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Full text of "Anthologie provençale; poésies choisies des troubadours du 10e au 15e siècle, avec la traduction littéraire en regard, précédées d'un abrégé de grammaire provençale. Avec une notice sur l'auteur par J.B. Sardou"

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xxxxxxxx 

ANTHOLOGIE PROVENÇALE 




ANTHOLOGIE PROVENÇALE 



POÉSIES CHOISIES 

DES TROUBADOURS 

DU X« AU XVe SIÈCLE 
AVEC LA TRADUCTION LITTÉRAIRE EN REGARD 

PRÉCÉDÉES D'UN ABRÉGÉ DE GRiUMAiRE PROV£N(UE 

L'ABBÉ A. BAYLE 
Professeur d'Éloquence Sacrée à la Faculté de Théologie d'Aix 

AVEC UiNE NOTICE SUR L' AUTEUR 

PAR J.-B. SARDOU 



AIX 
A. MAKAIRE, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, RUE THIERS , 2 

LEIPZIG 

OTTO HARRASSOWITZ , BUCHHANDLUNG 

30, QUERSTRASSE' 30 

4879 



PC 







NOTICE SUR I/ABBÉ BAYLE 



L'abbé Marc-Antoine Bayle naquit à Marseille le 24 
mai 1825. Il puisa de bonne heure, au sein d'une fa- 
mille chrétienne et plus tard auprès d'un saint prêtre, 
frère de sa mère, qui l'initia aux premières notions de 
la latinité, le goût et la pratique de la vertu. Sa voca- 
tion se dessina dès ses plus jeunes ans et se développa 
au Petit-Séminaire de Marseille, dont cet enfant de bé- 
nédiction devint bientôt la gloire et l'honneur. Un rare 
talent pour la poésie l'y désigna au choix de ses condis- 
ciples pour présider et diriger les travaux d'une jeune 
Académie dans cet, établissiement. L'académicien en a 
enrichi les archives^ de plus d'un« fable charmante et 
de plus d'un poème qui présageaient une brillante car- 
rière littéraire. On peut en juger par les morceaux pu- 
bliés en 1841 dans le 1" volume des Souvenirs du 
Petit-Séminaire de Marseille. 

L'Université exigeait alors pour l'obtention du grade 
de bachelier que les candidats fissent leurs études de 
rhétorique et de philosophie dans un collège de l'Etat. 
C'est ce qui amena le jeune Bayle au Lycée de Mar- 
seille, oii il remporta le prix d'honneur en philosophie, 
le3i août 1842. 

Après avoir passé quelque temps dans le monde, afin 
d'éprouver sa vocation, en 1843, il entra au Grand-Sé- 
minaire de Marseille pour y faire ses étuâes thcologi- 
ques. 



VIII 

qu'il était avec M. Freppel, aujourd'hui évêque d'An- 
gers, le plus jeune des concurrents. Parmi les juges de 
ce concours (1) se trouvait l'abbé Sibour, vicaire géné- 
ral, président du jury; il fut le premier à sanctionner 
de son suffrage le talent naissant de l'abbé Bayle. 

Préférant le séjour de sa ville natale à celui de Paris, 
l'abbé Bayle donna, au bout d'un an, sa démission de 
chapelain de Sainte-Geneviève et fut nommé second 
aumônier du Lycée de Marseille, par arrêté ministériel 
du 2 novembre 1853. Il devint premier aumônier par 
arrêté du 5 octobre 1855, en remplacement de l'abbé 
Gautier, démissionnaire. En septembre 1864, il fut 
promu à la première classe de son titre par le ministre 
de l'instruction publique. 

En octobre 1859, l'abbé Bayle fut reçu docteur en 
théologie à la Sorbonne. 11 subit ses actes et soutint sa 
thèse avec éclat. Le sujet de cette thèse était une étude 
sur Prudence, poète chrétien du iv® siècle, considéré 
tour à tour au point de vue littéraire, théologique et ar- 
chéologique. 

Les conférences de Saint-François-Xavier, fondées en 
1847 par feu Tabbé Julien, longtemps interrompues 
par la force des circonstances, furent reprises le 26 oc- 
tobre 1856 sous la direction de l'abbé Bayle. 

Toutes les chaires de Marseille ont connu cet orateur 
toujours disert, jamais vulgaire, souvent éloquent ; il 
excellait surtout dans ce genre oratoire qu'on appelle 



(1) Les autres membres du jury étaient : MM. Eautain , 
vicaire-général ; Lecourtier, archiprêlre de Notre-Dame ; De- 
guerry, curé de la Madeleine , lïamon, curé de Sainl-Sulpice ; 
le Père Souail lard, dominicain ; le Père Félix, jésuite ; Duques- 
nay, chanoine, doyen de Sainte-Geneviève. 



IX 



les sermons de circonstances. Là se développait à l'aise 
son talent aussi fertile dans l'invention qu'ingénieux 
dans ses moyens. 

Le 21 novembre 1861, le Père Lacordaire mourait 
à Sorrèze. 

Un service funèbre fut célébré à Marseille , le 1 9 dé- 
cembre suivant, dans l'église de Saint-Joseph. C'est là, 
en effet, que, le 10 janvier 1848, le célèbre dominicain 
avait parlé en faveur des pauvres visités par les confé- 
rences de Saint-Vincent-de-Paul, l'unique fois qu'il fût 
donné à Marseille d'entendre cette voix éloquente. 
L'abbé Bayle fut choisi pour prononcer l'oraison funè- 
bre du père Lacordaire. Il s'en acquitta d'une ma- 
nière remarquable à la satisfaction de l'immense audi- 
toire qui s'était empressé d'assister à cette cérémonie. 

Le 23 juillet 1863, l'abbé Bayle prononçait, dans 
l'église de la Très-Sainte-Trinité, un sermon de charité 
pour les blessés polonais. 

En 1863, il prêcha le carême à Aix dans l'église mé- 
tropolitaine. L'Echo des Bouches-du- Rhône s'expri- 
mait ainsi sur notre compatriote : 

« Le style de ce jeune orateur est d'une pureté qui 
« ne se dément jamais, et d'une simplicité pleine de 
« charme; il ne s'élève et ne s'émeut que lorsque la 
« pensée s'émeut et s'élève d'elle-même. La forme, 
« tout agréable qu'elle est, laisse an fond toute la saillie 
« et tout le relief qui convient au solide enseignement 
« de la doctrine chrétienne. La morale de Jésus-Christ 
« est assez belle par elle-même pour n'avoir pas besoin 
« de ces ornements d'éloquence humaine, de ces gestes 
« expressifs, de ces éclats de voix, de ces apostrophes 
« violentes qu'on chercherait en vain dans le sermon 
« sur la montagne, où la parole du Sauveur est à la 



« fois douce comme la charité et persuasive comme la 

« raison divine. 

« Les sermons de l'abbé Bayle sont plutôt des confé- 

« renées que des discours. Tantôt il développe, dans 

« une homélie touchante, le saint Evangile du jour ; 

« tantôt il dégage le sens mystique d'une parabole, 

« mais toujours sa parole instruit et touche à la fois. . . » 

« Son éloquence était populaire , » a dit un de ceux 

« qui l'ont le mieux connu (I), « c'est dire qu'elle était 

« éminemment chrétienne, et on croyait entendre avec 

« lui saint Jean Chrysostôme, ou saint Augustin. Mais, 

« à l'exemple de ces deux grands orateurs, il était litté- 

« raire, et sa phrase était soignée, même dans ses allo- 

« cutions familières. Ce n'était pas l'impétuosité de 

« Bossuet, mais le charme, la douceur et le goût ex- 

« quis de Massillon. Il nous reste de lui des homélies 

« qu'il n'a faites qu'une fois, mais que d'autres ont prê- 

« chées avec fruit pour l'édification des âmes. Un jour, 

« il entra dans une cathédrale au moment où le prédi- 

« cateur était en chaire. A son grand étonnement, c'é- 

« tait une de ses homélies que l'on prêchait. Après le 

« sermon, il alla baiser l'anneau de l'évêque qui avait 

« présidé l'office. En voyant l'abbé Bayle, l'évêque sou- 

« rit et lui dit : « Mon ami, ce n'est pas la première 

« fois qu'on prêche ici vos homélies; quand je n'ai pas 

« le plaisir de vous voir, j'ai celui de vous entendre. » 

« Marseille, Aix, Arles, Paris, entendirent ses prédi- 

« calions. Mais il ne dédaignait pas les plus humbles 

« villages qu'il était heureux d'évangéliser. » 

En 1867, le ministre créait à la Faculté de théologie 
(1) L'abbé Magnan , — Le Citoyen , 24 mars iSll. 



XI 

d'Aix une chaire d'éloquence sacrée. L'abbé Bayle, d'a- 
bord chargé de cours, en devint le titulaire par décret 
du 5 décembre 1869. 11 n'en continua pas moins de 
résider à Marseille où Mgr Place, juste appréciateur du 
talent de cet éminent professeur, le nomma chanoine 
honoraire aux applaudissements des nombreux amis 
et des admirateurs non moins nombreux du savant 
ecclésiastique. Son installation eut lieu le 7 novembre 
1869. 

Au 28 janvier de la même année, l'abbé Bayle avait 
ouvert à la Faculté des sciences de Marseille un cours 
annexe d'éloquence sacrée récemment institué par ar- 
rêté ministériel. Ce cours n'a cessé d'être suivi avec une 
sympathie croissante par un public d'élite. La salle 
était chaque fois trop étroite pour contenir l'auditoire 
avide d'entendre la parole éloquente du professeur. 

L'abbé Bayle, malgré une maladie qui le minait de- 
puis quelque temps, et, disons-le, malgré certaines con- 
tradictions auxquelles le vrai mérite est souvent en 
butte, tenait beaucoup à faire ce cours. 

Le 1 8 janvier 1 877, il nous donnait sa dernière leçon 
au milieu d'une foule émue de son zèle et enthousiaste 
de son talent. 11 eut de la peine à rentrer chez lui et ne 
sortit plus. 

Ce bon prêtre ne pouvait se consoler d'être privé de 
célébrer la sainte Messe. 11 ne cessa qu'avec la vie de 
réciter son cher bréviaire. Le 17 mars suivant, l'abbé 
Bayle rendait son âme à Dieu. Sji mort, qui a été une 
perte des plus sensibles pour l'Eglise et pour les belles- 
lettres, excita les plus vifs regrets à Marseille et à Aix, 
où l'on n'a pas perdu le souvenir de ses doctes le- 
çons. Ses obsèques eurent lieu le 19 au milieu d'un 
grand concours d'amis. 



XII 

Voici la liste des ouvrages publiés par l'abbé Bayle : 

Les Chants de r Adolescence, recueil de poésies re- 
ligieuses. Marseille, Chauffard, 1846, 1 vol. in-8°. — Ce 
livre, publié sous le pseudonyme de Théoti me , était 
dédié à Louis Veuillot. . 

Le Conseiller catholique, du 15 juin 1850 au 15 
juin 1 852. Marseille, Chauffard, deux années, 4 vol. 
in-8^ 

Petites Fleurs de Poésie, hymnes et cantiques pour 
le mois de mai. Marseille, Chauffard, 1853, 1 vol. in- 
18. — Anonyme. 

Vies des Saints de l'Eglise dé Marseille, saint Vic- 
tor, saint Sérénus. Marseille, Chauffard, 1855, 2 vol. 
in-18. 

Vie de saint Vincent F errier. Paris, Bray, 1855, 
1 vol. in-8. 

Marie au Cœur de la jeune Fille, ouvrage traduit 
de l'italien , précédé d'une introduction. Marseille , 
Chauffard, 1855, 1 vol. in-32!. — Le même, 2« édition 
revue, 1861, Paris, Bray. 

Vie de saint Philippe de Neri. Paris, Bray, 1 859, 
1 vol. in-8^ 

Etude sur Prudence, suivie du Cathemericon, tra- 
duit et annoté. Paris, Bray, 1860, 1 vol. in-8". — Cet 
ouvrage est dédié à Mgr de Mazenod. 

Oraison funèbre du R. P. H. Lacordaire. Paris, 
Bray, 1861, brochure in-8'*. 

Les derniers Jours du Chrétien. — Paris, Bray, 
1861,1 vol. in-32. 

Robert, épisode de 1848. Paris, Casterman, 1861, 
in-12. — Ce roman a paru pour la première fois à 
Marseille, dans le Conseiller Catholique, sous le nom 
à'Angèle au lieu de Robert. 



XIII 

Le Christianisme et V Eglise à V époque de leur fon- 
dation, parle docteur Dœllinger, traduit de l'allemand. 
Paris, Casterman, 4861, in-12. 

UEglise et les Eglises, par le docteur Dœllinger, 
traduit de l'allemand, précédé d'une introduction. Pa- 
ris, Casterman, 1862, 1 vol. in-12, le premier seule- 
ment. 

Gloire et Martyre de la Pologne. Marseille, Chauf- 
fard, 1863, broch. in-8^ 

Manuel du Pèlerinage à Notre-Dame de la Garde. 
Marseille, Eugène Michel, 1864, 1 vol. in-18. 

Scènes et Récits. Pans, Casterman, 1865, 1 vol. 
in-12, anonyme. 

Homélies sur les Evangiles. Tournai, Casterman, 
4865, 2 vol. in-12. — Ouvrage dédié à l'archevêque 
d'Aix, précédé d'une lettre approbative de Sa Gran- 
deur. 

Césonia, par Lettmann, ouvrage traduit de l'alle- 
mand. Paris, Casterman, 1865, in-12. (Collection de 
Fabiola.) 

Sermons sur Notre-Seigneur Jésus-Christ et la 
Sainte Vierge, par S. E. le cardinal Wiseman, traduits 
de l'anglais et précédés d'une étude biographique. Pa- 
ris, Lethielleux, 1866, 1 vol. in-12. 

Massillon, étude historique et littéraire. Paris, Bray, 
1867,1 vol. in-8°. 

La Perle d'Antioche, tableau de l'Orient chrétien. 
Paris, Lethielleux, 1869, 1 vol. in-12. 

Thalle, l'arianisme et le Concile de Nicée, 1 vol. 
in-12. 

Le Pieux Communiant , du R. P. Baker, traduit de 
l'anglais, 1 vol, in-32. 

Lucien de Seillan. Paris, C. Dillet, 1870, 1 vol. 
in-12, sous le pseudonisme de A. Marc. 



XIV 

La Poésie provençale au Moyen-Age. Aix, Makaire, 
4876, 1 vol. in-12. — Ce volume contient son cours 
de Tannée 1 875-76 à la Faculté des Sciences à Mar- 
seille. 

Saint Basile, archevêque de Césarée,. cours d'élo- 
quence sacrée (1869-1870). Avignon, Seguin, 1878, 
4 volume in-8''; ouvrage posthume publié par M. A. 
Blanchard, neveu de l'abbé Bayle. 

Un Avent et divers sermons inédits de l'abbé Bayle 
sont publiés dans VEncyclopédie de la Prédication 
contemporaine. Marseille, J. Mingardon, libraire-édi- 
teur, 1878,2 vol. in-8^ 

Anthologie provençale, ou Choix des Morceaux des 
Poètes provençaux, du xi^ au xv^ siècle, avec la tra- 
duction en regard. Aix, Makaire, 1879, 1 vol. in-12. 
— Cet ouvrage posthume a été publié par M. Makaire, 
libraire à Aix. La mort a empêché à l'abbé Bayle d'y 
mettre le glossaire annoncé dans la préface. 

En 1856, l'abbé Bayle éditait les œuvres choisies de 
Paul Reynier, précédées d'une notice biographique sur 
ce poète marseillais, enlevé sitôt au bel avenir qui s'ou- 
vrait devant lui. 

En 1 864, il publiait une notice sur la vie et les œu- 
vres à^ Camille Allard, docteur en médecine, né à Mar- 
seille en 1832. Elle se trouve en tête des Souvenirs 
d'Orient, Echelles du Levant, parle docteur Allard. 
Paris, Leclère, 1864, 1 vol. in-12. 

En 1874, il composait la préface d'un ouvrage d'Hip- 
polyte Matabon : Après la Journée, poésies. Marseille, 
Camoin, 1 vol. in-12. 

L'abbé Bayle cultivait aussi la poésie provençale. Il a 
publié des pièces dans ÏArmana Prouvençaou. 

On lui doit plusieurs articles insérés dans divers jour- 



XV 

naux et revues : la Gazette du Midi, VAmi de la Reli- 
gion, le Contemporain, la Revue d'Economie chré- 
tienne, le Spectateur Marseillais, la Revue de Mar- 
seille, le Plutarque Provençal, le Citoyen, le Bulletin 
Catholique. Il a écrit dans le Messager de la Semaine 
des Causeries littéraires qui sont signées du pseudo- 
nyme A. Marc. 

La mort a empêché l'abbé Bayle de terminer sa tra- 
duction de la Sainte Bible avec commentaires, par 
M. l'abbé Drach. Quatre volumes ont été publiés par lui. 
Paris, Lethielleux, 1871-1878. 

Le Lis de saint Joseph, poésie (imprimerie Olive), 
a été sa dernière production pendant sa maladie. 

L'abbé Bayle a laissé en manuscrits des travaux im- 
portants sur la Liturgie, ainsi qu'une série d'études 
sur Cassien, sur Salvien, etc., qui mériteraient d'être 
imprimés. 

Puissent ces quelques notes, simples souvenirs d'un 
condisciple, inspirer à un autre ami de notre cher et à 
jamais regretté défunt la pensée d'écrire cette vie si 
pleine de mérites devant l'Eglise de Marseille, et si glo- 
rieuse pour les annales littéraires de notre Provence. 



J.-B. SARDOU, 

Membre de la Société française d'archéologie. 



PREFACE 



Noire Anthologie Provençale n'est pas un livre sa- 
vant ; c'est un livre élémentaire. Il pourra être utile à 
ceux qui veulent commencer l'étude de la langue et de la 
liltérature des Troubadours. Nous ne publions rien d'iné- 
dit. Nous n'avons déchiffré aucun manuscrit, aucun poème 
inconnu. Les érudils ne trouveront donc rien de nouveau 
dans ce recueil, mais il permettra, croyons-nous, de s'ini- 
tier à la connaissance du vieux provençal sans recourir 
aux ouvrages rares et fort coûteux de Raynouard, et 
sans se procurer é grands frais des livres allemands. Ne 
convient-il pas que les Provençaux, désireux de connaître 
la langue de leurs pères, puissent se pas<^er des leçons 
d'un professeur de Bonn ou de Berlin? 

Pour conduire le lecteur méthodiquement, du plus fa- 
cile au plus difficile, nous donnons d'abord quelques pa- 

1 



II 

ges de prose provençale. Reproduction du langage popu- 
laire, la prose est beaucoup plus sinaple et plus claire que 
la poésie trop souvent maniérée des troubadours. Nous en 
donnerons seulement cinq spécimens dont le dernier, qui 
date du XI" siècle , se comprend plus aisément que les 
poésies écrites trois cents ans plus tard. Le recueil des 
poésies des Troubadours s'ouvre par des morceaux du 
XV* siècle et se termine par quelques vers du poème de 
Boèce, qui date du XI* siècle. Nous n'avons pas accordé 
une large place aux poésies amoureuses des troubadours, 
qui n'étaient pas toujours platoniques ; notre recueil de- 
vait avoir toute la réserve des livres classiques. 

Nous craignons qu'en maint endroit notre traduction 
laisse à désirer, mais les savants nous pardonneront les 
imperfections d'une œuvre qui n'a été entreprise que 
pour augmenter le nombre de leurs lecteurs. 

A la suite des poésies que nous avons traduites littéra- 
lement, on trouvera quelques textes sans traduction qui 
pourront servir d'exercices. 

L'Abrégé de Grammaire, qui précède le recueil, n'est 
qu'un résumé des travaux semblables de Bartsch et de 
Brinckmeier. Au lieu d'un glossaire, nous avons dressé, à 
la fln du livre, la liste de tous les mots qui s'y rencon- 
trent, en renvoyant aux pages et aux vers, où on pourra 
les trouver non plus isolés mais dans une phrase qui en 
expliquera le sens. 

Ceux qui voudraient acquérir une connaissance plus 



m 

étendue de la langue et de la littérature provençales, 
pourront étudier, outre les ouvrages de Raynouard et de 
Rochegude, les livres suivants qui nous ont été d'un 
grand secours. 

Les derniers Troubadours de Provence, par Paul 
Meyer. — Recueil d'anciens textes bas- latin, proven- 
çaux et français, par le même. De la poésie des trou- 
badours, par Diez. — Kte et Œuvre des troubadours, par 
le même (en Allemand). — Peire Vidal's lieder, par 
Barlsch. — Chrestomathie provençale, par le même. 
Des troubadours en Espagne, par Mila y Fonlanals (en 
Espagnol). — Observations sur la Poésie des trouba- 
dours, par Giovanni Galvani (en italien). — Le poëme de 
Girart de Rossillon, publié par Francisque Michel, ou 
l'édition plus correcte, mais plus pénible à lire d'Hoffraan. 
— Histoire de la littérature provençale^ par Fauriel, 
etc. 



A B 11 É G É 

DE LA GRAMMAIRE PROVENÇALE 

(X« — XV« siècle) 



CHAPITRE PREMIER 

De TArticle 

L'Article, ainsi que les noms et plusieurs verbes, 
avait diverses formes, par suite des variations dialecta- 
les et des différences d'orthographe. 

/^ Article Défini, 
Mascuhn 
SiNG. Nomin, lo, li, el, elh, le. 

Génit. del, de lo, deu, dal. 
Datif, al, a lo, au. 
Accus, lo, le. 

Plur. Nomin. li, Ihi, los. les, els, ill. 
Génit. dels, dais, des, deuz. 
Datif, als, a los, aus, auz. 
Accus, los, les, els. 



fi GRAMMAIRE 

Féminin 
SiNG. Nomin. la, il, ilh, ill, 11. 
Génit, de la. 
Datif, a la. 
Accus, la, il. 

Plur. Nomin. las. 

Génit. de las. 
Datif, a las. 
Accus, las. 
Souvent la voyelle initiale d'un article se contractait 
avec la voyelle finale du mot précédent, et sa voyelle 
finale avec la voyelle initiale du mot suivant. 

Exemples : L'amix que vos razonatz, Uami que vous 
recommandez ; Mantenrai los frevols contra'ls fortz, je 
maintiendrai les faibles contre les forts. 

Les prépositions en, per, 5W5 se contractaient ainsi 
avec l'article : 

El, ell : en lo, en la. — EIs, eus, euz : en los, en las. 
Pel : per lo, per la. — Pels, pes : per los, per las. 
Sul : sus lo, sus la. — Suis : sus los, sus las. 

5^ Article Indéfini. 
Masculin Féminin 

Nomin. uns, us, rarem^ un. Nomin. una, un*. 
Génit. d'un. Cénit. d'una, d'un. 

Datif, a un. Datif, a una, a un'. 

Accus, un. Accus, una, un*. 



PROVENÇALE / 

CHAPITRE II. 

Dn Snbstantif. 

En général les substantifs masculins et la plupart des 
substantifs féminins non terminés en a, prenaient un s 
au nominatif singulier, et n'en prenaient point aux cas 
obliques ; par contre, au pluriel ils ne prenaient point 
à's au nominatif et en prenaient aux cas obliques. 

Cette règle de l'Sy qui s'explique par la manière dont 
le roman provençal s'est formé du latin, n'était pas 
toujours appliquée dans le langage populaire, dans les 
chartes et les inscriptions. 

Les mots terminés en ^, et beaucoup de mots termi- 
nés en Qj prennent un z au lieu de 1'^. 

Les mots terminés en c changent 1'^ final en x. 

Les mots terminés en n ou nt perdent souvent leur 
dernière lettre en prenant 1'^. 

Les mots terminés en 5 ou z restent invariables. 

SiNG. Nomin. valors, vertatz, clercx, chans. 
Cas obliques : valor, vertat, clerc, chant. 
Plur. Nomin. valor, vertat, clerc, chant. 
Cas obliques : valors, vertatz, clercs, chans. 

Exemple : Segon que dis lo philosophs, tut li home 
del mon desiron avec sciensa, de la quai nais sabers, de 
saber conoyssenza, de conoyssenza sens, de sen be far, 



o (iRA>IiMAl'RK 

de be far valors, de valor lauzors (louange), de lauzors 
pretz (dignité, prix) , de pretz plazers , et de plazer 
gaugz et alegriers. 

Les féminins en a ne changent pas au singulier et 
prennent 1'^ à tous les cas du pluriel. 

Beaucoup de noms singuliers terminés en aire^ eire, 
ire, au nominatif singulier, changent, aux autres cas, 
ces terminaisons en ador, edor, idor. 

SiNG. Nomin. cantaire, entendeire, servire (servi- 
teur). 

Cas obliques : cantador, entendedor, servidor. 

Plur. Nomin. cantador, entendedor, servidor (plus 
tard : ors). 

Cas obliques : cantadors, entendedors, servidors. 

Les troubadours rendaint féminins certains noms 
masculins en leur ajoutant un a. Ils disaient : el fuelh 
ou la fuelha, la feuille ; el joy ou la joya, la joie. 

CHAPITRE III. 

De TAdjectif. 

La plus part des adjectifs prennent une terminaison 

féminine en a. 

Masculin. 

Sing. Nomin. bels. Cas obliques, bel. 

Plur. Nomin. bel. Cas obliques, bels. 

Féminin. 

Sing. bêla. Plur. bêlas. 



PROVENÇALE 9 

Les consonnes supprimées au masculin reparaissent 
au féminin : bos, fém. bona. 

Les consonnes modifiées au masculin selon les règles 
phonétiques sont rétablies au féminin : lares {jpour 
largs), fém. larga ; nutz [pour nuds), fém. nuda. 

Beaucoup d'adjectifs ont la même terminaison au 
masculin et au féminin. 

Sing. Nçmin. Tamicx lejals. Accus. Tamic lejal. 
Plur. Nomin. los amie lejal — las donas lejals. 
Accus, los amicx lejals, — las douais lejals. 

Plusieurs adjectifs ont deux féminins : 

Grans, fém. grans et granda; gens, fém. gens et 

genta. 

Degrés de comparaison. 

Le comparatif est exprimé ordinairement par plus ou 
picSf et le superlatif par lo plus, la plus, : plus bels, 
plus bêla, lo plus bels, la plus bêla. 

Quelques comparatifs s'indiquent par une terminai- 
son en or ou er, et quelques superlatifs par une termi- 
naison en isme. 

Aulz, haut; comp. ausor ou aussor. — Gens, gentil; 
comp. genser ; oblique, gensor.— Cars, cher; carisme, 

le plus cher Sains, saint ; santisme, le plus saint. 

— Autz, haut; autisme, le Très-Haut. 



40 GRAMMAIRE 

Comparatifs irréguliers : bons, comp. melher ; 
ohl. melhor. — Mais, comp, pejer, ohl. pejor. — Grans, 
comp. majer, ohl. major. — Paucs, comp. menre ou 
menres, obi. menor. 

CHAPITRE IV. 

De» nom» de IVombre 

Cardinaux. Ordinaux^ 

1 . Uns, us, ohl. un, fém. una. Premier fém. premiera. 

2. Dui, obi. dos, fém. doas Segon seconda. 

3. Trei, obi. très. Ters, tertz, tersa. 

4. Quatre. Quart. quarta. 

5. Cinq. , Quint, cinque quinta. 

6. Sel, obL sex. Seizen, seizena. 

etc. etc. 

CHAPITRE V. 

Des Pronoms 

1** Pronoms personnels. 

4 '® Personne. Sing . nom. eu, ieu, iou. obi. me, mi, mey 
Plur. nos, obi. nos. 

2me Personne. Sing. nom. tu obi. te, ti, lu. 

Plar. vos, vous, o6/. vos. 

3me Personne, réfl. se, si, sy, sei. 



PROVENÇALE ^ * 

^me Personne avec genres. 

'T^Iasculin. Sing. nom. el, ell, elh, eu. 

obL el, lui, Ihui, lo, o. 
Plur, nom. ilh, ill, els. 

obi. els, els, euz, lor, lur. 

FÉMININ. Sing. nom. ela, ella, elha, il, leis. 
obi. ela, lei, leis, lieis, lies. 
Plur. nom. elas, elhas. 

obi. elas, elhas, lor, lur. 

Contractions : Quelques pronoms, comme l'article, 
perdent leur voyelle en se joignant au mot qui les pré- 
cède, ou en précédant un mot qui commence par une 
voyelle. E me : em, — que me : quem, — si me : sim> 
— que nos : quens, — so nos : sons, — que vos : que 
us, quens, — nos en : non, — vos en : von, — no vos : 
nous, — ieu vos : ieus, — eu los : els, — no le : nol, 
etc. 

2° Pronoms possessifs. 

^'^ Personne. 

Masculin, sing. nom. meus, mieus, obi. meu, mieu. 

plur. nom. mei, miei, obi. meus, mieus. 
Féminin, sing. mia, mieua. 

plur. mias, micuas. 



*2 GRAMMAIRE 

^me Personne. 

Masculin, sing. nom. teus, tieus, ohl. teu, tieu. 

plur. nom. toi, tei, tiei,. obi. teus, tieus. 
Féminin, sing. toa, tieua. 

plur. tos, tieuas. 

3me Personne. 

Masculin, sing. nom. sens, sieus, obi. seu, sieu. 

plur. nom. soi, siei, seu, si, obi. seus, sieus seis. 
Féminin, sing. soa, sua, sieua. 

plur. soas, sieuas. 

Autre forme. 
4repgj.gne ^[^sc . Sing. mos, obl. rao, mon, jo/î^r. mos. 

Fém. sing. ma, m', plur. mas. 
2me pers"« Ma^c. siîig. tos, toz, 06/. to, ton, plur. tos. 

Fm. ^m^. ta, t', plur. tas. 
3me pers"« Masc. sing. sos, 06/. so, son, plur. sos. 
Fm. sing. sa, s\plur. sas. 

Possessifs de la pluralité. 

Sing. masc, nostre, es, obl. nostre, — 

vostre es, obl. vostre. — lor, lur. 
fém. nostra, — vostra, — lor, lur. 
Pkir. masc. nostre, obl. nostres, — 

vostre, obl. vostres, — lor, lur, lors, lurs. 
fém. nostras, — vostras, — lor, lur, lors, lurs. 



provençale 1 3 

Pronoms démonstratifs 

Masculin, sing. nom. est, cest, aquest, cel, selh, aicel, 

aquel, seu, celui. 
obi. est, aquest, aques, aqueu, queu. 
plur, nom. est, cest, aquest, aquist, cil, celh, 
aicil, aicels, aquelh. 
obi. estz, cestz, aques, aquestos, cels, 
aicels, aquels, aqueuz. 
Féminin, sing. no7n. esta, cesta cist, aquesta, cella, 

cilh, aicela, aquella. 
obi. esta, celey, celleis. 
plur. estas, cestas, aquestas, celas, aicelas, 
aquelas. 
Neutre, so, ço, zo, aisso, eizo, aco, oco. 

Pronoms relatifs et interrogatifs 

4° Chi, qui, cui, que. 

2° Cals, quais, obi. cals, quais, lo cals, lo quais, la quais. 

Adjectifs pronominaux. 

1° Autre, altre, altres, obi. altre, aitre, 

fém. autra, autras. 
2** Autrui, autru, autruis, autrus. 
3° Casçus, chascus, cascuns, chascuns, 
fém. cascuna, chascuna. 



H GRAMMAIRE 

4^ Cadaus (chacun), obi, cadaun. 

5° Qualsque, calsque, obL qualque, calque. 

6<* Ques, quecx, quex (chacun), obi. quec, fëm. quega. 

7° Totz, toz, tutz, obi. tôt, tut, fém. tota. 

plur, masc. tuit, tuits, tut, tuch, tug, tugs, tôt. 

obi. totz, toz, totz, tuts, tuz, fém, totas. 





CHAPITRE VI. 






Des Verbeis. 






1° Verbes 


AUXILIAIRES 




Aver 


(Avoir) 






Indicatif. 




Présent, 


ai, ay. 


Futur. 


aurai, ey. 




as, has 




auras. 




a, ha 




aura, haura 




avem. 


' 


aurem. 




avetz, avez. 




auretz, ez. 




an, ant. 




auran. 


Imparfait. 


avia. 


Parfait. 


aie, aig. 




avias. 




aguist. 




avia, avio. 




ac, ag. 




aviam. 




aguem. 




aviatz, az. 




aguetz. 




avian, ion. 




agron, agro. 



PROVENÇALE <5 

Subjonctif. 

Présent. aja, aya. Imparfait, agues. 

ajas. . aguesses. 

aja, aje. agues, âges, 

ajam. aguessem. 

ajalz, ajaz. aguessetz. 

ajan, ajon. aguessen, on. 
Conditionnel 

^•^^ Forme, agra. ' T Forme, auria. 

agras. aurias, ies. 

agra. aura, ie. 

agram. auriam. 

agratz. auriatz. 

agran. aurian, ien. 

Impératif, ajas, ajatz. Infinitif, aver, haver. 

Participe présent, nomin. avens, nz, obi. aven, avent. 

Participe passé nomin. utz, obi. agut, avut, 
fém. aguda, avuda. 

Esser (Être). 
Iitdicatif. 

Présent. sui, soi. Futur. seray, ay, c^ er. 

est, iest, seras, ers. 

es, est. sera, er. 

em, esmes. serem. 

etz, esz. seretz. 

son, sun. seran. 



«g GRAMMAIRK 

Imparfait, era. ' Parfait M, fuy. 
eras. fo^t- f"^'- 

era. f°' f<»n- 

eram. f"""- 

eratz. fo^^' f°^- 

eran, erant. foron, foro. 

Subjonctif. 

Présent. sia. J«par/ai«. fos. 

sias. f°^^^^- 

sia, sie. '"*• 

siam. fo^*"»- 

siatz, sials. fo^selz, az. 

sian, sion. fo^^en. 

Conditionnel. 

re Forme fora. 2'= Forme séria, 

foras. »«'''*^- 

fora. se""- 

foram. ^eriam. 

foratz. seriatz. 

foram. s«"»"- 

• impeVati/-. sia, sialz. Infinitif essor, ser. 

Participe passé, estât, estatz, /ëm.. oslada. 



PROYENCALE 



17 



2° Verbes réguliers ou a conjugaison faible, 

ayant l'accent sur la terminaison, à la 3« personne du singulier au Parfait. 

r* Conjugaison. Infinitifs en ar. 

Indicatif. 
Futur. 



Présent. 



am, ami. 
amas, 
ama. 
amam. 

amatz, az, ats. 
aman, on, o. 



Imparfait, amava. 
amavas. 



Parfait. 



amava 
amavam, 
amavatz, as. 
amavan. 



amarai. 

amaras. 

amara. 

amaren. 

amaretz. 

amaran. 

amei, ey. 
amest, iest. 
amet, eth. 
amem. 
amctz, es. 
ameron, eren. 



Présent. 



Subjonctif, 
ame, am. Imparfait, âmes, essa. 



âmes., 
ame, am. 
amem, en. 
ametz, ez, 
amen, o. 



amesses. 
amas, essa. 
amessem. 
amessetz, az. 
amessem, esso. 



18 


GRAMMAIRE 




Conditionnel. 


/" Forme, amera. 


T Forme, amaria. 


ameras. 


amarias. 


amera. 


amaria. 


ameram. 


amariam. 


ameratz. 


amariatz, ias. 


ameran. 


amarian. 



Impératif, ama, e, amatz, as. — Infinitif, araar. 
Participe présent, amans, anz. obi, aman, amant. 
Participe passé, amalz. obi. amat. fém. araada. 

Remarque. 1 ° La 1 '"^ personne du présent indicatif 
rejette ordinairement Vi qui ne persiste que dans les 
verbes dont le radical se termine par / ou r : parli [ou 
parle), restauri. — Dans ce cas la consonne finale du 
radical se modifie souvent : trobar, trop je trouve ; 
cuidar, cuitowcui, cugjCni je pense. Quelquefois elle 
tombe : lauzar, lau je loue ; donar, do je donne ; chan- 
tar, change chante. — Aux trois personnes du singu- 
lier du présent du subjonctif, Ve de la flexion peut aussi 
être supprimé : désirs, que tu désires ^ au lieu de desires. 

2** Quand le radical a l'accent, sa voyelle est quelque- 
fois diphtonguée, e devient ie : pregar, priei ; o devient 
uo, ue : trobar, truop; provar, prueva. 
Verbes isolés. 

\^ Anar, annar, enar aller. — Ind, prés, /""^ per- 
sonne, vau, vauc, 5® pers. vas, 5* pers. vai, va. plur. 



PROVENÇALE ^9 

Supers, van, vant. — Future irai. Suhj. ane, an, vaga. 
5® joer5. ans, 5® pers. ane, an. — Condit. iria. — 
Impér. vai. 

2° Dar, donner. — Ind. prés:^ V^ pers. dau, 3^ 
pers. da. day. — Imper, day. 

3° Estar, istar, star. — Ind. pr. V^ pers. estau, 
estauc, 5* pers. estas, Supers, esta, estai, istai. P/t*r. 
Supers, estant. — Siibj. prés, estia', esteja estoi. .9" 
per^. estia, estejn, eslei. P/îir. Supers stien. — /w- 
/?er. estai. 

2* Conjugaison. Infinitifs en er ou re. 

Indicatif. 
Présent. vend, vendi. Futur. 



vendes, vens. 
vend. 

vendem, en. 
vendetz, ets. 
vendon, o. 

Imparfait vendia. 
vendias. 
vendia. 
vendiani. 
vendiatz. 
vendian, ion. 



Parfait. 



vendrai. 

vendras. 

vendra. 

vendrem. 

vendretz. 

vendran. 

vendei, i. 
vendest. 
vendet. 
vendem. 
vendetz, es. 
venderon, ero. 



20 GRAMMAIRE 

Subjonctif. 

Présent, venda. Imparfait, vendes, 

vendas. vendesses. 

venda. • vendes, is. 

vendam, an. vendessem. 

vendatz, ats. vendessetz. 

vendan, on. vendessen. 

Conditionnel, 

yre Forme, vendera. â** Forme, vendria. 

venderas. " vendrias. 

vendera vendria. 

venderam. vendriam. 

venderatz. vendriatz. 

venderan. vendrian. 

Imper, vend, vendelz. — Infinitif vendre. 
Partie, présent, vendens, obi. venden, ent. 
Partie, passé y eiidniZf obi, vendut, /m. venduda. 

Remarques : 1° Quelques verbes ont un infinitif en 
re et un autre en er, ou l'un en re ou er et l'antre en 
ir : tazer et taire; crezer et creire; cozer et cozir; segre 
c^seguir. 

2° Quelques verbes ont un double participe passé : 
rescondre, rescondut et rescos ; défendre, defendut et 
defes, fem. defesa ; rompre, romputz et rotz. 



PROVENÇALE 21 

Verbes iso.é-. 

1<* Creire, creyre, croire, — In fin. crezer, creser, 
créer, creder. — Indic. prés. /" pers. crei, cre, cresi, 
cres, Tpers. cres, 3^ per^. crei, cre;plur. ^^^ pers. cre- 
zem, creem, 2^ pers. crezetz, créez, creet, 3^ pers. cre- 
zon, etc. 

2° Render, redre, rendre. — Ind. prés. V^pers. ren, 
rent, ret, 5® pers. ren ret. — Suhj. prés, renda, red- 
da. — Part, passé, rendut, redut. 

3° Bespondre. — Parfait 3^ pers. respos. 

4° Rezemer. — Parfait 3® pers. rezemet et redens. 

— partie, passé, redems. 

5° Çoler (avoir coutume). — Indic. prés. P^ pers. 
solh, 5^ pers. sols, 3^ pers. sol, plur. 3^ pers. solon. 

6° Tazer , taire. — Indic. prés. P^ pers. tais , 
5® /?er5. tai. 

T'' Venser, vencer, vaincre. — Indic. prés. 3^ pers. 
vens. — Parfait P^ pers. venquei, 5® pers. venquet. 

— Suhj. prés, veiisa. — Partie, passé, vencut. 



n 



GRAMMAIRE 





3* CoDJugaison 


1. Infinitifs 


en îV. 




Â. — Forme pure. 






Indicatif. 




Présent. 


part, parti. 


Futur. 


partirai. 




partes, partz. 




partiras. 




part. 




partira. 




partem. 




partirem. 




partetz, es. 




partiretz. 




parton, o. 




partirai!. 


Imparfait. 


, partia. 


Parfait. 


, parti. 




partias. 




partist. 




partia. 




parti, it. 


j» 


partiam. 




partim. 




partiatz. 




partitz, isz. 




partian. 




partiron, iro. 




Subjonctif. 




Présent. 


parla. 


Imparfait 


. partis. 




partas 




partisses. 




parta 




partis. 




partam. 




partissera. 




partatz, ats. 




partissetz, issatz 




partan. 




partissen. 



Impératif part, partetz. — Infinitif y partir. 
Partie, prés, partens, enz, entz, obi. ent, ent. 
Partie, passé, partitz, obi. it. fém. partida. 



PROVENÇALE 23 

B. — Forme mixte. 

Ind. prés, florisc. Suhj, prés, florisca, isqua. 

florisses. floriscas. 

fions, ish, ih, i. florisca. 

floreni. floriscam. 

floretz. floriscatz. 

floriscon, isco, isson, floriscan, iscon. 

Partie, prés, floren ; mais sufrir a sufrisen. 

Remarques : 1° L'hésitation entre la forme pure et la 
forme mixte est fréquente. 

2° Les radicanx contenant e varient entre e et i au 
participe présent : servir, serven; legir, legen et ligen. 

3° Au futur r* disparait quand le radical se termine 
en r ou en ^ : garir, guarrai ; — morir, morrai ; — 
mentir, mentrai. 

4° Eissir sortir, et férir frapper ont un double par- 
ticipe passé : eissilz et eissutz ; fériz et ferutz. 

5° Ofrir, sofrir, obrir, cobrir, ont le participe passé 
en ert : ofert, sofert, obert, cobert. 

%° e devient ie à la 3® personne du prés, indicat. : 
ferir, fier; quérir, quier; et ei au subjonctif : ferir, 
feira ou fiera et fieira. 

devient ue : cobrir, parfait, 5* pers. cuebri ; 
colhir, cxxûXi, je cueille. 

devient aussi oi : morir, subj. moira, que je meure. 



^i GRAMMAIRE 

Veibes i<;olPs. 

1°Auzir, ausir, audir, auvir, aurir, entendre. — 
Indic. prés, P^ pers. aug, auch, auh, aus au, T pers. 
aus, 3^ pers. 2iVL, aus, subj. auja, auga, ausisqua.-*m- 
per, plur. aujatz. 

2° Colhir, coilhir, culhir, cueillir. — Indic, prés. 
I""" pers, cohl, 2^ pers. coills, culhs, 3^ pers. cohl, 
cuehl, col. subj. colha, coilla, cuelha, imparf. colhis, 
cuillis, imper, cuelh. 

3^ Eissir, eisir, ixir, sortir. Indic. prés. 3^ pers. eis, 
ieis, subj. yesc^y partie, passé, eissilz, issuiz. 

4° Morir, mûrir. — Ind. prés. ^^^ pers. mor , 
5^ pers. mors, 5* pers. mor, fut. morai , morrai 
subj. mora, moira. partie, passé mortz, fém* morta. 

3° Verbes irréguliers ou a conjugaison forte 

ayant à la S™» personne du parfait l'accent sur le radical 

Les infinitifs de ces verbes sont en er, en re ou en ir. 
La 3™® personne du parfait est l'^en i, 2^ en s, 3° en 
en c, ou autre consonne en rapport avec le radical. 
Parfait. Imparf du subj. 

/^® classe, vi vezes 

vist. vezesses. 

vi. vezes. 

vim. vezessem. 

vitz. vezessetz. 

viron. vezessen. 





PRO^ENÇALE 




2® classe. 


près. 


preses. 




presist. 


presesses. 




près. 


preses. 


• 


presem. 


presessem. 




presetz. 


presessetz. 




preiron. 


presessen. 


3^ classe. 


dec. 


degues. 




deguist. 


deguesses. 




dec. 


degues. 




deguern. 


deguessem 




deguetz. 


deguessetz 




degron. 


deguessen. 



35 



Autre terminaison de la 3^ pers. 
saup. saubes. 



sàubist. 

saup. 

sauben. 

saubetz. 

saupron. 



saubesses. 

saubes. 

saubessem. 

saubesselz. 

saubessen. 



Nous ne donnerons pas toutes les variations dialecta- 
les et orthographiques des verbes à conjugaison forte. 
Nous indiquerons seulement les principales irrégulari- 
tés des verbes les plus souvent employés. Les formes 
rares seront aisénjent ramenées aux formes plus usitées. 



26 GRAMMAIRE 

1 ° Cazer, chazer, cader, chader caer, chaer, choir , 
tomber. — Indic. présent, S^ pers. cai, chai, parfait 
3^ pers. cazet et cazec ; fut. cairai, quairai ; subj. 
prés, caja, chaja; condit. escaegra, escairia; partie, 
prés, cazen, chazen, chaden; partie, passé, cazut, 
cadegut. 

2° Dever, devoir. — Indic. prés, i^^ pers. dei, deg. 
Tpers. deus, deves, Supers, deu, plur. 5® pers. devont, 
devunt, devent ; parf. 3^ pers. dec; fut. deurai ; subj. 
prés, déjà; imparf. degues, deges; condit. degra, 
deuria; partie, passé, degut. 

3° Dire, dir, dezir, dire. — Ind.prés. 4^^ pers. die, 
dig, dich, 2^ pers. dizes, ditz, diz. 3^ pers. ditz, diz, di, 
plur. V^ pers. dizem, T pers. dizetz, dizet, dissetz, 
3^ pers. dizon, dizo, dizen; imparf. dizia, dezia; par- 
fait, V^ pers. dis, dissi, 3^ pers. dis, dish, dih ; subj. 
prés, diga, dija, dia, digua ; imparf. disses, dieyses, 
plur. 3^ pers. dizessan ; condit. dirdi, dissera, diria; 
imper, di, digatz; partie, prés, dizen, dizent, dicent; 
Partie, passé, dit, dig, dich, fém. dita, dicha. 

4° Faire, far. — Indic. prés. /'« pers. fatz, faz, fas, 
fach, fau, fauc, 2' pers. fas, 3^ pers. fai, fa, plur, 
V^^pers. fam, T pers. faitz, fatz, fazetz, fases, Supers. 
fan; imparf fazia, fasia, faria; parf r^ pers. fich, fis, 
fi, fezi, 2« jyer^, fist, fezist, fezit, 5" pcr*. fetz, fez, fet, 



PROVENÇALE 27 

fes,ïec,ïe,îe\,plur.r^pers. fezem, ferera, T pers. 
fetz, fesetz, feses, Supers, feiron, feiro, feron; fut. h- 
rai ; swôj. jorc*. fassa, fasa, faça, faisa, fâcha, fessa; 
imper, fezes, ïes,plur. 2^pers. fessetz, Supers, fesson; 
condit. feira, fera, faria; imper, fai, faitz, fazetz; part, 
prés, hzen] partie, passé, fait, fat, fag, hch, fém. faita, 
facta, facKa, faicha. 

5° Maner, remaner, permaner, rester. — Indic. 
prés. V^pers. remaing. remant, permain, 5® pers. ma, 
perma, reman, plur. 5® pers. remanon ; parf. T pers. 
remazist, 3^ pers. remas, plur. T pers. remazest, 
S^ pers. remairon, o; fut. permanrai ; subj. prés, re- 
manha, imparf. remazes ; partie, passé, remas, reman- 
zut, remazut, remasut, remarut. 

6° Mètre. — Indic. prés. /" pers. met , meti ; 
parf. é'*^ pers. mis, meèUy 2^ pers. mesist, Supers, mes, 
plur. ^ pers. mesetz, 5® pers. mesdren, mezeron ; 
subj. prés, meta, imparf. mezes, meses, partie, passé, 
mes, mis, fém. mesa, mecha, messa, misa. 

7° Mover, moure, mouvoir. — Indic. prés. 5® pers, 
mou, plur. movunt, movon , movent; parf. V^ et 
3^ pers. moc, plur. 3^ pers, magron, o; futur mourai; 
subj. prés, mova, mueva ; partie, passé, mogut. 

S** Naisser, naiser, naysher, naître. — Indic. prés, 
S'' pers. mis, plur. 3^ pers. naissou, naichon; parf. 



-a > GRAMMAIRE 

Supers, nasquei, nasquec, pliir. ^'^ pers. nasquem; 
subj. imparf. nasques; partie, passé, nascut, nascud, 
nat, natz, fém. nada. 

9° Poder, pouvoir. — Indic. prés. 4^^ pers. pose, 
puosc, puesc, podi, 2^ pers. potz, poz, pods, 3^ pers. 
pot, pod, phir. 4^^ pers. podem, 5® pers po'!etz, podet, 
3^ pers. podon, podun, poden ; parf. V^ pers. piioc, 
3* pers . ^QC, plur . 5®/?er5. poguetz, 3^ pers. pogron, 
pogon; futur, poirai, podrai, puirai, porai ; suhj. pos- 
ca, puscha, puesche, pussa; imparf. pogues, poges, 
cond. pogra, poiria. 

10° Prendre, pendre, penre, prendre. — Indic. prés, 
é^^pers. prenc, pren, 2^ pers. prendes, 3'' pers. pren» 
prent, plur. 3^ pers. prenon; imparf. prendia, prenia; 
parf. P^ pers. pris, 3^ pers. pris, près, plur. 3^ pers. 
preron, prezeron; futur prendrai, penrai ; subj. prés. 
prenda, prenga, prenna ; im/?ar/. prezes, preses; con- 
dit. penria, pendria; imper, pren, preiidis, partie, 
passé, près, pris, preis, fém. preza, presa, priza. 

\\^ Querre, quere, querer, quérir, demander. — 
Indic. prés. \^^ pers. quer, quier, ;>' pers. quers, 
3''pers. quer, quier ; joar/*. V^ pers. quis, T pers. ({mq- 
&\s, 3^ pers. ques, quis; futur, queriai; subj. prés. 
queira, quiera, queira; imparf. quezes; partie, passé, 
ques, quis, queis, quist, quezut, fém. queza, quiza. 



PKOVKKÇALE 29 

42° Saber, savoir. — Indic. prés. \^^ pers. sai, sei, 
se, sabe, T pers. sabs, saps, sabz, sabes, 5® pers. sap, 
sab, plur. /" pers. sabem, 2^ pers. sabetz, sabes, saves, 
Supers, sabon, saben ; parf. d'^ pers. saup, saubi, sau- 
pi, 3^ pers. saup, saub, plur. .2® pers: saubetz, saupes, 
Supers, saupron, saubon ; futur, sabrai, saubrai ; subj\ 
prés, sapcha, sabcha, sabja, sapia ; infin. saubes, sau- 
pes, sabes; condit. saupra, saubra, sabria; partie, 
passé, sauput, fém. saupuda. 

i 3° Tener, tenir. — Indic. prés. /'® pers. tenh, 
teing, tenc, teni, 3^ pers. te, ten, tenh; parf. é^^ pers. 
tinc, 3^ pers. tenc, tec; futur, tenrai, tendre; subj, 
prés, tenha, teigna, tenga; imparf. tengues, tegues, 
condit. tengra, tenria, tendria; imper, te; partie. 
jt?re>. tenen, tenent; partie, passé, iengni, fém. ten- 
guda. 

1 4" Traire, trayre, trair, tirer, conduire. — Indic, 
prés, i^^ pers. trai, tray, trag, trac, 5® pers. tras, 
5® pers, trai. Ira, plur. 5® pers. trazon ; imparf. tra- 
zia; parfait V pers. trais, 5® pers. trayssist, 3^ pers. 
trais, plur. T pers. traissetz ; subj. prés, traja, traga, 
tragua, tray.i ; partie, passé, irB\i, trag, trach, fém. 
traita, tracha. 

15° Tolre, ôter prendre. — Indic. prés. V^ pers. 
tolh, tuelh, 5* pers. toiles, 3^ pers. toi, tolh, plur. 



30 ' GRAMMAIRE 

3^ pers. tolon, tollon, parfait 3^ pers. tolc, futîir, iol- 
rai ; subj. prés, toi ha, tuelha, lola, toilla, imparf. tol- 
gues ; partie, passé, tolgut, toit, tout. 

16. Valer, valoir, — Indic. prés, V^ pers. vahl, 
5®per5. vales, 3^ pers. ydX^plur. 3^ pers. valon, valo; 
parfait 3^ pers. yûc\ fut. valrai; suhj. prés, valha, 
vailla; mjoar/". valgues ; condit. valgra, valria; part, 
passé, valgut. 

47° Venir. — Indic. prés. Z""® pers. venh, vein, 
venc, Tpers. vens, ves, vencs, 3^ pers. ve ven, plur. 
5® pers. venon, venen ; parf. /" pers. vinc, venc, vèn- 
gui, T pers. venguist, it, 5® pers. venc, veng, plur. 
3^ pers. vengron, vengon ; futur, venrai, vendrai, vin- 
drai ; subj. prés, venha, veigna, venga, vena, imparf. 
vengues, venghés, vegaes ; condit. vengra, venria, ven- 
dria; partie, prés, venen, venend; partie, passé, 
vengut. 

i 8° Vezer, veser, veder, veire, veir, vere, voir. — 
Indie. prés. 4^^ pers. vei, vey, veg, vec, T pers. ves, 
3^ pers. \e,plur. P^ pers. vezem, 2^ pers. vesetz, veez, 
3^ pers. vezon, vezo; imparf. vezia; parf. 4^^ pers. vi, 
2^ pers. vist, S'^ pers. vi, vie, vit, plur. V^ pers. vim ; 
T pers.y\i7.,\\s, vistes, 5® pers. viron, viro, viren; 
futur, veirai, verai ; subj. prés, veja, veya, vea; im- 
parf. vezes, vis ; condit. vira, veiria ; imper, ve, vejatz; 



PROVENÇALE 34 

partie. prés, vezen, vezent; partie, passée vis, fém. vi- 
za ; vist, vegut, vezut, veut. 

i 9° Vieure, vivre. — Indic. prés. 5® pers. viu, vieu; 
par/ai^ 5® joers. visquiei, 5® pcr^. visquet; 5w6;. im- 
parf. visques ; partie, passé, viscut. 

20° Voler, vouloir. — Indic. prés, i^^ pers. volh, 
voill, voly, vuelh, velh, vulh, Tpers. vols, S*pers. vol, 
plur. 3^ pers. volon, volen ; parf. V^ pers, vuelc, vol- 
gui, volgi, T pers. volguist, 3^ pers. vole, volg; plur. 
3^ pers. volgron, o; futur, voirai, voldrai; subj.prés. 
volha, voilla, vuelha, vulha, velha; iinparf. volgues, 
volges ; condit. volgra, volria, voldria ; partie, passé, 
volgut. 



MORCEAUX DE PROSE 

Une traduction littérale de ces morceaux serait inutile; quelques notes 

suffiront. 



XV« SIECLE 

Extrait d'une traductiou de VA»*bfe tïes 
JBaiaiiies de Honoré Bonnet. 

Hom sab ben que lo rey de Fransa e lo rey d'Angla- 
terra an tôt jorn guera ensemble. Si es vengut un licen- 
ciât de la ciutat de Londres per estudiar à Paris e per 
estre mestre en davetz o en teulegia; un fransesl'a apre- 
sonat e la questio ven perdevant lo rey. So ditz lo licen- 
ciât qu'el no deu pas far finansa ny esser presonier, e 
si fonda sa oppinio en dreyt, disen qu'el a cas espres de 
ley per sa partida, la quai dona previlegi fort grant als 
escolas ^ e si deffent que hom no lor fassa greu ni des- 
plaser, mas tota honor e reverensia ; e vec vos la raso 
que dit la lei, quai sera? Ditz el a tais hommes : que 
non aura merce d'un escola lo quai, per saber e per 
saviesa aquerre, ha layssat riquesas e sos amix carnals 
e son pays, e si s'es mes en paubretat, e si s' es fayt ba- 

1 Aux. étudiants. 



34 ANTHOLOGIE 

nir entre autra gent? Ben séria descortes aquel que mal 
li faria. — Mas Tome d'armas que l'a apresonat tantost 
respon : mes amix, entre nos Franses non avem cura 
de vostras leys ni de l'emperayre que las ha faytas. E 
lo licenciât replica : sira, fayt el, leys non sont altra 
causa que dreytas rasos ordenadas segon sabiesa. Si vos 
non avetz cura de las leys, ja per so non es que los sen- 
hors de Fransa non amen raso en las causas rasonablas. 
E d'autra part quant Charle-Mayne Tesludi ^ guasanhec, 
lo quai hera a Roma, de la volontat del papa remudec 
a Paris. E per aquela via f.nmenec lo reys de las parti- 
das de Roma mestres escolas de totas lenguas. E donc 
per que non poyria el venir seguramen, puys qu'els 
foron asseguratz per lo rey? — Sira, so ditz l'ome d'ar- 
mas, supausat que totz escolas fossan asseguratz, depuys 
que guera gênerai foc jutghada per lo rey de Fransa 
contra aquels d'Anglaterra, nuls Angles no deu venir 
per estudiar ny per autra causa. Car per color d'estudi 
vos poyriatz venir en aquesta vila, lie poyriatz escriure 
e mandar los secretz del rey c lo aseguramen del rea- 
ime a SOS enemix, dont lo rey poyria aver dapnatghe '^. 



1 L'école. On attribuait à Charlemagne la fondation de l'Uni- 
versité de Paris. 

2 Dommage. 



PROVENÇALE 



35 



XIV« SIECLE 
Extrait d'une hi«4toire abrégée de la Bible. 



En aquel temps era costuma en Roma que cant r.l ii- 
na terra non lur volia obezir, que els y enviavan est, e 
donavan cert temps ad aquel que anava'n cap del osl ^ , 
que d'enfra aquel cert temps agues conquistat, la terra 
on anavan, e si en aquel temps el avia conquistat el tor- 
nava e los Romans lo recebian an grant honor, ayci que 
rompian xv brassas del mur de Roma e li trazian una 
carrela d'aur e acetavan lo sus e enayci intravan dins 
Roma. E en aquel temps que vivia Jnlius Cezar, esde- 
venc si - que agron adenviat ad una terra que lui era 
desobedient, e fes tant Pompieu que Julius Cezar, son 
suegre, que era cavalier e bon home, mas el era paure, 
que el annet cap del ost e doneron li cert temps, segon 
que era costuma, que agues preza aquella lerra. E fo 
aital aventura, qu'el traspasset lo temps que los Romans 
li avian donat, e non ac ren fach, e la gent s'en volian 

1 Armée. 

^ Il advint que. 



36 ANTHOLOGIE 

tornar, dizen qu'els avian servit lur temps. Dys lur Ju- 
lius César : amicx, si tornar vous en voles, tornatz vous 
en en bona hora, e si n'i a degun que per lur cortezia 
vuelhan demorar ayci, faran lur bontat e lur ensenha- 
ment, e yeu prometi lur que yeu partiray - amb els 
tostemps so que yeu auray. Que sia cert a vos autras 
que yeu per dengun temps non tornaray en Roma, si, 
ieu non fach aquo per que ieu sa suy trames. E sobre 
aisso s'en tornet en partida la gent e en partida y reste- 
ron, mas non totz. E pueys fo aventura que el amb 
aquels que eran restatz, acaberon so per que la era an- 
natz au batalhas e an grans combatemens de villas et de 
castels, ancara qu'el gazanhet tota la terra. 



i Je partagerai. 



PROVENÇALE 37 

XUP SIÈCLE 
Extrait de : Eins viétas tteMs t»*obafioi*8. 

Lo rek Henrics d'Engleterra si ténia assis ^ En Bertran 
de Born dedins Autafort, e'I combatia ab sos edeficis ^ , 
que molt li volia gran mal, car el crezia que Iota la 
guerra qu'el reis joves sos fillz l'avia faicha, qu'En Ber- 
Irans la il agues faita far, e per so era vengutz denant 
Autafort per lui desiritar ^. E'I reis d'Aragon venc en 
l'ost del rei Henric denant Autafort. E cant Bertran o 
saub, si fo molt alegres, qu'el reis d'Aragon era en l'ost, 
per so qu'el era sos amies especials. E '1 reis d'Aragon 
si mandet sos messatges dins lo castel qu'En Bertran li 
mandet pan e vin e carn ; et el si Ten mandet assatz. E 
per lo messatge per cui el mandet los presens, el li 
mandet pregan qu'el fezes si qu'el fezes mudar los ede- 
ficis e far traire en autra part, qu'el murs on il ferion 
era tôt rotz *. et el, per gran aver del rei Henric, li dis 
tôt se qu'En Bertran l'avia mandat a dir. E 'l reys Hen- 
rics si fes mètre dels edificis en aquela part on saub 

1 Assiégé. 

•2 Machines de guerre. 

■^ dépouiller. 

1 Rompu. 



38 ANTHOLOGIE 

qu'el murs era rotz, e fon le murs per terra e '1 castel 
près ; e 'N Bertrans ab tota sa gen fon menatz al pa- 
baillon del rei Henric; e '1 reis lo receup molt mal; e '1 
reis Henrics si '1 dis : Bertrans, Bertrans, vos avetz dig 
que anc5 la meitatz del vostre sen no vos besognet nulls 
temps, mas sapcbats qu'ara vus besogna ben totz. — 
Seingner, dis Bertrans, el es ben vers qu'eu o dissi, et 
dissi me ben vertat. — E 'I reis dis : eu cre ben qu'el 
vos sia aras faillitz. — Seingner, dis En Bertran, ben 
m'es failliz. — E corn, dit lo reis? — Seingner, dis 
En Bertran, lo jorn qu'el valons jove reis voste fillz 
mori, eu perdi lo sen e '1 saber e la connnoissensa. E '1 
reis quant auzi so que En Bertran li dis, en ploran, del 
fill, venc li granz dolor al cor de pietat et als oills, si 
que no s pot tener qu'el non pasmes de dolor. E quant 
el revenc de pasmazon, el crida e dis en ploran : En 
Bertran, vos avetz ben drech e es ben razos, si vos 
avetz perdut lo sen per mon fdl, qu'el vos volia meils 
que ad home del mon ; et eu per amor de lui vos quit 
la persona e l'aver e '1 vostre castel, e vos ren la mia 
amor e la mia gracia, e vos don cinc cenz marcs d'ar- 
gen per los dans que vos avetz receubutz. En Bertrans 
si '1 cazec als pes, referren li gracias e merces. 

5 Que jamais la moitié de votre sens ne vous fut nécessaire. 



PROVENÇALE 39 

Xn« SIÈCLE. 

Charte de 1174. 

Aus tu Adelbert, fil de Maria, bispe ^ de Nemse, d*a- 
questa hora adenant, eu Bernartz d'Andusa, filz d'Aza- 
laiz, tos fidelz serai sens engan , con om deu esser de 
son segnor, e ton cors non requerrai ab forfag ni sens 
forfag, e aitoris '-^ ti serai contre totz ornes, eissetz de 
mos ornes naturals, que a dreg te poirai aver. E qui la 
gleisa de sancta Maria de Nemse ni las maisons avescals, 
ni la claustra dels cannonegues, nil castel de San Mar- 
zal, ni la villa de Garonz om te tollia, aitoris t'en serai 
per totas las sadons que m'en comanras per te o per 
ton messatgue, ni non esquivarai que non posca esser 
somons per te o per ton messatgue, per aquestz sanz 
evangelis, per fe e sens engan aisi t'o atendrai. E rego- 
nosc que tenc a feu ^ del bispe de Nemse lo castel de 
Blonpesat el castel de Lecas ei castel de San Bonet el 
segnorieu que pertang al castel et al mandament del 
castel, e la garda e la defension qu'eu ai el monestier 
de Tornac el raolin de Magal e totz los mases que eu 
ai ni om a de me en Salaves et en Andusenc, que lu 
trobas en tas cartas antigas. 

i Evoque. 
2 Aide. 
■i Fief. 



40 ANTHOLOGIE 



XP SIECLE. 



Extrait d^uue traduction de rEvangile 
de iSaint-.Ieau. 



Fâcha la cena, cum diables ja agues mes en cor que 
Judas lo trais, sabens que lo paer ^ li doneth totas chau- 
sas e sas mas, e que de Deu eissit he a Deu vai, leva de 
la cena e pausa sos vestimens. E cum ac presa la toala 
preceis s'en. D'aqui après mes Taiga en la concha ^ e 
enqueth a lavar los pes deus disciples e esterzer ab là 
toala de que era ceins. Dune venc a Sain Peire e dis li 
Peir : Dom, tu me lavas los pes ? Respondet li Jésus e 
diss li : zo que eu faz tu non sabs aora, mas pois o so- 
bras. Diss li Peir : ja no me lavaras los pes. Respondet 
li Jésus : si eu not lavarai non auras part ab me. Diss 
li Peir : Dom, no solamen los pes mas neeps las mas e 
lo chap ^. Diss li Jésus : cell chi es lavât non a besoin 
que lau mas los pes, mas toz es neptes. E vos esz nepte 

1 Le Père. 

^ Le bassin, et commença à laver... et à les essuyer 

3 La tête. 



PROVENÇALE il 

mas no tuih. — Car sabia cals era chi lo trairia; per 
zo diss : non esz tuih nepte. Pois que lor ac lavât los 
pes e ac près sos vestimens, eu m si fos asis, des chap * 
diss a eux : sabez que vos ai faith ? Vos me appellaz 
raajestre e dom, e dizet o be, car eu o soi ; e per zo, si 
eu vostre dons e majestre, vos ai lavaz los pes, e vos 
devez Tus à l'autre lavar los pes. 



^ Derechef. 



F O É s 1 E3 s 



XV« SIÈCLE. 

I. 

Madaïue de TilleneuTe. 

Vers adressés aux mainteneurs des jeux floraux 
en 1496(1). 

Quand lo printens acampat a las nivas 
E que tenen lo florit mes de raay, 
Vos offrizetz a mahns dictators gay 
Del gay saber las flors molt agradivas. 

5 Reyna d'amor, poderosa Clamensa, 
A vos me clam per trobar lo repaus. 
Que si de vos mos dictatz an un laus 
Aurey la flor que de vos pren naysensa. 

(l) V. pour cette pièce et les deux suivantes Lasjoyas del gay saber. 



I> OÉSIES 



XV« SIECLE. 

I. 
Madame de Villeneuve. 

Vers adressés aux mainteneurs des jeux floraux 

en n96. 

Quand le printemps a chassé les nuages, 
Que nous tenons le fleuri mois de mai, 
Vous offrez à maint joyeux poëte (diseur, dicteur). 
Du gai savoir les fleurs très-agréables. 

6 Reine de poésie (d'amour), puissante Clémence, 
A vous j'en appelle pour trouver le repos, 
Que si de vous mes vers (dits, dictés) ont une louange, 
J'aurai la fleur qui de vous prend naissance. 



44 POÉSIES 

Jotz lo mantel d'una verges sacrada 
La flor nasquet per nostre salvamen, 
Dosseta flor don lo governamen 
Nos portara la patz que molt agrada. 

5 Baysar la flor, fons de tota noblessa 
Sera tostems mon sobiran désir, 
E se dei cel podi me far ausir 
Mitigara del pecat la rudessa. 

Tornada. 

iO Maire del Christ que sus totas etz pura 
Donatz, si us platz, poder d'estre fizel, 
Gitatz nos len del gran serpen cruzel, 
E mostras nos lo cami de dreytura. 



XV SIÈCLE ^^5 

Sous le manteau d'une vierge sacrée 
La fleur naquit pour notre salut, 
Doucette fleur dont le gouvernement 
Nous portera la fleur qui fort agrée. 

5 Baiser la fleur, source de toute noblesse, 
Sera toujours mon souverain désir. 
Et si du ciel je puis me faire entendre, 
Elle mitigera la rudesse du péché. 

Envoi. 

10 Mère du Christ, qui êtes pure par dessus toutes. 
Donnez-nous, s'il vous plaît, le pouvoir d'être fidèles. 
Jetez-nous loin du grand serpent cruel 
Et montrez-nous le chemin de droiture. 



46 POÉSIES 

IL 

Bérenger de rilèpital. 

Planh de la Crestiandat contra lo gran Turc. 

4471. 

Y a pas lonc temps, dedins Jhérusalem 
Vigui pîorar del munde la plas bêla 
Tan plangia fort qu'om l'auzia de Bellem, 
Se lasseran e rompen sa gonela. 
5 leu am gran dol lui dyssi : domaysela 

Las I qu'avetz vos que tan vos plangetz haut. 
Ha I mon enfan, dissec parlan azaut, 
ïeu, paubra, soy crestiandat la mesquina 
Que res que sia no me ven en azaut 
4 Tan m'a gran mal fait la gen sarrasina. 

ïeu soli' aver Judia gran e menor 

Per molt gran part dejost ma senhoria, 

E d'aquest mon soli' esser la major 

Quays ténia tôt Persa, Meda, Suria ; 
15 Solet govern era d'Alexandria 

E del tan fort Constanti noble bel ; 

Boerais, Grecs me tenian Inr joyel, 

Emperairitz era de Trapazonda, 

Regina gran de Negrepon fisel 
20 Aras o ten lo Turc que Dieu confunda. 



XV' SIÈCLE 47 



n. 



Bérenger de rHèpital. 

Plainte de la Chrétienté contre le grand Turc 

U71. 



Il n'y a pas longtemps, dans Jérusalem 

Je vis pleurer la plus belle du monde, 

Elle se lamentait si fort qu'on l'entendait de Bethléem 

Se lacérant et déchirant ses vêtements. 
5 Moi, avec une grande douleur, je lui dis : Damoiselle, 

Hélas ! qu'avez-vous que vous lamentez si haut ? 

Ha ! mon enfant dit-elle gracieusement, 

Pauvre moi, je suis Chrétienté la mesquine 

Et qui que ce soit au monde ne me vient au secours, 
-10 Tant m'a fait grand mal la gent sarrazine! 

Je soûlais (1) avoir la grande et la petite Judée, 

En grande partie sous ma seigneurie 

Et je soûlais être la plus grande de ce monde, 

Je tenais presque toute la Perse, la Médie, la Syrie, 
15 J'étais le seul gouvernement d'Alexandrie 

Et de la toute forte et belle Conslantinople. 

Bohèmes et Grecs me tenaient pour leur joyau. 

J'étais impératrice de Trébizonde, 

Grande reine du fidèle Nègrepont, 
iO Maintenant tient tout cela le Turc, que Dieu confonde. 

(1) Ce vieux mot traduit mieux que : j'avaii coutume d'avoir. 



^8 POÉSIKS 

leu ay perduts quatre patriarcatz, 
Jherusalem, ma plus nobla garlanda; 
El gran muralh d'Antiocha, rnalvatz 
M'an fait layssar e trastota sa landa. 
5 Plus ieu mon ay Alexandria granda 
Presa la m'an la sarrasina gen; 
Encaras plus, molt rigorosamen 
De say vingt ans m'an près Costantinoble, 
Temples, hostals, piîhats vilanamen 
10 E mes a mort quasi trastot mon poble. 

Tôt ay perdut seno que lo papat 
Y aquel n'a pas trastota sa clauzura, 
Quar lo gran Turc, en julhet, l'an passât 
Près Negrepon en maniera molt dura, 

i 5 E cum tiran enemic de natura 

Las fennas prens a chevals fes trepir 
E los enfans estranglar e murtrir 
Vilanamen, entrels bras de lur mayre ; 
Joynes e viels, trastotz y fes morir 

20 Els petits filhs tuar davant lo payre. 

E vengut es el mes passât de mars. 
Als Venecians per destrusir lor isla, 
Menant tant naus que fay brogir las mars, 
E cas e Turcs très o quatre cens mila, 

25 Ez ha setiat Ragosa bêla vila 

De neyt e jorn grans assauts luy donan. 
Gitan dedins foc gresle flamejan > 
E fort baten am totz engens la plassa ; 
Certas si en breu los paubres secors n'an 

30 De crestians morts sera molt granda trassa. 



XV* SIÈCLE 49 

J*ai perdu quatre patriarcats, 
Jérusalem, ma plus belle guirlande ; 
El la grande muraille d'Antioche, les mauvais 
Me l'ont fait abandonner et tout son territoire. 

5 Je n'ai plus Alexandrie la grande, 
La gent sarrazine me l'a prise ; 
Plus encore, très-rigoureusement, 
De ça vingt ans, ils m'ont pris Constantinopîe, 
Ils ont pillé horriblement les temples et les autels 

40 Et mis à mort presque tout mon peuple. 

J'ai tout perdu excepté l'Etat du Pape (le papat), 

Et celui-ci n'a pas toute sa clôture. 

Car le Grand Turc, en juillet l'an passé, 

A pris Nègrepont d'une manière très-dure, 
45 Et comme un tyran ennemi de la nature 

Il a fait fouler par les chevaux les femmes enceintes. 

Il a fait étrangler et meurtrir les enfants 

Horriblement entre les bras de leur mère. 

Jeunes et vieux il les a tous fait mourir 
20 Et tuer les petits enfants devant le père. 

Et il est venu, au mois de mars passé, 
Vers les Vénitiens pour détruire leur île. 
Menant tant de navires qu'ils font bruire les mers, 
Et de chiens et Turcs trois ou quatre cent mille ; 

25 Et il a assiégé Raguse la belle ville, 

Lui donnant grands assauts de jour et de nuit ; 

Jetant dedans feu grégeois flamboyant 

Et battant fort la place avec toute sorte d'engins. 

Certes, si en peu de temps les pauvres n'ont pas de secours 

30 De chrétiens morts il y aura une grande trace. 



50 POÉSIES 

Ha 1 quai pietat, dos payre Jhesu Crist, 
Sens nul secors hom me bat e me frapa ; 
leu perdi tôt mon sen e mon avist, 
Lo Turc cruzel totz mos joyels arrapa, 
5 E jurât a qu'el desfara mon papa 
A grans tormens e totz los cardinals 
E si rompra temples, gleysas, ostals. 
Tans gens tuan qu'om non saubra la soma, 
Sostrir la crotz e manjar sos cheval s 
10 Desus l'autar de sanct Peyre de Roma. 

Ha ! Payre sanct perdray ieu mon pais ? 
Defalhira ta mayre, ta mestressa ? 
Murtriran me los cas e sarrazis 
Me desquissan en si vila rudessa? 

15 Hal reys crestians deu morir tal princessa? 
Layssaretz vos mas donzelas forsar, 
Renegar Dieus e mon cor lasserar 

^ Tan rudamen a falsa gen pagana ? 

Deu al jorn d'uey mon paubre cors finar 

2C £ défaillir la sancta fe crestiana? 

Revelha te, Caries de gran renom 
Qu'as a ma ley Europa conquistada ; 
Leva-te sus Godofre de Bilhom 
Qu'oltra la mar amenés gran armada, 

25 E sieysant' ans as tengut subjugada 
Jherusalem, ondran la sancta cros ! 
Et tu Lois, arma te, mon filh dos 
Fay al Gran Turc mortal e forta guerra. 
Ajuda me, coma sanct Lois pros, 

30 Me deffenden e per mar e per terra. » 



XV SIÈCLE 51 

Ah ; quelle pitié, doux Père Jésus-Christ, 
Sans aucun secours on me bat et me frappe. 
Je perds tout mon sens et ma raison ; 
Le Turc cruel arrache tous mes joyaux 
5 Et il a juré qu'il détruira mon pape 

Avec de grands tourments, et tous les cardinaux, 
Qu'il brisera les temples, les églises, les autels. 
Tuant tant de gens qu'on n'en saura la somme. 
Il fera arracher la croix et manger ses chevaux 
40 Sur l'autel de Saint-Pierre de Rome. 

Ah 1 saint père perd rai -je mon pays ? 

Défaillira-t-elle ta mère et ta souveraine? 

Les chiens et les Sarrazins me meurtriront-ils. 

Me déchirant avec une si honteuse rudesse ? 
45 Ah 1 rois Chrétiens, uns telle princesse doit-elle mourir ? 

Laisserez-vous violer mes jeunes filles, 

Renier Dieu et lacérer mon corps 

Si rudement par la fausse gent payenne ? 

Doit-il aujourd'hui mon pauvre cœur finir? 
20 Et défaillir la sainte foi chrétienne? 

Réveille- toi, Charles de grand renom 

Qui a conquis l'Europe à ma loi, 

Lève-toi sus, Godefroi de Bouillon 

Qui outre-mer amenas grande armée. 
25 Et as tenu soixante ans subjuguée 

Jérusalem, honorant la sainte croix I 

Et toi Louis arme-toi, mon doux fils, 

Fais au Grand Turc une forte et mortelle guerre, 

Aide-moi, comme saint Louis le preux, 
30 Me défendant et par mer et par terre. 



5^ POÉSIES 

Cridant molt haut, fasia d'autres grans planhs 
Rompia SOS pels e gran dolor menava, 
Baten son cors fasia crltz molt estranhs 
E totz los sanctz et las sanetas sonara ; 

5 De gen bel cop amb ela se plorava, 
Mas degun d'els no savia dar confort ; 
De S9y e lay ela fugia la mort 
Fasen regarts en form 'espaventosa. 
Adonquas ieu me botiey en lo port 

4 E torney dins la cieutat de Tolosa. 

Tornada. 

Très dossa flor de tôt fisel conort 
Prega ton filh, que per nos sosfric mort, 
Que do socors a la gen doloyrosa ; 
Quar se non a de nos paubres recort, 
1 5 Leu fenira Crestiandat engoissosa. 



XV' SIÈCLK 53 

Criant très haut elle faisait d'autres grandes plaintes, 
Rompait ses cheveux et menait grande douleur. 
Battant son corps elle faisait des cris fort étranges, 
Et appelait tous les saints et les saintes. 
5 Beaucoup de gens pleuraient avec elle 
Mais aucun- d'eux ne savait donner réconfort. 
De çà et de là elle fuyait la mort 
Faisant des regards d'une façon épouvantable, 
Alors moi je me mis dans le port 
10 Et retournai dans la cité de Toulouse. 

Envoi. 

Très-douce fleur de tout fidèle encouragement, 
Prie ton fils, qui pour nous souffrit la mort, 
Qu'il porte secours à la gent douloureuse ; 
Car s'il n'a pas souvenir de nous, malheureux, 
15 La Chrétienté pleine d'angoisse finira bientôt. 



54 POtSlES 

III. 

Thomas Loiil». 

Sirvente contre ceux qui manquent de charitéi 

1465 

Dels maïs que vey en aquest mon comprendre 
D'un sirventes bastir son desirans, 
E de bon cor volgra cascuns aymans 
De Jhesu Crist hi rolgues ben attendre. 
5 Car es périls que la vertut divina 
En breu de temps se venge d'alqus fort, 
Quar il non an de lui alcun recort 
Mas en mal far troban tôt jorn aysina. 

Am gran engenh, que de rodar no fina 
-10 Le greus peccat d'avareza cruzels 

Régna tôt jorn am fort malvat simbels, 

En tropas gens, don lor voler s'inclina 

En amassar d'aquest mon la riquesa 

E lor prepaus hy meten de bon cor 
45 No reguardan si caritatz se mor : 

Dieus no vol pas que vers tal gen sia mesa. 

Caritat vey a servitut someza 
E morta chais dont li malvat avar, 
La neyt e'I jorn, no finan de sonjar 
20 En aur y argen per la gran avareza. 

Mas vos promet que pas trop no s'avansa 



XY* SIÈCLE 55 

ra. 

Thomas Louis. 

Sirvente contre ceux qui manquent de charité. 

4465. 

Des maux que je vois s'étendre en ce monde 
Je suis désireux de bâtir un sirvente. 
Et de bon cœur je voudrais que chaque amant 
De Jésus-Christ s'y voulut bien appliquer; 
5 Car il y a danger que la vertu divine 
En peu de temps se venge fort d'aucuns, 
Car ils n'ont de lui aucun souvenir 
Mais à mal faire ils trouvent toujours aisance. 

Avec grand engin qui ne cesse de roder 
40 Le grief péché de cruelle avarice 

Règne toujours avec fort méchant appeau 

En nombreuses gens dont le vouloir s'incline 

A amasser de ce monde la richesse 

Et ils y mettent de bon coeur leur propos, 
45 Ne regardant pas si charité se meurt : 

Dieu ne veut pas que vers telles gens elle soit mise. 

Je vois la charité soumise à servitude, 
Et morte elle git, c'est pourquoi les méchants avares, 
La nuit et le jour ne cessent de songer 
20 A l'or et à l'argent par leur grande avarice. 
Mais je vous promets qu« pas trop ne s'avance 



56 POÉSIES 

Los fols volers a bastir hospitals 
Gleizas. convens, n'y autres obratges tais : 
D'umplir lo sac han sol lor esperansa. 

Si le ries homs es casutz de poyssansa, 
ô Qu'es devengutz paubres en aquest mon 
E vergonhaus a demandar co fon, 
(Quar may l'y play sostenir gran oltransa) 
Ez en aquels el fay humil demanda 
Per sostenir son cors ben passient. 
1 Lo fais malvat respon cobertamen, 

Qu'en autras partz el ha coyta mot granda. 

Donc be son fol qui so que Dieu comanda 
Volen passar e perdre paradis 
E caritat meten bas en avis, 
1 5 Tant le digs crim en lur testa s'abranda. 
Quar l'oms perfîeytz pot guazanhar Victoria 
Contra '1 satan quant los sieus bes partis 
Als paubres nutz ; e Dieus aquels noyritz 
E los avars gitara de memoria. 

Tornada. 

20 Palays d'onor, tostemps visca per gloria 
Le noble rey al présent dit Loys. 
Tant que de patz cresca la flor de lis 
Qu'a totz endreitz hom reconte l'historia. 



XV' SIÈCLE 



57 



Leur faux vouloir à bâtir hôpitaux, 

Eglises, couvents, ni autres ouvrages semblables : 

D'emplir le sac ils ont seule leur espérance. 

Si l'homme riche est tombé de puissance, 
5 Si bien qu'il est devenu pauvre en ce monde, 

Et honteux de demander après (comme) ce qu'il a été (1), 
(Car mieux lui plait endurer grande outrance), 
Et à ceux-là fait une humble demande. 
Pour soutenir son corps bien souffrant, 
10 Le faux méchant répond à mots couverts 
Qu'en autre part il a besoin très-grand. 

Donc bien sont fous ceux qui ce que Dieu commande 
Veulent omettre et perdre le paradis. 
Et mettent bas en leur estime la charité, 
io Tant ledit crime en leur tête s'allume. 
Car l'homme parfait peut gagner victoire 
Contre Satan quand il partage ses biens 
Aux pauvres nus ; et Dieu nourrit ceux-là. 
Et rejettera les avares de sa mémoire. 

Envoi. 

20 Palais d'honneur, que toujours vive avec gloire 
Le noble roi appelé à présent Louis, 
Si bien que de paix croisse la fleur de lis 
Dont en tous endroits on raconte la gloire. 



(1 Léditcur des Joyas del Gay saber traduit : comme ils font, ils 
ont fait. Ce n'est pas clair. D'ailleurs ne faudrait-il pas dans le texte fan 
ou feiron ? 



^^ POÉSIES 

XIV« SIÈCLE 
I. 

Pragmeiit» 

d'une paraphrase des litanies des saints (1) 
Api vers 1325 

Heuf forfacha creatura 
C'ai laisatz mon creator 
E segut senes mesura 
Del mont las falsas honors, 
5 Vuelh ad el mercerequerre 
Que mi perdon mas folors 
E mon cor plus dur que ferre 
Passa mol per sa dossor 

Mayre, Dona que yest reyna 
1 De tôt cant Dieu a sotz si 

A mi, Verges, tu inclina 

Per lo gran ben qu'es en ti. 

De mi, caytieu tan endigne 

Merce aias à la fi 
45 El tien car Fil tan bénigne, 

Ti plasa, pregues per mi 

Senher sant Johan Baptista 
Que fust per Dieu marturiatz 
La tieu testa fon requista 
20 El tieu sanc fon escanpatz 

(1) Texte publié par M. Lieutaud, conservateur de la bibliothèque de 
Marseille. 



XlV SIÈCLE à9 

XIY« SIÈCLE 
I. 

Fragmenl;» 

d'une paraphrase des litanies des saints. 
Apt vers 1325. 

Hélas I coupable créature 
Qui ai abandonné mon créateur 
Et suivi sans mesure 
Du monde les faux honneurs I 
5 Je veux lui requérir miséricorde 
Pour qu'il me pardonne mes folies, 
Et mon cœur plus dur que le fer 
Qu'il le rende mou par sa douceur. 

Mère, Dame, qui es reine 
10 De tout ce que Dieu a sous soi, 

Vers-moi, Vierge, iacline-toi 

Pour le grand bien qui est en toi. 

De moi, chétif si indigne 

Aie pitié à la fin 
45 Et ton cher fils si bénin 

Qu'il te plaise de le prier pour moi 



Seigneur saint Jean-Baptiste 
Qui fus pour Dieu martyrisé 
Ta tête fut requise, 
20 Et ton sang fut versé 



60 POÉsrES 

Per conselh de Rodiana 
Per cobrir sa malvestat. 
Tu a m'arma qu'es tan vana 
Fay pardonar sos pecatz.... 

5 Sant Laurens qu'en la graylha 

Per Jhesu-Crist fust raustitz, 
Ben mi daria meravilha 
S'ara non era eysauzitz, 
Tu que nasquiest en Espanha 
40 Et a Roma fust nuyritz 

Guarda mi de la companha 
Dels malignes esperitz 

Verge, Dona santa Clara 
Digna de totas honos 

4 5 Gloriosa ta m'apara 

Et mi tramet ton socos. 
Lo mieu cor tu elumena 
Et eysauses los mieus pk)s 
Tu que fust de vertutz plena 

20 E de totas resplandos 

Senher mieu, Jhesu salvayre, 
Car totz los sans ay pregat 
Que per mi, caytieu pecaire 
Davant tu sian avocatz , 
25 Plasa ti que lur preguiera 
. Eysauces per ta pietat 
Que ieu en totas manieras 
Puesca venir afiatz 



XlV SIÈCLE 64 

Par le conseil d'Hérodiade 
Pour couvrir sa méchanceté, 
Toi, à mon âme qui es si vaine 
Fais pardonner ses péchés. 

5 Saint Laurent, qui sur le gril 

Pour Jésus-Christ fus rôti, 
Ce serait (me donnerait) bien merveille 
Si maintenant je n'étais pas exaucé. 
Toi qui naquis en Espagne 
10 Et à Rome fus nourri 

Préserve-moi de la compagnie 
Des esprits du mal 

Vierge, Dame sainte Claire 

Digne de tous honneurs, 
15 Glorieuse protége-moi 

Et m'envoie ton secours, 

Illumine mon cœur 

Et exauce mes pleurs, 

Toi qui fus pleine de vertus 
20 Et de toutes splendeurs. 

Mon Seigneur, Jésus sauveur, 
Puisque j'ai prié tous les saints 
Afin que pour moi, pauvre chétif, 
Ils soient avocats devant toi, 
25 Qu'il te plaise que leur prière 
Tu exauces par ta bonté. 
Pour que de toute manière 
Je puisse devenir plein de confiance. 



62 POÉSIES 

IL 

Pons de Prinhac 

Vers qui gagnèrent la violette d'or aux jeux floraux 

en 1345. 

Dins un bel prat compassat per mesura 
Una flors nays, qu'ieu say, en pauc de femps 
E can ve lay que régna lo gay temps 
En son jhoven pren gaya noyridura ; 
5 Etz en après, quar es f revols e tenra 
Lo vent, tôt jorn, en vantant la decay ; 
E pueys le freytz, que la fa tornar lay 
Als femps poirir, del cal davan s'engendra. 

Per le bel prat, on la flors pren naysensa 
40 Es entendutz lo mons fols quens enpenh 

A far baratz ; quar œalvestat nos fenh 

So que non es, e ns tolh la conoysensa 

Tant que no vei que milhcJrem de vida ; 

Ni sol pensar no volem d'on nasquem 
15 E per so, crey, tôt le mais que sufrem 

Nos dona Dieus, quar malvestat nos guida. 

Comparar vuelh à la flor, per semblansa, 
Nos qu'en est mon prenem lo nayssamen. 
Que de prumier avem gay noyrimen 
20 Tro l'enemicx en peccatz nos avansa, 
Per que Dieus fay de paradis la vista 
Com la flors pot, segon quem par als uelh, 
Per que n'es pexs qui leva gran erguelh, 
El quai, si mor, layshara l'arma trista. 



XIV SIÈCLE 63 

n. 

Pons de Prinhac 

Vers qui gagnèrent la violette d'or aux jeux floraux 

en 1345. 

Dans un beau pré compassé par mesure 
Une fleur naît, que je sais, dans un peu de fumier 
Et quand voilà que règne le beau temps, 
En sa jeunesse elle prend gaie nourriture ; 
5 Et après, parce qu'elle est faible et tendre 
Le vent, toujours en ventant la renverse 
Et puis le froid, qui la fait retourner 
Pourrir au fumier duquel auparavant elle s'engendre. 

Par le beau pré où la fleur prend naissance, 
4(ï Est entendu le monde faux qui nous pousse 
A faire fraude, car la méchanceté 
Nous feint ce qui n'est point et nous ôte la connaissance, 
Tellement que je ne vois pas que nous améliorions notre vie. 
Nous ne voulons pas seulement penser d'où nous naissons 
45 Et pour cela, je crois, tout le mal que nous souff'rons 
Dieu nous le donne parce que la méchanceté nous guide, 

Je veux comparer à la fleur, par ressemblance, 
Nous, qui en ce monde prenons la naissance, 
Qui tout d'abord avons gaie nourriture 
20 Jusqu'à ce que l'ennemi nous pousse aux péchés ; 
C'est pourquoi Dieu fait voir (fait la vue) le Paradis, 
Comme la fleur peut, selon qu'elle m'apparait à l'œil, 
C'est pourquoi fou est celui qui montre grand orgueil 
Dans lequel s'il meurt il laissera l'âme triste 



64 POÉSIES 

Pel femps don nays la flors, que nos fa brusca. 
Es entendutz le lims del quai nasquec 
Âdamx que pueys los payres engendrée 
Del quais prenem nostra captiva rusca. 
5 E pueys cercam haut pueg e m an ta tomba 
Per nostres hops, don sufrem gran trebalh, 
E can morem, tôt l'aver nos defalh 
Tant que nos met tots nutz dedins la tomba. 

Le cruzel vent qu*en torn de la flor venta 
40 Die yeu, de sert, quez es cobeytaz grans 
Quens fay bayssar lo cap e far engans, 
Don cug per so qu'a vol gen nos turmenta. 
E le grans freytz que pueys la flor ne porta 
Die qu'es la mort greus laquai, fais companh, 
4 5 Quens fay tornar sieu, a '1 meilhor guazanh, 
En terra vil quan nostra carn es morta. 

Tornada. 

Mos ferms governs, bon espers me conorta 
De venir lay on lunh bes no defalh : 
20 Per que us sopley nom tengatz per estranh, 
Can me veyretz près la divinal porta. 



\l\* SIÈCLE 65 

Par le fumier d'où naît la fleur, qui nous fait rameau , 
Est entendu le limon duquel naquit 
Adam, qui ensuite engendra les pères 
Des quels nous prenons notre chétive écorce. 
5 Et puis nous cherchons haut pic et mainte vallée 
Pour nos besoins, dont nous souffrons grande peine ; 
Et quand nous mourons tout l'avoir nous fait défaut, 
Si bien qu'on nous met tout nus dans la tombe. 

Le cruel vent qui autour de la fleur vente, 
40 Je dis, pour sûr, que c'est la convoitise grande 
Qui nous fait baisser la tête et faire des tromperies 
D'où je pense que pour cela méchante gent nous tourmente 
Et le grand froid qui ensuite emporte la fleur, 
Je dis que c'est la mort terrible, laquelle, faux compagnon 
io Qui nous fait revenir siens, a le meilleur profit, 
Lorsque en une terre vile notre chair est morte. 

Envoi 

Mon ferme gouvernail, le bon espoir, m'encourage 
A parvenir \k où nul bien ne fait défaut, 
C'est pourquoi je vous supplie que vous ne me teniez pas pour 
Quand vous me verrez près de la divine porte, [étranger 



66 POÉSIES 

in. 

Fragments 

de la vie de sainte Enimie, fille de Clovts II, 



I. 

Début du Poëme. 

Ad honor d'una gloriosa 
Verge sancta, de Crist esposa 
Que fo Eniraia nominada, 
De Fransa de rehal linhada 
5 Trais aquest romans de lati, 
Per Rima, si com es aysi, 
Maistre Bertrans de Marselha 
Ab gran trehalha et ab velha. 
Car qui sab be e non l'essanha 

40 Segon la ley de Dieu non renha ; 
Per que trais maïstre Bertrans 
De lati totz aquel romans. 
E no us cuides qu'el ho fezes 
Que lauzor de segle n'agues, 

i 5 Ans car fo preguatz caramen 
Daus part lo prior el coven, 
Mas majormen, si com say yieu 
fes ha la lauzor de Dieu, 
Ë de mi dons sancta Enimia 

^0 De cui vos vuelh comtar sa via. 



XIV* SIÈCLE 67 

m. 

Fraj»meiiti» 

de la vie de sainte Enimie, fille de Clovis II 



I. 

Début du Poëme. 

A l'honneur d'une glorieuse 
Vierge sainte, épouse du Christ 
Qui fut nommée Enimie, 
De France, de lignée royale 
5 A tiré ce roman du latin 
Par rime, comme il est ici, 
Maître Bertrand de Marseille 
Avec beaucoup de travail et de veille 
Car qui sait le bien et ne l'enseigne pas 

4 Selon la loi de Dieu ne règne pas 

Voilà pourquoi maître Bertrand a tiré 
Du latin tout ce roman. 
Et ne pensez pas qu'il l'ait fait 
Pour en avoir louange du siècle. 

45 Au contraire car il fut prié chèrement 
De la part du prieur du couvent, 
Mais surtout, comme je le sais, 

^ Il le fit à la louange de Dieu 

Et de ma Dame sainte Enimie, 

ÎO Dont je veux vous raconter la vie. 



C8 POÉSIES 

II. 

Sainte Eaimie, dans sa grotte de Burle, ressuscite un petit enfant. 

Altra ves s'esdevenc un dia 

Que una pro femna issia 

D'un mas que ha nom Masmurta 

E menet son efan pel ma.. 
5 Mas, no say ges per cal affar, 

La pro femna vole Tarn passar, 

E cant fo ins el miey del gua 

Sos filhs l'escapa de la ma 

Aqui eus l'aygua lo trestorna 
40 Et entro ins al fons l'entorna. 

La mayre près a udolar 

Cant ne vi son efan intrar, 

E vay per la ripa cridan : 

Dieus ! que faray de mon efan ! 
4 5 Lassa caitiva coni soy morta 

Que l'aygua mon efan ne porta 1 

Tan vay la femna e tan crida 

Que son efan troba a riba 

Que l'aygua l'ac gitat defors, 
20 Mas l'arma no fo ges el cors. 

Cant la femna vec son filh mort 
Adonc ac doble desconort. 
Clama se caitiva e lassa 
Pueis leva l'efan en sa brassa 
25 E vai s'en, ploran e plangen 
Ayssi com poc, gran dol fazen, 
Vas la sancta verges de Dieu 



XIV' SIÈCLE 69 

II. 

Sainte Enimie, dans sa grotte de Burle, ressuscite un petit enfant. 

Un autre fois il arriva un joar 

Qu'une brave femme sortit 

D'un mas qui a nom Masmurta 

Et elle mena son enfant par la main. . . 
5 Mais je ne sais pour quelle affaire 

La brave femme voulut passer le Tarn 

Et quand elle fut au milieu du gué 

Son fils lui échappa de la main. 

Voilà que l'eau le fait tournoyer 
10 Et l'entraîne jusqu'au fond. 

La mère se prit à hurler 

Quand elle vit son enfant s'enfoncer 

Elle va par le rivage criant : . 

Dieu ! que ferai-je de mon enfant ! 
15 Malheureuse, chétive, comme je suis morte 

L'eau emporte mon enfant ! 

Tant va et tant crie la femme 

Qu'elle trouve son enfant sur le rivage, 

L'eau l'a rejeté en dehors, 
20 Mais l'âme n'étail plus dans le corps. 

Quand la femme vit son fils mort 
Elle eut double désolation. 
Elle crie la pauvre et malheureuse 
Puis lève l'enfant dans ses bras 
85 Et va pleurant et se lamentant 

Comme elle peut, faisant grande doléance 
Vers la sainte vierge de Dieu 



JO POÉSIES . 

Per so quelh reda lo filh sieu. 
Tuch li boyer e li pastor 
Gant auson lo gran doLe plor 
Desamparo tôt liir aflFayre 
5 E segon la caytiva mayre, 
Per vezer la miracle bêla 
Que fara la sancta pieuzela 
A la balma es ja venguda 
La femna am plor et am bruda 
40 E prega am gran remestori 
De la verge son adjutori. 
« Verge sancta ret mi mon filh ! 
Sinon tostemps soy en perilb. 
Que faray, lasseta, jamays? 
i 5 Car re non avia y eu mays. 

Ren lo mi, Dompna, ren lo mi ! 
Sinon yeu remanrai ayssi 
E morray davan mon efan, 
Lassa, ab plor e ab affan. » 
20 Et entretan la femna baissa 
Et en terra cazer si laissa 
E playnh e gaymenta e plora 
E prega la verge et ora. 
Que sos filhs li sia redutz, 
25 Per las soas sanctas virtutz. 
Gant la verges vi la dolor 
De la femna e l'estranh plor 
Ploret de pietat fortmen 
E tuch cilh que hi eron presen. 
30 Pueis dins sa cela s'en intret 



XTT' SIÈCLE 74 

Pour qu'elle lui rende son fils. 

Tous les bouviers et les pâtres 

Quand ils entendent la grande douleur et les pleurs 

Quittent toute leur occupation 
5 Et suivent la pauvre mère 

Pour voir le beau miracle 

Qae fera la vierge sainte. 

Déjà elle est venue à la baume, 

La femme avec pleurs et avec bruit 
10 Et elle prie avec grande instance (reprise) 

Et demande à la vierge son aide. 

a Vierge sainte rends-moi mon fils 

Sinon toujours je suis en péril 

Que ferai-je jamais, pauvrette I 
45 Car je n'avais rien de plus. 

Rends-le-moi, Dame, rends-le-moi, 

Sinon je resterai ici 

Et mourrai devant mon enfant 

Malheureuse à force de pleurs et de douleurs, o 
20 Et en même temps la femme fléchit (baisse) 

Et en terre se laisse choir. 

Et se plaint et se lamente et pleure, 

Et prie la vierge et supplie 

Pour que son fils lui soit rendu, 
SJ5 Par ses saintes vertus. 

Quand la vierge vit la douleur 

De la femme et ses étranges pleurs, 

Elle pleura de compassion fortement 

Et tous ceux qui étaient présents 
30 Puis elle entra dans sa cellule 



72 



ponsiES 

Et aqui Jhesu-Grist preget 
Que per la soa pietat 
Ressuscite l'eifan negat. 
Gant ac orat, la domayzela 
5 Leva sus et ieys de sa cela 
Et es venguda lay defors 
On eron trastuch ab lo cors 
Que era pausat en lo sol 
Aqui en un petit planiol. 

i Gant Enimia fo aqui 
El planiol assetet si... 
Gant la verges se fo pausâda 
Aqui on s'era assetada 
Près l'efantet pel ma e crida : 

45 Vay sus, efas, recobra vida 
Leva sus tost, el nom de Dieu ; 
El nom de luy t'apele y eu. 
Aqui mezeis non hi ac plus 
Que l'efas se leva viens sus, 

20 Don foro tuch miravilhan 
Silh que eran aqui istâû, 
E deron essemps gran lauzor 
A Jhesu Grist nostre Senhor 



XIV* SIÈCLE 73 

Et là elle pria Jésus-Christ 

Pour que par sa grande miséricorde 

Il ressuscite l'enfant noyé. 

Quand elle a prié, la damoiselle 
5 Se lève et sort de sa cellule 

Et elle est venue là dehors 

Où ils étaient tous avec le corps 

Qui était posé sur le sol 

Là sur un petit endroit aplani 
i Quand Enimie fut là, 

Elle s'assit sur l'endroit aplani 

Quand la vierge se fut posée 

Là où elle s'était assise 

Elle prend l'enfant par la main et crie : 
ib « Lève-toi, enfant, recouvre la vie ; 

Lève-toi tout de suite au nom de Dieu, 

C'est en son nom que je t'apelle. » 

Là môme, sans qu'il y ait plus 

Voilà que l'enfant se lève et vient sus 
20 Dont furent tous émerveillés 

Ceux qui étaient là assistants. 

Et ils donnèrent ensemble grande louange 

A Jésus-Christ Notre Seigneur. 



74 POÉSIES 



IV. 

Le» Alii»cainpi» 

Fragment d'une vie de Saint Trophime 



leu ay auzit que gran devosion 

(Als Aliscamp) avien totas las gens del mon, 

E ben de luen si fazien aportar 

Sil que morien de sa outra la mar. 
5 Con ayso sie, demandas o als viels 

Els diran plus gent que ieu e miels. 

Pero comtan que plus aut de Layon. 

Encara mays plus aut que de Mascon 

Venien mortz que avien elegit ; 
40 En lur gage laissavan establit 

Con las meses en un vayselh de fust . 

Mot fort sarat e que fosa ben just. 

Cant eran mort, los metian sos parens 

Pueys metien lo en lo Roze corrent 

45 Encaras may reconta e es vers 

Que de Tolzan et de tôt Carcasses. 

E de Franza e de tota Espanha 

Foson en plan o foson en montanha, 

Tant com tenian los règnes de la mar, 



XIY* SIÈCLE 75 



IV. 

Le» Aliscamp» 

Fragment d'une vie de Saint Trophime 



J'ai entendu dire que grande dévotion 
Aux Aliscamps avaient tous les peuples du monde 
Et de bien loin ils s'y fesaient apporter 
Ceux qui mouraient de par deçà la mer 
5 Qu'il en soit ainsi, demandez-le aux vieux, 
Ils le diront plus gentiment que moi et mieux. 
Or ils content que de plus haut que Lyon, 
Encore davantage de plus haut que Mâcon, 
Venaient des morts qui l'avaient choisi. 

40 Dans leur testament ils laissaient établi 
Qu'on les mit dans un vaisseau de bois. 
Très-fort serré et qui fut bien juste. 
Quand ils étaient morts leurs parents les y mettaient, 
Puis ils le mettaient dans le Rhône courant... 

45 Hien plus, on raconte, et c'est Trai, 
Que de Toulouse et de Carcassonne 
Et de France et de toute l'Espagne 
Qu'ils fussent dans la plaine ou sur la montagne. 
Tous ceux qui tenaient les royaumes de la mer, 



7^ POÉSIES 

Cant eran mortz si fazien portar 
Et aviemtutz gran devosion 
Los avesques els contes el baron, 
Que apenas alhors jaser volian ; 
5 Tan gran fe al cementeri avian. 
E il fazien tug los riez embaymar 
Et an cavalz o en carris portar 
E li paures que aver non avien 
A lur parens promettre si fazien 
1 Los salesan dedintre e defors 
E cant fora ben saonat lo cors 
Lo portesan en Arle soterrar, 
En Aliscamps, lo quai vole Dieus sagrar. 



XIV* SIÈCLE 77 

Quand ils étaient morts, ils s'y faisaient porter 
Et tous avaient une grande dévotion, 
Les évèques, les comtes et les barons 
Si bien qu'à peine voulaient-ils être ensevelis (gire) ailleurs. 
5 Tant grande foi ils avaient dans le cimetière. 
Et ils faisaient embaumer tous les riches 
Et transporter avec des chevaux ou des chars 
Et les pauvres qui n'avaient- pas de fortune 
Se faisaient promettre par leurs parents 
10 Qu'ils les saleraient dedans et dehors 

Et que lorsque le corps serait bien préparé (assaisonné) 
Ils le porteraient à Arles |?our l'ensevelir 
Aux Aliscamps que Dieu a voulu consacrer. 



78 POÉSIES 



^*.>' 



V. 

Lnnel de HÊonteg 

Début de l'Essenhamen del Guarso 



Lautrier mentre ques ieu m 'esta va 
Solet fortment cocirava 

Dins en mon cor, 
De mi dons quem fasia for, 
5 Que de lonc temps 

No avia volgut fossem essemps 

Entr* ambedos, 
Estan en aissi cociros 

Per un mati 
40 Vi que tôt drech venc en cami 

Us bels guarsos 
Que foc azautz e gracios 

A mon semblan ; 
Quar al desse quem fo davan 
15 Mi saludec, 

El capeyro del cap ostec 

E va mi dir : 



XIV* SIÈCLE 79 



V. 

Lanel de Monfeg 

Début de V Enseignement du Garçon 



L'autre jour pendsnt que j'étais 
Seul el songeais profondément 

Dans mon cœur, 
De ma dame qui me bannissait (fesait dehors) 
5 Car de longtemps 

Elle n'avait pas voulu que nous fussions ensemble 

Rien que tous deux. 

Etant ainsi pensif 

Par un matin 
10 Je vis que tout droit vint en mon chemin 

Un beau garçon 
Qui fut poli et gracieux 

A mon avis, 
Car aussitôt qu'il fut devant moi 
4 5 II me salua 

Et ôta de la tète le chapeau 
Et me dit (va me dire]« 



80 ' POÉSIES 

« Senher de que avetz cocir, 

Ni com anàtz, 
Aissi que gentils hom siatz 
Ses companho? ' 
5 Es ren que tan cortes somo ? w 
Com el fe mi 
Saludey la toi atressi, 

E dishi le : 
« Companhs, ieu no dopti de re 
40 Si sols me so, 

Car companhos yeu auria pro 

A mon plaser ; 
Mas a nhot can m'aniey jaser 
Ieu fuy iratz, 
4 5 Per que my soy plus Ieu levatz 
Quem déportes 
E mos mais plus tots quem laishes 

Quem te fort greu. 
E car tornar m'en poiria Ieu 
20 Dins naon Castel, 

Âdes me platz e m'es plus bel 

Toi sol anar ; 
Per que no volgra amenar, 
Que fos iratz, 
25 Home Ihun, que mal companhatz 
Fora de me. » 
Es adoncas el per merce 

Mi preguet mot 
Que si m'avia dig degun mot 
30 Quem desplagues 



XlV SIÈCLE 81 

« Seigneur, de quoi avez-vous souci 

Et comment allez-vous, 
Quoique vous soyez gentilhomme, 

Sans compagnon ? 
5 Est-il rien qui excite si courtoisement ? * 

Comme il fit à moi 
Je le saluai tout pareillement 

Et je lui dis : 
« Compagnon, je ne redoute rien 
4 Quand je suis seul 

Car j'aurais assez de compagnons 

Si je voulais (à mon plaisir) ; 

Mais celte nuit, comme j'allai me coucher 

Je fus triste. 
45 Voilà pourquoi je me suis levé plus tôt 

Pour me distraire 
Et pour que mon mal me laisse plus tôt, 
Car il m'occupe (me tient) fort péniblement. 
Je pourrais bien m'en retourner vite 
SO Dans mon château. 

Maintenant il me plait, et ce m'est plus beau, 

D'aller tout seul. 
Parce que je ne voudrais amener 

Vu que je suis triste 
25 Aucun homme, car mal accompagné 

Il serait par moi. 
Et alors lui, par merci. 

Me pria beaucoup, 
S'il m'avait dit quelque mot 
30 Qui me déplut, 



8â POÉSIES 

Ques aperdonar le vol gués. 

Som dish per Dieu 
Es adoncx le vauc dire ieu : 

Re nom desplatz 
5 Que m'ajas dig, ans fort me platz. 

E preguit trop 
Qu'en est castel quens est tan prop 

Anes am me, 
Es aqui tu dinnaras te 
iO En trop bel loc. 

Senher, dis el, ieu vos die d'oc 

Car solassar 
Vos vuelh es am vos trop parlar.... 



XIV SIÈCLE 83 

Que je voulusse lui pardonner. 

11 me dit cela par Dieu. 

Et alors je lui dis (vais lui dire) : 

Rien ne me déplaît 
5 De ce que tu m'as dit, au contraire tout me plaît fort. 

Et je te prie beaucoup 
Qu'en ce château qui nous est si proche 

Tu ailles avec moi, 

Et là tu dîneras 
40 En fort beau lieu. 

— Seigneur, dit-il, je vous dis oui 

Car vous consoler 
Je veux et avec vous parler longtemps (trop)... 



84 POÉSIES 



VI. 
Prière h Jé»u»'Chvi»t. 



Senhor Dieus, Jhesu-Crist 
Qui cel e terra fist 
Et el mon dessendiest 
Per amor, e naquiest, 
5 Per nos de peccat trayre. 
De la vergena mayre, 
Trauca mon cor e fen 
Ab tal regardamen 
Que tu gardest sant Peyre 

1 Can se tirée arreyre 
Lo tieu nom renegan 
Per paor ques hac gran ; 
Per so ques am dolor 
Am lagremas e plor 

i 5 De gran contricio 
Et am confessio 
Me puesca deneiar 
Dels pecatz e lavar. 
Pueys fier me del estoc 

20 D'aquel benezeyt foc 
Del ver sant Esperit 
Del quai foron ferit 



XlV SIÈCLE 85 

VI. 
Prière à Jrésins»-€hri»t. 



Seigneur Dieu, Jésus-Christ 
Qui as fait le ciel et la terre 
Et dans le monde es descendu 
Par amour et es né, 
5 Pour nous retirer du péché, 
De la vierge mère, 
Perce et fends mon cœur 
Avec un regard pareil 
A celui dont tu regardas Pierre, 

4 Lorsqu'il se tira arrière, 
Reniant ton nom, 
Par la grand peur qu'il eût, 
Afin .qu'avec douleur, 
Avec larmes et pleurs, 

15 Avec grande contrition 
Et avec compassion 
Je puisse me nettoyer 
Et me laver de mes péchés. 
Puis frappe-moi du glaive 

20 De ce feu bénit 

Du vrai Saint-Esprit, 
Par lequel furent frappés 



86 POÉSIES 

L'apostol e tocat 
E fortmen abrazat ; 
Per so ques ieu m'acaze 
En t'amor e m'abraze 
5 Et en la vera fe 

Que San ta gleiza cre. 
Vers Dieus que totz bes obras 
TÔs temps en bon as obras 
Perseverar me dona 
1 Am cosciensa bona, 

E pueis aprop ma rida 
Dona m joya complida 
En lo règne del cels 
Am los autres fizels. 
Amen. 



XlV SIÈCLE 87 

Et touchés les Apôtres, 

Et fortement embrasés ; 

Afin que je me case 

En ton amour et m'embrase, 
5 Et en la vraie foi 

Que la sainte Eglise croit. 

Vrai Dieu qui opères tous les biens, 

Toujours en bonnes œuvres 

Donne-moi de persévérer 
\ Avec une conscience bonne 

Puis après ma vie 

Donne-moi joie complète 

Dans le royaume du ciel 

Avec les autres fidèles. 
Amen. 



88 POÉSIES 



XIIP SIÈCLE 



I. 
lllat£i«e Erinengand de Bézieri». 

Fragment du Breviari d'Amor. 



De las Femnasu 



Als homes ai mostrat assatz 
Lur mais astres e lur peccatz 
Dels quais si devo confessar ; 
Et a las femnas vuelh mostrar 
5 Lurs peccatz e lurs falhimens 
De quels devo far penedens. 
Las femnas, per lur folia, 
Se banhon en mainta guisa 
En totz los set peccatz mortals 

40 Segon los deziriers carnals. 
Per erguelh pecco malanien, 
Quar pesson aver trop de sen 
Et de lur paubre sen usan 
Re qu'om lur cosselhe no fan, 

4 5 Ni autra re no fan de grat 
Mas so que lur es devedat. 
Ni ja non auran pro botos 
Ni vels, ni bendas, ni cordos 



XUr SIÈCLE 89 



XIIP SIECLE 



I. 
Hlatfve Eriuengaad de Bézier». 

Fragment du Bréviaire d'amour. 



Des Femmes 



Aux. hommes j'ai assez montré 

Leur mauvais sort et leurs péchés 

Dont ils doivent se confesser ; 

Je veux montrer aussi aux femmes 
5 Leurs péchés et leurs manquements 

Dont elles doivent faire pénitence. 

Les femmes, par leur folie, 

Se baignent en mainte façon 

Dans tous les sept péchés mortels 
\0 Suivant leurs désirs charnels. 

Elles pèchent gravement par orgueil, 

Car elles pensent avoir trop de sens 

Et usant de leur pauvre sens 

Elles ne font rien de ce qu'on leur conseille 
i5 Et elles ne font rien de bon gré 

Si ce n'est ce qui leur est défendu. 

Elles n'auront jamais assez de boutons 

Ni de voiles, de bandes, de cordons. 



90 POÉSIES 

Ni auran pro fermalhamen 
Ni garlandas d'aur ni d'argen 
Ni de perlas ni senturas 
Ni borsas ni frezaduras 
5 Cadenas d'argen ni tessels, 
Ni gardacorses ni mantels, 
Capas, gannachas, gonelas 
Ni folradaras pro bêlas 
De vars, d'escurols, de sendatz, 

40 Ni pro camias ni caussatz. 
Ni auran assatz gran trahi 
De ri ex vestimens detras si ; 
Ni seran ja pro lavadas, 
Ni penchans, ni afachadas, 

45 Ni lur cabelh pro maestrat 
Ni pro bondit, ni rigotat ; 
E volun tans de vestimens. 
E tan diverses garnimens 
Que no sabo quai si prenho 

20 Ni sabo cossis captenho. 
E quan se son gen paradas 
E tôt entorn remiradàs 
An tan d'orguelh et de folor 
Qu'en obiido lur creator ; 

25 E par be que Dieus las maldic, 
Quar semble, son de l'ennemie. 
Apres d'aquelas vanetatz 
Nais us autres mortals peccatz 
So es a saber enveia ; 

30 Quar tantost femna que veia 



XIIl* SIÈCLE 9^ 

Elles n'auront pas assez de boucles 

Ni de guirlandes d'or et d'argent, 

Ni de perles, ni de ceintures. 

Ni de bordures, ni de galons, 
5 Ni de chaînes d'argent, ni d'agrafes, 

Ni de gardecorps, ni de manteaux. 

De capes, de robes, de gonelles. 

Ni de fourrures assez belles, 

De vair, d'écureuil, de taffetas, 
10 Ni assez de chemises et de chaussures. 

Elles n'auront pas assez grand train 

De riches vêtements derrière elles. 

Elles ne seront jamais assez lavées. 

Ni peignées, ni atifées. 
1 Ni leur chevelure assez soignée, 

Assez bandée, assez frisée. 

Elles veulent tant de vêtements 

Et tant de garniments divers 

Qu'elles ne savent quel prendre (se prennent). 
:20 Et ne savent comment se tenir. 

Et quand elles se sont gentiment parées 

Et regardées de tout côté, 

Elles ont tant d'orgueil et de folie 

Qu'elles en oublient le créateur. 
25 Et il parait bien que Dieu les maudisse 

Car elles sont la ressemblance de son ennemi. 

Ensuite de ces vanités 

Naît un autre péché mortel. 

C'est à savoir l'envie. 
30 Car aussitôt qu'une femme voit 



92 POÉSIES 

Noble vestimen a sa par 
E noble garnimen portai', 
Cossep en son cor desplazer, 
Si atretal non pot aver ; 
5 E si son en qualque plassa 
E ve que Vautra mais plassa 
qu'om li fassa mais d'onor 
la lauze per belazor, 
ve qu'om mais la remire, 

40 si au de lieis ben dire 
De bontat o de linatge 
A gran mal en son coratge 
Ta gran que non o pot soffrir 
E gran plazer quan n'au maldir. 

4 5 Apres nacs de lur enveia 
Ira mortals e peleia ; 
Quar si la una portar re 
Arneis a Vautra sobra se 
qualque divers paramen 

20 Quelh semble que Vestie gea 
Volran Vaver tantost semblan 
E s'il marit ne la lur fan 
Tantost lur movon rayna 
Ab lur lengua serpentina, 

25 E dizo : « A ! desastrada, 
leu son ben, Dieu ! adirada 
Que non ay aital vestimen, 
Ni ay ges d' aital paramen ! 
Las autras nom volon vezer 

30 Ni dexosta lor assezer 



XUr SIÈCLE 93 

Un noble vêtement à sa pareille 

Porter, et une noble parure, 

Elle conçoit en son coeur du déplaisir 

Si elle ne peut avoir le pareil, 
5 Et si elles sont en quelque endroit 

Si elle voit que l'autre plait davantage 

Et qu'on lui fasse plus d'honneur 

Ou qu'on la loue pour sa beauté, 

Ou voit qu'on la regarde davantage, 
40 Ou si elle entend bien parler d'elle, 

De sa beauté, de sa naissance (lignée), 

Elle en a grand mal en son cœur, 

Si grand qu'elle ne peut le souffrir 

Mais grand plaisir quand elle en entend mal parler. 
4 5 Après naît de leur envie 

Colère mortelle et dispute ; 

Car si l'ane voit porter 

A l'autre sur elle habits 

Ou quelque diverse parure 
20 Qai lui va bien, à ce qu'il lui semble, 

Elles veulent aussitôt l'avoir semblable, 

Et si les maris ne la leur font pas 

Aussitôt elles soulèvent une querelle, 

Avec leur langue de serpent, 
25 Et disent : « Ah 1 malheureuse ! 

Dieu, je suis bien en colère 

Car je n'ai pas tel vêtement 

Et je n'ai pas telle parure. 

Les autres ne veulent pas me voir 
30 Ni me faire asseoir à côté d'elles. 



94 POÉSIES 

Quar me vezo mal vestida 
Mal parada e mal garnida. 
Ane mos paires no so pesset 
En aissi quan mi maridet, 
5 Quem donet mil lieuras de dot, 
Ez am donat ad un arlot, 
Lo plus mal el plus dezastrat 
Que sia en esta cieutat 
Que non vol far re far que deia. 
4 Veus mesclada la pileia 

La plus mortal qu'el mon sia, 
Quar melhor estar faria 
Et ab leos et ab dragos, 
So ditz lo savis Salomos. 



XIll' SIÈCLE 95 

Car elles me voient mal vêtue, 

Mal parée et mal garnie. 

Jamais mon père n'y pensa 

A chose pareille quand il me maria 
5 Car il me donna mille livres de dot, 

Et il m'a donné à un goujat, 

Le plus mauvais, le plus misérable 

Qui soit en cette ville, 

Car il ne veut pas faire ce qu'il doit. » 
iO Voilà mêlée la bataille 

La plus mortelle qu'il y ait au monde 

Car il ferait meilleur être 

Avec les lions et les dragons 

Dit le sage Salomon. 



96 POÉSIES 



n. 



Jacme Motte d^Arlcfs 



Sirvente adressée en 1291 à Charles II, fils de Charles 
d Anjou, lors de son passage à Aix, 



Non es razon qu'ieu dey aver pereza 
Seinher pnnse de far un sirventes 
Quar voluntatz s'es dedins mon cor meza ; 
Per quel faray, c' aras veg que luox es 

De chantar qui talent n'auria 

Car joy e près e cortezia 
Nos restauretz, seinher prinse, per ver 
Lo premier jorn que nos vengest vezer 



Morts era joys, solas et alegreza 
i En Proensa enans que say fases ; 
Aras nos a la vostra gentileza 
Restauratz totz e cregutz de totz bes, 
Car tal ris que plorar solia 
E tal n'er rixs que pauc avia ; 
45 Per que trastut, seinher, devem aver 
D'ostre venir sertas gaug e plazer. 



Xlll* SIÈCLE 97 



IL 



JTacnie motte d^ Arles 



Sirvente adressée en 1 29 1 à Charles II, fils de Charles 
d^ Anjou, lors de son passage à Aix. 



Il n'est pas raisonnable que je doive avoir paresse, 
Ssigneur prince, de faire un sirvente 
Car la volonté s'est mise dans mon cœur 
C'est pourquoi je le ferai, car je vois qu'il y a lieu 

De chanter n'en eùt-on pas le désir, 

Car joie et valeur et courtoisie 
Vous nous restaurez, seigneur prince, pour vrai, 
Le premier jour que vous venez nous voir. 



Morte était la joie et le $oulas et l'allégresse 
10 En Provence, avant que vous fussiez ici 

Maintenant votre gentillesse nous a 

Restaurés tous et accrus de tout bien 

Car tel rit qui avait coutume de pleurer, 

Et tel est riche qui avait peu. 
15 C'est pourquoi tous, seigneur, nous devons avoir 

De votre venue certainement joie et plaisir. 

7 



98 POÉSIES 

Per vils casons, malvatz, plens de falseza, 
Siam aunitz, vils tengutz e mespres ; 
Suffert avetn pron d'anct' e de vileza 
Ben era d'ops, seinher que sai venises, 
5 C'om nos raubava e nos batia. 

E Dieus com sofrir o podia? 
Que sill qu'eran pauzat per drey tener 
Eran permier a toire nostr'aver. 



Tostens dizon que bona gent corteza 
40 A le seinhers cant es bon e cortes 

De mais seinher vei sa gent ques apreza 
De mal a far e mal dir totas ves. 
E de sell qu'els sieus non castia 
Cant sap que fan ren que mal sia 
i 5 Creire post hom qu'el no n a desplazer 
Pos gentz sufre que son de fol voler. 



Si beus pensatz, seinher, la gran nobleza 
D'ostre paire, nils fatz qu'en Poilla fes, 
Per dreg deves aver valor conqueza ; 
20 E vostr'avi coven que resembles 

Quel pros coms Berenguier fazia 
Tôt so que a fin près tainhia ; 
Per que es dretz que vos dejas valer 
Sobre totz cels c'aras tenon poder. 



XIII* SIÈCLE 99 

Pour de vils coquins méchants, pleins de fausseté, 
Nous sommes honnis, tenus poar vils et méprisés, 
Nous avons souffert assez de honte et d'humiliation, 
Il était bien besoin, seigneur, que vous vinssiez ici, 
Car on nous volait et on nous battait. 
Et comment Dieu pouvait-il le souffrir? 
Et ceux qui étaient placés pour maintenir le droit 
Etaient les premiers à nous enlever notre avoir. 



On dit toujours que bonnes gens courtoises 
\0 A le seigneur quand il est bon et courtois. 

Et un mauvais seigneur voit ses gens qui sont appris 
A faire mal et à mal dire toutes les fois. 
Et de celui qui ne châtie pas les siens 
Quand il sait qu'ils ne font rien qui ne soit mal 
15 On peut croire qu'il n'en a pas déplaisir 

Puisqu'il souffre des gens qui sont de volonté folle. 



Si vous pensez bien, seigneur, à la grande noblesse 
De votre père et aux exploits qu'il fit en Pouille 
Vous direz avoir par droit conquis la valeur. 
20 II convient que vous ressembliez à vos aïeux, 
Le preux comte Berenguier faisait 
Tout ce qu'il regardait d'un prix excellent 
C'est pourquoi il est juste que vous deviez valoir 
Plus que tous ceux qui maintenant ont le pouvoir. 



400 POÉSIES 

Ab tener dreg ez ab far lialeza 
Creison lo lur aquist seinhor franses 
Esquivant tort e peccat e maleza ; 
E vos, seinher, creiseres Ta pales 
5 Car sertas liai seinhoria 

Creiz a totz jorns e multiplia 
E sill que fan als sieus contra dever 
Per lur erguell devon d'aut bas chaer 



Lo fill la verge Maria 
40 Prec queus lais compiir tota via 

A sa honor tôt vostre bon voler 
Eus lais vieure lonc temps à son plazer. 



XIII' SIÈCLE iOI 

Observer le droit, agir avec loyauté 

Ces seigneurs français croient que c'est leur devoir ^ 

Evitant le tort et le péché et l'injustice. 

Et vous, seigneur, vous le croirez évidemment, 

Car assurément une seigneurie loyale 

Croît toujours et multiplie. 

Et ceux qui agissent envers leurs sujets contre le devoir. 

Doivent, par leur orgueil, tomber de haut en bas. 



Je prie le fils de la vierge Marie 
10 Qu'il vous laisse accomplir toujours 

A son honneur toute votre bonne volonté 
Et qu'il vous laisse vivre longtemps à son plaisir. 



1 02 POÉSIES 



\ 



m. 

Bertrand Carbonel de Marsieille 



Coblas esparsas. 



S'ieu die lo ben et hom nol me ve faire 
Negus per so a mal far no s'en prenha ; 
Que yeu o fas enaisi col jogaire 
Que assatz mielhs que non juga n'ensenha. 
5 S'us fols ditz be nol deu hom mens prezar, 
Quel profieg es d'aquel qu'el sap gardar 
Ja sia so que al fol pro non tenha 
Bon es d'auzir, ab c'om lo ben retenha. 

II. 

D'omes truep que per amistat 
10 Que auran gran ab lor amie 

Lo lauzaran tan qu'ieu vos die 

Que non y aura la mitât. 

Pueis endeven c'an desamor 

Don lo laus torna en blasmor. 
45 Per qu'ieu die, pus que messongier 

Son el laus que fan de premier 

G'om non los deu creire del mal 

Qu'en dizon pueis, si Dieus mi sal. 



XIU* SIÈCLE 403 

ni. 

Bertrand Carbonel de llars^eille 



Couplets isolés. 



Si je dis le bien et qu'on ne me-le voie pas faire 
Que personne pour cela ne se prenne à mal faire 
Car je fais comme le joueur 
Qui enseigne beaucoup mieux qu'il ne joue. 
5 Si un fou dit bien on ne doit pas le priser moins 
Parce que le profit est pour celui qui sait le garder, 
Et quoiqu'il ne fasse aucun profit au fou 
Il est bon de l'entendre pourvu qu'on le retienne bien, 

II. 

Je trouve des hommes qui par amitié 

40 Qu'ils auront grande avec leur ami 
Le loueront tant, que je vous dis 
Qu'il n'y en aura pas la moitié de vrai, 
Puis il arrive qu'ils n'ont plus d'amour, 
Alors la louange se tourne en blâme, 

45 C'est pourquoi je dis que puisque mensongères 
Sont les louanges qu'ils font d'abord 
On ne doit pas les croire quant au mal 
Qu'ils disent ensuite, si Dieu me sauve. 



104 POÉSIES 

III. 

Nuls hom tan be no conoys son amie 
Co fay aquel que a sofracha gran, 
El proverbis vai nos o referman 
Que ditz c'als hops conoys hom tota via 
5 Son bon amie ; per qu'ieu d'amie volria 
Cames de cor enaisi per semblansa 
En pauretat co fay en aondansa. 

IV. 

Cascun jorn truep pus dezaventuros 
Lo segle fols on yeu pus vauc enan, 

iO Que per amor auray prestaï ongan 
De mos deniers et aco voluntos 
A dos homes e cant los vauc queren 
L'us me respon enequitozamen 
L'autre me fuch, enaisi ai canjat 

<5 De gran valor ab bels ditz amistat. 

V. 

Huey non es homs tant savis ni tant pros 
Que no falha o en ditz o en fatz ; 
Pero qui falh el falhimen li platz 
Razos no vol li sia faitz perdos : 

20 Mas sel que falh e conois son falhir 

E s'en penet, dreitz no l'en deu punir : 
E qui no fai lo on cove perdo 
Falh atressi, car el no siec razo. 
Per que totz homs deu far perdonamen 

2o Ais penedens et als sieus majormen. 



XIII* SIÈCLE 105 



III. 



Aucun homme ne connaît aussi bien son ami 
Que celui qui a grande souffrance. 
Et le proverbe va nous confirmant cela 
Qui dit que dans le besoin on connaît toujours 
5 Son bon ami, c'est pourquoi, en fait d'ami je voudrais. 
Qu'il aimât de bon cœur ainsi qu'en apparence 
Dans la pauvreté comme (il fait) dans l'abondance. 

IV. 

Chaque jour je trouve plus malheureux 
Le siècle faux ou je m'avance de plus en plus 

1 Car par amitié j'aurai prêté cette année 
De mes deniers, et cela volontiers, 
A deux hommes, et quand je vais leur demander 
L'un me répond injurieusement 
L'autre me fuit ; ainsi j'ai changé 

15 Une amitié de grande valeur avec de belles paroles. 

V. 

Aujourd'hui il n'y a pas d'homme si sage et si preux 

Qui ne pèche en paroles ou en actions 

Mais celui qui pèche et sa faute lui plaît 

La raison ne veut pas qu'il lui soit fait pardon. 
20 Mais celui qui pèche et connaît sa faute 

Et s'en repent en droiture on ne doit pas l'en punir, 

Et qui n'accorde pas le pardon là où il convient 

Pèche aussi, car il ne suit pas la raison. 

C'est pourquoi tout homme doit accorder le pardon 
23 Aux repentants, surtout à ses parents (aux siens) 



106 POÉSIES 

VI. 

Nulhs hom non port amistat 
Si son amie non repren 
En sicret can ditz foldat 
li vey far falhimen. 
5 C'aiso es deutes d'amor 
Que hom deu segon valor 
Paguar ; e, cant es pagatz, 
S'il repres per sos foldatz 
No se vol del mal estraire 
1 Non deu hom aver que faire ; 

Car qui repren sel on non es vertutz. 
Mi par qu'es folh et per fol es tengutz.. 

VII. 

En aiso truep qu'es bona pauretatz 

Car mostra sert qui ama coralmens. 
1 5 C'aitant quant yeu puesc servir suy amatz, 

E can non puesc, cas eus mi vai fugen. 

Per quem par fols, segon mon essien. 

Qui ses aver quier amicx ni cundansa. 

Aja lo pretz que Rotlan près en Fransa 
20 Cortesia, beutat, saber e sen, 

Pus l'avers falhnon es prezatz nien. 



XIII' SIÈCLE 107 

VI. 

Personne ne porte amitié vraie 
S'il ne reprend son ami 
En secret qnand il dit une sottise 
Ou qu'il le voit faire une faute. 
5 Car c'est là une dette d'amitié 
Qu'on doit selon sa valeur 
payer ; et quand elle est payée 
Si celui qui a été repris pour ses sottises 
Ne veut pas se retirer du mal 
< On ne doit plus avoir que faire ; 

Car qui reprend celui où il n'y a point de vertu 
Il me semble qu'il est fou et pour fou il est tenu. 

VII. 

En ceci je trouve que la pauvreté est bonne, 

Car elle montre avec certitude qui aime cordialement. 

45 Car tant que je puis rendre service je suis aimé, 
Et quand je ne le peux plus chacun me va fuyant. 
C'est pourquoi il me paraît fou à mon jugement 
Celui qui sans fortune cherche amis et accointances, 
Eût-il la valeur que Roland obtint en France, 

iO Courtoisie, beauté, savoir et esprit 

Si la fortune manque il n'est en rien estimé. 



^08 POÉSIES 

IV. 
Gniraut de FOliTier d'Arles. 



Goblas esparsas 



Qui ama cortezia, 
Cortezia deu far 
E son amie onrar 
Totas vetz on que sia. 
5 E s'a nulhs n'aus mal dir 

Qu'el noy sia prezens, 
Noy deu esser cossens. 
Ans y deu contradir 
amicx nom par sia, 

II. 

4 Très enemicx principals 

An tug li home que son : 
La carn, el diable, el mon, 
Don cascus a totz sos mais. 
Lo mon nos ten en poder 

45 E fai nos voler riquezas, 

El diables nos fai voler 
Erguelh, honors e falsezas, 
E carn es, non o mescrezas, 



Xlir SIÈCLE 409 

IV. 
«uiraut de TOliTiep d'Arles. 



Couplets isolés. 



Qui aime la courtoisie 
Doit se conduire avec courtoisie 
Et honorer son ami 
Toujours, où qu'il soit. 
5 Et s'il entend quelqu'un en dire du mal 

Et que Vami ne soit pas présent 
Il ne doit pas y être consentant 
Au contraire il doit y contredire 
Ou bien il ne me paraît pas qu'il soit un ami. 

II. 

40 Trois ennemis principaux 

Ont tous les hommes qui existent : 

La chair, le diable, le monde, 

De là chacun a tous ses maux. 

Le monde nous tient en sa puissance 
45 Et nous fait désirer les richesses. 

Le diable nous fait vouloir 

Orgueil, honneurs et faussetés. 

Et la chair, n'en doutez pas. 



110 POÉSIES 

Glota de tôt van poder. 
Vec vos très que fan peccar 
Sel que mielhs se sap gardar. 

III. 

Âlcun son trop major de fama 
5 Que de fach no son, so es sert, 
E d'autres fan mais tôt apert 
Quel fama nil bruch non reclama. 
Mas la vertatz vay enan tota via ; 
E messonjâ defalh e cas tôt dia, 
1 Per que fama, cant non es vertadeira 
Reman atras e vertatz vai premeira. 
Per qu'ieu pretz may pron ben ab pauc de bruda 
Que bruda gran ab pauc de ben saubuda. 

IV. 

Qui en anel d'aur fai veir' encastonar 
4 5 en lato maracde que ricx sia, * 

Ges sel c'o fai non sec la drecba via 
Quel maracdes se deu ab l'aur mielhs far 
Per dreg dever el veir' ab lo lato : 
E pros dona per la semblan razo 
20 Deu ben gaïdar ab cal li tanh qu'estia, 
S'aver vol laus ni pretz ni cortezia. 



Hoc e no son dui contrari 
Cane non s'avengron essems, 
Pero a luocx et a temps 



XIU' SIÈCLE \\\ 

Est gloutonne de tout vain pouvoir, 
Voilà les trois qui font pécher 
Celui qui sait le mieux se garder. 

III. 

Quelques-uns sont beaucoup plus grands de renommée 
5 Qu'ils ne sont en réalité, c'est certain, 

Et d'autres font davantage tout ouvertement 

Que la renommée et le bruit ne proclament pas 

Mais la vérité va devant toujours 

Et le mensonge défaillit et tombe chaque jour, 
i C'est pourquoi la renommée quand elle n'est pas vraie 

Reste derrière et la vérité va première. 

Aussi je prise plus beaucoup de bien el peu de bruit 

Que grand bruit avec peu de bien connu. 

IV. 

Celui qui fait enchatonner du verre dans un anneau d'or. 

\ 5 Ou une émeraude qui est riche dans du laiton, 
Celui qui fait cela ne suit pas la droite voie 
Car l'émeraude doit plutôt se faire avec l'or 
En droite règle, et le verre avec le laiton ; 
Et une femme de valeur, pour une semblable raison, 

ÎO Doit bien regarder avec qui il lui convient qu'elle soit 
Si elle veut avoir louange, prix et courtoisie. 

V. 

Oui et non sont deux contraires 
Qui ne se trouvent jamais ensemble, 
Mais selon le lieu et le temps 



112 POÉSIES 

Val cascus per son selari. 
Quel dir d'oc, que mot agensa, 
Près mens quel no, lai on men, 
El non dich cortezamen 
5 Mais quel oc ses far valensa. 
Quel oc ten en esperansa 
El nos fai d'al re pensar, 
Per quel nos val mais, som par, 
Quel oc ses far aondansa 
i Veus per qu'eu près cortes non vertadier 
Mais que dir d'oc c'ades truep messongier. 

VI. 

Hon mais m'esfors cascun jorn d'aver vida 
Pus m'aprobenc, so es sert, de la fi ; 
Et on yeu cuch pus tener dreg cami, 

45 Et yeu me torn lai donc muec, ses falhida. 
Et enaisi cant cuch anar yeu venc, 
Et on mais vieu, sapchatz, pus m'aprobenc 
De lai donc muec en prima comensansa, 
E tôt lo mon vai par aital semblansa. 

20 Per quel es del tôt soma en be fenir, 
E ben fenis qui ben vieu ses mentir. 



XIU' SIÈCLE 113 

Chacun mérite son salaire, 
Car le dire oui, qui plaît beaucoup 
Je le prise moins que le non là où il nuit, 
Et je dis le non courtoisement 
5 Plus que le oui, sans faire vaillance 
Car le oui tient en espérance 
Et le non fait penser à autre chose. 
C'est pourquoi le non vaut mieux ce me semble 
Que le oui, sans faire partialité (abondance). 
4 Voilà pourquoi j'estime un courtois non véridique 
Plus que de dire oui que je trouve maintenant menteur. 

VI. 

Plus je m'efforce chaque jour d'avoir de la vie 

Plue je m'approche, c'est certain, de la fin. 

Et là où je crois le plus tenir le droit chemin 
45 Je me retourne sans faute là d'où je suis venu. 

Et ainsi quand je crois aller je viens ; 
Et plus je vis, sachez-le, plus je m'approche 

De là d'où je suis venu au premier commencement ; 

Et tout le monde va par un tel ressemblant. 
20 C'est pourquoi la somme du tout c'est de bien finir 

Et bien finit qui bien vit, sans mentir. 



8 



fU POÉSIES 



V. 

JCean EsitèTe de Bézier». 

Pastourelle (datée de \ 288^ 



Ogan ab freg que fazia, 
En la chaîenda d'abril, 
D'Olargue pel boi venia 
Sols cavalgan tost e vil ; 
5 E vi de près d'un cortil 

Vaquiera 
Ab una vaca sotil 
Et ab se vedelh 

Que gardava, 
40 E orava 

Moût devotamens 

E baissava 

E levava 
Co fai cotenens. 

15 Ves lieis tengui dreg, l'estrada 

Laissiei e mon dreg cami ; 

Quan me vil gen faissonada 

Venir, s'orazo feni. 

Saludieil et elha mi 
20 La genta 



XIIl* SIÈCLE Uo 

V. 
Jean EsitèTe de Bézter». 

Pastourelle (datée de 1288) 



Cette année, avec la fraîcheur qu'il faisait 
Aux calendes d'avril 
Je venais d'Olargues, par le bois 
Seul, chevauchant tôt et vite, 
5 Et je vis auprès d'un verger 

Une vachère 
Avec une vache déliée 

Et avec son veau 

Qu'elle gardait, 
40 Et elle priait 

Très-dévotement 

Et se baissait, 

Et se levait 
Comme fait une personne se comportant bien 

4 5 Vers elle j'allai droit, la route 

Je laissai et mon droit chemin 

Quand la gentiment façonnée me vit 

Venir, elle finit sa prière, 

Je la saluai et elle moi, 
20 La gentille, 



i 1 6 POÉSIES 

Em senhet em beneze 
Co si mort me vi. 

— a Toza cara 
Queus fai ara 

5 Si me benezir? » 

— Senher car a 
Vostra cara 

Semblan de mûrir. 

— Toza, vos qu'etz plazenteira 
10 Nom digatz mon desplazer, 

Quieus port amor vertadeira ; 
Siatz ab me d'un voler. 

— En Dieu aiatz votre esper. 

Que vida, 
4 5 Senher, nous conosc per ver ; 

Membreus de la mort. 

— Toza, gaire, 
Per mon paire 

Vos nom conortatz. 
20 — Senher fraire, 

A mal aire 
Us vei, de quem desplatz. 

— Vos m'en guerretz leu Na toza 
Si m'autrejats vostr'amor. 

25 — Senher de Dieu sui espoza 

Qu'ieu no vuelh autre senhor. 

— Toz' an vos fâcha menor 

Bechina ? 



XiU' SIÈCLE. \M 

Et elle me sigaa et me bénit 
Comme si elle me voyait mort. 

— Fillette chère 
Qui vous fait maintenant 
5 Me bénir ainsi ? 

— Seigneur parce qn'elle a 

Votre figure 
Semblant de mourir. 

— Jeune fille, vous qui êtes aimable, 
4 Ne me dites pas mon déplaisir 

Car je vous porte un amour véritable. 
Soyez avec moi d'un même vouloir. 

— En Dieu ayez votre espoir, 

Car longue vie 
i5 Seigneur, je ne vous reconnais pas, en vérité ! 
Souvenez-vous de la mort 

— Jeune fille, bien peu. 

Par mon père 
Vous me confortez. 
20 — Seigneur frère 
En mauvais état 
Je vous vois, ce qui me déplaît 

— Vons m'en guérirez vite, mademoiselle, 
Si vous m'octroyez votre amour. 

25 — Seigneur, de Dieu, je suis l'épouse 
Et je ne veux pas d'autre maître 

— Jeune fille vous a-t-on fait mineure, 

Béguine? 



^^^ POÉSIES 

— Senher, pel rei qu'ieu azor, 
Non, mais per mon cor 

Vuelh servire 
Tro finire 
5 Aquelh que per nos 

Vole sufrire 
Ab martire 
Greu mort en la cros. 

— Quar servir Dieu vos agensa 
i Toza n'ai gran alegrier. 

— Senher mortz me fai temenza, 
Qu'uei non es viu qu'il fo ier. 
Qu'us nop sap jorn vertadier 

Ni hora ; 
45 E pert lo dous gaug entier 

Qui mort en peccat. 
— Toza gaia, 
A Dieu plaia 
Si col mon soste. 
20 Que savaia 

Mors non s traia. » — 
E viriei mon fre. 



Xlir SIÈCLE 119 

— Seigneur, par le Dieu que j'adore 
Non, mais de tout mon cœur 

Je veux servir 
Jusqu'à la fin 
5 Celui qui pour nous 
Voulut souffrir 
Avec martyre 
Une cruelle mort sur la croix. 

— Puisque servir Dieu vous plait, 
10 Jeune fille, j'en ai grande joie. 

— Seigneur la mort me fait peur, 

Car aujourd'hui n'est plus vivant qui l'était hier. 
Aucun ne sait le jour véritable 
Ni l'heure ; 
15 Et il perd le bonheur entier 
Celui qui meurt dans le péché. 
— Fille gentille 
Plaise à Dieu 
Qui soutient le monde (comme le monde il soutient), 
20 Qu'une mauvaise 

Mort ne nous emporte pas. » — 
Et je tournai ma bride. 



120 



POESIES 



VI. 

Peire Cardenal 

de Veillac, évêché du Puy^ mort en 1306 



I. 

Predicansa. 

Predicator 
Tenc per meillor 

Cant fai l'obra que manda far 
No fai selui 
5 Que l'obra fui 

Et al s autres vai predicar 

Qui en predic 
Met son afic 
Lo fag al dig deu ajostar 
10 Car raielh o cre 

Aquel que ve 
Son predic per l'obra mostrar. 

leu ai en cor 
Que per demor 
15 Ni per rire ni per jogar 
Non diga huei 
Mal ni envei 
De guisa que us déjà pezar. 



Xlll* SIECLE 



m 



VI. 

Pierre Cardinal 

de Veillac, évéché du Puy, mort en 1306 



I. 

Prédication. 

Le prédicateur 

Je le tiens pour meilleur 
Quand il fait l'œuvre qu'il commande de faire, 

Je ne fais pas cas de celui 
5 Qui fuit l'œuvre 

Et aux autres va prêcher. 

Qui dans la prédication 

Met son application, 
Doit ajouter le fait à la parole (au dit), 
10 Car il le croit mieux 

Celui qui voit 
Sa prédication se montrer dans ses œuvres. 

îîoi j'ai au cœur 
Que ni par passe-temps, 
45 Ni pour rire ni pour jouer, 
Je ne dise aujourd'hui 
Mal ni envie, 
De manière que cela doive vous peser. 



POÉSIES 

Non dirai ren 

Mas sol per ben, 
Sol per vos austres esmendar ; 

E s'ieus repren 
5 Adrechamen 

No m'o deves a dan tornar. 

Sanar vos voilh 
De gran orgoilh 
Que us fai combattre e ren bar 
^0 De cobeitat 

Don ses enflât 
Et us fai mentir e perjurar. 

De mala fe 
Don ses tan pie 
1 5 Que Vus no s fiza en son par ; 
De totz los mais 
Quez ai ho m fais 
Que mostran via d'enganar ; 

Voilh vos gardes : 
HO Pueis apenres 

A quai via deu tener bar 
Car de cusso 
Tro a baro 
Ha longa via az anar. 

25 Ja per aver 

No s desesper 
Pâubres, ni s deu desconortar, 



XIU* SIÈCLE 423 

Je ne dirai rien 

Que pour bien seulement, 
Seulement pour amender vous autres, 

Et si je vous reprends 
5 Adroitement 

Vous ne devez pas me le tourner à mal (à dam). 

Je veux vous guérir 

Du grand orgueil 
Qui vous fait combattre et régner 
10 De la cupidité 

Dont vous êtes enflés, 
Et qui vous fait mentir et parjurer. 

De la mauvaise foi 
Dont vous êtes tant pleins 
45 Que l'un ne se fie pas à son égal, 
De tous les maux 
Qu'a l'homme faux 
Qui montrent le chemin de tromper. 

Je veux que vous vous gardiez, 
20 Puis vous apprendrez 

Quelle voie doit tenir le baron, 

Car depuis le valet 

Jusqu'au baron 
Il y a une longue voie k parcourir (aller). 

25 Déjà que pour la fortune (l'avoir) 

Ne se désespère pas 
Le pauvre, il ne doit pas s'en déconforter 



^^24 POÉSIES 

Que non fai re 
Segon qu'eu cre, 
Mas sol la via enpachar. 

Ver es c'argens 
ô E garnimens 

Fan des cussos baron semblar 

Mas tôt es fais 

Que desleials 
Escuts es ab lo mante! var 

10 Talsavestit 

Drap de sarait 
Et pot ben gran aver mandar. 
Que ges no 1 do 
Nom de baro 

1 5 Cant li vei malvestat menar. 

E tal es nus 
Que non a plus 

Com cel qu'om porta a batejar 
Sol car es bos 
20 E ilh platz razos 

Lo deu hom baron apellar, 

Per qu'ieu vos quier 
Que droiturier 
Sias, e voilhatz gasanhar 
25 ^ Nom de baro 
Gardan razo 
On plus fort la poires gardar. 



Xlll* SIÈCLE 126 

Car l'avoir ne fait rien, 

Selon ce que je crois, 
Si ce n'est seulement empêcher la voie. 

Il est vrai que l'argent 
5 Et le garniment 

Font ressembler des valets à des barons 

Mais tout est faux, 

Car un déloyal 
Ecu se trouve avec le manteau vair, 

40 Tel s'est vêtu 

De drap de soie 
Et peut bien avoir un grand commandement, 

Que je ne lui donne nullement 

Nom de baron 
4 5 Quand je le vois mener une vie mauvaise 

Et tel est nu 

au point qu'il n'a pas plus 
Que celui qu'on porte à baptiser 
Seulement parce qu'il est bon 
20 Et que la raison lui plaît. 

On doit l'appeler baron. 

C'est pourquoi je vous requiers 

Que vous soyez droituriers 
Et que vous veuilliez gagner 
Î5 Le nom de baron 

En gardant la raison 
Aussi fort que vous pourrez la garder. 



^26 POÉSIES 

Digetz vertatz 
E auretz gratz 

Ab donar et ab alberguar 
La pobra gen 
5 Car lialmen 

Deu homs los paubres arezar. 

E sias dos 

E piatos. 
Non vos doptas abandonar 
fO A caritat 

car so sapchat 
No i pot hom mal mercadeiar. 

Sabes cal es 
Pros e cortes 
i 5 E cal deu hom baron clamai' ? 
Aquel que fai 
So qu'à Dieu plai 
E se garda de son pecar. 

E sabes cals 
20 Es hom liais 

E quai pot per liai anar ? 
Qui la lei crei 
E ten la lei 
E segon la lei vol obrar. 

25 Quiaissofai 

A Dieu s'en vai 
Que res no li o pot vedar 



XIII* SIÈCLE ^27 

Dites la vérité 
Et vous aurez gré 
A (avec) donner et à héberger 
Les pauvres gens 
S Car loyalement 

On doit pourvoir les pauvres. 

Et soyez doux 
Et compatissants. 
Et ne redoutez pas de vous abandonner 
^^ A la charité, 

Car sachez-le 
On ne peut y faire mauvais marché. 

Savez-vous qui est 
Preux et courtois 
^5 Et qui on doit appeler baron ? 
Celui qui fait 
Ce qui plaît à Dieu 
Et se garde de pécher. 

Et savez-vous qui 
20 Est cet homme loyal 

Et qui peut passer pour (aller) loyal ? 

Celui qui croit la loi 

Et observe la loi 
Et veut agir selon la loi. 

26 Celui qui fait cela 

S'en va à Dieu, 
Car rien ne l'en peut empêcher. 



158 POÉSIES 

E '1 guizardos 
„ Sera plus bos 
C'om nol pot dire ni pessar 

Qui pros sera 
5 Pro i aura 

E qui voira la lei gardar 
- E la leis lui 
Si c'anbedui 
Cascun esgarda de son par. 

àO E ab aitan 

Anem enan 
E laissem lo sermon estar 

Qui ben fera 

Ben trobera 
/|5 Per so die que chascus se gar. 



IL 

Faula 

Una ciutat fo, no sai quais 
On cazet una plueja tais 
Que tuit l'ome de la ciutat 
Que toquet foron dessenat. 
Tug desseneron. mas sol us ; 
Aquel escapet e non plus, 
Que era dins una maizo 



xm* SIÈCLE f29 

Et la récompense 
Sera meilleure 
Qu'on ne peut le dire ni le penser. 

Qui sera preux 
5 Y aura son avantage 

Et qui voudra garder la loi 

La loi le garde lui 

De sorte que tous deux 
Chacun garde de son côté. 

10 Et avec cela (autant) 

Allons en avant 
Et laissons le sermon rester là 

Qui bien fera 

Bien trouTera 
45 Cest pour cela que je dis que chacun se garde. 



II. 

Fable 

Une cité fut, je ne sais laquelle, 
Où il tomba une pluie telle 
Que tous les hommes de la cité 
Qu'elle toucha furent privés de sens ; 
iO Tous furent insensés, exceplé seulement un. 
Celui-là échappa et pas davantage 
Parce qu'il était dans une maison 

9 



1 30 POÉSIES 

On dormia quant aco fo. 
Aquel levet quant ac dormit 
E fon se de ploure gechit, 
E venc foras entre las gens 
5 On tug feiron dessenamens. 
L'us fo vestis e l'autre nus, 
L'autre escupit ves lo cel sus ; 
L'uns trais peiras, l'autre astellas, 
L'autre esquisset sas gonellas, 

40 L'uns feri e l'autre enpeis 
E l'autre cuget esser reis 
E ten se ricamen pels flancx, 
E l'autre sautet per los bancx ; 
L'us menasset, l'autre maldis, 

4 5 L'autre ploret et l'autre ris. 

L'autre parlet et non sab que, 
L'autre fes metoas de se, 
Et aquel qu'avia son sen 
Meravilhet se molt fortmen, 

20 E vi ben qiie dessenat son, 
E garda aval e gard'amon 
Si negun savi n' i veira 
E negun savi non i a. 
Grans meravelhas ac de lor, 

25 Mas molt l'an els de luy maior, 
Qu'el vezon estar saviamen ; 
Guidon qu'aia perdut lo sen, 
Car so qu'ilh fan no'lh vezon faire. 



xin* SIÈCLE 131 

Où il dormait, quand cela arriva. 

Celui-là se leva quand il eût dormi 

Et qu'il eût (se fut) cessé de pleuvoir, 

Et vint dehors parmi les gens, 
5 Où tous firent des choses insensées. 

L'un fût vêtu et l'autre nu, 

L'autre cracha vers le ciel en haut, 

L'un prit des pierres, l'autre des tronçons de bois, 

L'autre déchirait ses vêtements, 
iO L'un frappe et l'autre excite (1), - 

Et l'autre pense être roi 

Et se tient richement par les flancs, 

Et l'autre saute par les bancs, 

L'un menace, l'autre maudit, 
15 L'autre pleure et l'autre rit. 

L'autre parle et ne sait ce qu'î7 dit. 

L'autre fait des grimaces de soi, 

Et celui qui avait sa raison 

S'émerveille très-fortement. 
20 Et il voit bien qu'ils ont perdu le sens, 

Et il regarde en bas et il regarde en haut 

S'il ne verra aucun sage. 

Et aucun sage il n'y a. 

11 a de grandes surprises d'eux 
26 Mais eux en ont de beaucoup plus grandes de lui, 

Car ils le voient se tenir sagement ; 

Ils pensent qu'il a perdu le sens, 

Car ce qu'ils font ils ne le lui voient pas faire, 

(1) Le texte de Bartsch porte : S l'ui feri l'autre en pei$, et l'un frappe 
l'autre à la poitrine. 



«32 - POÉSIES 

A quascun de lor es veiaire 
Que ilh son savi e ben sénat, 
Ma lui tenon per dessenat. 
Qui •! fer in gauta, qui en col 
5 El no pot mudar no s' degol. 
L'uns l'enpenh e l'autre lo bota 
El cuia eissir de la rota : 
L'uns l'esquinta, l'autre l'atrai, 
El pren colps e leva e chai. 
40 Cazen, levan, a grans gambautz. 
S'en fug a sa maizo de sautz 
Fangos e batut e mieg mortz, 
E ac gaug quan lor fon estortz. 

Aquesta faula es al mon 
4 5 Semblan et a tug silh que i son. 
Aquest segles es la ciutatz 
Que es totz pies de dessenatz ; 
Qu' el maior sens qu' om pot aver 
Si es amar Dieu e temer 
20 E gardar sos comandamens. 
Mas ar es perdutz aquel sens, 
La plueja sai es cazeguda 
Una cobeitatz es venguda, 
Uns orgoills e una maleza 
25 Que tota la gen a perpreza ; 
E si Dieu n'a alcun onrat 
L'autr' el tenon per dessenat, 
E menon lo de tom en vil 



XIII' SIÈCLE 133 

A chacun d'eux il est visible 
Qu'eux sont sages et bien sensés, 
Mais ils le tiennent pour insensé. 
Qui le frappe à la joue, qui au cou, 
5 II ne peut changer de (place) sans tomber plus mal, 
L'un le heurte, l'autre le pousse, 
Il pense sortir de la bagarre 
L'un le bat, l'autre le tire à lui. 
Il reçoit des coups et se lève et tombe, 
40 Tombant, se levant, à grandes enjambées. 
Il s'en fut à sa maison par sauts, 
Fangeux et battu et à demi-mort 
Et il eut joie quand il leur fut soustrait. 

Cette fable est au monde 
45 Semblable et à tous ceux qui y sont. 

Ce siècle est la cité 

Qui est toute pleine d'insensés. 

Car le meilleur sens qu'on puisse avoir 

C'est d'aimer Dieu et le craindre 
20 Et garder ses commandements. 

Mais maintenant ce sens est perdu, 

La pluie ici bas est tombée. 

Une cupidité est venue. 

Un orgueil, une méchanceté 
25 Qui a saisi tout le monde (toute la gent) 

Et si quelqu'un a honoré Dieu 

Les autres le tiennent pour insensé 

Et ils le mènent de moquerie en mépris (4 ) 

(1) Le texte de Rochegude [Parnasse occit.) porte : E menon lo de trop 
en vil, ils le traitent trop vilement. 



<34 POÉSIES 

Car non es del sen que son il, 
Qu'el sen de Dieu lor par folia 
E l'amicx de Dieu, on que sia 
Conois que dessenat son tut 
5 Cor lo sen de Dieu an perdut ; 
E 'Ih tenon lui per dessenat, 
Car lo sen del mon a laissât. 



III. 

Hymne à la croix. 



Dels quatre caps que a la cros 
Ten Vus sus ves lo firmamen, 
40 L'autre ves abis qu'es dejos, 

E l'autre ten ves orien 
E l'autre ten ves occiden, 
E per aital entresenha 
Que Crist o a tôt en poder. 

1 5 La crotz es lo dreg gofainos 

Del rey cui tôt quant es apen 
Qu'om deu seguir totas sazos, 
Las soas voluntatz fazen ; 
Quar qui mais y fai, mais y pren, 

20 E totz hom qu'ab lui se tenha 
Segur es de bon luec aver 



XIII* SIÈCLE i35 

Parce qu'il n'est pas du sens qu'ils sont, 
Car le sens de Dieu leur paraît folie, 
Et l'ami de Dieu, où qu'il soit, 
Connaît qu'ils sont tous insensés 
Car ils ont perdu le sens de Dieu ; 
Et eux le tiennent pour insensé 
Car il a abandonné le sens du monde. 



III 

Hymne à la croix. 



Des quatre chefs qu'a la croix 
L'un va en haut vers le firmament 
i L'autre vers l'abîme qui est dessous 
Et l'autre va vers l'orient 
Et l'autre va vers l'occident 
Et par ainsi enseigne 
Que le Christ a tout cela en son pouvoir. 

15 La croix est le droit gonfanon 

Du roi de qui dépend tout ce qui est, 
Qu'on doit suivre en toute saison 
En faisant ses volontés. 
Car qui en fait le plus en profite le plus 

20 Et tout homme qui se tient avec lui 
Est sûr d'avoir bon lieu. 



436 POÉSIES 

Crist mori en la crotz per nos, 
E .destruis nostra mort moren, 
Et en crotz venquet l'orgulhos 
El linh on vencia la gen ; 
5 E en crotz obret salvamen 

E en crotz renhet et renha 
E en crotz nos vole rezemer 

Aquest faitz fo meravilhos 
Qu'el linh on mort près naissemen 
4 Nos nasquet vida e perdos, 
E repaus en luec de turmen. 
En crotz pot trobar veramen 
Totz hom que querre Ti denha 
Lo frug del albre de saber. 

45 Ad aquest frug sem totz somos 
Qu'el culham amorozamen ; 
Que frugz es tan behls e tan bos 
Que qui '1 culhira ben ni gen 
Totz temps aura vida viven ; 

20 Per qu' om del culhir no s fenha 
Mentre qu'en a luec e lezer. 

Lo dous frug cuelh qui la crotz pren 
E sec Crist vas on que tenha 
Que Crist es lo frugz de saber. 



XIIl* SIÈCLE 137 

Le Christ mourut sur la croix pour nous 
Et détruisit notre mort en mourant, 
Sur la croix il vainquit l'orgueilleux 
Sur le bois où vainquait le peuple, 
5 Et sur la croix il opéra le salut 
Et sur la croix il régna et il règne, 
Et sur la croix il veut nous racheter. 

Ce fait fut merveilleux 
Que sur le bois où la mort prit naissance 
10 Nous naquit la vie et le pardon 
Et le repos au lieu du tourment. 
Sur la croix peut trouver vraiment 
Tout homme qui daigne l'y chercher, 
Le fruit de l'arbre du savoir. 

15 A ce fruit nous sommes tous appelés 

Pour que nous le cueillions amoureusement, 
Car c'est un fruit si beau et si bon 
Que celui qui le cueillera bien et gentiment 
En tout temps aura la vie vivante 

20 Donc qu'on ne fasse pas semblant de le cueillir 
Maintenant qu'on en a l'occasion et le loisir. 

Il cueille le doux fruit celui qui prend la croix 
Et suit le Christ quelque part qu'il aille 
Car le Christ est le fruit du savoir. 



438 



POESIES 



IV. 



Ar mi pose eu lauzar d'amor 
Que nom toi manjar ni dormir, 
Nin sent freidura ni calor 
Ni non badalh ni non sospir, 
5 Kl vauc de noit a ratge, 

Nin sui conques nin sui cochatz, 
Nin sui dolens nin sui iratz, 
Ni non logui messatge, 
Nin sui trahitz ni enganatz, 
'l Que partitz m'en sui ab mos datz . 

Autre plazer n'ai eu meltior 
Que non trahisc ni fauu trahir, 
Nin tem tracheiritz ni trachor 
Ni brau gilos que m'en azir 

1 5 Nin fauc fol vassalatge. 

Nin sui feritz ni derrocatz, 

Ni non sui près nin sui raubatz, 

Ni non fauc lonc badatge. 

Ni die qu'eu sui d'amor forsatz, 

20 Ni die que mos cors m'es emblatz. 

Ni die qu'eu mor per la gensor 
Ni die quel bêla m fai languir 
Ni non la prec ni non l'azor 



XIII' SIÈCLE ^39 



IV. 



Maintenant je puis me louer de l'amour, 
Car il ne m'ôte pas le manger et le dormir, 
Je n'en sens ni froidure ni chaleur, 
Je n'en baille pas ni n'en soupire, 
6 Je ne m'en vais pas la nuit avec rage, 

Je n'en suis pas conquis et n'en suis pas poursuivi, 
Je n'en suis pas dolent et n'en suis pas irrité. 
Je ne soudoie aucun message 
Je n'en suis pas trahi ni trompé, 
Car je m'en suis séparé avec ce que j'avais donné (mes dons). 

J'en ai un autre plaisir meilleur 

Car il ne trahit pas et je ne le fais pas trahir, 

Je ne crains ni traîtresse, ni traître. 

Ni méchant jaloux qui s'irrite contre moi 

45 Je n'en fais pas un fol vasselage, 
Je n'en suis ni blessé ni abattu, 
Je n'en suis pas pris ni dérobé, 
Je ne fais pas une longue attente. 
Je ne dis pas que je suis contraint par l'amour 

20 Je ne dis pas que mon cœur m'est volé. 

Je ne dis pas que je meurs pour la plus gentille 
Je ne dis pas que la belle me fait languir 
Ni je ne la prie, ni je ne l'adore, 



HO POÉSIES 

Ni la deman ni la dezir, 
Ni nol fauc homenatge 
Ni nol rn'autrei nil mi sui datz 
Ni no sui seus endomenjatz 
5 Ni a mon cor en guatge 
Ni sui SOS près ni sos liatz 
Ans die qu'eu li sui escapatz. 

Mais deu hom amar vensedor 
No fai vencut, qui ver vol dir 

4 Quar lo vencens porta la flor 
El vencut vai hom sebelir. 
E qui vens son coratge 
De las deslejals voluntatz 
Don mou lo faitz demesuratz 

45 Et ab autre outratge, 

D'aquel vencer es plus honratz 
Que si vencia cent ciutatz. 



XllI* SIÈCLE 141 

Ni je ne la demande ni je ne la désire, 
Je ne lui fais aucun hommage 
Je ne m'octroie pas à elle et ne me suis point donné à elle 

Et je ne suis pas son serf (devenu son domaine). 
5 Elle n'a pas mon cœur en gage, 

Je ne suis ni pris par elle, ni lié par elle 
Au contraire je dis que je lui ai échappé. 

On doit aimer le vainqueur plus 

Que le vaincu (qu'on ne fait le v.), qui veut dire vrai, 
10 Car le vainqueur porte la fleur, 

Et le vaincu on va ^ensevelir. 

Et celui qui vainc son cœur 

Le délivrant des volontés déloyales 

D'où procède (se meut) l'action extravagante, 
15 Et avec elle d'autres excès, 

Il est plus honoré de cette victoire (ce vaincre), 

Que s'il vainquait cent cités. 



1 42 POÉSIES 

VIL 
Raymond Gamel, de Béziers. 



I. 

Planh sur la mort de Guiraud de Lignan (1262). 

Quascus planh lo sieu damnatge (1 ) 

E sa greu dolor 
Perqu'ieu plang e mon coratge 

Lo mieu bon senhor 
5 Quez es mort : Dieus la maudia 

Mortz qu'aissins rauba toi dia, 
Quels melhors ne va menan 
E cels que men fan folia 
Dont i prendem totz gran dan 

40 Ja no veirai son estatge 

Que ieu tost nom plor, 
On menaval gran barnatge 

Soven a s'onor. 
Certas gran dolor deuria 
45 Aver qui n'avia paria, 

(1) Texte donné par M. Azaïs : ie» troubadours de Béziers. 



Xlir SIÈCLE 143 

vn. 

Raymond Gaïuel, de Béziers. 



I. 

Complainte sur la mort de Guiraud de Lignan (1262). 



Chacun déplore son dommage 

Et sa griève douleur 
C'est pourquoi je pleure dans mon cœur 
Mon bon seigneur 
5 Qui est mort. — Dieu la maudisse 
La mort qui ainsi dérobe toujours 
Qui va emmenant les meilleurs 
Et ceux qui font le moins folie, 
D'où nous éprouvons tous grand dommage. 

10 Je ne verrai plus sa demeure 
Qu'aussitôt je ne pleure, 
Là où il menait la grande noblesse 

Souvent, à son honneur. 

Certes grande douleur devrait 

i5 Avoir qui avait sa compagnie 



444 POÉSIES 

« 

Ni a cui vai remenbran 
Los bos fatz quez el fasia : 
San Miquel siatz lui denan. 

Sus en l'onrat eretatge 

5 On so li santor 

L'a Dieus mes, don m'es salvatge, 

El gra plus aussor. 
Aquis la verges Maria 
Don la prec per cortesia 

iO Qu'ai nobr En Guiraut prezan 

De Linha, per companhia 
Done lo bar san Johan. 

Tota gent d'aquest regnatge 
Per sa gran valor 
45 Hontan cels de son iinhafge 

E lur fan amor. 
Quar el dava e metia 
Que tôt quan aver podia 
El metia en boban 
20 Quel mon home non avia 

Quel semblés de donar tan. 

Ane borzes ni de paratge 
Nul home melhor 
No vim, perquen van a ratge 
25 Et a gran tristor 

Siei amie et ab feunia. 
E Jhesu Crist quel volia 



XIII' SIÈCLE U6 

Et ceux à qui je vais rappelant 
Les bonnes actions qu'il faisait. 
Saint Michel soyez-lui au-deva»^. 

En haut, en l'honoré héritage 
5 Où sont les saints 

Dieu l'a mis ce qui m'est cruel, 

Au degré le plus haut. 
Là est la vierge Marie 
C'est pourquoi je la prie par courtoisie 
< Qu'au noble seigneur de grand prix Guiraud 
De Lignan, pour compagnie 
Elle donne le baron sait Jean. 

Toute personne de ce royaume 
Pour son grand mérite 
4 5 Honore ceux de son lignage 
Et leur porte affection. 
Car il donnait et dépensait 
5» bien que tout ce qu'il pouvait avoir 
Il le mettait en bombance 
20 Car il n'y avait homme au monde 
Qui lui ressemblât pour tout donner. 

Jamais, bourgeois ou de noblesse. 
Nul homme meilleur 
Nous ne vimes, c'est pourquoi se désespèrent (vont à rage) 
25 Et ont grande tristesse 

Ses amis et grande douleur. 
Et Jésus-Christ qui le voulait 

40 



4 46 POÉSIES 

Près lai melhor jorn de l'an 
Perque crei cert quez el sia 
Lai on tug li cors san van. 

Totz pregaem sancta Maria 
5 Qu'a sobre totz poder gran 

Qaez ella amigal sia 
£ qael met' ab san Falcran. 



IL 

A Dieu donei m*arma de bon amor (1 ) 

E de bon cor e de tôt bon talan, 
iO E tôt quant ai atressi li coman, 

Per tal quem gar de pen' e de dolor, 

E quem perdo so qu'ai fag per follatge 

E quem garde a la fin de turmen. 

E nol plassa qu'ieu fassa nul passatge 
46 Ni malvestat contra son mandamen. 

D'aisso pregui de cor lo mieu senhor, 
E atressi que non an* demembran 
Me ni negus de totz cels quez estan 
En est segle malvat, galiador. 
20 E quadaus preguel de bon coratge 
Qu'il nos perdo li nostre fallimen, 
E quens meta dedins son bel regnatge 
Lo jor que nos penrem trespassamen. 

(1) Texte publié par M. Azaïs. Au 1" vers nous avans remplacé donet 
par donet. 



XIU* SIÈCLE 147 

L'a pris le meilleur jour de l'an 

C'est pourquoi je crois certainement qu'il est 

Là où toutes les personnes (corps) saintes vont. 

Prions tous sainte Marie 

Qui a sur tous grand pouvoir 

Qu'elle lui soit amie 

Et qu'elle le mette avec saint Fulcran. 



IL 

A Dieu j'ai donné mon âme avec bon amour 
Et avec bon cœur et avec tout bon désir, 

10 Et tout ce que j'ai de même je lui recommande 
Pour qu'ainsi il me garde de peine et de douleur, 
Et qu'il me pardonne ce que j'ai fait par folie, 
Et qu'il me garde, à la fin, de tourment, 
Et qu'il ne lui plaise pas que je fasse aucun passage 

45 Ni méchanceté contre son commandement. 

De cela je prie de cœur mon seigneur 
Et aussi qu'il n'aille pas oubliant 
Moi ni aucun de tous ceux qui sont 
En ce monde mauvais, trompeur. 
20 Et que chacun le prie de bon cœur 

Qu'il nous pardonne nos manquements 
Et qu'il nous mette dans son beau royaume 
Le jour que nous prendrons trépas. 



448 POÉSIES 

Donc nons prezem, quar petit de valor 
Aven quascus en est segle truan, 
Quar totz homes d'aquest mon poiriran 
Que non y aura paubre ni rie honor 
5 Ni ja negus non portara estatge 
Que aja fach ni nul bel bastimen 
Perque deuriam pauc presar lo carnatge, 
Sol las armas venon a salvamen. 

Quar s'anc fezem per negun temps follor 
10 Ni nulla re qu'a lui sia pezan 
Enqueras tôt nos tornara denan 
Segon qu'aug dir a quascun confessor ; 
E nous pessatz Dieus i honre paratge 
Mas cels qu'auran fag bon captenemen 
45 Vas el, e non sofriran caitivatge 
Auran s'amor sobre tôt majorment. 

Doncs ben deurian al rei plen de doussor 
Esser humils quascus ab bel semblan, 
Quar ses amor no valriam un aglan, 
ÎO Ans seriam totz ardens en pudor ; 

K doncs be fa totz hom gran gazanhatge 
Quel retenga per amie e gran sen 
E pot far quascus ses son damnatge 
Bos faitz fazen et estan lialmen. 

25 En la verge car* ab car piuselatge 
E quar en lieis non ac corrompemen 
Devem aver totz bon e ferm coratge 
Que per s'amor vengam a salvamen. 



XIII* SIÈCLE " 149 

Donc ne nous prisons pas car peu de valeur 
Avons-nous chacun en ce monde perfide, 
Car tous les hommes de ce monde périront (pourriront) 
Et il n'y aura ni pauvre ni riche domaine, 
5 Et jamais personne ne portera demeure 
Qu'il ait faite ni aucun beau bâtiment. 
C'est pourquoi nous devrions peu priser la chair. 
Les âmes seules arrivent au salut. 

Car si jamais nous fîmes en aucun temps folie, 
4 Ni aucune chose qui lui soit désagréable, 

De nouveau tout nous reviendra au-devant, 

Selon ce que j'entends dire à chaque confesseur. 

E ne pensez pas que Dieu y honore la noblesse, 
Mais seulement ceux qui auront tenu une bonne conduite 
46 Envers lui, et ils ne souffriront pas malheur, 

Ils auront son amour par-dessus tout principalement. 

Donc nous devrions bien au roi plein de douceur 
Etre soumis chacun avec beau semblant, 
Car sans amour nous ne vaudrions pas un gland 
20 Mais nous serions tous brûlés en puanteur : 
Ainsi donc tout homme fait bien grand gain 
Quand il le retient pour ami, et il a grand sens, 
Et chacun peut le faire sans dommage pour lui, 
En fesant de bonnes actions et en vivant loyalement. 

25 En la vierge chère, avec précieuse virginité, 
Car en elle il n'y a pas eu de corruption. 
Nous devons avoir tous bon et ferme cœur, 
Afin que par son amour nous arrivions au salut. 



150 



POESIES 



VIII. 



Pierre de Corblac, 

Troubadour Aquitain du XIIP siècle. 



I. 

Hymne à la sainte Vierge 

Domna, des angels regina, 
Esperansa dels crezens 
Segon quem aonda sens 
Chan de vos lenga romana ; 
5 Quar nuhls hom justz ni peccaire 

De vos lauzar nos deu traire, 
Cum SOS sens mielhs l'aparelha, 
Romans o lenga latina. 

Dorana, roza ses espina 

1 Sobre totas flors olens 

Verga seca frug fazens 
Terra que ses labor grana, 
Estela del solelh maire 
Noirissa del vostre paire 

i 5 El mon nulha nous semelha 

Ni lontana ni vezina. 



Xlll* SIÈCLE ' ^54 



vm. 



Pierre de CorMac, 

Troubadour Aquitain du XIIP siècle. 



I. 

Hymne à la sainte Vierge. 

Dame, reine des anges, 
Espérance des croyants 

Selon que me le permet (m'abonde) mon esprit 
Je vous chante en langue romane ; 
6 Car nul homme juste ou pécheur 
Ne doit S8 refuser à vous louer, 
Selon que son esprit s'apprête mieux, 
En roman ou en langue latine. 

Dame, rose sans épine 
1 Sur toutes fleurs odorante 

Rameau sec faisant un fruit, 

Terre qui sans labeur porte des grains. 

Etoile, mère du soleil. 

Nourrice de votre Père, 
16 Dans le monde nulle ne vous ressemble. 

Ni lointaine, ni voisine. 



\ 52 POÉSIES 

Domna joves e mesquina 
Fos a Dieu obediens 
En totz SOS comandamens 
Per que la gens crestiana 
6 Cre ver et sap lot l'afaire 

Queus dis l'angels saludaire 
Quan receubes per l'aurelha 
Dieu cui enfantes vergina. 

Domna, verges pura e fina 
Ans que fos Tenfantamens 

40 Et après tôt eissamens, 

Receup en vos carn humana 
Jhesu-Crist nostre salvaire 
Si corn ses trencamen faire 
Intral bels rais, quan solelha, 

46 Per la fenestra veirina, 

Domna vos etz l'aiglentina 
Que trobet vert Moysens, 
Entre las flamas ardens, 
E la toizos de la lana, 
20 Ques moillet dins la sec' aire 

Don Gedeons fon proaire 
E naturas meravelha 
Com remazetz intaizina. 

Domna, estella marina 
25 De las autras plus luzôns 

La mars nos combat el vens, 



XIII' SIÈCLE. 153 

Dame^ jeune et petite fille. 
Vous fûtes obéissante à Dieu 
En tous ses commandements 
C'est pourquoi le peuple chrétien 
5 Croit vrai et saint tout le message 
Que vous dit l'ange en vous saluant. 
Quand vous reçûtes, en l'entendant. 
Dieu que vous avez enfanté vierge. 

Dame, vierge pure et sans tâche, 
4 Avant que fut l'enfantement 

Et après tout pareillement, 

En vous reçoit chair humaine 

Jésus-Christ notre sauveur 

De même que, sans faire aucune brisure, 
45 Entre le beau rayon, quand il fait soleil, 

Par la fenêtre de verre. 

Dame, vous êtes le buisson (l'églantine) 
Que Moïse trouva vert 
Au milieu des flammes ardentes, 
tO Et la toison de laine 

Qui se mouilla sur Taire sèche 

Dont Gédéon fit l'épreuve (fut éprouveur). 

Et la nature s'émerveille 

Que vous soyez restée immaculée. 

25 Dame, étoile marine 

Plus brillante que les autres 

La mer et le vent nous combattent 



\ 54 POÉSIES 

Mostra nos via certana 
Car sins vols a bon port traire 
Non tem nau ni govemaire 
Ni tempest quens destorbelha 
5 Nil sobern de la marina. 

Domna, metges e mezina, 
Lectoaris e engaens 
Los nafratz de mort gairens 
La vilheje onh e sana ; 
40 Doussa, pia de bon aire 

Vos me faitz de mal estraire 
Quar perdutz es qui somelha 
Que la mort l'es trop vezina. 



Domna, esposa, filh' e maire 
45 Maudal filh e pregal paire 

Ab l'espos pari e conselha 
Gom merces nos si aizina. 



Nos dormen, mas tuns revelha 
Ans quens sia mortz vezina. 



XIIl* SIÈCLE 166 

Montrez-nous la voie sûre. 
Car si vous voulez nous conduire à bon port 
Le navire et le pilote ne craignent (craint) 
Ni tempête qui nous trouble 
5 Ni le soulèvement de la vague (marine). 

Dame, médecin et remède, 
Electuaire et onguenJt 
Sauvant de la mort les blessés, 
Oignez et guérissez la vieillesse, 
10 Douce, compatissante, débonnaire, 
Faites-moi sortir du mal. 
Parce que celui qui sommeille est perdu, 
Car la mort est trop voisine de lui. 

Dame, épouse, fille et mère 
i 5 Ordonne au fils et prie le père, 

Avec l'époux parle et tiens conseil 
Pour que la miséricorde nous soit facile. 

Nous dormons, mais réveille-nous 
Avant que la mort nous soit voisine. 



i56 POÉSIES 



II. 



Fragments du Trésor (1). 
Poëme didactique d'un millier de vers. 



l» Premiers vers 

En nom de Jesu Crist qu'es nostre salvamenz 
Si m'escouta la corts et Dieus me ne'l consenz 
Voill far saber ai savis com sui de cen manenz. 
Sitôt no m'ai grans terras ni grans eretamenz 

5 Chastels, ni bores, ni villas ni autres casamentz 
Non cuges per tôt so que m'estec paubramenz 
Tais pot arer mils marcs no' 1 vai tan ricamenz . 
Si m demandas qui son, ni don, ni de cals genz 
Maistre Peire ai nom, e fon mos naissemenz 

10 A Corbiac, on ai mos frais e mos parentz. 
Mas rendas son las paucas mas cortesi' e senz 
Mi fan entrels plus pros vivre haondamenz, 
E cals que sia paubres ni Testée malamenz, 
leu son pros e gaillarz e vui ries e manens, 

45 Qu'eu m'ai un rie tesaur amassât maltraenz 
Que es plus pressios que fis aurs ni argentz. 
Ja laire non s'en meta en granz espiamentz, 

(1) Texte donné par Galvani. 



xm* SIÈCLE 157 



II. 



Fragments du Trésor. 
Poëme didactique d'un millier de vers. 



10 Premiers vers. 

Au nom de Jésus-Christ qui est notre salut, 
Si la cour m'écoute et si dieu me le permet 
Je venx faire savoir aux sages quel sens je possède. 
Quoique je n'aie pas de grandes terres ni de grands héritages, 

5 Ni châteaux ni bourgs ni villas ni autres casements, 
N3 croyez pas pour cela que je vive pauvrement. 
Tel peut avoir mille marcs qui ne va pas si richement. 
Si vous me demandez qui je suis et d'où et de quel pays, 
J'ai nom maître Pierre et ma naissance eut lieu (fut) 

40 A Corbiac où j'ai mes frères et mes parents 

Mes rentes sont petites, mais courtoisie et habileté 
Me font vivre dans l'abondance au milieu des plus preux, 
Et quoique je sois pauvre et que je la passe mauvaise 
Je suis preux et gaillard et je vis riche et opulent, 

45 Car je me suis amassé avec peine un trésor 
Qui est plus précieux que l'or fin et l'argent. 
Certes le voleur ne s'en met pas en grand espionnage 



158 POÉSIES 

Que no m pot esser touz ni emblaz furtilmenz, 
Ni non lo perdrai vins ni can serai morenz 
Ni ja non mermara anz er tostemps creissenz, 
Qui plus en met e 'n dona e l'espan largamenz 
5 El creis e multiplica plus aondozamenz. 
Qui vol aquest tesaur vezer apertamenz. 
Obra los oilz del cor e veial en auzenz 
Cest tesaur es siencia de manz enseignamenz. 



2» Derniers vers(l). 

Senhors encar sai ieu molt be uzadamens 
40 Cantar en santa glieiza par ponhs e per accens 

Triplar Sanclus et Âgnus e contraponchamens 

Entonar seculorum que no i faill us amens. 

E far dous chans et orgues e contrapointamens 

E sai be mo mestier aperceubudamens, 
45 Tôt caresme carnal quatre temps et avens. 

E sai be cansonetas e vers bos e valens, 

Pastorelas ab precs amoros e plazens 

Retroensas e dansas gentet et coindamens. 

De totas gens del mon sai aver grazimens, 
20 De clers, de cavaliers, de domnas avinens, 

De borges, de joglars, d'escudiers, de servons.. . 

(1) Texte donné par Bartsch. L'orthographe n'est pas absolument la 
môme que celle du texte précédent. 



Xlir SIÈCLE 159 

Car il ne peut m'ôtre enlevé ni volé furtivement, 
Je ne le perdrai pas vivant ni quand je serai mourant, 
H ne diminuera pas, au contraire il est toujours croissant 
Et plus on en prend et on en donne et on le répand largement 
5 Plus il croît et se multiplie abondament. 
Qui veut voir ouvertement ce trésor 
Ouvre les yeux du cœur et le voie en écoutant, 
Car ce trésor c'est la science de maint enseignement. 



2« Derniers vers. 

Seigneur, je sais de plus très-bien, selon l'usage, 
10 Chanter dans la sainte église par points et par accents 

Tripler Sanclus et Âgnus, et selon le contrepoint 

Entonner sœculorum auquel il ne manque pas un amen. 

Et faire de doux chants de l'orgue et du contrepoint, 

Et je sais bien mon métier, manifestement 
15 Pendant tout le carême, les quatre-temps et l'avent, 
Et je sais bien des chansonnettes et des vers bons et de valeur. 

Des pastourelles et des prières amoureuses et plaisantes, 

Des rétroenses et des danses gentilles et gracieuses. 

De toute personne au monde je sais avoir la faveur, 
20 Des clercs, des cavaliers, des dames avenantes, 

Des bourgeois, des jongleurs, des écuyers, des servants. 



160 POÉSIES 

Ab totz me sai aidar, ab fols et ab sabens, 
Ab fols passi com puesc, ab savis saviamenz. 

Senhors, se es raos tesaurs e mes amassemens 
Mos jois e mos repaus e mos delechamens 
E quom tanh si no ai d'aver grans cobramens 
5 Qaem tengua en paor ni en consiramens ? 
Set jorn de la setmana m'estan alegramens, 
Que non ai consirier ni negus pensamens. 
Senher Dieus, ja nous quier trop granz tezàuramens, 
Mas santat a mon cors e assaciamens, 
1 Tan cant viurai al segle vianda e vestimens 
E quem des far las obras quem sian salvamens 
Al dia del juzizi, ver Dieu omnipotens. 



XIIl* SIÈCLE <61 

Avec tous je sais m'aider, avec les fous et les savants, 
Avec les fous je passe comme je peux, avec les sages sagement. 

Seigneurs voilà mon trésor et ce que j'ai amassé, 

Ma joie et mon repos et mes délices, 
Et que m'importe si je n'ai pas une grande acquisition de ri- 

Qui me tiendrait en peur et en souci ? [chesses 

Sept jours de la semaine je vais alégrement 

Car je n'ai point de souci ni aucun pensement, 
Seigneur Dieu, je ne vous demande pas un trop grand trésor, 

Mais la santé pour mon cœur et le rassasiement, 
Tant que je vivrai en ce monde de la viande et des vêtements, 
Et que vous me donniez de faire des œuTres qui soient mon salut 

Au jour du jugement, vrai Dieu tout-puissant. 



44 



1 62 POÉSIES 

IX. 
Vskulet, de Marseille 

Sirvente écrit en 1267 d r occasion de la captivité 
de l'infant Don Enrique. 



Ab marimen et ah mala sabensa 
Vuelh er chantar, sitôt chans no m*agensa 
Qaar valors a preza gran dechazensa 
E paratges es mermatz en Proensa 
6 Et ay enie 

Mon cor per la preiso* del pros N-Enric. 

Ben deu esser marrida tota Espanha 
E Roma tanh e cove be que planha 
Lo senador frauc, de bella companha 
4 Lo plus ardit de Burx en Âlamanha. 
A trop faille 
Qaascus qu'el camp layssetlo pros N-Enric. 

Tug l'Espanhol del Gronh tro Compostella 
Devon planher la preizo que ges bella 
4 5 Non fo ni es d'En-Enric de Castella 

E'I reys N-Anfos que tant gent se capdella 

Ab sen antic 
Dea demandar tost son fraire En-Enric. 



Xlir SIECLE 163 

IX. 

/ 

Panlet, de Marseille 

Sirvente écrit en 1267, à l'occasion de la captivité 
de Pinfant Don Enrique. 

Avec chagrin et mauvaise disposition 
Je veux chanter, quoique le chant ne me plaise pas 
Car la valeur a pris grande décadence 
Et la noblesse est diminuée en Provence 
5 Et a grand ennui 

Mon cœur, à cause de la prison du vaillant don Enrique. 

Bien doit être attristée toute l'Espagne 
Et il est juste et il convient que Rome plaigne 
Le chef franc et de bonne compagnie, 
40 Le plus hardi depuis Burgos jusqu'en Allemagne 
Trop a failli 
Chacun qui a abandonné sur le champ de bataille le preux don 

[Enrique. 

Tous les Espagnols, de Mongronh à Compostelle 
45 Doivent gémir sur la prison, qui point belle 
N'a été et n'est, de don Enrique de Castille 
Et le roi don Alphonse qui se dirige si gentiment 

Avec une raison antique 
Doit demander immédiatement son frère don Enrique. 



164 POÉSIES 

Alaman flac, volpilh de frevol malha 
Ja lo vers Dieus no us aiut ni vos valha. 
Qaar a N-Enric fallitz a la batalha : 
Aunid' avetz alamanha, ses falha, 
5 Malvays mendie 

Quar sol layssetz el camp lo pros N-Enric. 

Que per valor e per noble coratge 
Mantenia N-Enricx l'onrat linhatge 
De Colradi ab honrat vassalatge ; 
\ E'I reys N-Anfos, ab son noble barnatge 
Que a cor rie 
Deu demandai tost son fraire En-Enrie. 

No tanh a rey que a tan rie coratge 
Que'l reys N-Anfos, e tan noble barnatge 
45 Lays' estar près home de son linhatge 
Doncx elh no s trie 
Que no deman tost son frair' En-Enric. 

Recrezensa faran e volpilhatge 
Tug l'Espanhol, silh que son de paratge 
20 Si n' breu de temps no fan tal vassalatge 
Don sion rie 
E paupre silh que teaon près N-Enric. 



XIII* SIÈCLE 165 

Allemands flasques, renards de faible maille, 
Que le vrai Dieu ne vous aide pas ni ne vous protège, 
Car vous avez failli envers don Enriqne, pendant la bataille. 
Vous avez sans contredit (faute), honni l'Allemagne, 
5 Mauvais mendiants 

Puisque vous avez laissé seul sur le champ de bataille le preux 

[don Enrique. 

Car par sa valeur et par son noble courage 
Don Henri soutenait la lignée honorée 
De Conradin, avec honoré vasselage ; 
10 Et le roi don Alphonse et son noble baronage 
Qui a le cœur riche 
Doit demander tôt son frère don Enrique. 

Il ne convient pas à un roi qui a tant riche courage 
Que le roi Alphonse et tant noble baronage 
15 De laisser rester prisonnier un homme de sa lignée 
Donc qu'il ne tarde pas 
A démander promptement son frère don Enrique. 

Ils feront lâcheté et couardise (renardise) 
Tous les Espagnols, ceux qui sont de la noblesse, 
20 Si en peu de temps ils ne font pas tel acte chevaleresque, 
Dont ils deviennent riches 
Et dont soient appauvris ceux qui tiennent prisonnier don En- 

[rique. 



\ 66 poésiES 

X. 
Glrand Rlqnler, de Narbonne. 



Retroensa, 

Pus astres no m*es donatz 
Que de mi dons bas m'eschaya 
Ni nulhs mos plazers nol platz 
Ni ai poder quem n'estraya, 
5 Ops m'es qu'ieu sia fondatz 

En via d'amor veraya ; 
E puesc n'apenre assatz 
En Cataluenha la gaya 
Entre 'Is Catalas valens 
10 E las donas avinens. 

Quar domneys pretz e valor 
Joys e gratz e cortesia 
Sens e sabers et honors 
Belhs parlars, bella paria 

45 E largueza et amors 

Conoyssensa et cundia 
Troban mantenh e secors 
En Cataluenha a tria 
Entre 'Is Catalas valens 

20 E las donas avinens. 

Per qu'ieu ai tôt mon acort 
Que d'els lurs costums aprenda, 



XIII* SIÈCLE 467 

X. 
Oirand Riqnler, de Narlionne. 



Couplets avec refrain. 

Puisque ne m'est pas donnée la chance (l'astre) 
Que de ma dame quelque bien m'échoie 
Que nul de mes plaisirs ne lui plaît 
Et que je n'ai pas le pouvoir de m'en arracher, 

6 II faut (besoin m'est) que je sois établi 
Dans la véritable voie de l'amour 
Et je puis en apprendre assez 
En Catalogne la gaie, 
Parmi les Catalans vaillants 

40 Et les dames avenantes. 

Car galanterie, prix et valeur, 

Joie et gré et courtoisie, 

Sens et savoir et honneur, 

Beau parler, belle apparence 
46 Et largesse et amour 

Connaissance et agrément 

Trouvent appui et secours 

En Catalogne, au choix, 

Parmi les Catalans vaillants 
20 Et les dames avenantes. 

C'est pourquoi c'est (j'ai) toute ma résolution 
Que j'apprenne d'eux leurs coutumes 



^68 POÉSIES 

Per tal qu'a mon Belh Desport 
Done razon que m*€nlenda ; 
Que non ai autre conort 
Que de mûrir me defenda, 
5 E ai cor, per penre port, 

Qu'en Cataluenha atenda 
Entre 'Is Gatalas valens 
E las donas avinens. 

E s'ieu entre 'Is non aprenc 
10 So per qu'amors guazardona 

' Servir als sieus, don dan prenc 
No y a mas qu'om me rebona, 
Quar tan d'afan ne sostenc 
Que m*a gitat de Narbona 
15 E per gandir via tenc 

En Cataluenha la bona 
Entre 'Is Catalas valens 
E las donas avinens. 

Tan suy d'apenre raissos 
20 So que d'amor ai falhensa 

Que nulhs pessars no m'es bos 
Mas selh qu'aïs verais agensa 
E quar nol say adestros 
Vau per bona entendensa 
25 Querre e trobar cochos 

En Cataluenha valensa, 
Entre 'Is Catalas valens 
E las donas avinens. 



XIII* SIÈCLE 169 

Afin qu'à mon Beau Plaisir 
Je raisonne (donne raison) si bien qu'elle m'entende ; 
Car je n*ai d'autre consolation 
Qui me défende de mourir 
5 Et j'ai cœur, pour prendre port, 
De tendre vers la Catalogne 
Parmi les Catalans vaillants 
Et les dames avenantes. 

Et si parmi eux je n'apprends pas 
10 Ce qui fait qu'amour récompense 

Le service aux siens, où je suis en (je prends) perte, 

Il n'y a plus d'espoir qu'on m'améliore. 

Car j'en souffre tant de peine 

Qu'elle m'a chassé de Narbonne 
45 Et pour me soulager je tiens la route 

Qui mène en Catalogne la bonne 

Parmi les Catalans vaillants 

Et les dames avenantes. 

Je suis si désireux d'apprendre 
20 Ce qui me manque en fait d'aimer, 

Que nul penser ne m'est bon 

Excepté celui qui convient aux cœurs sincères 

Et comme je ne sais pas cela en cachette 

Je vais par bonne intention 
25 Chercher et trouver, pressé. 

En Catalogne vaillance 

Parmi les Catalans vaillants 

Et les dames avenantes. 



470 



POESIES 



XI. 
Oaillaame d'Antponl. 



Aubade à la Sainte-Vierge. 

Esperanza de totz ferms esperans, 
Flums de plazers, fons de vera merce 
Cambra de Dieu, ort don naisso tug be 
Repaus ses fi, capdels d'orfes enfans 
6 Cossolansa dels fis descossolatz 

Frugs d'entier joy, seguransa de patz 
Portz ses péril, porta de salvan port, 
Maire de Dieu, dona del fermamen ; 
Sojorn d'amicx, fis delietz ses turmen, 
40 De paradis lums e clardatz et alba. 

Gloriosa, tans es la joya grans 
Que us venc de selh qu'el mon capdelha e te. 
Que vos lauzan no pot hom dir mas be 
Si tôt lo mons n'era tos temps lauzans : 

45 Quar en vos son totas plazens bontatz 
Gaugs et honors, salutz e caritatz, 
Verdier d'amor, qu'el tieu pressios ort 
Dessendet frugz que destruys nostra mort 
Verga seca fazen frug ses semen 

20 Porta del cel, via de salvamen 

De totz fizels lums e clardatz et alba. 



XIII' SIÈCLE 474 

XI. 
Crnillanme d'Antponl. 



Aubade à la Sainte-Vierge. 

Espérance de tous ceux qui espèrent fermement, 
Fleuve de plaisirs, source de vraie pitié 
Chambre de Dieu jardin d'où naissent tous biens 
Repos sans fin, guide (chef) des enfants orphelins 
5 Consolation des fidèles déconsolés, 
Fruit d'entière joie, assurance de paix, 
Port sans péril, porte du port du salut. 
Mère de Dieu, reine (dame) du firmament, 
Séjour d'amis, pur délice sans tourment 
1 Lumière et clarté et aube du paradis. 

Glorieuse, tant est grande la joie 
Qui vous vint de celai qui dirige et soutient le monde 
Qu'en vous louant on ne peut que bien dire 
Quand môme tout le monde vous louerait toujours ; 

45 Car en vous sont toutes beautés plaisantes, 
Joie et honneur, salut et charité. 
Verger d'amour, dans votre jardin précieux 
Est descendu le fruit qui a détruit notre mort 
rameau sec portant du fruit sans semence 

20 Porte du ciel, voie de salut, 

De tous les fidèles lumière, clarté et aube. 



472 



POESIES 

Plazens domna, qu'en vos a plazers tans 
Que tôt lo mons no n diria *1 mile ; 
Gloriosa, pus que tan as de be 
Membre t de me e de totz tos damans, 
5 Qu'el tiens gens cors fon per nostr'ops creatz. 
Cors gracios pies de totas beutatz, 
Pus que ses te non puesc trobar conort 
Perduy me lay on es vida ses mort, 
Près del tieu filh que m'a fach de nien, 
1 Si qu'ieu veya '1 sieu gay captenement 

Lay on no falh lums ni clardatz, ni alba. 

A 1 quom seran jauzens e benanans 
Tug vostre amie d'entier joy per jasse ; 
E pus Dieu vol qu'en vos sian tug be 

1 5 Gloriosa, siatz de mi membrans ; 
E sitôt s'es grans vostra sanctitatz, 
Non m'oblidetz, dompna, per mos peccatz ; 
Qu'aissi quom son mei falhimen pus fort 
M'es maiers ops que m desliuretz de mort ; 

20 E quar de vos aata merce n'aten 

Merce m'aiatz per vostre chausimen. 
Que me siatz lums e clardatz et alba. 

Qu'ieu falhitz, fais, mi sent greus e pezans 
Per mos fols faitz, et ai razon de que 
25 Quar grans so 'Is mais qu'ai faitz e pauc li be 
E *lh die tafur, per qu'ieu sui merceyans, 
Que m razonetz, plazens dompna, si us platz, 
Lay on seran dregz jutjamens donatz, 
Que no y valran plag ni agur ni sort 



XIIl* SIÈCLE 473 

Dame plaisante, en vous il y a tant de plaisirs 

Que le monde entier n'en dirait pas la millième (partie). 

Glorieuse, puisque tu as tant de biens, 

Souviens-toi de moi et de tous ceux qui t'invoquent. 

5 Car ton corps gentil fut créé pour notre besoin 
Corps gracieux plein de toutes beautés, 
Puisque sans toi je ne puis trouver réconfort 
Conduis-moi là où est la vie sans mort 
Près de ton fils qui m'a fait de rien 

10 De sorte que je voie son bienheureux royaume 
Là où ne cesse pas la lumière, la clarté et l'aube. 

Ah I comme ils seront joyeux et heureux (bien-allant) 
Tous vos amis, d'une joie entière pour toujours ! 
Puisque Dieu veut qu'en vous soient tous les biens, 

15 Glorieuse, souvenez- vous de moi. 
Et quoique votre sainteté soit grande 
Ne m'oubliez pas. Dame, à cause de mes péchés, 
Car comme mes manquements sont plus forts 
J'ai plus grand besoin que vous me délivriez de la mort ; 

20 Et puisque j'attends de vous une grande pitié 
Ayez pitié de moi par votre élection, 
Car vous êtes pour moi lumière, clarté et aube. 

Moi, pécheur, menteur (failli, faux) je me sens lourd et pesant 
A cause de mes folles actions et j'ai bien raison 

25 Car grands sont les maux que j'ai fait et petits les biens, 
Et mauvaises les paroles, c'est pourquoi je supplie 

Que vous me recommandiez, Dame plaisante, s'il vous plaît 
Là où seront rendus de justes jugements 

Car les discussions, les augurés, les sorts n'y pourront rien, 



474 POÉSIES 

Ans aura quecx per se paor de mort. 
Vos me mostratz al jorn del jutjamen 
Vostre car filh, ab cara resplanden 
Que m don ab joy lum e clardat et alba. 

5 Poderes Dieus, verays e merceyans, 
Merce m'aiatz, qu'ieu vos azor e us cre, 
E us ren lauzor de l'onor e del be 
Que m'avetz fag temps e jorns, mes et ans, 
Dieus Paire, Filhs salvaire, Crist nommatz, 

i Sayns Esperitz, e vera Trinitatz, 
Als peccador donatz via e conort 
Que s deliuron des liams de la mort, 
E 'is faitz venir al veray jauzimen 
On seran faitz maynt glorios prezen, 

4 5 Lay on estan lums e clardatz et alba. 

Lo sons es tal que tenh la folla gen, 

Lev si qui dorm, mentre que a merce pren 

Dieus peceadors, qu'el jorns ven après l'alba. 

Vida don Dieus ab joy ses marrimen 
20 En paradis, ab tôt lo sieu coven, 
A tolz aissels que diran aquest alba. 



XIII' SIÈCLE ^75 

Au contraire chacun aura pour soi peur de la mort. 

Vous, montrez-moi au jour du jugement 

Votre cher fils avec son visage resplendissant 

Pour qu'il me donne avec la joie lumière, clarté et aube. 

5 Dieu puissant, vrai et miséricordieux 

Ayez pitié de moi qui vous adore et crois en vous 
Et vous rends louange pour l'honneur et le bien 

Que vous m'avez fait dans le temps, les jours, les mois et les ans 
Dieu le Père, Fils sauveur nommé le Christ, 

1 Saint Esprit, Vraie Trinité, 

Donnez aux pêcheurs voie et force 
Pour qu'ils se délivrent des liens de la mort 
Et faites les venir au jugement véritable 
Où seront faits maints glorieux présents, 

45 Là où sont la lumière, la clarté et l'aube. 

Le sommeil est tel qu'il tient le peuple (la gent) insensé ; 
Que celui qui dort se lève pendant que Dieu reçoit à merci 
Les pécheurs, car le jour vient après l'aube. 

Que Dieu donne la vie avec la joie sans douleur 
20 Dans le paradis, au milieu de toute son assemblée, 
A tous ceux qui diront cette aubade» 



476 POÉSIES 

XIP SIÈCLE 

I. 

Peire Tidal 

m à Toulouse vers le milieu du Xir siècle. 

I. 

Ges pel temps fer e brau - 

Qu'adutz tempiers e vens 

Don torbals elemens 

E fal cel brun e blau 

Nos camja mos talens, 

Ans es mos pensamens 

En joie e eu chantar, 

Em volh mais alegrar 
Quan vei la neu sus en l'auta montanha 
Que quan las flors s'espandon per la planha. 

Domna, de vos mi lau, 

Quar etz douss' e plazens 

E la. plus avinens 

Que negus hom mentau ; 

Quel vostr' ensenhamens ^ 

Vos fai als conoissens 

Ben dir e tener car 

Et a mi tant amar 
Quel cors el sens me ditz qu'ab vos remanha 
E sim faitz mal qu'ad autra no m'en planha. 



Xtr-SÏÈCLE 4T7^ 

XIP SIÈCLE. 

I. 

Pierre Vidal 

Né à Toulouse vers le miîieHi'diS Xir siècle. 

I. 

Aucunement par le temps mauvais et sombre 
Qui amène tempêtes et vents, 
Par quoi il trouble les éléments" 
Et fait le ciel brun et bteu, 
5 Ne se change ma volonté. 

Au contraire ma pensée est 
A la joie et au chant, 
El je veux me réjouir plus 
Quand je vois la neige en haut sur la haute montagne 
40 Que lorsque les fleurs s'épanouissent dans la plaine. 

Dame, de vous je me loue, 
Car vous êtes douce et plaisante 
Et la plus avenante 
Qu'aucun homme ne mentionne ; 
16 Et votre instruction 

Vous fait aux hommes intelligents 
Bien parler et les tenir chers, 
Et elle me fait à moi tant aimer 
Que le cœur et la raison me disent de rester avec vous 
Et si vous me faites mal, de ne pas m'en plaindre à une autre, 

4i 



478 POÉSIES 

De lai on venh ni vau 

Soi vostres bendizens 

E sers obediens, 

Cum cel qu'ab vos estau 
S Per far vostres talens ; 

E jal francs chauzimens 

Non deuria tarzar 

So quem fai esperar, 
Que pos Àrtus an cobrat en Bretanha, 
1 Non es razos que mais jois mi sofranha. 

Car qui vos ve nius au 

No pot esser dolens 

Per negus marrimens. 

Ai! domna, tan suau 
15 M'apodera em vens 

Vostra cara rizens 

Que, quan vos aug parlar. 

No pose mos olhs virar. 
Tan m'abelis vostra bêla companha 
20 Que d'autra m'es salvatja et estranha. 

Amors e jois m'enclau 
Et amesuram sens, 

E beutatz e jovens ^ diJov r.i 

M'alegra em esjau, 
t5 El francs cors gais e gens , j 



M'es de totz mais gar«ns. 



>.î 



Xir SIÈCLE 179 

De là où je vais et viens 
Je suis votre biendisant (je fais votre éloge) 
Et votre serf obéissant, 
Comme celui qui est avec vous 
5 Pour faire votre volonté. 
Et maintenant le choix franc 
Ne devrait pas retarder 
Ce qu'il me fait espérer : 
Puisqu'ils ont recouvré Arthur en Bretagne (4) 
Il n'y a point de raison pour que la joie me manque plus long- 

[temps. 

Car celui qui vous voit et vous entend 

Ne peut être dolent 

D'aucun chagrin. 

Ah I Dame, tant suavement 
< 5 A de l'empire sur moi et me vainc 

Votre visage riant 

Que. quand je vous entends parler, 

Je ne peux tourner mes yeux. 

Et tant me plaît votre belle compagnie 
20 Que toute autre m'est sauvage et étrangère. 

Amour et joie m'enferment (m'enclavent) 
Et mesurent ma raison, 
Et beauté et jeunesse 
Me donnent allégresse et me rejouissent, 
25 Et le cœur franc, gai et gentil 
M'est garant de tous maux. 

(1) Allusion à la naissance d'Arthur de Bretagne en 1187. 



480 POÉSIES 

Bel ris ab dous esgar 
; '^ Me fan rir, e jogai? ; 
Cortes solatz me reten em gazanha 
E gaugz entiers mi toi trebalh e lanha. 

5 De lai on creissol fau 

Mi ven us jauzimens 
Don sui gais et jauzens, 
Qu'onral nom de Peitau ; 

^i,i<.i! ^uià^ ^iii-iEj allais recrezens, 
♦t>^>^ Cobes, mal despendens, 

No pot re conquistar 
Per soven penehenar. 
Sitôt si penh nis mira nis aplanha, 
Totz SOS afars no val una castanba. 

4 5 Quel cor a flac e eau 

E val meins que niens, 
Que per mil sagramehs 
Nol creiri 'om d'un clau ; 
E dolon m'en las dens 

SO Quan parli d'aitals gens, 

Per qu'eu m'o lais estar, 
D'En Saûc filh d'Albàr, 
On malvestatz se sojorna es banha, 
E SOS pretz es aitals cum fils d'aranha. 



]m* SIÈCLE 0^^ 

Beaux ris et doux regards 
Me font rire et jouer ; 
Courtoise consolation me retient en profit 
Et une joie entière m'enlève toute peine et tout chagrin. 

5 De là où croit le hêtre ^■ 

Il me Tient un bonheur 

Dont je suis gai et joyeux, 

Qui honore le nom de Poitiers (1 ) ; 

Et maintenant le faux découragé (2], 
40 Avare, mauvais dépensier (3), 

Ne peut rien conquérir 

Parce qu'il pille (pour peigner) souvent. 
Quoiqu'il peigne il ne s'embellit pas et ne s'aplanit pas. 

Toute sa conduite ne vaut pas une châtaigne. 

4 5 Car il a le cœur flasque et vide (cave) 

Et vaut moins que rien. 

Aussi pour mille serments 

On ne lui confierait pas une clé ; 

Et les dents me font mal 
20 Quand je parle de pareilles gens, 

(Aussi je les laisse faire (être), 

De seigneur Sureau fils de Saule 

Où méchanceté séjourne et se plaît (se baigne), 

Et sa valeur est pareille à celle d'un fil d'araignée. 



(1) Allusion à Richard-Cœur-de-Lion qui, en 1187, prit la croix comme 
comte de Poitiers. 

(2) Philippe-Auguste, souvent maltraité par les troubadours. 

(3) Le sens est obscur. Le poôte reproche-t-il à Philippe-Auguste son 
avarice ou ses hésitations? 



482 



POESIES 

Al rei valent e car 
Volh en mon vers mandar 
Que si sai pert Proensa, pauc gazanha 
Pel bel sojorn que pren lai en Espanha. 

Fraire, rir* e jogar 

Solh per vos e cantar ; 
Mas er es dreitz qu'en sospir et que planha, 
Quar vostr' amors m*es salvatg' et estranha. 

Bels Sembelis, per vos am mais Serdanha. 



II. 



10 Mon cors s'alegr' e s'esjau 

Per lo gentil temps suau 
£ pel castel de Fanjau 
Quem ressembla paradis, 
Qu'amors e jois s'i enclau 

15 £ tôt quant a pretz s'abau 

E domneis verais e fis. 

Non ai enemic tan brau, 
Si las domnas mi menlau 
Ni m'en ditz honor e lau, 
20 Qu'eu nol sia bos amis. 



XII' SIÈCLE ^83 

Au roi vaillant et cher (1 ) 

Je veux par mon poëme faire savoir 

Que s'il perd ici la Provence, il gagne peu 

Au beau séjour qu'il prend là-bas en Espagne. 

5 Frère (2), de rire et jouer 

Pour vous j'ai coutume et de chanter ; 
Mais maintenant il est juste que je soupire et me plaigne, 
Car votre amour est sauvage et étranger. 

Belle Zibeline (8), pour vous j'aime mieux la Cerdagne. 



n. 



10 Mon cœur est allègre et se réjouit 
A cause du gentil temps suave 
Et à cause du château de Fanjau 
Qui me semble le paradis. 
Car l'amour et la joie s'y enferment 

1 5 Et tout ce qui a du prix s'y trouve 
Et galanterie vraie et fine. 

Je n'ai pas d'ennemi si féroce, 
S'il me parle des dames 
Et m'en dit honneur et louange, 
ÎO Que je ne sois son bon ami. 



'\) Alphonse II d'Aragon, comte de Provence. 

(2) Probablement Barrai de Baux. 

(3) Stéphanie de Cerdagne. 



^84 paÉsiEs 

E quan mest lor non estau . ... 

Ni en autra terra vau, rrrov 

Planh e sospir e languis. 

d-i'A ItU' ''.^ 11';!]) ir 
Mos bals arqdiers de Laurac, 

S De cui m'abelis em pac, 

: M'a nafrat de part Galhac 

E son cairel el cor mis ; 

.ti^f Et anc mais colps tan nom plac. 

Qu'en sojorne a Saissac 

W'^''''^^^^ AhfmTeseinhCozls, 



III. 



Peire vidai demande un cheval de guerre (4). 



Drogoman senher. s'agues bon destrier. 
En fol plag foran intrat mei guerrier : 
C'aqui mezeis, cant hom lor me mentau, 
Mi temon plus que caillas esparvier, 
4 5 E non preson lor vida un denier, 
Tan mi sabon fer e salvatg' e brau. 



(1) Texte publié et commenté par M. Pairi Mever. V. Romania n» du 8 
octobre 1873. 



3m* SIÈCLE 485 

Et quand je ne suis pas au milieu d'elles 
Et que je vais dans un autre pays, 
Je gémis, soupire et languis. 

Mon bel archer de Laurac (1 ), 
5 Dont je me charme et me repais, 
M'a blessé du côté de Gailhac 
Et a mis sa flèche en mon cœur, 
Et jamais coup ne m'a plu davantage; 
Aussi je séjourne à Saissac 
10 Avec des frères et des cousins. 



III 
Pierre Vidal demande un cheval de guerre. 



Seigneur Drogman (2), si j'avais un bon destrier, 
En folle dispute (plaid) seraient entrés mes ennemis, 
Car là môme quand on me mentionne à eux 
Ils me craignent plus que les cailles l'épervier, 
15 Et ils ne prisent pas leur vie un denier, 
Tant ils me savent fier, sauvage et féroce. 

(1) Probablement Dona Loba de Pueinautier. 

(2) Nom de convention qui désigne {K^ut-éfre Barrai de Baux, vicomte 
de Marseille. Pierre Vidal dit ailleurs «E N Droçmans nom au nim vc », 
et le seigneur Drogman ne m'entend ni me voit. Voir Bartscli : L. vu, 
vers 89. 



<86 POÉSIES 

II. 

Cant ai vestit mon fort ausborc doblier 
E cent lo bran qaem det En Gui l'autrier, 
La terra crola per aqui on vau : 
E non ai enemic tan sobrancier 
5 Que tost nom lais las vias el sentier, 
Tan me dopton can senton mon esclaa. 

m. 

D'ardimen vail Rotlan et Olivier, 
E de domnei Berart de Mondesdier ; 
Car soi tan pros, per aco n'ai bon lau, 
4 Que sovendet m'en venon messatgier 
Ab anel d aur, ab cordo blanc et nier, 
Ab tais salutz don totz mos cors s'esjau. 

En totas res semble ben cavalier ; 
Sim soi e sai d'amor tôt son mestier 
15 E tôt aisso c'a drudari' abau, 

Cane en cambra non vitz tan plazentier 

Ni ab armas tan mal ni tan sobrier; 

Don m'ama em tem tais que nom ve ni m'au. 

V. 

E s'eu agues caval adreit corsier, 
20 Suau s'estes lo reis part Balaguier 
E dormis se planamen e suau ; 
Qu'eul tengr'en paz Proens' e Monpeslier, 



XII' SIÈCLE 187 

II. 

Quand j'ai revêtu mon fort haubert double^ 
Et ceint l'épée que m'a donnée En Guy naguère, 
La terre branle par là où je vais , 
Et je n'ai ennemi si orgueilleux 
5 Qui tôt ne me laisse les voies et le sentier, 

Tant ils me redoutent quand ils entendent mon pas. 

III. 

Pour la hardiesse je vaux Roland et Olivier 
Et pour la galanterie Berart de Montdidier. 
Car je suis tant preux, pour cela j'en ai bonne louange, 
i Que souvent m'«n viennent des messagers 

Avec un anneau d'or, avec un cordon blanc et noir. 
Avec de tels saluts que tout mon cœur s'en rejouit. 

IV. 

En toutes choses je semble bien chevalier ; 

Si le (me) suis-je et je sais tout le métier d'amour 
4 5 Et tout ce qui convient à druerie, 

Car jamais en chambre vous ne vites tant plaisant 

Ni avec des armes tant mauvais et tant puissant, 
Pour cela m'aime et me craint tel qui ne me voit ni ne m'entend. 



Et si j'avais un cheval adroit coursier, 
20 Tranquille ?e tiendrait le roi vers Balaguer, 
Et s'endormirait doucement et suavement, 
Car je lui tiendrais en paix la Provence et Montpellier; 



i88 , j]^pés?ES 

Que raubador ni malvatz rocinier 
JXol rauberan mai Autaves ni Crau. 

E sil reis torn' a Tolosa el gravier, 
E n'eis lo coms e siei caitiu dardier, 
5 Que tôt jorn cridon : Aspa ! et Orsau I 

D'âitan me van qu'eu n'aurail colp premier, 
E i ferrai tan queis n'intraran doblier, 
E eu ab lor, qui la porta nom clau. 

VJI. 

E s'eu consec gelos ni lauzengier 
'?i|f '"^'^ C'abfals conseil gaston l'autrui sobrier, 
E baisson joi a presen et a frau, 
Per ver sabran cal son li colp qu'eu fier, 
Que s'avian cors de fer e d'acier 
No lur valra una pluma de pau. 

vin. 

i 5 Na Vierna, merce de Monpeslier, 
En raina sai (1 ) amaretz cavalier, 
Don jois m'es mais cregutz per vos, Deu lau. 



(l) M. Paul Meyer propose la correction : « En Rainiers ar », Seigneu 
Reynier maintenant... 



0! 



XI l' SIÈCLE ^8§ 

De sorte que les voleurs et les mauvais roussiniers (1) 
Ne lai pilleraient plus l'Autaves (2) ni la Crau. 

VI. 

Et si le roi retourne à Toulouse dans le gravier, 
Et si le comte en sort et ses chétifs dardiers 
5 Qui tout le jour crient : Aspa ! et Orsau ! 

D'autant je me vante que j'en aurai le premier coup, 
Et j'y frapperai tant qu'ils en rentreront deux fois plus vite, 
Et moi avec eux qui ne me ferment pas la porte. 

VII. 

Et si j'atteins les jaloux ou médisants, 
4 Qui avec de faux conseils détruisent la supériorité d'autrui 
Et abaissent la joie ouvertement et en cachette, 
Pour vrai, ils sauront quels sont les coups que je frappe 
Car s'ils avaient un corps de fer et d'acier, 
Il ne leur vaudrait pas une plume de paon. 

VIII. 

45 Dona Vierna, la merci de Montpellier, 

En reine maintenant vous aimerez un chevalier. 
Pour cela la joie m'est encore accrue par vous, j'en loue Dieu. 



(1) Montée sur des roussins et non sur des destriers. 

(2) L'Àutavès, au Moyen-Age, était un territoire assez étendu de la vi- 
guerie de Tarascon. Aujourd'hui encore un mas appelé le Taves se trouve 
a deux kilomètres de la route de Tarascon à Saint-Remy. — V. Romania, 
II, 431. 



490 POÉSIES 

IV. 

Eloge de la Provence. 

Ab l'alen tir vas me l'aire 
Qu*ea sen venir de Proensa : 
Tôt quant es de lai m'agensa, 
Si que qaan n'aug ben retraire 
5 Eu m'o eseout en rizen 

En deman per un mot cen, 

Tan m'es bel quan n'aug ben dire. 

Qu'om no sap tan dous repaire 
Cum de Rozer tro qu'a Vensa, 
10 Si cura clau mars e Durensa, 

Ni on tan fis jois s'esclaire. 
Per qu'entre la franca gen 
Ai laissât mon cor jauzen, 
Ab leis que fais iratz rire. 

\ 5 Qu'om no pot lo jorn maltraire 

Qu'aja de leis sovinensa, 
Qu'en leis nais jois e comensa ; 
E qui qu'en sia lauzaire 
De ben qu'en diga noi men, 

ÎO Quel melher es ses conten 

El genser qu'el mon se mire. 

(1) Texte donné par Bartsch : Peire Yidal's Lieder, p. 35. 



XII* SIÈCLE 191 

IV. 

Eloge de la Provence. 

Avec l'haleine je tire vers moi l'air 
Que je sens venir de Provence. 
Tout ce qui est de là me plaît. 
Si que quand j'en entends bien parler, 
5 Je me l'écoute en riant ; 

J'en demande pour un mot cent, 

Tant ce m'est beau quand j'en entends dire du bien. 

Car on ne sait si douce demeure ^repaire^ 
Comme du Rhône jusqu'à Vense, 
40 Comme ce ç'w'enferme la mer et la Durance, 
Ni lieu où tant fine joie brille (^s'éclairej . 
C'est pourquoi au milieu de la gent franche 
J'ai laissé mon cœur joyeux, 
Avec elle qui fait rire ceux qui sont en colère. 

45 On ne peut condamner fmaltraiter^' le jour 

Où j'ai d'elle souvenance. 

Car en elle naît et commence la joie, 

Et quel que soit son louangeur. 

Quelque bien qn'il en dise il ne ment pas, 
20 Car c'est le meilleur, sans contestation 

Et le plus beau qu'on voie au monde. 



192 POESIES 

E s'eu sai ren dir ni faire 
Ilh n'ajal grat, que sciensa 
M'a donat e conoissença 
Per qu'eu suis gais e chantafri. 
5 E tôt quant fauo d'avinen 

Ai del seu bel cors plazen, 
Neis quân de bon cor consire. 



V. 



Sim hissava de chantar 

Per trebalh ni per afar, 
4 Ben leu dirian las gens 

'^^' Que non es aitals mos sens 

Ni ma Galhardia 

Cum esser solia. 

Mas beus pose en ver jUrar 
45 Qu' anc mais tan nom plac jovens 

Ni pretz ni cavalaria 

Ni domneis ni drudaria. 

E s'eu podi' acafcar 
So que m'a fait comensar 
20 Mos sobresforcius talens, 

Ahxandres fo niens, 
Contra qu'eu séria ; 
E s'a Deu plazia 
Que m'en denhes ajudar, 



XIl* SIÈCLE ^3 

Et si je sais dire ou faire quelque chose 
Qu'elle en ait le gré, car elle m'a donné 
La science et la connaissance 
Par quoi je suis gai et chanteur. 
Et tout ce que je fais (U convenable (^avenant^ 
Je le tiens de son beau corps plaisant, 
Môme quand de bon cœur je rôve. 



V. 



Si je cessais de chanter 

Pour travail ou pour affaire, 
40 Bien vite les gens diraient 

Que mon sens n'est plus tel. 

Ni ma gaillardise, 

Comme il avait coutume d'être. 

Mais je puis bien vous jurer en vérité 
45 Que jamais ne m'a tant plu la jeunesse 

Ni la valeur, ni la chevalerie, 

Ni la galanterie et la druerie. 

Et si je puis achever 
Ce que m'a fait commencer 
tO Ma volonté faisant un effort suprême, 

Alexandre n'a rien été 
Comparé à ce que je serais ; 
Et s'il plaisait à Dieu 
Qu'il daignât m'aider, 

43 



fti POÉSIES 

iàl seus verais monumens 
Lonjamen non estaria 
Sotz mal serva senhoria. 

itofifi'sVi. Hom nos deuria tarzar 
6 De ben dir e de melhs far 

Tan quan vida l'es prezens, 
Quel segles non es mas vens ; 
E qui plus s'i fia, 
Fai major folia : 
4 Qu'a la mort pot hom proar 

Cum pauc val aurs als manens. 
Per qu'es fols qui nos castia 
E non renh' eh cortezia. 

Mas tant ai de que pensar 
4 5 Qu'eu no pose ben desliurar 

Totz mos honratz pensamens. 

Pero bos comensamens 

Mostra bona via, 
^ Qui no s'en cambia. 

20 Mas eu per sobresforsar 

Cug dels felos mescrezens 

En breu recobrar Suria 

E Damasc e Tabaria. 

,'riv.'' Qu'eu non aus desesperar ' 
Î6 A lei d'un rei flac, avar, 

Cui sobra aurs et argens 
E cuja, quar es manens, 
Qu'autre Deus non sia 



o^ 



XII* SIÈCLE 1Ô5 

Désormais son vrai tombeau 

Ne resterait plus longtemps 

Sous une (mal serve) vile puissance. 

On ne devrait pas tarder 
5 De bien dire et de mieux faire 

Tant que la vie est là (présente), 
Car le siècle n'est jamais vaincu, 
E qui plus s'y fie 
Fait plue grande folie ; 
^ Car à la mort on peut prouver 

Combien peu vaut l'or pour ceux qui restent. 
C'est pourquoi fol est celui qui ne se corrige pas 
Et ne règne pas avec courtoisie. 

Mai j'ai tant à quoi penser 
45 Que je ne puis bien exprimer (délivrer) 

Toutes mes honorables pensées. 

Mais bon commencement 

Montre bonne voie 

Si on n'en change pas. 
ÎO Mais moi, pour faire un suprême effort, 

Je pense sur les félons mécréants 

Promptement (en bref) recouvrer la Syrie 

Et Damas et Sarnarie (?). 

Car je n'ose pas désespérer 
26 A l'exemple (à loi) d'un roi flasque, avare, 

Que domine l'or et l'argent 
Et qui pense, parce qu'il est riche, 
Qu'il n'y a pas d'autre Dieu 



496 POÉSIES 

Mas sa manentia ; 
Qu'avers lo fai renegar. 
Mas quan venral jutjamens, 
Car comprara fa feania 
6 £ l'enjan e la baazia. 

Ar m'er mon chant a virar 
Vas ma domna cai ten car 
Plas que mos olhs ni mas deus ; 
Ni no pose esser jauzens 

40 Si leis non avia. 

Âissim lass' em lia 
Ab promettre ses donar 
Qu'autre gaugz nom es plazens, 
Ni ges de leis nom poîria 

45 Partir, neis sim aucizia. 

Tant es doussa per amar 
E bêla per remirar 
E cortez, e conoissens, 
Si qu'aïs pros et als valens 

20 De bêla paria, 

Que si ver dizia, 

£1 mon nom auria par : 

Mas fraitz m'a tais mil covens 

24 Que, s'un sol m'en atendia, 

Estort et garit m'auria. 

Na Vierna, cum que sia, 
Ea sui vostres tota via. 



Xll* SIÈCLE 497 

Que sa richesse. 
L'avoir le fait renier ; 
Mais quand viendra le jugement, 
Il achètera cher sa félonie 
5 Et la tromperie et le mensonge. 

Maintenant mon chaut doit se tourner 
Vers ma dame, qui m'est (que je tiens) chère 
Plus que mes yeux et mes dents, 
Et je ne puis être joyeux 

40 Si je ne l'ai pas. 

Tellement elle m'enlace et me lie 

En promettant (avec promettre) sans donner 

Que nulle autre joie n'est plaisant©, 

Et je ne pourrais pas d'elle me 

45 Séparer, même si elle me tuait. 

Elle est tellement douce à aimer 

Et belle à regarder 

Et courtoise et instruite 

Qu'aux preux et aux vaillants 
20 Elle paraîtrait si belle 

Que, s'ils disaient vrai, 

Dans le monde il n'y aurait pas sa pareille. 

Mais elle m'a brisé tant de mille accords 

Que si elle en accomplissait un seul 
25 Elle m'aurait sauvé et guéri. 

Dona Vierna, comme qu'il soit, 
Je suis votre toujours. 



<98 POÉSIES 



II. 



folqaet, de Marseille 

Mort en 4213 



I. 

Prière. 



Senher Dieus qae fezist Adam 
Et assagiest la fe d'Abram 
E denhest penre carn e sanc 
Per nos, tan fust humils e franc ! 
5 Pueis liuriest ton cors a martire, 

Don mos cors en pessan m'albire 
Que trop fesist d'umilitat, 
Segon ta auta poestat ; 
Dieus Jhesu Crist, filh de Maria , 
'lO Senher, mostra m la drecha via, 

E no y esgart los meus neletz 
E retorna m' al camis dretz. 

■ri 

Tant me sobra peceatz mortals. 
Si tu, vers Dieus, doncx. no m'en vais, 
45 Tant es cozens lo mais que m toca, 

Que nol puesc comtar ab la boca, 
Ni metge no m'en pot valer, 
Si ta no m vais per ton plazer. 



XII' SIÈCLE ^99 

n. 

f olqnet, de Marseille 

i/oWen1213 



I. 

Prière. '^^ 

Seigneur Dieu, qui as fait Adam 

Et as éprouvé la foi d'Abraham 

Et as daigaé prendre chair et sang 

Pour nous, tant lu as été humble et franc, ^ 

5 Puis a livré ton corps au martyre, 
De la vient que mon eœur me fait croire, quand j'y pense. 

Que tu as agi avec trop d'humilité 

D'après ta haute puissance. 

Dieu Jésus-Christ fils de Marie, 
40 Seigneur, montre-moi la droite voie 

Et ne regarde pas mes négligences, 

Et fais-moi rentrer dans le droit chemin. 

Tant me domine le péché mortel. 
Si toi, vrai Dieu, maintenant ne me protèges, 
45 Tant est cuisant le mal qui me touche 
Que je ne puis le conter avec la bouche. 
Aucun médecin ne peut m'en guérir, 
Si tu ne m'en guéris pas par ton bon plaisir. 



2^ POÉSIES 

Glorios Dieus, per ta merce 
Dressa ta cara deves me 
E remira lo greu trebalh 
C'aissi me tensona e m'assalh ; 
5 Quels mieus peccatz son massa trops 

El tieu cosselh m'a mot gran ops. 

Merce te clam, com hom vencut, 
Que m'aiutz, Dieus, per ta vertut ; . 
Qu'en peccat soi natz e noiritz 

40 Et en peccat ai tan dormitz 

C'a pena vei la clara lutz 
Qu'el tieu Sant esperit m'adutz. 
En escur vauc com per tenebras, 
Malautes sui pus que de febras, 

45 En caitivier jau et en pena, 

E tenc al col tan gran cadena 
Que tôt soi pesseiatz e franhs, 
Tant fort es dura e pezans. '^'0 

Glorios Dieus, senher del tro, 
ÎO Si t plai deliura m de preizo ; 

Ab gran dolor t'apel e crit ; 
Senher, no m metas en oblit. 
Glorios Dieus, tramet me lum 
Que m get dels huels aquel mal fuœ, 
Î5 Aissi que sian bels e clars ; 

Que no sia durs ni avars 
E reconosca Is tiens sendiers, 
C'aissi son plas e drechuriers. 
Dieus, perdona me en ma vida 
30 Totz mos peccatz e ma falhida. 



XII' SIÈCLE 204 

Dieu glorieux, par ta miséricorde 
Tourne vers moi ton visage 
Et considère le rude labeur 
Qui m'assaille ici et me combat, 
5 Car mes péchés sont beaucoup trop nombreux, 
Et j'ai très-grand besoin de ton secours (conseil) 

Je te demande merci comme un homme vaincu. 

Que par toi, mon Dieu, la vertu m'aide, 

Car je suis né et nourri dans le péché, 
40 Et dans le péché j'ai tant dormi 

Qu'à peine je vois la claire lumière 

Que ton Saint-Esprit m'apporte. 
Je vais dans l'obscurité, comme à travers des ténèbres, 

Je suis malade plus que de la fièvre, 
45 Je gis dans l'esclavage et dans la peine 

Et je porte au cou une si grande chaîne 

Qne j'en suis tout meurtri et brisé. 

Tant elle est dure et pesante. 

Dieu glorieux, seigneur du tonnerre, 
20 S'il te plaît délivre-moi de prison. 

Avec une grande douleur je t'appelle et je crie; 

Seigneur ne me mets pas en oubli, 

Dieu glorieux envoie-moi la lumière 

Qui m'ôtera des yeux cette mauvaise fumée, 
25 Afin qu'ils soient beaux et clairs ; 

Que jo ne sois pas dur ni avare 

Et que je reconnaisse tes sentiers 

Qui sont si unis et droits. 

Dieu pardonne-moi en ma vie 
30 Tous mes péchés et ma faute. 



202 POÉSIES 

Ans que la mort me sobrevengua, 
Quan non poirai menar la lengua ; 
Car penedensa del adoncx 
Non val à l'arma quatre joncx : 
5 Ajuda m, Dieus^ tost, no moticx, 

Car tost mos mortals enemicx 
JN'aurian gaug, senes acort, 
Si m podian liurar a mort. 
Senher Dieus, mot m'o tenc a tala; 
i Car ieu no trueb genh ni escala 

On te pogues venir denan 
Laisus on son li gaug e 1 san. 

Car plus greu comte qne d'arena 
Port de pecat sus en Vesquena ; 

'1 5 Qu'el mon no sai hom tan deslieure 

Pogues totz mos pecatz escrieure. 
Mas tu, senher vers Dieus, que saps 
Mos pessamens e totz mos aps, 
A tu non puesc esser celât 

20 Cal fui, cal soi, cal ai estât. 

DieuS; dona m genh co m 'en partisca, 
Per so que t laus e que t grazisca, 
Car tu yest Dieu dos, amoros, 
E senher Dieu tôt poderos. 

25 Veray Dieu, dressa tas aurelhas 

Enten mos clams e mas querelhas ; 
Aissi t mourai tenson e guerra, 
De ginolhos, lo cap vas terra, 



Xir SIÈCLE 

Avant que la mort ne vienne sur moi, 
Quand je ne pourrai remuer la langue \'i 
Car la pénitence de ce moment là 
Ne vaut pas à l'âme quatre joncs. 
5 Aide-moi bientôt, Dieu, ne tarde pas ; 
Car tous mes mortels ennemis 
En auraient de la joie, si sans rémission 
Ils pouvaient me livrer à la mort. 
Seigneur Dieu, je suis en grand danger, 
iO Car je ne trouve ni engin ni échelle 
Avec quoi je puisse venir devant toi 
Là haut où sont les joies et les saints. 

Car plus lourd que le sable est le compte 

Des péchés que je porte sur le dos. 
15 Je ne sais au monde homme si expéditif 

Qui pourrait écrire tous mes péchés; 

Mais toi. Seigneur, vrai Dieu, qui sais 

Mes pensées et toutes mes habitudes, 

A toi ne peut être caché 
20 Ce que je fus, ce que je suis, ce que j'ai été. 

Dieu, donne-moi de l'engin pour que j'en sorte. 

Afin que je t'en loue et que je t'en remercie, 

Car tu es Dieu doux, amoureux, 

Et Seigneur Dieu tout-puissant. 

25 Vrai Dieu tourne vers moi (dresse) tes oreilles, 
Entends mes appels et mes plaintes. 
Je poursuivrai la lutte et le combat avec toi 
A genoux, la tête vers la terre. 



203 



POÉSIES 

La mas jantas e 1 cap encli. 
Tan tro t prenda merce de mi ; 
E lavarai soven ma cara, 
Per tal que sia fresq *e clara, 
Ab l'aigua cauda de la fon 
Que nais del cors laisus el fron. 
Car lagremas e plans e plors 
So son a l'arma frutz e flors 



Senher Dieus, en tu ai mos precx ; 
4 leu soi tos fîlhs, tu mos parens 

Aias de mi bos cbauzimens ; 

Car ieu soi pies de tôt peccat 

E tu, senher, d'umilitat. 

Tu iest fort aut e ieu trop bas 
45 Car peccat m'a vencut e las. 

Dels enemics me garda, senher 

Que m volon dampnar e destrenher ; 

Ampara m, Dieus, mon esperitz, 

Ans qu'eu sia del tôt partitz, 
20 E dona m vida eternal, 

El tieu règne celestial. — Amen 



XII' SIÈCLE. 205 

Les mains jointes, la tête inclinée, 
Jusqu'à ce qu'il te prenne pitié de moi ; 
Et je laverai souventmon visage, 
Pour qu'il soit frais et clair, 
5 Avec l'eau chaude de la fontaine 

Qui naît du cœur et monte à la tête ; 

Car les larmes, les gémissements et les pleurs 

Sont à l'âme des fruits et des fleurs 

Seigneur Dieu vers toi vont (j'ai) mes prières. 
40 Je suis ton fils, tu es mon père, 

Aie de moi bonne compassion 

Car je suis plein de tout péché, 

Et toi, Seigneur, d'humilité. 

Tu es très haut et moi trop bas, 
45 Car le péché m'a vaincu et épuisé (lassé). 

Garde-moi, Seigneur, de mes ennemis 

Qui veulent me damner et me ruiner. 

Dieu, protège mon esprit, 

Avant que j'en sois tout-à-fait séparé, 
20 Et donne-moi la vie éternelle 

Dans ton royaume céleste. Amen. 



206 POÉSIES 



II. 



Chant de guerre contre les Maures d'Espagne 

Après la défaite d'Alphonse VIII (1195). 

Hueymais no y conosc razo 

Ab que nos poscam cobrir, 

Si ja Dieu volem servir, 

Post tant enquer nostre pro 
5 Que son dan en vole sufrir ; 

Quel sépulcre perdem premeiramen 
Et ar suefre qu'Espanha s vai perden 
Per so quar lai trobavon ochaizo, 
Mas sai si vais no temem mar ni ven. 
4 Las 1 cuni nos pot plus fort aver somos, 

Si doncx no fos tornatz morir per nos ? 

De si mezeis nos fes do, 

Quan venc nostres tortz deslir; 

E fes so sai a grazir 
45 Quan si ns det per rezemso. 

Doncx qui vol viure ab morir 
Er don per Dieu sa vid' e la y prezen, 
Qu'el la donet e la rendet moren, 
C'atressi deu hom morir no sab quo. 
20 Ai 1 quant mal viu qui non a espaven ! 

Qu'el nostre viures don em cobeitos 
Sabem qu'es mais et aquel morir bos 



Xïl* SIÈCLE 207 



II. 

Chant de guerre contre les Maures d'Espagne 

Après la défaite d'Alphonse VTIl (1195) 

Maintenant je ne connais point de raison 

Avec laquelle nous puissions nous couvrir, 

Si enfin nous voulons servir Dieu ; 

Parce qu'il a tant cherché notre avantage 
5 Qu'il voulut en souffrir grand dommage, 

Car nous avons d'abord perdu le saint sépulcre 
Et maintenant nous souffrons que l'Espagne s'aille perdant. 
Il est vrai que là-bas on trouvait des obstacles ; 
Mais ici au moins nous ne craignons ni mer ni Tent. 
40 Hélas! comment peut-il nous avoir sommés plus fort 
A moins qu'il ne fut retourné à mourir pour nous ? 

De soi-même il nous a fait don, 

Quand il vint effacer nos péchés 

Et fit ce dont il faut le remercier. 
45 Quand il se donna à nous pour rachat. 

Donc que celui qui veut vivre en mourant 
Maintenant donne sa vie pour Dieu et la lui présente, 
Car Dieu la donna et la rendit en mourant. 
Du reste l'homme doit mourir et il ne sait comment. 
20 Hélas combien mal vit celui qui n'a pas d'épouvante I 
Car notre vie dont nous sommes avides 
Kous savons qu'elle est mal et que cette mort est un bien. 



208 POÉSIES 

Aujatz en quai error so 
Las gens, ni qjae poiran dir, 
Quel cors qu'otn no pot gandir 
De mort, per aver quey do, 
5 Vol quecx gardar e blandir ; 

E de Tarma non a nulh espaven 
Qn'om pot gardar de mort e de turmen : 
Pens quecx de cor s'ieu dig vertat o no, 
E pueys aura d'anar melhor talen ; 
10 E ja noy gart paubreira nuls hom pros, 

Sol que comens, que Dieus es piatos. 

Cor sivals pot aver pro, 
D'aitan pot quecx s*en garnir, 
Que Vas pot Dieus totz complir 
45 E nostre reys d'Arago ; 

Qu'ieu no cre saubes falhir 
A nul que y an ab bon cor et valen. 
Tan pauc vezem que falh a l'autra gen ; 
Non deu ges far a Dieu pejurazo, 
20 Qu'elh l'onrara silh li fai onramen ; 

Qu'ogan si s vol n'er coronatz sa jos, 
sus el cel ; Vus no ilh falh d'aqueslz dos 

E non pretz folha razo 
Lo reys castelhas, ni s vir 
25 Per perdre, ans deu grazir 

A Dieu, quel raostr'el somo 
Qu'en lui se vol enantir. 

Et autr' esfortz ses Dieu torn' a nien ; 

C'aissi valra son rie pretz per un cen, 



XU* SIÈCLE SOd 

Entendez en quelle erreur sont 

Les gens et ce qu'elles pourraient dire. 

Car le corps qu'on ne peut préserver 

De la mort, quelque richesse qu'on y emploie (donne) 
5 Chacun veut le garder et le flatter, 

Et il n'a aucune craainte de l'âme 
Qu'on peut préserver de la mort et du tourment. 
Que chacun pense en son cœur si je dis la vérité ou non 
Et ensuite il aura la meilleure volonté d'aller où il doit. 
\ Et que nul homme preux ne regarde à sa pauvreté, 
Seulement qu'il commence, car Dieu est compatissant. 

Il peut du moins avoir le cœur preux 
Chacun peut se pourvoir d'un tel cœur, 
Car le reste Dieu peut tout accomplir 
45 Et notre roi d'Aragon, 

Car je crois qu'il ne saurait faillir 
A personne qui y va avec un cœur bon et vaillant, 
Tant nous voyons peu qu'il manque à autres gens. 
Il ne doit aucunement faire parjure à Dieu 
20 Qui l'honorera s'il lui rend honneur 

Car cette année, s'il le veut, il sera couronné ici-bas 
Ou là-haut dans le ciel, une de ces deux choses ne eut lui 

[manquer. 
Qu'il ne fasse pas cas de folles paroles (raisons) 
Le roi de Castille, qu'il ne se tourne pas ailleurs 
Î5 A cause de ses pertes, il doit plutôt remercier 

Dieu qui lui montre et l'avertit 
Que par lui il veut triompher. 
Tout autre effort sans Dieu se tourne à néant, 
Car ainsi son riche prix vaudra cent fois plus 

U 



21 POÉSIES 

Si acuelh Dieu hueimais per companho 
Qu'el no vol re mas roconoyssemen. 
Sol que vas Dieu non sia ergulhos 
Moût er sos pretz onratz e cabalos. 

5 Vida e pretz, quan va de folha gen, 

On plus aut son cazon leugeiramen : 
Bastiscam doncx en ferma peazo 
El pretz que i s ten quan l'autre van cazen; 
Que totz SOS pretz, sos gaugz e sos lausfos 
40 En pessar fort, tant a Dieus fait per nos. 

Bels Azimans Dieus vezem que us aten 
Que en aissi us vol gazanhar francamen 
Qu'onrat vos te tant que a mi sap bo ; 
No '1 fassatz doncz camjar son bon talen, 
4 5 Ans camjatz vos ; que mais val per un dos 
Qu'om s'afranha ans que fortz cari jos. 



XII* SIÈCLE 211 

S'il accueille désormais pour compagnon, Dieu 
Qui ne veut rien sinoa de la reconnaissance. 
Pourvu qu'envers Dieu il ne soit pas orgueilleux 
Son prix, sera très-honoré et capital 

La vie et le prix quand ils viennent de gens insensés 

Plus ils sont haut plus ils tombent (légèrement) facilement. 

Bâtissons donc sur un ferme terrain 

Le prix qui se maintient quand l'autre va tombant, [ (futj 
Car tout le prix de ces gens-là, sa joie et sa louange s'est tourné 
En pensée accablante, à cause de tout ce que Dieu a fait pour 

[nous* 

Bel Aziman (1 ), nous soyons bien que Dieu vous garde 
Parce qu'ainsi il veut vous gagner franchement 
Et qu'il vous maintient honoré, ce qui rop. paraît bon. 
Ne lui faites donc pas changer sa bonne volonté, 
Mais changez vous-même ; car il vaut mieux qu'en homme doux 
On se soumette plutôt que de tomber en voulant être fort(î). 

(1) Ce nom de convention désigne probablement Barrai, seigneur de 
Marseille, que Floquet voulait décider à marcher au secours du roi de 
Castille. 

(•2 Ces deux derniers vers sont obscurs. Galvani donne au mot dos le 
sens de deux, et traduit : il vaut mieux de deux choses l'une. M. Mila tra- 
dvit : il vaut mieux par un don; mais le cas oblique exigerait do et non 
pas dos. Il me semble qu'ici dos signifie doux, par opposition au fortx du 
vers suivant. 



242 POÉSIES 



m. 

Bertrand de Bopii. 



I. 

Chant de guerre. 

Be m play lo douz temps de pascor 
Que fai fuelhas e flors venir, 
Et play mi quant aug la baudor 
Dels auzels que fan retentir 
6 Lor chan per lo boscatge ; 

E play me quant vey sus els pratz 
Tendas et pavallos fermatz, 
E plai m'en mon coratge 
Quan vey per campanhas rengatz 
^0 Cavalliers ab cavals armatz. 

E play mi qnan li corredor 
Fan las gens e *ls avers fugir, 
E play me quan vey aprop lor 
Gran ren d'armatz ensems brugir, 

46 Et ai gran alegratge 

Quan vey fortz castelhs assetjatz, 
E murs fondre e derocatz 
E vey l'ost pel ribatge 
Qu'es tôt entorn claus de fossatz 

80 Ab lissas de fortz pals serratz. 



XII' SIÈCLE 213 

m. 

Bertrand de Born. 



I. 

Chant de guerre. 

Bien me plait le doux temps de printemps 

Qui fait feu'lles et fleurs venir 

Et bien me plaît quand j'entends les ébats 

Des oiseaux qui font retentir 
5 Leur chant par le bocage. 

Et bien me plaît quand je vois sur les prés 

Tentes et pavillons fermés 

Et bien me plaît en mon cœur 

Quand je vois rangés par les campagnes 
iO Chevaliers et chevaux armés. 

Et me plaît quand les coureurs 

Font fuir les gens et les troupeaux (biens, avoir). 

Et me plaît quand je vois après eux 

Grande quantité d'hommes armés bruire ensemble, 
15 Et j'ai grande allégresse 

Quand je vois des chilteaux forts assiégés 

Et les murs se fondre et démolis 
Et je vois l'armée sur le bord 

Qui est tout à l'entour clos de fossés 
20 Avec des palissades de forts pieux serrés. 



21 4 POÉSIES 

Atressi m play de bon senhor 
Quant es primiers a l'envazir 
Ab caval armât, ses temor ; 
C'aissi fai los sieus enardir 
5 Ab valen vassallatge; 

E quant el es el camp intratz 
Quascus deu esser assermatz 

E segre el d'agradatge, 
Quar nulhs hom non es ren prezatz 
^0 Tro qu'a manhs colps près e donatz. 

Lansas e brans, elms de color, 
Escutz traucar e desgarnir 
Veyrem a l'intrar del estor 
E manhs vassalhs ensems ferir, 

i 5 Don anaran a ratge 

Cavalhs dels mortz e del s nafratz, 
E ja pus l'estorn er mesclatz, 
Negus hom d'aut paratge 
Non pens mas d'asclar caps e bratz 

20 Que mais val mortz que vins sobratz. 

Jeus die que tan no m'a sabor 
Manjars ni heure ni dormir 
Gum a quant aug cridàr : a lorl 
D'ambas las parlz, e aug agnir 

25 Gavais voitz per l'ombratge 

Et aug cridar : aidatzl aidatz I 
E vei cazer per los fossatz 

Paucs e grans per l'erbatge 
E vei los mortz que pels costatz 

30 An los tronsons outre passatz. 



Xir SIÈCLE 2^5 

Pareillement me plaît un bon seigneur 
Quand il est le premier à envahir 
Avec un cheval armé, sans crainte 
Car ainsi il fait s'enhardir les siens 
5 Avec vaillant courage. 

Et quand il est entré dans le champ {de balaille) 
Chacun doit être préparé 

Et le suivre de bon cœur 
Car nul homme n'est prisé en rien 
10 Jusqu'à ce qu'il ait reçu et donné maints coups. 

Les lames, les épées, les heaumes de couleur 

Les écus trancher et dégarnir 

Nous verrons dès l'entrée du combat 

Et maints vasseaux frapper ensemble. 
45 C'est pourquoi s'en iront à la rage 

Les chevaux des morts et des blessés 

Et maintenant puisque le combat est mêlé. 
Nul homme de haut parage 

Ne peut que fendre tètes et bras, 
20 Car mieux vaut un mort qu'un vivant vaincu. 

Je vous dis que pas tant de saveur n'a pour moi 

Manger, ni boire, ni dormir 

Comme en a quand j'entends crier : à eux I 

Des deux parts et que j'entends hennir 
25 Les chevaux vides sous l'ombrage 

Et que j'entends crier : à l'aide, à l'aide I (aidez) 

Et que je vois tomber par les fossés 
Petits et grands sur l'herbe, 

Et que je vois les morts qui, par les côtés, 
30 Ont lis tronçons outre-passés. 



216 POÉSIES 



Baros metetz en gatge 
Castels e vilas e ciutatz 
Enans qu'usquecs no us guerreiatz. 

Papiol, d'agradatge 
Ad Oc e No t'en vai viatz, 
Die li que trop estan en patz. 



II. 

Elégie sur la mort du prince Henrif fils de Henri II 
d'Angleterre. 

Si tut U dol el plor el marrimen 
E las dolors el dan el caitivier, 
Que hom agues en est segle dolen, 
10 Fosson ensems, sembleran tut leugier 
Contra la mort del jove rei engles, 
Don reman pretz e jovens doloiros, 
El mons escurs e tenhs e tenebros 
Seras de tôt joi, pies de tristor e d'ira. 

43 Dolent e trist e plen de marrimen 

Son remanzut li cortes soudadier, 

El trobador, el joglar avinen; 

Trop an agut en mort mortal guerrier 

Que toit lor a lo jove rei engles 
20 Vas cui eran li plus lare cobeitos, 

Ja non er mais ni non crezatz que fos, 

Vas aquest dan, el segle plors ni ira. 



XII* SIÈCLE 217 

Barons mettez en gage 
Châteaux, villes et cités 
Avant qu'aucun ne vous guerroie. 

Papiol (i ) de bon cœur 
Va-t-en vite vers Oui et Non (2), 
Dis lui qu'ils sont trop en paix. 



n. 

Elégie sur la mort du prince Henri^ fils d'Henri II 
d'Angleterre. 

Si tous les deuils et les pleurs et les chagrins 
Et les douleurs et les pertes et les m9ux 
Qu'on pourrait avoir (aurait) en ce siècle dolent 
40 Etaient ensemble, ils sembleraient tout légers 
Auprès de la mort du jeune roi anglais, 
Par qui la valeur et la jeunesse restent accablés de douleur 
Et le monde obscur et voilé et ténébreux 
Privé de toute joie, plein de tristesse et d'affliction. 

45 Dolents et tristes et pleins de chagrin 
Sont restés les courtois soldats 
Et les troubadours et les jongleurs avenants 
Ils ont en dans la mort trop mortelle ennemie 
Car elle leur a enlevé le jeûna roi anglais 

20 Auprès de qui les plus généreux étaient avares 
Il n'y aura jamais et ne croyez pas qu'il y ait eu 
Auprès de ce malheur ni pleurs ni tristesse dans le monde» 

(1) Le jongleur de Bertrand de Born. 

(2) C'est Richard-Cœur-de-Lion, que le poète appelle Oui kt Non, 



218 POÉSIES 

Estenta mort, plena de marrimen, 
Vanar te pods quel melhor cavalier 
As toit al mon qu'anc fos de nulha gen ; 
Quar non es res qu'a pretz aja mestier 
5 Que tôt no fos el jove rei engles : 
E fora meils, s'a Deu plagues razos, 
Que visques el que mant autr' envios 
Qu'anc no feron als pros mas dol et ira. 

D'aquest segle flac, plen de marrimen 
4 S'amors s'en val, son joi tenh mensongier 

Que ren noi a que non torn en cozen ; 

Totz jorns veiretz que val mens huei que ier. 

Cascus se mir el jove rei engles 

Qu'era del mon lo plus valens dels pros ; 
<5 Ar es anatz sos gens cors amoros 

Dont es dolors e desconortz et ira. 

Celui que plac per nostre marrimen 
Venir elmon e nos trais d'encombrier, 
E receup mort a nostre salvamen, 
20 Coni a senhor humil e dreiturier, 

Clamem raerce, qu'ai jove rei engles » 

Perdon, sil platz, si com es vers perdos, 
El fass 'estar ab onratz cooipanhos 
Lai on anc dol non ac ni aura ira. 



Xir SIÈCLE 219 

Puissante mort, pleine d'afflictions 
Tu peux te vanter que le meilleur cavalier 
Qui fut jamais en aucun pays tn l'as enlevé au monde. 
Car il n'est rien de ce qu'il faut estimer 
5 Qi^i ne fut tout dans le jeune roi anglais. 

Et il serait mieux, si à Dieu plaisait cette raison, 

Qu'il vécût lui que maints envieux 

Qui jamais ne firent aux preux que douleur et peine. 

De ce siècle amolli plein de misère 
10 Si l'amour s'en va je tiens sa joie pour mensongère 

Car il n'y a rien qui ne tourne en souffrance ; 

Toujours vous verrez qu'aujourd'hui vaut moins qu'hier. 

Que chacun se regarde dans le jeune roi anglais, 

Qui était au monde le plus vaillant des preux. 
i 5 Maintenant s'en est allé son gentil cœur aimant 

C'est pourquoi il y a douleur et déconfort et tristesse. 

A celui à qui il plut, à cause de notre affliction, 

De venir dans le monde, et qui nous tira d'encombre 

Et reçut la mort pour notre salut 

20 Comme à un maître doux et juste 

Crions merci, pour qu'au jeune roi anglais 

Il pardonne s'il lui plaît, car il est le vrai pardon , 

Et qu'il le fasse habiter avec d'honorés compagnons 

Là où il n'y a jamais eu de douleur et où il n'y aura jamais de 

[tristesse 



220 



POESIES 



IV. 
Rambaud de Taqneiras. 



Elégie 

Eciite en Orient après la Croisade de 1198. 

No m'agrad' iverns ni pascors 
Ni clar temps ni fuelhs de guarricx. 
Quar raos enans me par destricx 
E totz mos magers gaugs dolors ; 
5 E son maltrag tug mei lezer 
E dezesperat mei esper 
E sim sol amors e dompneys 
. Tener guay plus que l'aigua 'I peys; 
E pus d'amdui me sui partitz 
-10 Cum hom eyssellatz e marritz, 

Tôt' autra vida m sembla mortz 
E tôt autre joy desconorts. 

Pus d'amor m'es falhida '1 flors 
El dous frug el gras el espicx, 

15 Don jauzi' ab plazens predicx 

E pretz m'en sobrav' et bon ors 
Em fazia entr' els pros caber 
Era m fai d'aut en bas chazer ; 
E si nom semblés fols esfreys, 

20 Ane flama tan tost non s'esteys 



Xll* SIÈCLE 22 ^ 

IV. 
Rain1»aud de Vachères. 



E légie 

Ecrite en Orient après la croisade de 1198. 

Ni l'hiver ni le printemps ne me plaît 

Ni le temps clair ni les feuilles de chêne 

Car mon avantage me paraît détresse 

Et toutes mes plus grandes joies, douleur. 
5 Et tous mes loisirs sont pénibles 

Et désespérés tous mes espoirs 

Car l'amour et la galanterie ont coutume de me 

Tenir gai plus que l'eau le poisson 

Et depuis que de tous les deux je me suis séparé 
10 Commi un homme exilé et affligé 

Toute autre vie me semble mort 

Et toute autre joie déplaisir. 

Depuis que d'amour m'a manqué la fleur 
Et le doux fruit et le grain et l'épi 

1 5 Dont je jouissais avec d'agréables paroles, 
Dont la valeur et l'honneur me dominaient 
Et me faisaient arriver parmi les preux, 
Maintenant il me fait tomber de haut en bas 
Et si cela ne me semblait un eff'roi, 

20 Jamais flamme ne s'éteint si vite 



222 POÉSIES 

Qu'ieu for' esteyns e relenquitz 
E perdutz en fags et en digz 
Lo jorn quem venc lo desconortz 
Que nom merma, cum que m'esfortz. 

5 Pero nom comanda valors 
Si be m sui iratz et enicx 
Qu'ieu don gaug a mos enemicx 
Tan qu'en oblit pretz ni lauzors ; 
Quar ben puesc dan e pro tener 

10 E sai d' irat jauzens parer, 

Sai entr'els Latis els Grezeis : 
El marques (1 ) que l'espaza m ceis, 
Guerreye lai blancs e droguitz ; 
Et anc pus lo raons fo bastitz 

15 No fesnulha gens tan d'esfortz 

Cum nos, quan Dieus nos n'ac estortz. 

Belhas armas, bos feridors 

Setges e calabres e picx 

E traucar murs nous et anticx 

20 E venser batalhas e tors 

Vey et aug, e non puesc vezer 
Ren quem puesc ad amor valer, 
E vauc sercan ab ries arneys 
Guerras e coytas e torneys, 

25 Don sui conquerenz, enriquitz ; 

E pus joys d'amor m'es falhitz 
Totz lo mons me par sol uns ortz 
E mos chans n'o m'es mais conortz.... 



(1) Le marquis de Montferrat. 



XI I* SIÈCLE 223 

Que je me serais éteint et abandonné 

Et perdu en fait et en paroles, 

Le jour où me vint la douleur 

Qui ne diminue pas quelque effort que je fasse. 

5 Mais la valeur ne commande pas 
Quoique je sois triste et chagrin, 
Que je donne de la joie à mes ennemis 
Au point que j'en oublie prix et louange, 
Car je puis bien avoir et dommage et profit 
40 Et triste je sais paraître joyeux 
Ici parmi les Latins et les Grecs. 
Le marquis qui m'a ceint l'épée 
Guerroie les blancs et les bruns, 
Et jamais depuis que le monde fut bâti 
i 5 Nulle gent ne fit tant d'efforts 

Que nous, avant que Dieu ne nous eût délivré. 

Belles armes, bons guerriers (frappeurs) 

Sièges et béliers et pics 

Et renverser des murs nouveaux et anciens 
20 Et vaincre batailles et tours 

Je le vois et je l'entends, et je ne puis voir 

Rien qui puisse me valoir pour l'amour. 

Je vais cherchant avec de riches armures 

Guerres et luttes et tournois, 
25 Par quoi je suis conquérant et enrichi. 

Et depuis que la joie de l'amour me manque 
Le monde entier ne me semble qu'un désert 
Et mon chant ne m'est plus una consolation. 



224 POÉSIES 

Donc quem val conquitz ni ricors? 
Qu'ieu ja m ténia per plus ricx 
Quant era amatz e fis amicx 
Em payssia cortes' amors. 
5 N'amava mais un sol plazer 
Que sai gran terra e gran aver; 
Qu' ades on plus mos poders creys 
N'ai maior ira ab me mezeis ; 
Pus mos Belhs Cavaliers grazitz " 
10 E joys m'es lunhatz e faiditz. 

Don nom venra jamais conortz ; 
Per qu'es mâger Tira e plus fortz. 

Belhs dous Engles, francx et arditz, 
Cortes, ensenhats, essernitz 
15 Vos etz de totz mos gaugz conortz, 

E quar viu ses vos fatz esfortz. 

Per nos er Damas envazitz 
E Jérusalem conqueritz, 
El règnes de Suria eslortz. 
20 Qu'els Turcx o trobon en lur sortz. 



XII* SIÈCLE. 25 -i 

Donc que me valent conquêtes ni richesses ? 

Car je me tenais pour plus riche 

Quand j'étais aimé et fidèle ami 

Et que me repaissait un courtois amour. 
5 J'en aimais mieux un senl plaisir 

Qu'ici grande terre et grande fortune. 

Car maintenant plus mon pouvoir croît, 

Pins j'en ai grande tristesse avec moi-même. 

Depuis que mon Beau Cavalier (1) gracieux 
^0 Et la joie se sont éloignés de moi et enfuis ; 

Il ne m'en viendra jamais de consolation, 
C'est pourquoi la tristesse est plus grande et plus forte. 

Beau doux Engles(2), franc et hardi, 
Courtois, instruit, prudent, 
4 5 Vous êtes le réconfort de toutes mes joies 
Et quand je vis sans vous, je fais effort. 

Par nous Damas sera envahi 
E Jérusalem conquis 
Et le royaume de Syrie délivré, 
20 Que les Turcs trouvent dans leur partage. 



(1) Béatrix, sœur du marquis de Montferrat. 

(2) Guillaume IV comte d'Orange, proticteur du troubadour. 



45 



^26 POÉSIES 



V. 
Raimbant d^Orang^e. 



Sans nom* 

Escotatz, mas no sai que s*es, 
Senhor, so que vuelh comensar, 
Vers, estribot ni sirventes 
Non es, ni nom no '1 sai trobar 
6 Ni ges no sai col me fezes, 

S'aital no 'l podi acabar. 

Que ja hom mais no vis fach aital per home ni per femna en 
est segle ni en l'autre qu'es passatz. 

Sitôt m'o tenes a fades 
1 Per tan no m poiria laissar 

Que ieu mon talan non disses ; 
No m'en poiria hom castiar, 
Tôt quant es no près un poges, 
Mas so qu'ades vei et esguar. 



XII' SIÈCLE 227 



V. 
Raimbant d^Orange. 



Sans nom. 

Ecoutez, mais je ne sais ce que c'est, 
Seigneur, ce que je veux commencer ; 
Poëme, estribot, sirvente. 
Il ne l'est pa^, et je ne sais lui trouver un nom. 
5 Et je ne sais comment j'ai fait 
Si je n'ai pu réussir à le rendre semblable (aux diverse* 
sortes de poésies que j'ai nommées) 

Car jamais on ne vit pareille chose faite par homme ni par 
femme en ce siècle ni en l'autre qui est passé. 

Quoique vous regardiez cela comme une folie , 
40 Pourtant je ne pourrais éviter (laisser) 
De dire mon envie. 
On ne pourrait me le reprocher. 
Je n'estime pas un denier tout ce qui existe, 
Excepté ce que maintenant je vois et regarde, 



2^8 POÉSIES 

E dir vos ai per qae ; quar s'ieu vos o avia mogut et no us 
trazia a cap, tenriatz m'en per folh ; quar mais amaria vi de- 
niers en mon punh que milh soltz al cel. 

Ja nom deman ren far que m pes 
5 Mos amicx, aquo '1 vuelh preguar, 

S'als ops no m vol valer mânes, 
Pus m'o profer ; al lonc tarzar, 
Pus leu que celh que m'a conques. 
No m pot nulh autre graliar. 

Tôt aisso die per una dona que m fai languir ab bellas parau- 
las et ab loncx respiegz, no sai per que : pot mi bon esser, 
senhor ? 

Que ben a passât quatre mes, 
Oc, e mas de mil ans, som par 
1 5 Que m'a autreiat e promes 

Que m' dara so que pus m'es car. 
Domna, pus mon cors tenetz près, 
Adoussatz me ab dous l'amar. 

Dieus ajuda, in nomine patris et filii et spiritus sancti, aiso 
que sera, dona ? 

Qu'ieu sui per vos guais, d'ira pies ; 
Iratz, jauzens mi faitz trobar ; 
E sui m'en partitz de tais très 
Qu'el mon non a, mas vos, lur par; 
26 E sui folhs chantaires cortes. 

Tais qu'om m'en apela joglar. 



XII* SIÈCLE 229 

Et je vous dirai pourquoi. Parce que si je vous avais com- 
mencé cela et ne vous le menais pas à l'achèvement vous m6 
tiendrez pour fou, car j'aimerais mieux six deniers dans mon 
poing que mille sous au ciel, 

Au reste qu'il ne me demande à faire rien qui me pèse, 

Mon ami, — je veux l'en prier — 

S'il ne veut pas m'aider tout de suite, 

Puisqu'il m'offre un autre long retard 
Mais me tromper plus vite que celui qui m'a conquis (1) 

Personne ne le pourrait. 

Je dis tout cela pour une dame qui me fait languir avec de 
belles paroles et une longue attente, je ne sais pourquoi ; cela 
peut-il m'ôtre bon, seigneur? 

Car il s'est bien passé quatre mois 
Oui. et cela me paraît plus de mille ans, 
Depuis qu'elle m'a assuré et promis 
Qu'elle me donnera ce qui m'est le plus cher. 
Dame, puisque vous tenez mon cœur pris 
Adoucissez-moi l'amer avec le doux. 

Dieu m'aide, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. 
Qu'en sera-t-il, dame? 

Car je suis pour vous tantôt gai. tantôt plein de colère. 
Triste ou joyeux vous me faites faire des vers (trouver) 

Et me suis séparé de trois dames telles 

Qu'il n'y a pas au monde leur pareille, excepté vous. 

Et je suis fou, chanteur, courtois, 

Si bien qu'on m'appelle jongleur. 

(1 J'ai traduit ce pafssage obscur autrement que Raynouard et Galvani ; 
je ne sais si je me suis rapproché du sens de l'auteur. 



2130 POÉSIES 

Dona, far ne podetz a vostra guiza, quo fetz N' Aima de l'es- 
patla que Vestuget lai on li plac. E no sai qu'ieu m'anes al re 
contan, qu'a gensor mort no pose morir, si muer per dezirers 
de vos. 

5 Er fenisc mon no sai que s'es, 

Qu'aissi l'ai volgut batejar ; 
Pus mas d'aital non auzi ges, 
Be '1 dei en aissi apelar; 
E chan lo, quan l'aura après, 
10 Qui que s'en vuelha azautar. 

Vai, Ses nom, e qui t demanda qui t'a fag, digas li d'En 
Raimbaut, que sab ben far tota fazenda, quan se vol. 



XII' SIÈCLE 23 1 

Dame, vous pouvez en faire à votre guise, comme fît Dona 
\ima de l'épaule qu'elle cacha là où il lui plut (1). Et je ne 
sais comment aller contant autre chose, car je ne puis mourir 
d'une mort plus gentille, si je meurs pour vous désirer. 

5 Maintenant je finis mon je ne sais quoi, 
Car j'ai voulu le baptiser ainsi. 
Puisque jamais jt^ n'en ai entendn de pareil 
Je dois bien l'appeler ainsi, 
Et qu'il le chante quand il l'aura appris 
40 Quiconque veut s'en charmer. 

Va, sans nom, et si quelqu'un te demande qui t'a fait, dis- 
lui : En Raimbaut qui sait bien faire toute chose quand il veut* 

(1) Allusion à un conte du Moyen-Age. 



SI33 POÉSIES 

VI. 
Crlraad-le-Roux, de Tonlousie. 



Auiatz la derreira chanso 
Que jamais auziretz de me, 
Qu'autre pro mos chantars nom te, 
Ni ma Domna no fai semblan qu'ie '1 playa ; 
5 Pero no sai si l'am o si n'estraya, 

Quar per ma fe, Dompna corteza e pros, 
Mortz siu si us am e mortz sina part de vos. 

Mas a plus honrad, ochaizo 
Murrai si us am per bona fe; 
1 Sitôt noqua m fetz autre be 

Tôt m'es honors so que de vos m'eschaya ; 
Et ieu cossir, ou plus mon cors s'esmaya, 
Que qualqu' ora es hom aventuros, 
Quar ges tos temps no dur'una sazos. 

45 Sivals no l'am ges en perdo, 

Quar ades mi ri quan rai ve ; 
Sol aquest respieg me soste 
E m* sana '1 cor e m rêve e m'apaya, 
Quar semblans es et es vertatz veraya , 
20 Si mos vezers li fos contrarios 

^0 m mostrera belh semblan ni joyos. 



XIl* SIÈCLE 233 



VI. 
Giraad-le-Ronx, de Tonloase. 



Ecoutez la dernière chanson 
Que jamais vous entendrez de moi, 
Car mon chanter ne me donne pas d'autre profit, 
Et ma dame ne fait pas semblant que je lui plaise. 
5 Or je ne sais si je l'aime ou si je m'en retire, 

Car, par ma foi, dame courtoise et sage (preuse). 
Je suis mort si je vous aime et mort si je me sépare de vous. 

Mais à une occasion plus honorée 
Je mourrai, si je vous aime par bonne foi; 
10 Quoique vous ne me fassiez jamais d'autre bien, 
Tout ce qui me vient (m'échoit) de vous est un honneur pour moi; 
Et plus mon cœur se chagrine, plus je considère 
Qu'on est heureux à quelque heure, 
Car une saison ne dure jamais toujours. 

15 Du moins je ne l'aime pas en pure perte, 
Car elle me rit aussitôt qu'elle me voit. 
Cette attente seule me soutient 
Et me guérit le cœur et me ravive et m'apaise, 
Car il semble, et c'est une vérité certaine, 
20 Que si ma vue la contrariait. 

Elle ne me montrerait pas beau et joyeux semblant. 



23^ POÉSIES 

E ja non er ni anc no fo 
Bona dona senes merce, 
Et on mais n'a plus l'en cove, 
Ni anc no vi ergueih que no dechaya. 
5 leu non die ges que ma dona ergueih aya, 
Ans tem que lieys m'aya par ergulhos 
Quar l'aus querre so don mi tarza '1 dos. 

Pus ses vos non truob guerizo, 
Dona, ni non dezir mais re, 
1 Gent m'estara, s'a vos sove 

Del vostre orne cui espavens esglaya. 
Mon cor an près, dona corteza e gala, 
Vostre belh huelh plazent et amoros : 
Près sui ieu be, mas bel' es ma preizos. 

'J S Tant formet Dieus gent sa faisso 

E tant a de beutat en se 
Per qu'ieu sai e conosc e cre 
Qu'el gensers es del mon e la plus guaya; 
E quar li platz que sa valor retraya, 
20 Cuya m'aver kjudat a rescos : 

Pero bon m'es mas mielher volgra-fos. 

Senher Dalfi, tant sai vostres fags bos 
Que tôt quant faitz platz e agrad'als pros. 
Dona, merce, avinen, bel, e pros, 
25 Que per vos mor En Giraudet-Io-Ros , 



Xll* SIÈCLE 235 

D'ailleurs il n'y a pas et jamais il n'y eut 

Bonne dame sans merci. 

Et plus elle en a, plus il lui convient d'en avoir. 
Jamais non plus je n'ai vu orgueil qui ne déchoie. 
Je ne dis pas que ma dame ait de l'orgueil ; 
Au contraire je crains qu'elle me tienne pour orgueilleux 
Parce que j'ose lui demander ce dont il me tarde d'avoir le don 

Puisque sans vous je ne trouve pas guérison, 

Dame, je ne désire plus rien ; 

Tout ira bien (gentiment) pour moi, s'il vous souvient 
De votre serviteur (homme) que la crainte trouble. 
Ils ont pris mon cœur, dame courtoise et gaie, 
Vos beaux yeux plaisants et amoureux ; 
Je suis bien pris, mais ma prison est belle. 

Dieu forma si gentiment sa façon 

Et elle a tant de beauté en soi 

Que je sais, je connais et je crois 
Qu'elle est la plus gentille du monde et la plus gaie; 
Et parce qu'il lui plaît que je retrace sa valeur. 
Elle pense m'avoir aidé en secret. 
Or c'est bon pour moi, mais je voudrais que ce fut meilleur. 

Seigneur Dauphin, je connais si bien vos bonnes actions 
Que tout ce que vous faites plait et agrée aux preux. 
Merci, dame avenante belle et sage, 
Car pour vous meurt En Giraudet-le-Roux. 



236 



POESIES 

VII. 
Bernard de Tentadonr. 



I. 



No es meravelha s'ieu chan 
Mielhs de nulh autre chantador, 
Quar plus trai mos cors ves amor 
E mielhs sui faitz a son coman ; 
5 Cors e cor e saber e sen 

E fors 'e poder i ai mes : 
Si m tira vas amor lo fres 
Qu'a nulh' autra part no m'aten. 

Ben es mortz qui d'araor non sen 
^0 Al cor qualque doussa sabor; 

E que val viure ses amor 
Mas per far enueg a la gen ? 
Ja Damedieus no m'azir tan 
Que ja pueis viva jorn ni mes, 
45 Pus que d'enueg serai repres, 

E d'amor non aurai talan. 

Per bona fe e ses engan 

Am la plus belha e la melhor; 

Pel cor sospir e dels huels plor 



XII* SIÈCLE 237 



vn. 

Bernard de Ventadonr. 



I. 



Ce n'est pas merveille si je chante 
Mieax que nul autre chanteur, 
Car je tourne davantage mon cœur à l'amour 
E suis mieux fait à son commandement. 
5 Corps et cœur, et savoir et esprit, 
Et force et pouvoir j'y ai mis; 
Le frein me tire tellement vers l'amour 
Que vers nulle autre part je ne me dirige. 

Bien est mort qui d'amour ne sent 
40 Au cœur quelque douce saveur. 

Et à quoi bon vivre sans amour 

Sinon à être ennuyeux k tout le monde (à la gent)? 

Que jamais Dieu ne me haïsse assez 

Pour que par la suite je vive un jour ou un mois, 
45 Après qu'on m'aura reproché de donner de l'ennui 

Et que je n'aurai plus désir d'amour. 

En bonne foi et sans tromperie 

J'aime la plus belle et la meilleure. 

Du cœur je soupire et des yeux je pleure 



238 POÉSIES 

Quar trop l'am per qu'ieu i ai dan. 
*E qu'en pues als, qu'amors mi pren? 
E las carcers ont ilh m'a mes 
No pot claus obrir mas merces, 
6 E de merce no i trob nien. » 

Quant ieu la vei be m'es parven 
Als huels, al vis, a la color, 
Qu'eissamen trembli de paor 
Cum fa la fuelha contra 'l ven. 
40 Non ai de sen per un enfan, 

Aissi sui d'amor entrepres ; 
E d'ome qu'es aissi conques 
Pot domna aver almosna gran. 

Bona domna, plus no us deman 
15 Mas que m prendatz par servidor, 

Qu' ieus servirai cum bon senhor, 
Cossi que del guazardon m'an ; 
Veus me al vost) e mandaraen 
Francx, cors humils, gais e cortes. 
20 Ors ni leos non etz vos ges, 

Que m'aucizatz s'a vos mi ren. 

Aquest amors me fier tan gen 
Al cor d'una doussa sabor, 
Cen vetz muer lo jorn de dolor 
25 E reviu de joy autras cen. 

Tant es mes mais de dous semblan 
Que mais val mos mais qu'autres bes; 



Xir SIÈCLE Î39 

Car je l'aime trop, c'est pourquoi j'en souffre 
Et que puis je faire autre chose quand l'amour me prend? 

La prison ou il m'a mis, 

Aucune clé ne peut l'ouvrir si ce n'est merci, 
5 Et de merci je n'en trouve point en elle. 

Quand je la vois il me semble bien 
Aux yeux, au visage, h la couleur, 
Qu'exactement je tremble de peur 
Comme fait la feuille contre le vent. 
10 Je n'ai pas tant de raison qu'un enfant , 
Tant je suis entrepris par amour ; 
D'un homme qui est ainsi conquis 
Une dame peut avoir grande pitié. 

Bone dame je ne vous demande rien de plus 
15 Si ce n'est que vous me preniez pour serviteur ; 

Car je vous servirai comme un bon seigneur, 

Quelque récompense que j'en aie. 

Me voilà à vos ordres, 

Franc, le cœur humble, gai et courtois : 
20 Vous n'êtes pas un ours ni un lion 

Pour me tuer si je me rends à vous. 

Cet amour me pénètre si gentiment 
Au cœur d'une grande douceur 
Que cent fois le jour je meurs de douleur 
25 Et je revis de joi < cent autres fois. 
Mon mal est de si douce apparence 
Que mieux vaut mon mal qu'un autre bien, 



240 poésiES 

E pos lomals aitan bos m'es 
Bos er lo bes après l'afan. 

Ai Dieus ! ara fosson triaa 
Li fais drutz e *1 fin amador, 
5 Que'l lauzengier e'I trichador 

Portesson corn el fron denan ! 
Tôt l'aur del mon e tôt l'argen 
I volgr' aver dat s'iea l'a gués, 
Sol que ma domna conogues 
10 Aissi cum ieu l'am finamen. 

A Mon cortes, lai ont ilh es, 
Tramet lo vers e ja no'l pes 
Quar n'ai estât tan longamen. 



IL 



Quan vei la laudeta mover 
45 De joi sas alas contrai rai 

Que s'oblid'es laissa cazer 
Per la doussor qu'ai cor li vai, 
Allas ! quais enveja m'en ve 
De oui qu'eu veja jauzion I 
20 Meravilhas ai, quar desse 

Lo cors de deziiier nom fon. 



Ail as ! tan cujava saber 
D'amor e tan petit en sai l 



XIl* SIÈCLE 54' 

Et puisque le mal m'est si bon, 
Bon est le bien après la peine. 

Ah I plût à Dieu que maintenant fussent choisis 

Les faux amants et les loyaux amis, 
5 Et que les menteurs et les traîtres 

Portassent des cornes sur le front devant l 

Tout l'or du monde et tout l'argent, 

Je voudrais le donner si je l'avais, 

Seulement pour que ma dame connût 
1 Combien je l'aime loyalement. 

A mon Courtois, là où il est 

J'adresse le poëme, et qu'il ne se fâche pas 

De ce que je suis resté si longtemps. 



II. 



Quand je vois l'alouette mouvoir 
i5 De joie ses ailes contre le rayon, 

Si bien qu'elle s'oublie et se laisse choir 

Par la douceur qui lui va au cœur, 

Hélas 1 quelle envie m'en vient 

De celle que je verrais avec joie I 
ÎO Je suis émerveillé de ce que aussitôt 

Le coeur ne me fond pas de désir. 

Hélas I je croyais tout savoir 

D'amour et j'en sais si peu I 

46 



242 POÉSIES 

Car eu d'amar nom pose tener 
Celleis dont japro non aurai. 
Tout m'a mon cor et tout m'a se 
E mi mezeis e tôt lo mon ; 
5 E quan sim tolc, nom laisset re 

Mas dezirier e cor volon. 

Ane non agui de mi poder 
Ni no fui meus deslor en sai 
Qaem lais?et en sos olhs vezer, 
10 En un miralh que moût mi plai. 

Miralhs, pos me mirei en te, 
M'an mort li sospir de preon ; 
• Qu'aissim perdei cum perdet se 
Lo bels Narcissus en la fon. 

15 De las domnas mi desesper; 

Jamais en lor nom fiarai, 
Qu'aissi eum las solh caplener 
Enaissi las deseaptenrai. 
Pos vei que nulha pro nom te 

20 Ves ieis quem destrui em cofon, 

TotaîS las dopt e las mesere, 
Que ben sai qu'atretals se son. 

D'aissos fai ben femna parer 
Ma domna, per qu'eu l'o retrai, 
25 Quar vol so qu'om no deu voler 

E so qu'om li deveda fai. 
Cazutz sui en mala merce 
E ai ben fait cum fols en pon ; 



XII' SIÈCLE 243 

Car je ne puis me tenir d'aimer 
Celle dont je n'aurai jaimais profit. 
Elle m'a ravi mon cœur et m'a ravi le sens 
Et moi-même et tout le monde, 
5 Et quand elle m'a ainsi ravi elle n'a rien laissé, 
Sinon le désir et un cœnr plein de volonté. 

Je n'eus plus jamais pouvoir sur moi 
Et ne fut plus mieux depuis l'heure 
Qu'elle me laissa voir en ses yeux, 
10 En un miroir qui me plaît beaucoup. 
Miroir, depuis que je me mire en toi, 
Mes soupirs profonds (de p ) m'ont mis à mort; 
Je me suis perdu comme se perdit 
Le beau Narcisse dans la fontaine. 

45 Je me désespère des dames; 
Jamais je ne me fierai à elles ; 
Et de môme que j'ai coutume de les soutenir, 
Ainsi désormais je les dessouliendrai. 
Puisque je vois que je ne tiens aucun profit 

r 

20 De la part de celle qui me détuit et me confond, 
Je doute d'elles toutes et je les renie. 
Car je sais bien qu'elles sont toutes pareilles. 

En ceci elle se fait bien paraître femme, 
Ma dame, et voilà pourquoi je le lui reproche; 
25 Car elle veut ce qu'on ne doit pas vouloir, 
Et elle fait ce qu'on lui défend. 
Je suis tombé en mauvaise pitié, 
Et j'ai bien fait comme le fou sur le pont, 



244 POÉSIES 

E no sai per que m'esdeve 
Quar cujei pujar contrai mon. 

Merces es perduda per ver, 
E en non o saubi ancmai, 
5 Quar cil que plus en degr* aver 

Non a ges, et on la querrai ? 
A! quan mal sembla, qui la ve, 
Que aquest caitiu desiron 
Que ja ses leis non aura be 
1 Laisse morir que no l'aon I 

Pos ab mi dons nom pot valer 
Precs ni merces nil dretz qu'eu ai, 
Ni à leis no ven à plazer 
Qu'eu l'am, jamais no loi dirai. 
15 Aissim part de leis em recre : 

Mort m'a e per mort li respon, 
E vau m'en, pos ilh nom rete, 
Faiditz en eissilh, no sai on. 

Tristans, ges non auretz de me, 
20 Qu'eu m'en vau caitius, no sai on. 

De chantar me gic em recre, 
E de joi e d'amor m'escon. 



Xll* SIÈCLE 245 

Et je ne sais pourquoi cela m'est arrivé, 
Car je croyais monter contre la montagne. 

Toute pitié est perdue en vérité 
Et moi je ne l'ai jamais su, 
5 Car celle qui devrait en avoir davantage 
N'en a point, et où la chercherais-je? 
Ah ! qu'elle semble mauvaise quand on la voit. 
Car ce chétif désireux 
Qui jarcais sans elle ne sera (n'aura) bien, 
iO Elle le laisse mourir et ne vient pas à son secours. 

Puisque avec ma dame ne peut me profiter 
Prière ni merci, ni le droit que j'ai, 
Et qu'il ne lui fait pas (vient pas à) plaisir 
Que je l'aime, jamais je ne le lui dirai. 
45 Ainsi je me sépare d'elle et j'y renonce. 

Elle m'a mis à mort et je lui réponds par la mort, 
Et je m'en vais, puisqu'elle ne me retient pas, 
Banni en exil, je ne sais où. 

Tristan, vous n'aurez rien de moi, 
20 Car je m'en vais, chétif, je ne sai où, 
Je cesse de chanter et je me décourage. 
Et je renonce (me cache) à la joie et à l'amour. 



246 POÉSIES 



VIII. 



Tenso n 

Entre Pierre d'Auvergne et Bernard de Ventadour, 



\ 



Amicx Bernartz del Ventadorn, 
Com vos podetz del chan sofrir 
Quant aissi auzetz esbaudir 
Lo rossignolet nueit et jorn ? 
Auiatz lo joi que démena : 
Tota nueit chanta sotz la flor : 
Miels s'enten que vos en amor. 

Peire, lo dormir e'I sojorn 
Am mais qu'el rossignol auzir; 
iO Ni ja tam no m sabriats dir 

Que mais en la folhia torn. 
Dieu lau, fors sui de cadena, 
E vos e tuich l'autre amador 
Etz remazut en la follor. 

46 Qui ab amor no s sap tener, 

Bernard, greu er pros ni cortes ; 
Ni ja tan no us fara doler 
Que mais no us vailla qu'autre bes ; 
Quar si fai mal pois abena. 

20 Greu a hom gran ben ses dolor 

Mas ades vens lo jois lo pi or. 



XII* SIÈCLE 247 



vin. 

Tenukoii 

Entre Bernard de Ventadour et Pierre d'Auvergne. 



Ami Bernard de Ventadour, 
Comment pouvez-vous vous abstenir du chant, 
Quand vous entendez ainsi prendre ses ébats 
Le rossignol nuit et jour ? 
5 Entendez la joie qu'il démène : 

Toute la nuit il chante sous la fleur; 
Il s'entend mieux que vous en amour. 

Pierre, le dormir et le repos, 
Je l'aime mieux qu'entendre le rossignol ; 
10 Et jamais vous ne saurez me dire assez 
Pour que je retourne encore à la folie. 
Dieu soit loué, je suis hors de chaîne, 
Et vous et tous les autres amoureux 
Etes restés dans la folie. 

45 Qui ne sait pas se maintenir avec l'amour, 
Bernard, est difficilement preux et courtois. 
Il ne vous fera jamais tant de douleur, 
Qu'il ne vaille plus pour vous qu'un autre bien. 
Car s'il fait mal, ensuite il fait du bien. 

20 On a difficilement un bien sans douleur, 

Mais aussitôt la joie l'emporte sur les pleurs. 



248 POÉSIES 

Peire, si fos al mieu plazer 
Lo segle fatz dos ans o très, 
No foron, vos die en lo ver, 
Dompnas per nos pregadas ges ; 
5 . Ans sostengran tan gran pena 

Qu'allas nos feiran tan d'onor 
Qu'ans nos preguaran que nos lor. 

Bernartz, so es desavinen 
Que dompnas preion; ans cove 
10 Qu'om las prec e lor clam merce; 

E es plus fols, mon escien, 
Que sel que semena arena 
Qui las blasma ni lor valor. 
E mou del mal enseignador. 

4 5 Peire, moût ai lo cor dolen • 

Quan d'una falsa me sove 
Que m'a mort, e no sai per que. 
Car ieu l'amava finament. 
Fait ai longa carantena 

20 E sai, si la fezes loignor 

Ades la trobara pejor. 

Bernartz, foudatz vos amena, 
Quar aissi vos partetz d'amor 
Per cui a hom pretz e valor. 

26 Peire, qui ama desena, 

Quar las trichairitz entre lor 
An tout joi e pretz e valor. 



XII' SIÈCLE 2^9 

Pierre, si selon mon plaisir, était 
Fait le monde, deux ou trois ans, 
Il n'y aurait, je vous le dis en vérité, 
Point de dames priées par nous. 
5 Au contraire, elles supporteraient si grande peine 
Qu'elles nous feraient tant d'honneur 
Qu'elles nous prieraient plutôt que nous elles. 

Bernard, il est inconvenant 
Que des dames prient, au contraire il convient 
10 Qu'on les prie et leur demande merci. 
Il est plus fou, à ma connaissance, 
Que celui qui sème le sable 
Celui qui les blâme ainsi que leur valeur 
Et agit comme quelqu'un qui enseigne le mal. 

i 5 Pierre, j'ai le cœur très-dolent 

Quand je me souviens d'une femme fausse 
Qui m'a mis à mort, et je ne sais pourquoi, 
Car je l'aimais loyalement. 
J'ai fait longue quarantaine 

20 Et je sais que si je l'eusses fait plus longue, 
J'aurais trouvé maintenant celte femme pire. 

Bernard, la folie vous conduit, 

Puisque ainsi vous vous séparez de l'amour 

Par qui on a prix et valeur. 

25 Pierre, qui aime perd le sens, 
Car les perfides parmi elles 
Ont enlevé joie et prix et valeur. 



250 



POESIES 

IX. 
Oirand de Cabreira. 



A un jongleur. 

Cabra juglar 
Non puesc mudar 

Qu'eu non chan, pos a mi sab bon ; 
E voirai dir 
6 Senes mentir 

E comtarai de ta faison. 

Mal saps viular 

E pietz chantar 
Del cap tro en la fenizon. 
iO Non sabs finir, 

Al mieu albir, 
A tempradura de breton. 

Mal l'ensegnet 
Cel que t' mostret 
15 Los detz a menar ni l'arson. 

Non saps balar 
Ni trasgitar 
A guisa de juglar guascon. 



XII* SIÈCLE 251 

IX. 
Glraad de Cabreira. 



A un jongleur. 

Jongleur Cabra, 

Tu ne peux empêcher 
Que je ne chante, puisque cela me paraît bon ; 

Et je dirai (je voudrai dire; 
5 Sans mentir 

Et conterai ta façon {de faire). 

Tu sais mal jouer de la viole 
Et encore pins mal chanter 

Depuis le commencement jusqu'à la fin. 
^ Tu ne sais pas finir, 

A mon avis. 

Avec la modulation des Bretons. 

Mal t'enseigna 
Celui qui te montra 
-15 A mener les doigts et l'archet ; 
Tu ne sais pas bal 1er 
Ni bateler 
A la manière des jongleurs gascons. 



262 POÉSIES 

Ni sirventesc 

Ni balaresc 
Non t'auc dir e nuilla fazon. 

Bons estribots 
6 Non trais pelz potz, 

Relroencha ni contenson. 

Ja vers novel 

Bon d'En Rudel 
Non cug que t pas sotz lo guingnon, 
10 De Markabrun 

Ni de negun 
Ni d'En Anfos ni d'En Eblon. 

Jes gran saber 
Non poti aver 
45 Si fors non ieis de ta rejon. 

Pauc as après 
Que non saps ges 
De la gran jesla de Carlon ; 

Com entrels portz 
20 Per son esfortz 

Entret en Espaigna a bandon ; 
De Ronsasvals 
Los cops mortals 
Que ferol dotze compaignon, 

Î5 Com foron mortz, 

E près a tort, 
Trait pel trachor Ganelon, 



XIl* SIÈCLE 253 

Ni sirvente -* 

Ni ballade 
Je ne t'entends dire d'aucune façon. 
Ni bons estribots (1 ) 
5 Tu ne sors pas les lèvres 

Ni retroense (2), ni tenson(3). 

Aucun vers nouveau 
Et bon d'En Rudel 
Ne te passe, je crois, sous la moustache ; 
10 Ni de Marcabrun (4), 

Ni de personne, 
Ni d'En Alphonse (5), ni d'En Ebles (6). 

Aucun grand savoir 
Tu ne peux avoir 
1 5 Si tu ne sors pas de ton pays ; 
Tu as peu appris 
Car tu ne sais rien 
De la grande geste de Charlemagne ; 

Comment à travers les défilés {des Pyrénées) , 
20 Par son effort 

Entra en Espagne à l'abandon, 

Ni à Roncevaux. 

Les coups mortels 
Que frappèrent les douze compagnons ; 

25 Comment ils furent tués 

Ou pris, injustement 
Amenés par le traître Ganelon 

1, 2, 3) Genres de poésies. 

1, 5, 6) Troubadours antérieurs. 



264 



POÉSIES 

Al amîrat 
Per gran pechat 
Et al bon rei Marselion. 

Del Saine eut 

C'ajas perdut 
Et oblidat los raotz el son. 

Ren non disetz 

Ni non sabetz; 
Pero noi ha meillor chanson. 



40 Et de Rotlan 

Sabs atretan 
Coma d'aisso que anc no fon. 
Comte d'Arjus 
Non sabes plus 

45 Ni del reprojer de Marcon. 

Ni sabs d'Aiolz 
Com anet solz. 
Ni de Maehari lo félon, 
Ni d'Aufelis 
20 Ni d'Anseis 

Ni de Guillerme lo baron. 



XII' SIÈCLE 255 

A l'émir, 
Par grand péché, 
Et au bon roi Mars i lion. 

De la chanson des Sarrazins (des Saines) je crois 
5 Que tu as perdu 

Et oublié les paroles et l'air. 

Vous n'en dites rien, 

Vous n'en savez rien, 
Pourtant il n'y a pas de meilleure chanson. 

<0 De Roland 

Tu en sais autant 
Que de ce qui n'a jamais existé ; 

Du conte d'Argus (ou d'Arlus) 

Tu n'en sais pas davantage 
15 Ni du proverbe de Marcon. 

Tu ne sais rien d'Aiol, 

Comment il alla seul, 
Ni de Macaire le félon. 

Ni d'Aufelis, 
20 Ni d'Anséïs, 

Ni de Guillaume (d'Orange) le baron. 



256 POÉSIES 



X. 
Fragment du poème £rtf #it*f <fe RossiMho, 



Era s'en vai Girartz engal soleilh 
Per un estreh sencdier lat un caumelh, 
E trobet una fon desot un telh 
E colget s*i a Vumbra per lo soleilh ; 

■5 E vole se cumdurmir, que ac somelh, 
Mas non cugetz del comte gaire dormel ; 
Abans plora dels oilhs, tirai cabelh, 
Ditz mais volgra estre mortz en un campeil 
Quel reis l'agues aucit e siei feeilh. 

10 E sa molher Ihi ditz : no far, donzel, 
Mas preja Damredieu que nos cosselh. 

D'aqui s'en son anat a un repaire 
Don so mort de la guerra Ihi filh elh paire. 
Lai auzissatz maldire e filha e maire, 
4 5 E maudire Girart cum se fos laire. 
Entre lo dol e Tira e lo maltraire, 
Si no fos sa molher, no visques gaire. 



Xll* SIÈCLE 257 



X. 
Fragment da poème C^irart tic MlossiUoÈ* 



Maintenant Girart s'en va malgré le soleil 

Par un étroit sentier, du côté de la ramée, 

Et il trouva une fontaine sous un tilleul 

Et il se coucha à l'ombre à cause du soleil, 
5 Et voulut s'endormir car il avait sommeil. 

Mais ne pensez pas que le comte guère dormit. 

Avant il pleura des yeux, se tira les cheveux, 
Dit qu'il vaudrait mienx qu'il fût mort sur le champ de bataille, 

Que le roi l'eût tué et ses fidèles. 
40 Et sa femme lui dit : ne dis (fais) cela, damoisel, 

Mais prie le seigneur Dieu qu'il nous conseille. 

De là ils s'en sont allés à une habitation 
Où sont morts par la guerre le fils et le père. 
Là entendez la fille et la mère mal dire 
45 Et maudire Girart comme s'il était un larron. 
Entre la douleur et la tristesse et la souffrance, 
Si n'eût été sa femme, il n'eût guère vécu. 

47 



258 POÉSIES 

Ela es savia e corteza e de bon aire 
E no paraula milhs nulhs predicaire. 
« Senher, laissa lo dol, si t'en esclaire ; 
Tostemps fust orgolhos e gueregaire, 
5 Batalhier e engres de mal a faire, 
I as plus omes mortz no sabs retraire 
E !os as paubrezitz e tôt lor aire. 
Era en pren Dieus justizia, lo drehs jutgaire. 
Membre te del prodome del bos de Chaire 
40 Que te det penedensa de mal retraire; 
Enquer auras ta onor si la vols faire. 

D'aqui son albergat aus ortz dauratz 
On parto Ihi cami d'aquels comtatz. 
Lai aprendo tais novas don fo vertatz. 

15 Aqui es un messatges tresier passatz : 
Karles n'ac cen trames davas totz latz. 
« Qui trobara Girart, si l'amenatz, 
D'aur e d'argen Ihi er set vetz pesatz. » 
« Senber, dis la comtessa, quar me creatz, 

20 Esquivem los chastels e las ciptatz, 
E totz los chavaliers els poestatz, 
Que la feunia es grans el cobeitatz. 
Quar senher, vostre nom si lo camgatz. » 
Et el Ihi respondet : si cum vos platz. 

25 Aqui eis s'apelet Jolcun Malnatz. 
Ab un lucrier felo es alberjatz : 
Fels es, mas so molhers es plus assatz. 
Lai II pren malaudia don fon grejatz. 



XII' SIÈCLE 250 

Elle est sage et courtoise et débonnaire 
Et aucun prédicateur ne parle mieux. 
a Seigneur, laisse la douleur, si je t'y fais voir clair. 
Toujours tu fus orgueilleux et guerroyeur 
5 Et batailleur et ardent à faire du mal. 

Et tu 3S tué plus d'hommes que tu ne saurais dire. 
Tu les a appauvris, tu leur as ôté leur famille. 
Maintenant Dieu, le juste juge, en prend justice. 
Souviens-toi du prudhomme du bois de Chaire, 
40 Qui te donna pour pénitence de te retirer du mal ; 
Tu auras encore ton domaine, si tu veux la faire. 

De là ils sont hébergés aux jardins dorés 

D'où partent les chemins de ces comtés. 

Là ils apprennent telles nouvelles et c'était la vérité : 
45 Ici l'autre jour est passé un messager, 

Charles en a envoyé cent de tous les côtés : 

Qui trouvera Girart, s'il l'amène, 

D'or et d'argent il lui sera sept fois pesé. 

Seigneur, dit la comtesse, cher, croyez-moi, 
20 Evitons les châteaux et les cités. 

Et tous les chevaliers et les puissances. 

Car la félonie est grande ainsi que l'avarice. 

Cher Seigneur, si vous changiez votre nom ? 

Et il lui répondit : comme il vous plaît. 
25 Là môme il s'appela Jolcun Malnat. 

Chez un riche félon il est hébergé ; 

Il est félon, mais sa femme l'est bien plus. 

Là il lui prend maladie dont il fut accablé 



260 POÉSIES 

Que de uchanta dias non fo levatz 
Tro la nuh de nadal que Dieus fo natz. 
L'ostes lo fetz gitar de son palatz 
En l'arvolt d'un celier desotz us gras 
5 Aqui ac la comtessa dolen solatz. 

Girartz jac en Tar^ oit, noi ac sirven 
Mas sa molher quel serve molt dossamen. 
Ab tan veus un digiet que a lui ven ; 
Dieus lo Ihi a trames tôt veranaen. 

10 Cel Ihi portet un drap, denan lolh ten. 
« Dompna, per amor Dieu omnipoten, 
Que nasquet per tal nuh en Besleen, 
Me talhaselz d'est drap un vestimen. » 
Ela dis : voluntiera : sempres lo pren, 

15 Talhet lo el coset de mantenen. 

Al oste comte ro cilh seu sirven : 
La pautoniera cos mol vistamen. 
El Ihi trames vestir d'un seu paren, 
Mandet quel cozes tost e non jes len. 

20 Ela ditz al messatge molt umilmen : 
« Amies, ieu en cos un a plus manen, 
E puis penrai lo sen, si tan m'aten. » 
E cel recomtet tôt aisamen. 
Il s'en venc pels degras viassamen 

25 A lei de Satanas iradamen 

E gilet los de tôt son casamen. 

Aita mal crestia no vistes anc ; 
Quar gitar los a fahs foras el fan h. 



Xir SIÈCLE 261 

Car de quatre-vingt jours il ne fut levé, 
Jusqu'à la nuit de Noël dans laquelle Dieu est né. 
L'hôte le fit jeter hors de son palais 
Sous la voûte d'un celier, sous un degré; 
5 Là eut la comtesse dolente consolation. 

Girari git sous la voûte, il n'a pas de servant , 

Excepté sa femme qui le sert très-doucement. 

Pourtant voici un messager qui vient à lui. 

Dieu le lui a envoyé très-véritablement. 
10 11 lui porte un drap, devant lui le tend : 

« Dame, pour l'amour de Dieu tont-puissant 

Qui naquit à pareille nuit à Bethléem 

Taillez-moi de ce drap un vêtement. » 

Elle dit volontiers, toujours, et le prend, 
Vj Elle le tailla et le cousit sans tarder (maintenant). 

A l'hôte le racontèrent ses serviteurs : 

La vagabonde coût très-vitement. 

Il lui transmit le vêtement d'un sien parent 

Et ordonna qu'elle le cousit vite et non lentement. 
20 Elle dis au messager très-humblemeat : 

Ami, j'en cous un pour un plus riche. 

Et puis je prendrai le sien, s'il veut attendre autant. 

Et celui-là le raconte tout pareillement. 

Lui s'en vint par les degrés rapidement 
25 A l'exemple (loi) de Satan, avec col;>re 

Et les jeta hors de toute son habitation. 

D'aussi mauvais chrétien on n'en vit jamais 
Car il les a fait jeter dehors dans la boue. 



262 POÉSIES 

Lo coms non ac vertut ni carn ni sanc. 
La comtessa lo près per miei lo flanc. 
Ela fo febla e cassa, de carn estanc : 
Ambedui son caeh dedins lo fanh. 
5 Us prodom los gardet que ac lo cor franc. 
Fetz de cosla sun fuc ostar un banc 
E fetz Ihi faire lieh molet e blanc ; 
Puis Ihi det venazo e peish d'estanc 



Xll* SIÈCLE 263 

Le comte n'a plus ni force, ni chair, ni sang. 
La comtesse le prend par le milieu du flanc 
Elle était faible et brisée, de chair épuisée. 
Tous deux sont tombés dans la fange. 
Un prudhomme les garda, qui avait le cœur franc. 
Il fit d'à côté de son feu ôter un banc 
Et lui fit faire un lit mollet et blanc, 
Puis lui donna de la venaison et des poissons de l'étang.. . 



264 POÉSIES 

XI« SIÈCLE 

I. 
Prière à la Vierge. 



O Maria, Deu maire, 
Deus t'es e fils e paire : 
Domna, preja per nos 
To fil lo glorios. 

5 E lo pair' aissamen 

Preja per tota jen ; 
E c'el no nos socor 
Tornat nos es a plor. 

Eva creet serpen 
10 Un angel resplanden ; 

Per so nos en vai gen : 
Deus n'es om veramen. 

Car de femna nasquet, 
Deus la femna salvet 
15 E per quo nasquet hom 

Que garit en fos hom. 

Eva, moler Adam, 
Quar creet lo satan, 
Nos mes en tal afan 
20 Per qu'avem set e fan 



XI* SIÈCLE 265 

XP SIÈCLE 

I. 
Prière à la Tlerge. 



Marie, mère de Dieu, 
Dieu t'est et fils et père ; 
Dame, prie pour nous 
Ton fils le glorieux. 

6 Et le père également 

Prie pour toute gent. 
Et s'il ne nous secourt 
C'est tourné pour nous à pleur. 

Eve crut le serpent 
4 Un ange resplendissant ; 

Et cela nous en va bien, 
Dieu en est homme vraiment ; 

Car il naquit d'une femme. 
Dieu sauva la femme, 
45 Et naquit homme pour que 

L'homme en fut guéri. 

Eve, femme d'Adam, 
Parce qu'elle crut le Satan, 
Nous a mis en telle peine 
20 C'est pourquoi nous avons faim et soif 



266 



POESIES 

Eva mot foleet 
Quar de queu frut raanjet. 
Que Deus li devedet 
E cel qui la creet. 

5 E c'el no laii crées 

E deu frut no manjes 
Ja no mûrira hom 
Chi âmes nostre Don. 

Mas tan fora de gen 
40 Ch'aner' a garimen 

Cil chi perdut seran 
Ja per re no foran. 

Adam manjet lo frut 
Per que fom luit perdut : 
■i 5 Adam no creet Deu, 

A tôt nos en vai greu, 

Deus receubt per lui mort 
E la crot, a gran tort, 
E resors al tert dia 
20 Si com dii Maria. 

Aus apostols cumtet 
E dis c'ap Deu parlet 
Qu'eu poi de Galilea 
Viu lo verem angera. 

25 Vida qui mort aucis 

Nos donet paradis ; 
Gloria aisamen 
Nos do Deus veramen. 



Xr SIÈCLE 267 

Eve fit grande folie, 

Parce qu'elle mangea de ce fruit 

Que Dieu lui défendit, 

Et aussi celui qui la crut. 

5 Et s'il ne l'en eût pas cru 

Et n'eût pas mangé du fruit, 
Jamais ne mourrait homme 
Qui aimerait Notre-Seigneur. 

Mais il y aurait tant de gens 
40 Qui iraient à guérison; 

Ceux qui perdus seront 
N'auraient pour rien jamais été. 

Adam mangea le fruit ; 
C'est pourquoi nous fumes tous perdus 
45 Adam ne crut pas Dieu, 

 tous nous en va mal. 

Dieu reçut par lui la mort 
Et la croix à grand tort. 
Et il ressussita au troisième jour, 
20 Ainsi que le dit Marie. 

Aux apôtres elle conta 

Et dit qu'elle a parlé avec Dieu ; 

Qu'au mont de Galilée 

Nous le verrons encore vivant. 

S5 La vie qui a tué la mort 

Nous a donné le Paradis ; 
Gloire, pareillement, 
Nous donne Dieu véritablement ! 



268 POÉSIES 

II. 
Fragment d'un poème snr Boèce. 



Ecvos Boeci cadegut en afan, 
E grans ledenas qui l'estan a pesant. 
Reclama Deu de cel lo rei lo grant : 
« Domne pater e tem fiav' eu tant, 
6 E cui merce tuit peccador estant. 

Las mias musas qui ant perdut lor cant 
' De sapiencia anava eu ditan, 

Plur tota dia, faz cosdumna d'efant : 
Tuit a plorar repairen mei talant. 

40 Domne pater, tu quim sols goernar, 
E tem soli' eu a toz dias fiar, 
Tura fezist tant e gran riqueza star. 
De tota Roma l'emperi aig a mandar, 
Los savis ornes e soli' adornar 

45 De la justicia que grant aig a i»andar. 
Not servie be, no lam volguist laisar : 
Per aizom fas e chaitiveza star. 
Non ai que prenga ne no posg re donar, 
Ni noit ni dia no faz que mal pensar : 

20 Tuit mei talent rapairen a plorar. » 

Cum jaz Boecis e pena charceral 



XI* SIÈCLE 269 

n. 

Fra^^ment d^nn poème snr Boèce. 



Voilà Boèce tombé dans la douleur 

Et de grandes peines qui lui sont pesantes. 

Il implore Dieu, le roi du ciel, le grand : 

Seigneur Père, j'avais tant de confiance en vous 

A la merci de qui sont tous les pécheurs. 

Mes Muses ici (qui) ont perdu leur chant ; 

Sur la sagesse j'allais composant, 

Je pleure tout le jour, je fais coutume d'enfant, 

Tous mes désirs se portent à pleurei . 

Seigneur père, toi qui as coutume de me gouverner 
Et en qui je soûlais me fisr pour toujours, 
Tu m'as fait me trouver (être) en si grande richesse, 
J'ai eu à commander l'empire de Rome entière, 
Je soûlais en orner les hommes sages 
De la justice que j'ai eu grandement à commander. 
Je ne te servis pas bien, tu n'as pas voulu me la laisser ; 
Pour cela tu me fais rester en captivité. 
Je n'ai rien à prendre et je ne puis rien donner. 
Et la nuit et le jour je ne fais que penser à mon mal. 
Tous mes désirs se portent à pleurer. ».. .. 
Comme Boèce git dans la peine de la prison 



270 POÉSIES 

Plan se sos dois e sos menuz pecaz, 
D'una dunzella fo lains visitaz. 
Filla 's al rei qui a gran poestat. 
Ella 's ta bella, reluz ent lo palaz. 
5 Lo mas o intra inz es granz claritaz : 
Ja no es obs fox issia alumnaz, 
Veder ent pot l'om per quaranta ciptaz. 
Cum ella s'auça, cel a del cap polsat. 
Quant be se dreça lo cel a pertusat, 

40 E ve lainz tota la majestat. 

Bella *s la domna el vis a tant preclar, 
Davan so vis nulz om nos pot celar, 
Ne eps li omne qui sun ultra la mar 
No potden tant e lor cors cobeetar 

45 Qu'ella de tôt no vea lor pessar. 

Qui e leis se fia, morz no l'es a doptar. 

Ella medesma teiset so vestiment. 
Que negus om no pot desfar neienz. 
Pur l'una fremna qui vers la terra peut 

20 No comprari' om ab mil liuras d'argent. 
Ella ab Boeci parlet ta dolzament : 
« Molt me darramen donz^llet de jovent, 
Que zo esperen que faza a lor talen. 
Primas me amen, pois me van aissent ; 

25 La mi' amor ta mal van deperden 



XI' SIÈCLE ^71 

Et plaint ses douleurs et ses menus péchés, 

D'une damoiselle il fut là-dedans visité. 

Elle est fille du roi qui a grande puissance. 

Elle est si belle que le palais en reluit; 
5 Plus elle y entre plus il y a grande clarté. 

11 n'est pas besoin qu'un feu y soit allumé, 

Par elle on peut y voir dans quarante cités. 

Comme elle se hausse elle a poussé le ciel de la tête. 

Quand elle se dresse bien elle a percé le ciel 
10 Et voit là-haut toute la majesté. 

Belle est la dame, elle a le visage si brillant. 

Devant son visage aucun homme ne peut se cacher. 

Môme les hommes qui sont de l'autre côté de ta mer 

Ne p'îuvent tant convoiter en leur cœur 
15 Qu'elle ne voie entièrement leur pensée. 

Qui se fie à elle, la mort pour lui n'est pas à redouter. 

Elle-même lissa son vêtement 

Qu'aucun homme ne peut défaire aucunement. 

Or une seule frange qui vers la terre pend 
20 On ne l'achèterait pas avec mille livres d'argent. 

Elle parla tant doucement avec Boèce : 
« Les damoiseaux, pendant leur jeunesse, me maltraiten fort, 

Parce qu'ils espèrent que je fasse à leur volonté. 

D'abord ils m'aiment, puis ils me vont haïssant, 
V) Tant mal ils vont perdant mon amour, » 



DIALECTES ANCIENS 



La Chirnrgic d^Albncasi». 

Traduite en dialecte toulousain {bas-pays de Faix) 
du XV • siècle (i). 



La causa per laqnal no es atrobat bo arlifex am la sieaa ma 
en aquest nostre temps, es quar la art de medicina es longua, 
e que cove le sieu actor denan aquo esser exercitat en la scien- 
cia de anatomia, laquai racontée Gualia, entro que sapia les 
juvament dels membres e las formas de aquels, e la conjunctio 
e la separacio de l'or, e haia la conoyssensa dels osses, dels 
nervis e dels lacertz, el nombre de aquels, e la egrecio de lor 
e de la venas pulsalUs e de las quielas, e dels locs de l'eyssi- 
ment de lor. E per aquo dilz Ypocras que am unora es mot, 
mays en Vobra petit, e maiorment en la art de la ma. Mays 
nos ja avem dit de aquel en l'introit de aquest libre ; quar qui 
no es scient aquo que li avem dit de anatomia, no es évacuât 
que no caia on error per laquai siran mortz les homes, ayssi 
cum yeu he vist trops de aquels. — Quar alcus son formats en 

(1) Bibliothèque de la Faculté de Médecine de Montpellier, manus- 
crit H. 95. 

48 



274 



DIALECTES 



esta sciencia e gettan se de aquela ses sciencia e ses experi- 
ment. Quar yeu vi un metge folh e enperit aver incidit una 
postema estrophilos en le colh de una femna, e incidic alcunas 
arterias del colh, parque fluic gran sanc, entro que la femna 
cazec morta entre las mas de lu. E vi un antre metge que près 
que el traguera una peyra d'un home lequal avia procesit en 
sa état; e la peyra era gran, e venguet a lu, e trayssec aquela 
peyra am un tros de la vesiqua, perque aquel home al tertz 
dia es mort. E yeu ja apelat fuy a estrayre aquela, e vi que 
per la grandesa de la peyra e per la disposicio del malaute co- 
nogui sobre lu que raorira 



E vi un autre metge lequal perforée una postema cancros, e 
fo ulcérât aprop alcus dias, entro que foc magnificada la roali- 
cia de lu am lo senhor de lu. Laquai causa es quar le cranc 
cant es pur de humor melencoîic, lahoras no cove que perven- 
gua a lu am ferr detot, sino que sia an membre lequal sufifer- 
tes que detot fos hostat. 

E per aquo, filh, necessari es a vos que la operacio am ma 
sia devesida en dos devesios : so es en operacio a lu quai es 
associada salut, e en obra am laquai es perilh en las maiors 
disposicios. — E yeu ja he exsistat aquo en tôt loc de aquest 
libre en lequal yenc opperacio en laquai es error e temor ; per- 
que necessari es a vos que guardetz aquo e laysetz aquel, per- 
que les folhs no atrobo via a parlar e a vos deonstar. — E donc 
prenetz las vostras armas am sollicitut e am proteccio de Dieu, 
e les voslres mal au les am facilitât e am fermetat, e usatz de la 
milhor via per la gracia de Dieu perdusent a salut e a lausable 
successio, e laysatz las malautias terriblas de difficil sanacio, e 
ostatz las vostras armas de aquo que vos fa temer, per so que 



ANCIENS 275 

ysitatio en vostra fe e en le vostre nom no vos evasisca ; quar 
mays es rémanent a la vostra gloria, e pus aut en le mon e 
en derier, a las vostras sanctitatz. Ga^lia ja diyssec en alcu- 
nas sieuas monicios : No mediquetz malautia mala persoque 
mais metges no siatz nompnatz. 



Ordonnance da Roi René 

Contre les blasphémateurs, lesjouevrs et les gens de mauvaise 
vie (S juillet 4749; (1). 



Perplaccar la justitia sanctissimadeDieu lo Creator, laquala 
qaasi non cessa, tôt per lo milhor, per los démérites de nostres 
peccas, de toccar, flagellar, et castigar de pestillenlia, et d'al- 
tres flagels, lo pays de Provensa, per auctoritat et commanda- 
ment del rey Raynier, senhor et prince nostre, rey de Iherosa- 
lem, de Sicilia, de Aragon, de Valensa et de Malhorqua, rey de 
Sardegna et de Corsegua, doc d'Anjon et de Bar, conte de Pro- 
vensa et de Forcalquier, de Barcilona et de Pieymont, al quai 
Dieu dont bona vida, amen, es fâcha ley, estatut et ordenance, 
per tôt lo pays de Provensa, las qualas non sara licita causa 
de transgiedir, sus la pena de fidelitat. Et premierament, es 
statut et ordenat per nostre senhor lo rey Reynier, ambe bona 

(1) Archives des Bouches-du-Rhône, Cour des comptes B. 17. Reg. 
Gallus, fo 220. 



276 DIALECTES 

délibération de lot son conselh, que neguna persona, de cayn 
stat, dignitat ho condetion que sia, tant home coma frema, non 
ause, ni presumisca en neguna maniera que sia, mal dire, blas- 
femar, ni renegar lo non de Dieu, ni de la gloriosa vergen Ma- 
lia, ni dels Sans, ni de las Sanctas de paradis. Et aysso, sota 
la pena, per la premiera volta que seran trobatz en aquesta 
falha, de xxv. liuras de coronas ; per la segunda, de sinquanta 
liuras de cjronas; et per la tersa volta que sera trobat en falha, 
sy es persona de bas stat, sera mes al postel de ferre, ligat al 
col ; et si es de ait stat, sera condempnat en las penas, per la 
premiera, per la §egonda, et per la tersa, tôt jort duplicant las 
penas, coma dessus. E si tal persona es obstinada en blasfemar 
Dieu, et non si vol esmendar, sera condempnat en estre corre- 
gut publicament, et trencada la lengua. — Item, es ordenat per 
nostre senhor lo Rey, ambe délibération de son conselh, que 
deguna persona, de cayn stat, dignitat ni condetion que sia 
non ause ni presumisca jugar a neguns dats, ni cartas, ni trin- 
quet, ni a negun altre juec de sort; ni en las cambras dels so- 
viguiers, ni en hostals, ni en carrieras, ni en camps, ni en 
pras, ni tarras ni publicament, ni en deguns altres luecs, ni 
secretament, en deguna maniera ; sota la pena, per la premiera 
volta, de xxv. liuras de coronas ; per lasegonda, de sinquanta ; 
per la tersa, de cent liuras de coronas ; et ayssins tôt jort re. 
duppliquant las penas; et aysso per tôt lo pays de Provensa. — 
Item, es ordenat de part nostre senhor lo Rey, ambe délibéra- 
tion de son conselh, que deguna persona, de cayn estât, digni- 
tat ho condition que sia, non ause vendre ni conprai en tôt lo 
pays de Provensa, a deguna persona que sia, deguns dats, ni 
degunas cartas, ni altres juocs de sort, ni per si ni per altres, 
ni festas ni dimenges ni altres jors, ni secretament ni publica- 



ANCIENS 277 

ment; et aysso sota lapena, par la premiera volta, de xv. liuras 
de coronas ; per la segonda volta, de sinquanta liuras ; per la 
tersa, de cent liuras de coronas ; et ayssins tôt jort redupli- 
cant las penas. — Item, es ordenat coma desus, que degima 
persona, de cayn stat, dignitat ni condition que sia, non ause 
estre ruffian, ni tenir degunas concubinas : ni d'ayssi avant 
dengun non ause abusar d'ayssi avant en aquella palhardisa de 
ruffianaria, en tôt lo pays de Provensa, sota la pena de xv. liu- 
ras de coronas per la premiera volta; per la segonda de sin- 
quanta liuras ; et per la tersa, de cent liuras ; et ayssins red- 
duplicant coma dessus. Et que tots los ruffians que si trobaran 
en tota Provensa. vagan defora tota Provensa, d'enfra des jors, 
sota la pena de estre correguts publicament, et pena de la con- 
fiscation de lurs bens ; et qui los revelara, aura lur despuelha. 
— Item, qui non aura de que pagar las susJichas penas, sera 
punit de la persona. — Item, es statut et ordenat per nostre 
senhor lo Rey, ambe délibération de son conselh, coma desus, 
que si los officiers del Rey, viguiers, juges, bayles, souveguiers, 
ho altre officiers de la justitia, si son negligens a non exhigir 
las penas et las punitions ordenadas per nostre senhor lo Rey 
et son conselh, si denfra des jors non exiguisson las penas, et 
non fan punition de tais grieus peccas, que tais officiers in- 
obédiens a! commandanient de nostre senhor lo Rey et desson 
conselh, encontinent sian gitats et privats de tots lur offices, et 
remesses à la punition del Rey nostre sire. 



TABLE DES MATIÈRES. 



Préface pag e \ 

Abrégé br la grammaire provençale (xe-xv« siècle).. 5 

Morceanx de Prose. 

(Texte). 

XVe SIÈCLE. 
Extrait d'une traduction de l'Arbre des Batailles 33 

XIV» SIÈCLE. 

Extrait d'une histoire abrégée de la Bible 35 

XlIIe SIÈCLE. 
Las vidas dels trobadors 37 

Xlle SIÈCLE. 
Charte de 1174 39 

Xle SIÈCLE. 
Extrait d'une traduction de l'Evangile de Saint-Jean .... 40 



280 TABLE. 



Poésies». 

(Textes et traduction). 

XV« SIÈCLE. 

Mme de Villeneuve. Vers adressés aux mainteneurs des 

jeux floreaux en i 496 .- 42 

Bérenger de l'Hôpital. Plainte de la Chrétienté contre 

le Grand-Turc, 4471 46 

Thomas Louis. Sirvente contre ceux qui manquent de 

charité, 4465 54 

XlVe SIÈCLE. 

Fragments d'une paraphrase des litanies des Saints, 4325 58 

Pons de Prinhac. Vers qui gagnèrent la violette d'or 

aux jeux floraux, en 4 345 62 

Fragments de la vie de Sainte-Enimie, fille de Clovis II. . GfJ 

Les Aliscamps Fragment d'une vie de Saint-Trophime . 74 

Lunel de Monteg. Débuts de l'enseignement du garçon 78 

Prière à Jésus-Christ 84 

Xllle SIÈCLE. 
Matfre Ermengaud de Béziers: Fragment du bréviaire 

d'amour 88 

Jacme Motte d'Arles. Sirvente adressée à Charles II 96 

Bertrand Carbonnel de Marseille. Couplets isolés... 402 



TABLC. 28! 

Guiraut de l'Olivier d'Arles. Couplets isolés 108 

Jean Estève de Béziers. Pastourelle, 1 288 i14 

Pterre Carrfma/, évêque du Pay. I. Prédication. . .. 120 

II. Fable 128 

III. Hymne à la croix » 1 34 

IV. L'amour 138 

Raymond Gamel de Béziers. Complainte sur la mort 

de Guiraud de Lignan, 1 262 1 42 

Pierre de Corbiac, troubadour aquitain. Hyme à la 

Vierge 150 

Fragments du Trésor, poëme didactique 156 

Paulet de Marseille. Sirvente à l'occasion de Don Enrique 1 62 

Giraud Riquier de Narboniie. Couplets avec refrains. . 166 

Guillaume d'Antpoul. Aubade à la Sainte Vierge 170 

XII« SIÈCLE. 

Pierre Vidal. Poésies diverses 1 76 

Folquel de Marseille. I. Prière 198 

II. Chant de guerre 206 

Bt^rtrand de Born. I. Chant de guerre 212 

H. Elégie sur la mort du prince Henri 216 

Rambaud de Vachères. Elégie 220 

Raimbavt d'Orange. Sans nom 226 

Giraud-le-Roux de Toulouse 232 

Bernard de Ventadour 236 

Tenson entre Pierre d'Auvergne et Birnard de Ventadour. 246 

19 



282 TABLE. 

Giraud de Caàrier a. Poésies diversQs 250 

Girard de Rossillon Fragment de poèrtie 256 

Xle SIÈCLE. 

Prière à la Vierge 263 

Fragment d'un poème sur Boëce . . 268 

Textes divers. 

La Chirurgie d'Albucasis 273 

Ordonnance du roi René sur les blasphémateurs, les 

joueurs, et les gens de mauvaise vie 275 

Table 279 



PC B&yle, ;%rc Antoine 

3322 Anthologie provençale 

338 



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