ANDER*CAN,
RAJA DE BRAMPOUR,
FADMANI,
HISTOIRE ORIENTALE,
TRADUITE DE LA LANGUE MALABARE;.
Par Madame la ComtelTe de Ch. M. R. D»
TOME TROISIÈME,
^ DIj
^ cl;.
A BRAMPOUR,
£t fe trouve à Pa ri s y
Chez BRÎAND, Libraire, quai des Aiiguftins,;
N°. 50.
1788,
T A B LE
DES CHAPITRES
Contenus dans ce volume.
Chapitre CL. y^ n DBR - Can ^
Thamar & Zulie abordent à Goa. D^ef-
cription de cette villes Page i.
Chap. CLL Ils fe rendent par terre- à
Agra, 3.
Chap. C LU. Voyage d*Agra àDelhy ^ ^,
Chap. CLIIL Ander-Can dans les bras
de fon père j 5;;
Chap. CLIV. Ander-Can retrouve Pad-'
mani à l'injlant ou ^ le croyant mort ,
elle fe jettait dans un bûcher ardent ,'
Chap. CLV. La. mère de Padmani ap*
prenant que fa fille efi arrachée aux
flammes , vient à fa rencontre , 1 8#
Caap. CLVL Ran-Zing donnt f9n con^
fentement au mariage d'Andcr*Can &
de Padmani j^ Xl*^
Tome III, a
s TABLE.
Chap. CLVIL Mon de la mcre de Pad-
mani. Page ly.
Chap. CLVIII. La mon de la mtre de
Padmani éloigne le mariage d'Anden
Can i 28.
Chap. CLIX. Ander - Can raconte fes
aventures à Padmani ^ 3 0.
Chap. CLX. Un feigncur étranger ^ nommé
Mirfa-Mula ^ arrive à Delhy, Il ejl
préfenté à Ander - Can & a Padmani _,
CHAv.CLXLHiJloire de Mirfa-Mula, 38.
Ch ap. CLXII. Suite de l'hipire de Mirfa-
Mula y 42.
Chap. CLXIIL Fin de Vhljloirede Mirfa^
Mula, 45.
Chap. CLXIV. Réflexions d' Ander- Can
& de Padmani à Voccaflon de l'hijloire
. de Mirfa-Mula , 47«,
Chap. CLXV. Comme on n aime pas en
France , 49.
Chap. CLXVI. Padmani enlevée par le
fultan Mahamud y 51-
CuAP. CLX VIL Thamar découvre les
t A B t B: lîy.
traces des rav'ijjeurs, Ander ramène fors,
amante à Delhy , Page 58.
Chap, CLXVIII. Ander -Can reçoit une
lettre de Zam.a. Appréhenjion de Pad-
mani y 60^
Cm A p. CLXIX. Padmani reçoit un billet
anonyme , 64,
Chap. CUiX.Ander-Canefi obligé de fc
battre en duel avec Mirfa *» Mula, Suite
du combat y ^7.
Chap. CLXXL Ander ^ blejfé dangereu-
fiment , ejl tranfportéenfecret , par ordre
de fan père ^ dans une maifon écartée:, 72 •
Chap. CLXXII. Ander fait avertir Thamar
du lieu de fa retraite. Suite du combat , 74,.
CîîAP. CLXXIII. Ander charge Thamar
de prévenir Padmani de fon état-. Ils
concertent enfemhle defe retirer à Dinam ,
le raja Ran -Zing y confen r j 80».
Chap. CLXXIV. Ander ^ Thamar^ Pad-
mani & Zulie partent pour la vallée de
Dinam ^ 8 /•
Chap. C LXX V. L es vcryageurs fonrpour^
fuivis par ordre de l'empereur Aureng—
f^ r A B L E;
Ze5 3 & atteints au bord du Padder^
Page 88.
Chap. CLXXVI. Combat inutile. Enlè-
vement des dames , 90.
Chap. CLXXVII. Ander-Can & Thamar
font fuivre leurs époufes par un efclave ^
& continuent leur route , ^^,
Chap. CLXXVIII. Mœurs & ufages des
Parfis y 97.
Chap. CLXXIX. Ander-Can & Thamar
arrivent au fouterrein du défert de Zendy
ils y font joints par Cefdave quils avaient
chargé de fuLvrc leurs époufes ^ 100.
Chap.CLXXX. Vefdavedc Thamar rend
compte de fa commiffion , I02.
. Chap. CLXXXI. Retour d' Ander-Can à.
Brampour, Il trouve fon père dangereu-
fement malade y 10 y.
Chap. CLXXXII. Nature dupoifon dans
lequel les Mogols trempent leurs flèches
pour en rendre les blejjurcs mortelles ,108.
Chap. CLXXXIIÏ. Le raja Ran-Zing y
au lit de mort y donne à fon fils des con-
feils falutaires. Il r infruit de plufcurs
TABLE. ^
particularités de fon combat avec Mir/u"
Mula ^ Page III.
Chap. CLXXXIV. Ran-Zïng fait à fon
fils le portrait de V empereur Aureng-
Zeby lis*
Chap. CLXXXV. Mort dufultan Mol-
dabax , frère d'Aureng-Zeh _, 117.
Chap, CLXXXVI. Mort du raja Ran-
Zing , 1 20*
Chap. CLXXXVIT. Ander^Can aban-
donne firampour ^ fe fortifie à Chitor.
Defiription de cette fortereffe ^ 122.
Chap. CLXXXVIII. Ander-Can affligé
dans Chitor par le fiultan Mahamud ,
125.
Chap. CLXXXIX. U fiège de Chitor
trame en longueur. Le fultan feignant
de vouloir le lever 5 écrit au raja
Ander-Can y 117.
Chap. CXC. Le fiiltan Mahamud entre
dans Chitor ^ Ander lui fait voir les for-
tifications , & l'accompagne, à fon départ,
jufquk la porte de laforterefie _, 129.
Chap. CXCI. M^ihamud^ maître de la
Vj t A B L Ë
perfonne du raja Andcr-Can ^ écrit des
lettres menaçantes à la garni/on de
Chhor. Réponfe de Padmanï _, Page i ; 4.
Chap. CXCIï. Mahamud lève le fiege de
Çhitor j enferme Ander-Can dans une
forterejje ^ & envoie des ambajfadeurs à
Padmanï pour la féduire j 157.
Chap. CXCIII. Padmanï oppofe la ruje à
la rufe. Elle répond au fultan Mahamud y
140.
Chap. CXCIV. Voyage de Pajpanï à la
prïfon du raja Ander-Can ^ 142»
Chap. CXCV. Le raja Andcr-Can délivré
de fa prïfon par un Jlratagime. Surprife
du fultan Mahamud y là^G,
Chap. CXCVI. Andcr - Can ^ perfuadé
qu il fera attaqué de nouveau par le fultan
Mahamud^ prend des mefures pour faire
une vigoureufe défenfe , • 148,
Chap. CXCVII. Chïtoraffiégé de nouveau y
Chap. CXCVIIl. Ander-Can reçoit des
nouvelles de Thamar y i 5 y-
Chap. CXCiX. Retour de Thamar y de
T A B L E. !Vi)
' Fakour , de Zama y de Lui;inc, Evénc
mens extraordinaires , Page i ($o.
Chap, ce. Suite dévénernens extraordi-
naires. Le fui tan Mahamud prifonnier
dans Chitor y 163.
Chap. CCI. intrevue du raja Ander-Can
. & du fuit an Mahamud y i6j,
Chap. CCII. Ander-Can, Padmani y
Thamar y Fakour y Zama^^ Lu:çinc &
Zulie réunis _, 169.
Chap, CCIII. Thamar raconte comment
il s'eft emparé de la perfonne de Ma-,
' hamud y ijij
Chap. CCIV. Le Bonheur :, 182.
Chap. CCV. A la nouvelle de la pi if e du.
fultany répouvante fe met dans le camp
. impérial y V armée prend la fuite , 1 87.
Chap. CCVI. L'empereur Aureng-Zeb
envoie des ambaffadeurs pour traiter de
la rançon de f on fils. Fin de la guerre y
189.
Chap. CCVII. Fakour raconte les cir*
confiances de fa captivité de Baffora ,
191.'
vïîj T A B L E.
Chap. ce VIII. Suite du récit de Fakouri
Son retour dans les Indes , Page 1 9 y.
Chap. CCIX. Suite du récit de Falcour,
Il s'établit dans une folitude , 1 98.
Chap. CCX. Suite du récit de Falcour^
Il rencontre deux étrangers y 199,
Chap. CCXI. Suite du récit de Falcour.
Il engage les deux étrangers à fixer leur
féjour dans fa folitude , Quels étaient ces
étrangers y 203.
Chap. CCXII. Fin du récit de Falcour,
20S.
CiiAP. CCXIII. Co/zc/zf/To/z ^ 2IO,
Fin de la Table.
ANDER-CAN^;
ANDER-CAN,
RAJA DE BRAMPOUR,
E T
P A D M A N ï.
>:>Si^i\^r^UidM
-^ï^.?!^==
CHAPITRE CL.
Ander - Can y Thamar ù Zulîc
abordent a Goa, Dcfcripdon d^
cette ville,
JLe récit de Thamar me retint fut- le
pont jufqu'à l'heure du dîner. Nous
Tome II L A
defcendîmes alors dans la chambre du
confeil, où Zulie nous attendait.
Depuis notre départ de Diu , le vent
nous fut conftamment favorable. Nous
pafsâmes à la vue de Surate , dont on
pouvait diftinguer les maifons avec des
lunettes 5 nous côtoyâmes le royaume
de Vifapour j enfin on jetta l'ancre
dans le port de Gon,
La vfiie de Goa s'élève en amphi-
théâtre, dans une île formée par deux
bras de la rivière de Mandoua , qqi
fe jette dans la mer entre les deux
pointes appellées de Salfet & dç
Bardes, à quatre lieues de la ville,
après avoir formé , au pied de Tes
murs 9 un des plus beaux ports dç
l'univers. Les deux premières maisons
qu'on apperçoic en entrant dans la
rade font deux couvens^ l'un de do-
tninicains & Tautrc dç capucins.
Les bords de la rivière font couverts
paifpoj de campagne placées fur
(5)
des fîtes avantageux , 6c environnées
de jardins délicieux. La ville efl: belle,
bien percée: tout y refpire l'opulence
& les plaifirs , qui en font la fuite.
L'ile de Goa peut avoir vingt milles
de circonférence.
l=â±^i$V>;(^2ét£i
CHAPITRE CLI.
Ih Je rendent par terre a Agra.
J E paflai quinze jours dans cette
ville , qui furent employés à faire
préparer les équipages qui m'étaient
néceflaires. Dès qu'ils furent prêts,
Zulie monta dans un palanquin : je
raccompagnai à cheval , de même que
Thamar, & les gens de fa fuite & de
la mienne. Nous fui vîmes le cours de
la rivière de Mandoua jufqu'à Vifa-
pour , d'où nous nous rendîmes à
Aurengabad.
A 1
(4)
Je rencontrai dans cette ville plu-
fieurs pcrfonnes que j'avais vues à la
cour d'Aureng-Zel quatre ans aupa-
ravant. Le bruit de ma mort s'était
tellement accrédité , qu'on parut ex-
trêmement furpris de me revoir. Je
reçus à ce fujet des complimens flat-
teurs , ôc que j'avais lieu de croire
fincéres.
Un grand nombre de perfonnes
qui voulaient fe rendre^ à la cour fe
joignirent à moi lorfque jç quittai
Aurengabad. Je me trouvai alors en-
vironné d'une caravanne aiTez nom-
breufe , à la tête de laquelle je fuivis
la rivière d'Ugen jufques fous les
remparcs de la fbrtereffe de Gualier,
On trouve alors un chemin magni-
fique dont nous profitâmes , & nous
arrivâmes dans Agra , après avoir pafTé
fi giié la petite rivière de Tchemhel.
^'abf ence de la cour rendait défertc
cette ville, que j'avais vue fi florif-
(î)
Tante. L*empereur Schakgehan vivait
encore renfermé avec fes femmes
dans les jardins , mais on ne parlait
déjà plus de lui.
5 =.r=«i^r^ïîî3M^èy.=-
CHAPITRE CLIL
Koyagt d'Agra a Delhy,
l^ous féjournâmes quelques jours
dans cette capitale : la caravane devint
plus nombreufe à notre départ, par
la jonction d'environ ceat perfonnes
qui me firent demander la permifïïon
de m'accompagner. La quantité de
voleurs répandus dans les provinces
depuis la fin de la guerre obligeoit les
voyageurs à prendre des précautions
pour n'être pas arrêtés dans la route,
& il fut heureux pour nous d'être
en force.
Sur les confinj de la province d'Agra
A}
(O
fc trouve une vafte foret qui coupe
le chemin de Delhy , & auprès de
laquelle nous arrivâmes à l'entrée de
la nuit. Lçs avant -coureurs que j'en-
voyais tous les jours devant moi Te
replièrent à toute bride fur ma troupe
au moment où nous allions entrer
dans le bois : ils me dirent , pour juf- ,
tifîer leur fuite , qu'ils avaient été
pourfuivis par une bande nombreufe
de voleurs qui les avoient quittés à la
vue du gros de notre caravane.
Nous étions en trop grand nombre
pour devoir appréhender la rencontre
de quelques bandits ; je penchais en
conféqucnce à continuer notre route.
Cependant, comme la plupart de mes
compagnons étaient des banians , gens
plus propres au négoce qu'au manie-
ment des armes , je crus devoir les
confuker. Ils me prièrent de paffcr la
nuit dans Tendroit où nous étions, ce
que nous exécutâmes.
(7)
On fit un retranchement avec
les baîots de marchandifes dont les
chameaux qui fuivaient la caravane
étaient charges , de avec les chariots
des équipages. On fe repofa tranquil-
lement au miheu de ce petit fort,
dans lequel il fut alkimé plufieurs
feux pour avertir les voleurs qu'on
faifait bonne garde.
Je m'apperçLis le Icudemain que
lavis des marchands avait été fage.
Nous traversâmes la forêt en bon
ordre fans rencontrer perfonne > mais
i Tiffue, nous vîmes un eicadron de
deux cents cavaliers riin.^és en bataille
à la demi -portée du moufquet de U
grande route : notre contenance guer-
rière leur en impofa? ils n'oscrent pas
nous attaquer i mais il eft préfumablc
qu'ils auraient fondu fur nous fi l oti
fe fût engagé dans la foret durant la
nuit.
Nous arrivâmes au milieu de la nuit
A +
dans le vieux Dclhy , qui fert de fàiiX-
boiirg à h ville neuve , dont les portes
étaient fermées : on les eût fans doute
ouvertes à ma requifirion , mais je
voulais éviter tout éclat avant d'a-
voir pris les ordres de mon père 5 je
rrAs pied à terre dr.ns le fauxboiirg,
ôc je profitai de la fraîcheur de la nuit
& de la clarté de la lune pour rae
promener au bord de la rivière de
Gemma.
J'arrivai Cur les rives du fleuve dans
cet inftanc où, les ténèbres fe retirant
lentement pour faire place à la lumière
qui s'avance, le voyageur indécis doute
s'il efl: jour ou s'il eft nuit. Un grand
nombre d'ouvriers préparaient un biV
cher qu'ils ornaient d'emblèmes fu-
nèbres. L'adivité avec laquelle ils
travaillaient annonçait que les ob-
sèques auxquelles ce bûcher était dcf-
tiné devaient bientôt fe célébrer. Je
voulus en favoir davantage , on me
(9)
dit qu'un feigneur indien était mort
dans les pays étrangers , &c que fa
veuve devait fe brûler ce jour -là,
félon les loix impies de fa religion.
Celui qui nne ttnait ce propos était
un mahométan ; ceux de cette fede
traitent trop mal les femmes pour
qu'elles foient tentées de les accom-
pagner dans le tombeau : je le quittai
pour rejoindre Thamar & Zulie, qui
m'attendaient dans le caravanferail,
& que je trouvai prêts à fortir.
a^«iSgi^^^fe» j '
CHAPITRE CLIIL
Ander-Can dans Us bras defonptre.
IN ou s prîmes le chemin de la ville,
& Thamar me conduifit au pa'ais du
raja mon père. J'étais forti depuis
pluSide quatre ans de la maifon pa-
ternelle > & depuis ce temps, mes traits
A5
(lo)
siéraient JFormés; ma taille, devenue
plus haine &" mieux proportionnée ,
me faifait paraître un autre homme >
il était difficile qu'on pi\t me recon-
naître. Cependant Thamar me pria de
modérer pour quelques inftans mon
impatience , de de le laifler entrer
avec Ton époufe dans l'appartement
de mon père , pour le prévenir de
mon retour , dans la crainte que le
plaifir inefpéré de me voir ne causât
dans Tes fens une révolution qui lui
fut funefte. Mon attente ne fut pas
longues mon père ouvrit lui-mên'ie
les portes de fon cabinet ^ fe préci-
pita dans mes bras : à peine eus-je le
temps de me jetter à fçs pieds. Je
n*exprimerai pas les fentimens de joie
&: de tendreffe qui remplirent mon
ame dans cet heureux inftanr. Ames
fenfibles , vous les avez éprouvés ! Mon
père me tenait ferré contre fon cœur j
nos larmes confondues étaient la feule
(M)
cxpreffion de nos penfées ; nous ref-
tiens dans un filence durant lequel
nos âmes pénétrées d'une joie pure
goûtaient une félicité que la parole ne
faurait exprimer.
Après les premiers inftans où la na-
ture agilTant toute feule , ne nous
laifTait pas la liberté de faire des ré-
flexions, mon père me fit entrer dans
fon cabinet, me fit alfeoir auprès de
lui , à côté de Zulie & de Thamar,
&c me fit de nouveau les plus tendres
careOes. Je m'apperçus avec furprife
qu'au milieu de [es tranfports il chan-
geait de couleur j la triftefle fe répan-
dait fur fon vifage; il faifait de vams
çfTorrs pour la cacher , elle perçait
malgré lui. Je penfais que le fouvenir
de ma mère troublait le plaifir qu'il
reflentait à me voir; ie ne pouflai pas
plus loin mes coniedures. Mon père
fortit de fon cabinet pour donner des
ordres à un efclave, & j'encendis dii*
h6
tinaement qu'il le chargea de lui
rapporter une rcponfe fur-Ie-champ.
L*état de mon pcre , jufqu'au retour
de l'efclave , ne faurait fe décrire ; Ton
regard était égaré , un tremblement
univerfel le faififlait par intervalles j
il me regardait avec des yeux ovt toute
fa tendreïïe était peinte ; fa phyfio-
lîomie changeait tout - à - coup ; il
prenait un air féricux qui me glaçait
d effroi. Thamar l'examinait avec at-
tention fans rien concevoir à cette
alternative de pîaifir Se de triftelTc
qui fe nuançait fenfiblement fur fon
vifage. Lefclave revint. Mon père
Dous quitta de nouveau pour entendre
la réponfe qu'il attendait. Il rentre fur-
ie-champ , en s'écriant ; O Dieu!
ô mon fils* ô.:pcrd connaiffance,.
Cet accident fut prompt comme Ic-
clair.
Au bruit que nous fîmes, on ac-
courut pour donner à mon père les
kcovLts dont il avoir befoin. Je dis
qu'on les lui donna , car , pour ce qui
me concerne , je ne fais ce que je
devins ; ma raifon m'abandonna pen-
dant toute cette journée.
Je me jetrai fur le corps de mon
père : on eut beaucoup de peine à
Tarrachcr de mes bras pour le porter
fur un lit de repos. Il ouvrit enfin les
yeux ; &: me voyant à genoux auprès
de lui : Eft-ce vous , mon fils , me diwl
d'une voix éteinte? que faites-vous à
mes côtés ? Courez , Ander , volez au
fecours de votre époufe, arrachez- la
des bras de la mort , s'il en eft temps
encore.
Les efforts que fît mon père lui
causèrent un fécond évanouiiTemenr,
mais je n'en fus pas témoin. Frappé
comme d'un coup de foudre , je me
concentrai tout entier dans mon ame >
les objets extérieurs ne faifaient au-
cune impreffion fur moi. Quelle était
(■4)
cette époufc que je devois arracher du
trépas? quel était ce trépas dont je
pouvais me rendre le maître? Mon
imagination s'échauffait. La conver-
fation que j'avais eue à l'aube du
jour avec les ouvriers qui mettaient
la dernière main à un bûcher funèbre,
nn fèigneur indien mort dans un pays
étranger , fa veuve qui devait fe
brûler , les paroles de mon père , le
récit que Thamar m*avait fait fur le
vaiffeau: — Oui , c'cll Padmani , m'é-
criai-je , hors de moi - même , c'efl
mon amante , c'eft mon époufe !
oii efteile , que je la fauve des atteintes
de la mort?
J'entrai dans une véritable frénéfie.
Je venais auprès du lit de mon père,
je frappais des pieds , je jettais des cris
inarticulés , mais j'étois incapable de
prendre aucune réfolution , ni même
de faire aucune adion raifonnable.
(«5)
CHAPITRE CLIV.
Ander- Can retrouve Padmani a
rinflant oîi ^ le croyant mort ^
elle fe jettait dans un bûcher
ardent.
i-»A raifon de Thamar fiippléa au
déFaut de la mienne. Mon père ne
manquait pas de fecours , on avait eu
le temps d'appeller les médecins , &
fon appartement était rempli de Tes
amis & de {q% efclaves.
Thamar s'approcha de moi, & me
prenant la main : Venez , Ander , me
dit-il , volons au fecours de Padmani :
elle veut mourir pour vous, c'ell à
vous à lui rendre la vie. J'entendis à
peine les paroles de mon ami \ le nom
de mon amante fut le feul qui frappa
mes oreilles > je fuivais Thamar , qui
me prêtait Ton bras , & avec ce
fecours , je marchais avec une vîtefîe
extrême : nous traversâmes toute la
ville dans Tefpace de trois quarts
d'heure.
Nous arrivâmes au bord de la rivicrc.
Le concours de monde, qu'un fpec-
tacle barbare attirait dans cet endroit,
n'arrêta pas mes regards ; je ne voyais
que mon ami , ou plutôt je ne voyais
& n'entendais rien. Thamar me traî-
nait. L'horreur de mon état venait fe
peindre dans mes regards furieux j
mes cheveux en défordre étaient cpars
fur mes épai les -, mon ami me parlait,
il me confolait fans doute, mais je
n'cntcn iais \ as fes paroles.
Cepc iJant noui perçâmes la foule
&r nous arrivâmes au pied du bûcher.
Mes cheveux fe hériflent fur ma tête.
O Dieu ! je vis Padmani ! Les habil-
Icmens funèbres dont elle était enve-
loppée ne la cachèrent pa$ à mes-yeoix,
fon portrait était grave trop profon*
dément dans mon cœur. Elle marchait
vers le bûcher ^ deux brames foute-
naient Ces pas chancelans. Cette vue
liie rendit toute ma force. Je m'ar-^
rachai des bras de Thamar , je courus ,
je volai au - devant des pas de mon
amante Arrête , barbare , que
fais -tu? arrête, reconnois ton
amant , . . . . vois ton époux. .... Pad-
mani détourne les yeux,.,., j'étais
à fçs pieds. Que devint -elle dans
Cet inftant ? que devins - je moi-
même?...
Je m éveille comme d'un fommeil
profond. Mon amante était à mes
côtés , on s'emprelTait de la rappeller
à la vie. Elle ouvrait les yeux. Nous
étions au bord du fleuve. Le peuple
immenfe qui nous environnait avait
empêché jufqu alors de tranfporter
Padmani dans la ville. Que ne dis-jc
pas à mgn amante quand cUe pup
(,8)
Î11 'entendre ! quels tranfports! quelle
ivreffc f — quels raviflemens !
A peine mon amante commençait
à Te reconnaître, que mon pcre arriva
fur les bords de la Gcmmn . Sa tendreflfe
pour moi X" pour Padmani lui faifant
craindre que nous n'euffions befoin de
fecours, il était monté dans un palan-
quin pour voler fur mes traces auiïi-tôt
qu'il fut revenu de fa faibleffe: il fit
entrer Padmani dans le palanquin s &
nous reprîmes le chemin de ^on palais.
^^^u^.sr\^r^ Uid.
^7i^^
CHAPITRE CLV.
La mère de Padmani apprenant que
fa fille cfi arrachée aux flammes ^^
vient à fa rencontre,
Lak nouvelle extraordinaire que l'c-
poux de Padmani , cru mort depuis
quatre ans , s'était préfeiité pour ar-
racher fon époufe aux horreurs du
bûcher, fe répandit rapidement dans
la ville j elle pénétra dans le palais de
Zoromade , jufqu'aux oreilles de la
mère de mon époufe.
Cette dame pleurait un malheur
dont fes prières &: Tes larmes n'avaient
pu la garantir. Elle était feule chez
elle. Son époRx ^ après avoir épuifé
sous les moyens imaginables pour
empêcher, ou du moins pour retarder
le facrifice de fa fi'le , ne voulut pas en
être témoin. Il s'était retiré à la cam-
pagne auiîi-tôt que Padmani , qui
entrait dans fa dix-fepriéme année,
eut perfide publiquement dans le vœu
qu elle avait fait de mourir, &: fixé le
jour de fon facrifice. Sa mère montra
plus de fermeté dans cette occafion,
elle n'abandonna pas fa malheureufc
fille.
AuflTi-tôt qu'elle fut certaine que les
tentatives qu'elle faifait pour retenir
fa fille fur la terre étaient vaines, elle
eut le courage de l'exhorter elle-même
à montrer une fermeté digne de fa
n aiffance &: de répoux qu'ell e pleurait.
Lorfqu'elle apprit paj* mille bouches
que , par TefFet d'un véritable prodige ,
fa fille était rendue à fes embraffemens,
elle ne pouvait fe perfuader que cette
nouvelle fût vraie. Cû eft ma fille ,
s'écriait cette tendre mcre, dont l'ex-
cès de la joie égarait la raifon , on dit
que le ciel me la conferve ? Pourquoi
n'cfl-clle pas dans mes bras ? Que je la
voye encore une fois , & je fuis fatis-
faite de mourir après ce bonheur. On
lui dit que fa fille avait pris le chemin
du palais de mon père. Cette dame fe
jetta dans un palanquin Se fe fit porter
au palais , où nous arrivâmes en même
temps, elle &: nous.
Ceft encore une fcène qu on ne
peut rendre. Mon amante apperçut fa
tncrc I clic fc précipita dans. fc$ bras
(2l)
au moment où elles fortaieiit Tune &
Tautre des palanquins. Ces deux dames
fe tenaient étroitement cmbraffces.
La mère femblait craindre qu'on nç
lui ravît une féconde fois fa fille pour
la conduire à la mort : elle ne pouvait
la quitter. Quel tableau que celui de
cette méreî Les larmes de tendreflc
qu'elle verfait , {es paroles entrecou-
pées > fes regards animés, fes tranfports
qui renailfaient fans cçflfç ! Enfin nous
arrivâmes dans un fallon où nous paf-
sâmes la journée enfembie, Thamar
&c Zulie nous joignirent , & la conver*
fation devint plus fuivie.
CHAPITRE CLVI.
Ran - Zlng donne fort conjcntement
au mariage d'Ander- Can & de
PadmanL
J'ÉTAIS adîs auprès de mon amante ,
mes yeux attachés perpétuerement fur
les fiens. Nous nous levâmes comme
(] nous nous fuflîons concertés , & nous
tombâmes tons deux en même temps
aux genoux de mon père : fon cœur
paternel n*était pas à l'épreuve de cette
marque de notre (bumillîon. Oui, mes
enfans, nous dit -il vivement, il eft
jufte que je mette le fceau à votre
bonheur $ vous me ferez aufïî chers
l'un que lautre , vos droits fur mon
cœur vont être les mêmes. Alors ,
prenant ma main pour la préfenter
à Padmani : Permettez , madame ,
(m)
continua til en s'adrelîant à la mère
de mon époulc , permettez que nos
deux enfans foient unis dès aujourd'hui
pour leur mutuelle félicité & pour la
nôtre.
Padmani leva timidement les yeux
fur fa mère pour lui demander foa
confentemçnt. Oui, ma fille, lui dit
cette dame , qui devinait fa penfée ,
j'approuve votre mariage i je ferais
fouverainement injufte fi je ne con*
fçntais pas avec la reconnaiffance la
plus vive à l'honneur dont le raja
daigne nous combler. Padmani alors
me préfenta fa main en rougiflant , jç
la reçus comme un préfent du ciel »
mais cette félicité, à laquelle je tou-
chais , s'enfuit loin de moi lorfque je
croyais que rien déformais ne pouvait
me la ravir.
On fit partir un Courier pour porter à
Zoromade la nouvelle de l'événement
inpfpéré qui lui rendoit fa fiUe, &
toutes chofcs furent préparées pour
avancer le jour où devait Te faire la
cérémonie de notre mariage.
J'accompagnai le foir Padmani Sc
fa mère jufqu a leur palais. A mon
retour , mon pcre me témoigna de
nouveau la fatisfadion qu'il reflentait
de me revoir, après avoir Ci long-temps
pleuré ma perte. Nous eûmes une
longue converfation au fujet de nos
affaires domeftiques. Il daigna m ac-
compagner lorfque je paiïai dans ma
chambre à coucher , & ne me quitta
qu en m ordonnant de me mettre au
lit.
CHAPITRE CLVII.
CHAPITRE CLVII.
Mon de la mère de PadmanL
S E me levai tard le lendemain , & ,
après avoir été ni'informer de la fanté
de mon père, je me rendis chez Pad-
mani. Les chofcs étaient bien changées
depuis le jour précédent. Je trouvai
toute la maifon dans les alarmes ; la
mère de mon époufe touchait à fon
dernier moment. L'excès de la joie
avait fini ce que l'excès de 1a triftefic
avait commencé. Cette dame avait eu
la force de furvivre à la mort de fa
jille , mais fon cœur était fermé pour
jamais au fentiment du plaifirj il ne
put s'y faire un paflage fans le déchirer
entièrement. La révolution fc fit pen-
dant la nuit , une attaque d'apoplexie
la mit aux portes du tombeau.
Tome IIL B
J'entrai dans la chambre de cette
dame , elle était hors d'état de me
parler , ni peut - être même de me
connaître ; à peine s'appercevait - on
qu'elle relpirât. Padmani , fondante
en pleurs , ne quittait pas le chevet de
fon lit. J'y paflai tout le jour, j'en avais
donné avis à mon père , &: je ne me
retirai qu'à l'entrée de la nuit ; les
médecins donnaient alors quelque ef-
pérance.
Je ne vis pas mon époufe le jour
fuivant , je fus accablé de vilites tout
le matin. Le prince Mahamud , que
j'avais vu à Aurengabad "quatre ans
auparavant , à la cour d'Aureng-Zeb ,
vint me complimenter fur mon heu-
reux retour. Ce jeune prince avait
toutes les grâces qui parent un homme;
fa démarche était noble & ficre , fa
phyfionomie pleine d*agrément ôc de
majefté. A l'avantage de la figure, il
joignait quelques qualités de 1 amc ;
(^7)
il était libéi-al , vrai , p'eiii de valeur.
Malgré les fujets que j ai eus de le haïr,
j'ai la force de convenir que Tes défauts
étaient rachetés par de grandes qua-
lités qui les faifaient oublier.
Mon père me préfenta le même jour
à l'empereur Aureng-Zeb, de qui je
reçus les marques les plus fiatteu fes de
diftindion. Ce prince me félicita du
bonheur que j'avais eu d'arriver à
temps pour fau ver la vie à mon époufe.
11 était fi tard quand je revins de
chez Tempercur, que je me co tentai
ce jour -là d'envoyer demander des
nouvelles de la mère de Padmani par
un de mes efclaves. Cette dame était
dans le même état ; la paralyfie com-
mençait cependant à fe former.
Les jours fuivans , je pafTai auprès
de mon époufe tous les momens donc
je pouvais difpofer. Son abattement
me faifait craindre pour fa vie : elle
veillait auprès de fa mère toutes les
B 2
(.8)
nuits. Elle eut à la fin fuccSmbc à la
fatigue (i la maladie de cette dame fe
fut prolongée plus long-temps; mais,
le fepticme jour après fôn accident ,
elle eut une féconde attaque qui rem-
porta dans rcfpace de deux heures.
:e=r.=:S*^-afi:*:i^^«*ïî
CHAPITRE CLVIII.
La mon de la mcre de Padmani
éloigne le mariage d*Ander-Can,
ZlrOROMADE, à la nouvellc de ce
quil appeilait la réfurredion de fa
fille 5 accourait pour jouir d'un bon-
heur qui furpafîait Tes efpêrances 5 il
arriva pour être témoin de la mort
de fon époufe. Les préparatifs qu'on
faifait pour mon mariage furent
changés en des apprêts de deuil.
Padmani était fi vivement touchée
«le la perte de fa mère , que les motifs
(m \
de confolation qu'on s'efforçait de lui
donner femblaienc aigrir fa douleur.
Je la quittais le moins que je pouvais,
&: le tem^-^s où je n'étais pas auprès
d'elle, je le paffîiis avec mon pcre
on chez Thamar & Zulie. Ces deux
illuilres amis me voyant plongé dans
la triftefîc , cherchaient à modérer
mon chagrin par la peinture qu'ils me
fviif.iicnt du bonheur dont je devais
bientôt jouir. Ils me difaient fouvenc
qu'ils ne reliaient à Delhy que pour
ctre témoin de ma félicite j qu'ils fc
propofaient eniuite de finir lear car-
rière dans ia vallée dcDinam , comme
ils l'avaient promis à Luzein & à Zui-
mire.
B^
( 3o;
CHAPITRE CLIX.
Ander- Can raconte fts aventures
a Pddmani.
JL A douleur de Padaiani devint enfin
plus n^odérée , àc la cérémonie de
notre mariage fut arrêtée après les fix
mois du grand deuil. Pendant cet
intervalle nous jouifîîons du plaifir de
nous voir fans contrainte.
Un jour que nous étions enfemble
dans fon jardin, elle me fit affeoir à
fes côtés, fur un banc de verdure , &
me demanda , comme en plaifantant,
fi, dans le cours de mes longs voyages,
je n'avais jamais eu de palîion pour
aucune femme. Je n'avais rien de
caché pour elle. La réponfe que je
devais à fa queftion me conduifit na-
turellement à lui faire le détail dz
(5> )
mes aventures. Quand j'en fus à mon
çfclavage de Baflbra , je lui parlai du
bonheur que j'avais eu dans cette cir-
conftance , de tomber entre les mains
de la généreufc Zama 5 je lui peignis
les bienfaits dont cette dame m'avait
comblé , la reconnaiiTance tenait Iç
pinceau. Je convins avec franchile
que Zama m'avait tendrement aimé,
&c que fi mon cœur eût été libre ,
j'aurais peut-être partagé fa paflion,
mais qu'au défaut des fentimens de
l'amour, ie devais à Zama une gra-
Padmani voulut connaître plus
particulièrement cette perfonne à qui
f avais des obligations li eifentielles :
1 PCT
Dî
elle me demanda quel était ion r;
Il j'avais palFé long-temps chez elle.
Je la fatisfiss je lui dis même que Zama
m'avait donné les marques les moins
<:quivoques de Ton amour, &z que,
conoaillant fon extrcme fenfibiliié ,
B4
je ne doutais pas que mon départ ne
l'eût vivement affedce. La conver-
fation devint infcnfiblement plus in-
téreflante. Nous parlâmes de notre
amour. Je lui fis mille fermens d'une
fidélité inviolable , &: nous nous quit-
tâmes également charmés l'un de
lautre.
is-^i^-S^îî^iSajJfii*
CHAPITRE CLX.
Un feïgneur étranger , nommé
Mirfa-Mula, arrive a Delhy,
Il cft préfinté a Andzr- Can ù
à Pudniani.
\^ uELQUEs jours aptês, arriva dans
Delhy un jeune feigneur perfan ,
nommé I^irfa - Muta. 11 voyageait
depuis plufieurs années dans l'Europe
& dans TAfie. Projcttant de pafler
quelque temps à la cour impériale des
(33)
Indes, i! fe fit préfenter à Vcmpcreur
Aiireng - Zeb par rambaiTadcur de
Perfe > qui l'introdiâfit enfuite dans les
principales maifons de la ville.
La fuite de cet étranger n'était pas
extrêmement nombreu{e ; elle l'était
cependant aflez pour faire juger que
le Perfan était d'une condition diftia-
guée y d'ailleurs , fcs manières par-
laient hautement en fa faveur. Il fît
une vifite à Zoromade , &: Padmani ,
qui fe trouvait alors avec fon pcre , ne
fut pas fichée de le voir, pour juger
par elle-même s*il méritait tout le
bien qu'on difait de lui dans la ville
depuis fon arrivée. Mais elle fut ex-
trêmement furprife lorfqu'ellc vit cet
étranger rougir plufieurs fois en la
regardant ; cependant elle fut trés-
fatiifaice de fa converfarion & de fa
politeife ; &" ne comprenant rien à
rémoiion qu'elle avait remarquée dans
ce jeune homme, clic l'attribua à fa
B 5
(î4)
grande beauté , dont il avait été frappe
fans doute.
J'entrai dans l'appartement de Pad-
mani une heure après le départ de
Mirla-Mula. Elle me fit confidence
de la viiite que Ton père venait d'en
recevoir , Se me témoigna qu'il pa-
railfait être d'un commerce très-
agréable.
Cet étranger m'avait été préfenté
la veille , &e j'avais fenti , en le voyant,
une émotion fecrète dont je ne dé-
mêlais pas la caufe , &: qu'il femblait
partager avec moi. Il m'avait de-
mandé mon amitié avec tant d'em-
preiïemcnt , que je n'avais pu la lui
refufer. 11 joignait aux grâces de la
plus jolie figure quelque chofe de.fi
noble & de fi engageant , qu'il était
difficile de le voir fans s'mtérefîer à
lui. Je dis à Padmaiii que fi je pou-
vais foupçonner lonc-œur de légèreté,
j'aurais un véritable fujet de crainte ^
(35)
& que Mîrfa-Mtila pouvait cire titi
rival capable de donner de la jalourie.
Vous ères injufte , Ander , repondit
Padmani , fi vous avez le moindre
fbupçon que je puiOe vous manquer
de foi : le Fond de mon cœur doit
vous être connu ; ma more feule effa-
cera les fentimens que vous ni^avez
infpirés , s'ils ne fubriftcnt pas au-delà
-du tombeau* Cependant , pour rcr
venir à ce jeime étranger , }c fuis fur-
prifc que vous ne l'ayez pas vu à
Bafloraj il était dans cct\:c ville, à cç
qu'il m'a dit , dans le même temps
<]ue vous. Je n'ai pas eu de liaiioii
partie uli ère avec Mirfii-Mula, rcf)on-
•dis-je, cependant la phynoaonûe ap
^l'efl pas inconnue : ie l'ai vu qaeV
<]ue part , mais yc ne puis me ioa-
venir de Tendroit où je Tai rencontre.
Il entra dans ce moment plufieuis
pcrfon nés cher Padmam , Ôc ia coa-
T^riatioû cbangci d'objet.
B a
Quelques jours aprcs, on annonça
le feigneur perfan pendant que j étais
feul avec mon cpouib , Zoromade était
entré dans un cabinet voilin. Madame,
dit-il ,' en la faluanc avec une grâce
touchante , le prince Ander &■ Zoro-
made m'ont fait la faveur de me re-
cevoir au nombre de leurs (érviteurs ;
j'ofe efpérer que la marque la plus
précieufe qu'ils voudront bien m*cn
donner fera de me permettre de vous
offrir mes hommages pendant le féjour
que je me propofe de faire dans cette
ville. Je lui répondis : Ne doutez pas,
feigneur, que je ne fafle le plus grand
cas d'un ami tel que vous ; & quoi-
qu'il foie dangereux de vous avoir
pour confident auprès de fon amante,
je confens cependant à braver ce dan-
ger, parce que je compte fur le cœur
de madame &" fur les loix de l'amitié.
Ce dernier article ne ferait pas un
bouclier à toute épreuve, interrompit
(37)
à fon tour le jeune étranger , madame
a des charmes contre lefqueh la raifon
obtiendrait peu d'empire; mais,hclas!
continua t-il en foupirant, je ne fuis
plus le maître de mon cœur , un fatal
penchant Tentraîne vers un objet qui
me rend le plus infortuné des hommes.
Mirfa ne put contenir fes larmes ea
faifanc cette réflexion. Il allait con-
tinuer , mais il fut interrompu par
l'arrivée de plufieurs perfonnes.
Lorfque je fus feul avec Padmani ,
nous réfolûmes , de concert, d'enga-
ger Mirfa-Mula à nous faire le récit
de fes aventures ; il avait tant d'avan-
tages du côté du corps & de Tefprir,
qu'il nous parailTait difficile qu'il eût
été maltraité par l'amour. L'occafion
de nous contenter fe préfenta bientôt.
La première fois qu'il vint chez
Padmani , avec laquelle j'étais prefque
toujours , mon amante le pria avec
tant d'inilances de nous faire parc de
(3S)
fes malheurs , comme à deux per-
fonnes qui s'intcreiîaicnc vivement à
ce qui le regardait , qu'après s'être fait
un peu preller, il conteiua notre eu-
riofité à peu-prcs en ces termes :
CHAPITRE CLXL
Hifloire de Mirfa - Mula,
Il ne paraît pas vraifemblable qu'é-
tant aufli jeune que je le fuis , l'amour
m'ait déjà mit éprouver fes pi us grandes
rigueurs ; j'en fuis cependant une des
plus triûes vidimes. En revenant de
Conllantinople , où j'avais paile quel-
ques mois au commencement de mes
voyages , je réfolus de voir Lamecquc ,
&: de m'cmbarquer enfaite pourOr-
mus &■ pour les Indes. A mon arrivée
à Lamecque , j'appris qu u n allez grand
nombre de pèlerins devaient partir
(59)
inccfTamment pour BalTora. Je ir.c
joignis à cette caravane pour me
rendre, foit à Ilirpahan , par la route
de Bagdad , foie dans l'indollan , par
le golfe perfique,
il y a un an que j'arrivai à BalTora ;
je jouiiîais alors d'une tranquillité
d'ame à laquelle fuccéda bientôt le
plus cruel orage ; ma fortune me pro-
curait les moyens de faire aifément
àizs connaifTlinces; je fus admis dans
la meilleure compagnie. Quelqu'un
me propofa de me pré Tenter dans une
iiiaifon dont la maître (Te paifait pour
une des femmes les plus accomplies
de la ville , je la vis , & je la trouvai
au-delTus des éloges qu'on lui prodi-
guait de toutes parts. Elle crait veuve
derpuis peu de temps , & jouiffait d'un
bien très - confidérable. Le prince
Auder l'a fans doute connue: elle fe
nommait Zama. A ce nom je ne pus
m'empècher de rougir 5 l'étranger ac
(40)
fit pas femblant de s'en apperccvoir,
& continua fon récit.
Il me fut inipoOiblc Je voir pla-
fieurs fois la bel'c Zama fins relTcntir
pour elle la plus brûlanre ardeur. J ob-
tins lapermiffîon de lui faire ma cour,
que je follicitais avec inftancc. Mes
yeux furent chargés feuls , pendant
quelque temps , d'expliquer ma paf-
fion , mais je m'apperçus bientôt que
leur langage n'était pas entendu, ou
du moins qu'on feignait de ne le pas
entendre. Je réfolus de parler plus
clairement. Je puifai dans mon cœur
les termes les plus tendres & les plus
cxpreffîfs pour rendre les fentimens
de mon ame , Zama fut infenfiblc.
Je connais vos bonnes qualités , Mula,
me dit-elle un jour, &: je fais cas de
votre mérite , mais je ne puis vous
accorder que l'eftime que tout le
monde vous doit , cherchez à vous
guérir d'une paflion que je ne parta-
(40
gérai jamais. Ce début ne me rebuta
pas j je me flattais de triompher de la
froide Zama par ma perfévérance ,
mais c'était en vain que je me livrais
avidement au plus chiméricjue efpoir.
Un jour que, feul auprès délie, je
lui parlais de mon amour avec la viva-
cité que peut infpirer la préfence d'un
objet tendrement aimé : Seigneur
Mula, me dit cette aimable dame,
puifque mon indifférence ne fuffir pas
pour éteindre votre paiïion , il faut
que j'emploie le dernier remède qui
me reile pour vous guérir d'une inut Je
tendreiïè. Sachez donc q".e vous avez
un rival que j'aime , que rien au
monde ne faurait l'arracher de mon
cœur, 6c que, loin de me plaire par
vos aiïîduités , je vous haïrai bientôt
infaillement , parce que vos foins
me privent quelquefois de voir mon
amant. Cruelle Zama ! m'écriai-je à
ce difcours , ce n'était pas aGTez de
(40
m'apprendre que je ne faurais vous
plaire; deviez -vous porter Tialiu-
manité jufqu'à me faire (avoir vous-
même qu'un rival trop fortune triom-
phe d'un cœur dont je préférerais la
poiïeffion au trône de l'univers? Mais
je ne contribuerai pas à vous rendre
nvalheureufe > je m'exile à jamais de
votre préfence , aimable Zama , je me
priverai de vous voir fans renoncer à
mon amour 5 tenez- moi compte du
facrifice que je vous fais, Se con-
naifîez du moins , par ma fbumiûîon
à vos ordres , ce qu'était capable de
produire la violence de ma pafTion.
r=~=-J^f£^j:^J^--S:
CHAPITRE CLXIÎ.
Suite de l'hifloire de Mirfa-Mida,
X-i'eff ORT que je fis en cette occafion
me fur fataL Je tombai dan^^crcu-
(45)
fement malade , les portes de l'éter-
nité s ouvrirent devant moi ; mais ma
jeunefle & la rigueur de ma deftinée
m arrachèrent du port que la terre
m'offrait dans fon Tein pour me Jetter
une féconde fois parmi les hommes.
Avec mes forces , Je fentis renaître
ma paffion ; bientôt elle me tyrannifa
fi fort , que je réfolus de me préfenter
une dernière fois chez mon ingrate
maîtrene ; je m y traînai avec beau-
coup de peine: ô Dieu! je la trouvai
dans un état qui déchire encore au-
jourd'hui mon cœur , elle était en
proie au plus violent défefpoir ; fes
pleurs redoublé ent aufïi-tôt qu'elle
me vir. Venez, Mirfa-Mula, me dit-
elle, venez erre témoin de coure f hor-
reur qui m'environne. L'ingrat qui
pofséde mon cœur , Tmgrat que je
vous ai injuftement préféré m'aban-
donne aujourd'hui , l'infidèle fuit ;
&", malgré la promeife qu'il m'a faite
(44)
de revenir auprès de moi , je fais qu'il
trahit fcs fcrmcns , Se qu'il me laifle
en proie à mon défefpoir.
Eelle Zama, lui répondis-ie en me
jetrant à Tes genoux , oubliez pour
toujours un monftrc de perfidie, in-
digne des larmes que vous verlez pour
lui. Mais le puis -je, Mirfa-Mula?
reprit cette amante affligée, je fais
tout ce que la raifon doit infpirer dans
unefemblable circonilance, & même
ce qu'un jufte dépit peut fuggérer
pour fe venger d'un perfide ; mais
mon amour l'emporte malgré moi fur
le dépit que devroit m'infpirer mon
volage amant. Non , non , pourf iivit-
elle avcv tranfport, non , je ne veux
chercher de foulagement à mon mal-
heur q'^e dans la mort que j'implore.
Cruel, continua-t-elle avec mille fan-
glots , je n'oublierai ta perte que lorf-
que mon dernier fou pi r aura fignalé
ma confiance & mon amour.
(45 )
Zama prononçait ces paroles avec
tant d'action , que je craignis pour
fa vie. J'appellai fes femmes à fon
fecours , & je me retirai dans un crac
affreux.
^-^Sii:^ ^-^— m >
CHAPITRE CLXIII.
Fin de Vhiftoire de Miîfa-Mula,
X É MO IN des tr^^nfports de Zama
pour mon heureux rival y je voyais
alTez que jamais je ne viendrais à bout
de la faire changer. Cependant je re-»
tournai le lendemain chez la maî-
trelle de mon cœur ; je n'oubHai rien
pour mettre le calme dans fon ame ,
je me fervis fucceffîvement de toutes
les arnîes que le raifonnement peut
fournir , mes efforts furent vams. Je
vous plains, Mula , me difait cette
âiniable & malheureufe femme , vous
(40
étiez ne pour erre heureux : c'efl à
regret que je contribue à votre infor-
tune, mais je ne luis point maîtrcfle
de fonger à autre chofe qu'à ma pro-
pre difgrace : abandonnez un projet
dans lequel l'univers entier ne faurait
réudîr ; mon cœur n'ell: pas en ma
difporition , mon perfide amant s'en
eu rendu le maître , il a emporté avec
lui la nioicic de mon nme^ je Taimerai
jufqu'au tombeau.
Je ne fais pas comment je pus fur-
vivre à cette déclaration. Oblige de
renoncer au feul efpoir de bonheur
qui me reliait , je me déterminai à
m éloigner de BniTora. Je me rendis
chezZama pour lui faire mes adieux.
Que ne puis-jô vous répéter tout ce
que l'amour & le défefpoir me fug-
gércrent dans ce trifte moment; vous
auriez fans doute pitié de l'état où je
me trouvai j la cruelle Zama n'en fut
^as émue. Partez , Mirfa-MuU , par-
(47)
tez , me dit-elle, je ne peux que vons
plaindre , vous eftimer 6c mourir. Ce
furent les feules paroles obligeantes
que j'obtins de cette belle défefpérée.
Je quittai Bailbra dans un ii grand dé-
fordre , que je fuis venu dans cette
capitale fans faire prefque aucune at-
tention à la route que j'ai prifc. Je me
flattais d'y trouver des objets propres
à fiire diverfion à mes chagrins > mon
cfpérance n'a pas été vaine , puifque
vous daignez m'admettre dans votre
focicté.
CHAPITRE CLXIV.
Réflexions d'Ander - Can ô de
Padmani a l'occajîoîi de rhif-
toire de Mirfi-Mula,
J E pris l'intérêt le plus vif au fort
malheureux de çc jeune étranger. Je
(+8)
VOUS plains, Mirfa-Mula, lui dis- je
lorfqu'il eut achevé ion récit, 5: c'cft
avec d'autant plus de juilicc, que je
fuis la caufe de vos malheurs. Vous
voyez ce rival qui vous était inconnu ,
c'cll moi qui , fans le favoir , vous ai
difputé le cœur de Zama. Je ne par-
tage pas fa paflion , mais elle ma
comblé de bienfaits , Se je lui dois
une reconnaiiTance éternelle.
Barbare Ander ! interrompit l'é-
tranger, en cachant quclqi^es larmes
qu'il vcrfaic , avez-vous le cœur aflez
dur pour n'être pas rouché de l'état
dans lequel vous avez réduit l'mfor-
tunéeZamaî Savez -vous qu'elle c-ft
prête à fuccomber fous ]e poids de Con
défefpoir? Je vous dem^anJe tr;])le fois
pardon , madame , cont'nua ViirTa en
s'inte trompant , je n'ai pas été le
maître des premiers mouvemcns de
mon ame $ vos charmes cxcufent le
procédé du prince Ander : cependant
je
(49)
je ne faiirais m'empccher de me plain-
dre d'un rival qui, non - feulement
m'a enlevé le cœnr de ma maîcrelTe ,
mais que je vois fur le point de lui
coûter la vie.
^^OÎ\^i
-%-î5:ï:^«*î-=^
CHAPITRE CLXV.
Comme on n aime pas en France.
J E ne condamne point vos fentimens,
Mirfa , lui dis je alors \ mais que puis-je
fiiire pour votre bonheur? Si mon
cœur fe rendait à la confiance de
Zama, feriez-vous plus heureux ? Elle
vous bannirait pour jamais de fa pré-
fcnce , & Mows auriez la douleur de la
favoir dans les bras d'un rival. Plût au
ciel , s'écria l'étranger , que je fufie ré-
duit à cette extrémité ! J'aime Zama
pour elle feule 5 & quand je devrais
périr mille Fois , je mourrais content
Tome ///. C
(50)
ti ie favais que fou bonheur fut af-
fermi.
Je crois , rcponJit Padmani , qu'un
véritable amant prcfcre en effet le
bonheur de la perfonne aimée au fien
même : vous penfez d'une manière
bien déhcate, feigneurj mais n'allez
pas, je vous en conjure, tnfpirer au
prince Ander des fentimens contraires
à ma tendrelfe. Ne craignez rien,
madame, repris-je à mon tour, en
fouriant, j'ai des obligations infinies
à Zama , elles feront éternellement
préfentes à mes yeux 5 j'aime Mirfa-
Mula , mais mon cœur appartient à
Padmani , & je fais ferment de l'aimer
pendant toute ma vie. Cette conver-
fation ,qui m'embarraflait^ ne fut pas
pouflce plus loin.
Cependant Padmani commençait
à appréhender que ce jeune étran-
ger, auquel elle faifiir tant d'accueil ,
DÇ m'infpirâc des fentimens ^ouiç
(50
Zama contraires à ceux que ie lui
juiais tous les jours à elle-même;
je m'apperçLis des craintes de moa
amante, &■ , pour les calmer, je de-
vins encore plus aflîdu auprès d'elle.
J'étais bien aifc de prouver en même-
temps à MirfaMula, par ma conduite,
qu'on me parlerait inutilement dans
la fuite de mes anciennes liaifons
avec la belle Zama.
:Trzi»^^S£î^^^
CHAPITRE CLXVI.
Padmani enlevée par le fultait
Mahamud.
INous aMions fouvent prendre le
frais fous une avenue folitaire qui
régnait au bord du fleuve, à quelque
diftance de la ville. Un jour nous fû-
mes attaqués brufquement par douze
hommes mafqués , parmi Icfquels je
C 2.
(50
reconnus le fnltaii Mabamud, m.\lg!<â
ion (icguifemcnc. Notre petite focicté
ri 'était compofée que de Padmani ,
Zulie, Miria-Mnla, Thamar 6c moi.
La réfiftance fut inutile, Padmani Fut
enlevée fous mes yeux > un des ravif-
ieurs la fit monter avec lui fur Ton
cheval , & tous enfemble prirent la
fliitc fi promprement , que j'eus à
peine le temps de me reconnaître.
Thamar , fans s'arrèrer à me con-
foler j me promit en peu de mors qu'il
ne tarderait pas à découvrir le licti
dans lequel le fultan conduifait mon
époufe, &z , fans attendre ma réponfe,
il courut à la ville pour y monter à
cheval.
Je revins trillement au palais du
raja mon pcre, réfolu d'arracher la
vie au fultan Mahamud, ou de perdre
la mienne par fes mains. Je fis à mon
père le détail de cet événement. Il
içnût cet aifront auffi vivement qu'i^
(sO
méritait de l'ctre , &: ne balança pas
d'en porter fes plaintes fur-Ic'-diarnp
à l'empereur. Je TaccompaL^nai au
châreau , Anrcng-Zeb me promit que
je ferais fatisfliit.
Cependant la malheiireiife Padmani
avait écc mife fur un cheval , devant
un homme robullcqui la ferrait entre
fes bras , & qui leniraînàit rapide-
ment , ma'gré les cris qu'elle jettaic,
8c les efforts qu'elle faifait pour lui
échapper. La nuit, qui furvint, aclieva
de la décourager. L'horreur qu'elle
reiTentait contre l'auteur de fon cn-
1-evement , qui ne lui était pas in-
connu, la détermina à fe donner la
mort dans le cas où elle ne pourrait
échapper de fes mains.
Vers le milieu de la nuit , les ra-
viileurs s'arrêtèrent dans une h-rcc^
un d'entre eux prcfenta des fruiis à
• Padmani. Elle les refufa d'abord, mais
faifant réflexion que^ mal<^ré la pré-
C 5
(54)
eantion qu'on prenait de la conduire
par des routes dérournécs , il était pro-
bable que je découvrirais bientôt les
traces de ceux qui lui f'aifaicnt un
outrage Ci fanglant , die crut devoir
conferver une vie qui m'était pré-
cieufe. Dans cette vue , elle prit quel-
ques alimens pour réparer Tes forces.
On la remit à cheval une heure après ,
&, durant toute la nuit, elle traverfa
êes pays qui lui parailTaienc inhabités.
Au point du jour , elle apperçut un
magnifique château dans lequel on la
fie entrer. Deux hommes la portèrent
dans un appartement richement dé-
coré , &: fe retirèrent. Elle y était à
peine depuis une heure , que trois
femmes apportèrent devant elle une
table qui fut , un inftant après , cou-
verte des mets les plus exquis. Padmani
ne Enfuit aucune attention à ce qui fe
paflait autour d'elle. Les femmes qui
la fervaient paraiflaient touchées de
( 55 )
fon fort. Elles parlaient à mon éponfe
dans une langue qui lui était étran-
gères elles lui baifaient les mains &r
ia prelTaient de manger avec tant
d aftedion d^ des iignçs fi expreflifs >
que , pour les contenter , Padmani
prit un peu de nourriture. Ces mêmes
femmes continuèrent de la fervir pen-
dant tout le temps qu'elle paffa dans
ce château.
Trois jours s'étaient écoulés depuis
que mon époufe était prifonnière ; elle
ne s'était point couchée depuis cette
époque, elle pafTait les nuits entières
à ie promener dans fon appartement,
^ ne prenait du repos que pendant le
jour , ailîfe dans un fauteuil.
Elle érait dans cette attitude lorf-
qu'elle vit devant elle le fultan Maha-
mud. Ce prince , aux genoux de Pad-
mani , ne proférait pas une parole ,
l'embarras 6^ la confufion parai(îaient
empreints fur fon vifage. Mon cpoiifc
c +
fut d'abord effrayée ; mais la préfcncc
du péril foute nant fon courage : Qu'at-
teiidez-vous de moi par finfamie de
vos procédés, lui dit-elle? Des actions
déshonorantes Ibnt-elles le chemin par
lequel vous efpérez d'arriver au cœur
de Padmani ? Gfcz-vous bien paraître
•à mes yeux ? Le ton dont elle pro-
nonça ces paroles déconcerta fauda-
cicux fultan ; il était toujours aux pieds
de mon amante. Incertain, tremblant,
il cherchait à fe défendre par quelque
mauvaife excufe. Mais quand il voulue
lever les yeux fur elle, un coup-d œil
que lui lança cette aimable prifon-
nicre le remplit de rcfpcâ; &: de
crainte j il s'avoua coupable ,, &: re-
jetra fon crime fur la violence de fa
paillon.
Quoi ! c'efl: à moi , c'eft à Padmani ,
répondit mon époufe avec un fourire
fier & méprifmt, que le fulran Ma-
hamud ofe tenir des propos injurieux î
(57)
Vous parlez d'amour , & c'cfl: en
manquant à tous les égards que vous
devez à mon fexe & à ma naiiîlmce
que vous me prouvez cette ardeur li
vive ! Si j'ai le malheur de vous être
chère, rendez-moi la hbèrté, char-
gez- vous de me ramener fur-le-champ,
vous-même, dans le fem de ma fa-
mille î le pardon que vous foUicitez ,
je vous le promets à ce prix ; faites
voir à tout l'empire que fi la padiori'
Vous a pu précipiter dans le crime,
vous êtes capable de remords & d'un
retour à la vertu. Le prince n'ofa faire
aucune rcponfe. Confus , dcfefpéré »
ilfoait de ra,ppartement'de Padmani
la rage dans le cœur.
a
C 5
CHAPITRE CLXVII.
Thamar découvre les traces des
ravijjeurs. Ander ramené fin
amante à Delhy,
X-iES recherches de Thamar avaient
cté couronnées d'un heureux fucccs.
Après avoir tenu, pendant quelques
heures , une route incertaine , il avait
enfin découvert la trace des raviffcurs ,
& les avait joints dans la forêt pendant
qu'ils ne fongeaient qu'à fe rafraîchir.
Dès-lors il ne les perdit de vue que
lorfqu'ils entrèrent dans le château de
Banar.
Dès que cette nouvelle me fut par-
venue, mon père fe fît expédier un
ordre impérial qui lautorifait à retirer
Padmani du château dans lequel elle
était enfermée. Muni de cette pièce
(59)
effentielle , je me chargeai moi-même
de cette expédition. Je partis fur-le^
champ , accompagné de Thamar &
de deux cents cavaliers bien montés.
Nous invertîmes le château de Banar
le quatrième jour de la détention de
mon amante.
Le concierge fut fommé, au nom
de l'empereur , de remettre entre mes
mains la ieune dame qu'on y retenait
prifbnnière. Mahamud , qui ne s'at-
tendait pas à être fi promp^emenc
découvert , n'avait pas mis le chiiteau
en érat de defenfe , il y était lui
douzième. Regardant toute réfiftance
comme inutile, il prit le parti d'obéir.
Pa imani fut conduite dans ma tente
par le concierge. Le fulran ne fe mon-
tra point , & je n'avais aucun intérêt
à le voir dans ce moment.
Je conduifis en triomphe mon
amante à Delhy , dans la maifon de
fon père. Le fultan Mahamud , qui
parut le lendemain à la cour, défavoiia
la part qu'il avait dans cette aventure.
Je dillimulai moi-même, en attendant
de trouver une occafioil de me venger.
CHAPITRE CLXVIII.
Ander ~ Can reçoit une lettre de
Za77ia. Appréhcnfion de Pad-
mani,
V^ UELQUES jours après le retour de
Padmani , je reçus un paquet de Baflbra ,
qu'on me remit dans 1 appartement de
mon amante j je l'ouvris en fa pré-
fence, 6^ je lus le billet fuivant :
« E(l-ii donc vrai, Ander, que tu
^ m'abandonnes fans retour ? Une
9> autre poiféde un cœur qui m'ap-
» partient à tant de titres ! Perfitie! ne
3> crois pas jouir du fruit de ta Idche
^ trahifon ^ crains la fureur d'un«
(6^)
3> femme outragée , Se tremble en
3> longeant aux excès que l'amour au
» dérefpoir eft capable d'infpirer à
3' Zama >'.
La ledure de ce biret fit frémir
mon amante. O ciel! s'écria-t-cHe, à
quels malheurs fommes - nous donc
réfervésî Calmez vos craintes, répon-
dis- je , les impui(îantes menaces de
Zama n'ont rien qui puilfe m'intimi-
der : lailfons la douleur de cette dame
s'exhaler en plaintes vaines , ôc fon-
geons à prefîer le moment de notre,
union. Le jeune perfm fut annoncé
Jorfque j'achevai ces mots. Vous ar-
rivez fort 'à propos, lui dis -je 5 on
vient de me remettre une lettre de
Zama: la voilà, vous pouvez la lire.
Mirfa-Mula la parcourut avec éton-
nement. Je vous avoue, nous dit -il
enfuite , que le ftyîe de cette dame
me furprend ; je ne l'aurais pas cru
capable d'un emportement pareil y
(<?0
mais tel eft le caractère d'un amour
violent, il n'eft pas rare de le voir fc
changer en fureur; le mépris &: l'in-
conftance font des crimes qu'une
amante pardonne rarement.
J'en conviens, repondis - je i mais
que peut contre moi Timpuiflant cour-
roux de Zama ? Je vais m'unir à l'objet
de mes vœux, redouterais - je une
femme dont je fuis féparc par un
cfpace de plus de mille lieues? Sa
colère ne faurait produire qu'un fri-
vole éclat. Ne vous y trompez pas,
feigneur , reprit l'étranger, la ven-
geance eft douce , fur-tout quand l'a-
mour en eft le principe. Puifque cette
dame n'a pas cefTé de vous aimer ,
elle eft capable d'exécuter les chofes
les plus extraordinaires ; vous
devez craindre fa fureur en méprifanc
fa tendreflTe.
Vous me faites trembler , Mirfa-
Mula , interrompit Padmani : cette
(^3>
dame ferait elle capable de fe porter
à des extrémités ? La chofe fe
peut , madame , foyez-en vous- même
un exemple. Que feriez vous fi une
rivale vous enlevait pour toujours
l'objet de votre tendreflTe ? Je connais
le cœur de Zama , je fais par une
funefte expérience quelle efl: la vio-
lence de fa paflîon pour le prince
Ander Oui, vous ferez fagement
Tun &c l'autre de vous mettre à cou-
vert des effets de fa fureur.
Je les préviendrai , répondis- je , par
la promptitude de notre mariage, qui
nous garantira des traits lancés par
une fi dangereufe ennemie.
< aj -L. ' -ii. iii I ^è^^^JéJ^ .- -T-a^Ux,! p.
CHAPITRE CLXIX.
Padmanl reçoit un BdUt anonyme.
IVloN mariage devait être célébré
dans fix jours, ôc mon père faifait
éics préparatifs pour rendre cette cé-
rémonie éclatante. La veille du jour
où je devais être heureux , Padmani
reçut un billec anonyme conçu en ces
termes :
« Padmani , tu vas me réduire au
« plus affreux défefpoiri crains tout
« de ma Fureur en te livrant à tout
» ton amour ,>.
Mon amante frémit en lifant ce
billet j elle ne douta pas qu'il ne vînt
de la dame de BafTora. Mais comment
Zama avait-elle été informée du mo-
ment précis de notre mariage ? Cette
dame était peut - être cachée dans
(^5)
Deihy. Mirfa-Miila n'ctait-il point un
cmiiTaire envoyé de (a part ? Cette
idée augmentait (es alarmes. Je la
•trouvai dans la pins fâcheufe per-
plexité lorfque j'entrai chez elle.
Voyez , mon cher Andcr, me dit-elle
en me remertant le billet , voyez ce
que nous avons à redouter d'une
amante méprifée. Il n'en faut plus
douter , ma rivale eft dans cette ville,
je la vois prête à fe venger. O Dieu!
préferve mon amant du malheur qui
le menace.
Vos craintes font précipitées, ma-
dame; le billcc efl: de Zama, je re-
connois paiTaitcmenr l'écrirure de
cette dame , mais il n'en faut pas
conclure qu'elle foit à Delhy. Ce
billet n'eft pas daté, il peut être écrit
depuis long-temps, ôc vous avoir été
rendu plus tard que Zama ne l'aurait
fouhaité ; d'ailleurs, qu'avez- vous à
redouter de fa jaloufic ? Pour moi ,
(ce)
accompagne Hins ccfîe dune foule
d'amis 6: de fervireurs , je fuis à l'abri
d'un alîaffinar, quand même je pour-
rais foupçonncr Zama d'ctrc capable
d\\nc adion li lâche. Belle Padmani,
reprenez votre tranquillité.
Ces afTuranccs calmèrent les fu-
neftes preflentimens qui s'élevaient
dans l'ame de mon amante , elle fc
rendit à mes raifons, 6c nous atten-
dîmes avec impatience le jour heu-
reux où nos defiinécs devaient ctre
unies à jamais.
Mirfa-Mula vint paffer la foiréc
îi"cc nous 5 on lifait malgré lui dans
fes yeux le trouble qui l'agitait -, je
tâchais vainement de lui perfuader
qne mon mariage pouvait contribuer
à Ion bonheur, mes raifonnemens ne
dimin^. aient pas le noir chagrin dont
il paraiiîkit dévoré. >
CHAPITRE CLXX.
Ander- Can eji obligé de fe battre
en duel avec Mirfa-Mula, Suite
du combat,
Un FIN le jour de mon mariage
arriva. Je m'habillais lorfqne Mirfa-
Mula fe préfenta dans mon appar-
tement. Mon ami , me dit - il en
m'abordant , voilà des lettres de BàP-
fora que je dois vous communiqiier
fur-le- champ. Je le fis entier dans
mon cabinet. Vous connaifTcz , me
dit-il alors, l'amour dont je brûle pour
l'infortunée Zama , vous favez que j'ai
facrifié pour elle mon repos &" mes
plaifirs, je n'ai plu: à lui facrifier que
ma vie : prenez ôc lifez. Je lus la lettre
fuivante :
« Je fais , Mirfa - Mula , que vous
3> ères à Dclhy , &c que vous y voyez
" Andcr-Can. Peut-être vous ii-t-il
» fait le récit de fon lâche procédé
'» envers moi. Il doit épjuicr inccf-
» fàir.ment une Fcmn"5e qu'il nie prc-
» fcre , je vous ordonne de me venger
» de ce perfide. Malheureufe que ie
3^ (bis! Je l'ai arraché du fein de la
3' mifère , je l'ai comblé de biens , Ton
3> exiftcnce même cfl: un de mes bicn-
>' faits 5 c cil un lerpent que i'ai ré-
» chauffé dans mes bras. Percez le
» cœur de ce monQre, vous obtien-
y> drez le mien à ce prix : je vous
55 demande fa tcre pour preuve de
3' votre amour pour rinfortunée
;> Zama ".
Vous voyez , feigneur , nie dit
Mirfa-Mula, que je ne faurais balancer
fur le parti que j'ai à prendre , vous
devez m'arracher la vie ou perdre la
vôtre de n"ia main.
Padmani &c Thoancur me font éga-
(^9)
Icmcnt chers , lui rcpondis-jc5 cepen-
dant je dois polîcdcr aujourd'hui iobjec
de ma tcndreire , fouffrcz que nous
remettions notre combat à demain.
. C*eil être beaucoup plus amoureux
que brave, répartit fiérçmcnc Mir(a^
Iv'lula, &z je ferais tenté de croire que
l'honneur ne vous eft pas auili précieux
que vous le dites. C'en eil trop , m'é-
criai-je , vous verrez bientôt qu'on ne
m'infulte pas impunément.
Un de mes efcUves , qui m était
fort afïlxlionné , avait remarqué dans
les yeux de Muha , pendant quil me
parhiit, une agitation extraordinaire.
Prccant loreilic avec attention > il
entendit une partie des chofcs que ce
perfan me dilait dans mon cabinet.
Cet homm^ nous fuivit de loin juf-r
qu'aux portes de Delhy , & dés qu'il
nous eut vu prendre le chemin de la
rivière , il courut chez Padaiani qu'il
prouva à fa toilette. Au récit de ïqÇt
(70)
clavc , elle abandonne tout , fe jette
dans une voiture, & , accompagnée
de deux de fcs feaimcs , elle vole à
l'endroit qu'on lui avait indiqué. Elle
nous apperçut au bas d'un petit vallon.
Defcendre de voiture Se courir à nous
fut TafFairc d'un inftant. Son delTein
était de nous défarmer en fc jettant
entre nous deux. La vue de mon
amante me troubla, Sz MuLi , qui pé-
nétrait Ton intention , fe précipita fur
moi avec tant de rage , qu'il me plon-
gea Ton cpée dans le corps jufqu'à la
garde.
En recevant ce coup , je tom.bai
aux pieds de Padmaui baigné dans
mon fang. Le défefpoir de mon cpoufe
l'emporta da-is ce moment lui fa fai-
blefle j elle ramafla mon cpée , &:
s'avançant vers MirfaMula: Barbare,
il te faut encore une vidime , je te
roffre y rejoins par ma mort deux
amam que tu viens de féparer. Mirfa
(71)
reculant quelques pas ; Vous avez
raifon, madame , répondit-il, il faut
encore une viélime, mais c'efl: pour
appaifer les mânes d'Ander. Je fuis
cette viclime , madame , ç'eft: à moi ,
c eft à la malhcureufe Zama à fe punir
de s'être trop vengée. Reconnaiircz
cette femme infortunée aux funelles
effets de fon amour. Je fuis Zama , je
viens d'arracher la vie à mon amant
dans le barbare tranfport de ma rage.
O Ander ! prince trop chéri 5c fi digne
de Tctre l c'efl: moi qui t'afTaflîne au-
jourd'hui 5 voiici la preuve que ma
main t'a donnée de cette flamme im-
mortelle dont je devais brûler pour
toi , cher amant : mais ofai - je bien
encore prononcer ce nom facré ? . . ,
du moins je ne te furvivrai pas, je vais
te venger moi-même. Si Ion frémit
au récit de mon crniie , des fentimens
de pitié fe mêleront à ceux de la haine,
çn me déteftant on plaindra mou fort
malheureux. En finilHint ces mots, clic
fc perça de (on cpcc &: tomba fans
rcntimcnt à cote de mt^i. Padnvani
allait fiiivrc l'exemple de Zama fî Tes
femaics n'avaient arra^'hé de Tes mains
le fer qu'elle tournait contre fon fcin.
On la porta dans fa voiture ^ <Sc on la
ramena chc? elle.
CHAPITRE CLXXI.
Ander^ blejp dangereufement ^ efl
tranf porté en fccret _, par ordre
de fon père ^ dans une maijbn
écartée,
JLoRSQUE je repris mes Cens ^ je fus
furpris de me trouver dans une mai fou
inconnue. Je demandai des nouvelles
de Padmani, perfonne ne fut m'ea
donner \ je m'inf -rmai du lieu où
j'étais , je ne fus pas miçux éclairci ;
je
( 75 )
je vis mettre un appareil fur ma plaie
fans rien dire : je ne fais ce que je
devins pendant la nuiti & les Icules
paroles que j'entendis prononcer le
lendemain furent l'aiTurance donnée
par le chirurgien , en levant le pre-
mier appareil de ma bleffure, qu'elle
n'était pas mortelle. Je ne vis perfonne
de ma connaifTance ce jour-là; mais le
lendemain mon père vint dans ma
chambre. Me voyant un peu mieux,
il m'apprit que mon combat faifait la
plus torte fenfation à la cour, mes
ennemis l'avaient rapporté à l'em"
pcreur avec des circon (lances qui
m'étaient défavantageufes , &c ce
prince voulait m'abandonner à Iz
rigueur des loix.
Mon pcre'ne me cacha pas que le
fultan Mahamud était le moteur fecret
de la perfécution qu'on me préparait;
il ne pcnfait pas que je fuflfe en sûreté
à Brampour : Vous n'y feriez pas long^
Tome /II, Q
(7+)
temps caché , me dit-il ; dz fi Tcm-
pereur vous ordonnait de venir lui
rendre comiue de votre conduite .
VOUS ne fauricz lui dcfobéir fans m'at-
tirer une guerre qi:c )'ai des riifons
pour éviter. Lorfque votre fanté fera
un peu rétablie , allez palïçr qî'eique
temps en Pcrfe , votre exil ne ier^
pas long , je vous rappellerai dus
que votre affaire fera allbupie j &c
que vous pourrez vous montrer ian^
danger.
i=-iàâi^vA^i^a*.
CHAPITRE CLXXII,
Andcr fait avenir Tkamar du Iiei4
de fa retraite^ Suite dii combats
iVioN pcre liifia auprès de moi des
efclaves dont la fidélitéUii était connue.
J'envoyai l'un d'eux chez Thamar,
avec ordre dç l'ameacr çiaprçs Jç moi,
(75)
Thamar, qui croyait, avec toute la
ville, que j'avais péri dans le combat,
apprit le contraire avec la joie la plus
vive. Son époufe, Taimable Zulie , qui
paiTait les jours entiers auprès de Pad-
mani , fut chargée d'informer mon
amante de la bonne nouvelle qu'il
venait de recevoir ^ &: , fur-le-champ ,
il fe rendit dans le lieu où j'étais caché.
J appris de lui plufieurs particularités
concernant mon affaire , dont mon
père ne m*avait pas informé. Mirfa-
Mula 5 blcflTé à mort, avait été tranf-
porté chez Tambafladeur de Perfe , &
ne donnait aucun efpoir de guérifon.
Le fultan Mahamud> que la rivalité
rendait mon ennemi , publiait que
Padmani était la caufe de ce combat,
&: l'empereur en parailTait fi perfuadé,
qu'il avait fait défenfe à cette dame
de fortir de chez elle jufquà nouvel
ordre.
Le fultan Mahamud prévoyait que
D z
Içs fuites de mon affaire me force-
raient à m'cloigner pour long-temps
de la capitale des Indes. Il fc flattait
que de cette circonftanee naîtrait en
fa faveur quelque inftant favorable
pour faire agréer à Padmani le don
de fon cœur ôc de fa main. La con-
duite de ce prince étant réglée par
fa padion ^ il ne négligea rien pour
me iaire paroître coupable aux yeux
de l'empereur. C'ed aux intrigues de
ce jeune prince que nous dûmes, mon
père d^ moi , les mauvais traitemens
dont Aureng-Zcb n'eut pas honte de
payer les fervices que mon pcre lui
avait rendus. Faut-il que l'ingratitude
foi: i] fouvent le partage de la gran^»
(ieurc
Aureng-Zcb , à fon avènement à
l'empire , avait renouvelle l'édit dq
fon grand-père Jçhan-Guir, qui dé-
fendait , fous peme de mort , de fç
^^ttrç en duel f^ps eu aYoif Qbteai\
la permiffion exprelfe de rempereiir.
Ce prince fanguinaire, qui venait de
faire périr fes deux frères fous les
prétextes les plus frivoles 6c les plus
odieux , & qui retenait alors fon père
dans une dure captivité , n'aurait pas
épargné le fils de fon ami lorfqu'il
s'agilïàit de faire valoir fon autorité.
Thamar, par ces réflexions, cherchait
à me perfuader que mon père avait
raifon de me confeiller de refter exac-
tement caché jufqu'au rétabliiîement
de ma fan té , &c de m'éloigner alors
d'une ville dans laquelle ma liberté ôi
ma vie n'étaient pas en sûreté.
Je regardais les craintes de mon
père &c de Thamar comme exagérées.
Pourquoi , difais-je à Thamar , ne me
préfenterais-je pas avec confiance de-
vant l'empereur , fi je fuis fommé d'y
comparaître ? Les loix qu'il a faites ,
ou que fcs prédécelTcurs ont publiées
avant lui, peuvent -«lies obliger un
D 3
(78)
prîncc fouverain , vaflal de l'empire,
à la vérité, mais qui peut foutenir Tes
droits à la tcte d'une armée formi-
dable ?
Je parlais en jeune homme qui n'a-
vait pas fait la dernière guerre. Mon
ami , témoin de mon erreur , & qui
m'aimait aflez pour ne me flatter
jamais , me répondit que mon pcre
n'était pas 3 dans le moment, en éiatde
réfifter au Mogol. Vos meilleurs guer-
riers, ajoutait ce vertueux ami , font
prefque tous péris dans les combats
donnés en faveur d'Aureng-Zeb par
le raja votre père , le royaume de
Brampour eft épuifé, il ne peut re-
prendre des forces qu'à la faveur d'une
longue paix : Aureng-Zeb, qui ne l'i-
gnore pas , & dont la politique eft de
fou mettre à fon fceptre tous les rajas
indiens , ne cherchera qu'un prétexte
pour déclarer la guerre à votre père.
En vain , comptant fur les ferviccs
(79)
rendus à rempcreur, vous en âtten*
driez quelque rcconnaiflance , cette
vertu n'eft pas connue des princes
mogols. L'ingratitude eft héréditaire
fur le tronc de Thimur-Lenk j les
empereurs comblent de carefTes les
rajas indiens lorfqu'ils ont befoin de
leurs bras pour réufiir dans leurs def-
feins , ils les négligent dans la fuite ,
6<: fouvent ils finiOcnt par les niéprifer
quand ils peuvent fe palTer d'eux.
Conformez-vous , mon cher Ander >
à votre nialheurcufe fortune, Se fui-
vez aveuglément les avis du raja votre
père? il fe charge de votre réconci-
liation avec lempereur , le foin de
votre honneur & les intérêts de votre
fortune ne fauraient erre placés dans
de meilleures mains ; je ne vous aban-
donnerai pas dans votre exil. J'avais
promis à Zulie de la ramener incef-
famment dans la vallée de Dinam , je
la ferai confentir à renvoyer ce voyage
C«o)
à ini antre temps , à moins qu'au lien
de vous retirer en Perlie , vous ne
préfériez le féjour de cetre charmante
vallée, où votre retour ferait célébré
par les applaudi (îemens de toute îa
colonie.
^i?D)î^^
CHAPITRE CLXXIII.
And^r charge Thamar de prévenir
Padmani de fon état. Ils con"
certent enfemble de fe retirer a
Dinam^ le raja Rang-Zing y
confcnt.
JLoRSQUE Thamar fut obligé de me
quitter , je le priai de rendre compte
à Padmani de l'état dans lequel il me
lailTait ; je n'avais pas aflcz de force
pour écrire , j'étais cependant beau-
coup mieux.
Je ne vis pas Thamar le lendemain.
(8i)
Mon père , qui pafla la plus grande
partie du jour auprès de moi , me
répéta prefque tout ce que mon ami
m'avait dit la veille 5 il aâeélait une
grande modération , à travers de la-
quelle je voyais cependant qu'il était
vivement piqué du peu de confidé-
ration qu'Aureng-Zeb lui témoignait
depuis qu'il jouiiTait paifiblement du
trône de l'Indoftan , qu'il lui devait
en grande partie. Mon père m'alTura
plufieurs fois que s'il n'avait pas perdu
fcs plus braves rajpoutes dans la der-
nière guerre, non -feulement il me
foutiendrait hautement par Ces armes ,
mais qu'il tirerait une vengeance écla-
tante de l'affront que m'avait fait le
fultan Mahamud en m'enlevant moa
époufe.
Quand je revis Thamar , il avait
fait part à Padmani du projet propofé ,
de pafifer quelque temps dans la vallée
de Dinam, tandis que mon père, qui
paraîtrait n'être pas inftruit de ma
fuite , ferait ma paix avec Aiireng-
Zeb. Cet arrangement plut à Padmani >
mais cette tendre amante ne voulant
pas être expofée déformais aux tour-
mens qu'elle avait reffentis pendant
ma dernière abfence , réfolut de s'ex-
patrier elle-même, &Z de m'accom-
pagner dans ma fuite. Ce fccret ne fut
confié qu'à Thamar &: à Zulie , Pad-
mani me pria m.ême de n'en pas parler
à mon père, dans la crainte qu'il ne
mît quelque obftade à la rciiflitc de
ce projet. Nous devions nous marier
le jour de notre départ , &z nous
abandonner enfui te à la conduite du
ciel.
Ma fanté fe rétablifîait tous les
jours, ^ mon pcre prciToit mon dé-
part. Raifonnant avec Thamar, dans
mon appartement , fur le lieu dans
lequel je devais chercher un afylc ,
Doon ami lui fit obferver cv.q la co^r
(h)
de Perfc n'était pas pour moi une
retraite afliiréc , à caufe des liaifons
intimes qui fubfillaicnt entre le fophi
&c le grand mogol. Le réfultat de cette
conférence fut que je me retirerais
dans la vallée de Dinam , qui n'était
pas , à beaucoup prés , aullî éloignée
de Dclhy qu'ifpaham , &: que nous
Jaillerions auprès de mon père deux
efclaves de Thamar qui connaiffaient
parfaitement les avenues de cette
folicude. Ces efclaves devaient être
chargés de m avertir lorfqn'il ferait
temps de reparaître à la cour.
Toutes chofes ainfi concertées ,
mon père fixa le jour de mon départ ;
Thamar & Padmani firent auffi des
préparatifs de leur côté.
Le fecrcc de ma convalefceivce était
fi bien gardé, que rien de ce qui me
regardait ne tranfpirait au-dehors;
Perfonne ne doutait de ma mort à k
cour & à la ville , l'empereur en
D 6
(84)
était perfnadcj ou feignait de Terre,
Cette opinion générale, en trompanc
les furvcillans de Padniani , lui pro-
cura la facilité d'exécuter un projet
dont elle n'avait pas <:alculc les obi-
tacles»
J'ai dit que , pendant les pren-^iers
jours qui fuivirent mon combat avec
Mirfa-Mula, Padmani était prifoa-
nière dans Ton propre palais par ordre
de l'empereur ; le fa Iran Mahamud
était l'auteur de cette violence. Ce
prince me croyant mort, fc lafla d'être
inutilement cruel , il aimait mcn
amante avec emportement ; il crue
idonc fe faire un mérite auprès d'el^
en lui rendant fa liberté.
Mahamud profitant des privilèges
que lui donnait fa naiflance, voyait
Padmani auCïi fou vent qu'il le voulait.
Mon amante , qui redoutait ce prince,
foufFr.ut fés afllduités fans en paraître
côenfée -, cependait elle profitait du
(80
peu d'attention que Ton fliifait à Çc§
démarches pour fc procurer fccrct-
tement des habirs d'homme pour elle
ôc pour deux de [es femmes qui
devaient l'accompagner. . Ces habits
furent dcpofés chez Thamar, dont
Padmani voyait tons les jours l'époufe.
Enfin le jour du départ arriva.
^■J-^^ ^^^^lLtA»,
CHAPITRE CLXXIV.
Ander^ Thamar^ Padmani & Zulie
panent pour la vallée de Dinam,
iVl ON père me quitta ce jour-îà d'adèz
bonne heure 5 il voulait Te montrer' à
la cour pour ne donner aucune prife
fur fa conduite. Padmani, accompa-
gnée de deux de Tes femmes , de Zulie
bc d une femme de Zulie , vint fe
promener , au coucher du foleil , fous
l'avenue folitâirc dans laquelle nous
(80
avions pris le frais quelquefois cnfem-
bleâ la mêmchcLircTliAmar joignit ces
dames à la nuit tombante , &: les accom-
pagna chez moi. Tout était préparé
d'avance. Les dames changèrent d'ha-
bits 5 elles montèrent enfuite dans une
grande voiture. On exigea de moi que
je m'y enfermaffe avec elles , je n'étais
pas en effet affez bien rétabli pour faire
à cheval un long voyage fiins dmger.
Thamar m'accompagnait à cheval
avec douze hommes bien armés ^
montes comme lui.
Nous marchâmes pendant quatre
heures jufqu'à Mata. Padmani fit ar-
rêter en ce village, le premier que
flous rencontrions , pour faire la céré-
monie de notre mariage. Je repré-
fentai en vain qu'en féjournantdans un
endroit Ci peu éloigné de Delhy , nous
donnions à nos ennemis le temps de
Rous joindre , fi notre fuite venait à
ctrc foupçonnée dans la capitale: mon
(87)
amante fut inébranlable dans fa rcfo-
lution 5 elle me dit ce que je favais
aflez, que fa vertu 6c fa réputation
lui tenaient mille fois plus à cœur
que fon exiflence ; qu'elle était déter-
minée à facrifier fa vie pour me fuivre,
mais qu'elle ne voulait fuir qu'avec
fon époux.
C'était deux heures après minuit.
Nousentrâmesdans une petite pagode,
à l'extrémité du village. Le brame qui
la delfervait voulut bien fe lever à ma
prière. Dans ce temple champêtre,
en préfence d'un petit nombre de
témoins, je donnai ma foi à Padmani,
& je reçus la fi^nne.
Nous quittâmes le village de Mata
au point du jour, &, malgré Texcef-
fîve chaleur , on marcha pendant
vingt-quatre heures fans s'arrêter dans
aucun endroit habité. On fit halte le
furlendemain dans une vafte forêt qui
fcrt de limites aux royaumes de Delhy
(88)
èc d'Agra. Alors nous abandonnâmes
la route ordinaire , &: , defcendanc
vers l'occident, nous parvînmes, en
quatre jours de marche, aux environs
du Padder, rcfolus de ne plus quitter
les rives de ce fleuve jufqu'à Ton em-
bouchure dans le golphe de Tlndus.
làf^^rsi^ JJtUi.mm^
CHAPITRE CLXXV.
Les voyageurs font pourfuivis par
ordre de V empereur Aureng-Zeb ^
& atteints au bord du Padder,
OTRE petite troupe fliivait la même
direClion depuis cinq jours. Déjà nous
étions fortis du royaume d'Ozmir 9
pays fertile en grains &: en pâturages.
Nous avancions dans la province de
Jefelmcre lorfque mes compagnons
apperçurcnt, fur les neuf heures du
matin, un tourbillon de poufîicre qui
(S9)
pcirafTait s'élever du côté de l'orient ;
&■ qui groilî {Fait incefîamment. j'étais
dans la voiture avec les dames. Tha-
miw , qui ne voiiLiit pas me faire parc
de fes craintes en leur préfence , parce
qu'il était également inutile &z dan-
gereux de les inquiéter d'avance > me
pria de fortir de la voiture pour quel-
ques inftans. J'étais à peine à cheval ,
que nous diftinguâmes clairement une
troupe nombreufe de cavalerie qui
tenait la même route que nous. Je ne
doutai pas que nous ne fudions pour-
fuivis. Cependant le péril ne me parut
pas inévitable 5 nous crûmes apper-
cevoir que ces cavaliers fuivaient
l'autre rive de la rivière , qui n'était
pas guéable 5 en conféquence , je jugeai
que, pendant le temps qu'il leur Bu-
drait pour fe procurer des bateaux , ce
qui ne pouvait pas s'exécuter promptc-
ment dans l'endroit inhabité où nous
étions , il nous était poflîble de nous
( 5C )
cloigner de manière à n'ctrc pas aifè-
mcnt rejoints.
Il ne nous reftait que vingt lieues
à faire pour traverfer l'Indus fous les
murs de Tara. Une fois au-delà du
fleuve 5 on s'enfonçait dans hs mon-
tagnes & les déferts , 3c 1 on ne pou-
vait plus contrarier notre route jufqu'à
la vallée de Dinam.
^^DX^-^^
CHAPITRE CLXXVL
Combat mutile. Enlèvement des
dames.
v^ E n'était pas le temps de délibérer.
Les dames fureur averties fur-le-champ
du danger que nous courions. Elles
abandonnèrent leur voitures les habits
d'hommes qu'elles portaient leur don-
nèrent la facihté de monter à cheval 5
on fc fervit de ceux que portaient
(pi)
nos équipages , qu'il fallut abandon-
ner au bord de la rivière. Nos apprêts
étaient faits. On fe difpofait à quitter
le Padder Se à s'éloigner à toute bride
lorfque Thamar s'apperçut le premier
que nous étions dans Terreur , en
fuppofant les Mogols à la gauche du
fleuve. Partagés en deux bandes , ils
couraient fur les deux rives.
La fuite devine impraticable. Les
ennemis paraiflaient encore éloignés
de nous de cinq milles. Nous fîmes à
la hâte un mauvais retranchement fur
les bords du Padder avec de la terre,
des pierres , des arbres que le courant
avait dépofé fur le rivage , enfuite
nous nous préparâmes au combat.
Il était temps d'y penfcr. Nous
fûmes inveftis par deux cents cin-
quante Mogols, fans compter un pa-
reil nombre en bataille fur l'autre
rive du fleuve , qui ne pouvaient pas
manquer de tomber bientôt fur nos
bras. Nous étions en tout dix -neuf
hommes Se cinq femmes. Malgré
l'inéj^alité des forces , nous ne laif-
fames pas cie nous défendre avec
autant d'opiniâtreté que fi Li rciiflmce
avait pu nous produire quclvjue avan-
tage 5 mais les cavaliers mogols qui
voltigeaient de l'autre côté du fleuve,
s'étant procuré des bateaux, entrèrent
par la rivière dans notre petit fort :
il fallut céder , 5c ils nous dcfarmèrent.
L'officier qui commandait le déta-
chement nous fignifia alors que nous
pouvions continuer notre marche qu'il
n'avait pas ordre de troubler, &" que
fa commilïîon fe réduifait à ramener
à Delhy les dames que nous avions
enlevées , ou qui nous avaient fuivis
volontairement fans l'aveu de leurs
parens 6c de la cour.
Je mis inutilement tout en ufage
pour engager l'officier mogol à nous
laiflcr fuir avec nos époufes j j'ob-
(93)
fervai en vain , à cet égard , que les
habits d'homme qui fervaient à les dé^
guifer l'autorifaient à dire à Dclhy
qu'il ne les avait pas rencontrées, dr,
dans ce cas , je lui offrais non-fcule-
nient coût l'or que j'avais avec moi ,
mais je lui promettais une récompenie
afîez con fi d érable pour le mettre en
écat de n'avoir plus befoin de fervir-
l'empereur. Mes offres ne le tentèrent
pas. Je me réduifis à le fupplier de
nous permettre d'accompagner nos
époufes jufqu'à Delhy , nous n'ob-
tinmes pas cette légère fatisfadion $
&: dès qu'il s*apperçut que nous nous
obftinions à ne pas quitter fa troupe ,
il nous ordonna fièrement de nous
éloigner , ou qu'il alloit nous forcer
à relier où nous étiom , en nous en-
levant nos chevaux. Nous étions dé-
■farmés , & force nous fut d'obéi- 5 à
peine eûmes nou^ le temps, Thamat'
^ moi , d'affurçr nos éj)oufes que nou5
( 94 ) ^^
les rejoindrions auffi - tôt qu'il nous
ferait pollible de le taire. On les enleva
d'entre nos bras > & , les forçant de
remonter dans leur voiture , on leur
fit prendre la route de Delhy , tandis
que nous reliions fur le bord du Pad-
dcr, plongés dans la défolation.
On nous avait laifle nos chevaux.
Je propofai à mes compagnons de
fuivre les Mogols à quelque diilance ,
pour favoir ce que deviendraient nos
dames. Thamar ne fut pas de cet avis,
il me confeilla de continuer notre
route à petites journées vers la vallée
de Dinam, &c qu'il fuffifait de faire
fuivre les Mogols par un de Tes ef*
claves , garçon intelligent qui l'avait
accompagné dans fes voyages. Nous
prîmes ce parti. Je chargeai cet
homme, pour mon père, d'une lettre
dans laquelle je lui faifais part de
mon mariage avec Padmani ; je m'ex-
çuUis de mou mieux de lui en avoir
(95)
fait im myftéreî je le fiippliais de
veiller à nies intéiecs. Se de me faire
connaître fçs volontés dans l'endroit
où nous étions convenus que je me
retirerais.
j^!«!i^r^*"-fc
^^im:^
CHAPITRE CLXXVIL
Ander-Can ù Thamar font Juivre
leurs' époufes par un efclayc ^ (&
continuent leur route*
AvKÏs le départ de Tcfclave de
Thamar , nous continuâmes notre
route -, mais, au lieu de traverfèr la,
province de Jefelmère pour nous ren-
dre à Tara , comme nous l'avions
d*abord projette, dans la vue de nous
dérober à la pourfdite de nos ennemis ,
nous fui vîmes les bords du Paddçc
jufqu*à fon embouchure dans l'océan,
Prçn'ant alor^: notrç routçàroçcident.
(96)
dans la province de Soret, nous fui-
vîmes les côtes de la mer, Se nous
arrivâmes en trois jours de marche fur
les bords de l'Indus , à l'endroit où ce
fleuve fe décharge dans le golphc qui
porte le mcme nom.
La grande chaleur nous détermina
à nous repofçr quelques jours dans
cet endroit, qui me parut délicieux.
Les bords du fleuve font plantés ,
dans le voifinagc de la mxr, de co-
cotiers , d'aloes &: de bois de fandal
qui forment , dans les campagnes ,
des bofquets de différentes grandeurs
répandus de tous cotés , &" dont l'om-
brage efl impénétrable aux rayons du
folcil.
CHAPITRE CLXXVIIL
(97)
CHAPITRE CLXXVÎII.
A'iixurs & ujligcs des Parf.s,
V^ E pays ne renferme pas des cites
opulentes ; \\ viile la plus voifine cfc
Pacha , dans ia province de Soret. Elle
c-ft éloignée de plus de trente lieues
de l'embouchure du Paddçr , mais
toute la cote efl: couverte par des ca-
banes de pécheurs.
Les habzrans de cette contrée fonc
les dcfcenJans des anciens Parfis , dif-
ciplcs de Zoroaftrc. Forcés de quitter
leur patrie lorfqiie les Mahcinétans ,
devenus la n.uion dominante en Pcrfe,
contraignirent les habitans de cç beau
pays d'abandoniîer la religion dQs
mages pour fiiivrc riliamirme , ijs
aimèrent mieux abandonner la terre
où rcpoTaient les cendres de leurs
'Tome ni . E
(98)
ancccres que d'embraflcr un culte
nouveau. Ceux d'entre eux qui fe re-
tirèrent dans la prefq /île où nous
étions , entre l'indus , le Paddcr ik la
mer , trouvèrent un pays dèlert &c
prefquc inhabitable, parce qu'il était
fréquemment fubmcri^é par les eaux
de CCS deux fleuves. Ces étrangers la-
borieux élevèrent des digues qui les
défendirent contre les inondations : ils
multiplièrent prodigieufement fur une
terre qu'ils avaient fu rendre féconde >
&: dans laquelle ils mènent aujour-
d'hui une vie tranquille. Les troupeaux
font leur principale richeOe , 6z la
pèche îcv.r occupation la plus ordi-
naire. Ils habitent des maifons faites
de rofeaux ^< couvertes de feuilles de
bananiers. Tout leiu* commerce ne
confiilc que dans les échanges indif-
p^nfiblcs pour fe procurer des vêtc-
mcns «Se les autres chofes qui leur font
abiblumcnc nàcc3aircs , de que Iciu*
(99)
fol ne produit pas. lis vivent avec h
plus grande fobriété , ne connaifTant
d'autres befoins que ceux indiqués par
la nature, & qu'il eft aifé de fatisfaire.
Ces peuples font heureux autant qu'on
peut l'être fur la terre i ils ne con-
naiirent pas les difcuffions qui divifenc
les hommes i Theureule médiocrité,
qui fait leur apanage , &" la privation
totale des métaux les mettent à cou-
vert des exadions que les autres In-
diens éprouvent de la part des vice-:
rois mogols.
Es
( i-o )
CHAPITRE CLXXIX,
Ander-Can & Thamar arrivent au
fouler rein du défère de Xtnd , ils
y font joints par tefclave quils
avaient chargé de fuivre leurs
époufes,
Jl ENDANT près dc quinze jours que
je paOai dans cette prefque île , ies
Parfis me donnèrent toute forte de
marques de bienveillance : ils m'en-
voyaient chaque matin Is laitage que
nous pouvions confommer dans notre
petit camp , êr lorfque nous voulûmes
palTer Iç fleuve , ils nous prêtèrent de§
bateaux qu'ils conduifirent eux-mêmes.
Je n'entrai pas fans émotion dans
le défert de Zend , qui m'avait été fi
funeRe quelques années auparavant,
Nou$ reconnûmçs la pçtiçe rivière où
(lOl)
mon dcfaftrc était arrive , )C paflai ta
nuit fur fes bords , &:, remontant la
rivière le lendemain , je découvris
rentrée du fouterrein.
Lorfqu'on allumait des torches pour
nous éclairer dans les fombres détours
que nous allions parcourir , nous fûmes
joints par un à^s efclaves qiie Thamar
avait laifle à Delhy, & par celui que
nous avions chargé de fuivre nos
époufes enlevées par les Mogols. L'air
de trifteflTe avec lequel ces efclaves
nVabordérent m'annonça les mau-
vaifes nouvelles qu*ils avaient à nous
apprendre. Us me remirent une iertre
de mon père, que j'ouvris avec pré-
cipitation. Mon père m'écrivait qu'il
avait arraché Padmani & Zulie au
fort qui les attendait à Delhy j qu'elles
étaient en fureté à Brampour , où il
les avait conduites , mais qu'il avait
eu le malheur d'être blefle en com-
battant pour elles , & qu'il m'ordon-
E3
( 'or)
naît de me rendre inccfTamment
auprès de lui.
.««i:î2^^-i--:
CHAPITRE CLXXX.
L^ejclave de Thamar rend compte
de fa CGmmifJïoiî.
J\. B D E R R o b* ( c't^ lefclave que
Thamar avait chargé de fuivre les
raviiTcurs ) me rendit compte de fa
commiffîon. Il m'apprit que \cs Mo-
gols ne nous curent pas plutôt perdu
de vue, qu'ils firent la plus grande
diligence pour fe rendre à la capitale
avec leur proie. Il les avait joints à la
fin de la féconde journée^ comme un
voyageur qui cherchait des compa-
gnons de route. Les Mogols ne lui
avaient point fait de quellions.
Mon père les atteadait au village
de Mata , à la tête de fix cents raj-
pontes. PeiTuadé que cette efcort-e lui
fiifFifait , il avait Fait prendre le chemin
de Brampour au refte des ticupcs qu'il
entretenait à Delhy depuis qu'il réfi-
dait dans cette grande ville.
Les deux efcadrons mogols , qui
sacraient réunis, formaient im corps
de cinq cents hommes. Mon père les
attaqua lorfqu'ils fortaient du village
de Mata pour entrer dans la plaine de
Delhy. Les Mahométans firent une
réfiftance à laquelle mon père ne s'at-
tendait pas: ils étaient intérefTés, fans
doute par l'efpoir d'une grande ré-
. compenfe, à ne pas laiOèr échapper
leurs prifonniéres. Cependant mon
père les prefla avec tant de furie,
qu'ils furent obligés de plier , &: , bien-
tôt après, de chercher leur falut dans
la fuite. Les dames furent mifes en
liberté. Mon père , quoique blcfle dans
l'adlion, prit avec elles fur-le-champ
le chemin de Brampour.
E4
V I04 )
Des le commencement du comba:r,
Abderroc s'était rangé du côté des
Indiens, parmi Icfqucls il trouva fon
compagnon Giam-Bai , que Thamar
avait laifTé auprès de mon pcre lorf-
que nous quittâmes les environs de
Delhy.
Lorfque les dames furent en fureté,
mon père fit appeïler les deux efclaves
de Thamar, & leur ordonna de faire
la plus grande diligence pour me
joindre & pour me remettre la lettre
dont il les chargea. Les ordres de mon
père étaient fi preflans , qu'il ne leur
avait pas été poffible de voir Padmani
avant leur départ.
(t05)
CHAPITRE CLXXXL
"Retour d'Ander-Can à Brampoun
Il trouve fon père dangereujement
malade.
v^Es nouvelles me firent retourner
promptement fur mes pas. Je fis une
grande diligence , c'était pour être
témoin du fpcclacle le plus trifte : mon
père touchait à fes derniers momens.
Il ramaffa fes forces lorfqu'il me vie
auprès de fon lit. Je vous revois , mon
fils , me dit-il en me preflfant dans {^qs
bras mourans, c'efl: Tunique confola-
tion que je demandais au ciel , & je
mourrai content. Padmani , qu'on
venait d'inftruire de mon arrivée ,
parut dans cet inftant dans Tappar-
tement de mon pcre. Je la pris par la
main , & nous nous jettâmes tous deux
E 5
( ^06)
A genoux auprès du lit de mon pcre ,
qui nous embrafla l'un 6c l'autre avec
la plus vive tendrefTe. Relevez- vous ,
mes chers en fans , nous dit il en voyant
couler nos larmes , & modérez votre
douleur ; je n'ai plus que peu de jours
à vivre: la mort m'enlève au milieu
de ma carrière, dans un temps où je
vous ferais néceuaire , c'efl: la Ceulc
confidération qui me donne quelque
regret de quitter la vie. Si je vous
lailfais heureux & poffeiïcurs paifiblcs
de mon héritage , je regarderais la
mort comme un terme après lequel
je foupire depuis que le fouvcrain ctre
m'enleva mon époufe. PuifTe le ciel
répandre fur vos jours le bonheur qui
me fut refufé!
Les médecins s'appercevant que
raonpères'affaibliiîaitens'enrretenant
avec nous , m'avertirent qu'il avait
befoin de repos. Je fortis avec Pad-
mani ôc Thamar. Alors on m'informa
( 'C7 )
de toute retendue de mon malheur.
J'appris que la maladie de mon père
était fans remède , il avait été blefle
par une flèche cmpoifonnée. Sa plaie
était fi peu confidérable , qu à peine
s'en apperçut-on dans le moment , &C
qu'il la négligea ; mais le lendemaui
du combat il reiTentait des douleurs
fi vives , qu'il fut obligé de faire exa-
miner fa bîeOTure. On connut tout le
danger qu'il courait. Il eut le courage
d'ordonner qu'on cachât foigneufe-
ment cette mauvaife nouvelle, &" de
continuer la route à cheval , malgré
les douleurs qu'il reffentait. Sa gran-
deur d'ame le foutint pendant tout le
temps que dura le voyage '-, mais dès
qu'il fut arrivé à Erampour , il fe vit
contraint à fe mettre au lit , &c l'on
défefpéra de fa vie.
E (T
(.08)
CHAPITRE CLXxxrr.
Nature du poifon dans lequel les
Mogols trempent leurs flèches
pour en rendre les blejjures mor-
telles.
J-jE poifon dans lequel les Mogols
trempent fouvent leurs flèches , craie
inco-nnu dans les Indes avant le rcgnc
de rempcreiir Akcbar. Ce prince en
fit la découverte y dont il fut lui-même
la vidime.
Akcbar, devenu foliraire &: rêveur
fur !a fin de fa vie , n avait plus d'autre
amufement que celui de la chafle. \]a
jour qu'il prenait ce divertillcment
dans les environs d'Agra , il s'éloigna
de fa fuite, ce qu'il faifait fouvent,
pour rêver en liberté aux grands cvé-
nemens de fon réi^ne. Après avoir
( Ï09 )
marché feul quelque temps , il s'aftîc
au pied d'un arbre pour attendre les
fcigneurs qui chaflaient avec lui. Dans
cette attitude, il vit à Ces côtés une
de ces longues chenilles couleur de
feu qu'on ne voit prefque qu'aux
Indes. L'empereur prit une fîcche dans
Ton carquois , Se fe fervit de la pointe
pour écrafer le reptile. Peu de mo-
mens après , une gazelle fortit d'entre
les arbres, à la portée du trait 5 l'em-
pereur lança fur elle la même flèche
avec laquelle il avait écrafé la che-
nille. Quoique la gazelle eut été lé-
gèrement atteinte , 8c dans un endroit
du corps où la plaie ne devait pas
être mortelle , quand mcme elle eût
été confidérable , il la vit tomber &r
expirer en peu de temps. Lespiqueurs
chargés de faire la curée trouvèrent
la chair de cet animal noire 3c cor-
rompue. L'empereur jugea que le
poifoa de cette efpèce de chenille
(no)
devait être extrcmcmcnt fiibtil 5 i! en
fît emporter dans Ton palais. Les hif-
toriens mogols aflurent que ce prince
s'en fervait pour faire périr les omrhas
dz lesrajasquiluidcplaifaient. llfaifaic
compofer des pillules empoironnécs
qu'il les contraignait de prendre en
fa préfence. Cette cruauté lui coûta
la vie. Il portait toujours fur lui une
boîte à trois conipartimens. II mettait
dans le premier fon bétel , dans le
fécond des pillules cordiales dont il
ufait après le repas , &z dans le troi-
fîème des pillules empoifonnées. Il
prit un jour les unes pour les autres ,
& s'empoifonna lui-même. Tous les
remèdes hirent vainement employés
pour fa guérifon , le poifon était mor-
tel. L'empereur mourut au bout de
quelques jours.
(n,)
CHAPITRE CLXXXIII.
Le raja Ran-Zing^ au lit de mon ,
donne a fin fils des confieils fia-
lutaires. Il l'infiruit de plufiieurs
particularius defion combat avec
Mi fia - Alula.
i-iE lendemain de mon arrivée dans
ma patrie, je pafTai la journée prefque
entière au chevet du lit de mon père.
N'ayant aucune efpcrance de guérir
de fa bleflure, il employa le peu de
forces qui lui reliaient à me donner
les confeils qu'il jugea nécelïaires pour
la conduite de ma vie.
Parmi les particularités qui nie
furent confiées, celle qui me frappa
le plus fut d'apprendre que Mirfa-
M'jla , avec lequel je m'étais battu
dans les environs de Delhy , âtait une
(,,0
dame de BafTora, lacpclle avait fair
exprès le voyage du fond du golfe
d Orraus à Delhy pour laver dans mon
fang l'injure que je lui Faifais en don-
nant à une autre femme un cœur
qu'elle réclamait comme un bien lui
appartenant. Je n'entendis pas ce récit
fans frilfonner , quoique Padmani
m'eût déjà dit quelque chofe de cette
fmgulicre anecdote. Je me rappellai
dans cet inftant tous les traits de la
belle Zama , d^ je ne concevais pas
par quelle étrange fatalité j'avais pu
la méconnaître , malgré fon déguife-
ment. Mon pcrcme raconta les fuites
de mon affaire ^ que j'ignorais encore.
11 m'apprit que Zama, car c'était elle-
même , fut portée chez l'ambafladeuf
d:: Perfe un moment après notre
combat. Le fecrct de fon fexe ne fut
pas gardé dans cette occafion , il fut
connu des chirurgiens , qui le divul-
guèrent 5 &c comme les nouvelles ex-
(•M)
tfaordinaires circulent avec la plus
grande rapidité , toute la ville fut
bientôt informée que je m'étais battu
contre une femme. Je fus blâmé gé-
néralement , on traira ma conduite
d'une perfidie fans exemple. Se qui
méritait une punition févére. L'é-
vafion de Padmani , qui fe répandit
dans le public à~ peu-prés dans le même
temps y acheva d'indifpofcr ^cs efprits
contre moi. L'empereur feignant d'être
convaincu que mon aniante était Tu-
nique caufc de cette aventure, déclara
publiquement qu'il ne confentiraic
jamais à notre mariage > en confé-
quence il fut rcfoîu qu'au (Tî- tôt que
Padmani ferait arrêtée , on la renfer-
merait dans le ferait du fultan Maha-
mud , qui la demandait pour la mettre
au rang de fes femmes.
Mon père , vivement piqué de ce
que Tempereur prétendait difpofer
fans fon confentement d'une pcrfonns
(•h)
qu'il venait d'accorder lui-même pour
cpoufcàfonfils^rc plaignit hautement.
La façon dont Tes réclamations fu-
rent reçues lui fit augurer qu'il n'ob-
tiendrait juftice qu'en fe la Faif^int
lui même. Décidé à prendre ce parti,
il donna ordre aux troupes qu'il en-
tretenait à Del'i/ , tant pour la garde
de l'empereur , que pour fa propre
fûrcrc , de partir pour Brampour, &C
quitta lui même la capitale des Indes
fans prendre congé d'Aureng-Zeb.
La route qu'il prenait pour fe rendre
dans Tes états était celle par laquelle
les Mogols , chargés de me pourfuivre,
devaient néceOaircment paflTer à leur
retour. Il les joignit, les battit^ les
difperra,&" continua fon voyage après
avoir délivré les dames que les Ma-
hométans reconduif^iient à Delhy.
M©n pcre finit , en m'afTurant qu'il
était pcrfuadéque j'aurais bientôt fur
les bras toutes les forces de l'Empire,
(1-5)
& qu'il ne pouvait me donner de
meilleur confeil que de mettre Bram-
pour en état de dcfenfe , & de me
préparer à une réfiilance vigoureufe.
■tià!é:f^[^:i^^^
CHAPITRE CLXXXIV.
Ran-Zing fait afin fils le portrait
de l* empereur Aureng-Zeb.
J^Es conjectures de mon père me
furprirent étrangement , l'empereur
lui devait fa couronne. Aureng-Zeb
pouvait-il oublier les loix de l'honneur
& de la reconnaiflcince jufqu'à faire
la guerre à un prince qui s'était facrifîé
pour le placer fur le trône ? Mon père
me repondit , avec une vivacité que
fon état ne femblait pas lui permettre:
Vous ne connailfez pas, mon fils, le
caradère des princes mogols : attachés
uniquement à Tintérêr de leur agran-
difîemcîlt, ih lui facrifîent fans f^e-
niords tout ce qui peut en rallentir
la marche ; je n'avais pas cLudic Au-
jreng-Zcb quand je m'attachai d fa
fortune , c'cft un monftre qu'on aurait
dû étouffer dans foh berceau. Alors il
me fit le récit des cruautés révoltantes
que ce prince avait exercées contre
touie fa famille depuis qu'il était fur
le trône, & fur-tout de la mort tra-
gique du prince Moldabax, qui venait
de périr par les ordres d'Aureng-Zeb.
J'ai déjà rapporté par quel étrange
événement ce prince , qui croyait
toucher au moment de monter fur le
trône des Indes , fut arrêté dans la
tente de fon père la veille du jour
marqué pour fon couronnement.
Le fultan Moldabax fut conduit
dans la citadelle de Delhy , & tranf-
féré quelques jours après au château
du Guallier , prifon ordinaire des
princes du fang mogol. Tout captif
( .'7)
u'il ctait , Aurcng-Zcb le regardait
comme un lujçt d'inquiétude ; il ne fe
croyait pas paifible pofleircur de l'Em-
pire tant qu'il exiftaic un reieton de la
famille royale capable de le troubler
tin jour dans fon ufurpation 5 il le dé-
termina donc à le faire mourir 5 les
frçuricides ne lui coûtaient rien j il
avait déjà verfé le fang de Con frcre
aîné , le fultan Darak , par un coup
de dcrpotifme 5 il alTiiliina le prince
Moldabax ^vec le glaive de la juftice,
CHAPITRE CLXXXV.
AJjrt du fultan Moldabax ^ frère
d'Aureng - Zch.
V^'est une loi parmi îcs MogoU ,
qu'un nouveau Ibuvcrain ne peut ufer
du droit dç viç ^ de mort fur {(z%
fuj^ts qu aprçs a,veir reçu du caf ou
chef de la loi une efpccc de confc-
cration regardée comme le fceaii de
la jiirifdiclion impériale. Un vieillard
qui Te trouvait alors à la iccc de la
religion mahométanc regardait l'in-
furredlion d'Aureng-Zeb comme jllc-
gitime > il refulait en conféquence de
concourir à la cérémonie qui reliait
à fviire pour mettre l'empereur en
polîciïîon de l'autorité fouvcraine, à
nioinsquc l'empereur Schah- Jehan ne
confentît librement au couronnement
de fon fils. Aureng - Zeb dépofa ce
vieillard rerpçdrablc. On élut en fa
place un cafi moins fcrupuleux , 5c
Aureng - Zeb reçut la confécration
accoutumée.
L'empereur n'attendait que cette
cérémonie pour envoyer à la mort
fon frcrc Moldabax. Deux faux té-
moins s'élevèrent contre lui. Ces mal-
heureux dépofcrent devant l'empe-
reur , afîîs pour la première fois fur
('■9)
fon tribunal , que lorfque ce prince
était vice -roi de Guzurate , il avait
fait mourir un fecréraire de Schah-
Jehan , envoyé daus Ton gouverne^
ment pour éclairer fa conduire. Au-
ren^-Zeb montra d'abord contre ces
témoins une feinte indignation, C'eft
mou frcre , s*écriait-il , faut-il que je
fois obligé de verfer mon propre fangî
Pendant qu'il avait l'air de s'affliger
ainfi , des aftrologues apodes f alfu-
rcrent que Ton régne ne ferait pas
heureux fi, cédant à une compafîioa
dangereufe , il ne punifiait pas le pre-
mier crime déféré à fon tribunal.
Aureng-Zcb zffctta une grande répu-
gnance, il déplora le prétendu mal-
heur de fa Qcdinéc; on vit même
couler quelques larmes de Ces yeux
lorfqu'il figna Tordre de faire piquer
fon frère par un fcrpent dont l'efpèce
cd adez commune dans le nord de
l'Indodan , & doi)t le poifon cd
( 1^0 )
prompt Sz toujolirs morte!. C'ed aiiifi
que ce prince hypocrite cachait la
noirceur de Ton aine fous les dehors
dn zèle qu'il affeflait pour les inrcrc:s
de Ton empire 6c la reHgion de ics
pcrcs.
.ç^..^ I »Mijy\'^r,Q..v
CHAPITRE CLXXXVI.
Mon du raja Ran-Xing.
J E conçus alors que j'avais tout à
redouter d'un prince de ce caradcre.
Mes doutes Ce changèrent en certicudc
cds le jour ir.iir.c. Mon pc:e reçut de
Delhy pluliçurs lettres de la part des
amis qu'il avait lailics dans cette ca-
pitale ; en le prévenait que Tempcreiir
faillit des préparatifs ce guerre, &
q'.î'on ne doutait pas qu'une armée
tonlidcrabie qui fe formait aux en-
virons de Dclhy , ôc dont le fui tan
M^hamuJ
Mahamud devait prendre le comman-
dement , ne fût deftince contre la
province de Brampour. Mon pcre
rendit les derniers foupirs lorfque ces
lettres lui parvinrent, &", malgré Hi
fermeté, qui ne l'abandonna qu'avec
la vie , il me les en\^ya fans les ouvrir.
Je ne tracerai pas le tableau de la
fituation dans laquelle je palTai cette
cruelle nuit. M.on pcre mourut entre
mes bras à la chute du jour. Le péril
que je courais me contraignit de lui
rendre à la hâte les honneurs de la
fépulture.
Tome III,
(Ul)
CHAPITRE CLXXXVII.
Jlîidcr- Can abandonne Brampour
& fc fortifie à Ch'itor. Defcrip^
non de cette forterejje,
Xjrampour, fituce dans nne vafte
plaine , défendue par nne (impie mu-
raille &: par une citadelle d'une Force
médiocre, n'était pas en état de tenir
lon^-etemns devant une armée nom-
breufe. Je rcfolus d'abandonner cette
ville & de me retirer dans Chitor avec
ma famille. J'y rademblai mes troupes
ô^ je m'y renfermai des que je fus
informe que l'armée impériale était
çn marche.
Chitor eil bâti fur une montagne
ifolée de toutes parts : le fommct de
la montagne forme un plateau d unq
lijsuc &: demie de circonférence ; k
Nag , rivière large &: profonde , coule
doucement au pied de la montagne?
une fource confidcrable , &: qui ne
tarit jamais , fort à mi - coteau : la
circonférence de la montagne, à fa
bafe , cft de fepc lieues ; elle renferme
des petites plaines quon féme de riz,
ôc quon arrofe avec les eaux du ruif-
feau ménagées avec foin ; on y re-
cueille ailcz de provifions pour nourrir
une garnifon p€u nombreufe.
Une place i 'abordable , qui ne
manque ni de vivres ni d'eau , cft
regardée comme imprenable dans
rindoftan , où l'art des Cièges n'efl: pas
perfedionné. Telle était la place dont
le fultan Mahamud entreprit la con-
quête. L'amour dont il brûlait pour la
princefle mon époufe lui fît entrevoir
fans doute des facilités dans une en-
treprife qu'il aurait regardée lui même
comme impolîîble s'il eût été diffc-,
remmcnt affeété.
(>i4)
Cependant, avant que de former nn
fïçgc il périlleux, il envoya des am-
bafTadeursdans la fortcrcile qui m'af*
furcrent de fa part qu'il n'érait pas
conduit par dçs deQeins ambitieux ;
que fi jç voulais répudier Padmani 6c
la lui céder, non-feulement je préfer-
verais mes états du malheur dont ils
étaient menacés, mais qu'il fe char-
gerait d'appaifer le courroux de l'em-
pereur Ton pcre, &c de me réconcilier
avec lui. Je ne pouvais pas balancer
fur la rcponfe que je devais faire à d^s
propofirions fi révoltantes ; je ren-
voyai ces anibaiîadeurs , avec ordre
de répondre, de ma part, a leur maître
quç la mort feule me fépareraic de
mon époufç i qu'au furplus, je ne lui
çonfeillais pas de fe préfenter devant
Chitcr , dont le fiége nç pouvait tour-
ner qu'à i\\ confufion , mais que fi fa
palfion infenlée J'emportait chez \\xi
fur U raifoa , jç lui (iççl^i'ais qu^U
( 'M )
trouverait en ma perfonne un vrai
Raj-poute, incapable de manquera
fcs promeiïes , èc que le nombre de
fes ennemis n'effrayait jamais.
ï^^«î^)î^;?èy!!
CHAPITRE CLXXXVIIL
Ander-Can affîégé dans Chitor par
. te fultan Mahamud,
JLe fultan ne s'attendait pas à une
réponfe fi fière. Accoutumé à ne point
trouver de réfiiliance à Tes volontés,
& à ne voir jamais traverfer fes plai-
fîrs , il s'indigna de ce qu'un mortel
était aHez audacieux pour lui défobcir.
Son armée fut ra{remblée,& bicntôc
il parut à la vue de Chitor.
Jamais armée dans l'Indollan n'avait
été plus belle &: plus nombre;] fe que
celle que commanrlait le fultan Ma-
hamud. Ce prince n'avait épargné
F 3
niicune dcpenfe pour paraître devant
la foriercflc que je défendais dans
tout l'cclat de fa gloire & de Ta puif-
fance. Il éprouva , dans cette occafion,
que la vertu &: la valeur font fupé-
rieurs à la crainte Se aux cfpcrances
les plus flatteufes. Mes foidars virent
fans appréhenfion l'crendue ôj la ma-
gnificence du camp impérial.
Mahamudj au commencement du
fiège , fit la guerre en prince paffionné»
On décocha de fa part, dans les en-
droits accelliblcs de la ville , des fièches
auxquelles le prince avait attaché des
Billets pour Padmani; je les remettais
moi-même à mon époufe lorfqu'ils
tombaient dans mes mains. Le fultan
"voyant finutilitc de Tes tentatives
amoureufes, preffa enfin le ficge en
homme défefpéré. La place fut battue
par l'artillerie la plus formidable ,
mais le canon ne faifait aucune brèche
aux fortifications, que le fultan aurait
Voulu foudroyer. Mes guerriers , èri
fureté dans une fortercffc inacceffible,
infulraient aux Mabomcrans i ils leur
reprochaient hautement leur peu de
courage , quoique leur général fûc
anime par plus d'une pafîion.
CHAPITRE CLXXXIX.
Leficge de Chitor traîne en longueur.
Le fuit an feignant de vouloir le
lever y écrit au raja Ander- Can.
X-< E fiégc de Chitor dura deux tlnnées
entières , pendant lefciuelles je fis
éprouver la valeur de mes troupes auîC
afïîégeans , dans des forties qui leur
étaient ordinairement funeftes* Zoro-
madc , pcre de Padmani;, j&: Thamar
me fervaient en même-tentips.de leurs
bras &: de leurs confcils. InFàrtigabics
dans le péril, je les voyais toujours
F4
(ii8)
foftir les premiers de la place, 5c
jamais ils n'y rentraient que les der-
niers.
Enfin les Mogols s'ennuyèrent d'une
réfiftancc à laquelle ils n'étaient p:'.s
accoutumés depuis qu'Aureng - Zcb
tenait les renés ce l'empire. L'armée
impériale clépérifTait , tant dans les
combats, que par les maladies canfces
par la chaleur du climat.
Le fultan Mahamud feignit de céder
à fa mauvaife fortune : il m'écrivit
une lettre également obligeante dz
artificieufe. Après des louanges exa-
gérées fur mon courage & la valeur
de mes troupes , il me demandait deux
grâces avant d'abandonner une entre-
prife à la réuffite de laquelle il avait
attaché fa gloire Se Con bonheur. La
première érait de lui permettre d'en-
trer dans Chitor pour admirer les for-
tifications de la feule place capable de
rcfîlier à fes armes , 6c la féconde >
de fouffrir qu'en ma préfence il eût
un entretien d'un inllant avec mon
époufc. Je ne crus pas devoir refurer
au fultan la première de fes demandes ;
je lui offris de le recevoir dans Chitcr,
pourvu qu'il ne fût accompagné que
de cinquante hommes. Je lui obfervai
que la féconde prière qu'il me faifait
dépendait de la volonté de mon
époufe.
•«^«2^
UUé^.
CHAPITRE CXC
Le Jultan Mahamud erure dans
Chitor y Ander lui fait voir les-
fortifications , 6 1 accompagne , à
fon départyjufquà la porte de la
. forterejfe.
IVJahamud accepta Toffre que je
lui faifais: il entra dans la fortereTe
avec une (uite moins nombreufe que
F5
celle dont il pouvait are accompagne 5.
d'aprcs nos conventions.
Je reçus le fultan avec les égards
que je devais à fa naiiïance, je l'ac-
compagnai dans la vifuc des ouvrages
qui piqncrent C.\ curiofité ; &" lorrqn'il
eut vifité les principales fortifications
deChitor, je lui propofai de prendre
des rafraichiiTemens dans mon paîais^
Ce prince paraiifait ravi de îa ma-
nière pleme de franchife dont j'eti
ufais avec lui. Nous entrâmes cn-
femble au château , ou j'avais fait
préparer un magnifique repas. Je
inangeai feul avec lui. Notre encrctieiî
ne roula d'abord que fur des matières
indiffc rentes. Infenfibîement ce prince,
dont l'éloquence était perfuafivc , fut
m'amener à faire plus que je n'avais
promis. Lorfqu'ïl s'apperçut que ,
échauffé par la joie du fcllin , mon
cœur s'ouvrait au plaillr, il m'engagea
à le préicnter à Padmani 5 j'y conlcntis
par faiblcfle ; mais mon cponfe eut
beaucoup de peine à fe réfoudre à
recevoir la vifite du prince 5 elle s y
décida cependant par complaifance
pour moi. J'accompagnai donc le
fulcan , à Tiflue du repas , dans Tap-
partement des dames , où il ne palïa
qu'un inftanr.
Je commis une imprudence, mais
elle me coûta cher. Mahamud fentic
augmenter fa pallion à la vue de mon
cpoufe; cependant il eut allez d em-
pire fur lui-même pour diQimuler: il
ne me parla que de fa réfolution de
lever, ce jour même, le fiége d'une
place qu'il ne fe flattait pas de pouvoir
prendre. Il eut l'hab Ictc de ne mêler
à Tes difcours que des louanges froides
de Padmani. Abu fé par les apparences^
je traitai avec confiance mon ennemi
Je plus cruel , je lui fis des préfens dc
j'en reçus de fa part. Le fultan me fit -
accepter un cimetère garni de dia-
mans, en m'aifurant qu'à Ton arrivée
à Dclhy il trAvaillcrait efficacement
à me reconcilier avec rempcrc.ir Ton
père: il efpérait, ajouta-t-il, que
nous nous reverrions inceffamment
dans la capitale , où je devais me rendre
en effet pour prêter mon hommage
encre les mains de l'empereur iorlqus
la guerre que ce prince me failait
ferait hcareufement terminée.
Le temps que le prince devait paucr
dans Chitor était écoulé j il s'en ap-
pcrcut &c prit congé de m(U pour
rjtourncr à ion camp. Je l'accom-
pagnai. Il me renouvella, pendant la
marche, les plus tendres proteilations
d'amitié ; enfin nous arrivâmes fous la
porte de la ville. J'étais fans défiance.
Mahamud m'embrafia en me quir.-
tanr. Feignant enluite de me doni^xr
la plus grande marque de Ton affec-
tion , il mit à mon col un de ce^ grands
coliieis de peiks dont ici» hommes le
pirent dans l'InJolLin ; on avait eu
Ja précaution d enfiler ces perles a
un cordon extrêmement fort \ a Taide
de ce cordon , le (ultan me tira bruf-
quement hors de la porte, tandis que
Ici gens de fa fuite s'oppofaientà ceux
du corps- de-garde. Je mis le fabre à
la main pour me défendre , les fei-
gneurs qui m'accompagnaient & les
Raj-poutes qui étaient à portée vo-
lèrent à mon fecours ? mais le nombre
des ennemis augmenta fi fort en nn
inftant, que les gardes qui veillaient
à la porte , s'appercevant que la place
allait être emportée , levèrent les
ponrs. Je fus obligé de me rendre,
^ Ion me conduifit au camp des
Mogols.
( 13+)
CHAPITRE CXCL
Makamud ^ maître de la perfonne
du raja Ander- Can , écrit des
lettres menaçantes a la parnifon
de Chitor. Réponfe de Padmani,
1_jE bruit qui s'craic fait à la porte
iivait jetré toute la ville dans la dcfo-
lation 5 on difair même déjà que Fen-
nemi s'en était rendu maître 5 & , dans
le fait , {\ le fultan avait trouve à la
porte un plus grand nombre de Tes
gens en armes prêts à le fbutcnir , il
aurait Facilement emporte la place ,
dont les déPenfeiirs étaiciit concernes.
La renommée , qui ie p^ait à ré-
pan. -Ire les mauvaifcs noi vclles , &
qui les groiïit toujours , pc^rta bientôt^
aux oreilles de Padm.mi celle d'une
irruption fubicc des Mogols. On lui
(«55)
dit que j'avais difparu dans la mclce^'
Ik qu'on n'avait point de connailîance
de mon fort. Mon cpoufe ne le laiiïa
point abattre par ce revers imprévu;
elle monta fur-lc-champ à cheval, &r,
la lance à la main , elle fe montra à
la tcte des troupes pour vaincre ou
pour mourir avec elles.
Padmani n'apprit que fur les lieux
les véritables circonftances de latra-
hifon de Mahamud. Elle conjeclura.
que la complaifance qu*elle avait eue
de paraître aux yeux du fuîtan était
la caufc de ma perte ; mais, fenfer-
mant fa douleur dans fon ame , elle
dit aux troupes : Mon époux eft mort^
je n'en faurais douter : braves Raj-
poutes, vous n'abandonnerez pas fon
époufe au déshonneur. C'eft en vain
que nous efpérerions de le tirer des
mains des perfides Mogols j il ne nous
relie plus qu'à le venger, en faifant
périr foiis ces murs ks auteurs de fa
(tîO
niort. Accompagnée Je fon pcre, de
Thamar &: de mes plus braves chefs,
elle fit le tour d:s remparts, donna
fcs ordres avec le plus grand fang-
froid , &c montra , dans cette occafion ,
que Ton efprit &: fa valeur égalaient
fa grande beauté.
Mahamud , maître de ma perfonne,
fc flattait de réduire bientôt la for-
tereife fous (on obéiiîance. Le lende-
main du jour qui le couvre d'une
honte érernclîe , il fit fignifier aux
ûfllégés, par un héraut, que fi, dans
un temps qu'il limitait, on ne lui li-
vrait pas la place &c la princefle , il
me ferait couper la tctc à la vue de
Chitor , 6c qu'il finirait fa vengeance
par le fac de la ville 3c le mairacre
général de tous les h^bitans.
La généreuîe Padmani ordonna
qu'on répondît de fa part au lulcan
que f m époux étant tombé dans \qs
mains d'un monllre de peifidie , fa
('37)
mort était certaine , mais qu'il lui
reftait allez Je Raj-pou tes pour venger
la moit de leur fouverain; qu'elle
empîo"crait Tes jours à (iifciter aux
Mogols les ennemis les plus redon-
tables , ^ que les chefs de fon armée
avaient décidé que le dernier d'entre
eux qui rcfterait en vie lui fermerait
encore les portes de la place.
^ti^.«Sî)î:::^4^:
CHAPITRE CXCXIL
Mahamud lève le jiège de Chitor y
enferme Ander- Can dans une
forterejje y ù envoie des ambaf-
fadeurs a Padmani pour la fe-
duire.
iVl A HAMUD n'ignorait pas combien
les Raj-poutcs font conllans dans leurs
liéfolutions. Il prie le parti de lever
honteufcmcnt le fic^e. Il i'e Sacrait
d'obtenir Padmani par les voies de là
négociation. Ce prince n'eut pas honte
de me faire la propofition de racheter
ma liberrc en lui cédant la princclle
mon époiife. Irrité de la fermcré avec
laquelle je lui répondais , malgré ma
captivité, il me fit renfermer dans un
château, à quelques l'eues de Delhy*
Je languis près d'un an dans cette
prifon , &c je n'en fortis qne par l'é-
vénement le plus extraordinaire &c le
plus bizarre.
Le fulcan Mahamud ne fut pas
plutôt de retour à Deihy, qu'il en-
voya une ambafï^ide folemnelle à mon
époufe. Les amba(îadeurs lui porraienr,
de la part du fulcan, de magnifiques
préfens , accompagnes de lettres \çs
plus paiîîonnées. Mahamud obfervaic
à Padmani qu'elle avait afTez fait écla-
ter la tendreffe qu'elle devait au raia
de Brampour 5 qu'il était temps q|i'eil«
^ ccordat quelque chofc à l'amour^,, "i
des pins grands princes du monde ^
héritier du premier trône de Tunivers^
qu'elle ne pouvait mieux témoigner
fon attachement pour moi qu'en ac-
ceptant des offres qui me rendraient
mon trône &: ma liberté. Padmani,
indii-nce , renvoya les ambaiTadeurs
du fi:ltan fans daigner les voir.
Cette première tentative infrnc-
tueufe ne rebuta pas un jeune prince
<pc fa patîîon aveuglait; ma vie était
entre Tes mains, il pouvait en difpofer
à fon gré 5 mais il craignait fans doute
qu'à la nouvelle de ma mort, Padmani
ne tranchât volontairement le fil de
fes jours, félon l'iifage des perfonnes
-de fa nailfance , ôc le fentiment de
Tamour l'emportait chez lui fur le
. defîr de la vengeance. Il prit une autre
voie pour arriver a Ces fins.
On avait trouvé fur moi, lorfque
je fus arrêté par fon ordre, pluficurs
papiers écrits de ma main. Mahamud
("4o)
employa les plus habiles écrivains cîe
Delhy à contrefaire mon écriture >
& quand il crut avoir réufli , il envoya
de nouveaux députés à Padmani : ils
étaient chargés d'une lettre que je pa-
raiifais avoir écrite , &: par laquelle je
donnais mon confentement au ma-
riage de mon époufe avec le fultaa
Ivlahamud ; j'exhortais même Pad-
mani à preifer une cérémonie qu-i
devait me rendre ma liberté &c mes
états.
!*s^î«jv:i(2:^^^y-*=e
CHAPITRE CXCIII.
Padmani oppofe la rufe à la rufe.
Elle répond au fuit an Makamud,
J_j'ÉcRiTURE était fi bien imitée ,
que mon époufe ne fe douta pas de la
f upercherie \ mais fon bonheur &: fa
gloire étaient intéreflcs à me demeurer
fidellc. Zoromade & Thamar lui con-
fbirèrenc de diflliiiuler à fon tour, &:
de tromper un perfide qui n'avait
enlevé ion époux que par la plus lâche
fupercherie. Elle répondit en confc-
qucnce au prince mogol qu'elle n'était
pas éloignée de le rcn'Jre heureux ,
puifqu'ellc ne pouvait procurer qu'à
ce prix la liberté de ion éroMx, ôc
qu'il confentait d'ailleurs liii-niôme à
cette féconde alliance , mais qu'elle
lui avait juré, par le nom de Brama,
de n'être jamaj's à d'autre qu'à lui fans
un conlentemenc expiés de ià bouche i
qu'elle iaiirait le choix au prince , ou
de me permettre dç revenir dans
Chitor , ou de lui lailfer , à elle , la
liberté de venir medcn-»andcr un aveu
de divorce dans le lieu de ma captivité.
M-^hamud ne balança point à ac-
cepter ce dernier parti , qui le rendait
maître de l'épouie comme il l'était
déjà dç Içpouj^. Il envoya dans Chitoc
(-40
des orages qui répondaient delà prin-
cciTe, 6s: permit qu'elle vînt, avec
l'efcorte qui lui paraîtrait convenable ,
me rendre vifite dans ma prifon; ce-
pendant il fît ordonner au gouverneur
du château d'arrêter la princefTe pri-
fonnicre avec tant de prudence , qu'il
ne parut aucune trace de violence, &C
de la faire promptement conduire à
Delhy.
,-E-;iiU^V>V^^J^.
CHAPITRE CXCIV.
T^oyage de Padmani a la p ri fort
du raja Ander- Can,
\J N ne faurait exprimer l'impa-
tience que fit paraître l'amoureux
Mabamud de voir inceflamment dans
ion iérail une princefTe dont la con-
quête lui avait coûté tant de peines
& de périls. Il lui dépêchait tous les
('45)
jours de nouveaux couricrs poni* Tin-
viter à ne pas diftcrcr fon départ ; il
lui envoyait des prcfcns de pierreries,
de fruits, &: de ces fortes de bouquets
myftcrieux dont on fe fert dans toute
i'Afie pour exprimer , par rafîbrtiment
des fleurs, l'état de fa paffion. Padmani
lit préparer les équipages néceiîaires
pour Ton voyage. On conftruifit, par
fon ordre , deux grandes voitures fer-
mées , ornées très-richement,
Lorfque ces préparatifs furent faits,
elle enferma , dans chacune des deux
voitures , douze de mes plus braves
guerriers , Sz leur ordonna de ne point
fe montrer pendant le voyage. On
leur avait fourni les vivres nécelTaires,
& le cortège devait marcher jour &
nuit fans s'arrêter.
Les deux voitures partirent de Chi-
tor avec une efcorte brillante. Ce-
pendant Padmani , renfermée dans
(oii palaiç^ ne fe lailfait voir que p^ii?
( H4 )
les perfonncs qu*elle avait mifes dans
fa confidence.
Le projet de mon cponfc réufilc
avec tant de lecret, que toute la ville
de Chitor y fut trompée. On vcrfà
des pleurs (ur 1-c prc-rendu départ de la
princefie. Le peuple en foule crut
l'accompagner au-delà des portes de la
fortercHe , tandis que Padmani , gar-
dant une retraite exaclc, jouiirair d-cs
regrets que fes iujcts témoignaient de
fa perte.
Le fultan Mahamud , pcrfuadc que
fa proie ne pouvait pas manquer de
tomber dans fes filets , avait fait dé-
fendre, de la manière la pinsprécife,
à -tous les officiers de Tempire de
donner le iiioindre ombrage à la prin-
cefTe &c aux perfonncs de fa fuite -, il
leur était ordonné , au contraire ,
d'cxcaircr ponduellement fes ordres,
&: de lui fournir les vivres Sz les che-
vaux dont elle pourrait avoir befoin.
JLorfqu'il
(■45)
Lorfqu'il fut averti que Padmani était
en marche pour fe rendre à Dclhy ,
il lui députa pUifieurs perfonnes pour
la complimenter de fa part. Un offi-
cier de la princeiTe, placé fur le devant
de la voiture dans laquelle on fuppo-
fait qu'elle devait être , répondait pour
elle aux melTasrers du fultan.
o
A mefure que les voitures appro-
chaient de Delhy, les conriers deve-
naient plus fréquens , & lofFcier
répondait toujours pour fa maîrreire.
Le cortège parvenu à une demi-jour-
née de la capitale, trouva un magni-
fique équipage que l'amoureux fultan
envoyait au-devant de la princefle:
il était compofé d'élcphans de guerre,
de d'une efcorte brillante qui devait
accompagner Padmani dans le palais
de Dclhy.
Tome II L G
( H6 )
CHAPITRE CXCV.
Le raja Ander-Can délivré de fa
prifonpar unfiratagémc. Surpriji
du fui tan Mahamud,
JL E cortc^e arriva fur le foir aux
portes du château clans lequel j'é-
tais enfermé ; on n'en permit l'en-
trée qu'aux deux voitures &: aux pria-
cipaux officiers indiens. Les portes j
ayant été refermées , ces officiers
mirent vivement Tépée à la main, Se
les braves guerriers renfermés dans les
voitures s'étant joints à eux, ils im-
molèrent à leur fiireté le gouverneur
de la place , qui s'avançait fans dé-
fiance pour recevoir la princeflè, &:
s'emparèrent de la porte par laquelle
ils étaient entres. Alors ils introdui-
firent leurs compagnons dans le chà-
(H7)
teaii , & s'en rendirent en un moment
les maîtres.
Je ne m'attendais pas à cet événe-
ment heureux. Mes (ujets me tirèrent
de ma prifon , je montai à cheval^
ik , profitant des relais que mes gens
avaient eu foin de dirpcfer fur la
route , je me rendis fans accident à
Chitor , entre les bras de ma char-
mante libératrice , qui ne fortit de fa
retraite que pour me recevoir.
Mahamud attendait Padmani dans
Ces jardins lorfqu'il apprit que des
hommes armes , cachés dans les voi-
tures, s'étaient préfentés dans la place
au lieu de la princefTe, &" que je m'é-
tais échappé de fes mains. Ce prince,
dans le premier mouvement de fa
colère, voulait faire fauter la tête du
Courier qui lui apportait cette nou-
velle, U fit courir fur mes pas, mais
j'avais trop d'avance pour être atteint,
quelque diligence qu'on fît.
G 1
( hS )
Les braves guerriers qui m'avaient
procuré la libcitc fc rcFugicrcnc (lir
les terres d'un ra'a de mes amisj ils
revinrent cnfuirc dans leur patrie , &C
j'eus Je bonheur de les recueillir fans
en perdre aucun.
i^->^^r,aiùu*.
^^SÏT^:-
CHAPITRE CXCVI.
Andcr - Can , perfuadc qiiil Jèra
attaqué de nouveau par le fui tan
Mahamud y prend des mefures
pour faire une vigoureufe défenfe..
J *ÉcRiv is deChicor au fnltan Maha-
mud des lettres pleines du mépris qu'il
m'avait infpiré. Apres lui avoir repro-
ché fa noire trahifon, je le raillais amè-
rement fur le. mauvais fucccs de les
intrigues , & je finiflais par le défier
de venir une leccndc fois meuirer Ç^s
forces avçc les miennes. Ne doutant
( Ï49 )
pas d'en être attaqué de nouveau , je
me préparai à le bien recevoir. Mon
attente ne fut pas trompée. J'appris
bientôt , par les efpions que j'entre-
tenais à Delhy , que Mahamud raf-
femblait une aimée redoutable. Je f.s
entrer dans la fortereife une grande
quantité de vivres ; ie renouvellai la
garnifon, (Se, ne m'en tenant pas aux
préparatifs que je faifais dans mes
états, j'envoyai des ambaiïadeurs aux
rajas indiens , mes amis &c mes alliés ,
pour leur demander des iecours.
Je repréfcntais à ces princes que les
Mogol§ profitaienc de nos divifions
pour nous éçrafer les uns après les
autres , mais que fi nos forces étaient
réunies par une ligue redoutable ,
nous les exterminerions bientôt , Se
que la gloire nous était réfervée de
rendre à notre patrie fon ancienne
liberté.
Quoique Thamar me ftk nécefTaire
G ^
à Chitor pour m'aider à fiipporter les
fatigues du fiége que j 'éiais à la veille
de foutenir , je rcTolus , dans cette
occafion , de me priver de ce fidclc
ami j perfonne , dans mes états , ne
m'était plus attaché que lui ? d'ailleurs ,
la douce éloquence qui coulait de fa
bouche le rendait propre à faire réufllr
les négociations les plus épineufes. Je
renvoyai en ambalTade auprès de
Jacout-Zing , raja de Rator. Ce prince
defcendait dos mêmes ancêtres que
moi ; mais, dans la dernière guerre ,
il avait pris le parti de Schah- Jehan
6c du fultan Darak , & je craipnais
qu'il ne fut pas fâché de me voir op-
primé par l'empereur, dont mon père
avait défendu les intérêts au prix de
la vie de fes plus braves Raj-poutes,
(•p )
CHAPITRE CXCVIL
Chitor ciffiégé de nouveau.
\^ uELQu ES jours aprés le départ de
mon ami, l'avant -garde de l'armée
impériale parut à la vue de Chitor,
& bientôt la pLicc fut adiégée dans
les formes. Mahamud aiiroit bien
voulu embrafler toute la ville par une
circonvallation exade , &: lui couper
toute communication avec le dehors;
mais , quelque nombreufe que fut fon
armée, il était difficile d'envelopper,
fans s'affaiblir » une pia/^e bâtie fur
une montagne dont la bafe occupait
une circonférence de près de fept
lieues. Il s'empara des principaux pa(^
fagcs.
Ce n'était plus un prince amoureux
qui ménageait les fu jets de fon amante ,
G4
mais un gcncral outrage qui vengeait
fon injure pcrfonnellc. Nous étions
tous deux dans une attention conti-
nuelle, lui pour avancer le iicgc, &c
moi pour ruiner Tes ouvrages. Je paf-
iais les jours entiers fur les remparts
à exhorter mes troupes à fc montrer
dignes de la cafte dont ils étaient
membres, par une réfiftance qui mé-
ritât d'être citée dans les iaftes de la
nation. C'était au milieu de mes
braves guerriers que je faifais mes
difpofitions pour les nouvelles lorries.
Lorfqu'il s'agiflait de détruire les ou-
vrages dçs ennemis, je niarchais (bu-
vent à la tête de mes troupes , le fer
ôc la flamme à la main , je me pré-
cipitais dans les lignes des Mogols ,
portant fur mon paflage l'effroi & la
mort.
Le fcleil éclairait purement mes
cjCpéditions. Les Mogols m'avaient
appris, par leur exemple ^qu en guerre
(m3)
la rufe doit venir au fecours de la
. valeur.
Dés que la nuit, étendant fur la
terre fon voile lugubre , invitait les
hommes , Fatigués par k chaleur &Z
les travaux de la journée, à prendre
un repos nécelTaire , je fortais à petit
bruit de la fortereHe , à la tcce de
mes guerriers 5 le lilcnce profond que
nous obfervions durant la marche
n*était interrompu qu'aux approches
de l'ennemi. Alors, au fignal convenu,
on allumait des torches, &:, tandis
que les clairons Tonnaient l'alarme ,
nous tombions fur les ennemis fans
leur donner le temps de fe recon-
naîrre. Nous rentrions rarement dans
Chitor fans avoir fait un ample car-
nage des Mahométans, qui, ne (achant
, jamais de quel côté nous les attaque-
rions , ne s'oppolaient que faiblement
à nos coups: d'ailleurs, nos fortics
s'exécutaient à des heures différentes :
G <
(>5+)
tantôt je quittais la forterelîe lorf-
qu'on commençait à diftingner l'étoile
polaire entre les aftres qui l'environ-
nent, fouvent nous attendions que la
lune eût parcouru la moitié de fa
carrière , quelquefois nous nous li-
vrions pendant toute la nuit au Ibm-
mcil le plus tranquilles &: , lorfique le
coq annonçait , par fon chant , que
l'aurore allait paraître , mes folJats
fortaient brufquement de la place ,
& nous trouvions peu de réfillance
dans une troupe harracce , que les
veilles de la nuit &: la fraîcheur du
matin plongeaient involontairement
dans les bras du fommeil.
Cette conduite obligeant les Maho-
métans à fe tenir continuellement
fur leurs gardes , les fatiguait à l'excès ;
Mahamud paraifTait le feul dans fon
armée qui ne fut pas rebuté par la
longueur du fiége 5 fans cefTc on le
voyait à cheval pour encourager \c$
ficns &c les foiitenir par fa prcfencc ,
on eût dit que la fatigue lui donnait
de nouvelles forces.
CHAPITRE CXCVIII.
Andcr- Can reçoit des nouvelles de
Thamar.
JLe ficge durait depuis fix mois ,
lorfqu'un homme parut en plein jour
aux portes de la ville, demandant à
nVêtrc préfenté fur-le-champ. Uofti-
cicr qui commandait ce pofte , voyant
un étranger feul 5c fans armes , le fit
encrer dans la forterefle & conduire à
mon palais. Cet homme me remit un
paquet cacheté , j'en reconnus les ca-
racléres; c'était une lettre de Thamar
conçue en ces termes :
« Je trouve enfin , feigneur , une
" occafion de vous écrire que je
G G
^> cherchiiis depuis long- temps. Amb-
j> clar , dont j'ai cprouvé le zcle & la
î> fidélité, furpris de ce qu'aucun des
>' cou tiers que je vous ai dépêches
>' jufqu'ici n'a percé à travers l'armée
" impériale , m'a ptoirJs qu'il par-
5> viendrait à vous malgré les ennemis
« dont Chitor cil: environné 5 vous
» pouvez en toute fûretc l'honorer
^ de votre confiance. La négociation
iî dont vous m'avez chargé auprès de
3ï Jacout-Zing cft heureufement ter-
'> minée. Ce prince paraîtra inccf-
55 famment en campagne , à la rêre de
23 cent mille hommes, pour marcher
55 à votre fccours. Le fils aîné du raja
3î de Sirinagard , arrivé depuis un
» mois dans cette ville, Sz que je
'-> vois fouvent , m'aiTure que fon père
» arme puilîammcnt pour Faire caufe
» commune avec vous , de même que
» le raja deChagué. Vous pouvez donc
n compter fur de prompts fecoiirs.
(>57)
33 Je crois que ma prcfence eft peu
33 néceffliire ici, j'y réliderai cepcn-
" danc aiilîi long-temps que vous le
" trouverez convenable. Si vous jugez
î' à propos de me rappellcr auprès de
» vous , je conduirai avec moi un
» renfort de deux mille Raj-poutes
33 attachés à ma fortune , &c qui
» brûlent d'impatience de fignaler
33 leur valeur contre les Mahométans.
5> Ils font parfaitement bien montés,
jj &: , les gués du Nag m'érant trés-
» connus , je pcnfe qu'il ne me fera
» pas difficile d'entrer dans Chitor ,
» malgré la vigilance des ennemis?
» d'ailleurs , les entreprifes les plus
'» périllc!] fes me paraîtront aifées
» toutes les fois au'il s'a2:ira de vous
r> fervir, (k fur -tout quand j'aurai
5' pour rccompenfe le plaifir de me
» revoir auprès de vous i?.
La ledure Je cette lettre me com-
bla de joie. Je palTai dans l'apparte-
(m8)
ment de mon cpoufe , où je trouvai
Taimablc Ziilie, qui vit l'ccriture de
fon mari avec la plus vive émotion.
Je repondis à Thamar que , malgré
le bcfoin que j'avais de Hi prélcnce
à Rator pour entretenir la bonne vo-
lonté que le raja paraififait avoir ,
cependant , fi fon impatience de me
rejoindre était égale au plaifir que
j aurais à l'embrafTcr, il pouvait reve-
nir aufli-tôt qu'il le croirait pofllbie
fans nuire à fa négociation auprès de
Jacout-Zing.
Les dames voulurent entretenir l'é-
tranger qui m'avait apporté la lettre
de Thamar: on l'introduifit dans les
apparremcns intérieurs du palais. Cet
homme parut extrêmement fenfibic
aux marques de bonté que Padmani
Ôz Zulie daignèrent lui donner. On
lui demanda comment il avait eu le
courage de pafler à travers de l'armée
ennemie pour pénétrer dans Chitor.
La manière également ingénieiife &
hardie dont il avait trompe la vigi-
lance des Mogols me convainquit
qu'il méritait la confiance de Thamar
& la mienne. Il nous dit qu'étant
prefque à la vue des gardes avancées
des ennemis j il s'était plongé dans la
rivière , après avoir placé la lettre
dont il était chargé dans une boîte
fermée de façon que l'eau ne pouvait
la pénétrer, nageant alors entre deux
eaux, ^ ne prenant l'air que de temps
en temps pour refpirer. Il s'était laiu'é
conduire près de deux lieues par le
courant , jufqu'au pieJ de la forterefle.
Il ajouta qu'il fe fervirait de la même
voie pour porter ma réponfe à Ton
maître, &z pour me rendre doréna-
vant 5 fans courir le moindre danger,
ies paquets dont il ferait chargé pour
moi.
Ambdar partit fur le foir pour fe
rendre auprès de mon an*. Je tins un
( 1^0 )
grand confeil de guerre , dans lequel
je fis part à mes principaux officiers
derefpéranceque j'avais d'être promp-
tement fecouru par une puiflante ar-
mée.
^^iî^ij^^
CHAPITRE CXCIX.
Retour de Thamar ^ de Falcour ^
de Tjama y de LuT^ine. Evéne-
mens extraordinaires.
1 END A NT un mois entier je ne reçus
aucune nouvelle du dehors de la place*
Je commençais à craindre que le mef-
iager deThamar n'eût été furpris par
les ennemis , ou que Thamar lui-
même n'eût eiîuyé quelque revers en
bravant l'armée impériale pour fe
rendre à Chitor.
Plein de ces triftes idées , je pafTais
les heures entières fur les tours les
plus clevccs de mon palais , Sz je cher-
chais à découvrir âi[^s réloignemenc
quelques fignaux qui m'annonçaflTenc
l'arrivée de Thamar.
Un foir que je faifiiis ma tournée
fur les remparts, je crus entendre fa
voix; la nuit était três-obfcure j je
prêtai l'oreille avec attention , c'était
iui-mcnie , un preOentiment fecrec
m'en adurait au fond de mon cœur.
Je cours à la porte, elle s'ouvre,
j'embralTe mon ami. Le plaifir était
Je feul fentimcntque j*éprouvas alors 5
j'oubliai que de nombreux ennemis
m'environnaient. Thamar s'apperce-
vant de mon ivreffe , ordonna, de ma
part, aux Raj-poutes qui gardaient la
porte, d'allumer une grande quantité
de torches , & m'embraflant étroi-
tement : Attendez -vous, me dit-il,
aux plus grandes merveilles ; vous allez
voir des chofes qui furpafleront vos
cfpérances.
A peine achcvaic-il de parler qnc
nous entendîmes le bruit d'une nom-
breufe cavalerie qui s'avançait vers la
porte , & que l'obrcurité nous empê-
chait de diftingucr. Ne craignez rien ,
me ditThamar, ce font vos amis. En
même-temps il donna ordre à la garde
de prendre les armes , & de fe mettre
en dcfenfe à tout événement.
Les paroles & les adions de Thamar
me jcttâient dans une fiirprife extrême,
je faifais les réflexions les plus bizarres j
cependant le bruit augmentait , &
bientôt la tête de Tefcadron parut à
la porte , qui n'avait pas été refermée
depuis l'arrivée de Thamar.
J'attendais l'événement merveilleux
qu'il m'avait annonce, lorfque, jet-
tant les yeux fur la cavalerie , je vis ,
à la clarté des flambeaux , mon cher
compagnon Falcour qui marcliait à la
tête de la colonne. Le faifilfemenc
que le plaifir me fie éprouver m'em-
(■^5)
pcelu <ic diftinguer Aiirfa-Mula qui
l'accompagnait.
La fatigue que j'avais éprouvée pen-
dant la journée m'avait obligé de
m'affeoir à côté de Thamar ; mais
auffi-tôt que j'apperçus Falcour , je
voulus me lever pour courir à lui ,
mes jambes fc dérobèrent fous moi ,
^ je retombai fur mon ficge , dans
une fituation d'efprit qu'il eft impof-
fible de décrire.
^^fîî^s^
lui.
CHAPITRE ce.
Smtt d'événemens extraordinaires.
Le fultan Mahamud prifonnier
dans Chitor.
1 HAMAR avait bien raifon de me
prévenir que j'allais voir des chofcs
qui furpalTeraient mon efpoir. A peine
Falcour avait-il fait quelques pas dans
la place q armes , qu'il me fît appcf-
ce voir le fnltan Mahamud , accom-
pagné de quelques fcigneurs de fa
cour, &: garde par un grand nombre
de Raj - poures , qui firent retentir
l'air de leurs cris d'allcgrefTe lorfqu'ils
furent tous entres dans la ville , &z
qu'on en eut fern-ié les portes par ordre
de Thamar, car je n'étais pas alors en
état d'ordonner moi-mcme.
Il m'était impofîible de concevoir
par quelle fuite d'événemens extraor-
dinaires le fuhan Mnhamud , mon
cher Falcour , ôc la beUe Zama, fous
le nom de Mirfa-Mula , fe trouvaient
en même temps dans Chitors je parus
fur-tout étonné à la vue de cette dame.
Vous avez tort de vous troubler , me
dit Falcour , tous les inftans de ce jour
fortuné ne doivent être marqués que
par les fentimens de la joie la plus
pure. Ce n'eft point un ennemi, me
dit alors Mirfa-Mula, que vous voyez
("Î5)
devant vous , c'cft une tendre amie
dont vous devez pardonner la conduite
plus malheureufe que criminelle en
faveur de la paflion qui s'était em-
parée de toutes les facultés de Con
ame. Je fuis inftruite de votre mariage
avec Padmani : ne craignez pas que ,
par une tendreiîe indifcrète, je trouble
l'union qui doic régner entre vous 6c
votre époufe , trop heureufe C\ vous
pouvez feulement ne pas me haïr , &
prendre pour moi des fentimens d'a-
mitié au lieu de ceux de l'amour qui
nous font interdits. Je prenais la pa-
role pour alfurer la belle Zama que
je ne pourrais oublier les fervices
qu'elle m'avait rendus fans erre cou-
pable de la plus noire ingratitude 5
qu'elle était n:iaîtreflc de dilpofer de
ma fortune & de ma vie, puifque je
lui devais l'une ds: l'autre ; qu'elle de-
J vait s'attendre enfin à régner en. fou-
veraine fur toutes mes aélions dès
(,60
qu'elle n'exigerait de moi que les fer-
vices qui font la luire d'une recon-
naiflancc llins bornes. Falcour m'ar-
rêta pour me faire fouvenir que le
fultan ALihamud ciaic dans mon
palais, &: que, quoique Thamar eue
donné les ordres relatifs à fa réception ,
il convenait que je me préfentallé à ce
prince pour adoucir, par l'honnêteté
de mes procédés , le chagrin qu'il de-
vait relfentir de fe voir prifonnier dans
une ville dont il s'était flatté d'être le
maître. Vous êtes fans doute fort em-
prefle, continua mon ami , d'apprendre
la manière dont le fultan Mahamud
ed devenu votre prifonnier, malgré
l'armée formidable qui l'environnait ,
8c qui devait le mettre à l'abri d'une
furprife ; le moment n'eft pas favo-
rable pour contenter votre juftecurio-
fité ; vous faurez les circonllances de
cet événement fmgulier lorfque nous
aurons plus de liberté, après le cou-
cher du fultan.
CHAPITRE CCI.
Entrevue, du raja Ander-Can ù du
fultan Mahainud.
J E quittai Falcoiir , en le priant
d'accompagner la belle Zama dans
Ibn appartement , &c de veiller à ce
qu'an eût pour elle les égards dus à
fa naiflancc. Je m*arrctai quelques
momens chez Padmani pour l'inftruire
de ce qui fe pafTait, &: je me rendis
dans l'appartement du fultan.
Je trouvai ce prince entre les mains
de plufieurs de mes efclaves qui le
déshabillaient pour le porter dans le
bain , Thamar était auprès de lui avec
les feigneurs qui partageaient fa cap-
tivité. Je l'abordai avec le refpeCl que
je devais au fils aîné de l'empereur des
Indes , mon feigneur fuzerain. Votre
( 16? )
captivité ne doit point vous alarmer,
feigiieur, lui dis-je après les premiers
complimens 5 fi le fort des armes vous
met en ma puiirancc , à Dieu ne plaifc
que je mcconnoiflc en vous le fils
de l'empereur : vous trouverez dans
Chitor autant de zélés ferviteurs qu'il
y a de Raj-poutes à mes ordres, vous
ferez le maître dans ce palais , & j'ef^
père qu'une heureufe paix , c'efl le
bien le plus précieux où j'afpire , vous
rendra bientôt votre liberté.
J'accom'pagnai le fultan dans la
falle du bain. Thamar me dit alors ,
à voix baffe , qu'il allait faire le tour
des remparts pour veiller à l'exadi-
tude du fcrvice, qui devait être plus
grande, durant cette nuit, qu'à l'or-
dinaire, pour n'être pas furpris nous-
mêmes au milieu de notre triomphe.
Le fultan fe mit à table en fortant
du bain , il foupa feul. J'avais ordonné
que les feigneurs de fa fuite fuiîent
logés
logés & fervis avec diftindion. Jaf-
fiftai au repas de Mahamud, pendant
lequel nous ne parlâmes que de chofes
indifférentes. Lorfque le prince eut
cefle de manger, je raccompagnai
dans fa chambre à coucher que j'avais
fait éclairer par une grande quantité
de bougies parfumées ; alors je pris
congé de lui, de je le laifTai avec les
cfclaves qui devaient le fervir.
:iià^^Sii:^^i^:
CHAPITRE CCII.
Andcr-Can y Padmani ^ Tkamar y
Falcour y Zama^ Lutine ù Zulie
réunis,
xJ ÉBARRAssÉ d'utt cérémottial trés-
gênant , dont j'étais fatigué depuis
plufieurs heures , je volai dans l'appar-
tement de mon époufe , où Falcour
&• Zuhe m'attendaient : Thamar s y
Tome m, H
( I7C )
rendit un inftant après , &:, lorfqne
nous fûmes rafîcmbics , nous célé-
brâmes, par nos tranfports , îe bon-
heur qui nous réunilTait. Padmani
était déjà prévenue que je devais lui
préfenter la beUe Zama, qui n'était
plus fil rivale ; je me rendis , àcet effet ,
avec Falcour , à l'appartement de cette
damei Zama vciiair de reprendre les
habits de Ton fexe. Je la confidérais
avec plaillr, lorfque , jcctant les yeux
fur une jeune perfonne debout à Tes
côtés , je reconnus Luzine , cette char-
mante efclave de Zama qui m'avait
comblé de foins bienfiifans pendant
ma captivité de Balfora, &: dont la*
mitié tendre &z com.patilfanie adou-
cilfait les chagrins que j'éprouvais ,
malgré les bienfaits que Zama ne
ceflait de répandre fur moi.
Mes yeux fe remplirent invo'ontai-î-
rement de larmes délicieufes, lorfqu'ils
rçncontrerent ceux de cette femme
('71)
aimable. Je demandai fa liberté à
Zama , qui me l'accorda de la manière
la plus obligeante. Depuis long-temps,
me dit cette dame, je ne regarde pas;
Luzine comme mon cfclave, c'elt une
tendre amie dont les fervices font au-
deiÎLis de ma reconnaiflance.
Je prcfentai la main à Zama , Fal-
cour offrit la (ienne à Luzine, &c nous
conduisîmes ces dames chez mon
êpouie , qui nous attendait pour
louper.
On parla , pendant le repas, de la
manière dont je devais traiter mon
prifonnier. II fut décidé, d'une voix
unanime , que , w^algré la perfidie que
j'avois éprouvée de la part de ce
prince , le parti le plus glorieux pour
moi était d'nfer généreufcment de l'a-
vantage qv.e je devais à la fortune.
Nous conclûmes que , pendant que le
fultan Icroit prifonnier dans la forte-
refle, on le traiterait non-feulemen_t
H 2
( -7i )
avec les égards dus à fa naifïancc ,
mais que rien ne ferait épargné pour
lui procurer tous les jours de nou-
veaux plaifirs.
Lorfque nous fûmes fortis de table .
je prèfTai Thamar &: Falcour, de la
part des dames , de nous apprendre
par quel événement ils avaient eu le
bonheur de fe rendre les maîtres de
la perfonne de Mahamud. Thamar
prit la parole, &: fatisfit notre curio-
lité en ces termes :
CHAPITRE CCIII.
Thamar rg^conte comment il s'ejl
^ emparé de la perfonne de Ma-
hamud.
i-*oRSQuE Ambdar, q'ii vous avait
remis ma lettre , fut de retour de
Chicor , je fis mes diîpofuions pour
('73)
me rendre auprès de vous , confor-
mément à vos ordres. Les Raj-poutcs
qui devaient me fuivrc furent avertis
de fe tenir prêts à partir dans huit
jours , ce délai leur était néceflaire
pour faire les apprêts de leur voyage.
Je ne négligeai rien, de mon côté,
pour augmenter le nombre des braves
gens qui fe dévouaient généreufement
à votre fervice.
Dans ces circonftances, mon bon-
heur me fît rencontrer Falcour, que je
défe fpé rais de revoir jamais , & nous
nous concertâmes enfemble fur les
moyens de tirer le meilleur parti du
renfort que nous vous amenions. Il
s'agiiïait de favoir comment nous en-
trerions à Chitor fans tomber dans les
partis impériaux , maîtres ce tous les
paflTagcs. Ambdar nous propofa l'ex-
pédient auquel nous devons l'avantage
d'avoir enlevé le fuïtan à la vue de
fon armée , fans qu elle ait pu le fecoa-
H 3
C'74)
rir. Ce zclc ferviceiu* nous offrit de
pénétrer dans le camp des Mogols ,
d'y paiîer quelques jours pour prendre
langue , & de nous informer de ce
qui pourrait concourir au fucccs de
notre entreprife. ConnaifTant fon in-
telligence, je ne balançai pas à pro-
fiter de fa bonne volonté : nous l'af-
furâmeSj Falcour Sz moi, que notre
reconnaiflance égalerait le fervice
qu'il nous rejidair. H s'habilla comme
un foldat mogol , &c partit.
Ambdar fut abfent pendant trois
femaines entières fans donner de Ces
nouvelles $ déjà je commençais à
craindre que , découvert par les Mo-
gols , on ne f eût traité comme un
efpion. Je regrettais cet agent fidèle ,
dont je craignais d'avoir caufé la perte ,
lorfqu'enfin je le vis arriver. J'étais
avec Falcour. Ambdar nous rapporta
que l'armée des Mogols campait à la
droite du Nag , qui fait prefque le
( '75 )
tour de Chitor; que les Mahométans
n'avaient, fur la gauche de ce fleuve,
que quelques partis pour couper les
communications. H ajouta qu'en fui-
vant la rive i^auche , &: marchant dans
le lit mcmc de la rivicre , ce qui
n'était pas difficile , parce que les eaux
étaient fort baiTes , nous pourrions
pailer entre le Nag & les corps-de-
gardes ennemis fans ctre appcrçus ,
fur- tout fi nous choifiriions la pointe
du jour pour exécuter ce pafTage. La
marche fut réglée fur ce plan.
Nous arrivâmes hier , à deux heures
après minuit, à la vue des feux des
Mogols. Nous fbivîmes le litdu fleuve,
trés-encaifîe dans cet endroit, ayant à
notre tcte le fidèle Ambdar, qui con-
naiiT-iit le local. On marchait avec la
plus grande précaution. A la pointe
du jour , nous avions laiffe heureu-
fement derrière nous les corps-de-
gardes avancés des ennemis , niais il
H4
('75)
nous reftait ciKorc trois lieues à faire
pour arriver aux portes de Chitor. II
était dangereux de nous expofer en
plein jour à la vue de cent cinquante
mille hommes. On tint confeil à la
hâte. Nous bordions l'ile que forme
leNagau-deiTusdeChitor^ jcpropofai
de nous y réfugier, je connaifTais un
gué pour travcrfer le bras du fleuve.
L'ile e[ï couverte de grands arbres ; ii
était cl préfumer que nous y paHerions
la journée fans erre découverts , 8c
nous pouvions en fortir à l'entrée de
la nuit pour reprendre le chemin de
la fortereflc.
Mon avis fut fuivi. En arrivant daas
rîle, notre cfcadron s'enfonça dans le
plus épais de la forêt , où nous réfo-
Jûmes d'attendre la nuit. La iournée
nous parut d'autant plus longue ,
qu'une partie de nos compagnons n'a-
vait rien à manger : on partagea avec
égalité lepeu de vivres que nousavions.
(i77)
Une heure avant le coucher du
foleil 5 nous entendîmes des coups de
fufil qui paraiflaient avoir été tirés
dans rîle où nous étions. Quelques
Raj-poutes montèrent fur des arbres
pour découvrir ce qui fe palTait dans la
plaine , je fis comme eux. Jugez de ma
furprife , lorfque j'apperçus, prefquc
à la lifiére du bois , environ cinquante
chafleurs , parmi lefquels je crus re-
connaître le fultan Mahamud.
J'avertis mes compagnons de ne
point s*écarter. Nous avançâmes, Fal-
cour &: moi, jufques fur une petite
éminence , & nous montâmes fur des
arbres dont les branches , chargées de
feuilles , nous cachaient. Alors nous
fûmes convaincus que le prince chaf-
fait dans l'île , accompagné d'un petit
nombre d'officiers.
Sur le rivage du grand bras du Nag
étaient amarrés fix grands bateaux
gardés par deux ou trois cents Mogols,
H5
Le projet d'enlever le fulcan fut formé
fur-le-champ. L'exécution de cette
entreprife n'était pas fans difficulté,
nous pouvions être coupés Se taillés en
pièces dans notre retraite j mais fi le
fuccès était douteux, nous étions cer-
tains de nous couvrir de gloire. On ne
perdit pas un moment pour régler
Tordre de l'attaque. Mes Raj-poutes,
dont le nombre allaita trois mille,
fe préparèrent à monter à cheval. Il
fut réfolu que quinze cents de nos
compagnons , ayant à leur tête Amb-
dar , qui n'a pas moins de courage que
d'adreflc , marcheraient fur-le-champ
du côté du gué par ou nous étions
entrés dans l'île ; on pouvait y parvenir
fans fortir de la forêt. Ils devaient s'ar-
rêter dans le bois , à cent pas du vil-
lage, & ne pas manquer de paflcr le
bras du Nag , &: de fe mettre en bataille
fur l'autre rive auffi-tôt qu'ils enten-
draient le fignal de l'attaque. Falcour,
(.79)
à la tête de neuf cents hommes, fut
charge de filer dans le bois , du côté
des bateaux , dont il devait s'emparer
lorfqu'il entendrait le même lignai.
J'eus la commidion de le donner , 6c
d'arrêter le fui tan , tandis que Falcour
empêcherait qu'il ne gagnât les ba-
teaux 5 ds: qu'Ambdar couvrirait notre
retraite , en faifant face , avec (es
quinze cents cavaliers , aux détache-
mensdes troupes impériales qui pour-
raient fe préfenter pour dégager le
prince.
Ces difpofitions faites , je gardai
mon pofte avec environ fix cents
hommes qui me repaient ; ce nombre
était plus que fuiïifant pour me rendre
maître de la perfonnc du prince & des
feigneurs qui l'accompagnaient. La
nuit eft plus favorable que le jour aux
expéditions qui tiennent de la furprife.
Je reculai donc, autant qu'il me fut
poQible^le moment dç donner le fi-
H6
( '8o)
gnal dont j'étais convenu ; mes com-
pagnons à cheval étaient prêts à s'élan-
cer. Pour moi , monté fur la cime d'un
arbre , je fuivais des yeux ma proie ,
qui ne pouvait plus m'échapper.
Enfin , lorfquc le fcleil fe cachait
fous rhorifon , je m'apperçus que les
chaffeurs fe difpofaient à gagner les
bords de la rivière > c'était TinRanc
décifif. Je fis tirer fept coups de mouf-
quet, qui me furent rendus fur-le-
champ par les deux divilions $ c'était
le fîgnal convenu mutuellement pour
sigir de concert.
Le fukan , étonné fans doute de
cette triple falve , prit avec précipi-
tation le chemin de fes bateaux ; mais
dans un moment je le coupai, de j'en-
vironnai fon efcorte. Ce prince, ju-
geant la réfiftance inutile , fe rendit
zvKC fa fuite. Falcour s'était emparé y
de fon côté, des bateaux attaches ait
rivage > les Mogols qui les gardaienc
(i8i)
demandèrent vainement la vie, nos
compagnons les facrifîèrent à notre
fùretc.
Cependant le bruit que nous fîmes
attira fur le rivageles troupes impériales
campées prés de la rivière. Lorfque les
Mogols s'apperçurent que nous étions
maîtres de leur général , ils pouffèrent
des cris affreux 3 mais le bras du Nag qui
nous réparait nous garantirait de leur
première furie. Ils fe jettèrent en grand
nombre dans la rivière, le courant les
emporta , &c leur mort rallentit le
courage de leurs compagnons.
Tandis que les Mogols rafTemblaient
des bateaux pour nous pourfuivre >
Falcour rejoignit ma troupe au mo-
ment que nous achevions de pafler le
petit bras du Nag. Nous prîmes tous
enfemble le chemin de la fortereffe ,
marchant avec toute la vîtefle dont
nos chevaux étaient capables. La nuit,
qui furvint , couvrit notre marche de
(i80
ténèbres favorables. Les Mogols cam-
pes dans cette partie , fur la gauche
du fleuve, accouraient cependant de
toutes parts : A mbdar &: Falconr , à la
tête de leurs divifions, affrontèrent la
furie de ceux qui fe préfentèrent , &
me donnèrent le temps de m'éloigner,
Lorfqu'ils crurent que je devais être
en fureté avec mes prifonniers , ils
firent leur retraire à toute bride , &"
me joignirent lorfque hous entrions
dans la ville.
^^l^î^"?^**!
CHAPITRE CCIV.
Le Bonheur,
L-joRSQUE Thamar eut achevé fon
récit, i'embraffai de nouveau mes deux
amis \ je les priai de me préfenter le
lendemain le fidèle Ambdar , que je
voulais m'attacher en lui donnant un
emploi confidérable dans mes troupes.
La converfation tomba enfuirc fur le
bonheur qui nous raflemblait dans
mon palais , après les événemens ex-
traordinaires arrives aux uns &c aux
autres : nos cœurs nageaient dans la
joie la plus pure. Amitié ! nom cher
&: facré que des nacions entières
déshonorent , Amitié ! tréfor précieux
que la divinité propice offrit à la pof-
térité d'Adeline & Procrite pour la
dédommager des peines de la vie ,
quels biens font comparables à ceux
que tu procures aux hommes qui te
connaiflent ? Oh! mon ami , précieufe
moitié de moi-même, toi qui déchar-
geais mon cœur du poids des mifères
attachées à la condition des hommes,
qui m'clevois au-deiTusde l'humanité,
en me communiquant une partie de
ta grande ame, faut-il que je t'aie
perdu pour jamais dans le temps ou
tes confeils m'étaient le plus néccC'^
faires pour gouverner mes peuples
comme un pcre qui veut faire le bon-
heur de Ces enfans î
La nuit , déjà fort avancée , em-
pêcha Falcour de nous faire le détail
âcs aventures dont renchaînement
l'avait conduit de Baflbra à Chitor. Il
nous en dit cependant quelques cir-
conftances , & nous renvoyâmes à un
autre jour à contenter notre curiofité.
Il était temps de prendre du repos :
j'accompagnai Zama dans fon appar-
tement j & je me retirai dans le mien.
Le lendemain Lufine entra dans ma
chambre à coucher auffî-tôt qu'elle
fut que j'étais forti du lit. Je ne fus
pas furpris de fa vilite matinale ,
parce qu'elle m'en faifait fouvent à
pareille heure lorfque j'étais efclave à
Baflbra. Cette charmante perfonne
me fit des reproches de ce que je ne
l'avais .pas reconnue à Dclhy , où elle
iétait en habit d'homme , à la fuite
(•Si)
de fa maîtrelTe. Elle m'afTura qu'elle
m'aurait ouvert les yeux fans les ordres
de Zama , qui Icn avait toujours em-
pêchée , mais qu'elle n'aurait écouté
que Ton amitié pour moi fi fa maîtreflfe
l'avait prévenue de l'affreufe cataf-
trophe qui nous avait été fi funcfte à
l'un Se à l'autre.
Je fis toutes fortes de carelTes à
laimablc Lufine : nous déjeunâmes
enfcmbie avec Thamar &c Falconr ,
qui venaient d'entrer chez moi. Le
plaifir qu'elle Tentait à me revoir
brillait dans Tes yeux. Je lui propofai
de fixer fon féjour auprès de moi , Se
que je lui procurerais un établiflTement
digne d'elle. Lufine me répondit qu'elle
croyait Zania décidée à établir fa réfi-
dencc dans mes états , &e qu'elle ne Li
quitterait pas, mais que fi fon anciennie
maîtreflTe voulait retourner à BaiTora ,
elle accepterait avec reconnaiflance le
parti que je lui propofais»
(i80
Sur les dix liciircs, je reçus la vifite
du fulcan Mahamud , qui me dit les
chofes les plus obligeantes ; peut-ctrc
avait-il defTcin de me tromper une fé-
conde fois 5 la chofe était difficile ,
l'expérience m'avait mis en garde
contre fes artifices. Ce prince me pria
de trouver bon qu'il mangeât tous les
jours avec les feigneurs qui parta-
geaient fa captivité. Je l'afTurai qu'il
devait fe regarder comme le maître
du château qu'il habitait, ^\: difpofer
à fon gré de ce qui lui ferait plaifir.
CHAPITRE CCV.
A la nouvelle de la prife du
fultan j l* épouvante fe met dans
le zamp impérial ^ V armée prend
la fuite.
JL A nouvelle de la captivité de Ma-
hamnd s'était répandue pendant la
nuit dans le camp impérial , & le
défordre le plus affreux régnait dés le
lendcmam parmi les troupes qui le
compofaient : mes guerriers s'en ap-
perçurent du haut des remparts. Ces
braves gens me demandèrent à grands
cris la permifîion de fondre fur diÇ,^
ennemis confternés, & déjà vaincus
par le découragement. Je modérai
leur ardeur , en leur promettant que
nous ferions pendant la nuit une fortie
générale. Elle nous réuffit complet-
tement.
(,88)
Tandis que j'afTiftais, avec le fultan ,
à un bal dans les appartemens inté-
rieurs du palais , &c que ce prince
s'amufait avec les dames à voir danfer
les baliadéres , Thamar &c Falcour, à
la tête de trente mille guerriers , pé-
nétrèrent dans le camp des Mogols ;
on leur oppofa fort peu de réfiftance.
Les ennemis , épouvantes , prirent la
fuite de toutes parts; mes troupes en
firent une horrible boucherie, &: ne
rentrèrent dans la place qu'à la pointe
du jour , raiTafiées de carnage , &
chargées d'un butm immenfe.
Cette brillante armée, qui fem-
blait devoir conquérir le monde, fe
diflîpa d'elle-même. Chaque foldat ne
prenant confeil que de l'épouvante
générale qui s'était emparée de l'ar-
mée , il ne relia pas un feul efcadron
dans les environs de Chiror deux
jours après la prife du fultan. J'en-
voyai Falcour, avec quelques déta-
chemens , à la pourfiiitc des fuyards.
Dans peu de jours il ne refta point
de foldats mogols dans toute l'étendue
de mes états , & mon ami revint com-
blé de gloire.
î^'iîa:^-?*^:
CHAPITRE CCVI.
U empereur Aureng - Tjeb envoie
des ambajjadeurs pour traiter
de la rançon de fon fils. Fin
de la guerre.
v!)uR CCS entrefaites, l'empereur Au-
reng-Zeb m'envoya des ambalîadeurs
pour traiter de la rançon de fon fils ,
&: me propofer la paix s je la defirais
avec tant d'ardeur , qu'elle fut bientôt
conclue. Je fus difpenfé d'aller prêter
jiion hommage à Delhy , c'était U
feule chofe fur laquelle j'infiftai.
Des que la paix fut fignçe, je dé-
clarai au fultan qu'il était libre , ôc
qu'il pouvait partir pour la capitale
des Indes lorfqu'il le trouverait bon.
Ce prince , furpris de la franchife de
mes procédés , me prefTa vainement
d'accepter rimmenie quantité de bi-
joux que fon père avait envoyée à
Chitor pour payer fa rançon. Vaincu
par mon généreux déiîntéreflemcnt,
la haine qu'il m'avait jurée s'efFaça de
fon cœur. Ce prince , en quittant
mon palais , me fît des proteftations
d'amitié dont l'événement a prouvé
la fincérité. S'il fut injufte à mon
égard, au moins il eft reconnailTant
aujourd'hui.
Après le départ de Mahamud &:des
ambalTadeurs d'Aureng-Zeb , je fis les
difpofitions néceflaires pour revenir à
Brampour. Cette ville avait beaucoup
fouffert pendant la guerre, mais le
château , défendu par une vaillante
garnifon , n'avait pas été forcé.
('90
Le bonheur, cette brillante chimère
qircncenfent tons ies hommes , &
après laquelle je Toupirais depuis fi
long-temps , femblait enfin fe rcalifer
en ma faveur. L'amour Se l'amitié
concouraient enfemble à former le
tilTu de ma félicite; je croyais, dans
mon ivrelTe , qu*il ne pourrait jamais
fe rompre. Un foir , après avoir foupé
dans rapparcemenc de mon époufe
avec mes amis , les dames fe joignirent
à moi pour prier Falcour de nous ra-
conter la fuite de Ces aventures.
:=*i:^»^^C^j;^rU--î:
CHAPITRE CCVn.
Falcour raconte les circonflarues
de fa captivité de Bajfora,
IL n'eft pas furprenant , me à\i
Falcour, que vous ayez fait des re-
cherches iafruclueufes dans les pro-
( '9^ )
vinces voifines de riraque pour rompre
mes chaînes ; je Fus acheté dans le
bazar de Baflbra, par un riche mar-
chand de Samarcandc , nomme Keineb.
Mon patron partit fort peu de temps
après pour Bagdad , où nous fîmes
peu de féjour. Mon nouveau maître
fe joignit à une caravane de mar-
chands qui partaient pour le pays des
Usbecs, & je le fuivis. Nous fîmes,
fans aucun accident, un voyage de
prés de fept cents lieues. La caravane
fefépara fur les bords de l'Oxus. Nous
quittâmes cette rivière pour remonter
le Jaxarte jufqu à Samarcande. On
me confondit avec les autres efclaves,
&: je fis de vains efforts pour découvrir
ce que vous étiez devenu.
Je paffai trois années entières dans
la maifon de Keineb fans aucune cf-
pérance de recouvrer ma liberté.
Mon maître avait une jolie maifon
de campagne fur les bords âii Jaxarrc ,
(^90
à deux liencs de Samarcande 5 il Tha-
birair avec la famile pendant le temps
des chaleurs. Un jour d'aunimne , il
fit la partie de fe promener fur le
fleuve pour prendre le plaifir de la
pêche , ce qu'il faifaic aflez fréquem-
ment.
Je ne fais par quel accident la.
barque s'enfonça prccifément au cou-
rant de l'ciu. Je ramais alors avec les
autres elclaves 5 &: j'étais prefque nu.
Cet accident ne me déconcerta pas ;
je faifis, par fes habits, ma maitrefle
qui fc noyait , & je Tentraînai heurea-
fcQ^ent far le rivage. Dés qu'elle fut
en fureté , je me jettai de nouveau à
la nage dans le fleuve pour fecouric
mon maître , qui s'était défendu quel-
que tcnips contre la mort, mais dont
les forces étaient épuifées ; j*eus le
bonheur d'arriver à temps pour lui
fini ver la vie. Je le conduifis auprès
de fon époufe, qui commençait à fe
Tome UL l
('9+)
reconnaître ; je les accompagnai à la
niaifon , où ils me rendirent: la liberté
fiir-Ic-champ.
Les Usbecs font naturellement hu-
mains. Lorfque je fus un peu familia-
îifé avec mon maître & ma maîtrelTe,
qui me traitaient alors comme leur
meilleur ami, & fur- tout quand je
leur eus raconte quelques circonf-
tances de ma vie, ils s'attachèrent à
moi JLîfqu'à m'ofTrir une de leurs fiiles
en mariage. L'image de ma chère
Sophie était gravée trop profondément
dans mon ame pour me permettre de
former de nouveaux liens ^i d'ailleurs ,
mon attachement pour le prince An-
der , que je regardais comme mon
pupille, m'éloignai t d'un établillemcnt
qui m'aurait ôté toute efpérance dç le
yevoir un jour. Je refufii donc les
offres obligeantes de Keineb & de for\
époufç,ôc je leur demandai l'agrémenr
dç revenir dans ma patrie : ils ne me
(«95)
raccordèrent qu'après avoir mis tout
en nfage pour me Elire changer de
rcfolution.
r=-^-%TÎ2:^=^^*!i-
CHAPITRE CCVIIL
Suite du récit de Falcour, Son
retour dans les Indes.
l\.EiNEB me voyant inébranlable,
me fît préfent de plufieurs cfclaves ,
&■ d'un chameau charge de pièces
d argent. Il m'accompagna jufqu'aux
porr.es de Samarcande, en me fou-
haitant toute forte de bonheur.
En quittant le pays des Usbecs, je
pris le chemin de Cabul. On m'inf-
truifit, dans cette ville, de l'étrange
révolution arrivée dans les Indes. Cet
événement ne me furpriî pas : j'a\ ais
toujours préiagé qu'Aureng-Zeb fc
placerait fur le tronc de rindoftan au
I i
préjudice de Tes frères , mais je ne
prévoyais pas que cet évcncment duc
arriver du vivant de l'empereur Schah-
Jchan,
Je mis huit jours pour me rendre
de Cabul à Lahor , en palfant par
Allock , ville aflcz peu confidérable ,
rnais fituée dans un âcs plus beaux
climats de l'univers. Enfin j'arrivai à
Delhy , où je pris mon logement dans
le premier caravenferaii que je ren*^
contrai,
Le bruit qu'avait fait votre arrivée
dans cette grande ville nz me la laiiïà
p4s long-temps ignorer ; mais j'appris
en nicme-temps que vous veniez de
vous battre avec un feigneur étranger
pommé Mirfa-Mulaj & que vous
^viez été tué dans le combat. Je m'ar-
lètai quelque temps à Delhy poir
lii'afiurer d'un fait qui m'intérelïiiit
vivement , &: lorfque je crus être con •
vaincu que votre mon n'était aue trop
('97)
véritable , ce tragique événement
acheva de me décacher du monde >
je réfolus de finir mes jours dans une
folitude.
Je quittai Delhy fans m'être pré-
fente devant le raja votre père. Il cil
plongé dans l'excès de la douleur, me
difais-je à moi-même, quelle confola-
tion fuis- je en état de lui donner ? Mes
cfclaves m'étaient inutiles , je leur
donnai la liberté. Montant enfuitc
fur le chameau qui portait toutes mes
richefTcs , je pris la première route qui
fe préfenta à moi , je la fuivis durant
pliifieiirs jours fans fonger dans quel
pays eFe pouvait me conduire ; ils
m'étaient tous indiffcrens. Après quel-
ques jours de marche, je me trouvai
djms les états du raja de Rator;
ï*
(198)
CHAPITRE CCIX.
Suite du récit de Falcour, Il
s'établit dans une foUtude.
J^ HUIT lieues de la ville qui donne
fon nom au petit royaume de Rator ,
]a rivière de Kiang roule doucement
fes eaux au pied d'une chaîne de mon-
tagnes qui fertde limite entre les états
du raja &: ceux de l'empereur mogol.
Les vallées qui fe rencontrent dans
ces montagnes font habitées par àzs
Parfis , la plus paifible nation de l'u-
nivers. Ces peuples vivent entre eux
comme s'ils ne compofaient qu'uns
nicme famille. Ce féjour me plut , je
le choifis pour le lieu de ma retraite.
J'employai une partie de l'argent qre
j'avais à faire l'acquifition d'une alTvZ
jolie maifon appartenante à un riche
marchand de Rator.
( 199 )
Cette maifon était environnée d'uil
terrcin que je trouvai picrtjnc en
friche , mais que je mis bientôt ea
valeur. Le jardin qui joignait la mai-
fon ciait grand, mais fi mal entre-
tenu , qu'on jugeait , en le voyant,
que le maître n'y venait prefque ja-
mais. Je m'amiifai à tailler les arbres,
à fiiire arracher les ronces qui cou-
vraient les allées , 5c bientôt ce jardin
prit fous mes yeux & par mes foins
une forme nouvelle.
'*^^:^:^i:^^^*!*==^
CHAPITRE CCX.
Suite du récit de Falcour, Il
rencontre deux étrangers,
S E menais , depuis plus d'un an , dans
ma retraite , une vie tranquille : je
fortaispeu pendant le jour 5 mais, au
coucher du foleil , je prenais le frais,
1 +
( 2O0 )
prefqne tons les foirs , fur le bord de
la rivicre qui baignait ma folitude.
Un foir que je faifais ma pron^enade
ordinaire , je vis venir à moi quatre
perfonnes à cheval. Celui qui parai fait
le maître des autres m'aborda civile-
ment , Se me pria de lui dire s'il
trouverait , dans les environs de l'en-
droit où nous étions, un caravenferail
dans lequel il pût paiïer la nuit. Frappé
de la bonne mine de cet inconnu, je
lui répondis qu'il ne trouverait point
d'autres caravenferails , à plufieurs
lieues à la ronde , que les cabanes
qu'il voyait , 6z que j'étais furpris qu'il
fc fût expofc fi tard dans un lieu audî
défert. L'aimable inconnu me remer-
cia de l'avoir inftriiit de ce qu'il voulait
favoir : il ajouta qu'il s'était égaré dans
les montagnes, &: qu'il était fi préoc-
cupé, qu'il marchait depuis plufieurs
jours fans tenir de route certaine.
Le ton dont l'étranger prononça ce
( ^01 )
peu de paroles péuétra mon cœur
d'un fentiment inconnu qui nVatta-
diaic vivennent à fes intérêts Seigneur,
lui di$-je 5 vous ne trouverez point ici
de retraite digne de vous ; mais fi vous
voulez accepter ma maifon , qui n'ed
pas éloignée , vous y pafTerez la nuit
avec un peu moins d'incommodité.
L'étranger fît d abord quelque diffi-
culté d'accepter l'offre que je lui fai-
fais y cependant il fe rendit à la fin à
mes iniUnces, &z nous prîmes cn-
femble le chemin de ma maifon.
En attendant le fouper , je m'en-
tretins avec l'étranger de chofes gé-
ni râbles. Il me demanda Ci je faifais
ma demeure ordinaire dans ces mon-
tagnes. Je l'habite depuis près de deux,
ans, lui répondis -je, &", depuis ce
temps-là, je n'ai d'autre fociété que
celle des bonnes gens dont vous avez
vu les cabanes 5 je vis dans la retraite
la plus obfcure : javouc cependant
que Je fuis fcnfiblc an pl.iifir de voir
&• d'entretenir une pcrlonne comme
vous. Pour moi , reprit l'inconnu , je
fuis les hommes , Se je voudrais pou-
voir me fuir moi-mcme. Si vous con-
naiiïîez la nature de mes infortunes,
vous jugeriez que je dois renoncer
pour jamais à toute efpéce de fociété.
L'étranger prononça ces mots avec
im ferrement de cœur qui m'attendrit.
Notre entretien fut interrompu par
l'arrivée d'un de Ces compagnons, qui
s'était arrêté fans doute pour donner
quelques ordres ; c'était Luzine. Vous
voyez le meilleur de mes amis , me
dit l'étranger , en me préfentant cette
aimable perfonne ; fans lui , fans les
confolations qu'il me donne, j'aurais
déjà fuccombé fous le poids de mes
peines. On m'avertit alors que nous
étions fervis. Apres le repas , j'accom-
pagnai mes hôtes dans les chambres
qui leur étaient préparées.
(i05)
■-JAii-opv^/TÇwitt*, .
CHAPITRE CCXI.
Suite du récit de Falcour, Il engage
les deux étrangers a fixer leur
féjour dans fa folitude. Quels
étaient ces étrangers,
J £ fentais une extrême curiofité de
connaître plus particulièrement deux
perfonnes vers lefquelles mon cœur
érait entraîné par un penchant irré-
fiftible. Je fis plufieurs queftions aux
deux efclavesqui les accompagnaient,
mais je n'en tirai que de faibles lu-
mières. Ils m'apprirent que leur maître
était un feigneur perfan qu'une affaire
d'honneur qu'il avait eue à Delhy
forçait de quitter l'Indoftan.
Mes deux hôtes entrèrent dans ma
chambre le lendemain , an(îj tôt que
je fus levé : ils me remercièrent de
( iG4 )
rhofpitalitc que je leur avais donnée;
& me demandèrent la permiflîon de
continuer leur route. J'eus beaucoup
de peine à les faire confentir à fe re-
pofer quelques jours chez moi > j'y
réulïîs enfin. Je découvrais tous les
jours , dans ces étrangers , de nou-
velles qualités qui me faifaient defircr
avec ardeur d'éloigner le moment de
leur départ. Je ne les quittais prefquc
^mais , m'occupant à faire quelque
diverfion aux chagrins dont Mirfa-
Mula parailîait dévoré. Il me dit un
jour qu'il fe propofait de fixer fes jours
avec fon ami dans la retraite : je me
fervis de cette ouverture pour le p; ef-
fer de donner la préférence :i celle où
le hafard l'avait conJ.uit. Cette pio-
pofition le fit rêver quelque temps. 11
me pria de lui donner vin<t- quatre
heures pour fe déierminer. Je lui fis
oblervcr, dans cet intervalle, que,
nous trouvant tous trois dans ie^ mêmes
(^05)
dirpofitions , c'était un avantage com-
mun de pouvoir nous entretenir de
nos malheurs réciproques , &: de nous
entre-aider à les fupporter. Mes hôtes
fe rendirent enfin à mes raifons.
Depuis ce jour, ma foHtude prit à
mes yeux une forme plus riante. A dis
avec Mirfa-Mula &c Ton ami, fur le
bord de la petite rivière, je leur fai-
fais part , pour les amufer , d'une partie
de mes aventures.
Je leur fis un jour l'hiftoire de ma
captivité de Balîbra, &: de la manière
dont j'avais été féparé d'un élève
auquel j'èrais plus attaché qu a ma
propre vie. A mefure que le parlais,
Mirfa-Mula changeait de couleur:
il fe remit cependant. Continuez, me
dit-il : l'altération que" vous avez fans
doute apperçne fur mon vifage vient
de la conformité de vos aventures
avec l'événement q-ii caufc le mal-
heur de ma vie. Si Je ne vous ren*
( ^0^ )
contrais pas dans un pays fi cloicrnc
de l'Arabie, je croirais que vous êtes
Falconr, l'ami & le compagnon du
prince Ander-Can.
Toute ma philofophic m'abandonna
lorfque j'entendis prononcer ce nom.
Oui , je fiiis Falcour ! m'écriai- je, hors
de moi - mcme ; j'étais l'ami de ce
prince infortuné qui vient de périr
dans fa patrie, à la fleur de Ton âge.
Mirfii-Mula me laiiTa faire mes ex-
clamations. Lorfque je fus en état de
' l'écouter: O Falcour! me dit-il d'un
ton de voix qui décelait l'agitation de
fon ame, ô Falcour! que vous allez
me haïr ! . . . . Vous avez devant les
yeux !e monftre qui a blclTé votre
ami. J'ai immolé votre ami dans l'ac-
cès de ma rage j mais confolcz-vous,
AnderCan n'cft pas mort de la blef-
fure que lui a fait ma main ; vous
pouvez encore vous flatter de le revoir.
Pour moi, qui l'aimais plus que mon
cxiftencc, &: qui l'ai percUi pour ja-
mais , la mort feule apportera quelque
adouciffement à mon défefpoir. Alors
Mirfa-Mula me déclara fou fexc ,
celui de Luzine &c leurs véritables
noms. Elle me fit confidence de la
naiiTance & des progrès de fa paflion :
elle ajouta que la petite vérole qu'elle
eut quelque temps après votre départ,
en changeant prefque abfolument les
traits de fon vifage , lui infpira le-
trange réfolution de vous fuivre dans
votre patrie. Elle me parla de fon
duel avec vous , de fon défefpoir après
cette .action étonnante , des fuites
qu'elle eut, de fa bleflure , qui , pen-
dant près d*un an , la mit aux portes
du tombeau. Elle finit par me dire
que vous étiez aduellement afTiégé
dans Chitor par le fultan Mahamud,
àlatcte d'une armée de cent cinquante
mille hommes, &: que, défefpérant
de vous rendre aucun fervice dans
( ^^s )
cette occafion , elle s'était exilée du
inonde pour jamais.
— ===a*!^:«i)î:ï^-
CHAPITRE CCXIL
Fin du récit de Falcour,
J E ne pouvais m'empêcherdeplaindre
une femme aimable d^ généreufe ,
dont Taniour avait caufé tous les mal-
heurs 5 mais je ne lui cachai pas que,
puifque vous exiftiez encore , j'étais
déterminé à vous aller joindre , quel-
que péril que je du (Te courir en cette
occafion. Cette dame me dit qu'elle
avait appris que le raja de Rator ar-
mait puiirammenr j qu elle ne doutait
point que ce ne Fùc en votre faveur ,
&" qu'en faifant un voyage dans cerre
ville , je trouverais peut- c^re des fa-
cilités pour exécuter un projet donc
elle était bien éloignée de me détour-
( 209 )
ncr. Je partis pour Raror, après avoir
exigé la parole de Zama, qu'elle at-
tendrait mon recour dans ma maifon.
Les premières perfonnes que j'in-
terrogeai , à mon arrivée à Rator ,
m'apprirent que le raja Jacout-Zing
fe dilpofait à le mettre en campagne ,
à la tèce de Ton armçc , pour marcher
au fecours d'un r.ija de les amis , leq .cl
avait envoyé à fa cour un ambalTa-
deur nommé Thamar , car je n'en
demandai pas davantage. Je courus
au palais , j'embraiïai ce cher com-
pagnon , dont je croyais erre féparé
pour jamais. Thamar venait de rece-
voir une lettre de votre part ; il fe
préparait en conféquencc à partir
pour Chitor. Je le détcrmii^ai à ve ir
paffcr quelques jours à ma maifun de
campagne , en attendant le retour
d'Ambdar , qu'il envoya! t dans le
camp desMogols pour prcn re langue,
JL'çtat dç langueur dans leauel ctaiç
( iïo)
Zama, à mon recour dans ma maifon,
nous troubla fcniiblemcnt , Thamar
6c moi. Cette dame par^xiiîait revenue
de la palïion qu'elle avait eue pour
vous. Nous lui fîmes la propoTitioii
de nous fuivre à Chitor , elie nous
répondit que tous Tes defirs Te bor-
naient à pafier fa vie auprès de vous>
en conféquence nous partîmes tous
enfemble pour Rator. Ambdar revint
de Tarmée impériale quelques jours
après notre arrivée dans cette ville ,
ô^ nous prîmes la route de Chitor.
— i^»-r>uj —
CHAPITRE CCXIII.
Conclu f ton.
XjA guerre étant heureufement ter-
mince , je congédiai mon armée , &
je revrns à Brampour avec mes amis.
Je n'eus pas le bonheur de les pof-
fcJer long- temps. A peine étions-nous
' arrivés dans ma capitale-, que Thamar
me demanda la permidion d'accom-
pagner Ton époufe Zulie dans la vallée
de Dinam. En vain je voulus ébranler
fa réfulution i il m'oppoia la parole
qu'il avait donnée aux parens de
Zulie , de la ramener dans leurs bras :
il ne me fut pas polliblc de le retenir,
Falcour me reliait. Je me flattais que,
malgré le tendre fouvenir qu'il con-
fervair dç ion époufe , je le détermi-
nerais à faire un nouveau choix en
faveur de Zama ou de Luzine. Le
grand erre en ordonnait autrement :
une ficvre ardente me priva pour ja-
__ mais de ce généreux ami. 11 mourut
. dans mes bras fîx mois aprcs le départ
de Thamar.
Depuis ce jour malheureux , je
cherche mon unique confolativ^n au-^
prés de mon époufe , Se dans la con-
vçrfation de Zama ôc de Luzine ^
(Mi)
devenues les compagnes infcparabîcs
de Padmani. Je reçois fouvent des
nouvelles de Thamar &: de Zulie.
Luzicn 6j Zulmire , qui n'efpcraicnc
plus de les revoir , célébrèrent le jour
de legr arrivée dans la colonie comme
un jour de fcce. Thamar 8^ Zulie ont
trouve le bonheur dans leur retraite,
de le ciel m'eft témoin que j'irais l'y
chercher moi-mcme avec ma famille,
(i les devoirs que mimpofe la puif-
fance fouveraine ne m'enchaînaient
dans Brampour , au milieu de mes
fiijets.
Fin du troijilmc & dernier volume*
I
PQ Ander-Can
1947
C3A5
t. 3
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