(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "A travers le royaume de Tamerlan (Asie centrale): voyage dans la Sibérie ..."

Google 



This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 

to make the world's bocks discoverablc online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 

to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 

are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. 

Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the 

publisher to a library and finally to you. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to 
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing lechnical restrictions on automated querying. 
We also ask that you: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain fivm automated querying Do nol send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countiies. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web 

at |http: //books. google .com/l 



Google 



A propos de ce livre 

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec 

précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en 

ligne. 

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression 

"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à 

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont 

autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont 

trop souvent difficilement accessibles au public. 

Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir 

du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains. 

Consignes d'utilisation 

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public et de les rendre 
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les 
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. 
Nous vous demandons également de: 

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. 
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un 
quelconque but commercial. 

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez 
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer 
d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile. 

+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet 
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en 
aucun cas. 

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de 
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans 
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier 
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous 
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère. 

A propos du service Google Recherche de Livres 

En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite 
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet 
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer 
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp: //book s .google . coïrïl 



Satbacti ColUse Ititais 

1 1710^- tif7. 



1 



1 



1.^ 



-S 



^Qi2u^ 3( 




■c=^ 



A TRAVERS 



\ 



\ 



LE 



ROYAUME DE TAMERLAIS 



(ASIE CENTRALE) 



VOYAGE DANS LA SIBÉRIE OCCIDENTALE, LE TURKESTAN 
LA BOUKIIARIE, AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA, A KDIVA 

ET DANS LOUST-OURT 



PAR 



GUILLAUME CAPUS 



CHARGÉ DK 



DOCTEUR ES SCIENCES 
MISSIONS SCrENTIFIQUES PAR LE MINISTÈRE DE l'iNSTRUCTION PUDLIQUK 



XL-t-OSTRE DE 06 GRAVURES PAR PAUL MER"WART 
D'APRÈS LES DOCUMENTS DE L'AUTEUR 
AVEC DEUX CARTES, DONT UNE COLORIEE. 





PARIS 

A. HENNUYER, IMPRIMEUR-ÉDITEUR 

47> RUE LAFFITTE, 47 

1892 

Droits de reproduction et de traduction réservés. 



( 



w ' J 



"O Ga« 



BIBLIOTHÈQUE DE L'EXPLORATEUR 



A TRAVERS 



LE ROYAUME DE TAMERLAN 



PUBLICATIONS DU MÊME AUTEUR 

SUR L'ASIE CENTRALE 



Rapport sur une mission dans l'Asie centrale, en collaboration avec 
M. Bonvalot (Archives des Missions scientifiques ^ t. X). 

Climat et végétation du Turkbstan {Annales des sciences naturelles, 
Botanique, t. XV, p. 199). 

Sur lks plantes cultivées qu'on trouve a l'état sauvage ou subspon- 
tané DANS LB Thian-Chan OCCIDENTAL (Annalcs des sciences naturelles. 
Botanique, t. XVIII). 

Notes agronomiques recueillies pendant un voyage kh Asie centrale 
{Annales agronomiques, n^* 30 et 31, vol. VIII, 1883). 

De l'influence du climat sur le développement du blé {Annales agro- 
nomiques, n« 15, vol. IX). 

De l'influence du climat sur la rapidité de la croissance des végé- 
taux (Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1884). 

La vallée des Jaqnaous (Revue d^ ethnographie, 1885, avec carte). 

La musique chez les Kirghiz et les Sartes de l'Asie centrale (Hevue 
d^ ethnographie, 1886, p. 96). 

Une réception dans le Bokhara [Revue d'ethnographie, 1884, p» 472). 

Le Bassin de l'Amou-Daria (Revue scientifique, no 3,1883). 

Les Narcotiques de l'Asie centrale (Revue scientifique ^u^* 24, 1883). 

Médecins et médecine en Asie centrale (Revue scientifique, n^ 6, 1884). 

Objets ethnographiques de l*Asie centrale (Nature, 1882, p. 475). 

Arbres géants du Turkestan [Nature, 1883, p. 518). 

Sables mouvants bt colonnes de brèche (Natwe, 1884, p. 569). 

Le Katchkar. Ovis Poli (Magasin pittoresque, n» 19, 1883). 

Le Lévrier kirghiz et le Tazi de la montagne (Magasin pittoresque, 
no 21, 1885), 

Le « Scaphirynchus FedchenkoI » (Magasin pittoresque, no 6, 1884). 

Les Effets de l'altitude sur les hauts plateaux du Pamir (Revue scien- 
tifique, no 25, 1888). 

Le Kafiristane et les Kafirs [Revue scientifique^ no* l, 8 et 14, 1889). 

Sur l'étiolooie et la répartition géographique de l'endémie goitro* 
CRÉTiNEUSE EN AsiB CENTRALE (Bulletins de ta Société d'anthropologie, 
7 février 1889). 

Sur les causes et les effets de la polygamie et le mouvement de la 
population indigène dans le Turkestan russe (Bulletins de la Société 
d'anthropologie ^ 4 avril 1889), 

Vocabulaires de langues prépamiriennbs (Bulletins de la Société d'an- 
ihropologie, 18 avril 1889). 

Le Toit du monde (Pamir), 1 vol. 1890. 

Les Kirghiz du Pamir (Avancement des sciences, Limoges, 1890). 

Observations météorologiques sur les Pamirs (Comptes rendus de l'Aca- 
démie des sciences, 4 mai 1891). 

Sur le loess du Turkestan (Comptes rendus de V Académie des sciences, J 

19 avril 1892). ^ 

Les Sources de l'Oxus (Revue de géographie, 1891). i 

Du GROUPEMENT ETHNIQUE DBS PEUPLADES DANS LA RÉGION PRÉPAMIRIBNNE 

(Revue de géographie, 1892). 



A TRAVERS 



LE 



ROYAUME DE TAMERLAN 

(ASIE CENTRALE) 

VOYAGE DANS LA SIBÉRIE OCCIDENTALE, LE TURKESTAN 
LA BOUKEL\RIE, AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA, A KHI VA 

ET DANS L'OUST-OURT 



• PAU 

GUILLAUME ^PUS 

DOCTEUR ES SCIENCES 
CHAIIGÉ DE MISSIONS SCIENTIFIQUES PAR LE MINISTÈRE DE l'INSTRUCTIOM PUBLIQUE 



ILLUSTRE DE BQ GRAVURES PAR PAUL. MERWART 

D'APRÈS LES DOCUMENTS DE L'AUTEUR 

AVEC DEUX CARTES, DONT UNE COLORIEE. 




PARIS 

A. HENNUYER, IMPRIMEUR-ÉDITEUR 

47, RUE LAFFITTE, 47 

1892 

DroiU de reprodoction et de tradaction réservés. 



^iU>u-:iQ>^V.v- 






Harvard Collège Library 
From the Bstate of 
James M. Ballard» 
Mar. 9. 1897. 



AVANT-PROPOS 



Ce livre est le récit de mon premier voyage dans TAsie 
centrale. J'étais jeune, très enthousiaste, très fervent du pitto- 
resque et très épris de tout ce qui n'est point banal. Je venais 
de « finir» mes études et je brûlais du désir de faire, dans le 
grand laboratoire de la nature, œuvre de chercheur, d'explo- 
rateur scientifique; estimant, au reste, que, parmi les diffé- 
rentes façons de servir son pays, celle-là n'est pas la plus 
mauvaise. 

Je demande pardon au lecteur de commencer par un 
égotisme, qui serait haïssable s'il n'était pas un appel à 
l'indulgence pour les défauts que renferme cette relation de 
voyage. 

L'auteur s'est intéressé à tout ce qu'il a vu. Il voudrait, 
même au prix d'un reproche, faire partager au lecteur ses 
sensations et ses souvenirs avec l'intensité de milieu qui les 
a fait naître. On n'agit et on ne pense point de la même 
façon dans n'importe quel milieu et les différents chapitres 
de l'anthropologie comparée forment un cube dont les trois 
dimensions sont : Taltitude, la longitude et la latitude. Que 
le lecteur ne se rebute donc pas à la rencontre de quelques 
redites et à l'usage, peut-être immodéré, de mots indigènes. 

Qu'il veuille bien tenir compte aussi d'une tentative très 
consciente de présenter des documents scientifiques, par- 
fois techniques, sous la forme estimée la moins rébarbative 



VI AVANT-PROPOS. 

et la plus encadrée, à ceux, par exemple, qui préfèrent le 
joli nom de « Marguerite » à celui de Bellis perennis et qui 
estiment à tort que la science, tout court, est une pilule 
qui veut être dorée. Enfin, à défaut du plaisir que le lecteur 
éprouverait à lire ce volume, j'aurai eu celui de l'avoir écrit, 
et d'avoir fait revivre dans le souvenir deux belles années de 
ma jeunesse. 

Ce voyage a été fait avec Bonvalot en 1880-82; nous débu- 
tions tous les deux en Asie. Le ministère de l'instruction pu- 
blique avait bien voulu nous confier une mission scientifique 
et, sur la recommandation de mon cher et regretté maître 
Joseph Decaisne, professeur au Muséum d'histoire naturelle, 
M. Raphaël Bischofîsheim consentit à mettre à ma dispo- 
sition une somme de 3000 francs pour couvrir une partie 
des frais de voyage. 

Avec de l'enthousiasme, de la persévérance et des besoins 
modestes, on peut faire beaucoup. Le repos forcé devient 
souvent une gêne, un malaise énervant, et le travail, le 
mouvement, un plaisir dont on ne se lasse jamais. On peut 
faire surtout beaucoup de chemin, recueillir quantité de 
documents et do données sur des contrées très diverses. On 
amasse des matériaux, on ne construit peut-être pas assez 
et si, en cheminant si rapidement pour parfaire un itinéraire 
étendu, on voit beaucoup, le temps, les circonstances, le 
programme, empêchent de regarder souvent comme il le 
faudrait. C'est pour cela qu'à mon humble avis, expériences 
faites, l'exploration que je qualifierai d'extensive peut, dès 
maintenant, changer de mode en s appliquant utilement à 
une étude intensive d'une superficie de contrée mal ou point 
connue; à moins, toutefois, que des ressources extraor- 
dinaires et suffisantes permettent à un nombreux personnel 
de mission l'application du principe fertile de la division du 
travail. L'exploration scientifique d'un pays est une con- 



AVANT-PROPOS. vu 

quête pacifique qui profite quelquefois au conquérant, mais 
qui doit profiter avant tout au monde scientifique; pour 
cela, il faut qu'elle soit bonne et durable. 

L'esprit casanier disparait de plus en plus de nos mœurs. 
Le voyage réel est volontiers suppléé par celui de l'imagi- 
nation : les relations de voyage sont lues. Puisse celle-ci 
être du nombre et donner au lecteur une intuition exacte 
de contrées et de populations qui présentent tant de points 
de similitude avec celles de nos colonies nord-africaines ! 

L'éditeur, M. Alexandre Hennuyer, selon son habitude, 
Ta habillée, cette pauvre nomade, d'un beau vêtement et 
M. Paul Merwart lui a prêté le talent de son artistique 
crayon. Je les remercie. 

Guillaume CAPUS. 

Paris, le 26 avril 1892. 



TABLE DES MATIÈRES 



Avant-propos 



CHAPITRE I. 

DU VOLGA AU STR-DARIA. 

Sur le Volga et la Kama. — La foire de Nij ai-Novgorod. — Le vapeur 
SamoHod et ses passagers. — Les rives du Volga. — Navigation sur 
la Kama. — Scènes et paysages. — Perm et le chemin de fer de 
rOural ". \ 

lekaterinbourg. — École des mines. — Stéurinerie. — Le couvent de la 
Trinité. — Les incendies. — Départ en tarantass il 

De lekaterinbourg à Omsk. — La route de Catherine If. — Scènes de 
la grande route de Sibérie. — Convois de condamnés. — Le village 
sibérien. — La stanzia, — Tioumen et son rôle. — Le yemchtchik 
et sa tr&ika. — Le mouton stéatopyge. — Les mendiants en Sibérie. 

— Une race en voie de formation. — Passage de T Irtych. — Omsk. 

— Expéditions sur l'Obi. — Les premiers Kirghiz 16 

D^Omsk à Semipalatinsk. — Famine. — Les rives de l'Irtych. — Pay- 
sages et habitants. — Le pin cembron. — Semipalatinsk, la ville aux 

sept palais 27 

De Semipalatinsk à TAIa-taou. — Paysage désolé. — Le premier kou- 
myss. — Convoi de condamnés duTurkestan. — La femme kirghizc. 

— En vue du Djengiz-taou. — Serguiopol. — Entrée dans le Semi- 
retchié. — La contrée du lac Balkach. — Arrêts forcés. — En vue 

de TAla-taou dzoungarien 33 

Au pied de TAla-taou. — Passage de TAk-sou. — A quoi servent les 
ponts. — L'oasis d'Arasansk. — La première pastèque. — Comment 
on prend le renard. — Kopal et le climat du Semiretchié. — Altyn- 

vmel 41 

Passage de l'ili. — Un juif polyglotte. — Canalisation indigène 47 

Viemoié et ses habitants. — L'Ala-taou et le lac Issyk^koul 50 

De Viernoié à Aoulié-Ata. — Au pied de TAla-taou. — La poste en 
détresse. — Produits kirghiz. — Pichbeg. — Les monts Alexandre. 



TABLE DES MATIÈRES. 

— Le village de Merké. — Gomment voyagent les Russes. — Une 
caravane de Doungàncs 57 

Aoulié-Ata. — La plaine du Talas et la ville d'Aoulié-ata. — Scènes du 

bazar kara-kirghiz 65 

D'Aoulié-Ata h Tachkent. — Mankent, un village snrtc. — Tchimkent. 

— Approche de la capitale. — Scènes et paysages. — Arrivée à 
Tachkent et projets de voyage. . % 67 

CHAPITRE IL 

DE TACHKENT A LA FRONTIERE AFGHANE. 

Tachkent. — La ville de Tachkent. — Scènes du bazar. — Une heu- 
reuse coïncidence 72 

Le Kourama et le steppe de la Faim. — La campagne autour de Tach- 
kent. — Le poste de Tchinaz. — Le steppe de la Faim. — Paysages. 

— Les stanzias fortifiées. — Anciens canaux. — Djizak. — La porte 

de Tamerlan. — Passage du Zérafcbane. — La ville de Timour 75 

Samarkand. — Croquis à la plume. — La ville 84 

La frontière bokhare. — De Samarkand à Djam. — Le loess du Tur- 
kestan. — La iourte kirghize. — Les Cosaques du tzar. — Zaman Beg 

et les jeunes princes. — Une escorte turcomane 87 

Djam. — Djam la Mauvaise. — Les puits salés. — Rencontre des 
Bokhares. — Rakhmed-OuUah. — Gastronomie bokhare. — Paysage 

du steppe. — Arrivée à Karchi 91 

Karchi. — La maison bokhare. — Scènes de la rue. — Un douvana. — 

Le bazar. — Les juifs. — Visite au sindoîie, prison indigène 97 

Dans le désert de Karchi. — Une consultation médicale. — Dans le 
désert de Karchi. — Paysages désolés. — Flore, géologie, faune 
passagère. — Koud-koudouk. — Ispan-touda. — Les ruines de 
Djourek-tépé. — Mirages. — Les premières habitations turcomanes. 

— Jakab-ata. — Arrivée au bord de l'Amou-Daria iOi 

CHAPITRE m. 

AUX BORDS DE l'aUOD-DARIA. 

Kilif. — La forteresse de Kilif. — Les barcas ou kémas de TAmou. — 
Chevaux amphibies. — Eaux et rives de TAmou. — Les Afghans. — 
Le mirza^ aide de camp 112 

Sur la rive droite de l'Oxus. — Départ de Kilif. — - Polymorphisme des 
plantes. — Le kichlak turcoman de Koulan-Acha. — Tougais et 
alluvions. — Faune de TAmou. — Kara-kamar. — Cultures turco- 
manes. — Les Kara-Mogols. — Tchouchka-gouzar. — Caravanes de 
moutons. — Paysage de TAmou. — Envolée de pensées. — Turco- 
mans h la nage et k la dérive. — Une histoire de tigres. — Succès 
d'un entomologue 116 



TABLE DES MATIÈRES. xi 

Le pays de Chirabad. — La campagne autour de Chimbad. — Femmes 
d*indigèues. — Kilomètres bokhai^es. — Réception ù Chirabad. — 
Origine de la Tille. — Le tocksaba et les duels de politesse. — La 
maison indigène. — Panorama de Chirabad. — Le sanctuaire de Mir- 
Khaîber. — Orages. — Sauterelles. — Une chasse au faucon. — Les 
danseurs publics ou batchas. — Le bazar. — Renseignements difû- 
ciles. — Scènes de maquignonnage. — Khodja-Nazar et ses bottes.. 122 

En route pour la vallée du SourkhAne. — Départ de Chirabad. -^ Le 
mirza iarim tach, — Nos compagnons. — Géologie. — Une chute 
heureuse. — Le kichlak d'Ak-Kourgane et ses habitants. — Une 
fabrique d*huile 137 

Les ruines de la vallée du Sourkhàne. — Chahr-i-goulgoula. — Bri- 
ques et scorpions. — Paysage cul-de-lampe. — Le kichlak de Salavat. 

— L'ichàne MoutavalU et les vakoufs, — Platanes géants. — L*amu- 
lette révélatrice. — Un bain dans le Sourkhàne 142 

La nécropole de Chahr-i-samàne. — Le mausolée de Témir Housseïn- 
Sahadàt. — La vie et la mort. — Le Kcrk-kiss. — Récolte de crânes. 

— Paysage macabre. — Légendes et déductions frustes 151 

Retour à TAmou. — Divanà en pèlerinage. — Turcomans de Patta- 

kissar 108 

Aux ruines de Termez. — Le sanctuaire d*Abdôul-Hakim-Termezi. — 
Le varan. — Un dessin de Doré.^ — Perdus dans l'obscurité. — 
Retour à Chirabad 171 



CHAPITRE IV. 

DE CHIRABAD A SAMARKAND A TRAVERS LE GHAHR-1-ÇABZ. 

Dans les montagnes de Chirabad. — Pâques fleuries. — Superstitions 
météorologiques et astronomiques. -— Un pont de sauterelles. — Le 
village de Luilakane. — Saîrôb, village tadjique. — Platanes habités. 

— La fontiine miraculeuse et les poissons sacrés. — Scènes villa- 
geoises 180 

Au carrefour de Baîssoune. — Géologie. — Le caravane-sarai d*Abdoul- 
lah Khân. — Une cavalcade d'Ouzbegs nomades. — Marchand de 
moutons. — Le Tchatchag ou a Porte de fer ». — Flore. — Le saraï 
de Tchachma-hîifizân. — Récolte floristique. — Pèlerins en goguette. 

— Un frère charitable. — Une fuite a à l'anglaise ». — Un kalendar 
aveugle 191 

Tengui-kharam. — Un moulin degermânc. — Une octogénaire archi- 
tecte. — Scènes et paysages. — Géologie 201 

Ghouzar. — En vue de Toasis de Ghouzar. — Un croquis de genre. — 
Le meimane khana. — Champs et jardins. — Vark et le touradjane. 

— Tchainik et femmes. — Femmes pleureuses. — Les fumeurs de 
nacha. — Le steppe de Ghouzar. — La hazar-ispand 206 

A Knrchi. — Retour à Karchi. — Musique et danse indigènes. — Un 



xii TABLE DES MATIÈRES. 

hammam bokhare. — L'ours et le Bohémien. — Un jardin public. 

— Un agronome de quatre-vingt-douze ans 2f 2 

Vers Chahr-i-çàbz. — La lèpre et les mahhaous. — Cultures. — Course 
à la chèvre ou batga et Abdou-Zahir. — Un exode de sédentaires. . . "217 

Tchiraktchi. — Le koum-tchakar ou sucre d'alhagû — Réception et 
guérison. — Une visite au touradjane. — Rivières débordées 222 

Arrivée à Chahr. — VAk-saraî et la ville natale de Timour. — Un beg 
intelligent. — Le palais actuel de Témir. — Musique militaire 228 

De Chahr à Kitab. — Moulins indigènes. — Cultures. — Forteresse de 
Kitab. — Le Kachga-Daria. — Le village de Kaînor. — Panorama 
du Takhta-karatcha. — Explosion d*une couleuvre. — Les reboise- 
ments d*Ammane-koutane. — En vue de la plaine du Zérafchâne. — 
Rentrée à Samarkand 233 



CHAPITRE V. 

DANS LES MONTAGNES DU KOUISTAN. 

Djiznk. — Séjour à Djizak. — Le garmsaî, — Sauterelles 242 

Départ pour la montagne. — Pendjakent. — lori. — Dacht-i-kazi. — 

OuroumiLine. — Rencontre de Rakhmed. — Chemins du Kohistan. 

— Varsamiuor. — Flore et faune 245 

Le Fan-Daria. — Le village de Pitti. — Gisements de houille. — Le 

Tchapdara 255 

La vallée des Jagnaous. — Géophysique de la contrée. — Façon de 

voyager. — La montagne en feu de Kan-tog. — Le village jagnaou. 258 
Anzôb. — De Tok-fan à An/ôb. — Ponts élastiques. — Khichartàb.. 266 
Limite linguistique. — Varsaoute. — Cultures. — Deïkalane. — Climat. 

Novobote. — Les galtchas 269 

Aux sources du Jagnaou. — Le sougourr ou Arclomys caudatus. — 

Ethnographie des Ja<:naous 275 j 

Au lac Iskander-koul. — Origine probable du Inc et son rAle. — Le 

Saratag 279 

A la passe de Mourra 283 

La passe de Douikdanc. -- Névés et glaciers. — Artchamaïdane 284 

Vallée de Vorou. — Représentations graphiques des musulmans. — La 

passe de Vorou. — Un baudet en détresse. — Le kichlak de Chink.. 288 
Maguiane et Farab. — L'oasis d'Ourgout. — Retour .'i Samarkand.. . . 294 
Voyage au haut Tchotkal. — Traversée du Ferghnnah 296 

CHAPITRE VI. 

DE TAGHKENT A LA PROVINCE DE L*AHOU-DARIA. 

En route pour l'Europe. — Pronostics. — Le kichlak de Pskenl. — 

Khodjent-Alexandria Eschata 301 

Oura-tépé et le paysage du Sanzar-taou 305 



TABLE DES MATIÈRES. xm 

Le Hiankal. — Entrée dans le MiaokaL — Ziaoueddine, Kermineh et 
le katta-tioura 3i0 

Bokhara. — Bazars et population. — Produits et monuments. — Une 
réception à Tark par le kouch-begui 312 

Karakol. — Départ de Bokhara. — Karakol et le yieux Zérafchâne. 

— Les barkhanes et un paysage en grisaille. — Halte à (ihouristane. 

— Notre ménagerie 319 

Les bords de TAmou à Tchardjoui. — Paysage de TAmou-Daria. — 

Traversée de l'Oxus 327 

Tchardjoui. — La ville de Tchardjoui. — Une réception chez le tou- 
radjane 332 

Sur rOxus. — A la recherche d*Ousti. — Un château d*un conte de 
fée. — Le kichlak d'Jldjik et les barcas de Khiva, — Chameliers 
épaves du désert. — Énervés de Jumièges. — A la dérive sur 
TAmou 337 

Kabakli. — Kabakli et les Turcomans. — Le passage des Tekkés. — 
Une alerle. — Les postes ou karaouls permanents. — Outch-outchak, 
les trois bosses. — Le Touia-mouioune 345 

Entrée dans le Khiva. — Paysage nouveau. — La campagne de Petro- 
Alexandrovsk. — A la recherche d*un gîte 355 

CHAPITRE VIL 

DE P£TRO-ALEXANDROVSK A LA MER CASPIENNE. 

Petro- Alexandrovsk. — La ville de Petro-AIexandrovks et la province 
de TAmou. — Députation turcomane. — La tigresse Maclika, — 
Une visite k Chourakhane 359 

Départ pour Khiva. — Perdus dans la campagne de Khanki. — La 
corvée. *- Cultures et canaux 367 

La campagne de Khiva. — La ville de Khiva. — Mad-Mourrad, divan- 
begui. — Une rencontre inattendue 368 

Khiva. — Le palais du khàn. — Réception chez le hazr. — Adminis- 
tration et impôts. — Visite de Turcomans. — Habitants et croquis 
de Khiva. — Le premier papier-monnaie du Turkestan. — Monu- 
ments. — Étangs et canaux. — Prisonniers. •— Le vin de Khiva. — 
Visite d'un hadji osmanli. — Le khàn et le microscope 372 

Au bord du désert. — Adieux de la troupe. — Une race méprisable. — 
Préparatifs pour la traversée de TOust-Ourt. — Turcomans séden- 
taires 387 

Arrivée à Zmoukchir. — Le sar-i-sirdar. — Guides difficiles. — Relards. 

— Hospitalité du nomade et défauts du sédentaire. — Cultures tur- 
comanes 392 

Au bord de TOust-Ourt. — Le premier campement dans la neige. — 
Caravanier récalcitrant. — Ala-Rakhmed et ses chameaux. — Takirs, 

— Puits de Tchagli. — Campement de Daouda-kala. — La marche 
dans le désert. — Les ruines de Chakh-sinem. — Le Sang-i-baba. 398 



XIV TABLE DES MATIÈRES. 

Au puits de Tcherechli. — Rencontre de l'expédition Gloukhovskoî. — 
La question du détournement de l'Oxus et l'Ouzboï. — Réception 
cordiale. — Scènes et paysages du désert 407 

Au milieu de TOust-Ourt. — Campement de Kli. — Au puits de Dakhli. 
— Mirages et hallucinations. — Poêle mobile et chiens malheureux. 
Comment on se nourrit. — Le timour-kazyk ou étoile polaire. — 
Sens local des Turcomans. — Les puits du désert. — Flore, faune, 
géologie. — Où est la mer? — Arrivée à Krasnovodsk. — Attente 
forcée. — Traversée de la Caspienne, du Caucase et de la Russie 
d'Europe. — Une fleur sur la tombe de Joseph Decaisne 412 



ERRATA 

m 

Page h, ligne 32, au lieu de : miné et rongé, lisez : minée et rongée. 

Page 7, ligne 15, au lieu de : affectent, lisez : affectionnent. 

Page 4S, ligne 18, au lieu de : ëcuellée de chamelle, lisez : êcuellée de lait de 

chamelle. 
Page 80, ligne 19, au lieu de: Yanqui, lisez : Yangui. 
Page 225, ligne 27, au lieu de : aert, lisez : serre. 
Page 311, ligne 20, au lieu de : Ammenkoff, lisez : Annenkoff. 
Page 380, ligne 3, au lieu de : Khorassan, lisez : Khorasm. 
Page 380, ligne 10, au lieu de : Yamoudes, lisez : Yomoudes. 



INDEX ET SIGNIFICATION DES MOTS EXOTIQUES 



QUI REVIENNENT LE PLUS SOUVENT DANS LE TEXTE 



A 6, 06, eau. 

Agaich, arbre. 

Ak^ blanc. 

Aivane, auvent. 

Ain, bigarré. 

Alamane, expédition de brigandage. 

AUyn, doré. 

Aoul, réunion de tentes de nomades. 

ArabQy arba, Toiture indigène. 

ArbacêchCy voiturier. 

Ark, forteresse, résidence du chef. 

Arl^ passe dans la haute montagne. 

Artcha, genévrier. 

Aryky canal d'irrigation. 

A ta, saint. 

Bach, bachi, tète, chef. 

Baiga^ course, course à la chèvre. 

Barkhane, dune de sable. 

Balcha, jeune garçon, danseur. 

Balman, mesure de capacité. 

Beg, gouverneur. 

Belf col ou passe de montagne facile, 

Boulak, fontaine. 

Bourla, instrument de musique, gui- 
tare. 

Chahr, chaharj ville. 

Cheriff', noble. 

Ckour^ salé, salin. 

Dacht, plaine, plateau. 

Daghy taghy montagne. 

Baria, fleuve, rivière. 

Dasterkhaney service d'honneur, 
nappe de table. 

Davane, passe difficile dans la mon- 
tagne. 



Deh, village. 

Ljiddttf Eîeagnus hortensis et son 
fruit. 

Djiguite, estafette à cheval, servi- 
teur. 

DjougarrUy sorgho. 

Douga, arc en bois de Tattelage à la 
russe. 

Bouvana^ divanà, fou, derviche, men- 
diant. 

Farangui, étranger, Européen. 

Hadjiy pèlerin de la Mecque, pèlerin. 

Ichane, pieux ascète, saint vivant. 

loulameîka, tente en feutre portitive. 

Iourte, tente en feutre assez vaste. 

Issyky chaud. 

Kackma {kihiss), feutre. 

Kalttj fortin, forteresse. 

Kalian, pipe à eau. 

Kara, noir. 

Karagatch, orme. 

Katta, grand. 

Kémûy barque. 

Kent, kanty village. 

Képay kapuy abri en roseau. 

Ketmeriy houe pour bêcher. 

Kkalaty vêtement ample du costume 
indigène. 

Khâriy titre de noblesse, chef d'un 
pays. 

Kkana, maison. 

KhaousSy réservoir d'eau, étang. 

Khodjay titre religieux, descendant 
du Prophète. 

Kibitka, tente en feutre. 



XVI INDEX ET SIGNIFICATION DES MOTS EXOTIQUES. 



Kichlak, village des sédentaires. 

KitcM^ petit. 

Kisil, rouge. 

Kok, jaune. 

Koudouk^ puits. 

Kouh, kouch, koh^ montagne, chaîne. 

Koul^ lac. 

Koum, sable, poussière. 

Koupriouk, pont. 

Kourbachi, maître de police. 

KourgdnCj forteresse élevée, mon- 
ticule. 

Koutane, pâturage, enclos de trou- 
peau. 

Maniil^menzil, étape, campement. 

Matta, tissu grossier en laine. 

Mazar, tombeau d*un saint. 

Meched, mosquée. 

Médresséh^ école musulmane supé- 
rieure. 

Méghily tombeau, tertre funéraire. 

Mina^ écrivain, titre honorifique. 

Monor, minora minaret. 

Moullah, prêtre musulman, maître 
d'école. 

Nacha, hachisch. 

Nagaika^ fouet cosaque. 

Oif tente en feutre du nomade. 

Ourda, résidence fortifiée. 

Ouzoun, long. 

Palao, palaoUf plat de riz et de viande 
de mouton. 

Poud^ mesure pondérable russe de la 
valeur de 16 kilogrammes. 

PouUf monnaie divisionnaire infime. 

Poull, pont. 

Rabat, ravat, relai, hangar, abri dans 
le désert. 

Eoudf rout, rut, ruisseau. 

Sai, ruisseau, rivière. 

Sakli, hutte en pisé turcomane. 

Sang, pierre, mesure itinéraire. 

Saraï, hall pour les caravanes, cara- 
vane-saraï. 



Sari y bleu. 

Sarbaze, soldat, mercenaire. 

Sardava, coupe, cuvette de terrain. 

Saxaoul, plante du steppe, Anabasis 
ammodendron, 

5uti,'eau. 

Stanzia^ station ou relai de poste russe. 

Stariy vieux, ancien (en russe). 

Starosta, chef de poste ou de relai 
russe. 

Tabib, médecin. 

Taboun, troupeau de chevaux. 

Tach^ pierre, mesure itinéraire (5-8 ki- 
lomètres). 

Takir, dépression plane et argileuse 
dans le désert. 

Tamacha, amusement, badauderie. 

Tanap, mesure de superficie. 

Taou^ iaghy montagne. 

Tarantass^ voiture russe non suspen- 
due. 

Tchalma, morceau d'étoffe, turban, 
ceinture. 

Tchambar, pantalon. 

Tchilim^ pipe à;eau. 

Tchinar, platane oriental. 

Tépé^ monticule, calotte, tumulus. 

Tilla, monnaie d'or. 

Tocksaba, dignité militaire bokhare. 

Toug, hampe ornée d'une touffe de 
crin, emblème de sainteté. 

Tougaï, broussaille. 

Toura^ seigneur, maître. 

rou/bu/>, fourrure en peau de mouton. 

Touss, sel. 

Troïka, attelage russe à trois chevaux 
de front. 

Verste, mesure* itinéraire russe équi- 
valant à 1 066 mètres. 

Volosnoî^ chef de circonscription. 

Yani, yangui, nouveau. 

Yan-tag, plante du steppe, Alhagi 
camelorum. 

Yemchtchik, postillon de poste russe. 



A TRAVERS 



LE ROYAUME DE TiMERLAN 



•*-T>^ fr»^ <.^* 



CHAPITRE I 

DU VOLGA AU SYR-DARIA. 

Sur le Volga et la Kama. 

La foire de Nijni-NoTgorod. — Le vapeur Samoliod et ses passagers. — Les 
rÎTes du Volga. — Navigation sur la Kama. — Scènes et paysages. — Perm 
et le chemin de fer de T Oural. 

Le 7 septembre 1880, il pleuvait à Nijni-Novgorod. La ville 
basse, celle qui longe la rive droite du Volga, avait changé ses 
rues larges, bordées de bazars, en fondrières et ruisseaux de 
boue. La foire, cette fameuse foire qui est comme le cœur du 
commerce sibirien et central asiatique, était close officiellement 
depuis la veille. A midi juste, le général Ignatieff, gouverneur de 
la ville, avait fait amener le drapeau qui flottait, rarement sec, 
depuis le commencement de la foire, au faite de son palais. Les 
prix définitifs du marché sont faits ; les marchands escomptent 
leur gain, expédient leurs caravanes sur la grande route de Kiakhta 
ou sur celle de Boukhara ; les magasins se ferment et les traktirs 
se vident. Tout ce monde hétéroclite et bigarré de Sibiriens, 
Napolitains, Persans, Bokhares, Européens du midi et du nord, 
Mongols et Aryens, après avoir oublié leurs rancunes ou leurs 
sympathies de race, confondu, métissé leurs mœurs et rivalisé 
d'activité, de finesse et d'astuce dans une même adoration du 
veau d'or, reprennent la route de leurs marchandises. Ceux de 

BIBL. DB L'sXPLOR. XI. i 



2 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

TÂsie centrale : les Turkestaniens de Tachkent et de Sanrar- 
cande, les Bokhares, les Khiviens et même des Kachgariens, 
prendront la route d*Orenbourg et de Kazala. Durant quatre 
ou cinq mois, les ballots de thé, le sucre, les étoffes, les 
barres de fer et les lingots de cuivre, les objets en fonte 
et en faïence, les samovars et la bimbeloterie russes, seront 
cahotés rythmiquement sur le dos des chameaux, à des prix 
vraiment étonnants de bon marché ^ Nous les verrons dé- 
baller dans les caravansaraîs du Turkestan, et nous les retrou- 
verons dans tous les bazars jusqu'au delà de TOxus et du 
Thiân-chân. 

Mais nous ne prendrons pas la grande route des caravanes de 
Tachkent. La poste d'Orenbourg au Turkestan est, dit-on, dans 
un état pitoyable : les stations s'effondrent et n'offrent souvent an 
voyageur ni combustible, ni vivres ; les chevaux, décimés par le 
manque de fourrage dans une année de disette, sont incapables 
de fournir le service de la poste qui se fait par la Sibérie ; le 
passage d'un courrier immobilise les rares voyageurs pour des 
journées entières, à moins qu'ils ne préfèrent payer des prix 
exorbitants aux Kirghiz pour atteler des chameaux à leur ta- 
rantass et faire 4 kilomètres àTheure.Bref, le trakt^ est désorga- 
nisé à la suite de la faillite Kouznetzoff, et malgré la sollicitude 
du général Kauffmann, ne pourra être réorganisé de sitôt. Le plus 
court chemin pour gagner le Turkestansera, pour nous, celui de 
la poste,c'estrà-dire le détour par la Sibérie occidentale. Au lieu 
de 1900 verstes entarantass, nous en ferons 3600, et dans deux 
mois nous pourrons être à Tachkent, avec l'aimable protection 
de plusieurs gouverneurs. C'est pour cette raison que, patau- 

1. De Tachkent à Orcnbourg, on paye de io à 20 roubles par charge de 
chameau (38 à 50 francs). Les caravanes mettent de cinquante à soixante 
jours. Le chiiïre total de l'importation dans le Turkestan russe a atteint, 
en 1880, 24 millions et demi de roubles; celui do Texporlation, un peu plus 
de 12 millions et demi. Sur le chiffre de rexportalion,la province deFer- 
ghanah (Kokan) vient en tùlc avec 6 millions et demi, tandis que, pour 
l'importation, la province de Syr-Daria (Tachkent) accuse plus de 11 mil- 
lions de roubles. Cela indique e courant commercial et ne doit pas Taire 
conclure à une plus grande productivité de la province de Kokan. 

2. Service postal. 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 3 

géant dans la boue, nous nous dirigeâmes, le 7 septembre, vers 
le Samoliod^ un des petits steamers de la Compagnie du même 
nom qui font, sur le Volga et la Kama, le service de Nijni à 
Perm *. 

Vers midi, le Samoliod donne des signes d*impatience à 
faire croire qu'il n'est pas russe. En effet, le capitaine et le 
second sont Suédois, et j'ai vu plus tard que la marine marchande 
russe employait beaucoup de marins finlandais, suédois et da- 
nois. Le pont est encombré d'un tas de ballots et de la cohue 
inquiète des voyageurs des troisièmes. Les cabines sont combles. 
Mais peu à peu cette foule se tassera, s'enchevêtrera, et quand 
le bateau enfin se dégage lourdement, en les éclaboussant, de 
la foule des petits voiliers caboteurs qui le pressaient aux flancs, 

1. La foire de Nijui existe depuis le quinzième siècle ; elle se tenait 
alors auprès de Kazan, ensuite près du [cloître de Saint-Macaire, à 
80 verstes de Nijni, régulièrement le 25 juillet, anniversaire de la mort 
du saint de ce nom. Depuis 1816, elle se tient à Nijni même, dans la ville 
basse, non loin du confluent de TOka et du Volga. Elle était beaucoup 
fréquentée par les Persans, et Ton raconte que, malgré leur finesse, ces 
marchands émérites cédèrent souvent leurs marchandises par supers- 
tition, quand, en marchandant, l'acheteur éternuait trois fois. Depuis, 
quand leur client éternue par trop souvent, ils disent : « Zehmed na kech, » 
et ne s*en occupent plus. D'après les données officielles, la fréquence de 
Ja foire diminue. Le maximum fut atteint en 1862 avec 251242 visiteurs, 
qui ne furent plus que 180519 en 1880. En 1880, la valeur des marchan- 
dises fut évaluée approximativement à 246 millions de roubles. En 1884, 
elle fut de 169 millions, dont 45 millions et demi de coton et colonnades, 
20 millions de laines et lainages, 31 millions de bois, fruits secs et graines 
oléagineuses, 50 millions de soie et soieries, 18 millions de métaux (fer, 
acier, cuivre, etc.). L'Europe occidentale est représentée seulement par 
millions. La Chine participe à elle seule pour 19 millions de thé, la Bou- 
kharie et le Khi va pour environ 4 millions de coton, la Perse pour 4 mil- 
lions de fourrures et de fruits secs. Le commerce asiatique a trois fois 
plus de roulement que celui d'Europe. [Guido Taissler, directeur de TAca- 
cadémie commerciale de Khroudim.) 

En 1883, la Chine a apporté à la foire et vendu pour plus de 14 millions 
et demi de roubles de thé (de Kiakhta, de Canton, thé pressé^ thé en 
brique, thé vert), quantité inférieure de 2 millions et demi de roubles à 
celle de Tannée précédente. L'Asie centrale en a offert pour près de 4 mil> 
lions et demi de roubles, près de la moitié moins qu'en 1882 {Tourkest. 
Spravotchn. Kniga za i883 0fod).Yoir, pour le mouvement commercial des 
métaux dans le Turkestan, les données de M. ZlokazofT et celles de 
M. J. Mouchkétoff, Richesses minérales du Turkestan russe^ Paris, 1878. 



4 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

la plupart des voyageurs se sont déjà installés définitivement, 
pour bouger le moins possible durant le restant du voyage. Voici, 
dans la cabine des secondes, les Kouptzi^ de la foire. Us s'en 
retournent chez eux, dans TOural, vers Tlrtich, le Baïkal, les 
frontières de la Chine, le Kamtchatka. Us ont rempli leur sa- 
coche de roubles, joué aux cartes, bu du vodka. Ils s'instaUent 
sur leur banquette, entassent des matelas et des oreillers fendus 
de rouge, s'enveloppent d'une immense pelisse à large col, 
tirent leur bonnet de fourrure par*dessus la tête et dorment pen- 
dant cinq jours et six nuits — le temps du voyage. — profitant de 
leurs moments de veille pour boire d'énormes quantités de thé 
et se bourrer de cette soupe épaisse, excellente d'aUleurs, que 
les Russes appellent chtchi et borchtch. 

Sur le pont : des moujiks barbus, aux cheveux longs et plats ; 
des Tatares à la barbe de bouc, enveloppés d'une grande peau 
de mouton et coifiTés de même; une pauvre famille allemande, 
parlant le berlinois, grand'mère, mère et quatre enfants, gre- 
lottant le long d'un couloir humide où le vent fait harpe d'Ëole 
dans les cordages ; enfin des groupes de soldats qu'à leur mine 
réjouie, à leurs rires et leurs chants accompagnés des accords 
de la balaleïka et de l'accordéon, on devine libérés du service 
et se rendre dans leurs foyers. Aux premières, de riches mar- 
chands, des ingénieurs, un missionnaire et sa femme. 

Nous descendons le Volga rapidement. A droite s'élèvent des 
collines abruptes et multicolores de marnes irisées alternant 
avec des couches de calcaire magnésien. Des ravinements pa- 
rallèles, réguliers et profonds, caractéristiques des terrains 
argileux, coupent les couches horizontales ou légèrement ondu- 
lantes de raies pareilles aux sillons d'une gigantesque char- 
rue. A gauche s'étend une plaine basse, sans horizon, formée, 
aussi loin que le courant du fleuve est dirigé sur les collines» 
d'une alluvion noirâtre et sablonneuse, miné et rongé sur de 
grandes étendues dès qu'au tournant d'un méandre le courant 
se dirige vers la plaine. En vertu de la loi physique dite de 

i. Marchands. 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 7 

Baer *, le Volga subît Tinfluence de la rotation de la terre et 
s*appuie à la montagne à Touest, après avoir abandonné la 
plaine à Test. Fleuve superbe atteignant, à la hauteur de Kazan, 
près de 3 kilomètres de large, il décrit de nombreuses et capri- 
cieuses ondulations, ronge, entame, dévore d'un côté ce qu'il 
dépose de Tautre. Une carte bathographique n'est juste que 
pour quelques années, parce que le chenal change incessam- 
ment, et môme le cours du fleuve dévie en entier. Ainsi Sara- 
tovvoit son excellent port d'autrefois s'enliser de jour en jour; 
la ville se trouve à une distance de plus en plus grande du 
fleuve, et la construction d'un nouveau port doit conjurer la 
menace de la ruine de son commerce. Au mois de septembre, 
la végétation des bords du Volga est sans variété ni effets pit- 
toresques. Le bouleau est l'essence prédominante, et les coni- 
fères affectent les terrains argileux. 

Les villages sont clairsemés et portent le cachet de ceux du 
gouvernement de Smolensk. Le plus souvent situés à une cer- 
taine hauteur sur la rive droite, ils se composent de chalets en 
bois, de blockhaus groupés sans ordre autour d'une petite 
église resplendissante de blancheur, et dont le dôme plaqué de 
cuivre renvoie au loin, comme un phare de jour, l'éclat brutal 
du soleil. 

A l'approche du bateau, toute la population se précipite vers 
le débarcadère; de lourds tarantass, des pavoskas* ventrues 
arrivent cahin-caha, et même quelque fine /îW?^a' s'approche 
pour ramener un riche propriétaire dans ses terres. Pendant 
qu'une douzaine de femmes, à la chevelure filasse, aux yeux gris 
bleu dans une figure ronde et fortement osseuse, chargent du 
bois pour la machine, le facteur, type d'ancien soldat, barbu, 
grave, rempli de dignité, échange la correspondance, et des 
femmes etdes enfants viennent offrir du poisson fumé, du caviar, 
des pastèques, du pain, du raisiné 

1. La carte hypsométrique de la Russie, que le général Tillo vient de 
publier, montre très bien ce phénomène. 

2. Voiture grossière non suspendue. 

3. Petit char à bancs à siège longitudinal. 

4. Le caviar, ainsi nommé partout en Europe, sauf en Russie où il s'ap- 



8 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Par intervalles, le temps, brumeux et couvert jusque-là, se 
rassérène, et quelques rayons furtifs d'un soleil sans chaleur 
éclairent un paysage monotone. Une nuit, nous sommes réveillés 
en sursaut par un bruit de chaînes, des cris et un mouvement 
insolite sur le pont. Je monte. Il fait nuit noire. La tempête 
hurle dans les cordages et chasse autour de la pointe du mât un 
point lumineux, lanterne vacillante comité une étoile en dé- 
tresse. Le pont est en désordre: des paquets humains, Tatares 
impassibles, roulés dans leurs peaux de mouton, sont couchés 
en travers du chemin ; au bout du pont, un enfant crie déses- 
pérément après sa mère qui le cherche à l'autre bout; un paysan, 
ivre depuis deux jours, continue à maltraiter son accordéon, 
pendant que la voix mesurée et aiguë du sondeur clame le 
résultat de ses coups de sonde : Ouossim ! diévitj I ouossim's 
palavina! ssièm I chestj ! — Stop! Et l'ancre descend avec un 
grand bruit, en faisant trembler la carcasse du petit steamer. La 
tempête a éteint les signaux du rivage, et nous devons attendre 
le jour. 

Le lendemain, nous sommes à Kazan ; mais la ville est trop 
éloignée et le temps trop court pour nous permettre de visiter 
la cité tatare. 

Le soir, à là tombée de la nuit, le Volga parait s'élargir; 
les rives semblent s'écarter et entourer un lac sans issue. Le 
capitaine fait virer à gauche, et nous entrons dans les eaux plus 
tranquilles de la Kama. 

Nous laissons les collines du Volga à droite; le pays devient 

pelle ikrà, est poché surtout dans le fleuve Oural, dans le Volga et quel- 
ques affluents et dans FAmou-Daria. Celui de TOural est le meilleur, 
et l'ouverture de la pêche devient une fête pour les Cosaques qui, d'après 
un antique usage, envoient chaque année, par courrier spécial, une coupe 
pleine de caviar frais à l'empereur. Ce frai d'esturgeon donne lieu à un 
commerce étendu ; mais il perd beaucoup de ses qualités exquises par la 
salaison et la fumaison. Les meilleures pastèques réputées sont celles 
d'Astrakan, puis de Kazan. Les Russes en sont aussi friands que des 
agourtzi ou cornichons frais, qu'on consomme partout en quantité éton- 
nante. Le raisin le plus répandu est un raisin blanc ou rouge, à peau 
dure, à chair ferme et sucrée, assez peu parfumé, de la variété dite raisin 
à pis. 



DU VOLGA AU SYR-DAREA. 9 

plat et se couvre de forêts de conifères. Mais bientôt, près de 
Yelabotiga, les collines reparaissent, hérissées de pins et de 
sapins, et les allures du fleuve redeviennent celles du Volga. De 
grandes lie», aux contours changeants, semblent se mettre en 
travers du lleuve et en barrer le passage. Tantôt, dans deux 
mois, la navigation sera complètement interrompue, et sur la 
route de glace et de neige du fleuve congelé courront, presque 
aussi vite que la locomotive dans les autres parties de la Russie, 
les petits chevaux poilus cosaques, avec les traîneaux de poste 
faisant jusqu'à 28 kilomètres à l'heure. Le mauvais temps nous 
ayant fait perdre deux jours, ce n'est que le septième jour qu'on 



Fig. i. — PajMge da la Kama. 

signale Perm, « au pied de l'Oural », disent les livres de géo- 
graphie. Pourtant, je ne vois aucune trace de montagne. Du 
haut de la colline où s'élèvent l'église et les malsons sans in- 
térêt de Perm, la vue s'étend au nord sur une plaine immense, 
toute couverte de forêts. Ce soir-là, le soleil couchant ensan- 
glantait les troncs crus, comme écorchés des pins, et se noyait 
à l'horizon dans un dernier méandre de la Kama. Un chemin de 
fer relie Perm à lekaterinbourg, au delà de l'Oural, et la na- 
vigation à vapeur sur la Kama s'arrête à Perm. Il n'y a qu'un 
train de voyageurs par jour, et il fait le trajet de 468 versles en 
vingt-quatre heures, avec arrêt d'un quart d'heure au moins ti 
toutes les stations, ainsi que c'est la coutume sur la plupart des 
chemins de fer russes. 

On nous dit que le versant occidental de l'Oural est assez pit- 



10 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

toresque ; malheureusement, en partant à 8 heures du soir, nous 
perdons la vue du paysage. Le jour suivant éclaire une succes- 
sion régulière de collines arrondies et peu élevées, couvertes 
d'épaisses forêts de conifères et de bouleaux. Fin et droit, le 
bouleau doit s'élancer au-dessus de ses sombres voisins, les pins 
et les épicéas, épanouir son feuillage au-dessus de leurs rameaux 
enchevêtrés et encombrants ; car la lumière tamisée, qu'ils lais- 
sent passer comme à regret, ne suffirait pas à sa croissance. 
La forêt est abattue jusqu'à 30 mètres de distance des deux 
côtés de la voie ferrée. Gomme les locomotives sont chaufTées au 
bois, il arrive que, malgré la cage à étincelles qui en surmonte 
la cheminée, le feu se communique à la forêt et ne s'éteint que 
quand il est forcé de revenir sur ses pas. Nous franchissons, 
dans la matinée, la limite des eaux du Volga et de l'Obi ; les 
ruisseaux coulent vers l'est et le terrain penche sensiblement 
dans la même direction. Nous sommes en Asie, géographique- 
ment du moins, car le gouvernement de Perm comprend une 
partie du pays situé à l'est de l'Oural. 

Trois stations, simples blockhaus entourés de monceaux de 
rondelles et de bois cubé, marquent le passage de la vieille 
Europe à la plus vieille Asie : Europaïskaia, Ouralskaia et 
Asiatskaia. D'ici à l'Altaï et aux monts Célestes, le voyageur ne 
rencontrera qu'une plaine fertile et à peine accidentée d'abord, 
stérile et unie ensuite. Dans cette plaine, le sédentaire de race 
slave, Aryen, c'est-à-dire cultivateur du sol par excellence, 
côtoie d'abord le nomade de race ouralo-altaïque, aux mœurs, 
aptitudes et à l'origine diETérentes, le corrige ensuite les armes 
à la main, et finalement, après s'être assuré l'hégémonie par 
la force de ses institutions, la supériorité de ses armes et de 
ses idées politiques, l'élève au rang de sujet du tzar blanc. Le 
Kirghiz, l'Ouzbeg, le Turcoman, depuis, ne sont plus les maî- 
tres de l'Asie centrale : Djenguiz Kh&n et Timour sont morts, 
bien morts. 

Cosaques de l'Oural, paysans, exilés delaSibérie,Kirghiz et Kal- 
mouks, voilà, si l'on peut dire ainsi, la « coupe » ethnographique 
de l'Oural à l'Altaï et au Thîan-chan. Au delà, une « formation» 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. il 

plus vieille : les peuples de la Chine. Le Cosaque conquit la 
Sibérie, la colonisa ensuite; le Cosaque battit le Kirghiz, TOuz- 
beg, le Sarte et le Turcoroan. Aujourd'hui ses piquets gardent 
Timmense frontière qui, du détroit de Behring à la mer Noire, 
sur un développement de plus de 7 000 kilomètres à vol d'oiseau, 
entoure la Russie d'Asie de poteaux tricolores, mal assujettis 
et inclinés vers le sud dans les limons de l'Amour et dans les 
sables de l'Oxus. 

Pendant que la pensée vagabonde suit les effets de cette 
grande force d'expansion de la race slave en Asie, le train 
d*Iekaterinbourg court entre des ondulations de terrain de 
moins en moins fortes; les horizons deviennent plus étendus, 
le paysage plus charmant. La forêt cède une partie de la pente 
et de la vallée aux pâturages gras et verdoyants ; un petit lac 
réfléchit les huttes de quelque village sibirien très propre. Les 
champs s'entourent d'estacades en bois; une route, large et 
belle, traverse le village, et, sur la route, comme figures du 
tableau, je vois un moujik conduisant un lourd tarantass. A ses 
côtés, muni d'un large parapluie, est assis, sur une botte de 
paille, un grand et vigoureux pope, à la chevelure longue et 
ondoyante; un gamin, vêtu d'une chemise rouge de Cosaque, 
partage, avec un porc très gras, le reste de la voiture. 

A la tombée de la nuit, le train entre en gare d'Iekaterin- 
bourg. Disons adieu à la locomotive ; dans deux ans dïci nous 
la re verrons sur les bords de la Caspienne. 

Tékatérineboarg. 

lekateriobourg. ~~ École des mines. — Stéarinerie. — Le courent 
de la Trinité. — Les incendies. — Départ en tarantass. 

lekaterinbourg est situé au pied de la pente orientale de 
l'Oural, au milieu des ondulations affaiblies de la chatne princi- 
pale. Son importance commerciale a augmenté depuis la con- 
truction du chemin de fer ouralien. C'est de là que partent ces 
immenses caravanes de voitures, quelquefois au nombre de trois 
cents, qui vont, chargées des produits d'Europe, alimenter la 



<2 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Sibérie, la Chine par Kiakhta et Maïmatchine, le Turkestan par 
rirtych et Semipalatinsk, les anciens khanats par Troïtzk et 
Petropavlosk. La ville est jolie, agréable; les rues sont larges, 
propres, garnies de maisons souvent à plusieurs étages et en 
briques. Une petite rivière traverse la ville et s'arrête au centre 
dans un petit lac bordé d'un côté de petites villas enfouies dans 
la verdure et rappelant quelque peu le lac d'Enghien et ses en- 
virons. Cependant, la plupart des maisons sont en bois, matériel 
le moins cher dans un pays de forêts immenses, et les incendies 
sont fréquents et souvent terribles. C'est le fléau de toutes les 
villes russes, à commencer par Moscou de terrible mémoire, et 
le sinistre ne peut être conjuré, dès son apparition, qu'à la suite 
d'une surveillance incessante sur tous les points de la ville. A 
cet effet, la cité est parsemée de tours-vigies ressemblant à des 
minarets ceints d'un balcon élevé et circulaire, où se promène, 
à tout instant du jour et de la nuit, un karaoïdlchik^ une sen- 
tinelle. Au premier filet de fumée, elle donne Talarme par le 
tocsin et des signaux visibles au loin. Ces signaux diffèrent sui- 
vant les quartiers où l'incendie est signalé. 11 ne se passe guère 
de jour que le tocsin ne résonne. 

L'Oural, on le sait, est fort riche en minerais de toute sorte 
et possède quelques gisements de pierres précieuses. Aussi le 
gouvernement a-t-il établi à lekaterinbourg une école impé- 
riale de lapidairerie. A l'époque où je la visitai, il n'y avait que 
huit élèves, que j'ai trouvés occupés à dessiner avec succès 
quelques-unes des rondes bosses les plus difficiles de Julien. Un 
atelier, bien outillé pour la confection des œuvres d'art, est ad- 
joint à Técole. C'est là que travaillent, moyennant un salaire de 
IS roubles par mois, pendant douze heures de la journée, les 
élèves qui ont fait leur apprentissage à l'école de dessin et de 
moulage. Ils mettaient la dernière main à un magnifique vase à 
fleurs, en marbre, d'après l'antique. La pierre la plus employée 
à ces objets d'art est le jaspe, dans toutes ses variétés; ensuite 
un calcaire bréchoïde multicolore, quelquefois la sélénite aux 
reflets chatoyants. J'ai vu, dans la cour de l'école, un immense 
bloc de rhodonite brute dont le transport aura nécessité des en- 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 13 

gins remarquables. Les blocs de jaspe et autres sont divisés au 
moyen d'une scie longue, mise en mouvement par une roue 
hydraulique. Le travail avance lentement, et certains blocs volu- 
mineux n'arrivent à être sciés qu'au bout de huit à dix ans. La 
collection minéralogique de l'école est remarquable ; elle com- 
prend toutes les roches et tous les minéraux de l'Oural. On y 
conserve un petit outil qui a servi à Alexandre I" à polir un 
jaspe lors de sa visite à l'établissement. 

D'autres collections de minéralogie sont faciles à acheter, à 
des prix élevés, dans une demi-douzaine de magasins de lapi- 
daires, ainsi qu'une grande variété de bibelots d'art en mala- 
chite, jaspe, topaze, etc. On y trouve aussi une pierre fine fort 
jolie, d'une belle eau et teinte verte, l'alexandrite (cymophane^ 
chrysobéryl), estimée à l'égal du diamant dont elle a presque le 
feu. 

Nous allâmes visiter ensuite une grande savonnerie et fabrique 
de bougies, où je vis combien la division intelligente du travail 
jusque dans les moindres détails assure la rapidité de confection, 
la qualité et le bon marché de l'ouvrage. Cette fabrique, à la 
tôte de laquelle se trouvait un Anglais, M. Strother, envoie ses 
produits jusqu'aux frontières de la Sibérie, en Chine et dans 
l'Asie centrale. Elle peut travailler dans de bonnes conditions, la 
main-d'œuvre étant à vil prix, la matière première abondante 
et de bonne qualité, dans un pays où l'élève de nombreux trou- 
peaux de moutons stéatopyges est la plus grande richesse du 
propriétaire. 

Un autre jour, notre aimable cicérone, M. Klépinine, nous 
fit voir le couvent de la Trinité, situé à l'ouest de la ville. Les 
couvents, en Russie, sont généralement fort riches, et certains 
établissements de ce genre, aux environs de Moscou et de Kieff, 
possèdent des trésors sans prix en objets d'or et d'argent, aussi 
bien qu'en immeubles que la communauté a reçus en cadeau, 
souvent en ex-voto. Les couvents forment d'ordinaire une ville 
dans la ville, en ce sens que les bâtiments, églises, dépen- 
dances, jardins, couvrant un espace étendu, sont entourés de 
hautes murailles interceptant toute communication profane avec 



14 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

l'extérieur. Ces couvents se suffisent presque toujours à eux- 
mêmes. Ce sont ordinairement des couvents de femmes, non 
des couvents stériles, simplement gardiens de biens de main- 
morte ou des béguinages, car la communauté travaille, vend 
les produits de son travail, et si la femme y abdique son 
droit de génitrice, elle ne l'échange pas contre celui de la 
vie contemplative, plus facile. Au couvent de la Trinité à 
lekaterinbourg, tous les travaux sont faits exclusivement par 
les femmes de la communauté : travaux d'intérieur, de ménage, 
plans et construction des maisons, culture des champs et jardi- 
nage, boulangerie, peinture, tissage, confection des cierges, 
élève du bétail et mille autres choses. La supérieure, dame 
vénérable, coiffée d*un grand béguin en velours noir bordé de 
fourrure et en forme de pain de sucre, nous donne un cicérone 
femelle qui nous fait visiter en détail tous les ateliers. Voici 
l'église et les chapelles: ce sont des murs surchargés de tableaux 
et de peintures, les uns noirs de vétusté, les autres de facture 
plus récente, aux tons criards, lavés, rincés, empreints de cette 
naïveté liturgique des images orthodoxes; puis des broderies 
fines, des brocarts pesants, des vases et des candélabres au 
galbe archaïque, et, dans tout ce sanctuaire de Tamour mys- 
tique, quelque chose d'intime et de minutieux féminin, comme 
un tableau brodé. 

Près de l'église, le cimetière verdoyant dans le soleil, et, 
à côté, deux nonnes poudreuses, occupées à charger, de lourds 
sacs de farine, un chariot. Les ateliers sont étendus. Le cou- 
vent est en même temps fabrique de cierges, que les abeilles 
confectionnent elles-mêmes. Elles en font un commerce loin- 
tain, jusque dans les contrées de l'Amour et du Kamtchatka. 
J'ai vu, dans une chambrée, une pauvre petite anémiée envider 
des mèches sur une grande bobine qu'elle mettait en mouve- 
ment avec le bras droit. 11 faut croire qu'elle travaillait ainsi 
depuis fort longtemps, car le pouce et l'index de la main gauche 
étaient démesurément aplatis, tandis que les muscles du bras 
droit, qu'elle avait à nu, avaient acquis un volume presque 
double de ceux du bras gauche. Un fait du même genre me 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. IS 

frappa dans une salle contlguë. Une dLfaine d'ouvrières y rou- 
laient des cierges, afin d'en égaliser la surface, sur la face ia- 
teme de leur avant-bras gauche au moyen de la paume de 
la main droite. Les muscles ainsi comprimés incessamment 
avaient fini par s'aplatir, et l'avant'bras affectait sensiblement 
une forme lamellaire. 

Dans le jardin, exposées au soleil, de grandes claies sont 
recouvertes de cire, restes de cierges brûlés dans les églises et 



Fig. 3. — Le tarantsM. 

qu'on fait blanchir à nouveau pour le mâme usage. Cet exemple 
d'économie m'en rappelle un du contraire qu'on pratique dans 
je ne sais plus quelle chapelle aux environs de Bonn, en Alle- 
magne. L^ les cierges qui brûlent devant les saintes images 
sont placés sous une cheminée, dont le tirage efficace aide à 
leur combustion rapide. Les causes étant opposées, il n'est pas 
étonnant que les effets le soient. 

Hospitalière — il suffit de dire Russe — la supérieure ne voulut 
point nous laisser partir sans nous avoir offert un lunch. Elle 
habite un appartement simple, toutefois plus riche que celui 
des abeilles ouvrières. Dans le salon de réception, l'icône et la 
veilleuse coudoient un grand portrait du tzar, entouré de ceux 



16 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

de quelques sommités orthodoxes. Nous prîmes congé de la 
digne supérieure au moment où les signaux d'alarme se répé- 
taient sur les tours-vigies et qu'un tourbillon de fumée noire 
s'élançait d'un coin de la ville, déjà rassurée par l'absence 
de vent. 

Le 16 septembre, dans l'après-midi, notre tarantass, dûment 
chargé, ficelé, graissé, roule sur la route poudreuse de Tioumen. 
C'est un point important que l'achat d'un bon tarantass ; il le 
faut neuf, solide, élastique et assez grand pour que deux per- 
sonnes puissent, au besoin, se coucher et dormir en long, car 
nous avons 3800 kilomètres à parcourir sur des chemins qui 
en usurpent souvent le nom. Nous voyagerons la nuit et le jour, 
nous traverserons à gué des rivières et des torrents, et puis les 
chevaux de Sibérie nous enlèveront souvent à la vitesse de 
20 verstes à l'heure. Que les roues surtout soient bonnes et les 
essieux, car nous serons quelquefois obligés de les consolider 
au moyen de cordes, dont nous envelopperons et serrerons les 
rayons et que nous arroserons de quelques seaux d'eau chaque 
fois que la sécheresse en aura desserre les tours. Les tarantass 
fabriqués à Samara ont la meilleure renommée et valent de 
150 à 200 roubles. 

De lekaterinbourg à Omsk. 

La route de Catherine II. — Scènes de la grande route de Sibérie. — GonYois 
de condamnés. — Le village sibérien. — La sianzia. — Tioumen et son 
rôle. — Le yemtchik et sa troïka, — Le mouton stéatopyge. — Les men- 
diants en Sibérie. — Une race en voie de formation. — Passage de Tlrtych. 
— Omsk. — Expéditions sur l'Obi. — Les premiei^ Kirghiz. 

De lekaterinbourg à Tioumen, la route de Catherine II 
traverse une contrée fertile, oîi le tchernosem^ fait pousser 
de très bonnes récoltes en céréales et d'excellents pâturages. 
Par endroits, on récolte Tavoine, on fait les semailles d'hiver; 
ailleurs, des femmes trapues et solides éventent le blé sur 
une aire improvisée, tandis que les hommes, couchés à plat 

1. Terre noire. 



DU VOLGA AU SVR-DARIA. 17 

ventre, les regardenl faire. Le pays est accidenté, entrecoupé 
de couinements peu élevés. De charmantes échappées entre les 
petits bois de bouleaux et de trembles soutiennent l'intérôt du 
paysage, quoique les elTets ne soient guère variés. Il est même 
digne de remarque combien une seule essence, le bouleau, 
par une variété de tonset d'assemblage, peutdonner de l'attrait 
à un paysage oil les essences, si décoratives, des nôtres font 
défaut. Les villages sont propres et respirent l'aisance. C'est 



Fig. t. — [ntérieiir d'une stanzia. 

d'ordinaire une rangée double de maisons-blockhaus, terminée 
par l'église, d'une blancheur immaculée de chaux, flanquée 
d'un campanile boursouflé. Quantité d'animaux domestiques : 
vaches et moutons, oies, poules, canards, porcs à longs poils, 
vaguent dans les rues ou aux alentours. Les chevaux du taran- 
tass, agacés par les assauts des chiens " spitz», qui leur sautillent 
aux naseaux et s'acharnent contre les roues du véhicule, flairant 
aussi l'approche de l'écurie de la stanzia, nous enlèvent au 
Iriple galop ; le cheval de la douga quitte le trot, entraîné par la 
fougue de ses deux voisins galopant, et maint volatile et porc, 



18 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

peu ingambes, ahuris, trouvent la mort sous les roues du taran- 
tass en nous secouant mollement. 

Puis, c'est la stanzia^ où les chevaux s'arrêtent essoufflés, 
couverts d'écume, rendus. Le starosta *, vieux Cosaque barbu, se 
tientjla casquette en main, sur le seuil, à côté du poteau indica- 
teur qui flanque les trois ou quatre degrés menant à la chambre 
des voyageurs. L'immense poêle ronfle, le samovar chante en 
lançant un petit jet de vapeur, et dehors les sons des clochettes 
des dougas, l'une qu'on détèle, l'autre qu'on apporte, se croisent 
entre deux lazzis de yemchtchiks^. Dans un coin delà chambre, 
l'icône et une petite statuette en faïence barbouillée de cou- 
leurs vives, une glace derrière laquelle se cache le livre des 
plaintes et réclamations scellé au mur, deux divans gardant 
l'empreinte des dormeurs, une table recouverte d'un tapis 
propre; puis, au mur, de mauvaises chromolithographies, le 
portrait du tzar et de sa famille, un épisode de la guerre russo- 
turque, et, parfois, le portrait de... Gambetta. 

Le starosta a inscrit notre padarojnaia qui est à deux ca- 
chets' — pa Kazionyii nadobnostij, pour affaires de la cou- 
ronne, ce qui nous donne droit à une réduction de prix et à la 
délivrance de chevaux avant toutes les m padarojni » à un seul 

i. Maître de poste. 

2. Postillons. 

3. Les padarojnaias, ou lettres de poste, sont de trois sortes : celle du 
courrier, celle du voyageur au service de l'État et celle du voyageur ordi- 
naire. Elles se priment les unes les autres en ce sens que le courrier 
reçoit des chevaux nonobstant tout, et que le voyageur ordinaire doit céder 
le pas à la padarodjnaia à deux cachets ou de la couronne. Les prix 
diffèrent également^ le voyageur ordinaire dont la padarojnaia ne porte 
qu'un cachet payant généralement le double, par cheval et par verste, de 
ce que payent les autres. Voici la teneur d'un de ces passeports de poste : 
a Par ordre de Sa Majesté l'empereur Alexandre, fils d'Alexandre, auto- 
crate de toutes les Russies, etc., etc., de la ville de... à... au sujet français 
Guillaume Capus, donner trois chevaux de poste avec un postillon, sur 
payement des droits, sans retaid. Donné à... le..., etc.» (Signé du gouver- 
neur de la province.) Sans padarojnaia, aucun voyageur ne peut s'adresser 
à la poste aux chevaux, comme sans passeport il ne peut demeurer dans 
un hôtel ou entrer en Russie. Pour visiter le Turkestan ou le territoire 
transcaspien, il lui faut en outre une permission spéciale, un alkriti-lisle 
ou « lettre ouverte ». 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 19 

cachet et après celle des courriers. Buvons quelques tasses de 
thé et de cet excellent lait sibirien, et aida! nous ferons 
200 verstes aujourd'hui. 

La route est couverte de longues tratnées de lomovoïs^ lourds 
chariots à un cheval, chargés de ballots de marchandises et qui 
se rangent au tintement rythmé des clochettes de la douga^. 

Dans trois mois, ils seront à Irkoutsk ; dans cinq, à Kiakhta. 

Ils ne transportent pas toujours des ballots de marchandises, 
mais quelquefois des colis humains. En voici une longue file 
escortée par des soldats, Tarme à Tépaule. Condamnés à la dé- 
portation pour crime politique ou de droit commun, les uns 
enchaînés, les autres libres de leurs mouvements, on les réunit 
par bandes pour les envoyer, sous bonne escorte, aux mines de 
Bamaoul, aux prisons de la Sibérie ou à l'exil simple sous la 
surveillance de la police de l'endroit. Pères de famille, j'en ai 
vu beaucoup accompagnés de leur femme, de leurs enfants, 
ceux-ci dans le chariot, ceux-là marchant à côté, lourdement, 
lentement, désespérément, sous l'œil vigilant d'une sentinelle. 
Et nous filions au grand galop; on sentait leurs regards... 
Pauvres gens! 

Un peu avant Tchougoulnitzka, nous passons la frontière des 
gouvernements de Perm et de Tobolsk. Une stèle avec une in- 
scription et les armes de Perm nous annonce que nous sommes 
désormais dans l'Asie, officiellement. 

Tioumen, où nous arrivons dans la nuit du 19, est une petite 
ville très commerçante, très bien située sur le rivage élevé du 
Toura. Elle doit sa prospérité à sa position exceptionnelle comme 
tète de ligne de la voie navigable qui, d'un côté par le Toura, le 
Tobol et l'Irtych, conduit à Omsk et à Semipalatinsk ; de l'autre, 
parle Tobol, l'Irtych et l'Obi, mène à Tomsk, au cœur de la Sibérie 
occidentale. En outre, Tioumen est lieu de bifurcation de deux 
grandes routes de caravanes, allant d'un côlé à Omsk et dans 
le Semiretchié, de l'autre, par Tomsk, à Irkoutsk. Il est certain 
que la voie ferrée, qui s'arrête aujourd'hui à lekaterinbourg, 

1. Arc en bois reliant les brancards. 



20 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

sera continuée jusqu'à Tioumen et amorcera le grand transcon- 
tinental sibérien ^ En attendant l'exécution de cette œuvre 
colossale, la petite ville abrite, dans l'anse du Toura, quantité 
de barques pontées, de chalands, de péniches, prêts à risquer 
un dernier voyage avant que les rivières et les fleuves gelés ne 
les immobilisent pour six ou sept mois. 

Nous rendons visite au chef de la ville, au galavà, digne 
fonctionnaire fort occupé de la réception à faire au nouveau 
gouverneur de la Sibérie occidentale, le général Mechtchérinoff, 
attendu d'heure en heure. Aussi les routes ont-elles été ré- 
parées pour la circonstance, les vides trop funestes aux ressorts 
de la voiture comblés, les ponts troués rafistolés, et les fon- 
drières masquées par une couche de terre molle et des bran- 
chages. Ce qui fait que les yemchtchiks, stimulés par la pré- 
sence d'un officier, que le galavà nous a gracieusement donné 
comme compagnon de voyage, et, je crois, davantage par la 
perspective d'un bon pourboire, nous mènent un train d*enfer. 
J'ai souvent admiré le savoir-faire de ces yemchtchiks sibériens, 
la hardiesse de leur conduite des chevaux, l'adresse avec laquelle 
ils évitent les obstacles, profitant des accidents de terrain pour 
ménager ou lancer leur attelage. Souvent un cheval, jeune et 
ardent, attelé peut-être pour la première fois, se refuse au ser- 
vice du tarantass. Trois hommes le maintiennent. Le yemchtchik 
est sur son siège, debout, arc-bouté contre le timon. Dès que, 
parla ruse ou la patience, le cheval rétif est placé ou jeté subite- 
ment dans l'alignement, que, par un mouvement rapide, le 
dernier trait est bouclé dans le crochet, la /roz^a (trois chevaux 
attelés de front) part comme une flèche; le cheval se cabre, 
rue, se précipite au galop ; la boue, la terre ou la poussière, 
lancées à la figure par les fers des chevaux, vous cinglent et 
vous aveuglent, et les clochettes se taisent comme terrifiées. 
La troïka a quitté la route marquée par les ornières de ses de- 
vancières, et tandis que dans une course infernale le tarantass 

\ . La voie ferrée est prolongée aujourd'hui jusqu'à Tioumen. Le général 
Annenkow commencera incessamment les travaux du grand central asia- 
tique qui doit relier la Sibérie orientale à la Russie d'Europe. 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 2i 

saute et vole, le yemchtchik, peu à peu, rentre un bout de 
guide; le limonier sous la douga, la tête haute, prend le trot, 
et les deux c6 tiers, obéissant aux rênes, ont la tête tournée en 
dehors. Mais voici, avec la marche plus régulière de l'attelage 
et un grand détour, la route bordée de poteaux verstiques. 

— Palavina... ? (La moitié ?) 

— Palavina, barine^ répond le yemchtchik, au moment où 
les chevaux, après un galop de 10 à (2 verstes, soufflent pendant 
deux minutes à la moitié du chemin. Puis on repart, avec moins 
de fougue, et la conversation s'engage entre le yemchtchik et 
ses chevaux, qui ont l'air de comprendre. Il blâme l'un, lui 
reproche sa paresse, l'appelle karova^ : « Ti karova! regarde 
tes compagnons; tu n'as pas honte, tu ne mérites pas une bonne 
écurie chaude ! » A l'autre, il fait des compliments : « Courage, 
galoubtchik*^ voilà Tjoukala, une bonne stanzia, et de l'orge 
pour ma colombe ! d Et les bêtes courageuses le regardent du 
coin de l'œil, attentives au moindre de ses mouvements, car 
rarement il les touche de son petit fouet. 

La contrée est très giboyeuse. Étangs et marais nombreux 
retentissent du cancanement d'une multitude de canards, oies 
sauvages, poules d'eau, grues, hérons, etc. Des mouettes 
blanches, ou blanches à plastron noir, fendent l'air en piail- 
lant. De nombreuses espèces de buses, busards, émerillons, 
faucons {kokouchka), habitent les hauts arbres ou les roselières 
des bords de l'étang \ 

A laloutorovsk, je remarque les premiers moutons fran- 
chement stéatopyges. Plus au nord, ainsi qu'en Russie, la 
race acquiert une tendance à la stéatopygie, sans l'atteindre, 
en ce sens que la queue est courte, à base large, sans 
cependant se charger démesurément de graisse. Au fur et 
à mesure qu'on descend vers le sud, la queue devient de plus 



f. Vache. 

2. Mon petit pigeon. 

3. On trouvera des détails intéressants sur la faune de celte région 
dans les ouvrages de Ssévertzoff et dans le récit de voyage du docteur 
Fintch. 



32 LE ROYAUME DE TAHERLAN. 

en plus courte, disparaît presque entièrement entre deux 
bosses de graisse huchées sur l'arrière-train et ballottant 
disgracieusement à la marche de l'animal. Pour porter pareil 
poids, l'ossature des membres postérieurs doit nécessairement 
devenir plus forte par sélection; néanmoins, il arrive chez les 
Rirghiz, me dit-on, que le poids de son ballot de graisse empêche 
le mouton de marcher, et que son propriétaire est forcé de 
l'étayer par un trucde b&tons. La remarque judicieuse en a été 



Fig. 5. — Mouton stéalopyge. 

recueillie par maître Rabelais'. La stéatopygie du mouton 
est un effet de pure sélection provoquée par les exigences d'un 
milieu où l'abondance temporaire de la nourriture, au prin- 
temps, est suivie d'une pénurie parfois complète en hiver, et, 
de même que le chameau « mange » sa bosse de graisse en 
hiver, de même que la marmotte entretient sa respiration et sa 
vie par autophagîe durant son long sommeil, ainsi le mouton à 
queue de graisse dispose, pour un temps de jeûne forcé, d'une 
réserve de nourriture qui lui permet d'attendre la poussée de 
l'herbe fraîche et succulente du steppe, au printemps prochain 

1 . Voici ce que dit Rabelais, liv. I, chap. xvi : a Si de ce vous etoer- 
veillez, efmerveillez vous d'advanlage de la queue des béliers de la 
Scjlhie, quii pesait plus de trente livres ; et des mouloQS de Surie, esquels 
faull (si Tenaud dict vray) affuster une charrette au cul, pour la porter 
tant qu'elle est longue et pesante. » 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 23 

— si toutefois l'homme carnassier lui en laisse le temps. Ajou- 
tons que le mouton stéatopyge type a le nez très busqué, les 
membres forts et la laine très fournie. C'est la richesse du 
nomade de l'Asie centrale et souvent sa monnaie. 

A laloutorovsk, nous passons à bac les eaux, basses à cette 
époque, navigables à vapeur cependant, du Tobol. 

Pendant qu'à la stanzia on répare la roue de notre voiture, 
enflammée par le frottement dans une course eflrénée, quelques 
mendiants, pauvres vieux déguenillés et grelottants, viennent 
tendre la main. Cependant les spectateurs de leur démarche 
les empoignent brutalement et les accablent de reproches, d'in- 
jures et même de coups. J'ai revu la même scène écœurante le 
lendemain. Il paraît qu'avec l'organisation communale, telle 
qu'elle existe, la division équitable des terres et le travail en 
commun \ le mendiant n'a pas le droit de l'être, à moins que 
l'ignominie et la paresse ne soient un droit. 

La terre est riche, le climat favorable à ses produits et généra- 
lement à l'homme. Le type des habitants m'a paru plus fort et 
plus beau qu'en Russie d'Europe. Les hommes sont robustes, 
trapus, bien bâtis; les cheveux châtains sont prédominants. Les 
femmes sont plus blondes; elles vont pieds nus et s'habillent de 
couleurs moins criardes que les paysannes de la Grande-Russie. 
Les enfants sont d'ordinaire très blonds, presque blancs et à 
moitié nus. Pourtant la température n'atteint que 1 2 à 1 S degrés 
au-dessus de zéro dans la journée et tombe déjà à 8 degrés au- 
dessous pendant la nuit, ce qui ne m'empêche pas d'attraper une 
sérieuse insolation, le 22 septembre, en pleine Sibérie. On m'a 
dit qu'en hiver la température, excessivement rigoureuse, d'un 
climat continental sous une haute latitude, tombe souvent jus- 
qu'à 40 degrés au-dessous de zéro. 11 me semble que la race 
sibérienne — car on peut déjà parler de race — sera très forte. 
D'un côté, la sélection naturelle, opérant de bonne heure sur 
des enfants tant exposés dès leur plus jeune âge aux intempéries 
du climat; de l'autre, l'établissement dans le pays de colons, 

1 . Voir la constitution familiale et communale du Mir slave. 



24 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

hommes d'action et de tempérament, Cosaques et exilés, ces 
derniers souvent très instruits et déchus de leur ancien rang 
dans la société par un acte leur valant Texil, contribueront à 
faire du Sibérien un type de race nerveuse et solide. 

Le 23, nous passons Tlrtych en |bac, en face de la slanzia de 
Krasnoïarskaja. La traversée a duré huit minutes, et j'évalue la 
largeur du fleuve à 700 mètres environ. 

Dans l'après-midi du même jour, nous descendons à Omsk, 
à la Moskovskij Gastinnitza^ hôtel assez propre, tenu par une 
Polonaise parlant l'allemand. Quoique les draps de lit ne fassent 
pas partie de l'ameublement d'une chambre à coucher, ni les 
couvertures, on y constate cependant avec satisfaction l'absence 
des innombrables cancrelats, blattes et punaises, qui hantent 
toutes les stations de la poste, courent nuit et jour sur les 
meubles, les murs, côtoient la pointe du crayon quand vous 
écrivez sur la table, se promènent sur la figure et les mains du 
dormeur, et, ne pouvant arriver à gagner sa couchette établie à 
dessein sur un morceau de feutre à long poil, poussent l'astuce 
jusqu'à se laisser tomber du plafond pour se faufiler dans un 
coin chaud de la couverture. Je ne sais pourquoi on a donné à 
ces cancrelats ou tarracanes le nom de proussaki. 

Omsk avait à cette époque une population d'environ 3 1 000 ha- 
bitants. La ville est située dans Tanse que fait l'Irtych avec son 
affluent, l'Om, dont les deux rives communiquent par un pont 
de bois. Elle est siège du gouverneur général, possède une 
école militaire pour cadets et un gymnase *. Le général Kaz- 
nakofiT, prédécesseur du gouverneur actuel, avait conçu la vaste 
idée de faire de l'Obi et de l'Irtych une artère du commerce sibé- 
rien. 

L'Irtych étant navigable jusqu'à Semipalatinsk et même 
au delà, le commerce d'Omsk en aurait largement profité, et la 



1. Omsk a aujourd'hui une population de 32000 habitants. L'impor- 
tance commerciale de la ville est en décroissance, et le choix deTomsk, sa 
concurrente, comme siège de l'Université, lui a été sensible. Tôt ou tard, 
la voie ferrée la rencontrera en venant soit de Tioumen, soit de Semipa- 
latinsk. 



DO VOLGA AU SYR-DARIA. 28 

ville aurait récupéré une partie de la vitalité que des rema- 
niemeats administratifs, l'établissement projeté de l'Université 
à Tomsk, sa rivale, menaçaient de lui enlever. La mission très 
Fructueuse de M. Khanderchefsky h l'embouchure de l'Obi allait 
être suivie d'une expédition ayant pour but d'étudier l'hydro- 
graphie complète de l'Obi et de son estuaire en vue de l'éta- 



Fig. e. - Type kirgljiz. 

blissement des relations commerciales par voie fluviale et 
maritime, lorsque le général dut céder son poste pour refaire sa 
santé fortement ébranlée par un climat perSde. 

Un premier résultat pourtant avait été obtenu. L'estuaire de 
rObi fut reconnu libre de glaces pendant les mois d'août et 
de septembre, et non en juin et juillet, comme on l'avait cru 
jusqu'alors. En outre, dès 1878, le général, accompagné de 
H. fialkacbine, opéra, & Lindensilta, les premières transactions 
commerciales en céréales, pour la somme de 200 000 roubles. Il 



26 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

serait regrettable qu'un projet aussi vaste, aussi grandiose, 
secondé par Texpérience de circumnavigation de la Véga, de- 
meurât à l'état de simple projet. J'en connais plusieurs autres 
de la môme envergure, conçus dans un esprit pratique par ces 
étonnants généraux russes qui, après avoir conquis l'Asie cen- 
trale, essayent d'en détourner les fleuves, d'en changer le climat, 
en couvrant le pays de forêts, construisent des milliers de kilo- 
mètres de chemins de fer dans les déserts brûlants de la Tourk- 
ménie et dans les neiges de la Sibérie, ouvrent de nouvelles 
voies au commerce et enrichissent leur patrie en enrichissant 
ses conquêtes. 

Nous vîmes, à Omsk, les premiers Kirghiz et les premiers 
chameaux de caravane. C'est que nous sommes entrés dans le 
steppe et que le Kirghiz et le chameau, comme l'armoise et la 
tulipe, la gerboise et le sousiik, les lacs salés, les mirages et 
le chant cristallin des cigales composent immédiatement, dans 
le souvenir de celui qui a vécu et vu dans le steppe, une image 
vivante, d'un caractère grandiose et indélébile. 

On a tant et si bien décrit les Kirghiz de la grande et de la 
petite horde, fait si bien leur portrait ethnologique, que je 
renonce à les décrire moins bien ici. Nous avons, du reste, tant 
de chemin à parcourir avant de nous heurter aux limites res- 
treintes de ce volume, qu'avant notre arrivée à Tachkent, nous 
ne raconterons au lecteur que les incidents et les observations 
les plus dignes de fixer son attention et les plus aptes à solli- 
citer son intérêt. 

Le musée d'Omsk possède une belle collection d'objets eth- 
nographiques et archéologiques due à l'initiative du général 
KaznakofT. J'y ai vu de beaux tissus samoyèdes en ûl de ramie; 
des costumes de femmes couverts de belles broderies multico- 
lores dans le style pompéien; une collection de bois des forêts 
de pin, sapin, bouleau, mélèze, découvertes par M. Khander- 
chefsky sur le Nadym et lePolui, c'est-à-dire bien au delà delà 
limite des forêts septentrionales admise jusqu'alors (73' lat, N. 
et 70° long. E.) ; des instruments en pierre taillée et polie dé- 
couverts à Samarovskoïe, au point de jonction de l'Irtych et de 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 27 

rObi, et que j'ai dessinés pour le musée de Saint-Germain; 
enfin, une collection de plantes et d'animaux du steppe, due 
principalement aux voyages de M. Balkachine. 

D'Omsk à Semipalatinsk. 

Famine. — Les rWes de l'Irtych. — Paysages et habitants. — Le pin cembron. 

Semipalatinsk, la Tille aux sept palais. 

Le 28 septembre, nous quittons Omsk pour suivre, toujours 
dans le steppe, la ligne de Tlrtych. Au loin, à droite, la rivière, 
cachée par des falaises d'alluvion peu élevées, se devine à la 
traînée ondulante des touffes de saules et de tamarix de plus 
en plus abondants. De nombreux moulins à vent, de structure 
primitive, battent Tair sous la brise changeante du nord-est. 
Les kibitkas (tentes) kirghizes, pareilles à des taupinières, 
se profilent sur la rive gauche avec de grandes meules de foin, 
entourées d'estacades. Des cavaliers kirghiz gardent des ta- 
bonnes de chevaux . Ils sont armés d'une longue gaule munie 
d'un lacet qu'ils sont fort habiles à passer au cou du cheval 
dont ils veulent se saisir. Ces chevaux du steppe, ainsi que 
tous les animaux domestiques à poil vivant sous ce climat 
excessif, muent, se couvrant en hiver d'un poil plus dru, plus 
fort et plus long qu'ils perdent en été. Les chameaux, chevaux, 
chiens et vaches de Sibérie ont le poil en hiver bien plus long 
que ceux du Turkestan, et la mue annuelle est remarquable- 
ment accentuée chez le lévrier kirghiz, le tazL Chevaux et 
bètes à cornes mangent des quantités énormes d'herbe sèche 
du steppe, remplaçant la qualité par la quantité, ce qui leur 
donne une rondeur démesurée du ventre, fort laide chez le 
cheval. L'hiver dernier a été funeste aux herbivores ; chevaux 
et moutons ont succombé par milliers au froid et au manque de 
nourriture. Le sol, recouvert d'une couche de glace trop résis- 
tante au sabot des affamés, leur refusait la maigre pitance que 
le défaut de provisions de fourrage chez le Kirghiz les forçait à 
chercher d'ordinaire sous la neige. On m'a dit que les Kirghiz 
portaient alors sur des brancards les derniers survivants de 



28 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

leurs troupeaux dans un endroit du steppe où, préalable- 
ment, ils avaient brisé la glace à coups de hache, pour trouver 
un peu d'herbe. 

Les rives seules de Tlrtych sont cultivées, et les cultures pri- 
mitives des Kirghiz sédentaires, fertilisées par le limon des 
inondations de la rivière. Le steppe serait moins improductif 
si les rivières charriaient une eau plus douce ou si le sol était 
moins imprégné de sels ; ce qui revient au même, l'un étant 
cause de l'autre. Toutes les rivières, tous les ruisseaux inten- 
tionnels à rirtych, alimentent de moins en moins des lacs sans 
déversoirs, lacs salins ou amers, quelquefois les deux à la fois, 
c'est-à-dire salins sur un bord et amers sur le bord opposé. 
Cependant, Tévaporation étant plus forte que Falimentation, 
quantité d'anciens lacs ne forment plus que d'immenses con- 
cavités du sol, recouvertes d'une couche de sels déposés et 
efflorescents. Aussi les gisements de sel sont-ils fréquents, 
notamment aux environs de Pavlodar où Ton exploite un sel 
noir et grossier auquel le transport facile par l'Irtych assure un 
débouché suffisant. 

Ce n'est, d'Omsk à Semîpalatinsk , qu'une succession de 
mirages intenses ; on se croirait au milieu d'un archipel. Le 
moindre objet saillant à la surface du sol acquiert des dimen- 
sions extraordinaires" et les illusions d'optique font com- 
mettre des erreurs d'appréciation fantastiques sur la distance 
ou la hauteur d'un mamelon à l'horizon. Qu'une de ces 
vasques, bordée d'un liséré blanc et glissant, conserve en son 
milieu une flaque d'eau saumâtre ou mérite encore le nom de 
lac; elle se peuple d'une infinité de gibier d'eau. C'est alors, 
au passage, un bruit assourdissant et discordant de millions de 
voix ; puis, à l'approche, un silence d'effroi général de toute 
cette gent bavarde. Au coup de fusil succède une débandade 
précipitée ; le battement des ailes fait croire au vent de la tem- 
pête, et les envolées sont tellement serrées et fournies qu'elles 
jettent de l'ombre sur le sol ainsi qu'un nuage. 

C'est le paradis du chasseur ! 

Le gibier à plume, paisibles habitants des lacs du steppe 



DU VOLGA. AU SVIl-DARIA. 2» 

OU des bords de l'Irtich, est poursuivi par une inÛnitô 
d'oiseaux de proie. Ëmeritlons, buses, aigles, etc., ont une pré- 
dilection marquée pour les poteaux télégraphiques, et il n'y en 
a guère qui ne porte un de ces oiseaux, rarement effrayés par 
le passage du tarantass. 

J'y vois aussi à la brune, perchés sur te ûl télégraphique, les 
premiers harfangs des neiges. 

La route que suivent nos yemchlchiks tantôt cdtoie de près 



rir.TLiî. tai.:6î s'ç-?:eç€ dins le steppe, aride et déserl. De 
te^Lpî à Kiirç. l\;iif,-nl:^ du steppe Cît ialerrom;)ue par 
qjet^*s m''.t/t'.( -',1 Ua-îi^iui kir^iûz. qje le r:,:r5ïe ferait 
f»=~eT ^-^.-.zrltTi Y.'ii de ciene: ieai oénoUphti •.■i-.'^.udji 
t~ ."tr, liZLÎli 7;* r-î ce :::.t q-;e pe.;*-eî •.'■:.ii '.'i c^rrit 

'jt ji-j* jiLîT-iz.: m ^; ;> t:.",rî £!■:-* d..::,^ {'lU'-a '. 



30 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Depuis cinq jours, à partir d'Omsk, nous courons ventre à 
terre sur Timmense table ronde — telle nous paraît le steppe — 
sans jamais, nous semble-t-il, en atteindre le bord. Cependant, 
près de Yamichlovsk, le steppe est devenu sablonneux; letaran- 
tass, enfoncé au-dessus de Tessieu des roues dans un sable 
granitique fin, avance péniblement au pas de quatre chevaux 
vigoureux, et les voyageurs se couvrent d'une couche épaisse 
de sable. Mais voici une stanzia charmante, véritable oasis 
dans le désert. Les yeux fatigués de la vue du disque jaune sur 
lequel nous^roulons sans accident depuis quelques jours, las de 
voir un ciel toujours bleu, se réjouissent à l'aspect de la cou- 
leur entière, du vert, et se fixent avidement sur les peupliers, 
trembles, saules et bouleaux, en arbre et en buisson , que 
rirtych entretient le long de ses méandres. Nous approchons du 
bord du steppe; la végétation est déjà plus fournie, les efflo- 
rescences salines moins abondantes. A défaut d'eau, les musul- 
mans font leurs ablutions avec du sable ; nous en avions la 
figure tellement couverte, qu'avant de procéder au lavage à 
Teau, on dut se racler la figure au couteau. 

Nous longeons toujours l'Irtych. Depuis Semiarsk, le paysage 
est devenu plus riant. Des collines basses, d'un terrain pri- 
maire, accidentent le steppe; ce sont des couches de grès stra- 
tifié, entrecoupé de veines de quartz laiteux. Par endroits, on 
voit des affleurements de massifs de quartz, puis de la grau- 
vacke à concrétions calcaires blanches. Des fours à pl&tre, ins- 
tallés dans le voisinage, donnent un produit très pur. Un peu 
avant la station de Dolonskaja, de belles futaies de pins 
cembronsfont reluire au soleil couchant l'écorce rouge, luisante, 
de leurs troncs élancés. Partout, en Sibérie, la graine du cem- 
bron ou kèdre est connue sous le nom de noix de la conver- 
sation. Tout en causant, filles et garçons grignotent les fruits du 
kèdre, comme ils le font partout de la graine de l'hélianthus, et 
cette occupation, dit-on, remplit les intervalles et les silences 
d'une conversation peu animée. 

Voici la station de Biélokamensk, qui doit son nom de Pierre 
blanche aux affleurements de quartz. Après Stari-Semipalatinsk, 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 31 

méchant hameau acculé, au milieu d^un beau site, dans une 
ànfracture de colline, nous montons, avec de fort mauvais che- 
vaux qui ont peine à tirer le tarantass vide, pendant quatre 
verstes, une colline de sable ; mais le sable, provenant de la 
désagrégation des roches sous-jacentes, est fixé par une végé- 
tation abondante où dominent le pin et le peuplier, ombrageant 
une foule de plantes du steppe, composées et ombellifëres. 
Quelques ruisseaux, cachés sous des églantiers, clématis et de 
beaux lasiagrostis,courentgaiement delà montagne, alimentant 
deux ou trois moulins qui remplacent les moulins à vent du 
steppe. 

L'Irtych, bordé à droite de collines de sable couvertes de 
forêts, à gauche de petites falaises d'alluvion garnies de saules, 
de bouleaux et de tamarix, déroule au loin son ruban d'or 
p&le sans reflets. Dans le lointain, transparente et fine comme 
une pellicule bleuâtre, apparaît une chaîne de montagnes : 
ce ne sont que les contreforts très bas du Temirtchi. Du haut 
de la colline, le tableau change. A 10 verstes au sud, dans un 
fouillis clair de verdure, apparaissent les clochers arrondis 
des églises et les sommets épointés des minarets de Semi- 
palatinsk ; rien de la magnificence que le nom pompeux de la 
ville « aux sept palais » aurait pu promettre. Ce n'est plus le 
steppe à rhorizon indéfinissable. Les collines se dessinent, et 
de petits chaînons aux crêtes dentelées courent dans la plaine. 
Nous avons atteint les premiers contreforts des monts Altaï et 
Tarbagataï. 

Le 4 octobre, après avoir mis sept jours pour faire les 
trente-deux stations postales et les 727 verstes qui séparent 
Omsk de Semipalatinsk, notre tarantass roule sans bruit, sans 
clochettes, sur le sable profond des rues de la ville tatare. 

Deux journées passées à Semipalatinsk nous ont permis de 
faire Taimable connaissance du général Protzenko, l'explora- 
teur du Thian-chan, aujourd'hui gouverneur de la ville, et du 
colonel Ilinskij, puis de préparer le voyage jusque dans le Se- 
*miretchié. Les nouvelles sur l'état du « trakt » nous arrivent de 
plus en plus mauvaises : les quelques chevaux qui restent dans 



32 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

les stations postales ne suffisent pas, dit-on, pour assurer le 
service régulier même de la poste. 

Semipalatinsk nous a paru une ville sans animation, dé- 
serte; à peine de-ci, de-là, une lineïka, un cavalier kirghiz ou 
tatare. Le bruit des pas et des voitures est amorti par une 
épaisse couche de sable. Les lomovoïs, dont les longues files 
cheminaient cahin-caha sur les routes de Sibérie, ont fait place 
aux files non moins longues de chameaux poilus, apportant ou 
emportant les marchandises du Turkestan. Le bazar est appro- 
visionné déjà de fruits secs, abricots, raisins, pistaches de 
Tachkent et de Samarkand et de pommes de Kouldja.Ony vend 
du sel gemme grossier, provenant de gisements dans le steppe. 
Le mouton se vend au prix extraordinaire d'un kopeck la livre, 
par suite du grand nombre de ces animaux que la famine 
récente force le Kirghiz à abattre. Aussi les peaux de mouton, 
ce vêtement par excellence du nomade de TAsie centrale, en- 
combrent les échoppes des marchands tatares et tentent le pas- 
sant par la qualité et le bas prix. 

Le commerce de Semipalatinsk, sans être considérable, ac- 
quiert cependant une certaine importance par la situation de 
la ville sur la grande roule de Sibérie àKouldja, àTachkent et à 
Tchougoutchak, premier marché chinois à proximité de la fron- 
tière et desservi par des caravanes de chameaux. L'Irtych, 
facilement navigable jusqu'à Semipalatinsk, l'est probablement 
en amont, dans la direction du Saisan-nor, et au moment 
de notre passage, le général Protzenko était à la veille de diri- 
ger une expédition sur le haut Irtych et le Saisan, afin d'en 
étudier à fond l'hydrographie et de mettre la frontière chinoise 
en rapport fluvial direct, par Omsk et Tioumen, avec la ligne 
de rOural. Jusqu'alors, les bateaux à vapeur, traînant à la re- 
morque des péniches chargées de marchandises, s'arrêtaient à 
Semipalatinsk, mettant cinq jours pour remonter d'Omsk, et 
trois jours pour descendre. 



DU VOLGA AU SYR-DARU. 



De Semiptlatinik A l'Ala-taoa. 



Paysage désolé. — Le premier koumyss. — Convoi de condamnés liu Tur- 
kestan. — La Femme kirghiie. — En Tue du Djengii-taou. — Serguiopol. 
— Entrée dans le Semiretchié. — La contrée du lac Balkach. — Arrêts 
forcés. — En vue de l'Ala-laou dzoungarien. 

Le 6 octobre, par un ciel terne comme s'il allait pleuvoir de 
celle poussière grise des rues de la ville, nous quittons Semi- 



Fig. S. — Le bac sur l'Irtych. 

palalinsk. Notre tarantass, guéri de plusieurs fractures déjà, a 
toutes les roues garnies de bandages de corde, et nous comptons 
sur le passage & gué de quelques rivières pour leur redonner 
de la solidité, en nous consolant du dicton « que les voitures 
vieilles vont le plus longtemps ». 

Au sortir de la ville, nous passons à gué une petite rivière 
qui prend sa source dans le steppe, ensuite l'Irtych à bac. Une 
foule de Khirghiz, de Tatares, de chevaux et dechameaux atten- 
dent, couchés, debout, courant, gesticulant et criant, le retour 



34 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

du bac et leur tour de passage. L'arrivée du tarantass précédé 
d'un homme de police produit un tumulte indescriptible. Les 
chameaux couchés en travers du chemin, ruminant la tête 
haute avec des mouvements de pendule de la mâchoire infé- 
rieure^selèvent lourdement sous le fouet duyemchtchik,et, pris 
de panique, se sauvent en renversant leurs charges et en s'en- 
tratnant les uns les autres. 

Sur la rive gauche de l'Irtych se trouve la ville kirghize, 
c'est-à-dire de misérables tanières en pisé, entourées des mé- 
ghils, mieux soignés, du cimetière indigène, que longe un 
dépotoir semé d'os de cheval à demi rongés par des bandes 
de chiens. Et le dépotoir semble se prolonger dans le steppe, 
aride et nu, où nous venons d'entrer en quittant les bords de 
la rivière, car la route est bordée de carcasses de chevaux et de 
chameaux. Cette contrée nous paraît bien pauvre, après les 
riches campagnes de la Sibérie ; mais aussi le tchernosem, la 
terre noire si féconde a-t-elle fait place au sable du steppe de 
l'Irdch et à ses alluvions. A présent que nous approchons de 
plus en plus des contreforts des monts Célestes, les basses val- 
lées parcourues par quelque ruisseau furtif ou par un tributaire 
plus important d'un de ces nombreux lacs-bassins, sont seules 
ourlées de verdure. Sur le plateau ondulé, sans eau, la psam- 
mite du sous-sol offre, en se désagrégeant, à peine quelque 
terre meuble à la croissance des graminées du steppe et des 
nombreuses espèces d'armoise qui embaument l'air au coucher 
du soleil. 

A l'horizon, les monts Semi-taou, Arkalyk^ Arkat et Kyzyl-dar 
s'élèvent en barrières dentelées, infranchissables, semble-t-il de 
loin, tandis que, de près, ce ne sont que collines de sable avec 
une ossature de terrain primaire, schiste quartzîtique ou mi- 
cacé. Quelques aouls kirghiz montrent le dos en tépé^ de leurs 
kibitkas dans les replis du terrain ou dans le voisinage des 
stanzias. Vous trouverez alors dans la kibitka hospitalière et 

1. Le tépéy que les Russes appellent Uhéleikat est la calotte que tous les 
musulmans de l'Asie centrale se mettent sur le crâne rasé et qu'ils 
entourent, ou non, d'un turbao. La forme du tépé est celle de la tente du 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 35 

en vue d'une récompense, bien entendu, du lait de chamelle, ou 
du koumyss^^ ou de la bouza*; ce sont breuvages excellents 
chez les Kirghiz de Tintérieur qui ne viennent pas en contact 
avec les voyageurs des stanzias, ne délaient pas le koumyss 
d*eau salée et ne tendent pas la main ; mais une écuellée de 
koumyss, même affaibli parle baptême ou le mélange de lait de 
vache, est chose délicieuse, quand, avide de toutes sortes de 
sensations nouvelles et pittoresques, et la gorge asséchée par 
les tourbillons de poussière de la route, vous la buvez pour la 
première fois à la station d'Ouzoun-boulak. C'est à la stanzia 
d'Ouzoun-boulak * que je ressentis cette sensation indéfinis- 
sable du voyageur qui se trouve, pour la première fois, en 
présence du paysage vraiment caractéristique du pays étranger 
et presque étrange qui est le but de son voyage et l'objet de 
ses rêves. L'Asie centrale m'était apparue jusqu'alors, dans 
l'imagination, comme un pays où, dans des plaines im- 
menses, jaunes, coulent des rivières d'or et de verdure, oîi des 
montagnes sans arbres se drapent d'ombres bleues et vio- 
lettes, transparentes sous un ciel émeraude. Et nous voici à la 
porte du Turkestan — nous n'en sommes plus qu'à deux 
stanzias — au milieu des Kirghiz sales et noirs, habitant des 
kibitkas crasseuses, pêle-mêle enfants, moutons, veaux, pou- 
lains, dans un paysage terriblement simple et nu, éclairé par 
un ciel terne et gris qui déchaîne la bourrasque et bientôt 
se confond avec la poussière soulevée à gros tourbillons par la 
tempête ! 

Près de la stanzia, une trentaine de prisonniers, entourés de 
sentinelles la baïonnette au fusil, s'occupent à préparer la 
soupe du soir. Ils ont tous la chaîne aux pieds. On nous dit 

nomade et de la v. coiffure » des monuments, du gland des minarets, du 
couvercle des théières, etc. 

1. Le koumyss est, comme on sait, du lait de jument fermcnlé. Les 
Kirghiz en abandonnent la fermentation simplement à la malpropreté 
de Toutre destinée à contenir le breuvage. 

2. La houza est une boisson rafraîchissante, un peu acidulée, obtenue 
d'une décoction de grain de millet fermenté. 

3. Nom qui signifie fontaine longue. 



33 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

qu'ils viennent du Turkestan et vont mourir en Sibérie. Ils 
sont, pour la plupart, Sartes et Kirghiz. On ne leur met pas, 
comme aux condamnés qui marchent sur les routes de Sibérie, 
le soir ou la nuit, clandestinement, du pain et des vivres sur le 
rebord d'une fenêtre, sur un banc, pour alléger leurs souffran- 
ces et, par charité, les empêcher d'être punis pour vol. Ceux-là, 
faisant 2 000 kilomètres à pied pour aller travailler dans les 
mines de Barnaoul, sont de vulgaires assassins ou voleurs de 
grand chemin, auxquels la seule perte de la liberté dans une 
prison de Tachkent ou de Viemoié, me dit-on, semblerait suf- 
fisamment compensée par l'inertie et la satisfaction journelle- 
ment assurée de leurs faibles besoins matériels. 

Chez les Kirghiz comme chez tous les peuples nomades, 
c'est la femme qui travaille le plus durement, qui ménage le 
moins ses muscles et ses efforts. L'époux est maître du 
steppe. Elle est maîtresse de la kibitka qu'elle peuple d'enfants, 
orne de tapis fabriqués de ses mains, et approvisionne de 
vivres qu'elle demande aux troupeaux gardés par son seigneur. 
Elle a le droit de le réjouir de la naissance d'enfants mâles et 
d'attendre de ses fils amour et respect. Pourtant son sort est 
encore moins pénible que celui des femmes sartes ; sa liberté 
d'allure et d'action, plus grande que celle des femmes des 
villes, réduites à l'esclavage du mariage. Le Kirghiz est enfant 
de la nature, un produit du steppe, comme le lézard dont il a 
souvent la paresse, la tortue dont il emprunte les mouvements 
circonspects, si ce n'est de la gazelle dont il sait prendre la 
rapidité et l'agilité. Le cheval est son ami ; la course d'aoul 
en aoul, aux aguets de nouvelles, son plaisir et la garde des 
troupeaux, son occupation ; la musique d'un barde et les récits 
colorés d'un voyageur indigène, sa passion. Probe, fidèle, 
sympathique, il nous a paru le meilleur produit indigène du sol 
asiatique et un des plus dignes représentants de la race turque. 

Le 8 octobre, par un temps violent de pluie et de bourrasque, 
nous franchissons la limite des eaux du lac Balkach et de 
l'Irtych, qui est également celle du gouvernement d'Omsk et de 
la province turkestanienne des Sept-Rivières ou Semiretchié. 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 37 

Le Djenguiz ou Tchinguiz-taou est une barrière de montagnes 
désertes maintenant et dénudées. Farouche, dirait-on, comme le 
caractère du despote sanguinaire dont elle porte le nom, elle 
s'étend à l'entrée administrative du Turkestan, car, de fait, le 
Turkestan commence à Omsk, avec les steppes salins, les lacs et 
les Kirghiz. L'importance stratégique de cette passe d' Altyn-kalat, 
à travers le chaînon du Djenguiz-taou, fut grande autrefois avant 
que la chaîne de postes militaires, de Sergiopol à Viernoié par 
Kopal, ne fût définitivement établie; mais elle garde cependant 
jusqu'à nos jours une certaine valeur, à cause du voisinage de 
la frontière chinoise qui est à 2S0 verste.c, sur la route de Tchou- 
goutchak, et de celui de Sergiopol qui en est à 26 verstes. 

Sergiopol nous apparut au pied du Djenguiz-taou, dans une 
vallée triste et désolée, sous un ciel blafard et poussiéreux. 
Seule, l'église russe mit dans le paysage une tache brutalement 
blanche, plus gaie. Plus loin, à gauche, les minarets du Sergio- 
pol musulman émergent derrière une colline et se projettent 
au fond contre la masse jaune et terne des monts Tarbagataï. 
Dans des maisons rabougries de bois et des huttes en terre 
glaise blanchie à la chaux, trois cents habitants souffrent pendant 
toute l'année des intempéries d'un climat extrême. L'hiver, 
qui commence au mois d'octobre avec de la neige, leur amène 
jusqu'à quinze jours de bourrasque consécutifs où nul n'ose sortir 
et faire un pas dans la rue . Souvent déjà des courriers ont péri 
dans les tourmentes et des enfants sont morts de froid dans les 
maisons. En été, la vallée devient fournaise. Et cependant il y a 
des officiers supérieurs qui passent plus de la moitié de leur 
vie dans ces postes avancés de l'immense empire du tzar, qui 
se souviennent avec bonheur du temps passé à lutter contre le 
chaud et le froid, à parcourir la montagne sauvage et la plaine 
aride. Bronzés, secs, ridés, vrais loups de terre et intrépides 
chasseurs, ils nous ont plus d*une fois étonnés par la saine 
philosophie de leur vie d'action et émerveillés par le récit simple 
de leurs aventures. Nés dans le pays dont ils connaissent les 
dangers et les ressources, habitués aux endurances du corps, 
ils sont soldats excellents et officiers instruits. 



38 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Le lendemain de notre arrivée à Sergiopol, nous poursuis 
vons notre route vers Kopal, dont 366 verstes, réparties sur 
treize stations, nous séparent. La pluie a cessé; le ciel est balayé 
et le thermomètre marque 4 degrés et demi au-dessous de zéro 
à 8 heures du matin. Nous passons à gué une petite rivière ; 
puis la route traverse une série de collines rocailleuses de gra* 
nit, phonolithe et serpentine. Plus loin, les monticules, corn* 
posés de trachyte, de syénite à gros éléments, présentent des 
ondulations régulières très caractéristiques, pareilles, en grand, 
à celles que Teau de la mer imprime en miniature au sable du 
rivage. Nous croisons des lits de rivière à sec, des bas-fonds 
remplis d'une végétation touffue. La rivière Âlagouz, qui va 
bientôt se jeter dans Textrémité est du Balkach, est garnie de 
hauts djangals. Et de nouveau, après Aïagouski-stanzia, le 
tarantass, tiré par une troïka étique, roule sur le steppe em- 
baumé au soir par un tapis glauque d'armoise. 

Mais bientôt, après la station de Kizil-kijiski, le steppe, plus 
salin, devient plus aride et se couvre de grasses plantes halo- 
philes. À droite, la route côtoie de temps à autre les rives 
buissonneuses de TAiagouz, peuplées de poules d'eau; à gauche 
le steppe s'étend, jaune et miroitant, jusqu'au pied d'un chaînon 
à la crête dentelée. Des antilopes saïgas filent comme une 
flèche entre les touffes de tamarîx [grebentchik). On voit 
par instants leur tète fine apparaître au-dessus des buissons, 
car, tout en fuyant, la saïga s'élance en l'air afin, d'un coup 
d*œil rapide,d'explorer le lointain avant de continuer sa course. 
Cette contrée est très giboyeuse. Les aouls kirghiz apparais- 
sent plus nombreux, et la station de Djouss-agatch en est 
entourée. 

Toute la nuit les chiens kirghiz', flairant le loup sans doute, 
ont fait un vacarme infernal où la voix plus claire du tazi per- 

{ . Voir sur le chien ou iazi kirghiz : G. Capus, le Lévrier kirghiz et 
le Tazi de la montagne {Magasin pittoresque, n<» 21 , 1 885, avec figures). — 
Le tazi se rapproche du slougui d'Afrique comme forme, mais en diffère 
par les caractères de la robe. D'après les mensurations de M. Baron, pro- 
fesseur à Alfort, le tazi a le fémur relativement le plus long de tous les 
chiens connus, et la plus grande ampleur de cage thoracique. 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 39 

çait les aboiements rauques et prolongés du chien de berger. 
Couché dans le tarantass, devant la stanzia, j*ai longtemps 
écouté ce concert de voix discordantes, auxquelles se mêlait 
celle, plaintive, du vent qui frôle la surface du sol. Le cri in- 
quiet d'une hulotte et les pleurs de quelques lointains chacals 
se firent entendre ; puis, Timagination aidant, je crus distinguer 
le rugissement lointain d'un fauve, en chasse dans les djangals 
du Balkach. Peut-être était-ce une illusion d'optique qui me 
fit voir aussi, le lendemain, à Thorizon sud- ouest, une nappe 
bleuâtre que je pris pour le lac, car nous en sommes au moins 
à 18 verstes, et le lac est bordé de très hautes roselières, 
repaires d'innombrables sangliers, du tigre royal et de la 
panthère. 

De Djous-agatch à Arganatinsk, le tarantass à vide traverse 
péniblement, au pas, un désert de sable. Il suffit de jeter un 
regard sur la carte pour admettre de suite l'hypothèse d'une 
réunion antérieure du Balkach avec les lacs Sasy-koul et Ma- 
koul. Une bande large de sables mouvants, par endroits fixés par 
une maigre végétation halophile, les sépare aujourd'hui. Mais 
toute cette végétation : tamarix, halimodendrons , cynosurus, 
artemisias, est brûlée par un soleil ardent et une sécheresse 
prolongée durant des mois. Le sable, très meuble sinon fin, 
est formé d'éléments siliceux jaspiques multicolores. D'abon- 
dantes traces de lièvres, de perdrix et la présence de nombreux 
oiseaux de proie promettent bonne chasse. Malheureusement 
il faut gagner Tachkent aussi vite que possible, et qui sait si le 
moindre retard en route ne nous coûtera pas des journées 
d'attente dans une stanzia sans chevaux? Car les bords de la 
route sont jonchés d'ossements blanchis. A bout de force, le 
pauvre cheval aCTamé s'abat dans le harnais pour ne plus se 
relever. Le yemchtchik continue son chemin et, appuyant son 
témoignage au staroste de celui des voyageurs, accuse l'acci- 
dent en quelques mots comme une chose prévue et journalière. 

A Arganatinsk, la poste, ne trouvant plus de chevaux suffisants 
pour le service, est arrivée à dos de chameau, c'est-à-dire avec 
une vitesse de 4 kilomètres à l'heure. Aussi les lettres de 



40 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Tachkent à Moscou par la Sibérie mettent-elles deux mois et 
demi, le temps de faire le tour du monde. Les Kirghiz, 
mauvais marcheurs et n'ayant plus de chevaux, préfèrent 
enfourcher un bœuf ou une vache que d'aller à pied. Nous les 
voyons, aouls de la plaine, charger leurs kibitkas sur le dos 
des chameaux et des bêtes à cornes, car les pacages d'été sont 
épuisés, et ils vont, comme ils l'ont fait toujours, regagner leur 
campement d'hiver, leur zimovka, à l'abri de l'ouragan et 
delà neige, dans quelque encoignure de vallée de l'Ala-taou. 

Cette station d'Ârganatinsk est très pittoresquement située 
dans l'ensellement d'une colline de schiste compact d'où le 
regard plonge au loin sur l'immense dépression du Balkach. 
L'horizon indécis dans le tremblotement fiévreux de l'air 
échauffé, confond sa teinte jaune insensiblement avec le vert 
pâle du ciel, qui bleuit vers le zénith et n'est taché que par le 
vol majestueux de quelques vautours décrivant des orbes au- 
dessus d'une charogne. 

Les chemins deviennent de plus en plus mauvais, les chevaux 
de plus en plus faibles, les ossements le long de la route de 
plus en plus abondants. Tout & coup, dans l'entre-b&illement de 
deux collines, apparaît au loin, comme une vision superbe, l'Àla- 
taou dzoungarien. À l'horizon se dresse fantastiquement, dans 
un panorama merveilleux de couleur et de ligne, une immense 
chaîne étincelante de la neige de ses cimes, drapée de cobalt 
et baignant dans une mer de teintes violettes. Jusqu'au pied 
de cette chaîne presque diaphane, s'étend une grande plaine 
steppeuse, jaune, où les petites taches noires des aouls, — 
on dirait des piqûres — se groupent entre des carrés de terres 
cultivées. Là-haut, sur la ligne dentelée des pics neigeux court 
la frontière des deux plus vastes empires du monde. Deux 
civilisations différentes viennent se heurter et s'éteindre contre 
cette barrière, naguère des flots, aujourd'hui des hommes 
et des idées. Le bassin du Gobi est tari comme celui du Bal- 
kach et la dépression aralo-caspienne . Des hommes de race 
turque et de race mogole, lichens de la végétation humaine 
future sur un sol inculte au début, se sont fixés au fond des 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 41 

grands lacs desséchés. Roublaï Kh&n, Djenguiz Kh&n et Timour 
ont ensemencé de l'élément indigène actuel les deux bassins 
par la brèche de Kouldja ; mais, jusqu'à ce jour, l^Ala-taou a 
servi de paroi de cage au dragon chinois et à Tours de Russie. 
Puis nous descendons et, à la tombée de la nuit, nous passons, 
sur un bac primitif, la Lepsa, une des sept rivières aux flots 
jaunes qui ont valu son nom à la province du Semiretchié. 

Au pied de l'Ala-taon. 

Passage de TAk-sou. — A quoi serTent les ponts. -^ L'oasis d'Arasansk. — 
La première pastèque. — Gomment on prend le renard. — Kopal et le 
climat du Semiretchié. — Altyn-Ymel. 

Nous sommes de nouveau dans la dépression steppeuse et 
sablonneuse. La route, mauvaise au possible, coupe à sec ou & 
gué bon nombre de rivières, la plupart intentionnelles à la 
Lepsa, au Baskane, puis à TÂk-sou. La station de Baskanski 
nous a paru une charmante petite oasis, quoique, seule, Tombre 
défectueuse de quelques grands saules en fasse tous les attraits. 
Nous passons TAk-sou à gué, mais notre misérable troïka n'a 
pas la force de traîner le tarantass sur la rive opposée, et ce 
n'est qu'avec un renfort de cinq chevaux que nous pouvons 
atteindre, à cent pas de là, sur la rive gauche, la station d'Ak- 
souisk. Les ponts ne m'ont paru servir aux yemchtchiks kirghiz 
qu'à marquer l'endroit où il faut passer à côté. Au reste, il 
nous est arrivé plusieurs fois de voir un yemchtchikplus conscien- 
cieux engager sa troïka sur des ponts ; mais, presque toujours, 
les chevaux et les roues de^la voiture passèrent entre les pou- 
trelles et^faillirent n'en plus sortir . 

A partirJd'Aksouisk, qui est une gentille*station adossée au 
pied du'contrefort de rAla-taou,|la terre devient plus fertile et le 
paysage plus riant, les aouls plus nombreux et plus animés. Aouls, 
méghils plus grands et mieux soignés, bandes de chameaux et 
traces nombreuses de culture accusent une population kirghize 
plus dense. La montagne envoie d'abondantes sources d'eau 
claire et fraîche qu'un réseau d'aryks distribue intelligemment 



42 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

sur une terre de loess moins rebelle à la charrue et à la culture 
des céréales. Dès lors, la route s'engage en méandres nombreux^ 
par montées et descentes escarpées, dans la montagne sauvage 
et nue,où l'outarde et la perdrix, courant parmi les touffes sèches 
d*armoise et de peganum, se font chasser par les oiseaux de 
proie. Des ruisseaux rapides, encombrés et bordés d'énormes 
blocs de syénite roulés, courent allègrement sur le schiste quart- 
zitique ou ardoisier rouge et violet, en couches presque per- 
pendiculaires. Avec Teau plus abondante, les arbres reparaissent 
et encadrent les stations et les aouls. 

Arasansk, dernière station avant Kopal, n'est aujourd'hui 
qu'un frais relai de poste caché dans les saules et les peu- 
pliers; mais peut-être qu'un jour les sources d'eau minérale 
de son voisinage en feront un lieu de plaisance, où le raf- 
finement du luxe européen, h côlé d'une station de chemin 
de fer, appellera les touristes et les baigneurs. Alors le brave 
et honnête Kirghiz qui nous offre aujourd'hui une excellente 
écuellée de chamelle ou de brebis, se fera payer une tasse de 
lait de cette bonne eau qui coule h nos pieds, et au lieu de 
dire lok!^ tout court, il dira : « Je regrette vivement. Votre 
Seigneurie, » — en tendant la main. Avec nos besoins du 
confortable, nos modes et nos différences sociales établies sur 
le niveau des sacs d'argent entassés, nous chassons le naturel 
chez les autres et le pittoresque dans le voyage. On parle de 
Paris qui s'en va, de l'Algérie qui s'en va ! Les Peaux-Rouges 
de l'Amérique du Nord aussi s'en iront et les Patagons du Sud; 
les Tasmaniens sont déjà partis et la Suisse a vu Tartarin. Quel 
sujet de discussion animée pour un empêcheur d'évoluer en 
rond ! Quant à moi , j'ai toujours préféré l'imprévu au programme, 
r&pre sensation d'une saine fatigue au mollasse nonchaloir d'un 
ennui naissant de la trop rapide satisfaction des besoins, le feu 
du campement et le kachma de la tente, avec ma selle comme 
oreiller, au salon et aux divans de l'hôtel de premier rang. J'ai 
souvent eu plaisir à entendre le vent faire rage autour de ma 

1. Noq! 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. » 

tête et dans la crinière de mon cheval, & sentir la pluie me 
fouetter le visage, ou la neige, en gais flocons, cacher le sen- 
tier à deux pas devant moi. Anankè et « anlithëse » : deux 
mots pleins de charme ou de désespoir, suivant le terrain, 
comme disent les médecins. 

Aussi, la première pastèque du Turkestan, grosse, savoureuse 



Fig. î. — Aventure d'OuzouD. 

et glacée, nous parut-elle, à Arasansk,^m régal au moins aussi 
réjouissant qu'à notre domestique kirghiz ;Tatikaî, qui, de l'ex- 
clamation joyeuse de : Tarbouze, barine/' l'avait signalée à 
notre attention sur la tète d'un fniiLier,[ ambulant. Il en con- 
somma une de 20 livres pour sa part, creusant et léchant la chair 
sanguine et succulente jusqu'il ce que sa grosse face réjouie 
disparût entièrement dans le creux du fruit. H me rappela alors 

I. « Pastèque 1 luattre! >> 



44 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

l'aventure arrivant chaque fois que l'occasion s'en présente à 
notre tazi kirghiz Ouzoun. Amateur de graisse de mouton, 
notre chien Ouzoun va, dans toutes les stanzias, fureter dans les 
recoins à la recherche des chandelles de suif. Il tombe souvent 
sur une lanterne trouée circulairement en haut, suffisamment 
pour qu'il puisse y entrer la tète avec effort, rogner la chandelle 
et la consommer de haut en bas. Mais, quand il s'agit de retirer 
la tête, la chose devient plus difficile, quelquefois impossible 
sans Taide d'une &me charitable. Alors Ouzoun, en aveugle, se 
promène coiffé entièrement d'une lanterne, heurtant à chaque 
pas le mur ou les objets qu'il rencontre, jusqu'à ce que cet objet 
soit la femme du staroste ou un yemchtchik, toujours assez cha- 
ritables pour le débarrasser de sa coiffe, mais lui faisant payer 
par des horions le volume trop considérable de sa tète et la perte 
d'une chandelle. Et les cris d'Ouzoun nous avertissent d'une 
nouvelle fin lamentable de son aventure. C'est, du reste, par un 
stratagème de ce genre que les Kirghiz prennent le renard vi- 
vant. Us évident une grosse citrouille par une ouverture assez 
grande pour permettre au renard d'y entrer la tète afin de se 
régaler de l'appât placé au fond, assez petite pour l'empêcher 
de la sortir par suite du rebroussement des poils du cou. Les 
dimensions du fruit empêchent le renard d'y prendre point 
d'appui avec les pattes, et l'ours de la fable, ench&ssé dans un 
tronc d'arbre, est vengé. 

D'Arasansk à Kopal, la route court sur des plateaux dénudés, 
granitiques, où le sous-sol, s'effritant, donne du sable de même 
nature. Au bord des rivières et aux endroits où elles heurtent 
les parois des monticules, on voit dans les excavations des dépôts 
d'alluvion en couches alternantes de sable, de gravier et de 
cailloux roulés plus volumineux. Sur la paroi des vallées, ces 
dépôts, très élevés, marquent une ligne de niveau horizontal an- 
térieur constante et très caractéristique. Nous retrouverons les 
mêmes indices du niveau d'une mer delà dernière époque géo- 
logique, dans presque toutes les vallées actuelles des contreforts 
du Thian-chan. 

Le 13 octobre, nous voyons dans le lointain apparaître, au 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 45 

pied de la chaîne de TAla-taou, le clocher melon de Téglise russe, 
le minaret tatare et la forteresse russe de Kopal, à côté de rues 
larges, plantées de saules et de peupliers. KopaI,à quarante ans 
d'existence, avec environ 5000 habitants, est plus ville que Ser- 
gîopol, quoique la vie ne soit guère animée dans les rues, car 
on ne se promène pas dans ces villes du Turkestan russe. Les 
officiers y chassent beaucoup, et le gros gibier; Tours, Targali, 
le lynx, la panthère, le maral, etc., tentent leur ardeur cyné- 
gétique dans les belles forêts de conifères de TAla-taou. Quelques 
Cosaques se font une spécialité de la chasse au tigre du côté de 
Kouldja ou du Balkach. Il en est de même à Tachkent, où Ton 
m'a cité le cas d'un intrépide Cosaque ne chassant jamais le 
fauve qu'à l'arme blanche et à la lance. Un soir, il ne revint 
pas. Le même sort atteignit dernièrement un des chasseurs du 
côté de Kouldja. 

On se plaint du mauvais rendement des cultures de l'année der- 
nière, et le tchetvert d'avoine coûte seize fois plus qu'à Semipa- 
latinsk. Cependant la température est mitigée par le voisinage 
des montagnes, et il n'y a jamais de chauds excessifs. L'hiver 
dure pendant cinq mois, avec des vents moins violents qu'à 
Sergiopol. Ceux du sud-ouest et d'ouest me semblent prédo- 
miner, car je vois les branches des arbres tournées presque 
toutes vers l'est. 

La température, jusque-là, s'était maintenue au-dessus de 
zéro durant la journée ; elle tombe aujourd'hui à 3 degrés au- 
dessous à 4 heures du soir. Le ciel se couvre de gros cumulus 
noirs sur l'ouest et la pluie ne tarde pas à se changer en grêle, 
puis en neige. Nous montons, depuis Kopal, les pentes nues 
d'un contrefort de l'Âla-taou, appelé monts Karinine, jusqu'à 
la hauteur assez considérable de 1370 mètres. Nous sommes 
entièrement dans les nuages qui se déchirent en lambeaux, en 
fuyant rapidement, contre les arêtes des rochers ; les herbes 
sont entourées d'un manchon de glace qui les alourdit, et la 
neige s'accumule derrière les rugosités du sol. Le soir, nous 
trouvons bon gîte, c'est-à-dire un coin propre dans la chambre 
de la station de Kara-boulak. Et c'est plaisir à voir ici un village 



46 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

propret de colons, habitant des maisons russes entourées de 
jardinets, comme en Sibérie, et groupées autour d'une église, 
le tout encadré de saules et de peupliers. 

Le lendemain, à Tzaritzinsk, le thermomètre ne marque qu'un 
degré à Tombre, mais le ciel esl rayonnant, le soleil chaud et 
le paysage riant. Il n'en faut pas davantage pour donner au 
voyageur le plus joyeux sentiment de vivre, et graver dans sa 
mémoire en teintes roses l'image de ces endroits et le souvenir 
de ces journées. Toute la base de la montagne qui enserre la 
vallée est bordée d'un bois touffu de saules, que longe une rivière 
torrentueuse, alimentée par l'eau des neîges. Dans le Katourkaï 
que nous traversons ensuite, je relève des affleurements de 
grès jaspique vert et bleu, de schiste, de trachyte et de granit. 
Au débouché dans la plaine, que nous allons suivre désormais, 
presque sans interruption jusqu'à Tachkent en longeant la base 
du Thian-chan, la chaîne du Kounkeï-taou, puis celle de Tchoulak 
séparant la dépression de l'Ili, se profilent en barrière coiffée 
de neige cendrée. Au soir — cadit dies, ascendit nox — la nuit 
monte à l'est comme un rideau sombre, en voûte, et l'ouest 
s'empourpre de feux jaunes et rouges dans un embrasement du 
steppe. Sur l'horizon en feu se profilent en noir, grandis, des 
cavaliers kirghiz aux formes bizarres, et la stature anguleuse 
des chameaux broutant l'alhagi. Un superbe Doré! 

Cependant, à minuit, la bourrasque, violente et froide, se 
précipite du sud-ouest des hauteurs de l'Ala-taou transilien dans 
la plaine, chaude du soleil de la journée. Nous sommes à Altyn- 
Ymel, en face de la passe de Borokhoudzir qui mène à Kouldja. 
La station est encombrée, des feux de campements militaires 
s'agitent aux environs, car les derniers événements de l'ancienne 
province chinoise ont appelé un mouvement de troupes prêtes 
aux éventualités de la politique de Pékin ou de Saint-Pétersbourg. 
Cent vingt-quatre verstes nous séparent du poste frontière de 
Borokhoudzir et 268.de Kouldja. Nous sommes à l'intersection 
de la plus grande et de la plus ancienne route de l'Asie, route 
qui part de Trébizonde et s'en va à Pékin, route qu'ont suivie des 
conquérants tratnantàleur suite des peuples qu'ils n'ont pu ou 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 47 

Youlu exterminer, que des missionnaires hardis et des mar- 
chands entreprenants ont parcourue dès le treizième siècle, et 
que, bien auparavant, des migrations de peuples avaient reconnue 
pour le chemin le plus facile des plaines de la Dzoungarie et du 
Gobi aux aralo-caspiennes. 

Devant la porte de la maison de poste d'Altyn-Ymel, je vois 
une de ces statues nues, grandeur naturelle, qu'on trouve en 
petit nombre dans le steppe et que les Russes appellent kamenni- 
baba. On les considère comme de très vieilles idoles kal- 
moukes. La bourrasque est devenue tellement forte que j'ai 
peine à me tenir debout pour dessiner le baba ; cependant le 
ciel est entièrement balayé et le thermomètre marque 1 4*^,5 à 
Tombre, dans l'après-midi. A partir d' AI tyn-Ymel, nous suivons 
des monticules ravinés par des ruisseaux à sec, dont le lit 
encombré de cailloux roulés en masse indique la véhémence à 
Tépoque de la fonte des neiges. A partir des monts Arkarli, 
composés de schiste noir&tre et de grès jaspique rouge, les 
ruisseaux desséchés sont intentionnels à l'Ili, et à la station de 
Kouiankousk nous rentrons dans le steppe, par endroits le dé- 
sert salin. La route est devenue beaucoup plus animée. Nous 
croisons des caravanes de chameaux chargés de ballots; j'aper- 
çois les premiers Sartes enturbanés, cavaliers montés sur des 
chevaux du Turkeslan, plus fins et plus grands que ceux de 
Sibérie et des Cosaques, mais aussi moins endurants; enfin, 
cahin-caha et en geignant de l'essieu en bois non graissé, la 
première arbà ' se range lourdement au carillon précipité des 
clochettes de notre tarantass au galop. 

Passage de l'Ili. 
Uo juif polyglotte. — GaDalisation indigène. 

Le 17 octobre, nous passons l'Ili, le fleuve le plus considé- 
rable du Semiretchié. Il est entouré, à cet endroit, de rivages 
bas et découverts ou garnis deroselières. Vers le sud-est s'étend 

i. Yoitare iadigène du Turkeslan. 



iS LE ROYAUME DE TAHËRLAN. 

une plaine Umoneuse et marécageuse où pullulent les oies el 
les canards sauvages. Quelques coteaux mamelonnés de schiste 
et de porphyre rouge à gros éléments de feldspath s'élèvent au 
bord du thalweg, à une petite distance du fleuve, et dans le 
lointain, à gauche, rétréciepar la perspective, s'ouvre la large 
brèche qui donne issue vers la plaine du fialkach aux eaux 
boueuses de l'Ili. Le bac qui, lentement, sous la poussée mesurée 
des passeurs kirghiz, nous flotte sur la rive gauche, est encom- 



l'ig. 10. — Pajenge de l'Ili. 

bré de cavaliers et de ballots de marchandises. Le hasard nous 
place à côté d'un vieux juif de Viernoié, habillé d'un khalnt 
multicolore et le chef orné àespatssés traditionnels'. Le bon- 
homme est réjoui de pouvoir nous dire qu'il a voyagé beaucoup, 
qu'il a été h Roum (Gonstantinople), en Arabie, à Porl-Saîd et 
Alexandrie; qu'il y a vu des FaraïUzouss ei des Allemands 
et qu'il a appris quelques mots de leur langue. Du français, il 
sait trois mots : bonjour, monsieur, merci; de l'allemand, deux : 
Schnaps et Hafer. Il ne connaît pas celui de Wurst, probable- 
ment parce qu'il est Israélite. 
Le fortin d'Uiiskoïé est situé gentiment dans une oasis ver- 

1. Doucles de cheveux encadrant la flgure. 



DU VOLGA AU SYR-DARTA. 49 

doyante où le saule domine ; puis, de nouveau, sur une étendue 
de 17 verstesy nous traversons le steppe sablonneux en nous 
rapprochant, cette fois, du pied de l'Ala-taou drapé de teintes 
magnifiques. Après Koutentaî, les cultures deviennent de plus 
en plus abondantes, grâce au système d'irrigation entretenu 
avec beaucoup d'art. Je vois môme, en plein champ, un grand 
réservoir d'eau en briques cuites au soleil, d'où partent, en 
sillonnant les champs, un grand nombre d'aryks. Les Turkesta- 
niens sont passés mattres dans l'art des irrigations et savent 
habilement tirer parti des moindres déclivités du sol pour faire 
courir l'eau sur les champs. Ils tracent les canaux [aryks) sans 
aucun instrument de nivellement, souvent au juger. Les Kir- 
ghiz et les Ouzbegs emploient parfois un moyen fort simple 
pour évaluer la cote : le niveleur se couche sur le dos, regarde 
en arrière le niveau du sol et du bout de canal à continuer, et 
mène celui-ci au point où la déclivité lui parait suffisante pour 
régler à son gré la course de l'eau. 

Le 18 octobre, par une nuit fraîche — la lune s'est entourée 
d'un beau halo à grand diamètre — nous atteignons Viernoié, 
la capitale du Semiretchenshij oblastj. Au bout de la belle 
avenue plantée de hauts peupliers qui donne accès à la ville, 
nous attend un cavalier. Il nous conduit, de la part du gouver- 
neur, Son Excellence le général Kalpakovsky, au logement vaste 
et commode que l'aimable attention du général nous fait 
trouver doublement confortable ^ 

1. Le 11 juillet 1866, le gouvernement générai du Turkestan fut con- 
stitué des deux provinces du Semiretchié et du Syr-Daria. En 1868, il 
s'agrandit de la province de Zérarchane, capitale Samarkand ; en 1873, 
de la province de TAmou-Daria, capitale Pctro-Alexandrovskoîe ; enfin, 
en 1875, de celle du Ferghanah, capitale Kokand, puis Marguilane. Jus- 
qu*en 1885, le Semiretchié, le Syr-Daria et le Ferghanah formaient des 
oblastj; le Zérafchane un okroug et l'Amou-Daria un atdièL Depuis, le Semi- 
retchié, avec Akmolinsk, Semipalatinsk et Omsk, est devenu le gouver- 
nement des steppes, à la tête duquel se trouve le général Kalpakovsky. 
Le Zérafchane est devenu un ohlastj. L^ensemble des provinces du Tur- 
kestan forme le Tourhestansky krai. 



BIBL. DB l'BXPLOR. II. 



50 LE HOYAUMK DE TAMERLAN. 

Viernoié. 
Vierooié et ses habitants. — L'Ala-taou et le lac Issyk-koul. 

Viernoié, ou Almati de son nom indigène très ancien, est 
situé à environ 2 SOO pieds au-dessus du niveau de la mer, et 
comme adossé à la chaîne de TAla-taou, qui fait à la ville un 
superbe fond de théâtre. Une gorge toute remplie de végétation 
et surtout de pommiers sauvages {aima en turc), lui a valu son 
nom indigène. Viernoié a des beautés de paysage alpestre comme 
nulle autre ville dans le Turkestan n'en possède. C'est pour 
nous un aspect réjouissant que de voir, après une si longue 
absence de verdure touffue et franche, ces larges rues ombragées 
de hauts peupliers, d'ormes^ de platanes, de robinias et de 
saules ; ces gorges d'où la verdure semble se déverser comme 
une rivière, enfin cette magnifique ceinture sombre et régu- 
lière, dont une immense forêt de conifères, de frênes et de 
bouleaux entoure le flanc de TÀla-taou. On distingue à Toeil nu 
ces superbes Picea Schrenkiaria, une des splendeurs de la flore 
de Thian-Chan ^ Droits comme un cierge, hauts de 30 à 40 mè- 
tres, ils hérissent de leurs cimes aiguës la pente jusqu'à la 
zone alpine. Plus haut, le bouleau et le genévrier nain affrontent 
jusqu'à 10000 pieds les froids intenses des hauteurs. Cependant 
ces belles forêts sont décimées de jour en jour parla hache du 
bûcheron kirghiz, inconsciente des suites funestes que peut 
entraîner le déboisement progressif de la montagne pour le 
climat, l'agriculture et le régime des eaux. Quoique le voisinage 
des cimes neigeuses mitigé sensiblement les chaleurs estivales 
— le thermomètre monte en été jusqu'au delà de 37 degrés à 
l'ombre — et accentue une forte différence thermométrique du 
jour à la nuit, le climat est cependant continental, et les préci- 
pités aqueux sont déterminés en première ligne par l'abondance 

1. La flore du Thian-Chan a déjà donné de belles récoltes à un assez 
grand nombre d'explorateurs, parmi lesquels MM. Ssemenoff, Osteu- 
Sacken, Ssevertzoff, Koucbakiévitch, Regel, Fetissofî, etc., et plus récem- 
ment M. Krassnoff. 



Dil VOLGA AU SYR-DARIA. 5( 

des forêts. En n'arrôtaot point le déboisement, oq arrivera 



flg. 11. — Picea Sehrenkiana. 

à rendre le climat plus eïcessif, à diminuer les précipités et ù 
préparer le régime intermittent des rivières et les inonda- 



52 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

lions. L'exemple de la province du Zérafcbane, que nous verrons 
bientôt, est là pour appeler l'attention sérieuse de l'économiste. 

Nous avons jusqu'ici un temps printanier le jour et des nuits 
très fraîches, avec changement subit au coucher du soleil . Peu de 
jours avant notre arrivée, il est tombé de la neige. Aussi les 
fièvres, me dit-on, sont fréquentes et tenaces. Les cultures de 
blé et d'avoine sont très étendues. Le poud de blé coûte actuel- 
lement 40 kopecks. En outre, on cultive l'orge, le millet, et les 
Russes ont introduit la culture du sarrasin, de la pomme de 
terre et de quelques plantes maraîchères . Il n'y a pas de riziè- 
res. Le climat ne permet la culture de la vigne que sur une faible 
échelle et réduit les pommes, abricots et pèches à une qualité 
médiocre. 

Malgré les avantages que procure à la culture un sol conve- 
nable et une abondance d'eau pour les besoins de Tirrigation, 
l'exploitation du sol, dans la province du Semiretchié, ne se fait 
quesur une échelle relativement petite. La première cause accuse 
le caractère du paysan colon russe ; la seconde, le manque de 
débouchés. 

Conservateur étroit, amassant petit à petit le bénéfice en 
numéraire de quelques arpents de terre qui lui rapportent en- 
viron 20 à 2S roubles net par an, le moujik vit misérablement 
et enfouit son magot comme un capital inerte, afin qu'à chaque 
instant il puisse jouir de la certitude évidente de la possession. 
Pourquoi produire, du reste, au delà de la consommation directe 
indigène, les voies de communication aux grands marchés étant 
longues et difficiles? Le Kirghiz, l'indigène, fait de Télève du 
bétail la source de sa richesse, et le surplus de ses troupeaux, 
marchandise se transportant elle-même, alimente jusqu'aux 
marchés de Kouldja, de Tachkent et même de Petropavlovsk. 

Le commerce de Viernoié est florissant et le bazar étendu et 
animé. Il vient même en été, par les passes du Thian-Chan et le 
Naryn, des caravanes nombreuses de Kachgar et du Djittichar \ 

1. Le commerce de la Russie avec la Kachgarie par le Thian-Chan et le 
Naryn était assez florissant jusqu'en 1875, c'est-à-dire pendant le gouver- 
nement de Yakou Beg. Mais avec Tarrlvée des Chinois, de nombreuses 



DU VOLGA AU SYB-DARIA. 53 

Le général Kalpakovsky nous reçut avec une cordiale affabi- 
lité. Ataman des Cosaques, Tintrépide officier de la conquête du 
Semiretchié, après avoir conquis ses lauriers dans le pays qu'il 
administre aujourd'hui, s'est fait admirer des indigènes dont 
il connaît à fond la langue et les coutumes, par sa bravoure, et 
aimer par ses qualités d'administrateur. Il nous reçut dans son 
nouveau palais, œuvre, ainsi que le nouveau palais de l'arche- 
vêque et le gymnase, d'un de nos compatriotes, M. Gourdet. 
Nous garderons le souvenir de la bonne et franche amitié que 
nous conçûmes alors et que nous renouvel&mes dans la suite 
avec le sympathique M. Gourdet. Le premier, il fit le voyage 
par le steppe de Bekpak-dala à Akmolinsk en traversant le 
Kara-taou. 11 y découvrit des gisements de houille, exploités 
depuis. Les gisements de charbon de terre sont fréquents dans 
le Turkestan ; mais l'extraction n'en est pas partout commode 
ni le transport facile ^ A Kouldja, par exemple, les gisements 
se trouvent à fleur de terre, mais le transport à dos de caravane 
ou par axe d'arba en rend la consommation restreinte dans le 
Semiretchié, à cause du prix élevé. Je n'ai vu que les poêles du 
gouverneur chauffés à la houille de Kouldja. 

Je dois signaler, parmi les richesses minérales de la province, 
une pierre d'ornement, apparentée au kaolin, que les indigènes 
appellent^o/fdtocAetles minéralogisiesagalmatolithe. Laroche, 

plaintes se sont produites, les Chinois eDtravant le commerce russe et 
allant même jusqu'à défendre à leurs sujets d'acheter des produits russes. 
L'Angleterre, la grande rivale de la Russie sur les marchés de TAsie 
centrale, essaye fortement de la supplanter en Kachgarie, au profit des 
marchands de l'Inde. On trouvera des données à ce sujet dans les sta- 
tistiques de M. PanloussofT iTourkesL léjégodnik)^ dans Touvrage de la 
mission Forsyth, dans celui du général Kouropatkine sur la Kachgarie et, 
plus récemment, dans l'ouvrage de M. Grombchefsky. 

i . En 1877, M. Mouchkétoff, loc. ciL, énumère treize rayons de gisements 
de houille dans le Turkestan, la plupart donnant un produit de qualité 
médiocre. Depuis, ce nombre s'est accru, mais la plupart des gisements 
qui appartiennent, les uns à l'époque carbonifère, les autres à l'époque 
du jurassique inférieur, sont peu compacts et difficiles à exploiter. Seuls 
ju;5qu'aIors, les gisements de la vallée de l'ili semblent présenter une 
importance remarquable, et en admettant, dit M. Mouchkéloff, que le 
besoin ne dépasse pas 150000 tonnes par an, ces gisements suffiront à 
une consommation 'de 3000 ans. 



\ 



54 LE ROYAUME DE TAHERLAN. 

tendre, multicolore et veinée, a l'aspect extérieur du marbre, 
mais se laisse facilement travailler en jolis bibelots de bazar, 
même au couteau. H. MouchkéLoff en signale deux gisements 
dans le Turkestan : l'un au nord-est de Tachkent, l'autre à Ka- 
ratchekansk, sur la route postale entre Kopal et Viemoié. Les 
bibelots en kolibtach sont une des spécialités du bazar de Ver- 
Bolé, où. vous pourrez, en outre, faire achat de jolis kachmas 



Fig- 13.— Le buxar de Viemoié. 

kirghiz en mosiique, de belles peaux de Kachgar, de broderies 
indigènes et de bibelots en jade de Chine. 

Mais ce qui rend te bazar plus intéressant, c'est un mélange 
très varié de types central-asiatiques : Kirgbiz, Tatares, Sartes, 
Juifs, Doungânes, Bouroutes, Chinois et Kalmoubs. Le Tatare 
tient les meilleures échoppes et m'a paru être le meilleur mar- 
chand, déployant le plus d'activité. Sa qualité de Russe musul- 
man le place entre te conquérant et le conquis, lui donnant le 
prestige et la valeur sociale du premier, ta confiance et la 
solidarité religieuse du second. Actif, sobre, ingénieux, fia, 
parfois retors, il arrive à l'aisance, sinon toujours à la richesse. 
Il rend souvent de grands services comme officier et fonction- 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 55 

naire; les drogmans officiels sont presque tous Tatares, quel* 
quefois Rirghiz, car le Kirghiz aussi commence à s*instruire 
dans les écoles établies par le gouvernement. Les établisse* 
ments d'enseignement, à Yiemoié et à Tachkent, sont, d'année 
en année, de plus en plus fréquentés par les fils de riches Kir- 
ghiz; moins de Sartes. Au gymnase de Yiemoié, les jeunes 
Kirghiz nous frappèrent par leur tenue autant que par leurs 
réponses et leur air intelligent. Ils sont volontiers « premiers 
sujets », et, nous dit-on, ont une aptitude spéciale pour les ma- 
thématiques et le dessin. Cette dernière particularité surtout 
semble frappante au premier abord ; mais quand on pense que 
le sentiment de la ligne, du contour et de la forme doit néces- 
sairement s'affiner et se transmettre héréditairement chez des 
gens qui courent le steppe et le désert, n'ayant pour se guider 
d* autre indication que la forme d'une colline, la ligne d'un 
horizon, le contour d'un buisson, elle paraîtra moins extraordi- 
naire. Elle semblera plus justifiée que l'absence de tout senti- 
ment du dessin chez un individu d'Europe, élevé dans un milieu 
où, depuis l'enfance, ses yeux rencontrent des images de choses 
et d'objets animés. Pourtant, je me rappelle l'exemple d'une 
bonne russe, à Tachkent, paysanne il est vrai, mais sachant 
distinguer une gravure d'une photographie. On lui présenta un 
jour une tôle de femme en chromolithographie pour savoir son 
avis; elle retourne l'image dans tous les sens, puis, arrêtant 
son regard sur l'image à l'envers, déclare que c'est un cheval. 
A 80 verstes à vol d'oiseau au sud de Yiemoié, se trouve, 
enclavé entre les deux longues chatnes duTerskei et du Koungeï- 
ala-taou, à 1 SOO mètres d'altitude, le lac chaudj l'issyk-koul. 
Le plus beau lac du monde, nous dit-on, le plus magnifique 
panorama de la terre ! Et puis, par la passe de Bouam et Kara- 
kol, vous pouvez y aller en poste, longer ses rives enchan- 
teresses en tarantass et revenir de même par l'extrémité op* 
posée. Avec de bons yeux, vous verrez au fond du lac les ruines 
d'une antique ville engloutie; vous trouverez du fer natif*, des 

\ . D'où le nom de Timou-toumor donné au lac. 



56 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

gisements de sel gemme et des échantillons minéralogiques inté- 
ressants, avec une flore et une faune où, même après SsevertzoQ 
Ssemenoffet le baron Osten-Sacken, vous ferez une riche récolte. 
Vous verrez le Tchou, à Textrémité chaude occidentale du lac, 
imiter dans ses allures le Loualaba du Tanganyika et des Cosa- 
ques colons planter des arbres fruitiers aux environs de Kara- 
kol. Ce lac, aux eaux d'azur tranquilles, ne gèle jamais et 
s'évapore lentement et progressivement, après avoir laissé, à 
60 mètres au-dessus de son niveau actuel, des traces de son 
niveau antérieur. 

Nous nous promettons bien de revenir de Tachkent — en huit 
jours, avec de bons chevaux, le voyage serait possible — voir 
cette merveille de la nature; mais il est un principe auquel le 
voyageur ne devrait accorder aucune exception : ne jamais 
remettre à plus tard ce qu'il peut faire sur le moment, de peur 
de ne pas pouvoir le faire du tout. 

Avant de quitter Viernoié, nous allâmes rendre visite au 
colonel Kastienko, l'explorateur du Thian-Ghan et du Pamir, et 
à M. Kouchakiévitch, le savant collègue de SsevertzofT. Roucha- 
.kiévitch, mort depuis ainsi que SseverstzofT, nous reçut au 
milieu d*une bande de lynx, apprivoisés suffisamment pour se 
conduire dans sa chambre comme des chats en liberté, insuffi- 
samment pour ne pas mordre cruellement à la main leur maître, 
décidé dès lors à les offrir en cadeau au jardin du général 
Kauffmann. Il m'offrit gracieusement une petite collection de 
roches et de fossiles du Thian-Ghan, et nous fit voir ce qui lui 
restait de ses intéressantes collections dliistoire naturelle du 
Pamir et de l'Âla-taou, après que les musées de Saint-Péters- 
bourg en eurent eu les principaux envois. Au milieu de ses lynx, 
entouré de bocaux et de cartons où s'alignaient des êtres et des 
choses aux formes bizarres, coudoyé par des animaux empaillés, 
dans une chambre basse où le samovar, crachant et fumant, 
se dorait au jour oblique d'une fenêtre carrée, le célèbre savant, 
barbu comme Faust avant l'invocation, me fit l'effet d'un de ces 
alchimistes à la recherche de la panacée. 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 57 



De Viemoié à Aonlié-ata. 

Au pied de TAIa-taou. — La poste en détresse. — Produits kirgbiz. — 
Pichbeg. — Les monts Alexandre. — Le village de Merké. — Gomment 
Toyagent les Russes. — Une caravane de Doungâncs. 

Le 22 octobre, nous continuons notre route vers l'ouest, sur 
Tachkent, la capitale. Nous longeons de près le pied de l'Àla- 
taou. Des colonies de Petits-Russiens, villages proprets se grou- 
pant autour d'une église, font bon voisinage avec de nombreux 
aouls kirghiz et cultivent sur une grande étendue le loess fertile 
du steppe. Nomades pasteurs et cultivateurs sédentaires de 
races si différentes vivent en paix l'un à côté de l'autre, parce 
que le sol est assez riche pour les nourrir tous. Les loups 
semblent être fréquents, car nous en voyons presque chaque 
jour croiser la route au petit trot ou rôder dans la plaine. Ils ont 
le pelage plus jaune aux flancs que les nôtres et le dos foncé. 
Les oiseaux de proie reparaissent en nombre sur les poteaux du 
télégraphe, et semblent prouver l'abondance du gibier à plume. 
Et, de fait, depuis le passage de Tlli, nous voyons journelle- 
ment, tirant vers le sud-est, sans doute vers la brèche de 
Kouldja, d'immenses compagnies de perdrix rouges des mon- 
tagnes. Leurs bandes sont si nombreuses et si compactes, qu'on 
dirait un nuage passant sur le ciel. D'autres, n'ayant sans doute 
jameds entendu un coup de fusil ou vu un tarantass, s'abattent 
comme les ramiers, sans crainte, à trente pas devant nous sur 
la route. 

Les derniers contreforts de la chaîne de l'Àla-taou, avant 
de s'éteindre dans la plaine de loess, affectent la forme de ma- 
melons régulièrement espacés et parallèles, et les ondulations 
très régulières du sol raviné indiquent l'action régulière de l'eau 
d'une mer antérieure K 

i . Après avoir vu le loess dans, la plaine et dans la montagne, assisté 
en quelque sorte à sa formation continue et progressive dans les hautes 
vallées, étudié la stratigraphie du loess, du coDglomérat et des alluvions, 
nous ne pouvons, comme le fait M. Krassnoff, dans un récent travail, 



58 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

A Tancienne forteresse de Kastek, la route de Tlssyk-koul et 
de Karakol bifurque et s'enfonce à gauche dans la montagne. 
Nous pourrions, par Tokmak, continuer sur celle-ci, la nôtre ; 
cependant, comme la saison est déjà avancée et la neige pos- 
sible, la poste sur Aoulié-ata préfère couper le long contrefort 
de l'Ala-taou qui sépare le bassin du Tchou de celui de Tlli, un 
peu plus au nord, à la station de Kourdaïsk. Montée et descente 
dans la montagne, composée de schiste noir compact et de 
syénite, sont pénibles, et il n'est pas étonnant que les deux sta- 
tions qui desservent ce tronçon de la route aient les plus mau- 
vais chevaux du trakt, quand elles devraient avoir les meilleurs. 
Le starosta de Sagatinsk, ne se souciant pas de faire crever tout 
à fait ses malheureuses bètes, nous refuse absolument des 
chevaux jusqu'au lendemain. La stanzia est située gaiement 
dans un ravin où s'évapore, dans des roseliëres épaisses, une 
rivière paresseuse. Dans le voisinage, de riches aouls d'hiver se 
blottissent derrière les collines. A côté des kibitkas, des tas de 
kiziaky fumier de cheval, de vache et de chameau pétri en tour- 
teaux, sèchent à l'air pour servir de combustible en hiver. Un 
Kirghiz, coiffé d'un feutre ayant la forme de ces chapeaux que 
nos enfants se plient dans un journal, chasse au faucon le canard 
sauvage dans la roselière. Au loin, dans un écartement des 
collines, apparaît la plaine du Tchou, et, au fond, la longue 
chatne des monts Alexandre^ avec le pic Semionov couronné de 
neige. Près d'une kibilka où rôdent, avec des chiens efflanqués 
et sournois, des mioches kirghiz à moitié nus, quatre femmes, 
assises sur les talons, roulent, dans une claie fine de roseaux» 
du poil de chameau mouillé pour en faire un tapis de feutre 
{kachma). Elles le rouleront jusqu'à ce que les poils se soient 
enchevêtrés en feutre et que les dessins multicolores se soient, 
de même, enchevêtrés fortement dans le feutre jusqu'à ne plus 
faire qu'une seule masse. Le kachma est la matière la plus 
indispensable et la plus utile au Kirghiz. 11 en fait son berceau, 

admettre que la théorie de M. Richthoffen, sur rorigine éolienae du loess, 
puisse être adoptée pour celui du Turkestan. Il ne faudrait pas généraliser. 
L*exposé de mes observations fera Tobjct d'un travail spécial. 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 59 

son lit et son cercueil ; il en couvre ses bêtes, sa maison por- 
tative et son plancher. C'est son « linge ». Il le brûle pour 
mettre sur une plaie. Il fera cadeau à un pauvre d'un morceau 
de feutre. 

Après avoir passé, à Gonstantinovsk, le Tchou, aux eaux 
claires à cette époque, aux rivages disparaissant sous d'épaisses 
roselières où se plaisent, chassant l'un l'autre, le tigre et le san- 
glier, nous atteignons, dans l'après-midi du lendemain, l'ancien 
fortin kokandais de Pichpek. 

Il 7 a quelques années, cet endroit comptait trois ou quatre 
maisons russes ; aujourd'hui, c'est la résidence d'un ouesdni- 
natchalnik^ avec sa chancellerie. La petite ville naissante a bon 
air avec ses rues larges, ombragées d'ormes, d'érables et de 
peupliers, qui croissent avec une vigueur et une rapidité éton- 
nantes. L'ami Gourdet m'avait donné une lettre d'introduction 
pour M. Fetissoff, un jardinier doublé d'un savant botaniste, 
qui emploie ses maigres loisirs à explorer le Thian-Chan. 

Le premier, il est allé de Pichpek dans le Ferghanah en tra- 
versant le massif montagneux, récoltant un fort bel herbier. 11 
fut non moins heureux que moi de me montrer ses belles cul- 
tures et de parler de ses chères plantes. J'y ai trouvé les pre- 
mières tomates du Turkestan. La pomme de terre vient en 
abondance, mais elle est aqueuse et de mauvaise qualité. Le 
raisin, bon pour la table, est mauvais pour la fabrication du vin, 
à cause surtout du volume et du nombre des pépins. L'orge, 
le blé, le maïs, sorgho, avoine, millet, sont cultivés par les 
Russes ; le Kirghiz, me dit M. Fetissof, étant trop paresseux 
pour s'adonner à la culture étendue. Rien que dans la chaîne 
Alexandre, on peut recueillir de deux mille à trois mille plantes, 
parmi lesquelles le pommier, le noyer, le prunier sauvages. 

Après Pichpek, nous cheminons dans une plaine de loess, 
entrecoupée de nombreuses rivières, la plupart à sec» et de plus 
nombreux aryks destinés à l'agriculture étendue des centres 
d'agglomération sédentaire ; parmi ceux-ci, les plus importants 

i. Chef de district. 



60 LE ROYAUME DE TAHERLAN. 

BODt les anciens fortins kokandais d'Ak-sou, de Tchaldovur et 
de Merké. A Tchaldovar, une forte colonie de Petits-Ru ssiens 
s'est établie et transforme lentement l'aspect nu et désolé du 
steppe en oasis riante. Maisonnettes b&ties de briques sartes — 
c'est-à-dire briques de loess cuites au soleil, plus rarement 
au four — croissent aussi vite que les arbres dans un sol qui 
ne demande que de l'eau pour produire une récolte abondante. 
Les aouls se multiplient et, avec eux, de préféreace le long 



Fig. 18.— Héghil Lirghu. 

de la route, les méghils kirghiz. Ces monuments funéraires 
sont simples lumulus en terre, pyramides de loess, tombeaux 
maçonnés ou coupoles, ou bien sépulcres à façade, crénelés, 
ornés de dessins : sépultures de quelque sultan ou 6i, de 
quelque moullah kirghiz que leur vertu guerrière, ou simple- 
ment leur vertu, désigne, au delà du tombeau, au respect de 
leurs descendants. 

Par endroits, la plaine s'accidente d'ondulations de loess 
sablonneux, régulières comme le sont les derniers contreforts 
massifs de la chaîne qui semble au loin, vers l'est, plonger 
sous l'horizon. Le 24, vers 10 heures du soir, par un ciel con- 
stellé d'innombrables feui dont l'éclat ne peut se comparer à 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 61 

celui des étoiles de notre firmament, la plaine s'illumin toute 
à coup au passage d'une traînée de feu émeraude. Un magnifique 
bolide, traversant de Test à l'ouest, vint s'abattre, nous sembla- 
t-il, sur les monts Alexandre, rebondit plusieurs fois — peut- 
être son passage derrière les pics nous donna cette illusion 
d'optique — puis disparut dans une gorge sans éclater et sans 
bruit. 

A Merké, le manque de chevaux et un accident arrivé au taran- 
tass nous forcèrent à rester une demi-journée et à passer 
la nuit. Le télégraphe y reçoit des dépèches, et autour de la 
stanzia et du bureau télégraphique commence à se former le 
noyau d'une petite cité future. L'ancien fort kokandais, en 
briques de loess s'ef&itant à l'air, est surmonté d'une grande 
croix de Saint-André. Il fut chaudement disputé aux conqué- 
rants, trente fois moins nombreux que les défenseurs, mais cent 
fois supérieurs par la discipline et l'art de la guerre. 

Le soleil au déclin caressait de teintes chaudes les murailles 
jaunes de la forteresse ébréchée, accusant de longues ombres 
aux moindres a.spérités, étageant les maisons de boue carrées 
du kichlak de Merké, et nous rappela la vérité que le talent du 
pinceau de Gm'Uaumet et de Véréchaguine a imprimée à leurs 
œuvres des pays du soleil. 

A Merké nous vîmes le premier bazar sarte, avec ses échoppes 
alignées sous des auvents soutenus par des soliveaux, avec ses 
métiers en plein vent : forgerons, barbiers, boulangers, save- 
tiers, etc., casiers humains de l'industrie humaine entremêlés 
de tchatmks^jOùj^ouT2 kopecks, un Sarte en tchalma sert à ses 
clients kirghiz, assis en rond sur une natte de roseau, un 
koumgane ' de thé vert brûlant. On nous fait, bien entendu, payer 
le quintuple pour la même marchandise. Tatikaî, notre brave 
Kirghiz, achètera, par exemple, le lepiochki ', 1 kopeck, lorsque 
le marchand ambulant, portant ses pains sur la tête, nous le fera 
payer 5 kopecks. Ceci soit dit pour caractériser le marchand 

1. Garés de l'endroit, comme qui dirait « Ibés ». 

2. Théière. 

3. Petit pain en galette, souvent cuit dans la graisse de mouton. 



62 LE BOYAUME DE TAMEHLAN. 

sarte vis-à-vis du faranguiy de l'étranger^ qui n'achètera jamais 
au même prix que le mousselmân^ le coreligionnaire. Et cela 
partout oti il y aura des Sartes, c'est-à-dire dans tous les bazars 
du Turkestan. Le simple et honnête Kirghiz du steppe se fait 
voler, lui aussi, dans les bazars des grandes villes telles que 
Tachkent, où la rapacité du marchand croît avec l'air inexpéri- 
menté et confiant du client. En revanche, le marchandcitadin, 
égaré dans l'aoul de ses dupes, est payé plus d'une fois en mon- 
naie frappée à% la différence de ses prix. 

Nous perdons une autre journée à Kara-sou, frontière du 
Semiretchié et de la province du Syr-Darya.Les chevaux qui res- 
tent au maigre rfttelier de l'écurie sont incapables de fournir la 
course, et les autres ne sont pas rentrés. Comme ceux-ci, d'après 
le règlement, ne peuvent être attelés que trois heures après leur 
rentrée à la stanzia, nous n'en aurons point avant le lendemain 
matin. Les Kirghiz demandent 2 roubles par chameau et par sta- 
tion, pour faire 3 verstes et demie à l'heure. Les vivres sont 
tellement chers ici, qu'on fait payer 1 rouble une krinka ^ de lait 
et 4 roubles un tchetvert d'orge. En attendant le retour de la 
troïka emportant le voyageur qui partit à notre arrivée, nous 
chassons, aux environs de la station, l'outarde, très défiante et 
difficile à approcher. Les Kirghiz se couchent à plat ventre et 
l'approchent en rampant derrière les buissons, pour lui tirer 
une balle forcée d'un fusil primitif à fourche. 

Le voyageur qui venait de partir était Japonais. Le livre du 
starosta m'apprit que c'était M. M... dont j'avais fait la connais- 
sance deux ans auparavant à la légation de Paris. Je ne pensai 
certes pas alors le revoir au fond du Turkestan. Il s'en allait, 
par la Sibérie, rejoindre le Japon par terre et, pendant trois ou 
quatre mois, se faire « dorloter » dans le tarantass et le traîneau. 
Ces voyages de plusieurs milliers de kilomètres en voiture 
n'effraient plus quand on a perdu le sentiment des distances. 
Je me rappelle avoir vu, à Tachkent, fraîche et dispose, une 
dame russe, femme d'officier, qui, seule, était venue d'une traite 
rejoindre son mari de Blagoviétchensk à Tachkent» faisant ainsi 
1« Cruche. 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 63 

quelque S à 6000 kilomètres en tarantass. A la station de 
Tchimkent, nous trouvâmes une autre dame, accompagnée d'un 
bébé de quatre ou cinq ans, qui venait de faire en tarantass 
1 900 kilomètres depuis Orenbourg. Quant aux hommes, le 
colonel K... nous dit avoir franchi, comme courrier du général 
Kautfmann, en vingt jours aller et retour, la double distance de 
Tachkent à Saint-Pétersbourg. Les Russes voyagent ordinai- 
rement nuit et jour et ne mettent qu un mois pour aller de 
Tachkent à lekaterinbourg. Nous en mettrons deux et nous 
connaîtrons le paysage. 

Nous partons enfin à 3 heures du soir, avec des chevaux qui 
tiennent à peine debout. Encore, même après n'avoir fait que 
3 verstes à l'heure, notre yemchtchik se perd-il à la nuit noire 
dans le steppe. Un homme et une lanterne envoyés de la station 
proche, où la clochette de notre douga avait donné l'éveil et le 
soupçon de la fausse direction, vinrent nous aider à retrouver 
la route. Il nous fallut tous pousser aux roues et aux chevaux 
pour amener le véhicule à la stanzia. A minuit, nous repartons 
de Tarti pour Koum-aryk, avec de tout aussi mauvais chevaux. 
Ils arrivent cependant à faire leur 23 verstes en six heures. 

Dans la* plaine, ravinée de nombreux lits de rivières à sec, 
parsemée de cailloux roulés, de gros blocs de syénite gisent 
épars comme des blocs erratiques ou des débris d'anciennes 
moraines. L'existence d'une période glaciaire dans le Thian- 
Ghan, admise surtout par SsevertzofT, niée par beaucoup d'autres, 
nous semblera plus probable dans quelque temps, quand, après 
nos voyages à travers les montagnes du haut Zérafchane et du 
Tchotkal, nous aurons plus de faits et de preuves géologiques 
à mettre à la disposition de notre hypothèse. 

Nous sommes à Akyr-tepé, à deux stations d*Aoulié-ata. 
A l'horizon du nord-ouest apparaît une longue chaîne régulière, 
assez basse : le Kara-taou, presque parallèle au cours du Syr- 
Darya jusqu'à Djoulek. On y exploitait autrefois du charbon 
de terre* et les indigènes affirment que c'est sur le Kara-taou 
qu'échoua Tarche de Noé. 

1. Ghai'bon Boroldaï. 



64 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Nous croisons deux caravanes : l'une se compose d'une bande 
de Sartes du Turkestan enchaînés deux à deux, condamnés 
pour crimes de droit commun, marchant à petites étapes, sous 
l'escorte de la ligne, aux travaux forcés de Sibérie. L'autre, 
d'exilés aussi, est une caravane de Doung&nes de la vallée de 
rUi, venant de Tachkent. Ils traînent avec eux, sur des chariots 
attelés de mulets, leur famille et leur avoir. Us ont fui devant 
les Chinois de Kachgar et de Kouldja, lorsque, à la mort de 
Yakoub Batcha, leur tentative de s'opposer à l'envahisseur, en- 
nemi acharné, eut échoué. La Russie accueillit comme des 
réfugiés politiques, dignes de pitié, ceux qui avaient pu échap- 
per à la vengeance sanguinaire des Chinois et à la mort dans 
les neiges du Terek-daban. Les hommes ont le type mogol 
très prononcé, la physionomie sympathique et l'aspect empreint 
de vigueur. Leurs femmes sont petites et laides. Nous retrou- 
verons les Doungftnes, bons et honnêtes travailleurs, dans 
beaucoup de villes du Ferghanah, notamment à Hargelan et 
àOch. 

A une dizaine de verstes avant Âoulié-ata, la route descend 
dans la plaine fertile du Talas. Des touffes nombreuses et 
denses de grands saules et de peupliers ornent la vallée par- 
semée d'aouls kirghiz,et, de loin, font l'effet de fraîches oasis 
de palmiers. La rivière Talas prend sa source à la Kara-boura 
qui la sépare du bassin du Tchotkal, à l'Ourtchak-taou, au 
Soussamir et sur les pentes sud des monts Alexandre. Après 
avoir fertilisé dans son cours les domaines des Kara-Kirghiz, ses 
riverains, puis le district d'Aoulié-ata, elle s'en va, paresseuse 
et inutile, aux sables du Moïoun-Koum^ atteindre péniblement, 
pendant les grandes eaux, le contour tourmenté du lac Kara- 
koul. Rapide et claire autour d'Aoulié-ata, elle y forme une 
demi-douzaine de bras. Son lit est très caillouteux des apports 
de la montagne et les passages à gué sont assez difficiles. L'un 
de ces gués faillit nous coûter notre voiture : la pauvre guim- 
barde échoua sur un îlot et fut sauvée par les djiguites^ que 

i. Estafettes à cheval. 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 65 

rouesdm-nalchalnik avait eu Taiinable attention d'envoyer à 
notre rencontre pour nous guider vers son hospitalière demeure. 
La nuit succède vite au crépuscule dans ces contrées. Les 
silhouettes des arbres et des cavaliers se profilaient en noir 
contre le dernier pourpre du couchant ; au bord du Talass, de 
nombreux feux de campement de la troupe en campagne 
piquaient Tobscurité basse et comme croupissante sur le sol ; 
les chants monotones et harmonieux sortaient des tentes avec 
les accords de la balalaïka et de l'accordéon. Nos djiguites en- 
veloppaient notre tarantass d'ombres galopantes, pendant que 
les chiens, au-dessus de nos tètes, sautaient furieusement et se 
relayaient sur le bord des toits plats des maisons indigènes. 



Aoulié-ata. 
La plaine du Talas et la ville d'Aoulié-ata. — Scènes du bazar kara-kirghiz. 

Âoulié-ata (Saint-Père) est surtout le rendez-vous commer- 
cial des Kara-Kirghiz des montagnes du sud. La ville tient son 
nom du tombeau d'un saint, Kara Khân, mort il y a 800 ans et 
heureusement enterré dans cet endroit. Je dis heureusement 
parce que, môme sans sa présence, l'établissement d'une popu- 
lation sédentaire et d'un point fortifié était tout indiqué par 
la situation géographique sur un sol d'alluvion fertile et facile à 
irriguer. La ville est située sur la ligne de la dépression que 
laisse l'origine méridionale du Kara-taou et les contreforts occi- 
dentaux du Kara-boura» 

Le lendemain fut jour de marché et nous trouvâmes le bazar 
très animé, très oriental. La malpropreté et le désordre y font 
le pittoresque et préparent un contraste efficace avec les belles 
et larges rues, ombragées d'allées de peupliers, les maisons 
proprettes et les beaux jardins fruitiers du petit quartier russe. 

Les Kara-Kirghiz descendus de la montagne pour vendre un 
cheval, des moutons, des peaux de bêtes, habillés eux-mêmes 
de peaux de mouton le poil en dedans, se pressent aux étalages 
et marchandent avec animation. Ils achètent des cotonnades 

BIBL. DE L^EXPLOR. II. 5 



66 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

russes, du tchalma^ indigène, peut-être un bout de kanaouss, 
de la matia, ieskaouches, du fil, des épingles, de la coutellerie 
sarte, une ouzda de cheval, etc. Ils renouvellent leur provision 
de nossy car s*iLs fument peu ou point le tchilim, ils pren- 
nent volontiers une pincée de tabac vert en poudre, humectée 
d'huile de sésame, la posent sous la langue pour la recracher 
au bout d'un quart d'heure. D'autres emportent de chez le 
médecin droguiste, le tabib qui tient étalage, un toumôr* qu'ils 
mettront à leur cou, à celui de leurs enfants ou de leur cheval 
pour les préserver de la maladie. Voici des sacs dourouks^y 
de pstà *, de maïs *, de djidda ", de mèkkeh djougarra ^, une 
gourmandise dont le Kirghiz est très friand ; puis des tas d'orge 
[djaou), de blé [boughdaî)^ de millet [taryk)^ de sétaire [arzari)^ 
de riz [birintch)^ de melons à la chair blanche et succulente, de 
pastèques, etc. Au milieu des groupes, entre les chevaux, le mar- 
chand de iiàn colporte les lepiochki tout chaudement sortis du 
four en argile. Un Kirghiz, le dos chargé d'une outre fluctuante, 
verse aux amateurs une écuelle de koumyss. Lait de jument fer- 
menté, le koumyss — le Kirghiz prononce Kmss — est la boisson 
favorite du Kirghiz. Il peut en consommer des quantités consi- 
dérables, et il lui est permis de ressentir l'effet capiteux de cette 
boisson fermentée que n'atteint pas la défense de Mohammed 
appliquée au vin et étendue aux spiritueux : « croyants ! le 

1. Tc/m/ma, bande d'ctorfc, cotonoadc ou laine, servant de turban ou, 
cousues ensemble, à la confection des habits. Kanaouss^ bande d'étoffe de 
soie aux couleurs voyantes. Maiia, toile ou cotonnade blanche grossière. 
Kaouchf galoches ou pantoufles qu'on met par-dessus les bas de cuir et 
qu'on abandonne à la porte des mosquées. Ouzda, bride de cheval. TchU 
lim, en turc, hhaliane en persan, pipe à eau faite d'une courge et de tiges 
de roseau comme tuyaux. 

2. Tourner en turc, hàzband en persan, amulette que vend le moullah 
et qui consiste en formules sacrées ou en versets du Korân, autant que 
possible écrits avec de l'encre rouge sur un morceau de papier que le 
croyant enferme dans un petit sachet pour le pendre au cou, à l'en- 
droit malade, ou simplement sur le dos de son habit. Hommes et bètes 
en profitent. Voir G. Capus, Médecins et médecine en Asie centrale {Revue 
scientifique, n° 9, 4884). 

3. Abricots secs. — 4. Pistaches.— o. Raisins secs avec ou sans pépins. 
— 6. Fruits de VEleagnus hortensis. — 7. Épis de maïs torréliés. 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 67 

vin, les jeux de hasard, les statues et le sort des flèches sont 
une abomination inventée par Satan; abstenez-vous-en et vous 
serez heureux. {Korân, y 92.) — croyants ! ne priez pas lors- 
que vous êtes ivres; attendez que vous puissiez comprendre 
les paroles que vous prononcez! {Korân^ XXVII, f 17-25.) 

Mohammed était grand philosophe et philanthrope, mais le 
Kirghiz est mauvais musulman. Ignorant de la moitié des fines- 
ses d'interprétation des glossateurs orthodoxes du Korân, il est 
mol exécuteur de l'autre moitié des préceptes. Il est encore 
quelque peu chamaniste, mais sa nature honnête supplée avan- 
tageusement à son manque d'instruction religieuse et le place 
à cent coudées au-dessus du théologien raffiné de la médresséh, 
dans l'échelle de la moralité. Nous ne pouvons pas juger cette 
race, aguerrie dans la lutte contre la nature, à la pierre de touche 
qui nous sert à juger les races perfectionnées dans la lutte 
de la pensée et de l'esprit. 

Chez nous, le vol d'une chose ou d'une abstraction est une 
infamie ; chez le Kirghiz, le vol d'une courroie de harnachement, 
d'une selle, etc., est une infamie, et le vol d'un cheval était une 
action d'éclat, avant l'arrivée des Russes. Et cette action, où le 
coupable de nos lois d'Occident faisait preuve de qualités supé- 
rieures à celles de sa victime, pensant qu'il est plus facile de 
garder un cheval que d'en voler un, se retrouve entourée de la 
même considération chez beaucoup d'autres peuplades de l'an- 
cien et du nouveau continent : chez les Puelches, les Koloches, 
les Gafres et les Kourdes, où le vol même en général et à main 
armée est non seulement licite, mais tout à fait en honneur. 

D'Aonlié-ata à Tachkent. 

MankeDt, un village sarte. — Tchiiukent. — Approche de la capitale. 
Scènes et paysages. — Arrivée à Tachkent et projets de voyage. 

Nous sommes au 29 octobre. Cependant la température com- 
mence à baisser. Elle tombe au-dessous de zéro pendant la nuit 
et ne monte plus à 20 degrés au-dessus pendant la journée. Au 
passage des collines qui nous séparent du bassin du Syr-Daria, 



68 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

après la station de Kouiouk, la neige à gros flocons a bientôt 
couvert les montagnes formées de schiste compact. Puis des lits 
de rivières desséchées, larges et remplis de cailloux de syénite, 
de quartz et de schiste, se dirigent vers Touest pour se réunir, 
nombreux, au lit de TAryss , un des affluents les plus dé- 
réglés et les plus torrentueux du Syr. Souvent TÀryss, dans 
ses débordements aigus, suspend, durant des semaines, les 
communications sur la route postale de Tachkent à Oren- 
bourg. Nulle végétation, sinon Therbe, sur les pentes des mon- 
tagnes n'en modère le débit déréglé. 

Bientôt Mankent, premier kichlak franchement sarte, apparaît 
sur la route avec tout l'aspect réjouissant d'une petite oasis. 
Les Sartes sont aux champs pour les semailles d'hiver. L'un 
laboure sa terre avec une charrue primitive attelée de bœufs ; 
l'autre y promène deux cylindres de pierre pour tasser le grain; 
un autre lance h pleines volées la semaille dans la terre 
chaude et grasse d'un loess un peu noir. Les vergers, entourés 
de murs jaunes en terre, regorgent de beaux arbres fruitiers où 
l'abricotier domine. Pour la première fois je vois des abrico- 
tiers de 6 mètres de hauteur. Le djidda {Eleagntis sp.) déverse 
son feuillage glauque piqué de fruits rouges par-dessus les 
murs, et les volumineux karagalches {Ulmus campesiris) renfor- 
cent, dans les rues, l'ombre des hauts peupliers {Populus alba 
pyramidalis) . Partout les murs des habitations, du côté du soleil, 
sont plaqués de galettes de kiziak^, car le bois de combustible 
est rare et le Sarte n'abattra un peuplier ou un karagatche que 
pour en faire des soliveaux de construction. 

Toutes les maisons sont en terre, briques séchées au soleil; 
le toit est fait de hachis de paille et de boue, de sorte que sou- 
vent le blé, abandonné dans l'épi, germant, couvre la maison 
d'un tapis de verdure. 

Nous passons Tchimkent sans nous arrêter plus de temps 
qu'il n'en faut, entre deux changements de troïka, pour visiter 
le bazar qui est animé, jeter un coup d'œil sur l'ancien fortin 

1. Galette de fiente. 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 69 

qui est remarquable par sa construclion et son étendue, et 
passer par la rae du quartier russe, oîi quelques magazines et 
targovlia' altemeut avec des iraklirs* et des dovkhanes" . C'est 
&TchimkeDt que la roule postale du Semiretchié et de la Sibérie 
se réunit à celle d'Oreubourg, ce qui donne à Tchimkent une 
certaine importance due au mouvement des caravanes. Le soir, 
après avoir attendu pendant quelques heures des chevaux à 
Beklar-beg, nous allons coucher à Charap-Kbana, la Maison du 
vin, aSn d'atteindre Tachkent de bonne heure le lendemain. 



Fig. II. — Staniia à Bekiar-beg. 

Bekiar-beg est une ancienne médresséb flanquée de tours et 
d'écuries pour les chevaux. Un starosta russe y vend du vin et 
de l'eau-de-vie de Tachkent, dans les cellules où naguère les 
élèves pieux nasillaient les versets du Korân en dodelinant de 
la tête. 

Rien n'annonce la proximité de la capitale du Turkestan, si 
ce n'est, sur la route, le mouvement plus animé des caravanes 
et de soldats en marche. L'horizon est caché par des monticules 
nus de sable et de loess raviné. Tout & coup, à Kich-koupriouk, 

1. Boutiques. 

2. Traiteurs. 

3. <' BouchoDS *. 



•70 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

dernière stanzia avant Tachkent, la route fléchit à droite et s'en- 
gage dans une de ces traînées de verdure qui couvrent la plaine 
du Tchirtchik au loin, en suivant les innombrables cours d'eau 
dérivés de la rivière. De longues files de chameaux arpentent 
le bord de la route au son rythmé des lourdes clochettes du 
chameau de file, tournent la tète lentement pour regarder de 
leurs gros yeux ronds le tarantass au galop enveloppé de pous- 
sière jaune. D'autres, arrêtés un instant, jettent des cris plaintifs, 
quand leur devancier, marchant toujours, tire sur la corde et le 
b&tonnet de bois qu'ils ont passé à travers les cartilages san- 
guinolents du nez. Cette corde est assez forte pour résister à un 
faible tiraillement et se casserait, sans déchirer le nez du cha- 
meau, aune plus forte traction. Cependant le y emchtchik attache 
les battants de nos clochettes de la douga — le gouverneur seul 
ayant le droit d'entrer dans la ville sonnettes tintantes — met 
l'entrave à la roue dans une descente raide d'une falaise de loess, 
et nous assure, à 7 verstes de la station, que nous sommes déjà 
à Tachkent. La route court entre des murs de terre débordés 
d'arbres fruitiers, de karagatches, de peupliers, de djidda et de 
saules, couverts de poussière. Des arbas chargées de ballots ou 
de Sartes, parfois fermées de tapis soulevés timidement à notre 
passage pour laisser apparaître, un instant, la figure p&le d'une 
femme curieuse; des Sartes enturbannés sur de petits &nes trot- 
tinant ; des femmes, hermétiquement voilées d'un parandja en 
crin de cheval noir, à califourchon sur une maigre jument, avec 
un gamin devant elles, encombrent le chemin et se rangent au 
passage du tarantass les éclaboussant de poussière. C'est le 
pays de la poussière, du soleil et des melons. On dirait que la 
terre fertile de ces cités du loess voudrait pénétrer de son exu- 
bérance la race épuisée de ses habitants. 

Voici, dans un joli parc, Yisboiichka russe, chalet villageois 
jusqu'où les Russes de Tachkent viennent donner le pas de 
conduite au partant et lui souhaiter un dernier bon voyage. 
Puis la route devient allée ombragée, passe à côté de la prison 
blanche, plus loin sous l'arcade monumentale d'un plein cintre 
d'aqueduc. Elle débouche enfin sur la grande place inondée de 



DU VOLGA AU SYR-DARIA. 71 

soleil, sans arbres, entourée de maisons basses russes, sans 
apparence, et de trois bâtisses en briques, à plusieurs étages, 
les gymnases. A 3 heures de l'après-midi, le 1" novembre, 
nous descendons, tout poudreux, tout joyeux, à la gastinitza 
Revillon, chez un Français, où nous sommes reçus cordiale- 
ment. Nous avons fait 3 600 verstes depuis lekaterinbourg, en 
tarantass, moins fatigués que nous ne le serions d'une nuit 
d'insomnie en chemin de fer. 

Quatre mois nous séparent du printemps. Utilisons-les à 
Tachkent pour étudier la ville et l'élément indigène, la langue et 
les pays que nous devons voir dans la suite. Quand, au mois 
de mars, les premières chaleurs printanières auront fait éclore 
les tulipes, les crocus et les muscaris, réveillé les sousliks et 
les tortues dans le steppe, fondu les neiges au pied des mon- 
tagnes en débarrassant les sentiers d'accès aux gorges, dis- 
persé sur les champs les bandes innombrables de corbeaux et 
de corneilles qui viennent tous les soirs, avec un bruit assour- 
dissant, percher sur les hauts peupliers de la ville, nous quitte- 
rons, comme le nomade, notre zimovka civilisée de Tachkent 
pour courir le steppe et la montagne, et tracer, sur des cartes à 
faire, des lignes brisées d'itinéraire à la recherche des « tré- 
sors » de la science. Amen ! 



CHAPITRE II 

DE TACHKENT A LA FRONTIÈRE AFGHANE. 

TachkenU 
La Yille de Tachkent.^— Scènes du bazar. — Une heureuse coïncidence. 

La ville de Tachkent, aujourd'hui capitale du Turkestan russe, 
n'a pas toujours eu, sur ses sœurs de TAsîe centrale, Thégé- 
monie que lui assurent de nos jours le siège du gouvernement 
général et la centralisation des services publics. Aussi l'intérêt 
que présente aux yeux du voyageur la ville indigène est-il 
moindre que celui du Samarkand indigène, de Bokhara, de 
Karchi, de Khokand, où la vie de l'élément indigène s'offre à 
l'étude avec moins de compromis vis-à-vis de l'élément euro- 
péen nouveau.Les monuments et l'architecture légués aux géné- 
rations suivantes par des maîtres superbes n'ont point la majesté 
ni l'éclat de ceux de la ville deTimour ; mais l'activité toute com- 
merciale, industrielle et agricole de ses habitants, fait du bazar 
de Tachkent un marché de premier ordre. Au cliquetis des chau- 
dronniers battant le cuivre des koumgânes ^, comme au temps de 
Timour, se mêle le bruit des machines à coudre confectionnant 
un bechmed^ tatare ou un tchambar^ de soldat russe. L'ethno- 
graphe peut y étudier tous les métiers indigènes, connaître 
le Sarte commerçant et industriel, le Kourama agriculteur, le 
Kirghiz nomade et éleveur de bétail ou caravanier, le juif bok- 

1. Théière en cuivre battu, ciselé ou non. 

2. Redingote. 

3. Pantalon en cuir, rouge ordinairement. 



DE TACHKENT A LA FRONTIÈRE AFGHANE. 73 

hare vendeur de soip, l'Ouzbeg travailleur de la lerre, l'Hindou 
usurier et droguiste, le Tatare grand fréteur de caravanes, en 
outre quelques Kachgaris, Turcomans, Khiviens de passage.il 
y verra peut-être un Afghan, attaché è la fortune des fils d'Ab- 
âourahm&n Khftn qui résident acluellëment & Tachkent, pen- 
dant que leur père consolide son trône à Caboul. Puis des der- 
viches, sans patrie et presque sans race, allant de l'un à l'autre 
quâter leur pitance en nature ou en poulls ', ne dédaignant point 



Fig. 14. — Tombeau de moullab, au cimetière de Tachkent. 

la pièce de monnaie blanche de l'Européen, quand, réunis en 
bande, ils hurlent à tue-tôte leurs versets devant le tchaï-khaneh, 
où ils le voient se reposant d'une course à travers le bazar. Mais 
le voyageur scieatiQque ne doit pas se contenter d'observer h 
distance ; il faut qu'il étudie la population indigène le plus pos- 
sible, le plus intimement possible ; il lui faut vivre, se vôtir, 
manger, parler et môme penser parfois comme elle. 

Le regretté général KaufTmann, gouverneur du Turkestan, 
nous reçut avec cette charmante et simple alTabilité qui rehausse 
le prix d'un service rendu et rend l'ingratitude doublement 
odieuse. 

1. Unité inflmede billon. 



7* LE ROYAUME DE TAMERLA.N. 

Nous ne pouvons pas non plus penser ii notre séjour hivernal 
à Tachkent sans nous rappeler les noms de MM. MuUer, Ochauine, 
Vichnegorsky, Malévinsky, dont l'accueil sympathique, les con- 
seils éclairés et l'aDiitié constante nous furent si précieux. 

Au commencement du mois de février, la campagne, autour 



Fig. 15. — Juit de Tachkent. 

de Tachkent, commence à se couvrir d'un léger tapis de ver- 
dure. Bien que la température tombe encore la nuit au-dessous 
de zéro, les draba, anémones, crocus, gagea, veronica, ont épa- 
noui leur corolle au soleil chaud de la journée, et les montagnes 
de Bichiklik ne sont plus que rayées de neige (1). Des berge- 
< . Voir, au sujet du climat de Tachkent, G. Capus, Ctimal et vigitation 



DE TACHKENT A LA FRONTIÈRE AFGHANE. 75 

ronnettes se balancent au bord des aryks, où les saules ont 
entr'ouvert leurs bourgeons gorgés de sève. La vie se réveille 
dans le steppe et le saoubogui dans le foie du voyageur, un ver 
impatient qui lui ronge le viscère, disent les Sartes, et le pousse 
plus loin, toujours plus loin, comme le Juif errant est chassé 
par le saoubogui du mal. 

Il se trouve que l'ambassade afghane, que Témir Âbdour- 
rahmàn a envoyée de Caboul au général Kauffmann pour ramener 
les jeunes princes afghans auprès de leur père, va partir ces 
jours-ci, accompagnée d'une escorte russe jusqu'à Mazar-i-chérifiT. 
Le général veut bien nous permettre de nous joindre à cette 
expédition jusqu'à la frontière afghane, et de voir une partie du 
Bokhara non visitée par des Européens jusqu'alors. Nous avons 
quelques jours devant nous avant le départ pour Samarkand, 
où la caravane princière, marchant à petites étapes, dans des 
arabas, nous rejoindra. De là, nous irons à cheval sur Karchi et 
Kilif. 

Le Konrama et le steppe de la Faim. 

La campagne au four de Tachkent. — Le poste de Tchinaz. — Le steppe de 
la Faim. — Paysages. — Les slanzias fortiûées. — Anciens canaux. — 
Djîzuk. — La porte de Tamerlan. — Passage du Zérafcbane. — La ville de 
Timour. 

Le 7 mars 1881, dans la matinée riante et gaie d'un jour de 
printemps ensoleillé, nous quittons Tachkent. Deux cent quatre- 
vingt-cinq verstes de route postale et de tarantass nous séparent 
de Samarkand. Les jardins de la ville s'étendent presque sans 
interruption jusqu'à Nagaî-kourgâne, village aisé qui doit son 
nom à une colonie de Tatares, auxquels on donne le nom de 
Nagats. La terre, grasse et luisante dans les fraîches entailles 
du lemekh (1) indigène, succède bientôt aux jardins verdissants 



du Turkestan, in Annales des sciences naturelles, Botanique, XV, p. i99, et 
Notes agronomiques recueillies pendant un voyage en Asie centrale {Annules 
agronomiques, n»" 30 et 31, vol. VIII, 1883\ 
i. Soc de la charrue indigène. 



76 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

et fleuris d'amandiers. Des Kouramas labourent dans les champs 
avec des chevaux et des bœufs. Les Kouramas sont une race 
sédentaire d'agriculteurs métissée de Sarte et de Kirghiz, dont 
le type cependant se rapproche plus du dernier que du Sarte. 
Ils tiennent la campagne autour de Tachkent et cultivent la 
plaine de loess fertile du Tchirtchik et de TÂngrëne. La charrue 
de TAsie centrale est, sauf de légères modifications de dimen- 
sions, partout la même : un simple morceau de bois coudé, tra- 
versé au milieu d'un timon et muni h son extrémité inférieure 
d'un morceau de fer triangulaire comme une énorme pointe de 
flèche, le lemekh, que son propriétaire, le fer étant rare et se 
payant cher, soustrait à la convoitise du voleur en le détachant 
quand le labour est fini. Il le porte sur lui pendant que Tatte- 
lage traîne la chdiTTue (amatch) renversée. Souvent le laboureur 
emporte lui-même la charrue sur le dos. 

Voici Sing-ata, riche village, où les Sartes de Tachkent, une 
fois Tan, viennent fêter l'apparition des premiers melons, 
ripaillant au milieu des danses de ba te fias* et du charivari assour- 
dissant de la musique indigène ^. Puis, Niaz-bach et Stari-tach- 
kent ou Vieux Tachkent, où l'absence de ruines et de vestiges 
d'une grande ville démentit le nom delà localité. J'y relève une 
ornementation particulière des maisons. Le gâcheur de boue, 
après avoir élevé le mur, a trempé sa main dans un lait de chaux 
pour l'appliquer ensuite à plat contre le mur un grand nombre 
de fois. Ces mains d^Ali se voient partout, dans les maisons, 
dans les mosquées, dans les médresséhs, quelquefois impri- 
mées en creux dans la brique ou la pierre, et cette coutume est 
répandue dans tout le monde musulman, jusqu'à Alger. 

Dans les champs, où de nombreux chevaux paissent les pre- 
mières touffes des céréales pour les faire thaller, on aperçoit 

i. Jeunes danseurs. 

2. Dans un article : la Musique chez les Sartes et les Kirghiz de l'Asie 
centrale (Revue d'ethnographie, 1884, Ernest Leroux), j'ai fait ressortir les 
diiïérences qui caractérisent les mélodies des diverses peuplades de rAsie 
centrale et noté un certain nombre de spécimens. La mélodie kirghize, 
suave et agréable à Toreille de l'Européen, ordinairement en mineur, est 
absolument différente de la mélodie tapageuse et cacophonique du Sarte. 



DE TACHKENT A LA FROiNTiÈRE AFGHANE. 77 

beaucoup de petites tourelles, de 3 à i mètres de haut, en terre. 
Quand la récolte de blé, d'orge, de sorgho, de millet, sera 
mûre, des gamins ou des gamines passeront la journée sur ces 
tourelles avec, à côté d'eux, un tas de cailloux ou de mottes de 
terre qu'ils jetteront aux nuées de moineaux ou de passereaux 
pillards pour, épouvantails vivants, les chasser à grand renrort 
de gestes et de cris. A celle époque-ci, des nuées de corbeaux 



Fig. 16. — Type earte. Marchand habitant à&s vitleB du Turkestan. 

et de corneilles arpentent gravement les champs ensemencés 
et se nourrissent du quart de la récolle. 

Autour de Stari-tchinaz, des rizières étendues nous avertissent 
du voisinage duTchirtchik. La rivière coule en méandresnombreux 
entre des falaises de loess àpic et couvre la plaine de ses débor* 
déments printanlers. Nous traversons, à la nuil tombante, le 
bazar de Stari-tchinaz, au pied de l'ancienne forteresse bokhare 
en ruines, flanquée de tourelles de défense auxquelles la pluie 



78 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

fait plus de tort que le canon. Une boue noire, stagnante et 

fétide, s'alîmentant des déjections des b6tes de somme, croupit, 



' Femme t&rte de Kbokand. 



en hiver, à l'ombre froide de ces bazars du Turkestan. On sent, 
pour ainsi dire, l'odeur de la fièvre, et le nerf olfactif, par 



DE TACHKENT A LA FRONTIÈRE AFGHANE. 79 

une de ces îdiosyncrasies inexplicables, garde parfois pendant 
des semaines une impression de puanteur dominant toutes les 
autres. Aussi les fièvres intermittentes sont-elles fortes et fré- 
quentes à Tchinaz. Le poste est situé au bord du Syr, non loin 
de l'embouchure du Tchirtchik, à proximité de marais couverts 
de hautes roselières. Le tigre y chasse le sanglier, et les oiseaux 
de proie en nombre vivent sur des bandes innombrables de 
gibier d'eau. 

Nous trouvâmes, ce soir-là, une cordiale hospitalité chez le 
voïenni natchalnik^^M. Koulik, chasseur émérite et qui, quelque 
temps auparavant, avait accompagné Bonvalot à la chasse au 
tigre. Dans les guinguettes du petit quartier russe, les soldats 
sont en liesse; ils fêtent la masleîiitza^ le carnaval, et le stalo- 
voje vino^ de Pervouchine à Tachkent allume le sang, les chants 
et quelquefois la querelle. 

Le lendemain, après avoir passé en bac le Syr-Darîa aux 
eaux jaunâtres et sans reflet, nous entrons dans la Galodnaja- 
step ou steppe de la Faim, qui s'étend de Tchînaz à Djizak, sur 
une largeur de 120 verstes. Quelques gagea et une espèce 
d'anémone affrontent déjà les gelées nocturnes, à quelques cen- 
timètres au-dessus du sol. Les mirages d'été sont remplacés par 
des illusions d'optique curieuses. L'horizon semble envahi par 
une belle forêt d'arbres branchus ; ce ne sont que des tiges des- 
séchées de grandes férulacées dont les ombelles figurent des 
branches et les tiges, ternes et cannelées, des troncs d'arbres. 
Au milieu de ces forêts en miniature courent quelques lézards 
noirs, des alouettes huppées, une compagnie de perdrix ou un 
corbeau prenant les dimensions d'un vautour. 

De temps à autre, on voit courir sur le sol uni, avec une rapi- 
dité vertigineuse, des formes rondes, fantastiques, légères, bon- 
dissantes : ce sont les sorcières du vent, plantes sèches, globu- 
leuses, que le vent arrache de leur tige pour les chasser devant 
lui jusqu'à ce qu'elles s'arrêtent derrière une colline, s'amas- 



i . Gommandaat militaire. 
2. Vin de table. 



80 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

sant en tas quelquefois énormes que le Kirghiz utilise comme 
combustible. 

Malek, la première station, est un poste fortifié, flanqué de 
deux tourelles crénelées ayant perdu leur importance straté- 
gique depuis que la frontière a englobé la province du Zéraf- 
chane. Trente-quatre verstes plus loin, Mourza-rabat, avec deux 
puits coupoles, offre, en été, aux caravanes assoiffées, une eau 
salée, amère et puante, que Thomme ne saurait boire sans dan- 
ger avant de ravoir fait bouillir. A 31 verstes plus loin, les deux 
puits d'Agatchi, l'un en ruines, l'autre coupole, fournissent une 
bonne eau en abondance. 

Il fait de plus en plus froid : le vent a tourné au nord-ouest. 
C'est encore le régime de l'hiver, où les vents du nord-est au 
nord-ouest, après avoir balayé les steppes kirghiz, se ruent sans 
rencontrer d'obstacles sérieux sur les steppes du Turkestan. 

Pourtant la Galodnaja-step (ne pas confondre avec le Bek- 
pak'dala, au nord-est des monts Kara-taou) n'a pas toujours été 
aussi aride et déserte que de nos jours, où les Kirghiz nomades 
seuls profitent des pâturages naturels. Autrefois, de grands 
aryks (la route en rencontre un à quelques verstes d'Outch-tépé) 
la sillonnaient pour porter l'eau et la richesse h une population 
sédentaire, aujourd'hui disparue. Ces canaux étaient alimentés 
par le Zérafchane et le Yanqui-davan, grand aryk aujourd'hui à 
sec, prenait son origine entre Pendjakent et Samarkand, pour 
s'infléchir au nord et couvrir une partie du steppe de la Faim 
d'un réseau d'irrigation habilement distribué. Car les Turkesta- 
niens étaient et sont encore passés maîtres dans l'art de l'irri- 
gation, à l'égal au moins des Chinois. Chez eux le mir-âb^ le 
distributeur des eaux, était un des plus hauts fonctionnaires, 
avant que les Russes ne lui eussent substitué des ingénieurs 
formés à l'école européenne. 

A Djizak, la route s'engage dans la montagne basse de schiste 
quartzitique, multicolore, contorsionné, laissant au fond du thal- 
weg un dépôt de loess utilisé par l'agriculture. Une rivière aux 
eaux rapides, à demi gelées, y fait de nombreux méandres entre 
de petites falaises à pic. Bientôt la vallée se rétrécit, les contre- 



82 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

forts des deux chaînons latéraux se rapprochent en arête vive 
de schiste quartzitique presque verticale, pour former une sorte 
de chambranle gigantesque, sans cintre ni vantaux, d'une porte 
à laquelle la légende a donné le nom de porte de Tamerlan. 
Une inscription en coufique, déchiffrée par M. RadloS" si je ne 
me trompe, est gravée sur le rocher occidental, à quelques 
mètres du sol. En face s'ouvre une caverne sans intérêt d'une 
fente de rocher. Le chemin emprunte souvent le lit de la rivière 
gelée qu'on coupe, en outre, une demi-douzaine de fois avant 
Yani-kourgâne ; même notre yemchtchik kirghiz ne peut s'em- 
pêcher de dire que le chemin est affreux : loul iamane^ comme 
s'il disait : Il pleut ou // fait chaud, 

A Yani-kourgâne, petit village groupé autour d'un bazar, 
vivant du passage des caravanes — kichlak, où Karazine place un 
de ses plus touchants épisodes de la guerre russo-bokhare — 
nous rattrapons la caravane des princes afghans. En tête mar- 
chent quelques cavaliers afghans précédés d'un Cosaque, ensuite 
l'arba des princes suivie d'une douzaine d'arbas hermétique- 
ment closes ; elles contiennent les femmes de l'émir et leurs 
suivantes. Enfin, une série de voitures remplies d'objets et de 
meubles européens, soit cadeaux, soit achats, que les magasins 
de Tachkent expédient à Caboul. 

A Saraïlik, où ils vont faire étape ce soir, on leur a dressé un 
certain nombre de kibilkas, à côté de la stanzia. 

Sur un beau pont moderne en briques, nous traversons, à 
Rameni-most, un bras du Zérafchane, roulant entre de hautes 
falaises de loess. Peu après, la plaine du Zérafchane se découvre 
au loin ; mais le temps, très brumeux par un vent du sud-ouest, 
empêche toute vue d'horizon. Nous sommes entrés dans le dis- 
trict du Zérafchane dont la capitale est Samarkand. La route 
est devenue très bonne, chaussée bordée de fossés réguliers 
pour l'écoulement des eaux. Les petits tumulus qui l'accom- 
pagnaient dans le steppe pour indiquer la direction quand la 
neige est profonde, sont remplacés par deux belles lignées 
de saules et de peupliers. Le changement est si brusque et si 
agréable, que le voyageur remercie mentalement celui qui a 



DE TACHKENT A LA FRONTIÈRE AFGHANE. 83 

créé cet état de choses comme s'il Tavait créé exclusivement 
pour lui. 

Un peu audelàdeDjambaï, dernière station avant Samarkand, 
les rizières, les cultures et les jardins s'arrêtent pour céder la 
place au lit étendu du Zërafchane, le routeur d'or. Dans le loin- 
tain, sur la rive gauche, apparaissent les deux arches inégales 
d'un pont curieux, en tant qu'il parait ne jamais avoir été ter- 
miné, et que son tablier tombe à pic dans le fleuve. La tradition 
en attribue la construction à une femme éclairée. 

Après avoir traversé plusieurs bras de moindre importance, 
puis une plaine toute couverte de cailloux roulés par les grandes 
eaux, nous passons à gué les deux bras principaux sans qu'il soit 
besoin de décharger les bagages. Aux grandes eaux, ce n'est 
pas chose aussi facile que maintenant: on décharge alors tout le 
contenu du tarantass, hommes et bagages sur une haute arba, 
des passeurs à cheval accompagnent le véhicule à travers le 
fleuve et, en se plaçant en amont, coupent la véhémence du 
courant tout en empêchant, au moyen de cordes, l'arba d'être 
renversée ou emportée. Aujourd'hui, les eaux du fleuve sont 
claires et rapides; dans deux mois, à la fonte des neiges, elles 
seront jaunes et impétueuses. Que ne peut-on régler le débit de 
ce fleuve par un modérateur quelconque, car il roule non seu- 
lement de vraies paillettes d'or, mais ses eaux vivifiantes font 
la richesse de tout le pays agricole jusqu'au delà de Bokhara! 

Cependant nous cheminions dans un paysage désolé. Un vent 
furieux de Touest, en rafales, balaye la plaine en soulevant des 
tourbillons de poussière fine et mordante. L'air en est rempli, 
la lumière cachée ; les yeux en souffrent et les dents en grincent. 
Tout est gris, terne et sombre. Tchoupan-ata, colline couronnée 
d'une stèle à la mémoire de la prise de Samarkand, nous reste 
invisible, quoique nous en longions le pied. Lorsque, après 
avoir traversé un profond ravin taillé dans des parois de loess, 
le tarantass atteint les hauteurs d'Aphrosiftb, les coupoles, estom- 
pées dans la brume du soir et de la poussière, des tombeaux 
d'une immense nécropole nous indiquent que nous avons atteint 
la plus belle ville de l'Asie centrale : la ville de Timour. 



8* LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Samarkand. 
Croquis à la plume. — La ville. 

Nous ne rest&mes alors que quelques jours à Samarkand, 
attendant l'arrivée des Afghans et préparant notre voyage à la 
frontière afghane. Nous fûmes, pendant nos séjours consécutifs 
dans la capitale du Zérafchane, les hôtes du général Korolkoff, 
aujourd'hui gouverneur de la province de Ferghanah. L*amitié 
constante que nous porta cet homme éminent sur la simple 
recommandation de mon cher et regretté mattre Decaisne, est 
un de ces services dont nous ne chercherons pas à diminuer la 
valeur par des paroles qui pourraient ne paraître que polies. Le 
général Ivanoff, gouverneur de la province du Zérafchane, nous 
fit un accueil très sympathique et nous lui en devons un sou- 
venir reconnaissant. 

Samarkand est, sans conteste, la ville la plus intéressante, la 
plus pittoresque, la mieux située et la plus agréable de toute 
l'Asie centrale. Elle doit ces avantages aux monuments nom- 
breux et grandioses de Tépoque de Timour, au voisinage des 
montagnes et à une altitude plus forte (2 154 pieds), h sa popu- 
lation indigène plus joyeuse, il me semble, qu'ailleurs, et plus 
variée de races, à son bazar animé, et enfin, dans le quartier 
russe, à des rues larges, véritables boulevards, où le général 
Abramoff a fait planter à profusion les arbres croissant avec une 
vigueur et une rapidité extraordinaires (1). La splendeur des 
monuments surpasse ce que j'ai vu dans l'Inde, excepté peut- 
être le Tadj d'Agra, que je ne connais pas. L'art persan est venu 
fleurir dans toute sa beauté à la cour de l'émir boiteux. Cet art 
est religieux ; il a produit des mosquées, des médresséhs et des 
tombeaux. A la même époque (quatorzième siècle), Tart go- 
thique avait déjà élevé ses plus beaux temples à Dieu. L'archi- 
tecture persane des monuments de Timour a beaucoup de points 

\ . Voir, au sujet de la croissance des végétaux, G. Capus, Influence du 
climat sur la rapidité de croissance des végétaux en Asie centrale, la Comptes 
rendus de V Académie des sciences, i883. 



DE TACHKKNT A LA FRONTIÈRE AFGHANE. 85 

de ressemblance avec rarchitecture gothique ; il semble qu'elles 
ont puisé à la môme source. 

Tilla-kari, Ouloug-beg, Chir-dar, ces trois merveilles du 
Riguist&ne de Samarkand; Gour-émir, le tombeau deTimour; 
Ghakh-zindéhyla nécropole de sa famille; Bibi-khanymS monu- 
ment incomparable, où, sous des piliers et des dômes lézardés 
par les tremblements de terre, dort la favorite du grand conqué- 
rant : toutes ces merveilles de l'art architectural et décoratif 
ne sont plus aujourd'hui qu'à seize journées du parvis de Notre* 
Dame, et la locomotive du général Annenkoff — encore un con- 
quérant, mais pacifique — fait tressaillir les minarets penchés 
des médresséhs. 

Je ne puis peindre Samarkand comme il le mérite; voici un 
croquis d'après nature que je trouve dans mes notes. 

Les arbres n'ont pas encore de feuilles et la ville semble 
chauve. Allez, vers 4 ou S heures du soir, quand le soleil s'abaisse 
dans les branches des peupliers, à l'ouest, sur le glacis de la 
forteresse. Les soldats russes y sont entraînés à la course et à 
la gymnastique de guerre. Soudain, derrière une courbe haute 
du terrain, apparaît le Samarkand indigène dans une splendeur 
nouvelle. Toute la ville est à vos pieds, enveloppée d'une brume 
violfttre, transparente, d'une finesse sans égale et d'un glacis 
que jamais peintre ne saura rendre. Les maisons grises s'étagent 
mollement; leurs angles droits et l'ombre de leurs pans, les 
lignes droites de leurs toits plats donnent à l'ensemble l'as- 
pect d'un monument gigantesque renversé sur la colline et 
dont les maisons seraient des moellons détachés. Entre les 
pierres disloquées croissent des peupliers en balais et des 
ormes à squelette globuleux. Au premier plan, éclairées plus 
fortement par le soleil, les coupoles du Gour-émir et de Rouk- 
habad se profilent sur un ciel bleu verdàtre. Au fond, les 
rideaux des peupliers argentés, parcourus par des raies de 

1. On trouvera des descriptions parfaites et détaillées de ces monu- 
ments, entre autres dans Vambéry, Maëff, Schuyler, Lansdell, etc., et, 
plus récemment, dans une fort intéressante étude de M. Jules Leclercq, 
Du Caucase aux monts Altai, 4890. 



86 LE HOVAUME DE TAMERLAN. 

cobalt, se coDfondejit et se perdent dans uDe brume blaacbfttre 
qui semble croupir dans la plaiue et cache le pied des mon- 
tagnes. Elle monte en se raréfiant vers leur sommet; mais te 
soleil fait luire encore les pans neigeux des montagnes du 
Eobistan et d'Ourgout, zébrés finement par les arfttes noires 
des faites bifurques. Un nuage légèrement jauni s'est accroché 
6 un pic et s'étire au loin. Tableau incomparable! 



Fig. 19. — MËdresséti de l'époqnc de Timoar. 

A gauche, scintillent au soleil p&le les briques émaillées des 
mosquées du RiguistAne, avec des ombres douces aux pans 
étroits des frontispices et des rondeurs des minarets. Les monu- 
ments de Timour sont là comme des bijoux dans un tas de boue 
lumineuse. Plus à gauche encore, Bibi-khanym ne fait qu'une 
masse violAtre où les détails se noient dans la teinte générale. 
Vers le nord-est, dans une défaillance de la colline qui s'abaisse 
vers le djeilab', apparaît, toute rouge, la chaîne de Nourata, 
recouverte d'une calottede neige, calotte de soie blanche froissée 

I. Quaiticr spécial. 



DK TACHK1:M a la FUONTIÈHE AFGHANK. 87 

en plis réguliers et effrangés en bas. Une caravane de chameaux, 
touffus aux cuisses et au front, monte du] bas-fond. Une arba 
criarde passe, chargée de deux Sartes et d'un soldat russe, qui 
s'entretiennent de kopecks dans un russe mixte. Des Sartes et 
des Ouzbegs à cheval s'arrêtent, le sourire moqueur aux lèvres, 
devant les soldats à l'exercice, et d'autres, avec des femmes 
voilées en croupe, trottinent paresseusement vers la ville sarte. 
Le soleil est couché, les teintes s'effacent, et, avec la fraîcheur, 
la fièvre monte de la vallée... 



La Frontière bokhare. 

De Samarkand & Djam. — Le loess du Turkestan.— La iourte kirghize.— 
Les Cosaques du tzar. ~ Zaman Beç et les jeunes princes. — Une escorte 
turcomane. 

Le 13 mars, tout est prêt. Les chevaux, petites bêtes solides 
et endurantes, sont achetés, et la caravane se met en branle vers 
le steppe de Djam. Cinquante Cosaques de TOural feront escorte 
aux princes jusqu'à Mazar-i-chériff, sous le commandement du 
colonelKoIeznikoffet du capitaine de Dreyer.Nous aurons encore, 
comme compagnons de voyage, l'officier de Cosaques, le doc- 
teur attaché à l'expédition et l'interprète Zaman Beg, un joyeux 
et jovial Caucasien qui, après avoir vécu quelque temps à la 
cour de Yakoub Beg, émir de Kachgar, rentra au service russe 
après la mort de ce dernier. Le major Ârendarinko, un des 
meilleurs connaisseurs du Turkestan et chef du district de 
Samarkand, a bien voulu détacher à notre service deux djiguites 
de la ville, Abdou-Zahir et Roustem, l'un Tadjik, l'autre Ouzbeg; 
le premier sachant le russe suffisamment pour allonger des 
phrases ; Roustem parlant une langue mixte de russe et de turc 
à laquelle nous finîmes par nous habituer, quoiqu'il fût beau- 
coup moins bavard qu' Abdou-Zahir. Je l'avais dressé plus 
particulièrement au service des collections et des excursions, 
tandis que Bonvalot se façonnait Abdou-Zahir pour les rensei- 
gnements oraux et les relations « internationales ». 

Après avoir traversé les jardins qui ceignent la ville d'une 



88 LE ROYAUME DE TAMËRLAN. 

ceinture étendue, longé, à Textrémité ouest, une belle mé- 
dresséh ornée de briques émaillées restaurée, nous entrons 
dans le steppe qui s'étend des montagnes du Ghahr>i-ç&bz à 
gauche, à l'oasis du Zérafchane à droite. Large et fertile, cette 
oasis suit le cours du fleuve et nous apparaît au loin dans un 
mirage simulant l'inondation de ses eaux. A 10 verstes environ, 
un pont, remarquable par quatre colonnes de tète à moitié en 
ruines, couvertes de briques émaillées de l'époque de Timour, 
dit-on, nous conduit sur une rivière rapide cascadant entre de 
profondes falaises de loess. Cependant ce loess, plus rapproché 
de la montagne, a des éléments moins décomposés, de sable 
. granitique mobile avec des paillettes brillantes de cristaux feld- 
spathiques. Il provient évidemment de la désagrégation des 
roches syénitiques et granitiques des monts Chahr-i-ç&bz, et les 
éléments feldspathiques n'ont pas encore eu le temps de devenir 
argileux, comme cela a pu se faire pour le loess des grandes 
plaines. J'ai déjà dit que la théorie de Richthoffen, qui voit dans 
les dépôts immenses de loess de la Chine des transports aériens, 
nous semble ne pas s'appliquer auTurkestan où ces dépôts, au 
contraire, paraissent tirer leur origine de transports aqueux. 

Nous faisons d'une traite une vingtaine de verstes, et, à 
3 heures de l'après-midi, le campement est établi à Sadag&n, au 
bord d'une rivière roulant une belle eau claire de montagne sur 
un terrain de sable granitique, entre des blocs énormes de 
syénite, de pegmatite et de quartz. 

Pour la première fois, nous couchons sous une iourte (tente 
en feutre) indigène. Le vent violent du sud-ouest s'acharne en 
vain contre les parois de feutre, en plaquant la tenture en 
kachma, servant de porte, contre les chambranles. 

Un treillis de bois, comme ces joujoux sur lesquels on fait 
mouvoir des soldats en bois, posé en rond; des bâtons recourbés 
s'arc-boutant d'un côté sur le treillis, de l'autre engagés dans un 
cercle de bois faisant clef de voûte, le tout recouvert de grands 
morceaux de kachma retenus par des cordes : voilà la iourte, l'ot, 
la kibiika, la ioulameîka^ du nomade de l'Asie centrale. J'aime 
la iourte depuis que j'y ai passé près de trois ans, et je com- 



DE TACUKENT A LA FRONTIÈHE AFGHAiNE. 89 

prends la préférence du nomade, qui se construit souvent, pour 
y vivre, une tente au milieu de la cour de sa maison. Jusqu'au 
khan de Khiva, qui aime mieux habiter deux belles iourtes plan- 
tées dans la cour, que les quatre murs de son palais. Au milieu 
de la kibitka, on fait un feu ou Ton allume un brasero ; on dé- 
couvre le sommet de la tente pour donner issue à la fumée, et 
on voit les étoiles à travers le toit de sa maison, car le vent de 
Djam a balayé les nuages du ciel et la lune fait p&lir les nom- 
breux feux de campement. 

Les vivres sont distribués. Zaman Beg nous a dépêché un 
grand diable d'Afghan armé d'un long trident auquel, fumants 
et dorés, sont embrochés de petits morceaux de mouton entre- 
lardés, en chapelet. C'est le fameux kabâb des Persans, le 
ehachlik des Turcs, auquel Brillât-Savarin n'aurait pas refusé 
les honneurs d'une chaude recommandation. 

Soudain le clairon sonne. Les Cosaques, rangés en ligne, 
attendent, casquette en main, la fin d'une prière prononcée d'une 
voix de basse retentissante, puis entonnent en chœur un de ces 
cantiques russes auxquels une harmonie étrange donne un 
cachet si spécial. Aux confins de l'Afghanistan, ils prient Dieu 
pour la vie et le bonheur du tzar Alexandre-Nicolaëvitch ; puis 
le clairon résonne, on entend le commandement de l'officier, 
ils se couvrent et regagnent leurs feux de campement. Des 
arbacèches^, attirés par le spectacle et le chant, sont venus 
rôder, les mains dans les manches de leur khalat ', autour des 
Ouraltzis ; à une centaine de mètres de là, le campement des 
femmes afghanes, en rond comme un kraal, est entouré de feux 
que font clignoter au passage des sentinelles en marche. Mais 
peu à peu le silence se fait, et bientôt on n'entend au dehors 
que le ren&clement d'un cheval ou le bruit de ses mâchoires 
broyant la luzerne. 

L'étape du lendemain, jusqu'à Ibrahim-ata, fut de 3 tachs 
et demi. Le tach — sang ou far sang en persan — est une me- 

i. Conducteurs d'arba. 
2, Ample robe de chambre. 



90 LK ROYAUME DE TAMËRLAN. 

sure itinéraire bokharienne et turque, variable suivant les pays, 
en moyenne de 7 verstes. 

Les pentes des montagnes de schiste et de quartzite m'offrent 
quelques jolis muscari, eranthis, iris et d'autres monocotylées, 
qui sont les premières à se réveiller d'un engourdissement de 
neuf mois. Le ciel, chargé depuis le matin de gros cumulus 
menaçant de l'ouest, ouvre ses écluses au milieu de coups de 
tonnerre formidables. Les chevaux hennissent d'épouvante; les 
éclairs allument des lueurs blafardes, et notre kibitka est 
inondée de toutes parts. Cependant les grenouilles d'une mare 
voisine coassent sans discontinuer en signe d'un plaisir de 
courte durée, car bientôt le ciel est redevenu limpide comme 
tous les soirs. 

Les jeunes princes afghans viennent nous rendre visite dans 
notre tente. L'atné a environ dix ans. Sa physionomie est déjà 
empreinte de cette gravité qui caractérise l'enfant musulman 
dès son jeune &ge. Ses grands yeux noirs semblent regarder 
dans le vide, peut-être déjà dans le lointain de son avenir 
sombre; car la vie d'un héritier du trône afghan n'est jamais 
sûre. Sa physionomie exprime déjà cet esprit autoritaire et fa- 
rouche dont un prince royal afghan doit s'armer plus que jamais 
pour faire face aux compétiteurs acharnés, aux parents sangui- 
naires avides de vendetta, aux partis versatiles d'un peuple sans 
cohésion civile et habitué aux guerres intestines. Le cadet, d'une 
beauté de type remarquable, a une physionomie douce et char- 
mante. Il rit volontiers. Il porte, comme sonfrère, un costume de 
drap d'or, un turban et un petit sabre afghan richement incrusté. 
Zaman Beg lui a conté qu'il ne faut jamais prononcer en entier le 
mot cham'Chir\ car le sabre alors sortirait tout seul de son four- 
reau pour aller couper la tète à un innocent. Et Tenfant s'amuse 
à dire cham... en tirant son sabre à moitié et rit de bon cœur 
quand Zaman Beg joue l'effroi. Khodja Sahib, l'ambassadeur 
afghan qui est allé les chercher à Tachkent et les ramène, ne 
les quitte pas d'une semelle, pas plus qu'un vieux moullah à la 

\, Sabre, en persan. 



DK TACHKENT A LA FRONTIÈRE AFGHANK. 91 

f 

tète vénérable et douce, leur précepteur. 11 est d'usage, en Asie 
centrale, de marquer, à un hôte surtout, la satisfaction qu'on a 
éprouvée d'un bon repas par de bruyantes éructations. Khodja 
Sahib a évidemment bien dîné. Il ne cesse de se gratter avec 
acharnement. 

A Djam, notre caravane grossit d'une horde de Turcomans, 
venus des bords de l'Amou à la rencontre de leurs princes. Ce 
sont des Arzaris, environ une centaine d'hommes et de garçons, 
au type turco-mongol très accusé, la barbe noire et rare. Us sont 
coiffés d*immenses bonnets en peau de mouton, armés de fusils 
de différents systèmes, sauf d'un nouveau, de pistolets et de 
couteaux passés à la ceinture. Cette bande, digne de Djinguiz 
Khân, est menée par un chef à l'aspect farouche, du nom de 
Koudouk-Atcha. Tributaire, avec son clan, de Témir de Bokhara 
avant l'arrivée d'Abdourahmân, il a repassé l'Amou depuis pour 
reconnaître la suzeraineté de l'émir de son choix. Il est venu 
tout à l'heure déclarer au colonel russe qu'ils n'ont plus d'ar- 
gent pour payer leurs dépenses dans le Bokhara, et, sur quelques 
bonnes paroles, repart à la tète de ses Turcomans. En marche, 
ils se groupent autour d'un fanion rouge et noir, dont la hampe 
est couronnée d'un croissant et d'un toug^ une touffe de crin de 
cheval. Ils transportent leurs lits, c'est-à-dire un morceau de 
kachma, sur la croupe de leurs chevaux. Un gamin chevauche à 
côté du porte-fanion et tapote en a lapin » sur deux nagarras\ 
en équilibre sur le devant de sa selle. Les timbales, ornées 
de drap rouge, mouillées par la pluie, rendent un son de glas 
funèbre. 

Djam. 

Djam la Mauvaise. — Les puits salés. — Rencontre des Bokhares. — Rakh- 
med-Oullah. — Gastronomie bokhare. — Paysage du steppe. — Arrivée 
à Karchi. 

C'est à Djam, sur la frontière même de la Boukharie, que nous 
apprenons, aujourd'hui 15 mars, la nouvelle de la mort du tzar 

i . Petites timbales. 



92 LE ROYAUME DE TAMERLAN.. 

Alexandre el ravënement du tzarevitch. Le soir, les Cosaques 
adressent leur prière à Dieu pour la vie ^ Alexandre- Alexan- 
drovitch. 

Djam est un méchant kichlak situé au pied de collines basses, 
au sommet desquelles court la frontière bokhare. Cette fron- 
tière est plutôt administrative que politique, car la Boukharîe 
est entièrement sous la dépendance de la Russie, et si, d'après 
le traité de 1868, qui mit fin à la guerre, le Bokhara a gardé 
une autonomie nominale sous un émir persona grata à Saint- 
Pétersbourg, la Russie a l'avantage d'une indemnité de guerre 
et de la surveillance politique, sans avoir les charges de l'admi- 
nistration du pays. 

Djam était redouté de tout temps à cause de l'insalubrité de 
son climat et de l'abondance des bètes venimeuses qui habitent 
le sol. En été, un vent ouest-sud-ouest violent, auquel on attribue 
les fièvres fréquentes, se joint à des légions de phalanges et de 
scorpions pour mériter à cet endroit le nom de Djam^ ou 
de Djamariy qui veut dire mauvaisy en turc. Aussi l'émir de 
Bokhara en avait-il profité pour faire de Djam une colonie péni- 
tentiaire, une sorte de kiapovnik * naturel. Les troupes russes 
faisant partie AwDjamskipakhod^ lors delà guerre russo-turque 
en 1878, eurent cruellement à souffrir de l'insalubrité de cet 
endroit. Un grand cimetière indigène, avec des tombes bordées 
de mottes de gazon découpées et recouvertes de cailloux, longe 
la route; dans les vallées, on aperçoit les kibitkas de nombreux 
aouls. 

Nous suivons la route des caravanes de Samarkand à Karchi. 
Cependant, pour couper un détour, on démolit les murs de 
clôture des champs, et nos chevaux foulent la terre grasse et 
molle de beaux champs cultivés et de prés succulents, mais sans 
fleurs. 

A 3 tachs environ, nous atteignons les nombreux puits de 
Chour-koudouk ou puits salés. Ces puits sont très profonds et 
servent aussi bien aux besoins de l'irrigation qu'à ceux de Tali- 

i . Fosse à punaises, prison à Bokhara. 



DE TACIIKENT A LA l'UONTlÉRE AFGHANtl. 93 

mentaiion des troupeaux que les Ouzbegs nomades entretiennent 
dans les steppes voisins. Us ont une struoture particulière, 
telle qu'on la voit rarement en Asie centrale ; mais comme on 
la retrouve dans Tlnde et dans le nord de l'Afrique. La mar- 
gelle du puits est surmontée de deux colonnettes en terre qui 
soutiennent une poulie autour de laquelle roule une corde. A 
Tun des bouts de la corde descend Toutre ou le vase pour puiser 
l'eau, à l'autre on attelle un chameau, un bœuf ou un cheval, 
qui, s'éloignant du puits, tire l'eau à hauteur de la margelle. 
Un réservoir est ménagé en arrière pour faire boire les troupeaux , 
et une rigole longue et étroite, faisant le tour du puits, pour les 
bêtes de somme. 

Non loin de % quelques kibitkas abritent^ nous dU^on, des 
ArabeSf Ce ne sont pourtant point des Arabes d* Arable, mais 
d*une tribu ouzbègue de ce nom. D'autres fractions de cette 
tribu sont établies près de Katti-kourgftne, à Bokbara, dans le 
kichlak d'Arab-kbana près de Karohi et dans quelques autres 
eudrolli de Térairal, 

Bientôt, sur une hauteur, {apparaissent au loin dans la plaine 
les maisons carrées d'un kioblak ; un tas noir de kibitkas, d'oti 
se dégagent lentement des filets de fumée. Beklemlch est notre 
premier campement sur terre bokhare* Aussi l'émir et le beg de 
Tchlraktohi ont-ils envoyé à la rencontre du cortège une caval- 
cade brillante de cavaliers,hauts dignitaires tels que mirakhour s , 
toksabas, tous graves et souriants, mielleux et insidieux, aussi 
hautains et méprisants pour les leurs que rampants et plats pour 
leurs hôtes de qualité, qui sont les Russes avant tout, les princes 
afghans ensuite. Tous ces Bokhares, au service de l'émir et des 
begs, sont habillés d'un riche khalat de soie aux couleurs 
criardes, aux dessins bizarres, serré à la taille par une ceinture 
large de velours de Bokbara, brodée de soie ou plaquée de 
grandes pièces d'or ou d'argent battu. La tète est entourée d'un 
gros turban de fine mousseline éclatante de blancheur; leur 
pantalon de cotonnade, ample, est passé dans des bottes molles 
jaunes & pointe recourbée, à talon tellement pointu que la 
marche est lourde et difficile. N'est-ce pas un signe de richesse 



0* LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

que de ne pas avoir besoin de marcher, et l'Annamite de qua- 
lité ne se laisse-t-il pas croître les ongles démesurément pour 
marquer que le travail manuel lui est étranger. Un sabre 
recourbé, richement incrusté d'or ou de pierreries, bat le flanc 
de leur cheval karabaîr. Les chevaux sont recouverts d'une 
housse en velours brocardé d'or. Ils sont harnachés de cuir 



Fig 30. — Le service du duterkhane. 

doublé de velours et garni de plaques en mosaïques de tur- 
quoises. 

Voici Rakhmed-Oullah, l'envoyé de l'émir. C'est un gros bon- 
homme de petite taille, tout confit de prévenances, onctueux, 
affairé; il est partout à la fois, rit de toute sa figure quand il 
passeàcôté de nous, et gourmande, deux pas plus loin, avec un 
flot de paroles, un serviteur qui marche au lieu de courir. Le 
voilà installé sur la crête d'un mur, surveillant le service du 
dasterkhane, la procession du dasterkhane comme nous l'appe- 
lâmes. On appelle dasterkhane la nappe sur laquelle on sert le 
dîner, et, par métonymie, ce qui se trouve sur la nappe. Or, il 



DE TACHKENT A LA FRONTIÈRE AFGHANE. 93 

est d'usage dans le Bokbara, où l'hospitalité est très grande, de 
servir à Thôte, dès son arrivée, une collation composée ordinai- 
rement de fruits, de fruits secs, de melon, etc. Les dasterkhanes 
de l'émir et des begs se composent d'une infinité de friandises 
du pays, servies chacune sur un grand plateau d'étain et ayant 
chacune son porteur. Nous vîmes ainsi se ranger autour de nous, 
dans la tente, des monceaux d'abricots secs, de quatre à cinq 
espèces de raisin sec, de figues, de pralines aux pistaches et aux 
noyaux d'abricot, de haîva, une p&te étirée faite de sucre, de 
miel et de graisse de mouton ; de nougat bokhare, de caramels 
russes, de pistaches ; puis des paquets de thé, des têtes de 
sucre raffiné, de la cassonade russe, du sucre concassé, des 
œufs durs, des confitures de carottes et des tas de pains en 
galettes de dimensions et de qualités diverses, etc.: toutes 
choses auxquelles la politesse exige de toucher, mais qu'il con- 
vient d'abandonner au profit des domestiques qui les reven- 
dent souvent à leurs anciens propriétaires. Il arrive de cette 
façon que le même dasterkhane est servi avec le même succès 
à différentes étapes ; car l'émir a l'habitude de répéter cette 
marque d'hospitalité chaque jour, et môme deux ou trois fois 
par jour, s'il plaît à son hôte de s'arrêter aussi souvent. L'émir, 
paraît-il, a bien fait les choses ; les Afghans ont reçu dix mou- 
tons et quelques batmans de riz pour leur palao. Et, puisque 
nous parlons de nourriture, rappelons que le palao est le plat 
national de l'Asie centrale ; qu'aucun repas, à moins que ce ne 
soit celui d'un pauvre, ne saurait se passer du plat de résistance 
favori. Cuit dans de la graisse de mouton et de l'eau, assaisonné 
d'épices et piqué de raisins secs, le riz se gonfle ; chaque grain 
reste séparé et roule entre les doigts des convives, car on ne 
connaît point l'usage de la fourchette. Us sont assis tous autour 
d'un plat, y plongent & tour de rôle les doigts de la main droite 
(la main pure); le repas fini, ils se passent les mains sur la 
barbe, ou en font le simulacre, en disant : Allah akbarl et se 
rincent la bouche et les dents. Le palao est répandu dans toute 
l'Asie ; on le trouve déjà dans les pays du Danube sous le nom 
A^pillôff. 



eo LE ROYAUME DE TAHEIILAN. 

Nous marchons sur un steppe argileux, légèrement ondulé, 
cultivé en beaucoup d'endroits. Le blé atteint déjà une hauteur 
de 10 centimètres. Trois espèces de lézards courent au soleil 
chaud, avec de lourds coléoptères et des bandes de fourmis. Les 
tortues, en nombre, ont secoué leur sommeil hivernal et se 
traînent sur le sol légèrement fendillé. Des essaims de mouches 
remplissent déjà la tente, et lorsque, aujourd'hui, je fus occupé 
à faire une aquarelle au thé, n'ayant pas d'eau h portée, je vis 
mon papier bientdl^,couvertf de mouches affamée9]que je n'es- 



Fig. 31. — Le camp de Tachlik. 

sayai plus de chasser en vain, quand leurs promenades eurent 
produit dans mon paysage le granulé qui lui donnait de l'air. 

A l'horizon apparaît, comme une mince pellicule diaphane, le 
profil des monts Koungour, au pied desquels se trouve Karchi, 
la seconde ville du Bokhara. 

Bientât après Tachlik, aoul-kicklak* d'une quarantaine d'ha- 
bitants, la route, facile, longe le Koungour-taou, peu élevé, et 
le regard plane au-dessus de la plaine du Kachka-Daria. A nos 
pieds, l'oasis de Karchi étale comme des coulées de verdure 
s'étirant vers l'est, le long d'une rivière dont les méandres 
découpés jettent des miroitements intenses. L'atmosphère est 
tremblotante. Tout au loin vers le sud, le désert des bords 

1 . L'ao»l est la réunioQ de plusieurs tentes de nomades, le kichlak est 
le village des sédentaires. 



DE TACHKKNÏ A LA FHONTIÈHK AFGIIANK. 97 

de rÂmou-Daria dessine une ligne horizonlale si mince qu'elle 
semble un léger pli du ciel. 

La route descend en pente douce vers la ville . A l'entrée des 
kichlaks, faubourgs de Karchi, on a démoli des murs de jardin, 
élargi des ponts, égalisé le terrain pour le passage des arbas. 
Cependant, notre arbacèche verse, avec son cheval et sa voi- 
ture, dans un aryk, et se serait noyé & toute autre occasion 
qu'à celle-ci, où la population entière est sur pied. Les femmes 
se hasardent à montrer leurs figures par-dessus les murs, der- 
rière les portes, afin de ne rien perdre du tamacha >. 



Karchi. 

La maison bokhare. — Scènes de la rue. — Un douvana, — Le bazar. 
Les juifs. — Visite au sindotie, prison indigène. 

Nous arrivons enfin, après avoir passé le Kachka-Daria, aux 
eaux jaunes et boueuses, sur un vieux pont de briques d'un cer- 
tain style, à la Maison des hôtes ou Meïman-khana. Avec des 
monceaux de nourriture, nous retrouvons un logis frais et l'iné- 
vitable et pétulant Rakhmed-Oullah. Kharacho spali? Kha- 
racho gouliali? (Avez-vous bien dormi? Vous ètes-vous bien 
promenés?) : ce sont les seules questions, heureusement, qu'il 
sait nous adresser en russe. 

La maison bokhare est toujours divisée en deux groupes 
d'habitations communiquant entre elles par un passage; l'une, 
appelée biroun, sert aux hommes; l'autre, Vanderoun^ aux 
femmes. Aucune fenêtre n'est percée sur la rue, mais toutes 
les ouvertures donnent sur une cour intérieure entourée des 
écuries, qui sont de simples niches dans le mur, souvent sans 
toiture, dans un pays où la pluie est rare. 

Notre maison, cependant, avait deux étages et des fenêtres 
s'ouvrant sur la rue en face fort à propos pour nous laisser voir, 
pendant toute la journée, une foule bigarrée occupant le terrain 
avec l'obstination des badauds de tous les pays. A des intervalles 

1. Toute Suite d'aniuscmcals. 

BIBL. DB L'EXPLOEI. II. 7 



9K LE ROYAUME DB TAMERLAN. 

réguliers, quand la foule est deveoue compacte, un djiguite se 
précipite sur les innocents, et, à grands coups de nagaïka, dis- 
tribués de préférence sur les parties nues de leurs corps, dis- 
perse la foule. D'aucuns, dans la poussée, sont précipités dans 
l'aryk et provoquent l'hilarité générale. Une bande de dervi- 
ches, jeunes pour la plupart, menés par un viens douvana^ hh 
figure d'apAtre, avec de longs cheveux lui tombant sur le dos, 



Fig. îî. — Scène de la rue. 

viennent se poster en face et entonnent un chœur à l'unisson, si 
tant est qu'on peut appeler de ce nom des hurlements aigus, 
où la face du chanteur se cyanose, où le cou et les artères se 
gunflent sous l'effort de la voix. Et tel est non seulement le 
chant du derviche, mais encore celui du Sarte et de l'Ouzbeg en 
général ; leur musique a des modes inconnus ù nos gammes, et 
il m'a toujours semblé que celui qui chantait le plus faux et le 
plus fort recueillaitle plus de marques d'admiration. Tout autres 

I Derviche correspondant au fakir de l'Inde. 



DK TACHKKNT A LA FRONTIÈHE AFGHANE. 99 

sont la musique et le chant, suaves et mélodieux à nos oreilles, 
du Kirghiz. 

<( Nos amis » les Turcomans sont installés sur un terrain 
vague, en face de nous. Ils soignent leurs chevaux, fourbissent 
leuré armes. Dans un coin du campement, je vois un Afghan 
montrer à quelques-uns le mécanisme d'un revolver anglais. Ils 
admirent sans comprendre ^ mais ne donneraient certes pas leur 
sabre recourbé, avec lequel ils coupent d'un coup un mouton 
en deux, pour le joujou de T Afghan. 

La première nuit à Karchi, nous fûmes intrigués par la per- 
ception, à intervalles réguliers, d'un cri étrange et rauque d'ani- 
mal, cri suivi d'un coup formidable sur une peau tendue. Ce 
cri provenait du karaoul (veilleur de nuit), qui, en se promenant 
de par les rues, pousse de temps en temps un cri aigu suivi 
d'un coup sur un grand tambour de basque, sans doute pour 
avertir les voleurs de sa présence. Ce système d'intimidation 
me parait aussi mauvais que celui qui consiste à arrêter, comme 
cela se fait dans les villes du Bokhara, tous les individus que 
la patrouille de police indigène rencontre après une certaine 
heure dans les rues. 

Pendant que les jeunes princes afghans se reposaient des 
fatigues du voyage à Karchi, je fis une excursion géologique 
aux monts Koungour, où j'avais vu au passage des couches fos- 
silifères. J'eus la satisfaction d'en pouvoir relever une coupe et 
d'enrichir mon herbier de plusieurs espèces nouvelles. Les 
monts Koungour appartiennent au système crétacé et font partie 
du même système orographique auquel participent les monta- 
gnes de Chirabad. Des fours à plâtre sont installés à proximité 
des gisements de gypse. L'architecture bokharienne emploie 
beaucoup de plâtre pour le travail du stuc d* ornementation et le 
plâtras des murs des mosquées et des maisons riches. 

Karchi est la seconde ville du Bokhara par le chiffre de sa 
population et par l'importance de son industrie et de son com- 
merce. Elle est située sur la grande route des caravanes qui 
vont de Kilif à Samarkand et à Bokhara. Ses tissus de soie sont 
renommés ainsi que le tabac, qui rivalise de qualité avec 



iOO LE ROYArMK DE TAMEULAN. 

celui de Kalti-kourgâne et prime celui du Ghahr-i-çabz. L^oasis, 
arrosée abondamment par les eaux du Kachka-Darîa, produit 
du blé en abondance, ainsi que toutes les autres céréales et 
plantes industrielles et fourragères de l'Asie centrale. Mais la 
culture plus rémunératrice, et aussi plus pénible et difficile, du 
tabac, stimule davantage la paresse et Tavarice du propriétaire 
foncier. 

Il nous reste un jour avant le départ, pour visiter la ville. 
Gomme toutes les villes du Bokhara, celle-ci n'est qu'un dédale 
de ruelles poussiéreuses, la plupart étroites, traversées par des 
aryks qui mènent l'eau dans les cours des maisons et les 
khaous ^ des jardins, charriant d'une maison à l'autre les im- 
mondices et les germes des maladies. Le bazar est grand, relati- 
vement bien tenu, en partie couvert, animé. Le travail artistique 
deskoumgànes est remarquable et supérieur à celui deTachkent 
et de Samarkand. Il est vraiment curieux de voir ces théières, ces 
aiguières, souvent d'un galbe admirable, se couvrir d'arabesques, 
de dessins fins, entrelacés, sous la pointe fine d^un stylet mû 
simplement par le choc d'un marteau à main. Et l'ouvrier, l'ar- 
tiste veux-je dire, ne se sert jamais de modèle; il possède le 
dessin au bout de son stylet ; de père en fils les dessins se trans- 
mettent dans la mémoire avec le métier et l'échoppe. Cependant, 
les ciseleurs de cuivre actuels sont loin de travailler avec le 
goût et la finesse qui distinguent les œuvres de leurs anciens. 

A l'extrémité du bazar, nous trouvons, au milieu d'un taudis 
inextricable de masures^ l'enceinte délabrée, en terre, de la 
forteresse, entourée d'une mare d'eau verte et puante. Plus 
loin, trois médresséhs en briques cuites, sans autre ornement 
que l'ogive de leur portail, occupent les trois côtés d'une assez 
grande place publique. 

Les djiguites qui nous accompagnent nous mènent par une 
autre partie du bazar, et sur notre demande, au sindone^ à la 
prison bokhare. Tout en cheminant, ils trouentla foule pour 
nous faire un passage. Ils distribuent des horions à droite, à 

\ . Réservoirs d'eau. 



DE TACIIKI:NT a la frontière afghane. 101 

gauche, frappent sans distinction hommes et bètes trop lenls 
à se ranger. Aujourd'hui, TEuropéen peut sans danger parcou^rî'r 
le bazar de n'importe quelle ville de Boukharie; les derviches 
le regardent bien du coin de Toeil, mais n'osent plus l'insulter 
comme naguère on insulta Schuyler, ou comme on est exposé 
à l'être encore dans certaines villes de Perse. Les juifs indi- 
gènes sont les plus polis, les plus plats. Est-ce parce que l'ar- 
rivée de la civilisation européenne dans les villes du Turkestan 
russe, et, par contre-coup, son influence dans le Bokhara, les 
a affranchis, du mépris que les indigènes témoignaient à leur 
race traitée de paria ; ou est-ce parce que le métier d'usurier, de 
marchand clandestin d'eau-de*vie, leur fait cacher sous les de- 
hors de l'humilité un caractère répréhensible? Non contents de 
nous sourire au passage, d'adresser, en russe, un sdrastié 
(notre « bonjour ») insinuant, ils descendent de r .eval ou de 
leur &ne du plus loin qu'ils nous aperçoivent ^ 
Devant la porte d'entrée du sindone sont accroupis quatre 



i. Il y aurait une élude fort intéressante à faire sur les juifs de l'Asie 
centrale. On parait n'avoir que des données très incertaines sur leur ori- 
gine et répoque de leur établissement. Le docteur Lansdell rapporte 
Topinion d'un rabbi de Samarkand, d'après laquelle ils descendraient 
des tribus de Ruben, de Gad et de Manassé, et ne se seraient établis que 
depuis un siècle, ce qui ne paraît pas probable. Ils iiabilent en nombre 
plus ou moins considérable toutes les grandes villes, centres de com- 
merce, de l'Asie centrale, et s'occupent presque seuls du commerce et 
de la fabrication de l'eau-de-vie. Ils sont surtout marchands de soie. 
Comme partout, ils étaient honnis et méprisés; mais dans les derniers 
temps, grâce à l'influence européenne, ils se sont relevés dans l'échelle 
sociale, et les juifs indigènes des villes du Turkestan russe ne sont plus 
astreints, comme sous les émirs, à s'habiller d'une certaine façon, à ne 
porter qu'une corde en gnise de ceinture, et à ne jamais monter à cheval. 
Ils ne se sont pas métissés avec les indigènes, gardent religieusement 
leurs coutumes et suivent les préceptes de la loi de Moïse. Ils ont leurs 
synagogues et, dans les villes du Boukhara, leurs écoles ; tandis que dans 
le Turkestan russe leurs enfants suivent l'enseignement indigène commun. 
Lansdell a vu, dans une école de Samarkand, parmi soixante-dix-sept 
élèves, tant russes que sartcs, trente élèves juifs qui se distinguaient, par 
leur travail et leurs aptitudes, de tous leurs condisciples. Je ne sais si 
l'action de l'Alliance Israélite universelle s'étend jusque sur la Boukharie 
et le Khiva, mais elle trouverait là, comme au Maroc, un champ d appli- 
cation^ peut-être plus fertile qu'ailleurs, de ses principes humanitaires. 



\. 






•^ 



102 LE HOYAIJME DE TAMERLAN. 

prisonniers alignés, avec une chaîne commune au cou et aux 
pieds. A côté d'eux, étendu sur une natte à Tombre, dort un 
homme qui se réveille au bruit de nos pas et de la voix sup- 
pliante des enchatnés clamant : Silaou^ toura! silaou ! silaou / S> . 

Cet homme, aux yeux félins injectés de sang, est le geôlier. 
Il nous jette un regard scrutateur et, nous voyant accompagnés 
des djiguites du beg, nous laisse entrer. Dans une première 
pièce, attenant à une petite cour, se promène un individu aux 
cheveux longs et incultes, à Taspect sauvage. Il traîne de lourdes 
chaînes cadenassées aux chevilles et nous demande Taumône. 
Après que le geôlier nous eut ouvert une porte solidement ver- 
rouillée, nous entrons dans un enclos sans toit d'où se dégage 
une odeur infecte. Une demi-douzaine de prisonniers enchaînés 
se lèvent comme mus par un ressort. Ils ont les traits jaunes, 
les cheveux et la barbe longs, les habits d'une saleté repous- 
sante. Us invoquent tous la charité. Dans un coin, un individu 
assis à la Sarte, continue, sans faire attention à ce qui se passe 
autour de lui, à lire d'une voix monotone dans un livre avec un 
balancement rythmé du corps. Alors seulement j'aperçois un 
trou carré dans la terre, le silo, d'où l'odeur infecte semble se 
dégager. Nous approchons avec le geôlier et nous sommes saisis 
à l'aspect d'un des plus affreux spectacles qu'on puisse voir. 
Au fond d'un puits de 2 mètres de diamètre, aux parois obliques, 
s'étaient dressées une douzaine de figures humaines. Hâves et 
blêmes, elles levaient la face vers nous, des faces grimaçantes 
d'un rictus de fou, d'autres suppliantes, d'autres enfin indiffé- 
rentes et hébétées, mais tous criant : Silaou! silaou ! étendant le 
pan loqueteux de leur chemise pour recueillir l'aumône en fai- 
sant entendre un bruit de fer affreusement énervant. Le geôlier 
se réserve lui-même de distribuer l'argent à sa guise, sans 
doute pour pouvoir en retirer davantage après notre départ. A ce 
moment, j'eus la sensation que j'éprouvai un jour en face d'un 
tableau célèbre de Kaulbach : Un asile de fous y le sentiment 
de stupeur en face de la « bête humaine ». Mais toujours les 
clameurs de : Silaou, toura 1 et le bruit des chaînes retentissent 

{. Charité, Seigneur ! charité ! charité ! 



DE TACHKENT A LA FROJiTiÈîlE AFGHANE. 103 

du fond du sindone... Ces créatures, condamnées à une mort 
lente, sont des assassins et des voleurs de grande roule que 
l'émir a graciés et qui ne seront pas précipités du haut de la 
tour des exéculions & Bokhara. D'autres, paralt4l, attendent 



Fig. K. — Un aindoite bokbare. 

dans le sindone le jour de leur exécution en place publique de 
Karchi, parle couteau du bourreau, un jour de marché, quand 
le concours du peuple donne au tamacha plus de retentisse- 
ment supposé salutaire. En attendant, ils sont nourris de ce 
que ta charité du passant leur permet de se procurer. A cet effet, 
on en sort une demi-douzaine les jours de marché, ceux que 



lOi LK ROYAUME DE TAMERLAN. 

nous vtmes dans la rue et devant la porte. On les retire de la 
fosse à l'aide d'une corde roulant sur une poulie fixée au-dessus 
de Touverlure, comme pour leur enlever encore une partie de 
ce carré de ciel bleu qu'ils peuvent voir au-dessus de leur tôte. 
A Tune des extrémités de cette corde pend une lampe à huile, 
à l'autre une cruche avec de l'eau. La vision du sindone de 
Karchi nous poursuivit longtemps comme un cauchemar. C'est, 
sans doute, dans une fosse de ce genre que le féroce Nasr- 
Oullah fit jeter Gonolly et Stoddard, avant d'abandonner l'un à 
son triste sort et de faire à l'autre la grâce d'une exécution 
rapide. Et, par-dessus les murs en terre de la cour du sindone, 
les arbres fruitiers, pêchers et abricotiers, se penchent luxu- 
rieusement chargés de fleurs. 

Dans le désert de Karchi. 

Une consultation médicale. — Dans le désert de Karchi. — Paysages désolés. 

— Flore, géologie, faune passagère. — Koud-koudouk. — Ispan-touda. 

— Les ruines de Djourek-tépé. — Mirages. — Les premières habitationn 
turcomanes. — Jakab-ata. — Amvée au bord de TAmou-Daria. 

Le 20 mars, la caravane quitte Karchi pour se diriger vers le 
sud, sur l'Amou-Daria. Quelques heures avant le départ, le doc- 
teur russe, assailli, durant notre séjour, par de nombreux clients 
indigènes, reçut la visite de deux malades que je présenterai au 
lecteur, parce que l'un lui permettra de juger du savoir-faire 
des médecins indigènes, et l'autre de connaître un trait ethno* 
logique intéressant. Le premier fut un charmant gamin d'une 
dizaine d'années, qu'une fracture du crâne avait mené aupa- 
ravant chez le tabib ^ Celui-ci, & l'aide d'un couteau chauffé 
au rouge, lui avait élargi l'ouverture de la calotte crânienne, 
puis pansé avec du feutre, de sorte qu'au moment où ses 
parents l'amenèrent au farangui tabiby on pouvait, sur une 
superficie d'une pièce de cinq francs, voir les méninges et 
suivre les battements des artères. L'autre était un juif ado- 
lescent atteint de teigne. Les juifs ayant coutume, comme ceux 

\. Mcdecin-droguisie indigène. 



DE TACHKKNT A LA FRONTIÈRE AFGHANK. 40H 

de Pologne, de porter les patssés, qui sont deux boucles de 
cheveux aux tempes, la maladie avait pris la forme de la plique 
polonaise. Lorsque le docteur lui ordonna de se faire couper, 
avant tout, cheveux et paîssés, le patient ne voulut plus en- 
tendre parler de traitement curatif, et, se retranchant derrière 
un « la loi le défend », effrayé, partit subitement sans attendre 
sa drogue. 

Escortés par les autorités bokhares (qui remplacent pour le 
moment le successeur du beg de Karchi, mort depuis peu, et 
que Témir, actuellement en résidence dans le Chahr-i-çftbz, 
doit remplacer à son passage à Karchi), nous chevauchons au 
milieu d*une poussière aveuglante que soulève un vent violent 
du sud. C'est jour de fête : premier jour de Tannée 1299 de 
l'hégire, le yangui-il on jour de Tan, et, tout comme chez nous, 
on se fait des visites, on va manger le palao chez les amis et on 
les reçoit le lendemain. Nous passons de nombreux aryks et 
traversons deuxkichlaks importants avant d'atteindre le steppe. 
Partout la terre est excellemment cultivée et les aryks regorgent 
d'eau. A 15 verstes environ de Karchi, le steppe se couvre 
d'efflorescences salines ; là finit l'oasis qui a la forme d'une 
cornue dont la campagne de Karchi serait le ventre, et les rives 
en amont du Kachka-Daria, le col. 

Après avoir fait, au dire des indigènes, 2 tachs et demi, mais, 
en réalité, environ 22 verstes, nous campons au kichlak de 
Youssouff-sardava. 

Le lendemain, toujours par un ciel gris de la poussière sou- 
levée par le vent d'ouest, nous allons d'abord vers le sud-est, 
dans la direction des montagnes & peine perceptibles de Ghou- 
zar ; puis sur le sud, pour garder dans la suite à peu près cons- 
tamment cette direction générale. 

Le steppe me donne fort peu de plantes, à peine quelques 
gagea, luzula, crucifères et renonculacées naines. A 25 verstes, 
le pays s'accidente des monticules de Kara-kir, composés de 
conglomérat. Puis nous traversons le petit désert de sable de 
Kir-kintchak. Ce sable est extrêmement fin et le vent lui im- 
prime à la surface des plis comme il le ferait à l'onde. La dispo- 



\06 LK ROYAUME DE TAMERLAN. 

sition des couches fait conclure à là prédominance des vents 
d'ouest. Dans les bas-fonds se sont amassés d'énormes tas de 
chalat, plantes sèches, globuleuses, arrachées et chassées par le 
vent. Nous gravissons ensuite la pente nue d'un sol jonché de 
cailloux roulés provenant de la désagrégation du conglomérat 
sous-jacent. Des mares d'une eau jaune et fétide, entourées 
d'un mur en terre délabré, marquent les khaouss^ où voyageurs 
et nomades, avec leurs troupeaux, vont se désaltérer. Cette eau 
est souvent salée, moins pourtant que celle d'une petite rivière 
que nous traversons à environ 35 verstes, et dont les rives sont 
recouvertes d'efflorescences de sel blanc. Cette rivière, appelée 
Chour-sou (eau salée), va du nord-est au sud-ouest; son cours 
n'excède pas une vingtaine de verstes. Elle coule entre des 
falaises de conglomérat trouées par les nids d'un grand nombre 
de corneilles et de busards. 

Non loin de là, un vieux puits effondré laisse voir au fond 
une nappe d'eau verdâtre. Après une étape de 48 verstes environ, 
nous campons dans une dépression appelée Koud-koudouk^ 
dans le voisinage d'une flaque d'eau jaune et suffisamment salée. 
Une bergeronnette se promène en se balançant au milieu 
d'alouettes, et une bande de canards ou de baclanes navigue sur 
une flaque d'eau dans le lointain. Quelques dépressions du 
steppe, en forme de bassin, ont conservé les restes d'un petit 
lac salé antérieur, entouré d'efflorescences, comme tous ceux 
de la grande dépression aralo-caspienne. Le changement géo- 
logique qui marque cette période de mise à sec s'est fait sentir 
jusqu'au pied de l'Hindou-kouch. La géologie de cette con- 
trée est uniforme dans la composition du terrain, mais très 
variée dans les aspects sous lesquels ces terrains se présentent 
et ont été affectés par la révolution. Les montagnes isolées et 
les monticules qui entourent Koud-koudouk sont de même ori- 
gine que les monts Koungour de Karchi. 

Vers le soir, une bande de cigognes, venues de l'Inde sans 
doute et tirant sur le nord, raye le ciel d'un V mobile. Comme 

1. Réservoirs naturels, flaques d'eau stagnante. 



DE TACHKKNT A LA FRONTlRRH AFGHAiNE. lOT 

partout, ces échassiers sont respectés par les indigènes qui 
aiment à leur voir construire leurs nids volumineux au sommet 
d'un minaret ou sur la corniche d'une raédresséh. Des mouettes 
aussi voltigent dans l'ùr; peut-être viennent-elles de l'Amou, 
peut-Atre aussi d'un de ces lacs salins du désert. 

A quelques versles de Koud-koudouk, le sable fin et jaune 
rend la marche, 22 mars, un peu difficile. Ces sables ont une flore 
intéressante qui me fournit quelques belles monocotylées, entre 



Fig. 14. — PuiU d'IspQD-touda. 

autres le Tulipa Behmiana, le Gagea stipata, VIxiolyrion tata- 
ridim, puis le Statice leptostachya, un rœhmerîa, des mal- 
comia, une nouvelle espèce d'hymenophysa et d'isatis, etc. Le 
pays est très monliculeux, et les monticules sont composés de 
marnes multicolores ocreuses et de couches de calcaire siliceux 
compact qui s'effrite en gros morceaux à l'air. Nous croisons 
quelques ruisseaux insignifiants, d'une eau limpide et salée que 
les chevaux refusent. A 16 verstes environ de notre campement, 
des puits entourés de masures coupolées et des tombes re- 
couvertes de cailloux fournissent un méchant abri au voyageur 
et une mauvaise eau aux hfttes de somme. Le paysage est 



i08 LE ROYAUME DE ÏAMERLAN. 

d'une tristesse indicible. Les puits sont creusés assez profon- 
dément dans le sol. J'y trouve, entre autres plantes, des pavots, 
des chénopodées et même des eruca tombées, sans doute, du 
sac d'une cavarane de passage. 

La marche se prolonge, les chevaux sont essoufflés, quand, 
au tournant d'un monticule, le campement d'Ispan-touda appa- 
raît à rhorizon. Ce monticule n'a qu'une vingtaine de mètres de 
hauteur; il est intéressant au point de vue géologique et j'y 
pique un temps de galop avec Roustem. Toutes les couches, in- 
clinées vers le nord-est, sont recouvertes d'efflorescences salines 
humides. Elles se composent de calcaire très siliceux, rouge, 
noir et jaune, contenant beaucoup de fer à en juger par le poids 
spécifique considérable. Sous l'influence des intempéries, le 
grès est rongé profondément et prend un aspect concrétionné. 
De belles lames de gypse transparent y sont intercalées avec 
quelques filons de calcaire zone. Tout autour, la plaine saline 
est formée d'argile et de loess sablonneux par endroits, un peu 
ravinée par de faibles ruisseaux temporaires. La surface dessé- 
chée se feuillette par retrait et ne porte que quelques buissons 
desséchés de la saison passée. Nos chevaux sont fatigués d'une 
étape de 58 verstes sous un soleil déjà brûlant. Près du cam- 
pement, une petite rivière très salée coule, vers le sud-ouest, 
en méandres dans de petites falaises. Cependant, l'eau dont 
nous nous servons vient d'une flaque voisine ayant jusqu'alors 
résisté à l'évaporation complète. Dès que la caravane est arrivée, 
les bêtes de somme se précipitent les premières, ensuite les 
domestiques vont prendre l'eau du samovar. Une verrée d'eau 
de 10 centimètres de hauteur abandonne, au bout de quelques 
instants, un dépôt jaune de 3 à 4 centimètres. Nous avons bien 
un filtre, mais il faudrait, après chaque usage, de l'eau propre 
pour nettoyer le filtre, or, la soif est impatiente et peu regar- 
dante. Notre thé a une couleur joyeuse de café au lait. 

Le steppe commence à s'animer de la vie lilliputienne des 
insectes coureurs. Des coléoptères coprophages présentent le 
spectacle comique d'un individu marchant sur les mains et 
poussant des pieds, avec une hâte fiévreuse de voleur, une 



DE TACHKENT A LA FRONTIÈRE AFGHANE. 109 

grosse boule de crottin de cheval. Parfois deux compétiteurs se 
sont attelés ainsi de côté et d'autre, paralysant leurs eflbrts 
dans des poussées inutiles jusqu'à ce que le plus fort, ou le plus 
persévérant» remporte, avec la victoire, le butin. Le soir, des 
papillons de nuit se font prendre à la lanterne dans la kibitka. 

Notre route se continue, le 23 mars, sur un plateau qui 
s^abaisse peu à peu. A 8 verstes environ du campement, le 
désert argileux s'étale comme une surface que l'eau aurait aban- 
donnée récemment. Cependant des entailles de ravinements 
font croire que, pendant la saison humide, les pluies doivent 
s'abattre abondantes et soudaines. La plaine est parsemée de 
petits tertres coniques surmontés chacun d'un buisson auquel 
ils doivent leur existence. Les racines de la plante vivace, fixant 
le sol mobile sous le vent, empêchent le transport et retiennent 
le sable au vol, de sorte que la plante fait ici un effet analogue 
à ces pierres des tables de glaciers supportées par une colonne 
de glace. D'ailleurs, aucune plante verte; seulement des lézards 
couleur du sol par mimétisme et qu'effrayent les chevaux au 
passage. 

 l'entrée de ce désert se trouvent quelques puits à l'endroit 
appelé Kara-iépé. Au loin se dessine, dans la brume tremblo- 
tante d'un air échauffé, une montagne en pain de sucre. C'est 
Djourek-tépé, avec un caravane-saraï et des puits maçonnés et 
coupoles de briques. Le caravane-saraï, dit-on, date du temps 
d'Abdoullah Khân, le généreux bienfaiteur du nomade et du 
voyageur, dont le nom est le plus répandu en Boukharie. Or, on 
attribue à cet homme de bien l'établissement de presque tous 
les vieux saraïs et puits du désert, et il est probable que ceux 
de Djourek-tépé sont de date plus ancienne, à en juger du 
moins par leur état de délabrement, la forme et la qualité des 
briques excellentes qui ont servi à leur construction. Le saraï est 
vaste et formé* d'une pièce centrale à coupole principale entourée 
de niches surmontées chacune d'une coupole plus petite. Tout 
cela tombe en ruines. Les cadavres d'animaux morts de soif et 
de chaleur répandent une odeur pestilentielle aux alentours et 
semblent protester par le seul moyen qu'ils possèdent, celui de 



LK ROYAUME DE TAMERLAN. 

mourir, contre i'incnrie cl 
la négligence des hommes. 
Nos Turcomans se sont ins- 
tallés pour un moment dans 
l'ombre d'un pan de mur; 
quelques-uns sont couchés 
mollement surun tapis épais 
de fumier de mouton. 

Nous chevauchons tou- 
jours vers le sud. La chaleur 
est devenue étouffante par 
"= le manque d'air et la réver- 
■^ bération aveuglante sur un 
* sol blanc desséché et fen- 
> dilté. Pourtant le Ihermo- 
I mètre ne marque que 32 de- 
5 grés à l'ombre. Des mirages 
■S intenses nous montrent, à 
*§ 4 kilomètres, la caravane 
» marchant tantAt dans un lac 
s et tantôt dansun marais. Les 
a jambes des chevaux et des 
. chameaux s'allongent, s"ef- 
« ûlent; il semble qu'ils mar- 
û> chent à la surface d'une 
nappe d'eau reflétant leurs 
corps et leurs cavaliers. La 
route traverse ensuite une 
sorte de dé&lé formé par 
une brèche dans des mar- 
nes multicolores et du grès 
rouge. Tout le paysage sem- 
ble peint en rouge par l'a- 
bondance des coucbesocreu- 
scs, et celle couleur se com- 
munique même aux mares 



I)K TACHKENT A LA FRONTIÈRE AFGHANE. 111 

d'eau salée. Seul, un Tatare de la caravane donne une note 
blanche et comique à la fois, parce que, juché sur la charge d'un 
cheval et les jambes ballantes, il a ouvert un parasol blanc, 
sans doute pour garantir sa figure basanée des rayons du soleil, 
peut-être pour soulever Tadmiration envieuse de ses compagnons 
de voyage à la vue de cet instrument de luxe. Partout le sol 
est saturé de sel. Au sortir du défilé, la route tombe dans une 
plaine étendue, celle de TAmou-Daria. Mai$ l'horizon reste caché 
par la brume jaune et chaude, et pas de campement, si ce n'est 
là-bas au loin, bien loin, un filet gris de fumée verticale. Enfin, 
après avoir fait environ 50 verstes, nous atteignons les saklis^ 
des Turcomans de Yakab-ata, une oasis qui nous sembla magni- 
fique, avec de beaux arbres fruitiers : amandiers, abricotiers, 
pêchers en fleurs, et des cultures sur un sol salin sillonné déjà 
des aryks dérivés de l'Amou. 

A iO verstes de là, après avoir traversé un petit désert salin, 
sablonneux par le voisinage de l'Amou, la caravane atteint Kilif, 
viiie et forteresse frontière sur l'Amou, siège d'un beg. A mi- 
chemin, lés Turcomans sont venus offrir le symbole de l'hos- 
pitalité : une poignée de sel sur une pelle et du pain, usage qui 
se retrouve chez beaucoup d'autres peuplades. 

Nos iourtes sont installées au bord de l'Amou, à côté de gros 
mûriers, dans un site délicieux et pittoresque. 

i . HuUes en pisé. 



CHAPITRE III 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. 



Kilif. 

La forteresse de Kilif. — Les barcas ou kémas de TAmou. — Chevaux am- 
phibies. — Eaux et rives de TA mou. — Les Afghans. — Le mirza, aide 
de camp. 

Kilif a perdu beaucoup de son importance, comme forteresse, 
depuis la prise de Samarkand par les armées russes. Ce n'est 
aujourd'hui qu'un poste de dauane, fortifié plutôt pour protéger 
le beg et sa caisse installés sur la crête d'un rocher émergeant 
de la plaine et couronné de carrés de maisons agglomérées. Au 
pied de ce rocher, quelques saklis d'Ouzbegs et de Turcomans 
s'entourent de maigres jardins et de cultures, sur un sol impré- 
gné de sel. En face du Kilif bokhare, le poste afghan de Kilif-li, 
composé de deux ou trois saklis de douaniers et de passeurs, 
n'a d'intéressant que la forme de la montagne, qui semble, de 
l'autre côté de l'Âmou, continuer Taréte rocheuse et solitaire 
de la rive droite. L'Âmou ^asse là comme dans une entaille 
d'un chaînon et se resserre jusqu'à n'avoir que 700 à 800 mè- 
tres environ de largeur. Le courant de l'eau en est accéléré, et 
le passage à kéma [barcas relevés à la proue et à la poupe) ne 
se fait pas sans difficultés. Ces kémas sont au nombre de 
quatre, dont deux aux Bokhares et deux aux Afghans. Ils em- 
barquent hommes, botes et marchandises. L'ancre d'amarrage 
est remplacée par un disque de meulière de fort diamètre, 
mobile autour d'un axe, qui est un pieu auquel s'attache la corde, 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. 113 

de sorte que la barque se trouve releuue dans n'importe quel 
sens du courant. 

Le kéma a jusqu'à 12 mètres de longueur sur 3 mètres de lar- 
geur avec un fond plat ; fort mal calfaté, il fournit une besogne 
constante à être épuisé ; mais la prévoyance n'est pas une qua- 
lité bokhare. Il serait très facile, par exemple, d'embarquer les 
chevaux et les Anes du rivage au moyen d'une planche. Nulle 
part, sur l'Amou, on ne le fait. On préfère perdre beaucoup de 
temps à amener les bétes au bord de la barque ; puis, à force 



Fig. S6. — KiliMi, rive afghane. 

de coups derrière et de tîrûllements devant, & l'engager à 
sauter un obstacle de I mètre de hauteur, au risque de se 
casser les jambes. C'est souvent un spectacle comique de voir 
manipuler ces pauvres bourriques, race têtue, par un proprié- 
taire impatient, qui se résout finalement à charger son compa- 
gnon de route sur les épaules et à le déposer dans la barque. 
Quand le chargement est complet, on attelle deux ou trois che- 
vaux à l'avant et on les pousse à la nage. Ces pauvres bêtes font 
pitié. Haridelles efllanquées, minables, elles ont peine à se tenir 
sur les jambes. L'épouvante de i'eau les fait trembler ; on les y 
pousse ; l'une d'elles saute dans le bac et on a toutes les peines 
à la précipiter à l'eau. Ënûn, entraînées parle bac, elles nagent, 



H4 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

la tète haute, les naseaux à fleur d'eau, renâclant Teau qui 
déborde et respirant avec un bruit de soufflet. La plupart ont 
riris de l'œil blanc ou veiné de blanc, peut-être à cause des 
reflets vifs du soleil à la surface de Teau. Gomme TAmou a un 
chenal fort changeant dans le sable du lit, le bac fait des dé- 
tours considérables, et les chevaux, par endroits, peuvent mar- 
cher dans le fleuve. Souvent il va à la dérive, entraîné, avec les 
chevaux, par le courant. 

L'eau de TAmou est trouble, grisâtre, mais une des meilleures 
qu'on puisse boire. Elle tient en suspension une grande quantité 
de sable granitique très fin, avec beaucoup de paillettes de mica. 
Les crues étendues du fleuve sont accusées par les dépôts de 
rivage et les flaques d'eau abandonnée. Le fond de ces mares 
desséchées est formé par du sable fin, où la jambe enfonce jus- 
qu'au genou, et présente à la surface, en miniature, ce que le 
relief orographique d'un pays raviné par de grands courants 
d'eau aux dernières révolutions géologiques présente en grand. 
La partie supérieure de ces sables déposés par l'Àmou est em- 
portée par le vent dans le désert; le sous-sol se transforme en 
grès stratifié, de consistance croissant avec la profondeur. Des 
roselières, à l'abri du courant, remplissent les criques et sont 
exploitées par les habitants, comme combustible ou matière 
première des nattes. J'y ai trouvé des rhizomes de 10 centi- 
mètres de diamètre. Quelques buissons de tamarix rabougris se 
plaisent dans le sol salin du rivage, au milieu de tiges sèches 
de typha. 

On nous dit ^u'à quelques taches en aval de Kilif se trouve 
une belle et grande forêt vierge avec de beaux arbres; une 
autre, non moins belle, se trouverait sur notre route, à 7 taches 
en amont. Les Bokhares, évidemment, exagèrent. Us n'ont 
jamais vu de forêt dans notre sens du mot, et ce qu'ils appellent 
ainsi n'est qu'une bordure d'arbres le long d'une rivière. Cela, 
sans doute, a fait dire à Vambéry qu'une forêt étendue se trou- 
vait entre Samarkand et Bokhara. Je n'ai pas vu une seule forêt 
en Asie centrale, en dehors des pentes magnifiquement boisées 
du Thian-chan, dans le Semiretchié. 



AUX BORDS DE L*ÂMOU-DARIA. 115 

A Kilif, d'après le désir que nous en exprima le général 
Eauffmann, nous nous séparons dé nos gais compagnons de 
voyage. Ils accompagneront les princes afghans jusqu'à Mazar- 
i-cheriff et reviendront par Ghirabad, où nous comptons nous 
trouver en même temps qu'eux. Les princes sont dès lors 
chez eux. On a apporté à Kiiif-li un riche baldaquin indien, 
que dorénavant ils échangeront contre les mauvaises arbas 
bokhares. Les chefs turcomans, Kara-Tourkmènes Arzeri, Alliéli 
riverains et de Balkh, sont accourus pour leur faire honneur. 
Hier, le plus jeune des deux princes eut la fantaisie de tirer un 
coup de revolver par-dessus TAmou. Aujourd'hui, il fut tout 
joyeux de revoir son ami Zaman Beg; car, dit-il, en tirant sur 
la rive opposée où se trouvait son ami, il avait eu peur tout le 
temps de l'avoir blessé, ou peut-être tué. Il remit en môme 
temps son revolver au vieux moullah, en lui disant de ne plus 
le lui donner pour tirer par amusement, même s'il l'en priait 
bien fort. 

Ces Afghans sont une race bien autrement solide et vaillante 
d'aspect et de tenue que les Bokhares. On sent, chez eux, 
l'homme, l'homme ayant conscience de sa dignité, vaillant, 
hardi, guerrier, contrastant fortement avec l'air cauteleux, faux 
et efféminé des Bokhares, des Sartes. D'une rive à l'autre de 
l'Amou, ce changement est subit et frappant. 

Enfin toute la caravane est de l'autre côté du fleuve ; nous 
restons seuls avec un mirza bokhare, qui doit nous faciliter 
l'organisation de notre voyage sur les bords de l'Amou. Ce 
pauvre mirza est au désespoir. Depuis un mois, l'émir, son 
mattre, l'envoie en mission à droite et à gauche et lui a fait 
faire, dit-il, plus de SO taches. A la veille de retourner par 
le désert à Karchi, pour y retrouver et accompagner l'émir à 
Bokhara, il se plaint amèrement de fatigue, de manque de 
forces, de piteuse mine auprès de ses femmes. Il me demande 
instamment un réconfortatif. Il n'y a pas de voyageur euro- 
péen dans le Bokhara qui ne passe quelque peu pour médecin, 
et il n'y en a pas qui échappe à des demandes comme celles-ci : 
« Ma femme ne me donne pas d'enfants, faites-moi cadeau d'une 



116 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

drogue pour que j'en aie ; » ou bien : « Je n'ai que des filles, 
donnez-moi une poudre pour que j'aie des garçons ! » Je pris 
l'habitude de les adresser à Allah, mais ils n'avaient pas l'air 
convaincu. Trois drogues de la pharmacopée européenne leur 
sont bien connues : le sulfate de quinine, la pierre infernale et 
les cantharides^ 

La température s'est déjà notablement élevée. A 10 heures 
du matin, le thermomètre, à l'ombre, marque déjà 23'*,5, et 
monte, dans la journée, jusqu'au delà de 35 degrés. Le vent 
violent de l'ouest-sud-ouest continue. Le matin, sous la tente, 
on se réveille avec une couche de sable gris sur la figure et les 
couvertures. Il n'est pas tombé de pluie depuis Djam. Nous 
sommes à peu près sous la latitude de Smyrne, de Messine et 
de Lisbonne. 

Sur la rive droite de rOzui. 

Départ de Kilif. — Polymorphisme des plantes. — Le kichlak turcoman de 
Koulan-Acha. — Tougaîs et alluvions. — Faune de l'Amou. — Kara- 
kamar. — Cultures turcomanes. — Les Kara-Mogols. — Tchouchka- 
Gouzar. — GaraTanes de moutons. — Pt^ysage de TAmou. — Envolée de 
pensées. — Turcomans à la nage et à la dérive. <— Une histoire de tigres. 
— Succès d*un entomologue. 

Dans l'après-midi, après que l'écho puissant du rocher de 
Kilif-li eût répercuté le tonnerre d'un coup de revolver d'adieu, 
nous partons sur l'est-nord-est. Un petit chaînon de contreforts 
nous sépare de l'Amou. Partout le sol argileux, asséché et feuil- 
leté, est stérile. Je récolte pourtant une belle aroïdée, YHelico- 
phyllum Lehmannij et, au bord d'un filet d'eau venu de la haute 
montagne, quelques plantes naines montrant combien, dans des 
conditions physiologiques différentes, le port d'une plante peut 
changer. Telle espèce, haute de i centimètres, avec des feuilles 
petites, couvertes d'un duvet de poils, échancrées par la pénurie 
de nourriture, dirait-on, dans un sol presque stérile, acquiert 
1 mètre de haut au bord fertile et ombragé d'un frais ruisseau 

i . Voir Médecins et médecine en Asie centrale^ loc. cU, 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. 117 

de montagne; ses feuilles épaisses, pleines et luisantes de santé, 
sont douces et molles. Tel, le pauvre Turcoman, cultivant le sol 
salin et ingrat des bords deTAmou, et le Sarte marchand, gros 
et joufiQu, mangeant tous les jours du palao gras à Tombre du 
bazar. 

A 10 verstes environ de Kilif, nous coupons, par une brèche 
de ravinement, un chaînon composé de marnes multicolores 
à la base et de calcaires gréseux au sommet. La descente 
nous mène aux bords de TAmou et au petit kichlak tur- 
coman de Koulan-Acha, composé de saklis en pisé et de 
quelques abris en nattes de jonc simplement juxtaposées et 
entrelacées au sommet. Ces pauvres gens cultivent un peu de 
blé et d'orge. L'eau de TÀmou coule entre des rives trop éle- 
vées pour leur permettre d'en dériver des aryks donnant suffi- 
samment d'eau pour des cultures plus exigeantes. Il en est de 
même à Kilif et tout le long de l'Amou jusqu'à Patta-kissar ^ 
Les chevaux sont nourris avec de menus débris de paille et un 
peu de graisse de mouton, ce qui est une des particularités 
curieuses de l'alimentation du cheval turcoman . 

La route longe l'Amou, bordé de tougaïs. On appelle ainsi le 
fouillis dé joncs, tamarix, massettes et plantes épineuses, qui 
croissent aux coudes du fleuve sur l'alluvion sablonneuse. Ail- 
leurs, on lui donne le nom de djangal^ surtout quand les plantes 
épineuses prédominent : le djungle on jungle indien. L'Amou 
ne respecte pas ses rives ni les alluvions qu'il a déposées anté- 
rieurement. Gomme le courant est très irrégulier, il entame, 
mine et entraîne la berge, mangeant d'un côté ce qu'il dépose 
de l'autre, variant son chenal à chaque moment et faisant 
surgir ou entraînant des îles de sable de durée passagère. Les 
tougaïs couvrent d'ordinaire une bande d'alluvion en contre-bas 
d'une terrasse qui est l'ancienne berge du fleuve, de sorte 
que la coupe transversale se présente avec trois degrés tantôt 
symétriques des deux côtés du thalweg, tantôt sur la rive 
gauche seulement. 

1. Il y a cependant quelques aryks dérivés de fort loin de l'Amou; mais 
ils ne charrient de Teau qu'à l'époque des grandes crues du fleuve. 



i\S LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Les nombreux îlots de sable qui s'étirent au milieu de TAmou 
sont couverts d'une multitude d'écbassiers : cigognes {totiss- 
taouch)^ demoiselles, ibis, pélicans, etc., le plus souvent immo- 
biles sur une jambe, repus de poisson, lâchant de temps à autre 
un cri guttural. L*Amou, en effet, est très poissonneux; mais 
les indigènes dédaignent cette nourriture facile. Ils m*ont cité, 
comme poissons de TÀmou, les noms de : chirmahi, saghorâ, 
laccây tchoucha. 

Il est nuit quand des aboiements de chiens furieux nous an- 
noncent le voisinage du kichlak de Sadagich; puis, à 27 verstes 
de Kilif, celui de Kara-kamar, notre étape. Avec la nuit, le 
vent du sud-ouest remplace l'accalmie du jour, se renforce après 
minuit et décroît vers la matinée. Les étoiles ont un éclat 
extraordinaire et les plus brillantes sont même entourées d'un 
petit halo. De l'autre côté du fleuve, dans l'intérieur des terres 
d'Abdourahmân^ on voit rougir au loin de grands feux. On dit 
que, pour faire une meilleure route sur Mazar-i-Cheriff, les Tur- 
comans brûlent les tougaïs. Un boîouglou (chouette) pousse, à 
intervalles égaux, un cri étouffé, et les cigales et autres insectes 
tapageurs remplissent la nuit d'un bruit métallique que l'oreille 
finit par ne plus entendre. 

Le 31 mars, nous sommes, à Kara-kamar, installés dans une 
iourte de Vamlakdar, c'est-à-dire du receveur des contributions. 
J'imagine que sa caisse ne doit pas peser lourd, car ces pauvres 
Kara-Mogols contribuables ne sont guère riches. Quand [« Dieu 
envoie une bonne année », ils récoltent deux batmans de 
blé par tanap, et la moitié à peine si elle est mauvaise. Un peu 
de sorgho {djougarra)^ d'orge (ar/>«), de pois et de soya {mach), 
et quelques mauvais melons {kaou7i) suffisent à peine à les 
nourrir, car l'hiver dernier a amené des froids extraordinaires * 
et fait périr leurs troupeaux de moutons. Ils en sont réduits à 
vivre partiellement de la chasse. Aussi nous apporte-t-on des 
faisans et des lièvres. Us prennent leur gibier au lacet plus sou- 

1 . Les Kara-Mogols nous disent qu'à cette époque l' Amou était pris 
de glace de telle sorte qu'on pouvait y passer pendant deux mois (?) à pied 
et à cheval. 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. H9 

vent qu*ils ne le tuent au fusil, car la poudre est rare. En 
échange du gibier, ils demandent quelques charges de poudre. 
Ils tirent à TafiÙt, et très juste, avec leur fusil à mèche, à 
fourche et à balle forcée, se mettant à plat ventre pour viser et 
appuyant la crosse contre Tépaule ; mais la balle ne porte ordi- 
nairement pas au delà de cinquante pas. Ces Tourkmènes, de la 
tribu kara-mogole, habitent la rive droite de TÂmou, de Kerki 
jusqu'à Tchouchka-ghouzar ; ils se disent une soixantaine de 
familles, tous sédentaires et agriculteurs. Us ont des canots^ 
sur FAmou, ce qui leur permet de faire quelque peu le com- 
merce du sel avec les Kara-Tourkmènes de la rive afghane. 
Ceux-ci, paratt-il, les tourmentent fort par la menace incessante 
de barantas^ pour leur voler des barques et du bétail, surtout 
pendant Thiver, sans qu'ils puissent leur opposer de résistance. 
Les femmes kara-mogoles se coiffent volontiers la tête dechftles 
rouges, portent des ornements au front et ne se couvrent pas le 
visage. 

Le lendemain 30 mars, notre route continue sur la terrasse 
principale de TAmou, vers Test-nord-est, à environ 12 verstes 
de la chaîne de montagnes de Chirabad à gauche, et à 2 verstes 
de TAmou. Le sol argileux est imprégné de sel, porte quelques 
touffes de tamarix, d'halimodendron, et, par endroits, une bala- 
nophorée, le Cynomorium coccineum. De-ci, de-là, des champs 
mis en culture, entourés de murs en pisé et de quelques mû- 
riers sauvages, sans trace d'habitation ni d'homme. Ce mûrier 
sauvage, appelé Toutl kazak par les indigènes, est plus ra- 
bougri que son frère cultivé des oasis, préfère le sol salin et 
porte des feuilles plus petites et plus échancrées, ainsi que des 
fruits moins gros et moins savoureux. 

L'ancien rivage de l'Amou se trouve marqué ici par un 
tchank ou berge élevée, qui montre non seulement le niveau 
antérieur beaucoup plus élevé du fleuve, mais en accuse égale- 
ment un changement dans la direction du courant. A 20 verstes 

1. Ssevertzow indique sur sa carte un passage à bac (peinpraf) à Kara- 
kamar. 

2. Expéditions de brigandage. 



120 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

environ de notre campement du matin, nous atteignons le pas- 
sage à bac de TchouchkBL-ghouzBT {tchouchka, SBXigMer.ghouzar, 
passage). Quatre kémas, partagés entre les Bokhares et les 
Afghans, desservent les deux rives. Ils sont actionnés par 
des rameurs et non par des chevaux, comme à Kilif, car le 
fleuve est ici plus profond et le courant moins rapide : il n'est 
actuellement que de 4 verstes à Theure. Cependant, à Tépoque 
des grandes crues, c'est-à-dire dans deux ou trois mois, quand 
les chaleurs auront fait fondre les neiges du Pamir, des pentes 
de THindou-Kouch et du Thian-chan, le passage de Tchouchka 
est abandonné pour celui de Kilif. En ce moment, le bac passe 
avec un troupeau de moutons. L'amlakdar prélève un droit de 
péage de 4 rouble par cent tètes de moutons. Des troupeaux 
immenses sont poussés à petites journées du fond de TAfgha- 
nistan, même de Caboul, vers l'Amou, puis sur Chirabad et le 
Chahr-i-çabz, pour être vendus, avec de gros bénéfices, dans 
tout le Bokhara jusqu'à Samarkand. Les marchands préfèrent 
cette route à toute autre, parce qu'ils sont sûrs de trouver, à 
cette époque de l'année, des prairies naturelles dans les basses 
montagnes de Chirabad et de Baîssoune. Le kichlak de 
Tchouchka-ghouzar est habité par une population sédentaire de 
Tourkmènes des deux tribus Khodja-khaïrâne et Aroukh-botour. 
Ils cultivent la terre et élèvent bon nombre de vaches bonnes 
laitières*. La plupart habitent des képas*, quelques-uns des 
saklis ou des oîs '. Un individu dont la fortune mobilière ou le 
capital s'élève à iOO roubles (2S0 francs) est considéré comme 
très riche. Il en profite pour faire travailler les autres. 

Notre campement fut établi aux bords mômes de l'Amou, et 
me restera dans la mémoire comme un des meilleurs que nous 
ayons eus dans tout le voyage. Nous avions là, à portée de la 
main, la meilleure des choses : l'eau fratche et douce, quoique 
grisâtre, de l'Amou. Je m'étonne que, dans un pays où le culte 

i . Le lait des vaches nourries des herbes odorantes du steppe ou des 
maigres buissons du désert acquiert un goût particulier, amer, avec une 
consistance aqueuse caractéristique. 

2. Abris en nattes de jonc. — 3. Iourtes. 



r 



AUX BORDS DE L*AMOU-DARIA. 121 

du feu et du soleil a pris naissance, on ne trouve point un 
Zoroastre de l'eau, des Guèbres adorateurs des sources et des 
fleuves. L'air est tiède et transparent, rafraîchi par une faible 
brise de Test. Étendus sur un kachma, en face de Timmense 
plaine de la Bactriane bordée au sud par une chaîne de mon- 
tagnes bleues si fines qu'elles tranchent à peine sur le ciel, nous 
voyons le soleil se coucher dans un méandre de TAmou. Au 
milieu de l'embrasement du ciel, le disque rouge, aplati aux 
pôles, disparaît sous l'horizon du côté de la France. L'ombre 
des chameaux s*est allongée jusqu'à nous, et maintenant ils se 
profilent en noir contre le ciel. On se sent bien peu de chose 
en face d'un spectacle grandiose, au bord de ce fleuve puissant 
qui roule silencieusement ses eaux pesantes avec une h&te bru- 
tale, comme s'il lui fallait éteindre l'incendie du ciel. Et pour- 
tant, de môme que l'œil se trouve placé au centre de Thorizon 
visible, de même l'homme est au centre de l'horizon de ses 
passions, de ses désirs et de ses actions. Si cet homme s'ap- 
pelle Zoroastre, Iskandr Zoulcameîn\ Mohammed, Djenguiz- 
Rh&n Kouragàne *, Tamer-Lenk ', il fera pivoter autour de lui, 
graviter vers lui des peuples vivants et des royaumes de morts. 
Son nom, empruntant son éclat au soleil ou à l'incendie, évo- 
quera la puissance d'un fleuve roulant à travers l'histoire, 
comme l'Amou roule à travers l'immensité de la plaine aban- 
donnée de la Bactriane, berceau d'une antique civilisation. 

Insensiblement une douce rêverie nous envahit, quand tout à 
coup la voix d'Abdou-Zahir nous réveille pour nous montrer, au 
milieu de FAmou, un Tourkmène à la nage. Le nageur a insufflé 
d'air un bourdouk^ une peau de chèvre, et, la tenant sous le 
bras, il s'en sert de vessie natatoire pour traverser vigoureuse- 
ment le fleuve. Un radeau, fait de bottes de joncs {kamouich)^ 
passe au large, emporté par le courant. Les deux Tourkmènes 

1. Iskandr ZoulcarDeîn ou Alexandre le Cornu, les cornes étaat Tem- 
blème de la force. 

2. Kouragàne de kourah (pelle), parce que, dit la légende, Djenguiz- 
Khân distribuait à ses soldats de l'argent sur une pelle. 

3. Tamer-Lenk ou Timour le Boiteiix. 



422 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

qui le montent envoient un salâm ; ils vont, de Ghouràb, vendre 
à Kerki les bottes de joncs gui composent leur radeau. 

Nos compagnons de campement bokhares ne sont pas ras- 
surés. Depuis trois jours, paratt-il, un tigre rôde dans les envi- 
rons. On a relevé ses pas et ils craignent que la présence des 
chevaux n'éveille son appétit. Aussi, les chevaux « qui sentent 
et voient le ioulbars », sont-ils un objet de constante attention 
et d'inquiétude dès que l'un d'eux, s'arrétantde broyer déjeunes 
pousses de jonc, lève la tête et semble regarder fixement dans 
une direction. Roustem craint moins les botes, petites ou gran- 
des, depuis que je l'ai dressé à la capture des petites. Nous procu- 
râmes tous les deux, aujourd'hui, un moment de bruyante hila- 
rité à un groupe de Tourkmènes, lorsqu'ils nous virent prendre 
et introduire des insectes dans des boîtes et des flacons ; mais 
quand ils surent que nous faisions œuvre de tabib^, ils m'aidèrent 
avec une parfaite bonhomie à la besogne et furent aussi contents 
que moi de trouver. Nous trouvâmes, entre autres, de très 
curieux phasma^ ressemblant à s'y méprendre aux brins de 
paille au milieu desquels ils se meuvent ; des mantes, que leur 
livrée verte confond avec les feuilles des plantes, et quelques 
espèces de sauterelles, dont une si grande, qu'au vol les busards 
leur donnent lâchasse, croyant avoir affaire à des oiseaux. 

La nuit se passe sans alerte ; mais les pleurs aigus des chacals 
ont soulevé la voix furieuse et ininterrompue des chiens du 
kichlak. 

Le pays de Ghirabad. 

La campagne autour de Ghirabad. — Femmes d'indigènes. — Kilomètres 
bokhares. — Réception à Ghirabad. — Origine de la Tille. — Le tocksaba 
et les duels de politesse. — La maison indigène. — Panorama de Ghirabad. — 
Le sanctuaire de Mir-Khaïber. — Orages.— Sauterelles.— Une chasse au 
faucon. — Les danseurs publics ou hatchas. — Le bazar. — Renseigne- 
ments difficiles. — Scènes de maquignonnage. — Khodja-Nazar et ses bottes. 

Nous allons au nord-nord-est sur Ghirabad. Le kicklak éparpillé 
de Tchouchka est flanqué d'une bâtisse en terre pareille à un 

1. Médecin. 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. i23 

caravane-saraï, où les habitants se logent en hiver quand le 
froid les force à quitter leurs pailloltes. La plaine monte 
insensiblement, et, au fur et à mesure qu'on s*éloigne de 
TAmou, les efflorescences blanches du sol deviennent moins 
épaisses. Elles disparaissent finalement ; ce qui indique le sens 
du lavage des eaux à l'époque géologique où la plaine s'est des- 
séchée, quand elles imprégnaient de leurs apports salins la 
masse des alluvions de la plaine d'autant plus fortement et 
plus longtemps que les alluvions étaient plus près du thalweg. 
Nous verrons des faits absolument pareils dans la vallée du Fer- 
ghanah, où le Syr-Dariaa obéi aux mômes influences que l'Amou. 

A 10 verstes environ de l'Amou commencent les cultures, 
principalement de céréales et de melons, qu'entretiennent, 
en été, les dernières ramifications du Ghirabad-Daria dans 
des aryks adroitement combinés. Toute la plaine, dès lors, est 
parsemée de moulla, qui sont de petits tertres en terre où les 
indigènes installent leurs femmes et leurs enfants pour chasser 
les oiseaux pillards. Puis, à 4 verstes plus loin, le sol devient 
caillouteux par les apports des torrents de la montagne, inten- 
tionnels à l'Amou. Et, grâce à l'absence de végétation sur les 
pentes, ces torrents roulent impétueusement, souvent pendant 
quelques heures seulement, des eaux d'orage perdues pour la 
culture. Nous sommes précisément à l'époque des orages, et 
des cumulus noirs, sillonnés par des éclairs lointains, se sont 
avancés de l'ouest et du nord par les montagnes de Ghirabad 
et du Hissar. Presque tous les jours nous entendrons le ton- 
nerre rouler dans la montagne, sans que l'orage passe au- 
dessus de la plaine. Il se forme et se décharge au-dessus de la 
montagne, nous envoyant, à Ghirabad, les ondées rapides des 
nuages de sa circonférence. 

Voici, au bord de la route, des débris de maisons abandon- 
nées, des pans de murs écroulés. On nous dit que cet endroit 
(peut-être le Bouz-Rabat de la carte de Ssevertzow) n'est ha- 
bité qu'à l'époque des crues exceptionnelles de l'Amou, quand 
les riverains, chassés par l'inondation, sont forcés de gagner un 
terrain plus élevé. 



124 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Trois divanas (derviches) s'en vont allègrement par la route 
caillouteuse du côté de T Afghanistan . Us nous adressent le 
sal&m avec beaucoup de condescendance, ce qui n'est pas leur 
habitude. Nous apprîmes, à Ghirabad, que, ce jour-là, cinq 
espions, déguisés en divanas, étaient partis pour Hazar-i-Ghe- 
riff. L'arrivée des Russes avait fait grand bruit dans le Lan- 
demau politique bokhare, et le beg de Ghirabad — peut-ôtre aussi 
agissait- il d'après les ordres reçus d'en haut — ne put s'empê- 
cher de mettre à profit une fois de plus une des qualités mat- 
tresses du Bokhare : la dissimulation au service de l'espionnage 
politique. Tous les jours, des djiguites arrivaient de TAmou à 
Ghirabad, apportant au beg les nouvelles des moindres faits 
et gestes de l'escorte russe et des procédés afghans à leur 
égard. 

Après une chevauchée de 20 verstes environ, l'amlakdar, notre 
guide, nous fait faire halte au kichlak ouzbeg de Talachkane, où 
le beg de Ghirabad nous a fait préparer des rafraîchissements 
sous une kibitka, installée au milieu d'une cour déserte. Ge- 
pendant, à chaque instant apparaissent, au-dessus des murs, 
à la hauteur d'une paire d'yeux grands et noirs, cerclés de 
sourma (antimoine), des tôtes de femmes, coiffées de foulards 
de soie multicolores sur des cheveux noirs en tresses. Sans 
doute rOuzbeg riche qui nous reçoit s'est acheté, à côté de la 
femme de sa tribu, des femmes tadjiques, plus belles que 
les Ouzbéques ; car la femme tadjique a le visage plus ovale, le 
nez busqué, moins court et moins épaté, les pommettes peu sail- 
lantes, les lèvres plus fines, l'œil mieux fendu et plus profond, 
la carnation plus claire et les cheveux plus lisses et plus noirs. 
Elle est aussi plus svelte, mieux prise de taille et moins portée 
à l'embonpoint que l'Ouzbèque. Elle aime davantage les orne- 
ments et la parure, les étoffes voyantes, et semble plutôt faite 
pour les soins d'intérieur que pour le dur labeur des fenunes de 
nomades. 

Au fur et à mesure que nous approchons de Ghirabad, les 
cultures deviennent plus étendues et plus riches, grâce &'une 
irrigation plus abondante. Au loin, la forteresse de la ville se 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. 125 

dessine au sommet d'im rocher. A gauche, des chaînons bas et 
parallèles de grès rouge, de marnes versicolores, s'étagent à 
une distance de 5 à 6 verstes. L'amlakdar me dit bien qu'ils se 
trouvent à 8 taches, c'est-à-dire à 40 verstes; mais il a évidem- 
ment peur que je ne veuille y aller et l'entraîner. Les indigènes, 
du reste, comptent volontiers par multiples de 4, et quantité 
d'endroits autour de Ghirabad, de Karchi, de Bokhara, de His- 
sar, se trouvent^ d'après eux, à la distance de 4, 8, i6 taches. 
Leurs mesures itinéraires ne sont rien moins que fixes. Gela 
vient, dit-on, de ce que l'émir en voyage a l'habitude de se 
reposer à chaque tach, et, comme il se fatigue au fur et à me- 
sure qu'il avance, il fait des étapes de moins en moins fortes et 
des taches de plus en plus petits. On ajoute qu'à chaque étape 
l'émir a l'habitude de se marier avec une fille choisie parmi les 
plus belles de l'endroit... 

Bientôt après, notre cavalcade, grossie de plusieurs Bokhares 
que le gouverneur a dépêchés à notre rencontre avec des pa- 
roles mielleuses de bienvenue, s'engage dans les ruelles tor- 
tueuses et sales de Ghirabad, passe sur une place publique à 
côté de la potence et se trouve reçue, au milieu de Ghirabad- 
Daria, par le tocksaba. Le beg était près de l'émir, d'autres disent 
en prison à Bokhara pour malversations ; son fils, qui a qualité et 
titre de tocksaba, nous reçoit à sa place et nous conduit à une 
maison située sur la rive gauche de la rivière, en face de la 
forteresse. 

Ghirabad, ou « ville du lion », est réputée d'origine fort an- 
cienne et rien ne s'oppose à admettre son ancienneté sur la foi 
des légendes et des traditions. Il est plus que probable qu'aux 
temps reculés où la Bactriane était le jardin de l'Asie centrale, 
une des portes importantes de ce jardin fut gardée, et qu'alors, 
plus encore qu'aujourd'hui, on sut profiter de la position favo- 
rable d'un établissement à l'entrée d'une route dans la mon- 
tagne, sur un bon point stratégique et un bon terrain pour 
la culture. D'après Maïeff, Ghirabad portait alors le nom de 
Ghahar-i-Khalbert et fut habité par des Aryas zoroastriens. 
A l'époque de la conquête musulmane, la ville aurait été le 



i26 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

thé&tre des exploits d*Âli, le « lion de Dieu ». Il lui aurait 
ensuite laissé son nom. Quoi qu'il en soit, et malgré sa situa- 
tion favorable à beaucoup de points de vue, Ghirabad n'a pas 
su prendre ou garder la prééminence de Karchi ou du Ghahr- 
i-ç&bz. La cause en est sans doute dans la déviation de la grande 
route commerciale, puis dans le régime déplus en plus mauvais 
des eaux du Daria, que l'incurie progressive n'a point régu- 
larisées, mais laissées tarir, avec les ressources agricoles de 
l'oasis, comme nous le voyons si souvent en Asie centrale. 
L'importance stratégique de cet endroit nous paratt grande, 
mais ce n'est pas un émir de Bokbara qui saurait en tirer 
parti. Âbdourrhamân-Khftn, à la veille des événements qui 
allaient le mettre sur le trône de Gaboul, s'y était mis en obser- 
vation ; puis, de là, prenait son élan pour se lancer à travers 
rOxus dans le Turkestan afghan. Gent verstes à peine séparent 
Ghirabad de Mazar-i-Ghériff, centre administratif et militaire 
de la province afghane. 

Mais nous voici installés dans un meimane khana^j assez vaste 
et confortable — selon les idées des indigènes — au bord du Dana. 
Le gazouillement incessant de la^riviëre sur un lit de cailloux 
nous tiendra lieu de jet d'eau et charmera, avec la musique 
harmonieuse des clochettes de caravane, tintant fines et graves 
en cadence, notre imagination vagabonde par les longues soi- 
rées tiëdes et embaumées d'un exubérant printemps. 

Le tocksaba semblait se plaire beaucoup dans notre société. 
Il avait commencé par nous installer lui-même avec les paroles 
les plus mielleuses, les plus bokhariennes : « Gr&ce à Dieu, 
vous n'avez pas souffert du voyage ! Vous voici chez vous main- 
tenant, car vous devez considérer tout ceci et tout ce que nous 
avons comme vous appartenant. On vous montrera tout le pays 
et on vous mènera où vous voudrez. Faites un signe et vous 
serez obéi, etc., etc. » 

Au premier abord, ces compliments, cette hospitalité, 
semble-t-il, digne de TAncien Testament — en paroles du moins 

i . Maison des b6tes. 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. in 

— ont quelque chose de pénible, comme tout ce qui dépasse la 
mesure. Mais on arrive vite à ne voir dans ces paroles qu'un 
rayon de soleil reflété dans de Teau et non de Tor. 

Àbdou-Zahir était dressé à la riposte. Il renvoyait les compli- 
ments avec beaucoup d'entrain et d'à-propos. Sur un « remercie 
le tocksaba » de notre part, Àbdou-Zahir traduisait avec force 
broderies sur ce simple canevas de politesse, laissant le tock- 
saba émerveillé de la concision de la langue russe. On aurait 
dit qu'un mot magique eût fait déclancher le mécanisme d'une 
machine à parler poliment. 

Chaque fois que le tocksaba vint nous rendre visite — et il 
vint souvent pour rester longtemps — il amena un jeune batcha, 
dont l'unique et silencieuse occupation était de présenter, après 
l'avoir allumé par quelques goulées préliminaires, le tchilim 
à son maître, un maître fumeur. À chaque instant, ses demandes, 
« tchilim bia» ou « tchilim guettr», mettaient l'allumeur en 
mouvement. Et comme les premières bouffées sont alimentées 
surtout par l'oxyde de carbone d'un charbon mal allumé, le 
« ghaliantchi-batcha » du tocksaba de Ghirabad était aussi jaune 
qu'un pavot sec. Après le maître, le tchilim passe à Abdou-Zahir, 
puis aux deux personnages de la suite ; mais il ne nous est 
jamais offert. Politesse entre musulmans, dont les mouchdorsj 
impurs de Roumis, se passent volontiers. Cependant, on accepte 
avec empressement nos cigarettes, et le tocksaba a bientôt fini 
de nous vider nos boites, où il plonge à franches poignées. 
<( Zamane-beg-Toura, dit-il, a passé quelques semaines ici dans 
cette même maison et, ses « papiros » finies, il a fumé le 
tchilim. » 

L'aimable vice-gouverneur nous perd rarement des yeux. Il 
a de la défiance par ces temps de revirements politiques. Aussi, 
à tout instant de la journée, voyons-nous en face de notre habi- 
tacle, tout en haut de la forteresse qui domine la vallée et sert 
de palais au gouverneur, des yeux braqués sur nous et suivre 
tous nos mouvements. Cette forteresse est d'aspect fort pitto- 
resque. Bâtie sur un promontoire de conglomérat, miné, rongé 
incessamment par les eaux de la rivière, qui le baignent et s'y 



128 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

brisent au pied, Y ark-kourgane est un fouillis de bâtisses dis- 
parates qui s'accrochent comme des nids d'hirondelles au 
sommet du tertre, avec des balcons hardiment étages sur le 
vide. On s'étonne que tout cela ne dégringole pas pendant qu'on 
regarde. 

Mais le conglomérat est mieux cimenté que les murs en pisé 
de notre maison. De toutes parts lézardée, les fentes hébergent 
volontiers le scorpion et la guêpe, et^nous apprenons plus tard 
que, trois semaines après notre départ, toute la construction 
s'est écroulée. 

La maison du Turkestanien sédentaire, sauf dans la mon- 
tagne où le loess fait défaut, n'est jamais construite avec de la 
pierre. Pour la construction des mosquées et des médresséhs 
seules, on emploie la brique cuite ; le riche emploiera la brique 
séchée au soleil et le pauvre se contentera de la terre argileuse 
délayée dans de l'eau, en ajoutant un peu de paille hachée et 
menue pour donner plus de cohésion. Des poutrelles, le plus 
souvent de peuplier, soutiendront, chez le riche, l'auvent d'une 
galerie [aivané)^ et, chez le pauvre, étayeront le plafond à l'in- 
térieur de la chambre, à moins que cette pièce soit assez réduite 
pour rendre l'étayage inutile. Le plafond est fait de poutrelles 
horizontales, au-dessus desquelles sont posées des nattes qu'on 
recouvre d'une couche épaisse de pisé. 

En attendant que les préparatifs du voyage que nous devons 
entreprendre dans la vallée du Sourkhane et aux bords de 
l'Âmou soient terminés, nous faisons tous les jours des excur- 
sions aux environs de la ville. 

L'oasis de Ghirabad n'est pas très étendue, sans doute à 
cause de la pénurie d'eau d'irrigation : elle ne comprend pas 
plus d'une vingtaine de kichlaks, mais elle est très fertile. Elle 
a une forme allongée du nord-est au sud-ouest en suivant le 
cours du Ghirabad-Daria et finit nettement partout où s'arrête 
le dernier filet d'eau du réseau irrigateur. Il en est ainsi dans 
les plaines steppeuses et même du désert de l'Asie centrale : 
si l'eau des grands fleuves qui s'évapore maintenant sans 
profit dans les bassins intérieurs pouvait être utilisée pour 



r 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. 129 

désaltérer des terrains qui ne demandent que cela pour pro- 
duire les plus belles cultures, le Turkestan serait une des 
contrées les plus riches du monde. 

Du haut de la forteresse — que le tocksaba ne nous invita pas 
une seule fois à venir visiter — ainsi que des montagnes d'alen- 
tour, on a une fort belle vue panoramique sur l'oasis de Ghira- 
bad et toute la Bactriane au loin. A nos pieds, vers le sud, s'étend 
la riche plaine, fertile des alluvions grasses, toute parsemée 
de volumineuses touffes de verdure qui marquent le centre des 
kichlaks : Khodja-Khia, Kachtigermâne, Malla-Ghouzar, Ak- 
Kourgane, Naoubag, Souchta, Toulougtcha, Tchoumechta, Dji- 
limbag, Azane, Irrdara et d'autres qui confondent leurs traînées 
de verdure et s'épandent, comme le ferait une immense 
tache verte sur le papier buvard jaune du désert. Puis, s'en- 
fonçant dans l'oasis, des échancrures jaunes de terrains non 
cultivés qui lui forment une ceinture et se confondent à l'hori- 
zon dans la brume tremblotante sous la chaleur de réverbération 
du sol surchauffé. On devine à peine la traînée terne de l'Oxus 
et tout au sud lointain, par les journées claires, on peut voh*, 
comme une mince pellicule bleuâtre, les monts Hindou-Kouch 
qui terminent la plaine de Balkh. A notre droite, les dernières 
ramifications des montagnes de la chaîne du Hissar vont 
s'éteindre, près de Kilif, sur les rives de l'Amou, dans le désert. 
Les grès et les argiles multicolores, de leurs strates régulières, 
chamarrent le paysage de teintes chaudes et bigarrées qui passent 
insensiblement au bleu viol&tré du lointain. A gauche, une plaine 
mamelonnée s'élève peu à peu vers la vallée du Sourkhane et 
laisse apercevoir, au delà, les montagnes basses de Kabadiane, 
premiers degrés de ce toujours mystérieux Pamir dont nos 
regards, en vain, voudraient apercevoir des terrasses plus loin- 
taines et plus élevées. Aucun pinceau, aucun crayon ne rendrait 
l'impression que nous laisse ce panorama grandiose. Nous 
avons revu plus tard, après avoir reçu bien d'autres impressions, 
ces plaines et ces montagnes de la Bactriane, et de nouveau et 
toujours ces paysages nous ont fascinés par leur grandeur, la 
beauté de leur coloris et ce je ne sais quoi de sacro-saint qu'on 

BIBL. DB l'bXPLOR. II. 9 



i30 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

éprouve à la vue de la mer, d*un grand glacier ou d'un champ 
de bataille . 

La colline au nord-est de Ghirabad est occupée par un 
cimetière dont les tombes se groupent autour d'un méghil plus 
élevé. Â ce méghil se rattache une légende des premiers temps de 
la conquête musulmane : lorsque Ali vint mettre le siège devant 
la ville — Chahr-i-khaïber à cette époque — le gouverneur mit 
sa tète à prix ; mais ne pouvant réussir à le capturer, il donna 
Tordre à un de ses braves d'aller dans le camp même tuer Âli 
et de rapporter sa tête. L'émissaire fit comme il en avait reçu 
Tordre; mais, se trompant de victime, il rapporta la tête d'un 
des lieutenants d'Âli, Mir-Àkhtane. L'erreur reconnue, la tête 
fut enterrée dans la montagne àTendroit où s'élève aujourd'hui 
le méghil. Ali, voulant punir ses ennemis de ce méfait, prit 
la ville d'assaut, la fit raser entièrement et éleva à sa place la 
« ville du lion », Ghirabad. 

Plus à Test, à 2 verstes environ de la ville, se trouve, sur la 
crête d'un monticule, le tombeau d'un saint, où tous les mer- 
credis, dit-on, affluent de toutes parts les pèlerins et les bons 
musulmans. Ge méghil, couronné d'un toug, accessible par un 
escalier, renferme, d'après Maëff, les ossements d'Ata-Oulla- 
ichane-Mir-Khaïber, premier gouverneur de la ville. La terre 
qui recouvre son tombeau jouit, dans la foi robuste des vrais 
croyants — ne voyons pas la paille dans leurs yeux — de vertus 
spéciales, entre autres de celles de la quinine contre la fièvre ; 
elle guérirait encore de la maladie du richta ou filaire de Hé- 
dine. Au pied du monticule, un tchaïnik, débitant aux pèlerins 
du thé, du pain, du raisin, du melon, etc., s'est établi sous un 
grand mûrier dont l'ombre couvre une petite mosquée sans 
toit, comme celles qu'on trouve dans les villages du Sénégal. 

Depuis que nous sommes au pied des montagnes, chaque soir 
nous apporte des ondées sérieuses, pendant que l'orage se dé- 
charge furieusement dans la montagne en suivant les lignes de 
faîte. De mémoire d'homme, disent les indigènes, on ne connaît 
pas d'accidents de foudre tombée dans la plaine ; mais il n'en 
est pas de même du côté de Samarkand, àOurgout, par exemple. 



AUX BORDS DE L'ÂMOU-DARIA. 131 

Aussi la rivière de Ghirabad est-elle devenue torrentueuse, 
moins saline etfortementrougieparles lavages des grès bigarrés 
qu'elle côtoie un peu plus en amont. Les aryks sont gonflés 
d'eau et les cultures, désaltérées, sont luisantes. Nous ne sommes 
qu'au commencement d'avril, et l'orge et le blé, hauts de plus 
de i mëlre, fleurissent ; les vergers sont réjouissants à voir, 
car les arbres fruitiers ont toutes leurs feuilles épanouies et 
jettent une ombre touffue. Pommiers, mûriers, poiriers, abri- 
cotiers, grenadiers, figuiers, etc., se mêlent aux éleagnus, 
ormes, peupliers, etc., croissant avec une vigueur inconnue 
dans nos cUmats. Les amandiers et les pommiers déjà portent 
aux branches inférieures des fruits gros comme une noisette, pen- 
dant que la couronne n'a pas encore cessé de fleurir. Aussi bien 
la température se maintient-elle autour de 30 degrés centigrades 
dans la journée à l'ombre sans tomber au-dessous de 15 degrés 
centigrades dans lanuit. L'altitude estdelOOO pieds (280 mètres) 
et les montagnes au nord garantissent l'oasis de la bise froide 
qui retarde encore la végétation dans la plaine découverte. Le 
lola-kassakj le karague, le chaudrouit^ Vala-figaou, le gan- 
demak, le safsi-naraki, etc., pavots, euphorbes, ombellifères, 
chardons, etc. , toutes plantes ou mauvaises herbes des moissons 
comme chez nous, appellent les papillons en nombre, avec les 
pois fleuris, les sinapis, les ixiolyrion et les chatara qui 
croissent drus au bord des aryks. Les cigognes ont depuis long- 
temps réintégré leur résidence d'été et font, de leur bec qu'on 
dirait enbois, un bruit retentissant de xylophone auquel succède, 
à la tombée de la nuit, le langage coassant et monotone de 
milliers de grenouilles. Quelques ménages d'hirondelles ont 
élu domicile aux poutres du plafond de notre chambre, et c'est 
chose réjouissante de les voir nous donner l'exemple d'une 
activité sans rel&che, attendre impatiemment le moment où la 
porte, qui tient lieu de fenêtre en même temps, va s'ouvrir pour 
leur permettre de prendre leur vol avec des cris d'allégresse. 
Elles ont certainement leur langage à elles, car chaque mouve- 
ment passionnel est accompagné de modulations dans la voix, 
de « paroles » différentes. 



i32 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Or, les belles cultures de Toasis sont menacées en ce moment 
de destruction par des armées de sauterelles qui inondent le 
pays et s'attaquent à toutes les plantes qui ne résistent pas à 
leurs mandibules. Le riz seul, paralt-il, est à Tabri de leurs 
ravages, sans doute à cause de la nature plus siliceuse de son 
chaume et de ses feuilles. On les voit s'élever par nuages sous 
les pieds des chevaux, et les aryks en charrier des masses formant 
couche au-dessus de l'eau. C'est même grâce au nombre consi- 
dérable de ces canaux d'irrigation, assez larges, que cette plaie 
d'Orient n'occasionne pas plus de désastres, ainsi que cela 
arrive malheureusement dans notre belle colonie d'Afrique. Au 
Turkestan, la calamité n*est qu'intermittente et ce n'est que 
depuis l'année dernière qu'on signale de partout, de Dinaou et 
de Baïssoune, la présence du terrible orthoptère. 

Un jour,le kourbachi ou maître de lapolice, attaché spéciale- 
ment à notre service pour nous espionner autant que pour nous 
servir, vient annoncer que le tocksaba a fait «jeûner le faucon », 
c'est-à-dire qu'il l'a préparé pour une chasse à laquelle il nous fait 
inviter. La chasse au faucon est le sport favori des seigneurs de 
l'Asie centrale, comme il l'est encore des hommes de condition 
chez les Arabes. L'oiseau de race, dressé, attaché à son maître, 
bon chasseur, ne se paye pas parce qu'il ne se vend pas. Il est 
soigné à l'instar d'un cheval de prix, soumis à un régime spécial 
après avoir subi un entraînement destiné à lui faire oublier le 
souvenir de la liberté pour préférer le gant à crispin du faucon- 
nier. Souvent le noble indigène, le chef kirghiz, promènent sur 
leur poing, partout où ils vont en visite, leur faucon, auquel ils 
offrent de temps à autre, un morceau de viande, une cuisse de 
volaille, auquel ils lissent le plumage et qui devient l'objet de 
leurs préoccupations de tous les instants. Le faucon du tocksaba 
était, paraît-il, un chasseur hors ligne, prenant jusqu'à vingt- 
cinq pièces par jour. De bonne heure, le fauconnier, accompagné 
de deux djiguites, vient nous prendre, car le terrain de chasse 
est à 3 lieues d'ici. C'est un gros personnage à figure patibulaire 
et avenante, habillé d'un khalat d'adrass aux couleurs criardes et 
coiffé d'un gros turban blanc. Le faucon, encapuchonné et retenu 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. 133 

au poing à crispin par une lanière courte de cuir, se balance au 
rythme de la marche d*un bon cheval. D'un côté de la selle 
pendent. une sorte de tambour en forme de petite timbale et 
une baguette à gros bout entouré de linge. 
' Après avoir traversé la ville et chevauché pendant trois heures 
au milieu des. cultures et des aryks, nous arrivons dans une 
contrée marécageuse où le sol est fortement imprégné de sel et 
recouvert d'efflorescences blanches. Des fourrés de joncs, de 
tamarix, de massette, entourent et recouvrent à moitié des lacs 
d'eau salée, peu étendus. Le gibier est innombrable à en juger 
par le cancanement incessant des canards, le cri des vanneaux, 
ibis; baclanes, alebrans, bécassines, etc., qui pataugent sur 
la plage et se cachent dans les fourrés. Le fauconnier, appro- 
chant sans bruit du bord du lac, tape de sa baguette quelques 
coups secs sur le tambourin ; immédiatement le silence se fait, 
puis un bruit d'ailes qui frappent Tair, et une nuée de canards 
apparaît au-dessus des roseaux. Â ce moment, le faucon, déca- 
puchonné et libre; attentif au bruit et au vol, étend les ailes. 
D'un coup de bras le fauconnier le lance avec un cri spécial dans 
la direction des fuyards, et l'on voit l'oiseau de proie, sans coup 
d'aile, fondre sur la bote qu'il essaye de saisir de ses griffes au 
premier élan. Mais la proie est manquée : le canard, légèrement 
plumé, poursuit, en cancanant davantage, son vol effrayé, tandis 
que le faucon abandonne la poursuite et se laisse tomber sur le 
sol ou sur un arbuste, immobile, attendant le fauconnier. Celui-ci 
ne Ta pas perdu de vue ; il le suit, s'arrête, toujours à cheval, à 
deux pas dé lui, et tirant une cuisse fraîche de volaille de sa 
poche, la tend comme appât au faucon en l'invitant, par un bruit 
qu'il fait de la langue, à regagner son poing et son perchoir. Notre 
faucon est particulièrement maladroit aujourd'hui ; il manque 
tous ses départs et ne prend pas une seule pièce. Il parait qu'on 
ne l'a pas fait jeûner suffisamment. 

Un Sarte, chassant dans les mêmes parages, vient nous ra- 
conter qu'il a perdu son faucon. On retrouve l'oiseau assis au 
bord du lac ; mais dès que le fauconnier approche, il prend son 
vol, monte droit à quelque 100 mètres en l'air et s'envole pour 



134 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

disparaître définitivement. Son propriétaire Taccuse également 
d'avoir trop mangé . 

Âpres que nos fusils de chasse nous eurent procuré quelques 
spécimens intéressants de la faune des palmipèdes de TAmou- 
Daria, et suppléé à la maladresse du faucon, nous faisons halte 
dans un kichlak habité par des Kitoïs^ tribu ouzbëgue réputée 
pour son manque d'hospitalité. Ils apportent néanmoins du pain 
{p,an) frais et du lait aigre d'un goût d'outre fort prononcé. On 
ne peut pas trop leur en vouloir d'un manque d'hospitalité vis- 
à-vis des gens du beg ou du tocksaba qui les considèrent 
comme gens taillables et corvéables à merci. Les histoires 
malpropres qui circulent en ce moment sur le compte du beg, 
bastonné et empirisonné à Bokhara pour exactions et abus de 
confiance, montrent suffisamment en quelle estime le tiennent 
les habitants de la bonne ville de Ghirabad. Nous sommes 
toujours ici, au « bon » vieux temps du moyen &ge. 

L'orage amoncelé accélère notre retour. Une pluie torren- 
tielle nous surprend en dehors de la ville, qu'on regagne par un 
temps de galop furieux à travers les rues inondées, où les 
chiens ameutés dégringolent de tous les toits pour se préci- 
piter sur les cavaliers, tandis que des têtes efTarées d'hommes 
et de femmes apparaissent par-dessus les murs, attirés par le 
bruit insolite non moins que par le spectacle. 

Cependant les écluses du ciel se ferment, l'orage se résoud 
dans la montagne et le soir ramène une température douce 
sous un ciel pur. Aussi le bruit des tambourins marquant le 
rythme de la danse des batchas retentit dans la ville fort tard 
dans la nuit. Une bande de jeunes danseurs, en effet, s'est 
établie à Ghirabad pour quelques jours avant de se rendre à 
Mazar-i-Gheriff où l'on fête en ce moment un saint fameux de 
l'endroit. Le tocksaba nous les a envoyés un soir au grand 
plaisir d'Abdou-Zahir, grand connaisseur en chorégraphie in- 
digène et amateur de ce genre d'amusement. Comme plus 
d'une fois, dans la suite, nous aurons l'occasion de voir et d'étu- 
dier leur jeu, nous ne nous y arrêterons pas davantage ici, 
d'autant moins que dans l'opinion d'Abdou-Zahirà laquelle nous 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. 135 

nous rallions volontiers, ces batchas en tournée artistique sous 
la conduite d'un imprésario du cru, ne sont pas des étoiles fixes, 
ni de premier ordre. 

Le bazar de Ghirabad n'a aucune spécialité si ce n'est le sel 
gemme rouge des montagnes au nord-est qu'on vend à raison 
de 60 kopecks les 8 pouds, soit 1 centime le kilogramme. On 
élève le ver à soie, mais presque tout le fll est envoyé à Karchi 
Qt à Bokhara. Gomme dans toutes les villes du Bokhara, les juifs 
ont en mains le commerce en détail du fil de soie. Us fabriquent, 
en outre, plus ou moins clandestinement suivant les cadeaux 
offerts aux reïs et au kourbachi, une eau-de-vie de raisin sec et 
de marc de qualité médiocre. 

Gependant, nous finissons par organiser notre expédition 
dans la vallée du Sourkhàne. Gela n'est pas chose facile quand 
on a contre soi le mauvais vouloir de gens qui ne tiennent pas 
du tout à vous montrer des parties inconnues de leur pays, à 
vous mener sur la tombe de leurs saints les plus vénérés, et à 
se déranger beaucoup pour une chose dont ils ignorent le but 
et ne comprennent point l'intérêt. Nous savions qu'il devait 
exister, dans la vallée du Sourkhàne, sur l'une ou l'autre rive, 
les ruines d'une ville antique autrefois florissante, que per- 
sonne n'avait jamais visitées, mais dont les indigènes avaient 
parlé vaguement à des voyageurs antérieurs sous le nom de 
Ghahr-i-goulgoula. Chahr-i-goulgoula ou « ville du bruit, de la 
confusion», est un nom appliqué, nous disait Zaman-Beg, notre 
aimable et savant compagnon de route aux bords de l'Amou, à 
quelques autres endroits de l'Asie centrale, où des ruines, sans 
passé historique bien défini, se sont accumulées et servent de 
prétexte à des légendes mal renseignées. Des noms historiques 
connus s'y retrouvent au milieu d'anachronismes que la tra- 
dition populaire accepte de la bouche des vieillards qui tiennent 
eux-mêmes leurs erreurs de l'insuffisance de quelque mauvais 
livre. L'histoire de ces villes disparues doit être inscrite sur les 
ruines mêmes, et pour la lire, il faut feuilleter les ruines, c'est- 
à-dire faire des fouilles. 

Les gens réputés savants, ceux qui savent lire « dans les 



136 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

livres », auxquels nous nous adressâmes à Ghirabad, ne vou- 
lurent point connaître d'autres ruines que celles déjà connues 
et visitées, de Termes, aux bords de l'Âmou. On nous commu- 
nique les renseignements les plus contradictoires; on nous 
envoie au nord et au sud, mais point dans la bonne direction. 
Au fait, nous irons chercher les ruines nous-mêmes. 

Abdou-Zahir, qui se targue de la connaissance du cheval, nous 
achètera, dit-il, de bons chevaux. Dès que la nouvelle en est 
connue au bazar, nous voyons arriver à notre logis, en nombre, 
tous les chevaux dont Ghirabad voudrait se défaire, au plus haut 
prix bien entendu. A chaque instant, le kourbachi vient faire 
son salamalec et nous inviter à inspecter un nouvel arrivage. 
Abdou-Zahir, que le vendeur appelle moullàh^ ce qui lui fait un 
signalé plaisir, essaye le cheval dans toutes ses allures, le qua- 
lifie de rosse et le rend à son propriétaire avec un geste de 
mépris. Gependant il veut bien s'enquérir du prix, à titre de 
curiosité et Tironie sur les lèvres. Il offre tout de suite le tiers 
du prix demandé. Le propriétaire se récrie, vante les qualités 
de la bote et préférerait, dit-il, en faire cadeau que de le laisser 
au prix offert. Il fait mine de s'en aller, et Abdou de le laisser 
partir, quand le kourbachi s'interpose, prend la parole qu'il 
adresse à l'un, puis à l'autre, les tire par le bras, essaye de faire 
baisser les prétentions des deux côtés. Un autre des assistants 
s'évertue dans le même sens, côté du vendeur ; finalement les 
bras se tendent sous la poussée des entremetteurs, les mains 
se joignent, le marché est conclu. G'est absolument les mêmes 
scènes que celles qu'on voit dans nos foires. Les parties con- 
sacrent le marché par un a Allah akbar » ou un « omine » en 
passant la main sur la barbe. Le kourbachi, en sa qualité d'en- 
tremetteur, reçoit un tenga. Abdou-Zahir a eu les chevaux pour 
la moitié du prix demandé au début du marché. L'un d'eux est 
très bon, dit-il; il a le chanfrein busqué, ce qui protège le cava- 
lier contre les balles. Roustem en est tout à fait convaincu. 

Nous engageons, pour la durée de notre voyage à l'Amou, un 
palefrenier du nom de Khodja-Nazar. C'est un de ces adoles- 
cents rôdeurs de bazar, aptes à tous les métiers, n'en faisant 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. 137 

aucun, très doux- et fidèle/ qu*iine écuellée pleine de palao 
et! quelques jours de tamacha rendent les plus heureux des 
hommes. Celui-ci reçut, comme acompte sur son salaire, quel- 
ques tengas dont , sans tarder, il fit l'achat d'une paire de 
bottes. Mais quelles bottes! Ignorant la pointure de son pied, 
car il n'avait de sa yie chaussé des bottes, Khodja-Nazar les avait 
prises très vastes; il y naviguait, pensant qu'en prenant des 
bottes, on ne saurait trop en prendre. Roustem lui fit cadeau 
d'un bout de torchon rouge qu'il- roula autour de son crftne 
poilu en guise de turban i Et le voilà aussi fier que mouUâh 
Âbdôu-Zahir, l'un parce qu'il est sous les ordres de quelqu'un, 
et l'autre parce ' qu'il exerce son autorité sur un plus petit que 
lui. Et quand, plus tard/nous adjoignons un aide-palefrenier à 
notre troupe, Nazar monte en grade, élève Âbdou-Zahir, et tous 
deux accroissent proportionnellement le sentiment de leur di- 
gnité personnelle, d'accord avec le proverbe qui dit que, dans 
le pays des aveugles, les borgnes sont rois. Les savants appel- 
lent cela un effet de vis a tergo. 

En route pour la vaUéo du Sonrkhflne. 

Départ de Ghirabad. ^— Le mina iarim tach, — Nog compagnons. — Géo- 
logie. — Une chute heureuse. — Le kichlak d'Ak-Kourgane et ses habi- 
tants. — Une fabrique d*huile. 

• • ' .. ' . ■ ■ ' ' 

Enfin notre départ fut fixé au 9 avril. La marche-route que 
nous voulions suivre avait été communiquée au tocksaba qui 
nous avait dépêché, pour nous accompagner partout et nous 
faciliter l'achat des vivres, un mirza. obèse et une sorte de cui- 
sinier, son second, dont les mensonges et l'effronterie subsé- 
quente déterminèrent, sans tarder, le renvoi. Quant au mirza, 
il était tout sucre et miel, toujours souriant et prévenant, 
menteur sans doute par bonté de cœur pour nous épargner les 
fatigues, car jamais il ne nous indiqua une distance exacte. 
Aussi Tappelions-nous bientôt le mirza iarim tach^ parce qu'à 
chaque fois, que nous 'lui demandions la distance de tel à tel 
endroit, il répondait : « Bir tach » ou « Iarim tach >> — un tach. 



138 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

un demi-tach (8 ou 4 kilomètres) — même si cette distance 
se trouvait, expérience faite, être de 20 ou de 2S kilomètres ! 

Nous avons enfin, comme compagne de voyage, une chienne 
turcomane dont nous fîmes l'acquisition sur les bords de TAmou, 
et qui portait le nom peu euphonique à'Ak-Koch ou « faucon 
blanc ». Elle était toute blanche, d'une finesse de forme extraor- 
dinaire et de la race tazie pure. Âk-Koch nous a suivis, depuis, 
dans toutes nos excursions en Asie centrale. Elle fut amenée 
à Paris, donna le jour à une lignée de race assez nombreuse, 
et, finalement, me fut volée dans le quartier Montparnasse, 
sans que jamais je Taie retrouvée dans les rues de Paris. J'au- 
rais peut-être été plus heureux dans celles de Londres. 

Nous partîmes de Ghirabad dans la direction du sud-est, nous 
dirigeant droit sur la vallée du Sourkhàne. La route court dans 
la plaine, légèrement accidentée par les ravinements réguliers 
des eaux dans un terrain de marne et d'argile. 

Nous traversons les kichiaks d'Isdara, de Djilimbâf, petites 
oasis dont les cultures, alimentées par les canaux dlrrigation 
du Chirabad-Daria, font vivre quelques tentes ouzbègues. Des 
vols innombrables d'une espèce d'étoumeau s'abattent sur les 
champs et s'occupent de la destruction des masses de saute- 
relles, pourtant moins abondantes qu'aux environs immédiats 
de la ville. À gauche s'étagent, de plus en plus élevés, les 
contreforts de la chaîne principale, contreforts de marnes, de 
grès rouge, de calcaires formant crête, dirigés du nord-est au 
sud-ouest et appartenant à la même formation géologique que 
nous avons reconnue sur le chemin de Karchi à Kilif. 

Quoique le thermomètre, à i heure du soir, indique + 30%8 
centigrades à l'ombre, le passage des cumulus noirs, fuyant 
sous le vent d'est dans la montagne, saupoudre les sommités 
d'une tombée de neige fine. Les derniers canaux d'irrigation du 
Chirabad-Daria s'arrêtent de ce côté, à environ i6 verstes de la 
ville. A 8 verstes plus loin, nous atteignons, vers deux heures, le 
sommet d'un chaînon bas, dirigé du nord au sud, qui nous ca- 
chait jusqu'alors la plaine du Sourkhàne. Le grès des couches 
affleurantes, en se désagrégeant sous l'influence des météores, 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIÂ. 139 

forme des amas de sable mouvant qui accusent davantage le 
caractère du paysage : un désert. Cependant, nulle part en 
Asie centrale et, je crois, nulle part au monde, le désert n'est 
absolu en ce sens qu'aucune plante ne pourrait y trouver sa 
place. Au contraire, que le désert soit salin, qu'il soit sablon- 
neux comme ici, des plantes halophytes, xérophiles, charnues 
ou aphylles, choisissent ces stations de prédilection comme des 
sauvages qui dépériraient si on les arrachait à leur vie primitive 
et simple. Des épineux [djangal), des crucifères, une espèce 
d'helicopkyllum^ du tamarix, différentes espèces d'armoises 
{djoubsan), etc., couvrent le sol stérile, semblerait-il, et ca- 
chent de nombreuses compagnies de perdrix et de pigeons 
ramiers. Notre collection entomologique s'enrichit de fort 
curieuses espèces de coléoptères . 

Ce chaînon se compose de couches alternantes de marnes et 
d'argiles ocreuses, de sable jaune, puis, au sommet, de couches 
de calcaire siliceux inclinées vers Test. A mi-côte, en descen- 
dant vers le Sourkhâne, on trouve un banc affleurant, de quel- 
ques mètres d'épaisseur, de calcaire composé uniquement de 
débris et de valves d'une ostrea que je crois être V Ostrea Kauff- 
rnarmiy ce qui permet de comparer et même d'identi&er ces 
terrains avec ceux du même Âge que M. Mouchketoff a étudiés 
dans le bassin du Syr-Daria. Je ne puis songer, dans cet ouvrage 
à cadres trop restreints, à faire une étude plus détaillée de la 
géologie des contrées que nous avons visitées. 

Du haut de ce chaînon qui traverse le désert appelé Kyzyl- 
Koum et Kara-Koum^ par les indigènes, on jouit d'une vue 
panoramique superbe sur la vallée du Sourkhâne d'un côté, sur 
l'oasis de Chirabad et les montagnes de l'autre. 

Pendant que nous admirons la beauté de ce pays aux teintes 
chaudes et d'une richesse infinie, nous voyons, en bas de la 
colline, un désordre soudain se manifester dans la marche de 
la caravane. Les cavaliers se précipitent, avec de grands cris, 
en arrière, et, sur la route, on voit, dans un pèle-méle inquié- 

i. Ces noms de « sables rouges » et de «sables noirs» sont très com- 
muns en Asie centrale. 



140 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

tantydes coffres, des jambes et des têtes de chevaux, un chien 
et les pieds de Khodja-Nazar, battant Tair avec ses bottes 
énormes, tandis que le corps de l'infortuné palefrenier reste 
invisible.On dégage Thomme qui apparaît sans égratignure; on 
relève les chevaux- tombés après . avoir/ détaché . la chienne 
apeurée. Il paratt que Nazar, juché en haut des bagages sur 
un des chevaux, traînant l'autre et la chienne, s'est vu assailli 
inopinément par un chien de berger; les. chevaux ont pris le 
galop, le bât a tourné avec Khodja-Nazar, entraînant les bêtes, 
et les voilà tous par terre pendant que le berger, tremblant des 
suites de l'aventure, rappelle et corrige l'auteur de. l'accident. 
Cependant, Nazar se t&te, et se retrouvant sain et sauf,* finit 
par rire, ce qui fait rire tout le monde ; car on est généralement 
plus heureux après avoir échappé à un- danger qu'avant de 
l'avoir encouru. On recharge les chevaux ; le mirza est dépêché 
au prochain kichlak pour nous préparer un brin de campement, 
et Ton se remet en marche vivement, car l'orage pend mena- 
çant au-dessus de la plaine. Déjà les premiers éclairs sillonnent 
le ciel couleur de plomb. - 

Bientôt nous croisons les traces d'anciens aryks, très larges, 
à sec. Us prouvent qu'autrefois les cultures étaient bien plus 
considérables et la population plus dense. Nous en aurons 
d'autres preuves plus loin. 

• Nous atteignons le kichlak d'Âk-Kourgane avant la tombée 
de la nuit. Passant sur un pont primitif, au-dessus d'un aryk 
gonflé d'eau dérivée du Sourkhâne, nous entrons dans une cour 
plantée de quelques beaux saules. Les habitants, Ouzbegs 
sédentaires , avec leur aksakal en tête, nous reçoivent sans 
enthousiasme. L'hospitalité que nous offre l'émir de Bokhara, 
en effet, nous défend de leur payer leurs services d'hôtes, et 
le mirza, à qui le tocksaba a donné une somme destinée à cet 
usage, préfère la garder pour lui. L'aksakal, le moins laid de 
tous ces mongoloïdes, quoiqu'il ne lui reste pas une dent aux 
gencives, nous offre sa demeure qu'il vient d'évacuer à la hâte 
avec toute sa famille pour se loger dans une écurie. Nous 
entrons dans une masure carrée en pisé, haute de 2 mètres, 



AUX BORDS DE' L'AMOU-DARIA. 141 

large et longue d'autant; une porte, où entrerait sans cogner de 
la tète un mouton, me retient par ma boîte à herborisation en 
travers ; c'est en même temps une fenêtre. Un trou au plafond 
laisse échapper la fumée ; on ne respire que couché sur le 
ventre. Gomme ameublement, un tapis râpé et graisseux sur le 
sol battu, irrégulier, et une lampe à huile de sésame dans 
laquelle trempe du fil de coton. Nous partageons cette habita- 
tion, celle du maire, avec des . criquets, des scorpions, : des 
cigales, des grillons, quelques araignées visibles et beaucoup 
d'aptères invisibles. Nous aurions préféré la belle étoile, mais 
déjà le tonnerre gronde plus près, et les premières gouttes 
d'orage tombent grosses avec un bruit de crachat. 

Les habitants de ces kichiaks ne sont pas riches; les séden- 
taires le sont moins que les nomades de la montagne. Les plus 
riches habitent des trous en terre comme celui dans lequel 
nous nous abritons de la pluie ; les plus pauvres se construi- 
sent, avec des nattes de jonc comme les Turcomans pauvres 
des bords de l'Àmou, des abris coniques appelés kepa ou 
kappa, et qui ressemblent aux huttes de beaucoup de tribus 
nègres de l'Afrique. Ces kepas sont plus élevées et plus poin- 
tues que les oïs ou tentes en feutre, mais beauconp moins 
chaudes. 

Nous questionnons l'aksakal sur la contrée que nous vou- 
lons visiter et les ruines de Ghahr-i-goulgoula. Le mirza n'a 
pas encore eu le temps de l'engager à nous tromper; aussi 
l'aksakal répond-il sans hésiter et sans ambages à nos demandes. 
Il ne tient aucun compte des clignements d'yeux que le mirza 
lui fait et que le gros malin n'arrive pas à rendre significatifs. 
L'aksakal prétend qu'il faut dire la vérité, et nous apprenons 
que nous sommes à 1 tach environ de ruines étendues qui se 
continuent presque sans interruption jusqu'à Khodja-Âbdoul- 
Termezi sur l'Amou-Daria . Cet endroit serait à environ 3 taches 
et demi dans la direction de Patta-kissar. Nous sommes sur le 
bon chemin. Le mirza est furieux et fera sans doute payer cher 
à l'aksakal sa franchise d'Ouzbeg. 

Vers minuit, un orage violent passe au-dessus de nous et 



142 LE ROYAUME DE TAHERLÂN. 

met le désordre parmi les dormem's. Couchés dehors, sous des 
morceaux de feutre, nos hommes et les Bokharieus se réveillent 
l'un après l'autre avec des exclamations diverses, trempés en 
un clin d'œil avant d'avoir pu trouver un abri sous quelque toit 
d'écurie. L'eau, ruisselant par les nombreuses fissures du toit 
et des murs qui nous abritent, forme de petites cascades nous 
rafraîchissant inopinément et nous chassant de tous les coins 
de notre masure jusqu'à ce que la résignation, dans un sort 
inévitable, mette fin à des essais infructueux de coucher au sec. 
Cependant, au matin, les nuages se dissipent vers le sud- 
ouest, e\ le vent violent, qui fouettait les saules et renversait les 
kepas mal assujetties, se calme. Avant notre départ, l'aksakal 
nous fait les honneurs d'une fabrique d'huile qu'il a installée 
près de sa maison d'habitation. Le système est simple, l'outil- 
lage assez bizarre : un long pilon en bois, incliné et tournant 
obliquement dans un mortier en terre de 2 mètres de diamètre, 
est mu par un cheval, tournant, les yeux bandés, dans un ma- 
nège étroit autour du mortier. Les graines de coton, de melon, 
de sésame, de pastèque, sont pressées, concassées, triturées 
par le pilon tournant contre les parois du mortier, et l'huile 
qu'elles contiennent s'amasse au fond d'où elle est retirée. Les 
résidus servent à la confection de tourteaux alimentaires. Ces 
tourteaux, surtout de sésame, forment la nourriture favorite 
généralement donnée aux chameaux en caravane. L'huile ainsi 
obtenue est de fort mauvaise qualité, ce qui n'empêche pas les 
indigènes de l'employer pour l'éclairage aussi bien que pour la 
cuisine. Ajoutons que cet industriel ouzbeg peut gagner jusqu'à 
60 tengas par an, soit 50 à 60 francs. 

Les mines de la vallée da Sourkhâne. 

Les ruines de la vallée du Sourkhàne. — Chahr-i-goulgoula. — Briques et 
scorpions. — Paysage cul-de-lampe. — Le kichlak de Salavat. — L*ichàne 
MoutaYalli et les vakoufs. — Platanes géants. — L'amulette révélatrice. 
— Un bain dans le Sourkhàne. 

En sortant du kichlak, nous traversons de vastes champs 
anciennement cultivés, puis des aryks, et nous nous rappro- 



AUX BORDS DE L*AMOU-DARIA. 143 

chons des rives du Sourkhftne. A 4 verstes, au bord du chemin, 
on trouve un petit mausolée voûté, flanqué d'une mosquée 
en plein vent, simple terrasse où la kebla est indiquée par une 
sorte de stèle creuse et dont les angles sont garnis de quatre 
piliers en terre . Quelques huttes, faites de roseau crépi de boue, 
se trouvent dans le voisinage et attirent Tattention par leur toit 
incliné, ce qui est rare dans le pays. Cet endroit s'appelle 
Namazg&, de Namaz, « prière », car, deux fois Tan^les habitants 
de la contrée viennent en pèlerinage à cet « autel de la prière ». 

Puis le steppe argilo-sablonneux, revêtu de tamarix, yan- 
tag {Alhagi camelorum)^ gandemak,akdjougoxU,djangal, etc., 
s'étend, entrecoupé de rares cultures et de sables jaunes quart- 
zitiques provenant de la désagrégation des grès sous-jacents. 
 une lieue plus loin — nous allons toujours sur le sud — paral- 
lèlement au Sourkh&ne, nous trouvons le misérable kichlak de 
Djar-bag, composé de quelques saklis en terre, de kibitkas en 
feutre et de kepas . 

Djar, nous dit-on, est un nom collectif qui signifie quelque 
chose comme glacis d'une forteresse. Aussi, à quelque distance 
de là, voit-on la forteresse en ruines de Djar-Kourgane, per- 
chée sur des falaises de loess surplombant le lit du Sourkhàne 
d'un côté; de l'autre, elle est entourée d'un fossé et de murs 
d'enceinte en pisé à moitié écroulés. Le fortin est du genre de 
tous ceux dont l'Asie centrale garde les ruines des siècles der- 
niers, en pisé, mal construit, repaire de fauves plutôt que 
demeure seigneuriale. Après que le fortin eût perdu sa desti- 
nation première, sédentaires et nomades sont venus chercher 
un refuge derrière ses pans de mur ébréchés; mais ces masures 
ont été abandonnées depuis. Nous trouverons d'autres preuves 
de ce fait, que l'abandon de cette contrée, si fertile autrefois, 
abandon commencé il y a des siècles, a continué jusque dans 
les derniers temps. Le désert reprend ses droits sur les terres 
que la main laborieuse du cultivateur avait conquises naguère. 
Au fur et à mesure que nous avançons vers le sud, nous voyons 
surgir et grandir à Thorizon, rayant le ciel bleu, une colonne 
épointée qui se dresse au milieu d'une plaine couverte de 



144 LE ROYAUME DE TAMERLAN/^ 

ruines. C'est Ghahr-i-goulgoula la « ville du bruit ». Bientôt 
le sol apparaît jonché partout de débris de briques. Nous 
côtoyons et nous coupons des remblais, des fossés, traces d'an- 
ciens aryks puissants qui allaient porter Teau du Sourkhàne, 
captée à des vingtaines de kilomètres en amont, aux jardins et 
aux cultures de Tancienne cité. Voici des pans de murs, enclos 
de jardins, restes d'habitations se suivant sur des kilomètres^ 
Toujours nous chevauchons sur un terrain formé de débris 
dé briques de taille et de qualité différentes. 

Toutes ces ruines basses et informes, ne laissant plus recon- 
naître la destination des édifices qu'elles rappellent, sont 
dominées par le minaret ou monor de 45 mètres de hauteur qui 
s'élève h peu près au centre de la ville disparue. Ce monor est 
construit en briques cuites au four, très solides, ainsi que le 
mortier blanc à gravier fin du Sourkhàne qui les retient. Il a 
environ 3 mètres de diamètre h la base et i",60 au sommet. Un 
escalier en spirale donne accès au sommet, difficilement, car les 
degrés ont disparu, et ce n'est qu'en s'aidant des bras et par une 
suite de rétablissements, qu'on arrive à grimper jusqu'en haut. 
La base du monor a été fortement entamée d'un côté, et cela 
évidemment à dessein par quelque constructeur de maison ou de 
fortin, qui n'a point reculé devant un acte de vandalisme insensé 
pour chercher, dans la masse solide du monor, les matériaux 
de construction dont il avait besoin. C'est lui, sans doute aussi, 
qui a dépouillé l'escalier de ses degrés et le minaret de son 
chapiteau, plus faciles à enlever. Tout autour du sommet court 
une inscription en grands caractères koufiques , formés par 
des briques en relief, et qui est la profession de foi de l'Islam. 

Du sommet du monor, on a une vue étendue sur l'ensemble 
des ruines et tout au loin sur la contrée. A gauche, les pans de 
mur s'arrêtent aux falaises du Sourkh&ne ; à droite, ils ces- 
sent à la base du petit chaînon que nous avons traversé hier 
et qui cache au loin les environs de Ghirabad.Âu sud, les ruines 
se perdent dans les sables du steppe. Mais ce monor n'a pas 
été seul : d'autres, sans nul doute, ont déjà succombé sous 
le piochon de l'indigène, trop paresseux pour fabriquer des 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. 143 

matériaux de construction nouveaux et trop barbare pour té- 
moigner du respect au cadavre de ses anciennes villes mortes, 
dont rhistoire périt, oubliée sous les décombres, envahie peu 
à peu par la légende populaire que Timagination d'un rêveur 
substitue, en la travestissant, au fait historique. 

Nous parcourons ces ruines mornes et desséchées, que le 
désert a reconquises. Nous reconnaissons des maisons, des mos- 
quées, des jardins; voici, à Touest du monor, les ruines d'un 
hamam^ dans ce qui fut la grande rue ; puis des substructions 
voûtées et des tombeaux reconnaissables aux petits lampadaires 
{tchirakhtane) qu'on a placés dessus. Quelques-uns de ces lam- 
padaires, à deux et à trois becs, sont en fer, d'autres en terre 
cuite recouverte d'une couche d'émail bleu comme les briques 
émaillées des belles façades de mosquée. 

Après avoir visité les ruines dans leur ensemble, reconnu 
l'existence d'anciens canaux d'irrigation très importants, dérivés 
de fort loin du Sourkhâne, pris de nombreux croquis et dressé 
un plan approximatif de la contrée, nous faisons halte à l'ombre 
des ruines d'un vieux caravane-saraï que fréquentent, de-çi de-là, 
quelques pâtres ouzbegs avec leurs troupeaux de moutons et 
de chèvres. 

Lorsque, pour examiner la forme des briques, souvent carac- 
téristique d'une époque, j'en eus soulevé quelques-unes, je 
trouvai, sous presque toutes, une petite espèce de scorpion noir 
nouvelle, que les indigènes appellent kara-tchiôn^ et dont ils 
semblent redouter la piqûre comme étant mortelle très promp- 
tement. Mais leur bête noire, plus redoutable que le kara-tchiôn, 
est le Turcoman de la rive gauche de l'Amou qui porte égale- 
ment le nom de Kara-Tourkmène ou Turcoman noir. Encore 
maintenant - moins cependant qu'il y a quelques années, 
avant que le Bokhara fût entré dans le giron de la politique 
russe — les Turcomans étendent, leurs expéditions de pillage, 
leurs alamanes jusque dans la vallée du Sourkhâne, volent, et 
rançonnent les Ouzbegs, leurs frères de lait ethniques et de 
même secte religieuse qu'eux (sounites), puis se retirent vive- 
ment dans leurs repaires où ils vivent au milieu du toughaî et 

BIBL. DS l'iCXPLOR. II. 10 



146 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

du djangal^ dans les broussailles de TAmou, comme le san- 
glier et le tigre. 

Ces Ouzbegs sout pauvres. Us élèvent quelque bétail et noma- 
disent dans les endroits déserts de la vallée pendant qu'autour des 
ruines, sur l'emplacement des anciens jardins, ils grattent le sol 
meuble de leurs instruments aratoires primitifs. Us obtiennent 
une faible récolte de blé, d'orge, de maïs, de millet et, de-ci de-là, 
quelques melons et pastèques, sur des champs de culture 
sillonnés d'aryks tracés avec beaucoup d'entendement. 

Nous reprenons notre route vers le sud lorsque le soleil 
s'abaisse vers la plaine de l'Amou à l'ouest : un grand disque 
rouge un peu aplati aux pôles, voilé de l'atmosphère jaune, 
épaisse, poussiéreuse qui, pendant toute la journée, semble 
croupir, tremblotante, au-dessus du désert embrasé. Bientôt la 
nuit, chaude et sonore, succédant par un court crépuscule à une 
journée oti le thermomètre a marqué +31 degrés centigrades 
à l'ombre, étend ses ombres transparentes sur la plaine et le 
firmament allume des millions de points scintillants d'un éclat 
tellement ardent que les rayons semblent jaillir de l'œil de 
l'observateur. 

Et des milliards de cigales ont commencé leur concert noc- 
turne. Leurs voix stridentes, métalliques, se confondent en un 
bruit continu et étrange auquel se mêle la note plus grave et 
moins soutenu des crapauds et des grenouilles du Sourkhâne. 
Au nord, dans la montagne de Baîssoune, des lueurs passagères 
iUuminent le ciel, et la voix de basse, sourde et lointaine, du 
tonnerre gronde sa note dans ce concert étrange des voix de la 
nature . 

Nous cheminons maintenant au bord du Sourkh&ne sur des 
falaises de loess élevées, d'où le regard plonge sur le cours 
tortueux de la rivière embarrassé de nombreuses îles émergeant 
à l'époque des eaux basses. Ces îlots servent de refuge à un 
grand nombre d'oiseaux aquatiques : baclanes, canards rouges, 
alébrandes^ vanneaux, ibis, demoiselles, etc., proie facile et 
abondante des nombreux aigles, faucons, buses et busards qui 
décrivent, le jour, au-dessus de la contrée, des orbes incessantes 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. 147 

et nichent en nombre dans les trous des falaises de loess. Main- 
tenant le pied des chevaux enfonce profondément dans le sable 
à peine arrêté sous le vent par une maigre végétation d'hali- 
modendres, de tamarix et de saksaouls. C'est à peine si Tobscu- 
rite envahissante nous permet de distinguer, sur la rive gauche 
de la rivière, les ruines d'une petite forteresse, d'un ancien 
kourgane en pisé, que les indigènes disent être Ak-Tepé. 

Après une chevauchée de quatre heures, nous arrivons dans 
la nuit au kichlak de Salavad ou Salavôd, que le mirza de 
Ghirabad nous avait dit n'être qu'à une faible distance. Nous 
traversâmes le kichlak endormi où les chiens donnèrent furieu- 
sement l'éveil. Le mirza nous conduisit à une sorte de carava- 
nesaraï où il prétendit nous faire coucher, après avoir dérangé 
quelques dormeurs couchés par terre pour nous faire prendre 
leur place. Abdou-Zahir entendait qu'on trait&t mieux ses 
maîtres; nous étions du même avis, et le mirza fut assailli d'une 
bordée de reproches qu'il essuya, du reste, avec stoïcisme et 
qui eurent pour résultat de nous loger un peu plus confortable- 
ment à l'intérieur d'une tente dressée au milieu de la cour du 
saraï. Le mirza devint tout à coup très doux, quand je l'eus 
menacé d'envoyer à Ghirabad un de nos hommes faire part au 
tocksaba de la façon dont il traitait ses hôtes. Il s'excusa en 
disant qu'il avait reçu de son maître, pour nous faire honneur 
en route, 20 tengas (18 francs), quatre chandelles de suif, sept 
galettes de pain, une livre de thé, quelques morceaux de sucre, 
un peu de riz et une demi-douzaine de carottes (!), le tout 
calculé pour nourrir sept personnes pendant quatre jours. Le 
vieux scélérat disait peut-être la vérité, ce qui n'aura pas em- 
pêché le tocksaba de compter à l'émir, pour l'entretien de ses 
hôtes faranghis, 20 roubles par jour et une kyrielle de daster- 
khanes. Bref, nous avons du lait et des œufs et nous sommes 
quelque peu à l'abri des habitants invisibles qui peuplent d'or- 
dinaire les caravane-saraïs asiatiques. 

Le propriétaire de notre tente ainsi que du saraï est un vieil 
ichâne, un saint personnage du nom de Moutavalli-Malla-Khodja- 
Ichàne. Ses biens sont vakoufs, c'est-à-dire constituent une 



148 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

donation pieuse^ qu'en raison de ses services et de sa sainte vie, 
Témir lui a octroyée, libre d'impôts et destinée à profiter égale- 
ment à la communauté dont il est le chef. Cet ich&ne est un 
vieillard de quatre-vingt-six ans, à Tair vénérable. Il jouit d'une 
grande réputation de véracité et d'honnêteté dans la contrée, au 
point que les fervents considèrent, et portent comme talisman, 
des morceaux d'étoffe arrachés de ses habits. Ce talisman, mal- 
heureusement, ne les garantit pas toujours du mensonge. Un 
vieillard de quatre-vingts ans est une exception dans ces contrées 
où l'hygiène défectueuse, les fièvres, l'intempérance dans la 
nourriture et la multiplicité des accidents abrègent considéra- 
blement la moyenne de la vie humaine. Moutavalli-Khodja a un 
fils qui succédera à son père comme chef du vakouf, héréditaire 
dans la famille ; c'est entre ses mains que sont versés, par tous 
les membres de la communauté, les produits des récoltes pour 
être distribués ensuite à chacun suivant le nombre de tanaps 
qu'il a mis en culture. Pas de favoritisme ; chacun reçoit la part 
qu'il a gagnée par son travail, proportionnelle à la quantité de 
ce travail. On sème surtout du blé et de Torge, peu ou point de 
luzerne, car, sédentaires et paisibles, ils n'ont pas beaucoup 
de chevaux à nourrir. Les vaches sont employées au labour. 

Us dérivent du Sourkhâne des canaux sur leurs champs d'al- 
luvion dans la plaine de la rivière, car il ne pleut guère que 
pendant les quatre mois de l'hiver. Aussi la communauté vivrait- 
elle très heureuse, très indépendante, si les «chiens de Tur- 
comans » ne venaient de temps à autre, comme des loups affamés, 
se jeter sur les villages pour piller les greniers d'abondance et 
surtout pour voler les vrais croyants qu'ils vendent comme 
esclaves de l'autre côté de l'Âmou. Et, en ce moment même, 
une bande de trente Turcomans est signalée à quelques lieues 
vers le sud. On indique même l'endroit où ils auraient campé la 
nuit précédente. Il est possible qu'il en soit ainsi, mais il est plus 
probable que le souvenir des exactions commises naguère par 
ces pirates du désert est resté vivace dans la mémoire des paisibles 
agriculteurs et qu'une troupe de cavaliers inoffensifs est prise 
aisément pour une bande de brigands. Cependant, tous les vil- 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. 149 

lages de quelque importance sont entourés d'un mur de défense 
en pisé et souvent d'un aryk faisant office de fossé de rempart. 
Les Turcomans, ceux mêmes de la lisière afghane, ont changé 
de ton et d'habitudes depuis que la Russie est maîtresse de 
l'Asie centrale. Il est étonnant de voir avec quelle rapidité ce 
changement s'est opéré ; ce qui prouve combien la faiblesse 
des gouvernements qui avaient à protéger leurs nationaux des 
atteintes de ces brigands était grande. 

Ce kichlak de Salavad me paraît être fort ancien, et sa fon- 
dation remonter à plusieurs siècles, c'est-à-dire à l'époque 
lointaine où la vallée du Sourkhâne était couverte de villes 
florissantes en communication ininterrompue avec Balkh (Bac- 
très). En eSét, tandis que, dans toute la vallée, on trouve à 
peine quelques arbres âgés d'une vingtaine d'années, on voit à 
Salavad ce que les indigènes appellent une forêt Maïs cette forêt 
n'est qu'un frais hallier où des arbres superbes, platanes et 
mûriers, plusieurs fois centenaires, ont survécu à la ruine géné- 
rale. Là, au milieu d'une prairie succulente, parcourue par des 
filets d'eau qui desservent un khaousSy se dressent des vétérans 
du règne végétal comme je n'en avais point encore vu et comme 
on en trouve peu de par l'Asie et l'Europe. Parmi les platanes 
(tchinars) que j'ai mesurés, il y en a qui ont plus de 9 mètres de 
circonférence à la base et 6 mètres à hauteur d'épaule. La brise 
fait parler le feuillage dentelé de leur cime vénérable, comme 
s'ils parlaient du temps jadis en plaignant la race d'aujourd'hui. 
L'ouragan les fait hurler comme une mer en furie. D'innom- 
brables corneilles et corbeaux ont élu domicile sur les branches 
tondues et lépreuses qu'ils souillent de leurs ordures, lorsque, 
un peu avant le coucher du soleil, ils reviennent des champs, 
piaillant et se chamaillant jusqu'à ce que le crépuscule les mette 
d'accord dans le sommeil* 

Quelques mûriers également, sans doute de même âge que 
leurs voisins géants, attirent l'attention. Ils croissent moins 
vite que les tchinars {Platanus orientalis), mais quelques-uns 
ont atteint jusqu'au delà de S mètres de circonférence à hauteur 
d'épaule. Nous remarquerons que c'est toujours à la sainteté 



<50 LE ROYAUMK DE TAMERLAN. 

du lieu que ces géants doivent leur conservation, dans presque 
tous les pays habités et surtout dans les pays musulmans. Il 
y a quelque chose de profondément touchant dans cette cou- 
tume et plus d'un vrai grand homme abriterait mieux son sou- 
venir sous l'ombre d'un arbre géant, œre perennius. Je connais 
des arbres de Napoléon, j'en connais de la Liberté et j'ai vu le 
saule d'Alfred de Musset. 

Le mirza s'obstinait à ignorer la présence de ruines aux en- 
virons du Sourkhâne et nous n'aurions sans doute obtenu 
aucun indice de leur présence si le hasard, ce grand ami ou 
ennemi du voyageur, ne nous avait servi encore une fois. Notre 
djiguite Roustem, on le sait, était très dévot à la façon musul- 
mane ; il croyait fermement à tous les saints personnages qui 
pullulent en Bokharie et jouissait d'un vrai bonheur à appro- 
cher l'ichâne Moutavalli, notre hôte vénéré. Il en obtint un 
toumôr qu'il suspendit religieusement à son cou, en outre — et 
ceci était bien plus important pour nous — des renseignements 
sur des ruines très étendues, non loin d'ici, au milieu desquelles 
se trouverait le tombeau d'un saint, mort depuis longtemps et 
que tout bon musulman doit aller saluer au passage. Roustem 
nous communique la nouvelle à l'insu du mirza, et quand celui- 
ci apprend notre intention de nous rendre, le lendemain, à ce 
tombeau, il n'ose plus nier, fait contre mauvais jeu bonne mine 
et s'offre de nous accompagner. 

Au clair de lune nous allons, accompagnés d'Àbdou-Zahir, 
prendre un bain dans les eaux paresseuses du Sourkh&ne. C'est 
un plaisir qu'on ne peut s'offrir que rarement dans un voyage 
en Asie centrale et qui, du reste, commande de la prudence. 
La fièvre guette l'imprudent au bnisque changement de tempé- 
rature dans ce pays où des rivières lentes alimentent des marais 
à l'époque des grandes eaux et les abandonnent à l'évaporation 
en se retirant. Aussi les rives du Sourkh&ne dégagent-elles une 
odeur particulière ; on dirait respirer de la fièvre et sentir de 
la pourriture. Les indigènes ne sont pas plus à l'abri de la 
malaria que l'Européen. Parmi ceux qui viennent me demander 
de la poudre blanche (sulfate de quinine) contre le tâb (fièvre) 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. I5i 

se trouve le fils de Moutavalli, atteint d'une forte fièvre tierce. 
Abdou-Zabir s'était muni, pour la baignade , d'une longue ficelle, 
dans le but, dit-il, de nous la jeter en cas d'accident ! Cette 
préoccupation l'avait sans doute empêché d'emporter la poire à 
poudre pour la chasse. Et ce fut, au clair de lune, un spectacle 
bien inusité pour les habitants de Salavad, cachés sur la berge 
afin de voir la couleur de la peau des Faranghis. 

Toute la nuit et une partie des journées, un vent violent du 
sud-ouest, tombant assez régulièrement le soir, souffle sur la 
contrée et soulève la poussière du désert. Le ciel en est légère- 
ment voilé et le paysage prend un ton gris jaun&tre caractéris- 
tique. Nous avons déjà constaté la régularité de ce courant 
aérien àKilif ; il succède, au printemps, au vent du nord-ouest 
qui souffle en hiver avec peu d'interruption sur les plaines du 
Turkestan, amenant des froids tellement aigus que la vigne, 
àTachkentpar exemple, ne saurait les supporter sans périr. 

La nécropole de Chahr-i-samftne. 

La nécropole de Chahr-i-samâne. — Le mausolée de Témir Housseîn-Saha- 
dàt. ^ La ^1e et la mort. — Le Kerk-kiss. — Récolte de crânes. — Paysage 
macabre. — Légendes et déductions frustes. 

A peine au sortir de Salavad, nous trouvons déjà les traces 
d'anciennes constructions, ainsi que les berges d'anciens aryks 
très importants qui, dérivés de fort loin du Sourkh&ne, alimen- 
taient la basse vallée. Nous chevauchons derechef sur un terrain 
jonché de briques, au milieu de tronçons de mur en pisé et en 
briques cuites. A l'horizon apparaissent, de plus en plus nom- 
breux, de plus en plus élevés, des pans de murs, des ogives 
de mosquées à demi écroulés, puis un p&té de ruines plus 
importantes, mieux conservées, qu'entoure un grand cimetière. 
Nous sommes à Chahr-i-samâne, la ville morte, où^probable- 
ment jamais aucun Européen n'a mis le pied. Après avoir che- 
vauché pendant 5 verstes au milieu des briques Jprovenant^de 
constructions de moindre importance, longé des aryks desséchés 
et des pans de mur plus ou moins élevés, repaires d'innom- 



ISS LE ROYAUME DE TAUERLAIS. 

brables lézards, scorpions, araignées et guApes, nous attei- 
gnons le groupe de ruines central, mausolée du saint émir 
Housseln-Sahadftt. La masse imposante de ce palais des morts 
s'allonge eiaclement du nord au sud sur une longueur de 
100 mètres. Il se compose d'une série de mosquées de dimen- 
sions et d'architecture différentes, juxtaposées sans plan d'en- 
semble et plus ou moins bien conservées. Elles ont été cod- 



Fig. ST. — Méclied eu ruines. Cbabr-i-Muaflne. 

struites évidemment à des époques différentes, avec des maté- 
riaux difTérents, les unes étant en briques cuites au four, les 
autres simplement en briques séchées à l'air. Les dimensions 
variables de ces briques témoignent également de la dif- 
férence d'&ge, comme cela peut être constaté et confirmé 
nettement dans les ruines de Termez, sur l'Amou-Daria. 

A l'extrôme sud de cette nécropole se trouve le tombeau de 
l'émir Housseïn. C'est une toute petite chambrette abritant 
quatre tombeaux, la plupart h coupe ogivale. L'un d'eux, celui de 



AUX BORDS DK L'AMOO-DARIA. 155 

l'éroir, esl sans ornements autres qu'un b4ton vermoulu auquel 
est appendu un toug. Ce tombeau, comme tous les autres, est 
dirigé de l'est à l'ouest, dans le sens de la kêbla. Devant ce 
mausolée isolé, se trouve la façade fraste, en ogive, d'une 
entrée monumentale de mosquée. Le corps même du baUment 
auquel cette façade 
servait de frontispice 
s'estsans doute écrou- 
lé, de sorte que la fa- 
çade se dresse seule 
en pan de 16 à 20 mè- 
tres de hauteur au- 
devant du petit mau- 
solée royal. Cette fa- 
çade est ornée de 
magnifiques briques 
émaillées multicolo- 
res qui peuvent riva- 
liser d'éclat et de fi- 
nesse avec celles du 
Cbakb-zindéh de Sa- 
markand. La facture 
en est évidemment la 
même, et peut-être 
date-t-elledela même 
époque. Les moulures 
des piliers engagés ^ ^ . , .„. 

■^ 1 Fig. 29. — Revêtement de bnqueBémaïUéee 

aux angles, les mo- ^^ ^ij^f j„ Shakh-zindéi, à Samarkand. 

saTques des briques 

composées, les briques dont le relief émaillé reproduit des sen- 
tences du Korân, le dessin des caractères en arabesques dorés 
sont d'un fini, d'un goût et d'une qualité d'émail admirables. 
Cette merveille de l'art antique persan tombe en ruines. Les 
briques du frontispice se détachent une aune et viennent s'éca- 
cher au pied du monument. Toutes sont arrachées i la base 
jusqu'à hauteur d'atteinte du bras.Uneà uneles œuvres d'art du 



456 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

passé retournent à la poussière ; un & un les grands faits de 
rhistoire de leurs rois s'effacent dans la mémoire des descen- 
dants de leurs sujets. Personne ne sait nous dire ce que fut 
Ghahr-i-samftne, ce que fut Témir Housseïn. 

A droite et à gauche de la façade s'alignent, vers le côté 
nord, plusieurs mosquées d'apparence plus moderne, con- 
struites avec des briques cuites, ornées d'un frontispice simple 
en ogive et de façades sans ornements autres que de fausses 
baies, telles qu'on les voit partout aujourd'hui en Perse et dans 
le Turkestan. Ces mosquées flanquent des deux côtés une allée 
centrale, obstruée par des tombes qu'envahit la végétation du 
steppe et que signale, de-ci de-là, un bâton portant un toug 
ou un amas de briques et de débris de briques émaillées. 
L'extrémité nord est occupée par une mosquée coupolée aux 
formes effacées par les intempéries de l'air et qui ne tardera 
pas à s'effondrer en entier. Entre celle-ci et les autres existe 
un espace libre où, sans doute, d'autres mosquées auraient 
été construites suivant les besoins de la mort, si quelque 
catastrophe n'avait anéanti, avec la prospérité de la contrée, 
Tespoir de ses riches et puissants habitants de reposer dans la 
nécropole de leurs ancêtres, aux côtés de l'émir Housseïn. Car 
toutes ces mosquées, qui furent peut-être autrefois des mécheds 
où les mouUahs enseignaient la vraie croyance, sont aujourd'hui 
des nécropoles. Les tombes s'y pressent nombreuses sous les 
coupoles lézardées par le temps ou sous leurs débris amassés 
par l'incurie de la génération actuelle. Ces tombes ont généra- 
lement la forme d'un parallélipipëde crépi en pisé ou bordé de 
briques cuites, quelquefois orné d*une bordure de briques émail- 
lées ou en relief. Mais presque toutes celles-ci sont disparues, 
arrachées et livrées à la dévastation. Les baies d'entrée, sans 
portes, les fenestrelles et le trou des clefs de voûte de la cou- 
pole laissent entrer, avec quelques rayons obliques du soleil, le 
vent, la poussière et les fauves. Des faucons et des pigeons 
ramiers nichent dans les trous des encoignures en salissant les 
tombes et les murs des traînées blanches de leurs ordures. 
Les chacals, les hyènes et les loups se promènent sur les dé- 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. 157 

pouilles des courtisans de Témir Housseln^ et le vent chante 
incessamment des complaintes douloureuses et le Miserere des 
grandeurs dans ces retraites de la mort et de Toubli. 

En sortant de ces mausolées où se pressent des centaines de 
tombes, on marche de nouveau sur un cimetière. Là reposent 
des générations moms vieilles. Les habitants de la contrée, en 
effet, aiment à dormir dans la mort aux côtés de l'émir Housseîn, 
et de fort loin on apporte leurs cadavres pour les enterrer 
autour du mausolée. Ces tombes sont de simples tumulus recou- 
verts parfois de morceaux de briques ou de cailloux plus ou 
moins bizarres ; quelquefois une inscription grossière est tracée 
à la pointe du couteau sur une de ces pierres. 

Et au moment où nous visitons ce cimetière, en évitant les 
trous béants où apparaissent, dans l'effondrement de la voûte 
du tombeau, des ossements et un bout de linceul, nous voyons, 
arrêtée au loin, une troupe de cavaliers. L'un d'eux porte en 
travers, sur le devant de la selle, un cadavre enveloppé de 
blanc. Ils hésitent à approcher : ils ont vu luire nos fusils au 
soleil et nos chevaux attachés dans un coin d'ombre. Mais lors- 
qu'ils nous voient nous diriger de côté, ils avancent. Les cava- 
liers descendent, et avec des pelles qu'ils ont apportées, creu- 
sent rapidement une fosse peu profonde, y couchent le mort, 
l'ensevelissent en toute hâte et s'éloignent au petit galop comme 
s'ils venaient de commettre un méfait. J'ai déjà eu occasion 
de dire que le respect des morts chez les musulmans de l'Asie 
centrale n'est pas aussi vivace et touchant que chez nous. 

Cependant, au milieu de cette cité ensevelie sous les décom- 
bres, au milieu de ce cimetière immense où reposent les 
hommes, les grandeurs et la prospérité du temps jadis, la 
nature, éternellement jeune et vivante, n'a point perdu sa vita- 
lité. Le soleil printanier réchauffe la terre où fermente la vie 
dans la mort; les plantes bulbeuses se réveillent d'un long 
engourdissement comme les gerboises et les sousliks, les tor- 
tues et les serpents ; les broussailles épineuses se colorent du 
vert glauque de leurs petites feuilles à peine écloses et du rose 
de leurs fleurs parfumées ; le tamarix,le djoubsane {artemisia). 



158 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

le chatara à Télégante corolle bleu foncé envahissent les tu- 
mulus en les égalisant sous un même tapis de verdure. De-ci, 
de-là, une plante curieuse, sous forme d'une hampe aplatie, 
rouge violâtre — on dirait un moignon sanguinolent de cadavre 
— s'élève du sol crevassé et fendillé déjà par la sécheresse de 
plus en plus profonde. Vraie plante de cimetière, les indigènes 
l'appellent serkaseghi, ce qui veut dire « beaucoup de mala- 
des » ; les Persans lui donnent le nom de michkasough , et 
les botanistes celui de Cynomorium coccineum (balaxiopliOTées) . 
Et cette fermentescence de la vie, on croirait l'entendre : c'est 
dans l'air un bruit bourdonnant et susurrant, un bruissement 
incessant qui s'élève en sourdine au passage d'un lourd insecte 
et aggrave par instant le silence croupissant sur la cité des 
morts. Les cigales chantent le même air que du temps de l'émir 
Housseïn; les abeilles, les bourdons, les papillons hantent 
comme autrefois les corolles nectarifères des fleurs sauvages 
dont les floraisons spontanées ont pris la place des jardins 
enchanteurs d'antan. Des lézards bigarrés se jouent au soleil, 
et de gros scarabées se dandinent lourdement sur de minuscules 
sentiers dans la poussière. Le soleil échauffe l'air et fait trem- 
bloter la brume poussiéreuse à l'horizon. 

Le thermomètre marque 38 degrés centigrades à l'ombre à 
une heure de l'après-midi. 

Nous continuons notre visite. À cinq cents pas à l'est du 
mausolée principal se trouvent les ruines d'un four à briques ; 
puis, vers l'ouest et le sud, nous rencontrons des mosquées iso- 
lées en briques cuites, plus ou moins bien conservées, du style 
de celles qu'on construit encore aujourd'hui dans l'Asie centrale. 
Quelquefois, la voûte principale ou les voûtes secondaires se 
sont effondrées ; ailleurs la façade ou les portes sont ébréchées 
comme intentionnellement pour avoir des briques de construc- 
tion toutes faites. Et ces mosquées, dont la façade ornait autre- 
fois une rue populeuse, se dressent isolées ; à peine quelques 
tronçons de murs indiquent-ils la direction des lignées d'habita- 
tions. Souvent les bergers et les troupeaux de moutons cher- 
chent un refuge dans les chambres les moins trouées, et le sol 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. 159 

est formé d'une épaisse couche de fumier sur lequel pourris- 
sent des cadavres d'animaux. 

A 2 vers tes à Touest du tombeau de Témir Housseïn, se 
trouve le Kerk-kiss ou <c palais des quarante filles ». C'est une 
grande et massive construction, d'un style particulier et qui 
ressemble à une forteresse. Le Kerk-kiss a la forme d'un carré 
de soiiante-quinze pas de côté, dont les façades regardent exac- 
tement les quatre points cardinaux. Chaque façade est trouée 
d'une porte en ogive, chaque angle flanqué d'une tour saillante 
engagée dans le mur du b&timent , et en protégeant l'accès 
latéral. L'intérieur était à double étage et divisé en un grand 
nombre de chambres dont les plus vastes occupaient le creux 
des tours. Tout cela ne forme plus qu'une ruine informe où les 
décombres des appartements supérieurs, tous à ciel ouvert, 
remplissent et obstruent les entrées et les chambres infé- 
rieures ; à peine si une des casemates du rez-de-chaussée peut 
servir d'étable temporaire aux troupeaux de moutons. Le palais- 
forteresse est construit en briques séchées de 39 centimètres 
de côté et de 13 centimètres d'épaisseur. Il est apparemment 
d'une époque bien antérieure à celle du reste des constructions 
de Chahr-i-sam&ne. Les murailles des façades ont une épais- 
seur de 2", 35. Les chambres étaient voûtées et les inférieures 
casematées. En persan, on appelle encore le Kerk-kiss, Tchil- 
douch'davane. La légende — car les légendes seules nous 
donneront quelques indications sur l'&ge et la destinée de ces 
constructions — rapporte que le Kerk-kiss fut construit par 
Abdoul-Hakim, dont le tombeau se trouve à quelques verstes de 
là, sur les bords de l'Amou. Abdoul-Hakim avait une fille, jeune 
et belle, qu'il chérissait beaucoup. Comme Chahr-i-samâne était 
alors une ville florissante, où l'eau coulait fraîche et en abon- 
dance dans les jardins qui couvraient la contrée, il construisit à 
sa fille ce palais digne d'elle, en y aménageant quarante cham- 
bres pour les quarante suivantes de la princesse. Il y donna des 
fêtes en son honneur et fit célébrer des jeux. 

Pendant trois jours, nous visitâmes les ruines de Chahr-i- 
sam&ne, dessinant, mesurant les distances et les proportions 



160 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

des principales constructions^ de façon à pouvoir dresser un 
plan des ruines aussi exact que nous le permettait l'absence 
des instruments spéciaux les plus indispensables. Un jour, avant 
de rentrer à Salavad, pendant que le mirza et nos gens avec les 
chevaux avaient pris les devants, je me dirigeai du côté de 
l'ancien cimetière, où la veille j'avais remarqué, dans le trou 
béant d'un tombeau effondré, deux cr&nes et des ossements. 
Me voyant seul et à l'abri des regards de nos indigènes, je me 
glissai dans le tombeau par l'ouverture, à peine assez large 
pour me laisser passer : je me trouvai alors dans un caveau 
très bas, à demi comblé par l'éboulement, tapissé d'un revête- 
ment de briques et recouvert de poutrelles supportant le tumu- 
lus. Lorsque, dans une demi-obscurité, je t&tonnais pour saisir 
les crânes^ je sentis passer et repasser devant l'ouverture 
d'entrée une ombre rapide; puis, tout à coup, la lumière du 
jour disparut. Me croyant surpris par un indigène et m'apprô- 
tant déjà à ne pas me laisser assommer comme un blaireau, je 
me retournai difficilement; je vis l'entrée bouchée par la tète 
et le corps d'un de nos chiens kirghiz qui, sur mes traces, 
était venu me chercher. Je mis les deux crânes dans un 
sac et les confiai à Abdou-Zahir, en lui recommandant de les 
soustraire aux regards de Roustem, car jamais Roustem n'aurait 
consenti à mettre la main au colSre qu'il aurait su contenir les 
cr&nes de ses semblables. Ces pièces sont intéressantes, car 
elles présentent cet aplatissement particulier de l'occipital du 
cr&ne ouzbeg, déformation qu'on attribue à la forme du berceau 
où la tète de l'enfant immobilisé repose sur le bois et se dé- 
forme aisément à la longue. Cette déformation n'est pas inten- 
tionnelle, comme celles que pratiquent d'autres peuplades. 

Avant de quitter Ghahr-i-sam&ne que, six ans plus tard, 
nous devions revoir encore, nous montons au sommet du 
mausolée de l'émir Housseïn, pour jouir une dernière fois, 
croyions-nous, de l'aspect pénétrant de la ville morte. À ce 
moment le soleil enfonce son disque rouge dans la brume vio- 
làtre qui recouvre le steppe. Les ruines prennent des formes 
plus massives et semblent plus imposantes, grandies par leur 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. 161 

propre masse. Elles s'étendent au sud, aussi loin que porte le 
regard, jusqu'à ce long ruban doré, TAmou, qui serpente à tra- 
vers Thorizon, jusqu'à Termez, cette autre cité antique dispa- 
rue depuis des siècles. Les contours des pans de mur prennent 
des formes bizarres de géants, figés par le temps. Tout près de 
nous, une bande de chacals commencent à pleurer et passent 
comme des ombres dans les replis du sol. Une brique se dé- 
tache sous nos pieds, tombe avec un bruit creux dans le mau- 
solée et chasse de son nid un faucon ou une chouette. Puis la 
lune, terne d'abord, plus brillante au fur et à mesure qu'elle 
monte dans le firmament, envoie sa lumière tamisée sur la 
ville, plus morte encore si Ton peut dire ainsi. Le ruban doré 
de TÂmou devient argenté ; les ombres s'épaississent dans 
le creux des ruines. L'étoile du berger brille dans le firmament, 
entourée d'un petit halo. Et quand nous rentrons à la nuit à 
Salavat, les cigales du steppe et les grenouilles du Sourkh&ne 
ont recommencé leur symphonie monotone de tous les soirs. 

Que le lecteur pardonne à un amateur de sensations bi- 
zarres et de paysages peu vulgaires, la tentative, souvent ré- 
pétée, de lui faire partager son plaisir, son souvenir et son 
émotion. J'écris autant pour moi que pour mes charitables 
lecteurs, et j'admets qu'au lieu d'une excuse, ma franchise 
soit une aggravation. 

Moutavalli-Khodja fut le seul qui put nous donner quelques 
renseignements sur l'histoire de cette contrée et le passé de 
ces ruines. Je lui avais fait passer une rage de dents avec de 
l'éther et remis un fiacon d'ammoniaque contre la morsure des 
nombreux scorpions et serpents venimeux qui pullulent^ disait- 
il, dans la contrée. Une bouffée d'alcali, humée à plein nez, 
avait, en l'émerveillant, convaincu l'assistance de Tefficacité 
de ce remède. Le Moutavalli en devint plus communicatif, et 
voici ce qu'il nous raconta : 

« L'émir Housseïn-Sahadât, mort depuis cent cinquante ans, a 
régné onze ans. À cette époque, la contrée était couverte de 
jardins, de riches cultures, de beaux arbres et de tchinars om- 
brageant les mosquées et les maisons. Chahr-i-samâne, Ghahr« 

BIBL. DE L'eXPLOR. II. Il 



162 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

i-goulgoula étaienl des villes immenses, dont la limite se 
trouvait à 16 tachs. Bokhara-i-chériff portait alors le nom de 
Loumouch . Chahr-i-balkh et Termez sont les plus vieilles forte- 
resses, et nulle part ailleurs il n'y en a de pareilles. Un saint 
les avait construites. » 

Le portail, en briques émaillées, du mausolée de Témir Hous- 
sein, a été édifié par le soultane Sandjer-i-Mâzi ; Taile orientale 
par AbdouUah-Khàn, et la mosquée de Textrémité nord par 
Timour Korragane. Termez aurait été construit par un infidèle 
du nom de Kouchto-Sib, « un Russe », dit l'ichâne. 

« Du temps que Baber était émir de Bokhara, il y eut à la 
cour un courtisan du nom de Samâne ou Ghahimàne. L*émir le 
combla de présents et de faveurs sans jamais pouvoir le con- 
tenter. Las d'entendre ses demandes incessantes de cadeaux, il 
le chassa. Ghahimàne parti, le pauvre émir n'eut plus de repos ; 
il lui semblait jour et nuit entendre une voix lui crier sans 
cesse : XJ hahimane kildi, Baber koch ! (Ghahimàne est venu, 
Baber sauve-toi !) Finalement, Baber prit le parti de fuir de 
Bokhara et s'établit à Ghahr-i-balkh, sur la rive gauche de 
l'Amou. Il entraîna tout le peuple de Bokhara, ainsi que celui 
de Ghahr-i-samftne. Depuis lors, la contrée est déserte, les 
aryks sont desséchés, les jardins ont disparu. Ghahr-i-samàne 
est devenu un cimetière, où les pèlerins se rendant à Mazar-i- 
cheriff vont prier sur la tombe de l'émir Housseïn. » Toutes 
ces choses étaient écrites dans un même livre, que possédait le 
père de notre ichftne, mais ce livre a été perdu depuis. 

On voit combien les renseignements historiques sur cette 
contrée naguère célèbre sont précaires, et combien le souvenir 
de l'ancienne splendeur est atténué dans l'esprit des plus vieux 
et des plus instruits habitants du pays. Nous sommes pourtant 
sur le sol de l'antique Bactriane (Balkh ou Bactres n'est qu'à 
80 verstes de distance), pays de Zoroastre, théâtre des exploits 
d'Alexandre le Grand, de Timour, de Djenguis-Khân, de Baber, 
et certainement l'histoire de ces ruines est inscrite quelque 
part dans l'histoire ou dans les mémoires de ces conquérants du 
monde central asiatique. Peut-être est-elle inscrite plus véridi- 







.^^v- 






.-^^ 




Anciens caruucC' ^^ Ruâucs 



Echelle 



j. 



XJH^avSe. 



1 .ITooooo 



o 



ao 



^o 



60 



do 



■«~i 



lÀfoKiL 



CXRTS DBS RUINES DE LA VALLÉE DU SOURKHANB (18SI). 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. 165 

quement sur les feuillets superposés du sol ; mais nous n'eûmes 
point les moyens de la déchiffrer par des fouilles longues et 
coûteuses. 

Telles qu'elles se présentent aujourd'hui, les ruines de la 
vallée du Sourkhàne se divisent en trois groupes, reliés entre 
eux, parce que ces villes ont vécu de la même vie, c'est-à-dire 
de l'eau dérivée du haut Sourkhàne. Cette eau les alimentait 
toutes en même temps ou l'une après l'autre, car il est pro- 
bable qu'il y a plutôt juxtaposition que superposition. Ces trois 
groupes sont: Chahr-i-goulgoula, Chahr-i-samâne et Termez. 
De l'autre côté de l'Âmou, la traînée de ces ruines se continue 
par le groupe de Saïagird à l'ancien Baikh ou Bactres. Il est 
probable aussi que d'autres ruines, moins étendues, bordent 
la rive gauche du Sourkhàne, vers Kakaïti et Kabadiane. On 
nous signale, à 6 tachs d'ici, des mausolées à Khodja-gourk- 
souhar. 

Néanmoins, la contrée n'était sans doute point aussi popu- 
leuse que pourrait le faire croire la superficie occupée par les 
villes mortes. Nous voyons partout en Asie centrale — et un 
exemple typique de ce fait nous est fourni par les ruines de 
l'ancien Merv sur les rives du Mourgab — les] nouveaux arri- 
vés s'établir à côté des habitations frustes de leurs prédéces- 
seurs, en empruntant souvent à celles-ci leurs matériaux de 
construction. La reconstruction et la renaissance d'une telle 
ville ont pu se faire jusqu'à trois ou quatre fois à des époques 
différentes; de sorte que, au premier juger, une ville disparue 
qui paraît avoir eu, je suppose, 180000 habitants, n'a eu, en 
réalité, que SO 000 habitants en trois étapes différentes de son 
existence, chaque étape étant marquée par la construction, à 
côté des ruines déjà existantes, d'une ville neuve. 

Il est certain qu'une grande route commerciale entre l'Af- 
ghanistan, le Turkestan, et peut-être la Kachgarie, a passé par 
la vallée du Sourkhàne. C'est bien là la même route que, dans 
l'antiquité, Marin de Tyr et Ptolémée ont connue pour passer 
de la Bactriane dans le pays des Sëres par celui des Comëdes ; 
car nous savons aujourd'hui que le pays des Comèdes était le 



466 LE ROYAUME DE TAMEULAN. 

Hissar et le Karatéghine actuels \ La légende de Ghahr-i- 
goulgoula, telle que nous la racontèrent les aksakak^ du pays, 
légende qui rappelle cette autre de Sodorae et de Gomorrhe, 
dépeint l'activité commerciale et la richesse des habitants de 
la contrée. 

« Du temps où Bactres était dans sa splendeur, il y avait ici 
une grande ville très commerçante; elle possédait un bazar 
immense où Ton trafiquait jour et nuit. Chahr-i-goulgoula par- 
lait avec Bactres au moyen de feux allumés la nuit sur des 
montagnes élevées de mains d'hommes et échelonnées entre 
les deux cités. Attirés par Tapp&t du gain, les marchands 
accouraient de Tlnde, de l'Iran, de l'empire de Tsin (Ghine), 
et Ghahr-i-gougoula faisait un grand commerce. Ses habitants 
regorgeaient de richesses. Un matin, au lever du soleil, les 
caravanes qui avaient campé aux portes de la ville, celles qui 
avaient attendu sur la rive gauche du Sourkh&ne le moment de 
passer avec le bac, les maraîchers qui venaient des villages 
voisins avec des provisions de bouche, tous furent saisis d'épou- 
vante : ils n'entendaient plus le moindre bruit s'élever de la 
ville. La veille, ils s'étaient agenouillés au cri des mouUahs les 
invitant à la prière du soir, ils avaient vu étinceler sous le 
soleil les dômes des médresséhs et des mosquées, ils s'étaient 
endormis avec le fracas de la ville dans les oreilles, et mainte- 
nant tout se taisait. Ils franchirent, terrifiés, le mur d'enceinte ; 
toutes les constructions étaient à terre, les habitants ensevelis 
sous les décombres; les cicognes elles-mêmes avaient fui; il 
semblait qu'un pied immense eût piétiné la ville. Seul, le mi- 
naret était resté debout. Au pied, une femme vieille de plus de 
cent ans était accroupie; elle ne sut que répondre aux ques- 
tions : « Allah est grand! la ville n'est plus! Allah est grand! 
« la ville n'est plus ! » 



1. Consulter les savantes dissertations du colonel Yulo, dans la préface 
à la nouvelle édition du Voyage de Wood aux sources de VOxuSy la mono- 
graphie de M. Paquier sur le Pamir, et l'article de Ssevertzoff dans le 
Bulletin trimestriel de la Société de géographie de Paris, \S90, 

2. Barbes blanches ou chefs de village. 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. 167 

« Longtemps on a vu la vieille qui se traînait dans la ruine ; 
mais, aujourd'hui, on ne la rencontre plus*. » 

La légende, comme on le voit, a gardé le souvenir d'une sorte 
de télégraphe lumineux qui aurait fonctionné sur les monti- 
cules dont la contrée est parsemée encore de nos jours. On 
aperçoit, en effet, aux environs de Ghirabad, autour de Karchi et 
dans la vallée du Sourkhàne, des tépés isolés, monticules de 
loess d'une vingtaine de mètres élevés par mains d'hommes, se 
succéder à des intervalles de i à 2 kilomètres. On s'explique- 
rait leur présence plus facilement s'ils gardaient les vestiges 
d'un ancien fortin ; peut>étre ont-ils servi à l'usage télégraphi- 
que dont parle la légende ? 

Si Ton cherche à se rendre compte des causes qui ont pu pro- 
voquer l'abandon des riches oasis du Sourkhàne, on s'arrête de 
préférence à une cause naturelle, déterminée peut-être elle- 
même par une cause sociale ou politique. Il est certain que, 
jadis, les montagnes du Turkestan étaient plus boisées qu'elles 
ne le sont aujourd'hui, et que, par cela même, le débit des 
rivières était mieux réglé et plus abondant. La plupart des 
rivières et les fleuves tels que le Zérafchane, le Sourkhàne, le 
Kafimahan, l'Âmou, etc., accusent ce changement dans la con- 
stitution des alluvions de leurs rivages. Le Sourkhàne, nous dit 
le Moutavalli, coule depuis trois cents ans dans son lit actuel ; 
auparavant, il passait à Chahr-i-samàne. Ceci veut dire qu'à 
cette époque les canaux dérivés de la rivière vers la cité 
étaient assez vastes pour charrier une quantité d'eau d'irriga- 
tion plus considérable que celle de la rivière même. Or, 
aujourd'hui, le Sourkhàne, à certaine époque de Tannée, ne 
pourrait plus suffire à l'alimentation d'une étendue cultivée et 
habitée aussi considérable. Le manque d'eau se faisant sentir, 
le nombre de bras — peut-être à la suite d'une guerre meur- 
trière — ne suffisant plus à assurer l'entretien des aryks, il a pu 
se produire un exode volontaire vers une contrée où la lutte 
pour l'eau, c'est-à-dire pour la vie, était moins âpre que dans la 

i. G. BoQvalot, De Moscou en Bactriane^ Pion et Nourrit, 1884. 



468 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

vallée du bas Sourkhâne, livrée à un assèchement progressif. 
Combien de fois n'avons-nous pas constaté que le manque 
d'eau, l'absence du facteur principal de la richesse, forçait les 
habitants sédentaires à quitter un sol fertile pour chercher ail- 
leurs, avec le filet d'eau qu'ils pourront mener sur leur champ, 
une nouvelle patrie ! D'autres causes ont pu contribuer à 
l'abandon et à la dépopulation de cette contrée riche : la dévia- 
tion de la route commerciale, la ruine de l'oasis de Balkh, la 
destruction des villes par un de ces conquérants terribles, tels 
que Djenguiz-Khân, que les indigènes appellent le maudit. 
Enfin, «peut-être qu'à défaut d'autres hypothèses, l'usure d'une 
race trop faible suffit à expliquer comment nous avons trouvé 
une solitude là oii s'était agitée une population très dense ^ »• 



Retour à l'Amou. 
Retour à l'Amou. — Divanâ en pèlerinage. — Turcomans de Patta-kissar. 

Le 14 avril, nous quittons Salavat pour regagner les bords de 
l'Amou-Daria. Le chemin, détrempé par les pluies de la nuit, 
laisse Ghahr-i-samâne à droite et longe le Sourkh&ne, aux 
falaises abruptes de loess. De nombreux Ilots, couverts d'une 
végétation abondante, rendent le cours de la rivière très irré- 
gulier. Sur la rive gauche se dessinent quelques ruines basses. 
Chemin faisant, nous rencontrons un vieux Turcoman de Kerki 
avec sa famille. La femme, non voilée comme toutes les Tur- 
comanes, est juchée sur un chameau; un petit enfant est couché 
en travers d'un âne et une petite fille suit à pied. Cette famille 
a quitté son foyer à cause du manque d'eau, pour remonter 
l'Amou à la recherche d'une terre plus facile à irriguer. Plus 
loin, nous croisons des pèlerins qui reviennent de prier sur la 
tombe du grand saint de Mazar-i-cheriff. Ils sont en route 
depuis trois jours et nous annoncent le départ de l'expédition 
russe. Voici encore un derviche ou divanà turcoman qui revient 

4. G. Bonvalot, loc. cit. 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. i69 

du même pèlerinage. Il est habillé de loques qui pendent en 
guenilles autour de son corps émacié, à peine vêtu. Ses traits, 
mobiles et abjects, dénotent la bestialité et accusent le fumeur 
de nacha * et le mangeur de tariak •. Il fait l'effet d'un catalep- 
tique. Armé d'un long bâton et muni de la gourde tradition- 
nelle, il passe en nous jetant un mauvais regard. 

Après une promenade de 8 verstes, nous atteignons le 
kichlak turcoman de Patta-kissar sur la rive droite du Sour- 
khâne — et non la rive gauche, comme Tindiquent les cartes 
russes. Patta-kissar veut dire « endroit où Ton a coupé la 
broussaille », et cette broussaille est formée principalement par 
du tamarix qui foisonne sur les terrasses basses de TAmou. 

Le village est habité exclusivement par des Turcomans de la 
tribu des Cheikhs, au nombre de trois à quatre cents. Ils ne 
veulent pas avoir affaire en rien aux Arzaris, leurs voisins de la 
rive afghane opposée et semblent redouter leurs déprédations. 
Ils s'en vengent, disent-ils, en mettant à mort tout rôdeur tur- 
coman dont ils peuvent se saisir. Le type de cette tribu a les 
caractères mongoloïdes fortement accusés : les pommettes 
larges et saillantes, les yeux petits et obliques, la bouche large 
et la barbe rare. La prononciation du turc est plus nasale que 
chez rOuzbeg et les consonnes s'adoucissent : k devenant g^ et 
t se transformant en d. Les femmes offrent un type assez 
agréable et des allures plus dégagées. Elles sont habillées d'une 
longue chemise de couleur, flottante ; la tête est coiffée d'un 
turban élevé qui retombe en voile sur le dos et encadre le 
visage non voilé. Ce turban est généralement de couleur rouge. 
Elles aiment la parure et portent souvent des ornements en 
métal sur le front. Elles sont chaussées de bottes. Les hommes 
portent une chemise en cotonnade, fermée sur l'épaule et retom- 
bant sur un pantalon large de même étoffe. Ils vont d'ordinaire 
pieds nus et se coiffent d'un tépé ou d'un morceau de cotonnade 
enroulé en guise de turban. D'autres portent le bonnet turco- 
man en peau de mouton. 

1. Hachich. — 2. Opium. 



170 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Patta-kissar, nous disent-ils, n'existe que depuis vingt ans, 
lorsque, à la suite d'une inondation de TÀmou à Rerki, six 
foyers de la tribu ont remonté le fleuve pour se fixer en cet en- 
droit. D'autres les ont suivis. Pendant quinze ans, ils ont lutté 
contre le tougaï, l'attaquant par la hache et le feu afin de rendre 
le sol plus fertile, surveillant sans cesse la marche de la végé- 
tation afin que le tougaï, en repoussant, ne détruise le fruit 
de leurs peines. Il y a cinq ans seulement qu'ils obtiennent des 
récoltes rémunératrices. Depuis dix ans, le village a cessé d'être 
bien vakouf. Tous sont agriculteurs. Ils cultivent le blé, 
Forge, le sorgho, le sésame, le melon, un peu de coton et 
presque pas de luzerne. Chaque foyer possède quelques mû- 
riers qui lui permettent d'obtenir, d'une bonne variété de co- 
con, de 4 à 5 livres de soie pour la vente. A propos de vente, 
notons que celles de moindre importance se font devant témoins 
et un plat de palao, et que les ventes sérieuses se concluent 
devant le kazi\ à Chirabad, qui délivre un contrat. Us élèvent 
quelque bétail. Chaque foyer possède de trois k cinq chèvres. 
Les vaches, petites et marquées d'une légère bosse dorsale — 
ce qui les rapproche de la. race de l'Inde — leur donnent du 
lait et sont employées au labour. Les chèvres portent de longues 
cornes et ont le corps recouvert d'un poil long et soyeux, le 
plus souvent noir, parfois jaune ou roux. Le mouton, de la race 
stéatopyge, fournit une bonne laine et souvent la variété crépue 
noire, appelée karakol. Les chevaux, peu nombreux, sont de la 
race turcomane, mais n'ont point les qualités ni l'apparence de 
ceux de Merv. Tous ces animaux domestiques se nourrissent 
principalement des jeunes pousses de tougaï, typha^ lasiagros- 
tts, jonc et tamarix dont le mouton est particulièrement friand. 

Les cultures sont établies sur la dernière terrasse de TAmou, 
bande d'alluvion large de quelque cent mètres, que n'atteignent 
que très rarement les inondations. Les aryks sont dérivés du 
Sourkh&ne et soigneusement entretenus à la profondeur néces- 
saire pour assurer l'irrigation. Tous ces gens paraissent être 

1. Juge indigène. 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. 17t 

laborieux, travailleurs et heureux. L'hiver précédent, cependant, 
leur a coûté beaucoup de bétail. Les froids auraient été tels 
que TAmou en fut gelé, ce qui arrive très rarement. 

Chaque foyer, disent-ils, paye à la couronne un impôt d'un 
tenga par an et par tanap cultivé. Le paiement a lieu deux fois 
par an, la première après la récolte du blé, la seconde après 
celle du sorgho {djougarra). Le manouvrier, chez eux, reçoit 
de 4 à 10 kopecks par jour et la nourriture. Ils travaillent même 
les vendredis et les jours de fête. Les pauvres habitent des 
kapas^ simples abris de nattes de roseau ; les riches, des saklis 
en terre, ayant la forme d'une pyramide quadrangulaire tron- 
quée. 

Aux mines de Termei. 

Aux ruines de Termez. — Le sanctuaire d*Abdoul-Hakim-Termeki. — Le 
Taran. — Un dessin de Doré. — Perdus dans l'obscurité. — Retour à 
Chirabad. 

Le jour même de notre arrivée à Patta-kissar, après nous 
être installés chez Taksakal de Tendroit, nous allâmes le long 
de l'Amou à la recherche des ruines de Termez. A peine sortis 
du village, nous rencontrons les premiers pans de mur écroulés ; 
le sol encore est jonché de briques, et Tœil peut suivre sans 
interruption les ruines vers le nord jusqu'à Ghahr-i-samàne . 

A 1 tach environ à l'ouest de Patta-kissar se dresse, aux bords 
mêmes du fleuve, la lourde masse de l'antique forteresse en 
ruines de Termez. 

Les décombres, amoncelés au pied des murailles et des tours, 
pareils à une montagne artificielle, permettent d'en gravir la 
pente et de gagner sans escalade l'intérieur de la forteresse. 
Du point culminant, dominant le tout, on voit que la citadelle 
avait la forme d'un parallélogramme allongé de l'est à l'ouest, 
le côté sud faisant face à l'Amou en le surplombant, le côté 
nord regardant la plaine de Chahr-i-samàne. Quatre tours de 
défense, massives, en briques séchées de grandes dimensions, 
briques et tours semblables à celles du Kerk-kiss, occupaient 



172 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

les angles. L'épaisseur des murailles, les matériaux employés, 
les dimensions des briques et la disposition des parties font 
reconnaître une parenté probable entre le Ker-kiss et cette 
citadelle. 

L'intérieur était divisé en un certain nombre de compar- 
timents, séparés par des murs en briques cuites de dimensions 
plus réduites, le tout formant un ensemble de constructions 
telles qu'on les retrouve encore aujourd'hui dans la citadelle ou 
ark de l'émir de Bokhara. 

Au pied de la muraille sud, baignés par les eaux rapides de 
l'Amou, se voient les restes de piliers puissants, construits 
solidement avec des briques cuites, fortement adhérentes entre 
elles par un ciment calcaire. 

Sont-ce des bases de colonnes qui auraient supporté une ter- 
rasse ou les restes de piliers d'un pont que la légende prétend 
avoir été jeté d'une rive à l'autre? Ou ces piliers ne seraient- 
ils que des brise-lames destinés à empêcher les eaux rapides 
de l'Amou à mordre la base de la forteresse ? Toujours est-il 
qu'en dépit du courant se portant sur eux, ils ont résisté jus- 
qu'à ce jour et empêché la destruction complète de ce témoin 
obscur des temps reculés. Car il est certain que cette citadelle 
est fort ancienne et que les ruines d'aujourd'hui proviennent 
de constructions d'époques différentes. Tous les grands con- 
quérants opérant dans la Bactriane ont dû baser leur action 
défensive ou offensive sur une forteresse aussi puissante que 
dut Têtre alors Termez. De nos jours, elle ne protège même 
plus une route de caravanes, car Iç courant commercial emploie 
de préférence la route de Kilif et celle de Kerki, au détriment 
du passage à bac de Patta-kissar et d'Aïvodj. 

Au pied de la forteresse, à l'extrémité ouest, se trouve le 
tombeau du saint Abdoul-Hakim-Termezi. La mosquée, dété- 
rioj'ée par le temps, oti reposent les cendres du saint person- 
nage, est ornée d'une façade avec des niches en ogive. Devant 
cette façade court un petit mur d'enceinte oti sont posées ou em- 
murées des cornes de béliers, de cerfs : emblèmes de sainteté et 
de force. Le cénotaphe, en marbre gris&tré, richement couvert 



AUX eORDS DE L'AMOU-DARIA. 173 

d'arabesques et d'inscriptions ciselées en relief, est une mer- 
veilleuse œuvre d'art. Il se trouve dans une petite chambre à 
l'eslrémité occidentale de la mosquée. Les moullabs, gardiens 
du tombeau, jugeant sans doute que le pourboire ne serait pas 
à la hauteur de notre curiosité, s'obstinaient à ne pas trouver 
la clef qu'ils disaient perdue : ce qui fut cause que nous ne 
Ytnies le tombeau d'Abdoul-Hakim que six ans plus tard, lors 
de notre second voyage à l'Amou. L'intérieur de la mosquée 
est occupé par une grande chambre, coupolée, à peine éclai- 
rée par un filet de lumière arrivant d'une fenestrelle lalé- 



Fig. Bo. — L'Amou-Daria, pris de Tertnez. 

raie. Les murs gardent encore les restes frustes d'un dessin en 
stuc et en arabesques. Tout autour de la chambre, sur le sol, 
sur l'entablement, dans les niches, sont dressées, debout deux 
par deux, des briques cuites ou séchées ; on y trouve encore des 
tas de boulettes en argile, grossièrement pétries à la main, puis 
des cornes de béliers, de cerfs et de chèvres sauvages. Briques 
et boulettes sont dressées et apportées par les femmes tur- 
comaaes en l'honneur du saint Abdoul-Hakim qu'elles implorent 
contre la stérilité et la naissance d'une fille'. 

Dans un coin, quelques degrés mènent k une sorte de chambre 
basse, où une très faible lumière laisse reconnaître, aux murs, des 
arabesques en stuc, d'une iînesse etd'une beauté remarquables. 

1. La naissance d'une nilc, sans dire un malheur, est loin d'être un 
bonneur cl un sujet de réjouissance comme celle d'un garçon. 



174 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Nous consacrons deux journées à la visite des ruines de 'fer- 
mez, dessinant, mesurant, allant d^une construction à l'autre 
sans pouvoir, le plus souvent, en reconnaître Tusage, tellement 
le temps a effacé leur caractère. Des pans de mur, d'une épais- 
seur de 9 mètres, en briques séchées, restes d'une grande 
enceinte, s'alignent comme des chaînons de collines. De-ci de-là, 
l'arcade en ogive d'une porte d'entrée a résisté à l'abandon. 
Un monor tronqué, plus récent, se dresse à côté d'un tombeau 
de saint, orné d'un toug ; des vestiges de fours à briques, et, 
peut-être aussi, de fours de bombes à feu grégeois se font re- 
connaître par la calcination noir&tre qui les tapisse et l'amoncel- 
lement de fragments de bombes qui couvrent les alentours. 

A 1 verste de la forteresse, vers l'est, se dresse une vieille 
tour usée, massive, en briques séchées à l'air, dont le but 
nous échappe. On n'y voit aucune porte d'accès, car l'intérieur 
n'est pas creux. Était-ce une tour-vigie ou un de ces obser- 
vatoires d'oti les savants astronomes de l'époque arabe scru- 
taient le firmament? Les briques de cette tour ont i3 centimè- 
tres d'épaisseur sur 39 centimètres de longueur, comme celles 
de la forteresse principale sur les bords de l'Amou, comme 
celles du Kerk-kiss également et de quelques autres construc- 
tions sans doute de même époque. 

Bref, pour changer les points d'interrogation qui se dressent 
ici devant le voyageur, en points d'exclamation, il aurait fallu 
chercher la lumière cachée dans le sol môme. Et comme nous 
ne pouvions organiser des fouilles, faute de moyens, nous nous 
contentâmes de lever un plan approximatif, de remplir notre 
album de croquis et de former le vœu que, plus tard, les cir- 
constances nous permettent de fixer notre attention à une con- 
trée sur laquelle, nécessairement, elle ne pouvait que glisser 
en ce moment. 

Le mirza de Chirabad nous accuse 7 tachs, soit 56 verstes de 
Patta-kissar à sa ville. L'étape sera longue; nous partons de 
bonne heure. Nous traversons une dernière fois les ruines 
de Termez et nous passons le monor auprès duquel une bande 
de pèlerins, armés de longs bâtons, sont venus de loin, à dos 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. 177 

d'âne, faire œuvre de dévotion. Puis le steppe, tapissé d*armoise, 
passe insensiblement au désert sablonneux, peuplé de lézards 
et de coléoptères bizarres qui roulent avec une habileté éton- 
nante des boules de crottin de cheval. Très curieuse également 
une petite espèce de lézard à queue ornée d'une raie noire et 
blanche, qu'il porte levée en étendard pendant la course. Au 
loin, vers le sud, les montagnes de Tach-kourgane apparais- 
sent distinctement, couvertes de neige. 

Tout à coup, un de nos chiens, petit roquet ambulant que 
Faumône d'un os de mouton avait attaché à notre caravane, 
s'élance furieusement vers une touffe de tamarix. Sa fureur 
appelle notre attention sur un énorme lézard dont il venait 
de troubler la sieste. Le saurien, qui avait plus de l^'ySO de 
longueur, fut reconnu pour être une espèce de varan assez 
rare { Varanus Lehmanni?)^ venant inopinément augmenter nos 
collections. Le petit chien le tenait au ferme, se précipitant 
courageusement dessus quand il voulait fuir, et nullement 
intimidé par la colère du varan qui se gonflait d'air, puis le 
soufflait avec un sifflement de chat effrayé. On réussit enfin à 
immobiliser le monstrueux lézard avec une baguette de fusil 
et à le tenir sous le pied. Ne voulant point abîmer la peau et 
n'ayant d'autre moyen de le tuer, on lui coupa les carotides. 
Quand on le crut mort, il eut encore assez de force de mâchoire 
pour trouer le cuir de mes bottes. Replié et introduit dans une 
boite à herborisation, il y vécut encore jusqu'au lendemain. 
Une dose de nicotine mit fin à ses souffrances — et à celles de 
Roustem, car Roustem n'aimait point ces bètes-là. On lui 
avait donné la botte à herborisation à porter en bandoulière, 
et quoiqu'elle fût fermée au loquet, Roustem, écoutant un grat- 
tement sinistre qui sortait de la boite terrible, l'entoura d'une 
forte ficelle. Néanmoins, sa gaieté partageait le sort du varan ; 
avec sa boite sur le dos, il n'osait se retourner ; l'étape fut 
certainement une des plus horribles journées de son existence. 

A 4 tachs environ de Patta-kissar, nous rencontrons le kour- 
gane d'Angarra, monticule de loess artificiel couronné des 
ruines d'une ancienne forteresse. Au pied du kourgane, d'au- 

BIBL. DE L*BXPLOR. II. 12 



178 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

très ruines témoignent de la présence antérieure d'ime oasis 
dans le désert. Alors le Chirabad-Daria donnait encore assez 
d'eau pour alimenter des canaux plus importants que ceux qui 
desservent actuellement les cultures restreintes des quelques 
familles ouzbëgues d'Angarra kichlak. Nous fîmes une halle dans 
ce petit village que je ne mentionnerais pas autrement si la ren- 
contre d'un bossu, espèce de Quasimodo nous recevant dans la 
maison de son maître absent, ne me fournissait l'occasion de 
remarquer que les difformités du corps sont extrêmement rares 
en Asie centrale. Faut-il en savoir gré aux qualités de la race, 
à la circonspection des indigènes, évitant les accidents, ou 
faut-ii en accuser les chirurgiens indigènes ? Je crois plutôt que 
dans ce pays barbare, où les accidents de chute, de blessure, 
de fracture, etc., sont fréquents, le manque de soin et de con- 
naissances chirurgicales permettent à l'infection purulente, à la 
gangrène, au tétanos, etc., de faire croire à tort, en emportant 
les malades, aux qualités des sains. 

A 1 tach plus loin, le tombeau du saint Khodja-Afou apparaît 
dans un réjouissant encadrement de verdure. Tout autour, des 
mares d'eau saline servent d'abreuvoirs aux animaux du désert, 
tandis qu'un khaouss^, ombragé de kaîragatches^^ fournit de 
l'eau potable aux quelques habitants de l'oasis. Juste en ce 
moment, deux femmes voilées viennent puiser de l'eau au 
réservoir. Drapées de longues chemises, tenant gracieusement 
d'une main une amphore sur l'épaule, de l'autre se cachant la 
figure à moitié, elles semblent deux « Rébecca » échappées 
d'un dessin biblique de Doré. Des vols de perdrix passent, 
rapides et bruyants, au-dessus de nous. Au fond d'un orme, un 
rossignol {boul-boul) solitaire s'égosille. 

Puis, les oasis deviennent plus fréquentes. Le désert jaune, 
couvert jusque-là d'une couche blanche, souvent épaisse, d'efQo- 
rescences salines et humides, où ne croît aucune plante, fait 
place aux cultures. Nous dépassons un troupeau de moutons 
comptant jusqu'à deux mille têtes. On les amène de Koundouz 

1 . Réservoir. — 2. Orme champêtre. 



AUX BORDS DE L'AMOU-DARIA. 179 

et du nord de l'Afghanistan jusque dans le Turkestan russe. Ils 
sont en route depuis dix jours. On les fait marcher de préfé- 
rence à cette époque-ci de Tannée et par la route de Chirabad, 
parce qu'ils rencontrent un peu plus de verdure, de jeunes 
pousses de tamarix, leur nourriture favorite, et que, dans la 
montagne, Therbe printanière croît abondante. On sait que le 
mouton peut supporter la soif pendant fort longtemps. 

Voici la nuit venue et nous ne voyons toujours pas la cita- 
delle de Chirabad. Depuis deux heures, le mirza nous dit que 
nous n'en sommes plus qu'à un demi-tach ! Et lorsque le 
« iarim tach » nous semble avoir déjà quintuplé, et que l'envie 
de corriger le bonhomme, qui n'avait cessé de nous mentir 
depuis le commencement du voyage, grandit, le mirza profère 
l'index de la main droite, en désigne la dernière phalange du 
pouce en disant : « Un tout petit iarim tach ! » Mais nous avons 
perdu la route, nous cheminons difficilement dans des champs 
labourés et des rizières ; les chevaux, dans l'obscurité, sautent 
des aryks et risquent de s'abattre ; nous faisons mille détours, 
et ce n'est qu'à neuf heures du soir que nous sommes enfin 
aux premières maisons de Chirabad. 

A notre ancien logement, nous trouvons porte close : la 
maison s'est effondrée depuis notre départ. On nous conduit 
dans un jardin, au milieu de la ville, où campe l'expédition 
russe, récemment arrivée de Mazar-i-cheriff. On nous pose à la 
hâte une iourte trouée. Le mirza a disparu. Il ne se présente 
plus pour recevoir le prix de ses peines, qu'il a sans doute de- 
viné être autre chose qu'un cadeau. 



CHAPITRE IV 



DE CHIRABAD A SAMARKAND A TRAVERS LE CHAHR-Ï-ÇABZ. 



Dans les montagnes de Ghirabad. 

Dan» les montagneâ de Chirabad. — Pâques fleuries. — Superstitions météo- 
rologiques et astronomiques. — Un pont de sauterelles. — Le village de 
Loïlakane. — Saîrôb, village tadjique. — Platanes habités. — La fontaine 
miraculeuse et les poissons sacrés. — Scènes villageoises. 

Nous sommes au 17 avriL C'est jour de Pâques, vraies Pâques 
fleuries, que fête la nature parée de ses atours printaniers. Les 
grenadiers font éclater le pourpre de leurs boutons ouverts ; le 
djidda {Eleagnus hortensis) s'est couvert de fleurs embaumées ; 
les mûriers, abricotiers, amandiers, cognassiers, mûrissent 
leurs fruits déjà gros, et la verdure épaisse et déjà foncée des 
sada-karagatch [Ulmus campestris^ var. umbraculifera)^ aux 
formes globuleuses, ne laisse plus passer le soleil. 

Les Russes, peu enchantés de Taccueil que leur ont fait les 
Afghans, sont partis avant nous. Après leur départ, le tocksaba, 
qui a fait des excuses de la façon dont nous avons dû voyager 
dans la vallée du Sourkhânej nous envoie à chacun une galette 
de pain, ce qui signifie, nous dit-on, que nous sommes des 
hôtes qu*on considère comme des maîtres (?). 

Khodja-Nazar, notre palefrenier, riche dès lors, puisqu'il pos- 
sède une paire de bottes et quelques tengas gagnés à notre 
service, s'esquive avant le départ pour jouir tranquillement de 
sa fortune. 

Le 19 avril, uqus quittons Chirabad pour nous engager vers 



DE CHIRABâD a SAMARKAND. 181 

le nord, dans les montagnes de Baïssoune. Les orages de la 
veille et des pluies torrentielles survenues dans la nuit ont 
tellement grossi le Daria que les communications sont inter- 
rompues d'une rive à l'autre, les chemins inondés et notre 
départ retardé. 

Durant ces orages, assez violents, les habitants s'étaient 
réunis dans les mosquées, autour des mouUahs, et remplissaient 
l'air de leurs cris à'All-dhI All-dhl qu'ils poussaient sans 
discontinuer. L'impression était la même que celle que nous 
reçûmes quelques mois auparavant à Tachkent, lors d'une 
éclipse de lune. C'était le 16 décembre 1880. Â 9 heures 
20 minutes du soir, le disque entier de la lune venait d'entrer 
dans la pénombre ; le ciel était d'une pureté remarquable. La 
voûte transparente, argentée, était piquée des feux pétillants 
d'innombrables étoiles. L'air étaitcalme ; pas un souffle n'agitait 
les feuilles des peupliers rangés sévèrement sur la route qui 
mène à la ville sarte. 

La nuit cristalline résonnait au moindre bruit. 

Nous nous dirigeâmes du côté de la ville. En approchant, 
nous entendîmes le silence se remplir peu à peu d'un vague 
bourdonnement, pareil à celui qui se dégage, la nuit, de Paris 
mal endormi. 

Bientôt le bourdonnement se résolut en clameurs rythmées, 
entremêlées du bruit étouffé et lourd des tam-tams ou boum- 
bines. On entendait alors distinctement des chœurs nombreux 
de voix rauques hurler, en les scandant, ces deux syllabes : 
Âll-àh, Âll-àh, AU-àh I... Les chœurs étaient dispersés dans 
toute la ville, car au travers des clameurs les plus proches, on 
entendait des clameurs lointaines de plus en plus affaiblies par 
la distance. 

Au moment où la lune entière venait de se voiler d'une teinte 
enfumée, le charivari était devenu général et plus déréglé. Au 
son des boumbines était venu se mêler le bruit métallique de 
casseroles, de pots de fer, de théières, battus par des mains 
infatigables. Nous sûmes alors que tous les croyants étaient 
réunis autour des moullahs dans les mosquées et les médres- 



182 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

séhs. Ils étaient tournés la face contre la lune, priant à haute 
voix, gesticulant, hurlant, prêts à voir disparaître d'un moment 
à Tautre l'astre de la nuit qui est un des signes de Dieu 
(Korân^ XLI, 37). Le diable, Tchaitane, s'était attaqué à la lune 
et la dévorait lentement. Allah laissait faire ! Allah ne voulait 
donc plus que la lune marquât le Ramadan ! Il ne voulait donc 
plus la défendre de l'atteinte du démon, repoussée jusqu'alors 
à coups de pierre {Korân, XV, 17)! Allah désavouait son pro- 
phète et le diable était vainqueur ! Miséricorde ! AU-âh ! AU-âh ! 
All-âh!... 

Dans cette angoisse générale d'un peuple affolé, on se sen- 
tait pris d'un immense sentiment de pitié môle d'épouvante. 
D'épouvante, parce que l'esprit, par un enchaînement spontané 
d'idées, se permet d'imaginer cette foule aux abois, forte de 
son ignorance et de son fanatisme, répudier ou attaquer les 
idées de progrès, de science et d'humanité. Ces peuples-là 
en sont au moyen &ge de leur civilisation. 

Cependant le disque lunaire se dégagea de l'ombre. Avec la 
lumière, la confiance et la tranquillité rentrèrent dans l'àme 
des Sartes. 

Quand la lune brilla de son plus pur éclat, le bruit et les cla- 
meurs avaient cessé. 

Et les Sartes allèrent se coucher, heureux et convaincus 
d'avoir chassé le diable qui voulait manger la lune. 

Cependant la rivière de Chirabad, débordée et tumultueuse 
dans la matinée, rentre peu à peu dans son lit ordinaire, 
découvrant le sentier, de sorte qu'avant le coucher du soleil, 
nous pouvons nous mettre en route. Après avoir dépassé 
l'enceinte de la forteresse trouée d'une méchante porte en bois 
à un battant, la route suit la rive droite du Daria jusqu'à une 
espèce de défilé étroit qui rappelle la « porte de Tamerlan », 
près de Djizak. Deux arêtes de montagne descendent dans la 
vallée, se rapprochent en ne laissant qu'un étroit passage à la 
rivière et au sentier. Encore ce sentier, à moitié dans l'eau, 
est-il encombré de gros blocs calcaires, qu'un cheval chargé a 
de la peine à contourner. En amont de ce défilé, la rivière con- 



DE CHIRABÀD A SAMARKAND. 183 

tinue depuis deux jours à manger les falaises, et le chemin est 
(( tombé à l'eau » . 

Nous sommes forcés de gagner la rive opposée et de chercher 
un passage que nous trouvons heureusement assez guéable pour 
ne pas mouiller la charge de nos chevaux de bftt contenant les 
collections. La rivière est curieuse à voir : ses eaux, fortement 
rougies par les lavages des couches ocreuses du terrain riverain, 
charrient des milliards de sauterelles qui forment une traînée 
épaisse et noire au milieu du courant. Dans les criques, à Tabri 
du courant, les sauterelles se sont entassées en couche sautil- 
lante et grouillante y véritable pont vivant. Ces insectes des- 
tructeurs suivent la direction du vent prédominant, ou un peu 
obliquement, par la résultante de la direction de leur migration 
et celle du vent. Ils ont tout ravagé dans la montagne et Therbe 
semble brûlée. Dans les joncs, auxquels ils s'attaquent malgré 
la résistance des tissus siliceux, ils produisent un bruissement 
sourd comme si le vent fouettait la roseliëre. Aussi, les habi- 
tants des kichiaks renoncent-ils à cultiver l'orge et le blé en 
grand, ne semant principalement que du riz dont l'écorce sili- 
ceuse oflre plus de résistance aux mandibules du criquet. Je 
n'observe ici qu'une seule espèce. 

Nous cheminons maintenant à mi-pente de la montagne, à 
travers des ravinements de marnes, de grès et de calcaires 
rouges, que couronnent des dépôts considérables de con- 
glomérat. Nous distinguons encore, dans l'obscurité, les pans 
de mur délabré d'un petit jardin en ruines que la légende pré- 
tend avoir été la demeure de Khotamitaï, une espèce de Grésus 
de l'époque, qui aurait eu de l'argent et de l'or à jeter par les 
quarante ouvertures de sa demeure fortifiée. Il fait nuit noire 
lorsque nous errons à la recherche du kichlak à travers les 
rizières et les champs entrecoupés d'aryks. Enfin, un point 
lumineux lointain, quelque feu de berger, puis la voix rauque 
et furieuse d'un chien flairant l'étranger, nous indiquent la 
direction à prendre et nous mènent à la hutte en pisé de l'aksa- 
kal d'Âk-koupriouk. 

En face du kichlak d'Ak-koupriouk (Pont blanc) se trouve 



i84 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

celui de Laïlakane ; les deux peuvent avoir une quarantaine 
de maisons. On nous dit qu'il y avaitlà, dans le temps, un pont 
de IS archines de longueur sur J2 de largeur (?). Laïlakane est 
un lieu de prière où nous trouvons les inévitables derviches 
mendiants que Taumône sollicitée d'un tenga fléchit jusqu'à 
terre, ainsi qu'une bande de fidèles de Samarkan drevenant d'un 
pèlerinage à Mazar-i-cherifT. Leurs robes éclatantes de kanaouss 
eid'adrass — les Samarkandais aiment les couleurs voyantes et 
ceux-ci ont mis leurs plus beaux atours — animent le beau 
paysage alpestre qui se présente, inondé de soleil, à nos yeux, 
et leur cavalcade forme un tableau digne du pinceau de Dela- 
croix. 

De Laïlakane à Saïrôb, nous remontons la rive droite du 
Ghirabad-Daria. Le thalweg, occupé par des dépôts d'alluvion 
et de conglomérat, tantôt raviné à fond par des torrents tem- 
poraires, tantôt formant de petits déserts salins à fond marneux, 
où croissent à peine quelques tamarix rabougris, est souvent 
encombré de gros blocs de conglomérat détachés par les lavages. 

Les ravins sont surplombés de tables de conglomérat, miné 
en dessous, que le poids d'un cavalier imprudent, s'écartant 
trop de la route, risquerait de faire écrouler sous lui. Un grand 
nombre d'oiseaux de proie nichent dans les trous des berges. 
Les perdrix sont fréquentes et des bandes innombrables d'étour- 
neaux s'abattent sur le sol, se gorgeant de sauterelles. La 
végétation est presque nulle : du tamarix rabougri, un peu 
d'herbe et une petite labiée, une roselière dans une plaine 
basse inondée. Partout le sol est plus ou moins imprégné de 
sel et les rivières que nous rencontrons charrient des eaux très 
claires, au goût gras et salin. 

La troisième, à environ 6 verstes de Saïrôb, coule en cascade 
dans un lit profond, creusé dans le grès sous-jacent au conglo- 
mérat. On passe cette rivière sur un pont de bois de genévrier, 
dont le tablier flexible repose sur des entablements latéraux 
formés de gros troncs agencés par des chevilles et chevauchant 
les uns sur les autres. Ces ponts se rencontrent dans les 
montagnes de l'Asie centrale, depuis le Kohistan jusqu'au 



DE CHIRABAD A SAMARKAND. 187 

Cachemire. A côté de celui de Saïrôb, les restes de piliers en 
briques cuites témoignent d'une œuvre d'art disparue, moins 
primitive, sinon plus ingénieuse. 

Quoique nous soyons montés de quelque cent pieds au- 
dessus de la plaine de TAmou, la température parait beaucoup 
plus élevée à cause du manque de brise et de la réverbération 
des parois de la vallée. Cependant, le soir, le ciel se couvre 
rapidement de nuages, un vent violent du nord-ouest se pré- 
cipite dans la vallée et la pluie commence à tomber avec 
rabaissement de la température. 

L'ouragan a fait rage toute la nuit. Notre iourte, abritée 
pourtant sous un platane phénoménal, est inondée au milieu 
de la nuit; nous ne pouvons nous garantir de l'inondation 
qu'en creusant au dehors, et dans l'intérieur, autour de nos 
couchettes, des canaux pour l'écoulement. 

Notre campement est le plus pittoresque qu'on puisse voir. 
A côté de la iourte se dresse un platane géant qui élève à 
plus de 25 mètres de hauteur ses branches tordues, couvertes 
d*un épais feuillage. Quand le vent s'engouffre dans les bran- 
chages, on dirait la vague déferlant sur un rocher. Cet arbre 
vétéran n'a pas moins de 8", 50 de périmètre à hauteur d'épaule. 
En face, son camarade de même Age, plus volumineux encore, 
est transformé en école du village. Le tronc, creux à la base, 
est troué d'une porte qui donne accès à une chambre intérieure 
pouvant contenir une quinzaine de personnes. Un trou, pra- 
tiqué dans l'écorce de l'arbre, sert de fenêtre ainsi que la 
porte ouverte. Le moullahde l'endroit y remplit les fonctions de 
maître d'école. Ces deux arbres géants, accompagnés de quel- 
ques autres de moindres dimensions, sont entourés, à la base, 
d'une terrasse où les habitants viennent jouir de l'ombre et du 
dolee far niente. Des filets d'eau limpide courent sur le sol en 
s'échappant d'une fontaine alimentée par trois sources vives 
entourées d'un mur en pierre. Deux de ces sources sont habi- 
tées par une espèce de poisson appelée chirmahi^ de la taille 
d'une truite moyenne, et qui jouit, de la part des indigènes, 
d'une sorte de respect religieux. Us prétendent, en effet, que 



188 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

ces poissons rendent des « jugements de Dieu », en ce sens 
qu'ils ne prennent pas la nourriture que leur jette un homme 
méchant. Ils oublient de penser que ces poissons sont aveugles 
(ils vivent presque à Tabri de la lumière) et qu'en jetant la 
pâture assez fortement pour que Toreille perçoive le bruit, 
ils se précipitent sur Toffrande du bon aussi bien que sur celle 
du méchant. Nous en fîmes l'expérience et nous passâmes, à 
peu de frais, pour des hommes bons. Ces choses-là arrivent 
souvent dans la vie . 

Dans le courant de la journée, le vent d'ouragan du nord- 
ouest faiblit en tournant au sud-est et chasse peu à peu les 
nuages qui n'avaient cessé d'inonder la contrée. 

Accompagnés de deux indigènes aussi curieux que fainéants, 
nous fîmes, dans l'après-midi, l'ascension de la montagne qui 
dresse, à l'ouest du village, sa muraille haute de 600 pieds, pres- 
que droite vers le ciel. Elle est composée de couches puissantes 
d'un calcaire compact, presque lithographique, grisâtre, incli- 
nées vers l'est-sud-est. Un terrain propice sur les terrasses, dans 
les fentes et les larges crevasses, une humidité abondante ruis- 
selant le long des parois moussues, entretiennent une végéta- 
tion réjouissante'. Les plantes de la zone sous-alpine abondent : 
papilionacées, composées, crucifères, papavéracées, gentianées, 
rosacées, primulacées, croissent touffues et gorgées de sève 
entre les épineux sous-frutescents. Au pied de la montagne, 
des fourrés de vigne sauvage {Vitis œgirophylla) profitent 
de l'ombre humide. Il y vient aussi une belle espèce de tulipe 
couleur rouge grenat. 

Du haut de cette pente, que la paresse de nos guides nous 
empêche de gravir entièrement avant la tombée de la nuit, on 
jouit d'une belle vue sur les montagnes de Baïssoune. Ces 
montagnes appartiennent à la chaîne principale dite <x du His- 
sar » dont elles forment un système assez irréguliér de con- 
treforts calcaires, gréseux, marneux et argileux de la période 
géologique secondaire. 

La chaîne du Hissar, aboutissant au massif du Hazret-i-soul- 
tane, s'y divise en une branche supérieure, le Samarkand-taou, 



DE CHIRABAD A SAMARKAND. i89 

qui va se perdre dans le steppe aux environs de Djame, tandis 
que la branche méridionale, plus divisée, forme les montagnes 
de Baïssoune qui s'abaissent graduellement dans le steppe 
désert qui sépare Karchi de Kilif . Entre ces deux prolongements 
occidentaux de la chaîne du Hissar, se trouve le Ghahr-i-ç&bz, 
riche oasis dominée par le pic neigeux du Hazret-i-soultane. 
Remarquons, à ce propos, que toutes les oasis de TAsie centrale, 
en dehors de Bokhara, Khiva, Merv, se blottissent ainsi dans 
les anses de la montagne, ou criques du steppe, si Ton veut, 
parce que le terrain est, sinon plus fertile, cependant moins 
salin et Teau plus abondante. Les montagnes de Baïssoune 
restent au-dessous de la limite des neiges éternelles qui se 
trouve entre 13000 et 13S00 pieds dans cette partie des con- 
treforts pamiriens. 

Rien n'est beau comme la montagne après qu'on a vécu pen- 
dant des mois dans le steppe, et rien n'est réconfortant comme 
la plaine quand on a passé de longs mois entre les deux murailles, 
sans horizon, des vallées. Ainsi s'accuse, une fois de plus, le 
charme de l'antithèse que réclame incessamment la nature 
humaine inquiète et l'amour du changement, condition première 
et essentielle du progrès. 

Le village de Saîrôb est habité par des Tadjiks de montagne, 
de race aryenne, très différents de type, de mœurs et d'occu- 
pations, des Ouzbegs d'origine turco-mongole. 11 est probable 
cependant que ces Tadjiks des montagnes basses, à en juger 
d'après leur type moins accusé, intermédiaire en quelque sorte 
entre Taryen et le mongoloïde, se sont, à rencontre de leurs 
frères ethniques, relégués plus haut dans les vallées âpres et 
difficiles, mélangés dans une assez forte proportion avec les 
Oûzbegs. Ces Tadjiks sont sédentaires et agriculteurs. Les cul- 
tures sont lalmi^ c'est-à-dire desservies de préférence par l'eau 
de pluie et non par des canaux d'irrigation. Les cultures n'ont 
pas si bonne mine que celles des oasis de la plaine, mais il 
est connu que la qualité du grain est meilleure. Le terrain, au 
lieu d'être du loess franc et compact, est d'alluvion plus 
meuble, moins gras, plus conglomératé. Les arbres fruitiers 



490 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

sont plus rares. On fait en ce moment la première coupe de 
la luzerne. Les animaux domestiques sont le mouton, la vache, 
la chèvre et le cheval. Les vaches sont d'une race maigre, sèche, 
à extrémités unes ; la nuque est marquée d'une légère bosse ; 
la couleur noire prédomine. Les chevaux sont rares et de mé- 
diocre qualité. Le lait est excellent, sans doute à cause de la 
bonne pâture dans la montagne au printemps ; il n'a plus le 
goût amer et particulier de celui que fournissent les vaches 
du steppe se nourrissant d'herbes aromatiques. 

Je dois ajouter que ces Tadjiks nous ont paru l'air plus 
éveillé, le tempérament plus nerveux [et moins apathique que 
les Ouzbegs de la plaine. C'était peut-être une illusion d'op- 
tique, car il est bien certain — et nous avons pu le constater 
plus d'une fois — que l'Ouzbeg et le Turc, en général, ont bien 
plus de valeur morale et sociale que le Tadjik et TAryen. Je 
ferai remarquer encore qu'ici, comme partout ailleurs chez les 
indigènes du Bokhara, on n'a aucune idée d'hygiène. Le cime- 
tière de Saîrôb, par exemple, est situé sur un monticule proche 
de la montagne et les sources qui s'échappent à son pied 
servent aux besoins de l'alimentation et du ménage des voisins. 
On me dit qu'il n'y a pas de fièvres ; l'homme le plus âgé de 
l'endroit aurait soixante-quinze ans. 

Nous assistons à une scène assez curieuse : sur la place où 
nous sommes installés se sont rassemblés, pour jouir du tama- 
cha^ des gamins et des badauds de tout âge. Deux adultes, en 
manière de jeu, se mettent à lutter pour savoir qui l'emportera 
sur l'autre. Bientôt, l'un d'eux se trouve par terre ; furieux, il 
se relève, tire son couteau et fait mine de se précipiter sur son 
compagnon de jeu. On le retient et, au bruit du tumulte, on 
voit accourir sa mère et sa sœur, non voilées. Elles tiennent 
une corde pour ficeler le mauvais joueur et l'empêcher de faire 
un malheur. Finalement, tout s'arrange à l'amiable ; les femmes 
entraînent le vaincu, maugréant, vexé d'un échec qui a eu des 
Faranguis comme témoins. 

Au soir, le chef du village vient nous annoncer qu'à son 
grand regret les provisions sont épuisées et que, si nous vou- 



DE GHIRABAD A SAMARKAND. 191 

Ions rester davantage en cet endroit, on sera forcé d'en faire 
venir de Chirabad. Il est peut-être vrai que le détachement 
russe qui nous a précédé de quelques jours a épuisé les res- 
sources du village ; mais il est plus probable encore que les 
Saîrôbis ne seront pas mécontents de se débarrasser de nous 
en nous envoyant une porte plus loin, quoique nous soldions 
nos dépenses. Quelles notes d'apothicaire le beg de Chirabad 
fera présenter à son émir ! 

Au carrelonr de Balssoane. 

Au carrefour de Baîssoune. — Géologie. — La caravane-saraî d'AbdouUah- 
Khàn. — Une cavalcade d'Ouzbegs nomades. — Marchand de moutons. — 
Le Tchaichag ou a Porte de fer ». — Flore. — Le saraï de Tchachma-hafi- 
zàn. — Récolte floristique. — Pèlerins en goguette. — Un frère chari- 
table. — Une fuite « à Tanglaise ». — Un kalmdar aveugle. 

La route remonte peu à peu la vallée étroite vers le nord jus- 
qu'aux sources diffuses du Ghirabad-Daria, à environ 3 000 pieds 
d'altitude. Le terrain ne se prête guère à la culture, ayant peu 
d'alluvions. La végétation maigre est celle du steppe, avec 
quelques épineux et douiana. Les parois de la vallée sont 
tachetées de grosses touffes de scrophularinées . 

Arrivé au point culminant de la thalsohle, le sentier descend 
dans un ravin étroit, où le pied des chevaux glisse sur le sol 
argileux, ocreux, et les cailloux roulés par une petite rivière aux 
allures torrentueuses. J'y retrouve, reposant sur du grès rouge 
et des marnes ocreuses, ce même banc à ostrea qu'on rencontre 
dans les monts Koungour et sur les coteaux de la vallée du 
Sourkhftne. 

On peut étudier ici la succession des couches géologiques et 
les rattacher aux couches supérieures que nous avons relevées 
aux monts Koungour. 

Tout à coup, au tournant du sentier, nous apercevons à nos 
pieds, dans un évasement d'une vallée transversale, le vieux 
caravane-sarsûl d'ÂbdouUah-Khân. Le tableau est superbe, enca- 
dré de la bordure rouge que lui font les parois ocreuses du 
ravin dans lequel nous descendons. Au fond, habillé du vert 



192 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

succulent des pâturages printaniers, un versant de montagne 
inondé de soleil. Des files de moutons, étagées régulièrement 
sur des sentiers parallèles en gradins, cheminent lentement 
sous la conduite de deux pâtres enturbanés. Les ruines du 
saraï, décrépites et trouées de l'effondrement des coupoles, 
mettent des taches blanches à côté de Tombre forte de leurs 
pans de mur. Un filet de fumée s'échappe d'une fêlure béante 
et remplit l'atmosphère d'une odeur acre de fiente brûlée. Sur 
le sentier jaune qui suit le fond de la vallée, se meut une 
théorie de chameaux, de dromadaires et de chevaux, lente et 
rythmée. C*est une caravane de riches Ouzbegs nomades de 
la tribu des Koungrads, venant du pays de Baïssoune pour 
gagner les pâturages frais poussés de la montagne. Leurs 
femmes, richement habillées de khalats de soie aux couleurs 
éclatantes et coiffées d'un volumineux turban blanc, sont ju- 
chées sur le dos en plateforme d'un dromadaire, où elles se 
tiennent les jambes croisées. Les hommes, à cheval, sont 
chaussés de bottes molles à pointe recourbée et à talon pointu 
— signe de richesse — et armés d'un long fusil à fourche et à 
mèche. 

Omnia mea mecum porto ^ peut dire le nomade, et pareil au 
mollusque, il transporte avec lui sa maison, l'of, tente en 
feutre et en bois que porte un animal de charge. D'autres sont 
chargés de coffres bourrés de tissus, d'étoffes précieuses, orne- 
ments des femmes et de la tente. Je vois deux sacs en palan, 
contenant, l'un des objets de ménage, l'autre un bébé ouzbeg, 
trop petit ou trop encombrant pour se tenir à califourchon sur 
le devant d'une selle ou les genoux de sa mère. De temps à 
autre, et tout en marchant, le dromadaire descend la tète et le 
cou d'un mouvement reptilien pour cueillir au passage une 
touffe épineuse d'alhagi ou de sophora. Bientôt et pendant que 
nous descendons de cheval à l'ombre du saraï d'Âbdoullah, leur 
file silencieuse s'écourte et les taches rouges des khalats dispa- 
raissent derrière un dos de monticule étincelant de blancheur. 
Heureux nomades! Leur plus grand bonheur, comme le nôtre, 
est de voyager, de se sentir en mouvement. Ils mettent leurs plus 



DE GHIRABÂD Â SAMARKAND. 193 

beaux atours comme nous mettons nos meilleurs vêtements à 
l'expression de notre pensée qui voyage dans le souvenir. 

Le sara! dit d'AbdouIIah n'est plus qu'une ruine, de jour en 
jour plus dégradée par les injures du temps et celles plus bar- 
bares du passant. 11 est construit en briques cuites corroborées 
de larges dalles de grès rouge soustraites aux gisements du 
voisinage. L'architecture elle plan sont ceux d'une médresséh : 
un frontispice avec arcade en ogive ornée de briques émaillées 
bleu et vert disposées en zigzag, des chambres hautes, voûtées 
et coupolées qui servent de refuge aux bergers et à leurs trou- 
peaux. Gomme partout, ceux-ci ont recouvert le plancher d'une 
épaisse couche de fumier. Tout cela troué, ébréché, noirci par 
le feu, menaçant ruine. 

C'est ici la bifurcation de la route qui mène,' à l'est, sur Der- 
bent, Balssoune, Dinaouet le Hissar; à l'ouest, vers Ghouzar, 
Chahr-i-çâbz et Karchi, direction que nous allons prendre. 

Les monticules ravinés montrent des afûeurements de cou- 
ches géologiques intéressantes, permettant de bien établir leur 
succession. Des gisements de gypse, des couches puissantes 
d'un magnifique calcaire se voient sur des entailles hautes de 
10 à 15 mètres, d'un accès et d'une exploitation faciles. Par 
endroits, de grands effondrements intérieurs, tels qu'ils se 
produisent par des lavages souterrains ou les réactions chi- 
miques du gypse, se manifestent à la surface bouleversée. 

A quelques verstes du saraï d'AbdouIIah, on rencontre le 
petit kichlak de Ghour-ftb\ entouré de champs de culture 
lalmi de faible étendue. Nous y trouvâmes un marchand de 
Samarkand, qui ramenait du nord de l'Afghanistan un trou- 
peau fractionné de six mille moutons. Le mouton se payant 
de S à 6 roubles en moyenne, ce berger poussait devant lui 
un capital vivant de 80000 francs. La plupart de ces moutons 
stéatopyges ont la laine blanche, très longue et soyeuse. Ils 
se multiplient en route et les nouveau-nés remplissent les 
vides que font nécessairement la maladie et les accidents. Le 

1. Eau salée. 

BIBL. Ol l'eXPLOR — II. 13 



Î94 Le royaume de tamerlan. 

passage de troupeaux si nombreux dans la montagne marcpie 
toutes les collines , toutes les pentes de la vallée qu'ils tra- 
versenty d'une infinité de petits sentiers étroits, parallèles, 
qui font Teffet de cotes nombreuses sur une carte bypso- 
métrique. 

A 2 kilomètres environ au delà de Ghour-ftb, la route quitte 
brusquement la vallée élargie et s'engage à droite, vers le 
nord, dans le célèbre défilé auquel les indigènes donnent au- 
jourd'hui le nom de Tchatchag, et qui, jadis, était connu sous 
celui de Porte de fer^. Au temps du pèlerin bouddhiste 
Hiouen-Thsang, le défilé était fermé, en effet, par une porte en 
fer à deux battants ; mais si le Tchatchag a pu avoir une impor- 
tance stratégique à cette époque reculée, il n'en a plus guère 
aujourd'hui et on ne le traverse que pour éviter un détour par 
la montagne. Encore n'est-il praticable que quand la rivière 
torrentueuse qui le parcourt n'est pas trop gorgée d'eau. Ima- 
ginez une fente verticale, large d'une dizaine de mètres, pro- 
fonde de 40 à 50 mètres, taillée dans le roc dur, sorte de cal- 
caire argileux très compact, sur une longueur de près de 
3 kilomètres. Cette tranché^ de géant, avec ses parois à pic 
qui semblent se rapprocher en haut quand la tête se renverse 
pour voir le ciel ouvert, présente un aspect extraordinairement 
sauvage et bien fait pour frapper l'imagination des indigènes. 
Aucun d'eux, disent-ils, ne se hasarderait dans le Tchatchag k\9i 
tombée de la nuit. Il y règne une demi-obscurité constante, car 
ce n'est qu'autour de midi que le soleil, suffisamment haut, 
arrive à envoyer des rayons jusqu'au fond de cette «barranca », 
qui n'est pas une faille géologique, car les couches se corres* 



i. Hiouen-Thsang, Yakoubi, Edrisi, Ibn-Haouk, les historiographes de 
Timour et Clavijo parlent dans leurs écrits de la « Porte de fer ». Ce 
nom provient, diaprés les pèlerins chinois, de ce que l'entrée du défilé 
était fermée par une double porte en fer dont les battants étaient ornés 
de clochettes. On trouve également chez les historiographes de Timour 
des données sur la ville forte de Termez ouTermed (Maêff, Oicherki houk- 
harskavo Khanstva^ in léjégodnik Tourkest, Kr., V, i879). D'après MaêfT, 
le Tchatchag porte encore chez les indigènes le nom de Bouzgala-khana 
ou maison de la Chèvre. 



DE GHIRABAD A SAMARKAND. 19d 

pondent des deux côtés. Elle est d'origine neptunîenne, origine 
que rappelle le ruisseau qui en suit encore les ondulations sur 
un lit encombré de cailloux roulés et de gros blocs dévalés. 
Quelques-uns de ces blocs énormes, tombés des parois, encom- 
brent Tétroit pertuis au point d'en interdire le passage à une 
bète de somme chargée en volume; d'autres, arrêtés dans leur 
chute à mi-hauteur sur une saillie de rocher, semblent tenir 
par une merveille d'équilibre, prêts à écraser l'imprudent pas- 
sant qui leur envoie des regards obliques et ne s'attarde point 
à les admirer de trop près. Une fraîcheur de tunnel, agréable 
d'abord, fait frissonner bientôt et hâter le pas, car le frisson de 
froid est précurseur de celui de la fièvre. Des épineux, des 
érables, des pistachiers sauvages, des rosiers, ont pris racine 
dans les fentes des parois, et quelques buses et faucons blancs 
à tète rouge ont installé leurs nids dans des trous salis de traî- 
nées blanches. 

Au sortir du défilé, nous remontons le fond pierreux d'une 
vallée bordée de succulents pâturages, où viennent s'installer 
les Ouzbegs Koungrads pour le printemps. Nous sommes à en- 
viron 4 030 pieds d'altitude, à la limite inférieure du genévrier. 
L'érable [doulana ou sarang) descend à quelque 400 pieds plus 
bas. J'en trouve ici une nouvelle espèce, VAcer pubescens, 
Franche t^ Le genévrier, appelé artcha^ atteint une hauteur de 
5 à 6 mètres et devient tout à fait un bel arbre, très varié de 
port et représenté par plusieurs espèces. De-ci, de-là, un vieil 
arbre, noir et écartelé, dresse ses branches étrangement tor- 
dues, en donnant au paysage une note bizarre. On exploite 
Tartcha comme bois de construction. Dans une hutte de bran- 
chages, nous rencontrons, à côté de la route^ quelques indi- 
gènes occupés à façonner, avec du bois d'artcha, des cuillers, 
des pieux, des manches à pelle, des écuelles et autres menus 
objets de ménage. 

Le sentier ascendant atteint bientôt le sommet des mon- 

1. Pour les espèces nouvelles et Therbier rapporté, voir Plantes du 
Turkestan^ mission Gapus, par M. Franchet (Annales des sciences natu- 
relles, Botanique, Q*^ série). 



196 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

iicules en môme temps que le petit sara! d'Âk-ravat, flanqué 
d'un cimetière où les tombes effondrées, creusées dans un 
sol argileux, marquent des trous béants. Le pays, dès lors, est 
moins accidenté : c'est une succession de monticules arrondis 
de loess et de grès rouge, celui-ci coiffé de conglomérat. On sent 
le voisinage de la plaine. La faune nous paraît pauvre ; nous 
avons aperçu un renard et des compagnies de ramiers. Ce 
pigeon sauvage a la robe couleur bleu d'acier, bronzée au cou ; 
les plumes sont lisses ; la queue est courte ; les ailes sont mar- 
quées de deux raies noires; le bec est court, un peu incurvé et 
marqué de caroncules roses. 

Nous finissons notre étape de 38 verstes environ au kichlak 
de Tchachma-hafizân, dont le nom signifie « source de lit de 
rivière ». C'est en effet par un lit de rivière caillouteux qu'ar- 
rive aux habitants du kichlak l'eau excellente d'une source, 
origine de la rivière que nous avons remontée depuis le Tchat- 
chag. Ce n'est que dans ces pays à climat extrême, à grande 
sécheresse et dépourvus de forêts, qu'on voit ce fait curieux 
d'une rivière ayant fort peu d'eau, presque rien, à son cours 
supérieur, beaucoup d'eau dans son cours moyen, et un lit à 
sec dans son cours inférieur. 

Mais si la faune nous a paru pauvre, la flore, au contraire, 
représentée surtout par des plantes herbacées, m'a fourni une 
belle et intéressante récolte, et parmi les plantes récoltées, il 
se trouve de fort belles espèces nouvelles. Je citerai notam- 
ment un bel eremostachys^ auquel M . Franchet a donné le nom 
de napuligeraj à cause de ses racines fibreuses renflées en 
navet. 

Le patron du saraï, attiré par la curiosité lorsqu'il me vit 
coucher soigneusement, et sans rire, des herbes entre deux 
feuilles de papier, me donna de fort bonne grâce, pendant deux 
heures, les noms indigènes et souvent l'usage thérapeutique 
des plantes que je lui mettais sous les yeux. Et quand je lui 
demandai comment il se faisait qu'il était si savant, il me dit 
qu'il avait gardé les moutons jusqu'à l'&ge de dix-sept ans. 
J'ai su alors que la mauve s'appelle mouschoui chez les Ouz- 



DE GHIRABAD A SAMARKAND. 197 

begs, c'est-à-dire « musc » ; que toute papilionacée ressem- 
blant au pois est nommée nakhotak^ comme toute plante épi- 
neuse est appelée djangal et tout bulbe pioss ; que la plante 
acidulée porte le nom de sirkaout^ c'est-à-dire <( herbe au 
vinaigre » ; que les ombellifères blanches sont appelées souvent 
ak-bœhy c'est-à-dire « tète blanche » ; qu'on mâche, comme 
chez nous à la campagne , l'oseille sauvage; que le kan-out ou 
«plante de sang» a des racines rouges; que le tchai-outy 
« herbe à thé », est un Potentilla songarica^ employé comme 
succédané du thé; que le Nigella diversifolia est très aimé 
pour faire un bouquet ; que le plantain ou soulpitouroum guérit 
les plaies et toute sorte de maladie ; qu'enfin la renoncule ou 
timotiradkif en infusion, est excellente contre les démangeai- 
sons; qu'une infusion de gentiane, ou irba-hassi, tout comme 
chez nous, est amère et curative des maladies internes, surtout 
du sandjik; que le bétail aime telle herbe, comme le koungour- 
bach {Carex incurva)^ et dédaigne telle autre, comme le maldr 
jenuLss {Nepetasp.), etc., etc. Et si j'aligne ces noms déplantes 
vulgaires et barbares, mais qui ont tous un sens comme les 
nôtres, c'est pour faire remarquer que les indigènes de l'Asie 
centrale accordent aux herbes bienfaisantes dont ils se pro- 
mettent guérison ou soulagement des maux du corps autant 
d'attention qu'on leur en accorde dans certaines de nos cam- 
pagnes, oîi l'on préfère encore un remède de vieille femme, 
une infusion de Diplotaxis muroruniy par exemple, à une dose 
de nitrate de potasse comme diurétique. 

Le kichlak de Tchachma-hafizàn est habité par des Ouzbegs 
Koungrads. Ce type est parfaitement laid et quelques-uns res- 
semblent presque à des nègres, tellement leur peau est foncée. 
Le saraï, à notre arrivée, était envahi par une bande de Samar- 
candis et de Tachkendis, se rendant en pèlerinage à Mazar-i- 
cheriff, pèlerinage très gai, à en juger par l'animation joyeuse, 
les chants, les lazzis et le peu de recueillement des pèlerins. 
On fait évacuer, pour nous la céder, une chambre, la meil- 
leure, ornée d'une couche de noir de fumée qui en revêt les 
murs. 



198 LE ROTACME DE TAMERLAN. 

DaDs la chambre coDtîguë, nos pèlenns se sont entassés au 
milieu de k fumée que prodigue le bois de geDévrier verl ; un 
foyer est installé sur le plancher en terre battue. La nuit, 
pendant que les larges joints de ta porte qui nous en sépare 
laissent passer la fumée, abaissant le « plafond » de plus en 
plus épais, les chanteurs sans sommeil de la bande dëgoisenl 
jusqu'au jour des mélopées gutturales; des fumeurs de nac^a 
toussent et divaguent dans les coins, et, dans la cour, les che- 



Fig. yi. — CaraTaDe-B&ral de Tchacbma-hafiiSa. 

vaux détachés, arrachant les piquets, se battent au milieu des 
cris des palefreniers. 

La température atteint dans la journée 25 degrés centigrades 
à l'ombre et ne tombe pas au-dessous de 10 degrés centigrades 
dans la nuit. Le ciel est le plus souvent couvert et le vent, 
quoique changeant fréquemment, soufQe de préférence de 
l'ouest ou du sud-ouesl. Les averses sont fréquentes, mus 
sans longue durée. C'est la Un de la saison humide; dans la 
plaine, c'est déjà la saison sèche. 

Le saraï-bachi, estimant qu'il faut profiter de l'occasion rare 
pourécorcher des Faranguis.se faitpay'er undemi-ten'gatabotte 
defoin.etle reste à l'avenant. Urne demande, quelques instants 



DE CHIRABAD A SAMARKAND. J«9 

avant le départ, un remède contre une rage de dents dont 
souffre sa sœur. Ne voulant pas lui confier le flacon d'éttier et 
désireui de voir sa sœur, je lui propose de l'accompagner pour 
la guérir en appliquant moi-même le remède. Mais le chari- 
table frère déclare que cela est impossible, et préfère gardera 
la sœur son mal de deuts plutôt que de lui violer la face du 
regard d'un Farangui. Ne nous étonnons pas de la force de 



Fig. 3*. — PèlerÎDB en voyage. 

l'usage, de la mode ; il y a bien des indigènes d'Europe qui, au 
prix de souffrances, portent des chaussures trop petites pour 
avoir petit pied, d'autres qui se tiennent raides dans un col 
haut et empesé, des femmes qui se serrent la taille, etc., etc. 
Les deux guides que le tocksaba de Ghirabad nous avait 
donnés pour qu'ils nous accompagnent jusqu'à Ghouzar se 
sont esquivés. Hier, i moitié chemin, l'un d'eux a prétesté un 
besoin urgent pour rester en arrière de notre caravane. L'autre, 
un peu plus loin, s'est installé h côté du chemin, tourné vers la 
Mecque, et priant avec ferveur jusqu'à ce que nous l'ayons dé- 



200 LE ROYAUME DE TÂMERLAN. 

passé. Ni Tun ni Tautre ne reparurent; ils avaient, les braves 
musulmans, joué une bonne farce aux Faranghis kafirs ; ils 
avaient pratiqué le mensonge à Tinfidèle, si méritoire d'après 
la morale de Tislam. Nous emmenons avec nous un indigène 
du sara!, qui nous portera des vivres à la première étape, où, 
dit-on, nous ne pourrions pas nous en procurer. 

La route continue vers le nord-ouest, longeant une petite 
rivière qui coule en méandres nombreux, quelquefois entre des 
falaises d'alluvion et de conglomérat abruptes, dans la même 
direction. À 8 verstes environ, elle traverse un petit défilé du 
genre du Tchatchag, creusé dans un gisement puissant de cal- 
caire compact et concrétionné. Nous croisons à différentes 
reprises des bandes de musulmans, pèlerins pour Hazar-i- 
cheriff ou caravaniers pour Baïssoune et le Hissar. Les uns sont 
à cheval; les autres, plus nombreux^ à âne, et c'est chose 
réjouissante de les voir quelquefois deux sur un malheureux 
petit bourriquet, les jambes terminées par des pieds paraissant 
énormes dans de vastes babouches, se faire traîner comme 
des paquets par la bête mélancolique, fendue du nez pour que, 
disent les gens du pays, elle puisse respirer plus à Taise en 
prenant plus d'air à la fois. Puis, des chameaux et des droma- 
daires, et, comme c'est l'époque de la mue, on les voit comme 
pelés, hideux, gardant par place, sur la peau tendue et glabre, 
le feutre ébouriffé comme du lichen de leur poil d'hiver. Il 
passe des Ouzbegs et des Tadjiks, facilement reconnaissables à 
leur type si ce n'est à leur costume ; et parmi ces derniers, je 
remarque des types blonds et môme roux, ce qui n'est pas la 
règle, car ils ont d'ordinaire le système pileux noir. Voici un 
pauvre kalendar, vieux derviche à moitié aveugle, qui pousse 
devant lui, tableau lamentable, un vieil âne fourbu refusant la 
marche. L'aumône accordée au propriétaire profitera, espé- 
rons-le, à l'âne. 



DE CHIRABAD A SAMARKAND. 20i 

Tengui-kharam. 

Tengui-kharam. -» Un moulin degermàne. — Une octogénaire architecte. 

Scènes et paysages. — Géologie. 

Après une étape de 20 verstes sur un terrain facile et peu 
accidenté, nous faisons halte, pour la nuit et le lendemain, dans 
le voisinage de quelques tentes d'Ouzbegs Koungrads dres- 
sées près de la rivière. Celle-ci, le Kitchi-sou, reçoit à cet 
endroit la rivière de Tengui-kharam, ainsi appelée du nom 
d'un kichlak établi sur ses alluvions. Ce loess des vallées est 
beaucoup moins fertile et moins apte à la culture intensive 
que celui du steppe et de la plaine, parce qu'il est constitué 
d'éléments plus gros. Au lieu d'être formé de la désagrégation 
des roches granitoïdes, feldspathiques, il contient beaucoup 
plus de sable quartzitique provenant de la désagrégation du 
grès. 

Aussi le blé venant moins bien, remplacent-ils le pain de 
froment par du pain de farine d'orge mélangée de farine de 
millet {tarik). Tout près de notre campement se trouve un de 
ces moulins primitifs, mais fort ingénieux, qu'on appelle deger- 
mânej et qu'on rencontre partout en Asie centrale. C'est, sous 
un simple abri où un homme peut à peine se tenir debout, une 
meule de grès mobile tournant à plat sur la surface d'une autre 
meule fixe sous-jacente. Le moyeu de la meule mobile est 
percé d'un trou qui reçoit le grain par les saccades d'une rigole, 
pour, de là, être entraîné entre les deux meules ; il est percé 
encore d'un pivot vertical, muni inférieurement, sous le mou- 
lin, de palettes en ailerons que vient frapper l'eau d'une chute 
rapide en faisant tourner les palettes, le pivot et la meule. Le 
truc est fort simple et la mouture grossière, sans élimination 
du son. Le meunier peut moudre, si Teau est abondante, jus- 
qu'à sept batmans par vingt-quatre heures et reçoit 1 tenga 
et demi pour deux batmans ou la quantité équivalente en 
nature. 

Ne voulant point nous caser pour la nuit dans un saraï en- 



202 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

core plus infect que celui d'hier, Taksakal du kichlak, \ieil 
Ouzbeg rappelant la vétérance du chef sioux, se charge, moyen- 
nant 3 tengas, de nous faire dresser une o%^ sur le gazon. On 
apporte effectivement les différentes pièces de la charpente en 
bois, le treillis en bois du pourtour {kerega)^ les côtes de la 
voûte (ououk), le rond de bois formant clef de voûte {tendyk)^ 
puis le feutre pour recouvrir la charpente {ouzuk) et un tapis 
crasseux pour mettre par terre. Mais lorsque, toutes les pièces 
apportées par une douzaine d'individus, il s'agit de dresser 
la tente, il se trouve, après des tâtonnements infructueux, qu'au- 
cun des m&Ies présents ne sait dresser une tente. On est obligé 
d'aller quérir une vieille femme de soixante-quinze ans, qui ne 
craint pas d'exposer ses traits aux regards des Faranguis, pour 
que nous puissions nous-mêmes nous abriter sous la tente et 
nous soustraire à ceux des habitants mâles du village accourus. 
Et pendant que, seule, sans qu'aucun des assistants ne lui prête 
la moindre aide, grand'mëre ouzbègue construit pièce à pièce 
notre habitacle, les hommes, assis sur les talons, la regardent 
faire ou dévisagent, en bayant, les Faranguis et leurs bibelots. 

Et Roustem nous explique que dresser une tente n'est pas 
leur affaire, mais besogne de femme, et que jamais un vrai 
Ouzbeg, Kii'ghiz ou Turcoman, ne s'avilirait à faire l'ouvrage 
d'une femme. 

A une faible distance de Tengui-kharam se voient les restes 
d'un vieux pont, un arc et une base de pilier, construit, dit-on, 
par AbdouUah-Khân. Ces ruines se trouvent sur la rive gauche 
du torrent appelé Tengui-Kharam-Daria, et leur présence prouve 
qu'un pont sérieux n'ayant plus de raison d'être aujourd'hui, 
le torrent actuel était rivière considérable autrefois ; que son 
débit était beaucoup plus régulier, et qu'enfin il y avait un pas- 
sage assez fréquenté pour engager AbdouUah, ou un autre 
prince éclairé et bienfaiteur, de faciliter les communications par 
la construction assez dispendieuse d'un pont. La contrée était 
certes plus prospère qu'elle ne l'est de nos jours. 

i. Tente ouzbègue. 



DE GHIRÀBAD A SAMARKAND. 203 

Non loin de là, le Tengui-Kharam-Daria se réunit auKitchi-sou, 
qui vient des montagnes du nord-est et du kichlak ouzbeg de 
Kara-kaval. Des oïs de nomades, pareilles à d'énormes taupi- 
nières, se blottissent dans les replis des monticules. Des 
femmes ouzbëgues, habillées de rouge, leur couleur favorite, 
lavent du linge à la rivière, pendant qu'une bande de gamins, 
la peau foncée comme des négrillons clairs, s'esbaudissent dans 
des baignades sans fin. Adultes, ils ne prendront plus guère de 
bains autres que ceux pittoresquement qualifiés « de lézard n 
ou, de-ei de-là, quand ils tombent à Teau. Dans sa jeunesse, 
dès son enfance, le nomade n'est guère Tobjet de beaucoup de 
soins de la part de ses parents ; il subit un dur entraînement à 
la résistance physique et aux intempéries du climat. Aussi la 
sélection en élimine-t-elie un grand nombre, en élevant la mor- 
talité parmi les enfants et en fortiQant les survivants ^ 

La route continuant au nord-ouest sur Ghouzar, passe dans 
le thalweg d'une vallée plus évasée et suit, pendant quelque 
temps, le lit de la rivière, bordée de falaises d'alluvion assez 
hautes. Ces falaises offrent une coupe géologique intéressante. 
A la base, on trouve une couche de calcaire argileux composée 
presque uniquement de bancs de petits ostrea. Au-dessus, plu- 
sieurs assises d une roche plus compacte avec alternances de 
lits de conglomérat à éléments plus ou moins fins. Puis une 
couche de loess de 3 à 4 mètres d'épaisseur. Au-dessus de ces 
dépôts du fond de la vallée se voient, adossés aux parois de la 
vallée, des dépôts horizontaux de conglomérat et de loess d'une 
époque antérieure. Je m'arrête à dessein un peu plus long- 
temps à la description de cette coupe, parce qu'elle nous fait 
comprendre la succession des événements géologiques de la der- 
nière et de Tavant-demière période, dans les montagnes et dans 
les plaines de l'Asie centrale. 

Le loess est très facile à raviner et ses couches puissantes, 
qu'on peut observer particulièrement bien aux environs de 

1. G. Capus, Sur les causes tt les effets de la polygamie et le mouvement 
de la population indigène dans le Turkestan russe {Bulletins de la Société 
d'anthropologie, i890). 



204 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Samarkand et de Tachkent, sont souvent entaillées par les 
eaux, à des profondeurs de 30 et de 60 mètres, formant de 
ces « barrancas » à pic, que M. Richthofen a si bien décrites en 
Chine et qu'on retrouve également dans TAmérique du Nord. 

Voici, près de Tengui-kharam, un mince filet de torrent qui 
s'est creusé une sorte de tunnel dans Talluvion du rivage, tun- 
nel dont les piétons profitent pour gagner la terrasse de la 
berge. On comprend que des érosions souterraines de grande 
étendue puissent quelquefois, comme aux environs de Tach- 
kent et de Samarkand, provoquer des tremblements de terre de 
peu d'étendue, à la suite des effondrements souterrains. Mais 
il est certain aussi qu'ailleurs, comme à Viernoié, sur l'Issyk- 
koul et dans le Ferghanah, les tremblements de terre, quelque- 
fois intenses, sont dus à des actions plu Ioniennes*. 

Bientôt, à 1 verstes environ de Ghouzar, nous atteignons la 
vallée plus large du Ghouzar-Daria, bordée de rizières. Des 
Sartes, le torse nu, sont occupés à dégorger les aryks dérivés 
du Daria, dans la direction de la ville. Nous traversons la rivière 
à gué ; puis, après avoir vu verdir, dans un coude de la vallée, 
un coin de l'oasis, nous montons le dernier contrefort qui nous 
sépare de la plaine. Tout à coup, au sommet, se présente à nous 
un tableau superbe. A nos pieds s'étale une longue coulée de 
verdure, intense comme un îlot au milieu de la mer jaune du 
steppe. Au milieu des touffes compactes d'ormes, aux formes 
globuleuses, s'élancent de hauts peupliers habillés de vert plus 
clair, tandis que les djiddas {eleagnus) glauques mettent comme 
un niellage d'argent dans la masse sombre où se cachent les 
habitations. La nudité de la montagne pelée se continuant par 
le dénuement jaune du steppe sans fin, force le regard à fixer 
cette oasis où l'imagination, sûre de ne pas se tromper, promet 
au voyageur fatigué des délices d'ombre, de fraîcheur et d'eau 
courante. Tout au bout de l'horizon, la mince pellicule bleuâtre 

1. Voir, sur les tremblements de terre du Semiretchié (Vieruoié, etc.), 
et du Turkestan, un travail de M. Ochanîne, envoyé en mission spéciale 
{Sodéié de géographie impériale de Saint-Pétersbourg et Proceedings Royal 
Geographical Society de Londres, 1889). 



DE CHIRABAD A SAMARKAND. 205 

des monts Koungour se détache du ciel et fait chercher en vain 
l'oasis de Karchi, cachée dans la brume. Au nord, de lourds 
cumulus noirs pendent, prêts à crever leurs outres gonflées, 
tandis qu'au-dessus de la plaine, le soleil, au déclin, illumine 
un ciel balayé et fait resplendir les méandres rubanés du Daria. 
Sous le nom de Kara-sou ', cette rivière va tenter de rejoindre 
celle de Karchi. Au premier plan de ce paysage intense, des 
troupeaux de bœufs et de moutons cheminent lentement; une 
caravane de dromadaires s'étire sur la route aus sentiers nom- 



Fig. 35.— Oasis de Glioozar (vue de la bauteurj. Houle du Tengiii-kharam. 

breux, et un derviche apostrophe son âne en un monologue 
guttural. Tout à coup, apercevant un de ses congénères, 
l'âne se met à braire joyeusement en remuant la queue et 
prend le trot. Le derviche tressaute, son grand bonnet sale 
dodeline allègrement à l'allure incorrecte du baudet, quand, 
las de lutter contre les velléités vagabondes de sa monture 
et désespérant de l'arrêter autrement, le <c pieux » mendiant 
se laisse choir autour du cou de l'àne dans une touchante em- 
brassade. Ils s'étaient compris et l'âne s'arrêtait. L'Asie cen- 
trale est pleine de ces notes comiques au milieu de paysages 
grandioses. 

1. Eau noire. 



1 



206 LE ROYAUME DE TAMËRLAN. 

GhOQiar. 

En Tue de Toasis de Ghouzar. — Un croquis de genre. — Le meimane khana. 

— Champs et jardins. — Vark et le touradjane. — Tchaïnik et femmes. 

— Femmes pleureuses. — Les fumeurs de nacha. — Le steppe de Ghouzar. 

— La hazar-ispand» 

Bientôt, après avoir chevauché à travers des rues bien ombra- 
gées sous les arbres fruitiers d'exubérants jardins, nous attei- 
gnons notre « manzil ». Le meimane khana^ des Faranguis est 
une petite maisonnette au coin d'un jardin de rapport. Comme 
nous n'y passerons qu'une journée, il n'est pas nécessaire de 
marquer autrement notre mécontentement de la façon dont on 
nous a traités jusqu'alors, que par des reproches mérités 
qu'Abdou-Zahir traduit fidèlement avec l'intonation voulue. 
L'effet ne tarde pas à se faire sentir; nous sommes dès lors 
traités comme des hôtes ayant droit à des égards de la part 
des autorités. « Il ne faut pas être trop doux avec les gens du 
Bokhara; ils vous prendraient facilement pour un &ne et essaye- 
raient de vous bâter. » Le mot est d'un indigène. Ne devrait- 
on pas l'appliquer quelquefois chez nous, par ces temps de 
struggle for life, en face de lutteurs sans vergogne ? 

L'oasis de Ghouzar est une des plus riantes qu'on puisse voir. 
L'eau y paraît abondante et la pluie moins rare, à cause du voi- 
sinage de la montagne. Cependant le Ghouzar-Daria, qui ali- 
mente la ville et les champs de culture des alentours, doit 
réserver une partie de ses eaux pour les besoins de l'oasis de 
Karchi, qu'il dessert pendant un ou deux mois de l'année. Au 
mois d'assad, par exemple, Ghouzar dispose de l'eau pendant 
dix jours, puis la campagne à l'est de Karchi, alternativement 
et d'après une règle établie par l'émir de Bokhara et à l'obser- 
vation de laquelle veille le mir-âb^ le distributeur des eaux, un 
des hauts fonctionnaires de l'émirat. 

Le pommier, le cerisier, le prunier, l'abricotier, l'amandier, 
le pistachier, y croissent en abondance ainsi que la vigne. Le 

1 . Maison des h6tes. 



DE GHtftABAD A SAMARKAND. 207 

riz est cultivé dans les endroits propices à cette culture exi- 
geante, dans les bas-fonds faciles à submerger. Il coûte de 
25 à 30 tengas le batmane. Celui du Hissar, qui est d'une 
qualité supérieure et qu'on apporte en quantité pour Técouler 
sur les marchés de Bokbara et de Samarkand, coûte jusqu'à 
36 tengas le batmane. Le blé, cultivé en assez forte proportion, 
vaut de 14 à 18 tengas le batmane. On y cultive encore des 
plantes oléagineuses, et la ville possède quelques savonneries 
et fabriques de chandelles, d'installation fort primitive, comme 
tous les établissements industriels de la contrée. On me dit 
que les cultures se sont étendues depuis une vingtaine d'années, 
grâce à un apport plus considérable d'eau du Daria, ce qui 
aurait permis également d'étendre la culture du riz, autrefois 
très restreinte. 

Le bazar nous a paru sale et sans autre aspect caractéris- 
tique. On y tient grand marché deux fois par semaine, mais il 
n'y a pas ici de grands saraïs servant d'entrepôt, à cause du 
voisinage de Karchi et du Chahr-i-ç&bz, vers lesquels se dirigent 
la plupart des grandes caravanes. Le bazar s'étage sur la pente 
de loess d'une rive du Daria, reliée à la rive gauche par un pont 
de bois bosselé. Tout à côté se dresse l'ar^ ou citadelle, fouillis 
hétéroclite de maisons en pisé, de mosquées en briques et de 
tombeaux, le tout entouré d*un mur en terre crénelé et percé de 
portes se fermant de deux lourds battants en bois, tachetés de 
gros clous. Au sommet du kourgâne, dominant le ravin et le 
bazar, se trouve la demeure du gouverneur ou beg de Ghouzar. 
Il a titre de touradjane, en sa qualité de fils de l'émir actuel, 
Mozaffer-Bahadour-Khân. Il se trouvait à Bokhara en ce mo- 
ment, auprès de son père, et ce n'est que six ans plus tard, 
lors de notre deuxième voyage en Bokharie, que nous pûmes, 
en lui rappelant le premier, lui donner quelques notions de la 
France, dont il voyait pour la première fois des émissaires, très 
pacifiques du reste. 

En parcourant ces villes de l'Asie centrale, où tous les 
métiers s'exercent aux yeux du promeneur attentif, où tout ce 
qui concerne la femme est aussi caché que les occupations et 



808 LE ROYAUME DE TAHËRLAN. 

les actions de l'homme le sont peu, on rencontre à chaque pas 
des contrastes frappants. Voici, au détour d'une ruelle, une 
femme hermétiquement voilée, glissant le long des murs 
comme une ombre ou une momie ambulante. Il ne lui suffit pas 
de dissimuler ses formes sous un long manteau qui la couvre 



Fig. 36. — Scène de tcbalDik (tbé). 

de la tête aux pieds, en manière de sac ; à notre approche, elle 
s'arrête effarée, se tourne le visage contre un mur et attend 
que nous l'ayons dépassée pour reprendre sa marche timide. 
Plus loin, un tchaïnik* ouvre son intérieur sans mur de façade 
aux regards du passant. Une bande de Sartes, assis en rond 

1. Etablissement de thé, un > ttaë » si l'on veut, comme on dirait chez 
nous UQ « café s. 



DE CHIRABÂD A SAMARKAND. 209 

autour d'un brasero, boivent à petites gorgées du thé très chaud 
dans des tasses en porcelaine russe. Le tchilim, mis en train 
par un gamin jaune pâle, circule à la ronde et fait grimacer et 
tousser le fumeur disparaissant dans un nuage. Deux batchas, 
jeunes danseurs aux yeux de prostituée, habillés de robes de 
soie aux couleurs éclatantes, absorbent toute l'attention du 
cercle et se font servir, les drôles, comme des filles de qualité 
dans un flirtage de taus les sens. Cette femme voilée, ces bat- 
chas, Tune bannie dans les quatre murs de son intérieur et 
dans les plis de son voile, les autres étalant au bazar le triom- 
phe d'une esthétique à rebours, sont bien l'expression d'un 
vice d'organisation sociale dont souffre le polygame qui ne voit 
dans la femme qu'une génitrice et un instrument de travail un 
peu plus noble qu'une bête de somme. Et pourtant ces femmes 
pleurent la mort de leur mari ; elles la pleurent même d'une 
façon très retentissante, comme nous avons pu nous en con- 
vaincre aujourd'hui même. En me promenant dans le jardin 
qui entoure notre maisonnette, je fus surpris d'entendre, d'une 
maison voisine, des cris plaintifs, comme des miaulements de 
voix humaines. M'étant hissé & la hauteur du mur de sépara- 
tion, je vis, à l'ombre d'un kaïragatche, des femmes assises en 
cercle. Elles écoutaient d'abord le récit rythmé d'une de leurs 
compagnes qu'elles faisaient suivre de ce miaulement plaintif 
en chœur, évidemment le refrain d'une élégie. Âbdou-Zahir, 
mieux renseigné, en effet, me dit que ces funères pleurent 
leur mari, et que voilà trois jours, selon l'usage, qu'elles se 
réunissent journellement pour chanter, de la même voix lamen- 
table, les vertus du défunt et les regrets qu'elles éprouvent 
de sa perte. A l'accent de leur douleur, il n'était pas difficile 
de sentir la mode et l'usage, le convenu et le banal de l'affec- 
tion de convention qui accompagne le défunt jusqu'à la porte 
du cimetière. 

Voici un contraste d'un autre genre. Mohammed ayant dé- 
fendu aux fidèles l'usage des liqueurs fermentées, enivrantes, 
et la nature humaine ne perdant nulle part ses droits aux vices, 
les musulmans ont leurs pochards au hachisch et à l'opium 

BIBL. DE l'EZPLOR. II. 14 



210 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

comme nous avons les nôtres à Talcool. Dans toutes les villes 
de TAsie centrale, on les rencontre quelquefois dans des 
« assommoirs » spéciaux ou dans des kalenter-khanay souvent 
dans un coin de tchaïnik ou au seuil de leur porte, cuvant le 
nacha ou l'opium ou fumant le nctcha et le mâsi ^ dans le tchi^ 
lim. Ils ont le teint jaune et les yeux caves ; leur figure est Urée 
dans un rictus de divana, et leur cerveau est en proie aux diva- 
gations et aux insanités du délire gai du- hachischine ou de la 
morphine. Presque tous les derviches nakehbendi* sont des 
fumeurs de nacha, et ce n'est pas sans raison qu'on leur donne 
le nom de divana ou douvana, c'est-à-dire de fou. Mais comme 
les fous sont marqués du doigt d'Allah et respectés plutôt que 
relégués au-dessous du commun, les uns et les autres sont 
plutôt un « objet » de faveur et de superstitieuse condescen- 
dance que d'aversion et de mépris. 

Nous sommes à 5 tachs de Karchi. La route, une route d'ar- 
bas, court dans la plaine au milieu des cultures sèches qui se 
continuent sans interruption jusqu'à la ville. Au sortir de 
Ghouzar, nous voyons une foule d'individus, réquisitionnés par 
les aksakals des villages intéressés, occupés à réparer la digue 
d'un canal que le courant fort et oblique du Daria avait rongée 
et précipitée dans la rivière, de quelques mètres plus basse. 
La route est très animée; des piétons, des caravanes, des cava- 
liers à cheval et à âne, nombreux, se dirigent sur Ghouzar pour 
le marché du lendemain. Du plus loin qu'ils nous reconnaissent 
pour des Européens, nous prenant pour des Russes, les juifs, 
reconnaissables à leurs païssés et à une petite calotte de prêtre 
officiant, descendent de cheval ou plus souvent d'âne, s'arrêtent 
et adressent des compliments avec un affectueux sourire. Les 
saraïs, le long de la route, sont bondés de voyageurs et de bêtes 
de somme. 

Le steppe est déjà jaune ; l'herbe commence à se dessécher 

1. Nachay hachisch fait de chaavre indien ; tndsi, galles du chêne et du 
pistachier. 

2. Ordre religieux de derviches très répandu. Le tombeau de leur saint 
patron se trouve près de Rokhara. 



DE GHIRABAD A SAMARKAND. 211 

SOUS le soleil trop chaud, et les fleurs, d'une floraison hâtive et 
courte, ont déjà disparu. Seuls Tarmoise aux tons glauques et 
poussiéreux et le hazar-ispand^j d'un vert plus intense, tran- 
chent sur le sol jauni dont les pluies passagères n'arrivent déjà 
plus à fermer les crevasses. 

Trois semaines de printemps et d'exubérance de végétation 
naine, puis le steppe retombe dans la poussière sous le feu 
ardent d'un soleil de plomb. Le hazar-ispand est une des 
plantes les plus répandues de l'Asie. Les indigènes lui attribuent 
toute sorte de vertus thérapeutiques, entre autres celle de 
guérir de la fièvre. Pour cela, ils font griller l'herbe sur une 
plaque de fer ou dans une marmite, et soumettent tout le corps 
à une fumigation désagréable par l'odeur méphitique que 
dégage la plante. Us mangent également la graine sèche pour 
combattre certaines maladies internes. 

Nous voyons de-ci de-là dans la plaine s'élever des tépés ou 
kourg&nes de loess, évidemment l'œuvre de main d'hommes 
comme ceux que nous avons trouvés dans la vallée du Sour- 
khane. 

Nous exerçons sans succès le tir de nos revolvers sur une 
bande de vautours gypaètes, au crâne chauve, à la livrée cen- 
drée; ils sont attablés autour d'une charogne de chameau, 
qu'ils empêcheront d'empester l'air. 

À mi-chemin, le village de Jangui-kent. Le jeune beg de 
Karchi, nouvellement installé, nous reçoit par un de ses délé- 
gués avec toutes sortes de gracieusetés, telles que dasterkhanes 
nombreux, envoi de djiguites à notre rencontre et force com- 
pliments de bienvenue. 

Bientôt les cultures du steppe font place aux jardins fruitiers 
et aux faubourgs de la ville. Nous traversons le kichlak de 
Takhtapoul. Des champs immenses de pavots ou makou^s'élen- 
dent à droite et à gauche. Les tiges, hautes de 1 mètre et 
demi, portent de grosses fleurs blanches ou violettes, qui 



1. L*herbe a aux mille remèdes », Peganum fiarmala. 

2. Tabac se dit tam makou^ corruption du mot tabacou. 



242 LE ROYAUME DE TAMERLÂN.. 

appellent des légions d'insectes bourdonnant et frissonnant 
sous la brise . 

Une pluie chaude fuit devant le vent du sud-ouest, et des 
éclairs de chaleur sillonnent le ciel de la nuit ascendante, lors- 
que, au galop de nos bons petits chevaux, nous regagnons le 
meimane khana de Karcbi que, trente-six jours auparavant, 
nous avions quitté pour visiter les bords de l'Amou-Daria. 

A Karchi. 

Retour à Karchi. — Musique et danse indigènes. — Un hammam bokhare. 
— L'ours et le Bohémien. — Un jardin public. — Un agronome de 
quatre-vingt-douze ans. 

Notre séjour à Karchi doit durer le temps que mettra un 
djiguite, porteur d'une lettre au général Kauffmann, pour aller 
et revenir de Samarkand, soit au moins quatre ou cinq jours. 
Ces estafettes de choix montent des chevaux excellents et font 
jusqu'à 80 et iOO verstes par jour. Ils mettent leur amour-propre 
à faire la route dans le moins de temps possible ; c'est leur 
façon de se distinguer au service du beg. De la réponse que 
nous donnera le général Kauffmann dépendra la direction que 
nous prendrons ensuite, sur Bokhara ou sur le Ghahr-i-ç&bz. 

Entre temps, nous avons des loisirs pour compléter nos 
études. Les excursions aux environs de Karchi enrichissent mes 
collections d'histoire naturelle, et nos courses à travers la ville 
fournissent plus d'une observation ethnographique intéressante. 
Je regrette bien que le cadre exigu de cet ouvrage ne me per- 
mette pas d'entrer dans le détail, car quoique divers auteurs, 
notamment Schuyler et Maêff, aient déjà décrit quelques villes 
du Bokhara, il y a toujours des observations curieuses et nou- 
velles à faire. Et puis chaque observateur y met bien un peu de 
ce complément personnel, quoi qu'il fasse pour l'éviter, et nous 
montre, s'il n'y prend garde, facilement les hommes et les 
choses à travers le gros ou le petit bout d'une lorgnette senti- 
mentale ou pittoresque. 

Le jeune beg de Karchi nous fit toutes sortes d'amabilités, 



DE GHIRABAD A SAMARKAND. 213 

sans doute pour effacer Teffet de l'accueil négligé que nous 
avait fait celui de Chirahad. Chaque matin , et souvent dans la 
journée, il dépéchait des mirakhours^ dignitaires de sa cour, 
pour s'enquérir de Tétat de notre santé, de la qualité de notre 
sommeil, de notre appétit, etc., laissant percer le désir que 
nous en fassions part aux autorités russes et l'appréhension de 
voir notre satisfaction au-dessous de son désir. 

Il nous envoya ses danseurs et, trois heures durant, sous 
l'auvent de notre maison, éclairée par des lanternes et des 
torches promenées devant les danseurs par des domestiques 
ad hoc, nous pûmes étudier le jeu et la mimique des batchas 
de qualité. Quelques-uns de ceux-ci sont habillés comme des 
femmes et tous de khalats de kanaouss aux riches couleurs. 
Dans un coin, assis en demi-cercle, cinq « frappeurs de tam- 
bours de basque ». Les instruments sont garnis d'anneaux mé- 
talliques résonnants, et chauffent constamment au-dessus de 
réchauds, même pendant le jeu, afin que la peau soit tendue et 
donne une note plus aigué. Ces cinq artistes mènent le rythme 
de la danse et mêlent, de-ci de-là, le chant à l'étourdissant 
tintamarre de leurs peaux d'&ne. J'appelle chant ces bizarres 
mélodies sartes qu'une oreille délicate, se souvenant de la 
danse des sylphes de Berlioz ou d'un menuet de Bocherini, 
qualifierait d'horribles, si toutefois elle oubliait que ce genre 
d'esthétique varie avec la latitude et la longitude. La danse 
elle-même, à part quelques figures lestes et reptiliennes, n'a 
rien de gracieux, à nos yeux du moins, car les indigènes dévo- 
rent les batchas des leurs. Et pour que nul trait de leur phy- 
sionomie ne leur soit perdu, les porteurs de torche promènent 
leurs lumignons fumeux constamment devant le visage des 
batchas, en suivant tous leurs mouvements. 

Ce sont des déhanchements sur place, des mouvements sac- 
cadés, épileptiformes, des bras, de la tête, des épaules et des 
mains, et qui n'ont rien du charme étrange, hiératique, de la 
danse du gamelang javanais, à laquelle on pourrait les com- 
parer. Puis, des tourbillonnements, à la façon des derviches 
tourneurs, sur place, de plus en plus rapides, furieux, soutenus 



214 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

par le fortissimo des tambours tutti en roulement continu. Le 
rythme change à chaque figure et passe du deux-quatre au 
trois-quatre et au six-huit, en variant du lento à Vallegrissimo. 
Parfois le batcha termine la figure par une culbute sur les 
mains, retombe sur les pieds en face du spectateur qu'il salue, 
et se retire dans le rang, pour céder la place à un camarade ou 
à un pas de deux. J'ai noté jusqu'à onze figures dans une seule 
danse. J'imagine que ce genre de chorégraphie n'aurait qu'un 
succès partiel chez nous. 

Un jour, nous allâmes au hammam. Contrairement au no- 
made, le Sarte aime beaucoup le bain et le massage. L'établisse- 
ment dans lequel on nous mena avait été préalablement consigné 
au public; la veille, le beg avait même donné l'ordre de finir 
certaines réparations d'urgence. Nous entrâmes d'abord dans 
une grande pièce où, des deux côtés d'un couloir en contre- 
bas, s'élevaient des plates-formes recouvertes de tapis ; c'est le 
vestiariiim. Du plafond coupole pendent un lampadaire à quatre 
becs, jetant une lumière fumeuse et sépulcrale, puis, au pour- 
tour, en étendard, des pagnes et des serviettes multicolores à 
sécher. Des niches, dans le mur, reçoivent les menus objets. 
Passant ensuite dans le frigidarium, le tepidarium et enfin 
dans le callidarium, on se trouve dans une pièce coupolée, 
percée au sommet de la voûte d'une petite ouverture par où 
filtre la lumière brumeuse du jour. Le plancher brûle la plante 
des pieds. Au milieu de la pièce, un bassin avec de l'eau chaude ; 
dans de riches fontaines, au pourtour, de l'eau à des tempé- 
ratures croissantes, au degré de résistance du baigneur. Des 
portes basses donnent accès à des chambres latérales : une 
chambre de prière avec la keblah et les salles de massage. Le 
masseur, ruisselant d'eau, étend un drap par terre, nous en- 
toure les reins d'un large pagne et nous fait coucher sur le 
ventre avec im coussinet sous le front. Il commence par le dos, 
remonte au cou et descend aux bras jusqu'aux doigts. Il presse 
et travaille les muscles dans la direction centrifuge ; puis, les 
bras finis, il passe aux membres inférieurs jusqu'à la plante des 
pieds. De temps à autre, il jette un peu d'eau froide sur les 



DE GHIRABAO A SAMARKAND. 215 

muscles, qui glissent sous la pression de sa main. Il monte, de 
deux pieds, sur vos reins et, de tout le poids de son corps, se 
laisse glisser de la plante des pieds le long de votre r&ble. Puis, 
de pile, il vous travaille de face, dans le môme ordre, habile- 
ment, artistement. 

11 sue, souffle, siffle, respire bruyamment, ahane et geint 
comme le boulanger au pétrin. Le massage fini, il vous ploie 
comme un mannequin, vous tire les doigts des mains et des 
pieds, et vous disloque les jointures jusqu'au « crac » définitif. 
Et on se laisse faire, car tout à Theure, quand ce « bourreau » 
bienfaisant aura lavé à grande eau voire « cadavre» malaxé, 
bouchonné au savon et inondé de seaux d'eau tiède; après que, 
dans une sortie lente et graduelle, le corps se sera habitué à la 
fraîcheur relative du vestiarium, ce cadavre reprendra une vie 
nouvelle et se sentira envahi par un bien-ôtre spécial que le 
voyageur goûte plus que tout autre mortel. Une tasse de thé 
vert et une bouffée de tchilim, servies au bon moment, com- 
plètent notre souvenir réconfortant du hammam de Karchi et 
de ses masseurs habiles. 

Rentrés au logis, nous trouvons dans la cour un Loulli^ 
(Tzigane), qui traînait avec lui un ours à ongles blancs {Ursus 
Ieuconyx)f d'une espèce assez rare. Après lui avoir arraché 
toutes les dents, il lui fait exécuter dans les bazars des danses 
et des simulacres de lutte, que le pauvre édenté subit stoïque- 
ment, en se laissant vaincre de la meilleure grâce du monde. 

Un autre jour, une promenade par la ville nous mène à un 
grand jardin public, sorte de square planté de beaux arbres. 
Ce jardin est orné, sur un des côtés, d'une belle mosquée an- 
cienne, dont la façade est tapissée de briques émaillées. 
D'après un moullah de l'endroit, elle aurait été construite, il y 
a quatre cents ans, par Mir-Bikaï-Batour, alors chef de la ville. 
En face, sur le terre-plein, s'élève une construction octogonale, 
percée de fenêtres et de quatre portes aux points cardinaux. 

1 . Les Bohémiens portent encore le nom de Dzouguis, Loullis ou Mazan- 
gués. Us s'adonnent à la môme vie nomade et aux mômes occupations que 
ceux d*Rurope. 



216 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Cet édifice sert à la prière des moullahs et à l'invitation à la 
prière qu'ils adressent à la foule quand, deux fois par an, celle- 
ci accourt en pèlerinage au lieu saint. En ce moment, la foule 
pieuse est remplacée par des bandes de fainéants qui se pré- 
lassent à l'ombre des tchinars, et de mendiants que nous avons 
à nos trousses. Dans un coin du jardin, un vieil ichâne, homme 
pieux et vénéré pour ses vertus, a élu domicile dans une petite 
masure où il mène une vie d'anachorète. Nous lui faisons 
adresser par Abdou-Zahir les compliments de deux Faranguîs 
rendant hommage à ses vertus. L'ichâne répond par des remer- 
ciements, en ajoutant qu'il va prier Dieu pour donner bonne 
santé aux Faranguis touras. 

Nous visitons encore des fabriques de kanaouss de tapis (les 
meilleurs viennent de Barchi, près de Kerki, et sont fabriqués 
par des femmes turcomanes), de poteries et des forges indi- 
gènes. Les métiers sont primitifs et le travail est long ; la 
main-d'œuvre est à très bon marché. 

Nous reçûmes la visite du vieillard le plus âgé de la ville. Ce 
respectable aksakal accusait quatre-vingt-douze ans et avait nom 
Nikadam-Djanbegui. Il portait très allègrement son âge et me 
donna de fort intéressants renseignements sur les cultures et le 
régime des eaux, régime actuel et sur ce qu'il était autrefois. 
Les renseignements concordent pour constater une recrudes- 
cence dans le débit des rivières depuis une quinzaine d^années. 
On l'attribue à des froids plus intenses et à des tombées de 
neige plus considérables dans la montagne. Nikadam me dit 
que les vents du sud et du sud-est leur apportent de la pluie des 
montagnes de l'Afghanistan, ce qui est probablement la vérité. 
En effet, les vents du sud-sud-est et du sud-ouest, prédominants 
à cette époque de l'année (qui est la fin de la saison pluvieuse 
dans la plaine avoisinant la montagne), se chargent de vapeur 
d'eau sur les contreforts de l'Hindou-Kouch, où les neiges sont 
en train de fondre. Passant au-dessus de la plaine ardente de la 
Bactriane, ils viennent se heurter et se refroidir au contact des 
montagnes de Baïssoune, du Hissar et du Hazret-i-soultane. 
La condensation y amène des pluies fréquentes, que les cou- 



DE GHIRABAD A SAMARKAND. 217 

rants bas, secondaires, dirigés par les accidents orographiques, 
\ont porter aux oasis avoisinantes de la plaine. À Samarkand 
déjà, l'interposition d'une chaîne de montagnes secondaire» 
comme le Samarkand-taou, est suffisante pour déterminer un 
autre régime des vents et des conditions hygrométriques de 
Tair différentes de celles de Karchi autant que de celles de 
Tachkent et de Bokhara. 

Trois jours après son départ de Karchi, notre djiguite de 
Samarkand est de retour avec un télégramme de Tachkent. 
Nous apprenons la maladie du général KauCTmann, maladie qui 
devait, quelque temps après, l'enlever à la vice-royauté d'un 
pays qu'il avait organisé avec tant d'intelligence et d'habileté. 
Le pays n'oubliera point les bienfaits du grand pacificateur de 
l'Asie centrale. 

Notre résolution prise de rentrer à Samarkand par Ghahr et 
Kitftb, nous remettons la visite de Bokhara à des jours meil- 
leurs, et, le 4 mai, nous sortons de Karchi par la route de 
Chahr-i-çâbz, c'est-à-dire vers l'est. Nous avons, comme c'est 
l'usage dans le Bokhara, échangé des cadeaux avec le beg et 
récompensé, selon leur mérite, ses serviteurs, qui furent en 
partie les nôtres. Le beg est content, dit-il, que nous le soyons. 
Tout le monde est content! Gela n'arrive qu'en Bokharie. 

Vers Ghahr^i-çâbs. 

La lèpre et les mahhaous. — Cultures. — Course à la chèvre ou baîga 
et Abdou-Zahir. — Un exode de sédentaires. 

• 

Nous avons 30 verstes à faire jusqu'au saraî de Tchièm, notre 
étape d'aujourd'hui • La pluie intermittente des dernières jour- 
nées a détrempé le sol argileux et nous chevauchons le plus 
souvent dans des mares fétides où le cheval enfonce jusqu'au- 
dessus du genou. Sur le bord de la route et de la boue, au sortir 
de Karchi, on voit accroupies des femmes, immobiles comme 
des bornes, jusqu'à ce qu'au passage elles tendent au cavalier une 
sébile au bout d'un bras défaillant. Elles implorent la charité : 
Siiaouy toural Silaou, toural comme les malheureux prison- 



218 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

niers du sindone. Et lorsqu'on fixe plus attentivement ces figures 
hftves et décharnées, ces physiononoies jeunes quelquefois, que 
d'aucunes ne se donnent plus la peine de cacher sous le pa- 
randja, on reconnaît, aux plaques violfttres et aux taches rou- 
ge&tres qui les défigurent, le mal terrible, la lèpre, dont elles 
sont atteintes. Les makhaous ne font plus partie de la société 
de leurs concitoyens ; ils sont éliminés, ils meurent pour tous 
ceux qui les entouraient d'affection et d'amitié. Ils ne peuvent 
vivre que parmi ceux qui, comme eux, sont atteints de la ter- 
rible maladie dont la science, jusqu'à ce jour, n'a pu encore 
trouver la guérîson\ Là, dans le makhaou kichlak, ils sont 
relégués dans un village solitaire, se marient entre eux et 
transmettent à leurs enfants, avec la sébile et le bâton du 
mendiant, le germe de leur terrible maladie. Ces parias sont 
fréquents en Asie centrale. Il y a des makhaous kichlaks aux 
environs de toutes les grandes villes et des lépreuses mendiant 
sur toutes les routes fréquentées aux approches de ces villes. 
La léproserie de Karchi, située au nord de la ville, compte, me 
dit-on, jusqu'à cent cinquante foyers. 

Au fur et à mesure que nous avançons dans la direction de 
Tchiraktchi, les jardins diminuent et les cultures, puis le steppe 
salin leur succède. À gauche, sans interruption, s'étend, le long 
du Kachga-Darya, la bande verte des {kichlaks éparpillés dans 
la verdure intense des arbres fruitiers, des mûriers, des kalra- 
gatches, d'où s'élancent les beaux peupliers bolleana. Par en- 
droits, le steppe, parsemé de peganum, est recouvert d'un 
tapis violet sans fin d'une espèce de cardamine à l'inflorescence 
touffue et fraîche. Les cultures de blé prédominent à cette 
époque. La tige est haute et thalle jusqu'à vingt fois, mais 
l'épi n'est pas aussi fourni que celui de nos variétés cultivées. 

1 . Voir Médecins et médecine en Asie centrale, loc. cit — 11 serait fort 
désirable qu'un spécialiste entreprit Télude détaillée et complète de cette 
maladie que nous lègue le moyen âge et qui semble en ce moment 
(avril 1890) entrer en recrudescence dans certains pays, notamment en 
Nouvelle-Calédonie. Le Turkestan présenterait un champ d'étude acces- 
sible, et surtout un grand nombre de cas à observer dans d'assez faciles 
conditions d'expérience. 



DE CHtRABAD A SAMARKAND. 919 

La rouille et l'ergot ont envahi une bonne partie des cultures 
et le djaoudar-bowdaî, qui donne un grain noirâtre et une 
farine de mauvaise qualité, déprécie fortement la qualité de la 
récolte. 

Il m'arrive d'entrer dans un champ de blé et d'en sortir 
les bottes saupoudrées de la poudre rouge des spores d>ct- 
dium. 

Toute cette contrée, jusqu'à Tchiraktchi, est occupée par des 



Fig. Ï7. — Carav&De-earal de Tchièm. 

Ouzbegs Saraï, sédentaires et agriculteurs, au type mogololde 
très prononcé. 

A 4 heures de l'après-midi, nous descendons au saraî de 
Tchièm, village situé au bord du Kachga-Daria, oîi le beg de 
Karchi nous a fait préparer un dernier gîte, car demain nous 
entrerons dans le begtsvo^ de Tchiraktchi. Par une atteotion 
délicate, nous trouvons même des couteaux et des fourchettes 
russes, ce dont, au besoin, nous aurions pu nous passer, habi- 
tués comme nous l'étions depuis longtemps à nous servir de 
nos doigts, à la façon indigène. 

Et qu'on me permette de faire remarquer qu'il est générale- 

{. GouveraemeDt. 



220 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

ment préférable pour le voyageur, explorateur scientifique ou 
autre, de se faire, autant que possible, à la vie des indigènes, 
de s'habiller et de vivre comme eux, car il lui sera plus facile 
d'entrer en contact immédiat avec eux et de profiter souvent 
d'avantages de toute sorte qu'il finira par apprécier très vite. 

A quelque distance de Tchièm, nous rencontrons, assis en 
rond sur le gazon d'un pré, une douzaine d'Ouzbegs occupés k 
pleurer, dans un chant lamentable, un des leurs qui vient de 
mourir. Il n'y a pas, chez le Kirghiz et l'Ouzbeg, de cérémonie 
funéraire sans réjouissances des vivants en l'honneur du mort. 
On sert des repas copieux à ceux qui sont accourus des kichlaks 
ou des aouls voisins, et l'on organise une baîga, une course à 
la chèvre. Aussi, tout près de là, dans un bas-fond servant de 
champ de course, voyons-nous une bande de jeunes Ouzbegs 
s'adonner à leur sport favori, galoper après le cavalier qui essaye 
de leur soustraire la chèvre, la lui arracher, s'ils le peuvent, la 
jeler par terre, la ramasser au galop, et essayer, à leur tour, 
pour être vainqueur, de parcourir en rond une certaine distance 
sans être dessaisi de l'enjeu. Notre Abdou-Zahir, grand amateur 
de ces courses qu'on organise souvent à Samarkand, et confiant 
dans les qualités de son cheval et les siennes, crut l'occasion 
bonne pour montrer son adresse et remporter facilement le 
prix. L'air supérieur, il s'avance au petit trot et se mêle à la 
foule des Ouzbegs. Nous le voyons s'emparer de la chèvre, la 
mettre en travers du pommeau de la selle et sous une jambe, 
puis talonner son cheval pour faire le tour réglementaire. Mais 
les Ouzbegs ne l'entendent point ainsi. Deux des leurs le 
rejoignent au galop, chacun d'un côté de son cheval, puis, avant 
que nous eussions vu la manœuvre, voilà ce brave Abdou- 
Zahir assis par terre, derrière son cheval, tandis que l'un des 
Ouzbegs, emporte la chèvre au milieu de ses camarades. Le 
cheval d'Abdou nous revient en hennissant, puis son proprié- 
taire, piteusement, clopin-clopant, une main sur la partie de 
son corps malade et riant jaune. 

Et Roustem, dans son baragouin russo-turc, nous explique 
que Zahir, n'ayant «pas donné de kopeck », c'est-à-dire n'ayant 



DE CUIRABAD A SAMARKAND. 321 

pas payé son enjeu, et que les Ouzbegs étant des ichaitanes*, 
on lui a joué un mauvais tour. Que les deux cavaliers ont pris 
chacun une patte de la chèvre, puis, tournant bride, ont désar- 
çonné notre Abdou comme un vulgaire novice. Cependant, tout 
le monde rit: les Ouzbegs, de la déconfiture de leur concurrent 



Fig. 3B. — Coarse à la cbèTre. 

samarkandi; nous, de la mine piteuse du présomptueux Zahir, 
parti si fièrement, et Abdou pour se donner une contenance. Il 
en sera quitte pour une position fatigante en selle et le sou- 
venir cuisant d'une ridicule défaite. 

A quelques verstes plus loin, on remarque les traces de 
grands aryks h bords élevés; puis, autour d'un kourg&ne en 
ruines, les restes d'un ancien kichlak assez étendu. C'est 



222 LE ROYAUME DE TâMËRLAN. 

Kamal-kourgàne, kichlak très florissant, avec un volosnoï^^ il 
y a une quinzaine d'années, mais que les habitants ont été forcés 
d'abandonner, parce que le manque d'eau avait rendu la culture 
de plus en plus restreinte et difficile. Ils ont émigré, cherché 
et trouvé un endroit plus propice vers Jakabag, du côté de la 
montagne. Voici donc un exemple récent d'un fait qui a dû se 
produire souvent en Asie centrale et qui aide à nous expliquer 
le déplacement de fractions importantes de la population, 
déplacement forcé par suite de la pénurie d'eau, et, par là, des 
moyens d'existence. La cité de Maour (Merv), à un moment 
donné de son histoire, a subi le même sort par suite de la dévia- 
tion ruineuse des eaux du Mourgàb par un conquérant farouche, 
et nous pensons que l'abandon des villes de la vallée du Sour- 
khâne est dû à la même cause. 

Tchiraktchi. 

Le koum-ichakar ou sucre d'alhagi. — Réception et guérison. — Une visite 

au touradjane. — Rivières débordées. 

A Karabag, grand kichlak enfoui dans la verdure et animé 
d'un petit bazar, nous quittons le begstvo de Karchi pour entrer 
dans les domaines administratifs du touradjane de Tchiraktchi. 
Au fur et à mesure que nous avançons dans cette crique de 
montagne qui est le Ghahr-i-çàbz, les cultures augmentent et 
deviennent plus exubérantes. Toute la contrée n'est qu'un im- 
mense grenier d'abondance où prospèrent le blé, l'orge, la 
luzerne, le lin, le sésame, le tabac, le pavot, le millet, etc. 
Aussi bien l'humidité est-elle grande et l'eau courante répandue 
à profusion par les aryks, gorgés du précieux liquide qu'en- 
voient si abondamment les contreforts du Hazret-i-soultane. La 
route, détrempée par les pluies et le trop-plein des aryks, n'est 
qu'une série de mares boueuses et profondes où se perd le 
pied des chevaux et glisse celui du chameau en lui rendant la 
marche des plus difficiles. 

On estime alors les avantages que présentent les arbas indi- 

1 . Chef de circonscription. 



DE CHIRABAD A SAMARKAND. 223 

gènes, légères voitures tout en bois, munies de roues sans 
bandage, de 3 mètres de diamètre, qui ne versent jamais et 
traversent, sans accident pour leur charge, les bras de rivières 
et les mares des mes et des routes souvent tout aussi pro- 
fondes. 

Le touradjane, prévenu de l'arrivée des Faranguis, a dépêché 
à noire rencontre le kourbachi', muni d'une hachette en acier, 



Fig. 39. — Voiture iDdigène (arba). 

insigne de sa dignité. Il est accompagné d'un tocksaba coiffé 
d'un volumineux turban immaculé, et habillé d'un khalat rouge 
et jaune. A l'entrée de la ville, un divana, grisé de hachisch, 
la tète couverte d'une tignasse de longs cheveux ébouriffés, 
nous souhaite également la bienvenue par le salut de Moham- 
med. On nous a préparé un logement dans une masure remplie 
de puces, à l'entrée même de la forteresse. On nous sert, en 
dehors du sucre blanc de provenance russe et du sucre en cas- 
sonade, une sorte de poudre de premier jet qu'ils appellent 
koum-tchakar , c'est-à-dire poussière de sucre, et qu'on dit 
introduite en petite quantité par les Hindous de i'Hindoustan. 

J'ajoute qu'en dehors de ces variétés dont les indigènes sont 

i. Chef de la police. 



224 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

extrêmement friands, on vend dans les bazars une sorte de 
manne végétale du nom de khorr-tchakar ^ c'est-à-dire de 
« sucre d'épineux », et qui n*est autre que la tarandjobine 
ou gouzendjébine des droguistes. Cette manne est récoltée en 
petits grumeaux pareils à de la gomme arabique « comme du 
givrer sur la plante appelée yan-/a^, qui est le vulgaire Alhagi 
camelorum. Les conditions de la récolte sont assez curieuses 
pour qu'on s'y arrête un instant. Le khorr-tchakar ne se trouve 
que dans certaines régions privilégiées du steppe, notamment 
dans les monts Noura-taou, près de Djizak. On le récolte sur- 
tout au mois de soumboulà (août). Pour cela, on attend une 
matinée sans soleil, après une pluie nocturne ; on étend par 
terre un linge sous les plantes qu'on secoue de façon à faire 
tomber la manne. Celle-ci, d'après les indigènes, serait un 
cadeau d'Allah tombé du ciel, et d'après les savants du pays, 
l'excrétion d'un insecte qui se nourrit de l'écorce de l'alhagi 
et dépose son produit en petites gouttelettes le long de la tige. 
Par suite de la pluie ou du soleil, les gouttelettes se réuniraient 
à la pointe des épines et tomberaient par terre si on ne les 
récoltait pas sur un linge. D'après M. Ochanine, le célèbre 
entomologue de Tachkent, la tarandjobine pourrait bien être 
un produit de sécrétion des nombreux aphides qui habitent la 
tige de l'alhagi. 

Toujours est-il que le mode d'origine n'en est pas encore 
connu, et que cette substance, d'après les analyses que M. Ha- 
quenne a faites des échantillons que j'ai rapportés, contient de 
la mélézitose en forte proportion. 

A peine installés dans notre habitacle que, sans doute, quel- 
que savetier indigène a abandonné précipitamment à notre 
intention, sur l'ordre du touradjane, le kourbachi, qui était 
chargé de porter au seigneur de l'endroit nos compliments, 
revient en disant que le touradjane souffre depuis longtemps 
d'une fièvre rebelle et qu'il serait bien aise de trouver du sou- 
lagement par les drogues que certainement nous avons avec 
nous. Je lui donne un nombre suffisant de gouttes de Koene, 
et, peu de temps après, le tocksaba vint annoncer que le tou- 



DE GHIRABAD A SAMARKAND. 225 

radjane en a fait usage et qu'il se trouve déjà mieux ! Que de 
méfaits, en paroles et en actions, se commettent au nom du sei- 
gneur par ses courtisans ! 

Dans la matinée du lendemain, le kourbachi, en grand gala, 
un formidable pistolet plaqué d'argent et sa hache d'acier à la 
ceinture, vint nous prendre pour nous conduire à la forteresse, 
auprès du touradjane. Âpres avoir franchi la porte d'entrée 
percée dans une muraille d'enceinte en pisé, haute et crénelée, 
nous traversons deux ou trois cours et, par un grand nombre 
de détours, on nous mène à la salle de réception. C'est une 
simple baraque en crépi, blanchie à la chaux, percée de trois 
portes ouvertes par lesquelles, dès l'entrée dans la cour, on voit 
le touradjane, assis sur une chaise contre une table, attendant 
les Faranguis touras. Une haie de personnages richement vôtus, 
porteurs de bâtons, s'alignent devant la porte d'entrée et 
s'ébranle à notre approche pour nous précéder auprès du tou- 
radjane. Ce sont les saourbachis et les odattchis ; les premiers, 
« exécuteurs des ordres », munis d'un bâton jaune ; les seconds, 
<c éclaireurs et chambellans », portant un bâton rouge et noir. 
Quand le touradjane sort de sa forteresse, ce qu'il fait rarement, 
il est accompagné de deux odaïtchis qui crient à la foule : 
« Regarde, écoute ! Pour le bonheur du toura, que Dieu donne 
longue vie et prospérité à son peuple ! » Le premier des odatt- 
chis de l'émir, à Bokhara, est le chigaoul et porte un bâton 
doré. 

Le touradjane, assis au bout de la table, devant une nappe 
recouverte de plats et du dasterkhane, nous fait signe de prendre 
place à ses côtés. On se sert la main à l'européenne. C'est un 
jeune homme de seize à vingt ans, à la physionomie hébétée, 
mélange d'Ouzbeg et de Tadjik, aux yeux noirs et sans expres- 
sion, les lèvres épaisses, tombantes, le nez peu saillant, la 
barbe noire naissante, le teint bilieux et fiévreux, l'air apathique 
et autoritaire à la fois. On sert un lunch abondant. Cependant 
le toura est d'un laconisme déconcertant. Aucune question, 
aucune curiosité de n'importe quoi. Nous essayons de ré- 
veiller son intérêt en lui parlant de l'Europe, de la France ; 

BIBL. DB L'CXPLOR. II. 15 



226 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

nous vantons les beautés et la richesse de son pays. Rien n'y 
fait. A chaque chute de phrase et d'idée, il ^i:Khoub!^ puis 
encore « khoub I » sans changer son attitude ni l'expression de 
sa figure. C'est à désespérer un juge d'instruction. Après une 
demi-heure de cette conversation unilatérale, nous repartons 
avec le même cérémonial, accompagnés jusqu'à la porte par le 
touradjane, qui nous adresse un dernier « khoub ! » avant de se 
retirer dans ses appartements. On sait qu'en Orient la sobriété 
de paroles est un signe de distinction ; mais, poussée à ce point, 
la distinction change de nom. On dit ce fils de roi dévot et fana- 
tique de religion ; on se demande quelle intelligence il peut 
avoir de ses administrés et de quelle affection de leur part il 
peut être entouré. 

La route continue au nord-est, à travers un pays un peu plus 
accidenté. Mais voici notre caravane arrêtée en face du kichlak 
de TezAb-Kenti*, au bord de la rivière Rizil-sou, impétueuse et 
débordée. Un cavalier t&te le gué et la force du courant : nos 
chevaux de bftt, chargés, seraient évidemment entraînés. On 
essaye d'une arba à vide : elle résiste. Aussi mettons- nous nos 
bibelots sur l'arba, après y avoir entassé préalablement une 
couche de foin, afin de les exhausser au-dessus du niveau de 
Teau. Après trois voyages, aller et retour, sans accident et 
deux heures de travail, toute la caravane se trouve sur la rive 
opposée. Un peu plus loin, l'Ak-Daria, gonflé également, nous 
donne moins de mal, car l'eau, entraînée par un fort courant, 
baisse à vue d'œil. C'est ainsi qu'on peut voir, en Asie centrale, 
des caravanes, des voyageurs, attendre sur le rivage, deux 
heures, trois heures, que la rivière se soit « écoulée » pour leur 
permettre le passage. 

Au kichlak de Chamatane, le « volosnoï » nous reçoit dans 
un kourgàne élevé qui a servi de forteresse autrefois, quand le 
Chahr-i-çftbz appartenait à Djoura-Beg et à Baba-Beg. Ces deux 
gouverneurs de Chahr et Kitab, après avoir vaillamment résisté 
aux Russes en inondant tout le pays et en combattant les armes 

i. Bien! — 2. « Village où Teau court vile. » 



DE CHIRàBAD a SAMARKAND. 227 

à la main, finirent par se voir menacés davantage par les 
intrigues de Témir de Bokhara et passèrent aux Russes. Ils les 
servent depuis fidèlement, comme colonels, dans Tarmée du 
Turkeslan*. 

Dès Chamatane, le pays n'est plus qu'un immense bouquet 
de verdure. Une végétation exubérante couvre le Chahr-i-çâbz 
d'un vaste jardin, qui en fait le joyau de la couronne de l'émir. 
Aussi, chaque année, l'émir vient-il passer quelques mois à 
Ghabr, dont le climat délicieux en été est incomparablement 
plus sdn, malgré les fièvres qui ne doivent pas être rares. Mais 
l'abondance et la qualité de l'eau préservent davantage le 
Chahr-i-c&bz des fièvres typhoïdes, de la dysenterie, des ma- 
ladies parasitaires, telles que le richta ou filaire de Médine, si 
fréquentes dans le Bokhara. Cependant je constate des cas nom- 
breux de maladies du cuir chevelu par suite de la malpropreté, 
la présence de la maladie sarte (bouton d'Alep ou clou de 
Biskra) et, sur la figure de quelques individus, les traces, géné- 
ralement profondes, de la petite vérole. Cette race d'Ouzbegs 
est incomparablement plus solide que les Sartes des villes, d'ori- 
gine aryenne, abâtardis et déchus au physique et au moral. 

Nous chevauchons maintenant sur une route large, détrem- 
pée, entre deux murs de pisé sans fin qui enclosent les jardins 
de la ville de Chahr. A gauche, à quelque distance des portes 
de la capitale, un immense jardin, entouré d'une haute mu- 
raille crénelée sans aucune ornementation, reçoit en été l'émir 
et son nombreux cortège de femmes, de valetaille et de cour- 
tisans. 

Le jour tombe, la fraîcheur envahit l'ombre plus égale de la 
route. Dans un déchirement du dôme de verdure apparaît, au 
fond, la cime altière du Hazret-i-soultane. Le massif géant est 
entouré de larges nuages dorés et habillé de Thermine des 
neiges et des pans dorés par le soleil couchant comme une 

1. On trouvera une des premières descriptions du Chahr-i-çâbz par 
Djoura-Beg et Baba-Beg eux-mêmes dans l'Annuaire du Turkcstan {Tour- 
kest, léjégodnik, II, 1873], suivie d'un essai historique sur la contrée, par 
M. Bektchourine. 



228 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

parure de roi. Il fait nuit quand nous passons le darwaz du 
mur d'enceinte. Quelques karaouls, armés de sabres et mu- 
nis d'un fusil, nous rappellent que nous sommes entrés dans 
une ville de garnison bokhare. Puis, par des ruelles où fluc- 
tuent des mares fétides, on nous conduit à travers le bazar, & 
peine éclairé d'une veilleuse lointaine, à notre meimane khana. 
Là nous attendent, avec la collection variée des plats du tra- 
ditionnel dasterkhane, les compliments du beg de Ghahr. Nous 
sommes logés en face de la forteresse qu'il habite le soir ; les 
sonneries de clairon, presque les nôtres comme mélodie si ce 
n'est comme pureté, le jeu des soumaîs^ et le rataplan mala- 
droit des tambours nous arrivent de la caserne et nous aver- 
tissent, avec les fourchettes, les verres et les chaises de notre 
ménage d'un jour, que nous sommes près de la frontière. 

A Chahr. 

Arrivée à Ghahr. — UAk-saraî et la ville natale de Timour. 
Un beg intelligent. — Le palais actuel de Témir. — Musique militaire. 

Le lendemain, nous allons rendre visite au beg. La forte- 
resse {ark) est située de plaîn-pied à l'extrémité nord-est de 
la ville et à proximité du bazar. Toujours les mêmes murs en 
pisé, crénelés et flanqués de tours qui ne résisteraient pas une 
demi-heure à un tir d'artillerie de montagne. Dominant l'ark 
et la campagne, on voit se dresser, à l'intérieur de la forteresse, 
hautes et élégantes, les ruines de YAk-saraï, l'ancien palais 
de l'émir Timour. Car le Chahr-i-çâbz est le pays natal du 
grand conquérant et fut sa résidence favorite avec Samarkand, 
la capitale. Â l'entrée de la forteresse, le corps de garde se 
précipite sur les armes à notre approche et s'aligne pour rendre 
les honneurs militaires. Nous traversons une première cour 
intérieure, garnie au pourtour des niches en terre battue où 
logent les soldats. Deux canons, posés sur des affûts primitifs, 
servent de décor plutôt que d'engins de défense. Le kourbachi, 

1. Flûte. 



DE GHIRÂBAD A SAMARKAND. 229 

auquel se joignent ensuite des odallchis munis de b&lons, nous 
conduit, à-travers des ruelles étroites, à la salle de réception, 
petite et basse. Le beg nous reçoit avec un air de grande 
affabilité. C'est un vieillard à la tôte fine et intelligente, ornée 
d'une belle barbe grise, la forte tète, dit-on, du Bokhara. Il est 
vêtu d'un beau khalat en soie bleue, bordé de fourrure, et coiffé 
d'un volumineux turban de mousseline d'Inde. On s'asseoit sur 
des chaises, ces inévitables chaises de cérémonie bokhares, 
invariablement trop hautes et tendues d'étoffe rouge tachée de 
graisse. Durant tout l'entretien, qui se prolonge pendant une 
heure, le beg garde un fin et malin sourire sur les lèvres et 
caresse deux chats, qui viennent lui sauter sur les genoux et 
ronronner sous ses caresses. Après l'expédition des compli- 
ments d'usage, on parle de l'Europe, du Turkeslan, de la ri- 
chesse du Ghahr-i-çâbz ; on devise sur l'agriculture et la météo- 
rologie. Évidemment, ce Bokhare est le plus instruit que nous 
ayons rencontré ; on trouve chez lui un certain penchant à s'ins- 
truire, à connaître les choses et les pays qu'il ne sait pas. 11 
est vrai qu'il est &gé, qu'il a été à Tachkent et à Samarkand, 
qu'il est l'ami du gouverneur de la province de Zérafchftne et 
qu^l n'a pas, comme le touradjane, fils d'émir, le droit et l'ex- 
cuse d'être ignorant. Les fonctions de beg, à Chahr, ne sont 
pas une sinécure et demandent une habileté à toute épreuve. 
L'émir, venant avec sa cour passer tous les ans quelques mois 
dans le pays, demande des soins et des égards dus au plus 
pointilleux des potentats orientaux. Le passage de Sa Majesté 
bokharienne est chaque fois l'occasion, pour le beg, de Toffre 
d'un cadeau consistant en quatorze chevaux, quatorze tas de 
khalats de velours, de brocart et de soie, plus d'une somme de 
50000 tengas. Car la faveur de l'émir se mesure souvent h la 
richesse du cadeau qu'on lui fait. C'est dire que les fonctions du 
beg de Chahr sont lucratives et difficiles. Nous primes congé 
de lui en nous disant « au revoir d. Nous avons tenu parole. 

Accompagnés de quelques hommes de sa maison, nous visi- 
tâmes ensuite l'intérieur de l'ark. En elle-même, la forteresse ne 
présente rien de remarquable, car ce n'est qu'une aggloméra- 



230 LE ROYAUME DP) TAVERLA^. 

tioD désordonnée de b&Usbes en pisé sans aucun caractère. Tout 
à eoup nous nous trouvons devant l' Ak-saral, une des merveilles 
de l'Asie centrale. Droits et hardis s'élèvent & 30 mètres de 
hauteur les tronçons d'une élégante ogive dont la clef de voûte 
s'est, depuis longtemps, effondrée ainsi que la coupole qui, sans 
doute, s'arrondissait au-dessus de l'édifice. Il n'en reste plus 
que les deux tronçons de façade. Mais ces restes sont tellement 
admirables, l'art architectural dont ils portent le cachet est tel- 



Fig. 40. ~ Pajeage de Chalkr-i-çdbz. 

lement merveilleux, qu'on n'hésite pas à placer l'Ak-saral au- 
dessus de celte autre merveille de l'art persan qu'on nomme 
Chah-Zindéh, Bibi-Khanim et le Gour-Emir de Samarkand. Il y a, 
sur ces montants déliés de l'Âk-sara!, des bases de colonnettes, 
des torsades, des arabesques, des mosaïques, des briques 
émaillées en relief, des applications de dorure d'une beauté 
incomparable. 

Depuis longtemps le secret de cet art dort dans le tombeau 
des derniers architectes, des derniers artistes que Tamerlan 
avait attirés à sa cour, et que jusqu'à ce jour ses petits>fils 



DE CHIRÀBAD A SAMARKAND. 231 

n'ont pu ressusciter parmi leurs descendants. Voyez en face 
de ces restes somptueux du palais de Timour, dont il a voulu 
faire un tombeau, le palais moderne d'un de ses successeurs, 
de l'émir actuel du Bokhara. Au milieu du jardin, un b&timent 
carré, blanchi à la chaui, avec des portes comme celles d'une 
caserne. C'est tout. A l'intérieur, des niches servant de cham- 
bres. L'une d'elles, plus vaste, garnie de tapis et le plafond 
bariolé d'arabesques vulgaires en peinturlurage criard : la salle 
de réception. Quand l'émir Mouzaffer-Eddin-Bohadour-Khàn 
vient, sur la terrasse de son palais, se reposer, l'ombre des 
pans de mur du palais de Timour l'enveloppe et le rafraîchit. 
Et quand il lève les yeux sur ces restes étincelants d'un éclat 
que cinq siècles n'ont pu ternir, ses yeux rencontrent l'inscrip- 
tion suivante écrite en lettres d'émail blanc sur le frontispice : 
Le roi est t ombre de Dieu sur la terre. 

Pauvre Mouzafier-Eddin ! Au pied de l'Ak-saraï, un architecte 
économe a déposé des masures en boue pareilles à des nids 
d'insecte. 

Ces constructions modernes sont entourées d'un grand jardin 
que l'émir, qui ne se promène guère, ne visite qu'à de rares 
intervalles. 11 y a là du reïkhane [Ocymum basilicum), une 
plante d'ornement que les Bokhares affectionnent à cause de 
son parfum ; du latusonia^ qui donne le henné dont les femmes 
se teignent en rouge les ongles et quelquefois la paume des 
mains et la plante des pieds ; du roïane {Rubia tinctorum) ou 
garance dont les racines servent à la teinture ; du tagetesy une 
fleur favorite; puis des roses en quantité que les indigènes 
appellent goul-i-lolà^ de la menthe et de la giroflée. Et pour 
joindre l'utile à l'agréable, un jardin potager avec de l'oignon 
(pioss), de la carotte [sabsi), du navet [chalgam)^ des pois 
[nakhotak)^ etc., tous ingrédients indispensables au palao. 
Dans un coin du jardin, un ipdividu a installé un primitif appa- 
reil distillatoire pour la fabrication de l'eau de rose, si chère 
aux femmes indigènes. 

Pourquoi les Bokhares, qui aiment tant la cacophonie des tons 
et les fleurs aux couleurs criardes sur leurs tapis et dans leurs 



232 LE ROYAUME DE TAHERLAN. 

peintures murales, ont-ils si peu de plantes d'ornement dans 
leurs jardins? Il est vrai que, chez eux, le goût des choses de la 
nature est avorté; mais ils participent également de notre 
injustice envers les pauvres enfants de Flore de nos campagnes» 
dont on méprise la grâce et la beauté pour combler de caresses 
et d*attention quelque vilaine sauvage à la santé débile, aux 
formes bizarres et laides dont le seul mérite est d'être rare et 
chère. 

Par la porte ouverte entre les deux tronçons de l'Àk-saraï, 
nous sortons de ce jardin qui n'a rien d'un rêve des MUle et 
une Nuits; une musique bruyante, celle des sarbazes^^ nous 
accueille et nous conduit au son des daïras*^ des soumaîs, des 
trompettes des komais^ et des triangles, jusqu'à la sortie de 
Tark. Nous jetons un dernier regard aux ruines de l'Ak-saraï; 
de gros blocs à demi détachés pendent menaçants à 20 mètres 
du sol, les briques émaillées se détachent par l'émiettement 
de leur support et viennent s'écacher au pied du monument. 
Une cigogne, confiante dans la solidité des œuvres de Timour, 
a placé son nid dans Tentre-bàillement d'une fente et joue de 
son bec xyleux un air de crécelle : on dirait une parodie de cette 
musique barbare ou le rire macabre du démon de la décadence. 

En dehors de l'Ak-saraï, Ghahr ne présente aucun intérêt 
particulier. Le bazar, abrité en partie sous la grande coupole 
d'un édifice carré érigé au centre, fournit cependant une note 
qui nous a semblé caractéristique : c'est l'introduction, dans les 
mœurs des indigènes, de quelques usages russes. Le koumg&ne, 
l'antique théière, est remplacé partout par le samovar; la ciga- 
rette, quelque difficile qu'elle soit à manier sous les doigts du 
Sarte, a fait son apparition spontanée; la machine à coudre fait 
retentir son bruit cadencé dans les échoppes des tailleurs, et 
nous avons vu — o tempora ! o mores ! — des Sartes accroupis 
dans les tchaïniks jouer aux cartes avec un jeu de whist! Dire 
que les rues de Ghahr et de son bazar ne sont que des mares 
d*une boue fétide ne serait pas exagérer. 

1. Soldats mercenaires. — 2. Sorte de gung. » 3. Trompe longue 
et droite. 



DE GHIRABAD A SAMARKAND. 233 

De Ghahr à Kitftb. 

De Ghahr à Kitab. — Moulins indigènes. — Cultures. — Forteresse de Kitab. 
— Le Kachga-Daria. — Le village de Kaînor. — Panorama du Takhta- 
karatcha. — Explosion d*une couleuvre. — Les reboisements d*Ammane- 
koutnne. — En vue de la plaine du Zérafchàne. — Rentrée à Samarkand. 

Le 8 mai, par un temps lourd d'une chaleur humide, nous 
prenons le chemin de Kitab, la ville jumelle de Ghahr, distante 
de 8 verstes. La route, quoique détrempée, est charmante : on 
ne quitte pas Tombre des saules, peupliers, noyers, ormes, 
arbres fruitiers, etc., qui font du pays un immense verger et 
témoignent par leur vigueur de la fertilité du sol et des avantages 
du climat. Dans les enclos réservés à la culture du raisin, des 
Sartes bêchent la terre au ketmen^. Des rizières apparaissent 
dans des échappées de verdure, et des bœufs attelés à la charrue 
primitive fouillent le sol lourd et p&teux. Au bord du chemin, 
les mauvaises herbes qui, ailleurs, mesurent 30 à 40 centi- 
mètres de hauteur, atteignent ici de 2 à 3 mètres. Les vols 
d'étourneaux, n'ayant plus de sauterelles à chasser, ont disparu 
et sont remplacés par les ramiers et les corbeaux. 

Un peu avant Kitab, nous passons à gué TÂk-Daria, une des 
branches du Kachga-Daria. La rivière, fortement grossie par 
les dernières pluies et la fonte des neiges dans la montagne, 
est très rapide et nécessite le transport de nos bagages à dos 
d'homme. Tout se passe sans accidents. Après avoir dépassé la 
porte d'entrée de Tenceinte fortifiée de Kitab, flanquée comme 
toujours de deux tourelles en pisé simplement habitables, nous 
suivons, vers la citadelle où demeure le beg, une rue tortueuse^ 
inégale, bordée de filets d'eau, de murs, de jardins et d'un 
grand nombre de moulins. L'inégalité du terrain permet d'avoir 
d'assez fortes chutes d'eau, employées pour faire marcher des 
âb'djouvass et des tégermân. 

Le tégermân est le moulin primitif à meules, tel que je l'ai 
décrit à Tengui-kharam. L'àb-djouvass est une sorte de manège 

1. Houe indigène à cognée ronde. 



234 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

à décortiquer le riz. Un arbre de couche en bois muni» d'un côté, 
d'une roue à palettes que fait tourner Teau de la chute, de Tautre, 
de coins qui appuient sur Textrémité de quatre poutrelles obliques 
portant des pilons. Ces pilons obtus, soulevés alternativement et 
retombant de leur propre poids, frappent le riz amassé dans une 
fosse et dépouillent le grain, à la longue, de son péricarpe, très 
proprement, et sans beaucoup de perte de substance. De châli 
qu'il était avant la décortication, le riz devient brintch ou grintch 
et le « son » est vendu aux pauvres qui le séparent, donnant la 
partie fine à manger aux chevaux et aux vaches et se servant 
du gros son comme de combustible. 

L'âb-djouvass que nous visitons peut décortiquer 1 poud de 
châli à l'heure. Pour 15 pouds de riz, on paye 1 tenga un quart 
au fisc. Le propriétaire du moulin est payé en nature et reçoit 
5 livresde riz par 16 pouds. Les intéressés surveillent eux-mêmes 
la décortication de leur grain. Ce poids uniforme de 16 pouds 
(512 livres) constitue la mesure dite katta-batman ou batman 
fort, à distinguer du petit ou kitcki-batman qui n'est que de 
la moitié. La valeur du batman varie, du reste, constamment 
avec les contrées et les bazars ; on n'a pas d'unité générale- 
ment admise, ni pour les mesures de contenance, ni pour les 
poids, ni pour les distances. 

L'agriculture de ces pays m'intéressant beaucoup, je re- 
cueillais autant de renseignements que possible en les con- 
trôlant les uns par les autres. Car ces Bokhares, outre qu'ils 
aiment souvent à pratiquer le mensonge prescrit vis-à-vis de 
l'inûdèle qui leur demande une réponse, sont très défiants et 
flairent volontiers, derrière une demande concernant la richesse 
de la récolte ou la fertilité de la terre, une intention pouvant 
leur porter préjudice. Ils sont tellement à la merci des réqui- 
sitions de par un ordre de leurs nombreux chefs et tellement 
serrés de près par les impôts réguliers et irréguliers, qu'ils ne 
disent la vérité « vraie » que sous bénéfice d'inventaire ou quand 
il s'agit d'autres que d'eux-mêmes. On leur fait dire quelquefois 
ce que l'on veut sur ce sujet. A Chahr, j'avais fait venir quel- 
ques individus pour des renseignements sur la culture. 



DE CHIRABAD A SAMARKAND. 235 

— On récolte au mois de misAn, me dit l'un d'eux. 

— Non, luidis-je, quoique n*en sachant rien, c'est au mois 
d'à akhrftb ». 

Il me répond : 

— Oui, c'est au mois d'akhr&b, avec le même air de sincérité. 
On ne cultive pas, dans le Ghahr-i-ç&bz, le coton ni le sorgho 

(djougarra)^ ces cultures demandant un climat plus sec. On 
ne fabrique pas le tabac vert pour la même raison, mais on le 
laisse sécher au soleil et on le vend à Tétat de tabac jaune à raison 
de 64 à 65 tengas les 256 livres. Le kourmek {Pamcum crus 
Galli)^ très répandu dans les rizières, entre dans l'alimentation 
des pauvres qui en font une bouillie avec du riz et de l'orge, et 
dans celle des chevaux auxquels il remplace souvent l'orge. 

Après notre visite obligatoire au beg, après avoir assisté à 
nouveau aux scènes déjà connues d'une réception bokhare, 
essuyé la musique bruyante des sarbazes rangés en ordre dans 
la cour et satisfait la curiosité du gouverneur et la ndtre, nous 
souhaitons bonne santé à l'aimable tocksaba, en lui promettant, 
ccMuroe il semblait beaucoup le désirer, de rappeler aux Russes le 
bon accueil qui nous avait été fait de sa part. Une foule nombreuse 
et bariolée accourue au pied de la rampe qui mène à la citadelle 
oblige les sarbazes à nous créer un passage ; nous avons un 
vif succès de curiosité. Ce sentiment est devenu très respectueux 
depuis que la frontière russe court là-haut, au sommet des 
« montagnes de Kitab » que nous allons franchir pour rentrer 
dans la province de Samarkand. Au delà du Riguist&ne (grande 
place devant la citadelle) et des échoppes d'un petit bazar, la rue 
s'élargit, la verdure devient moins épaisse, et bientôt s'arrête tout 
à fait au bord des falaises du Kachga-Daria, venant du nord-est. 
La rivière est rapide, mais elle n'a pas encore complètement 
envahi son lit que marquent des traînées de cailloux roulés. 
Elle a les allures d'un torrent de montagne et ronge inces- 
samment les falaises cultivées de la rive gauche. 11 y avait en 
cet endroit un fortin défendant le gué, nous dit-on, et que les 
Russes, lors de la prise de Ghahr-i-çàbz, au mois d'août 1870, 
ont dû prendre d'assaut. Les soldats de Djoura-Reg, en effet, 



236 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

se battaient avec beaucoup de bravoure et infligeaient de fortes 
pertes à l'ennemi. 

Le village situé au bord du Kachga-Daria, porte le nom sin- 
gulier d'Ourouss, ce qui a fait dure aux indigènes que jadis ce 
kichlak était habité par une colonie russe ; mais cette légende 
ne repose sur aucun fait connu, et il est plus probable, comme 
le fait remarquer Maéff, que le nom est resté au village par 
l'établissement d'une fraction de la tribu ouzbèguedes Ourouss, 
qui ont donné également leur nom à un autre kichlak dans le 
district de Katti-kourg&ne. 

Au delà de ce village, les premières collines de loess s'adossent 
au pied de la montagne ; le steppe reprend ses droits. Le temps 
se couvre et la pluie recommence. A droite, la cime du Hazret- 
i-soultane se voile de nuages. Les sophora et les gentianes 
abondent et font place, au fur et à mesure que nous montons 
vers la passe de Takhta-karatcha, aux représentants de la flore 
sub-alpine. Bientôt les collines de loess s'arrêtent et le sentier 
caillouteux monte sur un terrain quartzitique entrecoupé de 
filons de lignite compact et de veines de quartz laiteux. Un 
torrent, dévalant des hauteurs, a encombré son lit de blocs de 
pegmatite. 

A Kaïnor, dernier village bokhare avant la frontière, l'ak- 
sakal, qui a titre de tocksaba, nous offre une dernière fois 
l'hospitalité figurée par le traditionnel palao. Notre hôte est 
un gros bonhomme qui n'a nullement l'air martial d'un « capi- 
taine » ; mais ce n'est là qu'un titre simplement honorifique. 
Il est chasseur passionné et affectionne beaucoup ses tazisj beaux 
lévriers kirghiz ou turcomans qui jouissent de la faveur, refusée 
à tout autre chien, de se promener de par la maison, d'être 
touchés et caressés autrement que par le b&ton et la pierre, 
et d'être nourris par leur mattre. Avec ses tazis, le tocksaba 
chasse le gros gibier dans la montagne : le kiîk ou chèvre sau- 
vage {Capra sibinca)^ le renard et le chacal que ses chiens, 
paratt-il, prennent admirablement. 

Au fur et à mesure que nous montons, le sentier étroit 
devient de plus en plus abrupt, encombré de blocs et d'ébou- 



DE GHIRABAD A SAMARKAND. 237 

lis, justifiant la mauvaise réputation de cette passe qui, quoique 
n'étant élevée que de S 180 pieds, est cependant considérée 
comme une des plus pénibles du Turkestan. Mais si chevaux 
et cavaliers peinent à la montée, ceux-ci sont dédommagés par 
le superbe panorama qui se déroule, au sud, à leurs yeux. 
L'oasis entière du Ghahr-i-ç&bz est étalée dans la plaine comme 
sur une immense carte topographique. Deux grandes taches 
vertes allongées, reliées par un ruban vert de 8 verstes, repré- 
sentent les villes jumelles de Ghahr et de Kitab. L'air, rempli 
de vapeur d'eau, est d'une transparence limpide et laisse percer 
le regard jusqu'aux montagnes de Jakkabag et de Ghouzar qui 
s'élèvent en barrière légèrement couvertes de neige ; au fond 
de la plaine, à gauche, les contreforts du Hazret-i-soultane 
s'étagent graduellement, tandis qu'à droite la traînée de ver- 
dure suit, vers Tchiraktchi et Karchi, le ruban jaune du Kachga- 
Daria et de l'Ak-Daria. Puis des kichlaks isolés, tombés comme 
des gouttes vertes sur le sol jaune du steppe, se voient épar- 
pillés çà et là sur la nappe de cette crique fertile. 

Kech, tel est le nom ancien de « la ville verte », reliait la 
Sogdiane à la Bactriane. Elle n'a pas une grande importance 
stratégique ni commerciale parce que le pays est situé à l'écart 
des grandes routes d'intercourse faciles; mais cette contrée a 
toujours été convoitée à cause de la productivité de son sol et de 
la douceur de son climat. Les soldats d'Alexandre de Macédoine 
ont pénétré dans ce coin béni de Bordj, le génie de la montagne 
distributeur des eaux fécondantes. 

Au coucher du soleil, nous atteignons le sommet du Takhta- 
karatcha, à l'altitude de S 180 pieds. Les dernières cultures du 
kichlak de Kaïnor sont restées à quelques mille pieds au- 
dessous. 

Ces cultures sont lalmi, c'est-à-dire ne reçoivent pas d'eau 
d'irrigation, mais sont arrosées par l'eau du ciel. 

Quelques pieds d'artcha (genévrier) rabougris croissent à cette 
hauteur qu'ils voudraient, pour bien venir, plus considérable. 
Des touffes d'/m Bloudowiiy très belles, s'épanouissent sur 
les rochers, avec despapaver à la corolle délicate; puis des 



238 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

roemeria^ des attiiim [A. tschulpias), Vanemone biflora et 
d'autres, belles ou rares, viennent se momifier dans mon 
herbier. Les quartzites et les grès ont fait place aux roches 
ëruptives, pegmatites et syénites, qui forment la crête du chaînon 
de montagnes. 

De gros blocs détachés encombrent Tensellement de la passe 
et garantissent du vent du nord-ouest le voyageur qui jette un 
dernier regard au paysage grandiose qui va disparaître dans un 
instant, — quand les chevaux auront repris du souffle pour la 
descente. 

Et comme ils le font sur toutes les passes depuis Tlndus jus- 
qu'au Syr-Daria, les musulmans ont entassé, au sommet de 
celle-ci, de petits tumulus de pierres blanches ou simplement 
posé une pierre sur un rocher proéminent en faisant une petite 
prière ou en invoquant, pour avoir bon voyage, quelque saint 
favori. 

La descente vers le nord, en été, est beaucoup plus facile 
que la montée du sud ; elle donne quelque mal à nos chevaux 
à cause du terrain argileux détrempé et glissant. Une petite 
rivière, celle de Kara-tépé, nous accompagne, grossit rapide- 
ment, tourne à droite et fait bientôt mouvoir les moulins téger- 
mâns du kichlak d'Ammane-koutane, premier sur territoire 
russe. 

A mi-descente, nos hommes, Roustem très convaincu, nous 
font voir sur un dos de colline une traînée blanchâtre de quel- 
que cent pas de long que forme une arôte de schiste quartzitique 
en désagrégation. C'est le « tombeau de la couleuvre », prétend 
Roustem, d'une couleuvre géante qui dévorait, dans le temps 
jadis, les passants, jusqu'à ce qu'un musulman malin s'avisât de 
lui jeter dans la gueule une boite remplie de poudre et munie 
d'une longue mèche allumée. A peine se fut-il mis à l'abri que 
la couleuvre fit explosion. On l'enterra sur la colline. Roustem 
ne rit pas : ce qu'il raconte est vrai « puisqu'on voit le tombeau » ! 
Depuis, le Takhta-karatcha est abordable. C'est la logique de 
la foi. 

Le village d'Ammane-koutane n'est aujourd'hui qu'une agglo- 



DE CHIRABAD A SAMARKAND. 239 

mération de quelques misérables huttes d'indigènes cultivateurs. 
L'avenir lui réserve, je n'en doute pas, une place plus brillante 
dans le souvenir du voyageur, et cela grâce à des plantations 
étendues que le général Korolkoff a établies sur la pente des 
montagnes environnantes. 

L'œuvre patiente et laborieuse du reboisement des montagnes 
qu'a entreprise le général et à laquelle il voue la plus intelli- 
gente sollicitude est digne d'admiration. Les résultats étant à 
longue échéance, malgré la rapidité de croissance des arbres 
dans le Turkestan, la prévoyance des indifférents s'arrête mal- 
heureusement à la sortie de leur jugement incompétent. Dès 
maintenant, l'imagination se plaît à voir ces montagnes dénu- 
dées, aujourd'hui brûlées par un soleil ardent ou labourées par 
la pluie, se couvrir de forêts de sapins, d'aiianthus, de bi^ 
gnoniaSf ornées de rangées de gleditchias et de robinias en pro- 
menade, entrecoupées de vignes, car toutes ces essences fores- 
tières croissent vigoureusement sans irrigation, presque sans 
eau durant sept mois de l'année. Et dans ce sanatorium tout 
créé, l'ombre et la fraîcheur de l'eau, ces deux richesses des 
pays de l'Asie centrale, appelleraient les Samarkandais cher- 
chant dans la montagne un refuge contre la fièvre. Dans un air 
plus pur et une détente plus saine de l'esprit, ils trouveraient 
la réparation des forces que le climat perfide de la plaine leur 
refuse. 

Les habitants de Tachkent ont leur Khodjakent, ceux de 
Samarkand auront leur Ammane-koutane, si toutefois l'œuvre 
commencée ne sombre pas dans l'indifférence ou l'ignorance 
de ceux qui trouvent trop dispendieuse, trop haute, l'entreprise 
féconde en bienfaits du général Korolkoff^ . 

\, Voici quelques chiffres qui donoeroat uae idée de la valeur et de 
l'avenir de ces essais de reboisemeut. 

En i88i, les pépinières de Samarkand [Samarkandsky gospitalnij sad) 
contenaient 978 phies-hjindes d* Ailanthus glandulosa, 5i8 d'acacia, 148 de 
noyer (Juglans cinerea et espèce indigène), 71 de Pistacia vera, 23 de gle- 
dUchia, 10 d'abricotiers, 9 de Sophora japonica, 456 de Populus albapyra- 
midalis, 15 de Salix amtifolia, 172 de Morus alba, 62 de Plalanus orien- 
talùjW} de bignonia et 231 d*Acernegundo, On dispose en ce moment d'un 



240 LE ROYAUME DE TÂMERLÀN. 

La nuit est tombée. Du bord de la rivière^ un héron noir, 
effarouché par le pas accéléré des chevaux flairant l'étape proche, 
prend son vol lourd pour regagner le haut de la vallée. Plus 
silencieuse, la vallée s'assoupit au fur et à mesure que les ténè- 
bres se glissent dans les bas-fonds en endormant ce bruit vibra* 
toire qui remplit les heures chaudes de la journée. Une lumière 
rouge troue l'obscurité : nous sommes à Kara-tépé. L*aksakal 
nous mène à une kibitka dressée dans la cour d'une petite 
mosquée. 

Une surprise agréable nous attendait. Nous apprenons que, 
dans la journée même, était arrivé le starchi pamochnik du 
chef de district de Pendjakent, en tournée d'inspection. La 
connaissance est \ite faite, surtout avec un Russe de Russie, et 
bientôt, autour d'une table à l'européenne^ où nous retrouvons 
sur Tétiquette des bouteilles des noms de villes de France, 
nous dépouillons le Bokhare pour remettre nos idées au dia- 

semis de 4 millions ^'ailanthus de la fin de février. H y a plus de 2 mil- 
lions de rohinias. Des trois pépinières de Samarkand, Tune, celle du bou- 
levard AbramofT, a 16000 sagènes carrées de superficie ; la seconde, au 
jardin du général IvanofT, 4 125 sagènes carrées ; la troisième, ou pépinière 
de Thôpital, 7 290 sagènes carrées. Total : il déciatines 1015 sagènes 
carrées contenant plus de 8 millions de jeunes plants, la plupart des atton- 
ihus et des rohinias. 

Actuellement, le général a établi quatre plantations dont deux, celles de 
Kara-tépé et de Bagrine, dans le steppe (à 20 verstes environ de Samar- 
kand au sud et au sud-ouest); les deux autres, celles d*Ammane-koutane 
et d'Agalyk,dans la montagne. On a planté plus de 20 déciatines carrées 
dans les premières, et près de 20 déciatines carrées dans les secondes. 
Cette année, grâce aux nouveaux semis et repiquages déjà faits, il serait 
possible de planter de 600 à 700 déciatines, sans compter les jeunes 
plants, au nombre de quelques millions, qu'on peut mettre à la disposition 
des indigènes. 

En 1886, lorsque je revis une seconde fois les plantations du steppe et 
de la montagne, elles étaient devenues petites forêts donnant de Tombre et 
de la fraîcheur. Les 40 déciatines carrées étaient devenues 450 déciatines 
carrées, grâce à la persévérante initiative du général qui lutte vaillamment 
pour le succès de son œuvre. La suppression des crédits, à la mort du 
général KaufTmann, menace Texistence de cette entreprise admirable et 
il serait à souhaiter ardemment de les voir rétablis aussi vile que possible 
avant qu'il ne soit trop tard. Telle est du moins mon humble opinion. 
Il suffirait de 4 à 5000 roubles par an, sans compter que dans quarante 
ans les plantations seront devenues exploitables. 



DE CHIRABAD A SAMARKAND. 241 

pason de la vie occidentale dont, depuis trois mois, nous avons 
perdu rhabitude et la trace-. 

Le lendemain, du haut de la dernière colline, couronnée de 
gros blocs de syénite qui nous la cachaient jusqu'alors, nous 
apercevons tout à coup l'immense plaine du Zérafchftne, inondée 
de verdure avec, au fond, les montagnes neigeuses du Kohis tan. 
Mais cette fois le printemps a recouvert le sol du steppe d'un 
tapis de fleurs à perte de vue ; les pavots, les cardamines, les 
sinapis et les pâquerettes, tête-à-téte dans une orgie de couleurs 
franches qu'imitent peut-être à dessein les teintes criardes du 
tapis bokhare, ont envahi le sol reviviscent sous la féconde tié- 
deur des pluies printanières. Insouciantes, elles jouissent de la 
courte faveur que l'arrivée prompte des sécheresses leur rend 
plus précieuse. Samarkand aussi a mis ses riches vêtements de 
verdure qui rehaussent l'éclat de ses bijoux, de ses monuments 
incomparables. Lorsque, dans l'après-midi du 10 mai, nous ren- 
trons à la maison hospitalière d'oti nous étions partis le 13 mars, 
la ville russe a pris l'aspect d'un parc où, à l'ombre des grands 
peupliers des avenues, les maisons se cachent dans de frais 
bosquets. Et dans la soirée tiède et embaumée, sous la haute 
tente des arbres du jardin, nous refaisons, dans le souvenir, 
les grandes étapes de notre voyage aux bords de l'Amou-Daria, 
— et nous en préparons d'autres. 



BIBL. DS l'eXPLOR. II. IC 



I 
I 



CHAPITRE V 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN, 



Djizak. 

Séjour à Djizak. — Le garmsal, — Sauterelles. 

Le steppe se fane sous le soleil de jour en jour plus ardent. 
Les plantes bulbeuses sont déjà, pour la plupart, rentrées sous 
terre, tandis que les tortues, les lézards, les phalanges, en sont 
sortis et ont pris possession de leur vaste domaine. Cependant 
nous pouvons faire encore de belles récoltes d'histoire natu- 
relle et nous choisissons Djizak comme . centre d'excursions 
dans le steppe. Nous profiterons ainsi des quelques semaines 
qu'il faut aux neiges de la haute montagne pour fondre complè- 
tement et permettre à la flore alpine de s'épanouir à son tour. 

Djizak, situé au bord méridional du steppe de la Faim, à la 
bifurcation des routes postales de Tachkent et du Ferghanah, 
est peut-être l'endroit le moins enchanteur du Turkestan. 
Employons un euphémisme consolateur pour ceux qui sont forcés 
d'y résider! La ville russe, appelée Klioutchevoe^ est située au 
pied des collines du Nourata-taou ; tandis que la ville indigène, 
plus en avant dans la plaine, en est éloignée de quelques 
verstes . 

Les températures y sont particulièrement extrêmes ; le ther- 
momètre tombe, en hiver, jusqu'à 25 degrés centigrades au- 
dessous de zéro et dépasse souvent, en été, 40 degrés centi- 
grades au-dessus. Garantie de la brise rafraîchissante en été, 
mais non des vents froids du nord et du nord-ouest en hiver, la 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 243 

ville russe ne pourra être qu'un poste militaire dont, par simple 
changement d'affectation, on ferait un poste disciplinaire ou 
d'expérience pour l'entratnement du soldat au climat du Tur- 
kestan. En dépit du nom de Klioutchevoe, qui signifie « ville 
de la source », l'eau de Djizak est rare et de qualité médiocre. 
La rivière, qui sort de la brèche des collines pour aller, après 
avoir alimenté le Djizak indigène, se perdre dans le « lac salé » 
ou Touss-kané, est infestée de germes du richta ou filaire de 
Médine, dont souffrent un grand nombre d'indigènes. En outre, 
le débit de cette rivière est tellement insuffisant pour les besoins 
de l'irrigation des champs de culture, que les délits et môme 
les crimes commis par les indigènes accusent , comme origine 
fréquente, des discussions sur la quantité d'eau, des détourne- 
ments d'aryks, des vols d'eau. Ces vols sont plus graves et plus 
irritants que ceux d'un objet mobilier, parce que, pour les pré- 
venir, l'intéressé est tenu à une surveillance incessante. 

Au Djizak russe, les arbres, en outre, sont rares, les fièvres 
intenses et les scorpions abondants. Ces inconvénients d'un 
séjour prolongé disparaissaient pour nous devant l'amabilité 
de nos hôtes, sous-chefs de district, les capitaines K... et N..., 
qui furent peut-être à leur tour agréablement surpris d'avoir, 
pendant deux semaines, quelque diversion à la vie monotone de 
leur besogne de sablier. 

Nous batttmes le steppe dans différents sens, vers Outch- 
tépé, du côté de la Kly et du lac Touss-kané, dans les contre- 
forts du Nourata-taou, etc. Nos collections grossirent rapide- 
ment. Hais, si la grande chaleur facilitait la conservation des 
plantes, elle entravait celle des animaux, et souvent, deux heures 
après avoir été tuées, les pièces étaient envahies par les vers. 

Un jour, à Outch-tépé, le thermomètre monte à 41 degrés cen- 
tigrades. Il est quatre heures de l'après-midi; le ciel est entiè- 
rement voilé par une brume grise, poussiéreuse, qu'a soulevée 
le vent furieux du sud-ouest. Le soleil apparaît comme un im- 
mense pain à cacheter rouge sombre à travers un verre dépoli. 
Le garmsal, ce terrible vent chaud si redouté des caravanes et 
dont Yambéry nous a donné une émouvante description^ souffle 



244 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

avec violence, soulève la poussière du steppe et du désert et 
produit sur la peau du visage le seotiment de cuisson d'un four 
ardent. Ce vent, que Ton appelle encore garm-sir ou tab-bad^ 
« vent de la fièvre », soufQe avec Timpétuosité de Touragan, 
rase la terre et s'échauffe à son contact brûlant. Dans le Fer- 
ghanah, où il entre par la brèche de Khodjent, on lui donne 
le nom de « vent de Khodjent ». Quelquefois sa persistance 
devient pernicieuse aux cultures et à^la végétation, comme si 
les dunes de sables mouvants et les sauterelles, engloutissant 
les fruits du travail de Thomme, n'étaient pas des plaies suffi- 
santes. 

Quant aux sauterelles, elles apparaissent en plus ou moins 
grande quantité, selon que l'hiver est plus ou moins doux. 
L'année dernière, elles avaient envahi, dans le district de Kou- 
raminsk, aux alentours de Tachkent, une superficie de 64 verstes 
de longueur sur 24 de largeur. L'administration russe combat 
le fléau dans la mesure de ses moyens, et si je rappelle ces 
détails, c'est que notre colonie algérienne est menacée de la 
même façon. Au moment de la migration des sauterelles, les in- 
digènes sont réquisitionnés pour procéder à leur destruction. 
Dans le district de Samarkand, par exemple, on emploie trois 
mille individus à celte besogne, qu'ils considèrent comme une 
corvée désagréable, quoique ce soient précisément leurs cultures 
qui en profitent. On procède à la destruction de diverses ma- 
nières, plus «ou moins expéditives et rationnelles ; la plus simple 
consiste à entourer les sauterelles d'un cercle de cavaliers dont 
les chevaux, resserrant de plus en plus le cercle, piétinent les 
sauterelles. Ce moyen inefficace est remplacé souvent par un 
procédé un peu meilleur, qui consiste à creuser un fossé, à 
chasser les sauterelles dans le fossé devant les cavaliers et à les 
recouvrir de terre. Ou bien encore on dispose sur les champs, 
et dès le jour, des tas d'herbes sèches qu'on allume après que 
les sauterelles les ont suffisamment envahis. D'aucuns étale- 
raient des morceaux de linge blanc et attendraient que les 
insectes s'y soient déposés en nombre pour les replier et verser 
le contenu dans le fossé. Je ne crois pas cependant que les 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. ' 24o 

déprédations de ces orthoptères voraces occasionnent dans ces 
pays les désastres qu'on signale souvent dans d'autres contrées 
moins balayées par les vents, moins entrecoupées de canaux 
d'irrigation, et surtout moins exposées aux températures très 
basses de l'hiver qui détruisent la ponte. 

Le Djizak indigène nous fournit plus d'une observation ethno- 
graphique intéressante. Deux fois par semaine, aux jours de 
bazar, les Kirghiz nomadisant dans le] Nourata-taou et dans 
le steppe de la Faim viennent faire leurs achats ou vendre leurs 
produits. Des Tziganes ou Loulli, au type indien, y cAtoient 
l'Ouzbeg, le Sarte, le Khivien, car Djizak est le point de départ 
d'une route de caravanes qu'une série de puits par le désert de 
Kizil'koum, en longeant d'abord le Nourata-taou et la frontière 
bokharienne, trace jusqu'à l'Amou-Daria, en face de Khiva. 
C'est cette route que prit, en 1873, le détachement du général 
Kauffmann dans sa marche sur Khiva, et c'est près des puits 
d'Adam-Krylgan et Khal-ata qu'il eut à supporter le principal 
choc de l'ennemi et les plus grandes pertes à la suite du manque 
d'eau. 

Après avoir rassemblé des collections qui, plus tard, se trou- 
vèrent être intéressantes, et, parmi elles, une collection de 
drogues des médecins indigènes ; après avoir vécu, pendant 
deux semaines, de cette vie libre d'insecte bourdonnant au 
soleil dans le steppe, nous retournons, le 1*' juin, à Samarkand 
pour nous diriger incontinent vers l'est, sur les montagnes du 
Kohistan et les hautes vallées du Zérafchâne. 

Départ pour la montagne. 

Départ pour la montagne. — Peodjakent. — lori. — Dacht-i-kazi. — Ourou- 
mitane. — Rencontre de Rakhmed. — Chemins du Kohistan. — Varsa- 
minor. — Flore et faune. 

Le 7 juin, après avoir expédié nos collections par la voie des 
caravanes d'Orenbourg, la seule qui fonctionne en ce moment, 
nous sommes en route pour Pendjakent, petite ville de district 
située à l'entrée des montagnes du haut Zérafchâne. Nos che- 



246 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

vaux nous ont précédés, car on peut y aller en tarantass par 
la poste. 

Pendjakent, «les cinq villages », est un poste militaire elle 
centre administratif et commercial des cantons de montagne 
jusqu'aux frontières du Hissar et du Karatéghine. Un petit bazar 
y satisfait aux besoins restreints de la population pauvre et sobre 
des « gomitioumen » ou tribu de montagne. Ces montagnards 
furent plus longtemps à se soumettre entièrement au contrôle 
administratif russe, parce qu'ils se croyaient plus à Tabri de 
son pouvoir dans leurs montagnes abruptes et difficilement 
abordables. 

L'expédition du général Abramoff à l'Iskander-koul les a 
ramenés à des sentiments plus conformes à la nécessité. Depuis, 
ils se félicitent plutôt d'être sujets du tzar blanc qu'exposés 
à l'arbitraire des begs bokhares, qui habitaient autrefois dans 
les fortins de Varsaminor, d'Ouroumitane, de Sarvad&ne, de 
Magiâne et de Farftb. 

Pendjakent possède également une station météorologique 
avec de bons instruments dont les données sont communiquées 
aujourd'hui à la station centrale de Tachkent, au lieu de l'être 
directement à Pétersbourg, comme autrefois. L'observatoire de 
Tachkent collationne, de cette façon, les observations de toutes 
les stations du Turkestan et, depuis quelques années, grâce à 
ce système, nous avons une image graphique déjà fort avancée 
des conditions météorologiques de cette partie de l'Asie. 

Les conditions climatologiques de Pendjakent sont, du reste, 
très différentes de celles de Samarkand. Grâce au voisinage 
immédiat des montagnes, il y règne une humidité bien plus 
considérable, une température naturellement moins élevée et 
un état sanitaire moins favorable, en ce sens que les fièvres 
sont plus fréquentes et plus tenaces. 

M. T..., chef de district, et M. S..., commandant des troupes, 
nous offrirent l'hospitalité russe et orientale à la fois, et leurs 
renseignements ainsi que leurs bons conseils, tirés de la pra- 
tique qu'ils avaient du pays et de ses habitants, nous furent 
très utiles. 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 247 

Dès Peadjakent, ea allant vers l'esl, on s'enfonce dans la 
gorge de plus en plus étroite que parcourt le Zérafch&ne. La 
rivière coule sur un lit caillouteux, divisé en plusieurs bras 
d'abord, bientôt n'en formant qu'un seul entre des falaises 
abruptes et hautes de conglomérat. 

Une première étape de 20 verstes environ nous conduite 
lori, d'oîi une passe mène, par-dessus les montagnes de San- 
gar, & la localité de ce nom. A l'entrée de lori, pour passer de 



Fig, 11, — CoDgloinérata en champignon. 

la rive gauche du Zérafchftne à la rive droite où, dès lors, nous 
allons cheminer jusqu'à Varsaminor, on traverse deux ponts de 
bois et un pont de brique, en dos d'&ne, orné d'une inscription. 
Déjà le fleuve a pris les allures d'un torrent impétueux, roulant 
des eaux grises, turbulentes, dans un lit trop étroit. 

De lori à Dacht-i-kazi, il y a environ IS verstes. La route court 
tantAt sur des terrasses steppeuses, tantôt longe de près le fleuve 
devenu rivière sur une bande étroite d'alluvion qui le sépare de 
la montagne. Quelques gais kichlaks, entourés de verdure et 
traverséspar un petit torrentlatéral.égayentle paysage devenant 
de plus en plus alpestre. Cependant, il y manque cet élément 



248 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

essentiel du pittoresque des Alpes : les arbres. A part quelques 
érables, pistachiers et noyers égarés, le genévrier seul repré- 
sente, dans ces montagnes, la végétation arborescente ; il est 
vrai qu'il atteint des hauteurs bien plus considérables que chez 
nous et que son port est souvent celui du cyprès {Juniperus ko- 
kanica). On en rencontre jusqu'à six espèces, parfois difficiles à 
reconnaître Tune de T autre. 

A Dacht-i-kazi, nous trouvons le kichlak abandonné presque 
entièrement par ses habitants tadjiks qui sont déjà partis avec 
leurs troupeaux pour le haut de la montagne. Ce village, autre- 
fois fortifié, comme le montrent quatre tourelles en ruine qui 
en flanquent les coins, est situé en face de la gorge du 
Kchtout-Daria. Par l'entre-bâillement de cette gorge, un paysage 
de sauvage grandeur s'ofire au regard. Derrière un entassement 
confus de chaînons de plus en plus élevés, couverts du tapis 
jaune du steppe, de la verdure intense des pâturages, puis 
enfin des champs de neige en lambeaux, se dresse, majes- 
tueuse sous le poids des neiges étemelles, la chaîne principale 
en muraille contre laquelle se heurtent et se traînent les nuages. 

De Kchtout, un sentier plus fréquenté en été mène, vers 
Test, à rentrée de la vallée des Jagnaous et à Tlskander-koul. 

A 15 verstes en amont de Dacht-i-kazi, nous atteignons le 
lendemain Ouroumitane, village assez grand, situé sur une 
terrasse d'alluvion très fertile. L'eau y est abondante et 
chaque ruelle est traversée par un petit torrent échappé des 
aryks qu'alimente la rivière venant d'une gorge voisine. Les 
arbres fruitiers, en nombre, sont couverts de fruits mûrissants, 
notamment les abricotiers et les noyers. Les mûriers blancs, 
très beaux, ont déjà donné une récolte abondante qu'on voit, 
sur les toits plats des maisons, sécher au soleil pour être con- 
sommée en hiver. Les champs sont aménagés pour la culture 
du melon, qui demande des soins particuliers. Le terrain, fouillé 
plusieurs fois par la charrue, est repassé à la herse ; puis le 
ketmen y trace des sillons intelligemment disposés pour l'irri- 
gation, en profitant adroitement de la pente du terrain. Les 
graines sont plantées au bord même de ces sillons, de façon 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 249 

que les racines plongent presque dans Teau. Il est à remarquer 
cependant que le melon, le meilleur fruit de TAsie centrale, 
affectionne surtout le sol plus salin de la plaine. On en connatt 
jusqu'à seize variétés, la plupart de forme allongée, à chair 
blanche, très sucrée et très succulente. 

Ouroumitane est habité principalement par des Tadjiks qui 
se distinguent anthropologiquement de ceux de la plaine par 
des caractères crâniens, la couleur des cheveux, et, en général, 
le type plus « européen ». Il y a aussi des Ouzbegs et la popu- 
lation paraît métissée dans une certaine mesure. Les femmes, 
et surtout les jeunes filles tadjiques, sont d'une beauté remar* 
quable, mais très strictes sur l'observance du voile. Certains 
types d'hommes blonds, la figure encadrée de favoris, pour- 
raient, avec le costume européen, parfaitement passer pour des 
« Anglais ». 

C'est à Ouroumitane que nous fîmes, pour l'engager à notre 
service, la rencontre d'un Ouzbeg métissé de Tadjik, du nom 
de Rakhmed. Apparenté à unefamilla d'Ouroumitane, vivant le 
plus souvent à Pendjakent au service du chef de district, puis 
à Samarkand, Rakhmed avait pris femme et acquis quelque 
lopin de terrain dans la montagne. D^humeur vagabonde, solide, 
gai et honnête, Rakhmed avait attiré notre attention première 
par la façon magistrale dont il avait fait rôtir un poulet. 
L'ayantquestionné, nous apprîmesqu'il connaissait trois langues, 
le russe, le turc et le persan, qu'il savait à fond le métier si 
étendu de djiguite, c'est-à-dire qu'il pouvait servir d'interprète, 
comprendre la nature des occupations de ses maîtres, soigner, 
ferrer, charger, conduire un cheval, faûrela cuisine, dresser un 
campement, découvrir des vivres ; qu'il avait de l'entrain et de 
rinitiative, et qu'en un mot, c'était une trouvaille pour des 
« aventuriers » comme nous. Rakhmed promit de venir à notre 
service dès notre retour à Samarkand. Il a tenu parole et depuis 
ce moment, il nous a accompagnés dans toutes nos pérégrina- 
tions à travers l'Asie centrale. En 188i , il fut avec nous à 
Bokhara, à Khiva, dans l'Oust-Ourt et au Caucase ; en 1887, il fit 
avec nous la traversée du Pamir et le voyage de l'Inde jusqu'à 



250 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Port-Saïd. Le brave garçon nous a fidèlement et loyalement 
servi et bien mérité la médaille d'or que le gouvernement fran- 
çais a bien voulu lui décerner. 

D'Ouroumitane à Varsaminor on compte 30 verstes, étape 
courte dans la plaine, plus sérieuse dans les montagnes du 
haut Zérafch&ne. La route en effet n'est plus qu'un sentier étroit 
qui serpente sur le flanc des montagnes, court sur des terrasses 
étroites, coupe des éboulis qui en effacentjusqu'à la trace, côtoie 
des précipices sur des balcons étroits qui défendraient le pas- 
sage à un cheval chargé. Aussi nous félicitons-nous d'avoir 
pris comme bétes de somme des ânes, que leur petite taille et 
leur charge relativement peu volumineuse exposent moins à se 
heurter aux parois et à rouler dans le Zérafchàne. La rivière 
mugissant au fond s'attaque furieusement aux parois trop rap- 
prochées de ses falaises élevées. Ces éboulis se formant inces- 
samment sur une pente raide ne sont pas sans danger ; il suffit 
qu'au moment du passage la masse se mette en mouvement, 
pour entraîner piétons .et cavaliers. Aussi voit-on les bords 
du sentier garnis de petits tas de cailloux posés par une main 
pieuse, sinon craintive, de musulman invoquant d'Allah l'im- 
munité du passage dangereux. L'un de ces kaoufs — tel est le 
nom donné par les indigènes à ces glissements de rochers — 
a recouvert le tombeau d'un saint, victime d'accident sans doute, 
qu'indique seule la hampe d'un toug émergeant à demi des 
décombres. Quand le toug est entraîné par un éboulement, on 
le remplace par un autre; mais notre djiguite Klitch, musulman 
très peu fervent, qui ne recule pas devant l'abomination de 
manger les relevés de notre « table », ne peut pas nous ren- 
seigner sur l'histoire et la valeur du personnage enterré en 
cet endroit insolite. 

La vallée du Zérafchàne se rétrécit insensiblement au fur et 
à mesure que nous la remontons. Nous sommes, maintenant, à 
environ 4S00 pieds d'altitude. Des deux côtés de la vallée» 
s'élèvent des montagnes en contrefort, couvertes de neiges fon- 
dantes qui découvrent des alpes de plus en plus élevées. Par- 
fois, des kichlaks, des cultures en bouquets de verdure, appa- 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 251 

raissent à l'entrée des gorges de la rive droite, sur des deltas 
d'alluvion qu'alimente un torrent laiteux d'écume, dévalant des 
hauteurs. Vichkant, Iskadar, Dardar, sont autant de frais hal- 
liers où te voyageur, déjà brûlé du soleil plus près du zénith, 
trouve une eau délicieuse à l'ombre de beaux mûriers, abrico- 
tiers, pommiers, cerisiers, etc., chargés de fruits mûrissants. 



Fig. H. — Mioaret de Vareaminor. 

A Iskadar, l'aksakal nous prie d'être ses hôtes pour un mo- 
ment, et, pendant que la populaUon accourue se pressait aux 
portes et derrière les murs du jardin pour nous dévorer de 
regards curieux, nous fîmes honneur au repas du pays que 
notre hôte se hâta de nous offrir. 11 y avait là d'excellentes 
mûres fraîches, de Yourtouk \ des guilâss ' à point, de Vaîrane ', 

i. Abricot. — 2. Cerises. — 3. Petit lait. 



252 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

du kattik^, du kaitnak*^ enfin du thé, du lait et de cette bonne 
eau fraîche et limpide dans un joli ruisseau à portée de bouche 
ou d'écuelle. 

Bientôt, après avoir passé puis repassé le Zérafch&ne, nous 
voyons se profiler, sur une terrasse haute, le minâr de Var- 
saminor, à côté d*un fortin en ruines, au milieu du kichlak 
et de la verdure déjà moins touffue, car nous sommes arrivés 
à Taltitude de 4600 pieds, et la végétation s'en ressent. La 
vigne, qui offre encore de beaux produits à Ouroumitane, de- 
vient souffreteuse ici ; le melon est de qualité inférieure et les 
céréales, plus lentes à mûrir, donnent une plus faible récolte. 
Par contre, les cultures de lin [zigirr) et surtout de fèves 
[backala) deviennent abondantes et fournissent, le premier 
de Thuile, celles-ci une farine qui entre dans la composition 
du pain. 

Yarsaminor est, ainsi qu'Ouroumitane en aval et Obbourdane 
en amont, un des gros kichlaks de la vallée. Il tire son nom 
d'un minaret ébréché qui flanque une petite mosquée sans ca- 
ractère. Les ruines du fortin, en cailloux roulés, entassés et 
retenus par un mortier peu résistant, surplombent le Zéraf- 
châne. L'ouvrage pouvait tout au plus servir de barricade. 

Nous sommes ici à la limite du pays de Falgar que nous 
venons de traverser. En amont, vers Obbourdane, la contrée 
s'appelle Matcha ; en face est le pays de Fane. Longtemps les 
habitants de ces districts avaient la réputation de parfaits bri- 
gands, et les émirs du Bokhara, impuissants à faire rentrer 
intégralement les impôts, y avaient posté des begs à transac- 
tion plus ou moins facile. Quand les Russes eurent conquis la 
plaine de Samarkand, les Kohistanis essayèrent de faire durer 
leur état d'indépendance récalcitrante jusqu'à ce que l'expédi- 
tion du général Abramoff, en 1868, mit fin à leurs illusions. 

Je n'entraînerai pas le lecteur dans les excursions que nous 
ftmes dans les montagnes de la rive gauche du Zérafchàne, à la 
récolte des nombreux et intéressants échantillons de la flore 

1 . Lait caillé. — 2. Crème de lait de brebis concrétionnée ea forme de 
crêpe. 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 253 

et de la faune que ces escalades, à des altitudes de 8 000 à 
9 000 pieds, nous procurèrent. M"* Olga Fedchenko et M. Fed- 
chenko avaient déjà visité la vallée ; néanmoins, la plupart de 
nos espèces se trouvèrent être nouvelles ou rares, et je n'hésite 
pas à recommander tout spécialement le Kohistan aux natura- 
listes explorateurs comme une source certaine et féconde de 
nouveautés, surtout pour la botanique et Tentomologie. 

Deux flores s'y rencontrent et chevauchent en quelque sorte 
Tune sur l'autre. L'une, la flore des steppes, suit les vallées et 
s'installe quelquefois, comme sur l'Àlaï et le Pamir, à des alti- 
tudes où l'on ne serait pas tenté de la chercher. L'autre, la 
flore subalpine et alpine du Thian-chan, comprend quelques 
types de l'Inde, à côté des représentants caractéristiques de la 
flore des montagnes centrales-asiatiques. Les capparisy les ar- 
temisia^ les halophytes et le stipa pennata sont les principaux 
types de la flore des steppes ; les beaux eremurus, les rosa 
du groupe des armatœ, les rheum, les clematù, les lonicera 
et les berberis sont les types les plus caractéristiques et les plus 
répandus de la flore des altitudes. 

Le soumboul (Euryangium sumbul) se rencontre dans ces 
montagnes, surtout du côté de Magi&ne et de Faràb. Les cou- 
leurs dominantes des fleurs, hantées par une infinie variété de 
diptères, d'hémiptères, de lépidoptères et surtout d'hyménop- 
tères,' sont le bleu, le violet, le jaune et le blanc ; le rouge 
est rare. De superbes espèces de cicindèles, des guêpes de 
forme bizarre par la ténuité et la longueur démesurée de leur 
taille, des cicadines de forte taille aux ailes membraneuses, 
insectes des plus tapageurs, des mantes et des coléoptères 
térébrants se défendant par des piqûres profondes et cuisantes, 
sont les hôtes peu connus des fleurs et des tiges robustes 
de ces plantes estivales, dont quelques-unes se plaisent dans 
l'eau de neige fondante, à plus de 13 000 pieds d'altitude. 
Celles-ci, il est vrai, ne sont hantées et fécondées que par 
des insectes minuscules qui se sont installés « chaudement » au 
fond de leurs corolles jaunes ou blanches. Que de sujets d'obser- 
vation pour celui qui cherche à se rendre compte de cette adap- 



254 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

tation du monde des insectes à l'architecture ei différente des 
âeurs, de cette symbiose d'insectes et de fleurs dont Darwin 
nous a dévoilé quelques secrets 1 

De forêts, il n'y en a pas. Il y en avait, dit la tradition, autre- 
fois. Mais les indigènes les ont exterminées, sans doule par 



Fig, 43. — TroDC de genévrier géant. 

le moyen simple qu'ils employaient jusque dans les derniers 
temps, jusqu'à ce que l'administration russe les empftcb&t de 
continuer : aGn d'obtenir du charbon de bois pour les braseros 
h la mode du pays, en hiver, ils incendiaient les plus beaux 
pieds de genévrier, radient les plaies et vendaient le produit 
de leur procédé barbare au bazar des villes environnantes. 
Partout dans la montagne, les traces en étaient visibles. Sur 
ma demande pourquoi les plus beaux arbres sont ainsi consu- 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 255 

mes, ils répondaient que lorsqu'un genévrier atteint Tâge de 
cent ans, il se consume ainsi de lui-môme ! 

Quelquefois cependant, le long des rivières et au lac Iskander- 
koul, on rencontre des arbres de belle allure : des saules, des 
kaïragatches, du micocoulier, du bouleau, du tremble, etc., que 
l'éloignement des villages a préservés de Tutilisation comme 
bois de construction. 

Dans la montagne, toutes les maisons sont construites avec 
du bois d'artcha (genévrier) et du caillou, le bois y entrant du 
reste en faible proportion. Une belle maison coûte au plus 
40 roubles, avec tout ce qu'elle contient. 

Le Fan-Daria. 

Le Fan-Daria. — Le village de Pitti. — Gisements de houille. 

Le Tchapdara. 

Le 19 juin, nous quittons Varsaminor pour suivre, vers le 
sud, la sauvage vallée du Fan>Daria, d'un abord difficile. Quatre 
indigènes de l'endroit nous accompagnent pour aider les &nes 
et les chevaux à passer aux passages dangereux, nombreux, 
nous dit-on. 

De fait, le sentier ne tarde pas à perdre son nom par 
une disparition complète sous les éboulis des kaoufs ou par 
une réduction à une dizaine de centimètres de largeur, où le 
cheval a juste la place pour poser un pied devant l'autre. De 
gros blocs de schiste et de phyllade, tombés des hauteurs, 
encombrent la vallée déjà étroite ainsi que le lit du Fan-Daria, 
mugissant et écumant sur une pente très raide. Des traces 
fraîches de trous creusés par des chutes de rochers récentes 
font h&ter le pas aux endroits critiques et lever le regard vers 
ces parois en entonnoir d'où une vibration de l'air, plus forte, 
peut détacher une avalanche de pierres . Les &nes avancent lente- 
ment ; souvent il faut les décharger, porter leur charge à dos 
d'homme sur une corniche trop étroite, autour d'un éperon de 
rocher, retenir l'animal par la bride et la queue contre la paroi 
du rocher pour qu'il ne perde pas l'équilibre et ne roule pas dans 



236 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

la rivière, répéter le même manège pour les chevaux en redou- 
blant de précautions, puis recharger les ânes pour recom- 
mencer un peu plus loin . Et c'est par des chemins pareils que 
se sont faufilés, au milieu d'un pays ennemi, les tirailleurs et 
les Cosaques de l'expédition d'Abramoff, avec de l'artillerie de 
montagne ! 

Il nous faut cinq heures pour faire 16 verstes sous un soleil 
impitoyable qui change la vallée en fournaise. Ce fut avec une 
véritable joie que nous vîmes enfin le kichlak de Pitti apparaître 
au milieu de la verdure sur une terrasse de la rive droite. 

Le kazi du village, qui exerce ses fonctions déjuge indigène 
dans ces montagnes sauvages, après qu'une disgrâce les lui eût 
fait perdre à Samarkand, nous reçoit et nous installe, ô Moham- 
med ! dans la mosquée de l'endroit. Les habitants, déjà émigrés 
vers des altitudes plus élevées où ils font paître leur bétail» nous 
apportent des vivres et font preuve de prévenances sans éclat 
auxquelles on n'est pas habitué dans la plaine. Ces montagnards 
tadjiks ont gardé plus pures les vieilles traditions d'hospita- 
lité et de naïve et franche honnêteté que le contact des citadins 
et de leurs vices ainsi que le raffinement relatif des besoins 
ont fait perdre à leurs frères ethniques de la plaine. 

Le lendemain, avant de nous engager vers l'est dans la vallée 
des Jagnaous, nous allons visiter les gisements de houille qu'on 
a découverts récemment près du village de Kanti, à quelques 
verstes de notre campement. 

Après avoir passé sur la rive gauche du Fan-Daria, le sentier 
remonte vers l'ancien fortin de Fane ou SarvadAne, dont les 
ruines, pareilles à celles d'un castel du moyen Age, se dressent 
au bord de la rivière. Ensuite, il tourne à droite dans la vallée 
de Koul-i^kalane qui mène à Kchtout. Un ravin coupe à mi-chemin 
les gisements d'une houille ligniteuse de mauvaise qualité au 
premier abord, mais dont certains filons donnent un combustible 
fort appréciable dans un pays où les moyens de chauffage sont 
si précaires. 

Nous ne croyons pas cependant que ces gisements de charbon 
de terre puissent être exploités avec profit à cause des diffi- 



DANS:LES montagnes du KOHISTAN. 257 

cultes d'accès que présente la contrée, si toutefois encore les 
filons souterrains sont assez puissants pour en concevoir une 
exploitation en grand. L'ingénieur des mines IvanofiF qui vint, 
quelques jours après nous, visiter ces gisements, en fit une 
étude plus détaillée que celle que nous pûmes en faire, et son 
rapport n'a donné lieu à aucune entreprise subséquente ce qui 
me fait penser qu'il a conclu à l'abstention. Ces gisements 
appartiennent à l'époque secondaire, jurassique si je ne me 
trompe, et sont accompagnés de magnifiques empreintes de 
plantes fossiles, voire môme de troncs d'arbre et de souches 
pétrifiées que, malheureusement nous ne pouvions incorporer 
à nos collections faute de place sur le dos de nos Anes. On les 
trouve notamment au Kan-tag, la montagne en feu dont les 
indigènes nous parlent depuis quelque temps comme d'une 
merveille et que nous verrons demain. J'ai observé également 
des affleurements de lignite dans d'autres endroits de cette 
contrée, par exemple à la base du village de Varsaminor et 
dans la vallée des Jagnaous, en face d'Ânzôb. 

Je fis une excursion botanique des plus fructueuses dans la 
montagne au-dessus de Kanti. Longtemps nous y avons admiré 
un des plus beaux paysages alpestres qu'on puisse voir : c'est 
la chaîne longue du Hissar, dressant sa muraille gigantesque 
jusqu'au-dessus de la limite des neiges éternelles, couverte de 
névés étincelants sous le soleil et drapée d*ombres bleues. 
Pareille à une macle immense de topaze, un pic géant, le 
Tchapdara^ élève jusqu'à 19 000 pieds ses arêtes cristallines 
figées dans l'atmosphère limpide d'une chaude journée de juin. 

Le lendemain, 21 juin, nous suivons vers l'est le principal 
affluent du Fan-Daria, c'est-à-dire la rivière de Jagnaou dont 
la vallée, en doigt de gant, abrite une population intéressante 
et peu connue. L'accès difficile du pays et l'ingratitude du sol 
l'ont préservée jusqu'alors de l'infiltration ethnique étrangère 
en lui gardant relativement purs le type anthropologique et 
les mœurs ariennes. 



BIBL. DB L'EXl'LOn. II. 17 



258 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 



La yallée des Jagnaous. 

La valléo des Jagnaous. — Géophysique de la cootrée. — Façon de voyager. 
La montagne en feu de Knn-tag. — Le village jagnaou. 

Le Fan-Daria se forme, à 25 kilomètres au sud de Varsa- 
minor, près de Tancien fortin bokharien de Servadâne, de la 
jonction de TIskander-Daria, qui vient du sud, et du Jagnaou- 
Daria S qui vient de i*estL:.L*entrée de la vallée du Jagnaou se 
trouve ainsi reportée, sur. le chemin que nous avons suivi, à 
environ 180 kilomètres de Samarkand, sous la latitude N. SO^'i' 
et sous la longitude E. 86''3' de Ferro. 

La vallée du Jagnaou s'étend de Touest à Test sur une ligne 
d'environ 125 kilomètres. Le fond, souvent très étroit, s'élargit 
rarement au delà de 2 kilomètres. 

En quelques endroits, le sol, formé d'une mince couche d'aï- 
luvion, cède quelque terrain à l'agriculture ; mais, le plus sou- 
vent, le roc sous-jacent se montre rebelle aux tentatives des 
primitifs instruments aratoires du montagnard. A l'est, aux 
sources de la rivière, la vallée est entourée d'un nœud de mon- 
tagnes très élevées : le Goumbâz. Les contreforts de ce massif 
entourent au sud, sous le nom de chaîne du Hissar, au nord 
sous celui de chaîne de Zérafchâne, la vallée du Jagnaou d'un 
rempart neigeux. La ligne de faîte de ces deux chaînes dépasse 
en beaucoup d'endroits la limite des neiges éternelles, qui se 
trouve ici entre 13 000 et J4 000 pieds. La chaîne du Zéraf- 
châne-taou court de l'est à l'ouest et se perd dans le steppe de 
Djame, à la frontière actuelle du Bokhara; tandis que la chaîne 
plus puissante du Hissar oblique vers le sud-ouest et envoie, 
par Baîssoune et Ghirabad, des contreforts jusqu'auprès de 
Kilif, sur les bords de TOxus. 

De la vallée des Jagnaous sept passes mènent par le Zéraf- 
châne-taou dans la haute vallée du Zérafchâne, six passes par 
le Hissar-taou dans le Karathéghine et le Hissar. La plupart de 

\. Jagn-aou (âb) ou Jaghn-aou sigaitle « eau froide ». 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 259 

ces passes atteignent une altitude de 12000 pieds et, à l'excep- 
tion d'une seule, ne sont praticables que pendant Tété. 

La rivière Jagnaou, quoique moins torrentueuse que la ri- 
vière Fan, a cependant une chute moyenne de 13 mètres par 
kilomètre. La population de la vallée atteint tout au plus le 
cbiETre de 2100 Jagnaous. Presque tous les villages sont situés 
au bord même du Jagnaou, à l'entrée des ravins ou des petites 
vallées latérales. Quelques-uns étagent leurs maisonnettes par 
groupes épars contre la paroi de la vallée, ou bien se juchent au 
sommet de quelque arête saillante d'un contrefort. Enfin, un 
certain nombre se pressent sur une sorte de terrasse de conglo- 
mérat en forme de plateau, et sont entourés de cultures et de 
petits jardins fruitiers. 

Il y a en tout vingt-sept villages, dont douze sur la rive 
droite et quinze sur la rive gauche du Jagnaou. Ceux de la rive 
droite sont successivement, et en commençant par le dernier en 
amont de la rivière : Novobote, Deïkalâne, Kirionti, Kiansi, 
Kkoul,Pitip,Kiachi, Magitchenar, Bidif, Khichartâb, Anzôb, Tok- 
fan ; ceux de la rive gauche et dans le même ordre : Deïbalâne, 
Garamaîne, Sakine, Pskàne, Ghissaakidar, Ghivata, Doumsaï, 
Shakhsar, Vagensaï, Martoumaïne, Varsaoute, Margip, Marzitch, 
Djidjik et Rabate. 

L'intéressante peuplade des Jagnaous était signalée depuis 
quelque temps à l'attention des ethnographes et des linguistes. 
On savait que la langue de ces montagnards peu connus différait 
complètement de celle des peuplades environnantes d'origine 
iranienne ou turque. En 1841, Bogouslavsky etLehmann par- 
vinrent jusqu'à Tok-fan, à l'entrée de la vallée. En 1870, le 
général AbramofT, depuis gouverneur de la province de Fergha- 
nah, dirigea vers le Kohistan un détachement de troupes des- 
tinées à contenir les velléités d'indépendance des peuplades 
montagnardes qui, sous la domination bokharienne, avaient 
jusque-là exercé leurs brigandages. Cette expédition étonnante, 
vu les difficultés du terrain, est connue sous le nom d'expédi- 
tion du lac Alexandre, et fut accompagnée, entre autres, de 
MM. Fedchenko et Kuhn et de M"** Fedchenko. Les savants 



2G0 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

explorateurs pénétrèrent jusqu'au village de Varsaoute. M. Kuhn 
emmena avec lui, à Samarkand, quelques Jagnaous qui lui 
permirent de publier, en 1881, des renseignements intéressants 
sur la peuplade et la langue des Jagnaous ^ 

A partir de cette expédition, les Jagnaous qui, avant 1871, 
étaient gouvernés par un beg bokhare, furent incorporés au 
Turkestan russe. Leur territoire forme actuellement, avec le 
district de Fan, le volostj^ dit de Tlskander-koul. En 1879, le 
major Akimbétjeff, Tatare fort lettré de Tarmée du Turkestan, 
passant de la haute vallée du Zérafchâne par le col de Gouzoune 
dans la vallée des Jagnaous, atteignit le village de Novobote. 
Dans son voyage à travers la vallée, il recueillit des notes 
importantes de linguistique. Ces éléments de grammaire ont 
permis de classer la langue des Jagnaous dans une des grandes 
familles linguistiques et d'apporter ainsi quelques éclaircisse- 
ments dans la question de Torigine de cette peuplade *. 

Le kichlak de Pitti, situé dans la vallée de Fan, est relié à la 
vallée des Jagnaous par un sentier qui longe le Fan-Daria et qui, 
un peu en amont du fortin en ruines de Servadàne, traverse la 
rivière sur un pont pour s'engager à Test et à angle droit dans 
la vallée du Jagnaou. Il communique,. en outre, par un sentier 
pénible qui coupe, sur la crête, Téperon de la montagne par 
l'hypoténuse du sentier précédent. Gomme le Fan-Daria, lors 
de la dernière crue, avait emporté le pont de Poull-i-Mirkate, 
nous ne fûmes point embarrassés du choix d'un chemin. Quelques 
indigènes robustes de Pitti nous accompagnèrent jusqu'à la pro- 
chaine étape, afln d'aider hommes et bétes aux passages difficiles. 
Dans tout le Kohistan, les ânes sont de beaucoup préférables 
aux chevaux comme bètes de somme, car ils ont le pas bien plus 
suret, à cause de leur taille, demandent moins souvent à être 
déchargés aux passages en corniche. Ils sont du reste plus faciles 

1. Svicdicnia o Jitfjnufmbskomnarodié [Wenseignemenis sur la peuplade 
des Jagnaous) in Tourkestanskij viédomostU Tachkent, 1881, sous le pseu- 
donyme d'iscandre Toura. 

2. Circonscription. 

3. Otchcrki Kogistana (Esquisses du Kohislan) in Tourkestamkij viedo- 
mostL Tachkent, 1881. Le travail de M. Kuhn accompagne celui-ci. 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 261 

à « manier » en beaucoup d'endroits ; en effet, dans les vallées du 
Fan, du Jagnaou et du haut Zérafchâne, les courbes du sentier 
taillé dans le roc à une grande hauteur ont un rayon tellement 
court, surtout au détour des rochers, qull faut deux hommes 
pour empocher les bêtes de tomber. Retenus par la tète et la 
queue, pressés en quelque sorte contre la paroi du rocher, che- 
vaux et ânes sont glissés lentement au delà de la courbe, puis 
rechargés à nouveau. 

Nous faillîmes perdre ainsi un de nos chevaux. A Tescalade 
d'une gorge à pente très raide, parsemée de gros blocs de 
rochers dévalés, il perdit pied, entraînant un des hommes de 
Pitti. L'homme tomba sur le dos et, sans lâcher les guides, se 
laissa entraîner sur la pente. Cette manœuvre, qui dénota de la 
part de cet individu beaucoup de sang-froid, le sauva avec le 
cheval. Celui-ci, faisant la culbute, se trouva arrêté par un 
gros bloc de pierre et arrêta l'homme à son tour ; ils en furent 
quittes pour quelques contusions et écorchures. 

A 4 verstes de l'entrée de la vallée se trouve, en face de 
la montagne brûlante de Kan-tag, le kichlak de Rabate. Le 
fond de la vallée y est un peu élargi et reçoit un torrent très 
rapide qui vient du sud et mène à une passe vers l'Iskander- 
koul. Le village de Rabate, entouré de quelques vergers de 
pommiers, d'abricotiers, de noyers et de quelques champs de 
blé, d'orge et de luzerne, est bâti, ainsi que la plupart de ces 
kichlaks kohistaniens, sur les alluvions charriées par le torrent. 
Le paysage, d'ailleurs très pittoresque, offre en miniature 
l'image d'une formation de delta caractéristique. Plus loin, le 
sentier, frisant de très près le Jagnaou, passe par endroits sous 
des rochers surplombants et atteint, après 2 verstes, le village 
de Tok-fan. Ce village (1890 mètres d'altitude) est situé à cali- 
fourchon sur un torrent écumant à l'entrée d'une gorge par où 
une passe mène à Pitti, une autre, plus en amont, à Khichar- 
tâb. A Tok-fan, de même que dans la haute vallée du Zéraf- 
châne, on nous logea dans la petite mosquée comme étant la 
maison la plus convenable de la localité. Ces temples musul- 
mans sont construits ici avec une grande simplicité, mais toute- 



262 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

fois avec les meilleurs matériaux de construction et avec le plus 
grand soin relatif. Les murs sont en pierre grossièrement taillée, 
recouverts de boue, crépis à l'intérieur d'un mortier à la paille. 
Le toit est fait de branches de genévrier, rarement de mûrier ou 
de peuplier, recouvertes de terre pétrie. Il se prolonge au-dessus 
de la façade en auvent soutenu par une ou deuï colonnes en 
bois dont le fût est souvent travaillé légèrement en arabesques 
peu compliquées. A l'intérieur de la mosquée, une niche en 
ogive indique la direction de la Mecque (Kébla). L'ameublement 
consiste en quelques nattes de jonc ou quelques vieux tapis de 
feutre auxquels s'ajoute une grande marmite en fonte avec son 
trépied qui attend, dans un coin, les jours de fôte pour servir 
à la confection d'un palao monstre oflert aux fidèles nombreux 
accourant à la voix du moullah. 

Tous ces montagnards sont beaucoup moins fanatiques et plus 
simples que leurs coreligionnaires et parents ethniques, les 
Tadjiks de la plaine. Un jeune gaillard, solidement bâti, s'em- 
pressa de nous offrir un gigot de knk[Capra sibirica .^), nous ho- 
norant ainsi d'un cadeau qu'il était coutume de n'offrir autrefois 
qu'aux begs. Le kiik (en ouzbeg) ou ahou (en tadjik) se trouve 
dans le Kohistan par troupeaux à une altitude de 9000 à 
10 000 pieds ; il est très difficile à chasser. Le chasseur se poste 
à l'affût après avoir épié consciencieusement et avec la plus 
grande précaution les habitudes de son gibier ; muni de son 
fusil à mèche qui repose au moyen d'une fourche sur le sol, il 
attend parfois des journées entières avant de pouvoir ajuster 
un de ces animaux prudents et craintifs. 

On emploie également à cette chasse des lévriers fort beaux 
appelés tazis. Le chien étant réputé animal impur chez les 
musulmans, les Jagnaous dérogent à l'habitude des gens de la 
plaine en admettant les tazis dans leur intimité. Ces chiens de 
race privilégiée sont d'ailleurs rares. 

De Tok-fan, nous fîmes une excursion au Kan-tag^ Ce 
contrefort de la chaîne du Zérafchâne est formé de couches 

1. Voir pour l'ilinéraire dans cette vallée la petite carte spéciale 
inscrite dans la carte générale de ce volume. 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 263 

liasiques de grès rouge, de lignite et de calcaire avec des 
couches intercalées de charbon de terre qui brûlent souterrai- 
nement depuis des temps immémoriaui. Un sentier étroit, 
mais accessible aux chevaux, serpente péniblement jusqu'à mi- 
hauteur de la montagne. Le sol y brûle les pieds; le thermo- 
mètre, placé dans une fente, dépasse tout de suite 80 degrés 
centigrades. Quelques indigènes, qui avaient de l'occupation sur 
la montagne, nous apportèrent un peu de farine et de la neige 
de la hauteur voisine. Après quelques minutes, nous eûmes du 
thé et du pain cuit dans le sol. En s'échappant des fentes et 
des cavernes, les gaz déposent contre les pierres environnantes 
de beaux cristaux de soufre et d'alun et, par endroits, des efflo- 
rescences bleues. Gomme les indigènes trouvent à l'alun un 
goût sucré, ils ont donné à la montagne le nom de Kane-tag, 
c'est-à-dire « montagne du sucre ». Ces solfatares étaient autre- 
fois, du temps des Bokhariens, propriété de la couronne; 
aujourd'hui elles sont affermées et le produit en est vendu prin- 
cipalement aux bazars de Pendjakent et d'Oura-tépé. Les habi- 
tants très pauvres des cinq kichlaks d*alentour : Pilti, Kanti, 
Pinione, Rabate et Tok-fan, grimpent péniblement avec quel- 
ques ânes jusqu'aux solfatares pour récolter les pierres aban- 
données, afin d'en retirer par décoction des restes d'alun qu'ils 
vendent, misérable revenu, au bazar de Pendjakent. De temps 
en temps, le sommet de la montagne s'entoure, la nuit, d'une 
auréole de feu à l'instar d'un cratère, ce qui a sans doute con- 
tribué à la croyance aux volcans actifs dans le Thiane-chan. 

Deux chemins mènent de Tok-fan à Anzôb. Le premier, qui 
longe la rive droite du Jagnaou, était, selon l'expression des 
indigènes, a tombé à l'eau », c'est-à-dire envahi parles eaux; 
le deuxième mène par la gorge sauvage de Djidjik-rout, après 
avoir passé sur la rive gauche. Nous envoyâmes nos bêtes de 
somme, chargées des collections, en avant, sous la conduite de 
quelques Jagnaous et de notre domestique Àbdou-Rahim, car 
l'étape devait être longue et difficile. Le Djidjik-rout est le plus 
considérable des torrents tributaires du Jagnaou. A 2 300 mètres 
d'altitude, la gorge s'élargit ; de belles prairies naturelles et 



26i LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

quelques maigres cultures de blé, de lin et de fèves entou- 
rent le hameau d'Intirr, composé de misérables chaumières 
en pierre. La rivière fait marcher un petit moulin au milieu 
d'herbages succulents piqués des taches rouges et violettes 
que leur font d'innombrables orchis, pois fleuris et liliacées. 
Un peu plus loin, le sentier, côtoyant vers Test le pied de la 
chaîne puissante du Hissar, couverte de neiges éternelles, 
atteint le hameau de Djidjik d*où une passe mène à Zigdi, dans 
le Hissar. 

Près de ce hameau nous rencontr&mes une bande de pèle- 
rins ouzbegs du Hissar qui se dirigeaient sur Gheirambed, 
dans la vallée de TIskander-Daria, pour visiter le tombeau d'un 
saint renommé auquel ils amenaient une belle chèvre et deux 
gros moutons. Ils étaient accompagnés d'un marchand de mou- 
tons qui poussait devant lui, avec ses hommes, par la passe 
du Hissar, tout un troupeau qu'il destinait au marché de 
Samarkand. Les environs de Djidjik nourrissent, dit-on, une 
belle race de chèvres. Les troupeaux rencontrent à cette époque 
de l'année (23 juin) d'excellents pacages à une élévation de 
8 000 à li 000 pieds, la limite des neiges éternelles n'étant 
qu'à 13 000 ou 14 000 pieds d'altitude dans cette partie du 
Kohistan. 

Djidjik-kichlak (2 630 mètres) n'est qu'une résidence d'été 
des habitants de la vallée et, à ce titre, était habité à cette 
époque comme tous les hameaux qui se trouvent à une altitude 
aussi élevée dans la montagne. Les Jagnaous, en effet, s'oc- 
cupent en partie d'agriculture, en partie de l'élève du bétail. 
Durant l'hiver, ils vivent dans les kichlaks de la vallée princi- 
pale , sur les bords du Jagnaou, sous des conditions climaté- 
riques relativement meilleures; pendant les mois d'été (juin, 
juillet, août), ils laissent quelques-uns des leurs dans la rési- 
dence d'hiver et accompagnent leurs troupeaux sur les alpages, 
ou bien, si les travaux des champs les en empêchent, y envoient 
leurs enfants. Ils gagnent ainsi, au fur et à mesure que les 
neiges fondantes découvrent et alimentent des alpages plus 
élevés, des altitudes de 12 000 à 13000 pieds, revenant sur 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 265 

leurs pas dès que les pâturages sont épuisés ou que les pre- 
miers froids de Tautomne les avertissent de rapproche des 
tempêtes de neige. C'est alors qu'ils se construisent des huttes 
primitives faites de pierres entassées, recouvertes de quelques 
branches de genévrier et de terre. Hommes et bétes y cherchent 
un abri contre les orages qui ne sont pas rares ici dans les 
montagnes, tandis qu'il n'y en a jamais dans la plaine à cette 
époque. 

De Djidjik, le sentier monte à la passe de Kouh-i-kabrah 
(3 430 mètres). Nous trouvâmes les dernières cultures à une 
altitude de 3 1 00 mètres ; les tiges de blé cependant n'avaient 
pas encore dépassé 15 centimètres de hauteur. 

De cette passe on descend par un sentier étroit, en corniche 
dangereuse, dans une vallée au bout de laquelle se trouve le 
kichlak de Marzitch. La neige, recouvrant encore les fentes et 
les gorges jusqu'à 3 000 mètres d'élévation, nous occasionna 
beaucoup d'embarras. De là, le chemin traverse une deuxième 
passe appelée Badraou (3 330 mètres) et atteint la vallée de 
Kchirr, où se trouve un misérable hameau de huttes en pierres. 
Le paysage y est sauvage et grandiose, sans être comparable 
pourtant à un paysage alpin ; car, comme presque partout dans 
le Kohistan, le premier élément du pittoresque, les arbres, 
font complètement défaut. À droite, le Kroum-i-safed fait étin- 
celer son pic blanc majestueux aux rayons vifs du soleil, et à ses 
pieds s'étendent les tapis verts des alpages succulents. Quelques 
pentes sont recouvertes de grandes ombellifëres jaunes et de 
magnifiques panaches d'eremurus. Nous traversâmes sans acci- 
dent le torrent de Kchirr pour atteindre la passe de Kouch- 
koutâne (3 100 mètres), d'où le regard plonge de nouveau dans 
la vallée du Jagnaou. Soudain apparaît le village d'Anzôb, sur 
la rive droite de la rivière, entouré d'une ceinture d'arêtes rou- 
geàtres et nues. De Tok-fan à Ânzôb, par le chemin que nous 
venons de parcourir, on compte 27 verstes. 

Dans la soirée, un violent orage se déchargea sur les mon- 
tagnes. Les bétes de somme n'arrivèrent que fort tard dans la 
nuit, après que nous eûmes envoyé quelques gens à leur ren- 



266 LE ROYAUxME: DE TAMERLAN. 

contre pour leur faciliter le passage du Kchirr. Djoura-Baï, avec 
une abnégation rare, avait enveloppé nos herbiers de son 
propre manteau, malgré la pluie torrentielle; Abdou-Rahim 
était tombé avec son cheval au passage du torrent et les autres, 
ponant les bagages sur la tête, avaient traversé à pied Teau 
glaciale. Tous étant trempés jusqu'à la peau et fatigués, ils 
avaient bien gagné une journée de repos. Le thermomètre 
marquait 1 i degrés Réaumur à 1 1 heures du soir. 

On peut faire en moyenne ici, avec des bêtes de somme, des 
étapes journalières de 20 à 25 verstes. Les Jagnaous sont tous 
d'excellents marcheurs. Les chevaux sont très rares dans la 
vallée, les&nesle sont moins; ces derniers, d'une race de petite 
taille, mais très solides, servent principalement au transport 
des fardeaux. 

AnsAb. 

De Tok-fnn k Anzôb. — Ponts élastiques. — Khichàrtâb. 

Le kichlak d' Anzôb (2 200 mètres), village assez considérable, 
était presque inhabité à notre passage, parce que toute la popu- 
lation valide s'était transportée vers les alpages. On nous logea 
derechef dans la mosquée. Abdou-Rahim profita des dimen- 
sions de la marmite affectée à la mosquée pour préparer à sa 
façon, et il s'y connaissait, un palao monstre. La population 
restante du village fut invitée au festin. Le palao en effet, pré- 
paré avec du riz cuit dans de la graisse de mouton et piqué de 
petits morceaux de viande, est le mets national et ordinaire 
des gens de la plaine, plus riches que leurs frères de la mon- 
tagne, tandis que ceux-ci n'en mangent que rarement, une ou 
deux fois par an. Même quelques-uns de nos convives jagnaous 
se rappelaient en avoir mangé une fois dans leur vie. Nous 
renouvelâmes cette libéralité peu coûteuse à plusieurs reprises 
durant notre voyage, ce qui contribua certainement à étayer 
la bonne renommée des deux « Faranguis touras ». 

Les Jagnaous et, en général, tous les montagnards du 
Kohistan se nourrissent principalement de laitage; ils pré- 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 267 

pareDt , entre autres, avec du lait de mouton , une façon de 
gAleau mince, sorte de crôpe crémeuse, appelé kaimak. L'huile 
végétale étant plus rare que le beurre, on emploie parfois 
celui-ci pour l'éclairage, mais beaucoup moins que les éclats 
résineux du genévrier. Pour bien conserver la viande, on fait 
du jachni; après une cuisson sufQsECnte, la viande est trem- 



Fig. 44. —.Vue d'AnzAb (Jaguaou). 

pée dans de la graisse de mouton, puis, entourée après le refroi- 
dissement d'une couche de graisse, conservée avec un peu 
de sel dans la vaste panse du ruminant. 

Un pont, élastique comme partout, mène en face d'Anzôb 
sur la rive droite de la rivière. Ces ponts sont formés invaria- 
blement de deux poutrelles de genévrier ou de bouleau plus ou 
moins équarries, posées d'une rive à l'autre et recouvertes de 
petites planchettes du môme bois ou de branchages. Sur le 
haut Zérafch&ne, ces ponts deviennent presque dangereux à 



268 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

cause de récartement des rives et à cause également de la hau- 
teur du pont au-dessus du fleuve. Ils oscillent fortement au 
passage, et il nous arrive de voir les pieds des chevaux et des 
ânes porter à faux dans rentre-bâillement des planchettes ou les 
interstices des branchages, et d'être obligés de porter les ftnes 
de Tautre côté. Les Samarkandais disent que ces ponts sont 
tellement légers « qu'ils dansent au passage d'un chien », ce qui 
est vrai d'ailleurs. A Anzôb on trouve, à côté de quelques 
pommiers, noyers, abricotiers, peupliers et saules, un certain 
nombre de mûriers (2 200 mètres d'altitude). La flore est plus 
riche sur les versants nord que sur les pentes exposées au sud. 
Le vent du sud-ouest, prédominant à cette époque de l'année, 
nous amène des ondées pendant toute la journée. 

Le lendemain (25 juin), nous atteignîmes le village de Marguip 
(2 360 mètres). La pluie ne cessa de tomber, mais nous avions 
eu soin de nous munir à Anzôb d'un tchakmane jagnaou, 
sorte d'imperméable, tissé grossièrement en poil de chèvre, 
d'un usage général dans la vallée. L'aksakal ^ de Marguip nous 
reçut dans sa maison et nous servit du kavardak^^ du kaimak, 
Ankattik^ et du pain d'orge. Les maisons sont entourées de 
jardins bien tenus où j'aperçois, entre autres, du chanvre. Le 
chanvre {bank en tadjik) est en général fort peu cultivé dans la 
montagne, beaucoup moins que dans la plaine. Il sert presque 
exclusivement à la fabrication du hachisch {nacha)^ le narcotique 
favori de l'Asie centrale. 

En amont de Marguip, la vallée se resserre jusqu'à une dizaine 
de mètres de largeur et le sentier devient un véritable casse-cou. 
Des rochers surplombants forcent le cavalier à descendre de 
cheval et l'on marche à peu près dans le Jagnaou sur un lit 
glissant de branchages de genévrier. Les bêtes de somme et 
les chevaux ont ensuite beaucoup de peine à escalader quelques 
éperons de montagne où les indigènes ont ébauché de gros- 
sières marches étroites. Plus loin, le sentier se trouve suspendu 

!• Barbe blanche^ c'est ainsi que Ton nomme les préposés aux villages. — 
2. Viande rôtie, ordinairement de mouton, en petits morceaux. — 3. Lait 
aigre. 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 269 

au-dessus du vide, sur une série de balcons qui sont faits de 
troncs de genévrier engagés dans la paroi verticale du roc et 
recouverts de branches et de terre. Par-ci par-là, il traverse un 
kaouf, c'est-à-dire la pente très inclinée formée par l'éboule- 
ment d'une partie de la paroi de la montagne. Ces passages 
sont redoutés entre tous, parce que les avalanches de pierres se 
renouvellent souvent et constituent un danger continuel pour 
le passant. 

Bientôt cependant la gorge s'élargit, et Ton atteint le kichlak 
de Kichartâb, le plus gros village de la vallée (200 maisons 
d'après M. Aminoff, à 2 380 mètres d'altitude). Ce village, 
ombragé de quelques beaux peupliers, de saules, de bouleaux 
et de genévriers, s'étire le long de la rivière Aouliane, dans une 
gorge latérale. Deux passes, celles de Minor et de Darkh, 
mènent de ce point dans la haute vallée du Zérafch&ne. A l'en- 
trée du village, nous trouvâmes un cimetière, comme toujours 
fort dégradé, avec des tombes à moitié ouvertes sous les ébou- 
lements. Au bord du sentier, un bouleau, en vertu d'une cou- 
tume pieuse répandue chez tous les musulmans, porte à ses 
branches inférieures un grand nombre de morceaux d'étoffe 
bariolés que le passant a soin d'arracher de son habit. 

Limite linguistique. 

Limite linguistique. — Yai*saoute. — Cultures. — Deikalane. — Climat. 

Novobote. — Les gallchas. ' 

En amont de Khichartâb, presque tous les Jagnaous parlent 
leur dialecte jagnaou ; en aval, on parle le tadjik. Nous ren- 
contrâmes ici les premiers cassis sauvages ; l'abricotier monte 
jusqu'à 2 SOO mètres d'altitude. Nous vtmes les habitants du 
village occupés à abattre quelques-uns des plus beaux peu- 
pliers ; les indigènes, en général, n'ont aucune cure de ménager 
les arbres de la montagne, ne comprenant aucunement la 
portée désastreuse de leur façon d'agir, et c'est là précisément 
la cause du mauvais régime des eaux du Zérafchâne et de ses 
tributaires. Il est certain que l'esprit de prévoyance est annihilé 



270 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

dans une forte mesure par la philosophie fataliste du Rorân, 
ausssi bien que Tesprit d'initiative autre que celui de la con- 
quête religieuse. Qu'il s'agisse d'hygiène, de morale, de faits 
sociaux ou de phénomènes de la nature^ des mesures de défense 
ou de prophylaxie, le musulman, passif et résigné, ne com- 
battra jamais que le fait accompli. 

D'Anz6b à Marguip, on compte environ 6 verstes, de même 
de Marguip à Khichart&b ; à 10 verstes environ en amont de ce 
dernier village se trouve celui de Varsaoute. Varsaoute(2490 mè- 
tres) est un petit kichlak qui s'étage le long de la pente méri- 
dionale de la montagne, au bord d'un torrent tumultueux. Une 
passe y mène, au sud, dans le Hissar. Nous pass&mes la nuit 
dans la hutte du vieil aksakal ; jovial et obligeant, il donna de 
bonne grftce le bon exemple et se soumit en riant aux men- 
surations anthropologiques. Les maisons sont bâties (nous 
sommes maintenant chez les Jagnaous de race pure) de pierres 
non équarries superposées, où le mortier est remplacé par de 
la terre et du gazon ; un trou est laissé dans le plafond en guise 
de cheminée. L'intérieur est haut à peine de 1",50; le plan- 
cher, en terre battue, est recouvert parfois de nattes de paille 
ou d'une grossière toile. Au milieu, un trou dans le sol : l'&tre ; 
dans un coin, quelques effets d'habillement. Si le Jagnaou est 
riche, il a une pièce séparée pour les femmes, parfois un abri 
spécial pour le bétail ; sinon, une pièce unique les réunit tous. 

A 3 verstes environ de Varsaoute, la vallée s'élargit consi- 
dérablement et forme une façon de cirque qui nous paraît avoir 
été autrefois le fond d'un grand lac. Pour la première fois 
depuis notre entrée dans le Kohistan, un riant paysage s'offre 
à nos yeux. Sur une large terrasse et le long des pentes de la 
paroi se trouvent , enfouis dans des bouquets de verdure , de 
nombreux groupes d'habitations. Treize villages se serrent ici 
sur une surface de plusieurs kilomètres carrés et exploitent la 
terre favorisée d'un peu d'humus et d'humidité. Les Jagnaous 
cultivent du blé {gandoum)^ de l'orge [djaou], une espèce de 
haricot {moulk) et, dans la basse vallée, un peu de lin {zigirr), 
de luzerne {viesch)^ et des fèves [bockala). Les champs sont 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 271 

préparés au mois d'avril et la récolte se fait au mois de septembre. 
Le blé et Torge rapportent tout au plus le sixième grain et 
comme les récoltes ne suffisent pas àTalimentation, ces pauvres 
gens sont forcés d'aller chercher du supplément dans le Hissar. 
Au bord des champs et des sentiers, Tortie griëche, la mauve, le 
bec-de-grue, le cassis noir et d'autres surprennent comme de 
vieilles connaissances retrouvées inopinément. Les instruments 
aratoires des Jagnaous sont encore plus primitifs que ceux des 
Sartes de la plaine, parce que le fer est plus rare et plus cher. 
Cependant si le Jagnaou retire peu de profit de son travail agri- 
cole, il trouve jusqu'à un certain point une compensation dans 
l'élève du bétail. Les animaux domestiques sont le cheval (en 
moyenne il y a deux ou trois chevaux par village) , la vache 
(chaque habitant en possède en moyenne de trois à quatre), 
l'âne, la chèvre, le mouton stéatopyge^ le chien, le chat et 
la poule. 

Le 26 juin, la neige remplissait encore les gorges jusqu'aux 
rives du Jagnaou et, comme la couche de neige est creusée en 
tunnel par les torrents qui parcourent les gorges, le passage 
commande la plus grande prudence. Les chevaux sentent le 
danger instinctivement et se refusent parfois obstinément à 
mettre le pied sur la neige. A Chissaakidar (2 6IS m.), l'ak- 
sakal nous force à prendre quelques rafraîchissements dans 
la mosquée du village. Chaque village a sa petite mosquée des- 
servie par un ou deux mouUahs.Nous trouvâmes ici un individu 
de mine sauvage qui nous promit, en échange de la promesse 
d'une bonne récompense, de nous apporter, le lendemain, deux 
crânes de Jagnaous ; mais nous l'attendîmes en vain. Nous arri- 
vâmes le même jour à Deïkalane, qui est à environ 2S verstes 
de Varsaoute. 

Beaucoup de Jagnaous, que nous croisons en route, se plai- 
gnent de ce que le touradjane ' du Hissar prélève sur eux, au 

i. On m'a dit que les vaches et les moulons de la monlagoe, trans- 
portés dans la plaine, à Samarkand par exemple, refusent de s'acclimater 
au climat trop doux et périssent. 

2. Fils de l'émir, gouverneur du Hissar. 



272 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

passage de la frontière bokharienne et dans les bazars du Hissar, 
un impôt vexatoire. Si, forts de leur droit comme sujets russes, 
ils refusent de donner l'argent, ils sont battus par les djiguites 
du touradjane jusqu'à ce qu'ils consentent au payement. 

Le kichlak de Deïkalane (2 810 m.), que nous atteignons 
le 27 juin, est situé en amphithéâtre contre la paroi septen- 
trionale de la vallée. En face du village, sur la rive gauche, 
quelques huttes grimpent pittoresquement sur les rochers du 
flanc sud. Les arbres ont disparu ; des saules rabougris se 
faufilent en amont le long des rives du Jagnaou. 

Le climat de la vallée des Jagnaous est très rigoureui. Etant 
donné le peu de soins qu'on accorde à l'élève des enfants, en 
l'absence presque complète de précautions hygiéniques de toute 
sorte d'une part, et d'une insuffisance marquée de nourriture 
de l'autre, on doit conclure à Tintervention très active d'une 
forte sélection naturelle ; ce qui explique, jusqu'à un certain 
point, l'apparence rustique et solide de la plupart des Jagnaous, 
surtout des vieillards. Je fus étonné de trouver chez quelques 
indigènes, rares d'ailleurs, les traces d'une maladie répandue 
dans les villes de la plaine, la maladie sarte (bouton d'Alep?); 
mais il se pourrait que ces individus eussent contracté la mala- 
die dans la plaine. 

Pendant sept mois de l'année, la neige recouvre la vallée 
d'une couche tellement épaisse qu'elle intercepte, durant trois 
mois, toute communication d'un village à l'autre. 

Durant les longues journées d'hiver, les habitants des villages 
aiment à se rassembler dans la mosquée autour du moullah, qui 
leur fait la lecture d'un passage édifiant d'un livre saint. Gomme 
partout en pays musulman, le sort de la femme jagnaoue n'est 
guère enviable. Les femmes sortent cependant sans être voi- 
lées, détournant la tète ou la masquant de leur bras, à notre 
passage. Elles vaquent à toutes les affaires du ménage et de 
l'écurie, pétrissent l^'Jdziak et tressent la matla. On appelle 
kiziak une sorte de gâteau pétri de paille coupée et de bouse 
de vache ou de crotlin de cheval. Ces gàleaux sont déposés en 
* grand nombre sur le toit ou collés contre les murs de l'habita- 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 273 

tion, afin que, bien séchés au soleil, oo puisse les utiliser, avec 
un peu de bois de genévrier et d'herbes sèches, comme com- 
bustible. La matta est un tissu grossier de laine de cbëvre et 
de mouton, que les Jagnaous vont vendre ou troquer dans les 
bazars du Hissar el^ dans la haute vallée du ZërafchAne. Les 



Flg. 4B. — Ud carlège de mariée. 

Jagnaous frayent maintenant pins facilement qu'autrefois avec 
les populations qui les entourent, parce qu'ils ne sont plus 
exposés aux attaques de leurs voisins très redoutés, les Matcbas 
entre autres. 11 n'est pas rare, à présent, de trouver des Ja- 
gnaous qui sont allés jusqu'à Tachkenl. Quelques-uns mêmes 
ont profité de ce voyage d'exploration pour s'enrichir en se 
donnant comme pèlerins pauvres allantà la Mecque. Cepen- 
dant, après avoir mendié, sous ce prétexte, dans les bazars, un 



274 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

certain nombre de poulls (ou tchakeren, petite monûoie de 
cuivre), ils s'achètent un &ne et regagnent leur vallée. 

De Deîkalané à Novobote, il y a environ 7. verstes. Les 
indigènes n'ont pas d'unité pour mesurel* les distancer , leà 
surfaces ou les ^oids. Pour indiquer, par exemple, la distance 
qui sépare un endroit d'un autre, ils diront qu'en partant au 
lever du soleil on arrive quand le soleil est à telle ou telle 
hauteur. Le village de Novobote est situé en amphithéâtre 
comme celui de Deïkalane, adossé au flanc septentrional de 
la vallée. C'est là le dernier point habité dans la haute vallée 
(2 860 m.). 

Un peu avant Novobote, nous rencontrâmes une troupe 
d'Ouzbegs de Zigdi, dans le Hissar, qui escortaient une jeune 
mariée de Roufigar. Presque tous étaient à cheval, entourant la 
jeune femme, hermétiquement voilée et habillée de soie rouge 
éclatante (kanaonss). Devant eux, un gamin poussait deux 
vaches et quatre moutons, la dot ou khalim que le père avait 
donnée à la mariée, sa fille. 

Nous complétâmes, à Novobote, la série de nos mensura- 
tions anthropologiques. Dans la haute vallée, les Jagnaous sont 
d'origine plus pure, tandis que, plus en aval, ils sont déjà plus 
mélangés avec les Tadjiks de la montagne. On a donné à ces 
Tadjiks montagnards le nom de Galtchas ; cependant, dans le 
Kohistan, on désigne sous ce nom une sorte de chaussure et 
on appelle Galtcha tout individu portant cette chaussure, qu'il 
soit Tadjik, Ouzbeg, Jagnaou ou même « Farangui » comme 
nous qui en portions. Les galtchas sont de^ bottines molles, 
larges, hautes |de 30 centimètres environ, sans talon et poin- 
tues au bout, commodes dans la montagne, parce que le pied^ 
se moulant sur les aspérités, trouve plus facilement des points 
d'appui. On a soin d'envelopper les pieds de grandes lanières 
de matta. 

Très remarquable est la ressemblance du Jagnaou pur avec 
le Tzigane ou Loulli^ répandu un peu dans toutes les villes de 
la plaine; Le costume des Jagnaous ne diCFëre pas de celui 'des 
autres habitants du Kohistan. Gomme eux, ils portent des 



DANS LES: MONTAGNES DU KOHISTAN. 275 

galtchas ou bien s'attâcheat soiis la plante du pied une. large 
semelle dé cuir, retenue en jpkicè par des cordons i de cuir liés 
autour de la cheville à rdnstar: dei abarcaé efspagnoles. Les 
jambes sont entourées* de matt^. Sur le corps, un large panla-r 
Ion et une chemise simple ; dessus,' une vaste robe à nianiches 
très longues et, la plupart du temps, à cause du froid, und 
deuxième robe, letchakmane ; enfin, autour de la tète, un m6r-< 
ceau d'étoffe en faisant deux ou trois fois le tour et retombant 
par une extrémité du côté gauche, tel est le costume peu com-* 
pliqué du.! Jagnaou.> Ils saluent en plaçant les deux < mains 
contre la poitrine ou la main sur le front. Les femmes s'en-* 
tourent la I6te volontiers d'un morceau d'étoffé rouge, puis 
d'un voile blaûc d'où s'échappent d'ordinaire, en retombank 
sur le dosy les longues ti'esses d'une belle chevelure noire 
comme jais.' 

Aux sources du Jagnaou. 

Aux sources du Jagnaou. — Le sougourr ou Arctomys caudatus. 

Ethnographie des Jagnaous^ 

Le, 28 juin, nous laiss&mes Abdou-Rahim avec nos bagages; 
à Novobote, afin de gagner rapidement les sources du Jagnaou. 
A 12 ou 14 verstes en amont de Novobote, nous atteignîmes lé 
Sang-i-maïlek (2950 m.), un endroit qui tire son nota d'un 
énorme bloc de rocher arrêté au milieu d'une thalsohle asse2 
large. Vers Test, la vallée semble être complètement fermée, 
barrée qu'elle est par quelques contreforts très élevés et cou- 
verts de neige. Au pied de ceux-ci, autour du Sang-i-maïlek, de 
beaux alpages apparaissent à moitié enfouis sous la neige. De 
ce point, les deux dernières passes (Reboute et Tabastfine) 
conduisent à la .haute vallée du Zérafchâne. Le gros bloc de 
rocher, formant auvent d'un côté, nous offre un campement 
tout indiqué. Aussi une partie de la placjB étaitrelle occupée 
par un riche propriétaire de troupeaux du Hissar, soû frère 
et trois pâtres à son service; Ces braves Ouzbegs nous invitèrent 
à partager la « kibitka » avec eux et nous résolûmjes-d'y.pj^sser 
la nuit. Cet Hissarien se transporte chaque année au Sang-i- 



276 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

maïlek avec ses troupeaux, qui comptent jusqu à mille tètes de 
bétail (chèvres et moutons). Il y passe les mois de juin et de 
juillet, pendant lesquels les troupeaux trouvent d'excellentes 
paissons, au fur et à mesure que les neiges remontent leur 
limite le long des pentes. Nous lui achetâmes un mouton pour 
2 roubles (environ 6 fr.), que Djoura-baï eut bien vite dépecé 
selon les règles de Tart. Le soir, un palao monstre réunit au- 
tour de Técuelle toute la bande, ce qui rendit le Hissarien de 
fort bonne humeur et communicatif. 

De temps en temps retentit le cri aigu et perçant d'un sou- 
gourr, répété bientôt en écho par une dizaine de ses voisins 
aux aguets. Le sougourr ou Arctomys caudaius est très fré- 
quent à ces hauteurs ; il ressemble à une grande marmotte et 
sa taille dépasse celle du castor. Plus bas dans la vallée, les 
indigènes lui font parfois la chasse à cause de sa fourrure, 
d'ailleurs très grossière, qu'ils vendent dans les bazars de la 
plaine. Pour chasser le sougourr, une demi-douzaine d'indi- 
vidus se cachent dans le voisinage de l'ouverture qui mène au 
terrier du rongeur. Dès que le sougourr, rassuré par une ins- 
pection prolongée, s'éloigne un peu de son terrier, les chas- 
seurs sortent de leurs cachettes, criant et gesticulant, et assail- 
lent le fuyard à coups de bâton. Perdant la tète, l'animal court 
de l'un à l'autre et ne tarde pas à tomber victime de l'imperfec- 
tion de son flair. 

Gomme grands mammifères sauvages, on trouve encore dans, 
la vallée le renard {rouba) et, plus rarement, le lynx. La faune 
ornithologique est bien représentée, surtout par des espèces de 
petite taille; les rapaces sont assez fréquents. On y trouve 
également une espèce de perdrix montagnarde appelée keklik 
par onomatopée (Perdix grœca^ var. chukar Fedch.) et, dans 
la vallée basse, quelques serpents et lézards. 

Le 29 juin, la température descend encore pendant la nuit 
à 3 et 4 degrés Réaumur ; dans la journée, le mercure se tient 
en moyenne entre 12 à 16 degrés Réaumur. Ce jour-là nous 
atteignîmes le Jagnaou-bachi , « la tète » ouïes sources du Jag- 
naou. A 5 ou 6 verstes du Sang-i-maïlek, dans un large éva- 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 277 

sèment de la vallée appelé Dacht-i-goumbaz (3 200 m.) nous 
trouv&mes de nombreux troupeaux de chevaux p&turaut une 
herbe tendre et fraîche sous la surveillance de p&tres kara- 



Fig. i6. — MontB Takka-khaDS, aux Bources Ju Jagiiunu. 

téghinois qui ont dressé leurs kibilkas dans le voisinage et nous 
offrent du koumyss. Ils sont venus par une passe qui, disent- 
ils, mène dans le Karatéghine par le Koumbil-goumbaz. 

Nous sommes ici à l'origine du Jagnaou, qui, coolrairemenl 
aux renseignements recueillis par Fedchenko et M. AminolT, ne 
sort pas de glaciers ; ses eaux sont claires, limpides et d'une 
belle couleur verte. Trois puissants massifs montagneux ferment 



278 LE ROYAUME. DE .TAM.ERLAN. 

toute issue, si ce n'est' la passé du (Karatéghine : le Takka- 
khana au nord, le KornûbR^goumbaz. à Test et lé Barsangi au 
sud. Ces trois massifs dressenl; leurs sommets: au-desstisride là 
ligne des neiges éternelles ; nous estimons la hauteur de guel- 
ques-uns de leurs pics à 47000 et 48 000 pieds au moins. 
Gomme nous n'avions pas l'intention de descendre dans le 
Karatéghine, après avoir exploré toute la vallée jusqu'à son 
origine, nous retournâmes le même jour sur nos pas pour arri- 
ver le soir au Sang-i-maïlek. 

La peuplade intéressante dont nous venons de visiter le 
territoire représente une de ces tribus ariennes, vieilles sans 
doute, que le flot montant de l'invasion turco-mongole a refou- 
lées dans des gorges montagneuses de plus en plus élevées. 
Leur histoire ethnique est celle des tribus prépamiriennes, 
telles que les Wakhis, les Ghougnis,les Rochis, etc., et même les 
Kâfirs Siahpouches et les habitants du pays de Hounza, dont le 
sort a été le même. Leur type anthropologique doit certainement 
présenter des ressemblances et leurs dialectes des analogies. 
Quant aux Jagnaous, ils sont brachycéphales ou mésaticéphales. 
Les cheveux sont généralement bruns, rarement blonds, et très 
fournis ainsi que le système pileux en général. La poitrine est 
poilue, la barbe et les sourcils sont très fournis. Le nez est 
droit, souvent obtus et les arcades sourcilières sont peu arquées. 
Le front droit est assez étroit par rapport à la figure, large 
aux pommettes, ce qui en dérange l'ovale si caractéristique 
chez les tribus indo-ariennes. Us sont bien musclés, de taille 
moyenne et des marcheurs infatigables. Leur type rappelle 
assez celui des LouUis ou Tziganes de la plaine et nous sommes 
persuadés qu'ils sont apparentés aux Tadjiks des montagnes du 
haut Oxus. A présent que les conditions sociales ont changé, ils 
ne tarderont pas à se métisser avec leurs voisins moins purs, 
anthropologiquement parlant, et le dialecte particulier qu'ils 
parlent encore dans les kichlaks de la haute vallée ne tardera 
pas à disparaître de plus en plus devant le turc ou le tadjik. 
D'après M. Akimbétjeff, quatorze cent vingt Jagnaous seule- 
ment parleraientleur dialecte propre. On avait d'abord rapproché 



DANS LES MONTAGNES DV KOHISTAN. 279 

leur langue de celle des Kàfirs Siahpouches ; sans pouvoir les 
identifier, on trouve* cependant qu'elles procèdent d'une origine 
commune, que M. Fr. MuUer a reconnue être iranienne pure 
pour le Jagnaou, tandis que les dialectes siahpouches se rat- 
tachent à la branche prâcrite et participent d'une origine in- 
dienne'. 

Le 6 juin nous revoyons les bords du Fan-Daria que nous 
remontons dès lors tantôt sur la rive gauche, tantôt sur la rive 
droite, au milieu d'un encombrement incessant de la vallée 
par de gros blocs de micaschiste, de calcaire, de grès, tombés 
des parois. 

Sur les terrasses d'alluvion et de conglomérat ou de brèche, 
de petits halliers frais, composés de noyers, de celtis, de kaïra- 
gatchs, de saules, de mespilus, d'artcha, tout couverts de guir- 
landes de clematisy enjolivés de rosiers, de berberis^ de colutea 
en£[eurs,poussententrelesfilets d'eau queTIskander-Daria laisse 
échapper de ses rives tourmentées. Cependant la vallée s'élargit 
peu à peu et des kichlaks, Djidjik et Khaïrambed, ont pu s'éta- 
blir sur la pente douce des terrasses latérales de la rive gauche. 
Tout près d'ici, dans la montagne, se trouve le tombeau très 
difficile, paraît-il, à aborder du saint Issàk baîgambar, d'Iss&k 
le prophète, dont le corps incorruptible et vivant, dit la légende, 
momifié peut-être,. ne cesse d'ajouter des miracles à celui qui 
le conserve vivant à la vénération des fidèles accourant de fort 
loin pour lui rendre hommage ou implorer son secours. 

Le lac Iskander-koul. 

» 

Au lac Iskander-koul. — Origine probable du lac et son rAle. — Le Saratag. 

Nous escaladons en zigzags une dernière pente d'oîi se pré- 
cipite en écumant la rivière d'Iskandre. Du haut de la terrasse 
que nous venons d'atteindre, un tableau superbe fascine le 
regard. A nos pieds, dans le calme crépusculaire épandu sur 
la vallée dans l'ombre, s'étale la nappe d'émeraude du lac 

1. Voir, pour' les dialectes kâfirs, mes Vocabulaires de langues pré- 
pamiriennes, in Bulletins de la Société d^ anthropologie, avril 1889. 



280 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Alexandre. L'oreille, habituée depuis longtempsaubmissement 
des filets d'eau courant sur le gravier, à la voix grande et 
furieuse des torrents frappant les rochers dans leurs bonds 
déréglés, est étrangement surprise de ce recueillement de la 
nature, et l'esprit se sent envahi par des sensations douces et 
pacifiques. Le lac, sans une ride, est entouré de hautes mon- 



Pig. 47, — Lac IskaDJer-koul. 

tagnes allant jusqu'à 1 1 000 pieds, aux pentes abruptes, laissant 
à peine l'espace d'un sentier sur la rive occidentale. Les mon- 
tagnes de la rive orientale ont une penle plus douce recouverte 
d'éboulis et d'alluvions. Au fond du tableau, un promontoire 
élevé semble se détacher eh pic isolé de la chaîne qui court der- 
rière lui et s'avance jusqu'au rivage du lac. Dans l'entre-bàille- 
ment des contreforts apparaît le falle crénelé, couvert de neige, 
de la chatoe principale. Des touSes d'arbres, de celtis surtout 
et d'ormes, même quelques abricotiers d'aventure, garnissent 
l'entrée des gorges latérales, el des fourrés de saules, de tamariz, 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 281 

de djangal, accompagnent les filets d'eau qui apportent leur 
tribut au lac. Cette nappe liquide, aux eaux limpides reflétant 
admirablement les montagnes du rivage, a 60 mètres de pro- 
fondeur. Des crustacés Thabitent et des poissons sans doute 
aussi ; mais nous n'en vîmes point sur les bords. 

Le niveau du lac est aujourd'hui à 7 200 pieds d'altitude; il 
était plus élevé autrefois, ce dont témoignent des lignes paral- 
lèles, petites terrasses qui courent avec une grande régularité 
sur les parois des montagnes encaissantes, l'une à 30 mètres 
environ du niveau actuel, l'autre à 40 ou 45 mètres. Ces lignes 
sont nettement accusées par une ceinture de végétation plus 
épaisse, parce que la terrasse a permis aux graines de s'accu- 
muler et de germer sur une petite bande de terrain d*aIluvion. 
Il y a eu, par conséquent, au moins deux chutes de niveau dé- 
barrassant la crique d'une énorme quantité d'eau. Par suite de 
quel phénomène géologique ou dynamique ce déversement 
s'est-il opéré? 

On peut croire qu'anciennement le lac défluait vers la vallée 
du Fan-Daria avec un débit moins considérable qu'aujourd'hui 
et que le Jagnaou-Daria, au lieu de l'égaler comme aujourd'hui, 
lui était supérieur;' qu'ensuite, par un éboulement, un ravine- 
ment, un soulèvement ou simplement la poussée formidable de 
la masse d'eau du lac, le barrage naturel s'est rompu vers le 
nord, donnant issue à une trombe d'eau formidable qui s'est 
écoulée par la vallée de l'Iskander-Daria et du Fan-Daria, pour 
arriver sur la vallée du Zérafchâne, à l'endroit où se trouve 
actuellement lekichlakde Varsaminor. Encore aujourd'hui, l'Is- 
kander-Daria, au sortir du lac, a une chute immédiatement très 
forte et trouve son lit embarrassé de quantité d'énormes blocs de 
transport et d'éboulement. La nature des rivages du lac n'indique 
actuellement aucune crue remarquable, de sorte que le débit 
des affluents est sensiblement balancé par celui des défluents. 

L'Iskander-koul est un des nombreux lacs de montagne de 
l'Asie centrale dont l'action régularisatrice corrige jusqu'à un 
certain point le débit fort irrégulier des rivières de la plaine, 
du Zérafchâne plus spécialement. Si, par des barrages artificiels 



282 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

dans la montagne, on arrivait à créôr des lacs artificiels régu- 
larisateurs sur le parcours des affluents les plus turbulents, les 
effets salutaires qu'on obtiendrait seraient dignes d'une œuvre 
aussi grande. 

Nous campons aux bords du Saratag, à l'extrémité sud du 
lac. Une hutte de branchages nous sert d'abri, tandis que nos 
hommes s'installent dans une grotte, toute noire des feux de 
campement des bergers, qui s'ouvre dans le rocher voisin. Trois 
sources d'une eau limpide bouillonnent dans le voisinage; 
d'autres, plus abondantes, sortent en petite rivière souterraine 
du pied de la montagne pour se déverser dans le lac. Des cor- 
beaux, au bec et aux pattes rouges, regagnent leur nid dans la 
saulaie; une chouette fait entendrç son cri plaintif. Et pendant 
que, mollement étendus sur le gazon touffu, nous contemplons 
la comète que nous avons « découverte », il y a quelques jours 
à peine, dans la traînée du firmament que les parois de la vallée 
nous permettaient d'apercevoir, nous voyons les alentours de 
notre campement se peupler de silhouettés étranges et mou- 
vantes. Ce sont des indigènes de l'aoul voisin qui accompagnent 
le corps d'un des leurs à son village pour l'enterrer demain et 
fêter ses vertus par le festin d'usage. Silencieusement ils che- 
minent, s'arrêtent curieusement auprès de nos hommes, puis, 
renseignés, disparaissent avec leur lugubre fardeau en gagnant 
à la file indienne le haut de la vallée. 

Cependant le crépuscule a réveillé au bord de Teau les nichées 
de moustiques. L'air est rempli de cetlé musique terrible que 
les insectes assoiffés de sang font tinter à l'oreille de leurs vic- 
times, et bientôt nous sommes pris d'assaut. Les chevaux en 
souffrent autant que nous; ils ont beau s'émoucheter furieuse- 
ment, se rouler, ruer et renâcler, nous avons beau nous réfu- 
gier dans une fumée de bois vert, les moustiques affamés 
affrontent toutes les colères. De guerre lasse chacun se roule 
par-dessus la tète dans sa couverture, introduit les bras jusqu'à 
l'épaule dans la tige de ses bottes et se réveille quand môme 
sous les infernales piqûres, la figure et les poignets bosselés et 
cuisants. 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 283 

. ' ' Passe de Mourra. 

A la passe de Mourra. 

: , .o. . \ ...... . 

' ' Nous peraontons la rivière de Saratag que longe, sur la rive 
* droite, le sentier qui mène à la passe de Mourra. Cette passe 
"^ donne acéès au Hîssar. Élevée de 14 000 pieds, elle est bloquée 
'prafr les neiges en hiver, mais assez fréquentée en été, parce 
' qu'eHe évite aux caravanes se rendant à Pendjakent et dans le 
' Ferganah, le détour par le Chahr-i-çâbz. Le sentier d'accès est 
' facile ; on se croirait dans un parc, car les bords de la rivière 
soBt^rnis de «beaux bouleaux et genévriers. Le gazon touffu 
est émaillé de nombreuses et belles espèces alpines ; je trouve 
entre autres YEremurus Kauffmanni et XEremurus robtistus^, 
la plus belle plante du Turkestan, VOrchis latifolia, puis un gros 
Lycoperdon (tes Hyménoraycètes et les Gastéromycètes sont 
rares en Asie centrale), AesPedicularis, des Primulacées, etc. 
' Le petit kichlak de Deh-i -saratag, vers 9S00 pieds, entretient 
' quelques cultures assez florissantes de blé, d'orge et de pois 
'chichès sur les terrains d'alluvion. Les habitants ont quitté le 
' viHage pour se transporter avec leurs troupeaux sur les pacages 
plus élevés. Dans les criques des vallées d'alentour, àKantach 
par exemple, on reconnaît parfaitement le niveau antérieur des 
ëaiix du lac Alexandre et les terrasses subsistantes servent de 
terrain de culturel A midi nous avons atteint, sans grand effort, 
les premiers champs de neige qui recouvrent encore la passe et 
en même temps un petit lac gelé provenant de la fonte des 
neiges. Nous sommes à 13 000 pieds d'altitude, à 1 000 pieds 
environ au-dessous de la passe en ensellement que traverse à 
ce moment une caravane de chevaux chargés de cotonnades 
russes pour le Hissar. Le thermomètre marque 33 degrés centi- 
grades au soleiL La neige fond rapidement. Quelques plantes 
n'attendent même pas qu'elle soit fondue pour venir fleurir 

i. Les racines d'^EremuruSf séchées et réduites en poudre, fournissent 
le chirich; doril les indigènes se servent comme de colle après l'avoir 
délayé dans Teau. 



284 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

dans les crevasses des rochers, dans le terrain encore gelé. Tel 
YHutchinsta calicina, une petite crucifère courageuse qu*on est 
fort étonné de trouver en pareil endroit ; tels encore un Astra- 
galus {A. Kohistanus Franchet) et un Taraxacum (T. lyratum) 
qui monte jusqu'à plus de 42000 pieds. L'heure avancée de 
la journée nous défend de gagner le sommet de lapasse, et 
la nuit nous surprend au milieu d'immenses blocs de rochers 
qui couvrent la pente, lorsque nous descendons pour gagner 
notre campement établi sur les bords du Saratag. Au passage 
d'un pont chancelant des plus primitifs, mon cheval, les quatre 
pieds passés à travers les interstices du tablier, a failli m'en- 
voyer dans le torrent écumant sur les rochers à 5 mètres au- 
dessous. 

Passe de Donikdane. 

La passe de Douikdane. — Névés et glaciers. — Artchamaîdane. 

Le temps est beau ; nous sommes au 8 juillet. Le thermomètre 
marque 14 degrés centigrades dans la matinée. Nous montons à 
la passe de Douikdane, faisant face, vers le nord, à celle de 
Mourra. Bouleaux, celtis^ églantiers, chèvrefeuilles et épines- 
vinettes, nous accompagnent, avec le genévrier jusqu'à près de 
10000 pieds. Puis le genévrier seul poursuit son ascension; 
mais il se fait petit, se moule en quelque sorte sur le sol où il 
fait des rosaces creuses du plus singulier eSet dans le paysage. 

Ce paysage, le voici : en face de nous s'étend sur une ligne 
lalitudinale la chaîne neigeuse que traverse, à la plus basse 
entaille, la passe de Mourra. Un peu à droite, la passe de 
Khodja-pechvar, moins facile, mène également dans la vallée 
du Toupalang, un des affluents du Sourkhâne. Cette chaîne 
forme le partage des eaux de l'Amou-Daria au sud et du Zéraf- 
châne au nord. Elle va rejoindre, à l'ouest, le massif du 
Hazret-i-soultane. Au point où nous sommes, on découvre ad- 
mirablement tous ses détails de structure. Tandis que nous 
marchons sur un terrain dépourvu de neige, sur les pentes 
opposées, dirigées vers le nord, les neiges descendent à quelque 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 285 

100 mètres plus bas. Voici un lailaou, pÂLurage d'été où quel- 
ques bergers gardent des troupeaux magnifiques de chèvres et 
de moutons appartenant à un riche propriétaire de Pendjakent. 
Ils regrettent, disent-ils, de ne pas avoir une marmite assez 
grande pour nous faire cuire un mouton entier ! Cet endroit 
s'appelle lourti-khana et les pacages sont excellents . Ces tchou- 
pans ou bergers mènent la vie sauvage des troglodytes de la 



Fig. 48. — Geûévrier eu rosette. 

préhistoire. Ils dorment derrière un rocher, dans une grotte 
ou simplement sur le sol, enroulés dans une peau de mouton 
ou un manteau de bure. Ils vivent de laitage et d'un peu de 
farine qu'ils transportent d'un kicblak voisin. Si des hauteurs du 
Douikdane on descend par les villages des Tadjiks de ta mon- 
tagne, vers la plaine oii nomadisent les Kirghîz,oLl les Ouzbegs 
cultivent le sol riche, puis qu'on atteigne Samarkand avec ses 
floraisons superbes de l'art architectural et ses bazars remplis 
des produits de l'Occident, on aura parcouru et vu tous les 
stades de la civilisation humaine en Asie centrale. L'ethnogra- 



986 LE ROYAUME DE TAMËRLAIN; /. .1 t 

phie comparée des vivants est la répétition de' Tlû^ôire des . 
morts. - . i -y 

Cependant le ciel est envahi du sud-ouest par des cumulus 
noirs qui se résolvent incontinent en pluie et en grêle; Le sentie? ; 
qui nous mène au Douikdane se profilant] en: face devient de - 
plus en plus difficile et pénible aux chevaux.. Dans ila vallée , 
d'accès, bordée de pans de murailles oii les:névésxassés pendent 
prêts à tomber, une longue traînée médiane de débris de 
rochers, occupant juste le milieu du thalweg, simule une mo- 
raine médiane de glacier, tandis que ce n'est qu'un amas de 
débris roulant sur la pente de la neige et s'accumulant en crête 
de plus en plus élevée au point le plus bas de leur chute. Dans 
cette neige, molle et fondante à présent, qui s'est accumulée 
au pied des parois de la vallée, les chevaux enfoncent jusqu'au 
ventre. Nous avançons lentement avec un vent debout glacial, 
quoique le thermomètre indique 4 degrés centigrades au-dessus 
de zéro. Mais nous sommes à 13 500 pieds d'altitude et mouillés 
par la pluie. Le sommet de la passe est nettement accusé par 
Tarête de l'ensellement, de sorte que le Douikdane est plutôt 
un bel qu'un davane '. 

Une vallée symétrique à celle que nous venons de remonter 
doucement nous descend du côté opposé. Mais l'arête mé- 
diane, bordée de chaque côté d'un champ de neige, est plus 
large et permet aux chevaux de s'y tenir pour avancer plus 
rapidement. Des bruits étranges réveillent. de temps à autre 
les échos raréfiés de la montagne. Tantôt c'est un coup de 
tonnerre suivi d'une pétarade comparable à un feu de pélotén» 
et l'œil inquiet voit, du sommet de la muraille en face, tomber . 
dans la vallée comme un rideau mouvant les débris poussiéreux 
d'une avalanche. Il apprend, en outre, par l'entaille fraîche et . 
verte d'un névé ou d'un glacier, surplombant à 1000 pieds lé 

1. Les indigènes de langue turque ont des appellations spéciales pour 
les dirrérents passages dans la montagne», suivant la- forme, la difflculté 
et la hauteur. Ils appellent davane^ la véritable passe, haute, difficile, 
aux pentes abruptes ; art, la haute passe étroite, difficile, rocailleuse \ 
bel, le passage dans la haute montagne, facile et en forme d'ensellement;' 
helem ou beless^ le passage peu élevé et facile dans un chaînon bas. 



DANS LES MONTAGNES DU KOHÏSTAN. 287 

fond de la vallée, que rextrémité du glacier s'avangant sur le 
vide a fini par se détaoherV que la masse énorme a rebondi avec 
un bruit de canon suri un rocher,* et que les fragments de cette 
avalanche de neige et de glace, sexàssant à leur tour en frappant 
la paroi de la montagne, ont produit le crépitement subséquent. 
Tantôt encore, c'est un pan de rocher, fendu par le gel, qui se 
résoud en pluie de pierraille avec un bruit de grésil. Ainsi les 
agents atmosphériques poursuivent leur <Buvre égalisante à tra- 
vers les siècles, moirdént le granité et foiit d'une montagne une 
colline, d'une colline une plaine. 

Nous descendons rapidement le long d'un ruisselet grossis- 
sant à vue d'œil par l'apport des filets d'eau de neige fondue, 
et qui porte un peu plus loin le nom de rivière de Vorou, 
A 10000 pieds, le genévrier apparaît, puis dévient dé plus en 
plus abondant, au point que le campement où nous nous instal- 
lons pour la nuit porte le nom caractéristique d'Artchamaïdane, 
Ce campement, est uiî des plus réjouissants que nous ayons 
eus jusqu'alors. Au milieu d'une vallée élargie, entourée de 
collines molles toutes verdissantes, on nous a construit une 
hutte de branchages. Pas de moustiques, une eau laiteuse de 
glacier, des troupeaux de chevaux et de moutons animant le 
paysage alpestre au milieu d'une température exquise après les 
froids et les pluies de la journée, une saine fatigue aiguisant 
l'appétit : voilà plus qu'il n'en faut pour créer dans l'esprit du 
voyageur un de ces souvenirs charmants qu'il arrive à évoquer 
vifs, en souhaitant de revivre ces mêmes instants de bonheur 
pur au sein d'une nature vierge et clémente. 

Dans ce tableau, d'une douceur agreste et d'une grandeur 
sauvage à la fois, Klitch, notre djiguite, bavard comme une 
pie, bravache comme un matador, mais honnête et dévoué, 
donna la note comique. Atteint depuis l'Iskander-koul d'une 
conjonctivite d'ailleurs bénigne, puisqu'elle cède à un simple 
lavage à l'eau tiède, Klitch est arrivé à l'extrême désespoir. Il 
pouâse des gémissements sourds, invoque Allah, Allah-Khoudaï, 
Mohammed, et des saints d'ordre inférieur de sa connaissance, 
et, dans l'excès de son accablement, se roule par terre jusqu'à 



288 LE ROYAUME DE TAHERLAN. 

ce que le lavage et un bandeau sur les yeux lui eussent rendu 
le calme des paupières avec celui de l'esprit. Mais Klitch est 
Sarte de Samarkand, d'origine tadjique, et rien ne servirait de 
lui citer l'exemple des Kirghiz, d'origine turco-mogole ceux-là, 
qui résistent avec un stoïcisme étonnant à la douleur physique, 
survivent aux plus graves blessures et supportent sans se 
plaindre les opérations chirurgicales du médecin russe. 

Les ânes chargés de vivres tardant à rallier le campement, 
nous faisons tuer un chevreau qu'Abdou-Rahim, notre cuisinier 
émérite, transforme incontinent en succulent kabâb^. 

VaUée de Vorou. 

Vallée de Vorou. — Représentations graphiques des musulmans. — La passe 
de Vorou. — Un baudet en détresse. — Le kichlak de Ghink. 

La température, à midi, est de 4- 17 degrés centigrades à 
l'ombre, et de + 24 degrés centigrades au soleil. L'eau bout à 
91 degrés centigrades, tandis qu'hier, à notre campement, en 
face du Douikdane, elle bouillait à 77 degrés, ce qui veut dire que 
de 12 000 pieds, nous sommes descendus à environ 8000 pieds. 
Aussi les cultures reprennent, de plus en plus belles, au fur et 
à mesure que nous accompagnons la rivière de Vorou. Elle 
roule des eaux claires et alimente les aryks des champs, courant 
allègrement dans les fourrés de saules, de celtis, de bouleaux, 
d'érables, de cratsBgus, de genévriers, de merisiers et bientôt de 
peupliers (Populus balsamifera). De grandes ombellifères, des 
cousinia nombreux et d'espèces nouvelles, le joli Campanula 
incanescens, des swertia, VArenaria holosteoideSy le Stellaria 
tomeniosa, une espèce nouvelle de sapotiaria {Saponaria cor-- 
rugata Franchel, etc.), viennent enrichir mon herbier. L'ortie 
brûlante qui remonte très haut vers la passe de Douikdane, les 
sinapis, lathyruSy centhaurea, etc., au milieu des cultures jas- 
minantes, et même la cuscute s'attaquant à la luzerne, rappel- 
lent la flore de nos pays. Les vallées, très tourmentées, ont 

(i) Rôti sur charbon. 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 289 

leurs parois composées de schiste quartzitique, de calcaire corn* 
pact avec, quelquefois, des affleurements de roches éruptives, 
de porphyre, par exemple, à lapasse de Douikdane. Des glaciers, 
plus étendus que les névés ^ s'y formeraient si la configuration des 
arôtes étroites le permettait. Peu à peu la flore alpine et sous- 
alpine se mélange de plantes du steppe, de plus en plus nom- 
breuses, qui remontent le long des vallées latérales du Zéraf- 
chftne par des brèches que parcourent les rivières du Yorou ou 
Kchtout-Daria et du Fan-Daria. 

Nous allons maintenant vers le nord, toujours sur les rives 
du Vorou. Avant d'atteindre le kichlak du même nom, situé 
un peu à l'écart de la rivière, à la montée d'une passe, le 
sentier traverse quelques défilés étroits et sombres entre deux 
murailles de calcaire verticales. Ces défilés rappellent le fa- 
meux Tchatchag des montagnes de Baîssoune. Sur les parois 
des rochers, des mains inhabiles ont figuré au trait des ani- 
maux, chevaux et chèvres sauvages, et j'en prends prétexte 
pour faire remarquer combien, dans l'Asie centrale, la repro- 
duction de l'image d'un animal ou d'un individu est chose rare. 
En dehors des lions d'émail sur les briques de la façade du 
Ghir-dar à Samarkand, je ne connais pas un seul monument 
où l'ornementation ait reproduit une scène vivante ou une 
image autre que celle des fleurs. Il en est de même des des- 
sins de leurs étoffes et de leurs tapis. Combien différents, sous 
ce rapport, sont les monuments assyriens et ceux de l'Inde ! 
Les Persans, qui sont chiites, aiment cependant beaucoup à 
orner leurs aiguières, leurs maisons, leurs monuments, de 
fresques aux tons crus, de dessins d'animaux et de personnages 
dans des poses et des occupations variées ^ 

Laissant la rivière de Vorou poursuivre vers le nord sa 

1. Depuis, j'ai pu voir dans les ruines de Tancienne Merv une fresque, 
sans doute d'origine persane, rappelant les miniatures de l'Inde. Un 
artiste turcoman de Merv m'a également dessiné sur papier quelques 
bonshommes groupés en scène grotesque à la façon indienne. Les mains 
d'Ali, qu'on voit très répandues, font exception à la règle générale, et il 
convient de citer également la représentation plastique de pigeons en 
terre glaise qu'on rencontre parfois ornant quelque méghil ou tombeau 

BIBL. DK L'£XPL0R- II. 19 



290 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

course impétueuse pour regagner le village de Kchtout, puis le 
Zérafchâne, nous gravissons vers Touest la vallée latérale qui 
mène au village de Yorou et à la passe du même nom. On nous 
installe, comme toujours, dans la mosquée. Les habitants du 
kichlak sont presque tous dans la montagne, et nous n'obte- 
nons que difficilement les vivres les plus indispensables. La 
mosquée sert aussi de pigeonnier à des bandes de pigeons 
blancs, très irrévérencieux pour ceux qui dorment à portée de 
leur mépris ; il est vrai qu^on les considère comme sacrés, ce 
qui nous retient de les mettre, à défaut de vivres, à la disposi- 
tion d'Abdou-Rahim pour le repas du lendemain. 

Ce lendemain fut un jour de repos pour nos chevaux et nos 
ânes. Je fis une bonne récolte de plantes dans la montagne et 
dans les cultures environnantes. Ces cultures ont un aspect tout 
particulier : on sème du blé et de Torge, et Ton récolte du sinapis^ 
tellement cette mauvaise herbe croît en abondance en couvrant 
les champs d'un tapis de fleurs jaunes. Pourtant, Tépi des cé- 
réales est bien fourni et gros. Les arbres fruitiers, pommiers, 
cerisiers, abricotiers, ont reparu, et les cerises sont mûres. 

Presque toutes les vallées que nous venons de parcourir pré- 
sentent une structure caractéristique pour autant qu'elles sont 
coupées en quelque sorte par une terrasse médiane. Leur pente 
est douce à la moitié inférieure, puis se renforce brusquement 
pour redevenir moins raide dans le voisinage de la passe. Nous 
avons vu ces terrasses ailleurs, dans la vallée d'Ona-Oulgane 
(monts Tchotkal au nord-est de Tachkent), formées évidem- 
ment par d'anciennes moraines, ce qui me fait croire qu'à un 
examen plus approfondi que je n'ai pu le faire quelques-unes 
de celles-ci accuseront la même origine. 

Le i i juillet nous montons la pente raide qui donne accès à 
la passe de Yorou. D'après nos renseignements, un sentier 

de Kirghiz sur le Pamir. Les indigènes du Turkestan, et surtout les 
Bokhares dévots, ont une sainte horreur de l'appareil photographique, 
qu'ils savent fixer leurs traits, ce qui n*empèche cependant pas rémir de 
Bokhara et les begs, gouverneurs des villes, d'avoir posé difiërentes fois 
et de ne plus se soustraire à une demande à ce sujet en se retranchant 
derrière la loi religieuse. 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 291 

devait conduire de la passe même, par la montagne, aux lacs 
multiples que forme la rivière de Ghink dans son cours supé- 
rieur. Mais les gens de Yorou prétendaient ne point connaître 
le chemin, et ceux qui y seraient allés il y a longtemps le di- 
saient accessible aux chèvres et aux moutons seulement. Ces lacs 
sont au nombre de sept et portent, en commençant par le plus 
élevé, les noms de Kaboutak, Margouzar^ Khourdak^ Nafine^ 
Gouchorr, Soîa et Néchikon. Le plus grand, celui de Margou- 
zar, n'atteindrait que les dimensions du lac Iskander. Tous ne 
sont, d'ailleurs, que des sortes de varices de la rivière Ghink et 
communiquent entre eux ^ 

A mi-chemin de la passe de Vorou, nous rencontrons le 
laïlaou, ou campement d'été des habitants du kichlak. Us se 
sont construit des huttes pareilles, pour la forme et l'architec- 
ture, aux wigwams des Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord. 
Les étables pour le bétail qui, la plupart du temps, erre libre- 
ment sur les pentes des montagnes voisines, sont faites simple- 
ment de poutres de genévrier entrelacées de branchages. Ces 
pauvres gens, Tadjiks de la montagne, exercent l'hospitalité 
quand même, et l'aksakal apporte le petit dasterkhane légen- 
daire que nous avons l'habitude de rendre sous forme d'un 
petit cadeau en argent. 

Le sommet de lapasse est d'un accès facile. C'est une entaille 
assez profonde dans des couches de micaschiste et de schiste 
lustré flanquées de parois de calcaire blanc, noir et gris, incli- 
nées de 3S à 40 degrés vers le sud-est. J'estime l'altitude à 
IISOO pieds environ, d'après les espèces de plantes qu'on 
y rencontre au fur et à mesure de l'ascension, et je constaterai 
à ce propos que certaines espèces, apparaissant à un niveau 
déterminé et cessant de croître à un niveau non moins fixe, 
peuvent parfaitement, à défaut de baromètre, guider le voya- 

1. il est un fait géologique commua à ud grand nombre de hautes 
vallées de ces régions : c*est leur forme en chapelets de renflements en 
quelque sorte qui indiquent la présence antérieure d'une suite de lacs 
communiquant entre eux, puis se vidant vers la plaine à la suite probable 
d'un soulèvement ou d'une autre cause dynamique. 



292 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

geur dans Testimation de Taltitude d'un endroit ou au moins 
d'une zone assez étroite. 

Le point culminant de la passe nous fit découvrir un des plus 
beaux panoramas qu'on puisse voir en Asie centrale. Vers Test, 
au-dessus d'un entassement fantastique de chaînons et de contre- 
forts, dominés par des pics géants couverts de neige éternelle, 
court l'arête dentelée de la chaîne principale que nous venons 
de traverser au Douikdane. L'atmosphère transparente dévoile 
les moindres détails et drape les vallées d'un pur cobalt. Les 
limites des arbres, la zone alpine avec ses p&turages, se des- 
sinent avec une admirable netteté , et au-dessus de ces tons 
sombres, puis, de plus en plus clairs, brillent au soleil les névés 
et les champs de neige qui pendent aux flancs des pics élevés. 
C'est un aspect d'une grandeur sauvage incomparable. Puis, en 
se tournant vers l'ouest, l'œil étonné aperçoit au loin, au delà 
de contreforts de plus en plus bas et de collines de plus en 
plus arrondies, l'immense plaine, pareille à une mer jaune dont 
l'horizon se confond avec la buée lumineuse qui passe insensi- 
blement au vert du ciel. C'est la plaine du Zérafch&ne, toute 
parsemée de taches plus sombres, les oasis, entre lesquelles 
serpente un ruban argenté qui se perd dans la brume chaude 
du lointain. L'antithèse entre ces deux paysages est tellement 
étrange et imprévue, elle frappe si vivement l'esprit que nous 
en avons gardé un des souvenirs les plus vivants de ce voyage. 

Une descente facile, la neige ayant entièrement disparu, 
nous conduit dans la vallée de Mazarif et au kichlak de Chink. 
A noter un affleurement de marbre blanc au-dessous de la passe, 
et un peu avant Chink, des filons de lignite au milieu de cou- 
ches de marnes dont quelques-unes blanches, d'autres ocreuses. 
Des sources abondantes sortent au pied des rochers calcaires. 
Le sentier s'élargit jusqu'à admettre deux cavaliers de front. 
Un peu avant Chink, je rencontre les premiers Alhagi came- 
lonim du steppe. Après avoir dépassé le kichlak d'Irdarva, 
groupé sur la pente d'une montagne, nous apercevons à nos 
pieds, dans une riante vallée toute remplie de verdure, le 
grand village de Chink. L'ombre du soir a envahi les bas-fonds, 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 393 

tandis que le soleil coucbaot illumine les sommets des monta- 
gnes environnantes. De gros blocs de rocher se sont arrâtés 
dans leur chute en amont du charmant village, et semblent le 
menacer d'un danger incessant. 
Nos &nes tardent à nous rejoindre après nous avoir dépassés 



Fig. 49. — Va baudet en délresBe. 

d'abord. Engagés sur un mauvais sentier, nous les avons vus 
arrêtés sur le haut de la montagne, et l'un d'eux, après avoir 
roulé sur la pente, retenu par un tronc d'arbre auquel s'est 
accrochée sa charge. On crul l'une et l'autre perdus, car nous 
anivftmes juste au moment où les Aniers, à bout de force, 



294 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

allaient lâcher le baudet qu'ils avaient essayé de remonter le 
long de la pente. A cet effet, deux hommes Tempèchaient de 
glisser, tandis que le troisième tirait le malheureux animal par 
une corde passée autour du cou. L'&ne tirait la langue. Il fut 
sauvé avec sa charge qui était Therbier, après que la corde, 
passée autour du corps, cette fois, eût permis de le hisser 
sans l'étrangler. 

Chink est le plus grand kichlak de la contrée. Il possède plu- 
sieurs petites mosquées. Les habitants sont Tadjiks de la mon- 
tagne [et passent pour être moins mélangés que ceux du haut 
Zérafch&ne. Leur type effectivement nous a paru plus beau, très 
souvent « européen », quelquefois blond. Leurs femmes jouis- 
sent d'un certain renom de beauté, et ne coûteraient pas cher. 
On sait que la femme s'achète en! Asie centrale, ejL qu'il arrive 
souvent que la fiancée ne voit son futur que le jour de son 
mariage. 

Le village est riche, l'eau abondante, la température douce. 
Tous les arbres fruitiers, y compris la vigne et Veleagnus ou 
djidda, croissent en abondance. Le sol des vergers est recouvert 
de jonchées d'abricots mûrs et délicieux, qu'on récolte pour les 
faire sécher au soleil sur les toits plats. Et dans les trouées de 
verdure, on voit les grandes taches jaune d'or de ces tas d'où- 
rouks que l'indigène conserve pour l'hiver. 

Maguiane et Farab. 
Maguiane et Farab. — L'oasis d'Ourgout*. — Retour k Samarkand. 

Le 12 juillet nous continuons sur l'ouest notre voyage doré- 
navant facile, sur des chemins plus larges, dans un pays moins 
montagneux. La contrée de Maguiane et de Farab, où nous 
venons d'entrer, et que Fedchenko a explorée avec le talent et 
l'autorité qui font si hautement estimer ses travaux, n'est en 
effet qu'une succession de collines relativement peu élevées, 
laissant entre elles des vallées larges d'un loess fertile où pros- 
pèrent déjà les cultures de la plaine du Zérafchàne. C'est une 
sorte de plateau-terrasse dominé au sud par le massif gigan- 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 295 

tesque du Hazret-i-soultane, et descendant peu à peu au sud- 
ouest dans la crique du Ghahr-i-çâbz. Cependant, par la rivière 
de Maguiane, qui draine les eaux de la vallée, le pays appar- 
tient au bassin duZérafchAne, auquel la rivière apporte son tribut 
à quelques verstes en amont de Pendjakent. 

De Farab, nous allâmes à Ourgout par la passe du Sangi- 
djamane, ainsi nommée à cause d'un bloc de syénite posé en 
équilibre si instable, que la moindre poussée le fait mouvoir. 
Ourgout, petite ville et ancienne forteresse bokhare située au 
pied de la chaîne du Zérafchâne et au commencement de la 
plaine, est une oasis extrêmement fertile. La ville disparaît sous 
la verdure abondante, et la température, en été , y est déli- 
cieuse. La plume pittoresque de Karazine a placé quelques 
scènes émouvantes de la conquête russe dans ce lieu enchan- 
teur, et comme bien avant le voyage j'avais lu le Pays où l'on 
se battra et la Vie terrible en Asie centrale du passionnant 
romancier, mon imagination évoquait les scènes de combat et 
les horreurs de la guerre au milieu de ce paradis terrestre. 
Mais le souvenir en a depuis longtemps disparu de la mémoire 
des jeunes auxquels, du reste, Tabsence de tout service mili- 
taire, jusqu'à ce jour, contribue à remplacer les idées grandes 
de solidarité nationale et de fier patriotisme par des sentiments 
d'égoïsme plus restreint de clan ou tout au plus de religion. 

Signalons, avant de quitter Ourgout, la présence, au bord 
d'une source vive et d'un sanctuaire d'ichâne, de mûriers d'une 
dimension extraordinaire. 

Le 15 juillet, cinq semaines après notre départ de Samar- 
kand pour le Kohistan, nous rentrons par la route poussié- 
reuse d'Ourgout. Aux températures délicieuses des hautes val- 
lées, aux pluies bienfaisantes, ont succédé dans la plaine des 
chaleurs torrides et énervantes, une sécheresse assoiffant le sol 
et brûlant l'herbe du steppe. La première récolte est faite 
et le champ préparé pour la seconde. Le melon, la pastèque, 
le raisin, se montrent au bazar. Les chameaux sont glabres de 
leur mue estivale. Le torse nu, brun et luisant, du laboureur 
affronte le soleil dans les champs que sillonne difficilement le 



296 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

SOC de la charrue tratnée par des bœufs [paresseux. Le contour 
des [collines au loin tremble dans Tatmosphëre échauffée. Le 
ciel, d'un vert de turquoise mourante, se confond avec le jaune 
argileux qui monte de l'horizon. Le soleil darde ses feux du 
midi à peine obliques , et pas une brise ne fait trembler les 
feuilles des hauts peupliers. C'est Theure de la sieste ; la ville 
s'assoupit. Le Russe cherche la fraîcheur entre les murs épais 
de son habitation close ; le mouUah s'étend sur une natte dans 
un coin d'une cellule de mosquée ; le citadin dort près d'un 
étang à l'ombre d'un saada-kaîragatcke ; l'arbacëche ronfle 
sous son arba; le Kirghiz seul, avec ses petits yeux en fente 
oblique qui ne craignent pas l'éclat du soleil ni la blancheur 
saline du sol, trottine sur son petit cheval nerveux vers son 
aoul, insensible à la chaleur comme ces insectes à la carapace 
dure qui courent en ce moment sur la poussière brûlante du 
steppe. 

Ii6 haut Tchotkal. 
Voyage au haut Tchotkal. — Traversée du Ferghanah. 

Mais nous ne- voulons pas longtemps faire la sieste dans les 
villes. La montagne nous permettra de l'éviter et de multiplier 
nos crochets d'exploration dans le Turkestan. Aussi, six jours 
après notre rentrée à Samarkand, après avoir expédié nos col- 
lections, nous reprenons le chemin de Tachkent pour organiser 
un voyage dans les montagnes du haut Tchotkal et dans la pro- 
vince de Ferghanah *. 

Après avoir remonté le Tchirtchik jusqu'à Khodjakent*, sana- 
torium de plus en plus fréquenté par les fébricitants de Tach- 
kent, nous nous engageons dans la vallée de Pskème. Nous 
parcourons la vallée de Kara-kyz et d'Ona-oulgane, où de beaux 

1. Voir, pour ritiaéraire, mou levé reporté sur la carte générale qui 
accompagae ce volume. 

2. A Khodjakent, nous avons trouvé les restes encore vivaces d'un 
énorme platane ou tchinar, qui ne mesurait pas moins de 48 mètres de 
circonférence à la base et 9 mètres de diamètre à Tintérieur du tronc 
pourri. Une douzaine de touristes de Tachkent eurent l'idée un jour de 
festoyer à l'intérieur de l'arbre ; ils y furent tous à l'aise. 



DANS LES MONTAGNES DU EOHISTAN. 297 

glaciers entourent en hémicycle la ligne de faîte de la Kara- 
boura. Cette vallée, très curieuse par la richesse de sa flore ^ 
et la présence inopinée de ces glaciers est encore intéressante, 
parce qu'on y voit les traces d'anciennes moraines formant des 
gradins caractéristiques comme ceux que nous avons déjà vus 
dans certaines vallées du Kohistan. 

En quittant Pskëme, le dernier village de la vallée du même 
nom, habité par des Tadjiks de la montagne, nous entrons dans 
le pays des Kara-Kirghiz, qui nomadisent dans les vallées her- 
beuses et sur les flancs alpestres des montagnes du Talass et 
du Tchotkal. 

La vallée du King-saï, ornée des petits lacs du Kynatch, nous 
mène au Kok-sou-bachi, c'est-à-dire à )a tète de la rivière de 
Kok-sou, un des affluents du Tchotkal. Les Kirghiz nous reçoi- 
vent partout en disant : Amman^ tamer I leur « bonjour, ami », 
et d'aoul en aoul, nous atteignons bientôt, à Karakoroum, la 
haute vallée du Tchotkal. Partout la montagne est nue et step- 
peuse; mais les îlots de la rivière et les bords sont souvent cou- 
verts de fourrés d'arbres où le peuplier domine. 

Nous remontons le Tchotkal jusqu'au pied de la passe de 
Kara-boura, puis, vers le sud, après avoir atteint l'altitude de 
6S00 pieds, nous prenons par la gorge étroite d'Ablatoune 
(dont le nom est celui de Platon) qui nous mène à une passe 
facile d'environ 8500 pieds d'élévation. Le paysage est d'une 
beauté sauvage remarquable : le bouleau, le genévrier et YA- 
biesschrenkiana^ un des plus beaux qu'on puisse voir, tapissent 
les pentes de la montagne en se faisant de plus en plus petits. 
Le genévrier même finit par se coucher entièrement sur le sol 
qu'il tapisse de rosettes de plusieurs mètres de diamètre du plus 
singulier effet. Droit comme un cierge, ÏAbies élève jusqu'à 

\ . Parmi les plantes intéressantes, je citerai des fougères presque arbo- 
rescentes et le Frunus divaricata^ dont le fruit comestible ou kok-altcha 
(tag-tUtcha), c'est-à-dire « cerise jaune de montagne », me parait être la 
mirabelle sauvage. Il y a aussi une espèce curieuse d'amandier à feuilles 
dentelées, acuminées. (Voir G. Gapus, Plantes cultivées croissant à Vétat 
sauvage ou subspontané, etc., dans les Annales des sciences naturelles. 
Botanique, VI, t. XVD.) 



39S LE ROYAUME DE TAHERLA.N. 

30 mètres la pointe fine de son sommet en se drapant & la base, 
dans une courbe régulière, d'une robe large traînant sur le sol . 
Berberis, clematisy ionicera, colutea. eotoneaster, sont aboD- 
dants ; des fougères presque arborescentes se tiennent à l'ombre 



Fig. 50. — PijsaRe de la vallée d'Ablatoune. 

humide des pentes calcaires, arrosées abondamment par des 
pluies qui, déjà, sans atteindre la plaine, viennent s'abattre au 
contact des montagnes de la Kara-boura. 

Le 8 septembre nous avons atteint Namang&ne, dans le Fer- 
gbanah ; puis, une dernière étape de 112 verstes, ayant perdu 
la route, nous mène à Andidjâne, d'oti la poste nous conduit, 



DANS LES MONTAGNES DU KOHISTAN. 2M 

par Harghuil&ne, KokAoe et Khodjent, k Tachkent, où nous .ren- 
trons le 16 septembre. 

Le Ferghanah, ancienne province de KokAne sous les émirs 
de Bokhara, est d'une fertililé grande. 

C'est en 1 875 que SkobelefT, à la suite d'une campagne mé- 
morable, réduisit à néant les dernières velléités d'indépendance 
turbulente de ses Kh&ns suzbegs. Là encore les paysages 



Fig. 91. — L'ancienDe citadelle {ourda) d'kssakt. 

joyeux succèdent parfois à des régions désolées que la nature, 
ayant aussi l'homme pour complice, a traitées en marfttre. 
Tandis que des images gaies et charmantes comme celle que 
présente, parmi beaucoup d'autres, la ville d'Assaké, ancienne 
résidence d'été de Khoudaïar-Khân, passent sous les yeux du 
voyageur, ailleurs, comme k Patar, à Anderkan, les dunes 
envahissantes de sable mouvant engloutissent les cultures et 
menacent de changer la contrée en désert. 



300 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Le voyage du Tchotkal a été fructueux ; nos collections et nos 
cahiers de notes se sont enrichis ; nous avons vu rélément 
kirghiz dans la montagne et le pays sous un autre aspect. Arrivé 
déjà à la page 300 de ce volume, je ne puis décrire ce voyage 
avec le détail que le voyageur aimerait à se rappeler alors qu'il 
l'a fortement vécu . 



y« 



CHAPITRE VI 



DE TACHKENT A LA PROVINCE DE L'AMOU-DARIA. 



En route pour l'Europe. 

Ea route pour FEurope. — Pronostics. — Le kichlak de Pskent. 

Khodjeut-Alexandria Eschata. 

En route pour la France maintenant ! Nous sommes au com- 
mencement d'octobre et aux portes de Thiver. Déjà les nuitées 
sont froides et la rosée couvre la campagne de Kourama d'un 
manteau humide. Les abricotiers et les pommiers commencent à 
rougir et les peupliers p&lissent. Nous avons glané nos collec- 
tions et nos observations sur les points les plus variés du terri- 
toire touranien, dans les plaines de la Bactriane et de la Sog- 
diane, dans les montagnes appartenant au système du Pamir 
et à celui du Thian-chan, mais nous n'avons fait que butiner. 
L'exploration approfondie et détaillée d'une contrée aussi vaste 
que celle que nous venons de traverser demande autre chose 
qu'une course rapide. Ce n'est pas parle nombre de kilomètres 
à parcourir, comme un facteur rural, que se mesure l'œuvre d'un 
explorateur. Mais nous avons obtenu une vue d'ensemble sur ce 
territoire si peu connu en France, et notre étude à vol d'oiseau 
a pu se porter sur des parties peu ou point connues : la vallée 
du Sourkhâne, la vallée des Jagnaous et les affluents du TchotkaL 

Il nous reste, pour compléter l'ensemble de l'image que 
nous avons obtenue des pays central-asiatiques, à connaître le 
Bokhara proprement dit et le pays de Khiva. C'est par cette 
route, la plus directe sinon la plus rapide, que nous décidons 



302 LE ROYAUME DE TAMËRLAN. 

de rentrer en Europe. Nous pourrions prendre celle deKazalinsk 
et d'Orenbourg, mais elle est trop connue pour nous tenter; 
nous pourrions encore, de Khiva, remonter le long du bas Oxus 
à l'Aral et à Kazalinsk, mais la traversée de TOust-Ourt, môme 
en hiver, nous paratt plus intéressante, et Texpérience que nous 
en ferons, plus profitable à nos successeurs. 

L'Oust-Ourt jouit d'une mauvaise réputation en été et en 
hiver; nous verronsbien si elle est justifiée. LegénéralKouropat- 
kine qui fut, avec Skobeleff, l'un des héros de Géok-tépé, nous 
en avait donné avant son départ pour la campagne, quelques 
renseignements encourageants. D'autre part, le colonel Alexan- 
droff, accompagné du lieutenant Guesket, devait partir en 
même temps pour explorer la route des caravanes de Khiva à la 
Caspienne et plus spécialement au Mortwiy-koultouk. La chose 
était donc faisable et nous comptions sur l'entraînement auquel 
nous étions soumis depuis plus d'un an pour espérer la réussite. 

A cette époque (septembre 188i), le général Kalpakovsky 
avait pris, par intérim, le gouvernement du Turkestan, que la 
maladie avait forcé le général KaufTmann d'abandonner. Son 
Excellence voulut bien nous faciliter le voyage à Bokhara, et le 
général Ivanoff, gouverneur de la province du Zérafchâiie, nous 
donna gracieusement une lettre pour le colonel Grotenhelm, 
alors chef de Pétro-Alexandrovsk et de la province de l'Amou- 
Daria, située en face de Khiva. Nous aurons comme compagnon 
de route jusqu'à Bokhara, peut-être jusqu'à Khiva, M.Tinelli, 
qui cheminait gaiement à travers le monde et la vie, et que l'at- 
trait du pittoresque et sa nature d'artiste avaient attiré pour la 
deuxième fois avec son excellent appareil photographique dans 
l'Asie centrale. 

Le 30 septembre, au soir, la petite colonie française de Tach- 
kent fut réunie une deuxième fois à table chez Revillon, notre 
excellent compatriote. A dix heures, nous partons accompagnés 
de tous nos amis. On fait une halte à la maison de Djoura-beg, 
dont le fils nous reçoit avec une gr&ce charmante. On lève une 
dernière fois le verre à la santé des amis que nous quittons à 
regret, et lorsque les chevaux de la troïka démarrent d'un 



DE TACHKENT A L'AMOU-DARIA. 303 

vigoureux coup de collier, Gourdet fait deux pas en arrière, se 
découvre et dit : a Messieurs, saluez ! C'est la France qui s'en 
va ! » — Ghers et braves amis ! Vos sympathies de la première 
heure ne s'effaceront pas de notre mémoire. Nous nous sommes 
dit « au revoir » et non « adieu » . 

Nos chevaux au galop, lancés sur la route de Khodjent, par 
une magnifique nuit étoilée, ont rapidement traîné notre telega 
à la station de Kara-sou où le lochadiéi niétto ^ du starosta, 
cette phrase si connue de tous les voyageurs des routes postales 
du Turkestan, nous force à attendre le jour et une troïka de 
rechange. 

Un peu après Kara-sou, on traverse un long pont de bois jeté 
sur le Tchirtchik, affluent du Syr-Daria, ensuite la campagne 
fertile et bien cultivée de Kourama parsemée de rizières ayant 
déjà fourni leur récolte. Avant d'atteindre le grand kichlak de 
Pskent, la route coupe à gué le lit presque desséché de la ri- 
vière Angrène, une des plus torrentueuses du Turkestan, à 
l'époque de la fonte des neiges. Son lit démesurément large, 
bordé de falaises d'alluvion, et la solidité apparente des échafau- 
dages soutenant les poteaux télégraphiques qui traversent la 
rivière, témoignent à la fois de l'abondance et de la force des 
eaux à cette époque de l'année; aujourd'hui la telega avance 
péniblement sur un chemin à sec, gué exécrable, et se trouve 
enveloppée de nuages épais de poussière. 

Pskent, bâti en partie sur des falaises de loess à pic, présente 
quelques sites d'un pittoresque peu ordinaire ; mais la petite 
ville est surtout connue comme lieu de résidence de Hak-Kouli- 
Beg, fils de l'ancien émir de Kachgar, Jakoub^Beg ou Jakoub- 
Batcha, comme l'appellent volontiers les indigènes. Ge fils de 
roi aventurier a disputé les prétentions au trône de Kachgar à 
son frère Bek-Kouli-Beg, dont la mort, à laquelle, dit-on, il ne 
fut pas étranger, ne lui donna cependant pas la force ni l'ini- 
tiative nécessaires pour essayer d'arracher aux Ghinois triom- 
phants le pays qu'ils avaient envahi et qu'ils tiennent depuis. 

1. Pas de chevaux I 



304 LE ROYA.UME DE TAMERLAN. 

De Pskent à Khodjent, on traverse d'abord quelques petites 
oasis, ensuite le bord oriental du steppe de la Faim, qu'au 
commencement de Tannée nous avons traversé de Tchinaz à 
Djizak. Les trois stanzias d'OuralsksJa, de Djim-boulak et de 
Mourza-rabat sont d'anciens piquets de Cosaques, fortifiés par 
un mur d'enceinte flanqué de deux tours crénelées qui donnent 
accès, par un pont-levis, à une cour intérieure. Ces stanzias se 
distinguent des autres par une propreté plus grande et un con- 
fort relativement plus appréciable. 

La Galodnaja-step est morte ; elle mérite mieux son nom à 
cette époque de l'année. En approchant du Syr-Daria, le pays 
devient plus accidenté. C'est là que le fleuve, après avoir con- 
tourné la montagne dénudée, située en face de Khodjent sur la 
rive droite, fait un coude vers le nord et prend, jusqu'à la mer 
d'Aral, une direction nord-ouest, en quittant la direction sud- 
ouest qu'il a suivie à travers le Ferghanah. Nous le traversons 
sur un joli pont de bois construit par l'ingénieur russe Paklevsky. 
On y prélève un assez fort droit de péage et le règlement défend 
de fumer au passage. 

Le site de Khodjent aux bords mêmes du Syr, au pied d'une 
montagne aux lignes élégamment sculptées, remplie de gibier, 
ne manque pas de charmes ; mais c'est une des villes les plus 
malsaines du Turkestan. Le terrain salin et argileux retenant 
l'eau de pluie, les places publiques et les rues se transforment 
aisément en flaques d'eau et en foyers miasmatiques. En ce 
moment, sur une garnison de 350 à 400 hommes, il y en a 50 à 
60 malades de la fièvre qui affecte, me dit-on, trop souvent une 
forme apoplectique grave. Les hommes petits, secs et nerveux, 
échappent le mieux à la fièvre. Le quartier russe ne se distingue 
de ceux des autres petites villes que par la présence d'une jolie 
petite église en style byzantin. J'ajouterai, comme caractéris- 
tique de ces petites villes du Turkestan, l'existence de quelques 
isvostchiks ^ et d*un restaurant avec un billard. La ville indigène 
est entourée d'un double mur d'enceinte crénelé ; en outre, il y 

i. Fiacres. 



DE TACHKENT A L'AMOU-DARÎA. 305 

a Tancienne forteresse bokhare avec des remparts délabrés où 
deux canons menacent le quartier sarte. 

Les femmes de Khodjent passent pour être parmi les plus 
belles. Une autre spécialité est celle de la culture du mûrier et 
de relève du ver à soie. Les kanaouss et les soies grèges de 
Khodjent sont très appréciées. 

Depuis quelques années, le gouvernement entretient sur l'Aral 
et le Syr-Daria une petite flottille de steamers à fond plat qui 
font un service irrégulier pour la couronne entre Kazalinsk et 
Tchinaz. On espère sous peu pouvoir les amener jusqu'à Khod- 
jent, après que Thydrographie d'un passage difficile à quelques 
verstes en aval aura été mieux étudiée. Je m'étonne qu'une voie 
de communication aussi importante que le Syr-Daria et qui 
mettrait Kazalinsk en relation directe avec le cœur de la pro- 
vince de Kokâne, n'ait pas été utilisée davantage jusqu'à ce 
jour. 

Khodjent est situé à l'entrée même de cette crique fertile 
qu'on appelle, depuis Baber, le Ferghanah. Alexandre le Grand 
y avait fondé une colonie, et tout fait croire que cette colonie 
était VAlexandria Eschata des auteurs. Pour les Bokhariens, 
la ville faisait partie de cette chaîne de forteresses qui, de Dji- 
zak, par Zaamine, Oura-tépé, Naou, Khodjent, Makhram, allait 
se relier à Kokàne. 

Je signale, en passant, la découverte récente, à 50 verstes 
environ au nord de Khodjent, dans la montagne, de gisements 
d'une houille compacte, luisante, très inflammable, que M. Pa- 
klevsky, de Kouldja, aurait l'intention, dit-on, de venir exploiter. 

Onra-tépé. 

Oura-tépé et le paysage du Sauzar-taou. 

Le 4 octobre nous atteignons Oura-tépé, au pied des monts 
Fan-taou et Sanzar-taou qui séparent au sud la vallée du haut 
Zérafch&ne de la plaine du Syr au nord. Nous avons traversé, 
de Khodjent à Naou, une contrée abondamment cultivée, où le 
sorgho et le coton seuls sont encore sur pied. La route a 

BIBL. DB L*BXPLOR. II. 20 



30« LK ROYAL'ME DE TAHI-RLAN. 

longé pendant quelque temps le Syr, aux rives basses, souvent 
encombrées de bancs de sable ; puis, rencontrant des méghils, 
suivant des allées de saules, traversant de nombreux aryks, elle 
atteint Naou après 23 verstes que nos chevaux, éreintés par la 
boue profonde, ont de la peine à parfaire. De Naou à Oura-lépë 
la distance est de 40 verstes, la plus forte stanzia du Turkestan'. 
Néanmoins, les chevaux furent bons et le slarosta aimable. La 



Fig. 5î. — Oure-tËpé. 

route coupe le lit lai^e et caillouteux de l'Ak-sat, charriant peu 
d'eau k cette époque de l'année. Elle court facilement sur un 
terrain légèrement accidenté ; le loess, en approchant de la 
montagne, acquiert les caractères d'un dépôt de rivage ; il est 
plus grossier et mélô des éléments du conglomérat. Des com- 
pagnies innombrables de perdrix de montagne, au plastron 
blanc, se tiennent dans le voisinage de la route ou s'abattent 
devant nous, h quinze pas ; les corbeaux pullulent et les outardes, 
immobiles dans le steppe, attendent, anxieuses, le passage de 
i . Uepuis, on l'a divisée eu deui par uoe bonne slanzia proprette. 



DE TACHKENT A L*AM0U-DARÎA. 307 

notre véhicule. A chaque instant, des bandes d'oiseaux migra- 
teurs passent au-dessus de nous, tirant vers le sud du côté 
de la montagne du Sanzar. C'est un passage des plus fréquen- 
tés que Ssevertzow a étudié en détail dans son grand ouvrage 
sur la faune et plus spécialement l'ornithologie de l'Asie cen- 
trale. Au lever du soleil, le paysage, inondé de rosée, est caché 
par les brouillards ; mais peu à peu les rayons ardents du soleil 
non voilé pompent l'humidité de la plaine et découvrent les mon- 
tagnes drapées de magnifiques couleurs. Une illusion d'optique 
fréquente les fait paraître beaucoup plus rapprochées qu'elles 
ne le sont en réalité. 

Oura-tépé s'annonce de loin par une ceinture de jardins, à 
l'entrée d'une large entaille des contreforts donnant accès à une 
passe dans la haute vallée du Zérafchàne. L'ancienne forteresse 
bokhare est située pittoresquement au sommet d'une colline 
qui domine la ville à ses pieds. Le bazar est assez grand, animé, 
mais fort malpropre en ce moment. 11 est visité beaucoup par 
les indigènes du Kohistan, faisant ainsi concurrence à celui de 
Pendjakent, au moins pendant la bonne saison, quand la passe 
d'Obourdane est facilement accessible. On y apporte des pro- 
duits du Hissar, entre autres du riz et des pistaches. Les mon- 
tagnards viennent s'y approvisionner de quelques spécialités 
du bazar : de kachma de bonne qualité fabriqué par les Kir- 
ghiz, de tchalma^j de bas écossais en laine, ornés de des- 
sins, etc. Parmi les denrées ordinaires et les céréales, je cite : 
riz*, blé, orge, pois chiches, soja, millet, sétaire, maïs, haricots, 

i. Morceaux d'étofTe en laine de mouton et poil de chameau. 

2. Voici les noms indigènes des plantes cullivées, noms qui intéresse- 
ront peut-être ceux qui s'occupent^ ainsi que Ta fait si heureusement 
M. de Gandolle, de Torigine de nos plantes cultivées : 

Nom iad^jik (persan). Nom ouzbeg (turc). 

Amaadier badàm. baddm. 

Pistachier pstA, pstâ. 

Abricotier zardaloiu zardaiou. 

Abricot sec ouroukf ghouloung. tourchak. 

Cerisier, cerise yuUdst, tsia. 

Prunier, prune, prune- 
cerise alou. aUcha, kok-altcha^ 



308 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

sésame, graine de coton, de melon» de lin, oignons, carottes, 
navets, poivre de Gayenne, coton, melons, pastèques, pommes, 
poires, coings, abricots secs, raisins secs, figues, pistaches, 
djidda, prunes sèches, noix, garance, alun, sperek, indigo. 



Nom tadjik (persan). 

Pécher, pèche chaftâlou. 

Poirier^ poire bigi^ nochbouti, nok. 

Pommier, pomme sib. 

Noyer, noix tchamak. 

J ujubier ichUâUt kizil. 

Vigne angow. 

Raisin sec maU^ kich-mich. 

Groseillier^ cassis kara kot. 

Seigle ravachon. 

Avoine kalatchar. 

Froment gandoum. 

Orge djaou. 

Lin zigirr. 

Luzerne alaf. 

Mûrier toute. 

Figuier andjil, andj'ir. 

Grenadier anar. 

Cognassier bigé. 

Riz brintch, chaali. 

Sorgho dfougarra. 

Millet arsan. 

Sétaire kounak. 

Mais mekke-djougayra. 

Soya, lubia machy labia. 

Pois, haricot nakhot. 

Lentille adess, jatchnick. 

Fève bockala. 

Chanvre bank. 

Hachisch nacha. 



Nom oazbeg (tare). 

chaftâlou, 

mourout, al-mourout. 

aima. 

djan-gak, tcharmagis, kao9é, 

tchUtin, kizil. 

isioum. 

maïs, kich-mich. 

kara kot. 

ravachon. 

soulâ, diouchero. 

bourdaf, 

arpa. 

zigirr. 

djounchka. 

toute. 

andjil, andjir. 

anar. 



djougarra. 

tarik. 

kounak. 



bourtchak. 



Cotonnier 

Colon 

Navet 

Chou 

Oignon 

Carotte 

Pomme de lerre ... 

Eruca sativa 

Tabac 

Garance 

Pavot 

Opium 



ghousa. 

pakhta. 

chalgam. 

kalam. 

pioss. 

gachirt sabsi. 

séb'i'Samine, 

indaou.. 

tamakou. 

roiane. 

makou. 

afium. 



Melon 

Pastèque 

Courge 

Piment ^.... 

Aubergine 

Lawsoniaalba 

Isatis tinctoria.... 
Ocymum basilicum. 

Concombre 

Eleagnus hortensis. 

Peuplier 

Orme 



kaoun, aràouza. 
tarbouza. 
kadou. 
kalanfour. 
badinchâne. 
henna. 
ousma. 
raichane. 
badrink. 
djidda. 
terek. 
kairagafchy etc. 



Oq consultera avec fruit et intérêt les articles du docteur Heyfelder 
sur les industries et les produits du Bokhara dans Peterm. Qeographische 
Mittheilungen, 1889. 



DE TACHKENT A L'A.MOU-DARIA. 309 

tabac, etc.f sans compter l'étalage des droguistes et des épiciers 
où les marchandises russes côtoient les produits de moindre 
importance du pays. Ce sont là des objets qu'on trouve dans 
tous les bazars. On ne se spécialise, dans les villes, que pour la 
fabrication des étoffes, du cuir ou de la broderie de soie sur 
cuir, du papier, pour le travail plus ou moins artistique du cui- 
vre, quelquefois pour les pierres précieuses ou le niellage. 
11 va sans dire que certains bazars, centres d'un district spécia- 
lement favorisé pour tel ou tel produit naturel, sont, dans ce 
sens, plus réputés que d'autres. Au bazar de Namangâne, par 
exemple, on trouve les meilleures pommes ; à Samarkand, les 
meilleurs melons; à Bokhara, les prunes, et à Àndidjàne, les 
grenades et les figues. Karchi, Katti-kourgâne et le Chahr-i-çAbz, 
fournissent les tabacs les plus estimés ; Hissar et Samarkand 
le meilleur riz ; Tchardjoui, le coton; Khiva, le sorgho; Tach- 
kent, le blé, etc. 

D'Oura-tépé à Djizak, nous côtoyons vers l'ouest la chaîne du 
Sanzar-taou , déjà saupoudrée des premières neiges de Thiver. 
Nous sommes arrivés au pied de cette barrière, épaisse de près 
de i OUO kilomètres, qui sépare, au sud-est, la plaine de l'Inde 
de la dépression aralo-caspienne. À droite, l'horizon gris et diffus 
se confond avec l'immensité du steppe, l'immensité d'une plaine 
sans bornes jusqu'au delà des rives du Volga. Le paysage est le 
même que celui que Ton observe au pied de la chaîne Alexandre, 
du côté de Viernoié ; il ne diffère presque pas de celui que pré- 
sente la contrée au pied de l'Ala-taou dzoungarien. Il rappelle 
encore celui que nous avons entrevu au pied de l'Hindou-kouch, 
du côté de Balkh, et présente le même aspect que la contrée tur- 
comane formant lisière au pied du Kopet-dagh, du côté d'Aska- 
bad. C'est que, partout, dans ces endroits, on se trouve au bord 
du rivage de cette ancienne mer centrale-asiatique, mer du loess 
fertile qu'elle a abandonné et que les oasis cultivent maintenant 
avec l'aide vivifiante des rivières que leur envoient les mon- 
tagnes riveraines. 

Par Savat, Zaamine et Rabat, nous atteignons Djizak et la 
route de Samarkand. Djizak nous parut plus triste que jamais. 



310 LK ROYAUME DE TAMERLAN. 

Nos amis grelottaient la fièvre, et après avoir stoïquement sup- 
porté Tété torride, ils s'apprêtaient à affronter, non moins stoï- 
quement, l'hiver glacial. 

Le 7 octobre, nous repassons pour la cinquième et dernière 
fois, le Zérafchâne, en face de Tchoupane-ata. Les eaux sont 
basses ; la téléga traverse facilement le courant. Une bande de 
Bokhariens du Miankal, sous la surveillance d'un indigène à 
cheval, est occupée à recueillir du bois flottant pour en faire 
une digue. Toute la contrée en aval de Samarkand, le Miankal, 
la campagne de Bokhara Jusqu'à Karakol, est tributaire des 
eaux du Zérafchâne. Samarkand tient de la sorte la clef des 
vivres du Bokhara. On a établi un certain roulement pour la 
quantité d'eau disponible, et tantôt l'un, tantôt l'autre des deux 
canaux principaux, TAk et le Kara-Daria, reçoivent un plus 
grand débit au moyen d'un changement de digue. 

Des hauteurs d'Afrosiâb, la ville de Timour nous apparaît 
une dernière fois dans la splendeur du soleil couchant. Une 
dernière fois nous admirons la cime dorée des pics géants du 
Kohistan ; nous ne verrons plus de montagnes jusqu'au Caucase. 

Le Miankal. 

Entrée dans le Miaokal. — Ziaoueddine, Kermineh et le katta-tioura. 

Huit jours plus tard, nous sommes sur la route de Bokhara. 
La distance h parcourir, de Samarkand à la capitale de l'émi- 
rat, est de 225 verstes. Jusqu'à Kalti-kourgâne, petite ville 
frontière, on peut faire 66 verstes en voiture de poste; plus 
loin, on prend l'arba pour aller lentement, et le cheval poiir 
marcher plus vite. 

Le pays que nous traversons n'est qu'une suite d'oasis se 
touchant, le long du cours du Zérafchâne, dans une succession 
ininterrompue de kichlaks et de jardins, ce qui a donné lieu à 
ce dicton , appliqué à d'autres régions peuplées et fertiles, qu'un 
chat peut parcourir tout le Miankal en sautant d'un mur à 
l'autre. De-ci, de-là, la route, s'écartant d'un coude du fleuve, 
laisse à droite la verdure et court sur le steppe, parfois sur le 



DE TACHKKNT A L'AMOU-DARIA. 311 

désert. Elle touche successivement au grand kichlak de Ziaoued- 
dine où réside un beg, puis à la ville de Kerminch, siège du 
touradjane, fils préféré de Témir, et qui doit lui succéder au 
trône. Ce katta-tioura trouverait dans la personne et l'entourage 
de son frère aîné, le touradjane du Hissar, un concurrent sé- 
rieux s'il n'avait l'appui des Russes et les sympathies toutes 
spéciales de son père, quoiqu'il soit fils de concubine'. 

Je n'entreprendrai pas de décrire en détail cette contrée, 
déjà fort bien décrite par bon nombre de nos prédécesseurs, 
à commencer par M. Vambéry, en 1864. Au moment où j'écris 
ces lignes, le Miankal est traversé par la ligne du chemin de 
fer de Merv à Samarkand. Du coupé de son wagon-salon, le 
voyageur peut apercevoir au loin la file régulière des chameaux 
d'une caravane détournant la tête au bruit du sifflet de la loco- 
motive. C'est la route que nous suivîmes avec la conscience 
d'être parmi les derniers voyageurs à qui il est donné de voir 
un pays à la veille d'une révolution pacifique, de vivre de la vie 
originale de l'indigène dans le Bokhara bokharien, et de jouir 
des sensations franches auxquelles, en 1888, \sl càaîtane arba^ 
du général Ammenkoff viendra apporter, heureusement bien 
entendu, le métissage de nos exigences de confort avec son 
cortège de mots horribles, tels que « gare » , « hôtels », « billet », 
« table d'hôte », etc. Le pittoresque a ses amants comme l'a- 
mour; on est deux, on est égoïste, on est jaloux. Je ne com- 
prends pas les agences matrimoniales de Cook et C*. 

La veille de notre entrée à Bokhara, nous avions passé la 
nuit à Kouiouk-Mazar, un grand kichlak avec un petit bazar de 
caravaniers. Les nuits sont déjà fraîches, et notre habitacle est 
ouvert à tous les vents. On est content, le malin, de se chauBer 

1. Le kalla-tioura de Kermineh, Seïd-Ahad-Khân, succéda effeclive- 
ment à son père Mouzaffer-Eddin, le i" novembre ^886, et les pré- 
cautions étaient si bien prises de la part de la Russie que le prétendant 
du Hissar ne put fomenter aucune révolution. Depuis lors, le tioura du 
Hissar est devenu beg de Baïssounc, où son frère a plus d'action sur lui 
et peut mieux le surveiller. 

2. Chailanearba ou « voiture du diable » est le nom que les Turcomans, 
et les Dokhares ensuite, ont donné à la locomotive. 



312 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

à la chaleur maigre d'un brasero de saxaoul^ car les Bokhares 
ne connaissent pas la cheminée. L'hiver, ils placent un brasero 
sous une table large et basse recouverte d'un tapis. Us passent 
les pieds et les mains sous la couverture, immobiles, le dos au 
froid. Le charbon de bois de saxaoul {Anabtzsis ammodendron)^ 
le plus dense, donne le plus de chaleur. 

Nous sommes à 2 tachs de la capitale. Rien n'annonce ce 
voisinage. Les jardins et les murs se suivent et se ressemblent, 
sauf un, encadré d'un long mur de pisé mieux soigné, un jardin 
de l'émir. Ce n'est qu'à quelques centaines de mètres de la 
porte d'entrée que nous apercevons tout à coup, dans une trouée 
d'arbres de la route, la haute enceinte crénelée de la ville de 
Bokhara. Nous entrons par une porte insignifiante, flanquée de 
deux tours en pisé, creuses, mais sans garnison. A travers un 
labyrinthe de ruelles désertes, évitant les bazars et les carre- 
fours, nous arrivons enfin à notre logement situé près de l'en- 
ceinte fortifiée, au nord-est de la ville, à 2 verstes du grand 
bazar. 

Bokhara. 

Bokhara. — Bazars et population. — Produits et monuments. 
Une réception à l'ark par le kouch-begui. 

Nous sommes restés huit jours dans la « ville noble » ; c'est 
ainsi qu'elle s'appelle sur les pièces de monnaie et dans les 
écrits de ses savants. Mais Bokhara-i-cherifT, après tant de villes 
turkestaniennes se ressemblant plus ou moins, nous a laissé, 
comme capitale, une pénible impression. Dans cette ville noble 
par excellence, tous les défauts, tous les vices, toutes les hi- 
dcurs physiques, morales et sociales des hommes et des choses 
de rAsie centrale, se découvrent et s'étalent aux yeux de l'obser- 
. valeur quelque peu attentif. 

Le bazar, grand, couvert, très fréquenté, très humide, très 
fiévreux, est extrêmement curieux. Nulle part ailleurs on ne 
trouverait un mélange aussi complet de races et de types de 
l'Asie centrale que parmi la foule qui se meut dans les ruelles 
ombragées des échoppes du bazar de Bokhara. Sartes, Ouzbegs, 



DE TACHRENT A L'AMOU-DARIA. 313 

Tadjiks, Kirgtiiz, Hindous. Afghans, Juifs, Tatares, Kara- 
kalpaks, Turcomans, Persans, se coudoient dans une trêve des 
races et se font la guerre k pièces d'argent. L'Afghan de Caboul 
y traite avec le marchand (atare d'Orenbourg ; le Turcoman de 
Merv et de Maïmené y vend des peaux de mouton au Persan, 



Fig. sa. — IlindoD établi daaa le Turkestan. 

qui échange des pièces de monnaie chez le changeur hindou. 
Le Kirghiz, naïf et nature, se fait voler sur la marchandise par 
le Sarte, malinjet rapace, et l'Ouzbeg riche achète des éche- 
vau.\ de soie au juif adroit. Et tous, dans le costume, dans les 
traits de la ûgure, dans le dialecte, dans le maintien, accusent 
leur origine et^souvenl leur valeur. Parfois, dans ce tableau si 
varié, éclatent, comme une note étrange, la casquette etiablouse 
blanches d'un Russe, peut-être un employé du « rossiiskoié 



314 LE ROYAUME DK ÏAMERLAN. 

obschestvo » , qui possède le seul comptoir européen à Bokhara. 
Le directeur russe du comptoir de cette société commerciale y 
habite avec sa femme. 

A côté de tous les produits de TAsie centrale, on trouve éga- 
lement les produits russes et quelques objets de manufacture 
anglaise, importés de Pechaour : de la cotonnade, du sucre de 
cassonade et un peu de coutellerie. Il est évident que l'Anglais 
ne peut pas rivaliser avec le Russe sur les marchés de TAsie 
centrale ; il le pourra moins encore quand le chemin de fer sera 
construit et que les produits russes tendront à se frayer un 
chemin plus facile par delà l'Amou-Daria. 

Les monuments de Bokhara ne peuvent pas être comparés à 
ceux de Samarkand. Les medresséhs, dont quelques-unes vieilles, 
sont tapissées, à la façade, de briques émaillées d'un beau 
coloris, mais présentent des lignes architecturales plus lourdes, 
avec beaucoup moins de magniGcence dans les décors. La 
tour des exécutions d'oîi l'émir, autrefois, faisait précipiter 
les grands criminels, n'a de saisissant que le souvenir du sup- 
plice auquel on soumettait le condamné. Dans les derniers 
temps, ce mode d'exécution est remplacé par la mort lente dans 
la « fosse à punaises », le sindone^ ou le couteau du bourreau'. 
Pauvres Stoddard et Conolly ! Après des tortures morales sans 
nom, le délirant Nasr-Oullah leur infligeait celles du sindone 
avant de leur rendre la liberté de la mort. Le voyageur ne peut 
pas emporter de Bokhara plus poignant souvenir. 

L'ignorance, l'incurie et le fanatisme borné des indigènes 
disparaissent lentement, si toutefois ils peuvent disparaître sans 
secousse révolutionnaire. Le mal est au sommet et non pas aux 
racines. L'émir a déjà dû changer de point de vue après la prise 
de Samarkand et de Khiva; son fils et successeur présumé au 
trône donne de fortes espérances, mais il est une force à 
laquelle même l'émir ne peut résister : la force occulte et 

1. A en croire une nouvelle de journal, la dernière exécution du haut 
du Mira-arab de Bokhara fut celle de l'assassin du fils du vieux kouch- 
bcgui, ou premier ministre, vers 1888. Les Russes ont fait promettre au 
jeune émir actuel de supprimer la torture du silo ou sindone dans ses Etats. 



DK TACHKKNT A L'AMOL'-DARIA. 315 

réelle du moullah, du lettré fanatique, ennemi du progrès, 
dominaleur de la conscience religieuse du peuple et gardien 
des traditions intransigeantes de son prédécesseur, selon la 
violente conception du prophète de la Mecque. Tant que le Bo- 
khara se donnera l'illusion d'yne indépendance politique, le 



Fig. 5t. — Ëmir de Bokhara, mort en tSSâ. 

moullah caressera l'idée de la rendre réelle et se retranchera 
derrière la forteresse de son fanatisme religieux pour s'opposer 
à l'invasion du progrès. Il y a, entre le moullah de Tachkenlde 
Samarkand et le doctrinaire de Bokhara, la différence qu'il y a 
entre l'apprivoisé et le sauvage. La conclusion est facile à déduire. 
Nous avons parlé tout à l'heure de secousse révolutionnaire ; 



316 LE ROYAUME DE TAMERLÂN. 

on avait fait courir le bruit, au bazar de Tachkent, que, l'émir 
étant gravement malade, une révolte aurait éclaté à Bokhara en 
faveur de son successeur par droit de primogéniture. On ajou- 
tait que les troupes russes étaient prêtes à marcher sur Bokhara. 
La nouvelle était controuvée comme la plupart des nouvelles 
politiques à sensation qui parcourent souvent, avec une rapidité 
étonnante, les bazars des villes centrales-asiatiques. Ne nous 
disait-on pas, à Bokhara, que les « Faranguis » venaient de 
prendre Hérat ! L'indigène se plaît au colportage de ces ca- 
nards, éclos le plus souvent d'un fait insignifiant que grossit 
l'imagination orientale. Le journal est remplacé par la causette 
au bord de l'échoppe. Cependant, ces fausses nouvelles reflètent 
les préoccupations des esprits, le sens et la signification des 
événements possibles jugés par l'opinion publique. On savait 
de la sorte fort' bien que les partisans du touradjane du Hissar 
perdaient leur temps et leur peine à vouloir aller à rencontre 
des désirs de la Russie pour la succession au trône du Bokhara. 

L'émir était réellement malade. Le docteur Johannsen, de 
Tachkent, était accouru à Bokhara pour joindre, à titre « con- 
sultatif )), ses lumières à celles des hakims et des tabibs indi- 
gènes. Ceux-ci, en effet, traitent leur malade non seulement 
par des drogues, mais encore par une thérapeutique spirituelle, 
au moyen de prières ad hoc et de toumôrSj qui sont amulettes 
mirifiques et curatives dont le médecin européen ne connaît 
point la vertu éprouvée. Tous étaient en ce moment auprès de 
l'émir. Notre ami T... venait de tomber malade d'une fièvre 
intense à forme typhique. Comme il manifestait le désir de voir 
un médecin indigène pour le soigner dans la suite, on répondit 
qu'il fallait attendre la décision par écrit de l'émir qui, seul, 
pouvait alors donner au tabib la permission de s'occuper d'un 
autre que lui. Cependant l'émir était suffisamment rétabli pour 
se proposer d'aller habiter la campagne à 6 verstes de Bokhara. 

Le temps pressait, on annonçait les premières tombées de 
neige à Tachkent, et l'Oust-Ourt sans doute était déjà sous la 
neige; il fallait partir si nous voulions atteindre les bords de 
la Caspienne avant le mois de janvier. Nous dûmes, à notre 



DE TACHKENT A L'AMOU-DARIA. 317 

grand regret, laisser à Bokhara M. T..., trop faible pour conti- 
nuer son chemin jusqu'à Khiva. Heureusement que la présence, 
à Bokhara, de M. Ibrahimoff venait lui assurer les soins et les 
attentions que réclamait son état. 



Fig. 55. — Konch-begui (premier ministre) de Bobliara. 

La veille de notre départ, nous allâmes rendre visite au 
kouch-begui, ou premier ministre de l'émir. Ce vénérable vieil- 
lard, instruit et affable, jouissant de l'entière confiance de son 
maître, ce qui n'est point une chose ordinaire, nous reçut fort 
aimablement dans la citadelle ou ark, séjour habituel de l'émir. 
Cette citadelle, forteresse dans la ville, est un ensemble dispa- 



318 LE ROYAUME DE TAMERLaN. 

rate d'habitations basses, saas caractère architectural, où logent 
Témir, les hauts fonctionnaires avec leurs harems et leurs do- 
mestiques. On y accède par une rampe menant à une porte 
flanquée de deux tours et ornée d'une horloge, la seule publique 
du Bokhara^ Le kouch-begui ou « grand fauconnier », est d'ap- 
parence ouzbègue, d'origine iranienne, dit-on; sa figure joviale 
est ornée d'une longue barbe grise coupée soigneusement au- 
dessus des lèvres d'après le chariat^; ses yeux, expressifs et 
malins, sont ombragés d'épais- sourcils gris en touffe, mais les 
traits de la figure expriment la bonhomie fine qui se laisse aller 
souvent au rire bienveillant. Le kouch-begui s'enquiert des 
choses d'Europe, de notre voyage, témoigne du désir de con- 
naître, soutient la conversation, et, après trois quarts d'heure 
d'un entretien animé, se fait promettre de nous revoir à Bokhara, 
en regrettant que son grand âge ne lui permette pas d'aller visiter 
les pays d'Europe. Au départ, il nous fait cadeau, suivant lisi cou- 
tume du pays, de deux chevaux magnifiquement harnachés et 
de khalats d'honneur. Son fils, qui doit lui succéder un jour dans 
sa haute charge, nous reconduit avec le cérémonial ordinaire et 
le cortège des odaïlchis jusqu'à la sortie de l'ark où, entre temps, 
la foule s'est amassée pour assister au tamacha de la réception 
des deux Faranguis . Et c'est un spectacle des plus curieux et 
des plus pittoresques de voir, du haut de la rampe, sur la place 
publique, cette foule bariolée, houleuse, se poussant dans l'allée 
que les hommes du kourbachi ont grand'peine à tenir ouverte 
pour notre passage. Du milieu de ce grouillis ensoleillé enclavant 
les chevaux, les ânes, les arbas, de grands parasols blancs qui 
abritent les marchands en plein vent émergent comme des tlots 
au-dessus d'un lac aux teintes irisantes, bordé de maisons jaunes 
en palafittes ; on y trouve en effet, chose assez rare, des maisons 
à deux étages. Mais cette foule n'est accourue que pour voir; 

1. Celle horloge n'est que décorative, marquant jour et nuit, depuis 
nombre d'années, midi moins le quart. Kl le rappelle Phistoire lamentable 
d'un aventurier italien qui, sous Nasr-Oullah, avait mission de la faire 
marcher, ce qui ne Ta pas souslrail à la fureur homicide du tyran san- 
guinaire. 

2. Loi coutumière. 



DE TACHKENT A L^AMOU-DARIA. 319 

aucun geste, aucun cri hostile ou irrespectueux. Quelques gamins 
crient : Ourouss! ourouss!^ au passage, sans que leur curiosité 
aille jusqu'à donner à l'étranger étrange un de ces cortèges 
qui le suivent à pas serrés dans les villes d'Europe. Les lépreux, 
les mendiants aussi — et ils sont nombreux à Bokhara — se 
sont établis le long des rues que nous fait suivre le kourbachi 
avec ses djiguites, afin d'avoir leur part du tamacha. Aujour- 
d'hui que Bokhara est une station de chemin de fer, j'imagine 
que l'apparition d'un Européen ne fera plus détourner la tête 
à un Bokhare, blasé sur la coupe intrigante d'un habit à queue 
de pie et les secrets d'un chapeau mécanique. 

Karakol. 

Départ de Bokhara. — Karakol et le vieux Zérafchàne. — Les barkhaaes 
et un paysage en grisaille. — Halte à (Ihouristane. — Notre ménagerie. 

Le 29 octobre, nous quittons Bokhara-i-chériffdans la direction 
ouest sur le chemin de Karakol et de Tchardjoui. Nous avons 
eu beaucoup de peine à louer deux arbas jusqu'à Karakol, car 
l'émir les a toutes consignées pour le transport des immenses 
bagages qui le suivent dans chacun de ses déplacements. Nous 
sortons de la ville par une des nombreuses portes fortifiées qui 
trouent l'enceinte crénelée, et, tout de suite, nous nous trouvons 
dans la banlieue, déjà triste et pelée. Les corbeaux en nombre, 
les mûriers et les peupliers dépourvus de feuillage, les champs 
déserts, annoncent l'arrivée prochaine de l'hiver. Le temps est 
encore beau, le thermomètre se maintient autour de J5 degrés 
centigrades à Tombre dans l'après-midi ; mais les nuits sont 
froides et la température tombe jusqu'à S degrés centigrades. 
Certains jours, l'air se trouble d'une brume grisâtre qui voile le 
soleil, comme si le garmsir était déchatné. C'est effectivement 
un vent violent d'ouest ou de sud-ouest qui souffle; rasant la 
terre, il emporte avec lui le sable fin du désert, des bords de 
l'Amou et des dunes de sable de Karakol, en obscurcissant le 
jour par une poussière tellement fine qu'elle semble impondé- 

1 . Russe 1 Russe ! 



320 LE ROYAUME DE TÂMERLAN. 

rable. A 5 ou 6 verstes de Bokhara, on voit les premiers jardins 
envahis par les sables mouvants. Le chemin que nous suivons est 
très mauvais pour les chevaux, il Test encore plus pour les arbas. 

De nombreux canaux coupent la route; or, les ponts, suffi- 
sants pour les arbas bokhares, sont trop étroits pour nos arbas 
de Kokàne, et c'est à chaque passage le même travail, le 
même arrêt : le cheval est dételé, la voiture, dépassant le 
pont d'une roue, est engagée entre les deux berges du canal, 
puis soulevée par les hommes jusqu'à ce qu'elle soit redressée 
de l'autre côté. On reattelle le cheval pour le dételer de nouveau 
à deux cents pas plus loin. C'est à maudire tous les «ingénieurs 
des ponts et chaussées » bokhares! 

Le sorgho et toutes les cultures de céréales d'été sont ren- 
trés. Le blé d'hiver lève en beaucoup d'endroits. De l'orge, en 
troisième culture sans doute, a atteint 50 centimètres de hau- 
teur et fructifie. De-ci de-là, on récolte le roïane ou garance. 
Après avoir butté la terre autour des pieds, on arrache la plante 
plus facilement par un coup de ketmen en dessous, et l'on 
recueille la racine à la main. Ailleurs, on laboure. La terre est 
très meuble, parfois saline, très facile à entamer au soc primitif 
de la charrue. Le Bokhare est un agriculteur fort habile, et nulle 
part je n'ai vu la terre et les cultures soignées comme ici. 
A 8 verstes de Bokhara, on voit une colline de loess, un de ces 
tépés comme on en trouve assez souvent, et qu'on hésite à re- 
connaître comme un ouvrage de main d'hommes ou un reste de 
terrain géologique antérieur. 

Nous rencontrons des caravanes de chameaux et d'ânes char- 
gés de ballots de coton ou de bottes dejan-tag invraisemblable- 
ment volumineux. Les ânes disparaissent presque entièrement 
sous leur charge ; on dirait deux tas de broussailles ambulants. 

VAlhagi camelorum est coupé dans le steppe, mis en petits 
tas et transporté en ville pour servir de combustible et de maté- 
riaux de chauffage pour les fours à poteries, les hammams, les 
briqueteries, etc. Ajoutons que ces ânes sont d'assez forte taille, 
plus petits cependant que ceux du Caire, ornés généralement 
d'une raie noire à l'épaule, très répandus et peu chers. Il n'est 



DE TACHKENT A L'AMOU-DARIA. 321 

pas rare de voir un hadji^ faire le voyage à la Mecque et en reve- 
nir sur le même âne . 

Nous mettons six heures pour arriver au kîchlak de lakka- 
Toutt, qui n'est cependant éloigné de Bokhara que de 3 tachs 
et demi. 

Ensuite commence le steppe nu et désert, parsemé de pla- 
ques blanchâtres d'efflorescences salines. Vers le sud, l'horizon 
est occupé par des barkhanes ou dunes de sable qui avancent 
incontinent sous la poussée incessante des vents vers la cam- 
pagne de Bokhara. A droite, un sillon peu profond indique le 
cours du Zérafchâne, devenu paresseux et affaibli. Ailleurs les 
fleuves grossissent dans leur cours inférieur; ici ils décroissent. 
Ce beau fleuve, si fougueux à Ouroumitane, si fier à Samarkand, 
est devenu un ruisseau lent et timide. Il a dissipé sa force et sa 
jeunesse dans la riche plaine du Miankal, jeté l'or à pleins ca- 
naux ; puis, vieillard décrépit, il va mourir dans les lacs de Den- 
guiz, au sud de Karakol, sans avoir atteint TAmou auquel il 
se destinait. Rakhmed, notre homme d'Ouroumitane, ne peut 
en croire ses yeux. Quand, sous les murs de Karakol et la nuit 
venue, nous passons le pont de bois, long de six pas seule- 
ment, Rakhmed se découvre, regarde mélancoliquement « son » 
Zérafchâne, comme il contemplerait la dépouille mortelle d'un 
ami d*enfance, et lui adresse, par une oraison funèbre touchante 
et comique à la fois, un dernier salâam aleïkoum d'adieu. 

Le jeune beg de Karakol, autrefois amlakdar^ dans le Kohis- 
tan, nous offre l'hospitalité à la forteresse qu'il habite. Nous 
avons fait 7 tachs, soit S6 verstes depuis Bokhara ; il nous en 
reste à peu près autant à faire jusqu'à TAmou. 

Le petit bazar de Karakol est très pittoresque, dans la note 
malpropre. Il est fréquenté entre autres par des Turcomans et 
des Khiviens. Karakol a la spécialité de ces jolies et fines four- 
rures de peau de mouton qui portent le nom de karakol et que 
nous appelons improprement astrakan chez nous. La fourrure, 

\ . Individu faisant ou ayant fait le hadj^ c'est-à-dire le pèlerinage saint 
à la Mecque. 
2. Receveur des impôts. 

BIBL. DE L'f.XPLOR. II. il 



322 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

généralement noire, est d'autant plus une que le nouveau-né 
est plus jeune, y compris les agneaux qui ne sont pas encore 
nés. Le prix en est généralement assez élevé. On fabrique en 
outre, à Karakol, des étoffes grossièrement imprimées en cou- 
leur, à la main, au moyen de cachets mobiles {doukani-ilachû 
kalibkhaî-tchitgari). On se sert principalement d'ocre ou kizil- 
kizak pour teindre en rouge, de sperek [Specularia spéculum) 
pour teindre en jaune, Talun ou adjik-tach servant de mordant. 
On vend au bazar du sel grossier d'un gisement du steppe aux 
environs de Khodja-Kanapsi. Ce sel, grumeleux et impur, pro- 
vient des résidus d'un ancien lac salé, dont les eaux, très char- 
gées, se sont évaporées. 

A peine sortis de Karakol, nous trouvons le désert. Pendant 
deux tachs, soit 16 verstes, jusqu'à Khodja-Daoulad, on chemine 
dans une contrée désolée, morte; car les sables mouvants, en- 
vahissant les cultures, les jardins et les villages, ont étouffé la 
végétation et chassé les habitants. Lentement, avec une force 
irrésistible sous la poussée des vents du sud-ouest et du nord- 
ouest, les dunes montent à l'assaut des petites oasis que les 
derniers canaux dérivés du Zérafchâne faisaient vivre naguère. 
On voit des ruines de maisons à demi ensevelies sous les sables, 
des aryks comblés, des murs de jardin débordés après avoir 
inutilement opposé une trop faible hauteur à l'envahissement 
des dunes. La contrée est d'ores et déjà perdue, et les sables 
avancent toujours. Le gouvernement bokhare, à qui incombe- 
rait le devoir de prendre des mesures pour enrayer le mal, n'a 
rien fait jusqu'alors et ne fera sans doute rien jusqu'à ce que, 
les dunes progressant toujours, Karakol et la campagne de 
Bokhara elle-même soient menacés sérieusement. Il est vrai que 
les mesures prophylactiques à prendre sont coûteuses, les effets 
à longue échéance et les études scientifiques à entreprendre 
pour le choix des meilleurs moyens au-dessus de la capacité 
des ingénieurs bokhares. Les Russes ont à combattre le môme 
fléau dans le Ferghanah^ Ils ont nommé des commissions 

\. y OIT Archives des missions scientifiques, 1882; Sables mouvants du 
Pergkanah, rapport de l'un des cooiinissaires. 



DE TACHKENT K L'AMOU-DARIA. 323 

d'étude, dont les travaux vont aboutir incessamment à un ré- 
sultat pratique, il faut l'espérer; car les mesures à prendre sont 
nettement indiquées. Il est à prévoir aussi que la construction 
du chemin de fer de Tchardjoui à Bokhara obligera les Russes 
à garantir la ligne contre Tenvahissement des barkhanes. Peut- 
être la contrée entière en profitera-t-elle. 

La zone des barkhanes a une largeur de front de plus de 
50 kilomètres. Les dunes les plus puissantes se trouvent entre 
Karakol et rAmou-Daria ainsi qu'à l'ouest de Tchardjoui, aux 
environs du puits de Repetek, sur la route de Tchardjoui à Herv. 
Elles proviennent de la désagrégation des roches gréseuses 
sous-jacentes, et, pour la partie à l'est de l'Amou-Daria, des 
dépôts de sable du fleuve, dépôts considérables que les eaux 
basses mettent à nu, que le soleil mobilise et que le vent em- 
porte. Ce sable est d'une finesse extraordinaire, grisâtre de cou- 
leur, entremêlé de beaucoup de mica en menues* paillettes, 
provenant de roches granitoïdes. 11 coule comme de l'eau et 
l'on y enfonce jusqu'au-dessus du genou. 

Nous faisons une halte légère à Khodja-Daoulad, où l'on nous 
avait préparé une étape de nuit. Mais comme il n'est que trois 
heures de l'après-midi et que les bètes de somme ne sont pas en 
retard, nous continuons vers l'Amou-Daria. Au fur et à mesure 
que nous avançons, les dunes deviennent de plus en plus nom- 
breuses et de plus en plus élevées. Elles ont toutes la forme 
caractéristique en fer à cheval, les deux pinces fuyant devant le 
vent. Quelquefois elles sont doubles ou triples suivant l'accou- 
plement fortuit d'une rencontre dans une marche inégalement 
rapide. Quelques herbes, du Peganum Harmalay des halo- 
phytes, des touffes de tamarix^ ont, jusque-là, échappé à 
l'inondation et démontrent le meilleur moyen à employer pour 
l'arrêter. En effet, les racines de ces plantes consolident le sol 
dans les mailles de leur chevelu ; il se forme de petits tertres 
et la « vague » de sable est décomposée en « moutonnement » : 
le barkhane est évité. Permettre aux plantes du steppe, aux 
racines traçantes surtout et aux rhizomes de se développer et 
de consolider le sol derrière un rideau d'arbres protecteurs, tel 



32i LE ROYAUME DE TAHERLAPl. 

est le meilleur moyen de combattre lesbarkhaces. L'expérience 
faite avec tant de succès dans les laodes de Gascogne réduit 
celle qu'on doit faire ici et dans le Ferghanah au chois des 
espèces les plus aptes à vivre et à prospérer dans le sol sec, sa- 
blonneux et salin, qu'on met à leur disposition. Or, ces espèces 
sont connues et leur valeur pratique établie gr&ce aux patientes 
recherches que le général Korolkoff a entreprises depuis long- 
temps à Samarkand et dans les environs. 

La nuit est venue et la lune éclaire un paysage fantastique. 
Nous sommes maintenant au milieu des dunes, au milieu 



t'ïg. SG. — Duues de sable {ôarkhanet) du Ferghanab. 

d'une mer orageuse, dont les vagues, hautes de 15 mètres, 
auraient été Qgées subitement par quelque génie puissant soli- 
difiant l'eau. Autour de nous, les barkhanes à la crôte molle, 
aux lignes ondulées, se suivent au loin, couronnées de la lu- 
mière pAle qui tombe de la lune, séparées par des abtmes noirs 
qui semblent des gouBres creusés entre d'immenses lames 
prêtes è rouler les unes sur les autres. Un silence saisissant 
règne sur cette mer de sable ; pas un cri d'insecte, pas un frois- 
sement de feuille sous la bise. C'est l'indéfinissable mort de la 
planète telle qu'un être humain la sentirait sans doute, si, par 
miracle, il lui était donné de rôder dans les paysages de la lune. 
Nous cheminons silencieusement sur la crête des barkhanes, à la 
file indienne. Le silence profond de la nature fait taire le langage 



DE TACHKENT A L'AMOU-DARÏA. 325 

des hommes. A côté du chemin, le cadavre d'un âne, d'un cha- 
meau, morts à la peine, plaquent des taches noires qui effrayent 
les chevaux. Et c'est toujours le sable liquide ; nous faisons des 
kilomètres. Enfin, ce silence du vide est percé d'un son lointain, 
puis se rapprochant, argentin et rythmé. Des silhouettes noires 
et difformes se profilent. C'est une caravane de chameaux que 
nous croisons sur l'étroit sentier tracé par le pas incertain de 
nos devanciers, traces fugitives qu'une accalmie de vent a lais- 
sées subsister. Les clochettes des chameaux chefs de file tintent 
comme des campanes graves et bourdonnantes ; l'âne du cara- 
vanier, le dernier, fait sonner une clochette plus fine et insen- 
siblement le glas s'éloigne, s'étouffe derrière les ondulations 
des collines mouvantes. Et, des crêtes mal affermies, on voit 
ruisseler de minces filets de sable que la moindre vibration de 
l'air a mis en mouvement. 

Nous nous félicitons d'avoir pris des chameaux pour le trans- 
port de nos bagages. Les chevaux ont du mal à marcher, tandis 
que le chameau, grâce au large coussinet plantaire de ses pieds, 
passe sans effort ; mais une voiture, tarantass ou arba, aurait la 
plus grande peine à traverser la contrée, à moins de faire un 
détour au nord par le steppe. 

A 6 verstes du kichlak de Chouristane, nous quittons les der- 
niers barkhanes pour descendre dans une plaine déserte, dont 
le sol dur et argileux est recouvert d'une couche de sel blanc 
pareil à une couche de glace. Gomme c'est demain mairam ou 
jour de fête, les huit cavaliers bokhares qui nous accompagnent 
profitent du terrain propice pour se livrer à une fantasia ou 
baïga \ en simulant de la façon la plus pittoresque l'attaque et 
la défense nocturne d'une caravane. A^ 9 heures du soir, nous 
atteignons enfin le saraï du petit kichlak de Chouristane, dont 
le nom approprié signifie « marais salin ». Les gens du tourad- 
jane-beg de Tchardjoui sont venus à notre rencontre et nous 
ont préparé tant bien que mal un gîte pour la nuit. Un bon 
makhane'^ d'agneau, un excellent kara-kaoune^ ^ une tasse de 

i. Course. — 2. Rôti en morceaux. — 3. Petit melon tacheté de noir. 



328 LE ROYAUME DE TaHERLAN. 

tchaî* et une bouflée de tchilim ■; puis le brasero de saxaoul 
ÎDcaDdescent et le souvenir d'une difficulté vaincue nous rap- 
prochant du but : voilà des aménités qui font de Ghouristane 
une station albo notanda lapillo malgré le froid intense qui 
nous réveille k l'aube du lendemain. 
Nous renvoyons d'ici les hommes de Bokhara et de Karakol, 



Pig. 5T. — Tiigaae {louili) de l'Aeie centrale. 

désormais encore plus inutiles qu'ils ne l'avaient été. A Bo- 
khara, nous avions renvoyé Djoura-bal, notre ânier du Kohislan. 
Il nous restait Rakhmed, Radjab-AU et un dijguite du Kouch- 
begui, qui doit nous accompagner jusqu'à Kabakii sur les 
bords de l'Amou. Le lecteur connaît l'excellent et joyeux 
Rakhmed ; il saura que Radjab-Ali est d'origine persane et an- 
cien esclave des Turcomans. 11 fut fait prisonnier en même 

I. Tlic. - 2. Pipe à eau. 



DE TACHKENT A L'AMOU-DARIA. 327 

• 

temps que M. de Blocque ville qu'il dil avoir connu. Nous ren- 
gageâmes à Samarkand parce qu'il prétendait bien connaître les 
rives de TAmou, le Khiva et le pays des Turcomans. En dehors 
de nos bagages, réduits au minimum de volume et de poids, 
nous emmenions une petite ménagerie fort encombrante, des- 
tinée à notre Muséum d'histoire naturelle. Dans une grande 
cage en bois, bien au chaud dans du foin et de la paille, deux 
gazelles saïgas {Antilope subgutturosa) du steppe faisaient 
contrepoids, sur le dos d'un chameau, à un blaireau du Tur- 
kestan et à une paire de pacha kakliks [Megaloperdix Fed- 
chenkoï). Deux beaux lévriers kirghiz ou tazis^ d'une variété 
rare, étaient déjà suffisamment habitués à nous pour suivre la 
caravane à l'appel. Nous pensions ramener ces animaux vivants 
en Europe et leur en adjoindre d'autres dans le Khiva, mais les 
circonstances défavorables, et les froids de l'Oust-Ourt'en déci- 
dèrent autrement. Â Kerminé, le blaireau, trompant la vigi- 
lance de Djoura-baï, s'échappa par la porte mal fermée de la 
cage. Djoura-baï, redoutant d'amers reproches, en fut tellement 
au désespoir, qu'avant d'accuser la fuite du blaireau il s'en alla 
consulter des loullis ou mazangs (Tziganes), qui campaient 
dans le voisinage. Les loullis, en effet, passent pour maîtres 
es cabalistique, connaissant des secrets et prédisant l'avenir. 
Moyennant salaire, le devinateur tira, devant Djoura-baï, d'un 
sac un os plat de mouton qu'il approcha du feu ; puis, après 
l'avoir aspergé d'eau, y lut que le blaireau avait été volé par 
deux hommes méchants et qu'on ne le retrouverait plus. Là- 
dessus, Djoura-baï prit son courage à deux mains et, d'une 
mine piteuse, vint nous annoncer le malheur. 

Les bords de l'Âmou à Tchardjoui. 
Paysage de TAmou-Daria. — Traversée de TOxus. 

Nous sommes à 1 tach de l'Amou. Partout le terrain est im- 
prégné de sel, ce qui n'empêche pas les cultures, notamment 
celles de sorgho et de coton, de donner de bons rendements et 
d'excellents produits. Les canaux d'arrosage sont dérivés de 



328 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

l'Âmou'de 12 à 16 verstes en amont. Ils ont des berges élevées 
et une pente insensible. Les eaux basses du fleuve les laissent 
aujourd'hui à sec. Ils atteignent jusqu'à 3o vers les de longueur. 

L'Amou est bordé de la sorte, à hauteur deTchardjoui, d'une 
zone de culture de 16 à 20 verstes de largeur, zone qui s'étend 
jusqu'au delà de la ville et qui suit le fleuve en aval et le re- 
monte un peu en amont. Des fermes isolées, grandes comme 
des saraïs, se voient éparpillées au milieu des champs, ainsi 
qu'un grand nombre de manèges pour puiser l'eau des aryks 
et la déverser sur les champs plus élevés de niveau. Ces ma- 
nèges, du modèle des norias de l'Egypte, consistent en une 
grande roue verticale à laquelle sont attachées obliquement des 
auges ou cruchons et qu'un chameau, un cheval ou un bœuf, 
fait tourner au moyen d'une roue horizontale à engrenage de 
transmission. 

Comme les chutes d'eau sont rares, les moulins degermâne 
sontactionnés également par des bêtes de somme faisant tourner 
la meule. Les récoltes sont rentrées ; on extirpe les pieds de 
cotonniers secs pour les employer comme combustible. Nous 
croisons sur la route une petite caravane de chameaux que des 
Juifs de Bokhara mènent à Tchardjoui. N'étaient les traits sé- 
mitiques de leur figure encadrée Ae paisses^ on les reconnaîtrait 
à leur politesse ; ils nous adressent, en souriant, un « sdrasstié » 
en russe. La présence, au bord de l'Amou, d'un petit bois de 
feufliers {Populus diversifolia)^ aux feuilles comme de Gingko, 
étonne le voyageur par la rareté du fait. Le paysage qui se dé- 
roule devant nous, noyé maintenant dans un brouillard d'une 
moiteur frileuse, rappelle les bords de l'Amou du côté de Kilif 
et de Patta-Kissar et ne change guère depuis la sortie du fleuve 
des montagnes du Badakchane dans la plaine de la Bactriane 
jusqu'à son entrée dans la mer d'Aral. A droite, vers le nord, 
les bords s'aplatissent et se confondent dans la ligne horizon- 
tale veloutée qui fait pressentir le désert; à gauche, au loin, 
des monticules arrondis de sable continuent vers le sud la file 
monotone des barkhanes. Devant nous TAmou, déchiqueté par 
des îlots de sable mouvant qui encombrent son lit et que les 



l)E TACHKENT À L'AHOtl-DARIA. 329 

eaux descendaDles ont mis à nu, roule des flols grisâtres assez 
rapides. Une file de chameaux en caravane en longe la berge 
d'un pas lourd et rythmé pour gagner l'endroit où le bac doit 
les recueillir et les déposer sur la rive opposée. Silencieuse- 
ment, le grand fleuve va s'effiler et se perdre dans le rideau 
indécis et gris des vapeurs matinales. 

L'Amou possède en cet endroit une largeur considérable et 
s'embarrasse de nombreux bas-fonds. Le chenal, très changeant 



Fig. i>8. — Amou-Daria, près de Tchardjoui, 

et incertain du jour au lendemain, rend diflicile ia libre circu- 
lation des bacs d'une rive à l'autre. Il faudrait des travaux de 
régularisation considérables et dispendieux si jamais la naviga- 
tion sur l'Amou devait atteindre le degré de développement 
que le projet de détournement de l'Oxus par l'Ouzboï vers la 
Caspienne avait fait un instant concevoir '. 

< . On a ossayé depuis quelques années de naviguer sur l'Amou avec les 
aleamcrs de la lloUiMc aralienue. Le sleamer SamarMnd, de 0°',90 Je Uranl 
et de la force de 24 chevaux, remonLa, en 1877, le fleuve jusqu'à Tchard- 
joui. Au mois d'août de Tannée suivante, il poussa jusqu'au delà de la 
frontière afi^hane, à Khodja-Saieh et, aprùs un voyage de dix-sept jours, 
rentra au point de départ. On ne dépassa pas la vitesse de S kilomètres 
à l'heure. Souvent le bateau louchait fond et perdait du temps à se 
dégager. L'incertitude du chenal n'est pas la seule difilcullé qui s'oppose 



330 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Nous dûmes attendre assez longtemps le retour du bac. 
Chargé d'une dizaine de chameaux, il était allé se clouer sur 
un banc de sable où il se profilait vaguement, comme un fan- 
tome au milieu du fleuve. 

Les bacs, au nombre de quatre, sont desservis par des bate- 
liers bokhares. Le fond du bac est plat, les bords sont hauts et 
droits et la proue est relevée en rostre. 

Comme les bords du bac sont élevés et que l'atterrissage 
complet est souvent impossible, l'embarquement des chevaux, 
chameaux, ânes, etc., devient un martyre pour les bétes et 
généralement une longue corvée pour les hommes. Au débar- 
quement, mêmes difficultés. Quelques planches éviteraient 
peines et accidents. 

La traversée fut heureuse, quoique notre embarcation donnât 
plusieurs fois sur. les bas-fonds, dont la présence n'est accusée 
que par une teinte particulière de l'eau et un léger moutonne- 
ment à la surface. Le renflouement se fait d'ailleurs sans aucune 
difficulté : deux ou trois hommes retroussent promptement leur 
pantalon, se mettent à l'eau et poussent le bac dans la direction 
du courant jusqu'à ce qu'il cède et aille à la dérive emporté à 
vau-l'eau par un tourbillon . 

Nous fûmes reçus sur la rive droite par deux mirzas avec leur 
escorte, que le touradjane, prévenu de notre arrivée, avait en- 
voyés à notre rencontre. Ils nous conduisirent tout de suite 

à la navigation régulière et profitable au commerce, mais elle est la pre- 
mière. Il faut compter encore avec la rareté du combustible (le steamer 
était chaulîé au bois du steppe, saxaoul et épineux) et la vitesse du 
courant en certains endroits, vitesse qui dépasserait 9 kilomètres à Theure, 
en sorte que les steamers de l'Aral ne pourraient point remonter un cou- 
rant aussi fort. 

En 1885, la maison Galitzine et la raison sociale Knop et Konchine se 
mirent à la tête d'une société de navigation sur l'Amou-Daria; en môme 
temps, le marchand GromolT organisa une société pareille pour la naviga- 
tion sur le Syr. Le gouvernement aurait donné jusqu'à 50000 roubles de 
subside par an. J'ignore ce que le projet est devenu. Avec Tchardjouî 
comme station de chemin de fer et avec Kerki et Tchardjoui (plus tard 
d'autres points) comme villes de garnison et points stratégiques, la navi- 
gation de l'Amou, celle du Syr aussi, se développeront tôt ou tard, sûre- 
ment. 



DE TACHKENT A L'AMOU-DARIA. 331 

SOUS une tente bariolée qu'on avait dressée, non loin de là, sur 
le rivage. 

La moitié de la tente était occupée par les nombreux plateaux 
de rinévitable dasterkh&ne : raisins, nougats, pistaches, pra- 
lines, hatva, kich-mich^ ourouky etc. ; Tautre moitié était cou- 
verte de tapis et de coussins aux couleurs voyantes qui invitaient 
au repos et à la somnolence rêveuse si appréciée du musulman. 

Après les compliments d'usage échangés de part et d'autre, on 
apporte une kyrielle de plats indigènes, parmi lesquels le légen- 
daire j9a/ao, fumant, gras, luisant, parfumé, piqué de raisins secs 
et de viande de mouton. Le palao est le véritable plat de céré- 
monie chez le Sarte. Il résume symboliquement les intentions 
hospitalières de Tamphytrion envers son hôte et forme comme 
le complément in natura de toutes les banalités mielleuses que 
le Sarte, dans son langage fleuri et métaphorique, adresse en pa- 
reille occasion à Thôte qu'il veut fêter. Le Khirghiz, au contraire, 
fait tout « à la bonne franquette », parle peu et vous laisse le 
sentiment d'une hospitalité honnête, cordiale et sans contrainte. 

Gomme Abdou-Zahir autrefois, nous avions dressé Rakhmed, 
notre fidèle serviteur et interprète, à nous éviter ce gaspillage 
d'hyperboles et de métaphores emphatiques. Chaque fois qu'un 
Bokharien ou un Khivien nous recevant montrait des velléités 
d'engager un duel de politesse verbeuse, nous n'avions qu'à 
dire à Rakhmed : Skaji shto nada « dis ce qu'il faut », pour que 
Rakhmed récitât gentiment tout un chapelet de compliments. 

Vers midi, le soleil a déjà pompé toutes les vapeurs qui 
cachaient jusqu'alors une partie des rives du Daria. Ses chauds 
rayons inondent la plaine de lumière et accusent aux moindres 
objets une ombre noire. Quoique nous soyons déjà en no- 
vembre, l'atmosphère est vibrante . Mais dans cette vibration 
ondoyante qui caresse le contour des barkhanes à l'horizon, il 
manque le susurrement et le bourdonnement en sourdine des 
insectes tapageurs qui, en été, dans le steppe embrasé, semble 
être la voix délirante de cette atmosphère fiévreuse. 

Nous laissons nos efiets sur le rivage, sous la garde de Radjab- 
Ali et de quelques Bokhariens, et nous nous dirigeons, suivis de 



332 LE ROYAUME DE TAMERLâN. 

l'escorte du touradjane, vers Tchardjouî qui n'est qu'à environ 
8 kilomètres de TAmou. 

Les khalats multicolores et empourprés des djiguites met- 
tent comme des taches sanguinolentes sur le jaune unifornae 
du steppe. 

De temps en temps, sur la route poudreuse, apparaît un nuage 
de poussière. Le nuage se fend et laisse apercevoir un cavalier 
au galop. Le djiguite s'arrête devant le chef de l'escorte, échange 
quelques mots, tourne bride et repart comme une flèche dans la 
direction de Tchardjoui. 

Tchardjoni. 
La TÎlle de Tchardjoui. — Une réception chez le touradjane. 

Bientôt, le sommet de la forteresse surgit dans la plaine et 
monte à l'approche, comme un vaisseau qui s'élève en mer au- 
dessus de la ligne d'horizon. 

Aux premières saklias de la ville, éparpillée le long du che- 
min, la bande misérable des lépreux {makhaou) : hommes» 
femmes et enfants souvent affreusement défigurés. Ils sont 
accroupis dans la poussière, les femmes à peine voilées, et im- 
plorent tous d'une voix dolente la charité du passant. 

On nous installa, à l'entrée de la ville, dans une maison en 
terre,' précédée de deux cours dont l'intérieure était entourée 
d'aryks et ombragée par quelques mûriers et ormes. 

Un djiguite de la forteresse se présente et fait savoir aux 
Faranguis touras que le touradjane désire les recevoir immédia- 
tement. Comme nous avions laissé tous nos effets sur la rive de 
l'Amou, les préparatifs furent vite terminés. Nous remontâmes à 
cheval en costume de voyage, moitié russe, moitié indigène et, 
escortés de quelques cavaliers, nous prîmes le chemin de la for- 
teresse. 

Après avoir traversé une rue étroite, encombrée d'arbas, 
bordée de masures, nous arrivons au bazar. Il est petit et mal 
tenu, en partie recouvert de nattes et de planches. Sa physio- 
nomie acquiert quelque originalité par la visite des Turcomans 



DE TACHKENT A L'AMOU-DARIA. 333 

des différentes tribus du désert et des bords de TÂmou : Tekkès 
de Merw, Saryks et Erzaris. Ils viennent échanger quelques 
produits agricoles, blé, coton, sorgho ainsi que les beaux tapis 
que fabriquent leurs femmes, contre des objets manufacturés 
bokhariens et russes. Le bazar s'étend jusqu'à l'entrée de la 
forteresse qui s'élève en bastille jaune d'argile, entourée de 
murailles bossuées et crénelées. 

Nous passons sous une première porte massive en bois, der- 
rière laquelle les sarbazes du corps de garde s'alignent tant bien 
que mal et présentent les armes : fusils à mèche bokhariens, 
berdans russes et carabines anglaises. Ils sont chaussés de 
bottes molles, jaunes, à talon pointu et culottés de larges pan- 
talons en cuir jaune, rouge, noir, plus ou moins brodés d'ara- 
besques. Une ceinture rouge ou bleue leur serre la taille et 
les pans d'une casaque rouge ; la tête est coiffée d'un bonnet à 
poil turcoman qui, chez quelques-uns, fait symétrie à une longue 
barbe de sapeur. On ne peut s'empêcher de comparer les merce- 
naires du touradjane de Tchardjoui à une bande de figurants 
d'un opéra comique. 

Le chemin étroit, en rampe, conduit par une deuxième porte 
cintrée à l'intérieur de la forteresse. Il longe un pan de mur en 
terre très élevé et débouche dans la cour intérieure inondée de 
soleil. Cette cour, très spacieuse, est entourée de petites mos- 
quées, d'habitations et d'échoppes de bazar où des pastèques 
et des melons, tachetés et rayés, pendent comme d'énormes 
chauves-souris accrochées au plafond. 

Quelques mollahs ti ischânes sont assis sur la terrasse en terre 
battue des mosquées, le crâne osseux enveloppé d'un immense 
turban de mousseline. Ils regardent passer notre cavalcade sans 
manifester aucune surprise ni curiosité. 

Au détour d'un coin, nous vîmes tout à coup, au fond de la 
cour, une foule bariolée, massée en ordre, drapeaux et musique 
en tête : la garnison de la forteresse. 

Quand notre cavalcade, précédée du kourbachi et de ses 
djiguites^ fut en vue, un signal déchaîna tous les clairons, fifres 
et tam-tams, tandis que les drapeaux blancs, rouges et bleus. 



334 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

surmontés de boules en cuivre et ornés à la hampe de longues 
touffes de crins de cheval (fou^^), s'agitaient et promenaient de 
grandes ombres sur le sol. 

Cette foule barbouillée de couleurs criardes, allumées par un 
soleil ardent qui fouillait le relief des groupes, présentait un 
spectacle vraiment superbe, digne de la cour d'un Féofar-khAn 
au Ch&telet. 

Au milieu de cette orgie de couleurs et de bruit, nous nous 
serions peut-être départis de la gravité convenable en pays 
musulman si le cheval du kourbacbi, abasourdi, n'eût mis le 
désordre dans notre cavalcade. Trois hommes se précipitèrent 
à la tête du cheval et réussirent à le maintenir jusqu*à ce que 
son cavalier en fût descendu. Nous imitons son exemple. 

Nous nous trouvons alors au pied d'une rampe découpée en 
marches espacées par des troncs d'arbres. Cette rampe en esca- 
lier mène à une espèce d'acropole formé d'un p&té de bâtisses 
en terre et en briques, entourées d'une muraille crénelée. C'est 
là que s'abrite, avec son harem et sa suite, le prince, dit ton- 
radjanej quatrième fils de l'émir de Bokhara. 

 l'entrée de la citadelle, nous sommes reçus par une foule 
d'hommes enturbanés. Les uns sont vêtus dekhalats de velours 
entretissé de fils d'or et de tchambars ^ couverts de riches bro- 
deries de soie. D'autres portent à la ceinture une hache en argent 
massif. 

Au milieu de ces physionomies ouzbègues, faces rondes, dé- 
pourvues de cette noblesse de lignes que nous aimons chez la 
race aryenne, un type de guerrier, grand et svelte, appelait 
l'attention par la finesse de ses traits et l'expression m&le, dure 
et hautaine de sa figure. Il était coiffé d'un bonnet pointu en 
poil de mouton de Karakol et il avait la taille serrée dans une 
redingote de velours bleu couverte de chamarrures d'or, il 
s'appuyait nonchalamment de la main gauche sur un long sabre 
recourbé à fourreau richement travaillé : c'était le commandant 
de la force armée de Tchardjoui. Il était Afghan. 

1 . Pantalons larges à la façon indigène. 



DK TACHKENT A LAMOU-DARÏA. 335 

Nous fûmes conduits entre deux rangées de saourbachis, par 
un long corridor voûté et à travers plusieurs cours, à une petite 
maisonnette blanche, qui tenait par un côté à Tensemble des 
b&tisses. 

Il n'y avait là qu'une salle unique, percée de sept portes, 
toutes ouvertes et surmontées d'autant de fenestrelles. Une boi- 
serie élégamment découpée à jour et recouverte de papier huilé 
tenait lieu de carreaux. Un magnifique tapis turcoman couvrait 
le sol en terre battue et trois chaises boiteuses, seul luxe euro- 
péen, étaient disposées au fond de la salle. 

Quand nous entrâmes, le louradjane sortit de la porte du fond, 
entouré d*une douzaine d'ichftnes et de mollahs qui se distin- 
guaient par l'immensité de leur turban blanc. 11 nous tendit la 
main assez gauchement et s'assit, comme nous, sur une chaise, 

Rakhmed, légèrement troublé et visiblement mal à son aise 
en présence d'un si haut personnage, débitait nos politesses 
d'usage en réponse à celles du toura. Entre temps nous eûmes 
le loisir d'étudier le masque de cet homme. 

11 est généralement malaisé de déterminer l'âge approximatif 
d'un Asiatique de ce pays, car la physionomie de l'adolescent 
acquiert de bonne heure lafixité des traits qui marque l'âge viril. 

Le touradjane peut avoir de vingt à vingt-cinq ans. Le nez lé- 
gèrement aquilin, l'œil noir, les sourcils arqués et l'ovale de son 
visage dénotent chez lui un mélange d'Ouzbeg et de Tadjik. 
(Son frère de Tchiraktchi porte h un plus haut degré le stigmate 
de son origine ouzbègue.) Sur son visage figé, qu'aucun rayon 
de bonhomie ni de gaieté ne semble éclairer, on croit se voir 
refléter l'impassibilité hautaine d'un caractère renfermé et la 
rigidité d'un fervent de l'Islam. On le dit en efiet très dévot et 
très versé dans les livres religieux. 

La sobriété de geste est un signe de distinction chez le musul- 
man asiatique; aussi le touradjane fait-il preuve, en cette occa- 
sion, de grand savoir-vivre. La tète enfoncée dans un tchalma 
blanc, tissé de fil d'argent, il se tient raide et immobile, les mains 
jointes dans les longues manches de son disgracieux khalat en 
velours bleu brodé d'or. 



336 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Pendant qu* on dispose sur le sol les nombreux plateaux du 
dasterkbane, il s*enquiert de la santé du général Kauflmann et 
de celle de Témir. Nous essayons de lui donner quelques notions 
sur la France. Pour ne pas avoir Tair d'un ignorant, il dit en 
avoir entendu parler. En dehors de Vourouss^^ de Vingliz^, et 
du roumi^, le Bokharien confond toutes les autres nations 
européennes sous le nom de Farangui et leurs pays sous celui 
de Faranghist&ne. 

Après une demi-heure d'entretien, le toura exprime le désir 
de se retirer pour commencer les prières qui doivent inaugurer, 
au couchant du soleil, le maïram. Il nous tend la main, nous 
souhaite bon voyage dans un langage fleuri et attend debout 
jusqu'à ce que nous ayons disparu derrière le seuil de la porte. 

On nous conduit ensuite dans une autre cour, puis dans une 
salle où Ton sert immédiatement un autre dasterkbane et un 
plantureux repas. Tous les plats furent apportés à la fois par une 
quinzaine de serviteurs rangés en Gle comme dans une proces- 
sion. Il y avait là de la chourpa, du halim^ du poulet cuit, des 
omelettes au sucre et finalement des potées pantagruéliques de 
palao, préparé à l'afghane et à la bokhare. Le commandant 
afghan de la forteresse nous tint compagnie et se révéla joyeux 
personnage, communicatif et aimant le mot pour rire. Il nous 
donna quelques renseignements sur le bazar de Tchardjoui et 
sur la route de Merw, que malheureusement nous ne pouvions 
pas mettre à profit. 

Nous remontâmes en selle quand le soleil allongeait déjà les 
ombres de la citadelle. Dans la cour, nous revîmes les sarbazes 
dans le même ordre. Us présentèrent les armes ; la musique 
recommença son vacarme et nous poursuivit jusqu'à la sortie 
de la forteresse. 

Les ruelles du bazar étaient désertes ; à travers les fissures 
des planches et des roseaux, suintaient quelques rayons de 
soleil attardés. 

Le soir, le toura nous envoya ses batchas, des musiciens 

1. Russe. — 2. Anglais. — 3. Uabitanl de la Turquie et plus spécia- 
lement de Stamboul. 



DE TACHKENT A L'AMOU-DARIA. 337 

turcomans et des sarbazes. Ces derniers entourèrent la maison 
et campèrent en plein air dans les champs. Le mirza vint an- 
noncer d'un air grave qu'ils étaient quelques centaines : j'esti- 
mais leur nombre à trente ou quarante. Ils avaient pour mission 
de veiller à notre sécurité personnelle. 

On disposa dans la cour un grand chaudron rempli de graisse, 
oîi trempaient d'épaisses mèches de coton allumées ; on pendit 
des lanternes de papier huilé aux arbres, et on allongea un tapis 
sur la terrasse. Les musiciensjouèrent des airs turcomans d'une 
allure originale, sauvage et digne, puis des airs sartes moins 
harmonieux et plus dévergondés. Les batchas dansèrent pen- 
dant plus d'une heure au son de plusieurs grands tambours de 
basque tenus constamment au-dessus d'un brasier et qui ré- 
glaient le rythme. La cour, alors éclairée comme par un incendie, 
était envahie par une foule nombreuse. On voyait se promener 
de grandes ombres pivotantes, crûment cassées contre les angles 
et les saillies des murs plâtrés d'une clarté fumeuse et vacil- 
lante. Dehors, les feux de campement de notre « garde d'hon- 
neur» dispersée dans le jardin, piquaient l'obscurité de grandes 
taches rouges. On entendait au loin les voix rauques des chiens 
qui aboyaient aux quatre coins de la ville. 

Sur rOzus. 

Sur rOxus. — A la recherche d*Ousti. — Un château d*un conte de fée. — 
Le kichlak d'Ildjik et les barcas de Khiva. — Chameliers épaves du désert. 
— Énervés de Jumiè^es. — A la dérive sur TAmou. 

Le touradjane nous a fait avoir une barque bokhare {kéma) 
jusqu'à Ousti. Nous partons de Tchardjoui à onze heures du 
matin. A deux heures, l'embarquement est terminé. Ce n'a pas 
été sans peine qu'on a pu faire entrer, puis caser dans l'étroite 
barcas les cinq chevaux que nous emmenons, les coffres et les 
hommes. Enfin, à force de coups de gaffe et d'épaules, nos six 
rameurs font démarrer la lourde machine et la poussent dans 
le courant qui est de 4 à S verstes à l'heure. Us n'ont pas l'air 
bien « mathurins », ces matelots ouzbegs de l'Amou, mais ce 

BIBL. DE l'eXPLOR. II. 2i 



338 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

sont de solides gaillards qui manœuvrent à coups de gafTe bien 
plus qu'à coups de rame» et qui, plus d'une fois, sautent à Teau 
pour dégager la barque quand, au milieu du fleuve, elle s'est 
échouée sur un banc de sable. Doucement nous glissons sur le 
« chemin qui marche ». Sur la rive gauche, les champs de cul- 
ture s'étendent en aval de Tchardjoui, aux bords mêmes du 
fleuve, tandis que la rive droite est déserte. Des pêcheurs ont 
tendu leurs filets près du rivage ; mais TAmou ronge incessam- 
ment la rive gauche, élevée de 2 à 3 mètres ; on voit les champs 
cultivés, mangés par les eaux, disparaître peu à peu, et des 
sakiias, bâties à quelque distance de la berge, aujourd'hui minées 
et à moitié effondrées sur la petite falaise d'alluvion à pic. 

La nuit vient vite. Avec la lune se lève un vent du nord-est 
qui nous glace dans nos fourrures. Les bateliers, fatigués, veu- 
lent aborder à chaque tournant, mais nous voulons atteindre à 
tout prix Ousti ce soir. Enfin, vers dix heures, nous déposons 
sur un tas de sable de la rive droite le vieux baba,noire djiguite 
de Kabakli et son cheval, avec mission de courir nous pré- 
parer un gîte à Ousti. Les bateliers disent que nous en sommes 
très près ; Radjab-Ali prétend que nous en sommes au moins à 
1 tach et demi. Les chevaux, étant débarqués sans accident mais 
non sans peine, comme toujours, Rakhmed reste auprès des 
bagages, tandis que Radjab-Ali et l'un des bateliers nous con- 
duiront au kichlak. Le vent, plus glacial, souffle avec violence 
en soulevant des nuages de sable et de poussière dans un 
paysage lamentable. Le sable ayant caché le sentier, nous che- 
vauchons à l'aventure jusqu'à ce que, au pied d'une colline 
sablonneuse, nous rencontrons quelques arbustes de tamarix 
au milieu d'un cimetière. La moitié des tombes sont effondrées, 
et il semble s'en dégager comme une odeur de cadavre. L'en- 
droit est désolé, la scène infernale. Le vent furieux fouette et 
plie les arbustes, soulève le sable avec un bruit de déchirement, 
et hurle dans les trous béants des tombes. Des nuages rapides 
courent sur la lune. Les chevaux ren&clent et des chacals gla- 
pissent dans le voisinage. Notre guide et Radjab-Ali se sont di- 
rigés vers une sakli entourée de saules et de quelques mûriers 



DE TACHKENT A L'AMOU-DARIA. 339 

qu'on voit se profiler en masse indécise dans robscurité. Ils 
reviennent au bout d'une demi-heure que nous avons employée 
à battre la semelle. Ils amènent un indigène qui doit nous 
mener à Ousti. 

Nous passons le kichlak de Kheradj. Partout le terrain est 
salin, au point que, même sur les champs anciennement cul- 
tivés, on croirait marcher dans des flaques de neige. Les « bir 
iarim tach ^ » de Radjab-Âli s'allongent et toujours pas d'Ousti. 
Après le kichlak, les sables recommencent et le vent glacial 
aussi. Encore un kichlak qui ressemble h une forteresse ! Ce 
n'est pas Ousti — et encore des sables. 

Enfin, vers une heure du matin, apparaît à l'horizon une 
masse noire, énorme, nous semble-t-il : c'est le kourgane tant 
désiré, le manzil^ où nous pourrons nous réchauffer, et, sans 
doute, manger du palao. En attendant, on rétablit la circulation 
dans les membres engourdis en donnant de grands coups de 
pied dans la porte d'une enceinte crénelée en pisé, qui s'obstine 
à rester fermée jusqu'à ce que nos efforts réunis eussent ré- 
veillé, par un tapage suprême, les maîtres et les gardiens de 
l'endroit. Nous entrons dans une cour spacieuse. Au fond de la 
cour se dresse, sous les rayons pâles de la pleine lune, un 
manoir d'un conte de fée, une forteresse d'un chevalier de 
proie du moyen âge. Nous montons une rampe très inclinée, 
sans balustrade, jusqu'au sommet de la falaise où se trouve la 
demeure du beg d'Ousti. Le baba est arrivé, il s'est endormi 
en nous attendant ; il salue et dit qu'il n'y a rien à manger. Or, 
nous n'avons rien mangé depuis quatorze heures. On apporte 
un bon brasero, et le beg vient faire son salâm. II est évidem- 
ment très malade; il grelotte la lièvre et s'excuse de ne pou- 
voir nous recevoir* comme il le voudrait. On finit par dénicher 
tout de même, dans le voisinage, une écuellée de lait caillé et du 
pain, un vrai festin de Balthazar! Quelle est relative la valeur 
des choses ! Et comme nous allons bien dormir dans un instant, 
sur notre selle comme oreiller, enveloppés de notre touloup ! 

1. « Un iach et demi », soit 12 verstes. — 2. Étape. 



3(0 L¥. ROYAUME DE TAMERLAN. 

Car il n'y a pour tout ameublement, dans cette chambre, que 
quatre fusils h fourche, une natte sur le sol et un bonnet lurco- 
man pendu à un clou. 

Mais avant de nous étendre sur la natte, jetons un regard 
par la porte-fenètre que ferment mal deux volets en bois criant 
sur le gond. La lune sans voile brille dans un ciel pur et balayé 
de nuages. Du haut d'un petit balcon crénelé, nous voyons, à 
30 mètres au-dessous de nous, s'étendre à perte de vue une 
plaine immense, couverte à l'horizon d'une buée blanche et 



Ftg, 59, — Korterease d'Ouslï. 

inondée d'une lueur p&le indécise. L'Amou, au loin, ressemble 
à un long ruban d'argent. Ce cb&teau fort, dans ce paysage, est 
fantastique. Doré et Victor Hugo l'ont rêvé dans leurs dessins. 
Nous l'avons vu. 

La forteresse d'Ousti est bAtie sur un kourgane de loess élevé 
el singulièrement isolé au milieu de la vaste plaine. La strati- 
fication des couches de loess sablonneux, entremêlé de débris 
de conglomérat, me fait croire qu'il n'est pas dû à la main des 
hommes. Au pied du kourgane, une cour spacieuse fortifiée 
contient les denrées et les habitations pour une garnison éven- 
tuelle. Un saral coupole, du genre de ceux d'Abdoullah-Khân, 
offre un refuge aux caravanes de passage. Actuellement, le beg 
est seul, car il n'y a ni prisonniers à garder, ni ennemis dange- 
reux h craindre . Ousti est en effet un poste pénitentiûre que les 



DE TACHKENT A L'AMOU-DARIA. 341 

Bokhares appellent, par allusion, la petite Sibérie ^ti Kabakii la 
grande Sibérie. Le beg nous fit visiter la forteresse établie au 
sommet du monticule qui n'a rien de remarquable en dehors 
de sa situation et de la vue superbe qui fait découvrir un im- 
mense espace de la plaine parcourue par le fleuve. Â notre de- 
mande où était le cachot, on nous mena dans la cour, devant 
une sorte de puits fermé par un couvercle; après avoir sou- 
levé celui-ci, nous vîmes une fosse profonde de 4 à 5 mètres, 
et une cruche dans un coin : c'était la prison, le sindoiiCj que 
nous avions déjà vu, peuplé de malheureux, à Karchi. 

Du haut de notre observatoire, nous guettons impatiemment 
l'arrivée de notre kéma avec Rakhmed et les bagages. Nous ne 
sommes qu'à 1 verste du fleuve qu'on voit, comme sur une 
carte, serpenter en méandres nombreux vers le nord. Les sables 
de son rivage viennent, sous la poussée uniforme des vents du 
nord-ouest, assaillir les maigres cultures éparpillées autour 
d'Ousli et les forcer à choisir d'autres terrains. 

Enfin, vers une heure, nous pouvons partir. Les bagages et les 
chevaux sont transbordés sur un autre kéma qui doit nous 
mener à Ildjik, où nous trouverons les Khiviens, V « ourgendj 
kéma », comme disent les Bokhares, faisant le trajet direct jus- 
qu'à Ghourakhane. Les nouveaux bateliers sont plus paresseux 
que ceux d'hier ; à chaque instant ils collent notre barque sur 
un banc de sable, et nous perdons ainsi beaucoup de temps. 
Quand la nuit est venue, nous sommes forcés de les contraindre à 
avancer, car ils veulent à chaque instant aborder, tout comme 
ceux de Tchardjoui. Cependant, nous avons une belle lune et 
pas de vent. Vers neuf heures, un point lumineux apparaît sur la 
rive droite, puis on devine la forme d'un arbre et les silhouettes 
longues de quelques barques amarrées au rivage. Nous sommes 
au campement des Ourgendji ou Khiviens, occupés, à notre 
arrivée, à se délecter du chant d'un musicien jouant de la 
bourla. Assis en rond sur leurs talons, autour d'un feu de 
saxaoul, avec leurs immenses bonnets en peau de mouton, ils 
ont l'air de parfaits brigands. Us sont venus de Petro-Alexan- 
drovsk — qu'ils ne connaissent que sous le nom de Chourakhane 



342 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

— en halaQt leur kéma à Taide d'une corde, le long de la rive 
droite, et attendent un chargement pour redescendre. D'Ildjik 
à Petro-Alexandrovsk, ils mettent, à l'époque de l'étiage, de six 
à sept jours, et quinze jours pour remonter. A Tépoque des 
grandes eaux, il leur faut trois à quatre jours pour descendre 
et un mois et plus pour remonter. La distance en ligne directe 
est d'environ 300 kilomètres. Ils font une concurrence, d'ailleurs 
très faible, aux caravanes qui vont, sur la rive droite, de Bokhara, 
de Karakol et de Tchardjoui à Petro-Alexandrovsk et à Khiva. 
Us chargent du thé, du tabac, du charbon de saxaoul et du 
coton. 

Laissant Radjab-Ali à la garde des bagages, nous allons passer 
la nuit au kichlak d'Ildjik éloigné de 4 à «^ verstes. Le baba nous 
mène à travers la contrée déserte vers une sorte de ferme res- 
semblant à une maison fortifiée. Nous y trouvons réunis, dans 
une salle spacieuse, ui^e trentaine d'indigènes, tous les hommes 
non mariés du kichlalc, paratt-il, se délectant à boire du thé, à 
manger du palao et à fumer le tchilim pendant qu'un joueur de 
doutôr leur charme les oreilles. A notre venue, le tamacha 
prend fin ; les convives emportent leurs plats et disparaissent 
tous,jusqu'au musicien, que nous prions de continuer, en lui 
promettant un silaoïi. Il nous sert a les meilleurs morceaux de 
son répertoire » jusqu'à ce que Rakhmed nous serve un excellent 
palao de viande de chevreau. 

Les Khiviens, nous sachant forcés de louer une de leurs bar- 
ques, profitent de l'occasion pour nous demander la somme 
considérable de 440 tillas (soit 280 roubles, ou 728 francs) du 
voyage de Chourakhane. Après force pourparlers, on convient 
de s'en remettre pour le prix définitif au chef de Petro-Alexan- 
drovsk, et les bateliers recevront séance tenante 80 tengas 
d'arrhes. L'aksakald'lldjik joint la main de Rakhmed à celle du 
a capitaine », du kéma-bachi khivien, les réunit de la sienne 
et consacre ainsi, suivant la mode indigène, le marché conclu. 
Gela tient lieu aussi de quittance de l'argent déjà reçu. Le même 
mode de consécration se retrouve sur nos foires à bestiaux. 

Nous achetons quelques vivres pour la journée, du fourrage 



DE TACHKENT A L'AMOU-DARIA. 343 

pour DOS chevaux, c'est-à-dire de la paille hachée à la place du 
foin ou de la luzerne introuvables, car nous ne devons aborder 
que ce soir à Kabakli. 

Au moment du départ, deux individus en haillons viennent 
demander la faveur d'être embarqués sur notre kéma pour être 
rapatriés à Ghourakhane. Kaksakal appuie leur demande en 
nous disant que ce sont deux pauvres diables que les Turco- 
mans ont dépouillés dans le désert, et qui se trouvent sans res- 
source pour rentrer chez eux. Nous les embarquons. Chemin 
faisant, ils racontent leur aventure. Us étaient partis trois de 
Ghourakhane avec trois chameaux et des chevaux chargés de 
tapis et de blé. Arrivés au puits de Khal-ata, près d'Adam- 
krylgane, ils rencontrent une dizaine de cavaliers tekkés qui les 
suivent d'abord à distance, puis, au soir, les rejoignent et leur 
commandent de jeter leurs effets et d'abandonner leurs bètes 
de somme. 

A cet ordre, nos deux malheureux caravaniers obéissent ; leur 
compagnon hésite et reçoit immédiatement une balle dans le 
dos qui rétend raide mort. Sur ce, les Tekkés dépouillent nos 
individus de leurs bons vêtements, se disputent même pour 
la possession de leurs bottes et leur donnent en revanche quel- 
ques haillons et, à l'un d'eux, un vieux bonnet turcoman qu'il 
porte encore. Ils les poussent devant eux pendant trois jours, 
puis les relâchent. Pendant ce temps, ils ont eu à manger un 
peu de pain. Arrivés péniblement à Bokhara, puis à Ildjik, ils 
y ont trouvé un musulman compatissant pour leur donner le 
vêtement qu'ils portent en ce moment. Ils se tiennent d'ordi- 
naire accroupis silencieusement contre le bord du kéma, aidant, 
s'il le faut, les bateliers aux manœuvres difficiles. Ils ne se ca- 
chent pas d'une peur atroce des Tekkés, justifiée, du reste, si 
ce qu'ils racontent est vrai. 

Nos cinq bateliers khiviens se sont résolument mis à leur 
lourde besogne. Ils sont petits, pas trop musclés, mais bien 
r&blés, silencieux et doux. Tous sont coiffés de l'immense bon- 
net khivien en peau de mouton brun, ébouriffé, qui protège 
les yeux du soleil. Les kemas d'Ourgendj sont mieux construits 



34V LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

que les bokhares, plus propres, plus longs et un peu moins 
larges. La poupe est relevée considérablement et il n'y a pas de 
gouvernail. Le kéma-bachi gouverne avec une gaule pendant 
que les autres rament avec de grossiers et lourds avirons très 
fatigants à manier, ils calfatent leur barque avec une étoupe 
d'aigrette de roseau ou Lasiagrostis splendens. À la proue, est 
emmurée, dans un petit foyer enterre, une marmite ou tabak, 
qui nous sert, ainsi qu'à l'équipage, à préparer le palao. Les rives 
du fleuve fournissent le combustible, ordinairement du saxaoul, 
qu'on trouve un peu partout. Le matin, nos Khiviens se font une 
soupe à l'oignon et au pain ; puis ils font cuire un peu de pain 
à la graisse dans leur tabak, et, le soir, ils mangent avec grand 
appétit notre palao. Le temps est superbe, la brise propice ; 
nous filons doucement 4 à S verstes à l'heure. Très habile, le 
kéma-bachi évite les bancs de sable, qu'il sait reconnaître à Tétai 
de la surface de l'eau. 

Cette façon de voyager a plus de charme qu'on ne le croirait. 
Avec nos bagages et nos cantines, nous nous sommes construit 
une sorte de plate-forme au milieu de la barque. A l'arrière, les 
chevaux, tranquilles, mangent et se reposent. A l'avant, nos 
hommes ont installé leurs couchettes, protégées par le bord. Le 
temps se passe à rédiger des notes, à faire jaser les hommes, à 
lire, à rêver. De-ci, de-là, un sanglier, troublé dans une rose- 
liëre du bord, échappe & une balle incertaine de revolver. Pas 
àme qui vive sur le rivage. A droite, quelques collines de sable 
mouvant; & gauche, une rive basse et le steppe ou le désert de 
sable. Puis, le soir, quand le firmament pur se peuple d'étoiles, 
que la lune, rouge d'abord, blanchit en montant au-dessus de 
l'horizon, le silence semble être plus profond, la solitude plus 
complète et le fleuve plus majestueux. Les eaux lumineuses 
frôlent sans bruit les berges grasses d*alluvion ou veloutées de 
sable jusqu'à ce que la tombée d'une falaise minée, puis le bruit 
cadencé des avirons frappant l'eau, interrompent le grand silence. 
Couchés sur le dos, à contempler, immobiles et côte à côte, la 
voie lactée qui semble être le reflet de l'Amou dans le ciel, nous 
pensons aux énervés de Jumièges. 



DE TACHKBNT A L'AHOU-DARIA. 



Kabakii et les Turcomana. — Le pissa;^ dea Tekkés. — Une alerte. — Les 
postes ou karaouls permnaeaU. — Outch-outchak, le» trois boises. — Le 
Touia-mouioune. 

Malgré le désir de nos bateliers, qui prétextent le lit incertain 
du fleuve pour vouloir aborder avant le point déterminé et 
nous faire perdre ainsi une journée, nous continuons jusqu'à 
dix heures du soir. Nous débarquons nos chevaux sur la rive 



Fig. 60. - Vue de Kabakii. 

gauche, au milieu d'un petit fourré de tamarix, de peupliers 
nains et à^eicagnits sauvages, que traverse un étroit sentier qui 
mène à la forteresse de Kabakii. Le baba, envoyé pour nous pré- 
parerungtte et demander quelques hommes de garde nocturne 
pour le kéma, revient au bout d'une heure avec une dizaine de 
sarbazes en uniforme, armés de sabres et de fusils, sous la con- 
duite d'un « officier ». La consigne distribuée, nous gagnons la 
forteresse distante d'environ 3 verstes à l'intérieur des terres. 
En entrant dans la cour, après avoir dépassé une enceinte for- 
tifiée en pisé, je suis fort étonné de m'entendre saluer et apos- 



346 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

tropher en assez bon russe par un indigène enturbanné. Les 
sarbazes présentent les armes, et on nous conduit à une petite 
chambre où des individus sont occupés à boire du thé en se 
chauffant à un brasero. Bientôt le beg arrive et, avec lui, un 
petit dasterkhàne. C'est un bonhomme gros, à face rubiconde, 
toute poilue, avec une grande barbe grise et de gros yeux sor- 
tant des orbites; une vraie tête de Cerbère. Voii samoui nos- 
toiachtchiy beg\ nous dit Tindividu parlant le russe et qui nous 
sert d'interprète en attendant Rakhmed attardé. 

Et le beg, qui n'a pas Pair d'avoir sommeil, nous accable 
d^une foule de questions biscornues sur la politique, de remar- 
ques fantaisistes sur le cours probable des événements en Asie 
centrale, de naïvetés et de balivernes auxquelles heureusement, 
après une heure et demie de cet exercice, l'arrivée dupalao met 
fin. Nous apprenons, entre autres nouvelles fantaisistes, que les 
Tekkés se sont donnés aux Russes (la nouvelle était prématurée) 
et qu'à Maour (Merv) se trouvent actuellement deux Faranguis. 

Le beg parti, et, avec lui, le cercle des attentifs, notre inter- 
prète nous raconte son histoire personnelle. « J'ai, dit-il, nom 
Djoura-baï. Sujet bokhare, j'étais autrefois riche marchand tra- 
fiquant entre Perovsk et Bokhara, lorsque j'eus des difficultés 
avec le chef de district de Perovsk au sujet d'une somme d'argent 
qu'on m'accusait de réclamer indûment aux Russes. Ceux-ci me 
livrèrent à l'émir, qui me fit jeter dans le sindone. J'y suis 
resté trois ans ; puis, retiré de la ianuif on m'exila à Kabakli 
pour sept ans. Il me reste trois années d'exil à faire. Je suis 
pauvre maintenant et j'espère qu'à chaque passage d'un Russe 
mon sort va changer et mon exil prendre fin. » 

Cet homme, très poli, très prévenant, nous pria d'intercéder 
pour lui auprès du gouverneur de la province de l'Amou-Daria, 
ce qui fut fait. 

Djoura-baï ne manqua pas de faire observer que chaque sei- 
gneur, de passage à Kabakli, lui laisse quelque argent ou un 
khalat. 

1. f Voici le véritable bey lui-même! » 



DE TACHKENT K L'AMOU-DARIA. 347 

Kabakli ou « la grande Sibérie » , est ud lieu de déportation 
où Témir envoie ceux qu'il a graciés du sindone et ceux qui 
sont condamnés à un internement perpétuel. La colonie péniten- 
tiaire reçoit des civils et des militaires, ceux-ci faisant le service 
de sarbazes. C'est une forteresse à peu près carrée d'environ 
200 mètres de côté, avec une porte d'entrée vers l'est. Cette 
porte est flanquée de deux tours percées de meurtrières, ainsi 
que le mur crénelé de l'enceinte. A l'intérieur de celle-ci, 
on trouve, à côté des habitations, des boutiques, des tchaïniks, 
une meched, un hammam, les méghils du cimetière, etc., tout 
un petit kichlak condensé où les condamnés peuvent vivre avec 
leur famille. Au dehors, on voit de rares saklis, dont les habi- 
tants cultivent quelques lopins de terre, très près de la forte- 
resse, de peur des Tekkés. A l'ouest, les sables et le désert 
commencent presque au pied même de l'enceinte. Le beg par- 
tage son pouvoir avec un karaoul-bachi ou chef militaire. 
Kabakli est un poste militaire tellement avancé contre les 
Tekkés, que ces redoutables brigands viennent exercer leurs 
alamans jusque sous les murs de la forteresse. On nous raconte 
qu'il y a vingt jours les soldats ont fait une sortie, chassé les 
Tekkés et ramené quarante chameaux. Est-ce vrai? Les sar- 
bazes ont l'air assez gaillards et solides, mais le Tekké leur est 
tellement supérieur et les tient en si profond mépris qu'on peut 
croire sans injustice à une vantardise bokhare. 

Nous préparons des vivres pour cinq jours. Le gros beg a 
chargé la note à payer au point que Rakhmed lui fait entendre 
sans ambages que ce n'est pas ainsi, sans doute, qu'il fallait in- 
terpréter l'ordre de Bokhara d'exercer l'hospitalité de l'émir. 
Sur ce, le bonhomme prend peur et essaye de racheter le mau- 
vais effet et peut-être les suites désagréables de sa rapacité en 
nous offrant un mouton, qu'il a fait embarquer vivant. 

Nous partons dès le jour. Les sarbazes de la garnison ont 
sonné le clairon et fait retentir la forteresse du glas de leurs 
tambours et de leurs tam-tams. Toute l'armée est sur pied, 
massée à la sortie et présente les armes. Le vieux djiguite, qui 
reste à Kakakii, reçoit un khalat qu'il met incontinent avec les 



348 LE ROYAUME DE TAHERLAN. 

signes d'une profonde satisfaclioa. Sur le bord du fleuve, la 
garde du kéina s'aligne militairement ; ils reçoivent une récom- 
pense et quelques-uns essayent de faire partir leurs fusils pour 
nous faire honneur ou peut-être pour nous prouver qu'ils étaient 
chargés ; un seul y réussit. 

Nos bateliers ont fait, au «bazar» de Kabakii, une ample pro- 
vision de melons, desquels ils sont très friands, quoi qu'ils 
soient bien mauvais. Ils rament bravement pendant toute la 
journée. Chemin faisant, nous apercevons indistinctement sur 



Fig. Gt. ~ Turcoicans traversant l'Amou-Daria. 

la rive droite les ruines de Kîs-Kala. Un portail élégant et svelte 
témoigne d'une importance que, depuis longtemps, la contrée a 
perdue. A cette partie du cours de l'Araou, la rive droite, acci- 
dentée, s'élève parfois en falaises de 6 à 8 mètres de hauteur, 
tandis que la rive gauche est généralement plate. 

Vers le coucher du soleil, nous sommes en vue des ruines de 
Ketmenchi, qui se profilent sur la rive gauche contre le ciel 
empourpré. L'Amou forme une boucle en cet endroit et se res- 
serre entre deux monticules de grès. C'est le « passage des 
Turcomans » ou Tekinskiy peripraf des cartes russes, redouté 
entre tous des caravanes et des bateliers. Le passage à gué est 
naturellement impossible; mais les Tekkés traversent le fleuve 



DE TACHKENT A L'AMOU-DARIA. 349 

à la nage en se couchant sur des outres insufflées d'air et en 
tirant leurs chevaux par la bride. Gr&ce au coude que fait le 
fleuve, ils n'ont qu'à se laisser aller au fil du courant pour abor- 
der aisément sur la rive opposée en plage sablonneuse. Sur la 
rive droite, une pierre placée debout se reconnaît facilement au 
loin et marque le passage. Les berges se desserrent un peu plus 
loin et le courant devient moins rapide. Il porte actuellement 
contre la rive gauche. Nous y apercevons deux ou trois sentiers 
marqués par les pas frais de chevaux, et, du côté opposé, des 
empreintes fraîches dans le sable mou, de chevaux trépignant 
sur place en attendant d'être lancés à l'eau. Deux selles de cha- 
meaux, que nos deux caravaniers de Ghourakhane reconnais- 
sent pour les leurs, gisent non loin de là sur la berge. Âpres 
leur coup de Khal-ata, les brigands seraient donc venus repas- 
ser TÀmou en cet endroit pour regagner l'oasis du Mourgab, 
au sud. 

Les armes sont prêtes et tout le monde est aux aguets, sur- 
tout Radjab-Ali, qui n'a point oublié son aventure du côté de 
Meched, quand les Tekkés le firent prisonnier. 

Vers sept heures du soir, le kéma-bachi nous fait aborder dans 
une ile près de la rive droite ; de cette façon, il nous sera plus 
facile de surveiller les alentours et de parer un coup de main. 
Nous avons dans la barque une provision de bois suffisante pour 
faire un feu couvert et invisible sous la marmite. On évite tout 
bruit, on cause à voix basse. La lune est montée au ciel et éclaire 
un paysage singulièrement suggestif par les scènes dont notre 
imagination se plaît à l'animer. Les chevaux dorment. Les ba- 
teliers, roulés en boule, reposent sous le bord sur leur gros 
bonnet servant d'oreiller. Nous veillons, Radjab-Ali et moi. Au 
bout de trois heures de garde, sabre au poing, Radjab-Ali est 
endormi. Dans l'espoir que les Tekkés n'attaqueront à l'abor- 
dage que vers la fin de la nuit, je jette un dernier regard circu- 
laire sur le fleuve et les berges, et comme je ne vois point de 
Tekkés à l'horizon et n'entends aucun bruit insolite, je m'en- 
fonce dans ma couverture. 

Nous repartons à minuit. A peine assoupi une seconde fois, 



3B0 LE ROYAUME DE TAMERL\N. 

je suis réveillé par Bonvalot qui me dit à l'oreille de préparer 
les armes. J'arme mon revolver. La carabine est prête ainsi que 
le fusil de chasse. On aperçoit au milieu du fleuve, à l'avant, 
une grosse masse noire qu'à première vue Radjah-Ali et les 
Rhiviens ont qualifiée de Tekkés. « Tekkés ! Tekkés ! », cri ter- 
rible, mais poussé tout doucement en dedans et retentissant à 
travers tout le corps de nos pauvres Khiviens. 



Fig> 6S. — Une alerte «ur l'Oxiu. 

Nos rameurs ont tout de suite abandonné leur poste et sont 
allés s'accroupir au fond de la barque, sous le bord, afin d'être à 
l'abri d'une balle éventuelle. Nous approchons, entraînés par le 
courant. On reconnaît bientôt dans cette masse noire quatre ou 
cinq kémas que la perspective et l'alignement de leurs proues 
font paraître garnis d'une masse d'individus. Sur une des 
barques de r« ennemi >> on a vu briller ua feu ; mais, à notre 
aspect sans doute, le feu s'est éteint subitement. Nous voici 
maintenant en face les uns des autres et cependant les hostilités 
ne sont pas encore commencées. Nous voulons laisser tirer 



DE TACHKENT A LAMOU-DARIA. 3ol 

MM. les Tekkés les premiers, parce que c'est notre avantage. 

Et comme nous glissons silencieusement à portée de voix 
des barques a ennemies », notre kéma-bachi s'est décidé à 
lever la tète par-dessus le bord, après avoir enlevé son bonnet 
pour ne pas attirer l'attention, et de quelques monosyllabes 
gutturaux, ébauche une interpellation. On répond de l'autre 
côté par une courte phrase, puis, de mot en mot, une conver- 
sation rapide s'engage d'une barque à l'autre. On apprend que 
nos « ennemis » sont des bateliers inoffensifs qui s'en retournent 
à Ildjik et qui nous ont pris à leur tour pour des Tekkés. 

Ainsi, nos deux chiens kirghiz, Ak-Koch et Lotchine, ne se 
reconnaissant pas la veille dans l'obscurité, ont aboyé longtemps 
l'un contre l'autre... La peur des Tekkés est pourtant bien forte 
par ici. 

Au matin, par un vent du nord violent, nous abordons à un 
banc de sable où, sous une claie de roseau, se sont installés 
une demi-douzaine de Khiviens postés là comme karaouls ^ contre 
les Turcomans. Jusque-là, la rive droite appartenait encore au 
Bokhara ; plus en aval, elle fait partie du domaine du kh&n de 
Khiva. L'endroit s'appelle Karaoul-khana . Le poste dispose de 
quelques pirogues qu'il a transformées en couchettes. Ils vivent 
là-dedans misérablement, brutalement, en partie de la chasse 
et de la pêche. Les faisans et les sangliers pullulent. Contre 
un peu de thé, du sucre et quelque argent, on nous apporte six 
beaux faisans de l'espèce spéciale à l'Amou. On nous demande 
de la poudre et quelques cartouches. Ils sont armés de fusils à 
fourche, mais que peuvent-ils faire contre une bande de vingt 
Turcomans bien décidés? Le kh&n de Khiva entretient sans 
doute ce poste, peu dispendieux du reste, pour donner satisfac- 
tion au traité passé avec la Russie d'après lequel il est obligé 
de maintenir des postes de sécurité pour les caravanes le long 
de la frontière de l'Amou. 

Le venl, de plus en plus fort, retarde beaucoup notre marche 
en avant. Le kéma-bachi démarre à contre-cœur et se voit 

1. Sentinelles. 



352 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

bienlAt obligé de stopper sur la rive droite, car le vent pousse 
incessamment la barque sur les bas-fonds d*où il est parfois 
long et difficile de la dégager. Nous repartons au soir lorsque 
le vent est un peu tombé. Nos bateliers rament ordinairement 
du matin jusqu'à sept heures du soir, puis se reposent et font 
la soupe pour repartir vers une heure du matin et « marcher 9 
jusqu'à six heures. 

Le temps est beau. Nous faisons jusqu'à 6 verstes à l'heure. 
Les rives du fleuve gardent leur physionomie simple et mono- 
tone. Par endroits, des criques abritées sont remplies de hautes 
roseliëres [Lasiagrostis splendens). Des falaises d'alluvion peu 
élevées où nichent des faucons blancs et des buses, alternent 
avec de petites plages sablonneuses, et des bas-fonds dessé- 
chés, salins, où s'est développée une flore halophyle^ 

Les deux fleuves jumeaux du Turkestan, le Syr et l'Amou- 
Daria, ont sensiblement les mêmes allures tout le long de leur 
cours. Le Syr-Daria, près d'italane, par exemple, dans le Fer- 
ghanah, et TAmou à son entrée dans le Khiva, pour ne prendre 
que des points extrêmes, ne diffèrent que par le débit. 

Dans raprès-midi, nous passons sous les murs élevés et frustes 
du fortin de Sarterach-kourgane. Situées à présent au bord im- 
médiat du fleuve après en avoir été éloignées, ces ruines sont 
minées sous nos yeux par le courant qui mange le rivage et ne 
tarderont pas à s'écrouler dans le fleuve et à disparaître entière- 
ment. Des faits de ce genre prouvent combien l'Amou change 
de direction et de lit et avec quelle rapidité il arrive à se dépla- 
cer en déposant d'un côté ce qu'il mange de l'autre. Ce carac- 
tère d'allures incertaines est devenu sans doute une des causes 
de l'abandon dans lequel les rives, autrefois fertiles et cultivées, 
du fleuve ont été laissées depuis l'époque où les constructions, 
dont on ne voit aujourd'hui que des ruines, ont été bâties. 

Au coucher du soleil apparaissent, à droite, les trois mame- 
lons d'Outch-Outchak. C'est là qu'en 1873, lors de la campagne 
de Khiva, débouchait le corps expéditionnaire du général KaufT- 

1 . Voir le Bassin de l'Amou-Daria, par G. Gapus, dans Revue sdenti-- 
fique, t. m, 4883. 



DE T&CHKENT A L'A.MOU-DAR[A. 3S3 

inann après qu'il eût perdu, aux environs du puits d'Adam- 
krylgane (nom signifiant « déperdition de 1 homme »), jusqu'à 
12000 chameaux et failli périr de soif par la trahison d'un chef 
bokhare. 

Au pied des trois coltines couronnant un petit chaînon dirigé 
vers le nord-ouest, se trouve un camp fortifié de soldats 
bokhares. Le fortin se compose d'un carré de steppe entouré 
d'un mur en pierres entassées, ébréché, qu'un homme peut 



Fig. 63. — S;r-Daria, près d'ilataoe [PergbaDah} 

enjamber en beaucoup d'endroits et un chien sauter partout. 
Au milieu de cet enclos se trouvent les habitations des sarbazes 
et du beg, une mosquée et le cimetière. Les maisons, y compris 
celle du beg, ressemblent pluLAt à des tanières de fauves qu'à 
des habitations humaines, et celte impression est corroborée 
par la vue des nombreux squelettes de chevaux et de chameaux 
qui gisent autour de l'enclos, et les bandes de chiens et de 
chats errants qui rôdent sournoisement au milieu de ce charnier. 
La garnison se compose, en ce moment, d'une cinquantaine de 
cavaliers^ dont quelques-uns possèdent de fort beaux chevaux 
turcomans. C'est dans ce fortin que viennent se réfugier ou 
se reposer les caravanes qui vont de Gbourakhane à Bokhara. 

B[BL. DK l'sZPLOU. 11. 11 



354 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

A Outch-outchak, la route des caravanes qui longe rAmou se 
réunit à celle qui vient du puits de Khal-ata et le poste en 
forme la tète de ligne. 

Nous achetons un peu de foin et quelques mauvais melons ; 
puis, après avoir vu luire, à quelques verstes de là, la nappe 
bleue du lac Sardava-koul, nous allons camper sur le rivage. 
On repart dans la nuit. 

La température nocturne est déjà basse ; elle tombe à + 5 de- 
grés centigrades et la rosée est abondante. Dans la matinée, 
nous abordons près des ruines très délabrées de l'ancien kour- 
gàne de Mechekli. 

A 2 ou 3 verstes du rivage se trouve un aoul d'Ata-Tourk- 
mènes. Bonvalot et Radjab-Ali montent à cheval et rapportent 
du fourrage et des vivres. Ces Turcomans fabriquent de très 
bons tapis ; leur tribu, éparpillée dans le Khiva, se distingue 
par ses mœurs douces et son caractère inoflensif . 

Nous approchons du Touia-mouioune, on coude étendu que 
fait TAmou avant d'entrer dans Toasis du Khiva et auquel les 
indigènes, par allusion à sa forme, ont donné le nom de bosse 
du chameau. 

Le fleuve est devenu très ensablé ; les bas-fonds deviennent 
plus fréquents. A la hauteur de Zenke-kourgàne, le courant 
s'accélère entre des rives plus rapprochées et porte à droite 
contre une falaise élevée. 

Le soleil est au déclin quand nous abordons à l'entrée du 
grand coude. Le kéma-bachi nous prie de tirer un coup de 
fusil afin d'avertir de son passage le « douanier » russe installé 
au sommet de la colline et chargé de prélever l'impôt à l'entrée 
du territoire de la province de l'Amou-Daria. 

— S'il ne sait pas que je suis passé, dit-il, il me demandera, 
à mon prochain passage, le double de la somme que Ton doit 
payer pour l'entrée d'un kéma chargé de marchandises. 

Nous campons dans une crique bien abritée, marécageuse en 
ce moment, mais remplie d'eau à l'époque des crues. Le cou- 
rant du fleuve porte ici violemment contre la bosse du coude 
en minant lentement une très haute falaise de pierre meulière • 



DE TACHKENT A L'AMOU-DARIA. 355 

De grosses masses de rochers pendent, menaçantes et prêtes à 
tomber. Sur le plateau* s'alignent des dunes de sable mouvant. 
D'après les données qu'a bien voulu me fournir M. Svintzoff, 
ingénieur de l'expédition du général Gloukhovskoï, la largeur 
du fleuve à l'endroit le plus resserré du Touia-mouioune est de 
92 sagënes (196 mètres); l'écartement du sommet des berges 
de i 60 sagènes (341 mètres) ; la hauteur de la berge khivienne 
de 18 sagènes (39 mètres) ; la profondeur maximum du fleuve de 
5 sagènes et demie (1 1",72). Le maximum du débit par seconde 
est de 3S0 sagènes cubiques (3 402 mètres cubes). Au 1/12 oc- 
tobre, c'est-à-dire à l'époque de l'étiage (année 1879), la vitesse 
par seconde était de 8 à 9 pieds ; fin juin, à l'époque des grandes 
eaux, le maximum de vitesse est de 15-18 pieds par seconde; 
à ce moment, le niveau de l'eau, en cet endroit, est à 1 sagène 
un quart au-dessus du niveau du 1/12 octobre*. 

On voit par ces quelques chiffres que TAmou est presque un 
fleuve de premier ordre et qu'il faut uniquement attribuer à l'ir- 
régularité de son lit les obstacles qu'il a opposés jusqu'à ce 
jour à la navigation à vapeur régulière '. Il est comparable au 
Mississipi. 

Entrée dans le pays de Khiva. 

Entrée dans le Khiya. — Paysage nouYeau. — La campagne de Petro- 
Alexandrovsk. — A la recherche d*un gîte. 

Nous avons doublé le Touia-mouioune pendant la nuit. Au 
matin, le paysage a entièrement changé. Sur la rive gauche 
khivienne, la campagne de Pitnak, parsemée de maisons car- 
rées en pisé et de rares peupliers en manche à balai, s'étale 
triste et pelée sous un ciel terne. Un vent froid et violent du 

1 . A consulter, surtout pour les documents scientifiques sur le cours 
inférieur et le delta de TAmou, les écrits et travaux de Herbert Wood, du 
baron Kauibars, de Tingénieur Helmann (1878), du général Gloukhovskoï 
(rapport par ringénieur SviridofT à l'assemblée des ingénieurs des ponts 
et chaussées, 1884). 

2. Nadir-Chah, en 1730, lors de la guerre, arma huit cents bateaux qui 
descendirent TAmou jusqu'à Khiva. 



356 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

nord-ouest s'est précipité sur la plaine, remplit l'horizon d'une 
brume gris&tre de poussière et fouette les eaux troubles du 
fleuve en chassant notre barque contre le rivage. On se dirait à 
l'embouchure d'un grand fleuve dans la mer. Voici le commence- 
ment de la campagne de Hazar-asp et le gué d'où part la route. 
Une multitude de kémas, et sur le rivage très bas, des files 
d'arbas attendent leur tour de passage ou leur charge. Nos 
bateliers, impuissants à lutter contre le vent, sollicitent un peu 
de calme pour nous déposer sur la rive opposée. Deux individus 
s'offrent, pour prix de leur passage, d'aller annoncer notre arri- 
vée à un chef indigène qui habiterait non loin de là, sur le ter- 
ritoire russe, et qui nous enverrait un guide pour nous conduire 
à la forteresse russe de Petro-Alexandrovsk. Le vent quelque 
peu apaisé, nous risquons le passage et nous parvenons, à coups 
de gaule, à aborder sur un banc de sable assez résistant pour 
permettre aux chevaux de prendre pied et de gagner la rive 
droite. Au bout d'une heure d'attente, nous passons du soupçon 
à la certitude : les deux individus auxquels nous avons ac- 
cordé la faveur de la traversée ont menti, et nous attendrions 
en vain le guide qulls nous avaient promis de nous dépêcher. 
Accompagnés de Radjab-Ali, nous partons à cheval dans la 
direction de Petro-Alexandrovsk, qui doit être éloigné d'une 
trentaine de verstes. Nous traversons d'abord une contrée dé- 
serte, mais cultivée en été, gr&ce aux aryks nombreux dérivés 
de l'Amou. Le terrain est salin ou formé d'une légère couche 
de sable gris de l'Amou, accumulé en petites dunes inoffen- 
sives. La végétation est rare : quelques mûriers et saules ra- 
bougris, avec des plantes salines, des rhizomes de roseaux et 
des touffes de tamarix. De-çi de-là, des iourtes d'Ata-Tourkoiènes 
s'élèvent comme des taupinières au milieu de la plaine acci- 
dentée seulement par les bords surélevés des aryks. Après une 
chevauchée rapide fournie allègrement par nos chevaux re- 
posés, nous atteignons Ak-kamouich, résidence d'un volosnoî^ 
qui ne manquera pas de nous donner un guide jusqu'à la ville. 
Mais le volosnoî n'a pas reçu d'ordre et ne se soucie guère de 
nous être agréable. Le nom du gouverneur de la province ne 



DE TACHKENT A L'AMOU-DARIA. 357 

semble point avoir le môme prestige que dans le Turkestan 
proprement dit. II nous faut quand même un homme pour nous 
montrer le chemin, et le chef finit par nous en donner un après 
avoir inutilement prétexté Tabsence de tout son monde et 
essuyé des apostrophes assez violentes. Radjab-Àli retourne à 
la barque et nous amènera les bagages dès que le temps le 
permettra. 

D'Ak-kamouich à Petro-Àlexandrovsk, nous chevauchons par 
une contrée aride, occupée par des takirs, des efflorescences 
salines et des sables mouvants. Quelques iourtes d'Âta-Tourk- 
mènes, quelques fermes isolées de Kara-Kalpaks forment le 
centre de champs de culture d'abord peu étendus, augmentant, 
au fur et à mesure que nous approchons du chef-lieu du pays . 
Bientôt, en effet, nous avons atteint la zone des cultures con- 
tinues, et dans les champs apparaissent de nombreux élévateurs 
d'eau pareils à ceux que nous avons vus à Tchardjoui. Le blé 
d'hiver est levé. Près des fermes kara-kalpaks, les chevaux 
battent, en trépignant, le sorgho sur une aire en plein vent. 
Les indigènes sont occupés à dépouiller les longues tiges de 
chanvre de leurs feuilles et de leurs fruits, les premières pour 
en faire du nacha^ ceux-ci pour l'ensemencement. Des rangées 
de saules, à'eleagnusy de peupliers blancs, s'alignent le long des 
grands canaux, la plupart à sec, dont un s'en va en ligne droite 
porter l'eau de l'Amou à Petro-Alexandrovsk. A droite, du côté 
de Ghourakhane, l'horizon gris et nu est occupé par les sables 
du désert. 

Après une chevauchée qui nous a paru interminable, nous 
voyons, vers quatre heures de l'après-midi, s'élever devant 
nous un rideau de hauts peupliers annonçant la ville. Puis, des 
sons bizarres frappent notre oreille. C'est effectivement une 
musique européenne que nous entendons, une marche mili- 
taire, et tout à coup le sentiment de nous trouver au milieu 
d'un pays civilisé nous envahit avec une singulière intensité. 
Le paysage, l'Amou, les bonnets à poil des Khîviens, l'accent 
guttural de leur langage, la fatigue, l'Asie, tout disparaît et se 
trouve absorbé dans cette mélodie rythmée d'un air de musique 



358 LE ROYAUME DE TÂMERLAN. 

que le vent nous apporte par bouffées, le rapprochant et réloi- 
gnant tour à tour. Jamais l'autorité de la basse, le discours du 
piston et le bavardage de la clarinette ne nous ont paru plus 
sublimes. 

Ayant perdu la file des noms de jour de la semaine, nous con- 
cluons que c'est aujourd'hui dimanche, et que, la musique jouant 
devant la demeure du gouverneur, nous sommes sûrs de ren- 
contrer M. le colonel Grotenhelm,déjà prévenu de notre arrivée, 
pour lui présenter les lettres qu'on a bien voulu nous donner 
pour lyi. Malheureusement, Son Excellence est indisposée, et 
M""* Grotenhelm, qui nous annonce cette nouvelle, nous prie de 
repasser demain. 

Mais nous avons beau chercher, à Petro-Alexandrovsk, un 
hôtel, un logis, un abri pour la nuit enfin, pour ne pas devoir 
camper sur la place publique ; partout on nous répond qu'il n*y 
a d'hôtel que le caravane-saraï indigène. Aussi, tous nos effets 
étaient restés sur la barque, sauf la fourrure en peau de mouton 
ou touloup qu'on ne quittait pas, et qu'on portait ficelée à la 
selle tant que la température le permettait. Quand, traversant 
la grande place bordée de maisonnettes qui se trouve en dehors 
de la forteresse, nous demandâmes la direction du caravane- 
saraï, un Russe, un simple tchinovnik, s'approche, et ayant 
appris notre désir de trouver une chambre à louer n'importe 
où, s'offre, fort obligeamment, de nous conduire chez un mar- 
chand du nom de Kandratieff, où nous trouverons, dit-il, ce 
qu'il nous faut. 

M. Moskvine, tel est le nom de notre aimable cicérone, nous 
procure en effet deux chambres disponibles où nous pourrons 
rester tout le temps de notre séjour à Petro-Alexandrovsk, 
moyennant un faible loyer. Notre hôte, un ancien pécheur de la 
mer d'Aral, tient à obliger les « Frantzousi » ; il apporte une 
table, des chaises, et installe incontinent un petit poêle d'où 
bientôt rayonne une chaleur bienfaisante qui nous fait oublier 
les froids de la journée. Le brave homme en est tout réjoui. 

Puisse, dans nos colonies, le voyageur trouver des Kandra- 
tieff aussi aimables ! 



CHAPITRE VII 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA MER CASPIENNE. 



Petro-AlezaiidroYSk. 

La ville de Petro- Alexandre vsk et la proTince de TAmou. — Députation 
turcomane. — La tigresse Machka, — Une yisite à Chourakhane. 

C'est en ^ 873 que la province de l'Amou-Daria fut occupée 
et organisée par les Russes qui l'avaient détachée des posses- 
sions du khftn de Khiva. Cette bande de terre ingrate, peu 
habitable, séparée du reste du Turkestad par des déserts affreux, 
ne pouvait avoir qu'un intérêt politique et stratégique pour 
surveiller les agissements du petit potentat khivien, qui avait 
si longtemps inquiété la frontière des possessions russes en 
Asie centrale, en même temps que pour assurer le payement 
de l'indemnité de guerre, très sensible aux finances du khftn, 
et dont il ne se serait soucié que médiocrement dès que les 
troupes d'occupation auraient mis le désert entre eux et ses 
États pour ainsi dire isolés. Par suite de son éloignement de 
Tachkent et de Samarkand, 1' « Amou darinsky atdiél » n'a pu 
être rattaché ni à la province du Syr-Daria ni à celle du Zéraf- 
chftne. D'autre part, sa situation exceptionnelle et le caractère 
belliqueux des Turcomans ont valu au chef de la province des 
pouvoirs administratifs étendus, comprenant la gestion mili- 
taire et civile des affaires. Quant au khftn de Khiva qui, na- 
guère, se croyait invincible au point de se permettre les plus 
grandes imprudences — tel un moustique des roselières de 
l'Aral taquinant l'ours du Nord — il est tombé au rang d'un 



360 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

« ouésdny natchalnik », d*un chef de district. Le gouverneur 
de Petro-Alexandrovsk lui écrit des messages dans ce style : 
(( Son Éminence est invitée à remplir mes ordres avec plus de 
ponctualité. » Et le kh&n répond : « Je prie Votre Excellence de 
m'excuser ; j'ai fait le possible, mais le temps a manqué pour 
exécuter les ordres avec plus de rapidité... » Pour se consoler, 
ce monarque déchu porte Tordre russe de Saint-Stanislas autour 
du cou. 

La province est divisée en deux rayons, celui de Ghourakhane 
et celui de Tchimbaï, avec une population totale de 1 34 000 ha- 
bitants. La capitale, Petro-Alexandrovsk, est une petite ville 
naissante qui n'est point encore adolescente, depuis 1873, et 
qui ne sera jamais adulte à cause de sa mauvaise situation et 
de l'aridité de la contrée d'alentour. La partie commerçante, 
si tant est que l'on peut appeler ainsi une rangée de petites 
échoppes et de doukhanes s*alignant sur trois côtés d'une grande 
place carrée, est située en dehors de l'enceinte du fort. Dans 
la forteresse se trouvent la demeure du gouverneur, les chan- 
celleries, la poste et les baraquements pour une partie des 
troupes. Ces baraquements étaient alors des sortes de tanières 
en pisé ayant la forme d'une tente-abri. On y voit encore une 
église intéressante à cause des matériaux primitifs qui ont servi 
à son érection. Elle est en effet en pisé, du style byzantin 
ordinaire ; elle ressemble à la chapelle d'un ermite. 

La végétation et l'ombre sont rares en été ; quelques rangées 
de peupliers dans le fort et de rares et poussifs arbres fruitiers 
venant lentement dans les Jardins jeunes, exposés à toutes les 
bises de l'hiver. Si l'été est très chaud, l'hiver en effet, en raison 
du climat continental, est très dur, la moyenne du mois de jan- 
vier tombe jusqu'à S degrés au-dessous de zéro. On dit cepen- 
dant qu'il n'y a pas de fortes neiges et qu'elles ne restent jamais 
longtemps. L'hiver de 1877-1878 fut exceptionnellement froid ; 
la température était tombée à — 2S degrés centigrades et 
l'Amou gela jusqu'au delà de Tchardjoui. Le combustible est 
très cher, le bois de chauffage étant rare. On brûle des herbes 
du steppe et surtout du saxaoul dont le poud revient jusqu'à 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 361 

iO kopecks. Naguère, le steppe et le désert fournissaient du 
saxaoul en abondance dans le voisinage de la ville, mais au- 
joud*hui il faut aller le chercher jusque dans un rayon de 
iSOverstes. Voilà qui retardera longtemps l'établissement, dans 
le pays, d'industries réclamant des matériaux de chauffage ; car, 
jusqu'alors, les steamers à faible tirant d'eau qui naviguent sur 
l'Aral et s'engagent parfois dans les bouches de l'Amou sont 
chauffés au bois de saxaoul et aux herbes sèches du steppe. Un 
steamer de cette flottille, le Samarkand^ d'un tirant d'eau de 
3 pieds, réussit, en 1878, à remonter l'Amou jusqu'à la fron- 
tière afghane. Les difficultés qu'il avait rencontrées firent aban- 
donner des projets de voyages plus nombreux. 11 n'y a pas long- 
temps, le Samarkand mouillait en face de Petro-Alexandrovsk. 
Le gouverneur de la province en profita pour inviter le kh&n de 
Khiva à lui rendre visite, ce que ce dernier n'avait jamais fait à 
Petro-Alexandrovsk, n'en ayant pas reçu l'invitation. L'entrevue 
eut lieu à bord du steamer, et le kh&n en prit tant de plaisir 
qu'il y revint une seconde fois. 

A 6 verstes de la ville, près d'un canal dérivé de l'Amou, se 
trouve le camp ou « lager» des sotnias de Cosaques de l'Oural. 
Le site est un peu plus réjouissant que celui de la capitale, à 
cause de la présence d'une végétation plus touffue et du voisi- 
nage immédiat de l'eau. C'est, en été, une promenade favorite, 
animée par la vie plus remuante du camp, la musique militaire 
et des excursions sur l'eau ^ 

Les fièvres intermittentes sont fréquentes, sans cependant 
affecter les formes graves que l'on observe dans le Turkestan. 

J'ajoute qu'on trouve à Petro-Alexandrovsk une station mé- 
téorologique, un club d'officiers, un bon hammam russe et des 
magasins où l'on vend la plupart des marchandises d'Europe. 

En ce moment, on attend avec impatience l'arrivée des cara- 
vanes de Kazalinsk, qui doivent apporter de nouvelles denrées 
dont le besoin se fait sentir. 

1. Pendant Tautomne de i884, le camp des;Ourallzis, avec les habita- 
lions des officiers et le petit bazar, furent entièrement rasés par les eaux 
du grand canal, qu'une rupture de digue avait déchaînées. 



362 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Nous avions déjà vu à Tachkent et à Samarkand quelques-uns 
de ces « Ouraltzis », anciens Cosaques de TOural, ceux-là qu'une 
mesure disciplinaire avait exilés , il y a six ou sept ans, au 
nombre de six mille. Nous les retrouvons à Petro-Alexandrovsk, 
pauvres, abandonnés Jeunes et vieux vivant misérablement, les 
uns de leur métier d*artisan, les autres de chasse et de pèche. 
Mécontents d'une mesure administrative qui lésait, disent-ils, 
une partie de leurs droits acquis — auxquels ils tiennent obsti- 
nément et avec fierté — ils préférèrent le départ et Texil et 
continuent à vivre dans la misère plutôt que de signer le recours 
en grâce qui leur vaudrait le pardon. 

La chasse et la pèche sont assez fructueuses : TAmou est très 
poissonneux et le steppe giboyeux . Mais Tabondance du poisson 
et du gibier en abaisse le prix à une douzaine de kopecks le 
faisan, par exemple, et le kilogramme de poisson. 

Parmi les poissons de TÂmou, il y en a huit ou neuf espèces ; 
le plus fréquemment péché est Testurgeon, VAssetrina^ et le 
plus curieux, le Scaphirhynchtis^ que les indigènes appellent 
tach'bakri ou « poisson de pierre ». Ce ganoïde, de la famille 
des Sturioniens, a été rapporté, pour la première fois, en 187i^ 
par Fedchenko dont il a reçu le nom. Le Scaphirhynchm Fed- 
chenkoî ne mesure pas plus de 240 millimètres de longueur, de 
la pointe du museau, très long, à celle de la queue, très déliée. 
Des rangées d'écaillés saillantes, un peu épineuses, lui garnis- 
sent le dos et les flancs et lui ont valu le nom caractéristique 
indigène. Une particularité curieuse est l'atrophie de la vessie 
natatoire : le poisson vivant enfoncé dans la vase ou le sable, 
et n'ayant point de grands déplacements de niveau à opérer, le 
jeu étendu de ce ludion deviendrait superflu. La seule espèce 
de ce genre, le Scaphirhynchus Raf/inesquii^ n'était connue 
auparavant que dans le Mississipi, mais elle est d'une taille bien 
supérieure à celle du tach-bakri^ 

La pèche du caviar, que les Russes appellent ikrà^ est fruc- 

1. Le Scaphirhynchus Fedchenhoi appartient au Syr-Daria. L'espèce de 
TAmou a reçu le nom de Scaphirhynchus Kauffmanni. M. Bogdanoff Ta 
trouvé un peu en amont du delta et pas dans la mer d'Aral (voir les Pois- 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 363 

tueuse, mais la qualité du produit est inférieure h celle du 
caviar de l'Oural. 

Après deux jours d'attente, et M. Tchepetoroff, chef du dis- 
trict, ayant bien voulu nous aider, nous voyons enfin arriver 
nos bagages que quatre arbas ont été prendre au kéma, mouillé 
à Tendroit appelé Seîd-mourad. Nous pouvons dès lors h&ter 
nos préparatifs de la traversée du Khiva et de l'Oust-Ourt. 

M. Grotenhelm veut bien aussi nous remettre une lettre pour 
le khftn et annoncer notre voyage à son premier ministre, le 
divan-begui Mad-Mourrad, qui vient justement d'arriver à Petro- 
Alexandrovsk apporter l'annuité de guerre. Le ministre khivien, 
habillé d'un magnifique khalat rouge, s'est fait suivre d'une 
nombreuse escorte de cavaliers, tous vôtus de couleurs voyantes, 
coiffés de l'immense bonnet khivien et montés sur de bons che- 
vaux. La cavalcade, devant notre fenêtre, traverse la place au 
petit trot, s'arrête au milieu pour donner à Mad-Mourrad le 
temps de tirer quelques bouffées d'un tchilim, puis disparaît 
dans la forteresse. Nous retrouverons le divan-begui à Khiva, 
où nous ferons plus ample connaissance. 

Quelques jours avant notre arrivée, une députation deTur- 
comans Tekkés, de l'oasis du Mourgâb (Merv), avec eux le fils 
d'un des khâns de Merv, était venue par Khiva à Petro-Alexan- 
drovsk solliciter une entrevue avec le gouverneur de la province. 
Le khân de Khiva les avait retenus quelque temps pour prendre 
les instructions du colonel Grotenhelm. Us venaient, au nom 
d'une fraction des Turcomans du Mourgâb, protester des bonnes 
intentions des Tekkés envers les Russes et prier le chef de la 
province de les faire recevoir dans le rayon des sujets du tzar 
blanc. Cette démarche avait suivi de quelques mois la prise de 
Géok-tépé et de l'oasis d'Akhal. 

Us furent bien reçus ; ils assistèrent à une parade de troupes 
et s'en retournèrent contents, impressionnés par la discipline 

sons du voyage de Fedehenko, par M. Kessler). On a depuis trouvé une troi- 
sième espèce turkestanleoDe appelée Scaphirhynchus Hermanni (G. Gapus, 
le Scaphirhynchus Fedchenkoî, in Magasin pittoresque , t. YI, 1884, avec 
figures). 



364 LE royaume: DE TAMERLAN. 

et la valeur de Tarmée russe, irrités contre eux-mêmes d*avoir 
été d*abord au kh&n de Khiva, dont ils méprisaient la faiblesse et 
raillèrent la décadence. Avant leur départ, le gouverneur leur 
avait instamment recommandé de contraindre leurs compatriotes 
à ne plus piller les caravanes et à ne plus faire A'alamanes^ ce 
qu'ils promirent. La conquête pacifique de Merv était immi- 
nente. Trois ans plus tard, gr&ce à Tactivité patriotique du co- 
lonel Alikhanoff, leur désir de devenir sujets de rAk-Pacha ^ était 
satisfait. 

Notre départ pour Khiva fut retardé par une circonstance 
aussi singulière qu'inattendue : la difOculté, puis Timpossibilité 
d'avoir du bois pour une cage à tigre. Le colonel Grotenhelm 
nous avait fait cadeau, en effet, de Machkay une jeune tigresse 
de dix à onze mois, que Ton tenait simplement attachée à une 
chaîne dans la cour de son habitation. Très douce, Machka aime 
à être caressée en ronronnant étrangement, et se laisse chiper 
des os entre les pattes, dans la gueule, par le petit chien « mou- 
ton » de la maison. Il y a quelques mois, elle courait comme 
un chat dans les appartements. Elle a 1"',20 de longueur et 
80 centimètres de hauteur; une robe d'un roux brun&tre, rayée 
de bandes noires plus serrées que celles du tigre du Bengale, me 
fait croire à une différence spécifique, quoique d'ordinaire on 
identifie le tigre de l'Amou avec le tigre royal. Machka fut volée 
à sa mère, à l'âge de six semaines, dans les roselières de Koun- 
grad et apportée en cadeau au kh&n, qui l'envoya à M. Gro- 
tenhelm. 

Nous l'emporterons ; dans quelques mois, des velléités de 
mariage la rendraient méchante. Machka remplacera notre 
escorte à travers l'Oust-Ourt; si les Tekkés nous attaquent en 
nombre, on ouvrira la cage... 

En attendant, il faut en faire faire une ; mais le bois de peu- 
plier, que nous pourrions avoir, est trop mou ; il faut du bois 
d'orme. Au bout de trois jours, l'homme que nous avions envoyé 
à la recherche de planches d'orme revient sans en avoir trouvé. 

1 . f Pacha blanc v, c'est ainsi que les indigènes appellent l'empereur 
de Russie. 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 365 

Hachkâ ne verra pas TEurope et notre ménagerie ne sera pas 
augmentée. 

Le tigre, rare sm les bords de l'Àmou inférieur, devient plus 
fréquent dans le delta, aux environs de Koungrad et de Tchimbaï, 
où d'immenses roselières couvrent les bas-fonds inondés et leur 
fournissent, avec une retraite plus à leur goût, une plus grande 
abondance de sangliers. Les indigènes prétendent que le tigre 
chasse volontiers de compagnie avec une espèce de panthère 
qu'ils appellent kara-koulak^ mais qui serait assez rare. 

La veille de notre départ, nous allons visiter le bazar de 
Ghourakhane, grand village indigène situé à environ S verstes 
au nord-est de Petro-Âleiandrovsk. Notre hôte nous accompagne 
ainsi qu'un vieux bonhomme tout ratatiné, très solide, véritable 
loup de steppe, qui vient de faire en cinq jours à cheval le che* 
min de Kazalinsk à Petro-Âlexandrovsk, c'est-à-dire environ 
100 verstes par jour. Des tours de force de ce genre ne sont pas 
rares. Les Turcomans en font davantage dans le désert sur leurs 
excellents chevaux entraînés. Les Kirghiz aussi le font; mais ils 
ont l'habitude de prendre deux chevaux, enfourchant alternati- 
vement l'un et l'autre. 

Après les dernières maisons de la ville russe commencent les 
sables mouvants se massant en petits barkhanes qui vont du 
nord-ouest au sud-est et s'étendent jusqu'aux premières mai- 
sons de Ghourakhane. Leur direction vers le sud-est préserve 
le village et la ville de leur atteinte. Le bazar de Ghourakhane 
se tient deux fois par semaine. Il est très animé, excessivement 
sale, et la foule envahit et encombre toutes les rues étroites 
qui aboutissent à la place du marché. Kara-Kalpaks, Turco- 
mans, Khiviens, Kirghiz, Ouzbegs, Sartes, Tatares et Russes 
y trafiquent des produits de leur agriculture, de leurs industries 
primitives ou des marchandises apportées par voie de caravane 
de Kazalinsk. Aucun produit particulier ne fixe l'attention, si ce 
n'est les tapis solides et de couleurs sombres que fabriquent 
les femmes ata-tourkmènes, ou la mauvaise cotonnade indigène 
grossièrement imprimée de rouge et de noir. Les Kirghiz 
vendent du feutre {kachma)^ des chevaux, des chameaux et des 



366 LE ROYAUME DE TAHERLAN. 

moutons; les Rhiviens, les céréales, parmi lesquelles le djou- 
garra, en bottes sèches ou en grain, tient une grande place. Les 
nomades y viennent encore s'approvisionner de ces excellents 
petits melons et des arbouzes du pays de Khiva, qui rivalisent 
de qualité avec ceux de Samarkand. 

C'est un spectacle divertissant que de voir ce roulis incessant 
d'une foule serrée au milieu des bètes de somme, poussées, 
harcelées, tirées, impatientes et enchevêtrées. Des Ânes, petits, 
au long poil d'hiver, se tiennent entre les jambes des chameaux 
pleurant des heurts qu'ils reçoivent d'une croupe de cheval. 
Dans un coin, un tas de chevaux se battent dans des ruades aux- 
quelles on fait à peine attention. Les apbas étroites essayent de 
se frayer un chemin dans cet encombrement insensé, et de 
toutes parts éclatent les hoch ! hoch ! prémonitoires des arba- 
cëches. Personne n'est écrasé; c'est étonnant. Au milieu d'une 
foule compacte, un Khivien et un Kirghi2 se battent, si près Tun 
de l'autre, qu'ils n'arrivent pas à lever le bras pour se donner 
des coups. Nous nous réfugions au bazar, dans un tchaïnik 
sàrte, d'où nous voyons le mouvement de vague de ces cen- 
taines de bonnets khiviens en peau de mouton, qui semblent 
n'appartenir qu'à une seule tète gigantesque. Devant l'échoppe 
voisine, des soldats russes, au type mongoloïde, marchandent, 
en turc, un morceau de savon. Un Kirghiz, reconnaissable à son 
bonnet en feutre bordé de peau de renard, achète du fil et des 
aiguilles. Au bord du chemin, presque dans la boue, quelques 
Khiviens font la chasse aux insectes qui peuplent leur volumi- 
neux et crasseux couvre-chef. Gomme partout, des divanas ou 
derviches, à la mine fieffée, se pressent dans la foule, mendiant 
tout et se contentant d'un rien. Un gamin, portant comme eux 
un sac en bandoulière, s'en va, d'échoppe en échoppe, chanter 
un air affreux, et je vois un marchand de céréales lui faire l'au- 
mône étonnante de quelques feuilles sèches de sorgho. Tout est 
fourré pèle-méle dans le sac, le costume central-asiatique n'ayant 
point de poches. Le soir, au kalantar-khana\ les derviches as- 

1. Bouge où les derviches se réunisseat pour la nuit. 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 367 

sociés font le triage de la recette de la journée et rêvent, dans 
les fumées du hachisch, de grands sacs tout pleins de melons et 
de riz, pendant que leurs ânes mangent le sorgho qu'ils vou- 
draient vert. 

Départ pour Khiva. 

Départ pour Khi?a. — Perdus dans la campagne de Khanki. — La corvée. 

Cultures et canaux. 

Le 13 novembre, dans Taprës-^midi, après avoir remercié le 
colonel Grotenhelm de ses soins, acheté une petite ioulameïka 
(tente indigène faisant la petite charge d'un cheval) et un poêle 
portatif dont on nous a assuré la nécessité, nous partons pour 
le passage à bac de TAmou, car nous voulons, avant la nuit, 
atteindre Khanki pour être demain à Khiva. Le temps est su- 
perbe, ce qui fait paraître le paysage moins maussade. Nous 
traversons le camp russe; les Cosaques de FOural viennent de 
rentrer de la campagne contre les Turcomans de Géok-tépé, et 
plus d^une poitrine est ornée de cette croix de Saint-Georges 
qui n'est donnée au brave que sur le champ de bataille. D'au- 
cuns en ont une rangée. 

Le passage à bac se trouve au bout du canal qui traverse le 
camp. Les passeurs nous font attendre deux heures, et ce n'est 
qu'à force d'invectives, voire même de menaces, qu'ils se déci- 
dent, à la nuit, à nous transporter sur la rive opposée. Cette 
rive est celle d'une tle ; car l'Amou, divisé en cet endroit en 
trois branches, sans compter les petites, nous force à prendre 
trois bacs successifs avant d'arriver sur le territoire de Khanki. 
Cela fait six embarquements et débarquements, et c'est tou- 
jours la même gymnastique dangereuse pour nos chevaux, qui 
sont forcés de sauter dans l'obscurité par-dessus le bord du 
kéma, au risque de se casser les jambes. Nos effets, chargés 
sur une petite barque, iront directement par voie d'eau à 
Khanki. 

Au troisième bac, nos appels au passeur restent sans écho. 
Notre guide crie : « loussouff ! loussouff I » à pleine gorge ; mais 



368 LE ROYAUME/ DE TAMERLAN. 

* 

loussouf fait le sourd jusqu'à ce qu'un coup de revolver lui an- 
nonce la présence de passagers qui pourraient bien se fâcher 
plus que de coutume de son silence obstiné. Il fait nuit noire 
lorsque nous abordons à la rive khivienne. L'aksakal du kéma 
nous servira de guide jusqu'à Khanki, et nous chevauchons 
dans l'obscurité complète, à travers un dédale d'aryks, de 
champs de culture, où, à chaque pas, les chevaux buttent et 
menacent de s'abattre. 

Bientôt notre guide a perdu le chemin, sans vouloir l'avouer. 

Nous sommes arrêtés enfin par un large canal qu'il faut pas- 
ser à gué, et la marche au hasard recommence de l'autre côté. 
La patience allait nous échapper, avec un guide aussi ignorant 
qu'entêté, lorsque des voix de chiens nous indiquèrent une 
nouvelle direction qui nous conduit à un abri de joncs, où quel- 
ques bateliers sont couchés autour d'un feu. L'aksakal essaye 
de nous faire coucher ici, et il faut menacer encore pour avoir 
un nouveau guide jusqu'à Khanki. Nous voilà de nouveau per- 
dus dans les champs et les aryks. L'indigène qui nous conduit 
fait preuve d'une si insigne mauvaise volonté, que Bonvalot lui 
tire tout près de l'oreille un coup de revolver en l'air. L'effet 
attendu se produit : nous sommes tout de suite sur un bon 
chemin, et, après avoir passé un pont sur un aryk, longé des 
fermes, des cultures et des méghils isolés, nous frappons, vers 
minuit, de grands coups à la porte d'entrée d'une vaste ferme 
où habite le volosnoï du pays. Personne n'est avisé de notre 
arrivée. Mad-Mourrad a mal fait les choses. La journée a été 
bilieuse et les Khi viens s'annoncent mal. 

La campagne de Khiva. 

La ville de Khiva. — Mad-Mourrad, dÎTan-begui. 
Une rencontre inattendue. 

Le lendemain, je retourne au canal faire charger nos effets 
sur des arbas qui les transporteront jusqu'à Khiva.'L'arba khi- 
vienne ditTère notablement de celle de Bokhara et de Kokane 
en ce qu'elle est très petite, avec des roues plus massives et 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 369 

une pièce qui se rabat sur la croupe du cheval, dont le mode 
d'attelage diffère également. 

J'assiste là à une scène bien curieuse et caractéristique, qui 
donne une idée du mode d'opérer des fonctionnaires des ponts 
et chaussées khiviens. Une centaine d'individus sont occupés à 
la réparation d'une digue du canal. Les uns piochent, les autres 
manient la pelle ou apportent du bois. Sur une arba, tout en 
travaillant, un vieillard d'une soixantaine d'années grelotte mi- 
sérablement la fièvre en claquant des dents. Des surveillants, 
postés sur des éminences de terrain et armés d'un long bâton, 
dirigent attentivement le travail. Dès qu'un des terrassiers 
semble ralentir ses mouvements, le surveillant le plus proche 
lui allonge à toute volée plusieurs coups de bâton sur l'échiné. 
N'était la brutalité du procédé, on ne pourrait s'empêcher de le 
trouver comique ; car on ne voit que bâtons s'abattant d'un 
mouvement régulier sur le dos d'une rangée d'individus qui 
trouvent la chose tellement naturelle, que pas un ne détourne 
la tête ni essaye d'esquiver la volée. Un animal serait moins 
patient. Et tout ce monde gesticule, crie, se démène, sans ordre 
ni esprit de suite : un vrai pandémonium. 

La ville de Khanki, comme toutes les « villes » du Khiva en 
dehors de la capitale, est plutôt un assemblage de fermes 
isolées, entourées de champs de culture. Ces fermes ont l'ap- 
parence de carrés fortifiés, car elles sont entourées de hautes 
murailles en pisé et flanquées de tours engagées aux angles. 
On voit à Khanki les restes d'une ancienne forteresse et un 
petit bazar à moitié couvert, assez misérable, très sale. De 
nombreux tombeaux, crépis à la chaux comme les méghils kir- 
ghiz, sont éparpillés le long du chemin et entourés ordinaire- 
ment de beaux mûriers ou de superbes ormes. La campagne 
elle-même semble d^une richesse extraordinaire, grâce à un 
vaste et intelligent système d'irrigation dont les artères princi- 
pales sont dérivées fort loin de l'Amou*, et malgré la salinité 



i. Les grands aryks ou arna alleigiient jusqu'à 120 verstes de longueur 
de leur origine dans TAmou jusqu'à leur extrémité dans le désert. 

B1BL. DE l'eXPLOR. II. 24 



370 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

du sol. Le mûrier, le djidda, le saule, le peuplier et Forme 
sont les arbres les plus répandus le long des canaux, en dehors 
des arbres fruitiers des vergers. En ce moment, on est occupé 
à battre le djougarra par le sabot des animaux domestiques sur 
une aire en plein vent, à extraire les carottes, les racines de 
garance et les pieds de cotonnier qui serviront de combustible. 

Nous passons près de Khanki, sur un pont de bois, le grand 
canal de Khazazat qui se dirige vers le nord-ouest jusqu'aux en- 
virons de Zmoukchir et qui n'a pas moins de 112 verstesde 
longueur avec une largeur initiale de 21 mètres. Ces ponts khi- 
viens, sur pilotis, sont d'une structure frêle, avec un tablier de 
roseaux et de terre sans balustrade. Les arbas chargées les 
passent sans crainte, avec la tranquille assurance que donne le 
fatalisme. 

A la hauteur du kichlak de Goudcha, les cultures enclavent 
un de ces petits déserts de sable gris, oîi Teau ne parviendrait 
pas à faire pousser des récoltes. Les barkhanes marchent vers 
le sud et on les voit lutter victorieusement contre des murs de 
clôture qu'elles ont fini par dépasser. Ces déserts intérieurs ne 
sont pas rares, et l'un d'eux, le plus long, suit des deux côtés le 
lit du Daoudane et atteint 10 verstes de largeur. En jetant un 
regard sur la carte du pays de Khiva, on voit que toutes les 
oasis ont une forme très allongée et s'étirent le long des grands 
canaux d'irrigation. Toutes sont entourées du désert sablonneux 
et la terminaison des dernières artérioles du réseau irrigatoire 
marque le commencement du terrain stérile et des sables. 

Près de Goudcha, on passe, également sur un pont de bois, 
le canal de Pahlvan-ata, qui va porter ses eaux à la capitale 
après avoir déjà arrosé les campagnes de Hazar-Asp et de 
Baguât. Quoique n'ayant qu'une longueur totale de 85 verstes, 
cet aryk est le plus important par la superficie des terres cul- 
tivées auxquelles il apporte la richesse. 

Vers le coucher du soleil, nous arrivons dans la campagne de 
Khiva. La ville du khàn, du hazr^ comme disent les indigènes, 
nous est encore cachée ; mais la route, large et facile, s'anime 
du va-et-vient d'une foule d'indigènes, [tous coiffés du bonnet 



_j 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 371 

national et habillés du même khalat de cotonnade rayée aux cou- 
leurs ternes. Trois arbas, chargées d'une trentaine de jeunes 
Khiviens en goguette, tintamarrent et chantent au jeu criard 
d'un fifre qui s'époumone au milieu de leur bande, ivre sans 
doute pour se permettre une telle débauche sur la voie publique. 
A notre aspect, ils poussent un long cri. 

Ace moment, le paysage est rentré dans l'Orient des rêveurs : 
à gauche de la route, animée d'êtres que le crépuscule fait 
paraître bizarres, les contours d'un tombeau coupole se devinent 
sous un grand orme; à droite, à moitié caché par le feuillage 
mourant des arbres, un palais du khân qui fut la résidence du 
iarim padichah^ en i873, lors de la prise de Khiva; devant 
nous, à l'horizon empourpré, les minarets et les masses noires 
du mur d'enceinte de la ville se projettent en silhouettes sur 
un ciel en feu. 

Cependant nous entrons par une porte délabrée dans une 
ville à l'aspect misérable, sale, malsaine^ puante. 11 fait nuit 
sous les voûtes trouées du bazar couvert ; une odeur indéfinis- 
sable, de moisissure et de charogne, se dégage des oubliettes 
de la rue et procure une de ces sensations de milieu qui indis- 
posent, dès l'abord, le voyageur qui visite pour la première 
fois une de ces villes de l'Asie centrale. 

On nous conduit à une grande maison, située entre le pre- 
mier et le deuxième mur d'enceinte. Là, dans une chambre, 
trop grande pour être chauffée par un brasero de charbon de 
saxaoul, se tiennent une douzaine de bonnets à poil qui s'oc- 
cupent à ne rien faire. 

Nous sommes les hôtes de Seid-Mohammed-Rahim-Bohadour, 
kh&n de Khiva. 

1. larim padichah, c'est-à-dire « moitié d'empereur ». Les indigènes 
du Turkestan avaient donné ce nom au général Kauiïmann, gouverneur 
général, très aimé, très respecté, et qui laisse jusqu'à ce jour de profonds 
regrets. 



372 LE HOYAUME DE TAHERLAN. 



KhÎTa. 

Le palais du khàn. — Réception chez le hazr. — Administration et impAts. 
— Visite de Turcomans. — Habitants et croquis de KhWa. — Le premier 
papier-monnaie du Turkestan. — Monuments. — Étangs et canaux. — 
Prisonniers. — Le vin de Khiva. — Visite d'un hadji osmanlî. — Le khin 
et le microscope. 

La maison que nous habitons est, dit-on, une des meilleures 
de Khiva. Les chambres sont hautes, mal éclairées comme 
toujours par des portes et des fenestrelles garnies d'une boi- 
serie à jour sur laquelle on colle du papier huilé. Une véranda 
{aïvane)f dont le toit est porté par de beaux piliers sculptés en 
bois de kaïragatche, donne sur un grand jardin. Au milieu du 
jardin, un bassin d'eau (khaouss) répand la mauvaise odeur de 
ses eaux pourries et verd&tres. Ces maisons de seigneur ont 
plus de style et d'élégance que celles du Bokhara, mais elles 
sont très mal aménagées et très malsaines, surtout à cette 
époque. Les murs humides suintent le froid et la fièvre. Un 
feu vif de saxaoul, allumé dans Tâtre au milieu de la pièce, 
répand une odeur ammoniacale suQbcante et remplit la cham- 
bre de fumée, car elle ne trouve d'issue que par la porte entre- 
bâillée. 

La valetaille nombreuse, affectée soi-disant au service des 
hôtes dumeimane-khana, est d'une remarquable force d'inertie. 
Nos demandes sont suivies pour tout effet d'un iakcht! kop 
iakchi!^ et de la disparition de celui à qui elles sont adressées. 

Le divan-begui nous a fait savoir qu'il nous recevrait dans la 
matinée. Sa maison est voisine de la nôtre. Nous trouvons 
l'antichambre remplie de serviteurs, appelés ouglâneSj tous 
habillés de khalats d'une étoffe feutrée jaune qui est à la mode 
du pays. 

Mad-Mourrad* est assis à la musulmane, au milieu d'une 
grande pièce, devant un plat de purée [lapcha) qu'il partage 
avec un sien ami. 

1. Bien! très bien ! — 2. Mad est une contraction de Mohammed. 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 373 

Gomme de ses doigts il a farfouillé dans le plat, il nous tend 
le poignet et s'excuse, en mauvais russe, de Timpossibilité ma- 
nifeste de nous tendre la main. Mad-Mourrad, divan-begui, est 
un homme autour de la cinquantaine, à la physionomie « rou- 
blarde », renarde, au regard incertain et fuyant dans un œil 
clignant, bridé d'une hâtive patte d'oie. Une barbe entière, 
roussillante, continue le poil de son immense bonnet brun en 
peau de mouton, et sa moustache, coupée selon le chariat, dé- 
couvre de grosses lèvres sensuelles. 

Mad-Mourrad, d'origine afghane, est le premier personnage 
du Khiva, presque aussi puissant que son maître le khân, car 
c'est lui qui prélève, un peu à sa guise, les impôts de toute 
sorte. A l'époque de la conquête, en 1873, il fut fait prisonnier 
comme étant du parti opposé aux Russes. Il fut interné à 
Kalouga, en Russie, et y habita pendant quelque temps la mai- 
son de Schamyl; puis, quand il eut changé d'idée ou de poli- 
tique plutôt, il revint à Khiva occuper le poste important que 
son habileté a su lui conserver depuis . 

Aux murs de la chambre sont appendus des fusils, des revol- 
vers, des kindjals, des sabres, à côté d'une pendule qui marque 
faux. Une table recouverte d'une toile cirée, quelques chaises 
sur lesquelles on ne s'asseoit jamais, préférant le coussinet par 
terre ; sur un guéridon, deux lampes à pétrole et une autre 
appendue au mur, avec un réflecteur ; dans une cage, un merle, 
qui chante faux comme son maître ; par terre, des tapis turco- 
mans et quelques livres. Nous exposons à Mad-Mourrad notre 
projet de traverser l'Oust-Ourt pour aller à Krasnovodsk et notre 
désir de trouver un guide et des chameaux. Il promet tout. Pen- 
dant que nous causons, moitié en russe, moitié en turc — il 
tutoie son interlocuteur comme tous les indigènes parlant quel- 
que peu le russe — nous voyons entrer sans se faire annoncer, 
en familier de la maison, un Européen vêtu à la tatare, une 
nagaîka à la main. Et notre surprise augmente lorsque, s'as- 
seyant à nos côtés, le nouvel arrivé nous salue en fort bon fran- 
çais d'un amical : « Bonjour, messieurs, comment allez-vous? » 
La connaissance est vite faite : nous avons la bonne fortune de 



374 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

faire celle de Texcellent M. P..., ingénieur russe, qui fait partie 
de Texpédition du général Gloukhovskoî et se trouve actuelle- 
ment détaché h Khiva. 

Et comme nous nous plaignons à Mad-Mourrad de l'insalu- 
brité de notre logis, M. P..., en bon malo-russe, nous offre 
immédiatement de partager avec lui son logement et sa table. 
Nous acceptons de bon cœur, quoique Mad-Mourrad répète que : 
Èto dom kharochi, otchin kharochi\ Après avoir remis au 
divan-begui notre lettre pour le kh&n qui nous recevra ce soir 
avant le namaz *, nous prenons congé de Mad>Mourrad et nous 
nous installons chez notre hôte sympathique, dont la chambre, 
éclairée d'une petite lucarne fermée d'un morceau de glace et 
chauffée d'un petit poêle, nous permet de ne pas grelotter de 
froid dans un « palais » khivien. 

Un peu avant le coucher du soleil, nous allons, en compagnie 
de M. P..., au palais du khàn. La demeure du .<hazr » res- 
semble à une forteresse. D'épais murs en pisé crénelés Ten- 
tourent de toutes parts et lui donnent l'apparence d'une prison, 
avec cette différence que c'est le geôlier du Khiva qui s'y en- 
ferme. 

Une place publique, vide, sale de boue et d'ordures, précède 
l'ark auquel donne accès une porte étroite, flanquée de deux 
tours que coiffe le gland caractéristique de l'architecture khi- 
vienne. 

On nous mène par une série de couloirs obscurs, en ligne 
brisée, à une petite chambre basse et ténébreuse où se tiennent 
une douzaine de gros bonnets à poil, serviteurs, makhrames 
et oiiglâîies, ainsi que les hauts fonctionnaires. Tous sont 
accroupis. Mad-Mourrad aussi survient et s'accroupit à côté des 
autres. En attendant que le khân donne l'ordre de nous intro- 
duire, on cause de l'Europe et de l'Asie. Ils n'ont, bien entendu, 
que des idées vagues de l'Europe, mais ils connaissent de nom 
Stamboul, qu'ils appellent Roiim, La Russie, avec laquelle ils 
se trouvent en relations commerciales suivies par Kazalinsk, 

1 . w Cette maison est bonne, très bonne. » — 2. Prière du soir. 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 373 

Petro-Pavlovsk et la foire de Nijni, leur est mieux connue par 
ouï-dire, et ils savent que les Inglis ^ sont les antagonistes des 
Ourouss* en Asie centrale. Mad-Mourrad a entendu parler de la 
France et sait, dit-il, que c'est un « royaume » puissant, voisin 
des Inglis, et qu'il « ne donne pas de soldats au tzar blanc )>. 

Un ouglane vient annoncer que le khftn est prêt à nous rece- 
voir. Précédés de Mad-Mourrad, nous traversons quelques cor- 
ridors étroits et obscurs avant de déboucher dans une cour 
intérieure, au milieu de laquelle, sur une plate-forme, se dresse 
une tente blanche, à l'usage du khân. À gauche, une porte 
basse, fermée de tentures, donne accès à la salle de réception. 
Nous entrons. Le divan-begui s'avance, l'échiné courbée, vers 
son maître ; puis s'asseoit par terre à une distance respectueuse 
et nous fait signe d'en faire autant, après que le kh&n nous eut 
donné la main. Nous nous trouvons en face d'un homme voisin 
de la quarantaine, gros, replet, avec une figure ronde d'Ouzbeg 
bien nourri. La tête, engagée dans les épaules, est coiffée du 
bonnet national, et le khàn est vêtu d'un khalat de velours bleu. 
Il est assis à genou sur les talons, devant l'àtre, à côté d'un 
coussin. Des livres et un revolver se trouvent par terre, à portée 
de sa main. Sur une estrade, comme celle d'un café-concert, 
des chaises sont alignées, et, dans des niches de stuc, des bou- 
teilles ventrues de Champagne et d'autres liqueurs, dont le 
khàn, dit-on, est grand amateur en dépit du Kôran. Quelques 
fusils et des tapis par terre complètent cet ameublement som- 
maire. Le khân a l'air inquiet et le regard sournois, peut-être 
à cause de sa vue mauvaise. Il ne fixe point franchement son 
interlocuteur, ne fait point de mouvements et parle d'une voix 
rogue de basse gutturale. Rakhmed, qui nous accompagne 
comme drogman, est mal à son aise ; il n'est pas encore com- 
plètement dans son rôle, et prend souvent pour lui les questions 
que nous adresse le kh&n. 

Celui-ci essaye, sans succès, de comprendre ce qu'est une 
république, et finit par déclarer que « cela existe chez les Turco- 

1. Anglais. — 2. Russes. 



376 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

mans ! » L'idée d'un pays qui n'est pas gouverné par un tzar ou 
un khftn ne veut pas entrer dans la tète d'un asiatique. « Mais 
qui est-ce qui prélève l'argent? » demande le khân très étonné, 
légèrement incrédule. 

Et n'est-elle pas caractéristique, cette première question de 
principe d'un ex-potentat oriental, qui considère son peuple 
comme une vache à lait? Mad-Mourrad risque une pensée phi- 
losophique : « Cela est bon pour un peuple civilisé, dit-il, mais 
ne conviendrait pas ici. » Remarque juste; mais il faut consi- 
dérer que ni lui, ni le khân ne font précisément rien pour civi- 
liser leur peuple. Du jour où le Khivien, aujourd'hui démo- 
ralisé et abruti, aurait le courage de sa supériorité civique et 
la conscience de son droit au lieu d'avoir celle de l'immoralité 
de ses exploiteurs, le règne du khân, de son divan-begui et 
de son pahlvan-divan aurait pris fin. Mad-Mourrad, venu pauvre 
du Bokhara, ne serait pas devenu très riche de l'excédent habile 
du seket ou impôt sur la douane ; le khân ne pourrait plus pres- 
surer le riche par l'impôt masqué du baî-pouliel le miUar\ le 
kouch'begui^ ne voleraient pas autant sur le solguit ou impôt sur 
la terre. 

De ces trois sortes d'impôt, le seket et le solguit sont officiels 
et se prélèvent par les agents du fisc. Le seket est un impôt de 
douane et de bazar. Les marchandises russes, d'après le traité 
de 1873, sontexemptes d'impôts. Or, il arrive en moyenne, par 
an, de Bokhara à Khiva, cinq mille chameaux', dont deux mille 
chargés de tabac, à raison de 20 pouds la charge, ce qui fait 
620 000 kilogrammes de tabac. À peu près le même nombre de 
chameaux partent annuellement de Khiva pour Orenbourg avec 
des charges de coton ; plus deux mille chameaux chargés de 
peaux, d'étoffes de soie, etc. L'impôt, pour un chameau, varie de 
4 à9 tillas. Chaque échoppe du bazar paye de 1 à 2 tillas*par an. 
Les jours de marché, on prélève 1 franc d'un chameau, SO cen- 
times d'un cheval, 25 centimes d'un mouton et \ 2 centimes d'un 



4. Ministre. — 2. Premier trésorier. — 3. Nous devons ces chiffres à 
l'obligeance de M. Poddolsky. — 4. Le tilla vaut 10 francs. 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 377 

âne. Le seketest de 2 et demi pour 100 pour toutes les mar- 
chandises, sauf pour le tabac. C'est, en somme, un article du 
budget montant à plus de 70 000 tillas, mais dont, officiel- 
lement, la moitié seulement est versée au trésor du khân. 

Le W^t7 atteint la propriété foncière, les récoltes et les trou- 
peaux des nomades. Il monterait à plus de 200 000 tillas, tandis 
que le khân n'en accuserait que 130000. Les Turcomans Ya- 
moudes seuls en payeraient jusqu'à 20 000. Ces chiffres sont 
difficiles à contrôler, et le montant n'en peut être calculé que très 
approximativement. Toujours est-il que le revenu réel est bien 
supérieur à celui qu'accuse lui-même le khân, qui a tout intérêt 
à se faire passer pour très pauvre aux yeux des Russes, à qui il 
doit payer une indemnité de guerre de 2 millions de roubles 
(5 millions de francs). Comme il n'a pu le faire en une fois, il 
paye par annuités, à raison de 5 pour 100 d'intérêt, et au fur 
et à mesure que le capital décroit, ses lamentations d'homme 
pauvre augmentent, parce qu'il nourrit l'espoir que la généro- 
sité des Russes le dispensera de payer le reste d'une amende si 
justement infligée au pillard de caravanes d'autrefois. 

Du reste, le pauvre homme a d'autres ressources personnelles. 
Le baî-pouli^ lui permet de s'adresser à la patriotique généro- 
sité des riches et de faire fructifier avantageusement ses capi- 
taux en les forçant d'être ses débiteurs. Lorsque le khân ap- 
prend que tel ou tel marchand a fait une bonne spéculation, une 
vente fructueuse, il commence par lui emprunter une somme 
convenable, pas trop élevée, 4 000 ou S 000 tillas, par exemple, 
que le marchand ne peut refuser, le khân payant l'intérêt et 
rendant l'argent. 11 le rend, en effet, quelque temps après ; mais, 
aux 5 000 tillas dus, il en ajoute 10000 des siens, à titre de prêt 
au marchand, et prend 8 pour 100 d'intérêt pour 15 000 tillas ! 
Si le marchand, hanté par le timeo Danaos et dona ferentesy 
décline le prêt en alléguant qu'il n'a pas besoin d'argent, le 
khân coupe court à sa politesse en le menaçant de la pendaison. 
Encore ne peut-il s'expatrier ou quitter longtemps le pays, car 

1. JBai, riche, 'pouli^ argent ou monnaie divisionnaire. 



378 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

son créancier puissant a soin de retenir un membre de 8a fa- 
mille ou toute sa famille, comme garantie de la dette. Un riche 
caravane-bachi, auquel nous rendons visite, doit 30 000 tillas de 
cette façon, et le khân n'a jamais permis à sa famille de quitter 
la ville de Khiva. 

Après une demi-heure d'entretien assez animé avec le khâo, 
nous prenons congé en lui promettant de venir lui faire une 
seconde visite d'adieu, selon l'étiquette, et de lui montrer quel- 
ques-uns des objets curieux du Faranguist&ne que nous avons 
avec nous, notamment un microscope et des images. 

En sortant du palais, nous voyons aux abords de la cour un 
grand nombre d'individus venus pour attendre le khân à sa sor- 
tie vers la mosquée et lui présenter des requêtes qu'il a l'habi- 
tude d'accueillir lui-même. 

La température baisse rapidement. Aujourd'hui, 16 novembre, 
le ciel est couvert ; une bise froide souffle du nord-ouest et les 
premiers flocons de neige tourbillonnetit dans l'air. 

Dans la matinée, une bande de Turcomans, de ceux qui sont 
venus de Merv faire acte de déférence au khân de Khiva et aux 
Russes, viennent nous rendre visite. Parmi eux, un aksakal, 
vénérable barbe blanche qui semble être le chef écouté ; puis 
Chahr-i-khân , fils d'un soultane, et Caïd-Pan-Pelag-i-Agli , 
autre chef issu d'une famille influente et qui est venu avec ses 
frères. 

L'aksakal, paraît-il, était le propriétaire de cet esclave russe, 
soldat capturé, il y a sept ans, auprès d'Outch-outchak et em- 
mené à Merv, où on l'avait misa la chaîne. C'est grâce au vieil- 
lard et à Chahr-i-khân, disent ses compagnons, que TOurouss n'a 
pas été tué par les Turcomans à son arrivée, et que, depuis, 
jusqu'à son relâchement moyennant une rançon de 1 000 rou- 
bles, il a été relativement bien traité. Ces Turcomans ont un 
air infiniment plus noble et plus intelligent que les Khiviens. On 
sent qu'ils possèdent les qualités naturelles et fondamentales 
de l'homme qui se sent de la valeur : la noble fierté de la parole 
et du maintien, la confiance en soi-même, la valeur guerrière, 
qui n'exclut pas une noblesse de sentiment d'autant plus frap- 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 379 

pante qu'elle semble en contradiction avec la pratique des ala- 
mânes ou expéditions de rapt et de brigandage. 

« Nous sommes libres, disent-ils, et librement nous sommes 
venus nous offrir au khàn de Khi va et non aux Russes. Nous 
sommes venus cent trente. Cent des nôtres sont restés à Khiva 
et trente sont allés au hakim russe présenter le salut. Mais le 
khàn de Khiva est faible et il a peur. Il trenible devant les 
Russes et nous avons eu tort de nous adresser d'abord à lui. 
Nous ne sommes que cent, et si nous avions voulu, nous aurions 
pris Khiva, dont les habitants sont vils et méprisables. On dit 
que nous sommes des hommes méchants ; nous sommes mé- 
chants pour ceux qui le sont avec nous, et bons pour ceux qui 
sont bons. Nous avons vu les Russes et les Faranguis ; ils sont 
doux et paisibles et nous regrettons que nos Tekkés les aient 
pillés et ennuyés. 

« Et si vous venez dans notre pays, vous serez nos hôtes, et 
les hôtes sont sacrés. 

« Vous, Faranguis, vous pouvez y venir sans crainte. Faites- 
vous donner un papier et écrivez-moi un autre papier, dit Pelag- 
i-Agli, et personne n'osera vous toucher, à moins que ce ne 
soient des brigands que vous pourriez rencontrer sur la route 
et qui ne sont pas des nôtres. » 

Et, pour appuyer ses paroles, le Turcoman tire son cachet 
d'argent et me l'imprime dans mon cahier de notes, à côté de 
ses paroles que je viens d'écrire. 

Pendant qu'ils avalent à petites gorgées une tasse de thé très 
chaud et que, vainement, ils essayent d'utiliser une cigarette 
russe, ils continuent à manifester leur mépris pour le khân de 
Khiva, qui les a mal reçus et ne leur a fait qu'un cadeau déri- 
soire. L'Asiatique admire la force et aime la munificence. Le 
Turcoman a, du reste, comme nous, éprouvé à Khiva le môme 
sentiment pénible à la vue de la décrépitude morale et physique 
d'un peuple. 

La ville et la population, en effet, produisent une triste im- 
pression. Une race d'hommes dégénérés a succédé aux anciens 
guerriers, aux savants, & ceux qui, au seizième siècle, secouèrent 



380 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

le joug persan et qui, par trois fois, au dix-huitîème siècle, 
avaient repoussé victorieusement les expéditions aventurières 
des Cosaques. L'ancien Khorassan était devenu le Khiva, et ses 
habitants, brigands de grande route et détrousseurs de cara- 
vanes, s'enrichissaient du vol des esclaves ; car, jusqu'à la cam- 
pagne de 4873, Khiva était le grand emporium des esclaves de 
l'Asie centrale. 

La plupart des Khiviens sont d'origine ouzbègue; les Sartes 
et les Tadjiks sont rares. Les Karakalpaks* nomadisent dans 
le nord; les Yamoudes, au nord-ouest. Le nombre des juifs est 
très restreint. Il y a quelques Persans échappés de l'esclavage 
ou restés dans le pays quand, après la conquête et l'aboli lion 
de l'esclavage, ils auraient pu le quitter *. 

Riches et pauvres sont habillés du même costume : bottes 
molles, khalat de cotonnade sombre, rayée, et bonnet conique 
en peau de mouton qu'ils ne quittent jamais. Ce bonnet est 
assez lourd et imprime à la tète un dandinement particulier, ce 
qui fait dire à notre Rakhmed, qui méprise souverainement ces 
frères dégénérés, qu'ils n'ont môme pas la force de porter 
leur coiffure. Ils ont un faux air de champignons ambulants, et, 
sur la petite tète d'un gamin de dix ans, le volumineux kalpak 
lui met la figure au milieu du corps. Les riches affectent la pau- 
vreté dans le costume pour ne pas s'attirer la sollicitude inté- 
ressée du khân, et le mensonge s'accuse jusque dans le cos- 
tume. Ils ne mentent cependant pas, ces Khiviens, lorsque nous 
les entendons, en cachette ou à mots couverts, maudire le ré- 
gime actuel et appeler de leurs vœux l'occupation du pays par 
les Russes. Le patriotisme n'existant pas, l'égoïsme du foyer, 
menacé par la rapacité du haut fonctionnaire khivien, préfère la 
domination, plus équitable et plus humaine, de l'étranger. Le 
khân domine par la crainte qu'il inspire autant que par la dé- 
gradation de ses sujets. Il est haï en même temps, et quand ils 

1. « Bonnets noirs », tribu d'origine lurco-mogole. 

2. Les Persans sont désignés souvent, notamment par les Arghans, du 
surnom de Rizil-haches^ c'est-à-dire « tôtes rouges d, à cause de leur 
mode fort laide do se teindre la barbe (;t les cheveux avec du henna. 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 384 

le peuvent en sécurité, les Khi viens racontent sur lui des hor- 
reurs, des assassinats commis dans des moments de fureur, 
après des orgies, où la jalousie à la mode orientale du maître 
ne connaîtrait plus de bornes. 

Le bazar est d'une architecture pittoresque, très sale, très 
malsain, peu intéressant quant aux produits qu'on y met en 
vente. Aucune industrie spéciale, en effet, n'est cultivée par ces 
marchands, qui sont avant tout des spéculateurs et des inter- 
médiaires pour l'achat des produits du dehors. On n'y rencontre 
ni fines broderies, ni œuvres d'art, cuivres repoussés et ciselés 
ou bois ornés. La consigne étant de paraître pauvre, ces objets 
de luxe ne trouveraient pas d'acheteurs. Les Turcomans appor- 
tent des tapis ; ceux des Tekkés, très connus et estimés chez 
nous depuis que les acheteurs de nos grands magasins ont pu 
les obtenir en quantité par les Arméniens qui suivaient l'expé- 
dition de Skobeleff à Géok-tépé, se vendent plus chers à Khiva 
qu'à Paris. Us sont du reste très beaux et du meilleur tissu que 
je connaisse. Les tapis des Turcomans-Tchaoudors ont des cou- 
leurs plus criardes, un tissu moins serré et un poil moins fin. 
Une partie du bazar est couverte d'un toit en briques, élevé 
en coupole qui laisse filtrer une faible lumière blafarde. Des 
rangées d'échoppes, fermées de devantures en guillotine, s'ali- 
gnent sales et maussades. On se dirait dans un vaste méghil. 
Presque tous les objets manufacturés sont de provenance russe. 
En dehors de la monnaie du pays, poulls, tengas et tillas de 
Khiva, de Bokhara et de Kokâne, on voit circuler du papier- 
monnaie russe, dont les indigènes connaissaient l'existence bien 
avant l'arrivée de nos bank-notes. On sait que, du temps de 
Marco-Polo, le grand Kaâne et les Chinois s'en servaient, et la 
légende suivante sur Timour fait penser que le grand émir con- 
naissait également et mettait en circulation du papier-monnaie. 

Lorsque, disent les Sartes, Timour avait fait beaucoup de 
conquêtes et pris beaucoup de villes, il se trouva un jour com- 
plètement sans ressources, n'ayant môme pas de quoi manger. 
Il alla demander un peu d'argent à une vieille femme qui lui 
dit : « Je n'ai pas plus d'argent que toi, mais je m'étonne qu'un 



382 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

aussi grand émir, qui possède tant de soldats et de villes, qui 
peut tout, ne puisse faire de l'argent d'un morceau de papier ! » 
Alors Timour prit un peu de coton, en ût du papier et écrivit 
dessus, de sa main : « un rouble » ; sur un autre morceau : 
« deux roubles » (sic), etc., et voilà comment fut fait le papier- 
monnaie. 

Les monuments architecturaux de Khiva nous ont paru bien 
inférieurs à ceux de Samarkand, même à quelques-uns de ceux 
de Bokhara. Cependant certains minarets, notamment celui de 
Seïd-baï, sont d'une élégance et d'une sveltesse remarquables. 
Le grand minaret, élevé à la moitié de la hauteur qu'il devait 
atteindre, est le plus puissant que nous ayons vu en Asie. 11 
atteint, d'après Lansdell, jusqu'à 43 mètres de circonférence à 
la base et une quarantaine de mètres d'élévation. Les mecheds, 
pour qui a vu les splendeurs du Samarkand de Timour, restent 
ternes, parce qu'il leur manque cette noblesse de lignes qui 
s'est gravée dans la mémoire du spectateur émerveillé devant les 
ruines de Bibi-khanym ou de Ghir-dar à Samarkand, et que les 
revêtements en briques émaillées, répandus avec moins de pro- 
fusion, ont moins de perfection et moins d'éclat. La meched la 
plus remarquable, aupoint de vue architectural, est celle de Médé- 
minekhân (Mohammed-Amine), à côté du palais du khân actuel. 
Celui-ci, fils de Médémine, a fait construire également une me- 
ched, ce qui est l'usage, chaque émir, ou khân, ou soultane, ou 
chah régnant, voulant survivre dans la piété ou le souvenir 
reconnaissant de la postérité par un acte de dévouement sous 
forme de construction d'un monument rehgieux ou d'une école 
d'enseignement religieux auxquels il attache son nom. C'est ce 
qui explique, dans la plupart des villes de la Perse, de l'Asie 
centrale, de l'Inde, la profusion des mosquées et des mecheds 
d'âge différent, la plupart, d'ailleurs, non terminées, par suite 
de la mort, souvent violente, de leur royal constructeur. 

Khiva n'a de caractéristique qu'une saleté plus repoussante 
que les autres villes du Turkestan et une odeur pestilentielle, 
qui traîne comme un brouillard invisible dans les ruelles et les 
fossés. Des cimetières, ouverts à toutes les botes errantes, avec 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 383 

des tombes éventrées, longent les ruisseaux d'eau verdâtre dé- 
rivés des canaux et les chemins de communication d'un quar- 
tier à l'autre. Pourtant, les habitants reçoivent une eau relati- 
vement pure par le canal de Sirtchali, dérivé du Pahlvan-aryk, 
mais ils la conservent dans des réservoirs malpropres ou 
khaouss, où l'eau stagnante ne tarde pas à se corrompre. 

A son entrée dans la ville, le Sirtchali a jusqu'à 7 pieds et demi 
de profondeur, 26 pieds de largeur aux grandes eaux, avec une 
vitesse de 4 4 pieds en vingt secondes. Il se ramiûe en treize 
petits canaux issus de deux artères principales appelées Chich-âb 
et Koumiss'âb. A sa sortie de la ville, le Sirtchali n'a plus que 
4 pieds et demi de profondeur, 21 pieds de largeur et une 
vitesse de 44 pieds en vingt-huit secondes. Les principaux des 
nombreux khaouss ou étangs sont : le Médémine, le Bakhtcha, 
l'Ata, le Kouch-begui, l'Inak, le Tach et le Pahlvan-khaouss ; 
près du bazar, au centre de la ville, se trouve le Balkh-khaouss, 
le plus employé et le plus sale. M. P..., qui veut bien nous don- 
ner des chiffres, estime la population de la ville à 30000 habi- 
tants environ, dont quelques milliers de moullahs pour desservir 
soixante-quatre mecheds. 

J'ajouterai, puisque nous en sommes aux chiffres statistiques, 
que le batman de blé coûte 90 kopecks ; de farine, 1 rouble ; 
de sorgho, l',20; d'orge, l',20; de graine de coton pour faire 
de l'huile, 40 kopecks, et d'huile, 4',80. Les 500 livres de 
luzerne, en bottes de 5 livres, valent 3',50. Le batman de Khiva 
n'est que de 37 livres, tandis que celui d'Ourgendj vaut 72 livres. 
Nous avons déjà vu, dans le Bokhara, combien la valeur des 
unités de mesure varie d'un endroit à l'autre. 

En passant par une des rues qui débouchent au bazar, nous 
trouvons, couché contre un mur et un poteau, un individu misé- 
rable qui semble dormir, la tète enveloppée de ses bras. Cepen- 
dant, à notre approche, il se découvre et nous laisse voir une 
chcdne qui l'attache par une cheville au poteau. Cet homme est 
au pilori et attend le bon plaisir du khân pour être pendu au 
gibet un jour de marché. Ordinairement, nous dit-on, le kh&n 
fait pendre en place publique tous les jours de grand bazar, et 



384 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Ton attribue l'exception d'aujourd'hui à notre présence dans la 
ville. 

Vambéry nous raconte les atrocités que commettait, il n*y a 
pas vingt ans, Seïd-Mohammed-Khân, l'oncle et le prédécesseur 
du khân actuel, sur les prisonniers de guerre ou de droit com- 
mun. Des vieillards éborgnés, des femmes adultères enterrées 
vivantes et lapidées, tels sont les tableaux qu'il nous trace de 
la justice terrible de ce despote asiatique, qui régnait moins par 
elle que par la terreur qu'il inspirait à son peuple- Les choses 
ont changé, mais son successeur pend volontiers, et le juge 
d'instruction, l'avocat et l'avocat général se trouvent réunis dans 
la personne du khân, qui prononce en première et en dernière 
instance. Son lit de justice est un simple morceau de feutre 
dans la cour de son palais de boue. 

Avant de rentrer au logis, M. P... nous conduit à la porte 
d'une maison sans apparence où quelques individus, accroupis 
sur les talons, semblent monter la garde. Ils se lèvent à la vue 
de Mad-Mourrad et nous laissent entrer sous un long corridor 
percé de quelques portes qui donnent accès à des chambres 
basses. Une de ces portes, échancrée à cet effet, laisse passer 
une chaîne qui va s'attacher, d'un côté, au poteau de la cham- 
bre où se tiennent d'ordinaire les gardiens ; de Tautre, elle est 
terminée par le carcan qui enserre le cou d'un prisonnier. Nous 
entrons : le malheureux est couché à plat ventre, sans mouve- 
ment. En entendant des voix nouvelles et étranges, il se met sur 
les genoux et, s'adressant à nous, raconte qu'il n'a pas mangé 
depuis deux jours, qu'il aime mieux être pendu que de conti- 
nuer à vivre ainsi ; que, du reste, il est innocentdu crime dont on 
l'accuse. Et ce crime, nous dit-on, est d'avoir essayé de vendre 
au bazar un cheval volé. Or, le prisonnier soutient qu'il avait 
acheté le cheval, de bonne foi, d'un tiers, et qu'il ignorait abso- 
lument qu'il fût volé. Jamais, paraît-il, un prisonnier n'a osé se 
plaindre avec autant de véhémence ; aussi, le premier effet de 
sa défense fut un coup de pied, allongé par un des gardiens. 
Mad-Mourrad ne comprend pas qu'on soit humain avec un 
prisonnier, du reste non condamné ; il promet, cependant, de 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 385 

lui faire donner à manger. En sortant de son cachot, nous 
voyons Thomme enchaîné reprendre sa première position. 11 
expiera sans doute son audace par un redoublement de mau- 
vais traitements. 

Et M. P..., avec une pointe d'amère ironie, s'adresse au divan- 
begui en lui disant : « Les Français voudraient voir comment 
on pend chez vous ? » Mad-Mourrad répond : « Bien, bien ! » 
avec un regard oblique, comme s'il disait : « Gomment donc ! 
pour vous faire plaisir, on pendra tant que vous voudrez. » 

Les Khiviens fabriquent une sorte de vin de raisin sec, qu'ils 
appellent moussalach. En voici la recette très simple : on met 
du raisin sec et de l'eau à bouillir dans une marmite ; puis on 
verse la décoction dans une grande jarre que l'on ferme bien 
avec de la terre glaise ou du plâtre. On laisse reposer pendant 
dix à douze jours dans un endroit chaud, et l'on obtient du mous- 
salach. On peut prendre également moitié cerises et moitié 
raisins secs. Ce vin est assez alcoolique, agréable au goût et de 
couleur rouge sang clair. Les juifs fabriquent encore en cachette 
une eau-de-vie appelée tchiffdaAlnous a paru que l'ivrognerie, 
dont le khân donnerait, dit-on, l'exemple, est en train de 
gagner le bas peuple. 

Dans la matinée, M. P..., reçoit la visite d'un Osmanli d'Àr- 
zeroum, qui vient d'arriver, avec une caravane de fort Alexan- 
drovsk, des bords de la Caspienne. Involontairement, je pense 
à M. Vambéry, en voyant ce hadji coiffé du fez turc, autour du- 
quel il enroule un chiffon blanc en guise de turban. Gomme 
lui, ce Roumi pénètre dans l'Asie centrale pour prier Dieu sur 
la tombe de ses saints illustres, et, comme lui, il a été reçu 
par le kh&n à titre de hadji, sans doute pour lui donner des 
nouvelles du sultan de Stamboul, « qui ne donne pas de soldats 
à Tak-pacha ». Combien les temps ont changé depuis ! Des 
gens nous disent se rappeler l'arrivée de l'effendi ; mais à 
cette époque le kh&n était maître chez lui, et un « hadj » scienti- 
fique comme le nôtre, aurait coûté la liberté, sinon la vie, aux 
successeurs du docteur Blankennagel, de ConoUy et du major 
Todd. 

BIBL. DB l'bXPLOR. II. S5 



386 LE ROYAUME DE TAMËRLAN. 

' Notre Osmanli est venu par Tiflis, Bakou et Manguichlak. Ils 
ont mis vingt jours pour faire, en caravane, le trajet de la Cas- 
pienne à Khi va, qu'on pourrait faire en huit ou dix jours à che- 
val. Le hadji est très pauvre ; aussi les caravaniers, par zèle 
religieux, Tont-ils transporté et nourri proDeo, Mais il se plaint 
amèrement des gens de Khiva, et notamment du khân, qui ne 
lui a rien donné pour lui permettre de continuer son voyage de 
dévotion, pas plus que ses sujets, qui sont, dit-il, avares et mau- 
vais, a Us n'aiment pas les Osmanlis, ils n'aiment que les Ouz- 
begs, et ils ne savent pas que nous sommes les égaux des 
Russes et des Faranguis 1 » 

De Khiva, ce hadji veut aller à Bokhara; mais, comme il 
prévoit qu'il ne fera pas plus fortune qu'un derviche nakch- 
bendi, il songe à se créer d'autres ressources que la prière 
et la dévotion, qui rapportent si peu, et nous demande le 
moyen... de fabriquer des allumettes. Ces Orientaux sont mar- 
chands dans l'âme ; tout, pour eux, se vend et s'achète, jusq[u'à 
leurs femmes qu'ils achètent au père, moyennant un prix con- 
venu : le khalim. Mad-Mourrad, en ce moment, spécule sur la 
déviation possible des eaux de l'Oxus vers la Caspienne. Il sait 
que la question est très débattue et que l'expédition scienti- 
fique du général Gloukhovskoï la fera résoudre peut-être dans 
le sens qu'il voudrait. À cet effet, il fait creuser, par des centaines 
d'hommes — de corvée bien entendu — de nouveaux aryks vers 
des terrains incultes, dans l'espoir que, la question résolue dans 
le sens affirmatif, le gouvernement russe lui payera les terrains 
auxquels le manque d'eau, par suita du détournement, enlè- 
verait une valeur qu'ils n'ont, du reste, jamais possédée. On 
n'est pas plus prévoyant à moins de frais. 

Dans l'après-midi, nous faisons notre visite d'adieu au kh&n ; 
j'emporte mon microscope. Le khân nous reçoit comme la pre- 
mière fois, dans la même posture, toujours avec son revolver à 
portée de la main. Il est évident qu'il se défie de cet instrument 
jaune dont je fais tourner les vis et qui a un faux air d'arme à 
feu. Quand, après avoir étalé une gouttelette de sang sur la 
plaque de verre, j'eus disposé le microscope sous le jour d'une 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 387 

fenèlre basse, j'invite le khân à venir regarder par le bout du 
« canon ». Visiblement indécis, et jetant un regard sur son arme, 
il finit cependant par se lever et se rapproche de l'appareil. Bon- 
valot, qui se tient à côté, debout, lui inspire évidemment de Tin- 
quiétude ; il lui jette, en se baissant, un regard oblique, colle 
vivement son œil à Toculaire, se relève tout de suite et regagne 
sa place en déclarant ne rien avoir vu. Inutile d'insister et 
d'essayer de lui montrer une patte de mouche ou un cheveu. 
Il aime mieux voir ce qui se passe sur son dos : « La confiance 
règne. » 

« C'est sans doute quelque joujou farangui, dit le khàn, mais 
je n'ai rien vu ; peut-être pouvez-vous me donner des lunettes 
qui me permettront de corriger mes yeux ? » 

Il demande à essayer mes lunettes de myope et s'étonne de 
voir encore moins bien. Nous l'adressons au bazar de Petro- 
Alexandrovsk, d'oîi M. P... lui promet des lunettes à sa vue. 

Tout de môme, il a manqué de confiance envers nous, le kh&n 
de Rhiva, et la micrographie ne sera pas enseignée aux étudiants 
des mecheds khiviennes d'ici quelques années ! 

Au bord du désert. 

Au bord du désert. — Adieux de la troupe. — Une race méprisable. 
Préparatifs pour la traversée de TOust-Ourt. — Turcomans sédentaires. 

Nos arbas sont louées. Mad-Mourrad nous a échangé une de 
nos gazelles femelles contre un mâle. Il nous donne un vieux 
djiguite abruti qui nous accompagnera avec son batcha, plus 
inerte encore, jusqu'à Zmoukchir. Radjab-Âli, notre djiguite 
persan de Samarkand, retourne porter de nos nouvelles au gé- 
néral Korolkoff et à nos amis. Il a reçu un papier comme quoi 
il nous a bien servis. Rakhmed Ta chargé d'innombrables salâm 
pour ses nombreuses connaissances de Samarkand et, en outre, 
d'une lettre à sa façon, dans laquelle il annonce à sa mère que 
« Rakhmed est mort au delà de Khiva » . Sa mère, ne pensant 
pas à la métaphore, « va pleurer un peu, dit-il ; elle va donner 
du palao et des archines d'étoffe aux connaissances, vendre ma 



388 LE ROYAUME DE TÂMERLAN. 

terre, en donner la moitié au kazi et garder l'autre. Puis, elle 
va être très contente de me voir revenant du FaranguistAne, au 
bout de deux ans. » Rakhmed est singulièrement bavard; 
Radjab-Àli, ému. On serre une dernière fois la main de Texcel- 
lent M. P... ; ses Cosaques, rangés en ligne, nous adressent, 
d'une voix de basse, leur « zdravié jelaîem », et en selle I 

Et nous nous apercevons que le bavardage de Rakhmed et 
Témotion de Radjab-Ali ne sont pas dus uniquement à Témotion 
du départ. Rakhmed, une fois en selle et en route, nous explique, 
en demandant pardon, que les Cosaques sont de bons garçons et 
qu'ils n'ont pas voulu se quitter avant d'avoir scellé leur amitié 
par quelques bouteilles de moussalach et de vodka, « d'autant 
plus, dit-il, qu'ils les avaient découvertes dans la cave de leur 
hôte khivien. Et le Korân défend de boire du vin ! » Et notre 
Rakhmed, qui est comme qui dirait un musulman libre-pen- 
seur, se réjouit du bon tour qu'ils ont joué à un de ces Khiviens 
qu'il déteste. 

Le 18 novembre, nous sortons, par une porte du nord-ouest, 
dans la campagne parsemée de grandes fermes qui ressemblent 
à des forteresses et d'élévateurs d'eau qui rappellent la cam- 
pagne aux environs de Paris, du côté de Bagneux. Par endroits, 
le terrain très fertile se couvre d'efflorescences salines. Le temps 
est beau, mais très froid et les étangs ne dégèlent pas de la 
journée. Parfois, des rangées de beaux saules, d'ormes, des 
touffes de mûriers et quelques peupliers aux feuilles d'érable, 
entrecoupent la ligne basse de l'horizon. La route est bonne. 
 mi-chemin de Ghazavat, nous coupons l'aryk du même nom, 
déjà fortement saigné depuis son origine. Nous croisons deux 
chasseurs armés chacun d'un fusil à mèche, d'un faucon et 
accompagnés de deux tazis ; ils ont pris quelques lièvres du 
steppe. 

 environ 1S verstes commencent les takirs, qui sont de 
grandes places argileuses et salines, absolument plates, glis- 
santes et sans aucune végétation. Puis des étangs couverts de 
massettes et de roseaux, et peuplés de mouettes blanches et 
grises. De temps à autre, des bandes d*oies sauvages tirent vers 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 389 

le sud, d'un vol lourd. La contrée paraît très malsaine ; la sali- 
nité du sol retient Teau à la surface ; des odeurs fétides se dé- 
gagent sous le pied glissant des chameaux et des chevaux ; on 
sent la fièvre, on la respire. De-ci, de-là, quelques parties de 
sable très fin. Au nord-ouest, le steppe uni laisse deviner, à 
la ligne droite de l'horizon jaune, la proximité du désert. De 
petits lacs, réservoirs du trop-plein des aryks, gisent sous une 
couche de glace. 

A la tombée de la nuit, nous atteignons un important kich- 
lak entourant les ruines d'une vieille forteresse ; puis, à sept 
heures, nous traversons un petit bazar et, par la porte d'une 
autre forteresse, nous entrons dans une des ruelles du grand 
kichlak de Ghazavat*. 

Le baî ou bii, chef de la localité, nous reçoit dans une sale 
petite maison, la sienne, et s'évertue de nous aider, en vue 
d'un cadeau. Il pousse Tamabilité jusqu'à nous offrir un faucon 
de chasse, malade sans doute, car il ne survécut pas au lende- 
main. Cependant, malgré son air vénérable de vieux barbu, il 
n'arrive à persuader les arbacèches d'aller jusqu'à Zmoukchir, 
qu'en les menaçant du fouet. Les canailles ont trouvé moyen 
de nous voler une couverture de cheval en route. Quelle race 
de coquins ! 

Après avoir acheté, à des prix plus élevés que ceux que 
payent les indigènes, bien entendu, des provisions de route 
pour la traversée de l'Oust-Ourt : deux batmans de farine, un bat- 
man de riz, de la graisse de mouton, des carottes, de l'oignon, 
du sel, etc., nous partons de bonne heure le lendemain pour 
Zmoukchir, qui est à 45 verstes au nord-ouest de Ghazavat, à 
la lisière du désert. Le ciel, qui s'annonçait beau, est bientôt 
entièrement couvert. Nous longeons d'abord le talus élevé du 
canal endigué ; là finit le territoire des Ouzbegs et commence 
celui des Turcomans Yomoudes. Cette tribu turcomane est 
depuis longtemps soumise au khân de Khiva, imparfaitement, 
parce que de temps à autre, quand l'impôt irrégulier devient 

i . Nous transcrivons par gh Taspiration gutturale pareille au ghaîa 
arabe, intermédiaire entre g eir comme dans bougdai ou bourdai (blé). 



390 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

trop lourd, ils en refusent le payement. Ceci s'est passé même 
après la conquête du pays par les Russes, et le gouvernement 
de Petro-Alexandrovsk a dû dépêcher quelques sotnias de Cosa- 
ques pour mettre à la raison les fauteurs de troubles plutôt que 
les contribuables récalcitrants. Ils cultivent la terre et élèvent du 
bétail. Ils habitent dans des saklisen terre, petites, peu confor- 
tables, auxquelles s'adossent d'ordinaire une ou deux oîs ou 
tentes en feutre qu'ils préfèrent, en vrais nomades, à la demeure 
fixe. La sakli est une simple pièce carrée, dont le plafond est 
fait de poutrelles recouvertes de paille de sorgho, puis de terre 
glaise, avec un trou pour la fumée. Au milieu de la pièce, l'âtre 
où l'on brûle des brindilles de saxaoul ou de mûrier, ou bien 
du roseau et des herbes sèches du steppe. Toutes ces plantes 
du sol salin répandent une fumée acre, ammoniacale, au point 
qu'il n'y a généralement qu'une mince couche d'air respirable 
au contact du plancher, et que, pour ne pas être asphyxié, on 
se couche sur le dos ou sur le ventre. 

A cette époque de l'année, les Yomoudes ont ouvert la digue 
du grand canal en différents endroits, et l'eau s'est répandue 
sur les champs, envahissant les chemins et les bas-fonds, où elle 
croupit en formant de nombreux petits étangs, qui n'existaient 
point auparavant. Les gelées aidant à l'ameublissement du ter- 
rain, l'eau pénètre profondément et le prépare pour les cultures 
du printemps. Le blé d'hiver a atteint quelques centimètres de 
hauteur, et les troupeaux de moutons sont amenés sur les 
champs pour brouter les premières pousses et les faire thaller. 
La luzerne, semée tous les six à sept ans, dans un terrain 
moyen, et tous les huit ans seulement dans une bonne terre, 
est coupée quatre à cinq fois par an *. 

Nous traversons Bouzgoumane, kichlak yomoude avec des 
habitations éparpillées dans une campagne inondée de flaques 
d'eau. Des arbas, en détresse sur le chemin détrempé, cher- 
chent inutilement les traces de l'ancienne route. Aux alentours 
de quelques fermes, des chevaux battent, en le piétinant, du riz 

1. L'agriculture si inléressantc du pays de Khiva a été étudiée par 
M. Ivanine dans une brochure parue en 1873 à Saint-Pétersbourg. 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 39i 

et du sorgho. Des chiens furieux, comme ceux des Kirghiz, 
s'élancent de toutes les maisons pour assaillir le passant. Je 
reconnais quelques fourrés de Populus diversifolia. Plus loin, 
les lacs temporaires, les takirs^^ alternent avec des champs de 
cultures, en partie des rizières recevant l'eau sans élévateurs. 
Laissant à gauche les kichlaks sans cohésion de Baderkent, Ba- 
darak et de Kara-oulak, nous traversons celui de Poulla-soul- 
tane, pour arriver à Takhta, où nous donnons quelque repos à 
nos chevaux. Les canaux de Poulla-soultane et de Kara-oulak 
sont les dernières ramifications du grand aryk Ghazavat ; plus 
loin, les campagnes sont desservies par des canaux dérivés du 
Daoudane. Les habitants sont des Turcomans Yomoudes. Ils ont 
Tair pljis décidés, plus libres, plus hommes que lesKhiviens. Il 
n'est pas rare de les voir occupés dans les champs, portant un 
fusil en bandoulière, et Ton nous dit que l'homme ainsi armé 
pour un travail tout pacifique est sous le coup d'une vendetta de 
famille; qu'ayant tué, il est menacé constamment de l'être par 
un parent de sa victime. Nous rencontrons des chasseurs qui 
vont, avec leur fusil primitif à fourche, à l'affût au canard. C'est 
l'époque de la migration de ces palmipèdes, et nous voyons des 
bandes nombreuses d'oies sauvages,de canards, de baclanes, etc., 
tirer vers le sud, dans la direction du cours de l'Âmou. 

Le kichlak de Takhta possède un petit bazar, où les marchands 
se tiennent sous des abris en pisé ayant la forme d'un tombeau 
ouvert ou d'un demi-cylindre couché, avec une petite écurie à 
côté de chaque échoppe. Nous avons fait environ 3 tachs et demi 
depuis Ghazavat ; il nous en reste environ 2 et demi à faire jus- 
qu'à Zmoukchir. Cependant la route devient de plus en plus incer- 
taine, cachée par des mares gelées, coupée d'aryks et de takirs, 
où les chevaux ont beaucoup de peine à avancer. La nuit arrive 
et notre guide, le vieux djiguite de Mad-Mourrad, a fini par perdre 



1. On appelle takir une large surface du désert, plane, argileuse, sans 
végétation aucune. Glissante à l'humidité, elle se fendille par retrait à la 
chaleur en une infinité de petites crevasses. Elle n'est pas toujours saline. 
C'est d'ordinaire le plancher argileux et imperméable de quelque bas- 
fonds étendu. 



392 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

le chemin. Nos chevaux sont éreintés ; ils flageolent sur les 
jambes et veulent à tout moment se coucher; ils sont évidem- 
ment malades. On nous dit que la luzerne qu*ils ont mangée à 
Ghazavat contient une mauvaise herbe toxique; mais nous 
croyons plutôt qu'ils souffrent du changement de régime, parce 
que, à la mode du pays, on leur a remplacé l'orge par du sor- 
gho, auquel ils ne sont pas habitués. 

Zmoukchir. 

Arrivée h Zmoukchir. — Le sar-i-sirdar. — Guides difficiles. — Retards. 
Hospitalité du nomade et défauts du sédentaire. — Cultures turcomanes. 

Nous ne sommes plus qu'à 1 verste de Zmoukchir, lorsque, 
près d'une petite mosquée oîi nos gens se sont arrêtés pour 
fumer le tchilim, deux chevaux s'abattent ; les autres refusent 
de marcher. Les Yomoudes de l'endroit nous prêtent des che- 
vaux de rechange, et c'est en tâtonnant pour garder la direction 
que nous arrivons, dans l'obscurité complète, à la demeure du 
sar-i-sirdar-salak, chef de Zmoukchir; auquel le caravane-bachi 
Khoudaï-Bergen de Khiva, le plus puissant du pays, nous avait 
adressés. 

Nous passons sous les murs d'une ancienne forteresse en 
ruines ; puis, dans une chambre basse, enfumée, nous trouvons 
réunis une trentaine d'individus accourus au mariage d'un de 
leurs amis. 

« Un ïurcoman de l'endroit, nous dit Rakhmed, a acheté une 
femme et il y aura demain grande batga ou course.» Et il nous 
explique que les Yomoudes font des courses plates sur une dis- 
tance de 2S à 30 verstes ; qu'il est permis de saisir la bride du 
cheval d'un devancier et de le rejeter en arrière; que les enjeux 
sont de 30 à 40 roubles ; que les fraudes sont sévèrement pu- 
nies, etc. 

Le sar-i-sirdar étant absent, son fils nous reçoit et nous tient 
compagnie fort longtemps. Yomoude et fils de chef, il ne craint 
point de dire le fond de sa pensée, en traitant les Khiviens de 
canailles et Mad-Mourrad de coquin. Le kh&n est pauvre, dit-il. 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 393 

car, autrefois, il donnait de l'argent aux Yomoudes et aux 
Tekkés, tandis que maintenant, depuis Timposition de guerre, 
il ne leur en donne plus. Évidemment, le fils du sultan yomoude 
regrette les petits cadeaux qui cessent d'entretenir Tamitié. En 
Orient, plus encore qu'ailleurs, la puissance est complémentaire 
de la libéralité. 

Aujourd'hui, 20 novembre, nos chevaux, que nous avons dû 
abandonner hier soir dans l'aoul voisin, sont arrivés dans un 
état pitoyable. Nous ne pouvons songer à partir le même jour ; 
il est, du reste, probable que nous aurons du mal à nous pro- 
curer des chameaux pour nos bagages. Les ordres qu'à cet 
effet Mad-Mourrad a donnés à son djiguite nous paraissent assez 
mous, à en juger par les lenteurs auxquelles nous allons être 
exposés. 

Le sar-i-sirdar est rentré dans la matinée. 11 veut bien, dit-il, 
s'occuper à nous avoir des chameaux ; mais les caravaniers qui 
voudraient traverser le désert à cette époque sont rares, comme 
les chameaux, à Zmoukchir, et il faudra chercher au loin. Il 
y aurait bien, à Takhta, un caravane-bachi du nom d'Ammane- 
Dourdane ; mais il est, paraît-il, introuvable. Puis, on^débat les 
conditions du marché à conclure, ce qui n'est point chose facile. 
Tous parlent à la fois ; Rakhmed, ne sachant à qui entendre, 
finit par perdre la tète dans cette collision d'intérêts multiples 
et traduit les choses les plus embrouillées. On menace le djiguite 
de Mad-Mourrad d'écrire au kh&n pour lui dire de quelle façon 
on exécute les ordres, et, sur cette perspective sérieuse, il de- 
vient plus conciliant et promet tout pour demain matin. On con- 
vient du prix de 170 roubles pour six chameaux et deux hommes, 
qui iront jusqu'à Ghak-adam (nom tourkmëne de Krasnovodsk). 
Le sar-i-sirdar reçoit 100 roubles d'avance, et la discussion prend 
fin sur la promesse qu'ils font de nous avoir des chameaux pour 
le lendemain matin. 

Deux djiguites, connaissant, disent-ils, la route directe de 
Ghak-adam, se présentent pour nous accompagner. Us deman- 
dent chacun 50 roubles. 

— En combien de temps peut-on faire la route ? 



394 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

— En dix jours, répond l'un d'eux, si l'on marche jour et 
nuit. 

— Imbécile, lui souffle son compagnon, dis vingt ou vingt- 
cinq, tu n'auras pas besoin de te fatiguer ! 

En attendant que les chameaux arrivent, que nos chevaux 
acquièrent de nouvelles forces, nous essayons d'obtenir des ren- 
seignements sur la route que nous devons suivre. L'Oust-Ourt 
jouit, en été et en hiver, d'une fort mauvaise réputation. La tra- 
versée, cependant, serait possible en dix à douze jours, en dou- 
blant les étapes, avec des chameaux légèrement chargés et un 
guide connaissant parfaitement la route. Trois directions s'of- 
frent à notre choix : celle de Kizil-arvat, de Krasnovodsk et de 
Manguichlak ou de Mertviy-Koultouk. 

La distance la plus courte à la Caspienne est celle de Kras- 
novodsk ; à Kizil-arvat, nous atteindrions le chemin de fer de 
Mikhaïlovsk ; mais nous perdrions ainsi du temps, sans comp- 
ter que la route est mieux connue, comme ayant été parcourue 
par des officiers russes revenus vers Khiva de l'expédition ré- 
cente de SkobelefiT contre les Tekkés. Quant à la route du Mert- 
viy-Koultouk, elle va être explorée par la mission du colonel 
Alexandroff, dans quelques jours d'ici. 

La distance à vol d'oiseau de Zmoukchir à Krasnovodsk est 
de 700 verstes. En supposant, ce qui n'est pas exagéré, que 
nous fassions 60 verstes dans les vingt-quatre heures, nous met- 
trons de onze à douze jours pour la traversée; car la route va, 
pour ainsi dire, en ligne droite. A Tcherechli, nous rencontre- 
rons probablement l'expédition du général Gloukhovskoî, et, au 
besoin, nos chevaux pourront y prendre un ou deux jours de 
repos. 

Voulant le plus possible diminuer la charge de nos bètes, 
nous avions abandonné à Khiva notre petite ioulameïka\ ainsi 
qu'un petit poêle portatif, dont on nous avait beaucoup vanté les 
avantages. Nous pensions que si les Tourkmènes peuvent tra- 
verser le désert en hiver, sans tente ni poêle, nous pourrions 

\. Tente tourkmène. 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 395 

bien le faire aussi, et Tabsence de ces deux ustensiles de confort 
ne s'est point fait regretter dans la suite. Nous achetâmes, par 
contre, quelques mètres carrés de feutre supplémentaire, dont 
nous saurions bien nous accommoder pour une couchette ou une 
couverture. 

Notre ménagerie continuait à bien se porter. Les deux ga- 
zelles, sorties de leur cage et attachées à une longe, folâtraient 
au soleil qui se montrait par intermittences ; notre perdrix 
royale gloussait allègrement dans son panier, et nos deux lé- 
vriers se jouaient avec entrain dans la cour. Mais si les journées 
sont encore ensoleillées, les nuitées sont froides et les gelées 
fortes. Le thermomètre descend déjà jusqu'à 8 degrés au-des- 
sous de zéro. 

Le lendemain, rien n'est prêt. Les chameaux annoncés n'ont 
même pas été loués. Le mirza-djiguite de Mad-Mourrad vient 
protester de son bon vouloir, disant ne pas avoir dormi toute 
la nuit. Le sar-i-sirdar prétend être forcé d'acheter des cha- 
meaux, ne pouvant en louer. Mais toutes ces histoires semblent 
tendre au même but : nous forcer à payer tout le prix à l'avance 
et à joindre 70 roubles aux 100 déjà donnés. Sur la menace 
de l'envoi immédiat de Rakhmed avec une lettre à Khiva, le 
sirdar se met en route en promettant des chameaux d'illiali pour 
la journée. Le mirza, pour désarmer notre colère, aide Rakh- 
med ostensiblement, et son batcha accourt chaque fois qu'il sent 
la marmite. Pourquoi sommes-nous si mal secondés par les 
autorités du Khiva, et l'étions-nous si bien dans le Bokhara, 
après avoir été admirablement reçus dans le Turkestan ? 

Il est vrai que les Khiviens sont d'une race plus abjecte et 
certainement plus barbares que les Bokhariens. Us ont perdu 
leurs anciennes qualités et les Turcomans leur sont supérieurs. 
Pourtant ils sont d'origine mogole, Ouzbegs pour la plupart, et 
les Turco-Mogols sont partout supérieurs aux Iraniens. Mais il 
semble que la culture de la terre ne leur a pas profité au point 
de vue des qualités morales, et que partout, en Asie centrale, 
l'élément turco-mogol nomade est supérieur à l'élément sé- 
dentaire. La remarque s'applique aux Kirghiz, aux Ouzbegs et 



396 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

aux TurcomaDs. L'hospitalité, par exemple, cette vertu que pra- 
tique essentiellement le nomade, pour qui Thôte, c'est-à-dire 
celui qui accepte, devient l'hôte, celui qui donne — les deux 
mots étant les mêmes dans notre langue et les deux dignités les 
mêmes chez le nomade — l'hospitalité décline chez le sédentaire, 
où le soin du lopin de terrain, rival de celui du voisin, où le 
gain individuel, l'esclavage de la terre et les différences de for- 
tune plus sensibles font naître Tégoïsme du foyer, le besoin 
de la compensation directe et immédiate d'un bienfait, le mar- 
chandage de Taliénation de la chose possédée et de l'hospitalité 
à donner. 

Les Yomoudes du Khi va sont en partie sédentaires, la plupart 
nomades; d'autres, du même nom, nomadisent au nord de 
TAtrek, sur les bords de la Caspienne. Les Tchaoudors noma- 
disent à la frontière du Khanat et sur l'Oust-Ourt. On évalue 
l'ensemble des Turcomans de Khiva à environ 600 000 indi- 
vidus. Cette population turcomane supporte mal le joug khi- 
vien, et, plus d'une fois, le khân s'est vu forcé de demander 
secours au chef russe de Petro-Alexandrovsk pour étouffer 
une révolte, dont l'origine est presque toujours le refus de 
payer l'impôt que le khàn ne peut s'empêcher de faire rentrer 
pour solder son indemnité de guerre. 

Les Yomoudes de Zmoukchir sont agriculteurs. Ils cultivent 
du blé, du sorgho, du sésame, un peu de millet, de sétaire, de 
lin, de chanvre et dCemca. Le melon est peu cultivé, ainsi que 
l'orge. Depuis six à sept ans, disent-ils, l'eau, plus abondante, 
leur a permis de cultiver du riz. J'ai vu des pieds de chanvre de 
4"", 10 de haut; ils en emploient la fibre pour faire des cordes. 
Le terrain est salin, argilo-sablonneux (loess) et l'eau le ferti- 
lise admirablement. Us transportent souvent, sur des arbas, de 
la bonne terre sur leurs champs de culture. Ils sèment la 
luzerne tous les dix ans et la coupent jusqu'à cinq fois par 
an . Ils connaissent la rotation des cultures et font deux récoltes 
annuelles différentes sur le même champ. Leurs noms de 
plantes cultivées diffèrent en partie de ceux des Ouzbegs, et 
leur langue, en général, a certaines particularités qui la dis- 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 397 

tingue du turc oriental parlé par les Ouzbegs et les Kîrghiz. 
Outre un zézaiement qui leur est particulier, ils adoucissent 
les p en 6, les t en d, les k en g^ disant dach et dagh (pierre et 
montagne) pour tach eitagh^ rfan (millet) pour tarik^^ etc.). 

Leur type physique diffère moins de celui des Ouzbegs du 
Khiva que n'en diffère le type kirghiz, c'est-à-dire qu'il est 
relativement moins mongoloïde. L'habitude de porter un volu- 
mineux bonnet en peau de mouton, enserrant le crâne dès la 
jeunesse, provoque souvent une déformation bien nette et 
curieuse du crâne, qui semble comme étiré vers l'occiput avec 
un ensellement au-dessus du frontal et aux temporaux produit 
par le bord bridant de leur pesant couvre-chef. 

Comme on pouvait s'y attendre, la soirée arrive sans les cha- 
meaux du sirdar; mais nos chevaux n'étant pas encore remis, 
nous ne regrettons pas trop cette seconde journée d'attente. 

Vers le soir, le ciel se couvre et. la pluie tombe. Un vent vio- 
lent s'élève et se change bientôt en tempête [bourrané). Nous 
préférons presque ce temps-là à la neige. 

Un autre djiguite se présente pour nous servir de guide. 11 de- 
mande également SO roubles et une singulière faveur spéciale. 

« Quand il fait nuit et de la tempête, dit-il, et que je ne 
retrouve pas vite le chemin, le toura, au moins, ne me tue pas? 
Me donne-t-il du thé et du pain en route ? o 

Nous rassurons, en ne pas acceptant ses offres, le précau- 
tionneux djiguite. Enfin, vers midi, apparaissent les chameaux 
tant désirés, auxquels nous confions nos maigres bagages. Ils 
sont au nombre de cinq, mal fichus, arrivant lentement sous la 

i . Beaucoup de leurs appellations et mots diffèrent de ceux des Ouzbegs^ 
par exemple : 

En ouzbeg. Eo yomoade. 

Orme karagatck. gouchm, goudjoum. 

Abricot seo ourouk. irih. 

Oignon pioss. saghane. 

Sorgho djougarra. djouène. 

Millet tarik. dari. 

Luzerne bidà, koultd ou iarountcha. 

Saxaonl saxaouL sazdk. 

Hachisch nacha. tcharss. 

Riz brintch, toueUfelc. 



398 LE ROYAUME DE TAMËRLAN. 

conduite de deux Yomoudes sournois, qui n'ont pas Tair en- 
thousiaste de Texpédition qu'ils vont entreprendre avec nous. 
Quand, tout étant prêt, le sar-i-sirdar s'est fait régler une 
bonne note de nos dépenses, il appelle le caravane-bachi, et, 
s'adressant à nous, prononce sur lui un ammane solennel, 
en nous montrant par là que l'homme auquel nous confions 
nos existences, est un homme de paix, et que lui, sar-i-sirdar, 
se porte garant de son honorabilité et de ses bonnes intentions. 
Ledjiguite de Mad-Mourrad, qui nous a si peu servi, est con- 
gédié avec des reproches amers pour son maître, auquel il fera 
sans doute des compliments, et nous partons enfin de Zmouk- 
chir vers trois heures de l'après-midi, comptant bien atteindre 
le premier puits de Tchagli avant la nuit. Le ciel, couvert dans 
la matinée, s'est rasséréné, et les pans ébréchés de l'ancienne 
forteresse, dont il ne reste que les quatre murs en terre à demi 
écroulés, jaunissent sous le §oleil sans chaleur. 

Au bord de rOust-Oart. 

Au bord de TOust-Ourt. — Le premier campemeQt dans la neige. — Gara- 
yanier récalcitrant. — Ata-Rakhmed et ses chameaux. — Takirt. — Puits 
de Tchagli. — Campement de Daouda-kala. — La marche dans le désert. 
— Les ruines de Ghakh-sinem. — Le Sang-i-baba. — Au puits de Tche- 
rechli. 

Tout de suite le steppe commence, aride, sablonneux, sans 
un brin de saxaoul. Nous allons droit sur l'ouest. La route est 
marquée de l'ornière des arbas, qui s'en vont rapporter du 
combustible de l'intérieur du désert, et que nous rencontrons, 
chargées de bois de saxaoul, de tamarix et de broussailles. 
Quelques ruines de saklis tourkmènes, éparpillées çà et là, 
indiquent que naguère les cultures s'étendaient plus à l'ouest, 
alimentées par l'eau des aryks, dont il ne reste que des traces. 
Nous avons vite rattrapé les chameaux. Ils vont avec une len- 
teur désespérante, dans un désordre incessant, mal chargés, à 
l'aventure. Laissant Rakhmed avec les bétes de somme, nous 
prenons, avec le caravane-bachi, les devants pour chercher le 
puits. Mais la nuit est venue et le guide a perdu le chemin. Il a 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 399 

pris trop au sud, et nous voilà, avec des chevaux malades, dans 
Tobscurité, t&tonnant sans point de repère, au milieu des brous- 
sailles qui font butter les chevaux à chaque instant. Il faut 
enfin se résigner à camper. Nos pauvres bêtes n'auront pas 
d'eau, car le froid, qui ferait geler Teaudans les toursouks^j 
nous défend de transporter de la sorte une certaine provision 
d'eau, comme on le ferait en été. 

Nous avons déjà fait notre deuil d'une gorgée de liquide, 
lorsque, inopinément, Rakhmed découvre au fond d'un sac, 
conservée miraculeusement, une bouteille pleine de moussalach. 
Jamais piquette ne parut aussi divinement bonne. On allume 
un bon feu de tamarix; puis, lèvent emportant la braise comme 
des vers luisants, on s'endort sous un morceau de feutre en fai- 
sant de beaux rêves. 

Au jour, on s'oriente. Nous avons campé à 1 verste des puits 
de Tchagli-ak-koum. Le ciel est couvert au sud et à l'est ; le 
thermomètre, à huit heures du matin, marque 2%4 centigrades 
au-dessous de zéro. Nous trouvons deux puits donnant, l'un 
une bonne eau abondante, l'autre une eau salée. Un troisième 
est comblé, et le creusement d'un quatrième avait été com- 
mencé, puis abandonné par un détachement russe. Des trou- 
peaux et des pâtres vaguent aux alentours, et des arbacèches 
sont venus tailler des broussailles de chauffage destinées à 
l'oasis de Khiva. D'autres en font du charbon sur place. Le 
steppe est déjà dépeuplé de saxaoul; le tamarix prédomine. 
Le puits se trouve dans une vasque dénudée d'un terrain qui ne 
paraît pas excessivement salin. 

Après avoir pris de l'eau, nous allons camper à 4 ou S verstes 
à l'ouest de Tchagli, dans un renfoncement de terrain où nous 
serons relativement à l'abri du vent. Notre caravane-bachi, en 
effet, déclare que le sar-i-sirdar a ramassé à la hâte les cinq 
chameaux qui nous accompagnent, afin de contenter notre désir 
de partir tout de suite ; mais que ces chameaux doivent être 
remplacés par d^autres, qui nous rejoindront au puits de Tchagli 

i. Outres de chèvre. 



400 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

et que doit nous amener un caravanier d'IUiali. Mais comme 
ceux-ci ne sont pas encore arrivés, le bonhomme s'offre d'aller 
les chercher, promettant sur Allah qu'il sera de retour au plus 
tard demain. Nous gardons comme otages ses chameaux et son 
compagnon. Nous apprenons aussi qu'il est intéressé personnel- 
lement à tenir sa parole, car, paraît-il, ayant commis quelque 
meurtre sur TOust-Ourt, il est sous le coup d'une vendetta et 
ne tient point à faire le voyage auquel nous pourrions dès main- 
tenant le forcer. 

Entre temps, le ciel s'est couvert entièrement, le vent a 
tourné au nord-est et nous aurons bientôt une eau meilleure 
que celle du puits, qui est recouverte d'une pellicule grasse, iri- 
sante. La grêle, en effet, puis la neige se mettent à tomber, et 
comme la broussaille est abondante, nous savourons une bonne 
tasse de thé à l'eau de neige, qui nous redonne de la chaleur. 
De nos caisses et des ballots, nous nous construisons un rem- 
part contre le vent ; un morceau de feutre formant toit nous pro- 
tège de la neige. Serrés les uns contre les autres, accroupis 
et à demi enroulés sur nous-mêmes, nous assistons, au milieu 
de la plus navrante désolation du paysage, au jeu follet des flo- 
cons blancs qui tourbillonnent sous la poussée en rafale du 
vent. Les doigts gourds ont à peine la force nécessaire pour 
dresser le crayon sur le calepin de notes ; tous nos effets sont 
gelés. Le bois vert charbonne sans flamme ; la fumée se tord 
sous le vent qui rase le sol avec un bruit de grésil. La situation 
est originale, la sensation poignante. 

Pourtant la journée finit dans le crépuscule grisâtre et hâtif 
d'une atmosphère comme de verre dépoli, et la neige ensevelit 
notre campement en nous formant une chaude couverture. 

Au matin, la bourrane se calme, l'air devient plus transpa- 
rent, la neige va cesser. Les heures s'écoulent lentement dans 
l'attente du caravanier. De temps à autre, nous sortons à tour 
de rôle de dessous le feutre de notre abri, pour inspecter l'ho- 
rizon au nord, du haut d'un petit tertre. Vers midi, lorsque 
Rakhmed eut préparé le palao arrosé d'une chaude tasse de thé, 
des points noirs en mouvement apparaissent au loin, et bientôt 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 401 

se font reconnaître comme les chameaux tant désirés. Chose 
curieuse, le caravanier avait tenu parole, et voilà huit droma- 
daires, bien portants, la bosse droite et pleine, conduits par 
deux Turcomans qui consentent à nous conduire à Ghakh-adam. 
L'un d'eux, le patron, a nom Ata-Rakhmed-Baï ; c'est un ca- 
ravanier d'Illiali, qui a fait la traversée de l'Oust-Ourt un grand 
nombre de fois. Il est petit, solide, nerveux, une figure de fouine, 
de petits yeux clignotants et une barbe rare, au poil laineux, 
qui semble appartenir à son bonnet noir, dont les mèches lon- 
gues lui ruissellent sur le front et les joues. L'autre, son aide, est 
plus jeune, imberbe, des yeux gris, une figure carrée avec de 
gros os, un bonnet en paquet de laine : le parfait sauvage sans 
langage. Ata-Rakhmed mesure et soupèse du regard nos coffres 
et nos effets, et se déclare prêt à nous conduire à Krasnovodsk 
en dix jours, dit-il, pourvu toutefois qu'à ses huit chameaux 
nous en joignions un neuvième, pour faire les charges petites. 
En ajoutant 20 roubles au prix convenu, nous faisons droit à 
son désir. Le caravanier de Zmoukchir est congédié, après que, 
pour recevoir un silaou^ plus gros, il eût dit du mal de son 
maître, le sar-i-sirdar. Ata-Rakhmed distribue incontinent les 
charges, les égalise et les dispose symétriquement par terre. 
Puis, ayant choisi ses chameaux, d'un bruit rauque de la gorge, 
accompagné de quelques tchok! tchok! les fait plier entre les 
deux moitiés de charge, attache les cordes au-dessus du b&t et 
les fait lever avec la charge en palan sur le dos . Tout cela est fait 
avec une rapidité et une dextérité grandes, par un homme qui 
connaît son métier. Ata-Rakhmed sera notre iow/-iacAi"; il est 
maître de notre sort — et du sien ; de sa connaissance du désert 
de rOust-Ourt dépend notre salut et le sien. Ata-Rakhmed nous 
a bien servis, et, plus d'une fois, nous avons admiré ses talents. 
Les Turcomans de Zmoukchir ont rassemblé leurs chameaux ; 
tous portent la main à la barbe en disant : Allah akbar I et 
0min I Puis ils disparaissent vers l'est, tandis que, à la file, 
notre ioul-bachi en tête, nous cheminons sur l'ouest. 

1. Cadeau. — 2. Chef de route, guide. 

BIBL. DB L*BZPLOR. II. 26 



402 LE ROYAUME DE TAMERLAN. ' 

Il est une heure de Taprès-miâi, la neige a cessé de tomber 
après avoir couvert le sol d'une couche de quelques centi- 
mètres d'épaisseur. Nous éprouvons une âpre jouissance à 
nous sentir en mouvement, partis définitivement, cette fois-ci, 
pour les bords de la Caspienne. Et, par un effet de perspective 
mentale, Tesprit ayant perdu les notions de distance qu'il ne 
juge que par les obstacles qu'il rencontre dans sa marche, 
on se croit déjà près de l'Europe, près de la France, dont 
3 SOO kilomètres nous séparent à vol d'oiseau. Âïda, Âta- 
Rakhmed, en avant ! 

Ata-Rakhmed n'attend pas nos incitations pour marcher. 
D'un pas mesuré, toujours le môme, comme celui de ses cha- 
meaux, il chemine en tète, de temps à autre sifflant une mélodie 
étrange ; nous faisons 4 kilomètres à l'heure. 

Le steppe est nu ; c'est le désert sans végétation. Nous 
sommes sur un vaste takir; le terrain argilo-sablonneux a fait 
place à une couche lisse d'argile jaune rouge&tre — on dirait 
le fond d'une mare ancienne. Au bout de ce grand takir, dans 
le bas de cet enfoncement de plaine à peine sensible, se trou- 
vent les ruines de Daouda-kala. De l'ancienne forteresse, sem- 
blable à celle de Zmoukchir, il ne reste que les murs ébréchés, 
flanqués de tours frustes. Tout autour, la plaine est jonchée de 
briques cuites, restes d'anciennes habitations, qui témoignent 
de la prospérité antérieure de la contrée lorsque l'eau, dérivée 
sans doute du Daoudane, apportait encore la richesse aux 
champs de culture. Les sables ont probablement comblé les 
aryks et les vents égalisé la surface, car nous n'en avons trouvé 
aucune trace. 

Nous campons, à quatre heures du soir, à quelques verstes 
de là, sans avoir besoin de chercher le puits ; la neige fondue 
dans la marmite nous procure un meilleur liquide . « Ne buvez 
jamais de l'eau de neige, elle rend le cœur malade, » dit le dic- 
ton yomoude ; mais Ata-Rakhmed boit du thé, et il ne rend la 
tasse qu'après avoir soigneusement humé jusqu'à la dernière 
gouttelette, en voyageur du désert qui connaît, avec les douleurs 
de la maladie appelée soif^ la valeur du médicament spécifique, 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 403 

l'eau, dont la dose, parcimonieusement distribuée comme d'un 
compte-gouttes, peut sauver la vie. 

Au soir, nos chiens, devenus fidèles gardiens, nous signalent 
furieusement rapproche de trois rôdeurs turcomans que notre 
feu de campement a sans doute attirés. Les trois cavaliers, 
armés de fusils à mèche, s'arrêtent quelques instants et deman- 
dent des nouvelles d'un chameau égaré, disent-ils, qu'ils ont 
perdu dans la journée, après l'avoir acheté à des Tekkés, près 
du puits de Kizil-djagala. 

Âta-Rakhmed, après qu'ils sont partis silencieusement comme 
ils étaient venus, opine qu'ils ne l'ont pas encore acheté et qu'ils 
achètent d'ordinaire leurs chameaux « sans argent » . 

Nous sommes partis à minuit. Le ciel est libre et p&Iement 
constellé. Vers trois heures du matin, il se couvre, le vent du 
sud ayant passé au sud-ouest, et bientôt une pluie fine et péné- 
trante nous mouille et fait fondre. la neige du sol. La marche 
devient, par cela, de plus en plus difficile, car la neige et la 
pluie, imprégnant la surface des takirs, les rendent glissants ; 
la couche supérieure, molle et fangeuse, se détache sur quel- 
ques centimètres d'épaisseur seulement, et la couche immédia- 
tement en dessous reste sèche et résistante. La neige empêche 
le coussinet charnu du pied des chameaux de glisser, mais se 
pelotonne en boule dans le creux du sabot des chevaux, qui 
n'avancent que péniblement comme s'ils marchaient sur des 
boules. Nous rencontrons, dans la nuit, des arbas chargées de 
combustible et se dirigeant sur l'oasis ; au loin brillent, de 
temps à autre, des feux qu'entretiennent des bûcherons faisant 
du charbon. Cet endroit s'appelle Koumoî. 

À l'aube du 25 novembre, nous laissons à droite les ruines 
de l'ancienne forteresse d'Aïkhta et nous campons, après une 
étape de huit heures, à quelque distance du puits de Kizil- 
djagala, en vue de la forteresse délabrée du même nom. 

Au nord se devine le plateau de Touss-guir, où des gisements 
de sel sont exploités. 

A huit heures quarante-cinq minutes, le thermomètre marque 
4 degrés centigrades au-dessus de zéro ; le vent faiblit et les 



404 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

nuages sont chassés vers le nord-est. On prend deux heures de 
repos après l'absorption de la tasse de thé matinale, et, à dii 
heures, la caravane se remet en marche, car nous doublerons 
les étapes si nous voulons atteindre Krasnovodsk en dix jours, 
comme nous Ta promis Ata-Rakhmed. 

Dès lors le steppe est parsemé de nombreux takirs, formés du 
fond, nous semble-t-il, de quelques bas-fonds argileux alter- 
nant avec de petites dunes de sable, qu'arrête le système radi- 
culaire très développé des plantes arénicoles. Le paysage est 
d'une désolation terrible ; le gris du ciel menaçant, le vide de 
Tair, le silence de la solitude et l'absence de tout être vivant 
frappent l'imagination et pèsent sur l'esprit du poids mort d*un 
néant impondérable, lourdement. 

Vers le coucher du soleil, pendant que l'astre incandescent 
éclaire d'un feu écarlate par une déchirure du rideau de nuages 
à l'horizon, le steppe et les lambeaux stratifiés dans le ciel, 
nous voyons poindre au loin, se détachant en noir, les silhouettes 
dentelées des ruines de Chakh-sinem. Ces ruines sont étendues 
et témoignent d'une prospérité antérieure. Des pans de murs 
d'habitation, des restes de tourelles, le sol jonché partout de 
débris de briques cuites, des restes d'anciens canaux, tout 
cela disparaissant de jour en jour davantage, donnent raison 
à la légende, informe dans Tesprit des Turcomans, qui n'ont 
gardé que le souvenir des beaux jardins et des cultures étendues. 
Ghakh-sinem, avec sa forteresse, aurait été le séjour de Ghabass- 
Kh&n après qu'il aurait quitté Ghakh-adam. 

Nous campons à quelque distance des ruines, au bord d'un 
takir, dont le fond imperméable d'argile a conservé une flaque 
d'eau de neige fondue. Le désert est toujours plat, garni irré- 
gulièrement de touffes de tamarix, d'armoise desséchée, de 
rares calligonum^ anabasis et de quelques plantes salines. 
A quelque distance à l'est de Ghakh-sinem, des couches de grès 
calcarifère, inclinées au sud-ouest, forment une légère arête 
montante. On repart à minuit. 

Nous allons sur le sud-ouest. Les marches de nuit ne sont 
point encore très fatigantes, parce que nous avons la chance 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 405 

d'échapper à la tempête ; le ciel est peu ou point couvert et le 
vent jusqu'alors supportable. La route est facile, carrossable, 
tracée par les ornières bien visibles des arbas. Ge matin, nous 
avons vu le soleil se lever superbement au-dessus de la ligne 
à peine ondulée de Thorizon. Peu à peu,un ventde l'ouest-sud- 
ouest, grossissant, balaye le ciel et permet aux rayons du soleil, 
plus intensfes par la réverbération, de nous réchauffer. Au jour, 
nous atteignons les environs de Giaour-kala; puis, après deux 
heures de repos, nous trouvons, à quelques verstes plus loin, 
le puits du même nom. Une demi-douzaine de soldats russes y 
gardent un dépôt de vivres de l'expédition Gloukhovskoï. Le 
steppe est découvert et composé de petits takirs alternant avec 
des sables. Vers l'ouest se profile en falaise une montagne peu 
élevée. Un monticule isolé se détache, plus rapproché, couronné, 
dit-on, d'unméghil en ruines, près duquel on a trouvé — chose 
assez bizarre — une meule ronde de moulin indigène. La falaise, 
excellent point de repère topographique, porte le nom de Sang- 
i'baba; elle se trouve à la bifurcation de la route qui mène 
vers l'ouest au puits de Tcherechli et au sud-ouest vers les puits 
de Bala-ichem et d'Igdi, tous appartenant à la dépression de 
rOuzboï (ancien lit de l'Oxus) . 

Nous' demandons à un djiguite turcoman, que nous croisons 
en. route, s'il y a de la neige au pied du Sang-i-baba ; sur sa 
réponse affirmative, nous jugeons inutile de remplir nos outres 
de l'eau mauvaise du puits. 

Dès lors le steppe acquiert un peu plus de caractère ; il devient 
plus ondulé, houleux, et le saxaoul, quoique de petite taille, 
se montre plus fréquemment. Trois Yomoudes d'IUiali, allant 
aux Russes de Tcherechli recevoir l'argent de leurs chameaux, 
loués à raison de 15 roubles par mois, nous rejoignent et nous 
accompagnent. 

Cependant le vent a encore tourné; il passe à l'ouest; puis 
ressaute au nord-ouest en augmentant de force vers le coucher 
du soleil. Nous sommes maintenant au pied du Sang-i-baba; 
mais il n'y a pas de puitS; et nulle part la neige n'a résisté au 
soleil de la journée ; pas une flaque d'eau où nos bètes et nous- 



406 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

mêmes puissions nous abreuver. Nous campons sans eau, 
oubliant la soif dans un sommeil de quelques heures. Nous 
reprenons la marche à onze heures et demie du soir, afin d'at- 
teindre, le lendemain matin, quelque mare d^eau ou un puits 
avant que le manque d'eau ne soit devenu une cause d'affai- 
blissement. 

Tandis que les dromadaires vont toujours de Tallure rythmée 
et égale de leur pas de i mètre, nos chevaux, mal nourris et 
peu reposés, se font tirer par la bride. Le vent persistant du 
nord-ouest finit par nous pénétrer en nous glaçant dans nos 
pelisses. Ata-Rakhmed, malgré sa connaissance étonnante du 
désert, a perdu le chemin dans la nuit noire, et nous marchons 
quelque peu à Taventure dans la bonne direction. 

Le soleil enfin est venu vers huit heures du matin réchauffer 
les membres engourdis et les esprits animaux. A dix heures et 
demie, après une étape de onze heures, Ata-Rakhmed s'arrête, 
se retourne, débride le premier chameau, et dit : Tchok I tchok ! 
pour lui faire plier les jarrets et le décharger. Il a découvert, 
de son œil de fauve, une mare d'eau dans une petite dépression 
au loin ; il y a du bois à foison ; le campement sera bon. Nous 
sommes près de Djitti-khaouss (les six réservoirs) ; demain, 
nous atteindrons Tcherechli. 

Le désert est redevenu steppe, couvert de broussailles, où 
se faufilent de nombreuses compagnies de perdrix & poitrine 
blanche. Autour des petites flaques d'eau, de fréquentes em- 
preintes fourchues accusent la présence de Tantilope saïga 
{Antilopa subgutturosa) ; des alouettes huppées courent allègre- 
ment sur le chemin, et des carapaces de tortues blanchissent 
sur le sol, troué de halots nombreux des rats de steppe, des 
gerboises et des sousliks. Par endroits, notamment près de 
Sang-i-baba, le terrain argilo-sablonneux est jonché d'abon- 
dants coquillages des genres Gryphœa et Hélix (?), comme si 
l'eau saumâtre venait de s'en retirer depuis peu. Ce terrain for- 
mait naguère le fond d'un lac qui n'était autre que le Sari- 
kamouich actuel, alors que son étendue égalait presque celle de 
la mer d'Aral, dont, d'ailleurs, il faisait antérieurement partie. 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 407 

An puits de Toherechli. 

Rencontre de Texpédition GloukhoYskoi. — La question du détournement 
de rOxus et TOuzboî. — Réception cordiale. — Scènes et paysages du 
désert. 

Le lendemain de bonne heure, nous vîmes, non sans une 
certaine émotion joyeuse, des tentes en feutre groupées dans 
une dépression longue : c'était le campement des membres de 
Texpédition scientifique du général Gloukhovskoï pour Tétude 
de Tancien lit de TÂmou. Nous avions atteint l'Ouzboï et tra- 
versé le premier tiers de TOust-Ourt. 

Des soldats, nous voyant arriver avec des chameaux chargés 
et dans le costume indigène, vinrent d'abord s'enquérir de la 
nature de nos marchandises et savoir ce que nous leur vendions ; 
mais quand ils apprirent que nous n'étions point des marchands 
turcomans, mais des Frantzousi, ils nous conduisirent à la tente 
des officiers, où nous fûmes reçus avec cette cordialité de bon 
aloi à laquelle les Russes nous avaient déjà habitués, et qui, 
autant que jamais, nous parut exquise. Qu'ils reçoivent ici nos 
bien sincères remerciements. Nous allâmes incontinent à la 
tente du général pour lui présenter nos respects et les lettres d'in- 
troduction qu'on nous avait remises. Le général Gloukhovskoï, 
un des meilleurs et des plus savants connaisseurs du pays, diri- 
geait alors l'importante expédition scientifique qui devait, une 
bonne fois, résoudre la question si, oui ou non, le détournement 
de l'Oxus vers la Caspienne était possible, et, si oui, de quelle 
façon on pourrait le mieux réaliser ce détournement. Il s'était, 
pour cela, entouré d'un certain nombre d'ingénieurs *, parmi les- 
quels l'ingénieur en chef, M. Golmstrem, que nous avions déjà eu 
le plaisir de rencontrer à Tachkent. Il y avait, en outre, comme 

i. L'expédition comprenait S. Exe. le général d'état-major Gloukhovskoï, 
chef de l'expédition ; S. Exe. M. Golmstrem, ingénieur en chef ; MM. Bolé, 
SvintzoiT, Maximovitch, Balinsky, Ezersky, Hellmann, PolivanofT, Gozdi- 
kovsky, Prianny, ingénieurs ; MM. IvanoIT, KochakofT, Kezarisky, Kas- 
santchich, Mellau, Porisky, topographes ; le prince Gédroïtz, géologue ; 
M. Podolsky, statisticien ; le capitaine Tokareff, commandant des 
troupes. 



408 LE ROYAUME DE TAMERLAN. . 

membres de l'expédition, des technologues, des topographes, 
un géologue en titre, un statisticien, et le commandant militaire 
du convoi. L'expédition, commencée en 1880, travaillait depuis 
le mois de février 1881 ; le nivellement comprend aujourd'hui 
déjà 13o0 verstes ; il ne reste plus que 400 verstes vers le puits 
d'Igdi, où une fraction de la mission est établie, pour joindre 
ensuite, à Tcherechli, les résultats de ses observations à ceux 
de la section du Sari-kamouich. 

La question du détournement de l'Oxus vers la Caspienne 
par r£)uzboï, son ancien lit présumé, est beaucoup plus com- 
pliquée qu'on ne l'avait cru sur la foi des premiers renseigne- 
ments, incomplets. L'étude topographique détaillée de la con- 
trée a démontré que le lac Sari-kamouich avait autrefois une 
largeur d'environ 80 verstes sur une longueur de 150 verstes. 
Les bords de cette nappe d'eau considérable atteignaient, au 
sud, le Sang-i-baba et se continuaient probablement au nord- 
est avec ceux du lac d'Aral par le golfe d'Àïbouguir. Le fond de 
ce Sari-kamouich antérieur est reconnaissable au grand nombre 
de coquillages abandonnés par les eaux, aux différences de 
niveau et à la constitution géologique du terrain. Ce terrain était 
fort irrégulier, présentant un grand nombre de bas-fonds, des 
criques, des bras et des ramifications, qui en rendent l'étude 
longue et difficile. L'Ouzboï, du Sari-kamouich actuel à 30 verstes 
environ au sud de Tcherechli, est multiple, avec de nombreuses 
ramifications, tandis que plus loin, et surtout au delà du puits 
d'Igdi, vers Krasnovodsk, il se montre réellement encore un lit 
de rivière nettement accusé par des berges. 

Si l'on considère que le niveau du Sari-kamouich actuel est 
à 50 sagènes (106",50) au-dessous de celui delà mer d'Aral, 
on comprendra quelle masse énorme d'eau il serait nécessaire 
d'amener pour remplir l'ancien bassin avant qu'il n'arrive à 
défluer, par l'Ouzboï, d'Igdi vers la Caspienne. Il faudrait, pour 
cela, quelque chose comme quarante années de déversement 
intégral de l'Amou, ce qui, évidemment, est en dehors de toute 
intention de mise en pratique. Il faudra plutôt, si tant est que le 
projet de détournement du fleuve vers la Caspienne n'est pas 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 409 

abandonné, creuser un canal contournant par un circuit ou 
une corde d'arc la courbe du bassin de Tancien Sari-kamouich, 
ce qui entraînerait à des dépenses tellement formidables, 
qu'elles ne seraient plus en rapport avec les avantages qu'on 
pourrait espérer de la réussite d'une œuvre aussi considérable. 
Le général est persuadé désormais que TAmou pourrait éven- 
tuellement regagner la Caspienne, que la possibilité du fait est 
démontrée ; en mettant de côté la réalisation du projet de 
détournement, la solution de ce problème longtemps débattu 
et Tétude approfondie de cette contrée si intéressante consti- 
tueront les importants résultats de la mission. 

Pourtant TOxus se rendait autrefois à la Caspienne. Quelles 
sont les causes qui Tout fait dévier vers TÂral, ou tout au moins 
intercepté le bras de TOuzboï? Ces causes sont probablement 
différentes, et dans Topinion du général Gloukhovskoï , fort 
difficiles à préciser et à subordonner. Lorsque l'ancien lac du 
Sari-kamouich ne fut plus alimenté par le fleuve, l'évaporation, 
si intense dans ces contrées, en diminua sans doute rapide- 
ment la surface, et si le lac actuel ne recevait pas d'eau, il serait 
évaporé en dix ans. Les sables ont probablementjoué un grand 
rôle, ainsi que les déviations incessantes du fleuve, par suite 
de l'action érosive de ses eaux sur des berges molles. Pas n'est 
besoin, nous semble-t-il, de recourir à l'hypothèse d'un soulè- 
vement géologique de l'Oust-Ourt ni à celle de l'établissement 
de digues artificielles, qui auraient, tout au plus, pu profiter 
d'un état de choses déjà établi. Les Khiviens, en effet, ont gardé 
dans le souvenir une légende très vague, d'après laquelle cer- 
tains de leurs kbftns, voulant attirer dans l'oasis les Turcomans 
du steppe, afin de bénéficier d'un accroissement de revenu sur 
l'impôt, leur aurait peu à peu retiré l'eau des aryks, ce qui au- 
rait progressivement fait dériver le fleuve. 
. Nous pensons que la cause première est plus lointaine et 
doit être cherchée autant sur le Pamir, c'est-à-dire aux sources 
du fleuve, qu'à son embouchure dans la mer d'Aral. 

Le débit du fleuve, par celui moindre de ses affluents et de 
ses branches d'origine, a diminué dans les temps historiques. 



410 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Nous l'avons constaté dans la vallée du Sourkhftne. Des affluents, 
autrefois abouchés, sont devenus intentionnels; les berges même 
de TAmoUy en terrasses de retrait, marquent cette diminution. 
Il reste à savoir à quelle époque historique ou protohistoriqne 
ou même préhistorique ces changements climatériques, inau- 
gurant la baisse considérable des eaux du fleuve, ont eu lieu. 
Et puisque Tancien Sari-kamouich touchait à la mer d'Aral, on 
peut considérer TOuzboî comme un déversoir de cette mer inté- 
rieure vers la Caspienne, déversoir qui s*est asséché, ainsi que 
Tancien Sari-kamouich, lorsque les eaux furent moins abon- 
dantes. Ce dessèchement continue, rapport ne balançant plus 
Tévaporation, et les bords de TAlbouguir se resserrent de jour 
en jour davantage, après que cet ancien golfe de TAral s'est déjà 
transformé en marécage. 

L*Ouzbo!, de Tcherechli à Igdi, n'est pas le seul ancien lit de 
rOxus, d'après ce que rapportent les derniers explorateurs du 
désert de Kara-koum. On croit avoir découvert un ancien lit 
du côté de Tchardjoui, et cet Ouzboï nouveau, après s'ôtre bi- 
furqué au sud du Sang-i-baba, serait venu déboucher, d'un côté 
près de Tcherechli, de l'autre plus au sud, aux environs de 
Bala-ichem. M. Zistienko, officier de Cosaques, vient de partir 
pour faire la reconnaissance de cette contrée (1881). 

Il ne faudrait cependant pas croire que, malgré l'abandon 
probable du projet de détournement de l'Oxus, l'Oust-Ourt soit 
une contrée absolument sans profit. Les voies d'accès à TAsie 
centrale sont rares encore, et longues celles que le commerce 
utilise aujourd'hui. En attendant que le chemin de fer vienne 
activer les échanges commerciaux, on a pensé à transformer en 
route de caravanes régulières la ligne de puits qui sépare Khiva 
de Krasnovodsk et de la presqu'île de Manguichlak. Après la 
guerre de Khiva, le général Gloukhovskoï a organisé la pre- 
mière caravane sur Krasnovodsk, sous la conduite du caravane- 
bachi Khal-Mohammed. Le bachi reçut 2 000 roubles. Il risquait 
sa tète et sa fortune, mais les Tekkés le laissèrent arriver sain 
et sauf à destination. Depuis, son exemple a été suivi; d'autres 
caravanes se mirent en route, dont deux seulement furent pîl- 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 411 

lées par les Turcomans, Tune en 187S, l'autre en 1876. Au- 
jourd'hui le général considère ses efforts comme couronnés de 
succès ; car, tout récemment, la compagnie « Kavkaz et Mercure », 
qui fait le service maritime de la Caspienne, lui a fait savoir 
qu'elle se charge du transport des marchandises de Krasno- 
vodsk à Nijni à raison de 40 kopecks par poud. De Khiva à 
Krasnovodsk, le transport revient à 1 rouble, de Bokhara à 

2 roubles, et de Tackhent à 3 roubles par poud. 

Le courant commercial ainsi établi s'alimentera sans doute 
principalement du Khiva,- oasis très productive, où la décia- 
tine de terre vaut jusqu'à 300 roubles. Le Khiva produit sur- 
tout beaucoup de coton, qui peut rivaliser de qualité avec celui 
de Tchardjoui. Or, la Russie d'Europe, qui reçoit de l'étranger 

3 millions de pouds de coton par an, n'en reçoit de l'Asie 
centrale que 1 million, lorsque, seul, le Khiva pourrait lui en 
donner 800 000 pouds, si l'accès au pays était plus facile et la 
route plus courte. 

Nous restâmes une journée entière en compagnie des officiers 
russes, bien au chaud sous la tente, oubliant presque, dans le 
reflet de la civilisation et de ses accessoires, au milieu des 
joyeuses conversations, entourés de sympathiques prévenances, 
l'affreux désert que nous venions de traverser et dans lequel 
nous allions rentrer au sortir de cette tente hospitalière. Nos 
chevaux peuvent, pendant une journée, manger à leur faim. Le 
capitaine Tokareff, chef du convoi, nous fit un cadeau d'une va- 
leur que connaissent ceux qui ont étanché leur soif avec de l'eau 
puante d'un puits du désert : il nous donna quelques litres de 
cette eau excellente de l'Amou qu'on estime supérieure au meil- 
leur vin. 

Nos Turcomans étaient allés saluer des connaissances à eux 
parmi les Yomoudes de l'expédition. Il y avait aussi des Tekkés 
de l'Akhal, servant les Russes comme djiguites, très contents, 
très fidèles et disciplinés. Parmi eux, nous voyons le fameux 
Klitch, naguère le plus terrible écumeur du désert aux environs 
de Chakh-sinem. Le bonhomme a sur la conscience un grand 
nombre de meurtres et de pillages de caravanes ; mais ces 



412 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

« exploits », qu'ailleurs on qualifierait de crimes, ne semblent 
guère lui peser, car il rit volontiers en rapetissant ses yeux ma- 
lins et traite de camarades les Yomoudes, ses anciens ennemis. 
Avec sa connaissance parfaite du désert, il est le meilleur guide 
et le moins à craindre. 

Pourtant les Tekkés n'ont point complètement abandonné 
leurs alamanes et le bruit court qu'ils viennent de piller une 
caravane sur la route de TAkhal à Meched dans le Koraçane. 
A présent, leurs incursions ne s'étendent plus autant vers le 
nord, et, grâce au voisinage des Russes, les frontières du Khiva 
sont à Tabri des grandes alamanes. 

Les incursions des Turcomans sont une des causes du dépeu- 
plement et de l'abandon de la contrée entre Zmoukchir et 
Tcherechli, dont les ruines de Daouda-kala, d'Aïkhta, de Chakh- 
sinem, de Sang-i-baba, etc., attestent l'ancienne prospérité. 
11 y, a dix ans, il y avait plusieurs milliers de tentes d'Ata-Turco- 
mans aux environs de Tcherechli ; lorsque les Tekkés commen- 
cèrent leurs brigandages, tous se sont retirés vers l'est. Il en 
est de même des Yomoudes, auxquels, jusque dans les derniers 
temps, les Tekkés faisaient la guerre de brigandage. 

Au miUeu de rOast-Ourt. 

Campement de Kli. — Au puits de Dakhli. — Mirages et haUu ci nations. — 
Poêle mobile et chiens malheureux. — Gomment on se nourrit. — Le 
timour-kazyk ou étoile polaire. — Sens local des Turcomans. — Les puits 
du désert. — Flore, faune, géologie. — Où est la mer ? — Arrivée à Kras- 
noTodsk. — Attente forcée. — Traversée de la Caspienne, du Caucase et 
de la Russie d'Europe. — Une fleur sur la tombe de Joseph Decaisne. 

Le 30 novembre, à trois heures du matin, Ata-Rakhmed, sif- 
flant son petit air turcoman, reprit la marche en tête de la file 
de ses chameaux. Il nous reste 16 manzils^ à faire jusqu'à 
Krasnovodsk ; dans huit jours, « si Dieu le donne », Rakhmed, 
notre fidèle Ouzbeg, pourra contenter l'immense envie qu'il a 

i . Les Turcomans ne comptent ni par sang ou tack^ ni par journées, 
mais bien par étapes ou campements (manzils) réglés sur la marche des 
chameaux et ne correspondant pas toujours aux distances entre les puits. 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 413 

de voir le Chour-Daria, le fleuve salé, c'est-à-dire la mer, et 
nous pourrons de nouveau faire parvenir de nos nouvelles en 
Europe. 

La nuit est belle, le firmament étoile et de nombreuses étoiles 
filantes rayent d'une éraflure d'or la coupole céleste. Nous sui- 
vons d'abord vers le nord la dépression sablonneuse de l'Ouzboï ; 
puis, après avoir escaladé la berge, la route traverse quelques 
monticules de sable pour atteindre bientôt, toujours versl'ouest- 
nord-ouest, la plaine. 

Vers neuf heures du matin, après avoir fait environ 25 verstes, 
nous campons à l'endroit appelé Youlassati-beg, au pied de mon- 
ticules de sable jaune quartzitique. Pendant deux heures, nous 
avons marché entre ces petites barkhanes, fixées par des herbes 
et des arbustes parmi lesquels on voit de magnifiques pieds de 
saxaoul. Le terrain est gelé et le givre couvre abondamment 
les plantes qu'il enferme dans une gaine cristalline blanche. 
La température, à neuf heures du matin, n'est que de O^^S cen- 
tigrade au-dessous de zéro à l'ombre, tandis qu'au soleil le 
thermomètre monte h + 21 degrés centigrades. C'est là un 
des caractères saillants de ce climat continental, qui accuse de 
fortes amplitudes de l'ombre au soleil, du jour à la nuit et de 
l'été à l'hiver. La différence à l'ombre est tellement sensible 
qu'on gèle d'un côté pendant qu'on «rôtit » de Tautre; qu'on 
a un bras dans la pelisse et l'autre dehors, et que, de temps 
à autre, on se retourne pour chauffer le côté à l'ombre en le 
mettant au soleil. 

Nous reprenons la marche à dix heures et demie. Le steppe 
est excessivement pauvre et triste. Au loin se profilent quelques 
courbes de monticules, qui continuent les hauteurs du Raplan- 
kir. Le terrain est composé de calcaire argileux ou gréseux 
en couches alternant avec des marnes . Le calcaire contient des 
empreintes nombreuses de fossiles bivalves formant parfois des 
bancs épais. La marne calcaire se détache souvent en grandes 
plaques que les rares passants dévots dressent debout ou érigent 
en petit <x mazar ». Çà et là blanchissent sur le sol les osse- 
ments d'un cheval ou d'un chameau morts à la peine. Depuis 



4H LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

Youlassan, le saxaoul est devenu petit, rare ; puis il cesse en- 
tièrement, pour reparaître à notre campement du soir. 

Au coucher du soleil, assombri par un ciel couvert, nous 
atteignons une sorte de vasque entourée de monticules peu 
élevés, dans laquelle on reconnaît le fond d'un ancien lac, au- 
jourd'hui complètement à sec. Cet endroit, du reste, s'appelle 
Touini'koul oxjl kli^ nom qui veut dire « lac desséché ». Des 
amas de neige, conservés dans les replis du terrain depuis la 
dernière tombée, il y a quatre jours, ainsi que de vieux troncs 
de saxaoul en abondance nous donnent de l'eau fraîche et du 
combustible à foison. Un lièvre du steppe, petit et gris, est 
découvert dans son gîte par l'œil exercé d'Ata-Rakhmed, et lors- 
que, au deuxième coup de fusil, le kargousch^, inquiété par le 
bruit des détonations insolites, débusque, nos chiens, attentifs, 
malgré leur fatigue, se précipitent, dépassent le lièvre, le ratent 
aux crochets, le bousculent entre leurs pattes, mais finissent par 
l'étrangler rageusement et nous prolongent d'un jour notre 
petite provision de viande. Heureux chasseurs ! 

Nous repartons à une heure et demie du matin. La rosée 
abondante s'est transformée en gelée blanche. La lune, au der- 
nier quart, se couvre de vapeurs, et bientôt nous marchons dans 
un brouillard intense et froid qu'un vent faible du sud-ouest 
parvient à peine à chasser vers le coucher du soleil. Le sol est 
toujours formé de calcaire et de marnes fossilifères ; le steppe, 
pauvre en saxaoul, mais couvert d'armoises et de petites plantes 
halophytes. 

Des ravinements peu étendus du terrain, par l'eau printanière 
surtout, dégagent de petits monticules. 

Vers quatre heures du soir, nous arrivons à un de ces ravins 
un peu plus profond, oîi le fond d'une poche naturelle nous 
permet de recueillir un seau environ d'eau pure de neige 
fondue. Cet endroit porte le nom significatif et pittoresque de 
Dach'bougas^ c'est-à-dire « gorge de pierre », comparable à la 
poche de réserve d'un chameau. U reste un peu d'eau argi- 

1. Animai aux oreilles d'âue. 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 415 

leuse pour nos bètes, et on les voit, chevaux, chameaux et 
chiens, tendre la tète vers la petite flaque de liquide rougeàtre 
qui leur fournira à chacun quelques lampées insuffisantes au 
degré de leur soif. 

Il ne nous a pas paru que le chameau (dromadaire) fît preuve, 
dans nos voyages, de cette sobriété tant vantée et proverbiale ; 
toujours le plus avide à se désaltérer, il montrait plus de pas- 
sion impatiente que nos chevaux. 

Nous campons h deux verstes plus loin sur un petit plateau, où 
des arbustes nous donnent du combustible. La température ne 
tarde pas à baisser rapidement et nous nous réveillons sous 
une épaisse couche de givre. 

Dès lors nous sommes en plein désert. Pas âme qui vive, 
aucun être animé, pas un oiseau, pas un insecte ne se présen- 
tent à notre vue durant une longue semaine ; c'est la sensation de 
l'abandon complet, du vide, de Tinertie du mouvement, et n'était 
le vent qui fait osciller les herbes et les nuages qui cheminent 
pesamment dans le ciel, on se croirait subir l'arrêt du mouve- 
ment vital. 

Pourtant le désert n'est jamais complet dans le sens absolu 
du mot, et je ne crois pas qu'il existe sur le globe une grande 
surface du sol où il ne croisse absolument aucune plante, si 
petite herbe qu'elle soit, si salin que soit le terrain et si torride 
le sable. Il en est ainsi de l'Oust-Ourt, du Kizil-koum, du Kara- 
koum et du steppe de la Faim. Partout les plantes halophytes, 
les armoises, les liliacées et les bulbeuses au printemps, les 
arbustes xérophiles, de grandes ombellifères même et les 
tamarix revêtent le sol d'une végétation plus ou moins serrée 
d'espèces particulières qui se sont adaptées de diverses façons 
au milieu particulier qu'elles afTectionnent depuis. 

La plante trouve de l'eau dans les déserts que l'homme con- 
sidère comme les plus torrides; il n'est pas de désert plus 
désert et plus peuplé à la fois que la plaine liquide de l'Océan. 

Ce paysage de l'Oust-Ourt, en hiver, est d'une indicible tris- 
tesse sous le jour pâlot d'un soleil sans feu, sinon sans chaleur, 
ou bien dans la brume froide d'une atmosphère chargée de cris- 



416 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

taux ou sous le linceulblanc d^une couche de neige fuyant sous 
le vent. Mais quelque triste qu'il soit, c'est le jour ; il nous fait 
oublier les fatigues et les accablements de la marche de nuit et 
chasser les hallucinations qui commencent à hanter notre esprit 
lorsque, silencieusement, à la file indienne, chacun tirant son 
cheval par la bride, on emboîte loui*dement le pas derrière les 
chameaux que précède Ata-Rakhmed, le ioul-bachi. La nuit 
est épaisse, le ciel couvert ; des tombées de neige succèdent à 
des éclaircies remplies du souffle glacial d'un vent incons- 
tant. Personne ne parle, c'est la caravane aphone. Les cha- 
meaux acquièrent des dimensions grotesques, les hommes s'éti- 
rent et deviennent des géants, longs et minces; les chevaux, tète 
baissée, dorment en marchant et semblent rouler ; ils roulent 
effectivement sur les boules de neige agglomérées dans le creux 
du fer de leur sabot et réveillent l'automate humain qui les tient 
par la bride lorsque, en buttant, leur tète vient cogner dans son 
dos. Et pendant que le corps, mû par l'inconscient entraîne- 
ment de l'exemple, quand il emboîte le pas derrière un autre 
corps en marche, traverse cette désolation en ne souffrant que 
du froid, de la fatigue, peut-être de la faim parfois, l'esprit va- 
gabonde et le console ou l'irrite par l'évocation de visions trou- 
blantes : un bon feu, une couchette molle, une table bien gar- 
nie, le repos et le festin, mirages du cerveau et de Testomac, 
rêves des muscles et des nerfs qui dorment et ne peuvent 
dormir. 

Ainsi, nous marchons la nuit, toutes les nuits, faisant des 
étapes de huit t neuf heures, en partant vers minuit ou une 
heure du matin pour nous arrêter pendant quelques heures dans 
la matinée, puis reprendre la marche du jour. 

Malheur à celui qui, écarté de la file des chameaux, les per- 
drait de vue, ou, s'attardant en chemin, n'en verrait plus les 
traces sur le sol. Ata-Rakhmed continuerait la route sans savoir ; 
le vent, la neige, le sable auraient bientôt fait d'effacer l'em- 
preinte des pas de la caravane, et l'imprudent serait perdu dans 
le vide du désert. 

Une nuit, à l'aube, lorsque, tout transis et abrutis, nous attei- 




-•w^ 



w 



h 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 417 

gntmes le puits de Dakhli, que la file rompue permit aux pre- 
miers de voir les suivants, on constata avec terreur Tabsence de 
Rakhmed, notre Ouzbeg. Rakhmed, perdant la route, était 
perdu lui-même. 

On espérait qu'après s'être aperçu de la disparition de la ca- 
ravane, il se serait arrêté sur place pour être retrouvé, ne trou- 
vant pas lui-même. Nos appels réitérés restant sans écho, on 
allait, au jour naissant, rebrousser chemin, lorsque sa grande 
figure émaciée, traînant son cheval, apparut, indécise, sur le 
chemin où heureusement son œil exercé avait pu reconnaître 
nos traces. Rakhmed, cédant au sommeil et se fiant à son habi- 
leté, s'était étendu sur le sentier, la bride de son cheval, en- 
dormi comme lui, dans le bras. Un assoupissement trop pro- 
longé avait failli lui devenir fatal. 

Cependant, nous faisons plus d'une fois la même chose, le 
jour, en avant de la caravane et après qu'Ata-Rakhmed nous 
eût indiqué la direction qu'il prenait ou quand le sentier fut 
assez indiqué pour pouvoir le suivre sans crainte de se trom- 
per. Alors, prenant les devants, nous nous étalâmes dans le 
chemin pour dormir une demi-heure, le temps qu'il fallait aux 
chameaux pour nous rattraper et nous réveiller par leur pas- 
sage. 

Nos pauvres chiens firent comme nous. Ils commencèrent à 
souffrir pitoyablement des pattes, enflées et crevassées par le 
froid, saignant de la fatigue d'une route qu'ils faisaient en cou- 
rant à côté de la caravane. On leur avait fait, de feutre, des 
sortes de souliers volumineux ; on leur frottait de graisse les 
pelottes endolories ; mais, au bout d'une heure, leurs gants de 
feutre, usés, devenaient inutiles en gênant leur course. Nous les 
vîmes, tout le long des marches, prendre, avec un instinct re- 
marquable de la direction suivie, une avance de quelques kilo- 
mètres, se coucher en hurlant au milieu d'un gros buisson par- 
fois épineux et se reposer j.usqu'à ce que la caravane les eût 
rejoints. Alors, levant la tête à l'appel, ils se faisaient dépasser, 
et, voyant les chameaux à une avance suffisante, sortaient en 
hurlant piteusement, prenaient leur course droite, souvent chan- 



4*8 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

celante, dépassaient la caravane pour recommencer le même 
manège, accompagné des mêmes plaintes. Le soir, au campe- 
ment, ils n*attendaient pas qu'on les appelât pour venir se blot- 
tir, entre deux couches de feutre, dans nos jambes, à nos côtés ; 
c'était notre poêle*. 

Nos campements furent des plus primitifs, les haltes que nous 
fîmes ne se prolongeant jamais au delà de quelques heures. Le 
matin, après avoir bu quelques tasses de thé, rongé un os de 
mouton, on s'étalait pour trois ou quatre heures sur un mor- 
ceau de feutre, autour du feu. À onze heures ou midi, on repar- 
tait pour ne s'arrêter qu'au soleil couchant, après qu'Ata-Rakh- 
med eût trouvé une place où nous puissions faire du feu, et ses 
chameaux trouver quelques épineux en rôdant aux environs. 

Invariablement, Àta-Rakhmed commença par fixer son bâton 
en terre, enleva son bonnet turcoman et le posa sur le bâton. 
Puis, se coiffant d'un bonnet plus petit, « robe de chambre » de 
sa tête anguleuse, il se mit à la besogne, vivement, silencieu- 
sement. Les chameaux, débridés, s'agenouillèrent en gromme- 
lant; leurs charges se posèrent, de*ci de-là, par terre, sans 
secousse, et le dromadaire se releva pour aller cueillir aux en- 
virons une partie de sa pitance sèche. Entre temps, Rakhmed 
creusait le trou pour faire le feu et poser la marmite, étendait 
le kachma, sortait la «c batterie de cuisine » du kourdjine où 
elle reposait à côté du tchilim. Cette batterie de cuisine se com- 
posait simplement d'une marmite en fonte, d'un trépied et 
d'une grande cuiller en bois. Pendant que Rakhmed préparait 
le thé, une pincée de feuilles dans l'eau de neige bouillante 
d'un koumgane ^ ; que le deuxième Turcoman s'occupait des 
chevaux qu'il couvrait d'un morceau de feutre, après avoir des- 
sanglé la selle et enlevé la barre, Ata-Rakhmed rapportait déjà 
du combustible. D un coup de pied oblique, il cassait les fortes 

i. Ces chiens sont arrivés en bonne santé à Paris, où ils ont donné 
d'excellents produits. Avec le milieu, ils ont changé de caractère et perdu 
une partie des défauts de leur race de lévrier. Le mâle est devenu vigi- 
lant et très attaché. La femelle, toute blanche et d'une finesse remar- 
quable, m'a été volée. ' 

2. Théière en cuivre étamé. 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 419 
branches de saxaoul et, chose curieuse, ce bois si dense que 
la hache et le couteau ne l'entament que difficilement, se brise 
comme du verre sous le choc sec. 

Bienldt le palao grésille dans la marmite, les chevaux, épar- 
pillés à la recherche de quelques brins d'herbe, mangeant jus- 
qu'au bois jeune des branches de tamarix, viennent demander 
la musette. Les dromadaires sont ramenés en rond et agenouil- 



Fig. GS. — Ua caoïpemenL uins U oeige. 

lés pour la nuit. A chacun le Turcoman administre un morceau 
de tourteau verd&tre d'huile de sésame qu'ils acceptent avec 
plus ou moins de plaisir, selon l'habitude qu'ils en ont. L'un 
d'eux, récalcitrant, refuse la nourriture, bavant et crachant une 
salive verdâtre ; mais le chamelier le fait bâiller et, au moment 
propice, lui lance le morceau de tourteau dans le gosier, lui 
serre les mâchoires jusqu'à ce que, avec un bruit de gargouille- 
ment, de r&le et de rugissement étouffé, la boulette ait trouvé 
son chemin. Le repas fini autour du feu, la marmite léchée 



420 LK ROYAUME DE TAMERLAN. 

proprement et la dernière goutte de thé bue, le tchilim ayant 
fonctionné joyeusement, on se couche jusqu'à minuit. On se 
couche sur un grand morceau de feutre étalé sur le sol, préala- 
blement débarrassé de la neige ; on se couvre en « sandwich » 
de la moitié du morceau replié entièrement par-dessus la tête, 
et Ton respire par Tentre-bâillement latéral des bords. Vêtu du 
touloup, avec les chiens au milieu, on a chaud ; la neige peut 
tomber, elle ne traversera point le feutre ; le vent passera sans 
nous atteindre ; on dort d'un sommeil de plomb. Plus d'une 
fois, nous nous sommes réveillés sous une couche de neige 
de 10 centimètres de hauteur, amassée sur le feutre en nous 
recouvrant d'un drap de lit d'une blancheur immaculée, qui 
tenait aussi chaud qu'une couche de ouate. Certes, un cavalier, 
un koul&ne, un fauve quelconque, auraient passé sur ce léger 
tumulus sans y soupçonner autrement que par le flair le som- 
meil de deux voyageurs d'Europe, chauffés par deux chiens. 

À minuit ou une heure, selon l'heure fixée, Ata-Rakhmed 
est réveillé. Bonvalot n'a qu'à faire entendre un petit sifQe- 
ment pour qu'immédiatement le ioul-bachi soit debout et se 
mette incontinent à charger ses hôtes. Lorsque le ciel est dé- 
gagé, Ata-Rakhmed reconnaît lui-même l'heure à la position 
de certaines étoiles. Il serait étonnant que ces navigateurs du 
désert ne connussent point la marche de certains astres, et 
notre Turcoman règle souvent ses occupations sur la montre 
céleste. Il connatt bien le point brillant immuablement au nord, 
celle étoile polaire à laquelle ils ont donné le joli nom de 
Timour kazik^ de « clou de fer ». 

Le camp est levé silencieusement ; Rakhmed allume un der- 
nier tchilim à la braise mourante. Chacun se charge d'un mor- 
ceau de pain, lourd quoique petit, épais de trois doigts, non 
fermenté, à la croûte comme de cuir tacheté de brûlures noires. 
Car, chaque matin, notre chef de caravane prépare, de farine et 
d'eau salée, une grande galette qu'il fait cuire dans la braise et 
la cendre chaude. De son petit bonnet à poil, de couleur indé- 
finissable, il commence par torcher soigneusement la marmite 
pour y pétrir la p&te à point; étalant ensuite sa galette sur un 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 421 

petit torchon, il la laisse tomber de très haut dans la braise 
en nous éclaboussant régulièrement d'étincelles et de cendres. 
Au bout d'un quart d'heure, la galette, retournée, craquant sous 
la pression du doigt, est retirée et distribuée, fumante aux cas- 
sures, pour les besoins de la journée. 

Cependant, si nos deux chiens luttent courageusement contre 
la fatigue et le dépérissement, nos gazelles, que nous ne pou- 
vons plus qu'à de rares intervalles sortir de leur cage, s'épui- 
sent à vue d'œil. La femelle ne se lève plus, et un matin, qqand 
on l'eut sortie au soleil, elle expira doucement, sans forces ; le 
froid et une plaie contuse à la cuisse, dans un cahot malheureux 
de la cage, l'avaient tuée. Dépecée, elle fut dévorée avidement 
par nos lévriers, qui en eurent pendant quelques jours un 
supplément de ration ^ 

Et l'on va toujours sur l'ouest, inclinant bientôt au sud-ouest, 
ne touchant aux puits que pour abreuver les animaux, car la 
neige, dès lors persistante, nous dispense de régler nos étapes 
sur les abreuvoirs. Et c'est chose admirable de voir la sûreté 
avec laquelle Ata-Rakhmed nous conduit sur cette immense 
table ronde, nuit comme jour, où parfois nul point de repère 
ne lui indique le vrai chemin, dans une obscurité à peine gri- 
sâtre par le reflet de la neige. Ces nomades ont quelque chose 
de l'instinct des oiseaux migrateurs et un sens local porté 
à la perfection. Un rien, une bosse de terrain, des arbustes 
nains, une déclivité ou une ligne d'horizon les guident dans le 
choix sûr d'une route dont ils semblent connaître jusqu'aux 
cailloux. 

Quelle connaissance du désert ne faut-il pas avoir, en effet, 
pour aller droit au puits qu'aucun signe ne révèle à celui qui 
n'en connaît pas la très exacte position ! Tous ces puits ne sont 
que des trous ronds ou carrés, de moins de 1 mètre d'ouverture, 
à ras du sol ou dans une légère dépression. Quelquefois, un 
revêtement de morceaux de bois au goulot de cette bouteille 
creusée dans le sol retient la paroi argileuse ou sablonneuse, 

\ • La saiga mâle a succombé au voyage en voiture de Bakou à Tiflis ; 
le megaloperdix est arrivé jusqu'à Marseille. 



422 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

en empêchant le puits d'être comblé trop rapidement. Leur pro- 
fondeur varie de 2 à 10 mètres. L'eau n'y est jamais bonne ; le 
plus souvent, elle est légèrement salée ; d'autres fois, elle l'est 
davantage ou bien amère,^ ou les deux à la fois. D'aucunes 
dégagent de l'hydrogène sulfuré ; quelques-unes accusent une 
certaine teneur en ammoniaque. Il est préférable de ne pas 
pousser la curiosité jusqu'à vouloir explorer le fond de ces 
puits* Presque toujours une pellicule mince, irisante, nage à la 
surface, et nous y avons vu, une fois, le cadavre ballonné d'un 
animal, sans doute du steppe, qu'un saut imprudent aura pré- 
cipité dans le puits. Généralement ces puits, accusés sur la 
carte, sont multiples, et il se peut que telle ouverture donne 
de l'eau salée, tandis que celle d'à côté fournisse de l'eau un 
peu meilleure ; d'autres, à proximité, sont comblés. 

Il est donc indispensable de faire bouillir Teau de ces puits 
avant de la boire ; du reste, avec du thé et de la soif, on n'est pas 
très regardant. Et si la traversée de l'Ousl-Ourt est dure en 
hiver, elle offre au moins cet avantage de permettre au voya- 
geur d'avoir de l'eau pure en faisant fondre de la neige. 

Plus rares que les puits sont les mares ou iamas d'eau de 
pluie ou de neige fondue que conserve le sol argileux et imper- 
méable d'une dépression qui se dessèchent peu à peu sous Tac- 
tion du soleil continu. Aussi, ne peut-on espérer en profiter 
que dans les saisons autres que l'été et la majeure partie de 
l'automne. 

Le 2 décembre, nous atteignons le puits de Dakhli, entouré 
de broussailles et marqué de perches au bout desquelles flotte 
un chiffon. Ce toug orne le tombeau de quelque musulman de 
distinction, enterré à cet endroit. Gomme il fait très froid et 
que le bois, dans l'obscurité, est difficile à trouver, Rakhmed, 
l'impie, en un tour de main, a cassé la hampe du toug pour 
en chauffer la théière. Âta-Rakhmed, interdit par tant d'audace 
et très superstitieux, ronchonne en prédisant malheur à ce 
mauvais musulman, qui pense sans doute que, pour faire vivre 
les morts, il ne faut pas faire mourir les vivants. Ni l'un ni 
l'autre, cependant, ne sont dévots ; jamais ils ne^font la prière, 



DE PETRO-ALEXANDHOVSK A LA CASPIENNE. 423 
le soir, en se tournant vers la Mecque ; jamais ils n'ont pra- 
tiqué le ieîemmoum, c'est-à-dire les ablutions au sable que le 
Kor&n prescrit en voyage, à défaut d'eau. Mais le Turcoman, 
primitif et naïf, n'a jamais bien su les préceptes de sa religion, 
qu'il a remplacés par la superstition, tandis que l'Ouzbeg les a 
oubliés dans l'indifférence de l'esprit fort et insouciant de tout 
ce qui n'est pas actualité. 



Fig. 66. — Tombeau turcomsD, près du^Douugru. 

La nuit suivante, nous abreuvons notre caravane au puits de 
DouQgra. Le pays est devenu plus accidenté ; des collines arron- 
dies, comme les vagues d'une mer houleuse, succèdent à des 
sables fins ; les takirs sont devenus plus rares, car le sous-sol 
est formé principalement de couches de grès, ou de grès calcari- 
fère renfermant souvent de nombreux fossiles, espèces du genre 
Cardium, Terebratula et Gryp/nea. Nous avons rencontré des 
tumulus, dont quelques-uns ornés d'une pierre avec une inscrip- 



424 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

lion grossièrement gravée à la pointe d'un couteau. D'après 
Ata-Rakhmed, ces tombeaux seraient ceux de Turcomans Tek- 
kés, qui, dans le temps, auraient habité la contrée. 

Nous allons droit sur l'ouest ; la mer ne doit plus être loin. 
Nous touchons successivement aux puits de Doungra, Tchaguil, 
Touar. La plaine est soulevée de traînées longues de monti- 
cules, coupés parfois en falaises, qui en montrent les couches 
régulièrement stratifiées de grès, de calcaire et de marnes. Au 
fur et à mesure que nous approchons de la Caspienne, ces traî- 
nées apparaissent, coupées, trouées, laissant de petits plateaux 
ou des cônes isolés, qui rappellent les djebels si fréqpients et si 
caractéristiques de TArabie et de l'Afrique. Peu à peu le sable 
jaune, argilo-quartzitique, a fait place, dans les bas-fonds, à un 
sable quartzitique gris, comme si la mer venait à peine de s'en 
retirer. Cependant nous ne l'apercevons point encore, que nous 
avons déj& la sensation d'être au bord du continent, et qu'à 
chaque monticule gravi nous croyons voir à l'horizon s'épandre 
la plaine bleue. 

Enfin, le 4 décembre, près du puits de Touar, alors que, 
dans l'attente fiévreuse d'un grand événement, les yeux cher- 
chaient obstinément au nord-ouest et qu'on gravissait avec plus 
de hftte que de coutume les hauteurs d'où le regard pouvait 
explorer le lointain, elle apparut, presque noire, vers trois 
heures de l'après-midi, quand le soleil y mettait une large tache 
flamboyante. Tandis que les Turcomans, pour qui ce spectacle 
était chose bien connue, continuaient leur chemin, Rakhmed, 
en face de ce Chour-Daria qui l'avait fait rêver, s'arrêta, n'en 
pouvant croire ses yeux et s 'écriant : Allah akbar! la illa-ha, 
iV/a/Za/^/ Nous-mêmes, presque au terme de nos pérégrinations 
et des misères de l'Oust-Ourt, ne l'avions jamais trouvée si belle, 
si radieuse, avec, au milieu de la désolation du paysage, quel- 
que chose d'immuable, de fatal et d'éternel. 

Ce n'était cependant pas encore la Caspienne, mais bien l'im- 
mense golfe de Karabougas, qui ne communique avec la mer 
que par un étroit pertuis creusé dans une mince languette de 
terre. Nous sommes encore à huit manzils de Krasnovodsk, 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 425 

mais nous avons le sentiment de la partie gagnée ; dans quatre 
jours nous aurons mis tout TOust-Ourt entre le Khiva et nous* 
11 est temps, du reste, que notre traversée prenne fin ; les che- 
vaux n'avancent plus que par habitude et nos vivres diminuent. 
Il n'y a déjà plus de viande ; il reste de la farine, du riz et un 
peu de graisse de mouton. 

Nous marchons dès lors vers le sud-ouest. Le 5 décembre, 
au matin, nous campons à Tendroit appelé Ghakh-zengir ; le 
soir, à Yéri-balane, après avoir laissé à gauche la dépression de 
Portokoup. Le lendemain, campement près du puits de Timour- 
djane, et bivouac du soir au delà du puits de Siouli. Le pays est 
une succession de coUinements mous formant plateau, séparés 
par des dépressions larges, peu profondes. Le saxaoul est très 
irrégulièrement réparti ; tantôt complètement absent, tantôt, 
comme auprès du Siouli, abondant. En certains endroits, Therbe 
sèche et haute tapisse de larges surfaces où nos chevaux s'arrê- 
tent volontiers. 

Le soleil intermittent vient nous réchauffer dans la journée, 
et le vent persistant du nord-est s'apaise vers le milieu du jour. 
Nous pouvons même, grâce à une de ces heures ensoleillées, 
changer de flanelle et nous débarrasser, en la jetant au loin, de 
sa population dense, d'origine entomologique, qui constitue 
un des légers inconvénients du voyage, et que le contact inces- 
sant avec les indigènes et avec leurs habitations rend inévitable 
par la facilité de l'ensemencement et de la culture. 

Puis au soleil, qui fait monter le thermomètre à une vingtaine 
de degrés, succède de nouveau le ciel couvert et la neige, fouet- 
tée par le même vent, et qui rend les étapes de nuit si pénibles. 

Le 7 décembre nous atteignons, au soir, le puits de Yaltchi. 
La journée a été mauvaise, mais la proximité du but Ta rendue 
plus supportable, malgré la fatigue. Nous avons rencontré des 
tombeaux épars, qu'Ata-Rakhmed nous dit être des tombeaux 
de Yomoudes, naguère habitants de la contrée. 

Le lendemain, dans la matinée, nous sommes sur un plateau 
couvert d'herbe sèche et fermé, autour de l'ouest, par un rem- 
part de collines qui semblent des montagnes, et au delà des- 



426 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

quelles on pressent la plaine unie, sans doute la mer. Le saxaoul 
a disparu ; des poignées d'herbe alimentent le feu qui chauffe 
la théière. De temps à autre, on entend le bruit sourd et étouffe 
d'une lointaine détonation. Serions-nous si près de Krasnovodsk, 
pour entendre le tir des soldats ?... Ata-Rakhmed nous a promis 
Ghakh-adam pour aujourd'hui. 

Au bout de ce plateau, dans Tentaille sanguinolente des grès 
rouges de la montagne ravinée, nous revoyons la mer ; voici 
une carrière exploitée, puis un sentier, enfin une route. Mais ' 
après être descendus de la hauteur, marchant au pas sur une 
route masquée d'ornières, un dos de colline s'obstine à nous 
cacher la vue tant désirée de ce Krasnovodsk, qui doit être la 
plus belle ville du monde. Tout à coup, j'entends le lointain tin- 
tement d'une cloche d'église et, mettant mon cheval au galop, 
après être resté en arrière pour examiner une coupe géologique, 
j'arrive au sommet de la crête, d'où nous découvrons enfin des 
maisons, un clocher d'église, des rues, des hommes, des wa- 
gons de chemin de fer même, et, plus loin, la nappe verte de 
la mer, roulant des vagues écumantes sur une plage encombrée 
de galets et de rochers sombres. Notre voyage en Asie cen- 
trale avait pris fin ; il ne restait plus qu'à s'embarquer pour le 
Caucase, le traverser et gagner la France par la route la plus 
courte. 

Le câble qui relie les deux rivages de la Caspienne, de Kras- 
novodsk au Caucase, est rompu ; deux jours après notre arrivée 
à Krasnovodsk, la tempête éclate, furieuse, sur la mer et dans 
le désert. Pendant vingt jours, de longues heures d'attente 
durant, nous épions à l'horizon l'arrivée du steamer de la Com- 
pagnie « Kavkaz et Mercure », qui doit nous embarquer pour 
Bakou. 

Ata-Rakhmed et son compagnon ont repris le chemin du dé- 
sert avec leurs chameaux chargés pour le retour. Rakhmed nous 
accompagnera jusqu'à Tiflis. Enfin, après une traversée mou- 
vementée de vingt-quatre heures, par une mer démontée, nous 
touchons à la ville du pétrole, la veille du jour de l'an. A cette 
époque, le chemin de fer s'arrêtait encore à Tiflis, et nous 



DE PETRO-ALEXANDROVSK A LA CASPIENNE. 427 

dûmes faire en pericladneîa * le chemin qui sépare Bakou de 
la capitale du Caucase. Si la route a été mauvaise, les chevaux 
rares, nous avons pu au moins admirer les merveilleux paysages 
qui se déroulaient devant nous, et dont le voyageur qui tra- 
verse aujourd'hui en chemin de fer le fastidieux steppe de Mou- 
g&ne ne peut avoir une idée. Après avoir touché à Ghemakha, 
nous laissâmes Elisabetpol à gauche pour entrera Noukha, dans 
le Daghestan et le pays des Lesghiens, un des plus beaux, des 
plus pittoresques que je connaisse. Et n'aurait été la beauté 
étrange et sauvage du paysage, que nous aurions amplement 
été récompensés du détour par la connaissance que nous ftmes, 
à Noukha, d'un de nos compatriotes, M. Le Hérissé, et de sa 
famille, dont nous avons gardé un affectueux souvenir. De Nou- 
kha, nous arrivâmes, vers la mi-janvier, par Signakh, à Tiflis. 

Une tentative infructueuse pour rentrer par Poti à Marseille, 
l'état de la mer Noire refusant l'entrée du port de Poti aux na- 
vires, nous fit choisir la route de terre. Après avoir expédié 
le restant de nos collections et les survivants de notre ména- 
gerie par voie de Marseille, nous prîmes congé de nos excel- 
lents amis de Tiflis pour gagner, par la fameuse route du Dariel, 
la tète de ligne du chemin de fer, à Vladikavkaz. Nous avions 
eu la bonne fortune de rencontrer, à Tiflis, M. de Balloy, notre 
ministre plénipotentiaire à Téhéran, qui voulut bien se pro- 
mettre notre visite en Perse. Quatre ans plus tard, dans le 
même salon du même hôtel, nous nous rencontrâmes de nou- 
veau, par une heureuse faveur du hasard, lorsque, nous diri- 
geant sur Téhéran, nous nous acheminions une seconde fois 
vers les rives de l'Oxus. 

En sept jours et huit nuits, nous franchîmes la distance qui 
sépare Vladikavkaz de Paris, nous arrêtant, à Moscou et à Berlin, 
les quelques heures qui séparent deux trains. Le 7 février 1882, 
à huit heures du soir, nous débarquâmes sur le quai de la 
gare du Nord, après dix-huit mois d'absence, durant lesquels il 
nous a été donné de parcourir la Sibérie occidentale, le Tur- 

1. Chariot de poste. 



428 LE ROYAUME DE TAMERLAN. 

kestan avec le Kohistan et la province de Ferghanah, la Bo- 
kharie, de visiter sur une grande étendue les rives de TAmou- 
Daria, de traverser le Khiva et TOust-Ourt. Nous avions acquis 
une vue d'ensemble sur une immense étendue de pays, en 
partie inexploré, et rapporté, avec des collections intéressantes 
et des documents de toute sorte, le désir d'y retourner. Sur 
la base des connaissances déjà acquises, Tétude plus appro- 
fondie de nombreux problèmes intéressants, qu'une course 
aussi rapide ne nous avait guère permis que d'effleurer, nous 
tentait. 

Le lendemain de notre retour à Paris, je me hâtais, dès le 
matin, d'aller remplir un devoir bien doux, bien réconfortant; 
je me hfttais d'aller embrasser au Muséum, dans la petite mai- 
sonnette cachée par les arbres, mon cher et vénéré mattre 
Decaisne. Il avait guidé mes premiers pas dans le sentier ardu 
d'une science qu'il avait fait briller d'un éclat sans tache ; il 
avait bien voulu me suivre de loin, avec un intérêt affectueux, 
sur les sentiers parfois pénibles du Turkestan, par la tempête et 
le soleil, dans les bons et les mauvais jours. J'étais heureux de 
lui rapporter le fruit de mes efforts et le témoignage de ma gra- 
titude, et je me h&tais. Hélas! j'arrivai trop tard de quelques 
heures : Decaisne venait de mourir dans la même nuit. Je l'ai 
trouvé sur son lit de mort. Mais s'il ne m'a plus été donné de 
lui offrir le bouquet que j'avais cueilli pour lui dans les mon- 
tagnes et les steppes de l'Asie centrale — et les bouquets se 
fanent — je cultive depuis, dans le coin le plus ensoleillé du jar- 
dinet de mes pensées, une fleur qui ne se fanera pas : elle s'ap- 
pelle recotmaissance. 



INDEX ALPHABÉTIQUE 

DES PRINCIPAUX ENDROITS, RIVIÈRES, PASSES, etc, 

DONT IL BST PARLÉ DANS CE VOLUME ^ 



Abdoul-Hakim-Termezi, 172. 

AbdoulIahKhÂii, 109, 191, 193, 202. 

Ablatonne, 297. 

Adam-Krylgan, 245, 853. 

Agalyk, 240. 

Alagoaz (rivière), 88. 

Albougair, 410. 

Alkhta, 403, 412. 

Ak-Daria, 226, 233. 

Akhal, 411. 

Ak-kamouich, 356. 

Ak-konprionk, 183. 

Ak-Koargane^ 129, 140. 

Akmolinsk, 53. 

Ak-ravat, 196. 

Ak-sal (riYiëre), 306. 

Ak-80u (rivière), 41. 

Ak-80U (fortin), 60. 

Akflouisk, 41. 

Ak-tépé^ 147. 

Akyr-tépé, 63. 

Alal, 253. 

Ala-koul (lac), 89. 

AJa-taon dzoungarien (monts), 40, 41, 

45, 47, 49, 55, 57, 58, 309. 
Alezandre;(mont8), 58, 59, 61, 309. 
Alexandria EBchata, 305. 
Alezandrovsk, 385. 
Altaï, 10, 81. 
Altyn-ymel, 46, 47. 
Ammane-koutane, 288, 240. 
Amou-Daria (province), 854-367. 



Amou-Daria (fleuve), 91, 97, 107, 111- 

147, 284, 31^, 827-368, 407,409. 
Anderkan, 299. 
Andidjâne, 309. 
Angara, 177, 178. 
Angrène, 76, 303. 
Anzôb, 257, 259, 263, 265-268, 270. 
Aouliane (rivière], 269. 
Aoulié-ata, 63^ 64, 65. 
AphrosiAb, 83. 
Arab-khana, 93. 
Aral (mer d^, 328, 409. 
Arasansk, 42, 44. 
Arganatinek, 39, 40. 
Arkalyk (monts), 34. 
Artchamaldane, 287. 
Aryss (rivière), 68. 
Asiatskaia, 10. 
Assaké, 299. 
Astrakan, 8. 
Atrek, 896. 
Azane, 129. 



B 



Bactriane (Bactres, Baikh), 121, 125, 

129, 162, 165, 166, 216, 237. 
Badakchane, 328. 
Badarak, 891. 
Baderkent, 391. 
Badraou (passe), 265. 
Baguât, 870. 
Bagrine, 240. 
Balssoune, 182, 146. 



1. Cet noms sont écrits pbonétiqaemenl, comme l'antenr les a entendas prononcer par les 
indigènes. 



430 



INDEX ALPHABÉTIQUE. 



Bal680une (monts), 181, 189, 192, 193^ 

200, 216. 
Bakou, 426. 
Bala-ichem, 405, 410. 
Balkach (lac), 36-38, 39, 40, 46, 48. 
Bamaoul, 36. 
Barsangi (monts), 278. 
Baakane (rivière), 41. 
Beklar-beg, 69. 
Bekiemich, 93. 
Bekpak-dala^ 58. 
Bidif, 11S9. 
Biëlokamenak, 30. 
Bokhara (émirat de), 72, 92, 99, 101, 

115, 135, 145, 162, 190, 310-347, 370. 
Bokhara (ville), 93, 99, 125, 172, 189, 

:i09, 310, 311-319, .H42, 382. 
Borokhoudzir (passe), 46. 
Bouam (passe), 55. 
Bouzgoumane, 390. 
Bouz-Rabat, 123. 



Caspienne (mer), 408, 409, 411, 424. 
Chahr (ville), 227, 228-233. 
Chabr-i-çAbz, 88, 100, 1 05, 1 89, 193, 207, 

217, 222, 227-236, 237, 295, 309. 
Cbahr-i-goulgoula, 135, 141, 144, 162, 

165, 166. 
Cbahr-i-Kba1bert, 125, 130. 
Chahr-i-Sam&ne, 151, 156-161, 165,167^ 

171. 
Chak-adam (Krasnovodsk), 398, 404, 

426. 
Cbakh-sinem, 404, 412. 
Ghakb-zenguir, 425. 
Chakh-zindéh, 155. 
Chamatane, 226. 
Charap-Rhana, 69. 
Cheirambed, 264. 
Ghemakba, 427. 
Chink, 292, 294. 
Chink (rivière), 291. 
Cbirabad, 99, 115, 12M37, 170, 179, 

180. 
Chirabad-Uaria, 123, 128, 131, 138,181, 

182, 184, 191. 
Ghissaakidar, 259, 271. 
Gbivata, 259. 
Ghour-ftb, 122, 193. 
Ghourakbane, 341, 343, 357, 365, 866. 
Ghom'istane, 325. 
Chourkoudouk, 91. 



Chour-sou, 106. 
Comèdes (pays des), 165. 
Goustantinovsk, 59. 



D 



Dach-bougas, 414. 

Dacht-i-goumbaz, 277. 

Dacht-i-kazi, 247, 248. 

Dakhli. 422. 

Daouda-kala, 402,412. 

Dardar, 251. 

Darkh (passe), 269. 

Deh-i-saraUg, 283. 

Deb-i-balane, 259. 

Deïkalane. 259, 271, 272, 274. 

Denguiz-koul (lac), 321. 

Derbent, 193. 

Dinaoa (Deh-i-naou), 132. 

Djam, 87, 91, 92, 189, 258. 

DjambaT, 83. 

Djar-bag,14S. 

Djar-Kourgane, 143. 

Djidjik, 259. 263, 264, 265, 279. 

Djilimbâf, 129, 138. 

Djim-boulak, 304. 

Djitti-khaouss, 406. 

Djizak, 79, 80, 224, 242-245, 306, 309. 

Djengaiz-taou (monts), 37. 

Djonrek-tëpé, 109. 

Djouss-agatch, 38, 39. 

Dolonskaja, 30. 

Douikdane (passe), 284, 286, 288, 289, 

292. 
Doumsa!, 259. 
Doungra, 423. 



E 



Europaïskaia, 10. 



F 



Fane, 252-260. 

Fân-Daria, 255, 257, 259, 260, 279, 

281, 289. 
Fàn-taou (monts), 305. 
Farâb, 246, 253, 294. 
Ferghanah, 2, 59, 64, 123, 204, 298, 299, 

304, 305, 322. 



Galodjana-step (steppe de la Faim), 
79, 80, 304, 415. 



INDEX ALPHABÉTIQUE. 



431 



GaramaYne^ 259. 

Ghazavat, 389. 

Ghoazar, 193,203, 204, 206-210. 

Ghouzar-Daria, 204, 206. 

Giaoar-kala, 405. 

Gobi, 40. 

Gouchorr (lac), 291. 

Goudcha, 370. 

Goumbaz (monts), 258. 

Goazoane (passe), 260. 

H 

Uazar-Asp, 356, 370. 
Hazret-i-BOultaoe, 188, 189, 216, 222, 

227, 284, 295. 
HiDdou-koQCh, 106, 129, 216, 309. 
Hissar, 123, 125, 166, 193, 200, 216, 

258, 270, 273, 283, 307, 309. 
Hissar (monts), 188, 257, 258, 264. 

1 

Iakka-Toutt, 321. 

laloutorovsk, 21, 23. 

Ibrahim-ata, 89. 

lekaterinbourg, 9, 11, 16, 63. 

Igdi, 406, 408. 

Ilatane, 352. 

lldjik, 341, 342. 

m (rivière), 46, 47, 48, 68, 64. 

lliiskoié, 48. 

llliaii, 400, 401. 

Intirr, 264. 

lori, 247. 

lourti-khana, 285. 

Irrdara, 129, 138, 292. 

Irtych, 10, 21, 27, 32, 33, 34-86. 

Iskadar, 251. 

Iskander-Daria, 258, 279. 

Iskander-koul (lac), 248, 261, 280, 281, 

283. 
Ispan-toada, 108. 
Issyk-koul (lac), 55, 58, 204. 



Jagnaoïi-Daria, 258, 259-281. 
JagnaoQS (vallée des), 248,257,258-279. 

K 

Kabadiane, 129, 165. 
Kabakli, 341, 345-347. 
Kaboutak (lac), 291. 
Kachga-Daria, 96, 97, 100, 105, 218, 
233, 235. 



Kachgar, 52, 64. 

Kacbtigerm&ne, 129. 

Kafirnahan, 167. 

Ralnor, 237. 

Kakalti, 165. 

Kama, 3, 8. 

Kameni-most, 82. 

Kan-tag (mont), 257, 261, 262, 263. 

Kantacb, 283. 

Kanti, 256, 257, 263. 

Kaplan-kir, 413. 

Kara-bougas, 424. 

Kara-boulak, 45. 

Kara-boura (monts), 64, 65, 297,- 298. 

Kara-kamar, 118. 

Kara-kaval,203. 

Kara-kir, 105. 

Karakol, 55, 58, 310, 319, 321, 822, 

342. 
Karakoroum, 297. 
Kara-koum, 139, 415. 
Kara-kyz, 296. 
Kara-oulak, 391. 
Kara-BOU, 205, 303. 
Kara-taou (monts), 53, 68, 65. 
Karatchekansk, 54. 
Karatéghine, 166, 258. 
Kara-tépé, 109, 240. 
Kara-tépé (rivière), 238. 
Knrchi, 72, 96-105, 125, 126, 135, 167, 

167, 193, 205, 207, 212-217, 218,309. 
Kastek, 58. 

Katti-kourgâne, 93, 100, 309, 310. 
Katourkaï (monts), 46. 
Kazalinsk, 302, 305, 361, 365. 
Kazan, 3, 8. 
Kchirr,265, 266. 
Kchtout, 248, 256, 290. 
Kcbtout-Daria, 248. 
Kech, 237. 
Rerki, 119, 122. 
Kerk-kiss, 159, 171,172,174. 
Kermineh, 311. 
Ketmeutchi, 348. 
Khalrambed, 279. 
Khal-ata, 245. 
Khanki, 367, 368-370. 
Khazavat (Ghazavat), 870, 388, 391. 
Kheradj, 339. 
KhichartAb, 259, 269, 270. 
Khi va, 189, 309, 842, 351, 370-387. 
Khiva (khanat de), 3G7-401, 411. 
Khodja-Abdoul-Hakim-Termezi, 141 . 
Khodja-Afou, 178. 



BIBL. DE l'BXPLOR. II. 



28 



432 



INDEX ALPHABÉTIQUE. 



KhodjaDaouUd, 329, B23. 

Khodja-gourk-Bouhar, 165. 

Khodja-kanapsi, 322. 

Khodjakent, 296. 

Khodja-pechvar (passe), 284. 

Khodja-Saleh, 329. 

Khodjent, 244, 299, 304, 803. 

Khotamital, 183. 

Kbourdak (lac), 291. 

Kiachi, 259. 

Kiansi, 259. 

Kich-kouprionk, 69. 

Kilif,99, 111-117,120, 129,151. 

KiliMi, 112, 116. 

King-saT, 297. 

Kirionti, 259. 

Kir-kintchak, 105. 

Kiss-kala, 348. 

Kitàb, 226, 233-236, 237. 

Kitchi-sou (rivière), 201, 203. 

Kitols, 134. 

Kizil-arvat, 304. 

Kizil-dar (monts), 34. 

Kizil-djagala, 403. 

Kizil-kijiski, 38. 

Kizil-koum, 139, 245,415'. 

Kizil-sou (rivière), 226. 

Kkoul, 259. 

Klioutchevoc, 242, 243. 

Kly, 243. 

Kohistan, 245-^95, 307. 

Kokftne, 73, 299, 305. 

Kok-sou-bachi, 297. 

Kopal, 37, 42, 44, 45, 54. 

Kopet-dagh (ruoot.^), 309. 

Kouch-koutane (passe), 265. 

Koud-koudouk, 106. 

Kouh-i-kabrah (passe), 265. 

Kouiaokoiisk, 47. 

Kouiouk, 68. 

Kouioak-mazar, 311. 

Roulan-Acha, 117. 

Kouldja, 32, 41, 45, 46, 52, 53. 57. 

Koul-i-kalane, 256. 

Koum-aryk, 63, 

Koiimbil-gourabaz, 277, 278. 

Koundouz, 178. 

Koungour (monts), 96, 99, 106, 191, 

205. 
Konngrad, 364, 865. 
Kounkeï-taoïi (monts), 40. 
Kourama, 244, 803. 
Konrdalsk, 58. 
Koilrnoï, 403. 



Koatental, 49. 

Krasnolarskaja, 24. 

Krasnovodsk (Chak-adam), 393, 394, 

401, 426. 
Kroam-i-safed (mont), 265. 
Kynatch, 297. 



Lallakane, 184. 
Lepsa (rivière), 41. 
Lindensitta, 23. 
Lonmoach, 162. 

M 

Magitcbenar, 259. 

Magiftne, 246, 253, 294. 

Makhram, 305. 

Malek, 80. 

Malla-Ghouzar, 129. 

Mangnichlak, 394, 410. 

Mankent, 68. 

Margelan, 64, 299. 

Margouzar (lac), 291. 

Marguip, 259, 268, 270. 

Martoumalne, 259. 

Marzitch, 259, 265. 

Matcha (pays des), 252. 

Mazar-i-cberifif, 75, 118, 126, 168, 184. 

Mazarif, 292. 

Mechekii, 354. 

Merké, 60, 61. 

Mertviy-koultouk, 394. 

Merv (Maour), 165, 170, 189, «2î,3i;3, 

364, 378. 
Miani<al, 310,311, 321. 
Minor (passe), 269. 
Mo!oun-Koum, 64. 
Mougane (steppe), 427. 
Mourgâb (rivière), 165. 
Mourra (passe), 283, 284. 
Mourza-rabat, 80, 304. 

N 

Nafine (lac), 291. 
Nagaï-kourgàne, 75. 
Namangâne, 298, 309. 
Namazg&, 143. 
Naou, 305, 306. 
Naoubag, 129. 
Naryn, 52. 
Néchikon (lac), 291. 
Niaz-bach, 76. 
Nijni-Novgorod, 1, 3, 375. 



INDEX ALPHABÉTIQUE. 



433 



Noukha, 147. 

Nonrata-taou (monts), 224, 242, 243, 

245. 
NoYObote, 259, 260, 274, 275. 



Obi, 10, 25. 

Obbourdane, 252. 

Obbourdane (passe), 307. 

Och, 64. 

Omsk, 19, 24, 26, 27, 30, 3t, 32,87. 

Ona-Oulgane, 290, 296. 

Oreabourg, 2, 68, 245, 376. 

Oural (monts), 9, 10, 12. 

Ouralskaia, 10, H04. 

Oura-tépé, 263, 305, 306, 307, 309. 

Oargout, 130, 295. 

Oaroumitane, 246, 248, 249, 250, 252. 

Ourtchak-taou (monts), 64. 

Ousti, .338, 339, 340, 341. 

Oust-ourt, 389, 399-426. 

Ontch-ontchak, 352, 354. 

Outch-tépé, 248. 

Ouzbol, 405, 407-411, 418. 

Ouzoun-boulak, 85. 



Pahlvan-ata, 370. 

Pamir, 56, 129, 258, 409. 

Patar, 299. 

Patta-kissap, 117, 141, 169, 170, 174. 

Pavlodar, 28. 

Pichpek, 59. 

Pinione, 263. 

Pitip, 259. 

Pitnak, 353. 

Pilti, 256, 260, 268. 

Pendjakeut, 80, 245, 246, 263, 307. 

Perm, 3, 9, 19. 

Petro-AlexandroYsk, 842, 356-365, 390. 

Pélropavlovsk, 52, 375. 

Portes de fer (Tchatchag), 194. 

Porte de Tamerlan, 82, 182. 

Portokoup, 425. 

Poti, 427. 

Poulla-souitane, 391. 

Poul-i-rairkate, 260. 

Psk&ne, 259. 

Pskème, 296, 297. 

Pskent, 308. 

R 

Rabate, 259, 261, 263, 309. 
Rebonte (passe), 275. 



Repetek, 323. 
Roufigar, 274 . 
Ronm, 374. 



Sadagftn, 88. 

Sadagich, 118. 

Sagatinsk, 58. 

Salagird, 165. 

Saîrôb, 184, 187,189. 

Salssan-nor (lac), 32. 

Sakine, 259. 

*Salavat,147, 149, 1G8. 

Sam ara, 16. 

Samarkand, 32, 72, 75, 80. 82, 83-87, 

99, 101, 204, 217, 228, 239. 241, 244, 

285, 295, 296, 309, 324, 366, 382. 
Samarkand-taou (monts), 217. 
SamarovskoTé, 26. 
Sang-i-baba, 403, 406, 410, 412. 
Sangidjamane (passe), 295. 
Sang-i-mallek, 275, 276. 
Sanzar-taou (monts), 247, 305, 307. 
SaraTlik, 82. 

Sarateg (rivière), 282-283, 284. 
Saratov, 7. 
Sardava-koul, 354. 
Sari-kamouich (lac), 406, kOK 410. 
Sarterach-kourgane, 352. 
Sarvadâne, 246, 236, 258. 
Sasy-koul (lac), 39. 
Savat, 309. 
Semiarsk, 30. 

Semipalatinsk, 19, 28, 31, 32, 45. 
Sémirétchié (province), 36, 47, 32, 53, 

62. 
Semi-taou (monU), 34. 
Serguiopol, 37, 38, 45. 
Sibérie occidentale, 10-32. 
Signakh, 427. 
Sing-ata, 76. 
Siouli, 425. 
Sirtcbali, 383. 
Soïa (lac), 291. 
Souchta, 129. 
Sourkhâoe (rivière et vallée dn), 129, 

135, 138-174, 284, 410. 
Soussamir, 64. 
Stari-Semipalatinsk, 30. . 
Stari-Tachkent, 76. 
Stari-Tchinaz, 77. 

Steppe de la Faim (v. Galodnaja-step). 
Syr-Daria (province), 62. 



434 



INDEX ALPHABÉTIQUE. 



8yi^Daria (fleuve), 63, 67,79, 123, SOS, 
804, 305, 306, 352. 



TabastAne (passe), 275. 

Tachkent, 2, 32, 36, 45, 46, 52, 54, 62, 

63, 70, 75, 76^ 151, 181, 204,239, 244, 

246, 309. 
Tach-kourgane (monts) de), 177. 
Tachlik, 96. 
Takhta, 391. 

Takhta-karatcha, 237, 238. 
TakhUpoul, 211. 
Takka-kbaua (moots), 278. 
Talachkaue 124. 
Talass (rivière), 64, 297. 
Tarbagatal (monts), SI. 
Turti, 63. 

Tcbachma-batlz&n, 196, 197. 
Tcbagli-ak*koum, 399. 
Tchaguil, 424. 
Tcbaldovar, 60. 
Tcbapdïira, 257. 
Tchardjoui, 309, 328, 332>338, 342,860, 

410. 
Tchatcbag, 194, 200, 289. 
Tcherecbli, 405, 407-412. 
Tchimbaï, 360, 365. 
Tchimkent, 63, 68, 69. 
Tcbinaz, 79, 305. 
Tchiraktcbi, 219, 222. 
Tcbirtcbik (rivière), 70.76, 77, 79, 296, 

303. 
Tchotkal, 63, 297, 800. 
Tchou, 56, 58. 

Tcbouchka-gbouzar, 119, 120,121,122. 
Tcbougoulnitzka, 19. 
Tcbougoutchak, 32, 37. 
Tchoulak (monts), 46. 
Tcboumecbta, 129. 
Tchoupan-ata, 83. 
Tekinskiyperipraf, 348. 
Temirtchi (monts), 31. 
Tengui-kharam, 201, 202, 203. 
Terek-daban, 64. 
Termez, 136, 152, 161,162,165,171, 

172, 174. 
TezAb-Keuti, 226. 
Tbiân-cbftn (Monts célestes), 10, 44, 46, 

49, 52, 56, 59, 63, 233, 263. 



Tiflis, 426. 
Tioumen, 16, 19, 32. 
Tobol, 19. 

Tok-fan, 259, 261, 263, 265. 
Tokmak, 58. 
Tomsk, 19, 25. 
Touar, 424. 
Touia-mouioune, 355. 
Touini-koul, 414. 
Toulougtcba, 129. 
Toupaiang (rivière), 284. 
Toura, 19. 
Touss-guir, 403. 
Touss-kané, 243. 
Tzaritziusk, 46. 



Vagensal, 259. 

Varsaminor, 246, 247, 250, 231, 232 

255, 257, 281. 
Varsaoate, 239, 260, 270, S7f . 
Vichkant, 251. 
Viemoié, 36, 48, 49, 54, 204. 
Vladikavkaz, 427. 
Volga, 3, 4, 7, 309. 
Vorou (passe et village de), 296, 

291. 
Vorou (rivière), 287, 288, 289. 



Yakab-ata, 111. 
Yaitchi, 425. 
Yangui-davau, 80 . 
Yani-kourgâne, 82. 
Yelabouga, 9. 
Yéri-balane, 425. 
Youlassan-beg, 413. 
Youssouff-sardava, 105. 

Z 

Zaamine, 303, 309. 

Zenke-kourgâne, 354. 

Zêrafch&ne (province), 52, 63« 80, 82. 

ZérafchÂne (monts), 258. 

Zérafcbàne (rivière), 80, 82, 83, 88, 167, 

241, 247, 250, 258, 261, 281, 269. 275. 

284,289,292, 295, 307, 309, 310, 321. 
Ziaoueddine, 311. 
Zigdi, 264, 274. 
Zmoukchir, 370, 389, 391, 392-398. 



ARIS. — TYPOGRAPHIE A, HENNUYER, RUE DARCET, 7. 



pf 



BiblioUièqur de l'Kxplorateur. 



rVALLÉES ou PSK EME .,J^ 

ET OU «, V L 

HAUTTCHOTKAL 



Lev^ enMIparG.Capus. 



A. H enmiyer , Editeur. 



ao 



/tûurtiÙYf 



Chemins- de ^hr 

Échelle -l:t.i5€.25o 




< 1 1mvtrxr /m ro^^tuune de Thm^rian . 



£.Mtr*imu., J'c, 




->a- 



-e€ 



BIBLIOTIIÈOUE DE L'EXPLORATEUR 

CINQ ANNÉES DE SÉJOUR 

AUX ILES CANARIES 

Par le docteur R. VERNEAU 

Cliaigê de missions scientifiques. 

Ouvrage couronné par V Académie des sciences 

L'a forl volume iii-Sf cavalier, avec 'i2 gravures, dont s hors texte, h planches 
et 1 carte. Prix : hrochù, 12 francs; relié dcmi-cha^rin, tête dorée, 15 fr. 




?n\ 



'v^ 




BIBLIOTHÈQUE ETHNOLOGIQUE 

PUBLIÉE SOUS LA DIUECTIGN DE MM. 



A. DE QUATREFAGES 

Mcmbr^de l'Inplilnt 
Professeur au Mu!Ȏum d'histoire naturelle. 



E.-T. H A M Y 

Conservateur du Musée d'ethougrapUie 
du Trocadéro. 



HISTOIRE GÉNÉRALE DES RACES HUMAINES 

INTRODUCTION A L'ÉTUDE DES RICES HUMAINES 

(QUESTIONS GÉNÊKALES. - CLASSIFICATION DES RACKS HUMAINES) 

Par A. DE QUATREFAGES 

Membre de l'inwtitnt, 
Professeur au MuHCum d'hialoire naturelle. 

Un volume grand in -8" raisin de xxxiv-618 pages avec 441 gravures 
dans le texte, 6 planches et 7 cartes. Prix : broché, 27 fr. 

EN F*JR, jéSJPA. RATIO P* j 

Les Races rougesipar M. E.-T. Hamy ; 
) Les R aces jaunes, par M. J. Montano; 
Les Races noiresj par M. Lucien Burt; 
Les Races blanches. 



-/V ^O^-^^"^ 



MONOGRAPHIES 




HISTOIHE, MOEURS, COUTUMES 
Par HH, LUCIEN BIART 

Arn'itî!! membre d« la Gnmmisaion scientifique du Mexique. 

Un volume in-s© raisin avec gravures, plan et cartes. Prix : 9 fr. 



PAIUS — TYPOnnAl'HIE A. HENNUYEIl, HUE DXHCET, 7. 



^^e— 





THE BORROWER WILL BE CHARGED 
AN OVERDUE FEE IF THI8 BOOK It 
NOT RETURNCD TO THE LIBRARY 
ON OR BEFORE THE LA8T DATE 
8TAMPED BELOW. NON-RECEIPT OF 
OVERDUE NOTICES DOES NOT 
EXEMPT THE BORROWER FROM 
OVERDUE FEES. 







mm^<