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SOCIETE
HISTORIQUE ET ARCHÉOLOGIQUE
DE CHATEAU-THIERRY
Année 1895
K
La Société laisse aux auteurs des travaux
insérés dans ses Annales
la responsabilité de leurs opinions.
ANNALES
DE LA
SOCIÉTÉ HISTORIQUE
ET ARCHÉOLOGIQUE
DE CHATEAU-THIERRY
Année 1805
CHATEAU-THIERRY. — IMPRIMERIE LACROIX
26, RUE SAINT-MARTIN, 26
MBCCCLXXXXVI
MEMBRES DE LA SOCIÉTÉ
ANNÉE 1S95
BUREAU
Date d'admission
MM.
1866 Juillet Moreau, Frédéric (# Q I. P.), à Fère-en-Tarde-
nois, Président d'honneur.
1S7Ô Septembre. Yérette (|$ I. P.), Principal honoraire, à Châ-
teau-Thierry, Président.
1894 Avril De Larivière (U I. P.), Receveur des Finances ;ï
Château-Thierry, Vice-Président.
186") Mars Moulin, à Château-Thierry, Secrétaire.
1X7<*> Mai Josse, Agent- Voyer d'arrondissement à Château-
Thierry, Vice-Secrétaire.
1N61 Septembre. Harant, (#), Agent- Voyer d'arrondissement ho-
noraire, à Château -Thierry, Conservateur des
collections et objets d'art.
1 S< » 1 Septembre. Renaud, ancien Imprimeur à Château-Thierry, Ã
Brasles, près Château-Thierry, Trésorier.
MEMBRES HONORAIRES
MM.
Le Préfet de l'Aisne.
1869 Janvier.... de Barthélémy, Anatole (^e), Membre de l'Insti-
tut, 9, rue d'Anjou-Saint-Honoré, Paris.
1891 Août Benoist (&), Sénateur de Seine-et-Marne, Prési-
dent de la Société d'Archéologie de Meaux, Ã
Lizy-sur-Ourc.q.
180't Avril Bonno (l'abbé), curé de Chenois^ (Seine-etvOise).
1873 Mai Courajod (&), Conservateur-Adjoint au Musée du
Louvre, Paris.
1869 Janvier.... Delteil (f| I. P.), Homme de Lettres, 14, place
Daupbine, Paris.
1894 Mai Marsaux (l'abbé), curé-doyen de Chambly (Oise).
181)3 Août de Marsy (ceinte) (>$% I. P.), Directeur de la So-
ciété Française d'Archéologie à Compiègne.
11
Date d'admission
MM.
1N71 Janvier.... Pécheur (l'abbé) (5J A.), Curé de Crouy, par
Soissons.
1868 Juin Poquet ('abbé) ($j A.), Curé-Doyen de Berry-au-
Bac.
1889 Avril Sébline (O &), Sénateur, ancien Préfel de l'Aisne.
MEMBRES TITULAIRES
MM.
1881 Janvier.... Bahin (l'abbé) ($$ A.), Curé-Archiprêtre de Châ-
teau-Thierry.
L881 Septembre. Bigorgne, René, Maire de Marigny-en-Orxois.
1879 Octobre.... Bosquillon, Ancien Juge de Paix à Ch. -Thierry.
1878 Février.... Butel, Ancien Notaire à Château-Thierry.
1884 Février.... Carré (^t), Maire d'Epieds, par Château-Thierry.
1881 Février. . . . Des Cars (comte), 91, rue de Grenelle-Saint-Ger-
main, Paris.
1894 Octobre... Clairin, avocat, conseiller municipal à Paris.
1S72 Mais Corlieu (# Q I. P.) Docteur en médecine, 21. rue
Montpensier, Paris.
1S'.:."i Juillet .... Corneille, licencié es sciences. Principal du Col-
lège à ( Château-Thierry.
is" Octobre... Couture, Avocat, :î, square des Batignolles, Paris.
lsc.i Décembre. Delorme-Doué, à Château-Thierry.
1872 .Inin Dkii.i.in, Eugène, Banquier à Epernay (Marne).
18(55 Février.... Encelain, Avoué honoraire à Château-Thierry.
1887 Février.... Hachette, Maurice, ?. rue Louis-le-Grand, Paris.
1864 Septembre. Harant (>Vi. Agent- Voyer d'arrondissement hono-
raire à ( Ihà teau-Thierry.
1X7.") Avril Henriet, Frédéric, à Château-Thierry.
1876 Mai Iosse, Agent-Voyer d'arrondissemenl à Château-
Thierry.
1872 Octobre... de Laubrière, à Essômes.
1872 Octobre.... Léguillette, Charles, 45, boulevard Beaumar-
chais, Paris.
1N7*» Aoùl MacIET, .Iules, à ( ' hà tea u -Th ierry.
1868 Juin DE MONTESQUIOU (comte) ($0, ancien Préfet, Ã
Longpont (Aisne).
1875 Mars Moreau, Auguste, Conseiller général de l'Aisne,
à Fôre-en-Tardenois.
1889 Novembre. Moreau-Nélaton, Etienne, à Fère-en-Tardenois.
1864 Septembre. Morsaline, Architecte à Château-Thierry.
III
Date d'admission
MM.
L865 Mars Moulin, à Château-Thierry.
1877 Novembre. Paillard, Notaire à Château-Thierry.
1883 Avril Paillet,. Eugène ($0, Conseiller à la Cour d'ap-
pel, Paris.
1890 Novembre. Paillet, Jean, Avocat à Paris.
18<U Octobre... Petit, Docteur en médecine à Château-Thierry.
1872 Mars Petit, Léon, à Mont-Saint-Père.
1871 Décembre.. Poixsier, Avoué honoraire, ancien Juge de Paix,
à Château-Thierry.
187!» Octobre... Rémiot, Directeur d'assurances, à Ch. -Thierry.
1864 Septembre. Renaud, ancien Imprimeur, à Château-Thierry.
1873 Août Romagny, Receveur de l'Enregistrement à Châ-
teau-Thierry.
1885 Juillet Taupin, Négociant, licencié en droit à Château-
Thierry.
1875 Septembre. Yérette (v||- I. P.), Principal honoraire à Châ-
teau-Thierry.
1884 Février.... Varin, Eugène, Artiste Graveur, à Crouttes par
Charly.
MEMBRES CORRESPONDANTS
MM.
1881 Janvier. . . . Baudoin ($£ f|* A.), Libraire-Éditeur, passage Dau-
phine, Paris.
1889 Février: . . . Bercet, Gaston, à Solre-le-Chà teau (Nord).
181*4 Avril Bertin, Architecte, à Château-Thierry.
1873 Février.... Bidaut, ancien Capitaine, à Paris.
1<S7<> Janvier.... Blanc (f$ I- P.), Ancien Inspecteur des écoles, ù
( hà teau-Thierry.
18!»3 Octobre... Blétry, Maire, à Viels-Maisons.
1880 Avril Boudin, Emile, Commissaire-priseur, Ã Paris, 14,
rue Grange-Batelière.
1883 Juin Bove, Léon, Avoué à Château-Thierry.
1895 Mai Brayer, Entrepreneur à Nogent-1' Artaud.
1893 Avril Brunel, Directeur de la ferme-école, Crézaney.
1886 Novembre. Buland, Eugène, Artiste Peintre, à Charly.
lS7l{ Février.... Callou, ancien Notaire, â Fère-en-Tardenois.
IV
Date d'admission
MM.
1890 Mars Carlier, à Château-Thierry.
1893 Octobre... Carré, Notaire à Viels-Maisons.
1891 Octobre... Carton, Membre de la Société d'Archéologie de
Seine-et-Marne, Ã Meaux, Correspondant ho-
noraire.
1N72 Novembre. Chaloin, Avoué, à Château-Thierry.
1891 Avril Charbonniez, Paul, à Fère-en-Tardenois.
1893 Mars Choveaux. Notaire à Château-Thierry.
1880 Juillel Combier, 1, place des Terreaux, Lyon.
1890 1 >écembre . < îolmont-Véroudard, Négociant, ( Ihà teau-Thierry.
1884 Septembre. Delettre, Notaire, Ã Coulonges-en-Tardenois.
1 S7:{ Mai 1 )equin ($0, Président à la ( !our d'Appel d'Amiens.
IN'.»-'» Novembre. Dépost, Négociant ;ï Château-Thierry.
1877 Août DevauLx, Ernest, Statuaire^ 99, rue de Vaugirard,
Paris.
1892 Amii Dubois-Pommier, à Château-Thierry.
1894 Octobre... Dudrumet, Charles, Négociant à Ch. -Thierry.
aS7<S Février.... Dupont, Vétérinaire, à Château-Thierry.
1887 Avril Dupont, Georges, Propriétaire à Essômes.
1X7:1 Mai Duprat, Avoué honoraire, à Paris.
1887 Décembre . Duprat, lvlu>, Avoué, à Château-Thierry.
1895 Mai Dupuis, Négociant à Villers-Cotterêts.
1893 Octobre... Duterne, Antiquaire à Viels-Maisons.
iss7 Décembre. Dutripon, Lucien, Chef <!<■bureau au Chemin de
fer de l'Est, Ã Paris.
1SS7 Septembre. Faquis (l'abbé), Curé de Torcy.
1889 Février.... Ferton, Charles, Capitaine d'Artillerie, ;ï Mar-
seille.
1883 Juin Filliette, Banquier, à Château-Thierry.
IXJS'.i Août nie Florival, Président du Tribunal ù Abbeville.
1874 Octobre ... Fonte, à Fère-en-Tardenois.
1892 Septembre. Gabiot, Mis, Entrepreneur, à Château-Thierry.
1894 Août Gallice lablx-), Curé d'Essômes.
1S7<S Novembre. Gaulet, 62, rue Saint-Lazare, Paris.
1894 Février.... Gobert, Notaire à Charly.
lS7i! Décembre . de Graimberg, à Heidelberg.
1893 Octobre... Griolbt, Numismate à Paris.
lKisr» Septembre. Grison, Receveur de l'Enregistrement^ à Vervins.
1892 Novembre. Grosjean, ancien Receveur des finances, Ã Gland.
1893 Mai (iuÉNET, ancien Magistral ù Château-Thierry.
1872 Novembre. Guérin, Archiviste aux Archives nationales, Paris.
V
Date d'admission
MM.
1895 Juillet (iuiaRT, Préparateur à la Sbrbonne, Paris.
1X71 Décembre . Guillaume, Agent- Voyer, à Vervins.
1864 Octobre . . . GuiLLiôT (l'abbé), Curé-Doyen de Flavy-le-Martel.
1872 Octobre ... Henriet, Conseiller général de l'Aisne, à Chierry.
1887 Juillet Henriet, Maurice, Procureur à Doullens (Somme).
1802 Mars Henriet (l'abbé), Doyen honoraire, Ch. -Thierry.
1891 Juillet Hanus (<J|. A.), Professeur au Collège et Biblio-
thécaire de la ville de Château-Thierry.
1882 Novembre. Jean, Conducteur des Ponts-et-Chaussées, Châ-
teau-Thierry.
1895 Septembre. Jehan, homme de lettres, Paris.
1869 Septembre. Joussaume-Latour, Docteur en médecine, Châ-
teau-Thierry.
1887 Septembre. Joussaume-Latour, Henri, Ancien Econome des
Hospices, Château-Thierry.
1881 Janvier .... Jovenay (l'abbé), Aumônier des Chesneaux, Ã
Château-Thierry.
1889 Mars Jovenay, Licencié en droit, à Château-Thierry.
1885 Août de Ladoucette (Baron Etienne) ($f), à Viels-
Maisons.
1895 Juillet Laferrière, ancien professeur, Château-Thierry.
1887 Juin Larangot, Propriétaire, à Çoupigny-Montlevon,
par Coudé.
1889 Février.... Leblond, Professeur de philosophie au lycée de
Charleville.
1870 Août Lecesne, Imprimeur, à Étampes (Seine-et-Oise).
1800 Juillet Legrand, Eugène, à Château-Thierry.
1890 Juillet Legrand, Auguste, à Château-Thierry.
1889 Mars Lélu, Receveur des Finances, à Lorient (Morbihan)
189'i Juin Lemaire (l'abbé), Curé-Doyen de La Fore.
1891 Février .... Lenoir, Henri, Directeur d'assurances, à Châ-
teau-Thierry.
1804 Avril Lierbe, Elias, Archéologue, Paris
1875 Octobre.... Linet-Drouet, à Château-Thierry.
1887 Septembre . Lionnet, Architecte, à Château-Thierry.
1880 Février .... Marizis, Notaire, à Château-Thierry.
1893 Octobre . . . Marsaux, Ernest, Propriétaire à Château-Thierry.
1893 Octobre . . . Marsaux, Albert, Propriétaire à Nesles.
1X01 Avril Mauchamp, Alphonse, 25, rue Dulong, Paris.
1876 Juillet Maussenet, Instituteur, Ã Villeca-Allerand, par
Rilly (Marne).
VI
Date d'admission
MM.
1886 Avril Mennesson, Ancien Notaire, à Jaulgônne.
1882 Mai Milon, Directeur de l'école communale, 1<*, rue
Rollin, Paris.
1889 AoûJ Monnoyer, Age nt-Voyer principal, à Ch-Thierry.
issu Septembre. Morlot, Conseiller Général de l'Aisne, Main' de
Charly.
1875 Septembre. Moulin, Juge, à Sainte-Ménehould, (Marne).
1890 Mai Moulin, Juge de Paix à Heine (Maine).
1882 Décembre.. Palant (l'abbé), Curé de Cilly, par Tavaux.
1S?:î Mai Pecque, Notaire, à Château-Thierry.
is7:i Février.... Pigalle, Conseiller de Préfecture, à Alger.
186 1 Septembre . 1 'ignon (l'abbé), ( !uré-Doyen de Coucy-le-Chà teau.
1878 Juin Pille, Henri {*&), Artiste Peintre, :'>.">, boulevard
Rochechouart, Paris.
lsni Octobre.... Pilliard, Propriétaire, à Cramaille.
1894 Décembre.. Pilloy, Agent Voyer honoraire, à St.-Quentin.
1891 Octobre.... De Sade (Comte), an château de Condé-en-Brie.
1894 Mai De Sapincourt. Fernand, à Château-Thierry.
1895 Mai Salé^IJA.), Inspecteur primaire, Chà teu-Thierry.
1891 Juin Salesse (j$ A.), Principal du Collège de Verdun
(M. -use).
1886 Juillet Simon. Maurice, Attaché au Ministère des Fi-
nances, 5, rue de Médicis, à Paris.
1886 Janvier .... Tabart, Emile, Maire à La Ferté-Milon.
1865 Février.... Varin, Adolphe, Artiste Graveur, 1, rue Boutarel,
Paris.
1892 Novembre. Varin, Raoul, Artiste Graveur, Ã Crouttcs.
1895 Septembre. Velly, Notaire à Château-Thierry.
1891 Janvier.... Vielle, Juge de Paix, à Château-Thierry.
1893 Mars Vérut, Docteur-Médecin, à Charly.
1893 Juin VlGNOX, Aristide, Maire de Bonnes.
ASSOCIES LIBRES
MM.
1879 Novembre. Derthelé (''v A. Archiviste de l'Hérault, à Mont-
pellier.
1879 Février.... Douchy (^S A.), Ancien Instituteur, à Brumetz,
jiar Gandelu.
VII
Daif d'admission
MM.
1892 Janvier.... Drouin, Ancien Instituteur, à Château-Thierry.
1889 Mars Maréchal, Prinee-Palmyre, à Château-Thierry.
1886 Janvier.... Minouflet, Instituteur, Ã Romeny, par Charly.
1880 Janvier.... Pihan, Eugène, (f| A.), Ex-Sous-Chef de bureau
à , l'Imprimerie Nationale, Paris.
1887 Mai Pichelin, Ancien Instituteur, Ã Brumetz, par Gan-
delu.
SOCIÉTÉS CORRESPONDANTES
I . Société académique de Laon (Aisne).
2. Société académique de Saint-Quentin (Aisne).
Société archéologique, historique et scientifique de Soissons
(Aisne).
1. Société archéologique, Le Thiérache, à Vervins (Aisne).
.">. Société des sciences naturelles et historiques, à Privas (Ar-
dèche).
6. Société de statistique de Marseille (Bouches-du-Rhône).
7. Société française d'archéologie, à Caen (Calvados).
<S. Société historique et archéologique, à Angoulême (Charente),
'.t. Commission archéologique, à Dijon (Côte-d'Or).
1<|. Société des sciences historiques et naturelles de Semur (Côte-
d'Or).
11. Société d'histoire,- d'archéologie et de littérature de Beaune
(Côte-d'Or).
12. Commission archéologique, à Besançon (Doubs).
13. Comité du bulletin d'histoire ecclésiastiqi I d'archéologie re-
ligieuse, à Romans (Drôme).
1 1. Société libre d'agriculture, sciences et belles-lettres de Bernay
(Eure).
15. Société Dunoise d'archéologie et d'histoire, à Chà teaudun (Eure-
et-Loir).
16. Académie du département, à Nîmes ((lard).
17. Société académique de Brest (Finistère).
18. Société archéologique du Midi de la France, à Toulouse (Haute-
Garonne).
l!t. Académie Delphinale, à Grenoble (Isère).
20. Société archéologique de l'Orléanais, à . Orléans (Loiret).
21. Académie des sciences et belles-lettres, à Angers (Maine-et-
Loire).
22. Société d'archéologie, d'agriculture et d'histoire naturelle, Ã
Saint-Lô (Manche).
23. Académie nationale, à Reims (Marne).
24. Société des sciences et arts de Vitry-le-François (Marne).
25. Société historique et archéologique de Langres (Haute-Marne).
20. Société d'archéologie lorraine, à Nancy (Meurthe-et-Moselle).
27. Société polymatbique, à Vannes (Morbihan).
28. Commission historique, Ã Lille (Nord).
29. Société d'agriculture sciences et arts de Valenciennes (Nord).
30. Société d'émulation de Cambrai (Nord).
31. Société d'archéologie d'Avesues (Nord).
32. Comité archéologique de Noyon (Oise).
33. Comité archéologique de Senlis (Oise).
34. Comité archéologique de Compiègne (Oise).
35. Société des Antiquaires de la Morinie, à Saint-Omer (Pas-de-
Calais).
30. Société académique de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais).
37. Société du Musée Guimet, à Paris.
38. Académie des sciences, arts et belles-lettres de Mùcon (Saone-
et-Loire).
39. Société Éduenne, à Autun (Saône-et-Loire).
-10. Société historique et archéologique du Maine, au Mans (Sarthe).
11. Société française de numismatique et d'archéologie, à Paris.
42. Commission des Antiquités, à Rouen (Seine-Inférieure).
43. Société hà vraise d'études diverses, au Havre (Seine-Inférieure).
44. Société d'archéologie, sciences, lettres et arts, à Melun (Seim'-
et-Marne).
45. Société d'archéologie, sciences, lettres et arts, à Meaux (Seine-
et-Marne).
40. Société archéologique de Rambouillet (Seine-et-Oise).
47. Société historique et archéologique de Pontoise et du Vexin
(Seine-et-Oise).
48. Société de statistique, sciences, lettres, à Niort (Deux-Sèvres).
49. Société des Antiquaires de Picardie, à Amiens (Somme).
50. Société d'Émulation d'Abbeville (Somme).
51 . Société littéraire d'Apt (Vaucluse).
52. Société archéologique et historique du Limousin, à Limoges
(Haute-Vienne).
53. Société d'Émulation, à Épinal (Vosges).
54. Société des sciences historigues et naturelles, à Auxerre (Yonne).
55. Société archéologique de Sens (Yonne).
X
56. Société do l'Histoire de Paris et do l'Ile-de-France, à Paris.
.">7. Société historique et archéologique du Gà tinais, à Fontainebleau
(Seine-et-Marne).
58. Smithsonian Institution, à Washington (États-Unis).
.">:». Société historique algérienne, ù Alger (Algérie).
60. Société d'études scientifiques et archéologiques de Draguignart
(Var).
61. Société académique de Chauny (Aisne).
62. Société académique do Troyes (Aube).
63. Académie d'IIippono, à Bône (Algérie).
64. Académie royale des belles-lettres, histoire et antiquités, Ã
Stockholm (Suède).
65. Société archéologique du Finistère, à Quimper.
66. Société d'Emulation Belfortaise, ;'i Bellbrt.
<>7. Société les Amis des sciences et, arts, à Rochechouart (Haute-
Vienne).
68. Société archéologique de l'Oise, ù Beauvais.
69. Société d'archéologie et d'histoire, à Provins (Seine-et-Marne).
PROCÈS-VERBAUX
DES SEANCES DE L'ANNÉE 189:
Procès-Verbaux des Séances de l'Année 1895
SEANCE DU 8 JANVIER 1895
PRESIDENTE DE M VEREÃŽTE
M. Eugène Paillet, membre titulaire, conseiller à la Cour
d'appel de Paris, fait don d'un ouvrage, tout récemment
publié : Les grands avocats du siècle, et qui renferme une
remarquable étude sur M. Alphonse Paillet, son père.
M. Vérette doit transmettre à notre collègue les remercie-
ments de la Société.
Par sa circulaire du 15 décembre dernier, M. le Ministre
de l'Instruction publique donne avis que le 33? Congrès des
Sociétés savantes aura lieu à la Sorbonne, le mardi
16 avril, Ã 2 heures. Les travaux se poursuivront durant
les journées de mercredi 17, jeudi 18 et vendredi 19. Le
samedi 20 avril, M. le Ministre présidera, dans le grand
amphithéâtre de la Sorbonne, la séance générale de clôture.
MM. de Larivière et Moulin se font inscrire pour assister
à ces séances.
1.
o
Liste des ouvrages reçus pour la bibliothèque :
1° Annale* de la Société historique et archéologique du Gâtinais,
1" trimestre de 1894;
2° Société historique et archéologique de l'Orléanais, n' 153:
3° Mémoire* de l'Académie île* sciences et belles- lettres d'Angers,
1802-1808;
4° Bulletin de la Société de* sciences et arts de Rochechouart,
Tome I V e , n" 1 :
5° Bulletin de la Société archéologique du Finistère, 1894, 10 e li-
vraison :
6° Bulletin de la Société académique de Brest, Tome XIX' :
7" Alliance française, n°52;
8° Les grands avocats du siècle, par 1'. Allou et Cit. Chenu (don de
M. Eugène Paillet);
9° Dictionnaire biographique de l'Aisne (acquisition) ;
10° Armoriai du département de l'Aisne, par M. de Figuôres, manus-
crit (don de M. H. Joussaume) ;
11° Petit* édifice* historiques. — N" 8 8 et 11 : ce dernier contient le
plan et la monographie de la chapelle Saint-Michel-d'Aiguilhe-au-
Puy. ■— Roman auvergnat du X e siècle
SIMON VOUET dans 1 ÉGLISE de NEUILLY-St-FRONT
M. Fr. Ilem-iet, dans une notice fort intéressante, appelle
l'attention do la Société sur un tableau qui purte impropre-
ment comme suscription: h' Vœu de Louis XIII et que 1' 'on
peut s'étonner de voir dans l'église de Neuilly.
Ce tableau, qui a un véritable mérite, vient d'être restauré
par M. Ch. Mercier (l'artiste qui a remis en étatdans l'église
Saint-Crépin de Château-Thierry : le Baptême du Christ, de
J. Vivien ; il a été peint en KY33. Une tradition locale veut
qu'il appartenait à lachapelle du château de Passy-en- Valois
et que, vendu en 1792 comme bien d'émigré, il est venu for-
mer un des joyaux de la belle église de Neuilly.
Ce nouveau travail de notre collègue, écouté avec une
sympathique attention, est renvoyé à la Commission des
Annales.
M. Moulin donne lecture de quelques notes sur les Pin-
trel ; la plus importante est relative à Pintrel, l'ami de la
Fontaine, le traducteur des épitres de Sénèque à Licilius ;
elle provient de M. Nisard, et malgré l'autorité qui s'at-
tache à ce nom, il semble difficile d'affirmer que Pintrel
est né à Reims. Les communications de M. Jadart, secré-
taire-général de l'Académie de Reims et bibliothécaire-
adjoint de la ville sont loin d'élucider cette question. Le
secrétaire met ensuite sous les yeux de ses collègues les
notes qu'il doit à l'obligeance de M. Pilloy sur les Pintrel
d'Etampes, de Brasles, etc. Il espère pouvoir donner, lors
de la prochaine séance, les renseignements qu'il a deman-
dés à La Ferté-Milon, par l'intermédiaire de M. Tabart,
maire de cette ville, notre collègue.
M. Renaud, trésorier, expose l'état financier de la Société :
le compte de l'exercice 1894, ainsi que le budget pour l'an-
née 1895 sont adoptés, des remerciements sont votés à notre
vigilant et actif trésorier.
— 1 —
Il est procédé au renouvellement du Bureau.
L'Assemblée apprend, avec une véritable peine, le départ
prochain de M. de Laubrière, le savant vice-président ; elle
n'oublie pas que c'est à ses soins qu'elle doit non-seule-
ment le catalogue, mais aussi le classement de nos collec-
tions ; et en même temps que ses regrets, elle lui réitère
l'expression de sa sincère reconnaissance.
Le Bureau pour l'année 1895 est ainsi constitué :
MM. Vérette, Président;
De Larivière, Vice-Président :
Mon. in, Secrétaire-Perpétuel :
Josse, Vice-Secrétaire ;
Renaud, Trésorier :
Poinsier, Bibliothécaire ;
Harant, Conservateur - Honoraire des Médailles
et Collections ;
L. Petit, Conservateur des Monnaies.
A la suite de cette élection, M. le président Vérette pro-
nonce l'allocution suivante :
« Messieurs, et chers Collègues,
<- Je ne veux pas attendre la prochaine entrée en fonction
â– < du Bureau (pie vous venez, par un vote unanime, de
« constituer pour l'année L895.
« Laissez-moi vous dire dés aujourd'hui toute ma recon-
<< naissance pour l'honneur que vous nie faites en ni'appe-
a lant pour la troisième fois depuis trois ans au fauteuil de
« la présidence.
« Ce n'est pas une distinction vulgaire, mes chers Col-
ce lègues, d'être placé à la tête d'une Société comme la
« nôtre; c'est présider une Association formée d'hommes
« intelligents et honnêtes qui consacrent au développe-
« ment, à l'augmentation de la richesse artistique, litté-
« raire, scientifique de la France, ce qu'ils peuvent avoir
« de loisirs, ce qu'ils ont de connaissance acquise, d'amour
« de l'art, de bonne volonté, de patriotisme; qui cherchent,
« au milieu d'appétits grossiers, souvent criminels dont
« nous avons fréquemment sous les yeux le triste et séan-
te daleux spectacle, qui cherchent la pure, et douce, et
« délicieuse, et noble jouissance de l'esprit.
« Vous me donnez donc bien le droit d'être fier de vos
« suffrages ; même un petit, un tout petit grain d'amour-
« propre satisfait, de presque orgueil légitime me serait
<( pardonné, si, consultant mon esprit et mes forces, je me
« sentais consciencieusement nanti de titres réels et solides
« à votre bienveillance. J'ai beau chercher, je n'en trouve
« qu'un, qu'un seul, incontestable, assurément, que per-
« sonne de vous ne songe à me disputer, c'est mon acte de
« naissance avec le millésime de 1810.
« C'est quelque chose, sans doute, c'est beaucoup, c'est
« beaucoup trop, et ce n'est pas assez ; mais votre saint
« respect pour tout ce qui porte l'empreinte du temps vous
« a fait fermer les yeux sur l'absence à mon dossier de
« pièces plus recommandantes, et vous avez donné l'inves-
« titure présidentielle à votre doyen d'âge ; instincti-
<.< vement, avec autant de discrétion du reste que de déli-
« catesse, vous avez fait acte d'archéologues, je vous en
« remercie ; d'autant plus que vous avez eu soin d'en-
« tourer votre président d'auxiliaires vigoureux et dévoués
« dont l'appui rendra sa marche moins claudicante et plus
« facile.
— 6 —
« Voyez à sa gauche un vice-président, M. de Larivière,
(( un coadjuteur jeune, actif, ami de l'étude, prouvanl par
« son exemple que la Finance et l'Histoire ne sont pas
« sieurs ennemies et que les graves occupations de l'une
« ne sont pas un obstacle aux sérieuses et agréables dis-
« tractions de l'autre ; à sa droite un infatigable marcheur
« à travers les ruines du passé qu'il sait Taire revivre et
« parler avec autant d'art que de succès.
« Mais je ne veux dire de notre intrépide secrétaire
a perpétuel, rien de tout ce que je pense, rien de tout ce
« que nous pensons tous ; il est des épreuves qu'on doit
o savoir épargner à sa modestie.
c< Voici maintenant le sévère et fidèle gardien de notre
c< trésor. C'est l'exactitude, c'est la régularité, c'est la
« comptabilité modèle ; un sesterce, un quart de sesterce
« ne sort point de notre œrarium sans un exeat bien et
« dûment revêtu de toutes les formes réglementaires. Or,
c< nous le savons tous, le nummus joue un grand rôle aussi
« bien dans les sociétés les plus modestes que dans les
« États les plus puissants; c'est, on l'a dit, il y a long-
« temps, le nervus rerum agendarum ; avec- de tels
« auxiliaires, avec un secrétaire adjoint qui ne demande
« pas mieux que de suivre son chef de iile, avec des tra-
« vailleurs eoinmeles Henriet. les Corlieu, et d'autres que
<( l'avenir nous réserve, avec un conservateur zélé de nos
« précieuses reliques, avec un bibliothécaire dont l'éru-
<( dition n'est pas douteuse, le fauteuil de la présidence est
<c bien moelleux, la fonction dont il est le svmbole est bien
« douce et bien facile.
h Du reste, mes chers collègues, si je ne puis guère vous
« être utile ,i d'autres titres, du moins par ma bonne
<< volonté, par mon dévouement à tout ce qui peut toucher
« aux intérêts moraux, intellectuels et matériels de notre
« Société, je ne négligerai rien pour ne pas vous être
« inutile.
« Un dernier mot : c'est celui du cÅ“ur. Nous entrons Ã
« peine dans une nouvelle année ; puisse-t-elle mes biens
« chers collègues, c'est le vœu bien sincère que forme
« votre vieux président, puisse-t-elle, être pour chacun de
« vous une période entière de santé et de- tout ce qui prG-
« cure ce qui s'appelle le vrai bonheur ici-bas, bonheur
« pour vous, bonheur pour vos familles, bonheur pour tout
« ce qui dans vos affections occupe la première place! »
SEANCE DU i:> FEVRIER 1895
PRESIDENTE DE M. l'OlXSIEll
M. l'abbé Marsaux, membre correspondant, envoie trois
fiches qu'il est utile, il me semble, de mentionner :
1° De Valentine Visconti, femme de Louis d'Orléans.
<• Mandement daté du 23 janvier 1397 à Villers-Cotterêts,
à la Chambre des comptes de Blois, de donner quittance Ã
Pierre Poquet, receveur de ses finances, de 90 liv. t., reste
de 1,590 liv. t. pour distribuer aux dames, damoiselles et
autres femmes de nostre compaignie et des nourrices et
femmes de nus très chiers et très amez enffans Charles
et Philippe d'Orléans. Ces 90 liv. ont servi à contenter
aucunes des dittes femmes do nostre dit hostel et compai-
gnie et de nos diz eniï'ans qui petitement avaient esté au
temps passé salariées de leurs dites pensions, selon ce que
de servi avaient ; »
— 9 —
2° Rôle de paiement donné par Charles de Longueval,
éeuyer, commandant pour le roi au château de Villers-
Cotterêts, de quatre mois de gages de la garnison de Vil-
lers Cotterêts, composée de douze fantassins x et d'un ser-
gent, sous les ordres de Ch. de Longueval, 15 janvier 1594 » :
3° Tombe d'un abbé (xm e siècle) dans l'église d'Essômes,
dessin de notre collègue Adolphe Varin. Au-dessous de la
gravure, on lit : Cette statue formait la partie supérieure
du tombeau de l'abbé fondateur de l'abbaye d'Essômes,
Deux anges — en partie brisés — disposent un coussin
sous la tête du personnage. Celui-ci tient dans ses mains
un missel où il est représenté aux pieds de la Vierge.
L'hérésie qui se voit à ses pieds est figurée par un formi-
dable dragon dont la tête a disparu. »
MM. Vèrette et Renaud s'excusent sur leur santé, de ne
pouvoir assister à la réunion. — M. de Larivière, empê-
ché, adresse également ses excuses.
Liste des ouvrages inscrits pour la bibliothèque :
1° Congrès archéologique de France, LVII e session tenue à Brive
eu 1890 ;'
2° Congres archéologique de France, LVIII" session tenue à Dôle
sn 1891;
3° Comité archéologique de Senlis, 3 e Série, Tome VIII e , année 1893r
\" Société historique de Compiègne ; Procès-verbaux, Rapports,
Communications diverses de l'année 189'i :
5° Société des Antiquaires de la Morinie, 171' livraison ;
6" Société hacraise d'études dioerses, 3 fascicules de 1894 ;
7" Bulletin de la Société archéologique du Finistère, 11" livraison :
8" Bulletin d'histoire ecclésiastique et d'archéologie religieuse de*
diocèses de Valence, Gap, Grenoble, Viviers, 1 fascicules formant
Tannée 1894 ;
9° Bulletin de la Société historique et archéologique de Langrcs,
n° 51, décembre 1894 ;
10° Bulletin de la Société de l'Histoire de Paris et de l'Ile-de-
France, 21* année, G' livraison ;
— Il) —
11 Petits édifices historiques : Eglise de Brou ù Bourg (Ain),
gothique flamboyant du xvi e siècle (abonnement) ;
12" Bulletin de la Société dunoise, n° 103, janvier 1895;
13° Répertoire des ventes publiques, far Pierre Dauze, numéro
spécimen.
II
Avant de donner lecture des communications inscrites ,-">
l'ordre du jour, le secrétaire s'exprime ainsi : Mes chers
collègues, ne vous semble-t-il pas que c'est un devoir pour
notre Société — devoir bien agréable! — de mentionner
tout ce qui est à l'honneur de ses membres 1
M. de Larivière, notre très distingué vice-président,
vient de publier un ouvrage fort remarqué par les savants
qui s'occupent de travaux historiques. Je dis ouvrage, je
devrais dire (quoique le volume paru comprenne prés de
U>0 pages), la première partie d'un ouvrage. En effet, le
titre général est Catherine-le-Grand d'après sa correspon-
dance et le volume paru porte : Catherine II et la Révolu-
tion française.
Les autres parties qui doivent successivement être
publiées sont : « Catherine II intime — Catherine II et les
philosophes — Catherine écrivain. » « Cette œuvre, dit M.
de Larivière, entreprise depuis plusieurs années, est assez.
avancée pour que ces volumes puissent se succédera des
distances assez rap proche es. »
La plus grande partie des documents que notre savant
collègue a eus à sa disposition étaient inconnus ; ils étaient
confinés dans les archivesde l'Empire russe ou dans celles
de notre Ministère des Affaires étrangères. C'est assez dire,
comme le déclare dans la préface M. Kambaud, professeur
à la Sorbonne, que « ce livre qui a le mérite de venir à son
heure, est fondé sur l'information la plus complète et la
plus exacte. » De son côté, M. Ph. Gille, dans le Figaro du
G février, s'exprime ainsi : « L'auteur démontre, dans ce
— 11 —
livre d'un grand intérêt historique, comme l'amie de Vol-
taire et des philosophes en arrive à combattre la Révolu-
tion. Outre des lettres inédites et d'autres peu connues de
la Tzarine, M. de Larivière nous donne le remarquable
Mémoire que Catherine écrivit, en 1792, pour le rétablis-
sement du pouvoir monarchique en France ; c'est une des
conceptions les plus curieuses de la Sémiramis du Nord. »
Je n'ajouterai qu'un seul mot, mes chers collègues : lisez
ce volume de M. de Larivière et vous vous écrierez, comme
moi : Quel plan vaste a conçu l'auteur ! Quel labeur pré-
paratoire, quelles recherches! quelles démarches nécessite
l'exécution d'une pareille œuvre 1 Vous vous associerez
certainement aux éloges que mérite notre vice-président
et dont votre secrétaire aurait voulu être un interprète
autorisé.
III
L'année 1894, au dire du secrétaire-rapporteur, n'aura
point été inférieure à ses précédentes. Tout d'abord, comme
contribution à l'histoire générale ; les passages de Jeanne-
d'Arc à Château-Thierry et un aperçu sur sa nationalité et
sa mission ; comme contribution à l'histoire locale, avec la
vie du baron Séruzier, décédé dans notre ville en 1825, la
notice de M. Minouflet, instituteur, de Saulchery ; le Col-
lège de Château- Thierry depuis le xui e siècle jusqu'à nos
jours. Cette monographie était impatiemment attendue et
personne ne pouvait s'en occuper à plus juste titre que
M. Corlieu, l'un des plus brillants et des plus sympathiques
anciens élèves de l'établissement. Puis la note fort inté-
ressante de M. de Grouchy sur la maison de Racine Ã
Paris. Un de vos nouveaux collègues, M. l'abbé Marsaux,
curé-doyen de Chambly, devient un de nos plus utiles col-
laborateurs; nous lui devons une étude savante sur les
antependium de l'Hôtel-Dieu, ainsi que sur les sculptures
qui décorent les panneaux du grand orgue à Saint-Crépin.
io
Le secrétaire a rendu compte — c'était son devoir — des
séances du Congrès de la Sorbonne, de lu fête du trente-
naire, «les excursions à Ba/.oches, Lhuys, Mont-Notre-
Dame, Coincy-l'Abbaye ; il a eu, également, le triste privi-
lège de vous rappeler la vie et les n-uvres d'un excellent
aitisto, M. Delauney-Varin, notre collègue depuis vingt ans
et bien digne de faire partie de cette admirable famille
Varin que tous nous entourons de la plus affectueuse sym-
pathie. Il serait injuste d'oublier, quelque rapide que soit
cette analyse, le travail de M. Poinsier : l'épigraphie do-
liaire ; les notes de M. Liebbesur le Congrès archéologique
de Saintes.
Le compte-rendu du secrétaire sera inséré dans le*
Annales.
M. Guénet a l'obligeance de fournira M. Moulin quel-
ques notes sur Mgr Tagliabue et sa famille, notes qui ser-
viront à cempléter la biographie de ce prélat. M. Guénet a
été le condisciple de Mgr Tagliabue à Laon ; il a conservé
le souvenir le plus vivace des habitudes de piété, de régu-
larité, de travail de ce lévite qui devait devenir un dévoué
missionnaire.
SÉANCE DU 5 MARS 189.%
PRESIDENCE DE M. I AURE DE LAIUYIERE, VICE-IMJESIDENT
MM. Vèrette, président et Moulin, secrétaire, s'excusent
de ne pouvoir assister à la séance, une indisposition les
obligeant à garder la chambre.
Le procès-verbal de la dernière séance est adopté après
lecture faite.
Sur la proposition de M. le Président et en raison des
nombreux et importants services rendus à la Société, par
M. de Laubrière, l'assemblée le nomme membre hono-
raire.
Elle décide sur la môme proposition de faire adhésion Ã
la Société d'Etnographie et des Beaux-Arts.
M. le docteur Corlieu adresse un travail ayant pour titre :
La Corporation des Chirurgiens de Paris et le. Château de
Ma rigny-en- Orxois .
François de la Peyronie, chirurgien du roi Louis XV,
comblé d'honneurs, de titres et de fortune, étant céliba-
— 14 —
taire, légua par son testament du 18 avril 1717, sa terre dç
Marigny avec le château, à la communauté des maîtres en
chirurgie de Paris. Sa sœur M me Issart, peu satisfaite de
la générosité de son frère, attaqua le testament au Châtelet
de Paris puis au Parlement. La sentence prononcée ayant
été favorable aux maîtres chirurgiens, la corporation
devint définitivement propriétaire du château de Marigny.
L'administration d'un tel domaine causant des embarras
aux chirurgiens, ils le vendirent â Louis XV moyennant
deux cent mille livres le 22 septembre 1749.
Le but du roi n'était point d'augmenter les domaines de
la couronne par cette acquisition, aussi fit-il insérer dans
l'acte de vente qu'il se réservait d'aliéner la terre et le
château de Marigny dans un délai de 10 ans, réserve faite
afin d'éviter les indemnités rjui pouvaient rire dues aux
seigneurs dans la mouvance desquels la dite terre se trouve
située. Louis XV usa bientôt de ce droit, car, au mois de
Janvier 1750, il donnait le domaine de Marigny à François
Poisson père de Jeanne-Antoinette Poisson, marquise de
Pompadour, sa maîtresse depuis ."> ans.
A la mort de François Poisson en 17.">4, Marigny échut
à s<m fils Abel Poisson duc de Vendières, directeur et
ordonnateur général des bâtiments de S. M., jardins, arts,
académies et manufacteurs royales ; la même année, cette
terre fut érigée en marquisat.
Abel Poisson, la vendit en 1780, au marquis de Ménars.
Ici s'arrêtent les recherches de M. Corlieu; espérons
que notre collègue, M. Bigorgne, pourra nous dire com-
ment du marquis de Ménars, le domaine de Marign> est
devenu la propriété de sa famille.
— 15 —
L'Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux avait
donné des renseignements sur la personne qui joua le rôle
de déesse Raison à Château-Thierry, M. de Larivière l'a
rectifié à l'aide de renseignements puisés dans les mémoi-
res de l'abbé Hébert, il donne lecture de sa note à ce sujet
insérée dans le même journal.
La séance est levée à 4 heures.
SEANCE DU 2 AVRIL 1895
PRESIDENCE DE M. VERETTE
Notre Société avait demandé au ministère la continua-
tion du service de la publication du Journal des Savants.
M. le Ministre répond que son administration, à son grand
regret, se trouve empêchée de répondre au désir que nous
avions exprimé et qui avait été renouvelé et appuyé par
notre bienveillant vice-président, M. de Larivière.
La ville de Reims organise, pour le mois de juin pro-
chain, une Exposition rétrospective qui coïncidera avec la
tenue du Concours régional agricole. Le Comité de patro-
nage de cette Exposition comprend Son Eminence le
Cardinal Archevêque de Reims. M. le Général comman-
danl d'armes, M. le Préfet de la Marne, M. le Maire de
Reims et M. le Président de l'Académie nationale Le
commissaire-général désigné es1 M. Léon Morcl, bien
— 17 —
connu par ses travaux archéologiques et sa riche collec-
tion. Le Comité fait appel ;ï la bienveillance des collec-
tionneurs de la région et attend avec confiance une réponse
favorable.
Nous insérons plus loin deux notes de M. l'abbé
Marsaux ; la première relative aux fondations faites par le
B. Pierre Fournier à Soissons, Laon et Château-Thierrv ;
la deuxième a trait au démêlé et à la réconciliation de
Thibaut de Champagne avec Pierre de Bretagne et de
l'entrevue des deux seigneurs qui devait avoir lieu à Val-
Secret, à l'effet d'arrêter les conditions du mariage de
Thibaut avec la fille de Pierre. Cette union, d'après l'in-
jonction du roi, n'eut pas lieu et Thibaut s'en retourna Ã
Château-Thierry (d'après Joinville).
Livres reçus pour la Bibliothèque depuis février :
M. de Laubrière, fidèle à sa promesse, n'a pas voulu
quitter notre région sans donner à notre Société une
preuve de sa bienveillance. Voici les ouvrages qu'il a fait
remettre :
1° Encyclopédie méthodique. — Histoire. — 6 volumes grand in- t",
reliés en parchemin, 1784, 1786, 1788, 1790, 1791, 1804 ; (à lire une
curieuse lettre de l'éditeur Panckoucke, rue des Poitevins, Hùtel de
Thou, en tète du Tome V e ). _
2" Encyclopédie méthodique. — Dictionnaire de toutes les espèces
de chasses, 1 volume, reliure ancienne, imprimée citez Agasse, l'an
III e de la République une et indivisible, 18, rue des Poitevins ; les
deux derniers volumes de l'Histoire sont du même imprimeur :
3° Bibliothèque des anciens Philosophes : Hiéroclès, Pythagore,
Platon, etc., par M. Dacier, garde des livres du cabinet du Roi,
5 volumes in-I2 reliés, 1771. Le dernier volume qui porte le n° 3 d'une
autre édition est de 1769. Dans le catalogue des livres mis en vente
par M. de Laubrière en 1863 et comprenant 3.113 numéros, la Biblio-
thèque des Philosophes porte le n" 160.
2
— 18 —
I Histoire des Juifs, de Flavien Joseph, traduite sur L'original par
M. Arnauld d'Andilly, 5 volumes in-18 reliés, 1680, chez Pierre Le
Petit, imprimeur et libraire ordinaire du Roy, rue Saint-Jacques' Ã
la Croix-d'Or (vignette gravée : lu Croix-d J Or.
Tous ces volumes portent un ex-libris gravé, aux armes de M. Brianl
de Laubrière; au-dessus, dans une banderole, la devise : SansDétour.
Remerciements à notre cher ancien vice-président.
1 ' Bulletin historique et philologique du Goinfré des travaux hislo-
riques et scientijiquss, année ÎS'.U, n ' 1 et 2;
2° Bulletin archéologique du même Comité, année 1894, n" 1.
3° Annales du Musée Guimet, Tome XXVI : « La Corée ou Tboo-
sen », par le colonel Chaillé-Long-Bey ;
'r Revue de l'Histoire des Religions, Tome XXX , n" s 1 et 2 ;
5° Bulletin de la Société de l'Histoire de Paris et de l'Ile-de-France,
22° année, l ru livraison :
6° La Thiérachc, Bulletin de la Société archéologique de Vervins,
Tome XV« ;
7° Les Fouilles de l'Hôtel de Ville de Saint-Quentin, par M. Eck,
Extrait du Bulletin archéologique du Comité) don :
8° Mémoires de la Société académique d'archéologie et du Départe-
ment de l'Oise, Tome XV e , •'!* partie;
9° Mémoires de la Société des Antiquaires de Picardie, 4" série,
Ti ime I r :
10° Bulletin de la même Société, 2 fascicules, n° s 2 et 3. 1895 :
11° Revue agricole, industrielle, historique et artistique de Valcn-
■termes, ',) fasiccules de l'année 1<S!>4 ;
12' Société îles Antiquaires de la Morinie, 172'' livraison ;
13° Mémoires de la Société d'agriculture, d'archéologie, etc., de la
Manche, 12'' volume :
1 l 1 Mémoires de la Société archéologique et historique de l'Orléa-
nais, Tome XXV 9 ;
15" Revue historique et archéologique du Maine, Tome XXXVI' ,
1894 :
16° Bulletin de la Société archéologique du Finistère, 1" et 2 e livrai-
sons, 1893 ;
17° Mémoires de la Société d'archéologie lorraine, 14'volume;
IN" Annales de l'Académie de Mà con, ~ r série, Tome X° ;
19° Bulletin des Amis des Sciences et Arts de Rochechouart Hautc-
Vienne), Tome IV, n' J ô :
— 19 —
20° Société archéologique de Bordeaux, 1 fascicules, Tome X e ;
21 e Mémoires de la Société archéologique du Midi de la France,
Tome XV e , l" livraison ;
22° Académie d'Hippone, 1 fascicule de la page 33 à la page 48 ;
2-'{° Rcouc d'Ardenne et d J Argonne, 9 fascicules depuis la fondation
de cette Société, novembre 1803 (échange accepté) ;
21* J)ir rôle de l'enseignement palèo graphique dans 1rs Facultés
des Lettres, par M. Berthelé, archiviste à Montpellier, associé libre
(don) :
25" Bulletin de l'Alliance Française, n° 53 (abonnement) :
25° Reçue de Champagne et de Brie, 2 livraisons, 4 mois (abonne-
ment) ;
27° Petits Édifices historiques, 2 livraisons ; n° 37, édifices arabes ;
n" 38, l'Eglise de Brou (Ã Bourg), gothique flamboyant, se reporter
au n° 3G (abonnement).
II
M. Corlieu était bien jeune lors du passage du roi Louis-
Philippe à Château-Thierry, le juin 1831-; il enaconservé,
cependant, un souvenir vivace et se plaît à raconter les
fêtes qui se sont succédé pendant le séjour du monarque.
Il rappelle également les discours prononcés par les
autorités : MM. Poan de Sapincourt, maire ; Nérat de
Lesguizé, sous-préfet ; baron de Sainte-Suzanne, préfet, et
Marprez, curé de la Ville. Ce dernier, qui avait servi
comme militaire avant son entrée dans les Ordres, sous le
maréchal Soult, fut nommé Chevalier de la Légion d'hon-
neur au mois d'août. MM. de Sapincourt et Nérat avaient
reçu cette distinction le lendemain du départ de Sa
Majesté.
III
Nous avons publié, à diverses reprises, des communica-
tions intéressantes de M. Minouflet, de Ivomenv. La note
qu'il nous remet aujourd'hui, reçoit de PAssemblée le
— 20 —
meilleur accueil. Notre collègue a recueilli à Grigny —
ancien oppidum, situé sur la voie romaine de Château-
Thierry à Soissons, près d'Oulchy-.le-Châtëau — entr'au-
tres objets anciens, des monnaies gauloises dont la plupart
sont rares et curieuses. Aidé des conseils d'un savant
numismatiste, M. Anatole de Barthélémy, membre de
l'Institut, il a donné de ces pièces, qui forment dix-huit
types différents, une description qui ne laisse rien Ã
désirer.
Nous aurons sans doute prochainement occasion de
reparler de la collection de M. Minouflet ; en effet, sa note
doit être communiquée, avec les pièces recueillies, aux
Savants qui doivent présider la section d'archéologie, lors
du Congrès de la Sorbonne, s'ouvrant le 1G avril prochain.
IV
Comme complément à la note lue à la dernière séance
sur la fête de la lîaison et de l'honorabilité de la personne
qui remplit, à contre-cœur, le rôle de Déesse à Château-
Thierry. M. Moulin donne lecture d'un passage du livre de
M. de Vertus, Histoire de Coincy, page 64. Trois jeunes
filles du bourg, appartenant à de bonnes familles, avaient
été désignées par la Municipalité pour remplir le rôle de
Déesse dans cette triste comédie ; elles se résignaient très
difficilement à « jouer cette farce » notamment M lle X...
L'auteur ajoute que clans les villages voisins de Coincy,
les fêtes de la Raison et de l'Être-Suprême ne furent pas
célébrées ; cinq jours après le décret du 11 prairial 1795,
l'exercice public du culte catholique eut lieu dans nos
campagnes.
SÉANCE DU 7 MAI 1895
PRESIDENCE DE M. VERETTE
Le Congrès archéologique de France, sous la direction
<le la Société française d'Archéologie, tiendra sa soixante-
deuxième session à Clermont-Ferrand à partir du Mercredi
5 Juin. M. Moulin, secrétaire, membre de la Société fran-
çaise, est délégué pour suivre les travaux du Congrès et
en présenter le compte-rendu dans la séance qui suivra son
retour.
M. de Larivière, empêché, s'excuse ; le rapport dont il
devait donner lecture sur les conférences faites à la Sor-
bonne (Section d'histoire) sera lu à la réunion du mois de
Juin.
Il sera procédé à l'élection, comme correspondants, de
MM. Salé, inspecteur des écoles ; Dupuis, négociant Ã
Villers-Cotterêts, et Broyer, entrepreneur à Nogent-1'Ar-
taud qui avaient sollicité leur admission et étaient pré-
sentés par MM. Vérette, Harant, Blanc, Minouflet et
Moulin.
Les ouvrages suivants ont été reçus pour la biblio-
thèque :
1° Bulletin du Comité des Travaux historiques et scientifiques,
section «1rs seicm-es économiques ci sociales, Année [894;
2° Revue de l'Histoire des Religions, deux volumes : Tome XXX''.
D°3et Tome XXXI e , n° 1.
3° Annales de la Société historique et archéologique du Gâtinais,
1804, 2 e trimestre.
1° Bulletin de la Société dunoise, u" lui ;
5" Bulletin de la Société des Antiquaires de laMorinie, 173 e livraison :
6° Bulletin de la Société archéologique du Finistère, 3" livraison
de 189.") ;
7" Bulletin de la Société des Amis des sciences et des arts de
Rochechouart, Tome IV e , n" 6 :
8° Les Reclus de Toulouse, 2° volume, par M. le baron de Bouglon
(don de l'auteur) ;
9° Bulletin de la Société d'éludés scientifiques et archéologiques de
Draguignan, Tome XIX e ;
10° Société d'études ardennaises (La Bruyère). Annuaire de 1892 :
11" Smithsonian Report. Année 1893.
12° Gros tournois et deniers parisis du xvi e siècle (don do
M. Mazerollei :
13° La Correspondance historique et archéologique, un volume
1" année 189-5 et 1 fascicules depuis janvier 1895 (abonnemenl :
14" Berne de Champagne et de Bric, janvier 1895 (abonnement) :
15" Petits édi/îces historiques, 39" livraison : Temple de Vesta Ã
Tivoli ot temple de la Fortune virile à Rome (abonnement) ;
1U° La Graphologie, a" 3 de cette publication fort bien illustrée.
II
Dans le rapport qu'il présente sur les lectures faites à la
Sorbonne (section d'archéologie) M. Moulin met en relief
celles qui lui ont paru offrir le plus d'intérêt ou le plus
— 23 —
d'attrait. Ce rapport, écouté avec une bienveillante atten-
tion sera publié in-cxtenso dans les Annales.
Nous citons, d'abord, les églises de Notre-Dame de
l'Épine, près de Chà lons-sur-Marne ; de Saint-Pons-de-,
Thanières (Hérault), église fortifiée au temps des Albi-
geois ; Saint-Evremont, de Creil ; dont la destruction est
imminente, à moins que l'Etat, à la sollicitation de M. l'abbé
Muller, sollicitation appuyée par le Congres, n'intervienne
pour classer le monument et accorder une subvention qui
en permette le rétablissement. Puis, le château de Foix ;
la porte du Crou à Nevers ; la restitution d'un antique
château élevé à Sens de l'an I à l'an III de J.-Ch., resti-
tution, tout iconographique, due aux sagaecs investigations
de M. Julliot, président de la Société archéologique de
Sens. Le rapporteur défend contre les plaisanteries —
faciles mais non justifiées d'un rédacteur du Fù/aro — les
fouilles de M. Martel (de la Corrèze) relatives à l'oppidum
de Murcens ; le railleur a pris « le Pirée pour un homme ».
M. Morel, de Reims, a donné la description d'une longue
tige de bronze trouvée dans le Dijonais, qu'il qualifie
•d'épingle — une épingle de 67 centimètres! Il la croyait
fort rare quand il a trouvé (le 6 mai) la similaire clans nos
vitrines.
M. le docteur Coulon, de Cambrai, a développé l'usage
des strigiles dans l'antiquité. Dans une communication
faite sur le monument élevé à Guillaume de Flavy (le gou-
verneur de Compiègne quia livré Jeanne d'Arc) M. Moulin
a cru devoir rappeler que le drame si connu de la mort de
ce triste gouverneur avait eu la Tour de Nesles (en Tar-
denois) comme théâtre et que, depuis bien longtemps, cette
histoire était connue, publiée non-seulement par nos com-
patriotes, mais aussi par les Sociétés d'Amiens, de Beau-
vais et de Compiègne.
Tout naturellement, la note de M. Minouflet, notre
collègue, sur les monnaies gauloises est l'objet d'une
mention particulière, ainsi que la remarquable étude de
>>l
M. Pilloy, correspondant de notre Société, sur l'émaillerie
aux 11 e et in e siècles.
M. Pilloy a été, lors de la séance solennelle présidée
par M. le Ministre Poincaré, promu officier de l'Instruc-
tion publique ; cette distinction était bien due à notre
savant confrère auquel la Société adresse ses sincères
félicitations.
III
M. Gaston Bercet, correspondant, a publié dans la
Frontière, (journal de l'arrondissement d'Avesnes), une
intéressante étude sur le beffroi de Solre (Nord). Après
avoir rappelé les diverses étymologies, si discutées, du
mot beffroi, M. Bercet aborde l'emploi de ces monuments ;
celui de Solre paraît remonter au xm e siècle, comme le
prouverait la cloche de cette époque que l'on a conservée;
cette cloche, fort curieuse, porte avec l'inscription du
fondeur : Mathœus de Peronna nos fecit et le millésime de
12G0, une autre inscription composée, dit notre collègue,
de mots ou de signes étranges qui rendent l'interprétation
impossible. Il y a tout lieu de croire que ce beffroi fut
démoli à la fin du xvi e siècle pour faire place à l'Hôtel-de-
Ville actuel, dont il aurait pu devenir, comme dans beau-
coup de villes du Nord et de l'Est de l'Europe, le com-
plément communal.
M. Delormc a bien voulu accepter d'être trésorier
auxiliaire jusqu'à ce que la santé de M. Renaud lui per-
mette de remplir ces fonctions avec un zèle dont la Société
lui est reconnaissante.
SÉANCE DU 4 JUIN 1895
PRESIDENCE DE M. VERETTE
Courte et bonne ; en deux mots, voilà la séance.
Douze à quinze fidèles, en voilà l'assistance. Le procès-
verbal de la dernière réunion ne sera lu que le mardi,
2 juillet ; le secrétaire, M. Moulin, absent, est allé repré-
senter au Congrès de l'archéologie française, à Clermont-
Ferrand, notre modeste, mais courageuse et laborieuse
association. Il en rapportera, nous y comptons bien, un
bouquet de fleurs archéologique dont nous serons heureux
de savourer le parfum.
M. de Larivière, dont un voyage indispensable à Paris
avait un peu retardé l'arrivée, reçoit, à son entrée dans la
salle de nos travaux, les félicitations chaleureuses de ses
collègues pour sa promotion sur place à la première classe
de ses fonctions. Notre Société espère ainsi conserver
quelques années encore son sympathique vice-président,
à moins que bientôt encore — ce qui peut être à craindre —
— 26 —
l'Administration ne vienne dire à son actif et dévoué fonc-
tionnaire ascende superiùs.
C'est sur lui que retombait aujourd'hui, d'après l'ordre
du jour, tout le poids <\e^ communications; le fardeau lui
a été léger; il a su pendant une bonne demi-heure tenir
l'attention en éveil et par le fond et par la forme de son
travail. Catherine II la Grande et Beaumarchais sont venus,
grâce aux recherches laborieuses de M. de Lariviére, nous
faire connaître, avec des détails fort intéressants, les rap-
ports que peu d'érudits connaissent. Quelle bizarre, quelle
capricieuse, quelle dissimulée que cotte fameuse Catherine !
El puis, notre historien ne se contente pas de recueillir des
matériaux, de les mettre en ordre, de les exposer dans
toute l'exactitude chronologique; il manie la plume comme
le peintre manie le pinceau, au lieu d'un récit, il vous offre
un tableau. — Les applaudissements, bien entendu, n'ont
pas fait défaut.
Au tour de M. Moulin pour la séance de juillet.
Ce sera, nous croyons pouvoir l'affirmer, fort intéressant.
Songez donc : un rapport détaillé sur le Congrès national
d'archéologie à Clermont-Ferrand. C'est une croisade d'un
nouveau genre, prêchée contre les mécréants vulgaires, qui
ne voient dans la science archéologique que le culte stérile
des vieilleries que le temps semble avoir respectées pour
occuper les loisirs des esprits curieux.
Au commencement de la séance, MM. Laferrière, ancien
membre de l'Université cl Guiart, bientôt docteur en méde-
cine, ont été reçus à l'unanimité membres correspondants.
SÉANCE DU 2 JUILLET 189.*j
PRESIDENCE DE M. VERETTE
M. le Ministre de l'Instruction publique donne avis
« qu'il vient de prescrire, au nom de la Société de Château-
Thierry, l'ordonnancement d'une somme de trois cents
francs à titre d'encouragement pour ses publications. »
M. Vérette, président, a adressé à M. le Ministre les
sincères remerciements de la Compagnie.
M. Renaud a reçu le montant de l'allocation annuelle
{200 francs), votée par le Conseil Général en notre faveur.
Le secrétaire, en adressant à M, le Sous-Préfet le rapport
sur les travaux de la Société, a remercié vivement les deux
Conseils de la bienveillance qu'ils nous témoignent; il a
•demandé le maintien de cette subvention, en se basant sur
la régularité et l'importance de nos publications.
D'après la circulaire ministérielle du G Juin, le futur
Congrès des Sociétés savantes (34 e session à la Sorbonne),
Os>
s'ouvrira le mardi 7 avril 1896; la 20 e session des Sociétés
des Beaux-Arts, rue Bonaparte, 14. — M. Guiard remercie
de son élection comme membre correspondant.
Liste des ouvrages reçus depuis le mois de mai :
1" Dicours prononcés à la clôture du Congrès de la Sorbonne, par
M. Poincaré, ministre et M. Moisson de L'Institut;
2° Conseil Général de l'Aisne, session d'Avril 1805. Délibérations. et
Rapports;
3" Reçue de l'Histoire des Religions, (Musée Guimet) 10 e année,
Tome XXI, n°2;
4" Cartulaire de l'Abbaye de Saint-Martin de. Pontoise, par M. J.
Depoin, secrétaire général de la Société historique du Vexin;
5° Bulletin de la Société des Antiquaires de la Picardie, 1894, n" \ ;
6° Les '/rondes orgues de la cathédrale d'Amiens, (réponse à une
interprétation erronée de quelques historiens amiénôis;
7" Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de
l'Yonne, (1804, 48 e volume). Étude curieuse sur les « Lerouge de
Chablis (1470-1531), enlumineurs, cailigraphes établis à Venise; »
8" Société historique et archéologique de l'Orléanais, n" 154;
9" Les Chartes de l'abbaye de Saint-Bertin (de Saint-Omer), par
M. l'abbé Bled, Tome IIP, o e fascicule. Société des Antiquaires de la
Morinic ;
l'i Bulletin de la Société archéologique dit Finistère, 4' et 5" livrai-
sons. 1895;
11° Mémoires de la Société éduenne, Tome XXII e ;
12" Société d'émulation du Bout bonais. — Bulletin-Revue, octo-
bre 1895 ;
13" Bulletin de l'Académie delphinale, 1894;
M" Académie d'Hippone, — réunion du .'50 mars 1805;
15" Reçue de Champagne et de Brie, février et mars 1895 (abonne-
ment :
10° Petits édifices historiques, 10' livraison : Eglise Saint-Martin-
d'Ainay, à Lyon, roman polychrome, byzantin, i.\', \", xi" siècles.
17" Petits édifices historiques, il*, livraison; Casa-lonja (Bourse Ã
Valence, Espagne, gothique flamboyant de la fln du xv" siècle, ;'i re-
marquer des colonnes pleines cannelées en spirale, comme à l'Eglise
Saint-Crépin de Château-Thierry, (abonnement).
18° Les registres de l'état civil avant 1789, par M. G. Bercet,
membre correspondant, (don :
— 29 —
19° Catalogue des objets d'art et de curiosité (tableaux, dessins,
tapisseries, etc., formant l'exposition rétrospective de Reims. Palais
archiépiscopal, — ■(don du Comité d'organisation);
20" Catalogue du musée lapidaire rémois, (don du Comité d'orga-
nisation);
21° Bulletin de la Société de V Histoire de Paris et de l'Ile-de-
France, 2° livraison :
22" Société d'histoire, d'archéologie et de littérature de Bcaune.
1893 ;
28° Revue d' 'Ardenne et d'Argonne, 2 e année, n" 4.
Vous avez écouté, Messieurs, avec toute l'attention qu'il
mérite, le rapport si intéressant de M. Fr. Henriet, sur
l'exposition rétrospective de Reims; il ne me reste à men-
tionner que le succès si légitime qu'il a obtenu. Du reste,
il vient de paraître dans le Journal de Château- T hierry , et
adressé à nos amis de Reims qui nous ont accueillis si
gracieusement; je suis persuadé qu'ils partageraient les
sentiments que j'exprime à l'égard de ce rapport. Nos
Annales de 1895, le comprendront in-extenso, ce sera
comme les autres publications de notre collègue, l'attrait
le plus puissant de nos œuvres.
Grâce au zèle, à l'intelligence de ses organisateurs, cette
exposition rétrospective a pleinement réussi; elle est, du
reste, merveilleusement installée dans les salles du palais
archiépiscopal; chacun y a mis du sien et les organisa-
teurs MM. L. Morel, Jadart, Robillard, déploient une ac-
vité, montrent une si grande obligeance que tous les
visiteurs doivent, je pense, leur adresser, comme nous,
leurs félicitations et leurs remerciements.
Une vitrine, sous les numéros 1234, 1235, 123G et 1237,
a été consacrée à l'envoi des silex préhistoriques de
M. Vielle, notre collègue; silex, pour la plupart, recueillis
dans le Tardenois et dont le nombre s'élève à 502. Près
— 30 —
de là figurent les deux belles haches confiées par
M. Harant, l'une polie, l'autre taillée, et inscrites sous le
n" 1506.
Quelques membres honoraires ou correspondants ont
également adressé de remarquables objets choisis dans
leurs collections; ainsi de M. de Marsy un superbe écu
en cuivre émaillé, du xm e siècle, de Limoges; de M. le
chanoine Marsaux, de Chambly: une chasuble italienne,
brodée en or et couleurs, un voile assorti, deux bandes de
chasubles; de M. l'abbé Bonno, de Chenoise, silex pré-
historiques chclléens, acheuléens, etc., de M. Adolphe.
Varin, trois cadres contenant des vignettes ou gravures
au burin, en grande partie, de Hieronymus Wierix et
datant de 1604 Ã 1020.
Si nous ne devions nous borner à un simple exposé, il
est bien des voisins ou amis que nous pourrions citer.
II
La Société par l'organe de son président, a tenu à re-
mercier et à féliciter M. Jehan, homme de lettres, qui a
bien voulu refaire en séance la conférence publique donnée
par lui le 24 juin à l'occasion de la fête La Fontaine. Tout
ce qui a trait à l'immortel fabuliste excite le plus grand
intérêt dans notre ville; aussi les premiers auditeurs de
M. Jehan ont-ils applaudi chaleureusement certains pas-
sages de ce discours. Dans notre salle des séances, où
chacun pouvait entendre parfaitement l'orateur, le succès
a été complet.
M. Jehan a, particulièrement, insisté sur les fables, sur
leur moralité, La Fontaine n'est-il pas le moraliste le plus
goûté! Il a fait valoir ensuite l'indépendance du caractère
de l'homme de lettres, admis à l'Académie, malgré
Louis XIV, pourrait-ou dire et surtout sur cette vertu, si
rare de son temps, comme elle l'est encore du nôtre, la
— 31 —
reconnaissance envers son bienfaiteur Fouquet, tombé en
disgrâce. Qui n'a lu cette belle élégie aux Nymphes de
Vaux...
Pleurez, nymphes de Vaux...
Les Destins sont contents. Oronte est malheureux...
M. Jehan a eu raison de rappeler que, chez notre La
Fontaine, le cœur l'emportait sur le talent.
III
A la suite de ces deux communications, si favorable-
ment accueillies, M. Moulin donne lecture du compte-
rendu qu'il a préparé sur le Congrès archéologique de
France tenu à Clermont-Ferrand le mois dernier.
Il ne pourrait entrer dans le dessein du secrétaire
délégué de relever tout ce qui s'est dit, tout ce qui s'est
fait dans le cours du Congrès, il lui a semblé qu'il était
plus utile de mettre en relief ce qui frappe le plus l'atten-
tion de l'historien et de l'archéologue.
Quels souvenirs évoqueF Auvergne sous les Gaulois, sous
les Romains! Gergovie, Augusta-Nemetum, Vasso Galate,
etc.; au moyen-âge quelles luttes rappellent les ruines
importantes des châteaux-forts; le mont Rognon, Tour-
noël, Murols,etc; quels magnifiques monuments à étudier
que les églises dites de style romain -auvergnat, Notre-
Dame-du-Port, Saint-Paul d'Issoire , Saint-Julien de
Brioude, Chamalières, Plauzat, Saint-Nectaire; que
d'autres encore dignes d'attention : Saint-Amable'et la
Sainte-Chapelle de Riom, l'église fortifiée de Royat, sans
parler des hôtels moyen-âge que l'on trouve un peu
partout â Clermont, â Mont-Ferrand, â Riom, etc. ! ( >n ne
peut passer indifférent devant les vestiges qu'a laissés
l'architecture romaine â Clermont, â Royat, â Saint-
Nectaire, etc.
— 32 —
N'est-il pas juste également de citer quelques-uns dés
hommes célèbres auxquels le Puy-de-Dôme à donné nais-
sance ? Vercingétorix, Grégoire de Tours, Michel <\r
l'Hôpital, Biaise Pascal, Delille, Desaix. Un appel élo-
quent, à la suite du huitième centenaire de la prédication
de la croisade, a été fait par un Comité chargé de l'érec-
tion d'un monument commémoratif de cet événement si
important. Espérons qu'il sera entendu par tous ceux qui
ont souci de l'honneur et de l'indépendance du pays, les
Champenois y répondront sans aucun doute, car le pro-
moteur, Urbain II, est notre compatriote et une des gloires
de la contrée.
Par une dérogation au règlement, M. Corneille, principal
du Collège La Fontaine, de Château-Thierry, présenté par
MM. Vérette et Moulin, est élu membre titulaire; l'As-
semblée a voulu donner à cet honorable fonctionnaire une
preuve de sa sympathie et de son bon vouloir.
SÉANCE DU 6 AOUT 1895
PRESIDENCE DE M. VERETT
M. Jadart, secrétaire-général de l'Académie nationale de
Reims, au nom de cette Société savante et du Comité de
l'Exposition rétrospective, adresse des félicitations et des
remerciements à propos « de l'article si remarquable de
M. Fr. Henriet sur l'Exposition de Reims ».
M. Corneille, principal du collège La Fontaine, ne pou-
vant assister à la réunion présente ses excuses, en même
temps que ses remerciements à la Société qui l'a élu membre
titulaire.
MM. Renaud et Laferrière s'excusent.
M. Salesse, ancien principal, annonce pour une pro-
chaine séance la remise d'un travail sur Maucroix.
— 34 —
Ouvrages reçus dans le courant du mois de juillet :
1° Bulletin de l'histoire de Paris et de l'Ile-de-France, 22° année,
:'> r H vrai si in :
2° Huiler in de l'Alliance française, n° 55 ;
8° Bulletin de la Société Danoise, n" 105, juillet 1805;
1" Renie d'Ardennc et d'Argonne, 2° année, n" 2:
5" Mémoires de la Société d'Emulation de Cambrai, Tome XI. IX'.
avril 1894 ;
6" Bulletin de lu Société archéologique du Finistère, 6" livraison de
L895";
7* Bulletin de lu Société archéologique de lu Charente, année 1894 :
8" Bulletin, de lu Société archéologique du Midi de la Fiance, n° 1">.
année 1895 ;
9° Programme du Congrès des Américanistes qui se tiendra Ã
Mexico, du 15 au 20 octobre 18;».") :
10° Histoire des antiquités de la ville de Soissons, par Le Moyne,
écuyer, porte-manteau du roi 17s.), don de M. Laferrière, en souvenir
de ^dii beau-père, M. Henriet-Laureaux ;
11" Fahles inédites îles xn e , xiii et xiv e siècles, et Fables de Lu Fon-
taine, avec une notice, par M. A.-C.-M. Robert, conservateur de la
Bibliothèque d<' Sainte-Geneviève, 2 volumes in-8" reliés, 1825, don de
M. Vérette.
Remerciements aux bienveillants donateurs.
I
M. le président Vérette signale dans les Mémoires de In
Société d'Emulation de Cambrai, une étude fort intéres-
sante sur Dumourie/, par M. A. de Cardevacque
A notre tour, nous nous faisons un devoir de signaler
l'ouvrage : Fables inédites, etc., que nous devons à la géné-
rosité de notre Président. Voici le titre et le sous-titre :
Fables inédites des xn e , xni e , xiv siècles et Fables de Lu
Fontaine, rapprochées de celles de tous les auteurs qui
avaient avant lui traité les mêmes sujets, précédées d'une
— 35 —
notice sur les fabulistes, par M. A.-C.-M. Robert, conser-
vateur de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, ornées d'un
portrait de la Fontaine, de 1)0 grammes en taille-douce et
de fac-similé, 1825.
Il y a des titres menteurs, celui-là ne l'est pas. Cet ou-
vrage qui manquait à notre bibliothèque et que les amis do
La Fontaine et des fabulistes consulteront avec fruit, nous
sembleavoir été peu connu, peu répandu. Cependant, que de
recherches il a suscitées ! que d'aperçus ingénieux sur les
rapprochements avec les auteurs anciens : grecs, romains,
orientaux ! sur les emprunts faits par notre illustre com-
patriote ! Ce serait un retour fort intéressant et qui nous
tente fort... Pour le présent, nous nous contenterons de
citer quelques-uns de nos voisins ou de nos compatriotes
qui n'ont point été inutiles à l'œuvre du poète.
Ainsi, plusieurs chants ou branches des romans du Re-
nard, par un prêtre de La Croix-en-Brie. C'est surtout
dans les récits de Gauthier de Coincy, prieur de Saint-
Médard, auteur de la Vie des Anciens Pères, des Miracles
<l<: la Sainte-Vierge, un trouvère du xin e siècle, que La Fon-
taine a pu faire d'heureux emprunts :
Tant va le pot ou puis qu'il brise...
Cils qui le leu veult resembler
La pian du leu doit affubler...
Un commentateur, M. Méon, a rapproché un conte de
Gauthier, de la fable de La Fontaine : la Mort et le
Bûcheron. L'action est différente ; mais la peinture du
désespoir du malheureux qui invoque la mort, se rapproche
singulièrement du texte de la fable. On pourrait également
mettre en regard la Parole de Socrate, avec un extrait du
Castoicmcnt :
Un bon ami, Ã dire voir (vrai)
Yault mieux que grant plauté d'avoir (argent)..,
— 36 —
René Gobin, maitre-ès arts de la chrétienté de Lagny-
sur-Marne, auteur qui avait plus d'érudition que de goût, a
fourni à La Fontaine des citations qui ne manquent pas
d'Ã propos.
( v )ue ne pourrait-on dire si l'on rappelait Charles d'Or-
léans, Marie de France, etc. ï
II
M. de Larivière raconte, d'une façon fort humoristique,
son entrée dans la nouvelle Sorbonne. Il a parcouru la
vaste Salle des Pas-Perdus, visité plusieurs des nombreux
amphithéâtres. Notre collègue a assisté à diverses lectures
de la section d'histoire et cite avec éloge plusieurs travaux :
relui de M, l'abbé Morel, de la Société de Compiègne, sur
les péripéties de la Mairie de Pontpoint, de 1153 à 1364;
celui de M. Paulin, de la Société des Antiquaires de
Normandie, sur la Léproserie de Beaulieu, près de Caen ;
celui de M. Charavay, sur le général Bouchet ; il s'égaie
sur le droit d'acapte et d'arrière-acapte en Rouergue.
M. de Larivière a assisté à deux séances de la section
des sciences économiques et sociales et a entendu traiter
par des personnes compétentes, des sujets d'une actualité
incontestable : la question des programmes d'examen. < >n
est tombé d'accord sur ce résultat, c'est que, sous le
régime actuel, l'éducation est étouffée par l'instruction et
l'instruction elle-même étouffée par l'examen. Cette autre
question a été agitée : Peut-il être contesté que l'homme
et la femme ont besoin de repos ? La réponse ne pouvait
faire de doute ; il devient nécessaire et précieux de décréter
le repos hebdomadaire et la liberté ne se trouve pas
davantage violée en reportant ce repos au dimanche. La
soirée ministérielle, nous assure notre honorable délégué,
a eu aussi un grand charme.
— 37 —
III
< >n vient de retrouver, assure M. Albert Tournaire, un
manuscrit du xiv e siècle où se trouve l'origine de onze
fables de la Fontaine, et non des moindres ; dans le nombre
figurent : lès Animaux malades de la peste, le Meunier, son
fils et Varie. On attribue ce manuscrit à un moine de
l'abbaye de Citeaux.
« L'inimitable fabuliste disposait d'un art d'imitation
véritablement prodigieux... il a fait oublier ses modèles Ã
tel point qu'aux yeux des lecteurs, ses prédécesseurs n'ont
guère que le mérite de lui avoir fourni la matière de tant
de pages charmantes »
Cette étude de M. Tournaire a paru dans un journal
politique ! en se l'appropriant, comme tout ce qui touche Ã
notre La Fontaine, la Société croit avoir répondu à un
désir de l'auteur qu'elle félicite sincèrement.
IV
Un passant — qui n'a point dit son nom, que l'on n'a
pas revu — a tracé, en quelques lignes bien éloquentes,
l'état actuel de l'église de Mézy. Hélas ! si des subsides ne
sont pas promptement votés pour permettre les répa-
rations urgentes que nécessite cet édifice, il est bien Ã
craindre qu'il ne tarde point à disparaître, comme l'antique
église de Montron, comme... On pourrait, malheureu-
sement, citer bon nombre d'églises qui tombent pour
ainsi dire, en ruines. Quand M. Barbey fit, en 18G7, la
description de la croix du cimetière de Mézy dont le pas-
sant constate le délabrement, il appelait déjà l'attention de
l'administration sur cette belle église du xm e siècle.
Ce nouvel appel sera-t-il entendu ? S'il ne dépendait que
de nous — assurément.
— 38 —
V
M. l'abbé Marsaux de Chambly, un fort obligeant corres-
pondant, nous communique la note suivante :
A Wissous, canton de Longjumeau (Seine-et-Oise) (1596)
pour la fonte dos cloches de l'église, marché aonclu par
les marguilliers et receveurs de l'œuvre et fabrique
Monsieur Sainct-Denis de Huict-Sols (sic) avec Nicolas le
Moyne, maître fondeur demeurant, « au Chesnay% près
Château-Thierry » lequel s'engage à fondre bien et deu-
ment, comme il appartient, les quatre cloches de la dicte
église et paroise de Huict-Soh de l'accord des quatre tons
fa, mi, ré, ut, bien tournante et accordante au dire de
gens à ce congnaissans. »
Pièces relatives à cette opération parmi lesquelles des
reçus, avec la marque de Nicolas Le Moyne 1596 (archives
de Seine-et-( )ise).
A la suite du déplacement du buffet de l'orgue de
l'église Saint-Crépin — juillet 1895, il a été trouvé deux
notes inscrites sur des planchettes de chêne et qui nous
semblent devoir être publiées afin que chacun soit absolu-
ment renseigné sur la provenance de l'ancien instrument
qui a disparu... mais va être prochainement remplacé. Sic
[/â– oust! gloria mundi.
Nous croyons devoir rappeler une note do M. l'abbé
Marsaux, note quia paru au procès-verbal de février 1894 :
« peur se tenir au courant de tous les perfectionnements,
les chanoines de Beauvais donnèrent mission, en Juillet
— 39 —
1538, à leur organiste de visiter les orgues neuves de Châ-
teau-Thierry. »
Voici maintenant le texte exact de la première note —
elle émane sans doute de l'ouvrier qui a placé l'instru-
ment destiné, il faut le croire, à remplacer celui de 1538,
hors d'usage ; nous en respectons l'orthographe :
« Je suis étez fait à l'abbays des dames du Charme et
remonté en la parroisse Saint-Crespin par le citoyen Che-
valier facteur d'orgues le 30 mars l'an douzième de la
République française — 1793. »
Deuxième note :
« Cet orgue a été réparé en 1843 par M. Hubert Fierre,
facteur à l'Epine, près Châlons-sur-AIarne, avec les dons
de M" ie la marquise deWidranges, décédée en 1842, de M. le
marquis de Môry-Montferrand, son neveu, et de MM. les
membres du Conseil de Fabrique : M. Vol, maire, prési-
dent ; M. Caby, curé-archidiacre ; M. de Boussois, tréso-
rier ; M. Demimuid ; M. de Gerbrois ; M. Houlier ; M. Du-
gied. »
VI
Le secrétaire rend sommairement compte de la visite
qu'il a reçue de M. Antony Valabrôgue, critique d'art.
Ce savant a entrepris, sans caractère officiel, la visite
des musées de la contrée de l'Est ; il connaissait déjà les
quelques toiles qui décoraient, ces années dernières, le
Musée La Fontaine et qui, maintenant, sont placées Ã
l'Hôtel de Ville, toiles qui, pour la plupart, provenaient
de dons faits par notre généreux collègue, M. Jules Maciet.
Les belles gravures, appendues dans notre salle des
— 40 —
séances, et qui viennent aussi de M. Maciet, ont attiré l'at-
tention du critique.
M. Valabrègue se fait l'apôtre convaincu de la décentra-
lisation artistique; il désirerait qu'à l'imitation de l'Alle-
magne, les villes qui ont une certaine importance, et qui
ont vu naître dans leurs murs un savant, un artiste, n'hé-
sitassent point à grouper tout ce qui se rapporte à cri
illustre enfant, afin de constituer une collection qui aurait
sa valeur propre. Ainsi notre La Fontaine devrait avoir
ici, outre sa statue, bonne partie des chefs-d'œuvre qui
rappellent son souvenir : éditions remarquables, tableaux,
statues, tapisseries, etc.
M. Valabrègue doit consigner ses observations dans une
Revue; il a promis d'adresser à notre Société le numéro
où il sera question de notre ville ; nous le recevrons avec
reconnaissance.
Le secrétaire annonce la mort de M. Bellenger fils,
membre correspondant, qui a été enlevé le mois dernier Ã
la suite d'une courte maladie. La Société s'associe aux
regrets que cause à la famille cette fin prématurée.
MM. Velly, notaire et Jehan, homme de lettres, sont
proposés comme correspondants. Leur élection, confor-
mément aux statuts, est remise à la prochaine séance.
SÉANCE DU 3 SEPTEMBRE 1895
PRÉSIDENCE DE M. DE LARIVIERE, VICE-PRESIDENT
M. le président Vérette, retenu par une indisposition,
s'excuse.
A la date du 29 août dernier, M. le sous-préfet informe
la Société que le Conseil général, au cours de sa dernière
session, a voté pour 189G, le renouvellement de la subven-
tion de 200 francs qui a été allouée les années précédentes.
Des remerciements seront adressés à M. le sous-préfet
avec prière de les transmettre au Conseil général.
M. l'abbé Marsaux promet une notice sur le congrès qui
vient de se tenir à Tournai. Nous espérons obtenir égale-
ment de sa complaisance un compte-rendu sur l'exposition
rétrospective d'Angers.
Ouvrages reçus :
1° Bulletin historique et philologique du Comité des Travaux
historiques et scientifiques, 1804, n" s 3 et 4;
2° Annales de la Société historique et archéologique du Gâtinais,
3 e trimeste de 1894:
— 42 —
'■'>' Mémoires de la Société académique de l'Aube. Tome XXXL;
1" Bulletin de la Société d'Emulation belfortaisc, 1895 :
5° Mémoires de In Société historique et littéraire du Cher,
I89'i-1895;
6 Huiler in de la Société archéologique du Finistère, Tome XXII'.
7' livraison de 1895 ;
7° La Correspondance historique et archéologique, n" 20 (abon-
nement) ;
8" Petits édifices historiques, 6° livraison de 1895 : mosquées de
Sidi-el-Alain et de Aboul-Hassem (cette dernière transformée en école
musulmane) à Tlemcen, Algérie, datant du xin" et du xiv° siècles;
9° Saint-Basile-le-(trand, archevêque de Césarée : opéra omnia
quœ supersunt... Parisiis apud Cluudiutn Sonnium riâ Jacobœâ...
MDCXXXVIII, ;î volumes in-folio, grec-latin.
Cette édition comprenant tontes les œuvres de saint Basile est, de
pris de ceni ans, antérieure à celle de Dom Garnier et de Dom Prud.
Marant que Bouillet signale comme la première parue et rééditée en
1835-1840 par les frères Gaume ;
10° CirÉRON. — Opéra omnia à Dionysio Lambino montroliensi..
Lugduni 1580 apud Antonium Gryphium, avec épitre dédicatoire de
l'auteur ;ï Erricus Mummius etc., 2 volumes in-folio ;
Le style de Lambin, né à Montreuil-sur-Mer en 1516, lourd et lent.
a doté notre langue d'un mut : lambiner. Quoi qu'il en soit, cette
édition est mise par Bouillet au même rang, pour ainsi dire, que celle
des Murs (1519), des Etienne (1528) ;
11° Tite-Live, MDXXXIII, un volume petit in-folio : oenundatur Ã
.h, a une Paruo, Pctro Gaudoul, et PctroVidouet bibliopolis juratis.
C'est un superbe volume, Ã reliure splendide portant aux coins de
chaque couverture les lettres I* S entrelacées : la couverture est elle-
même ornée de ffeurs do lys dorées. La feuille de garde porte cette
mention : secundum prœmium Nicolaus Coudra// consecutus est anno
h. 1676, /Tau;/. — Les prix de version latine avaient, il y a deux
cents ans, une grande valeur, si l'on en juge par celui dont nous
parlons.
12" Les Voyages de Jean Struys en Moscovie, etc., par Monsieur
(sic) Glannius, MDCLXXXI, Amsterdam, avec gravures curieuses el
cartes du temps.
("es quatre derniers ouvrages sont offerts par notre
généreux président, M. Vérette. Nous nous sommes
étendus sur les trois classiques : Saint Basile, Tite-Live,
Cicéron, parce qu'ils nous semblent destinés à rendre de
— 43 —
véritables services à ceux de nos collègues qui ont la
passion des belles éditions classiques. Notre bibliothèque
s'enrichit tous les jours et présente aux amis de l'histoire
et des belles-lettres de grandes facilités pour les études
qui leur sont chères. La Société offre à M. Vérette ses plus
sincères et ses plus vifs remerciements.
LE TRESOR DE L'HOTEL-DIEU
DE CHATEAU-THIERRY
Si l'on réunissait les diverses notes qui ont été publiées
dans nos Annales sur l'Hôtel-Dieu : Charte de fondation,
vicissitudes soulevées par les événements politiques, dé-
vouement des religieuses, richesses artistiques, on aurait,
à vraiment dire, toute l'histoire de cet antique établisse-
ment.
Les richesses artistiques — le trésor — n'avaient été jus-
qu'à présent que sommairement indiquées; M. F. Henriet
en entreprend l'histoire aujourd'hui et en donne la pre-
mière partie : la Pharmacie.
Tous ceux qui ont connu l'ancien Hôtel-Dieu ont admiré,
rangées avec ordre par mère Saint-Bernard, les belles
faïences pour lesquelles une administration intelligente a
trouvé une place honorable dans un meuble qui est lui-
même un chef-d'œuvre de menuiserie.
Cette très intéressante étude de M. Fr. Henriet a été, on
n'en peut douter, fort goûtée et fort applaudie; nous en at-
tendons la suite pour une prochaine séance.
Quelques assertions de 1' « Essai sur la géographie éco-
nomique de l'arrondissement de Château-Thierry » ont été
— 44 —
contestées, au moins quant à l'époque actuelle, par un au-
diteur compétent, documenté, comme l'on dit aujourd'hui.
Quoi qu'il en soit, le plan est excellent, bien des parties
sont intéressantes; l'histoire — ancienne, pourrait-on dire
— y trouve aussi son compte; en effet, Neuilly-Saint-Front
a possédé non-seulement des fabriques de bas, mais, il
y a deux siècles, elle comptait des fabriques de serges
assez renommées; la concurrence de Reims et de Beauvais
produisant des serges moins fortes et, partant, moins
chères, a ruiné l'industrie de cette petite ville.
Le Mémoire de M. Minouflet est renvoyé à la Commis-
sion des Annales.
M. l'abbé Marsaux a eu l'obligeance de faire relever aux
Archives nationales, Ã notre intention, quatorze fiches re-
latives à Château-Thierry. Trois seulement font double
emploi avec la collection que nous possédons déjà :
1° Donation, par Charles VI, de Château-Thierry au duc
d'Orléans, son frère, 1400;
2° Cession par le Roi au comte de Saint-Pol de Château-
Thierry, en échange des îles de Ré et de Maraos, en 1473 ;
3° Aveux et dénombrements des fiefs et seigneuries du
domaine de Château-Thierry, années 1065-167 4.
Nous renouvelons â notre aimable correspondant nos
bien sincères remerciements.
Il ne nous sera point possible, Ã notre grand regret, d'ac-
quérir l'important ouvrage de M. Eugène Lefèvre-Pontalis :
Y Architecture religieuse de l'ancien diocèse de Soissons, les
églises du Soissonnais. Nos finances ne nous permettent
— 45 —
pas ce luxe, quelque grand que soit l'intérêt que présentent
pour nous les descriptions des églises de paroisses qui
nous avoisinent, ou même qui appartiennent à notre cir-
conscription.
Grâce à la savante critique dont M. Berthelé, notre col-
lègue, nous a lu une grande partie, nous pourrons, cepen-
dant, avoir une idée juste de cette monographie. Nous es-
pérons même, dans le cours de l'une de nos prochaines
réunions, avoir communication du travail de M. Berthelé,
que chacun a chaleureusement félicité.
M. Josse a bien voulu communiquer au secrétaire le
terrier illustré, dirait-on actuellement, de l'abbaye du
Charme. Nous aurons occasion de reparler de ce recueil,
si curieux, en rendant compte d'un travail en préparation
sur cette abbaye dont il reste peu de vestiges.
Avant de lever la séance, il est procédé aux élections an-
noncées : MM. Velly, notaire et Jehan, homme de lettres,
sont élus membres correspondants; avis leur en sera
transmis par le secrétaire.
SÉANCE DU 1 er OCTOBRE 1895
PRESIDENCE DE M. VERETTE
MM. Renaud et Delormc, empêchés, s'excusent <1e ne
pouvoir assister à la séance.
M. Ch. Flirter, homme de lettres, demande quelques
renseignements sur les dernières publications de la So-
ciété; le secrétaire s'est empressé de répondre à ce désir.
Ouvrages reçus :
1 Mémoires de la Société des Antiquaires de Picardie: Monuments
religieux de l'architecture romane el de transition dans la région pi-
carde. (Anciens diocèses d'Amiens et de Boulogne . par M. Ch. Enlart;
2" Même Sociét : : Album archéologique, 1" fascicule. Reliquaires
et Monstrances du Trésor de Saint-Riquier (en grande partie :
3 Annales de la Société historique et archéologique du Gâtinais,
1 trimestre de l'anuée 1894;
1° Bulletin de !" Société des Amis des sciences et des uns de
liochechouart, Tome V*, n 11;
5° Bulletin de V Académie d'Hippone, année 1894;
G Même Sociél '■: Comptes-rendus des séances, année 1894;
?' Mémoire de la N •< ■■'<'■de statistique de Marseille, Tome 13 :
— 47 —
8* Annales du diocèse de Soissons,pa.r M. l'abbé Pécheur, Tome X e ,
l re partie du xix' siècle (acquisition) ;
9° Revue do Champagne et de Brie, avril et mai 1895 (abonnement :
HI" Correspondance historique et archéologique, n" 21, septembre
1895 (abonnement) :
11° Petits édifices historiques, T livraison de 1895 : Eglise de La
Roche (Finistère), renaissance ; église de Minihy-Tréguier (Côtes-
du-Nord), ogival flamboyant: flèche de l'ancienne chapelle St-Michel,
près Tréguier, ogival flamboyant (abonnement::
12° Congrès scientifique iuternationai des catholiques à Bruxelles.
septembre 1894, par M. de Marsy, membre honoraire (don de l'auteur);
13° La Ferté-Milon — Histoire et Monuments, par M. Maurice Le-
comte (don de l'auteur).
Remerciements aux bienveillants donateurs, ainsi qu'Ã
M. Pilloy, membre honoraire, qui a adressé un document
de 1783 dont il est rendu compte plus loin.
La maison La Fontaine reçoit de fréquentes visites; il
est peu de personnes qui, s'arrêtant dans notre ville, ne
fassent un pèlerinage au berceau du fabuliste. Nous avons
eu la bonne fortune d'avoir, le mois dernier, les impres-
sions de deux touristes, littérateurs distingués : MM. An-
tony Valabrègue, critique d'art et Victorien Maubry, publi-
ciste.
Du premier, la Nouvelle Revue a publié un intéressant
aperçu (trop court, hélas!) des tableaux formant le modeste
musée de la ville et des gravures qui ornent notre salle
des séances. Le deuxième a raconté, dans le journal l'Ins-
truction primaire l'état dans lequel il a trouvé la Maison et
a, d'après la notice de M. Barbey, rappelé les vicissitudes
de cette demeure, devenue historique. Nous les remercions
sincèrement l'un et l'autre et nous nous associons complè-
tement à l'idée de M. Valabrègue : « Château-Thierry au-
rait tout intérêt à développer ce musée et à peupler la
— 48 —
Maison La Fontaine. On voudrait y voir le pins grand
nombre d'objets rappelant l'auteur des Fables. Quelques
tentures de Beauvais, avec des reproductions d'après
( >udry, offriraient une décoration facile et tout à fait en
rapport avec la destination et les souvenirs de la Maison. »
INVENTAIRE
DU MOBILIER DE HILAIRE DE LA HAYE
AUDITEUR A LA TOUR DES COMPTES
Conseiller du Roi, Ã Charly, en 1626
C'est une véritable indiscrétion que nous allons com-
mettre, assure M. Corlieu, mais eette indiscrétion est à la
mode et je n'en veux pour preuve que l'exemple donné par
M. le vicomte de Grouchy, lequel dépouille, au grand
plaisir des archéologues curieux, les minutes anciennes des
notaires de Paris.
< >r, Hilaire De La Haye, propriétaire du petit château de
la Bonnelle, à Charly (maisons Flichy et Dalibon), était
mort en mai 1625, laissant une veuve et plusieurs héritiers.
Un inventaire s'imposait ; il fut dressé par Nicolas Gor-
lidot, notaire à Charly; cet inventaire (qui est en la posses-
sion de notre collègue) lui a fourni les éléments de la no-
tice qu'il communique à notre Société.
« Commencé le 13 juillet 1626, cet inventaire fut clos le
lendemain. Il est instructif au point de vue de la valeur ap-
proximative des objets au xvu e siècle et nous montre que
le confortable d'un seigneur à cette époque était inférieur
.'i celui d'un petit bourgeois d'aujourd'hui ».
Deux membres de la famille De La Hâve ont été ambas-
— 49 —
sadeurs à Constantinople, d'autres ont rempli des fonc-
tions importantes dans l'administration, la magistrature
ou le clergé, il reste, comme souvenir de cette famille, une
plaque de cheminée armoriée et qui se trouve dans la
ferme de Charly. » Sic transit gforia mundi ! ajoute triste-
ment M. Corlieu.
M. de Larivière donne lecture d'une étude documentée
sur notre La Fontaine, candidat à l'Académie en 1682.
Colbert venait de mourir ; une place était vacante ; il
avait pour compétiteur Boileau. Malgré l'opposition de
Louis XIV, malgré l'opposition du rogue président Rose,
qui jeta sur le Bureau la dernière édition des Contes, La
Fontaine fut élu, mais ne put prendre séance qu'après la
nomination de Boileau, c'est-à -dire en 1G84. Cette entrée
finement écrite, insérée dans la Revue littéraire, fait
honneur à M. X..., professeur à la Faculté des Lettres de
X. . . ; elle a été écoutée avec la plus vive attention.
Nos Archives vont s'enrichir, grâce à M. Pilloy, d'une
pièce fort curieuse. Il s'agit de l'Ordonnance signée par
Louis XVT, contrôlée par d'Ormesson, de Breteuil, Letel-
lier, réglant les impositions pour l'Election de Château-
Thierry en 1784 : « Encore bien, dit l'Édit, que les besoins
de l'Etat ne nous permettent pas encore d'annoncer à nos
peuples des diminutions générales sur la masse des
impositions, ceux de nos sujets, qui auront éprouvé des
pertes locales dans leurs récoltes, doivent se reposer avec
confiance sur notre attention à leur procurer des secours
particuliers, etc.»
4
— 50 —
Voici les chiffres des impositions pour l'année précitée :
Pour la taille 119,000 livres.
Pour les impositions, accessoires de la taille. 101,994 —
Pour la capitation (y compris 1 sous par livre) 78,000
Au total 298,994 livres.
Il serait intéressant de comparer ces chiffres avec ceux
que comportent les rôles actuels.
Le Secrétaire annonce la mort de M. René Bigorgne,
maire du Marigny-en-Orxois, qui avait succédé à son père
comme Membre titulaire, en 1881. La Société présente
ses sincères condoléances à la famille, si cruellement
éprouvée.
Nous ne pouvons enregistrer le travail de M. Enlart :
Monuments religieux, etc., sans mentionner que l'auteur
analyse ou cite vingt et une églises de notre département.
Il faudrait le talent de notre ami M. Berthelé pour rendre
compte, comme il convient, de cette importante publica-
tion au sujet de laquelle nous adressons nos félicitations
à l'auteur et notre cordial remerciement à la Société des
Antiquaires de Picardie.
Nous recommandons également la lecture du volume
que M. l'abbé Pécheur vient de publier; il donne une
connaissance réelle de l'état du diocèse de Soissons dans
la première moitié de ce siècle. Quelle belle figure que
celle du vénéré Monseigneur de Symony 1
Comme modèle d'analyse, nous présentons la notice de
M. le comte de Marsy sur le Congrès de Bruxelles en 1894
et celle de M. Maurice Lccomte sur La Ferté-Milon.
SÉANCE DU 5 NOVEMBRE 1805
PRESIDENTE DE M. F. HEN'RIET
La séance étant déclarée ouverte, il est donné lecture de
la lettre par laquelle notre vénérable président s'excuse de
ne pouvoir assister à la réunion. Il y a peu de jours,
M me Vérette a été ravie à l'affection et aux soins assidus
de son mari et de sa famille. L'assemblée prend part
au deuil de M. le président et lui présente, en cette triste
occasion, ses bien sincères condoléances.
Le 14 octobre dernier, M. Maciet faisait déposer dans
notre salle des séances, pour être remis au Musée de la
ville, deux portraits de La Fontaine. «Je pense, dit le bien-
veillant donateur, que ces portraits auront un grand intérêt
pour nos collègues, car ils représentent tous deux le fabu-
liste assez jeune et dans des types dont notre petit Musée
ne possède pas de reproduction » :
1° Petit portrait peint à l'huile, sur carton, d'après le
grand et beau portrait appartenant à la bibliothèque de
52
Genève. C'est une copie ancienne qui sans avoir des qua-
lités notables comme peinture, n'est pourtant pas mau-
vaise et paraît exacte ;
2° « Dessin rehaussé de couleurs, copie agrandie d'une
miniature qui est au Louvre provenant du legs Lenoir.
Cette copie a été exécutée en 1893 par M. Gentil, très-jeune
pensionnaire de la ville d'Orléans à l'Ecole des Beaux-
Arts ; elle est très juste pour la ressemblance »...
Le 2 novembre dernier, M. Maciet faisait déposer pour
le Musée de la maison La Fontaine deux portraits gravés
du poète et de sa femme. Les portraits ont été publiés par
la maison Hachette dans sa grande édition des classi-
ques. « Je les ai demandés, dit M. Maciet, à M. Breton, un
des associés de la maison, qui s'est empressé de me les
remettre ». Des remerciements sont adressés à notre
collègue et au généreux éditeur.
L'hiver, avec ses longues soirées, va permettre â
M. Salesse, principal de Collège de Verdun, et corres-
pondant, de mettre la dernière main à ses deux notices sur
les Maucroix et les Pintrel et... eum sephiris et hirundine
prima, nous recevrons les deux manuscrits, ou peut-être
même l'auteur viendra en donner lecture lui-même.
Ouvrages reçus pour la bibliothèque :
1" Annales du Musée Gui/net. Voyage dans le Laos, Tome I fr ;
2° M (Bibliothèque de [vulgarisation; : Le bois sec refleuri,
roman coréen, traduit par Hong-Tyong-Ou :
3° Id Reoue de V Histoire des religions, deux numéros.
Tome XXXT, n° 3 et Tome XXXII e , n u 1 ;
4° Travaux de l'Académie nationale de Reims, 04" volume :
5° Bulletin de la Société historique de Compiègne, Tome VIII e ;
6° Bulletin de la Société des Antiquaires de Picardie, 189."), n" 1 ;
— 53 —
7° Annales de la Société Historique et Archéologique du Gâtinais,
l' r trimestre de 1895 ;
8° Bulletin de la Société des Sciences Historiques et Naturelles de
l'Yonne, 1805, 49» volume ;
9° Bulletin de la Société des Sciences Historiques et Naturelles de
Scmur, Année 1891 ;
10° Bulletin de la Société Archéologique et Historique de
l'Orléanais, Tome XI\ n° 155:
11° Reçue Historique et Archéologique du Maine, Tome XXXVII*,
Année 1895, premier semestre ;
12° Annales de la Société d'Emulation des Vosges, 1895. 7V année;
13" Bulletin de la Société Archéologique du Finistère, 8" livraison,
1895 ;
14" Bulletin de l'Académie des Sciences, belles-lettres et arts de
Tarn-et-Garonne, 2 e série, Tome X", 189'i :
15» Bulletin de la Société des Amis des Sciences et des Arts de
Rochcchouart, Tome V e , n° 3 ;
16* Revue d'Ardennc et d'Argonne, 2 e année, n° 6 ;
17° Bulletin de la Société de l'Histoire de Paris et de l'Ile-de-
France, 22 e année, 4° et 5* livraisons en une brochure ;
18° Correspondance Historique et Archéologique, n° 22, 2 5 année.
Dans le volume des Travaux de l'Académie de Reims,
le Secrétaire signale : 1° la remarquable étude de
M. Duchâtaux sur Virgile avant V Enéide'; il n'étonnerait
que ce fût une thèse pour le doctorat ; 2° Le grand pardon
de Chaumont. Cette notice nous révèle un B. Jean de
Montmirel, natif de Chaumont, mort en 1409, et tout à fait
distinct de notre Jean de Montmirail, abbé de Longpont,
décédé en 1217.
Le fascicule de la Correspondance historique renferme de
M. de Villenoisy un compte rendu sur le Congrès de
Tournai qu'il serait intéressant de rapprocher de celui que
nous a présenté notre savant collègue, M. le chanoine
Marsaux.
— 54 —
La Société des sciences historiques de l'Yonne continue
la publication si intéressante de l'œuvre de Pierre Le
Kouge de Chablis, un fécond et habile graveur-imagier
du xv e siècle.
( >n lira également avec grand plaisir, dans le volume de
la Société de Compiègne, l'étude sur la vie et les travaux
de Marc-Antoine Hersan, qui, après un brillant et utile
professorat au Collège de France (où il fut le maître et le
guide de Rollin) revint s'ensevelir dans le silence de sa
ville natale où il rendit les plus utiles services à l'instruc-
tion de l'enfance.
PETIT PROCES CIVIL ET CRIMINEL
DEVANT LA PRÉVOTÉ DE NEUILL Y-SAINT-FRONT
Cette Prévôté aurait, le 21 juillet 1789, rendu une
décision dont appellation fut portée devant « la Tournelle ».
L'affaire n'était pas bien grave, mais les débats furent
longs, animés, et les parties épuisèrent tous les degrés de
la juridiction ; c'est ce long débat dont M. Poinsicr nous
donne une complète et bien intéressante analyse. Le 21
janvier L789 on célébrait, avec un éclat inaccoutumé, le
baptême de l'enfant du cabaretier Salandre. Le parrain
réclama l'aide de plusieurs amis, à l'exclusion des son-
neurs attitrés, pour mettre en volée les quatre cloches de
la paroisse. Les sonneurs improvisés accomplirer t leur
besogne avec tant de bonne volonté, que plusieurs acci-
dents survinrent et de là le procès interminable.
Cette affaire, très finement exposée et racontée, formera
pour nos Annales un curieux chapitre que chacun lira avec
plaisir et profit.
— 55 —
Dans la deuxième partie de son étude sur la « Pharmacie
de l'Hôtel-Dieu », M. Fr. Henriet, après avoir rappelé les
bienfaits de M. et M me de Stouppc, en faveur de la Maison
que dirigeait avec autant de distinction que de charité leur
nièce, M me de la Bretonnière, s'attache à déterminer les
centres de fabrication des vases de la pharmacie et du
service de table. D'après le caractère décoratif, l'aspect de
l'émail, l'épaisseur de la matière, on peut, sans crainte de
se tromper, attribuer une origine nivernaise aux deux
cents pièces qui ornaient l'ancienne pharmacie.
« C'est à Rouen que M. et M me de Stouppe se sont
adressés pour tout ce qui concerne le service de table et
c'était faire preuve de goût. La fabrique rouennaise n'avait
pas de rivale pour ce genre spécial et tenait d'ailleurs, sans
conteste, le premier rang parmi les faïenceries concur-
rentes ». D'après le manuscrit de M me de la Bretonnière, ces
services, qui portent les armes de la communauté, auraient
été reçus au cours des années 1688 et 1G90.
La céramique strasbourgeoise est là , comme partout Ã
peu près, de qualité moyenne, il faut en excepter quatre
corbeilles à fruits délicatement ajourées, plusieurs tasses
à café et deux soupières oblongues, côtelées. M. Fr. Hen-
riet pense qu'elles proviennent de la fabrique d'Aprey
< Haute-Marne).
Nous ne voulons pas clôturer cette insuffisante analyse,
sans relever cette note : les grandes orgues de l'Hôtel-
Dieu, placées dans la tribune de la Chapelle (don de M. de
Stouppe) furent mises en vente pendant la Révolution et
achetées par les Protestants de Monneaux ; elles se trou-
vent encore aujourd'hui dans leur Temple.
Il nous faut reconnaître, une fois de plus, que nous
avons fait, dans la personne de M. le chanoine Marsaux,
— 56 —
une bienheureuse recrue ; nous comptons de lui, en effet,
<1 ans cette séance, deux comptes rendus dont la lecture a
fort intéressé l'assemblée. Et d'abord, le Congrès de
Tournai qui s'est tenu dans cette vieille cité belge, du 5 au
8 août. Bon nombre d'archéologues s'y sont rencontrés; le
programme comportait, outre des communications histo-
riques, artistiques, la visite des monuments, collections,
objets précieux, ainsi que des châteaux d'Antoing et de
Belœil, dont le parc a été chanté par Delille. M. Marsaux
décrit la magnifique cathédrale de Tournai, style gothique
primaire, avec ses cinq clochers. Il faut attribuer à l'in-
fluence de l'art français, influence due à la basilique de
Laon, la lanterne centrale, peu commune dans le Nord ;
puis vient l'église Saint-Jacques avec sa galerie extérieure,
comme â N.-D. de l'Epine. Notre collègue s'attache, avec
la compétence qu'on lui connaît, à la description des
châsses (celle de saint Eleuthère, en particulier) ; du
fameux manteau de Charles-Quint et des objets les plus
curieux que renferme le Musée installé dans l'ancienne
Ilalle-aux-Draps. Les congressistes ont terminé leurs
travaux par une excursion, toute patriotique pour nos
compatriotes, au champ de bataille de Fontenoy.
A l'Exposition rétrospective d'Angers, la broderie et
l'orfèvrerie religieuse avaient la prédominance ; il ne faut
point s'en étonner, puisque c'était M. de Farcy, le distingué
auteur de la « Broderie en France », qui en était le grand
organisateur. Aussi, les plus belles pièces de sa collection
venaient s'ajouter à celles que les Musées de la contrée ou
les Fabriques des Eglises avaient prêtées pour l'Exposi-
tion. M. l'abbé Marsaux était là , pour ainsi dire, dans son
élément et la notice qu'il a bien voulu nous adresser — et
que nous ne voulons point résumer — sera, comme la
précédente, insérée in-extenso dans nos Annales. La
Société offre à son zélé correspondant ses vives félicita-
tions et ses sincères remerciements.
SÉANCE DU 3 DECEMBRE 1895
PRESIDENCE DE M. VERETTE
MM. Moulin, secrétaire et Josse, vice-secrétaire, s'ex-
cusent de ne pouvoir assister à la réunion.
M. de Larivière veut bien se charger de prendre les notes
pour la rédaction du procès-verbal.
M. Berthelé a ajouté à la description des cloches de
notre arrondissement, dont il nous avait donné connais-
sance, quelques localités nouvelles des environs de Châ-
teau-Thierry. Si l'auteur y consent, cette communication
sera remise à la prochaine séance et l'impression dans les
Annales de 189G.
M. de Marsy, membre honoraire, adresse la note
suivante :
Relation de rentrée de la Reine Marie- Thérèse dans la
Ville de Paris, h 26 août 1660. In-4° de 4 JJ. en
feuilles.
Catalogue de la librairie Damascène-Morgand, novembre
1895, n° 2G866.
Voici la note qui accompagne dans le Catalogue la
mention de ce document :
« Précieux manuscrit autographe de La Fontaine. Cette
— 58 —
relation écrite sous forme de lettre au Surintendant
Fouquet, fut imprimée pour la première fois dans les
Œuvres posthumes de La Fontaine, (publiées en 1696
(pp. 189-198). Elle a été réimprimée depuis dans les
diverses éditions des Œuvres de La Fontaine. Le texte
manuscrit présente quelques légères variantes avec le texte
imprimé.
« La Relation est suivie dans le manuscrit de cinq
sixains également de La Fontaine qui paraissent être
restés inédits. Ces sixains sont précédés de ce préambule •
« Monsieur le Surintendant ayant t'ait venir depuis peu de
Normandie les nièces de M. du Gripon, de peur que ces
filles estant riches et orphelines, il ne se fist en ce pays-lÃ
quelque entreprise pour les enlever, voicy ce que j'en
escrivis il y a environ un mois à l'exempt qui en avait la
conduite. ».
Notre obligeant correspondant, M. l'abbé Marsaux, nous
adresse les deux notes ci-dessous :
1° Dans la Revue des Autographes, de Charavay,
novembre 1895, ou rappelle une très belle lettre d'Eugène
Delacroix, le grand peintre, à Damas-Hinard, secrétaire
des commandements de l'Impératrice, 1863, 9 mars : « J'ai
comme vous l'adoration de La Fontaine. J'ai eu le bonheur
de rencontrer une édition des Fables in-quarto et en carac-
tères énormes, de sorte que, quand j'ai les yeux fatigués
je les repose avec cotte unique lecture avec un enchante-
ment égal à l'esprit. »
2" Le numéro du 'i février 17X9 de la Revue de Seine-et-
( >isc illustrée reproduit une lithographie de Demanne : le
Meunier, son Fils et l'Ane.
Le meunier est sur l'âne, que le (ils conduit par la bride;
— 59 —
sur le côté un groupe de trois femmes qui rient ; dans le
lointain, l'église de Valmondois.
Valmondois est un village du canton de l'Isle-Adam,
jadis et aujourd'hui encore renommé pour ses minoteries.
Le trait du meunier est-il un fait réel comme celui du
Curé et du Mort arrangé par le Fabuliste 1 S'est-il passé
à Valmondois ? Le lithographe, qui habitait peut-être la
localité, a-t-il choisi ce cadre qui convient, du reste, fort
bien à la fable ? C'est un point à éclaircir.
Ce serait nous répéter que de dire que les différents
chapitres que M. Fr. Henriet consacre au mobilier artis-
tistique de notre Hôtel-Dieu, sont des plus intéressants et
que sa démonstration si claire, si nette, en détruisant des
hypothèses légendaires, fixent d'une façon précise l'histo-
rique et la valeur de ces œuvres, la plupart remarquables.
Ainsi, pour le sujet qu'aborde aujourd'hui l'auteur, « les
Tableaux » quelle étude savante et absolument convain-
cante du fameux Mignard, placé dans le grand salon de la
Communauté ! Quels rapprochements ingénieux 1 A la
suite de cette thèse, l'hésitation n'est plus possible : le
champenois Mignard est bien l'auteur de cette toile magis-
trale, comme du beau portrait de M me de Stouppe qui
orne le parloir. C'est aussi un Champenois, l'illustre
Girardon, qui a donné le dessin du tombeau des bienfai-
teurs et sculpté les deux belles statues, en marbre blanc,
symbolisant la Foi et la Charité. M. Fr. Henriet pense, et
nous sommes pleinement de son avis, que c'est par esprit
de patriotisme local, que M. de Stouppe, devenu Champe-
nois d'adoption par son mariage avec une Champenoise de
la famille de Gondy, a fait appel aux deux éminents
artistes, nos compatriotes, Mignard et Girardon. 11 lui
— 60 —
semble même, ;ï la suite de son analyse des tableaux qui
ornent le chœur particulier des Dames Augustines,
tableaux signés Dolivet, que cet artiste, dont le nom est Ã
peu près inconnu, doit être d'origine champenoise.
Il y a plaisir à suivre M. Fr. Henriet dans la description
qu'il fait de la belle grille fermant la Chapelle mortuaire
des bienfaiteurs, ainsi que la châsse de sainte Claire, des
tableaux qui décorent l'appartement particulier de Mgr de
Soissons, le salon, le parloir de la Communauté et la salle
des séances de la Commission administrative.
Nous attendons avec confiance le complément de la
monographie que notre aimable collègue prépare sur
notre établissement hospitalier et nous lui adressons nos
plus vives, nos plus sincères félicitations.
Le secrétaire annonce la mort de MM. de Graimbcrt et
Eugène Legrand, membres correspondants.
M. de Graimbert d'origine française (de la famille des
anciens seigneurs de Belleau) faisait partie, depuis 22 ans
de notre Société à laquelle il a fait don d'albums et de
gravures la plupart dus au talent de son aïeul. Au moment
de la Révolution, celui-ci fixé à Ileidelberg a tiré grand
partie de son habileté comme dessinateur. Le petit-fils r
Bavarois par sa naissance et son union, avait maintefois
manifesté le désir de rentrer en France, avec sa famille, de
se faire naturaliser ; il voulait mourir à Château-Thierry,
Dieu en a disposé autrement ! Dans les différentes visites
qu'il a faites â notre ville, M. de Graimbert se faisait un
plaisir d'assister à nos séances ; il manifestait un goût
prononcé pour nos études auxquelles il se promettait de
prendre part. Nous avons reçu de lui de précieux témoi-
gnages de sa prédilection pour notre cher pays qu'il espé-
rait redevenir le sien.
— 01 —
M. Eugène Legrand, de Château-Thierry, a passé la
plus grande partie de son existence à Paris ; depuis cin<|
ans il était notre collègue ; collègue discret, obligeant,
assidu à nos réunions, il nous laisse de sincères regrets.
Dans son affection pour tout ce qui tenait à sa ville natale,
M. Legrand avait collectionné la plus grande partie des
gravures de Ch. Kansonnette, gravures relatives à Châ-
teau-Thierry et à ses environs et qui, confiées à M. Fr.
Henriet, ont permis à celui-ci de publier sur Ransonnette
le Notice qui a paru dans nos Annales en 18 ( J1.
M. Briant, ancien professeur de viticulture, officier
d'Académie, résidant à Romeny, est présenté comme mem-
bre correspondant par MM. Minouflet et Moulin. Pour se
conformer au règlement, l'élection est remise à la séance
de Janvier.
TRAVAUX ET RAPPORTS
PRÉSENTÉS
AUX SEANCES DE L'ANNEE 1895
CîoxrL^to-rtoxrci-u-
DES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
EN 1894
Mes chers collègues, j'espérais bien que vous échap-
periez cette fois à ma prose et que vous auriez, comme
moi, à vous délecter des aperçus si nets, si humoristiques,
des détails d'une analyse pleine de verve et de bon sens
présentée par notre distingué président. Je l'espérais
d'autant plus que le règlement — le terrible règlement a
fait une loi à notre président de faire chaque année devant
vous la revue rétrospective des études et des recherches
qui vous ont occupés pendant l'année. C'est ce que disait
le regretté M. Hachette (Annales 1868 p. 58) au moment où
il remettait ses pouvoirs... qui devaient lui être continués
jusqu'au jour où la mort l'a prématurément frappé. « Sage
disposition, ajoutait-il, qui en reportant nos regards vers
les progrès accomplis, nous trace la route à suivre pour
avancer d'un pas rapide et sûr dans l'exploration de l'his-
toire aussi intéressante que peu connue de notre belle
contrée ». Mais notre vénéré président a tellement insisté
5
— ce. —
que j'ai dû m'incliner ; il m'a même opposé et des habi-
tudes existant dans des Sociétés voisines, et le sentiment
de plusieurs notables collègues; il m'a fallu préparer mon
dossier ; puisse-t-il ne pas trop vous fatiguer !
Ce n'est pas qu'il soit bien difficile à votre secrétaire
de vous présenter un tableau du mouvement intellectuel
de la Société pendant l'année 1894; tous les ans, en effet,
depuis <jue le Conseil général nous octroie une subvention
de 200 francs, à la demande de M. le sous-préfet, ce tableau
est envoyé au Conseil d'arrondissement avec quelques
notes bien sobres ; je comprends que pour aujourd'hui, en
séance, vous ne vous contentiez pas, mes chers collègues,
d'une aride nomenclature et que vous comptiez sur une
véritable analyse ; je vais m'efforcer de prendre pour guides
les comptes-rendus de nos deux anciens et regrettés prési-
dents : MM. Hachette et Barbey.
Accepterez-vous la division que j'ai préparée ? Je
l'espère, parce qu'elle me parait rationnelle, patriotique.
Je mets en tête de mon programme ce que j'appelle « la
contribution à l'histoire générale » laissant au deuxième
rangée qui est relatif à l'histoire locale, puis viendront les
chapitres « divers ». Nous avons répété et nous ne devons
cesser de répéter que l'étude d'une partie de notre France
prédispose on ne peut mieux à l'amour du pays, et combien
cette réflextion se justifie dans notre contrée! Hier tout
était à la Russie; or il se trouve que dans les Annales que
vous allez recevoir, Château-Thierry, il y a cent ans, a fait
un accueil enthousiaste à l'ambassadeur russe, répondant
en cela aux vues si sages, si prévoyantes du Premier
Consul. Pour cette année, il s'agit de Jeanne d'Arc, or,
nous avons à rappeler que l'héroïne, quasi-champenoise,
est passée deux fois par notre ville; qu'un épisode, intéres-
sant, caractéristique, s'est déroulé sous les murs de la cité.
Nous n'avons eu garde de ne point relever ce point
glorieux qui avait déjà trouvé un narrateur fidèle dans
l'historien de Château-Thierry. Vous me permettrez au
— 67 —
sujet de Jeanne d'Arc de vous parler un instant du triste
rôle politique de Guillaume de Flavy, gouverneur de
Compiègne, qui a livré la Pucelle. Je trouve dans le volume
que vient de publier la Société historique de cette ville
l'appréciation suivante : « Nous pouvons dire que Guil-
laume fut mauvais mari, s'il faut en croire l'avocat de sa
femme Blanche de Sarrebrucke; il ne traita pas mieux son
"beau-père, aussi, excitée par les violences qu'elle avait
subies et poussée par son amant, Pierre de Louvain, elle
le fit assassiner, le 9 mars 1449, au château de Nesles-en-
Tardenois, n'hésitant pas à prêter son concours aux meur-
triers, etc. M. de Vertus, dans son Histoire de Coincy,
page 332, rapporte tout au long cet épouvantable drame
•« la Tour de Nesles » ; c'est à lui que nous empruntons le
nom de Sarrebrucke, attribué à B-lanche ; la Société de
Compiègne l'appelle (VAurebruche. Ce que je tenais Ã
■signaler c'est que Je suppôt de Jean de Luxembourg, un
misérable digne du traître qui l'avait soudoyé, a eu une tin
digne de lui.
A côté de ce grand nom de Jeanne d'Arc, sans transi-
tion, nous mettons celui de l'empereur Napoléon.
M. Joseph Turquan a entrepris une oeuvre patriotique,
«elle de ressusciter le souvenir d'un des héros des grandes
guerres de l'Empire, en publiant les Mémoires du colonel
baron Séruzier. La première édition avait paru en 1823,
du vivant de l'auteur ; mais qui se souvenait à Château-
Thierry, où ce vaillant soldat est mort en 1825, qu'il eût
jamais existé f Je n'ai point à rappeler tout ce que ce livre
renferme d'émouvantes narrations. Quels hommes que ces
hommes de la Grande-Armée !
Tout ce qui touche à nos illustres compatriotes a, tout
naturellement, le don de nous intéresser : aussi, est-ce
— 68 —
avec le plus grand soin que nous publions les notes 1° de
M. de Grouchy sur la maison que Racine a habitée en
dernier lieu, rue des Marais-Saint-Germain, aujourd'hui
rue Visconti ; 2° de M. Victor Advielle, à propos de l'inau-
guration par les Rosatis, d'une statue de La Fontaine Ã
Fontenay-aux-Roses. Nous avons trouvé aussi occasion
de relever le nom de Gaston de Renty qui, « sous le règne
de Louis XIII, fut en quelque sorte le précurseur des
gens du monde, dont la question sociale éveille aujour-
d'hui la sollicitude». La famille de Renty a possédé le
château de Citry, qui ressortissait autrefois au Diocèse de
Soissons.
Nous devons à notre laborieux collègue, M. Minouflet,
une intéressante monographie de la commune de Saul-
chery ; c'est un bien bon exemple que la Société voudrait
voir suivi par beaucoup d'instituteurs. Des excursions
faites par le Secrétaire, l'ont amené à vous parler de
l'église de Fère, de celles de Coincy, de Lhuys, de
Razoches et surtout de la merveilleuse basilique de Mont-
Notre-Dame, ou du moins do ce qui en reste.
Si plusieurs de ces localités ne sont pas dans notre
circonscription, nous nous retrouvons chez nous avec
l'étude de M. l'abbé Marsaux sur les panneaux de l'orgue
de St-Crépin, les Sibylles, avec sa notice si bien faite, des
antependium de l'Hôtel-Dieu. Nous nous y retrouvons
surtout avec l'histoire du Collège de Château-Thierry par
M. Corlieu, histoire, nous le savons, écrite avec délices,
avec reconnaissance par son auteur dont l'éloge n'est plus
;i taire. N'oublions pas non plus de citer le mémoire que
M. le principal Salesse a consacré à La Fontaine et à sa
femme sous ce titre « Un Coin de la Champagne et du
Valois au xvil e siècle. Il y est un peu question de l'Aca-
démie de Château-Thierry, notre vénérable devancière.
— 69 —
Je ne vous arrêterai pas, Messieurs, sur les productions
diverses qui ont été lues dans nos séances : le mors gaulois
trouvé par M. Liebbe et dont nous avons la photographie ;
l'épigraphie doliaire, savante analyse présentée par
M. Poinsier, les rapports surles lecturesfaitesà laSorbonne
(section d'archéologie) sur le Congrès de Saintes, par
M. Liebbe, déjà nommé, pas plusque sur cette gravequestion
«Influence de l'habitation sur l'hygiène et la moralité, etc. »
Ce que je viens d'établir prouve que nos études sont
diverses, qu'elles peuvent, conséquemment, attirer et
retenir les personnes qui trouvent de la satisfaction dans
les habitudes intellectuelles ; aussi ne nous étonnons pas
que nos adhérents soient de plus en plus nombreux,
saluons avec bonheur, comme cela a eu lieu au banquet du
1G septembre, les membres qui composent la Société
archéologique et historique de notre ville. Accordons Ã
ceux que la mort nous a enlevés cette année, notamment :
MM. Waddington et Delauney, le souvenir que méritent,
A des titres divers, sans doute, les services rendus, l'hono-
rabilité de la vie.
SIMON VOLET
Dans l'église de Neuilly-St -Front
i
L'église paroissiale de Neuilly-Saint-Front est très inté-
ressante par ses origines, par son histoire liée étroitement
à l'histoire de l'ancien château dans le périmètre duquel
elle s'élève. Elle est curieuse aussi par les divers styles de-
son architecture, par les nervures compliquées de ses
voûtes, ses chapiteaux, ses deux gracieux portails renais-
sauce qui déterminent la date extrême de sa reconstruction,
et par sa tour romane de l'école secondaire, seul débris
des deux chapelles primitives de saint Sébastien et de saint
Front qui furent englobées, vers ir>0(), dans l'éditice actuel
et sont devenues les deux chapelles latérales à droite et Ã
gauche du sanctuaire (1).
(1) Carlior, dans son Histoire du Valois, tome I, page 504 et sui-
vantes, explique très clairement la position de ces deux chapelles
parallèles que l'on réuni! en construisant entre elles deux, le chœur
ei le sanctuaire. < >n employa à cette construction les matériaux du
château, ruiné par les Anglais, sis à la place où se trouve aujourd'hui
le presbytère.
— 71 —
Mais il ni s'agit pas pour nous présentement de faire
une monographie que notre regretté collègue, Eugène
Nusse nous a donnée aussi complète que possible, dans le
Bulletin de notre Société, année 1873, et si nous vous con-
duisons aujourd'hui dans la modeste église de Neuilly,
c'est pour appeler votre attention sur un tableau que l'on
s'étonne d'y rencontrer.
Par suite de quelles vicissitudes ce tableau est-il venu
s'échouer dans cet humble coin du Valois? On est malheu-
reusement réduit à de vagues conjectures, car les archives
municipales et paroissiales sont absolument muettes à cet
égard. Ce tableau qui mesure 2 m. 30 de haut sur 1 m. 70
de large est signé : Simon Vouct pinxh 1633. Il représente
le roi Louis XIII agenouillé au pied de la croix et faisant
hommage à Jésus crucifié, de son sceptre et de sa cou-
ronne. Dans la partie gauche du tableau, la Sainte-Vierge,
soutenue par saint Jean et Madeleine, semble intercéder en
faveur du roi très chrétien. Cette peinture était, il y a
quelques mois encore, dans un état de dégradation lamen-
table. La toile était balafrée, déchirée du haut en bas, et la
couleur qui adhérait mal à la toile élimôe, s'écaillait en
maints endroits. Heureusement les avaries avaient épargné
les têtes, c'est-à -dire les parties essentielles du tableau.
Celui-ci n'en était pas moins voué à une destruction inévi-
table et prochaine, si M. le doyen Desmier d'Olbreuse,
aidé du concours de ses généreux paroissiens, ne s'était
décidé à le confier à M. Ch. Mercier, restaurateur à l'Ecole
des Beaux-Arts, qui a déjà fait ses preuves dans notre
église Saint-Crôpin, puisque c'est ce praticien habile que
notre digne arehiprêtre et son conseil de fabrique ont
chargé de remettre en état notre tableau de Joseph Vivien,
Le Baptême du Christ.
L'œuvre de SimonVouet que nous avions vue si malade,
est revenue récemment à Neuilly, consolidée, rajeunie,
méconnaissable. L'église a été tout heureuse de pouvoir
s'en parer pour la fête de la Toussaint, et les fidèles n'ont
— 72 —
pas été moins surpris qu'enchantés do la résurrection
d'une toile que beaucoup d'entre eux considéraient comme
perdue.
Ne vous attendez pas pourtant à un de ces chefs-d'œuvre
devant lesquels il n'y a qu'Ã admirer. Il s'agit d'une page
très intéressante par le sujet qu'elle représente, par les
observations qu'elle suggère et par le nom de son auteur
qui a joui de son vivant d'une réputation considérable.
Vouetest le premier en date de lagrande école académique
du xvii'- siècle. Il compta parmi ses élèves Le Brun,
Mignard, Lesueur, pour ne citer que les plus illustres. Ce
fut lui qui introduisit en France le goût italien, — ce dont
ses contemporains lui tirent un mérite et la postérité un
reproche; — car il engageait notre école dans des voies qui
lui eussent été funestes si Poussin et Lesueur ne l'avaient
ramenée à ses traditions véritables. Et ce furent des
Italiens déjà décadents qu'il étudia de préférence à Home :
Le Caravage, Lanfranc, Berettini, Le Guide.
Désireux d'utiliser, au profit de la France, un artiste
d'un talent aussi universellement reconnu, le roi le
rappela en 1G27, le logea au Louvre et le combla de
faveurs. Vouet se vit bientôt surchargé de commandes, et
pour satisfaire à toutes, il abusa de sa prodigieuse facilité
adopta une manière expéditive, brillante, mais superfi-
cielle (le contraire précisément du Poussin qui conçoit
fortement et qui creuse), avec des rondeurs à la Guide, des
draperies boursoufflées et des partis pris de clair obscur
si uniformément répétés qu'ils deviennent un de ses pro-
cédés habituels.
Toutefois, le tableau de Neuilly, qui suivit de peu
d'années son retour de Rome, est encore de sa bonne
époque. Si l'on y trouve déjà en germe les défauts qui
devaient s'exagérer plus tard, si i'anatomie du Christ est
molle et dépourvue d'accent, il faut reconnaître que la
tète du Sauveur est d'un très beau sentiment. C'est à notre
avis, le morceau le plus remarquable du tableau. Le roi,
— 73 —
engoncé dans son énorme fraise et insuffisamment cons-
truit sous l'ample manteau du Saint-Esprit qui nous
dérobe ses jambes, n'est pas d'un style très élevé ; mais
le relief de toute cette figure est saisissant et marque fran-
chement le contraste entre la personne réelle et tangible
de Louis XIII et les figures idéales qu'évoque son ardente
prière. En somme, l'aspect général du tableau est satis-
faisant. Il le serait plus encore, Ã ce qu'il nous semble, si
le premier plan avait été tenu dans une tonalité un peu
plus blonde, de façon à rendre plus sensibles les diffé-
rences des valeurs du ciel et du terrain. Le restaurateur a
cru évidemment suivre les indications du tableau. Nous
nous demandons seulement, sans insister autrement, s'il
s'en est bien exactement rendu compte.
II
C'est improprement qu'on a appelé ce tableau Le vœu
de Louis XIII, car le fait historique, connu sous ce nom,
est postérieur de cinq ans. Le tableau de Vouet est,
comme nous l'avons dit, daté de 1G33, et ce n'est que le 18
février 1G38, que le roi consacra solennellement son
royaume à la Sainte-Vierge. Le Mercure français, tome
XXII, donne le texte de la déclaration royale qui est fort
belle et mériterait d'être reproduite in extenso à titre de
leçon pour nos démocraties qui prétendent ne relever que
d'elles mômes et ne veulent plus de Dieu parce que, s'il est
un guide et une lumière, il est en môme temps pour elles
un frein et une limite. Le roi se tient dans des termes
généraux, priant le Ciel d'exaucer ses vœux qu'il lui
adresse pour le bien de l'Etat ; mais il ne formule pas
d'une manière expresse le vœu qui était alors dans sa
pensée comme dans le cœur de tous ses sujets.
Après vingt deux ans d'une union stérile, dont plusieurs
— 71-
ilc froideur réciproque, qui avait abouti à une séparation
de t'ait entre les époux, le bruit de la grossesse de la reine
commençait à transpirer et tout le monde souhaitait que
le ciel accordât un prince à la France. Le ciel entendit
cette prière unamine et donna à Louis XIII le fils qui
devait porter à son apogée la gloire de son nom.
Si nous en croyons M'" e de Motteville (1) et le marquis
de Montglat (2), c'est une certaine nuit de décembre lo.'J7
(que ne précisent-ils laquelle puisqu'ils ne demandent pas
mieux que de mettre les points sur les i ?), c'est une nuit
de décembre, disons-nous, qu'aurait eu lieu un rapproche-
ment inattendu par suite de circonstances toutes fortuites
où la tendresse n'entrait que pour une part intinitésimale.
Ecoutons Monglat : « Un soir que le roi était venu visiter
« Mademoiselle do La Fayette au couvent des tilles de
« Sainte-Marie de la rue Saint-Antoine, il survint une
« pluie si grande et un vent si impétueux que toute la
« campagne fut inondée et que les hommes et les chevaux
« ne pouvaient aller... Cet accident embarrassa fort le roi,
« à cause que sa chambre et son lit et ses officiers de
« houche étaient à Saint-Maur. Il attendit longtemps pour
« voir si le temps changerait ; mais voyant (pie le déluge
« ne passait point, l'impatience le prit, et comme il dit
<• qu'il n'avait point de chambre au Louvre tendue, ni
« d'officiers pour lui accomoder à souper, (mitant, capi-
« taine au régiment des Gardes, qui était fort libre avec
lui, répondit qu'il envoyât demander à souper et à cou-
rt cher à la Reine. Le Roi l'envoya bien loin cette proposi-
'< tion connue fort contraire à son inclination, et s'opi-
(1). Nouvelle collection des mémoires pour servira L'Histoire de
France publiés par Michaud et Poujoulat, Paris 1838, 2" série, tome
X : pages 'â– > 1 i'i suivantes.
(2). Même collection, 3 e série, tome V, page 61.
/.)
« nià tra dans l'espérance que le temps changerait ; mais
« voyant que l'orage augmentait loin de diminuer, Guitaut
« au hasard d'être encore rebuté, lui fit la même propo-
« sition qui fut un peu mieux reçue que la première fois.
'< Sa Majesté se rendant à ses raisons, il partit en diligence
« pour avertir la Reine. Elle reçut cette nouvelle avec une
« joie extrême d'autant plus grande qu'elle ne s'y atten-
« dait pas, et ayant donné ses ordres pour que le roi
« soupà t de bonne heure, ils couchèrent ensemble, et cette
« nuit la reine devint grosse du Dauphin qui fut depuis le
« roi Louis XIV ».
En sorte, dit finement Madame de Motteville, que
Mademoiselle de La Fayette, tendre objet des attentions
platoniques du roi « fut la cause seconde de la grossesse
de la Reine ».
A quoi tiennent les destinées de ce monde ! Cet orage
providentiel n'est-il pas un nouvel exemple du rôle que
jouent souvent les petites causes dans le gouvernement des
choses d'ici-bas 1
Par la même déclaration « donnée à Saint-Germain-en
Lave, le dixième jour de février de l'an de grâce 1638 », le
roi s'engageait à consacrer dans le sanctuaire de Notre-
Dame de Paris le souvenir de son vœu solennel, « afin,
« disait-il, que la postérité ne puisse manquer à suivre nos
« volontés à ce sujet, pour monument et marque incontes-
« table de la consécration présente que nous faisons, nous
« ferons construire de nouveau le grand autel de l'église-
« cathédrale de Paris, avec une image de la Vierge qui
« tienne, entre ses bras, celle de son précieux fils descendu
« de la croix, et où nous serons représenté aux pieds du
« fils et de la mère comme leur offrant notre couronne et
« notre sceptre », ordonnant de plus que tous les ans, les
jour et fête de l'Assomption on fit une procession, après
Vêpres, à Notre-Dame de Paris et dans toutes les églises
du rovaume en mémoire de cette consécration.
— 7G —
Louis m iiirul en 1643 sans avoir pu mettre la main au
monument qu'il avait projeté.
Louis XIV se chargea d'acquitter la dette de son père
et dépassa encore ses intentions par le développement
qu'il donna au plan primitif, et la magnificence qu'il dé-
ploya à cette occasion. Les travaux commencés en 1099(1),
interrompus durant la période de nos revers, étaient Ã
peine terminés à la mort de Louis-le-Grand. Robert de
Cotte en donna les dessins et les meilleurs artistes de
l'époque y concoururent. On trouvera dans la Description
des curiosités de l'église de Paris de C. P. Gueffier, pages
60 et suivantes (1763), un exposé complet de cette décora-
tion grandiose. Sur des placages de marbre qui recou-
vraient les six piliers de pourtour du sanctuaire et mon-
taient jusqu'à la galerie supérieure, on voyait se détacher
quantité de statues de marbre ou de bronze, ainsi que de
nombreux bas-reliefs et trophées de métal doré appliqués
sur les pilastres et les tympans des arcades.
Une grande partie des ligures qui composaient cet
ensemble ont été détruites en 1793. Quant aux revête-
ments de marbre qui ne laissaient pas de dénaturer le
caractère architectural du chœur, ils ne pouvaient trouver
grâce devant MM. Lassus et Viollet-le-Duc chargés, à la
suite do leur rapport au ministre compétent (Paris, imp.
Lacombe 1843), delà restauration de la basilique. Ils les
firent disparaître pour rétablir l'édifice dans son unité
gothique, et de cette décoration somptueuse, il ne reste
aujourd'hui, — mais c'est précisément ce qu'il importait
de conserver — que la « pieta » de l'autel des « feries » due
auciseaude Nicolas Coustou, la statuede Louis XIII offrant
sa couronne à la Mère de Dieu, œuvre de Guillaume
Coustou, et celle de Louis XIV qui est de Coysevox. Ces
(1). Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, en posa la pre-
mière pierre le 7 décembre lb!K).
— 77 —
deux statues, après avoir trouvé un refuge pendant la crise
révolutionnaire au Musée des monuments français, et
figuré tour à tour au Louvre et au Musée de Versailles,
sont venues reprendre à Notre-Dame leur vraie place, la
seule où elles aient toute leur signification.
III
Tel est, tout au long — trop long, et je m'en excuse —
l'histoire du Vœu de Louis XIII. Le tableau de Simon
Vouet ne répond donc pas exactement à ce programme
que, plus tard, Ingres réalisera de point en point dans un
tableau fameux. Mais il n'est pas douteux qu'avant de
prendre corps, cette pensée de foi et d'hommage hanta
longtemps le cerveau du roi. Dans toutes les conjonctures
difficiles de son règne — et elles ne lui furent pas épar-
gnées — ce devait être la première inspiration de ce pieux
monarque d'implorer les lumières d'en haut, demandant
à Dieu, selon la belle parole de la déclaration « de ne point
sortir des voies de la grâce qui conduisent à celles de la
gloire. » Rien d'étonnant à ce que Simon Vouet ait traduit,
par anticipation en quelque sorte, les sentiments bien
connus du roi, soit qu'il ait peint son tableau de sa propre
initiative, soit — ce qui est plus probable — qu'il en ait
reçu la commande de son protecteur couronné.
Ce besoin de se tenir en communication avec Dieu pour
solliciter son secours ou le remercier de ses faveurs, est si
bien entré dans les habitudes de Louis XIII qu'aussitôt la
naissance du Dauphin (5 sept. 1(338), un graveur de talent,
Grégoire Huret, burinait une composition où le roi et la
reine — Votls primis solutis — présentaient à la Vierge,
en témoignage d'actions de grâces, l'enfant royal : Hœre-
dem.
J'ai parlé du tableau d'Ingres, le Vœu de Louis XIII,
qui parut au salon de L824 et se trouve dans la cathédrale
de Montauban, patrie du peintre. Il est intéressant de le
comparer (il a été gravé par Calametta) à celui de Simon
Vouet. Il y a entre les deux oeuvres des analogies qui tien-
nent à la similitude «les sujets ; car il est peu probable
qu'Ingres ait eu connaissance du tableau de Neuilly.
D'ailleurs, quand Ingres empruntait, c'est à Raphaël qu'il
s'adressait, et de t'ait, le groupe de la Vierge et de l'Enfant
Jésus qui fait la beauté du tableau d'Ingres rappelle beau-
coup, avec son cortège d'anges et de chérubins, la Yief<i<'
aux Candélabres du peintre d'Urbin. Quant au roi, les
deux peintres l'ont drapé dans le même manteau fleurde-
lysé ; mais Vouet l'a placé à droite, de profil, offranl Ã
Jésus les insignes royaux déposés au pied de la croix, et
Ingres l'a mis à gauche, les bras levés et tondant vers la
Vierge les mêmes insignes. Il est à noter que Ingres s'est
imposé une bien singulière difficulté. Réservant, dans sa
composition, la place d'honneur à la Vierge qui nous appa-
raît de face au milieu du tableau, il s'en suit que Louis XIII
prosterné à ses pieds, tourne le dos au spectateur. Mais
Ingres a pensé que le roi joue, dans la conception de son
œuvre, un rôle trop important pour qu'il lui fut permis de
le réduire, en nous dérobant son visage, à l'état de figure
épisodique, et afin de nous montrer quand même son
prolil étriqué, il lui a infligé un torticolis aussi pénible
pour le personnage que pour le spectateur. Les deux
tableaux d'Ingres et de Vouet ont doue cela de commun
que, ni dans l'un, ni dans l'autre, la ligure du Roi n'est Ã
l'abri de tout reproche.
Quant à l'authenticité du tableau de Neuilly, elle est hors
de conteste, bien que cette composition n'ait été repro-
duite par aucun des graveurs habituels de Vouet: Pierre
Daret, Michel Dorigny, etc. Si quelqu'un pouvait émettre
des doutes à cet égard ncus le renverrions à un autre
tableau de Vouet qui a des rapports avec le nôtre. Peint Ã
peu prés à la même époque, il représente la Vierge, saint
— 79 —
Jean et Madeleine au pied de la croix. Pierre Daret, gra-
veur (pro rege faeiebat 1038). L'anatomie du corps de Jé-
sus, le goût des draperies, l'allure des personnages et
jusqu'à l'effet général de la scène offrent des ressem-
blances trop sensibles avec notre tableau pour que les
deux œuvres ne soient pas du môme artiste. Nous pour-
rions en dire autant des autres Christ connus de Simon
Vouet qui ont avec celui de Neuilly une parenté indé-
niable.
Comment expliquer maintenant la présence de l'œuvre
de Vouet dans cette modeste église de campagne ? Une
tradition locale rapporte qu'elle lui vint de la chapelle du
château de Passv-en-Valois, vendu en 1792 comme bien
d'émigré. N'oublions pas d'ailleurs que Neuilly-Saint-
Front faisait partie du duché de Valois qui appartint
toujours à des princes de sang royal ; que nos rois avaient
une résidence tout près de là , à Villers-Cotterôts, que
Louis XIII donna le Valois à son frère Gaston d'Orléans
après une de ces soumissions qui suivaient de près, chez
ce frère inquiet et versatile, ses tentatives avortées de
révolte. Entre autres gages d'oubli et de pardon
Gaston a pu recevoir du roi la toile de Simon Vouet et
l'apporter dans quelque château de son apanage.
Que ce soit d'ailleurs, comme on le croit, de Passv ou
de tout autre château de la contrée qu'il nous vienne, c'est
bien certainement une épave recueillie pendant la tour-
mente révolutionnaire, au môme titre sans doute que la
copie ancienne de La belle Jardinière de Raphaël
accrochée dans la sacristie, et le magnifique portrait d'une
dame de la cour de Louis NIV, représentée avec les attri-
buts de sainte Catherine, qui se trouve dans le salon du
presbytère. Cette dernière peinture, digne du pinceau de
Mignard, a été restaurée il y a quelques années. Il serait
intéressant de pouvoir établir l'identité du personnage.
Quant à La belle Jardinière, elle a, elle aussi, un
urgent besoin de réparation, et nous souhaitons vivement
— 80 —
qu'encouragés par le résultat des sacrifices qu'ils ont faits
pour le tableau de Simon Vouet, les paroissiens de Neuilly
tiennent également à honneur d'orner leur église d'un
tableau qui n'est, ;ï la vérité, qu'une copie, mais une copie
qui a pris à l'original quelque chose de sa grâce ineffable
et de son charme souverain.
Fr. henriet.
La Corporation des Chirurgiens de Paris
ET LE CHATEAU DE MARIGNY-EN-ORXOIS
Dans son testament fait à Versailles le 18 août 1747, par
devant les notaires Rauland et Alain, François de La Pev-
ronie disait :
« Je lègue à la Communauté des Maîtres en chirurgie de
Paris ma Terre de Marigny, ses circonstances et dépen-
dances, située dans l'élection de Château-Thierry, géné-
ralité de Soissons; et je charge ma légataire universelle
d'en payer les droits d'amortissement, d'indemnité au sei-
gneur, de centième denier, etc., si aucuns sont dus, et Ã
quelques sommes que les différents droits puissent monter.
Je veux et entends que les revenus de cette Terre, les entre-
liens et réparations préalablement faites soient employés
1° à un prix qui sera distribué chaque année..., 2° en jetons
d'argent aux assemblées..., etc., etc. »
Qui était ce généreux donateur ?
Né à Montpellier le 15 janvier 1678, fils du chirurgien
Raymond de La Peyronie et reçu chirurgien à Montpellier,
François de La Peyronie avait guéri, en 1715, le duc de
Chaulnes d'une fistule, et ce dernier l'avait fait venir à Paris.
11 lui acheta une charge de chirurgien de la Prévôté et le
— 82 —
lit agréger au Collège des chirurgiens lel5octobre 1715. A
cette époque, il n'y avait que les chirurgiens reçus à Paris
ou ceux ayant une charge à la Cour ou auprès des princes
qui pussenl exercer la chirurgie à Paris. Mareschal, chirur-
gien de l'Hôtel-Dieu, le prit dans son service, et deux ans
après, en 1717, de La Peyronie fut nommé premier chirur-
gien du roi en survivance et titulaire en 173(i. En 17.21 il
avait été anobli par Louis XV, et peu à peu il devint Ecuyer,
Conseiller du Roi, Gentilhomme ordinaire de la Chambre,
etc. En L737, le roi lui fit une pension annuelle de dix mille
livres. 11 est mort à Versailles le 25 avril 1747.
Praticien très répandu dans la noblesse, comblé de titres
et d'honneurs, il acquit une fortune considérable, et, étant
célibataire et n'ayant qu'une sœur M me Issert, il disposa
largement de sa fortune, ce qui ne plut guère à sa sœur qui
fît attaquer le testament. Parmi ses dons il léguait mille
livres aux pauvres de Marigny.
Homme bienfaisant, « sa maison et sa terre de Marigny
étaient l'asile de l'indigence et de l'infirmité ». Pendant la
belle saison, de La Peyronie venait passer quelque temps
à Marigny et son château était largement ouvert à tous ceux
qui venaient le consulter, ("est pendant une de ses rési-
dences que le chirurgien de Marigny, Ladmiral, lui lit voir
une femme sur laquelle ce modeste praticien avait l'ait deux
fois, avec succès, l'opération césarienne, ainsi que l'a ra-
conté de La Pevronie à l'Académie de chirurgie.
La requête de la dame Issert fut rejetée par une ordon-
nance du ( îhâtelel en date du 29 août et confirmant le testa-
ment, l'u arrêt de la Cour du Parlement du S juillet 17 18
confirma la sentence du Châtelet et la Corporation des
Chirurgiens entra en possession de la Terre. Mais elle oc-
casionna «les embarras aux chirurgiens qui résolurent de
— 83 —
la vendre et un acquéreur sérieux se présenta, ce fut le rot
Louis XV. Il en fit l'acquisition par l'acte suivant :
« Le Rcy s'étant fait représenter en son Conseil le tes-
tament du sieur de La Peyronie, premier chirurgien de
8a Majesté, du dix-huit avril mil sept cent quarante-sept,
par lequel il a légué au Collège des Maîtres en chirurgie de
Paris, entreautres choses, la terre et seigneurie de Marigny,
située dans l'élection de Château-Thierry, généralité de
Soissons, coutume de Vitry-le-François, consistante en
une maison seigneuriale, bâtiments, parc clos de murs,
terres, bois, prés, vignes, moulins, rente et autres héritages,,
haute, moyenne et basse justice, cens, surcens et autres
dépendances, aux charges et conditions portées audit tes-
tament.
La sentence du Châtelet de Paris, du vingt-neu août
mil sept cent quarante-sept, par laquelle la délivrance
dudit legs a été faite audit Collège des Maîtres en chirurgie.
L'arrêt du Parlement de Paris, du huit juillet mil sept cent
quarante-huit : et Sa Majesté étant informée que pour rem-
plir les vues qui ont déterminé le sieur de La Peyronie Ã
faire lesdits legs, il ne convenoit pas auxdits Maîtres en
chirurgie de conserver la propriété de la terre de Marigny,
soit parce qu'ils ne pourroient pas se charger de la régie
de cette terre, très embarrassante pour eux, qui les détour-
ncroit des études qu'ils doivent faire pour acquérir la per-
fection de leur art, et de l'assiduité avec laquelle ils doivent
donner au public les secours qu'il attend d'eux, soit parce
que les frais auxquels cette régie donnerait lieu, joints aux
réparations indispensables qu'exigent des biens de cette
nature absorberoient la plus grande partie du revenu qui
ne se trouve monter qu'Ã sept mille livres environ, suivant
les états qui en ont été représentés.
Sa Majesté toujours attentive à soutenir les établis-
sements qui peuvent être utiles à ses sujets , s'est
déterminée à acquérir ladite terre moyennant la somme
de deux cent mille livres, Ã condition que ladite somme
— Si —
de deux cenl mille livres sera placée en rentes au
profit desdits Maîtres chirurgiens, sans qu'ils puissent
recevoir le remboursement du principal, qu'en le rem-
plaçant aussitôt et faisant un emploi solide pour ac-
quitter les charges auxquelles ledit legs est assujetti; et
comme Sa Majesté ne s'est portée à faire ladite acquisition
que pour favoriser les établissements projetés par le sieur
de La Peyronie, et non point en vue d'augmenter le do-
maine de sa couronne, Elle a jugé à propos de se réserver
la faculté d'aliéner à qui et ainsi qu'Elle avisera bon être
dans les dix années, à compter du jour de l'acquisition qui
en sera faite en son nom, ou plus tôt s'il en est possible,
afin d'éviter les indemnités qui pourroient être dues aux
seigneurs dans la mouvance desquels ladite terre se trouve
située: ;'i quoi voulant pourvoir, ouï le rapport du sieur
Machault, conseiller ordinaire au Conseil royal, contrôleur
général des finances ; le Roy, étant en son Conseil, a com-
mis et commet les sieurs d'( >rmesson, conseiller d'Etat or-
dinaire et au Conseil royal des finances; de Trudaine, con-
seiller d'Etat et intendant des finences, et de Courteille,
aussi conseiller d'Etat et intendant des finances, auxquels
Sa Sajesté donne pouvoir d'acquérir pour Elle et en son
nom des sieurs de La Martinière, son premier chirurgien;
Bourgeois, lieutenant dudit sieur de La Martinière à Paris :
Chappillon (1), Talin(2), Sue (3) et Coutavoz (4), prévôts ac-
tuellement en charge de ladite Ecole des Maîtres en chirur-
gie de Paris, et nommés par leur délibération du vingt-six
août mil sept cent quarante-huit, la terre et seigneurie de
Marigny, circonstances et dépendances, telle qu'elle a été
M Reçu maître chirurgien en 1725, mort en 1772.
(2 Reçu maître chirurgien en 1728, morl en 1772.
(3) Reçu maître chirurgien en L728, i i on 17H2.
(1) Reçu ru 1731.
— 85 —
léguée par le sieur de La Peyronie au Collège des Maîtres
chirurgiens de Paris, moyennant le prix de deux cent mille
liri'es, payables en deniers comptant et franc deniers aux
vendeurs, Ã la charge par les vendeurs de placer ladite
somme en constitution ou acquisition de rentes au profit
dudit Collège des Maîtres en chirurgie pour acquitter les
charges portées par le testament dudit sieur de La Pey-
ronie, voulant Sa Majesté que jusqu'à ce que ladite somme
soit bien et valablement placée pour sa sûreté et celles des
fondations, il en soit payé l'intérêt au denier vingt auxdits
Maîtres en chirurgie, à compter du jour que Sa j^ajesté
entrera en possession de ladite terre sans aucune retenue
de dixième, des deux sols pour livre du dixième, du ving-
tième et autres taxes ou autres impositions de quelque na-
ture qu'elle pût être, dérogeant à toutes clauses à ce con-
traires, et sera expressément stipulé qu'au cas où ladite
somme de deux cent mille livres viendroit à ôtr.î placée en
rentes et seroit ensuite remboursée en tout ou partie, les
dits Maîtres en chirurgie ne puissent recevoir ledit rem-
boursement, mais qu'il soit porté au Trésor royal où il
demeurera déposé jusqu'à ce qu'il ait trouvé quelque autre
emploi valable et solide; et cependant Sa Majesté s'enga-
gera à payer l'intérêt au dernier vingt desdites sommes
ainsi déposées, tant que le dépôt durera, pareillement sans
retenue de dixième, vingtième ou aucune autre imposition;
voulant en outre, Sa Majesté, qu'au cas où ladite terre de
Marigny viendroit à être par Elle vendue dans l'année, Ã
compter du jour du contrat d'acquisition qui en sera passé,
il ne puisse être prétendu aucun droit d'indemnité par les
seigneurs dans la mouvance desquels ladite terre et les
biens en dépendant se trouvent situés, comme aussi qu'au-
dit cas, il ne pourra être perçu qu'un seul droit de lods e*
ventes, tant pour l'acquisition qui sera faite par Sa Majesté
que pour la vente qu'Elle en fera dans l'année, lequel droit
sera payé par Sa Majesté, sur le pied fixé par la coutume,
sans que les vendeurs puissent être tenus d'aucuns droits,
— 86 —
ni frais pour raison de ladite vente de quelque nature qu'ils
soient desquels Sa Majesté s'est chargée, même de payer
Je droit d'amortissement, si aucun est dû par lesdits
Maîtres en chirurgie, directement pour le legs particulier
à eux fait de ladite terre de Marigny par ledit sieur de La
Peyronie, autorisant en outre lesdits sieurs commissaires
de stipuler telles autres clauses et conditions qu'ils juge-
ront nécessaires et convenables pour l'intérêt de Sa Ma-
jesté, et sûreté du prix de ladite acquisition. Fait au Conseil
du Roy, SaMajesté y étant, tenu à Versailles, le vingt-deux
du mois de septembre mil sept cent quarante-neuf.
« Signé : M. -P. de Voyer d'Argenson(I) ».
Lettres patentes portant confirmation
du contrat de vente de la terre de Marigny.
« Louis, par la grâce de Dieu, Roi de France et de
Navarre : A nos amés et féaux conseillers les gens tenans
nos Cours de Parlement, Chambres de nos Comptes et Cour
des Aides ;'i Paris; Salut. Ayant acquis pour les causes
contenues en l'arrêt rendu en notre Conseil \e22 septembre
ITT.» et dans le contrat passé en conséquence les 20 et 2\
octobre suivant en notre nom, la terre et seigneurie de
Marigny et ses dépendances, du sieur de La Martinière,
notre premier chirurgien et des Maîtres on l'art et science
de Chirurgie de Paris, Nous avons par autre arrêté de
notre Conseil du 28 octobre 17l ( .> agréé, approuvé et ra-
(1) Extrail <!<â– * Kriristres du Conseil d'Etat, du 22 septembre 1749.
.>-
— s
tifié ledit contrat de vente des 20 et 21 dudit mois, portant
acquisition pour Nous et en Notre nom dudit sieur de La
Martinière et des Prévôts du Collège desdits Maîtres en
chirurgie de Paris, de ladite terre et seigneurie de Marigny
et dépendances, par lequel arrêt Nous aurions aussi or-
donné que sur icelui toutes lettres patentes nécessaires se-
roient expédiées, lesquelles ledit sieur de La Martinière et
lesdits Prévôts dudit Collège desdits Maîtres en chirurgie,
nous ont très humblement supplié de leur accorder : A ces
causes, de l'avis de notre Conseil qui a vu ledit contrat de
vente des 20 et 21 octobre 1749, ensemble ledit arrêt du
28 dudit mois, dont copie est ci-attachée sous le contre-scel
des présentes et de notre certaine science, pleine puissance
et autorité royale, nous avons par ces présentes signées
de notre main, agréé, approuvé, ratifié et confirmé, agréons,
approuvons, ratifions et confirmons ledit contrat d'acquisi-
tion des 20 et 21 octobre dernier de ladite terre de Marigny
et dépendances; Promettons en foi et parole de Poi, pour
nous et nos successeurs Rois, d'avoir et tenir pour ferme et
stable, tout le contenu audit contrat ; Voulons que ledit
contrat et toutes les clauses et conditions y contenues
soient exécutées selon leur forme et teneur, Si vous man-
dons que ces présentes vous ayez à faire registrer et du
contenu en icelles garder et faire garder selon leur forme
et teneur, cessans et faisans cesser tous troubles et empê-
chements et nonobstant toutes choses au contraire. Car tel
est notre bon plaisir. Donné à Fontainebleau, le 30 e jour
du mois d'octobre, l'an de grâce 1749 et de notre règne le
t rente-e i nquième .
« Signé ; Louis. »
Le roi ne garda pas longtemps cette terre, car, au mois
de janvier 1750, il la revendait ou, pour être plus exact, il
la donnait à François Poisson, père de Jeanne-Antoinette
Poisson, marquise de Pompadour, sa maîtresse depuis
— 88 —
17 15. François Poisson est mort à Marigny et a été enterré
dans l'église. Son tombeau a disparu, mais on voit encore
ses armes sur un dos piliers du chœur de l'église. <>n y
lisait l'inscription suivante : « Ici repose François Poisson,
seigneur de Marigny, Montreuil-aux -Lions et autres lieux,
décédé le xxvi juin .mdcci.iv, Agé de 70 ans. Son fils Abel-
François Poisson, marquis de Marigny, seigneur de Mon-
treuil-aux-Lions et autres lieux, conseiller du roi en ses
conseils, commandeur de ses ordres, directeur et ordonna-
teur général des bâtiments de S. M., jardins, arts, acadé-
mies et manufactures royales, a fait ériger ce monument
de sa tendresse et de sa douleur à la mémoire du meilleur
des pères (1). »
Cette même année 1754, la terre de Marigny avait été
érigée en marquisat en faveur d'Abel Poisson qui était déjÃ
duc deVcndièros et qui est mort le 11 mai 17-81. Il avait
vendu en 1780 sa terre au marquis de Ménars.
Ici s'arrêtent nos recherches. Notre collègue, M. Bi-
gorgne, propriétaire actuel du château de Marigny, pourra
nous les compléter jusqu'au jour où cette propriété a été
acquise par sa famille.
A. CORLIEU.
(1) l):ins 1.' catalogue publié (avril 1895) par le libraire Lecliaiilcux
un trouv tte mention :
*. N° 1569. Plantel (Eugène). La collection des statues du marquis
d<' Marigny, directeur et ordonnateur des bâtiments, jardins, mis,
académies el manufactures du Roi (1725-1781 . Paris, 1885, gr. in-8".
Catalogue descriptif, accompagné de 28 héliogravures dans le
texte el hors texte. »
LE PASSAGE DU ROI LOUIS PHILIPHE
sl Cîln.â."t©£».vi.-Tr , lxier*r*y, en 1831
Je ne voudrais pas qu'on pût soupçonner dans les pages
qui vont suivre la moindre allusion politique. Il est bien
permis, quarante-sept ans après la disparition d'une dy-
nastie, de raconter des faits qui remontent à soixante-
quatre ans, que peu de mes contemporains ont vus et dont
tous les acteurs ont disparu depuis longtemps.
Onze mois après être monté sur le trône, le roi Louis-
Philippe fit un voyage dans l'est de la France et devait
passer à Château-Thierry. Ce n'était pas la première fois
qu'un souverain devait s'arrêter dans notre petite ville.
Philippe-le-Bel, Charles IV, Charles V, Charles VII,
Henri II, Charles IX, Henri IV, Louis XIII, Napoléon I er ,
ont traversé, visité Château-Thierry, où y ont séjourné (1).
Le passage de Napoléon en février 1814 rappelait de
douloureux souvenirs.
(I) Louis XIII à Château-Thierry. Ann. Soc. /usé., 1889.
— 90 —
La nouvelle de la visite du roi Louis-Philippe fut ac-
cueillie avec enthousiasme par la population de tout l'ar-
rondissement. Il faut se reporter à l'esprit de l'époque pour
comprendre cet enthousiasme, qui reposait sur un règne
plein de promesses, qui nous avait ramené le drapeau tri-
colore, promené naguère par nos armées dans toutes les
capitales de l'Europe, et sous les plis duquel avaient com-
battu beaucoup de nos compatriotes, qui se reposaient
dans leurs foyers de leurs glorieuses fatigues.
Je n'ai pas à raconter ici la joie avec laquelle fut ac-
cueillie la Révolution de 1830.
La réorganisation des gardes nationales dans toute la
France ajoutait un élément nouveau à la joie populaire
Tous les anciens officiers avaient repris avec plaisir leurs
épées qui, depuis 1815, n'étaient pas sorties du fourreau,
et beaucoup de bataillons avaient à leur tête d'anciens offi-
ciers, heureux d'arborer leur cocarde tricolore qui rempla-
çait la cocarde blanche.
Il y avait à Château-Thierry trois mares entre la Levée
et les anciennes fortifications de la ville (1). Ces mares, qui
étaient une cause d'insalubrité, avaient déjà été l'objet <\i'
pétitions des habitants de Château-Thierry qui en deman-
daient le comblement. Celle du milieu qui s'étendait de-
puis la route de Soissons jusqu'Ã la rue Neuve (rue Dru-
geon-Lecart), avait une superficie de 117 mètres de long
sur 43 de large d'un côté et 27 de l'autre. On avait songé
depuis longtemps à la combler, et toute la population y
contribua par corvée volontaire. Plus de (î,000 tombereaux
de terre y furent employés. En peu de temps cette mare
infecte se métamorphosa en un terrain ferme, auquel on
donna le nom de Champ de Mars, inscription qu'on peignit
en lettres énormes sur la tour du milieu, la seule qui reste
aujourd'hui des anciennes fortifications de la ville.
(1) Corlieu, « Les trois mares de la Levée ». Ann. de la Soc. hist.,
1880, p. 52.
— 91 —
Le roi est parti de Saint-Cloud le lundi 6 juin 1831, ;'i
10 heures 1/4. Il avait dans sa voiture son fils aîné le duc
d'Orléans, les maréchaux Soult et Gérard et le comte d'Ar-
gout, ministre du commerce. Le duc de Nemours était dans
une calèche découverte.
A 2 heures Louis-Philippe arrivait à Meaux, où il dé-
jeuna, passa en revue la garde nationale et la garnison, et
en repartit à 4 heures. A 5 heures 1/2 il était à La Ferté-
sous-Jouarre et arrivait à Château-Thierry à 7 heures 1 2,
par un temps magnifique.
Un arc de triomphe avait été élevé à l'entrée de la ville;
le roi est descendu de voiture et est monté à cheval, ainsi
•que les princes et les deux maréchaux.
La garde nationale de Soissons était arrivée la veille et
avait bivouaqué sur les bords de la Marne. Celles de Châ-
teau-Thierry et des communes de l'arrondtssement s'éle-
vaient à près de 15,000 hommes. Le bataillon de Château-
Thierry était commandé par Lejeune(f); celui d'Essômes
l'était par le chef de bataillon Lecointre, qui avait servi
avec ce grade sous les ordres du maréchal Soult. Ce petit
bataillon qui n'était pas encore complètement armé, avait
quelque chose de pittoresque, car, au lieu de fusils, beau-
coup de gardes nationaux portaient des lances auxquelles
flottaient de petits drapeaux tricolores, comme ceux des
Invalides. Le bataillon de Charly avait à sa tête le comman-
dant Cornette, ancien chef de bataillon au 8 e régiment d'in-
fanterie de ligne, qui avait pour adjudant-major le capitaine
Boullenger, ancien capitaine au même régiment de ligne,
tous deux chevaliers de la Légion d'honneur.
Tous les bataillons ruraux s'étaient mis en marche la
nuit et étaient suivis par des voitures chargées de vivres.
Ils avaient été disposés en ordre sur la Levée.
A 7 heures 1/2 parurent les couriers annonçant l'arrivée
du roi. Les gardes nationaux prirent leurs armes. Un cri
immense de « Vive le Roi!... Vive Louis-Philippe!... » re-
tentit sur toute la liime.
Devant l'an- de triomphe se tenaient le baron de Sainte-
Suzanne, préfet de l'Aisne, le sous -préfet de Château-
Thierry Nérat de Lesguisé, le maire Poan de Sapincourt,
l'abbé Marprez curé-archiprêtre et toutes les autorités de
la ville.
Le maire de Château-Thierry prit le premier la parole i
« Sire,
« Franchise et loyauté, telles sont les vertus qui vous
distinguent éminemment; et le seul langage qui vous plaise-
est celui de la vérité.
" Tel aussi sera le nôtre.
" C'est pour la seconde fois, Sire, que j'ai l'inappréciable
bonheur de déposer aux pieds de Votre Majesté l'hommage
respectueux des habitants de cette ville, que vous daignez
honorer aujourd'hui de votre présence.
« Voici la vive et sincère expression de nos sentiments -
<( Nous conservons un précieux souvenir de tout ce que
vous ave/ t'ait par dévouement pour la patrie.
» Jamais nous n'oublierons que vous fûtes, il y a dix
mois, notre ancre de salut, et que vous seul, au moment
<lu péril, nous sauvâtes du naufrage; aussi nos cœurs,
pleins de reconnaissance, s'ouvrent-ils à l'espoir d'un heu-
reux avenir.
« Sire, ce doux, espoir, ces sentiments de reconnais-
sance sont partagés unanimement par les populations des
départements que vous aile/ visiter. Partout vous remar-
querez même dévouement â la patrie, même amour de-
l 'ordre et même sympathie pour votre auguste personne.
Oui, Sire, nos coeurs suivront partout vos pas, dans la
noble carrière que vous parcourt 1 /, pour le bonheur de cette
belle France; et si le secours de nos bras devenait néces-
saire pour comprimer ceux qui tenteraient d'en altérer le-
— U3 —
repos, vous pouvez compter sur le dévouement de cette
lu-ave garde nationale qui va jouir de l'insigne faveur d'être
passée en revue par Votre Majesté.
« L'amour et la confiance des peuples sont les vrais tré-
sors des bons rois; jouissez-en, Sire, et que ce juste hom-
mage vous soit le garant des bénédictions que la postérité
réserve à votre mémoire.
« Vive Louis-Philippe ! Vive son auguste Famille ! »
Le roi a répondu :
« Il y a longtemps que je désirais visiter votre ville. Je
me souviens avec plaisir de l'adresse que vous m'avez ap-
portée à Paris. Je vous ai témoigné à cette époque combien
j'appréciais le patriotisme que les habitants de Château-
Thierry avaient manifesté dans tous les temps pour la dé-
fense de la patrie, combien j'étais heureux de m'unira
l'excellent esprit qui les anime pour la défense de nos
libertés et pour celle de nos institutions. Le maintien de
l'ordre légal est le gage de l'ordre intérieur, sans lequel
notre commerce ne saurait prospérer. Je suis bien aise de
vous exprimer avec quel plaisir j'entre dans cette partie de
la France, où j'ai eu jadis le bonheur de combattre pour la
défense de notre liberté et l'indépendance de la patrie. »
L'abbé Marprez s'est exprimé ainsi au nom du clergé de
i 'hà teau-Thierrv :
« Sire,
c< Je viens déposer aux pieds de Votre Majesté l'hom-
mage du respectueux dévouement du clergé de Château-
Thierry.
ni
« Il est facile, Sire, le dévouement, quand il a pour prin-
— 94 —
cipe la conscience, pour motif les vertus de celui qui en
est l'objet et pour fin l'avenir d'un grand peuple.
« Vivez, Sire, vivez longtemps pour la prospérité, le
bonheur et la gloire de notre chère patrie ! »
Le roi a répondu :
« Je reçois avec beaucoup de plaisir l'expression des.
vœux du clergé de Château-Thierry, ("est en professant de
tels sentiments (pie le clergé facilitera au gouvernement les
moyens de lui accorder l'appui auquel il a droit et qu'il est
dans mes sentiments et dans mon devoir de lui accorder.
Je vous remercie de ceux que vous me témoignez person-
nellement. »
Le sous-préfet a pris ensuite la parole :
« Sire,
« La patrie du bon La Fontaine va recevoir le roi des
Français; jamais époque plus heureuse ne se présenta pour
la ville de < îhâteau-Thierry, Vousallez, Sire, dans quelques
instants, jouir de son bonheur: organe de mes concitoyens,
je viens vous en exprimer tous les sentiments.
« Les habitants de ce département ont entendu la voix
de la patrie : nos jeunes soldats ont presque tous devancé
l'époque de leur départ; de nombreux volontaires sont allés
se ranger sous ses drapeaux.
« La garde national*' fait chaque jour de rapides progrès;
animée du même zèle que ses jeunes frères d'armes, elle
soutiendrait leur ardeur, si la guerre menaçai! notre belle
patrie : que ne ferait-on pour un roi, modèle de toutes les
vertus, pour des princes, espoir de la nation, citoyens
comme nous ! ils guideraient nos pas au champ d'honneur,
— 95 —
et la France, cette terre de la liberté, Hère de son souverain,
produirait encore de nombreux héros !
« La garde nationale recevra aujourd'hui sa plus douce
récompense, votre présence la dédommagera de tous les
sacrifices; toutes nos opinions ici se confondent dans
l'amour de la patrie, du roi et de la liberté.
« Vous l'avez dit, Sire, il n'y a de liberté que là où
l'ordre public est assuré; l'autorité suit vos inspirations ;
elle fait exécuter les lois d'une manière ferme et impartiale :
et cette tâche est facile à remplir dans un département où
la liberté et l'ordre public n'ont jamais été séparés.
« Oui, Sire, la nation vous secondera, et la paix et la
prospérité seront la récompense de l'amour que vous portez
au peuple français. »
Après la réponse du roi, le préfet de l'Aisne prit la pa-
role :
« Sire,
« Votre Majesté appréciera les sentiments de joie et de
satisfaction qu'inspire aux habitants de l'Aisne la présence
d'un monarque dont la franchise et la loyauté sont en har-
monie avec le caractère qui les distingue si éminemment.
Les acclamations que vous entendrez seront spontanées ;
l'autorité ici n'exerce de l'influence qu'autant qu'elle soit
conforme aux lois, et elle ne veut rien qui ne soit juste et
honorable. Lorsqu'il a fallu défendre l'indépendance natio-
nale, elle a trouvé toute la population pleine d'ardeur et de
dévouement, disposée à tous les sacrifices; elle les fit, et
ses villes pillées, ses campagnes dévastées aux temps de
nos dernières victoires, ne firent qu'enflammer son amour
pour la patrie. Quand un gouvernement fallacieux a tenté
de ravir nos libertés, les électeurs de l'Aisne, pénétrés de
leurs devoirs, envoyèrent à la Chambre ses estimables dé-
putés, à la tête desquels se trouva un orateur puissant, un
— 96 —
général habile, qui formèrent le noyau de cette petite mino-
rité qui, luttant avec courage et persévérance, conserva
dans tous les cœurs généreux le feu sacré et prépara ces
immortelles journées qui donnèrent à la France un roi dont
elle se glorifie et une nouvelle charte qui, avec les institu-
tions qui en dérivent, assureront à jamais son bonheur.
Vous trouvère/, Sire, dans tous 1rs temps les habitants de
l'Aisne, préparés à maintenir l'un et l'autre. »
Le roi a répondu au préfet :
« Le département de l'Aisne a. depuis longtemps dc^
droits particuliers auprès de moi; j'y possédais de grandes
propriétés ; je les ai habitées dans ma jeunesse, j'en ai tou-
jours aimé les habitants, et jai apprécié leur patriotisme,
leur bon esprit, leur dévouement à la France et leur atta-
chement à nos institutions. Ce département, comme vous
l'ave/, remarqué, a produit de grands hommes. Celui dont
vous ave/ parlé (1) est pour moi l'objet de regrets cons-
tants. J'aurais bien voulu le voir aujourd'hui défendre à la
tribune et nos libertés et la force du gouvernement, mon-
trer à la nation la sage alliance du droit et de la liberté, et
le maintien de Tordre public, qui en est la base et la ga-
rai die
« Vous ave/ de grandes fabriques dans votre départe-
ment ; je sais qu'elles souffrent de la stagnation momen-
tanée du commerce; mais j'espère que mes efforts pour
assurer la paix extérieure seront aussi heureux que ceux
que je fais pour maintenir la paix intérieure, et j'aurai
alors la satisfaction de voir renaître votre prospérité. »
Le roi a été ensuite escorté par les autorités jusqu'à la
maison Lejeune, et a été conduit sur le terre-plein de la
tour, ("est là qu'il a assisté au défilé de toute la garde na-
(1) Le général Foy.
— 97 —
tionale, qui a marché avec un ordre digne de vieilles
troupes commandées par de vieux officiers.
J'étais alors enfant, et, comme beaucoup de bambins de
mon âge, j'avais été habillé en artilleur de la garde natio-
nale. J'ai défilé, non passions œquts, avec la compagnie de
sapeurs-pompiers de Charly, Ã laquelle appartenait mon
père. C'était la première fois que je voyais Château-Thierry ;
c'était la première fois que je voyais un roi. Je me croyais
soldat « pour de bon », et le souvenir n'en sortira jamais de
ma mémoire.
Après le défilé de la garde nationale, le roi a été conduit
au Collège, où il a reçu les autorités de la ville et une dé-
putation d'Epernay.
Un dîner a été dressé dans la grande salle du Collège,
qui servait à la distribution des prix. Le roi avait le préfet
à sa droite, le maire à sa gauche. On a dit que le roi, ayant
félicité le maire sur la belle décoration de la salle, celui-ci
aurait répondu : « Sire, c'est ici la salle aux prix ». Que
ces paroles aient été prononcées, le jeu de mots aurait été
involontaire. Le bruit en a couru, et la légende s'est ré-
pandue.
Le dîner et les frais divers ont été payés sur la cassette
du roi.
Il y avait soixante-dix personnes à la table : le roi avait
tixé à cent le nombre des invitations; mais la salle était
trop petite pour contenir autant d'invités. Le public put
circuler autour de la table.
Après le dîner, le roi a reçu les dames de la ville et s'est
ensuite rendu au bal donné à l'hôtel de la sous-préfecture,
situé alors au bas de la rue Jean de La Fontaine.
Le roi et ses fils couchèrent au Collège, dans le dortoir
aménagé pour la circonstance.
7
— 98 —
Avant de quitter Château-Thierry, le lendemain à dix
heures, le roi a laissé mille francs pour les pauvres.
Uneordonnance royale du «S juin 183] nommait chevaliers
de la Légion d'honneur le sous-préfet Nératjde Lesguisé ci
le maire Poan de Sapincourt.
L'abbé Marprez, curé-archiprètre de Château-Thierry,
qui avait servi sous l'Empire, sous les ordres du maréchal
Soult, fut nommé chevalier de la Légion d'honneur le
17 août 1832, pour services militaires.
Dans son Histoire de Château- Thierry l'abbé Poquet, en
rappelant ces événements, dit: « Depuis la Révolution de
Juillet, il ne s'est passé rien de bien mémorable dans cette
cité, que le passage du roi et le choléra ». (T. II, p. 404).
Le rapprochement de Louis-Philippe et du choléra nous
semble assez étrange. Nous laissons son appréciation Ã
l'historien de Château-Thierrv.
Celui qui écrit l'histoire doit, avant tout, viser à l'impar-
tialité, laissant à ses lecteurs le soin et le droit d'appré-
cier les faits, de les approuver ou de les blâmer, selon leur
conscience et leurs convictions. Il y a un grand juge qui
domine tout, c'est le temps, qui remet les choses, les gens
et leurs opinions successives à leur véritable place.
Dans ces pages d'histoire contemporaine, je me suis
efforcé de metmir dans le rôle impartial de celui qui ra-
conte des faits, et qui n'a pas à juger par la plume un
passé qu'il a combattu sur les barricades de Février 1848.
A. CORLIEU.
NOTES SUR LES MONNAIES GAULOISES
recueillies dans la station antique de Grigny
A Messieurs les Membres de la Société historique
et archéologique de Château-Thierry .
Messieurs,
C'est sur l'invitation de M. Anatole de Barthélémy,
membre de l'Institut, dont le nom seul fait autorité en nu-
mismatique, que je viens vous entretenir des quelques
monnaies gauloises qui composent ma collection.
Mes découvertes sont récentes et ne remontent pas au-
delà de dix années; aussi n'ai-je pu recueillir qu'un nombre
relativement restreint de médailles et par suite, ma collec-
tion n'est-elle encore qu'à l'état embryonnaire. Mais j'es-
père la compléter tous les ans, car le terrain où se ren-
contrent ces monnaies est jusqu'ici vierge de toutes fouilles,
je dirai même inconnu des archéologues et des collection-
neurs.
C'est à la surface des champs labourés que j'ai trouvé
les monnaies gauloises que je possède, au nombre de 35,
— 111(1 —
mais dont plusieurs exemplaires sont en double, c'est-Ã -
dire que ma petite collection se réduit à 19 types différents.
Ces monnaies sont en grande partie en potin coulé, re-
couvertes pour la plupart d'une belle patine verdâtre ou
d'un noir très luisant; une seule est en or, et encore dois-je
dire qu'elle est fausse de l'époque.
Je la décrirai d'ailleurs plus loin en expliquant ce que
Ton doit entendre par la qualification fausse de l'époque.
Toutes mes trouvailles ont été faites au licudit Grigny,
ancienne cité romaine disparue, située sur la voie romaine
de Tr< >yesà Saint-Quentin, à 4 kilomètres au nord d'< >ulchy-
le-Chà teau (Aisne).
Cette position a été occupée dès la plus haute antiquité.
J'ai en effet ramassé en ce lieu de nombreuse» poteries, des
armes de silex, haches, couteaux, grattoirs, flèches à pé-
d( meule, etc., quelques libules, des épingles et une statuette
en bronze. Les Romains y ont succédé aux Gaulois, niais
ou n'y rencontre rien de mérovingien, ce qui ferait sup-
poser que la tribu qui a séjourné là , a é*é détruite ou a dis-
paru à la suite d'une grande calamité, guerre, incendie ou
pillage, ainsi que le prouveraient assez les nombreux débris
de tuiles et de poteries qui jonchent le sol, la plupart cal-
cinés par le feu. Ce licudit dépend aujourd'hui des com-
munes de Grand-Rosoy et du Plessier-Huleu, où réside
ma famille.
Ma faible connaissance de la numismatique et surtoutde
lanumismatiquegauloisem'obligeà me tenir sur une grande
réserve; je n'avancerai rien d'ailleurs qui soit de nature Ã
m'attirer les foudres des savants et des numismates appro-
fondis. Je ne ferai que répéter ici la très savante leçon qui
m'a été faite au sujet du classement de mes monnaies, en
réclamant, messieurs, toute votre bienveillante indulgence
en faveur d'un débutant.
Tout en m'encourageanl dans mes recherches, et en me
recommandant surtout de pratiquer des fouilles aux en-
droits où se voient encore des traces de substructions,
— 1(11 —
M. Anatole de Barthélémy m'a prié, dans l'intérêt de l'his-
toire locale, de vous signaler mes découvertes et de vous
demander de vouloir bien donner l'hospitalité, dans vos
Annales, Ã quelques dessins des monnaies les plus rares
et les mieux conservées que je lui ai soumises.
En attendant que le graveur ait reproduit plus fidèlement
que je ne puis le faire, les monnaies que je possède, je vous
présente aujourd'hui, messieurs, quelques croquis bien
imparfaits sans doute, en réclamant toute votre indulgence
pour le dessinateur (1).
CONSIDERATIONS & REMARQUES
J'ai cru utile de faire précéder la description de mes
pièces gauloises de quelques remarques ou indications sur
le nombre des exemplaires similaires que j'ai recueillis Ã
Grirjmj.
Les types les plus fréquemment rencontrés sont le
CRICIRV (8 exemplaires sur 35), et les Catalaunes (7 exem-
plaires), planche I, n uts 3 et 4 ; viennent ensuite les monnaies
sénonaises (laie en furie ou autres animaux bizarres),
3 exemplaires. Le type n° 13, planche II, s'est aussi ren-
contré 3 fois.
Je n'ai jusqu'ici, trouvé aucunes pièces à la tète de Janus
et au lion barbare, fréquentes dans les stations antiques de
la forêt de Compiègne et à Pommiers, rares également Ã
Amblény (champ d'études de M. Vauvillé).
(1) Les monnaies ont èt'i gravées depuis par les soins de la Société.
— Voir les planches ci-annexces.
— 102 —
A Grigny, une seule pièce en or a été trouvée ; par contre,
les bronzes dominent. Quelques pièces ont une patine qui
leur donne l'aspect de l'étain. Je n'aurais pas signalé cette
particularité, si je n'avais trouvé d'autres pièces d'un beau
noir do jais. Je ne sais si l'on doit attribuer cette couleur Ã
la nature du terrain ou à In composition du métal. Person-
nellement, j'opinerais pour la dernière hypothèse.
Autre remarque. — Je possède quelques pièces gau-
loises qui no sont pas comprises dans l'inventaire qui
suit ; elles sont incomplètes, ayant été coupées en deux.
L'ancienneté de la cassure me fait supposer (pie ce
fractionnement a été intentionnel de la part des Gaulois
et je ne serais pas surpris que ces pièces aient servi de
monnaie divisionnaire ou autrement dit de monnaie
d'appoint.
Cette opinion qui peut paraître aventurée a cependant
ses partisans. M. H. de La Tour, dans la Revue numisma-
ùquC) année 1<S94 (Monnaies gauloises recueillies dans la
forêt de Compiègne), signale également cette particu-
larité.
DESCRIPTION
N° 1 er . — Face : Tête tournée à droite ; cheveux formés
par une multitude de petits cercles ; devant la ligure : ligne
brisée.
Revers. — Cheval galopant à gauche ; dessus un sym-
bole inconnu avec point cintré. Entre les jambes du
cheval : une croix (2 exemplaires).
Attribuée aux Silvanectes (Senlis).
« !»
— 103 —
N° 2. — Face : Tête tournée à droite avec deux nattes
descendant dans le cou auquel se voit visiblement un
collier. Autour de l'effigie, toute une circonférence formée
par une suite d'annelets.
Revers. — Cheval galopant à gauche; dessus ; emblème,
serpent, peut-être ? — dessous: second emblème dont la
signification est également problématique (2 exemplaires).
Attribuée aux Silvanectes (Senlis).
c<»
N° 3. — Personnage à longue chevelure passant à droite
tenant de la main gauche une lance et de la main droite un
torques (?)â– .
Revers. — Quadrupède à droite, loup peut-être ? foulant
aux pieds un reptile. Au-dessus, un symbole qui n'a pas
encore été bien déterminé et qui n'est peut-être qu'un
serpent.
Note de M. de Barthélémy. — Cette pièce, l'une des plus
communes des monnaies gauloises du N.-E, se trouve en quantité
dans le Chà lonnais et le Beauvoisis. L'attribution de cette monnaie aux
Cata latines, ne semble pas admissible, puisque le nom de cette popula-
tion n'apparaît que très tard : rien d'ailleurs ne permet d'établir que
les Catalauni jouirent de l'autonomie à l'époque de l'indépendance.
Jusqu'à ce jour, on n'a point essayé de déterminer le type du revers
de cette monnaie qui appartient aux derniers temps du monnayage
gaulois. Elle ressemble assez au type de l'éléphant foulant aux pieds
un serpent, qui se retrouve sur certains deniers de César, frappés
vers 50 avant J.-C.
N° 4. — La môme que la précédente, mais avec variété
dans le dessin. L'emblème placé au-dessus de l'animal est
mieux représenté et plus caractéristique.
0»
104
N« 1
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— 10G —
N° 5. — Face : Tête à gaucho.
Nota. — Une disposition malheureuse du cliché, impu-
table au graveur, t'ait que l'effigie est tournée vers le bas.
Revers. — Animal symbolique dans lequel les numisma-
tistes croient voir une représentation de l'hippocampe.
L'opinion qui t'ait supposer que l'on a gravé sur cette
pièce un cheval marin, l'a fait attribuer aux Allobroges
(1 exemplaire) (1).
<o>
N° 6. — Face : Tète barbare à droite.
Revers. — Aigle, ailes éployées, tourné à droite,
derrière la tète, annelet avec croix intérieure ; devant le
bec, ligne brisée dont la signification est inconnue. Ces
bronzes sont généralement attribués aux Caniutcs
(Chartres), (1 exemplaire).
a»
N° 7. — Tête casquée à gauche.
Revers. — Cheval galopant à gauche ; dessous l'ins-
cription : CRUT... pour CRICIRV, nom d'un brenn de la
tribu gauloise Soissonnaise, (8 exemplaires). — Ce bronze
esl attribué aux Suesscones, mais se trouve également chez
les Bellovaques et les Véromandues.
«»
N° 8. — Ce bronze dont refïigie est fruste et le même
que le précédent. Au revers le cheval courant et l'inscrip-
tion : CRICIRV sont bien conservés.
((»
1 Une monnaie absolument semblable décrite dans la Reoac
archrolagiquc année 1881) par M. de Barthélémy, a été trouvée au
Mont-( V-sar. (< >ise).
— 107 —
N° 9. — Tête barbare à gauche ayant beaucoup d'ana-
logie avec le n° 5.
Revers. — Sanglier hérissant l'arête de son dos ;
dessous : Objet symbolique ressemblant beaucoup à un
animal.
Classée aux Lena.
«»
N° 10. — Tête barbare à droite ; le profil est formé par
4 globules.
Revers. — Sanglier dont on voit facilement les poils
hérissés du dos ; dessous : 3 globules.
Attribuée aux Leuei.
«))
N° 11. — Deux animaux semblant se battre, sanglier et
loup très probablement, au milieu, un point.
Revers. — Chèvres se dressant ; au-dessus, un annelet
centré.
Attribuée aux Sêtiones (Sens).
Cette monnaie, recouverte d'une belle patine noire, est
d'une conservation parfaite (exemplaire unique).
«»
N e 12. — Deux animaux bizarres, dont il est bien diffi-
cile de préciser l'espèce. Autour, une circonférence formée
par une suite d'annelets,
Le Revers représente également deux animaux bar-
bares. Entre eux, trois points centrés ; à droite du second
animal, autre point centré.
Cette monnaie est attribuée aux Sênones (Sens).
« »
— 108 —
N° VI — Tête ;'i droite, les cheveux hérissés.
Revers. — Quadrupède à gauche, la queue relevée au-
dessus du dos. 1 >ans le champ, •'! globules.
Attribuée aux Sénones (Sens), 3 exemplaires.
«»
N" 1 1. — Face : Tête à gauche.
Revers. — Sanglier à gauche avec poils hérissés sur le
dos ; outre ses pattes, une tête humaine de face.
Ces bronzes sont classés aux Lru>/io>s.
M. de Barthélémy explique que souvent, la tête humaine est rem-
placée par un fleuron. Il faut noter, dit-il, que la plupart des pièces
semblables et qui font partie de la Collection du Cabinet de France,
uni été trouvées sur le territoire des Bellocaquea.
«»
N° 15. — Monnaie en bronze, d'une belle et rare conser-
vation. Au milieu, anneau centré autour duquel se trouve
un dessin h irbare dont il est difficile de connaître le sens ;
certains numismates croient y voir un commencement
d'effigie.
Reoers. — Anneau centré ; dessus, la laie en furie ; au-
dessous, six globules.
Classée aux Bellovaques.
CO)
X° 10. — Lignes formant un dessin barbare difficile Ã
comprendre et à expliquer.
Revers. — Cheval galopanl à gauche, avec crinière appa-
rente et collier. Dessous, une lyre. Cette monnaie est en
or; elle est fausse de l'époque, car sous la pellicule d'or se
voit visiblement le bronze. Cette monnaie est une preuve
que les faux-monnayeurs ont existé de tous temps. Cette
— 109 —
pièce est d'une rare conservation ; un exemplaire analogue
est gravé clans le catalogue général des monnaies gauloises
de la Bibliothèque Nationale, sous le n° <S,<;97.
D'après son type, on la range du côté des Atrébates et
des Morins.
ce»
N° 17. — Magnifique monnaie d'un dessin tellement
barbare qu'il serait impossible de le comprendra si on
n'avait pas comme intermédiaire un autre. bronze trouvé au
Mont-César (Oise).
M. H. de La Tour, cite deux exemplaires à peu près
similaires de cette pièce dans la Reçue Numismatique
(1894).
Voici la description qu'il en donne : Personnage informe
debout.
Revers. — Animal, la queue relevée (dégénérescence du
taureau Cornupète). Au-dessus, symbole en forme de lyre.
M. de Barthélémy a fort ingénieusement démontré que ce type
informe du droit n'est que la transformation d'un type déjà barbare
lui-même et très défiguré. Ces monnaies, d'une fonte extrêmement
grossière, sont lourdes, (''paisses et très convexes surtout au droit.
Attribuée aux Aïdui.
N° 18. — Face : Tête à gauche, profil légèrement effacé,
mais bien visible sur la pièce.
Revers. — Cheval galopant à gauche; sous le ventre, une
rouelle.
Attribuée aux Silvanectes.
«»
N° 19. — Cette monnaie, classée la dernière est la plus
moderne de toutes les précédentes. Elle n'a pas été trouvée
à Grigny. Je la dois à un cultivateur des environs
d'Oulchy-le-Chà teau. (Aisne).
— 110 —
Face. — Trois têtes bien visibles, mais dont une seule
a été représente'»' dans le dessin.
Revers. — Cheval galopant, attelé à un char. Au-dessous,
la légende REMO.
Attribuée aux Rémi (Reims).
«))
Je n'ai plus à mentionner en terminant cette nomencla-
ture, que quelques autres pièces ; mais elles sont trop
frustes pour en faire la description.
Je citerai néanmoins un moven-brônze de Marc-Aurèle.
aussi trouvé à Grtgny, et qu'on m'a dit être très intéres-
sant à cause du revers. Je ne parlerai pas des autres
médailles romaines que j'y ai également trouvées en grand
nombre; elles sont pour la plupart communes et connues.
Voici la description de ce bronze :
Face : M. ANTONINUS. AVG. TR. P. XXVI.
Buste lauré à droite.
Revers: GERMANIA SVBACTA. LMP. VI. COS. III.
Dans le champ : S. C.
La Germanie assise à gauche au pied d'un trophée.
(Allusion à la victoire de Marc-Aurèle sur les Germains).
Cette monnaie recouverte d'une belle patine verte est
fort belle ; on m'a assuré qu'elle était très recherchée des
collectionneurs.
A signaler aussi une petite monnaie en argent trouvée
au même endroit mais trop tard pour être remise au
graveur.
Elle représente d'un côté, une galère avec l'inscription :
ANT. AVG. Au-dessous de la galère se trouve la légende :
111. VIR. R. P. C.
— 111 —
Au revers entre deux enseignes formées d'annolcts est
l'aigle romaine aux ailes éployées.
Dessous, la légende : LEG. VII I.
Frappée pour la huitième Légion romaine, sous le trium-
virat de Marc-Antoine.
Hoiu-iiy, le 29 mars 1805.
MINOUFLET,
Instituteur.
Congrès de la Sorbonne
(AVRIL 1895)
RAFPORT DU SECRETAIRE
A l'heure précise, deux heures, M. Milne-Edwârds,
membre de l'Institut et de l'Académie de Médecine, ouvre-
la séance dans le grand amphithéâtre. Beaucoup d'audi-
teurs, plus que les années précédentes ; cependant, je dois
confesser que ce ne sont pas les Archéologues qui domi-
nent.
Il n'est jamais désagréable de recevoir des compliments ;
M. Milne-Edwards nous en donne: «La Surbonne était
vieille, on l'a rajeunie ; autrefois les conférences avaient
lieu dans des salles basses, mal éclairées, mal disposées :
aujourd'hui les Facultés nous abandonnent leurs amphi-
théâtres... des villes de province dressent de véritables
palais pour leurs Facultés... il y a trente-quatre ans,
M. Rouland réunissait ici, pour la première fois, les
Sociétés Savantes, on en comptait 00 ; aujourd'hui, le
— 113 —
nombre s'élève à 500. Les hommes réunis ici représentent
les investigations patientes et sagaces, les recherches
intelligentes et pourtant minutieuses, les uns s'attachant
à déchiffrer une page du passé de la vieille France, d'au-
tres à retrouver les traces et les débris des anciens habi-
tants de notre terre, etc.. c'est sobre, c'est bien ; l'orateur
rend justice à qui de droit : à Guizot, le créateur des Socié-
tés, à M. Rouland, un ministre de l'Empereur, pour
l'initiative qu'il a prise de grouper, de réunir ces Sociétés.
Hélas ! la même justice n'a pas régné dans tous les
discours prononcés.
Comme les années précédentes, je n'assiste qu'aux
séances de Y Archéologie, malgré l'intérêt que plusieurs
questions, traitées dans les autres sections, pouvaient pré-
senter pour nous. Vous en serez dédommagés, quant à ce
qui concerne Y Histoire, par le rapport de notre vice-prési-
dent, M. de Larivière.
J'ai divisé mon compte-rendu en cinq parties : les Monu-
ments ; les Fouilles ; les Ornements (meubles, statues,
cénotaphes, etc.) ; les Monnaies et, enfin, sous la dénomi-
nation « divers », j'ai classé les communications qui m'ont
semblé ne point rentrer dans les titres sus-énoncés.
M. Demaison, archiviste de Reims, présente une étude
fort intéressante sur l'origine de la construction de l'église
Notre-Dame de l'Epine, superbe monument (dont je vous
s
— 114 —
ai entretenus à la suite d'une visite faite au mois d'octobre
dernier), situé dans un petit village non loin de Châlons,
sur la route de cette ville à Sainte-Ménehould. M. Demai-
son vante avec justice le travail de M. l'abbé Puiseux, Ã
qui l'on doit une fort bonne monographie de cette église,
et qui a abandonné la légende pour ne s'attacher qu'Ã
l'Histoire. Foin donc de l'architecte anglais Patrice ! Foin
du Maître allemand ! Une Charte de 1445 prouve l'intérêt
que Charles VII prenait à la construction de Notre-Dame
de l'Epine ; la façade et les clochers se rattachent aux
ouvrages entrepris vers 1453 ; les chapelles rayonnantes
furent élevées par Regny Gouveau, Antoine Bertaucourt
et Antoine Guichart, de 1509 Ã 1524. Aux touristes qui
auraient le dessein de visiter Châlons, je conseillerais une
excursion à l'Epine ; on se trouverait bien dédommagé de
la peine que l'on aurait prise. Pour ma part, ce que je re-
grette, c'est le jubé qui obstrue l'entrée et la vue du chœur.
L'éditeur des Petits Edifices historiques a publié une
étude complète, avec dessins à l'appui, de Notre-Dame de
l'Epine.
L'an dernier, un savant architecte, M. Enlart, si je me
trompe, avait établi l'influence de l'art français clans les
monuments gothiques de l'Espagne et du Portugal :
aujourd'hui, M. Eudes, architecte également, membre de
la Société archéologique de l'Orléanais, détermine cette
influence sur les édifices religieux ou civils de l'époque
romane ou de la Renaissance.
La cathédrale de Coïmbre, notamment, a été bâtie
par deux artistes français : Bernard et Robert. Cette
influence française, très sensible au xn e siècle, comme
sous la Renaissance, était due aux moines français deve-
nus évoques en Portugal, aux Ordres de Chevalerie qui
amenèrent dans le pays nombre de nos compatriotes.
— 115 —
M. de Lasteyrie ne reconnaît pas à Coïmbre l'influence
lombarde, comme le dit M. Eudes, mais plutôt celle de
l'Aquitaine et du Midi de la France.
Ah! mon beau château... de Foix! chante, non, s'écrie
M. Pasquier, archiviste de l'Ariège. Les tours qui en res-
tent, deux d'une forme carrée, l'autre ronde, s'élèvent
fièrement sur une montagne que dominent au loin les
Pyrénées, c'est un admirable décor que la photographie a
très bien rendu. Comme cette menaçante construction
gagne par le cadre qui l'entoure ! L'auteur qui a beaucoup
étudié cette matière, se contente aujourd'hui de la partie
descriptive et réserve — pour un volume qui va paraître
— la partie historique. Le château, si curieux au point de
vue pittoresque, l'est, pour ainsi dire autant, au point de
vue archéologique. On attribue â Gaston III (surnommé
Gaston Phœbus) comte de Béarn, né en 1331, mort en
1391, l'érection de la tour ronde, mais elle parait bien
plutôt être l'œuvre de Gaston IV, comte de Foix, qui avait
épousé Eléonore, reine de Navarre, une ascendante de
Henri IV.
Foulques Nerra, comte d'Anjou (987-1040) a, nous le sa-
vons déjà , édifié nombre d'églises, d'abbayes. Au dire de
M. de Lasteyrie, M. l'abbé Bourdais va trop loin en établis-
sant des rapprochements entre les églises du Ronceray
(d'Angers), de Beaulieu-les-Loches, avec le donjon de
Loches, quanta l'appareil; même remarque pour l'église
de Saint-Jean à Château-Gontier. M. Bourdais ne se tient
pas pour battu et défend sa thèse avec une conviction
énergique. Ah ! mais ! je n'ose rappeler qu'il a un organe...
peu agréable.
— 116 —
Je ne suis pas de Nevers, je le confesse, sans cela
j'aurais sans doute trouvé un extrême plaisir à savourer la
longue, très longue communication de M. Massillon-
Rouvet sur les différentes enceintes de la ville de Nevers
depuis les Romains jusqu'au temps de Louis XII en
général, et sur la construction de la porte du Crou, en
particulier. Cette construction a demandé plus de quatre
années, de mai 1304 à novembre 1398; les comptes qui
existent permettent de suivre jour par jour l'avancement
des travaux de ce véritable monument qui existe encore
presque intact.
Faut-il avouer que, durant cette longue thèse, j'écoutais
un de mes voisins, M. Guillon, peintre distingué t il m'en-
tretenait de l'état actuel et de la restauration prochaine
d'une chapelle antique dans l'Yonne et me soumettait des
plans et des dessins qui me faisaient souhaiter d'avoir,
parmi nos membres les plus actifs, un artiste aussi
habile.
L'église de St-Pons-de-Thomières (Hérault) fut fortifiée
vers la fin du xn c siècle au moment de la persécution
contre les Albigeois et à la suite d'un accord entre le
vicomte de Béziers et l'abbé Raymond de Dourgue. Les
travaux de défense faits à cette époque existent encore en
grande partie ; meurtrières, mâchicoulis, galerie habi-
lement dissimulée, couloir posé dans l'épaisseur de la
muraille, comme à Rambures. M. Sahuc, de la Société de
Béziers, l'auteur du mémoire que j'analyse, a trouvé Ã
Pons de nombreuses marques de tâcherons, connue il en
a été signalé à peu près partout, dans le Poitou, à Aigues-
Mortes, Ã Agdc, etc.
Une grave question à l'ordre du jour! Ètes-vous d'avis
de ranger les pierres à bassins — à cupules pour les
— 117 —
savants — parmi les monuments mégalithiques ? M. Pérot
qui signale de nombreux dolmens et menhirs dans le Bour-
bonnais est pour le classement ; M. Alexandre Bertrand
pense qu'il est très difficile de distinguer les pierres Ã
cupules naturelles des pierres à bassins creusés de mains
d'hommes ; de là , pour le savant directeur du Musée de
St-Germain son abstention. Les populations du Bourbon-
nais, de l'Auvergne, du Morvan, tout comme de la Breta-
gne, attribuaient une vertu puissante à l'eau séjournant
dans ces rigoles. M. Martial Imbert pense que ces pierres,
comme celles qu'il a vues dans le Limousin ne datent
guère que du moyen-âge. M. de Mortillet affirme qu'Ã
Lockmariaker on a trouvé des pierres enfoncées depuis
longtemps et munies de cupules creusées intentionnelle-
ment comme ornements. C'était l'avis de M. Pérot ; est-ce
aussi le vôtre 1 quant à moi, je me désintéresse de la
question.
Le compte-rendu officiel me semble bien froid à l'égard
de la communication faite par M. Julliot, président de la
Société archéologique de Sens.
Ce sentiment m'est dicté non par mon amitié particu-
lière pour l'auteur, mais par l'intérêt que présente le
mémoire et par l'accueil qui lui a été fait par l'assistance,
vous allez en juger. M. Julliot se recommande non seule-
ment par ses connaissances étendues en épigraphie — c'est
lui qui a interprété, à la satisfaction des savants MM. Léon
Renier et Edmond Le Blant les inscriptions romaii es
retrouvées à Sens — mais aussi par les soins qu'il a
donnés au musée lapidaire (sa création pour ainsi dire) et
par le succès qu' a obtenu la fête donnée l'an dernier pour
célébrer le cinquantenaire de la fondation de la Société.
(Se rapporter au procès-verbal de notre séance de
Juillet 1894).
Cette fois, à l'aide de pierres trouvées dans les subs-
tructions des anciens murs d'enceinte, M. Julliot restitue
plusieurs fenêtres richement encadrées, ornées de motifs
— lis —
gracieux, surmontées de quadriges attelés de chevaux
marins et de groupes de monstres marins. Ces vestiges
faisaient partie de thermes attenant à un palais élevé de
l'an I à l'an III de J.-C, à C. César, fils d'Agrippa, fils
adoptif d'Auguste. Lesexplications données par M. Julliot,
les plans de restitution ont valu à l'auteur des acclamations
répétées et lui ont prouvé qu'il s'agissait d'autre chose
que « d'un château en Espagne ».
M. Braquehaye, de Bordeaux, a reconstitué un monu-
ment funéraire, agrémentédes détails artistiquesetcuricux
de l'époque romaine et qui a son similaire à Igel, près de
Trêves. Que de sages recherches il a fallu faire pour
pouvoir rétablir cet édicule dont la plupart des pierres qui
le composaient avaient été employées dans la construction
des murailles de la ville ! On ne connaît pas le nom de
l'illustre famille en souvenir de laquelle avait été élevée
cette « lanterne des morts ».
Les infortunes d'un monument classé... puis déclassé...
Il s'agit de St-Evremond, de Creil, édifice fort curieux du
xn e siècle et dont la destruction serait une perte pour
l'art et une... honte pour l'administration municipale qui
a le dessein de mettre le monument en bas et sur ses ruines
d'élever une belle mairie. St-Evremond avait été d'abord
admis par la commission des bâtiments historiques puis
abandonné à la ville qui, assure-t-on, a résolu sa ruine.
Heureusement M. l'abbé Muller, de Senlis, prend en main
la défense de St-Evremond, il en fait voir toute la valeur
archéologique et demande au Congrès de vouloir bien
joindre ses observations à celles qu'il présente lui-même Ã
l'effet d'obtenir la conservation du vénérable édifice et une
allocation de l'Etat pour en assurer l'entretien. Cet
éloquent appel est entendu et c'est par acclamation que
— 119 —
l'assistance vote en faveur de la proposition de M. l'abbé
Muller. St-Evremond rcnaîtra-t-il de ses ruines? Espé-
rons-le.
II
Je passe aux fouilleurs. M. Feuvrier, de Dole, donne con-
naissance des fouilles qu'il a faites à la grotte dite « Le
Trou de la Baume » à Poligny : poteries noires ou brunes
d'une facture grossière; d'autres façonnées au tour; ce qui
permet d'établir que ces débris appartiennent aux époques
gauloise et gallo-romaine.
M. Bertrand, de Moulins, a recueilli près des communes
de Coulandon et de Marigny de superbes couteaux en silex,
des haches, des affutoirs en quartzite, des enclumes en
pierre. On admire surtout un casse-tête gallo-romain (une
espèce de hache à deux tranchants) arme terrible et peu
fréquente, on la retrouve, néanmoins, à Poitiers, à Grenoble
et... Ã Dresde.
Plus près de nous, M. Bergeron, de la Société de
Provins, a fouillé, l'an dernier, à Montigny-Lencoup (Seine-
et-Marne) un cimetière gaulois, déjà exploré en 1868 par
M. Brunet, de Presles. L'inventeur signale ce fait : les
tombes orientées du nord au sud, renferment des objets
funéraires ; celles de l'est à l'ouest seulement des sque-
lettes ; il n'a pas rencontré de torques dans les tombes
contenant des armes ; cette observation vient confirmer
celle qu'a déjà faite M. Morel, de Reims.
Les découvertes archéologiques se poursuivent avec
fruit dans le département de la Seine-Inférieure. M. Barbier
de la Serre en fouillant un tertre dans la forêt de la Londe
a mis à découvert les vestiges d'une construction, avec
tuiles romaines, monnaies du I er au 111 e siècle, quelques
squelettes et quelques armes. Même découverte dans la
— 120 —
furet Verte. Est-on en présence, comme dans le pays
éduéen d'un poste militaire, d'un sacellum, d'une villa?
( l'est une question que les recherches ultérieures pourront
résoudre.
L'industrie se transforme ; autrefois , depuis les
Romains, à Cléry (Seine-et-Oise) assure M. Plancouard
on fabriquait des carreaux vernissés, môme de la poterie
rouge avec des figures en relief; aujourd'hui c'est la tuile
qui domine, et ce qu'il y a de remarquable c'est que l'on
peut constater des familles de potiers dont les ancêtres se
livraient à cette industrie.
A Ueims, dans les fouilles de la « Fosse-Jean-Fat »
M. Nicaisc a recueilli des fragments de vases rouges à re-
liefs de l'époque romaine représentant les jeux du cirque :
un lion et deux gladiateurs, une scène de tauromachie.
Avant de vous parler de l'intelligent et habile investiga-
teur M. Martel, de la Société archéologique de la Corrèze,
je tiens à m'élever contre les plaisanteries, pour le moins
injustes, d'un rédacteur du Figaro, M. Guy Tomel, lancées
contre les archéologues en général et contre MM. Gavin,
Martel et Morel, en particulier. C'est dans le n° du
dimanche 21 avril qu'a paru cet article « Le Congrès des
Sociétés savantes » où entr'autres choses non acceptables
sur les tendances des Sociétés de province « les Académi-
ciens d'Etampes et les bourgeois de Molinchart» on trouve
les lignes suivantes : « M. Gavin fait une intéressante
« description des mors de brides italiques ; M. Martel
« parle de l'oppidum de Murcens; M. Morel raconte la décou-
« verte, dans une sépulture antique du Dijonnais, d'une
« épingle en bronze mesurant G7 centimètres de longueur. »
— 121 —
« Mon Dieu ! je sais bien, poursuit le critique, qu'en
matière de science il n'y a pas de petites choses, mais je
crains tout de môme qu'il n'existe par le monde d'affreux
ignorants qui se soucient des mors italiques comme de
leur première brosse à dents ; d'autres incapables de faire
des folies pour Y oppidum du nommé Murcens, dont ils ont
rarement entendu parler ; d'autres encore que la décou-
verte d'une épingle, fût-elle en bronze, laissent relative-
ment froids. »
Comme l'on pourrait retourner les plaisanteries de
M. G. Tomel, contre lui-même ! En supposant qu'il eût Ã
décocher quelque trait contre le mors de M. Gavin ou
l'épingle de M. Morel, combien il serait facile de lui
démontrer qu'il a pris le Pirée pour un homme ! En effet,
Murcens est une localité bien connue du Lot et les fouilles
de M. Martel avaient pour but de démontrer qu'il y avait
eu sans doute une communication souterraine avec l'oppi-
dum signalé à l'effet d'en assurer la défense.
Au val de Sommières (Côte-d'Or) M. Corot a entrepris
des fouilles dans un cimetière mérovingien, il a trouvé,
comme l'avait fait M. Fr. Moreau, dans les cimetières de
l'Ourcq, des grains d'ambre et de verre bleu qui, au dire
de M. Corot, seraient des amulettes ou des pendeloques ;
il est plus probable que c'étaient simplement des grains de
colliers; c'est l'avis du bureau.
III
La voilà cette fameuse épingle découverte par M. Morel
(de Reims) dans une sépulture du Dijonnais ; ehe mesure
bien G7 centimètres et M. de Mortillet affirme qu'elle n'est
pas la seule ; le musée de Saint-Germain possède le mou-
lage d'une épingle plus longue encore ; d'autres spécimens
i-)0
onl été signalés par M. Flouest ; on en voit aussi clans les
collections suédoises. A quel usage étaient-elles destinées â–
Leur longueur ne permet pas de supposer qu'elles onl
servi â maintenir l'éditice capillaire d'une coquette gallo-
romaine ; aussi dit M. de Mortillet, ce doit-être une arme,
une espèce de stylet — il ne faisait pas bon approcher
d'une aimable personne ayant de tels moyens de dé-
fense!!! (1).
A Saint-Avit-les-Guespières, près de Chartres, se voit
une belle église du xi e siècle, remaniée au moyen-âge et Ã
une époque rapprochée de nous.
Des vitraux du xvi e siècle représentent la scène bien
connue des trois morts et des trois vifs. Mais ce que
M. l'abbé Haye décrit avec le plus de complaisance, c'est
un rétable formé de onze petits groupes en albâtre avec les
scènes de la Passion, etc. Ces bas-reliefs ont quelque
analogie avec celui qui décore la cheminée de notre salle
(1) J'ouvre ici une large parenthèse ; nous possédons nous aussi
dans notre collection une épingle en tout semblable à celle de
M.Morel. Cest lui qui nous l'a montrée en ouvrant nos vitrines;
elle a été brisée et ne mesure pas 07 centimètres mais seulement
1> centimètres, la garde est la même avec ses sept anneaux, colliers
en saillies. La désignation donnée par notre savant ancien vice-
président est celle-ci :
« Longue tige en bronze (gallo-romain?) ornée d'un pommeau plat
« et de 7 anneaux se touchant (trouvée au collège en 1878 et donnée
« par M. Maugey).
M. Mord est plus affirmatif ; il m'a déclaré que c'était une épingle
à cheveux, j'hésitais à revenir sur le sentiment exprimé parce que un
pareil ornement me p;ir;iii bien difficile, très lourd; j'ai ajouté que je
comprenais des épingles de 20, 25, 30 centimètres, mais 67 quel
Lenthérie du passé pouvait utiliser cet engin !
On va chercher bian loin ce que l'on a chez soi, me disais-je, en
reconduisant M. Morel.
— 123 —
des séances (provenant, on le sait, de l'église Saint-
Crépin) ; ce sont des objets d'art qu'on retrouve un peu
partout, en Bretagne comme en Franche-Comté ; en effet,
une fois un modèle accepté, les Piëmontais du temps
allaient en proposer l'acquisition aux curés des paroisses
aisées.
Dans le Cotentin, le mobilier habituel des églises est
relativement riche : A Avranches, M. l'abbé Pigeon décrit
une croix-reliquaire du xm e siècle; à Genêts, un taber-
nacle en granit du xi e ; Ã Chavoix, une fort belle chaire
ogivale carrée, une table de communion et un retable; Ã
Saint-Quentin, un tabernacle sculpté, de forme hexago-
nale, divisée en deux branches, etc.
M. Piette, à Brassempouy (Landes), a trouvé une tête
d'un type extraordinaire, capable d'inspirer une juste
défiance si l'on n'avait pas toute confiance à l'égard du
fouilleur qui soumet aussi à l'attention des assistants une
série de figurines en ivoire ; le tout remontant à la plus
haute antiquité.
M. Gauthier (du Doubs) donne de fort intéressants
détails sur la statue de Louis de Châlon, prince d'Orange,
de 1418 à 1463. Ce seigneur joua un rôle considérable en
Franche-Comté.
L'assemblée a mis la plus grande condescendance Ã
écouter le mémoire de M. Luguet, de Poitiers, lu par le
R. P. de la Croix. Je crois M. Luguet de bonne foi ; certai-
— 124 —
nement, il a dû être mystifié. Il s'agissait d'an anneau
d'or, trouvé à Malte, dit-on, remontant à des temps éloi-
gnés, rappelant par son ornementation le style byzantin.
Mais, assure M. Babelon, cet anneau remonte au plus au
xvi e siècle ; d'autres, plus sévères, n'y voient qu'un bijou
moderne vendu par Bacri, des arcades Rivoli. Ah! si-
ée n'eût été par respect pour le P. do la Croix, comme on
aurait ri !
M. Maître, de Nantes, est plus heureux ; dans les fouilles
de Saint-Similien, fouilles opérées avec l'aide du P. de la
Croix ; outre des tombes mérovingiennes, il a trouvé des
briques fort curieuses ; elles sont de types divers et repré-
sentent Adam et Eve, une croix à six branches encadrée
d'un cercle avec l'alpha et l'oméga'; un lièvre poursuivi par
un lévrier, un personnage revêtu d'une tunique, des-
animaux fantastiques ; ces briques sont déposées au
Musée de Nantes.
Le P. de la Croix se rattrape avec les trouvailles et les
descriptions qui lui sont personnelles. Vous n'ignorez pas-
que c'est à lui que l'on doit les découvertes de Sanxay ;
c'est un fouilleur incorrigible : il a retrouvé à Plaisance-
(Vienne), un caveau funéraire et une croix de cimetière
qu'il décrit ou mieux qu'il dépeint (plans à l'appui) avec-
une rare compétence ; caveau de deux étages, dalle ornée
d'une croix pattée et nimbée, puis neuf corps, mais sans-
inscription.
La thèse de M. Maxe-Werly, qui a pour titre « l'orne-
mentation du foyer depuis l'époque de la Renaissance » r
— 125 —
-doit nous intéresser parce que, entr'autrcs plaques de
•cheminée étudiées dans le Barrois, il signale celle dont
nous a parlé M. Barbey et qui provenait du château de
Varennes. Ce n'est que vers le milieu du xvi e siècle qu'ap-
parurent les plaques de fonte — les taques en Lorraine —
au fond des foyers ; une plaque du Musée de Nancy porte
la date de 1543. Sous Louis XIV, des plaques à sujets
religieux, mythologiques ou héraldiques furent de véri-
tables œuvres d'art qu'on retrouve avec plaisir. Dans
l'album de M. Maxe-Werly, j'ai vu, et me fais un devoir
de vous l'annoncer, le moulage de la belle brique renais-
sance qui a sa place dans notre modeste collection.
Du symbolisme il faut... mais pas trop n'en faut. « Quand
j'étais jeune et que je commençais à m'adonner à l'archéo-
logie, je voyais du symbolisme partout, dit M. l'abbé
Mûller (de Senlis) ; depuis, l'expérience et la saine inter-
prétation aidant, je cesse de m'emballer, aussi je crie Ã
M. Giron (dont le mémoire est parfaitement écrit et parfai-
tement lu) : prenez garde ! n'allez pas trop loin, comme
l'ont fait plusieurs prêtres de mes amis, dans l'Oise et
dans l'Aisne. »
Il s'agissait de l'interprétation des peintures de poutres
d'un plafond conservé au Puy : blasons entremêlés, (Bour-
bon et Chalançon) figures bizarres et grotesques, emblèmes
décoratifs. Or, M. Giron explique, avec une chaleur que
justifie sa bonne foi, qu'on est là en présence d'un bestiaire
divin ; il commente les blasons, explique chacune des
figures, se prononce catégoriquement sur les emblèmes,
enfin il développe ses arguments avec beaucoup de verve.
Halte-là ! lui crie non-seulement l'abbé Mûller, mais aussi
M. de Marsy qui préside, vous allez trop loin... Je crains
bien que M. Giron ne soit pas convaincu.
— 126 —
< >n pourrait ouvrir un chapitre spécial aux surprises ; la
communication de M. Pierre (de la Société académique
du Centre) trouverait place dans ce chapitre ; cependant,
je ne puis que le louer d'avoir réfuté une erreur qui,
paraît-il, est fort répandue dans sa contrée — couper les
ailes à ce canard, comme l'on dit en style de presse.
Nous savons tous que Guillaume Flavy, le gouverneur
de Compiègne qui livra Jeanne d'Arc, fut assassiné, en
1449, Ã Nesles (en Tardenois), Ã l'instigation de Blanche
d'Aurebruche sa femme, par Pierre de Louvain, amant de
cette dernière, et qu'il a été inhumé dans l'église des Jaco-
bins de Compiègne. Ce drame se trouve relaté tout au
long dans ['Histoire de Coinci/j de M. de Vertus, publiée il
y a plus de 30 ans ; il a été rappelé, ces années dernières,
dans les Mémoires des Sociétés d'Amiens, de Beauvais et
de Compiègne... afin que personne n'en ignore... la lumière
semblait donc faite lorsqu'il a plu à M. Delhommeau,
inspecteur primaire au Blanc (Indre), de publier une note
dans laquelle il cherchait à prouver que le tombeau de
Guillaume existe à Belabre, muni d'une inscription com-
posée par M. de Montpezat. Il m'a semblé que je devais ne
point laisser ignorer au Congrès que cette question était
depuis longtemps tranchée, que le drame de Nesles était
hors de conteste et que notre Société, ainsi que celles de
l'Oise, avait depuis longtemps établi ce fait d'une façon
irréfutable.
IV
Je ne vous tiendrai pas longtemps avec les monnaies.
M. Blanc, un rude voyageur, rend compte des monnaies
qu'il a recueillies dans l'Asie centrale ; trois types dis-
tincts se présentent ; un d'eux semble se rapprocher d'un
type gaulois bien connu : appendice derrière la tête, très
Volumineux; est-ce produit par l'abondance de la cheve-
— 127 —
lure ? Est-ce un bourrelet? Est-ce une forme de coiffure,
comme chez les peuplades Khirghizes? Sub judice lis est.
Puis de M. Guesnin : installation d'un atelier monétaire
à Arras par la comtesse Mahaut en 1306 ; les creusets
fabriqués à Namur, les poêles à Valenciennes ; les
balances à Paris ; la terre réfractaire venait de Dinant et
de Solesmes.
De M. l'abbé Robert (de Rennes) : les jetons des Etats de
Bretagne. Ils furent frappés aux armes des présidents en
1641 ; ils étaient en argent ; ensuite aux armes de France
et de Bretagne, ornés du buste du roi, à partir de 1679. Le
nombre de ces jetons s'élevait à 9,600 ? une somme de
10,500 livres était votée à chaque tenue des Etats pour
cette dépense.
Aux derniers les bons... pourrais-je dire, si je ne devais
être modeste en parlant de notre Société. C'est votre secré-
taire qui a donné lecture de la note de M. Minouflet sur les
monnaies gauloises trouvées à Grigny, c'est cette commu-
nication qui a clos les séances d'archéologie ; elle a été
écoutée avec une bienveillance que je suis heureux de
relever. Avant la réunion, j'avais eu soin de communiquer
ma petite collection aux gallophiles qui sont nombreux Ã
la Sorbonne ; plusieurs ont pris des empreintes et m'ont
donné des explications que j'ai communiquées au posses-
seur : MM. Fourdrignier, Guignard, Vauvillé, Maxe-
Werly. Inutile de dire que je pouvais compter sur l'appui
de M. de Barthélémy ; vous savez qu'il avait pris connais-
sance de la trouvaille ; de plus, M. Babelon, le successeur
de M. Chabouillet à la direction du cabinet des médailles,
m'avait demandé l'autorisation de faire paraître dans
l'Annuaire de Numismatique quelques-unes de ces mon-
naies qu'il trouve fort curieuses. Du reste, je l'espère,
vous ne tarderez pas à apprendre que le bon vouloir officiel
s'est traduit autrement que par des. . . promesses.
— 128 —
V
Ce n'est pas sans un certain calcul malicieux que j'ai
placé dans les Divers les communications de MM. Gavin,
Coulon et de notre collègue, M. Pilloy.
M. Cavin, c'est l'homme aux mors italiques si raillé par
le Figaro. La plupart de ces mors ont été trouvés prés de
Bologne ; l'un d'eux ressemble, on ne peut mieux à celui
que possède M. Liebbe et dont vous avez ici une photo-
graphie.
Après le travail de M. Dupont sur ce mors et sur celui
de M. Fr. Moreau, il est inutile, ce me semble, de décrire
«succinctement ceux d'Italie.
Quant à M. le D r Coulon, de Cambrai, il nous a donné,
sans marchander son temps ni sa peine, une véritable
consultation sur l'usage des strigiles dans l'antiquité. Lestri-
gile, c'est l'étrille, le racloir, l'épiloir. Les Romains et les
peuples qu'ils traitaient de Barbares, hommes et femmes
en faisaient un grand usage, avant et après le bain ; avant
et après les exercices corporels, les jeux, les luttes ; avant
et après les onctions que réclamaient ces exercices... il
paraît que c'est essentiellement hygiénique... le Docteur
a l'air do regretter que nos générations aient abandonné
le strigile. Des raclures que ramassait l'instrument on
fabriquait une pommade dermique, une espèce d'onguent
fort recherchée ; je ne sais pas môme si quelques-uns ne
se passaient pas la fantaisie... d'y goûter... Vous le voyez,
s'il en était ainsi, il ne faut pas chercher ailleurs l'explica-
tion de cette locution : s'engraisser de la sueur du peuple.
— 129 —
M. Coulon nous a expliqué très compendicusement la
façon de se servir de strigile, l'heureux effet de son
emploi... Vous avez son adresse, si vous y tenez...
L'émaillerie aux 11 e et 111 e siècles. C'est la thèse si
importante que développe M. Pilloy. Il signale une curieuse
petite boucle carrée trouvée dans le cimetière de Vic-sur-
Aisne, il passe ensuite en revue les boucles et fibules,
recueillies dans les cimetières anciens et qui figurent en
nombre dans les Musées des villes du Nord et particuliè-
rement à Namur.
On a retrouvé au Caucase des bijoux identiques comme
forme, comme émail, à ceux que nous possédons. N'en
faut-il pas conclure que ce sont des ouvriers orientaux
qui, après avoir émigré, ont suivi le Danube et sont venus
donner dans nos pays des spécimens de leur art ? Le P. de
la Croix confirme les réflexions de M. Pillov sur la fabri-
cation des ornements multicolores du 11 e et du 111 e siècles,
puisqu'il a trouvé à Sanxay, ville détruite vers 276, des
fibules émaillées comme celles qui viennent d'être décrites.
La communication de M. Pilloy lui a valu les plus
sincères et les plus cordiales félicitations ; le ministère a
su apprécier le mérite de notre savant et modeste compa-
triote, car il vient d'être promu officier de l'Instruction
publique. Vous joindrez vos félicitations à celles qu'il a
reeues. Par quoi peut-on mieux finir !
MOULIN.
Congrès des Sociétés savantes
ORT
Messieurs,
Vous m'avez chargé de vous rendre compte des séances
de la section historique du Congrès des Sociétés savantes.
C'est moi, Messieurs, qui me rends compte, (sans calem-
bourg), du retard que j'ai apporté à ce travail. Quand je
pense que notre honorable secrétaire perpétuel, M. Moulin,
avec l'activité et la compétence que nous lui connaissons,
vous a tracé depuis si longtemps, et d'une si éclatante
façon, la physionomie des séances archéologiques «lu
même Congrès, je songe à mon insuffisance. Mais,
Messieurs, votre indulgence, dont j'ai déjà senti les effets,
me soutiendra.
Messieurs, je fus pris d'un frisson, quand, pour la pre-
mière fois, j'entrai dans cette nouvelle Sorbonne, dans
laquelle le» congressistes se croisaient comme des âmes
— 131 —
errantes, cherchant couloirs, escaliers, salles des séances.
C'est que, Messieurs, j'ai connu l'ancienne Sorbonne ; j'ai
môme été appelé une fois a présider une séance dans le
grand amphithéâtre de cette vieille Sorbonne, et j'aimais
cette atmosphère de famille qui planait sur les réunions de
ce temps-là . Il y a dix ans de cela 1 Et quels changements !
La vieille Sorbonne, transformée et agrandie, n'est plus. La
nouvelle Sorbonne est un beau palais dont la salle des
Pas-Perdus fait vaguement penser à celle du Palais-de-
Justice. Etrange ressemblance, car la science n'a rien Ã
faire avec la correctionnelle, et les grandes assises scien-
tifiques sont autrement attrayantes, Ã mon avis, que les
petites assises où se déroulent des crimes passionnels ! La
nouvelle Sorbonne est devenue une grande dame à l'air
majestueux.
Heureusement pour moi, dès mon entrée dans cette salle
des Pas-Perdus, je rencontrai... devinez qui ?... M. Moulin.
Notre cher M. Moulin, assis à l'ombre de quelque grande
statue, s'entretenait d'archéologie avec M. Pierre, délégué
de la Société du Centre. A la vue de M. Moulin, le frisson
qui m'avait envahi recula épouvanté, et c'est le sourire sur
les lèvres que je fis mes premiers pas dans cette nouvelle
Sorbonne. M. Moulin me guida dans les dédales des cor-
ridors et escaliers. Et je pénétrai dans la salle de la section
d'histoire.
M. de Barthélémy présidait, assisté de M. Armand
Gasté, professeur à la Faculté des Lettres de Caen. LÃ
j'entendis une foule de lectures. Je mentirais si je disais
que toutes furent palpitantes d'intérêt. L'ordre du jour
étant chargé, les auteurs furent priés d'être aussi brefs que
possible. Pour être plus brefs, quelques-uns imaginèrent
de lire leurs travaux avec une rapidité que le dictionnaire
de l'Académie française pourra un jour appeler : du
bafouillage; les auditeurs en étaient quittes pour ne rien
entendre. Quelques auteurs, cependant, parlèrent distinc-
tement, et leurs lectures méritent d'être signalées.
— 132 —
M. l'abbé Morel, de la Société historique de Compiègne T
raconte avec une grande science les péripéties de la mairie
de Pontpoint, de 1153 Ã 13G4.
M. Lempereur traite des droits d'acapte et d'arrière-
acapte en Rouergue. Je n'essaierai pas de vous dire ce
qu'il fallait entendre par acaptc, car l'auteur reconnaît Ã
ce terme trois significations différentes ; aux jurisconsultes
d'en déterminer los nuances ; je ne suis pas jurisconsulte,
et ce droit per<;u par le seigneur lorsqu'il donnait un bien
quelconque à un tenancier ne dit rien qui vaille à mon
faible entendement.
Plus intéressant est M. Raulin, de la Société des anti-
quaires de Normandie, qui, avec compétence, parle de la
léproserie de Beaulieu, près Caen, et des droits qui, du
xiv e au xviii siècle, furent octroyés aux dits lépreux
concernant le déchargement des cargaisons de sel et les
chargement et déchargement des autres marchandises.
Plus intéressant aussi est M. Pierre, de la Société du
Centre. Saviez-vous que le fameux auteur du Liber sùigu-
laris, qui, imprimé en 1766, révolutionna le monde chrétien
parce que l'ouvrage combattait l'omnipotence romaine,
•'•tait Monseigneur Hontheim ? Hontheim, naturellement,
fut condamné comme hérétique ; mais il se soumit, et
c'est pourquoi la suffragance de l'évêché de Trêves lui fut
attribuée. M. Pierre nous le rappelle, et aussi que la sincé-
rité de sa rétractation fut contestée : Hontheim aurait cédé
à la violence. M. Pierre nous communique une pièce,
datée de 1780, qui ne laisse aucun doute sur la bonne foi
de cette rétractation. La communication de cette pièce
donna lieu, de la part de divers congressistes, Ã quelques
observations; M. Victor Advielle, sans même regarder la
pièce communiquée, en nia l'authenticité. Il ne paraît pas
moins certain que la pièce présentée par M. Pierre n'est
pas l'original de la déclaration de l'évoque Hontheim, elle
esl «lu moins une copie de l'original; et il n'en est pas
moins permis, dès lors, de prétendre que la soumission
— 133 —
de Hontheim à l'église romaine fut sincère et loyale. VoilÃ
un point d'histoire, contesté jusqu'aujourd'hui, qui paraît
désormais suffisamment fixé.
Messieurs, Ã quoi bon suivre l'ordre du jour des autres
séances du Congrès "i Examinons-les en bloc.
Qu'il me soit permis de dire que ces séances furent tour
à tour présidées par M. Servois, directeur des Archives
nationales, par M. Aulard, professeur à la Sorbonne et par
M. Gaston Boissier, de l'Académie française.
Parmi les lectures entendues, en voici quelques-unes
qui ont plus spécialement attiré mon attention :
M. Cattat, professeur au lycée de Chambéry, s'est livré
à une étude sur les chartes de la petite ville de Clermont-
l'Hérault qui, durant la fameuse et terrible guerre des
Albigeois, avait tour à tour obtenu, perdu et recouvré ses
franchises municipales.
Les études locales de cette nature, Messieurs, ont un
puissant intérêt historique. Un jour se lèvera un grand
historien qui, Ã l'aide de toutes ces monographies, recons-
tituera la France de nos aïeux et pourra continuer l'œuvre
magnifique mais inachevée de Fustel de Coulanges.
Les gens de guerre en Gà tinais au xvi e et auxvn e siècles,
telle est l'étude sur le militarisme de l'ancien régime que
M. Eugène Toison a lue sur le pays de Montargis, de Fer-
rières et du Bignon-Mirabeau.
Vivent les troubadours et encore plus les trouveresses I
A elles le pompon 1 Clara, d'Anduze, fut une des plus célè-
bres. Aussi la petite ville d'Anduze se propose-t-elle d'éri-
ger une statue à sa poétesse. C'est sur le texte de la
chanson attribuée à Mademoiselle Clara, que porte l'étude
de M. Léopold Bertrand, de la Société littéraire d'Alais,
et aussi sur la famille de la dite poétesse. Très suggestive
cette petite étude. Ne quittons pas si vite le Midi. La poésie
d'amour, née sous le soleil de Provence, a des charmes
puissants, et Messieurs les félibres sont hommes à ne pas
souffrir qu'on ne s'occupe pas d'eux.
— 134 —
Nous entendons tour à tour M. Charles Brun parler du
méridionalisme de la geste de Guillaume, et M. de Roque-
Ferrier nous initier aux prénoms <{iii, au xvni e siècle,
étaient préférés dans les Etats de Languedoc. On y voit
que le nom de la province : Languedoc, était pris parfois
comme prénom.
Une des lectures les plus complètes qui ont été faites au
Congrès, est celle de M. Doublet, professeur au Lycée de
Foix, qui nous initie aux représentations théâtrales qui
curent lieu à Pamiers en 1664. Peu brillantes les représen-
tations de ces bateleurs qui s'intitulaient comédiens, et par
exemple, celle de cette pièce, Y Ivrognerie, que les acteurs,
— je ne dis pas : les artistes — jouèrent d'une façon scan-
daleuse. Le public se portait en foule pour applaudir ces
comédiens; l'autorité épiscopale interdit les représenta-
tions, et c'est à propos d'une étude sur Caulet, évêque de
Pamiers en 1664, que l'auteur a détaché un chapitre sur
les faits et gestes de cette troupe.
Egalement instructive l'étude de M. Jeanroy, professeur
à la Faculté des Lettres de Toulouse, sur l'allégorie du
faucon dans la poésie du Moyen-Age. M. Jeanroy était tout
désigné par ses précédentes études sur le Moyen-Age pour
nous parler de l'allégorie du faucon dans la poésie. Il l'a
fait avec une vraie science de son sujet.
M. Charles Joret, professeur à la Faculté des Lettres
d'Aix, nous donne une nouvelle étymologie du nom de la
ville de Caen. Pour M. Ch. Joret, Caen est comme Rouen
non d'origine germanique, mais d'origine celtique. Le
nom primitif de Rouen est Jtotomaf/us, et celui de Caen
doit être Catomagus : c'est-à -dire : champ de bataille ;
magus qui signifie c/i<mt/> et catus qui signifie bataille.
A citer encore l'étude de M. Etienne Charavay, l'archi-
viste-éditeur d'autographes bien connu, qui a lu une
notice très complète sur le général Bouchet.
Bouchet, général de l'ancien régime, au lieu d'émigrer,
— 135 —
préféra accepter et servir la Révolution ; il servit aussi le
régime impérial.
Je pourrais poursuivre cette nomenclature. Vous me
permettrez de m'en tenir là ; d'autant qu'ayant assisté Ã
deux séances de la section des sciences économiques et
sociales, vous trouverez peut-être quelque intérêt Ã
connaître quelles questions ont plus particulièrement
attiré les hommes ôminents ou distingués qui se pressaient
sur les bancs de cette section. Plus vivante que la section
d'histoire, la section des sciences sociales, et cela se com-
prend puisque son but est l'étude de questions d'actualité,
tandis que l'autre s'attache à l'étude du passé, mais plus
suivie aussi, et par suite plus soumise à la controverse
des auditeurs. MM. Frédéric Passy, Lyon-Caen, Levas-
seur, de Foville, etc., sont au Bureau ou parmi les assis-
tants, et prennent une part active aux délibérations.
A signaler d'abord la discussion qui s'est élevée sur la
question des programmes d'examen. Il y a eu unanimité
pour trouver qu'ils sont trop chargés, trop touffus, et
l'honorable M. Frédéric Passy a trouvé le mot de la situa-
tion, en disant que sous le régime actuel l'éducation était
étouffée par l'instruction, et que l'instruction était elle-
même étouffée par l'examen.
De toutes les autres questions agitées je ne citerai que
celle des mutualités ouvrières, celle du taux de l'intérêt et
celle du repos obligatoire. Trois questions qui, Ã juste
titre, préoccupent l'opinion publique.
Il importe que la Société fasse un effort pour entourer
de garanties la vie des populations ouvrières ; il semble
que dans ce but les mutualités ouvrières peuvent y contri-
buer en une certaine mesure.
L'abaissement de l'intérêt ! Hélas 1 Tous les rentiers en
souffrent, et on sait que les rentiers sont nombreux dans
notre démocratie ; ils sont à peu près Monsieur tout le
monde. L'abaissemest du taux de l'intérêt est-il un bien
ou un mal ? A première vue, il semble que ce soit un grand
— 136 —
mal ; niais la question a pu être posée ; c'est dire qu'elle
est controversée, et M. Alfred Neymark, dont la compé-
tence économique est bien connue, conteste que l'abaisse-
ment du taux de l'intérêt puisse être un mal. L'Etat, prin-
cipal emprunteur, a évidemment un grand avantage Ã
l'abaissement du taux de l'intérêt. Mais, Messieurs, je ne
veux pas vous énumérer les avantages et les inconvénients
de cette dépréciation de l'argent, conséquence de sa trop
grande allluence sur nos marchés financiers. Je me borne
à appeler votre attention sur cette question toute d'actua-
lité.
Peut-il être contesté que l'homme et la femme ont besoin
de repos i Que le repos soit dominical, par décade, ou
qu'il ait lieu le lundi, comme trop d'ouvriers le pratiquent,
peu importe, pourvu qu'il soit. Les orateurs du Congrès
ont été d'accord pour souhaiter que le repos soit hebdo-
madaire, et il est naturel qu'il ait lieu le dimanche, dans
l'intérêt bien entendu de la famille, puisque c'est ce jour-
là que choisira pour se livrer au repos une part notable de
la population. Le repos hebdomadaire, rendu obligatoire,
constitue une restriction de la liberté individuelle. Mais
cette restriction peut-elle être contestée, puisqu'il se
trouve des chefs d'usine qui exigent un labeur continu
sans possibilité de repos? Le principe de liberté doit rester
à la base de la Société ; mais la liberté dégénère facile-
ment en licence si l'on n'y prend garde. Il se peut donc qu'il
devienne nécessaire et précieux de décréter le repos hebdo-
madaire. En tout cas, ce qui sera fait en ce sens aura pour
but une bonne hygiène et le progrès de l'esprit de famille.
Les travaux du Congrès ont été clôturés par une séance
générale dans laquelle il nous a été donné d'entendre
M. Moissan, de l'Académie des Sciences, et M. Raymond
Poincaré, ministre de l'Instruction publique. Dans un long
et consciencieux discours, M. Moissan a énumôré et
constaté les progrès de la science, progrès auxquels
M. Moissan, on le sait, a pris lui-même une si grande
— 137 —
part. M. Raymond Poincaré a le secret pour plaire à tous.
Son discours, d'une précision mathématique, d'une
élégance académique, et d'une largeur de vue telle qu'elle
•doit être chez un Grand-Maître de l'Université, a retracé
les travaux du Congrès dans chacune de ses branches et a
été chaleureusement applaudi par une salle comble.
Le soir il y avait, selon l'usage, réception dans les salons
du Ministère de la rue de Grenelle. Votre Délégué a eu le
plaisir de s'y rendre et de s'y rencontrer avec nombre de
jolies dames. Le Champagne a coulé à flots et la fête de la
science, des arts et des lettres s'est ainsi terminée dans
une coupe de Moët-Chandon.
Ch. de LARIVIÈRE.
exposition rétrospective:.
de Reims
Une exposition rétrospective qui comprend toutes les^
branches de la curiosité depuis les temps préhistoriques
jusqu'à notre école de peinture dite de 1830 — le pro-
gramme est vaste — a été ouverte à Reims le ( .) juin dernier.
Sa clôture est lixée au 15 de ce mois. C'est avec regret
qu'on la voit déjà toucher à son terme. Certainement un si
grand effort méritait une durée moins éphémère. C'est la
seconde fois que la grande et belle ville de Reims tente
cette grosse partie. Comme en 1876, date de sa première
exposition, la réussite est encore complète cette année
Le haut patronage de Mgr le Cardinal archevêque de
Reims, le concours de la municipalité et l'infatigable
dévouement du commissaire général, M. Léon Morel,.
collectionneur bien connu dans le monde de la science de
l'homme primitif, en ont assuré le succès. Noublions pas
de citer à l'ordre du jour de ce bulletin de victoire le zélé
el érudit M. Jadart, bibliothécaire «le la ville de Reims et
les autres collaborateurs également actifs et intelligents dui
commissaire général.
L'Exposition est royalement installée dans le palais de
— 139 —
l'archevêché. L'adverbe n'a rien d'excessif, puisqu'elle
occupe le grand appartement historique qui rappelle le
sacre de nos rois et notamment la vaste salle gothique, dite
salle des rois, qui fait un cadre si merveilleux aux
richesses de tout genre réunies dans cette première pièce.
Aussi, dés qu'il a pénétré dans cet immense vaisseau, le
visiteur est-il conquis par la vue d'ensemble imposante,
somptueuse, sévère, qui frappe les yeux. Après avoir joui
pendant quelques instants de ce premier éblouissement, on
commence à s'orienter au milieu de ces séries variées,
aussi bien classées que possible, étant donnée la rapidité
avec laquelle on a dû opérer. Au fond de la salle, faisant
face à l'entrée sont placées les grandes armoires vitrées où
s'étale la collection de costumes divers et vêtements sacer-
dotaux exposés par M. Théodore Petit-Jean, un amateur
rémois dont le catalogue atteint déjà , dit-on, vingt-deux
mille numéros. Sur le petit côté du parallélogramme Ã
droite se trouvent les hautes vitrines de feu M. Gaston
(.'handon de Briailles, remplies d'objets consacrés au culte,
la plupart des époques gothiques : ostensoirs, châsses,
reliquaires, crucifix, crosses d'évêques, croix émaillées,
boîtes à hosties, navettes à encens, statuettes de la Vierge
en buis, en ivoire, etc..
Du côté de la cheminée monumentale, à gauche, une
élégante vitrine à étagère contient de menus objets appar-
tenant à M. Léon Morel, des faïences, des miniatures, un
très tin médaillon en biscuit de Louis XVI tout jeune, un
précieux ivoire représentant les profils de Napoléon I er et
Marie-Louise exécuté par Thiollier qui succéda à Augustin
Dupré comme graveur général des monnaies de France ;
une poire à poudre de Henri II en corne de cerf délicate-
ment sculptée et gravée.
Les bahuts, les cabinets en chêne sculpté, en ébène
incrusté d'ivoire occupent les places restées libres entre
les armoires vitrées. Au-dessus, règne une rangée d'admi-
rables tapisseries qui complètent la décoration de la salle.
— L40 —
Plusieurs de ces tapisseries exécutées d'après des pein-
tures de Teniers, de Boucher, de Coypel, sont remar-
quables par leur fraîcheur et la vivacité de leur coloris :
VAir, le Veau d'or, la tapisserie espagnole de M. Robillard
sont à remarquer ; mais nous signalerons particuliè-
rement la belle tapisserie flamande représentant le départ
d'un preux chevalier pour la guerre, appartenant Ã
M. Goolden et la tapisserie duxv e siècle, dite du roi Clovis,
prêtée par la fabrique de la cathédrale qui a envoyé égale-
ment les principales pièces de son trésor, telles que le ca-
lice de saint Rémi, du xn e siècle, le reliquaire de sainte
Ursule, don du roi Henri III et le reliquaire du Saint-
Sépulcre donné par Henri II, le jour de son sacre.
Dans les diverses salles, des vitrines plates ou droites
alternent avec des meubles, commodes, consoles, bureaux
des xvn e et xvm e siècles. Dans ces vitrines sont disposées
les séries de faïences de nos anciennes fabriques françaises
exposées par MM. Léon Chandon, Habert, Petit-Jean, Ro-
billard, etc. Je remarque en passant que la fabrique de
Sinceny se trouve largement représentée à l'archevêché. Il
n'y a rien d'étonnant à ce qu'un assez grand nombre de
produits de cette fabrique, relativement peu éloignée, aient
été recueillis en Champagne. Les assiettes de la fabrique
d'Aprcy (Haute-Marne) ou de celle des Islcttes située sur
les confins de la Champagne et de la Lorraine, s'y ren-
contrent assez fréquemment. Les assiettes des Islcttes, avec
leurs tons criards, n'ont aucune valeur d'art. Elles sont en
quelque sorte l'imagerie d'Épinal de la céramique.
Je passe rapidement sur la faïence dont on trouvera en-
core, ici et là , des pièces intéressantes appartenant au type
rouennais, nivernais, lorrain, ou provenant des faïenceries
du Midi, Moustiers, Marseille, Montpellier, etc., pour ar-
river au grand salon dit de Charles X. Ce salon est exclu-
sivement réservé à l'exposition de la médecine rémoise —
si bien organisée et cataloguée par le docteur 0. Gueiliot
— et de l'apothicairerie rémoise dont la céramique spéciale
— 141 —
venant dos hôpitaux de Reims et de Rethol m'a rappelé la
belle pharmacie de notre Hôtel-Dieu de Château-Thierry
qui aurait avantageusement soutenu la comparaison.
Dans cette section pharmaco-médicale, j'ai remarqué un
petit pot à onguent, d'un décor très sommaire, signalé au
livret comme faïence de Champagne. L'indication est vague.
Je regrette de n'avoir pas à noter un type plus caractéris-
tique de la fabrication champenoise, comme par exemple
ces terrines à pâté, en forme de lièvre ou de canard, dont
Epcrnay avait la spécialité et dont le musée de Sèvres pos-
sède deux spécimens datés, avec le nom de la ville écrit en
toutes lettres.
Puisque je suis à formuler mes desiderata, je ne puis
taire mon regret de n'avoir rencontré au palais de l'arche-
vêché aucune œuvre du fameux graveur Robert-Nanteuil,
un des plus glorieux enfants de Reims. On devait tout d'a-
bord, m'a-t-on dit, exclure les gravures, de peur d'être dé-
bordé, et l'on avait raison en principe; mais en admettant
même qu'on ait tenu la porte rigoureusement fermée aux
œuvres du burin — et on l'a plus d'une fois entrebaillée —
ne pouvait-on nous montrer du moins quelques-uns de ces
admirables portraits aux doux crayons ou au pastel, si
fermes, si pénétrants, si sévères, qui font à Robert-Nanteuil
une place à part dans notre grande école du xvn e siècle ?
L'inimitable miniaturiste Périn, Rémois lui aussi, a été
mieux partagé. Il est représenté par plusieurs portraits
d'une finesse exquise parmi lesquels je signalerai celui de
Philibert Caron, n° 087. Périn tient le premier rang dans
cette charmante série qui compte pourtant de très gracieux
ouvrages signés Isabey, Vestier, Bauzil, et même Petitot
(voir le n° 1150 appartenant à M. Robillard).
Dirai-je toutes les merveilles qui ont passé sous nos
yeux, la curieuse collection de montres de M. Ad. Dau-
phinot, les délicats éventails, les émaux, les médaillons de
Nini, les cires dont deux ou trois hors lignes, les statuettes
de Saxe, les biscuits de Sèvres, les figurines de Cyftié, les
— 142 —
camées, les bonbonnières, les dentelles, la tapisserie nor-
wégienne d'un décor si original et d'un si beau coloris ap-
partenant à M. Alex. Henriot, les pendules, les ivoires, les
bronzes, les râpes à tabac en bois sculpté, etc.
La série des dessins et des tableaux offrirait ample
matière à observations si on voulait les soumettre à une
critique sérieuse. Cette catégorie n'a pas été l'objet d'un
tri suffisamment sévère. Nous signalerons toutefois de
ravissants dessins signés Eisen, Bouclier, Caresme,
Cochin ; un dessin de Prudhon, Y Assomption de la Vierge;
un portrait de Victor Hugo par lui-même, traduit ou
plutôt trahi par son graveur (ce curieux autographe du
grand poète est exposé par M. le sénateur Diancourtj ; une
chaude et brillante esquisse de Bonington, première pensée
du tableau du Louvre : François I cv et la duchesse d'Etam-
pes ; le magnifique portrait du cardinal-archevêque de la
Roche-Aymon par Roslin, les pastels de La Tour et de
Rosalba; un gracieux panneau de Boucher et, plus prés
de nous, la Charrette, de Corot; le Bord de rivière, de
Daubigny ; le grand fusain de Millet, et pour finir sur un
chef-d'œuvre, le portrait si serré, si nerveux, si vivant de
M. Morillot, député delà Marne, par Meissonnier.
( >n a rassemblé dans la chapelle tout ce qui a rapport Ã
l'archéologie sépulcrale depuis les temps préhistoriques
jusqu'à l'époque franque ou mérovingienne avec reconsti-
tution de tombes garnies de leur mobilier funéraire. Parmi
celles-ci, ki tombe d'un enfant où la tendresse maternel!''
avail accumulé les objets à son usage et les quatre pièces
de monnaie pour payer le tribut de la barque à Caron. < »n
ne pourrait souhaiter un cadre mieux approprié ace genre
d'exhibitions qui nous montrent à côté des ossements et
de la poussière de nos aïeux les premiers témoignages de
leur industrie, de leur civilisation rudimentaire.
< 'ette salle est peut-être la plus intéressante de toutes,
aujourd'hui que l'étude de l'homme primitif a pris un
nouvel essor grâce aux travaux et aux découvertes de
— 143 —
Boucher de Perthes, né à Rethel, des Cocliet, des Mor-
tillet, des Frédéric Moreau et de M. Léon Morel, dont la
collection occupe à elle seule les deux tiers de la chapelle.
Dans le troisième tiers figurent honorablement les séries
si bien classées de notre collègue, M. Vielle, et les deux
haches en silex de notre collègue, M. Harant, qui sont au
témoignage de M. Morel lui-même, de condition et de
beauté tout à fait exceptionnelles.
Pourquoi ne l'avouerais-je pas ? Les silex taillés ou polis
■des époques paléolithique ou néolithique ne disent pas
.grand chose à un profane comme moi, et mon attention se
serait portée tout droit et à peu près exclusivement sur les
fragments de sculpture antique comme le Jupiter, la Mes-
salinc, la statuette mutilée de Vénus en albâtre, que le pre-
mier ignorant venu peut admirer si peu qu'il soit sensible
au beau. Heureusement M. Morel a eu l'extrême obligeance
de nous guider, de nous signaler, de nous expliquer les ob-
jets les plus caractéristiques de sa collection, résultat de
trente années de fouilles dans les départements de la
Drùme, du Vaucluse, des Vosges et principalement de la
Marne. On se fera une idée exacte de cette collection en
pensant que notre vénéré président d'honneur M. Frédéric
Moreau à qui M. Morel demandait son sentiment, ré-
pondit ce simple mot : « J'en suis jaloux... »
C'est dire, tout en faisant la part de la politesse dans
cette réponse, que la collection de M. Morel est une des
plus importantes de France après le musée de St-Germain.
Les explications si claires, si précises de M. Morel m'ont
fait mieux comprendre l'intérêt de ces objets qui nous ra-
content la vie, les coutumes de nos ancêtres des âges les
plus lointains, et elles n'eussent pas tardé à faire de moi un
adepte, s'il avait pu continuer tant soit peu ses attachantes
démonstrations ; mais il n'est si belle fête qui ne finisse et
nous avons quitté avec bien du regret cette exposition si
captivante à tant de points de vue.
Sans doute on sent que ce musée d'un jour a été impro-
— 141 —
visé avec quelque précipitation, que le catalogue en a été
dressé à la hâte (j'excepte les notices très méthodiquement
établies, communiquées par MM. Morel, Bostcaux, Vielle
et le chapitre spécial si bien documenté relatif à la méde-
cine locale). Il est certain aussi que l'exposition gagnerait
à ce qu'on en retranchât deux ou trois cents numéros; mais
quand on pense aux tiraillements inséparables d'une pa-
reille tentative, aux pressions qu'il fautsubir, auxsuscep-
tibilités qu'il importe de ménager, aux hostilités sourdes
qu'il s'agit de conjurer, à l'action dissolvante des prophètes
de malheur contre lesquels on doit lutter, il faut applaudir
des deux mains et rendre justice aux hommes de dévoue-
ment et de volonté patiente qui ont réussi à mener à bien,
en si peu de temps, une entreprise de cette nature. Il y a
plus qu'un succès personnel pour M. Léon Morel, l'infati-
gable commissaire-général. Il y a de la part de la, ville
de Reims, du centre rémois tout entier une manifestation
de vie locale et régionale du plus heureux augure qu'il
convient d'encourager et au besoin de seconder si jamais
pareil effort artistique devait se renouveler.
Frédéric HENRIET.
IVote c5Le HVff. Vielle
M. Vielle a détaché de sa collection et envoyé a l'Expo-
sition rétrospective de Reims un certain nombre de silex
taillés ou polis des périodes paléolithique et néolithique,
la plupart recueillis par lui dans le canton de Fère-e:i-Tar-
denois. Cet ensemble d'objets se compose de hachettes,
flèches, javelots, couteaux, grattoirs, d'objets de luxe et
— 145 —
autres ayant appartenu aux peuplades primitives qui ont
occupé ce pays.
Si ces objets divers, débris d'une civilisation rudimen-
taire disparue, se trouvent disséminés sur le sol de notre
contrée, on les retrouve également sur tous les autres
[•oints de l'ancien continent, seulement la roche em-
ployée pour leur fabrication offre parfois quelque différence
suivant la nature du sol ; mais les objets confectionnés,
armes ou outils, sont parfaitement similaires, étant l'œuvre
du même ouvrier, de l'homme de la préhistoire. Venu le
dernier sur le globe, abandonné à ses propres ressources
au milieu de la nature, il eut une lutte terrible à soutenir,
la lutte suprême pour la vie. Les rudes travaux auxquels
il dut s'employer pour conquérir le sol, l'occuper définiti-
vement, affermir son autorité se continuèrent par les
mêmes moyens mis par lui en pratique, et il étendit succes-
sivement sa domination sur tous les points habitables de
notre planète. Il y a laissé ses outils et ses armes ; nous
les retrouvons dispersés partout sur le sol. Ce sont ces
pierres, dont nous connaissons l'intérêt scientifique depuis
plus d'un demi-siècle par les magnifiques découvertes de
Boucher de Perthes, qui ont contribué à jeter un jour
nouveau sur les origines de l'humanité.
Cette civilisation primitive a existé durant la longue
période dite l'âge de la pierre. Cette même civilisation a
été retrouvée presque identique chez les peuples qui sont
venus occuper le nouveau continent et les débris de la
même industrie s'y rencontrent répandus sur le sol. De
nos jours, chez les races sauvages, on retrouve la même
industrie primitive. Comme point de comparaison de la
première industrie de l'homme à établir entre les peupla-
des qui ont séjourné sur le sol du Nouveau-Monde et celles
qui ont occupé le nôtre, notre collègue a joint, à ses silex
de l'arrondissement de Château-Thierry, une série d'armes
ayant appartenu aux Indiens d'avant la conquête.
Il serait trop long de nous étendre sur la description de
10
— 146 —
toutes les pierres exposées par M. Vielle dont le nombre
est supérieur à une centaine ; nous nous bornerons donc Ã
signaler celles qui nous paraissant offrir le plus d'intérêt
au point de vue de l'art et de l'archéologie préhistoriques.
I. — Pierres locales.
Parmi les hachettes taillées en silex, nous avons remar-
qué des échantillons caractéristiques de dimensions diffé-
rentes de cet instrument qui, servant d'outil et d'arme,
était employé à la main (n 0s 1, 2, G, et 11). L'un de ces
échantillons porte à la base une échancrure ou entaille
façonnée intentionnellement pour y appuyer le pouce,
l'instrument étant tenu dans la main. 8e trouvent aussi
représentés les principaux types du môme instrument, dit
chelléen ou coup de poing (5, 7, S et 10).
Les hachettes polies sont en roches de différentes natu-
res quoique ayant toutes été ramassées sur plusieurs
points du territoire du Tardenois. Celles en roches vertes
(jadéïte, serpentine, etc.) offrent de beaux spécimens
(13, 14, 1."), 18, 25). Les hachettes en silex représentent les
formes et les dimensions les plus répandues (12,19,26).
Celle n° 22 diffère des précédentes par son tranchant
oblique. Les hachettes en diorite sont indiquées par les
n * 20 et 2-j. Nous avons remarqué une hachette en roche
quart/.cuse peu commune (24); une herminette en serpen-
tine clôt la série des hachettes (27).
Dans une collection d'une vingtaine de lames et de grat-
toirs figurent plusieurs spécimens de couteaux avec des
retouches (29, 33, 40, 41, 43).
N<»tre attention s'est principalement portée sur les
petits silex. Cette catégorie, très intéressante surtout au
point de vue de l'art primitif, comprend une quarantaine
— 147 —
de pièces d'une parfaite conservation, qui toutes ont été
recueillies par l'exposant, tant dans les ateliers en plein
air de Fère-en-Tardenois et des communes environnantes
qu'au tumulus de cette ville. Plusieurs de ces pièces sont
d'une beauté remarquable et attestent, parla bonne exécu-
tion et la finesse du travail, le degré de perfection que
l'artiste avait atteint avant la découverte des métaux. Nous
avons remarqué particulièrement : deux pointes de flèche
à barbelures et à pédoncule, en roche noire, provenant du
tumulus de Fère-en-Tardenois (51 et 52) ; une autre flèche
également barbelée, plus petite, légère, en silex blanc (5G) ;
deux autres de même forme, de grandeur ordinaire, repré-
sentant le type le plus commun au département de l'Aisne
de cette arme de luxe (55 et 57) ; une très petite hachette
en jadéïte marbrée (59) ; deux autres petites hachettes,
l'une en jadéïte et l'autre en jaspe (49 et 54) une pointe en
silex d'une finesse et d'une légèreté excessives (60) ; un
petit silex forme croissant, avec retouches, les extrémités
arquées et d'une grande finesse (63) ; un autre petit silex
de forme rectangulaire, légèrement arqué avec bouts
équarris (61) ; une petite flèche minuscule forme triangu-
laire à base rectiligne en silex (65) ; une autre flèche de
grandeur ordinaire, triangulaire, Ã base rectiligne (71) ;
deux autres flèches, grandes, forme amygdaloïde, l'une Ã
base convexe (67 et 68) ; une pointe de flèche allongée,
retouchée des deux côtés vers la pointe (74) ; une série de
huit spécimens de la flèche typique de Fère-en-Tardenois
(n 0s 75 à 82) et une autre série de six échantillons de la
flèche à tranchant transversal.
Avec ses pierres locales, notre collègue fait figurer plu-
sieurs hachettes en jadéïte et en roche des Alpes. Ces
pièces sont restées insérées dans leur gaine en bois de
cerf. Ces beaux spécimens (hachettes et gaines) ont été
recueillis à la station lacustre de Robenhausen et sont très
bien conservés (n 0s 17, 38 et 45).
— 148 —
IL — Pierres d'Amérique.
A la suite des silex de notre région, se trouvent repré-
sentées deux belles séries d'armes provenant des tumulus
(Mounds) de la rivière de Willeamette, près du Pacifique,
Orégon (Etats-Unis).
La l re série forme une collection de neuf pointes de
flèche de diverses formes et roches (n os 89 à 97 ; un
spécimen de ce projectile est finement crénelé et denté.
La 2 e série se compose d'échantillons de pointes de
javelot, Ã crans, en roche siliceuse (n os 98 Ã 102).
Conférence faite à Château-Thierry
LE LUNDI 24 JUIN 1895
SUR
JEAIST IDE X-.A FOIVXAIIVE
Mesdames, Messieurs,
Parmi tous les écrivains qui ont illustré les lettres et le
nom français, je ne sais s'il en est d'aussi populaires,
mais à coup sûr il n'en est pas déplus populaires que Jean
de La Fontaine.
Aussi vous, enfants de Château-Thierry, vous avez
raison, votre cœur a raison, de glorifier sa mémoire et de
fêter son souvenir, car si son génie, son bon sens et sa
renommée appartiennent à la France entière, par son ori-
gine, par sa famille, par son sang en un mot et par son
tempérament, je dirai même, parla tournure de son esprit,
il est à vous plus spécialement, plus profondément.
11 est, et vous avez raison d'en être fiers, la gloire intel-
lectuelle de votre pays.
— 150 —
Pendant que vous célébrez le 200 e anniversaire de sa
mort, le 200 e anniversaire de son entrée dans l'Immortalité,
j'ai désiré, au milieu de ces réjouissances et de ces fêtes
magnifiques, venir vous parler de lui, j'ai voulu me placer
avec vous en face de cette grande et bonne figure afin de
la contempler, pour ainsi dire, religieusement et de faire
monter vers elle, l'hommage de notre admiration.
J'ai le devoir de remercier ici MM. les organisateurs de
la fête et la municipalité elle-même, d'avoir bien voulu m'y
autoriser. Et je les prie, et je vous prie en même temps
d'avoir pour mes paroles, si je reste trop au-dessous de
mon sujet, l'indulgence que me méritera certainement Ã
vos yeux ma bonne volonté.
Pour parler la langue de La Fontaine :
Si de vous agréer je n'emporte le prix
J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris.
Dans la succession ininterrompue de grands écrivains
d'esprits supérieurs, de penseurs de haute et saine raison
qui ont illustré les Lettres françaises et contribué au déve-
loppement des meilleures facultés de notre intelligence
nationale, La Fontaine occupe sans nul doute une place Ã
part et des plus en lumière.
Alors que d'autres grands hommes s'effacent peu à peu
dans les brumes du passé, que leur style semble vieilli, que
leurs ouvrages trop imprégnés des idées particulières de
l'époque dans laquelle ils ont vécu n'ont plus pour nous la
même saveur et sur notre esprit la même autorité ;
La Fontaine, au contraire, est resté jeune, il semble que
ses écrits datent d'hier, il exerce sur nous, venus 200 ans
après, la même influence.
La puissance de cette influence est en raison directe de
la perfection de son œuvre.
— 151 —
D'autre part, cette œuvre est si complète et si attrayante,
je parle de son œuvre principale, de son œuvre de fabu-
liste, qu'après l'avoir étudiée on éprouve, si je ne me
trompe, le besoin de connaître mieux, de voir de plus
près, l'homme qui en fut l'auteur.
Aussi, l'homme, puis, l'Å“uvre et son influence, c'est lÃ
le double point de vue d'où l'on peut se placer pour bien
juger et pour mieux admirer cette belle et sympathique
figure qui a un nom si justement populaire : Le Bon
La Fontaine.
Comme homme, Mesdames et Messieurs, La Fontaine
fut un doux et un sincère, je dirais, un naïf si le regard si
pénétrant qu'il laissait tomber sans efforts, sur les travers,
les défauts, et les vices inhérents à l'humanité me permet-
taient cette expression. Il était simple et bon avec un cœur
aimant sur lequel tout naturellement les passions de la
jeunesse eurent beaucoup de prise. Il était et il fut toujours
fidèle à ses amitiés. Sa reconnaissance envers ses protec-
teurs ne se démentit jamais. Il en donna du reste une
preuve assez courageuse au moment de la disgrâce fou-
droyante du surintendant Fouquet dont il avait été le com-
mensal et l'ami. Il ne craignît pas d'élever la voix en sa
faveur près de Louis XIV dont il y avait à cet instant
quelque raison de redouter la colère.
Cette élégie Aux nymphes de Vaux, d'un sentiment si
profond, d'une habileté, d'une délicatesse de touche si
savantes, de la part d'un homme qui fut toujours le con-
traire d'un courtisan ne démontre-t-elle pas surabondam-
ment la fidélité de son à me ?
Oronte est à présent un objet de clémence,
S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance
Il est assez puni par son sort rigoureux
Et c'est être innocent que d'ùtre malheureux !
— 152 —
Cette fidélité, cette sincérité, cette sensibilité, cette
bonté, toutes ces qualités en un mot dont je viens de parler,
on avouera que ce sont là des qualités sérieuses qui ne se
rencontrent pas communément et qui par elles-mêmes
placent un homme au-dessus du niveau ordinaire. Si, par
dessus tout cela, la nature a voulu couronner son œuvre
en y joignant les plus subtiles facultés de l'esprit, la pro-
fondeur du coup d'œil, la rectitude absolue du jugement et
la facilité d'exprimer clairement et agréablement sa pen-
sée, l'homme qui se trouve revêtu de tous ces dons sera
un grand écrivain, un grand poète, un grand artiste ou un
grand philosophe selon la direction imprimée à son âme
par ses instincts, par ses études ou par sa vocation.
Les biographes de La Fontaine, et ils sont nombreux,
ont tous reconnu chez lui ces qualités fondamentales.
Mais, partant de là , ils se sont divisés en leurs apprécia-
tions et leurs critiques sur les accidents d'une vie dont ils
avaient constaté d'un commun accord et admiré les mobiles
primordiaux.
C'est une loi naturelle qui ne date pas d'aujourd'hui et
c'est, à mon avis, un hommage rendu à leur supériorité
que cette curiosité qui nous porte à vouloir connaître jus-
que dans ses moindres détails l'existence des hommes
supérieurs. On veut, permettez-moi l'expression qui rend
bien ma pensée, les voir en robe de chambre. On critique
leurs actions, on scrute leurs intentions, puis on croit
avoir le droit de prononcer des jugements sévères et sans
appel sur les contradictions que l'on a cru saisir entre
leurs actes et leurs doctrines ou leurs écrits.
On oublie le plus généralement de tenir compte des
circonstances de temps, de lieu et de mœurs, des diffi-
cultés matérielles, des fatigues morales ou mentales. On
juge mal parce qu'on a perdu de vue les causes qui lais-
sent pour cette raison une empreinte incomprise sur la
physionomie intime d'un grand homme dont la physiono-
mie extérieure garde une sérénité superbe.
— 153 —
C'est ainsi qu'on a reproché à La Fontaine d'avoir trop
aimé les plaisirs dans sa jeunesse, ce qu'il avoue du reste
d'assez bonne grâce dans ces vers :
Pour moi le monde entier était plein de délices,
J'étais touché des rieurs, des doux sons, des beaux jours,
Mes amis me cherchaient, et parfois mes amours.
Ces vers avouent peut-être de sincères égarements de
jeunesse, il n'y a pas lieu d'en louer leur auteur, mais
Messieurs, que ceux d'entre nous qui n'en ont point eu lui
jettent le premier blâme.
On a parlé de son caractère insouciant; là encore il fau-
drait s'entendre. Oui certes il était insouciant des réalités
matérielles qui nous étreignent : cet homme qui consacra
toute sa vie à la poésie. Il vivait dans son rêve. Est-ce Ã
nous de nous en plaindre, puisque de ce rêve sont sortis
tous nos petits poèmes qui sont des monuments de l'esprit
et du bon sens français . Si Jean de La Fontaine avait con-
servé sa charge de maître des Eaux-et-Forêts que lui avait
léguée son père, nous n'aurions pas aujourd'hui bien pro-
bablement à fêter l'immortel fabuliste qu'il fut.
Dans un autre ordre d'idées, on a diversement jugé sa
conduite lorsqu'il se sépara de sa femme. Evidemment
notre poète ne fut pas un modèle sous ce rapport et je n'ai
garde de le présenter comme tel aux maris qui m'enten-
dent. Cependant, peut-être, faut-il tenir compte plus qu'on
ne l'a fait de la jeunesse des deux époux, et se demander
jusqu'Ã quel point l'un ou l'autre fut coupable de cette
insaisissable et peu définissable cause de rupture qui se
rencontre encore quelquefois aujourd'hui et qui a nom :
l'incompatibilité d'humeurs.
En tous cas, il avoue sans détours ses torts à ce sujet et
ne laisse soupçonner nulle part que sa femme en ait eu
aucun.
— 154 —
Il a donné lui-même son opinion sur le mariage dans
le conte des Aveux indiscrets :
Le nœud d'hymen doit être respecté,
Veut de la foi, veut de l'honnêteté...
Et si malgré cette honnêteté il vient à se desserrer il
conseille
De ne point faire aux <'^rar<ls banqueroute.
Puis, par un mélancolique retour sur lui-même, il
ajoute :
Je donne ici de beaux conseils sans doute
Les ai-je pris pour moi-même '. Hélas non !
Pardonnez-moi, Mesdames et Messieurs, si je m'arrête
sur toutes ces critiques qui ont été faites trop souvent sur
la vie de La Fontaine, je les ai toujours trouvées, en majeure
partie, si peu fondées que j'aime à redire le peu de cas qu'il
convient d'en faire, en présence de l'action morale et saine
qu'exerce son œuvre.
Des esprits étroits n'ont-ils pas été jusqu'à lui repro-
cher d'avoir été pendant une grande partie de sa vie le
commensal des grands soigneurs et des grandes dames qui
l'avaient pris en amitié. Ils pourvoyaient à ses besoins
sans qu'il eût à se préoccuper d'autres soins que de laisser
couler sa verve tantôt en leur honneur, tantôt pour leur
plaisir, toujours pour le plus grand profit de ses contem-
porains et de la postérité.
Ils oublient ces moralistes en chambre qu'il n'y avait
point d'autre moyen à cette époque de vivre de sa plume
pour l'écrivain, comme pour l'artiste de vivre de son art,
sinon d'être hébergé, protégé, pensionné par les grands.
Ils oublient que les amis de La Fontaine, Racine, Molière,
Boileau, et tant d'autres vivaient uniquement de la libé-
— 155 —
ralité des princes, des gens de Cour et du Roi. S'il est une
différence à établir entre eux et lui, elle est ce semble
tout à son avantage, tout à l'honneur de son caractère ;
il ne demanda jamais rien; jamais par sa plume ou son
talent il ne se fit courtisan dans l'espoir d'en tirer profit.
Ses amis et ses admirateurs en usaient ainsi avec lui parce
qu'ils étaient ses amis et ses admirateurs.
Quant à ses distractions qu'on a tant racontées, il fau-
drait savoir si l'homme que la pluie, par exemple, n'arrache
pas à ses pensées ou à son travail est véritablement un
distrait ou s'il n'est pas plutôt un homme que rien ne peut
distraire des idées qui l'absorbent.
Voilà quel était l'homme dont les œuvres ont été répan-
dues à des centaines de millions d'exemplaires, à qui l'Aca-
démie ouvrit ses portes malgré Louis XIV et qui mourut
à soixante-quatorze ans dans les pratiques de la religion
de ses premières années, sincère en cela comme il l'avait
été en tout, et comme le dit Louis Racine :
Vrai dans tous ses écrits, vrai dans tous ses discours,
Vrai dans sa pénitence à la fin de ses jours,
Du Maitre qu'il approche il prévient la justice,
Et l'auteur de Joconde est armé d'un cilice.
Mesdames, Messieurs,
Incontestablement, les œuvres de La Fontaine, prises
dans leur ensemble, se ressentent de cette organisation
sensible et bonne à l'excès. Comme son cœur, elles sont
soumises à toutes les vibrations que les souffles de l'ima-
gination et les vents des passions ont pu émouvoir autour
de lui. De même qu'il revenait toujours après les escapades
de sa nature prime-sautière vers les idées de simple et
sage morale qui emplissaient sa pensée ; de même il rêve-
— 156 —
nuit toujours à ses fables, ou à des ouvrages de semblable
tendance.
( >n sent dans ses divers écrits, dans ses lettres, dans ses
préfaces surtout que pour lui ses fables ont été l'œuvre
capitale de sa vie. Quand il s'agit de ses fables, le ton de
ses préfaces est différent. Lorsqu'il présente au public un
livre de contes, son style est assurément toujours ferme,
net, limpide, mais la pensée n'est pas aussi assurée. Il
semble s'excuser de ne chercher qu'Ã nous amuser et il en
choisit les raisons les plus valables ; s'il s'agit de ses fables
au contraire, il parle, oh I sans fatuité, en homme qui sent
la valeur de son livre, en homme d'expérience et de savoir
qui veut dans leur intérêt faire partager l'une et l'autre â
ses lecteurs.
Ici, Messieurs, je suis bien embarrassé. Que dire de ces
failles qui n'ait été déjà dit 1 Mais nous sommes ici pour
parler de lui, pour nous souvenir de lui, pour l'admirer, je
ne sortirai donc pas du but que je me suis proposé en vous
redisant ce que tout le monde en a dit, ce que vous en
pensez.
Au point de vue du style, nous le retrouvons toujours
égal à lui-môme, c'est toujours le même charme qui opère
sur nous quand nous le lisons.
Il est clair, simple, naturel et gracieusement poétique.
Même dans ses laisser-aller, dans ses incorrections, le
charme dont je parle continue;! ce point qu'on se demande
et non sans raison si ces faiblesses ne sont pas voulues.
Mais dans cet écrin ciselé du style et dans ce cadre doré
de la fiction, que de bonnes et robustes pensées, quel
solide cours de morale en action, Ã l'usage de l'homme en
général et de notre race française en particulier !
Plus on relit, en avançant dans la vie, ces petits poèmes
si tins, si souples, si bon enfant, permettez-moi l'expres-
sion, et si pleins de raison, et plus on découvre de pro-
fondeur et de vraie sagesse sous leur naïve enveloppe.
C'est le fruit de son âge mûr, car vous savez, Mesdames
— lo7 —
et Messieurs, que ce n'est que vers 47 ans qu'il commenta
à les publier. C'est sa pensée philosophique arrivée à sa
maturité en même temps que son rêve qu'il nous livre avec
la bonhomie que vous savez. De là cette poésie d'un attrait
si pénétrant et d'un goût exquis.
L'apologue et l'allégorie ont été de tout temps en hon-
neur parmi les productions de l'esprit humain, mais nul
poète et nul philosophe, nul fabuliste, parmi les devanciers
qui ouvrirent le chemin à Jean de La Fontaine, n'approcha
dans ce genre, aussi près que lui de la perfection. Sous sa
plume, la morale devient aimable et facile, jamais revêche,
soit qu'il nous apparaisse comme un critique, un critique
sans fiel, des penchants, des passions, des fantaisies des
grands, soit qu'il se montre un souriant conseiller, un
paternel éducateur de la jeunesse et de l'enfance.
A ce propos, peut-être n'a-t-on pas assez remarqué que
La Fontaine à qui l'on a reproché, à l'occasion d'une ré-
ponse distraite de ne pas s'être suffisamment occupé de
son fils (lequel, du reste, était en bonnes mains auprès de
son ami, M. le premier président de Harlay qui l'avait
adopté) avait eu pour but direct, pour objectif d'instruire la
jeunesse : « Dites à un enfant, écrit-il dans la préface de
son premier volume de fables, que Crassus, allant contre
les Parthes s'engagea dans leur pays sans savoir comment
il en sortirait; que cela le fit périr lui et son armée quelque
effort qu'il fît pour s'en retirer... Dites au même enfant que
le renard et le bouc descendirent au fond d'un puits pour
y éteindre leur soif; que le renard en sortit s'étant servi
des épaules et des cornes de son camarade comme d'une
échelle ; au contraire le bouc y demeura pour n'avoir pas
eu tant de prévoyance; et par conséquent, il faut considérer
en toute chose la fin... Je demande lequel des deux exem-
ples fera plus d'impression sur l'enfant? Ne s'arrêtera- t-il
pas au dernier comme au plus conforme et moins dispro-
portionné que l'autre à la petitesse de son esprit ? 1l ne faut
pas m'alléguer que les pensées de l'enfance sont d'elles-
— 158 —
mêmes assez enfantines sans y joindre encore de nouvelles
badineries : Ces badineries ne sont-elles qu'en apparence,
dans le fond elles portent un sens très solide par-
les raisonnements et les connaissances qu'on peut tirer de
ces fables on se forme le jugement et les mœurs. On se
rend capable de grandes choses. »
Et plus loin : « Ainsi ces fables sont un tableau ou cha-
cun de nous se trouve dépeint. Ce qu'elles nous repré-
sentent confirme les personnes d'un âge avancé dans les
connaissances que l'usage leur a données et apprend aux
enfants ce qu'il faut qu'ils sachent. »
•l'aime à vous citer ces lignes, Mesdames et Messieurs,
parce qu'elles précisent bien fermement la volonté qu'a eue
La Fontaine, le distrait, le rêveur, de faire œuvre utile et
sérieux ■.
Mlles empêcheront aussi ses admirateurs de prendre
trop facilement à la lettre ces vers de son épitaphe, inspi-
rés un peu par son dédain d'ici-bas et beaucoup par sa
modestie.
Quant à son temps, bien sut le dispenser,
Deux parts ru lit, ilonl il soûlait passe]',
L'une à dormir, et l'autre à ne rien l'aire
Je ne veux pas, et du reste je n'en aurais pas le temps,
«l'appesantir sur ses autres ouvrages, ils ont les mêmes
qualités de style simple et poétique, la même compassion
douce pour la pauvre humanité, avec, au fond, je ne sais
quelle calme rà ©signation à la nécessité, à la destinée, aux
lois de l'ordre établi, la même disposition philosophique Ã
prendre l'homme pour ce qu'il est, ni meilleur, ni plus mau-
vais qu'il n'est en réalité.
( !e n'est point non plus ici le lieu de parler des ses contes,
je ne veux pas cependant paraître avoir la timidité de les
— 159 —
passer sous silence de propos délibéré. Ce sont des pro-
ductions de sa jeunesse qu'il traite lui-même de bagatelles
dans une de ses préfaces. S'il a souvent, peut-être sans
s'en douter, au moment où il les composait dépassé les
bornes de la gauloiserie pour atteindre celles de la licence,
il n'en fut pas seul coupable, son siècle et la société dans
laquelle il vivait l'y poussaient un peu. « Les personnes les
plus réglées dans leurs mœurs, ditWalckenaer, ne faisaient
aucun scrupule d'avouer le plaisir qu'elles trouvaient à la
lecture de ces historiettes graveleuses, si spirituellement
racontées ».
En tous cas, on pourrait en mettre à part un certain
nombre qui, moins licencieux que les autres, sont des
modèles de narration.
Mais je n'ai pas à insister sur ce point, car c'est le fabu-
liste, c'est le bon La Fontaine, c'est l'auteur des fables qui
ont intéressé notre enfance, que nous fêtons aujourd'hui.
Et c'est comme tel qu'il a eu sur toutes les générations qui
se sont succédé depuis sa mort, une influence dont il serait
difficile, même approximativement, de mesurer l'étendue.
Voilà un homme en effet qui a composé un petit livre qui
se trouve depuis deux cents ans entre les mains de tous
les Français. Dans ce livre il a condensé sous une forme
poétique, lumineuse, intéresssante, amusante comme nous
l'avons remarqué tout à l'heure, la plupart des idées
qu'une avisée et clairvoyante expérience mettrait des
années à accumuler dans notre esprit. Elles sont présen-
tées en images qui saisissent notre intelligence à peine
ouverte. Elles laissent leur empreinte dans notre mémoire.
Elles se gravent dans notre entendement. Elles imprègnent
notre jugement. Elles préparent l'évolution de nos mœurs.
Elles finissent par faire partie de nous-mêmes à ce point
que nous les retrouvons à chaque instant dans nos pensées
et nos conversations.
— 160 —
Ce ne sont pas seulement les savants, les lettrés, les
hommes d'une certaine éducation et d'une instruction
certaine qui sont hantés par les réminiscences des
maximes et des préceptes du bon La Fontaine. Deux
Français, à quelque classe de la société qu'ils appar-
tiennent, ne sauraient converser ensemble, pendant une
heure sur n'importe quel sujet sans qu'il surgisse entre
eux des citations de notre La Fontaine.
Depuis l'enfant qui récite une fable qu'il comprend Ã
peine sous les yeux émerveillés de ses parents jusqu'Ã
l'adolescent qui puise dans cette fable un commencement
de la science, de la vie et de l'expérience qui le fera fort
dans tout le cours de son existence, tous ont subi le béné-
fice de cette influence. Il n'est pas jusqu'au vieillard qui
en se délectant à la lecture de ces petits chefs-d'œuvre ne se
retrempe dans la bonne et saine raison qu'on est tenté
d'oublier à tout âge.
Je finis, Mesdames et Messieurs. Si j'ai été trop long, si
j'ai abusé de votre attention, vous me le pardonnerez car
j'ai oublié l'heure, en parlant du plus grand de vos com-
patriotes en ce jour où vous vous souvenez le plus qu'il est
vôtre.
Eh ! oui, dans cette ville, Ã chaque pas, Ã chaque coin de
rue, là -haut parmi les ruines du vieux château qu'il con-
naissait si bien, là -bas au milieu de ces prairies ensoleil-
lées, tout près d'ici dans la maison qui l'a vu naître et que
votre piété a conservée presque intacte, son souvenir
plane comme un rayon de gloire à travers lequel on croit
voir passer son ombre souriante et rêveuse.
Gardez ce culte que vous avez pour lui, et continuez Ã
fêter chaque année sa grande mémoire.
Sans lui la ville de Château-Thierrv n'aurait rien Ã
— 161 —
envier peut-être aux autres villes de. France que les fastes
de notre histoire.
File porte dans son nom les signes de son antique
orgine, Un de ses seigneurs fut assez puissant pour y
amener captif un roi de France. Elle a vu luire, mais ce ne
fut qu'un moment, l'épée conquérante de Charles-Quint.
Elle a vu passer Mayenne le preneur de villes. Elle a salué
l'aurore du régne du bon roi Henry. Et récemment encore
au commencement de ce siècle elle prêta son nom à une
des dernières victoires de Napoléon.
Mais avec La Fontaine, par dessus tous nos souvenirs,
au-dessus detousces sujets de fierté, Château-Thierry a un
honneur plus grand, une gloire plus pure, c'est d'être la
patrie de celui qui fut lui-même une des plus pures gloires
des lettres, de l'esprit de la raison et du bon sens français.
L.-M. JEHAN.
il
DE L'HOTELDIEU DE CHATEAU-THIERRY
VASES DE PHARMACIE
(aperçu général)
Nos ancêtres savaient imprimer un cachet d'art et de
goût à tous les objets qu'ouvraient leurs mains habiles,
que ces objets, — précieux ou non quant à la matière, —
fussent appelés à orner des palais ou le plus humble logis.
Nul art ne fournit plus de preuves à l'appui de cette vérité
que la céramique et — pour prendre l'expression dans un
sens plus limitatif — que la faïence, spécialement la
faïence italienne et française des trois derniers siècles.
Le plus grand nombre des pièces que nos musées et les
collections particulières ont recueillies avaient une desti-
nation évidemment décorative. Elles garnissaient les dres-
soirs des riches demeures concurremment avec les vais-
selles d'or et d'argent artistement repoussées et ciselées.
A côté de ces plats, de ces vases de luxe, on eût trouvé,
dans les bahuts, les services de table en argenterie ou en
— 104 —
faïence plus ou moins richement décorés selon le rang et
la fortune. Il n'y avait pas non plus de ménage, si modeste
soit-il, d'intérieur ouvrier ou campagnard qui n'eût son
pichet, son broc à cidre, son pot à surprise, son plat Ã
barbe à légende, sa Jacqueline ou son Roger-Bontemps Ã
cheval sur un tonneau et son assiette patronymique posée
sur la cheminée à lambrequin bleu bordé de jaune. Tout
cela orné avec plus ou moins de goût et d'esprit, selon les
temps, mais toujours gai à l'œil et point banal.
Beaucoup de ces pièces de fabrication courante et com-
mune ne s'attendaient pas à l'honneur de figurer dans nos
collections publiques ou privées et sont les premières
étonnées de s'y voir. Si elles y ont pris place, ce n'est pas
pour leur mérite intrinsèque, mais à titre de document,
pour compléter des séries et servir à l'histoire de l'Art de
la terre. Puis la mode s'en est mêlée et la mode ne garde
jamais de mesure. Nous vovons alors l'assiettomanie sévir
et faire irruption dans tous les domiciles bourgeois. C'est
ce snobisme particulier qui étale, jusque dans le salon, les
assiettes communes de Lorraine à grosses roses carmin,
.1 coqs écarlates, bonnes tout au plus à égayer de leurs
tons criards la table de quelque vide-bouteille ou rendez-
vous de chasse de campagne ; c'est le snobisme qui entasse
et exhibe, sans choix et sans méthode, le bon, le médiocre
et le pire. C'est le snobisme qui fait des suspensions
avec des couvercles de soupière, des encriers avec des
porte-burettes, des jardinières avec 'les bourdalous et <\q^<
cuvettes, infligeant ainsi à des objets réservés à un tout
autre usage, les plus ridicules avatars, ("est le snobisme
enfin — horresco referons — qui accroche jusqu'à ces
accessoires de toilette, Ã forme de violon, qu'il serait
séant de dissimuler, et qui convertit en caisses à Meurs
certains récipients liabi tués à se dérober plus discrètement.
Placés sur une terrasse, sous une vérandah, sur les
pieds-droits d'un escalier, passe encore! on ne saurait
alors désapprouver cette heureuse transformation ; mais
— 165 —
j'en ai vu jusque dans des salles à manger, et c'est lÃ
que commence l'hérésie. Car, bien que ces vases, désor-
mais consacrés au culte de Flore, soient devenus le véhi-
cule des parfums les plus suaves, on a peine à chasser le
souvenir du genre de services qu'ils rendirent autrefois Ã
nos pères.
Ce sont là les erreurs de l'assiettomanie et on a le droit
d'en rire un peu. Mais c'est après tout un sport inoffensif.
Les chasseurs d'assiettes font office de rabatteurs, et
rendent service en faisant sortir de la huche et du grenier,
comme le gibier du gîte, des pièces intéressantes qui
eussent été perdues pour tout le monde.
J'ai des raisons personnelles de me montrer indulgent
pour le travers que je dénonce ; car j'en ai moi-même été
atteint. C'était au beau temps où je courais les champs et
les villages sac au dos, ma boîte de peinture à la main. Pas
de maison que mon œil ne scrutât jusque dans ses
arrière-profondeurs pour y découvrir l'assiette à faire —
comme dit Sarcey. Comme j'étais généralement fort mal
équipé, j'inspirais confiance et l'on me faisait des conces-
sions que n'eût point obtenues un monsieur bien mis. Une
fois pourtant, il arriva que je dus opérer en chapeau haute
forme. J'ai même à m'accuser d'avoir, ce jour-là , foulé aux
pieds toutes les convenances. J'avais été convoqué Ã
l'enterrement d'un pauvre petit nourrisson, décédé dans
un village des environs de Meaux. A peine entré dans la
maison mortuaire, mon œil — ce que c'est que l'habitude !
— avise une vieille faïence pendue au vaissellier. En atten-
dant le clergé qui était eu retard, et sans nul respect pour
la circonstance, je négocie l'acquisition de l'assiette avec
la nourrice qui essuie ses larmes pour conclure le marché.
Quelques instants après, je suivais gravement le convoi
avec mon assiette sous le bras, enveloppée dans un
numéro du Petit Journal.
Le récipient sut gcneris, dont nous parlions tout Ã
l'heure, que les habiles ouvriers de Rouen se plaisaient Ã
— 1G6 —
orner avec un talent digne d'un meilleur emploi, nous
amène tout droit à son proche parent, le vase de phar-
macie. Cette catégorie spéciale constitue une branche
importante de la céramique. Les siècles passés nous en
ont légué un stock énorme. Les Musées du Louvre, de
Cluny, de Sèvres, des Arts décoratifs, pour ne parler que
de ceux-là , en sont abondamment pourvus, et il n'est pas
de collection particulière qui n'en possède un plus ou
moins grand nombre.
C'est l'Italie qui fournit les spécimens les plus remar-
quables, datant pour la plupart du xvi e siècle, la belle
époque de la fabrication italienne. (Il en existe de plus
anciens qui remontent au xv c et plus loin encore, mais
nous devons rester dans les données générales). Ils pro-
viennent des fabriques les plus réputées : Faenza, Deruta,
Urbino, Pesaro, Caffagiolo, Gubbio, etc. On cite au pre-
mier rang les célèbres vases d'Oraxio-Fontana pour la
Speziera du Palais ducal de Guid'Ubaldo II, et ceux
fabriqués a Castel-Durante pour la pharmacie de Lorette.
On s'explique que cette, majolique utilitaire nous soit
arrivée en si grande quantité, quand on songe qu'il n'était
pas d'établissement hospitalier ni de monastère — et Dieu
sait si ceux-ci étaient nombreux dans la Péninsule ! — qui
ne dût le matériel complet de sa pharmacie aux grandes
familles princières et souveraines qui les avaient fondés et
les patronnaient. C'est pour cela que beaucoup de ces pots,
de ces bouteilles, de ces biberons, portent le chiffre et les
armoiries des bienfaiteurs des maisons auxquelles ils
appartenaient. On ne s'étonnera pas dès lors que la
richesse de leur ornementation contrastât avec l'humilité
de leurs fonctions. Il en est en effet qui atteignent par le
style du décor, et l'éclat des couleurs à la beauté des
pièces de luxe destinées à l'embellissement des apparte-
ments. Nous avons vu adjuger à l'Hôtel Drouot, à la vente
de feu Ch. Antiq, amateur bien connu (mars 189.")), au prix
de 2,350 francs, un vase de Ncvers, de forme élégante et
— 167 —
de dimensions tout à fait exceptionnelles. Haut de 71 cen-
timètres, couvercle compris, il était élevé sur piédouche,
orné de deux grosses anses torses au-dessous desquelles
grimaçaient deux mascarons, et décoré de fleurs, feuil-
lages, oiseaux en blanc fixe sur fond gros bleu. Il était noté
comme provenant de l'hospice de Moulins, et portait sur
un cartouche en réserve l'inscription : « Mithridat ». Le
Mithridat était, ainsi que la thériaque, les spécifiques
souverains de la vieille pharmacopée. Us avaient toujours
droit aux récipients les plus somptueux. Ce n'est pas pour
rien qu'on disait : Mithridatum Damocratis mcdicamenta
deorum ma/ius. Etonnez-vous après cela qu'on n'y touchât
qu'avec un saint respect!
Il n'y a pas à se méprendre sur les vases destinés au
rôle auxiliaire de la thérapeutique. D'abord leur forme est
caractéristique, peu variée à quelques exceptions près,
simple et pratique comme il convient à des objets d'un usage
quotidien. Elle se réduit à deux ou trois types essentiels
commandés par la nature des substances qu'ils devaient
contenir, les uns en forme de bouteilles à panse sphérique
ou de forme ovoïde, à anse et à bec, sont destinés à rece-
voir les liquides. D'autres sont réservés aux corps solides,
poudres, herbes, pilules, onguents, etc. Ceux-là sont géné-
ralement de forme cylindrique, Ã flancs un peu concaves,
afin que la main puisse facilement les saisir et les replacer
sur la tablette où ils sont rangés en ordre de bataille ; mais
il y a une raison plus concluante encore pour reconnaître
le récipient pharmaceutique ; c'est que toujours il porte le
nom du médicament écrit sur une banderolle qui se déploie
horizontalement sur la panse : mustarda fina (Musée du
Louvre, n° 639 du Cat. Darcel) mel rosato, ung. ad scabiam
(onguent contre la gale), ung. Egyptlac, etc. aqua Farfara
(eau de tussilage), triée borcag (préparation de bour-
rache), etc.
Cette banderolle sert de motif central autour duquel
convergent les rinceaux, figures ou arabesques qui cou-
— 1G8 —
vrent la surface du vase. Quelques-uns, comme celui do la
vente Antiq, se distinguent par une grande recherche de
formes, et leurs proportions anormales. Ce devait être des
pièces d'apparat, de milieu, chargées de faire valoir l'en-
semble, et si j'ose le dire en pareille matière, de jeter de la
poudre aux yeux.
Tout ce que nous venons de dire des majoliques italiennes
s'applique aux productions sorties de nos faïenceries, car
celles-ci n'ont fait que suivre la voie ouverte par les céra-
mistes transalpins. C'est à la péninsule que Nevers a
demandé les maîtres-potiers qui ont formé ses premiers
ateliers, et ce sont des ouvriers nivernais qui ont porté une
influence italienne de seconde main à Kouen qui plus tard
devait se créer un art si original et si essentiellement
français. Nos productions céramiques de la première
époque procèdent donc généralement de l'école italienne
avec cette différence que la palette nivernaise est plus
restreinte, que ses couleurs sont moins riches, moins
intenses et que le décor a moins d'ampleur. Toutefois,
dès la fin du xvi e siècle nous cessons d'être tributaires
de l'Italie, pour la poterie pharmaceutique, comme
pour le vase d'ornement, quoique nous tirions encore
notre thériaque de Venise, qui conserva longtemps le
monopole et comme le secret de ce médicament tenu
en haute estime par les médecins d'alors. Cette pana-
cée, composée de mille ingrédients, se préparait tous
les ans à époque fixe et l'on apportait à cette manipula-
tion, une telle solennité qu'on ne tenait ce produit pour
parfait que lorsque les ministres de la religion avaient été
appelés à le bénir. Après quoi on l'expédiait dans tous les
pays d'Kuropc dans des vases plus précieux souvent que
leur contenu. Paris confectionna aussi cet orviétan sou-
verain, selon les formules, — j'allais dire les rites
consacrés.
C'est donc Nevers qui dès la fin du xvi e siècle et pen-
dant le xvii e , approvisionna de pots, de cornets, de bou-
— 169 —
teilles, la plupart des pharmacies de nos hôpitaux et de
nos couvents. Bientôt Rouen et toutes les autres fabriques
fondées à la suite partagent avec Nevers ce genre de four-
nitures. A côté des pharmacies hospitalières ou conven-
tuelles, quelquefois très luxueusement installées, grâce Ã
des donateurs généreux, il y avait les boutiques plus
modestes des apothicaires, et des épiciers-droguistes.
Leur matériel n'offrait souvent d'autre motif décoratif que
le nom de la drogue écrit sur un cartouche formé de
rameaux d'olivier ou autres arbustes. Vers la tin du
xvm e siècle les bocaux de porcelaine commencèrent à se
substituer partout à la faïence. Ce n'était pas seulement
affaire de mode, car la porcelaine d'une pâte plus fine,
plus dure, plus résistante, point susceptible comme la
faïence de s'imprégner d'odeurs, présentait des avantages
évidents au point de vue de la solidité, de la propreté et de
l'hygiène.
Les bocaux en blanc uni, ornés de filets et de cartouches
dorés, remplacent partout les vieilles faïences reléguées
dans l'officine ou au grenier, où on les trouvait en abon-
dance il y a quelque cinquante ans, et où il ne serait pas
impossible qu'on en rencontrât encore en cherchant bien.
Déjà même, — ce que c'est que la mode! — des pharma-
ciens qui avaient jeté aux rebuts ces vaisseaux longtemps
dédaignés les exhibent aujourd'hui à l'endroit le plus en
vue de leur boutique, à côté des globes à liquides colorés
qui sont une des traditions de la profession. Ce qui n'était
hier que tesson est monté au rang d'antiquité. Il existe Ã
Rouen une pharmacie exclusivement garnie de ces vieilles
et inimitables faïences qui ont fait la gloire de ce pays.
C'est la pharmacie Delamarre, place de la Pucelle ; mais
M. Delamarre est un amateur de la veille, un homme de
goût qui n'a rien de commun avec l'éternel mouton du
légendaire troupeau de Panurge.
Beaucoup de pharmacies ont été dispersées à la Révolu-
tion, lors de la suppression des couvents. Les limiers de
— 170 —
la curiosité en ont retrouvé, ça et là , les pièces égarées.
Quand ces épaves portent des chiffres ou des armoiries,
ces indications renseignent sur leur origine. Telles les
bouteilles commandées, pour l'abbaye de Chelles, par la
seconde fille du régent, Louise-Adélaïde, abbesse de ce
monastère. Elle s'est adressée à Digne, faïencier, rue delÃ
Roquette à Paris. Ces vases à décor bleu et jaune citrin,
du type rouennais, portent l'écusson des Orléans; Sèvres
en possède un exemplaire.
Les asiles hospitaliers ont été plus ménagés que les
monastères. Quelques pharmacies d'hôpitaux ont pu
garder leur physionomie d'autrefois et leur mobilier à peu
près intact. La pharmacie de l'hôpital de Versailles fondé
par Louis XIV à la fin du xvn e siècle, est de celles-là .
Les beaux vases de faïence qui la garnissent sont décorés
sur la base etl'épaulement, de lambrequins de style rouen-
nais en camaieu bleu, et sur le milieu, d'un rinceau circu-
culaire fleuri d'une rose qui est comme la marque du vieux
Saint-Cloud. — Ils sortent en effet de cette fabrique. Cinq
types les plus caractéristiques de la collection figurent
maintenant dans les vitrines du musée de Sèvres, grâce
aux soins du zélé conservateur M. Edouard Garnier.
A. Jacquemart signale aussi dans les Merveilles de la
Céramique, les vases de pharmacie de l'hôpital Saint-Yves
et de l'hôpital général de Rennes, ornés de guirlandes de
grosses fleurs en beau bleu et jaune citrin.
On cite encore la pharmacie de l'hospice de Chambéry
en faïence de Moustier, les vases aux formes contour-
nées et peu pratiques de l'hôpital de Saint-Charles de
Nancy, de la fabrique de Niderwiller, dont le musée de
Sèvres possède trois curieux exemplaires aux armes du
roi Stanislas; ceux de l'ancienne abbaye de Clairvaux,
maintenant à Troyes ; la pharmacie de l'hôpital d' Issoudun ;
celle de l'hospice de Montauban composée entièrement
de vases en faïence d'Ardus (Tarn-et-Garonne).
La pharmacie de l'hôpital Saint-Jean de Bruges est de
— 171 —
celles qui ont le mieux conservé leur physionomie d'autre-
fois. Au-dessus d'une rangée de grès ventrus, dits
« birbsmann », posés presqu'à u ras du sol, s'alignent sur
une sorte de crédence en vieux chêne, des vases décorés,
en bleu un peu flou, d'un cartouche enjolivé de deux
paons placés à droite et à gauche d'un panier fleuri,
correspondant à une tête d'ange formant culot. Faïence de
Bruges, dit-on, et l'on ajoute qu'il ne serait pas impossible
que le motif ornemental ne soit l'œuvre de quelqu'ouvrier
italien embauché d'aventure. J'ai vu des vases absolument
semblables au musée de Lille. Ils sont placés — sous
toutes réserves — dans la vitrine consacrée aux produits
lillois. Cela ne sort toujours pas de la famille flamande.
L'hospice de Baveux possède une pièce unique qui a
donné lieu à bien des controverses. Les céramographes
normands la revendiquent comme une œuvre du premier
potier rouennais Abaquesne, qui travaillait vers 1550. Leurs
adversaires s'appuient, entre autres raisons, pour contester
cette attribution, sur le type tout italien de la tête qui forme
médaillon sous le goulot de ce vase, et les vives couleurs
des émaux vert, bleu et jaune qui le décorent.
Nous engageons le lecteur qui désirerait s'éditier com-
plètement sur la question spéciale des vases médicinaux,
à visiter la salle de la Pharmacie centrale, à Paris, quai de la
Tournelle (ancien hôtel Miramion), où l'on a recueilli les
épaves que possédaient les établissements hospitaliers de
Saint-Lazare, la Salpêtrière et autres. Il y verra des spéci-
mens très caractéristiques des faïences de Saint-Cloud, do
Paris, de Nevers, de Rouen, de Sinceny, deux remarqua-
bles pièces de Lille, une nombreuse série de vases prove-
nant de l'hôpital Beaujon, aux armes du célèbre et géné-
reux financier. Ils sont décorés d'un semé de barbeaux, de
guirlandes de fleurettes en rouge carmin et sont, quant Ã
la forme, du plus joli style Louis XVI. On remarquera
aussi la faïencerie de l'hôpital Necker avec les armoiries
des fondateurs, fabriquée par Thory, rue de la Roquette.
— 172 —
On lira, d'ailleurs avec profit, sur ce sujet, dans la Gazette
des Beaux-Arts^ livraison de juillet L888, un très intéres-
sant article de M. Kd. Garnier.
Les hospices que nous venons de nommer ne sont
certainement pas les seuls qui possèdent encore des souve-
nirs de ce genre. Nous venons aujourd'hui ajouter l' Hôtel-
Dieu de Château-Thierry, à cette liste qui est loin d'être
close, grâce aux expositions régionales rétrospectives qui
ont l'avantage de faire sortir de leurs cachettes bien des
richesses insoupçonnées. Celle qui a été si brillamment
organisée à Reims, en 1N9.">, dans le palais de l'Arche-
vêché, a été des plus fécondes en révélations de cet ordre.
Elle a mis sous nos yeux — pour ne pas sortir de notre
sujet — divers pots de pharmacie, en faïence du Nord, Ã
décor bleu assez grossier, provenant de l'hospice de
Rethel ; trois vases de Delft envoyés par l'hospice de
Sedan, et de nombreux spécimens de fabrication italienne
ou nivernaise, prêtés par l'Hôtel-Dieu de Reims. Les
amateurs rémois apportèrent aussi leur contingent à cette
pharmacopée céramique et l'on pouvait remarquer, entre
beaucoup d'autres, quatre pots exposés par M. Calteau,
pharmacien à Reims, attribués à la fabrique de Saint-
Clément, environs de Lunéville ; deux vases en faïence
de Lille, aux armes de France, exposés par M. Ch. Petit-
Jean, et un grand vase de Nevers a anses formées de
serpents entrelacés, avec cette inscription : Therica magna,
domini Andromaqul Senloris. On fa ; sait toujours, comme
on voit, à la thériaque l'honneur de la loger dans les réci-
pients les plus riches, surtout quand elle était, comme
celle-ci, de bonne marque.
Toute cette faïencerie médicinale se trouvait réunie,
pour la plus grande commodité du visiteur, dans un vaste
salon où le D r Guelliot, de Reims, avait rassemblé tous les
éléments d'une histoire de l'art de guérir dans une ville
qui a joui pendant plus de deux siècles d'une Faculté de
— 173 —
médecine (1) et qui est encore le siège d'une école prépa-
ratoire. On y voyait les portraits des docteurs-régents de
la Faculté et ceux des médecins et chirurgiens fameux
nés à Reims ou dans la région, le célèbre Corvisart entre
autres ; des thèses et des synthèses, des brevets et des
diplômes, des discours d'ouverture, des autographes, des
instruments de chirurgie, des billets de mort qui n'étaient
pas trop dépaysés dans ce milieu, et jusqu'à une note
d'apothicaire qui était la note gaie de ce pandémonium peu
folâtre. Elle avait bien, en effet, la longueur proverbiale
de ces sortes de documents et son libellé nous reportait Ã
deux siècles en arrière. Je n'ai pu résister au désir d'en
copier les premières lignes.
« Plet, vitrier, doit à Pernelet-Siret, apothicaire :
« Du 5 février, deux onces de vinaigre des quatre
voleurs : 12 sous ;
« Du 18 février, un vomitif édulcorô en trois doses :
une livre 4 sous ;
« Du 19 (ça ne va pas mieux), six sangsues et le pot :
5 livres.
« Du môme jour, un lavement purgatif selon l'ordon-
nance : 1 livre 10 sous.
Ne croirait-on pas entendre Argan lisant, au premier acte
du Malade imaginaire, le mémoire de M. Fleurant? Aussi
quelle ne fut pas ma surprise lorsque je lus sur ce papier
d'allure si moliôresque la date de 1814. Comme certaines
traditions — et non des plus respectables — ont la vie
dure !
On peut juger par ce qui précède de l'intérêt que présen-
tait cette salle, non-seulement pour les professionnels des
sciences médicales, mais pour les simples amateurs comme
(1) De 1560 Ã 1793.
r>
— 174 —
moi. Pourtant ma satisfaction n'était pas complète. Ces pots
de pharmacie reportaient ma pensée sur la faïencerie simi-
laire que possède notre Hôtel-Dieu de Château-Thierry. Je re-
voyais la salle claire, affectée à ce service, ouvrant sur la ver-
dure des jardins, égayée d'un rayon de soleil et toute luisante
de cette propreté qui est comme la coquetterie des bonnes
religieuses. Je revoyais ces longues théories de bouteilles et
«y
de cornets alignés sur des rayons que couronnent, en ma-
nière d'amortissement, des vases de fantaisie qui feraient
envie à bien des collectionneurs. Je me demandais pour-
quoi quelques spécimens choisis de cet arsenal céramique
consacré à l'humanité souffrante ne figuraient pas au milieu
des séries intelligemment groupées à Reims, et mon pa-
triotisme de clocher s'exaltait à la pensée qu'ils eussent
avantageusement soutenu la comparaison. Je revins de
Reims la tète pleine de l'idée de réparer, autant qu'il dé-
pendrait de moi, les dommages de cette regrettable absten-
tion. A défaut de l'honneur plus retentissant que la phar-
macie de i'Hôtel-Dieu de Château-Thierry eût retiré de sa
présence â l'Exposition rémoise, nous lui offrons la mo-
deste publicité de nos Annales.
Déjà j'ai jeté les bases de ce travail lorsqu'en 1S81 la
commission administrative des hospices (1) me demanda
de dresser un état estimatif du Trésor de I'Hôtel-Dieu. J'ai
inventorié â cette époque les tableaux, les ivoires, les
meubles, les tapisseries, le mobilier sacerdotal et les
faïences que je numérotai pièce à pièce, avec un bon vou-
loir que ma compétence n'égalait malheureusement point.
Je n'ai doue plus aujourd'hui qu'à contrôler et compléter
mon premier travail, heureux si cette étude où je suis loin
d'apporter toujours des affirmations précises, peut appeler
sur cette intéressante collection l'attention de spécialistes
plus autorisés.
(1) Composée de MM. le docteur Lacaze, maire, président; Héré,
vice-président: Deville, Dudrumet, Encelain, Guériot, Harant.
— 1
to
II
LA PHARMACIE DE L'HOTEL-DIEU
L'Hôtel-Dieu de Château-Thierry, fondé en 1304 par
Jeanne de Navarre, femme de Philippe-le-Bel et dédié Ã
saint Jean-Baptiste, en l'honneur de sa fondatrice, eut Ã
traverser des jours difficiles pendant la guerre de Cent-
ans. Le xvi e siècle lui réservait des calamités plus désas-
treuses encore. Lorsque Mayenne, chef des armées de la
Ligue, prit Château-Thierry en 1591, les soldats espagnols,
méconnaissant les ordres du duc qui voulait qu'on épar-
gnât la ville, se livrèrent aux pires violences et ne respec-
tèrent môme pas I'Hôtel-Dieu où les habitants s'étaient
réfugiés, comme dans un asile inviolable, avec ce qu'ils
possédaient de plus précieux. Cette soldatesque étrangère
pilla, saccagea et laissa notre maison hospitalière dans un
état lamentable dont elle eût eu de la peine à se relever si
de généreux bienfaiteurs ne s'étaient rencontrés, qui lui
ouvrirent une nouvelle ère de prospérité.
Le plus illustre et le plus puissant de tous fut Messire
Pierre de Stoppa, communément appelé de Stouppe, natif
de Chiavenna, au pays des Grisons, colonel du régiment
des Gardes-Suisses, lieutenant-général des armées du roi,
et oncle de Dame Anne de la Bretonnière, en religion
Madame Saint-Ange, prieure de l'Hôtel-Dieu.
Anne de la Bretonnière était depuis dix-sept ans reli-
gieuse professe de l'abbaye de Saint-Remy de Landrea
(diocèse de Chartres), ordre de saint Benoît mitigé,
lorsque le roi l'appela en 1682 au prieuré de Château-
Thierry. Elle avait trente-sept ans lorsqu'elle prit, le 22
— 17G —
avril 1(')83, le gouvernement de la Maison de Saint-Jean-
Baptiste, qu'elle garda jusqu'Ã sa mort (26 octobre 1714).
Il est permis de croire que le crédit dont jouissait M. de
Stouppe ne fut pas étranger à cette nomination. Le séjour
de Château-Thierry lui offrait des convenances particu-
lières, moins encore pour la beauté de son site que pour
sa proximité de Montmira.il, d'où sa femme, née Anne-
Charlotte de Gondy, était originaire. Celle-ci partageait
son affection toute paternelle pour Anne de la Breton-
nière. Elle seconda activement les vues charitables de son
mari en faveur de l'hospice de Château-Thierry qui devint
leur œuvre de prédilection et dont ils liront en quelque
sorte leur propre maison et leur résidence d'élection. Ils
agrandirent les bâtiments et les jardins, annexèrent des
maisons voisines, construisirent de nouvelles salles de
malades, les réunirent à la communauté par une galerie
couverte, élevèrent la chapelle, toujours prêts à prélever
largement sur leur fortune la dîme des pauvres et des
soulï'rants. Ce n'est pas tout. Ils apportèrent ou envoyèrent
à profusion de Paris, meubles, linge, vêtements, provisions
de toute nature, ornements précieux pour la chapelle, et
comme si toutes ces largesses ne répondaient pas suffisam-
ment à leurs pieuses intentions, ils les couronnèrent par
les dispositions testamentaires les plus libérales.
M me de la Brctonnière, dans un sentiment de recon-
naissance qui l'honore, a voulu laisser un témoignage
écrit des bienfaits dont ses oncle et tante ont comblé la
maison. Les Dames Augustines gardent précieusement ce
manuscrit, trop sommaire à notre gré sur bien des points,
mais qui n'est pas moins pour nous d'un prix inestima-
ble. Quand on parcourt ces pages suggestives où la prieure
consigne, année par année, tout ce qu'elle reçoit de ses
parents, on est vraiment touché de voir alterner avec les
donations les plus importantes, les cadeaux les plus hum-
bles destinés aux besoins domestiques ou au soulagement
des malades qui ne sont jamais oubliés.
Chaque année, M. et M me de Stouppe envoient avec la
plus ponctuelle régularité, les étrennes personnelles et
le « bouquet » ou cadeau de fête de leur nièce, les étrennes
des religieuses et les provisions de carême. Leur sollici-
tude sait tout prévoir. C'est tantôt du linge pour la sacristie
et l'infirmerie; « des lits de futaîne à franges de fil et des
draps pour les malades » (1G83) ; tantôt « onze bouteilles
d'étain pour mettre aux pieds des malades, des pots Ã
boire, tasses et pots pourris pour les salles des malades »
(1084); tantôt « cent pistolles pour mettre le jardin Ã
l'uny; » tantôt « mille livres pour les pauvres honteux, »
tantôt « cent écus pour marner à Sommelans » où l'hos-
pice possédait une ferme. Ce sont encore « des jupes »
pour les religieuses, des tableaux, des objets précieux
pour la chapelle, de fréquents envois d'argent pour tra-
vaux de construction ou d'entretien ; en 168G, « six pièces
de verdure» pour l'appartement de M me de laBretonnière;
en 1G89 un « carosse. » — Ne percions pas de vue que chez
M me de la Bretonnière, la prieure est doublée d'une fille
de qualité. — En 1692, une cassolette en argent, une
bague en saphir garnie de diamants. Ne vous récriez pas
sur ces cadeaux quelque peu mondains. Ils semblaient
tout naturels en ces temps fortement hiérarchisés où le
cloître lui-même n'égalisait pas les conditions. Ces bijoux
n'étaient encore après tout que la réserve des pauvres, car
nous voyons M me de la Bretonnière peu de temps après la
mort de son oncle, en 1702, puis encore en 1711, convertir
ses diamants en objets nécessaires au service du culte et,
pendant la disette de 1709 vendre sa vaisselle d'argent pour
acheter du blé.
Le manuscrit de M me de laBretonnière constate encore
l'envoi en 1G88 de « quantité de porcelaines et faïences, »
en 1690, de « beaucoup de vaisselles de faïence, » et enfin
en 1691, de « quantité de pots de pharmacie pour l'apo-
thicairerie. » Voici donc une date précise. C'est en 1691
que M. et M ,ne de Stouppe installèrent à nouveau la phar-
12
— 178 —
macie et la pourvurent des faïences, poteries, mortiers,
étains qui la meublent encore aujourd'hui. Ils ne la
laisseront désormais manquer de rien, et nous trouvons
en effet à relever en 1694, un envoi de « médicaments et
de beaucoup de thériaque » qui était comme nous l'avons
vu un médicament d'un prix très élevé.
M'" e de la Bretonnière ne nous dit pas à quel centre de
fabrication son oncle s'est adressé. En ce qui concerne la
pharmacie, la question n'est pas douteuse. Le caractère
décoratif, l'aspect de l'émail et jusqu'à l'épaisseur de ces
poteries accusent évidemment leur origine nivernaise.
Toute la collection, telle du moins qu'elle nous est par-
venue, se compose d'environ deux cents pièces. Sur ce
nombre, cent quarante à peu près, sont d'une fabrication
si commune et d'un décor si sommaire qu'elles ne méri-
teraient pas qu'on s'inquiétât de leur provenance, si le ca-
ractère indubitablement nivernais des pièces mieux déco-
rées ne permettait de supposer, sauf meilleur avis, que
toute la série a été demandée en. bloc à la môme fabrique.
Sur ces cent quarante récipients, trente-six portés Ã
l'inventaire de 1881 sous le n° 26, sont pourvus d'une anse
et d'un goulot, et destinés à contenir les liquides, sirops,
miels, huiles, etc. Trente-huit (n° 27 de l'inventaire), à col
étroit, à panse ronde légèrement aplatie sur les deux faces
sont décorés en bleu, comme les précédents, de deux
branches de feuillages et de fleurs réunies par un ruban,
formant cartouches au centre duquel se trouve écrit le
nom du médicament. Ces bouteilles sont pour recevoir
les eaux diverses : eau de bourache (sic), de milice
(mélisse) de pourpier, de bluest (bleuet) de chardon bénit
criais benedictus, variété botanique de cette plante du
genre des synanthérées ; eau d'arquebusade, sorte d'alcoolat
vulnéraire contre les coupures et les blessures d'armes Ã
feu, employé encore de nos jours sous un nom plus
moderne.
Quarante pots environ, de forme oblongue, cylindrique,
— 179 —
légèrement déprimés par le milieu pour la commodité de
la main, et de même décor, étaient réservés aux onguents,
extraits, sels, etc. J'ai relevé sur l'un d'eux, cette étiquette
bizarre : « beaume (sic) de chien », sorte de saindoux formé
de la graisse de cet animal. Je passe sur les gobelets en
étain poinçonnés et marqués, à couvercles surmontés
d'un bouton, sur les pichets et mesures de capacité, sur
les mortiers des xvi e et xvir 9 siècles décrits sous les n os 37,
38, 39 et 40 de l'inventaire pour arriver plus vite aux pièces
véritablement dignes d'attention.
Ce sont d'abord cinq bouteilles (n° 31 de l'inv.) à panse
ronde, un peu aplatie sur les deux faces qui sont l'une et
l'autre ornées de bouquets de fleurs en bleu, cernées d'un
trait de manganèse avec, sur le devant, une banderollc
portant le nom du remède. Le col étroit est également fleu-
ronné et, sur la zone inférieure du vase, règne une frise
où des oiseaux, des lapins, des écureuils se jouent dans
des fleurs et des fruits. Quatre autres récipients pour
liquides, à goulot et à anse (n° 3.2 de l'inv.) ressemblent
aux précédents pour la disposition de la banderolle, mais
en diffèrent en quelques menus détails.
A côté de ces neuf vases remarquables par l'esprit du
décor et la légèreté de la main, je citerai sept petits vases,
élevés sur piédouche, de forme très gracieuse à anses élé-
gantes, torsadées ou mouchetées, dont le couvercle, et chez
quelques-uns, le bord supérieur de la panse à la naissance
du col sont percés de trous. Sur le ventre de ces sortes de
cassolettes ou brûle-parfums se promènent de petits per-
sonnages chinois dans des paysages exotiques, toujours
peints en bleu et dessinés souvent d'un trait violet.
C'est probablement ce petit lot que désigne M me de la
Bretonnière à l'année 1684 de son Mémento quand elle
constate l'envoi de « pots à boire, tasses et pots pourris ».
On nommait ainsi en effet des vases où l'on faisait macérer
dans des sels, « pourrir » des plantes aromatiques ou des
fleurs qui servaient ensuite à purifier l'air ou à parfumer
— ISO —
les appartements. L'usage en était très répandu à cette
époque. Toute clame qui tenait rang à la cour adoptait un
arôme particulier bien connu de tous ceux qui fréquen-
taient chez elle.
Nous trouvons, sous len° 1G de l'inventaire, une potiche
en faïence de Rouen, à lambrequins, de forme lourde et
pataude qui est le véritable type du pot pourri. Sous le
n° 20 sont catalogués deux pots de forme sphérique qui
appartiennent encore à cette catégorie. Ces deux vases po-
lychromes, d'une excellente fabrication, figurent des me-
lons plutôt interprétés que scrupuleusement imités. Sur
les côtés du cucurbitacé émaillé en jaune, courent en relief
des tiges feuillues et fleuries colorées en brun et bleu. Le
melon se détache d'une sorte de volute ornementale. La
base, haute d'un ou deux centimètres, est peinte en bleu
très vif ainsi que le col, et le couvercle troué comme son
bouton central, est orné également de reliefs où il entre un
peu de vert. Ces deux pièces ne sont pas marquées. Leur
obésité de pot â tabac, leur ornementation hybride d'un
goût douteux, moitié imitative, moitié conventionnelle, a
tout de suite éveillé en moi des visions de brasseries
tudesques et de choucroute. Mon instinct ne nie trompait
pas, car j'ai vu récemment, au musée de Sèvres, deux po-
tiches presque identiques classées aux fabriques alle-
mandes et dont le savant conservateur, M. Ed. Garnier,
espère pouvoir bientôt préciser le lieu d'origine.
Une rangée de vases purement décoratifs, posés en
amortissement sur la planchette supérieure, au-dessus
des rayons où s'alignent les poteries officinales, donnent Ã
la pharmacie l'aspect souriant d'un petit musée. C'est le
cas de regretter qu'on en ait distrait les deux curieuses
potiches dont nous venons de parler pour les placer dans
la salle de la commission où, indépendamment des risques
qu'elles y courent, elles sont dépaysées et comme
perdues. Leur vive note jaune ferait grandement valoir
— 181 —
l'ensemble de la collection où le bleu domine à peu près
exclusivement.
Un grand vase cache-pot, qui figure à l'inventaire sous
le n° 7, est la pièce la plus importante de cette série de
vases de fantaisie ; c'est un Nevers à anses torsadées et
mouchetées, décoré en bleu et manganèse, de personnages
chinois avec frise tleuronnée sur le culot. Ce sont encore
deux élégantes buires en bleu uni de Nevers (n° 21 de
l'irïv.), une bouteille de Nevers à huit pans, avec col Ã
renflement, décor bleu et manganèse à personnages
pseudo-chinois (n° G5) ; autre bouteille à pans, à col effilé
■d'un décor analogue à la précédente (n° 25) ; une paire de
jardinières d'applique en faïence de Rouen polychrome,
une paire de cornets de Nevers à fond bleu rehaussé de
dessins en blanc fixe (n° 1 de l'inv.) placés momentané-
ment, croyons-nous, dans un des bureaux de l'Adminis-
tration. Notons encore, pour compléter le recolement de
la pharmacie, deux théières en porcelaine du Japon,
rectangulaires, en forme de livre, offrant comme motif
central de décoration, un vase fleuri, en camaïeu bleu,
avec fleurons dans les coins et sur les épaisseurs.
Remarquons enfin que tous les produits nivernais que
nous venons de passer en revue, appartiennent à la seconde
époque de cette fabrication, celle qui succède à la période
italienne et s'inspire, en lui imprimant son cachet propre,
du décor oriental sino-persan. Cette seconde époque
correspond précisément à la deuxième moitié du xvn e
•siècle et concorde par conséquent avec la date d'envoi
{1091), que nous donne le manuscrit de M me de la
Bretonnière.
— 182 —
III
CÉRAMIQUE DE TABLE
ET
PIÈGES DE DRESSOIR
Si M. et M me de Stouppe ont demandé à Ne vers la
poterie particulière à la pharmacie, c'est à Rouen qu'ils
s'adressent pour tout ce qui concerne le service de table,
et c'était faire preuve de goût. La fabrique rouennaise
n'avait pas de rivale pour ce genre spécial et tenait d'ail-
leurs sans conteste le premier rang parmi les faïenceries
concurrentes. Elle était, en effet, la plus française de
toutes par ce cachet d'élégance dans la symétrie qui est la
caractéristique de ses produits, et la plus originale par
l'ingéniosité avec laquelle elle savait mettre en œuvre les
emprunts qu'elle faisait aux arts à côté : la reliure, la
ferronnerie, l'orfèvrerie. Même quand elle imite la Chine
ou la Hollande, elle semble créer encore tant elle interprête
avec esprit ses modèles. Elle était en plein épanouisse-
ment à cette époque où elle pratiquait surtout le camaïeu
bleu ou des polychromies très discrètes, et elle atteignit
son apogée, industrielle et commerciale tout au moins, un
peu plus tard, lorsque, en 1700, le roi, pour faire face aux
charges d'une guerre malheureuse et d'un hiver terrible,
envoya sa vaisselle d'or et d'argent à la Monnaie, et,
comme dit le duc de Saint-Simon, « se mit en faïence ».
« Tout ce qu'il y eût de grand et de considérable dans le
« royaume, continue Saint-Simon, suivit son exemple...
« Les courtisans épuisèrent les boutiques et mirent le feu
« à cette marchandise. »
— 183 —
Comme effet moral, le « geste » n'était pas sans gran-
deur ; mais ce fut une déplorable opération financière que
de jeter au creuset, pour les convertir en espèces, de véri-
tables objets d'art dont la main-d'œuvre dépassait consi-
dérablement la valeur intrinsèque. Le résultat de ce
sacrifice fut de donner un nouvel élan aux faïenceries qui
redoublèrent d'efforts pour justifier cette vogue inattendue
et maintinrent le niveau de leurs produits jusqu'au moment
où la double concurrence de la porcelaine et de la terre de
pipe les engagea dans une voie d'imitation fâcheuse ou les
réduisit à une production inférieure et commune.
Le manuscrit de M me de la Bretonnière constate la
réception de faïences au cours des années 1G88 et 1690.
C'est évidemment aux services commandés à Rouen que
cette note se rapporte. Tous les objets qui appartiennent Ã
ces services portent en effet les armes de la communauté
qui sont : « Un agneau pascal d'argent sur champ d'azur
semé de fleurs de lys d'or. » L'écusson, en forme de losange,
est surmonté d'une couronne de marquis avec deux lions
pour supports empruntés aux armoiries des Stoppa. Cet
écusson, tel qu'il est blasonné, confirme encore les dates
du manuscrit, car il fut modifié, quelques années plus
tard, par l'adjonction des armes des Stoppa en mémoire
de leurs bienfaits et enregistré à l'armoriai général, le
12 février 1G97 (1).
Le lot de faïences rouennaises, en camaïeu bleu, se
compose encore aujourd'hui de dix-neuf assiettes (n°46de
(1) On nous affirme que l'écusson peint sur ces assiettes n'est pas
correct ; que le véritable écusson porte : d'azur à l'agneau pascal
d'argent avec trois fleurs de lys, l'un sur l'autre, faveur accordée Ã
raison de son origine royale.
Les Stouppe portent d'argent bandé d'azur au chef d'or avec lion
de sable passant, couronné de gueules sur la tète et sur la queue, et
les Gondy, d'or aux deux masses d'ébène en sautoir. Voir la grille en
fer forgé de la chapelle en dôme de l'Hôtel-Dieu.
— 184 —
l'inv.), ornées au centre de L'écusson décrit ci-dessus,
bordées d'un petit galon quadrillé à réserves et marquées
d'un V;
De cinq assiettes (n° 44) avec l'écusson et le marli chargé
de motifs de ferronnerie alternant avec des guirlandes;
marquées d'un R (monogramme d'ouvriers sans doute) ;
et de quatre antres assiettes (n° 45) présentant une légère
variante avec les précédentes.
Trois compotiers de forme octogone à huit pans, sans
pied, avec l'écusson et, sur le marli, un décor très fin
analogue au lot précédent, marqués d'un G (n° 43).
Deux compotiers, de forme octogone, élevés sur piédou-
che, à surface plate, richement décorés, avec un large
fleuron rayonnant au centre au lieu de l'écusson (n° 42).
Deux plats ronds du service à l'écusson (n° 4'.)), trois
autres plats longs à huit pans, du même service, dont un"
l'attaché (n° 51 bis) et plusieurs très jolies assiettes dépa-
reillées, plus ou moins avariées.
Toutes ces pièces du plus beau style rouennais, ainsi
que beaucoup d'autres d'origine différente dont nous
parlerons plus loin, sont empilées dans un placard du
salon de la Communauté, comme d<\s écus dans le bas de
laine d'un paysan. Elles sortent pourtant de loin en loin
de leur cachette, dans les grandes occasions, quand les
daines Augustines reçoivent Monseigneur et Messieurs de
la Commission, ("est fort bien; mais cela donne le frisson
de penser que ces pièces de vitrine passent par l'office où
il peut leur arriver malheur. Nous voudrions les voir Ã
l'abri de tout accident, et le meilleur moven de les mettre
en sûreté serait, croyons-nous, de dresser les spécimens
des plus belles assiettes dans le fond du placard tendu de
papier garance, avec! les pièces de forme sur les tablettes,
comme dans une armoire de musée. Lorsque les bonnes
sœurs font gracieusement les honneurs du salon de leur
communauté — ce qui arrive assez fréquemment — elles
n'auraient qu'Ã ouvrir toute grande la porte du placard
— 185 —
devant le visiteur ébloui et charmé, sans avoir à manier
les objets. Cela éviterait les risques d'accidents : regardez,
mais n'y touchez pas.
Ces dames n'en auraient pas moins à leur disposition,
les jours de grandes réceptions, le service de Strasbourg
très digne encore de figurer sur une table épiscopale. Ce
•service (n° 52) se compose de quarante-quatre assiettes et
•de quinze plats ronds ou ovales de différentes grandeurs,
uniformément décorés du bouquet à la rose et à l'œillet,
.avec fleurettes jetées sur le marli, à bords gondolés, à la
façon des vaisselles d'étain de l'époque.
C'est dire que nous sommes maintenant en plein xvm e
siècle, et que ce service ne provient plus des libéralités de
M. etM me de Stouppe auxquels nous pouvons faire honneur
•encore toutefois de quelques porcelaines de Chine et du
Japon et des faïences de Delft, décrites aux n 0s 69 à 74 de
l'inventaire, consistant en dix-sept assiettes et six plats de
différentes grandeurs dits « au tonnerre » et marqués du mo-
nogramme de la fabrique à l'enseigne du paon ; six assiettes,
•dites « à la croix », décorées bleu et brun-rouge ; septautres
émaillées en rose, bleu et brun-rouge avec marli quadrillé,
^t six en camaïeu bleu.
Le service strasbourgeois, dont nous venons de parler,
-est de qualité moyenne et de cette production courante
dont les spécimens sont répandus avec une profusion qui
.a rendu ce type assez banal. J'attache un peu plus de valeur
-aux assiettes et plats (n os 58 à (32 de l'inv.) représentant des
Chinois assis ou debout, tenant une sorte d'étendard,
péchant, jouant de la musique, se balançant sur une liane
•suspendue à des arbres et à des rochers ; en tout vingt-six
pièces, variées de sujets, quoique appartenant à la même
série.
Je trouve encore à classer à la faïence de Strasbourg
■quatre corbeilles à fruits délicatement ajourées, avec anses
émaillées en jaune et quatre assiettes conformes pouvant
Jeur servir de pla eau (n° 8 63-64) ; plusieurs tasses à café,
— 18G —
pots à crème et leurs soucoupes semblables au service n° 52
de l'inv., et une petite cafetière appartenant au service Ã
Chinois décrit n° 58.
Voici deux soupières qui méritent d'être signalées. La
première, oblongue, côtelée, avec une poire formant le
bouton du couvercle, est ornée d'insectes, de papillons,
d'oiseaux sur terrasse. La seconde est semblable à la pré-
cédente, sauf que deux des oiseaux ont les ailes éployées.
Nous les croyons de la fabrique d'Aprey (Haute-Marne),
qu'un habile peintre d'oiseaux, nommé Haly, avait mise
en réputation. Voici encore des oiseaux d'une iinesse et
d'un coloris merveilleux sur des tasses, des soucoupes,
cafetière et sucrier de pâte très légère et un peu grise r
sans marque, mais que nous avons toutes raisons de
donner comme porcelaine pâte tendre de la fabrique de
Tournai. La porcelaine nous fournit encore une tasse Ã
tisane, de forme conique, avec sa soucoupe, décorées en
or et marquées Dart. A. L. R., de la fabrique de Darte
Frères, un des nombreux établissements qui se fondèrent
à Paris pendant les premières années du siècle, et une
soupière ronde, émaillée en blanc, portée sur pattes d'oi-
seaux, avec des anses figurant des tètes d'animaux fantas-
tiques. Elle est ornée sur la panse et sur le couvercle d'une
frise en relief de cigognes et de plantes entrelacées en
rinceau, sans marque. Son aspect savonneux me fait
penser à certaines porcelaines tendres de Saint-Cloud ;
mais je ne suis pas suffisamment édifié pour oser me
prononcer.
Notons pour mémoire deux objets non inventoriés en
1881 : une corbeille à fruits ajcurée, en demi-porcelaine
d'Angleterre ou en terre do Lorraine, avec plateau égale-
ment ajouré sur les bords et dont le fond imite un travail
de vannerie, — d'un blanc bis, — et un pot en faïence, Ã
bouquet, qui pourrait bien provenir de la fabrique de
Sinceny.
J'ai réservé jusqu'à présent cinq grands plats de dressoir,
— 187 —
en beau Nevers de l'époque secondaire, que j'ai vus tout
récemment pour la première fois. Oubliés sans doute au
fond de quelque placard, ils n'ont pas été mis sous mes
yeux lorsque je dressai l'inventaire de 1881, et n'y figurent
point. C'est une raison de plus pour que j'en donne ici un
signalement précis.
Ilssont tous les cinq de forme ronde, mesurant cinquante-
six centimètres de diamètre. Décorés en bleu avec dessin
au trait de manganèse et à marli très large. Le premier a
pour sujet central un personnage de haut rang au dessus
de qui des serviteurs tiennent un parasol. Un homme Ã
genoux lui présente des vases. Sur le marli, fleurs avec
médaillons en réserve à personnages chinois. Un autre plat
offre les mêmes dispositions que celui-ci avec quelques
variantes dans les personnages.
Sur un troisième, décoré en plein, un Chinois à parasol
se promène dans un paysage où l'on voit des arbres, des
plantes d'eau et des balustres.
Les deux derniers, dont l'un est en très mauvais état,
sont ornés l'un et l'autre, sur le fond, de motifs détachés :
vases, bouteilles, potiches d'où s'échappent des fleurs. Fleurs
aussi sur le marli séparé du fond par un filet d'ornement.
C'est bien évidemment encore à la générosité de M. de
Stouppe que nous devons ces cinq pièces remarquables.
On peut juger par ce qui nous en reste, des richesses-
accumulées, il y a deux cents ans, dans les buffets, sur les
bahuts et les dressoirs de la maison. Et quand on songe
que l'Hôtel-Dieu a passé par les pires épreuves durant la
période révolutionnaire, que les saintes filles ont vu leur
maison envahie, pillée; leur chapelle profanée; qu'obli-
gées de fuir devant les menaces des septembriseurs, elles
ont dû céder la place aux congrégantines assermentées (1),
(1) Les religieuses delà Congrégation avaient leur couvent au Fau-
bourg de Marne dans la maison occupée plus tard par la Poste aux
chevaux.
— 188 —
vivre à Soissons, cachées, dénuées do tout, jusqu'à ce qu'il
leur fut permis, après neuf ans de misère, de rentrer chez
elles à la grande satisfaction des honnêtes gens; quand on
fait aussi la part de la casse inévitable et des autres causes
de disparition qu'il est inutile d'indiquer, c'est miracle
que tant d'épaves aient pu échappera des causes de destruc-
tion si multiples. Nous n'en devons que plus de reconnais-
sance aux bonnes religieuses qui nous les ont conservées,
et particulièrement au dévouement de M lle Déon, à son
courage poussé en diverses circonstances jusqu'à l'hé-
roïsme. Orpheline élevée à FHôtel-Dieu, elle devint orga-
niste de la chapelle (1), et grâce à son habit laïque, resta
dans la maison pendant l'exode des religieuses.
Réfugiée dans la pharmacie où elle lit agréer ses ser-
vices, elle veilla sur le patrimoine des absentes, lutta pied
à pied contre les prétentions des comités sectaires et
réussit à soustraire le mobilier cultuel et autres objets pré-
cieux aux convoitises qui les guettaient. Après la réinté-
gration des religieuses, sa mission remplie, elle fit son
noviciat, prononça ses vœux en 1806 et, sous le nom de
M'" e Saint- Augustin, vécut vingt-trois ans dans la maison
chargée spécialement du service de la pharmacie (2). Ces
(1) Les grandes orgues de l'Hôtel-Dieu, qui occupaient la tribune de
la chapelle, furent mises en vente, pendant la Révolution, et achetées
par les protestants île Monneaux. Elles se trouvent encore aujour-
d'hui dans leur temple. Ces orgues, qui avaient coûté 200(1 livres (Mss.
de M" de la Bretonniere), avaient été données en KnS'J par M. de
Stouppe.
(2) Après la morl de M"" 1 Saint-Augu6tin (M lu Déon), décédée le
25 octobre 1829, M mr Saint-Bernard prit ce service et le garda [tendant
plus de 50 ans. A sa mort (5 novembre 1889), M""' Saint-Charles lui
succéda et fut remplacée il y a plusieurs années par M me Saint-Michel,
la titulaire actuelle.
11 est difficile de parler du dévouement de M 11 " Déon sans rappeler
celui que montra, de lîSOO à 1831, notamment pendant les calamités
— 189 —
dévouements obcurs sont les plus touchants et c'est jus-
tice d'associer aux noms do M. et M me de Stouppe, les
généreux donateurs de l'Hospice, le nom de l'humble et
sainte fille qui a si vaillamment contribué à sauver ses-
trésors aux jours les plus terribles de notre histoire.
IV
LES TABLEAUX
Nous lisons dans le manuscrit de M me de la Bretonnièrc,.
à l'année 1696, ces simples mots : « Mon oncle a envoyé lo
grand tableau où il est peint avec ma tante et moy ». Cette
note se rapporte évidemment à la maîtresse page que nous
avons tous admirée dans le salon de la communauté. Le
laconisme de la prieure, excusable assurément parce qu'elle
ne pouvait prévoir le goût et les besoins d'investigation de
la génération dont nous sommes, n'en est pas moins très
regrettable, car sa note ne répond à aucune des questions
qui se posent devant cette peinture, point signée ni datée,
ou dont, tout au moins, la signature et la date nous ont
échappé, soit qu'elles se trouvent cachées par la bordure,
soit que le peintre les ait placées dans quelque coin où l'œil
a peine à les découvrir. Il est de tradition, dans la maison,
des années 1814-1815, M"'" Sainte-Adélaïde. Mais si nous voulions
rendre justice à toutes les prieures qui brillèrent par leur charité et
leurs vertus, co serait l'histoire entière de la maison qu'il nous fau-
drait écrire.
— 190 —
-de l'attribuera Pierre Mignard. Avant d'examiner à quel
point cette attribution est fondée, commençons par décrire
ce morceau capital, honneur de notre Hôtel-Dieu. Il me-
sure 2 ni. NO de long sur 2 m. 2(\ de haut, et occupe tout le
panneau de la pièce qui fait face à la cheminée. Quoique
placé forcément trop bas à cause du peu d'élévation du pla-
fond, la lumière est bonne et fait valoir le tableau. Nous en
connaissons le sujet; voyons comment le peintre l'a com-
pris.
M me de Stouppe en toilette de cour, velours et brocard,
occupe le centre de la composition. Elle montre au specta-
teur le portrait ovale de M. de Stouppe, vêtu à l'antique.
Ce portrait, posé sur un tabouret drapé de velours rouge Ã
franges d'or, est soutenu par un négrillon. Adroite, M ,ne de
la Bretonnière, avec l'habit blanc de son ordre (1), est
assise avec une corbeille de fleurs sur les genoux et un
bouquet à la main. Elle figure une seconde fois, à gauche,
avec les ajustements mondains de ses jeunes années et
l'insoucieux enjouement de cet âge. Elle tient une perru-
che après laquelle jappe un épagneul. Un autre petit chien
dort sur un tabouret. Les peintres d'alors, et même ceux
du siècle précédent (voir les Noces de Caria et les Pèlerins
■d'Emmaus, de Paul Veronèse), introduisaient fréquemment
dans leurs compositions ces sortes de comparses à quatre
pattes qui y faisaient l'office de bouche-trous. Ici, ils ont
de plus l'avantage de donner une note de familiarité à la
scène, qui emprunte quelque froideur à son caractère tant
«oit peu allégorique, puisqu'une même personne y figure
(1) Dès que M me do la Bretonnière, en religion M"" Saint-Ange, eut
pris possession de son prieuré, elle se fit autoriser par Mgr Charles
de Bourbon, évèque de Soissons, à porter le costume blanc, plus
seyant et de meilleur air, et à prendre le titre de dame chanoinesse de
Saint-Augustin. Aussitôt M. et M ra ° de Stouppe envoient à leur nièce
•et à ehacuna des religieuses un double habillement conformo à la
nouvelle ordonnance.
— 191 —
deux fois à des époques différentes de sa vie et que les âges
respectifs des personnages ne sont pas scrupuleusement
observés.
Comme il était d'usage de représenter dans les tableaux
de ce genre les membres décédés de la famille par leur
portrait, on serait induit à penser que M me de Stouppe est
veuve au moment de l'exécution du tableau et qu'elle fait
remettre sous ses yeux le portrait de son époux défunt. Ce
serait une grosse erreur. C'est au contraire M me de Stouppe
qui est morte la première. Son mari lui survécut sept ans.
Pourquoi le peintre a-t-il présenté ainsi son sujet ? Est-ce
simple fantaisie d'artiste soucieux de varier les lignes de
sa composition, ou bien s'est-il fait le fidèle interprête de
M. de Stouppe, qui a voulu réserver à sa femme tous les
honneurs du tableau ? L'idée essentielle de ce tableau n'est-
elle pas en effet la glorification, et si j'ose dire, l'apothéose
de M me de Stouppe que le peintre nous montre dans le
plein épanouissement de sa beauté et beaucoup trop jeune
par rapport à son mari et à sa nièce presque plus âgée
qu'elle ?
Cela nous amène à nous demander si le tableau a été
peint du vivant de M me de Stouppe ou après sa mort? Le
parti-pris de la rajeunir pour mieux l'idéaliser ne serait
pas pour démentir la seconde de ces hypothèses, il fau-
drait seulement admettre alors que Mignard, s'il est véri-
tablement l'auteur du tableau, l'a peint à 82 ans, en 1G94,
— ce qui n'est pas impossible du reste, car il a tenu le
pinceau d'une main ferme jusqu'Ã son dernier jour (13 mai
1G95) et travaillait très vite, comme tous les artistes qui
procèdent avec une science sûre d'elle-même. A-t-il au
contraire peint M me de Stouppe ad vivum, comme on dit,
et le tableau ornait-il depuis des années leur résidence de
la rue Michel-Lecomte avant que M. de Stouppe se décidât
à en faire hommage à l'Hôtel-Dieu? Il est difficile de déci-
der entre ces deux versions. J'engage toutefois les per-
sonnes que cette question pourrait intéresser, à comparer,
1<)->
au tableau do Mignard, le portrait très remarquable aussf
de M me de Stouppe, qui se trouve dans le parloir de la
communauté. 11 la représente de dix ans au moins plus-
âgée et pourrait bien malgré cela être antérieur à l'autre.
Je ne jurerais pas non plus que ce second portrait n'est pas
de la main de Mignard. Il n'est pas indigne de son pinceau.
Ainsi s'expliquerait comment, peignant M me de Stouppe
après son décès, il a pu donner tant de vie et d'expression
à une physionomie qui était déjà familière, non seulement
au peintre, mais à l'homme du monde, car Mignard n'était
pas moins recherché pour son aisance et son esprit que
pour son talent, el ce talent était d'autant plus prisé par
toutes les dames de qualité que l'artiste avait le sacret de
les embellir tout en les faisant ressemblantes et ne se faisait
pas faute de tricher un peu avec les dates de naissance-
inscrites aux registres des paroisses. Ajouterai-je que
Mignard est né à Troyes, et par conséquent champenois
comme M ine de Stouppe, ce qui autorise encore à croire-
qu'il l'a intimement connue.
Je m'aperçois que le nom de Mignard revient à chaque
instant sous ma plume, et qu'au moment d'aborder la
question d'attribution, je l'ai déjà implicitement préjugée..
C'est qu'en effet tout porte à conclure en faveur du peintre-
de la coupole du Val-de-Grâce. Ordonnance, draperies,
étoffes, visages et jusqu'à la tonalité si habilement
subordonnée du portrait de M. de Stouppe, tout cela est
d'un maître, et non-seulement on peut faire honneur de
cette belle oeuvre à Mignard, mais elle est des meilleurs*
Mignard, que j'aie vus; — bien supérieure, à mon sens, Ã
la Vierge au raisin et à la Sainte-Cécile du musée du Louvre,,
qui sont d'une couleur moins harmonieuse, d'une exécu-
tion plus appuyée et moins large. Je ne vois en dehors de.
Mignard, dans ces dernières années du siècle, que Largil-
lière ou Rigaud qui eussent été capables de la produire;
mais si je compare le tableau de l'Hôtel-Dieu à la toile du
musée du Louvre où Mignard a peint le grand Dauphin en-
— 1<>3 —
touré de sa famille, les analogies de composition, d'atti-
tudes, d'arrangement sont si frappantes qu'il n'y a plus
d'hésitations possibles. Encore le Mignard de Château-
Thierrv a-t-il une harmonie blonde et une fraîcheur de co-
loris qui lui donnent l'avantage sur son congénère du
Louvre. Celui-ci a poussé au noir, par suite des déplace-
ments et emmagasinages qu'il a subis, tandis que le
tableau de l'Hôtel-Dieu, toujours à sa même place depuis
deux siècles, a bénéficié de cette bienheureuse inamovi-
bilité.
M" ie de Stouppe avait, à ses derniers moments, exprimé
le désir d'être ramenée à Château-Thierry et inhumée
dans la chapelle de la maison à laquelle elle était si pro-
fondément attachée. Empressé de déférer à ce vœu, M. de
Stouppe fit aussitôt édifier la petite chapelle annexe, en
forme de dôme, sous le sol de laquelle fut déposé le corps
embaumé de M me de Stouppe. Il la fit fermer par la somp-
tueuse grille en fer forgé et dorée, qui fait toujours l'admi-
ration de tous les visiteurs. Cette grille consiste en une
porte monumentale encadrée dans des chapiteaux ioniens,
soutenant une frise et un fronton où les écussons accolés
des Stoppa et des Gondy sont surmontés d'une couronne
de marquis et accompagnés de deux lions pour supports (1).
Cette grille est enrichie de rinceaux délicats, de fleurons,
de volutes élégantes qui charment le regard de leurs des-
sins gracieusement compliqués.
Ces travaux terminés, M. de Stouppe ne tarda pas à venir
reposer auprès de sa digne épouse, dans l'éternelle union
du tombeau. Il mourut à Paris, en 1701, âgé de 80 ans. Un
mausolée en marbre noir et gris fut élevé contre le mur de
gauche de la petite chapelle. Il simule un sarcophage porté
(1) Les Stoppa portent : d'argent à trois pals d'azur au chef d'or
chargé d'un lion de sable passant, la tète et la queue couronnées de
gueules, et les Gondy : d'or aux deux masses de sable en sautoir.
13
— 194 —
sur des pieds droits renforcés de consoles et surmonté
d'une pyramide terminée par une urne funéraire. Au pied
de la pyramide se tiennent assises deux figures en marbre
blanc, symbolisant la Foi et la Charité. Elles sont dues au
ciseau de Girardon et d'une correction un peu froide';
mais elles se trouvent en de si justes rapports de propor-
tions avec le monument, qu'on est amené à croire que le
statuaire en a conçu l'ensemble et donné les dessins. Une
plaque de marbre noir porte cette inscription :
1CY
Reposent les corps de M. Pierre
Stoppa, lieutenant général de*
Armées du Roi, colonel de ses
Gardes Suisses, et de dame
Anne de Gond//, son épouse,
Bienfaiteurs de cette maison,
inhumés dans cette chapelle
en 1694 et 1701.
DE PROI ONDIS.
On a inféré de cette inscription que M"' e do la Breton-
nière a- érigé ce monument comme un témoignage de la
reconnaissance de la maison envers la mémoire de M. et
M me de Stouppe; mais si l'on songe que les deux ligures
de la Foi el de la Charité sont l'œuvre d'un des plus émi-
nents statuaires de l'époque, que, d'autre part, aussitôt la
mort de M. de Stouppe, nous voyons la prieure vendre sa
vaisselle d'argent pour subvenir à des besoins urgents, il
nous parait plus probable que le tombeau, comme la grille
et la chapelle, a été commandé et payé par M. de Stouppe,
sinon achevé de son vivant, et que l'inscription a pu être
placée ou changée plus tard.
Des réparations exécutées, il y a environ soixante ans,
au dallage de la chapelle mirent accidentellement le caveau
à découvert. Une religieuse — la plus mince de la commu-
— 195 —
nauté — s'introduisit un instant par cette brèche et fut
frappé de l'état de conservation des deux personnages
encore imposants dans le somptueux habit de leur temps.
M me de la Bretonnière a été inhumée aussi dans ce même
caveau, mais son corps n'ayant pas subi, comme les deux
autres, les préparations qui l'eussent préservé d'une rapide
décomposition, était en grande partie consumé. Il est re-
grettable que la pierre tumulaire qui devait constater cette
inhumation n'existe plus.
La chapelle funéraire des Stoppa est dédiée à sainte
Claire, parce qu'elle a reçu le dépôt des reliques de cette
martyre romaine données à l'Hôpital de Château-Thierry
par le pape Innocent XI. Il va sans dire que c'est encore
M. et M me de Stouppe qui ont été les instruments de cette
insigne faveur. Ils ont fait tout exprès, en 1687 ou 1688, le
voyage — j'allais dire le pèlerinage de Rome — pour rece-
voir le « corps » de la sainte des mains du pape. Cette nouvelle
preuve de leur zèle pieux pour les intérêts spirituels de la
maison a fourni le sujet d'un grand tableau de plus de
quatre mètres de long qui les représente agenouillés au
pied du trône pontifical. Sur une table drapée d'un tapis
se trouve la châsse renfermant les reliques de sainte Claire,
dont M me de la Bretonnière semble prendre possession,
châsse provisoire encore, bientôt remplacée par le reli-
quaire en ébène, cristal et écaille, orné de cuivres dorés et
ciselés du travail le plus délicat, et enrichi de pierres fines
qui figure au cahier de M'" e de la Bretonnière a l'année
1693(1).
Ce tableau ne porte pas de signature, apparente du
moins; mais il est de la même main que celui qui lui fait
face, long d'au-moins six mètres, représentant la famille
(1) Cette châsse, récemment restaurée par notre habile ébéniste De-
lettre, est maintenant placée sous la table d'autel de la chapelle Sainte-
Claire, visible aux yeux des fidèles derrière une vitre servant d*ante-
pendium.
— 196 —
de Stouppc enrichissant PHôtel-Dieu. Dans la partie supé-
rieure de cette vaste composition, Jésus apparaît dans son
humanité glorieuse; saint Augustin prosterné à ses pieds,
lui désigne les pieux bienfaiteurs qui offrent, à genoux, un
coffret rempli d'or. A droite, on voit les religieuses don-
nant leurs soins aux malades, et à gauche, d'autres sœurs
faisant cortège à M. et M me de Stouppe. Debout derrière
elles, l'abbé Gille d'Anguy, chapelain et bienfaiteur de la
maison. Cette toile est signée sur le coffret : Dolivet fecit.
C'est à ces deux peintures que se réfèrent ces mots du
cahier de M me de la Bretonnière, année 1G91 : « payé les
deux tableaux de Dolivet. »
Quel est ce Dolivet? Son nom ne figure ni au Siret, ni au
« Dictionnaire des Artistes français, » de Bellier de la
Chavignerie. Nous voyons un Oliyet cité comme peintre
français ayant travaillé, vers 1700, dans « l'Encyclopedia
délie belle arti, » de l'abbé Zani ; ce ne peut être que notre
Dolivet. Nous trouvons un renseignement plus précis dans
un document publié au tome III, page 84, des « Archives
de l'Art français. » C'est un inventaire des objets d'art qui
étaient au grand couvent des Carmélites de la rue Saint-
Jacques, avant la destruction de ce couvent en 1793, et qui
furent déposés provisoirement au Musée des Monuments
français, établi par Alexandre Lenoir dans les bâtiments
du couvent des Petits-Augustins, sur l'emplacement duquel
s'élève aujourd'hui l'Ecole des Beaux- Arts. Il est fait
mention dans cette pièce d'un tableau : « Sainte Marie
l'Egyptienne, » par d'Olivet; mais nous n'en voyons pas
trace dans les catalogues laissés par A. Lenoir.
La postérité nous a transmis le nom de beaucoup d'ar-
tistes qui n'ont pas le talent de ce Dolivet. Peut-être cet
oubli vient-il de ce que ce peintre aurait surtout travaillé
dans son pays, dans sa province, loin des influences d'é-
cole ; car, alors comme aujourd'hui, c'était déjà Paris qui
signait les passeports pour la postérité. Ce qui confirme-
rait cette supposition, c'est précisément l'exécution fran-
— 107 —
che et sincère de ces deux ouvrages, exempts de manière
et jusqu'à une certaine naïveté d'arrangement, avec de
belles parties de couleur qui leur donnent un accent tout Ã
fait personnel et original. En attendant que nous soyons
fixé sur le lieu de sa naissance, il nous plait de croire que
nous découvrirons un jour qu'il est d'origine champenoise
comme Mignard, comme Girardon, qu'il y a, dans cette
rencontre, mieux qu'une coïncidence fortuite, et qu'il faut
y voir un effet tout naturel des attaches champenoises de
M me de Stouppe et même de M. de Stouppe, devenu par
son mariage Champenois d'adoption.
A côté des deux toiles de Dolivet se trouvent une Annon-
ciation d'une honnête médiocrité, et Notre-Seigneur lavant
les pieds des Apôtres, peinture habile rappelant de très loin
les procédés de Jouvenet. Les deux personnages principaux
sont bien traités. L'humilité de Jésus n'est pas moins bien
rendue que le respectueux embarras de saint Pierre ; mais
la ligure de l'apôtre qui dénoue sa chaussure à droite du
du tableau a une importance qui en souligne encore la
banalité. Les autres apôtres ne semblent être là qu'à titre
de remplissage. On dirait que le peintre a eu de la peine
pour ajuster sa composition aux dimensions qui lui furent
imposées sans doute; car ce tableau couvrait, à gauche de
l'autel, toute la partie du mur où l'on a plus tard pratiqué
l'ouverture qui met le chœur actuel des dames en commu-
nication avec la chapelle (1).
En face, du côté de la chaire, devait se trouver une
Présentation au temple qui lui faisait pendant. Ces deux
tableaux ont été payés, en 1G95, par M me de la Bretonnière
avec le prix d'un gobelet d'or que lui avait donné son
oncle.
A droite et à gauche du maître-autel on a encastré dans
(1) Le chœur actuel réservé aux religieuses a été achevé et béait en
1777, M me de la Garde étant prieure de la maison.
— [98 —
les boiseries, ramenées à leur beau ton primitif, lors de la
récente restauration de la chapelle, deux peintures repré-
sentant sainte Claire et un ange conduisant l'âme humaine
à Dieu. L'ange est de construction massive, et l'âme,
figurée par un gros adolescent, traduit mal l'immatérialité
du sujet. Ces deux peintures lourdement correctes sont de
l'école de Le Brun.
Je n'ai pas l'intention de dresser le catalogue complet
des nombreux tableaux,, sur toile, sur bois, sur cuivre,
portraits ou sujets de sainteté, tous encadrés de bordures
sculptées, qui garnissent la grande salle, le parloir, la
sacristie, l'appartement de Monseigneur l'évêque, et jus-
qu'Ã la pharmacie. Je ne puis que signaler les plus remar-
quables. Ce sont, parmi les portraits, celui de Louis XIV
en tenue de campagne, le chef couvert du chapeau lampion;
ceux de M" Braver, bienfaitrice de la maison, ceux d'un
maréchal de camp, personnage inconnu, de M"' c Henriette
de Besse, qui fut prieure de 1774 Ã 1776, physionomie de
femme du monde modelée par le pinceau d'un coloriste.
Le portrait dit de la Reine Jeanne, qui n'est point contem-
porain de la fondatrice de notre Hôtel-Dieu et n'offre par
conséquent aucune garantie de ressemblance. La couronne
et le voile sont constellés de pierres fines dont le plus grand
nombre a disparu ; le portrait à mi-corps d'une belle mon-
daine qui a eu la fantaisie de se faire peindre enMadeleine
repentante, bien que les austérités de la pénitence ne se
peignent guère sur son gracieux visage. Il est heureux que
la natu.e l'ait pourvue d'une abondante chevelure, car elle
n'a pas d'autre vêtement que les boucles blondes qui ruis-
sellent sur ses épaules et sur sa poitrine.
Je tire encore hors de pair une copie ancienne du tableau
de Raphaël : Saint Michel terrassant /ec?dmon(0 m 75sur0 m 55)
entouré d'un cadre très artistement fouillé ; un petit sujet
flamand : le Benedicite accroché dans la pharmacie ; une
mignonne peinture sur cuivre où l'on voit des anges
apporter des (leurs à l'Enfant-Jésus ou jouer, pour le
— 199 —
charmer, de divers instruments de musique ; le Sacrifice
d'Abraham, bonne toile de l'école de Le Brun, dans la
chambre de Monseigneur ; saint Pierre et sainte Anne sous
les traits de Pierre Stoppa et Anne de Gondy. Celle-ci
apprend à lire à la future prieure de l'hospice, œuvre plus
que médiocre que je mentionne uniquement pour la sin-
gularité du fait, bien que ces sortes de personnifications
des figures sacrées ou profanes ne fussent pas rares à cette
époque.
Tableaux de petit format, canons d'autel peints à la
gouache, miniatures sur vélin, j'en passe et qui ne sont
pas sans mérite ; mais il faut s'arrêter. Si nombreuses que
soient encore, comme on vient de le voir, les peintures que
possède l'Hôtel-Dieu, plusieurs pourtant de celles qui sont
portées au manuscrit de M me de la Bretonnière manquent
à l'appel, entre autre un Baptême de Saint Jean, indiqué Ã
l'année 1G8G, et la Présentation au temple, dont nous avons
parlé plus haut. C'est que la Révolution a passé par là .
Le 24 juin 1792 une bande d'énergumènes fit irruption dans
l'hospice. Sur le bruit perfidement répandu que les reli-
gieuses cachaient des prêtres insermentés, ces braillards
avinés qui souillaient, en se l'appliquant, le beau nom de
patriotes, perquisitionnèrent chez elles, et furieux de ne
point trouver les réfractaires qu'ils cherchaient, ils s'en
prirent aux tableaux de piété qui surexcitaient leur colère
ou leurs sarcasmes. Ils les promenèrent, par dérision, Ã
travers les rues de la ville, au milieu des polissons en dé-
lire, en suspendirent quelques-uns, avec des cordes, le long
de la grosse tour du jardin, en face de la promenade des
Petits-Prés où se tenait le bal champêtre, pour divertir les
danseurs en ajoutant à leur plaisir le piment de l'impiété
et du blasphème. Il ne faut donc pas s'étonner si, à la
suite de ces exhibitions sacrilèges, certains de ces tableaux
ne rentrèrent plus. Un portrait de M me de la Bretonnière
aurait été recueilli, après maintes mésaventures, par une
personne de notre ville chez qui il se trouverait encore.
— 200 —
D'autres causes de destruction, permanentes celles-ci,
menacent aussi le patrimoine d'art de notre maison hospi-
talière. Ce sont les ravages du temps que les soins vigi-
lants des sœurs ne peuvent conjurer, et contre lesquels il
n'y a qu'un remède : la restauration sobrement et intelli-
gemment pratiquée. Le très beau portrait de M mc de
Stouppe, dans le parloir des Dames, a particulièrement
besoin d'être soumis à ce régime réparateur. Mais les
commissions administratives trouveront-elles jamais des
fonds pour ces sortes de dépenses I
— 201 —
V
ORNEMENTS SACERDOTAUX
ET OBJETS DIVERS
De toutes les catégories d'objets dont nous nous sommes
occupé jusqu'ici, aucune ne justifie mieux le titre de cette
étude que le mobilier sacerdotal conservé clans la sacristie
de la chapelle. C'est en effet un véritable trésor, dans
toutes les acceptions du terme, qui va passer sous nos yeux.
C'est en tremblant que je m'aventure sur ce terrain où je
risque de perdre pied et de choir lourdement, car je do's
avouer que j'ignore le premier mot de cet art délicat et
charmant de la broderie, art essentiellement féminin par
la nature des matériaux à mettre en œuvre, comme par le
goût, la patience et la dextérité de main qu'il exige. Je ne
saurais parler pertinemment broderie au passé, point re-
fendu, point d'Espagne, chainette et filigrane. Quant aux
tapisseries de haute et basse lisse, je ne me suis guère
soucié jusqu'ici que de leur effet décoratif. J'ai goûté en
peintre leurs belles harmonies sans plus les étudier, sou-
vent même, sans me donner la peine, — dilettantisme con-
damnable, — de démêler l'inextricable confusion de leurs
sujets. Je me trouverais donc bien embarrassé aujourd'hui
si je ne rencontrais fort heureusement un guide sûr en la
personne de M. l'abbé Marsaux, curé-doyen de Chambly
(Oise),, un de nos zélés membres correspondants qui a pu-
blié précisément dans le Bulletin de notre Société, année
1894, une notice érudite sur les broderies de l'Hôtel-Dieu.
Notre collègue voudra bien me pardonner de faire quelques
emprunts à son travail, où la science des procédés tech-
0(10
niques s'unit à une connaissance parfaite de la symbolique
chrétienne.
11 résulte d'un état du mobilier de la sacristie dressé en
Tan 1706, qu'elle possédait alors quarante-quatre devants
d'autel. Il lui en reste aujourd'hui quatorze environ, con-
temporains pour la plupart de M. etM'" e dcStouppe et pro-
venant de leurs libéralités. Il en est un, toutefois, qui fait
une insigne exception; c'est un antependium gothique qui
remonte au moins à la fondation de l'hospice (1304) et pour-
rait avoir été donné par la fondatrice elle-même, la reine
Jeanne de Navarre... Ã moins qu'on ne le doive, lui aussi,
à M. de Stouppe, comme le ferait croire cette note du ma-
nuscrit de M me de la Bretonnière, à l'année 1689 : « Un pa-
rement de personnages que l'on fait servir au violet ». ( >r,
les personnages exécutés en broderie ont été précisément
appliqués ou réappliqués sur velours violet.
Ce devant d'autel mesure deux mètres sur un. Il consiste
en quatre arcatures ogivales encadrant trois sujets : l'An-
nonciation, le Couronnement de la Vierge, l'Adoration des
Mages et deux apôtres debout, à droite : saint Jean et saint
Paul. Des anges tenant des couronnes occupent les tym-
pans des arcs dont l'extrados est orné de feuillages ram-
pants et l'intrados de sous-arcatures trifoliées. L'un des
anges, celui du troisième tympan, ne porte qu'une cou-
ronne, comme s'il fermait la série, et comme si les deux
apôtres avaient été ajoutés pour donner au parement la
longueur nécessaire.
M. de Farcy qui a décrit ce spécimen remarquable dans
son savant ouvrage : La Broderie du xi c siècle Jusqu'à nos
jours, pense que cet antependium comptait primitivement
sept arcatures (1). Il préjuge sans doute que pour dérouler
complètement le mystère de la naissance du divin enfant,
(I) Ce devant d'autel est reproduit dans la planche 28 de l'ouvrage de
M. de Farcv.
— 203 —
le parement devait comprendre aussi la Nativité, la Pré-
sentation, et opposer, à gauche, saint Pierre et saint André
aux deux figures de droite — ce qui eut donné au parement
un développement excessif. Ne semble-t-il pas plus vrai-
semblable qu'on l'a composé avec des morceaux primiti-
vement destinés à un autre usage. L'observation que nous
avons faite plus haut, Ã propos de l'ange qui ne porte
qu'une seule couronna paraît venir à l'appui de cette sup-
position ?
« Les mains et les visages, continue M. de Farcy,
« sont peints sur soie blanche tandis que la barbe et les
« cheveux sont brodés sommairement. Les vêtements en
« soi ) sont exécutés au point fendu, et ceux en or au point
« retiré, disposé en chevron avec cordonnet de soie foncée,
« couché par dessus pour le tracé des plis. »
En ce qui concerne ce précieux échantillon de broderie
de l'époque gothique, nous avons, à l'exemple de M. l'abbé
Marsaux lui-même, donné la parole à M. de Farcy qui fait
autorité dans la matière. M. Marsaux la prend à son tour
et décrit la tapisserie au petit point représentant la Résur-
rection du fils de la veuve de Naïm avec un sens si juste du
symbolisme catholique que je ne puis mieux faire que le
citer tout au long.
« La scène se passe à la porte de la ville figurée par une
« porte de forteresse avec herses et coulisses. Sur un lit de
« parade dont le dossier est décoré d'ossements disposés
« en sautoir et d'une tête de mort, est étendu le défunt.
« Jésus s'approche. Les porteurs s'arrêtent. Le jeune
<( homme se lève à la parole toute puissante. Les habitants
« manifestent leur étonnement et la mère sa joie bien légi-
« time. Au-dessus du jeune homme, voltige un papillon,
« symbole de résurrection. Au-devant, et semblant fuir
<( devant l'auteur de la vie, s'envolent des oiseaux de funeste
« présage ».
Ce parement en tapisserie au petit point est en aussi bon
état que possible ; mais le temps a dévoré les nuances
— 204 —
tendres du ciel et dos fonds. La même observation s'ap-
plique au bon Samaritain, dont 1rs parties de paysage sont
entièrement décolorées. Celte broderie sur soie d'une exé-
cution très soignée, «l'un dessin magistral, devait avoir tout
le charme d'une peinture lorsque les tons avaient encore
leur primitive fraîcheur et que l'effet des années n'en avait
pas encore désaccordé l'harmonie.
La scène est bien disposée. Un honime blessé git sur le
sol. Le Samaritain a mis pied à terre pour lui donner ses
soins, laissant son cheval près d'un arbre. Il soulève avec
compassion la tète douloureuse expressive du malheu-
reux voyageur et pendant qu'il accomplit ainsi le devoir de
charité, le prêtre et le lévite s'éloignent indifférents. L'ana-
tomie du blessé, le sentiment des têtes, la puissante tour-
nure du cheval conforme au goût de l'époque sont à noter.
La Parabole du Pharisien et du Publicain a mieux con-
servé que les deux parements précédents la tenue de son
coloris parce que les motifs d'architecture qui lui servent
de fond ne nécessitaient pas l'emploi des nuances claires
el imprécises qu'exigent les arrière-plans d'un paysage.
Nous donnons la parole à M. l'abbé Marsaux qui a décrit
cette belle broderie avec une compétence devant laquelle
nous ne pouvons que nous effacer.
« Au premier plan, à droite du spectateur, on voit Jésus
« sous un riche portique aux colonnes torses de lapis-
« lazuli, autour desquelles s'enroulent di>* guirlandes de
« feuillages. A la frise, au-dessus des colonnes, on dis-
« tingue des tètes d'anges ailées. Le x\n° siècle a affec-
« tionné ce motif de décoration. Les disciples et aussi les
« ennemis du Sauveur entourent le divin Maître. Il leur
« propose la parabole du Pharisien et du Publicain. 11 in-
« dique du geste les personnages de la parabole. L'action
« occupe le fond du tableau. Au milieu s'élève le temple
« qui ressemble plutôt à un palais... Le Pharisien et le
« Publicain, à une plus petite échelle que les personnages
« du premier plan, se dirigent vers le temple. A leur atti-
— 205 —
« tude diverse et conforme au texte de l'Evangile, il est
« facile de les reconnaître.
« A gauche, sous un portique analogue à celui de droite,
« se tiennent plusieurs personnages. Leurs regards sont
« tournés vers le Pharisien et le Publicain. Le brodeur a
« usé de toutes les ressources de son art et divers points
« ont été employés pour l'exécution de ce riche tableau. »
Voici maintenant deux spécimens bien caractéristiques
de l'art ornemental de la seconde moitié du xvn e siècle. Ils
consistent en deux parements d'autel, l'un à fond d'argent
enrichi d'arabesques d'or, l'autre à fond d'or à arabesques
d'argent. Sur tous deux se détachent en fort relief des têtes
d'anges aux ailes d'argent. Au centre, un médaillon peint
sur satin, brodé dans les lumières de fils d'or ou d'argent,
et encadrée d'une bordure d'oves « brodées or sur ficelle, »
dit M. l'abbé Marsaux, « genre de broderie en relief,
ajoute-t-il, que la Renaissance à mis en vogue. » L'un de
ces médaillons nous donne l'image de l'Enfant-Jésus tenant
la croix victorieuse du démon figuré par un serpent. L'autre
représente l'Ange gardien conduisant un enfant, symbole
gracieux de l'âme chrétienne. A droite et à gauche de ce
dernier médaillon, on distingue les écussons effacés des
Stoppa. La partie supérieure de cet antependium, brodée
en relief avec fil d'argent, imite la dentelle qui borde d'or-
dinaire la nappe de l'autel. Ces deux pièces datent de 1084.
(Mss. deM me de la Bretonnière.)
Citons encore pour clore la série des parements à per-
sonnages, la Crèche, tapisserie du xvni c siècle, d'un effet
un peu confus, à laquelle manque la bordure, et qui a été
cousue telle quelle sur un fond de satin crème broché de
bouquets où le rouge domine. Restent plusieurs devants
d'autel en brocart vert et argent, violet et argent, Ã brode-
ries nuancées dans le goût génois, assortis aux ornements,
chapes, chasubles et dalmatiques que nous allons exami-
ner.
— 206 —
Le morceau capital on ce genre, c'est la superbe chape
dite de saint Pierre, que M. de Farcy n'a pas manqué de
signaler et de reproduire dans l'ouvrage cité plus haut,
page 134, planche 109. « Le chaperon, dit M. l'abbé Marr
« saux, présente aux regards une splendide ligure de saint
« Pierre. La tête de l'apôtre, exécutée au point refendu, est
« une véritable peinture à l'aiguille. Mlle se détache dans
« un médaillon brodé en relief. Le dessin en est large et
« magistral. Des ôrfrois aux rinceaux pleins d'élégance
« complètent ce riche ornement. » Son poids considéra-
ble est cause qu'il a peu servi et que nous le voyons encore
dans tout son éclat.
La chape, dite de saint Augustin, mérite aussi que nous
la décrivions. Le centre du chaperon est formé d'une bro-
derie en soie représentant saint Augustin. Ce médaillon est
inséré au milieu de morceaux de vieilles tapisseries de
haute lisse provenant des tapisseries qui ont servi de ten-
tures — le manuscrit de M'" e de la Bretonnière en fait foi
— aux appartements de M. et M'" e de Stouppe et aux
siens. Ces tentures, utilisées plus tard dans les cérémonies
et processions, exposées aux intempéries, devinrent tout Ã
fait hors d'usage, et c'est avec leurs débris que les dames
Augustincs ont récemment composé ce très intéressanl
ornement.
Nous avons entrevu encore dans un rapide éblouissement
deux voiles de calice en soie cerise et un troisième eu moire
verte brodés, en or et argent, de dessins de la plus exquise
élégance; un voile de tabernacle en soie jaune brochée; un
voile d'exposition avec un Saint-Esprit d'un fort relief
brodé en argent; des dalmatiques, des chasubles ornées
de fleurs, de branchages, d'oiseaux et bordées de den-
telles d'Espagne. L'une d'elles est enrichie d'un médaillon
représentant saint Joseph et PEnfant-Jésus.
Pour compléter le chapitre de la broderie, nous devons in-
diquer, — dans la sacristie : le Miracle des noces de Cana ([ui
semble un fragment d'une composition plus étendue, peut-
— 207 —
être parce qu'il n'est pas délimité par une bordure, et,
dans l'appartement de Mgr l'Evêque, trois tableaux qui
sont : 1° la sainte Vierge soutenant le corps de Notre-
Seigneur descendu de la croix, tapisserie de soie au petit
point, avec bordure de roses, lys et œillets ; 2° deux petits
tableaux en tapisserie très fine que nous croyons du xvi e
siècle, représentant saint Pierre et saint Jean, avec bor-
dure minuscule d'un travail délicat. Ils sont encadrés tous
deux d'une baguette habilement fouillée.
Parmi les objets à classer au mobilier sacerdotal, il ne
faut pas oublier quatre livres in-folio, — graduel et anti-
phonaire — qui ont servi pendant un siècle aux dames de
l'Hôtel-Dieu. Ces énormes manuscrits sont admirable-
ment calligraphiés et enrichis de nombreux sujets peints
à la gouache d'après les tableaux des maîtres, rappelant
les différents mystères célébrés dans les fêtes de l'année.
A la fin de l'ouvrage, on lit la note suivante :
« Ce livre de plaint-chant a été commencé et fini en l'an-
« née 1710 par la piété de M me Anne de la Bretonnière,
« prieure de ce monastère, pour y chanter l'office divin et
« répondre à la libéralité et à la magnificence des illustres
« restaurateurs et bienfaiteurs de cette maison, M. et
« M n,e Stoppa, dont les corps reposent dans la chapelle
« Sainte-Claire. — Priez pour eux. »
« Fait par Denis Cretté, âgé de 15 ans, sous la conduite
« de son père, organiste de cette maison et de la paroisse
« Saint-Crépin de Chaûry. — Priez pour eux. »
Cet ouvrage fait grand honneur aux précoces talents
calligraphiques de Denis Cretté, mais il est difficile de
lui attribuer l'exécution des gouaches qui en font le prin-
cipal mérite. Denis Cretté a dû avoir un collaborateur poul-
ies enluminures qui sont l'œuvre d'un spécialiste très
habile, étranger sans doute a la localité.
L'Hôtel-Dieu est moins abondamment pourvu du côté de
l'orfèvrerie et nous ne trouvons guère à citer en ce genre
— 20S _
qu'un calice de vermeil repoussé et ciselé avec un art mer-
veilleux. Sur le pied du calice, sont représentés, presqu'en
ronde-bosse, le crucifiement, la descente de croix et la mise
au tombeau. Des anges portant la croix, la colonne et la
lance forment le nœud. La cène se développe autour de la
coupe et, sur la patène, l'Ascension couronne glorieuse-
ment le drame du Golgotha. Avec une pièce de cette valeur,
on peut se consoler de cette pénurie relative. Le fait n'est
pas spécial d'ailleurs à la maison hospitalière de (linteau-
Thierry. De toutes les branches de la curiosité, l'orfèvrerie
religieuse ou privée est celle qui, dans notre pays, fournit
l'appoint le plus maigre à l'inventaire général de nos ri-
chesses artistiques. C'est que les œuvres de l'orfèvrerie
ont contre elles le prix de la matière, ou plutôt sa trop facile
transformation en lingots ou en numéraire, soit que des
édits somptuaires, comme l'arrêt du conseil de 1G89, or-
donne de porter à la monnaie tous les objets d'or et d'ar-
gent, soit qu'ils tentent la cupidité des foules en temps de
révolution.
C'est ce qui est arrivé pour notre Hôtel-Dieu. Le 20 sep-
tembre 1792, Jean-Robert Brisbart, orfèvre à Château-
Thierry, commis par la municipalité plus ou moins régu-
lière du moment, dressa un état de l'argenterie de la cha-
pelle. Il résulte de cette pièce que cette argenterie enlevée
,i notre hôpital pesait 101 marcs, un gros et demi dont la
valeur était d'environ 3,139 livres d'argent. Les objets ainsi
réquisitionnés, chandeliers, lampes, croix de procession
et autres, burettes, encensoirs, navettes et couronnes,
étaient-ils d'un haut prix? Nous ne pouvons le dire ; mais
on ne saurait trop vivement déplorer ces procédés de rois
dans l'embarras ou de comités révolutionnaires aux abois
qui jettent à la fonte d'inestimables richesses, de délicats
chefs-d'œuvre pour réaliser une valeur intrinsèque relati-
vement minime.
Je ne veux pas quitter la sacristie sans m'arrêter un ins-
tant devant un beau Christ en ivoire, de 0,29 de haut, monté
— 209 —
sur pied en écaille, avec fleurons en argent repoussé aux
extrémités de la croix en bois d'ébène, et l'inscription éga-
lement en argent repoussé. Ce crucifix est accompagné, Ã
gauche et à droite, de deux petits tableaux de forme octo-
gone, très finement peints à l'huile sur écaille, représentant
Y Adoration des Bergers et Y Assomption de la Vierge . Entre
les sujets et le cadre en écaille bordé de bois d'ébène, règne
une frise en argent repoussé où des chérubins aux formes
souples et variées se jouent au milieu de rinceaux du des-
sin le plus gracieux. Ces trois pièces, d'une piété un peu
mondaine et point austère, devaient composer jadis un ora-
toire privé et surmonter le prie-Dieu incrusté d'étain sur
Jequel il me semble voir encore M"' e de Stouppe ou M nie de
la Bretonnière pieusement agenouillée,
Malheureusement le prie-Dieu manque. Il a été vendu —
■oui, vendu! — le 12 octobre 1872 par le ministère de
M e Rollet, commissaire-priseur, pour la modique somme
â– de cinquante fi-ancs, Ã une honorable personne de notre
ville, M me de C..., ce qui atténue un peu nos regrets. Com-
ment se fait-il que ce prie-Dieu, ainsi que quelques autres
meubles, aient été jetés aux rebuts et glissés dans une
vente de matériaux inutilisables, déchets de ferraille,
fonte et cuivreries (1) 1 II est probable que ces meubles
avaient besoin de quelques réparations, et la commission
aura mieux aimé les sacrifier que de pourvoir aux frais de
leur restauration. Je propose cette explication parce qu'elle
me parait la moins désobligeante de toutes. Que d'intéres-
sants souvenirs du passé nous auront fait perdre ainsi la
parcimonie coutumière des commissions administratives,
â– des conseils de fabrique (je ne dis pas cela pour celui de la
(1) Cotte vente a produit la somme de 612 fr. 25. La vente des oran-
gers séculaires qui ornaient, au midi, la façade de l'hôpital, a eu lieu
le 6 juillet 18(>2 et a atteint le cliili're de 1,059 francs. Les religieuses
<en utilisaient les .leurs pour le traitement des malades et vendaient le
surplus aux habitants de la ville.
14
— 210 —
paroisse Saint-Crépin), et l'inexpérience des curés do cam-
pagne qui donne en vérité trop beau jeu aux ramasseurs
d'antiquités. Un de ces brocanteurs a t'ait pendant quelque
temps, de notre ville, son centre d'opérations. Un jour que
je lui demandais s'il était content des allaires, il me ré-
pondit avec une joie cynique qui suffit à mon édification :
« J'ai déjà vidé deux églises ce matin... »
Le Christ en ivoire dont nous avons parlé tout à l'heure
n'est pas le seul que possède l'hospice. Le plus remarquable
de tous, au moins pour ses dimensions, est placé sur le
tabernacle du maître-autel. Il mesure 0,65 de hauteur. Il
est d'une belle et savante exécution, mais d'une anatomie
un peu ronde et placide qui trahit à peine les souffrances
du divin supplicié. Cette douleur humaine et le sacrifice
d'amour de Jésus se peignent, avec plus d'intensité dans
le Christ en cuivre argenté que j'ai admiré dans le salon de
la communauté. Je sais bien qu'il est plus facile de pétrir
la cire ou la glaise quede tailler l'ivoire et que ces matières
obéissent plus docilement à la pensée de l'artiste, mais ces
différences d'interprétation ne tiennent pas seulement, peut-
être, à la différence de la matière. Ne résulteraient-elles pas
plutôt de la manière dont l'artiste comprend son sujet, et.
ne serait-ce pas pour mieux faire prédominer l'expression
morale que certains artistes atténuent les effets physiques
de la douleur t
Je ne suis pas assez grand clerc pour oser trancher ces
questions. Quant à risquer une attribution, je m'en gar-
derai bien. Je me contenterai de rappeler que l'auteur du
mausolée des Stoppa, le champenois François Girardon,.
passe pour avoir produit, ou du moins fait exécuter dans
son atelier, un grand nombre de Crucitix. Le beau Christ
colossal, taillé en plein bois, que j'ai vu à Saint-Riquier
près d'Abbeville et que l'on sait à peu près indubitable-
ment être de Girardon, prouve avec quelle supériorité il
savait traiter ce thème inépuisable qui tentera toujours les
artistes tourmentés de l'ambition de rendre sensible et
— 211 —
palpable, pour ainsi dire, la mystérieuse dualité de
l'Homme-Dieu.
Le salon de la communauté contient encore un autre
Christ, d'une anatomie plus nerveuse, aux traits plus con-
vulsés. Il offre cette particularité rare qu'il est d'un seul
morceau d'ivoire. C'est sans doute pour cela qu'il a les
bras levés paralèllement à la tête, à la manière dite Jansé-
niste, au lieu de les tenir étendus comme pour mieux
embrasser l'humanité dans son infinie miséricorde. Ce
Christ, de 0,42 de hauteur, appliqué sur fond de velours,
est encadré d'une bordure en bois sculpté de style rocaille
d'un travail adroit, mais d'un goût douteux.
Voici Jésus encore, non plus sur le bois du supplice,
mais attaché à la colonne de la flagellation, statuette en
bronze de 0,22 de hauteur. Elle a la belle tournure et aussi
le maniérisme particulier aux œuvres de l'école florentine
qui ne sont pas de tout premier ordre : longueur des
jambes, flexion exagérée de la tête, saillie trop pro-
noncée des pectoraux. Tout à côté, se trouve une statuette
en bois de poirier de 0,42 de haut, socle compris, repré-
sentant sainte Anne et la Vierge. Ce groupe est médiocre
et vulgaire. Je lui préfère encore, bien qu'elle ne soit pas
exempte d'une certaine banalité, la sainte Anne de gran-
deur naturelle, sculptée en bois également, qui fait pendant
à saint Pierre dans la chapelle Sainte-Claire. Ces deux
ligures des patrons de M. et M me de Stouppe accompa-
gnaient encore le maître-autel, il y a quelques années,
avant les récentes restaurations de la chapelle. On a eu la
malencontreuse idée, il y a une soixantaine d'années, de
l'iire dorer entièrement ces deux statues retrouvées sans
doute dans quelque grenier. Je me souviens encore à quel
point ces deux blocs, que je croyais ingénument en or
massif, éblouirent mes yeux d'enfant. J'ai appris depuis à ne
plus confondre le clinquant avec le beau, et n'ai pas besoin
de dire combien je préférerais aujourd'hui la couleur natu-
919
relie du bois et la chaude patine que le temps lui aurait
donnée.
Passons aux mouilles et mentionnons tout d'abord, dans
la salle de la commission, un vaste buffet à deux corps d'un
aspect élégant et léger malgré ses grandes dimensions. La
partie supérieure est à deux vantaux et les côtés en retraite
s'ouvrent eux-mêmes et forment deux petites armoires
accessoires. Ce meuble, composé, mouluré et sculpté avec
beaucoup de goût, provient de l'hôpital voisin de la Cha-
rité. Il porte les emblèmes : palmes et grenades, des Frères
de Saint-Jean-de-Dieu qui l'ont desservi pendant long-
temps. Dans l'intérieur du meuble, en haut, on lit l'inscrip-
tion suivante : « Faict à Fère par J.-F. Hulot 1784. » Ce
beau morceau d'ébénisterie joint, à sa remarquable exécu-
tion, le mérite important à nos yeux d'avoir été ouvré par
un artisan du pays, — circonstance d'où il appert qu'il y
avait des hommes de talent ailleurs qu'Ã Paris au temps
des maîtrises et des corporations (1).
Qu'était ce Hulot? Les archives paroissiales et munici-
pales de Fère-en-Tardenois répondraient peut-être à ces
questions. Nous pouvons noter seulement que les menui-
series du réfectoire de la Charité sont signées du même
î om avec la date 1772.
Il nous faut monter maintenant à l'appartement de
Monseigneur l'évoque où les dames se sont plu à réunir
tout ce que la Communauté possède de meubles rares et
curieux. On est frappé en y pénétrant de son aspect à la
fois riche et sévère, et n'étaient quelques anachronismes
faciles a corriger, on se croirait reporté à deux siècles en
arrière.
Dès le premier pas l'attention se porte sur un cabinet-
(1) Ce meuble, recouvert d'une ('(misse couche «l'ocre jaune, a été,
il y a quelques années, nettoyé, gratté et réparé avec beaucoup de
soin par M. Delettre, ébéniste à Château-Thierry.
— 213 —
coffre à poignées de cuivre, en bois de violette incrusté
d'ivoire. (Je meuble original se développe comme un
tryptique, laissant voir d'innombrables tiroirs. Au centre
de ceux-ci, un second petit cabinet minuscule à deux
vantaux, derrière lesquels existent d'autres tiroirs à secret
et à double fond qui s'emboitent et pénètrent les uns dans
les autres avec une précision merveilleuse. Sur tous ces
tiroirs, et sur la face intérieure des volets, des personnages
persans, en ivoire gravé, dansent, luttent, jouent de divers
instruments de musique, ou semblent accomplir des rites
sacrés. Les faces extérieures des volets sont décorées
également de fleurs et d'oiseaux en ivoire gravé. C'est lÃ
bien évidemment un de ces meubles importés d'Orient par
les marchands vénitiens, et qui, de Venise, se répandirent
bientôt dans l'Italie où on les imita plus ou moins libre-
ment, Ã Milan, Ã Florence et ailleurs, en leur faisant subir
toutefois des transformations conformes au goût particu-
lier à ces contrées. C'est de l'Italie, de la Lombardie que
M. de Stouppe a dû rapporter ce type caractéristique qui
nous est parvenu.
Ce cabinet est tout à fait indépendant du meuble sur
lequel il est posé et qui est d'un style tout différent. On
peut croire toutefois que le meuble a été fait tout exprès
pour lui servirde support, tant leurs dimensions concordent
exactement. Il est à deux vantaux surmontés d'un tiroir et
orne de fleurons, d'une légèreté et d'une élégance exquises,
en bois incrusté sur fond d'étain. Ses faces latérales sont
enrichies de marqueteries; nous croyons ce meuble de
fabrication et de provenance italiennes.
Un autre cabinet a trouvé place dans la chambre de
Monseigneur. Les vantaux de la partie supérieure décou-
vrent en s'ouvrant de nombreux tiroirs décorés en mar-
queteries. Les serrures et 1< s coins supérieurs du meuble
sont garnis de cuivres finement ciselés.
Parlerai-je de la belle pendule dite « religieuse » qui
orne la cheminée, des larges fauteuils, des tabourets
— 214 —
recouverts de tapisserie au point, à dessin quadrillé, ou Ã
fleurs d'un beau jet, pivoines, pavots, etc, des chaises
Louis XIII à dos élevé et étroit, des christs en ivoire accro-
chés trop haut pour que je puisse faire autre chose que les
inventorier, du bureau-secrétaire qui occupe le centre de la
pièce, des commodes en marqueterie à ornements de
cuivres, des sucriers en vieux Japon montés sur cuivre
ciselé ? Il faut laisser quelque chose à découvrir au visiteur
qui passera après nous dans cette chambre respectable
par les reliques du passé qu'elle renferme et par la dignité
de l'hôte à qui elle est présentement réservée.
l'n mot encore en matière de Post-face. Au début de
cette étude, mon dessein était de m'occuper exclusivement
de la pharmacie de THùtel-Dieu et d'esquisser à ce propos
un aperçu général sur cette céramique spéciale où les
médecins puisent les adjuvants de leur science empirique.
Cela explique le manque de proportion que l'on peut
reprocher à mon travail et que je suis le ^premier à recon-
naître. Le développement que j'ai donné à la partie qui
concerne la poterie pharmaceutique répond mal à mon
titre que les derniers chapitres essaient ensuite de justifier.
Notre glorieux ancêtre, à qui quelques lignes suffisaient
pour créer un chef-d'œuvre, disait ingénument :
Les longs ouvrages me font peur.
J'ai trop écouté chanter dans ma mémoire ce vers char-
meur qui berçait doucement ma paresse. J'avais voulu me-
surer ma tâche à mes forces, nie souvenant de cet axiome
pris dans les entrailles mêmes de mon sujet : « Dans les
petits pots sont les bons onguents; » Mais la rhubarbe et le
séné m'ont mis en appétit. Pendant que j'opérais Ã
travers la pharmacie et le salon de la communauté,
j'ai revu quantité de belles choses rares et précieuses
qu'il eut été dommage de passer sous silence. J'ai revu
— 215 —
les tableaux, celui de Mignard, en tête, et les ornements
sacerdotaux, d'un si exceptionnel intérêt. Pouvais-je
laisser de côté ces manifestations diverses d'un art au-
moins égal et souvent supérieur à cet art de la faïence au
quel je voulais me borner tout d'abord? Je ne l'ai point
pensé. Je me suis donc risqué à dire mon sentiment sur le
Mignard, ne fût-ce que pour appeler la discussion sur ce
bel ouvrage ; et, de fil en aiguille, je suis arrivé à la bro-
derie où je me serais fort empêtré si M. l'abbé Marsaux
n'était venu fort à propos à mon aide.
J'ai été amené ainsi à présenter le tableau complet des
richesses d'art qui font de notre maison hospitalière de
Château-Thierry un établissement privilégié entre tous. Je
sens, hélas 1 combien j'ai été au-dessous de ma tâche ;
mais à ne le prendre que comme un procès-verbal de
constat et une annexe à l'inventaire de 1881, mon travail
pourra peut-être rendre quelque service. S'il laisse Ã
désirer sur bien des points, on me permettra de dire en
massacrant un vers fameux de notre bon La Fontaine :
« J'aurai l'excuse au moins de l'avoir entrepris. »
Frédéric HENRIET.
SUR
LE CONGRÈS DE CLERMONT
Messieurs, vous n'allez pas être contents de votre délé-
gué, je le crains; en effet, je suis paresseux, je le confesse:
au lieu d'un rapport bien étudié, solidement documenté,
je vous présente mes notes; je les transcris, pour ainsi
dire/sans les modifier, reflétant mon impression du mo-
ment. Vous y gagnerez sans doute de ne point être fati-
gués do renseignements (pie l'on trouve dans les guides,
mais j'ai bien peur que vous ne confirmiez le jugement que
je porte sur moi-même : décidément, notre secrétaire de-
vient paresseux; il pourrait, cependant, se rappeler ce
passage d'Horace : « Brevis esse laboro, obscurus fio. »
(^uoi qu'il en soit, je commence.
Le Congrès est reçu dans la salle des fêtes de l'Hôtel de
Ville; cette salle qui a fort bon air a été décorée hâtive-
ment à l'occasion de la visite de M. le Président de la Ré-
publique; nous profitons, sans orgueil, de cette fastueuse
disposition. Le Préfet absent — il a dû reprendre sa tour-
née de revision — c'est le recteur, M. Micé, qui nous re-
çoit ; il a auprès de lui M. Emmanuel des Essarts, doyen
— 217 —
de la Faculté des lettres. M. le Maire ne se présente qu'un
peu plus tard; la visite du chef de l'Etat lui a valu la déco-
ration. Mais, jugez de la bizarrerie des situations; ce
maire, homme fort poli, fort aimable, est professeur au
lycée, il est, par conséquent, le subordonné des deux per-
sonnages, ses administrés, que je viens de désigner, aussi
gardera-t-il de Conrard le silence prudent.
M. Vcrnières, président de la Société académique de
Clermont, se félicite de voir , pour la troisième fois, le
chef-lieu du Puy-de-Dôme accueillir le Congrès archéolo-
gique; deux fois sous M. de Caumontdont il évoque le sou-
venir en termes émus; cette fois les savants venus de tous
les points de la France et même de l'étranger pourront se
rendre compte des découvertes récentes faites à Gergovie,
se prononcer sur l'âge, indéterminé jusqu'à présent, du
squelette d'une jeune fille trouvé aux Martres de Yeyre et
déposé au Musée de la ville.
M. de Marsy répond; il est forcé de passer sous silence
une partie de son discours, M. Vernières ayant traité des
points abordés par le président ; il rappelle les deuils que
la science a éprouvés cette année, notamment en la per-
sonne de M. de Laurière, un collaborateur si utile, si obli-
geant, doué d'une mémoire si sûre, un vrai puits de
science; de M. Palustre, enlevé inopinément avant d'avoir
pu mettre la dernière main à son œuvre si importante; la
Renaissance en France : de M. de la Sicotière qu'une mort
subite a enlevé également à sa famille et aux savants alors
qu'il venait d'être nommé membre de l'Institut. M. de
Marsy a des paroles de félicitations pour ceux qui, comme
notre confrère M. Thiollier, ont été l'objet d'une distinc-
tion bien méritée : M. Thiollier a été nommé chevalier de
la Légion d'honneur en récompense de ses importants
travaux dessins des plus curieuses églises ou des plus
intéressants motifs décoratifs; des monuments du Lyon-
nais, du Forez, etc.
M. le recteur prend la parole, sans avoir rien préparé,
— 218 —
assure-t-il ; — il a eu le soin, néanmoins, de noter sur un
petit papier les principaux points qu'il doit traiter et il s'en
lire fort bien : — Clermont est heureux de recevoir les
savants étrangers ; pour les conférences, la Faculté met Ã
la disposition des congressistes le grand amphithéâtre de
la Faculté des lettres. La ville, assure-t-il, a tous les bon-
heurs depuis peu (M. de Marsy l'avait déjà signalé); le
huitième centenaire de la croisade prêchée par notre com-
patriote Urbain II (j'en reparlerai), le concours régional
qui lui a valu la visite de M. Félix Faure; puis c'est ce
Congrès archéologique qui a été précédé d'un Congrès
géologique et, pour l'année prochaine, ce sera le tour d'un
Congrès hydrologique. Dans une contrée, comme celle où
nous sommes, ces deux derniers ont une importance que
l'on ne peut méconnaître : des roches, des basaltes, des
laves et puis, en dehors des eaux minérales et des lacs, de
l'eau, toujours de l'eau, car il pleut, il pleut de telle façon
que notre belle salle n'est point à l'abri de l'orage, ce qui
nous permettra de l'examiner un peu plus longtemps que
le programme l'annonçait... mais n'anticipons point sur
les événements. Nous reviendrons à Mont-Ferrand, plus
tard.
A. M. Teilhard de Chardin, ancien élève de l'école des
Chartes, était réservée la première question, fort impor-
tante, assurément : <« Etat des études archéologiques dans
les départements du Puy-de-Dôme et du Cantal, donner
une vue d'ensemble des principaux travaux accomplis,
soit par les Sociétés savantes, soit par les particuliers. »
La question est vaste, comme vous le voyez, aussi le
compte-rendu de M. Teilhard m'a paru long, et, cepen-
dant, pour être juste, je dois dire qu'il est bien fait. Mais,
l'orateur a pris la question de très haut, de très loin; au
lieu d'esquisser les vingt-cinq dernières années, il est
remonté au déluge ; nous avons vu défiler devant nous les
<lauldis. les Romains, Sidoine-Apollinaire, Grégoire de
Tours, Savaron, Dulaure, etc., toute la lyre... Joignez Ã
— 219 —
cela que le ton de voix est peu agréable, le débit mono-
tone, enfin tout ce qui pouvait rendre plus aride cette
savante nomenclature. Ah, je sais bien que les secrétaires
sont créés, élus, pour ennuyer leurs auditeurs, surtout les
secrétaires perpétuels, je ne le sais que trop depuis sur-
tout que j'ai entendu mon honorable confrère de Clermont ;
mais il me semble — ne le dites pas, je vous prie — qu'il
abuse de la situation
Cependant, la pluie tombe, tombe sans discontinuer; le
tonnerre gronde; l'obscurité dans notre grande salle est
presque complète ; quelques-uns vantent la décoration de
la cheminée, l'ornementation générale qui me semble avoir
des tons heurtés — rouge et blanc — d'où ne peut résulter
un ensemble harmonieux; c'est voyant, mais ce n'est pas
ce que l'esthétique peut réaliser de mieux... Je critique,
c'est mon rôle; vous vous en doutez, n'est-ce pas?
Je vous ferai grâce de la division par excursions, confé-
rences d'après l'ordre fixé par le programme et m'atta-
cherai à dépeindre les anciens monuments religieux et
civils, les faits les plus intéressants mis en lumière par
nos savants confrères. Je ne puis, cependant, ne pas don-
ner mon impression sur l'aspect des villes que nous avons
visitées.
Clermont est une belle ville, aux boulevards spacieux,
aux édifices remarquables. Sa triple enceinte est tout Ã
fait apparente Je n'évoque pas le souvenir gaulois, mais
le souvenir romain : Augusto-Nemetum occupe le faîte où
se trouve actuellement la cathédrale et ses abords; au
moyen-âge, Castrum Claromontis, était ceint de remparts
dont les murs de soutènement se voient encore le long de
la place d'Espagne; enfin la cité moderne, avec son déve-
loppement dans la vallée, autour des deux premières en-
ceintes. N'était cette pierre de Volvic, si noire, qui donne
une teinte funèbre, les monuments paraîtraient dans toute
leur splendeur. La cathédrale, style gothique, n'est point
complètement terminée; les porches extérieurs attendent
220
encore interrupta opéra... L'intérieur est sombre; devant
le porche méridional s'étend une place spacieuse ; c'est là ,
d'après un projet qui nous a été communiqué, que doit
s'élever un monument rappelant la prédication de la pre-
mière croisade. On pourrait dire que les accents de l'élo-
quent discours du P. Monsabré étaient à peine éteints
lorsque nous avons visité la nef où cette voix puissante
s'est t'ait entendre. La Croisade au xix e siècle, réalisera-t-
elle l'espoir que cet appel a évoqué? Dieu le veuille! car il
s'agit du salut de la France. L'église de Clermônt qui
appelle l'attention plus encore que la cathédrale, est N.-D.
du Port, construite aux xi e et xn e siècles, et qui est le
prototype du style roman auvergnat. Ce qui est absolu-
ment remarquable c'est l'abside, entourée elle-même d'ab-
sidioles semi-circulaires et surmontée de deux étages qui
donnent le plus imposant aspect; cette remarque nous la
faisons également pour les églises d'Issoire à chevet carré
et d'une dimension plus considérable que N.D. du Port,
de Brioude dont l'extérieur est en granit rosé, ce qui me
paraît lui donner une couleur plus gaie, un air plus monu-
mental; de Champeix et de Saint-Nectaire.
A propos de cette dernière localité, on s'étonne, ajuste
titre, de trouver dans une bourgade de 1.200 habitants un
édilice aussi considérable et aussi beau. Je reviens au
chevet, il semble que l'auteur de ces merveilleux ensem-
bles ait eu l'intention, par l'exhaussement successif des
étages jusqu'au transept, surmonté d'une tour octogonale
gracieuse couronnée par une flèche élancée, d'émouvoir le
tidèle, d'élever le sentiment chrétien, ("est, sans contre-
dit, une des plus hautes manifestations de l'intelligence
artistique associée à l'idée religieuse. S'il me fallait décrire
toutes les merveilles de sculpture que les chapiteaux, les
portes, les tympans comportent, je n'en finirais pas. On ne
voit nulle part, je crois, des chapiteaux aussi remarqua-
bles que ceux qu'il nous a été donné d'étudier en Auver-
gne, non-seulement ornés de feuillages d'un beau style ou
221
d'animaux fantastiques, mais de personnages et de faits
relatifs à l'hagiographie locale ou générale; tels : Adam
et Eve ou la Tentation; Jonas, rejeté par la baleine, etc.
Les façades, par contre, m'ont laissé froid; un mur nu,
deux tours assez lourdes. Il semble que pour avoir un
monument irréprochable, il faudrait aux chevets des égli-
ses précitées des tours ou flèches comme à Laon, à N.-D.
de Châlons, à N.-D. de l'Epine, etc.
Thiers est une ville pitt:resque, industrieuse — les mar-
chands de couteaux n'ont pas dû être mécontents de nos
amis — En fait de monuments à l'entrée : un grand col-
lège, récemment élevé et, en gros caractères, le nom du
donateur; l'église Saint-Genès du xi e et du xn e , remaniée
depuis; au bord de la Durolle la vieille église du Moutier;
en ville quelques maisons du xv e . N'y voyagez que pour
juger de sa position pittoresque ou pour acheter des ciseaux
à votre belle-mère comme M. X...
A Riom, c'est tout autre chose. La ville qui a longtemps
disputé à Clermont la suprématie politico-administrative
et conservé celle de la justice régionale, présente un aspect
tout particulier. Quelques fortifications encore debout, des
monuments remarquables, en particulier, la Sainte-Cha-
pelle; l'église Saint-Amable; N.-D. duMarcharet; le Palais
de Justice, la Tour de l'Horloge; l'ancien Hôtel de Ville;
l'Hôtel des consuls et la belle promenade du Pré-Madame,
en tête de laquelle figure une belle colonne érigée en l'hon-
neur de Desaix auquel, une statue — que j'ai entendu cri-
tiquer — a été élevée à Clermont, à l'extrémité de la place
de Jaude. Quels hommes a produits l'Auvergne; magis-
trats, savants, militaires, Ã ne citer que Michel de l'Hospi-
tal, Pascal, Delille, Desaix, de Barante, Rouher, etc.l
Nous avions pour nous guider à Riom M. le D r Girard,
député de l'arrondissement, homme spirituel et aimable ;
avec lui nous avons pu parcourir le Palais de Justice et la
grand'salle, devenue la salle d'audience de la première
chambre, avec de belles tapisseries ; la Sainte-Chapelle,
pop
éditico gothique, accolé autrefois au palais ducal, actuelle-
ment le Palais de Justice, avec ses beaux vitraux installés
à l'occasion du mariage de Jean de Berry avec Jeanne de
Boulogne. Notre-Dame-du-Marthuret, du xv" siècle, a un
portail intéressant orné d'une vierge du xiv e siècle connue
sous le nom de « Vierge à l'Oiseau. Cette statue en domite
est une œuvre de grand style. La Sainte-Vierge tient dans
ses bras le divin Mutant qui a l'air de s'en échapper parce
qu'il a le doigt piqué par un oiseau; l'effet est charmant.
< v >uant au clocher, couronné d'une coupole en pierre, œuvre
paraît-il d'un artiste riomois, Jean Languille, il a le don
de me déplaire. L'église Saint-Amable, du xn e siècle, a été
remaniée au xviu e . A l'intérieur, le maître-autel en mar-
bre, œuvre du sculpteur Arbit ; dans la sacristie, de belles
boiseries.
Le Musée de Riom n'a été fondé qu'en 1<S60, il renferme
les portraits de beaucoup d'auvergnats célèbres, et dans la
salle où le soir aura lieu la conférence, on peut voir un
superbe portrait de M. Rouher, enfant du pays ; la passion
politique n'a donc point éteint à Riom le souvenir des ser-
vices rendus... dans un autre temps ! Dans l'escalier,
chacun remarque un tableau fort original : le Dé/îlé des
Gueux, une vraie Cour des miracles au xix e siècle.
Je ne répéterai point ce que j'ai déjà dit du roman auver-
gnat dont l'église Saint-Paul d'Issoire me [tarait être la
plus belle expression. La chasse de saint Autremoine,
finement émaillée, ne le cède qu'à celle de Mozat, la
fameuse châsse de saint Calmin.
La ville de Brioude a conservé quelques fontaines
anciennes, quelques vieilles maisons, mais c'est son église
collégiale Saint-Julien, du xi e siècle et remaniée au xm e ,
qui attire l'attention ; c'est encore le style roman auver-
gnat, moins ample qu'Ã Issoire, mais d'un aspect satisfai-
sant à cause du granit rosé qui a servi à sa construction.
Nous y étions par le mauvais temps, aussi nous a-t-elle
223
laissé le souvenir d'une cité mal propre, mal tenue, mal
bâtie.
La visite à Montferrand devait avoir lieu le mercredi
soir, à l'issue de la séance d'ouverture, mais l'orage... Nous
nous y sommes rendus le dimanche dans la matinée et
avons visité plusieurs maisons anciennes, la plupart datant
de la Renaissance, avec escaliers intérieurs à hélices, sur-
montés d'une espèce de baldaquin gracieux soutenu par
des colonnes courtes, renflées en balustre ; sur les pan-
neaux des mascarons ou des sculptures, comme à la mai-
son Balhan, comme à Riom ; un sujet mainte fois répété
est celui de l'Annonciation. Montferrand, comme Issoire,
comme Clermont, a une église trop complètement peinte ;
les autels latéraux ont de belles boiseries ; nous signale-
rons, à droite et à l'entrée, un rétable assez mal rajusté.
Autel principal tout neuf en bois sculpté, tout comme à la
chapelle du Rosaire de la cathédrale de Soissons; la chaire
à prêcher est fort belle. Dans une chapelle latérale, le
baptistère ? à gauche, et qui n'eet point rendue au culte, se
voient des vestiges de peinture murale. Le grand séminaire
diocésain est tout près de l'église ; ce doit être un ancien
monastère. A l'entrée de Montferrand il existe encore des
traces du fos^é et des murailles qui enceignaient la cité,
puis deux portes, dont une ressemble à la porte fortifiée de
notre Château ; en face du séminaire, à l'entrée de la rue,
une grande place d'où l'on jouit d'une vue très étendue sur
la campagne et pour horizon les dômes.
Volvic, comme certaines bourgades de notre connais-
sance, pourrait ajouter à son nom l'épithète de long. En
effet, les ateliers qui le constituent s'étendent sur une lon-
gueur de plus d'un kilomètre et partout l'on entend le mar-
teau du tailleur de pierre. Une école spéciale y a été élevée
et c'était justice, car quelques-uns des ouvriers sont, pour
ainsi dire, des artistes. Nous l'avons reconnu en descen-
dant du château de Tournoël et en visitant, outre la belle
Vierge monumentale établie depuis quelques années, près-
que sur le sommet de la montagne, ainsi <jwc les stations
du Chemin de Croix. Nous devions passer, dans une dd
nos excursions, non loin de la Vierge colossale (21 m ) élevée
sur le puy de Mouton et toujours en lave de Volvic. On en
abuse, dirions-nous, si elle se prêtait moins par sa résis-
tance à la construction des maisons et des monuments. Ce
qui surtout est à blâmer, ce nous semble, c'est le mauvais
goût des bâtisseurs. Ainsi, pour ne parler que de l'Hôtel-
de-Ville de Clermont qui, dans la cour intérieure, ren-
ferme une belle statue du jurisconsulte Donat, on a badi-
geonné en blanc vif tous les panneaux entre les baies ; c'est
à croire que ce cloître est un monument sépulcral.
L'église de Volvic est de style roman, autrefois fortifiée.
Ce qui doit attirer l'attention, c'est le reliquaire de saint
Priest, évèque de Clermont, martyrisé au vn c siècle ; le
glaive qui, assure M. le curé, a servi â la décollation du
saint, figure au-dessous du reliquaire; ce glaive a toute
l'apparence des armes gauloises ou mérovingiennes trou-
vées par M. Fr. Moreau et par M. Eug. Varin, à Crouttes.
Les traces des édifices romains se voient un peu partout
dans la contrée. Sans parler du fameux temple national sur
le Puy-de-Dôme, nous relevons à Rovat, Saint-Nectaire,
Clermont des vestiges fort intéressants, je n'en cite que
quelques-unes : Ã Royat, les anciens bains dont le tepida-
riiiin a disparu en partie sous une des culées du viaduc du
chemin de fer; Ã Saint-Nectaire, qui, outre son fameux
dolmen, conserve dans la propriété particulière du doc-
teur X. des cuves en pierre comme à Saint-Allyrc ; à Cler-
mont on visite curieusement, outre l'enceinte dont a si
bien parlé M. Laporte, un fragment de mur faisant la
clôture de l'ancienne villa des Saules (de Salicibus) et que
le peuple a baptisé : « Muraille des Sarrasins. » Une parti-
cularité dont ne parle aucun guide et qu'il me semble Ã
propos de mentionner, c'est que ce mur, en petit appareil
bien régulier, comporte des contreforts demi-cylindriques
dans toute la hauteur de la muraille, placés â intervalles
équidistants et qui font un fort bel effet ; cette muraille est
dans un état de conservation complète, mais il faut la trou-
ver... Quant au temple de ^ T lasso-Galate, du Mercure
arvernais, après la laborieuse ascension du Puy-de-Dôme,
on aimerait, mettant de côté tout le charme que présente
la campagne si accidentée que l'on a sous les yeux, pou-
voir se rendre compte de toutes ses*dispositions.
Et dire qu'il n'existe pas une carte qui puisse nous
renseigner ! 11 y a près de vingt ans, cependant, que la
découverte a eu lieu. Nous avons bien reconnu l'enmarche-
ment si considérable, les niches semi-circulaires qui ser-
vaient, assure-t-on, aux marchands qu'attiraient les fêtes
données sur le mont ; mais quant à la dimension exacte,
facile à déterminerpour des autochtones, nous en sommes
réduits aux conjectures. Un autre point important : on sait
que l'empereur Néron avait autorisé le sculpteur grec
Zénodore à édifier une statue colossale du dieu gaulois.
Quelle était la place de cette statue ! Il nous a semblé Ã
plusieurs congressistes qu'il était de notre devoir, vu le
silence des archéologues Clermontois, de rechercher Ã
quel endroit elle avait été dressée. Selon nous, elle devait
dominer le temple et, par conséquent, être placée sur le
mamelon le plus élevé, c'est-à -dire à l'endroit où l'on a
établi la station télégraphique. Il n'est donc point étonnant
que l'on ait aussi depuis songé à munir ces pics élevés de
statues religieuses comme les Vierges de Volvic, de
Veyre-Monton, comme plus loin Notre-Dame de France,
etc. Un autre problème encore embarrassant pour l'explo-
rateur : comment a-t-il été possible de transporter à une
pareille hauteur des matériaux, des pierres énormes,
comme celles que l'on a sous les yeux î
Passons maintenant aux ruines du moyen-âge.; les
guerres civiles et religieuses ont eu aussi comme partout
en France, de déplorables effets. De Clermont, Place de
Jaude, on a devant soi le Mont Rognon {Mous Rugosus),
près de Romagnat et ]qui élève encore fièrement dans les
15
— 226 —
airs sa tour démantelée et lézardée. Ce château avait été
construit, vers la fin du XII e siècle par Robert, qui prit le
premier le titre de dauphin d'Auvergne; il passa ensuite
dans la maison de Bourbon. Catherine de Médicis le
posséda en 1554, il était alors absolument intact. Louis XII
en ordonna la destruction en 1634.
Je ne vous raconterai point par quelle succession de
guerres, d'héritages, le château de Tournoél, à six kilo-
mètres de Riom, à un kilomètre de Volvic, est passé de
la famille de Dampierre a celle de Chabrol- Volvic. Il nous
suffît de savoir qu'il élève sa silhouette, menaçante encore,
au-dessus de toute la contrée, qu'il a été l'objet de rema-
niements bien sensibles ; qu'à côté de constructions
romanes ou ogivales on trouve une porte d'entrée à bos-
sages hémisphériques, de même dimension ; c'est loin de
valoir la décoration de notre porte du château ; on dirait Ã
Tournoël une série de boulets qui ont été incrustés dans le
mur ; cette première porte franchie, on passe sous une
autre, d'un autre style, alors devant vous sous le vestibule,
de grandes salles, un oratoire gothique dont une partie a
été distraite. Les portes ont conservé leurs meurtrières
et leurs mâchicoulis ; on remarque encore quelques pein-
tures murales ; beau donjon cylindrique entouré d'un
chemin de ronde. M. de Fayolle donne quelques détails
sur les fortifications, modifiées au moment où l'artillerie
a été employée, alors la chemise qui entourait le talus a
été renforcée et un chemin de ronde quasi souterrain mis
en communication avec le poste de défense.
Nous devions voir mieux et appartenant au même
propriétaire, M. de Chabrol, c'est-à -dire, actuellement au
département, je veux parler du château de Murols.
« Surtout ne néglige/, pas de voir le château de Murols,
m'avait recommandé, avant son départ, notre savant et
aimable vice-président >>.. Ma curiosité était donc vive-
ment piquée. Murols était le terme de nos excursions en
Auvergne et j'ai tout lieu de croire qu'il a t'ait dans l'esprit
— 227 —
de tous nos collègues la même impression qu'à votre
secrétaire. Nous avons, du reste, pour nous servir de
cicérone, le spirituel curé de Murols, auteur d'un guide
fort bien illustré par lui-même : « Guide de Murols à la
vallée de Chaudefour ». J'emprunterai quelques lignes Ã
cette notice.
« Murols est un des villages les plus pittoresques de
l'Auvergne; ses maisons gracieusement étagées sur la
lave du volcan du Tartaret, sont propres et coquettement
bâties ; la rivière de Couze a creusé son lit au milieu de
cette coulée volcanique... Murols est abrité des vents du
Nord par une colline assez élevée au sommet de laquelle
se dressent, majestueuses et fières, les curieuses ruines
d'une antique forteresse. Le château offre un spécimen
d'une des plus élégantes habitations féodales de l'Au-
vergne ; la colline sur laquelle il est construit est com-
posée d'argile et de gravier, elle est couronnée par un cône
de basaltes. Ce roc forme un fondement indélébile et un
rempart imprenable à la citadelle qui domine toute la
contrée. On a profité soigneusement de tous les escarpe-
ments pour asseoir les fondations du corps de la forteresse ;
ses murailles, comme celles de tous les châteaux-forts de
cette époque, ont une très grande épaisseur. Le château
est entouré d'une enceinte bastionnée du XV e siècle ; on
pénètre dans cette enceinte par une porte fortifiée garnie de
mâchicoulis et commandée par une tourelle ; cette porte
était fermée par d'épais vantaux de chêne bardés de fer et
protégée par un poste de garde...
Puis de vastes cours, avec écurie, grenier à fourrage,
fontaine aujourd'hui desséchée ; aux angles des barbacanes
aux murs épais de deux mètres. Au-dessus, après avoir-
suivi un chemin raide et difficile, deux chapelles romanes,
d'époque différente cependant ; la plus ancienne était
réservée aux maîtres et à leurs hôtes distingués. Les
appartements particuliers sont précédés d'une porte sur-
montée d'un beau tympan aux armes des d'Estaing
22 s
êcartelés de Murols, avec la devise: sic me mea facta
décorant. La cour intérieure est étroite, puis venait une
espèce de cloître et au-dessus la salle des chevaliers ; Ã
l'angle, l'escalier qui conduit à la grande Tour du Donjon
dont la plate-forme est entourée de créneaux ; de là on
jouit d'un superbe panorama : le lac Chambon, le village
de Chantignat, les grottes à mi-montagne, anciennes
habitations celtiques, une campagne riche, d'un côté ; de
l'autre une plaine brûlée, couverte de la lave vomie par le
Tartaret; à l'ouest le cratère que l'on dirait éteint de la
veille, le dent du marais, la chaîne du Mont-Dore dominée
par le pic du Sancy... On prête au département l'intention
de rétablir Murols ; on aura là , sans contredit, l'un des
spécimens les plus complets des formidables châteaux-
forts du moyen-âge.
Ce n'est pas sans émotion, vous vous en doutez bien,
que l'on passe devant Gergovie. Le plateau est tel que
(èsar l'a décrit (Bello Gallico, Liv. VU). Un de nos"
guides les plus autorisés, M. Jules Lair, président de la
Société de l'Ecole des Chartes et de l'Histoire de l'Ile-
de-France, les commentaires â la main, fait revivre avec-
une chaleur communicative l'attaque et la défense. Le
village le plus rapproché porte le nom do Pérignat, il
faudrait un tour do force étymologique pour lui trouver
une signification historique, je préfère beaucoup celui de
Romagnat, village voisin et où les Romains avaient établi
leurs derniers retranchements. Je viens de relire ce
Livre VII, permettez-moi de vous recommander ce soin,,
tout habile qu'est César pour présenter favorablement sa
cause, il ne peut, cependant, ne pas relever le courage, la
vigilance du jeune chef Arvcrne pour lequel il s'est montré
si peu généreux. Nous avons vu — car tous nous avions
nos lorgnettes braquées sur Gergovie — nous avons vu,
dis-je, les différentes enceintes, les défenses gauloises ;
« trabcs directœ, perpétua? in longitudinem, paribus in-
tervallis distantes inter se binos pedes, in solo collocantur»^
— 229 —
On nous avait assuré, quasi officiellement, qu'il n'y avait
plus rien à recueillir sur le plateau de Gergovie. N'en
croyez rien, nous ont assuré plusieurs confrères bien
informés ; les paysans exploitent ce plateau, recueillent
des monnaies, des armes, des poteries et viennent fruc-
tueusement les vendre à la ville ; on nous a cité une collec-
tion fort belle amassée par ces moyens ; nous ne l'avons
pas visitée, et pour cause...
J'ai quelques mots à dire encore à l'honneur de M. Jules
Lair. Il nous a expliqué une bulle de Sergius IV, pape de
1009 Ã 1012, par laquelle ce pontife, 80 ans avant Urbain II,
conviait la catholicité à la défense des lieux-saints. Un
événement politique important, puis la mort de Sergius,
empêchèrent l'effet de cette première croisade, mais l'ef-
fort avait été tenté et le monde attendait impatiemment.
Les savants allemands ont cherché à attaquer, à nier l'au-
thenticité de cette bulle ; mais notre Ecole des Chartes a
fait bonne justice de ces injustes prétentions ; M. Lair,
avec raison, s'applaudit d'avoir fourni une thèse dont les
arguments n'ont pu être réfutés.
Je ne veux pas me laisser entraîner à vous rendre
compte de toutes nos conférences, vous auriez toute raison
de me juger aussi sévèrement que j'ai jugé mon confrère de
Clermont. Ainsi, M. Laporte, un jeune et intelligent archi-
tecte nous lit une étude fort bien faite sur les différentes
enceintes de la ville ; M. le chanoine Delahègue a décou-
vert tout près d'une ancienne forge romaine un four,
exploité au temps et au compte de Tibère, pour extraire
l'argent du plomb qui s'y trouvait allié ; ainsi M. l'abbé X...
nous trace l'itinéraire qu'a dû suivre le cortège qui a
emporté les reliques de saint Bonnet pour les mettre
â l'abri des insultes des fanatiques et, de fait, un grand
nombre de localités ont ajouté à leur nom celui du saint et
sur le prolongement de la voie romaine, la seule qui existât
alors ; ainsi, d'après les étude du D r Girod, un très savant
professeur à la faculté des sciences, il faut d'autres
— 230 —
preuves que celles qui ont été données, d'autres décou-
vertes que celles qui ont été faites pour déterminer l'exis-
tence de l'homme tertiaire. C'est dans les fouilles, com-
mencées en 1876, pour l'établissement d'une station
météorologique qu'ont été découvertes les substructions du
fameux temple national élevé à Wasso-Galate, sur le Puy-
de-Dôme, par M. Alluard , premier directeur de cette
station. Il a la parole facile, la mémoire fraîche, malgré
son âge ; on l'écoute avec plaisir et profit. M. Vimont, le
conservateur du musée et de la bibliothèque, n'a pas eu le
temps de préparer son catalogue, d'agencer son musée
rétrospectif, de songer à ce qu'il avait à nous dire ; il a
bien songé, néanmoins, à ne pas mettre sous nos yeux un
manuscrit de la bibliothèque, nous étions trop nombreux...
on n'est pas plus courtois ; c'est le môme cependant, qui,
après une ultime conférence à Saint-Nectaire, à la suite
d'une visite au dolmen a voulu plaisanter sur l'usage des
dolmens. A-t-il lu La Fontaine? J'en doute, sans cela il
n'aurait point oublié cette sage réflexion : « Ne forçons
point notre talent... »
Dans les Annales de 139*3 (page 34), en rendant compte
d'un travail de M. Combier, de Laon, sur les gentilshommes
verriers du département de l'Aisne, nous avons dit que
parmi les familles anoblies en 1574 par Henri III se trou-
vait la famille de Massary. Or, cette question de l'anoblis-
sement des verriers a été traitée par M. le comte d'Arlot
de Saint-Saud à propos des autorisations données en
Auvergne. On nous a exhibé des dessins de coupes fort
ornementées; ce qui prouverait que l'industrie des ver-
riers au xvi e et au xvn e siècles n'était pas sans mérite.
Maintenant, demandait l'orateur, était-on verrier quoique
gentilhomme, ou gentilhomme parce que l'on était verrier?
Comme M. de Saint-Saud demandait que l'on voulût bien
l'éclairer, je lui ai dit, après la séance, que les verriers de
l'Aisne, comme ceux de l'Argonne (Meuse et Marne)
étaient institués gentilshommes et autorisés à faire du
— 231 —
verre, non du verre de luxe, mais des bouteilles dont le
besoin se taisait sentir à cette époque. Il est vrai que parmi
les descendants de ces gentilshommes-verriers la situation
a parfois bien changé. L'un des principaux marchands de
vin de Champagne, M. X. de..., remplit d'un excellent vin
les bouteilles qu'ont fabriquées ses aïeux !
Si j'ajoutais, simplement à titre de curiosité et pour
donner une preuve de mon assiduité aux conférences, que
je connais la cause de la fertilité de la Limagne 1 Un
savant docteur, professeur à la Faculté des sciences,
M. Dourif, nous l'a démontrée, la voici : les vents, et ils
sont fréquents là -bas, entraînent et déposent sur les champs
qui avoisinent les volcans éteints, des poussières fécon-
dantes, des espèces de cendres pyriteuses, l'engrais le plus
actif. La couche de ces cendres est estimée à 4,000 kilo-
grammes par hectare et par année. J'ai toutes les peines
du monde de m'arrêter en si belle voie ! Si je donnais
communication de cette note à nos concitoyens du Comice
agricole ?
Le banquet, très beau, a été servi au « Gastronome » —
titre jnstitié ; tout le monde en habit, sauf... Toast plein
d'Ã -propos de M. de Marsy. Le Hecteur qui, depuis son
arrivée à Clermont, s'est peu mêlé aux hommes et aux
choses de l'archéologie auvergnate, s'est échappé par la
tangente : il a parlé de Bordeaux, son pays, qu'il connaît
bien, et des savants qu'il a fréquentés. M. E. des Essarts,
doyen de la Faculté des lettres, a adressé un sonnet aux
dames; c'est plus mondain que classique. M. Teilhard,
vice-président de l'Académie, s'est exprimé d'une façon
pas banale du tout ; c'est un homme fort intelligent et dé-
brouillard — rien de commun que le nom avec le secrétaire-
perpétuel. Au nom de la phalange étrangère, M. Francart,
de Mons, en fort bons termes, a remercié les archéologues
français, et, enfin, comme bouquet, un toast en vers, ne
vous déplaise, de M. le comte de Pontgibaud ; très spiri-
tuel, ce toast et très bien débité : l'auteur est de haute
— 232 —
taille, une figure énergique, jeune, portant des moustaches
noires assez longues terminées par une houppe^ une espèce
d'Aramis, à la façon des mousquetaires d'A Dumas. Il me
{tarait fort au courant de tout ce qui touche à l'histoire de
l'Auvergne; du reste son château de Pontgibaud, sur le
puy de Côme, est un monument historique qui date du
xin c siècle, avec donjon et tours, et dont l'histoire mérite-
rait d'être racontée, si je ne me rappelais : brevis esse
laboro...
Quand nous nous sommes séparés, après les séances
de la Sorbonne, au mois <l'a\ ril dernier, nous nous disions :
à Clermont ! Le Congrès va finir et déjà l'on t'ait des projets
pour l'an prochain ; on nous assure que ce sera la Breta-
gne ; Morlaix sans doute sera l'endroit où l'on se réunira.
Donc à Morlaix, en 1896, si Dieu le permet I
Messieurs, ce que j'ai cherché principalement à faire
ressortir, ce que, du moins j'aurais voulu vous décrire
comme je l'ai ressenti, ce n'est point l'aspect pittoresque
de la helle contrée que nous avons parcourue, ni même la
beauté des monuments que nous avons étudiés : châteaux-
forts écroulés et dont les ruines restent si imposantes,
anciennes églises d'un style si caractéristique, non, non,
mais c'est l'esprit patriotique, français qui fait de l'Auver-
gne la terre classique du talent, de la foi, du dévouement.
En effet, la grande lutte de Yercingétorix, son habile
défense de Gergovie, sa victoire contre César, l'envahis-
seur de la patrie; l'appel éloquent du grand pape des
Croisades et de Pierre l'Hermite, pour arracher l'Europe
à la domination musulmane en délivrant les Lieux-Saints;
la résistance «lu vertueux chancelier L'Hospital aux
fureurs de la Saint-Barthélemv ; la mort de ce héros mo-
derne, Desaix, enseveli dans sa gloire à Marengo, tout cela
ne nous dit-il pas bien haut qu'au-dessus de ses beautés
naturelles, de ses curieux monuments, l'Auvergne a droit
à l'estime, à l'admiration et, permettez-moi d'ajouter :
1 misse son exemple être suivi par toutes nos provinces,
— 233 —
•sans qu'il y ait jamais de défaillance ! Voyagez donc en
Auvergne, Messieurs, vous qui ne connaissez pas ce beau
pays, vous qui aimez la France et la voulez grande, indé-
pendante, reprenant son rôle dans le monde ; parcourez
l'Auvergne, en touriste, si bon vous semble, et vous en
reviendrez, comme celui qui a l'honneur de vous parler,
plus épris encore de notre pays qui compte de si belles
pages dans son histoire, qui peut citer avec fierté tant
d'hommes illustres faisant son honneur et sa gloire ! Le
pays des Arvernes n'a pas le monopole du patriotisme,
pourrait-on dire — je le sais bien — mais n'est-il pas juste
■de reconnaître que les souvenirs que je viens de célébrer
font une partie notable de notre héritage national i
MOULIN.
Mézy-Moulins et sa vieille église
II serait superflu aujourd'hui de s'évertuer à faire com-
prendre l'importance qui s'attache à nos vieux monuments
tant sous le rapport religieux que sous le côté historique
et artistique. Les travaux d'un grand nombre d'antiquaires
ont fait pleine justice des clameurs et des préjugés de quel-
ques traînards de la science et du bon sens. Aussi bien
nous n'avons plus à craindre ces démolitions systémati-
ques, ces actes de vandalisme aveugle qui ont couvert le
sol de notre patrie de tant de ruines à la fin du siècle der-
nier. L'opinion publique ne saurait être bravée impuné-
ment, et l'indignation générale poursuivrait implacable-
ment celui qui oserait porter le marteau destructeur sur
quelques-uns de ces édifices regardés aujourd'hui avec
tant de raison comme la partie la plus importante de nos
gloires nationales.
S'il est un vandalisme qui détruit, il en en est un autre,
non moins à craindre que le premier, c'est celui qui loin de
veiller avec sollicitude sur nos vieux monuments chrétiens,
chefs-d'oeuvre de la foi de nos pères, loin de les garder
dans toute leur intégrité, dans toute leur pureté, ne fait rien
pour les conserver aux générations suivantes, rien pour en
— 233 —
prévenir ou en arrêter la chute, rien pour entretenir de
temps à autre, ne fût-ce qu'à chaque quart de siècle, les
parties dont les malheurs des temps nécessitent le rétablis-
sement. Aujourd'hui encore il ne resterait pas une de nos
cathédrales gothiques, et encore moins une de nos églises
rurales, si ces masses indestructibles n'avaient fatigué le
temps.
L'arrondissement de Château-Thierry est doté d'édifices
remarquables, et au nombre de ceux-ci la piété chrétienne
se plaît à ranger l'église d'un bien modeste village du can-
ton de Gondé. Mézy-Moulins, qui compte à peine quelques
centaines d'âmes, possède, entre autres communes, un
bien beau temple catholique du xm e siècle, mais dans un
état de délabrement complet. Monument historique pen-
dant longtemps, il est aujourd'hui déclassé depuis quel-
ques années, et il court maintenant le risque de s'écrouler.
En franchissant le seuil de ce monument, ce qui frappe
d'abord c'est la légèreté, l'élancement et l'élévation des
colonnettes montant jusqu'aux voûtes pour en supporter
les nervures. Ces colonnes groupées pittoresquement au-
tour des piliers qui séparent chaque travée, s'effilent capri-
cieusement, et, trompant l'œil qui les suit avec surprise,
font supposer une élévation encore plus grande que celle
qui existe en réalité. Le véritable triomphe des artistes
chrétiens au xm c , c'est l'art admirable avec lequel ils ont
su élever à de semblables hauteurs des voûtes si légères et
si solides. Traversées par des nervures peu saillantes qui
les soutiennent sur leurs longs bras croisés, elles bravent
après une durée de plus de six siècles les ravages des élé-
ments.
Il faut avoir contemplé ce monument antique et admiré
sa galerie circulaire à l'intérieur, pour connaître à quelle
hauteur put s'élever le génie chrétien dans ces beaux siè-
cles d'enthousiasme et de foi.
La rose qui surmonte le grand portail s'épanouit, éta-
lant ses riches compartiments ciselés, comme les gracieux
— 236 —
pétales d'une céleste corolle. Quoi de plus ravissant que
cette fleur immense, incrustée dans la muraille, destinée Ã
porter au cœur l'image Dieu, et dans toutes les divisions
qui s'en échappent en rayonnant, des anges, des patriar-
ches et des saints. Admirable symbole : le cercle, c'est
l'éternité, au centre de laquelle Dieu se repose. Les esprits
bienheureux, les prophètes, les martyrs, toute la Création
gravite en chantant des hymnes vers ce majestueux centre
de toutes choses.
Si nous sortons de ce temple pour en apprécier l'exté-
rieur, l'âme s'émeut à la vue de ces contreforts dont les
pierres s'effritent et se désagrègent, laissant redouter à bref
délai l'écroulement des murs et de la voûte dont ils ne
peuvent plus neutraliser la poussée.
On remarque aussi dans le cimetière conservé autour de
l'église un bien joli calvaire, formé d'un monolithe de
3 mètres de hauteur, reposant sur une tablette supportée
par 4 colonnettes hérissées de statuettes qui tombent en
poussière. Le sommet de ce monument est en partie brisé,
et veuf de son Christ non moins antique, il provoque l'indi-
gnation des archéologues. Un escalier qui disparaît sous
les touffes phénoménales de maints chardons y donnait
accès.
Conservons avec îespect ce qui existe encore. Sauvons
de la ruine le calvaire de Mézy-Moulins. Xe brisens pas le
petit nombre de pierres tumulaires échappées aux efforts
de la tempête. Un tombeau n'est plus qu'un objet de vaine
curiosité, s'il ne couvre les restes de celui dont il porte le
nom. Il n'est plus décent de jouer avec les tombeaux, et
c'est manquer à tout ce qu'on doit aux morts que de les
priver du calvaire, qui servant de trait d'union entre le ciel
et la terre, implore le pardon pour ceux qui ne sont plus
et soutient les vivants dans leur culte pour les morts.
(Un passant).
ESSAI SUR LA GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE
DE L'ARRONDISSEMENT DE CHATEAU-THIERRY
L'arrondissement de Château-Thierry est un des cinq
arrondissements qui forment le département de l'Aisne ;
c'est le plus petit en superficie. Il est situé au sud du dépar-
tement et sa forme est celle d'un triangle dont le sommet
est tourné vers le bas.
Il a été formé de l'ancienne province de Champagne,
d'une partie de la Brie et de l'ancien pays de l'Orxois.
Il comprend cinq cantons et 1*24 communes. Sa popula-
tion, d'après les dénombrements officiels était :
En 1875, de 59.128 habitants
En 1881, de 57.664 —
En 1886, de 58.228 —
En 1891, de 56.520 —
Elle est donc en décroissance rapide. Il serait assez dif-
ficile d'en rechercher les causes; mais nous devons remar-
quer toutefois qu'il y a beaucoup d'émigrations vers les
grandes villes et que les familles sont moins nombreuses
que par le passé.
La superficie totale de l'arrondissement est de
119.280 hectares.
— 238 —
Par la configuration du sol, l'arrondissement de Châ-
teau-Thierry peut se diviser en 3 grandes parties :
1° La partie des plaines : Cantons de Neuilly, Fère et
Condé, entièrement agricoles;
2° La partie accidenter ou relief: Régions boisées; forêts
de Ris et de Viels-Maisons ;
3° La vallée de la Marne : Cantons de Charly, Château-
Thierry et Condé; contrées essentiellement viticoles.
En raison de la configuration du pays, du relief du sol
et de la nature du terrain, les habitants se sont livrés dès
l'origineaux travaux agricoles, viticoles ou sjlvicoles, sui-
vant que ce terrain pouvait leur donner tel ou tel produit.
Les cours d'eau ont contribué tout naturellement à la
richesse du pays. D'autre part les voies de communica-
tion, devenues nécessaires pour l'exploitation et pour la
vente des productions locales, ont contribué également,
pour une très large part, à la richesse de cet arrondisse-
ment.
Il est un vieux proverbe qui pourrait servir d'axiome en
matière commerciale, et recevoir ici son application : c'est
à savoir que la prospérité du commerce et de l'industrie
d'une contrée est en raison directe des voies et movens de
■communication qu'elle possède.
Nos ancêtres le savaient bien. Si nous nous transpor-
tons, en effet, plusieurs siècles en arrière, au temps de
l'occupation romaine, par exemple, nous voyons l'arron-
dissement de (hà teaU'Thierrv et aussi le déoartement de
l'Aisne tout entier, sillonnés par de nombreuses chaus-
sées, visibles encore de nos jours. Un grand nombre de
métairies étaienl érigées çâ et là dans la campagne, et les
tuiles épaisses qu'on retn »uve au milieu îles substructions
sont les seuls témoins de ces splendeurs passées.
Ces digressions faites, nous entrons immédiatement en
matière, pour étudier quelles sont les causes modernes de
la prospérité et de la richesse de l'arrondissement de
Château-Thierry au triple point de vue agricole, industriel
et commercial.
1° — Partie des plaines.
Cette région qui comprend toute la partie Nord de l'ar-
rondissement, n'est pas la moins intéressante à étudier;
c'est la région agricole. Le terrain argilo-calcaire domine,
sauf toutefois dans une grande partie du canton de Neuilly-
saint-Front, où l'on rencontre beaucoup de sable. La cul-
ture des céréales est la plus répandue et la production est
considérable. Le betterave fourragère est cultivée pour la
nourriture du bétail pendant l'hiver, et elle est conservée
au moyen de silos.
La culture de la betterave à sucre, naguère florissante,
surtout après l'érection de la sucrerie de Neuilly-saint-
Front, la plus ancienne du département, est presque aban-
donnée depuis plusieurs années. Il serait difficile d'en don-
ner le motif exact, mais il est probable que la difficulté
pour le cultivateur de conduire la récolte à l'usine pen-
dant la mauvaise saison, serait une des premières causes
du délaissement de cette culture dans la région. Ce motif
n'est peut-être pas le seul. En effet, si l'on considère la
cherté de la main-d'œuvre et l'épuisement du sol qu'occa-
sionne la betterave, d'autre part le bénéfice trop minime
que retirait l'agriculteur, on aura une seconde cause beau-
coup plus sérieuse que la première.
En 1874, l'usine de Neuilly-Saint-Front possédait deux
rà peries qui lui envoyaient le jus exprimé des betteraves
par des conduits souterrains. La première de ces rà peries
était établi à Cramaille, (canton d'Oulchy-le-Château) et la
seconde, au milieu d'une plaine, entre les communes de
Rocourt, d'Armentières et de La Croix. Ces rà peries com-
muniquaient avec la sucrerie de Neuilly, au moyen d'une
ligne télégraphique privée, établie spécialement pour les
besoins de l'usine.
— 240 —
Aujourd'hui, et depuis plusieurs années môme, la râpe-
rie de Cramaille fonctionne seule pendant le temps de la
récolte des betterave.-, c'est-à -dire pendant une partie de
l'année seulement.
Une autre sucrerie est établie à Château-Thierry près
de la gare de cette ville et non loin de la Marne. Elle
exploite toutes les betteraves de la Brie qui lui arrivent
soit parle chemin de fer, soit par les bateaux.
Si les usines à . sucre sont rares dans l'arrondissement
de Château-Thierry, les moulins à farine y sont nombreux.
L'Ourcq à lui seul en fait tourner plus de quinze.
Dans le nord-ouest de l'arrondissement, notamment aux
environs de La Ferté-Milon, se trouvent les grands bois
de Craisne, de Borny et de Bourneville. Les habitants des
villages voisins de ces bois recueillent a l'automne une
quantité considérable de faines qu'ils vendent ou font
écraser. Ils en retirent une huile très estimée servant aux
besoins du ménage ou vendue dans le commerce.
Plusieurs moulins sont d'ailleurs établis pour cette
industrie. Le moulin de Javage, sur le Rû de Javières, le-
moulin de lTsle, sur l'Ourcq et d'autres encore ont un
matériel spécial pour la fabrication de l'huile de faine ou
d'œillette.
La Vallée de l'Ourcq proprement dite possède des prai-
ries naturelles où paissent de nombreux bestiaux. Les
foins coupés l'été sont néanmoins de mauvaise qualité,
ayant poussé dans un sol humide et froid; les fourrages
secs, ainsi obtenus, ne se composent que des joncs et de
roseaux tendres, sans suc, et par suite peu nutritifs.
Il n'en est pas de même sur les plateaux, où les prai-
ries artificielles fournissent des luzernes, des trèfles et des
sainfoins de qualité excellente.
La vigne n'existe qu'à l'état de treille dans la partie
septentrionale de l'arrondissement; par contre de nom-
breux arbres fruitiers garnissent d'innombrables clos-ver-
— 241 —
gers et les habitants font un cidre très apprécié servant le
plus souvent à la boisson des ouvriers agricoles.
Nous devons exclure toutefois la vallée de l'Ourcq où
les arbres fruitiers ne réussissent que médiocrement Ã
cause d'abord du terrain tourbeux, puis de la fréquence
des brouillards et des gelées printanières plus intenses
que partout ailleurs dans la région.
Mais en revanche, les légumes y croissent en abondance
et fournissent aux populations riveraines de l'Ourcq, non-
seulement une nourriture saine, mais un produit rémuné-
rateur.
La culture des terres est faite plus intelligemment que
par le passé. Mais nous devons ajouter que tous les culti-
vateurs sont loin d'être au courant des nouvelles méthodes
de culture préconisées par le Comice agricole de l'arron-
dissement. Les fermes sont généralement mal disposées.
La conservation du purin n'est pas assez l'objet de soins
particuliers. On laisse trop laver les fumiers par la pluie
au lieu de les disposer avec intelligence dans des fosses.
L'assolement est triennal avec jachères. La jachère com-
prend un tiers en jachères mortes et les deux autres tiers
rapportent plantes fourragères et racines pour la nourri-
ture du bétail.
Les engrais employés le plus fréquemment sont le
guano, les superphosphates, les nitrates et autres engrais
chimiques ; mais c'est à la rigueur qu'on y recourt, et dans
les petites exploitations — qui sont les plus nombreuses
— les fumiers des animaux domestiques , engrais par
excellence, suffisent presque toujours pour alimenter les
terres.
2°. — Partie accidentée. (Relief).
L'arrondissement de Château-Thierry est peu boisé ;
néanmoins il possède deux forêts, celle de Ris, entre Fère-
en-Tardenois et Dormans et celle de Viels-Maisons.
16
— 242 —
Beaucoup d'autres bois, d'une superficie moins étendue,
couvrent le sol; l'emplacement qu'ils occupent ne pour-
rait être cultivé, soit à cause de la pauvreté du terrain,
soit par suite du relief très inégal du sol et de la difficulté
de labourer.
Les essences principales sont : le chêne, l'orme, le
charme, le hêtre, le tremble, le bouleau, le sapin, l'érable,
le merisier.
Dans la partie septentrionale du canton de Neuilly, se
trouvent de grands bois ; nous ne citerons que ceux de
Rozet et de Pringy, les plus connus.
Tous les ans, une portion du taillis de vingt ans est
abattue et livrée à la consommation du pays et des envi-
rons.
Les arbres qui restent après chaque coupe exploitée
sont taillés d'après la méthode dite Des Cars, son inven-
teur. Ces bois, traversés en tous sens par des allées ou
chemins d'exploitation, bordées de sapins, offrent un coup
d'œil charmant et d'agréables promenades pendant la belle
saison.
Dans les cantons de Charly, de Château-Thierry et de
Neuilly-saint-Front, où se trouvent des plâtrières, (usines
à plâtre de Pisseloup, (Charly), de Crouttes, du Bois du
Loup (Bonneil), de Latilly, le bois de chauffage se vend
beaucoup plus cher que sur tout autre point de l'arron-
rondissement, parce que le fagot est utilisé pour la cuisson
du plâtre.
Par contre, les nombreuses scieries mécaniques qui
s'établissent dans l'arrondissement pour l'exploitation des
coupes, permettent à l'ouvrier de se procurer le bois à bon
marché. Les débris et les levées de madriers, pour parler
en termes du métier, sont vendus à bon compte et permet-
tant aux populations de se chauffer d'une façon économi-
que pendant l'hiver.
Nous aurons à peu près tout dit sur ce chapitre en ajou-
tant que deux grandes lignes de chemin de fer donnent au
— 243 —
commerce de l'arrondissement un essor considérable.
La grande ligne de Paris à Avricourt; celle d'Amiens Ã
Dijon par La Ferté-Milon et Château-Thierry; celle de
Reims à Paris, par Fère-en-Tardenois, donnent au pays
un développement commercial jusqu'alors inconnu.
Une ancienne voie ferrée aujourd'hui détruite reliait
jadis le Port-aux-Perches (commune de Silly-la-Poterie)
avec Villers-Cotterêts.
Les bois provenant de la forêt de Haut-Wison, (entre
Chouy et Faverolles), étaient flottés au moyen du rû de
Savières, jusqu'au Port-aux-Perches. Là ils étaient expé-
diés à Paris par le canal de l'Ourcq, ou bien dirigés sur
les scieries de Villers-Cotterêts par ce chemin de fer privé.
La pente assez sensible de la Ligne de Port-aux-Perches Ã
Villers-Cotterêts, permettait de renvoyer les wagons char-
gés sans locomotion, tandis que les wagons vides étaient
ramenés par les chevaux.
Aujourd'hui, le Port-aux-Perches n'a pas perdu de son
importance, Ã cause du voisinage de la gare de Silly-la-
Poterie, mais le flottage des bois a complètement disparu.
C'est un progrès de plus à constater.
Au point de vue commercial, l'arrondissement de Châ-
teau-Thierry est assez bien partagé.
Le marché au blé de Château-Thierry est très renommé.
Le Comice agricole organise chaque année des expositions
et des concours de machines, de produits agricoles, de
bestiaux, etc. Il contribue ainsi à exciter l'émulation chez
les cultivateurs et à propager la connaissance des perfec-
tionnements qui peuvent faire progresser l'industrie agri-
cole.
Nous ne pouvons passer sous silence l'Ecole pratique
d'agriculture de C;*ézancy, ouverte depuis quelques années
seulement.
Ce riche établissement que l'on doit à la libéralité de
M. et M me Delhomme, a été donné au département de
l'Aisne pour y former de jeunes agriculteurs.
— 244 —
De savants professeurs y enseignent les meilleures-mé-
thodes de culture, et, ce <{ui est plus important, on joint,
à l'école de Crézancy, la pratique â la théorie. De ce bel
établissement sortiront des générations d'agriculteurs,
qui, sans aucun doute relèveront le niveau agricole dans
notre beau département ainsi que dans les départements
limitrophes.
L'extraction minière est presque nulle dans l'arrondis-
sement. Outre les plâtrières (usines à plâtre) que nous
avons citées plus haut, l'arrondissement de Château-
Thierry possède quelques carrières à ciel ouvert pour
l'extraction de la pierre à bâtir. Nous ne citerons que la
plus importante, celle du Bois-des-Dames (commune de
Nogent-l'Artaud), d'où l'on tire une pierre meulière très
dure et très appréciée des entrepreneurs. Tous les tra-
vaux d'art, (ponts, aqueducs, viaducs, etc.), de la ligne
d'Amiens à Dijon, ont été construits avec la pierre prove-
nant de cette carrière.
Au point de vue industriel, l'arrondissement de Châ-
teau-Thierry est loin de tenir le dernier rang. De nombreux
établissements d'industrie y sont très prospères.
Pavant possède deux fabriques de boutons, l'une pour
les boutons d'os, l'autre pour les boutons de corozo; No-
gent-l'Artaud possède aussi une fabrique de boutons d'os,
une fabrique d'instruments d'optique très renommée et une
scierie à vapeur importante; Coincy fournit dans tout
l'arrondissement des tuiles et carreaux de pavage, dont la
réputation n'est plus â faire ; Paroy (Crézancy) et Nogent-
l'Artaud fabriquent des corsets; les chaussons de feutre
de Fôre-en-Tardenois sont connus partout ; Montreuil-
aux-Lions se distingue par la confection des passemente-
ries, enlin l'usine d'instruments de musique de Château-
Thierry tient le second rang en France pour la fabrication.
La petite ville de Neuilly-saint-Front était anciennement
renommée pour la fabrication des bas. J n'y a guère
qu'une vingtaine d'années que cette industrie a disparu au
— 245 —
grand préjudice du commerce de la localité. Neuilly-saint-
Front possède aujourd'hui deux tanneries et une brasse-
rie de cidre. Ces établissements de création récente, sont
assez prospères, mais ne remplaceront jamais l'industrie
qui y était naguère si florissante.
La manufacture de serges fortes de Neuilly, dit Carlier
est un établissement du siècle passé. (Carlier écrivait au
xvin e siècle). Il s'est formé à la faveur de la quantité de
bonnes laines qu'on trouve dans le pays (1).
En 16G9, les habitants de Neuilly reçurent des règle-
ments pareils à ceux des manufactures de Troyes et d'Or-
léans. Ces règlements sont datés du 13 août. Us portent
que la pièce de serge de Neuilly doit avoir G aunes de
long sur une aune de large. Il y avait dans Neuilly GO mé-
tiers battants de cette serge.
Carlier attribue la décadence de cette industrie à trois
causes : la cherté des laines, le salaire insuffisant des
ouvriers qui ne recevaient que dix sols par jour et la con-
currence des fabriques de Reims et de Beauvais, qui, pro-
duisant des serges moins fortes , pouvaient les livrer Ã
l'acheteur à meilleur marché. Il y avait à Neuilly au
xvn e siècle, 30 sergers et 30 drapiers, et deux moulins
étaient employés au foulage et au dégraissage. Le travail
de la bonneterie occupait à cette époque un grand nombre
d'ouvriers.
3°. — Vallée de la Marne. (Partie viticole).
La vallée de la Marne est renommée au loin pour les
/ vins qu'on y récolte; cette réputation est méritée. Ces vins
sont généralement légers, d'un goût agréable et légèrement
acidulés.
Les crûs les plus connus sont ceux de Gland, de Tré-
loup, d'Essômes, de Saulchery et de Charly. L'exposition,
(1) Carlier. H ru du Valois.
— 246 —
la nature du sol, sont les causes qui justifient leur re-
nommée.
Malheureusement depuis quelques années, la vigne est
atteinte d'une maladie cryptogamique, le nùldew.
Les vignerons sont obligés de lutter contre ce nouveau
fléau en arrosant deux fois au cours de l'été, leurs vignes
avec Veau céleste, au moyen d'un pulvérisateur. L'eau
crleste (terme de viticulture) est une dissolution de sulfate
de cuivre (vitriol bleu) dans une certaine quantité d'eau.
Depuis cinq ans, la Champagne achète tous les vins de
la vallée, ce qui a fait subitement augmenter les prix.
Aussi les vignerons font-ils exclusivement du vin blanc,
qu'ils vendent de 100 Ã 175 francs l'hectolitre, suivant la
qualité et les cours établis.
Pour leur consommation, ils fabriquent un vin de
deuxième cuvée (vin de sucrage) ; et avec le marc du raisin
qu'ils distillent eux-mêmes l'hiver, ils font une eau-de-
vie d'un goût très caractéristique. Certains vignerons peu-
vent en une année moyenne, distiller de 25 à 100 litres
d'eau-de-vie.
Nous devons ajouter pour le plus grand éloge des vigne-
rons que la vigne est l'objet d'une culture intelligente et
bien entendue. Les rapports des syndicats viticoles confir-
ment pleinement notre assertion.
Depuis quatre ans , une fatale nouvelle se propage et
pourrait malheureusement devenir une triste réalité; nous
voulons parler de l'apparition du phylloxéra.
La présence du terrible insecte a été officiellement cons-
tatée à Trôloup en 1891, à Crouttes et à Charly en 1893.
Ce serait la destruction complète et rapide du vignoble
de la vallée de la Marne, si ce nouveau fléau venait à s'éten-
dre. On le sait, il n'y a que deux traitements qui aient rai-
son du puceron néfaste : arracher la vigne et la brûler ou
bien la traiter par le sulfure de carbone.
De temps immémorial, il existait dans toutes les loca-
lités possédant des vignes, un arrêté municipal fixant
— 247 —
l'ouverture de la vendange à une date variant suivant la
maturité du raisin. C'était le « Ban de vendange. » Aucune
personne n'avait le droit de vendanger avant la date fixée
par le « Ban de vendange, » Cette coutume subsista dans
certaines communes jusqu'en 1868.
L'arrêté était transcrit par le maire sur le registre des
délibérations du Conseil municipal. On procédait égale-
ment à la nomination des « Messiers, » personnes que l'on
préposait à la garde des vignes et qui avaient dans certains
cas, le droit de dresser procès-verbal.
Le transport du fumier, la rentrée des récoltes dans un
grand nombre de villages de la vallée de la Marne, se font
à l'aide des bêtes de somme, à cause de la pente assez
roide des collines. La hotte joue aussi un rôle important
que nous devons signaler, par suite de la rareté de ce véhi-
cule dans les pays de plaine et de grande culture.
Hydrographie.
L'arrondissement de Château-Thierry est traversé de
l'est à l'ouest, dans toute sa largeur par la Marne, affluent
très important de la Seine. Elle baigne dans l'arrondisse-
ment Mézy-Moulins, Château-Thierry, et un chef- lieu de
canton, Charly, plusieurs bourgs et un grand nombre de
charmants villages.
Son cours est sinueux, sa vallée gracieuse ; elle coule
dans de larges prairies, au [pied de coteaux élevés, ici boi-
sés, là couverts de vignobles. Grâce à de grands travaux
de canalisation, (approfondissement de chenal, dérivation,
barrages,) elle est navigable sur toute l'étendue de l'arron-
dissement, avec un tirant d'eau de l m 60.
Elle reçoit leSurmelin près de Mézy-Moulins; leDolloir
à Chézy-sur-Marne, en face le village d'Azy; le rû de Vergis
à Nogent-1' Artaud; et à Charly le rû Donon, vulgairement
connu dans le pays sous le nom de rû Gousset.
A l'aide d'un canal souterrain, la ville de Paris a con-
— 2 18 —
duit chez elle en 1864, les eaux d'une petite rivière appe-
lée la Dhuys, rivière qui prend sa source sur le terroir de
la commune de Pargny (canton de Condé). L'ensemble de-
ce canal souterrain qui présent s sur le sol une espèce de
chemin vert, se nomme « dérivation de la Dhuys. » La
Dhuys fournit par jour 20.000 mètres cubes à l'étiage.
L'Ourcq, le tributaire le plus important de la Marne,
arrose Fère-en-Tardenois , Oulehv-le-Château, Neuilly-
saint-Front et La Ferté-Milon. Il reçoit la Saviôres au
Port-aux-Perches, le rû d'Alland et le Clignon grossi lui-
même du rû Gobart venant de Marigny-en-Oi'xois.
L'Ourcq a donné son nom à un pays connu sous le nom
d'Ourxois, ouOrxois dont Oulchv-le-Château était ancien-
nement la capitale. Une autre petite rivière baigne égale-
ment l'arrondissement de Château-Thierry. C'est le Petit-
Morin qui passe à l'extrémité sud du département, près
du village de Vendières.
L'endroit où la vallée de la Marne a le moins de largeur
est entre le village de Romeny et l'ancienne abbaye de
Chézy. Le point le plus élevé se trouve à l'endroit où est
bâtie la ferme de la Huyarderie, (commune de Viels-Mai-
sons), 228 m d'altitude.
Notice géologù/iœ sur les sables de Brasles
près Cliâieau-Tliicrry (1).
« Les travaux préparatoires du chemin de fer d'Amiens
à Dijon, qui nous ont permis d'étudier différentes zones de
l'arrondissement de Château-Thierry, ont mis à découvert
certaines couches fossilifères, dépendant des sables infé-
rieurs et qui, en raison de leur situation, n'avaient pu être
observées jusqu'à ce jour. Pour cette assise comme pour
tant d'autres, la vallée de la Marne, à la traversée du
(1) Extrait du Bulletin do laSociété géologique de Franco, par L. do
Laubriore, ;'i Essômes (Aisne). Séance du 21 juin ISSU.
— 240 —
département de l'Aisne, nous semble loin d'être suffisam-
ment connue.
« D'Archiac et M. l'abbé Lambert(l)ont, il est vrai, indi-
qué qu'il existe entre les lignites et le calcaire grossier de
cette région, une assise sableuse fossilifère, mais le nom-
bre assez restreint des espèces que ces auteurs ont citées
ne donne qu'une idée incomplète de la faune qu'elle ren-
ferme. Plus tard, la carte géologique détaillée (feuille de
Meaux) est venue augmenter les rares documents que nous
avons à rappeler ; elle se borne naturellement à montrer
au-dessous du calcaire grossier, une bande mince et conti-
nue, coloriée comme les sables de Cuise (Oise), et formant
les bases des collines élevées qui encaissent la vallée.
« Comme on le voit, les renseignements manquaient donc
à peu près complètement sur cette assise, ce qu'explique
suffisamment d'ailleurs l'absence habituelle de coupes
permettant d'étudier les étages qui constituent nos col-
lines; aussi avons-nous profité avec empressement du son-
dage fait par la Compagnie du chemin de fer de l'Est, sous
la direction de M. l'ingénieur Aubry, dans le vallon de la
Maladrerie, auprès du village de Brasles.
« Les sables inférieurs se sont montrés dans ce puits,
relativement riches en corps organisés surtout en espèces
habituellement rares et même tout à fait inconnues jusqu'Ã
ce jour dans le bassin parisien.
« Voici la coupe du sondage :
11 . Terre végétale (altitude du sommet 97 m 13) 3 m 00
10. Argile avec blocs de calcaire grossier remanié. l m 00
Calcaire grossier.
9. Calcaire grossier friable l m 30
(1) D'Archiac : Mémoire de la Société géologique de France, (pre-
mière série, tome V.) — M. l'abbé Lambert : Étude sur le terrain ter-
tiaire du nord du Bassin de Paris. Laon 1858.
— 250 —
8. Calcaire grossier avec nombreuses coquilles Ã
l'état de moule l m 10
7. Calcaire sableux verdâtre à fossiles nombreux
et à calots de silex m 20
& i
Sables de Braslos.
Sable argileux jaunâtre (nettement séparé du
n° 5) quelques fossiles m 60
Sable fin rosâtre fossilifère l m 60
4. Sable fin jaunâtre fossilifère 0"'G0
3. Argile noire m K>
Sable fin jaunâtre mélangé d'argile m 60
Sable rosâtre très fin à nombreuses néritines. . 3 m 30
.>
o
« Le ravin de la Maladrerie n'est pas le seul point où
l'existence de ces couches a pu être constatée ; elles étaient
visibles de l'autre côté du vallon de Brasles, au-dessous de
la Briqueterie, dans un petit bois dont la végétation a de-
puis recouvert leurs affleurements. En outre, une sablière
ouverte sur le chemin de Gland à Mont-saint-Père, à 5 kilo-
mètres de la Maladrerie, les a, en partie du moins, mises
à découvert sur quelques mètres et nous avons pu y
recueillir la plupart des espèces trouvées dans le premier
gisement. Enfin, sur l'autre rive de la Marne, (rive gau-
che) auprès du hameau des Evaux, (Commune de Chierry),
des travaux occasionnés par la rupture du canal de la
Dhuys, ont mis à jour une belle coupe, montrant nettement
la superposition du calcaire grossier sur les sables. Les
mêmes coquilles s'y retrouvent, mais tellement friables
qu'il est presque impossible de les recueillir.
« On peut citer encore dans les environs de Château-
Thierry d'autres points où les sables inférieurs sont visi-
bles, mais non fossilifères. C'est ainsi qu'à l'entrée du
village de Chôzy-l'Abbaye, du côté de l'Est, une vaste
excavation montre des sables grossiers à stratification irré-
— 251 —
gulière sans aucune trace de corps organisés; il en est de
même sur plusieurs points du territoire d'Essômes.
Au ravin de Pisseloup (1), on peut encore observer une
assise sableuse au-dessous du calcaire grossier; mais
entre les deux formations se développe une zone d'argile
ligniteuse brune qui atteint ici 1 m. 15 c. de puissance;
cette couche se retrouve fréquemment sur d'autres points,
mais elle n'a le plus souvent que quelques centimètres
d'épaisseur.
« Nous citerons enfin une dernière localité fort intéres-
sante. A un kilomètre au S.-E. du village de Baulne (2),
dans la vallée secondaire du Surmelin , se trouve une
exploitation d'où l'on tire un grès pour le pavage; au-des-
sous de cette couche qui a quatre mètres d'épaisseur, et
qui présente accidentellement une forte inclinaison au
N.-E., se trouve une assise sableuse peu puissante (0 m 80au
maximum), remplie de troncs d'arbres couchés côte à côte.
Directement au-dessous se voient des argiles brunes plus
ou moins sableuses qui terminent l'étage des lignites. Il
n'est donc pas douteux que la zone. où se rencontrent les
débris végétaux ne soit la base de nos sables de Brasles.
« Les troncs d'arbres n'atteignent pas une grande lon-
gueur; aucun ne dépasse l m 50 à 2 m ; leur diamètre est sou-
vent de 60 à 70 centimètres: ils paraissent appartenir Ã
plusieurs espèces de dicotylédones. Entre les gros troncs
se trouvent disposés des débris moins considérables, et si
l'on débite les premiers feuillets de la partie inférieure du
grès, on peut observer des empreintes nombreuses de bois,
de feuilles et de roseaux. »
Considérations générales
Les habitants de l'arrondissement de Château-Thierrv,
(1) Commune de Charly.
(2) Commune du canton de Condé.
o\>
presque tous cultivateurs ou vignerons, sont en général
d'une constitution robuste. Les légumes, les. œufs, le lai-
tage, forment la base de leur nourriture. Leur boisson habi-
tuelle est le vin, puis le cidre, produit du pays, et un peu
de bière en été.
Depuis vingt-cinq ans, la nourriture rurale s'est sensi-
blement amélioré. L'élevage des volailles et surtout des
porcs et des lapins domestique permet à l'ouvrier de man-
ger de la viande et de réaliser le souhait du bon roi
Henri IV.
L'usage du café se propage et dans un assez grand nom-
bre de ménages pauvres, on en fait un abus.
Les salaires des ouvriers de culture sont presque dou-
blés depuis quarante ans; il est vrai que le prix des den-
rées alimentaires a aussi sensiblement augmenté.
L'élevage et l'engraissement du bétail ont pris une
grande extension dans la partie agricole de l'arrondisse-
ment, les cultivateurs qui, anciennement ne connaissaient
le pâturage que de nom, ont presque tous maintenant, une
ou plusieurs pâtures autour de la ferme.
Les fromages de la Bric ont acquis une réputation juste-
ment méritée.
Depuis une vingtaine d'années deux laiteries impor-
tantes ont été construites sur le terroir de la commune de
Saulchery, (canton de Charly). Ces laiteries possèdent des
voitures spéciales qui recueillent le lait, deux fois par jour,
dans une zone de 10 kilomètres de ravon.
Ce lait après avoir été préalablement bouilli, est envoyé
à Paris, le soir, par le chemin de fer.
Les moutons ne sont élevés aujourd'hui que dans les
fermes importantes, comme produit de boucherie et pour
la fumure des terres.
Le cultivateur ne retire qu'une faible ressource de la
laine, dont les cours ont subitement baissé depuis plu-
sieurs années, par suite de la concurrence anglaise. Il
faut, en etï'et, payer un berger, avoir un outillage et un
matériel spéciaux pour le parcage et tenir compte des
pertes, accidents, mortalité, etc. Aussi dans les petites
exploitations, l'élevage du mouton est-il complètement
abandonné.
Dans la vallée de l'Ourcq, on se livrait encore, il y a
quelques années, à l'extraction de la tourbe. Ce combus-
tible, de médiocre qualité servait le plus souvent à la cuis-
son de la chaux que l'on rencontre en bancs énormes sur
les collines avoisinantes. Cette chaux fournissait un mor-
tier excellent pour les constructions et les entrepreneurs
du pays ne s'en servaient point d'autre.
Nous n'ajouterons plus que quelques mots à notre sujet:
ce sera pour constater les grands progrès accomplis par
notre agriculture régionale depuis un demi-siècle.
Les voies de communications , et principalement les
voies ferrées, inconnues par les générations qui nous ont
précédés, sillonnent à l'heure présente nos riches et fer-
tiles contrées et contribuent puissamment au développe-
ment de notre agriculture, de notre commerce et de notre
industrie nationale.
Qu'on nous permette enfin une dernière réflexion ou plu-
tôt une simple remarque. Nous voulons parler de l'abais-
sement de la valeur de la propriété dans les campagnes.
Les générations actuelles, peu fidèles aux traditions de
leurs ancêtres, vont chercher à la ville la fortune et le
bonheur qu'elles ne rencontrent pas toujours et désertent
le pays natal. Nous le constatons non sans regret.
Cette émigration est presque toujours préjudiciable aux
jeunes gens. Nous les verrions avec plaisir aimer davantage
leur clocher, revenir à leurs champs et rechercher dans la
vie simple du village, l'aisance et le vrai bonheur qu'ils
croient trouver à la ville, mais qui les fuient presque tou-
jours.
MlNOUFLET.
Instituteur à Ronieny.
— 254
QUELQUES FICHES ET DOCUMENTS HISTORIQUES
SUR CHATEAU-THIERRY
Nous faisons précéder cette nouvelle série de fiches (due
à l'obligeance de M. le chanoine Marsaux) de la note sui-
vante qui rappelle celles que nous avons déjà publiées :
1° Bibliographie historique, l re et 2 e parties par M. Gour-
main, Annales 1864, pages 11-27;
2° Sources pour étudier l'Histoire de Château-Thierry,
par M. de Vertus, Annales 1805, p. 47;
3° Catalogue des Archives relevé par M. Barbey, Annales
1871, p. 88;
4° Catalogue relevé par M. Corlieu, Annales 1878, p. 98;
5° Catalogue relevé par M. Guérin, Annales 1880, p. 21 ;
G Nouvelles fiches par M. Corlieu, Annales 1888, p. 13;
Voici, maintenant, la série adressée par M. Marsaux :
Commission du roi Henri III Ã Nicollas Moreau, maistre
en nostre Chambre des Comptes, « Clavier Gaultier, mais-
tre particulier du nos eaux et forestz, à Châsteau-Thierry »
pour le « bail et adjudication » des « terres vaines et va-
gues, communes, marestz, landes, palludz, brussailles, »
dépendant de » Châsteau-Thierry, Chastillon, Espernay et
Sézannes... A Fontainebleau, le XIX e jour de juillet, mil
Vc quatre-vingtz quatre. »
(Fonds français 3350, t'° 101).
— 255 —
Mémoire sur le droit de nomination au prieuré de l'Hô-
tel-Dieu de Château-Thierry.
(Fonds français 9555).
1400. — Donation faite de Château-Thierry par Char-
les VI au duc d'Orléans pour le tenir en pairie.
(Collection Dupuy, vol. 149).
1473. — Cession par le Roi au comte de Saint-Pol, de
Château-Thierry, en échange des îles de Ré et de Maraos.
(Même collection, vol. G34).
1557. — Écritures du procureur général Bourdin pour
réunir au domaine Châtillon - sur - Marne et Château -
Thierry.
(Même collection, vol. 527).
Château- Thierry, aux Archives Nationales,
titres domaniaux, carton 9 1/4.
Années 1665-1G74. — Aveux et dénombrements des fiefs
et seigneuries du domaine de Château-Thierry. — Regis-
tres P. 1754 et 1755.
Échanges de terres et de différents droits féodaux entre
le domaine royal d'une part et certains particuliers de Tau-
— 256 —
tre, dans le duché-pairie de Château-Thierry. — Registres
P. 2036-2039 (xvn e et xvm e siècles).
Titres de la maison de Bouillon — documents relatifs Ã
Château-Thierry dans les séries :
(R 1 185-244 (xivc et xvm e siècles).
Années 1602-1603. — Aides et tailles de Château-Thierry.
Registres KK. 397.
1509-1682. — Déclarations de francs-fiefs placés dans
le domaine de Château-Thierry.
Cartons ou registres P. 773"
Trésor des Chartes du Roi, années 1176-1783.
Château-Thierrv dans la série J. 768-773.
28 août 1578. — Hommage rendu au Roi pour la sei-
gneurie de la Croix, mouvante du domaine de Château-
Thierry, par damoiselle Jehanne de Louviers.
(Parchemin original. — Fonds français 26336, n° 90).
13 décembre 1795. — Bail dos grefs civil et criminel du
— 257 —
bailliage et siège présidial de Château-Thierry, pour le
terme de six années, moyennant 1250 livres par an.
(Parchemin original. Fonds français 26355 f os 41 à 45).
3 avril 1708. — Bail pareil pour quatre années.
(Papier original. — Fonds français 26412, n° 187).
Château-Thierry et la maison La Fontaine
Château-Thierry est la ville natale de La Fontaine. Le
fabuliste est demeuré le grand homme toujours honoré et
comme le patron du pays. La fête de la ville conserve cette
dénomination : Fête de Jean La Fontaine (le peuple dit :
Fête à Jean). Une statue lui a été élevée, et il est question
d'en commander une autre plus monumentale. On peut
visiter sa maison, qui a été rachetée, restaurée, et où a été
installé un petit musée.
La maison a gardé, en partie, son ancien caractère! la
façade rappelle la fin du xvi e siècle, la porte est flanquée
de légers pilastres. Dans la cour on aperçoit un puits sur-
monté d'un auvent et recouvert d'une dalle en pierre. Le
jardin qui s'étend derrière cette habitation montre encore,
dans sa disposition, les coins abrités et ombragés où rêvait
le poète.
Quant au musée, il occupe une petite salle au rez-de-
chaussée; on y remarque un portrait de La Fontaine, peint
en 1692; c'est un don de M. Jules Maciet, un amateur bien
n
— 258 —
du connu, originaire de Château-Thierry. De lui vien-
nent aussi quelques autres tableaux, de diverses écoles,
qui composent le fonds principal de cette modeste
galerie.
Au premier étage (dans les pièces occupées par la
Société historique et archéologique) se trouve une collec-
tion de gravures, qui fait revivre des personnages histori-
ques, contemporains (?) de La Fontaine, entr'autres les
membres de la famille de Bouillon, qui devinrent seigneurs
de Château-Thierry. Voici Marie Mancini, nièce de Maza-
rin qui fut, elle aussi, duchesse de Bouillon, et qui proté-
gea le poète; voici plus loin le maréchal de Turenne et
Louis, duc d'Auvergne et comte d'Evreux. La plus grande
partie de cette collection d'étrangers est due aussi Ã
M. Jules Maciet.
La Société historique et archéologique de Château-
Thierry tient ses séances dans la maison du fabuliste. Elle
est là , du reste, chez elle, et l'achat de la maison s'est fait
sous ses auspices. Il y a à Château-Thierry certainement,
un solide courant d'études; n'oublions pas que le pays a
produit quelques artistes distingués, tels que M. Léon
Lhermitte.
Château-Thierry aurait donc tout intérêt à développer
ce musée, qui est demeuré stationnaire, et à peupler la
maison de La Fontaine. On voudrait y voir, comme l'avait
souhaité M. Barbey, un des promoteurs de la transforma-
tion et de l'achat du logis, un plus grand nombre d'objets
rappelant la mémoire de l'auteur des Fables. Quelques
tentures de Beauvais, avec des reproductions d'après
Oudry, offriraient une décoration facile et tout à fait
en rapport avec la destination et les souvenirs de la
maison.
Nous trouvons, quant à nous, que la coquette cité devrait
faire un effort sérieux pour faire valoir ses traditions et les
gloires de son passé. Château-Thierry, qui conserve en-
core un air « vieille France, » y gagnerait un relief nou-
— 259 —
veau, une physionomie plus distincte, à côté des autres
centres du département de l'Aisne : Laon, Soissons, Saint-
Quentin.
Antony Valabrègue.
UN PRECIEUX MANUSCRIT
Tous les manuscrits offrant un certain intérêt pour notre
histoire littéraire ne sont pas à la Bibliothèque nationale.
Il en est qui ont échappé aux plus patientes recherches.
D'autres sont en train de jaunir sous des amas de parche-
mins enfouis en de lointaines bibliothèques de province et,
comme la Belle au bois dormant, les naïves histoires qu'ils
renferment attendent, pour reprendre vie et couleur, d'être
découvertes par quelque infatigable déchiffreur de vieux
langage qui jouera auprès d'elles le rôle du prince rêvé.
Si cette comparaison vous paraît tirée d'un peu loin, n'en
accusez que le sujet de cette chronique. Nous sommes ici
dans le domaine de la fable.
On vient, en effet, de retrouver, ainsi que l'annonce un
de nos confrères, l'origine de onze fables de La Fontaine
dans un manuscrit du xiv e siècle qui jusqu'à présent, blotti
dans une collection particulière, avait gardé son secret.
Et ces fables ne sont pas des moindres, puisque dans le
nombre figurent : les Animaux malades de la peste et le
Meunier, son fiis et l'âne. Le recueil d'apologues où se
— 2G0 —
douve le germe de tels chefs-d'œuvre n'est point, certes,
un ouvrage banal. On l'attribue à un moine de l'abbaye de
Citeaux. D'où tenait-il lui-môme les historiettes qu'il a
contées? Il faudrait sans doute remonter très haut pour
en découvrir la version initiale.
-o-
Car ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on est fixé sur la
méthode de travail de La Fontaine. L'inimitable fabuliste
disposait d'un art d'imitation véritablement prodigieux. Il
s'assimilait d'une manière si complète le sujet qu'il vou-
lait traiter que l'œuvre achevée prenait, grâce à la valeur
du style, au charme d'un esprit plein de hardiesse sous
son apparente modération , un caractère d'originalité
incomparable. Si bien qu'il a fait oublier ses modèles et
que les fabulistes anciens n'ont plus guère, aux yeux des
lecteurs de La Fontaine, que le mérite d'avoir fourni la
matière de tant de pages charmantes au grand Bonhomme.
De toutes ces fables, on peut parcourir l'ensemble, exa-
miner celles dont le sujet exprime quelque grave vérité,
celles aussi qu'il composa pour encadrer un proverbe,
s'attachant plutôt à l'amusement de la forme qu'à la por-
tée do l'histoire, on n'en peut découvrir une seule qui soit
entièrement de son invention. Il dépouillait sans scrupule
ses prédécesseurs et ceux-ci se trouvaient avoir prêté Ã
plus riche qu'eux-mêmes. N'est-ce pas la faveur spéciale
du génie de « prendre son bien où il le trouve? »
Et d'ailleurs La Fontaine ne faisait pas mystère de ses
larcins. Il indiquait, dans la préface de ses fables, les sour-
ces où il avait puisé. Il cite Lockman, Pilpay, Esope, Phè-
dre. Mais l'on a aujourd'hui la certitude que ces maîtres
de l'apologue ont fait eux-mêmes de nombreux emprunts
à la masse commune des histoires allégoriques nées dans
— 261 —
les pays d'Orient, qui furent à toute époque la terre clas-
sique des paraboles et des symboles.
Les Chinois ont, en ce genre, de curieuses légendes
dont le sens profond trouve de nombreuses applications
dans la vie pratique. Les Indiens ne sont pas en reste avec
leurs voisins. Dans un de leurs antiques recueils figure une
fable intitulée : le Hibou et le Perroquet, qui présente de
frappantes analogies avec celle de La Fontaine : Y Ane et
le Petit Chien. De même l'idée de la fable désignée dans
La Fontaine sous ce titre : Y Homme et la Couleuvre, est
prise d'un conte indien : le Corbeau, le Serpent, le Brahme
et rÉcrevisse. Quant aux sujets tirés de la littérature du
moyen âge, ils sont également fort nombreux dans l'œuvre
de notre fabuliste. Il connaissait mieux que personne, en
ce grand siècle voué à la période solennelle et aux somp-
tueuses perruques, l'attrait simple, la langue expressive,
l'esprit bref, souriant, caustique et léger d'ornements de
nos vieux conteurs.
— o —
Et ceux-ci avaient -ils créé leurs fabliaux de toutes
pièces? Non, ils s'étaient contentés de leur faire subir des
retouches. Les croisades avaient entr'ouvert l'Asie, on
connut les œuvres des Persans et des Arabes, dont la litté-
rature était devenue pour les écrivains des xm e et xiv« siè-
cles une mine inépuisable. On cultiva également la fable
en Espagne, toujours d'après le même procédé qui con-
siste à rajeunir les sujets en les transformant. C'est ainsi
que Juan Ruiz, archiprêtre de Hita, sut s'inspirer d'Esope
et de Pilpay, comme devait le faire trois siècles plus tard
La Fontaine, qui disposait d'ailleurs des ressources d'une
langue plus riche et d'un génie supérieur. Bien des histo-
riettes contées par Juan Ruiz se retrouvent dans notre
fabuliste. Et nous ne parlons pas de Clément Marot, de
Régnier, de Marie de France dont il s'est approprié quel-
ques sujets et nombre de traits dignes d'être recueillis.
Ceci ne démontrerait-il pas, s'il était encore nécessaire
d'en fournir la preuve, que le « style » est le mérite essen-
tiel de l'œuvre d'art? Le sujet apparaît d'importance secon-
daire. C'est la charpente brute sur laquelle l'artiste bâtit
le décor et répand les draperies. Et le manuscrit que l'on
a récemment mis au jour apportera une nouvelle confir-
mation de ce principe, en permettant de comparer onze
fables de La Fontaine avec les récits qui en constituent la
trame.
Albert Tournaire.
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HILAIRE DE LA HAYE
AUDITEUR A LA COUR DES COMPTES,
CONSEILLER DU ROI.
INVENTAIRE DE SON MOBILIER A CHARLY EN 1G2G
Nous allons commettre une indiscrétion et pénétrer dans
la demeure d'un de nos éminents compatriotes, au com-
mencement du xvn e siècle. Nous allons reproduire, d'après
un document authentique , l'inventaire de son mobilier,
visite assez curieuse au point de vue de notre histoire
locale.
Dans le petit château de la Bousselle, à Charly, attenant
à la ferme, vivait Hilaire De La Haye, qui partageait son
existence entre Charly et Paris, où il avait sa résidence
dans la rue de la Chanvrerie, petite rue aujourd'hui. dis-
parue, située entre les rues des Prêcheurs et de la Grande
Truanderie. et qui joignait la rue Mondétour à la rue
Saint-Denis, presque vis-à -vis l'église Saint-Leu.
Hilaire De La Haye, fils de Jean I De La Haye, sei-
gneur de La Bousselle (1) et de Montreuil-aux-Lions, était
(1) « Le flef De La Bousselle consistait en un grand corps d'hôtel
ou château, terminé par des tours et bornes, sis en face et regardant
la ville de Charly, aboutissant et ayant vue par derrière sur la rivière
de Marne, avec une grande cour au midi, et au couchant de laquelle
— 264 —
né à Paris vers 1553. C'était un personnage notable de son
quartier : il appartenait au parti des politiques ou malcoti-
tents, parti qui voulait rétablir la concorde entre les catho-
liques et les protestants, et à la tête duquel étaient Fran-
çois, duc d'Alençon, frère de Charles IX et seigneur de
Château-Thierry, les princes de Condé et de Montmorency,
opposés aux Guise. Si les politiques ne voulaient pas d'un
roi hérétique, ils voulaient encore moins d'un roi étran-
ger : c'était le parti des jeunes seigneurs.
En 1592, Hilaire De La Haye avait environ trente-neuf
ans et il avait le titre de colonel dans l'armée du parti
politique à Paris. La ville de Paris résistait toujours Ã
Henri IV. Les colonels et les seize se réunirent pour déci-
der si on livrerait la ville au Béarnais. On ne fut pas d'ac-
cord et on se sépara (1). De La Haye tenait pour la sou-
mission de la ville, laissant aux événements et au temps le
soin de faire le reste.
Maître de Paris en 1594 et ayant abjuré le protestan-
tisme, Henri IV récompensa ceux qui s'étaient montrés
ses partisans, et c'est ainsi que notre compatriote fut
nommé auditeur à la Cour des comptes et conseiller du
Roi. Il est mort à Paris, dans sa maison de la rue de la
Chanvrerie le 7 mai 1625 et il fut inhumé dans l'église
est un grand enclos de jardin ot accins, fermés de murs avec des
pavillons dans les encoignures, et an levant est une maison et basse-
cour, dans laquelle sont un colombier, un pressoir, granges, petit
jardin derrière, écuries, bergeries et étables, circonstances et dépen-
dances, aussi formés de murailles, terres labourables et prés. »
Cette propriété est aujourd'hui divisée eu deux parties : l'une, le
château, appartient à M. Dalibon, ancien maire de Charly, qui l'a
fait transformer en une maison bourgeoise; l'autre partie, avec les
pavillons, a été achetée par M. Flichy, qui y a fait construire une élé-
gante maison de campagne, appartenant aujourd'hui à M. Didier, son
gendre.
(1) Félibien et Lobineau, Histoire de Paris, t. II, p. 1210.
— 2G5 —
Saint-Martin dos Champs, près d'un pilier, vis-à -vis le
jubé, où l'on voyait avant la Révolution son épitaphe sur
une table de marbre noir, épitaphe que nous reproduisons
d'après le Reeueil de la Bibliothèque nationale (1) :
D. 0. M.
Nobilis viri, Hilarii De La Haye.
Régis quondatn consiliarii
In suprema fiscalium rationum curia
Auditorum decani,
Cineres in subjecta hic cripta asservantur.
Probo studio et improbo labore,
Postquam quadraginta quinque annos,
Quod erat sui muneris obiit,
Vita abiit, tam hominibus chara
Quam mors ejus fuit luctuosa,
Nam et in recuperanda Parisiorum
Aima Urbe
HENRICO MAGNO
F idem et operam suam approbans
Saluti urbis consuluit
Eoque nomine Régi acceptissimus,
Secretarii a cubicido nomen accepit.
Pluribus non rnorabor te,
Abi in tuam et bonam rem viator,
Ac mortalitatis memor,
Pie defuncti manibus precare.
Obiit an. œtatis LXII,
VIL Kal. Mail MDGXXV,
Maria Gillia carissimi optime de se meritis
conjugis desiderio mœstissima hoc monu-
mentum
Hilaire de La Haye avait eu, de son mariage avec Marie
Gilles, quatre enfants, deux garçons et deux filles, savoir :
(1) Fonds français, n° 8219, t. IV, f° 676-677.
— 2m —
Jean I De La Haye qui fut nommé ambassadeur à Cons-
tantinople en 1639;
Jacques-Georges De La Haye, qui fut jésuite et eut le
titre d'évêque de Nicée;
Mario De La Haye, qui épousa Claude De Midorge,
écuyer;
Madeleine De La Haye, qui épousa Denis Doujat, avocat
au Parlement.
Des discussions d'intérêt survinrent entre la veuve et
ses deux filles et nécessitèrent l'inventaire de la maison et
du mobilier que De La Haye laissait à Charly.
L'inventaire fut fait par Nicolas Gorlidot, notaire Ã
Charly, et c'est grâce à cet inventaire (que je possède) que
nous pourrons connaître l'intérieur de la maison seigneu-
riale de Charly en 1626.
« L'an mil six cents (1) vingt six, le mardy septiesme
jour du mois de juillet environ les cinq heures après midy,
c'est adressé à moy Nicolas Gorlidot, le jeune, notaire royal
au chastelet de Paris, estably à Charly-sur-Marne, pre-
votté et vicomte de Paris, Nicolas Bocquet recepveur et
fermier de la grande maison de Charly, lequel m'a fait
entendre que damoiselle Marye Gilles , veuve de noble
homme M re Hilaire De La Haye, vivant conseiller du Roy
et auditeur en sa Chambre des comptes et damoiselles
Magdeleine De La Haye, femme de noble homme M re Denis
Doujat, advocat en Parlement, conseiller et advocat géné-
ral de la Reyne mère et de Monseigneur frère unique du
Rov, et damoiselle Marve De La Hâve, femme de Claude
Midorge, escuyer, seigneur de la Maliarde luy ont com-
mandé de m'advertir de les aller trouver en ladicte maison
dudict defïunct sieur De La Haye, pour faire inventaire des
biens, meubles, tiltres, papiers et enseignements estans en
<1) J'ai respecté l'orthographe (?) du notaire Gorlidot ou de son clerc.
— 267 —
icelle, et à l'instant je me suis aveeq ledict Bocquet trans-
porté en ladicte maison ou estant lesdictes damoiselles
m'auraient dict avoir envoyé ledict Bocquet et faict enten-
dre ce que dessus en la présence dudict Bocquet et de Ni-
colas Guenée mon clerc, adjoutant par ladicte damoiselle
Marie Gilles qu'elle entendoit faire sa déclaration audict
inventaire, qu'elle n'a aultre intherestauxdicts biens que
pour l'usuffruict qu'elle s'est réservé sa vie durant par les
donations faictes par ledict defi'unct sieur De La Haye et
elle à Monsieur Jean De La Haye, conseiller du Roy en son
grand conseil, seigneur de Vantelay leur fils et par le con-
tract de son mariage auquel la propriété d'iceulx biens
appartient, ce que entendu par lesdictes damoiselles Mag-
deleine et Marye De La Haye se seroient adressées à ladicte
damoiselle Marye Gilles leur mère et lui auraient dit que
ladicte déclaration qu'elle faisoit n'estoit à propos et
qu'elle ne la debvoit faire ainsy pour ce que ladicte décla-
ration leur faisoit préjudice et qu'elle ne signeroient sy
ladicte damoiselle faisoit mettre par escript ladicte décla-
ration. C'est continuant par ladicte damoiselle Marye
Gilles a été dit qu'elle entendoit que ladicte déclaration
fut jointe audict inventaire auquel elle entendoit faire pro-
céder et lever à cest effaict les scellés dont elle avoit main
levée pure et simple et par la transaction faicte entr'elles
pour la commodité aussi de leurs logemens par lesdictes
damoiselles Doujat et Midorge que ladicte damoiselle leur
mère insistait à faire mettre sa déclaration telle que des-
sus au commencement dudict inventaire et ne voulloient
qu'il y fut proceddé aultrement se seroient sur ce propos
accordées de se rapporter de leurs différends au sieur pré-
vost de Charly. C'est le jeudy neufviesme jour du dict mois
et an seront comparu pardevant moy nottaire susnommé
ladicte damoiselle Marye Gilles, neuf heures du matin quy
m'auroit requis de vouloir rédiger ung acte en forme de.
procès-verbal de ce quy s'estoit passé, ledict jour septiesme
du présent mois entre elle et lesdictes damoiselles ses filles
— 268 —
et sur sa prière j'aurois en sa présence et avec lesdicts
Nicolas Bocquet et Nicolas Guénée dénommés cy-dessus
dressé cejourd'liuv le procès-verbal en la forme cy-des-
sus lequel lesdicts tesmoings ont signé ensemble, ladicte
damoiselle Maryc Gilles et ledict nottaire à la minutte de
ces présentes pour servir ce que de raison. »
Cet inventaire qui comprend 73 fouilles, soit 140 pages,
ne pouvant être reproduit intégralement quant aux détails
des articles qui le constituent, je ne m'arrêterai que sur
les appartements les plus intéressants et je me contenterai
d'indiquer leur contenu et l'estimation des différents objets.
Au rez-de-chaussée, il y avait une cuisine, un fournil,
une grande salle, une chambre attenant à cette salle, un
cabinet et une chambre donnant sur le jardin.
La grande salle était la salle de réception : on y trouva
les objets suivants :
2 chenets en cuivre, estimés 12 livres tournois
1 table à quatre piliers 4 —
1 dressoir en bois 2 —
1 table en nover à rallonges 4 — 10 sous
15 escabeaux en nover — 75 —
5 grandes chaises à bras, garnies de
tresses de velours rouge façon-
nées G — 5 —
3 chaises garnies de tapisseries
vertes et rouges 4 — —
8 chaises caquetoires — 75 —
1 billard de 9 pieds garni de drap
vert, monté sur trois trétaux 8 — —
— 269 —
Dans une chambre attenant à la salle ci-dessus, et qui
était une grande chambre à coucher, on a trouvé :
1 paire de chenets; estimés — 40 sous
1 couchette à piliers tournés, avec
lit, traversin de plume, matelas, rideaux
frangés de soie 45 — —
1 autre couchette 18 — —
1 table à quatre piliers 4 — —
Chaises à dossier 4 — 2 —
1 table en noyer — 30 —
13 tableaux, savoir :
1 de six pieds de haut et 5 de large,
représentant la Vierge, Sainte-Elisa-
beth avec deux petits enfants et cinq
anges 15 — —
1 autre de 5 pieds de haut représen-
tant un cerf 25 — —
Un autre grand tableau représen-
tant un triomphe d'amour 20 — —
1 moyen représentant la Circonci-
sion 8 — —
« Ung aultre moien tableau non en-
châssé ou est représenté le plan et si-
tuation du bourg de Charly despeint
sur thoille prisé et estimé par ledict
priseur la somme de dix livres tour-
nois. » (1) 10 — —
1 moyen tableau en toile monté
sur châssis représentant Flore et Mer-
cure 12 — —
Plusieurs autres tableaux moyens
et petits sans valeur
(1) J'ignore ce qu'est devenu ce tableau qui eût été très précieux au
point de vue de l'histoire locale.
— 270 —
Dans cette chambre étaient plusieurs armoires à linge,
coffres et bahuts dans lesquelles on a inventorié « treize
draps de thoille de chanvre contenant chacun cinq aulnes
ou environ » estimées ensemble 30 livres tournois, — - dix
autres draps estimés 18 livres, — des nappes, des ser-
viettes, de la toile, du chanvre, etc.
Dans une autre armoire on a trouvé des ornements
d'église, une chasuble de taffetas blanc, un calice d'argent
doré avec sa patène. Ces ornements appartenaient à Jac-
ques De La Haye, religieux de la Compagnie de Jésus.
Dans un cabinet attenant à cette salle et qui était le cabi-
net de travail de De La Haye étaient sa bibliothèque, ses
papiers et un jeu de trictrac. La bibliothèque se composait
d'une trentaine de volumes parmi lesquels étaient les sui-
vants :
Histoire générale d'Espagne, in-f° estimée. . . 5 livres
Histoire du Monde, in-i'° 5 —
Théâtre du Monde connu, in-f° 4 —
Bible, in-f° 4 —
Histoire de la Naissance et des Progrès de
l'hérésie, in-4° 20 sous
Histoire des martyrs du Japon 20 —
Etc., etc.
Une autre chambre ayant vue sur le jardin servait de
chambre à coucher et de garde robe. On y a trouvé deux
couchettes de noyer et une grande manne d'osier pour
entants avec leur literie, des armoires à linge contenant
24 draps, nappes, 12 serviettes, une robe de chambre,
haut de chausses, pourpoint, etc., etc., quatre tapis de
tapisserie de Beauvais estimés ensemble 10 livres tournois.
Dans la cave on a trouvé trois pièces de « vin claret »
— 271 —
estimées ensemble 51 livres, et trois caques de vin claret
« dont il y a une pièce de vin de jardin » estimés 20 livres.
Au premier étage, au-dessus de la grande salle était une
chambre contenant deux lits avec leur literie, le tout estimé
110 livres, des coffres, des bahuts, des armoires, un tapis
de Beauvais, estimé 36 livres et quatre petits tableaux
représentant les quatre saisons.
Dans une autre chambre voisine étaient deux lits de bois
de noyer, à hauts piliers avec leur literie, rideaux, estimés
ensemble 68 livres.
Une autre chambre, près de la tournelle, servait égale-
ment de chambre à coucher et contenait un lit de bois de
noyer à hauts piliers, avec sa literie, estimé 20 livres.
Nous négligerons de pousser l'inventaire dans les gre-
niers, les escaliers, les hangars, celliers, jardins, écuries.
Il est toutefois bon de rappeler que le seigneur De La
Haye avait une carriole d'osier couverte de toile, montée
sur deux roues, qui fut estimée 10 livres; une selle à che-
val couverte de cuir de mouton noir, avec bride, sangle,
croupière, estimée 4 livres.
On a encore inventorié des plaques de cheminée en fer
de fonte aux armes de De La Hâve. Il en reste actuelle-
ment une, qui est parfaitement conservée, à la ferme de
Charly, avec la date 1517.
Commencé le 13 juillet 1626, cet inventaire fut terminé
le 14. Il est instructif au point de vue de la valeur approxi-
mative des objets au commencement du xvn e siècle, et il
nous montre que le confortable d'un seigneur à cette épo-
que était inférieur à celui d'un petit bourgeois d'aujour-
d'hui.
— 272 —
La famille De La Haye a complètement disparu de notre
pays (1). Denis De La Haye, lils de Jean II a été, comme
son père, ambassadeur à Constantinople, de 1GG5 à 16G9.
De là il fut envoyé en Bavière, puis à Venise, où il séjourna
dix-huit ans, de 1085 à 1703. C'est alors que, après un
repos justement mérité, il se retira ;ï Charly où il est mort
le 22 mars 1722, âgé de quatre-vingt-seize ans et cinq mois.
Il a été inhumé dans l'église de Charly, dans sa chapelle,
près de l'autel de la Vierge, chapelle qui est actuellement
occupée par les religieuses de N.-D. de Bon Secours. Une
plaque commémorative devrait rappeler à la population de
Charly le nom d'un compatriote qui a rendu d'éminents
services à son pays, comme ambassadeur.
Le dernier membre de cette famille mort à Charly est
Marc marquis De La Haye, né à Venise en 1G93, décédé Ã
Charly le 24 juin 1758. Il avait été précédé dans la tombe
par son fils Denis-René-Marc De La Haye, ancien mous-
quetaire de la garde du Roi, procureur général des requê-
tes de l'Hôtel, mort célibataire le 23 mai 1752.
La plaque de cheminée de la ferme de Charly est tout ce
fpii nous reste de la famille De La Haye. Sic transit gloria
mundi!
A. Corlieu.
Voici le dessin de cette plaque
(1) Corlieu, Histoire de Charl;/, p. 268.
Petit procès civil et criminel
DEVANT LA PRÉVÔTÉ
DE NEUILLY-SAINT-FRONT EN 1789
Si vous pensez que toutes les choses du passé — môme
celles judiciaires — sont du domaine de l'histoire et de l'ar-
chéologie, peut-être voudrez-vous prêter une oreille bien-
veillante au récit d'un débat prolongé au-delà de toute
mesure eu égard à son insignifiance, mais qui pourra vous
donner une idée affaiblie de la façon bizarre dont se ren-
dait la justice, tout auprès de nous, il y a un peu plus d'un
siècle.
A l'époque dont il est question, Neuilly-saint-Front était
le siège d'une prévôté civile et criminelle qui ressortissait
pour les appels de ses sentences au Parlement de Paris,
où, chaque année, était établie par lettres patentes du Roi
une chambre dite « des vacations » chargée de juger les
affaires qui survenaient pendant les vacances du Parle-
ment.
On l'appelait « La Tournelle » du nom, comme vous le
savez, de la tour où elle se réunissait dans l'origine.
C'est devant cette chambre souveraine que fut portée
l'appellation d'une décision rendue le 21 juillet 1789 par la
prévôté de Neuilly.
Avant d'arriver à ce point extrême, l'affaire qui aujour-
d'hui se terminerait vraisemblablement ab ovo dans le
cabinet d'un juge de paix de canton, avait parcouru les
phases d'une volumineuse procédure qui, par l'abondance
18
— 274 —
de ses complications, approche de cette belle perfection
qu'exigeait de tout procès le juge Bridoye du Pantagruel.
Voici le fait :
Le 21 janvier 1789, à 5 heures du soir, était célébré dans
la paroisse de Saint-Front à Neuilly, le baptême de l'enfant
du cabaretier Salendre.
Un fabricant de bonneterie, Deschamps, en était le par-
rain et une dame Tallot la marraine.
En parrain magnifique , Deschamps en cela d'accord
avec le mari de sa commère, voulut donner à la cérémonie
un éclat inaccoutumé.
L'église avait quatre cloches.
Douze personnes ou à peu près sont aussitôt convo-
quées pour les mettre en volée.
Deux perruquiers, un huissier, le fils et les ouvriers du
parrain se présentent.
La petite troupe ainsi réunie s'empresse tumultueuse-
ment sous les cloches, en saisit les cordes et Dieu sait de
quel carillon retentissent les airs!
On avait dédaigné — circonstance aggravante — d'ap-
peler à la fête les sonneurs attitrés de la paroisse.
Aux premiers tintements, ceux-ci accourent suivis de
leurs femmes, jettent des cris de l'autre monde, et repré-
sentent à ces intrus qu'il y a péril à sonner aussi vigou-
reusement.
De quelles épithètes grossières furent accueillies leurs
sages observations, comment fut vilipendée môme leur vie
privée, c'est aux enquêtes — les enquêtes sont sans pudeur
— à vous le révéler.
Et nos sonneurs improvisés de sonner de plus belle et
de tant sonner que tout à coup l'étrier de la bascule de la
plus grosse cloche vient à casser, qu'une autre est enlevée
forçant le chapeau d'une de ses fontaines, tombe avec fra-
cas sur celle qui se trouve au-dessous d'elle et de là rebon-
dit, fendue sur une longueur de dix-huit à vingt pouces,
— 275 —
sur le plancher du beffroi dont les madriers et les ferre-
ments sont rompus.
Telle fut la cause originaire du procès : on conviendra
qu'il en est peu dont la naissance soit aussi honnêtement
justifiée.
Grand émoi par toute la commune!
Dès le 23 janvier, les habitants s'assemblent « en la ma-
nière ordinaire ; » il n'existait point alors de conseil muni-
cipal. Ils délibèrent et séance tenante autorisent le curé, et
les marguilliers de la paroisse à agir par les voies légales
contre les auteurs du scandaleux dommage causé à l'église.
Il vous faut maintenant exposer minutieusement les
détails arides de la lutte qui va s'engager, sans vous épar-
gner les subtilités et le style archaïque des procureurs
(avoués) de ce temps-là : le respect de l'exactitude histo-
rique et de la couleur locale le commande.
Donc plainte est adressée par les curé et marguilliers au
Prévôt.
C'est le premier acte d'hostilité.
Deux délits v sont dénoncés :
1° Chute et bris d'une cloche causés par une sonnerie
illégale et excessive;
2° Irrévérence grave commise dans le lieu saint.
Cette plainte ne désigne encore d'autres prévenus que
Deschamps et Tallot.
Il en est simplement demandé acte au Prévôt qui, en
môme temps, est sollicité d'autoriser les plaignants Ã
faire « information » des faits et des auteurs des délits et
de ceux qui peuvent les avoir commandés ou excités. 11
est également supplié de se rendre, avec le procureur du
Roi et deux experts choisis d'office, â l'église de Saint-
Front pour y constater les faits et dresser du tout procès-
verbal.
Le Prévôt accorde acte de la plainte, autorise l'infor-
mation et ordonne son transport sur les lieux avec deux
— 276 —
experts pour, en présence du procureur royal, procéder
aux fins requises.
27 janvier : Rapport du magistrat décrivant de point en
point les résultats de l'accident et en attribuant les causes
à la violence de la sonnerie des cloches.
La veille avait eu lieu l'information.
Quatorze témoins avaient été entendus.
Elle établissait que Deschamps avait commandé à ses
ouvriers d'aller sonner les cloches, et que ceux-ci les avaient
sonnées avec une telle brutalité qu'elle avait déterminé
l'accident.
Sur ce dernier point, les dépositions des sonneurs ordi-
naires de la paroisse furent accablantes : peut-être avaient-
ils sur le cœur l'empiétement audacieux entrepris sur leurs
attributions professionnelles; ou se ressouvenaient-ils des
injures que leur avaient prodiguées les délinquants et dont
souffrait encore leur honneur conjugal.
Interrogé, Deschamps ne nia pas alors positivement
avoir provoqué la sonnerie.
Ses ouvriers questionnés à leur tourne méconnurent pas
y avoir participé et attestèrent avec autres témoins l'exu-
bérance du carillon — ce qui, par parenthèse, dégageait
les déclarations des sonneurs titulaires de toute suspicion
malséante.
:i février : l'affaire revient à l'audience.
Ne vous attendez pas à une décision immédiate : il est
quelquefois, vous ne l'ignorez pas, mal aisé d'aborder le
sanctuaire de la justice et... d'en sortir.
Le prévôt se borna ce jour-là , par ordonnance, à rece-
voir les parties « en procès ordinaire, à convertir en cn-
quête l'information du 26 janvier et à permettre aux accuses
de faire enquête contraire dans les trois jours.
La conversion était arbitraire et évidemment soufflée
par la malice d'un procureur; quant à la qualification
d'accusés donnée aux délinquants, elle avait sa raison
d'être, car le tribunal de la prévôté cumulait alors le juge-
— 277 —
ment des affaires civiles et criminelles, et ces dernières
comprenaient les simples délits qui relèvent actuellement
de nos tribunaux correctionnels.
Les accusés seuls visés jusqu'alors étaient, comme on
l'a vu, Deschamps et Tallot.
Ceux-ci se défendent avec autant d'ardeur et d'habileté
que s'il s'agissait de leur propre existence.
D'abord, le 9 février, Deschamps reproche certains té-
moins de l'information : l'un parce qu'il est son cousin
germain, celui-ci parce qu'il n'est âgé que de quatorze ans,
celui-là de douze ans, cet autre de onze seulement.
Et le môme jour les deux accusés articulent dans une
requête et offrent de prouver :
1° Que de tout temps il a été d'usage dans la paroisse
que, à l'occasion d'un baptême, les amis des parrains et
marraines sonnent eux-mêmes les cloches sans opposition
des fabriciens ni dos habitants ;
2° Que les cloches ne sont louées à personne ;
3° Que quand les sonneurs habituels sont obligés de
mouvoir les quatre cloches, ils appellent à leur aide toutes
les personnes qui veulent bien leur rendre ce service;
4° Qu'au mois de novembre 1787 un beffroi neuf avait été
construit, que plusieurs fois, depuis, la cloche sortie de
ses fontaines était tombée, notamment à la dernière fête de
Noël.
Ils allèguent encore les faits suivants :
1° Un vice de construction tient les deux cloches basses
attachées trop haut et force leurs bascules lorsqu'elles
sont en mouvement à rencontrer les cloches des chambres
supérieures;
2° Les fontaines des cloches du haut ne sont ni couvertes
de leurs chapeaux, ni fixées par des clous à vis ;
3° La charpente est ainsi disposée que, si un des tou-
— 278 —
rillons portant sur les fontaines vient à se rompre, l'extré-
mité du mouton cerclé de la frette ne trouve rien pour
l'arrêter, ce qui détermine la chute de la cloche;
i° Les vis qui serraient les cloches basses dans l'ancien
beffroi ont été limées et raccourcies, leur solidité en a été
compromise;
5° Quand les cloches sont solidement arrêtées dans leurs
fontaines, la sonnerie les peut bien casser, mais non les
faire tomber même lorsqu'elles se retournent entièrement
sur elles-mêmes;
G Les étriers de demi-roues et les bascules de la grosse
cloche ne tenaient pas suffisamment soit qu'ils fussent
mal attachés, soit que le bois du mouton fût mauvais.
Ils demandent en conséquence à faire preuve par témoins
des 4 premiers faits, et par experts des 6 derniers.
7 février ordonnance qui donne acte à Deschamps et
Tallot de leurs articulations, les autorise à faire assigner
leurs témoins en l'hôtel du juge le 11 du même mois pour
y déposer après serment, sur les premiers faits, et commet
deux maîtres charpentiers, l'un de Soissons, l'autre de
Gandelu pour, après avoir aussi prêté serment en l'hôtel
du Prévôt le 12 dudit mois, procéder à l'examen des au-
tres faits et en faire ensuite rapport à la prévôts.
9 février signification par Deschamps et Tallot aux
Curé et Marguilliers de leur requête afin de contre-enquête
et contre-expertise avec intimation d'être présents à ces
opérations.
Le surlendemain, les représentants de la paroisse s'op-
posent par « référé » à l'exécution de l'ordonnance du
7 février.
Alors se produit un incident burlesque :
Le prévôt déclare sans vergogne que son ordonnance
du 7 a été surprise à sa religion, la rétracte, et en rend une
autre autorisant les représentants de la paroisse à déduire
— 279 —
leurs moyens d'opposition , toutes choses demeurant en
état.
Ils n'y faillirent pas, comme bien vous pensez, et le 19 fé-
vrier ils signifiaient leur requête dans laquelle ils soutien-
nent que l'ordonnance du 7 est radicalement nulle :
1° Parce que le juge ne pouvait admettre la preuve qu'en
son audience sur plaidoiries des parties;
2° Parce qu'il pouvait encore moins, en son hôtel et sur
requête non communiquée, ordonner une seconde visite,
sans avoir déclaré insuffisante et nulle la première;
3° Parce que les faits de contr'enquête articulés n'étaient
pertinents ni admissibles : le premier (coutume et usage)
ne constituant qu'un abus sans portée juridique ; le second
(non location des cloches) n'autorisant pas le premier venu
à les mettre en branle ; le troisième (coopération aux son-
neries de sonneurs volontaires) ne permettant pas d'en
induire que chacun à son caprice et à sa fantaisie puisse
user privativement du droit de sonner les cloches ; le qua-
trième (cloche sortie de ses fontaines depuis la Noël)
n'étant d'aucune considération et amenant au contraire Ã
cette conclusion que si le fait s'était produit, il y avait d'au-
tant plus nécessité de sonner les cloches avec prudence et
modération.
Ils concluent en conséquence à être reçus opposants Ã
l'exécution de l'ordonnance surprise au magistrat, qui doit
être annulée.
Pas n'est besoin d'être clerc pour voir qu'ainsi conduit
par le juge et les plaideurs le procès n'aura plus de fin.
Irrités par cet obstacle inattendu, les défendeurs ripos-
tent par une requête où, modifiant en quelques points la
première, ils demandent que, sans avoir égard à l'opposi-
tion, leurs adversaires en soient déboutés, et que l'ordon-
nance attaquée du 7 février reçoive son exécution pure et
simple, et, dans le cas où viendrait à se présenter quelque
difficulté à cette exécution, ils articulent de nouveau, et
— 280 —
subsidiairement offrent de prouver les quatre premiers
faits de leur demande de contr'enquête auxquels ils ajou-
tent un cinquième fait, à savoir : que depuis la sentence du
11 février portant « toutes choses demeurant en état, » les
Cure et Marguilliers avaient mis des ouvriers et fait tra-
vailler au clocher et qu'ensuite la grosse cloche avait été
sonnée aux offices comme aux baptêmes.
Partant, ils concluaient à ce que les dits Curé et Mar-
guilliers fussent tenus de reconnaître ou contredire ces
faits, qu'en cas d'aveu ils fussent condamnés dès à pré-
sent à trois mille livres de dommages-intérêts, et, au cas
contraire, que les faits fussent déclarés contestés, et eux
Deschamps et joints admis à en faire preuve.
Aux Curé et Marguilliers de répondre à leurs contradic-
teurs, et c'est avec un certain dégagement qu'ils le font :
— C'est, leur disent-ils, renoncer à votre demande de
contre-expertise que vous borner â une demande de contre-
enquête.
— Votre articulation des quatre faits de contre-enquête
n'est pas plus pertinente et admissible cette fois que la
première.
— Et doit être repoussée votre prétention de prouver un
cinquième fait absolument nouveau, non visé dans l'ordon-
nance du 7 février et sur lequel les représentants de la
paroisse n'ont pu s'expliquer.
Tel est, du moins, le sens des conclusions signifiées le
2 mars au nom des Paroisse et Fabrique de Saint-Front
pour faire déclarer Deschamps et autres non recevables et
mal fondés en leurs prétentions,
Ce nouvel incident est porté à l'audience du lendemain
3 mars.
Ce jour-là , sentence contradictoire du Prévôt, le procu-
reur du Roi entendu.
En voici l'économie :
« Les Curé et Marguilliers sont reçus opposants à l'exé-
— 281 —
cution de l'ordonnance du 7 février, et l'ordonnance décla-
rée nulle et non avenue — sur le surplus des prétentions
des parties, la sentence joint au principal, pour y avoir
tel égard que de raison, les reproches formulés par Des-
champs et Tallot contre quelques-uns des témoins de
l'information, leur demande de seconde visite des lieux et
objets du litige, enfin leurs conclusions subsidiaires du
2 mars.
Sur la signification de cette sentence, Deschamps et
Tallot gardent le silence.
Mais leurs adversaires n'abandonnent pas leurs pour-
suites : ils demandent le 17 mars par requête au Prévôt
que Deschamps et Tallot qui avaient procureurs (avoués)
en cause en viennent à fins civiles sur le fond du débat, et,
profitant de la circonstance, c'est-à -dire de la présentation
de leur requête pour compléter leur procédure à l'égard de
toutes les parties qu'ils voulaient atteindre, ils demandent
à faire assigner, comme ils l'avaient fait déjà pour Des-
champs et Tallot, cinq autres prévenus : l'huissier Valle,
les deux frères Drapt, Lacot et Pressoir, à comparoir au
premier jour d'audience pour : voir toutes les parties don-
ner acte aux dits Curé et Marguilliers de leur requête du
17 mars, de l'information, du procès-verbal de visite des
lieux et interrogatoires des 26, 27, 30 et 31 janvier; voir
dire que sans avoir égard aux reproches élevés contre les
témoins ni aux faits articulés non plus qu'à la demande
d'expertise nouvelle, il serait fait défense à Deschamps,
Tallot, et aux nouveaux assignés, de à l'avenir commettre
aucun scandale, irrévérence ou voie de fait dans l'église,
adresser d'injures aux sonneurs ou autres serviteurs de la
paroisse, de sonner les cloches avec violence, exciter d'au-
tres à le faire, et pour, les dits Tallot, Valle, Drapt frères,
Lacot et Pressoir s'être emparés des cordes des cloches
de Saint-Front de Neuilly, les avoir sonnées avec brutalité,
avoir malgré les objurgations des sonneurs titulaires con-
tinué à sonner jusqu'à ce qu'une des cloches fût tombée,
— 282 —
pour, ledit Deschamps, avoir envoyé ses ouvriers et autres
individus à cette sonnerie, les y avoir excités et pour, le
dit Pressoir, avoir injurié grossièrement les sonneurs,
s'entendre condamner Deschamps comme civilement res-
ponsable de ses employés et de son fils, et les autres en
leur nom personnel, mais tous solidairement, même par
corps vu la nature des délits et le lieu où ils avaient été
commis, ;ï l'aire refondre la cloche cassée et la rendre ac-
cordante avec les autres, la faire remettre en place, comme
aussi réparer les dommages causés aux ferrements des
équipages de la cloche et des deux autres, ainsi qu'au bef-
froi et plancher d'icelui, et rendre le tout en bon et suffi-
sant état dans tel délai qu'il plairait au juge de fixer, et
faute de ce faire, que les plaignants seraient autorisés Ã
faire faire les travaux nécessaires et en avancer les frais
dont il leur serait délivré exécutoire contre les défendeurs
et accusés, et de plus que les défendeurs seraient condam-
nés solidairement et par corps à 600 livres de dommages
intérêts ou à toute autre somme à fixer, sauf encore les
réquisitions du ministère public.
17 mars, ordonnance du Prévôt portant permis d'assigner
à trois jours.
20 mars, assignation.
Le procureur de Deschamps et Tallot déclare n'avoir
aucun pouvoir d'occuper pour Valle, Lacot, Drapt frères
ci Pressoir.
Jusqu'ici Deschamps et Tallot s'étaient unis pour leur
défense commune. A ce moment, ils se divisent et la pré-
sentent séparément.
Deschamps, le premier, fait signifier le 23 avril une am-
ple requête où il soutient :
1° Que le baptême a été célébré à quatre heures; mo-
ment où les ouvriers quittent leurs travaux pour prendre
leur repas, et qu'ils en ont profité pour aller carillonner;
2° Que dans toutes les paroisses et notamment dans celle
— 283 —
de Neuilly il est d'usage, à l'occasion d'un baptême, que
les parents et amis des parrain et marraine sonnent les
cloches, qu'ils y sont môme invités;
3° Que c'est à tort que dans leurs écritures les deman-
deurs conservent la qualité de plaignants et donnent celle
d'accusé au défendeur.
4° Qu'il n'y a point eu de délit constaté contre lui, que
s'il en existe un de la part de quelqu'autre, il n'en est ga-
rant ni responsable ;
5° Que le procès-verbal de prestation de serment des
experts préparatoire à leur visite devait être arrêté en
l'hôtel du juge et signé par ce dernier, les autres officiers
et les experts;
6° Que le rapport des experts devait être indépendant
du procès-verbal de transport, conformément à l'ordon-
nance royale de 1670. (Et à l'appui de cette opinion il invo-
que l'autorité du jurisconsulte Jousse, commentateur de
l'ordonnauce et cite deux arrêts conformes du Parlement
des 24 septembre 1703 et 12 septembre 1715);
7° Que les poursuivants ni leur procureur ne pouvaient
pas assister à la visite ;
8° Que l'opération ne s'est pas passée entièrement sous
les yeux du juge, comme le dit le rapport; le prévôt s'étant
borné à monter au clocher et à demeurer au-dessous des
cloches;
9° En dernier lieu revenant à ses reproches contre les
témoins; il soutient que le procès n'a point de caractère
criminel, qu'il y a lieu d'appliquer à l'égard des témoins
les règles établies en matière civile notamment pour l'un
d'eux qui est son cousin issu de germain, et pour deux
autres qui sont ses serviteurs à gages, enfin il essaie de
mettre en contradiction sur certaines circonstances les
témoignages de ses ouvriers auxquels il affirme n'avoir
— 284 —
donné aucun ordre, ceux-ci étant allés sonner les cloches
de leur propre initiative après leur travail ;
10° Que s'il a le lendemain fait servir du vin à ces ou-
vriers, ce n'est nullement à titre d'indemnité ou de récom-
pense, mais simplement on guise de « dragées de bap-
tême; »
11° Qu'il n'avait pas envoyé aux cloches 10 à 12 per-
sonnes, qu'il n'avait pas tant d'ouvriers à son service, que
trois seulement s'étaient imaginé d'aller sonner et que trois
personnes ne peuvent sonner quatre cloches à la fois ;
12° Que la demande principale n'était pas dirigée contre
tous ceux qui avaient pris part à la sonnerie, particulière-
ment contre ceux de ses ouvriers qui, au lieu d'avoir été
appelés en témoignage, auraient dû être, décrétés (assignés)
comme parties au procès, et qu'il ne pouvait être civile-
ment responsable pour des gens contre lesquels n'était
relevé crime ni délit et qui n'étaient point en cause.
Finalement il impute à un vice de pose ou de construc-
tion la chute de la cloche.
Par ces motifs il s'oppose à l'ordonnance du 24 février,
et demande que le procès-verbal du 27 du même mois et
toute la procédure criminelle soient annulés, qu'enfin les
poursuivants soient déclarés non recevables et mal fondés
en leurs demandes de réparations civiles.
27 mai réponse des demandeurs : ils requièrent l'adjudi-
cation de leurs précédentes conclusions.
Tallot, de son côté, avait le 27 avril signifié ses défenses.
Les poursuivants y avaient répliqué par écritures du
25 mai.
3 juillet audience du prévôt.
Avant l'audience, les frères Drapt nStifient leurs requêtes
et concluent à la nullité de la procédure suivie contre eux
et ,-ï leur décharge de toute accusation.
Bref, la cause est mise en délibéré.
Reposons ici, pour un instant, nos esprits de ces subti-
— 285 —
lités, mines et contre-mines de chicane, tolérées et même
usitées à une époque déjà lointaine et à travers lesquelles
la justice se traînait encore plus péniblement que de nos
jours, de ce pied boiteux que lui prête le poëte.
Vous venez d'en parcourir le dédale.
Que vous semble de ces roueries de Palais?
Ne vous ont-elles pas quelque peu rappelé les Plaideurs
de Racine et le langage plaisant de Chicancau :
Ma partie en mon pré laisse aller sa volaille,
Ordonné qu'il sera fait rapport à la Cour
Du foin que peut manger une poule en un jour.
Le tout joint au procès. Enfin, et toute chose
Demeurant en état, on appointe la cause
Le cinquième ou sixième avril cinquante six
J'écris sur nouveaux frais. Je produis, je fournis
De dits, de contredits, enquêtes, compulsoires,
Rapports d'experts, transports, trois interlocutoires,
Griefs et faits nouveaux, baux et procès-verbaux,
J'obtiens lettres royaux, et je m'inscris en faux.
Quatorze appointements, trente exploits, six instances,
Six vingts productions, vingt arrêts de défenses,
Arrêt enfin. Je perds ma cause avec dépens,
Estimés environ cinq à six mille francs.
Est-ce là faire droit? etc..
Mais revenons à notre procès.
La cause, vous le savez, est en délibéré.
Enfin est rendue le 21 juillet la sentence, dite défini-
tive.
En voici le dispositif qui mérite de vous être lu dans son
entier, quoiqu'il ne soit en majeure partie que la reproduc-
tion des conclusions des plaignants :
« Nous, Prévôt, etc., etc.
« En rapportant notre délibéré du 3 du présent mois,
« Vu les pièces et dossiers produits par les parties, en
— 280 —
« nos mains, on exécution de notre délibéré du 3 juillet
« présent mois;
« Vu aussi le défaut faute de comparoir obtenu en notre
« greffe le 10 avril dernier contre lesdits Valle, Lacot, et
« Pressoir dûment signifié, ensemble les conclusions du
« procureur du jour d'hier, et y faisant droit :
« Disons que le défaut dudit jour 10 avril dernier a été
« bien et vallablcment (sec) obtenu, et pour le profit d'ice-
« lui, faisant droit sur toutes les demandes et contesta-
« tions des parties, sans nous arrêter ni avoir égard aux
« demandes afin de nouvelles visites, et moyens de nullité
« employés par les sieurs Deschamps et Tallot dit Margi-
« val, dont les avons déboutés, et sans autrement nous
« arrêter ni avoir égard aux reproches par eux employés
« contre aucuns des témoins entendus en l'information
« faite à la requête des demandeurs pardevant nous le
« 20 janvier dernier; ayant au contraire égard aux preuves
« résultantes (sic) de l'information et autres procédures;
« Faisons défenses aux sieurs Deschamps, Tallot, dit
« Margival, Charles et Nicolas Drapt, ainsi qu'aux dôfail-
« lants et autres personnes qu'il appartiendra, de commet-
« tre aucune irrévérence ni voies de fait dans l'église, d'y
« aller sonner les cloches à l'occasion d'un baptême ou
« autrement sans avoir pour ce commission des sieurs
« Curé et Marguilliers, et — pour par lesdits sieurs Tallot
« dit Margival, Drapt le jeune, perruquier, Lacot, fils,
« Pressoir et les ouvriers du sieur Deschamps avoir été le
« 21 janvier dernier au soir s'emparer des cordes des clo-
« ches, les avoir sonnées avec violence, malgré les défen-
« ses des sonneurs jusqu'à la chute d'une desdites clo-
« ches, — et par ledit Deschamps avoir envoyé sesouvriers
« sonner, les avons condamnés savoir : lesdits Tallot dit
« Margival, Drapt le jeune, perruquier, Valle, Lacot, iils,
« en leurs noms et ledit sieur Deschamps comme civile-
« ment responsable de ses ouvriers, tous solidairement,
« à faire refondre la cloche cassée, la rendre concordante
— 287 —
« avec les autres, la faire remettre en place, comme aussi
« à faire réparer et rétablir, solidairement, tous les dom-
« mages causés par la sonnerie dudit jour aux ferrements
« et équipages de ladite cloche et des deux autres, ainsi
« qu'au beffroi et plancher d'icelui, et ce dans le mois de
« la signification de notre présente sentence, sinon et faute
« de ce faire dans ledit temps et icelui passé, autorisons
« dès à présent comme pour lors, les Curé et Marguil-
« liers de la Paroisse de Saint-Front à les faire faire et Ã
« en avancer les frais dont leur sera délivré exécutoire
« contre les susnommés, et sur le surplus des demandes
« et contestations des parties les avons mises hors de
« cause;
« Condamnons les sieurs Deschamps, Tallot dit Margi-
« vaî, Valle, Drapt le jeune, perruquier, Lacot fils et Pres-
« soir, personnellement chacun à moitié des dépens que
« nous avons liquidés sur le vu des pièces, savoir : pour
« le sieur Deschamps à 6G 1. 16 s. 9 deniers, pour le sieur
« Tallot dit Margival à 72 1. 16 s. 9 d., pour Drapt, le jeune,
« perruquier, à 44 1. 3 s. pour chacun desdits Valle, Lacot
« le jeune et Pressoir, à 42 1. 4 s. le tout par moitié, et non
« compris le coût, la levée, scel et signification des prê-
te sentes que les défendeurs et défaillants payeront chacun
« par septième avec celui de Drapt, l'aîné, tixerand (sic) et
« marchand de toille (sic)-, l'autre moitié des dépens corn-
et pensés, et à l'égard de Drapt l'aîné, marchand de toille
« et tixerand le mettons hors de cause et de procès dépens
« compensés, môme en ce qui le concerne dans le coût et
« signification des présentes;
« Comme aussi faisant droit sur les conclusions dudit
« procureur du Roi, prises singulièrement contre le nom-
« mé Pressoir, perruquier, l'un des défaillants, pour par
« lui avoir ledit jour 21 janvier invectivé le (sic) nommé
« Lhermite, sonneur, et sa femme dans l'église, le condam-
« nons pour toute amende et réparation à fournir à la
« fabrique de Saint-Front de Neuilly la quantité de 24 cier-
— 288 —
« gesd'un quarteron chacun, pour être employés à l'usage
« de l'autel de la Vierge, vis-à -vis duquel il a commis des
« indécences et proféré des injures, laquelle amende sera
« perçue par le marguillier de ladite Fabrique. »
L3 août signification de cotte sentenec par les représen-
tants de l'église et de la paroisse à tous les défendeurs.
Gardez-vous de croire que cette décision termine la que-
relle.
Elle va renaître plus vivace et plus aigre que jamais
devant Nosseigneurs de la Tournelle :
Le 18 août, en effet, Deschamps et Tallot appellent au
Parlement de la sentence du Prévôt qui n'a de définitif que
l'épithète fallacieuse que lui donne la pratique.
22 août, requête à la Cour par les Curé et Marguilliers.
Ils demandent à anticiper (expression et formalité de
l'ancienne pratique) sur l'appel de Deschamps et Tallot
qui tardent à rcleoer, au gré de leur impatience, et à l'aire
assigner devant la Cour les autres parties condamnées
nour voir déclarer commun avec elles l'arrêt à intervenir
et voir aussi déclarer la sentence exécutoire par provision.
22 août arrêt favorable à la requête et indication du 28
<lu mois pour être fait droit sur la demande provisoire.
24 août toutes les parties sont assignées devant la Cour,
mais toutes ne comparaissent pas.
24 août arrêt par défaut qui adjuge au provisoire les
conclusions des anticipants.
Deschamps et Tallot constituent alors leur procureur au
Parlement.
Les intimés aussitôt s'empressent de notifier leur requête
par laquelle ils reprennent leur demande provisoire et
attendu que le cas requiert célérité, demandent qu'il soit
ordonné contradictoirement, et par provision, qu'aux ris-
ques, péril et fortune de qui de droit ils soient autorisés Ã
faire refondre et remettre en sa place la cloche tombée et
— 289 —
cassée, et à réparer tous les dommages sauf à eux à se
faire rembourser de leurs avances sur exécutoire.
Par arrêt du 5 septembre toutes les parties sont appoin-
tées à mettre (c'est-à -dire à produire et déposer leurs pièces
sur le bureau de la Cour) au rapport d'un conseiller.
Ce n'est autre chose que notre procédure actuelle mais
extrêmement rare de l'instruction par écrit.
Les anticipants ou intéressés produisent.
Deschamps ne produit pas et l'instance sur l'exécution
provisoire reste suspendue.
Mais le 19 septembre Deschamps se ravise et fait signi-
lier au fond une requête où invoquant les moyens présen-
tés en première instance il demande que ce dont est appel
soit mis au néant, emendant et faisant droit au principal
que la plainte faite par les Curé et Marguilliers de Saint-
Front le 24 janvier au Prévôt en tant qu'elle porte contre
lui Deschamps, ensemble le procès-verbal de visite et
transport du 27 janvier, l'information et toute la procé-
dure criminelle soient déclarés nuls, de nul effet, inju-
rieux, vexatoires et déraisonnables à son regard, — que les
intimés soient déclarés non recevablcs en leurs demandes
à fins civiles, et dans tous les cas, attendu que la chute de
la cloche a été causée par la seule imprudence des son-
neurs et de la Fabrique qui connaissant le peu de solidité
des assises de cette cloche auraient dû en retirer les cordes
et los laisser au clocher afin que d'autres que les sonneurs
gagés n'y touchassent point, il demande que les anti-
cipants soient déboutés de leurs poursuites contre lui, et
pour l'injure à lui causée par la plainte elle-même, le tort
porté à son commerce, à son crédit, à sa réputation, ils
soient condamnés à 3.000 livres de dommages-intérêts,
La réponse des Curé et Marguilliers ne se fit pas
attendre.
Ils la tirent signifier le 24 septembre.
Dans la première partie de cette réponse ils établissent
d'abord qu'il y a eu délit, que ce délit a été commis par les
1!)
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ouvriers de Deschamps à son instigation et s'appuyant de
tous les faits, informations, interrogatoires, enquêtes et
expertises ils concluenl au bien jugé de la sontenec.
Dans la seconde partie ensuite ils s'attachent à réfuter
pied à pied les objections el allégations de leur adversaire.
Ils reproduisent à cet efifel les divers raisons et arguments
antérieurement émis devant le premier juge et réfutent les
derniers moyens d'appel qui leur sont opposés :
— Ce n'est pas de leur libre arbitre comme le prétend
Deschamps, que ses ouvriers se seraient rendus au clocher
et pendant la suspension de leurs travaux vers 4 h. 1 2,
cette suspension n'ayant jamais lieu, en hiver, suivant
l'usage local , que de 9 Ã 10 heures le matin et de 2
à -i heures l'après-midi , la journée se terminant Ã
8 heures, qu'ainsi si ces ouvriers ont quitté leur atelier
vers 4 h. 1 ~ en dehors des heures accoutumées, ce ne peut
être que sur Tordre de leur maître qui par suite est respon-
sable de leurs agisssements et de leurs délits:
— Si des étrangers sont admis habituellement dans la
pai'oisse, à sonner les cloches à l'occasion des baptêmes,
ce n'est là qu'une simple tolérance qui ne saurait dégé-
nérer en abus, mais le l'ait n'a jamais lieu que sur la
demande et avec l'assistance des sonneurs;
— Si Deschamps a été qualifié dans les écritures des
demandeurs à lins civiles d'accusé , et ceux-ci de plai-
gnants, ces qualifications ne changent en rien le fond des
choses;
— D'ailleurs le délit relevé contre les ouvriers de Des-
champs lui est commun avec eux puisque c'est à son inci-
tation qu'ils l'ont commis;
— Et si ce délit est constanl il n'est pas nécessaire d'agir
par action principale contre ces mêmes ouvriers, il suffit
de décréter (assigner) le maître seul selon l'usage et la
jurisprudence;
— 291 —
— La contrainte par corps a pu être conclue contre le
maître, s'agissant de la réparation d'un délit;
— De ce que le procès-verbal du 27 janvier contient à la
fois l'acte de prestation du serment des experts et le rap-
port, il n'en résulte pas de nullité parce qu'il s'agissait lÃ
moins d'une simple visite que d'une descente de justice, et
({Lie le procès-verbal, œuvre personnelle du juge, pouvait
sans contrevenir à l'ordonnance royale, constater à la fois
le serment et le résultat de l'expertise ;
— Il n'y a pas davantage nullité dans la présence du
procureur du Roi à l'opération, car, si en matière d'exper-
tise ordinaire, l'ordonnance défend « aux gens du Roi »
d'assister à la rédaction du rapport des experts, cette
prohibition ne s'applique pas à une formalité de la nature
de celle en question remplie parle Prévôt et où la présence
du ministère public était nécessaire.
— Encore moins y a-t-il motif de nullité à tirer de la
présence du procureur (avoué) des plaignants à cette for-
malité : il s'agissait de la constatation d'un délit, il était
indispensable que les reprà ©sentants de l'administration
temporelle de l'église, ou quelqu'un pour eux, y assistas-
sent alin d'indiquer les lieux litigieux et l'objet du délit,
la présence de la partie civile n'étant d'ailleurs défendue
ni par l'ordonnance, ni par aucune loi ;
— Enfin Deschamps ne peut prétexter d'un prétendu
défaut de solidité dans l'établissement des cloches, qui est
son dernier argument : en effet, depuis qu'elles avaient été
posées, ces cloches n'avaient jamais éprouvé d'échec, tant
qu'elles avaient été maniées par les sonneurs de la paroisse,
tandis que la seule fois que les ouvriers envoyés par Des-
chanps se sont permis d'y toucher ils l'ont fait avec une
telle violence et une telle impéritie que l'accident est arrivé.
— Quant aux reproches de Deschamps contre les témoins
de l'enquête, les demandeurs réitèrent les réponses qu'ils
y ont faites antérieurement.
Ils n'ont pas cru devoir s'attarder au chef des conclu-
O( (
%
sions de Deschamps relatif aux .'{.0(10 liv. réclamées comme
dommages intérêts, soit qu'ils aient pensé qu'une pareille
demande ne pouvait être présentée pour la première l'ois
en cause d'appel, soit qu'ils n'y aient attaché aucune
importance.
En résumé, sans s'occuper quant à présent des autres
parties condamnées par la sentence frappée d'appel ils ter-
minent ainsi leur requête :
« Ce considéré, Nosseigneurs (c'était la formule consa-
crée) il vous plaise... ordonner que les parties viendront
plaider sur la requête que les suppliants employent com-
me lin de non recevoir et subsidiairement comme défense
contre les conclusions de Deschamps;
Ce faisant déclarer les appelants non recevables en leur
appel, et les condamner à l'amende de 75 livres (amende
de fol appel en cas de non recevabilité de l'appel.)
Et au cas où la Cour y ferait quelque difficulté, et subsi-
diairement, mettre l'appellation au néant, ordonner que ce
dont est appel sortira son plein et entier effet, condamner
les appelants à l'amende ordinaire de 12 livres (amende de
fol appel au cas de mal-fondé de l'appel), le tout indépen-
damment des dépens.
Ainsi, vous l'avez entendu, il n'était encore question que
de faire ordonner par la Cour aux intéressés à 'en arriver
aux plaidoiries .
L'accès de la Tournelle n'était pas plus facile que celui
de la Prévôté.
C'était maintenant aux appelants à répliquer par d'au-
tres écritures à celles des intimes.
Ceux-ci avaient pour procureur au Parlement M e Quin-
quot de Mont joui-.
Les procureurs des appelants étaient M es Peschà rd et
Pisault des Chaumes.
Quant aux avocats des parties, il n'est fait aucune men-
tion d'eux dans le document où sont puisés tous les dé-
— 293 -
tails de cet interminable débat, c'est-à -dire dans la requête
môme présentée par les intéressés au Parlement et sortie
du cabinet et vraisemblablement de la plume du maître
clerc de M L> Quinquet de Montjour.
Tel est exactement l'état au 24 septembre 1789 de la
curieuse procédure qui vient d'être analysée.
Or, la lice judici