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Full text of "Apologies"

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Apologies 



PAR 



MARCEL DUGAS 



M. ALBERT LOZEAU, M. PAUL MORIN, 

M. GUY DELAHAYE, 

M, ROBERT LA ROQUE DE ROQUEBRUNE, 

M. RENÉ CHOPIN 



MONTRÉAL 

PARADIS-VINCENT, EDITEURS 

320, RUE Beaudry, 320 

1919 




MARCEL DUGAS 



Droits réservés selon l'Acte du Parlement 
du Canada, concernant la propriété littéraire 
et artistique. 



APOLOGIES 



^ 



DU MÊME AUTEUR 

Le Théâtre à Montréal 
Feux de Bengale à Verlaine glorieux 
Psyché au cinéma 
•Versions 






Apologies 



PAR 



MARCEL DUGAS 



M. ALBERT LOZEAU, M. PAUL MORLN, 

M. GUY DELAHAYE, 

M, ROBERT LA ROQUE DE ROQUEBRUNE, 

M. RENÉ CHOPIN 




MONTRÉAL 

PARADIS-VINCENT, EDITEURS 

320, RUE Beaudry, 320 

1919 



A 

MADEMOISELLE LOUISE READ 

Hommage de profonde vénération 

M.D. 



// arrive, parfois, après une lecture, un effort de Vesprit, 
une douleur, que, fermant les yeux, le passé, celui de l'histoire 
et le nôtre nous reprend dans sa vague. Toutes les idéolo- 
gies viennent s'abattre sur nou^ et proposent leur philtre à 
nos inquiétudes. Nous sommes alors la proie facile de nos 
passions qui militent contre des idées contraires. La divi- 
sion habite en nous, créée par la sincérité des croyances qui 
vivifient l'esprit et le cœur de ceux qui nous sont proches. 
Notre âme est ce champ disputé sur lequel planent, tels des 
oiseaux angoissés, les idéals généreux de combattants divers . 
Les figures s'amassent devant nous et nous parlent. Impos- 
sible d'être sourdement fermés à des compréhensions diffé- 
rentes, à des ambitions qui visent à des buts semblables. Et 
nous savons que ce sont les mots surtout qui divisent. Si 
éloignés, en apparence, que nous soyons les uns des autres, 
il y a des chemins où la rencontre s'opère. Personne, parmi 
nous, ne se croit absolument libre du passé et du présent. 
Laissez-nous la joie de blasphémer, mais sachez nous com- 
prendre. 

Nous convenons qu'il y eut un Canada héroïque, un 
Canada d'où sortent des légendes de pourpre et d'or. Visi- 
blement marqué dans l'histoire des hommes, il étend vers la 
gloire deux bras jeunes, étoiles de douloureuses blessures. 



La arande histoire chevauche ses primitives destinées; elle en 
tûr^Zr des tabUttes <eairain l'odyssée mira^uUuse- Om 
ZZddans U forU vierge, susciU à to /açon d'un dieu rus- 
Sev^ide Uise, souUvé par le rythme des ->Ufesjt 

tous Selon nos vicissitudes, nous avons fetntde tourner 
tous, belon ^^^^^^ ^^ ^,^^ ^„„, 

7Xo^ronspXmIl,ré «o, tournantes actu^les. .. vertu^ 
naootiro ^ , ^^^^ inépmsee. Mais 

l"o^niU. Je veus croire ç« sa f,ure se Uvesurr^os 
vers m p regarde avec des yeux de foi et 

':ZZ:r'Zt^eL7gu. L fantaisi. ,ui M étrangère 
iTmdle .^sseur "-;:„—- ^ J! 
:rZur;i:inrie'Z:s::iîsouri:d nos pr^o^upaUons 

mé^ZT Cet espoir, en ton. cas, fiati. nosdesse^neet 
l^tieraires i^ c ^ ^^ ^^^^„ „„j„,j;. 

-i^n 'nPiit-Hre demain Vunité idéale. 
";< pas noire bien, et «oyo^s nous-méme sans fausse 



10 



curiosité d'esprit qui désirait s'étendre à tout et à tous. 
Ce dilettantisme qui voulait n'exclure personne nous tenait 
lieu, hier, d'évangile de vérité. Dans la mêlée des doctrines 
et des principes littéraires, nous aimions à nous attacher à 
cette illusion-là, peut-être la moins décevante de toutes. 

Des noms se présentent sous ma plume que je peux paraî- 
tre oublier: il n'en est rien. J'espère glorifier, un jour, 
Nelligan, Ferland, des fils du siècle qui sont penchés sur de 
graves problèmes ou qui rêvent, extasiés, au bord de nos 
claires fontaines. 

En attendant que d'autres besognes rêvées s'accomplissent, 
je me suis efforcé de découvrir à travers la pensée de quelques 
poètes, les aspirations, les tendances qui caractérisent cer- 
taine action littéraire de notre époque. Je n'ai pas consi- 
gné ici toutes les manifestations poétiques du Canada. Mais 
je crois avoir observé chez des jeunes têtes ardentes et pensives, 
la bienfaisante illusion qui les couronnait, tour à tour, d'au- 
réoles et de précieuses lumières. En communion intime 
avec ces esprits dévoués à l'idéal, et qui y sacrifièrent, j'ai 
senti refleurir, en les étudiant, toute ma jeunesse qui me 
venait de la beauté de leur enthousiasme, de la caresse de 
leurs phrases, du rythme profond et sûr qui se laisse 
toujours saisir dès qu'on approche les inspirés et ces chantres 
élus qui règneiit sur les hommes. 



Marcel Dugas. 



11 



M. ALBERT LOZEAU 

Glorifiant l'espèce humaine, Lamartine avait 
dit, en songeant à nous tous: "L'homme est un 
dieu tombé qui se souvient des cieux." Il raffi- 
nait sur la louange que, décemment, on peut 
faire de l'homme en général; il en présentait 
une figure sublime, oubliant que la majorité 
de ceux qui vivent ne sont que de malfaisants 
animaux plongés dans l'aveugle et sourde ma- 
tière. Mais sa comparaison demeurait juste pour 
ceux qui, soumis au même despotisme de la chair 
que les autres, ont, cependant, remporté quelques 
victoires sur eux-mêmes et sauvé l'idéalisme 
dans le monde. 

A rencontre des autres hommes qui sont 
pétris d'argile grossière, M. Albert Lozeau est 
vraiment un dieu tombé, promu à la souve- 
raineté de la poésie. Rappelant l'Olympe, un 



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firmament se tient dans ses bras épargnés par 
le malheur. Qu'il les soulève, et c'est le monde 
de la beauté qui se déroule avec son cortège de 
chants alternés, de déesses et d'élus harmonieux. 
De son cœur, encore frémissant de l'audition 
des musiques divines, s'échappe le soupir inex- 
tinguible de la terre vers les paradis désertés. 
Les muses ont nourri son âme, et infini comme 
les dieux déchus, il leur ressemble par l'élection 
et la douleur. 

D'autres, et les plus nombreux, marchent sur 
cette terre et les miroirs du jour leur renvoient 
des figures repues, satisfaites. Le tragique n'en- 
lace pas les instants de leur existence; l'ironie 
du destin n'a pas mis des bornes sur les routes 
enchantées. Ils servent leurs ambitions, leurs 
chimères avec plénitude et profit. Quelques rares 
artistes sont restés, eux, pensifs sur la montagne 
sainte, dédaignant de boire, selon le mot de 
Samain, ''aux écuelles viles." Plus bas, s'agite 
la masse grouillante des pantins dévoués aux 
crimes de la pohtique, qui, sous la futilité d'un 
verbe ignare, décèlent l'emphase des attitudes, 
une vanité remuante et panachée. Quelque part, 
des justes, des esprits fins, des artistes, des curieux 

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d'idées et de sentiments, deux ou trois maîtres 
à penser qui se détachent sur le morne horizon. 
Et voilà le Canada intellectuel! 

Fils du sol canadien, ébloui du soleil de Dieu, 
M. Lozeau se tient dans la vérité de son propre 
cœur. Il eût été beau de joindre les mains, 
résigné, sur son martyre. Se taire n'est déjà 
pas si banal! Dans un jardin où l'orage a passé, 
quelle noblesse ont les lys renversés d'ajouter au 
jour revenu leur fraîcheur encore frémissante. 
Des vies existent comme des encensoirs brisés; 
elles répandent toujours un parfum. 

M. Lozeau porte autour de son front la gloire 
de sa souffrance. Elle lui trace une auréole. 
Insatisfait d'être une noble victime, il joue avec 
les mots et des mots tire un sens, une loi, une 
création. Son Ame Solitaire nous avait initié à 
son rêve de poète: quelques touffes de roses, un 
pan de ciel bleu, un idéal imprécis allant aux 
choses, le regret de ce qui ne sera jamais, voilà 
bien ce petit livre résumé et dont la sensibilité 
émue nous avait attendris. Le don de l'émotion, 
qui est une des principales qualités de la poésie, 
se présentait à, chaque page. Nous étions loin 
de Fréchette et de Chapman, ces frères ennemis, 

15 



pourtant gras du même lait et opulents de santé 
prosaïque. 

Après la sarabande de nos romantiques orgia- 
ques et sans génie, M. Lozeau nous apportait 
une nouveauté d'émotion d'une qualité louable: 
la décence se joignait à la force de sentir. Rien 
d'un poète orateur qui se perd dans le flux des 
métaphores et pour qui l'image banale semble 
le fin du fin. Un filon venait d'être découvert! 
Il est vrai qu'Emile Nelligan, ce bel Apollon 
enivré de Baudelaire, était apparu tel un astre 
nouveau. On avait salué en lui l'homme pré- 
destiné qui ferait surgir l'œuvre longtemps atten- 
due. La fatahté en décida autrement; et un 
jour, ployé, brisé, on releva l'enfau/t des Muses. 
Sur ses lèvres closes, la musique s'était éteinte. 
Chantre inspiré, le silence le murait, vivant, de 
ses inexorables parois, et la folie déifiait ce front, 
à jamais adorable, d'où les pensées et les images, 
enfantées par l'amour et la vie, s'étaient élan- 
cées vers la gloire. 

Vint donc Albert Lozeau et nous connûmes des 
accents sincères, dépouillés d'artifice. Le culte 
de la rime riche qu'avait prêché un Théodore de 
Banville, abusé de perfection matérielle, n'en- 

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trait pas comme préoccupation essentielle dans 
la manière du jeune artiste. Nous saisissions 
une âme, nous lisions en elle, nous écoutions 
son battement. Un poète était né. Et ce poète 
n'oubliait pas le passé et ne s'y enfermait pas 
non plus. Il utilisait les rythmes conquis et la 
versification courante. Sous des formes consa- 
crées, il exprimait son rêve d'aujourd'hui. Autour 
de cette apparition, aucun éclat bruyant: l'espoir 
d'une transformation de notre monde poétique ne 
l'avait pas hanté. Et, à une certaine époque 
de fougue juvénile, manifestée par de plus jeunes 
poètes, son attitude de farouche classique n'allait 
pas sans quelque intransigeance détestable. Il 
serait juste, en effet, de reprocher à M. Lozeau 
de n'avoir pas senti l'opportunité de telle ou telle 
intervention. L'initiative de Delahaye, qui causa 
un si aimable scandale, venait à son heure. Mer- 
veilleuse secousse dans l'empire des matamores 
et des chevaux fondus! La gravité de certaines 
gens, qui se croient intelligents et le sont à leur 
manière, empêcha de comprendre les déhces qu'é- 
prouvèrent quelques jeunes gens à foncer avec 
furie sur la muraille de l'optimisme béat. Avaient- 
ils tort ou raison? C'est sans importance, puis- 

17 



qu'ils voulaient s'affirmer par la plus noble des 
choses: la vie. 

La bataille pour le mot préludait: la vieille 
beauté dut s'émouvoir des gestes fous et désin- 
téressés qu'en terre barbare on déploya en son 
honneur et sous l'audace — mot doux — de ces 
vers, un poète avait surgi, dont les qualités 
vraiment rares de concision eussent fait de son 
Hvre une belle chose, à condition de sacrifices 
impossibles à une jeunesse affamée de tapage. 
On s'avisa ensuite de songer que l'effort le plus 
modeste méritait d'être tenté. Des ouvriers s'a- 
vancèrent. Nous eûmes assez d'esprit pour nous 
en réjouir. 

Mais c'est déjà trop faire l'histoire d'un temps 
qui n'a pas épuisé toute sa course et dont les 
œuvres promises invitent à la plus religieuse des 
attentes. Les esprits en fermentation, l'espérance 
d'un jeune pays, vont peut-être aboutir. Ne 
voilà-t-il pas que, sur les bords du noble fleuve 
d'Amérique, des poètes nouveaux suspendent à 
l'érable sacrée des luths où frémit le chant de la 
réalité universelle? 

Le Miroir des Jours ne trahit pas les ambitions 
poétiques de ce poète des intimités. S'il ne 



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détermine sensiblement un aspect inconnu du 
talent de M. Lozeau, sa facture est d'une élé- 
gance plus certaine. Les tours s'arrondissent; 
la phrase coule plus nette; le rythme se précise 
dans la ferveur. Et les puérilités, les banalités, 
les mièvreries ne manquent pas; ce sont déchets 
de tout talent encore jeune. 

La réclusion du poète de L'Ame Solitaire, il 
faut le dire, constitue sa force en même temps 
que sa faiblesse. Tout un monde se répand 
hors de ses doigts; il ne peut le capter, il le conçoit 
pour le réfléchir dans son imagination. La fan- 
taisie y trouve son bien, mais l'essence vraie 
des choses en est idéalisée. 

Par l'absence du réel dans son esthétique, les 
objets revêtent les caractères d'un songe illuminé. 
Nous n'assistons pas à une véritable violation 
de la vérité de l'univers, mais des voiles flottent 
sur la barbare nature et en cachent les âpres 
certitudes. L'enthousiasme fleurit des apparen- 
ces et des simulacres. C'est la danse sous des 
masques autour d'un jardin de mystères, et la 
féerie va s'abîmer dans l'inconnaissable. 

Jolis fragments de la poésie universelle, sans 



19 



doute, mais rharmonie supérieure nous semble 
être un dosage élégant de l'audace de l'esprit, de 
visions concrètes et des réalités de l'âme. 

C'est le poème de la vie intérieure qu'écrira 
M. Lozeau. Il nous le dit: 

Ecoute de ton cœur monter la voix suprême. 

Ta musique est en lui, c'est là qu'est ton poème. 

Se penchant sur son âme, ses rêveries, il en 
entend les murmures, qui lui forment un orchestre 
invisible. Il associe les poètes aimés à ce con- 
cert; il les sent plus présents, de mêler leurs sou- 
pirs, leurs cris et leurs larmes au gémissement 
de sa propre misère. Réseau de sympathies 
intellectuelles et de nuances d'âmes! La fine 
toile se tisse, s'agrandit; elle devient une nappe 
où apparaissent des profils, des visages effacés, 
des statues aux yeux gIos, l'ombre des regrets et 
des heures. 

Il est bien chez nous, le poète des demi-jours 
et des teintes fanées, une sorte de Rodenbach, 
moins l'hallucination et le délire. Ce qui dans la 
nature est la légèreté même, danse, s'éparpille 
et se détend au milieu de la noblesse des soirs, 
les herbes droites, comme autant de petits poi- 
gnards verts dont la plaine est hérissée, le vol de 

20 



quelque oiseau dans un matin gris perle, un 
automne lent à mourir, tels sont les thèmes qu'il 
exploite et enrichit. Un poète acharné à pour- 
suivre le reflet des choses et leurs relations les 
moins prochaines, et qu'une mélancolie secrète, 
portée avec la vie, prédisposait à une sorte de 
féminité sentimentale, devait trouver, dans la 
nature qui se découronne avant de mourir, le motif 
de larmes distinguées. Pourtant, il ne refera pas 
la complainte lamartinienne. C'est à cette limite 
imprécise où l'été consume son dernier flambeau 
et où l'automne n'est pas encore, que sa promenade 
à travers bois s'effectue. Il y veut être à l'aurore 
avant que ses petits hôtes ordinaires aient bu 
toute la rosée. Qu'est-ce qu'une fleur de la soH- 
tude qui n'offre pas au poète, dans son calice épa- 
noui, le joyau merveilleux déposé par la nuit 
finissante? Et qu'il se hâte de contempler une 
dernière fois la source avant qu'elle ne soit obs- 
curcie sous les feuilles tombées et ne ressemble, 
par l'anarchie des éléments qui la troublent, 
aux existences chargées des scories du rêve; — 
tristes larves végétatives, privées de floraison; 
symbole parfait de ces algues remuantes, qui, 
au fond des eaux, étalent une vie chétive d'où 



21 



pas une fleur ne s'élance. 

A côté de ces paysages de nature et d'âme où 
il mêle l'expression du sentiment abstrait à la 
vie fourmillante, le poète célèbre l'amour. M. 
Lozeau n'est qu'un homme et il fait son métier 
d'homme. Il chante l'amour terrestre. Et c'est 
très bien. Nous sommes assez faillibles et assez 
grands pour le subir et l'éprouver en profondeur. 
Quel est le poète de génie qui n'a pas consacré 
ses plus magnifiques vers à le glorifier? Lamar- 
tine, le plus pur poète du dix-neuvième siècle, 
a dépassé en beauté ce monologue unique, subli- 
misé par la voix des musiques intérieures, éternel 
par-delà les jours et la mort. 

M. Lozeau est humain; il devine combien un 
cœur d'homme est puissant dans l'amour. Il 
n'empêchera pas sa muse d'approcher les tenta- 
tions de la terre et de s'y laisser, du moins, ef- 
fleurer. Sur la tapisserie de sa chambre, il a vu 
le drame, l'illustre drame dont on n'a pas encore 
appris s'il fallait déplorer davantage l'affreux 
égoïsme de l'homme ou l'inconsciente légèreté 
de l'animal féminin. Au profit d'une idée étran- 
gère, divine uniquement, il ne confond pas des 
sentiments qui, très beaux, très forts, ne s'unis- 

22 



sent pas, mais plutôt se superposent. La mi- 
sère du cœur est grande; le démon invaincu qui 
livre sans cesse des attaques, en dépouillant nos 
fiertés et notre orgueil, nous révèle de quel limon 
nous sommes bâtis. (Je défends Lozeau, car vous 
savez qu'on l'avait accusé d'avoir écrit des vers 
d'amour). Aucune raison n'a, cependant, guéri 
l'humanité de ses concupiscences et de ses 
faiblesses. Ce serait en donner une image factice 
que de lui arranger des traits seulement spiri- 
tualisés où l'on reconnaîtrait le leurre de 
l'imagination, et non la figure immuable de ce 
roi inquiet et omnivore qui, sous toutes les lati- 
tudes et dans tous les pays, se nourrit des aliments 
de l'amour et cherche à se consoler de vivre 
avec des sensations purement humaines. Je ne 
l'absous pas; je le voudrais saisir tel qu'il est. 
Amenez-le devant les tribunaux qu'élève à 
nos appétits l'intransigeante raison du divin; il 
y sera douloureux, abattu, déchiré. Mais, vous 
le connaissez, de même qu'il est peu capable 
d'aimer éternellement, son repentir est de courte 
durée. Il retourne, inconscient esclave, se 
donner à la joie de vivre. Souriez, hommes 
graves, à ce fils des siècles, à ce mannequin de 



23 



chair et d'os. Mais ne le déformez pas en vou- 
lant pallier sa passion et lui composer, au bout 
d'une plume illusoire, une physionomie idéale 
qu'il tâche de commencer toujours et n'achève 
jamais. Qu'il surgisse dans la splendeur de ses 
triomphes ou s'avoue trois fois vaincu par le 
renaissant désir et les blessures de ses fautes! A 
ce compte-là, seulement, le mot vrai sur l'amour 
de l'homme sera dit. 

Dans un ordre élevé, toute la magie de l'amour 
supra-terrestre opère. Son domaine est à part. 
Il a ses disciples, ses héros, ses martyrs. Un 
génie, seul, peut le chanter, là où tant de mau- 
vais poètes, pareils à des enfants de chœurs, en 
mal de poésie, ont si drôlement échoué. 



M. Albert Lozeau dresse à ses poètes préférés 
des autels. Il a un beau vers sur Ronsard, mais 
qui ne lui rend pas toute justice. L'art du chef 
de la Pléiade ne naissait pas vieilli; et sa vertu 
doit toujours être présente. Les dieux sont 
encore dans leur ciel et les formes qu'ils ont ins- 
pirées vivent d'immortalité. Sur des essences 

24 



fondamentales, nous mettons des arrangements 
nouveaux. Le champ de la pensée est exploré 
en tout sens. Dans le sillon initial, le germe 
de toutes les idées a été déposé. Le moderne 
qui pense découvrir quelque conception entière- 
ment neuve est un présomptueux qui se flatte 
de rêves excessifs et inutiles, car les idées , les 
moins exprimées dormirent au fond d'un philo- 
sophe ou poète ignorés. Les formes, elles, par 
leur variété inventive, peuvent refaire à la vie, 
aux initiatives artistiques, un visage inconnu et 
digne d'être acclamé. 

Toute chicane omise, reconnaissons l'influence 
du poète des Vies encloses sur M. Albert Lozeau. 
Ce rêveur halluciné de Rodenbach, se révèle, à 
nos yeux, l'un des poètes adorés de Lozeau. Et 
comment, aussi, ne pas se prendre aux charmes 
alanguis que dégage une chanson où pleurent 
le soir, l'automne, les âmes meurtries et dou- 
loureuses? Rendons-lui grâces en souvenir du 
passé: c'est la version d'un poète exquis, que l'on 
s'acharne à nier quand on est en proie à une 
souffrance orgueilleuse, et vers lequel on revient, 
l'orage cessant. Et n'a-t-il pas recrée le poème 
de la douleur à sa manière, de ces divines pou- 



25 



pées, vêtues de satin blanc, qui, à jamais enseve- 
lies, tiennent dans leurs doigts rigides, la guir- 
lande de rêves naifs dont le parfum embaume le 
silence du néant? Défuntes, elles parlent 
encore!!! 

Les poètes féminins, qui appartiennent à la 
même famille que celle du chantre de Bruges, 
satisfont ce besoin de tendresse maladive, ce 
désir de griserie qui est en nous à certaines heures 
de la vie où nous nous sentons moins végétatifs. 

Ils sont les évocateurs d'états d'âmes concen- 
trés et subtils; sous leurs phrases mouillées de 
pleurs et de corolles jaunies semble remuer le 
cadavre pathétique de chères sensations mortes; 
ils expriment cette montée de sanglots qui sur- 
gissent du tréfonds de nos âmes; ils cajolent nos 
blessures et nous approchent de la tristesse éter- 
nelle qui compose des hommes mûris avant 
l'heure, mais sauvés par leur commune détresse. 
Maîtres en regrets, ils nous rappellent à la grande 
loi souveraine de la douleur qui cisèle les âmes 
et parachève leur destinée: adorations d'an tan 
qui marquèrent les journées heureuses, images 
passionnelles dessinées par le délire, nées du 
rêve éteint que bercent nos âmes encore ouvertes, 

26 



encore suppliantes; fraîches idoles, maintenant 
ooiivertes par le sable du temps, entrées si vite 
dans la nuit in\àncible: voilà Tempire où i^e 
1 1 se d(^ploie Tanalyste des âmes, et celui qui, de 
l\\isteiu\ intérieure, s'est ingâùé à poursuivre 
les noublants mystères, 

A riustar du poète belge, un Albert Loieau 
construit de petites chapelles intimes où se dé- 
roulent les théories mâancoliques et sentimentales 
de son CQ^r de doux citharède. Il recon^wse, 
;^our ses lecteurs canadiens, Thistoire intime de 
^'«Smsêes fines, menues, qui font songer à des 

^t>ups d'ailes, souv^it à des gestes ^d'encenscnis 
naniés, ou bien à des dentelles travaillées avec 
un soin minutieux, des franges transhicides, où 
Fastre avant de mourir, darde des flèches eok- 
pourprées. Dans ses fikts de pêcheur de lune, 
passent et repassait des masques morts, des 
algues marines, des coquillages, des lys d*eau, 
los étôUes aux Itgards dansants, les poudroie- 
n\oui^ diamantés, la m&t^ Tinfini. 

11 raconte une de ces ivresses que chacun 
d*«fttie les hommes ont éprouvées, et au bout de 
laquelle, apiès des sou^hts et des cantilèft^ 
traduisant des passions qui égarent, une froide 



3? 



déesse au rire ironique et amer, nous accueille 
sans pitié. Il adorait un démon, "croyant aimer 
un ange." Roman vécu que réclame la vanité 
orgueilleuse de l'homme, heureux quand même 
de s'être paré d'un sentiment dont il est trahi. 

Et c'est le fantôme, dans une chevauchée 
d'imagination, des milles formes qu'adoptait l'a- 
veugle amour: descente sur les courtines du lit 
de la déesse amoureuse qui pétrit, avec ses chaudes 
mains, la tête de l'homme endormi, et à travers 
l'ombre propice aux désirs, à la joie des naïves 
possessions, la fantasmagorie répétée des âmes 
qui s'unissent en un baiser de fièvre. Puis les 
lassitudes qui délient, peu à peu, les êtres de 
leurs promesses, les rejetent, dépouillés et san- 
glants, sur le sol de la réalité, et, pour finir le 
drame, une couronne de pleurs, jetée à l'oubli, 
mais accusant les divines et constantes faiblesses 
du cœur humain. 

Je sollicite, peut-être un peu plus qu'il ne 
convient, un Albert Lozeau en voulant établir 
un parallèle entre lui et le poète de Bruges-la- 
Morte. On voudra, qui sait? me faire reproche 
de le noyer dans des ressemblances trop voulues. 
Je veux bien me reprendre. 

28 



S'enfermer avec une chevelure de morte, la 
couvrir de baisers et de larmes, c'était là un 
jeu désespéré, favori de Rodenbach. Il s'em- 
plissait de la volupté des pleurs et du néant. Il 
était le maître appliqué de cette escrime. Ce 
belge cherchait là ses ivresses qui prolongaient, 
pour lui, des réalités absentes, ressuscitaient le 
corps de ses bien-aimées. Ce débauché d'âme 
s'affinait en des analyses minutieuses, exaspé- 
rées, maladives. Et des chefs-d'œuvre de nuan- 
ces naissaient dans l'enchantement des amou- 
reuses hallucinations. 

Chez Lozeau, moins subtil, moins fiévreux, 
plus sain, la psychologie ne s'aventure pas sur 
des confins aussi périlleux. Nous savons que le 
Miroir des Jours n'est pas V Aquarium Mental 
ou le Voyage dans les Yeux. Rien d'aussi poussé 
dans l'analyse. Il dit la tendresse, l'espoir et 
l'amour; il se plaint de son cœur blessé. Il ne 
plonge pas dans l'abîme des nuances pour nous 
en rapporter des perles très fines. Mais, pour 
être moins savante, sa recherche à du prix. C'est 
qu'il possède des réserves d'équilibre qui le sau- 
vent de l'hypéresthésie et qui déjà, le travaillent 
pour des poèmes de circonstances, certaines bana- 



29 



lités prosaïques, des chants du terroir, privés de 
génie, voire de talent. Tel qu'il est, voilà un 
Lozeau bien près de nous, notre ami, notre frère, 
pour tout ce que cette argile de poète hospitalisa 
dans son être, de souffrances, d'amour, de vérités 
profondes, et à qui nous avons répondu, avant 
ou après l'avoir lu, chacun à notre manière. 

Ailleurs, je vous goûte bien, Lozeau, lorsque 
vous nous conduisez respirer le printemps, le 
printemps canadien si beau après son dégel, et 
contempler dans la forêt des arbres, l'ascension 
lente et féconde des sèves. Sur l'herbe jeune, 
votre rêve s'ébat; vous le baignez de rayons et 
de fraîcheur et il semble être: 

Comme un grand papillon sur des fleurs éternelles 
Qui du haut de son vol capricieux, croit voir 
Frémir au vent d'été les œillets et les roses, 
Cependant que le jour s'éteint en reflets roses, 
Et que tous les parfums s'exhalent vers le soir. 

Ce désir de joie libre, de se marier à la nature, 
de l'aspirer, de la sentir couler dans les veines 
avec ses arômes, ses sucs, invitent à la joie de 
vivre. Mais la fin du jour nous rejette à la mé- 
lancolie : 

30 



Un air auquel le vent du soir donne des ailes 
Passe rapidement, triste et profond, sur nous 
Comme un oiseau perdu venant on ne sait d^oii, 
Il ralentit parfois son vol, puis Vaccélère, 

Descend, monte, s'élance à travers la rumeur, 
Plane, remonte encore, et redescend et meurt. 
QuHl ressemble à mon âme inégale et trop prompte 
Cet air de violon qui descend et qui monte... 

Des dernières productions de ce poète, il n'y 
a rien à dire. Souhaitons, cependant, que ne 
sacrifiant plus à l'avenir, aux nécessités mons- 
trueuses d'une époque riche en barbaries de toutes 
sortes, il ne souille plus sa muse d'inspirations 
guerrières. Il ne fut pas né pour servir Moloch. 
Heureusement des vers nouveaux ont prouvé 
qu'il se ressuscitait à lui-même, aux vérités de la 
poésie. 

Le cas de M. Lozeau est singuUer, inédit chez 
nous: voici un homme qui, sevré des ressources 
ordinaires qui composent l'existence des autres 
hommes, s'emploie à nous conquérir certains 
biens intellectuels. Il est un reproche à nos 
lâchetés. Car il pouvait ne pas ajouter d'autres 

31 



maux à son mal; il eut pu garder pour lui seul les 
confidences qui lui venaient des choses, de lui- 
même, de son exil d'entre les hommes. On le 
voit bien dans une tour d'ivoire habitée de tous 
les chants, des purs égoïsmes de l'esprit. Non, 
il a voulu être une voix dans la foule, faire éclater 
le silence, hâter, par son effort, le destin de notre 
littérature. 

Aussi sa maison chante dans le pressentiment 
des mots et des idées. D'elle s'échappent des 
fusées qui illuminent la nuit de nos plaines. 
Cette âme sensible de poète harmonise la plainte 
des roseaux avec les accords gémissants qui s'ex- 
halent de ses profondeurs. Ce n'est pas le rire, 
la chute des astres dans la mer, la rumeur puis- 
sante d'une foule en délire, les bruyants débats 
de la tribune ou du prétoire, la fureur sauvage 
des hommes de proie qui parque les petits et les 
faibles dans la charette fatale. Non, mais c'est 
l'aube recueiUie qui semble une prière d'oiseaux, 
de plantes, d'herbes et de sources brisées; c'est 
le soir qui nous prend à la tête et au cœur et se 
consomme en un chant de grâce sanctifiante; — 
c'est tout un destin songeur, repUé sur lui-même, 
qui, au sein d'un monde précaire, s'ingénie à la 



32 



naissance d'images teintées de la pourpre d'une 

belle âme. 

Contemplons donc cet homme: sa solitude où 
vit et s'exauce le rêve poétique frissonne de mille 
voix charmées et tentatrices. Et ainsi il s'est 
trouvé récompensé d'avoir souffert sa vie, de 
l'avoir ornée de désirs ailés, d'agréments intellec- 
tuels. Habile joueur de la lancer, telle une boule 
dans l'azur, au cœur des bois, sur le bord des lacs, 
à travers l'apothéose des soirs et la nature m- 
nombrable! 

Il faut remercier le poète de VAme Solitaire 
d'être tourné vers un haut idéal, et d'y subor- 
donner ses jours et le meilleur de lui-même. 
Ce rêveur n'est pas clos dans son rêve. Il s'hu- 
manise et tient de toutes ses fibres à la joie et à 
la douleur des hommes. IndividuaUté riche qui 
répand ses richesses sans les gaspiller. Car il a 
su préserver son univers pensant et sentimental 
de la pire des choses: le doute intellectuel. Il 
croit ardemment à son art, et parce qu'il ne cesse 
d'être au service de son rêve, il étend la bienfai- 
sance de sa pensée à tous. En plus et en dehors 
de toute réalisation littéraire ou poétique, il y a 
bien quelque héroïsme à demeurer serein au 



33 



milieu du martyre quotidien de son existence. 
Le Prométhée qui rit n'est-il pas d'une essence 
supérieure? Il est plutôt facile de crier, de se 
débattre, d'anathématiser les hommes, de blas- 
phémer le Ciel. Une philosophie, — sourions 
ensemble, — qui n'aurait pas l'absolutisme de 
celle de Vigny, serait vraiment un code admirable 
offert à la fragilité des humains. 

N'ayons garde de voir trop de complications 
dans l'âme de M. Lozeau. Sa vie est, comme 
ses livres, un beau miroir dont la glace n'a pas été 
obscurcie. Certaines agonies du cœur n'en ont 
pas vicié les ressorts précieux et la malédiction, 
telle une fleur sanglante, n'a jamais fleuri ses 
lèvres. Heureux prédestiné, dont l'âme accueille 
des créations riantes, douces et calmes, qu'il 
assemble en aimables caravanes. 

Dans le concert poétique qui monte des rives 
laurentiennes, attestant la vitaUté du sentiment 
français et l'efficacité du rêve, il fournit sa colla- 
boration harmonieuse. Je veux le rappeler, nos 
défricheurs de jadis constituèrent une noblesse du 
travail devant laquelle un cœur canadien se 
sentira toujours ému. La phrase écrite ou parlée 
traduira imparfaitement ce qu'il y eut de sang et 



34 



de larmes répandus, ce poème obscur de la terre 
d'où jaillirent les blés opulents, doucement ba- 
lancés au passage de nos vierges saines, gonflées 
d'amour et de jeunesse. C'était la préface de 
l'existence française-canadienne. Personne ne la 
reniera; elle est belle d'impatience féconde, en- 
fantant des merveilles. Maintenant la curiosité 
de tout bat des ailes. Nous sommes en marche 
vers les réalisations de l'esprit. 

La course aux étoiles est commencée. Je vois, 
sur la route, des pèlerins qui sont morts de froid, 
de misère, de chagrin, de folie, d'autres qui dé- 
faillent les yeux rivés sur de lointaines lumières, 
d'autres encore qui tiennent dans leurs mains 
frémissantes le flambeau décrié. Mais quel rêve 
c'est de presser, sous le sarcasme des ilotes et la 
bave des mufles, les aurores qui veulent naître 
et qui, sans doute, finiront par balayer la nuit! 

1912-1918 



35 



M. PAUL MORIN 



PAUL MORIN 

Pégase, en terre canadienne, n'avait pas encore 
connu une pareille chevauchée de rythmes, et 
pour le conduire en plaines d'harmonie, un cava- 
lier aussi volontairement élégant et capricieux. 

Cette élégance et ce caprice, "ondoyant et 
divers", eurent les honneurs du scandale et de 
l'acclamation. Il n'en fallait pas davantage pour 
que ce fût le succès: du coup, M. Paul Morin 
atteignait à la renommée. Au-devant de cette 
jeune inspiration musicale et chatoyante, accou- 
rurent amis et indifférents d'hier; on fêtait la 
naissance d'un nouveau poète accordé aux cou- 
leurs et aux formes variées des choses. Un féroce 
classique, M. Jules Fournier, tout pétri de Veuillot 
et de M. Anatole France, se plut à emboucher la 
trompette. M. Marcel Henry, laudateur connu, 
en alla de sa petite glose enthousiaste et si pitoya- 
blement humaine. Dans l'autre camp, celui des 

39 



saints et des archontes, téms d'éthique, MM. 
Camille Roy, Chartier et Léo, mirent en garde le 
Canada tout entier contre ce jeune païen, sorti, 
inopinément, des couches canadiennes. Cependant, 
leur inquiétude, venue d'un bon naturel, ne lais- 
sait pas de jeter un sourire surpris aux pompes 
de Satan. Le plus rétif d'entre eux, - notons 
cela pour l'histoire, - fut, sans contredit, M. 
Edmond Léo. Il se défendit âprement de mordre 
à la chose. On chercha l'origine d'une influence 
aussi païenne. Qui pouvait bien avoir boulversé 
le coeur et les sens d'un jeune canadien? A la 
Vérité et ailleurs, en style de palefrenier, on 
voulut incriminer un grand poète français, et 
madame de NoaiUes fut traitée méchamment de 
"fille des Bibesco". Pour un peu, cette amou- 
reuse des Muses se muait, à leurs yeux, en femme 
indésirable. De part et d'autre, le ridicule fit 
assaut. Les vieilles théories de l'art utile, de 
l'art patriotique ou religieux, sortirent de leur 
boîte; les paladins du trône et de l'autel bran- 
dirent dans l'air de flamboyantes épees. 
M Paul Morin apprit, à coups portants, qu'on 
voulait le sauver malgré lui de l'ensorceUement 
des déesses et des dieux. 



40 



Et malgré ce tapage, le succès continuait à 
s'affirmer: la première édition du Paon d'Email 
s'enlevait dans l'enchantement et les malédic- 
tions ; Paul Morin entrait en triomphateur au 
temple de la poésie. 

Ah! que ces souvenirs nous vieillissent! Ah! 
que ces feux éteints, un moment ranimés par le 
souvenir, éclairent toute une jeunesse hérissée, 
iconoclaste, blasphématrice, vivante, éprise d'art 
et de beau! Essayons d'en fixer le sillage éclatant, 
déjà lointain, avec des notations qui servirent, 
déjà, à marquer notre sympathie. 



Nous écrivions, en effet, à l'époque de la paru- 
tion du Paon d'Email: ''C'est en tremblant 
d'émotion que nous avons ouvert le livre de M. 
Paul Morin. Au-dessus des syllabes chantantes 
nous percevions le chant de notre jeunesse dévorée 
par le rêve et l'ardeur de vivre. Nous revivions 
le poème des heures mortes! C'était le temps 
où M. René Chopin apprenait à la jeunesse 
universitaire stupéfaite la façon dont les ours 
savant de volupté savent mourir au pôle. C'était 

41 



le temps où M. Guy Delahaye avec une audace 
véritablement sacrilège, traduisait, en des petits 
vers défendus et outragés, sa personnalité avide 
de rompre avec notre héritage poétique. C'était 
le temps où M. Paul Morin, riche d'exubérance, 
de souvenirs hvresques, de curiosités en éveil, 
transformait en cénacle fervent, une chambre 
habitée, certains soirs, par le sanglot des grands 
poètes défunts. Epoque fertile en miracles! 
Des jours ont coulé depuis ces moments heureux, 
et ils nous ont laissé dans les bras, en s'enfuyant, 
une idole qui se nomme le passé." 

M. Paul Morin s'est ingénié à construire un 
autel au paon, car, si ce r6yal méconnu fut aimé 
des cités, des dieux, des saints et des rois, son 
culte a fléchi depuis que d'autres royautés se sont 
disputé la faveur des peuples. Louons-le de ces 
premiers vers qui nous révèlent son désir de res- 
susciter la dévotion à l'oiseau merveilleux. 

A la gloire du paon, sphynx orgueilleux et pur, 
Je veux entrelacer, aux pages de mon livre, 
\ A la cursive d'or Vonciale d'azur. 

Et puis il s'en va le chercher partout à travers 

. 42 



les Marbres et les Feuillages, l'Italie, la Grèce, la 
France. Il s'arrêtera au bord de la patrie cana- 
dienne, pour y entonner un de ses plus beaux 
chants, où la raison et l'harmonie forment un 
chœur délectable. 

Je l'ai calomnié un peu, car sa course ne sera 
pas aussi précise, et fixé d'avance son itinéraire. 
Nous le voyons à Haarlem, Bruges, Quimper. 
Piéton idéal, il s'avance sur les routes de l'Orient. 
Il ira en Perse pour y connaître l'ingénu désir... 

Des doux bras cerclés d'or et de jade 
D'une enfantine Shéhérazade. 

Comment ne courrait-il pas faire halte à Damas ? 
C'est le pays d'Haroun-al-Raschid et d'Aladdin. 
Il y apportera une vive curiosité, son œil sensible 
aux '^turbans" et aux aigrettes roses. 

Le poète marche, court, vole. 

Ouvre ta porte secrète et basse ' 
Tendre maison de thé du Yeddo. 

Le poète fatigué veut ranimer ses forces abattues, 
il est las d'avoir trop longtemps respiré la fleur du 

43 



lotus, de n'être qu'un pur enfant de l'esprit. 
Les porcelaines d'orient, qui ornent ces petits 
temples de l'amour, vont réfléchir ses savantes 
faiblesses. Tout un monde, d'ailleurs, n'existe-t-il 
pas dans la tête renversée de madame Chrysan- 
thème, et toute une morale, et toute une légende, 
et toute une httérature? 

Mais le voyage prestigieux n'est pas encore ré- 
volu, la terre fond sous les pas de cet Orphée. 
Constantinople lui tend les bra^. Il rêve dans la 
nuit turque et la grande âme orientale, voilée, 
mystérieuse, monte, le baigne, depuis que le 
rayon d'or s'est éteint sur les minarets. Dans le 
rappel des ombres évoquées distingue-t-il l'âme 
des désenchantées d'autrefois, cette longue suite 
de femmes gémissantes, courbées sous l'esclavage 
du plaisir, et qui, exaucées dans leur chair, aspi- 
raient déjà, néanmoins, à une trompeuse déli- 
vrance? Est-il pénétré de la misère qui s'étend, 
telle une mer, au-dessus d'un soleil qui permet 
au voyageur toute illusion viable, et dérobe la 
vérité, toujours affreuse? Il vole, notre passant 
lyrique, c'est qu'il veut surtout voir, se bmler au 
rayon, regarder danser la fête prodigieuse qui se 
renouvelle et meurt parmi les parfums et la 
flamme. 



44 



De la Chine, il aura cru entendre la plaintive 
amoureuse de quelque mandarin éperdu. Erreur: 
c'était le paon qui gémissait sur l'infidélité de la 
femelle. Là aussi l'éternel féminin, et chez les 
vraies bêtes, accuse sa faiblesse, et le justicier, 
c'est le paon: l'air est déchiré de ses clameurs. 
!^ Le poète varie son rythme; il le colore aux 
choses. Tous les horizons lointains se sont reflé- 
tés en lui et l'arc-en-ciel lui-même n'en est pas 
absent. 

Nous le retrouvons en Espagne. C'est un 
instant d'évocation historique: les chevaliers, les 
paladins, le Cid Campeador, le roi Phihppe, 
de Véga, Hernani, tombent dans son rêve, au 
bout duquel émergent Tolède et Valladolid. 
I L'invocation à la déesse amie du paon précède 
une sorte d'exaltation enivrée en face de la nature : 
mélange de dieux et de choses qui, dans l'âme 
grecque, mariaient leur sereine immortalité: le 
grand mirage antique fascine et retient ce chantre 
des paons. Notre poète rend la nature com- 
plice des sensations de l'homme, il l'aménage pour 
des délires choisis, des impressions livresques, la 
joie des yeux et le frémissement d'un front fati- 

45 



gué qui se livre stoïquement à l'effleurement des 
brises. 

Quelques pointes de paganisme léger et tout 
littéraire affleurent. Elles portent "Amphitrite, 
émergeant des eaux," ''Apollon, impassible 
beauté," 'Tallas au casque d'airain," prétresses, 
corybantes et Pan à la syrinx agreste. Commu- 
niez, je vous prie, à ce bel enthousiasme: 

Nature, ce matin, vous m^avez fait du mal. 



Les deux étaient si clairs, si lumineux, si froids, 
L'étang si noir, les bois si dorés, que je crois 
Avoir senti mon âme, éblouie et mourante, 
Frémir comme frémit un ardent corybante 
Quand au son alterné des cymbales d'airain 
Il suit d'un pied dansant V Agile Riverain. 



Tout était pourpre, feu, bruissement, éclat. 

L'air avait le velours bleuâtre du muscat, 

Le ciel que je voyais était l'azur hellène, 

Chaque tertre semblait un autel à Silène, 

J'entendais la syrinx sanglotante de Pan, 

Les pleurs d'un rossignol, le cri rauque d'un paon... 

46 



Matin délicieux, matin mythologique, 
Le bois entier était une Hellade magique! 
Et ce n'était pas moi, dans votre empire bleu, 
Qui dansait en cJmntant, c'était un jeune dieu. 

Je vous invite à regarder le sang riche qui 
inonde ce jeune dieu. Son printemps est un 
hymne aux puissances de la vie. Il a des ailes, 
et de sa lèvre goulûment friande coule le jus 
de la chaude mélisse: sa dent nacrée mord dans 
le cytise. Est-ce Marsyas, ou bien plutôt quelque 
fils des hommes arraché de son temps par le 
rêve millénaire? Homère et Virgile nous Font 
donc ravi. Le voilà qui apparaît le front ceint 
de lavande. Il parle, il va parler. 

Je veux l'aigu roseau, la syrinx et la lyre 

Des bergers d'autrefois 
Pour te louer, moqueur Sylvain qui fais sourire 

Et rêver à la fois... 



Et, si malgré mes dons de câpres et d'olives 

Tu restes dans les bois, 
J'irai jusqu'aux forêts de ces nymphes furtives, 

Qui s'enfuient à ma voix; 

47 



Et là, sous les pins noirs, ô chèvre-pied rapide, 

Dans les sombres halliers. 
Je chercherai tes pas jusqu'au ruisseau limpide 

Où boivent mes béliers. 

Les grives et les geais, les mille êtres agrestes 

Des champs et du rucher. 
Les frelons stridulants et les abeilles prestes 

Dans les fleurs de pêcher, 

De Vensemble innombrable et doux de leurs 

[chants frêles 

Font un bruit endormeur. 
Je crois que la grenade a de petites ailes 

A son âme de fleur! 
violent jardin, guerrier cruel et tendre. 

Que vous êtes troublantl 

Bientôt vous aurez fait ma langueur inquiète, 

Vous brûlerez mes sens, 
Je serai V ardente cassolette 

Oii s'embrase V encens. 



48 



Je vois trembler V odeur adorable des choses 

Dans Véther alourdi. 
Ah! viens, je veux baiser tes mains aux paumes roses ^ 
Eblouissant midi! 

La fureur sacrée éclate. L'âme du désir va 
s'éteindre parce que tout ce qui est humain est 
court; recueillons-en les derniers échos. 

Soleil, sur votre autel, je promets de répandre 

Le sang d^un bouquetin, 
Je vous couronnerai de myrte et d'oléandre, 

Dieu du pourpre matin! 

Jupiter, toujours olympien, assiste à ce joli 
rêve de bibliothèque éclos. 

L'esprit hanté de souvenirs classiques, encore 
tout chaud de Virgile, des auteurs latins de la 
décadence, de Stace dont il a déniché un exemplai- 
re précieux sur les quais de la Seine, etc., Paul 
Morin nous abandonne volontiers le présent, les 
scènes qui se déroulent sous ses yeux et, avec la 
plus décidée des franchises, voue un culte à 
l'exotisme: culte visuel, éperdu du beau, juvéni- 
lités frémissantes et qui clament à la découverte 

49 



des faunes, des déesses et de Pan. Il ne se possè- 
de plus, il exulte, il épouse à son insu l'âme du 
bacchant et s'y réduit avec incandescence. 
L'esprit, l'enthousiasme, les rythmes fusionnent 
en un chant rajeuni de la légende grecque. Tout 
n'est pas pur dans cet essai de reconstitution 
athénienne, et l'âme des choses et des êtres y est 
à peine captée: ce sont les décors, les structures 
extérieures, les frises, les chevaux ailés, le centaure, 
qui peuplent sa vision et l'élèvent, parfois, à la 
hauteur d'un écran somptueux qui rutile de tous 
les ors, influencé de ce reflet que les choses, 
vivantes dans le recul, y ont projetées. Rêve 
d'un rêve! Et assez beau pour sacrer un poète,, 
et, à tout le moins, faire danser de belles formes.^ 
Chapitre d'une jeunesse soulevée par l'art, et 
qui des spectacles contemplés, garde une adora- 
tion qui se concrétise en mots brillants, veloutés, 
aux fines ciselures. 
I Voici maintenant des Epigrammes. On dirait 
ici sept médailles finement travaillées où une vie 
rare, de haute lutte, prise par le danger, le caprice 
esthétique, s'est fixé. Le dessin en est plutôt 
pur et d'aucuns s'amuseront au rythme qui 
s'approprie aux choses, s'y fond sans que le 



50 



chatoiement de lueurs aveuglantes n'embrume 
ce décor sobre et net. C'est de beaucoup la 
meilleure partie du livre, et réalisant une posses- 
sion d'art qui la rapproche de la pièce finale. 

La douce France sera le terme dernier de ce 
brillant vagabondage poétique. Comment un 
cœur français et de poète ne trouverait-il pas 
thème à chanter à travers ces 

...paysages d'ardeur et de grâce latinef 

Et si le paon fut là honoré plus qu'en aucune 
terre du monde, on comprend que le poète se 
laisse aller aux vibrations reconnaissantes, 

Dans le Louvre du Roy les paons rauquent d'ennui. 

J'aime à les imaginer pleurant sur des splen- 
deurs qui ne sont plus. Au temps jadis. Pépin 
faisait tisser son manteau de plumes de paon. 
Ah! Pépin avait du goût. Et ses successeurs 
ont aimé le Paon. Saviez- vous que le roi Louis 
aimait à les voir sous ses yeux ? 

Leurs longs manteaux de neige effleurant le gravier, 
D'un vol lourd y ses paons blancs soulèvent 

[la poussière. 

51 



Ce goût d'élégance n'allait sans d'autres élé- 
gances. 

Et c'est Versailles: 

cruelle douceur du petit Trianon 
Royaume désolé, candide bergerie, 
Avec quelle douleur redit-elle ton nom. 
Blonde folle meurtrie! 



Cette blonde folle meurtrie, c'est la reine de 
France, Marie- Antoinette. Son ombre auguste 
couvre ce petit poème, l'un des plus caressants de 
l'auteur. 

Le cynisme visuel du grand poète de V Inter- 
mezzo évoqua, jadis, la tête coupée de l'autri- 
chienne. Cela présentait une vision singulière- 
ment macabre. Ici, elle est nimbée d'auréoles 
admiratives. 

Après un pèlerinage au pays de Cartier, c'est 
autour de Paris que le poète promène son adieu 
à la France. Il éparpille sa pensée sur mille 
choses; son caprice nous vaut la variété des spec- 
tacles dans la douceur et la liberté des mots. 

52 



Que ce soit le recueillement devant le Paon 
mourant des Tuilleries, ou la saine promenade 
avec la Glaneuse à travers champs, ou encore ce 
voyage autour de la ''chambre canadienne" où 
ses livres dorment en l'attendant avec quelques 
souvenirs adossés sur la poussière des meubles, 
toujours la pensée s'exprime en aisance souriante 

f pleine de charme. 
...M. Paul Morin aime les mots, il les cajole, il 
s'enthousiasme devant eux. Il pousse cet amour 
jusqu'à une sorte de passion frénétique. Partout 
dans ses vers le mot rare est cherché et conquis. 
M. Morin triomphe et sa patience rit, s'amuse, 
semble trépigner. Pour exprimer son rêve et ses 
désirs d'horizons étrangers, de villes dont les 
pieds de marbre trempent dans la moire opaline 
des eaux frissonnantes, pour dire la gloire du 
Paon, si beau, si lumineux dans sa robe, il veut 
des mots nobles, il lui faut des syllabes pleines 
de musique. De tout temps les choses délicates, 
fines et brillantes ont été mieux goûtées si on les 
enveloppait de lumière, de balbutiements légers 
et suaves. Ne plantons pas des épingles vulgaires 
sur le dos des libellules, et que l'aiguille fixant 
la petite beauté devant nos yeux soit si imper- 

53 



ceptible qu'elle paraisse à peine exister, et que 
tout au bout, un grain d'or flamboie, éclate. 

Et quel visuel que cet assembleur de vocables 
et comme il note avec attention la couleur, nu- 
ance, moucheture, les évolutions des paysages, 
des saisons et des jours ! On peut encore l'écouter : 

moite embrasement de ce jour de juillet! 

Qui ne Ta pas éprouvé cet embrasement, et n'a 
rendu grâces à juillet d'être à la fois si cruel et si 
triomphant. 

Sans rallumer de vieilles et respectables que- 
relles, force nous est bien de remarquer chez ce 
virtuose le culte des mots pour les mots. Ce 
sera notre critique: elle est, sans doute, superflue. 
Un ouvrier d'art ne dédaigne pas une matière 
aussi féconde, et lui doit grande estime: c'est là, 
en poésie, une sagesse qui est le commencement 
de la vertu. Et pour être célébré dignement, 
l'oiseau favori de Junon sollicitera orgueilleuse- 
ment, jusque dans l'éternité, tous les mots du dic- 
tionnaire. M. Paul Morin l'en a paré avec 
abondance, sans craindre les reproches de notre 
critique qui n'est que pauvreté. Je devine le 

54 



sourire de M. Paul Morin devant ces remarques 
chicanières: il se sentira, d'aiUeurs, protégé par 
les ombres de Gautier, de Heredia et autres 
étonnants ciseleurs de poèmes. 

Et pourtant, qui sait si nous n'aimons pas trop 
les mots, lui et nous? Il faudrait discuter cela 
un jour. Les tentants exemples ne manquent 
pas: Hugo, Leçon te de Lisle et tous ceux qui au- 
dessus tout ont attaché le plus grand prix à la 
forme. Chose certaine, M. Morin lui-même nous 
fournirait une preuve qu'il a raison contre nous et 
contre lui. Son livre se ferme sur une poésie où 
son art se simplifie dans une élégance sans 
recherche. Les mots sont simples et vrais, ils 
jaillissent spontanément. 

Somme toute, des essences fines, des mots 
parfumés, surtout coruscants, qui font lever tout 
un monde de chatoiements, de rutilances; un 
large éploiement de rayons, de lueurs crues ou 
tamisées, voilà où se veut mouvoir le poète du 
Paon. Des souvenirs poétiques, le chant des 
citharèdes anciens et des violes qui gémirent, le 
long des âges, sous les doigts exercés des musa- 
gètes, l'enveloppent, le grisent, le roulent dans la 
mélodie. Il mêle sa voix à eux, et, à de certaines 



55 



minutes, elle semble se perdre avec la leur; elle 
s*y confond; on dirait que c'est M. José Maria de 
Heredia qui chante, à moins que ce ne soit M. 
Henri de Régnier, et, — je le dis à sa louange — 
vous pensez bien, entre tous ses maîtres, — on 
croirait entendre le cri de l'incomparable sirène: 
Madame Mathieu de Noailles. 

M. Paul Morin se répand, en prodigue, dans le 
monde des mots et des choses. Mais, au sein 
de telles richesses dont il s'est fait un peu l'esclave 
émerveillé, va-t-il se saisir entièrement, dominer 
la matière, les brillantes et ensorceleuses contin- 
gences? De rares fois. Il se soumet, plutôt, 
sans hésiter à elles; il est un homme pour qui 
"le monde visible" existe et, chargé de tousses 
prestiges et couleurs, il est le chantre, toujours 
conscient, soigné, dandy, qui trépide dans les 
[nuances mobiles de la terre, et qui, dressant sa 
llyre sur la nue, la fait vibrer à tous les vents. 
Mais les grands Olympiens n'ont pas asservi 
entièrement à leur discipline ce joueur de lyre: 
l'émotion va le surprendre, le mordre au moment 
qu'il taquine ses paons et nous entretient de roses 
et de grenades. Elle va lui venir d'une petite 
fille aux cheveux plats qui, un jour d'hiver, 

56 



rieuse et fébrile, aura galopé, près de lui sur un 
beau cheval blanc. O neige, chère neige, si vite 
fondue de l'hiver parisien, vous aurez vu que le 
poète des paons daigna être un homme, pris à la 
douceur d'aimer. 

Le Paon df émail ! 

Aimons ce rêve d'artiste qui s'extériorise en 
mots sonores et colorés: il y a là un si studieux 
amour de chûtes rares; il y a là des évocations 
grecques, orientales et françaises, si joliment 
enfermées en des verbes éclatants et choisis; il y a 
là un artiste, combien sûr, de son art et des ryth- 
mes commandés avec tant de capricieuse 
fantaisie. Nous savons qu'il possède les qualités 
qui l'apparentent aux plus illustres ouvriers de 
la forme. Et les mandarins nous manquent 
vraiment trop: j'imagine que nous n'aurons pas 
une grande littérature sans leur office décrié, 
mais si nécessaire à notre enfance artistique qui, 
comme de raison, a réussi à balbutier. Au sein 
des ombres élyséennes, José Maria de Heredia 
doit applaudir, ce nous semble, à ce fils américain, 
héritier de son esthétique, de sa passion de la i 
couleur et de la beauté des mots. Il lui pardon- ' 
nera, il faut l'espérer, les rares fois où le poète du 

57 



Paon d'Email, descendant de sa tour d'ivoire, se 
diminue jusqu'à l'humanité. Là, nous, ''humam 
trop humain," il nous arrive de l'aimer mieux que 
partout ailleurs. Et comme, à notre avis, il 
lui sera beaucoup pardonné, parce que un jour, 
revêtant, en toute honnête supposition, les appa- 
rences de la faiblesse, il écrivit les vers suivants 
qui excusent le doux crime amoureux des êtres: 

Ce n'est que V enfantine et Véternelle envie 
De la lèvre nouvelle et du choc inédit 

Foin donc de toutes nos réserves si elles n'étaient 
inspirées que par un inutile esprit de chicane, ou 
de vues fausses sur l'art. ^M. Paul Morin a 
raison, avec Boileau et autres esthéticiens de tous 
les temps, de se refuser à faire de l'art une dépen- 
dance de la morale, de la reUgion ou du patrio- 
1 tisme. L'art se suffit à lui-même: il n'est pas un 
serviteur, plus ou moins maniable, des goûts de 
la multitude, des passions politiques ou religi- 
euses. Il constitue un état dans l'état. Jadis, 
il a su défendre avec âpreté son autonomie; il 

58 



garde encore, malgré tout, des partisans qui le 
protègent des contacts servils et le sauvent des 
abdications déshonorantes. L'arche lumineuse se 
tient toujours sur la montagne: gare aux icono- 
clastes, aux marchands de patriotisme, de morale 
et de religion. (1) philosophie, histoire, ques- 
tions politiques et morales peuvent être bien ser- 
vies par la littérature, mais elles ont une exis- 
tence en soi, indépendante, viable. L'art, lui 
aussi, se meut par lui-même, et il a parfait, depuis 
longtemps, sa glorieuse et libre aventure. Il 
est : le Verbe s'est fait chair et os. L'art a grandi. 
Et au cours de son évolution à travers les siècles, 



(1) Je dis "marchands," c'est crier que je salue toutes les flammes 
quand elles jaillissent des consciences profondes. Ici je défends Paul 
Morin d'incriminations barbares, je défends son orgueil, sa victoire. 
Je ne prêche, d'ailleurs, pas sourdement la doctrine de l'art pour l'arf 
Et puis je sais que de grands artistes qui en ont été accusés ont exac- 
tement voulu signifier quelque chose par leurs productions: amours, 
passions, rêves, tout ce qui fait l'angoisse et le bonheur de la vie est 
venu s'inclure au cœur de l'œuvre réalisée. Mais je voudrais applau- 
dir au bel enthousiasme d'un artiste canadien pour les formes écla- 
tantes et raffinées. Avant M. Paul Morin, nos poètes, sauf peut-être 
Nelligan, s'étaient trop abstenus de sacrifier à l'éclat, à la beauté et à 
la perfection des rythmes. Nelligan est une personnaUté poétique 
plus^ spontanée que l'auteur du Paon d'Email; il nous dédie moms 
d élégance extérieure et verbale; il est souvent inachevé, incomplet, 
mégal. Mais quatre ou cinq de ses poésies laissent deviner le génie 
o^Ja. fantaisie créatrice. En général il est plus inspiré, mais moins 
parfait matériellement, moins maître de son outil. Nelligan, c'est 
1 homme de création immédiate qui dompta, à certains moments, les 
démons rebelles, et qui, avec de beaux cris attestant la misère pro- 
fonde de l'artiste, a vu périr devant une mer remplie de galères d'or 
sa raison hallucinée; Morin, c'est une fleur de culture. 

59 



des conquêtes spiritueUes lui ont créé un droit 
d'élection dans la cité des intelligences et des 
âmes. Il trouve son principe de renouvellement 
dans l'espoir des hommes, et aussi leurs dou- 
leurs Il est à l'image de leurs joies et de leurs 
\ angoisses. Jamais passion plus belle que la sienne 
! n'a éclaté sous le ciel et tendu à la soif des breu- 
] vages plus enivrants. Et chose sans pareille, la 
'fuite des jours a épargné sa "jeune nouveauté. 
Il connut, sans doute, des supplices nombreux et 
savants; on le dévoya en mauvais lieux, mais il 
finit toujours par s'arracher des prisons où des 
profiteurs le tenaient enfermé. Son impérissa- 
ble jeunesse se rit des persécutions; et il est, 
sans cesse, acheminé sur les routes de l'espace, du 
subhme, de l'illimité, des terres promises. Et 
s'il touche les âmes, c'est pour leur ravir des 
gémissements ou des cris qui assurent sa pérenmte. 
Soyons pardonné de nos divagations si nous 
tâchons de trouver une vérité plus libre qui, 
satisfaisant aux expériences acquises, permettrait, 
à l'avenir, d'édifier la divine Merveille. 



eo 



M. GUY DELAHAYE 



M. GUY DELAHAYE 

M. Guy Delahaye a semblé vivre toute la 

ihaleur d'un beau rêve: il a voulu tenir dans des 

nains mortelles le visage de la beauté incréée. 

*^ulle âme de mon jeune temps ne fut plus dési- 

■euse, à travers des essais et des illusions, d'arra- 

her aux choses des analogies inconnues. Nul 

sprit ne fut plus fiévreux de savoir et de projeter 

lans l'inconnu les visions qui s'offrent capricieu- 

ement aux regards du rêveur ou du poète, acharné 

saisir les secrètes vertus de la nature. Cette 

lèvre se traduisait par des mélancolies et comme 

me sorte d'impatience de brûler les heures: 

ans la poursuite de l'idéal, il s'employait à se 

iiir, de peur d'être trop douloureusement ramené 

ur lui-même, avide, altéré, voulant boire, et 

emeurant inassouvi d'avoir bu. Pensif, muet, 

)intain, on le sut attaché à un rivage où dan- 

lient encore les chimères rebelles. 

63 



Un jour, il nous revint ayant abdiqué son fré- 
missant individualisme, ligotté de formules nietz- 
schéennes, adorant des dieux qu'il avait jadis 
tenté de brûler. Mais c'est du poète que nous 
voulons parler. 

Toute une légende s'est constituée autour de 
son nom et de son œuvre. Les uns, raffinant 
sur l'art de découvrir le mystère, se plurent en 
le lisant à fournir des interprétations aléatoires 
et nécessairement éphémères; d'autres feuilletè- 
rent ses minces cahiers, tout simplement, sans le 
comprendre; enfin quelques uns s'efforcèrent à 
présenter une appréciation plausible. 

Si "légendaire" qu'il soit, essayons à donner 
de lui figure terrestre. Nous l'avons connu, 
nous le connaissons. Voilà qui nous force, malgré 
nous, à l'irrespect, et, à coup sûr nous incite à 
le traiter comme un mortel. Souhaitons que 
notre iconoclastie soit légère à son susceptible 
épiderme! 

Les rares poètes ont ce privilège terrible e1 
fameux à la fois de faire hésiter le critique. Or 
ne voudrait pas les choquer avec des gloses qu 
dépasseraient la portée de leurs inspirations, et 
à trop les louer, on sent qu'ils seraient capable; 
d'en être profondément blessés. 

64 



I 




M. Delahaye ne peut s'émouvoir, à coup sûr, 
î certaines paroles qui auraient l'air d'être 
solentes. Mieux que personne il sait que, sou- 
mt, le vrai ne peut être atteint qu'avec un sou- 
re. Il lui est même arrivé d'y enfermer tout 
1 monde. Et c'est cette rétive et si abstraite 
Hgnonne, inviolable et sacrée. 
Des poésies comme: "Quintessence du cœur 
essé, Ennui, Moine, Air de glas, témoignent 
une ambition d'enclore dans un raccourci aussi 
!C que dénué de vains ornements, les plus hauts 
(ntiments du cœur de l'homme. Il y a juste 
; qu'il faut, rien de plus: pas une épithète cha- 
►yante, pas de verbe qui ait sacrifié à l'éclat, 
ela est dru comme un fait, pareil à une dissec- 
on. Puisque M. Delahaye nous assure que de 
îUes ''cristallisations" se sont réalisées après 
/oir beaucoup senti, nous voulons le croire, 
[ais comme le doute nous presse! Je crains 
malyste qui me dit avoir de l'âme et du cœur; je 
igarde sa tête, ses yeux, ses mains, ses pieds et 
! me pose, en moi-même, cette question irrespec- 
leuse: ''Cet homme a-t-il vibré?" 

C'est que je suis simple et peu raisonnable. 

vrai dire, la poésie de cet homme-là ne peut 



65 



être celle que nous aimons si, par ailleurs, ell< 
nous contraint à l'estime et à l'admiration. Quelle 
étonnante prérogative, en effet, que celle de pa 
raître sentir, avoir senti, lorsque seulement } 
suffirait un acrobate géométrique, un artist* 
hospitalisant de chic les plus magnifiques impres 
sions de la pitié, de la justice et de la vériti 
humaines! Il y a de quoi être ravi; cette espèc» 
d'homme existe, elle respire la lumière et lei 
incantations des jours, et, spirituellement, es 
soumise à toutes les délicieuses faiblesses de h 
terre. Quelle mirifique et volontaire promenad* 
sur le décor des choses! Mais comment ce 
individus élus par l'intelligence et ce qu'elle ren 
ferme de divin peuvent-ils conserver encore ci 
qui les unit à nous: les apparences humaines 
Nous n'éclaircirons pas ce mystère. Evidem 

ment, M. Delahaye n'appartient pas à la caté 

a 
gorie de ces monstres superbes. Une vague pa 

rente, sans plus. Il est humain et prend mill 

soins de nous en avertir. Que Dieu soit loué! 

S'il calcule, dose, chante, gémit, c'est qu'il ; j 

d'abord su pleurer, gémir, crier. Il a de l'émotior 

mais tellement à lui que je n'en suis pas autre 

66 



ent touché. Tout cela, je veux être dans 
irreur, semble passé, purifié par le cerveau, 
[ais M. Delahaye a de l'émotion. Il est inutile 
injuste de n'en pas avoir. 
Si je voulais m'aventurer — me permettra-t-on 
; lucide éloge? — j'oserais dire que M. Paul 
[orin s'est imaginé toutes les fantaisies sans 
l'il lui ait été possible un seul instant, à cause 
une protection spéciale de l'Olympe, de les 
)ûter, de se marier à elles, tandis que M. Dela- 
lye, lui, également couvé par les dieux, a voulu, 
)pelé, souhaité, tendu les bras aux caprices 
3 la terre et s'est imaginé qu'il les goûtait, 
'est une impression, encore que, en ces sortes 
3 choses, on peut aisément se leurrer. Un 
3mon, rompu à la critique, me souffle pourtant 
ne je me trompe à demi! J'avoue que cela ne 
jt rien à la poésie, et que ces deux poètes sont 
e race; M. Delahaye, plus philosophe, né 
irec une complexion qui devait réfléchir l'art; 
I. Morin, fleur de serre, chargée de sourires, de 
races, de la somptuosité verbale, et de toute la 
1ère corruption de notre temps incomparable. 
)emanderais-je pardon aux dieux d'une aussi 
lortelle exégèse? 

67 



Peut-être conviendrait-il, si on peut refuser la 
sensibilité animale à M. Delahaye, cette sensi- 
bilité qui, chez d'autres poètes que nous aimons 
tant, laisse fleurir de magnifiques dons, de le 
ranger dans la catégorie de ceux qui s'épanouis- 
sent en qualités de pure sensibilité intellectuelle. 
Là, nous le voyons mieux à sa place, mieux chez 
lui. A vrai dire, nous ne le sentons pas ailleurs^ 
Il ne pourra, ce semble, jamais être un véritable 
poète de sentiment, et quoi qu'il en soit de l'im- 
pression que nous donne sa personne physique 
et sociale, toujours excédée dans l'individualisme 
ou dans l'ordre, c'est le monsieur qui s'efforce 
sans cesse à raisonner ses sensations. Sa poésie 
lui ressemble; elle est un écho châtié de lui-même. 
Sans doute, elle a dépouillé quelque chose de sa 
rudesse merveilleusement sauvage, cultivée avec 
une satisfaction profonde comme chacun de ses|r 
actes et de ses gestes, mais le fauve y est enfermé 
Orgueil ambulant, sevré de la plus petite modestie 
Allez- vous penser qu'il n'y a pas là de quoi s'il 
téresser? C'est ce que nous allons voir. 

Sous des apparences tapageuses, M. Guy Dr - 
lahaye cache un sens de l'ordre auquel il a sacrifi 
toujours, même lorsqu'il laissait croire qu'i 



68 



II 



affait d'anarchie. La faute n'en est pas à lui 
rictement, mais au lecteur, distrait par des 
•rangements extérieurs, certaine structure qui 
)nfinait à la fantaisie. Pure concession aux 
bertés régnantes, et qui sait? un défi à la routine 
épourvue d'horizon et de talent. 
Par ses vers de neuf pieds, par ses rythmes 
ouveaux, par cette buée mystérieuse qui baigne 
es Phases, M. Delahaye ayant rejeté l'influence 
e Nelligan et d'Ernest Hello, son maître, est 
arvenu de suite à la nouveauté. Les Phases 
DUS introduisent dans une âme: elles livrent le 
cret de la pensée de ce poète spirituel qui met 
m jeu dans l'infini et les démontages minutieux 
cœur. Rien ne se peut comparer à Moine, 
ir de Glas, Volupté mystique. Le douloureux 
ongleur. Nous allons citer les deux premiers 
iptyques. Ils sont beaux et purs comme des 
ifants engendrés parfaits, du moins en perfec- 
on matérielle et métaphysique: 

MOINE 

Plmjé sous Vunivers et son Dieu, 
Le front grand comme F intelligence, 
L'œil doux et voilé comme un adieu; 



69 



1 



Rayonnant de son corps odieux 
Magnifique dans son indigence, 
Et maître de tout sans liberté; 
Il va consumé de vérité, 
D'idéal, d'ammir ou d'indulgence, 
Il va son vol à la Trinité. 

AIR DE GLAS 

Coups d'ailes que donne le métal 

A la prière de ceux qui pleurent, 

Les bourdons frappent d'un son brutal 

Les airs se brisant comme un cristal; 

Puis, tel le souffle de ceux qui meurent, 

Pures de la pureté d'antan, 

Les ondulations en montant 

Se raidissent, retombent, s'effleurent, 

Et bientôt s'endorment en chantant. 

L'équilibre, les mots définitifs, le rayonnement 
qui s'en échappe, leur pouvoir de suggestion, leur 
vertu abstraite et frémissante, les rapprochent 
du néo-classicisme. Ce sont morceaux d'antho- 
logie. 

70 



Les PMses renferment le secret d'une person- 
aUté qui ne se laisse pas facilement devmer par 
i vulgaire. L'initiation devient nécessaire afin 
'entrer en communion parfaite avec l'auteur. 
1 ne suffit pas de crier à l'obscurité pour qu'elle 
xiste. Il se trouve des gens qui, appréciant un 
foète ou un écrivain, se plaisent à dire "qu'il 
nfile des mots ou qu'il construit des phrases 
ides et creuses." On sait ce que cela veut dire. 
et si, par hasard, on les entend émettre une 
pinion ou risquer un jugement, on demeure 
out étonné de leur prodigieuse facihté dans la 
daiserie et l'ignorance littéraires. L'obscurité 
st en eux-mêmes, qu'ils cherchent d'abord a 
'éclairer, à comprendre ce qui leur est peu acces- 
ible, à éduquer leur sensibiUté, à ne plus vivre, 
atisfaits et stériles, sur des tas de poncifs dont 
Is ne sont pas même les auteurs, et la lumière 
eur viendra malgré eux. 

Les Pfmses sont, à coup sûr, un défi à la paresse 
t à certaines clartés qui, étant celles de tout le 
Qonde, demeureront toujours inconciUables aux 
lartés de la vraie poésie. 
...Mignonne, allons voir si la rose.,., c'est affaire 
e doigté, de joie de l'esprit, de blague hermétique, 



71 



autre chose encore et qui, malgré l'opinion d 
l'auteur, nous laisse souriants et sceptiques. 
Mettons que ce soit tellement curieux, et décisif 
à ce point pour amener notre déroute. Nous 
confessons notre impuissance à goûter une satire 
aussi dépouillée, aussi voisine du silence, toujours 
arbitraire en suggestions. 

Mignonne, en jeune fille trop bien, nous ouvre 
les portes du rire et c'est assez une scandaleuse 
chose. Quel diable que le rire! Le péché intégral 
pour les hommes d'ordre, une contradiction alar- 
mante chez M. Delahaye, Satan installé, par ses 
propres mains, sur les cimes du Parnasse, et qui 
l'induit en de multiples tentations. M. Dela- 
haye s'accoquine à l'abîme, joue avec le feu, etji 
de connivence avec Lucifer, damne joyeusemen* 
les humains coupables de ne l'avoir pas compris. 

Abordons en tremblant cette femme difficile et 
dangereuse : Mignonne. Elle est homogène, deuxiè- 
mement elle laisse éclater la souplesse de l'auteur, 
et troisièmement prouve la naiveté de certaines 
gens. Mais il n'est que de citer certaines notes [^ 
supposées explicatives : 

Sur le titre de Mignonne: ''Léon Bloy a intitule 
Léon Bloy devant les cochons;" nous avo 

72 



ititulé: ^'Mignonne, allons voir si la rose..." 
Sur la licence de Mignonne: '' Mignonne, jeune 
lie très bien ne s'amusant ' 'qu'aux jeux permis 
ar Edmond Léo, comme, "par exemple, Taccou- 
lement d'un singulier avec ''un pluriel... parce 
ue Louis Mercier le fait!" 
On ne finirait pas d'épiloguer sur Mignonne 
ifaciès. Auprès d'un public qui admire les 
neries des journaux illustrés, les cocasseries enva- 
issantes des cinémas, cette fantaisie restera pro- 
ablement incomprise. Elle contient pourtant 
latière à réflexions et de quoi nourrir les entre- 
ens d'après-dîner. Regardez-nous sourire. Les 
ifïinés, certes, ne se feront pas faute de la dis- 
uter, de l'orner d'interprétations diverses, aussi 
ombreuses qu'il existe de têtes. Ma gravité 
ous mendie encore un sourire. 
Une œuvre laisse jaillir des sens différents: nos 
assions, nos intérêts, nos espoirs, notre dégoût 
ictent fort souvent la compréhension d'un livre. 
In idéaliste comme Marsile Ficin salue en Dante 
i beauté immatérielle; un Maurras, bâtisseur 
u siècle nouveau, transporte dans l'interprétation 
e la Divine Comédie son besoin de réalisme et 
e positivisme pratique. Cette fois, je suis grave 
b pédant. 

73 



A poursuivre de telles réflexions nous aurion 
Tair de négliger cette Mignonne, jeune fille s 
bien. Je parie que vous êtes inquiets de so 
équilibre. Eh bien, soyez à jamais édifiés. 

"Sur l'équilibre de Mignonne: 

"L'auteur de Mignonne n'est pas morphine 
mane, ni nymphomane, éthéromane, ni érotc 
mane, succèssomane, ni quoi que ce soit- 
mane, à moins qu'être soi-même ( — self-madf 
man) (ipsomane, non dipsomane) — soit êti 
un mane quelconque; car il peut bien reste 
quelque chose d'avoir produit un livre bizari 
comme un début d'aliénation mentale/' disait IV 
Lozeau, au sujet des Phases. 

Nous ne parlerons pas de la Note sérieuse, qi 
possède la valeur d'un manifeste et demandera 
à être citée toute entière. La bibliographie ei 
également très intéressante. Nous retenons a 
passage un des principaux auteurs recommandé: 
Sur le principe d'autorité: 

Oeuvres complètes. Edmond Léo (pas in od 
auctoris)'' 

Mais c'est un plaidoyer personnel de M. Delî 
haye, auteur savant et obscur, cher à la légend 



74 



Cessera-t-il de nous être impitoyable? B é^ 
Qui ne voit qu'il dépasse les bornes de toute 
vengeance littéraire permise? Une barbarie in- 
consciente le poussera-t-elle jusqu'aux confins du 
supplice? De grâce qu'il ne continue pas su ce 
ton: car il nous mène au point final, ce final de 
point qui est bien le triomphe châtié du dédain^ 
Adieu, Mignonne, je renonce à vous connaître 
davantage. Mon sacrifice est grand, puisque 
j'avais pour vous je ne sais quelle tendresse animate 
1 et vous n'êtes qu'esprit: Mignmne, vous êtes 

tabou! . X At.^ 

Partir d'un point connu pour arriver a des 
buts différents, c'était tout le sport de Mrgnonne. 
Mais Les Phases recelait bien une autre vertu. 
Nous y demeurons attachés, puisque cela nous 
donne l'occasion d'insister sur l'un des aspects 
de ce poète. Après avoir relu ces petites pièces 
volontairement déconcertantes, quelquun me 
disait avoir l'impression de tomber dans une 
pharmacie de curieuses bouteiUes minuscules, le 
musc compris. Il prisait une telle volonté de se 
traduire, et sous des tournures désinvoltes, une 
discipline retorse. 

Ce qui mérite, à nos yeux, d'être retenu, c est 

75 



le caractère de sensualité cérébrale qui s'avère 
dans la plupart de ces poésies. L'amour, le 
sanglot, les larmes, le doute, l'espoir y sont, 
pour ainsi dire, amenuisés. C'est de l'alchimie 
poétique, un résidu des sentiments les plus 
vifs qui peuvent troubler, égarer l'homme, — 
l'œuvre de chair sur laquelle l'esprit a soufflé. 
Le Moi psychique sort du creuset singulièrement 
épuré. De l'argile où s'enlisait l'homme de vo- 
lupté ne monte plus maintenant que la figure 
sublimée de la passion, l'ombre des trop humaines 
tendresses; dans la bête, un ange s'est éveillé 
pour prendre son essor vers les régions de la 
pensée, maîtresse des défaillances et de la vie. 

Ce que j'aperçois encore au fond de cette 
poésie, c'est la beauté de l'orgueil, l'organisation 
des mots dans des moules étroits, l'esprit qui sur- 
veille le cœur, un troupeau de phrases qui gémis- 
sent sous le knout impitoyable de la raison. (1) 
Ce que j'aperçois, c'est le jeu avoué et constant 
de la volonté qui s'exerce à la création. Je 



i 



(1) Ce poète se meurt, en effet, de géométrie, de raison, de dia-i 
thèse et de médecine. Et il y a, heureusement, à côté de ses systèmes 
dont il est un orgueilleux accablé, la vie avec ses anarchies inélucta- 
bles, et parfois délicieuses. 

76 



loue une si rare vertu. Si, comme je le crois, le 
bonheur est un mythe qui n'a d'existence réelle 
que dans l'imagination leurrée ou le sanglotant 
désir vers des formes fallacieuses, ou l'espérance 
d'échapper à l'uniformité triviale des jours, quelle 
sagesse il y a d'ordonner ses sensations, de les 
dresser en mosaïques, et pour tout dire de compo- 
ser, vivant, sa propre statue. J'admire, mais je 
n'approuve pas; je comprends sans applaudir. 
Je suis choqué de ce soin de transfigurer la bête, 
la très certaine bête. Si le chef-d'œuvre, comme 
je le crois, consiste aussi à demeurer debout, 
agonisant sous les flèches du désir, de l'amour et 
de la mort après avoir étreint sur une poitrine 
déchirée le brillant mirage des formes vaines, 
pourquoi cette coquetterie spirituelle d'une caria- 
tide de l'homme sur le fronton des Empires de la 

mort? 

La mort vaste et sourde ne mérite pas qu'on 
lui dédie de si magnifiques présents. 

Mais que de commérages, ma chère, quel 
pessimisme! 

Aimer avec sa volonté et son intelligence, à la 

jon d'un légiste secouant des formules frigides 
Stre deux baisers, de l'entomologiste qui guette 



77 



des petites bêtes, d'un chimiste qui adore ses 
cornues, ou aimer avec des yeux qu'aveugle le 
mirage sensuel, prisonnier du délire, courbé sous 
l'esclavage des possessions, peut-être que c'est, 
enfin de compte, avant le saut final, la même 
chose, en tout cas aboutir. 
Aboutir, tout est là. 




78 



M. ROBERT LA ROQUE DE ROQUEBRUNE 



I 



M. ROBERT LA ROQUE DE ROQUEBRUNE 



A propos de V Invitation à la vie. 



Il naît, au monde des lettres, en un tourbillon 
de mots qui veulent célébrer la vie. Et il se 
chante à travers elle, en de beaux accents lyri- 
ques que presse une âme débordante de sève, 
de fraîcheur et d'avenir. Rien, dans son ensem- 
ble, qui décèle l'inquiétude, les angoisses, la som- 
bre face de la mort: ce sont des rythmes précipités 
qui battent en une poitrine ravie d'absorber le 
jour; c'est un chant continu où éclatent le désir 
et le bonheur; c'est un cri aigu de cerf en liberté. 

La joie de vivre, de se mouvoir sous la caresse 
des rayons, les herbes frissonnantes, le ciel épa- 
noui comme une immense supplication à la 
félicité, le fleuve berceur, oiseaux, fleurs, capri- 
ces de la nature et de la femme, composent pour 
sa vision d'artiste des thèmes choyés, joyeux, 
précis et enflammés. 

81 



La possession de la joie déchaîne en lui un 
beau lyrisme: et c'est un homme ivre; et son 
ivresse lui fait nier la mort. Si elle se présente, 
il voile, avec ses deux mains, des yeux offensés; 
il lui crie qu'elle n'est pas, qu'elle ne doit pas 

être. 

Il est ivre, ce Roquebrune! 

Mais son ivresse n'est qu'un défi suranné à la 
puissance mortelle. mort irréductible, violente 
et féroce, je te sens rire avec toute ta cruauté 
de happeuse immonde. 

Il est ivre, ce Roquebrune! 

Mais avec quelles délices! Dans le filet diapré 
des choses, la bouche en feu, si semblable à l'im- 
pudente grenade, il s'excite à chanter les éléments 
qui meurent, et pendant qu'il ouvre les bras 
sur cette trompeuse nature et la veut étreindre 
amoureusement, elle se dérobe, toujours nar- 
quoise, à son effusion. 

Et il est toujours ivre! 

Avec quel acharnement lyrique! Il la décou- 
vre partout, — la belle vivante, — il l'invente, il 
la décrète. Il dit: Elle est. 

Il s'abuse avec patience et ténuité. Insolent 
de négation, fermé aux évidences mortelles, il 



82 



vous la montrera parmi les arbres, vêtue de 
feuilles et de jeunesse; ou couchée, répandue 
sur des pétales de roses; ou féroce, subtile, le 
long des tiges d'assassines jacinthes; il vous 
l'imaginera enveloppée, fondue en un décor 
mouvant de symboles, d'enivrantes contradic- 
tions, dressée sur des jambes qui titubent, cepen- 
dant qu'elle jette à cet animal absurde qu'est 
l'homme des baisers infinis. 

Hélas! ce n'est qu'une image, un symbole 

dévoyé, une parure de néant menacée par l'usure 

[d'un matin rapide, d'un soir furtif et carnassier. 

Comme il est ivre, ce Roquebrune! 

Le poison est là pourtant: et le rire, la flétris- 
sure, les rides, les déchirements. Les serpents 
Idorment au fond des bosquets en fête; ils vont 
[se réveiller; l'épine va déchirer la fleur, les co- 
:rolles commencent déjà à s'effeuiller une à une: 
pa jacinthe, flétrie, détruite, ne sera bientôt 
plus qu'une essence vaniteuse rappelant un sou- 
venir. Moins dominé par le néant que les autres 
témoins de la nature puisque de lui, à chaque 
printemps, s'élancent les résurrections, l'arbre 
n'offrira qu'un corps profané où la vie remettra 
bourgeons et feuilles éphémères. Et dans 



83 



l'homme, roi dérisoire de la création, plus mort 
que tout. Lui, saluez un spectre désolé qui a 
perdu son âme. 

Ce Roquebrune inconscient se révèle, à nos 
yeux, comme le laquais ébloui de la mort. 
Comment se peut-il refuser à la sentir qui berce 
la terre dans un sommeil qui s'éternise, et prend, 
chaque jour, de nouvelles victimes? Aveugle 
magicien, certains soirs que l'ardeur de vivre 
nous fait plus pâles et plus fiévreux, ne l'avez- 
vous pas aperçue dans un miroir, pressante de 
signes qui caressent? 

A elle, l'omnipotence, l'ubiquité. 

Et les plus chères morsures imprimées aux 
êtres et aux choses n'ont-elles pas un goût de mort 
triomphante? Abaissez donc votre orgueil 
devant cette vraie vivante. 

Ce n'est pas seulement le crépuscule, mais 
la mort des dieux, de tous les dieux. Ils ne 
boivent plus, désormais, de leurs regards jadis 
altérés les divines lumières des heures. La Mort, 
glorifiée par la loi et des religions faussées, guette 
et dévore ces escouades viriles d'hommes neufs 
qui marchaient hier à la conquête de la vie. 



84 



il 



Et la terre, éprise de meurtres, roule toute une 
mer de têtes condamnées. 

Les Dieux sont morts, et avec eux, toute la 
jeunesse qui dansait sur les rives de Cythère. 
Mais un soupir s'est exhalé de cette nuit qui 
règne sur l'univers; c'est l'âme du dernier des 
dieux qui revient gémir: Frédéric Nietzsche se 
plaint, car la vie se meurt, la vie est morte. 

1915 



86 



M. RENÉ CHOPIN 



M. RENÉ CHOPIN 

Le Cœur en Exil veut être un hommage à la 
France. M. René Chopin se reconnaît de la 
patrie de l'intelligence en vertu de cet impéria- 
lisme spirituel qui crée toute une famille fran- 
çaise sur les points extrêmes de l'univers civilisé. 
Hommage filial où il entre de la pudeur et de 
l'admiration! Il n'ignore pas que la lumière 
viendra de Paris, de cette capitale de la beauté 
qui recèle la féconde expérience des plus beaux 
siècles poétiques. Si, en effet, on doit se défier 
des jugements qui nous en arrivent et qui sont 
commandés souvent par des intérêts de parti, 
l'opportunisme ou une conception étroite de l'art, 
quelle qu'elle soit, il n'est que de s'ouvrir les 
yeux pour reconnaître la variété des formes qui 
traduisent le beau. Le grand art demeure étran- 
ger à des classements arbitraires, aux normes 
inventées par des sophistes. Il ne doit pas, non 

89 



plus, se convertir en instrument quelconque de 
règne politique sur les masses moutonnières. 

En dehors, disons mieux, au-dessus des écoles, 
règne l'indépendance de l'esprit créateur qui 
fait butin de tout ce qui est grand, noble et vrai. 
Il présente autre chose qu'une bouche affamée, 
des instincts de domination éphémère et qui se 
croit éternelle parce qu'elle s'efforce, au nom u- 
surpé de la beauté pure, de se mirer au divin mi- 
roir et ne réussit, grâce à son étroitesse, qu'à 
produire des unités ressemblantes, sans physiono- 
mie et sans vigueur propre. 

M. René Chopin échappe au reproche possible 
d'imitation lourde, épaisse, sans élan. Il a ses 
maîtres, ses poètes préférés, qui l'initièrent aux 
procédés poétiques. Mais les signes, visibles chez 
lui, par quoi se reconnaissent les poètes originaux 
s'imposent à notre louange. Ce poète actuel, 
teinté de modernisme httéraire, apparaît à son 
heure, au moment où des espérances se lèvent 
après les tentatives laborieuses de nos romanti- 
ques et de ceux qui les suivirent immédiatement. 
Il les continue dans l'harmonie et ses mouve- 
ments lyriques donnent à son visage une vie 
qui nous est nouvelle. Ce n'est pas ainsi que 



90 



Ton avait entendu le lyrisme chez nous; il était 
aussi débordant, mais de qualité moins savou- 
reuse. 

Le Cœur en Exil! Qui le voudrait croire, tant 
ce cœur riche de vie, de pensées et de senti- 
ments à transformé en matière précieuse ce qui 
tombait sous lui. Et parce qu'il s'est élevé au- 
dessus de la foule et qu'il s'est réfugié dans une 
Béthanie de rêves, il a mérité de voir éclore en 
floraisons abondantes les dons qu'il portait en 
germe. 

Dans un liminaire éloquent, le poète Chopin 
nous apitoie sur la fortune physique et morale de 
l'artiste canadien, qu'il compare à un arbuste 
battu par les vents contraires, et il lui trace, 
dans le quatrain qui termine le préambule, 
comme une ligne de conduite: 

Ignore cette mer démente qui s^effare, 
Ruée à ses labeurs... 



Précieuse parole! Un poète, s'il veut être 
complet, doit se créer une forte vie intérieure; 



91 



c'est l'unique moyen d'échapper à la banalité 
que les plus grands poètes populaires n'évitent 
pas toujours. Quelque chose de la grossièreté 
des foules est passé en eux et il l'expriment dans 
leurs vers. On comprendra que nous exceptons 
ces demi-dieux barbares dont la puissance créa- 
trice est une des faces du génie. M. Chopin ne 
sera jamais le poète des foules. Il ne le veut pas, 
il a d'autres ambitions, des mobiles plus raffinés. 
Il désire penser lui-même au lieu de refléter la 
pensée de son temps et des hommes qui vivent 
autour de lui. Il s'aperçoit qu'une civilisation 
plongée comme la nôtre dans la matière, où les 
travailleurs intellectuels font figures d'îlotes, n'a 
rien d'inspirateur: c'est là matière à histoires, à 
romans réalistes ou sensationnels feuilletons. Il 
a fui ce marécage pour escalader les cimes recon- 
nues. Il y respire une atmosphère d'élection et 
là, avec le tonnerre, la lumière et les astres, les, 
voleurs de rêve ne le viendront pas chercher. Au 
besoin, il les pourra narguer et, à coup sûr, les 
vouer au mépris. Qu'il soit isolé! Peu importe: 
il prendra ' 'racine au rocher orgueilleux et robuste 
de l'idéalité." Il ne travaille pas pour les riches- 
ses d'un jour, celles qui pourrissent: il a placé 



' ii 

I 



92 



I 



son rêve dans Téternité, au-dessus des intérêts 
politiques et de tous les intérêts. C'est un pur 
artiste ayant la religion de la beauté. Sous le 
filigrane du liminaire, il nous a dévoilé son évan- 
gile, livré les tables de sa Loi, de sa régie intérieure, 
de son individualisme. Qu'il en soit loué! 
Jamais, nous n'avons eu davantage besoin d'hom- 
mes et de poètes qui sachent s'extraire de la vie 
journalière, descendre en eux-mêmes, chercher au 
milieu de la contemplation de l'histoire, de la 
poésie et des mots, à découvrir la fuyante chi- 
mère... Il y aura toujours assez de ces politi- 
ciens et de ces hommes d'action dont nous 
sommes affolés et abêtis. Et n'est-ce pas une 
espèce de miracle que, dans une société comme la 
nôtre, où dominent les ventres dorés, les sonneurs 
d'écus, les adorateurs servils et odieux de toute 
bêtise régnante, il se soit rencontré des hommes 
assez fiers et assez libres pour vivre de pensées 
et de sentiments, s'ériger une règle d'existence 
idéale? Attitude farouche, certes, mais qui, en 
raison de son âpre té, dégage de la noblesse. 

Si le poète du Cœur en Exil ne se jette pas dans 
le flot ordinaire des jours, s'il ne se laisse pas 
capter par les vicissitudes de l'heure, il cher- 

93 



chera, néanmoins, à atteindre l'expression d'art 
par les spectacles qu'il a sous les yeux. Il déta- 
chera des horizons canadiens quelques tableaux, 
des peintures. Mais il n'appuiera pas. Au con- 
traire, il se gardera de discrétion comme lors- 
qu'un être digne parle des choses qu'il aime. Ah! 
il n'enfle pas la voix; nous le voyons soumis à une 
esthétique sévère et rien ne l'apparente à un 
Fréchette ou à un Chapman; une crainte salu- 
taire le préserve des rhétoriques fanées: bref, il 
n'a rien d'un pompier qui s'époumonne en s'effor- 
çant à donner l'illusion d'être un poète épique. 
Des notations discrètes, des touches lumineuses 
certes, un amour des spectacles, des images, de la 
lune, de la grouillante fête terrestre, garrotée 
dans la fuite des passions et des jours. 

M. René Chopin se place au cœur des choses 
et il en devient leur ami, leur interprète passionné 
quand il ne va pas jusqu'à leur demander de le 
deviner et de l'envelopper d'oubU. Il leur donne 
une physionomie, une voix parlante. Il prête 
une signification à la lune en la personnalisant 
pour ainsi dire: 



94 



Dans V espace où tu vois, ample et tuméfiée, 
Yeux caverneux, fixant V ombre pacifiée, 
La bouche sans haleine, étrange en sa frayeur, 
La lune au masque clair qui pousse sa clameur. 

Il s'amuse avec l'écho comme un enfant sur la 
colline. La lune l'inspire décidément. Ici, c'est 
un être étrange qui promène sa course sur l'hori- 
zon, ailleurs, c'est une amante qui refait son chemin 
avec des voiles en deuil. Et comme la nuit il est 
frappé de lui-même, du mystère effrayant des 
ombres, et quel Oreste victime des Furies innom- 
brables! Le vide lui apparaît, le vide de nos 
hivers qui a quelque chose de splendide et qui 
fait naître la peur. Il frissonne dans sa chambre 
déserte: la terre lui semble dépouillée de symbo- 
lisme vivant: c'est le froid, la mort, la bise glacée. 
La nuit lui semble être un sépulcre ouvert où l'on 
irait, dormant le sommeil définitif, oublier l'hor- 
reur de vivre. La nuit lui tend des breuvages 
amers ou malsains et, comme il est tourmenté, 
fiévreux, il s'y abreuve. L'angoisse le désarme de 
sa sérénité et des visions étranges se déroulent 
devant ses yeux: 

95 



mutisme effrayant d'un monde sans pensée, 
Traversé de lueurs au dur éclat d acier] 
Uastre mort des minuits reflète renversée, 
La terre chaotique où brillent les glaciers. 

Et quel artiste en frayeur que le vent, et aussi 
quel ravageur! Et cela est vu; tous les dégâts 
sont racontés, et les émotions diverses qu'ils sus- 
citent dans l'âme du poète. Ce peintre de la 
nature, capable de variété et d'ampleur, introduit 
au milieu de ses contemplations une sensibilité 
éveillée, curieuse, qui dévore tout. Qu'il chante 
la nuit, ce n'est pas pour elle-même seulement. 
Il l'aperçoit, 'Vaste, lactée, aux changeantes 
magies." Mais il la ramène toujours à un per- 
sonnage qui est lui ou un frère des mêmes chimè- 
res ou de douleurs pareilles, — une amante selon 
son âme. Elle ne s'oubliera pas de sa pensée. Sur 
son décor reste fixée l'ombre, le masque de ses 
tendresses. L'apaisement n'est pas descendu 
jusqu'à lui: il s'y montre frémissant ainsi qu'aux 
premiers jours. ../'La chimère n'a pas vu son 
âme assagie." Il se pâme de jeunesse et d'amour 
et nous l'aimons ainsi, car il est vrai, sincère, ne 
consentant pas à dérober, sous des voiles illu- 

96 



soires, les violentes passions dont il est ébranlé. 
Le poète sanglote de désir, la nalture se compose 
une âme semblable à la sienne. 

Les feuilles une à une, à peine remuées * 
Frissonnent d^un long rire innombrable et furtif-, 
Et disent leur extase à l'été sensitif, 
Oil lourdes de sommeil, se taisent revirées. 

Dans le soir montent des appels ardents. Il 
supplie l'amour de venir, il interpelle sa jeunesse, 
il la veut conduire vers des fontaines de vie. 

Ah viens, mon Intrépide! mon Inassouvie! 
Nous tuerons dans mon cœur le désir douloureux. 

Il est plein de frissons et de cris; il est d'une 
humanité de toujours. Son mal lui arrive du 
passé, des extrémités de son être, de sa condition 
d'homme. Il pousse le cri de l'âme. On ne le 
voit pas se balancer aux pôles de l'univers dans 
un jeu puéril; la nature constitue un aliment à sa 
rêverie, elle monte dans son rêve pour l'agrandir, 
elle accompagne le gémissement d'un cœur altéré 
de lumière et d'ivresse. Et il boit la chaleur 

«7 



éparse du soleil, le suc des fleurs, la rosée des 
aubes. Cet homme sent, éprouve; il n'est pas 
seulement le dieu superbe qui sacrifie à son ca- 
price les couleurs, les soleils, les espaces, tout le 
spectacle terrestre. Non, il fait crier la terre et, 
semblable à un cerf qui porte au flanc la javeline 
mortelle, il s'y précipite dans un nuage de pour- 
pre, de sang, de volupté et de mort. Et quels 
beaux spasmes dont est secoué ce corps livré 
aux flammes! Cris simples aussi, vrais, jaillis de 
ce cœur en exil, de tous les exils, de ceux qui nous 
sont faits dans une nation, une époque, une vie 
d'homme, — de tous ces exils que les autres 
hommes nous composent avec leur égoïsme, leur 
méchanceté profonde et leur bassesse innée, ac- 
quise, entretenue. 

Le poète de la nature et de l'amour se complè- 
tent. A vrai dire ils se mêlent. Ils ne seraient pas 
l'un sans l'autre. Un troisième les suit, celui de 
la satiété. 

J'ai visité tous les refuges de Vidée, 

Où ma fièvre s'était tour à tour hasardée. 

Ah! que je vous envie ces deux beaux vers désa- 
busés, Chopin. Mais puisque vous me les avez 




dédiés, je les considère comme un peu miens: ils 
sont lourds de sens, de mélancolie douloureuse et 
de satiété certaine. Et puis ce vagabond qui 
marche sans cesse, qui regarde et interroge le 
sphynx éternel, c'est l'homme, je l'ai reconnu, 
nous l'avons tous reconnu. C'est lui! Il écoute 
sur les froids plateaux les rumeurs qui montent 
de la terre; il cherche un espoir, une ambition 
terrestre ou divine; il recherche, peut-être, ses 
croyances perdues. Et il est angoissé, meurtri, 
d'être passé dans tous les sanctuaires où il 
appelait des dieux, des âmes sœurs de la sienne, 
où il s'efforçait à retenir les fantômes de sa 
jeunesse, le visage vide d'amitiés qu'il avait cru 
invincibles. Laissez ce vagabond pitoyable 
tendre l'oreille aux musiques qui s'exhalent de 
lui-même et de l'humus où git, dans un Hnceuil 
de feuilles mortes, le spectre de ses juvéniles 
espérances. 

...De voir un poète à l'affût du drame de son 
moi, avide d'analyse psychologique, pourrait con- 
soler des protestations qui s'élèvent, inspirées 
qu'elles sont par un chauvinisme condamnable. 
En certains miheux, on reproche à M. Chopin de 
ne pas se commettre à des inspirations vieillies. 

99 



Sur des troncs bien morts, quelqu'un le voudrait 
voir s'amuser à des décorations de verdure neuve. 
On lui fait crime de désirer étreindre la beauté 
universelle, de rechercher les grands thèmes gé- 
néraux, bref de tendre vers une expression plus 
large des sentiments qui constituent le fonds de 
la nature de l'homme. Grief puéril, mesquin, 
oiseux! En vérité, il n'y a pas de thème essen- 
tiellement bête: tout dépend de la manière de 
le traiter. Mais le Saint-Laurent est détestable 
quand on y voit certaines gens réfléchir leur 
visage satisfait dans l'éclatant miroir. 

Ces gens-là vident le mot patrie de toute essence 
noble: ils l'ont tellement fait servir à leurs inté- 
rêts ou à leur stupidité latente que la curiosité 
nous est venue de courir à d'autres mots, qui ne 
fussent pas l'apanage des faiseurs et des sots. 
Nous sommes fatigués de ces mots justes et aristi- 
diens puisque ceux qui en usent cachent leur 
vanité sous le retentissement d'une rhétorique 
plate et surannée, du bruit stérile que produisent 
leur voix et leur cœur. Ces hommes ne vivent 
pas; ils végètent hébétés, hagards, sans originalité, 
sur le terreau du passé qu'ils déshonorent en le 
rendant ennuyeux. Ce sont des morts vivants 

100 



qui s'imaginent écouter la grande voix des dé- 
funts et qui serrent sur leurs poitrines creuses 
une gerbe de vanités méprisables. Nous qui 
voulons vivre, nous demandons que l'imagination 
ait ses droits, le sentiment, de la grandeur, la vie, 
ses moyens d'expression variés et humains. Nous 
bâtissons notre citadelle sur les rives du temps: 
que le ciel la vienne illuminer! Nous avons des 
fenêtres qui ne se font pas avares d'en recevoir 
les rayons et une âme vibrante au vieux chant de 
la douleur humaine. Ce n'est pas assez, nous 
admettons toutes les manières à condition qu'elles 
ne demeurent plus un repaire de vieilleries. 
Jamais nous n'en resterons à Racine et nous ne 
craignons pas d'affirmer qu'un Verlaine est aussi 
nécessaire à la littérature française que l'auteur 
de Phèdre. Cependant, refaire Racine ou Ver- 
laine serait de la démence. Ils nous ont laissé un 
exemple qu'il faut utihser en nous cherchant un 
esprit qui soit nôtre. ''Servez", disent les bate- 
leurs trop connus; ''servez où vous allez périr". 
Nous connaissons des recettes de morts infailli- 
bles: la calomnie, l'indigence, la pauvreté, le 
silence, la folie. Nous sommes riches en ressour- 
ces et nous sommes sans aveux comme sans scru- 



101 



pules. Le talent nous fatigue, nous répugne; il 
entrave nos heureuses digestions. Sans parler de 
ceux que nous avons empoisonnés à doses lentes 
et rendus stériles et parfaitement idiots comme 
nous-mêmes, voyez, à l'Asile Saint- Jean-de-Dieu, 
cette tête rasée de jeune homme où des yeux 
hagards cherchent une intelligence morte à jamais. 
Ce fou, c'est un peu notre œuvre. Craignez ce 
fou: nous vous menaçons d'un destin pareil." 

Oh! vous voulez que l'on serve, vous nous ren- 
voyez à ime tâche poétique de votre choix, où la 
liberté et l'élan nous seraient forcément mesurés. 
Vous voulez que l'on serve le présent! Mais il 
y a, d'après nous, trop de profiteurs dans le 
paysage: nous les voyons, nous les entendons, 
leur faisons grief de ne nous avoir pas préparé 
une atmosphère de httérature et d'art. Au lieu 
du règne artistique qui eût aidé au triomphe de 
l'harmonie dans la plénitude des dons, que voyons- 
nous? une véritable foire à charlatans de toute 
espèce et, entre grands seigneurs, les fourberies 
de Scapin renouvelées. Ils insultent à la beauté 
de vivre, ils se livrent à mille singeries, ils sont 
dévorés au flanc par l'égoïsme, cependant que sous 
le pavillon de l'idéal ruisselle le sang des jeu- 
nesses immolées. 

102 



Vous voulez que nous servions des intérêts 
actuels — et nous ne savons pas, par la faute d'un 
militarisme mondial où s'abîment les patries, 
si nous sommes anglais ou français, ou d'une 
espèce plus particulière, — quand il y a, au- 
dessus d'une unité flottante et dérisoire comme 
celle de la nation canadienne, une vérité d'art 
universelle, des chants que toutes les races ont 
entendus non sans frémir et qui jaillissaient 
des tourments de l'esprit, de l'amour et la mort. 
Matière inépuisable et susceptible de revêtir 
autant de formes qu'il existe d'âmes, et de sortir 
d'elles, pétrie de manière différente. Ce disant, 
nous offrons une réponse à ceux qui nous repro- 
chent le souci de la forme. Que le dilettantisme 
nous soit permis puisqu'il constitue, à nos yeux, 
l'éducation artistique. Mais nous croyons aussi 
à l'imagination créatrice qui peut se passer d'hier 
et, comme au matin du monde, ainsi qu'il arriva 
aux artistes primitifs, vivifier la montagne, jeter 
la flamme à travers les matières inertes, faire 
courir dans les veines de la terre un frisson neuf. 
Voilà pour les élus qui ne sont pas encore nés 
d'ailleurs. Qu'il se dresse sur les Laurentides, 
cet Homère attendu de tous! Nous le voulons. 



103 



Mais que la sensibilité de notre époque surex- 
citée et qui s'ouvre aux choses de l'esprit fasse 
effort pour apercevoir la grande vérité éternelle 
et humaine, voilà de quoi regarder nos espoirs 
avec quelque confiance: comprendre le monde 
pour ensuite revenir aux vérités qui nous sont 
coutumières. Ce voyage littéraire au milieu des 
expériences terrestres permettra à l'œuvre cana- 
dienne de s'épargner la banalité ou le néant. 

M. René Chopin s'élance sur les routes de la 
terre. Le permanent sous tous les cieux, il nous 
le cherche et, ce beau captif palpitant, il nous 
l'apporte dans ses bras fraternels. Sa valeur, 
c'est de s'arracher de son temps et de voir, au- 
dessus des limites d'une nation, le tableau univer- 
sel. Il y a des vérités morales, intellectuelles, 
qui sont d'hier et d'aujourd'hui: elles ne connais- 
sent pas de climat, de milieu, de pays. L'âme 
et ses passions reste la même partout: ce qui la 
nourrit, l'élève ou l'abaisse, ce qui la rend iden- 
tique à ce qu'elle était jadis, ses capacités d'adorer 
ou de haïr, sa volonté de puissance et ses fléchisse- 
ments en présence du désir et des sortilèges 
voilà un domaine que veut connaître le poète de 
Montréal. Il tente de faire saillir les côtés subli- 



104 



mes et bas qui en composent l'unité essentielle. 
Il palpe le cœur de Thomme; il voudra à un mo- 
ment, mettre son oreille sur ses battements tandis 
que, plus loin, il écoutera les voix de l'amour, des 
tristesses automnales, la bataille inassouvie des 
instincts aveugles. Il voit en grand, il voit dans 
l'universel, dans l'infini. Les Paysages Polaires, 
Le Poème du Soleil, Les Arbres, autant de rencon- 
tres de l'homme avec les mystères hallucinants 
de la vie; autant d'échappées vers cette terre 
promise où s'abolissent les barrières, les géoles où 
gémit et angoisse la pensée esclave. Vivre un 
peu pour ce qui n'a pas d'intérêt immédiat, ne 
pas croire que toute la poésie est réduite dans un 
morceau de pain, façonné par des mains connues, 
mais se nourrir de toute nourriture terrestre! 
M. Chopin s'exalte à vivre: il nous découvre un 
esprit avide que ne peut rassassier le port de 
Montréal ou une terrasse de Québec. Louons-le 
de soupçonner, de savoir que là ne finit pas l'em- 
pire de la terre, et de cette diversité d'aspirations 
qui le range parmi les poètes compréhensifs et 
humains. 

Je voudrais dire combien La Vitre en Flamme 
me paraît d'une distinction souveraine. Et j'ai 



105 



RHnBP 



la hantise des Petites Promeneuses, de ces gestes 
souples, menus et caressants; et, ces cœurs d'ar- 
gile," je les vois battre, se soulever de désir. La 
science du beau s'y retrouve avec un déroule- 
ment léger de choses frêles, aimables et graciles. 
Les images sereines, douces, se déploient avec 
une grâce exquise. Un artiste nous est né qui 
fait sourdre dans une pièce toutes les sources de 
la poésie à la fois! Une ombre à peine. J'ai bien 
envie d'écrire que ce morceau plein de délices, 
fleuri d'émotions naïves, de volupté mystique est 
un petit chef-d'œuvre. Je me penche et je bois 
à cette onde fraîche et je me dis que c'est, chez 
nous, une des choses les plus belles, les plus neuves 
dans sa simpHcité ardente et mesurée. 

Des vers admirables me demeurent attachés 
à la mémoire; je ne peux tous les choisir: ils sont 
trop. Que je m'arrête au Poème du Soleil. 

Il y a dans ce thème une ampleur qui touche à 
la grande éloquence, une richesse de mots, de 
rimes sans recherche minutieuse ou pédante, un 
souci d'englober la nature dans des strophes et de 
la fixer par ce qu'elle a de plus poétique et de plus 
brillant. Puis, une réhabilitation de l'adverbe, 
qui, bien placé, produit un effet curieux, quelques 

106 



tours archaïques délectables. Dans Dementia 
Solis, abandonnant un rythme qui deviendrait 
trop uniforme, des vers brisés qui se cassent avec 
la plus dextre des fantaisies, une construction de 
phrases qui relève de l'art le plus certain, un 
amusement d'artiste qui, possédant la faculté de 
sentir, épouse le rêve terrestre, jouit des arabes- 
ques du soleil et des fêtes de la vie. (1) 

Ici, une notation neuve, qu'il faut arrêter dans 
nos souvenirs: 

Uair tremble, tourmenté de fines étincelles 

Qui font un rideau bleu de petits ronds dansants. 

Bref, un morceau lyrique qui, lorsqu'on le lit à 
haute voix, semble une pièce musicale dont 



(1) On a écrit que M. Chopin adorait le soleil. C'est une plai- 
santerie comique. Le poète du Coeur en Exil fait de la littérature, de 
la poésie. Il n'exprime pas d'idée religieuse quand il célèbre le soleil, 
il s'abandonne à un lyrisme permis qui nous vaut de magnifiques accents. 
Ses mouvements d'enthousiasme montent vers la lumière. Et ici 
le mot "divin" constitue un terme poétique, dépouillé de toute signi- 
fication théologique. M. Chopin emploie donc le mot "divin" à bon 
escient. Véritable poète, il sait se faire l'âme à la poésie, préparer 
son atmosphère et user d'expressions formelles qui recouvrent une 
plus grande intensité. Les poètes du XIXe siècle et les modernes 
ont fait usage de cette épithète dans le sens que lui donne M. Chopin, 
et il n'est pas bien sûr que ceux du dix-septième ne l'aient pas em- 
ployée tout de même. C'est un mot consacré en poésie et qui neuf 
fois sur dix ne revêt pas le sens qu'on a voulu lui trouver dans les 
poèmes de M. Chopin. O querelle béotienne! 

107 



chaque mot aurait, en même temps qu'un sens 
précis, une valeur harmonique. Il y a là comme 
un résidu des quatre grandes traditions poétiques, 
toutes quatre distinctes, quoique fondues, et dont 
les somptuosités se déroulent en un bel équilibre. 
Un racinien ne s'exprimerait pas tout à fait de 
cette façon-là. Il aurait peur de ses mots, de 
son geste et de la phrase qui l'accompagne. Il 
s'envelopperait de rigide pudeur et d'abstraction. 
Le romantique exhalerait son cri avec exubé- 
rance; il s'éparpillerait dans la diffusion et dans 
un beau désordre que nous sommes loin de mé- 
priser. Un parnassien n'apparaîtrait qu'exclusi- 
vement occupé de la rime pour la rime avec affec- 
tation d'impersonnalité. Il lancerait ses verbes 
dans un miroir et les contemplerait de loin avec 
des airs qu'il sait distingués. Et ces mots, 
comme il les choquerait ensemble, grisé de lui- 
même et souvent du vide de son âme qu'il fait 
passer au travers! Sur l'écran des choses, 1«| 
symboliste, lui, fixerait ses symboles, les nuances 
passionnées de sa religion du mystère, des obscu- 
rités savantes au sein d'une nature choisie et 
subhmée. Or, M. René Chopin, qui est de son 
temps, utilise les richesses léguées par ces quatre 
grandes traditions poétiques. 

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Les termes abstraits se rencontrent, des cons- 
tructions archaïsantes et des vocables qui re- 
couvrent de la ''substantificque moelle"; des 
adverbes au sein d'une inspiration moderne. Et 
du lyrisme, quelquefois exalté; des notations de 
couleurs, de décor; les mille et une vies devinées, 
pressenties par un cerveau que n'ont pas embru- 
mé les systèmes, un cerveau qui n'est pas stylisé 
de même qu'une feuille d'acanthe, et qui accueille 
le flot multiforme des sensations. 
I ...J'ai terminé mon voyage à travers mes sou- 
venirs de jeunesse. Arrêtant au passage des 
figures qui me furent chères, j'ai tenté d'en fixer 
ici quelques traits, de modeler leur effigie dans 
une argile imparfaite. Je sais ma besogne mal 
accomplie. Mais, peut-être, que mes amis et 
moi nous n'avons pas travaillé en vain, et que 
-certains soirs de communion avec l'âme des rêveurs 
et des poètes ont préludé à un labeur fervent où 
nous essayions, avec des chants et des rires, 
l'ébauche de nos rêves et l'aveu de quelques re- 
grets. Le goût des mots, la passion des formes 
harmonieuses, la libre course des idées, voilà 
notre aventure. Elle peut souffrir la critique, 
elle la souhaite même parce que chaque chose 



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pour renaître, durer ou s'épanouir, doit être 
remise en question. L'avenir est dans la recher- 
che, l'examen, les tentatives audacieuses, la néga- 
tion d'hier. Et puis les fleurs ne s'élancent que 
des terreaux remués; de chaque effort consenti et 
vécu on peut prévoir d'autres initiatives, de 
pleines moissons. 

Sur le rivage déjà se presse une autre généra- 
tion, neuve devant la vie, l'espoir, le rêve. Qu'elle 
y tressaille de toute sa chair et de tout son esprit 
afin de nous apporter dans ses bras quelque divi- 
nité inconnue. 



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TABLE 



i 



TABLE 

Pages 

M. Albert Lozeau 13 

M. Paul Morin 39 

M. Guy Delahaye. 63 

M. Robert La Roque de Roquebrune..81 
M. René Chopin 89 



Imp. Paradis-Vincent & Cie, Rue Beaudry, 320. Montréal. 



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JUN 1 Û 1994