive le roi !... Si longtemps qu'il me chan- 
tait au bord des lèvres... C'est un cri de famille, 
associé à toutes mes joies d'enfance, de jeunesse, où 
nous résumions à la maison nos émotions et nos 
croyances. Ce cri-là me redonne — en passant — 
l'accent méridional, le geste et la voix de mon père; 
il me fait monter dans les yeux le même attendrisse- 



ROMANS 187 

ment que je lui ai vu tant de fois... Pauvre homme! 
c'était instinctif chez lui, une profession de foi dans 
un mot... Un jour, traversant Paris au retour d'un 
voyage à Frohsdorff, le père Méraut passait sur la 
place du Carrousel comme Louis-Philippe allait sortir. 
Du peuple attendait, collé aux grilles, indifférent et 
même hostile, un peuple de fin de règne. Mon père, 
en apprenant que le roi va passer, bouscule, écarte 
tout le monde, et se met au premier rang pour voir de 
près, toiser, accabler de son mépris ce brigand, ce 
gueux de Louis-Philippe qui avait volé la place de la 
légitimité... Tout à coup le roi paraît, traverse la 
cour déserte, au milieu d'un silence de mort, un 
silence lourd, écrasant tout le palais, et dans lequel il 
semblait qu'on entendît distinctement les fusils de 
l'émeute s'armer et craquer les ais du trône... Louis- 
Philippe était déjà vieux, bien bourgeois, s'avançait 
vers la clôture à petits pas bedonnants, son parapluie 
à la main. Rien du souverain, rien du maître. Mais 
mon père ne le vit pas ainsi; et de penser que dans 
le grand palais des rois de France, tout pavé de glo- 
rieux souvenirs, le représentant de la monarchie s'en 
allait à travers cette effrayante solitude que fait aux 
princes la haine des peuples, quelque chose s'émut et 
se révolta en lui, il oublia toutes ses rancunes, se 
découvrit brusquement, instinctivement, et cria, san- 
glota plutôt, un « Vive le roi ! » si vibrant, si con- 
vaincu, que le vieillard tressaillit et le remercia d'un 
long regard plein d'émotion. 

— J'ai dû vous remercier ainsi..., dit Frédérique, 
et ses yeux fixaient Méraut avec une telle reconnais- 
sance attendrie que le pauvre garçon se sentit pâlir. 
Presque aussitôt elle reprit, toute au récit qu'elle 
venait d'entendre : 

— Votre père n'était pourtant pas un homme de la 
noblesse ? 

— Oh ! non, madame..., tout ce qu'il y a de plus 
roturier, de plus humble..., un ouvrier tisseur. 



188 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

— C'est singulier..., fit-elle rêveuse. 

Et lui ripostant, leur éternelle discussion recom- 
mença. La reine n*aimait pas, ne comprenait pas le 
peuple, en avait une sorte d'horreur physique. Elle le 
trouvait brutal, effrayant dans ses joies comme dans 
ses revanches. Même aux fêtes du sacre, pendant la 
lune de miel de son règne, elle avait eu peur de lui, de 
ses mille mains tendues pour l'acclamer et dont elle 
se sentait prisonnière. Jamais ils n'avaient pu s'en- 
tendre ; grâces, faveurs, aumônes étaient tombées 
d'elle vers lui, comme ces moissons maudites qui ne 
peuvent germer, sans qu'il soit permis d'accuser posi- 
tivement la dureté de la terre ou la stérilité des 
semences. 

il y avait, parmi les contes bleus dont M me de 
Silvis vaporisait l'esprit du petit prince, l'histoire 
d'une jeune demoiselle de Syrie mariée à un lion et 
qui éprouvait de son fauve mari une crainte horrible, 
de ses rugissements, de ses façons violentes de 
secouer sa crinière. Il était pourtant plein d'atten- 
tions, de délicatesses amoureuses, ce pauvre lion; il 
rapportait à sa femme-enfant des gibiers rares, des 
rayons de miel, veillait pendant qu'elle dormait, 
imposait silence à la mer, aux forêts, aux animaux. 
N'importe ! Elle gardait sa répulsion, sa peur offen- 
sante, jusqu'au jour où le lion se fâchait, lui rugissait 
un terrible « va-t'en ! » la gueule ouverte et la cri- 
nière flamboyante, comme s'il avait eu autant d'envie 
de la dévorer que de lui rendre la clef des champs. 
C'était un peu l'histoire de Frédérique et de son 
peuple ; et depuis qu'Elysée vivait à ses côtés, il 
essayait en vain de lui faire admettre la bonté cachée, 
le dévouement chevaleresque, les susceptibilités fa- 
rouches de ce grand lion qui rugit tant de fois pour 
plaisanter avant d'entrer dans ses fortes colères. Ah ! 
si les rois avaient voulu... S'ils s'étaient montrés 
moins méfiants... Et comme Frédérique agitait son 
ombrelle d'un air incrédule : 



ROMANS 180 

— Oui, je le sais bien..., le peuple vous fait pour... 
Voue ne l'aimez pas, ou plutôt vous ne le connaissez 
pas... Mais que Votre Majesté regarde autour d'elle, 
dans ces allées, sous ces arbres... C'est pourtant le 
plus terrible faubourg de Paris qui se promène et 
s'amuse ici, celui d'où les révolutions descendent à 
travers les rues dépavées... Comme tous ces gens ont 
l'air simple et bon, naturel et naïf!... Comme ils 
savourent le bien-être d'un jour de repos, d'une saison 
de soleil... 

De la grande allée où le landau passait au pas, on 
voyait en effet, sous les fourrés encore grêles et tout 
violets des premières jacinthes sauvages, des déjeu- 
ners installés par terre, les assiettes blanches faisant 
tache, les paniers couvercle béant, et les verres épais 
des comptoirs de marchands de vin enfouis dans la 
verdeur des pousses comme de grosses pivoines; des 
châles et des blouses pendus aux branches, les 
femmes en taille, les hommes en bras de chemise ; 
des lectures, des siestes, de laborieuses coutures 
accotées à des troncs d'arbres, des clairières joyeuses 
où voltigeaient des bouts d'étoffe pas chère, pour une 
partie de volant, de colin-maillard ou quelque qua- 
drille improvisé aux sons d'un orchestre invisible 
arrivant par bouffées. Et des enfants, des quantités 
d'enfants faisant communiquer les tablées et les jeux, 
courant ensemble d'une famille à l'autre, avec des 
bonds, des cris, unissant tout le bois dans un 
immense gazouillis d'hirondelles, dont leurs allées et 
venues sans fin avaient aussi la rapidité, le caprice, 
le noir envolement dans le clair des branches. En 
contraste au bois de Boulogne, soigné, peigné, défendu 
par ses petites barrières rustiques, ce bois de Vin- 
cennes, toutes avenues libres, semblait bien préparé 
pour les ébats d'un peuple en fête, avec ses gazons 
verts et foulés, ses arbres ployés et résistants, comme 
si la nature ici se faisait plus clémente, plus vivace. 

Tout à coup, au détour de l'allée, la brusque prise 



190 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

d'air et de lumière du lac écartant le bois tout autour 
de ses berges gazonnées, arracha à l'enfant royal une 
exclamation d'enthousiasme. C'était superbe, comme 
la mer découverte subitement après le dédale en 
pierres sèches d'un village breton, amenant le flux 
juste au pied de la dernière ruelle. Des barques pavoi- 
sées, remplies de canotiers en notes vives de bleu et 
de rouge, sillonnaient le lac en tous sens avec la cou- 
pure d'argent des avirons, leur blanche éclaboussure 
dans le pétillement d'ablettes des petites vagues. Et 
des bandes de canards nageaient poussant des cris, 
des cygnes d'allure plus large suivaient le long cir- 
cuit du bord, la plume légère, gonflée de brise, tandis 
que tout au fond, massée dans le vert rideau d'une 
ile, la musique envoyait à tout le bois des rythmes 
joyeux auxquels la surface du lac servait de tremplin. 
Sur tout cela un désordre gai, l'animation du vent et 
du flot, le claquement des banderoles, les appels des 
bateliers, et l'entourage sur les talus de groupes 
assis, d'enfants qui couraient, de deux petits cafés 
bruyants, bâtis presque dans l'eau, au plancher de 
bois sonore comme un pont, tenant à la fois dans 
leurs murs à claire-voie du bateau de bains et du 
paquebot... Peu de voitures au bord du lac. De temps 
en temps un fiacre à galerie, charriant le lendemain 
d'une noce de faubourg reconnaissable au drap neuf 
des redingotes, aux arabesques voyantes des châles; 
ou bien des chars-à-bancs du commerce promenant 
leur enseigne en lettres dorées, chargés de grosses 
dames en chapeaux à fleurs qui regardaient d'un air 
de pitié les passants foulant le sable. Mais ce qu'on 
voyait surtout, c'étaient ces petites voitures de bébés, 
premier luxe de l'ouvrier en ménage, ces berceaux 
qui marchent, où de petites têtes encadrées de 
bonnets à ruches dodelinent bienheureusement, 
attendent le sommeil, les yeux levés vers l'entrelace- 
ment des branches sur le bleu. 
Parmi toutes ces promenades de petites gens, l'équi- 



ROMANS 191 

page aux armes d'Illyrie, avec son attelage et sa livrée, 
ne passait pas sans exciter un certain étonnement. 
Frédérique n'étant jamais venue là qu'en semaine. On 
se poussait du coude ; les familles d'ouvriers en 
bandes, silencieuses dans la gêne de l'endimanche- 
ment, s'écartaient au bruit des roues, se retournaient 
ensuite, ne ménageant pas leur enthousiasme à la 
hautaine beauté de la reine près de l'aristocratique 
enfance de Zara. Et quelquefois une petite mine effron- 
tée sortait du taillis pour crier : « Bonjour, Madame... » 
Étaient-ce les paroles d'Elysée, la splendeur du temps, 
la gaieté répandue jusque vers ce fond d'horizons que 
les usines éteintes laissaient limpides et vraiment 
champêtres, ou la cordialité de ces rencontres 1 Fré- 
dérique ressentait une espèce de sympathie pour ce 
dimanche d'ouvriers, paré presque partout d'une pro- 
preté touchante, étant donnés les durs travaux et la 
rareté des loisirs. Quant à Zara, il ne tenait pas en 
place, trépignait, frémissait dans la voiture ; il aurait 
voulu descendre, se rouler avec les autres sur les 
pelouses, monter dans les barques. 

Maintenant, le landau arrivait à des allées moins 
bruyantes, où des gens lisaient, dormaient sur des 
bancs, où passaient le long des massifs des couples 
étroitement serrés. Ici l'ombre gardait un peu de 
mystère, une fraîcheur de source, de vraies effluves de 
forêt. Des oiseaux pépiaient dans les branches. Mais 
à mesure qu'on s'éloignait du lac, qui concentrait 
tous les bruits, l'écho d'une autre fête arrivait dis- 
tinctement : coups de feu, roulements de caisses et de 
tambours, sonneries de trompettes et de cloches, se 
détachant d'une grande clameur qui tout à coup pas- 
sait sur le soleil comme une fumée. On eût dit le sac 
d'une ville. 

— Qu'est-ce que c'est ?... Q'est-ce qu'on entend 1 
demandait le petit prince. 

— La foire aux pains d'épices. Monseigneur..., dit le 
vieux cocher, se retournant sur son siège ; et comme 



192 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

la reine consentait à se rapprocher de la fête, la 
voiture sortie du parc fila par une foule de ruelles, de 
voies à demi construites, où des maisons neuves à six 
étages montaient à côté de misérables taudis, entre 
un ruisseau d'étable et le jardin d'un maraîcher. Par- 
tout des guinguettes avec leurs tonnelles, les petites 
tables, les montants de la balançoire, du même vilain 
vert de peinture. Cela dégorgeait de monde; et les 
militaires étaient en foule, les shakos d'artilleurs, les 
gants blancs. Peu de bruit. On écoutait le harpiste ou 
le violoniste ambulant qui, sur une permission de 
jouer entre les tables, raclait un air de la Favorite ou 
du Trouvère ; car ce blagueur de peuple de Paris 
adore la musique sentimentale, et prodigue l'aumône 
quand il s'amuse. 

Subitement le landau s'arrête. Les voitures ne vont 
pas plus loin que l'entrée de ce large cours de Vin- 
cennes le long duquel la foire est installée, ayant 
comme fond vers Paris les deux colonnes de la bar- 
rière du Trône qui montent dans une poudreuse 
atmosphère de banlieue. Ce qu'on voyait de là, un 
fourmillement de foule libre au milieu d'une véritable 
rue d'immenses baraques, allumait d'un tel appétit 
d'enfant curieux les yeux de Zara, que la reine pro- 
posa de descendre. C'était si extraordinaire, ce désir 
de la fière Frédérique, s'en aller à pied dans la pous- 
sière d'un dimanche ; Elysée en était tellement sur- 
pris, qu'il hésitait... 

— Il y a donc du danger ? 

— Oh ! pas le moindre, Madame... Seulement, si 
nous allons sur le champ de foire, il vaut mieux que 
personne ne nous accompagne. La livrée nous ferait 
trop remarquer. 

Sur un ordre de la reine, le grand valet de pied qui 
se disposait à les suivre reprit sa place sur le siège, 
et l'on convint que la voiture attendrait. Bien sûr, ils 
ne comptaient pas faire toute la foire, seulement 
quelques pas devant les premières baraques. 



ROMANS 193 

C'étaient, à l'entrée, de petits établis volants, une 
table recouverte d'une serviette blanche, des tirs au 
lapin, des tourniquets. Les gens passaient, dédai- 
gneux, sans s'arrêter. Puis des fritureries en plein 
vent, entourées d'une odeur acre de graisse brûlée, 
de grandes flammes montant roses dans le jour, 
autour desquelles s'activaient des marmitons vêtus 
de blanc derrière des piles de beignets sucrés. Et le 
fabricant de pâte de guimauve, allongeant tordant en 
gigantesques anneaux la pâte blanche qui sent 
l'amande!... Le petit prince regardait avec stupeur. 
Gela était si nouveau pour lui, oiseau de volière, 
élevé dans les hautes chambres d'un château, derrière 
les grilles dorées d'un parc, et grandi au milieu des 
terreurs, des méfiances, ne sortant qu'accompagné, 
n'ayant jamais vu le populaire que du haut d'un 
balcon ou d'une voiture entourée de gardes. D'abord 
intimidé, il marchait serré contre sa mère en lui 
tenant la main très fort; mais peu à peu il se grisait 
au bruit, à l'odeur de la fête. Les ritournelles des 
orgues l'excitaient. Il y avait une envie folle de 
courir dans la façon dont il entraînait Frédérique, 
combattu par le besoin de s'arrêter partout et celui 
d'aller toujours en avant, toujours plus loin, là-bas où 
le bruit était plus grand, la foule plus compacte. 

Ainsi, sans s'en apercevoir, ils s'éloignaient du 
point de départ avec ce manque de sensation du 
nageur que l'eau porte à la dérive, et d'autant plus 
facilement que personne ne les remarquait, que, 
parmi toutes ces toilettes criardes, le svelte costume 
de la reine, de plusieurs tons fauves, robe, manteau, 
coiffure assortis, passait inaperçu comme l'élégance 
discrète de Zara, dont le grand col empesé, les mollets 
nus, la courte jaquette, faisaient seulement dire à 
quelques bonnes femmes : « C'est un Anglais... » 
Il marchait entre sa mère et Elysée, qui se souriaient 
par-dessus sa joie. « Oh ! mère, voyez ça... Monsieur 
Elysée, qu'est-ce qu'on fait là-bas ?... Allons voir !... » 

ALPHONSE DAUDET. 13 



194 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Et d'un côté de l'avenue à l'autre, en zigzags curieux, 
on s'enfonçait toujours plus avant dans la foule 
épaissie, en suivant son mouvement de flot. 

— Si nous revenions !... propose Elysée; mais l'en- 
fant est comme ivre. Il supplie, tire la main de sa mère, 
et elle est si heureuse de voir son petit endormi 
sorti de sa torpeur, elle-même surexcitée par cette 
fermentation populaire, que l'on avance encore, et 
encore... 

La journée devient plus chaude, comme si le soleil, 
en descendant, ramassait du bout de ses rayons une 
brume d'orage ; et à mesure que le ciel change, la fête 
avec ses mille couleurs prend un aspect féerique. 
C'est l'heure des parades. Tout le personnel des 
cirques et des baraques est dehors, sous les tendelets 
de l'entrée, en avant de ces toiles d'enseignes dont le 
gonflement semble faire vivre les animaux gigan- 
tesques, les gymnasiarques, les hercules qu'on y a 
peints. Voici la parade de la grande pièce militaire, 
un étalement de costumes Charles IX et Louis XV, 
arquebuses, fusils, perruques et panaches mêlés, la 
Marseillaise sonnant dans les cuivres de l'orchestre, 
tandis qu'en face les jeunes chevaux d'un cirque, au 
bout de rênes blanches, comme des chevaux de 
mariée, exécutent sur l'estrade des pas savants, 
calculent du sabot, saluent du poitrail, et qu'à côté, la 
vraie baraque de saltimbanques exhibe son paillasse 
en veste à carreaux, ses petits astèques étriqués dans 
leur maillot collant et une grande fille à tête hâlée, 
toute vêtue d'un rose de danseuse et qui jongle avec 
des boules d'or et d'argent, des bouteilles, des cou- 
teaux à lames d'étain luisant, tintant, se croisant au- 
dessus de sa coiffure échafaudée par des épingles en 
verroterie. 

Le petit prince se perd en des contemplations sans 
lin devant cette belle personne, quand une reine, une 
vraie reine des contes bleus, avec un diadème bril- 
lant, une tunique courte en gaze argentée, les jambc3 



ROMANS 195 

croisées lune sur l'autre, lui apparaît penchée à la 
balustrade. Il ne se serait pas lassé de la regarder, 
mais l'orchestre luidonnedes distractions, unorchestre 
extraordinaire, composé, non pas de gardes françaises 
ni d'hercules en maillot rose, mais de véritables gens 
du inonde, un monsieur à favoris courts, crâne luisant 
et hottes molles, daignant jouer du cornet à pistons, 
tandis qu'une dame, mais une vraie dame, ayant un 
peu de la solennité de M me de Silvis, en mantelet de 
soie, le chapeau garni de fleurs tremblantes, tapait 
de la grosse caisse en regardant d'un air détaché à 
droite et à gauche, avec de brusques tours de bras 
qui secouaient jusque dans les roses du chapeau les 
franges chenillées de son mantelet. Qui sait? Quelque 
royale famille tombée elle aussi dans le malheur... 
Mais le champ de foire présentait bien d'autres choses 
étonnantes. 

Dans un panorama infini et perpétuellement varié, 
dansaient des ours, au bout de leurs chaînes, des 
nègres en pagne de toile, des diables, des diablesses 
en étroit serre-tête de pourpre ; gesticulaient des 
lutteurs, tombeurs fameux, un poing sur la hanche, 
balançant au-dessus de la foule le caleçon destiné à 
l'amateur, une maîtresse d'escrime au corsage en 
cuirasse, aux bas rouges à coins d'or, le visage cou- 
vert du masque, la main dans le gant d'armes à cris- 
pin de cuir, un homme vêtu de velours noir qui res- 
semblait à Colomb ou à Copernic décrivant des cercles 
magiques avec une cravache à pomme de diamant, 
pendant que derrière l'estrade, dans une odeur fade 
de poils et d'écurie, on entendait rugir les fauves de 
la ménagerie Garel. Toutes ces curiosités vivantes se 
confondaient avec celles que représentaient seulement 
des images, femmes géantes en tenue de bal, les 
épaules à l'air, les bras en édredon rose de la manche 
courte au gant étroitement boutonné, silhouettes de 
somnambules assises, regardant l'avenir, les yeux 
bandés, près d'un docteur à barbe noire, monstres, 



196 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

accidents de nature, toutes les excentricités, toutes 
les bizarreries, quelquefois abritées seulement de 
deux grands draps soutenus d'une corde, avec la 
tirelire de la recette sur une chaise. 

Et partout, à chaque pas, le roi de la fête, le pain 
d'épice sous tous les aspects, toutes les formes, dans 
ses boutiques drapées de rouge et crépinées d'or, 
velu de papier satiné à images, noué de faveurs, 
décoré de sucreries et d'amandes grillées, le pain 
d'épice en bonshommes de plate et grotesque tour- 
nure représentant les célébrités parisiennes, l'amant 
d'Amanda, le prince Queue-de-Poule avec son insépa- 
rable Rigolo, le pain d'épice porté sur des corbeilles, 
des établis volants, répandant un bon goût de miel et 
de fruits cuits à travers la foule lente, étroitement 
serrée, où la circulation commence à devenir bien 
difficile. 

impossible à présent de retourner sur ses pas. 
Il faut suivre ce courant despotique, avancer, re- 
culer, inconsciemment poussé vers cette baraque, 
vers cette autre, car le flot vivant qui se presse au 
milieu de la fête cherche à déborder des côtés, sans 
possibilité d'une issue. Et des rires éclatent, des 
plaisanteries, dans ce coudoiement continuel et forcé. 
Jamais la reine n'a vu le peuple d'aussi près. Frôlée 
presque par son haleine et le rude contact de ses 
fortes épaules, elle s'étonne de ne ressentir ni dégoût 
ni terreur, avance avec les autres, de ce pas de foule 
hésitant qui semble le chuchotement d'une marche et 
garde quand même, les voitures absentes, une sorte 
de solennité. La bonne humeur de tous' ces gens la 
rassure, et aussi la gaieté exubérante de son fils, et 
cette quantité de petites voitures de bébés continuant 
à circuler au plus épais. « Poussez donc pas... Vous 
voyez Ben qu'y a un enfant ! » Non pas un, mais dix, 
mais vingt, mais des centaines d'enfants, portés en 
nourrissons par les mères, sur le dos des pères; et 
Frcdérique croise un sourire aimable, quand elle voit 



ROMANS 197 

passer l'âge de son fils sur une de ces petites têtes 
populacières. Elysée, lui, commence à s'inquiéter. 
Il sait ce que c'est qu'une foule, si calme qu'elle soi, f 
en apparence, et le danger que présentent ses remous 
et ses marées. Qu'un de ces gros nuages de là-haut 
crève en pluie, quel désordre ! quelle panique ! Et son 
imagination toujours bouillante lui représente la 
scène, l'horrible étouffement corps à corps, ces écra- 
sements de la place Louis XV, ce tassement sinistre 
de tout un peuple au milieu d'un Paris trop grand, 
à deux pas d'immenses avenues désertes, mais ina- 
bordables... 

Entre sa mère et son précepteur qui le soutiennent, 
le protègent, le petit prince a bien chaud. Il se plaint 
de ne plus rien voir. Alors, comme ces ouvriers autour 
d'eux, Elysée enlève Zara sur son épaule ; et c'est une 
nouvelle explosion de joie, car de là-haut le coup 
d'œil de la fête est splendide. Sur un ciel de couchant 
traversé de jets de lumière et de grandes ombres flot- 
tantes, dans la longue perspective, entre les deux 
colonnes de la barrière, ce sont des palpitations de 
drapeaux et d'oriflammes, des claquements de toile 
aux frontons des baraques. Les roues légères de 
gigantesques escarpolettes enlèvent un à un leurs 
petits chars remplis de monde, un immense « chevaux- 
de-bois » à triple étage, vernissé, colorié comme un 
joujou, tourne mécaniquement avec ses lions, léopards, 
tarasques fantastiques, sur lesquels les enfants ont 
aussi des raideurs de petits pantins. Plus près, des 
envolements de ballons rouges en grappes ; d'innom- 
brables virements de moulins en papier jaune ressem- 
blant à des soleils d'artifice, et, dominant la foule, des 
quantités de petites tètes, droites, aux cheveux de 
fumée blonde, comme ceux de Zara. Les rayons du 
couchant un peu pâlis trouvent sur les nuages des 
reflets de plaques brillantes éclairant les objets, les 
assombrissant tour à tour, et cela mouvementé encore 
la perspective. Ils frappent ici un Pierrot et une 



498 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Colombine, deux taches blanches se trémoussant en 
face l'un de l'autre, pantomime à la craie sur le fond 
noir du tréteau; là-bas un pitre long et courbé, coiffe 
d'un chapeau pointu de berger grec, faisant le geste 
d'enfourner, de pousser à l'intérieur de sa baraque la 
foule en coulée noire sur l'escalier. Il a la bouche 
grande ouverte, ce pitre, il doit crier, mugir ; mais on 
ne l'entend pas, pas plus qu'on n'entend cette cloche 
furieusement secouée au coin d'une estrade ou les 
coups d'arquebuse dont on voit l'armement et la 
fumée. C'est que tout se perd dans l'immense clameur 
de la foire, clameur d'élément faite d'un « tutti » dis- 
cordant et général, crécelles, mirlitons, gongs, tam- 
bours, porte-voix, mugissements de bètes fauves, 
orgues de Barbarie, sifflets de machines à vapeur. 
C'est à qui emploiera, pour attirer la foule, comme on 
prend les abeilles au bruit, l'instrument le plus infa- 
tigable, le plus bruyant; et des balançoires, des 
escarpolettes, tombent aussi des cris aigus, tandis 
que, de dix minutes en dix minutes, les trains de 
ceinture, passant à niveau du champ de foire, coupent 
et dominent de leurs sifflements ce vacarme enragé. 

Tout à coup la fatigue, l'odeur étouffante de cette 
foulée humaine, l'éblouissement d'un soleil de cinq 
heures, oblique et chaud, où tournent tant de choses 
vibrantes et brillantes, étourdissent la reine, la font 
défaillir dans une halte. Elle n'a que le temps de 
saisir le bras d'Elysée pour ne pas tomber, et pen- 
dant qu'elle s'appuie, se cramponne, droite et pâle, 
de murmurer bien bas : « Rien..., ce n'est rien... * 
Mais sa tète où les nerfs battent douloureusement, 
tout son corps qui perd le sentiment de l'être, s'aban- 
donne une minute... Oh! il ne l'oubliera jamais, cette 
minute-là... 

C'est fini. Maintenant Frédérique est forte. Un 
souffle de fraîcheur sur son front l'a vite ranimée ; 
pourtant elle ne quitte plus le bras protecteur, et 
ce pas de reine qui s'accorde au sien, ce gant qui 



ROMANS 199 

s'appuie en tiédeur, émisent à Elysée un trouble inex- 
primable. Le danger, la foule, Paris, la fête, il ne 
songe plus à. rien. Il est au pays impossible où les 
rêves se réalisent avec toutes leurs magies et leurs 
extravagances de rêves. Enfoui dans cette mêlée de 
peuple, il va sans l'entendre, sans la voir, porté par 
un nuage, qui l'enveloppe jusqu'aux yeux, le pousse, 
le soutient, l'amène insensiblement hors de l'avenue... 
Et c'est là seulement qu'il reprend terre, se recon- 
naît... La voiture de la reine est loin. Nul moyen de la 
rejoindre. Il leur faut revenir à pied vers la rue Her- 
billon, suivre dans le jour tombant de larges allées, 
des rues bordées de cabarets pleins de passants en 
goguette. C'est une véritable escapade, mais aucun 
d'eux ne songe bien à l'étrangeté du retour. Le petit 
Zara parle, parle, comme tous les enfants après une 
fête, pressés de traduire par une petite bouche tout ce 
qu'ils ont amassé d'images, d'idées, d'événements, 
par les yeux. Elysée et la reine silencieux. Lui, tout 
frémissant encore, cherche à se rappeler tour à tour et 
à fuir la minute délicieuse et pénétrante qui lui a 
révélé le secret, le triste secret de sa vie. Frédérique 
songe à tout ce qu'elle vient de voir d'inconnu, de 
nouveau. Pour la première fois elle a senti battre le 
cœur du peuple ; elle a mis sa tête sur l'épaule du 
lion. Il lui en est resté une impression puissante et 
douce, comme une étreinte de tendresse et de protec- 
tion. 



NUMA ROUMESTAN 



Avec quel art incomparable, en reconstituant cette presti- 
gieuse figure de Numa Roumestan, le créateur de ce type 
devenu immortel de Tar tarin de Tarascon a su synthétiser 
toute une race dans un être, tout l'homme politique et senti- 
mental du Midi dans un individu, et mettre en opposition ces 
deux extrêmes de notre terre de France, le Nord et le Midi! 

Ce roman fût un de ceux qui tenaient le plus au cœur 
d'Alphonse Daudet ; il l'avait écrit à la fois avec tendresse et 



200 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

avec une ironie passionnée, y mettant en un relief pittoresque 
et saisissant tout ce qu'il savait du Midi, de ce Midi dont il 
était, tout ce qu'il savait de ses compatriotes et de lui-même. 

Dressant en pied cette figure étourdissante et naïve de 
Numa Roumestan, avec la magie de son verbe, il a composé 
un personnage qui restera, symbole de ce pays du soleil et 
de l'hyperbole, le Midi, où le mensonge n'est que l'excès éperdu 
de la vérité. 

Les différents êtres qui s'agitent dans le coup de mistral 
soufflant à travers le livre sont comme les facettes successives 
et variées de l'âme du Midi, les couleurs complémentaires de 
Numa Roumestan, le ministre, que ce soient, Bompard, son 
compagnon fidèle, son Mameluk, le tambourinaire Valma- 
jour, Audiberte, la tante Portai, opposés à la famille Le 
Quesnoy, Rosalie, la femme de Numa, le président Le Quesnoy, 
les âmes et les cœurs du Nord. 

Numa Roumestan vient d'épouser Rosalie Le Quesnoy. 



L'ENVERS D'UN GRAND HOMME 

S'il y eut jamais deux êtres peu faits pour vivre 
ensemble, ce furent bien ces deux-là. Opposés d'ins- 
tincts, d'éducation, de tempérament, de race, n'ayant 
la même pensée sur rien, c'était le Nord et le Midi en 
présence, et sans espoir de fusion possible. La passion 
vit de ces contrastes, elle en rit quand on les lui 
signale, se sentant la plus forte; mais au train jour- 
nalier de l'existence, au retour monotone des journées 
et des nuits sous le même toit, la fumée de cette 
ivresse qui fait l'amour se dissipe, et l'on se voit, et 
l'on se juge. 

Dans le nouveau ménage, le réveil ne vint pas 
tout de suite, du moins pour Rosalie. Clairvoyante 
et sensée sur tout le reste, elle demeura longtemps 
aveugle devant Numa, sans comprendre à quel point 
elle lui était supérieure. Lui, eut bientôt fait de se 
reprendre. Les fougues du Midi sont rapides en raison 
directe de leur violence. Puis le Méridional est telle- 
ment convaincu de l'infériorité de la femme qu'une 
fois marié, sûr de son bonheur, il s'y installe en 



ROMAN* 201 

maître, en pacha, acceptant l'amour comme un hom- 
mage, et trouvant que c'est déjà bien beau ; car enfin, 
d'être aimé, cela prend du temps, et Numa était très 
occupé, avec le nouveau train de vie que nécessitaient 
son mariage, sa grande fortune, la haute situation au 
Palais du gendre de Le Quesnoy. 

Les cent mille francs de la tante Portai avaient 
servi à payer Malmus, le tapissier, à passer l'éponge 
sur cette navrante et interminable vie de garçon, 
et la transition lui sembla double, de l'humble frichti 
sur la banquette de velours élimé, à la salle à manger 
de la rue Scribe, où il présidait, en face de son élé- 
gante petite Parisienne, les somptueux dîners qu'il 
offrait aux princes de la basoche et du chant. Le Pro- 
vençal aimait la vie brillante, le plaisir gourmand et 
fastueux; mais il l'aimait surtout chez lui, sous la main, 
avec cette pointe de débraillé qui permet le cigare et 
l'histoire salée. Rosalie accepta tout, s'accommoda de 
la maison ouverte, de la table mise à demeure, dix, 
quinze convives tous les soirs, et rien que des hommes, 
des habits noirs, parmi lesquels sa robe claire faisait 
tache, jusqu'au moment où, le café servi, les boites de 
havanes ouvertes, elle cédait la place aux discussions 
politiques, aux rires lippus d'une fin de diner de gar- 
çons. 

Les maîtresses de maison seules savent ce qu'un 
décor pareil, installé tous les jours, cache de dessous 
compliqués, de difficultés de service. Rosalie s'y 
débattait sans une plainte, tâchait de régler de 
son mieux ce désordre, emportée dans l'élan de son 
terrible grand homme qui l'agitait de toutes ses 
turbulences, et, de temps en temps, souriait à sa 
petite femme entre deux tonnerres. Elle ne regrettait 
qu'une chose, c'était de ne pas l'avoir assez à elle. 
Même au déjeuner, à ce déjeuner matinal des avocats 
talonné par l'heure de l'audience, il y avait toujours 
l'ami entre eux, ce compagnon dont l'homme du Midi 
ne pouvait se passer, l'éternel donneur de réplique 



202 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

nécessaire au jaillissement de ses idées, le bras où il 
s'appuyait complaisamment, auquel il confiait sa ser- 
viette trop lourde en allant au Palais. 

Ah ! comme elle l'aurait accompagné volontiers 
au delà des ponts, comme elle aurait été heureuse, 
les jours de pluie, de venir l'attendre dans leur coupé 
et de rentrer tous deux, bien serrés, derrière la buée 
tremblante des vitres. Mais elle n'osait plus le lui 
demander, sûre qu'il y aurait toujours un prétexte, 
un rendez-vous donné, dans la salle des Pas-Perdus, 
à l'un des trois cents intimes dont le Méridional disait 
d'un air attendri : 

« Il m'adore... Il se jetterait au feu pour moi... » 

C'était sa façon de comprendre l'amitié. Du reste, 
aucun choix dans ses relations. Sa facile humeur, 
la vivacité de son caprice le jetaient à la tête du pre- 
mier venu et le reprenaient aussi lestement. Tous les 
huit jours, une toquade nouvelle, un nom qui revenait 
dans toutes les phrases, que Rosalie inscrivait soi- 
gneusement, à chaque repas, sur la petite carte histo- 
riée du menu, puis qui disparaissait, tout à coup, 
comme si la personnalité du monsieur s'était trouvée 
aussi fragile, aussi facilement flambée que les colo- 
riages du petit carton. 

Parmi ces amis de passage, un seul tenait bon, 
moins un ami qu'une habitude d'enfance, car Rou- 
mestan et Rompard était nés dans la même rue. 
Celui-ci faisait partie de la maison, et la jeune 
femme, dès son mariage, trouva installé chez elle, 
à la place d'honneur, comme un meuble de famille, 
ce maigre personnage à tète de palikare, au grand 
nez d'aigle, aux yeux en billes d'agate dans une 
peau gaufrée, safranée, un cuir de Cordoue tailladé 
de ces rides spéciales aux grimes, aux pitres, à tous 
les visages forcés par des contorsions continuelles. 
Pourtant, Rompard n'avait jamais été comédien. Un 
moment, il chanta dans les chœurs aux Italiens, et 
c'est là que Numa l'avait retrouvé. Sauf ce détail, 



ROMANS 203 

impossible de rien préciser sur cette existence 
ondoyante. Il avait tout vu, fait tous les métiers, était 
allé partout. On ne parlait pas devant lui d'un homme 
célèbre, d'un événement fameux, sans qu'il affirmât : 
« C'est mon ami... » ou « J'y étais... j'en viens... » Et 
tout de suite une histoire à preuve. 

En mettant ses récits bout à bout, on arrivait à 
des combinaisons stupéfiantes : Bompard, dans la 
même année, commandait une compagnie de déser- 
teurs polonais et tcherkesses au siège de Sébasto- 
pol, dirigeait la chapelle du roi de Hollande, du der- 
nier bien avec la sœur du roi, ce qui lui avait valu six 
mois de casemate à la forteresse de la Haye, mais ne 
l'empêchait pas, toujours à la même date, de pous- 
ser une pointe de Laghouat à Gadamès, en plein 
désert africain... Tout cela, débité avec un fort accent 
du Midi tourné au solennel, très peu de gestes, mais 
des jeux de physionomie mécaniques, fatigants à 
regarder comme les évolutions du verre cassé dans 
un kaléidoscope. 

Le présent de Bompard n'était pas moins obscur 
et mystérieux que son passé. Où vivait-il ? de quoi ? 
Tantôt il parlait de grandes affaires d'asphalte, d'un 
morceau de Paris à bitumer d'après un système éco- 
nomique ; puis subitement, tout à sa découverte d'un 
infaillible remède contre le phylloxéra, il n'attendait 
qu'une lettre du ministère pour toucher la prime de 
cent mille francs, régler sa note à la petite crémerie 
où il mangeait et dont il avait rendu les patrons à 
moitié fous avec son mirage enragé d'espérances 
extravagantes. 

Ce Méridional en délire faisait la joie de Roumes- 
tan. Il l'emmenait toujours avec lui, s'en servait 
comme d'un plastron, le poussant, le chauffant, met- 
tant sa folie en verve. Quand Numa s'arrêtait pour 
parler à quelqu'un sur le boulevard, Bompard s'écar- 
tait d'un pas digne avec le geste de rallumer son 
cigare. On le voyait aux enterrements, aux pre- 



204 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

mières, demandant tout affairé : « Avez-vous vu 
Roumestan? » Il arrivait à être aussi connu que lui. 
A Paris, ce type de suiveur est assez fréquent, tous 
les gens connus traînent après eux un Bompard, 
qui marche dans leur ombre et s'y découpe une sorte 
de personnalité. Par hasard, le Bompard de Roumestan 
en avait une absolument à lui. Mais Rosalie ne pou- 
vait souffrir ce comparse de son bonheur, toujours 
entre elle et son mari, remplissant les rares moments 
où ils auraient pu être seuls. Les deux amis parlaient 
ensemble un patois qui la mettait à part, riaient de 
plaisanteries locales intraduisibles. Ce qu'elle lui 
reprochait surtout, c'était ce besoin de mentir, ces 
inventions, auxquelles elle avait cru d'abord, telle- 
ment Fimposture restait étrangère à cette nature 
droite et franche, dont le plus grand charme était 
l'accord harmonieux de la parole et de la pensée, 
accord sensible dans la sonorité, l'assurance de sa 
voix de cristal. 

— Je ne l'aime pas... c'est un menteur..., disait-elle 
d'un accent profondément indigné, qui amusait beau- 
coup Roumestan. Et, défendant son ami : 

— Mais non, ce n'est pas un menteur..., c'est un 
homme d'imagination, un dormeur éveillé, qui parle 
ses rêves... Mon pays est plein de ces gens-là... C'est 
le soleil, c'est l'accent... Vois ma tante Portai... Et 
moi-même, à chaque instant, si je ne me surveillais 
pas... 

Une petite main protestait, lui fermait la bouche : 
— Tais-toi, tais-toi... Je ne t'aimerais plus si tu étais de 
ce Midi-là. 

Il en était bien pourtant ; et malgré la tenue pari- 
sienne, le vernis mondain qui le comprimait, elle 
allait le voir sortir ce terrible Midi, routinier, bru- 
tal, illogique. La première fois, ce fut à propos de 
religion : là-dessus, comme sur tout le reste, Rou- 
mestan avait la tradition de sa province. Il était le 
Provençal catholique, qui ne pratique pas, ne va 



ROMANS 205 

jamais à l'église que pour chercher su femme à la 
fin de la messe, reste dans le fond près du bénitier, 
de l'air supérieur d'un papa à un spectacle d'ombres 
chinoises, ne se confesse qu'en temps de choléra, 
mais se ferait pendre ou martyriser pour cette foi 
non ressentie, qui ne modère en rien ni ses passions 
ni ses vices. 

En se mariant, il savait que sa femme était du 
même culte que lui, que le curé de Saint-Paul avait 
eu pour eux des éloges en rapport avec les cierges, 
les tapis, les étalages de fleurs d'un mariage de pre- 
mière classe. Il n'en demanda pas plus long. Toutes 
les femmes qu'il connaissait, sa mère, ses cousines, la 
tante Portai, la duchesse de San-Donnino, étaient des 
catholiques ferventes. Aussi fut-il très surpris, après 
quelques mois de mariage, de voir que Rosalie ne pra- 
tiquait pas. Il lui en fit l'observation : 

— Vous n'allez donc jamais à confesse ? 

— Non, mon ami, dit-elle, sans s'émouvoir... ni 
vous non plus, à ce que je vois. 

— Oh ! moi, ce n'est pas la même chose. 

— Pourquoi ? 

Elle le regardait avec des yeux si sincèrement, si 
lumineusement étonnés ; elle avait si peu Pair de se 
douter de son infériorité de femme ! Il ne trouva 
rien à répondre, et la laissa s'expliquer. Oh ! ce 
n'était pas une libre-penseuse, un esprit fort. Élevée 
dans un excellent pensionnat de Paris, un prêtre de 
Saint-Laurent pour aumônier, jusqu'à dix-sept ans, 
jusqu'à sa sortie de pension, et même à la maison 
pendant quelques mois encore, elle avait continué 
ses pratiques religieuses à côté de sa mère, une 
dévote du Midi; puis un jour, quelque chose s'était 
brisé en elle, elle avait déclaré à ses parents la 
répulsion insurmontable que lui causait le confes- 
sionnal. La mère eût essayé de vaincre ce qu'elle 
croyait un caprice; mais M. Le Quesnoy s'était inter- 
posé. 



206 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

— Laissez, laissez... Cela m'a pris comme elle, au 
même âge qu'elle. 

Et dès lors elle n'avait plus eu à prendre avis et 
direction que de sa jeune conscience. Parisienne 
d'ailleurs, femme du monde, ayant horreur des indé- 
pendances de mauvais goût; si Numa tenait à aller 
à L'église, elle l'accompagnerait comme elle avait 
accompagné sa mère bien longtemps, sans toutefois 
consentir au mensonge, à la grimace de croyances 
qu'elle n'avait plus. 

Il l'écoutait plein de stupeur, épouvanté d'entendre 
de telles choses, dites par elle et avec une énergique 
affirmation de son être moral qui déroutait toutes les 
idées du Méridional sur la dépendance féminine. 

« Tu ne crois donc pas en ■ Dieu ? » fit-il de son 
plus beau creux d'avocat, le doigt levé solennelle- 
ment vers les moulures du plafond. Elle eut un cri : 
« Est-ce que c'est possible ? » si spontané, si sin- 
cère, qu'il valait un acte de foi. Alors il se rejeta 
sur le monde, les convenances sociales, la solida- 
rité de Fidée religieuse et monarchique. Toutes ces 
dames pratiquaient, la duchesse, M me d'Escarbès ; 
elles recevaient leur confesseur à leur table en soirée. 
Gela ferait un effet déplorable si l'on savait... Il s'ar- 
rêta, comprenant qu'il pataugeait, et la discussion 
en resta là. Deux ou trois dimanches de suite, il mit 
une grande affectation à conduire sa femme à la 
messe, ce qui valut à Rosalie l'aubaine d'une prome- 
nade au bras de son mari. Mais il se lassa vite du 
régime, prétexta des affaires et cessa toute manifesta- 
tion catholique. 

Ce premier malentendu ne troubla en rien le mé- 
nage. Comme si elle avait voulu se faire pardonner, 
la jeune femme redoubla de prévenances, de soumis- 
sion ingénieuse et toujours souriante. Peut-être, 
moins aveugle qu'aux premiers jours, pressentait-elle 
confusément des choses qu'elle n'osait même pas 
s'avouer, mais elle était heureuse, malgré tout, parce 



ROMANS 207 

quelle voulait l'être, parce quelle vivait dans les 
limbes où le changement d'existence, la révélation de 
leur destinée de femme jette les jeunes mariées, 
encore enveloppées de ces rêves, de ces incertitudes 
qui sont comme les lambeaux des tulles blancs de la 
robe de noces. 



Numa Ronmestan va dans le Midi chez sa tante Portai, 
smmenant avec lui sa femme et sa belle sœur Hortense, qui, 
enant de sa mère, adore elle aussi le Midi. 



UNE TANTE DU MIDI. — SOUVENIRS D'ENFANCE 

La maison Portai, qu'habite le grand homme 
d'Aps pendant ses séjours en Provence, compte parmi 
les curiosités de l'endroit. Elle figure au Guide Joanne 
avec le temple du Junon, les arènes, le vieux théâtre, 
la tour des Antonins, anciens vestiges de la domina- 
tion romaine dont la ville est très fière et qu'elle 
époussète soigneusement. Mais du vieux logis provin- 
cial ce n'est pas la porte charretière, lourde, cintrée, 
bossuée d'énormes têtes de clous, ni les autres 
fenêtres hérissées de grilles en broussailles, de fers de 
lances emphatiques, qu'on fait admirer aux étrangers; 
seulement le balcon du premier étage, un étroit bal- 
con aux noires ferrures en encorbellement au-dessus 
du porche. De là Roumestan parle et se montre à la 
foule quand il arrive ; et toute la ville pourrait en 
témoigner, la rude poigne de l'orateur a suffi pour 
donner ces courbes capricieuses, ce renflement origi- 
nal au balcon jadis droit comme une règle. 

— Té ! vé !... Il a pétri le fer, notre Numa ! 

Ils vous disent cela, les yeux hors de la tète, avec 
un roulement d'r — pétrrri le ferrr — qui ne permet 
pas l'ombre d'un doute. 

La race est fière en terre d'Aps, et bonne enfant ; 
mais d'une vivacité d'impressions, d'une intempé- 
rance de langue dont la tante Portai, vrai type de la 



208 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

bourgeoisie locale, peut donner et résumer l'idée. 
Énorme, apoplectique, tout le sang afflué aux joues 
tombantes, lie de vin, en contraste avec une peau 
d'ancienne blonde, ce qu'on voit du cou très blanc, du 
front où de belles coques soignées, d'un argent mat, 
sortent d'un bonnet à rubans mauves, le corsage 
agrafé de travers, mais imposant tout de même, 
Pair majestueux, le sourire agréable, ainsi vous appa- 
raît d'abord M me Portai dans le demi-jour de son 
salon toujours hermétiquement clos selon la mode du 
Midi ; vous diriez un portrait de famille, une vieille 
marquise de Mirabeau bien à sa place dans cet ancien 
logis bâti il y a cent ans par Gonzague Portai, con- 
seiller maître au parlement d'Aix. On trouve encore 
en Provence de ces physionomies de maisons et de 
gens d'autrefois, comme si par ces hautes portes à 
trumeaux le siècle dernier venait de sortir laissant 
pris dans l'entre-bâillure un pan de sa robe à falbalas. 
Mais en causant avec la tante, si vous avez le 
malheur de prétendre que les protestants valent les 
catholiques, ou qu'Henri V n'est pas près de monter 
sur le trône, le vieux portrait s'élance violemment de 
son cadre, et les veines du cou gonflées, ses mains 
irritées dérangeant à poignée la belle ordonnance de 
ses coques lisses, prend une effroyable colère mêlée 
dinjures, de menaces, de malédictions, une de ces 
colères célèbres dans la ville et dont on cite des traits 
bizarres. A une soirée chez elle, le domestique ren- 
verse un plateau chargé de verivs ; tante Portai crie, 
se monte peu à peu, arrive à coups de reproches et de 
lamentations au délire violent où l'indignation ne 
trouve plus de mots pour s'exprimer. Alors s'étran- 
glant avec ce qui lui reste à dire, ne pouvant frapper 
le maladroit serviteur qui s'est prudemment enfui, elle 
relève sa jupe de soie sur sa tèle, s'y cache, y étouffe 
ses grognements et ses grimaces de fureur, sans 
souci de montrer aux invités ses dessous empesés et 
blancs de "rosse dame. 



ROMANS 209 

Dans tout autre endroit du monde, on l'eût traitée 
de folle ; mais en Aps, pays des têtes bouillantes, 
explosibles, on se contente de trouver que M me Portai 
« a le verbe haut ». C'est vrai qu'en traversant la 
place Cavalerie, par ces après-midi paisibles où le 
chant des cigales, quelques gammes de piano animent 
seuls le silence claustral de la ville, on entend, trahie 
par les auvents de l'antique demeure, d'étranges 
exclamations de la dame secouant et activant son 
monde : « monstre... assassin... bandit... voleur d'effets 
de prêtres... je te coupe un bras... je t'arrache la peau 
du ventre. » Des portes battent, des rampes d'escalier 
tremblent sous les hautes voûtes sonores, blanchies 
à la chaux, des fenêtres s'ouvrent avec fracas comme 
pour laisser passer les lambeaux arrachés des malheu- 
reux domestiques qui n'en continuent pas moins leur 
service, accoutumés à ces orages et sachant bien que 
ce sont là de simples façons de parler. 

En fin de compte une excellente personne, passion- 
née, généreuse, avec ce besoin de plaire, de se donner, 
de se mettre en quatre, qui est un des côtés de la race 
et dont Numa avait éprouvé les bons effets. Depuis sa 
nomination de député, la maison de la place Cavalerie 
était à lui, sa tante se réservant uniquement le droit 
de l'habiter jusqu'à sa mort. Et quelle fête pour elle 
que l'arrivée de ses Parisiens, le train des aubades, 
des sérénades, des réceptions, des visites, dont la 
présence du grand homme remplissait sa vie solitaire, 
avide d'exubérance. Puis elle adorait sa nièce Rosalie 
de tout le contraste de leurs deux natures, de tout le 
respect que lui imposait la fille du président Le 
Quesnoy, le premier magistrat de France. 

Et vraiment il fallait à la jeune femme une indul- 
gence singulière, ce culte de la famille qu'elle tenait 
de ses parents, pour supporter pendant deux grands 
mois les fantaisies, les surprises fatigantes de cette 
imagination en désordre, toujours surexcitée, aussi 
mobile que ce gros corps était paresseux. Assise dans 

ALPHONSE DAUDET. 14 



210 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

le vestibule frais comme une cour mauresque, où se 
concentrait une odeur de moisi, de renfermé, Rosalie, 
une broderie aux doigts, en Parisienne qui ne sait 
pas rester inactive, écoutait, des heures durant, les 
confidences surprenantes de la grosse dame plongée 
dans un fauteuil en face d'elle, les bras ballants, les 
mains vicies pour mieux gesticuler, ressassant à en 
perdre haleine la chronique de la ville entière, ses 
histoires avec ses bonnes, son cocher dont elle faisait 
selon l'heure et son caprice des perfections ou des 
monstres, se passionnant toujours pour ou contre 
quelqu'un, et, à court de griefs, accablant son anti- 
pathie du jour des accusations les plus effroyables, 
les plus romanesques, d'inventions noires ou san- 
glantes, dont sa tète était farcie comme les Annales 
de la propagation de la Foi. Heureusement Rosalie, en 
vivant prés de son Numa, avait pris l'habitude de ces 
frénésies de paroles. Cela passait bien au-dessous de 
sa songerie. A peine se demandait-elle comment, si 
réservée, si discrète, elle avait pu entrer dans une 
pareille famille de comédiens, drapés de phrases, 
débordant de gestes ; et il fallait que l'histoire fût 
bien forte pour qu'elle l'arrêtât d'un « oh ! ma tante... » 
distraitement jeté. 

— Au fait, vous avez raison, ma petite. J'exagère 
peut-être un peu. 

Mais l'imagination tumultueuse de la tante se 
remettait vite à courir sur une piste aussi folle, avec 
une mimique expressive, tragique ou burlesque, qui 
plaquait tour à tour à sa large face les deux masques 
du théâtre antique. Elle ne se calmait que pour racon- 
ter son unique voyage à Paris et les merveilles du pas- 
sage du « Somon » où elle était descendue dans un petit 
hôtel adopté par tous les commerçants du pays, et 
ne prenant air que sous l'étouffant vitrage chauffé en 
melonnière. Dans toutes les histoires parisiennes de 
la dame, ce passage apparaissait comme son centre 
d'évolution, l'endroit élégant, mondain par excellence. 



ROMANS 211 

Ces conversations fastidieuses et vides avaient 
pour les pimenter, le français le plus amusant, le 
plus bizarre, dans lequel des poncifs, des fleurs 
sèches de vieilles rhétoriques se mêlaient a d'étranges 
provencalismes, M ,no Portai détestant la langue du 
cru, ce patois admirable de couleur et de sonorité qui 
vibre comme un écho latin par-dessus la mer bleue et 
que parlent seuls là-bas le peuple et les paysans. Elle 
était de cette bourgeoisie provençale qui traduit 
« Pécaïré » par « Péchère » et s'imagine parler plus 
correctement. Quand le cocher Ménicle (Dominique) 
venait dire, à la bonne franquette : « Voù baia de 
civado au chivaou... L », on prenait un air majestueux 
pour lui répondre : « Je ne comprends pas... parlez 
français, mon ami. » Alors Ménicle, sur un ton d'éco- 
lier : « Je vais bayer dé civade au chivau... — C'est 
bien... Maintenant j'ai compris. » Et l'autre s'en allait 
convaincu qu'il avait parlé français. Il est vrai que, 
passé Valence, le peuple du Midi ne connaît guère que 
ce français-là. 

En outre, tante Portai accrochait tous les mots, non 
au gré de sa fantaisie, mais selon les us d'une gram- 
maire locale, prononçait déllgence pour diligence, 
acheter, anedote, un régitre. Une taie d'oreiller s'appe- 
lait pour elle une coussinière, une ombrelle était une 
ombrette, la chaufferette qu'elle tenait sous ses pieds 
en toute saison, une banquette. Elle ne pleurait pas, 
elle tombait des larmes ; et, quoique très enlourdie, ne 
mettait pas plus de demi-heure pour faire son tour de 
ville. Le tout agrémenté de ces menues apostrophes 
sans signification précise dont les Provençaux sèment 
leurs discours, de ces copeaux qu'ils mettent entre les 
phrases pour en atténuer, exalter ou soutenir l'accent 
multiple : « Aie, ouie, aval, açavai, au moins, pas moins, 
différemment, allons!... » 

Ce mépris de la dame du Midi pour l'idiome de sa 

* Je vais donner de i'avoine au cheval. 



212 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

province s'étend aux usages, aux traditions locales, 
jusqu'aux costumes. De même que tante Portai ne 
voulait pas que son cocher parlât provençal, elle 
n'aurait pas souffert chez elle une servante avec le 
ruban, le fichu arlésiens. « Ma maison n'est pas un 
mas, ni une filature, » se disait-elle. Elle ne leur per- 
mettait pas davantage de « portait chapo... ». Le cha- 
peau, en Aps, c'est le signe distinctif, hiérarchique, 
d'une ascendance bourgeoise ; lui seul donne le titre 
de madame qu'on refuse aux personnes du commun. 
Il faut voir de quel air supérieur la femme d'un capi- 
taine en retraite ou d'un employé de la mairie à huit 
cents francs par an, qui fait son marché elle-même, 
parle du haut d'une gigantesque capote à quelque 
richissime fermière de Crau, la tête serrée sous sa 
cambrésine garnie de vraies dentelles antiques. Dans 
la maison Portai, les dames portaient chapeau depuis 
plus d'un siècle. Cela rendaitla tante très dédaigneuse 
au pauvre monde et valut une terrible scène à Rou- 
mestan quelques jours après la fête des Arènes. 

C'était un vendredi matin, pendant le déjeuner. 
Un déjeuner du Midi, frais et gai à l'œil, rigoureuse- 
ment maigre, — car tante Portai était à cheval sur 
ses commandements, — faisant alterner sur la nappe 
les gros poivrons verts et les figues sanglantes, les 
amandes et les pastèques ouvertes en gigantesques 
magnolias roses, les tourtes aux anchois, et ces petits 
pains de pâte blanche comme on n'en trouve que 
là-bas, tout plats légers, entre les alcarazas d'eau 
fraîche et les fiasques de vin doux, tandis qu'au 
dehors cigales et rayons vibraient et qu'une barre 
blonde glissait par un entre-bâillement dans l'immense 
salle à manger sonore et voûtée comme un réfectoire 
de couvent. 

Au milieu de la table, deux belles côtelettes pour 
Numa fumaient sur un réchaud. Bien que son nom fût 
béni dans les congrégations, mêlé à toutes lesprières, 
ou peut-être à cause de cela même, le grand homme 



ROMANS 213 

d'Aps avait une dispense de Monseigneur et faisait f 
gras, seul de la famille, découpant de ses mains 
robustes la chair saignante avec sérénité, sans s'in- 
quiéter de sa femme et de sa belle-sœur, qui s'abreu- 
vaient, comme tante Portai, de figues et de melons 
d'eau. Rosalie s'y était habituée ; ce maigre ortho- 
doxe de deux jours par semaine faisait partie de sa 
corvée annuelle, comme le soleil, la poussière, le 
mistral, les moustiques, les histoires de la tante et 
les offices du dimanche à Saint-Perpétue. Mais Hor- 
tense commençait à se révolter de toutes les forces 
de son jeune estomac ; et il fallait l'autorité de la 
grande sœur pour lui fermer la bouche sur ces saillies 
d'enfant gâtée qui bouleversaient toutes les idées de 
M me Portai à l'endroit de l'éducation, de la bonne tenue 
des demoiselles. La jeune fille se contentait de manger 
ces broutilles en roulant des yeux comiques, la narine 
éperdument ouverte vers la côtelette de Roumestan, 
et murmurant tout bas, rien que pour Rosalie : 

— Comme ça tombe !... Justement j'ai monté à 
cheval ce matin... J'ai une faim de grande route. 

Elle gardait encore son amazone qui allait bien à 
sa taille longue, souple, comme le petit col garçon 
à sa figure mutine, irrégulière, tout animée de la 
course au grand air. Et sa promenade du matin l'ayant 
mise en goût : 

— A propos, Numa... Et Valmajour, quand irons- 
nous le voir? 

— Qui ça, Valmajour? fit Roumestan, dont la cer- 
velle fuyante avait déjà perdu le souvenir du tambou- 
rinaire... Té, c'est vrai, Valmajour... Je n'y pensais 
plus... Quel artiste ! 

11 se montait, revoyait les arceaux des arènes 
virant et farandolant au rythme sourd du tambourin 
qui l'agitait de mémoire, lui bourdonnait aux creux 
de l'estomac. Et, subitement décidé : 

— Tante Portai, prêtez-nous donc la berline... Nous 
allons partir après déjeuner. 



214 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Le sourcil de la tante se fronça sur deux gros yeux 
flambant comme ceux d'une idole japonaise. 

— La berline... Avaï!... Et pourquoi faire?... Au 
moins, tu ne vas pas mener tes dames chez ce joueur 
de tutu-panpan. 

Ce « tutu-pan » rendait si bien le double instrument, 
fifre et tambour, que Roumestan se mit à rire. Mais 
Hortense prit la défense du vieux tambourin proven- 
çal avec beaucoup de vivacité. De ce qu'elle avait vu 
dans le Midi, cela surtout l'avait impressionnée. 
D'ailleurs ce ne serait pas honnête de manquer de 
parole à ce brave garçon. « Un grand artiste, Numa..., 
vous l'avez dit vous-même ! » 

— Oui, oui, vous avez raison, sœurette... Il faut 
y aller. 

Tante Portai, suffoquée, ne comprenait pas qu'un 
homme comme son neveu, un député, se dérangeât 
pour des paysans, des ménagers, des gens qui, de père 
en fils, jouaient du flûtet dans les fêtes de village. 
Toute à son idée, elle avançait une lippe dédaigneuse, 
mimait les gestes du musicien, les doigts écartés sur 
un flûtet imaginaire, l'autre main tapant sur la table. 
Du joli monde à montrer à des demoiselles !... Non, il 
n'y avait que ce Numa... Chez les Valmajour, bonne 
sainte mère des anges !... Et s'exaltant, elle commen- 
çait à les charger de tous les crimes, à en faire une 
famille de monstres, historique et sanglante comme 
la famille Trestaillon, quand elle aperçut, de l'autre 
côté de la table, Ménicle, qui était du pays des Valma- 
jour et l'écoutait, de face, tous les traits écarquillés 
détonnement. Aussitôt, d'une voix terrible, elle lui 
commanda de s'aller changer bien vite, et de tenir la 
berline prête pour deux heures manque un quart. 
Toutes les colères de la tante finissaient de la même 
façon. 

Hortense jeta sa serviette et courut embrasser la 
grosse femme sur les deux joues. Elle riait, sautait de 
joie : « Dépêchons-nous, Rosalie... » 



ROMANS 215 

Tante Portai regarda sa nièce : 

— Ah çà ! Rosalie, j'espère bien que vous n'allez pas 
courir les routes avec ces enfants? 

— Non, non, ma tante... je reste près de vous, 
répondit la jeune femme, tout en souriant de la phy- 
sionomie de vieux parent que son infatigable obli- 
geance, sa résignation aimable avait fini par lui 
donner dans la maison. 

A l'heure dite, Ménicle était prêt; mais on le laissait 
aller devant, rendez-vous pris sur la place des Arènes, 
et Roumestan partait à pied avec sa belle-sœur, cu- 
rieuse et fière de voir Aps, au bras du grand homme, 
la maison où il était né, de reprendre par les rues 
avec lui les traces de sa petite enfance et de sa jeu- 
nesse. 

C'était l'heure delà sieste. La ville dormait, déserte 
et silencieuse, bercée par le mistral, soufflant en 
grands coups d'éventails, aérant, vivifiant l'été chaud 
de Provence, mais rendant la marche difficile, surtout 
le long du cours où rien ne l'entravait, où il pouvait 
courir en tournant, encercler toute la petite cité avec 
des beuglements de taureau lâché. Serrée des deux 
mains aux bras de son compagnon , Hortense s'en 
allait, la tête basse, éblouie et suffoquée, heureuse 
pourtant de se sentir entraînée, soulevée par ces 
rafales arrivant comme des vagues dont elles avaient 
les cris, les plaintes, l'éclaboussement poudreux. Par- 
fois il fallait s'arrêter, se cramponner aux cordes 
tendues de loin en loin contre les remparts pour les 
jours de grand vent. De ces trombes où volaient des 
écorces et des graines de platane, de cette solitude le 
cours élargi prenait un air de détresse, encore tout 
souillé des débris du récent marché, cosses de melon, 
litières, mannes vides, comme si dans le Midi le mis- 
tral seul était chargé du balayage. Roumestan voulait 
rejoindre vite la voiture ; mais Hortense s'acharnait à 
la promenade, et haletante, déroutée par cette bour- 
rasque qui enroulait trois fois autour de son chapeau 



216 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

son voile de gaze bleue, collait devant sa marche son 
costume court de voyageuse, elle disait : 

— Gomme c'est drôle, les natures... ! Rosalie, elle, 
déteste le vent. Elle dit que ça lui éparpille les idées, 
l'empêche de penser. Moi, le vent m'exalte, me 
grise... 

— C'est comme moi... criait Numa, les yeux pleins 
d'eau, retenant son chapeau qui fuyait. Et tout à coup, 
à un tournant : 

— Voilà ma rue... c'est ici que je suis né... 

Le vent tombait, ou plutôt se faisait moins sentir, 
soufflant encore au loin, comme on entend du fond 
du port aux eaux calmes les détonations de la mer 
sur les brisants. C'était dans une rue assez large, 
pavée de cailloux pointus, sans trottoir, une mai- 
sonnette obscure et grise entre un couvent d'Ursu- 
lines ombragé de grands platanes et un ancien hôtel 
d'apparence seigneuriale portant des armes incrustées 
et cette inscription : « Hôtel de Rochernaure. » En face. 
un monument très vieux, sans caractère, bordé de 
colonnes frustes, de torses de statues, de pierres 
tumulaires criblées de chiffres romains, s'intitulait 
« Académie » en lettres dédorées au-dessus d'un por- 
tail vert. C'est là que l'illustre orateur avait vu le 
jour le 15 juillet 1832 ; et Ton aurait pu faire plus d'un 
rapprochement de son talent étriqué, classique, de sa 
tradition catholique et légitimiste à cette maison de 
petit bourgeois besogneux flanquée d'un couvent, 
d'un hôtel seigneurial et regardant une académie de 
province. 

Roumestan se sentait ému, comme chaque fois que 
la vie le mettait en face de sa personnalité. Depuis 
bien des années, trente ans peut-être, il n'était pas 
venu là. Il avait fallu la fantaisie de cette petite 
fille... L'immobilité des choses le frappait. Il recon- 
naissait aux murs la trace d'un arrêt de volet que de 
sa main d'enfant il faisait tourner chaque matin en 
passant. Alors les fûts de colonnes, les précieux tron- 



ROMANS 217 

çons de l'Académie jetaient aux mêmes places leurs 
ombres classiques; les lauriers-roses de l'hôtel avaient 
cette même odeur amère, et il montrait à Hortense 
l'étroite fenêtre d'où la maman Roumestan lui faisait 
signe quand il revenait de l'école des frères : « Monte 
vite, le père est rentré. » Et le père n'aimait pas à 
attendre. 

— Gomment, Numa, c'est sérieux?... vous avez été 
chez les frères ? 

— Oui, sœurette, jusqu'à douze ans... à douze ans, 
tante Portai m'a mis à l'Assomption, le pensionnat le 
plus chic de la ville... mais ce sont les ignorantins 
qui m'ont appris à lire, là-bas, dans cette grande 
baraque aux volets jaunes. 

Il se rappelait en frémissant le seau plein de sau- 
mure sou s la chaire, dans lequel trempaient les 
férules pour rendre le cuir plus cinglant, l'immense 
classe carrelée où l'on récitait les leçons à genoux, 
où pour la moindre punition on se traînait, tendant 
et retirant la main, jusqu'au frère droit et rigide 
dans sa rugueuse soutane noire relevée sous les 
bras par l'effort du coup, frère Boute-à-cuire, comme 
on l'appelait, parce qu'il s'occupait aussi de la cui- 
sine, et le « han ! » du cher frère, et la brûlure au 
bout des petits doigts pleins d'encre, que la dou- 
leur poignait d'un fourmillement de piqûres. Et 
comme Hortense s'indignait de la brutalité de ces 
punitions, Roumestan en racontait d'autres plus 
féroces; quand il fallait par exemple balayera coup 
de langue le carreau fraîchement arrosé, sa poussière 
devenue boue et souillant, mettant à vif le palais 
tendre des coupables. 

— Mais c'est affreux... Et vous défendez ces gens- 
là !... Vous parlez pour eux à la Chambre ! 

— Ah! mon enfant... ça, c'est la politique... fit 
Roumestan sans se troubler. 

Tout en causant, ils suivaient un dédale de ruelles 
obscures, orientales, où de vieilles femmes dormaient 



218 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

sur la pierre de leur porte, d'autres rues moins 
sombres, mais traversées dans leur largeur par le 
claquement de grandes bandes de calicot imprimé, 
balançant des enseignes : Mercerie, draperie, chaussures; 
ils arrivaient ainsi à ce qu'on appelle à Aps la pla- 
cette, un carré d'asphalte en liquéfaction sous le 
soleil, entouré de magasins clos à cette heure et 
muets, au bord desquels, dans l'ombre courte des 
murs, des décrotteurs ronflaient, la tête sur leur 
boite à cirer, les membres répandus comme des 
noyés, épaves de la tempête qui secouait la ville. Un 
monument inachevé décorait le milieu de la placette. 
llortense voulant savoir ce qu'attendait ce marbre 
blanc et veuf, Roumestan sourit un peu gêné : 
« Toute une histoire ! » dit-il en hâtant le pas. 
La municipalité d'Aps lui avait voté une statue; mais 
les libéraux de Y Avant-garde ayant blâmé très fort cette 
apothéose d'un vivant, ses amis n'avaient osé passer 
outre. La statue était toute prête, on attendait sa mort 
probablement pour la poser. Certes il est glorieux de 
penser que vos funérailles auront un lendemain civique, 
que l'on ne sera tombé que pour se relever en marbre 
ou en bronze ; mais ce socle vide, éblouissant sous le 
soleil, faisait à Roumestan, chaque fois qu'il passait là, 
l'effet d'un majestueux tombeau de famille, et il fallut 
la vue des Arènes pour le tirer de ses idées funèbres. 
Le vieil amphithéâtre dépouillé de l'animation bruyante 
du dimanche, rendu à sa solennité de ruine inutile et 
grandiose, montrait à travers les grilles serrées ses 
larges corridors humides et froids, où le sol s'abais- 
sait, où les pierres se descellaient sous le pas des 
siècles. 

« Comme c'est triste ! » disait llortense, regrettant 
le tambourin de Valmajour; mais ce n'était pas triste 
pour Numa. Son enfance avait vécu là ses meilleures 
heures tout en joies et en désirs. Oh! les dimanches 
de courses de taureaux, la flânerie autour des grilles 
avec d'autres enfants pauvres comme lui, n'ayant pas 



ROMANS 2 ~* 

les dix sous pour prendre un billet. Dans le soleil 
ardent de l'après-midi, le mirage du plaisir défendu, 
ils regardaient le peu que leur laissaient voir les lourdes 
murailles, un coin de cirque, les jambes chaussées de 
bas éclatants des toreros, les sabots furieux de la bête, 
la poussière du combat s'en volant avec les cris, les 
rires, les bravos, les beuglements, le grondement du 
monument plein. L'envie d'entrer était trop forte. 
Alors les plus hardis guettaient le moment où la sen- 
tinelle s'éloignait; et l'on se glissait avec un petit 
effort entre deux barreaux. 

« Moi, je passais toujours, » disait Roumestan épa- 
noui. Toute l'histoire de la vie se résumait bien dans 
ces deux mots : soit chance ou adresse, si étroite que 
fût la grille, le Méridional avait toujours passé. 

« C'est égal, ajouta-t-il en soupirant, j'étais plus 
mince qu'aujourd'hui. » Et son regard allait, avec une 
expression de regret comique, du grillage serré des 
arcades au large gilet blanc où ses quarante ans 
sonnés bedonnaient ferme. 

Derrière l'énorme monument, la berline attendait 
abritée du vent et du soleil. Il fallut réveiller Ménicle 
endormi sur son siège, entre deux paniers de provi- 
sions, dans sa lourde lévite bleu de roi. Mais avant de 
monter, Roumestan montra de loin à sa belle-sœur une 
ancienne auberge, Au Petit Saint-Jean, messageries et 
roulages, dont la maçonnerie blanche, les hangars 
large ouverts tenaient tout un coin de la place des 
Arènes, encombrée de pataches dételées et poudreuses, 
de charrettes rurales basculées, les brancards en l'air, 
sous leurs bâches grises : 

— Regardez ça, sœurette, dit-il avec émotion... 
C'est là que je me suis embarqué pour Paris, il y a 
vingt et un ans... Nous n'avions pas le chemin de 
fer alors. On prenait la diligence jusqu'à Montélimar, 
puis le Rhône... Dieu ! que j'étais content et que votre 
grand Paris m'épouvantait... C'était le soir, je me 
rappelle... 



220 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Il parlait vite, sans ordre, les souvenirs se pressant 
à mesure. 

— ... Le soir, dix heures, en novembre... Une lune si 
claire... Le conducteur s'appelait Fouque, un person- 
nage!... Pendant qu'il attelait, nous nous promenions 
de long en large avec Bompard... Bompard, vous savez 
bien... Nous étions déjà grands amis. Il était, du moins 
s'imaginait être élève en pharmacie , et comptait 
venir me rejoindre... Nous faisions des projets des 
rêves de vie ensemble, à s'aider pour arriver plus tôt... 
En attendant, il m'encourageait, me donnait des con- 
seils, étant plus âgé... Toute ma peur, c'était d'être 
ridicule... Tante Portai m'avait fait faire pour la route 
un grand manteau, ce qu'on appelait un raglan... 
J'en doutais un peu de mon raglan de tante Portai... 
Alors Bompard me faisait marcher devant lui... Té ! 
je vois encore mon ombre à côté de moi... Et, grave- 
ment, avec cet air qu'il a, il me disait : « Tu peux 
aller, mon bon, tu n'es pas ridicule... » Ah ! jeunesse, 
jeunesse... 

Hortense, qui maintenant craignait de ne plus 
sortir de cette ville où le grand homme trouvait sous 
chaque pierre un retard éloquent, le poussait douce- 
ment vers la berline : 

— Si nous montions, Numa... Nous causerions aussi 
bien en route... 



L'EVANGÉLISTE 

C'est l'œuvre la plus frémissante de pitié, la plus touchante 
d'émotion, la plus courageuse de révolte qu'Alphonse Daudet 
ait écrite en faveur de la famille, de la maternité, de l'huma- 
nité. 

Un frisson d'épouvante indignée vous gagne à la lecture de 
ce drame sauvage du fanatisme religieux, où, au nom du 
Christ, au nom de la religion, on sépare une mère de sa fille, 
on arrache une enfant à celle qui ne peut vivre sans cette 
enfant. Jamais le romancier, haussé au grand justicier, n'a 
dressé un plus terrible et plus juste réquisitoire contre l'or- 



ROMANS 221 

gueil humain, caché sous les dehors religieux ; et tout son 
aident amour des humbles, toute sa puissance d'évocatour 
convaincu de la vie jaillissent en pages éloquentes et mer- 
veilleuses d'accent, de couleur, do sincérité, dans ce roman 
do VÉvangéliste. 

La voie douloureuse suivie par l'infortunée M me Ebsen, 
depuis l'enterrement de sa mère jusqu'à l'enlèvement de sa 
lille Éline, cette disparition définitive que clôt la phrase sinistre, 
véritable inscription de pierre tombale : Elles ne se sont plus 
revues... Jamais —, est étudiée étape par étape, en une 
succession de tableaux d'un relief qui terrorise en même 
temps qu'il passionne et qu'il émeut. 

La naissance du chaste amour d'Éline pour le fonctionnaire 
révoqué Lorie, demeuré veuf encore jeune avec deux enfants, 
la genèse de ce lent et progressif accaparement de l'âme 
d'Éline par la froide et sectaire baronne Autheman, les divers 
incidents greffés sur cet ensemble, forment une étude qui 
demeurera le livre le plus complet et le plus formidable qui 
existe contre l'envoûtement d'une âme et d'un cœur de femme 
par le fanatisme religieux. 

En faisant connaissance avec Jeanne Autheman, nous com- 
prendrons l'influence néfaste qu'elle a pu prendre sur Éline 
Ebsen et le drame de son évangélisation s'éclairera lumineu- 
sement. 



L'HOTEL AUTHEMAN 

Éline entra chez M me Autheman qu'elle trouva à son 
bureau dans un grand cabinet d'homme d'affaires, et 
dont le front étroit, bombé sous de plats bandeaux 
noirs, le nez fin, la bouche rentrée, la saisirent tout 
d'abord. 

— Asseyez-vous, mon enfant. 

Sa voix avait la froideur de son teint, de sa jeunesse 
finissante, de ses trente-cinq ans, serrés non sans une 
certaine coquetterie de jolie femme dans la robe 
unie, le camail religieux d'Anne de Beuil, en drap plus 
riche, mais de même couleur sombre. Droite comme 
un clergyman, elle écrivait lentement, régulièrement, 
et la lettre finie, cachetait, sonnait, remettait un 
paquet de missives au domestique, désignant chacune 
d'une brève indication autoritaire : « Pour Londres... 



222 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Genève... Zurich... Port-Sauveur... » On eût dit l'heure 
du courrier dans une grande maison de commerce. 
Puis., lasse d'un effort intérieur, elle se renversa dans 
son dur fauteuil de bureau, et croisant ses mains sur 
sa pèlerine, elle regarda Éline avec un sourire tendre 
qui lui mit aux yeux, au lieu de flamme, comme un 
reflet bleuâtre de glacier. 

— La voilà donc, cette petite merveille!... Et, tout 
de suite, de grands compliments sur les traductions 
qu'elle venait de parcourir. Jamais aucun de ses trai- 
tés n'avait été compris et rendu avec autant d'intelli- 
gence et de précision. Elle espérait bien qu'Éline tra- 
vaillerait souvent pour elle. 

— A propos, que je vous paie. 

Elle prit la plume, fit l'opération très vite sur un 
coin de buvard, aussi sûrement qu'un comptable... 
Six cents prières à quinze centimes... Tant pour l'alle- 
mand... Tant pour l'anglais... Elle remit à la jeune 
fille un chèque de la somme, à toucher en bas à la 
caisse; puis la voyant se lever, elle la fit rasseoir, 
pour lui parler de sa mère qu'elle avait connue autre- 
fois chez M me de Bourlon, et de cette pauvre grand'- 
mère enlevée dernièrement d'une façon si prompte et 
si cruelle. « Au moins, » dit-elle à Éline bien en face, 
aiguisant et dardant ses yeux clairs, « au moins, 
a-t-elle connu le Sauveur avant de mourir ?... » 

Lina troublée ne sut que répondre, incapable de 
mensonge, même si la présidente n'eût pas semblé au 
fait des moindres détails de leur vie. C'est vrai que 
grand'mère n'était pas pratiquante. Dans la dernière 
année surtout, soit indifférence, soit crainte supersti- 
tieuse, elle ne parlait jamais de religion, cramponnée 
au matériel de sa pauvre existence prête à lui échap- 
per. Puis cette fin subite, presque foudroyante, le 
pasteur arrivant quand tout était fini, la dernière 
parure faite, les draps blancs repliés sur le corps 
froid... Non, on ne pouvait pas dire que grand'mère 
eût connu le Sauveur avant de mourir. 



ROMANS 223 

— Ah ! pauvre âme privée de la gloire de Dieu... 

La voix changée, les mains jointes, M me Aulheman 
s'était levée dans un mouvement oratoire... 

— Où es-tu maintenant, pauvre âme? Comme tu 
souffres, comme tu maudis ceux qui t'ont laissée sans 
secours... Elle continua sur ce ton prophétique, 
mais Éline ne l'entendait plus, d'abord gênée, puis le 
cœur serré, les larmes prêtes, à l'idée que sa grand'- 
mère pouvait souffrir et par sa faute. C'était, cette 
Éline Ebscn, sous des dehors tranquilles, une âme 
vibrante où dormait toute la femme du Nord, senti- 
mentale et mystique. « Grand'mère souffre... » Son 
cœur éclata, sorti de son enveloppe enfantine, en san- 
glots qui la suffoquèrent, gonflèrent ses molles fibres 
de blonde et les lignes arrondies de son visage. 

— Allons, allons... Calmez-vous... 

M me Autheman s'approcha, lui prit la main. Elle 
savait par M. Birk qu'Eline avait de bons sentiments 
et remplissait, selon le monde, ses devoirs de chré- 
tienne ; mais Dieu exigeait davantage, d'elle surtout, 
qui vivait entourée d'indifférence. Il lui fallait acquérir 
la foi pour ceux qui en manquaient, une foi large, et 
haute, et protégeante, pareille à ce grand arbre dans 
lequel les oiseaux du ciel font leur nid. Le moyen? 
Rechercher les milieux spirituels, les âmes qui ne se 
réunissent qu'en Christ. « Venez me voir souvent, soit 
ici, soit à Port-Sauveur; je serai heureuse de vous 
recueillir... Nous avons aussi dans Paris de bonnes 
réunions de prières... Prochainement une de mes 
ouvrières, — elle souligna le mot, — celle qui sortait 
d'ici tout à l'heure, doit faire un témoignage public à 
l'Evangile... Vous viendrez, vous l'entendrez, son cri 
enflammera votre zèle... Maintenant, allez; l'heure 
me presse. » Elle eut le geste de la congédier, peut- 
être de la bénir. « Surtout, ne pleurez plus... Je vous 
recommanderai à Celui qui sauve et pardonne... » 
Elle en parlait sur un ton d'assurance comme de quel- 
qu'un qui n'avait rien à lui refuser. 



22 \ PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Éline sortit de là bouleversée. Dans son trouble, 
elle oubliait le chèque à toucher et revint sur ses 
pas jusqu'au large perron où s'ouvraient trois hautes 
portes vitrées, masquées à moitié de toile verte. C'était 
le comptoir toujours pareil d'une maison de banque, 
avec ses guichets, ses grillages, du monde qui attend 
et circule, les piles d'écus remuées; mais ici comme 
au premier, quelque chose de froid et d'austère, une 
réserve dans l'attitude des employés, le même badi- 
geonnage sombre recouvrant les allégories du pla- 
fond et des murs, les nuageux dessus de porte qui 
faisaient la gloire ancienne de l'hôtel Autheman. 

On l'adressa à un guichet spécial, ouvert au-dessous 
d'un écriteau : Port-Sauveur. Dans la cage grillée, der- 
rière le caissier et lisant par-dessus son épaule, un 
homme leva la tète à l'avance timide du chèque et 
montra une pauvre figure creuse, aux yeux caves, la 
joue tuméfiée sous un bandeau de soie noire qui ne 
lui laissait qu'un profil d'une expression amère et 
navrée. Éline songeait : « C'est Autheman... Qu'il 
est laid ! — N'est-ce pas ? » sembla répondre le sou- 
rire du banquier, qui la regardait tristement... 

Tout le long de la route, poursuivie par le navre- 
ment de ce sourire de travers dans cette face de 
lépreux, elle se demandait comment une jeune fille 
avait pu se résigner à un mari pareil. Par bonté, par 
cet amour pitoyable des femmes pour les disgraciés ? 
La protestante rigide qu'elle venait de voir lui parais- 
sait bien au-dessus de ces faiblesses, trop élevée aussi 
pour d'avilissantes questions d'argent. Alors, quoi ? 
Mais pour expliquer le mystère de cette nature étrange, 
de ce cœur fermé comme un temple en semaine, livré 
au vide, au silence des lieux de prière déserts, il 
aurait fallu connaître l'histoire de cette Jeanne Châ- 
telus, l'ancienne élève du pensionnat de Bourlon. 

Elle était Lyonnaise, fille d'un riche marchand de 
soie, Châtelus et Treilhard, une des plus importantes 



ROMANS 225 

maisons de la ville ; née aux Brotteaux, en face de ce 
grand Rhône, qui, si vif et si joyeux lorqu'il entre 
dans Arles ou Avignon, au carillon des cloches et des 
cigales, emprunte aux brumes lyonnaises, au ciel 
lourd ou rayé de pluie, la couleur terne de ses eaux. 
sans rien perdre de sa violence, et reflète bien cette 
race emportée et froide, au caractère de volonté et 
de mélancolique exaltation. La nature de Jeanne était 
de ce pays, développée encore par le milieu et les cir- 
constances. 

La mère étant morte jeune, le père, tout à son com- 
merce, avait confié l'éducation de l'enfant à une 
vieille tante, d'un protestantisme étroit, exagéré, 
noyé de menues pratiques. Aucune distraction que les 
exercices du dimanche au temple, ou, l'hiver, quand 
il pleuvait, — et il pleut souvent à Lyon, — un culte 
de famille dans le grand salon qu'on n'ouvrait que ce 
jour-là et qui réunissait, sur ses meubles garnis de 
housses, le père, la tante, l'institutrice anglaise, les 
domestiques. 

Longuement, la tante nasillait prières et lectures, 
tandis que le père écoutait, une main sur les yeux, 
comme absorbé dans la contemplation divine, en réa- 
lité pensant au mouvement boursier de ses soies, et 
que Jeanne, déjà sérieuse, s'assombrissait dans les 
idées de mort, de châtiment, de péché originel, ne 
levant les yeux de son recueil chrétien que pour 
apercevoir, derrière les vitres ruisselantes, le grand 
Rhône blafard et violent, vagué et troublé comme 
une mer après l'orage. 

Cette éducation rendit très difficile pour L'enfant le 
moment de la croissance. Elle devint chétive, ner- 
veuse; et l'on ordonna des voyages de montagne, des 
séjours dans l'Engadine, à Montreux, près de Genève, 
ou dans une de ces vertes stations reflétées par la tris- 
tesse fermée, le noir de gouffre du lac des Quatre- 
Cantons. On s'installa, une saison, et quand Jeanne 
avait dix-huit ans, a Grindelwald, dans les Alpes Ber- 

ALI'HONSE DAUDET. l'o 



226 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

noises, un petit village de guides, sur un plateau, au 
pied du Wetterhorn, du Silberhorn, de la Jungfrau, 
dont la fine corne éblouissante s'aperçoit entre une 
multitude de pics neigeux et de glaciers. 

On vient là en excursion pour déjeuner, prendre un 
guide, des chevaux; et tout le jour, sur l'unique ruelle 
en montée, c'est un tumulte, un encombrement, des 
arrivées et des départs de touristes, lalpenstock à la 
main, ou formant de longues caravanes qui disparais- 
sent par les sentiers tournants, cadencées au pas lent 
des bètes, au pas pesant des porteurs, avec des flotte- 
ments de voiles bleus entre les haies. La tante Châtelus 
découvrit pourtant au fond d'un jardin d'hôtel un cha- 
let disponible, à l'écart du train des ascensionnistes, 
dans une situation délicieuse, en face d'une forêt de 
sapins dont les fraîches émanations se confondaient 
avec l'odeur résineuse des chambres, au bas de 
neiges éternelles où l'arc-en-ciel se découpait, à cer- 
taines heures, en délicatesses de bleu et de rose 
exquis. 

Pas d'autre bruit que le grondement lointain d'un 
torrent sur les pierres, le bouillonnementde son écume, 
la cantilène à cinq notes du cor des Alpes en écho parmi 
les forêts et les roches, ou la sourde détonation d'une 
avalanche se mêlant au canon que l'on tirait dans une 
grotte sur la route du petit glacier. Parfois, dans la 
nuit, la tempête soufflait du Nord, et au matin, sous 
le ciel éblouissant, une poussière de neige blanchissait 
légèrement, d'un blanc de dentelle, brodé, transparent, 
les pentes abruptes, les sapins, les pâturages, pour se 
fondre au soleil de midi en une foule de petits ruisse- 
lets de vif argent dégringolant des hauteurs, se per- 
dant entre les verdures et les pierres, ou formant des 
chutes avec un lent mouvement d'eau. 

Mais ces merveilles de la nature alpestre étaient 
perdues pour Jeanne et sa tante qui passaient leurs 
après-midi au rez-de-chaussée du chalet, en compa- 
gnie de vieilles piétistes anglaises, genevoises, à or- 



ROMANS 227 

ganiser des meetings de prières. Les rideaux tirés, les 
bougies allumées, on chantait des cantiques, on lisait 
des oraisons, puis chacune de ces dames développait 
un texte de la Bible aussi subtilement qu'un prédica- 
teur de profession. Les pasteurs ne manquaient pour- 
tant pas à Thôtel de la Jungfrau, ni les étudiants en 
théologie de Lausanne et de Genève; mais ces mes- 
sieurs, presque tous membres du Club alpin, ne s'oc- 
cupaient guère que d'ascensions. On les voyait défiler 
le matin sur la montée, avec des piolets, des cordes, 
des guides; puis le soir ils se reposaient en jouant aux 
échecs, lisant les journaux, et même les plus jeunes 
dansaient au piano ou chantaient des chansonnettes 
comiques. 

« Et ce sont nos prêtres ! » disaient les vieilles mô- 
mières indignées, secouant leurs cheveux fades ou les 
coques de leurs bonnets revèches. Ah ! si on les char- 
geait de répandre l'Évangile, elles y mettraient une 
autre ardeur, une foi communicative à embraser le 
monde. Ce rêve de l'apostolat de la femme revenait 
dans toutes leurs discussions. Et pourquoi pas des 
femmes prêtres, comme il y avait des femmes bache- 
liers, des femmes médecins? Le fait est qu'on aurait 
pu les prendre toutes pour de vieux clergymen, avec 
leurs teints échauffés ou blafards, ces plates robes 
noires où rien de leur sexe n'apparaissait. 

Jeanne Ghâtelus s'imprégnait de cette mysticité am- 
biante, transformée en elle par l'ardeur de sa jeunesse; 
et ce n'était pas la moindre curiosité des meetings de 
l'hôtel que le commentaire des Saintes Écritures par 
cette enfant de dix-huit ans, inquiétante et jolie, les 
cheveux noirs à plat sur son front saillant, la bouche 
amincie de volonté et d'intérieure méditation. Les 
voyageurs se faisaient dévots pour l'en tendre; et la 
bonne du chalet, une forte Suissesse coiffée d'un grand 
papillon de tulle, avait été tellement remuée par ses 
sermons quelle en restait comme ébervigée, pleurant 
ses fautes dans le chocolat du matin, parlant seule et 



228 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

prophétisant pendant qu'elle balayait les chambres et 
lavait les corridors. 

On citait encore d'autres exemples de la pieuse in- 
fluence de Jeanne. Un guide du village. Christian Ineb- 
nit, ramassé au fond d'une crevasse après une chute 
terrible, agonisait depuis dix jours dans d'abominables 
tortures, remplissant son chenil de hurlements et de 
blasphèmes, malgré les visites et les exhortations du 
pasteur. Jeanne alla le voir, s'installa sur l'escabeau 
du chevet, et doucement, patiemment, réconcilia ce 
malheureux avec le Sauveur, le fit s'endormir dans la 
mort., aussi calme, aussi inconscient que sa marmotte, 
prise — sous son petit toit de branches — de son en- 
gourdissement de six mois d'hiver. 

Ces succès achevèrent d'exalter la jeune Lyonnaise. 
Elle se crut marquée pour la mission évangélique, 
écrivit le soir dans sa chambre des prières et des mé- 
ditations, affecta de plus en plus une correction aus- 
tère, parlant toujours comme au meeting, entremêlant 
ses discours de textes, de centons bibliques... « Une 
femme a perdu le monde, une femme le sauvera. » Cette 
devise ambitieuse qu'elle devait adopter plus tard sur 
son papier à lettres, jusque dans l'intérieur de ses 
bracelets et de ses bagues, où les autres femmes met- 
tent un souvenir tendre, un chiffre d'amour, cette de- 
vise se formulait vaguement dans sa jeune tête, et 
l'œuvre des Dames Évangélistes y remuait déjà en 
germe, lointaine, indécise, perdue entre les mille pro- 
jets confus de son âge intermédiaire, quand un hasard 
détermina sa vie. 

Parmi les dames du meeting, une Genevoise la choyait 
tout particulièrement, la mère d'un étudiant en théo- 
logie, solide grand garçon qui se destinait aux missions 
étrangères et, en attendant d'aller évangéliser les Bas- 
soutos, s'entraînait violemment, grimpait aux pics, 
montait à cheval, sablait le Champagne suisse et yaud- 
lait à toute gorge comme un pâtre de l'Oberland. La 
Genevoise vit en M lle Chàtelus, qu'elle savait tics 



ROMANS 229 

riche, un parti superbe pour son fils et prépara fort 
habilement le mariage, en exaltant l'héroïsme du jeune 
missionnaire prêt au départ et à l'exil pour Jésus. 

Quelle joie si son pauvre enfant, avant de s'expatrier, 
avait pu trouver une épouse vraiment chrétienne con- 
sentant à le suivre dans sa mission évangélique, à 
l'aider, à le suppléer au besoin ! Quelle noble existence 
de femme, quelle belle occasion d'apostolat! Une fois 
entrée dans l'esprit de Jeanne, l'idée y fit son chemin 
toute seule, comme ces barbes d'ivraie que les enfants 
introduisent dans leur manche et qui grimpent plus 
haut à chaque mouvement du bras. 

Le hasard aidant la finesse maternelle, les jeunes 
gens s'étaient convenus; et si peu sur la terre que fût 
M Ile Châtelus, il est probable que la taille élégante du 
jeune théologien, sa figure énergique et brune sous la 
petite casquette blanche de l'université de Genève, 
l'impressionnèrent favorablement. Peu à peu elle s'ha- 
bituait à songer à lui, le mêlait à ses projets d'avenir, 
s'inquiétait même de ses fréquentes et dangereuses 
ascensions, et, quand il n'était pas rentré le soir, s'at- 
tardait à regarder de sa fenêtre une lumière à des hau- 
teurs inaccessibles, la petite lampe d'un de ces refuges 
que le Club alpin a fait construire sur tous les pics, 
où les excursionnistes trouvent du feu et un lit de 
planches dures. 

La froide jeune fille pensait avec douceur : « Il est 
là!... Il ne lui est rien arrivé... », et elle s'endormait 
tout heureuse, un peu surprise, — elle, l'enfant 
sans mère et sans tendresse, dont les sentiments s'é- 
taient bornés jusque-là à aimer Dieu et haïr le péché, 
— de sentir remuer son cœur autrement qu'en Jésus. 
Encore la passion religieuse avait-elle une grande part 
dans cet amour. Quand ils se parlèrent pour se fiancer, 
sans témoins, au bord de la Mer de glace, devant cet 
horizon figé dans son mouvement de vagues, ce qu'ils 
se dirent n'aurait pas été déplacé au temple : des pro- 
messes froides comme la bise d'hiver qui soufflait par 



230 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

ces premiers jours de septembre avec un goût de neige, 
âpre à respirer. 

Ils jurèrent d'être l'un à l'autre, de s'employer à ré- 
pandre l'Évangile, îa gloire et la parole du vrai Dieu, 
pendant que les pierres de la moraine s'ébranlaient, 
roulaient sous leurs pieds, ternissant de leur grise 
poussière les cristaux bleus du glacier. Il étudierait 
encore un an avant d'être pasteur; elle, pendant ce 
temps, travaillerait à s'armer pour la mission sainte, 
ils s'écriraient toutes les semaines. Et ceci convenu et 
promis, la main dans la main, ils restèrent serrés l'un 
contre l'autre sans parler, le Genevois plus rassis que 
sa compagne, relevant son collet parce qu'il grelottait, 
elle brûlant d'une fièvre de prosélyte, la joue de ce 
même rose ardent que le soleil couché jetait encore 
sur les cimes solides et givrées de la Jungfrau. 

On s'écrivit donc tout un an, amour et théologie 
mêlés, la correspondance d'Héloïse et de son maître, 
corrigée, réfrigérée par le protestantisme; et comme 
Jeanne voulait très sérieusement se consacrer à sa mis- 
sion, elle alla étudier l'anglais et la géographie à Paris, 
chez M me de Bourlon où elle devait passer les quelques 
mois qui la séparaient de son mariage. Si étrange 
qu'elle parûtà toutes cesParisiennes riches etcoquettes, 
Jeanne Châtelus s'imposa par la conviction de sa foi, 
ses allures sybillines, la légende de ses fiançailles et 
de son prochain départ pour les missions. Elle menait 
d'ailleurs une vie à part, ayant en dehors des classes 
le privilège d'une petite chambre tout au bout du dor- 
toir, où deux ou trois de ses amies, des grandes, veil- 
laient le soir avec elle. 

Là, comme sous les platanes de la récréation, Jeanne, 
répandait la bonne nouvelle, essayait la puissance ma- 
gnétique de sa parole et de ses regards, son indomp- 
table volonté de prosélytisme ; elle formaitde véritables 
catéchumènes, une entre autres, Déborah Becker, 
grande Juive aux cheveux cuivrés, la nièce de la veuve 
Aulheman. Sur son teint laiteux de rousse, cette jolie 



ROMANS 231 

Déborah avait reçu quelques éclaboussurcs du mal 
héréditaire dans la famille des marchands d'or. Aux 
changements de saison, sa figure, son cou, ses bras 
s'éraflaient de dartres sanglantes comme si elle eût 
traversé un buisson d'épines; et elle était obligée de 
rester quelques jours à l'infirmerie, couverte d'amidon 
et d'onguents. 

Les autres pensionnaires, jalouses de son immense 
fortune, disaient : « C'est l'or des Autheman qu'elle 
sue ! » Mais Jeanne voyait et lui montrait là un châti- 
ment providentiel, la colère de Dieu pesant sur une 
race qui s'obstinait à ne pas le connaître; et elle tour- 
mentait cette âme faible de sermons, de longues con- 
troverses théologiques, jusque sous les ombrages de 
Petit-Port, chez la veuve Autheman où Déborah emme- 
nait souvent son amie. La fille d'Israël se sentait ébran- 
lée, toute prête à abjurer, à quitter son père, sa famille, 
pour suivre Jeanne, aller vivre avec elle et son mari 
sous la tente, comme Paul au désert; tellement elle 
s'y entendait déjà, TÉvangéliste, à détacher les âmes 
de leurs affections naturelles, à les offrir à Jésus, encore 
toutes palpitantes et meurtries des liens rompus! 

Mais, sur ces entrefaites, une crise commerciale 
atteignit la place de Lyon, ruina complètement Châte- 
lus et Treilhard, et changea du tout au tout les projets 
de mariage du jeune théologien. On mit des formes à 
la rupture; mais elle eut lieu, sous le prétexte que la 
santé du futur missionnaire ne supporterait décidé- 
ment pas les grands voyages projetés, et aussi parce 
qu'il comprenait bien que les vertus, les hautes apti- 
tudes apostoliques de M lle Ghàtelus ne pourraient 
s'exercer glorieusement dans la modeste cure du can- 
ton d'Appenzell à laquelle il se résignait. 

Jeanne, sans se plaindre, sans rien laisser voir, re- 
çut de cette basse et humiliante rupture un coup ter- 
rible. Pendant les deux mois qu'elle passa encore chez 
M me de Bourlon, personne, excepté Déborah, ne connut 
ce changement subit de sa destinée. Elle continua à 



232 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

commenter sa bible, à édifier la cour des grandes, ca- 
chant désormais sous ses dehors de sérénité un écœu- 
rement profond, un mépris de l'homme et de la vie, 
l'abîme ouvert dans cette âme de rancune par sa pre- 
mière et unique déception amoureuse. La tète seule 
survécut au désastre, et le foyer mystique brûlant sous 
ce front d'illuminée. Sa religiosité s'accrut encore, mais 



implacable, farouche, allant aux textes désespérés, 
aux formules de malédiction et de châtiment. Et tou- 
jours ce rêve d'évangéliser, de sauver le monde, avec 
une sourde colère contre l'impuissance où la tenait le 
manque d'argent. Comment partir seule, maintenant, 
chez les infidèles? 

La pensée lui vint d'entrer aux diaconesses de la rue 
de Reuilly; mais elle savait l'esprit et la règle de la 
maison, et que ces religieuses à demi civiles s'occu- 
pent surtout de visiter, de soigner les maux et les mi- 
sères. Or, le souci de la guenille humaine l'écœurait, 
et la pitié lui semblait irréligieuse, puisque les plaies, 
morales ou physiques, sont autant d'épreuves bénies 
qui doivent nous rapprocher de Dieu. 

Un jeudi, on l'appela au parloir où elle trouva la 
vieille mère Autheman, dans son éternelle capote 
blanche et ses gants clairs, informée de la rupture avec 
le missionnaire, et venant demander à Jeanne d'épouser 
son fils. La Lyonnaise voulut une semaine pour réflé- 
chir. Elle avait vu souvent à Petit-Port ce grand garçon 
taciturne, assombri par l'infirmité de sa figure, essayant 
de cacher à table sous sa main le bandeau noir que 
ballonnait son affreux mai, et, comme il arrive aux 
visages voilés ou masqués, concentrant dans ses yeux 
une acuité, une ardeur extraordinaire. Elle y pensa, 
de souvenir, sans frayeur. Tous les hommes à présent 
se ressemblaient et se valaient pour elle. Laideur in- 
time ou visible, ils étaient tous atteints. Mais la for- 
tune la tentait, une fortune colossale, à mettre au ser- 
vice d'œuvres pieuses. Elle eût accepté tout de suite, 
sans l'idée d'épouser un Juif, un réprouvé. Une heure 



ROMANS 233 

de conversation avec Autheman, éperdument épris, 
leva ses scrupules; et le mariage eut lieu au temple., 
non à la synagogue malgré les cris de tout Israël. 

Sitôt mariée, Jeanne se mit à son œuvre d'évangéli- 
sation, en plein Paris, comme si elle eût été chez les 
Cafres, aidée de toutes les ressources d'une immense 
fortune; car la caisse des Autheman lui fut ouverte et 
les hautes cheminées de Petit-Port fumaient nuit et 
jour, l'or se liquéfiait dans les creusets, les fourgons 
roulaient lourds de lingots, de quoi racheter les âmes 
fie l'univers entier. Elle eut des réunions de prières 
dans son salon de la rue Pavée, des prêches, d'abord 
restreints, dont la veuve Autheman entendait, le soir 
en montant chez elle, les cantiques et les accompagne- 
ments d'harmonium, de même qu'elle croisait dans 
l'escalier de bizarres et faméliques visages d'hallu- 
cinés, des habits râpés, des waterproofs pleins de boue, 
le troupeau triste et fidèle des catéchumènes beso- 
gneux. Elle s'étonnait bien un peu de cette vie austère, 
de ce renoncement au monde chez une jeune et jolie 
femme; mais son fils était heureux, peut-être môme 
voyait-elle dans ces mômeries une sécurité pour le 
pauvre infirme, et, loin, de retenir sa bru, elle lui faci- 
litait sa mission. Ah! si elle avait su qu'un des pre- 
miers et plus ardents convertis était le mari de Jeanne, 
et qu'il n'attendait que la mort de sa mère pour se faire 
« recevoir » et abjurer publiquement. 

Ce fut un des événements de la fin l'Empire que cette 
réception de l'Israélite Autheman au temple de l'Ora- 
toire. Dès lors, chaque dimanche, on vit au banc des 
anciens et des diacres, en face de la chaire, la figure 
en lame de couteau, la joue défigurée et voilée du cé- 
lèbre marchand d'or; et sa conversion valut à Jeanne 
une véritable influence. Elledevintla «madame Guyon» 
du protestantisme, droite dans sa vie, persévérante 
dans son œuvre, estimée même de ceux qui avaient 
traité son exaltation de folie. Pour répandre la bonne 
nouvelle aux quatre coins de Paris, elle loua dans les 



234 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

quartiers populeux de grandes salles où elle allait prê- 
cher à certains jours de la semaine, n'ayant d'abord 
pour acolyte et pour apôtre qu'une vieille fille, ancienne 
infirmière et lingère chez M me de Bourlon, calviniste 
enragée, issue d'une famille de gentilshommes cha- 
rentais déchue par les persécutions et retournée à ses 
origines paysannes. 

La religion de cette Anne de Beuil gardait le fanatisme 
farouche et traqué de la Réforme au temps des guerres. 
La femme en avait l'œil guetteur, méfiant, l'âme prête 
au martyre comme à la bataille, le mépris de la mort 
et du ridicule; grossière avec cela et l'accent de sa pro- 
vince, entrant — les jours de prêche — dans les ate- 
liers, les blanchisseries, jusque dans les casernes, se- 
mant l'argent quand il le fallait, pour amener du monde 
à l'Évangile. 

En même temps, l'hôtel de la rue Pavée changea 
d'aspect. Jeanne, tout en conservant la maison de ban- 
que, supprima le trafic d'or qui sentait trop la juiverie. 
L'oncle Becker alla installer ailleurs son commerce; et 
les affineries de Petit-Port ou plutôt de Port-Sauveur 
abattues, on éleva à la place un temple et des écoles 
évangéliques. Bientôt, de l'ancienne maison des Authe- 
man, il ne resta plus que l'antique perruche de la mère, 
à laquelle le banquier tenait beaucoup, mais qu'Anne 
de Beuil détestait, bousculait, chassait de chambre en 
chambre comme le dernier débris de cette race de ré- 
prouvés, l'image vivante de la vieille revendeuse d'or 
dont la bête avait bien la voix dure et la courbe de nez 
hébraïque. 

Puis la sinistre mise en scène du Témoignage de Watson 
qui va avoir une décisive influence sur Éline. 



LE TEMOIGNAGE DE WATSON 

« Watson !... » fit une voix brève et sévère. 

La catéchumène inclina la tète de ce côté pour dire 



ROMANS 235 

que oui, qu'elle allait parler; et l'effort fut tel qu'on 
entendit comme un craquement, le déroulement d'une 
chaîne d'horloge dans son cou. 

« Oune nuit dans le larme!... » commença-t-elle, mais 
si bas que personne n'entendit. 

« Plus fort! » commanda la voix de tout à l'heure. 
Alors, elle se lança,, et d'une haleine, avec un accent 
anglais épouvantable : « J'avais très beaucoup souffert 
pour le croyance de Jicsou; et je volais raconter vos le long 
patience j'avais supputé. » 

Au Palais-Royal, c'eût été un fou rire. Ici, on s'inter- 
rogeait avec stupeur : « Qu'est-ce qu'elle dit? » Sur 
l'estrade, M me Autheman et Anne de Beuil chuchotaient. 
Puis la présidente appela : « Éline Ebsen !... » avec un 
signe de venir auprès d'elle. La jeune fille hésitait, re- 
gardait sa mère. 

« Allons !... » 

Elle obéit comme dans un rêve, comprit qu'on lui 
demandait de traduire à mesure le témoignage que 
Watson prononcerait dans sa langue. Elle, que deux 
personnes a côté de son piano paralysaient, parler là, 
devant ce monde ! « Jamais elle n'osera... » pensait la 
mère. Elle osa pourtant, et se mit à traduire docile- 
ment, en suivant les inflexions de la catéchumène, 
pendant que M mc Ebsen, animée d'une puérile vanité 
maternelle, regardait fièrement autour d'elle, pour 
juger de l'effet produit. 

Ah ! malheureuse mère, c'est son enfant qu'elle aurait 
dû regarder, ses joues qui s'allumaient d'un éclat de 
fièvre, ses yeux d'abord baissés sous leurs cils de soie 
claire et qui s'ouvraient brillants et fixes; elle eût 
compris alors que cela se gagne ces attaques mysti- 
ques, comme la crise nerveuse qui abat parfois sur 
leur lit d'hôpital toute une rangée de malades, et que 
cette démente, hagarde et flétrie, debout à côté d'Éline, 
l'effleurant de son geste, de son haleine chaude, lui 
passait à mesure un peu de sa folie contagieuse. 

Sinistre et féroce, ce « témoignage » de Watson. Un 



236 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

jour, un de ses enfants s'était noyé, sous ses yeux, 
presque entre ses bras; et cette mort l'avait jetée dans 
une horrible torpeur de chagrin que rien, personne, 
ne pouvait secouer. Alors une femme était venue, di- 
sant : « Watson, lève-toi et ne pleure plus. Ce qui t'ar- 
rive est un premier avertissement du Père, la punition 
d'avoir livré tout ton cœur aux affections terrestres, 
car il est écrit : N'aimez point. Et, si ce premier avis ne 
suffit pas, le Père t'avertira encore, il te prendra ton 
mari, les deux enfants qui te restent, il te frappera 
sans relâche jusqu'à ce que tu aies compris. » 
Watson demanda : « Que dois-je faire? 

— Renoncer au monde et travailler pour le divin 
maître. Il y a des milliers d'âmes abandonnées par 
ignorance au démon. Va les délivrer, apporte-leur ie 
salut de l'Évangile. La vie des tiens est à ce prix. 

— Je pars... » dit Watson; et profitant d'une absence 
de son mari — gardien-chef au phare de Cardiff et de 
service la moitié du mois, — elle quitta sa maison, une 
nuit, pendant que les petits dormaient. Oh ! cette nuit 
du départ, cette dernière veille auprès des deux cou- 
chettes que berçait un même souffle innocent et égal, 
le cramponnement désespéré à ces petites mains, à ces 
petits bras jetés dans l'abandon du sommeil et la grâce 
caressante de l'enfance... Quels adieux ! Que de larmes ! 
Elles coulaient encore, de souvenir, le long de ce pauvre 
visage, dans deux creux de lave dévorante... Mais avec 
l'aide de Dieu, Watson triompha des pièges de l'esprit 
du mal. Et maintenant, la voilà en règle avec Jésus... 
heureuse, oh! bien heureuse, le cœur inondé de joie... 
Watson de Cardiff est sauvée, gloire à Dieu dans les 
cieux ! sauvée par la gloire de Dieu en Jésus-Christ... 
Et sur l'ordre de ses chefs, elle ira proclamer l'amour 
de Jésus, en chantant et prophétisant, fût-ce au sommet 
de la montage la plus haute. 

C'était effrayant, le contraste de ce vivant désespoir 
aux traits brûlés, convulsionnés, et de cet hosannah 
mystique, essayant de s'envoler dans un anglais rou- 



ROMANS 237 

coulant et zézayant — delicious, very delicious, — comme 
un pauvre oiseau blessé qui chanterait sa mort, les 
ailes sanglantes. Son témoignage fini, elle resta debout 
à la mémo place, inconsciente, anesthésiée, remuant 
ses lèvres mortes, pour une prière qu'on n'entendait 
pas. 

« Emmenez-la... » dit M me Autheman, pendant que 
l'orgue et le chœur entonnaient dans le brouhaha de la 
salle réveillée : 

Pécheurs, fuyez la folie; 
Tournez vos pas vers Chanaan. 

Tout le monde, en effet, paraissait pressé de fuir, 
d'échapper à cette atmosphère étouffante et démen- 
tielle. A la sortie, chacun respira longuement; et les 
yeux s'étonnaient de revoir les trottoirs bruyants, la 
foule autour des tramways et des omnibus, les avenues 
encombrées de voitures roulant vers le Bois par ce beau 
soir de dimanche et d'été, dans les grands rayons élec- 
triques projetés de l'Arc-de-Triomphe, qui aveuglaient 
les chevaux et faisaient reluire comme en plein jour 
les affiches de théâtre et les enseignes des magasins. 

Tandis que tout agitée du succès de son enfant et des 
compliments que lui avait faits la présidente, M me Ebsen 
essayait de causer avec Éline dans le bruit des roues 
et les cahots de l'omnibus sur le pavé, la jeune fille 
assise au fond ne prononça pas dix paroles pendant le 
long trajet des Ternes au Luxembourg. 

— Hein, Linette, traduire au pied levé comme ça!... 
Lôrie eût été fier, s'il t'avait vue... mais quelle cha- 
leur !... Dis donc, et cette Watson... C'est tout de mémo 
terrible ce quelle a fait là... Son mari, ses enfants... 
Est-ce que tu crois ça possible, voyons, que Dieu com- 
mande de pareilles choses?... 

Sous son intonation, il y avait tout ce quelle n'osait 
dire, l'absurde, le cruel qui ressortait pour elle de cette 
étrange cérémonie, et le « tout ça, c'est des bêtises » 
dont elle aurait conclu sans la mine fermée de sa iilic, 



238 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

avec qui elle ne se sentait pas en confiance comme à 
l'ordinaire. Instinctivement elle se rapprochait d'elle, 
cherchait la main de son enfant qu'elle trouvait froide 
et lourde : 

— Qu'est-ce que tu as, chérie '?... tu es gelée... relève 
donc cette vitre. 

— Non, non, laisse... disait Éline tout bas, agacée 
pour la première fois par les paroles inutiles, le bour- 
donnement affectueux de sa mère. Et puis cet omnibus 
du dimanche l'écœurait. Tout ce monde qui vous heur- 
tait à monter et à descendre, la trivialité de ces figures 
entrevues dans l'ombre, ces expansions encombrantes 
et vides... Et s'accoudant au cadre de la glace, elle 
essayait de s'isoler, de ressaisir son émotion de tout à 
l'heure. Mais qu'avait donc Paris, ce soir-là, ce Paris 
où elle était née par hasard et qu'elle aimait comme 
une vraie patrie ? Jl grouillait dans un air lourd au 
bord de ruisseaux puants, plein de chansons d'ivro- 
gnes, de cris d'enfants affamés, de commérages ava- 
chis au pas des portes. Plus loin, le luxe des beaux 
quartiers, les cafés débordant jusque sur la chaussée, 
ces hommes, ces femmes, ce va-et-vient blafard sous 
le gaz, l'attristaient encore davantage. C'était comme 
un bal masqué dont on n'entendrait pas la musique, 
un tourbillon de mouches folles dans le soleil, autour 
de l'arbre de la mort... Oh ! la riche moisson d'âmes. 
Que ce serait beau de montrer le Sauveur à tous ces 
repus du plaisir ! Et elle ressentait à cette idée, comme 
la-bas sur l'estrade, quelque chose qui la soulevait in- 
térieurement, une montée douce et puissante... 

Il pleuvait maintenant; une averse d'équinoxe ba- 
layant les boulevards, remplissant les bureaux de 
correspondance, les dessous de porche, de gens effarés 
et pataugeant dans l'eau en fourmis noyées. M me Ebsen 
dormait, bercée par la voiture, sa bonne figure aban- 
donnée sur les brides de son chapeau. Eline pensait au 
terre à terre égoïste de leur vie. Avait-elle bien le droit 
d'être méprisante pour les autres? Que faisait-elle de 



ROMANS 239 

mieux et de plus? Comme c'était court et puéril, le 
bien qu'elle essayait!... Dieu n'exigeait-il pas autre 
chose ? Et si elle le lassait par tant de paresse et d'in- 
différence ! Déjà, il venait de l'avertir comme Watson, 
en lui prenant cette pauvre grand'mère brusquement, 
sans le temps d'un retour vers Jésus. S'il la frappait 
d'un nouveau coup au cœur... Sa mère !... Si sa mère 
mourait à son tour, subitement!... 
Ce fut l'angoisse de toute sa nuit 



Et le drame s'achève, Eline a quitté sa mère, avec laquelle 
elle échange encore quelques lettres. 



DERNIERE LETTRE 

Rien de plus singulier que ce dialogue épistolaire, ce 
contraste du jargon prédicant, méthodiste, avec l'ac- 
cent des tendresses naturelles; la terre et le ciel com- 
muniquaient, mais à trop grande distance pour se 
comprendre, les fibres sensitives rompues et flottantes 
dans le vide. La mère écrivait : « Mon enfant chérie, où 
es-tu! que fais-tu? moi, je pense à toi et je pleure... Hier 
c était le Jour des morts; je suis allée là-bas et j'ai fait sur 
la tombe de grand'mère un petit bouquet que je t'envoie... » 

L'enfant répondait : « Je te remercie de ton souvenir; 
mais il m'est encore plus doux de posséder un Sauveur vi- 
vant pour l'éternité que ces fleurs misérables. C'est auprès 
de ce Dieu, chère mère, que je désire ardemment que tu 
trouves le pardon, la paix et la consolation qu'il te veut si 
gratuitement dispenser... » 

Et malgré tout, c'était, ces lettres désolantes et gla- 
cées, ce que la mère avait de meilleur; elle n'essuyait 
ses larmes que pour les lire, et trouvait dans leur 
attente, dans le premier espoir de l'enveloppe ouverte 
en tremblant, le courage de vivre encore, de résister 
aux résolutions suprêmes, aux coups de tète que le 



240 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

bon Birk redoutait tant pour sa « pauvre amie », comme 
d'aller attendre la voiture de M me Autheman à sa porte, 
s'accrocher après, crier sous les roues : « Mon enfant ?. . . 
où est mon enfant?... » ou bien de partir pour Londres, 
Baie, Zurich, faire son enquête elle-même, ainsi qu'on 
le lui avait conseillé au bureau des recherches. 

« Pauvre amie, pauvre amie... Mais vous n'y songez 
pas... » Ce serait la ruine, ces voyages, et dans une 
pareille incertitude; plus dangereux encore un coup 
de violence à Paris, qui l'exposerait à la prison ou 
quelque chose de pis. Birk ne disait pas quoi, mais le 
mystère de ses gros yeux et des pointes levées de sa 
barbe d'apôtre exprimait une épouvante communica- 
tive. Et lui prenant les mains entre ses mains lourdes 
et moites qui sentaient la pommade de ses longs che- 
veux dont il surveillait toujours les rouleaux, il l'apai- 
sait, l'endormait : « Laissez-moi faire... Je suis là, je 
n'y reste que pour vous... Fiez-vous à moi... votre en- 
fant vous sera rendue... » 

Comme on se trompe sur les gens! Cet homme qui 
lui déplaisait tant, dont elle se méfiait, mise en garde 
par ses mines doucereuses, ses manœuvres de chas- 
seur de dot, celui-là seul ne l'abandonnait pas, venait 
la voir, se tenait au courant de sa vie, de ses démar- 
ches; même il l'invitait à manger le Risengrœd national, 
dans son coquet appartement de garçon, soigné, em- 
belli des cadeaux de ses dévotes. Et chaque fois, en la 
reconduisant : « Il faut vous distraire, pauvre amie... » 

Mais le moyen de se distraire avec cette angoisse 
obsédante, cette idée fixe que tout ravivait? Éline en 
partant n'avait emporté ni vêtements, ni linge, la mai- 
son restait pleine d'elle; et de l'armoire, du tiroir ou- 
vert, le léger parfum dont elle avait l'habitude, la 
moindre fantaisie de toilette donnait à la mère une 
expression vivante de son enfant. 11 restait encore sur 
la table le long cahier vert dans lequel la jeune fille 
chaque soir inscrivait leur petite dépense en face des 
leçons à toucher. Ce cahier ordonné, soigné, aux lignes 



ROMANS 241 

de chiffres régulières, racontait l'enfant jour par jour, 
sa vie honnête et courageuse, si serrée de travail, si 
occupée du bien-être des autres... Un manteau pour 
Fanny... Vrêté à Henriette... Le jour de Sainte-Elisabeth, 

la fête de M" 1 Ebsen, à côté de bouquets et surprise, une 
ligne enfantine et tendre suivait en marge : J'aime ma 
chère maman. 

Un vrai livre de raison comme il s'en conservait 
autrefois dans les familles et que le vieux Montaigne 
trouvait « si plaisants à voir, très à propos pour nous 
ôterde la peine... ». Ici, au contraire, la peine s'aggra- 
vait de cette lecture; et quand, le soir, M m0 Ebsen 
feuilletait le cahier vert avec Lorie, des larmes gon- 
flaient leurs yeux et ils n'osaient pas se regarder. 

C'était presque un second veuvage qui venait de le 
frapper, ce pauvre Lorie, un deuil qu'il ne portait pas, 
mais plus cruel peut-être que l'autre, mêlé de l'humi- 
liation de n'avoir su occuper ce cœur de jeune fille, si 
calme en apparence, avide en réalité d'une passion 
qu'il était allé chercher plus haut. Le départ d'Éline, 
sans qu'il se l'avouât, calmait sa blessure d'amour- 
propre; il n'était pas le seul abandonné, et, rapprochés 
par la douleur commune, la mère et lui reprenaient 
leurs relations affectueuses. En rentrant du bureau, il 
montait chercher des nouvelles, passait de longues 
heures à l'angle de la cheminée, à écouter cette his- 
toire toujours la même ramenant avec les mêmes 
phrases les mêmes explosions de sanglots, et, dans le 
calme du petit salon, l'immuabilité des choses autour 
d'eux, le silence de la rue coupé des clameurs du bou- 
levard, instinctivement il cherchait Éline et grand'mère 
à leur coin favori, ce coin que le rire clair de sa fillette 
avait longtemps égayé et où s'amassaient maintenant 
l'ombre et l'oubli, tout ce qui suit la mort et les départs. 

Seule dans la journée, M me Ebsen ne restait pas 
chez elle ; et sitôt son petit ménage fini, elle s'échap- 
pait, allait voir quelques amis, ses anciennes verdures 
du dimanche, dont la placidité ne se lassait pas d'en- 

ALPHONSE DAUDET. 1G 



242 PAGES CHOISIES d'âLPHONSE DAUDET 

tendre raconter l'enlèvement et les fèves de Saint- 
Ignace. Puis, toujours tourmentée de cette agitation 
qui accompagne l'idée fixe, comme si le corps se char- 
geait de rétablir l'équilibre normal del'être, elle partait 
au hasard à travers les rues, devenait un de ces 
innombrables errants de la flânerie parisienne qui 
s'arrêtent à tous les attroupements, à toutes les devan- 
tures, s'accoudent aux parapets des ponts, avec le 
même regard indifférent pour l'eau qui coule, l'om- 
nibus renversé, l'étalage des modes nouvelles. Qui sait 
combien d'inventeurs, de poètes, de passionnés, de 
criminels ou de fous parmi ces gens qui vont ainsi 
devant eux pour fuir le remords ou suivre la chimère! 
Somnambules d'une idée, solitaires dans les plus 
grandes foules, ces flâneurs-là sont les plus occupés 
des hommes, et rien ne les distrait, ni le nuage qu'ils 
fixent, ni le passant coudoyé, ni le livre feuilleté les 
yeux ailleurs. 

Dans ces courses errantes à travers Paris, M me Ebsen 
revenait toujours au même point, l'hôtel Autheman où 
elle avait d'abord essayé de s'introduire, de quêter 
quelques renseignements des domestiques. Mais il lui 
manquait, pour éclaircir l'impassibilité de ces faces 
de mercenaires, l'indispensable reflet du pourboire. 
Maintenant elle se contentait de rôder, attirée par un 
instinct, même avec la certitude que sa fille n'était 
plus en France ; et s'installant pendant des heures le 
long de la palissade d'un terrain vague qui faisait face 
à l'hôtel, elle regardait, tout au fond de la cour, les 
hautes murailles noires, les fenêtres inégales dans 
leurs chapiteaux sculptés. Des voitures stationnaient 
à la porte; du monde entrait, sortait, des portefeuilles 
à chaînes d'acier, des dos chargés de sacsd'écus. Sur 
le grand perron s'attardaient des figures graves. Tout 
cela sans embarras, sans bruit; rien qu'un tintement 
doux et continuel d'argent manié, un murmure argen- 
tin, voilé, comme d'une source invisible, inoffensive, 
qui s'alimentait du matin au soir, se répandait dans 



ROMANS 243 

Paris, la France et le monde, devenait ce large fleuve 
impétueux aux remous redoutables qu'on appelait la 
fortune des Autheman, et qui effrayait les plus hauts, 
les plus forts, ôhranlait les consciences les plus fermes, 
les mieux remblayées. 

Parfois M me Ebsen voyait s'ouvrir le grand portail 
devant les chevaux pie, le coupé marron, qu'elle eût 
reconnus même sans la silhouette autoritaire et cruelle 
qui filait en apparition sous la glace claire, lui donnait 
une seconde la tentation de quelque folie arrêtée par 
les menaces du pasteur Birk, la peur de la prison ou 
do cette autre chose terrible qu'il craignait de nommer. 
Et quand elle rentrait exténuée de ces démarches, de 
ces haltes, après être restée dehors le plus longtemps 
possible pour laisser à l'imprévu le temps d'arriver, 
avec quel battement de cœur, quelle angoisse assé- 
chante elle demandait chaque fois : « Il n'y a rien pour 
moi, mère Blot?... » Ce qu'elle trouvait, hélas!... De 
loin en loin une lettre bien froide de sa « toute dé- 
vouée » ; mais jamais, jamais ce qu'elle espérait sans 
oser le dire. 

Un jour pourtant, le coup de sonnette violent, 
bruyant, d'une main familière lui donna un frisson de 
petite mort. Elle tremblait en ouvrant. Deux bras 
affectueux l'entourèrent aussitôt; les fleurs d'un petit 
chapeau d'été, tout ruisselant de la neige qui tombait, 
mouillèrent sa joue... Henriette Briss!... Elle venait 
de quitter sa place à Copenhague chez l'ambassadeur 
de Russie... D'excellentes gens, mais si vulgaires... 
Puis elle n'en pouvait plus d'être si longtemps loin de 
Paris, malgré tout ce que lui écrivait son ancienne 
supérieure du Sacré-Cœur qui prétendait que Paris 
pour elle c'était comme un rasoir dans la main d'un 
enfant de deux ans. . . 

Tout en parlant, Henriette entrait dans le petit logis 
si connu, s'installait comme chez elle, sans remarquer 
— distraite et joyeuse — le visage désolé de la mère. 
Tout â coup elle se retourna, d'un de ses mouvements 



?44 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

vifs de grande chèvre : « Et Lina?. .. où est-elle?... 
Elle va rentrer? » 

Un sanglot lui répondit. Ah ! bien, oui, Lina. Plus de 
Lina... « Partie... volée... Ils me l'ont prise... Je suis 
seule... » Il fallut un moment à Henriette pour com- 
prendre ; et même quand elle eut compris, elle ne 
pouvait croire que Lina si raisonnable, si pratique, 
avec sa grande affection pour les siens... Ah! cette 
Jeanne Autheman s'y entendait à gouverner les âmes... 
et curieusement, pendant que la mère pleurait, elle 
regardait deux ou trois petits livres à tranches dorées, 
complices perfides du grand crime, restés sur la table 
comme des pièces à conviction... Heures du matin... 
Entretiens d'une âme chrétienne... Non vraiment, cette 
femme n'était pas la première venue. Sans le protes- 
tantisme, on aurait dit une sœur d'Antoinette Bouri- 
gnon. 

— Qui ça, Bourignon ?... fit la mère en séchant ses 
yeux. 

— Comment ! vous ne connaissez pas ? Une prophé- 
tesse du temps de M me Guyon... Elle a écrit plus de 
vingt volumes... 

— Qu'elle soit ce qu'elle ait voulu... dit M me Ebsen 
gravement... Si celle-là aussi a fait pleurer les mères, 
ce n'était pas grand'chose de pon, et il vaut mieux n'en 
plus parler. 

Un instinct l'avertissait qu'Henriette n'était pas avec 
son chagrin et qu'elle n'osait exprimer tout ce qui 
gonflait sa lèvre, faisait briller ses prunelles pâles, 
frémir ses doigts osseux feuilletant les mystérieux 
petits livres. 

— Pourriez-vous me prêter celui-ci?... demanda 
l'affolée du Sacré-Cœur, dévorée du désir de lire ces 
Entretiens pour en réfuter les hérésies. 

— Oh ! prenez... emportez tout... 

Henriette l'embrassa avec transport, lui jeta en 
partant son adresse, rue de Sèvres, chez Magnabos, 
décorateur, des personnes très bien, un quartier de 



ROMANS 245 

couvents... « Venez donc me voir... Ça vous dis- 
traira... » 

Cette visite, avec tous les bons souvenirs qu'elle 
évoquait des anciennes discussions ou Lina se mon- 
trait si bonne, si sensée, fut pour M me Ebsen une 
épreuve douloureuse, comme certaines dates commé- 
moratives autrefois fêtées ou pleurées à deux, la 
Juleaften sans arbre de Noël ni risengroed cette année, 
l'anniversaire de la mort de grand'mère, le triste 
pèlerinage et le retour plus triste encore. N'était-ce 
pas en revenant l'an dernier du cimetière qu'Eline lui 
jurait « de l'aimer bien, de ne la quitter jamais » ? Et 
sous l'impression de ce souvenir, elle écrivit à sa fille 
une lettre navrée, suppliante : 

Au moins si je pouvais travailler, donner des leçons pour 
me distraire; mais le chagrin m'a bien affaiblie, j'ai les 
yeux brûlés et j'entends difficilement depuis ma maladie. 
L'argent s'épuise aussi ; encore quelques mois je n'en aurai 
plus, et alors quoi devenir? ma petite chérie, je t'attends 
à genoux. Ce n'est plus ta mère qui te prie, c'est une vieille 
femme bien malheureuse... 

La réponse fut une carte postale au timbre de Jer- 
sey, ouverte et lisible à tous : 

Je suis profondément peinée, ma chère mère, des mau- 
vaises nouvelles que tu me donnes de ta santé ; mais je me 
console en songeant que ces épreuves te rapprochent de 
Dieu chaque jour. Quant à moi, c'est de ton salut éternel et 
du mien que je m'occupe. Il faut que je vive loin du monde 
et que je me garde du mal. 

Cruauté des cruautés, ce témoignage à l'Évangile 
affranchi ! Ainsi plus d'intimité permise, plus de mots 
à l'oreille, de larmes inentendues. Ah ! les misérables, 
voilà ce qu'ils avaient fait de sa fille. Je me garde du 
mal. Sa mère était le mal. 

— Allons, je n écrirai plus... Elle est perdue pour 
moi... 

Et de sa grosse écriture, la mère mit en travers de 
l'adresse : Dernière lettre de mon enfant. 



246 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 



SAPHO 



Voici peut-être le chef-d'œuvre d'Alphonse Daudet, et c'est 
certainement un chef-d'œuvre, cette étude terrible, cette 
Sapho, dont le nom de séduction, de grâce antique cache un 
enseignement si puissant et dont l'histoire troublante est d'une 
moralité si sévère. Avec toute l'ardeur passionnée de son émo- 
tion paternelle, dans ce livre, qui porte la touchante et sup- 
pliante dédicace : Pour mes fils quand ils auront vingt ans, 
— le grand écrivain jette le plus beau et le plus saisissant cri 
de vigilance, de salut, aux jeunes gens qui arrivent désarmés, 
confiants, au seuil de leur vingtième année, en présence d'un 
péril d'autant plus inquiétant, d'autant plus pernicieux, qu'il 
se masque sous des dehors d'enchantement. 

Parmi toutes les œuvres de Daudet, celle-ci a conquis 
immédiatement une place spéciale, s'isolant et se haussant 
comme pour mieux se mettre en vue ; le romancier, subissant 
l'influence de son sujet, guidé aussi par l'élévation de sa mis- 
sion d'éducateur, a, pour l'écrire, en quelque sorte renouvelé, 
épuré encore davantage son style, et donné à sa phrase une 
forme neuve, plus concise, plus incisive, plus pénétrante 
Sapho, c'est une merveilleuse eau-forte, c'est la planche de 
cuivre profondément mordue par l'acide nitrique, et dont les 
figures gravées d'une main sûre demeureront désormais inef- 
façables. 

On peut en détacher des fragments qui montreront à quel 
degré d'art, à quelle puissance d'exécution est arrivé, dans ce 
ivre, celui qui n'a jamais mieux mérité cette appellation, 
dont je le saluais dans mon étude en tête de ce volume : 
l'Apôtre de la Vie. 

C'est de la manière suivante que Fanny Legrand, surnommée, 
par le sculpteur Caoudal, Sapho, à cause de la statue faite 
d'après elle, rencontre pour la première fois Jean Gaussin 
d'Armandy : 



LE BAL CHEZ DECHELETTE 

— Regardez-moi, voyons... J'aime la couleur de vos 
yeux... Comment vous appelez-vous? 

— .lean. 

— Jean tout court? 






ROMANS 247 

— Jean Gaussin. 

— Da Midi, j'entends ça... Quel âge? 

— Vingt et un ans. 

— Artiste ? 

— Non, Madame, 

— Ah ! tant mieux... 

Ces bouts de phrases, presque inintelligibles au mi- 
! ieu des cris, des rires, des airs de danse d'une fête tra- 
vestie, s'échangeaient — une nuit de juin — entre un 
pifferaro et une femme fellah dans la serre de pal- 
miers, de fougères arborescentes, qui faisait le fond de 
l'atelier de Déchelette. 

Au pressant interrogatoire de l'Égyptienne, le piffe- 
raro répondait avec l'ingénuité de son âge tendre, 
l'abandon, le soulagement d'un Méridional resté long- 
temps sans parler. Étranger à tout ce monde de pein- 
tres, de sculpteurs, perdu dès en entrant dans le bal 
par l'ami qui l'avait amené, il se morfondait depuis 
deux heures, promenant sa jolie figure de blond hàlé 
et doré par le soleil, les cheveux en frisons serrés et 
courts comme la peau de mouton de son costume ; et 
un succès, dont il ne se doutait guère, se levait et 
chuchotait autour de lui. 

Des épaules de danseurs le bousculaient brusque- 
ment, des rires de rapins blaguaient la cornemuse 
qu'il portait tout de travers et sa défroque de mon- 
tagne, lourde et gênante dans cette nuit d'été. Une 
Japonaise aux yeux de faubourg, des couteaux d'acier 
tenant son chignon remonté, fredonnait en l'agaçant : 
Ah! quil est beau, qu'il est beau, le postillon... ; tandis 
qu'une novio espagnole en blanches dentelles de soie, 
passant au bras d'un chef apache, lui fourrait violem- 
ment sous le nez son bouquet de jasmins blancs. 

Il ne comprenait rien à ces avances, se croyait 
extrêmement ridicule et se réfugiait dans l'ombre 
fraîche de la galerie vitrée, bordée d'un large divan 
sous les verdures. Tout de suite cette femme était 
venue s'asseoir près de lui. 



248 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

Jeune, belle ? Il n'aurait su le dire... Du long fourreau 
de lainage bleu où sa taille pleine ondulait, sortaient 
deux bras, ronds et fins, nus jusqu'à l'épaule; et ses 
petites mains chargées de bagues, ses yeux gris large 
ouverts et grandis par les bizarres ornements de fer 
lui tombant du front, composaient un ensemble har- 
monieux. 

Une actrice sans doute. Il en venait beaucoup chez 
Déchelette; et cette pensée n'était pas pour le mettre 
à l'aise, ce genre de personnes lui faisant très peur. 
Elle lui parlait de tout près, un coude au genou la 
tète appuyée sur la main, avec une douceur grave, un 
peu lasse... « Du Midi vraiment?... Et des cheveux de 
ce blond-là!... Voilà une chose extraordinaire. » 

Et elle voulait savoir depuis combien de temps il 
habitait Paris, si c'était très difficile cet examen pour 
les consulats qu'il préparait, s'il connaissait beaucoup 
de monde et comment il se trouvait à la soirée de 
Déchelette, rue de Rome, si loin de son quartier latin. 

Quand il dit le nom de l'étudiant qui l'avait amené... 
« La Gournerie... un parent de l'écrivain... elle connais- 
sait sans doute... » l'expression de ce visage de femme 
changea, s'assombrit subitement; mais il n'y prit pas 
garde, ayant l'âge où les yeux brillent sans rien voir. 
La Gournerie lui avait promis que son cousin serait là, 
qu'il le présenterait. « J'aime tant ses vers... je serais 
si heureux de le connaître... » 

Elle eut un sourire de pitié pour sa candeur, un joli 
resserrement d'épaules, en même temps qu'elle écar- 
tait de sa main les feuilles légères d'un bambou et 
regardait dans le bal si elle ne lui découvrirait pas son 
grand homme. 

La fête à ce moment étincelait, et roulait comme une 
apothéose de féerie. L'atelier, le hall plutôt, car on 
n'y travaillait guère, développé dans toute la hauteur 
de l'hôtel et n'en faisant qu'une pièce immense, rece- 
vait sur ces tentures claires, légères, estivales, ses 
stores de paille fine ou de gaze, ses paravents de 



RM M ANS 249 

laque, ses verreries multicolores, et sur le buisson de 
roses jaunes garnissant le foyer d'une haute cheminée 
Renaissance, l'éclairage varié et bizarre d'innombra- 
bles lanternes chinoises, persanes, mauresques, japo- 
naises, les unes en fer ajouré, découpées d'ogives 
comme une porte de mosquée, d'autres en papier 
de couleur pareilles à des fruits, d'autres déployées 
en éventail, ayant des formes de fleurs, d'ibis, de ser- 
pents; et tout à coup de grands jets électriques, rapides 
et bleuâtres, faisaient pâlir ces mille lumières et gi- 
vraient d'un clair de lune les visages et les épaules 
nues, toute la fantasmagorie d'étoffes, de plumes, de 
papillons, de rubans qui se froissaient dans le bal, 
s'étageoient sur l'escalier hollandais à large rampe 
menant aux galeries du premier que dépassaient les 
manches des contrebasses et la mesure frénétique 
d'un bâton de chef d'orchestre. 

De sa place, le jeune homme voyait cela à travers 
un réseau débranches vertes, de lianes fleuries qui se 
mêlaient au décor, l'encadraient et, par une illusion 
d'optique, jetaient au va-et-vient de la danse des 
guirlandes de glycine sur la traîne d'argent d'une robe 
de princesse, coiffaient d'une feuille de dracœna un 
minois de bergère pompadour; et pour lui maintenant 
l'intérêt du spectacle se doublait du plaisir d'apprendre 
par son Égyptienne les noms, tous glorieux, tous 
connus, que cachaient ces travestis d'une variété, 
d'une fantaisie si amusantes. 

Ce valet de chiens, son fouet court en bandoulière, 
c'était Jadin; tandis qu'un peu plus loin cette soutane 
élimée de curé de campagne déguisait le vieil Isabey, 
grandi par un jeu de cartes clans ses souliers à bou- 
cles. Le père Corot souriait sous l'énorme visière 
d'une casquette d'invalide. On lui montrait aussi 
Thomas Couture en boule-dogue, Jundt en argousin, 
Cham en oiseau des îles. 

Et quelques costumes historiques et graves, un 
Murât empanaché, un prince Eugène, un Charles I er , 



250 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

portés par de toutjeunes peintres, marquaient bien la 
différence entre les deux générations d'artistes ; les 
derniers venus, sérieux, froids, des têtes de gens de 
bourse vieillis de ces rides particulières que creusent 
les préoccupations d'argent, les autres bien plus 
gamins, rapins, bruyants, débridés. 

Malgré ses cinquante-cinq ans et les palmes de 
l'Institut, le sculpteur Gaoudal en hussard de baraque, 
les bras nus, ses biceps d'hercule, une palette de 
peintre battant ses longues jambes en guise de sabre- 
tache, tortillait un cavalier seul du temps de la Grande 
Chaumière en face du musicien de Potter, en muezzin 
qui fait la fête, le turban de travers, mimant la danse 
du ventre et piaillant le « la Allah, il Allah » d'une 
voix suraiguë. 

On entourait ces joyeux illustres d'un large cercle 
qui reposait les danseurs; et au premier rang, Déche- 
lette, le maître du logis, fronçait sous un haut bonnet 
persan ses petits yeux, son nez kalmouck, sa barbe 
grisonnante, heureux de la gaîté des autres et s'amu- 
sant éperdument, sans qu'il y parût. 

L'ingénieur Déchelette, une figure du Paris artiste 
d'il y a dix ou douze ans, très bon, très riche, avec 
des velléités d'art et cette libre allure, ce mépris de 
l'opinion que donnent la vie de voyage et le célibat, 
avait alors l'entreprise d'une ligne ferrée de Tauris à 
Téhéran ; et chaque année, pour se remettre de dix mois 
de fatigues, de nuits sous la tente, de galopades fié- 
vreuses à travers sables et marais, il venait passer les 
grandes chaleurs dans cet hôtel de la rue de Rome, 
construit sur ses dessins, meublé en palais d'été, où il 
réunissait des gens d'esprit et de jolies filles, deman- 
dant à la civilisation de lui donner en quelques se- 
maines l'essence de ce quelle a de montant et de 
-avoureux. 

« Déchelette est arrivé. » C'était la nouvelle des 
ateliers, sitôt qu'on avait vu se lever comme un rideau 
de théâtre l'immense store de coutil sur la façade 



ROMANS 251 

vitrée de l'hôtel. Cela voulait dire que la fête commen- 
çaitet qu'on allait en avoir pour deux mois de musiques 
et festins, danses et bombances, tranchant sur la tor- 
peur silencieuse du quartier de l'Europe à cette 
époque des villégiatures et des bains de mer. 

Personnellement, Déchelette n'était pour rien dans 
le bacchanal qui grondait chez lui nuit et jour. 

« Un bon homme tout de même... » ajouta l'Égyp- 
tienne qui donnait à Gaussin ces renseignements. S'in- 
terrompant tout à coup : Voilà votre poète... 

— Où donc ? 

— Devant vous... en marié de village... 

Le jeune homme eut un « Oh ! » désappointé. Son 
poète ! Ce gros homme, suant, luisant, étalant des 
grâces lourdes dans le faux-col à deux pointes et le 
gilet de Jeannot... Les grands cris désespérés du Livre 
de l'Amour lui venaient à la mémoire, du livre qu'il ne 
lisait jamais sans un petit battement de fièvre; et tout 
haut, machinalement, il murmurait : 

Pour animer le marbre orgueilleux de ton corps, 
Sapho, j'ai donné tout le sang de mes veines... 

Elle se retourna vivement, avec le cliquetis de sa 
parure barbare : 

— Que dites-vous là? 

C'étaient des vers de la Gournerie; il s'étonnait 
qu'elle ne les connût pas. 

— Je n'aime pas les vers... fit-elle d'un ton bref; et 
elle restait debout, le sourcil froncé, regardant la 
danse et froissant nerveusement les belles grappes 
lilas qui pendaient devant elle. Puis, avec l'effort d'une 
décision qui lui coûtait : « bonsoir... » et elle disparut. 

Le pauvre pifferaro resta tout saisi. « Qu'est-ce qu'elle 
a?... Que lui ai-je dit?... » Il chercha, ne trouva rien, 
sinon qu'il ferait bien d'aller se coucher. Il ramassa 
mélancoliquement sa cornemuse et rentra dans le bal, 
moins troublé du départ de l'Égyptienne que de toute 
cette foule qu'il devait traverser pour gagner la porte. 



2j2 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Le sentiment de son obscurité parmi tant d'illustra- 
tions le rendait plus timide encore. Maintenant on ne 
dansait plus; quelques couples çà et là, acharnés aux 
dernières mesures d'une valse qui mourait, et parmi 
eux Caoudal, superbe et gigantesque, tourbillonnant 
la tête haute avec une petite tricoteuse, coiffe au vent, 
qu'il enlevait sur ses bras roux. 

Par le grand vitrage du fond large ouvert, entraient 
des bouffées d'air matinales et blanchissantes, agitant 
les feuilles des palmiers, couchant les flammes des 
bougies comme pour les éteindre. Une lanterne en pa- 
pier prit feu, des bobèches éclatèrent, et tout autour 
de la salle, les domestiques installaient des petites 
tables rondes comme aux terrasses des cafés. On sou- 
pait toujours ainsi par quatre ou cinq chez Déchelette; 
et les sympathies en ce moment se cherchaient, se 
groupaient. 

Mais la famille de Jean Gaussin s'inquiète de le voir si 
absorbé par Paris et si oublieux de Châteauneuf-des-Papes ; 
d'abord son oncle Césaire Gaussin est venu le voir, puis sa 
tante Divonne lui écrit lui donnant des nouvelles du pays 
natal. 

LA LETTRE DE DIVONNE 

« Mon cher enfant, je t'écris encore toute tremblante 
du gros tourment que nous venons d'avoir ; nos bes- 
sonnes disparues, parties de Castelet pendant tout un 
jour, une nuit et la matinée du lendemain !... 

« C'est dimanche, à l'heure du déjeuner, qu'on s'est 
aperçu que les petites manquaient. Je les avais faites 
belles pour la messe de huit heures où le consul devait 
les conduire, puis je ne m'en étais plus occupée, retenue 
auprès de ta mère plus nerveuse que d'habitude, comme 
sentant le malheur qui rôdait autour de nous. Tu sais 
qu'elle a toujours eu ça depuis sa maladie, de prévoir 
ce qui doit arriver; et moins elle peut bouger, plus sa 
tète travaille. 



ROMANS 2j3 

« Ta mère dans sa chambre heureusement, tu nous 
vois tous à la salle, attendant les petites; on les appelle 
par le clos, le berger souffle avec sa grosse coquille à 
ramener les brebis, puis Gésaire d'un côté, moi d'un 
autre, Rousseliue, Tardive, nous voilà tous à galoper 
dans Castelet et, chaque fois, en nous rencontrant : 
a Eh bien? — Rien vu. » A la fin on n'osait plus de- 
mander; le cœur battant, on allait au puits, au bas des 
hautes fenêtres du grenier... Quelle journée!... et il 
me fallait monter à tout moment près de ta mère, sou- 
rire d'un air tranquille, expliquer l'absence des petites 
en disant que je les avais envoyées passer le dimanche 
chez leur tante de Villamuris. Elle avait paru le croire; 
mais tard dans la soirée, pendant que je la veillais, 
guettant derrière la vitre les lumières qui couraient 
dans la plaine et sur le Rhône à la recherche des en- 
fants, je l'entendis qui pleurait doucement clans son 
lit; et comme je l'interrogeais : « Je pleure pour quel- 
que chose que l'on me cache, mais que j'ai deviné tout 
de même... ». me répondit-elle de cette voix de petite 
fille qui lui est revenue à force de souffrance; et sans 
plus nous parler, nous nous inquiétions toutes deux, 
à part dans notre chagrin... 

« Enfin, mon cher enfant, pour ne pas faire durer 
cette pénible histoire, le lundi matin nos petites nous 
furent ramenées par les ouvriers que ton oncle occupe 
dans l'île et qui les avaient trouvées sur un tas de sar- 
ments, pâles de froid et de faim après cette nuit en 
plein air, au milieu de l'eau. Et voici ce qu'elles nous 
ont conté dans l'innocence de leurs petits cœurs. De- 
puis longtemps l'idée les tourmentait de faire comme 
leurs patronnes Marthe et Marie dont elles avaient lu 
l'histoire, de s'en aller dans un bateau sans voiles, ni 
rames, ni provisions d'aucune sorte, répandre l'Évan- 
gile sur le premier rivage où les pousserait le souffle 
de Dieu. Dimanche donc après la messe, détachant une 
barque à la pêcherie et s'agenouillant au fond comme 
les saintes femmes, tandis que le courant les empor- 



254 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

tait, elles s'en sont allées doucement, échouer clans les 
roseaux de la Piboulette, malgré les grandes eaux de 
la saison, les coups de vent, les révouluns... Oui, le bon 
Dieu les gardait et c'est lui qui nous les a rendues, les 
jolies ! ayant un peu fripé leurs guimpes du dimanche 
et gâté la dorure de leurs paroissiens. On n'a pas eu 
la force de les gronder, seulement de grands baisers 
à bras ouverts; mais nous sommes restés malades de 
la peur que nous avons eue. 

« La plus frappée, c'est ta mère qui, sans que nous 
lui ayons encore rien raconté, a senti, comme elle dit, 
passer la mort sur Castelet, et garde, elle si tranquille, 
si gaie d'ordinaire, une tristesse que rien ne peut 
guérir, malgré que ton père, moi, tout le monde nous 
nous serrions tendrement autour d'elle... Et si je te 
disais, mon Jean, que c'est de toi, surtout, qu'elle lan- 
guit et s'inquiète. Elle n'ose pas l'avouer devant le père 
qui veut qu'on te laisse à ton travail, mais tu n'es pas 
venu après ton examen comme tu l'avais promis. Fais- 
nous la surprise pour les fêtes de Noël; que notre ma- 
lade reprenne son bon sourire. Si tu savais, quand on 
ne les a plus, ses vieux, comme on regrette de ne pas 
leur avoir donné plus de temps... » 

Debout près de la fenêtre où filtrait un jour pares- 
seux d'hiver sous le brouillard, Jean lisait cette lettre, 
en savourait le bouquet sauvage, les chers souvenirs 
de tendresse et de soleil. 

Il obéit à cet appel et revient chez les siens. 



AU CASTELET 

Oh ! l'ivresse, au matin, de s*éveiller dans sa petite 
chambre d'enfant, le cœur encore chaud des étreintes 
familiales, des belles effusions de l'arrivée, de retrouver 
à la même place, sur la moustiquaire de son lit étroit, 
la même barre lumineuse qu'y cherchaient ses réveils 



ROMANS 255 

passés, d'entendre les cris des paons sur leurs per- 
choirs, grincer la poulie du puits, le culbutement à 
pattes pressées du troupeau, et lorsqu'il eut fait cla- 
quer ses volets à la muraille, de revoir cette belle lu- 
mière chaude qui entrait par nappes, en tombée d'é- 
cluse, et ce merveilleux horizon de vignes en pente, 
de cyprès, d'oliviers et de miroitants bois de pins, se 
perdant jusqu'au Rhône sous un ciel profond et pur, 
sans un duvet de brume malgré l'heure matinale, un 
ciel vert, balayé toute la nuit par le mistral qui rem- 
plissait encore l'immense vallée de son souffle allègre 
et fort. 

Jean comparait ce réveil à ceux de là-bas sous un 
ciel boueux, et se sentait heureux et libre. Il descendit. 
La maison blanche de soleil dormait encore, tous ses 
volets fermés comme des yeux; et il fut heureux d'un 
moment de solitude pour se reprendre, dans cette con- 
valescence morale quil sentait commencer pour lui. 

Il fit quelques pas sur la terrasse, prit une allée 
montante du parc, ce qu'on appelait le parc, un bois 
de pins et de myrtes jetés au hasard dans la côte rude 
de Castelet, coupée de sentiers inégaux tout glissants 
d'aiguilles sèches. Son chien Miracle, bon vieux et boi- 
tant, était sorti de sa niche, et le suivait silencieuse- 
ment dans ses talons; ils avaient si souvent fait en- 
semble cette promenade du matin ! 

A l'entrée des vignes, dont les grands cyprès de clô- 
ture inclinaient leurs cimes pointues, le chien hésita; 
il savait combien le sol en épaisse couche de sable, — 
un nouveau remède au phylloxéra que le consul était 
en train d'essayer, — serait difficile à ses vieilles 
pattes, ainsi que les gradins d'étai de la terrasse. La 
joie de suivre son maître le décida pourtant; et c'é- 
taient à chaque obstacle de douloureux efforts, des 
petits cris peureux, des arrêts et des maladresses de 
crabe sur un rocher. Jean ne les regardait pas, tout 
occupé de ce nouveau plant d'alicante, dont son père 
l'avait longtemps entretenu la veille. Les souches pa- 



256 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

raissaient d'une belle venue sur le sable uni et luisant. 
Enfin le pauvre homme allait être payé de ses peines 
entêtées; le clos de Castelet pourrait revivre, quand 
la Nerte, l'Ermitage, tous les grands crus du Midi 
étaient morts ! 

Une petite coiffe blanche se dressa tout à coup de- 
vant lui. C'était Divonne, la première levée à la mai- 
son; elle avait une serpette dans la main, autre chose 
aussi qu'elle jeta, et ses joues si mates d'ordinaire 
s'allumaient d'une rougeur vive : « C'est toi, Jean?... 
tu m'as fait peur... j'ai cru que c'était ton père... » Puis 
se remettant, elle l'embrassa : As-tu bien dormi ? 

— Très bien, tante, mais pourquoi craigniez-vous 
l'arrivée de mon père?... 

— Pourquoi ?... 

Elle ramassa le pied de vigne qu'elle venait d'ar- 
racher : 

— Le consul t'a dit, n'est-ce pas, que cette fois il était 
sur de réussir... Eh bien, té ! voilà la bête... 

Jean regardait une petite mousse jaunâtre incrustée 
dans le bois, l'imperceptible moisissure qui de proche 
en proche a ruiné des provinces entières; et c'était 
une ironie de la nature, dans cette splendide matinée, 
sous le soleil vivifiant, que cet infiniment petit, des- 
tructeur et indestructible. 

— C'est le commencement... Dans trois mois tout le 
clos sera dévoré, et ton père recommencera encore, 
car il y a mis son orgueil. Ce seront de nouveau plants, 
de nouveaux remèdes, jusqu'au jour... 

Un geste désolé acheva et souligna sa phrase. 

— Vraiment! nous en sommes Là? 

— Oh ! tu connais le consul... Il ne dit jamais rien, 
me donne le mois comme toujours; mais je le vois 
préoccupé. Il court à Avignon, à Orange. C'est de l'ar- 
gent qu'il cherche... 

— Et Césaire? ses immersions?... demanda le jeune 
homme consterné. 

Grâce à Dieu, par là tout allait bien. Ils avaient eu 



ROMANS 2o7 

cinquante pièces de petit vin à la dernière récolte ; et 
cet an apporterait le double. Devant ce succès le con- 
sul avait cédé à son frère toutes les vignes de la plaine, 
restées jusqu'ici en jachères, en alignements de bois 
morts comme un cimetière de campagne; et mainte- 
nant elles étaient sous l'eau pour trois mois... 

Et fière de l'œuvre de son homme, de son Fénat, la 
provençale montrait à Jean, du lieu élevé où ils se 
trouvaient, de grands étangs, des clairs, maintenus par 
des bourrelets de chaux, comme sur les salines. 

— Dans deux ans ce cépage donnera; dans deux ans 
aussi la Piboulette, et encore l'île de Lamotte que ton 
oncle a achetée sans le dire... Alors nous serons 
riches... mais il faut tenir jusque-là, et que chacun y 
mette du sien et se sacrifie. 

Elle en parlait gaîment du sacrifice en femme qu'il 
n'étonne plus, et avec un si facile entraînement que 
Jean, traversé d'une idée subite, lui répondit sur le 
même ton : « On se sacrifiera, Divonne... » 



Il est revenu à Paris pour ses études de futur consul 
Fanny lui propose d'adopter un enfant abandonné. 



LE PETIT JOSEPH 

Il réfléchit une minute, la vit toute seule, dans la 
maison vide : 

— Où est-il ce petit? 

— Au Bas-Meudon, chez un marinier qui l'a recueilli 
pour quelques jours... Après, c'est l'hospice, l'assis- 
tance. 

— Eh ! bien, va le chercher, puisque tu y tiens... 
Elle lui sauta au cou, et d'une joie d'enfant tout le 

soir, fit de la musique, chanta, heureuse, exubérante, 
transfigurée. Le lendemain, en vagon, Jean parla de 
leur décision au gros Hettéma qui paraissait instruit 
de l'affaire, mais désireux de ne pas s'en mêler. Enfoncé 

ALPHONSE DAUDET. 17 



258 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

dans son coin, et dans la lecture du Petit Journal, il 
bégayait du fond de sa barbe : 

« Oui, je sais... ce sont ces dames... ça ne me re- 
garde pas... » Et montrant sa tète au-dessus de la 
feuille dépliée : « Votre femme me paraît très roma- 
nesque, » dit-il. 

Romanesque ou non, elle était le soir consternée, à 
genoux, une assiette de soupe à la main, essayant 
d'apprivoiser le petit gars morvandiau, qui, debout, 
dans une pose de recul, la tête basse, une tête énorme 
aux cheveux de chanvre, refusait énergiquement de 
parler, de manger, même de montrer sa figure et répé- 
tait d'une forte voix étranglée et monotone : 

« Voir Ménine, voir Ménine. » 

— Ménine, c'est sa grand'mère, je pense... Depuis 
deux heures, je n'ai pas pu en tirer autre chose. 

Jean s'y mit aussi à vouloir lui faire avaler sa 
soupe, mais sans succès. Et ils restaient là, agenouillés 
tous deux à sa hauteur, tenant l'un l'assiette, l'autre 
la cuiller, comme devant un agneau malade, à répéter 
des encouragements, des mots de tendresse pour le 
décider. 

— Mettons-nous à table, peut-être nous l'intimidons; 
il mangera si nous ne le regardons plus... 

Mais il continua à se tenir immobile, ahuri, répétant 
sa plainte de petit sauvage « voir Ménine » qui leur 
déchirait le cœur, jusqu'à ce qu'il se fût endormi, 
debout contre le buffet, et si profondément qu'ils 
purent le déshabiller, le coucher dans la lourde berce 
campagnarde empruntée à un voisin, sans qu'il ouvrit 
l'œil une seconde. 

— Vois comme il est beau..., disait Fanny, très fière 
de son acquisition; et elle forçait Gaussin à admirer 
ce front têtu, ces traits fins et délicats sous leur hàle 
paysan, cette perfection de petit corps aux reins 
râblés, aux bras pleins, aux jambes de petit faune, 
longues et nerveuses, déjà duvetées dans le bas. Elle 
s'oubliait à contempler cette beauté d'enfant. 



ROM AXS 259 

— Couvre-le donc, il va avoir froid..., dit Jean dont 
la voix la fit tressaillir, comme tirée d'un rêve; et 
tandis qu'elle le bordait tendrement, le petit avait de 
longs soupirs sanglotes, une houle de désespoir mal- 
gré le sommeil. 

La nuit, il se mit à parler tout seul : 
« Guerlaude mé, méninc... » 

— Qu'est-ce qu'il dit?... écoute... » 

Il voulait être guerlaude; mais que signifiait ce mot 
patois? Jean, à tout hasard, allongea le bras et se mit 
à remuer la lourde couchette; à mesure l'entant se 
calmait et il se rendormait en tenant dans sa grosse 
petite main rugueuse, la main qu'il croyait être celle 
de sa « ménine », morte depuis quinze jours. 

Ce fut comme un chat sauvage dans la maison, qui 
griffait, mordait, mangeait a part des autres, avec des 
grondements quand on s'approchait de son écuelle; 
les quelques mots qu'on en tirait étaient d'un langage 
barbare de bûcherons morvandiaux, que jamais sans 
les Hettéma, du même pays que lui, personne n'aurait 
pu comprendre. Pourtant, à force de bons soins, de 
douceur, on parvint à l'apprivoiser un peu, « un pso », 
comme il disait. Il consentit à changer les guenilles 
dans lesquelles on l'avait amené contre les vêtements 
chauds et propres dont l'approche, les premiers jours, 
le faisait « querrier » de fureur, en vrai chacal qu'on 
voudrait affubler d'un manteau de levrette. Il apprit 
à manger à table, l'usage de la fourchette et de la 
cuiller, et à répondre, quand on lui demandait son 
nom, qu'au pays « i li dision Josaph ». 

Quant à lui donner les moindres notions élémen- 
taires, il n'y fallait pas songer encore. Elevé en plein 
bois, sous une hutte de charbonnage, la rumeur dune 
nature bruissante et fourmillante hantait sa caboche 
dure de petit sylvain, comme le bruit de la mer la 
spirale d'un coquillage; et nul moyen d'y faire entrer 
autre chose, ni de le garder à la maison, même par les 
temps les plus durs. Dans la pluie, la neige, quand les 



2G0 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

arbres dénudés se dressaient en coraux de givre, il 
s'échappait, battait les buissons, fouillait les terriers 
avec d'adroites cruautés de furet chasseur, et lorsqu'il 
rentrait, rabattu par la faim, il y avait toujours dans 
sa veste de futaine mise en loques, dans la poche de 
sa petite culotte crottée jusqu'au ventre, quelque bète 
engourdie ou morte, oiseau, taupe, mulot, ou, à défaut, 
des betteraves, des pommes de terre arrachées dans 
les champs. 

Rien ne pouvait vaincre ces instincts braconniers et 
chapardeurs, compliqués d'une manie paysanne, d'en- 
fouir toutes sortes de menus objets luisants, boutons 
de cuivre, perles de jais, papier de plomb du chocolat, 
que Josaph ramassait en fermant la main, emportait 
vers des cachettes de pie voleuse. Tout ce butin pre- 
nait pour lui un nom vague et générique, la denrée, 
qu'il prononçait denraie ; et ni raisonnements, ni 
taloches n'auraient pu l'empêcher de faire sa denraie 
aux dépens de tout et de tous. 

Les Hettéma seuls y mettaient bon ordre, le dessi- 
nateur gardant à portée de sa main, sur sa table 
autour de laquelle rôdait le petit sauvage attiré par 
les compas, les crayons de couleur, un fouet à chien 
qu'il lui faisait claquer aux jambes. Mais ni Jean ni 
Fanny n'eussent usé de menaces pareilles, quoique le 
petit se montrât, vis-à-vis d'eux, sournois, méfiant, 
inapprivoisable même aux gâteries tendres, comme 
si la mènine, en mourant, l'eût privé de. toute expan- 
sion affective. Fanny, « parce qu'elle puait bon, » par- 
venait encore à le garder un moment sur ses genoux, 
tandis que pour Gaussin, cependant très doux avec 
lui, c'était toujours la bète fauve de l'arrivée, le 
regard méfiant, les griffes tendues. 

Enfin, Jean Gaussin, après avoir rompu un mariage désiré 
par sa famille, se prépare, contre le gré des siens, à partir 
avec Fanny pour le Pérou où il vient d'être nommé vice- 
consul. 



ROMANS 2G1 



L V RUPTURE 



Nerveux, trépidant, sous vapeur, déjà parti comme 
tous ceux qui s'apprêtent au départ, Gaussin est 
depuis deux jours à Marseille où Fanny doit venir le 
rejoindre et s'embarquer avec lui. Tout est prêt les 
places retenues, deux cabines de première pour le 
vice-consul d'Arica voyageant avec sa belle-sœur ; et 
le voilà qui arpente le carreau dérougi de la chambre 
d'hôtel, dans la double attente fiévreuse de Fanny et 
de l'appareillage. 

Il faut qu'il marche et s'agite sur place, puisqu'il 
n'ose sortir. La rue le gêne comme un criminel, 
comme un déserteur, la rue marseillaise mêlée et 
grouillante où il lui semble qu'à chaque tournant son 
père, le vieux Bouchereau vont se montrer, lui mettre 
la main sur l'épaule pour le reprendre et le ramener. 

Il s'enferme, mange là sans même descendre à la 
table d'hôte, lit sans fixer ses yeux, se jette sur son 
lit, distrayant ses vagues siestes avec le Naufrage de 
La Pérouse, la Mort du capitaine Cook pendus aux 
murs, piquetés de mouches, et des heures entières 
s'accoude au balcon en bois vermoulu, abrité d'un 
store jaune aussi rapiécé que la voile d'un bateau de 
pêche. 

Son hôtel, « l'Hôtel du Jeune Anacharsis », dont le 
nom pris au hasard sur le Bottin l'a tenté quand il 
convenait du rendez-vous avec Fanny, est une vieille 
auberge point luxueuse ni même très propre, mais 
qui donne sur le port, en pleine marine, en plein 
voyage. Sous ses fenêtres, des perruches, des caca- 
toès, des oiseaux des îles au doux ramage intermi- 
nable, tout l'étalage en plein air d'un oiselier dont les 
cages empilées saluent le jour levant d'une rumeur de 
forêt vierge, couverte et dominée, à mesure que la 
journée s'avance, par les bruyants travaux du port, 
réglés au bourdon de Notre-Dame de la Garde. 



26? PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

C'est une confusion de jurons dans toutes les 
langues, de cris de bateliers, de porte-faix, de mar- 
chands de coquillages, entre les coups de marteau du 
bassin de radoub, le grincement des grues, le heurt 
sonore des « romaines » rebondissant sur le pavé, 
cloches de bords, sifflets de machines, bruits rythmés 
de pompes, de cabestans, eaux de cale qu'on dégorge, 
vapeur qui s'échappe, tout ce fracas doublé et réper- 
cuté par le tremplin de la mer voisine, d'où monte de 
loin en loin le mugissement rauque, l'haleine de 
monstre marin d'un grand transatlantique qui prend 
le large. 

Et les odeurs aussi évoquent des pays lointains, des 
quais plus ensoleillés et chauds encore que celui-ci; 
les bois de santal, de campêche qu'on décharge, les 
limons, les oranges, pistaches, fèves, arachides, dont 
l'acre senteur se dégage, monte avec des tourbillons 
de poussières exotiques dans une atmosphère satu- 
rée d'eau saumàtre, d'herbes brûlées, des graisses 
fumeuses des Cook-house. 

Le soir venu, ces rumeurs s'apaisent, ces épaisseurs 
de l'air retombent et s'évaporent; et tandis que Jean, 
rassuré par l'ombre, le store relevé, regarde le port 
endormi et noir sous l'entre-croisement en hachures 
des mâts, des vergues, des beauprés, quand le silence 
n'est traversé que du clapotis d'une rame, de l'aboi 
lointain d'un chien de bord, au large, tout au large, le 
phare de Planier projette en tournant une longue 
flamme rouge ou blanche qui déchire l'ombre, montre 
en un clignotement d'éclair des silhouettes d'îles, de 
forts, de roches. Et ce regard lumineux guidant des 
milliers de vies à l'horizon, c'est encore le voyage, qui 
l'invite et lui fait signe, l'appelle dans la voix du vent, 
les houles de la pleine mer, et la rauque clameur d'un 
steamboat qui râle et souffle toujours à quelque point 
de la rade. 

Encore vingt-quatre heures d'attente ; Fanny ne doit 



ROMANS 203 

le rejoindre que dimanche. Ces trois jours trop tôt au 
rendez-vous, il devait les passer près des siens, les 
donner aux bien-aimés qu'il ne reverra de plusieurs 
années, qu'il ne trouvera plus peut-être ; mais dès le 
soir même de son arrivée à Castelet, quand son père 
a su que le mariage était rompu et qu'il en a deviné 
les causes, une explication a eu lieu, violente, ter- 
rible. 

Que sommes-nous donc, que sont nos affections les 
plus tendres, les plus près de notre cœur, pour qu'une 
colère qui passe entre deux êtres de même chair, de 
même sang, arrache, torde, emporte leur tendresse, 
les sentiments de nature aux racines si profondes et 
si fines, avec la violence aveugle, irrésistible, d'un de 
ces typhons des mers de Chine dont les plus durs 
marins n'osent se souvenir et disent en pâlissant : 
« Ne parlons pas de ça... » 

Il n'en parlera jamais, mais il s'en souviendra toute 
sa vie de cette horrible scène sur la terrasse de Caste- 
let où s'est passée son enfance heureuse, devant cet 
horizon splendide et calme, ces pins, ces myrtes, ces 
cyprès qui se serraient immobiles et frissonnants 
autour de la malédiction paternelle. Toujours il reverra 
ce grand vieillard, aux joues convulsées et remuantes, 
marchant sur lui avec cette bouche de haine, ce 
regard de haine, proférant les paroles qu'on ne par- 
donne pas, le chassant de la maison et de l'honneur : 
« Va-t'en, pars, tu es mort pour nous!... » Et les petites 
bessonnes criant, se traînant à genoux sur le perron, 
demandant grâce pour le grand frère, et la pâleur de 
Divonne, sans un regard, sans un adieu, pendant que 
là-haut, derrière la vitre, le doux et anxieux visage 
de la malade demandait pourquoi tout ce bruit et son 
Jean s'en allant si vite et sans l'embrasser. 

Cette idée qu'il n'avait pas embrassé sa mère l'a fait 
revenir à mi-route d'Avignon ; il a laissé Césaire avec 
la voiture au bas du pays, pris la traverse et pénétré 
dans Castelet par le clos, comme un voleur. La nuit 



2G4 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

était sombre; ses pas s'empêtraient dans la vigne 
morte, et même il finissait par ne plus pouvoir s'orien- 
ter, cherchant sa maison dans les ténèbres, déjà 
étranger chez lui. La blancheur des murs crépis le 
guidait enfin d'un reflet vague; mais la porte du per- 
ron était fermée, les fenêtres partout éteintes. Sonner, 
appeler ? Il n'osait, par crainte de son père. Deux ou 
trois fois il a fait le tour du logis, espérant trouver 
l'issue d'un volet mal clos. Partout la lanterne de 
Divonne avait passé comme chaque soir ; et après un 
long regard à la chambre de sa mère, l'adieu de tout 
son cœur à sa maison d'enfance qui le repousse elle 
aussi, il s'est enfui désespéré avec un remords qui ne 
le quitte plus. 

D'ordinaire, pour ces absences de durée, ces tra- 
versées aux dangereux hasards de la mer et du vent, 
les parents, les amis, prolongent les adieux jusqu'à 
l'embarquement définitif; on passe la dernière journée 
ensemble, on visite le bateau, la cabine du partant 
afin de mieux le suivre dans sa route. Plusieurs fois 
par jour, Jean voit passer devant l'hôtel de ces affec- 
tueuses reconduites, parfois nombreuses et bruyantes; 
mais il s'émeut surtout d'un groupe familial à l'étage 
au-dessous du sien. Un vieux, une vieille, des gens de 
campagne à tournure aisée, en veste de drap et cam- 
brésine jaune, sont venus accompagner leur garçon, 
l'assistent jusqu'au départ du paquebot; et penchés à 
leur fenêtre, dans le désœuvrement de l'attente, on les 
voit tous les trois, se tenant par le bras, le matelot au 
milieu, bien serrés. Ils ne parlent pas, ils s'étreignent. 

Jean songe en les regardant au beau départ qu'il 
aurait eu... Son père, ses petites sœurs, et, s'appuyant 
sur lui d'une douce main frémissante, celle dont les 
beauprés au large entraînaient le vif esprit et l'âme 
aventureuse... Regrets stériles. Le crime est accompli, 
son destin sur les rails, il n'a qu'à partir et à oublier... 

Qu'elles lui semblèrent lentes et cruelles les heures 



ROMANS 265 

do la dernière nuit! Il se tournait, se retournait dans 
son lit d'auberge, guettait le jour sur la vitre aux dé- 
croissements lents du noir au gris, puis au blanc d'aube 
que le phare piquait encore d'une étincelle rouge effa- 
cée au soleil levant. 

Alors seulement il s'endormit, réveillé tout à coup 
par un éclaboussement de rayons dans sa chambre/ 
les cris confondus des cages de l'oiselier avec les in- 
nombrables carillons du dimanche de Marseille, répan- 
dus par les quais élargis, toutes machines au repos, 
des oriflammes flottant aux mâts... Déjà dix heures! 
Et l'express de Paris arrive à midi, vite il s'habille 
pour aller au-devant de Fanny; ils déjeuneront en face 
de la mer, puis on portera les bagages à bord et à cinq 
heures, le signal. 

Un jour merveilleux, un ciel profond où les mouettes 
passent en taches blanches, la mer d'un bleu plus 
foncé, d'un bleu minéral, sur lequel, à l'horizon, des 
voiles, des fumées, tout est visible, tout miroite et tout 
danse; et comme le chant naturel de ces rives de soleil 
aux transparences d'atmosphère et d'eau, des harpes 
sonnent sous les croisées de l'hôtel, un air italien d'une 
facilité divine, mais dont la note pincée et traînée sur 
les cordes émeut cruellement les nerfs. C'est plus que 
de la musique, c'est la traduction ailée de ces allé- 
gresses du midi, ces plénitudes de vie et d'amour gon- 
flées jusqu'aux larmes. Et le souvenir d'Irène passe 
dans la mélodie, vibrant et pleurant. Gomme c'est 
loin!... Quel beau pays perdu, quel regret pour tou- 
jours des choses brisées, irréparables ! 

Allons! 

Sur le seuil, en sortant, Jean rencontre un garçon : 
« Une lettre pour M. le Consul... Elle est arrivée le 
matin, mais M. le Consul dormait si profondément ! » 
Les voyageurs de distinction sont rares à l'hôtel du 
Jeune Anacharsis; aussi les braves Marseillais font-ils 
sonner à tout propos le titre de leur pensionnaire... 
Qui peut lui écrire? Personne ne connaît son adresse, 



266 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

à moins que Fanny... Et regardant mieux l'enveloppe, 
il s'épouvante, il a compris. 

« Eh bien non ! je ne pars pas; c'est une trop grande 
folie dont je ne me sens pas la force. 

Écoute, il y a un pays d'Orient, j'ai lu ça dans un de 
tes Tour du Monde, où on coud une femme vivante avec 
un chat, en une peau de bète toute fraîche, puis on 
lâche le paquet sur la plage hurlant et bondissant en 
plein soleil. La femme miaule, le chat griffe, tous deux 
s'entre-dévorent pendant que la peau se racornit, se 
resserre sur cette horrible bataille de captifs, jusqu'au 
dernier râle, jusqu'à la dernière palpitation du sac. 
C'est un peu le supplice qui nous attendait ensemble. . . » 

Il s'arrêta une minute, écrasé, stupide. A perte de 
vue le bleu de la mer étincelait. Addio... chantaient les 
harpes auxquelles s'était jointe une voix chaude et 
passionnée comme elles... Addio... Et le néant de sa 
vie détruite, ravagée, toute de débris et de larmes, lui 
apparut, le champ ras, les moissons faites sans espoir 
de retour. 



ROSE ET NINETTE 



L'admirable sentiment de la famille, qui est certainement, 
soit par quelque épisode, soit par le sujet principal, la grande 
préoccupation continue et comme la pierre d'assise de chacun 
des livres d'Alphonse Daudet, devait forcément lui arracher 
une protestation indignée contre la loi du divorce, contre la 
situation faite aux enfants par cette atteinte à la sécurité du 
foyer domestique. 

immédiatement, avec son cœur si débordant d'affection 
familiale, avec sa sûreté de jugement, il a découvert les 
détresses abominables, les partages odieux, les divisions 
cruelles qui allaient résulter de cette désagrégation de la 
famille et il les a décrits avec une douloureuse éloquence dans 
ce roman de Rose et Ninette, montrant par ce titre que, dans 
la débâcle du ménage, c'était aux enfants qu'il pensait avant 
tout. 



ROMANS 207 

C'est le père plus que l'époux qui souffre dans l'auteur 
dramatique Régis de Fagan ; ayant laissé prononcer héroïque- 
ment le divorce contre lui, il n'a le droit de voir ses filles Rose 
et Ninette que deux dimanches par mois ; chacune de ces 
réunions du père et des enfants est troublée, empoisonnée par 
l'influence secrète ou avouée de la mère, qui, elle, se rema- 
riera et empêchera, par ses manœuvres, son ancien mari de 
l'imiter et de trouver ainsi un apaisement à son chagrin dans 
une reconstitution de sa vie sentimentale. 

Ce livre est le véritable procès du divorce tel qu'il est actuel- 
lement compris en France, le divorce qui divise, détruit et 
disperse la famille, menaçant tout l'ordre social en lui enle- 
vant son union, c'est-à-dire sa force honnête et saine . 

Une des entrevues du père et de ses deux filles soulignera 
nettement les conséquences de ce divorce. 

— Non. mes chéries... non, mes petites filles, ce que 
vous demandez est impossible. N'insistez pas, vous me 
feriez trop de peine. 

Insister î Elles s'en gardaient bien. Devant le refus 
du père, Ninette avait pris un livre, Rose un journal 
de modes, et leurs candides physionomies de fillettes, 
subitement fermées, comme durcies, s'absorbaient 
dans une attention silencieuse, par moments traver- 
sée d'un regard de malice qui se levait et guettait de 
coin dans le battement des cils. Ce n'était plus deux 
enfants que Fagan avait en face de lui, mais deux 
femmes, avec cet angélique entêtement de la femme, 
qui amène l'homme à l'exaspération. Et il s'agitait, le 
pauvre père, il s'efforçait de faire entrer dans ces 
sacrées petites tètes les sérieux motifs de son refus, 
un refus de subvention supplémentaire. 

Voyons, depuis sept mois que leur mère et lui s'é- 
taient quittés, avait-il une fois manqué de donner 
deux mille francs au lieu des quinze cents alloués par 
le tribunal? Et cela ne suffisait pas; on osait lui 
demander davantage, alors qu'il ne possédait pour 
toute fortune que le revenu de son théâtre. Il ne se 
plaignait pas cette année; son répertoire gardait la 
vogue, mais ce revenu pouvait diminuer avec les ca- 
prices du public. Puis il fallait penser à la dot de Rose. 



268 PAGES CHOISIES d\\LPHONSE DAUDET 

— Et enfin, mes mignonnes, je trouve que, pour un 
dimanche où vous venez voir votre père, un de mes 
pauvres dimanches, vous vous êtes chargées d'une 
bien vilaine commission. Est-ce qu'on n'aurait pas 
pu m'envoyer Mademoiselle, ou mieux une lettre à 
laquelle j'aurais su répondre? 

Il fallait cette attaque directe, leur mère jetée dans 
le débat, pour rompre le mutisme résigné des jeunes 
filles. 

— Mais, père..., dit Ninette sans lever les yeux de 
son livre..., « on ne nous a pas donné de commission...» 
et ce petit surcroit que nous t'avions demandé était 
pour nous seules... 

— Pour nos toilettes..., ajouta sans assurance 
M lle Rose, du fond des grandes images de mode qui 
l'entouraient en paravent. 

Fagan se récria... Leurs toilettes!... mais le sur- 
plus de chaque mois était précisément destiné à leurs 
toilettes, pas à celles de M me Ravaut, bien sur; et des 
jeunes filles de leur âge, de leur monde, devaient se 
contenter de cela. Il se laissait aller à des détails de 
dépenses, robes, linge, chaussures, refaisant sans 
s'en douter une de ses ennuyeuses scènes de ménage 
d'autrefois, seulement c'est à deux femmes au lieu 
d'une qu'il avait à tenir tête à présent; les répliques 
se suivaient, fines et portant juste chez la cadette, 
plus troublantes encore dans la douceur et l'incons- 
cience de l'aînée. N'invoquait-elle pas tout à coup un 
mariage de leur monde qui les obligerait, sans doute... 

« Quel mariage?... » dit Fagan vivement redressé. 

Si prompt qu'eût été le coup d'œil de Ninette à sa 
grande étourdie de sœur, il le saisissait au passage, 
pâlissait jusqu'aux lèvres, jusqu'au fond des yeux, et 
d'une voix stridente et dure : « Compris!... si, si, 
parfaitement... J'ai compris!... M me Ravaut se rema- 
rie... c'est son droit... et avec qui? Peut-on savoir?... 
cousin, n'est-ce pas ? » 

Les joues embrasées des fillettes, leurs gestes éva- 



ROMANS 269 

sifs, décontenancés, lui répondaient mieux que des 
paroles et redoublaient son emportement. Non certes 
qu'il fût jaloux de son ancienne femme; mais de ses 
filles, oh! il l'était, a souffrir autrefois de leur inti- 
mité avec ce La Posterolle, des gâteries, des cadeaux 
dont il savait les conquérir, attirer à lui leurs gentil- 
lesses de petites perruches coquettes et gourmandes. 
Que serait-ce maintenant qu'il habiterait la même 
maison, avec l'autorité et les privautés d'un beau- 
père, et bientôt, par la suite des choses, par l'assi- 
duité, la présence réelle et continuelle, plus leur père 
que lui-même. Cette idée l'enrageait, surtout de se 
dire qu'on lui emmènerait peut-être ses enfants loin 
de Paris. 

« Ça, par exemple !... ça, par exemple !... » Il bé- 
gayait de fureur, agitait ses longs bras, ses poings, 
crispés, pleins de menaces brutales. 

Mais les colères de Fagan, créole de File Bourbon, 
passaient en cyclone, courtes et violentes. Le temps 
de bousculer quelques chaises, de jeter deux ou trois 
portes sur de fausses sorties, il s'apaisa, s'allongea 
dans son grand fauteuil américain, et, comme toutes 
les quinzaines, demanda à Rose d'ouvrir le piano 
acheté exprès pour elle. 

Rose, malheureusement, avait la migraine, oh ! si 
fort la migraine... 

— Voyons, Rosette... presque rien... quelques me- 
sures de Chopin ou de Mendelssohn... 

— Je regrette beaucoup, père... impossible... 

Et devant l'intonation morne, implacable, le père 
n'insistait plus; on ne discute pas avec la migraine. Se 
tournant vers Ninette : 

— Tu ne descends pas jouer avec Maurice ? 

— Non, pas aujourd'hui... Je suis trop fatiguée. 
Cramponnée des deux mains à son livre, le front 

têtu, le menton volontaire sur son petit col garçonnier, 
on sentait que ni les tendres reproches du père, ni les 
regards implorants que levait vers la fenêtre le petit 



270 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

infirme traînant sa béquille dans le jardin, navré et 
désœuvré, rien ne viendrait à bout de sa résolution. 

Tout le jour, Fagan se heurta ainsi contre une mau- 
vaise humeur qui n'était pas seulement celle de ses 
filles, mais l'œuvre de l'absente, invisible et d'autant 
plus forte. Vraiment, était-ce la peine de divorcer, s'il 
lui fallait subir les mêmes scènes de ménage, suivies 
de mutismes dont il connaissait bien l'énervante per- 
sistance 1 

Dans ce long et lamentable après-midi, il écrivit à 
M ms Ravaut plusieurs lettres qu'il déchirait aussitôt, 
trop modérées ou trop mordantes à son gré. Enfin, 
comme les petites le quittaient sur un baiser très froid, 
allaient rejoindre mademoiselle en bas devant la porte, 
il remit à Rose deux lignes adressées à sa mère et qui 
lui demandaient un rendez-vous pour le lendemain 
matin . 



Malgré toutes les promesses, M m6 de Fagan divorcée, rema- 
riée à M. La Posterolle, a emmené ses filles avec elle en Corse, 
où son second mari a été nommé préfet; puis elle s'arrange 
pour empêcher Régis de Fagan d*épouser M m0 Hulin, la femme 
séparée de son mari, et le pauvre de Fagan, en un dernier 
chapitre dans le jardin du Luxembourg, ouvre tout son cœur 
à M me Hulin, en parlant du prochain mariage de sa fille Rose. 



— Ah ! mon amie, comme vous aviez raison !... Quel 
méli-mélo que le divorce, et les bizarres combinaisons 
quil amène !... Rose se mariera dans quelques jours et 
son mariage est tout ce qu'il y a de plus régulier, mais 
ses parents étant divorcés, voici l'étrange spectacle 
que la noce présentera... 

Il s'amusait à détailler le cortège : lui en tête, le 
père menant la mariée... Derrière eux M me La Poste- 
rolle, la maman, mais ne portant plus le même nom 
que sa fille... enfin La Posterolle, l'homme de toutes 
les convenances, figurant aussi dans le défilé et s'y 
trouvant très bien à sa place. 



ROMANS 271 

— Vous représentez-vous ça montant l'interminable 
escalier de la Madeleine, l'entrée de ça par le grand 
portail, et toutes les flammes des cierges, toutes les 
ondes de l'orgue pour accueillir cette cacophonie... 
Ah ! si Paris savait rire... 

Lui, Fagan, ne riait pas, blessé dans son amour pa- 
ternel, ses filles définitivement perdues. Et comme 
Pauline essayait de protester une fois de plus en leur 
faveur, Régis eut un sourire rapide et grimaçant, dé- 
sillusionné jusqu'aux larmes : 

— Non, mon amie, vous vous trompez, mes enfants 
ne sont plus à moi; cette méchante femme les a acca- 
parées. Mon avocat me l'avait bien prédit. C'a été un 
travail de fourmi, de taret, lentement, par petits coups 
et jour à jour... et dire que jusqu'à la fin de ma vie je 
suis lié à cette créature, qu'elle ne me lâchera jamais ! 
Après le mariage de Rose, nous nous retrouverons au 
mariage de Ninette; plus tard, devenus grands-parents, 
nous nous rencontrerons à des baptêmes. Je l'aurai 
pour commère, vous verrez, une commère qui apprerr 
dra à mes petits-enfants à me détester, ainsi qu'elle l'a 
appris à mes filles... Ah! le divorce, ce tranchement 
du lien, que je célébrais comme une délivrance, vous 
rappelez-vous... dont j'étais si joyeux, si fier..., mais 
quand on a des enfants, le divorce n'est même pas une 
solution. 

M me Hulin secoua doucement la tête : 

— Avec des enfants, la séparation ne vaut guère 
mieux... elle n'est qu'apparente, fictive... l'enfant reste 
toujours entre le père et la mère. 

Ce fut exprimé de cette voix profonde, sombrée, dont 
elle confessait ses vrais chagrins; car son timbre ha- 
bituel était de cristal vibrant et limpide comme tout 
son être. 

— Alors, quoi?... que faire?... murmura Fagan. Après 
un long silence où mouraient les dernières mesures 
d"une marche de Lohcngrin, il acheva tout haut le muet 
conciliabule de leurs deux pensées... Oui, l'intégrité 



272 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

du mariage, tout le bonheur serait là... Se dire en choi- 
sissant sa femme : Quand je mourrai, voici l'épaule où 
j'appuierai ma tète pour dormir, les lèvres qui ferme- 
ront mes yeux. Aussi je veux cette épaule très douce, 
très pure, ces lèvres fraîches et rien que pour moi... 
C'est ainsi que j'avais compris le mariage. » 

Pauline soupira tristement. Ce fut sa seule réponse, 
conforme et approbative. 

Ils venaient de descendre le large perron arrondi de 
la terrasse, erraient autour du grand bassin, tout 
frissonnant sous le ciel rose et l'angoisse du soir 
qui tombait. Ce frisson les gagnait, jusqu'à l'enfant 
qui ne courait plus, serré dans la robe noire de sa 
mère. 

— Si nous rentrions..., dit-elle au bout d'un ins- 
tant... en voilà bien long pour une première journée 
dehors... 

— Eh bien! rentrons... fit Régis sur le même ton 
découragé. 

A la sortie, dans le bruissement de la foule qui s'é- 
coulait, il cherchait une voiture, quand, à quelques 
pas plus loin, il aperçut M me La Posterolle et ses filles, 
qui s'étaient sans doute attardées à la musique et re- 
montaient dans leur landau. Les toilettes claquantes 
de ces dames, l'équipage un peu voyant rassemblaient 
des curieux dont Rose et Ninette paraissaient très 
fières. 

« Écartons-nous... » dit tout bas Fagan à sa com- 
pagne... Avoir ses chéries, là, tout près de lui, bril- 
lantes et pimpantes, et ne pouvoir les embrasser, cela 
lui faisait trop de mal ! Et c'était bien une victime du 
divorce, ce pauvre homme, regardant ses filles, leur 
mère, sa vraie famille, s'éloigner à toute vitesse dans 
ce landau plein de rires et de rubans clairs, tandis 
qu'il restait au bord du trottoir, incertain et vague 
dans la nuit presque venue, avec cette femme et cet 
enfant, dont le grand deuil, qu'il accompagnait mais 
ne partageait pas, disait assez combien ils étaient. 



ROMANS 273 

combien ils demeureraient probablement toujours 
étrangers les uns aux autres. 



SOUTIEN DE FAMILLE 



Il semble que dans ce livre, sa dernière œuvre, celle aussi 
à laquelle il a peut-être travaillé le plus longtemps, Alphonse 
Daudet ait voulu, sous quelque hantise sinistre, sous l'in- 
fluence de quelque glas funèbre que lui seul entendait, réunir 
certaines des idées qui lui étaient les plus chères et qui bour- 
donnaient bruyamment dans son beau cerveau de penseur : 
parmi elles dominaient les idées de justice et de bonté. 

Ce qui illumine, en effet, ce roman d'une clarté supérieure, 
c'est la généreuse révolte contre les hypocrisies sociales et 
lanlent désir de faire le bien ; le cœur de l'écrivain saigne 
douloureusement en racontant l'histoire de cet infortuné 
Victor Eudeline, jeté au suicide comme une victime d'holo- 
causte et laissant derrière lui une veuve et trois orphelins ; 
il s'épanouit, dilaté par la pitié, par l'espérance, en montrant 
les elforts, le travail incessant, le beau triomphe de laborieux 
du plus jeune des deux fils, Antonin, le véritable Soutien de 
famille celui-là, tandis que l'aîné, Raymond, écrasé par l'hé- 
ritage paternel, déclassé, dévoyé, en est réduit, en un acte 
suprême et inattendu de courage, à s'engager dans l'infanterie 
de marine à la place de son cadet tombé au sort, avec cet aveu : 

« ... Frérot, le vrai soutien de famille, le vrai fils aîné de 
« la veuve, c'était toi; moi, je n'étais que V honoraire ; je l'ai 
« compris un peu tard, mais je lai compris. Tu ne seras pas 
« soldat, mon petit Tonin, ma présence sous les drapeaux te 
« libère. » 

Toutes les belles et nobles passions d'Alphonse Daudet, tous 
ses enthousiasmes, toutes ses justes colères, on les retrouve 
dans ce livre avec les personnages des conspirateurs russes, 
avec les humbles mis en scène, avec le marseillais Pierre 
Izoard, sous-chef sténographe à la Chambre, avec sa fille 
Geneviève, avec la petite Dina Eudeline, avec Sophie Casta- 
gnozoff, avec M me Eudeline, en face de ceux qu'il fouaille 
impitoyablement, les Marc Javel, les Walfon, les Mauglas, les 
politiciens et les policiers louches. 

A bout de ressources, Victor Eudeline, successeur du fabri- 
cant Guillaume Aillaume s'est tué, et Izoard son ami est 
parvenu à intéresser le véritable auteur de ce suicide, Marc 
Javel sous-secrétaire d'État, aux enfants de sa victime. L'en- 
terrement a lieu. 

Alphonse daudet. 18 



274 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 



PRELUDE 

Les obsèques, dont Izoard faisait les frais, furent 
très convenables. Beaucoup de monde, surtout des ou- 
vriers et du petit commerce. Les grandes maisons en 
voulaient au successeur de Guillaume Aillaume pour 
ses théories humanitaires et sociologues; mais com- 
bien regrettèrent leur abstention, quand on apprit que 
le sous-secrétaire à l'Intérieur était venu jusqu'au 
cimetière. Pour atténuer la mauvaise impression dans 
le public, Marc Javel avait compris qu'il devait assister 
aux funérailles de sa victime; même il eut l'ingéniosité 
d'amener avec lui comme bouc émissaire son avoué 
Petit-Sagnier, type de solicitor obèse et jouisseur, que 
les ouvriers de la fabrique , vaguement informés , 
accueillirent de grognements et de mines revêchës. 
Quant à Marc, lorsqu'on le vit descendre du coupé mi- 
nistériel, ganté de noir et si correct, devant cette loin- 
taine église de faubourg, il y eut pour le recevoir un 
sentiment de sympathie universelle. Pierre Izoard et 
les enfants qui l'attendaient sous le péristyle, sachant 
qu'en sa qualité de franc-maçon et de Vénérable il 
n'entrait jamais dans les églises, s'avancèrent tous les 
trois, congestionnés de larmes, pour le remercier d'être 
venu. 

— Fortitudo animiï dit tout bas, en lui montrant le 
catafalque embrasé de cierges sous le porche, le sté- 
nographe à qui son émotion remémorait de vieux textes 
de son professorat. 

Le ministre ne savait pas le latin .et s'en cachait 
comme d'une lèpre; mais il comprit au jugé que ce 
forlitudo faisait allusion à la mort héroïque de ce père 
pour ses enfants, et l'aîné se trouvant près de lui, il 
le mit contre sa poitrine, d'un grand geste d'adoption. 

— Enfants, dit-il de sa voix suave et pleine, qui s'en- 
tendait de loin, votre père était un de ces républicains 
de vieille roche auxquels le gouvernement de la Repu- 



ROMANS 275 

blique n'a rien à refuser. Tout ce que Victor Eudeline 
nous demande dans sa lettre d'outre-tombe pour Eude- 
line Raymond, fils aîné de sa veuve et soutien de fa- 
mille, sera fait. J'en prends l'engagement devant tous 
ceux qui m'écoutent. 

Et il y en avait ! 

De ce jour date le premier pas, le pas décisif de Marc 
Javel sur le grand chemin de la popularité, où nous 
l'avons vu depuis évoluer avec une souplesse, une vi- 
tesse sans exemple. De ce jour aussi, Raymond prit 
possession de son nouvel emploi de soutien de famille. 
Il en devina les responsabilités et les servitudes à une 
espèce de pitié, de déférence, dont il se sentit subite- 
ment enveloppé, tandis qu'il marchait derrière le cor- 
billard avec son frère. Sans doute, la mort de ce père 
si indulgent, si tendre malgré ses violences, leur cau- 
sait une peine affreuse; mais à son chagrin personnel 
se mêlait je ne sais quelle fierté, et même un peu de 
pose. Il ne pleurait pas en enfant, comme Antonin, 
et marchait, le dos rond, avec importance et solen- 
nité. 

Cette attitude morose, fort au-dessus de son âge, 
cette sensibilité toujours exagérée et un peu fausse, il 
la garda pendant les trois ou quatre ans qu'il passa 
comme boursier à Louis-le-Grand , pour finir ses 
classes. Son histoire, à peu près connue dans le lycée, 
surtout la faveur du ministre, à qui on savait qu'il 
devait sa bourse, lui faisaient une célébrité. Au par- 
loir, les élèves le montraient à leurs parents : 

— Tu vois, ce grand blond de troisième B, il n'a que 
quinze ans, il est déjà soutien de famille. 

Et le surveillant, que les mères interrogeaient à leur 
tour, chuchotait d'un ton de mystère : 

— Un jeune homme très protégé... 

Comme toujours, cette protection fut plus illusoire 
qu'effective. Quelques semaines après les funérailles 
dEudeline, le sous-secrétaire d'État se faisait annoncer 
chez la veuve, très fière de cette visite, et qui les re- 



276 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

cevait, lui et son homme d'affaires, Petit-Sagnier, dans 
ce bureau du rez-de-chaussée où le désespéré avait 
sué sa nuit d'agonie, entre le grillage de la caisse et 
deux rangées de livres de commerce en basane. Pierre 
Izoard et le comptable Alexis se trouvaient là, sur la 
demande expresse de Marc Javel, avec qui ce conseil 
de famille avait été combiné par M me Eudeline, devant 
l'impossibilité de continuer le commerce de son mari. 
Une nature molle et rèvassière, une éducation sans 
mère, commencée au Sacré-Cœur, puis achevée aux 
environs de Paris par une institutrice romanesque, 
dans la solitude de ce château de Morangis, où s'était 
retiré le vieux Guillaume Aillaume, n'avaient pas per- 
mis à sa fille d'être pour le ménage cet appoint d'acti- 
vité et d'intelligence féminines qui, dans le commerce 
parisien, est l'explication de bien des fortunes. Le 
goût et l'instinct des affaires lui manquaient; la vio- 
lence de son mari lui en donna l'horreur et le tremble- 
ment. Cet homme excellent qui l'adorait, la mettait en 
fuite avec ses cris et, après dix-huit ans d'une vie à 
deux assez heureuse en somme, la laissait, comme le 
servant d'une pièce de marine au fort calibre, ahurie 
et presque sourde. Un détail en dira plus que tout : 
dans ces bureaux, où se tenait le conseil, depuis son 
mariage elle n'était pas entrée deux fois. On comprend 
qu'ainsi désarmée, avec des enfants tout jeunes, la 
malheureuse femme reculât devant une succession 
commerciale dont le comptable lui étalait tous les dan- 
gers, tous les embarras, triomphant de la netteté et de 
la régularité de ses livres. Une maison très achalandée, 
sans doute, mais déjà vieillie; beaucoup de désordre, 
des créances périmées et des dettes, sans parler des 
termes en retard, que les factures à recouvrer ne 
payeraient certainement pas. Comment sortirait-elle 
de là? Vendre le fonds ?... Mais il faudrait s'acquitter 
d'abord ; sans cela, qui voudrait d'un fonds usé, troué 
comme la bassinoire à Babet. M. Alexis, qui tenait à 
son expression berrichonne, la répéta plusieurs fois, 



ROMANS 277 

pendant qu'Izoard etM me Eudcline se regardaient cons- 
ternés. 

— Eh bien ! moi, j'ai un acquéreur, fit Petit-Sagnier 
sur un signe de son illustre client. 

Il nomma les frères Nathan, de petits marchands de 
meubles de la rue de Charonne, qui prendraient la 
maison avec dettes, termes en retard... 

— Et l'immeuble de la cour? demanda vivement 
Pierre Izoard. 

L'avoué ouvrit les bras, comme s'il laissait tomber 
l'affaire. Les Nathan n'avaient pas parlé de l'immeuble 
qui du reste accaparait l'air, le jour et la place dans une 
cour déjà trop petite; ils seraient enchantés de s'en 
débarrasser. M me Eudeline eut de la peine à retenir ses 
larmes. Comment ! ne pas même leur rendre le prix 
de la construction, les dix mille francs que Pierre 
Izoard leur avait fait prêter. Le gros avoué avança une 
lippe méprisante : une des nombreuses erreurs de ce 
pauvre M. Eudeline, l'idée de cette construction. 

— Ne pensez plus à cela, chère amie, interrompit le 
sténographe, la personne qui vous a prêté cet argent 
n'est pas pressée de le revoir. 

Marc Javel eut un sourire indulgent : 

— Elle est donc bien riche, cette personne? 

— Dans mon genre, monsieur le ministre, dit le Mar- 
seillais tout épanoui. 

— En ce cas, mon cher maître... 

M. le sous-secrétaire d'État tirait de sa jaquette un 
élégant portefeuille en galuchat, y prenait un chèque 
qu'il signait au bord du bureau avec la plume d'Alexis 
— encore un cher maitre à remercier — et remettait 
au sténographe un bon de cinq mille francs, afin que 
son imprudent ami n'y fût pas de toute la somme dé- 
boursée. 

Izoard rougit, protesta, puis à la réflexion : 

— Eh bien ! si, tout de même, j'accepte pour M mc Eu- 
deline qui va se trouver encore moins riche que moi et 
que mon ami. 



278 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

La pauvre femme ne savait plus où elle en était... on 
lui devait déjà tant à ce bon M. Marc Javel ! Quelques 
jours avant, c'était la bourse de Raymond ; ensuite une 
lettre de recommandation pour Esprit Cornât, l'ancien 
membre de la Constituante, maintenant directeur d'une 
grande maison d'appareils électriques où Pierre Izoard 
venait de faire entrer Antonin, comme apprenti... Ces 
cinq mille francs par là-dessus ! 

— Madame, je vous en prie, murmura Marc Javel, 
paternel et doux comme l'Évangile. 

Dans le coupé du ministère, qui descendait à fond 
de train la pente boueuse du faubourg, l'avoué Petit- 
Sagnier reprochait à son client cette générosité inu- 
tile : 

— Que diable ! Je vous arrange une affaire superbe, 
je vous débarrasse d'un bail ridicule, d'un locataire 
dangereux, je vous fais cadeau d'un immeuble magni- 
fique, et vous venez gâter mon chef-d'œuvre avec vos 
cinq mille francs, vrai !... 

— Maître Petit-Sagnier, dit le grand fonctionnaire 
approchant de sa narine un cigare de la Havane, aussi 
bien roulé et du même ton fauve que sa moustache, je 
n'aime pas les affaires trop belles et me méfie de ce 
qui ne coûte rien... Cet argent n'est pas perdu, croyez- 
moi... Vous êtes là pour sauvegarder l'héritage de la 
tante; mais, moi, j'ai ma carrière politique à sur- 
veiller. 

— Et vous vous y entendez, patron ! fît avec une 
gaieté respectueuse l'avoué qui, jusqu'alors, avait pris 
son client seulement pour un homme heureux. 

Ces cinq mille francs, en attendant que Raymond 
fût en âge de tenir efficacement l'emploi de soutien de 
famille, permirent à la veuve, qui s'était réfugiée à 
Cherbourg chez la sœur de son mari, d'y vivre moins 
à l'étroit et d'envoyer quelques douceurs à l'interne 
de Louis-le-Grand et à l'apprenti d'Esprit Cornât. Les 
lettres qu'elle écrivait à ses garçons, à fainé surtout, 
chargé de leur avenir, se plaignaient de l'exil auquel 



ROMANS 279 

la mère et la fille se voyaient condamnées pour long- 
temps, et le même désolant post-scriptum suivait inva- 
riablement la signature : « Travaille., mon enfant, tra- 
vaille, et tire-nous d'ici au plus tôt. » Il travaillait, le 
malheureux; mais par une extraordinaire malchance, 
lui qui, jadis, sans aucun effort emportait tous les prix 
de sa classe à Charlemagne, à présent que ses études 
avaient un but défini, volontaire, n'obtenait pas même 
une nomination à la fin de l'année. Ses maîtres, confi- 
dents de sa peine, témoins de ses efforts, attribuaient 
à une fatigue de croissance cet arrêt subit de l'atten- 
tion, de la mémoire chez un être aussi parfaitement 
équilibré. Izoard, lui, l'expliquait par la secousse ner- 
veuse dont la mort tragique du père avait ébranlé les 
deux enfants. 

— Regardez Antonin, le plus jeune, disait-il à Marc 
Javel, un jour qu'ils en parlaient dans un couloir de la 
Chambre..., depuis le suicide d'Eudeline, ce pauvre 
petit est resté comme bègue; il bredouille, il cherche 
ses mots... Qui sait si ce trouble, cette hésitation de la 
parole ne se sont pas portés, chez le grand frère, sur 
les ressorts de la volonté. 

— Possible, mon cher maître... C'est égal, faites-le 
venir un dimanche matin au ministère... ça se soigne, 
ces choses-là. Au revoir, et ne manquez pas de m'ame- 
ner votre jeune homme. 

Izoard n'y manqua pas, certes ; mais il arriva que 
sur les innombrables visites faites à son protecteur 
soit à l'Intérieur, aux Finances ou au Commerce, 
postes divers successivement occupés par Marc Javel. 
le boursier de Louis-le-Grand fut reçu, en tout, deux 
fois pendant la durée de ses études, à peine cinq 
minutes chaque fois, et pour entendre le même boni- 
ment que sous le porche de Saint-Joseph, les mêmes 
engagements pris au nom du gouvernement de la 
République envers Eudeline Raymond, fils aîné de 
veuve et soutien de famille... « Ne l'oubliez pas, jeune 
homme. » 



280 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Il eût mieux valu pour un temps que le jeune homme 
les oubliât, ses lourdes et solennelles charges d'avenir; 
car l'idée qu'il se faisait de sa tâche, la crainte de n'être 
pas de force à la remplir, ne pouvaient que le para- 
lyser, priver de tout élan, de toute joie ses brèves 
années de jeunesse. A une matinée du Théâtre-Fran- 
çais, ou deux divisions de Louis-le-Grand avaient été 
conduites, Hamlet, que Raymond voyait jouer pour la 
première fois, le remplit d'un désespoir un peu théâtral 
et forcé comme toujours, mais dont il n'avoua la cause 
qu'à un type de rhétorique-lettres, un nommé Marques, 
qui marchait dans le rang à côté de lui, au retour du 
spectacle. 

— Pourquoi il me fait pitié, ce prince de Danemark, 
pourquoi je pleure sur lui comme sur un de nous, c'est 
parce qu'il me ressemble, vois-tu, Marques, qu'il a 
comme moi une tâche au-dessus de ses moyens, à 
laquelle il pense à toute heure, et qui lui interdit tout 
plaisir. Lui non plus n'a pas le droit d'être jeune, 
d'aimer et d'être aimé, d'avoir son âge. Il faut qu'il soit 
un héros, un vengeur, et il sent qu'il ne peut pas ; c'est 
à vous fendre l'âme. 



Quelques années plus tard nous voici dans l'intérieur fami- 
lial des Eudeline, alors que Raymond, qui fait son droit et 
espère être président de l'Association des Etudiants, l'A, se 
prépare à aller au bal chez les Valfon, tandis que son frère 
Antonin est ouvrier chez Esprit Cornât et sa sœur Dina 
employée aux postes et télégraphes. 



A LA LAMPE MERVEILLEUSE 

Tous les 'Parisiens de la rive gauche se souviennent 
d'avoir vu — il y a une dizaine d'années — dans le bas 
de la rue de Seine, un étroit magasin dont la devan- 
ture, faite de petits globes de verre multicolores, 
rangés et superposés en demi-cercle, jetait une note 
éclatante sur le grisâtre alignement des maisons voi- 



ROMANS 281 

sines. Cela s'illuminait, la nuit venue, et flamboyait 
jusqu'à neuf heures du soir à la façon d'un arc-en-ciel 
nocturne. L'enseigne portait, toute piquée de lumières, 
elle aussi : 

A LA LAMPE MERVEILLEUSE 
MESDAMES EUDELINE 

Éclairage électrique breveté 

Le pluriel de la raison sociale était assez peu véri- 
dique, puisque à peine Antonin avait-il rappelé sa mère 
et sa sœur de Cherbourg pour les installer rue de 
Seine, M mc Eudeline y restait seule, et Dina entrait aux 
Postes et Télégraphes, à quinze cents francs par an. 

Ah ! l'engageante petite boutique, avec ses glaces 
claires, son parquet reluisant comme les étagères où 
s'alignaient des lampes minuscules, dites lampyres, à 
formes et couleurs de tulipes, d'iris, de grenades ; et 
derrière le comptoir, coiffée d'un bonnet noir sur de 
longues anglaises comme les dames en portaient aux 
beaux jours de Lamartine et de Ledru-Rollin, la vieille 
maman immuablement plongée dans un roman de 
cabinet de lecture. Que de fois je me suis arrêté sur 
le trottoir à contempler avec envie ce brillant et pai- 
sible intérieur, alors que je rêvais de m'installer mar- 
chand de bonheur en plein Paris. Vous lisez bien, 
marchand de bonheur. Ce fut un temps ma fantaisie 
d'adopter cette profession bizarre, de mettre mon 
expérience de la vie et de la souffrance au service 
d'une foule de malheureux qui ne savent pas discerner 
ce qu'il y a de bon, ce qu'on peut extraire encore 
d'agréable de l'existence la moins favorisée. Pour le 
débit de cette denrée précieuse et rare qu'on appelle le 
bonheur, le magasin de M raea Eudeline me semblait le 
cadre idéal, comme douceur, silence, netteté, sérénité. 

J'aurais probablement changé d'avis, si, caché dans 
quelque coin, j'avais assisté, un soir d'avril 1887, à la 



282 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

rentrée de M lle Dina, rapportant du bureau central de 
la rue de Grenelle une de ces fringales qui creusent, 
aux approches du diner, un estomac de dix-huit ans, et 
ne trouvant à la maison rien de prêt, rien à manger, 
pas même le couvert mis. Oui, le marchand de bonheur 
eût manqué, ce soir-là, du calme nécessaire à ses con- 
sultations, au milieu du vacarme inusité qui faisait 
trembler le grand vitrage séparant le magasin des 
pièces du fond. 

Ces pièces se composaient d'une salle à manger, 
occupée en partie par une table ronde couverte d'une 
toile cirée à demeure, et par un escalier en bois, véri- 
table échelle de moulin, menant à la chambre de Ray- 
mond. Sous cet escalier, un cabinet noir, percé d'un 
trou pour le tuyau du poêle, servait de cuisine et 
complétait la misère, le dénùment de cet envers des 
étalages, qu'on appelle l'arrière-boutique. En face, 
derrière un haut paravent, le lit que M me Eudeline 
partageait avec sa fille, surmonté, au chevet, d'une 
Madone en plâtre, d'un grand chapelet, d'un buis bénit, 
de tout un étalage d'images pieuses, d'ex-voto auxquels 
la jeune fille avait la foi la plus vive, sans y trouver le 
moindre recours contre les colères folles où elle s'em- 
portait souvent. Tout cet arrière-fond ouvrait sur une 
cour plantée de tilleuls rabougris, et dont un coin 
abrité servait de hangar au marchand de cadres, voi- 
sin de rez-de-chaussée des dames Eudeline. Souvent 
Dina, au retour du bureau, rentrait par cette cour. Ce 
fut même la cause de sa mauvaise humeur, ce jour-là. 

Passant devant le magasin, sa besace en percale noire 
sous le bras, la tête droite, la voilette bien ajustée, elle 
avait aperçu sa mère occupée, dans le restant de jour 
qui jaunissait la vitrine, non pas à lire les Heures de 
prison de M mc Lafarge ou les Mémoires d'Alexandre An- 
drianne, ses livres de prédilection, mais à repriser le 
gilet d'un costume Louis XV, semé de fleurs d'argent. 
Le profil absorbé de la vieille dame et la hâte fiévreuse 
de ses vieilles mains ridées lui causèrent un mouve- 



ROMANS 283 

ment de dépit qu'exaspérait encore l'aspect de la table 
nue et du fourneau sans feu. Du coup, le paravent fut 
rejeté au mur; les gants, la toque, la voilette s'envo- 
lèrent épars sur le lit. Il y eut des tiroirs ouverts et 
refermés rageusement, des roulements de tisonnier sur 
la fonte froide du poêle, et, pour accompagner cette 
gesticulation frénétique, il fallait voir ce délicat visage 
de blondine aux traits fins, à la pulpe enfantine, se 
déformer en grimaces, ses sourcils soyeux se rappro- 
cher en deux rides creuses au-dessus des jolis yeux 
couleur d'améthyste. 

« Son père!... son pauvre père!... » songeait tout 
haut M me Eudeline, debout sur la porte vitrée et regar- 
dant sa fille avec tristesse. Elle lui rappelait ce terrible 
et cher mari, dont la violence et les cris, après plus de 
dix ans, lui restaient en éclats de cuivre au fond des 
oreilles, passaient en jets de flamme rouge devant ses 
yeux. Et si bon, pourtant, si tendre avec tous les siens ! 
Gomme cette petite Dina; où trouver une enfant plus 
exquise, accomplissant mieux tous ses devoirs ? Depuis 
que M. Izoard l'avait placée au bureau central — cher 
M. Izoard, bonne et délicate Geneviève, dire qu'on 
avait pu se brouiller avec des amis pareils ! — rien 
que des compliments de tous ses chefs. On la donnait 
en exemple à la brigade; et en moins de six mois elle 
était passée dans le service de Paris, avec les appareils 
Morse d'un maniement si difficile. Commenta une créa- 
ture aussi parfaite, et sage, et pieuse, pouvait-il monter 
de ces colères diaboliques? 

— Ah Çcà, maman, gronda le joli petit démon, pour- 
quoi me regardes-tu de ces yeux tristes, avec ces ori- 
peaux de théâtre que tu essayes de cacher, comme si je 
ne voyais pas que tu es en train d'y remettre des bou- 
tons pour monsieur ton fils? Moi qui, depuis quinze 
jours, te demande de faire une reprise à ma besace, 
cette besace où je mets mon déjeuner, ma poudre de 
riz, et qui est autrement utile à la maison que ce gilet 
d'opéra-comique ! 



284 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Doucement la mère essaya de glisser quelques mots : 

— Mais, mon enfant, tu sais bien que Raymond... 

— Danse le menuet, en costume, aux Affaires étran- 
gères... 

Dina se déformait les lèvres sur chaque parole pour 
lui donner une emphase ridicule : 

— 11 y a assez longtemps qu'on nous en assomme de 
ce menuet des marquises et bergères, réglé et mis en 
scène par M. Dorante, de l'Académie nationale de mu- 
sique... Veux-tu que je te le chante ?... Non, attends, je 
vais te le danser... tra la la la la la. 

Elle esquissait le pas en fredonnant, toujours furieuse, 
crispée, et si comique, que soudain elle se mit à rire 
d'elle-même, vaincue par la mesure, sa colère tombée à 
ses pieds subitement. 

— Je meurs de faim, tu comprends, quand je reviens 
du bureau, reprit-elle tout à fait radoucie. Autrefois, je 
trouvais mon couvert mis, un bol de bouillon pour 
attendre le dîner, mais depuis que Raymond vise la 
présidence de l'A et qu'il reçoit des visites dans sa 
soupente, on n'allume plus le fourneau que très tard, 
à cause de l'odeur... Alors, du moment que l'aîné a 
toutes ses aises, qu'on lui apporte son chocolat au lit, 
qu'il danse le menuet dans les grands ministères... 
moi, je peux m'arranger tant bien que mal. 

M me Eudeline se rassérénait devant cette fin d'orage : 

— Comme si tu n'étais pas la première à te réjouir 
de ses succès... Ne fais donc pas la méchante. 

— Je ne suis pas méchante, moins aveugle seulement 
que toi et qu'Antonin. 

En ouvrant le buffet, elle venait de trouver un reste 
de daube dans sa gelée, triomphe de la maman, et com- 
mençant à manger, se trouvait dans cet état d'apaise- 
ment et d'indulgence auquel les plus âpres ne résis- 
tent guère. C'est alors que Raymond fit son apparition- 
Deux ou trois fois, au cours de la bourrasque, il avait 
entr'ouvert sa chambre, vite refermée à de nouveaux 
éclats. Enfin, la voix de Dina rendue à son diapason 



ROMANS 285 

naturel, un joli marquis Louis XV en poudre et sou- 
liers à boucles, le jabot bouillonné sur la culotte de 
satin vert, Raymond Eudeline, avec quatre ans de plus 
qu'à l'automne de Morangis, se montra en haut de son 
échelle et la descendit lentement, frôlant la rampe 
en bois des « engageantes » de ses manches. 

— Tiens, la petite sœur est là "? dit-il, feignant la 
surprise. 

— Laisse donc, tu m'a bien entendue, car j'ai fait 
assez de train. 

Et tournée vivement vers sa mère, elle ajouta avec 
un élan d'admiration feinte : 

— Mais est-il joli, joli, ton garçon, ton préféré. 
Pour éviter un nouveau grain, Raymond se hâta de 

demander si l'on était venu de chez M. Aubertin. 

— Non, personne, dit la mère ; mais tu sais., je t'ai 
averti. Si l'on vient, on ne montera pas chez toi. Tu 
n'aurais qu'à te laisser tenter par les offres de cet 
homme... Te vois-tu parti pour l'Indo-Chine? 

— Jamais de la vie ! prononça Dina avec conviction. 

Raymond les regardait toutes deux d'un air d'hési- 
tation qui allait bien à ses yeux un peu troubles, à ses 
traits indécis, noyés dans la splendeur d'un teint re- 
fait sous la poudre. 

— Vous avez beau dire, mes chéries, je crois que j'ai 
eu tort de refuser. Ce n'était pas grand'chose pour 
commencer, secrétaire intime du gouverneur et pré- 
cepteur de ses enfants, mais je suis bien sûr qu'en sa- 
chant m'y prendre j'aurais, au bout de quelques mois, 
décroché une vraie position; tandis qu'à Paris, je n'ar- 
rive à rien. Avec ce droit qui n'en finit plus, même si 
je suis nommé président, je ne pourrai pas encore vous 
venir en aide. Il vaudrait mieux que je parte, croyez- 
moi. 

M me Eudeline eut un geste désespéré : 

— Y penses-tu ? Mais ce n'est qu'un grand marécage, 
ce pays d'Annam... si tu y prenais une insolation, un 
abcès au foie; et que deviendrions-nous, nous autres? 



280 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

— Il vous resterait Antonin. 

— Tais-toi! d'abord tu n'as pas le droit de partir... 
Rappelle-toi la parole du père, que M. Izoard t'a ré- 
pétée si souvent. Que n'est-il là pour te la redire encore, 
le cher ami ! « Raymond sera le chef de la maison, le 
soutien de famille. Il faut qu'il en accepte toutes les 
charges. » Est-ce qu'un chef de famille s'expatrie? 

— Mais s'il n'a pas d'autre moyen de gagner le pain 
de la maison ! 

Et l'ainé ajouta, regardant sa sœur en dessous, un 
frisson au coin des lèvres : 

— Je suis sûr que Dina pense comme moi. 

— C'est bien ce qui te trompe, répondit la petite in- 
dignée, et son frère l'eût bien surprise en lui répétant 
ce qu'il entendait de sa chambre la minute précédente. 

Il se contenta de sourire et, prenant des mains de 
la maman le beau gilet Louis XV fleuri de guirlandes 
minuscules, il la paya d'un baiser pour sa peine. 

S'il se trouve des êtres qui, par sécheresse ou gauche 
timidité, n'ont pas le don de caressse, d'autres au con- 
traire, les privilégiés comme Raymond, en possèdent 
le sentiment et la séduction. 

— Ah ! câlin, murmura M me Eudeline, tout émue par 
le frôlement d'une moustache blonde au bord de ses 
vieilles anglaises. 

Mais la porte du magasin venait de s'ouvrir sur un 
violent coup de sonnette, et les deux femmes eurent 
la même pensée : « On vient de chez Aubertin. » Aus- 
sitôt Dina entraînait Raymond vers l'escalier , et 
M me Eudeline se précipitait dans le magasin pour em- 
pêcher l'ennemi de passer. 

A peine entrée, elle s'arrêta stupéfaite, cria d'une 
voix toute changée : 

— Dina! Raymond! vite... vite... 

Puis elle se rua en avant et, durant quelques minutes, 
devant le comptoir où traînaient ses lunettes cà côté 
des Heures de prison de M me Lafarge, il y eut une 
mêlée d'étreintes, d'exclamations. Des bras d'un petit 



ROMANS 287 

vieux, la tête droite et tondue, une barbe de fleuve in- 
terminable et toute blanche, M m0 Eudeline passait dans 
ceux d'une belle jeune fille au visage de franchise et 
de bonté, puis elle s'échappait pour crier vers le fond : 

— Mais venez donc, les enfants; c'est M. Izoard, c'est 
Geneviève. 

Deux ans bientôt qu'ils ne s'étaient vus, qu'ils s'ingé- 
niaient à ne pas se voir, vivant à quelques rues les 
uns des autres, les Eudeline rue de Seine, les Izoard 
au Corps législatif. Le motif de la rupture, la cause 
apparente? Une discussion politique entre Raymond 
et le vieux sténographe, à la suite de laquelle Gene- 
viève était allée passer quelques mois près de son amie 
Sophie Castagnozoff, exerçant la médecine en Angle- 
terre; puis, prise d'un spleen farouche, elle avait dû 
revenir à Paris subitement, et c'est peu après ce brus- 
que retour que, parlant des Eudeline avec son père, 
elle avait déclaré tout à coup : 

— Allons les voir. 

— Une riche idée que tu as eue là, tantine ! 

Dina entrait sur ces paroles, se jetait au cou de 
Geneviève qu'elle retrouvait toujours belle, mais les 
joues, les yeux un peu creusés. Elles se regardaient en 
souriant, avec une envie de pleurer, tandis que le 
vieux gonflait sa voix pour faire l'homme fort. 

— Filiette prétend que tous les torts étaient de mon 
côté, voilà pourquoi je reviens le premier. 

M a " Eudeline essuyait éperdument les verres de ses 
lunettes. 

— C'est moi qui n'ai jamais rien compris à cette 
brouille! 

Izoard se mit à rire : 

— Moi non plus, pas grand'chose. 

Glaudius Jacquand, le fils du sénateur, s'est épris de Dina, 
qu'il a vue au bal du ministère et veut l'épouser ; il est assailli 
de lettres anonymes qui essaient de l'en détourner. 



288 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 



LETTRES ANONYMES 

« Si Claudius Jacquand s'inquiète de savoir où va 
« presque tous les jours, de cinq à six, en quittant 
« son bureau, la petite télégraphiste à laquelle il veut 
« donner son nom, qu'il s'embusque sous un porche et 
« guette la sortie du Central. On lui promet de l'agré- 
« ment. » 

Dans l'élégant rez-de-chaussée de la rue Gambon, 
que son père, le sénateur lyonnais, venait partager 
avec lui le temps de la session, le fils Jacquand son- 
geait, le front à la vitre de son cabinet de toilette, 
froissant dans sa main lettre anonyme. Depuis le bal 
du ministère et sa rencontre avec Dina, on l'accablait 
de ces billets à l'écriture louche, aux en-tètes de ma- 
gasins de nouveautés; mais sans qu'il sût pourquoi, 
aucun ne l'avait impressionné comme celui-ci. 

Il revoit Dina et lui annonce qu'il va écrire à son père pour 
lui demander son autorisation. 

La nuit qui suivit cette visite au Palais-Bourbon pa- 
rut terriblement longue à Dina. Couchée à côté de sa 
mère, derrière le paravent, le visage à la muraille, 
obligée de se tenir immobile avec tout ce feu qui lui 
gonflait les veines, toute la fièvre qui luisait sous ses 
paupières rabattues, elle se demandait quelle serait la 
réponse du père Jacquand, et si Claudius, dans le cas 
d'un refus, aurait le courage de tenir sa parole. Ce qui 
la navrait surtout, c'était le timide appel qu'essayait 
M me Eudeline avant de glisser dans le sommeil : 

— Tu dors, ma Didine"? tu ne veux pas causer un 
peu avec maman ? 



Puis un long soupir et le silence. Ah! si elle avait 
pu se jeter dans les bras de sa mère et tout lui dire ! 
Mais non, Claudius demandait le secret et d'attendre, 
d'attendre encore. 



ROMANS 289 

Au matin, sa première pensée, en se levant, fut une 
prière fervente à Notre-Dame de Fourvières, dont 
l'image ne la quittait pas. Pour leur bonheur à tous, 
car elle associait sa destinée à celle des siens, la 
journée devait être décisive. Aussi, lorsque arrivée au 
bureau central elle entra dans le vestiaire où les em- 
ployées quittent manteaux, chapeaux, revêtent la lon- 
gue blouse noire du travail, les mains lui tremblaient 
en accrochant sa besace à la patère. C'est dans ce sac 
de percale noire qu'elle trouverait la réponse de Clau- 
dius, bonne ou mauvaise. Ce fut l'inquiétude de toutes 
ses heures, heureusement chargées de besogne. Enfié- 
vrée par le manque de sommeil, les joues et le regard 
en feu, à tout moment elle tirait la corde du vasistas 
d'aérage; mais dehors la bise soufflait âpre, les gibou- 
lées, pluie et grésil, giclaient jusqu'au milieu de la 
salle, et des cris d'indignation partis de tous les coins 
obligeaient la surveillante à venir fermer la vitre jus- 
qu'à ce que Dina l'ouvrît encore dans un accès d'éner- 
vement presque involontaire. 

— Faut-il qu'elle en ait, de la chaleur, cette petite 
Eudeline, murmuraient ses voisines d'appareil; et le 
chef de brigade faisant sa ronde à petits pas, les mains 
derrière le dos, jetait en passant : 

— C'est le grand jeune homme aux gants clairs qui 
lui aura mis le sang à la peau. 

11 la trouvait bien gentille, M llc Dina, le chef de bri- 
gade, et depuis la veille, cette paire de gants clairs le 
taquinait singulièrement. Tout le monde en parlait du 
reste à l'administration, de l'élégant et mystérieux vi- 
siteur; et pendant les dix minutes que ces dames pas- 
sent chaque heure au lavabo, les unes à faire du cro- 
chet, d'autres à réparer devant la glace un détail de 
coiffure ou d'habillement, il n'était question que du 
grand jeune homme. 

— Qui pouvait-il être ? 

— Un cousin, un fiancé? 

— Vous brûlez, mesdames, disait la petite s'efforçant 

ALPHONSE DAUDET. 19 



290 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

de paraître gaie, malgré la tristesse qui lui poignait le 
cœur, car sa réponse n'arrivait pas. A trois heures, 
rien encore. Pourtant elle ne pouvait désespérer, tel- 
lement grande était sa confiance en Notre-Dame de 
Fourvières. Enfin, au dernier repos avant la sortie, sa 
main perçut sous l'étoffe le froissement d'une enve- 
loppe. Mais on la guettait tout autour, jusqu'au jaloux 
brigadier; elle ne put que glisser la lettre dans sa 
poche, — avec quelle impatience et quel tremblement ! 
— et l'y garder jusqu'à la fin de la séance. 

C'est par une violente sonnerie que s'annonce le 
changement de service. Des trois salles de femmes du 
premier étage, Paris, Banlieue, Province, toute une 
volée bruissante s'échappe aussitôt de petites toques, 
de manteaux, de besaces encombrant le large escalier, 
où les croisent d'autres toques, sacs et manteaux de 
remplaçantes, saluées au passage par des regards in- 
quisiteurs et des sourires ironiques. Gomme toujours 
Dina, plus fine et plus vive, s'était glissée dans la foule 
et, se trouvant la première dehors, se hâtait de gagner 
la cité Vaneau, une ruelle alors toute neuve et déserte, 
alignement de hautes maisons vides et d'écriteaux que 
la bourrasque agitait. Après quelques regards rapides 
autour d'elle, elle put enfin tirer la lettre de sa poche, 
et la lire les mains fiévreuses. 

« ... Mon père ne m'a pas répondu, mon père n'est 
« pas venu et ne viendra certainement pas. On m'ap- 
« prend qu'il est très malade : une congestion pulmo- 
« naire, à son âge, presque sans espoir. Je pars à 
« l'instant même, le cœur plein de lui et de vous, et 
« je serai à Lyon avant le jour, à temps, je l'espère, 
« pour l'embrasser. Pourrai-je lui dire que je vous 
« aime et que vous êtes ma blanche fiancée devant 
« Dieu ? Hier soir, on ne lui a pas lu la longue dépêche 
a où je lui disais mon amour pour vous et l'engage- 
« ment juré sur la Sainte Image de Fourvières... Cette 
« dépêche lui aurait fait mal, je n'ai donc pas à re- 
« gretter qu'il l'ignore. Croiriez-vous que dans cette 



ROMANS 201 

« pensée anéantie, sombrée, l'ambition seule survit 
« encore? En délirant, il ne parle que des Valfon et du 
« ministère de la marine. Son dernier souffle sera cet 
« espoir; vous comprendrez que je ne le lui enlève pas 
« et que je vous supplie de prier pour lui comme pour 
« celui qui signe : 
« Votre fidèle et passionné, 

« Glaudius Jacquand. » 

La lettre lue, relue, serrée sous le gant, au creux de 
la petite main tiède, Dina songea avec ferveur : « Oh! 
oui, je prierai pour ton père, pauvre ami... » Et d'un 
talon vif et sonore, la voilette sur les yeux, le sac noir 
au bras, elle prenait la direction de Saint-Sulpice, l'é- 
glise où elle entrait le plus volontiers. Cette habitude 
qui lui venait de province et des longues journées 
oisives à côté de M me Eudeline, d'entrer à l'église pour 
une courte prière, un vœu mental, Dina la gardait à 
Paris; et c'était une douceur ineffable, après l'agitation 
et le brouhaha du bureau, le train des rues, de se ber- 
cer d'une prière enfantine finissant en rêverie dans le 
silence et le repos des hautes nefs, dans la demi-ombre 
des chapelles; délicieuse retraite pour une imagination 
de jeune fille, et telle qu'il n'en pouvait être de meil- 
leure pour s'abriter, prendre tout son essor, sans ris- 
quer de froisser ni de casser ses ailes. 

De ces longues stations à Saint-Sulpice deux ou trois 
fois par semaine, Dina ne parlait jamais à la maison, 
par une pudeur, une gène délicate; à l'administration 
non plus. Elle aurait trop craint les rires, les plaisan- 
teries de ses collègues. On avait remarqué cependant 
qu'après le bureau, elle partait toujours la première 
sans attendre personne pour l'accompagner, et si 
prompte qu'à peine dehors, on ne la voyait plus. De là. 
à supposer toutes les escapades, il s'en fallait de l'é- 
paisseur d'une lettre anonyme; et depuis quelques 
jours, chez Claudius Jacquand comme chez M me Eude- 
line, à tous les courriers du soir et du matin, abondait 



292 PAGES CHOISIES d' ALPHONSE DAUDET 

ce genre de correspondances menteuses et lâches. 

« Qu'il s'embusque sous un porche et guette la sortie 
du bureau, on lui promet de l'agrément. » 

Combien de fois le pauvre amoureux s'était-il promis 
de fuir lembuscade et le guet, les trouvant trop in- 
dignes de leur miraculeux amour; et maintenant le 
voilà trottant sur les talons de Dina, la suivant à dis- 
tance le long des maisons de la rue de Grenelle. Il lui 
avait donc menti ? Le voyage à Lyon, la maladie de son 
père? Non, tout était absolument vrai; mais plus fort 
que l'angoisse filiale, le soupçon jaloux l'avait repris 
tantôt, en venant porter sa réponse. L'idée que Dina 
sortirait dans une heure, que quelqu'un peut-être l'at- 
tendrait, enfin l'affreux poison absorbé depuis deux 
jours lui mettait les veines en feu. Il avait encore deux 
heures avant le train de Lyon; au moins partirait-il 
avec un renseignement, un indice, et ne s'en irait pas 
rongé, torturé par l'horrible doute. 

La Croix-Rouge, la rue du Vieux-Colombier... 

Le pied vif, la tète droite sous son en-cas de soie 
bleue, ruisselant tour à tour de soleil ou de giboulées, 
la petite allait devant elle, marchait vers un but défini 
qui n'était pas la rentrée à la maison. Deux ou trois 
fois, les grandes enjambées du Lyonnais l'amenaient 
involontairement presque sur ses talons. Alors il tra- 
versait la rue ou s'arrêtait devant un des magasins 
d'objets de piété, chapelets, images saintes, dont ce 
quartier est rempli. Tout à coup en se retournant, vers 
le milieu de la rue Saint-Sulpice, il a beau regarder à 
droite, à gauche, devant, derrière lui, il ne retrouve 
plus la vive et mince silhouette qui tout à l'heure se 
hâtait de l'autre côté de la rue, sur les trottoirs lon- 
geant les vieilles murailles noires de l'église. L'idée lui 
vient, voyant du monde entrer, sortir par les petites 
portes, qu'elle a pu disparaître par là, cette étrange 
petite catholique qui, en pleine fête mondaine, lui par- 
lait de sa dévotion à Notre-Dame de Fourvières dont 
elle portait au cou les médailles. Pour s'en assurer, il 



ROMANS 203 

franchit quatre ou cinq marches, poussa la porte vo- 
lante et son émotion fut si grande alors, si extraordi- 
naire que, pendant quelques minutes, il oublia lemotil 
qui l'avait porté là. 

Depuis le fond du chœur, criblé d'ors et de feux 
comme une tiare asiatique, la grande nef du milieu 
était baignée d'une blancheur astrale, liliale, montant 
des mousselines et des tulles alignés, voiles blancs, 
robes blanches, brassards et canetilles de premiers 
communiants, et des aubes et des surplis du grand 
séminaire assis par files de deux cents jeunes prêtres, 
à la suite des enfants groupés. Et tout cela faisait une 
houle, une coulée mouvante de blancheur irisée par la 
lumière qui tombait des hauts vitraux, bercée par la 
musique des orgues et le cristal des voix enfantines, 
dans l'odeur de l'encens et des lilas blancs en grappes 
sur le maître-autel... Pendant cette journée, il y avait 
eu, dès l'aurore, première communion; dans l'après- 
midi, confirmation et renouvellement des vœux, ainsi 
que l'apprit Claudius d'une vieille mère-grand à la pa- 
role exaltée, aux petits yeux sans cils, brillants et 
ruisselants de joie. Les bas côtés de l'église étaient 
pleins d'apparitions de ce genre, tendres créatures fé- 
minines plus ou moins jeunes, mais aux mêmes atti- 
tudes infléchies et priantes, aux mêmes corps vibrants, 
tendus, prêts à ouvrir leurs ailes pour un nouvel essor, 
ou bien alanguis et las, jetés sur les prie-Dieu comme 
à la fin d'une journée brisante d'effusion, d'exaltation. 

En arrivant de cette place Saint-Sulpice, un des car- 
refours de la rive gauche retentissant des sifflets et 
des coups de timbre des omnibus, bruyant des parties 
de bouchon dans le ruisseau, où circulent des chan- 
sons, des rires obscènes, en sortant de cette nuit tom- 
bante qu'attristait la bourrasque qui déversait la 
moitié du grand bassin sur le terre-plein de bitume 
comme une image de toute la lie, de toute la boue de 
la ville en écume autour du temple, le contraste était 
grand avec cette nef, immense vaisseau aux voiles 



294 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

blanches, n'ayant pour se défendre que des fleurs et 
cantiques. Pendant une minute, le Lyonnais éprouva 
ce choc d'idées, ce tourbillon d'impressions contraires, 
dont la remise en place lui fut calmante et délicieuse; 
les vers du poète chantèrent dans sa mémoire : 

Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle, 
Des femmes, des enfants, justice éternelle I... 

L'orgue et les voix enfantines continuent leur doux 
bercement, la houle blanche son roulis mystérieux. 
Soudain Claudius aperçoit, parmi d'autres silhouettes 
prosternées, une petite femme qu'il reconnaît à la 
lourde natte vermeille tordue sur les blancheurs de la 
nuque penchée. Dina, c'est Dina. Et de la voir abîmée 
dans la prière et dans les larmes, alors seulement il 
se souvient qu'en partant, il lui a demandé de prier 
pour son père, tout près de mourir. C'est là qu'elle 
venait si droit, si vite, pendant qu'il la suivait de loin, 
que ses hideux soupçons haletaient honteusement der- 
rière elle. Ah ! il peut partir maintenant. L'image de 
la jeune fille, lavée de toute crainte, étincelante et 
pure, il l'emporte sur son cœur, contre sa chair, 
comme une précieuse amulette et rien ne pourra l'en 
séparer. 



TARTARIN DE TARASCON 



Ce qu'il y a de frappant dans cette création du héros pro- 
vençal imaginé par Alphonse Daudet, c'est que son Tartarin de 
Tarascon n'est pas plus une caricature que Sancho Pança et 
que Bon Quichotte; il a suffi à l'ironiste observateur qu'était 
le grand romancier de souligner simplement les traits les plus 
saillants de la nature méridionale, de les grouper sur un 
même être en une harmonie parfaite pour composer la sur- 
prenante figure, qui restera le type complet et inoubliable du 
menteur et du bravache du Midi. 

Ce personnage extraordinaire, il ne l'a pas purement accablé 
de son ironie, il l'a ciselé avec tendresse, avec émotion même, 



ROMANS 295 

le nuançant de toutes les réalités qu'il avait notées, non seu- 
lement chez ses compatriotes, mais chez lui-même et en pous- 
sant le relief à l'extrême. Tartarin ne fait pas uniquement 
rire comme un grotesque, il attendrit parfois, et cela suffirait 
à nous prouver combien il est près de la vérité, combien il 
est véritablement, un être humain. 

Chacun des traits que lui attribue l'écrivain, quel est celui 
d'entre nous qui n'a pas eu occasion de le découvrir soit 
autour de nous, soit en nous-mème, et d'en reconnaître l'exac- 
titude à peine amplifiée, justifiant ainsi l'épigraphe du livre : 
En France, tout le inonde est un peu de Tarascon. 

Nous ferons d'abord connaissance avec le héros dans son 
milieu habituel : 



LE JARDIN DU BAOBAB 

Ma première visite à Tartarin de Tarascon est restée 
dans ma vie comme une date inoubliable ; il y a douze 
ou quinze ans de cela, mais je m'en souviens mieux 
que d'hier. L'intrépide Tartarin habitait alors, à l'en- 
trée de la ville, la troisième maison à main gauche sur 
le chemin d'Avignon. Jolie petite villa tarasconnaise 
avec jardin devant, balcon derrière, des murs très 
blancs, des persiennes vertes, et sur le pas de la porte 
une nichée de petits Savoyards jouant à la marelle ou 
dormant au bon soleil, la tète sur leurs boites à 
cirage. 

Du dehors, la maison n'avait l'air de rien. 

Jamais on ne se serait cru devant la demeure d'un 
héros. Mais quand on entrait, coquin de sort !... 

De la cave au grenier, tout le bâtiment avait l'air 
héroïque, même le jardin !... 

le jardin de Tartarin, il n'y en avait pas deux 
comme celui-là en Europe. Pas un arbre du pays, pas 
une fleur de France ; rien que des plantes exotiques, 
des gommiers, des calebassiers, des cotonniers, des 
cocotiers, des manguiers, des bananiers, des palmiers, 
un baobab, des nopals, des cactus, des figuiers de 
Barbarie, à se croire en pleine Afrique centrale, à dix 
mille lieues de Tarascon. Tout cela, bien entendu, 



296 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

n'était pas de grandeur naturelle ; ainsi les cocotiers 
n'étaient guère plus gros que des betteraves, et le 
baobab (arbre géant, arbor gigantea) tenait à l'aise dans 
un pot de réséda ; mais c'est égal ! pour Tarascon, 
c'était déjà bien joli, et les personnes de la ville, ad- 
mises le dimanche à l'honneur de contempler le baobab 
de Tartarin, s'en retournaient pleines d'admiration. 

Pensez quelle émotion je dus éprouver ce jour-là en 
traversant ce jardin mirifique !... Ce fut bien autre 
chose quand on m'introduisit dans le cabinet du héros. 

Ce cabinet, une des curiosités de la ville, était au 
tond du jardin, ouvrant de plain-pied sur le baobab 
par une porte vitrée. 

Imaginez-vous une grande salle tapissée de fusils et 
de sabres, depuis en haut jusqu'en bas; toutes les 
armes de tous les pays du monde : carabines, rifles, 
tromblons, couteaux corses, couteaux catalans, co li- 
teaux-revolvers, couteaux-poignards, krish malais, 
flèches caraïbes, flèches de silex, coups-de-poing, 
casse-tète, massues hottentotes, lazos mexicains, est- 
ce que je sais ! 

Par là-dessus, un grand soleil féroce qui faisait luire 
l'acier des glaives et les crosses des armes à feu, 
comme pour vous donner encore plus la chair de 
poule... Ce qui rassurait un peu pourtant, c'était le 
bon air d'ordre et de propreté qui régnait sur toute 
cette yataganerie. Tout y était rangé, soigné, brossé, 
étiqueté comme dans une pharmacie ; de loin en loin, 
un petit écriteau bonhomme sur lequel on lisait : 

Flèches empoisonnées, n'y touchez pas! 

ou : 

Armes chargées, méfiez-vous 

Sans ces écriteaux, jamais je n'aurais osé entrer. 

Au milieu du cabinet, il y avait un guéridon. Sur le 
guéridon, un flacon de rhum, une blague turque, les 
^ oyages du capitaine Cook, les romans de Cooper, de 






ROMANS 297 

Gustave Aimard, des récits de chasse, chasse à l'ours, 
chasse au faucon, chasse à l'éléphant, etc.. Enfin, 
devnat le guéridon, un homme était assis, de qua- 
rante à quarante-cinq ans, petit, gros, trapu, rou- 
geaud, en bras de chemise, avec des caleçons de fla- 
nelle, une forte barbe courte et des yeux flamboyants; 
d'une main il tenait un livre, de l'autre il brandissait 
une énorme pipe à couvercle de fer, et, tout en lisant 
je ne sais quel formidable récit de chasseurs de che- 
velures, il faisait, en avançant sa lèvre inférieure, une 
moue terrible, qui donnait à sa brave figure de petit 
rentier tarasconnais ce même caractère de férocité 
bonasse qui régnait dans toute la maison. 

Cet homme, c'était Tartarin, Tartarin de Tarascon, 
l'intrépide, le grand, l'incomparable Tartarin de Taras- 
con. 

Tartarin est le plus habile tireur de Tarascon ; dans la partie 
de chasse que tout bon Tarasconnais fait chaque dimanche, 
c'est lui le roi des chasseurs de casquettes. A défaut de gibier, 
en effet, les chasseurs jettent leur casquette en l'air et c'est à 
qui la criblera le mieux de son plomb. Ces succès continus 
poussent Tartarin à tenter une chasse plus sérieuse, celle du 
lion, et il se décide à aller en Algérie pour y mettre à prolit 
son adresse. 



LE DEPART 

Enfin il arriva, le jour solennel, le grand jour. 

Dès l'aube, tout Tarascon était sur pied, encombrant 
le chemin d'Avignon et les abords de la petite maison 
du baobab. 

Du monde aux fenêtres, sur les toits, sur les arbres; 
des mariniers du Rhône, des portefaix, des décrotteurs, 
des bourgeois, des ourdisseuses, des taffetassières, le 
cercle, enfin toute la ville ; puis aussi des gens de 
Beaucaire qui avaient passé le pont, des maraîchers de 
la banlieue, des charrettes à grandes bâches, des vi- 
gnerons hissés sur de belles mules attifées de rubans, 



298 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

de flots, de grelots, de nœuds, de sonnettes, et même, 
de loin en loin, quelques jolies filles d'Arles venues en 
croupe de leur galant, le ruban d'azur autour de la 
tète, sur de petits chevaux de Camargue gris de fer. 

Toute cette foule se pressait, se bousculait devant 
la porte de Tartarin, ce bon M. Tartarin, qui s'en allait 
tuer des lions chez les Teurs. 

Pour Tarascon, l'Algérie, l'Afrique, la Grèce, la Tur- 
quie, la Mésopotamie, tout cela forme un grand pays 
très vague, presque mythologique, et cela s'appelle les 
Teurs (les Turcs). 

Au milieu de cette cohue, les chasseurs de casquettes 
allaient et venaient, fiers du triomphe de leur chef, et 
traçant sur leur passage comme des sillons glorieux. 

Devant la maison du baobab, deux grandes brouet- 
tes. De temps en temps, la porte s'ouvrait, laissant 
voir quelques personnes qui se promenaient grave- 
ment dans le petit jardin. Des hommes apportaient des 
malles, des caisses, des sacs de nuit, qu'ils empilaient 
sur les brouettes. 

A chaque nouveau colis, la foule frémissait. On se 
nommait les objets à haute voix. « Ça, c'est la tente- 
abri... Ça, ce sont les conserves... la pharmacie... les 
caisses d'armes... » Et les chasseurs de casquettes 
donnaient des explications. 

Tout à coup, vers dix heures, il se fit un grand mou- 
vement dans la foule. La porte du jardin tourna sur 
ses gonds violemment. 

« C'est lui !... c'est lui ! » criait-on. 

C'était lui... 

Quand il parut sur le seuil, deux cris de stupeur par- 
tirent de la foule : 

— C'est un Teur /... 

— Il a des lunettes ! 

Tartarin de Tarascon, en effet, avait cru de son devoir, 
allant en Algérie, de prendre le costume algérien. 
Large pantalon bouffant en toile blanche, petite veste 
collante à boutons de métal, deux pieds de ceinture 






ROMANS 299 

rouge autour de l'estomac, le cou nu, le front rasé, 
sur sa tète une gigantesque chéchia (bonnet rouge) et 
Un flot bleu d'une longueur!... Avec cela, deux lourds 
fusils, un sur chaque épaule, un grand couteau de 
chasse à la ceinture, sur le ventre une cartouchière, 
sur la hanche un revolver se balançant dans sa poche 
de cuir. C'est tout... 

Ah ! pardon, j'oubliais les lunettes, une énorme paire 
de lunettes bleues qui venaient là bien à propos pour 
corriger ce qu'il y avait d'un peu farouche dans la tour- 
nure de notre héros ! 

« Vive Tartarin !... vive Tartarin ! » hurla le peuple. 
Le grand homme sourit, mais ne salua pas, à cause de 
ses fusils qui le gênaient. Du reste, il savait mainte- 
nant à quoi s'en tenir sur la faveur populaire ; peut- 
être même qu'au fond de son âme il maudissait ses 
terribles compatriotes, qui l'obligeaient à partir, à 
quitter son joli petit chez lui aux murs blancs, aux 
persiennes vertes... Mais cela ne se voyait pas. 

Calme et fier, quoiqu'un peu pâle, il s'avança sur la 
chaussée, regarda ses brouettes, et, voyant que tout 
était bien, prit gaillardement le chemin de la gare, 
sans même se retourner une fois vers la maison du 
baobab. Derrière lui marchaient le brave commandant 
Bravida, ancien capitaine d'habillement, le président 
Ladevèze, puis l'armurier Costecalde et tous les chas- 
seurs de casquettes, puis les brouettes, puis le peuple. 

Devant l'embarcadère, le chef de gare l'attendait, — 
un vieil africain de 1830, qui lui serra la main plusieurs 
fois avec chaleur. 

L'express Paris-Marseille n'était pas encore arrivé. 
Tartarin et son état-major entrèrent dans les salles 
d'attente. Pour éviter l'encombrement, derrière eux 
le chef de gare fit fermer les grilles. 

Pendant un quart d'heure, Tartarin se promena de 
long en large clans les salles, au milieu des chasseurs 
de casquettes. Il leur parlait de son voyage, de sa 
chasse, promettant d'envoyer des peaux. On s'inscri- 



300 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

vait sur son carnet pour une peau comme pour une 
contredanse. 

Tranquille et doux comme Socrate au moment de 
boire la ciguë, l'intrépide Tarasconnais avait un mot 
pour chacun, un sourire pour tout le monde. Il parlait 
simplement, d'un air affable; on aurait dit qu'avant 
de partir, il voulait laisser derrière lui comme une 
traînée de charme, de regrets, de bons souvenirs. 
D'entendre leur chef parler ainsi, tous les chasseurs 
de casquettes avaient des larmes, quelques-uns 
même des remords, comme le président Ladevèze et 
le pharmacien Bézuquet. 

Des hommes d'équipe pleuraient dans des coins. 
Dehors, le peuple regardait à travers les grilles, et 
criait : « Vive Tartarin ! » 

Enfin la cloche sonna. Un roulement sourd, un sif- 
flet déchirant ébranla les voûtes... En voiture ! en voi- 
ture ! 

— Adieu, Tartarin !... adieu, Tartarin !... 

— Adieu, tous!... murmura le grand homme, et 
sur les joues du brave commandant Bravida il em- 
brassa son cher Tarascon. 

Puis il s'élança sur la voie, et monta dans un wagon 
plein de Parisiennes, qui pensèrent mourir de peur en 
voyant arriver cet homme étrange avec tant de cara- 
bines et de revolvers. 

Après mille péripéties, nous le retrouvons à l'affût du lion : 



PAN ! PAN ! 

C'était un grand désert sauvage, tout hérissé de 
plantes bizarres, de ces plantes d'Orient qui ont l'air 
de bètes méchantes. Sous le jour discret des étoiles, 
leur ombre agrandie s'étirait par terre en tous sens. 
A droite, la masse confuse et lourde d'une montagne, 
l'Atlas peut-être !... A gauche, la mer invisible, qui 






ROMANS 301 

roulait sourdement... Un vrai gîte à tenter les fau- 
ves... 

Un fusil devant lui, un autre dans les mains, Tar- 
tarin de Tarascon mit un genou en terre et attendit... 
Il attendit une heure, deux heures... Rien !... Alors il 
se souvint que, dans ses livres, les grands tueurs de 
lions n'allaient jamais à la chasse sans emmener un 
petit chevreau qu'ils attachaient à quelques pas de- 
vant eux et qu'ils faisaient crier en lui tirant la patte 
avec une ficelle. N'ayant pas de chevreau, le Tarascon- 
nais eut l'idée d'essayer des imitations, et se mit à 
bêler d'une voix chevrotante : « Mê ! Mè !... » 

D'abord très doucement, parce qu'au fond de l'âme 
il avait tout de même un peu peur que le lion l'enten- 
dit... puis, voyant que rien ne venait, il bêla pins fort : 
« Mè !... Mè !... » Rien encore!... Impatienté, il reprit 
de plus belle et plusieurs fois de suite : « Mè !... Mè !... 
Mè !... » avec tant de puissance que ce chevreau finis- 
sait par avoir l'air d'un bœuf... 

Tout à coup, à quelques pas devant lui, quelque 
chose de noir et de gigantesque s'abattit. Il se tut... 
Cela se baissait, flairait la terre, bondissait, se rou- 
lait, partait au galop, puis revenait et s'arrêtait net... 
c'était le lion, à n'en pas douter!... Maintenant on 
voyait très bien ses quatre pattes courtes, sa formi- 
dable encolure, et deux yeux, deux grands yeux qui 
luisaient dans l'ombre... Enjoué! feu! pan! pan!... 
C'était fait. Puis tout de suite un bondissement en 
arrière, et le coutelas de chasse au poing. 

Au coup de feu du Tarasconnais, un hurlement ter- 
rible répondit. 

« Il en a ! » cria le bon Tartarin, et, ramassé sur ses 
fortes jambes, il se préparait à recevoir la bête ; mais 
elle en avait plus que son compte et s'enfuit au triple 
galop en hurlant... Lui pourtant ne bougea pas. 11 
attendait la femelle... toujours comme dans ses livres ! 

Par malheur la femelle ne vint pas. Au bout de deux 
ou trois heures d'attente, le Tarasconnais se lassa. La 



302 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

terre était humide, la nuit devenait fraîche, la bise de 
mer piquait. 

« Si je faisais un somme en attendant le jour? » se 
dit-il, et pour éviter les rhumatismes, il eut recours à 
la tente-abri... Mais voilà le diable! cette tente-abri 
était d'un système si ingénieux, si ingénieux, qu'il ne 
put jamais venir à bout de l'ouvrir. 

Il eut beau s'escrimer et suer pendant une heure, 
la damnée tente ne s'ouvrit pas... Il y a des parapluies 
qui, par des pluies torrentielles s'amusent à vous 
jouer de ces tours-là... De guerre lasse, le Tarascon- 
nais jeta l'ustensile par terre, et se coucha dessus, en 
jurant comme un vrai Provençal qu'il était. 

« Ta, ta, ra, ta, Tarata !... 

— Quèsaco?... » fit Tartarin en s'éveillant en sur- 
saut. 

C'étaient les clairons des chasseurs d'Afrique qui 
sonnaient la diane, dans les casernes de Mustapha... 
Le tueur de lions, stupéfait, se frotta les yeux... Lui 
qui se croyait en plein désert!... Savez-vous où il 
était... ? Dans un carré d'artichauts, entre un plant de 
choux-fleurs et un plant de betteraves. 

Son Sahara avait des légumes... Tout près de lui, 
sur la jolie côte verte de Mustapha supérieur, des vil- 
las algériennes, toutes blanches, luisaient dans la rosée 
du jour levant : on se serait cru aux environs de Mar- 
seille, au milieu des bastides et des bastidons. 

La physionomie bourgeoise et potagère de ce paysage 
endormi étonna beaucoup le pauvre homme, et le mit 
de fort méchante humeur. 

« Ces gens-là sont fous, » se disait-il, « de planter 
leurs artichauts dans le voisinage du lion... car enfin, 
je n'ai pas rêvé... Les lions viennent jusqu'ici... En 
voilà la preuve... » 

La preuve, c'étaient des taches de sang que la hète 
en fuyant avait laissées derrière elle. Penché sur cette 
piste sanglante, l'œil aux aguets, le revolver au poing, 
le vaillant Tarasconnais arriva, d'artichaut en arti- 



ROMANS 303 

chaut, jusqu'à un petit champ d'avoine... de l'herbe 
foulée, une mare de sang, et, au milieu de la mare, 
couché sur le flanc avec une large plaie à la tète, un... 
Devinez quoi !... 

« Un lion, parbleu !... » 

Non ! un âne, un de ces tout petits ânes qui sont si 
communs en Algérie et qu'on désigne là-bas sous le 
nom de bourriquots. 



TARTARIN SUR LES ALPES 

Quelque chose de léger, de fin, de subtil, qui pénètre l'âme, 
chatouille et sème dans les rires la note saisissante de la rail- 
lerie nécessaire ; le trait caricatural à peine indiqué, ayant un 
arôme habilement caché de philosophie humaine, ne donnant 
que le relief exact des vanités et des enflures du Midi : telle 
est l'impression que donne la lecture de ce livre joyeux, 
vivace et amusant qui nous ramène le héros tarasconnais, 
Tar tarin sur les Alpes. 

On est tout heureux de le retrouver, ce gros petit homme 
aux doubles muscles, dont les exploits imaginaires ont révo- 
lutionné Tarascon. Dix années ont passé sur lui sans avoir 
diminué sa fougue. Cette fois, c'est en Suisse que nous le 
trouvons ; après la lutte contre les fauves, c'est la lutte contre 
la nature, l'assaut donné à la montagne et au glacier qu'il 
faut à ce cœur intrépide. 

En Algérie, il prenait les lions apprivoisés et aveugles pour 
des lions sauvages et redoutables; en Suisse, grâce à son 
compatriote Bompard, autre menteur méridional, il croit que 
tout est machiné et que les dangers véritables ne sont que des 
périls imaginaires. De là les aventures les plus terribles et les 
plus bouffonnes, car il s'aventure à travers les précipices, les 
abîmes réels et provoque les avalanches, persuadé qu'il 
marche au milieu de décors de comédie et de trucs de féerie. 

Après différents incidents de voyage, Bompard, rencontré 
par Tartarin, essaie de lui donner quelques renseignements 
sur la Suisse. 



CONFIDENCES SOUS UN TUNNEL 

« La Suisse, à l'heure qu'il est, vé ! M. Tartarin, n'est 
plus qu'un vaste Kursaal, ouvert de juin en septembre, 



304 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

un casino panoramique, où l'on vient se distraire des 
quatre parties du monde et qu'exploite une Compagnie 
richissime à centaines de millions de milliasses, qui a 
son siège à Genève et à Londres. Il en fallait de l'ar- 
gent, figurez-vous bien, pour affermer, peigner et pom- 
ponner tout ce territoire, lacs, forêts, montagnes et 
cascades, entretenir un peuple d'employés, de com- 
parses, et sur les plus hautes cimes installer les hôtels 
mirobolants, avec gaz, télégraphes, téléphones!... 

— C'est pourtant vrai, songe tout haut Tartarin qui 
se rappelle le Rigi. 

— Si c'est vrai!... Mais vous n'avez rien vu... Avan- 
cez un peu dans le pays, vous ne trouverez pas un coin 
qui ne soit truqué, machiné comme les dessous de l'O- 
péra; des cascades éclairées à giorno, des tourniquets 
a l'entrée des glaciers, et, pour les ascensions, des tas 
de chemins de fer hydrauliques ou funiculaires. Toute- 
fois, la Compagnie, songeant à sa clientèle d'Anglais 
et d'Américains grimpeurs, garde à quelques Alpes 
fameuses, la Jungfrau, le Moine, le Finsteraarhorn, 
leur apparence dangereuse et farouche, bien qu'en 
réalité, il n'y ait pas plus de risques là qu'ailleurs. 

— Pas moins, les crevasses, mon bon, ces horribles 
crevasses... Si vous tombez dedans? 

— Vous tombez sur la neige, monsieur Tartarin, et 
vous ne vous faites pas de mal; il y a toujours en bas, 
au fond, un portier, un chasseur, quelqu'un qui vors 
relève, vous brosse, vous secoue et gracieusemei t 
s'informe : « Monsieur n'a pas de bagages?... » 

— Qu'est-ce que vous me chantez là, Gonzague? 
Et Bompard redoublant de gravité : 

— L'entretien de ces crevasses est une des plus 
grosses dépenses de la Compagnie. 

Un moment de silence sous le tunnel dont les envi- 
rons sont accalmis. Plus de feux variés, de poudre en 
l'air, de barques sur l'eau; mais la lune s'est levée et 
fait un autre paysage de convention, bleuâtre, flui- 
dique, avec des pans d'une ombre impénétrable... 



ROMANS 305 

Tartarin hésite à croire son compagnon sur parole. 
Pourtant il réfléchit à tout ce qu'il a vu déjà d'extraor- 
dinaire en quatre jours, le soleil du Rigi, la farce de 
Guillaume Tell; et les inventions de Bompard lui pa- 
raissent d'autant plus vraisemblable» que dans tout 
Tarasconnais le hâbleur se double d'un gobeur. 

— Différemment, mon bon ami, comment expliquez- 
vous ces catastrophes épouvantables... celle du Cervin, 
par exemple !... 

— Il y a seize ans de cela, la Compagnie n'était pas 
constituée, monsieur Tartarin. 

— Mais, l'année dernière encore, l'accident du Wet- 
terhorn, ces deux guides ensevelis avec leurs voya- 
geurs!... 

— Il faut bien, té pardi!... pour amorcer les alpi- 
nistes... Une montagne où l'on ne s'est pas un peu cassé 
la tète, les Anglais n'y viennent plus... Le YVetterhorn 
périclitait depuis quelque temps; avec ce petit fait 
divers, les recettes ont remonté tout de suite. 

— Alors, les deux guides?... 

— Se portent aussi bien que les voyageurs; on les 
a seulement fait disparaître, entretenus à l'étranger 
pendant six mois... Une réclame qui coûte cher, mais 
la Compagnie est assez riche pour s'offrir cela. 

— Ecoutez, Gonzague... 

Tartarin s'est levé, une main sur l'épaule de l'ancien 
gérant : 

— Vous ne voudriez pas qu'il m'arrivât malheur, 
que?... Eh bien! parlez-moi franchement... vous con- 
naissez mes moyens comme alpiniste, ils sont mé- 
diocres. 

— Très médiocres, c'est vrai ! 

— Pensez-vous cependant que je puis, sans trop de 
danger, tenter l'ascension de la Jungfrau? 

— J'en répondrais, ma tête dans le feu, monsieur 
Tartarin... Vous n'avez qu'à vous fier au guide, vé! 

— Et si j'ai le vertige? 

— Fermez les yeux. 

ALPHONSE DAUDET. ' 20 



306 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

— Si je glisse? 

— Laissez-vous faire... C'est comme au théâtre... li 
y a des praticables... On ne risque rien... 

— Ah ! si je vous avais là pour me le dire, pour me 
le répéter... Allons, mon brave, un bon mouvement, 
venez avec moi... 

Bompard ne demanderait pas mieux, pécaïré ! mais 
il a ses Péruviens sur les bras jusqu'à la fin de la sai- 
son; et comme son ami s'étonne de lui voir accepter 
ces fonctions de courrier, de subalterne : 

— Que voulez-vous, monsieur Tartarin?... C'est dans 
notre engagement... La Compagnie a le droit de nous 
employer comme bon lui semble. 

Le voilà comptant sur ses doigts tous ses avatars 
divers depuis trois ans... guide dans l'Oberland, joueur 
de cor des Alpes, vieux chasseur de chamois, ancien 
soldat de Charles X, pasteur protestant sur les hau- 
teurs... 

— Quès aco?... demande Tartarin surpris. 
Et l'autre de son air tranquille : 

— Bé ! oui. Quand vous voyagez dans la Suisse alle- 
mande, des fois vous apercevez à des hauteurs verti- 
gineuses un pasteur prêchant en plein air, debout sur 
une roche ou dans une chaire rustique en tronc d'ar- 
bre. Quelques bergers, fromagers, à la main leurs bon- 
nets de cuir, des femmes coiffées et costumées selon le 
canton, se groupent autour avec des poses pittores- 
ques; et le paysage est joli, des pâturages verts ou frais 
moissonnés, des cascades jusqu'à la route et des trou- 
peaux aux lourdes cloches sonnant à tous les degrés 
de la montagne. Tout ça, vé! c'est du décor, de la figu- 
ration. Seulement, il n'y a que les employés de la 
Compagnie, guides, pasteurs, courriers, hôteliers qui 
soient dans le secret, et leur intérêt est de ne pas l'é- 
bruiter de peur d'effaroucher la clientèle. 

L'Alpiniste reste abasourdi, muet, le comble chez lui 
de la stupéfaction. Au fond, quelque doute qu'il ait de 
la véracité de Bompard, il se sent rassuré, plus calme 



ROUANS 307 

sur les ascensions alpestres, et bientôt l'entretien se 
fait joyeux. Les deux amis parlent de Tarascon, de 
leurs bonnes parties de rire d'autrefois, quand on était 
plus jeune. 

— A propos de galéjade 1 , dit subitement Tartarin, ils 
m'en ont fait une bien bonne au Rigi-Kulm... Figurez- 
vous que ce matin... et il raconte la lettre piquée à 
sa glace, la récite avec emphase : Français du diable... 
C'est une mystification, que?... — On ne sait pas... 
Peut-être... dit Bompard qui semble prendre la chose 
plus sérieusement que lui. 11 s'informe si Tartarin, pen- 
dant son séjour au Rigi, n'a eu d'histoire avec personne, 
n'a pas dit un mot de trop. 

— Ah ! vaï, un mot de trop ! Est-ce qu'on ouvre seule- 
ment la bouche avec tous ces Anglais, Allemands, 
muets comme des carpes sous prétexte de bonne 
tenue ! 

A la réflexion, pourtant, il se souvient d'avoir rivé 
son clou, et vertement, à une espèce de Cosaque, un 
certain Mi... Milanof. 

— Manilof, corrige Bompard. 

Vous le connaissez?... De vous à moi, je crois que 
ce Manilof m'en voulait à cause d'une petite Russe... 

— Oui, Sonia... murmure Bompard soucieux... 

— Vous la connaissez aussi ? Ah ! mon ami, la perle 
fine, le joli petit perdreau gris ! 

— Sonia de Wassilief... C'est elle qui a tué d'un coup 
de revolver, en pleine rue, le général Felianine, le pré- 
sident du Conseil de guerre qui avait condamné son 
frère à la déportation perpétuelle. 

Sonia assassin! cette enfant, cette blondinette... 
Tartarin ne veut y croire. Mais Bompard précise, donne 
des détails sur l'aventure, du reste bien connue. Depuis 
deux ans Sonia habite Zurich, où son frère Boris, 
échappé de Sibérie, est venu la rejoindre, la poitrine 
perdue; et, tout l'été, elle le promène au bon air dans 

4 Galéjade, plaisanterie, farce. 



3U8 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

la montagne. Le courrier les a souvent rencontrés, 
escortés d'amis qui sont tous des exilés, des conspira- 
teurs. Les Wassilief, très intelligents, très énergiques, 
ayant encore quelque fortune, sont à la tête du parti 
nihiliste avec Bolibine. l'assassin du préfet de police, 
et ce Manilof qui, l'an dernier, a fait sauter le palais 
d'hiver. 

— Boufre! dit Tartarin, on a de drôles de voisins au 
Rigi. 

Mais en voilà bien d'une autre. Bompard ne va-t-il 
pas s'imaginer que la fameuse lettre est venue de ces 
jeunes gens; il reconnaît là les procédés nihilistes. Le 
czar, tous les matins, trouve de ces avertissements, 
dans son cabinet, sous sa serviette... 

— Mais enfin, dit Tartarin en pâlissant, pourquoi ces 
menaces ? Qu'est-ce que je leur ai fait? 

Bompard pense qu'on l'a pris pour un espion. 

— Un espion, moi ! 

— Bé oui ! Dans tous les centres nihilistes, à Zurich, 
à Lausanne, à Genève, la Russie entretient à grands 
frais une nombreuse surveillance; depuis quelque 
temps même, elle a engagé l'ancien chef de la police 
impériale française avec une dizaine de Corses qui 
suivent et observent tous les exilés russes, se servent 
de mille déguisements pour les surprendre. La tenue 
de l'Alpiniste, ses lunettes, son accent, il n'en fallait 
pas plus pour le confondre avec un de ces agents. 

« Coquin de sort! vous m'y faites penser, dit Tar- 
tarin... ils avaient tout le temps sur leurs talons un 
sacré ténor italien... Ce doit être un mouchard bien 
sur... Différemment, qu'est-ce qu'il faut que je fasse? 

— Avant tout, ne plus vous trouver sur le chemin 
de ces gens-là, puisqu'on vous prévient qu'il vous 
arriverait malheur. 

— Ah! vaï, malheur... Le premier qui m'approche, 
je lui fends la tète avec mon piolet. 

Et dans l'ombre du tunnel les yeux du Tarasconnais 
s'enflamment. Mais Bompard moins rassuré que lui, 



ROMANS 309 

sait que la haine de ces nihilistes est terrible, s'attaque 
en dessous, creuse et trame. On a beau être un lapin 
comme le président, allez donc vous méfier du lit d'au- 
berge où Ton couche, de la chaise où l'on s'assied, de 
la rampe de paquebot qui cédera tout à coup pour une 
chute mortelle. Et les cuisines préparées, le verre 
enduit d'un poison invisible. 

— Prenez garde au kirsch de votre gourde, au lait 
mousseux que vous apporte le vacher en sabots. Ils ne 
reculent devant rien, je vous dis. 

— Alors, quoi? Je suis fichu!... gronde Tartarin ; 
puis, saisissant la main de son compagnon : 

— Conseillez-moi, Gonzague. 

Après une minute de réflexion, Bompard lui trace 
son programme. Partir le lendemain de bonne heure, 
traverser le lac, le col du Brùnig, coucher le soir à 
Interlaken. Le jour suivant Grindelwald et la petite 
Scheideck. Le surlendemain, la Jungfrau ! Puis, en 
route pour Tarascon, sans perdre une heure, sans se 
retourner. 

— Je partirai demain, Gonzague... fait le héros d'une 
voix mâle avec un regard d'effroi au mystérieux hori- 
zon que recouvre la pleine nuit, au lac qui semble 
receler pour lui toutes les trahisons dans son calme 
glacé de pâles reflets... 

De Tarascon, toute une députation est venue apporter à 
Tartarin, au président du club alpin P. G. A., la bannière 
qu'il doit planter au sommet du Mont Blanc. Il commence 
l'ascension, et le voilà lancé dans la plus terrible des aven- 
tures, séparé de tous les ascensionnistes et demeuré seul avec 
Bompard. 

A présent, les Tarasconnais sont seuls. Ils avancent 
avec précaution sur le désert de neige, attachés à la 
même corde, Tartarin en avant, tâtant de son piolet 
gravement, pénétré de la responsabilité qui lui 
incombe, y cherchant un réconfort. 

— Courage! du sang-froid!... Nous nous en tire- 



310 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

rons!... crie-t-il à chaque instant à Bompard. Ainsi 
l'officier, dans la bataille, chasse la peur qu'il a, en 
brandissant son épée et criant à ses hommes : 

— En avant, s. n. d. D. !... toutes les balles ne tuent 
pas ! 

Enfin les voilà au bout de cette horrible crevasse. 
D'ici au but, ils n'ont plus d'obstacles bien graves ; 
mais le vent souffle, les aveugle de tourbillons nei- 
geux. La marche devient impossible sous peine de 
s'égarer. 

— Arrêtons-nous un moment..., dit Tartarin. Un sé- 
rac de glace gigantesque leur creuse un abri à sa base; 
ils s'y glissent, étendent la couverture doublée de 
caoutchouc du président, et débouchent la gourde 
de rhum, seule provision que n'aient pas emportée les 
guides. Il s'ensuit alors un peu de chaleur et de bien- 
être, tandis que les coups de piolet, toujours plus 
faibles sur la hauteur, les avertissent du progrès de 
l'expédition. Cela résonne au cœur du P. C. A. comme 
un regret de n'avoir pas fait le Mont-Blanc jusqu'aux 
cimes. 

— Qui le saura? riposte Bompart cyniquement. Les 
porteurs ont conservé la bannière ; de Chamonix on 
croira que c'est vous. 

— Vous avez raison, l'honneur de Tarascon est 
sauf... conclut Tartarin d'un ton convaincu. 

Mais les éléments s'acharnent, la bise en ouragan, 
la neige par paquets. Les deux amis se taisent, hantés 
d'idées sinistres, ils se rappellent l'ossuaire sous la 
vitrine du vieil aubergiste, ses récits lamentables, la 
légende de ce touriste américain qu'on a retrouvé pé- 
trifié de froid et de faim, tenant dans sa main crispée 
un carnet où ses angoisses étaient écrites jusqu'à la 
dernière convulsion qui fit glisser le crayon et dévier 
la signature. 

— Avez-vous un carnet, Gonzague ? 

Et l'autre, qui comprend sans explications : 

— Ah! vaï, un carnet... Si vous croyez que je vais 






ROMANS 311 

me laisser mourir comme cet Américain... Vite, allons- 
nous-en, sortons d'ici, 

— Impossible... Au premier pas nous serions em- 
portés comme une paille, jetés daris quelque abîme. 

— Mais alors, ii faut appeler, l'auberge n'est pas 
loin... Et Bompard à genoux, la tête hors du sérac, 
dans la pose d'une bête au pâturage et mugissante, 
hurle : « Au secours ! au secours ! à moi ! » 

— Aux armes !... crie à son tour Tartarin de son 
creux le plus sonore que la grotte répercute en ton- 
nerre. 

Bompard lui saisit le bras : « Malheureux, le sé- 
rac!... » Positivement tout le bloc a tremblé; encore 
un souffle et cette masse de glaçons accumulés crou- 
lerait sur leur tête. Ils restent figés, immobiles, enve- 
loppés d'un effrayant silence bientôt traversé d'un 
roulement lointain qui se rapproche, grandit, envahit 
l'horizon, meurt enfin sous la terre de gouffre en 
gouffre. 

— Les pauvres gens !... murmure Tartarin pensant 
au Suédois et à ses guides, saisis, emportés sans doute 
par l'avalanche. Et Bompard hochant la tète : « Nous 
ne valons guère mieux qu'eux. » En effet, leur situa- 
tion est sinistre, n'osant bouger dans leur grotte de 
glace ni se risquer dehors sous les rafales. 

Pour achever de leur serrer le cœur, du fond de la 
vallée monte un aboiement de chien hurlant à la mort. 
Tout à coup, Tartarin, les yeux gonflés, les lèvres gre- 
lottantes, prend les mains de son compagnon et le 
regardant avec douceur : 

— Pardonnez-moi, Gonzague, oui, oui, pardonnez- 
moi. Je vous ai rudoyé tantôt, je vous traité de men- 
teur... 

— Ah ! vaï! Qu'est-ce que ça fait?... 

— J'en avais le droit moins que personne, car j'ai 
beaucoup menti dans ma vie, et, à cette heure su- 
prême, j'éprouve le besoin de m'ouvrir, de me dégon- 
fler, d'avouer publiquement mes impostures. 



312 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

— Des impostures, vous? 

— Écoutez-moi, ami... d'abord je n'ai jamais tué de 
lion. 

— Ça ne m'étonne pas... fait Bompard tranquille- 
ment. Mais est-ce qu'il faut se tourmenter pour si 
peu ?... C'est notre soleil qui veut ça, on naît avec le 
mensonge... Vél moi... Ai-je dit une vérité depuis que 
je suis au monde?... Dès que j'ouvre la bouche, mon 
Midi me monte comme une attaque. Les gens dont je 
parle, je ne les connais pas, les pays, je n'y suis jamais 
allé, et tout ça fait un tel tissu d'inventions que je ne 
m'y débrouille plus moi-même. 

— C'est l'imagination, péchère ! soupire Tartarin ; 
nous sommes des menteurs par imagination. 

■ — Et ces mensonges-là n'ont jamais fait de mal à 
personne, tandis qu'un méchant, un envieux comme 
Costecalde... 

— Ne parlons jamais de ce misérable ! interrompt 
le P. C. A., et, pris d'un subit accès de rage : Coquin 
de bon sort! c'est tout de même un peu fichant... Il 
s'arrête sur un geste terrifié de Bompard... Ah ! oui, 
le sérac... et baissant le ton, forcé de chuchoter sa 
colère, le pauvre Tartarin continue ses imprécations 
à voix basse dans une énorme et comique désarticula- 
tion de la bouche : Un peu fichant de mourir à la 
fleur de l'âge par la faute d'un scélérat qui, dans ce 
moment, prend bien tranquillement sa demi-tasse sur 
le Tour de Ville !... 

Mais pendant qu'il fulmine, une éclaircie s'ouvre 
peu à peu dans l'air. Il ne neige plus, il ne vente plus; 
et des écarts bleus apparaissent déchirant le gris du 
ciel. Vite, en route, et, rattachés tous deux à la corde, 
Tartarin, qui a pris la tête comme tout à l'heure, se 
retourne, un doigt sur la bouche : 

— Et vous savez, Gonzague, tout ce que nous venons 
de dire reste entre nous. 

— Té pardi.. 

Pleins d'ardeur, ils repartent enfonçant jusqu'aux 



ROMANS 313 

genoux dans la neige fraîchement tombée, qui a en- 
glouti sous sa ouate immaculée les traces de la cara- 
vane; aussi Tartarin consulte sa boussole toutes les 
cinq minutes. Mais cette boussole tarasconnaise, ha- 
bituée aux chauds climats., est frappée décongélation 
depuis son arrivée en Suisse. L'aiguille joue aux quatre 
coins, agitée, hésitante; et ils marchent devant eux, 
attendant de voir se dresser tout à coup les roches 
noires des Grands-Mulets dans la blancheur uniforme, 
silencieuse, en pics, en aiguilles, en mamelons, qui les 
entoure, les éblouit, les épouvante aussi, car elle peut 
recouvrir de dangereuses crevasses sous leurs pieds. 

— Du sang-froid, Gonzague, du sang-froid ! 

— C'est justement de ça que je manque, répond 
Bompard lamentablement. Et il gémit : « Aïe de mon 
pied!... aïe de ma jambe!... nous sommes perdus ; 
jamais nous n'arriverons... » 

Ils marchent depuis deux heures lorsque vers le 
milieu d'une pente de neige très dure à grimper, Bom- 
pard s'écrie effaré : 

— Tartarém, mais ça monte ! 

— Eh ! je le vois parbleu bien, que ça monte, riposte 
le P. G. A. en train de perdre sa sérénité. 

— Pas moins, à mon idée, ça devrait descendre. 

— Bé oui ! mais que voulez-vous que j'y fasse ? 
Allons toujours jusqu'en haut, peut-être que ça des- 
cendra de l'autre côté. 

Gela descendait en effet, et terriblement, par une 
succession de névés, de glaciers presque à pic, et 
tout au bout de cet étincellement de blancheurs dan- 
gereuses une cabane s'apercevait piquée sur une roche 
à des profondeurs qui semblaient inaccessibles. C'était 
un asile à atteindre avant la nuit, puisqu'on avait perdu 
la direction des Grands-Mulets, mais au prix de quels 
efforts, de quels dangers peut-être ! 

— Surtout ne me lâchez pas, que, Gonzague... 

— Ni vous non plus, Tartare'm. 

Ils échangent ces recommandations sans se voir, 



314 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

séparés par une arête derrière laquelle Tartarin a dis- 
paru, avançant l'un pour monter, l'autre pour des- 
cendre, avec lenteur et terreur. Ils ne se parlent même 
plus, concentrant toutes leurs forces vives, crainte 
d'un faux pas, d'une glissade. Tout à coup, comme il 
n'est plus qu'à un mètre de la crête, Bompard entend 
un cri terrible de son compagnon, en même temps qu'il 
sent la corde se tendre d'une violente et désordonnée 
secousse... Il veut résister, se cramponner pour retenir 
son compagnon sur l'abîme. Mais la corde était vieille, 
sans doute, car elle se rompt brusquement sous l'effort. 

— Outre ! 

— Boufre ! 

Ces deux cris se croisent, sinistres, déchirant le si- 
lence et la solitude, puis un calme effrayant, un calme 
de mort que rien ne trouble plus dans la vastitude des 
neiges immaculées. 

Vers le soir, un homme ressemblant vaguement à 
Bompard, un spectre aux cheveux dressés, boueux, 
ruisselant, arrivait à l'auberge des Grands-Mulets où 
on le frictionnait, le réchauffait, le couchait avant qu'il 
eût prononcé d'autres paroles que celles-ci, entre- 
coupées de larmes, de poings levés au ciel. « Tartarin... 
perdu... cassé la corde... » Enfin on put comprendre 
le grand malheur qui venait d'arriver. 

Pendant que le vieil aubergiste se lamentait et ajou- 
tait un nouveau chapitre aux sinistres de la montagne 
en attendant que son ossuaire s'enrichit des restes de 
l'accident, le Suédois et ses guides, revenus de leur 
expédition, se mettaient à la recherche de l'infortuné 
Tartarin avec des cordes, des échelles, tout l'attirail 
d'un sauvetage, hélas ! infructueux. Bompard, resté 
comme ahuri, ne pouvait fournir aucun indice précis 
ni sur le drame ni sur l'endroit où il avait eu lieu. On 
trouva seulement au Dôme du Goûter un bout de corde 
resté dans une anfractuosité de glace. Mais cette corde, 
chose singulière, était coupée aux deux bouts comme 
avec un instrument tranchant; les journaux de Cham- 



ROMANS 315 

béry en donnèrent un fac-similé. Enfin, après huit 
jours de courses, de consciencieuses recherches, 
quand on eut la conviction que le pauvre présidam 
était introuvable , perdu sans retour , les délégués 
désespérés prirent le chemin de Tarascon, ramenant 
Bompard dont le cerveau ébranlé gardait la trace 
d'une terrible secousse. 

— Ne me parlez pas de ça, répondait-il quand il était 
question du sinistre, ne m'en parlez jamais ! 

Décidément le Mont-Blanc comptait une victime de 
plus, et quelle victime! 



PORT-TARASCON 



C'est le troisième et dernier avatar de Tar tarin, le héros du 
Midi provençal, auquel Daudet revient toujours avec cette 
sorte de tendresse particulière que nous avons précédemment 
notée. 

Ni ses aventures en Algérie Chez les Teurs et Chez les lions, 
ni sa dégringolade dans les Alpes n'ont guéri l'intrépide cher- 
cheur d'aventures de sa passion de l'héroïque ; mais cette fois 
l'histoire est plus sombre, plus sinistre et risque d'avoir un 
dénouement sérieusement tragique. 

Se servant de cette réelle équipée aux côtés à la fois risibles 
et dramatiques, qui lança de malheureux émigrants à travers 
la folle expédition de Port Breton, Daudet termine sa trilogie 
tartarinesque, en montrant à quelles folies peut pousser l'es- 
prit d'aventure corrodant une cervelle inconséquente et mal 
équilibrée; Tartarin, par sa nature même, devait fatalement 
s'embarquer dans une histoire aussi fantastique, et le roman- 
cier l'y précipite avec la logique de son caractère. 

Nous retrouvons ici les comparses habituels de Tartarin, 
l'envieux armurier Costecalde, le pharmacien Bézuquet et son 
élève Pascalon, Gonzague Bompard, l'intrépide Bravida, tout 
Tarascon jeté dans la plus folle des aventures et émigrant 
pour fonder Port-Tarascon, dans une île du Pacifique, où les 
attendent les plus épouvantables désillusions, à la suite d'une 
hypothétique opération financière brassée par un escroc du 
Nord, un soi-disant duc de Mons, qui a su endoctriner Tar- 
tarin, et à sa suite toute la ville. 

S'étant fait nommer gouverneur de Port-Tarascon, Tartarin 



316 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

avec le complément de la future colonie arrive en vue de l'île, 
où a déjà dû s'installer un premier convoi de colons. 



« Que diable est ceci?... personne au-devant de 
nous..., » dit Tartarin, le tumulte des premiers cris de 
joie apaisé. 

Sans doute le navire n'avait pas encore été signalé 
de la terre. 

Il fallait s'annoncer. Trois coups de canon roulèrent 
à travers deux longues îles d'un vert gras, d'un vert 
rhumatisme, entre lesquelles le steamer venait de s'en- 
gager. 

Tous les regards étaient tournés vers le rivage le 
plus proche, une étroite bande de sable, large de quel- 
ques mètres seulement; au delà, des pentes raides 
toutes couvertes d'un écroulement de sombre verdure 
depuis les sommets jusqu'à la mer. 

Quand l'écho des coups de canon eut cessé de 
gronder, un grand silence enveloppa de nouveau ces 
îles d'aspect sinistre. Toujours personne : et le plus 
inexplicable encore, c'est qu'on ne voyait ni port, ni 
fort, ni ville, ni jetées, ni bassins de radoub..., rien! 

Tartarin se tourna vers Scrapouchinat qui déjà don- 
nait des ordres pour le mouillage : 

— Ëtes-vous bien sûr, capitaine?... 

L'irascible long-cours répondit par une salve de ju- 
rons. S'il était sûr, coquin de sort !... il connaissait son 
métier peut-être, nom d'un tonnerre!... il savait con- 
duire son navire !... 

— Pascalon , allez me chercher la carte de l'île... 
fît Tartarin, toujours très calme. 

Il possédait heureusement une carte de la colonie, 
dressée à une très grande échelle, où étaient minutieu- 
sement détaillés caps, golfes, rivières, montagnes, et 
jusqu'à l'emplacement des principaux monuments de 
la ville. 

Elle fut aussitôt étalée, et Tartarin, entouré de tous, 
se mit à l'étudier en suivant du doigt. 



ROMANS 317 

Bien cela; ici, l'île de Port-Tarascon..., l'autre île en 
face, là..., le promontoire chose..., très bien... A gauche 
les récifs de coraux... parfaitement... Mais alors, quoi? 
La ville, le port, les habitants, qu'est-ce que tout ça 
était devenu ? 

Timide, bégayant un peu, Pascalon suggéra que 
peut-être il y avait là-dessous une farce de Bompard, 
si connu en Tarascon pour ses plaisanteries. 

— Bompard peut-être, fit Tartarin... mais Bézuquet, 
un homme de toute prudence, de tout sérieux... Du 
reste, pour si farceur qu'on soit, on n'escamote pas 
une ville, un port, des bassins de carénage. 

A la longue-vue, on apercevait bien sur la côte quel- 
que chose comme une baraque; mais les récifs de co- 
raux ne permettaient pas au navire d'approcher davan- 
tage, et, à cette distance, tout se perdait dans le vert- 
noir des feuillages. 

Très perplexes, tous regardaient, déjà prêts pour le 
débarquement, leurs paquets à la main, la vieille 
douairière d'Aigueboulide elle-même portant sa petite 
chaufferette, et, dans la stupéfaction générale, on 
entendit le Gouverneur en personne murmurer à demi- 
voix : « C'est vraiment bien extraordinaire!... » Tout 
à coup il se redressa : 

— Capitaine, faites armer le grand canot. Comman- 
dant Bravida, sonnez à la milice. 

Pendant que le clairon ta-ra-ta-tait, que Bravida fai- 
sait l'appel, Tartarin plein d'aisance, rassurait les 
dames : 

— Ne craignez rien. Tout va s'expliquer, certaine- 
ment.... 

Et aux hommes, à ceux qui ne venaient pas à terre : 
« Dans une heure nous serons de retour. Attendez- 
nous là, que personne ne bouge. » 

Ils n'avaient garde de bouger, l'entouraient, disaient 
comme lui : « Oui, monsieur le Gouverneur.... Tout va 
s'expliquer... certainement.... » Et en ce moment Tar- 
tarin leur paraissait immense. 



318 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Dans le grand canot, il prit place avec son secré- 
taire Pascalon, son chapelain le Père Bataillet, Bravida, 
ïournatoire, Excourbaniès et la milice, tous armés 
jusqu'au dents, sabres, haches, revolvers et carabines 
sans oublier le fameux winchester à trente-deux coups. 

A mesure qu'on se rapprochait de ce silencieux ri- 
vage où rien ne remuait, on distinguait un vieil appon- 
tement en madriers et planches, tout rongé de mousse 
dans une eau croupie. Que ce fût là cette jetée sur 
laquelle les naturels venaient au-devant des passagers 
de la Farandole, voilà qui semblait incroyable. Un peu 
plus loin apparaissait une espèce de vieille baraque, 
aux fenêtres fermées de volets de fer, rouges, peints 
au minium, qui jetaient un reflet sanglant dans l'eau 
morte. Un toit de planches la recouvrait, mais cre- 
vassé, disjoint. 

Sitôt débarqués, ce fut là que l'on courut. Une ruine 
à l'intérieur comme au dehors. De grands lambeaux 
de ciel se voyaient à travers la toiture le plancher 
gondolé s'effritait en pourriture de bois, d'énormes 
lézards disparaissaient dans les crevasses, des bêtes 
noires grouillaient le long des murs, de visqueux cra- 
pauds bavaient dans les coins. Tartarin en entrant le 
premier, avait failli marcher sur un serpent gros 
comme le bras. Partout une odeur d'humide, de moisi, 
écœurante et fade. 

A quelques débris de cloisons encore debout, on 
reconnaissait que la baraque avait été divisée en com- 
partiments étroits comme des boxes d'écurie ou des 
cabines. Sur une de ces cloisons se lisaient en lettres 
d'un pied ces mots : Pharma... Bézu.... Le reste avait 
disparu, mangé par la moisissure ; mais pour deviner 
« Pharmacie Bézuquet », il ne fallait pas être grand 
clerc. 

— Je vois ce que c'est, dit Tartarin, ce versant de 
l'île était malsain, et après un essai de colonisation ils 
sont allés s'installer de l'autre côté. 

Puis, d'une voix décidée, il donna l'ordre au coin- 



110MANS 310 

mandant Bravida de partir en reconnaissance à la tête 
de la milice : il pousserait jusqu'en haut de la monta- 
gne; de là, explorerait le pays et verrait certainement 
fumer les toits de la ville. 

— Dès que vous aurez pris le contact, vous nous 
avertirez par une mousquetade. 

Quant à lui, il resterait en bas, au quartier général, 
avec son secrétaire, son chapelain et quelques autres. 

Bravida et le lieutenant Excourbaniès rangèrent 
leurs hommes et se mirent en route. Les miliciens 
avancèrent en bon ordre; mais le terrain montant, 
recouvert d'une couche algueuse et glissante, rendait 
la marche difficile, et les rangs ne tardèrent pas à se 
diviser. 

On traversa un petit ruisseau, sur les bords duquel 
restaient quelques vestiges d'un lavoir, un battoir 
oublié, tout cela verdi par cette mousse dévorante, 
envahissante, qu'on retrouvait à chaque pas. Un peu 
plus loin, les traces d'une autre construction, qui sem- 
blait avoir été un blockhaus. 

Le bon ordre des milices acheva de se désorganiser 
par la rencontre de centaines de trous très rapprochés 
les uns des autres, traîtreusement masqués d'une vé- 
gétation de ronces et de lianes. 

Plusieurs hommes s'y effrondrèrent avec un grand 
fracas de buffleteries et d'armes, faisant fuir sous leur 
chute de ces gros lézards pareils à ceux de la baraque. 
Ces trous n'étaient pas trop profonds, rien que de 
légères excavations creusées en alignement. 

— On dirait un ancien cimetière, observa le lieute- 
nant Excourbaniès. Cette idée lui venait de vagues 
apparences de croix, faites de branches entrelacées, 
maintenant reverdies, retournées à la nature, et pre- 
nant des formes de ceps de vigne sauvage. En tout 
cas un cimetière déménagé, car il n'y restait plus 
trace d'ossements. 

Après une pénible escalade a travers d'épais fourrés, 
ils arrivèrent enfin sur la hauteur. On y respirait un 



320 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

air plus sain, renouvelé par la bise et tout chargé de 
senteurs marines. Au loin s'étendait une grande lande 
après laquelle les terrains redescendaient insensible- 
ment vers la mer. La ville devait être par là. 

Un milicien., le doigt tendu, montra des fumées qui 
montaient, pendant qu'Excourbaniès criait d'un ton 
joyeux : « Écoutez..., les tambourins..., la farandole! » 

Il n'y avait pas à s'y tromper, c'était bien la vibra- 
tion sautillante d'un air de farandole. Port-Tarascon 
venait au-devant d'eux. 

On voyait déjà les gens de la ville, une foule émer- 
geant là-bas des pentes, à l'extrémité du plateau. 

— Halte ! dit subitement Bravida, on dirait des sau- 
vages. 

En tète de la bande, devant les tambourins, un 
grand noir dansait, maigre, en tricot de matelot, des 
lunettes bleues sur les yeux, brandissant un tomahawk. 

Les deux troupes arrêtées et s'observant à distance, 
tout à coup Bravida partit d'un éclat de rire : « C'est 
trop fort!... Ah! le farceur..., » et, rengainant son 
sabre au fourreau, il se mit à courir en avant. Ses 
hommes le rappelaient: « Commandant!... comman- 
dant!... » 

Mais il ne les écoutait pas, courait toujours, et, 
croyant s'adresser à Bompard, criait au danseur en 
approchant : « Connu, mon bon..., trop sauvage..., 
trop nature... » 

L'autre continuait à danser en faisant tournoyer son 
arme ; et quand le malheureux Bravida s'aperçut qu'il 
avait en face de lui un véritable canaque, il était trop 
tard pour éviter le terrible coup de casse-tête qui 
défonça son casque en liège, fit sauter sa pauvre 
petite cervelle et ['étendit raide. 

En même temps éclatait une tempête de hurlements, 
de flèches et de balles. En voyant tomber leur com- 
mandant, les miliciens avaient fait feu d'instinct, puis 
s'étaient enfuis, sans s'apercevoir que les sauvages 
faisaient de même. 



ROMANS 321 

D'en bas Tartarin entendit la fusillade. « Ils ont pris 
le contact, » dit-il allègrement. Mais sa joie se changea 
en stupeur lorsqu'il vit sa petite armée revenir en 
désordre, bondissant à travers bois, les uns sans cha- 
peaux, d'autres sans souliers, jetant tous le même cri 
terrifiant : « Les sauvages!... les sauvages!... » Il y 
eut un moment de panique effroyable. Le canot prit le 
large et se sauva à toutes rames. Le Gouverneur cou- 
rait sur le rivage, clamant : « Du sang-froid !... du 
sang-froid!... » d'une voix blanche de goéland en dé- 
tresse qui redoublait la peur de tous. 

Le pêle-mêle du sauve-qui-peut se prolongea quel- 
ques instants sur l'étroite bande de sable ; mais 
comme on ne savait de quel côté fuir, on finit par se 
rassembler. Aucun sauvage d'ailleurs ne se montrant, 
on put se reconnaître, s'interroger. 

— Et le commandant ? 

— Mort. 

Quand Excourbaniès eut raconté la funeste méprise 
de Bravida, Tartarin s'écria : « Malheureux Placide !... 
Aussi quelle imprudence... en pays ennemi... Il ne 
s'éclairait donc pas !... » 

Tout de suite il donna l'ordre de placer des senti- 
nelles, qui, désignées, s'éloignèrent lentement deux 
par deux, bien décidées à ne pas trop s'écarter du 
gros de la troupe. Puis on se réunit en conseil, pen- 
dant que Tournatoire s'occupait du pansement d'un 
blessé qui avait reçu une flèche empoisonnée et enflait 
à vue d'ceil d'une façon extraordinaire. 

Tartarin prit la parole : 

— Avant tout, éviter l'effusion du sang. Et il proposa 
d'envoyer le Père Bataillet, avec une palme qu'il agi- 
terait de loin, afin de savoir un peu ce qui se passait 
du côté de l'ennemi et ce qu'étaient devenus les pre- 
miers occupants de l'île. 

Le Père Bataillet se récria : «Ah! Vaï... Une 
palme !... J'aimerais mieux votre winchester à trente- 
deux coups. 

ALPHONSE DAUDET. 21 



322 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

— Hé ! bien, si le révérend ne veut pas y aller, j'irai, 
moi, reprit le Gouverneur. Seulement, vous m'accom- 
pagnerez, monsieur le chapelain, car je ne sais pas 
assez le papoua... 

— Moi non plus, je ne le sais pas. 

— Comment, diable !... Mais alors qu'est-ce que 
vous m'apprenez depuis trois mois? Toutes les leçons 
que j'ai prisespendant la traversée, quelle langue était- 
ce donc?... 

Le Père Bataillet, en beau Tarasconnais qu'il était, 
se tira d'affaire en disant qu'il ne savait pas le papoua 
de par ici, mais le papoua de par là-bas. 

Pendant la discussion, une nouvelle panique se pro- 
duisit, des coups de fusil éclatèrent dans la direction 
des sentinelles, et de la profondeur du bois sortit une 
voix éperdue qui criait avec l'accent de Tarascon : 

— Ne tirez pas..., mille noms de noms !... ne tirez 
pas! 

Une minute après, bondissait des broussailles un 
être bizarre, hideux, couvert de tatouages vermillon 
et noir qui lui faisaient comme un maillot de clown de 
la tète aux pieds. C'était Bézuquet. 

— Té !... Bézuquet. 

— Eh ! comment va? 

— Comment se fait-il?... 

— Mais où sont les autres ? 

— Et la ville, et le port, et le bassin de radoub ? 

— De la ville, répondit le pharmacien en montrant 
la baraque en ruine, voilà ce qui reste; des habitants, 
voici, — et il se désignait lui-même. — Mais avant 
tout, jetez-moi vite quelque chose sur le corps pour 
cacher les abominations dont ces misérables m'ont 
couvert. 

De vrai, toutes les imaginations les plus immondes 
de sauvages en délire lui avaient été dessinées sur la 
peau à coups de poinçon. 

Excourbaniès lui donna son manteau de grand de 
première classe, et, après s'être réconforté d'une 



ROMANS 323 

lampée d'eau-de-vie, l'infortuné Bézuquet commença, 
avec l'accent qu'il n'avait pas perdu et l'élocution ta- 
rasconnaise : 

— Si vous fûtes douloureusement surpris ce matin en 
voyant que la ville de Port-Tarascon n'existait que sur 
la carte, pensez si nous autres de la Farandole et du 
Lucifer, en arrivant... 

— Pardon que je vous coupe, dit Tartarin en voyant 
les sentinelles, à la lisière du bois, donner des signes 
d'inquiétude. Je crois qu'il sera plus sage que vous 
fassiez votre récit à bord. Ici les cannibales peuvent 
nous surprendre. 

— Pas du tout... Votre fusillade les a mis en fuite... 
Ils ont tous quitté l'île, et j'en ai profité pour m'évader. 

Tartarin insista. Il préférait le récit de Bézuquet à 
bord, devant le grand Conseil réuni. La situation était 
trop grave. 

On héla le canot, qui depuis le commencement de 
l'échauffourée se tenait lâchement à distance, et l'on 
regagna le navire, où tout le monde attendait avec 
angoisse le résultat de la première reconnaissance. 

Les événements se succèdent tour à tour tragiques et 
comiques, mais un steamer anglais survient, menace de bom- 
barder Port-Tarascon et revendiquant la propriété de l'île pour 
l'Angleterre, oblige le gouverneur à se constituer prisonnier 
avec ses colons. Tartarin songe à l'analogie de sa situation 
avec celle de Napoléon et se rend à bord du steamer le Toma- 
hawk. 

De la réception que les Anglais firent à Tartarin à bord du 
Tomahawk. — Derniors adieux à l'île de Port-Tarascon. — 
Conversation du Gouverneur sur le tillac avec son petit Las 
Cases. — Costecalde est retrouvé. 

La dignité d'attitude de Tartarin, lorsqu'il monta sur 
le pont du Tomahawk, impressionna fort les Anglais, 
saisis surtout par le grand cordon de l'Ordre, rose 
avec la Tarasque brodée, dont le Gouverneur s'échar- 
pait comme d'un symbole maçonnique, et aussi par le 



324 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

manteau rouge et noir de grand de première classe 
qui enveloppait Pascalon de la tète aux pieds. 

Les Anglais ont en effet, par-dessus tout, le respect 
de la hiérarchie, du fonctionnarisme et du maboulisme 
(de maboul, en langue arabe : l'innocent, le bon toqué). 

A la coupée du navire, Tartarin fut reçu par l'offi- 
cier de serviceet conduitdans unecabine des premières 
avec les plus grands égards. Pascalon le suivit, bien 
récompensé de son dévouement, car on lui donna la 
chambre à côté du Gouverneur, au lieu de le fourrer 
dans l'entrepont comme les autres Tarasconnais, 
entassés là en misérable troupeau d'émigrants, et 
pêle-mêle avec eux tout l'ancien état-major de l'île, 
ainsi puni de sa faiblesse et de sa lâcheté. 

Entre la cabine de Tartarin et celle de son fidèle 
secrétaire se trouvait un petit salon garni de divans, 
de panoplies, de plantes exotiques, et une salle à 
manger où deux blocs de glace, dans des vases d'en- 
coignure, entretenaient une perpétuelle fraîcheur. 

Un maître d'hôtel, deux ou trois domestiques, étaient 
attachés à la personne de Son Excellence, qui accep- 
tait ces honneurs du plus beau sang-froid, et à chaque 
nouvelle prévenance répondait « Parfaite?wam » d'un 
ton de souverain habitué à tous les respects et à toutes 
les sollicitudes. 

Au moment où on leva l'ancre, Tartarin monta sur 
le pont, malgré la pluie, pour dire un dernier adieu à 
son île. 

Elle lui apparut confusément, dans le brouillard, 
assez distincte cependant à travers ce voile gris pour 
qu'on pût entrevoir le roi Négonko et ses bandits en 
train de piller la ville, la Résidence, et de danser sur 
le rivage une farandole effrénée. 

Tous les catéchumènes du père Bataillet, sitôt le 
missionnaire et les gendarmes partis, retournaient à 
leur bon instinct de nature. 

Pascalon crut même reconnaître, au milieu des 
danses, la gracieuse silhouette de Likiriki, mais il 



ROMANS 325 

n'en dit rien, de peur d'affliger son bon maître, qui 
semblait du reste fort indifférent à tout cela. 

Très calme, les mains au dos, dans une historique 
et marmoréenne attitude, le héros Tarasconnais regar- 
dait devant lui sans voir, de plus en plus préoccupé 
des analogies de sa destinée avec celle de Napoléon, 
s'étonnant de découvrir entre le grand homme et lui 
mille points de ressemblance, même des faiblesses 
communes dont il convenait très simplement. 

— Ainsi tenez, disait-il à son petit Las Cases, Napo- 
léon avait des colères terribles ; moi de même, surtout 
dans mon jeune temps... Par exemple, cette fois, au 
café de la Comédie, où, discutant avec Costecalde, 
j'envoyai d'un coup de poing sa tasse et la mienne en 
mille miettes... 

— Bonaparte à Léoben!... remarqua timidement 
Pascalon. 

— Tout juste, mon enfant, fit Tartarin avec un bon 
sourire. 

Mais, en y songeant, c'est par l'imagination, leur 
fougueuse imagination méridionale, que l'Empereur 
et lui s'étaient le plus ressemblés. Napoléon l'avait 
grandiose, débordante, à preuve sa campagne d'Egypte, 
ses courses dans le désert sur un chameau, — encore 
une similitude frappante, ce chameau, — sa campagne 
de Russie, son rêve de la conquête des Indes. 

Et lui, Tartarin, son existence tout entière n'était-elle 
pas un rêve fabuleux!... les lions, les nihilistes, la 
Jungfrau, le gouvernement de cette ile à cinq mille 
lieues de France ! Certes il ne contestait pas la supé- 
riorité de l'Empereur, à certains points de vue; mais 
lui, du moins, n'avait pas fait verser le sang ! des fleuves 
de sang! ni terrifié le monde comme Votre... 

Cependant l'île disparaissait au loin, et Tartarin, 
appuyé contre le bastingage, continuait à parler à 
haute voix pour la galerie, pour les matelots qui enle- 
vaient les escarbilles tombées sur le pont, pour les 
officiers de quart qui s'étaient rapprochés. 



326 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

A la longue, il devenait ennuyeux. Pascalon lui 
demanda la permission d'aller à l'avant se mêler aux 
Tarasconnais, dont on apercevait de loin quelques 
groupes consternés sous la pluie, afin, disait-il, de 
savoir un peu ce qu'ils pensaient du Gouverneur, sur- 
tout dans l'espérance de glisser à sa chère Clorinde 
quelques mots d'encouragement et de consolation. 

Une heure plus tard, en revenant, il trouva Tartarin 
mstallé sur le divan du petit salon, à l'aise, en caleçon 
de flanelle et foulard de tête, comme chez lui à Taras- 
con, dans sa petite maison du Cours, en train de fumer 
pipette devant un délicieux sherry-gobbler. 

D'une humeur adorable, le maitre demanda : « Hé 
bien, qu'est-ce qu'ils vous ont dit de moi, ces braves 
gens? » 

Pascalon ne cacha pas qu'ils lui avaient paru tous 
« très montés ! » 

Empilés dans l'entrepont de l'avant comme des bes- 
tiaux, mal nourris, durement traités, ils rendaient le 
Gouverneur responsable de toutes leurs déconvenues. 

Mais Tartarin haussa les épaules ; il connaissait son 
peuple, vous pensez bien ! Tout cela sécherait au pre- 
mier matin de soleil. 

— Sûr qu'ils ne sont pas méchants, répondit Pasca- 
lon. mais c'est ce mauvais gueux de Costecalde qui les 
excite. 

— Costecalde, comment ça?... Que parlez-vous de 
Costecalde ? 

Tartarin s'était troublé en entendant ce nom funeste. 

Pascalon lui expliqua comment leur ennemi, ren- 
contré et recueilli en mer par le Tomahawk dans un 
canot où il mourait de faim et de soif, avait traîtreu- 
sement signalé la présence d'une colonie provençale 
sur territoire anglais, et guidé le navire jusque dans 
la racle de Port-Tarascon. 

Les yeux du Gouverneur étincelèrent : 

— Ah ! le gueux!... ah ! le forban !... 

11 se calma au récit que lui fit Pascalon des sinistres 



ROMANS 327 

aventures de l'ancien fonctionnaire et de ses acolytes. 
Truphénus noyé!... Les trois autres miliciens, en 
descendant à terre pour faire de l'eau, pris par les 
anthropophages!... Barban trouvé mort d'inanition au 
fond de la barque !... quant à Rugimabaud, un requin 
l'avait mangé. 

— Ah val ! un requin !... Dites plutôt cet infâme Cos- 
tecalde. 

— Mais le plus extraordinaire de tout, monsieur le 
Cou... Gouverneur, c'est que Costecalde prétend avoir 
rencontré en pleine mer, un jour de tempête, sous les 
éclairs, devinez qui?... 

— Que diable veux-tu que je devine? 

— La ïarasque... la mère-grand ! 

— Quelle imposture !... 

Après tout, qui sait? Le Tutu-panpan pouvait avoir 
fait naufrage ; ou peut-être qu'un coup de mer avait 
enlevé la Tarasque amarrée sur le pont... 

A ce moment le steward vint présenter le menu à 
M. le Gouverneur, qui s'attablait quelques instants 
après, avec son secrétaire, en face d'un excellent dîner 
au Champagne, où figuraient de superbes tranches de 
saumon, un roastbeef rosé, cuit à miracle, et pour des- 
sert le plus savoureux pudding. Tartarin le trouva si 
bon qu'il en fit porter une bonne part au père Bataillet 
et à Branquebalme ; quant à Pascalon, il confectionna 
quelques sandwichs de saumon qu'il mit de côté. Est- 
il besoin de dire pour qui, pécaïrc l 

Dès le deuxième jour de navigation, lorsque l'île ne 
fut plus en vue, comme si elle eût été au milieu de ces 
archipels un réservoir isolé de brouillards et de pluie, 
le beau temps apparut. 

Chaque matin, après le déjeuner, Tartarin montait 
sur le pont et s'installait à une place, toujours la même, 
pour causer avec Pascalon. 

Ainsi Napoléon, à bord du Northumberland, avait son 
poste favori, ce canon auquel il s'appuyait et qu'on 
appelait le canon de l'Empereur. 



328 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

Le grand Tarasconnais pensait-il à cela? Cette coïn- 
cidence était-elle voulue ? Peut-être; mais elle ne doit 
le diminuer en rien à nos yeux. Est-ce que Napoléon, 
en se livrant à l'Angleterre, ne songeait pas à Thémis- 
tocle, et sans même le dissimuler ? « Je viens comme 
Thémistocle... » Et qui sait si Thémistocle lui-même, 
venant s'asseoir au foyer des Perses...? L'humanité 
est si vieille, si encombrée, si piétinée ! On y marche 
toujours dans les traces de quelqu'un... 

Du reste, les détails que Tartarin donnait à son petit 
Las Cases ne rappelaient en rien l'existence de Napo- 
léon et lui étaient bien personnels à lui, Tartarin de 
Tarascon. 

C'était son enfance sur le Tour-de-Yille, ses précoces 
aventures en revenant du cercle, la nuit; tout petit, 
déjà le goût des armes, des chasses aux grands fauves; 
et toujours ce bon sens latin qui ne l'abandonnait pas 
dans les plus folles escapades, cette voix intérieure 
qui lui disait : « Rentre de bonne heure..., ne t'en- 
rhume pas. » 

C'était encore, au lointain de sa mémoire, dans une 
excursion au pont du Gard, une vieille, vieille gitane, 
lui disant, après avoir regardé les lignes de sa main : 
« Un jour tu seras roi. » Vous pensez si cet horoscope 
fit rire tout le monde ! Il devait se réaliser pourtant. 

Ici le grand homme s'interrompit : 

— Je vous jette ces choses, voyez, un peu à la bous- 
culade, comme elles me viennent, mais pour le Mémo- 
rial je crois que cela pourra vous être utile... 

— Certes ! fit Pascalon, qui buvait les paroles de son 
héros, tandis qu'une demi-douzaine de jeunes mid- 
ships, groupés autour de Tartarin, écoutaient ses ré- 
cits, bouche bée. 



NOUVELLES 



LETTRES DE MON MOULIN 



La série de nouvelles et de contes réunis sous ce titre est 
celle qui a lancé dans le monde littéraire et fait définitivement 
connaître le nom d'Alphonse Daudet. Nous en choisirons deux 
qui donnent deux notes très différentes du talent de l'écrivain; 
la première est une de ces visions personnelles qui soulignent 
le sens de réalité de Daudet : 



L'AGONIE DE LA « SEMILLANTE » 

Puisque le mistral de l'autre nuit nous a jetés sur 
la côte corse, laissez-moi vous raconter une terrible 
histoire de mer dont les pêcheurs de là-bas parlent 
souvent à la veillée, et sur laquelle le hasard m'a 
fourni des renseignements fort curieux. 

... Il y a deux ou trois ans de cela. 

Je courais la mer de Sardaigne en compagnie de 
sept ou huit matelots douaniers. Rude voyage pour un 
novice ! De tout le mois de mars, nous n'eûmes pas un 
jour de bon. Le vent d'est s'était acharné après nous, 
et la mer ne décolérait pas. 

Un soir que nous fuyions devant la tempête, notre 
bateau vint se réfugier à l'entrée du détroit de Boni- 
facio, au milieu d'un massif de petites îles... Leur 
aspect n'avait rien d'engageant : grands rocs pelés, 
couverts d'oiseaux, quelques touffes d'absinthe, des 
maquis de lenstiques, et, çà et là, dans la vase, des 



330 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

pièces de bois en train de pourrir : mais, ma foi, pour 
passer la nuit, ces roches sinistres valaient encore 
mieux que le rouf d'une vieille barque à demi pontée, 
où la lame entrait comme chez elle, et nous nous en 
contentâmes. 

A peine débarqués, tandis que les matelots allu- 
maient du feu pour la bouillabaisse, le patron m'ap- 
pela, et, me montrant un petit enclos de maçonnerie 
blanche perdu dans la brume au bout de l'île : 

— Venez-vous au cimetière ? me dit-il. 

— Un cimetière, patron Lionetti ! Où sommes-nous 
donc? 

— Aux îles Lavezzi, monsieur. C'est ici que sont 
enterrés les six cents hommes de la Sémillante, à l'en- 
droit même où leur frégate s'est perdue, il y a dix ans... 
Pauvres gens ! ils ne reçoivent pas beaucoup de visites ; 
c'est bien le moins que nous allions leur dire bonjour, 
puisque nous voilà... 

— De tout mon cœur, patron. 

Qu'il était triste le cimetière de la Sémillante ï... Je 
le vois encore avec sa petite muraille basse, sa porte 
de fer, rouillée, dure à ouvrir, sa chapelle silencieuse, 
et des centaines de croix noires cachées par l'herbe... 
Pas une couronne d'immortelles, pas un souvenir ! 
rien... Ah ! les pauvres morts abandonnés, comme ils 
doivent avoir froid dans leur tombe de hasard ! 

Nous restâmes là un moment, agenouillés. Le patron 
priait à haute voix. D'énormes goélands, seuls gardiens 
du cimetière, tournoyaient sur nos tètes et mêlaient 
leurs cris rauques aux lamentations de la mer. 

La prière finie, nous revînmes tristement vers le 
coin de l'île où la barque était amarrée. En notre 
absence, les matelots n'avaient pas perdu leur temps. 
Nous trouvâmes un grand feu flambant à l'abri d'une 
roche, et la marmite qui fumait. On s'assit en rond, 
les pieds à la flamme, et bientôt chacun eut sur ses 
genoux, dans une écuelle de terre rouge, deux tranches 



NOUVELLES 331 

de pain noir arrosées largement. Le repas fut silen- 
cieux : nous étions mouillés, nous avions faim, et puis 
le voisinage du cimetière... Pourtant, quand lesécuelles 
furent vidées, on alluma les pipes et on se mit à cau- 
ser un peu, Naturellement, on parlait de la Sémillante. 

— Mais enfin, comment la chose s'est-elle passée ? 
demandai-je au patron, qui, la tète dans ses mains, 
regardait la flamme d'un air pensif. 

— Comment la chose s'est passée? me répondit le 
bon Lionetti avec un gros soupir, hélas ! monsieur, 
personne au monde ne pourrait le dire. Tout ce que 
nous savons, c'est que la Sémillante, chargée de troupes 
pour la Crimée, était partie de Toulon, la veille au soir, 
avec le mauvais temps. La nuit, ça se gâta encore. Du 
vent, de la pluie, la mer énorme comme on ne l'avait 
jamais vue... Le matin, le vent tomba un peu, mais la 
mer était toujours dans tous ses états, et avec cela une 
sacrée brume du diable à ne pas distinguer un fanal à 
quatre pas... Ces brumes-là, monsieur, on ne se doute 
pas comme c'est traître... Ça ne fait rien, j'ai idée que 
la Sémillante a dû perdre son gouvernail dans la 
matinée; car, il n'y a pas de brume qui tienne, sans 
une avarie, jamais le capitaine ne serait venu s'aplatir 
ici contre. C'était un rude marin, que nous connais- 
sions tous. Il avait commandé la station en Corse pen- 
dant trois ans, et savait sa côte aussi bien que moi, 
qui ne sais pas autre chose. 

— Et à quelle heure pense-t-on que la Sémillante a 
péri 1 

— Ce doit être à midi; oui, monsieur, en plein midi... 
Mais dame ! avec la brume de mer, ce plein midi-là ne 
valait guère mieux qu'une nuit noire comme la gueule 
d'un loup... Un douanier de la côte m'a raconté que ce 
jour-là, vers onze heures et demie, étant sorti de sa 
maisonnette pour rattacher ses volets, il avait eu sa 
casquette emportée par le vent, et qu'au risque d'être 
enlevé lui-même par la lame, il s'était mis à courir 
après, le long du rivage, à quatre pattes. Vous corn- 



332 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

prenez ! les douaniers ne sont pas riches, et une cas- 
quette, ça coûte cher. Or il paraîtrait qu'à un moment 
notre homme, en relevant la tête, aurait aperçu tout 
près de lui, dans la brume, un gros navire à sec de 
toiles qui fuyait sous le vent du côté des îles Lavezzi. 
Ce navire allait si vite, si vite, que le douanier n'eut 
guère le temps de bien voir. Tout fait croire cependant 
que c'était la Sémillante, puisqu'une demi-heure après 
le berger des îles a entendu sur ces roches... Mais voici 
précisément le berger dont je vous parle, monsieur; 
il va vous conter la chose lui-même... Bonjour, Pa- 
lombo !... viens te chauffer un peu; n'aie pas peur. 

Un homme encapuchonné, que je voyais rôder depuis 
un moment autour de notre feu et que j'avais pris pour 
quelqu'un de l'équipage, car j'ignorais qu'il y eût un 
berger dans l'île, s'approcha de nous craintivement. 

C'était un vieux lépreux, au trois quarts idiot, 
atteint de je ne sais quel mal scorbutique qui lui fai- 
sait de grosses lèvres lippues, horribles à voir. On lui 
expliqua à grand'peine de quoi il s'agissait. Alors sou- 
levant du doigt sa lèvre malade, le vieux nous raconta 
qu'en effet, le jour en question, vers midi, il entendit 
de sa cabane un craquement effroyable sur les roches. 
Comme l'île était toute couverte d'eau, il n'avait pas 
pu sortir, et ce fut le lendemain seulement qu'en ou- 
vrant sa porte il avait vu le rivage encombré de débris 
et de cadavres laissés là par la mer. Épouvanté, il 
s'était enfui en courant vers sa barque, pour aller à 
Bonifacio chercher du monde. 

Fatigué d'en avoir tant dit, le berger, s'assit, et le 
patron reprit la parole : 

— Oui, monsieur, c'est ce pauvre vieux qui est venu 
nous prévenir. Il était presque fou de peur; et, de 
l'affaire sa cervelle en est restée détraquée. Le fait 
est qu'il y avait de quoi... Figurez-vous six cents ca- 
davres en tas sur le sable, pêle-mêle avec les éclats de 
bois et les lambeaux de toile... Pauvre Sémillante!... la 
mer l'avait broyée du coup, et si bien mise en miettes 



NOUVELLES 333 

que dans tous ses débris le berger Palombo n'a trouve 
qu'à grand'peîne de quoi faire une palissade autour de 
sa hutte... Quant aux hommes, presque tous défigurés 
mutilés affreusement... c'était pitié de les voir accro- 
chés les uns aux autres, par grappes... Nous trouvâmes 
le capitaine en grand costume, l'aumônier son étole 
au cou; dans un coin, entre deux rochers, un petit 
mousse les yeux ouverts... on aurait cru qu'il vivait 
encore; mais non ! Il était dit que pas un n'en réchap- 
perait... 
Ici le patron s'interrompit : 

— Attention, Nardi ! cria-t-il le feu s'éteint. 

Nardi jeta sur la braise deux ou trois morceaux de 
planches goudronnées qui s'enflammèrent, et Lionetti 
continua : 

— Ce qu'il y a de plus triste dans cette histoire, le 
voici... Trois semaines avant le sinistre, une petite 
corvette, qui allait en Grimée comme la Sémillante, 
avait fait naufrage de la même façon, presque au 
même endroit; seulement, cette fois-là nous étions 
parvenus à sauver l'équipage et vingt soldats du train 
qui se trouvaient à bord... Ces pauvres tringlos 
n'étaient pas à leur affaire, vous pensez ! On les em- 
mena à Bonifacio et nous les gardâmes pendant deux 
jours avec nous, à la marine... Une fois bien secs et remis 
sur pied, bonsoir! bonne chance! ils retournèrent 
à Toulon, où, quelque temps après, on les embarqua 
de nouveau pour la Grimée... Devinez sur quel navire!.. 
Sur la Sémillante, monsieur... Nous les avons retrouvés 
tous, tous les vingt, couchés parmi les morts, à la 
place où nous sommes... Je relevai moi-même un joli 
brigadier à fines moustaches, un blondin de Paris, que 
j'avais couché à la maison et qui nous avait fait rire 
tout le temps avec ses histoires... De le voir là, ça me 
creva le cœur... Ah ! Santa Madré !... 

Là-dessus, le brave Lionetti, tout ému, secoua les 
cendres de sa pipe et se roula dans son caban en me 
souhaitant la bonne nuit... Pendant quelque temps 



33* PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

encore, les matelots causèrent à mi-voix... Puis, l'une 
après l'autre, les pipes s'éteignirent... On ne parla 
plus... Le vieux berger s'en alla... Et je restai seul à 
rêver au milieu de Téquipage endormi. 

Encore sous l'impression du lugubre récit que je 
venais d'entendre, j'essayais de reconstruire dans ma 
pensée le pauvre navire défunt et l'histoire de cette 
agonie dontlesgoélands ont été seuls témoins. Quelques 
détails qui m'avaient frappé, le capitaine en grand 
costume, l'étole de l'aumônier, les vingt soldats du 
train, m'aidaient à deviner toutes les péripéties du 
drame... Je voyais la frégate partant de Toulon dans 
la nuit... Elle sort du port. La mer est mauvaise, le 
vent terrible ; mais on a pour capitaine un vaillant 
marin, et tout le monde est tranquille à bord... 

Le matin, la brume de mer se lève. On commence 
à être inquiet. Tout l'équipage est en haut. Le capi- 
taine ne quitte pas la dunette... Dans Fentre-pont, où 
les soldats sont renfermés il fait noir; l'atmosphère 
est chaude. Quelques-uns sont malades, couchés sur 
leurs sacs. Le navire tangue horriblement; impossible 
de se tenir debout. On cause assis à terre, par groupes 
en se cramponnant aux bancs; il faut crier pour s'en- 
tendre. Il y en a qui commencent à avoir peur... 
Écoutez donc ! les naufrages sont fréquents dans ces 
parages-ci ; les tringlos sont là pour le dire, et ce 
qu'ils racontent n'est pas rassurant. Leur brigadier 
surtout, un parisien qui blague toujours, vous donne 
la chair de poule avec ses plaisanteries : 

— Un naufrage !... mais c'est amusant, un naufrage 
Nous en serons quittes pour un bain à la glace, et puis 
on nous mènera à Bonifacio, histoire de manger des 
merles chez le patron Lionetti. 

Et lestringlos de rire... 

Tout à coup, un craquement... Qu'est-ce que c'est? 
Qu'arrive-t-il"?... 

— Le gouvernail vient de partir, dit un matelot tout 
mouillé qui traverse l'entre-pont en courant. 



NOUVELLES 335 

— Bon voyage crie cet enragé de brigadier; mais 
cela ne fait plus rire personne. 

Grand tumulte sur le pont. La brume empêche de se 
voir. Les matelots vont et viennent, effrayés, à tâtons... 
Plus de gouvernail ! La manœuvre est impossible... 
La Sémillante, en dérive, file comme le vent... C'est à 
ce moment que le douanier la voit passer; il est onze 
heures et demie. A l'avant de la frégate, on entend 
comme un coup de canon.. Les brisants! Les bri- 
sants !... C'est fini, il n'y a plus d'espoir, on va droit à 
la côte,.. Le capitaine descend dans sa cabine... Au 
bout d'un moment, il vient reprendre sa place sur la 
dunette, — en grand costume... Il a voulu se faire beau 
pour mourir. 

Dans l'entre-pont, les soldats anxieux, se regardent 
sans rien dire... Les malades essayent de se redres- 
ser... le petit brigadier ne rit plus... C'est alors que la 
porte s'ouvre et que l'aumônier paraît sur le seuil avec 
son étole : 

— A genoux, mes enfants ! 

Tout le monde obéit. D'une voix retentissante, le 
prêtre commence la parole des agonisants. 

Soudain un choc formidable, un cri, un seul cri, un 
cri immense, des bras tendus, des mains qui se cram- 
ponnent, des regards effarés où la vision de la mort 
passe comme un éclair... 

Miséricorde ! 

C'est ainsi que je passai toute la nuit à rêver évo- 
quant, à dix ans de distance, l'âme du pauvre navire 
dont les débris m'entouraient... Au loin, dans le détroit 
la tempête faisait rage ; la flamme du bivac se cour- 
bait sous la rafale; et j'entendais notre barque danser 
au pied des roches en faisant crier son amarre. 

La seconde est une sorte de ballade en prose, digne pendant 
du fameux Sous-Préfet aux champs, c'est : 



336 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 



LA MORT DU DAUPHIN 

Le petit Dauphin est malade, le petit Dauphin va 
mourir... Dans toutes les églises du royaume, le Saint- 
Sacrement demeure exposé nuit et jour et de grands 
cierges brûlent pour la guérison de l'enfant royal. Les 
rues de la vieille résidence sont tristes et silencieuses, 
les cloches ne sonnent plus, les voitures vont au pas... 
Aux abords du palais, les bourgeois curieux regardent 
à travers les grilles, des suisses à bedaines dorées qui 
causent dans les cours d'un air important. 

Tout le château est en émoi... Des chambellans, des 
majordomes, montent et descendent en courant les 
escaliers de marbre... Les galeries sont pleines de 
pages et de courtisans en habits de soie qui vont d'un 
groupe à l'autre quêter des nouvelles à voix basse... 
Sur les larges perrons, les dames d'honneur éplorées 
se font de grandes révérences en essuyant leurs yeux 
avec de jolis mouchoirs brodés. 

Dans l'Orangerie, il y a nombreuse assemblée de 
médecins en robe. On les voit, à travers les vitres, 
agiter leurs longues manches noires et incliner docto- 
ralement leurs perruques à marteaux... Le gouver- 
neur et l'écuyer du petit Dauphin se promènent devant 
la porte, attendant les décisions de la Faculté. Des 
marmitons passent à côté d'eux sans les saluer. 
M. l'écuyer jure comme un païen, M. le gouverneur 
récite des vers d'Horace... Et pendant ce temps-là, là- 
bas, du côté des écuries, on entend un long hennisse- 
ment plaintif. C'est l'alezan du petit Dauphin que les 
palefreniers oublient et qui appelle tristement devant 
sa mangeoire vide. 

Et le roi? Où est monseigneur le roi?... Le roi s'est 
enfermé tout seul dans une chambre, au bout du châ- 
teau... Les Majestés n'aiment pas qu'on les voie 
pleurer... Pour la reine, c'est autre chose... Assise au 
chevet du petit Dauphin, elle a son beau visage baigné 



NOUVELLES 337 

de larmes, et sanglote bien haut devant tous, comme 
ferait une drapière. 

Dans sa couchette de dentelles, le petit Dauphin, 
plus blanc que les coussins sur lesquels il est étendu, 
repose, les yeux fermés. On croit qu'il dort; mais non. 
Le petit Dauphin ne dort pas... Il se retourne vers sa 
mère, et, voyant qu'elle pleure, il lui dit : 

— Madame la reine, pourquoi pleurez-vous? Est-ce 
que vous croyez bonnement que je m'en vas mou- 
rir. 

La reine veut répondre. Les sanglots l'empêchent de 
parler. 

— Ne pleurez donc pas, madame la reine ; vous ou- 
bliez que je suis le Dauphin et que les Dauphins ne 
peuvent pas mourir ainsi... 

La reine sanglote encore plus fort, et le petit Dau- 
phin commence à s'effrayer. 

— Holà, dit-il, je ne veux pas que la mort vienne me 
prendre, et je saurai bien l'empêcher d'arriver jus- 
qu'ici.. Qu'on fasse venir sur l'heure quarante lansque- 
nets très forts pour monter la garde autour de notre 
lit!... Que cent gros canons veillent nuit et jour, 
mèche allumée, sous nos fenêtres ! Et malheur à la 
mort si elle ose s'approcher de nous !... 

Pour complaire à l'enfant royal, la reine fait un signe. 
Sur l'heure, on entend les gros canons qui roulent 
dans la cour; et quarante grands lansquenets, la per- 
tuisane au poing, viennent se ranger autour de la 
chambre. Ce sont de vieux soudards à moustaches 
grises. Le petit Dauphin bat des mains en les voyant. 
11 en reconnaît un et l'appelle : 

— Lorrain ! Lorrain ! 

Le soudard fait un pas vers le lit : 

— Je t'aime bien, mon vieux Lorrain... Fais voir un 
peu ton grand sabre... Si la mort veut me prendre il 
faudra la tuer, n'est-ce pas? 

Lorrain répond : 

— Oui, monseigneur... 

ALPHONSE DAUDET. -2 



338 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Et il a deux grosses larmes qui coulent sur ses joues 
tannées. 

A ce moment, l'aumônier s'approche du petit Dau- 
phin et lui parle longtemps à voix basse en lui mon- 
trant un crucifix. Le petit Dauphin l'écoute d'un air 
fort étonné puis tout à coup l'interrompant : 

— Je comprends bien ce que vous me dites, monsieur 
l'abbé ; mais enfin est-ce que mon petit ami Beppo ne 
pourrait pas mourir à ma place, en lui donnant beau- 
coup d'argent?... 

L'aumônier continue à lui parler à voix basse, et le 
petit Dauphin a l'air de plus en plus étonné. 

Quand l'aumônier a fini, le petit Dauphin reprend 
avec un gros soupir : 

— Tout ce que vous me dites là est bien triste, mon- 
sieur l'abbé, mais une chose me console, c'est que là- 
haut, dans le paradis des étoiles, je vais encore être 
le Dauphin... Je sais que le bon Dieu est mon cousin et 
ne peut pas manquer de me traiter selon mon rang. 

Puis il ajoute, en se tournant vers sa mère : 

— Qu'on m'apporte mes plus beaux habits, mon 
pourpoint d'hermine blanche et mes escarpins de ve- 
lours ! Je veux me faire brave pour les anges et entrer 
au paradis en costume de Dauphin. 

Une troisième fois, l'aumônier se penche vers le 
petit Dauphin et lui parle longuement à voix basse... 
Au milieu de son discours, l'enfant royal l'interrompt 
avec colère : 

— Mais alors, crie-t-il, d'être Dauphin, ce n'est rien 
du tout ! 

Et, sans vouloir plus rien entendre, le petit Dauphin 
se tourne vers la muraille, et il pleure amèrement. 



CONTES DU LUNDI 

C'est dans la première partie de ce volume, dans celle que 
fauteur a intitulée la Fantaisie et l'Histoire que nous pren- 
drons les récits qui vont suivre, et le lecteur pourra voir avec 



NOUVELLES 339 

quelle vérité, avec quel sens profond du réel l'écrivain a su 
rendre historique et vraie même la fiction, sous L'influence 
du sentiment patriotique. 



LA DERNIERE CLASSE 

RÉCIT D'UN PETIT ALSACIEN 

Ce matin-là j'étais très en retard pour aller à l'école, 
et j'avais grand'peur d'être grondé, d'autant que 
M. Ilamel nous avait dit qu'il nous interrogerait sur 
les participes, et je n'en savais pas le premier mot. 
Un moment l'idée me vint de manquer la classe et de 
prendre ma course à travers champs. 

Le temps était si chaud, si clair. 

On entendait les merles siffler à la lisière du bois, 
et dans le pré Rippert, derrière la scierie, les Prus- 
siens qui faisaient l'exercice. Tout cela me tentait 
bien plus que la règle des participes; mais j'eus la 
force de résister, etje courus bien vite vers l'école. 

En passant devant la mairie, je vis qu'il y avait du 
monde arrêté près du petit grillage aux affiches. De- 
puis deux ans, c'est de là que nous sont venues toutes 
les mauvaises nouvelles, les batailles perdues, les 
réquisitions, les ordres de la commandature; etje pen- 
sais sans m'arrêter : 

« Qu'est-ce qu'il y a encore ? » 

Alors, comme je traversais la place en courant, le 
forgeron Wachter, qui était là avec son apprenti en 
train de lire l'affiche, me cria : 

— « Ne te dépèche pas tant, petit ; tu y arriveras 
toujours assez tôt à ton école ! » 

Je crus qu'il se moquait de moi, et j'entrai tout 
essoufflé dans la petite cour de M. Ilamel. 

D'ordinaire, au commencement de la classe, il se 
faisait un grand tapage qu'on entendait jusque dans 
la rue. les pupitres ouverts, fermés, les leçons qu'on 
répétait très haut tous ensemble en se bouchant les 



340 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

oreilles pour mieux apprendre, et la grosse règle du 
maître qui tapait sur les tables : 

« Un peu de silence ! » 

Je comptais sur tout ce train pour gagner mon banc 
sans être vu : mais justement ce jour-là tout était tran- 
quille, comme un matin de dimanche. Par la fenêtre 
ouverte, je voyais mes camarades déjà rangés à leurs 
places, et M. Hamel qui passait et repassait avec la 
terrible règle en fer sous le bras. Il fallut ouvrir la 
porte et entrer au milieu de ce grand calme. Vous 
pensez, si j'étais rouge et sij*avais peur. 

Eh bien, non. M. Hamel me regarda sans colère et 
me dit très doucement : 

« Va vite à ta place, mon petit Frantz ; nous allions 
commencer sans toi. » 

J'enjambai le banc et je m'assis tout de suite à 
mon pupitre. Alors seulement, un peu remis de ma 
frayeur, je remarquai que notre maître avait sa belle 
redingote verte, son jabot plissé fin et la calotte de 
soie noire brodée qu'il ne mettait que les jours d'ins- 
pection ou de distribution de prix. Du reste toute la 
classe avait quelque chose d'extraordinaire et de 
solennel. Mais ce qui me surprit le plus, ce fut de voir 
au fond de la salle, sur les bancs qui restaient vides 
d'habitude, des gens du village assis et silencieux 
comme nous, le vieux Hauser avec son tricorne, l'an- 
cien maire, l'ancien facteur, et puis d'autres personnes 
encore. Tout ce monde-là paraissait triste, et Hauser 
avait apporté un vieil abécédaire mangé aux bords 
qu'il tenait grand ouvert sur ses genoux, avec ses 
grosses lunettes posées en travers des pages. 

Pendant que je m'étonnais de tout cela, M. Hamel 
était monté dans sa chaire, et de la même voix douce 
et grave dont il m'avait reçu, il nous dit : 

« Mes enfants, c'est la dernière fois que je vous fais 
la classe. L'ordre est venu de Berlin de ne plus ensei- 
gner que l'allemand dans les écoles de l'Alsace et de la 
Lorraine... Le nouveau maître arrive demain. Aujour- 



NOUVELLES 34 t 

d'hui c'est votre dernière leçon de français. Je vous prie 
d'être bien attentifs. » 

Ces quelques paroles me bouleversèrent. Ah ! les 
misérables, voila ce qu'ils avaient affichés à la mairie. 

Ma dernière leçon de français!... 

Et moi qui savais à peine écrire ! Je n'apprendrais 
donc jamais ! Il faudrait donc en rester là!... Comme 
je m'en voulais maintenant du temps perdu, des classes 
manquées à courir les nids ou à faire des glissades 
sur la Saar! Mes livres que tout à l'heure encore je 
trouvais si ennuyeux, si lourds à porter, ma gram- 
maire, mon histoire sainte me semblaient à présent de 
vieux amis qui me feraient beaucoup de peine à 
quitter. C'est comme M. Hamel. L'idée qu'il allait partir 
que je ne le verrais plus, me faisait oublier les puni- 
tions, les coups de règle. 

Pauvre homme ! 

C'est en l'honneur de cette dernière classe qu'il 
avait mis ses beaux habits du dimanche, et maintenant 
je comprenais pourquoi ces vieux du village étaient 
venus s'asseoir au bout de la salle. Cela semblait dire 
qu'ils regrettaient de ne pas y être venus plus souvent, 
à cette école. C'était aussi comme une façon de remer- 
cier notre maître de ses quarante ans de bons services, 
et de rendre leurs devoirs à la patrie qui s'en allait.. 

J'en étais là de mes réflexions, quand j'entendis ap- 
peler mon nom. C'était mon tour de réciter. Que n'au- 
rais-je pas donné pour pouvoir dire tout au long cette 
fameuse règle des participes, bien haut, bien clair, 
sans une faute; mais je m'embrouillai aux premiers 
mots, et je restai debout à me balancer dans mon 
banc, le cœur gros, sans oser lever la tète. J'enten- 
dais M. Hamel qui me parlait : 

« Je ne te gronderai pas, mon petit Franz, tu dois 
être assez puni... voilà ce que c'est. Tous les jours on 
se dit : Bah ! j'ai bien le temps. J'apprendrai demain 
Et puis tu vois ce qui arrive... Ah! c'a été le grand 
malheur de notre Alsace de toujours remettre son ins- 



342 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

truction à demain. Maintenant ces gens-là sonten droit 
de nous dire : Comment î Vous prétendiez être Français, 
et vous ne savez ni parler ni écrire votre langue !... 
Dans tout ça, mon pauvre Franz, ce n'est pas encore 
toi le plus coupable. Nous avons tous notre bonne part 
de reproches à nous faire. 

<c Vos parents n'ont pas assez tenu à vous voir ins- 
truits. Ils aimaient mieux vous envoyer travailler à la 
terre ou aux filatures pour avoir quelques sous de 
plus. Moi-même n'ai-je rien à me reprocher? Est-ce 
que je ne vous ai pas souvent fait arroser mon jardin 
au lieu de travailler? Et quand je voulais aller pêcher 
des truites, est-ce que je me gênais pour vous donner 
congé?... » 

Alors d'une chose à l'autre, M. Hamel se mit à nous 
parler de la langue française, disant que c'était la 
plus belle langue du monde, la plus claire, la plus 
solide : qu'il fallait la garder entre nous et ne jamais 
l'oublier, parce que, quand un peuple tombe esclave, 
tant qu'il tient bien sa langue, c'est comme s'il tenait 
la clef de sa prison *... Puis il prit une grammaire et 
nous lut notre leçon. J'étais étonné de voir comme je 
comprenais. Tout ce qu'il disait me semblait facile, 
facile. Je crois aussi que je n'avais jamais si bien 
écouté, et que lui non plus n'avait jamais mis autant 
de patience à ses explications. On aurait dit qu'avant 
de s'en aller le pauvre voulait nous donner tout son 
savoir, nous le faire entrer dans la tête d'un seul coup. 

La leçon finie, on passa à l'écriture. Pour ce jour-là, 
M. Hamel nous avait préparé des exemples tout neufs, 
sur lesquels était écrit en belle ronde : France. Alsace, 
France, Alsace. Cela faisait comme des petits drapeaux 
qui flottaient tout autour de la classe pendus à la tringle 
de nos pupitres. Il fallait voir comme chacun s'appli- 



4 « S'il tient sa langue, — il tient la clé qui de ses chaînes 
le délivre. » 

F. Mistral. 



NOUVELLES 343 

quait, et quel silence ! On n'entendait rien que le grin- 
cement des plumes sur le papier. Un moment des han- 
netons entrèrent; mais personne n'y fit attention, pas 
même les tout petits qui s'appliquaient à tracer leurs 
bâtons, avec un cœur, une conscience, comme si cela 
encore était du français... Sur la toiture de l'école, des 
pigeons roucoulaient tout bas, et je me disais en les 
écoutant : 

— Est-ce qu'on va les obliger à chanter en allemand, 
eux aussi ? 

De temps en temps, quand je levais les yeux de des- 
sus ma page, je voyais M. Hamel immobile dans sa 
chaire et fixant les objets autour de lui, comme s'il 
avait voulu emporter dans son regard toute sa petite 
maison d'école... Pensez ! depuis quarante ans, il était 
là à la même place, avec sa cour en face de lui et sa 
classe toute pareille. Seulement les bancs, les pupitres 
s'étaient polis, frottés par l'usage; les noyers de la 
cour avaient grandi, et le houblon qu'il avait planté 
lui-même enguirlandait maintenant les fenêtres jus- 
qu'au toit. Quel crève-cœur ça devait être pour ce 
pauvre homme de quitter toutes ces choses, et d'en- 
tendre sa sœur qui allait, venait, dans la chambre au- 
dessus, en train de fermer leurs malles ! car ils de- 
vaient partir le lendemain, et s'en aller du pays pour 
toujours. 

Tout de même il eut le courage de nous faire la 
classe jusqu'au bout. Après l'écriture nous eûmes la 
leçon d'histoire ; ensuite les petits chantèrent tous 
ensemble le ba be bi bo bu. Là-bas au fond de la salle 
le vieux Hauser avait mis ses lunettes, et, tenant son 
abécédaire à deux mains, il épelait les lettres avec eux. 
On voyait qu'il s'appliquait lui aussi; sa voix tremblait 
d'émotion, et c'était si drôle de l'entendre, que nous 
avions tous envie de rire et de pleurer. Ah î je m'en 
souviendrai de cette dernière classe... 

Tout à coup l'horloge de l'église sonna midi, puis 
l'Angelus. Au même moment, les trompettes des Prus- 



344 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

siens qui revenaient de l'exercice éclatèrent sous nos 
fenêtres... M. Hamel se leva, tout pâle, dans sa chaire. 
Jamais il ne m'avait paru plus grand. 

— Mes amis, dit-il, me3 amis, je... je... 

Mais quelque chose l'étouffait il ne pouvait pas 
achever sa phrase. 

Alors il se tourna vers le tableau, prit un morceau 
de craie, et, en appuyant de toutes ses forces, il écrivit 
aussi gros qu'il put : 

« Vive la France ! » 

Puis il resta là la tête appuyée au mur, et, sans 
parler, avec sa main il nous faisait signe : 

— C'est fini... allez-vous-en. 



L'ENFANT ESPION 

Il s'appelait Stenne, le petit Stenne. 

C'était un enfant de Paris, malingre et pâle, qui pou- 
vait avoir dix ans, peut-être quinze; avec ces mouche- 
rons-là, on ne sait jamais. Sa mère était morte; son 
père, ancien soldat de marine, gardait un square dans 
le quartier du Temple. Les babies, les bonnes, les 
vieilles dames à pliants, les mères pauvres, tout le 
Paris trotte-menu qui vient se mettre à l'abri des voi- 
tures dans ces parterres bordés de trottoirs, connais- 
saient le père Stenne et l'adoraient, On savait que, 
sous cette rude moustache, effroi des chiens et des 
traîneurs de bancs, se cachait un bon sourire atten- 
dri, presque maternel, et que, pour voir ce sourire, on 
n'avait qu'à dire au bonhomme : 

« Comment va votre petit garçon?... » 

Il l'aimait tant son garçon, le père Stenne! Il était 
si heureux, le soir, après la classe, quand le petit 
venait le prendre et qu'ils faisaient tous deux le tour 
des allées, s'arrètant à chaque banc pour saluer les 
habitués, répondre à leurs bonnes manières. 

Avec le siège malheureusement tout changea. Le 



NOUVf.lï.es 345 

square du père Stenne fut fermé, on y mit du pétrole, 
et le pauvre homme, obligé à une surveillance inces- 
sante, passait sa vie dans les massifs déserts et boule- 
versés, seul, sans fumer, n'ayant plus son garçon que 
le soir, bien tard, à la maison. Aussi il fallait voir sa 
moustache, quand il parlait des Prussiens... Le petit 
Stenne lui ne se plaignait pas trop de cette nouvelle 
vie. 

Un siège! c'est si amusant pour les gamins. Plus 
d'école ! plus de. mutuelle ! Des vacances tout le temps 
et la rue comme un champ de foire... 

L'enfant restait dehors jusqu'au soir, à courir. 11 
accompagnait les bataillons du quartier qui allaient 
au rempart, choisissant de préférence ceux qui avaient 
une bonne musique; et là-dessus petit Stenne était 
très ferré. Il vous disait fort bien que celle du 96 e ne 
valait pas grand'chose, mais qu'au 55 e ils en avaient 
une excellente. D'autres fois, il regardait les mobiles 
faire l'exercice; puis il y avait les queues... 

Son panier sous le bras, il se mêlait à ces longues 
files qui se formaient dans l'ombre des matins d'hiver 
sans gaz, à la grille des bouchers, des boulangers. Là 
les pieds dans l'eau, on faisait des connaissances, on 
causait politique, et comme fils de M. Stenne, chacun 
lui demandait son avis. Mais le plus amusant de tout 
c'était encore les parties de bouchon, ce fameux jeu 
de galoche que les mobiles bretons avaient mis à la 
mode pendant le siège. Quand le petit Stenne n'était 
pas au rempart ni aux boulangeries, vous étiez sûr de 
le trouver à la partie de galoche de la place du Chàteau- 
d'Eau. Lui ne jouait pas, bien entendu; il faut trop 
d'argent. Il se contentait de regarder les joueurs avec 
des yeux ! 

Un surtout, un grand en cotte bleue, qui ne misait 
que les pièces de cent sous, excitait son admiration. 
Quand il courait, celui-là, on entendait les écus sonner 
au fond de sa cotte... 

Un jour, en ramassant une pièce qui avait roulé 



346 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

jusque sous les pieds du petit Stenne, le grand lui dit 
à voix basse : 

— Ça te fait loucher, hein ?... Eh bien si tu veux, je 
te dirai où on en trouve. 

La partie finie, il l'emmena dans un coin de la place 
et lui proposa de venir avec lui vendre des journaux 
aux Prussiens, on avait 30 francs par voyage. D'abord 
Stenne refusa, très indigné; et du coup, il resta trois 
jours sans retourner à la partie. Trois jours terribles. 
Il ne mangeait plus, il ne dormait plus. La nuit, il 
voyait des tas de galoches dressées au pied de son lit 
et des pièces de cent sous qui filaient à plat, toutes 
luisantes. La tentation était trop forte. Le quatrième 
jour, il retourna au Château-d'Eau, revit le grand, se 
laissa séduire... 

Ils partirent par un matin de neige, un sac de toile 
sur l'épaule, des journaux cachés sous leurs blouses. 
Quand ils arrivèrent à la porte de Flandres, il faisait à 
peine jour. Le grand prit Stenne par la main, et, s'ap- 
prochant du factionnaire — un brave sédentaire qui 
avait le nez rouge et l'air bon — il lui dit d'une voix 
de pauvre : 

— Laissez-nous passer, mon bon monsieur... Notre 
mère est malade, papa est mort. Nous allons voir avec 
mon petit frère à ramasser des pommes de terre dans 
le champ. 

Il pleurait. Stenne, tout honteux, baissait la tète. Le 
factionnaire les regarda un moment, jeta un coup d'œil 
sur la route déserte et blanche. 

« Passez vite, » leur dit-il en s'écartant; et les voilà 
sur le chemin d'Aubervilliers. C'est le grand qui riait! 

Confusément, comme dans un rêve, le petit Stenne 
voyait des usines transformées en casernes, des barri- 
cades désertes, garnies de chiffons mouillés, de longues 
cheminées qui trouaient le brouillard et montaient 
dans le ciel, vides, ébréchées. De loin en loin, une 
sentinelle, des officiers encapuchonnés qui regardaient 



NOUVELLES 347 

là-bas avec des lorgnettes, et de petites tentes trem- 
pées de neige fondue devant des feux qui mouraient. 
Le grand connaissait les chemins, prenait à travers 
champ pour éviter les postes. Pourtant ils arrivèrent, 
sans pouvoir y échapper, à une grand'garde de francs- 
tireurs. Les francs-tireurs étaient là avec leurs petits 
cabans, accroupis au fond d'une fosse pleine d'eau, 
tout le long du chemin de fer de Soissons. Cette fois le 
grand eut beau recommencer son histoire, on ne vou- 
lut pas les laisser passer. Alors, pendant qu'il se la- 
mentait, de la maison du garde-barrière sortit sur la 
voie un vieux sergent, tout blanc, tout ridé, qui res- 
semblait au père Stenne : 

— Allons! mioches, ne pleurons plus! dit-il aux en- 
fants, on vous y laissera aller, à vos pommes de terre; 
mais, avant, entrez vous chauffer un peu... Il a l'air 
gelé ce gamin-là ! 

Hélas ! Ce n'était pas de froid qu'il tremblait le petit 
Stenne, c'était de peur, c'était de honte... Dans le 
poste, ils trouvèrent quelques soldats blottis autour 
d'un feu maigre, un vrai feu de veuve, à la flamme 
duquel ils faisaient dégeler du biscuit au bout de leurs 
baïonnettes. On se serra pour faire place aux enfants. 
On leur donna la goutte, un peu de café. Pendant qu'ils 
buvaient, un officier vint sur la porte, appela le sergent 
lui parla tout bas et s'en alla bien vite. 

— Garçons! dit le sergent en rentrant radieux... y 
aura du tabac cette nuit... On a surpris le mot des Prus- 
siens... Je crois que cette fois nous allons le leur re- 
prendre, ce sacré Bourget ! 

Il y eut une explosion de bravos et de rires. On dan- 
sait, on chantait, on astiquait les sabres-baïonnettes ; et 
profitant de ce tumulte, les enfants disparurent. 

Passé la tranchée, il n'y avait plus que la plaine, et 
au fond un long mur blanc troué de meurtrières. C'est 
vers ce mur qu'ils se dirigèrent, s'arrêtant à chaque 
pas pour faire semblant de ramasser des pommes de 
terre. 



348 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

— Rentrons... N'y allons pas, disait tout le temps 
le petit Stenne. 

L'autre levait les épaules et avançait toujours. Sou- 
dain ils entendirent le trictrac d'un fusil qu'on armait. 

— Couche-toi ! fit le grand, en se jetant par terre. 
Une fois couché, il siffla. Un autre sifflet répondit sur 

la neige. Ils s'avancèrent en rampant... Devant le mur 
au ras du sol, parurent deux moustaches jaunes sous 
un béret crasseux. Le grand sauta dans la tranchée, à 
côté du Prussien : 

— C'est mon frère, dit-il en montrant son compa- 
gnon. 

Il était si petit, ce Stenne qu'en le voyant le Prussien 
se mita rire et fut obligé de le prendre dans ses bras 
pour le hisser jusqu'à la brèche. 

De l'autre côté du mur, c'étaient de grands remblais 
de terres, des arbres couchés, des trous noirs dans la 
neige, et dans chaque trou le même béret crasseux, les 
mêmes moustaches jaunes qui riaient en voyant pas- 
ser les enfants. 

Dans un coin, une maison de jardinier casematée de 
troncs d'arbres. Le bas était plein de soldats qui 
jouaient aux cartes, faisaient la soupe sous un grand 
feu clair. Cela sentait bon les choux, le lard; quelle 
différence avec le bivouac des francs-tireurs ! En haut, 
les officiers. On les entendait jouer du piano, dé- 
boucher du vin de Champagne. Quand les Parisiens 
entrèrent, un hourrah de joie les accueillit. Ils donnè- 
rent leurs journaux; puis on leur versa à boire et on 
les fit causer. Tous ces officiers avaient l'air fier et 
méchant; mais le grand les amusait avec sa verve 
faubourienne, son vocabulaire de voyou. Ils riaient, 
répétaient ses mots après lui, se roulaient avec délice 
dans cette boue de Paris qu'on leur apportait. 

Le petit Stenne aurait bien voulu parler, lui aussi, 
prouver qu'il n'était pas une bête; mais quelque chose 
le gênait. En face de lui se tenait à part un Prussien 
plus âgé, plus sérieux que les autres, qui lisait ou 



NOUVELLES 340 

plutôt faisait semblant, car ses yeux ne le quittaient 
pas. Il y avait dans ce regard de la tendresse et des 
reproches, comme si cet homme avait eu au pays un 
enfant du même âge que Stenne, et qu'il se fut dit : 

— J'aimerais mieux mourir que de voir mon fils faire 
un métier pareil... 

A partir de ce moment, Stenne sentit comme une 
main qui se posait sur son cœur et l'empêchait de 
battre. 

Pour échapper à cette angoisse, il se mit à boire. 
Bientôt tout tourna autour de lui. Il entendait vague- 
ment, au milieu de gros rires, son camarade qui se 
moquait des gardes nationaux, de leur façon de faire 
l'exercice, imitait une prise d'armes au Marais, une 
alerte de nuit sur les remparts. Ensuite le grand 
baissa la voix, les officiers se rapprochèrent et les 
figures devinrent graves. Le misérable était en train 
de les prévenir de l'attaque des francs-tireurs... 

Pour le coup, le petit Stenne se leva furieux, dé- 
grisé : 

— Pas cela, grand... Je ne veux pas. 

Mais l'autre ne fit que rire et continua. Avant qu'il 
eût fini, tous les officiers étaient debout. Un d'eux 
montra la porte aux enfants : 

— F. . . le camp ! leur dit-il. 

Et ils se mirent à causer entre eux, très vite en alle- 
mand. Le grand sortit, fier comme un doge, en faisant 
sonner son argent. Stenne le suivit, la tête basse ; et 
lorsqu'il passa près du Prussien dont le regard l'avait 
tant gêné, il entendit une voix triste qui disait : « Bas 
ehôH, ça... Bas chôli. » 

Les larmes lui en vinrent aux yeux. 

Une fois dans la plaine, les enfants se mirent à 
courir et rentrèrent rapidement. Leur sac était plein 
de pommes de terre que leur avaient données les 
Prussiens ; avec cela ils passèrent sans encombre a 
la tranchée des francs-tireurs. On s'y préparait pour 
l'attaque de la nuit. Des troupes arrivaient silen- 



50 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

cieuses, se massant derrière les murs. Le vieux ser- 
gent était là, occupé à placer ses hommes, l'air si heu- 
reux. Quand les enfants passèrent, ils les reconnut et 
leur envoya un bon sourire... 

Oh ! que ce sourire fit mal au petit Stenne ! un 
moment il eut envie de crier : 

— N'allez pas là-bas... nous vous avons trahis. 
Mais l'autre lui avait dit : « Si tu parles, nous serons 

fusillés, » et la peur le retint... 

A la Courneuve, ils entrèrent dans une maison 
abandonnée pour partager l'argent. La vérité m'oblige 
à dire que le partage fut fait honnêtement, et que 
d'entendre sonner ces beaux écus sous sa blouse, de 
penser aux parties de galoche qu'il avait là en pers- 
pective, le petit Stenne ne trouvait plus son crime 
aussi affreux. 

Mais, lorsqu'il fut seul, le malheureux enfant! 
Lorsque après les portes le grand l'eut quitté, alors 
ses poches commencèrent à devenir bien lourdes, et 
la main qui lui serrait le cœur le serra plus fort que 
jamais. Paris ne lui semblait plus le même. Les gens 
qui passaient le regardaient sévèrement, comme s'ils 
avaient su d'où il venait. Le mot espion, il l'entendait 
dans le bruit des roues, dans le battement des tam- 
bours qui s'exerçaient le long du canal. Enfin il arriva 
chez lui, et, tout heureux de voir que son père n'était 
pas encore rentré, il monta vite dans leur chambre 
cacher sous son oreiller ces écus qui lui pesaient tant. 

Jamais le père Stenne n'avait été si bon, si joyeux 
qu'en rentrant ce soir-là. On venait de recevoir des 
nouvelles de province : les affaires du pays allaient 
mieux. Tout en mangeant l'ancien soldat regardait son 
fusil pendu à la muraille, et il disait à l'enfant avec 
son bon rire : 

— Hein, garçon, comme tu irais aux Prussiens, si tu 
étais grand ! 

Vers huit heures, on entendit le canon. 

— C'est Aubervilliers... On se bat au Bourget, le fit 



NOUVELLES 351 

bonhomme, qui connaissait tous ses forts. Le petit 
Stenne devint pâle, et, prétextant une grande fatigue, 
il alla se coucher, mais il ne dormit pas. Le canon 
tonnait toujours. Il se représentait les francs-tireurs 
arrivant de nuit pour surprendre les Prussiens et 
tombant eux-mêmes dans une embuscade. Il se rappe- 
lait le sergent qui lui avait souri, le voyait étendu là- 
bas dans la neige, et combien d'autres avec lui !... Le 
prix de tout ce sang se cachait là sous son oreiller, et 
c'était lui, le fils de M. Stenne, d'un soldat... Les larmes 
l'étouffaient. Dans la pièce à côté, il entendait son 
père marcher, ouvrir la fenêtre. En bas, sur la place, 
le rappel sonnait, un bataillon de mobiles se numéro- 
tait pour partir. Décidément, c'était une vraie bataille. 
Le malheureux ne put retenir un sanglot. 

— Qu'as-tu donc? dit le père Stenne en entrant. 
L'enfant n'y tint plus, sauta de son lit et vint se 

jeter aux pieds de son père. Au mouvement qu'il fit les 
écus roulèrent par terre. 

— Qu'est-ce que cela? Tu as volé? dit le vieux en 
tremblant. 

Alors, tout d'une haleine, le petit Stenne raconta 
qu'il était allé chez les Prussiens et ce qu'il y avait 
fait. À mesure qu'il parlait, il se sentait le cœur plus 
libre, cela le soulageait de s'accuser... Le père Stenne 
écoutait avec une figure terrible. Quand ce fut fini, il 
cacha sa tète dans ses mains et pleura. 

— Père, père... voulut dire l'enfant. 

Le vieux le repoussa sans répondre, et ramassa 
l'argent. 

— C'est tout? demanda-t-il. 

Le petit Stenne fit signe que c'était tout. Le vieux 
décrocha son fusil, sa cartouchière, et mettant l'argent 
dans sa poche. 

— C'est bon, dit-il, je vais le leur rendre. 

Et, sans ajouter un mot, sans seulement retourner 
la tête, il descendit se mêler aux mobiles qui partaient 
dans la nuit. On n2 l'a jamais revu depuis. 



352 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 



LE PORTE-DRAPEAU 

I 

Le régiment était en bataille sur un talus du chemin 
de fer, et servait de cible à toute l'armée prussienne 
massée en face, sous le bois. On se fusillait à quatre- 
vingts mètres. Les officiers criaient : « Couchez- 
vous !... » mais personne ne voulait obéir, et le fier 
régiment restait debout, groupé autour de son drapeau. 
Dans ce grand horizon de soleil couchant, de blés en 
épis, de pâturages, cette masse d'hommes, tourmentée, 
enveloppée d'une fumée confuse avait l'air d'un trou- 
peau surpris en rase campagne dans le premier tour- 
billon d'un orage formidable. 

C'est qu'il en pleuvait du fer sur ce talus ! On n'en- 
tendait que le crépitement de la fusillade, le bruit 
sourd des gamelles roulant dans le fossé, et les balles 
qui vibraient longuement d'un bout à l'autre du champ 
de bataille, comme les cordes tendues d'un instrument 
sinistre et retentissant. De temps en temps le drapeau 
qui se dressait au-dessus des tètes, agité au vent de la 
mitraille, sombrait dans la fumée : alors une voix 
s'élevait grave et fière, dominant la fusillade, les râles, 
les jurons des blessés : « Au drapeau, mes enfants, au 
drapeau!... » Aussitôt un officier s'élançait vague 
comme une ombre dans ce brouillard rouge, et l'hé- 
roïque enseigne, redevenue vivante, planait encore 
au-dessus de la bataille. 

Vingt-deux fois elle tomba!... Vingt-deux fois sa 
hampe encore tiède, échappée à une main mourante, 
fut saisie, redressée; et lorsque au soleil couché, ce qui 
restait du régiment — à peine une poignée d'hommes 
— battit lentement en retraite, le drapeau n'était plus 
qu'une guenille aux mains du sergent Hornus, le 
vingt-troisième porte-drapeau de la journée. 



NOUVELLES 353 



II 



Ce sergent Hornus était une vieille bête à trois 
brisques, qui savait à peine signer son nom, et avait 
mis vingt ans à gagner ses galons de sous-officier. 
Toutes les misères de l'enfant trouvé, tout l'abrutisse- 
ment de la caserne se voyaient dans ce front bas et 
buté, ce dos voûté par le sac, cette allure inconsciente 
de troupier dans le rang. Avec cela il était un peu 
bègue, mais, pour être porte-drapeau, on n'a pas be- 
soin d'éloquence. Le soir même de la bataille, son 
colonel lui dit : « Tu as le drapeau, mon brave ; eh 
bien, garde-le. » Et sur sa pauvre capote de campagne, 
déjà toute passée à la pluie et au feu, la cantinière 
surfila tout de suite un liséré d'or de sous-lieutenant. 

Ce fut le seul orgueil de cette vie d'humilité. Du coup 
la taille du vieux troupier se redressa. Ce pauvre être 
habitué à marcher courbé, les yeux à terre, eut désor- 
mais une figure fière, le regard toujours levé pour voir 
flotter ce lambeau d'étoffe et le maintenir bien droit, 
bien haut, au-dessus de la mort, de la trahison, de la 
déroute. 

Vous n'avez jamais vu d'homme si heureux qu'Hor- 
nus les jours de bataille, lorsqu'il tenait sa hampe à 
deux mains, bien affermie dans son étui de cuir. Il ne 
parlait pas, il ne bougeait pas. Sérieux comme un 
prêtre, on aurait dit qu'il tenait quelque chose de sa- 
cré. Toute sa vie, toute sa force était dans ses doigts 
crispés autour de ce beau haillon doré sur lequel se 
ruaient les balles, et dans ses yeux pleins de défi qui 
regardaient les Prussiens bien en face, d'un air de 
dire : « Essayez-donc de venir me le prendre !... » 

Personne ne l'essaya, pas même la mort. Après 
Borny, après Gravelotte, les batailles les plus meur- 
trières, le drapeau s'en allait de partout, haché, troué 
transparent de blessures; mais c'était toujours le vieil 
Hornus qui le portait. 

ALPHONSE DAUDET. 23 



354 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 



III 



Puis septembre arriva, l'armée sous Metz, le blocus, 
et cette longue halte dans la boue où les canons se 
rouillaient, où les premières troupes du monde, démo- 
ralisées par l'inaction, le manque de vivres, de nou- 
velles, mouraient de fièvre et d'ennui au pied de leurs 
faisceaux. Ni chefs ni soldats, personne ne croyait 
plus; seul, Hornus avait encore confiance. Sa loque 
tricolore lui tenait lieu de tout, et tant qu'il la sentait 
là, il lui semblait que rien n'était perdu. Malheureu- 
sement, comme on ne se battait plus, le colonel gar- 
dait le drapeau chez lui dans un des faubourgs de 
Metz; et le brave Hornus était à peu près comme une 
mère qui a son enfant en nourrice. Il y pensait sans 
cesse. Alors, quand l'ennui le tenait trop fort, il s'en 
allait à Metz tout d'une course, et rien que de l'avoir 
vu toujours à la même place, bien tranquille contre le 
mur, il s'en revenait plein de courage, de patience, 
rapportant, sous sa tente trempée, des rêves de ba- 
taille, de marche en avant, avec les trois couleurs 
toutes grandes déployées flottant là-bas sur les tran- 
chées prussiennes. 

Un ordre du jour du maréchal Bazaine fît crouler ces 
illusions. Un matin, Hornus, en s'éveillant, vit tout le 
camp en rumeur, les soldats par groupes, très animés, 
s'excitant, avec des cris de rage, des poings levés tous 
du même côté de la ville, comme si leur colère dési- 
gnait le coupable. On criait : « Enlevons-le !... Qu'on le 
fusille!... » Et les officiers laissaient dire... Ils mar- 
chaient à l'écart, la tête basse, comme s'ils avaient eu 
honte devant leurs hommes. C'était honteux, en effet. 
On venait de lire à cent cinquante mille soldats, bien 
armés, encore valides, l'ordre du maréchal qui les 
livrait à l'ennemi sans combat. 

— Et les drapeaux? demanda Hornus en pâlissant... 



NOUVELLES 355 

Les drapeaux étaient livrés avec le reste, avec les fu- 
sil?, ce qui restait des équipages, tout... 

— To... To... Tonnerre de Dieu !... bégaya le pauvre 
homme. Ils n'auront toujours pas le mien... Et il se 
mit à courir du côté de la ville. 



IV 

Là aussi il y avait une grande animation. Gardes 
nationaux, bourgeois, gardes mobiles criaient, s'agi- 
taient. Des députations passaient, frémissantes, se 
rendant chez le maréchal. Hornus , lui, ne voyait 
rien, n'entendait rien. Il parlait seul, tout en remon- 
tant la rue du Faubourg. 

— M'enlever mon drapeau ! Allons donc ! Est-ce que 
c'est possible? Est-ce qu'on a le droit? Qu'il donne 
aux Prussiens ce qui est à lui, ses carrosses dorés, et 
sa belle vaisselle plate rapportée de Mexico ! Mais ça, 
c'est à moi... C'est mon honneur. Je défends qu'on y 
touche. 

Tous ces bouts de phrases étaient hachés par la 
course et sa parole bègue ; mais au fond il avait son 
idée le vieux! Une idée bien nette, bien arrêtée, 
prendre le drapeau, l'emporter au milieu du régiment 
et passer sur le ventre des Prussiens avec tous ceux 
qui voudraient le suivre. 

Quand il arriva là-bas, on ne le laissa pas même 
entrer. Le colonel, furieux, lui aussi, ne voulait voir 
personne... mais Hornus ne l'entendait pas ainsi. 

Il jurait, criait, bousculait le planton : « Mon 
drapeau... je veux mon drapeau... » A la fin une 
fenêtre s'ouvrit : 

— C'est toi, Hornus? 

— Oui, mon colonel, je... 

— Tous les drapeaux sont à l'Arsenal..., tu n'as qu'à 
y aller, on te donnera un reçu... 

— Un reçu?... Pourquoi faire?... 



356 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

— C'est l'ordre du maréchal... 

— Mais, colonel... 

— « F... -moi la paix !... et la fenêtre se referma. 

Le vieil Hormis chancelait comme un homme ivre. 

— Un reçu..., un reçu..., répétait-il machinale- 
ment... Enfin il se remit à marcher, ne comprenant 
plus qu'une chose, c'est que le drapeau était à l'Arse- 
nal et qu'il fallait le revoir à tout prix. 



Les portes de l'Arsenal étaient toutes grandes ou- 
vertes pour laisser passer les fourgons prussiens qui 
attendaient rangés dans la cour. Hornus en entrant 
eut un frisson. Tous les autres porte-drapeaux étaient 
là, cinquante ou soixante officiers, navrés, silencieux; 
et ces voitures sombres sous la pluie, ces hommes 
groupés derrière, la tête nue : on aurait dit un enter- 
rement. 

Dans un coin, tous les drapeaux de l'armée de 
Bazaine s'entassaient, confondus sur le pavé boueux. 
Rien n'était plus triste que ces lambeaux de soie 
voyante, ces débris de franges d'or et de hampes 
ouvragées, tout cet attirail glorieux jeté par terre, 
souillé de pluie et de boue. Un officier d'administra- 
tion les prenait un à un, et, à l'appel de son régiment, 
chaque porte-enseigne s'avançait pour chercher un 
reçu. Raides, impassibles, deux officiers prussiens sur- 
veillaient le chargement. 

Et vous vous en alliez ainsi, ô saintes loques glo- 
rieuses, déployant vos déchirures, balayant le pavé 
tristement comme des oiseaux aux ailes cassées ! 
Vous vous en alliez avec la honte des belles choses 
souillées, et chacune de vous emportait un peu de la 
France. Le soleil des longues marches restait entre 
vos plis passés. Dans les marques des balles vous gar- 
diez le souvenir des morts inconnus, tombés au hasard 
sous l'étendard visé... 



NOUVELLES 357 

— Ilornus, c'est à toi... On t'appelle... va chercher 
ton reçu... 

Il s'agissait bien de reçu ! 

Le drapeau était là devant lui. C'était bien le sien, 
le plus beau, le plus mutilé de tous... Et en le revoyant 
il croyait être encore là-haut sur le talus. Il entendait 
chanter les balles, les gamelles fracassées et la voix 
du colonel : « Au drapeau, mes enfants !... » Puis ses 
vingt-deux camarades par terre, et lui vingt-troisième 
se précipitant à son tour pour relever, soutenir le 
pauvre drapeau qui chancelait faute de bras. Ah ! ce 
jour-là il avait juré de le défendre, de le garder jusqu'à 
la mort. Et maintenant... 

De penser à cela, tout le sang de son cœur lui sauta 
à la tète. Ivre, éperdu, il s'élança sur l'officier prussien 
lui arracha son enseigne bien-aimée qu'il saisit à 
pleines mains ; puis il essaya de l'élever encore bien 
haut, bien droit en criant : « Au dra... » mais sa voix 
s'arrêta au fond de sa gorge. Il sentit sa hampe trem- 
bler, glisser entre ses mains. Dans cet air las, cet air 
de mort qui pèse si lourdement sur les villes rendues, 
les drapeaux ne pouvaient plus flotter, rien de fier ne 
pouvait plus vivre... Etle vieil Hornus tomba foudroyé. 



LA FEDOR 

Ce livre, qui reçoit son nom de la première des nouvelles 
qu'il contient, la plus importante du recueil, porte comme 
sous-titre Pages delà Vie; ce sont, en effet, des tableaux déta- 
chés de l'existence que Daudet y a tracés avec son grand art 
de sincérité ; nous n'en voulons pour exemple que le morceau 
suivant : 



AU FORT xMONTROUGE 

Le Paris du siège, au matin du 31 octobre. Dans le 
brouillard froid, Saint-Pierre de Montrouge achève de 
sonner un mélancolique Angélus. Le long de l'avenue 



358 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

d'Orléans, où de rares lumières clignotent, un fiacre à 
deux chevaux et à galerie, réquisitionné par le minis- 
tère de la marine, et l'un des derniers locatis en circu- 
lation, nous emmène, Le Myre de Vilers et moi, dans 
une tournée des forts du sud. Comme aide de camp de 
l'amiral la Roncière, de Vilers, presque tous les matins 
est astreint à cette visite, et je l'accompagne volon- 
tiers quand je ne suis pas de garde, afin de m'appro- 
visionner d'une foule de remontants très précieux dont 
les forts de Paris surabondent, comme d'énergie, 
d'ordre, d'endurance et de belle humeur. 

— Halte-là... Qui vive? 

— Service de la marine. 

La porte de Montrouge, tout embastionnée, enga- 
bionnée, hérissée de baïonnettes, s'entre-bâille pour 
le fiacre ministériel. Pendant qu'un falot minutieux 
examine à la portière nos deux laissez-passer, mon 
compagnon — si philosophe et maître de lui d'ordi- 
naire — s'énerve, s'irrite. Sous la casquette plate à 
galons d'or, sa figure me frappe par une expression de 
dureté que je ne lui ai jamais vue, qui lui mincit les 
lèvres, creuse ses yeux plus profonds et plus noirs. 
Qu'y a-t-il 1 Qu'est-ce qu'il me cache? Ce causeur 
étincelant, adroit lanceur de paume et de repaume, 
pourquoi, depuis que nous sommes en route, m'a-t-il 
laissé parler tout seul ? Je vais le savoir sans doute... 
Franchie la zone militaire, ces grandes plaines de 
boue et de gravats où déjà le matin blafard éclaire des 
larves en maraude, nous traversons Gentilly, désert, 
effondré... Un coq chante au lointain, vers Bicêtre. 
D'une ruelle en pente, un chien affamé, furieux, s'élance 
en aboyant, s'acharne à nos chevaux, bondit jusqu'à 
la portière, nous crache en râlant la bave de ses crocs. 
Le temps de dire : « sale bète ! » une détonation bru- 
tale éclate à mon côté, et, parmi l'acre fumée dont 
notre voiture est remplie, je vois le chien rouler les 
pattes en l'air et mon compagnon qui remet son revol- 
ver à l'étui. 



NOUVELLES 3o0 

— Vous êtes un peu nerveux ce matin, mon cama- 
rade... Il doit y avoir du nouveau dans les affaires ? 

Lui, très grave : 

— Il y a du nouveau, en effet. 

On reste encore quelques minutes sans rien dire ; et 
seulement vers l'avancée du fort de Montrouge, répon- 
dant à toute i'anxiété, à toutes les interrogations de 
mon silence, de Vilers m'annonce brusquement : 

— r G'est fini... Metz a capitulé. Bazaine a tout perdu, 
tout vendu, même l'honneur. 

Ceux qui n'ontpas subi les affres du grand naufrage de 
70 ne sauraient comprendre ce que nous représentait 
le nom de Bazaine, l'héroïque Bazaine, comme Gam- 
betta l'appelait, l'espoir dont il fouettait notre courage, 
la nuit abominable où sa désertion nous plongea. 
Imaginez tous les cris possibles de délivrance et de 
joie : « Terre !... terre !... Une voile !... Sauvés !... Em- 
brassons-nous !... Vive la France !» Il y avait de tout 
cela dans ce beau nom de troupier versaillais, et tout 
à coup voilà qu'il signifiait le contraire. C'était à donner 
le vertige. 

Aussi mon arrivée au fort me reste-t-elle un peu 
confuse. Je me souviens vaguement d'un capitaine de 
frégate en sabots qui nous guide par de longs corri- 
dors de caserne ; d'une pluie fine, une pluie de côte, 
rayant la grande cour où des matelots, en bérets 
bleus et vareuses, jouent au bâtonnet, avec des bonds, 
des cris d'écoliers en récréation ; enfin d'une marche 
interminable sur un chemin de ronde, gluant, luisant, 
où les semelles patinent, le long des gabions, des 
épaulements, des pièces de marine en batterie et des 
hauts talus que dépasse la silhouette d'un marin de 
vigie, son cornet à bouquin à la ceinture, prêt à 
signaler la bombe et l'obus allemands. Ce que ma 
mémoire a gardé de très précis, par exemple, c'est le 
rouf de toile goudronnée, dégoulinant de pluie, sous 
lequel les officiers de garde sont attablés devant des 
bols de café noir ; je vois ces visages rayonnants, tous 



360 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

ces bons sourires qui se lèvent vers nous : « Eh bien ? 
messieurs les terriens? » EL debout, à l'entrée, sanglé 
dans sa longue tunique, de Vilers leur jeta l'atroce 
nouvelle : 

« Bazaine s'est rendu... » 

Il n'y eut pas un mot, pas un cri pour lui répondre ; 
mais un éclair jaillit, dont la tente fut illuminée, un 
éclair fait de tous ses regards confondus, de tous ces 
yeux noirs, bleus, mocos, ponantais, celui-là aigu 
comme un coup de stylet, l'autre fervent comme un 
cantique de Bretagne, et l'on put lire à la clarté de 
cette flamme l'héroïque résolution que vous veniez de 
prendre, vous tous, Desprez, Kiesel, Garvès, Saisset, 
tombés depuis sur ce bastion n° 3, ce bastion d'honneur 
où vous m'êtes apparus, le matin du 31 octobre. 

Ah ! ce bastion n° 3, c'est aux premiers j ours de j anvier, 
deux mois après notre visite, qu'il fallait le voir, avec 
ses embrasures démolies, les abris des hommes effon- 
drés, à son mur une large brèche, et cette trombe de 
fer et de feu qui l'enveloppait du matin jusqu'à la nuit. 
Pareil au cri des paons les jours d'orage, le cornet de la 
vigie sonnait sans relâche. « On n'a pas le temps de se 
garer ! » disaient les servants de pièce en tombant. Et 
les autres quartiers n'étaient guère mieux abrités. 
Pour traverser les cours désertes, jonchées d'éclats 
d'obus, de bris de vitres, dans une odeur de poudre et 
d'incendie, les matelots rasaient les murs de leurs ca- 
sernes défoncées, à l'abandon. Plus une pierre debout 
aux deux corps de logis de l'entrée; les hommes de 
garde, comme tout l'équipage du reste, obligés de se 
blottir sous les blindages faits de mauvaise terre, de 
la terre hachée depuis deux mois par les obus, friable 
sans consistance, et où les coups de casemate étaient 
fréquents. 

Un soir, dans le réduit blindé qui lui servait de ca- 
bine, le commandant du fort voyait entrer le capitaine 
de frégate de L..., nouvellement arrivé à bord — 



NOUVELLES 30 1 

comme on disait — pour remplacer le chef d'une com- 
pagnie de canonniers, qui avait eu l'épaule emportée 
par un éclat. 

— Mon commandant, dit l'officier avec une pauvre 
bouche blémie, contracturée, qui mâchait les mots 
rageusement au passage, je suis un homme déshonoré, 
perdu... Je n'ai plus qu'à me faire sauter. 

— De L..., mon ami, qu'y a-t-il? 

La main du commandant écartait la petite lampe 
suspendue, éclairant les murs de l'étroit réduit, mais 
l'empêchant de bien voir le vigoureux soldat à la longue 
tète exaltée debout en face de lui. 

— Il y a... — oh ! le malheureux, que c'était donc 
pénible à dire !... — il y a qu'en arrivant sur le bastion 
le feu... eh bien! le feu m'a surpris. J'ai eu peur, là... 
Qu'est-ce que vous voulez? Je n'avais jamais fait la 
guerre ; seulement une fois, au Mexique, mais rien de 
sérieux... Alors, sous cette grêle de mitraille, à deux 
ou trois reprises j'ai été lâche, j'ai salué l'obus, comme 
ils disent; et les hommes m'ont vu. Je les ai entendu 
rire... Depuis c'a été fini. Tout ce que j'ai pu faire... 
Entre mes matelots et moi, il y a quelque chose qui 
ne va pas qui n'ira jamais. Une chanson circule à 
bord... ça se chante sur l'air des Barbanchu... mais 
vous la connaissez, sans doute?... Partout où je passe 
moi je l'entends, cette chanson, où je m'imagine l'en- 
tendre... Ah! bon Dieu!... La nuit, le jour, j'ai ça qui 
bourdonne dans ma tête avec le rire de ces bougres- 
là... C'est à en mourir! 

Il avait mis sa casquette de marine devant ses yeux 
et pleurait tout bas, comme un enfant. Dehors s'en- 
tendait le fracas des bombes, bruit sourd de la mer sur 
les brisants. A chaque coup, la cabine craquait, tan- 
guait, s'emplissait de poussière; et la petite lampe, 
dans un halo rougeâtre, se balançait avec un mouve- 
ment de roulis. 

— De L..., mon ami, vous êtes fou ; je vous dis que 
vous êtes fou... Mettez-vous là. 



362 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Le pauvre diable se défendait, il avait honte, mais 
son chef l'assit de force près de lui au bord du petit 
lit de fer qui servait de siège, et la main sur son épaule, 
affectueux, paternel, dit ce qu'il fallait dire pour 
apaiser cette âme en détresse, la détendre. Voyons, 
il n'avait que des amis à bord ; et à Montrouge 
on n'aimait pas les lâches. D'ailleurs, pourquoi parler 
de lâcheté ? A qui cela n'était-il pas arrivé de saluer 
l'obus ? Surtout les premières fois. Venant après tout 
le monde, n'ayant pas eu le temps de s'acclimater, 
rien de plus naturel que ce tressaut nerveux, cette 
faiblesse d'une seconde à laquelle personne n'échap- 
pait. « Vous m'entendez bien, de L..., personne... Nos 
marins qui sont devenus des héros aujourd'hui, qui 
vivent dans le feu comme des salamandres, et joue- 
raient au foot-ball avec desbombes allumées, si vous les 
aviez vus, il y a deux mois, quand la vraie partie s'est 
engagée... Ils n'en menaient pas large, lorsqu'il fallait 
sortirdescasemates... Savez-vous quel'amiralPothuau, 
le soldat le plus brave de la flotte, venait deux fois la 
semaine faire le tour de nos remparts, rester des 
heures en plein feu, pour donner à nos hommes une 
leçon de tenue ? Cette leçon, nous en avions tous 
besoin à ce moment-là... Voilà la vérité, mon cher... 
ne vous tracassez donc pas pour des foutaises. Vous 
êtes un excellent officier que nous aimons, que nous 
estimons tous. Allez la tête haute, et surtout souvenez- 
vous : il n'y a pas de gros chagrins qui tienne, ici on 
ne peut mourir, on ne doit mourir qu'en combattant et 
face à l'ennemi. 

— Je m'en souviendrai. Merci mon commandant. 

Il s'essuya les yeux et sortit. 

Entendit-il encore fredonner l'atroce refrain? C'est 
probable. Des témoins ont affirmé que pendant les 
derniers jours du siège, de L... chercha la mort pas- 
sionnément, prenant le milieu des cours aux heures 
foudroyantes, se tenant, pour commander le feu, droit 
et déployé comme un drapeau, sur le parapet du 



NOUVELLES 3G3 

bastion. Mais la mort est une coquette. Avec elle on 
ne peut compter sur rien. Vous lui dites : « Arrive 
donc... » elle se dérobe, vous donne des rendez-vous 
pour le plaisir de les manquer. On ne comprend plus. 

De L... en était là: il ne comprenait plus et se de- 
mandait s'il aurait le courage de vivre jusqu'à la 
fin, lorsqu'une nuit de janvier, le 26, à minuit sonnant 
tous les forts de ceinture et de banlieue, ces lourdes 
galiotes de pierre embossées à nos portes et dont les 
batteries tiraient sans interruption depuis trois mois, 
tous les forts, redoutes, secteurs, après une dernière 
et formidable bordée qui enveloppa la ville d'une 
écharpe de flamme rouge et blanche se turent subite- 
ment : Paris était vaincu. 

Trois jours après, le matin de l'évacuation des forts 
par une brume dorée et tiède où se devinait un prin- 
temps adorable, pressé de nous faire oublier le glacial 
et sinistre hiver du siège, l'équipage de Montrouge, 
assemblé par compagnies, l'appel et les sacs faits, les 
fusils en faisceaux, attendait dans les cours les son- 
neries du départ. Après la nuit des casemates, cela 
semblait bon, ce soleil roux, cette brise fraîche et 
tout ce plein air où l'on pouvait s'espacer sans rece- 
voir des morceaux de chaudron sur la tête. Des moi- 
neaux, sortis de leurs trous, piquaient le brouillard 
de petits cris. Malgré tout, quelque chose serrait le 
cœur de nos mathurins, leur étreignait la gorge à l'aise 
cependant sous les larges cols bleus, et dans ce grand 
silence, si nouveau pour chacun, ils se pariaient bas, 
comme gênés. « Si on faisait un bâtonnet, en atten- 
dant?... » proposa un fusilier de la flotte, un tout 
jeune. On le regarda comme s'il tombait de la lune. 
Non, pour sûr, ils n'avaient pas le cœur à ça. 

Au même instant, le capitaine de L..., qui cherchait 
ses canonniers, les appela d'un geste autour de lui. Il 
était en grande tenue, sa croix, sa haute taille, et une 
paire de gants blancs tout frais qu'il pétrissait dans sa 
forte main : 



364 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

— Matelots, je vous fais mes adieux.. Sa voix trem- 
blait un peu, mais se rassurait à mesure... Je m'étais 
juré que, moi vivant, pas un Prussien ne mettrait les 
pieds ici. Le moment est venu de tenir ma parole. 
Quand I e dernier de vous passera la poterne, votre 
capitaine aura fini de vivre. Il avait perdu votre 
estime ; j*espère que vous la lui rendrez, assurés main- 
tenant que ce n'était pas un lâche... Bonne route, mes 
enfants ! » 

Et ce fut fait, comme il l'avait dit. A peine l'équipage 
parti, clairons en tête, deux détonations venues du 
pavillon des officiers retentissaient dans la solitude et 
le silence du fort. On trouva de L... expirant sur son 
lit deux balles dans la tête, son revolver d'ordonnance 
encore fumant sur l'oreiller. 

On a fait de cette mort une légende à laBeaurepaire. 
Mais ce que je raconte, à part quelques détails de 
mise en scène, est l'histoire vraie; et moins héroïque 
peut-être, elle m'a paru aussi belle et plus humaine 
plus de notre temps que l'autre. 



DIVERS 



TRENTE ANS DE PARIS 



C'est l'existence entière de l'écrivain, racontée à l'aide de 
petites scènes pittoresques, comme son arrivée à Paris, son 
premier habit, sa, première pièce ; de portraits, Villemessant, 
Henri Rochefort, Henry Monnier, Tourguéneff, enfin de l'His- 
toire de ses livres. Parmi ces récits, nous prendrons celui où 
il explique comment fût écrit le Petit Chose. 



HISTOIRE DE MES LIVRES 

LE PETIT CHOSE 

Après avoir commencé ce livre, entre Beaucaire et Nîmes, 
en février 1866, il regagne tout à coup Paris, ramené par un 
journaliste. 

Ce brusque arrêt au milieu du travail, cet abandon 
de l'œuvre en pleine fonte, donne une idée exacte de ce 
qu'était ma vie de ce temps-là, ouverte à tout vent, 
n'ayant que des élans courts, des velléités au lieu de 
volontés, ne suivant jamais que son caprice et l'aveugle 
frénésie d'une jeunesse qui menaçait de ne point finir. 
Rentré à Paris, je laissai bien longtemps mon manus- 
crit achever de jaunir au fond d'un tiroir, ne trouvant 
pas dans mon existence morcelée le loisir d'une œuvre 
de longue haleine; mais l'hiver suivant, talonné quand 
même par l'idée de ce livre inachevé, je pris le parti 
violent de me soustraire aux distractions, aux inva- 



366 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

sions bruyantes qui faisaient, à cette époque, de mon 
logis sans défense un vrai campement tzigane, et 
j'allai m'installer chez un ami, dans la petite chambre 
que Jean Dubo3's occupait alors à l'entresol de l'hôtel 
Lassus, place de l'Odéon. 

Jean Duboys, à qui ses pièces et ses romans don- 
naient quelque notoriété, était un bon être, doux, 
timide, au sourire d'enfant dans une barbe de Robin- 
son, une barbe sauvage, hirsute, qui ne semblait pas 
appartenir à ce visage. Sa littérature manquait d'ac- 
cent ; mais j'aimais sa bienveillance, j'admirais le cou- 
rage avec lequel il s'attelait à d'interminables romans, 
coupés d'avance par tranches régulières, et dont il 
écrivait chaque jour tant de mots, de lignes et de pages. 
Enfin il avait fait jouer à la Comédie-Française une 
grande pièce intitulée : la Volonté; et, bien que mani- 
festée en vers exécrables, cette volonté m'imposait, à 
moi qui en manquais tellement. Aussi étais-je venu 
me serrer contre son auteur, espérant gagner le goût 
du travail au contact de ce producteur infatigable. 

Le fait est que, pendant deux ou trois mois, je pio- 
chai ferme, à une petite table voisine de la sienne, dans 
le jour d'une fenêtre cintrée et basse qui encadrait 
l'ûdéon et son portique, la place déserte, toute lui- 
sante de verglas. De temps en temps Duboys, qui tra- 
vaillait à je ne sais quelle grande machine à surprises, 
s'interrompait pour me raconter les combinaisons de 
son roman ou me développer ses théories sur « le mou- 
vement cylindrique de l'humanité ». Il y avait en effet 
chez ce méthodique et doux bureaucrate des tendances 
de visionnaire, d'illuminé, comme il y avait dans sa 
bibliothèque un rayon réservé à la cabale, à la magie 
noire, aux plus bizarres élucubrations. Dans la suite, 
cette fêlure de son cerveau s'agrandit, laissant la 
démence entrer ; et le pauvre Jean Duboys mourut 
fou à la fin du siège, sans avoir terminé son grand 
poème philosophique Enceldonne, où toute l'humanité 
devait évoluer sur son cylindre. Mais qui se fût douté 



DIVERS 367 

alors de la triste destinée de cet excellent garçon, 
tranquille, raisonnable, que je regardais avec envie 
noircissant de sa fine écriture régulière les innom- 
brables pages d'un roman de petit journal et s'assurant, 
les yeux à la pendule d'heure en heure, s'il avait bien 
fait toute sa tâche t 

Il gelait dur, cet hiver-là, et, malgré les pannerées 
de charbon englouties dans la grille, nous voyions, 
par ces veilles laborieuses, indéfiniment prolongées, 
le givre dessiner sur la vitre un voile aux fantastiques 
arabesques. Dehors, des ombres frileuses erraient 
dans la brume opaque de la place ; c'était la sortie de 
l'Odéon, ou la jeunesse qui remontait vers Bullier en 
poussant des cris pour s'allumer. Les soirs de bal 
masqué, l'étroit escalier de l'hôtel s'ébranlait sous des 
dégringolades effrénées où sonnaient chaque fois les 
grelots d'un bonnet de folie. Le même bonnet de folie 
battait au retour, bien avant dans la nuit, son train 
de carnaval : et souvent, quand les garçons de l'hôtel 
dormaient trop fort, tardaient à ouvrir, je l'entendais 
secouer ses grelots devant la porte en des mouvements 
découragés, diminués qui me faisaient songer à la 
barrique d'Amontillado d'Edgard Poe, au malheureux 
emmuré, las de supplier, de crier, ne trahissant plus 
sa présence que par les convulsions dernières de son 
bonnet. J'ai gardé un souvenir charmant de ces nuits 
dhiver pendant lesquelles fut écrite la première partie 
du Petit Chose. La seconde partie ne suivit que bien 
plus tard. Entre les deux se place un événement fort 
inattendu pour moi, sérieux et décisif: je me mariai. 
Comment cela advint-il ? Par quel sortilège l'endiablé 
Tzigane que j'étais alors se trouva-t-il pris, envoûté? 
Quel charme sut fixer l'éternel caprice ? 

Pendant des mois, le manuscrit fut encore aban- 
donné, oublié au fond des malles du voyage de noces, 
étalé sur des tables d'hôtel devant un encrier aride et 
une plume sèche. Il faisait si bon sous les pins de 
l'Estérel, si bon pécher des oursins vers les roches de 



3G8 pages choisies d Alphonse daudet 

Pormieu ! Ensuite l'installation du petit ménage, la 
nouveauté de cette existence intime, le nid à faire et 
à parer, que de prétextes pour ne pas travailler ! 

C'est seulement l'été venu, sous les ombrages du 
château de Yigneux, dont on voit la toiture italienne 
et les hautes futaies se dérouler dans la plaine de 
Villeneuve-Saint-Georges, que je me remis à mon inter- 
minable roman. Six mois délicieux, loin de Paris alors 
bouleversé par cette exposition de 1867 que je ne vou- 
lus pas même aller voir. 

J'écrivais le Petit Chose, tantôt sur un banc moussu 
au fond du parc, troublé par des bonds de lapins, des 
glissements de couleuvres dans les bruyères, ou bien 
en bateau sur l'étang qui s'irisait de toutes les teintes 
de l'heure dans un ciel d'été, et encore, les jours de 
pluie, dans notre chambre où ma femme me jouait du 
Chopin que je ne peux plus entendre sans me figurer 
l'égouttement de la pluie sur les houles vertes des 
charmilles, les cris rauques des paons, les clameurs 
de la faisanderie, parmi des odeurs de fleurs d'arbres 
et de bois mouillé. A l'automne, le livre, enfin terminé, 
parut en feuilleton, au Petit Moniteur de Paul Dalloz, 
fut publié à la librairie Hetzel et eut quelque succès, 
malgré tout ce qui lui manque. 

J'ai dit de quelle façon cette première œuvre de 
longue haleine avait été entreprise, sans réflexion, 
comme à la volée ; mais son plus grand défaut fut 
encore d'être écrite avant l'heure. On n'est pas mur, à 
vingt-cinq ans, pour revoir et annoter sa vie. Et le 
Petit Chose, surtout dans la première partie, n'est en 
somme que cela, un écho de mon enfance et de ma 
jeunesse. 

Plus tard, j'aurais moins craint de m'arrêter aux 
enfantillages du début et donné plus de développement 
à ces lointains souvenirs où sont nos impressions ini- 
tiatrices, si vives, si profondes, que tout ce qui vient 
ensuite les renouvelle sans les dépasser. Dans le mou- 
vement agrandi de l'existence, le flux des jours et des 



DIVERS 369 

années, les faits se perdent,, s'effacent, disparaissent, 
mais ce passé reste debout, lumineux, baigné d'aube. 
On pourra oublier une date récente, un visage vu 
d'hier; on se rappelle toujours le dessin du papier de 
tenture dans la chambre où l'on couchait enfant, un 
nom, un refrain du temps où l'on ne savait pas lire. 
Et comme la mémoire va loin dans ces retours en 
arrière, franchissant des années vides, des lacunes 
ainsi que dans les rêves ! J'ai, par exemple, un souve- 
nir de mes trois ans, un feu d'artifice à Nîmes pour 
quelque Saint-Louis, et que je vis porté à bras tout en 
haut d'une colline chargée de pins. Les moindres 
détails m'en sont restés présents, le murmure des 
arbres au vent de nuit, — sans doute ma première 
nuit dehors, — l'extase bruyante de la foule, les 
« ah !... » montant, éclatant, s'étalant avec les fusées 
et les soleils dont le reflet éclairait d'une pâleur fan- 
tômale les visages autour de moi. 

Je me vois, à peu près vers le même temps, monté 
sur une chaise devant le tableau noir d'une classe des 
Frères, et traçant mes lettres à la craie, tout fier de 
mon savoir précoce. Et la mémoire des sens, ces sons, 
ces odeurs qui vous arrivent du passé comme d'un 
autre monde, sans qu'il y ait trace d'événement ou 
d'émotion quelconque ! 

Tout au fond de la fabrique où le Petit Chose a passé 
son enfance, près de bâtiments abandonnés dont un 
vent de solitude faisait battre les portes, il y avait de 
hauts lauriers-roses, en pleine terre, répandant un 
bouquet amer qui me hante encore après quarante ans. 
Je voudrais un peu plus de ce bouquet aux premières 
pages de mon livre. 



SOUVENIRS D'UN HOMME DE LETTRES 

Ce volume est une sorte de suite à Trente ans de Paris, un 
complément de notes, d'informations, do portraits, par 

exemple GamLella et Emile Olliuier, puis les Gens de théâtre, 



ALPHONSE DAUDET. 



370 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Dêjazet, Lafontaine, des souvenirs de la guerre, de la Com- 
mune ; parmi ceux-ci, l'inoubliable visite à Montmartre : . 



LE JARDIN DE LA RUE DES ROSIERS 

Écrit le 22 mars 1871. 

Fiez-vous donc au nom des rues et à leur physiono- 
mie doucereuse !... Lorsque après avoir enjambé bar- 
ricades et mitrailleuses, je suis arrivé là-haut derrière 
les moulins de Montmartre et que j'ai vu cette petite 
rue des Rosiers, avec sa chaussée de cailloux, ses jar- 
dins, ses maisons basses, je me suis cru transporté en 
province, dans un de ces faubourgs paisibles où la 
ville s'espace et diminue pour venir mourir à la lisière 
des champs. Rien devant moi qu'une envolée de pigeons 
et deux bonnes sœurs en cornette frôlant timidement 
la muraille. Dans le fond, la tour Solférino, bastille 
vulgaire et lourde, rendez-vous des dimanches de 
banlieue, que le siège a rendue presque pittoresque 
en en faisant une ruine. 

A mesure qu'on avance, la rue s'élargit, s'anime un 
peu. Ce sont des tentes alignées, des canons, des fusils 
en faisceaux ; puis sur la gauche, un grand portail 
devant lequel des gardes nationaux fument leurs pipes. 
La maison est en arrière et ne se voit pas de la rue. 
Après quelques pourparlers, la sentinelle nous laisse 
entrer... C'est une maison à deux étages, entre cour et 
jardin, et qui n'a rien de tragique. Elle appartient aux 
héritiers de M. Scribe... 

Sur le couloir qui mène de la petite cour pavée au 
jardin, s'ouvrent les pièces du rez-de-chaussée, claires, 
aérées, tapissées de papier à fleurs. C'est là que l'an- 
cien Comité central tenait ses séances. C'est là que. 
dans l'après-midi du 18, les deux généraux furent con- 
duits et qu'ils sentirent l'angoisse de leur dernière 
heure, pendant que la foule hurlait dans le jardin et 






DIVERS 371 

que les déserteurs venaient coller leurs tètes hideuses 
aux fenêtres, flairant le sang- comme des loups; là 
enfin qu'on rapporta les deux cadavres et qu'ils 
restèrent exposés pendant deux jours. 

Je descends, le cœur serré, les trois marches qui 
mènent au jardin; vrai jardin de faubourg, où chaque 
locataire a son coin de groseilliers et de clématites 
séparés par des treillages verts avec des portes qui 
sonnent... La colère d'une foule a passé là. Les clôtures 
sont à bas, les bordures arrachées. Rien n'est resté 
debout qu'un quinconce de tilleuls, une vingtaine 
d'arbres fraîchement taillés, dressant en l'air leurs 
branches dures et grises, comme des serres de vau- 
tour. Une grille de fer court derrière en guise de 
muraille et laisse voir au loin la vallée, immense, mélan- 
colique, où fument de longues cheminées d'usines. 

Les choses s'apaisent comme les êtres. Me voilà sur 
la scène du drame, et cependant j'ai peine à en ressai- 
sir l'impression. Le temps est doux, le ciel très clair. 
Ces soldats de Montmartre qui m'entourent ont l'air 
bon enfant. Ils chantent, ils jouent au bouchon. Les 
officiers se promènent de long en large en riant. Seul, 
un grand mur, troué par les balles, et dont la crête 
est tout émiettée, se lève comme un témoin et me 
raconte le crime. C'est contre ce mur qu'on les a 
fusillés. 

11 paraît qu'au dernier moment le général Lecomtc, 
ferme et résolu jusqu'alors sentit son courage défaillir. 
Il essaya de lutter, de s'enfuir, fit quelques pas dans 
le jardin en courant, puis, ressaisi tout de suite, secoué, 
traîné, bousculé, tomba sur ses genoux et parla de 
ses enfants : 

— J'en ai cinq, disait-il en sanglotant. 

Le cœur du père avait crevé la tunique du soldat. 
Il y avait des pères aussi dans cette foule furieuse : à 
son appel déchirant quelques voix émues répondirent; 
mais les implacables déserteurs ne voulaient rien 
entendre : 



372 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

— Si nous ne le fusillons pas aujourd'hui, il nous 
fera fusiller demain. 

On le poussa contre la muraille. Presque aussitôt un 
sergent de la ligne s'approcha de lui : 

— Général, lui dit-il. vous allez nous promettre... 
Et tout à coup, changeant d'idée, il fit deux pas en 

arrière et lui déchargea son chassepot en pleine poi- 
trine. Les autres n'eurent plus qu'à l'achever. 

Clément Thomas, lui, ne faiblit pas une minute. 
Adossé au même mur que Lecomte, à deux pas de son 
cadavre, il fit tête à la mort jusqu'au bout et parla 
très noblement. Quand les fusils s'abaissèrent, il mit, 
par un geste instinctif, son bras gauche devant sa 
ligure, et ce vieux républicain mourut dans l'attitude 
de César... A la place où ils sont tombés, contre ce 
mur froid et nu comme la plaque d'un jardin de tir, 
quelques branches de pêcher s'étalent encore en espa- 
lier, et, dans le haut, s'ouvre une fleur hâtive, toute 
blanche, que les balles ont épargnée, que la poudre 
n'a pas noircie... 

... En sortant de la rue des Rosiers, par ces rebutes 
silencieuses qui s'échelonnent au flanc de la butte 
pleine de jardins et de terrasses, je gagne l'ancien 
cimetière de Montmartre, qu'on a rouvert depuis 
quelques jours pour y mettre les corps des deux géné- 
raux. C'est un cimetière de village, nu, sans arbres, 
tout en tombeaux. Comme ces paysans rapaces qui 
en labourant leurs champs font disparaître chaque 
jour un peu du chemin de traverse, la mort a tout 
envahi, même les allées. Les tombes montent les unes 
sur les autres. Tout est comble. On ne sait où poser 
les pieds. 

Je ne connais rien de triste comme ces anciens ci- 
metières. On y sent tant de monde, et l'on n'y voit per- 
sonne. Ceux qui sont là ont l'air d'être deux fois morts. 

— ... Qu'est-ce que vous cherchez? me demande une 
espèce de jardinier, fossoyeur, en képi de garde 
national, qui raccommode un entourage. 



DIVERS 373 

Ma réponse l'étonnc. Il hésite un moment, regarde 
autour de lui, puis, baissant la voix : 

— Là-bas, me dit-il, à côté de la capote. 

Ce qu'il appelle la capote, c'est une guérite en tôle 
vernie abritant quelques verroteries fanées et de 
vieilles fleurs en filigrane... A côté, une large dalle 
nouvellement descellée. Pas de grille, pas d'inscription. 
Rien que deux bouquets de violettes, enveloppés de 
papier blanc, avec une pierre posée sur leurs tiges 
pour que le grand vent de la butte ne les emporte 
pas... C'est là qu'ils dorment côte à côte. C'est dans ce 
tombeau de passage qu'en attendant de les rendre à 
leurs familles, on leur a donné un billet de logement, 
à ces deux soldats. 



NOTES SUR LA VIE 



Toujours, durant sa vie, Alphonse Daudet jeta sur de petits 
cahiers non seulement les idées qui lui venaient, les réflexions 
que lui suggéraient les spectacles et les faits se succédant sous 
ses yeux, mais aussi des pensées, de brèves notations où s'en- 
fermait une vision philosophique, morale, sociale ; ces car- 
nets, lentement entassés, années par années, continrent les 
germes de toutes ses œuvres et furent le précieux trésor de 
réalité où il puisa la vérité qui étincelait dans ses livres. Ils 
montrèrent en même temps que cet observateur profond était 
un merveilleux penseur. 

Voici, cueillies çà et là dans le volume pieusement composé 
par M me Alphonse Daudet d'un certain nombre d'extraits de 
ces cahiers, quelques-unes des Notes sur la vie, prises par 
Alphonse Daudet ■ 



Après la mer, c'est la forêt de Fontainebleau qui 
m'a le plus impressionné. Effet de grandeur presque 
identique. 

Je l'ai vue par un jour d'automne, le Bas-Bréau était 
tout en or sous un ciel noir et bas à toucher avec la 
main. Mais la forêt s'éclairait elle-même de sa propre 
lumière, les fonds d'allées tout en feu. 



374 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Je sais maintenant ce qu'est la lumière du Nord, les 
objets y rayonnent comme d'eux-mêmes et d'une façon 
toute concentrée, le soleil n'y est presque pas, les cou- 
leurs dansent distinctes, ce n'est plus notre grand 
éparpillement, l'effervescence du Midi. Tout ceci encore 
très vague dans ma tête, mais je sens que j'arrive à 
comprendre : dans le Midi, la lumière est sur les ob- 
jets ; dans le Nord, elle est au dedans. 



Le danger est une ivresse qui dégrise. 



Comme tout se tient! par quel fil mystérieux nos 
âmes sont liées aux choses : une lecture faite dans un 
coin de la forêt et en voilà pour toute la vie. Chaque 
fois que vous penserez à la forêt, vous reverrez le 
livre ; chaque fois que vous relirez le livre, vous 
reverrez la forêt. Pour moi qui vis beaucoup aux 
champs, il y a des titres d'ouvrages, des noms d'au- 
teurs qui m'arrivent dans un enveloppement de par- 
fums, de sons, de silences, de fonds d'allées. Je ne 
sais plus quelle nouvelle de Tourgueneff est restée 
dans mon souvenir sous la forme d'un petit îlot de 
bruyère rose, un peu fanée déjà par l'automne. 

En somme, les belles heures de notre vie, l'instant 
fugitif où l'on se dit, les larmes aux yeux : « Oh ! que 
je suis bien, » ces moments-là nous frappent tellement 
que les moindres circonstances environnantes, le 
paysage, l'heure, tout se trouve pris dans le souvenir 
de notre bonheur, comme un filet que nous ramène- 
rions plein de varechs, de lotus brisés, de roseaux 
rompus et le petit poisson d'argent au milieu qui fré- 
tille. 



Faisant suite aux observations de ma femme sur la 
lumière et à mes notes sur la forêt de Fontainebleau 



DIVERS 375 

Etude de lumière sur les fleurs de mon petit jardin; 
visage des roses qui pâlit ou qui flambe selon l'état du 
ciel. Quand le temps devient noir, quand le crépuscule 
arrive, le genêt s'allume et éclaire tout le jardin : 
on pourrait lire à sa lumière; les nappes blanches des 
thlaspis étincellent, le jardin s'illumine lui-même, fait 
feu de toutes ses couleurs, vit de sa propre lumière. 



Une belle comparaison à tirer de ces étoiles qui sont 
peut-être mortes, éteintes depuis des milliers d'années 
et dont la lumière dure et durera encore pendant des 
siècles. Image du génie défunt et de l'immortalité de 
l'œuvre. Il semble qu'Homère chante encore. 



Quelle Aima parens que la terre ! On l'écorche, on la 
troue, on la fend, on la meurtrit, on la bouleverse; ce 
sont les grands coups de sabre de la charrue, les 
ongles cruels des herses, les mèches, les pioches, les 
pétards, les mines : un égratignement, un écartèle- 
ment continuels. Et plus on la torture, plus elle est 
généreuse, et par toutes ces blessures ouvertes, elle 
nous donne à flots la vie, la chaleur, la richesse. 



Une nuit d'été. Brise tiède. Les étoiles comme des 
larmes tremblaient à la face du ciel. Tout à coup un 
soupir d'une mélancolie profonde traversa la nuit : 
quelque chose comme une corde de guitare brisée. 
Cela passa roulé dans une odeur mourante de citron- 
nier. C'était le dernier souffle, le dernier soupir de la 
race latine. 



La bêtise est une fissure du crâne par où le vice 
entre quelquefois. 



3T6 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

On ne se moque parfaitement bien que des ridicules 
qu'on a un peu. 



L'Histoire : la vie des peuples. 
Le Roman : la vie des hommes. 



Quelle merveilleuse machine à sentir j'ai été, sur- 
tout dans mon enfance. A tant d'années de distance, 
certaines rues de Nîmes, où j'ai passé à peine quel- 
quefois, noires, fraîches, étroites, sentant les épices : 
la droguerie, la maison de l'oncle David, me revien- 
nent dans une lointaine concordance si vague d'heure, 
de couleur de ciel, de sons de cloches, d'exhalaisons 
de boutiques. 

Fallait-il que je fusse poreux et pénétrable; des 
impressions, des sensations à remplir des tas de livres 
et toutes d'une intensité de rêve. 



Le talent, le talent c'est la vie, de la vie intense 
accumulée. Et à mesure que la vie baisse, le talent 
diminue, l'aptitude à sentir, la force d'exprimer. 



POÉSIES 



LES AMOUREUSES 



Poèmes et Fantaisies (1857-1861). Ce sont les toutes pre- 
mières œuvres d'Alphonse Daudet, celles qui jetèrent dans la 
littérature ce nom inconnu, aujourd'hui si célèbre. On y trouve 
le conte en vers la Double Conversion, en vers également les 
Aventures d'un papillon et d'une bête à bon Dieu, en prose le 
Roman du Chaperon-Rouge, les Ames du Paradis, l'Amour- 
Trompette, les Rossignols du Cimetière, fantaisies scéniques 
Mais c'est le poète que nous voulons montrer ici, le débutant 
de quinze ans avec sa première pièce de vers : 



AUX PETITS ENFANTS 

Enfants d'un jour, ô nouveau-nés, 
Petites bouches, petits nez, 
Petites lèvres demi-closes, 

Membres tremblants, 

Si frais, si blancs, 
Si roses ; 

Enfants d'un jour, ô nouveau-nés, 
Pour le bonheur que vous donnez, 
A vous voir dormir dans vos langes, 

Espoir des nids, 

Soyez bénis, 

Chers anges ! 



378 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

Pour vos grands yeux effarouchés 

Que sous vos draps blancs vous cachez, 

Pour vos sourires, vos pleurs même. 

Tout ce qu'en vous, 

Êtres si doux, 
On aime; 

Pour tout ce que vous gazouillez, 

Soyez bénis, baisés, choyés, 

Gais rossignols, blanches fauvettes ! 

Que d'amoureux 

Et que d'heureux 
Vous faites ! 

Lorsque sur vos chauds oreillers. 
En souriant vous sommeillez, 
Près de vous, tout bas, ô merveille ! 

Une voix dit : 

« Dors, beau petit; 
Je veille. » 

C'est la voix de l'ange gardien ; 
Dormez, dormez, ne craignez rien; 
Rêvez, sous ses ailes de neige : 

Le beau jaloux 

Vous berce et vous 
Protège. 

Enfants d'un jour, ô nouveau-nés, 
Au paradis, d'où vous venez. 
Un léger fil d'or vous rattache. 

A ce fil d'or 

Tient l'âme encor 
Sans tache. 

Vous êtes à toute maison 
Ce que la fleur est au gazon, 
Ce qu'au ciel est l'étoile blanche, 



poésies 370 

Ce qu'un peu d'eau 
Est au roseau 
Qui penche. 

Mais vous avez de plus encor 

Ce que n'a pas l'étoile d'or, 

Ce qui manque aux fleurs les plus belles : 

Malheur à nous ! 

Vous avez tous 
Des ailes. 

Puis la pièce suivante, d'une note toute différente : 
LES BOTTINES 



Ce bruit charmant des talons qui ré- 
sonnent sur le parquet : clic ! clac ! est le 
plus joli thème pour un rondeau. 

Goethe, Wilhem Meister. 



Moitié chevreau, moitié satin, 
Quand elles courent par la chambre, 

Clic! clac! 
Il faut voir de quel air mutin 
Leur fine semelle se cambre, 

Clic! clac! 

Sous de minces boucles d'argent, 
Toujours trottant, jamais oisives, 

Clic ! clac ! 
Elles ont l'air intelligent. 
De deux petites souris vives. 

Clic ! clac ! 

Elles ont le marcher d'un roi, 
Les élégances d'un Clitandre, 
Clic ! clac ! 



380 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

Par là-dessus, je ne sais quoi 
De fou, de railleur et de tendre. 
Clic! clac! 



II 



En hiver au coin d'un bon feu, 
Quand le sarment pétille et flambe. 

Clic ! clac ! 
Elles aiment à rire un peu, 
En laissant voir un bout de jambe. 

Clic! clac! 

Mais quoique assez lestes, — au fond, 
Elles ne sont pas libertines, 

Clic ! clac ! 
Et ne feraient pas ce que font 
La plupart des autres bottines 

Clic! clact 

Jamais on ne nous trouvera, 
Dansant des polkas buissonnières, 

Clic ! clac! 
Au bal masqué d"3 l'Opéra, 
Ou dans le casino d'Asnières. 

Clic! clac! 

C'est tout au plus si nous allons, 
Deux fois par mois avec décence, 

Clic ! clac ! 
Nous trémousser dans les salons 
Des bottines de connaissance. 

Clic ! clac ! 

Puis quand nous avons bien trotté, 
Le soir nous faisons nos prières, 
Clic! clac! 



POÉSIES 3%1 



Avec toute la gravité 
De deux petites sœurs tourières. 
Clic! Clac! 



III 

Maintenant, dire où j'ai connu 
Ces merveilles de mignature. 

Clic ! clac ! 
Le premier chroniqueur venu 
Vous en contera l'aventure. 

Clic ! clac ! 

Je vous avouerai cependant, 
Oue souventes fois il m'arrive, 

Clic ! clac ! 
De verser, en les regardant, 
Une grosse larme furtive. 

Clic ! clac ! 

Je songe que tout doit finir, 
Même un poème d'humoriste, 

Clic ! clac ! 
Et qu'un jour prochain peut venir 
Où je serai bien seul, bien triste. 

Clic ! clac ! 

Lorsque, — pour une bonne fois, 
Mes oiseaux prenant leur volée, 

Clic ! clac ! 
De loin, sur l'escalier de bois 
J'entendrai, l'âme désolée 

Clic ! clac ! 



THÉÂTRE 



LE SACRIFICE 

Dans les œuvres dramatiques qu'Alphonse Daudet donna 
avant la guerre, c'est la sensibilité qui domine, une sensibilité 
particulière d'une note très émouvante ; il nous semble que 
plus encore que dans ses précédentes pièces, écrites en colla- 
boration, c'est dans cette pièce en trois actes, écrite seule, 
le Sacrifice, que l'écrivain se révèle avec les plus nobles sen- 
timents. 

Il s'agit ici d'un fils, Henri Jourdeuil, d'un jeune peintre se 
sacrifiant pour son père, en lui laissant croire que c'est lui 
le vieux Jourdeuil, ou mieux comme il s'appelle lui-même, 
Jourdeuil le Vieux qui a du talent ; secrètement il enferme 
dans un grenier toutes les toiles du vieux peintre, à court 
d'argent, en lui racontant que c'est un américain de sa con- 
naissance qui achète, par son intermédiaire tous ces tableaux. 
Ceci amène des péripéties touchantes, comme celle du 2 9 acte 
où, pour recevoir sa mère, qui le croit riche, il emprunte 
l'atelier d'un ami. Il a déjà reçu la visite d'un fabricant de 
papiers peints qui lui propose un traité commercial, dont son 
cœur d'artiste est révolté, puis, celle de son père venu pour 
lui demander de l'argent, et voici sa mère qui arrive dans le 
même but : 

ACTE II 
SCÈNE VI 

MADAME JOURDEUIL, HENRI 

MADAME JOURDEUIL 

Est-ce que vous avez eu quelque chose avec ton 
père? 



384 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

HENRI 

Mais non... 

MADAME JOURDEUIL 

Il n'a pas l'air content. Je parie que vous avez encore 
causé peinture. 

HENRI 

Un peu. 

MADAME JOURDEUIL 

Quelle drôle d'idée !... mais enfin, puisque vous ne 
vous entendez pas là-dessus, pourquoi y revenez-vous 
toujours? 

HENRI 

C'est vrai. 

MADAME JOURDEUIL 

D'abord, toi, tu n'es pas gentil... Au lieu de lui 
tenir tête comme tu fais... tu devrais céder un peu..., 
car enfin ton père est plus âgé... il en sait plus long. 

HENRI 

Tu as raison. Dorénavant, je céderai toujours..., ne 
me gronde plus. 

MADAME JOURDEUIL 

Ne plus te gronder; mais, malheureux, je suis venue 
pour cela. 

HENRI, rapprochant sa chaise 

Bah! 

MADAME JOURDEUIL 

Ne t'approche pas autant. Comment veux-tu que je 
sois fâchée, si tu es tout près de moi? 

HENR 1 , éloignant sa chaise. 

Comme ceci? 



IHEATRE 385 

MADAME JOURDEUIL 
Oh ! DilS SI loin. ( Henri se rapproche encore plus près que la pre- 
mière fois.) Là! Croisant les bras.) Comment, Monsieur, vous 
n'avez qu'un malheureux jeudi par semaine pour venir 
embrasser votre mère, et vous trouvez que c'est trop. 

HENRI 

Si tu savais, j'ai eu tant affaire hier ; Namoun a dû 
vous le dire. 

MADAME JOURDEUIL 

Oui, mais je ne l'ai pas cru... ma première idée à 
été : « Il est malade. » 

HENRI 

Allons donc ! Est-ce qu'on est malade? 

MADAME JOURDEUIL 

Avec ça que tu es bien portant... Depuis quelque 
temps, tu changes, tu maigris... 

HENRI 

Mui ! je maigris ?... 

MADAME JOURDEUIL 
Voyons tes mains. (Elle lui passe son alliance à l'un des doigts.) 

Tiens ! il y a deux mois, mon alliance ne pouvait pas 
entrer... Maintenant, regarde... jusqu'au bout!... Tu 
vois bien que tu maigris... Ce n'est pas étonnant avec 
la vie que tu mènes... 

HENRI, souriant. 

Quelle vie crois-tu que je mène 9 . 

MADAME JOURDEUIL 

. Oh ! je ne t'en fais pas un reproche. Je sais bien que 
c'est nécessaire. Il paraît même que c'est un très bon 

ALPHONSE DAUOr.T. 25 



386 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

signe, vous autres, quand vous menez cette vie-là !... 
Ça prouve que vous avez du... Comment donc?... du 
chien ! 

HENRI, riant. 

Du chien !... Qu'est-ce que tu me racontes là?... 

MADAME JOURDEUIL 

Tu as beau rire, va ! nous savons ce que c'est que la 
vie d'artiste... 

HENRI, grave et doux. 

La vie d'artiste, vois-tu, ma mère, c'est le travail 
éternel, incessant, acharné; mais un travail qui n'en 
paraît pas un aux yeux de bien des gens, parce que 
nous le faisons avec amour, et que de tous les labeurs 
humains c'est le seul qui n'ait pas l'air d'être une puni- 
tion... Voilà ce que c'est que la vie d'artiste... Est-ce 
que tu avais une autre définition ! 

MADAME JOURDEUIL 

Oui, mais j'aime mieux la tienne... (Un temps.) Alors tu 
travailles beaucoup. 

HENRI 

Beaucoup ! 

MADAME JOURDEUIL 

Et tes affaires vont bien, toujours 1 

HENRI 
Très bien ! 

MADAME JOURDEUIL 

Pourtant, quand on est mère, comme on se fait des 
idées... Figure-toi que, la nuit dernière, en ruminant 
toute seule dans ma tète, cette pensée m'est venue 
tout à coup que tes affaires allaient très mal et que 



THEATRE 387 

c'était pour ne pas nous tourmenter que depuis quelque 
temps tu nous cachais ta vie. 

HENRI 

En voilà une idée!... 

MADAME JOURDEUIL 

Tu sais comme la cervelle trotte quand on est cou- 
ché?... J'avais déjà fait mon plan; je disais : « Voilà ! 
nous rentrerons à Paris, Louise donnera des leçons; 
moi, je reprendrai mes broderies. » 

HENRI 

Tais-toi, tu me fais frémir. 

MADAME JOURDEUIL 

Pourquoi? tout cela n'est pas bien effrayant, je t'as- 
sure. 

HENRI 

Mais enfin nous n'en sommes pas là... Est-ce que j'ai 
l'air d'être malheureux ?... Tiens! regarde... (il montre 

l'atelier.) 

MADAME JOURDEUIL 

Oh! je l'ai bien vu, va... Aussi, tout de suite, mes 
idées noires de cette nuit se sont envolées... Comme il 
est beau ton atelier! C'est égal, j'aimais encore mieux 
l'ancien. 

HENRI 

Pourquoi ? 

MADAME JOURDEUIL 

Parce que j'y venais plus souvent, et puis, les jours 
où je ne venais pas, il y avait mon portrait dans un 
coin, qui te regardait travailler. 

HENRI, à part. 

Allons, bon ! l e portrait. 



388 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

MADAME JOURDEUIL 

De cette façon j'étais toujours près de toi... 

HENRI, vivement. 

Mais je l'ai encore, ton portrait; il est dans ma 
chambre, au chevet de mon lit, mon petit lit de fer, du 
temps que j'étais à la maison... 

MADAME JOURDEUIL 

Ah ! c'est gentil, voyons cette chambre. (Elle va à la porte 

de gauche.) 

HENRI, l'arrêtant. 

(A part.) Diable! (Haut.) Non... n'entre pas... tu ne ver- 
rais rien... c'est trop en désordre. 

MADAME JOURDEUIL 

tfah! Qu'est-ce que ça fait? une maman. 

HENRI 

Non... je t'en prie. 

MADAME JOURDEUIL 

Mais tu plaisantes... (Subitement.) A moins que... (Bas.) 
Est-ce qu'il y a quelqu'un là? 

HENRI 

Personne... il n'y a que Namoun ! qui est en train de 
ranger. 

MADAME JOURDEUIL 
Ah . NamOUn !... (Elle s'éloigne de la porte.) Bien. 

HENRI 

Dame! je ne suis pas tout à fait installé.,. C'est 
un fouillis là dedans. Un autre jour, je te la mon- 
trerai. 



THEATRE 380 

MADAME JOURDEUIL 

Oui, oui... c'est cela, un autre jour... Maintenant, 
adieu, je m'en vais vite. 

HENRI 

Gomment ! déjà... reste encore un peu. 

MADAME JOURDEUIL 

Non ! non !... je ne veux pas te gêner. 

HENRI 

Mais tu ne me gènes pas... 

MADAME JOURDEUIL 

D'ailleurs ton père doit commencer à s'impatienter... 
tu ne m'en veux pas trop, n'est-ce pas d'être venue... 

HENRI 

T'en vouloir? 

MADAME JOURDEUIL 

Vois-tu, quand on aime les gens, on est bien aise 
de savoir comme c'est chez eux. De cette façon, lors- 
qu'on pense à eux, on se les représente mieux, on est 
avec eux davantage. 

II EN RI, souriant. 

Mais oui, voyons ! 

MADAME JOURDEUIL 

Allons! adieu... Est-ce que tu ne viendras pas nous 
voir un de ces jours pour nous rendre le jeudi que tu 
nous as volé ? 

HENRI 

Ce sera bien difficile... J'ai tant de travail ces jours- 
ci. 



390 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

MADAME JOL'RDEUIL 

Enfin, tu verras... paie fait un pas.) Seulement, écoute, 

que je te dise. (Elle entraine Henri de l'autre côté de la scène. — Bas.} 

Nous autres, les mères, nous voudrions toute la vie 
garder nos enfants pour nous seules, et nous ne com- 
prenons pas qu'ils puissent nous être infidèles, nous 
qui, jusqu'au dernier jour, les aimons si fidèlement. 
Cependant il le faut ; tôt ou tard une heure arrive où 
la mère n*est plus la grande affection dans la vie de 
son enfant, et je vois bien que cette heure est arrivée 
pour moi. 



Comment 



HENRI 



MADAME JOURDEUIL 



Oh ! je ne t'en veux pas, c'est si naturel... Toutes les 
mères en sont là !... Malheureusement, comme tu m'as 
beaucoup gâtée, je suis plus sensible que les autres, et 
il faut me ménager un peu plus... Aussi je t'en supplie, 
si tu t'en vas de moi . va-t'en petit à petit, pas tout à 
la fois... Ne m'emporte pas tout mon paradis d'un seul 
coup; autrement, vrai ! je suis capable d'en mourir. 

HENRI, à part. 

Est-ce possible, mon Dieu ! Haut.) Ma mère, ma mère 
chérie, écoute-moi bien à ton tour : Je ne sais pas pour- 
quoi tu doutes de ton fils. (Élevant la voix.) Mais je te jure, 
sur ce que j'ai de plus cher et de plus sacré, c'est-à- 
dire sur toi-même... 

MADAME JOURDEUIL, regardant sa chambre 

Chut! chut!... 

HENRI 

Je te jure que tu es la grande affection de ma vie, 
que tu le seras toujours, et que dans ce que j'aime en 



THEATRE 391 

dehors de toi, il n'y a rien, tu m'entends? rien que je 
ne sois prêt à sacrifiera ton repos et à ton bonheur... 

MADAME JOURDEUIL 

Sais-tu que c'est bien beau ce que tu me dis là ! 

HENRI 

Tu ne le crois pas ? 

MADAME JOURDEUIL 

Si, mais, pour que je le croie mieux, il faut venir 

me le dire SOUVent. (Elle lui prend la tête à deux mains, l'embrasse 
vile.) Adieu !... (Elle court prendre son sac qu'elle a oublié sur le bureau 
s'arrête, se baisse et ramasse quelque chose. ) 

HENRI 

Qu'est-ce que tu cherches? 

MADAME JOURDEUIL 

Rien c'est une ombrelle que je ramasse... (Montrant la 
chambre.) Sans doute l'ombrelle à Namoun. (Elle agite i-om- 

brelle et le menace avec, en souriant. ) 

HENRI 

Comment! tu crois? 

MADAME JOURDEUIL 

Je me sauve... je me sauve... 



SCENE VII 

HENRI, seul. 

Il reste un moment stupéfait, l'ombrelle à la main. 

Ah ! je comprends maintenant... Voilà donc pourquoi 
elle me parlait de la vie que je mène... (Jetant l'ombrelle dans 
un coin.) Il est très compromettant, ce Gontaut, avec ses 



392 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

ombrelles... Pauvre mère !... Je suis sûr qu'elle s'en va 
en croyant qu'il y a des femmes dans toutes les ar- 
moires, ici. Quelle dérision ! Juste au moment où je 
viens de... Et l'autre avec ses 500 francs : « Fais de la 
monnaie mon bonhomme ! » (Rire amer.) Ah ! ah ! décidé- 
ment la farce est bien jouée. (Il va à la porte de gauche et l'ouvre.) 

MADAME JOURDEUIL, reparaissant. 

Pardon... C'est encore moi. 

HENRI, refermant la porte qu'il ouvrait. 

Entre donc. 

MADAME JOURDEUIL, rentrant timidement. 

Bas. Oh ! je n'ai qu'un mot à te dire. (Gaiement. Et l'ar- 
gent du mois ! l'argent du mois que j'oubliais. 

HENRI, effrayé 

L'argent du mois ? 

MADAME JOURDEUIL. 

Quelle étourdie, hein?... Je m'en allais sans le 
prendre. 

HENRI, riant. 

Ah ! ah ! c'est trop fort ! 

MADAME JOURDEUIL. 

J"aurais été jolie, ce soir, avec mes fournisseurs. 

HENRI. 

C'est que... je ne sais pas si... j'ai eu tant à payer 
hier. 

MADAME JOURDEUIL, à part. 

Oh ! oh ! l'ombrelle rose... 



THEATRE 303 



HENRI 



Est-ce que tu ne pourrais pas attendre deuxou-troi..* 
jours ?... ça t'ennuie. 

MADAME JOURDEU1L. 

Dame ! c'est à cause de ton père, tu le connais, il 
aime bien que les fournisseurs soient payés recta. Il a 
cela de bon, par exemple, on ne peut pas lui ôter ça. 

HENRI. 

Eh bien !... et demain ? 

MADAME JOURDEUIL. 

Oh ! demain, parfaitement... Ce n'est que le 2... Il 
n'y a pas grand retard ; c'est entendu, à demain. 

HENRI. 
A demain. (Elle referme la porte.) 

HENRI, seul. 

Demain ! ... Et où en prendras-tu de l'argent, demain ? 
Tu comptais sur Margarot, mais puisque Margarot n'a 
pas voulu de ton billet, comment vas-tu faire, mal- 
heureux? Là-haut, tu n'as plus rien; tout est vendu... 
à moins de te vendre toi-même... Et pourquoi pas ?... 
Puisqu'il y a marchand !... Oui, mais... (Regardant son che- 
valet.) Eh bien ! etça ?... Allons, allons, pas de faiblesse... 
prenant son chapeau.) De l'argent n'importe à quel prix, il 
me faut de l'argent !... 



L'ARLESIENNE 

Représentée le l or octobre 1872 au Vaudeville, V Artésienne 
ne fut jouée que trois fois; plus tard cette pièce exquise, un 
véritable chef-d'œuvre, devait triompher et emporter de haute 
lutte les applaudissements qui lui avaient d'abord été refusés. 



394 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

Désormais elle est devenue classique. En voici ie dénouement 
si beau en son horreur tragique, alors que Rose Mamaï croit 
avoir reconquis son fils et arraché de son cœur Y Arlésienne 
maudite. 



ACTE III 

CINQUIÈME TABLEAU 
LA MAGNANERIE 



Une grande salle, avec large fenêtre et balcon dans le fond. 
— A gauche, second plan, l'entrée de la magnanerie ; pre- 
mier plan, la chambre des enfants. — A droite, un escalier 
de bois montant au grenier. Sous l'escalier, un lit à demi 
caché par des rideaux. Quand la toile se lève, la scène est 
vide. Dans la cour du castelet on entend les fifres et les tam- 
bourins des farandoleurs : puis on chante la Marche des 
rois... A ce moment, Rose entre, une petite lampe à la main. 
Elle pose sa lampe, va sur le balcon du fond, y reste un 
moment à regarder danser, puis rentre. 



SCÈNE I 

ROSE MAMAI, seule. 

Ils chantent, en bas. Ils ne se doutent de rien. Le 
berger lui-même s'y est trompé en le voyant sauter 
de si bon cœur : « Ça ne sera rien maîtresse. Un der- 
nier coup de tonnerre, comme quand l'orage va 
finir... » Dieu l'écoute !... Mais j'ai bien peur... Aussi, 
je veille... 

SCÈNE II 

ROSE, FRÉDÉRI 

FRÉDÉRI, s'arrête en venant sa mère. 

Qu'est-ce que tu fais là ?... Je croyais que tu ne cou- 
chais plus ici... 



THEATRE 39o 

ROSE, un peu gôn<5e. 

Mais si. J'ai encore de l'autre côté quelques vers à 
soie qui ne sont pas éclos. Il faut que je les surveille... 
Mais toi? pourquoi n'es-tu pas resté en bas à chanter 
avec les autres ? 

FRÉDÉRI 

J'étais trop fatigué. 

ROSE 

Le fait est que tu y allais d'une rage à cette farandole. 
Vivette aussi a beaucoup dansé. C'est un oiseau, cette 
petite ; elle ne touchait pas la terre... As-tu vu l'aîné 
des Giraud comme il lui tournait autour ? Elle est si 
avenante... Ah! vous allez faire une jolie paire à vous 
deux. 

FRÉDÉRI, vivement. 

Bonsoir. Je vais me coucher, (il l'embrasse.) 

ROSE, changeant brusquement de ton. 

Et puis, tu sais, si celle-là ne te convient pas, il 
faut le dire. Nous aurons bientôt fait de t'en trouver 
une autre. 

FRÉDÉRI 

Oh ! ma mère. 

ROSE 

Eh ! qu'est-ce que tu veux ? Ce n'est pas le bonheur 
de cette enfant que je cherche, c'est le tien... Et tu 
n'as pas l'air de quelqu'un d'heureux au moins î 

FRÉDÉRI 

Mais si... mais si... 

ROSE 

Voyons, regarde-moi. (Elle lui prend la main^. On dirait 
nue tu as la fièvre. 



306 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

FRÉDÉRI 

Oui... la fièvre de Saint-Éloi qui fait boire et qui 

fait danser. (Use dégage.) 

ROSE 

(A part.) Je ne saurai rien. (Le rattrapant). Mais ne t'en 
va donc pas, tu t'en vas toujours. 

FRÉDÉRI, souriant. 

Allons. Qu'est-ce qu'il y a encore? 

ROSE, le regardant bien en face. 

Dis-moi... Cet homme qui est venu tout à l'heure .. 

FRÉDÉRI, détournant les yeux. 

Quel homme? 

ROSE 

Oui... cette espèce de bohémien, ce gardien de che- 
vaux... Cela t'a fait du mal de le voir... n'est-ce pas ? 

FRÉDÉRI 

Bah ! C'a été un moment, une folie... et puis tiens ! 
je t'en prie, ne me fais pas parler de ces choses... 
J'aurais peur de te salir en remuant toute cette boue 
devant toi. 

ROSE 

Allons donc ! est-ce que les mères n'ont pas le droit 
d'aller partout sans se salir, de tout demander, de 
tout savoir ?... Voyons, parle-moi mon enfant. Ouvre- 
moi bien ton cœur. Il me semble que si tu me parlais 
un peu seulement, moi j'en aurais si long à te dire... 
tu ne veux pas ? 

FRÉDÉRI, doux et triste. 

Non, je t'en prie. Laissons ça tranquille. 



THÉÂTRE 397 

ROSE 

Alors, viens... descendons... 

FRÉDÉRI 

Pourquoi faire? 

ROSE 

Ah ! je suis peut-être folle, mais je trouve que tu as 
an mauvais regard cette nuit. Je ne veux pas que tu 
restes seul... viens aux lumières, viens... D'abord, tous 
les ans, pour Saint-Eloi, tu me fais faire un tour de 
farandole. Cette année tu n'y a pas pensé. Allons, 
viens. J'ai envie de danser, moi... (Avec un sanglot.) J'ai 
bien envie de pleurer aussi. 

FRÉDÉRI 

Ma mère, ma mère, je t'aime... ne pleure pas... Ah ! 
ne pleure pas, bon Dieu ! 

ROSE 

Parle-moi donc alors, puisque tu m'aimes. 

FRÉDÉRI 

Mais que veux-tu que je te dise?... Eh bien, oui, j'ai 
eu une mauvaise journée aujourd'hui. Il fallait bien 
s'y attendre. Après des secousses pareilles, on n'arrive 
pas au calme tout d'un coup. Regarde le Rhône les 
jours de mistral; est-ce qu'il ne s'agite pas encore 
longtemps après que le vent est tombé ? Il faut laisser 
aux choses le temps de s'apaiser... Voyons, ne pleure 
pas. Tout cela ne sera rien... Une nuit de bon sommeil 
à poings fermés, et demain il n'y paraîtra plus... Je ne 
songe qu'à oublier, moi, je ne songe qu'à être heu- 
reux. 

ROSE, gravement. 

Tu ne songes qu'à ça? 



398 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

FRÉDÉRI, détournant la lète. 

Mais oui... 

ROSE, le fouillant jusqu'au fond des yeux. 

Bien vrai ? 

FRÉDÉRI 

Bien vrai. 

ROSE, tristement. 

Tant mieux alors... 

FRÉDÉRI. l'embrassant- 

Bonsoir.... Je vais me COUCher. (Elle l'aceompagne d'un long 
regard et d'un sourire jusqu'à la porte de la chambre. A peine la porte 
fermée, la figure de la mère change, devient terrible.) 

SCÈNE III 

ROSE,, seule. 

Être mère., c'est l'enfer!... Cet enfant-là, j'ai man- 
qué mourir de lui en le mettant au monde. Puis il a 
été longtemps malade... A quinze ans, il m'a fait encore 
une grosse maladie, Je l'ai tiré de tout comme par 
miracle. Mais ce que j'ai tremblé, ce que j'ai passé de 
nuits blanches, les rides de mon front peuvent le dire... 
Et maintenant que j'en ai fait un homme, maintenant 
que le voilà fort, et si beau, et si pur, il ne songe qu'à 
s'arracher la vie, et, pour le défendre contre lui-même, 
je suis obligée de veiller là, devant sa porte, comme 
quand il était tout petit. Ah ! vraiment, il y a des fois 

que Dieu n'est pas raisonnable... (Elle s'assied sur un esca- 
beau.) Mais elle esta moi, ta vie, méchant garçon. Je te 
l'ai donnée, je te l'ai donnée vingt fois. Elle a été prise 
jour par jour dans la mienne; sais-tu bien qu'il a fallu 
toutemajeunessepourte faire tesvingtans?Etàprésent 
tu voudrais détruire mon ouvrage. Oh! oh !... (Radoucie et 
triste.) Comme c'est ingrat tout de même, les enfants!... 



THEATRE 399 

Et moi aussi,, quand mon pauvre homme est mort et 
qu'il me tenait les mains en s'en allant, j'avais bien 
envie de partir avec lui... Mais tu étais là, toi, tu ne 
comprenais pas bien ce qui se passait, mais tu avais 
peur, et tu criais. Ah ! dès ton premier cri, j'ai senti 
que ma vie ne m'appartenait pas, que je n'avais pas le 
droit de partir... Alors, je t'ai pris dans mes bras, je 
t'ai souri, j'ai chanté pour t'endormir, le cœur gros de 
larmes, et quoique veuve pour toujours, aussitôt que 
j'ai pu, j'ai quitté mes coiffes noires pour ne pas attris- 
ter tes yeux d'enfant... (Avec un sanglot.) Ce que j'ai fait 
pour lui, ilpourraitbien le faire pour moi maintenant... 
Ah ! les pauvres mères. . comme nous sommes à 
plaindre!... Nous donnons tout, on ne nous rend rien. 
Nous sommes les amantes qu'on délaisse toujours... 
Pourtant nous ne trompons jamais, nous autres, et 
nous savons si bien vieillir... 

CHŒUR, au dehors. 

Sur un char, 

Doré de toutes parts, 

• On voit trois rois graves comme des anges ; 

Sur un char, 

Doré de toutes parts, 

Trois rois debout parmi les étendards ! 

(Tambourins et danses.) 

ROSE 
Quelle nuit !... quelle Veillée!... (La porte de la chambre 
s'ouvre vivement.) Qui est là ? 

SCÈNE IV 
ROSE, L'INNOCENT 

L'Innocent sort de la chambre de gauche, pieds nus, ses cheveux blonds tout 
ébouriffés, sans blouse, sans gilet, rien qu'un pantalon de futaine retenu 
par une bretelle. — Ses yeux brillent, son visage a quelque chose de 
vivant, d'ouvert, d'inaccoutumé. 

L'INNOCENT, s'approchant. un doigt sur les lèvres. 

Chut! 



403 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

ROSE 

C'est toi ? 

L'INNOCENT, bas. 

Couchez-vous, et dormez tranquille... Il n'y aura 
rien encore cette nuit... 

ROSE 

Comment ! rien... tu sais donc ?... 

L'INNOCENT 

Je sais que mon frère a un grand chagrin, et que 
vous me faites coucher dans sa chambre de peur 
quil ne retourne son chagrin contre lui-même... Aussi 
voilà plusieurs nuits que je ne dors que d'un œil... 
Depuis quelque temps il allait mieux, mais cette fois 
la nuit a été bien mauvaise... 11 a recommencé à pleu- 
rer, à parler tout seul. Il disait : « Je ne peux pas... je 
ne peux pas... il faut que je m'en aille î... » Puis à la fin, 
il s'est couché. Maintenant, il dort, et je me suis levé 
doucement, doucement, pour venir vous le dire... 
Pourquoi me regardez-vous comme cela, ma mère?... 
Ça vous étonne que j'y voie si fin et que j'aie tant de 
raisonnement... Mais vous savez bien ce que Baltha- 
zar disait : « Il s'éveille, cet enfant, il s'éveille ! » 

ROSE 

Est-ce possible ?... Oh !... ô mon Innocent ! 

L'INNOCENT 

Mon nom est Janet, ma mère. Appelez-moi Janet. Il 
n'y a plus d'Innocent dans la maison. 

ROSE, vivement. 

Tais-toi... ne dis pas ça. 

L'INNOCENT 

Pourquoi ? 



THEATRE 4'<1 



ROSE 



Ah ! je suis folle... C'est ce berger avec ses his- 
toires... Viens, mon chéri, viens que je te regarde. Il 
me semble que je ne t'ai jamais vu, que c'est un nou- 
vel enfant qui m'arrive. (Le prenant sur ses genoux.) Comme 
tu es grandi, comme tu es beau ! Sais-tu que tu res- 
sembleras à Frédéri ? C'est qu'il y a de la vraie lumière 
dans tes yeux, maintenant. 

L'INNOCENT 

Ma foi ! oui, je crois que maintenant je suis éveillé 
tout à fait... Ce qui n'empêche pas que j'ai bien som- 
meil, et que je vais aller dormir, car je tombe... Vou- 
lez vous m'embrassez encore, dites?... 

ROSE 

Si je veux ! (Elle l'embrasse avec fureur.) Je t'en dois tant de 

Ces Caresses. (Elle l'accompagne jusqu'à la chambre.) Va dormir, 

mon chéri, va. 



SCÈNE V 
ROSE, seule. 

Plus d'innocent dans la maison ! Si ça allait nous 
porter malheur... Ah ! qu'est-ce que je dis là?... Je ne 
mérite pas cette grande joie qui m'arrive... Non ! non ! 
Ce n'est pas possible. Dieu ne m'a pas rendu un enfant 

pour m'en enlever un autre... (Elle courbe un instant la tête 
devant une madone incrustée dans le mur, elle va vers la porte de la 

chambre et elle écoute.) Rien... Ils dorment tous les deux. 

(Elle ferme la fenêtre du fond, range quelques objets, quelques sièges, puis 
entre dans son alcôve et tire son rideau. — Musique de scène. — Le petit 
jour commence à blanchir les grandes vitres du fond.) 



ALPHONSE DAUDET. 



2G 



402 PAGE? CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

SCÈNE VI 

FRÉDÉRI, ROSE, dans l'alcôve. 

F RÉ DÉ RI, il entre à demi vêtu, l'air égaré. Il écoute et s'arrête. 

Bas.' Trois heures. Voilà le jour. Ça sera comme dans 
l'histoire du berger. Elle s'est battue toute la nuit, et 

puis au matin... puis au matin... (Il fait un pas vers l'escalier, 

puis sarrête.) Oh ! c'est horrible!... Quel réveil ils vont tous 
avoir ici !... mais c'est impossible. Je ne peux pas 
vivre. Tout le temps je la vois dans les bras de cet 
homme. Il l'emporte, il la serre, il... Ah! vision mau- 
dite, je t'arracherai bien de mes yeux! (il s'élance vers 

i'escalier.) 

ROSE, appelant. 

Frédéri ! . . . Est-ce toi ? 'Frédéri s'arrête au milieu de l'escalier, 
chancelant, les bras étendus.) 

ROSE, s'élançant de l'alcôve, court à la chambre des enfants, regarde, 
et pousse un cri . 

Ah !... Elle se retourne, et voit Frédéri sur l'escalier.) Qu'est-ce 

que... Où vas-tu ? 

FRÉDÉRI, égaré. 

Mais tu ne les entends donc pas là-bas du côté des 
bergeries?... Il l'emporte... Attendez-moi! attendez- 
moi !... (H s'élance, Ross se jette à corps perdu à sa poursuite. — Quand 
elle arrive à la porte qui est au milieu de l'escalier, Frédéri vient de la fer- 
mer. — Elle frappe avec rage.) 

ROSE 

Frédéri, mon enfant !... Au nom du ciel ! (Elle frappe à 
la porte, la secoue.) Ouvre-moi, ouvre-moi !.. . Mon enfant !... 
Emporte-moi, emporte-moi dans ta mort.!. Ah ! mon 
Dieu !... Au secours ! Mon enfant !... Mon enfant va se 

tuer... (Elle descend l'escalier, folle, se précipite vers la fenêtre du fond, 
l'ouvre, regarde et tombe avec un cri terrible.) 



THÉÂTRE 403 

SCÈNE VII 

Les mêmes, L'INNOCENT, BALTHAZAR 
LE PATRON MARC 

L'INNOCENT 
Maman !... Maman!... (.U s'agenouille près de saniôre.) 

BALTHAZAR voyant la fenêtre ouverte, s'élance et regarde dans la cour 
Ah ! (Au patron Marc qui vient d'entrer). Regarde à Cette 

fenêtre, tu verras si on ne meurt pas d'amour!... 



LA LUTTE POUR LA VIE 

Entre les jeunes bandits modernes, déterminés à tout pour 
atteindre le but de leur ambition sauvage et les honnêtes gens, 
destinés à devenir leurs victimes, au nom de la loi scienti- 
fique de Darwin, mal interprétée, Alphonse Daudet s'est dressé 
avec toute son indignation de brave homme. De cette révolte 
est née cette terrible figure de Paul Astier qui va aller presque 
jusqu'à l'empoisonnement pour supprimer sa femme Maria 
Antonia, ancienne duchesse Padovani, rebelle au divorce, 
afin de pouvoir épouser une juive millionnaire, Esther de 
Sélény. 

Au 3° acte, chez les Vaillant, dontle père, receveur des postes, 
est un obligé de la duchesse Padovani, Antonin, un jeune 
chimiste cause de Paul Astier avec Vaillant et avec Lydie 
Vaillant, dont il sollicite la main : 



ACTE III 

SCÈNE VIII 
Les mêmes, LYDIE 

LYDIE, a quitté son tablier et séché ses \ eux 

Bonjour, Antonin... Vous déjeunez? 



404 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

ANTONIN 

Non, merci., c'est déjà fait. 

VAILLANT, qui s'esl assis. 

Mets-toi là tout de même et prends une tasse de thé. 
C'est sain pour toi. Avec toutes les abominations que 
tu manipules, que tu respires à la journée... 

LYDIE, vivement à Antonin. 

On va bien chez vous ? 

ANTONIN 

Très bien. 

VAILLAN1 

J'en ai rêvé, moi, de notre visite à ton laboratoire 
et de tout cet assortiment de mort aux rats. 

LYDIE, à Antonin, très vite, intention évidente d'interrompre son père, 

La maman? les sœurs ? 

ANTONIN 

Tout le monde. On est à la joie, vous pensez, grâce 
au parrain qui nous a fait rendre l'ancien bail. 

VAILLANT 

Grâce à la duchesse, mes enfants... Est-ce drôle que 
je ne peux pas l'appeler autrement ?... (A Antonin.) Tu as 
vu, elle est revenue à Paris, le ménage est resoudé. 

ANTONIN 

J'ai vu. 

Il regarde à la dérobée Lydie qui s'active à servir. 
VAILLANT 

On parle dans les journaux d'une grande fête de 
charité à l'hôtel Padovani. Ils vont partout ensemble; 



THEATRE 405 

l'autre jour à une chasse à courre chez les Brétigny, 
on a fait à la duchesse, comment dit-on... Ah ! les 
honneurs du pied ! 

ANTON IN, bas et furieux. 

C'est à son mari qu'on aurait dû les faire, les 
honneurs du pied ! 

Il esquisse un geste avec sa botte. 
VAILLANT, qui rit tout en mangeant. 

Tu lui en veux toujours?... Tout de même... c'est 
quelqu'un, ce Paul Astier. Tu as luhier son discours à 
a Chambre ? Il ne phrase pas, celui-là... quoique fils 
d'académicien, il va droit à son affaire. 

ANT0N1N 

Oui, un de nos jolis strug lifeurs. 

VAILLANT 

Tu dis. 

ANTONIN 

Strug lifeurs, ou Struggle for lifeurs, c'est le nom 
qu'Herscher, dans son dernier livre, donne à cette race 
nouvelle de petits féroces, à qui la bonne invention de 
la lutte pour la vie sert d'excuse pour toutes sortes de 
vilenies. 

VAILLANT 

C'est pourtant la loi de nature, comme il nous disait 
l'autre jour. 

ANTONIN 

Oui... la loi des forêts et des cavernes... mais nous 
n'en sommes plus là, Dieu merci ! L'homme s'est mis 
debout depuis le temps, il a inventé le feu, la lumière, 
la conscience et la vie morale. Il a fait peur aux 
fauves. 



406 PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

VAILLANT 



Mange donc, petite.. 



ANTONIN 



Maintenant les fauves se revengent. Les entendez- 
vous gronder, se déchirer autour de l'écuelle? 

VAILLANT, à Lydie. 

Matin, comme il parle. 

ANTONIN 

Certes., ce n'est pas le grand Darwin que je mets en 
cause, mais les hypocrites bandits qui l'invoquent, ceux 
qui d'une observation, d'une constatation de savant, 
veulent faire un article de code et l'appliquer systé- 
matiquement. Ah ! vous les trouvez grands, vous les 
trouvez forts, ces gens-là ! Et moi je vous dis que ce 

n'est pas vrai. (Il frappe sur la table, ses lunettes tombent, il les 

ssuie.) Rien de grand sans bonté, sans pitié, sans soli- 
darité humaine. Je vous dis qu'appliquées, ces théories 
de Darwin sont scélérates, parce qu'elles vont cher- 
cher la brute au fond de l'homme et que, comme dit 
Herscher, elles réveillent ce qui reste à quatre pattes 
dans le quadrupède redressé. 

VAILLANT, la bouche pleine. 

Pourquoi n'as-tu pas répondu ça à M. Paul Astier, 
quand nous étions chez lui ? 

ANTONIN 

Ah! pourquoi!... Parce que je suis un timide, un 
pauvre bègue intermittent, parce que les mots ne me 
viennent qu'après, trop tard, ou à flots, à bouillons, 
avec une impétuosité qui les empêche de sortir. Ce 
n'est pas de ma faute: j'ai vu trop jeune des choses trop 
terribles. J'avais quinze ans quand on nous a rapporté 
le père, un soir à la maison... vous vous rappelez. 



THEATRE 407 

parrain... J'en ai gardé plus de six mois un tremble- 
ment des muscles de la bouche. Aujourd'hui, je ne 
tremble plus, mais je bégaye encore, surtout quand je 
parle sous le coup d'une émotion. 

VAILLANT, attendri, se tournant vers sa fille. 

Tu entends ça, petite... Ce qui lui vient du cœur, il 
n'a jamais su bien le dire, le pauvre enfant. 

ANTONIN 

Oh ! devant cet homme, l'autre jour, me parlant de 
mon bien-aimé, avec cette désinvolture... « le pauvre 
M. Caussade n'avait pas la taille des affaires. » N'avoir 
pas pu trouver une parole. .. rien que la peur de pleu- 
rer et l'envie folle de lui envoyer ma main fermée 
dans la figure. Gela, oui, j'aurais été capable de le 
faire. 

VAILLANT 

Alors, selon toi, Paul Astier... 

ANTONIN, remettant ses lunettes. 

Paul Astier, avec sa jaquette à la taille, et sa mous- 
tache au petit fer. Paul Astier, l'homme d'État, Paul 
Astier, l'homme du monde, est bien de la lignée des 
deux gredins, dont le beau livre que je vous prêterai 
vient de nous raconter l'histoire. 

Lydie se lève brusquement et sort par le fond. 
VAILLANT 

Où vas-tu, chérie ? appelle donc la bonne. 

LYDIE 

Je reviens père. 

Au 4° acte, avant la soirée à l'hôtel Padovani, on cause de 
la lecture que doit y faire M. Herschcr sur les assassins Lobiez 
et Barré qui ont tué une laitière pour la voler. 



40îJ PAGES CHOISIES D'ALPHONSE DAUDET 

ACTE IV 
SCÈNE III 

M ARIA- A N'TO NI A . s'approchant du groupe et s'asseyant à droite 
de la table. 

Moi. je reproche une chose à M. Herscher: il a 
oublié de parler des mères. Car enfin, ils ont eu une 
enfance, ces malheureux dont il raconte la triste his- 
toire. Ils ont eu des berceaux, ils ont eu des mères 
qui se penchaient pour les regarder dormir. « Qu'est- 
ce qu'il sera, quand il sera grand ? » Et elles les voyaient 
riches, aimés, honorés... Elles ont tout rêvé pour eux, 
excepté l'abomination qui devait être. (Regardant Paul tou- 
jours absorbé . Ah ! la pauvre mère de Caïn. 

LE DUC DE BRÉTIGNY 

Vous oubliez, ma chère amie, qu'un grand poète 
avait déjà magnifiquement parlé de cette mère. C'était 
sacré, ce monsieur n'avait plus le droit d'y toucher. 

MARIA-ANTONIA 

Victor Hugo, c'est vrai, je me rappelle. 

Déclamant. 

Ils pleuraient tous les deux, aïeux du genre humain. 
Le père sur Abel, la mère sur Caïn ! 

LORTIGUE, qui rentre après une courte sortie, à Maria- Antonia. 

Madame, tout le monde est là. M. Herscher demande 
s'il peut commencer. 

Puis au même 4 e acte, la scène atroce entre Paul Astier, 
muni du poison dont il va se servir, et sa femme Maria- 
Antonia. 



THÉATUE 40'J 

ACTE IV 
SCÈNE VI 

PAUL ASTIER, seul; puis MARIA-ANTÛNIA 

PAUL ASTIER, à demi-voix. 

Qu'allais-je faire ? Cette chose que je n'ose pas 
m'avouer à moi-même, la confier à... Est-que je dors?... 
Est-ce que je deviens fou?... Paul Astier! Paul Astier !... 
(Mâchonnant les mots...) angoisse!., torture!... ça m'attire 
et je n'ose pas... Je n'oserai jamais... 

MARI A- A NT NI A . entrant par la gauche, toute faible et défaite, 
parlant à la cantonade. 

Non, je vous en prie, laissez, laissez... ce n'est rien... 

Elle se laisse aller sur un siège bas, près de la table, feignant de ne 
pas voir Paul Astier. 

PAUL ASTIER, s'approchant. 
Qu'y a-t-il? 

MARIA-AN TONIA, faux étonnenient. 

Tiens, vous êtes là, vous aussi!... En voilà des 
maîtres de maison. 

PAUL ASTIER 

Est-ce qu'on est maître de maison quand on reçoit 
une cohue pareille et que les fauteuils se payent deux 
louis... Vous êtes souffrante ! 

MARIA-ANTONIA, s'éventant. 

Oh! peu de chose, un malaise... Cette lecture... 
l'émotion de ces scènes cruelles... si saisissants l'his- 
toire de ce crime, le supplice de ces deux jeunes 
bandits... Ouvrez la fenêtre, voulez-vous? 



410 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

PAUL ASTIER, allant vers la fenêtre à droite. 

Quelle idée aussi !... 

11 ouvre. 
MARIA-ANTONIA 

Ah ! c'est bon. 

Elle s'évente à grands coups. 
PAUL ASTIER, revenant. 

Faire lire chez vous de telles horreurs ! 

MARIA-ANTONIA 

Des horreurs qu'en savez-vous? Vous n'avez pas 
lu... (Souriant), et je vois que vous n'écoutez guère. 

PAUL ASTIER 

Merci! je n'aime pas ce genre de littérature pour 
dames... (Entre ses dents) une histoire d'assassins. 

MARIA-ANTONIA 

On connaît vos goûts littéraires. Tous les hommes 
d'action sont ainsi... Vous préférez M me de Genlis : les 
Veillées du Château, par exemple. 

PAUL ASTIER 

Le livre de ce monsieur, ce sont les veillées du 
bagne. 

MARIA-ANTONIA 

Je vous trouve difficile, mon ami... Sonnez donc, je 
vous prie et faites-moi donner un verre d'eau... (Un 

temps\ Eh bien ! 

PAUL ASTIER, immobile, comme terrifié 

Vous dites ?... 

MARIA-ANTONIA 

Un verre d'eau glacée. Cela achèvera de me remettre. 
Sonnez donc, le timbre est près de vous. 



THEATRE 411 

PAUL ASTIER 
Non. j'y vais... 

Il sort précipitamment par la droite. — Un temps. 

M ARIA- ANTON I A, qui se penche sur la table et le guette par la porte 
entrouverte. 

(A part, la voix navrée.) Oh ! la pauvre mère de Caïn... 

(Haut, avec un bon sourire à Paul qui revient portant le verre d'eau.) 

Vous me servez vous-même, c'est gentil. (Montrant la table.) 
Posez ça là... mais vous tremblez, mon ami... comme 
vous êtes pâle !... Cette croisée, peut-être ... 

Mouvement pour se lever. 
PAUL ASTIER, bas. 

Non, merci. 

MARIA-ANTONIA. toujours assise. 

Ainsi ce livre d'Herscher ne vous intéresse pas ? 
(Applaudissements au lointain.) Il y a pourtant là dedans cer- 
taines pages comme ie chapitre du piège, cette prise 
de possession de l'homme par le crime... On sent que 
ce doit être vrai. Vous ne trouvez pas ? (Elle prend le verre. 

Paul se détourne. Elle va boire, puis s'arrête.) VOUS êtes Sans doute 

comme Brétigny, qui prétend que des choses pareilles 
ne se voient que dans les bas- fonds et que la société, 
la vraie, la nôtre, est à l'abri de ces monstruosités ! 
Moi, je ne suis pas de son avis. Nous avons eu quelques 
beaux crimes dans le grand monde. 

Elle porte le verre à ses lèvres. 



Maria ! 



Mon ami. 



PAUL ASTIER, vivement. 



MARIA-ANTONIA 



Elle le regards, attend une parole et de nouveau approche de sa bouche 
le verre. 



412 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

PAUL ASTIER 

Ne bois pas ! 

II veut prendre le verre. Maria-Antonia l'écarté doucement. 
UARIA-ANTONIA 

Pourquoi ? j'ai soif. 

PAUL ASTIER 

Jette ça... je veux... je t'en prie... jette. 

MARIA-ANTONIA, qui s'est levée brusquement sans abandonner 
le verre, toujours posé sur la table. 

Tu n'as donc pas le courage d'aller jusqu'au bout? 
Tu n'es donc pas un homme fort? C'était pourtant bien 
combiné. Il arrive tous les jours qu'une personne d'âge 
meure subitement en pleine fête mondaine. L'audace 
même de ton crime te couvrait... Et tu t'arrêtes juste 
au bord. Tu t'émeus pour si peu, tu trembles, tu te 
bouleverses. Il fallait menvoyer Lortigue... Il n'aurait 
pas tremblé, lui ! 

PAUL ASTIER, bas, bégayant. 

Mais je ne comprends pas... J'ai craint que cette eau 
glacée... vous fît mal... et... 

MARIA-ANTONIA 

Misérable ! C'est que je te guette, va ! Et il y a long- 
temps... Je savais que tu en viendrais là, je croyais 
même que ce serait plus tôt... Ah ! tu as lutté, je t'ai 
vu. La peur, un reste de tenue, ce plastron empesé 
sur la poitrine, qui vous tient lieu d'honneur à vous 
autres... Puis, tu n'as pas pu résister, parce que tu es 
un méchant, que tu n'as pas de pitié, enfin parce que 
la tentation était trop forte et que le vertige t'a pris. 
Dis donc encore qu'il n'existe pas, ce vertige du 
crime. Tu l'avais dans les yeux, tout à l'heure, devant 
ta glace. Avant même de voir ton geste, glissant le 



THEATRE 413 

flacon dans ta poche, là, j'avais deviné. Je me suis 
dit : Cest pour aujourd'hui. 

PAUL ASTIER 

Quelle folie ! en voilà assez... Jette ce verre et ren- 
trons. 

M A lt 1 A- A NT NI A, écartant le verre qu'il veut prendre et se mettant 
entre ia table et son mari. 

Vraiment!... Et si j.'appelais, moi, si j'ouvrais ces 
portes toutes grandes, monsieur le sous-secrétairc 
d'État... si je criais : Venez voir, voilà l'homme ! 

Sa voix s'est montée, en parlant. 
PAUL ASTIER, épouvante. 

Maria... 

MARIA-ANTONIA, baissant la voix. 

Je l'ai tiré de la misère et de la boue, je l'ai fait ce 
qu'il est, tout ce qu'il a lui vient de moi... Je lui ai 
sacrifié mon nom, ma fortune, payé toutes ses dettes... 
Elle m'a coûté plus cher que Mousseaux, la restaura- 
tion de ce gentilhomme !... Et maintenant que je n'ai 
plus rien, qu'il m'a tout pris, pour me remercier de ce 
que j'ai fait, en prix de mon amour et de mes ten- 
dresses, voici ce qu'il m'apporte à boire... la mort!... 
la mort à moi qui lui ai donné plus que ma vie. 

PAUL ASTIER. farouche, croisant les bras. 

Eh bien! faites, appelez!... Vous figurez-vous que 
j'ai peur ? (Bas et tout près délie.) Mais comprends donc, 
malheureuse femme, que si j'en suis venu là, c'est toi, 
c'est ta faute. Pourquoi t'es-tu acharnée ? Pourquoi 
me barrer la route ? Il fallait que je saute ou que je 
t'écrase. J'ai manqué mon coup, tant pis pour moi! 
Appelle, mais appelle donc, qu'est-ce qui te retient? 

MAR1A-ANTONIA 

Oui, oui, tu es fort, tu es brave, tu es sûr que je ne 



414 PAGES CHOISIES D ALPHONSE DAUDET 

dirai rien. Tu ne t'es pas trompé, tiens!... (Elle fait un 

pas vers la croisée et jette le verre. Revenant vers lui.) Tll voulais 

divorcer, c'est fait... Ma lettre est écrite, partie; c'est 
moi qui le demande, le divorce... Maintenant, il n'y a 
plus d'épouse ici, plus d'amante, rien qu'une mère, 
une triste mère en cheveux gris, prête à tous les men- 
songes, à toutes les hontes, pour t'épargner, à toi, la 
honte suprême, pour que tu ne sois pas un assassin. 

(Elle cache sa figure dans ses mains.) 

PAUL AST1ER, lui prenant la main d'un geste brusque, l'effleure d'un 
baiser, en courbant la tète comme une bête traquée. Tout bas. 

Pardon... pardon... 

MARIA- ANTONIA, se détournant pour cicher ses larmes. 

Oh ! moi, toujours pardon, mais c'est la vie qui ne 
pardonne pas... Oh ! sois bon, sois bon, sois honnête ; 
tu ne sais donc pas que tout se paye, pauvre enfant, 
tout se paye... tout 1 



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Ottawa 



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Echéance Date due 



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OCT 2578 éé\ 

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OCT 8 1991 

9 OCT. 1991 
2 3 OCT. 1991 

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