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Full text of "Ander-Can, Raja de Brampour et Padmani; histoire orientale traduite de la langue malabre par Madame la Comtesse de Ch. M. R. D"

ANDER*CAN, 

RAJA DE BRAMPOUR, 

FADMANI, 

HISTOIRE ORIENTALE, 

TRADUITE DE LA LANGUE MALABARE;. 

Par Madame la ComtelTe de Ch. M. R. D» 
TOME TROISIÈME, 

^ DIj 

^ cl;. 

A BRAMPOUR, 

£t fe trouve à Pa ri s y 

Chez BRÎAND, Libraire, quai des Aiiguftins,; 
N°. 50. 

1788, 



T A B LE 

DES CHAPITRES 

Contenus dans ce volume. 

Chapitre CL. y^ n DBR - Can ^ 

Thamar & Zulie abordent à Goa. D^ef- 
cription de cette villes Page i. 

Chap. CLL Ils fe rendent par terre- à 
Agra, 3. 

Chap. C LU. Voyage d*Agra àDelhy ^ ^, 

Chap. CLIIL Ander-Can dans les bras 
de fon père j 5;; 

Chap. CLIV. Ander-Can retrouve Pad-' 
mani à l'injlant ou ^ le croyant mort , 
elle fe jettait dans un bûcher ardent ,' 

Chap. CLV. La. mère de Padmani ap* 
prenant que fa fille efi arrachée aux 
flammes , vient à fa rencontre , 1 8# 

Caap. CLVL Ran-Zing donnt f9n con^ 
fentement au mariage d'Andcr*Can & 
de Padmani j^ Xl*^ 

Tome III, a 



s TABLE. 

Chap. CLVIL Mon de la mcre de Pad- 
mani. Page ly. 

Chap. CLVIII. La mon de la mtre de 
Padmani éloigne le mariage d'Anden 
Can i 28. 

Chap. CLIX. Ander - Can raconte fes 
aventures à Padmani ^ 3 0. 

Chap. CLX. Un feigncur étranger ^ nommé 
Mirfa-Mula ^ arrive à Delhy, Il ejl 
préfenté à Ander - Can & a Padmani _, 

CHAv.CLXLHiJloire de Mirfa-Mula, 38. 
Ch ap. CLXII. Suite de l'hipire de Mirfa- 

Mula y 42. 

Chap. CLXIIL Fin de Vhljloirede Mirfa^ 

Mula, 45. 

Chap. CLXIV. Réflexions d' Ander- Can 

& de Padmani à Voccaflon de l'hijloire 

. de Mirfa-Mula , 47«, 

Chap. CLXV. Comme on n aime pas en 

France , 49. 

Chap. CLXVI. Padmani enlevée par le 

fultan Mahamud y 51- 

CuAP. CLX VIL Thamar découvre les 



t A B t B: lîy. 

traces des rav'ijjeurs, Ander ramène fors, 
amante à Delhy , Page 58. 

Chap, CLXVIII. Ander -Can reçoit une 
lettre de Zam.a. Appréhenjion de Pad- 
mani y 60^ 

Cm A p. CLXIX. Padmani reçoit un billet 
anonyme , 64, 

Chap. CUiX.Ander-Canefi obligé de fc 
battre en duel avec Mirfa *» Mula, Suite 
du combat y ^7. 

Chap. CLXXL Ander ^ blejfé dangereu- 
fiment , ejl tranfportéenfecret , par ordre 
de fan père ^ dans une maifon écartée:, 72 • 

Chap. CLXXII. Ander fait avertir Thamar 
du lieu de fa retraite. Suite du combat , 74,. 

CîîAP. CLXXIII. Ander charge Thamar 
de prévenir Padmani de fon état-. Ils 
concertent enfemhle defe retirer à Dinam , 
le raja Ran -Zing y confen r j 80». 

Chap. CLXXIV. Ander ^ Thamar^ Pad- 
mani & Zulie partent pour la vallée de 
Dinam ^ 8 /• 

Chap. C LXX V. L es vcryageurs fonrpour^ 
fuivis par ordre de l'empereur Aureng— 



f^ r A B L E; 

Ze5 3 & atteints au bord du Padder^ 

Page 88. 

Chap. CLXXVI. Combat inutile. Enlè- 
vement des dames , 90. 

Chap. CLXXVII. Ander-Can & Thamar 
font fuivre leurs époufes par un efclave ^ 
& continuent leur route , ^^, 

Chap. CLXXVIII. Mœurs & ufages des 
Parfis y 97. 

Chap. CLXXIX. Ander-Can & Thamar 
arrivent au fouterrein du défert de Zendy 
ils y font joints par Cefdave quils avaient 
chargé de fuLvrc leurs époufes ^ 100. 

Chap.CLXXX. Vefdavedc Thamar rend 

compte de fa commiffion , I02. 

. Chap. CLXXXI. Retour d' Ander-Can à. 

Brampour, Il trouve fon père dangereu- 

fement malade y 10 y. 

Chap. CLXXXII. Nature dupoifon dans 
lequel les Mogols trempent leurs flèches 
pour en rendre les blejjurcs mortelles ,108. 

Chap. CLXXXIIÏ. Le raja Ran-Zing y 
au lit de mort y donne à fon fils des con- 
feils falutaires. Il r infruit de plufcurs 



TABLE. ^ 

particularités de fon combat avec Mir/u" 
Mula ^ Page III. 

Chap. CLXXXIV. Ran-Zïng fait à fon 
fils le portrait de V empereur Aureng- 
Zeby lis* 

Chap. CLXXXV. Mort dufultan Mol- 
dabax , frère d'Aureng-Zeh _, 117. 

Chap, CLXXXVI. Mort du raja Ran- 
Zing , 1 20* 

Chap. CLXXXVIT. Ander^Can aban- 
donne firampour ^ fe fortifie à Chitor. 
Defiription de cette fortereffe ^ 122. 

Chap. CLXXXVIII. Ander-Can affligé 
dans Chitor par le fiultan Mahamud , 

125. 

Chap. CLXXXIX. U fiège de Chitor 
trame en longueur. Le fultan feignant 
de vouloir le lever 5 écrit au raja 
Ander-Can y 117. 

Chap. CXC. Le fiiltan Mahamud entre 
dans Chitor ^ Ander lui fait voir les for- 
tifications , & l'accompagne, à fon départ, 
jufquk la porte de laforterefie _, 129. 

Chap. CXCI. M^ihamud^ maître de la 



Vj t A B L Ë 

perfonne du raja Andcr-Can ^ écrit des 
lettres menaçantes à la garni/on de 
Chhor. Réponfe de Padmanï _, Page i ; 4. 

Chap. CXCIï. Mahamud lève le fiege de 
Çhitor j enferme Ander-Can dans une 
forterejje ^ & envoie des ambajfadeurs à 
Padmanï pour la féduire j 157. 

Chap. CXCIII. Padmanï oppofe la ruje à 
la rufe. Elle répond au fultan Mahamud y 

140. 

Chap. CXCIV. Voyage de Pajpanï à la 
prïfon du raja Ander-Can ^ 142» 

Chap. CXCV. Le raja Andcr-Can délivré 
de fa prïfon par un Jlratagime. Surprife 
du fultan Mahamud y là^G, 

Chap. CXCVI. Andcr - Can ^ perfuadé 
qu il fera attaqué de nouveau par le fultan 
Mahamud^ prend des mefures pour faire 
une vigoureufe défenfe , • 148, 

Chap. CXCVII. Chïtoraffiégé de nouveau y 

Chap. CXCVIIl. Ander-Can reçoit des 

nouvelles de Thamar y i 5 y- 

Chap. CXCiX. Retour de Thamar y de 



T A B L E. !Vi) 

' Fakour , de Zama y de Lui;inc, Evénc 
mens extraordinaires , Page i ($o. 

Chap, ce. Suite dévénernens extraordi- 
naires. Le fui tan Mahamud prifonnier 
dans Chitor y 163. 

Chap. CCI. intrevue du raja Ander-Can 

. & du fuit an Mahamud y i6j, 

Chap. CCII. Ander-Can, Padmani y 
Thamar y Fakour y Zama^^ Lu:çinc & 
Zulie réunis _, 169. 

Chap, CCIII. Thamar raconte comment 
il s'eft emparé de la perfonne de Ma-, 

' hamud y ijij 

Chap. CCIV. Le Bonheur :, 182. 

Chap. CCV. A la nouvelle de la pi if e du. 
fultany répouvante fe met dans le camp 

. impérial y V armée prend la fuite , 1 87. 

Chap. CCVI. L'empereur Aureng-Zeb 
envoie des ambaffadeurs pour traiter de 
la rançon de f on fils. Fin de la guerre y 

189. 

Chap. CCVII. Fakour raconte les cir* 
confiances de fa captivité de Baffora , 

191.' 



vïîj T A B L E. 

Chap. ce VIII. Suite du récit de Fakouri 
Son retour dans les Indes , Page 1 9 y. 

Chap. CCIX. Suite du récit de Falcour, 
Il s'établit dans une folitude , 1 98. 

Chap. CCX. Suite du récit de Falcour^ 
Il rencontre deux étrangers y 199, 

Chap. CCXI. Suite du récit de Falcour. 
Il engage les deux étrangers à fixer leur 
féjour dans fa folitude , Quels étaient ces 
étrangers y 203. 

Chap. CCXII. Fin du récit de Falcour, 

20S. 

CiiAP. CCXIII. Co/zc/zf/To/z ^ 2IO, 

Fin de la Table. 



ANDER-CAN^; 




ANDER-CAN, 

RAJA DE BRAMPOUR, 

E T 

P A D M A N ï. 



>:>Si^i\^r^UidM 



-^ï^.?!^== 



CHAPITRE CL. 

Ander - Can y Thamar ù Zulîc 
abordent a Goa, Dcfcripdon d^ 
cette ville, 

JLe récit de Thamar me retint fut- le 
pont jufqu'à l'heure du dîner. Nous 
Tome II L A 



defcendîmes alors dans la chambre du 
confeil, où Zulie nous attendait. 

Depuis notre départ de Diu , le vent 
nous fut conftamment favorable. Nous 
pafsâmes à la vue de Surate , dont on 
pouvait diftinguer les maifons avec des 
lunettes 5 nous côtoyâmes le royaume 
de Vifapour j enfin on jetta l'ancre 
dans le port de Gon, 

La vfiie de Goa s'élève en amphi- 
théâtre, dans une île formée par deux 
bras de la rivière de Mandoua , qqi 
fe jette dans la mer entre les deux 
pointes appellées de Salfet & dç 
Bardes, à quatre lieues de la ville, 
après avoir formé , au pied de Tes 
murs 9 un des plus beaux ports dç 
l'univers. Les deux premières maisons 
qu'on apperçoic en entrant dans la 
rade font deux couvens^ l'un de do- 
tninicains & Tautrc dç capucins. 

Les bords de la rivière font couverts 
paifpoj de campagne placées fur 



(5) 
des fîtes avantageux , 6c environnées 
de jardins délicieux. La ville efl: belle, 
bien percée: tout y refpire l'opulence 
& les plaifirs , qui en font la fuite. 
L'ile de Goa peut avoir vingt milles 
de circonférence. 



l=â±^i$V>;(^2ét£i 



CHAPITRE CLI. 

Ih Je rendent par terre a Agra. 

J E paflai quinze jours dans cette 
ville , qui furent employés à faire 
préparer les équipages qui m'étaient 
néceflaires. Dès qu'ils furent prêts, 
Zulie monta dans un palanquin : je 
raccompagnai à cheval , de même que 
Thamar, & les gens de fa fuite & de 
la mienne. Nous fui vîmes le cours de 
la rivière de Mandoua jufqu'à Vifa- 
pour , d'où nous nous rendîmes à 
Aurengabad. 

A 1 



(4) 

Je rencontrai dans cette ville plu- 
fieurs pcrfonnes que j'avais vues à la 
cour d'Aureng-Zel quatre ans aupa- 
ravant. Le bruit de ma mort s'était 
tellement accrédité , qu'on parut ex- 
trêmement furpris de me revoir. Je 
reçus à ce fujet des complimens flat- 
teurs , ôc que j'avais lieu de croire 
fincéres. 

Un grand nombre de perfonnes 
qui voulaient fe rendre^ à la cour fe 
joignirent à moi lorfque jç quittai 
Aurengabad. Je me trouvai alors en- 
vironné d'une caravanne aiTez nom- 
breufe , à la tête de laquelle je fuivis 
la rivière d'Ugen jufques fous les 
remparcs de la fbrtereffe de Gualier, 
On trouve alors un chemin magni- 
fique dont nous profitâmes , & nous 
arrivâmes dans Agra , après avoir pafTé 
fi giié la petite rivière de Tchemhel. 

^'abf ence de la cour rendait défertc 
cette ville, que j'avais vue fi florif- 



(î) 

Tante. L*empereur Schakgehan vivait 
encore renfermé avec fes femmes 
dans les jardins , mais on ne parlait 
déjà plus de lui. 



5 =.r=«i^r^ïîî3M^èy.=- 



CHAPITRE CLIL 

Koyagt d'Agra a Delhy, 

l^ous féjournâmes quelques jours 
dans cette capitale : la caravane devint 
plus nombreufe à notre départ, par 
la jonction d'environ ceat perfonnes 
qui me firent demander la permifïïon 
de m'accompagner. La quantité de 
voleurs répandus dans les provinces 
depuis la fin de la guerre obligeoit les 
voyageurs à prendre des précautions 
pour n'être pas arrêtés dans la route, 
& il fut heureux pour nous d'être 
en force. 
Sur les confinj de la province d'Agra 
A} 



(O 

fc trouve une vafte foret qui coupe 
le chemin de Delhy , & auprès de 
laquelle nous arrivâmes à l'entrée de 
la nuit. Lçs avant -coureurs que j'en- 
voyais tous les jours devant moi Te 
replièrent à toute bride fur ma troupe 
au moment où nous allions entrer 
dans le bois : ils me dirent , pour juf- , 
tifîer leur fuite , qu'ils avaient été 
pourfuivis par une bande nombreufe 
de voleurs qui les avoient quittés à la 
vue du gros de notre caravane. 

Nous étions en trop grand nombre 
pour devoir appréhender la rencontre 
de quelques bandits ; je penchais en 
conféqucnce à continuer notre route. 
Cependant, comme la plupart de mes 
compagnons étaient des banians , gens 
plus propres au négoce qu'au manie- 
ment des armes , je crus devoir les 
confuker. Ils me prièrent de paffcr la 
nuit dans Tendroit où nous étions, ce 
que nous exécutâmes. 



(7) 

On fit un retranchement avec 
les baîots de marchandifes dont les 
chameaux qui fuivaient la caravane 
étaient charges , de avec les chariots 
des équipages. On fe repofa tranquil- 
lement au miheu de ce petit fort, 
dans lequel il fut alkimé plufieurs 
feux pour avertir les voleurs qu'on 
faifait bonne garde. 

Je m'apperçLis le Icudemain que 
lavis des marchands avait été fage. 
Nous traversâmes la forêt en bon 
ordre fans rencontrer perfonne > mais 
i Tiffue, nous vîmes un eicadron de 
deux cents cavaliers riin.^és en bataille 
à la demi -portée du moufquet de U 
grande route : notre contenance guer- 
rière leur en impofa? ils n'oscrent pas 
nous attaquer i mais il eft préfumablc 
qu'ils auraient fondu fur nous fi l oti 
fe fût engagé dans la foret durant la 
nuit. 

Nous arrivâmes au milieu de la nuit 
A + 



dans le vieux Dclhy , qui fert de fàiiX- 
boiirg à h ville neuve , dont les portes 
étaient fermées : on les eût fans doute 
ouvertes à ma requifirion , mais je 
voulais éviter tout éclat avant d'a- 
voir pris les ordres de mon père 5 je 
rrAs pied à terre dr.ns le fauxboiirg, 
ôc je profitai de la fraîcheur de la nuit 
& de la clarté de la lune pour rae 
promener au bord de la rivière de 
Gemma. 

J'arrivai Cur les rives du fleuve dans 
cet inftanc où, les ténèbres fe retirant 
lentement pour faire place à la lumière 
qui s'avance, le voyageur indécis doute 
s'il efl: jour ou s'il eft nuit. Un grand 
nombre d'ouvriers préparaient un biV 
cher qu'ils ornaient d'emblèmes fu- 
nèbres. L'adivité avec laquelle ils 
travaillaient annonçait que les ob- 
sèques auxquelles ce bûcher était dcf- 
tiné devaient bientôt fe célébrer. Je 
voulus en favoir davantage , on me 



(9) 

dit qu'un feigneur indien était mort 
dans les pays étrangers , &c que fa 
veuve devait fe brûler ce jour -là, 
félon les loix impies de fa religion. 
Celui qui nne ttnait ce propos était 
un mahométan ; ceux de cette fede 
traitent trop mal les femmes pour 
qu'elles foient tentées de les accom- 
pagner dans le tombeau : je le quittai 
pour rejoindre Thamar & Zulie, qui 
m'attendaient dans le caravanferail, 
& que je trouvai prêts à fortir. 



a^«iSgi^^^fe» j ' 



CHAPITRE CLIIL 

Ander-Can dans Us bras defonptre. 

IN ou s prîmes le chemin de la ville, 
& Thamar me conduifit au pa'ais du 
raja mon père. J'étais forti depuis 
pluSide quatre ans de la maifon pa- 
ternelle > & depuis ce temps, mes traits 

A5 



(lo) 

siéraient JFormés; ma taille, devenue 
plus haine &" mieux proportionnée , 
me faifait paraître un autre homme > 
il était difficile qu'on pi\t me recon- 
naître. Cependant Thamar me pria de 
modérer pour quelques inftans mon 
impatience , de de le laifler entrer 
avec Ton époufe dans l'appartement 
de mon père , pour le prévenir de 
mon retour , dans la crainte que le 
plaifir inefpéré de me voir ne causât 
dans Tes fens une révolution qui lui 
fut funefte. Mon attente ne fut pas 
longues mon père ouvrit lui-mên'ie 
les portes de fon cabinet ^ fe préci- 
pita dans mes bras : à peine eus-je le 
temps de me jetter à fçs pieds. Je 
n*exprimerai pas les fentimens de joie 
&: de tendreffe qui remplirent mon 
ame dans cet heureux inftanr. Ames 
fenfibles , vous les avez éprouvés ! Mon 
père me tenait ferré contre fon cœur j 
nos larmes confondues étaient la feule 



(M) 

cxpreffion de nos penfées ; nous ref- 
tiens dans un filence durant lequel 
nos âmes pénétrées d'une joie pure 
goûtaient une félicité que la parole ne 
faurait exprimer. 

Après les premiers inftans où la na- 
ture agilTant toute feule , ne nous 
laifTait pas la liberté de faire des ré- 
flexions, mon père me fit entrer dans 
fon cabinet, me fit alfeoir auprès de 
lui , à côté de Zulie & de Thamar, 
&c me fit de nouveau les plus tendres 
careOes. Je m'apperçus avec furprife 
qu'au milieu de [es tranfports il chan- 
geait de couleur j la triftefle fe répan- 
dait fur fon vifage; il faifait de vams 
çfTorrs pour la cacher , elle perçait 
malgré lui. Je penfais que le fouvenir 
de ma mère troublait le plaifir qu'il 
reflentait à me voir; ie ne pouflai pas 
plus loin mes coniedures. Mon père 
fortit de fon cabinet pour donner des 
ordres à un efclave, & j'encendis dii* 

h6 



tinaement qu'il le chargea de lui 
rapporter une rcponfe fur-Ie-champ. 

L*état de mon pcre , jufqu'au retour 
de l'efclave , ne faurait fe décrire ; Ton 
regard était égaré , un tremblement 
univerfel le faififlait par intervalles j 
il me regardait avec des yeux ovt toute 
fa tendreïïe était peinte ; fa phyfio- 
lîomie changeait tout - à - coup ; il 
prenait un air féricux qui me glaçait 
d effroi. Thamar l'examinait avec at- 
tention fans rien concevoir à cette 
alternative de pîaifir Se de triftelTc 
qui fe nuançait fenfiblement fur fon 
vifage. Lefclave revint. Mon père 
Dous quitta de nouveau pour entendre 
la réponfe qu'il attendait. Il rentre fur- 
ie-champ , en s'écriant ; O Dieu! 

ô mon fils* ô.:pcrd connaiffance,. 

Cet accident fut prompt comme Ic- 
clair. 

Au bruit que nous fîmes, on ac- 
courut pour donner à mon père les 



kcovLts dont il avoir befoin. Je dis 
qu'on les lui donna , car , pour ce qui 
me concerne , je ne fais ce que je 
devins ; ma raifon m'abandonna pen- 
dant toute cette journée. 

Je me jetrai fur le corps de mon 
père : on eut beaucoup de peine à 
Tarrachcr de mes bras pour le porter 
fur un lit de repos. Il ouvrit enfin les 
yeux ; &: me voyant à genoux auprès 
de lui : Eft-ce vous , mon fils , me diwl 
d'une voix éteinte? que faites-vous à 
mes côtés ? Courez , Ander , volez au 
fecours de votre époufe, arrachez- la 
des bras de la mort , s'il en eft temps 
encore. 

Les efforts que fît mon père lui 
causèrent un fécond évanouiiTemenr, 
mais je n'en fus pas témoin. Frappé 
comme d'un coup de foudre , je me 
concentrai tout entier dans mon ame > 
les objets extérieurs ne faifaient au- 
cune impreffion fur moi. Quelle était 



(■4) 

cette époufc que je devois arracher du 
trépas? quel était ce trépas dont je 
pouvais me rendre le maître? Mon 
imagination s'échauffait. La conver- 
fation que j'avais eue à l'aube du 
jour avec les ouvriers qui mettaient 
la dernière main à un bûcher funèbre, 
nn fèigneur indien mort dans un pays 
étranger , fa veuve qui devait fe 
brûler , les paroles de mon père , le 
récit que Thamar m*avait fait fur le 
vaiffeau: — Oui , c'cll Padmani , m'é- 
criai-je , hors de moi - même , c'efl 

mon amante , c'eft mon époufe ! 

oii efteile , que je la fauve des atteintes 
de la mort? 

J'entrai dans une véritable frénéfie. 
Je venais auprès du lit de mon père, 
je frappais des pieds , je jettais des cris 
inarticulés , mais j'étois incapable de 
prendre aucune réfolution , ni même 
de faire aucune adion raifonnable. 



(«5) 



CHAPITRE CLIV. 

Ander- Can retrouve Padmani a 
rinflant oîi ^ le croyant mort ^ 
elle fe jettait dans un bûcher 
ardent. 

i-»A raifon de Thamar fiippléa au 
déFaut de la mienne. Mon père ne 
manquait pas de fecours , on avait eu 
le temps d'appeller les médecins , & 
fon appartement était rempli de Tes 
amis & de {q% efclaves. 

Thamar s'approcha de moi, & me 
prenant la main : Venez , Ander , me 
dit-il , volons au fecours de Padmani : 
elle veut mourir pour vous, c'ell à 
vous à lui rendre la vie. J'entendis à 
peine les paroles de mon ami \ le nom 
de mon amante fut le feul qui frappa 
mes oreilles > je fuivais Thamar , qui 



me prêtait Ton bras , & avec ce 
fecours , je marchais avec une vîtefîe 
extrême : nous traversâmes toute la 
ville dans Tefpace de trois quarts 
d'heure. 

Nous arrivâmes au bord de la rivicrc. 
Le concours de monde, qu'un fpec- 
tacle barbare attirait dans cet endroit, 
n'arrêta pas mes regards ; je ne voyais 
que mon ami , ou plutôt je ne voyais 
& n'entendais rien. Thamar me traî- 
nait. L'horreur de mon état venait fe 
peindre dans mes regards furieux j 
mes cheveux en défordre étaient cpars 
fur mes épai les -, mon ami me parlait, 
il me confolait fans doute, mais je 
n'cntcn iais \ as fes paroles. 

Cepc iJant noui perçâmes la foule 
&r nous arrivâmes au pied du bûcher. 
Mes cheveux fe hériflent fur ma tête. 
O Dieu ! je vis Padmani ! Les habil- 
Icmens funèbres dont elle était enve- 
loppée ne la cachèrent pa$ à mes-yeoix, 



fon portrait était grave trop profon* 
dément dans mon cœur. Elle marchait 
vers le bûcher ^ deux brames foute- 
naient Ces pas chancelans. Cette vue 
liie rendit toute ma force. Je m'ar-^ 
rachai des bras de Thamar , je courus , 
je volai au - devant des pas de mon 

amante Arrête , barbare , que 

fais -tu? arrête, reconnois ton 

amant , . . . . vois ton époux. .... Pad- 
mani détourne les yeux,.,., j'étais 
à fçs pieds. Que devint -elle dans 
Cet inftant ? que devins - je moi- 
même?... 

Je m éveille comme d'un fommeil 
profond. Mon amante était à mes 
côtés , on s'emprelTait de la rappeller 
à la vie. Elle ouvrait les yeux. Nous 
étions au bord du fleuve. Le peuple 
immenfe qui nous environnait avait 
empêché jufqu alors de tranfporter 
Padmani dans la ville. Que ne dis-jc 
pas à mgn amante quand cUe pup 



(,8) 

Î11 'entendre ! quels tranfports! quelle 
ivreffc f — quels raviflemens ! 

A peine mon amante commençait 
à Te reconnaître, que mon pcre arriva 
fur les bords de la Gcmmn . Sa tendreflfe 
pour moi X" pour Padmani lui faifant 
craindre que nous n'euffions befoin de 
fecours, il était monté dans un palan- 
quin pour voler fur mes traces auiïi-tôt 
qu'il fut revenu de fa faibleffe: il fit 
entrer Padmani dans le palanquin s & 
nous reprîmes le chemin de ^on palais. 



^^^u^.sr\^r^ Uid. 



^7i^^ 



CHAPITRE CLV. 

La mère de Padmani apprenant que 
fa fille cfi arrachée aux flammes ^^ 
vient à fa rencontre, 

Lak nouvelle extraordinaire que l'c- 
poux de Padmani , cru mort depuis 
quatre ans , s'était préfeiité pour ar- 



racher fon époufe aux horreurs du 
bûcher, fe répandit rapidement dans 
la ville j elle pénétra dans le palais de 
Zoromade , jufqu'aux oreilles de la 
mère de mon époufe. 

Cette dame pleurait un malheur 
dont fes prières &: Tes larmes n'avaient 
pu la garantir. Elle était feule chez 
elle. Son époRx ^ après avoir épuifé 
sous les moyens imaginables pour 
empêcher, ou du moins pour retarder 
le facrifice de fa fi'le , ne voulut pas en 
être témoin. Il s'était retiré à la cam- 
pagne auiîi-tôt que Padmani , qui 
entrait dans fa dix-fepriéme année, 
eut perfide publiquement dans le vœu 
qu elle avait fait de mourir, &: fixé le 
jour de fon facrifice. Sa mère montra 
plus de fermeté dans cette occafion, 
elle n'abandonna pas fa malheureufc 
fille. 

AuflTi-tôt qu'elle fut certaine que les 
tentatives qu'elle faifait pour retenir 



fa fille fur la terre étaient vaines, elle 
eut le courage de l'exhorter elle-même 
à montrer une fermeté digne de fa 
n aiffance &: de répoux qu'ell e pleurait. 
Lorfqu'elle apprit paj* mille bouches 
que , par TefFet d'un véritable prodige , 
fa fille était rendue à fes embraffemens, 
elle ne pouvait fe perfuader que cette 
nouvelle fût vraie. Cû eft ma fille , 
s'écriait cette tendre mcre, dont l'ex- 
cès de la joie égarait la raifon , on dit 
que le ciel me la conferve ? Pourquoi 
n'cfl-clle pas dans mes bras ? Que je la 
voye encore une fois , & je fuis fatis- 
faite de mourir après ce bonheur. On 
lui dit que fa fille avait pris le chemin 
du palais de mon père. Cette dame fe 
jetta dans un palanquin Se fe fit porter 
au palais , où nous arrivâmes en même 
temps, elle &: nous. 

Ceft encore une fcène qu on ne 
peut rendre. Mon amante apperçut fa 
tncrc I clic fc précipita dans. fc$ bras 



(2l) 

au moment où elles fortaieiit Tune & 
Tautre des palanquins. Ces deux dames 
fe tenaient étroitement cmbraffces. 
La mère femblait craindre qu'on nç 
lui ravît une féconde fois fa fille pour 
la conduire à la mort : elle ne pouvait 
la quitter. Quel tableau que celui de 
cette méreî Les larmes de tendreflc 
qu'elle verfait , {es paroles entrecou- 
pées > fes regards animés, fes tranfports 
qui renailfaient fans cçflfç ! Enfin nous 
arrivâmes dans un fallon où nous paf- 
sâmes la journée enfembie, Thamar 
&c Zulie nous joignirent , & la conver* 
fation devint plus fuivie. 



CHAPITRE CLVI. 

Ran - Zlng donne fort conjcntement 
au mariage d'Ander- Can & de 
PadmanL 

J'ÉTAIS adîs auprès de mon amante , 
mes yeux attachés perpétuerement fur 
les fiens. Nous nous levâmes comme 
(] nous nous fuflîons concertés , & nous 
tombâmes tons deux en même temps 
aux genoux de mon père : fon cœur 
paternel n*était pas à l'épreuve de cette 
marque de notre (bumillîon. Oui, mes 
enfans, nous dit -il vivement, il eft 
jufte que je mette le fceau à votre 
bonheur $ vous me ferez aufïî chers 
l'un que lautre , vos droits fur mon 
cœur vont être les mêmes. Alors , 
prenant ma main pour la préfenter 
à Padmani : Permettez , madame , 



(m) 

continua til en s'adrelîant à la mère 
de mon époulc , permettez que nos 
deux enfans foient unis dès aujourd'hui 
pour leur mutuelle félicité & pour la 
nôtre. 

Padmani leva timidement les yeux 
fur fa mère pour lui demander foa 
confentemçnt. Oui, ma fille, lui dit 
cette dame , qui devinait fa penfée , 
j'approuve votre mariage i je ferais 
fouverainement injufte fi je ne con* 
fçntais pas avec la reconnaiffance la 
plus vive à l'honneur dont le raja 
daigne nous combler. Padmani alors 
me préfenta fa main en rougiflant , jç 
la reçus comme un préfent du ciel » 
mais cette félicité, à laquelle je tou- 
chais , s'enfuit loin de moi lorfque je 
croyais que rien déformais ne pouvait 
me la ravir. 

On fit partir un Courier pour porter à 
Zoromade la nouvelle de l'événement 
inpfpéré qui lui rendoit fa fiUe, & 



toutes chofcs furent préparées pour 
avancer le jour où devait Te faire la 
cérémonie de notre mariage. 

J'accompagnai le foir Padmani Sc 
fa mère jufqu a leur palais. A mon 
retour , mon pcre me témoigna de 
nouveau la fatisfadion qu'il reflentait 
de me revoir, après avoir Ci long-temps 
pleuré ma perte. Nous eûmes une 
longue converfation au fujet de nos 
affaires domeftiques. Il daigna m ac- 
compagner lorfque je paiïai dans ma 
chambre à coucher , & ne me quitta 
qu en m ordonnant de me mettre au 
lit. 



CHAPITRE CLVII. 




CHAPITRE CLVII. 

Mon de la mère de PadmanL 

S E me levai tard le lendemain , & , 
après avoir été ni'informer de la fanté 
de mon père, je me rendis chez Pad- 
mani. Les chofcs étaient bien changées 
depuis le jour précédent. Je trouvai 
toute la maifon dans les alarmes ; la 
mère de mon époufe touchait à fon 
dernier moment. L'excès de la joie 
avait fini ce que l'excès de 1a triftefic 
avait commencé. Cette dame avait eu 
la force de furvivre à la mort de fa 
jille , mais fon cœur était fermé pour 
jamais au fentiment du plaifirj il ne 
put s'y faire un paflage fans le déchirer 
entièrement. La révolution fc fit pen- 
dant la nuit , une attaque d'apoplexie 
la mit aux portes du tombeau. 
Tome IIL B 



J'entrai dans la chambre de cette 
dame , elle était hors d'état de me 
parler , ni peut - être même de me 
connaître ; à peine s'appercevait - on 
qu'elle relpirât. Padmani , fondante 
en pleurs , ne quittait pas le chevet de 
fon lit. J'y paflai tout le jour, j'en avais 
donné avis à mon père , &: je ne me 
retirai qu'à l'entrée de la nuit ; les 
médecins donnaient alors quelque ef- 
pérance. 

Je ne vis pas mon époufe le jour 
fuivant , je fus accablé de vilites tout 
le matin. Le prince Mahamud , que 
j'avais vu à Aurengabad "quatre ans 
auparavant , à la cour d'Aureng-Zeb , 
vint me complimenter fur mon heu- 
reux retour. Ce jeune prince avait 
toutes les grâces qui parent un homme; 
fa démarche était noble & ficre , fa 
phyfionomie pleine d*agrément ôc de 
majefté. A l'avantage de la figure, il 
joignait quelques qualités de 1 amc ; 



(^7) 
il était libéi-al , vrai , p'eiii de valeur. 
Malgré les fujets que j ai eus de le haïr, 
j'ai la force de convenir que Tes défauts 
étaient rachetés par de grandes qua- 
lités qui les faifaient oublier. 

Mon père me préfenta le même jour 
à l'empereur Aureng-Zeb, de qui je 
reçus les marques les plus fiatteu fes de 
diftindion. Ce prince me félicita du 
bonheur que j'avais eu d'arriver à 
temps pour fau ver la vie à mon époufe. 

11 était fi tard quand je revins de 
chez Tempercur, que je me co tentai 
ce jour -là d'envoyer demander des 
nouvelles de la mère de Padmani par 
un de mes efclaves. Cette dame était 
dans le même état ; la paralyfie com- 
mençait cependant à fe former. 

Les jours fuivans , je pafTai auprès 
de mon époufe tous les momens donc 
je pouvais difpofer. Son abattement 
me faifait craindre pour fa vie : elle 
veillait auprès de fa mère toutes les 

B 2 



(.8) 
nuits. Elle eut à la fin fuccSmbc à la 
fatigue (i la maladie de cette dame fe 
fut prolongée plus long-temps; mais, 
le fepticme jour après fôn accident , 
elle eut une féconde attaque qui rem- 
porta dans rcfpace de deux heures. 



:e=r.=:S*^-afi:*:i^^«*ïî 



CHAPITRE CLVIII. 

La mon de la mcre de Padmani 
éloigne le mariage d*Ander-Can, 

ZlrOROMADE, à la nouvellc de ce 
quil appeilait la réfurredion de fa 
fille 5 accourait pour jouir d'un bon- 
heur qui furpafîait Tes efpêrances 5 il 
arriva pour être témoin de la mort 
de fon époufe. Les préparatifs qu'on 
faifait pour mon mariage furent 
changés en des apprêts de deuil. 

Padmani était fi vivement touchée 
«le la perte de fa mère , que les motifs 



(m \ 

de confolation qu'on s'efforçait de lui 
donner femblaienc aigrir fa douleur. 
Je la quittais le moins que je pouvais, 
&: le tem^-^s où je n'étais pas auprès 
d'elle, je le paffîiis avec mon pcre 
on chez Thamar & Zulie. Ces deux 
illuilres amis me voyant plongé dans 
la triftefîc , cherchaient à modérer 
mon chagrin par la peinture qu'ils me 
fviif.iicnt du bonheur dont je devais 
bientôt jouir. Ils me difaient fouvenc 
qu'ils ne reliaient à Delhy que pour 
ctre témoin de ma félicite j qu'ils fc 
propofaient eniuite de finir lear car- 
rière dans ia vallée dcDinam , comme 
ils l'avaient promis à Luzein & à Zui- 
mire. 



B^ 



( 3o; 



CHAPITRE CLIX. 

Ander- Can raconte fts aventures 
a Pddmani. 

JL A douleur de Padaiani devint enfin 
plus n^odérée , àc la cérémonie de 
notre mariage fut arrêtée après les fix 
mois du grand deuil. Pendant cet 
intervalle nous jouifîîons du plaifir de 
nous voir fans contrainte. 

Un jour que nous étions enfemble 
dans fon jardin, elle me fit affeoir à 
fes côtés, fur un banc de verdure , & 
me demanda , comme en plaifantant, 
fi, dans le cours de mes longs voyages, 
je n'avais jamais eu de palîion pour 
aucune femme. Je n'avais rien de 
caché pour elle. La réponfe que je 
devais à fa queftion me conduifit na- 
turellement à lui faire le détail dz 



(5> ) 

mes aventures. Quand j'en fus à mon 
çfclavage de Baflbra , je lui parlai du 
bonheur que j'avais eu dans cette cir- 
conftance , de tomber entre les mains 
de la généreufc Zama 5 je lui peignis 
les bienfaits dont cette dame m'avait 
comblé , la reconnaiiTance tenait Iç 
pinceau. Je convins avec franchile 
que Zama m'avait tendrement aimé, 
&c que fi mon cœur eût été libre , 
j'aurais peut-être partagé fa paflion, 
mais qu'au défaut des fentimens de 
l'amour, ie devais à Zama une gra- 

Padmani voulut connaître plus 
particulièrement cette perfonne à qui 
f avais des obligations li eifentielles : 



1 PCT 



Dî 



elle me demanda quel était ion r; 
Il j'avais palFé long-temps chez elle. 
Je la fatisfiss je lui dis même que Zama 
m'avait donné les marques les moins 
<:quivoques de Ton amour, &z que, 
conoaillant fon extrcme fenfibiliié , 

B4 



je ne doutais pas que mon départ ne 
l'eût vivement affedce. La conver- 
fation devint infcnfiblement plus in- 
téreflante. Nous parlâmes de notre 
amour. Je lui fis mille fermens d'une 
fidélité inviolable , &: nous nous quit- 
tâmes également charmés l'un de 
lautre. 



is-^i^-S^îî^iSajJfii* 



CHAPITRE CLX. 

Un feïgneur étranger , nommé 
Mirfa-Mula, arrive a Delhy, 
Il cft préfinté a Andzr- Can ù 
à Pudniani. 

\^ uELQUEs jours aptês, arriva dans 
Delhy un jeune feigneur perfan , 
nommé I^irfa - Muta. 11 voyageait 
depuis plufieurs années dans l'Europe 
& dans TAfie. Projcttant de pafler 
quelque temps à la cour impériale des 



(33) 
Indes, i! fe fit préfenter à Vcmpcreur 
Aiireng - Zeb par rambaiTadcur de 
Perfe > qui l'introdiâfit enfuite dans les 
principales maifons de la ville. 

La fuite de cet étranger n'était pas 
extrêmement nombreu{e ; elle l'était 
cependant aflez pour faire juger que 
le Perfan était d'une condition diftia- 
guée y d'ailleurs , fcs manières par- 
laient hautement en fa faveur. Il fît 
une vifite à Zoromade , &: Padmani , 
qui fe trouvait alors avec fon pcre , ne 
fut pas fichée de le voir, pour juger 
par elle-même s*il méritait tout le 
bien qu'on difait de lui dans la ville 
depuis fon arrivée. Mais elle fut ex- 
trêmement furprife lorfqu'ellc vit cet 
étranger rougir plufieurs fois en la 
regardant ; cependant elle fut trés- 
fatiifaice de fa converfarion & de fa 
politeife ; &" ne comprenant rien à 
rémoiion qu'elle avait remarquée dans 
ce jeune homme, clic l'attribua à fa 

B 5 



(î4) 
grande beauté , dont il avait été frappe 
fans doute. 

J'entrai dans l'appartement de Pad- 
mani une heure après le départ de 
Mirla-Mula. Elle me fit confidence 
de la viiite que Ton père venait d'en 
recevoir , Se me témoigna qu'il pa- 
railfait être d'un commerce très- 
agréable. 

Cet étranger m'avait été préfenté 
la veille , &e j'avais fenti , en le voyant, 
une émotion fecrète dont je ne dé- 
mêlais pas la caufe , &: qu'il femblait 
partager avec moi. Il m'avait de- 
mandé mon amitié avec tant d'em- 
preiïemcnt , que je n'avais pu la lui 
refufer. 11 joignait aux grâces de la 
plus jolie figure quelque chofe de.fi 
noble & de fi engageant , qu'il était 
difficile de le voir fans s'mtérefîer à 
lui. Je dis à Padmaiii que fi je pou- 
vais foupçonner lonc-œur de légèreté, 
j'aurais un véritable fujet de crainte ^ 



(35) 
& que Mîrfa-Mtila pouvait cire titi 
rival capable de donner de la jalourie. 
Vous ères injufte , Ander , repondit 
Padmani , fi vous avez le moindre 
fbupçon que je puiOe vous manquer 
de foi : le Fond de mon cœur doit 
vous être connu ; ma more feule effa- 
cera les fentimens que vous ni^avez 
infpirés , s'ils ne fubriftcnt pas au-delà 
-du tombeau* Cependant , pour rcr 
venir à ce jeime étranger , }c fuis fur- 
prifc que vous ne l'ayez pas vu à 
Bafloraj il était dans cct\:c ville, à cç 
qu'il m'a dit , dans le même temps 
<]ue vous. Je n'ai pas eu de liaiioii 
partie uli ère avec Mirfii-Mula, rcf)on- 
•dis-je, cependant la phynoaonûe ap 
^l'efl pas inconnue : ie l'ai vu qaeV 
<]ue part , mais yc ne puis me ioa- 
venir de Tendroit où je Tai rencontre. 
Il entra dans ce moment plufieuis 
pcrfon nés cher Padmam , Ôc ia coa- 
T^riatioû cbangci d'objet. 

B a 



Quelques jours aprcs, on annonça 
le feigneur perfan pendant que j étais 
feul avec mon cpouib , Zoromade était 
entré dans un cabinet voilin. Madame, 
dit-il ,' en la faluanc avec une grâce 
touchante , le prince Ander &■ Zoro- 
made m'ont fait la faveur de me re- 
cevoir au nombre de leurs (érviteurs ; 
j'ofe efpérer que la marque la plus 
précieufe qu'ils voudront bien m*cn 
donner fera de me permettre de vous 
offrir mes hommages pendant le féjour 
que je me propofe de faire dans cette 
ville. Je lui répondis : Ne doutez pas, 
feigneur, que je ne fafle le plus grand 
cas d'un ami tel que vous ; & quoi- 
qu'il foie dangereux de vous avoir 
pour confident auprès de fon amante, 
je confens cependant à braver ce dan- 
ger, parce que je compte fur le cœur 
de madame &" fur les loix de l'amitié. 

Ce dernier article ne ferait pas un 
bouclier à toute épreuve, interrompit 



(37) 

à fon tour le jeune étranger , madame 
a des charmes contre lefqueh la raifon 
obtiendrait peu d'empire; mais,hclas! 
continua t-il en foupirant, je ne fuis 
plus le maître de mon cœur , un fatal 
penchant Tentraîne vers un objet qui 
me rend le plus infortuné des hommes. 
Mirfa ne put contenir fes larmes ea 
faifanc cette réflexion. Il allait con- 
tinuer , mais il fut interrompu par 
l'arrivée de plufieurs perfonnes. 

Lorfque je fus feul avec Padmani , 
nous réfolûmes , de concert, d'enga- 
ger Mirfa-Mula à nous faire le récit 
de fes aventures ; il avait tant d'avan- 
tages du côté du corps & de Tefprir, 
qu'il nous parailTait difficile qu'il eût 
été maltraité par l'amour. L'occafion 
de nous contenter fe préfenta bientôt. 

La première fois qu'il vint chez 
Padmani , avec laquelle j'étais prefque 
toujours , mon amante le pria avec 
tant d'inilances de nous faire parc de 



(3S) 
fes malheurs , comme à deux per- 
fonnes qui s'intcreiîaicnc vivement à 
ce qui le regardait , qu'après s'être fait 
un peu preller, il conteiua notre eu- 
riofité à peu-prcs en ces termes : 

CHAPITRE CLXL 

Hifloire de Mirfa - Mula, 

Il ne paraît pas vraifemblable qu'é- 
tant aufli jeune que je le fuis , l'amour 
m'ait déjà mit éprouver fes pi us grandes 
rigueurs ; j'en fuis cependant une des 
plus triûes vidimes. En revenant de 
Conllantinople , où j'avais paile quel- 
ques mois au commencement de mes 
voyages , je réfolus de voir Lamecquc , 
&: de m'cmbarquer enfaite pourOr- 
mus &■ pour les Indes. A mon arrivée 
à Lamecque , j'appris qu u n allez grand 
nombre de pèlerins devaient partir 



(59) 

inccfTamment pour BalTora. Je ir.c 
joignis à cette caravane pour me 
rendre, foit à Ilirpahan , par la route 
de Bagdad , foie dans l'indollan , par 
le golfe perfique, 

il y a un an que j'arrivai à BalTora ; 
je jouiiîais alors d'une tranquillité 
d'ame à laquelle fuccéda bientôt le 
plus cruel orage ; ma fortune me pro- 
curait les moyens de faire aifément 
àizs connaifTlinces; je fus admis dans 
la meilleure compagnie. Quelqu'un 
me propofa de me pré Tenter dans une 
iiiaifon dont la maître (Te paifait pour 
une des femmes les plus accomplies 
de la ville , je la vis , & je la trouvai 
au-delTus des éloges qu'on lui prodi- 
guait de toutes parts. Elle crait veuve 
derpuis peu de temps , & jouiffait d'un 
bien très - confidérable. Le prince 
Auder l'a fans doute connue: elle fe 
nommait Zama. A ce nom je ne pus 
m'empècher de rougir 5 l'étranger ac 



(40) 

fit pas femblant de s'en apperccvoir, 
& continua fon récit. 

Il me fut inipoOiblc Je voir pla- 
fieurs fois la bel'c Zama fins relTcntir 
pour elle la plus brûlanre ardeur. J ob- 
tins lapermiffîon de lui faire ma cour, 
que je follicitais avec inftancc. Mes 
yeux furent chargés feuls , pendant 
quelque temps , d'expliquer ma paf- 
fion , mais je m'apperçus bientôt que 
leur langage n'était pas entendu, ou 
du moins qu'on feignait de ne le pas 
entendre. Je réfolus de parler plus 
clairement. Je puifai dans mon cœur 
les termes les plus tendres & les plus 
cxpreffîfs pour rendre les fentimens 
de mon ame , Zama fut infenfiblc. 
Je connais vos bonnes qualités , Mula, 
me dit-elle un jour, &: je fais cas de 
votre mérite , mais je ne puis vous 
accorder que l'eftime que tout le 
monde vous doit , cherchez à vous 
guérir d'une paflion que je ne parta- 



(40 

gérai jamais. Ce début ne me rebuta 
pas j je me flattais de triompher de la 
froide Zama par ma perfévérance , 
mais c'était en vain que je me livrais 
avidement au plus chiméricjue efpoir. 
Un jour que, feul auprès délie, je 
lui parlais de mon amour avec la viva- 
cité que peut infpirer la préfence d'un 
objet tendrement aimé : Seigneur 
Mula, me dit cette aimable dame, 
puifque mon indifférence ne fuffir pas 
pour éteindre votre paiïion , il faut 
que j'emploie le dernier remède qui 
me reile pour vous guérir d'une inut Je 
tendreiïè. Sachez donc q".e vous avez 
un rival que j'aime , que rien au 
monde ne faurait l'arracher de mon 
cœur, 6c que, loin de me plaire par 
vos aiïîduités , je vous haïrai bientôt 
infaillement , parce que vos foins 
me privent quelquefois de voir mon 
amant. Cruelle Zama ! m'écriai-je à 
ce difcours , ce n'était pas aGTez de 



(40 

m'apprendre que je ne faurais vous 
plaire; deviez -vous porter Tialiu- 
manité jufqu'à me faire (avoir vous- 
même qu'un rival trop fortune triom- 
phe d'un cœur dont je préférerais la 
poiïeffion au trône de l'univers? Mais 
je ne contribuerai pas à vous rendre 
nvalheureufe > je m'exile à jamais de 
votre préfence , aimable Zama , je me 
priverai de vous voir fans renoncer à 
mon amour 5 tenez- moi compte du 
facrifice que je vous fais, Se con- 
naifîez du moins , par ma fbumiûîon 
à vos ordres , ce qu'était capable de 
produire la violence de ma pafTion. 



r=~=-J^f£^j:^J^--S: 



CHAPITRE CLXIÎ. 

Suite de l'hifloire de Mirfa-Mida, 

X-i'eff ORT que je fis en cette occafion 
me fur fataL Je tombai dan^^crcu- 



(45) 

fement malade , les portes de l'éter- 
nité s ouvrirent devant moi ; mais ma 
jeunefle & la rigueur de ma deftinée 
m arrachèrent du port que la terre 
m'offrait dans fon Tein pour me Jetter 
une féconde fois parmi les hommes. 
Avec mes forces , Je fentis renaître 
ma paffion ; bientôt elle me tyrannifa 
fi fort , que je réfolus de me préfenter 
une dernière fois chez mon ingrate 
maîtrene ; je m y traînai avec beau- 
coup de peine: ô Dieu! je la trouvai 
dans un état qui déchire encore au- 
jourd'hui mon cœur , elle était en 
proie au plus violent défefpoir ; fes 
pleurs redoublé ent aufïi-tôt qu'elle 
me vir. Venez, Mirfa-Mula, me dit- 
elle, venez erre témoin de coure f hor- 
reur qui m'environne. L'ingrat qui 
pofséde mon cœur , Tmgrat que je 
vous ai injuftement préféré m'aban- 
donne aujourd'hui , l'infidèle fuit ; 
&", malgré la promeife qu'il m'a faite 



(44) 
de revenir auprès de moi , je fais qu'il 
trahit fcs fcrmcns , Se qu'il me laifle 
en proie à mon défefpoir. 

Eelle Zama, lui répondis-ie en me 
jetrant à Tes genoux , oubliez pour 
toujours un monftrc de perfidie, in- 
digne des larmes que vous verlez pour 
lui. Mais le puis -je, Mirfa-Mula? 
reprit cette amante affligée, je fais 
tout ce que la raifon doit infpirer dans 
unefemblable circonilance, & même 
ce qu'un jufte dépit peut fuggérer 
pour fe venger d'un perfide ; mais 
mon amour l'emporte malgré moi fur 
le dépit que devroit m'infpirer mon 
volage amant. Non , non , pourf iivit- 
elle avcv tranfport, non , je ne veux 
chercher de foulagement à mon mal- 
heur q'^e dans la mort que j'implore. 
Cruel, continua-t-elle avec mille fan- 
glots , je n'oublierai ta perte que lorf- 
que mon dernier fou pi r aura fignalé 
ma confiance & mon amour. 



(45 ) 
Zama prononçait ces paroles avec 
tant d'action , que je craignis pour 
fa vie. J'appellai fes femmes à fon 
fecours , & je me retirai dans un crac 
affreux. 



^-^Sii:^ ^-^— m > 



CHAPITRE CLXIII. 

Fin de Vhiftoire de Miîfa-Mula, 

X É MO IN des tr^^nfports de Zama 
pour mon heureux rival y je voyais 
alTez que jamais je ne viendrais à bout 
de la faire changer. Cependant je re-» 
tournai le lendemain chez la maî- 
trelle de mon cœur ; je n'oubHai rien 
pour mettre le calme dans fon ame , 
je me fervis fucceffîvement de toutes 
les arnîes que le raifonnement peut 
fournir , mes efforts furent vams. Je 
vous plains, Mula , me difait cette 
âiniable & malheureufe femme , vous 



(40 
étiez ne pour erre heureux : c'efl à 
regret que je contribue à votre infor- 
tune, mais je ne luis point maîtrcfle 
de fonger à autre chofe qu'à ma pro- 
pre difgrace : abandonnez un projet 
dans lequel l'univers entier ne faurait 
réudîr ; mon cœur n'ell: pas en ma 
difporition , mon perfide amant s'en 
eu rendu le maître , il a emporté avec 
lui la nioicic de mon nme^ je Taimerai 
jufqu'au tombeau. 

Je ne fais pas comment je pus fur- 
vivre à cette déclaration. Oblige de 
renoncer au feul efpoir de bonheur 
qui me reliait , je me déterminai à 
m éloigner de BniTora. Je me rendis 
chezZama pour lui faire mes adieux. 
Que ne puis-jô vous répéter tout ce 
que l'amour & le défefpoir me fug- 
gércrent dans ce trifte moment; vous 
auriez fans doute pitié de l'état où je 
me trouvai j la cruelle Zama n'en fut 
^as émue. Partez , Mirfa-MuU , par- 



(47) 
tez , me dit-elle, je ne peux que vons 
plaindre , vous eftimer 6c mourir. Ce 
furent les feules paroles obligeantes 
que j'obtins de cette belle défefpérée. 
Je quittai Bailbra dans un ii grand dé- 
fordre , que je fuis venu dans cette 
capitale fans faire prefque aucune at- 
tention à la route que j'ai prifc. Je me 
flattais d'y trouver des objets propres 
à fiire diverfion à mes chagrins > mon 
cfpérance n'a pas été vaine , puifque 
vous daignez m'admettre dans votre 
focicté. 



CHAPITRE CLXIV. 

Réflexions d'Ander - Can ô de 
Padmani a l'occajîoîi de rhif- 
toire de Mirfi-Mula, 

J E pris l'intérêt le plus vif au fort 
malheureux de çc jeune étranger. Je 



(+8) 
VOUS plains, Mirfa-Mula, lui dis- je 
lorfqu'il eut achevé ion récit, 5: c'cft 
avec d'autant plus de juilicc, que je 
fuis la caufe de vos malheurs. Vous 
voyez ce rival qui vous était inconnu , 
c'cll moi qui , fans le favoir , vous ai 
difputé le cœur de Zama. Je ne par- 
tage pas fa paflion , mais elle ma 
comblé de bienfaits , Se je lui dois 
une reconnaiiTance éternelle. 

Barbare Ander ! interrompit l'é- 
tranger, en cachant quclqi^es larmes 
qu'il vcrfaic , avez-vous le cœur aflez 
dur pour n'être pas rouché de l'état 
dans lequel vous avez réduit l'mfor- 
tunéeZamaî Savez -vous qu'elle c-ft 
prête à fuccomber fous ]e poids de Con 
défefpoir? Je vous dem^anJe tr;])le fois 
pardon , madame , cont'nua ViirTa en 
s'inte trompant , je n'ai pas été le 
maître des premiers mouvemcns de 
mon ame $ vos charmes cxcufent le 
procédé du prince Ander : cependant 

je 



(49) 
je ne faiirais m'empccher de me plain- 
dre d'un rival qui, non - feulement 
m'a enlevé le cœnr de ma maîcrelTe , 
mais que je vois fur le point de lui 
coûter la vie. 



^^OÎ\^i 



-%-î5:ï:^«*î-=^ 



CHAPITRE CLXV. 

Comme on n aime pas en France. 

J E ne condamne point vos fentimens, 
Mirfa , lui dis je alors \ mais que puis-je 
fiiire pour votre bonheur? Si mon 
cœur fe rendait à la confiance de 
Zama, feriez-vous plus heureux ? Elle 
vous bannirait pour jamais de fa pré- 
fcnce , & Mows auriez la douleur de la 
favoir dans les bras d'un rival. Plût au 
ciel , s'écria l'étranger , que je fufie ré- 
duit à cette extrémité ! J'aime Zama 
pour elle feule 5 & quand je devrais 
périr mille Fois , je mourrais content 
Tome ///. C 



(50) 
ti ie favais que fou bonheur fut af- 
fermi. 

Je crois , rcponJit Padmani , qu'un 
véritable amant prcfcre en effet le 
bonheur de la perfonne aimée au fien 
même : vous penfez d'une manière 
bien déhcate, feigneurj mais n'allez 
pas, je vous en conjure, tnfpirer au 
prince Ander des fentimens contraires 
à ma tendrelfe. Ne craignez rien, 
madame, repris-je à mon tour, en 
fouriant, j'ai des obligations infinies 
à Zama , elles feront éternellement 
préfentes à mes yeux 5 j'aime Mirfa- 
Mula , mais mon cœur appartient à 
Padmani , & je fais ferment de l'aimer 
pendant toute ma vie. Cette conver- 
fation ,qui m'embarraflait^ ne fut pas 
pouflce plus loin. 

Cependant Padmani commençait 
à appréhender que ce jeune étran- 
ger, auquel elle faifiir tant d'accueil , 
DÇ m'infpirâc des fentimens ^ouiç 



(50 
Zama contraires à ceux que ie lui 
juiais tous les jours à elle-même; 
je m'apperçLis des craintes de moa 
amante, &■ , pour les calmer, je de- 
vins encore plus aflîdu auprès d'elle. 
J'étais bien aifc de prouver en même- 
temps à MirfaMula, par ma conduite, 
qu'on me parlerait inutilement dans 
la fuite de mes anciennes liaifons 
avec la belle Zama. 



:Trzi»^^S£î^^^ 



CHAPITRE CLXVI. 

Padmani enlevée par le fultait 
Mahamud. 

INous aMions fouvent prendre le 
frais fous une avenue folitaire qui 
régnait au bord du fleuve, à quelque 
diftance de la ville. Un jour nous fû- 
mes attaqués brufquement par douze 
hommes mafqués , parmi Icfquels je 

C 2. 



(50 

reconnus le fnltaii Mabamud, m.\lg!<â 
ion (icguifemcnc. Notre petite focicté 
ri 'était compofée que de Padmani , 
Zulie, Miria-Mnla, Thamar 6c moi. 
La réfiftance fut inutile, Padmani Fut 
enlevée fous mes yeux > un des ravif- 
ieurs la fit monter avec lui fur Ton 
cheval , & tous enfemble prirent la 
fliitc fi promprement , que j'eus à 
peine le temps de me reconnaître. 

Thamar , fans s'arrèrer à me con- 
foler j me promit en peu de mors qu'il 
ne tarderait pas à découvrir le licti 
dans lequel le fultan conduifait mon 
époufe, &z , fans attendre ma réponfe, 
il courut à la ville pour y monter à 
cheval. 

Je revins trillement au palais du 
raja mon pcre, réfolu d'arracher la 
vie au fultan Mahamud, ou de perdre 
la mienne par fes mains. Je fis à mon 
père le détail de cet événement. Il 
içnût cet aifront auffi vivement qu'i^ 



(sO 

méritait de l'ctre , &: ne balança pas 
d'en porter fes plaintes fur-Ic'-diarnp 
à l'empereur. Je TaccompaL^nai au 
châreau , Anrcng-Zeb me promit que 
je ferais fatisfliit. 

Cependant la malheiireiife Padmani 
avait écc mife fur un cheval , devant 
un homme robullcqui la ferrait entre 
fes bras , & qui leniraînàit rapide- 
ment , ma'gré les cris qu'elle jettaic, 
8c les efforts qu'elle faifait pour lui 
échapper. La nuit, qui furvint, aclieva 
de la décourager. L'horreur qu'elle 
reiTentait contre l'auteur de fon cn- 
1-evement , qui ne lui était pas in- 
connu, la détermina à fe donner la 
mort dans le cas où elle ne pourrait 
échapper de fes mains. 

Vers le milieu de la nuit , les ra- 

viileurs s'arrêtèrent dans une h-rcc^ 

un d'entre eux prcfenta des fruiis à 

• Padmani. Elle les refufa d'abord, mais 

faifant réflexion que^ mal<^ré la pré- 

C 5 



(54) 

eantion qu'on prenait de la conduire 
par des routes dérournécs , il était pro- 
bable que je découvrirais bientôt les 
traces de ceux qui lui f'aifaicnt un 
outrage Ci fanglant , die crut devoir 
conferver une vie qui m'était pré- 
cieufe. Dans cette vue , elle prit quel- 
ques alimens pour réparer Tes forces. 
On la remit à cheval une heure après , 
&, durant toute la nuit, elle traverfa 
êes pays qui lui parailTaienc inhabités. 
Au point du jour , elle apperçut un 
magnifique château dans lequel on la 
fie entrer. Deux hommes la portèrent 
dans un appartement richement dé- 
coré , &: fe retirèrent. Elle y était à 
peine depuis une heure , que trois 
femmes apportèrent devant elle une 
table qui fut , un inftant après , cou- 
verte des mets les plus exquis. Padmani 
ne Enfuit aucune attention à ce qui fe 
paflait autour d'elle. Les femmes qui 
la fervaient paraiflaient touchées de 



( 55 ) 
fon fort. Elles parlaient à mon éponfe 
dans une langue qui lui était étran- 
gères elles lui baifaient les mains &r 
ia prelTaient de manger avec tant 
d aftedion d^ des iignçs fi expreflifs > 
que , pour les contenter , Padmani 
prit un peu de nourriture. Ces mêmes 
femmes continuèrent de la fervir pen- 
dant tout le temps qu'elle paffa dans 
ce château. 

Trois jours s'étaient écoulés depuis 
que mon époufe était prifonnière ; elle 
ne s'était point couchée depuis cette 
époque, elle pafTait les nuits entières 
à ie promener dans fon appartement, 
^ ne prenait du repos que pendant le 
jour , ailîfe dans un fauteuil. 

Elle érait dans cette attitude lorf- 
qu'elle vit devant elle le fultan Maha- 
mud. Ce prince , aux genoux de Pad- 
mani , ne proférait pas une parole , 
l'embarras 6^ la confufion parai(îaient 
empreints fur fon vifage. Mon cpoiifc 

c + 



fut d'abord effrayée ; mais la préfcncc 
du péril foute nant fon courage : Qu'at- 
teiidez-vous de moi par finfamie de 
vos procédés, lui dit-elle? Des actions 
déshonorantes Ibnt-elles le chemin par 
lequel vous efpérez d'arriver au cœur 
de Padmani ? Gfcz-vous bien paraître 
•à mes yeux ? Le ton dont elle pro- 
nonça ces paroles déconcerta fauda- 
cicux fultan ; il était toujours aux pieds 
de mon amante. Incertain, tremblant, 
il cherchait à fe défendre par quelque 
mauvaife excufe. Mais quand il voulue 
lever les yeux fur elle, un coup-d œil 
que lui lança cette aimable prifon- 
nicre le remplit de rcfpcâ; &: de 
crainte j il s'avoua coupable ,, &: re- 
jetra fon crime fur la violence de fa 
paillon. 

Quoi ! c'efl: à moi , c'eft à Padmani , 
répondit mon époufe avec un fourire 
fier & méprifmt, que le fulran Ma- 
hamud ofe tenir des propos injurieux î 



(57) 

Vous parlez d'amour , & c'cfl: en 
manquant à tous les égards que vous 
devez à mon fexe & à ma naiiîlmce 
que vous me prouvez cette ardeur li 
vive ! Si j'ai le malheur de vous être 
chère, rendez-moi la hbèrté, char- 
gez- vous de me ramener fur-le-champ, 
vous-même, dans le fem de ma fa- 
mille î le pardon que vous foUicitez , 
je vous le promets à ce prix ; faites 
voir à tout l'empire que fi la padiori' 
Vous a pu précipiter dans le crime, 
vous êtes capable de remords & d'un 
retour à la vertu. Le prince n'ofa faire 
aucune rcponfe. Confus , dcfefpéré » 
ilfoait de ra,ppartement'de Padmani 



la rage dans le cœur. 



a 



C 5 



CHAPITRE CLXVII. 

Thamar découvre les traces des 
ravijjeurs. Ander ramené fin 
amante à Delhy, 

X-iES recherches de Thamar avaient 
cté couronnées d'un heureux fucccs. 
Après avoir tenu, pendant quelques 
heures , une route incertaine , il avait 
enfin découvert la trace des raviffcurs , 
& les avait joints dans la forêt pendant 
qu'ils ne fongeaient qu'à fe rafraîchir. 
Dès-lors il ne les perdit de vue que 
lorfqu'ils entrèrent dans le château de 
Banar. 

Dès que cette nouvelle me fut par- 
venue, mon père fe fît expédier un 
ordre impérial qui lautorifait à retirer 
Padmani du château dans lequel elle 
était enfermée. Muni de cette pièce 



(59) 

effentielle , je me chargeai moi-même 
de cette expédition. Je partis fur-le^ 
champ , accompagné de Thamar & 
de deux cents cavaliers bien montés. 
Nous invertîmes le château de Banar 
le quatrième jour de la détention de 
mon amante. 

Le concierge fut fommé, au nom 
de l'empereur , de remettre entre mes 
mains la ieune dame qu'on y retenait 
prifbnnière. Mahamud , qui ne s'at- 
tendait pas à être fi promp^emenc 
découvert , n'avait pas mis le chiiteau 
en érat de defenfe , il y était lui 
douzième. Regardant toute réfiftance 
comme inutile, il prit le parti d'obéir. 
Pa imani fut conduite dans ma tente 
par le concierge. Le fulran ne fe mon- 
tra point , & je n'avais aucun intérêt 
à le voir dans ce moment. 

Je conduifis en triomphe mon 
amante à Delhy , dans la maifon de 
fon père. Le fultan Mahamud , qui 



parut le lendemain à la cour, défavoiia 
la part qu'il avait dans cette aventure. 
Je dillimulai moi-même, en attendant 
de trouver une occafioil de me venger. 



CHAPITRE CLXVIII. 

Ander ~ Can reçoit une lettre de 
Za77ia. Appréhcnfion de Pad- 
mani, 

V^ UELQUES jours après le retour de 
Padmani , je reçus un paquet de Baflbra , 
qu'on me remit dans 1 appartement de 
mon amante j je l'ouvris en fa pré- 
fence, 6^ je lus le billet fuivant : 

« E(l-ii donc vrai, Ander, que tu 
^ m'abandonnes fans retour ? Une 
9> autre poiféde un cœur qui m'ap- 
» partient à tant de titres ! Perfitie! ne 
3> crois pas jouir du fruit de ta Idche 
^ trahifon ^ crains la fureur d'un« 



(6^) 

3> femme outragée , Se tremble en 
3> longeant aux excès que l'amour au 
» dérefpoir eft capable d'infpirer à 
3' Zama >'. 

La ledure de ce biret fit frémir 
mon amante. O ciel! s'écria-t-cHe, à 
quels malheurs fommes - nous donc 
réfervésî Calmez vos craintes, répon- 
dis- je , les impui(îantes menaces de 
Zama n'ont rien qui puilfe m'intimi- 
der : lailfons la douleur de cette dame 
s'exhaler en plaintes vaines , ôc fon- 
geons à prefîer le moment de notre, 
union. Le jeune perfm fut annoncé 
Jorfque j'achevai ces mots. Vous ar- 
rivez fort 'à propos, lui dis -je 5 on 
vient de me remettre une lettre de 
Zama: la voilà, vous pouvez la lire. 
Mirfa-Mula la parcourut avec éton- 
nement. Je vous avoue, nous dit -il 
enfuite , que le ftyîe de cette dame 
me furprend ; je ne l'aurais pas cru 
capable d'un emportement pareil y 



(<?0 

mais tel eft le caractère d'un amour 
violent, il n'eft pas rare de le voir fc 
changer en fureur; le mépris &: l'in- 
conftance font des crimes qu'une 
amante pardonne rarement. 

J'en conviens, repondis - je i mais 
que peut contre moi Timpuiflant cour- 
roux de Zama ? Je vais m'unir à l'objet 
de mes vœux, redouterais - je une 
femme dont je fuis féparc par un 
cfpace de plus de mille lieues? Sa 
colère ne faurait produire qu'un fri- 
vole éclat. Ne vous y trompez pas, 
feigneur , reprit l'étranger, la ven- 
geance eft douce , fur-tout quand l'a- 
mour en eft le principe. Puifque cette 
dame n'a pas cefTé de vous aimer , 
elle eft capable d'exécuter les chofes 

les plus extraordinaires ; vous 

devez craindre fa fureur en méprifanc 
fa tendreflTe. 

Vous me faites trembler , Mirfa- 
Mula , interrompit Padmani : cette 



(^3> 

dame ferait elle capable de fe porter 

à des extrémités ? La chofe fe 

peut , madame , foyez-en vous- même 
un exemple. Que feriez vous fi une 
rivale vous enlevait pour toujours 
l'objet de votre tendreflTe ? Je connais 
le cœur de Zama , je fais par une 
funefte expérience quelle efl: la vio- 
lence de fa paflîon pour le prince 

Ander Oui, vous ferez fagement 

Tun &c l'autre de vous mettre à cou- 
vert des effets de fa fureur. 

Je les préviendrai , répondis- je , par 
la promptitude de notre mariage, qui 
nous garantira des traits lancés par 
une fi dangereufe ennemie. 



< aj -L. ' -ii. iii I ^è^^^JéJ^ .- -T-a^Ux,! p. 

CHAPITRE CLXIX. 

Padmanl reçoit un BdUt anonyme. 

IVloN mariage devait être célébré 
dans fix jours, ôc mon père faifait 
éics préparatifs pour rendre cette cé- 
rémonie éclatante. La veille du jour 
où je devais être heureux , Padmani 
reçut un billec anonyme conçu en ces 
termes : 

« Padmani , tu vas me réduire au 
« plus affreux défefpoiri crains tout 
« de ma Fureur en te livrant à tout 
» ton amour ,>. 

Mon amante frémit en lifant ce 
billet j elle ne douta pas qu'il ne vînt 
de la dame de BafTora. Mais comment 
Zama avait-elle été informée du mo- 
ment précis de notre mariage ? Cette 
dame était peut - être cachée dans 



(^5) 
Deihy. Mirfa-Miila n'ctait-il point un 
cmiiTaire envoyé de (a part ? Cette 
idée augmentait (es alarmes. Je la 
•trouvai dans la pins fâcheufe per- 
plexité lorfque j'entrai chez elle. 
Voyez , mon cher Andcr, me dit-elle 
en me remertant le billet , voyez ce 
que nous avons à redouter d'une 
amante méprifée. Il n'en faut plus 
douter , ma rivale eft dans cette ville, 
je la vois prête à fe venger. O Dieu! 
préferve mon amant du malheur qui 
le menace. 

Vos craintes font précipitées, ma- 
dame; le billcc efl: de Zama, je re- 
connois paiTaitcmenr l'écrirure de 
cette dame , mais il n'en faut pas 
conclure qu'elle foit à Delhy. Ce 
billet n'eft pas daté, il peut être écrit 
depuis long-temps, ôc vous avoir été 
rendu plus tard que Zama ne l'aurait 
fouhaité ; d'ailleurs, qu'avez- vous à 
redouter de fa jaloufic ? Pour moi , 



(ce) 

accompagne Hins ccfîe dune foule 
d'amis 6: de fervireurs , je fuis à l'abri 
d'un alîaffinar, quand même je pour- 
rais foupçonncr Zama d'ctrc capable 
d\\nc adion li lâche. Belle Padmani, 
reprenez votre tranquillité. 

Ces afTuranccs calmèrent les fu- 
neftes preflentimens qui s'élevaient 
dans l'ame de mon amante , elle fc 
rendit à mes raifons, 6c nous atten- 
dîmes avec impatience le jour heu- 
reux où nos defiinécs devaient ctre 
unies à jamais. 

Mirfa-Mula vint paffer la foiréc 
îi"cc nous 5 on lifait malgré lui dans 
fes yeux le trouble qui l'agitait -, je 
tâchais vainement de lui perfuader 
qne mon mariage pouvait contribuer 
à Ion bonheur, mes raifonnemens ne 
dimin^. aient pas le noir chagrin dont 
il paraiiîkit dévoré. > 






CHAPITRE CLXX. 

Ander- Can eji obligé de fe battre 
en duel avec Mirfa-Mula, Suite 
du combat, 

Un FIN le jour de mon mariage 
arriva. Je m'habillais lorfqne Mirfa- 
Mula fe préfenta dans mon appar- 
tement. Mon ami , me dit - il en 
m'abordant , voilà des lettres de BàP- 
fora que je dois vous communiqiier 
fur-le- champ. Je le fis entier dans 
mon cabinet. Vous connaifTcz , me 
dit-il alors, l'amour dont je brûle pour 
l'infortunée Zama , vous favez que j'ai 
facrifié pour elle mon repos &" mes 
plaifirs, je n'ai plu: à lui facrifier que 
ma vie : prenez ôc lifez. Je lus la lettre 
fuivante : 

« Je fais , Mirfa - Mula , que vous 



3> ères à Dclhy , &c que vous y voyez 
" Andcr-Can. Peut-être vous ii-t-il 
» fait le récit de fon lâche procédé 
'» envers moi. Il doit épjuicr inccf- 
» fàir.ment une Fcmn"5e qu'il nie prc- 
» fcre , je vous ordonne de me venger 
» de ce perfide. Malheureufe que ie 
3^ (bis! Je l'ai arraché du fein de la 
3' mifère , je l'ai comblé de biens , Ton 
3> exiftcnce même cfl: un de mes bicn- 
>' faits 5 c cil un lerpent que i'ai ré- 
» chauffé dans mes bras. Percez le 
» cœur de ce monQre, vous obtien- 
y> drez le mien à ce prix : je vous 
55 demande fa tcre pour preuve de 
3' votre amour pour rinfortunée 
;> Zama ". 

Vous voyez , feigneur , nie dit 
Mirfa-Mula, que je ne faurais balancer 
fur le parti que j'ai à prendre , vous 
devez m'arracher la vie ou perdre la 
vôtre de n"ia main. 

Padmani &c Thoancur me font éga- 



(^9) 
Icmcnt chers , lui rcpondis-jc5 cepen- 
dant je dois polîcdcr aujourd'hui iobjec 
de ma tcndreire , fouffrcz que nous 
remettions notre combat à demain. 
. C*eil être beaucoup plus amoureux 
que brave, répartit fiérçmcnc Mir(a^ 
Iv'lula, &z je ferais tenté de croire que 
l'honneur ne vous eft pas auili précieux 
que vous le dites. C'en eil trop , m'é- 
criai-je , vous verrez bientôt qu'on ne 
m'infulte pas impunément. 

Un de mes efcUves , qui m était 
fort afïlxlionné , avait remarqué dans 
les yeux de Muha , pendant quil me 
parhiit, une agitation extraordinaire. 
Prccant loreilic avec attention > il 
entendit une partie des chofcs que ce 
perfan me dilait dans mon cabinet. 
Cet homm^ nous fuivit de loin juf-r 
qu'aux portes de Delhy , & dés qu'il 
nous eut vu prendre le chemin de la 
rivière , il courut chez Padaiani qu'il 
prouva à fa toilette. Au récit de ïqÇt 



(70) 
clavc , elle abandonne tout , fe jette 
dans une voiture, & , accompagnée 
de deux de fcs feaimcs , elle vole à 
l'endroit qu'on lui avait indiqué. Elle 
nous apperçut au bas d'un petit vallon. 
Defcendre de voiture Se courir à nous 
fut TafFairc d'un inftant. Son delTein 
était de nous défarmer en fc jettant 
entre nous deux. La vue de mon 
amante me troubla, Sz MuLi , qui pé- 
nétrait Ton intention , fe précipita fur 
moi avec tant de rage , qu'il me plon- 
gea Ton cpée dans le corps jufqu'à la 
garde. 

En recevant ce coup , je tom.bai 
aux pieds de Padmaui baigné dans 
mon fang. Le défefpoir de mon cpoufe 
l'emporta da-is ce moment lui fa fai- 
blefle j elle ramafla mon cpée , &: 
s'avançant vers MirfaMula: Barbare, 
il te faut encore une vidime , je te 
roffre y rejoins par ma mort deux 
amam que tu viens de féparer. Mirfa 



(71) 
reculant quelques pas ; Vous avez 
raifon, madame , répondit-il, il faut 
encore une viélime, mais c'efl: pour 
appaifer les mânes d'Ander. Je fuis 
cette viclime , madame , ç'eft: à moi , 
c eft à la malhcureufe Zama à fe punir 
de s'être trop vengée. Reconnaiircz 
cette femme infortunée aux funelles 
effets de fon amour. Je fuis Zama , je 
viens d'arracher la vie à mon amant 
dans le barbare tranfport de ma rage. 
O Ander ! prince trop chéri 5c fi digne 
de Tctre l c'efl: moi qui t'afTaflîne au- 
jourd'hui 5 voiici la preuve que ma 
main t'a donnée de cette flamme im- 
mortelle dont je devais brûler pour 
toi , cher amant : mais ofai - je bien 
encore prononcer ce nom facré ? . . , 
du moins je ne te furvivrai pas, je vais 
te venger moi-même. Si Ion frémit 
au récit de mon crniie , des fentimens 
de pitié fe mêleront à ceux de la haine, 
çn me déteftant on plaindra mou fort 



malheureux. En finilHint ces mots, clic 
fc perça de (on cpcc &: tomba fans 
rcntimcnt à cote de mt^i. Padnvani 
allait fiiivrc l'exemple de Zama fî Tes 
femaics n'avaient arra^'hé de Tes mains 
le fer qu'elle tournait contre fon fcin. 
On la porta dans fa voiture ^ <Sc on la 
ramena chc? elle. 



CHAPITRE CLXXI. 

Ander^ blejp dangereufement ^ efl 
tranf porté en fccret _, par ordre 
de fon père ^ dans une maijbn 
écartée, 

JLoRSQUE je repris mes Cens ^ je fus 
furpris de me trouver dans une mai fou 
inconnue. Je demandai des nouvelles 
de Padmani, perfonne ne fut m'ea 
donner \ je m'inf -rmai du lieu où 
j'étais , je ne fus pas miçux éclairci ; 

je 



( 75 ) 
je vis mettre un appareil fur ma plaie 
fans rien dire : je ne fais ce que je 
devins pendant la nuiti & les Icules 
paroles que j'entendis prononcer le 
lendemain furent l'aiTurance donnée 
par le chirurgien , en levant le pre- 
mier appareil de ma bleffure, qu'elle 
n'était pas mortelle. Je ne vis perfonne 
de ma connaifTance ce jour-là; mais le 
lendemain mon père vint dans ma 
chambre. Me voyant un peu mieux, 
il m'apprit que mon combat faifait la 
plus torte fenfation à la cour, mes 
ennemis l'avaient rapporté à l'em" 
pcreur avec des circon (lances qui 
m'étaient défavantageufes , &c ce 
prince voulait m'abandonner à Iz 
rigueur des loix. 

Mon pcre'ne me cacha pas que le 
fultan Mahamud était le moteur fecret 
de la perfécution qu'on me préparait; 
il ne pcnfait pas que je fuflfe en sûreté 
à Brampour : Vous n'y feriez pas long^ 

Tome /II, Q 



(7+) 
temps caché , me dit-il ; dz fi Tcm- 
pereur vous ordonnait de venir lui 
rendre comiue de votre conduite . 
VOUS ne fauricz lui dcfobéir fans m'at- 
tirer une guerre qi:c )'ai des riifons 
pour éviter. Lorfque votre fanté fera 
un peu rétablie , allez palïçr qî'eique 
temps en Pcrfe , votre exil ne ier^ 
pas long , je vous rappellerai dus 
que votre affaire fera allbupie j &c 
que vous pourrez vous montrer ian^ 



danger. 



i=-iàâi^vA^i^a*. 



CHAPITRE CLXXII, 

Andcr fait avenir Tkamar du Iiei4 
de fa retraite^ Suite dii combats 

iVioN pcre liifia auprès de moi des 
efclaves dont la fidélitéUii était connue. 
J'envoyai l'un d'eux chez Thamar, 
avec ordre dç l'ameacr çiaprçs Jç moi, 



(75) 

Thamar, qui croyait, avec toute la 
ville, que j'avais péri dans le combat, 
apprit le contraire avec la joie la plus 
vive. Son époufe, Taimable Zulie , qui 
paiTait les jours entiers auprès de Pad- 
mani , fut chargée d'informer mon 
amante de la bonne nouvelle qu'il 
venait de recevoir ^ &: , fur-le-champ , 
il fe rendit dans le lieu où j'étais caché. 
J appris de lui plufieurs particularités 
concernant mon affaire , dont mon 
père ne m*avait pas informé. Mirfa- 
Mula 5 blcflTé à mort, avait été tranf- 
porté chez Tambafladeur de Perfe , & 
ne donnait aucun efpoir de guérifon. 
Le fultan Mahamud> que la rivalité 
rendait mon ennemi , publiait que 
Padmani était la caufe de ce combat, 
&: l'empereur en parailTait fi perfuadé, 
qu'il avait fait défenfe à cette dame 
de fortir de chez elle jufquà nouvel 
ordre. 

Le fultan Mahamud prévoyait que 
D z 



Içs fuites de mon affaire me force- 
raient à m'cloigner pour long-temps 
de la capitale des Indes. Il fc flattait 
que de cette circonftanee naîtrait en 
fa faveur quelque inftant favorable 
pour faire agréer à Padmani le don 
de fon cœur ôc de fa main. La con- 
duite de ce prince étant réglée par 
fa padion ^ il ne négligea rien pour 
me iaire paroître coupable aux yeux 
de l'empereur. C'ed aux intrigues de 
ce jeune prince que nous dûmes, mon 
père d^ moi , les mauvais traitemens 
dont Aureng-Zcb n'eut pas honte de 
payer les fervices que mon pcre lui 
avait rendus. Faut-il que l'ingratitude 
foi: i] fouvent le partage de la gran^» 
(ieurc 

Aureng-Zcb , à fon avènement à 
l'empire , avait renouvelle l'édit dq 
fon grand-père Jçhan-Guir, qui dé- 
fendait , fous peme de mort , de fç 
^^ttrç en duel f^ps eu aYoif Qbteai\ 



la permiffion exprelfe de rempereiir. 
Ce prince fanguinaire, qui venait de 
faire périr fes deux frères fous les 
prétextes les plus frivoles 6c les plus 
odieux , & qui retenait alors fon père 
dans une dure captivité , n'aurait pas 
épargné le fils de fon ami lorfqu'il 
s'agilïàit de faire valoir fon autorité. 
Thamar, par ces réflexions, cherchait 
à me perfuader que mon père avait 
raifon de me confeiller de refter exac- 
tement caché jufqu'au rétabliiîement 
de ma fan té , &c de m'éloigner alors 
d'une ville dans laquelle ma liberté ôi 
ma vie n'étaient pas en sûreté. 

Je regardais les craintes de mon 
père &c de Thamar comme exagérées. 
Pourquoi , difais-je à Thamar , ne me 
préfenterais-je pas avec confiance de- 
vant l'empereur , fi je fuis fommé d'y 
comparaître ? Les loix qu'il a faites , 
ou que fcs prédécelTcurs ont publiées 
avant lui, peuvent -«lies obliger un 

D 3 



(78) 

prîncc fouverain , vaflal de l'empire, 
à la vérité, mais qui peut foutenir Tes 
droits à la tcte d'une armée formi- 
dable ? 

Je parlais en jeune homme qui n'a- 
vait pas fait la dernière guerre. Mon 
ami , témoin de mon erreur , & qui 
m'aimait aflez pour ne me flatter 
jamais , me répondit que mon pcre 
n'était pas 3 dans le moment, en éiatde 
réfifter au Mogol. Vos meilleurs guer- 
riers, ajoutait ce vertueux ami , font 
prefque tous péris dans les combats 
donnés en faveur d'Aureng-Zeb par 
le raja votre père , le royaume de 
Brampour eft épuifé, il ne peut re- 
prendre des forces qu'à la faveur d'une 
longue paix : Aureng-Zeb, qui ne l'i- 
gnore pas , & dont la politique eft de 
fou mettre à fon fceptre tous les rajas 
indiens , ne cherchera qu'un prétexte 
pour déclarer la guerre à votre père. 
En vain , comptant fur les ferviccs 



(79) 
rendus à rempcreur, vous en âtten* 
driez quelque rcconnaiflance , cette 
vertu n'eft pas connue des princes 
mogols. L'ingratitude eft héréditaire 
fur le tronc de Thimur-Lenk j les 
empereurs comblent de carefTes les 
rajas indiens lorfqu'ils ont befoin de 
leurs bras pour réufiir dans leurs def- 
feins , ils les négligent dans la fuite , 
6<: fouvent ils finiOcnt par les niéprifer 
quand ils peuvent fe palTer d'eux. 
Conformez-vous , mon cher Ander > 
à votre nialheurcufe fortune, Se fui- 
vez aveuglément les avis du raja votre 
père? il fe charge de votre réconci- 
liation avec lempereur , le foin de 
votre honneur & les intérêts de votre 
fortune ne fauraient erre placés dans 
de meilleures mains ; je ne vous aban- 
donnerai pas dans votre exil. J'avais 
promis à Zulie de la ramener incef- 
famment dans la vallée de Dinam , je 
la ferai confentir à renvoyer ce voyage 



C«o) 

à ini antre temps , à moins qu'au lien 
de vous retirer en Perlie , vous ne 
préfériez le féjour de cetre charmante 
vallée, où votre retour ferait célébré 
par les applaudi (îemens de toute îa 
colonie. 



^i?D)î^^ 



CHAPITRE CLXXIII. 

And^r charge Thamar de prévenir 
Padmani de fon état. Ils con" 
certent enfemble de fe retirer a 
Dinam^ le raja Rang-Zing y 
confcnt. 

JLoRSQUE Thamar fut obligé de me 
quitter , je le priai de rendre compte 
à Padmani de l'état dans lequel il me 
lailTait ; je n'avais pas aflcz de force 
pour écrire , j'étais cependant beau- 
coup mieux. 

Je ne vis pas Thamar le lendemain. 



(8i) 

Mon père , qui pafla la plus grande 
partie du jour auprès de moi , me 
répéta prefque tout ce que mon ami 
m'avait dit la veille 5 il aâeélait une 
grande modération , à travers de la- 
quelle je voyais cependant qu'il était 
vivement piqué du peu de confidé- 
ration qu'Aureng-Zeb lui témoignait 
depuis qu'il jouiiTait paifiblement du 
trône de l'Indoftan , qu'il lui devait 
en grande partie. Mon père m'alTura 
plufieurs fois que s'il n'avait pas perdu 
fcs plus braves rajpoutes dans la der- 
nière guerre, non -feulement il me 
foutiendrait hautement par Ces armes , 
mais qu'il tirerait une vengeance écla- 
tante de l'affront que m'avait fait le 
fultan Mahamud en m'enlevant moa 
époufe. 

Quand je revis Thamar , il avait 
fait part à Padmani du projet propofé , 
de pafifer quelque temps dans la vallée 
de Dinam, tandis que mon père, qui 



paraîtrait n'être pas inftruit de ma 
fuite , ferait ma paix avec Aiireng- 
Zeb. Cet arrangement plut à Padmani > 
mais cette tendre amante ne voulant 
pas être expofée déformais aux tour- 
mens qu'elle avait reffentis pendant 
ma dernière abfence , réfolut de s'ex- 
patrier elle-même, &Z de m'accom- 
pagner dans ma fuite. Ce fccret ne fut 
confié qu'à Thamar &: à Zulie , Pad- 
mani me pria m.ême de n'en pas parler 
à mon père, dans la crainte qu'il ne 
mît quelque obftade à la rciiflitc de 
ce projet. Nous devions nous marier 
le jour de notre départ , &z nous 
abandonner enfui te à la conduite du 
ciel. 

Ma fanté fe rétablifîait tous les 
jours, ^ mon pcre prciToit mon dé- 
part. Raifonnant avec Thamar, dans 
mon appartement , fur le lieu dans 
lequel je devais chercher un afylc , 
Doon ami lui fit obferver cv.q la co^r 



(h) 

de Perfc n'était pas pour moi une 
retraite afliiréc , à caufe des liaifons 
intimes qui fubfillaicnt entre le fophi 
&c le grand mogol. Le réfultat de cette 
conférence fut que je me retirerais 
dans la vallée de Dinam , qui n'était 
pas , à beaucoup prés , aullî éloignée 
de Dclhy qu'ifpaham , &: que nous 
Jaillerions auprès de mon père deux 
efclaves de Thamar qui connaiffaient 
parfaitement les avenues de cette 
folicude. Ces efclaves devaient être 
chargés de m avertir lorfqn'il ferait 
temps de reparaître à la cour. 

Toutes chofes ainfi concertées , 
mon père fixa le jour de mon départ ; 
Thamar & Padmani firent auffi des 
préparatifs de leur côté. 

Le fecrcc de ma convalefceivce était 
fi bien gardé, que rien de ce qui me 
regardait ne tranfpirait au-dehors; 
Perfonne ne doutait de ma mort à k 
cour & à la ville , l'empereur en 

D 6 



(84) 

était perfnadcj ou feignait de Terre, 
Cette opinion générale, en trompanc 
les furvcillans de Padniani , lui pro- 
cura la facilité d'exécuter un projet 
dont elle n'avait pas <:alculc les obi- 
tacles» 

J'ai dit que , pendant les pren-^iers 
jours qui fuivirent mon combat avec 
Mirfa-Mula, Padmani était prifoa- 
nière dans Ton propre palais par ordre 
de l'empereur ; le fa Iran Mahamud 
était l'auteur de cette violence. Ce 
prince me croyant mort, fc lafla d'être 
inutilement cruel , il aimait mcn 
amante avec emportement ; il crue 
idonc fe faire un mérite auprès d'el^ 
en lui rendant fa liberté. 

Mahamud profitant des privilèges 
que lui donnait fa naiflance, voyait 
Padmani auCïi fou vent qu'il le voulait. 
Mon amante , qui redoutait ce prince, 
foufFr.ut fés afllduités fans en paraître 
côenfée -, cependait elle profitait du 



(80 

peu d'attention que Ton fliifait à Çc§ 
démarches pour fc procurer fccrct- 
tement des habirs d'homme pour elle 
ôc pour deux de [es femmes qui 
devaient l'accompagner. . Ces habits 
furent dcpofés chez Thamar, dont 
Padmani voyait tons les jours l'époufe. 
Enfin le jour du départ arriva. 



^■J-^^ ^^^^lLtA», 



CHAPITRE CLXXIV. 

Ander^ Thamar^ Padmani & Zulie 
panent pour la vallée de Dinam, 

iVl ON père me quitta ce jour-îà d'adèz 
bonne heure 5 il voulait Te montrer' à 
la cour pour ne donner aucune prife 
fur fa conduite. Padmani, accompa- 
gnée de deux de Tes femmes , de Zulie 
bc d une femme de Zulie , vint fe 
promener , au coucher du foleil , fous 
l'avenue folitâirc dans laquelle nous 



(80 
avions pris le frais quelquefois cnfem- 
bleâ la mêmchcLircTliAmar joignit ces 
dames à la nuit tombante , &: les accom- 
pagna chez moi. Tout était préparé 
d'avance. Les dames changèrent d'ha- 
bits 5 elles montèrent enfuite dans une 
grande voiture. On exigea de moi que 
je m'y enfermaffe avec elles , je n'étais 
pas en effet affez bien rétabli pour faire 
à cheval un long voyage fiins dmger. 
Thamar m'accompagnait à cheval 
avec douze hommes bien armés ^ 
montes comme lui. 

Nous marchâmes pendant quatre 
heures jufqu'à Mata. Padmani fit ar- 
rêter en ce village, le premier que 
flous rencontrions , pour faire la céré- 
monie de notre mariage. Je repré- 
fentai en vain qu'en féjournantdans un 
endroit Ci peu éloigné de Delhy , nous 
donnions à nos ennemis le temps de 
Rous joindre , fi notre fuite venait à 
ctrc foupçonnée dans la capitale: mon 



(87) 

amante fut inébranlable dans fa rcfo- 
lution 5 elle me dit ce que je favais 
aflez, que fa vertu 6c fa réputation 
lui tenaient mille fois plus à cœur 
que fon exiflence ; qu'elle était déter- 
minée à facrifier fa vie pour me fuivre, 
mais qu'elle ne voulait fuir qu'avec 
fon époux. 

C'était deux heures après minuit. 
Nousentrâmesdans une petite pagode, 
à l'extrémité du village. Le brame qui 
la delfervait voulut bien fe lever à ma 
prière. Dans ce temple champêtre, 
en préfence d'un petit nombre de 
témoins, je donnai ma foi à Padmani, 
& je reçus la fi^nne. 

Nous quittâmes le village de Mata 
au point du jour, &, malgré Texcef- 
fîve chaleur , on marcha pendant 
vingt-quatre heures fans s'arrêter dans 
aucun endroit habité. On fit halte le 
furlendemain dans une vafte forêt qui 
fcrt de limites aux royaumes de Delhy 



(88) 
èc d'Agra. Alors nous abandonnâmes 
la route ordinaire , &: , defcendanc 
vers l'occident, nous parvînmes, en 
quatre jours de marche, aux environs 
du Padder, rcfolus de ne plus quitter 
les rives de ce fleuve jufqu'à Ton em- 
bouchure dans le golphe de Tlndus. 



làf^^rsi^ JJtUi.mm^ 



CHAPITRE CLXXV. 

Les voyageurs font pourfuivis par 
ordre de V empereur Aureng-Zeb ^ 
& atteints au bord du Padder, 



OTRE petite troupe fliivait la même 
direClion depuis cinq jours. Déjà nous 
étions fortis du royaume d'Ozmir 9 
pays fertile en grains &: en pâturages. 
Nous avancions dans la province de 
Jefelmcre lorfque mes compagnons 
apperçurcnt, fur les neuf heures du 
matin, un tourbillon de poufîicre qui 



(S9) 

pcirafTait s'élever du côté de l'orient ; 
&■ qui groilî {Fait incefîamment. j'étais 
dans la voiture avec les dames. Tha- 
miw , qui ne voiiLiit pas me faire parc 
de fes craintes en leur préfence , parce 
qu'il était également inutile &z dan- 
gereux de les inquiéter d'avance > me 
pria de fortir de la voiture pour quel- 
ques inftans. J'étais à peine à cheval , 
que nous diftinguâmes clairement une 
troupe nombreufe de cavalerie qui 
tenait la même route que nous. Je ne 
doutai pas que nous ne fudions pour- 
fuivis. Cependant le péril ne me parut 
pas inévitable 5 nous crûmes apper- 
cevoir que ces cavaliers fuivaient 
l'autre rive de la rivière , qui n'était 
pas guéable 5 en conféquence , je jugeai 
que, pendant le temps qu'il leur Bu- 
drait pour fe procurer des bateaux , ce 
qui ne pouvait pas s'exécuter promptc- 
ment dans l'endroit inhabité où nous 
étions , il nous était poflîble de nous 



( 5C ) 
cloigner de manière à n'ctrc pas aifè- 
mcnt rejoints. 

Il ne nous reftait que vingt lieues 
à faire pour traverfer l'Indus fous les 
murs de Tara. Une fois au-delà du 
fleuve 5 on s'enfonçait dans hs mon- 
tagnes & les déferts , 3c 1 on ne pou- 
vait plus contrarier notre route jufqu'à 
la vallée de Dinam. 



^^DX^-^^ 



CHAPITRE CLXXVL 

Combat mutile. Enlèvement des 
dames. 

v^ E n'était pas le temps de délibérer. 
Les dames fureur averties fur-le-champ 
du danger que nous courions. Elles 
abandonnèrent leur voitures les habits 
d'hommes qu'elles portaient leur don- 
nèrent la facihté de monter à cheval 5 
on fc fervit de ceux que portaient 



(pi) 

nos équipages , qu'il fallut abandon- 
ner au bord de la rivière. Nos apprêts 
étaient faits. On fe difpofait à quitter 
le Padder Se à s'éloigner à toute bride 
lorfque Thamar s'apperçut le premier 
que nous étions dans Terreur , en 
fuppofant les Mogols à la gauche du 
fleuve. Partagés en deux bandes , ils 
couraient fur les deux rives. 

La fuite devine impraticable. Les 
ennemis paraiflaient encore éloignés 
de nous de cinq milles. Nous fîmes à 
la hâte un mauvais retranchement fur 
les bords du Padder avec de la terre, 
des pierres , des arbres que le courant 
avait dépofé fur le rivage , enfuite 
nous nous préparâmes au combat. 

Il était temps d'y penfcr. Nous 
fûmes inveftis par deux cents cin- 
quante Mogols, fans compter un pa- 
reil nombre en bataille fur l'autre 
rive du fleuve , qui ne pouvaient pas 
manquer de tomber bientôt fur nos 



bras. Nous étions en tout dix -neuf 
hommes Se cinq femmes. Malgré 
l'inéj^alité des forces , nous ne laif- 
fames pas cie nous défendre avec 
autant d'opiniâtreté que fi Li rciiflmce 
avait pu nous produire quclvjue avan- 
tage 5 mais les cavaliers mogols qui 
voltigeaient de l'autre côté du fleuve, 
s'étant procuré des bateaux, entrèrent 
par la rivière dans notre petit fort : 
il fallut céder , 5c ils nous dcfarmèrent. 
L'officier qui commandait le déta- 
chement nous fignifia alors que nous 
pouvions continuer notre marche qu'il 
n'avait pas ordre de troubler, &" que 
fa commilïîon fe réduifait à ramener 
à Delhy les dames que nous avions 
enlevées , ou qui nous avaient fuivis 
volontairement fans l'aveu de leurs 
parens 6c de la cour. 

Je mis inutilement tout en ufage 
pour engager l'officier mogol à nous 
laiflcr fuir avec nos époufes j j'ob- 



(93) 

fervai en vain , à cet égard , que les 
habits d'homme qui fervaient à les dé^ 
guifer l'autorifaient à dire à Dclhy 
qu'il ne les avait pas rencontrées, dr, 
dans ce cas , je lui offrais non-fcule- 
nient coût l'or que j'avais avec moi , 
mais je lui promettais une récompenie 
afîez con fi d érable pour le mettre en 
écat de n'avoir plus befoin de fervir- 
l'empereur. Mes offres ne le tentèrent 
pas. Je me réduifis à le fupplier de 
nous permettre d'accompagner nos 
époufes jufqu'à Delhy , nous n'ob- 
tinmes pas cette légère fatisfadion $ 
&: dès qu'il s*apperçut que nous nous 
obftinions à ne pas quitter fa troupe , 
il nous ordonna fièrement de nous 
éloigner , ou qu'il alloit nous forcer 
à relier où nous étiom , en nous en- 
levant nos chevaux. Nous étions dé- 
■farmés , & force nous fut d'obéi- 5 à 
peine eûmes nou^ le temps, Thamat' 
^ moi , d'affurçr nos éj)oufes que nou5 



( 94 ) ^^ 

les rejoindrions auffi - tôt qu'il nous 
ferait pollible de le taire. On les enleva 
d'entre nos bras > & , les forçant de 
remonter dans leur voiture , on leur 
fit prendre la route de Delhy , tandis 
que nous reliions fur le bord du Pad- 
dcr, plongés dans la défolation. 

On nous avait laifle nos chevaux. 
Je propofai à mes compagnons de 
fuivre les Mogols à quelque diilance , 
pour favoir ce que deviendraient nos 
dames. Thamar ne fut pas de cet avis, 
il me confeilla de continuer notre 
route à petites journées vers la vallée 
de Dinam, &c qu'il fuffifait de faire 
fuivre les Mogols par un de Tes ef* 
claves , garçon intelligent qui l'avait 
accompagné dans fes voyages. Nous 
prîmes ce parti. Je chargeai cet 
homme, pour mon père, d'une lettre 
dans laquelle je lui faifais part de 
mon mariage avec Padmani ; je m'ex- 
çuUis de mou mieux de lui en avoir 



(95) 
fait im myftéreî je le fiippliais de 
veiller à nies intéiecs. Se de me faire 
connaître fçs volontés dans l'endroit 
où nous étions convenus que je me 
retirerais. 



j^!«!i^r^*"-fc 



^^im:^ 



CHAPITRE CLXXVIL 

Ander-Can ù Thamar font Juivre 
leurs' époufes par un efclayc ^ (& 
continuent leur route* 

AvKÏs le départ de Tcfclave de 
Thamar , nous continuâmes notre 
route -, mais, au lieu de traverfèr la, 
province de Jefelmère pour nous ren- 
dre à Tara , comme nous l'avions 
d*abord projette, dans la vue de nous 
dérober à la pourfdite de nos ennemis , 
nous fui vîmes les bords du Paddçc 
jufqu*à fon embouchure dans l'océan, 
Prçn'ant alor^: notrç routçàroçcident. 



(96) 

dans la province de Soret, nous fui- 
vîmes les côtes de la mer, Se nous 
arrivâmes en trois jours de marche fur 
les bords de l'Indus , à l'endroit où ce 
fleuve fe décharge dans le golphc qui 
porte le mcme nom. 

La grande chaleur nous détermina 
à nous repofçr quelques jours dans 
cet endroit, qui me parut délicieux. 
Les bords du fleuve font plantés , 
dans le voifinagc de la mxr, de co- 
cotiers , d'aloes &: de bois de fandal 
qui forment , dans les campagnes , 
des bofquets de différentes grandeurs 
répandus de tous cotés , &" dont l'om- 
brage efl impénétrable aux rayons du 
folcil. 



CHAPITRE CLXXVIIL 



(97) 

CHAPITRE CLXXVÎII. 
A'iixurs & ujligcs des Parf.s, 

V^ E pays ne renferme pas des cites 
opulentes ; \\ viile la plus voifine cfc 
Pacha , dans ia province de Soret. Elle 
c-ft éloignée de plus de trente lieues 
de l'embouchure du Paddçr , mais 
toute la cote efl: couverte par des ca- 
banes de pécheurs. 

Les habzrans de cette contrée fonc 
les dcfcenJans des anciens Parfis , dif- 
ciplcs de Zoroaftrc. Forcés de quitter 
leur patrie lorfqiie les Mahcinétans , 
devenus la n.uion dominante en Pcrfe, 
contraignirent les habitans de cç beau 
pays d'abandoniîer la religion dQs 
mages pour fiiivrc riliamirme , ijs 
aimèrent mieux abandonner la terre 
où rcpoTaient les cendres de leurs 

'Tome ni . E 



(98) 
ancccres que d'embraflcr un culte 
nouveau. Ceux d'entre eux qui fe re- 
tirèrent dans la prefq /île où nous 
étions , entre l'indus , le Paddcr ik la 
mer , trouvèrent un pays dèlert &c 
prefquc inhabitable, parce qu'il était 
fréquemment fubmcri^é par les eaux 
de CCS deux fleuves. Ces étrangers la- 
borieux élevèrent des digues qui les 
défendirent contre les inondations : ils 
multiplièrent prodigieufement fur une 
terre qu'ils avaient fu rendre féconde > 
&: dans laquelle ils mènent aujour- 
d'hui une vie tranquille. Les troupeaux 
font leur principale richeOe , 6z la 
pèche îcv.r occupation la plus ordi- 
naire. Ils habitent des maifons faites 
de rofeaux ^< couvertes de feuilles de 
bananiers. Tout leiu* commerce ne 
confiilc que dans les échanges indif- 
p^nfiblcs pour fe procurer des vêtc- 
mcns «Se les autres chofes qui leur font 
abiblumcnc nàcc3aircs , de que Iciu* 



(99) 

fol ne produit pas. lis vivent avec h 
plus grande fobriété , ne connaifTant 
d'autres befoins que ceux indiqués par 
la nature, & qu'il eft aifé de fatisfaire. 
Ces peuples font heureux autant qu'on 
peut l'être fur la terre i ils ne con- 
naiirent pas les difcuffions qui divifenc 
les hommes i Theureule médiocrité, 
qui fait leur apanage , &" la privation 
totale des métaux les mettent à cou- 
vert des exadions que les autres In- 
diens éprouvent de la part des vice-: 
rois mogols. 



Es 



( i-o ) 



CHAPITRE CLXXIX, 

Ander-Can & Thamar arrivent au 

fouler rein du défère de Xtnd , ils 

y font joints par tefclave quils 

avaient chargé de fuivre leurs 

époufes, 

Jl ENDANT près dc quinze jours que 
je paOai dans cette prefque île , ies 
Parfis me donnèrent toute forte de 
marques de bienveillance : ils m'en- 
voyaient chaque matin Is laitage que 
nous pouvions confommer dans notre 
petit camp , êr lorfque nous voulûmes 
palTer Iç fleuve , ils nous prêtèrent de§ 
bateaux qu'ils conduifirent eux-mêmes. 
Je n'entrai pas fans émotion dans 
le défert de Zend , qui m'avait été fi 
funeRe quelques années auparavant, 
Nou$ reconnûmçs la pçtiçe rivière où 



(lOl) 

mon dcfaftrc était arrive , )C paflai ta 
nuit fur fes bords , &:, remontant la 
rivière le lendemain , je découvris 
rentrée du fouterrein. 

Lorfqu'on allumait des torches pour 
nous éclairer dans les fombres détours 
que nous allions parcourir , nous fûmes 
joints par un à^s efclaves qiie Thamar 
avait laifle à Delhy, & par celui que 
nous avions chargé de fuivre nos 
époufes enlevées par les Mogols. L'air 
de trifteflTe avec lequel ces efclaves 
nVabordérent m'annonça les mau- 
vaifes nouvelles qu*ils avaient à nous 
apprendre. Us me remirent une iertre 
de mon père, que j'ouvris avec pré- 
cipitation. Mon père m'écrivait qu'il 
avait arraché Padmani & Zulie au 
fort qui les attendait à Delhy j qu'elles 
étaient en fureté à Brampour , où il 
les avait conduites , mais qu'il avait 
eu le malheur d'être blefle en com- 
battant pour elles , & qu'il m'ordon- 

E3 



( 'or) 
naît de me rendre inccfTamment 
auprès de lui. 



.««i:î2^^-i--: 



CHAPITRE CLXXX. 

L^ejclave de Thamar rend compte 
de fa CGmmifJïoiî. 

J\. B D E R R o b* ( c't^ lefclave que 
Thamar avait chargé de fuivre les 
raviiTcurs ) me rendit compte de fa 
commiffîon. Il m'apprit que \cs Mo- 
gols ne nous curent pas plutôt perdu 
de vue, qu'ils firent la plus grande 
diligence pour fe rendre à la capitale 
avec leur proie. Il les avait joints à la 
fin de la féconde journée^ comme un 
voyageur qui cherchait des compa- 
gnons de route. Les Mogols ne lui 
avaient point fait de quellions. 

Mon père les atteadait au village 
de Mata , à la tête de fix cents raj- 



pontes. PeiTuadé que cette efcort-e lui 
fiifFifait , il avait Fait prendre le chemin 
de Brampour au refte des ticupcs qu'il 
entretenait à Delhy depuis qu'il réfi- 
dait dans cette grande ville. 

Les deux efcadrons mogols , qui 
sacraient réunis, formaient im corps 
de cinq cents hommes. Mon père les 
attaqua lorfqu'ils fortaient du village 
de Mata pour entrer dans la plaine de 
Delhy. Les Mahométans firent une 
réfiftance à laquelle mon père ne s'at- 
tendait pas: ils étaient intérefTés, fans 
doute par l'efpoir d'une grande ré- 
. compenfe, à ne pas laiOèr échapper 
leurs prifonniéres. Cependant mon 
père les prefla avec tant de furie, 
qu'ils furent obligés de plier , &: , bien- 
tôt après, de chercher leur falut dans 
la fuite. Les dames furent mifes en 
liberté. Mon père , quoique blcfle dans 
l'adlion, prit avec elles fur-le-champ 
le chemin de Brampour. 

E4 



V I04 ) 

Des le commencement du comba:r, 
Abderroc s'était rangé du côté des 
Indiens, parmi Icfqucls il trouva fon 
compagnon Giam-Bai , que Thamar 
avait laifTé auprès de mon pcre lorf- 
que nous quittâmes les environs de 
Delhy. 

Lorfque les dames furent en fureté, 
mon père fit appeïler les deux efclaves 
de Thamar, & leur ordonna de faire 
la plus grande diligence pour me 
joindre & pour me remettre la lettre 
dont il les chargea. Les ordres de mon 
père étaient fi preflans , qu'il ne leur 
avait pas été poffible de voir Padmani 
avant leur départ. 



(t05) 

CHAPITRE CLXXXL 

"Retour d'Ander-Can à Brampoun 
Il trouve fon père dangereujement 
malade. 

v^Es nouvelles me firent retourner 
promptement fur mes pas. Je fis une 
grande diligence , c'était pour être 
témoin du fpcclacle le plus trifte : mon 
père touchait à fes derniers momens. 
Il ramaffa fes forces lorfqu'il me vie 
auprès de fon lit. Je vous revois , mon 
fils , me dit-il en me preflfant dans {^qs 
bras mourans, c'efl: Tunique confola- 
tion que je demandais au ciel , & je 
mourrai content. Padmani , qu'on 
venait d'inftruire de mon arrivée , 
parut dans cet inftant dans Tappar- 
tement de mon pcre. Je la pris par la 
main , & nous nous jettâmes tous deux 

E 5 



( ^06) 
A genoux auprès du lit de mon pcre , 
qui nous embrafla l'un 6c l'autre avec 
la plus vive tendrefTe. Relevez- vous , 
mes chers en fans , nous dit il en voyant 
couler nos larmes , & modérez votre 
douleur ; je n'ai plus que peu de jours 
à vivre: la mort m'enlève au milieu 
de ma carrière, dans un temps où je 
vous ferais néceuaire , c'efl: la Ceulc 
confidération qui me donne quelque 
regret de quitter la vie. Si je vous 
lailfais heureux & poffeiïcurs paifiblcs 
de mon héritage , je regarderais la 
mort comme un terme après lequel 
je foupire depuis que le fouvcrain ctre 
m'enleva mon époufe. PuifTe le ciel 
répandre fur vos jours le bonheur qui 
me fut refufé! 

Les médecins s'appercevant que 
raonpères'affaibliiîaitens'enrretenant 
avec nous , m'avertirent qu'il avait 
befoin de repos. Je fortis avec Pad- 
mani ôc Thamar. Alors on m'informa 



( 'C7 ) 
de toute retendue de mon malheur. 
J'appris que la maladie de mon père 
était fans remède , il avait été blefle 
par une flèche cmpoifonnée. Sa plaie 
était fi peu confidérable , qu à peine 
s'en apperçut-on dans le moment , &C 
qu'il la négligea ; mais le lendemaui 
du combat il reiTentait des douleurs 
fi vives , qu'il fut obligé de faire exa- 
miner fa bîeOTure. On connut tout le 
danger qu'il courait. Il eut le courage 
d'ordonner qu'on cachât foigneufe- 
ment cette mauvaife nouvelle, &" de 
continuer la route à cheval , malgré 
les douleurs qu'il reffentait. Sa gran- 
deur d'ame le foutint pendant tout le 
temps que dura le voyage '-, mais dès 
qu'il fut arrivé à Erampour , il fe vit 
contraint à fe mettre au lit , &c l'on 
défefpéra de fa vie. 



E (T 



(.08) 



CHAPITRE CLXxxrr. 

Nature du poifon dans lequel les 
Mogols trempent leurs flèches 
pour en rendre les blejjures mor- 
telles. 

J-jE poifon dans lequel les Mogols 
trempent fouvent leurs flèches , craie 
inco-nnu dans les Indes avant le rcgnc 
de rempcreiir Akcbar. Ce prince en 
fit la découverte y dont il fut lui-même 
la vidime. 

Akcbar, devenu foliraire &: rêveur 
fur !a fin de fa vie , n avait plus d'autre 
amufement que celui de la chafle. \]a 
jour qu'il prenait ce divertillcment 
dans les environs d'Agra , il s'éloigna 
de fa fuite, ce qu'il faifait fouvent, 
pour rêver en liberté aux grands cvé- 
nemens de fon réi^ne. Après avoir 



( Ï09 ) 
marché feul quelque temps , il s'aftîc 
au pied d'un arbre pour attendre les 
fcigneurs qui chaflaient avec lui. Dans 
cette attitude, il vit à Ces côtés une 
de ces longues chenilles couleur de 
feu qu'on ne voit prefque qu'aux 
Indes. L'empereur prit une fîcche dans 
Ton carquois , Se fe fervit de la pointe 
pour écrafer le reptile. Peu de mo- 
mens après , une gazelle fortit d'entre 
les arbres, à la portée du trait 5 l'em- 
pereur lança fur elle la même flèche 
avec laquelle il avait écrafé la che- 
nille. Quoique la gazelle eut été lé- 
gèrement atteinte , 8c dans un endroit 
du corps où la plaie ne devait pas 
être mortelle , quand mcme elle eût 
été confidérable , il la vit tomber &r 
expirer en peu de temps. Lespiqueurs 
chargés de faire la curée trouvèrent 
la chair de cet animal noire 3c cor- 
rompue. L'empereur jugea que le 
poifoa de cette efpèce de chenille 



(no) 
devait être extrcmcmcnt fiibtil 5 i! en 
fît emporter dans Ton palais. Les hif- 
toriens mogols aflurent que ce prince 
s'en fervait pour faire périr les omrhas 
dz lesrajasquiluidcplaifaient. llfaifaic 
compofer des pillules empoironnécs 
qu'il les contraignait de prendre en 
fa préfence. Cette cruauté lui coûta 
la vie. Il portait toujours fur lui une 
boîte à trois conipartimens. II mettait 
dans le premier fon bétel , dans le 
fécond des pillules cordiales dont il 
ufait après le repas , &z dans le troi- 
fîème des pillules empoifonnées. Il 
prit un jour les unes pour les autres , 
& s'empoifonna lui-même. Tous les 
remèdes hirent vainement employés 
pour fa guérifon , le poifon était mor- 
tel. L'empereur mourut au bout de 
quelques jours. 



(n,) 



CHAPITRE CLXXXIII. 

Le raja Ran-Zing^ au lit de mon , 
donne a fin fils des confieils fia- 
lutaires. Il l'infiruit de plufiieurs 
particularius defion combat avec 
Mi fia - Alula. 

i-iE lendemain de mon arrivée dans 
ma patrie, je pafTai la journée prefque 
entière au chevet du lit de mon père. 
N'ayant aucune efpcrance de guérir 
de fa bleflure, il employa le peu de 
forces qui lui reliaient à me donner 
les confeils qu'il jugea nécelïaires pour 
la conduite de ma vie. 

Parmi les particularités qui nie 
furent confiées, celle qui me frappa 
le plus fut d'apprendre que Mirfa- 
M'jla , avec lequel je m'étais battu 
dans les environs de Delhy , âtait une 



(,,0 

dame de BafTora, lacpclle avait fair 
exprès le voyage du fond du golfe 
d Orraus à Delhy pour laver dans mon 
fang l'injure que je lui Faifais en don- 
nant à une autre femme un cœur 
qu'elle réclamait comme un bien lui 
appartenant. Je n'entendis pas ce récit 
fans frilfonner , quoique Padmani 
m'eût déjà dit quelque chofe de cette 
fmgulicre anecdote. Je me rappellai 
dans cet inftant tous les traits de la 
belle Zama , d^ je ne concevais pas 
par quelle étrange fatalité j'avais pu 
la méconnaître , malgré fon déguife- 
ment. Mon pcrcme raconta les fuites 
de mon affaire ^ que j'ignorais encore. 
11 m'apprit que Zama, car c'était elle- 
même , fut portée chez l'ambafladeuf 
d:: Perfe un moment après notre 
combat. Le fecrct de fon fexe ne fut 
pas gardé dans cette occafion , il fut 
connu des chirurgiens , qui le divul- 
guèrent 5 &c comme les nouvelles ex- 



(•M) 

tfaordinaires circulent avec la plus 
grande rapidité , toute la ville fut 
bientôt informée que je m'étais battu 
contre une femme. Je fus blâmé gé- 
néralement , on traira ma conduite 
d'une perfidie fans exemple. Se qui 
méritait une punition févére. L'é- 
vafion de Padmani , qui fe répandit 
dans le public à~ peu-prés dans le même 
temps y acheva d'indifpofcr ^cs efprits 
contre moi. L'empereur feignant d'être 
convaincu que mon aniante était Tu- 
nique caufc de cette aventure, déclara 
publiquement qu'il ne confentiraic 
jamais à notre mariage > en confé- 
quence il fut rcfoîu qu'au (Tî- tôt que 
Padmani ferait arrêtée , on la renfer- 
merait dans le ferait du fultan Maha- 
mud , qui la demandait pour la mettre 
au rang de fes femmes. 

Mon père , vivement piqué de ce 
que Tempereur prétendait difpofer 
fans fon confentement d'une pcrfonns 



(•h) 

qu'il venait d'accorder lui-même pour 
cpoufcàfonfils^rc plaignit hautement. 
La façon dont Tes réclamations fu- 
rent reçues lui fit augurer qu'il n'ob- 
tiendrait juftice qu'en fe la Faif^int 
lui même. Décidé à prendre ce parti, 
il donna ordre aux troupes qu'il en- 
tretenait à Del'i/ , tant pour la garde 
de l'empereur , que pour fa propre 
fûrcrc , de partir pour Brampour, &C 
quitta lui même la capitale des Indes 
fans prendre congé d'Aureng-Zeb. 

La route qu'il prenait pour fe rendre 
dans Tes états était celle par laquelle 
les Mogols , chargés de me pourfuivre, 
devaient néceOaircment paflTer à leur 
retour. Il les joignit, les battit^ les 
difperra,&" continua fon voyage après 
avoir délivré les dames que les Ma- 
hométans reconduif^iient à Delhy. 
M©n pcre finit , en m'afTurant qu'il 
était pcrfuadéque j'aurais bientôt fur 
les bras toutes les forces de l'Empire, 



(1-5) 

& qu'il ne pouvait me donner de 
meilleur confeil que de mettre Bram- 
pour en état de dcfenfe , & de me 
préparer à une réfiilance vigoureufe. 



■tià!é:f^[^:i^^^ 



CHAPITRE CLXXXIV. 

Ran-Zing fait afin fils le portrait 
de l* empereur Aureng-Zeb. 

J^Es conjectures de mon père me 
furprirent étrangement , l'empereur 
lui devait fa couronne. Aureng-Zeb 
pouvait-il oublier les loix de l'honneur 
& de la reconnaiflcince jufqu'à faire 
la guerre à un prince qui s'était facrifîé 
pour le placer fur le trône ? Mon père 
me repondit , avec une vivacité que 
fon état ne femblait pas lui permettre: 
Vous ne connailfez pas, mon fils, le 
caradère des princes mogols : attachés 
uniquement à Tintérêr de leur agran- 



difîemcîlt, ih lui facrifîent fans f^e- 
niords tout ce qui peut en rallentir 
la marche ; je n'avais pas cLudic Au- 
jreng-Zcb quand je m'attachai d fa 
fortune , c'cft un monftre qu'on aurait 
dû étouffer dans foh berceau. Alors il 
me fit le récit des cruautés révoltantes 
que ce prince avait exercées contre 
touie fa famille depuis qu'il était fur 
le trône, & fur-tout de la mort tra- 
gique du prince Moldabax, qui venait 
de périr par les ordres d'Aureng-Zeb. 

J'ai déjà rapporté par quel étrange 
événement ce prince , qui croyait 
toucher au moment de monter fur le 
trône des Indes , fut arrêté dans la 
tente de fon père la veille du jour 
marqué pour fon couronnement. 

Le fultan Moldabax fut conduit 
dans la citadelle de Delhy , & tranf- 
féré quelques jours après au château 
du Guallier , prifon ordinaire des 
princes du fang mogol. Tout captif 



( .'7) 
u'il ctait , Aurcng-Zcb le regardait 
comme un lujçt d'inquiétude ; il ne fe 
croyait pas paifible pofleircur de l'Em- 
pire tant qu'il exiftaic un reieton de la 
famille royale capable de le troubler 
tin jour dans fon ufurpation 5 il le dé- 
termina donc à le faire mourir 5 les 
frçuricides ne lui coûtaient rien j il 
avait déjà verfé le fang de Con frcre 
aîné , le fultan Darak , par un coup 
de dcrpotifme 5 il alTiiliina le prince 
Moldabax ^vec le glaive de la juftice, 

CHAPITRE CLXXXV. 

AJjrt du fultan Moldabax ^ frère 
d'Aureng - Zch. 

V^'est une loi parmi îcs MogoU , 
qu'un nouveau Ibuvcrain ne peut ufer 
du droit dç viç ^ de mort fur {(z% 
fuj^ts qu aprçs a,veir reçu du caf ou 



chef de la loi une efpccc de confc- 
cration regardée comme le fceaii de 
la jiirifdiclion impériale. Un vieillard 
qui Te trouvait alors à la iccc de la 
religion mahométanc regardait l'in- 
furredlion d'Aureng-Zeb comme jllc- 
gitime > il refulait en conféquence de 
concourir à la cérémonie qui reliait 
à fviire pour mettre l'empereur en 
polîciïîon de l'autorité fouvcraine, à 
nioinsquc l'empereur Schah- Jehan ne 
confentît librement au couronnement 
de fon fils. Aureng - Zeb dépofa ce 
vieillard rerpçdrablc. On élut en fa 
place un cafi moins fcrupuleux , 5c 
Aureng - Zeb reçut la confécration 
accoutumée. 

L'empereur n'attendait que cette 
cérémonie pour envoyer à la mort 
fon frcrc Moldabax. Deux faux té- 
moins s'élevèrent contre lui. Ces mal- 
heureux dépofcrent devant l'empe- 
reur , afîîs pour la première fois fur 



('■9) 
fon tribunal , que lorfque ce prince 
était vice -roi de Guzurate , il avait 
fait mourir un fecréraire de Schah- 
Jehan , envoyé daus Ton gouverne^ 
ment pour éclairer fa conduire. Au- 
ren^-Zeb montra d'abord contre ces 
témoins une feinte indignation, C'eft 
mou frcre , s*écriait-il , faut-il que je 
fois obligé de verfer mon propre fangî 
Pendant qu'il avait l'air de s'affliger 
ainfi , des aftrologues apodes f alfu- 
rcrent que Ton régne ne ferait pas 
heureux fi, cédant à une compafîioa 
dangereufe , il ne punifiait pas le pre- 
mier crime déféré à fon tribunal. 
Aureng-Zcb zffctta une grande répu- 
gnance, il déplora le prétendu mal- 
heur de fa Qcdinéc; on vit même 
couler quelques larmes de Ces yeux 
lorfqu'il figna Tordre de faire piquer 
fon frère par un fcrpent dont l'efpèce 
cd adez commune dans le nord de 
l'Indodan , & doi)t le poifon cd 



( 1^0 ) 

prompt Sz toujolirs morte!. C'ed aiiifi 
que ce prince hypocrite cachait la 
noirceur de Ton aine fous les dehors 
dn zèle qu'il affeflait pour les inrcrc:s 
de Ton empire 6c la reHgion de ics 
pcrcs. 



.ç^..^ I »Mijy\'^r,Q..v 



CHAPITRE CLXXXVI. 
Mon du raja Ran-Xing. 

J E conçus alors que j'avais tout à 
redouter d'un prince de ce caradcre. 
Mes doutes Ce changèrent en certicudc 
cds le jour ir.iir.c. Mon pc:e reçut de 
Delhy pluliçurs lettres de la part des 
amis qu'il avait lailics dans cette ca- 
pitale ; en le prévenait que Tempcreiir 
faillit des préparatifs ce guerre, & 
q'.î'on ne doutait pas qu'une armée 
tonlidcrabie qui fe formait aux en- 
virons de Dclhy , ôc dont le fui tan 

M^hamuJ 



Mahamud devait prendre le comman- 
dement , ne fût deftince contre la 
province de Brampour. Mon pcre 
rendit les derniers foupirs lorfque ces 
lettres lui parvinrent, &", malgré Hi 
fermeté, qui ne l'abandonna qu'avec 
la vie , il me les en\^ya fans les ouvrir. 
Je ne tracerai pas le tableau de la 
fituation dans laquelle je palTai cette 
cruelle nuit. M.on pcre mourut entre 
mes bras à la chute du jour. Le péril 
que je courais me contraignit de lui 
rendre à la hâte les honneurs de la 
fépulture. 



Tome III, 



(Ul) 



CHAPITRE CLXXXVII. 

Jlîidcr- Can abandonne Brampour 
& fc fortifie à Ch'itor. Defcrip^ 
non de cette forterejje, 

Xjrampour, fituce dans nne vafte 
plaine , défendue par nne (impie mu- 
raille &: par une citadelle d'une Force 
médiocre, n'était pas en état de tenir 
lon^-etemns devant une armée nom- 
breufe. Je rcfolus d'abandonner cette 
ville & de me retirer dans Chitor avec 
ma famille. J'y rademblai mes troupes 
ô^ je m'y renfermai des que je fus 
informe que l'armée impériale était 
çn marche. 

Chitor eil bâti fur une montagne 
ifolée de toutes parts : le fommct de 
la montagne forme un plateau d unq 
lijsuc &: demie de circonférence ; k 



Nag , rivière large &: profonde , coule 
doucement au pied de la montagne? 
une fource confidcrable , &: qui ne 
tarit jamais , fort à mi - coteau : la 
circonférence de la montagne, à fa 
bafe , cft de fepc lieues ; elle renferme 
des petites plaines quon féme de riz, 
ôc quon arrofe avec les eaux du ruif- 
feau ménagées avec foin ; on y re- 
cueille ailcz de provifions pour nourrir 
une garnifon p€u nombreufe. 

Une place i 'abordable , qui ne 
manque ni de vivres ni d'eau , cft 
regardée comme imprenable dans 
rindoftan , où l'art des Cièges n'efl: pas 
perfedionné. Telle était la place dont 
le fultan Mahamud entreprit la con- 
quête. L'amour dont il brûlait pour la 
princefle mon époufe lui fît entrevoir 
fans doute des facilités dans une en- 
treprife qu'il aurait regardée lui même 
comme impolîîble s'il eût été diffc-, 
remmcnt affeété. 



(>i4) 

Cependant, avant que de former nn 
fïçgc il périlleux, il envoya des am- 
bafTadeursdans la fortcrcile qui m'af* 
furcrent de fa part qu'il n'érait pas 
conduit par dçs deQeins ambitieux ; 
que fi jç voulais répudier Padmani 6c 
la lui céder, non-feulement je préfer- 
verais mes états du malheur dont ils 
étaient menacés, mais qu'il fe char- 
gerait d'appaifer le courroux de l'em- 
pereur Ton pcre, &c de me réconcilier 
avec lui. Je ne pouvais pas balancer 
fur la rcponfe que je devais faire à d^s 
propofirions fi révoltantes ; je ren- 
voyai ces anibaiîadeurs , avec ordre 
de répondre, de ma part, a leur maître 
quç la mort feule me fépareraic de 
mon époufç i qu'au furplus, je ne lui 
çonfeillais pas de fe préfenter devant 
Chitcr , dont le fiége nç pouvait tour- 
ner qu'à i\\ confufion , mais que fi fa 
palfion infenlée J'emportait chez \\xi 
fur U raifoa , jç lui (iççl^i'ais qu^U 



( 'M ) 

trouverait en ma perfonne un vrai 
Raj-poute, incapable de manquera 
fcs promeiïes , èc que le nombre de 
fes ennemis n'effrayait jamais. 



ï^^«î^)î^;?èy!! 



CHAPITRE CLXXXVIIL 

Ander-Can affîégé dans Chitor par 
. te fultan Mahamud, 

JLe fultan ne s'attendait pas à une 
réponfe fi fière. Accoutumé à ne point 
trouver de réfiiliance à Tes volontés, 
& à ne voir jamais traverfer fes plai- 
fîrs , il s'indigna de ce qu'un mortel 
était aHez audacieux pour lui défobcir. 
Son armée fut ra{remblée,& bicntôc 
il parut à la vue de Chitor. 

Jamais armée dans l'Indollan n'avait 
été plus belle &: plus nombre;] fe que 
celle que commanrlait le fultan Ma- 
hamud. Ce prince n'avait épargné 

F 3 



niicune dcpenfe pour paraître devant 
la foriercflc que je défendais dans 
tout l'cclat de fa gloire & de Ta puif- 
fance. Il éprouva , dans cette occafion, 
que la vertu &: la valeur font fupé- 
rieurs à la crainte Se aux cfpcrances 
les plus flatteufes. Mes foidars virent 
fans appréhenfion l'crendue ôj la ma- 
gnificence du camp impérial. 

Mahamudj au commencement du 
fiège , fit la guerre en prince paffionné» 
On décocha de fa part, dans les en- 
droits accelliblcs de la ville , des fièches 
auxquelles le prince avait attaché des 
Billets pour Padmani; je les remettais 
moi-même à mon époufe lorfqu'ils 
tombaient dans mes mains. Le fultan 
"voyant finutilitc de Tes tentatives 
amoureufes, preffa enfin le ficge en 
homme défefpéré. La place fut battue 
par l'artillerie la plus formidable , 
mais le canon ne faifait aucune brèche 
aux fortifications, que le fultan aurait 



Voulu foudroyer. Mes guerriers , èri 
fureté dans une fortercffc inacceffible, 
infulraient aux Mabomcrans i ils leur 
reprochaient hautement leur peu de 
courage , quoique leur général fûc 
anime par plus d'une pafîion. 

CHAPITRE CLXXXIX. 

Leficge de Chitor traîne en longueur. 
Le fuit an feignant de vouloir le 
lever y écrit au raja Ander- Can. 

X-< E fiégc de Chitor dura deux tlnnées 
entières , pendant lefciuelles je fis 
éprouver la valeur de mes troupes auîC 
afïîégeans , dans des forties qui leur 
étaient ordinairement funeftes* Zoro- 
madc , pcre de Padmani;, j&: Thamar 
me fervaient en même-tentips.de leurs 
bras &: de leurs confcils. InFàrtigabics 
dans le péril, je les voyais toujours 

F4 



(ii8) 
foftir les premiers de la place, 5c 
jamais ils n'y rentraient que les der- 
niers. 

Enfin les Mogols s'ennuyèrent d'une 
réfiftancc à laquelle ils n'étaient p:'.s 
accoutumés depuis qu'Aureng - Zcb 
tenait les renés ce l'empire. L'armée 
impériale clépérifTait , tant dans les 
combats, que par les maladies canfces 
par la chaleur du climat. 

Le fultan Mahamud feignit de céder 
à fa mauvaife fortune : il m'écrivit 
une lettre également obligeante dz 
artificieufe. Après des louanges exa- 
gérées fur mon courage & la valeur 
de mes troupes , il me demandait deux 
grâces avant d'abandonner une entre- 
prife à la réuffite de laquelle il avait 
attaché fa gloire Se Con bonheur. La 
première érait de lui permettre d'en- 
trer dans Chitor pour admirer les for- 
tifications de la feule place capable de 
rcfîlier à fes armes , 6c la féconde > 



de fouffrir qu'en ma préfence il eût 
un entretien d'un inllant avec mon 
époufc. Je ne crus pas devoir refurer 
au fultan la première de fes demandes ; 
je lui offris de le recevoir dans Chitcr, 
pourvu qu'il ne fût accompagné que 
de cinquante hommes. Je lui obfervai 
que la féconde prière qu'il me faifait 
dépendait de la volonté de mon 
époufe. 



•«^«2^ 



UUé^. 



CHAPITRE CXC 

Le Jultan Mahamud erure dans 

Chitor y Ander lui fait voir les- 

fortifications , 6 1 accompagne , à 

fon départyjufquà la porte de la 

. forterejfe. 

IVJahamud accepta Toffre que je 
lui faifais: il entra dans la fortereTe 
avec une (uite moins nombreufe que 

F5 



celle dont il pouvait are accompagne 5. 
d'aprcs nos conventions. 

Je reçus le fultan avec les égards 
que je devais à fa naiiïance, je l'ac- 
compagnai dans la vifuc des ouvrages 
qui piqncrent C.\ curiofité ; &" lorrqn'il 
eut vifité les principales fortifications 
deChitor, je lui propofai de prendre 
des rafraichiiTemens dans mon paîais^ 

Ce prince paraiifait ravi de îa ma- 
nière pleme de franchife dont j'eti 
ufais avec lui. Nous entrâmes cn- 
femble au château , ou j'avais fait 
préparer un magnifique repas. Je 
inangeai feul avec lui. Notre encrctieiî 
ne roula d'abord que fur des matières 
indiffc rentes. Infenfibîement ce prince, 
dont l'éloquence était perfuafivc , fut 
m'amener à faire plus que je n'avais 
promis. Lorfqu'ïl s'apperçut que , 
échauffé par la joie du fcllin , mon 
cœur s'ouvrait au plaillr, il m'engagea 
à le préicnter à Padmani 5 j'y conlcntis 



par faiblcfle ; mais mon cponfe eut 
beaucoup de peine à fe réfoudre à 
recevoir la vifite du prince 5 elle s y 
décida cependant par complaifance 
pour moi. J'accompagnai donc le 
fulcan , à Tiflue du repas , dans Tap- 
partement des dames , où il ne palïa 
qu'un inftanr. 

Je commis une imprudence, mais 
elle me coûta cher. Mahamud fentic 
augmenter fa pallion à la vue de mon 
cpoufe; cependant il eut allez d em- 
pire fur lui-même pour diQimuler: il 
ne me parla que de fa réfolution de 
lever, ce jour même, le fiége d'une 
place qu'il ne fe flattait pas de pouvoir 
prendre. Il eut l'hab Ictc de ne mêler 
à Tes difcours que des louanges froides 
de Padmani. Abu fé par les apparences^ 
je traitai avec confiance mon ennemi 
Je plus cruel , je lui fis des préfens dc 
j'en reçus de fa part. Le fultan me fit - 
accepter un cimetère garni de dia- 



mans, en m'aifurant qu'à Ton arrivée 
à Dclhy il trAvaillcrait efficacement 
à me reconcilier avec rempcrc.ir Ton 
père: il efpérait, ajouta-t-il, que 
nous nous reverrions inceffamment 
dans la capitale , où je devais me rendre 
en effet pour prêter mon hommage 
encre les mains de l'empereur iorlqus 
la guerre que ce prince me failait 
ferait hcareufement terminée. 

Le temps que le prince devait paucr 
dans Chitor était écoulé j il s'en ap- 
pcrcut &c prit congé de m(U pour 
rjtourncr à ion camp. Je l'accom- 
pagnai. Il me renouvella, pendant la 
marche, les plus tendres proteilations 
d'amitié ; enfin nous arrivâmes fous la 
porte de la ville. J'étais fans défiance. 
Mahamud m'embrafia en me quir.- 
tanr. Feignant enluite de me doni^xr 
la plus grande marque de Ton affec- 
tion , il mit à mon col un de ce^ grands 
coliieis de peiks dont ici» hommes le 



pirent dans l'InJolLin ; on avait eu 
Ja précaution d enfiler ces perles a 
un cordon extrêmement fort \ a Taide 
de ce cordon , le (ultan me tira bruf- 
quement hors de la porte, tandis que 
Ici gens de fa fuite s'oppofaientà ceux 
du corps- de-garde. Je mis le fabre à 
la main pour me défendre , les fei- 
gneurs qui m'accompagnaient & les 
Raj-poutes qui étaient à portée vo- 
lèrent à mon fecours ? mais le nombre 
des ennemis augmenta fi fort en nn 
inftant, que les gardes qui veillaient 
à la porte , s'appercevant que la place 
allait être emportée , levèrent les 
ponrs. Je fus obligé de me rendre, 
^ Ion me conduifit au camp des 
Mogols. 



( 13+) 



CHAPITRE CXCL 

Makamud ^ maître de la perfonne 
du raja Ander- Can , écrit des 
lettres menaçantes a la parnifon 
de Chitor. Réponfe de Padmani, 

1_jE bruit qui s'craic fait à la porte 
iivait jetré toute la ville dans la dcfo- 
lation 5 on difair même déjà que Fen- 
nemi s'en était rendu maître 5 & , dans 
le fait , {\ le fultan avait trouve à la 
porte un plus grand nombre de Tes 
gens en armes prêts à le fbutcnir , il 
aurait Facilement emporte la place , 
dont les déPenfeiirs étaiciit concernes. 
La renommée , qui ie p^ait à ré- 
pan. -Ire les mauvaifcs noi vclles , & 
qui les groiïit toujours , pc^rta bientôt^ 
aux oreilles de Padm.mi celle d'une 
irruption fubicc des Mogols. On lui 



(«55) 

dit que j'avais difparu dans la mclce^' 
Ik qu'on n'avait point de connailîance 
de mon fort. Mon cpoufe ne le laiiïa 
point abattre par ce revers imprévu; 
elle monta fur-lc-champ à cheval, &r, 
la lance à la main , elle fe montra à 
la tcte des troupes pour vaincre ou 
pour mourir avec elles. 

Padmani n'apprit que fur les lieux 
les véritables circonftances de latra- 
hifon de Mahamud. Elle conjeclura. 
que la complaifance qu*elle avait eue 
de paraître aux yeux du fuîtan était 
la caufc de ma perte ; mais, fenfer- 
mant fa douleur dans fon ame , elle 
dit aux troupes : Mon époux eft mort^ 
je n'en faurais douter : braves Raj- 
poutes, vous n'abandonnerez pas fon 
époufe au déshonneur. C'eft en vain 
que nous efpérerions de le tirer des 
mains des perfides Mogols j il ne nous 
relie plus qu'à le venger, en faifant 
périr foiis ces murs ks auteurs de fa 



(tîO 

niort. Accompagnée Je fon pcre, de 
Thamar &: de mes plus braves chefs, 
elle fit le tour d:s remparts, donna 
fcs ordres avec le plus grand fang- 
froid , &c montra , dans cette occafion , 
que Ton efprit &: fa valeur égalaient 
fa grande beauté. 

Mahamud , maître de ma perfonne, 
fc flattait de réduire bientôt la for- 
tereife fous (on obéiiîance. Le lende- 
main du jour qui le couvre d'une 
honte érernclîe , il fit fignifier aux 
ûfllégés, par un héraut, que fi, dans 
un temps qu'il limitait, on ne lui li- 
vrait pas la place &c la princefle , il 
me ferait couper la tctc à la vue de 
Chitor , 6c qu'il finirait fa vengeance 
par le fac de la ville 3c le mairacre 
général de tous les h^bitans. 

La généreuîe Padmani ordonna 
qu'on répondît de fa part au lulcan 
que f m époux étant tombé dans \qs 
mains d'un monllre de peifidie , fa 



('37) 

mort était certaine , mais qu'il lui 
reftait allez Je Raj-pou tes pour venger 
la moit de leur fouverain; qu'elle 
empîo"crait Tes jours à (iifciter aux 
Mogols les ennemis les plus redon- 
tables , ^ que les chefs de fon armée 
avaient décidé que le dernier d'entre 
eux qui rcfterait en vie lui fermerait 
encore les portes de la place. 



^ti^.«Sî)î:::^4^: 



CHAPITRE CXCXIL 

Mahamud lève le jiège de Chitor y 
enferme Ander- Can dans une 
forterejje y ù envoie des ambaf- 
fadeurs a Padmani pour la fe- 
duire. 

iVl A HAMUD n'ignorait pas combien 
les Raj-poutcs font conllans dans leurs 
liéfolutions. Il prie le parti de lever 
honteufcmcnt le fic^e. Il i'e Sacrait 



d'obtenir Padmani par les voies de là 
négociation. Ce prince n'eut pas honte 
de me faire la propofition de racheter 
ma liberrc en lui cédant la princclle 
mon époiife. Irrité de la fermcré avec 
laquelle je lui répondais , malgré ma 
captivité, il me fit renfermer dans un 
château, à quelques l'eues de Delhy* 
Je languis près d'un an dans cette 
prifon , &c je n'en fortis qne par l'é- 
vénement le plus extraordinaire &c le 
plus bizarre. 

Le fulcan Mahamud ne fut pas 
plutôt de retour à Deihy, qu'il en- 
voya une ambafï^ide folemnelle à mon 
époufe. Les amba(îadeurs lui porraienr, 
de la part du fulcan, de magnifiques 
préfens , accompagnes de lettres \çs 
plus paiîîonnées. Mahamud obfervaic 
à Padmani qu'elle avait afTez fait écla- 
ter la tendreffe qu'elle devait au raia 
de Brampour 5 qu'il était temps q|i'eil« 
^ ccordat quelque chofc à l'amour^,, "i 



des pins grands princes du monde ^ 
héritier du premier trône de Tunivers^ 
qu'elle ne pouvait mieux témoigner 
fon attachement pour moi qu'en ac- 
ceptant des offres qui me rendraient 
mon trône &: ma liberté. Padmani, 
indii-nce , renvoya les ambaiTadeurs 
du fi:ltan fans daigner les voir. 

Cette première tentative infrnc- 
tueufe ne rebuta pas un jeune prince 
<pc fa patîîon aveuglait; ma vie était 
entre Tes mains, il pouvait en difpofer 
à fon gré 5 mais il craignait fans doute 
qu'à la nouvelle de ma mort, Padmani 
ne tranchât volontairement le fil de 
fes jours, félon l'iifage des perfonnes 
-de fa nailfance , ôc le fentiment de 
Tamour l'emportait chez lui fur le 
. defîr de la vengeance. Il prit une autre 
voie pour arriver a Ces fins. 

On avait trouvé fur moi, lorfque 
je fus arrêté par fon ordre, pluficurs 
papiers écrits de ma main. Mahamud 



("4o) 

employa les plus habiles écrivains cîe 
Delhy à contrefaire mon écriture > 
& quand il crut avoir réufli , il envoya 
de nouveaux députés à Padmani : ils 
étaient chargés d'une lettre que je pa- 
raiifais avoir écrite , &: par laquelle je 
donnais mon confentement au ma- 
riage de mon époufe avec le fultaa 
Ivlahamud ; j'exhortais même Pad- 
mani à preifer une cérémonie qu-i 
devait me rendre ma liberté &c mes 
états. 



!*s^î«jv:i(2:^^^y-*=e 



CHAPITRE CXCIII. 

Padmani oppofe la rufe à la rufe. 
Elle répond au fuit an Makamud, 

J_j'ÉcRiTURE était fi bien imitée , 
que mon époufe ne fe douta pas de la 
f upercherie \ mais fon bonheur &: fa 
gloire étaient intéreflcs à me demeurer 



fidellc. Zoromade & Thamar lui con- 
fbirèrenc de diflliiiuler à fon tour, &: 
de tromper un perfide qui n'avait 
enlevé ion époux que par la plus lâche 
fupercherie. Elle répondit en confc- 
qucnce au prince mogol qu'elle n'était 
pas éloignée de le rcn'Jre heureux , 
puifqu'ellc ne pouvait procurer qu'à 
ce prix la liberté de ion éroMx, ôc 
qu'il confentait d'ailleurs liii-niôme à 
cette féconde alliance , mais qu'elle 
lui avait juré, par le nom de Brama, 
de n'être jamaj's à d'autre qu'à lui fans 
un conlentemenc expiés de ià bouche i 
qu'elle iaiirait le choix au prince , ou 
de me permettre dç revenir dans 
Chitor , ou de lui lailfer , à elle , la 
liberté de venir medcn-»andcr un aveu 
de divorce dans le lieu de ma captivité. 
M-^hamud ne balança point à ac- 
cepter ce dernier parti , qui le rendait 
maître de l'épouie comme il l'était 
déjà dç Içpouj^. Il envoya dans Chitoc 



(-40 

des orages qui répondaient delà prin- 
cciTe, 6s: permit qu'elle vînt, avec 
l'efcorte qui lui paraîtrait convenable , 
me rendre vifite dans ma prifon; ce- 
pendant il fît ordonner au gouverneur 
du château d'arrêter la princefTe pri- 
fonnicre avec tant de prudence , qu'il 
ne parut aucune trace de violence, &C 
de la faire promptement conduire à 
Delhy. 



,-E-;iiU^V>V^^J^. 



CHAPITRE CXCIV. 

T^oyage de Padmani a la p ri fort 
du raja Ander- Can, 

\J N ne faurait exprimer l'impa- 
tience que fit paraître l'amoureux 
Mabamud de voir inceflamment dans 
ion iérail une princefTe dont la con- 
quête lui avait coûté tant de peines 
& de périls. Il lui dépêchait tous les 



('45) 

jours de nouveaux couricrs poni* Tin- 
viter à ne pas diftcrcr fon départ ; il 
lui envoyait des prcfcns de pierreries, 
de fruits, &: de ces fortes de bouquets 
myftcrieux dont on fe fert dans toute 
i'Afie pour exprimer , par rafîbrtiment 
des fleurs, l'état de fa paffion. Padmani 
lit préparer les équipages néceiîaires 
pour Ton voyage. On conftruifit, par 
fon ordre , deux grandes voitures fer- 
mées , ornées très-richement, 

Lorfque ces préparatifs furent faits, 
elle enferma , dans chacune des deux 
voitures , douze de mes plus braves 
guerriers , Sz leur ordonna de ne point 
fe montrer pendant le voyage. On 
leur avait fourni les vivres nécelTaires, 
& le cortège devait marcher jour & 
nuit fans s'arrêter. 

Les deux voitures partirent de Chi- 
tor avec une efcorte brillante. Ce- 
pendant Padmani , renfermée dans 
(oii palaiç^ ne fe lailfait voir que p^ii? 



( H4 ) 

les perfonncs qu*elle avait mifes dans 
fa confidence. 

Le projet de mon cponfc réufilc 
avec tant de lecret, que toute la ville 
de Chitor y fut trompée. On vcrfà 
des pleurs (ur 1-c prc-rendu départ de la 
princefie. Le peuple en foule crut 
l'accompagner au-delà des portes de la 
fortercHe , tandis que Padmani , gar- 
dant une retraite exaclc, jouiirair d-cs 
regrets que fes iujcts témoignaient de 
fa perte. 

Le fultan Mahamud , pcrfuadc que 
fa proie ne pouvait pas manquer de 
tomber dans fes filets , avait fait dé- 
fendre, de la manière la pinsprécife, 
à -tous les officiers de Tempire de 
donner le iiioindre ombrage à la prin- 
cefTe &c aux perfonncs de fa fuite -, il 
leur était ordonné , au contraire , 
d'cxcaircr ponduellement fes ordres, 
&: de lui fournir les vivres Sz les che- 
vaux dont elle pourrait avoir befoin. 

JLorfqu'il 



(■45) 

Lorfqu'il fut averti que Padmani était 
en marche pour fe rendre à Dclhy , 
il lui députa pUifieurs perfonnes pour 
la complimenter de fa part. Un offi- 
cier de la princeiTe, placé fur le devant 
de la voiture dans laquelle on fuppo- 
fait qu'elle devait être , répondait pour 
elle aux melTasrers du fultan. 

o 

A mefure que les voitures appro- 
chaient de Delhy, les conriers deve- 
naient plus fréquens , & lofFcier 
répondait toujours pour fa maîrreire. 
Le cortège parvenu à une demi-jour- 
née de la capitale, trouva un magni- 
fique équipage que l'amoureux fultan 
envoyait au-devant de la princefle: 
il était compofé d'élcphans de guerre, 
de d'une efcorte brillante qui devait 
accompagner Padmani dans le palais 
de Dclhy. 



Tome II L G 



( H6 ) 

CHAPITRE CXCV. 

Le raja Ander-Can délivré de fa 
prifonpar unfiratagémc. Surpriji 
du fui tan Mahamud, 

JL E cortc^e arriva fur le foir aux 
portes du château clans lequel j'é- 
tais enfermé ; on n'en permit l'en- 
trée qu'aux deux voitures &: aux pria- 
cipaux officiers indiens. Les portes j 
ayant été refermées , ces officiers 
mirent vivement Tépée à la main, Se 
les braves guerriers renfermés dans les 
voitures s'étant joints à eux, ils im- 
molèrent à leur fiireté le gouverneur 
de la place , qui s'avançait fans dé- 
fiance pour recevoir la princeflè, &: 
s'emparèrent de la porte par laquelle 
ils étaient entres. Alors ils introdui- 
firent leurs compagnons dans le chà- 






(H7) 
teaii , & s'en rendirent en un moment 
les maîtres. 

Je ne m'attendais pas à cet événe- 
ment heureux. Mes (ujets me tirèrent 
de ma prifon , je montai à cheval^ 
ik , profitant des relais que mes gens 
avaient eu foin de dirpcfer fur la 
route , je me rendis fans accident à 
Chitor , entre les bras de ma char- 
mante libératrice , qui ne fortit de fa 
retraite que pour me recevoir. 

Mahamud attendait Padmani dans 
Ces jardins lorfqu'il apprit que des 
hommes armes , cachés dans les voi- 
tures, s'étaient préfentés dans la place 
au lieu de la princefTe, &" que je m'é- 
tais échappé de fes mains. Ce prince, 
dans le premier mouvement de fa 
colère, voulait faire fauter la tête du 
Courier qui lui apportait cette nou- 
velle, U fit courir fur mes pas, mais 
j'avais trop d'avance pour être atteint, 
quelque diligence qu'on fît. 

G 1 



( hS ) 

Les braves guerriers qui m'avaient 
procuré la libcitc fc rcFugicrcnc (lir 
les terres d'un ra'a de mes amisj ils 
revinrent cnfuirc dans leur patrie , &C 
j'eus Je bonheur de les recueillir fans 
en perdre aucun. 



i^->^^r,aiùu*. 



^^SÏT^:- 



CHAPITRE CXCVI. 

Andcr - Can , perfuadc qiiil Jèra 
attaqué de nouveau par le fui tan 
Mahamud y prend des mefures 
pour faire une vigoureufe défenfe.. 

J *ÉcRiv is deChicor au fnltan Maha- 
mud des lettres pleines du mépris qu'il 
m'avait infpiré. Apres lui avoir repro- 
ché fa noire trahifon, je le raillais amè- 
rement fur le. mauvais fucccs de les 
intrigues , & je finiflais par le défier 
de venir une leccndc fois meuirer Ç^s 
forces avçc les miennes. Ne doutant 



( Ï49 ) 
pas d'en être attaqué de nouveau , je 
me préparai à le bien recevoir. Mon 
attente ne fut pas trompée. J'appris 
bientôt , par les efpions que j'entre- 
tenais à Delhy , que Mahamud raf- 
femblait une aimée redoutable. Je f.s 
entrer dans la fortereife une grande 
quantité de vivres ; ie renouvellai la 
garnifon, (Se, ne m'en tenant pas aux 
préparatifs que je faifais dans mes 
états, j'envoyai des ambaiïadeurs aux 
rajas indiens , mes amis &c mes alliés , 
pour leur demander des iecours. 

Je repréfcntais à ces princes que les 
Mogol§ profitaienc de nos divifions 
pour nous éçrafer les uns après les 
autres , mais que fi nos forces étaient 
réunies par une ligue redoutable , 
nous les exterminerions bientôt , Se 
que la gloire nous était réfervée de 
rendre à notre patrie fon ancienne 
liberté. 

Quoique Thamar me ftk nécefTaire 
G ^ 



à Chitor pour m'aider à fiipporter les 
fatigues du fiége que j 'éiais à la veille 
de foutenir , je rcTolus , dans cette 
occafion , de me priver de ce fidclc 
ami j perfonne , dans mes états , ne 
m'était plus attaché que lui ? d'ailleurs , 
la douce éloquence qui coulait de fa 
bouche le rendait propre à faire réufllr 
les négociations les plus épineufes. Je 
renvoyai en ambalTade auprès de 
Jacout-Zing , raja de Rator. Ce prince 
defcendait dos mêmes ancêtres que 
moi ; mais, dans la dernière guerre , 
il avait pris le parti de Schah- Jehan 
6c du fultan Darak , & je craipnais 
qu'il ne fut pas fâché de me voir op- 
primé par l'empereur, dont mon père 
avait défendu les intérêts au prix de 
la vie de fes plus braves Raj-poutes, 



(•p ) 



CHAPITRE CXCVIL 

Chitor ciffiégé de nouveau. 

\^ uELQu ES jours aprés le départ de 
mon ami, l'avant -garde de l'armée 
impériale parut à la vue de Chitor, 
& bientôt la pLicc fut adiégée dans 
les formes. Mahamud aiiroit bien 
voulu embrafler toute la ville par une 
circonvallation exade , &: lui couper 
toute communication avec le dehors; 
mais , quelque nombreufe que fut fon 
armée, il était difficile d'envelopper, 
fans s'affaiblir » une pia/^e bâtie fur 
une montagne dont la bafe occupait 
une circonférence de près de fept 
lieues. Il s'empara des principaux pa(^ 
fagcs. 

Ce n'était plus un prince amoureux 
qui ménageait les fu jets de fon amante , 

G4 



mais un gcncral outrage qui vengeait 
fon injure pcrfonnellc. Nous étions 
tous deux dans une attention conti- 
nuelle, lui pour avancer le iicgc, &c 
moi pour ruiner Tes ouvrages. Je paf- 
iais les jours entiers fur les remparts 
à exhorter mes troupes à fc montrer 
dignes de la cafte dont ils étaient 
membres, par une réfiftance qui mé- 
ritât d'être citée dans les iaftes de la 
nation. C'était au milieu de mes 
braves guerriers que je faifais mes 
difpofitions pour les nouvelles lorries. 
Lorfqu'il s'agiflait de détruire les ou- 
vrages dçs ennemis, je niarchais (bu- 
vent à la tête de mes troupes , le fer 
ôc la flamme à la main , je me pré- 
cipitais dans les lignes des Mogols , 
portant fur mon paflage l'effroi & la 
mort. 

Le fcleil éclairait purement mes 
cjCpéditions. Les Mogols m'avaient 
appris, par leur exemple ^qu en guerre 



(m3) 
la rufe doit venir au fecours de la 
. valeur. 

Dés que la nuit, étendant fur la 
terre fon voile lugubre , invitait les 
hommes , Fatigués par k chaleur &Z 
les travaux de la journée, à prendre 
un repos nécelTaire , je fortais à petit 
bruit de la fortereHe , à la tcce de 
mes guerriers 5 le lilcnce profond que 
nous obfervions durant la marche 
n*était interrompu qu'aux approches 
de l'ennemi. Alors, au fignal convenu, 
on allumait des torches, &:, tandis 
que les clairons Tonnaient l'alarme , 
nous tombions fur les ennemis fans 
leur donner le temps de fe recon- 
naîrre. Nous rentrions rarement dans 
Chitor fans avoir fait un ample car- 
nage des Mahométans, qui, ne (achant 
, jamais de quel côté nous les attaque- 
rions , ne s'oppolaient que faiblement 
à nos coups: d'ailleurs, nos fortics 
s'exécutaient à des heures différentes : 

G < 



(>5+) 
tantôt je quittais la forterelîe lorf- 
qu'on commençait à diftingner l'étoile 
polaire entre les aftres qui l'environ- 
nent, fouvent nous attendions que la 
lune eût parcouru la moitié de fa 
carrière , quelquefois nous nous li- 
vrions pendant toute la nuit au Ibm- 
mcil le plus tranquilles &: , lorfique le 
coq annonçait , par fon chant , que 
l'aurore allait paraître , mes folJats 
fortaient brufquement de la place , 
& nous trouvions peu de réfillance 
dans une troupe harracce , que les 
veilles de la nuit &: la fraîcheur du 
matin plongeaient involontairement 
dans les bras du fommeil. 

Cette conduite obligeant les Maho- 
métans à fe tenir continuellement 
fur leurs gardes , les fatiguait à l'excès ; 
Mahamud paraifTait le feul dans fon 
armée qui ne fut pas rebuté par la 
longueur du fiége 5 fans cefTc on le 
voyait à cheval pour encourager \c$ 



ficns &c les foiitenir par fa prcfencc , 
on eût dit que la fatigue lui donnait 
de nouvelles forces. 



CHAPITRE CXCVIII. 

Andcr- Can reçoit des nouvelles de 
Thamar. 

JLe ficge durait depuis fix mois , 
lorfqu'un homme parut en plein jour 
aux portes de la ville, demandant à 
nVêtrc préfenté fur-le-champ. Uofti- 
cicr qui commandait ce pofte , voyant 
un étranger feul 5c fans armes , le fit 
encrer dans la forterefle & conduire à 
mon palais. Cet homme me remit un 
paquet cacheté , j'en reconnus les ca- 
racléres; c'était une lettre de Thamar 
conçue en ces termes : 

« Je trouve enfin , feigneur , une 
" occafion de vous écrire que je 

G G 



^> cherchiiis depuis long- temps. Amb- 

j> clar , dont j'ai cprouvé le zcle & la 

î> fidélité, furpris de ce qu'aucun des 

>' cou tiers que je vous ai dépêches 

>' jufqu'ici n'a percé à travers l'armée 

" impériale , m'a ptoirJs qu'il par- 

5> viendrait à vous malgré les ennemis 

« dont Chitor cil: environné 5 vous 

» pouvez en toute fûretc l'honorer 

^ de votre confiance. La négociation 

iî dont vous m'avez chargé auprès de 

3ï Jacout-Zing cft heureufement ter- 

'> minée. Ce prince paraîtra inccf- 

55 famment en campagne , à la rêre de 

23 cent mille hommes, pour marcher 

55 à votre fccours. Le fils aîné du raja 

3î de Sirinagard , arrivé depuis un 

» mois dans cette ville, Sz que je 
'-> vois fouvent , m'aiTure que fon père 

» arme puilîammcnt pour Faire caufe 

» commune avec vous , de même que 

» le raja deChagué. Vous pouvez donc 
n compter fur de prompts fecoiirs. 



(>57) 

33 Je crois que ma prcfence eft peu 
33 néceffliire ici, j'y réliderai cepcn- 
" danc aiilîi long-temps que vous le 
" trouverez convenable. Si vous jugez 
î' à propos de me rappellcr auprès de 
» vous , je conduirai avec moi un 
» renfort de deux mille Raj-poutes 
33 attachés à ma fortune , &c qui 
» brûlent d'impatience de fignaler 
33 leur valeur contre les Mahométans. 
5> Ils font parfaitement bien montés, 
jj &: , les gués du Nag m'érant trés- 
» connus , je pcnfe qu'il ne me fera 
» pas difficile d'entrer dans Chitor , 
» malgré la vigilance des ennemis? 
» d'ailleurs , les entreprifes les plus 
'» périllc!] fes me paraîtront aifées 
» toutes les fois au'il s'a2:ira de vous 
r> fervir, (k fur -tout quand j'aurai 
5' pour rccompenfe le plaifir de me 
» revoir auprès de vous i?. 

La ledure Je cette lettre me com- 
bla de joie. Je palTai dans l'apparte- 



(m8) 
ment de mon cpoufe , où je trouvai 
Taimablc Ziilie, qui vit l'ccriture de 
fon mari avec la plus vive émotion. 
Je repondis à Thamar que , malgré 
le bcfoin que j'avais de Hi prélcnce 
à Rator pour entretenir la bonne vo- 
lonté que le raja paraififait avoir , 
cependant , fi fon impatience de me 
rejoindre était égale au plaifir que 
j aurais à l'embrafTcr, il pouvait reve- 
nir aufli-tôt qu'il le croirait pofllbie 
fans nuire à fa négociation auprès de 
Jacout-Zing. 

Les dames voulurent entretenir l'é- 
tranger qui m'avait apporté la lettre 
de Thamar: on l'introduifit dans les 
apparremcns intérieurs du palais. Cet 
homme parut extrêmement fenfibic 
aux marques de bonté que Padmani 
Ôz Zulie daignèrent lui donner. On 
lui demanda comment il avait eu le 
courage de pafler à travers de l'armée 
ennemie pour pénétrer dans Chitor. 



La manière également ingénieiife & 
hardie dont il avait trompe la vigi- 
lance des Mogols me convainquit 
qu'il méritait la confiance de Thamar 
& la mienne. Il nous dit qu'étant 
prefque à la vue des gardes avancées 
des ennemis j il s'était plongé dans la 
rivière , après avoir placé la lettre 
dont il était chargé dans une boîte 
fermée de façon que l'eau ne pouvait 
la pénétrer, nageant alors entre deux 
eaux, ^ ne prenant l'air que de temps 
en temps pour refpirer. Il s'était laiu'é 
conduire près de deux lieues par le 
courant , jufqu'au pieJ de la forterefle. 
Il ajouta qu'il fe fervirait de la même 
voie pour porter ma réponfe à Ton 
maître, &z pour me rendre doréna- 
vant 5 fans courir le moindre danger, 
ies paquets dont il ferait chargé pour 
moi. 

Ambdar partit fur le foir pour fe 
rendre auprès de mon an*. Je tins un 



( 1^0 ) 
grand confeil de guerre , dans lequel 
je fis part à mes principaux officiers 
derefpéranceque j'avais d'être promp- 
tement fecouru par une puiflante ar- 
mée. 



^^iî^ij^^ 



CHAPITRE CXCIX. 

Retour de Thamar ^ de Falcour ^ 
de Tjama y de LuT^ine. Evéne- 
mens extraordinaires. 

1 END A NT un mois entier je ne reçus 
aucune nouvelle du dehors de la place* 
Je commençais à craindre que le mef- 
iager deThamar n'eût été furpris par 
les ennemis , ou que Thamar lui- 
même n'eût eiîuyé quelque revers en 
bravant l'armée impériale pour fe 
rendre à Chitor. 

Plein de ces triftes idées , je pafTais 
les heures entières fur les tours les 



plus clevccs de mon palais , Sz je cher- 
chais à découvrir âi[^s réloignemenc 
quelques fignaux qui m'annonçaflTenc 
l'arrivée de Thamar. 

Un foir que je faifiiis ma tournée 
fur les remparts, je crus entendre fa 
voix; la nuit était três-obfcure j je 
prêtai l'oreille avec attention , c'était 
iui-mcnie , un preOentiment fecrec 
m'en adurait au fond de mon cœur. 
Je cours à la porte, elle s'ouvre, 
j'embralTe mon ami. Le plaifir était 
Je feul fentimcntque j*éprouvas alors 5 
j'oubliai que de nombreux ennemis 
m'environnaient. Thamar s'apperce- 
vant de mon ivreffe , ordonna, de ma 
part, aux Raj-poutes qui gardaient la 
porte, d'allumer une grande quantité 
de torches , & m'embraflant étroi- 
tement : Attendez -vous, me dit-il, 
aux plus grandes merveilles ; vous allez 
voir des chofes qui furpafleront vos 
cfpérances. 



A peine achcvaic-il de parler qnc 
nous entendîmes le bruit d'une nom- 
breufe cavalerie qui s'avançait vers la 
porte , & que l'obrcurité nous empê- 
chait de diftingucr. Ne craignez rien , 
me ditThamar, ce font vos amis. En 
même-temps il donna ordre à la garde 
de prendre les armes , & de fe mettre 
en dcfenfe à tout événement. 

Les paroles & les adions de Thamar 
me jcttâient dans une fiirprife extrême, 
je faifais les réflexions les plus bizarres j 
cependant le bruit augmentait , & 
bientôt la tête de Tefcadron parut à 
la porte , qui n'avait pas été refermée 
depuis l'arrivée de Thamar. 

J'attendais l'événement merveilleux 
qu'il m'avait annonce, lorfque, jet- 
tant les yeux fur la cavalerie , je vis , 
à la clarté des flambeaux , mon cher 
compagnon Falcour qui marcliait à la 
tête de la colonne. Le faifilfemenc 
que le plaifir me fie éprouver m'em- 



(■^5) 
pcelu <ic diftinguer Aiirfa-Mula qui 
l'accompagnait. 

La fatigue que j'avais éprouvée pen- 
dant la journée m'avait obligé de 
m'affeoir à côté de Thamar ; mais 
auffi-tôt que j'apperçus Falcour , je 
voulus me lever pour courir à lui , 
mes jambes fc dérobèrent fous moi , 
^ je retombai fur mon ficge , dans 
une fituation d'efprit qu'il eft impof- 
fible de décrire. 



^^fîî^s^ 



lui. 



CHAPITRE ce. 

Smtt d'événemens extraordinaires. 
Le fultan Mahamud prifonnier 
dans Chitor. 

1 HAMAR avait bien raifon de me 
prévenir que j'allais voir des chofcs 
qui furpalTeraient mon efpoir. A peine 
Falcour avait-il fait quelques pas dans 



la place q armes , qu'il me fît appcf- 
ce voir le fnltan Mahamud , accom- 
pagné de quelques fcigneurs de fa 
cour, &: garde par un grand nombre 
de Raj - poures , qui firent retentir 
l'air de leurs cris d'allcgrefTe lorfqu'ils 
furent tous entres dans la ville , &z 
qu'on en eut fern-ié les portes par ordre 
de Thamar, car je n'étais pas alors en 
état d'ordonner moi-mcme. 

Il m'était impofîible de concevoir 
par quelle fuite d'événemens extraor- 
dinaires le fuhan Mnhamud , mon 
cher Falcour , ôc la beUe Zama, fous 
le nom de Mirfa-Mula , fe trouvaient 
en même temps dans Chitors je parus 
fur-tout étonné à la vue de cette dame. 
Vous avez tort de vous troubler , me 
dit Falcour , tous les inftans de ce jour 
fortuné ne doivent être marqués que 
par les fentimens de la joie la plus 
pure. Ce n'eft point un ennemi, me 
dit alors Mirfa-Mula, que vous voyez 



("Î5) 

devant vous , c'cft une tendre amie 
dont vous devez pardonner la conduite 
plus malheureufe que criminelle en 
faveur de la paflion qui s'était em- 
parée de toutes les facultés de Con 
ame. Je fuis inftruite de votre mariage 
avec Padmani : ne craignez pas que , 
par une tendreiîe indifcrète, je trouble 
l'union qui doic régner entre vous 6c 
votre époufe , trop heureufe C\ vous 
pouvez feulement ne pas me haïr , & 
prendre pour moi des fentimens d'a- 
mitié au lieu de ceux de l'amour qui 
nous font interdits. Je prenais la pa- 
role pour alfurer la belle Zama que 
je ne pourrais oublier les fervices 
qu'elle m'avait rendus fans erre cou- 
pable de la plus noire ingratitude 5 
qu'elle était n:iaîtreflc de dilpofer de 
ma fortune & de ma vie, puifque je 
lui devais l'une ds: l'autre ; qu'elle de- 
J vait s'attendre enfin à régner en. fou- 
veraine fur toutes mes aélions dès 



(,60 
qu'elle n'exigerait de moi que les fer- 
vices qui font la luire d'une recon- 
naiflancc llins bornes. Falcour m'ar- 
rêta pour me faire fouvenir que le 
fultan ALihamud ciaic dans mon 
palais, &: que, quoique Thamar eue 
donné les ordres relatifs à fa réception , 
il convenait que je me préfentallé à ce 
prince pour adoucir, par l'honnêteté 
de mes procédés , le chagrin qu'il de- 
vait relfentir de fe voir prifonnier dans 
une ville dont il s'était flatté d'être le 
maître. Vous êtes fans doute fort em- 
prefle, continua mon ami , d'apprendre 
la manière dont le fultan Mahamud 
ed devenu votre prifonnier, malgré 
l'armée formidable qui l'environnait , 
8c qui devait le mettre à l'abri d'une 
furprife ; le moment n'eft pas favo- 
rable pour contenter votre juftecurio- 
fité ; vous faurez les circonllances de 
cet événement fmgulier lorfque nous 
aurons plus de liberté, après le cou- 
cher du fultan. 



CHAPITRE CCI. 

Entrevue, du raja Ander-Can ù du 
fultan Mahainud. 

J E quittai Falcoiir , en le priant 
d'accompagner la belle Zama dans 
Ibn appartement , &c de veiller à ce 
qu'an eût pour elle les égards dus à 
fa naiflancc. Je m*arrctai quelques 
momens chez Padmani pour l'inftruire 
de ce qui fe pafTait, &: je me rendis 
dans l'appartement du fultan. 

Je trouvai ce prince entre les mains 
de plufieurs de mes efclaves qui le 
déshabillaient pour le porter dans le 
bain , Thamar était auprès de lui avec 
les feigneurs qui partageaient fa cap- 
tivité. Je l'abordai avec le refpeCl que 
je devais au fils aîné de l'empereur des 
Indes , mon feigneur fuzerain. Votre 



( 16? ) 

captivité ne doit point vous alarmer, 
feigiieur, lui dis-je après les premiers 
complimens 5 fi le fort des armes vous 
met en ma puiirancc , à Dieu ne plaifc 
que je mcconnoiflc en vous le fils 
de l'empereur : vous trouverez dans 
Chitor autant de zélés ferviteurs qu'il 
y a de Raj-poutes à mes ordres, vous 
ferez le maître dans ce palais , & j'ef^ 
père qu'une heureufe paix , c'efl le 
bien le plus précieux où j'afpire , vous 
rendra bientôt votre liberté. 

J'accom'pagnai le fultan dans la 
falle du bain. Thamar me dit alors , 
à voix baffe , qu'il allait faire le tour 
des remparts pour veiller à l'exadi- 
tude du fcrvice, qui devait être plus 
grande, durant cette nuit, qu'à l'or- 
dinaire, pour n'être pas furpris nous- 
mêmes au milieu de notre triomphe. 

Le fultan fe mit à table en fortant 
du bain , il foupa feul. J'avais ordonné 
que les feigneurs de fa fuite fuiîent 

logés 



logés & fervis avec diftindion. Jaf- 
fiftai au repas de Mahamud, pendant 
lequel nous ne parlâmes que de chofes 
indifférentes. Lorfque le prince eut 
cefle de manger, je raccompagnai 
dans fa chambre à coucher que j'avais 
fait éclairer par une grande quantité 
de bougies parfumées ; alors je pris 
congé de lui, de je le laifTai avec les 
cfclaves qui devaient le fervir. 



:iià^^Sii:^^i^: 



CHAPITRE CCII. 

Andcr-Can y Padmani ^ Tkamar y 
Falcour y Zama^ Lutine ù Zulie 
réunis, 

xJ ÉBARRAssÉ d'utt cérémottial trés- 
gênant , dont j'étais fatigué depuis 
plufieurs heures , je volai dans l'appar- 
tement de mon époufe , où Falcour 
&• Zuhe m'attendaient : Thamar s y 
Tome m, H 



( I7C ) 
rendit un inftant après , &:, lorfqne 
nous fûmes rafîcmbics , nous célé- 
brâmes, par nos tranfports , îe bon- 
heur qui nous réunilTait. Padmani 
était déjà prévenue que je devais lui 
préfenter la beUe Zama, qui n'était 
plus fil rivale ; je me rendis , àcet effet , 
avec Falcour , à l'appartement de cette 
damei Zama vciiair de reprendre les 
habits de Ton fexe. Je la confidérais 
avec plaillr, lorfque , jcctant les yeux 
fur une jeune perfonne debout à Tes 
côtés , je reconnus Luzine , cette char- 
mante efclave de Zama qui m'avait 
comblé de foins bienfiifans pendant 
ma captivité de Balfora, &: dont la* 
mitié tendre &z com.patilfanie adou- 
cilfait les chagrins que j'éprouvais , 
malgré les bienfaits que Zama ne 
ceflait de répandre fur moi. 

Mes yeux fe remplirent invo'ontai-î- 
rement de larmes délicieufes, lorfqu'ils 
rçncontrerent ceux de cette femme 



('71) 
aimable. Je demandai fa liberté à 
Zama , qui me l'accorda de la manière 
la plus obligeante. Depuis long-temps, 
me dit cette dame, je ne regarde pas; 
Luzine comme mon cfclave, c'elt une 
tendre amie dont les fervices font au- 
deiÎLis de ma reconnaiflance. 

Je prcfentai la main à Zama , Fal- 
cour offrit la (ienne à Luzine, &c nous 
conduisîmes ces dames chez mon 
êpouie , qui nous attendait pour 
louper. 

On parla , pendant le repas, de la 
manière dont je devais traiter mon 
prifonnier. II fut décidé, d'une voix 
unanime , que , w^algré la perfidie que 
j'avois éprouvée de la part de ce 
prince , le parti le plus glorieux pour 
moi était d'nfer généreufcment de l'a- 
vantage qv.e je devais à la fortune. 
Nous conclûmes que , pendant que le 
fultan Icroit prifonnier dans la forte- 
refle, on le traiterait non-feulemen_t 

H 2 



( -7i ) 
avec les égards dus à fa naifïancc , 
mais que rien ne ferait épargné pour 
lui procurer tous les jours de nou- 
veaux plaifirs. 

Lorfque nous fûmes fortis de table . 
je prèfTai Thamar &: Falcour, de la 
part des dames , de nous apprendre 
par quel événement ils avaient eu le 
bonheur de fe rendre les maîtres de 
la perfonne de Mahamud. Thamar 
prit la parole, &: fatisfit notre curio- 
lité en ces termes : 

CHAPITRE CCIII. 

Thamar rg^conte comment il s'ejl 
^ emparé de la perfonne de Ma- 
hamud. 

i-*oRSQuE Ambdar, q'ii vous avait 
remis ma lettre , fut de retour de 
Chicor , je fis mes diîpofuions pour 



('73) 

me rendre auprès de vous , confor- 
mément à vos ordres. Les Raj-poutcs 
qui devaient me fuivrc furent avertis 
de fe tenir prêts à partir dans huit 
jours , ce délai leur était néceflaire 
pour faire les apprêts de leur voyage. 
Je ne négligeai rien, de mon côté, 
pour augmenter le nombre des braves 
gens qui fe dévouaient généreufement 
à votre fervice. 

Dans ces circonftances, mon bon- 
heur me fît rencontrer Falcour, que je 
défe fpé rais de revoir jamais , & nous 
nous concertâmes enfemble fur les 
moyens de tirer le meilleur parti du 
renfort que nous vous amenions. Il 
s'agiiïait de favoir comment nous en- 
trerions à Chitor fans tomber dans les 
partis impériaux , maîtres ce tous les 
paflTagcs. Ambdar nous propofa l'ex- 
pédient auquel nous devons l'avantage 
d'avoir enlevé le fuïtan à la vue de 
fon armée , fans qu elle ait pu le fecoa- 

H 3 



C'74) 

rir. Ce zclc ferviceiu* nous offrit de 
pénétrer dans le camp des Mogols , 
d'y paiîer quelques jours pour prendre 
langue , & de nous informer de ce 
qui pourrait concourir au fucccs de 
notre entreprife. ConnaifTant fon in- 
telligence, je ne balançai pas à pro- 
fiter de fa bonne volonté : nous l'af- 
furâmeSj Falcour Sz moi, que notre 
reconnaiflance égalerait le fervice 
qu'il nous rejidair. H s'habilla comme 
un foldat mogol , &c partit. 

Ambdar fut abfent pendant trois 
femaines entières fans donner de Ces 
nouvelles $ déjà je commençais à 
craindre que , découvert par les Mo- 
gols , on ne f eût traité comme un 
efpion. Je regrettais cet agent fidèle , 
dont je craignais d'avoir caufé la perte , 
lorfqu'enfin je le vis arriver. J'étais 
avec Falcour. Ambdar nous rapporta 
que l'armée des Mogols campait à la 
droite du Nag , qui fait prefque le 



( '75 ) 
tour de Chitor; que les Mahométans 
n'avaient, fur la gauche de ce fleuve, 
que quelques partis pour couper les 
communications. H ajouta qu'en fui- 
vant la rive i^auche , &: marchant dans 
le lit mcmc de la rivicre , ce qui 
n'était pas difficile , parce que les eaux 
étaient fort baiTes , nous pourrions 
pailer entre le Nag & les corps-de- 
gardes ennemis fans ctre appcrçus , 
fur- tout fi nous choifiriions la pointe 
du jour pour exécuter ce pafTage. La 
marche fut réglée fur ce plan. 

Nous arrivâmes hier , à deux heures 
après minuit, à la vue des feux des 
Mogols. Nous fbivîmes le litdu fleuve, 
trés-encaifîe dans cet endroit, ayant à 
notre tcte le fidèle Ambdar, qui con- 
naiiT-iit le local. On marchait avec la 
plus grande précaution. A la pointe 
du jour , nous avions laiffe heureu- 
fement derrière nous les corps-de- 
gardes avancés des ennemis , niais il 

H4 



('75) 
nous reftait ciKorc trois lieues à faire 
pour arriver aux portes de Chitor. II 
était dangereux de nous expofer en 
plein jour à la vue de cent cinquante 
mille hommes. On tint confeil à la 
hâte. Nous bordions l'ile que forme 
leNagau-deiTusdeChitor^ jcpropofai 
de nous y réfugier, je connaifTais un 
gué pour travcrfer le bras du fleuve. 
L'ile e[ï couverte de grands arbres ; ii 
était cl préfumer que nous y paHerions 
la journée fans erre découverts , 8c 
nous pouvions en fortir à l'entrée de 
la nuit pour reprendre le chemin de 
la fortereflc. 

Mon avis fut fuivi. En arrivant daas 
rîle, notre cfcadron s'enfonça dans le 
plus épais de la forêt , où nous réfo- 
Jûmes d'attendre la nuit. La iournée 
nous parut d'autant plus longue , 
qu'une partie de nos compagnons n'a- 
vait rien à manger : on partagea avec 
égalité lepeu de vivres que nousavions. 



(i77) 
Une heure avant le coucher du 
foleil 5 nous entendîmes des coups de 
fufil qui paraiflaient avoir été tirés 
dans rîle où nous étions. Quelques 
Raj-poutes montèrent fur des arbres 
pour découvrir ce qui fe palTait dans la 
plaine , je fis comme eux. Jugez de ma 
furprife , lorfque j'apperçus, prefquc 
à la lifiére du bois , environ cinquante 
chafleurs , parmi lefquels je crus re- 
connaître le fultan Mahamud. 

J'avertis mes compagnons de ne 
point s*écarter. Nous avançâmes, Fal- 
cour &: moi, jufques fur une petite 
éminence , & nous montâmes fur des 
arbres dont les branches , chargées de 
feuilles , nous cachaient. Alors nous 
fûmes convaincus que le prince chaf- 
fait dans l'île , accompagné d'un petit 
nombre d'officiers. 

Sur le rivage du grand bras du Nag 
étaient amarrés fix grands bateaux 
gardés par deux ou trois cents Mogols, 

H5 



Le projet d'enlever le fulcan fut formé 
fur-le-champ. L'exécution de cette 
entreprife n'était pas fans difficulté, 
nous pouvions être coupés Se taillés en 
pièces dans notre retraite j mais fi le 
fuccès était douteux, nous étions cer- 
tains de nous couvrir de gloire. On ne 
perdit pas un moment pour régler 
Tordre de l'attaque. Mes Raj-poutes, 
dont le nombre allaita trois mille, 
fe préparèrent à monter à cheval. Il 
fut réfolu que quinze cents de nos 
compagnons , ayant à leur tête Amb- 
dar , qui n'a pas moins de courage que 
d'adreflc , marcheraient fur-le-champ 
du côté du gué par ou nous étions 
entrés dans l'île ; on pouvait y parvenir 
fans fortir de la forêt. Ils devaient s'ar- 
rêter dans le bois , à cent pas du vil- 
lage, & ne pas manquer de paflcr le 
bras du Nag , &: de fe mettre en bataille 
fur l'autre rive auffi-tôt qu'ils enten- 
draient le fignal de l'attaque. Falcour, 



(.79) 
à la tête de neuf cents hommes, fut 
charge de filer dans le bois , du côté 
des bateaux , dont il devait s'emparer 
lorfqu'il entendrait le même lignai. 
J'eus la commidion de le donner , 6c 
d'arrêter le fui tan , tandis que Falcour 
empêcherait qu'il ne gagnât les ba- 
teaux 5 ds: qu'Ambdar couvrirait notre 
retraite , en faifant face , avec (es 
quinze cents cavaliers , aux détache- 
mensdes troupes impériales qui pour- 
raient fe préfenter pour dégager le 
prince. 

Ces difpofitions faites , je gardai 
mon pofte avec environ fix cents 
hommes qui me repaient ; ce nombre 
était plus que fuiïifant pour me rendre 
maître de la perfonnc du prince & des 
feigneurs qui l'accompagnaient. La 
nuit eft plus favorable que le jour aux 
expéditions qui tiennent de la furprife. 
Je reculai donc, autant qu'il me fut 
poQible^le moment dç donner le fi- 

H6 



( '8o) 
gnal dont j'étais convenu ; mes com- 
pagnons à cheval étaient prêts à s'élan- 
cer. Pour moi , monté fur la cime d'un 
arbre , je fuivais des yeux ma proie , 
qui ne pouvait plus m'échapper. 

Enfin , lorfquc le fcleil fe cachait 
fous rhorifon , je m'apperçus que les 
chaffeurs fe difpofaient à gagner les 
bords de la rivière > c'était TinRanc 
décifif. Je fis tirer fept coups de mouf- 
quet, qui me furent rendus fur-le- 
champ par les deux divilions $ c'était 
le fîgnal convenu mutuellement pour 
sigir de concert. 

Le fukan , étonné fans doute de 
cette triple falve , prit avec précipi- 
tation le chemin de fes bateaux ; mais 
dans un moment je le coupai, de j'en- 
vironnai fon efcorte. Ce prince, ju- 
geant la réfiftance inutile , fe rendit 
zvKC fa fuite. Falcour s'était emparé y 
de fon côté, des bateaux attaches ait 
rivage > les Mogols qui les gardaienc 



(i8i) 

demandèrent vainement la vie, nos 
compagnons les facrifîèrent à notre 
fùretc. 

Cependant le bruit que nous fîmes 
attira fur le rivageles troupes impériales 
campées prés de la rivière. Lorfque les 
Mogols s'apperçurent que nous étions 
maîtres de leur général , ils pouffèrent 
des cris affreux 3 mais le bras du Nag qui 
nous réparait nous garantirait de leur 
première furie. Ils fe jettèrent en grand 
nombre dans la rivière, le courant les 
emporta , &c leur mort rallentit le 
courage de leurs compagnons. 

Tandis que les Mogols rafTemblaient 
des bateaux pour nous pourfuivre > 
Falcour rejoignit ma troupe au mo- 
ment que nous achevions de pafler le 
petit bras du Nag. Nous prîmes tous 
enfemble le chemin de la fortereffe , 
marchant avec toute la vîtefle dont 
nos chevaux étaient capables. La nuit, 
qui furvint , couvrit notre marche de 



(i80 

ténèbres favorables. Les Mogols cam- 
pes dans cette partie , fur la gauche 
du fleuve, accouraient cependant de 
toutes parts : A mbdar &: Falconr , à la 
tête de leurs divifions, affrontèrent la 
furie de ceux qui fe préfentèrent , & 
me donnèrent le temps de m'éloigner, 
Lorfqu'ils crurent que je devais être 
en fureté avec mes prifonniers , ils 
firent leur retraire à toute bride , &" 
me joignirent lorfque hous entrions 
dans la ville. 



^^l^î^"?^**! 



CHAPITRE CCIV. 
Le Bonheur, 

L-joRSQUE Thamar eut achevé fon 
récit, i'embraffai de nouveau mes deux 
amis \ je les priai de me préfenter le 
lendemain le fidèle Ambdar , que je 
voulais m'attacher en lui donnant un 



emploi confidérable dans mes troupes. 
La converfation tomba enfuirc fur le 
bonheur qui nous raflemblait dans 
mon palais , après les événemens ex- 
traordinaires arrives aux uns &c aux 
autres : nos cœurs nageaient dans la 
joie la plus pure. Amitié ! nom cher 
&: facré que des nacions entières 
déshonorent , Amitié ! tréfor précieux 
que la divinité propice offrit à la pof- 
térité d'Adeline & Procrite pour la 
dédommager des peines de la vie , 
quels biens font comparables à ceux 
que tu procures aux hommes qui te 
connaiflent ? Oh! mon ami , précieufe 
moitié de moi-même, toi qui déchar- 
geais mon cœur du poids des mifères 
attachées à la condition des hommes, 
qui m'clevois au-deiTusde l'humanité, 
en me communiquant une partie de 
ta grande ame, faut-il que je t'aie 
perdu pour jamais dans le temps ou 
tes confeils m'étaient le plus néccC'^ 



faires pour gouverner mes peuples 
comme un pcre qui veut faire le bon- 
heur de Ces enfans î 

La nuit , déjà fort avancée , em- 
pêcha Falcour de nous faire le détail 
âcs aventures dont renchaînement 
l'avait conduit de Baflbra à Chitor. Il 
nous en dit cependant quelques cir- 
conftances , & nous renvoyâmes à un 
autre jour à contenter notre curiofité. 
Il était temps de prendre du repos : 
j'accompagnai Zama dans fon appar- 
tement j & je me retirai dans le mien. 

Le lendemain Lufine entra dans ma 
chambre à coucher auffî-tôt qu'elle 
fut que j'étais forti du lit. Je ne fus 
pas furpris de fa vilite matinale , 
parce qu'elle m'en faifait fouvent à 
pareille heure lorfque j'étais efclave à 
Baflbra. Cette charmante perfonne 
me fit des reproches de ce que je ne 
l'avais .pas reconnue à Dclhy , où elle 
iétait en habit d'homme , à la fuite 



(•Si) 

de fa maîtrelTe. Elle m'afTura qu'elle 
m'aurait ouvert les yeux fans les ordres 
de Zama , qui Icn avait toujours em- 
pêchée , mais qu'elle n'aurait écouté 
que Ton amitié pour moi fi fa maîtreflfe 
l'avait prévenue de l'affreufe cataf- 
trophe qui nous avait été fi funcfte à 
l'un Se à l'autre. 

Je fis toutes fortes de carelTes à 
laimablc Lufine : nous déjeunâmes 
enfcmbie avec Thamar &c Falconr , 
qui venaient d'entrer chez moi. Le 
plaifir qu'elle Tentait à me revoir 
brillait dans Tes yeux. Je lui propofai 
de fixer fon féjour auprès de moi , Se 
que je lui procurerais un établiflTement 
digne d'elle. Lufine me répondit qu'elle 
croyait Zania décidée à établir fa réfi- 
dencc dans mes états , &e qu'elle ne Li 
quitterait pas, mais que fi fon anciennie 
maîtreflTe voulait retourner à BaiTora , 
elle accepterait avec reconnaiflance le 
parti que je lui propofais» 



(i80 
Sur les dix liciircs, je reçus la vifite 
du fulcan Mahamud , qui me dit les 
chofes les plus obligeantes ; peut-ctrc 
avait-il defTcin de me tromper une fé- 
conde fois 5 la chofe était difficile , 
l'expérience m'avait mis en garde 
contre fes artifices. Ce prince me pria 
de trouver bon qu'il mangeât tous les 
jours avec les feigneurs qui parta- 
geaient fa captivité. Je l'afTurai qu'il 
devait fe regarder comme le maître 
du château qu'il habitait, ^\: difpofer 
à fon gré de ce qui lui ferait plaifir. 






CHAPITRE CCV. 

A la nouvelle de la prife du 
fultan j l* épouvante fe met dans 
le zamp impérial ^ V armée prend 
la fuite. 

JL A nouvelle de la captivité de Ma- 
hamnd s'était répandue pendant la 
nuit dans le camp impérial , & le 
défordre le plus affreux régnait dés le 
lendcmam parmi les troupes qui le 
compofaient : mes guerriers s'en ap- 
perçurent du haut des remparts. Ces 
braves gens me demandèrent à grands 
cris la permifîion de fondre fur diÇ,^ 
ennemis confternés, & déjà vaincus 
par le découragement. Je modérai 
leur ardeur , en leur promettant que 
nous ferions pendant la nuit une fortie 
générale. Elle nous réuffit complet- 
tement. 



(,88) 
Tandis que j'afTiftais, avec le fultan , 
à un bal dans les appartemens inté- 
rieurs du palais , &c que ce prince 
s'amufait avec les dames à voir danfer 
les baliadéres , Thamar &c Falcour, à 
la tête de trente mille guerriers , pé- 
nétrèrent dans le camp des Mogols ; 
on leur oppofa fort peu de réfiftance. 
Les ennemis , épouvantes , prirent la 
fuite de toutes parts; mes troupes en 
firent une horrible boucherie, &: ne 
rentrèrent dans la place qu'à la pointe 
du jour , raiTafiées de carnage , & 
chargées d'un butm immenfe. 

Cette brillante armée, qui fem- 
blait devoir conquérir le monde, fe 
diflîpa d'elle-même. Chaque foldat ne 
prenant confeil que de l'épouvante 
générale qui s'était emparée de l'ar- 
mée , il ne relia pas un feul efcadron 
dans les environs de Chiror deux 
jours après la prife du fultan. J'en- 
voyai Falcour, avec quelques déta- 



chemens , à la pourfiiitc des fuyards. 
Dans peu de jours il ne refta point 
de foldats mogols dans toute l'étendue 
de mes états , & mon ami revint com- 



blé de gloire. 



î^'iîa:^-?*^: 



CHAPITRE CCVI. 

U empereur Aureng - Tjeb envoie 
des ambajjadeurs pour traiter 
de la rançon de fon fils. Fin 
de la guerre. 

v!)uR CCS entrefaites, l'empereur Au- 
reng-Zeb m'envoya des ambalîadeurs 
pour traiter de la rançon de fon fils , 
&: me propofer la paix s je la defirais 
avec tant d'ardeur , qu'elle fut bientôt 
conclue. Je fus difpenfé d'aller prêter 
jiion hommage à Delhy , c'était U 
feule chofe fur laquelle j'infiftai. 
Des que la paix fut fignçe, je dé- 



clarai au fultan qu'il était libre , ôc 
qu'il pouvait partir pour la capitale 
des Indes lorfqu'il le trouverait bon. 
Ce prince , furpris de la franchife de 
mes procédés , me prefTa vainement 
d'accepter rimmenie quantité de bi- 
joux que fon père avait envoyée à 
Chitor pour payer fa rançon. Vaincu 
par mon généreux déiîntéreflemcnt, 
la haine qu'il m'avait jurée s'efFaça de 
fon cœur. Ce prince , en quittant 
mon palais , me fît des proteftations 
d'amitié dont l'événement a prouvé 
la fincérité. S'il fut injufte à mon 
égard, au moins il eft reconnailTant 
aujourd'hui. 

Après le départ de Mahamud &:des 
ambalTadeurs d'Aureng-Zeb , je fis les 
difpofitions néceflaires pour revenir à 
Brampour. Cette ville avait beaucoup 
fouffert pendant la guerre, mais le 
château , défendu par une vaillante 
garnifon , n'avait pas été forcé. 



('90 
Le bonheur, cette brillante chimère 
qircncenfent tons ies hommes , & 
après laquelle je Toupirais depuis fi 
long-temps , femblait enfin fe rcalifer 
en ma faveur. L'amour Se l'amitié 
concouraient enfemble à former le 
tilTu de ma félicite; je croyais, dans 
mon ivrelTe , qu*il ne pourrait jamais 
fe rompre. Un foir , après avoir foupé 
dans rapparcemenc de mon époufe 
avec mes amis , les dames fe joignirent 
à moi pour prier Falcour de nous ra- 
conter la fuite de Ces aventures. 



:=*i:^»^^C^j;^rU--î: 



CHAPITRE CCVn. 

Falcour raconte les circonflarues 
de fa captivité de Bajfora, 

IL n'eft pas furprenant , me à\i 
Falcour, que vous ayez fait des re- 
cherches iafruclueufes dans les pro- 



( '9^ ) 

vinces voifines de riraque pour rompre 
mes chaînes ; je Fus acheté dans le 
bazar de Baflbra, par un riche mar- 
chand de Samarcandc , nomme Keineb. 
Mon patron partit fort peu de temps 
après pour Bagdad , où nous fîmes 
peu de féjour. Mon nouveau maître 
fe joignit à une caravane de mar- 
chands qui partaient pour le pays des 
Usbecs, & je le fuivis. Nous fîmes, 
fans aucun accident, un voyage de 
prés de fept cents lieues. La caravane 
fefépara fur les bords de l'Oxus. Nous 
quittâmes cette rivière pour remonter 
le Jaxarte jufqu à Samarcande. On 
me confondit avec les autres efclaves, 
&: je fis de vains efforts pour découvrir 
ce que vous étiez devenu. 

Je paffai trois années entières dans 
la maifon de Keineb fans aucune cf- 
pérance de recouvrer ma liberté. 
Mon maître avait une jolie maifon 
de campagne fur les bords âii Jaxarrc , 



(^90 
à deux liencs de Samarcande 5 il Tha- 
birair avec la famile pendant le temps 
des chaleurs. Un jour d'aunimne , il 
fit la partie de fe promener fur le 
fleuve pour prendre le plaifir de la 
pêche , ce qu'il faifaic aflez fréquem- 
ment. 

Je ne fais par quel accident la. 
barque s'enfonça prccifément au cou- 
rant de l'ciu. Je ramais alors avec les 
autres elclaves 5 &: j'étais prefque nu. 
Cet accident ne me déconcerta pas ; 
je faifis, par fes habits, ma maitrefle 
qui fc noyait , & je Tentraînai heurea- 
fcQ^ent far le rivage. Dés qu'elle fut 
en fureté , je me jettai de nouveau à 
la nage dans le fleuve pour fecouric 
mon maître , qui s'était défendu quel- 
que tcnips contre la mort, mais dont 
les forces étaient épuifées ; j*eus le 
bonheur d'arriver à temps pour lui 
fini ver la vie. Je le conduifis auprès 
de fon époufe, qui commençait à fe 
Tome UL l 



('9+) 

reconnaître ; je les accompagnai à la 
niaifon , où ils me rendirent: la liberté 
fiir-Ic-champ. 

Les Usbecs font naturellement hu- 
mains. Lorfque je fus un peu familia- 
îifé avec mon maître & ma maîtrelTe, 
qui me traitaient alors comme leur 
meilleur ami, & fur- tout quand je 
leur eus raconte quelques circonf- 
tances de ma vie, ils s'attachèrent à 
moi JLîfqu'à m'ofTrir une de leurs fiiles 
en mariage. L'image de ma chère 
Sophie était gravée trop profondément 
dans mon ame pour me permettre de 
former de nouveaux liens ^i d'ailleurs , 
mon attachement pour le prince An- 
der , que je regardais comme mon 
pupille, m'éloignai t d'un établillemcnt 
qui m'aurait ôté toute efpérance dç le 
yevoir un jour. Je refufii donc les 
offres obligeantes de Keineb & de for\ 
époufç,ôc je leur demandai l'agrémenr 
dç revenir dans ma patrie : ils ne me 



(«95) 
raccordèrent qu'après avoir mis tout 
en nfage pour me Elire changer de 
rcfolution. 



r=-^-%TÎ2:^=^^*!i- 



CHAPITRE CCVIIL 

Suite du récit de Falcour, Son 
retour dans les Indes. 

l\.EiNEB me voyant inébranlable, 
me fît préfent de plufieurs cfclaves , 
&■ d'un chameau charge de pièces 
d argent. Il m'accompagna jufqu'aux 
porr.es de Samarcande, en me fou- 
haitant toute forte de bonheur. 

En quittant le pays des Usbecs, je 
pris le chemin de Cabul. On m'inf- 
truifit, dans cette ville, de l'étrange 
révolution arrivée dans les Indes. Cet 
événement ne me furpriî pas : j'a\ ais 
toujours préiagé qu'Aureng-Zeb fc 
placerait fur le tronc de rindoftan au 

I i 



préjudice de Tes frères , mais je ne 
prévoyais pas que cet évcncment duc 
arriver du vivant de l'empereur Schah- 
Jchan, 

Je mis huit jours pour me rendre 
de Cabul à Lahor , en palfant par 
Allock , ville aflcz peu confidérable , 
rnais fituée dans un âcs plus beaux 
climats de l'univers. Enfin j'arrivai à 
Delhy , où je pris mon logement dans 
le premier caravenferaii que je ren*^ 
contrai, 

Le bruit qu'avait fait votre arrivée 
dans cette grande ville nz me la laiiïà 
p4s long-temps ignorer ; mais j'appris 
en nicme-temps que vous veniez de 
vous battre avec un feigneur étranger 
pommé Mirfa-Mulaj & que vous 
^viez été tué dans le combat. Je m'ar- 
lètai quelque temps à Delhy poir 
lii'afiurer d'un fait qui m'intérelïiiit 
vivement , &: lorfque je crus être con • 
vaincu que votre mon n'était aue trop 



('97) 
véritable , ce tragique événement 
acheva de me décacher du monde > 
je réfolus de finir mes jours dans une 
folitude. 

Je quittai Delhy fans m'être pré- 
fente devant le raja votre père. Il cil 
plongé dans l'excès de la douleur, me 
difais-je à moi-même, quelle confola- 
tion fuis- je en état de lui donner ? Mes 
cfclaves m'étaient inutiles , je leur 
donnai la liberté. Montant enfuitc 
fur le chameau qui portait toutes mes 
richefTcs , je pris la première route qui 
fe préfenta à moi , je la fuivis durant 
pliifieiirs jours fans fonger dans quel 
pays eFe pouvait me conduire ; ils 
m'étaient tous indiffcrens. Après quel- 
ques jours de marche, je me trouvai 
djms les états du raja de Rator; 



ï* 



(198) 

CHAPITRE CCIX. 

Suite du récit de Falcour, Il 
s'établit dans une foUtude. 

J^ HUIT lieues de la ville qui donne 
fon nom au petit royaume de Rator , 
]a rivière de Kiang roule doucement 
fes eaux au pied d'une chaîne de mon- 
tagnes qui fertde limite entre les états 
du raja &: ceux de l'empereur mogol. 
Les vallées qui fe rencontrent dans 
ces montagnes font habitées par àzs 
Parfis , la plus paifible nation de l'u- 
nivers. Ces peuples vivent entre eux 
comme s'ils ne compofaient qu'uns 
nicme famille. Ce féjour me plut , je 
le choifis pour le lieu de ma retraite. 
J'employai une partie de l'argent qre 
j'avais à faire l'acquifition d'une alTvZ 
jolie maifon appartenante à un riche 
marchand de Rator. 



( 199 ) 
Cette maifon était environnée d'uil 
terrcin que je trouvai picrtjnc en 
friche , mais que je mis bientôt ea 
valeur. Le jardin qui joignait la mai- 
fon ciait grand, mais fi mal entre- 
tenu , qu'on jugeait , en le voyant, 
que le maître n'y venait prefque ja- 
mais. Je m'amiifai à tailler les arbres, 
à fiiire arracher les ronces qui cou- 
vraient les allées , 5c bientôt ce jardin 
prit fous mes yeux & par mes foins 
une forme nouvelle. 



'*^^:^:^i:^^^*!*==^ 



CHAPITRE CCX. 

Suite du récit de Falcour, Il 
rencontre deux étrangers, 

S E menais , depuis plus d'un an , dans 
ma retraite , une vie tranquille : je 
fortaispeu pendant le jour 5 mais, au 
coucher du foleil , je prenais le frais, 

1 + 



( 2O0 ) 

prefqne tons les foirs , fur le bord de 
la rivicre qui baignait ma folitude. 
Un foir que je faifais ma pron^enade 
ordinaire , je vis venir à moi quatre 
perfonnes à cheval. Celui qui parai fait 
le maître des autres m'aborda civile- 
ment , Se me pria de lui dire s'il 
trouverait , dans les environs de l'en- 
droit où nous étions, un caravenferail 
dans lequel il pût paiïer la nuit. Frappé 
de la bonne mine de cet inconnu, je 
lui répondis qu'il ne trouverait point 
d'autres caravenferails , à plufieurs 
lieues à la ronde , que les cabanes 
qu'il voyait , 6z que j'étais furpris qu'il 
fc fût expofc fi tard dans un lieu audî 
défert. L'aimable inconnu me remer- 
cia de l'avoir inftriiit de ce qu'il voulait 
favoir : il ajouta qu'il s'était égaré dans 
les montagnes, &: qu'il était fi préoc- 
cupé, qu'il marchait depuis plufieurs 
jours fans tenir de route certaine. 
Le ton dont l'étranger prononça ce 



( ^01 ) 

peu de paroles péuétra mon cœur 
d'un fentiment inconnu qui nVatta- 
diaic vivennent à fes intérêts Seigneur, 
lui di$-je 5 vous ne trouverez point ici 
de retraite digne de vous ; mais fi vous 
voulez accepter ma maifon , qui n'ed 
pas éloignée , vous y pafTerez la nuit 
avec un peu moins d'incommodité. 
L'étranger fît d abord quelque diffi- 
culté d'accepter l'offre que je lui fai- 
fais y cependant il fe rendit à la fin à 
mes iniUnces, &z nous prîmes cn- 
femble le chemin de ma maifon. 

En attendant le fouper , je m'en- 
tretins avec l'étranger de chofes gé- 
ni râbles. Il me demanda Ci je faifais 
ma demeure ordinaire dans ces mon- 
tagnes. Je l'habite depuis près de deux, 
ans, lui répondis -je, &", depuis ce 
temps-là, je n'ai d'autre fociété que 
celle des bonnes gens dont vous avez 
vu les cabanes 5 je vis dans la retraite 
la plus obfcure : javouc cependant 



que Je fuis fcnfiblc an pl.iifir de voir 
&• d'entretenir une pcrlonne comme 
vous. Pour moi , reprit l'inconnu , je 
fuis les hommes , Se je voudrais pou- 
voir me fuir moi-mcme. Si vous con- 
naiiïîez la nature de mes infortunes, 
vous jugeriez que je dois renoncer 
pour jamais à toute efpéce de fociété. 
L'étranger prononça ces mots avec 
im ferrement de cœur qui m'attendrit. 
Notre entretien fut interrompu par 
l'arrivée d'un de Ces compagnons, qui 
s'était arrêté fans doute pour donner 
quelques ordres ; c'était Luzine. Vous 
voyez le meilleur de mes amis , me 
dit l'étranger , en me préfentant cette 
aimable perfonne ; fans lui , fans les 
confolations qu'il me donne, j'aurais 
déjà fuccombé fous le poids de mes 
peines. On m'avertit alors que nous 
étions fervis. Apres le repas , j'accom- 
pagnai mes hôtes dans les chambres 
qui leur étaient préparées. 



(i05) 



■-JAii-opv^/TÇwitt*, . 



CHAPITRE CCXI. 

Suite du récit de Falcour, Il engage 
les deux étrangers a fixer leur 
féjour dans fa folitude. Quels 
étaient ces étrangers, 

J £ fentais une extrême curiofité de 
connaître plus particulièrement deux 
perfonnes vers lefquelles mon cœur 
érait entraîné par un penchant irré- 
fiftible. Je fis plufieurs queftions aux 
deux efclavesqui les accompagnaient, 
mais je n'en tirai que de faibles lu- 
mières. Ils m'apprirent que leur maître 
était un feigneur perfan qu'une affaire 
d'honneur qu'il avait eue à Delhy 
forçait de quitter l'Indoftan. 

Mes deux hôtes entrèrent dans ma 
chambre le lendemain , an(îj tôt que 
je fus levé : ils me remercièrent de 



( iG4 ) 
rhofpitalitc que je leur avais donnée; 
& me demandèrent la permiflîon de 
continuer leur route. J'eus beaucoup 
de peine à les faire confentir à fe re- 
pofer quelques jours chez moi > j'y 
réulïîs enfin. Je découvrais tous les 
jours , dans ces étrangers , de nou- 
velles qualités qui me faifaient defircr 
avec ardeur d'éloigner le moment de 
leur départ. Je ne les quittais prefquc 
^mais , m'occupant à faire quelque 
diverfion aux chagrins dont Mirfa- 
Mula parailîait dévoré. Il me dit un 
jour qu'il fe propofait de fixer fes jours 
avec fon ami dans la retraite : je me 
fervis de cette ouverture pour le p; ef- 
fer de donner la préférence :i celle où 
le hafard l'avait conJ.uit. Cette pio- 
pofition le fit rêver quelque temps. 11 
me pria de lui donner vin<t- quatre 
heures pour fe déierminer. Je lui fis 
oblervcr, dans cet intervalle, que, 
nous trouvant tous trois dans ie^ mêmes 



(^05) 
dirpofitions , c'était un avantage com- 
mun de pouvoir nous entretenir de 
nos malheurs réciproques , &: de nous 
entre-aider à les fupporter. Mes hôtes 
fe rendirent enfin à mes raifons. 

Depuis ce jour, ma foHtude prit à 
mes yeux une forme plus riante. A dis 
avec Mirfa-Mula &c Ton ami, fur le 
bord de la petite rivière, je leur fai- 
fais part , pour les amufer , d'une partie 
de mes aventures. 

Je leur fis un jour l'hiftoire de ma 
captivité de Balîbra, &: de la manière 
dont j'avais été féparé d'un élève 
auquel j'èrais plus attaché qu a ma 
propre vie. A mefure que le parlais, 
Mirfa-Mula changeait de couleur: 
il fe remit cependant. Continuez, me 
dit-il : l'altération que" vous avez fans 
doute apperçne fur mon vifage vient 
de la conformité de vos aventures 
avec l'événement q-ii caufc le mal- 
heur de ma vie. Si Je ne vous ren* 



( ^0^ ) 

contrais pas dans un pays fi cloicrnc 
de l'Arabie, je croirais que vous êtes 
Falconr, l'ami & le compagnon du 
prince Ander-Can. 

Toute ma philofophic m'abandonna 
lorfque j'entendis prononcer ce nom. 
Oui , je fiiis Falcour ! m'écriai- je, hors 
de moi - mcme ; j'étais l'ami de ce 
prince infortuné qui vient de périr 
dans fa patrie, à la fleur de Ton âge. 
Mirfii-Mula me laiiTa faire mes ex- 
clamations. Lorfque je fus en état de 
' l'écouter: O Falcour! me dit-il d'un 
ton de voix qui décelait l'agitation de 
fon ame, ô Falcour! que vous allez 
me haïr ! . . . . Vous avez devant les 
yeux !e monftre qui a blclTé votre 
ami. J'ai immolé votre ami dans l'ac- 
cès de ma rage j mais confolcz-vous, 
AnderCan n'cft pas mort de la blef- 
fure que lui a fait ma main ; vous 
pouvez encore vous flatter de le revoir. 
Pour moi, qui l'aimais plus que mon 



cxiftencc, &: qui l'ai percUi pour ja- 
mais , la mort feule apportera quelque 
adouciffement à mon défefpoir. Alors 
Mirfa-Mula me déclara fou fexc , 
celui de Luzine &c leurs véritables 
noms. Elle me fit confidence de la 
naiiTance & des progrès de fa paflion : 
elle ajouta que la petite vérole qu'elle 
eut quelque temps après votre départ, 
en changeant prefque abfolument les 
traits de fon vifage , lui infpira le- 
trange réfolution de vous fuivre dans 
votre patrie. Elle me parla de fon 
duel avec vous , de fon défefpoir après 
cette .action étonnante , des fuites 
qu'elle eut, de fa bleflure , qui , pen- 
dant près d*un an , la mit aux portes 
du tombeau. Elle finit par me dire 
que vous étiez aduellement afTiégé 
dans Chitor par le fultan Mahamud, 
àlatcte d'une armée de cent cinquante 
mille hommes, &: que, défefpérant 
de vous rendre aucun fervice dans 



( ^^s ) 

cette occafion , elle s'était exilée du 
inonde pour jamais. 



— ===a*!^:«i)î:ï^- 



CHAPITRE CCXIL 

Fin du récit de Falcour, 

J E ne pouvais m'empêcherdeplaindre 
une femme aimable d^ généreufe , 
dont Taniour avait caufé tous les mal- 
heurs 5 mais je ne lui cachai pas que, 
puifque vous exiftiez encore , j'étais 
déterminé à vous aller joindre , quel- 
que péril que je du (Te courir en cette 
occafion. Cette dame me dit qu'elle 
avait appris que le raja de Rator ar- 
mait puiirammenr j qu elle ne doutait 
point que ce ne Fùc en votre faveur , 
&" qu'en faifant un voyage dans cerre 
ville , je trouverais peut- c^re des fa- 
cilités pour exécuter un projet donc 
elle était bien éloignée de me détour- 



( 209 ) 
ncr. Je partis pour Raror, après avoir 
exigé la parole de Zama, qu'elle at- 
tendrait mon recour dans ma maifon. 
Les premières perfonnes que j'in- 
terrogeai , à mon arrivée à Rator , 
m'apprirent que le raja Jacout-Zing 
fe dilpofait à le mettre en campagne , 
à la tèce de Ton armçc , pour marcher 
au fecours d'un r.ija de les amis , leq .cl 
avait envoyé à fa cour un ambalTa- 
deur nommé Thamar , car je n'en 
demandai pas davantage. Je courus 
au palais , j'embraiïai ce cher com- 
pagnon , dont je croyais erre féparé 
pour jamais. Thamar venait de rece- 
voir une lettre de votre part ; il fe 
préparait en conféquencc à partir 
pour Chitor. Je le détcrmii^ai à ve ir 
paffcr quelques jours à ma maifun de 
campagne , en attendant le retour 
d'Ambdar , qu'il envoya! t dans le 
camp desMogols pour prcn re langue, 
JL'çtat dç langueur dans leauel ctaiç 



( iïo) 

Zama, à mon recour dans ma maifon, 
nous troubla fcniiblemcnt , Thamar 
6c moi. Cette dame par^xiiîait revenue 
de la palïion qu'elle avait eue pour 
vous. Nous lui fîmes la propoTitioii 
de nous fuivre à Chitor , elie nous 
répondit que tous Tes defirs Te bor- 
naient à pafier fa vie auprès de vous> 
en conféquence nous partîmes tous 
enfemble pour Rator. Ambdar revint 
de Tarmée impériale quelques jours 
après notre arrivée dans cette ville , 
ô^ nous prîmes la route de Chitor. 



— i^»-r>uj — 



CHAPITRE CCXIII. 

Conclu f ton. 

XjA guerre étant heureufement ter- 
mince , je congédiai mon armée , & 
je revrns à Brampour avec mes amis. 
Je n'eus pas le bonheur de les pof- 



fcJer long- temps. A peine étions-nous 
' arrivés dans ma capitale-, que Thamar 
me demanda la permidion d'accom- 
pagner Ton époufe Zulie dans la vallée 
de Dinam. En vain je voulus ébranler 
fa réfulution i il m'oppoia la parole 
qu'il avait donnée aux parens de 
Zulie , de la ramener dans leurs bras : 
il ne me fut pas polliblc de le retenir, 
Falcour me reliait. Je me flattais que, 
malgré le tendre fouvenir qu'il con- 
fervair dç ion époufe , je le détermi- 
nerais à faire un nouveau choix en 
faveur de Zama ou de Luzine. Le 
grand erre en ordonnait autrement : 
une ficvre ardente me priva pour ja- 
__ mais de ce généreux ami. 11 mourut 
. dans mes bras fîx mois aprcs le départ 
de Thamar. 

Depuis ce jour malheureux , je 
cherche mon unique confolativ^n au-^ 
prés de mon époufe , Se dans la con- 
vçrfation de Zama ôc de Luzine ^ 



(Mi) 

devenues les compagnes infcparabîcs 
de Padmani. Je reçois fouvent des 
nouvelles de Thamar &: de Zulie. 
Luzicn 6j Zulmire , qui n'efpcraicnc 
plus de les revoir , célébrèrent le jour 
de legr arrivée dans la colonie comme 
un jour de fcce. Thamar 8^ Zulie ont 
trouve le bonheur dans leur retraite, 
de le ciel m'eft témoin que j'irais l'y 
chercher moi-mcme avec ma famille, 
(i les devoirs que mimpofe la puif- 
fance fouveraine ne m'enchaînaient 
dans Brampour , au milieu de mes 
fiijets. 

Fin du troijilmc & dernier volume* 



I 



PQ Ander-Can 

1947 

C3A5 

t. 3 



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