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Full text of "Au pays des pardons"

o 




â– i;i!:;F 




^'â– IV/ 



lORONTO 

JDî^ARY 




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AU 



PAYS DES PARDONS 



CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 



DU MÊME AUTEUR 



Format ia-18. 



LA CHANSON U E LA U H E T A G N E . 

PAQUES d'iSLANUE 

LE GAKDIEN DU FEU 

LE SANG DE LA SIUÈ.NE. . . . 

LA TERRE DU PASSÉ 

LB THÉÂTRE CELTIQUE 



vol. 



Droits de reproduction et de traduction n'scrvës pour toiis les pays, 
y compris la Hollande. 



291-08.— Coulommiers. Imp. Paul BROD^RD.— P4-08. 



ANATOLE LE BUAZ 



AU 



PAYS DES PARDONS 



E'3r 




V 



r43 






PAKIS 
CALMANN-LÉVY. ÉDITEURS 

3, RUE AUBER, 3 



i 3 



oL. 



A LA MÉMOIRE VÉNÉRÉE 



DE 



MA MÈRE 



», 



AVANT-PROPOS 



DE LA PREMIERE EDITION 



Je n'ai pas à apprendre au lecteur que ce Pays 
des Pardons où je voudrais le conduire, c'est la 
urelagne, j'entends la Bretagne bretonnante ou — 
s'il faut un terme encore plus spécial — l'Armo- 
rique. 11 ne serait pas moins superflu, je pense, de 
dire en quoi consiste un Pardon. Tout le monde en 
a vu. On ne voyage pas une semaine en Bretagne, 
durant la belle saison, sans tomber à l'improviste 
au milieu d'une de ces fêtes locales. Elles ne pré- 
sentent, du reste, aperçues ainsi au passage, qu'un 
intérêt assez médiocre. 

C'est le plus souvent aux alentours d'une vieille 
chapelle qui ne se distingue guère que par son 
clocher des masures du voisinage, tantôt au creux 
d'un ravin boisé, tantôt au sommet d'une lande 
stérile, balayée du vent. 11 y a là des gens endi- 
manchés qui vont et viennent, d'une allure mono- 
tone, les bras ballants ou croisés sur la poitrine, 
sans enthousiasme, sans gaieté. D'autres, attablés 
dans quelque auberge, crient très fort, mais plutôt, 
semble-t-il, par acquit de conscience que par con- 
i a 



'} 

•& 



II AVANT-PROPOS 

viction Les mendiants pullulent, sordides, couverts 
de vermine et d'ulcères, lamentables et répugnants. 
Dans l'enclos du cimetière bossue de tombes her- 
beuses, véritable « champ des morts », un aveugle 
adossé au tronc d'un if glapit, en une langue 
barbare, une mélopée dolente, si triste qu'on la 
prendrait pour une plainte. Les jeunes couples qui 
se promènent, et qui sont censés deviser d'amour, 
échangent à peine cinq paroles, se lutinent gauche- 
ment, avec des gestes contraints. Un de mes amis, 
après avoir assisté au pardon de la Clarté, en 
Perros, formulait son impression en ces termes : 

— Décidément, j'aime mieux vos Bretons quand 
ils ne s'amusent pas : ils sont moins mornes. 

Son erreur était de croire que ces Bretons s'étaient 
réunis là pour s'amuser. Le Gofïîc a écrit à propos 
des pardons ' : « Ils sont les mêmes qu'ils étaient il 
y a deux cents ans, et vous ne trouverez rien de si 
délicieusement suranné. Ils ne ressemblent point 
aux autres fêtes. Ce ne sont point des prétextes à 
ripailles comme les kermesses flamandes, ni des 
rendez-vous de somnambules et d'hommes-troncs, 
comme les foires de Paris. L'attrait vient de plus 
haut : ces pardons sont restés des fêtes de l'âme. 
On y rit peu et on y prie beaucoup... » On ne sau- 
rait mieux dire. Une pensée religieuse, d'un carac- 
tère profond, préside à ces assemblées. Chacun y 
apporte un esprit grave, et la plus grande partie de 
la journée est consacrée à des pratiques de dévo- 
tion. On passe de longues heures en oraison devant 
la grossière image du saint; on fait à genoux le tour 

1. Les Romanciers d'aujourd'hui, p. 87-88, 



AVANT-PROPOS Hf 

de l'auge en granit qui fut successivement sa 
barque, son lit, son tombeau; on va boire à sa fon- 
taine que protège un édicule contemporain du sanc- 
tuaire et dont l'eau est réputée comme ayant des 
vertus curatives. Vers le soir seulement, après 
vêpres, les divertissements s'organisent. Plaisirs 
agrestes et primitifs. On s'attroupe pour jouer aux 
noix, dans le gazon, au pied des ormes. Les gars se 
défient à la lutte, à la course, sous les yeux des filles 
sagement assises sur les talus environnants, ou 
s'exercent à mater une perche, parmi les applau- 
dissements des vieillards. La danse enfin déroule 
en cercle ses anneaux, sérieuse et animée tout 
ensemble, avec un je ne sais quoi de simple et 
d'harmonieux dans le rythme qui rappelle son 
origine sacrée... Les retours, à la brune, sont 
exquis. On s'en revient par groupes, dans la fraî- 
cheur du crépuscule, à l'heure où commencent à 
s'allumer les étoiles dans le gris ardoisé du ciel. 
Une sérénité douce enveloppe les choses. Les 
galants accompagnent chez elles leurs promises : 
ils cheminent côte à côte, en se tenant par le petit 
doigt. L'homme s'est enhardi, la fille ne se sent 
plus rougir : le mystère invite aux aveux. Aux 
approches de la ferme, pour annoncer leur arrivée, 
ils entonnent à l'unisson une cantilène achetée dans 
l'après-midi à l'éventaire du marchand de com- 
plaintes. D'autres couples au loin leur répondent, 
et bientôt, de toutes parts, s'élève une sorte de 
chant alterné qui va s'éteignant peu à peu, avec les 
derniers tintements de l'angélus, dans le grandiose 
silence des campagnes assoupies. 



IV AVANT-PROPOS 



Le charme rustique de ces fêtes, M. Luzel l'a 
exprimé en un sône resté jusqu'à présent inédit et 
dont on me saura d'autant plus de gré de traduire 
ici les principales strophes. 



I 

Nous avions traversé des champs, des prés en 
fleurs, des bois où les oiseaux s'égosillaient... 

Devant moi, marchait, à quelque distance, Jéno- 
véfa Rozel, la plus jolie fille qui se puisse rencontrer 
en Bretagne... Et si bellement accoutrée! A un 
ange elle était pareille. 

— Bonjour à vous, Jéno jolie!... Jésus, que vous 
voilà bien attifée! Je vous retiens le premier pour 
danser la ronde. 

— Grand merci, Alanik. Si je suis bellement 
vêtue, ce n'est point pour aller à la danse. Et puis, 
vous êtes un moqueur! 

— Je gagerais volontiers un cent d'amandes 
que l'on vous verra tantôt, ô fleurette d'amour, 
tourner autour de Jolory ' en donnant la main à 
Gabik. .. Gabik est un joli garçon. Ne rougissez 
point, mon enfant... 



II 



... La procession s'avance. Les cloches sonnent 
à toute volée, si bien que le clocher tremble et que 

1. Ménétrier renommé au pays de Plouaret. 



AVANT-PROPOS V 

l'on entend craquer la charpente sous l'effort des 
sonneurs... Voici la grande bannière qui sort par 
le porche. Voyons qui la porte. 

C'est Robert le Manac'h! Celui-là est le plus fort 
de tous les jeunes hommes du pays. Il fait avec la 
bannière trois saints coup sur coup. C'est un fier 
gars! Plus d'une fille tient les yeux fixés sur lui. 

La seconde bannière est aux mains de Gabik. Ses 
regards cherchent de tous côtés Jénovéfa, son petit 
cœur... Puis viennent en foule des filles vêtues de 
blanc, jolies, jolies à ravir, chacune portant un 
cierge... 

Et de part et d'autre du chemin on voit, sur les 
talus, jeunes garçons et filles jolies, parmi les 
fleurs de toute espèce, fleurs d'épine et fleurs de 
genêt. Jusque sur les branches des arbres il y a des 
enfants par grappes... 

... Dans la plaine, le recteur, de sa propre main, 
met le feu au bûcher de lande. 

— Le feu! Le feu de joie! 
Et tous de crier en chœur : 

— Ion! lou! 

Et voici maintenant le tour du ménétrier. 



III 



... Jolory, monté sur sa barrique, appelle les 
jeunes gens à VaubadeK Le cœur des jeunes filles 
tressaille à cet appel... 

Et maintenant, regardez! Quelle allégresse! En 

1. Nom d'une danse bretonne. 



VI AVANT-PROPOS 

dépit de la chali-ur, de la [)oussière, de la sueur, 
voyez comme on bondit, voyez comme on se donne 
de la peine!... 

Le sonneur n'en peut plus : il a beau boire, 
l'haleine lui manque. 

— Sonne, sonneur 1 sonne donc!... Bois et sonne! 
Sonne toujours! 



IV 



Je ne vois pas Jénovéfa, et Gabik pas davantage; 
cela m'inquiète, car je ne veux pas perdre mon 
cent d'amandes... 

Mais voici le chanteur aveugle!... Peut-être est-ce 
ici que je les trouverai, écoutant quelque chanson 
nouvelle faite sur deux jeunes cœurs malades 
d'amour... 

Non! Le vieil aveugle chante une complainte 
affreusement triste. 11 s'agit d'un navire perdu en 
mer, par un temps épouvantable... Voyons, voyons 
plus loin!... Voici louenn Gorvel étendu de son long 
dans la douve, ivre comme un pourceau... Voici Job 
Kerival... 

— Dis-moi n'aurais-tu pas vu Jénovéfa Rozel? 

— Si fait! je l'ai rencontrée là-bas, descendant... 
Elle allait, j'imagine, à la chapelle, prendre congé du 
saint. 

— Était-elle seule? 

— Nenni. Son doux Gabik l'accompagnait. Qu'il 
était content et qu'elle était jolie! 

... Ils ne sont plus dans la chapelle... Ma belle 



AVANT-PROPOS Vil 

Jénovéfa, je vous retrouverai, et avec vous votre 
Gabik... 

— Bonjour à vous, ma commère Marguerite... 
Combien vendez-vous le cent de noix? 

— Mon bon monsieur, ce ne sera pour vous que 
trois réaux : sans mentir, je les vends dix-huit sous 
aux autres. Les noix sont renchéries... et l'on a bien 
du mal à vivre, car les temps sont durs... 

... Et, à présent, à la maison! à la maison!... Le 
chemin est plein de monde revenant du pardon... 
Et des rires! des chants! 

— L'aumône au pauvre, au pauvre vieil aveugle, 
qui ne voit pas plus clair à midi qu'à minuit!.. 

C'est le vieil aveugle Robert Kerbastiou, qui m'a 
si souvent chanté giverzes et sônes. 

— Oui, voilà deux sous dans votre écuelle, pauvre 
vieux. 

— La bénédiction de Dieu soit sur vous, et puis- 
siez- vous vivre longtemps!... 



Le beau soir!... Le son aigu du biniou arrive jus- 
qu'à moi, mêlé au parfum des fleurs... Le soleil 
s'abaisse derrière la colline. Là-bas, au loin, on 
chante le gwerz de Kloarck Luoudour. 

Qui donc est là, sous ce hêtre? Jénovéfa, si je ue 
me trompe, et Gabik, tous les deux! 

— Le vent est frais sur la hauteur... Et; quand on 
rentre tard, Jéno, la mère gronde!... Mais voici de 
quoi l'apaiser : voici des amandes pour distribuer 



VIII AVANT-PROPOS 

à chaque enfant, au petit frère, à la petite sœur, et 
à la mère et au père. J'ai perdu, je paie de bon 
cœur... Puisse Dieu bénir jusqu'au bout vos 
amours!... Ne rougissez pas ainsi! Avant trois mois, 
le recteur vous mariera dans son église! 

Voilà bien, dans ses traits essentiels, la physio- 
nomie d'un pardon. Qui en connaît un les connaît 
tous. Ils sont innombrables. Chaque oratoire cham- 
pêtre a le sien, et je pourrais citer telle commune 
qui compte sur son territoire jusqu'à vingt-deux 
chapelles. Chapelles minuscules, il est vrai, et à 
demi souterraines, dont le toit est à peine visible au- 
dessus du sol. 11 en est, comme cehe de samt Gily, 
en Plouaret, qui disparaissent au milieu des épis, 
quand les blés sont hauts. Ce ne sont pas les moins 
fréquentées. Un proverbe breton dit qu'il ne faut 
pas juger de la puissance du saint d'après l'ampleur 
de son église. Beaucoup de ces sanctuaires tombent 
en ruines. Le clergé n'a pas toujours pour eux la 
sollicitude qu'il faudrait, si même il ne tient pas en 
suspicion la dévotion vaguement orthodoxe et toute 
pénétrée encore de paganisme dont ils sont l'objet. 
Mais, n'en restàt-il debout qu'un pan de mur envahi 
par le lierre et les ronces, les gens d'alentour conti- 
nuent de s'y rendre en procession, le jour de la fête 
votive. Le pardon survità la démolition du sanctuaire. 
L'été dernier, commej'allaisdeSpézetàChâteauncuf- 
du-Faou, je vis sur le bord du canal, à l'endroit où la 
route franchit l'Aulne, une grande foule assemblée. 

— Que fait là tout ce monde? demandai-je au 
conducteur. 



AVANT-PROPOS IX 

— C'est le pardon de saint Iguinou, me répon- 
dit-il. 

Je cherchai des yeux la chapelle, mais en vain. Il 
y avait seulement, en contre-bas du pré, une fontaine 
que voilaient de longues lianes pendantes, et, un 
peu au-dessus, au flanc du coteau, dans une exca- 
vation naturelle en forme de niche, une antique 
statue sans âge, presque sans figure, un bâton dans 
une main, dans l'autre un bouquet de digitales fraî- 
chement coupées. Nul emblème religieux; pas 
l'ombre d'un prêtre. Le recueillement néanmoins 
était profond. C'étaient les fidèles eux-mêmes, si 
l'on peut dire, qui officiaient... 

Il faut être né de la race, avoir été bercé de son 
humble rêve, pour sentir quelle place immense 
occupe dans la vie du Breton le pardon de sa paroisse 
ou de son quartier. Enfant, il y est mené par sa mère, 
en ses beaux vêtements neufs, et des vieilles sem- 
blables à des fées lui baignent le visage dans la 
source, afin que la vertu de cette eau sacrée lui soit 
comme une armure de diamant. Adolescent nubile, 
c'est là qu'il noue amitié avec quelque « douce » 
entrevue naguère, toute mignonne, sur les bancs du 
catéchisme et qui, depuis lors, a poussé en grâce, 
comme lui en vigueur. Là il se fiance, se donne tout 
entier, sans phrases, dans un furtif serrement de 
mains, dans un regard. Ses émotions les plus déli- 
cates et les plus intimes se rattachent à cette pauvre 
ï maison de prière », à son enclos moussu, planté 
d'ormes ou de hêtres, à son étroit horizon que borne 
une haie d'aubépine, à son atmosphère mystique, 
parfumée d'une vapeur d'encens. Vieux, il vient con- 



X AVANT-PROPOS 

feniplor la joie des jeunes et savourer en paix, avant 
de quitter l'existence, cette courte trêve à son labeur 
que le Génie du lieu, le saint tutélaire de son clan lui 
a ménagée. 

Je devais à ces petits cultes particuliers une men- 
tion à cette place, précisément parce que ce n'est 
point d'eux qu'il va être question dans le corps du 
livre. Parmi la multitude des sanctuaires bretons, 
quelques-uns jouissent d'une célébrité qui, débor- 
dant les limites du hameau, voire celles de la contrée, 
s'étend au pays tout entier. On s'y rend en pèleri- 
nage de vingt, de trente lieues à la ronde. La 
croyance populaire est qu'il y faut avoir entendu 
la messe au moins une fois de son vivant, sous peine 
d'encourir la damnation éternelle. Ce ne sont point, 
comme on le pourrait penser, des églises de ville ', 
des basiliques aux somptueuses architectures, mais 
des oratoires modestes, peu différents de ceux dont 
il a été parlé ci-dessus, et que rien ne signale à 
l'attention du passant, si ce n'est peut-être, le seuil 
franchi, un luxe d'ex-voto naïfs appendus aux 
murailles. Les saints qu'on y vénère n'ont pas de 
spécialité : ils guérissent de tous maux. On s'adresse 
à eux en dernier ressort. Ils sont infaillibles et tout- 
puissants. Dieu n'agit que [)ar leur voie et d'après 
leurs conseils. « S'ils disent oui, c'est oui; s'ils 

1. Sauf Notre-Dame du Bon-Secours de Guingainp et l'édi- 
fice tout moderne de Sainte-Anne d'Aiiray. J'avais d'abord 
l'intention de décrire aussi ces deux pardons qui furent 
jadis des plus populaires en Bretagne. .Mais ils ont revêtu, 
depuis quelque temps, un caractère de cosmopolitisme 
religieux qui ne m'a pas permis de les faire entrer dans le 
cadre de ces études exclusivement bretonnes. 



AVANT-PllOPOS XI 

disent non, c'est non. » Toute l'année ils ont des 
visiteurs, et les chemins qui conduisent à leur 
« maison » ne restent jamais déserts, par quelque 
temps que ce soit, « lors même qu'il gèlerait à faire 
éclater les os des morts ». Leurs pardons attirent 
une énorme afïluence de peuple. A celui de Saint- 
Servais, dans un repli de la montagne d'Are, sur la 
lisière de la forêt de Duault, on comptait naguère 
jusqu'à seize ou dix-sept mille pèlerins appartenant 
aux trois évèchés de Tréguier, de Quimper, de 
Vannes. 

Servais, que les Bretons nomment Gelvest ou 
encore Gelvest le Petit (Gelvest ar Pihan), est invoqué 
comme le protecteur des jeunes semences. Il les 
garantit contre la rigueur des hivers et contre les 
gelées blanches des premières semaines de prin- 
temps. Son pardon a lieu le 13 mai. La veille, à la 
vêprée {gousper), se faisait la belliqueuse proces- 
sion qui a immortalisé, dans les annales de nos 
paysans, ce pauvre sanctuaire de la Cornouaille des 
Monts. Des paroisses les plus lointaines on s'y 
transportait, les hommes à cheval, les femmes 
entassées dans de lourds chariots. Au lieu de la 
verge de saule écorcé, ordinaire et pacifique emblème 
des pèlerins, tous ces rudes laboureurs brandis- 
saient — assujetti au poignet droit par un cor- 
donnet de cuir — le penn-baz de houx ou de chêne, 
à tète ferrée, formidable comme une massue pré- 
historique. Je laisse ici la parole à une conteuse, 
la vieille Naïc, qui, sept fois, est allée de Quimper 
à Saint-Servais pieds nus. 
€ Nous partions en bandes nombreuses. Aux 



Xll AVANT-PROl'OS 

abords de la chapelle nous trouvions les Gwcnédiz, 
les gens de Vannes. C'étaient eux nos adversaires 
les plus enragés. On attendait vêpres, rangés en 
deux camps, les Gwénédiz d'un côté du ruisseau 
qui longe le cimetière, nous, de l'autre. On se dévi- 
sageait avec de mauvais yeux. A vêpres sonnant, 
les battants du portail s'ouvraient, et l'on se ruait 
dans l'église. On voyait au fond de la nef la grande 
bannière, debout, sa hampe passée dans un anneau, 
près de la balustrade du chœur. Non loin, sur une 
civière, était le petit saint de bois, Satit Gelvcsl ar 
Pihan. 11 y en avait tous les ans un nouveau : le 
même n'aurait pu servir deux fois; régulièrement 
il était mis en [)ièces. 

» On entonne le Magnificat. 

» Aussitôt, voilà tous les penn-baz en l'air. Après 
chaque verset, on entend : dig-a-drak, dig-a-drak. 
C'est, dans l'église, un effroyable cliquetis de bâtons 
qu'on entrechoque. 

> Les Cornouaillais crient : 

Hij ar rew! Hij ar rew! 
Kerc'h ha gwiniz da Gcrnew ! 

Secoue la gelée! Secoue la gelée! 
Avoine et froment à Cornouaillcs! 

« Les Vannetais ripostent : 

Ilij ar rew.' Kerc'h ha gwiniz, 
llac ed-dû da Wénédiz ! 

Secoue la golôe! Avoine et froment 
Et blé noir aux Vannetais! 

» Cependant un gars solide empoigne la bannière 
dont la hampe a dix-huit pieds de haut. Deux autres 



AVANT-PROPOS XIII 

S emparent de la civière où est attachée l'image du 
petit saint. Entre les Gwénédiz massés à gauche et 
les Cornouaillais massés à droite, s'avance le rec- 
teur de Duault, tout pâle, car le moment terrible 
approche... La bannière s'incline pour passer sous 
la voûte du porche. Soudain une clameur retentit, 
furieuse, hurlée par des milliers et des milliers de 
bouches : 

Hij ar rew! Hij ar rew! 

» C'est la mêlée des pennbaz qui commence. Ils 
se lèvent, s'abattent, tournoient, décrivent de larges 
moulinets sanglants. On frappe comme des sourds. 
Le recteur et ses chantres se sont enfuis à la 
sacristie. C'est à qui restera maître de la bannière 
et de la statuette en bois. Les femmes ne sont pas 
les moins acharnées : elles griffent, elles mordent... 

> Il me souvient surtout d'une année. La Cor- 
nouailles triomphait. 11 y avait eu un ouragan de 
coups, des bras rompus, des tètes cassées. Sur les 
lombes, dans le cimetière, des gens étaient assis 
qui vomissaient le sang à pleine gorge. Le saint 
avait été réduit en miettes; les hommes nous 
disaient ; « Ramassez-en les copeaux dans vos 
tabliers ». La bannière seule demeurait intacte. Les 
Vannetais tentèrent un dernier assaut pour nous la 
reprendre; ils furent repoussés victorieusement et 
se retirèrent, emmenant leurs blessés à qui les 
cahots des charrettes arrachaient des gémissements 
de douleur, tandis que nous rapportions la ban- 
nière à l'église en chantant un chant de joie... Cette 
année-là, en Cornouailles, les tiges ployèrent sous 
le poids des épis. » 



XIV AVANT-PROPOS 

Un pardon aussi original méritait d'avoir sa 
place dans ce volume. Je la lui eusse faite d'autant 
plus volontiers que je suis né en ce coin de mon- 
tagne, dans une vieille maison presque contiguti à 
la chapelle, oîi mes premiers souvenirs d'enfant me 
représentent encore ma mère pansant de ses mains 
délicates, avec des onguents dont elle avait le 
secret, la kyrielle des estropiés. Mais la fête, à vrai 
dire, n'existe plus. L'autorité civile, de concert avec 
l'autorité diocésaine, a lancé contre elle une sorte 
d'interdit. Les pèlerins, sabrés par les gendarmes, 
se sont dispersés. C'en est fini des batailles sacrées 
en l'honneur de Gelvest ar Pihan. Les anciens du 
pays prétendent que c'est leur abolition qui est 
cause si l'agriculture périclite. Depuis qu'on ne se 
dispute plus à coups de penn-baz la bannière de 
saint Servais, il semble que les laboureurs des trois 
évêchés aient perdu leur Palladium. 

Actuellement, il ne subsiste guère en Bretagne 
que quatre grandes panégyries. Ce sont, à mon 
avis, autant d'épisodes distincts, et qui se complè- 
tent l'un par l'autre, de la vie religieuse des Bre- 
tons armoricains. J'ai tâché de les fixer d'après 
nature, avec une absolue sincérité. J'ai fréquenté 
à diverses reprises la plupart de ces pardons. Mon 
vœu serait de les avoir évoqués tels qu'ils me sont 
apparus, dans leur beauté fruste, avec les traits 
propres à chacun deux. Il m'a été donné de les voir 
au bon moment. Pour demain leurs aspects se 
seront sans doute modifiés. Une transformation 
s'accomplit, de jour en jour plus profonde, dans les 
usages et dans les mœurs de la vieille péninsule. 



AVANT-PROPOS XV 

En ce qui regarde les pardons, on lira plus loin les 
prédictions désenchantées d'un barde'. Déjà leur 
physionomie n'est plus la même qu'il y a vingt ans. 
Les hommes-troncs dont parlait Le Goffic ont appris 
le chemin de nos sanctuaires les plus ignorés. Les 
vendeurs d'orviétan remplacent peu à peu autour 
des enclos bénits la confrérie de plus en plus clair- 
semée des chanteurs, et les cuivres des forains 
marient maintenant leur grosse musique profane à 
l'aérienne mélodie des cloches. Symptôme plus 
grave : des dévotions nouvelles se substituent aux 
anciens cultes, et, parmi le peuple, la merveilleuse 
légende des saints nationaux va s'oblitérant... Que 
si l'âme fleurie des Pardons de la Bretagne doit 
elle-même se faner un jour, puissent ceux qui, 
comme moi, l'ont aimée retrouver en ces humbles 
pages quelque chos0 de sa poésie et de son parfum! 

Kerfeunteun, 2 avril 1894. 

N.-B. — Depuis six ans que j'écrivais les lignes qui 
précèdent, cet ouvrage a fourni une carrière honorable. 
Je le redonne aujourd'hui sans y apporter aucun chan- 
gement. On y trouvera seulement un « pardon » de plus, 
celui de Saint-Jean-du-Doigt. Puisse ce cinquième épisode 
recevoir du public l'accueil qui fut jadis fait aux quatre 
autres. Il le mérite, sinon par l'intérêt que j'ai tâché d'y 
mettre, du moins par celui qu'il présente dans la réalité. 
Je veux dire, en terminant, tout ce que je dois à l'obli- 
geance de M. le chanoine Abgrall, le plus éminent peut- 
être, en tout cas le plus serviable de nos érudits bretons. 

Port-Blanc, 3 septembre 1900. 
i. Cf. Rumengol. 



SAINT-YVES 

LE PARDON DES PAUVRES 
A M. James Darmesteter, 



Saint Yves est le dernier en date et, si je ne me 
trompe, le seul canonisé de nos saints d'origine 
bretonne '. Il est aussi à peu près le seul dont la 
réputation ait franchi les limites de la province. 
Un an après sa canonisation, il avait à Paris, 
rue Saint-Jacques, une chapelle ou collégiale qui 
a subsisté jusqu'en 1823. Au xi° siècle, on lui 
bâtissait au cœur même de Rome une église avec 
cette dédicace : Divo Yvoni Trecorensi; et, plus 
tard, dans la même ville, on vit se fonder sous son 
patronage des confréries d'hommes de justice 
qui pourvoyaient, par une sorte d'assistance judi- 
ciaire, à la défense des pauvres et des petits. 
Angers, Chartres, Évreux, Dijon lui consacrèrent 

1. Ewen, Euzen ou Yves Héloury naquit, le 7 octobre 1253, 
de noble dame Azou du Quinquiz, épouse de Tanaik 
Héloury de Kervarzin, lequel accompagna, dit-on, le duc 
de Bretagne, Pierre de Dreux, à la septième croisade, et fut 
un des combattants de la Massoure. (Cf. la Vie de saint 
Yves, par l'abbé France.) 



4 AU PAYS DES PAUDONS 

des autels. A Pau, le parlement faisait, en robes 
rouges, une procession en son honneur. A 
Anvers, des fragments de ses reliques, enchâssés 
dans l'irénophore, étaient donnés à baiser, les 
jours d'audience , aux membres de la cour. 
Rubens peignit pour l'université de Louvain un 
tableau qui le représentait. Dernièrement enfin, 
on adécouvert à San Gimmanio, près de Pérouso, 
une fresque de Baccio délia Porta qui montre le 
saint avocat donnant à une clientèle en haillons 
des consultations gratuites. 

Mais il va sans dire que c'est surtout en Bre- 
tagne, et plus particulièrement au pays deTréguier, 
que sa mémoire et son culte persistent à fleurir. 

Les sentiers sinueux qui mènent à travers 
champs à son sanctuaire du Minihy sont fréquentés 
toute l'année par les pèlerins qui vont implorer 
son aide. Les suppliants affluent des havres de la 
cote voisine et des pentes lointaines du Menez. 

Un soir que je revenais de visiter la tour Saint- 
Michel, qui domine de sa haute ruine solitaire 
tout le paysage trégorrois, je ne fus pas peu sur- 
pris de voir poindre à un tournant de la route 
trois petites lueurs ([ui scintillaient faiblement 
dans le crépuscule déjà sombre, tandis qu'au 
milieu du grand silence s'élevait un bruit de 
voix, très doux, très monotone, un susurrement 



LE PARDON DES PAUVRES 5 

continu et plaintif. En m'approchant, je distingua 
un groupe de femmes assises côte à côte sur un 
tas de pierres, au bord du chemin. Chacune d'elles 
tenait à la main un cierge dont la flamme mon- 
tait, à peine vacillante, dans l'air tranquille. Je 
leur donnai le bonsoir en breton, et elles s'inter- 
rompirent de prier pour me demander si elles 
étaient encore loin de Saint-Yves. Elles arrivaient 
de Pleumeur-Bodou, d'une seule traite, sans 
avoir pris aucune nourriture, et elles se repo- 
saient là, un instant. Leur dessein était de passer 
la nuit en oraison, dans l'église, de faire, comme 
elles disaient, « la veillée devant le saint », puis 
de s'en retourner chez elles, après la première 
messe, toujours pieds nus et à jeun. 

— Et vous portez ces cierges, ainsi allumés, 
depuis Pleumeur? 

— Sans doute. 

— Pourquoi? 

— Parce que cela est dans notre vœu. 

— Ce vœu, peut-on savoir quel il est? 

Ma question, paraît-il, était indiscrète. Les 
femmes se regardèrent entre elles, et la plus âgée 
des trois, figure sèche et basanée de pilleuse 
d'épaves, me répondit avec dureté : 

— Vous n'êtes pas monsieur saint Yves béni, 
ce me semble. 



6 AU PAYS DES PARDONS 

En même temps elle se levait, faisant signe à 
SCS compagnes. Je les vis s'enfoncer dans l'obscu- 
rité, l'une derrière l'autre, à la file, avec des arrêts 
subits, dès que la flamme des cierges, échevelée 
par le vent de la marche, menaçait de s'éteindre. 
J'étais aux portes de Tréguier que j'entendais 
encore le fredon, de plus en plus lointain, de 
leurs voix : on eût dit un essaim d'abeilles voya- 
geant d'arbre en arbre, dans la profondeur sonore 
de la nuit... 

Cette rencontre m'est restée présente, entre 
mille autres, faites dans les mêmes parages, — 
sans doute à cause de l'impression de mystère 
qu'elle m'a laissée. 

C'est une tradition en Bretagne que chaque 
saint a sa spécialité curalive, Maudez guérit des 
furoncles; Gonéry, de la fièvre ; Tujen, de la mor- 
sure des chiens enragés. Yves, lui, est, selon l'ex- 
pression populaire, bon pour tout. De là sa supé- 
riorité. On peut s'adresser à lui en n'importe 
quelle occurrence. Lorsque saint Yves s'est mis 
une chose dans la tête, il en vient toujours à 
bout. Telle est la conviction générale. Aussi, 
tandis que la plupart des vieux thaumaturges 
locaux ont vu, en ces derniers temps, décroître 
leur prestige, le sien n'a fait qu'augmenter; 
comme me disait une vieille, il les dépasse tous 



LE PARDON DES PAUVRES 7 

de son bonnet carré. 11 est aux yeux des Bretons 
le savant, le docteur par excellence; et ils ont une 
foi invincible dans ses lumières, certains, d'ail- 
leurs, qu'il n'en usera jamais pour les tromper. 
Car il n'est pas seulement la science même, il est 
encore la droiture incarnée. C'est le grand justi- 
cier, l'arbitreimpeccable et incorruptible. L'image 
la plus fréquente que l'on donne de lui le repré- 
sente assis dans son tribunal, entre le bon pauvre 
dont il accueille la requête et le mauvais riche 
dont il repousse la bourse. Cela est d'un symbo- 
lisme transparent et naïf. Soyez assurés que le 
bon pauvre personnifie le peuple breton lui-même, 
ce peuple de miséreux durcis à la peine, pour qui 
les conditions de la vie sont demeurées si pré- 
caires et sur qui n'a pas cessé de peser le long 
héritage d'iniquité dévolu à la plupart des com- 
munautés celtiques. Lui aussi, comme le bon 
pauvre, il tient en main son rouleau de papier où 
sont inscrits ses doléances, sa plainte séculaire, 
son indomptable espoir. Car, en dépit des cruelles 
écoles de son passé, il n'a renoncé à aucun de ses 
vieux rêves, rien abdiqué de son idéal ancien. 
Affamé de justice il est resté fidèle à la religion du 
droit ; comme toutes les races qui ont souffert, il se 
berce d'une grande illusion messianique. Et, en 
attendant le jour improbable où elle deviendra 



8 AU PAYS DES PARDONS 

une réalité, il met sa confiance en saint Yves, 
l'avocat des humbles, l'irréprochable thaumaturge 
redresseur de torts. C'est à lui que les Trégorrois 
ont recours toutes les fois qu'ils se tiennent pour 
gravement lésés, et, en le faisant juge de leur 
querelle, ils l'invoquent sous le beau nom de 
« Saint Yves le Véridique », Sant Ervoan ar 
Wirionez^ 



[I 



Le lieu où il donne, en cette qualité, ses 
audiences n'est point son église du Minihy, mais, 
sur une des collines d'en face, de l'autre côté du 
Jaudy, un étroit emplacement ombragé d'ormes 
et dominant la crique de Porz-Bihan. 

Là s'élevait naguère une chapelle dédiée à saint 
Sul, sur les terres des seigneurs du Verger, de la 
famille de Clisson. Ceux-ci lui adjoignirent, vers 
le xviii" siècle, un ossuaire en granit destiné 
à leur servir de caveau funéraire. Après la Révo- 
lution, la chapelle subit le sort de quantité 

1. On traduit encore : Saint Yves de la Vérité. Je crois 
être plus fidèle au sens exact de l'expression bretonne, en 
traduisant comme je fais, droiture et vérité, dans celte 
langue, se rendant par le même terme. 



LE PARDON DES PAUVRES 9 

d'autres oratoires que le manque de ressources 
des fabriques paroissiales, souvent aussi l'incurie 
du clergé, a laissé tomber en ruines. Elle dis- 
parut, mais l'ossuaire resta debout. Les statues 
des saints que la chapelle ne pouvait plus abriter 
y trouvèrent un refuge. Parmi elles était une 
image de saint Yves, très ancienne, d'un caractère 
un peu barbare, et qui, pour ces deux raisons, 
était regardée par les gens du pays comme une 
reproduction en quelque sorte authentique. 

J'ai vu, dans mon enfance, l'édicule de Porz- 
Bihan. 

Une vieille femme de Pleudaniel, où nous 
habitions, m'y mena un jour. Elle s'appelait 
Mônik — diminutif familier de Mône ou Marie- 
Yvonne. — De son métier, elle était cardeuse 
d'éloupes; et, tout l'hiver, elle cardait. Je m'es- 
quivais, souvent, à la tombée de la nuit, pour 
aller m'asseoir près d'elle dans l'âtre où elle tra- 
vaillait, accroupie, à la lueur d'une chandelle de 
résine. Elle avait une prodigieuse mémoire, en 
dépit de ses soixante-dix ans, et elle savait des 
choses surprenantes que je n'ai jamais entendu 
dire qu'à elle. Elle les disait d'une voix lente, 
posée, toujours égale. On avait tant de plaisir à 
l'écouter qu'on ne prenait pas garde au grince- 
ment des peignes — si môme il n'y avait pas dans 

1. 



10 AU PAYS DES PARDONS 

cet accompagnement strident je ne sais quel 
charme de plus. 

Sur la fin de la saison froide, dès que les pales 
soleils de mars commençaient à luire, Mônik 
changeait d'occupations. Elle se faisait alors 
« ]ièlerine ». Dos gens la venaient trouver, la 
priaient, moyennant un modique salaire, de se 
rendre à tel oratoire, à telle fontaine qu'ils dési- 
gnaient, et d'y remplir leurs dévotions à leur 
place. A partir de ce moment, ses journées se 
passaient à trotter les chemins. Un matin, je la 
vis qui achevait de nouer ses souliers sur le pas 
de sa porte. 

— Et de quel côté allez-vous aujourd'hui» 
Mônik vénérable? 

— Pas loin, mon petit... Au pays de Tré- 
darzec: deux lieues à peine, par la traverse. 

— Savez-vous, mère Mône; puisque c'est si 
près, laissez-moi vous accompagner. 

Elle hocha la tôte à plusieurs reprises, en 
faisant : heu!... heu!... d'un air indécis, comme 
si ce que je lui demandais là eût été très grave. 
Puis, au bout d'un instant : 

— Viens tout de môme, me dit-elle. 

Nous nous mîmes en route, dans l'exquise 
fraîcheur des choses matinales. J'étais tout fier 
de voyager ainsi aux côtés de la vieille Mône, que 



LE PARDON DES PAUVRES H 

je considérais comme une personne d'essence 
supérieure, en commerce perpétuel avec les 
saints. Nous suivions des sentiers qui n'étaient 
certainement connus que d'elle, et qui coupaient 
court, à peine frayés, à tï-avers les hautes herbes 
des prairies et les fourrés épineux des landes. Un 
grand silence planait sur la campagne mouillée. 
Nous marchions d'une bonne allure. Voici que, 
dans la montée de Kerantour, je crus m'aperce 
voir que Mônik boitillait d'une jambe. 

— Ce n'est rien, fit-elle : j'ai dû mettre dant> 
mon soulier quelque chose qui me gêne un peu. 

— Déchaussez-vous. 

Elle eut un geste de la main, comme pour me 
dire : « Ne t'occupe point de cela; c'est mon 
affaire, et non la tienne ». Et elle continua de 
cheminer de la sorte, en marmottant de vagues 
oraisons auxquelles je ne comprenais rien. Au 
bourg de Trédarzec, elle fit une halte sous le 
porche de l'église, m'invitant à m'asseoir sur une 
des pierres tombales du cimetière pour attendre 
qu'elle eût fini... 

L'instant d'après; nous étions de nouveau en 
pleins champs. 

— Maintenant, me dit Mônik, paix! Ne me 
parle plus... Contente-toi, pour te distraire, de 
siffler aux merles. 



*2 AU PAYS DES PARDONS 

Je lui trouvai une mine étrange, un air 
assombri et presque farouche. Dans sa vieille 
figure flétrie, à la peau rugueuse et plissée comme 
une écorce de chêne, ses petits yeux brillaient 
d'un éclat singulier. Il me vint à l'esprit des 
pensées déplaisantes qui me gâtèrent toute ma 
joie de tantôt. Si j'avais osé, je serais retourné 
sur mes pas. Aussi n'ai-je gardé de cette partie 
du trajet que des souvenirs confus. Par inter- 
valles, on traversait des aires de fermes. Mônik 
était universellement connue; les ménagères se 
montraient sur le seuil et la saluaient au pas- 
sage : 

— Ah! ah! Mônik, on va donc là-basl 

— Oui, oui, une fois encore!... Quand les 
choses ne sont pas droites, il faut bien recourir à 
quelqu'un qui les redresse. 

Ces propos énigmatiques, échangés d'un ton 
rapide, n'étaient pas pour diminuer mon malaise. 
Au creux d'un ravin, entre des rebords en granit 
rongés par les mousses, dormait tristement une 
fontaine à l'eau ténébreuse et glacée. Mônik 
s'agenouilla sur la margelle ; je crus qu'elle 
voulait boire. Mais point. Elle se contenta de 
puiser quelques gouttes dans ses deux mains et 
d'en asperger le sol autour d'elle, en murmurant 
de vagues paroles. — Ce furent ensuite des terres 



LE PARDON DES PAUVRES 13 

hautes, des meziou, des friches dénudées el hou- 
leuses, un dernier plateau enfin, et, devant nous, 
par delà le miroitement calme de la rivière, Tré- 
guier surgit, lumineuse, poussée d'un seul jet, 
ainsi qu'une ville de rêve, avec les teintes pour- 
prées de ses vieux toits, son peuple de cloche- 
tons, et la flèche de sa cathédrale, toute rose, de 
grands vols de martinets tournoyant au-dessus. 
Le long du quai planté d'arbres, les vergues des 
navires, enchevêtrées aux branches, semblaient 
avoir retrouvé la frondaison de leurs printemps 
d'autrefois. Les moindres bruits arrivaient à nous, 
très distincts; on percevait jusqu'au claquement 
des sabots sur le pavé; des refrains de calfats se 
croisaient dans l'air. A l'arrière-plan se voyaient 
le Minihy, dans un fouillis de verdures, et 
Plouguiel, détaché en silhouette sur un dos de 
promontoire. Tréguier m'apparut, ce jour-là, 
comme une cité merveilleuse au centre d'un 
paysage enchanté... 

Mônik cependant venait de prendre à droite, 
par une génetaie ; un colombier désert y projetait 
son ombre mélancolique. Non loin, deux ou 
trois maisons de pauvres, couvertes en glui ; en 
contre-bas, un bouquet d'ormes ébouriffés par les 
vents d'ouest, et, à leur pied, dans un retrait, 
une petite construction bizarre, semi-chapelle, 



14 AU PAYS DES PARDONS 

semi-crèche. Nous étions au terme de notre 
course. 

— Fais ta prière, enfant, me dit Mono. Ici 
demeure le grand saint des Bretons, ici demeure 
Yves le Véridique. 

C'étaient les premiers mots qu'elle m'adressait 
depuis Trédarzec. Elle ajouta : 

— Mais, d'abord, regarde bien. Sa statue 
est celle que tu vois dans cet angle. Il y est 
représenté tel exactement qu'il était de son 
vivant, du temps qu'il était recteur de Tré- 



guicr'. 



Une vapeur diffuse emplissait le sanctuaire qui 
ne recevait de jour que par la porte et par une 
espèce de lucarne percée dans un des murs laté- 
raux. Au fond était dressé un autel en maçon- 
nerie, blanchi à la chaux, où, sur la table de 
pierre, sans nappe ni ornements, une rangée de 
saints s'appuyaient les uns aux autres, épaule 
contre épaule, comme une bande d'hommes 
ivres. Ils avaient, pour la plupart, des traits à la 
fois rudes et bénins, encadrés d'une chevelure 
moutonneuse et d'une barbe en collier, et rappe- 

1. Ainsi s'exprimait l'excellente femme. Est-il nécessaire 
de faire observer que les gens du peuple ont leur façon 
personnelle d'interpréter, c'est-à-dire de dénaturer riiistoire, 
et que saint Yves a été non pas recteur, mais officiai Aq 
Tréguier? 



LE PARDON DKS PAUVRES 15 

laienl à s'y méprendre les gens de notre entou- 
rage habituel, — pêcheurs du Trieux et mariniers 
du Jaudy. Une statue isolée occupait Tencoi- 
gnure de droite ; c'était elle que me désignait 
Mônik. Elle était de taille humaine, beaucoup 
plus haute que les précédentes, mais tout aussi 
fruste; le bois en était fendillé, pourri, entaché 
de lèpres et de moisissures. La figure seule avait 
gardé les traces d'un peinturlurage ancien, étran- 
gement blêmi ; et sa pâleur mate semblait luire 
dans l'ombre, comme si elle eût été phosphores- 
cente. On eût dit la face d'un mort, éclairée 
d'un reflet de cierges. Je ne la contemplai du 
reste qu'à la dérobée, et dans des dispositions 
d'âme où la peur l'emportait sur la dévotion — 
et même sur la curiosité. Je n'étais pas sans 
savoir de quels attributs terribles cette image 
passait pour être douée. La cardeuse d'étoupes, 
durant les veillées d'hiver, par des allusions, des 
demi-confidences, m'en avait instruit un tant soit 
peu. Et je n'étais pas très rassuré de me trouver 
face à face avec cette tête glabre dont les yeux 
étaient d'une fixité déconcertante. 

Mônik avait délacé son soulier gauche — 

celui du pied dont elle boitait, — et, en ayant 

retiré une de ces petites monnaies de bronze, 

j encore fréquentes à cette époque dans le pays et 



d6 AU PAYS DES PARDONS 

qu'on appelait des pièces « de dix-huit deniers », 
aile l'alla poser délicatement dans un pli de 
l'aube du saint; juiis, troussant sa cotte et 
appuyant ses genoux nus au sol humide, elle 
entra en oraison. 

Ce fut long, très long. Je m'étais assis dans 
l'herbe, en dehors de l'oratoire, l'esprit occupé à 
suivre des voiles qui descendaient la rivière, unie 
et verte comme un lac. Soudain, Mônik se mit à 
parler tout haut, d'un ton âpre. Je me penchai, 
et je la vis qui, debout, interpellait le saint assez 
durement, en le secouant par l'épaule. A plusieurs 
reprises elle cria en breton : 

— Si le droit est pour eux, condamne-nous! 
Si le droit est pour nous, condamne-les ; fais 
qu'ils sèchent sur pied et meurent dans le délai 
prescrit M... 

Il y avait, dans l'accent et dans le geste, je ne 
sais quoi de sauvage et de troublant. 

La vieille sortit du sanctuaire, les yeux allumés 
d'une flamme mauvaise, et en fit le tour à 
l'extérieur par trois fois. Le troisième tour 
accompli, elle s'agenouilla devant l'entrée. Quand 
elle se releva, elle avait son expression accoutu- 

1. Ln formule est invariablement la même, et l'on 
emploie toujours le phirii-l. même lorsqu'il n'y a contesta- 
tion que d'individu à individu, — ce qui était ici le cas, 
ainsi qu'on le verra plus loin. 



LE PARDON DES PAUVRES 17 

mée, sa figure d'aïeule, d'une enfantine douceur, 
et dont les rides même semblaient sourire. 

— C'est fini, me dit-elle. Allons-nous-en bien vite! 
Il fut délicieux, ce retour, dans la joie de la 

lumière du midi, par une belle journée de prin- 
temps hûtif. Mône causait, causait, comme pour se 
dédommager du silence qu'elle avait dû observer 
jusque-là. A Trédarzec elle voulut absolument me 
faire manger des gâteaux à une petite « boutique » 
en plein vent. Elle était gaie ; des bouts de chansons 
lui venaient aux lèvres; jamais je ne lui avais vu 
celte exubérance. Et elle ne boitait plus — oh! 
plus du tout, — trottinait au contraire, d'une 
allure ingambe, avec des sautillements d'oiseau. 

— Vous avez l'air tout heureux, vieille mère? 

— Je suis heureuse, en effet, mabik^. J'ai 
un poids de moins sur le cœur. Parmi les com- 
missions qu'on me donne à faire, il en est qui 
ne sont pas agréables, mon enfant. 

— Et quelle était celle d'aujourd'hui, s'il 
vous plaît? 

— Chut! murmura-t-elle, en faisant mine 
d'écouter un pinson qui s'égosillait au-dessus de 
nous, dans une touffe d'aulnes. 

Je n'osai pas insister; on parla d'autre chose... 

1. Vils, avec le diminutif de tendresse. 



18 AU PAYS DES PARDONS 



* 
» * 



Ce que Mône, par scrupule professionnel, se 
refusait à m'apprendre, je l'ai su depuis. 

Un patron de barque de Camarel, en Pleuda- 
niel, avait eu maille à partir avec son unique 
matelot, à propos d'un rèj^lement de comptes sur 
lequel ils ne s'étaient point trouvés d'accord. De 
'là des paroles aigres et une mésintelligence qui 
alla croissant. On continua de pêcher ensemble, 
mais on passait souvent vingt et trente heures au 
large sans échanger un mot. Et les personnes 
entendues de dire : 

— Vous verrez que cela finira mal! 

Une nuit, le matelot se présenta, l'air égaré, 
les vêtements ruisselants, au poste des douanes 
de Lézardrieux. Il raconta que la barque — qui 
était « mûre » — avait touché une roche, qu'elle 
avait coulé à pic, et que le patron, ne sachant 
pas nager, avait dû « trinquer » une fois pour 
toutes. 

Il n'y avait dans ce récit rien d'invraisemblable. 
On n'inquiéta point le matelot. Les commères de 
Camarel, cependant, ne laissaient pas de jaser; 
excitée par elles, la veuve du noyé fit un esclan» 



LE PARDON DES PAUVRES 19 

dre public, dans le cimetière, à l'enterrement du 
cadavre retrouvé au bout du neuvième jour*. 

— Oui! oui! s'écria -t- elle, au moment où 
le cercueil disparaissait dans la fosse, — nous 
savons comment tu es mort ! Ils pleureront 
aussi, crois-moi, ceux que ta perte a réjouis en 
secret!... 

A partir de ce moment, la vie ne fut plus 
tenable pour le matelot. Il n'était point d'avanies 
qu'il n'eût à subir de la part de la veuve et de 
sa nombreuse parenté. En vain voulut-il se louer 
à un autre patron : partout il lui fut répondu, 
sur un ton de sanglante ironie, qu'on n'avait pas 
besoin à bord d'un homme qui « portait mal- 
heur ». Désespéré, sur le point de quitter le pays, 
il se rendit chez Mônik, à la nuit close, pour 
n'être vu de personne. 

— Il faut qu'Yves le Véridique prononce entre 
la veuve et moi. Je te prie de l'aller trouver en 
mon nom. 

On sait avec quelle ponctualité la « pèlerine » 
par procuration s'acquitta de cet office. 

Il paraît que, dans le cours de l'année, la veuve 



1. C'est une croyance invétérée sur le littoral armoricain, 
— justifiée d'ailleurs, m'a-t-on dit, par de nombreux 
exemples, — que la mer ne rend jamais avant neuf jours 
les cadavres des gens qu'elle a engloutis. 



20 AU PAYS DES PARDONS 

tomba en « languissance », sécha sur pied comme 
une plante atteinte dans ses racines et, finale- 
ment, trépassa. Le matelot avait eu gain de 
cause. 

C'est chose superflue, j'imagine, de faire remar- 
quer combien cette forme populaire du culte de 
saint Yves rappelle la fameuse épreuve du Juge- 
ment de Dieu si usitée au moyen âge '. Aujour- 
d'hui, le petit oratoire de Porz-Bihan n'existe 
plus. Quand j'y suis revenu, cet été, pour y rafraî- 
chir mes impressions d'autrefois, j'ai revu, dans 
le ravin, la vieille fontaine, avec son eau si noire 
qu'elle ne m'a point renvoyé mon image lorsque 
je m'y suis penché; et, sur le plateau découvert, 
j'ai revu le colombier promenant autour de lui 
la même ombre solitaire. J'ai aussi reconnu les 
ormes, plus tordus que jamais et comme immo- 
bilisés en des attitudes paralytiques. Au bord de 
la roule pierreuse, c'était le même groupe de 
chaumières basses aux lourdes toitures, aux 
murailles disjointes élayées par des rames. Mais 
del'édicule ancien plus rien ne restait, si ce n'est 
les fondations peut-être, quelques moellons épars 
enfouis sous de grandes ronces où des enfants 
d'alentour, pareils au petit coureur de champs 

1. Avec (|iiclquc chose de plus moral, toutefois. 



LE PARDON DES PAUVRES 21 

que je fus naguère, cueillaient des mûres à pleines 
mains. 

J'ai dit ailleurs * à quelle occasion le sanctuaire 
fut détruit. Le recteur de Trédarzec, en la paroisse 
de qui il était situé, y mit le premier la pioche. 
Il le fit raser entièrement et relégua la statue du 
saint dans le grenier du presbytère. Mais il est 
plus facile de démolir un mur que de déraciner 
une coutume, surtout en Bretagne. On n'en con- 
tinue pas moins de venir prier sur l'emplacement 
de l'oratoire disparu. Dernièrement, une femme 
du pays de Goëlo, qui avait été spoliée par un 
notaire, y passa la nuit, prosternée sur le sol, sous 
la pluie qui tombait à verse, — et s'en retourna 
chez elle à demi morte de froid, mais sûre d'être 
vengée. Vous trouverez aux environs des gens 
pour vous affirmer que le saint fait chaque soir 
le trajet du bourg à Porz-Bihan pour reprendre 
possession, jusqu'au matin, de sa « maison » en 
ruines : ils l'ont rencontré. 



1. Cf. la Légende de la Mort, p. 222, note 2. Lire aussi le 
« Crucifié de Kéraliès », ce sobre, délicat et passionnant 
récit où Gh. Le Goffic a reconstitué, dans un autre cadro, 
les principales péripéties du drame de Hengoat. La victime 
s'appelait, en réalité, Omnès, et la vieille sorcière qui l'alla 
vouer à saint Yves, — la Kato Prunennec du roman, — 
avait nom Kato Briand. Celle-ci fit à l'instruction des aveux 
complets, détailla consciencieusement toutes les pratiques 
rituelles auxquelles elle s'était conformée. 



22 AU PAYS DES PARDONS 

La légende ne s'arrête pas en si bon chemin. 
S'il faut Ten croire, le recteur « sacrilège » fut 
puni par saint Yves lui-même de son « forfait », 
voici dans quelles circonstances : 

Certaine après-dînée, trois hommes étrangers 
à la paroisse se présentent à la porte du presbytère. 

— Qu'y a-t-il pour votre service? leur demande 
la servante. 

— Nous voudrions parler à M. le recteur. 

— Il est à table. Que désirez-vous de luil 

— Qu'il nous permette de nous agenouiller 
devant l'image d'Yves le Véridique, laquelle est, 
dit-on, prisonnière dans son grenier. 

Impressionnée par le ton singulier dont étaient 
prononcées ces paroles, la servante s'empressa 
d'avertir son maître, bien qu'il n'aimât guère à 
être dérangé au cours de ses repas. Le recteur, 
sa serviette à la main, parut aussitôt sur le seuil 
de la salle à manger. Il avait la mine furieuse. 

— Sortez d'ici, cria-t-il, vagabonds de grand'- 
route que vous êtes! Saint Yves n'a que faire de 
vos prières homicides. 

— Soit ! répondit avec calme l'un des inconnus. 
Puisqu'il en est ainsi, nous t'assignons tous les 
trois à son tribunal. C'est aujourd'hui samedi. 
Il te reste la nuit pour te repentir. Demain tu ne 
célébreras pas la grand'messe!.. 



LE PARDON DES PAUVUES 23 

Là-dessus, les personnages mystérieux s'éva- 
nouirent, sans qu'on sût comme. 

... Le recteur a gagné son lit à l'heure habi- 
tuelle. Il est triste. Des pensées funèbres le han- 
tent. La servante aussi se sent le cœur étreint 
d'une angoisse. Elle a beau se tourner et se 
retourner entre ses draps, elle ne peut s'endormir ; 
la sinistre prophétie des trois pèlerins retentit 
obstinément à ses oreilles... Soudain, elle sur- 
saute : par l'escalier du grenier descend un pas 
lourd, le pas de quelqu'un « qui serait en bois ». 

Il résonne maintenant dans le corridor. Une 
porte s'ouvre, un cri part. Et c'est ensuite une 
plainte longue, entrecoupée de hoquets, comme 
un râle. Est-ce chez le vicaire? Il sera toujours 
temps d'y aller voir. Un malheur ne s'apprend 
jamais que trop vite. Et la servante se tient coite, 
la face au mur, avec une sueur d'épouvante qui 
lui ruisselle par tout le corps... 

Lorsqu'on entra le lendemain, au petit jour, 
dans la chambre du recteur, on le trouva dans 
son lit, mort, et la couverture ramenée sur le 
visage. 



24 AU PAYS DES PAP.DONS 



III 



Esl-il besoin d'ajouter que tout cet ensemble 
de superstilions auquel le culte d'Yues le Vévi- 
dique a donné naissance n'est — aux yeux même 
de nos paysans — qu'une perversion du culte 
pur, autrement large, autrement humain, qu'ils 
rendent au vrai saint Yves? 

Parcourez les chaumières du littoral ou, 
comme on dit en breton, de Varmor trégorrois. 
Ce qui vous frappe, dès le seuil, c'est une enlu- 
minure naïve peinte à fresque par un artiste sans 
prétentions, à l'endroit le plus éclairé de la 
maison, — généralement dans l'embrasure de la 
fenêtre, là où s'épinglent aussi, en leurs cadres 
rococo, les photographies fanées des membres de 
la famille. Neuf fois sur dix, cette enluminure 
représente saint Yves, et, d'une chaumière à 
l'autre, le type est invariablement le même : 
figure imberbe et douce, le corps figé en une rai- 
deur sacerdotale, une bourse dans la main droite, 
un livre dans la gauche, l'air d'un tout jeune 
prêtre frais émoulu du séminaire, d'un cloarec^ 

l. Clerc. 



LE PARDON DES PAUVRES 25 

récemment promu au gouvernement des ûme?. 
J'ai connu, dans mon enfance, des vicaires qui 
ressemblaient à cette image trait pour trail, 
blonds, roses, le geste embarrassé, les yeux médi- 
tatifs, — un mélange de paysannerie et de mys- 
ticité. 

Il exista jadis, de par la Bretagne, une confrérie 
nomade de peintres rustiques qui s'en allaient de 
bourg en bourg, illustrant ainsi de motifs pieux 
les demeures des humbles. Médiocres barbouil- 
leurs, pour la plupart, mais que tourmentait 
néanmoins un grand rêve d'idéalisme et qui, par- 
fois, avaient d'heureuses rencontres, des hasards 
d'inspiration dignes du vieil Orcagna. Je crains 
fort que , de ces imagiers populaires , Mabik 
liémond ne soit chez nous le dernier. Il est une 
des physionomies les plus originales de la Bre- 
tagne finissante. J'ai tenu à lui faire visite, il y a 
quelques mois. Sa bicoque couronne un rocher 
de la romantique vallée du Guindy ',' à deux kilo- 
mètres de Tréguier. Du dehors, c'est n'importe 
quelle masure; à l'intérieur, c'est proprement un 
sanctuaire. L'autel môme y est, — au bas bout de 
la maison, — faisant face au foyer. Au-dessus, 
un tabernacle en terre glaise, enjohvé d'un miri- 

1. Le Guindy conflue avec le Jaudy, en aval de Tréguier. 

2 



26 AU PAYS DES PARDONS 

fique Saint-Sacrement. Comme meubles, le strict 
nécessaire : un lit, une armoire, accolés l'un à 
l'autre, et ayant cette gêne vague des choses qui 
se sentent dépaysées. Quant au reste, des murs 
vides, ou plutôt peuplés — peuplés à l'excès — 
des surabondantes visions de Mabik. 

Au moment où je franchis le seuil, le maître de 
céans est assis dans l'âtre, sur une escabelle, et 
surveille la cuisson du repas de midi. Il m'ac- 
cueille sans se déranger, à la façon bretonne. 

— Si vous êtes chrétien, vous êtes ici chez 
vous, me dit-il avec cette politesse tranquille 
des hommes du peuple en Basse-Bretagne, qui 
laissent les gens venir à eux. 

Deux mascarons grossièrement pétris font 
saillie aux deux angles de la cheminée. L'un 
tient entre les lèvres, en guise de pipe, la pince 
en fer du gôlô-luiik, de la longue, et fluette, et 
torse chandelle de résine. Celui-là, m'explique 
Mabik, c'est « Ravachol », et l'autre, vis-à-vis, 
c'est le « diable » qui le tente. Le Petit Journal a 
pénétré jusque chez cet illettré d'Armorique. 

Nous sommes vite devenus bons amis. Je parle 
breton, et il fume! Tout en puisant à mon tabac, 
il me raconte sa vie. Il est né, suivant son expres- 
sion, dans une douve quelconque, comme une 
herbe de hasard. Et depuis lors il ramone. Entre 



LE PARDON DES PAUVRES 27 

temps, il s'est marié et a été, comme il dit, « veuf 
et reveuf ^y. Il en est actuellement à sa quatrième 
femme. Et, comme je témoigne quelque commi- 
sération : 

— Oh ! fait-il philosophiquement, elles sont tou- 
jours un peu avariées, quand elles m'épousent... 

Mais il ajoute aussitôt : 

— Toutes jolies, en revanche; mes voisins 
vous le diront. 

Lui est laid, chauve, la barbe hirsute et orde, 
les prunelles de travers, un paysan du Danube — 
y compris l'éloquence — avec la suie en plus, des 
plaques de noir de fumée encroûtant ses vieilles 
joues. Si on lui demandip pourquoi, ayant la 
rivière à sa porte, il ne s'y lave jamais, il répond, 
non sans malice, que, pendant un quart d'heure 
au moins, cela troublerait « l'âme claire de \i au 
courante » et la dégoûterait peut-être de chanter. 
Elle a bien assez à faire, prétend-il, de décrasser 
les bourgeois. Ces bourgeois, il les exècre; il a 
pour eux le mépris chevelu des rapins de 1830, 
interprété dans une langue dont je me refuse à 
traduire les violences pittoresques. 

— Parlons un peu de vos saints, Mabik Rémond. 
Commentez-moi votre musée. 

— Voilà. C'est sur ces murailles que je m'es- 
saie. Quand j'ai campé mon bonhomme et que je 



28 AU PAYS DES PARDONS 

l'ai désormais en main, je passe par-dessus une 
couche de lait de chaux, — et j'entreprends autre 
chose. Vous voyez ce saint Trémeur? Je l'ai refait 
quinze fois. C'est très difficile à attraper, un per- 
sonnage de cette sorte, qui a sa tête dans les bras 
au lieu de la porter sur ses épaules. Ce saint Lau- 
rent aussi m'a coûté beaucoup de peine, et plus 
encore ce saint Herbot... Mes modèles? Parbleu, 
les statues de bois ou de pierre devant qui je 
m'agenouille dans les chapelles, durant mes cam- 
pagnes de ramonage à travers le pays trégorrois, 
depuis Plcstin jusqu'à Paimpol. Je les contemple, 
je les prie, et j'emporte leur image dans mes 
yeux... 

Il est resté fidèle , en effet , à la tradition 
ancienne. Les « Primitifs » bretons lui ont légué 
leur secret avec leur âme, et il reproduit avec 
une sincérité surprenante leur « faire » inhabile 
et si expressif. Cela est d'un art simpliste, presque 
grossier, et où cependant se manifestent à la fois 
un symbolisme d'une qualité rare et un sentiment 
très précis de la réalilé. 

— Ouand et comment vous est-elle venue, 
Mabik, l'idée de vous faire peintureiir de saints? 

— lié! sait-on pourquoi les étoiles se lèvent, 
lorsque descend la nuit?... J'ai toujours aimé les 
belles choses des églises, — des vieilles églises 



LE PARDON DES PAUVRES 29 

d'autrefois, lesquelles étaient pleines de merveilles 
qu'on ne verra plus... Tout enfant, en cheminant 
comme ça de quartier en quartier, pour exercer 
mon métier de ramoneur, il m'arrivait souvent de 
coucher dans des sanctuaires abandonnés des 
fabriques et dont on ne songeait même plus à 
fermer la porte. Je restais longtemps sans dormir 
ou bien je me réveillais sans cesse, et je croyais 
entendre, dans l'ombre, les pauvres saints pleurer. 
Ils me disaient : « Mabik, nous sommes plus âgés 
que ne le serait aujourd'hui ton trisaïeul * ; notre 
sort est triste; quand nous aurons fini de pourrir, 
qui se souviendra de notre visage?... » — Puis, 
écoutez-moi bien : les femmes font quelquefois 
des scènes; en pareil cas, moi, je déguerpis. Vous 
n'êtes pas sans connaître l'oratoire en ruines de 
saint Elud *, dans la pinède, un peu au-dessus de 



i. On dil en breton « da dad kûn » ton père doux. 

2. C'est pfHit-être le site le plus gracieux de l'exquise 
vallée du Guindy. La rivière au bas, claire, chantante, 
déroulant sur un lit de gravier, à travers des prés d'un' 
vert intense, ses méandres harmonieux. Sur une des col- 
lines do la rive gauche, un bois de pins et, à son ombre, 
les ruines de l'oratoire. Celui-ci devait couvrir à peine trois, 
mètres carrés de superficie. 11 était bâti de quelques 
pierres mnl liées avec de l'argile. On raconte que saint Elud, 
— le même, j'imagine, que saint Iltud, — eut là son ermi- 
tage. 

Quant à la Fontainc-de-Minuit (Feunteun-Anlernoz), son 
«au mystérieuse filtre d'un rocher, au pied de la colline. 
J'ai dessein de raconter ailleurs ses vertu?. 

2. 



30 AU PAYS DES i'Al.DONS 

la Fonlaine-de-Minuit. Là, j'ai mon refuge, ma 
maison de paix. Là, plus de bruit humain, plus 
de paroles querelleuses, mais une solitude pro- 
fonde où les jours s'écoulent avec lenteur, sous 
les grands arbres mélodieux... Un hiver, peu de 
temps après mes secondes noces, j'y vécus un peu 
plus d'une semaine. J'avais pris, pour ma nourri- 
ture, quelques croûtes de pain, et, quant à la bois- 
son, je n'avais qu'à puiser à la source. Les nuits 
étaient lumineuses el glacées. Je m'étais aménagé 
un loil de fougères qui me garantissait la tête : 
un feu d'aiguilles de pin me réchaull'ait les pieds. 
Or, un soir que je venais de m'assoupir, quelqu'un 
m'appela par mon nom. Je rouvris les yeux, et, 
devant moi, dans la brume blanche qui s'élevait 
de la vallée, je vis surgir une apparition, un fan- 
tôme de saint que je reconnus aussitôt. C'était 
Yves de Kervarzin, le prêtre secourable, héber- 
geur des vagabonds et patron des sans-le-sou '... 
Tel il s'esl montré à moi, celle nuit-là, tel je l'ai 
représenté depuis, partout où j'ai pu, avec sa 
toque noire, avec sa longue soutane, avec son 
aube fine, si étiucelante qu'elle semblait tissée de 
clair de lune. 

» C'est lui qui a commencé ma réputation. Je 

1. • An dud a benip liard », disait Mabik, les gens de cinq 
liards. 



LE PARDON DES PAUVTxES 31 

L'ai peint d'abord dans une ferme, puis dans une 
autre. Finalement, dès que j'entrais dans une 
maison, on m'appréhendait à la veste : 

„ _ Ramone ou ne ramone pas, cela nous est 
égal, mais tu vas le dessiner là, tu vas dessiner 
ton Sant ErwanI 

» Aujourd'hui encore, quand je passe devant les. 
seuils, les petits enfants s'attroupent et crient : 

» — C'est Mabik Rémond, c'est V oiseau noir de- 
saint Yves ! 

» Les meilleures choses, hélas! n'ont qu'un 
temps. Reste-t-il, en ïrégor, reste-t-il une seule 
maison de marin ou de paysan qui n'ait point sur 
sa muraille la grande image sacrée? Pauvre de- 
raoi, j'ai dû chercher d'autres motifs. Oh! je sais 
bien, dans notre pays ce ne sont pas les saints, 
qui manquent. En ces parages même, il en 
débarqua des batelées qui avaient pour pilote 
Lewias, et Tudual pour capitaine. Je les connais 
tous. Au besoin, je vous dirais leurs noms, leur 
histoire et la figure qu'ils ont laissée d'eux. Je 
puis, avec un peu de terre à briques et de noir de 
fumée, leur redonner un semblant de vie. On me 
commande : « Fais-nous tel saint, Mabik » ; et je 
le fais. Mais, voyez- vous, si j'étais maître de ma 
destinée,je ne peindraisjamais que des saint Yves. 

Les galopins des campagnes ont raison. Peintre 



32 AU PAYS DES l'A[i nOXS 

de saint Yves je suis, peinlrc de saint Yves je 
mourrai!... 

Ainsi me parla iMabik Rémond, en ce paisible 
après-midi d'août où je fus momentanément son 
hôte, tandis que le moulin de Job-An-Dû licla- 
quait ferme au creux du vallon et que les cloches 
du Minihy carillonnaient pour un baptême. 



IV 



Deux années auparavant, aux vacances de 1890, 
j'étais assis sous les grands ombrages du jardin 
de Rosmapamon. Et là, le plus merveilleux 
enchanteur que la Bretagne ait produit, depuis 
Merhn, évoquait devant un groupe d'intimes — 
à propos de Tinauguration, alors prochaine, du 
nouveau tombeau de saint Yves — les souvenirs 
de son enfance qui se rattachaient à I ancien 
monument. 

— Je ne l'ai pas vu de mes yeux, disait-il. Il 
avait été détruit pendant la Révolution par ce 
bataillon de vandales étampois qui a laissé dans 
toute notre Armorique tant de traces funestes de 
son passage. Mais les personnes vénérables de 
mon entourage en avaient r'îtenu l'image dans 



LE PARDON DES PAUVRES 33 

leur mémoire. Elles m'en ont souvent fait la 
description. C'était vraisemblablement une très 
belle chose. Nos sculpteurs de pierre du xV siècle 
étaient des artistes ingénieux et très personnels. 
Il est bien regrettable qu'un tel chef-d'œuvre 
ait disparu. De mon temps, il n'y avait plus à 
la place où il s'éleva qu'une dalle en marbre 
rouge que je me souviens d'avoir vue. Ma mère 
avait sa chaise tout à côté, au pied de la chaire. 
Cette dalle fut enlevée depuis, quand on conçut 
le projet de rétablir le monument; et l'on pratiqua 
des fouilles, dans l'espoir de découvrir des reliques^ 
Croiriez-vous que l'on ne trouva rien! Cela esta 
l'honneur de la probité toute bretonne de nos 
ecclésiastiques. . . Des prêtres italiens eussent infail- 
liblement découvert quelque chose. 

Par un respect peut-être trop scrupuleux de 
la tradition, on a édifié le nouveau cénotaphe sur 
l'emplacement de l'ancien. Je le déplore. Où il 
est, il manque d'air et de lointain. En tout autre 
lieu, dans le « chœur du Duc », par exemple, il 
eût fait meilleure figure. 11 serait du moins à 
souhaiter qu'à l'aide d'un fond approprié, de cou- 
leur sombre, onlui permît de ressortir davantage '. 

1. Voir la description que M. de la Borderie a donnée du 
tombeau. On sait d'ailleurs les beaux travaux que ce savant 
& consacres à la mémoire du saint. 



34 AU PAYS DES PARDONS 

Je déplore aussi que, dans la galerie des per- 
sonnages qui font corlège à la statue de saint 
Yves, on ait omis ce bon Jehan de Kergoz qui 
fut son mentor, le plus vigilant de ses amis. J'ai 
visité autrefois, dans un vieux manoir de Kerborz, 
la salle où ils étudièrent ensemble, Jehan faisant 
l'office de répétiteur. Quand vint l'heure du 
départ si redouté des mères bretonnes, du départ 
pour Paris, c'est à Jehan de Kergoz que dame 
Azou du Quinquiz confia son fils, avec les plus 
minutieuses recommandations. Il prit sa tâche 
au sérieux et conduisit Yves, comme par la main, 
jusqu'à l'âge d'homme. Vous savez que celui-ci 
mourut prématurément. Jehan s'obstina à vivre 
jusqu'à ce qu'il lui eût été donné d'assister à la 
canonisation de son élève. Il vint déposer à l'en- 
quête, et ce dut être, j'imagine, un très beau 
spectacle. Il avait plus de quatre-vingt-dix ans; 
néanmoins, il parla avec un enthousiasme si juvé- 
nile que, non content de convaincre son audi- 
toire, il le fit pleurer. C'est dans cette attitude 
qu'il eût fallu le représenter sur une des faces du 
lombeau. Je l'y ai cherché en vain. C'est une 
lacune fort regrettable. 

... Je .'cproduis avec une fidélité textuelle les 
termes de la causerie. Quant au reste, hélas! — 
quant à celte grâce à la fois si simple et si subtile 



LE PARDON DES PAUVRES ,?5 

<lont il parait les moindres choses, le prestigieux 
conteur en a emporté le secret. 

J'étais à Tréguier, le lundi 8 septembre, 
deuxième jour du Triduum. Le contrgiste était 
saisissant, de ces vieilles rues engourdies depuis 
des siècles dans une somnolence de cloître, et de 
ces longues foules sinueuses et grouillantes labou- 
rées de profonds remous. Le dirai -je? L'éclat 
même donné à ces fêtes froissa dès l'abord ma 
religiosité bretonne. Il y avait là trop de mise en 
scène, rnie orchestration trop savante, trop de 
curieux aussi, trop de « blagueurs », trop de pho- 
tographes. Notre race a des pudeurs jalouses, 
surtout quand il s'agit du plus intime d'elle, de 
ces exquises dévotions surannées où elle se 
réfugie et se complaît. Sous d'âpres dehors, elle 
est discrète, fine; l'ostentation l'effarouche. A ses 
pardons habituels vous n'entendrez guère que des 
sons voilés de tambours et le sifflet pastoral des 
fifres. Le tintamarre des cuivres bouleverse l'har- 
monie de son rêve intérieur qu'elle ose à peine se 
murmurer à elle-même. Pour moi, tout ce bruit 
me choquait d'autant plus, en cette circonstance, 
que je savais de quelle, réserve délicate s'enveloppe 
au pays de Tréguier le culte de saint Yves. 

Dès les premières nuits de mai, alors que, selon 
la jolie expression locale, le ciel s'ouvre^ semble 



36 AU PAYS DKS PARDONS 

planer de plus haut sur la terre, Tusage est de se 
rendre au Minihy par la route obscure et oilo- 
ranle, bordée d'aubépines en fleurs. On se réunit 
après souper, par groupes, au pied de l'immense 
calvaire qui marque l'entrée de l'asile, de Vager 
sacré. C'est à la fois une promenade et une pro- 
cession; on chemine à pas lents, sous les étoiles; 
l'air est doux, traversé de senteurs balsamiques; 
nulle croix en tête, pas de clergé ni de chantres. 
Le silence est de rigueur. Les prières s'exhalent 
en un vague chuchotement qui ne trouble point 
la paix des choses. C'est comme un défilé d'ombres 
dans la nuit. Les vieilles citadines, aux délicieuses 
cornettes d'autrefois, étoufTent leurs pas menus 
dans des chaussons de ouate, les mains dissimu- 
lées sous l'ampleur des manches, à la façon des 
nonnes. Le long des douves, d'intervalles en inler- 
vallcs, des mendiants sont accroupis, manchots, 
culs-de-jatles, aveugles, lépreux, la plupart agi- 
tant des torches qui avivent leurs plaies de larges 
reflets sanglants, — tous, clamant et se renvoyant 
de l'un à l'autre, avec un singulier mélange de 
cabotinage et de sincérité, la mélopée tragique de 
leur misère. D'aucuns ont les genoux comme 
incrustés dans le sol. On les prendrait, à leur 
immobilité, pour des statues. D'autres sont debout, 
la tôte rejetée en arrière; et dans le blanc de leurs 



LE PARDON DES PAUVRES 37 

jeux convulsés se réfléchit par instants la lueur 
des astres. D'aulres encore montrent d'un beau 
geste toute une smala endormie autour d'eux, des 
chérubins crépus couchés à même dans l'herbe du 
fossé et sur qui veille une chandelle de suif avec 
une fougère pour support. Et les lamentations 
éclatent, voix rauques de vieillards, glapissements 
aigus de femmes... En hanô sanl Erwan!... En 
hanô sant Erwan M... L'aumône versée, la plainte 
s'apaise, et le silence redevient profond. Durant 
tout le trajet, les pèlerins n'échangent pas une 
parole. C'est le pardon mut, le « pardon taci- 
turne », une des formes les plus usitées de la 
dévotion bretonne. 

Une population qui entend de la sorte la piété 
n'est guère faite — on en conviendra — pour 
goûter les manifestations pompeuses, toujours un 
peu mêlées et discordantes. 

— Ma Doué! murmurait auprès de moi une 
paysanne de Louannec, comment prier au milieu 
de tout ce bruit? 

Il y avait là des milliers de gens qui pensaient 
comme cette paysanne. 

Qu'on ne m'accuse pas au moins d'incriminer 
en bloc, par esprit de dénigrement, ces fêtes que 

1. Au nom de saint Yves! Au nom de saint Yves!... 

3 



38 AU PAYS DES PARDONS 

ropinion générale s'accorda à trouver « réussies » 
et dont quelques épisodes — le feu d'artilice 
mis à part — eurent un caractère d'incontestable 
beauté. Telle, entre autres, cette veillée des fidèles 
dans la cathédrale, pendant la nuit du lundi au 
mardi. Une chose très bretonne, celle-là, très 
impressionnante aussi. Lorsque je pénétrai à l'in- 
térieur de l'église, il était une heure avancée. 
Malgré la fraîcheur nocturne et les courants d'air 
qui s'engouflraient par les portes ouvertes, on 
respirait une tiédeur fade, l'haleine épaissie de la 
multitude prosternée là et sommeillant à demi, 
en des poses d'hébétement et de lassitude. Les 
lourds piliers montaient, humides, moussus, 
pareils à d'immenses troncs d'arbres balançant 
là-haut sous les voûtes, au vacillement de quelques 
cierges, de mystérieuses frondaisons d'ombre. 
Une oraison éparse, continue, monotone, rôdait 
à travers le silence, courait comme un vol de 
bourdon sur toutes les lèvres, peut-être même sur 
celles des évoques de pierre couchés, les mains 
jointes, sous le cintre bas des enfeux. Dans toute 
cette obscurité confuse et chuchotante, une seule 
chose lumineuse : le « tombeau », — sorte de 
catafalque blanc, vivement éclairé par une forêt 
de cires ardentes et où reposait, blanche aussi, de 
l'étincelante blancheur du marbre, limage fuué- 



LE PARDON DES PAUVRES 39 

raire de saint Yves. Le long de la grille qui 
entoure le monument, c'était un perpétuel glis- 
sement de silhouettes fantomatiques, dans un bruit 
de prières et de chapelets égrenés. Soudain, une 
voix isolée, une voix d'homme, large et pleine, 
entonna, sur l'air d'une vieille complainte guer- 
rière', un cantique en langue armoricaine com- 
posé par un prêtre de l'endroit* : 



N'hen eus kel en Breiz, n'hen eus kel unan, 
N'hen eus ket eur Zant euel sanl Erwun... 

11 n'y a pas en Bretagne, il n'y en a pas un, 
Il n'y a pas un saint comme saint Yves. 



Cela fit l'effet d'une diane dans la cour d'une 
caserne endormie. Un grand frisson secoua la 
foule. Les plus engourdis sursautèrent. Un chœur 
formidable se mit à répéter chaque verset à la 
suite du chanteur. Ce fut une clameur folle, éper- 
due, dont toute la cathédrale vibra. Les cierges 
eux-mêmes, comme ranimés, brûlèrent d'une clarté 
plus joyeuse. Puis, les voix s'éteignant, tout 
s'assombrit de nouveau; et l'on ne vit plus de 
lumineux au fond de la nef que le blanc cadavre 
de saint Yves, veillé par un peuple de pauvres 
gens... 



1. La gwerz de « Lézobré ». 

2. Le chanoine Le Pon. 



40 AU PAYS DES PARDONS 

Le lendemain, dans une flambée de soleil, à 
rissue de la grand'messe, les processions débou- 
chaient du porche. Vingt paroisses étaient là, 
clergé en tête, et tous les évêques bretons, suc- 
cesseurs des Pol, des Brieuk, des Tudual, et tous 
les béguinages de la vieille cité monacale, les 
coifles rabattues sur le visage, les yeux décolorés 
et craintifs. Les cloches se mirent en branle, non 
seulement celles de la cathédrale et des couvents 
voisins, mais celles encore des bourgs les plus rap- 
prochés, de Plouguiel, du Minihy, de Trédarzec, 
de Kerborz, si bien que cela roulait et retentissait 
dans tout l'espace comme les grandes houles 
ondulées d'une mer sonore. Le défilé commença. 
Entre deux rangs d'oriflammes se balançaient à 
des hampes aussi solides que des mâts les ban- 
nières splendidement ouvragées des paroisses, les 
unes toutes neuves et comme constellées, les 
autres, plus vénérables, étalant avec une sorte de 
gloire leurs ors délustrés et leurs broderies 
éteintes. Sur la plupart se détachaient presque en 
relief les lourdes images des saints du Trégor. 
On lisait les noms au passage : Trémeur, Try- 
phine, Coupaïa, Bergal, Sezni, Guennolé, Gonéry, 
Liboubane, toute une litanie barbare que les 
« étrangers », accourus en amateurs des villégia- 
tures de la côte, s'efl"orçaient en vain d'épeler. 



LE PARDON DES PAUVRES 41 

Devant le crâne d'Yves Héloury, enchâssé dans 
un magnifique reliquaire, marchaient six pages 
vêtus de jaune et de noir, aux couleurs du saint, 
et portant sur la poitrine les armes de Kervarzin, 
quatre merlettes sur champ d'or. Derrière venaient 
les prélats, les prêtres; la foule suivait, chantant 
— sur le ton du vieil hymne de guerre — le 
cantique de « sant Erwân ». Et c'était assuré- 
ment très beau. 

On fit, en cet appareil grandiose, le tour des 
rues de Tréguier. Mais, au grand étonnement des 
fidèles, on ne s'engagea point sur les terres du 
Minihy, on n'alla pas rendre visite à saint Yves 
dans sa vraie « maison ». Je me plais à croire 
que ce fut par respect pour de certaines conve- 
nances que les Bretons ont coutume de formuler 
dans cet adage : à chaque pays son pardon. 



Il n'y en a qu'un qui soit proprement le pardon 
de saint Yves : c'est celui qui se célèbre au 
Minihy, dans la journée du 19 mai. 

... Nous demeurions, en ce temps-là, à Pen- 



42 AU PAYS DES PARDONS 

vénan — un gros bourg triste sur un plateau 
dénudé, coupé de talus broussailleux, entre le 
Guindy et la mer. La commune est vaste. Dans 
l'intérieur vivent des laboureurs aisés, semeurs 
de froment et pasteurs de troupeaux. Quelques- 
uns sont riches, ont des fermes spacieuses bftlies 
en pierres de taille comme des manoirs. Il n'en 
est pas de même des clans de pêcheurs, dissé- 
minés le long du littoral. L'aisance est à peu près 
inconnue dans ces hameaux. Les hommes en sont 
absents pendant cinq et six mois de l'année, 
presque tous occupes aux campagnes lointaines et 
périlleuses de Terre-Neuve ou d'Islande. Beau- 
coup ne reviennent jamais. Leurs familles tombent 
dans la détresse, vont grossir la bande des « cher- 
cheurs de pain ». On sait d'ailleurs qu'en Bre- 
tagne ce n'est pas une honte de mendier, si môme 
ce n'est pas un honneur. Les misérables, comme 
les fous, sont tenus pour des êtres sacrés. Qui 
leur manque de respect encourt la damnation 
éternelle. Aussi les traite-t-on avec les plus grands 
égards; ils ont partout leur écuelle dans le dres- 
soir, leur pailler sous la grange ou dans l'étable. 
Au pays de Tréguier, ils forment une espèce de 
corporation et s'intitulent eux-mêmes, non sans 
orgueil, les « clients de saint Yves ». Quand sa 
fêle approche, infirmes et lo(iueteuxsc redressent 



LE PARDON DES PAUVRES 43 

dans hurs haillons, font sonner allègrement leurs 
béquilles : 

— Voici noLi'e pardon, disent-ils, — 'pardon ar 
bêwien, le pardon des pauvres! 

Je voudrais esquisser en quelques lignes la phy- 
sionomie de l'un de ces clients du saint, le plus hon- 
nête homme peut-être que j'aie connu. On l'appe- 
lait Baptiste tout court, comme s'il n'eût jamais 
porté d'autre nom. Il habitait, sur la route de Lan- 
nion, une masure à laquelle il ne manquait guère 
que des murailles et un toit. La pluie et la neige 
y avaient leurs libres entrées, et le vent s'y instal- 
lait comme chez lui. Les chats sans domicile 
pullulaient dans les recoins, indépendamment de 
quantité d'autres bêtes. Quand on en plaisantait 
Baptiste, il vous répondait avec une philosophie 
tranquille ; 

— Diunan ê ty an holl (Chez moi, c'est la maison 
de tout le monde). 

Il avait des idées très particulières sur l'hospi- 
talité. C'était un sage, à la manière des Cyniques, 
professant pour les réalités extérieures une sereine 
indifférence, n'attachant de prix qu'aux choses de 
l'âme. Cependant il tenait beaucoup à sa pipe, et 
son front se rembrunissait dès qu'il n'avait plus 
de quoi fumer. Un petit verre d'eau-de-vie de 
temps en temps n'était pas nou plus pour lui 



44 AU PAYS DES PARDONS 

déplaire. Mais, voilà tout. Nulle aulre passion ne 
troubla ce cœur simple. Il entra dans la tombe 
aussi pur qu'au sortir de son berceau d'enfant. Il 
mourut aux abords de sa quatre-vingtième année, 
une nuit de verglas, sans un témoin, sans un cri, 
« s'élant lui-môme fermé les yeux », selon l'ex- 
pression de la voisine qui la première s'aperçut 
de sa mort. Quand on lui retira ses vêtements, on 
trouva dans ses poches, outre sa pipe et sa blague, 
un vieux morceau de lettre qu'on ne put déchif- 
frer et, sur sa maigre poitrine velue, un scapu- 
laire. Quelques jours auparavant, il avait accosté 
mon père dans la rue. 

— Je compte sur vous pour me prêter un drap, 
lorsque le moment sera venu de m'ensevelir. 

Il ne doutait point d'être un jour à même de le 
rendre, dans l'autre monde. Ainsi les anciens 
Celtes se fixaient des échéances par delà le terme 
de cette vie. Baptiste différait en ceci des pauvres 
gens ses confrères : non seulement il ne deman- 
dait pas l'aumône, mais il la repoussait, avec 
une colère mal contenue, si gracieusement qu'elle 
lui fût offerte. Là-dessus il était int-aitable. Il pré- 
tendait que le pain qui n'a pas été gagné étouffe 
qui le mange. En descendant, le matin, je le trou- 
vais souvent installé dans l'âtre de la cuisine, et 
fumant. Il avait un sentiment inné de la délicatesse, 



LE PARDON DES PAUVRES 45 

prenait toujours prétexte de sa pipe à allumer ou 
d'une nouvelle à dire pour entrer dans les maisons. 
Encore fallait-il qu'il eût en sympathie les hôtes. 
Moi, il m'aimait pour les choses que j'aimais, — 
pour tout le passé breton dont je tâchais dès lors 
à rassembler les reliques. Quant à mes parents, il 
ne connaissait dans son entourage personne qui 
leur fût comparable. En quoi il avait bien raison, 
l'excellent homme!... J'allais à lui, nous nous ser- 
rions la main et l'on causait... Survenait ma mère 
qui le priait à déjeuner « sans façons ». 

— Au cas où vous auriez quelque besogne à 
me donner, oui! sinon, vous savez que c'est non I 

11 y avait toujours « quelque besogne » en 
réserve pour Baptiste. On lui gardait de préférence 
celles qui paraissaient exiger beaucoup de force, 
comme de transporter du fumier ou de fendre du 
bois. Il s'en acquittait avec une inhabileté char- 
mante, le pauvre vieux! Mais c'était une âme 
douce, prompte aux illusions. 11 se persuadait de 
bonne foi qu'il avait fait merveille, et mesurait la 
qualité de son travail à la sueur ruisselante sur 
ses joues évidées, 

— Vous vous fatiguez trop, Baptiste, lui disait 
ma mère. Nous vous tuerons dix ans plus tôt. 

Ce compliment le touchait aux moelles; il 
rayonnait. Nous le faisions asseoir à table, au 

3. 



46 AU PAYS DES PARDONS 

milieu de nous, comme c'est l'usage clans les 
anciennes demeures bretonnes. 11 avait très faim 
— ne goûtant pas au pain tous les jours — et 
cependant il fallait le forcer à manger. Que de 
fois, à son insu, nous lui avons empli les poches! 
Sa conversation était des plus intéressantes. Il 
avait vu « vivre beaucoup de monde et passer 
beaucoup de choses ». Des trésors de connais- 
sances populaires accumulées roulaient pèle-mèle 
dans sa mémoire, ainsi que les galets sur la grève 
à l'heure de la marée montante Je pillais dans le 
las, à la façon des ramasseurs d'épaves... 

Un soir, il se montra sur notre seuil, décem- 
ment vctu de haillons presque propres. 

— Voulez-vous assister au pardon des pauvres? 
me demanda-t-il. Je suis attendu chez le fermier 
de saint Yves, — mon ami Yaouank, — à qui j'ai 
rendu quelques services. 

L'aubaine était des meilleures. Je m'empressai 
d'accepter. 

Déjà, au cours de l'après-midi, j'avais cru 
remarquer que le bourg était plus animé que de 
coutume. De tous les petits chemins de grève 
débouchaient des troupes de mendiants. Hommes, 
femmes, enfants, ils traversaient la place, sans 
s'arrêter, sans même jeter un regard aux portes 
des maisons, puis tournaient à l'angle de la route 



LE PARDON DES PAUVRES 47 

de Tréguier où ils disparaissaient, entre les haies 
des ajoncs reverdis. 

Nous prîmes la môme direction. Il était près de 
sept heures : derrière nous, du côté de Perros, 
le soleil à son déclin ressemblait à la gueule 
embrasée d'un four. Sur nos têtes, de petites nues 
floconneuses, blanches comme une laine qui sort 
du lavoir, dormaient au fond du ciel, suspendues 
et immobiles. Quoique ses jarrets eussent fléchi 
sous le poids de Tùge, Baptiste ne laissait pas de 
cheminer d'une allure assez ingambe. Comme je 
lui en faisais l'observation : 

— Qui naît pauvre doit avoir bon pied, me dit-il, 
dans la forme sentencieuse qui lui était habi- 
tuelle. Ce n'est pas sans raison qu'on appelle les 
gens de ma sorte des baléer-brô^ des batteurs de 
pays. Le pain ne venant pas à nous de lui-même, 
force nous est d'aller à lui, et c'est un métier où 
il faut des jambes... ou des béquilles, ajouta-t-il, 
en me montrant un éclopé qui se tortillait, un 
peu en avant de nous, entre ses deux piquets de 
bois. 

Baptiste continua : 

— Les livres vous ont sans doute appris quel 
marcheur était saint Yves, notre patron. 

— Apprenez-le-moi, parrain; les livres ne car- 
ient point de ces choses 



48 AU PAYS DES PARDONS 

— De quoi parlent-ils donc?... En fout cas, 
voici. Quand Yves fut d'âge à fréquenter l'école, 
ses parents se trouvèrent fort embarrassés. Il n'y 
avait pas à cette époque, dans toute la région du 
Trégor, un seul maître qui fût digne de lui 
donner des leçons. A Yvias', il y en avait un, 
très savant. Mais c'était là-bas, au fin fond du 
.Goëlo, à huit lieues du Minihy. Et Azou du 
Ouinquiz ne voulait mettre son fils en classe qu'à 
la condition qu'il prendrait tous ses repas au 
milieu des siens et qu'il rentrerait coucher au 
logis, chaque soir. L'idée de se séparer de lui 
complètement lui était trop cruelle. D'autre part 
il importait de le faire instruire au plus vite, 
pour qu'il devînt un grand saint. Yves s'aperçut 
que sa mère avait de longues heures de tristesse 
et finit par lui demander la cause de son chagi'in. 

— Ce n'est que cela! s'écria-t-il. Ficelle-moi 
mon abécédaire et mon catéchisme. Demain 
matin, à la première aube, je partirai pour Yvias 
et — sois tranquille — avant midi je serai de 
retour. 

On le laissa faire à sa tète. Il se mit en route 
pour Yvias, portant sur l'épaule son petit paquet 



1. Cette légende est probablement née d'un rapproche- 
ment établi par la logique populaire entre le nom d'ïces 
el celui d' Yvias, 



LE PARDON DES PAUVRES 49 

de livres noué d'une ficelle. Il était déjà à sa 
place, dans sou banc, quand les autres écoliers 
arrivèrent. Il y demeura sans bouger, bien attentif 
et bien appliqué, jusque vers onze heures et 
demie. A ce moment il se leva. 

— Qu'avez- vous donc? lui demanda le maître. 

— Il est temps que je parte. J'entends le pas 
du sacristain du Minihy montant les marches de 
la tour, pour aller sonner l'angélus. 

— Cela n'est pas possible. 

— Mettez votre pied sur le mien. Vous entendrez 
comme moi. 

L'angélus de midi n'avait pas fini de sonner 
que le jeune saint était de retour auprès de sa 
mère, dans la grande salle de Kervarzin. Ce fut, 
dit-on, son premier miracle; deux années durant 
il le renouvela deux fois par jour. 



VI 



Nous n'avions, ni Baptiste ni moi, les ailes invi- 
sibles d'Yves Héloury, Le crépuscule tombait, 
comme nous en étions encore à grimper le rai- 
dillon qui permet de joindre le chemin du Minihy, 
sans passer par la ville. Nous n'échangions plus 



50 AU PAYS DES PARDONS 

guère que Je rares paroles. L'ombre invite au 
silence. J'éprouvais celte vague angoisse qui vous 
pénètre le cœur, à mesure que la tristesse grise 
du soir envahit les choses, comme un mystérieux 
avertissement que tout doit finir. Soudain, au 
sortir d'une brèche, la silhouette — découpée sur 
le sol — d'un haut clocher solitaire et veuf de son 
église se profila jusqu'à nos pieds. C'était la tour 
Saint-Michel. Nous nous attendions, certes, à la 
trouver là, debout sur cette échine de pays, dans 
son enclos jonché de ruines; mais l'apparition du 
fantôme de pierre fut si subite qu'elle nous im- 
pressionna comme une rencontre de mauvais 
augure; machinalement, nous pressâmes le pas. 
Des corbeaux, perchés dans les trous de la flèche, 
croassaient pour appeler les retardataires de la 
bande, en secouant leurs longues ailes noires qui, 
dans l'atmosphère trouble du crépuscule, nous 
paraissaient démesurées. 

— Hâtons -nous! hâtons -nous! murmura 
Baptiste. 

Ce lui fut une occasion, quand nous eûmes 
perdu de vue le clocher sinistre, de me raconter 
sa légende. 

Ceci se passait peu d'années après la mort 
d'Yves Héloury. Déjà les pauvres, ses protégés, 
avaient fait de son bourg natal un lieu de pèleri- 



LE PARDON DES PAUVRES 51 

nage. Ils y venaient comme aujourd'hui de toutes 
parts, en très grande dévotion, et ceux d'entre 
eux qui habitaient Varmor traversaient nécessai- 
rement pour s'y rendre les terres de Saint-Michel. 
Or, Saint-Michel était en ces temps une espèce 
de villégiature de nobles. Les gentilshommes de 
Tréguier y avaient presque tous leur maison de 
campagne où ils s'installaient avec leur famille 
pendant la belle saison, depuis la mi-avril jusqu'au 
commencement d'octobre. Afin que leurs dames 
trouvassent la messe à leur porte, ils avaient 
édifié à frais communs une magnifique église qui, 
bâtie sur un point culminant, dominait de très 
haut les clochers d'alentour — y compris la 
cathédrale même (à laquelle elle n'avait, dit-on, 
rien à envier pour la splendeur). Et quant au 
desservant, il avait été stipulé qu'il devrait, lui 
aussi, être de grande race. Bref, on ne vivait dans 
ce terroir qu'entre seigneurs. On y menait d'ail- 
leurs joyeux tapage. Ce n'étaient, tous les jours 
que Dieu fait, que chasses à courre, sonneries de 
trompes, bombances, beuveries, ripailles et ribau- 
dailles. Vous pensez bien que ces gens-là n'avaient 
souci de saint Yves ni de ses pauvres. Lorsqu'ils 
virent que ceux-ci se mettaient à faire passage à 
travers leurs halliers et leurs champs, ils en con- 
çurent de l'émoi. 



52 AU PAYS DES PARDONS 

— Laisserons-nous donc ce peuple en guenilles 
troubler nos plaisirs par le spectacle ambulant 
(le sa misère? 

Conseil fut tenu. Et, à quelque temps de là, 
des crieurs firent assavoir dans les paroisses que 
les vingt ou trente domaines sis en Saint-Michel 
seraient frappés dorénavant d'un droit de péage 
et qu'il serait perçu un « sou jaune -> par personne 
et par tôte. Faute du paiement duquel le délin- 
quant encourrait telle peine qu'il plairait à « mes- 
seigneurs » de lui appliquer. Exiger d'un va-nu- 
picds l'impôt d'une pièce d'or! Vous voyez ce que 
cela avait de drôle. Lesdits seigneurs rirent 
beaucoup de l'invention. Mais ce n'est pas tout 
de rire, si l'on en croit le proverbe; il faut avoir 
chances de rire longtemps. Les gentilshommes de 
Saint-Michel en firent l'expérience, et elle leur 
coûta cher. 

Un an, deux ans, tout alla bien. L'cdit avait 
porté. Les pauvres faisaient un grand détour et 
« passaient au large ». Saint Yves, sans doute, 
n'était pas très content de cette façon d'en user 
avec les siens, mais attendait que le moment fût 
venu de manifester sa juste colère. Ce moment se 
présenta. Un malheureux aveugle s'égara un jour 
dans les sentiers prohibés. Des gardes le saisirent 
et. l'amenèrent devant l'assemblée des seigneurs. 



LE PARDON DES PAUVRES 53 

— Ahl ah ! s'écrièrent ceux-ci, nous en tenons 
donc un!... Où allais-tu ainsi, vagabond? 

— A Saint- Yves, vénérables sires. Puissent ses 
bontés être sur vous! 

— Tu as été pris traversant nos terres. Tu vas 
payer l'amende ! 

Pour toute réponse, l'aveugle retourna ses 
poches qui étaient en lambeaux et d'où tombèrent 
seules quelques miettes de pain d'orge. Les sei- 
gneurs firent un signe aux gardes. L'instant 
d'après on hissait le pauvre homme dans le clo- 
cher et on l'amarrait à l'arbre en fer de la croix, 
au sommet de la flèche. 

— Prie saint Yves qu'il te rende la vue, lui 
dirent ses bourreaux. Tu es à la meilleure place 
pour contempler son pardon. 

Ils n'avaient pas fini de parler que le ciel devint 
d'un noir d'encre. Une obscurité épaisse enve- 
loppa le monde, comme au jour où mourut le 
Christ. Et, du ventre des nues, s'élancèrent des 
serpents de feu. En un clin d'œil l'église, les 
manoirs, les bois, les cultures, tout fut dévasté, 
incendié, réduit en cendres. Seule la flèche fut 
épargnée, parce qu'elle portait le corps martyrisé 
du vieillard. On dit même, au sujet de celui-ci, 
que des mains invisibles dénouèrent ses liens, et 
qu'il se retrouva, sans qu'il sût comme, chemi- 



54 AU PAYS DES PARDONS 

liant sain et sauf dans la direction du Minihy, 
Quant aux gentilshommes de Saint-Micliel, il ne 
resta d'eux aucun vestige, si ce n'est leurs âmes 
qui, transformées en corbeaux, sont condamnées 
à voler sinistrement, jusqu'au jour du Jugement 
dernier, autour du clocher solitaire. 

— Doue da bardono d'an Anaon! (Dieu par- 
donne aux défunts!) conclut Baptiste, en se 
signant au front, aux lèvres et à la poitrine. 

Nous entrions dans le bourg du Minihy. L'ou- 
verture de l'unique rue donnait sur une échappée 
de campagne dévalant en pente douce vers la 
berge goémonneuse du Jaudy. L'eau de la rivière 
brillait au bas, d'une lumière froide, sous le 
calme firmament nocturne. Nous longeâmes le 
cimetière où des pèlerins circulaient en silence. 
Par la baie du portail, le regard plongeait dans 
l'église , suivait une avenue de cierges qui 
allait se rétrécissant et comme s'éclairant à 
mesure. 

Oi^i nous étions maintenant il faisait très sombre; 
des arbres au feuillage épais, des châtaigniers 
peut-être, formaient voûte au-dessus de nous, et, 
les branches s'abaissant jusqu'aux talus qui bor- 
daient la route, on marchait à tâtons comme dans 
le noir d'un souterrain. Tout à coup des abois de 
chiens, un grand bruit de voix, et la vive lueur 



LE PARDON DES PAUVRES 55 

d'une tlambée d'ajoncs secs. Nous franchissions 
le seuil du manoir de Kervarzin. 

— Y aura-t-il logement pour deux pauvres de plus, 
s'il vous plaît? clama Baptiste d'un ton enjoué. 

La vaste cuisine était déjà pleine de mendiants, 
— d'aucuns debout, adossés à la demi-cloison en 
planches qui garantit du vent de la porte le foyer 
des fermes bretonnes; — d'autres accroupis un 
peu partout sur le sol déterre battue, ou assis, les 
genoux au menton, sur un petit banc qui courait 
le long des meubles, d'un bout à l'autre de la pièce. 

Aux paroles de Baptiste, un paysan à la cheve- 
lure bouclée et grisonnante, à la mine joviale, se 
leva de l'âtreet s'avança vers nous. 

— As-tu jamais entendu dire qu'on ait refusé 
un pauvre à Kervarzin la veille du pardon de 
saint Yves béni? prononça-t-il avec une gravité 
souriante, sans ôter sa pipe de la bouche et en 
serrant la main que Baptiste lui tendait. — Il n'y 
a pas que les pauvres à être les bienvenus chez 
moi, poursuivit-il, quand je lui offris la main à 
mon tour et que mon introducteur m'eut nommé; 
votre père a pu vous dire que chez le Yaouank- 
coz ' il y a toujours pour les amis une soupe 



1. C'est ainsi qu'on avait coutume de l'appeler par un 
jeu de mois auquel son nom prêlait : Yaouank en breton 
veu Ciiv& jeune. Yaoïiank-coz équivaut à « le jeune-vieux». 



56 AU PAYS DES FARDONS 

aux crêpes chaude et un franc verre de cidre. 

Il avait les manières d'un gentilhomme, ce 
paysan. Je dus accepter son fauteuil de chêne, à 
l'angle du foyer. Qu'il y faisait bon, devant la 
claire flamme qui montait, montait, illuminant 
toute la cuisine, balayant d'un rou^e rellet les 
battants cirés des armoires, transfigurant la face 
des gueux, éveillant comme une joie d'être sur 
leurs traits flétris et dans leurs yeux morts!... 
Au crochet de la crémaillère une marmite énorme 
était suspendue; lorsque la servante en soulevait 
le couvercle, il s'en échappait des jets de vapeur 
blanche et une succulente odeur de lard cuit se 
répandait dans l'air. — La table était surchargée 
d'écuelles; un garçon de labour achevait de les 
emplir de crêpes de blé noir qu'il rompait en les 
tordant entre ses poings. 

— Allons, gars! cria le père Yaouank, la soupe 
est prête. 

Comment rendre cette inexprimable scène qui 
vous rejetait en plein moyen âge, au fond de 
quelque « Cour des miracles » ? Au silence relatif 
qui avait régné jusque-là parmi ces gens, harassés 
pour la plupart et heureux de se laisser engourdir 
au bien-être réchaufl'ant d'une maison cossue, 
succéda brusquement un tumulte, une mêlée, 
une bousculade accompagnée de cris, de jurons 



LE PARDON DES PAUVRES 57 

même ei de horions, tout le monde se précipitant 
à la fois vers la table et chacun s'efforçant d'at- 
traper le premier son écuelle. Les infirmes sur- 
tout faisaient rage, fourrageaient avec leurs 
béquilles dans les jambes des valides. Un cul-de- 
jatte, à demi écrasé, beuglait, agitant désespé- 
rément un bras démesuré terminé par une patte 
immense. Les aveugles trébuchaient, les mains 
en avant, — roulaient leurs prunelles éteintes. 
Et Yaouank-coz regardait ce spectacle, avec sa 
pipe au coin des lèvres, tranquille, l'air amusé. 

— Maintenant, à tour de rôle ! — commanda-t-il, 
en barrant de son grand corps l'accès de la che- 
minée ; — quiconque fera du désordre passera le 
dernier ! 

Le calme se rétablit; la « procession de la mar- 
mite » commença. Les gueux s'approchaient un 
à un, et présentaient leur écuellée de crêpes que 
la servante arrosait de bouillon. A la clarté de 
l'âtre, je les dévisageais. Oh! les étranges têtes 
que j'ai vues là! Celles-ci, grosses, gonflées, 
avec des meurtrissures bleuâtres, pareilles à des 
melons d'eau; d'autres maigres, d'une maigreur 
ascétique, visages pétrifiés de morts, toute la vie 
s'étant réfugiée dans la mobilité fébrile des yeux; 
d'autres, dures et frustes, aux énergiques profils 
de forbans; et il y en avait aussi d'exquises, — 



58 AU PAYS DES PARDONS 

j'entends parmi les femmes, — d'une adorable 
mélancolie d'expression, d'une pâleur délicate et 
soulïVante. Il me souvient d'une entre toutes : 
type pur de madone, une grâce mystique répandue 
sur ses traits fins, je ne sais quelle suavité dans 
la démarche. On eût dit un être immatériel. Ses 
pieds nus, bronzés au soleil des grand'routes, 
effleuraient à peine le sol. Elle avait de longues 
paupières, de très longs cils. Quand elle passa 
près de moi, je vis qu'elle portait au cou des 
traces de scrofule. Je demandai son nom à Bap- 
tiste. 

— C'est une innocente. Elle est de Pleumeur. 
Il paraît qu'elle tombe du haut mal et que, pen- 
dant six mois de l'année, son corps n'est qu'une 
plaie. 

On n'entendit bientôt plus que le bruit des cuil- 
lers de bois raclant le fond des écuelles; la soupe 
avait été avalée en quelques lampées. Le maître 
de maison — \e penn-tiégèz — s'agenouilla sur la 
pierre du foyer et se mit à réciter l'oraison du 
soir; les mendiants donnaient les répons, dans 
un bredouillement un peu confus, d'une voix 
ronronnante et ensommeillée... En face de moi, 
de l'autre côté de l'âlre, se dressait un lit clos, 
avec son ouverture étroite comme une lucarne et 
ses petits rideaux de percaline à fleurs retenus 



LE PARDON DES PAUVRES 59 

par des embrasses. Là, dit-on, saint Yves eut sa 
couchette de paille et son oreiller de granit, 
durant la dernière période de sa courte vie, au 
temps qu'il était « officiai » de Tréguier avec 
résidence à Kervarzin, dans sa demeure familiale. 
Bercée au fredon des prières bretonnes, ma son- 
gerie évoquait tel autre soir de l'an 1292 où, 

peut-être à pareille heure, — le bon saint, sur le 
point de prendre son repos, crut ouïr qu'on frap- 
pait à la porte. Il ne s'étonna point : son manoir 
n'était-il pas une auberge, secourable à tous les 
sans-gîte et à tous les sans-pain?... Il ne lui vint 
non plus à l'esprit de héler sa vieille servante, 
qui dormait. Non. Il se leva lui-même et, nu- 
pieds, alla tirer le verrou. (Est-il bien sûr qu'il y 
eût un verrou?) La porte ouverte, une bouffée de 
vent entra, une boutfée de vent froid, chargé de 
pluie, et aussi la plainte lamentable d'une ribam- 
belle de pauvres gens échoués sur le seuil, pitoya- 
blement morfondus. 

— Vite, vite, mes enfants... Je vais rallumer 
le feu!... Venez ça, je vous attendais!... 

Certes, oui, il les attendait... D'où ils vien- 
nent? Qui ils sont? Combien ils sont? Que lui 
importe!... Il me semble le voir s'agenouillant là 
sur cette pierre où le père Yaouank murmure 
les grâces, et soufflant cette braise qui s'éteint, 



60 AU PAYS DES PARDONS 

comme faisait tantôt, la fille de ferme, et y jetant, 
comme elle, à pleines brassées, les gerbes d'ajonc 
roux qui tlambcnt clair. Les pauvres gens se sont 
avancés : ils se sont assis sur les escabelles, aux 
deux coins de la cheminée, et leurs haillons fument 
à la douce chaleur, et leurs visages, ruisselants 
d'eau, tout bleuis de froid, s'éclairent et rayon- 
nent, et leurs yeux échangent des regards qui 
disent : 

— Qu'on est donc bien chez ce brave homme!... 
Yves est allé au garde-manger, il a pris la 

tourte de pain blanc, un reste de porc et de bœuf 
salé, et il les apporte aux vagabonds pour qu'ils 
s'en régalent : 

— Rassasiez-vous, mes amis, rassasiez- vous! 
Quand le pain, le porc et le bœuf ont été 

engloutis, le chef de la tribu nomade, un grand 
diable à la peau cuivrée comme un zingaro, tient 
au saint ce discours, après s'être essuyé la 
bouche du revers de sa manche : 

— le plus vénérable et le plus discret des 
hôtes, je serais le plus ingrat des obligés si, ayant 
reçu de toi cet accueil, je ne t'apprenais dès à 
présent quelle est notre condition. Peut-être, 
(juand tu sauras qui nous sommes, nous rejet- 
loras-tu à la nuit ténébreuse et à la pluie glacée. 
Ta bonne foi du moins n'aura pas été surprise. 



LE PARDON DES PAUVRES 61 

Je me nomme Riwallon. Priziac, aux confins 
de la Cornouailles et du pays de Vannes, fut mon 
lieu de naissance. De mon métier, je suis jon- 
gleur. J'excelle à rimer les sônes d'amour et les 
chants de guerre; je n'ai point mon pareil pour 
mettre en action les vies des héros et les légendes 
miraculeuses des saints... Celle-ci est Panthoada, 
ma femme, la compagne dévouée de ma longue 
misère; elle joue de la viole et dit la bonne 
aventure ; de plus elle connaît les vertus des 
herbes et l'art de guérir par oraison; enfin elle 
sait distinguer entre les trois cents espèces de 
furoncles, et en quelle fontaine sacrée il y a 
remède pour chacune... Ceux-là sont mes deux 
fils; l'un souffle dans le biniou, l'autre dans la 
bombarde ; ils ont l'haleine puissante et le doigté 
sûr... Quant à ces deux jouvencelles, mes 
filles... 

Mais Yves a interrompu le jongleur. Il a vu 
qu'elles sont jolies, les jouvencelles, plus jolies 
peut-être qu'il ne sied à leur pauvreté, et il a vu 
aussi qu'une rougeur subite vient d'empourprer 
leurs joues pales. 

— En vérité, homme, épargne-nous pour 

ce soir ces récits. Tes enfants, ta femme sont 

exténués; toi-même, tu dois être bien las. Que 

la paix de Dieu soit avec vous dans votre repos I 

4 



62 AU PAYS DES PARDONS 

Sachez seulement que cette maison est vôtre 
tant qu'il vous plaira d'y demeurer. 

On sait qu'il leur plut d'y demeurer long- 
temps; onze ans après, c'est-à-dire en 1303 — 
époque de la mort du saint — ils y étaient 
encore *â–  ! 



VII 

Les « grâces » terminées, Yaouank-coz décro- 
cha une de ces énormes lanternes que les rouliers 
ont coutume de suspendre à l'avant de leurs 
charrettes, et, l'ayant allumée, il m'invita à le 
suivre. La cohue des mendiants s'ébranla derrière 
nous. La nuit était d'un gris d'ardoise, criblée de 
menues étoiles. Nous traversâmes la cour. Les 
pas s'étoulTaient dans le fumier mou dont elle 
était jonchée. Yaouank tenait le fanal élevé au- 
dessus de sa tête, criait : « Par ici!... Attention 
à cette mare!... » Des portes s'ouvrirent dans 
des bâtiments bas groupés comme les chaumières 
d'un hameau, et des souffles d'étuves nous frap- 
pèrent au visage. Nous étions auprès des étables. 

1. Cet épisode de l'iiisloiro de saint Yves a fourni à 
M. Ticrcelin la matière de son beau poème : Les Jongleurs 
de Kennartin. 



LE PARDON DES PAUVRES 63 

Les mendiants y pénétrèrent à la queue leu-leu, 
sans bruit; on y avait étendu pour eux une litière 
de paille fraîche. Les plus ingambes grimpèrent 
à l'échelle qui menait au grenier des fourrages. 
Les vaches, étonnées, meuglaient doucement. Du 
dehors, on voyait aller et venir, tantôt dans le 
rez-de-chaussée, tantôt sous les combles, la grosse 
lanterne vigilante du vieux fermier ; il ne se fiait 
qu'à lui-même pour s'assurer que chacun avait 
son gîte, admonestait celui-ci, installait celui-là, 
avait l'œil surtout à ce qu'il n'y eût point de 
promiscuités équivoques. 

En rehtrant au manoir, nous trouvâmes Bap- 
tiste dormant, coudes allongés sur la table. 

— Si vous désirez en faire autant, — me dit 
notre hôte, — voilà mon lit... Oh! vous ne m'en 
priverez pas. Je suis de quart jusqu'à demain... 
Je connais de longue date les pauvres que j'hé- 
berge : il n'y a pas de malhonnêtes gens parmi 
eux, mais il peut y avoir des imprudents. La 
tentation de la pipe est forte, et il suffit d'une 
étincelle pour causer un malheur. 

— Je vous demande en ce cas la permission 
de veiller avec vous. 

— Katik, fais-nous un feu de purgatoire, 
qui nous réchauffe et ne nous brûle pas. Un peu 
de bois et beaucoup de mottes! 



64 AU PAYS DES PARDONS 

La servante exécuta prestement l'ordre du 
maître, puis s'alla coucher. Nous restûmcs seuls, 
assis de part et d'autre du foyer, les pieds à la 
braise qui couvait sous un épais amas de tourbe. 
Le silence était vaste et bruissait néanmoins, 
comme si tous les grands souvenirs dont celte 
demeure est pleine y eussent tourbillonné en 
vols mystérieux. 

— Voyons, Yaouank, — commençai-je, — 
est-ce vrai, ce que Ton m'a raconté?... 

— Vous voulez parler du « miracle de la 
soupe », n'est-ce pas?... Écoulez-moi bien : je 
ne suis pas un savant, — tant s'en faut, — mais 
je ne suis pas un imbécile non plus... Non, là, 
franchement, je ne pense pas qu'il vienne à l'idée 
de personne de me prendre pour un imbécile... 
Or, ce à quoi vous faites allusion, je l'ai vu, vu 
avec ces yeux que j'ai dans la tête et qui sont ceux 
d'un homme qui voit clair... On a dit, je le 
sais, on a dit que j'étais saoul, ce soir-là... Ce 
soir- là! En vérité, autant dire ce soir!... Saoul! 
Avec quatre-vingts gueux chez moi, comme 
aujourd'hui, roulés dans la litière de mes étables 
et dans le foin de mes greniers!... J'eusse donc 
été bête trois fois! 

Du reste, voici la chose, très simplement, 
comme elle s'est passée. Dix-huitième jour de 



LE PARDON DES PAUVRES 65 

mai, — la date où nous sommes. Toute la 
semaine il avait plu à verse, sans discontinuer. 
Les chemins, aux abords d'ici, n'étaient que fon- 
drières : quant aux champs que traversent les 
sentiers de pèlerinage, l'herbe y nageait. Et, le 
matin, il pleuvait encore; et, toute l'après-dinée, 
il plut, il plut à torrents. Ma ménagère — Dieu 
ait son âme! car elle est morte depuis — se 
disposait cependant à apprêter le souper des 
pauvres dans le grand pot-de-fer ^ comme de 
coutume. 

— Oh! fîs-je, si tu m'en crois, tu ne mettras 
au feu que la petite marmite. Par ce temps-là 
nous n'aurons personne. 

Je fus obéi. On ne mit au feu que la petite 
marmite, laquelle était à peine d'une capacité de 
vingt écuellées. A la tombée de la nuit, il avait 
paru trois hôtes, des gens du voisinage; nous les 
invitâmes à s'asseoir à table, avec nous, et notre 
intention était de les garder aussi à coucher dans 
la maison. Déjà la servante avait poussé les ver- 
rous. On s'était groupé autour de l'âtre, et l'on 
devisait paisiblement en attendant de dire les 
grâces... Tout à coup : dao ! dao! sur la porte. 

— Encore un, — pensâmes-nous, — à qui l'in- 
tempérie n'a pas fait peur! 

Ma femme courut ouvrir. 

4. 



66 AU PAYS DES PARDONS 

— Jésus-Maria! s'écria-l-elle en joignant les 
mains, comme il y en a ! comme il y en a ! 

Nous vîmes entrer un flot de monde. Et, après 
ceux-ci, il en parut d'autres, puis d'autres encore. 
La cuisine fut bientôt pleine. Tous nos men- 
diants habituels étaient là, ceux de Pleumeur et 
ceux de Trédarzec, ceux de Penvénan, du Trévou, 
de Kermaria-Sulard... Et parmi eux beaucoup de 
figures inconnues, des pèlerins nouveaux, venus 
du fin fond du pays, de Ploumilliau, de Trédrèz, 
et même de Pleslin ! Ils faisaient pitié à regarder, 
trempés jusqu'aux os, avec des mines si lamen- 
tables! Ah! qu'un peu de bonne soupe chaude 
leur eût fait du bien!... Et voilà justement qu'il 
n'en restait plus... Quelques cuillerées peut-être... 
J'étais furieux contre moi-même. Mais aussi 
est-ce que je pouvais prévoir!... Les pauvres 
gens tournaient vers la' cheminée des yeux ardents. 
Je me levai et je leur dis : 

— Il ne faut point nous en vouloir : c'est 
la première fois que ceci nous arrive. Il faisait un 
temps si all'reux que nous ne vous attendions pas. 
Je le regrette de tout mon cœur, mais nous 
n'avons pas préparé de soupe pour vous. 

Une grande stupeur se peignit sur tous les 
visages, et il y eut un silence triste... Alors, un 
homme se délacha de la bande; la buée qui 



LE PARDON DES PAUVUES 67 

s'élevait des liardes mouillées était si épaisse que 
je ne pus disting-uer nettement ses traits. Il mit 
un pied sur la pierre de Tâtre, ôta le couvercle de 
la marmite, se pencha au-dessus, et prononça 
d'une voix ferme et douce : 

— Avec ce qui reste de bouillon, on peut 
toujours réconforter les plus malades. 

Et, ayant dit, il se retira à l'écart. Sa parole 
nous en imposa. Ma femme se mit à tailler les 
crêpes dans les écuelles. Et les pauvres de défiler 
devant le foyer, — comme tantôt. La servante 
versait le bouillon à mesure. Un, deux.., cinq... 
dix malheureux se présentèrent à tour de rôle; 
la marmite semblait inépuisable. Vingt autres 
passèrent, et puis vingt autres; la servante conti- 
nuait à verser. Ma femme était devenue toute 
pâle d'émotion; elle ne suffisait plus à sa tâche, 
si fort qu'elle se dépêchât; un des valets dut lui 
venir en aide. Moi, j'éprouvais une sorte d'an- 
goisse. Tous, nous avions le sentiment que nous 
assistions à quelque chose d'extraordinaire, de 
surnaturel, et nous retenions nos haleines, n'osant 
respirer. L'oppression du miracle était sur nous... 
Pas un pauvre, je vous l'affirme, ne s'alla coucher 
sans souper... Voilà ce que j'ai vu, il y a de cela 
aujourd'hui quinze ans. 

Quand je cherchai des yeux l'homme qui 



68 AU PAYS DES PARDONS 

avait parlé, il avait disparu. Je demandai qui il 
était : personne ne le connaissait. Une vieille 
dit: 

— Comme je longeais le cimetière du bourg-, 
je l'ai apcr(;u IVanchissant Téchalicr, et, dès lors, 
il a marché à côté de moi. Deux fois il m'a tendu 
la main pour sauter des mares. Je crois bien qu'il 
portait une tonsure, car son crâne était tout blanc 
sous la pluie. 

Elle n'ajouta rien de plus, mais chacun 
demeura convaincu que le mendiant étrange 
n'était autre qu'Yves Héloury, l'antique seigneur 
de ce lieu. Vous en penserez ce qu'il vous plaira. 
Mais, je vous le répète, voilà ce que j'ai vu. Et 
beaucoup d'autres sont vivants, qui pourraient 
en témoigner. 

Yaouank-coz heurta sa pipe h l'ongle de son 
pouce, pour en secouer la cendre, et parut s'ab- 
sorber dans ses souvenirs. Je m'abstins, il va sans 
dire, de toute réflexion... Baptiste ronflait sur la 
table. Le balancier de l'horloge allait et venait 
avec de grands coups sourds, fendant l'heure, 
en quelque sorte, comme un bûcheron son bois. 
A force d'entendre ce bruit obsédant et régulier, 

finis par m'a.ssoupir à mon tour, la nuque 
appuyée au lit de saint Yves, le cerveau hanté 
d'hallucinations confuses où des pauvres, amarrés 



LE PARDON DES PAUVRES 69 

à des flèches d'églises, mangeaient de la soupe 
en des écuelles d'or. 

... C'est dimanche. Les cloches du Minihy 
égrènent de jolis sons clairs. Le pâle sourire de 
l'aube argenté le ciel. Groupés dans la cour, à 
l'entour du puits, les mendiants achèvent leurs 
ablutions matinales. Sur le toit du colombier, dans 
le courtil, des pigeons lustrent leurs ailes. Un 
garçon de ferme, les jambes nues, mène ses che- 
vaux à l'abreuvoir. L'air est Frais, léger, avec des 
transparences bleuâtres qui idéalisent toutes cho- 
ses. Rien n'a dû changer dans cet horizon depuis 
les temps où y vécut saint Yves. La rivière dort, 
à marée haute, en une nappe d'eau blondissante, 
encadrée d'arbres nains dont la chevelure baigne 
dans le flot. Des coteaux se succèdent, et s'éche- 
lonnent, et fuient, telles que des houles de 
terres fécondes berçant des villages, des parcs, 
des vergers, de vastes cultures morcelées à l'infini. 
Dans la grise lumière des lointains, la silhouette 
du Goëlo s'estompe délicatement, hérissée de 
pins grêles aux panaches effrangés et flottants 
comme la fumée d'un vapeur qui passe. 

... A l'égUse. On vient de célébrer la basse 
messe; l'air est imprégné de l'odeur des cires 
ardentes. De minuscules navires aux gréements 
compliqués pendent aux poutres. Des femmes 



70 AU PAYS DES PARDONS 

prient, le front dans les mains; beaucoup por- 
tent le manteau de deuil, d'étoffe noire, luisante, 
tombant à plis harmonieux. Quelques « pèle- 
rines » déguenillées rôdent le long des murs, 
avec de perpétuelles génuflexions et d'incessants 
signes de croix. Sur l'une des parois de la nef 
se lit le testament d'Yves de Kervarzin, où la 
paroisse du Miniliy et les pauvres de toute la 
Bretagne figurent comme principaux légataires. Il 
fut transcrit là, dit-on, par les soins d'une pieuse 
demoiselle qui avait à expier un gros péché de 
jeunesse ». 

Dans le cimetière, jouxte le grand portail, est 
une tombe sculptée, d'aspect modeste et sans 
inscription. Une ouverture en forme de voûte la 
traverse de part en part, dans le sens de la largeur. 
Les pèlerins s'y glissent en rampant sur les mains 
et sur les genoux. D'aucuns baisent à pleines 
lèvres la dalle funéraire. Quand ils se relèvent, 
ils ont la face souillée de boue, mais radieuse; ils 
ont puisé à ce rude contact une sorte d'énergie 
sacrée; la vertu vivifiante d'Yves Héloury a 
passé en eux. Car c'est ici qu'il repose, — n'en 
doutez point, — c'est ici que repose l'ami des 
pauvres qui voulut être enterré pauvrement. Ici 

1. Celui d'avoir représenté la déesse Raison dans un cor- 
tège officiel, à Tréguier, sous la Terreur. 



LE PARDON DES PAUVRES 71 

seulement se peut respirer le parfum de son âme 
douce, dans cette atmosphère embaumée d'odeurs 
champêtres et de salure marine. Les gens de 
Tréguier lui ont édifié dans leur cathédrale un 
magnifique cénotaphe. Là iront prier les riches, 
ceux qui recherchent le luxe et les beautés factices 
de l'art jusque dans les objets de leur dévotion. 
Mais la foule des humbles ne désertera jamais les 
petits sentiers du Minihy. Toujours on les verra 
serpenter en longues « théories » pieuses et mur- 
murantes vers la colline ensoleillée que baigne 
le Jaudy et où la grâce, la mansuétude de saint 
Yves sont restées comme empreintes dans le pai- 
sible sourire des choses. 



RUMENGOL 



LE PARDON DES CHANTEURS 



A Charles Le Go f fie. 



Quand, sur l'injonction de Gwennolé, Gralon 
eut jeté à la mer le corps de sa fille suppliante, les 
flots qui venaient de noyer Is s'arrêtèrent, subite- 
ment calmés; et le vieux roi se retrouva seul, avec 
le moine, sur le terre-plein où s'élève aujourd'hui 
l'église de Pouldahut^ Son cheval, vieux comme 
lui, tremblait de tous ses membres et haletait, la 
tête basse, les naseaux encore dilatés par l'épou- 
vante. Gralon caressa doucement son cou, lissa 
les poils de sa crinière souillés d'écume et enche- 
vêtrés de goémons. De tous les êtres qu'il avait 
aimés, c'était désormais le seul qui lui restât. La 
vie lui apparut vide et désenchantée; il regretta de 
n'être point mort avec les autres. Le dernier cri 
de sa fille surtout le hantait, et ce long reproche 
désespéré qu'en la repoussant dans l'abîme il 
avait lu dans ses yeux. C'était donc vrai qu'il 

1. En français Pouldavid, près de Douarnenez. 



76 AU PAYS DES PAUDONS 

avait eu le courage de celte chose atroce? Qiioil 
de ses propres mains il avait noyé son enfant? Il 
n'avait eu pitié ni de ses pleurs, ni de son cfl'roi? 
Elle se cramponnait à lui, si confiante, pourtant! 
Elle l'implorait d'une voix si douce « Sauve-moi, 
père, sauve-moi, père, sauve-moi! » Et il n'avait 
écoulé que ce moine, cet homme de malheur!... 
Gwennolc suivait sur le visage du roi les mou- 
vements tumultueux de sa pensée. 

— Gralon, — dit-il sévèrement, — rends grâces 
au Dieu qui, par mon entremise, t'a conservé les 
jours de ta vieillesse pour travailler à ton salut 
éternel. 

Subjugué par le ton impérieux du moine, le 
chef du clan de Cornouailles leva vers le ciel 
sa face vénérable toute baignée de larmes — et 
pria. Le vent apaisé du soir se jouait dans sa 
barbe blanche. Mais d'une détresse infinie son 
cœur était plein, et les paroles qui s'exhalaient de 
ses lèvres étaient navrantes comme des sanglots... 
Dans les lointains gris de la mer le jour achevait 
de s'éteindre. 

— Viens! — commanda Ciwennolé. 

Ils s'acheminèrent au pas de leurs montures du 
côté du septentrion. Ils gravirent d'âpres côtes 
hérissées de brousses, plongèrent dans des ravins 
peuplés déroches monstrueuses qu'on eût prises 



LE PARDON DES CHANTEUUS 11 

pour des troupeaux de bêtes d'autrefois, pétrifiées. 
Très vite ils avaient perdu de vue la mer, mais, à 
travers les grands embruns flottant derrière eux 
dans l'espace, ils perçurent longtemps sa chanson 
sinistre. Parfois, au milieu de ce bruit sauvage, 
un appel strident éclatait dans la direction du 
large. Gwennolé disait : 

— Ce sont les goélands qui regagnent leurs 
nids. 

Gralon songeait : 

— Ainsi elle cria, quand je dénouai violemment 
ses bras nus, enlacés à mon corps! 

Et, tout bas, il murmurait : « Ahèsî Ahès!... » 
Ils marchèrent tant, que le meuglement des 
eaux n'arrivait plus jusqu'à eux. Mais leur souffle 
salé les enveloppait toujours, et il s'y mêlait un 
parfum d'herbes rares, une odeur que le vieux roi 
reconnaissait pour l'avoir respirée, la veille 
encore, dans les cheveux dorés de sa fille. Il se 
rappela le baiser qu'il avait coutume de déposer, 
le malin, sur son front frais et poli comme un 
ieune ivoire. Il se rappela aussi de quel air elle lui 
souriait, — et combien elle était caressante, la 
.umière qui brûlait au fond de ses yeux!... C'était 
maintenant une nuit épaisse. Les pieds des che- 
vaux foulaient une mousse humide, en forêt, sous 
lie hautes frondaisons noires, à peine ondulantes. 



78 AU PAYS DES PARDONS 

comme figées dans l'horreur des mystères anti- 
ques que des druides y célébrèrent. Soudain, sur 
les confins de ce pays boisé, à la lucarne d'une 
hutte, une clarté brilla. Primel l'anachorète 
demeurait là, Primel qu'on disait contemporain 
du Christ. 

— Reposons jusqu'à l'aube à l'ombre de ce 
saint homme, — prononça Gwennolé. — J'ai l'es- 
pérance, ô roi, qu'un calme réparateur te viendra 
de lui. 

Celui dont le moine parlait en ce langage 
presque biblique était debout dans la cabane, et, 
à l'approche des deux voyageurs, il ne bougea pas 
plus que s'il n'eût point été vivant. Sa lourde robe 
de bure était comme incrustée dans sa chair. Le 
plissement rugueux de l'étoffe, les moisissures 
vertes dont elle était marbrée par endroits lui 
donnaient l'aspect d'une vieille écorce, et tout le 
^orps de l'ermite se dressait, immobile et noueux 
ainsi qu'un tronc d'arbre. Sa tète semblait scul- 
ptée au-dessus, à coups de hache, par un artisan 
malhabile, un fabricant d'idoles barbares. Mais 
quelle vierge aux doigts divins avait filé ses che- 
veux si ténus que les araignées se trompaient 
jusqu'à les insérer dans leurs trames? De son cou 
partaient deux maîtresses branches, qui étaient 
ses bras, étendus dans un geste de bénédiction, 



LE PARDON DES CHANTEURS 7^ 

et sur qui le faîtage de la hutte s'étayait — eût-on 
dit _ depuis des siècles. La plante de ses pieds 
nus s'aplatissait, collée au sol, et leurs ongles s'y 
enfonçaient, démesurés, tordus, pareils à des 
racines plusieurs fois centenaires. On racontait de 
lui qu'il vivait à la façon des arbres, des sucs de 
la terre et de l'air du ciel. On expliquait par là sa 
longévité. Jamais on ne lui avait vu prendre une 
autre nourriture. Les paysans d'alentour s'étaient 
même lassés de lui apporter en offrande des vases 
de lait et des quartiers d'agneau, parce qu'il lais- 
sait boire le lait aux oiseaux et dévorer les quar- 
tiers d'agneau par les loups. Il aimait d'un seul 
et immense amour toute la création, les hommes 
à l'égal des bêtes, et, parmi celles-ci, il ne dis- 
tinguait pas les malfaisantes d'avec les bonnes. 
Chaque être, chaque chose représentait, selon lui, 
un élément d'ordre et de beauté dans l'univers de 
Dieu. Si vieux qu'il fût, son âme était demeurée 
hmpide; nulle expérience mauvaise n'y avait dé- 
posé son amertume. Il continuait à promener sur 
le monde le regard émerveillé d'un enfant. L'opti- 
misme entêté de sa race s'épanouissait dans ses 
clairesprunelles,auxorbitesrondesetlisses comme 
ces trous que les piverts creusent dans l'épaisseur 
des chênes. 

Gwennolé, en entrant, se prosterna devant le 



80 AT PAYS DKS l'A U HO N S 

scWitairc, (iralon s'acrrcnipil sur uu amas ilo 
feuilles mortes que les preniiors vonis d'aulomi e 
avnionl l)alayt^t\s dans un coin ilo la luillo. A poiuo 
s'y étail-il laisse^ tonihor, qn'uno l(M-|HMir étrang'o 
se r(>paiidit h travers s(>s mm nos, oon\mo un cal- 
mant inystcricux. Jamais il n'avait i^prouvc cctlo 
douceur de repos, pas niènie au temps où, après 
ses j>;raudes chevauchées «le i^uerre, il s'allongeait 
si voluplueuseinenl sous les courtines de son lit 
de Ker-ls tapissé de fourrures de fauves. La ik)u- 
loureuse voix qui, depuis la catastrophe, gémis- 
sait eu lui s'apaisa peu il peu, devint une sorte de 
chant vague, d'une lente mélancolie de berceuse, 
où son Ame se fondait, attendrit^ et liautiuillisée. 
C'était connue si, les yeux ouverts, il se fût 
regardé doruiir. 

Les deux saints — l'anachorète et le moine — 
échangeaient des propos (pii semblaient les versets 
alternés d'une oraison. On eût dit un bruissement 
d'eaux courantes amiuel eussent ré[)ondu des fris- 
sons de ramures. Dehors, les chevaux paissaient, 
sous les étoiles, sans piquet ni longe, j\ l'aventure. 
Par le cadre de la porte, on voyait sur K^s luzernes 
blanchies de givre leurs vastes ond)res se mouvoir. 

La luiit s'écoula, l'aubi- \iul. Priuud bénit ses 
hôtes et, s'adressant j\ dralon, ihlit : 

— Dorénavant, fils, lorsijue tu te sent ras le 



LE l'AKDON DES C FI A NT E C l! S 81 

cœur troublé par des tristesses intérieures, 
réfuf^ie-toi dans la solitude éternelle des choses. 
Les bois surtout sont tendres à l'homme. Dieu en 
a fait des asiles sacrés où la paix habite, et l'har- 
monie du monde s'y révèle. 

... Au soir de cette journée, les voyageurs met- 
taient pied à terre devant l'abbaye de Landé- 
vennec bâtie au bord d'une grève verdoyante, à 
l'endroit où la rivière d'Aulne débouche dans la 
rade de Brest. Gwennolé y avait établi ses disci- 
ples, trouvant le lieu propice à la prière et à la 
méditation. La petite communauté formait une 
espèce de bourg , de colonie , semi-monacale, 
semi-agricole, chaque religieux ayant sa cellule à 
part avec un courtil, des fleurs et quelques 
ruches. Derrière le village, s'étageaient des col- 
lines blondes que le soleil du matin caressait de 
ses premiers feux et où ses derniers rayons s'at- 
tardaient longtemps. Les troupeaux paissaient là, 
épars sur les pentes , gardés par des novices qu 
les surveillaient d'un œil et, de l'autre, s'exerçaient 
à des lectures de piété dans des rouleaux de par- 
chemins surchargés de lourdes écritures gothiques. 
Là aussi étaient les champs, les cultures, dont les 
moines robustes avaient le soin. Les défriche- 
ments gagnaient peu à peu les sommets, ouvraient 
dans la profondeur des fourrés de larges éclaircies. 

5. 



8-2 AU PAYS CIlS i'AI'.DONS 

Un bras de mer enserrait les terres de l'abbaye, 
conlournant le pied des collines, pénétrant vers 
l'est dans les contreforts schisteux de la Mon- 
la^me-Noire, évoquant la vision d'un glaive d'ar- 
change, d'une grande lame tordue et flamboyante. 
Du côté de l'occident, il s'évasait en une méditer- 
ranée pacifique aux vaguelettes crôpelées , tels 
que des frisons d'or. 

Ce qui donnait plus de prix encore à cette oasis 
de verdure et d'eau calme, c'étaient les vignes 
austères qui, dans la direction du nord, fermaient 
l'horizon. On devinait un pays nu, tourmenté, 
battu d'un flot sauvage contre lequel il servait en 
quelque sorte de rempart, ^t dont il brisait les 
colères, de sa longue étrave de granit. Les 
assauts de l'Atlantique s'y venaient heurter, 
comme à un colossal parapet. Souvent on voyait 
s'écheveler au-dessus de grandes crinières blan- 
ches, avec des hennissements de bêtes qui 
s'ébrouent, tandis qu'au ras des crêtes des lueurs 
■oouraient, de rapides fulgurations d'éclairs. Et 
l'on n'en goûtait que mieux le charme de ce coin 
abrité, peuplé seulement de cénobites vivant une 
vie de songe. 

Ces influences reposantes agirent promptement 
sur Gralon, dont la vieille ûme était de cire. Déjà 
les choses du passé achevaient de s'eiïacer en lui, 



LE PARDON DES CHANTEURS 83 

quand soudain, une nuit d'hiver qu'il était resté à 
veiller dans sa chambre, il lui sembla entendre 
une voix douce qui chantait. Cette voix ne pou- 
vait venir des cellules du monastère, depuis long- 
temps closes et endormies. Aucun chant, d'ail 
leurs, pas même celui des novices, n'eût eu cette 
grâce féminine, si attirante, qui, comme une 
lanière subtile, enlaçait à la fois tous les replis dn 
cœur. Le vieux roi poussa les volets de bois plein : 
appuyé au montant de la fenêtre, ses yeux plon- 
gèrent au loin vers la mer. L'eau luisait, sous la 
une, d'une clarté d'argent. Dans le pâle scintille- 
ment des ondes un buste déjeune femme surna- 
geait. La tête, renversée en arrière, traînait une 
longue chevelure flottante, semée de pierres pré- 
cieuses qui étaient peut-être des reflets d'étoiles. 
Les traits du visage, éclairés d'en haut, brillaient 
étrangenient d'une splendeur molle et fluide où 
les yeux s'avivaient comme deux émeraudes, où 
les lèvres s'épanouissaient comme une z'ose mys- 
tique du jardin de la mer. Gralon tendit les bras, 
cria dans l'espace : » Ahès!... Ahès!... » En cette 
apparition il avait reconnu sa fille. 11 l'app elai 
encore qu'elle avait fui, avec la mobilité d'un 
poisson. Mais les deux derniers vers de son incan- 
tation demeuraient suspendus dans l'air. Et les 
rayons de la lune les propageaient au loin en de 



84 AU PAYS DES PARDONS 

pales et lentes vibrations : telles les cordes lumi- 
neuses d'une lyre immense. 

Ahès, brêman Mary Morgan, 

E skeud an oabr, d'an noz, a gân. 

Maintenant Marie Morgane, 

A la lueur du firmament, dans la nuit, chante. 

C'était une croyance des Celtes qu'une fée^ 
idéalement belle et cruellement perverse, habitait 
la mer. Elle avait, disait-on, la figure, les seins et 
les hanches d'une vierge. Le reste de son corps 
était d'un monstre, couvert d'écaillés et terminé 
par une queue fourchue. On voyait son torse 
incomparable surgir au-dessus des eaux, par les 
soirs alourdis qui précèdent les grands orages. Sa 
chevelure dénouée ondulait harmonieusement sur 
les vagues et, de ses lèvres, un hymne montait, 
d'une langueur frisle et si passionnée que les 
barques s'arrôlaient pour l'entendre. Les matelots, 
éperdus, fascinés, ne pouvaient détourner leurs 
yeux de l'ensorceleuse dont les bras blancs leur 
faisaient signe. Une folie s'emparait d'eux. Et, 
dépouillant leurs vêtements, ils se jetaient à la 
nage, tout nus, pour la joindre. Elle les regardait 
venir, de ses prunelles ardentes où des flammes 
vertes bi'ûlaient, et elle les étreignait sur son 
cœur, à tour de rôle, avec la force déchaînée d'un 
élément. Tout aussitôt le ciel se fermait; les 



LE PARDON DES CHANTEURS 85 

nuages tombaient à longs plis noirs, ainsi qu'une 
draperie funèbre, la houle se creusait en un lit 
souple aux profondeurs mouvantes, et Torchestre 
de la tempête éclatait, formidable. A ses farouches 
amours la fée voulait un cadre terrifiant. Ses bai- 
sers distillaient une volupté si acre qu'on en 
mourait sur l'heure, comme d'un poison. La 
bouche où la sienne s'était collée s'en détachait 
soudain, flétrie, béante, muette à jamais. Il n'était 
pas de famille sur tout le littoral breton qui n'eût 
à lui reprocher le meurtre de quelqu'un de ses 
membres. On la nommait Mary Morgane^ ce qui 
veut dire : née de la mer. Elle était une, et pour- 
tant multiple. Nombreuses étaient ses incarna- 
tions; mais, c'était toujours la môme âme de 
péché qui vivait en chacune d'elles '. 

Allés, brêman Mary Morgan 

Et voilà à quel métier de séduction et de mort 
Gralon avait voué sa fille pour l'éternité!... Le 
refrain lugubre ne cessa jusqu'au matin de reten- 
tir à SCS oreilles, réveillant dans sa mémoire l'a- 
mertume des souvenirs, ajoutant à ses anciennes 
douleurs cette honte nouvelle d'Ahès devenue un 



1. II va sans dire que cette tradition, comme tant d'au- 
tres d'une origine non moins primitive, s'épanouit encore 
toute fraîche dans VArmor breton. 



86 AU PAYS DES PARDONS 

objet d'opprobre, — Ahôs qui fut si longtemps la 
joie de ses yeux et qui aurait dû être la fleur de 
sa race! 

Le soir d'après, même apparition, même chant; 
et, pendant plusieurs nuits consécutives, il en fut 
ainsi. Le vieillard n'osait plus s'allonger sur sa 
couche; l'obsédante image ne lui laissait pas un 
instant de repos. Brisé de lassitude et d'angoisse, 
il s'affaissait à genoux près de la croisée ouverte, 
et c'était son tour, maintenant, d'implorer sa fille : 

— Pitié! murmurait-il. — Ma dernière heure est 
proche. Ne m'empêche pas d'oublier! Accorde- 
moi de mourir en paix!... 

Mais, comme lui naguère, la fée des eaux, elle 
aussi, se montrait sans miséricorde. A la fin, pour 
échapper à cette hantise, il résolut de fuir, de 
s'enfoncer si avant dans les terres que l'haleine 
môme du flot marin ne pût parvenir jusqu'à lui. 
Il déroba un des bissacs dans lesquels les paysans 
du voisinage avaient coutume d'apporter à l'ab- 
baye leurs offrandes, et, l'ayant endossé, il se 
mit on route au point du jour, alors que lt>s 
moines de Landévennec étaient tous à matines. 11 
côtoya la rivière d'Aulne jusqu'au bac de Térénès; 
la (îlletlc du passeur le déposa sur l'autre rive 
moyennant une bénédiction et une oraison qu'il 
psalmodia d'un ton navre. Elle prenait pour un 



LE PARDON DES CHANTEURS 87 

mendiant en tournée le chef vénéré du clan de 
Gornouaiiles, l'homme qui fut le constructeur dis 
et réunit sur son front toutes les couronnes de 
l'Armorique! Après avoir gravi la montée de 
Roznoën, il entra dans une chaumière, sise au 
bord du chemin. La ménagère lui dit : 

— Nous ne donnons l'aumône que le samedi, 
veille du saint jour du dimanche. Voici néan- 
moins une crêpe et un morceau de lard, parce 
que vous paraissez bien rendu. 

Il accepta, en remerciant; et, comme ses vieilles 
jambes fléchissaient sous lui, il demanda la per- 
mission de se reposer un instant sur la pierre du 
seuil... Au crépuscule, il traversa la ville du Faou. 
Withur, son cousin et son lieutenant, avait là 
son château; il donnait une fête; les fenêtres de 
sa demeure flambaient; un brouhaha joyeux se, 
répercutait de salle en salle. Gralon voulut s'as-' 
seoir sur une borne, près de la porte où les invités 
s'engouffraient. Des gardes vinrent et le chassè- 
rent. Il subit cette humiliation sans se nommer. 
Tout cela faisait diversion à son mal, l'arrachait 
à sa pensée fixe, si torturante! Une vallée s'ou- 
vrait sur la droite : il s'y engagea. Le sentier se 
déroulait, ombragé de grêles ramures entre les- 
quelles glissaient des reflets de lune brodant le 
sol de dessins clairs. Puis, ce furent de hautes 



88 AU PAYS DES PAKDONS 

futaies, des piliers élancés et moussus soutenant 
des dômes d'ombre, le mystère d'une église vide, 
la nuit. Tous bruits au loin s'étaient tus, môme la 
mélopée envahissante, obstinée, de la mer. Gralon 
se rappela les paroles de Primel, l'anachorète : 

— Les bois sont tendres à l'homme qui souffre. 
Dieu en a fait des asiles sacrés. 

Ses sourcils froncés-se disjoignirent. Il se sentit 
plein de sécurité, comme si un mur inexpugnable 
l'eût isolé du reste du monde. Il continua d'avan- 
cer toutefois, heureux de se baigner et, en quel- 
que sorte, de se fondre dans celle atmosphère 
lénifiante, de goûter plus profondément, à chaque 
pas, cette protection des choses qui allait s'épais- 
sissant autour de lui. L'avenue où il marchait 
avait l'ampleur, la majesté d'une nef colossale. 
Et, tout en cheminant sous les arceaux vertigi- 
neux, il songeait : 

— S'il est dans les décrets de Dieu que je vive 
quelques années encore, je veux bâtir, à la place 
de cette forêt et sur son modèle, une cathédrale 
où se dresseront, en pierre indestructible, autant 
de colonnes que voici d'arbres. Et il n'y aura 
infortune en Bretagne qui n'y puisse trouver, 
comme moi-môme à cette heure, soit remède, soit 
consolation. 

... Gwennolé cependant, inquiet de la dispari- 



LE PARDON DES CHANTEURS 89 

tion du vieux roi, s'élait mis à sa recherche. Il le 
découvrit enfin , dans la retraite qu'il s'était 
choisie, à l'orée de la forêt du Kranou. Il était là, 
étendu sur un lit de mousse que les feuilles 
tombées brochaient de larmes d'or. Près de lui 
une forme humaine était accroupie, qui n'avait 
plus d'un être vivant que l'apparence. En voyant 
venir le moine dont la robe de bure blanche tran- 
chait vivement sur le fond assombri des bois, 
Gralon se souleva avec eflbrt. 

— Vous arrivez à temps pour recueillir mon 

dernier souffle, dit-il. Ne prenez point ombrage 

du vieillard que voici : il a vécu trois âges 

d'homme et connu l'extrémité de la souffrance. 

Les maux que j'ai endurés ne sont rien au prix 

des angoisses qui l'ont éprouvé. J'ai eu à pleurer 

ma ville engloutie et l'épouvantable destin de mon 

unique enfant; mais, lui, il a perdu ses dieuxl 

A cette misère-là nulle autre n'est comparable. 

Jadis il fut druide : il porte le deuil d'une religion 

morte. Soyez-lui clément et doux. 11 vous dira 

mon vœu suprême, et combien ce lieu m'est cher; 

j'y ai savouré par avance la joie de n'être plus. Je 

dépose en vos mains à tous deux mon âme épurée 

des souvenirs qui troublent... 

11 n'en put prononcer davantage; sa tête re- 
tomba inerte sur le gazon. Le roi de Cornouailles 



90 AU PAYS DES PAUDONS 

avait trépassé. Gwennolé se mit à murmurer des 
psaumes latins; le druide entonna, d'une voix 
chevrotante, une mélopée en langue barbare; et 
Gralon, conan ' de la mer, reposa dans la clairière 
jusqu'au lendemain, veillé parle prêtre du Christ 
et par le dernier survivant des ministres de Ten- 
tâtes . De singulières pensées durent hanler 
l'àme de ces deux hommes. Peut-être le corps du 
vieux roi suffit-il à combler l'abîme qui les sépa- 
rait; peut-être, par-dessus son cadavre, dans la 
mélancolie de celte nuit funèbre, les deux formes 
religieuses delantique esprit breton se tendirent- 
elles la main et communièrent-elles devant la 
mort, sous le couvert majestueux des bois. 

Au point du jour, survint une troupe de céno- 
bites que Gwennolé avait mandés. Ils lavèrent à 
une source voisine la dépouille mortelle du chef 
de clan, l'ensevelirent dans une pièce de lin par- 
fumée de verveine, et la chargèrent sur leurs 
éipaules pour la transporter à Landévennec où, 
dans une crypte maintenant effondrée, son sé- 
pulcre se voit encore. 

Quand ils se furent éloignés, le druide parla : 

— Frère (car nous avons eu dans le passé de 

communs ancêtres), celui que nous avons con- 

1. Chef. 



LE PARDON DES CHANTEURS 91 

duit ensemble au seuil des demeures futures 
m'avait prié d'être auprès de toi l'inlerprète de ses 
dernières volontés. Je lui fis promesse de te les 
aller dire, s'il était nécessaire, jusqu'en ta maison, 
quoiqu'il me soit défendu par mes dogmes de 
franchir le cercle enchanté de cette forêt. Ce 
qu'il désire de toi, le voici : il entend que, par tes 
soins, une église soit érigée en cette place à la 
mère douloureuse de ton Dieu , afin que les 
malades y trouvent guérison et les affligés misé- 
ricorde. Un temps fut — j'étais jeune alors — un 
bloc de granit rouge se dressait ici. Son contact 
rendait la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, 
l'espérance aux cœurs en détresse. Puisse le sanc- 
tuaire que tu édifieras avoir mêmes vertus! Ceci 
est mon souhait, le souhait d'un vaincu résigné 
au cours changeant des choses, et qui parle sans 
amertume ni animosité. J'ai dit. 

Gwennolé resta un instant songeur, les yeux 
baissés à terre. 

— Mais, en ce cas, — s'écria-t-il enfin, ému 
malgré lui de la belle sérénité du druide, — c'est 
vous que nous atteignons, vous dont nous envahis- 
sons le suprême refuge ! 

— Oh! moi... fit le vieillard. 

Et, après un silence, avec un geste de lassitude 
et de découragement, il ajouta : 



92 AU PAYS DES PARDONS 

— C'est affaire à mes dieux de me protéger, 
s'ils existent et s'ils y peuvent quelque chose. 

Puis, montrant le ciel, d'un bleu délavé, l'azur 
limpide et pâle des matins d'octobre : 

— Au fond du mystère que nous situons là-haut 
il n'y a peut-être qu'un grand leurre. 

Gw^ennolé, scandalisé, dit sévèrement : 

— Croire, c'est savoir. 

Mais, il se radoucit aussitôt; il se sentait plein 
de compassion pour cette figure vénérable, der- 
' nière épave d'un grand culte sombré. 

— Que ne m'accompagnes-tu à l'abbaye? Nous 
avons une cellule pour les hôtes, et nous ensei- 
gnons la voix du salut. 

— J'aime mieux les sentiers de ma forêt, 
répondit le druide, ils me sont familiers. Tous 
les chemins, d'ailleurs, aboutissent au même 
carrefour. Je te ferai seulement une prière : quand 
tes ouvriers viendront pour bâtir l'église, s'ils 
trouvaient mes restes pourrissant sur le sol, en ces 
parages, recommande-leur de les enfouir. Adieu ! 

11 tourna le dos et, appuyé sur un bâton 
noueux, s'enfonça péniblement sous les hautes 
avenues, tandis que Gwennolé, l'âme triste et 
amolUe sans qu'il sût pourquoi, descendait à pas 
lents vers la mer. 



LE PARDON DfS CHANTEURS 93 



II 



J'ai tenu à rapporter tout au long la légende. 
Le vœu de Gralon fut accompli , l'église fut 
édifiée sur remplacement qu'il avait désigné; 
trois valises d'or, sauvées du naufrage de Ker-Is, 
suffirent à peine à couvrir les frais du monument, 
qui eut, en effet, s'il faut en croire la tradition, 
autant de piliers de pierre que le pays de Rumen- 
gol avait d'arbres. C'est dire que le sanctuaire 
actuel n'en est qu'une réduction mesquine. Mais, 
comme s'exprime le proverbe, il ne faut pas 
mesurer aux proportions de l'église la grandeur 
des miracles. L'humble chapelle d'aujourd'hui a 
gardé, aux yeux des Bretons, le même prestige 
que la somptueuse basilique d'autrefois, lis y 
accourent de toutes parts, toute l'année durant, 
et de l'Argoat et de l'Armor *. 

Un soir d'août, je débarquais au Cloître-Plou- 
rin, petite halte de la ligne de Carhaix, perdue 
dans une steppe marécageuse, au milieu d'une 
région de tourbières éventrées, étalant çà et là 

1. L'Argoat (pays des bois) désigne surtout l'inlérieur de 
la Bretagne; l'Armor, le lilloral. 



94 AU PAYS DES PARDONS 

des lèpres noires et des miroirs d'une eau sta 
gnante et sinistre. Pas d'autre maison que la gare. 
J'avais dessein de visiter les Kragou, sorte de 
vagues en pierre, rebroussées dans la direction 
de l'ouest, qui hérissent de leurs crêtes étranges 
cette partie de la montagne d'Are. Je pris la seule 
route qui s'ofîrait à moi, un de ces chemins pri- 
mitifs, faits de deux ornières enserrant une sente 
herbeuse, et qui, selon l'adage breton, ne sont 
guère fréquentés que du chariot des âmes en 
peine. Une vieille cependant y marchait à quel- 
que distance devant moi, une pauvre vieille à 
l'allure hésitante, les pieds chaussés de lourds 
souliers d'homme, la taille si courbée, que ses 
longs bras avaient l'air de prendre naissance dans 
ses reins. En passant à côté d'elle, je la « bonjou- 
rai ». Elle me répondit d'une voix jeunette au 
timbre argentin. J'ai souvent observé que chez 
nous, les femmes du peuple gardent jusqu'aux 
extrêmes limites de l'âge je ne sais quel charme 
d'enfance. Il était évident aussi qu'elle éprouvait 
un sentiment de joie à rencontrer un être humain 
dans cette immense solitude. La tristesse des 
choses autour d'elle lui causait une impression 
pénible qu'augmentait encore la mélancolie du 
soir, et cette espèce d'effroi qu'il traîne à sa suite 
en nos climats occidentaux. Elle engagea la con- 



LE PARDON DES CHANTEURS 93 

versation, exprima l'espoir que nous avions peut- 
être à suivre longtemps ensemble la même route. 

— Moi, dit-elle, je voudrais atteindre le bourg 
de Berrien avant l'extinction des lumières. Mal- 
heureusement, je ne suis plus ingambe. Je vais 
comme une loche. 

D'une des poches de son tablier le col d'une 
burette sortait. 

— Vous êtes sans doute pèlerine? demandai-je. 

— Je le fus, oui. Naguère on ne voyait que 
moi sur les routes. Mais les forces s'usent, j'ai 
près de quatre-vingts ans; je devrais être déjà 
couchée dans ma maison du cimetière. Je pratique 
encore pourtant, parce qu'il faut vivre jusqu'au 
bout, n'est-ce pas? 

Elle m'apprit qu'elle se rendait à Rumengol, 
par Berrien, Gommana, à travers tout le pays 
montueux. Et il y avait deux jours qu'elle voya- 
geait, depuis Plounévez-Moédec, dans les Côtes- 
du-Nord, jouxte la forêt de Coat-an-Noz. Elle 
allait prier la Vierge de Tout-Remède* pour le 
prompt trépassement d'un moribond qui souffrait 
des affres infinies sans pouvoir exhaler son der- 
nier souffle. 



1. De Rumengol, nom de lieu, dont la signification s'est 
perdue, le clergé a fait Remed-oll, ce qui veut dire Tout- 
Remède. 



56 AU PAYS DES PARDONS 

Pour me retenir plus longlcnips à son côté, 
elle se mil à me donner des détails sur les rites 
qu'elle aurait à accomplir, une fois parvenue au 
lieu de son pèlerinage. Elle s'agenouillerait 
d'abord en face du porche où Gralon est repré- 
senté implorant pour les Bretons la tendresse de 
Notre-Dame, Mère de la chrétienté. Elle ferait 
ensuite à trois reprises le tour de la chapelle, 
pieds nus, ses souliers dans les mains, en mar- 
chant à rencontre du soleil et en récitant la très 
ancienne ballade, en langue armoricaine, connue 
sous le nom de Rêve de la Vierge '. 



Dame Marie la douce en son lit reposait 
Quand il lui vint un rèvc; 
Son nis i)assail et repassait 
Devant elle, et la contemplait... 



Je dus entendre toute l'oraison, qui est d'ailleurs 
exquise et empreinte d'une fraîcheur, en quelque 
sorte, galilcenne... Viendrait alors la prière dans 
l'église. La bonne femme allumerait un cierge 
aux pieds de l'image sacrée, le laisserait brûler 
un instant, puis, brusquement, l'étcindrait, pour 
signifier à la Glorieuse Marie quel genre de ser- 
vice on attendait d'elle. Il était fort à présumer 

1. Cf. Soniou Urèiz-Izel, l. 11, p. 314. 



LE PARDON DES CHANTEURS 97 

qu'au même moment, là-bas, à Plounévez-Moé- 
dec, l'agonisant rendrait l'âme. Sinon, elle avait 
encore une ressource : elle irait à la fontaine de 
la sainte et y emplirait sa burette. Au retour, elle 
répandrait quelques gouttes de cette eau sur les 
paupières du patient, et ses yeux aussitôt se ren- 
verseraient dans leurs orbites, et la douleur le 
quitterait avec la vie. 

— C'est, je crois bien, la cinquante-sixième 
fois que je fais ce parcours, et pour cinquante-six 
vœux dilîérents. Il n'est pas de grâces que Rumen- 
gol ne dispense : il guérit des tourments d'esprit 
comme des infirmités du corps. Gralon en fut 
le premier miraculé. Le démon de sa fille Ahès 
le possédait et troublait ses nuils. Noire-Dame 
l'en délivra... 

Lancée sur ce chapitre, la vieille ne tarit p^us. 
Mais, nous étions sur la pente des Kragou. 

— Ah! vous allez aux Roches, fit-elle, avec 
un léger frisson. Dieu vous garde!. . Moi, mon 
chemin est par cette trouée. 

Elle disparut peu à peu dans un repli de la 
montagne. Arrivé au faîte, je me hissai sur une 
des grandes pierres, et je la revis, la pauvre 
vieille, qui se hâtait de son pas clopinant, sous 
la tombée grise du crépuscule; à deux lieues vers 
le sud, par-delà le désert des tourbières, un clo- 

6 



98 AU PAYS DES PARDON-^ 

cher pointait au-dessus d'un bou(iiKl, d'arbres, 
éji^renanl dans l'air calme des tinlomenls mélan- 
coliques. L'angélus sonnait à Berrien. 



III 



C'est dans la première semaine de juin, au 
joli mois de la fenaison. Le train de six heures 
vient d'entrer en gare de Ouimper, regorgeant de 
monde. Sur tout le trajet, depuis Lorieut, il a 
cueilli des pèlerins. On les entrevoit par le cadre 
des portières, assis bien sagement, figures 
sérieuses et recueillies. Il y a parmi eux des 
Vannetais, des Gwénédours aux cheveux plats, 
aux traits énergiques durement sculptés ; des 
hommes de Scaër aux belles carrures, en des 
vestes noires soutachées de velours; des gars 
d'Elliant, engoncés dans leurs cols raides, des 
saints-sacrements brodés dans leur dos. Beau- 
coup de femmes : celles-ci flétries avant l'âge, la 
peau terreuse, la taille élargie par les travaux des 
champs et les maternités incessantes; celles-là, 
délicieusement fraîches, pures fleurs d'idylles, 
laissant flotter ainsi que des pétales blancs les 
ailes éployées de leurs coifles. 



LE PARDON DES CHANTEURS 99 

Sous le hall, des groupes stationnent devant 
îes compartiments bondés : paysans et paysannes 
de la banlieue quimpéroise, gens de Kerfeunteun 
ei d'Ergué, dePloraelinetdeFouesnant. Onattelle 
des wagons supplémentaires qui sont immédia- 
tement pris d'assaut. Le train repart, emportant 
cette caravane de croyants, grossie de halte en 
halte. 

Je me suis faufilé à grand'peine dans une voi- 
ture occupée principalement par des soldats, — - 
de petits conscrits bretons, imberbes pour la plu- 
part, les mains calleuses encore de la charrue, 
l'air rustique sous l'uniforme. Ils ont eu l'heu- 
reuse chance de n'être point dépaysés, d'avoir 
leur garnison à portée de leurs villages; et, dispo- 
sant d'une permission de vingt-quatre heures, ils 
les vont passer à Rumengol, par dévotion sans 
doute, mais aussi parce qu'ils savent qu'ils y 
rencontreront leurs parents, leurs amis et 
— comme bien l'on pense — leurs douces '. Cette 
perspective et le sentiment qui s'y joint d'une 
liberté momentanément reconquise ne laissent 
pas de les surexciter quelque peu. Ivresse passa- 
gère, du reste, vite évaporée. La gaieté, dans 
notre race, n'a qu'un épanouissement rapide et 

1. C'est par cette gracieuse appellation que les Bretons 
désignent la bien-aimée. 



100 AU PAYS DES PARDONS 

se fane aussitôt. Maintenant, ils devisent entre 
eux gravement, semblent se concerter à mi-voix. 
Sur l'invitation de ses camarades, un d'eux se 
lève, un tout jeune homme, presque un adoles- 
cent. Aux lignes délicates de son visage, à ses 
yeux fins, couleur d'herbe roussie, on devine un 
pAlre des monts. Après s'être recueilli une 
seconde, il attaque d'une voix claire, habituée à 
retentir dans les grands espaces, non un refrain 
de chambrée, comme on eût pu s'y attendre, mais 
une complainte mystique, au rythme alangui, le 
cantique populaire de Notre-Dame de Rumen- 
gol: 

Llli, arc'hanfet ho delliou, 

War vord an doiir 'zo er prajou; 

Doué d'czlw roas dillad 

A sixuill er mezioii pcb c'houèz vad... 

Des lys, aux feuilles argentées, 
Sont au bord de l'eau, dans les prés; 

Dieu leur donna des vêtements 

Dont l'odeur au loin embaume les champs... 

Le chœur des troupiers reprend chaque strophe, 
lui communiquant une ampleur immense; et le 
ciianl semble fuir au loin derrière nous, emporté 
dans un vent de vitesse, avec les grandes fumées 
blondes qui font sillage aux deux flancs du train. 
C'est une sorte d'églogue religieuse, doux-fleu- 
rante, imprégnée d'un double parfum de nature 



LE PARDON DES CHANTEURS lOl 

et de piété. Elle évoque dans l'atmosphère du 
wagon, sans air et sans jour, où nous sommes 
parqués, des visions de courtils lumineux, de 
coteaux boisés, d'eaux courantes au creux des 
vallons, et d'un sanctuaire dressant à rai-pente 
son clocheton gris brodé de lichens. 

Ce qu'il nous est donné d'entrevoir de la contrée 
que nous traversons ajoute encore à cette impres- 
sion de fraîcheur et de rusticité. La verte et 
ondoyante Gornouailles déploie de part et d'autre 
la splendeur grasse de ses pâturages, le miroite- 
ment de ses rivières, le bleu rempart de ses 
collines dont les dentelures, sous le soleil cou- 
chant, sont comme burinées d'un large trait d'or. 
Un ciel léger, des frissons tièdes, la vivante haleine 
de la mer. On monte, on monte. Une ligne de 
hauteurs austères et dénudées se dessine; des 
pyramides de pierres entassées les couronnent, 
semblables à des cairns des anciens âges; une 
nappe d'eau canalisée réfléchit leurs grands pro- 
fils, cl, sur ses bords, des maisons blanches sont 
rangées paisiblement, leurs façades un peu assom- 
bries par les reflets d'ardoises qu'y projettent les 
carrières d'alentour. C'est ici Chàteaulin, une 
sous-préfecture d'Arcadie. On franchit le canal 
sur un viaduc d'où l'œil domine un instant ses 
courbes harmonieuses, Técharpe d'azur mat qu'il 

6. 



102 AU PAYS DES PAUDONS 

déroule, à travers des soliludes presque vierges, 
jusqu'à la pointe de Landcvennec. L'Aulne passée, 
on entre dans un pays nouveau ; il n'a point lûpreié 
des cimes qu'on laisse après soi, mais effcore moins 
l'aspect joyeux, cette riante figure des choses, qui 
caractérise la Cornouailles du sud. Région de 
plateaux découverts, coupée de ravins profonds 
comme celui de Pont-ar-Veuzèn, ou de combes 
tristes comme celle de Lopérec, sa physionomie 
respire un je ne sais quoi de sobre et de grave, 
annonce déjà le Léon. Le train s'arrête dans une 
petite station en rase campagne; un employé crie : 

— Quimerc'h ! Les voyageurs pour Rumengol 
descendent ! 

Les wagons débarquent sur le quai une multi- 
tude grouillante, silencieuse et bariolée. Il est 
huit heures et demie environ. Le ciel, d'une blan- 
cheur Inclée, s'est peuplé d'une procession dénués 
qui semblent s'acheminer, elles aussi, dans notre 
direction. Les pèlerins s'égrènent au long d'une 
route grimpante, bordée çà et là d'auberges. Sur 
un palier, le bourg de Quimerc'h, transporté en 
cet endroit depuis l'ouverture de la voie ferrée, 
groupe autour d'une église neuve quelques mai- 
sons banales. Et cela n'est pas sans causer une 
déception, ce village improvisé, au milieu de ces 
grands horizons séTères reposant sur des assises 



LE PARDON DES CHANTEURS 103 

de granit bâties pour l'éternité. Par delà le bourg, 
la côte recommence ; les bras d'un calvaire se 
dessinent au sommet, sur le fond encore illuminé 
du couchant. On a de là-haut une des plus admi- 
rables vues de Bretagne. Une terre singulièrement 
attirante dévale à vos pieds; tout au bas, des 
silhouettes de toits pointus, un vieux décor de ville 
moyenâgeuse gravé à l'eau-forte'; à gauche, des 
images grises et fuyantes, de vagues estompes 
lointaines, pareilles à des nuages immobilisés, et 
qui sont, d'abord, les crêtes du Ménez-Hôm, puis 
le trident que plante au large le promontoire de 
Crozon, la « main à trois doigts » dont il fouille 
les entrailles de l'Atlantique; — à droite, la rade 
ce que les Bretons appellent la mer close, une 
filtrée d'Océan au sein des labours et des bois, 
quelque chose de froid et de clair, la lumière glacée 
d'une eau dormante où vibre encore l'adieu du 
soleil disparu et oîi les houles viennent mourir en 
un pâle et dernier frisson ; — en deçà , une échan- 
€rure profonde, pleine d'ombre verte, et, de l'autre 
<îôte du ravin, la croupe brune du pays d'IIanvec 
qui porte suspendue à son flanc la petite Mecque 
bretonne, la sainte oasis de Rumengol. 

1. Le Faou. 



lOi AU PAYS DES PARDONS 



IV 



.Vu sommet de la montée, comme je vais pour 
m'engager dans le chemin creux qui, à travers le 
vallon, pique droit sur la bourgade sacrée, je fais 
rencontre du conscrit de tantôt, du joli pftlre 
soldat. Assis sur le rebord de la douve, il se 
déchausse, noue ensemble les cordonnets de ses 
souliers et retrousse son pantalon rouge sur ses 
fins mollets de grimpeur de landes. Nous échan- 
geons un regard, quelques mots. Je le compli- 
mente sur sa voix de rossignol. 

— Oui, — me répond-il, — c'est un bien beau 
cantique que celui-là! Au catéchisme, on nous le 
faisait chanter. J'aimeàle fredonner à la caserne, 
et il n'est pas besoin de me prier longtemps pour 
que je le redise, en quelque lieu que je sois. Les 
gens qui vont de chez nous au pardon de Rumen- 
gol l'entonnent tout le long de la route... Je suis 
de Saint- Ri wal, dans le Menez : un quartier 
pauvre, trop de pierres, des bruyères, un peu de 
seigle et de blé noir. Mais il n'y a de terre chaude 
au cœur et douce aux yeux que celle où l'on 
est né... 

Tandis que nous voyageons de compagnie (ses 



LE PARDON DES CHANTEURS 105 

camarades se sont attardés à boire dans les auber- 
ges), il m'explique qu'il est le cinquième enfant 
de sa famille; il me parle de son père, de sa mère, 
de sa sœur aînée, mariée à un « tourbier » du 
Yeûn', de sa marraine qui a quelque bien et qui 
lui a promis, quand il aura fini son temps, de lui 
faire cadeau d'une paire de bœufs pour entrer en 
ménage. Car, sitôt de retour chez lui, il compte 
prendre femme. Il s'est féru d'une fille de Bras- 
partz. Depuis trois ans il ne rêve que d'elle, quoi- 
qu'il ne lui ait jamais dit une parole d' « amitié ». 
Il l'a connue un jour au pardon d'une chapelle 
détruite, à Saint-Kaduan. C'était un soir comme 
celui-ci. Il était allé là par désœuvrement, par 
piété aussi. Même quand les saints n'ont plus 
d'oratoire, il convient d'être assidu à leur fête. 11 
y avait sur la pelouse beaucoup de jouvencelles. 
Il n'en vit qu'une, qui lui riait du regard. Incon- 
tinent, son destin fut fixé. Il avait, selon son 
expression, « trouvé sa planète ». La fille, depuis 
lors, est dans son souvenir comme une constella- 
tion au fond d'un ciel pur. C'est l'éternel poème de 
l'amour breton, si sobre et si chaste, tel que le 
célèbrent les Soniou, tel qu'il persiste à fleurir au 
cœur de la race. Rien de passionné, ni de trou- 

1. Tourbière immense qui s'étend au pied du Mont Saint- 
Michel dans les mon laines d'Are. 



106 AU PAYS DES PAltUOXS 

blant : un attendrissement qui pénètre toute l'âme, 
mêlé d'un je ne sais quoi de religieux. Ils aiment 
comme on prie, ces Armoricains, avec recueille- 
ment et en silence. 

Le chemin creux où nous marchons s'enfonce 
entre de hauts talus semi-éboulés : des branchages, 
au-dessus de nous, se rejoignent, formant treillis; 
dans les fossés, des cressonnières bruissent d'un 
chuchotement clair, delà menue et grêle chanson 
des sources invisibles. Nul vent : les feuillages 
dorment, ou plutôt ils ont cet air d'attente que 
prennent les choses en s'immobilisant. Quelques 
vaches paissent à l'aventure. Nous croisons des 
chars-à-bancs bondés de paysans qui ont déjà ter- 
miné leurs dévotions et s'en retournent. Une 
femme portant la coiffe de Pleyben nous dépasse : 
elle est en corps de chemise et elle court, les pieds 
en sang, l'haleine oppressée. 

— Celle-ci doil avoir fait un grand vœu, 
prononce le conscrit. 

Il vient de couper à une touffe de coudrier une 
baguette de pèlerin, et il en sculpte l'écorce avec 
la pointe de son couteau, en fait une sorte de 
Ihyrse, enguirlandé d'un mince ruban vert où des 
lettres s'entrelacent. 

... L'horizon s'est ouvert, tout d'un coup; les 
talus se sont écartés comme les battants d'un 



LE PARDON DES CHANTEURS 107 

porche. Nous prenons par un sentier de traverse, 
entre des fougeraies odorantes et des ajoncs en 
fleur. L'ombre du soir s'épaissit derrière nous, 
mais sur le versant d'en face une lumière mysté- 
rieuse, d'une infinie délicatesse de teintes, demeure 
épandue, renvoyée peut-être par les miroirs loin- 
tains de la mer. Et, dans cette auréole qu'on dirait 
surnaturelle, Rumengol se détache, avec l'extraor- 
dinaire netteté d'un village d'Orient, aux couleurs 
féeriques et invraisemblables. La flèche de l'église 
est d'un rose vif, comme si on l'avait taillée dans 
la Pierre Rouge d'autrefois. Elle apparaît comme 
le centre de tout le paysage qui se groupe autour 
d'elle, figé dans une adoration muette et, en 
quelque sorte, prosterné. Les choses ont des atti- 
tudes de prière, de longs agenouillements, et un 
murmure s'exhale des champs, des landes, des 
prés, qui vous remue le cœur, en fait se dégager 
le parfum subtil des vieilles oraisons désapprises. 
Voici que je me mets à fredonner avpc le conscrit 
les strophes du cantique local : 

Lili, arc'haniet ho dêlliou... 

D'une friche voisine, un autre refrain nous 
répond, mais hurlé à tue-tête, et d'un caractère 
singulièrement profane. C'est une bande de mate- 
lots ivres, de « cols-bleus » venus au pardon en 



108 AU PAYS DES PARDONS 

bordée, et qui, se tenant par le bras, dansiMit 
devant une espèce de gourbi en toile une roniU; 
tumultueuse : 

Entre Brest et Lorienl, 

Lesle, leste. 
Entre Brest el Lorient, 

Lestement. 

Les gabiers de la misaine 
Sont des filles de quinze ans... 

Entre Brest et Lorient 
Leste, lesle... 

Très leste, en effet, cette chanson de gaillard 
d'arrière, un peu inattendue aussi, en ces parages 
dévotieux qui invitent à la discrétion et au 
silence. J'en fais la remarque à mon compagnon, 
pensant que des gauloiseries qui me semblent, à 
moi, inopportunes lui causent une impression 
plus pénible encore et où sa foi môme est inté- 
ressée. Mais il n'en paraît nullement scandalisé, 
bien au contraire; et c'est lui, le croyant, qui me 
donne une leçon de tolérance : 

— Eh! ces gens-là chantent ce qu'ils savent. 
Qu'importe ce qu'ils chantent, pourvu qu'ils 
chantent! La Vierge de Rumengol n'y regarde 
pas de si près. Elle entend le bruit que font leurs 
voix : ça lui suffit. C'est une preuve qu'ils se sont 
dérangés pour elle, qu'ils sont accourus de Lan- 
dévennec ou de Recouvrance pour lui rendre 



LE PARDON DES CHANTEURS 109 

visite sur sa terre et dans son oratoire; elle se dit 
qu'ils ont été exacts une fois de plus, les francs 
gars de la flotte; et elle est toute joyeuse de les 
revoir, croyez-le bien, de les revoir en bonne 
santé et en belle humeur. Le reste, elle n'en a 
cure. C'est une vraie Mère, pas du tout pleurni- 
charde. Vous la contemplerez tout à l'heure et 
vous verrez quelle mine accueillante elle a, dans 
sa robe d'or. Elle est là pour consoler, non pour 
gronder et se mettre en colère. Elle a le sourire 
sur les lèvres et elle veut qu'on ait la gaieté dans 
le cœur. Ses meilleurs amis sont ceux qui vien- 
nent à elle, un couplet quelconque entre les 
dents. Ce n'est pas sans raison que sa fête s'ap- 
pelle le pardon des chanteurs!... 

Or çà, hardi, les matelots! Allez-y gaiement, 
et que Notre-Dame de Rumengol vous tienne en 
joie! 

Comme nous approchons du gourbi, ils nous 
aperçoivent, et hèlent le soldat. 

— Ohé! Bragou-rû *, trinque avec nousl 

Une fillette en bonnet de velours verse du cidre 
à plein pichet. Et le bragou-rû de me planter là, 
pour s'attabler sous le ciel nocturne avec la 
troupe en goguette des cols bleus. Je continue à 

1. Pantalon rougè. 



HO AU PAYS DES PARDONS 

descendre le sentier; l'interminable chanson de 
bord, un moment interrompue, reprend de plus 
belle. Seulement, aux voix avinées des marins, 
une autre voix maintenant se mêle, les dominant 
toutes, — une voix d'enfant de chœur, d'une 
merveilleuse sûreté de timbre, et qui, à chaque 
retour du refrain, part en fusées aiguës, éparpil- 
lant les notes dans l'espace, avec une alacrité 
d'alouette : 



Entre Brest et Lorient, 
Leste, leste ; 

Entre Brest et Lorient, 
Lestement!... 



L'éloignement ne me permet plus de percevoir 
distinctement les paroles; à cause de cela peut- 
être, je trouve à ce chant, de plus en plus atténué 
et confus, un charme qui va croissant à mesure 
que, par l'elTet de la distance, il se transfigure et, 
si je puis dire, s'idéalise. Il rythme à présent mon 
pas, il me berce l'ûme, il m'incline à de pieuses 
songeries. S'il venait à se taire, la poésie de ce 
beau soir m'en paraîtrait diminuée. 

Les abris de grosse toile se font de plus en plus 
nombreux aux deux bords de la route : quelques- 
uns s'éclairent d'une petite chandelle de suif 
plantée dans un verre. Passé le ruisseau qui 
gazouille au fond du vallon, ils forment rue, sur 



LE PARDON DES CHANTEURS Hl 

la pente opposée. La brume des prairies les enve- 
loppe, puis s'élève dans Tair en une procession 
d'êtres aériens traînant de longues mousselines. 
Sous les tentes, des gens causent bruyamment, 
s'embrassent par-dessus les tables, échangent 
raille démonstrations d'amitié. D'aucuns se pen- 
chent, à deux et à trois, sur un réchaud de charbon 
pour y allumer leurs pipes minuscules et, quand 
un jet de flamme lèche leur visage, leur cuir rasé 
de frais, ils éclatent tous ensemble d'un large rire 
qui fait tressaillir au loin les échos vibrants de 
la nuit. La foule, sur la chaussée, est déjà com- 
pacte. Çà et là, un trou se creuse dans l'ondoyante 
mêlée : c'est quelque mendiant, assis à terre à la 
façon d'un tailleur ou d'un bouddha, et qui brame 
sa plainte en agitant des amulettes, toute une 
ferraille bénite suspendae à son cou. On s'écarte 
de lui avec un respect superstitieux, non sans 
jeter une pièce de monnaie dans son escarcelle. 
Les pauvres de Rumengol composent, dit-on, une 
catégorie à part, une espèce de congrégation 
douée de facultés singulières. L'esprit des âges 
habite en eux : ils se meuvent sans peine dans 
les arcanes du passé et pénètrent très avant dans 
les mystères de l'avenir. Il en est parmi eux qui 
ont vécu plusieurs vies et dont la mémoire c-^i. 
restée dépositaire des grands secrets d'autrefois. 



112 AU PAYS DES PARDONS 

La race morte des magiciens et des enchanteurs 
leur a légué ses prestiges, son art, ses formules. 
Ils savent guérir avec une parole, tuer avec un 
regard. Malheur à qui ne leur rend point les hom- 
mages qui leur sont dus! On vous racontera l'his- 
toire de ce paysan du Laz qui, ayant bousculé 
l'un d'eux, fut sept ans sans revoir sa chaumière 
dans la montagne. Quelque chemin qu'il prît, il 
était toujours ramené à Rumengol; à force de 
marcher il n'avait plus de chair sous la plante des 
pieds, et, lorsque enfin, le charme ayant cessé, il 
se retrouva devant sa porte, sa femme qui s'était 
crue veuve était enceinte d'un second mari. 

On vous racontera encore ceci, qui est non 
moins surprenant. 

A l'un des derniers pardons, une jeune fille 
s'en retournait chez elle, à la brune, du côté de 
Logonna. Par exception, il pleuvait, et elle avait 
ouvert son parapluie. Soudain, un homme se leva 
du fossé, un très vieil homme dont le dos pliaiL 
sous une moisson d'années. Il était vêtu de hail- 
lons sordides, mais à l'un des doigts de sa main 
gauche une émeraudc brillait. 

— Pennhérès \ <lit-il, en interpellant la jeune 
fille, si vous me donniez place sous votre para- 

1. Ilérilièrej fille de bonne maison. 



LE PARDON DES CHANTEURS 113 

pluie, je pourrais regagner mon gîte sans me 
faire tremper. Je ne vais qu'à une pipée ' d'ici et 
ne vous embarrasserai pas longtemps. 

Il parlait d'un ton si humble que la pennhérès 
en fut touchée. 

— A votre service! répondit-elle. 

Ils se mirent à cheminer côte à côte, sous 
l'averse qui redoublait de violence, la jeune fille 
garantissant de son mieux le vieillard. Celui-ci, 
malgré son antiquité, marchait d'un pas dispos, 
d'une allure aisée et légère, comme si les pans de 
5a veste, fouettés de la pluie et du vent, lui eus- 
sent tenu lieu d'ailes. 

— Vous êtes une belle enfant, disait-il, et, ce 
qui a plus de prix, vous avez l'air d'une enfant 
sage. J'ai eu jadis une fille qui vous ressemblait : 
elle avait votre âge, votre taille, et, comme vous, 
de blonds cheveux couleur de paille claire. Je 
l'aimais de toute mon âme. Mais elle n'avait point 
votre sagesse; la soif des choses défendues brûlait 
son cœur, ses yeux et ses lèvres. Elle a été la 
tristesse de ma vie, elle est ma honte dans l'éter- 
nité. 

Il se tut : sur sa figure misérable les larmes 
ruisselaient. La pennhérès se sentait troublée, 

1. Le temps de fumer une pipe. 



Hi AU PAYS DES PARDONS 

comme au contact d'une personne surnaturelle. 
Au bout d'un instant il reprit : 

— Je vous donnerais bien, en guise de remer- 
cîment, cette émeraude qui me vient d'elle, mais 
elle ne vous porterait pas bonheur. D'ailleurs la 
bénédiction de Noire-Dame de Tout-Remède est 
sur vous : cela vaut mieux que tous les diamants. 

Puis, s'arrêtant auprès d'une brèche : 

— Ma roule maintenant est par ici. Que l'ange 
des voyages paisibles vous accompagne ! 

Elle le vit disparaître dans les guérets, en san- 
glotant, et au même moment, par delà les coteaux 
embrumés, il se fit une grande déchirure blanche 
dans la direction de la mer. Elle serra vivement les 
paupières et se signa par trois fois, pour écarter 
d'elle et des siens l'influence de Mary Morgane. 
Quand, de retour au logis, elle eut narré à ses 
parents cet épisode de son pèlerinage, les anciens 
de la famille gardèrent quelque temps un silence 
embarrassé; puis, l'un d'eux murmura : 

— Nous allons réciter, avant de commencer 
les grâces, un De profundis pour le repos du Roi 
Gralon... 

On conçoit sans peine que de pareilles légendes 
— et il y en a tout un cycle — ne contribuent 
pas peu à faire des mendiants de Rumengol des 
êtres en quelque sorte mystiques et sacrés. Ajoutez 



LE PARDON DES CHANTEURS 115 

que la plupart de ces quêteurs d'aumônes ne se 
montrent en ce lieu qu'une fois l'an, qu'ils y 
viennent on ne sait d'où, de régions très diverses 
et souvent fort éloignées, qu'un mystère, par 
conséquent, plane sur leurs origines, laissant le 
champ libre à toutes les conjectures. J'ai ren- 
contré là, à trente, à quarante lieues de chez elles, 
des femmes du Trégor dont la figure m'était 
familière depuis mon enfance ; je les retrouvais, 
après ce long espace de temps, telles que je les 
connus, sans un pli de plus à leurs traits sans 
âge, la peau noirâtre et fumée comme celle des 
momies, leurs maigres mollets de coureuses de 
pardons toujours allègres et vifs, leurs yeux striés 
de fibrilles sanguinolentes couvant le même fana- 
tisme obstiné et silencieux. — Enfin, il faut en 
convenir, il n'en est pas un de ces mendiants qui 
n'ait son genre de beauté. C'est à croire que la 
race des vagabonds et des loqueteux n'envoie ici 
que ses spécimens les plus remarquables, ses 
types les plus intéressants et les plus parfaits. 
J'en ai vu qui se drapaient dans leurs guenilles 
avec une inconsciente majesté de chefs barbares. 
Je me rappelle être resté en contemplation devant 
l'un d'eux. On eût dit un pasteur de peuples. Il 
était assis sur la margelle delà fontaine, à l'entrée 
du bourg. Il avait les jambes croisées, le corps 



HÔ AU PAYS DES PARDONS 

penché en avant, les m^ins appuyées à une trique 
de châtaii^nier grosse comme le tronc d'un jeune 
plant. Le sommet dégarni de son crâne luisait à 
la clarté des étoiles ainsi qu'un miroir de bronze. 
De ses tempes à ses épaules tombaient des mèches 
de cheveux fins, d'une blancheur blonde, semi- 
lune et semi-soleil; elles encadraient un profil 
sculptural, une tête de mage antique au nez 
busqué, aux pommettes saillantes, des brous- 
sailles grises ombrageant les yeux aigus, les 
lèvres noyées dans les flots harmonieux d'une 
barbe d'argent. Sa sébile posée à terre, à ses 
pieds, semblait attendre, non des aumônes, mais 
des offrandes. Il y avait dans toute sa personne 
une noblesse qui imposait. J'observai que les 
pèlerins, en allant faire leurs libations à la source, 
lui témoignaient une vénération mêlée de crainte, 
comme s'il eût été, sinon le dieu, du moins le 
prêtre gardien de la fontaine. 

— Qui est ce vieux pauvre? demandai-je à un 
passant. 

— Ni moi, ni d'autres ne saurions vous le dire. 
On l'appelkî Pôtr he groc'hen gawi\ l'homme à la 
peau de chèvre, à cause de cette fourrure à demi 
pelée que vous lui voyez sur le dos et qui lui 
donne un faux air de Jean le Baptiseur. On ne 
sait rien de plus sur son comple, et il est pro- 



LE PARDON DES CHANTEURS 117 

bable qu'on n'en saura jamais davantage, parce 
qu'il est — ou feint d'être — d'une surdité à 
déconcerter toutes les questions. Il y en a qui 
prétendent que c'est un saint, il y en a qui pré- 
tendent que c'est un sorcier : ceux-ci se fondent 
sur ce qu'il excelle à débiter la messe en latin, 
aussi couramment qu'un évêque; ceux-là, sur ce 
qu'on ne lui connaît aucun défaut, pas même de 
s'enivrer, comme font ses pareils, avec les sous 
qu'il ramasse. Il arrive régulièrement la veille du 
pardon, s'assied toujours en cet endroit, y passe 
la nuit dans cette posture, quelque temps qu'il 
fasse, et le lendemain matin, après avoir salué la 
Vierge, reprend à travers pays son voyage de 
Juif-Errant. 



L'unique rue de Rumengol, bordée à gauche 
par une dizaine de maisons, à droite par le murtin 
du cimetière, est encombrée de « boutiques », 
d'étalages en plein vent où scintille aux lueurs 
des lampes ou des torches le clinquant des cha- 
pelets, des médailles, des bagues, des épingletles, 
tandis que les dessins pieux des scapulaires 
d'étoffe se balancent doucement au souffle du 

7. 



H8 AU PAYS DES PARDONS 

soir. Des paysannes sont là, attroupées, s'exta- 
siant devant ces merveilles. Les hommes font 
cercle de préférence autour du jeu de mil ha kaz^ 
si populaire parmi les Bretons, ou rivalisent 
d'émulation au rude exercice de la tôte-de-Turc. 
Il se faut ouvrir une trouée au milieu de tous ces 
gens qui stationnent, et ce n'est point chose 
aisée, car un Breton ne se dérange jamais de son 
propre mouvement; il ne bouge que si on le 
houspille, surtout aux heures de flânerie, où il est 
de pierre; on pourrait alors lui marcher dessus 
sans qu'il bronchât. A force de jouer des coudes, 
je finis par atteindre l'auberge qui m'a été recom- 
mandée. Elle est à l'extrémité du bourg, à deux 
pas de l'église; ses étroites fenêtres de granit 
flamboient dans sa façade tassée et toute noire. 
Une pourpre d'incendie embrase le rez-de- 
chaussée et des étincelles courent, rapides, sur les 
solives du plafond, accrochant çà et là d'éphé- 
mères constellations. Dans l'ûtre, la flamme s'épa- 
nouit en une immense gerbe rouge; le ventre des 
marmites fait entendre des bruits sourds et pré- 
cipités comme un galop de mer qui monte. Et, 
dans cette atmosphère de fournaise, une cinquan- 
taine d'êtres humains empilés les uns sur les 

1. Sorte de roulette très primitive. 



LE PARDON DES CHANTEURS 119 

autres soupent d'un cœur content, sans même 
avoir l'idée d'emporter leur repas pour l'aller 
mangersurle talus du champ voisin, à la fraîcheur 
de la nuit. Quelques-uns ont dû s'accroupir à 
terre, leur assiette entre les genoux. Ils ne s'en 
indignent ni ne s'en plaignent. Un pèlerin n'est pas 
un commis-voyageur. Il s'installe où il trouve 
place, s'accommode de ce qu'on lui sert et paie ce 
qu'il doit en y joignant un brave merci. Je suis 
venu à Rumengol en pèlerin de lettres et n'ai 
nulle envie de faire le difficile. J'aimerais toute- 
fois un bout de banc où m'asseoir, auprès d'un 
trou quelconque par où respirer. 

— Montez à l'étage, — me dit l'hôtesse. 

Une pièce basse, sans autre meuble qu'une 
table faite de quelques planches disposées sur 
des barriques vides en guise de tréteaux. Les 
convives, pour atteindre aux plats, sont à peu 
près forcés de se tenir debout. Ceux qui ont fini 
ou qui n'ont pas encore eu leur pitance occupent 
leur attente ou leur loisir à de monotones parties 
de cartes, A chaque fois qu'un poing s'abat sur 
les ais mal ajustés, les assiettes brimbalent, et les 
verres dansent. Les conversations sont bruyantes; 
une aigre odeur de cidre répandu vous prend aux 
narines : il y a déjà de l'ivresse dans l'air... La 
petite servante qui me guide pousse une porte au 



120 AU PAYS DES PARDONS 

fond de la salle et m'introduit dans un retrait où 
il y a une vraie table et — Dieu me pardonne — 
des chaises. Ici, tout est paix et silence : la 
croisée s'ouvre sur un verger et, plus bas, sur la 
vallée toujours parée du grand voile nuptial que 
déroulent autour des peupliers et des saules les 
mystérieuses fées des eaux. C'est un coin de soli- 
tude, tel que je n'en eusse pas osé rêver. Je m'ap- 
prête à faire honneur à la « portion » de ragoût qui 
fume devant moi, quand un ronflement, parti d'un 
des angles obscurs de la chambre, vient soudain 
m'avertir que j'ai un compagnon et que je vais 
même, grâce à lui, dîner en musique. 

— Ce n'est rien, — murmure la servante, — 
c'est Vhomme aux chansons : il s'est mis là pour 
faire un somme; il ne vous gênera point. 

Et, après cette explication sommaire, elle s'es- 
quive. Voyons cependant quel peut bien être cet 
homme aux chansons! Je m'approche du dor- 
meur : il est couché de son long sur le plancher, 
la face tournée vers la muraille, la tête appuyée à 
un havrcsac bourré de paperasses. Ce vieux 
havrcsac en peau de veau, le poil en dehors et 
tout élimé, ou je me trompe fort, ou je l'ai ren- 
contré plus d'une fois avant aujourd'hui. A son 
seul aspect je sens au plus profond de moi comme 
un jaillissement de souvenirs. C'est ma contrée 



LE PARDON DES CHANTEURS 121 

natale, c'est la Bretagne du Trégor qu'il évoque 
tout entière à mes yeux. Pourvu que ce soit lui !.. . 
J'abaisse la chandelle que je tiens vers le visage 
de l'homme. Il fait un mouvement, je le recon- 
nais, je m'écrie : 

— Yann Ar Minouz!... 

Il ne vous dit rien sans doute, ce nom à mine 
exotique et qui sonne si étrangement. Retenez-le 
néanmoins; c'est celui de notre dernier barde. Je 
devrais, hélas! écrire : c'était... Car Yann Ar 
Minouz n'est plus. Les journaux des Côtes-du- 
nord ont annoncé, voici près d'un an, qu'il était 
décédé à Pleumeur-Gautier, dans la cinquante- 
septième année de son âge. On ne trouvera pas 
mauvais assurément que je lui consacre ici une 
longue parenthèse. Les habitués du pardon de 
Rumengol le pleurent encore. 11 est resté pour 
eux le « rimeur » sans égal. Selon l'expression 
d'une pèlerine qui ne passe jamais ma porte sans 
y heurter, « il brillait au milieu des autres chan- 
teurs comme un louis d'or parmi les gros sous ». 
Mais, c'est surtout dans les régions de Tréguier, 
de Lannion, de Paimpol, qu'il laisse un vide attris- 
tant. Avec lui s'en est allée dans !a tombe la muse 
de la poésie nomade, une bonne fdle un peu 
bohème, pas très soignée dans sa mise ni assez 
difficile peut-être quant au choix de ses inspira- 



122 AU PAYS DES PAiUJONS 

lions, mais vaillante, infaligable, le pied leste, la 
lèvre prompte, et qui, de sa voix nasillarde, 
menait à travers la presqu'île le branle joyeux des 
pardons. Dieu me garde de vous présenter Yann 
Ar Minouz comme un émule des Livvarc'h-hen ou 
des Taliésinn ' ! Il m'en voudrait d'en faire 
accroire à son sujet, lui qui se gaussait si volon- 
tiers des prétentions d'autrui! Ce n'était point un 
esprit de haut vol : ce n'était pas non plus le pre- 
mier venu. S'il n'a point fait revivre parmi nous 
la tradition des grandes écoles bardiques, il en a 
du moins prolongé l'agonie. Barde il s'intitulait 
— un peu naïvement, sans doute, ayant adopté le 
mot à tout hasard, sans s'inquiéter autrement de 
ce qu'il pouvait signifier; barde il était, à vrai 
dire, et par goût et par tempérament. 

— Je n'ai jamais été qu'un chanteur de chan- 
sons ~ m'a-t-il conté bien souvent; — et tel que 
je suis né je mourrai. On a voulu m'apprcndre 
toutes sortes de métiers : j'étais impropre à tout, 
hormis à faire des vers; cela seul me plaisait, de 
cela seul j'étais capable. Dans mon enfance, je 
fus employé à garder les vaches, mais, un matin 
qu'il soufflait grand vent, je laissai là mes botes, 
et je partis du côté où le vent soufflait. C'était 

I. Bardes célèbres de l'ancienne Bretagne. Cf. le Myvy- 
rjau. 



LE PARDON DES CHANTEURS 123 

Tannée qui suivit ma première communion. 
Depuis lors, je cours les chemins. Je mange où 
l'on me donne, je couche où l'on m'accueille. 
Mais, aux maisons bâties je préfère la maison sans 
toit, l'auberge de la Belle-Etoile, comme je pré- 
fère aussi le gazouillis des oiseaux à la conversa- 
tion des hommes. 

Aux vacances dernières, étant de passage à 
Pleumeur, j'allai voir sa veuve, Marie-Françoise 
Le Moullec, et nous nous entretînmes du mort, 
couché à quelques pas de nous, à l'ombre de 
réghse, dans le pacifique enclos des tombes. 

Yann vint au monde à Lézardrieux. Son père 
passait pour très instruit, parce qu'il savait lire, 
et joignait à ses occupations de tisserand les fonc- 
tions de maître d'école. Sa tâche du jour terminée, 
il réunissait chez lui une douzaine de galopins 
du voisinage et leur faisait la classe, c'est-à-dire 
leur enseignait le catéchisme, leur apprenait à 
reconnaître la place de chaque office dans le 
paroissien, et leur bourrait la mémoire de vieilles 
complaintes flétrissant les forfaits des seigneurs 
d'autrefois ou célébrant les vertus des saints 
locaux. Cette forme élémentaire de culture conve- 
nait à merveille à l'esprit de Yann ; il fît de si 
rapides progrès que son père, rêvant pour lui les 
, hautes destinées du sacerdoce, l'envoya étudier à 



124 AU PAYS DES PARDONS 

Fleumeur où il y avait un instituteur en titre, 
muni de plusieurs diplômes. Yann fut ainsi initié 
nu fiançais et môme quelque peu au latin'. Mais 
il en eut tout de suite assez. On ne chantait pas 
de chansons bretonnes à l'école de Pleumeur : il 
la déserta. Son père le trouva un beau matin 
endormi dans Télable. 

— Qu'est-ce que tu fais là? — deraanda-t-il 
courroucé. 

— La porte de la maison était close, quand je 
suis rentré, hier : je n'ai pas voulu vous réveiller. 

— Tu as donc congé aujourd'hui? 

— Non. Mais, je ne resterai plus là-bas, et, si 
vous m'y ramenez de force, vous ne me reverrez 
plus. 

On usa de tout pour fléchir l'enfant. Menaces, 
coups, supplications, rien n'y fit. 

— Tu iras donc gagner ton pain ! — lui dit-on. 
Et on le loua à un fermier de Saint-Dricn. Depuis 

l'aube jusqu'au crépuscule du soir, il fut censé 
surveiller les vaches, les taureaux et les génisses, 
dans les pacages illimités. En réalité, il passait 



l. 11 garda toujours un goût très vif pour la lecture. 11 
se fournissait de livres chez Jeanne-Marie Lucas, à Paimpol, 
qui n'eut pas d'abonné plus lidéle, et il les dévorait avec 
avidité, en clieminant d'un bourg à l'autre. Il s'inspirait 
volontiers de cette littérature d'emprunt, composée surtout 
de romans médiocres. De là tant d'inepties dans son œuvre. 



LE PARDON DES CHANTEURS 125 

le temps, assis entre deux touffes d'ajonc, ;': 
écouter un oiseau mystérieux qui s'était mis i\ 
siffler dans sa tête, ou bien à contempler de 
magiques horizons, visibles pour lui seul, veis 
lesquels l'attirait un aimant si fort qu'il en avait 
des fourmillements dans les jambes. C'est là, dans 
la paix des landes mélancoliques, que pour la pre- 
mière fois l'Esprit de la poésie primitive le vint 
visiter '. Il n'avait, en effet, que douze ans lors- 
qu'il composa sa pièce de début, celle-là même 
qui, refondue et remaniée, s'est appelée plus tard 
« Confession de Jean Gamin » {Covizion Yann 
Grennard). Il y disait : 

Je suis un garçonnet, hardi et insouciant ; 
Rien ne m'agrée tant que de jouer à la toupie; 
Faire l'école du renard 2 me plaît aussi 
Dénicher des nids, lutter et me battre. 

Déchirée est ma veste, en lambeaux mon gilet; 
Mes braies ne tiennent plus, mon chapeau n'a plus de 

[rebords, 
A force d'échanger des horions avec les camarades; 
Et, quand je rentre à la maison, là encore les coups de 

[bâton m'attendent. 

De souper, hélas! souvent je me dois passer 
Et coucher dehors la nuit, ô la triste pénitence! 
Loin de me soumettre pourtant, je me révolte; 
<« Vieil étourdi! » est le nom dont je gratifie mon père. 

1. Le recteur de Pleumeur, M. Barra, lui avait donné les 
premières leçons de métrique bretonne. « Sois barde! • 
disait à Yann cet homme vénérable ; « après celle de prêtre, 
je ne sais pas de plus belle vocation ». 

2. L'école buisson nière. 



126 AU PAYS DES PARDONS 

Ma petite mère est tendre et cherche à m'excuser : 
Au lieu de lui en savoir gré et de lui éviter l'angoisse. 
Je l'appelle « face rousse! » et c'est tout ce que je trouve 

[pour la remercier. 
Il n'y a pas à dire ; décidément, je suis un être incorri- 

Igible.., 

De ces turbulences, de ces effronteries de gamin, 
il se corrigea avec l'âge, mais, le fond d'indiscipline 
qui était en lui, il ne s'en défit jamais. Sa veuve^ 
qui n'eut pas précisément à se louer de ses façons^ 
a retenu de lui l'image d'un homme très doux, 
d'une inépuisable bonté de cœur dans les circon- 
stances ordinaires de la vie, mais incapable de 
se gouverner lui-même et impatient de toute 
contrainte. 11 n'avait de mesure en rien. Souvent 
il se mettait à pleurer à chaudes larmes, sans 
qu'on sût pourquoi. Il aimait à s'envelopper de 
mystère, n'ouvrait à personne sa pensée, détestait 
les questions. Ce qui frappait surtout chez lui, 
c'était son humeur vagabonde. Il conserva jusqu'à 
sa mort le tempérament inquiet et aventureux 
d'un poulain sauvage. Pour peu qu'on lui fît 
sentir l'entrave, il se cabrait. Le maître chez 
lequel il servait lui ayant reproché de « muser »y 
au lieu d'avoir l'œil sur le troupeau confié à ses 
soins, on sait comment il prit la chose. Le soir de 
ce jour-là, le troupeau rentra sans le pâtre. Yann 
ne reparut à Saint Drien que dix ans après. Le 
village avait changé d'aspect dans l'intervalle ; la 



LE PARDON DES CHANTEURS 127 

plupart des masures s'étaient donné des airs de 
maisons, avaient remplacé leurs cloisonnements 
d'argile par des murs en pierres, leurs toits de 
chaume par des ardoises. Une seule était demeurée 
la même, et c'est à la vitre de sa lucarne qu'il 
vint heurter. Il ne doutait point que Marie-Fran- 
çoise, sa petite amie d'autrefois, ne l'y attendît. 
Il la retrouva, non pas telle qu'il l'avait quittée, 
mais telle qu'il souhaitait de la revoir. Ils s'épou- 
sèrent « devant Dieu et le Gouvernement ». Le 
lendemain des noces, la femme dit à son mari : 

— Yann, mon amour, il faut songera ceux qui 
naîtront de nous. Il y a dans notre ciel un nuage : 
tu n'as point de métier. Moi, je suis bonne fîleuse. 
Si tu te faisais broyeur de linl... 

Il se fit broyeur de lin. Et pendant une année 
il travailla en conscience. Parfois des tristesses 
subites rembrunissaient son front, mais elles se 
dissipaient aussitôt. Tout en travaillant, il compo- 
sait, et, le dimanche venu, au sortir de la messe, 
il s'attablait avec quelques camarades dans une 
salle d'auberge, pour leur débiter ses couplets 
nouveaux. Très sobre, du reste, ne buvant jamais 
que du café. Très religieux aussi : il assistait régu- 
lièrement à tous les offices. Au bout de Tan, 
Marie-Françoise Le Moullec lui donna une fille. 
Il la fit baptiser du nom de la Vierge et se prit 



128 AU PAYS DES PARDONS 

pour elle d'une véritable adoration, à un tel point 
qu'il en eut l'esprit comme troublé. Dès lors il ne 
fut plus aussi attentif à l'ouvrage. Il restait de 
longues heures en extase auprès du berceau de 
l'enfant. Sa femme tenta de le morigéner; il la 
laissait dire, la pensée ailleurs. 

— Yann, prononça-t-elle un jour, tu aimes 
trop la petite. Les enfants qu'on aime trop vivent 
peu ; ils se fanent comme l'herbe à l'ardent soleil. 

En rappelant à son mari ce vieil adage, elle 
espérait le ramener à des sentiments plus mesurés 
et plus calmes. Ce fut le contraire qui eut lieu. 
A partir de ce moment, Yann ne quitta plus la 
fillette. Ses nuits même, il les passa à l'écouter 
dormir. Le jour, quand le temps était clément, il 
l'emportait dans ses bras, la serrant contre sa poi- 
trine d'une étreinte éperdue, et, jusqu'aux pre- 
mières fraîcheurs du soir, il la promenait à travers 
labours et landes en lui chantant de très johes 
choses qu'il n'écrivit jamais. Il croyait déj)isler 
ainsi le malheur dont l'avait menacé sa femme. 
Il n'y réussit point : à l'ùge de six ans, l'enfant 
mourut. Le désespoir du père fut infini comme 
son amour. 11 fallut lui arracher des mains le 
cadavre et, la cérémonie funèbre terminée, la mère 
dut s'en retourner seule au logis. 

— Je ne remettrai les pieds chez nous, avait 



LE PARDON DES CHANTEURS 129 

dit Yann, que lorsque ma fille morte y sera 
rentrée! 

Il était fermement convaincu qu'elle ne tarderait 
pas à ressusciter. La Vierge, sa marraine, ferait 
pour elle ce miracle. Il se mit à pérégriner, en 
attendant, — heureux au fond de reprendre sa 
vie errante, de ne plus traîner le boulet des 
besognes sédentaires et de rouvrir dans l'espace 
ses ailes de moineau fi'anc. A courir les routes, sa 
douleur s'usa. La poésie acheva de le consoler. Sa 
réputation de rimeur s'était déjà étendue au loin. 
Les gens le venaient trouver pour lui commander 
des vers ; il en faisait avec une égale habileté sur 
n'importe quel sujet : de mélancoliques, pour les 
amoureux dédaignés, — de satiriques, contre les 
patrons avaricieux ou les filles coquettes. Plus 
volontiers il chantait les grands saints de Bretagne, 
célébrait les dévotions locales et disait les vertus 
régénératrices des sources. Il n'y eut plus de par- 
don sans lui. Yann Ar Guenn\ le barde aveugle 
de Kersuliet, alors retiré sous la tente, apprit avec 
joie qu'un successeur lui était né et manifesta 
le désir de l'entendre. Yann Ar Minouz s'empressa 
de se rendre à l'appel de celui qu'il nommait son 
« parrain ». Leur entrevue eut lieu dans l'humble 

1. Cf. sur ce poète populaire, Introduction des Soniou 
Breiz-Izel, p. xxiv. 



130 AU PAYS DES PARDONS 

chaumine « du bord de l'eau », au pied de la 
Roche-Jaune, en aval de Tréguier, L'aveugle y 
vivait reclus depuis quelques années, cloué parles 
maux de la vieillesse à son escabelle de chêne, 
n'ayant d'autre distraction que de prêter l'oreille 
au plic-ploc des rames, quand montaient avec la 
marée les lourds chalands chargés de goémon ou 
de sable, et de guetter, selon sa propre expression, 
le passage silencieux du bateau des Ames où il se 
devait embarquer avant peu pour l'autre monde. 
Elle fut touchante, cette entrevue, et quasi solen- 
nelle. Yann Ar Minouz, longtemps après, ne se la 
remémorait qu'avec émotion : 

— Voilà : quand j'eus poussé la porte, je me 
trouvai dans une pièce étroite où il faisait noir 
comme chez le diable. Dans le fond pourtant, sur 
l'âtre, il y avait un feu de mottes qui brûlait 
sans éclat. Une voix cassée de vieille femme 
durement me demanda : « Que vous faut-il? » Je 
répondis que j'étais Yann Ar Minouz et que j'étais 
venu pour saluer le père aux chansotis, le très 
illustre Dali' Ar Guenn. La vieille aussitôt de 
changer de ton et de m'adresser des paroles do 



i. En Basse-Bretagne, on désigne le plus souvent les 
infirmes par leur infirmité. Dali Ar Guenn, l'aveugle Le 
Guuiin; Tort Ar Ronniec, le bossu Le Bonniec. Cela ne 
passe nullement pour une irrévérence. 



LE PARDON DES CHANTEURS 131 

miel : « Dieu vous bénisse, ami Yaun I II tardait 
à mon mari de vous connaître... Je suis Marie 
Petitbon. Vous allez goûter de mes crêpes. Je 
les fais aussi bien que Dali Ar Guenn les vers... 
Approchez-vous du foyer. Que mon pauvre homme 
du moins vous embrasse, puisqu'il ne peut vous 
voir! i> Ah! c'était une belle discoureuse, je vous 
promets, et qui n'avait pas sa langue dans la 
poche de son tablier. Mais, tandis qu'elle me fêtait 
de la sorte, moi je ne songeais qu'à me repaître 
les yeux du bonhomme dont je commençais à 
dislinguer la grande forme osseuse, assise et 
comme repliée dans un coin de la cheminée. Mon 
cœur battait à se rompre. Lorsqu'il tourna vers 
moi son visage majestueux, encadré de cheveux 
blancs comme givre, et à qui l'immobilité des pau- 
pières communiquait quelque chose de plus qu'hu- 
main, je crus voir le Père Éternel en personne et 
je fus sur le point de tomber à genoux. Il me 
tendit sa main ridée. « Chante! » me dit-il. Deux 
heures durant je chantai. Si je faisais mine de 
m'arrêter, il me disait : « Dalc'h-ta, mab, dal- 
c'h-ta M » Je lisais sur sa figure un vrai contente- 
ment. Quand j'eus fini, il murmura : « Allons! 
allons! désormais je peux mourir tranquille ». Et 

l.«Va donc, fils! Va doncl » 



132 AU PAYS DES PAT. DONS 

m'atlirant à lui, il me donna l'accolade. J'avais en 
moi 1 allégresse d'un missionnaire que son évêque 
vient de consacrer. 

Celte consécration fut pour beaucoup dans les 
nobles illusions dont Yann se berça, tant qu'il 
vécut, sur la qualité de son talent. 11 avait de son 
art une très haute idée et ne pensait pas moins 
de bien de la façon dont il l'exerçait. Les ouvriers 
de l'ancienne imprimerie Le Goffic, à Lannion, 
n'ont pas oublié de quel air de condescendance et 
de supériorité ce barde équipé en mendiant dépo- 
sait sur le marbre ses extraordinaires manus- 
crits. De ceux-ci, j'ai quelques spécimens en 
ma possession. Le papier en a été ramassé 
Dieu sait où, comme par un crochet de chiiTon- 
nier. Ce sont marges de journaux, versos de 
prospectus, feuilles arrachées à des livres de 
comptes, copies d'écoliers barbouillées d'encre et 
maculées de la poussière des chemins. Un bout 
de fil les relie. La grosse écriture de Yann y a 
tracé ses longs sillons, d'une allure à la fois obs- 
tinée et fantaisiste; telles les épaisses et sinueuses 
tranchées que la charrue creuse au sein des 
friches d'automne. Lourdes sont les strophes, en 
général; pénible ou négligée est la langue. Mais 
de-ci de-là un vers s'envole, un joli vers sonore 
qui sur ses ailes emporte toute la pièce. Pour 



LE PARDON DES CHANTEURS 133 

égayer la monotonie des landes, souvent c'est 
assez du chant d'un oiseau. 

C'est par blocs de dix, de vingt mille exem- 
plaires que le poète faisait imprimer ses élucubra- 
tions. Pour plus de commodité, il les répartissait 
entre les quatre ou cinq régions qu'il avait cou- 
tume de parcourir; il en confiait le dépôt à des 
amis sûrs, lesquels se chargeaient de le fournir de 
marchandise au fur et à mesure des besoins de la 
vente. Ainsi le havresac en peau de veau ne se 
vidait que pour se remplir. Dès les premiers jours 
de mars, Yann entrait en campagne. Alors s'ouvre 
en terre bretonnante l'ère des foires et des par- 
dons. Alors, sur les deux versants des monts 
d'Are, les routes se peuplent de piétons , de 
bestiaux, de carrioles. Alors les écus d'argent 
se réveillent sous les piles de linge, au fond des 
armoires ; les gars sortent leurs vestes neuves et 
les filles leurs coiffes brodées. La face encore 
mouillée de la vieille péninsule s'éclaire d'un fin 
sourire. Rien n'est délicat et attendrissant comme 
ces printemps occidentaux : ils ont un charme, 
une douceur, un je ne sais quoi de virginal qui 
n'est qu'à eux. Une lumière d'or pale ondule 
dans le ciel; l'air reste aiguisé d'une pointe de 
fraîcheur saline. Les lointains sont bleus, d'un 
bleu atténué, presque transparent. Au sommet des 

8 



134 AU PAYS DES PARDONS 

collines, les clochers s'élancent d'un jet plus hardi 
se renvoyant d'une paroisse à l'autre le tintement 
de leurs carillons. Ces grêles sonneries, il suffit 
d'avoir fréquenté d'un peu près le peuple breton 
pour savoir quelle action puissante elles exercent 
sur son ûme, quel retentissement elles ont en lui. 
S'il se trouvait, dit la légende, un plongeur assez 
audacieux pour aller mettre en branle le bourdon 
— depuis si longtemps muet — de Ker-Is, la 
ville entière, la Belle aux eaux dormant^ renaîtrait 
dans toute sa splendeur à la surface des flots qui 
l'ont engloutie. C'est en somme le miracle qui 
s'accomplit tous les ans au sein de la race, dès 
que s'éparpillent sur le pays les premières volées 
des cloches de pardons. Un monde inattendu de 
sentiments, d'une grâce singulièrement jeune et 
poétique, émerge soudain des profondeurs grises 
de la conscience bretonne, évoqué par ces mu- 
siques aériennes. Ce peuple d'ordinaire si grave 
devient alors d'une gaieté, d'une insouciance 
d'enfant. Il déserte ses toits de chaume où l'hiver 
l'a tenu enfermé, sans môme prendre la précaution 
de tirer derrière lui la porte. Il se disperse au 
dehors, vers les villes voisines, ou s'assemble 
autour de ses chapelles et de ses oratoires, souvent 
sur les bords d'une simple fontaine à peine visible 
sous les saules, au milieu dun pré. Du prix du 



LE PARDON DES CHANTEURS 135 

temps, du prix même de l'argent il n'a plus 
qu'une notion confuse. Une fringale de plaisir 
s'est emparée de lui. Plaisirs discrets d'ailleurs, 
innocents presque toujours, rarement grossiers. 
Des luttes et des danses, voilà ses distractions 
favorites. Mais au-dessus de tout il place les 
chants, et les chanteurs de profession lui sont 
sacrés. 

Yann n'avait qu'à paraître pour que la foule 
s'attroupât et, tant qu'il lui plaisait de se faire 
entendre, elle demeurait suspendue à ses lèvres. 
On s'arrachait les feuilles volantes où la chanson 
s'étalait en écriture moulée. Les jeunes tilles tes 
glissaient, repliées soigneusement, dans l'entre- 
deux de leur châle ou dans la devantière de leur 
tablier; les gars en bourraient leurs poches ou 
les épinglaient à leur chapeau. Il n'est pas une 
ferme en Trégor où l'on ne trouve, jaunissant 
au soleil, à côté de la Vie des Saints, dans l'em- 
brasure de la fenêtre, les œuvres en tas de Yann 
Ar Minouz. Les pièces de deux sous pleuvaient 
littéralement aux pieds du barde. Il n'eût tenu 
qu'à lui d'amasser ainsi une modeste aisance, 
démentant le dicton qui veut que la poésie soit 
un métier de meurt-de-faim. Mais il était trop de 
son pays et de sa race pour avoir le sens de l'éco- 
nomie. Il se contentait de vivre au jour le jour, 



136 AU PAYS DES PARDONS 

dépensait sans compter, en vrai seigneur de lettres, 
et, dans les semaines d'opulence, se payait le luxe 
d'une cour de gueux qui se gobergeaient à ses 
frais en exaltant sa générosité. 

Pas une fois il ne lui vint à l'esprit d'envoyer à 
sa femme quelque peu de l'argent qu'il gagnait. 
Il semblait ne se souvenir plus qu'elle existât. 
Elle, de son côté, avait trop d'amour-propre pour 
s'abaisser à recourir à lui. Il lui avait laissé, en 
l'abandonnant, quatre « créatures » sur les bras, 
quatre gaillards de fils nés dans les quatre ans 
qui précédèrent la mort de la petite Marie. 
Pour les élever, elle se mit en service. Pendant 
qu'elle peinait chez les autres, une voisine 
obligeante surveillait sa maison et gardait sa 
marmaille. 

— Un soir que je rentrais de l'ouvrage, j'aper- 
çus un homme qui se haussait pour regarder 
par la lucarne à l'intérieur de la chaumière. Je 
reconnus Yann. Son coup d'oeil jeté, il s'en alla. 
Il était sans doute venu voir si la petite Marie 
n'était pas encore ressuscitée. A de longs inter- 
valles il fit ainsi quelques retours dans nos parages ; 
une seule fois nous nous rencontrâmes. Il me dit, 
d'un ton affectueux : « Bonjour, Marie-Fran- 
çoise » ; je lui répondis : « Bonjour Yann » ; et ce 
fut tout. Il ne me demanda même point de nou- 



LE PARDON DES CHANTEURS 137 

velles de nos fils, dont l'aîné était déjà établi 
maçon, à Lézardrieux. 

A l'occasion du mariage de ce fils aîné, les deux 
époux se rapprochèrent. Yann vint en personne 
apporter son consentement. Il ne témoigna ni 
repentir, ni embarras, fut gai, enjoué, chanta 
force chansons et, la nuit de noces, s'alla coucher 
tranquillement aux côtés de sa femme, dans le lit 
de leurs éphémères amours. Le lendemain, il 
reprenait son essor. Mais, dans la semaine, on le 
revit. Et peu à peu il se fixa. A dormir à la belle 
étoile il avait gagné des rhumatismes; la voix 
aussi s'était enrouée et les poumons commen- 
çaient à manquer d'haleine. La tiédeur paisible 
du foyer eut bientôt fait d'engourdir en lui les 
dernières révoltes de l'instinct nomade. Il finit 
par accrocher son bâton de voyage à l'angle de 
la cheminée, en murmurant le vers de Proux : 

Hac ar c'henvid da steuïn ouz va fenn-baz déro *. 

Désormais, il ne s'éloigna plus de Pleumeur, 
si ce n'est pour accomplir annuellement deux 
pèlerinages auxquels il demeura fidèle jusqu'au 
bout, quoi qu'on fît pour l'en détourner : le 

1. Les araignées peuvent tisser leur trame autour de mon 
pennbaz de chêne. 

8. 



138 AU PAYS DES PARDONS 

premier au Ménez-Bré, où s'élève la chapelle de 
saint Hervé, patron des bardes; — le second à 
Rumengol, rendez-vous traditionnel des chan- 
teurs. 



VI 



Il s'est assis en lace de moi, auprès de la 
fenêtre ouverte par où nous arrive à petites bouf- 
fées la délicieuse fraîcheur de la nuit. 

— Oui, pourquoi ce pardon s'appelle-t-il le 
pardon des chanteurs'} Wous me le direz peut-être, 
vous Yann, qui savez toutes choses. Il doit y 
avoir une autre raison que celle que m'a donnée 
le conscrit. 

— Assurément, il y en a une autre, la vraie. 
Je vais vous l'apprendre, puisque vous l'ignorez. 
C'est de l'histoire, ceci. 

Lorsque le roi Gralon, après avoir terminé 
son purgatoire sur la terre, franchit enfin le seuil 
du paradis, la première personne qu'il rencontra 
fut la Vierge, laquelle se mit à le remercier fort 
honnêtement de la belle église qu'il avait com- 
mandé de lui bâtir. « S'il manquait encore quel- 
que chose à votre bonheur, ajouta-t-elle, sachez 
que je suis toute disposée à vous l'accorder. — 
Hélas 1 répondit le vieux roi, tant que ma fille 



LE PARDON DES CHANTEURS 139 

Ahès continuera de faire clans la mer de Bre- 
tagne son triste métier de tueuse d'hommes, 
cette idée me poursuivra et je ne serai pas heu- 
reux. » La Vierge baissa la tête. « A cela je ne 
peux rien, dit-elle. — Tu pourrais du moins 
l'empêcher de nuire, écarter d'elle la malédic- 
tion des peuples en lui ôtant sa voix séduisante, 
instrument de tous ses crimes! — Non plus, 
ô Gralon. Ce qui est doit être. Mais écoute. Je 
ferai naître une race de chanteurs qui chanteront 
à voix aussi douce que la sirène et, par les mêmes 
armes, combattront ses maléfices. J'unirai en eux 
le don des beaux rythmes au culte des pieuses 
pensées. Où Ahès aura passé, semant le deuil et 
l'épouvante, ils passeront, semant l'espérance et 
le réconfort. Ils berceront les douleurs qu'elle aura 
causées, rendront la paix aux âmes qu'elle aura 
remplies de consternation. Et, de même que je 
suis la Vierge de Tout-Remède, ils seront les gué- 
risseurs de tout souci. Le mois de mai, qui est 
mon mois, les verra chaque année accourir à 
mon pardon de Rumengol. Là coulera pour eux, 
d'une onde intarissable, la source des sônes et des 
gwcrz; et de là ils se répandront, pour célébrer 
à. travers le monde la force des hommes d'Armo- 
rique, la grâce de leurs filles, les exploits de leurs 
ancêtres, et ta propre destinée, ô Gralon! Guérets 



140 AU PAYS DES PARDONS 

et landes, aires des fermes et places des villages 
relenlironl de leurs accents infalii;- blés. Et Ton 
dira d'eux, du plus loin qu'on les apercevra : 
— Voici venir les rossignols de la Vierge I 

Ainsi parla Notre-Dame, et le vieux roi sentit 
une grande joie dans son cœur. Vous savez 
maintenant ce que vous désiriez savoir. 

Je prononce devant Yann le nom du poète 
breton Le Scour, qui s'intitula Barde de Rumengol. 

— Certes — fait-il — il a plus qu'aucun autre 
mérité ce titre. Il a écrit tout un livret'^ en 
l'honneur de ce sanctuaire. J'ai connu Ar Scour. 
Il menait de front l'art des vers et le négoce des 
vins. C'était un barde riche; l'espèce en est rare. 
Au moins ne dédaignait-il pas ses confrères pau- 
vres, ceux qui, comme moi, n'ayant pas de vin 
à vendre, sont obligés de vivre de leurs vers. Il se 
montrait serviable envers eux, leur ouvrait volon- 
tiers sa porte et sa bourse. La maison qu'il habi- 
tait à Morlaix était hospitalière à quiconque faisait 
profession de rimer. Parmi les chants qu'il a 
composés, il en est qui dureront aussi longtemps 
qu'on parlera breton en Bretagne. Qui ne sait par 
cœur la Gwennili tréméniad (l'Hirondelle de pas- 
sage) ? De méchantes langues, il est vrai, ont 

1. L'opuscule Télen Rumengol (la Harpe de Rumengol). 



LE PARDON DES CHANTEURS 141 

prétendu que ses meilleures pièces n'étaient pas 
de lui, que d'autres y avaient mis leur talent et 
qu'il n'avait eu la peine que d'y mettre son nom. 
Il y a beaucoup d'exagération dans ces racontars. 
Je dois dire toutefois que Plac'hik Eussa^ — 
le morceau le plus achevé incontestablement 
de sa Télen Rumengol — est une très ancienne 
gwerz qu'il s'est appropriée et dont il s'est con- 
tenté dépurer la forme. Enfant, je l'ai entendu 
chanter à mon père. Il la fredonnait, en poussant 
la navette, — et cela, sur un air si lent et si 
triste qu'il nous faisait pleurer tous. J'ai retenu 
sa méthode. Si vous êtes encore là, ce tantôt, 
quand arriveront les processions d'Ouessant, 
passez au cimetière; vous verrez comme je lui 
sais tirer les larmes des yeux, à cette impassible 
race de forbans ! 

Nous sortons ensemble, mais sur le seuil de l'au- 
berge nous nous séparons. Puisque cependant je 
l'ai réveillé de son somme, Yann en veut profiter 
pour commencer sa tournée dans les débits et sous 
les tentes. Il compte bien y écouler les exemplaires 
qui lui restent de sa fameuse Dispute entre VEau-de- 
Vie et le Café. Moi, j'ai pris à gauche. Voici le 
porche du cimetière dessinant son grand arc 

1. « La fillette d'Ouessant ». 



142 AU PAYS DES PARDONS 

sombre et, à côté, un if immense, un arbre aussi 
vieux que les temps, l'arbre des morls, sorte de 
baobab funèbre engraissé de la pourriture humaine 
de plusieurs siècles. Un tronc bizarre, tourmenté, 
tordu en spirale, les racines crevant le mur, les 
branches poussées dans une seule direction et 
très bas, presque au ras des tombes. Il couvre de 
son ombre le pauvre enclos, y verse sa tristesse 
lourde, si dense, étalée en une flaque noire et 
sans rides. Une allée plantée de croix conduit au 
porche de l'église : il règne dans ce caveau une 
obscurité compacte; des bruits de respirations 
endormies rythment le silence. A la mince 
Jueur qui filtre par instants, lorsque viennent à 
s'entre-bâiller les battants de la nef, on distingue 
des formes d'hommes, de femmes, vautrés pêle- 
mêle sur les bancs de pierre, au long des parois. 
Un mendiant étendu la tête sur son bissac, avec 
son bâton de route entre les jambes et un barbet 
à ses pieds, a l'air sculptural d'un évêque de 
granit couché dans un enfeu, les mains jointes 
sur sa crosse, les sandales appuyées à quelque 
animal héraldique. 

Dans l'éghse, à dix heures. Un peu trop doré, 
cet intérieur d'église, trop surchargé d'ornements 
criards. Il est éclairé vaguement par des cierges 
qui brûlent derrière un pilier où s'adosse la 



LE PARDON DES CHANTEURS 143 

madone du lieu. Et cette lumière, émanée comme 
d'une source invisible, cette lumière diffuse est 
d'une mystique douceur. Elle effleure d'une 
caresse les coiffes blanches des « prieuses ». 
coiffes de Douarnenez aux mailles fines, coiffe? 
de Carhaix aux fonds aplatis, coiffes de Concar- 
neau pareilles à des raies fraîchement pêchées, 
coiffes de Châleaulin aux ailes palpitantes, coiffes 
léonardes bombées comme des vases aux anses 
grêles et délicates. Dans l'abside, prosterné en 
cercle devant les marches de l'autel, un groupe de 
femmes murmure les ave du rosaire et, de toute 
l'église, leur répond un plaintif chuchotement. Et 
cela est d'une poésie troublante, cette interminable 
oraison qui tout à coup semble s'éteindre et sou- 
dain reprend, imprécise toujours et ondulante, 
ainsi qu'un frisselis de feuilles aux souffles irré- 
guliers du vent. Prière exhalée comme en rêve 
par un millier de lèvres assoupies. Jusqu'au matin 
se continuera la veillée. Tous ces gens harassés 
ont fait vœu de passer la nuit dans le sanctuaire : 
pour rien au monde ils ne quitteraient leur poste, 
pas même pour le meilleur des lits. La fatigue 
des traits, l'abandon des membres ajoutent encore 
àVétrangeté du spectacle, font songer aux chœurs 
de suppHants des tragédies antiques. La compa- 
raison n'est point aussi paradoxale qu'on le pour- 



144 AU PAYS DES PAUDONS 

rait supposer. J'ai vu là des figures d'une admi- 
rable morbidessc, des types irréprochables de 
beauté austère et douloureuse. Telle, celte jeune 
fille qui a laissé rouler sa tête sur l'épaule de son 
frère ou de son fiancé; elle dort d'un sommeil 
qui ressemble à une extase et, jusque dans l'af- 
faissement de tout son être, elle garde un je ne 
sais quoi de souple, de svelte et d'harmonieux. 
Telle aussi, cette paysanne assise sur ses talons, 
face triste, vieillie avant l'âge, plissée par les 
soucis, polie, usée par les larmes; elle égrène 
d'une main son chapelet, de l'autre elle soutient 
le corps de son fils — grand adolescent pâle, 
rongé par quelque maladie incurable — qui 
repose, allongé en travers sur ses genoux; elle 
le couve ardemment des yeux, semble le bercer, 
comme d'une chanson sans fin, de ses récitations 
obstinées de patenôtres. Et c'est en vérité une 
Mère aux Sept Douleurs que cette femme, une 
pathétique et vivante image de la Pietà... 

Au dehors, un chant s'élève, — une mélopée 
lente, en mineur, une de ces pénétrantes psalmo- 
dies bretonnes où sans cesse la même phrase 
revient, tantôt sourde comme un sanglot, tantôt 
aiguë et stridente comme le hurlement d' in chien 
blessé. C'est une autre veillée qui commence, la 
veillée des cantiaues, dans le cimetière. Pèlerins 



LE PARDON DES CHANTEURS 145 

et pèlerines ont pris place parmi l'herbe des 
morts ou sur les tertres des tombes. Juchée sur 
une tombe plus haute, le dos à la croix, une fille 
chante, — une fille de Spézet, longue et mince, 
le buste serré dans un corsage noir à galons de 
velours, la tête menue, les yeux trop grands. Une 
voisine accroupie à ses pieds lui souffle les pre- 
mières paroles de chaque couplet qu'elle déchiffre 
à mesure dans un vieux recueil d'hymnes, au 
vacillement fumeux d'une chandelle. La voix de 
la chanteuse a des vibrations singulières; ce sont 
d'abord des notes basses, voilées, qu'on dirait 
venues de très loin et qui restent comme suspen- 
dues dans l'air; puis, brusquement, ou du moins 
sans transition appréciable, le chant se précipite, 
s'exaspère, éclate en un grand cri rauque, de 
sorte que la fille est à bout de voix quand elle 
arrive à la fin de chaque strophe. L'assistance 
alors entonne le refrain, le diskchi, sur un 
rythme large et traînant, d'une infinie tristesse. 
Et la chanteuse de reprendre aussitôt, sans une 
pause, sans une relûche. Les artères de son cou 
rejeté en arrière sont tendues comme des cordes : 
sur ses joues enflammées la sueur ruisselle; le 
corsage s'est dégrafé à demi sous l'effort de la 
poitrine ; le lacet de la coiffe s'est rompu : il 
n'importe. Époumonnée, hors d'haleine, elle 

9 



146 AU PAYS DES PARDONS 

s'entête à chanter. Vainement lui offre-t-on de la 
suppléer un instant. Elle ne veut pas. Elle re- 
double d'acharnement, au contraire, elle se grise, 
elle s'exalte. C'est presque du délire, de la fureur 
sacrée. On rêve d'une prêtresse des cultes primi- 
tifs, d'une possédée des anciens dieux. Des par- 
celles subtiles de leur âme ont dû survivre dans 
cette atmosphère de Rumengol. 

.,. Je m'en suis allé par des sentiers de tra- 
verse, le long de la petite rivière, vers Le Faou. 
Il est trois heures environ. Déjà des blancheurs 
rosées illuminent doucement les confins du ciel. 
C'est à croire qu'il dit vrai, le dicton local, qui 
prétend qu'ici, tant que dure le pardon, la nuit 
même est encore du jour. La brise de mer s'est 
levée. Entre les verdures une chose claire appa- 
raît, une pointe d'Océan enfoncée au cœur des 
terres. Et voici Le Faou, vieux murs, vieilles 
ardoises, toute une bourgade citadine d'un aspect 
d'autrefois, dominée par la maison de ville, débris 
monstrueux de l'époque féodale. Un quai, une 
mâture de sloop finement découpée sur le fond 
gris-perle des eaux lointaines, la solitaire silhouette 
d'un gabelou perchée à l'extrémité du môle dans 
l'attitude d'un cormoran au repos. Les brumes 
d'ouest en s'effrangeant découvrent des promon- 
oires hantés de grands noms ou de miraculeux 



LE PARDON DES CHANTEURS 147 

souvenirs, Kerohan, le Priolly, Landévennec. Une 
forme de nuage, flottante d'abord, peu à peu se 
précise, se condense, se tasse, et c'est le Méucz- 
Hom, — le chef de troupeau des Monts-Noirs, leur 
vedette sur l'Atlantique , — avec sa croupe 
renflée, son mufle à ras de sol, tendu vers la 
large, comme flairant un perpétuel danger. 

Cependant, sous les reflets encore indécis de la 
lumière orientale, la mer frissonne, la mer s'éveille. 
Des pourpres légères se répandent à sa surface : 
telles les rougeurs dont se colore le sein pâli 
d'une vierge, quand son cœur se met à battre à 
l'approche du bien-aimé. Je ne sais rien de com- 
parable à ce réveil de la mer, dans le crépuscule 
matinal d'une belle journée d'été breton. Il semble 
qu'on assiste à l'aurore primitive, à la première 
apparition du jour sur le monde, lorsque les eaux 
furent séparées des continents et la lumière d'avec 
les ténèbres. Dans ces grands paysages tranquilles 
d'extrême occident — où l'homme, resté frère des 
choses, n'a pas encore imposé à celles-ci sa per- 
sonnalité envahissante et déformatrice — les 
levers d'aube ont gardé toute la poésie, tout le 
charme de leur grâce adolescente et de leur mys- 
térieuse majesté. 

... Au tournant de l'île de Tibidi, du « rocher 
de la prière » — ainsi appelé des fréquentes 



148 AU PAYS DES PAUDONS 

retraites qu'y firent Gwennolé et ses disciples — 
une voile se montre, et, derrière elle, on en voit 
poindre d'autres, piquant çà et là de notes brunes 
la grise uniformité des lointains. C'est la proces- 
sion des barques d'Oucssant qui fait son entrée 
dans la « rivière ». Lourdes et robustes gabarres 
de pêche, taillées pour la lutte quotidienne avec 
l'autan, mais qu'on a parées pour la circonstance 
à l'instar des nefs sacrées. Serait-ce que l'eu- 
rythmie de ces flots calmes, dans cette méditer- 
ranée abritée et silencieuse, les déconcerte et les 
intimide, elles, les habituées de la tempête, les 
affronteuses des houles déchaînées? Ou bien 
faut-il croire qu'elles ont quelque sentiment de 
la solennité de leur rôle? Toujours est-il qu'elles 
s'avancent avec une sorte de lenteur grave, de 
cette allure noble et cadencée que devaient avoir 
les trirèmes helléniques voguant vers la blanche 
Délos, à travers le sourire innombrable de la mer. 
Elles s'engagent dans le chenal, à la file, « amè- 
nent » leur toile, rangent le quai, accostenti 
débarquent leurs passagers : et toutes ces ma- 
nœuvres s'accomplissent sans bruit, presque sans 
gestes. Les femmes prennent terre les premières; 
d'aucunes, fidèles à la coutume antique, se pros- 
ternent pour baiser le sol, à l'endroit où com- 
mence, au dire de la tradition, la zone bénie, le 



LE PARDON DES CHANTEURS 149 

domaine de Notre-Dame. El maintenant elles 
s'acheminent par groupes vers la « maison de la 
sainte ». Toutes vont pieds nus, toutes ont un 
cierge dans les mains. Grandes pour la plupart, un 
peu hommasses, les traits réguliers, mais durs et 
d'une fermeté trop virile, la peau du visage non 
point hâiée, rosée plutôt — chez les vieilles comme 
chez les jeunes — de ce rose vif des chairs conser- 
vées dans la saumure. Seuls, les yeux sont beaux : 
leur nuance d'un roux verdâtre fait penser à des 
transparences d'eau marine dormant au creux des 
roches sur un lit de goémons. Ce sont, d'ailleurs, 
des yeux tristes et qui mirent, en leur limpidité 
dolente, l'ombre des deuils passés ou le pressenti- 
ment des catastrophes à venir. Il n'en est pas une, 
de ces Ouessantines, qui de la naissance à la mort 
ne soit vouée à un pleur éternel. Elles vivent tou- 
jours en proie aux épouvantements de la mer 
qui leur prend leurs pères, leurs fiancés, leurs 
époux, leurs fils. De là ce costume de veuve dont 
elles se revêtent, pour ainsi dire, au sortir du 
berceau et qu'elles ne quittent plus jusqu'à la 
tombe. Noir le corsage, noire la jupe, noir le 
tablier, noire enfin la gaine d'étoffe où s'enfonce 
et se dissimule le béguin blanc aux rigides cas- 
sures. Elle a quelque chose d'hiératique, cette 
grande coiffure carrée, et elle rappelle d'assez 



ISO AU PAYS DES PARDONS 

près, avec ses pans tombants, le pschent de l'an- 
cienne Egypte. — Aucun atour, nulle coquetterie. 
La chevelure même, orgueil de la femme, cou- 
ronne de sa royauté, s'effiloque sur la nuque ou 
pend le long des joues en mèches écourtées et 
vagabondes. Tout cela, cet accoutrement sombre, 
ces crins épars autour de ces faces mornes, plus 
encore l'espèce de lamentation qui s'exhale des 
lèvres en guise de prière, tout cela vous serre le 
cœur, éveille dans l'esprit des images funèbres : 
on croit voir passer un troupeau de victimes que 
chasserait devant elle l'antique Fatalité. 

Elles suivent la route, absorbées dans leurs 
dévotions, sans se laisser distraire par la tiédeur 
intime du paysage, par cette flore odorante, par 
cette jeune verdure dont leurs regards pourtant 
sont si peu coulumiers et dont beaucoup d'entre 
elles respirent aujourd'hui pour la première fois 
le pénétrant arôme. Ce sont choses qui ne les 
touchent point, si sevrées qu'elles en puissent être 
dans leur île sauvage, presque à nu sous son 
maigre manteau d'herbe brûlée. Elles passent 
jnditîérentesà toutes ces séductions de la « Grande 
Terre » ; elles n'ont d'yeux que pour la fine 
aiguille de granit qui se profile là-haut, sur la 
crête, derrière le rideau des bois. Droit au-dessus 
de la pointe, une étoile attardée brille encore, 



LE PARDON DES CHANTEURS 151 

d'un faible scintillement, dans le ciel à moitié 
envahi par le flot montant de la lumière. Et cette 
petite clarté pâle apparaît vraisemblablement aux 
Ouessantines comme un signe céleste, car elles 
ne l'ont pas plus tôt aperçue qu'elles entonnent 
d'un commun élan l'hymne de la Vierge, trans- 
cription bretonne de Y Ave maris Stella. 

Ni ho salud, stéréden vorf... 

Les voix rebondissent au loin dans le large écho 
des montagnes. Les hommes restés un peu en 
arrière pressent le pas. Je me suis mêlé à leur 
groupe : une cinquantaine de grands gars en tiHcot 
de laine grise ou bleue, avec des muscles énormes, 
des poings de géant et de bonnes figures placides, 
d'une enfantine douceur. Des touffes de sour- 
cils enchevêtrés ombragent leurs prunelles trop 
claires, aux teintes indécises, comme délavées par 
les embruns. Ils sont accueillants et expansifs. 
Ils m'apprennent qu'ils sont partis d'Ouessant la 
veille, qu'ils ont mis près de dix heures à franchir 
l'Iroise et qu'ils ont emporté des provisions pour 
trois jours, « parce que, chez nous, voyez-vous, 
on sait bien quand on sort, mais on ne sait 
jamais quand on rentre ». D'espace en espace un 
aubergiste les hèle, assis sur un tonneau, dans la 



152 AU PAYS DES PARDONS 

douve, auprès de son comptoir couvert de bou- 
teilles : 

— Eh bien ! les gens de VEnès *, on ne prend pas 
un boujaronl 

Gaiement ils répondent : 

— Nous en prendrons deux au retour. 

Ils sont à jeun depuis minuit, afm de pouvoir 
communier à la messe d'aube . Chacun d'eux 
accomplit le pèlerinage pour son clan et doit rap- 
porter à tous les siens la bénédiction de Notre- 
Dame. Il n'y a pas de famille dans l'île qui n'ait 
parmi eux son représentant, son délégué, muni des 
recommandations les plus expresses. Souvent on 
le tire au sort, à la courte paille. Son premier 
soin, dans la semaine qui précède le départ, est de 
faire visite à toute la parenté, depuis le grand- 
oncle jusqu'à l'arrière-petit-cousin. Tous ont à le 
charger de quelque « commission » pour la sainte. 
C'est l'aïeul qui sent que sa vue baisse et qui 
demande qu'elle lui soit conservée; c'est la tante 
Barba qui a les « gouttes » et qui supplie qu'on 
l'en délivre; c'est /onfon Guillou, tourmenté par un 
procès, et qui compte sur la Vierge pour inter- 



1. Ile. Les insulaires des côtes bretonnes appellent leur 
île Vile tout court, comme les continentaux ne les dési- 
gnent d'ordinaire que par le nom d'iliens, sans autre qua- 
lification. 



LE PARDON DES GHAT^TEURS 153 

venir auprès des juges; c'est Gaïdik Tassel, une 
nièce souffrante, surnommée la Trop-blanche, à 
cause de sa pâleur : elle se languit, à peine au 
seuil de ses vingt ans, d'un mal dont ni elle, ni 
personne ne saurait dire la cause; mais la Vierge 
de Tout-Remède s'y reconnaîtra... Que d'autres 
vœux encore! Et que de prescriptions, dont 
quelques-unes fort compliquées! « Ce sou que 
voici, tu le déposeras dans le tronc de l'église; 
celui que voilà, tu le laisseras tomber dans la 
fontaine. Garde-toi de confondre. » Ou bien : 
« Tu allumeras un cierge à la droite de la madone 
et tu noteras combien de sauts aura fait la flamme 
avant de brûler d'une clarté tranquille. » Bref, 
tout un système inextricable de rites où notre 
mémoire de civilisés se perdrait. Vîlien, lui, s'y 
retrouve aussi aisément que dans l'écheveau 
d'agrès de sa gabarre. Il range, il ordonne tout 
cela dans sa tête, avec les habitudes de méthode 
et de classement particulières aux matelots. Soyez 
assuré qu'il n'omettra aucun détail et qu'il s'ac- 
quittera point par point de la mission de confiance 
dont il est investi. Pour peu qu'il y manquât, i? 
croirait commettre un sacrilège. La destinée des 
êtres qui lui sont chers n'est-elle pas intéressée 
à ces pratiques? Et lui-même n'est-il pas le pre- 
mier, du reste, à avoir foi en leur efficacité? 

9. 



154 AU PAYS DES PABDONS 

On ne cite qu'un seul exemple d'îlien ayant 
l'ailli. Le malheureux aimait à boire; le démon de 
l'eau-de-vie le possédait. Il s'oublia dans une des 
tavernes du Faou, ne mit pas les pieds à Rumen- 
gol. Quand les personnes qu'il avait amenées 
revinrent du pardon, elles le trouvèrent dégrisé et 
repentant ; elles ne refusèrent pas moins de s'en 
retourner à son bord, et bien elles firent, car on 
n'entendit plus parler de lui ni de sa barque : 
la mer ne rendit même pas son cadavre. 

Et rOuessanlin qui me fournit ces renseigne- 
ments ajoute d'un ton grave : 

— Heureux encore qu'il n'ait pas attiré sur sa 
race de pires infortunes! 

— Dans quel dessein ces femmes vous ont-elles 
donc accompagné, au lieu de se faire représentei^ 
par un père, un mari, un fils ou quelque cousin? 

— Hé ! prononce-t-il , — c'est apparemment 
qu'elles n'ont plus ni l'un ni l'autre. Ils sont nom- 
breux à nie, les foyers sans hommes; et il se 
couche chaque année bien des Ouessantins dans 
le grand cimetière où l'on est à soi-même son 
propre fossoyeur! 

Du geste, il me montre là-bas l'Océan, — la 
douce mer rose, voluptueusement étalée sur un 
peuple de morts... 



LE PARDON DES CHANTEURS Ibi; 

VII 

A petits coups pressés, la cloche tinte. Et c'est 
le signal d'un remuement universel. Des granges, 
des étables, de la soupente des auberges se lève 
une multitude en désordre, visages encore bouffis 
de sommeil, avec du foin dans les cheveux et des 
plaques de poussière dans le dos. On se débar- 
bouille en un tour de main d'un peu d'eau 
puisée à l'auge de la cour. Les femmes redressent 
leur coiffe, tapotent leurs jupes et leur tablier. Des 
files interminables s'acheminent vers le sanctuaire. 
Il sort du monde de partout; il en surgit des prés, 
il en descend des arbres même, des gros chênes 
nains sculptés par le temps en forme de sièges. 
La terre de Rumengol tout entière présente 
l'aspect d'un lit défait, d'une couche immense où 
des milliers d'êtres ont dormi; et, des herbes 
écrasées, des grands foins foulés gardant l'em- 
preinte des corps, un parfum monte qui embaume 
l'espace. 

Çà et là des tas de cendres fument encore, 
pareils à des feux de bivouacs abandonnés. 

En juin, saison des nuits tièdes, les paysans bre- 
tons ne font point rentrer les troupeaux, les lais- 
sent paître ou ruminer en liberté sous les étoiles, 



156 AU PAYS DES PARDONS 

pour les reposer de retable. Et Rumcngol, avec ses 
eaux vives dans son vallon accidenté, est un centre 
renommé d'élevage. Aussi, en ce clair malin, tous 
les alentours de la bourgade sont-ils comme mou- 
chetés de taches blanches, ou rousses, ou noires. 
C'est par centaines qu'il faudrait nombrer les tètes 
de bétail éparses sur les pentes. Elles se meuvent 
avec la belle indolence des animaux repus; un 
peu étonnées d'une telle affluence de monde dans 
la monotonie habituelle de leur solitude, elles 
appuient aux claies des barrières où tendent par- 
dessus les haies d'ajonc leurs mufles emperlés de 
rosée, et meuglent doucement en roulant leurs 
gros yeux graves. Plus d'un pèlerin allonge le 
bras pour caresser leur poil au passage; elles font 
partie du décor traditionnel de la fête. N'est-il pas 
écrit dans la Vie de la Vierge qu'elle enfanta le 
Mabik au milieu des bœufs? Et Notre-Dame de 
Tout-Remède n'a-t-elle pas souci des bêtes à 
l'égal des hommes? 

Une année, des saltimbanques — des mécréants 
— dérobèrent nuitamment une vache. Ils l'avaient 
emmenée dans la forêt du Kranou et s'apprêtaient 
à l'abattre pour se régaler de sa chair, quand 
éclata un orage subit que rien dans l'état de l'at- 
mosphère ne faisait prévoir. Trois coups de 
tonnerre retentirent, foudroyant à la fois les 



LE PARDON DES CHANTEURS 157 

voleurs et l'arbre auquel la vache était attachée, 
mais sans causer à celle-ci le moindre dommage, 
bien au contraire : car, son lien ayant été rompu 
dans la secousse, elle put rejoindre le troupeau 
avant même qu'on eût eu le temps de s'apercevoir 
qu'elle y manquât. Par la suite il résulta pour 
elle de cette aventure quantité d'avantages. Nul ne 
douta, en effet, qu'elle n'eût été sauvée par un 
miracle ; on la considéra comme une « protégée » 
de la Vierge et on la traita avec les égards dus à 
sa qualité; elle eut désormais la meilleure litière 
et le râtelier le mieux garni, et, après avoir vécu 
dans l'abondance, elle mourut paisiblement de 
vieillesse, sans avoir connu l'exil des foires loin- 
laines... 

Pour se faire une idée de la surprenante variété 
de notre race, de la diversité de ses types et de la 
richesse de ses costumes, il n'est que d'assister à 
la sortie de la messe d'aube, dans le cimetière de 
RumenguK le jour du pardon. Toute la Bretagne 
est rassemblée là comme en un raccourci puissant. 
Que de n-licfs et de contrastes! Ici, les Léonards 
aux grand corps, spéculateurs hardis et fanatiques 
sombres, nés pour être marchands ou prêtres, 
et dont les lèvres dédaigneuses ne se desserrent 
volontiers, dit-on, que pour réciter la prière ou 
parler argent. Près d'eux, les Trégorrois, aux 



158 AU PAYS DES PARDONS 

yeux vifs et nuancés, à la physionomie ouverte, 
discoureurs aimables, avec une pointe d'ironie 
dans leur sourire. Là, les Tran'Doué^ équipés à la 
façon des Mexicains d'une veste brodée de jaunes 
arabesques et d'un pantalon très ample s'évasant 
au-dessus des chevilles : beaux hommes pour la 
plupart, la figure encadrée d'un large colher de 
barbe rousse, ils laissent à leurs femmes les 
besognes qui déforment, n'ont, quant à eux, 
d'autre souci que de promener leur fîère pres- 
tance de mCdes à travers les foires et les pardons. 
Et voici le bleu clair, le bleu azuré des glazik^ 
de Cornouailles, où courent en festons les tons 
d'or de la fleur du genêt. Un peu lourds et pansus, 
ces Bretons du sud, et joyeux d'une bonne joie 
matérielle qui éclate dans leurs faces rondes, 
rases, roses et poupines, dans leur goût des cou- 
leurs, des choses voyantes, dans l'allégresse gri- 
voise de leurs chansons. Ils ne font que mieux 
ressortir l'élégance montagnarde des fils de l'Are, 
souples et droits ainsi que des pins, et pareils, 
dans leur accoutrement de laine brune, à des pas- 
teurs des temps primitifs, — ou la gravité hau- 



1. On appelle ainsi, du juron qui leur est familier, les 
hommes du canlon de Ponl-Labbé, les maris des Bigou- 
denn. 

2. Glazik, les hommes velus de bleu. 



LE PARDON DES CHANTEURS 159 

laine des forbans de l'Aber, souvent comparés 
aux palikares des côtes grecques et qui portent 
comme eux le bonnet et la fustanelle, grands 
gars superbes, avec des bras d'une envergure 
immense et le profil aigu d'un oiseau de mer fen- 
dant l'espace. 

Debout sur une éminence, sur une sorte de 
dune herbeuse qui prolonge à gauche le cime- 
tière et au sommet de laquelle se dresse un 
oratoire, Yann Ar Minouz attaque de sa voix 
rauque, la complainte de Plac'hik Eûssa. 



A l'île Eûssa fut une fille, 
Jolie et sage comme un ange, 

Jolie et sage comme un ange, 
Et son nom était Corentine. 

Hélas! elle n'avait pas quinze ans, 
Déjà lourde croix elle portait. 

Sur un rocher, jouxte la mer, 
La fille pleurait pleurs amers. 

Et de plein cœur elle priait 
Et vers les deux ainsi criait. .. 



Un oblique rayon de soleil se joue sur les 
tempes dégarnies du barde, lliens et Iliennes ont 
fait cercle autour de lui : ils boivent ses paroles 
et suivent le mouvement de la chanson jusque 
dans l'expression de son visage. Car il ne se con- 
tente pas de chanter, il mime; si bien que la 



160 AU PAYS DES PAP.DONS 

complainte se transforme en un drame mono- 
logué. Et quel prestiîïieux acteur que ce Yann! Il 
a joint les mains, il lève au ciel un regard mouillé 
de larmes; sa voix, traînante au début, éclate en 
accents déchirants : 



— En se ballant contre l'Anglais, 

Mon père s'est noyé dans la mer profonde. 

Le cœur de ma mcrc se fendit, 
Quand ce malheur elle entendit. 

Et je n'ai plus personne, hélas! 
Que faire désormais ici-bas? 

Je n'ai plus hélas! sur la terre 
Proche ni parent, père ni mère. 

Père ni mère, proche ni parent; 
Vivre m'est deuil et navrement! 



Une des Ouessantines s'est caché la figure dans 
son mouchoir : on sent qu'elle fait ell'ort pour 
étoulïcr des sanglots. Le marin avec qui j'ai causé 
tantôt me chuchote à l'oreille • 

— Elle a une cœarséc, la pauvre! On jurerait 
que c'est sa propre gtuerz, en vérité, que Thomme 
aux chansons lui débite là. 

Sur un rythme plus doux, avec un balance- 
ment léger de tout le corps, Yann poursuit : 



Mais non!... 11 est au ciel un Père, 
Et à Rumengol bonne Mère! 



LE PARDON DES CHANTEURS 161 

Ma mcrc bien souvent m'a dit 
De prier la Vierge bénie, 

La Vierge tendre de Rumengol, 
Et jamais ne serais abandonnée. 

Étendez votre main sacrée, 
Vierge, sur votre enfant navrée. 

Moi, la mineure i à l'abandon, 
J'irai pieds nus à votre pardon ; 

J'irai pieds nus demander aide 
A votre maison de Tout-Remède. 

Et sept fois je ferai le tour 

Du grand autel sur mes genoux; 

Sept fois le tour de votre sanctuaire, 
Vierge, patronne des Bas-Bretons î 

Madame Marie, les pauvres gens 
Ne vous sauraient faire de présents. 

Ni ceinture de cire 2, ni cierge, 
Rien!... sinon leur prière, ô Vierge. 

Pauvre comme eux, pour seul trésor 
J'ai mes cheveux blonds couleur d'or. 

Je tresserai pour vous une guirlande 
Faite avec ma chevelure blonde. 

Faite avec les fleurs des champs, les simples fleurs; 
En gouttes de rosée y brilleront mes pleurs. 



Elle brille aussi, la triste rosée des larmes, dans 
les yeux des femmes qui sont là; elle trace de 
larges sillons humides sur leurs joues hâlées, 
s'égoutte lentement dans les plis de leur petit 



1. Orpheline. 

2. Les cordons de cire dont les pèlerins entourent l'église. 



162 AU PAYS DES PARDONS 

chflle noué en croix. Les hommes eux-mêmes 
sont émus : sans cesse ils s'essuient les paupières 
du revers de leurs grosses mains toutes tailladées 
et noires de goudron. Et, de minute en minute, 
le groupe des auditeurs grossit : le pardon afflue 
vers le chanteur dont le buste ensoleillé domine 
la foule, la chemise ouverte, son poitrail nu hérissé 
de touffes de poils fauves. Le récitatif reprend, 
d'une allure dolente et comme alanguie : 



S'est mise Corentine en chemin, 
Sa baguette blanche à la main; 

Passe la mer, suit le chemin 

Qui mène aux cieux, qui mène aux saints. 

El la voici déjà tout proche : 
Du clocher on entend la cloche. 

Elle s'agenouille, en le voyant, 
Son cœur palpite, en l'entendant. 

A Rumengol quand se trouva. 
Les pieds de la Vierge baisa. 

Et dit : — Ma Mère, Mère bénie, 
J'aimerais bien mourir ici! 

Je n'ai plus personne à aimer. 
Daignez me prendre et m'emportcrl 

Ici mon corps reposera, 
Mon âme avec vous s'en ira. 



Yann s'interrompt, éponge avec sa manche son 
front où la sueur perle, puis, d'un ton sacra- 
mentel, imposant les mains à l'assistance : 



LE PARDON DES CHANTEURS 163 

— Chrétiens, signez-vous! La Vierge va parler 

Alors, la Vierge avec douceur 
A dit à la fillette en pleurs : 

— Sur terre il n'est que gens méchants; 
Que Dieu te sauve, mon enfant! 

Ta douce âme et ton pauvre cœur 
Sont maintenant purs comme l'or. 

Viens, Corentine, au ciel profond. 
Louer Jésus, le Maître bon. 

Et Corentine se mourait. 
Et à voix haute elle disait : 

— A la Vierge je donne mon cœur, 
Ma malédiction aux Anglais ! 

Ce vers final, cri de guerre de la race, le barde 
le lance à pleins poumons, d'un timbre si âpre 
et si vibrant que la foule tressaille, frémit, sen- 
tant passer en elle le frisson des grandes haines 
ataviques, vieilles de douze cents ansl... 

Le soleil est haut sur l'horizon. Déjà commen- 
cent à déboucher, devers Le Faou, Landerneau, 
Châteaulin, les omnibus et les breaks aux essieux 
criards, bondés de familles bourgeoises qui vien- 
nent à Rumengol comme à une fête foraine, his- 
toire de se gaudir de la paysantaille et de manger 
du veau froid sur l'herbe où les pèlerins ont 
dormi. Le vrai pardon désormais est clos. C'est 
l'heure de fuir, si je veux emporter intactes les 
fortes impressions de la nuit et du matin naissant. 



164 AU PAYS DES PARDONS 

Je trinque une dernière fois avec le vieux poêle 
trégorrois dans l'auberge où la veille nous nous 
sommes rencontrés. Nous échangeons de mélan- 
coliques adieux. 

— J'ai le pressentiment — me dit-il — que 
je ne chanterai plus aux lliennesla triste chanson 
de Plachik Eûssa. Ce n'est point là ce qui me fait 
peine, mais de songer que les temps sont proches 
où c'en sera fini en Bretagne des belles giverz 
aimées de nos pères et des sônes délicieuses qui, 
jusque sur la lèvre défleurie des aïeules, sonnent 
aussi gai qu'un oiseau de printemps. Toutes ces 
choses sont près de mourir, et d'autres encore qui 
ont réjoui nos âmes. Les pardons, hélas! les par- 
dons eux-mêmes disparaîtront. J'en sais dont je 
suis probablement le seul à me souvenir. Les 
chemins où je marche à présent sont jonchés de 
chapelles en ruines. Le fantôme de la cloche 
continue à tinter au-desssus du clocher détruit ; 
j'ai souvent ouï, le soir, son glas mystérieux et 
plaintif. Mais, à part moi, qui donc prête l'oreille 
pour l'entendre? Nos prêtres sont les premiers 
à tuer nos saints, à laisser tomber leur culte en 
oubli*. Eh oui! ce sont eux qui travaillent à 



1. Disons néanmoins que dans le cours des deux der- 
nièri>s années il s'est produit une réaction dans le clergé 
breton en faveur des vieux saints nationaux. 



LE PARDON DES CHANTEURS 165 

faire le vide autour de nos sanctuaires les plus 
vénérés, en entraînant les paroisses par troupeaux 
vers les églises lointaines, vers les Vierges étran- 
gères, à Lourdes, à la Salette, à Paray-le-Monial! 
Quel besoin ont-ils de dépayser la dévotion bre- 
tonne? Qu'ils prennent garde qu'à tant voyager 
elle ne s'altère. Ma mère déjà déplorait ces 
modes nouvelles. « Le paradis, disait-elle, ne se 
gagne qu'aux pieds des saints de son pays. » 
J'augure mal des jours à venir. Grâces à Dieu, 
je ne les verrai point : on aura depuis longtemps 
jeté sur ma face le drap sous lequel on dort pour 
jamais... 

Je m'en retourne vers Quimerc'h par le sentier 
des fougères. A mi-côte je croise deux bons vieux 
Cornouaillais en goguette qui, s'arc-boutant des 
épaules, se racontent simultanément des histoires 
sans fin, et ne s'écoutent ni l'un ni l'autre. Leur 
double soliloque me suit quelque temps, puis 
s'évanouit dans le profond silence. C'est mainte- 
nant une paix vaste, le calme saisissant d'un 
désert. Dans la direction du nord, les bois du 
Kranou moutonnent à perte de vue; vers l'ouest, 
la mer flambe ainsi qu'un bain de métal en fusion. 
Rumengol, son pardon, ses mendiants, ses chan- 
teurs, tout cela semble avoir glissé dans l'ombre 
du ravin ; la croupe dorée du pays d'Hanvec s'af- 



166 AU PAYS DES PARDONS 

faisse à son tour, tandis que se déroulent au loin, 
sur le fond du ciel, les cimes bleuâtres de l'Are. 
Pas un clochera l'horizon, pas un toit, pas même 
une de ces grêles fumées, révélatrices de la pré- 
sence de l'homme. On a de nouveau la sensation 
d'une terre vierge, d'un monde à peine éveillé du 
chaos. Le paysage tout entier apparaît comme figé 
encore dans la raideur des choses primitives, et 
l'on jurerait qu'on n'y a point changé de place 
une pierre depuis le fabuleux soir d'automne où 
le soleil s'y coucha sur la mort de Gralon. 

Soudain, un cri part, un sourd et sinistre 
mugissement déchire la solitude : du sein d'une 
colline éventrée un train se précipite, et la civili- 
sation passe, au branle des w^agons, sans souci 
des fleurs d'âme qu'elle écrase et des grands sym- 
boles qu'elle anéantit. La douloureuse prédiction 
de Yann Ar Minouz me revient en mémoire. 
Aux futurs pardons de Rumengol reverra-t-on 
les chanteurs? 

Discret et charmant Esprit de l'antique chanson 
bretonne, tes fervents se font rares. Dans la hié- 
rarchie nouvelle, mieux vaut être cantonnier que 
barde. De vieilles fileuses, des tailleurs de cam- 
pagne, de pauvres pâtres, de nomades sabotiers, 
voilà les seuls qui te vénèrent encore d'un culte 
simple et profond. Ta voix mélodieuse est con- 



LE PARDON DES CHANTEURS 167 

damnée à s'éteindre avec le bruit du dernier rouet. 
Aux générations qui te furent hospitalières d'au- 
tres ont succédé, trop affairées pour t'entendre, 
trop matérielles pour te goûter. Discret et char- 
mant Esprit de l'antique chanson bretonne, toi 
qui portas si longtemps sur tes ailes le rêve de 
notre race, je songe avec tristesse à l'heure 
prochaine où tu ne seras plus. 



SAINT-JRAN-DU-DOIGT 

LE PARDON DU FEU 

A Madame Emile Char 



ec. 



10 



La fête du solstice d'été, 'qui n'est plus guère, 
ailleurs, qu'une façon de divertissement popu- 
laire, se célèbre encore en Bretagne avec une foi 
-aussi ardente, aussi recueillie qu'au temps des 
adorations primitives, des premiers agenouille- 
ments de l'homme devant le soleil. Et, dans la 
nuit du 23 au 24 juin, l'on peut dire sans exagéra- 
tion que, des hautes terres de l'intérieur au bas 
pays du littoral, de l'Argoat à TArmor, il n'y a 
pas une bourgade, pas un hameau, pas même 
une ferme isolée au milieu des landes ni une 
hutte de sabotiers ensevelie sous le couvert des 
bois qui ne se fasse une obligation sacrée d'édifier 
son bûcher symbolique et d'invoquer la flamme 
ou de se prosterner autour des cendres, selon des 
rites dont le sens s'est perdu au cours des âges, 
mais dont les formules et les gestes n'ont pas dû 
varier beaucoup depuis les plus lointains passés. 

J'ai tâché de décrire naguère le spectacle d'une 



172 AU PAYS DES PARDONS 

de ces u Nuils des feux », tel qu'il m'avait été 
donné d'y assister en pleine montagne, dans le 
site peut-être le plus sauvage de l'Are. Mais le 
lieu plus spécialement réputé pour être le centre 
et comme le sanctuaire privilégié des antiques 
cultes solaires, c'est, à la limite du Trégor, vers 
l'ouest, un cap fleuri d'ajoncs qui fait pendant à 
la pointe de Primel et protège des âpres vents de 
Manche la secrète, la délicieuse vallée de Traoun- 
Mériadek. 

Mériadek est un des noms vénérés de notre 
hagiographie locale. Celui qui le porta fut, au 
dire des légendaires, un personnage de grande 
race, arrière-neveu du fabuleux roi Conan, ce 
Pharamond de la Bretagne. Albert de Morlaix, 
qui a rédigé sa vie, nous apprend qu'il mourut 
évoque de Vannes, après s'être longtemps voué à 
la solitude, sans autre compagnon de pénitence 
qu'un clerc, en un canton propice à la retraite, 
non loin de la ville actuelle de Pontivy. Mais les 
gens de Traoun-Mériadek n'acceptent pas cette 
tradition. « A chacun son saint, affirment-ils. 
Mériadek est nôtre et n'a jamais bougé de nos 
parages depuis le jour béni où, parti de la terre 
saxonne avec son frère Primel , il vint aborder 
en ce havre sur une roche creusée en forme 
de barque, que des goémons enguirlandaient. 



LE PARDON DU FEU 173 

Le pays était plaisant, abrité, plein de beaux 
ombrages, égayé par le chant des ruisseaux. 
Mériadek dit à Primel : « Je suis l'aîné : c'est à 
moi de choisir. J'opte pour cet endroit. Va donc 
en ta direction et que Dieu te conduise ». Primel 
baissa la tête et vit un galet arrondi à ses pieds. 
Il le ramassa, le brandit, le lança devant lui. 
Retombé sur le sol, le galet se mit à rouler comme 
une boule, du côté du soleil couchant. Primel le 
suivit et ne s'arrêta que là où la pierre s'arrêta 
elle-même, dans les grèves rocheuses de Plou- 
gaznou qu'elle habitait, il faut croire, avant que 
la mer l'en eût arrachée. Et saint Mériadek resta 
seul parmi nous jusqu'au moment où saint Jean 
le Baptiseur lui fut adjoint comme patron de 
notre église. » 

Mériadek subit, en effet, le sort de beaucoup 
de nos vieux thaumaturges nationaux. Dès les 
premières années du xv^ siècle, il fut, sinon 
dépossédé, du moins relégué au second plan par 
l'institution d'un nouveau culte. Sans doute ne le 
jugeait-on plus assez orthodoxe. Trop d'éléments 
païens demeuraient mêlés à la dévotion dont il était 
l'objet. Les habitants de cette côte sont tenus, de 
nos jours encore, pour des cerveaux peu dociles. 
Lorsque, il y a quelque cent ans, le voyageur 
Cambry passa chez eux, il fut frappé de leur 

10. 



174 AU PAYS DES PARDONS 

réserve ombrageuse et de l'accenl farouche avec 
lequel ils se proclamaienl les « durs gars de la 
zone maritime », pôtred called an Arvorik. Isolés 
du monde par des remparts de collines abruptes 
et par une mer hérissée d'écueils, ils se sont 
attardés, avec un entêtement invincible, dans des 
conceptions et des pratiques plusieurs fois millé- 
naires. En aucune autre région de la Bretagne, 
peut-être, l'esprit du vieux naturalisme celtique 
ne s'est perpétué plus intact. Les choses, il est 
vrai, n'y ont pas moins contribué que les âmes. 
Ce ne sont, de tous côtés, que fontaines qui 
sourdent : elles s'épanchent des prés, des landes, 
elles jaillissent du roc même, donnant l'impression 
d'une fécondité intarissable, de mamelles lou- 
'ours ruisselantes qui verseraient éperdumenl la 
force, la fraîcheur, la santé, la vie. Comment la 
vénération des pèlerins ne se fùt-elle pas age- 
nouillée de tout temps aux margelles de ces 
divonnes sacrées? Et, quand on lève les yeux vers 
les hauteurs d'alentour, à contempler l'aspect 
solennel de ces grands promontoires où le soleil, 
l'Heôl breton, frère de l'Hélios grec, promène par 
les purs matins d'été les frissons d'une lumière si 
délicate et, le soir, laisse traîner des clartés si 
longues, des pourpres si somptueuses, comment 
s'étonner que des générations de Celtes en aient 



LE PARDON DL FEU 175 

fait un lieu d'adoration, une sorte de temple à ciel 
ouvert dédié à celui qu'ils appellent encore « le 
roi des astres » et dont la rayonnante présence 
.eur est d'autant plus douce que dans leur climat 
brumeux ils en sont fréquemment privés? 

Impuissant à détruire ces idolâtries locales, 
le christianisme tenta, comme on sait, de les 
détourner à son profit. Il édifia des chapelles 
auprès des sources, plaça des images de la Vierge 
au creux des chênes druidiques, démarqua les 
mythes en les frappant à son empreinte et sub- 
stitua les noms de ses saints aux forces naturelles 
divinisées. C'est ainsi, je suppose, que le bon 
Mériadek, hypothétique évêque de Vannes, fut 
convié à recueillir, en ce coin du Trégor, des 
hommages antérieurement adressés au soleil. Cer- 
tains traits de sa légende justifiaient cette attri- 
bution. Un Mystère comique, précieuse épave 
d'un idiome aujourd'hui sombré, nous le montre 
doué du « don de lumière », dissipant la nuit des 
yeux éteints, rouvrant à la clarté céleste les pru- 
nelles enténébrées. 

Il est à penser toutefois que l'intronisation de 
son culte dans la combe de Traoun-Mériadek 
n'eut pas tous les effets heureux qu'on en atten- 
dait. L'âme des Bretons est un peu comme leur 
terre. Ou croit l'avoir écobuée à fond, avoir passé 



176 AU PAYS DES PARDONS 

au feu les moindres souches. Qu'elle reste seule- 
ment une année en jachère : au printemps d'après 
les racines brûlées sont redevenues vivaces et, 
bruyères, ajoncs, gentils, toute la végétation pri- 
mitive a refleuri. Aux environs du w" siècle, la 
vertu de saint Mériadek avait probablement perdu 
son efficace. L'ancienne frondaison barbare, 
riche d'une sève plus profonde, l'avait, sans 
songera mal, envahie, recouverte, à demi étoulTée. 
Cela était dans l'ordre des choses. Et puis, qui 
sait! Le clergé lui-même avait peut-être cessé 
d'avoir foi aux mérites de ce saint suranné. 11 y a 
une mode pour les saints, et qui est sujette aux 
pires vicissitudes, comme toutes les modes. En 
Bretagne, nos pères n'ont eu que trop souvent 
l'occasion de le constater. 

Renan a conté quelque part l'histoire d'une 
statue de saint Budoc que le curé, sous prétexte 
qu'elle tombait de vétusté, remplaça subreptice- 
ment par une vierge de Lourdes. Que d'escamo- 
tages de ce genre on pourrait citer! Longue, par 
exemple, serait la liste des paroisses bretonnes où 
le patron celtique a dû s'effacer devant saint 
Pierre. L'œuvre de romanisalion à laquelle 
s'acharnèrent en vain les légions des empereurs, 
il semblerait parfois que les prêtres, issus pour- 
tant de la race, se fussent donné pour tâche de la 



LEPARDONDUFEU 177 

faire aboutir. De bonne heure ils se sont appli- 
qués à dénationaliser la piété de leurs ouailles. 
Ils y ont en partie réussi. Saint Mériadek est une 
de leurs nombreuses victimes. On s'aperçut un 
beau jour qu'il manquait décidément de prestige 
et, tout aussitôt, son humble chapelle se trans- 
formait en une spacieuse église oii l'on voulait 
bien le tolérer comme un hôte, mais dont le sei- 
gneur et maître devenait dorénavant le Baptiste. 
La vallée même, désignée par son vocable, changea 
de nom. Il ne fut plus question de Traoun- 
Mériadek : ce fut désormais la trêve — aujour- 
d'hui la commune — de Saint-Jean-du-Doigt 



II 



D'ordinaire, quand ces sortes de substitutions 
remontent, comme c'est le cas, à des époques 
assez reculées, il est difficile, pour ne pas dire 
impossible, de savoir dans quelles conditions elles 
se sont produites. Ceux qui les provoquent ne se 
soucient naturellement pas d'en perpétuer le sou- 
venir. Plutôt s'emploieraient-ils à le faire dispa- 
raître, ne fût-ce que pour renforcer la tradition 
récente de toute l'autorité des longs âges. Ici, 



178 AU PAYS DES PARDONS 

nous avons, par exception, la chance d'être ren- 
seignés, grâce au plus crédule, au plus indiscret, 
mais au plus charmant aussi des hagiographes 
bretons : j'ai nommé Albert Legrand. 

Il vivait dans la première moitié du xvii* siècle, 
à Morlaix, dont il était originaire et où il s'était 
fait moine, au couvent de Cuburien. Il unissait à 
un esprit cultivé l'âme la plus enfantine. Il avait 
conservé tous les goûts du peuple dont il était 
sorti : l'amour des belles histoires, la passion du 
merveilleux. Sa dévotion pour les saints de son 
pays, pour les « saints patriotes » comme il les 
appelle, était sans bornes. Leurs surprenantes 
odyssées, la richesse et la variété de leurs aven- 
tures l'enchantaient. Elles étaient flottantes en- 
core, pour la plupart, livrées aux hasards et aux 
incertitudes de la mémoire populaire. Il jugea 
qu'il ne pouvait faire œuvre à la fois plus chré- 
tienne et plus bretonne que de les fixer. Dès qu'il 
en eut obtenu licence de ses supérieurs, il entra 
proprement en campagne. 

Il ne s'agissait, en effet, de rien moins que de 
parcourir toute l'Armorique, de la visiter par le 
menu, en interrogeant les archives elles gens, en 
s'arrctant aux églises, aux oratoires, partout où 
quelque personnage de notre légende dorée avait 
laissé l'empreinte de ses pas ou le parfum de ses 



LE PARDON DU FEU 179 

vertus. On ne vit plus qu'Albert de Morlaix par 
les routes. Ce frère quêteur fut une espèce de 
Pausanias breton. Il conversait avec les rustiques 
dans leur langue qui est, chez nous, le seul 
sésame. Sa qualité de franciscain lui ouvrait, 
d'autre part, les presbytères. Non content de s'in- 
former auprès des « recteurs », il questionnait 
encore à la cuisine leurs gouvernantes, les cara- 
bassenn. On n'avait pas avec lui de réticences : on 
lui confiait tout ce que l'on savait, et lui, pèlerin 
fervent, se faisait tout oreilles. Il put engranger 
ainsi, gerbe à gerbe, la plus opulente mois- 
son. De retour à Cuburien, en ce calme paysage 
d'arbres et d'eaux où défilaient, le soir, devant sa 
cellule monacale, des voiles et des chants de mari- 
niers, il rédigeait avec une conscience admirable 
les notes recueillies au cours de ses excursions, 
édifiant du labeur de ses nuits sa volumineuse 
Vie des saints de la Bretagne Armorique, se délec- 
tant lui-même à rassembler les épisodes épars de 
cette espèce de théogonie bretonne qui mêle, 
combine, embrasse et comprend tout, l'histoire et 
le roman, le poème épique et le conte. Il y eut 
chez Albert Legrand de l'Homère, de l'Hésiode, 
de l'Hérodote et du Plutarque. Il a été le premier 
et le plus délicieusement ingénu de nos folklo- 
ristes. 



i80 AU PAYS DES PARDONS 

Nulle roule ne dut lui être plus familière que 
celle de Plougaznou, la grande paroisse côtière de 
qui relevait à cette époque la chapellenie de Saint- 
Jean-du-Doigt. Elle était déjà très fréquentée des 
Morlaisiens, qui y trouvaient pour leurs jours de 
désœuvrement une promenade fort alléchante et 
des plus variées. On n'avait pas attendu que les 
touristes de France ou d'Angleterre eussent décou- 
vert les puissantes maçonneries géologiques qui 
ceignent comme autant de bastions cyclopéens la 
Pointe de Primel, pour aimer à s'étendre dans 
leur ombre, sur les tapis d'herbe fine et drue qui 
feutrent leur base, devant l'horreur magnifique 
d'une mer que hérissent, même par temps calme, 
d'étincelantes crinières de vagues et que déchirent 
des fronts d'écueils noirs, pareils à des licornes 
des âges monstrueux. Frère Albert n'eût pas été 
Breton, s'il n'avait eu le sentiment le plus vif de 
la magie de la nature. Et cette disposition, le 
commerce presque exclusif qu'il avait noué avec 
les saints de sa race n'avait pu que la confirmer, 
que la développer encore. Il n'avait pas été sans 
remarquer que, dans le choix qu'ils faisaient de 
leurs établissements, l'instinct esthétique ne les 
guidait pas moins que la préoccupation religieuse. 
En fuyant le monde pour se rapprocher de Dieu, 
ils ne renonçaient point à la beauté des choses. 



LE PARDON DU FEU 181 

Ils voulaient à leur prière un vaste champ de 
contemplation. Leurs « maisons de pénitence » 
s'ouvraient tantôt sur les solennelles perspectives 
des bois, tantôt, et plus souvent, sur les infinis de 
la mer. Cette mer, qu'il s'agisse de la britannique 
ou de l'océane, Albert Legrand n'en prononce 
jamais le nom sans une sorte d'attendrissement 
pénétré. Il l'aime visiblement, de l'indéfectible 
amour qu'elle inspire à quiconque naquit sur ses 
bords. 

Mais ce n'est point à cause d'elle seulement 
qu'il eut toujours une prédilection particulière 
pour la région de Plougaznou et de Saint-Jean-du- 
Doigt. Il y était attiré encore par les rendez-vous 
annuels que s'y donnaient d'énormes affluences 
de pèlerins accourus des quatre évêchés bretons. 
La petite vallée perdue aux confins du Trégor 
était, en eft'et, devenue depuis le siècle précédent 
le foyer peut-être le plus ardent de la dévotion 
nationale. Sa réputation miraculeuse s'était ré- 
pandue dans toute la péninsule, avait môme reçu 
la consécration officielle. Nos ducs avaient pris 
sous leur patronage l'humble ravin; ils avaient 
contribué de leurs deniers à l'érection de la nou- 
velle et spacieuse église qui avait remplacé l'an- 
cien sanctuaire, et sans cesse témoignaient envers 
elle de leur sollicitude, en la comblant de cadeaux 

11 



182 AU PAYS DES PARDONS 

de toute nature, reliquaires précieux, lourdes 
bannières historiées, ostensoirs d'or, croix son- 
nantes en argent massif. 

L'an de grâce 1506 avait mis le dernier sceau, 
et le plus significatif, à la gloire de Traoun- 
Mériadek. La reine Anne qui gardait jusque sur 
le trône de France ses nostalgies de u petite 
Brette » avait obtenu du roi Louis XII de se venir 
conforter l'âme en son pays. Elle voulut tout 
revoir, accomplir, elle aussi, son Trô-Breiz selon 
l'usage de ces temps où nul Breton ne se fût jugé 
quitte envers sa conscience, s'il n'avait, au moins 
une fois en sa vie, fait le pèlerinage des sept 
saints et visité dans leurs cathédrales respectives 
les sept apôtres patriarcaux, les sept chefs spiri- 
tuels de la Bretagne. Partie de Nantes, elle tra- 
versa successivement Guérande, Vannes, Quim- 
per, fit neuvaine à Notre-Dame du Folgoët, et se 
rendit par Saint-Pol à Morlaix, où l'attendait une 
réception triomphale. Elle y arrWa assez mal en 
point. « Une défluxion, nous dit Albert Legrand, 
lui était tombée sur l'œil gauche. » Naturelle- 
ment, on ne manqua pas de lui faire observer que 
le remède était là tout près. L'occasion était trop 
belle de concilier à Saint-Jean-du-Doigt les bonnes 
grâces de la reine. Elle ne se fit point prier et, 
toute transportée des merveilles qu'on lui contait 



LE PARDON DU FEU 183 

de la sainteté du lieu, elle parla même d'entre- 
prendre à pied le trajet, comme la plus humble 
des <( pardonneuses ». C'est tout au plus si elle 
accepta de se laisser mener en litière une partie 
du chemin. Passé le village de Kermouster, 
comme on s'engageait sur la haute crête aride 
connue sous le nom de Lann ar Festour, elle com» 
manda qu'on la mît à terre. Un calvaire se dres- 
sait au milieu des ajoncs, sur le bord de la route : 
elle s'assit, à en croire la tradition, sur une des 
marches, pour se déchausser; et ce fut pieds nus, 
piétend un poète populaire, qu'en vraie Bretonne 
qu'elle était, elle dévala vers Saint-Jean. Inutile 
d'ajouter qu'elle y trouva prompte guérison et 
qu'elle s'en montra royalement reconnaissante. 
Elle commença par anoblir tous les habitants de 
la bourgade et, d'un clan de paysans et de 
pêcheurs, fît, selon le mot d'un de leurs descen- 
dants, une « bordée » de gentilshommes. L'église 
n'était pas entièrement achevée : elle assura de 
quoi la parfaire. Enfin, les niultitudes de pèlerins 
qui s'empressaient annuellement vers Traoun- 
Mériadek étant contraints le plus souvent, faute 
de place dans les maisons, de gîter à la belle 
étoile, sur l'aire des cours ou dans l'herbe des prés, 
elle eut la délicate idée de fonder à leur intention 
une hôtellerie fort bien pourvue qui subsiste encore . 



184 AU PAYS DES PARDONS 

Je passe sur quanlilé d'autres dons. Aucun 
d'eux ne valait sa visite môme. Le nouvel établis- 
sement était désormais certain de prospérer. Il 
avait pour lui la plus glorieuse des attestations, 
inscrite au registre de ses fastes : la « Duchesse 
bénie », la « Douce des Douces » figurait au 
nombre de ses miraculées!... A l'époque d'Albert 
Legrand, sa fortune avait probablement atteint 
son apogée. C'est par milliers, par dizaines de 
mille, que les dévots s'assemblaient, dès la matinée 
du 23 juin, dans la combe trop étroite, couron- 
naient les hauteurs circonvoisines, débordaient 
iusque sur la grève. Autant de gens à confesser, 
à faire communier, à diriger dans les évolutions 
complexes des rites que j'essaierai tout à l'heure 
de décrire. Le clergé local n'y pouri'ait suffire 
aujourd'hui, avec ses seules forces : encore moins 
l'eût-il pu il y a deux cents ans. Les prêtres des 
paroisses d'alentour lui venaient en aide, comme 
c'est l'usage; mais, le principal renfort, nul doute 
que ce ne fût Cuburicn, avec son rucher de 
moines, c[ui le lui fournil. Et, parmi eux, com- 
ment le premier convié à la tûche n'eût-il pas été 
l'infatigable zélateur des saints et des sanctuaires 
de la Bretagne, le Père Albert? Oui donc était plus 
qualifié que lui pour présider, dans la contrée, à 
ces solennelles assises de la foi bretonne dont il 



LE PARDON DU FEU 18!î 

s'était donné pour mission de reconstituer l'his- 
toire et de débrouiller les origines? A Morlaix, 
paraît-il, ceux qui le croisaient dans la rue avaient 
coutume de dire, en le désignant : 

— Voilà celui qui revient du paradis et qui a 
conversé avec nos saints. 

Il n'était pas moins universellement connu à la 
campagne qu'à la ville, ni moins universellement 
aimé. Privilège presque unique, car les membres 
des ordres religieux ne semblent pas avoir joui, 
chez nous, d'une bien grande sympathie. La 
mémoire populaire leur est, en général, peu clé- 
mente et nos chants, nos gwerziou, nos traditions 
orales les traitent avec une rancune parfois 
féroce. Il en est qui rangent le froc au nombre 
des fléaux les plus redoutables, sur la même 
ligne que la lèpre, la famine et la peste. Le 
Père Albert est peut-être le seul moine que la 
vindicte paysanne ait épargné. 

— Oh! lui, — me déclarait naguère, à son 
.propos, une vieille fileuse de Lanmeur, — il n'y 
a pas eu deux hommes de son espèce. J'ai ouï 
conter qu'il avait fait, de son vivant, le voyage 
du ciel et qu'ensuite, lorsqu'il cheminait par les 
routes, on devinait de loin son approche à l'odeur 
suave qui s'exhalait de ses habits. 

Dans toute la banlieue de Morlaix, et même 



186 AU PAYS DES PARDONS 

au dele^, il n'était pas de grand pardon sans lui. 
Celui de Saint-Jean-du-Doigt le vit souvent. 

Je me le représente grimpant les montées pou- 
dreuses, en robe brune de récollet, tête nue, sous 
les ardeurs du soleil dont c'est la fête, salué d'une 
parole déférente par les pèlerins qui passent, se 
mêlant à leurs groupes, causant avec eux dans 
leur langue, et surtout s'employant à les faire 
causer. Puis, c'est le soir, là-bas, au fond de la 
verdoyante vallée, dans le potager du presbytère' 
aussi vaste qu'un jardin d'abbaye. Retiré derrière 
le treillis de quelque tonnelle, le doux religieux en 
qui revit un peu de l'âme de François d'Assise, 
père de son ordre, médite sous le foisonnement 
embaumé des chèvrefeuilles et parmi des vols de 
martinets le sermon qu'il doit prononcer le lende- 
main, à la messe d'aube. Et il relit, dans le cré- 
puscule encore lumineux, l'ode en distiques latins 
que publia, vers 1605, dans ses Nugx poeticae, 
messire Guillaume le Roux, prêtre, natif de la 
paroisse de Plougaznou. Et il feuillette à nouveau 
les mémoires manuscrits de noble et discret 
Yves Legrand, un de ses parents peut-être, cha- 
noine de Léon, aumônier du duc François II, 
dont il a su dénicher les cahiers, à demi rongés 
des vers, dans les bahuts à offrandes de la sacristie 
de Saint-Jean. El il s'use enfin les yeux à tenter 



LE PARDON DU FEU 187 

de déchiffrer une fois de plus, en la ressuscitant à 
l'aide « d'un secret qu'il possède », l'écriture 
presque entièrement effacée d'une vieille charte 
communiquée par un sieur de Pen-ar-Prat, de 
Guimaëc, et qui n'est rien moins, à son avis, que 
le procès-verbal, dûment authentique, de la visite 
de la reine Anne, ainsi que des circonstances sur- 
naturelles dont cette visite fut accompagnée. 

Maintenant que nous connaissons ses textes, 
asseyons-nous aussi près que possible de la 
chaire pour écouter son prône. La mélopée gla- 
pissante de la horde des mendiants s'est tue dans 
le cimetière. Une foule recueillie rempht la nef, 
moutonne par delà le porche, s'immobilise à 
croppetons, emmi les tombes. Ayons le cœur 
simple de ces fidèles. Ce que le bon franciscain 
va nous conter, c'est VHistoire de la translation 
miraculeuse du doigt de saint Jean-Baptiste, de 
Normandie en Bretagne, le premier jour d'aoust. 

III 

Sachez donc qu'après la décollation du Précur- 
seur, son corps décapité fut enlevé par ses dis- 
ciples et enterré par eux aux abords de la ville de 
Sébaste, où sa sépulture ne tarda pas à devenir 
le théâtre d'une infinité de prodiges. Ils étaient 



188 AU PAYS DES PARDONS 

encore si fréquents et si notoires au temps de 
Julien l'Apostat que le bruit en arriva jusqu'aux 
oreilles de ce prince. Furieux, il commanda d'ex- 
humer les saintes reliques, de les brûler et d'en 
disperser les cendres au vent. Les Gentils n'eurent 
rien de plus pressé que d'obéir. Mais le bûcher ne 
fut pas plus tôt allumé qu'une pluie providenlielJe 
survint, si véhémente qu'elle éteignit le feu. Les 
chrétiens aux aguets purent sauver une partie 
des ossements, les uns entiers, les autres calcinés 
à demi, et les déposer en lieu sûr pour, ensuite, 
S8 les partager et les répandre à travers le monde. 
Il serait peut-être un peu compliqué de suivre 
chacune de ces reliques en son exode, quoique le 
Père Albert ne s'en fasse point faute. Attachons- 
nous seulement à l'index de la main droite, qui 
fut le doigt par lequel saint Jean désigna le Sau- 
veur, en disant la grande parole annonciatrice : 
« Voici l'Agneau de Dieul... » Les Maltais pré- 
tendent le posséder en leur île. Mais notre auteur 
n'est pas éloigné de penser que les Maltais sont 
gens sujets à caution. Par esprit de conciliation 
toutefois, il leur concède qu'il se peut qu'ils 
détiennent un des quatre autres doigts de la 
dextre du Baptiste. Pour l'index, en revanche, 
pas de contestation possible. Plutôt que de tran- 
siger sur cet article, « nos Bretons voudraient 



LE PARDON DU FEU 189 

mourir ». L'index véritable est à Plougaznou, et 
nulle part ailleurs. Et ce qui en fait foi, c'est la 
manière même dont il y fut apporté. 

Sur le territoire de la commune de Buhulien, 
au bord de Léguer, dans la plus romantique des 
vallées trégorroises, dort, bercée par le tic-tac 
d'un moulin, une petite chapelle sans style et 
sans âge, un fruste oratoire des prairies autour 
duquel se viennent ébattre les « artisanes » lan- 
nionaises, une fois l'an, le jour du pardon, mais 
qui n'a guère pour visiteuses, en temps ordinaire, 
que des pastoures gardant leurs vaches ou de 
rares « pèlerines » restées fidèles à des dévotions 
surannées. A l'intérieur, se voit au-dessus de 
l'unique autel la statue d'une sainte, vêtue de la 
robe blanche des vierges, la palme du martyre à 
la main et, à ses pieds, un buisson de flammes 
qui montent vers elle, mais sans la toucher. C'est 
l'image de la patronne du lieu. Elle a nom Tècle, 
ou, comme disent les Bretons, Tékla. Cette pauvre 
« maison de prière » est, je crois bien, la seule 
en Bretagne qui lui soit consacrée. Une gwerz 
incomplète nous relate, d'après les passionnaires, 
quelques traits de sa légende. 

Elle était d'Iconium et fut une des premières 
catéchumènes de saint Paul. Sa mère ayant voulu 
la contraindre à se marier, elle préféra braver les 

11. 



190 AU PAYS DES PARDONS 

plus cruels supplices plutôt que d'y consentir. 
Condamnée à être brûlée vive, elle s'élança d'elle- 
même dans « le feu brillant ». Mais les flammes 
s'écartèrent, refusant d' « offenser son corps et 
d'effleurer ses habits ». En même temps crevait 
une pluie soudaine qui noyait d'eau le bûcher, à 
la grande stupéfaction des bourreaux. Pareille 
intervention divine s'était produite, on l'a vu, 
pour les restes de saint Jean-Bapliste. Est-ce à 
cause de l'identité des deux miracles que Tècle 
passa dans la suite pour avoir été une des pieuses 
personnes qui aidèrent à la diffusion de ses reli- 
ques en Occident? Ce n'est point Albert de Morlaix 
qui pourrait nous renseigner à cet égard. Sa 
science hagiographique s'arrête aux frontières de 
son pays, et Tècle, en sa qualité de sainte exotique, 
n'était pas pour l'intéresser. Sans doute n'avait-il 
jamais descendu l'ombreuse vallée du Léguer où 
se blottit le toit de sa petite chapelle, comme une 
hutte de berger, dans les hautes herbes. Il nous 
confesse avec son habituelle sincérité que tout ce 
qu'il sait de cette « jeune vierge », c'est qu'à une 
époque qu'il ignore elle fit don du précieux index 
à une bourgade inconnue de Normandie. 

Un de ses commentateurs, M. de Kerdanet, 
pense avoir découvert le nom de la bourgade. Ce 
serait, à l'entendre, le village de Saint-Jean du 



LE PARDON DU FEU 191 

Day, dans les parages de Saint-Lô. Toujours est-il 
qu'un seigneur de ce quartier, quel qu'il fût, avait 
à son service un Bas-Breton de Plougaznou; 
Albert Legrand ne spécifie pas à quel titre ; mais 
comme il nous avertit que c'était au temps où les 
Français, ranimés par Jeanne d'Arc et par le con- 
nétable de Richemont, achevaient d'expulser de 
Normandie les derniers Anglais, il est à présumer 
que notre Trégorrois (dommage, observe le légen- 
daire, qu'on n'en sache le nom, digne d'une éter- 
nelle mémoire), il est à présumer, dis-je, que 
notre Trégorrois s'était engagé pour combattre 
l'ennemi héréditaire, le « Saozon » haï. Il y eut 
force condottières bretons à payer de leurs per- 
sonnes dans cette guerre de Cent Ans. Les femmes 
même s'embrasaient d'une sorte de fièvre mys- 
tique et se mettaient en chemin, comme pour une 
croisade. On a retenu l'histoire de cette humble 
illuminée, la Pierronne, partie sur la foi de ses 
rêves, un chapelet aux doigts, sans autre compa- 
gnie qu'une paysanne de son voisinage, et qui, si 
elle n'a point partagé la gloire de la Pucelle, eut 
du moins avec elle cette ressemblance d'obéir 
aux mêmes appels et de mourir de la même mort. 
Ce qui prouve que le gars de Plougaznou avait 
dû, selon l'expression populaire, se louer pour être 
homme d'armes, c'est que, son congé fini, il reprit 



192 AU PAYS DES PARDONS 

la roule de son terroir. Il y ren Irait plus riche 
qu'il ne l'avait quitté, mais d'un genre de richesse 
qui montre admirablement à quel point ce sou- 
dard élait bien de son pays et de sa race. 

Tandis que, autour de lui, les gens des autres 
« nations » enrôlés sous la même bannière liraient 
de la guerre, comme c'est l'usage, tous les profils 
qu'elle peut donner, devinez à quelle espèce de 
butin peu monayable s'attachaient toutes les 
convoitises de ce Bas-Breton... Au doigt de saint 
Jean? Vous l'avez dit! Chaque fois qu'il allait 
entendre messe ou vêpres à l'église, en Breton 
aussi consciencieux à bien prier qu'à se bien 
battre, il ne pouvait distraire sa vue du reliquaire 
où le bienheureux index élait exposé. Non qu'il lui 
vînt jamais à l'esprit de se l'approprier par fraude : 
l'idée d'une telle profanation aurait révolté son 
âme de croyant. « Et pourtant, songeait-il avec 
mélancolie, quel cadeau à faire à ma paroisse 1 » 
La veille de son départ, il se rendit « à son accou- 
tumée » devant le tabernacle, pour prendre congé 
du saint doigt. Longtemps il demeura prosterné, 
tendant vers l'objet de son désir toutes les facultés 
de son être. Quand il se releva, il fut tout étonné 
de se sentir un autre homme; non seulement il 
n'éprouvait plus le moindre regret à s'éloigner, 
mais une allégresse inconnue s'était répandue dans 



LE PARDON DU FEU 103 

ses membres, une joie mystérieuse exaltait son 
cœur et sa pensée. 11 se mit en route d'un pas si 
léger qu'il lui semblait avoir des ailes. Il ne mar- 
chait pas, il était porté. Les âpres chemins d'alors, 
labourés de profondes ornières ou pavés encore 
par places d'énormes dalles romaines, s'assouplis- 
saient en quelque sorte sous ses pieds, se faisaient 
moelleux et doux, comme des tapis d'autel. Sur 
son passage, les herbes des talus frémissaient, 
ainsi que des chevelures vivantes ; les arbres incli- 
naient vers lui leurs troncs, en des attitudes de 
respect, et de leurs feuillages s'exhalait un bruis- 
sement de paroles confuses, un murmure pieux, 
comme d'une oraison psalmodiée en commun. 
Les pierres même se rangeaient. 

A la première ville qu'il traversa, sur le soir de 
cette journée, il se produisit un phénomène encore 
plus étrange, si possible. Les cloches de tous les 
clochers entrèrent en branle spontanément, dans 
les églises déjà closes, saluant le gars breton d'un 
carillon triomphal, tel qu'on n'en avait jamais ouï 
même aux visites de l'archevêque. Les habitants, 
épouvantés, crurent d'abord à un tocsin d'alarme. 
Puis, quand il fut avéré que la cause de toutes ces 
retentissantes sonneries, c'était uniquement ce 
vagabond mal vêtu, à l'air simplet, on l'arrêta. 
Interrogé, il ne sut que répondre. Et d'ailleurs, 



194 AU PAYS DES PARDONS 

qu'eussent pu comprendre ces Normands à son 
baragouin de Plougaznou? 11 fut accusé de sor^ 
cellerie et enfermé à triple verrou, en attendant 
d'être juge. Lui, cependant, ne s'émut point; il 
s'endormit plein de calme, et, dans son sommeil, 
il rêva qu'il était assis sur la hauteur, au-dessus 
deTraoun-Mériadek, à la place où de temps immé- 
morial se construit le tantadK Quand il se réveilla, 
le matin, ce fut vainement qu'il chercha autour 
de lui les murailles sombres de la prison. Il se 
trouvait que son rêve était devenu une réalité. Il 
était assis, en effet, dans le fin gazon parfumé de la 
lande bretonne. De cachot il n'y avait plus trace. 
Sur sa tête, au lieu d'une voûte de pierre, planait 
l'immensité du ciel libre. Le soleil d'août se déga- 
geait tout flambant des dernières vapeurs de 
l'aube, faisait étinceler de mille feux les gouttes 
de rosée suspendues aux toiles des araignées noc- 
turnes, parmi les ajoncs, et réfléchissait dans les 
miroirs encore brouillés de la mer les prestigieuses 
irisations de ses rayons naissants. L'exilé respira 
l'haleine de son pays. Ses yeux reconnurent le 
visage des choses famiUères : les voix de la terre 
ancestrale bourdonnèrent délicieusement à son 
oreille. Près de lui, chuchotait derrière sa mar- 

1. Tantad, bûcher 



LE PARDON DU FEU 195 

gelle moussue l'eau prophétique d'une fontaine 
qu'il avait dû consulter plus d'une fois sur son 
destin, et, du fond de la vallée, montait vers lui 
l'angélus de Saint-Mériadek, dans un clair tinte- 
ment d'allégresse. 

Il se leva, s'engagea dans la descente abrupte. 
Deux ou trois chaumines formaient à cette époque 
tout le village. Le charron, l'aubergiste bonjou 
rèrent successivement le voyageur, sans d'ailleurs 
se douter que ce fût quelqu'un de la « contrée ». 
Il ne tourna pas la tête pour leur répondre, mais, 
franchissant l'échalier du cimetière, s'empressa 
vers la chapelle où le desservant commençait 
l'office matinal. Une assistance de dévotes étaient 
là, agenouillées à entendre la messe. Notre 
homme prit place parmi elles et, comme elles, se 
prosterna en oraison. Soudain, comme il avait les 
mains jointes, il lui sembla que la paume de sa 
droite s'ouvrait. Le sang ne coula point, mais de 
la fissure béante une chose jaillit et, par-dessus la 
balustrade du chœur, alla tomber, du côté de 
l'Épître, sur la nappe du maître-autel. En même 
temps les cierges s'enflammaient, sans que per- 
sonne y eût mis le feu, et, dans la tour, les cloches 
(dont nul sonneur pourtant ne tirait les cordes) 
lancèrent à toute volée, aux quatre coins du 
ciel, le plus superbe des « grands carillons ». 



196 AU PAYS DES PARDONS 

Vous pensez s'il y eut bientôt foule dans le 
sanctuaire. De tout le pays on accourut. Les 
dames nobles descendirent vers le Traoun à 
Tamble de leurs haquenées : les moissonneurs, 
désertant l'août, abandonnèrent leurs faucilles 
en plein sillon et s'en vinrent tels qu'ils étaient, 
en corps de chemise, dans le débraillement du 
travail. Il va sans dire que, dans le nombre, 
figuraient les parents du jeune Breton. Et Ton se 
bousculait, et l'on criait : 

— Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce qu'il y a 
encore? 

Il y avait que l'esquille qui avait si miraculeu- 
sement sauté du bras du soudard sur l'autel n'était 
autre — on l'a deviné — que le doigt de saint Jean. 
La précieuse relique n'avait pas voulu se séparer 
de son fervent adorateur. Elle l'avait suivi, à son 
insu, logée entre sa peau et sa chair, et, plantant 
là les Normands, acceptait, pour l'amour de lui, 
de se faire naturaliser bretonne... 



IV 



Telle est, dans ses grandes lignes, avec addition 
seulement de quelques variantes populaires, la 
légende dont le pieux hagiographe morlaisien 



LE PARDON DU l-EU 197 

nous a transmis la mémoire. Quelle part de vérité 
renferme-t-elle et qu'y a-t-il d'authentique dans 
l'aventure du gars de Plougaznou rapportant chez 
lui, sinon entre peau et chair, peut-être au fond 
de son havresac, le fruit de son larcin sacré? Ce 
sont là questions épineuses et que je ne me charge 
point de résoudre. Il n'est pas sans intérêt toute- 
fois de remarquer que, de l'aveu du Père Albert, 
ceci se passait sous le règne du duc Jean, cin- 
quième du nom, que ce duc guerroya fort en 
Normandie, contre les Anglais, et qu'il était sin- 
gulièrement adonné à la dévotion, ne perdant pas 
une occasion de faire montre envers les églises de 
sa piété et de sa magnificence. C'est lui qui, pri- 
sonnier des Clisson, fit vœu, s'il redevenait libre, 
d'accomplir le pèlerinage de Jérusalem, et, qui, 
plus tard, ne trouvant pas le loisir de se mettre 
en route, dépêcha à sa place un « homme notable 
et suffisant >> avec mission d'offrir au Saint- 
Sépulcre un cadeau de cent florins d'or. 

Il n'en usait pas moins libéralement avec les 
sanctuaires de Bretagne, ainsi qu'on le peut voir 
dans les comptes de ses argentiers. Ce ne sont 
que fondations de messes et donations pieuses, à 
Saint-Julien de Vouvantes, à Notre-Dame du Mené, 
à Notre-Dame du Bodon, à Notre-Dame de Bréle- 
venez, enfin, si joliment perchée au haut de ses 



198 AU PAYS DES PARDONS 

trois cents marches de pierre, sur son vert coteau 
lannionnais. N'est-ce pas lui encore qui édifiait à 
saint Yves, dans la cathédrale de Tréguier, un 
tombeau qu'il faisait couvrir « d'argent »? Et que 
dire des largesses vraiment princières dont il ne 
cessait de combler la collégiale du Folgoat? Le 
clergé de Plougaznou dut se désoler plus d'une 
fois de cette manne dorée qui pleuvait sur les 
sanctuaires voisins, sans qu'il en pût recueillir la 
moindre parcelle. Ce que l'on jalouse, en pareil 
cas, ce n'est pas seulement le profit, c'est la 
gloire. Il est dur d'^ voir grandir autour de soi des 
cultes prospères, tandis que l'on reste une église 
pauvre sur une terre dédaignée. Il y avait bien, 
sans doute, ce pèlerinage annuel du 24 juin à la 
chapelle de saint Mériadec, le « pardon du feu », 
comme on disait. Mais, outre que c'était là une 
pratique d'une orthodoxie fort contestable, les 
foules qu'elle rassemblait, composées presque 
uniquement de paysans grossiers, n'étaient guère 
pour lui prêter de l'éclat et attirer sur elle les 
regards d'un duc. 

Ahl si, du moins, parmi ces rustres s'était 
révélé soudain quelque doux illuminé, comme fut 
ce bon « fol » de Salaiin dont les angéliques visions 
avaient, au siècle précédent, assuré la fortune de 
Notre-Dame du Folgoat!... Le désii', a-t-on 



LE PARUON DU FEU 199 

remarqué, finit par créer son objet. Joignez qu'il 
n'y a pas de contrée au monde où la faculté 
mythique soit plus puissante qu'en Bretagne. La 
légende y est une production naturelle et toute 
spontanée. Celle du « Doigt de saint Jean », éclose 
sous les feuillées ombreuses du Traoun-Mériadek, 
eut tôt fait de prendre son essor et de voler, 
sur les lèvres des hommes, jusqu'aux oreilles de 
Jean V. Il avait précisément dans son entourage 
un certain Mériadek Guicaznou, dont le nom dit 
assez la provenance, et qui ne dut pas être le der- 
nier à lui faire part de la miraculeuse aventure 
arrivée en son pays d'origine. La trame en était 
ingénieuse et charmante, très propre à flatter 
l'imagination populaire. Mais le duc lui-même ne 
pouvait manquer d'en recevoir une impression 
très vive, et cela pour deux motifs : d'abord, 
parce que la conquête morale de la relique s'était 
accomplie par l'entremise d'un de ses hommes 
d'armes; ensuite, et surtout, parce que cette 
relique était celle de saint Jean, son vénéré 
patron. A supposer donc, comme le veut le sévère 
bénédictin, Dom Lobineau,que la légende eût été 
fabriquée de toutes pièces, elle avait du moins 
toutes chances de donner les fruits heureux qu'on 
s'en était promis. 

Et en effet, du jour au lendemain, la rustique 



200 AU PAYS DES PARDONS 

solitude de Traoun-Mériadek connut les prestiges 
de la célébrité. La faveur ducale s'était étendue 
sur elle. Ce ne furent, dans le principe, que de 
menues offrandes : un étui d'argent, par exemple, 
pour sauvegarder le précieux doigt. Puis vinrent 
les grosses libéralités, en vue de permettre lérec- 
tion d'une nef capable de contenir les nouveaux 
fidèles. Car maintenant que le prince avait pris ce 
coin de terre sous sa haute protection, des che- 
vauchées de gentilshommes s'y acheminaient par 
les étroits sentiers caillouteux, battus jusqu'alors 
des seuls manants. Moins de trois ans après la 
date qui est assignée, dans Albert Legrand, au 
transfert de la relique, c'est-à-dire dès 1540, on 
posait, sur l'emplacement de la chapelle primitive, 
la première pierre de l'édifice actuel. Et Saint-Jean- 
du-Doigt devenait un des grands « lieux dévots » 
de la Bretagne. 

A la fin du xviii' siècle, sa vogue n'avait pas 
décru. Cambry, qui le visita sous le Directoire, 
en parle dans des termes, sans doute fort irrévé- 
rencieux, comme il sied à un voltairien, mais qui 
n'attestent pas moins de quel crédit il jouissait 
encore à celte époque. « On n'avait rien négligé, 
dit-il, pour frapper l'imagination des nombreux 
pèlerins qui se rendaient en ce séjour de mira- 
cles et d'enchantements. Les sentiers qu'on fou- 



LE PARDON DU FEU 201 

lait en l'approchant étaient sacrés. Des saints 
épars, grossièrement sculptés, peints, dorés, se 
trouvaient sur la roule auprès des cabarets où la 
tête se montait par les fumées de l'eau-de-vie. » 
Quand, la Révolution passée, l'église de Saint- 
Jean rouvrit ses portes, son riche trésor était 
intact : aucune des somptueuses pièces d'orfè- 
vrerie qui le composent ne manquait à l'appel. 
Les monuments eux-mêmes n'avaient pas souf- 
fert. On y eût vainement cherché trace d'un de 
ces actes de vandalisme dont tant de sanctuaires 
finistériens ont conservé les tristes marques. Il 
va de soi que l'on en fit honneur à la relique. 
Des gens de la bourgade contèrent qu'ils avaient 
vu, de nuit, des archanges, l'épée nue et flam- 
boyante, en faction devant les vitraux. 

Il y eut mieux encore, paraît-il. C'était en 93, 
« l'année de Robespierre ». Comme, à défaut des 
offices accoutumés, on se proposait de célébrer, 
à tout le moins entre laïques, la cérémonie 
du tantad, un des sans-culottes de Plougaznou 
vint, au nom des commissaires du district, faire 
défense de procéder à l'allumage, avec menace, 
si l'on passait outre, de traduire les coupables 
devant le tribunal révolutionnaire. La perspective 
de la prison et peut-être de la guillotine intimida 
les plus hardis. Le feu traditionnel ne fut point 



202 AU PAYS DES PARDONS 

allumé. Mais, à l'heure même où il était d'usage 
qu'on y plongeât le premier brandon, une immense 
rougeur d'incendie embrasa soudain le ciel noc- 
turne, dans la direction de Plougaznou; des 
appels désespérés de corn-boud retentirent, son- 
nant l'alarme; la violence des flammes était telle 
que leurs reflets balayaient au loin la mer. Le 
sans-culotte s'enfuit, éperdu. C'était sa ferme qui 
brûlait. Lorsqu'il atteignit la hauteur qu'elle 
occupait, il n'y trouva qu'un monceau de cen- 
dres. Il n'était pas jusqu'à son nombreux bétail, 
le plus beau de la paroisse, qui n'eût été consumé 
vivant dans les étables. Plusieurs jours après, la 
fumée de ces chairs grésillantes planait encore 
sur le pays, en une acre vapeur d'holocauste. 

On rechercha l'incendiaire, mais sans espoir de 
le découvrir. Il ne fît doute pour personne que 
c'était saint Jean lui-même qui s'était vengé. En 
quoi, du reste, il prévint des malheurs beaucoup 
plus considérables. Car c'est un dicton local que, 
si nul feu ne brillait à la Saint-Jean, de toute 
l'année d'après on ne verrait point le soleil. 



Le soleil! Ce fut au toucher de ses premiers 
rayons que je rouvris les yeux, le 23 juin 1898, 



LE PARDON DU FEU 203 

dans l'hospitalière demeure de Kersélina. Et 
jamais, je crois bien, sa lumière ne m'avait paru 
plus charmante qu'en ce calme décor de collines 
boisées, d'une grâce tout arcadienne, autour 
desquelles ondulent, avec des souplesses et des 
chatoiements d'écharpes, les méandres harmo- 
nieux de la rivière de Morlaix. On eût dit que 
l'astre avait conscience qu'on se disposait, le jour 
même, à célébrer sa fête. Il resplendissait, à tra- 
vers la fine buée matinale, d'un éclat fluide, opalin 
et doux. Sa caresse courut sur les verdures incli- 
nées des pentes, en une silencieuse cascade de 
flots ambrés. Puis, elle sema de scintillements 
les pelouses du bord de l'eau, empourpra le 
chemin de halage, pailleta les graviers de la rive, 
s'épandit enfin par longues nappes frémissantes 
dans l'estuaire dont la face encore brouillée 
s'éclaircit soudain et se rosa d'un beau sang vif... 

— Allons! cria sous ma fenêtre une voix ami- 
cale, voici l'heure de l'appareillage pour les bar- 
ques de Locquénolé! 

Jadis, c'était le plus souvent par mer que les 
pèlerins du littoral se rendaient au pardon de 
Saint-Jean. De toute la côte léonnaise et trégor- 
roise des centaines de bateaux mettaient à la voile, 
dès l'aube, emportant des paroisses entières vers 
le havre, habituellement infréquenté, de Traoun- 



204 AU PAYS DES PARDONS 

Mériadek. Les anciens du pays évoquent avec 
un enthousiasme mêlé de regret le souvenir de 
ces pompes nautiques. A la tète de chaque 
llottille s'avançait, telle une galère paralienne, 
une gabarre peinte à neuf et magnifiquement 
décorée. Les femmes du village avaient passé la 
nuit à l'enguirlander, à la ileurir. Des gerbes 
d'iris, des bouquets de roses trémières, d'horten- 
sias, de tournesols, ornaient sa carène. La croix 
de procession, la lourde croix d'argent ou d'or, 
garnie de clochettes, planait, solidement amarrée 
à la pointe du grand mût. Sur le rouf drapé de 
blanc, comme un autel, était » calée », l'i l'aide de 
quelques tenons, la statue du saint patronal, car 
les saints eux-mêmes étaient, en ce temps-là, du 
pèlerinage; si l'on négligeait de les y faire figurer, 
ils quittaient spontanémentleurs niches, disait-on, 
et gagnaient le porche de Saint-Jean, sans qu'on 
sût comme, par des chemins surnaturels. Aussi 
se gardait-on bien de les laisser derrière soi. 
Autour de leur image se pressaient le clergé, les 
sacristes, les enfants de chœur, tous en surplis, 
tous clamant à l'unisson l'hymne de circon- 
stance : 

Sceplriger vasti modcralor orbis... 
La barque sacerdotale voguait ainsi, au bruit 



LE PARDON DU FEU 205 

des chants, suivie de vingt, de trente autres bar- 
ques plus humbles qui, dans l'intervalle des 
strophes, reprenaient, en guise de refrain : 

Nempe divini Digilum Prophclœ... 

Les voix vibraient sous le ciel sonore, et c'était 
comme une allégresse immense répandue sur la 
mer. Aujourd'hui, la tradition est morte, de ces 
régates sacrées. Elles n'étaient pas sans avoir 
leurs risques. Les temps les plus beaux, en Bre- 
tagne, sont souvent les plus trompeurs, et sur 
cette côte déchiquetée, hérissée de roches et de 
lambeaux d'îles, les courants de Manche ont des 
effets d'autant plus terribles qu'ils sont plus sour- 
nois. Les riverains le savent et, dans leurs sorties 
ordinaires, s'arment de circonspection. Mais quoi! 
le pardon de Saint-Jean-du-Doigt ne se célèbre 
qu'une fois l'an. Et quel accident craindre, un 
pareil jour? Foin des précautions quotidiennes! 
C'eût été faire une injure au saint que de ne s'en 
remettre pas entièrement à lui. On hissait gaie- 
ment la voile et l'on partait en toute sécurité. Les 
cloches carillonnaient; la mélodie des cantiques 
flottait dans l'air; une ivresse pieuse — et peut- 
être un autre genre de griserie, moins idéale — 
exaltait les esprits, les tendait dans une préoccu- 
pation unique. Caprices du ciel, traîtrises de la 

12 



206 AU PAYS DES PARDONS 

mer, qui donc y songeait? Dans les eaux plus 
tourmentées du large, l'on s'apercevait tout à 
coup que l'embarcation, surchargée de lest 
humain, devenait pesante à la manœuvre, fati- 
guait, ne gouvernait presque plus. Qu'une risée 
la prît en travers, et c'était la perdition possible 
par temps calme ; au lieu d'une risée, qu'on sup- 
pose un orage, un de ces subits orages de juin 
qui éclatent, aussitôt couvés, et fauchent la mer, 
comme une mitraille : la catastrophe alors était 
inévitable; canot et passagers, tout coulait à pic. 
Les fastes du pardon de Saint-Jean n'ont été 
que trop souvent assombris par des désastres de 
cette espèce. Il va sans dire qu'on a fait le possible 
pour en abolir la triste mémoire. Il n'y a même 
pas dans le cimetière de Traoun-Mériadek une 
inscription funéraire relatant, à défaut du nom 
des victimes, du moins leur nombre et la date de 
leurs trépas collectifs. Les équipages morutiers 
qui disparaissent aux fiords d'Islande ont, dans 
les chapelles paimpolaises, une épitaphe de trois 
lignes. Ici, rien. Nulle mention de tant de pèlerins 
engloutis, nulle parole d'apaisement pour leurs 
mûnes. Il n'est pas vrai, cependant, que leur sou- 
venir ait totalement péri. Envers quelques-uns 
d'entre eux la muse populaire s'est montrée 
pitoyable, et elle les a embaumés dans ses larmes. 



LE PARDON DU FEU 207 

La bourgade de Ploumilliau, proche Lannion, 
oii s'est écoulé le meilleur de mon enfance, voyait 
passer à époques régulières un personnage peu 
commun dont l'apparition était toujours saluée 
par notre monde de gamins comme un mirifique 
événement. On l'appelait Nonnik Plougaznou. 
Plougaznou, parce qu'il était, je pense, originaire 
de ce pays; Nonnik, — diminutif d'Yves ou 
d'Yvon, — parce qu'en dépit de son âge fort res- 
pectable il était resté, au physique comme au 
moral, un pauvre diminutif d'homme. C'était, en 
effet, un tout petit vieux, à peine plus haut que 
nous qui l'escortions et dont la plupart n'avaient 
pas encore fait leurs premières « pâques ». A sa 
taille, à ses proportions, et n'eussent été ses che- 
veux grisonnants, on l'eût très bien pris pour 
l'un des nôtres, d'autant plus qu'avec sa figure 
rase et ronde, aux rides molles, pareilles à des 
plis grassouillets, avec sa bouche toujours riant 
d'un rire sans cause, avec ses yeux surtout, ses 
yeux d'une limpidité de source et d'une candeur 
inviolée, il avait une physionomie bizarre, énigma- 
tique, d'éphèbe sexagénaire, de chérubin vieillot. 
Et, quant à son âme, rien n'en égalait la douce 
ingénuité. Il se disait et se croyait fils de roi. 
Pour se montrer digne de sa naissance, il se fai- 
sait une obligation de n'être vêtu comme per- 



208 AU PAYS DES PARDONS 

sonne, cl, par l'étrangeié de son accoutremenl, il 
n'était pas loin de ressembler, en efîel, au rejeton 
de quelque roi nègre. Il avait la passion du sau- 
vage pour l'oripeau civilisé. Les gens flallaient 
son innocente manie, mettaient en réserve à son 
intention les frusques les plus extravagantes et 
les plus surannées, toute une garde-robe d'anti- 
quailles dont il se parait avec gloire. J'ai vu ainsi, 
sur le dos de Nonnik Plougaznou, des habits bleu 
ciel qui dataient des temps de l'émigration, des 
vestes de hussards qui avaient traversé les champs 
de bataille de l'Empire, jusqu'à des chemises 
rouges de partisans garibaldiens, égarées — à la 
suite de quelles aventures? — en ces parages d'ex- 
trême occident. Il n'y avait qu'une pièce de son 
costume qui jamais ne variât, à savoir le chapeau 
haut de forme, verdi par les pluies, roussi par les 
soleils,, tout en plaies et en bosses, ruine crou- 
lante et lamentable qu'une couronne de fleurs 
artificielles encerclait. Cette couronne était pour 
Nonnik l'emblème de sa royauté illusoire. Il fût 
mort plutôt que de permettre qu'on y touchât. 

Il avait, au reste, l'humeur la plus débonnaire. 
Il levait bien son bâton, lorsque notre bande 
joyeuse le harcelait de trop près, mais c'était du 
même geste noble que s'il eût promené sur nous 
un sceptre. Nous n'aurions d'ailleurs pas eu l'idée 



LE PARDON DU FEU 209 

de lui manquer d'égards : les fous, en Bretagne, 
sonl sacrés. Puis, à l'indisposer, nous nous serions 
privés d'une satisfaction rare, celle de l'entendre 
chanter. Car il chantait aussi mélodieusement 
qu'un rossignol des futaies, ce fantastique étour- 
neau voyageur, de plumage si incohérent. A 
Ploumilliau, c'est sur l'échalier de pierre du 
cimetière qu'il avait coutume de s'aller asseoir. 
Là, ôtant un de ses sabots, il l'appuyait à son 
épaule, comme il eût fait d'un violon, et, la main 
droite suspendue, commençait à racler les cordes 
absentes avec un archet imaginaire. Une musique 
de silence, perceptible pour lui seul, naissait sans 
doute, à son appel, des profondeurs du bois gros- 
sier. Il n'était plus le même homme. Sa tête 
mollement inclinée se transfigurait ; une ardeur 
passionnée s'allumait dans ses prunelles; le sou- 
rire un peu béat de ses lèvres avait soudain 
quelque chose d'inquiet et de frémissant. Rangés 
devant lui, nous assistions muets nous-mêmes à 
sa muette extase, sachant que c'était sa façon de 
préluder. Et voici qu'avec le susurrement léger 
d'une eau qui va sourdre, sa voix, une voix toute 
jeune, d'une fraîcheur et d'une pureté de fontaine, 
montait. Je me suis laissé dire qu'on n'en a plus 
ouï de pareille dans nos campagnes. J'aurais sou- 
haité que Nonnik fût encore de ce monde quand, 

12. 



210 AU PAYS DES PARDONS 

naguère, M. Bourgault-Ducoudray entreprit de 
recueillir les mélodies bretonnes : il fût, j'en suis 
sûr, apparu au maestro comme l'héritier direct 
d'un de ces harpeurs armoricains ou gallois dont 
la fortune fut si considérable dans l'Europe du 
moyen ûge. Il avait un don naturel d'harmonie. 
Nous, il nous émerveillait. 

Ce n'est pas que son répertoire eût grande 
variété. En dehors du pays de Plougaznou, de 
Saint-Jean-du-Doigt, et des traditions qui lu: 
étaient spéciales, Nonnik ignorait tout de l'univers. 
Ce coin de terre, le premier qu'avait connu son 
regard, était aussi resté, dans la nuit confuse 
de son intelligence, la seule image familière qui 
brillât de quelque lueur. Son palais chimérique, 
c'est là, dans les roches crénelées désignées sous 
le nom de « Château de Primel », qu'il le situait. 
Célébrer l'histoire de la région était pour lui une 
manière d'exalter ses propres rêves. Il s'en acquit- 
tait avec une ferveur d'hiérophante. Son triomphe, 
toutefois, c'était la gwerz, la complainte de « Maté- 
lina Troadek ». Il y mettait un tel accent de 
mélancolie et de pitié qu'il vous navrait l'âme. 

L'événement dut se passer dans la seconde 
moitié du xvif siècle, au temps de ce Locmaria, 
seigneur du Guerrand, qui fut des amis de madame 
de Sévigné, mais que ses vassaux de Bretagne 



LE PARDON DU FEU 211 

flétrirent du surnom de Marku brun, de « marquis 
au poil roux », non pas tant à cause de la couleur 
de ses cheveux que parce qu'il était prudent de 
se garer de lui, comme d'un fauve. Il était surtout 
dangereux pour les femmes : leur vertu n'avait 
pas de pire ennemi. Celles qui ne lui cédaient pas 
de bon gré, il ne répugnait nullement à les « faire 
marquises » par force. Dès qu'on le savait de 
retour dans ses terres, le cri d'alarme se propa- 
geait de proche en proche : « La bête est lâchée, 
disait-on : ramassez vos poules I » La jolie Maté- 
lina Troadec ne fut point ramassée à temps, il 
faut croire, car le début de la ^«^erz nous apprend, 
à mots couverts, que « quoique simple paysanne, 
elle a donné le jour au fils d'un marquis ». Triste 
honneur, hélas! et que ses parents lui font cruel- 
lement expier. Ils n'entendent point peiner de 
eurs bras pour nourrir l'héritier d'un riche 
homme. Voici venue la fête du Feu : les barques 
vont cingler vers Saint-Jean. Ce pardon, le plus 
beau de la contrée, Locmaria ne peut manquer 
d'y être. Eh bien! que Matélina s'y rende elle- 
même et qu'elle saisisse cette occasion de pré- 
senter publiquement au marquis sa progéniture!... 
La jeune fille résiste, supplie. N'est-ce pas assez 
de sa honte, sans y ajouter encore l'esclandre? 
Puis, ce n'est pas sa pudeur seulement qui se 



212 AU PAYS DES PARDONS 

rcvolle; elle est hantée de sombres pressenti- 
ments. 

Mon père, ma mère, si vous m'aimez, 

Vous ne m'enverrez pas au pardon de Saint-Jean. 

Une voix secrète m'avertit 

Que, si je vais sur la mer, je serai noyée. 

Ni le père ni la mère ne se laissent attendrir. 
Force est à la pauvrette de s'atlifcr. A chaque 
pièce de son costume qu'elle revêt, robe blanche 
et tablier de taffetas jaune, elle songe, en gémis- 
sant, qu'elle s'enveloppe de ses propres mains 
dans son linceul ; et, lorsqu'elle met le pied dans 
la barque, elle a la certitude qu'elle « entre dans 
sa mort ». ^^es craintes ne tardent pas à se 
réaliser. 

Matélina Troadcc disait, 
Comme la barque penchait sur le côté : 
— Ri'cilcz tous vos chapetels, 
Cependant que j'entonnerai vêpres. 

Elle n'a pas fini le premier verset que le sinistre 
prévu s'accomplit. Au moment de disparaître, elle 
se souvient que saint Mathurin, son patron, est 
« le maître du vent et de l'eau ». Elle lui recom- 
mande son enfant, le prie de le conduire sain et 
sauf au rivage. Sa prière fut exaucée, car, le soir 
même, dans la grève de Traoun-Mériadek, abor- 
dait sur une planche un enfant 

Qui portait une robe de salin blanc 

Pour montrer qu'il était le fds d'un marquis. 



LE PARDON DU FEU 213 

Quant à Matélina, lorsque Ton retrouva son 
cadavre, elle était « à dix-huit brasses au fond de 
la mer et tenait dans la main un rameau de vert 
goémon ». 

— Pourquoi ce rameau de goémon vert? deman- 
dions-nous à Nonnik. 

— Pour être sa palme de martyre, répondail-il, 
les yeux au ciel, comme s'il eût vu rayonner là- 
haut le pâle et doux fantôme de cette morte 
d'antan. 



VI 



Aujourd'hui, l'ère de ces hasardeux pèlerinages 
par mer est heureusement à peu près close. Il n'y 
a plus guère que deux ou trois communes où 
l'usage s'en soit perpétué. Locquénolé est de ce 
nombre, et l'on y peut prendre une idée du spec- 
tacle que présentaient autrefois les grands départs 
processionnels. Nous sommes descendus, à tra- 
vers bois, jusqu'à l'ouverture de l'estuaire où la 
petite bourgade abrite sous une coupole de feuil- 
lages son port ombreux. Elle est située sur la 
rive léonnaise, mais l'âpre Léon expire ici, fait 
déjà place à la douceur, à la mansuétude trégor- 
roise. La transition est visible aussi bien dans 



214 AU PAYS DES PARDONS 

la race que dans la nature du sol. On sent une 
âme plus légère, plus riche de poésie et de gaieté. 
Nous arrivons comme les bateaux s'ébranlent. 
Leurs pavois multicolores frémissent dans l'air 
avec les mille chatoiements d'ailes d'une nuée de 
papillons captifs. Tous les bancs sont garnis. 
Des jeunes filles, surtout, et des jeunes gens. Des 
bouts de châles pendent jusqu'à friser l'eau, le 
long du bordage. On s'interpelle joyeusement 
d'une barque à l'autre : 

— Hé ! Anaïs, tu mouilles ta frange I 

Des rires fusent et s'égrènent. Ce n'est pas 
sans raison qu'elle est devenue proverbiale, la 
belle humeur des « filles de Locquénolé ». Elles 
vont au pardon comme à une gaillarde aventure 
de mer et d'amour. D'aucunes se font un divertis- 
sement d'aider aux rameurs, car on attend d'être 
en plein chenal pour hisser la voilure. Gomme la 
dernière batelée défile devant nous, l'homme de 
barre nous crie : 

— Vous n'en êtes pas? 

Et, sur notre réponse que nous optons pour la 
voie de terre : 

— Tant pis! fait-il... A vous embarquer parmi 
mes paroissiennes, vous eussiez eu double béné- 
diction. 

Les « paroissiennes », alors, de le huer avec 



LE PARDON DU FEU 215 

une colère feinte, et les quolibets de pleuvoir, et 
les rires d'éclater de plus belle. Mais voici que, 
barque après barque, la menue flottille entre dans 
le réseau veinule des courants. Il y a soudain 
comme une accalmie solennelle. On n'entend plus 
que le grincement des poulies, le claquement des 
toiles qui s'éploient. C'est fini de plaisanter : la 
vraie traversée commence. La rigide forme de 
pierre du Taureau^ vautrée au centre de la baie, 
découpe sur la mer lisse son mufle d'ombre. Il 
plane sur ce récif autant de souvenirs sinistres 
qu'il y a de cormorans noirs qui s'y viennent per- 
cher. C'est un avertisseur sévère. Sa vue suffit 
à répandre du sérieux dans les pensées. Les mari- 
niers, maintenant, veillent à leurs écoutes et les 
« pardonneuses », tout à l'heure si folâtres, n'ont 
plus aux lèvres que des cantiques. Le rythme des 
voix semble onduler avec le mouvement des cha- 
loupes et s'épanouir derrière elles dans le remous 
élargi de leur sillage. 

Nous avons regagné, sur l'autre berge, les 
hauteurs de Kersélina, que nous percevons encore 
l'écho de ces chants lointains auxquels répondent, 
de toutes les campagnes d'alentour, des tinte- 
ments grêles d'angélus, perlant, comme une rosée 
de sons clairs, dans le vent matinal. Il n'est, à 
trois lieues à la ronde, cloche d'église ou de 



216 AU PAYS DES PARPONS 

moulier qui ne se croie tenue de fôlcr le pardon 
de Sainl-Jean-du-Doigt à l'égal de son propre 
pardon. Ainsi les carillons d'autrefois saluaient au 
passage le soldat miraculeux. Rien de plus intime, 
d'ailleurs, ni de plus discret que ces musiques 
aériennes, éparses sur le grand pays ensoleillé. 
Les pèlerins les reconnaissent à leur timbre et 
interprètent leur langage : « C'est par ici! » 
dit Tune; « Dépêche-toi! » insiste l'autre; « A 
Saint-Jean, les gars! A Saint-Jean, les gars! » 
marmotte précipitamment une troisième. Et, peu 
à peu, du fond des terres, une rumeur sourde va 
montant. Bruits de pas et bruits d'oraisons. II 
s'est fait comme une levée générale : toute la 
contrée s'est mise en marche dans le même sens, 
attirée par une sorte d'aimantation. Nous y cédons 
nous-mêmes, malgré nous, et nous partons dans 
la grande chaleur, plus tôt que nous n'en avions 
dessein. On ne respire pas impunément la con- 
tagion des fièvres sacrées. 

Le conducteur de la voiture qui nous emporte 
est un homme de Plouvorn, un Léonard très saiie 
et très positif. Mais l'idée qu'il roule vers le 
Traoun suffit à éveiller en lui des émotions vagues 
et comme un attendrissement ingénu, 

— Je n'ai pas revu Saint-Jean depuis l'année 
de mon tirage au sort, me conte-t-il en breton. ' 



LE PARDON DU FEU 217 

Nous étions treize conscrits qui avions fait vœu 
de nous y rendre pieds nus, si nous ramenions 
un bon numéro. Et treize nous fûmes à nous 
mettre en route. Toute la nuit nous voyageâmes, 
sans échanger une parole et sans tourner une 
seule fois la tête. Les brumes flottantes des prai- 
ries marchaient devant nous, comme pour nous 
indiquer le chemin. Je n'ai jamais été aussi con- 
tent de vivre que cette nuit-là. Nous ne sentions 
aucune fatigue. La terre et le ciel embaumaient 
une odeur suave qui nous rafraîchissait les 
membres, comme un onguent... 

Et il ferme à demi les yeux, pour humer encore 
Tarome de cette nuit mystique qui est toute la 
poésie de son passé... Derrière nous s'abaissent 
les verdures profondes suspendues en festons aux 
deux flancs de la vallée de Morlaix, tandis qu'à 
l'opposite, vers le septentrion, les longs plateaux 
mouvementés de VArmor trégorrois étagent leurs 
lignes plus sobres. Une dernière cassure abrupte 
nous en sépare, — la gorge étrangement secrète 
et sauvage du Dourdû. La mer, qu'on ne comp- 
tait plus retrouver que sur la côte, fait ici la 
réapparition la plus inattendue, la plus soudaine. 
Car c'est bien de la mer, cette belle eau glauque 
qu'on franchit sur un pont rustique et qui se joue 

entre des rives fleuries de bruyères ou bordées 

13 



218 AU PAYS DES PARDONS 

d'aunes, comme une Sirène égarée parmi des 
Oréades. La descente au creux de cet entonnoir 
est si rapide qu'il n'y a pas à s'étonner qu'elle ait 
été cause de plus d'un accident mortel, ainsi 
qu'en témoignent des croix érigées de place en 
place, comme sur une voie funéraire, et une 
plaque de marbre encastrée dans un pignon d'au- 
berge. 

En fait d'auberge, il en est une, sur les confins 
de cette région, au seuil de laquelle notre atte- 
lage s'arrête de lui-même. Que de fois n'y sommes- 
nous pas venus, dans l'été de 1898! Elle porte 
pour enseigne : A la bonne rencontre. C'est un lieu 
désormais historique dans les annales des lettres 
bretonnes. La rénovation du théâtre populaire 
armoricain eut là son berceau. Là, dans la vieille 
maison grise, servant tout ensemble de métairie, 
de débit de boissons et de four banal, Thomas 
Park — vulgo Parkik — conçut le projet hardi do 
rendre à nos mystères leur ancien lustre; là, il 
groupa autour de lui les premiers compagnons 
bénévoles de son entreprise; là, durant les loisirs 
de plusieurs hivers, il les nourrit de ses leçons et 
les enflamma de son zèle; de là, enfin, il devait 
les mener, un jour, à la conquête des âmes... 
Depuis le matin, il nous guette; et il accourt en 
habits de travail, le visage, les mains saupoudrés 



LE PARDON DU FEU 219 

de farine. Il vient de terminer la w fournée » ; les 
tourtes de pain chaud fument encore sur le par- 
quet de terre battue; des paysannes se penchent 
pour les reconnaître, vérifient le sceau spécial 
dont chacune est marquée. 

— Il me tarde, à moi aussi, d'être sur la route 
de Saint-Jean ! nous dit Parkik. 

Cependant, lorsque nous lui offrons de le 
prendre avec nous, il refuse doucement, non sans 
glisser un furtif coup d'œil vers une toute jeune 
fille occupée à choisir son pain, parmi les femmes. 
Et, d'une voix hésitante, un peu confuse : 

— C'est que, voyez-vous, je suis engagé... 

Il y a des épousailles sous roche. S'il ne nous 
les annonce pas plus explicitement, c'est qu'il 
attend, selon l'usage, que le pardon du Feu les 
ait consacrées. Pour que les préliminaires devien- 
nent définitifs, ne faut-il pas avoir bu ensemble 
aux fontaines saintes, ensemble passé 1' « herbe 
d'amour » à l'épreuve du Tant ad?... A mesure 
que nous avançons dans la direction de Plou- 
gaznou, nous en croisons sans cesse, de ces cou- 
ples de fiancés champêtres, cheminant côte à 
côte le long des douves, dans l'ombre courte des 
talus dont les ajoncs les frôlent de leurs grands 
thyrses dorés. L'homme, conformément au code 
de la galanterie bretonne, porte le parapluie de la 



220 AU PAYS DES PARDONS 

fille, la pointe en l'air. Elle, vaguement souriante 
et les yeux baissés, marche comme dans un rêve. 
Ne leur demandez pas ce qu'ils se disent : leur 
conversation est tout intérieure : en vrais amou- 
reux de Bretagne, « ils ne se parlent qu'en 
dedans ». 

Non moins silencieux, du reste, sont la plupart 
des pèlerins qui, soit à pied, soit en chars à bancs, 
s'échelonnent sur notre parcours. L'accablement 
de l'heure y est pour quelque chose. Une atmo- 
sphère de feu pèse sur le sol incandescent, et la 
poussière de la route brûle comme une cendre. 
Les gousses noires des genêts éclatent avec des 
pétillements d'incendie. Joignez qu'aux approches 
du littoral le pays se dénude, revêt des aspects 
éblouissants de steppe. Pas un îlot de feuillage 
où reposer la vue; rien qui fasse écran. A peine, 
de-ci, de-là, un maigre bouquet de pins balançant 
à la cime de leurs fûts rougcûtres des panaches 
aussi inconsistants que des fumées et qu'on dirait 
volatilisés. Les ors des landes rutilent, les eaux 
vaseuses des tourbières ont des miroitements 
d'étain fondu. C'est une fureur, une orgie de 
lumière. Il n'est pas jusqu'aux rares maisons dis- 
séminées dans ces grands espaces, vieux logis de 
pierre ou cahutes en pisé, qui ne mêlent une note 
ardente à l'embrasement universel. La coutume 



LE PARDON DU FEU 221 

est, en effet, de les recrépir à neuf en l'honneur 
de la fête du Tantad. Toute la semaine, des 
équipes de badigeonneurs ont arpenté ces parages. 
Le lait de chaux a coulé à pleines seilles. On l'a 
prodigué aux façades, aux cheminées, à l'ardoise 
même ou au glui des toits. Et maintenant les 
chaumines endimanchées resplendissent d'une 
blancheur crue, font penser à des marabouts 
algériens sur les Hauts-Plateaux. 

Heureusement pour les piétons que d'antiques 
chapelles votives leur tiennent en réserve, de 
dislance en distance, d'exquises haltes d'ombre 
et d'humide fraîcheur. Closes comme des tombes 
le reste du temps, il est entendu qu'elles doivent 
demeurerouvertes, jour et nuit, pendant la période 
du pèlerinage. Il y règne une demi-obscurité de 
crypte. Tout le moisi des siècles pleure le long 
de leurs murs verdis et, dans les vasques des 
bénitiers, frissonnent des plantes fontinales. Nous 
visitons, en passant, une de ces chapelles, bâtie 
sur les ruines d'une Commanderie de TempHers, 
au village de Kermoustêr. Quand nos yeux se 
sont faits au pâle jour de soupirail qui descend 
par les lucarnes à vitraux, nous distinguons de 
grands corps d'hommes qui, dépoitraillés, le pan- 
talon troussé jusqu'à mi-jambes, dorment vautrés 
sur les dalles, avec leur veste sous la tête, en 



222 AU PAYS DES PAUDONS 

guise d'oreiller. A l'espèce de chéchia qui les 
coitte, à leur profil osseux et mince, à leur nez 
recourbé en bec d'oiseau de proie, il est aisé de 
reconnaître des Paganiz, durs goémonniers de 
Guissény ou de l'Aber-Vrac'h, issus d'un sang de 
naufrageurs. Ils ont dû partir hier de rextrôme 
Léon et voyager toute la nuit, aux étoiles. Mais 
ce n'est là qu'un jeu pour ces éternels coureurs 
de grèves. Et puis, que ne feraient-ils pas pour 
saint Jean! Leurs pères, dit-on, le priaient en ces 
termes : 

« Jean de Plougaznou, par la vertu de ton 
doigt aiguise notre vue. Donne-nous le regard 
des cormorans, qui perce les ténèbres de la mer 
et de la nuit, afin que nous voyions venir de loin 
l'épave et, de plus loin encore, le maltùtier ' ». 



VII 

Un carrefour, la bifurcation de deux routes. 
L'une file tout droit sur Plougaznou, dont la bour- 
gade et le clocher se détachent en silhouette au 
sommet d'une large croupe chauve derrière 



1. C'est le nom par lequel on désigne presque toujours 
eu Drelagne le douanier. 



LE PARDON DU FEU 223 

laquelle on devine la fin des terres, l'ouverture 
béante de l'immensité. L'autre, il n'y a pas à 
douter un instant où elle mène. A son embran- 
chement est un calvaire qui fait par la même 
occasion l'office de poteau indicateur. Un bras, 
détaché de quelque Christ hors d'usage, a été 
cloué au fût de la croix, et son geste est si clair 
que le toucher des aveugles ne s'y trompe pas 
plus que les yeux des voyants. 

Ils sont légion à cette fête de la lumière, les 
aveugles! Beaucoup y viennent exhiber leurs 
prunelles éteintes, pour faire argent de leur infir- 
mité. Peut-être même tous ne sont-ils pas des 
« emmurés » authentiques. La mendicité, qui fut 
longtemps un sacerdoce en Bretagne, s'y trans- 
forme peu à peu en une industrie, comme ailleurs, 
et qui a ses chevaliers. Mais ils sont nombreux 
aussi, les infortunés que leur foi seule et l'attente 
d'une guérison, vingt fois espérée, vingt fois 
remise, entraînent vers les puissances curatives 
du Tantad. Pourquoi la flamme sainte ne renou- 
vellerait-elle pas en leur faveur le miracle qu'elle 
passe pour avoir si souvent accompli? Telle est 
la pensée qui se peut lire sur plus d'une face fer- 
vente aux paupières douloureusement contractées. 
D'aucuns la proclament tout haut, avec une sin- 
gulière intensité d'accent, témoin, par exemple, 



224 AU PAYS DES PARDONS 

ce chef sabotier du « Bois de la Nuit » * rencontré 
au moment où la prudence et plus encore le pit- 
toresque du coup d'œil nous invitent à quitter la 
voiture, pour descendre à pied, mêlés à la foule, 
la rampe délicieusement agreste de Traoun- 
Mériadck. 

"Vigoureux et de taille élancée comme les hêtres 
de sa forêt natale, il chemine d'une allure à la 
fois fougueuse et saccadée, en s'appuyant du 
poing à l'épaule d'une jeune fille qu'il domine de 
toute la tête. Leur groupe évoque des réminis- 
cences antiques. Vous diriez d'un Å’dipe breton 
conduit par une Antigone paysanne. Par inter- 
valles ils se renvoient quelques mots brefs, tou- 
jours les mêmes. L'OEdipe demande, d'une voix 
concentrée : 

— Eh bien, commence-t-on à l'apercevoir? 

Et l'Anligone répond, les mains en abat-jour 
au-dessus des yeux : 

— Non, mon père, pas encore. 
Brusquement, elle s'arrête et dit : 

— Le voilà ! 

« Lui », c'est le coq doré qui surmonte la flèche 
en plomb de Saint-Jean : il vient d'émerger au 
creux du val, entre deux vagues de verdures, 

1. En breton Coal-cm-Soz, dans les Côles-du-Nord, entre 
Gurunhuël et Be'le-lsle-en-Terre. 



LE PARDON DU FEU 225 

dans le soleil. L'aveugle s'est prosterné, d'un 
mouvement si impétueux que nous avons cru, 
d'abord, à une chute. Et, promenant ses mains à 
plat sur le sol poudreux, il s'écrie : 

— Terre de Saint-Jean, ô toi que j'embrasse!... 
Des yeux! rends-moi des yeux! Que je ne m'en 
retourne point, sans t'avoir contemplée! 

Quelqu'un, près de nous, murmure au pas- 
sage : 

— Je le reconnais : il est déjà venu l'année 
dernière... C'est Ihomme que la foudre a touché. 

Soyez sûr qu'il reviendra de même l'an pro- 
chain, et toutes les années qui suivront, tant qu'il 
en aura la force. Ses jambes s'useront plus vite 
que sa patience. Sa résignation, comme celle de 
toute cette race soi-disant fataliste, est faite d'une 
espérance infinie... Et de quelles séductions extra- 
ordinaires lui et ses pareils ne doivent-ils point la 
revêtir en imagination, cette « Terre de Saint- 
Jean », patrie du feu et de la lumière, vers qui se 
tendent, avec une confiance si indomptable, 
toutes les énergies de leur désir! 

Elle est là, qui déploie à nos pieds son hémi- 
cycle charmant, et, après les grandes étendues 
torrides dont nous sortons, c'est, en vérité, l'oasis, 
avec tout ce que le mot éveille de frais, de riant, 
de pastoral. Une courbe de collines rocheuses 

13. 



22G AU PAYS DES PARDONS 

terminées en promontoires enserre une vallée 
profonde, délicieusement feuillue. Tous les verts 
y marient leurs nuances, depuis les plus légers, 
les plus délicats, jusqu'aux plus opulents et aux 
plus sombres. Dans la perspective, la mer appa- 
raît; on la voit en hauteur sur le ciel dont elle ne 
se distingue que par un bleu, non pas plus dense, 
mais plue vibrant. Elle repose entre les deux 
pointes extrêmes de Plougaznou et de Guimaëc 
comme entre les bords d'une coupe immense, 
merveilleusement ouvragée, où courent, ainsi que 
des incrustations de gemmes, Faméthysle des 
bruyères et l'or des ajoncs. C'est un des attraits 
spécifiques de Traoun-Mériadek, cette grâce syl- 
vestre unie à la splendeur du décor marin. Mais, 
ce que l'on y goûte davantage encore, surtout au 
seuil brûlant de l'été, c'est l'abondance et, en 
quelque sorte, le foisonnement des eaux vives. 
On les respire dans l'air, avant qu'elles se soient 
montrées. On les sent filtrer de toutes parts, en 
gouttes perlantes, en ruissellements silencieux. 
11 semble qu'à presser du pied le sol, on les en 
ferait jaillir, comme d'une mamelle trop pleine, 
par tous les pores. 

Nous sommes désormais dans l'empire des 
naïades. La route même leur appartient. Nous 
marchons, enveloppés, baignés, de leur haleine 



LE PARDON DU FEU 227 

de mousse humide. A chaque pas, quelque source 
surgit. Celle-ci dort, immobile, sous une nappe 
de lentilles d'eau; celle-là nourrit une cresson- 
nière touffue où achève de s'enlizer une antique 
croix monolithe, datant de l'époque gallo-romaine ;- 
cette autre, désespoir de l'agent voyer, s'échappe 
sournoisement du cailloutis delà chaussée qu'elle 
dégrade et ravine à plaisir; une quatrième... Mais 
ce serait extravagance pure que de les vouloir 
dénombrer. Un dicton local n'affirme-t-il pas 
qu'il coule plus de fontaines à Saint-Jean qu'il 
n'entrera d'âmes dans le Paradis! 

Un temps fut, toutes ces naïades eurent leur 
temple, toutes ces fontaines, leur édicule en 
pierres sculptées. Plusieurs en ont conservé de 
beaux restes. Une surtout veut être mise hors de 
pair. Elle s'épanche dans l'enclos môme de l'église 
et, pour cette raison, a toujours été l'objet d'une 
vénération sans égale. On lui a donc élevé un 
habitacle digne des mérites qu'on lui prête; et ce 
n'est pas une médiocre surprise pour le voyageur 
que de découvrir en cet humble cimetière de 
village, au fond d'une combe perdue, un des 
spécimens les plus élégants de l'art de la Renais- 
sance en Bretagne. Il fut un maître à sa façon, 
le ciseleur inconnu qui, d'une masse informe de 
plomb, sut dégager cette œuvre svelte, cette 



228 AU PAYS DES PARDONS 

vivante fleur de métal, aux trois calices harmo- 
nieusement superposés, sécrétant eux-mêmes et 
se versant de l'un à Tautre la rosée qui perpétuel- 
ment les abreuve et les reverdit. Dans le pays, on 
la désigne sous le nom de Feunieun-ar-Bis, la 
« Fontaine du Doigt », ou encore de « Source- 
Mère », ylr Vamm-Vommen. Une pèlerine avec 
qui je cause dans la descente me dit à son sujet : 

— Lorsque le jeune soldat, porteur de la relique, 
se retrouva dans sa paroisse, il vint d'abord à 
cette fontaine se rapproprier, avant d'assister à 
la messe, et nettoyer son visage et ses mains de 
la poussière des routes normandes. L'eau, incon- 
tinent, se mit à bouillir, comme sous l'action 
d'un grand feu. C'était la vertu du saint Doigt 
qui venait de passer en elle. Elle en demeure 
imprégnée depuis lors. Pour plus de sûreté, 
cependant, tous les ans, après le Tantad, le clergé 
plonge à nouveau la relique dans la fontaine et 
chaque fois, dit-on, celle-ci fume comme au con- 
tact d'un fer rouge. Mais son efficacité est éter- 
nelle. Il n'y a pas de maladie dont elle ne gué- 
risse en tout temps. Aussi est-ce par elle que l'on 
commence ses dévotions et par elle qu'on les 
finit. Voyez plutôt comme il y a déjà foule autour 
du bassin... 

Masqué par les arbres, le village se dérobe 



LE PARDON DU FEU 229 

encore; mais, clans une éclaircie, l'on aperçoit un 
coin de cimetière et des irisations d'eaux jaillis- 
santes, flottant et se jouant au-dessus d'un four- 
millement humain dont on ne distingue guère 
que les chapeaux noirs, les coiffes blanches et 
des bras, d'innombrables bras tendus en un même 
geste invocateur... L'odeur de mousse humide se 
fait plus forte, plus pénétrante, mêlée à une 
senteur capiteuse de flouve pâmée. Par instants, 
des souffles iodés annoncent la plage toute 
proche. 

Puis, ce sont des parfums d'une autre espèce' 
— moins agréable, — exhalés par des cuisines en 
plein air. Dans les menus prés qui bordent le 
chemin, au bas de la pente, des cabaretières 
venues de Morlaix ou de Lanmeur ont improvisé 
des âtres primitifs, à l'aide de quelques galets des 
grèves, A genoux dans l'herbe fauchée, elles 
pétrissent de la pâte, pèlent des pommes de terre, 
font sauter des crêpes ou rissoler des saucisses. 
Des piquets de bois liés en faisceaux supportent 
Jes chaudrons. Une sorcière aux traits barbouillés 
•de suie, accroupie à côté d'une marmite sans 
couvercle, ne s'interrompt d'en remuer le contenu 
que pour glapir, en breton, avec le grasseyement 
traînard particulier aux Morlaisiennes des fau- 
bourgs : 



230 AU PAYS DES PARDONS 

— Du café, mes braves gens! Du bon café!... 
A deux sous, l'écuelle! 

El, après les feux de bivouac, voici le baraque- 
ment forain, toute une ruelle de boutiques où, 
sous les auvents de toile criblés de soleil, étin- 
cellent les verroteries et les clinquants. De mai- 
sons bâties il n'y a toujours point trace. Par delà 
les étalages pourtant un porche se dresse, un 
arc de triomple monumental, majestueux et soli- 
taire comme une ruine, vestige superbe, dirait-on, 
de quelque civilisation disparue. Des statues 
s'effritent dans ses niches. Entre les pierres dis- 
jointes courent les végétations rampantes et te- 
naces, amies des vieux murs. Et deux mendiants, 
deux êtres aussi délabrés, aussi vétustés que les 
contreforts auxquels ils s'appuient, ont l'air de 
prophétiser sur Ninive. En réalité, ce sont les per- 
fections de Saiit lann Badézour qu'ils exaltent. 

Ce porche est l'entrée du cimetière. Nous 
sommes à Saint-Jean. 



VIII 

Pour enfouie que soit la petite bourgade mys- 
tique au plus secret de son cirque de collines et 
sous l'impénétrable couvert de ses ombrages. 



LE PARDON DU FEU 231 

encore ne laisse-t-eJle pas de recevoir, de temps 
à autre, la visite d'un touriste en quête d'inédit 
ou d'un amateur de villégiatures pas cher. On y 
trouve donc une auberge décorée du nom d'hôtel, 
la plus avenante, d'ailleurs, qui se puisse rêver. 
Mais ce qui lui donne un intérêt tout spécial, un 
jour de pardon, c'est sa situation privilégiée en 
face de l'église, dont elle forme, pour ainsi dire, 
une annexe profane, et c'est aussi la vue qu'on 
en a sur les arrière-plans du vallon, vers la mer. 
De la chambre qui m'est attribuée à l'étage, le 
regard plonge, par la baie du portail, jusque dans 
la pénombre bleuâtre de la nef, constellée de cires 
ardentes, embrasse les évolutions des pèlerins 
dans le cimetière, autour de la fontaine sacrée, 
suit la molle inflexion des prairies, en contre-bas 
du bourg, et n'est arrêté que par l'énorme étrave 
rocheuse qui abrite Saint-Jean-du-Doigt, du côté 
de l'occident. 

Un sentier de montagne serpente au revers de 
cette crête abrupte, parmi des sicots de chênes 
nains, des traînées de bruyère rose et de somp- 
tueux champs d'ajoncs. 

— Par là, m'a dit l'hôtesse, va descendre, au 
premier son de vêpres, la procession de Plou- 
gaznou. C'est un spectacle qui en vaut la peine, 
vous verrez. 



232 AU PAYS DES PARDONS 

Justement, les cloches s'ébranlent. Et, comme 
si elle n'eût attendu que ce signal, une grande 
bannière écarlate, lamée d'or, s'érige par degrés 
de derrière la hauteur, puis, tout à coup, se dé- 
tache en plein ciel, et s'enfle, pareille à la voilure 
de pourpre de quelque vaisseau prestigieux. A sa 
suite, il en point une seconde, une troisième, 
d'autres encore, balançant au rythme de la 
marche, celles-ci leurs velours violets ou cramoi- 
sis, celles-là, leurs brocarts émeraude. Quand le 
cortège s'engage dans la pente ensoleillée, l'efTet 
n'est véritablement pas banal, de toutes ces ori- 
flammes échelonnées comme en une merveil- 
leuse gamme de teintes que la magnificence de 
la lumière enrichit d'une splendeur unique. Des 
jeunes filles vêtues de blanc, des Trégorroises 
aux frêles cornettes empesées, d'une finesse et 
d'une transparence d'élytres, se pressent au pied 
de chaque hampe, sur les pas du porteur, et tien- 
nent, j'allais écrire manœuvrent, les cordons, 
car, aux endroits trop escarpés, elles sont obli- 
gées de s'y suspendre comme à des càblos, pour 
redresser la lourde étoffe et permettre à l'homme, 
que le fardeau entraîne, de ressaisir son équilibre 
compromis. En sorte qu'elle vous revient tout 
naturellement à l'esprit, la comparaison du navire 
de féerie, célébré dans une vieille chanson de 



LE PARDON DU FEU 233 

bord, dont les agrès étaient de fil d'argent et 
l'équipage composé de pucelles. 

Des guetteurs, postés dans les galeries hautes 
du clocher, sont descendus en criant : 

— Plougaznou! Plougaznou! 

Un remueaient de foule se fait dans l'église. 
C'est la procession de Saint-Jean qui sort à son 
tour, enseignes déployées. Le rite veut qu'elle 
aille recevoir celle de Plougaznou, à la limite des 
deux paroisses. Le lieu de la rencontre est un 
antique pont de roches jeté, en aval du village, 
sur le ruisseau qui sert de ligne de démarcation. 
De chaque côté, les croix s'avancent, s'inclinent, 
se donnent le baiser de paix. Puis, les bannières 
imitent les croix, penchant l'une vers l'autre les 
éclatantes images de saints dont elles sont ornées. 
Quand la grande bannière de Saint-Jean va pour 
rendre l'accolade, il se produit soudain dans 
l'assistance un mouvement de curiosité vive et 
presque d'angoisse. C'est qu'elle n'est pas d'un 
maniement facile, cette colossale tapisserie,- chef- 
d'œuvre de plusieurs générations de tisseurs d'or, 
où toute la scène du baptême du Christ est repré- 
sentée. Elle jouit d'une renommée sans égale dans 
toute la Bretagne bretonnante, non seulement 
pour sa beauté, mais pour son poids. A cause de 
cela surtout, elle passe pour une espèce de palla- 



234 AU PAYS DES PARDONS 

dium. Son armature transversale a l'ampleur 
d'une vergue, et sa hampe, l'épaisseur d'un mût. 
Aussi n'y a-t-il que des athlètes à pouvoir briguer 
l'honneur de la porter. Il n'en est point de plus 
recherché, en cette partie du Trégor. Jadis, on le 
décernait au concours. Pas de commune, pas 
même de hameau qui n'envoyât son champion. 
Vainqueur, il était entouré de la même considé- 
ration que, chez les Grecs, le gagnant de la cou 
ronne olympique. Il devenait pour ses compa- 
triotes un sujet d'orgueil : on parlait de lui 
comme d'un mortel d'essence supérieure, comme 
d'un héros, et les Pindares du canton rimaient 
des strophes à sa louange. 

De nos jours, les pèlerins du dehors ont cessé 
de prendre part à ce sport sacré. Mais les jeunes 
hommes de Saint-Jean continuent de le pratiquer 
avec autant d'ardeur que leurs pères. Quatre, cinq 
mois avant le pardon, ils se réunissent tous les 
dimanches dans une aire de ferme, pour s'exercer 
à « répreuve de la perche ». Le poids de cette 
perche, très longue et garnie de ferraille à son 
extrémité la plus grosse, a été calculé d'après 
celui de la bannière, et l'épreuve consiste, d'abord 
à la soulever de terre, en la saisissant par le bout 
mince, puis à la mater toute droite, enfin à la 
promener un nombre déterminé de fois autour 



LE PARDON DU FEU 235 

de Taire, à travers les fumiers mous et les brousses ' 
sèches dont le sol est jonché. C'est, du reste, un 
métier où il n'est pas rare que l'on se casse les 
reins. 

— Voyez-vous, — me dit un processionneur 
auprès duquel je me suis faufilé, — il y a tou- 
jours à craindre mort d'homme sur ce pont, au 
moment où la grande bannière s'incline pour le 
salut... Une année, j'ai vu le porteur s'abattre 
raide, les veines de la poitrine rompues. Le rec- 
teur n'eut même pas le temps de l'administrer. 
Par exemple, on lui fit des funérailles de prince, 
et sur sa pierre tombale... 

Un vaste murmure d'admiration a couvert la 
voix de mon interlocuteur. Les ye>ux brillent, les 
faces rayonnent. On se pousse les coudes. Des 
interjections courent, entre haut et bas, de lèvres 
en lèvres : 

— Hein! ce petit Landouar, tout de même!... 

— Çà, au moins, c'est une révérence! 

— Pas un pli dans le visage!... 

— Ni un tremblement dans le jarret!... 
L'hymne entonnée à tue tête par les chantres, 

les cloches qui, maintenant, sonnent à toute 
volée empêchent sans doute ces propos flatteurs 
de parvenir aux oreilles du petit Landouar. Mais, 
arriveraient-ils jusqu'à lui, il ne les entendrait 



236 AU PAYS DES PARDONS 

pas. Il est tout entier à sa fonction, l'esprit 
ramassé comme les muscles, ses doigts crispés 
et durcis, pareils à de jaunes sarments de lande, 
son cou de taurillon rentré à demi dans ses 
épaules noueuses et trapues, le regard fixe, 
hypnotisé par celte grande soie flottante qui 
plane au-dessus de lui commue une gloire et 
l'exalte, pour une minute désormais inoubliable, 
jusqu'à l'ivresse des triomphateurs. 

Il n'est d'ailleurs pas au bout de sa tâche. Là- 
bas, devant le porche du cimetière, d'autres pro- 
cessions attendent le baiser d'accueil. Voici 
Garlan, voici Lanmeur, voici Loquirec. Et j'en 
passe. Tout le pays d'entre l'estuaire de Morlaix 
et la Pointe d'Armorique a délégué ses prêtres et 
ses croix, ses oriflammes les plus éclatantes et 
ses suisses les plus chamarrés. Et c'est un papil- 
lotement indicible, une débauche, une frénésie 
de couleurs. Ah! qu'elle est loin, la Bretagne 
conventionnelle, la Bretagne éteinte et grise des 
faiseurs de vers et des littérateurs! Ici, tout vibre, 
tout resplendit, tout flamboie. Les haleines du 
feu ont, en quelque sorte, vitrifié le ciel et la 
mer; la terre même répand une odeur chaude et 
comme fermentée. Les herbes, les sources dis- 
tillent je ne sais quels baumes. Une exubérance 
vraiment divine épanouit toutes choses. On sent 



LE PARDON DU FEU 237 

frémir autour de soi les mystérieuses puissances 
de la vie et de la fécondité. Aussi bien, l'instant 
approche où le disque solaire, avant de précipiter 
sa chute vers l'horizon, va darder sur la colHne 
vouée à son culte toute la véhémence de ses 
rayons élargis. 

Elle se dresse, cette colhne, à l'orient du village 
dont elle porte les dernières maisons accrochées 
à son versant. Un raidillon y monte par le plus 
court, entre deux hauts talus surplombants où 
des souches de chênes, vieilles de plusieurs siè- 
cles, tendent vers vous des moignons difformes, 
comme une séquelle de mendiants monstrueux. 
Le sol est raviné sous les pieds : il semble que 
l'on marche dans le Ht desséché d'un torrent. Un 
torrent d'hommes, de femmes, s'y engouffre, en 
effet, mais pour escalader la crête. On se hâte, 
on se bouscule. C'est à qui parviendra le plus 
vite sur le lieu du Tantad. Je retrouve à mi-côte 
l'aveugle du Bois-de-la-Nuit. Ce n'est plus sa 
fille qui le guide, c'est lui qui l'entraîne. Il grimpe 
de son allure désordonnée de somnambule, se 
heurtant aux gens, trébuchant aux pierres, rou- 
lant au-dessus du flot humain sa belle tête dou- 
loureuse et farouche de Titan foudroyé. 

— Ça, cousin, — lui dis-je, dans la langue de 
sa montagne, et en me servant d'une appellation 



238 AU PAYS DES PARDONS 

chère aux sabotiers, — qu'est-ce donc qui vous 
presse si fort? Savez-vous que votre jeune fille 
est tout en nage? 

— Oli! fait-il, elle se reposera là-haut. Moi, il 
me faut ma place au Tantad! 

Puis, d'une voix plus sourde : 

— Si je n'ai pas été guéri Tan dernier, c'est 
ma faute : j'aurais dû m'avancer plus près de la 
flamme. Celte fois, je veux être à la loucher, 
sentir sa brûlure jusqu'au fin fond de mes pru- 
nelles... 

Et, stimulé par l'attente, que dis-je? par la cer- 
titude du miracle, il se rue d'un élan plus impé- 
tueux encore à l'assaut delà cime sainte qui, tout 
à l'heure, va se couronner d'un buisson ardent, 
ainsi qu'un Horeb breton. 



IX 



Trois chemins se croisent sur le sommet, des- 
sinant un carrefour, une de ces esplanades trian- 
gulaires qui, comme les trivia de l'ère païenne, 
passent, en Bretagne, pour des lieux sacrés! Les 
restes visibles d'un dallage attestent qu'une des 
nombreuses voies romaines qui, de Carhaix ou Vor- 
ganium, gagnaient la mer, eut ici son point d'abou- 



LE PARDON DU FEU 239 

tissement. Les divinités latines et gauloises ont 
fraternisé sur ces hauteurs. Un peu de leur âme 
y survit toujours, mêlé à l'espace, à la lumière, au 
rire des vagues, aux champs de blé noir en fleur 
et de grands seigles frissonnants. Le christia- 
nisme a eu beau multiplier ses symboles, il ne 
les a point exorcisées. C'est ainsi qu'un calvaire 
planté au centre du carrefour a pour socle des 
pierres empruntées à l'ancienne route et que des 
légionnaires ont équarries. Tout à côté se creuse 
le bassin monumental d'une fontaine — oui, 
d'une fontaine encore I — où la divonne primi- 
tive continue de servir à des ablutions peu ortho- 
doxes, sous les yeux, d'ailleurs placides, d'une 
statue enguirlandée de saint Jean. 

Mais ce ,qui reporte surtout l'esprit aux formes 
les plus antiques de la croyance humaine, c'est 
la pyramide du Tantad. Elle se dresse en une 
meule énorme, semblable au bûcher de quelque 
chef homérique, dominant le pays entier, écra- 
sant le calvaire lui-même de son ombre. Pour la 
construire, chaque « feu » de la commune a 
fourni sa gerbe d'ajonc. Des hommes, toute la 
journée d'hier, ont empilé, tassé. Puis, sur le soir, 
les femmes ont parfait l'œuvre. Elles sont venues 
en choeur y suspendre des rubans, des feuillages, 
y piquer des roses et des pavois, donner un air de 



240 AU PAYS DES PAUDONS 

grâce riante à sa lourde architecture hérissée. 
Après quoi, pour finir, l'on a tendu par-dessus la 
vallée le câble qui, de temps immémorial, doit 
relier le Tantad au clocher de l'église. Que si vous 
demandez à quel usage, vous recevrez des indi- 
gènes cette réponse quelque peu sybilline ; 
— C'est par là que monte le Dragon, 
A 1 "époque où écrivait Cambry, il en était à 
Saint-Jean comme dans tous les pays où s'est 
conservée la tradition des fêtes du solstice, et l'on 
ne procédait à l'embrasement du Tantad qu'à la 
nuit close. On le différait même jusqu'à ce que 
l'obscurité fût complète. Soudain, à l'appel du 
Veni Creator poussé par les prêtres, un archange 
éblouissant de feux et d'artifices fendait les 
ténèbres, volait au bûcher, et, après l'avoir frôlé 
de ses ailes flamboyantes, s'évanouissait. Tout le 
monde n'était évidemment pas dupe du sortilège. 
Mais l'étrangeté de cette scène nocturne ne lais- 
sait pas de causer une forte impression aux plus 
avertis. Et combien étaient-ils en Basse-Bretagne, 
au xviii^ siècle, de « pardonneurs « à qui les pres- 
tiges de la pyrotechnie fussent familiers? Quant 
aux autres, — c'est-à-dire à la presque universa- 
lité, — l'on conçoit sans peine leur émerveille- 
ment et leur trouble. La plupart en étaient encore 
à l'ingénuité du moujik russe qui, dans l'église 



LE PARDON DU FEU 241 

du Saint-Sépulcre, le jour de Pâques, regarde 
descendre le Saint-Esprit en une pluie d'étoupes 
enflammées. Ils n'avaient point le sentiment 
d'assister à une fantasmagorie pieuse, mais bien 
à un phénomène surnaturel. Et ils étaient d'autant 
moins éloignés de croire à la réalité céleste de 
l'ange que la nuit ne leur permettait de rien distin- 
guer de l'appareil qui le faisait mouvoir! Quelles 
danses frénétiques autour du Tantad! Et, ensuite, 
quels retours délirants sous le tiède firmament de 
juin, criblé d'étoiles! Beaucoup ne se couchaient 
pas, restaient par troupes à errer dans les landes 
et le long des grèves, ou à se poursuivre les uns 
les autres, avec des : « lou! » sauvages, en agi- 
tant des brandons. 

C'est, je pense, pour obvier à ces désordres, 
d'un caractère par trop orgiastique, auxquels les 
femmes elles-mêmes n'étaient point sans prendre 
plaisir, qu'il fut jugé préférable d'avancer la céré- 
monie du Feu et de la célébrer à l'issue des 
vêpres, en plein jour. Mais, du coup, la suppres- 
sion de l'ange s'imposait. Il n'avait plus de raison 
d'être. Le jeu de son apparition devenait une 
machinerie vulgaire, susceptible peut-être de 
prêter à rire, du moment qu'il fonctionnait à 
découvert et laissait voir ses ficelles — c'est le 

mot propre — aux yeux les plus abusés. On le 

14 



242 AU PAYS DES PARDONS 

relégua donc dans quelque grenier, en lui substi- 
tuant une simple boîte d'artifice. C'est cette boîte 
que les bonnes gens appellent « le Dragon ». 

— Si vous cherchez une place, les meilleures 
sont de ce côté, fait derrière mon dos une voix 
connue. 

Parkik, avec sa « douce ». Ils sont montés tout 
droit au Tantad; à vrai dire, ils ne sont venus que 
pour lui. Et leur cas est celui de la majorité des 
pèlerins, il faut croire, puisque, au lieu de se 
rendre à vêpres, la multitude s'est précipitée vers 
la hauteur. Ce n'est pas l'esplanade seulement 
qui est envahie : les talus d'alentour, les cultures 
même qu'ils enclosent sombrent, sillon après 
sillon, sous le flux sans cesse grossissant où, parmi 
le noir compact des feutres d'hommes, la légèreté 
des coiffes féminines frisotte avec des blancheurs 
d'écume. Vainement les métayers des fermes voi- 
sines s'efforcent de sauvegarder leurs champs. 

— Épargnez au moins le blél supplient-ils d'un 
ton lamentable. 

— Bah! saint Jean vous dédommagera! leur 
est-il riposté. 

Notez qu'en temps ordinaire ces féroces piéti- 
neurs de moissons tiendraient pour sacrilège 
celui d'entre eux qui se risquerait à fouler un 
épi. « Sois pieux envers l'herbe du pain, respecte- 



LE PARDON DU FEU 243 

la comme ta mère », dit un proverbe breton. Mais 
il s'agit bien de proverbes, le jour du Tantad!... 

— Puis, m'explique Parkik, soyez sûr qu'au 
fond les paysans lésés ne sont pas aussi fâchés 
qu'ils en ont l'air. Ils ne sont pas nés de ce matin. 
Lorsqu'ils ont semé, à l'automne, ils savaient de 
science certaine que la récolte n'irait point à 
maturité. S'ils ont semé quand même, c'est qu'il 
leur plaisait ainsi... Il y a des pertes qui sont des 
gains... Orges, froments, seigles saccagés, tout 
cela, monsieur, c'est Lôd an Tân (la part du 
Feu)! Et l'offrande qu'on fait au feu, le feu la 
rembourse au centuple. 

— Alors, ces malheureux qui se plaignent 
seraient plus malheureux encore si les fidèles du 
Tantad ne leur donnaient pas sujet de se plaindre? 

— Comme vous dites. La preuve, c'est qu'il n'y 
a pas dans la paroisse de fermiers plus prospères. 

D'aucuns ne s'en remettent pourtant pas exclu- 
sivement à la « bénédiction du Feu » du soin de 
les rémunérer. Car, tandis que nous achevons de 
nous hisser sur la lisière d'un champ d'avoine 
formant terrasse, des paroles aigres s'échangent 
près de nous entre une femme aux allures de 
mégère et des pèlerins déjà installés. 

— Je vous dis que c'est un sou par place ! hurle- 
i-elle. 



244 AU PAYS DES PARDONS 

— Comme à l'église, alors? objecte quelqu'un, 
d'union gouailleur. 

— Parfaitement, et si vous trouvez que c'est 
trop cher, décampez ! 

— Jamais de la vie!... La vue du Tantad est à 
tout le monde. 

— Oui, mais mon champ est à moi, peut-être? 

— Oh! nous ne l'emporterons pas, soyez tran- 
quille! 

Finalement chacun s'exécute, non sans accom- 
pagner son obole d'une imprécation : 

— Puisse notre monnaie vous coller aux mains! 

— Que les flammes du Tantad vous consument 
dans l'éternité !... 

Je regarde Parkik. Scandalisé, il hoche la tête 
et soupire : 

— Ce sont les mœurs nouvelles... Les étrangers 
de la saison des bains ont introduit dans la con- 
trée la maladie de l'argent... Et maintenant cette 
avaricieuse profite de ce que son lopin de terre 
est le mieux situé. 

Le fait est que nous y serons admirablement pour 
tout voir. Quelques mètres à peine nous séparent 
du Tantad, et, par delà les épaisses houles vivantes 
qui déferlent à sa base comme autour d'un 
gigantesque récif, nous embrassons le panorama 
de Traoun-Mériadck, avec le cercle de Manche, 



LE PARDON DU FEU 245 

le riche diadème d'eau bleue qui l'enserre, depuis 
les roches de Primel jusqu'aux plages solitaires 
du Crec'h-Meur. A nos pieds s'amorce la route en 
lacet où va, dans peu d'instants, se déployer la 
pompe des cortèges officiels. De pente relative- 
ment douce, elle descend vers la bourgade en sui- 
vant toute la courbe de la vallée qu'elle traverse 
dans sa plus grande largeur. Des rangées de 
frênes, de sveltes et fines colonnades de peuphers 
la bordent, en font une espèce d'avenue verte, 
baignée d'un jour plus discret. Ajouterai-je, 
quoiqu'on l'ait deviné déjà, qu'à chacun de ses 
paliers s'égoutte d'une margelle moussue le pleur 
tintant d'une fontaine? 

Les innombrables paires d'yeux de la foule 
tantôt consultent le soleil, tantôt s'abaissent vers 
le clocher de Saint- Jean. Un vent d'impatience fait 
onduler les têtes par longues vagues et gronder 
le bourdonnement des voix en une puissante 
rumeur de mer. La timide fiancée de Parkik elle- 
même se laisse gagner à la fièvre générale, au 
point de froisser entre ses doigts le bouquet de 
« fleurs de feu » qu'une pauvresse vient de lui 
vendre. 

Tout à coup, un cri, — un cri formidable, — 
jailli de plus de deux mille poitrines : 

— La fusée ! 

14. 



246 AU PAYS DES PARDONS 

On se montre le ciel, au-dessus de l'église. J'ai 
juste le temps d'y voir briller une infime lueur et 
se dissiper une pincée de cendre. Mais dans les 
nerfs de la multitude le tressaillement des grandes 
liesses populaires a passé. Là-bas, toutes les clo- 
ches à nouveau sont en branle. La combe entière 
vibre comme une immense cuve sonore. Et les 
oriflammes aussi font leur réapparition. Elles 
tourbillonnent un moment à l'intérieur du cime-» 
tière, puis s'engagent dans la voie sainte. Nous 
les voyons glisser une à une, avec une lenteur 
majestueuse, tels que de splendides fantômes, 
sous les arbres. Les dernières sont encore au fond 
de la vallée que les premières débouchent sur le 
plateau. A mesure qu'une croix surgit, allumant 
ses fulgurations d'argent ou d'or parmi les reflets 
des velours et des soies, une acclamation retentit 
et la salue du nom de la paroisse dont elle est 
l'emblème. La procession se déroule au bruit des 
chants. Par intervalles, des fusillades éclatent, 
qui lui donnent un faux air de fantasia orientale. 
Et, tout aussitôt, c'est une autre image qui se 
présente, évoquant, cette fois, non plus le sou- 
venir seulement, mais l'illusion même des lustra- 
tions antiques. Un chœur de jeunes filles s'avan- 
cent, précédées d'un bélier blanc qu'un enfant, 
vêtu d'une peau de bique, conduit. Elles tiennent 



LE PARDON DU FEU 247 

l'animal par des laines multicolores attachées à 
son cou. Sa toison a été soigneusement lavée, 
peignée; des touffes de rubans flottent à ses 
cornes. Quant à l'enfant qui l'escorte, il marche 
avec un sérieux, une gravité de jeune victi- 
maire. L'honneur pour lui n'est pas mince d'avoir 
été appelé à mener 1' « Agneau bénit ». Tant 
de ses camarades y aspiraient , qui , comme 
lui, réunissaient les deux conditions requises : 
n'avoir pas franchi l'âge d'innocence et être 
inscrit au registre des baptêmes sous le prénom 
de Jean! 

Les gendarmes ont ouvert une percée dans la 
foule et fait évacuer les abords immédiats du 
Tantad. Un vieux tambour, qu'on dirait échappé 
d'une gravure de Raffet, bat de ses mains séniles 
une caisse falote et surannée. Les gardes natio- 
naux — en Bretagne rien ne meurt — forment la 
haie, appuyés à d'extravagantes espingoles à 
pierre dont plus d'une a besogné dans les 
guerres chouannes. Et alors commence le défdé 
des diverses processions autour du bûcher. Pen- 
dant que les bannières passent après les bannières 
et que les miraculés d'hier et de demain se succè- 
dent en une kyrielle interminable, qui égrenant 
des chapelets, qui brandissant des cierges, des 
paysans, près de la fontaine, attachent des pièces 



248 AU PAYS DES PARDONS 

d'artifices à des poteaux dont je n'avais pas 
encore compris rutilité. 

— Ils n'ont pourtant pas l'intention de les tirer 
tout de suite? dis-je à Parkik. 

— Si fait, me répond-il. C'est le préambule 
obligé du Tantad, 

Il faut avoir assisté à des épisodes de ce genre, 
qui, partout ailleurs, seraient d'une bouffonnerie 
irrésistible, pour savoir jusqu'où peut aller la 
capacité d'idéalisme de cette race. Je reverrai 
toujours le frémissement d'aise de ce peuple si 
délicieusement enfantin, à chaque fusée qui par- 
tait en sifflant. Elle zébrait à peine le ciel d'un 
trait blanchâtre et, là-haut, au lieu de se résoudre 
en étoiles, avortait. Mais les âmes n'en étaient, 
pour cela, ni moins passionnées, ni moins ravies. 
Là où mes yeux à moi n'apercevaient qu'un pâle 
flocon de fumée grise, les leurs contemplaient 
toute une magique floraison d'astres. Ils réfléchis- 
saient dans l'espace le mirage de leur propre 
songe. Et quels transports d'écoliers! Quelles joies 
violentes et puériles, toutes les fois que la 
baguette enflammée menaçait de fondre sur 
quelqu'un, au risque de le blesserl... 

Comme je demande si l'on n'a jamais eu à 
déplorer d'accident, un voisin prononce : 

— Depuis que je me connais, je n'en ai entendu 



LE PARDON DU FEU 249 

mentionner qu'un seul et, s'il se produisit, ce fut 
par la permission de saint Jean. 

— Ah? 

— Oui, un bourgeois de la ville, un mécréant, 
était venu comme ça en partie de plaisir, pour 
faire son monsieur et pour se gausser. « Sont-ils 
brutes, ces gens-là, disait-il, de tirer un feu d'ar- 
tifices à cinq heures du soir, au mois de juin, en 
plein soleil! » Il n'avait pas fini, qu'une baguette 
lui crevait l'œil. Sa moquerie s'acheva en un 
beuglement affolé. La punition était rude. Mais 
voilà! le Feu est comme la Terre : il est trop vieux 
pour souffrir qu'on lui manque de respect. 

Il s'est fait un calme relatif. Les prêtres ont 
pris place sur les degrés du calvaire et les 
oriflammes ont été momentanément mises à 
l'abri dans une cour de ferme. Seule, la maîtresse- 
bannière de Saint-Jean demeure debout en face 
du Tantad. Sur un signe du « recteur », Lan- 
douar, le petit athlète au torse noueux et tout en 
râble, l'élève et l'abaisse par trois fois. 

— C'est le signal! — m'avertit Parkik à mi- 
voix, comme s'il parlait dans une église. 

La foule elle-même s'est tue. Tous les regards 
sont dirigés vers la galerie de la tour où s'agitent 
de minuscules formes humaines dans l'ardeur des 
derniers préparatifs. Il s'écoule quatre ou cinq 



250 AU PAYS DES PARDONS 

minutes solennelles. Les visages se tendent, 
avides, presque anxieux. Enfin, la corde tressaute. 
Et, avec le fracas d'une décharge de mousque- 
terie, le « Dragon » s'élance, en oscillant... Les 
vœux que l'on fait durant qu'il franchit les airs 
sont, paraît-il, sûrs d'être exaucés, à la condition, 
toutefois, qu'il vole d'un trait jusqu'au but. Car 
il arrive qu'il reste en détresse ou même qu'il 
rebrousse chemin. Les gens préposés à sa ma- 
nœuvre racontent qu'il a son humeur et ses 
caprices : précisément, le voici qui feint de se 
ralentir. Déjà des bouches désappointées mur- 
murent : 

— Pas de chance! C'est raté! 

Mais non. Ce n'était qu'une fausse alerte. Les 
souhaits conçus seront valables. Il a victorieuse- 
ment accompli son trajet aérien et planté sa mor- 
sure dévorante au flanc du bûcher... Un crépite- 
ment léger, quelques fumerolles, — et, d'un essor 
brusque, la flamme bondit, monte, se propage. 

— An Tânf An Tân! ' 

Il monte, lui aussi, il se propage, à l'instar de 
la flamme, le cri, le cri sacré des immémoriales 
liturgies solaires, jailli du plus profond de l'âme 
des ancêtres aux lèvres de leurs lointains descen- 

1. Le Feu! Le Feu! 



LE PARDON DU FEU 251 

dants. Ainsi les Celtes primitifs glorifiaient l'Es- 
prit de lumière et de vie, autour des feux de la 
tribu, sur les pentes de l'Himalaya. Leur race, 
depuis lors, a traversé, dans le temps, bien des 
millénaires et, dans l'espace, d'incommensura- 
bles lieues d'étendue. L'héritage reçu d'eux, elle 
en a semé les bribes au cours des siècles et au 
hasard des routes. Il n'importe. Sur cette cime et 
à cette heure, il est impossible de ne se figurer 
point que c'est l'écho de leur grande voix qui, 
par delà les distances et les âges, vient se réper- 
cuter encore dans les arcanes de ia conscience 
bretonne, aux confins des mers d'occident. 

— Anl'dn/AnTânf... 

Le spectacle est d'une indicible beauté barbare. 
Souple et reptilienne, la flamme enlace mainte- 
nant le bûcher de ses anneaux. Sous cette puis- 
sante étreinte, il semble s'éveiller, secouer sa tor- 
peur de chose, s'élever à l'être. Une vie mons- 
trueuse anime sa masse jusqu'alors immobile. 
L'âpre caresse du feu le creuse, le fouille, le 
sculpte, en quelque sorte, et peu à peu dégage 
du bloc informe une statue, un colosse, une 
espèce de Moloch noir auréolé d'une nue ardente 
et drapé d'une pourpre d'incendie. 

— An Tân! An Tàn! ... 

Le rayonnement du dieu est devenu si intense 



252 AU PAYS DES PARDONS 

qu'on n'en peut plus supporter ni la chaleur ni 
Téclat, Les prêtres ont fui. La multitude elle- 
même se recule. Il n'y a que l'aveugle du Bois-de- 
la-Nuit qui, le front découvert et le rosaire aux 
doigts, s'obstine à braver la fournaise, à fixer sur 
elle, désespérément, le regard immuable et tra- 
gique de ses yeux éteints. Un bruit d'orgues 
immenses, une tempête de sons s'enfle et se 
déchaîne par rafales dans les entrailles rouge 
sombre du Tantad. Tout à coup, un mugissement 
plus fort suivi d'un soupir très long, très atténué. 
C'est la flambée suprême, avant le brusque déclin. 

— Ayi Tân! An Tàn !... 

L'invocation, cette fois, a la douceur mélanco- 
lique d'un adieu. Lentement, avec le frisselis 
d'une soie qui s'affaisse, les braises se sont effon- 
drées, tandis qu'au-dessus il se faisait comme 
une assomption de flammes dans le ciel... La fille 
du sabotier, se rapprochant de son père toujours 
debout à la môme place, l'a saisi par le bord de 
sa veste et lui a dit d'une voix dolente : 

— C'est fini! 



Je suis descendu de la colline sainte, comme 
les clartés du soleil, masquées à demi par les 



LE PARDON DU FEU 253 

hautes terres occidentales, commençaient elles- 
mêmes de s'en retirer. Pour changer d'itinéraire, 
j'ai pris la route processionnelle où le feuillage 
délicat des frênes et des peupliers découpait de 
fines guipures d'ombre mauve. Assises sur les 
margelles des fontaines, des vieilles, une écuelle 
à la main, une sébile dans leur giron, vantaient 
la vertu de chaque source aux pèlerins du Tanlad. 

— Vous qui avez été au feu, disaient-elles, 
venez à l'eau, passants! 

Et, tout le long de la rampe sinueuse, j'ai 
voyagé de la sorte, parmi des murmures de lita- 
nies, semblables à des fredons d'abeilles autour 
d'un rucher. Un grand calme tombait du ciel 
rafraîchi, et la lumière déclinante avait un air de 
félicité lasse, avec quelque chose d'orageux encore, 
néanmoins, et de trop éclatant. Chez les gens 
aussi, les traits détendus conservaient un reste 
d'exaltation. Ils cheminaient, avares de gestes et 
de paroles, mais l'ivresse se lisait au brillant des 
prunelles. 

Tous, ils emportaient des « souvenirs » du Feu. 

Les uns y avaient fait roussir leurs gaules de 
pardonneurs, coupées à l'arrivée en terre de Saint- 
Jean. Les autres, plus prompts ou plus adroits au 
pillage des tisons, avaient remplacé le bâton de 
pèlerinage par une tige d'ajonc carbonisé. Les 

15 



254 AU PAYS DES PARDONS 

jeunes filles tenaient des bouquets dont la flamme 
avait consumé les fleurs. Des groupes se sépa- 
raient, pour s'en aller chacun dans la direction 
de son village, et se renvoyaient, en guise d' « au 
revoir », le souhait sacramentel : 

— Yéched ha joa a-heurz sanl Yann vinnigei! 
(Joie et santé de la part de saint Jean béni). 

Dans le cimetière, la horde sauvage de men- 
diants et d'estropiés qui y monte la garde jour et 
nuit apprêtait son coucher dans l'entre-deux des 
tombes, sur les bancs de pierre du porche et 
jusque sous la voûte de l'ossuaire en forme d'ora- 
toire où jadis brûlait la lanterne des morts. Je 
n'ai fait que traverser l'église. Devant un pilier 
ceint d'un triple rang de cierges, un prêtre don- 
nait à baiser aux fidèles les reliques de saint 
Mériadek et de saint Mandez. Un autre, en per- 
manence à la balustrade du chœur, touchait les 
yeux malades du bout de l'étui de vermeil conte- 
nant le doigt du Précurseur. Enfin, près d'une 
sorte de lavabo en zinc aménagé dans un enfeu, 
des femmes se mouillaient les paupières et les 
lèvres avec leurs mouchoirs, qu'elles trempaient et 
retrempaient dans l'eau miraculeuse, — Dow ar 
Bis\ ainsi qu'on en est prévenu par l'inscription 

1. L'eau du Doigt. 



LE PARDON DU FEU 255 

bretonne placée au-dessus des robinets... J'ai 
laissé tout ce monde à ses pratiques et, sans autre 
compagnie que la claire chanson du ruisseau de 
Traoun-Mériadek, plus argentine encore dans le 
recueillement du soir, j'ai gagné la grève. 

Des sentiers, fleuris de troènes, d'aubépines, de 
sureaux, y conduisent en côtoyant des fermes 
anciennes, des manoirs déchus, bâtis « du temps 
que vivait la Reine Anne et que Saint-Jean n'était 
peuplé que de gentilshommes ». Mais à l'extrême 
pointe, c'est le désert complet, l'infinie solitude. 
J'y suis arrivé à l'heure de la mer étale. Les pro- 
montoires se dressaient, en une série étagée de 
hautes proues immobiles, sur les profondeurs 
splendides du couchant. Et derrière leurs carènes 
d'ombre, là-bas, dans les lointains vers lesquels 
ils semblaient n'attendre qu'un signe pour voguer, 
un autre Tan^ati achevait de s'éteindre, le féerique, 
le merveilleux Tantad où, chaque soir, se pro- 
diguent en spectacle au monde les incomparables 
magies du soleil. 



J 



LA TROMÉNIE DE SAINT RONAN 
LE PARDON DE LA MONTAGNE 

A José-Maria de Heredia. 



Qui n'a présente à la mémoire la jolie page, 
d'une si railleuse bonhomie, que l'auteur des 
Souvenirs (Tenfance et de jeunesse a consacrée à 
l'humoristique saint Ronan, ancêtre patrony- 
mique du clan des Renan dans la Bretagne 
armoricaine? 

« Entre tous les saints de Bretagne, il n'y en 
a pas de plus original. On m'a raconté deux ou 
trois fois sa vie, et toujours avec des circonstances 
plus extraordinaires les unes que les autres. Il 
habitait la Cornouailles, près de la petite ville qui 
porte son nom (Saint-Renan). C'était un esprit 
de la terre plus qu'un saint. Sa puissance sur les 
éléments était effrayante. Son caractère était vio- 
lent et un peu bizarre; on ne savait jamais 
d avance ce qu'il ferait, ce qu'il voudrait. On le 
respectait; mais cette obstination à marcher seul 
dans sa voie inspirait une certaine crainte; si 
bien que, le jour où on le trouva mort sur le sol 



260 AU Pays des pardons 

de sa cabane, la terreur fut grande alentour. Le 
premier qui, en passant, regarda par la fenêtre 
ouverte et le vit étendu par terre, s'enfuit à toutes 
jambes. Pendant sa vie, il avait été si volontaire, 
si particulier, que nul ne se flattait de pouvoir 
deviner ce qu'il désirait que l'on fît de son corps. 
Si l'on ne tombait pas juste, on craignait une 
peste, quelque engloutissement de ville, un pays 
tout entier changé en marais, tel ou tel de ces 
fléaux dont il disposait de son vivant. Le mener à 
l'église de tout le monde eût été chose peu sûre. 
Il semblait parfois l'avoir en aversion. Il eût été 
capable de se révolter, défaire un scandale. Tous 
les chefs étaient assemblés dans la cellule autour 
du grand corps noir, gisant à terre, quand l'un 
d'eux ouvrit un sage avis : « De son vivant nous 
n'avons jamais pu le comprendre; il était plus 
facile de dessiner la voie de l'hirondelle au ciel 
que de suivre la trace de ses pensées; mort, 
qu'il fasse encore à sa tête. Abattons quelques 
arbres; faisons un chariot, où nous attellerons 
quatre bœufs. Il saura bien les conduire à l'endroit 
où il veut qu'on l'enterre. » Tous approuvèrent. 
On ajusta les poutres, on fit les roues avec des 
tambours pleins, sciés dans l'épaisseur des gros 
chênes, et on posa le saint dessus. 

» Les bœufs, conduits par la main invisible de 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 261 

Renan, marchèrent droit devant eux au plus épais 
de la forêt. Les arbres s'inclinaient ou se brisaient 
sous leurs pas avec des craquements effroyables. 
Arrivé enfin au centre de la forêt, à l'endroit où 
étaient les plus grands chênes, le chariot s'arrêta. 
On comprit; on enterra le saint et on bâtit son 
église en ce lieu. » 

La légende populaire, plus fruste sans doute, 
ne laisse pas d'avoir aussi son charme. J'en ai 
recueilli les principaux épisodes dans le pays 
même où le saint passa la plus grande partie de 
sa vie. On y trouvera précisées quelques-unes des 
circonstances extraordinaires auxquelles M. Renan 
s'est contenté de faire allusion. 

Ronan eut pour patrie d'origine l'Hibernie*, 
berceau traditionnel de la plupart des thauma- 
turges celtiques. Je demandais un jour à une 
vieille femme de Bégard : 

— Où donc la situez-vous, cette Hibernie 
dont le nom revient si fréquemment sur vos lèvres? 

— J'ai ouï dire — me répondit-elle — que 
c'était un lambeau détaché du paradis. Dieu en fit 
une terre abrupte et solitaire qu'il ancra, avec 
des câbles de diamant, dans des régions de la 
mer inconnues des navigateurs. Dès qu'elle eut 

1. L'Irlande. 

15. 



262 AU PAYS DES PARDONS 

touché les eaux, celles-ci perdirent toute amer- 
tume, et, dans un rayon de sept lieues à la ronde, 
devinrent douces à boire comme du lait. L'île 
était dérobée à tous les yeux par un brouillard 
impénétrable qui flottait en cercle autour d'elle, 
mais une lumière paisible, toujours égale, en 
éclairait l'intérieur. Là voletaient, sous la forme 
de grands oiseaux blancs, les âmes prédestinées 
des saints; de là elles partaient, au premier 
signal, pour aller évangéliser le monde. Je me 
suis laissé dire qu'elles étaient primitivement au 
nombre de onze cent mille. Quand l'heure du 
départ eut sonné pour la onze cent millième, les 
câbles de diamant se rompirent et l'île remonta 
au ciel avec la légèreté d'un nuage. 

En ces temps-là, on péchait la morue au large 
des côtes bretonnes, et il n'était pas rare que l'on 
séjournât des semaines entières sur les lieux de 
pêche. Une nuit que les hommes dormaient, 
étendus au fond des barques, il se fit dans la mer 
un grand remous. Le matelot de quart éveilla 
ses compagnons. « Voyez donc! » dit-il. Ils virent 
une chose étrange. Un rocher s'avançait, fendant 
les eaux et traînant derrière lui un long sillage 
harmonieux, comme si les vagues, à son contact, 
eussent vibré. 11 était fleuri de goémons d'une 
espèce inconnue qui dégageaient un parfum si 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 263 

délicieux et si fort que toute l'atmosphère, que la 
mer même en étaient embaumées. Sur le sommet 
du roc, une figure agenouillée priait, le front 
auréolé d'un nimbe dont s'illuminait au loin la 
nuit. C'était saint Ronan qui abordait aux rivages 
d'Armorique. 

Il prit terre dans un des havres du Léon. Il ne 
pouvait pas tomber plus mal. Le littoral de ce 
canton était alors habité par une population de 
forbans, naufrageurs et pilleurs d'épaves. Ils ado- 
raient des divinités farouches, qu'ils identifiaient 
avec les chênes des bois et les écueils de l'Océan. 
Ils ne dépouillèrent pas le saint, dont tout l'avoir 
consistait en une robe de bure trop sordide pour 
exciter leur convoitise, mais ils ne manquèrent 
aucune occasion de lui témoigner combien sa 
présence parmi eux leur était désagréable; et, 
quand il voulut leur parler de la loi nouvelle, de 
la loi que Christ avait scellée de son sang, ils lui 
tournèrent le dos avec mépris, en le traitant de 
rêveur, ce qui dans leur bouche était la pire des 
injures. Ronan dut renoncer à convertir ces bar- 
bares : désespérant d'adoucir leurs mœurs, il 
résolut du moins d'en atténuer par tous les 
moyens possibles les effets. Les saints hibernois 
ne voyageaient jamais sans être munis d'une cloche 
portative dont le son, entre autres vertus, aval 



264 AU PAYS DES PARDOiNS 

la propriété de se faire entendre distinctement 
jusqu'aux plus extrêmes confins du monde. Ronan 
se servit de la sienne pour avertir en temps de 
brume les navires égarés et leur signifier qu'ils 
eussent à s'éloigner de la côte. Ainsi les naufrages 
devinrent fort rares, en dépit des feux que les 
indigènes ne se faisaient pas faute d'allumer sur 
les hauteurs. Ces derniers en conçurent une vio- 
lente indignation. Les femmes surtout étaient 
très montées. 

— Jusqu'à présent, disaient-elles, la mer avait 
été pour nous une nourrice aux mamelles iné- 
puisables; les cadavres aux beaux bijoux abon- 
daient sur nos grèves; l'orage était notre pour- 
voyeur : chaque aube apportait avec elle sa 
moisson. Rappelez-vous, ô hommes, les tonneaux 
de vin doré où vos lèvres ont bu tant de fois une 
ivresse mystérieuse qui décuplait vos forces et de 
surprenants délires qui nous rendaient plus belles 
et plus désirables à vos yeux. Que ces choses sont 
déjà anciennes? Du jour où l'anachorète étranger 
a paru au milieu de nous, la fortune a changé. Ce 
doit être quelque enchanteur pervers : il nous a 
jeté un sort, il a juré de nous faire périr de 
misère. Ou'atlendez-vous pour nous débarrasser 
de lui? 

Ces paroles arrivèrent 9ux oreilles du saint. 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 26^ 

Pour n'avoir pas à châtier les gens qui les avaient 
proférées, il décida de s'enfoncer plus avant dans 
les terres et, ayant retroussé les pans de sa robe 
d'ermite, il se mit en route vers d'autres climats. 
Le rocher sur lequel il avait traversé les flots et 
qu'il appelait sa « jument de pierre » le suivit 
dans ce nouvel exode. Ils franchirent des rivières 
encore innomées, s'engagèrent dans de téné- 
breuses forets dont les arbres se souvenaient 
d'avoir été des Dieux. Parfois, des fourrés inextri- 
cables entravaient leur marche. Ronan faisait 
alors tinter sa clochette et les ronces, pâmées, se 
désenlaçaient d'elles-mêmes. Ils parvinrent, au 
sortir des bois, dans une région haute et décou- 
verte, semée seulement de bruyères et d'herbes 
odoriférantes, que dominait une montagne nue, 
arrondie, pareille à la coupole d'un temple. 
Ronan planta en terre son bâton de pèlerin, et le 
bâton aussitôt se transforma en une croix de 
granit, pour lui marquer que ce lieu était celui 
où il se devait arrêter. La « jument de pierre » 
se coucha sur le sol; le saint se mit en prière. 
C'était l'heure du soir, si particulièrement douce 
en Bretagne. Au pied du menez, vers l'occident, 
des campagnes heureuses étaient comme blotties. 
Des toits invisibles, voilés de feuillage, exhalaient 
dans l'air de calmes famées. Plus loin, la mer 



266 AU PAYS DES PARDONS 

s'éteignait; dans ses eaux, grises comme des 
cendres, les dernières lueurs du soleil disparu 
achevaient de mourir. 

— Que la paix demeure à jamais en cette soli- 
tude! murmura le saint. 

Son vœu a été exaucé. Nulle part au monde 
peut-être le silence n'est plus grand, plus pro- 
fond, plus apaisant que sur cette humble cime 
bretonne. Elle a conservé son aspect primitif, son 
air inviolé d'autrefois. On y peut voir des troncs 
de genêts plusieurs fois séculaires. Les bestiaux 
y viennent brouter Therbe de printemps, mais 
l'homme n'a pas encore osé désaffecter cette terre : 
elle est restée ce qu'elle était il y a douze cents 
ans, une colline vierge, une sorte d'oasis du rêve. 

Ronan y passa des jours exquis, en tête à tête 
avec les vents qui, soufflant parfois du côté de 
i'IIibernie, lui apportaient jusqu'en ce désert 
d'Armorique le parfum de son île lointaine. Il 
s'était construit là un pénil;/, une maison de 
pénitence, grossièrement faite de quehjues bran- 
ches liées entre elles à l'aide d'un peu de mor- 
tier. Il n'y demeurait d'ailleurs que la nuit, pour 
réciter ses vigiles et pour dormir. Le reste du 
temps il vivait dehors. Dès l'aube il était sur 
pied, pèlerinant par les sentiers de la montagne. 
Il avait adopté un circuit qu'il accomplissait ponc- 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 267 

tuellement deux fois par jour, sans dévier d'une 
semelle, le matin, dans le sens du soleil et, le 
soir, à rencontre de l'astre. La pluie même ne 
l'arrêtait point : elle l'arrosait sans le mouiller. 
Le tour qu'il décrivait sur les flancs du menez 
comportait plusieurs lieues. Il cheminait des 
heures entières, conversant avec les choses dont 
le muet langage lui était familier. Les bêtes aussi 
lui étaient chères. Elles le lui rendaient. Du plus 
loin qu'elles le voyaient venir, elles accouraient 
à lui. Pour leur inspirer plus de confiance, il 
s'amusait souvent, dit-on, à revêtir leur forme. 
Il apprivoisait les plus féroces et les moralisait. 
Un loup qui l'avait en grande vénération s'ima- 
gina lui être agréable en déposant, un jour, à ses 
pieds un pauvre agnelet tout pantelant. Le saint 
commença par ressusciter l'innocente victime et 
tint ensuite au ravisseur un discours si touchant 
qu'il le convertit pour jamais. C'est depuis lors 
qu'on a coutume de dire : « Doux comme le loup 
de saint Ronan ». 

S'il recherchait le commerce des animaux et 
s'il se plaisait même en la compagnie des plantes, 
en revanche il fuyait les hommes. Il avait gardé 
de sa première rencontre avec eux, sur les rivages 
inhospitaliers du Léon, un souvenir amer mêlé 
peut-être de quelque mépris. S'il lui arrivait d'en 



268 AU PAYS DES PARDONS 

croiser un sur son chemin, il le regardait avec 
des yeux si terribles que le malheureux, saisi 
d'épouvante, en demeurait hébété pendant des 
semaines. C'était un avertissement, que le sainr 
leur donnait, qu'ils eussent à laisser libre la voie 
où il était désormais résolu de marcher seul. Il 
y gagna de n'être plus diverti dans ses prome 
nades, mais sa réputation en souffrit. Une légende 
redoutable se créa autour de sa personne. On le 
soupçonna d'être sorcier et nécromancien; des 
pâtres affirmèrent l'avoir vu, déguisé en bête, 
courir le garou ; on l'accusa de semer mille maux 
par le pays. On le rendit responsable de tous les 
méfaits des éléments, auxquels il était censé com- 
mander. Un ouragan de grêle dévastait-il les 
moissons dans la plaine, une tourmente subite, 
bouleversant la mer, faisait-elle voler en éclats 
les barques des pêcheurs, c'étaient là autant 
d'effets de la pernicieuse magie de Ronan. 

Il faut avouer que, non content d'inquiéter 
l'opinion, il semblait parfois avoir pris à tâche 
de l'exaspérer. Un jour qu'il se promenait sous 
les ombrages touffus de la forêt de Névet, proche 
de son ermitage, il aperçut un bûcheron en train 
d'abattre un chêne. Chaque coup de hache arra- 
chait à l'arbre une plainte sourde qui retentissait 
douloureusement dans le cœur du solitaire. 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 269 

— Qu'as-tu donc à maltraiter ainsi ce vieillard 
des bois? demanda-t-il, courroucé. 

— J'ai, répondit l'homme, que j'en veux faire 
des planches pour mon grenier. 

— A moins que ce ne soit pour ton cercueil I 
répartit le saint. 

Au même instant le chêne tombait, écrasant le 
bûcheron dans sa chute. Que Ronan fût le vrai 
coupable, cela ne fit de doute pour personne : on 
ne songea plus, dans toute la contrée, qu'aux 
moyens de se débarrasser de lui. Des concilia- 
bules secrets furent tenus dans les clairières, à la 
pâle lumière de la lune, déesse des entreprises 
nocturnes, que ces païens adoraient. Déjà l'on ne 
parlait de rien moins que d'aller surprendre l'ana- 
chorète dans sa hutte de branchages et de le 
frapper traîtreusement en plein sommeil, quand 
le chef du manoir de Kernévez, homme sage et 
tolérant, intervint dans la discussion en faisant 
observer combien une pareille conduite serait non 
seulement criminelle, mais périlleuse. 

— De deux choses l'une, conclut-il : ou bien 
Ronan n'a pas la puissance néfaste que vous lui 
attribuez; et alors pourquoi violer, en le massa- 
crant, les lois divines et humaines? — ou bien 
il la possède en réalité, et, dans ce cas, que 
peuvent contre lui vos misérables embûches? S'il 



270 AU PAYS DES PARDONS 

est l'enchanteur que vous dites, il n'a rien à 
craindre de vos rancunes, tandis que vous, si 
vous l'irritez, vous avez tout à craindre de sa 
colère. 

Celte argumentation refroidit le zèle des plus 
ardents. 

— A votre place, continua le maître de Kerné- 
vez, je déléguerais vers lui quelqu'un pour lui 
soumettre nos doléances. Entre nous soit dit, je 
ne le crois pas aussi méchant que vos imagina- 
tions vous le représentent. Il m'est arrivé quel- 
quefois de le suivre à distance, dans ses tournées 
du matin. Savez-vous à quoi je l'ai toujours vu 
occupé? A délivrer les mouches de ces trames 
légères que les araignées de nuit tissent dans les 
ajoncs!... Un esprit démoniaque n'a point de 
ces sollicitudes. 

Une voix dans l'assistance cria : 

— Sois donc notre envoyé et plaide auprès de 
lui notre cause! 

— J'allais vous le proposer, répondit le chef 
de maison, le penn-tlern, avec la simplicité et le 
calme qui lui étaient habituels. 

Sans plus tarder, il se mit en route pour la 
montagne. La lune s'était couchée; mais, au 
sommet du menez, la cellule de l'ermite brillait 
comme un sanctuaire mystérieux. Ronan dormait, 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 271 

allongé sur la terre nue, les mains en croix, la 
tête éclairée d'une lumière étrange. Ses pieds 
dépassaient le seuil de la hutte, que ne fermait 
aucune porte. Le maître de Kernévez s'assit dans 
rherbe pour attendre le réveil du saint. Il se 
sentait le cœur vaguement troublé et, dans sa 
cervelle de barbare, des idées singulières se 
remuaient qui lui étaient un objet d'étonnement 
et d'effroi. 

Cependant l'aube commençait à poindre. Dès 
que le premier rayon eut caressé l'échiné de la 
jument de pierre, celle-ci poussa un hennis- 
sement très doux, et tout aussitôt l'anachorète 
ouvrit les yeux. Il ne témoigna nulle surprise de 
voir le penn-tiern à quelque pas de Fermilage 
dans l'attitude d'un suppliant, mais, étant allé à 
lui, il lui commanda de se lever et de le suivre. 
Ils se mirent à cheminer ensemble à travers la 
haute solitude. Leur vue s'étendait au loin sur 
les campagnes et sur la mer que le soleil naissant 
baignait d'une vapeur de pourpre et où des har- 
monies ineffables flottaient suspendues. Le maître 
de Kernévez avait toujours vécu dans ce site : il 
le connaissait en ses moindres détails, mais, pour 
la première fois, le sens intérieur lui en était 
révélé. Il lui sembla qu'il le contemplait avec des 
yeux nouveaux et plus parfaits. Et il versa des 



272 AU PAYS DES PARDONS 

larmes d'attendrissement, sans savoir pourquoi, 
comme un enfant ou comme un homme ivre. 
Ronan lui dit : 

— Pleure, pleure. C'est Dieu qui entre en toi. 
Autour d'eux, les fougères embaumaient; des 

haleines tièdes et suaves se jouaient dans les 
transparences de l'air. Jamais aurore n'eut plus 
de grûce et ne para le monde d'une plus exquise 
séduction. Quand Ronan jugea l'âme de son 
compagnon suffisamment ameublie, détrempée, 
et prête à recevoir la bonne semence, il com- 
mença de lui conter la merveilleuse histoire de 
Jésus qui consacra le désert comme un lieu de 
prière, de Jésus qui prêcha du haut des monts, 
avec la mer à ses pieds, et enseigna aux fils des 
hommes l'amour universel. L'anachorète qu'on 
avait dépeint d'humeur si farouche parlait avec 
tant d'onction et de charme, les récils qu'il faisait 
de l'ère galiléenne étaient par eux-mêmes si cap- 
tivants que le chef laboureur en oublia tout le 
reste. Le saint dut le congédier, en lui montrant 
l'aile grise du soir qui déjà s'éployait dans le ciel. 

— Que t'a dit le personnage de là-haut? inter- 
rogèrent les gens de la plaine, pâtres et pêcheurs, 
quand le maître de Kernévez fut redescendu 
parmi eux. 

Il leur répéta mot pour mot les discours de 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 273 

Ronan qu'il portait gravés dans sa mémoire, 
s'efforça d'en reproduire jusqu'à l'accent. Il fut 
éloquent avec simplicité. Plus d'un dans l'audi- 
toire se laissa toucher. Mais les autres, le grand 
nombre, après l'avoir écouté non sans stupeur, ne 
-tardèrent pas à murmurer contre lui et à échan- 
ger à son sujet des propos amers. Ils ne pouvaient 
s'expliquer qu'un homme aussi avisé que le 
penn-tiern se fût fait tout à coup l'apôtre de nou- 
veautés impies, subversives des anciens cultes. 
Ils ne doutèrent point que l'ermite ne l'eût ensor- 
celé. Leur haine contre Ronan s'en accrut; et, 
quant au maître de Kernévez dont ils avaient si 
longtemps vénéré la sagesse, ils n'eurent doréna- 
vant pour lui que la superstitieuse pitié dont on 
entoure en Bretagne les innocenls et les fous. 

Il ne s'en émut ni ne s'en plaignit. Il vit s'écarter 
de lui ses amis les plus chers, sans en éprouver 
de ressentiment. N'étaient-ce pas, au dire de 
Ronan, les conditions ordinaires de tout début 
dans l'apprentissage de la sainteté? Il ne se pas- 
sait point de jour qu'il ne se rendît auprès du 
solitaire, dans un lieu dont ils étaient convenus, 
sur la lisière du domaine de Kernévez, à mi-pente 
de la montagne. Une haie de prunelliers sauvages 
les mettait à l'abri des regards indiscrets; des 
pins parasols ombrageaient leur tête, et la mer, 



274 AU PAYS DES PARDONS 

par une éclaircie, s'élalant devant eux a perte de 
vue, ouvrait à leurs pensées, à leurs méditations 
en commun, le champ de son immensité. Là, le 
fruste disciple de Ronan s'initia aux séductions 
de la vie contemplative. Il y prit un tel goût qu'il 
en vînt bientôt à considérer tout autre soin 
comme indigne qu'on s'y appliquât. A savourer 
les secrètes voluptés de la conscience, ce paysan 
dépouilla jusqu'à la passion de la terre. Lui qu'on 
citait naguère comme le modèle des laboureurs, 
il se désintéressa de ses cultures, cessa de sur- 
veiller son personnel, laissa les domestiques agir 
en maîtres. On en jasa dans la contrée. Finale- 
ment, sa femme fut avertie. 

Vivant dehors par métier, tandis qu'elle était 
retenue à l'intérieur du logis par ses devoirs de 
ménagère, il avait pu lui dérober quelque temps 
ses pieuses escapades et fréquenter le saint sans 
éveiller ses soupçons. Mais il prévoyait bien qu'un 
'our ou l'autre tout lui serait dévoilé. Des com- 
mères complaisantes s'en chargèrent. Comme il 
revenait un soir à la ferme, au sortir d'une entre- 
vue avec Ronan, il trouva sur le chemin sa femme 
qui l'attendait, blême de colère. 

— Ainsi, cria-t-elle, voilà comment vous vous 
comportez! J'en apprends de belles sur votre 
compte! On vous croit au travail avec les servi- 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 275 

teurs, et VOUS fainéantez là-haut en compagnie d'un 
être louche qui est l'opprobre et la terreur du pays. 
Avez-vous donc juré de mettre vos enfants sur la 
paille et, moi, de me faire mourir de désespoir?.., 
La légende, qui pratique la sélection à sa façon, 
n'a pas retenu le nom du maître de Kernévez; 
mais elle nous a transmis celui de sa femme. Elle 
s'appelait Kébèn. M. de la Villemarqué a voulu 
voir en elle une sorte de druidesse farouche, reine 
de la forêt sacrée ^ Le peuple s'en fait une image 
moins noble, mais plus voisine peut-être de la 
réalité. C'était tout bonnement une fermière éco- 
nome, un peu serrée, dure à elle-même et dure 
aux autres, uniquement préoccupée d'arrondir 
son pécule et de léguer à 'ses enfants un bien 
solide, exempt d'hypothèques. D'un caractère 
très entier, elle menait sa maison au doigt et à 
l'œil. Au reste, femme entendue et capable, ne 
commandant jamais rien que de sensé. Son mari 
s'était toujours effacé devant elle. On conçoit sa 
fureur, quand elle s'aperçut qu'il lui échappait. 
Elle le somma de rompre avec le thaumaturge; 
pour la première fois de sa vie, il lui tint tête, 
opposant à toutes ses objurgations, à toutes se& 
invectives, une douceur tranquille et obstinée. 

1. Cf. Darzaz-Breiz, Légende de saint Ronan, notes. 



270 AU PAYS DES PARDONS 

A partir de ce moment, le manoir de Kernévez, 
jusque-là si ordonné, si paisible, devint un enfer. 

Du matin au soir, Kébèn tournait dans la vaste 
cuisine comme une louve en cage, grinçant des 
dents et hurlant. Les enfants se fourraient dans 
les coins, derrière les meubles, et pleuraient en 
silence, n'osant plus approcher leur mère. Valets 
et servantes quittèrent la maison l'un après 
l'autre : le domaine tomba en friche, les trou- 
peaux dont nul ne prenait soin vaguèrent dans 
les champs, à l'abandon. L'homme continuait de 
se rendre à la montagne, auprès du saint, indiffé- 
rent au spectre de la ruine qui de toutes parts 
commençait à se dresser autour de lui. Il n'avait 
plus de souci des choses terrestres. Il habitait 
dans son rêve comme dans une tour très haute 
d'où il ne voyait que du ciel. 

Un vertige d'une autre sorte égarait l'esprit de 
Kébèn. Son idée fixe était de se venger de Ronan, 
qu'elle appelait le débaucheur d'hommes. Elle 
s'aboucha avec les ennemis du thaumaturge. On 
sait qu'ils étaient nombreux. Des réunions clandes- 
tines se tinrent à Kernévez, pendant les absences 
du mari. On y buvait de l'hydromel dans des 
cornes d'auroch. Au bout de quelques jours de ce 
régime, Kébèn, devant une assemblée de fana- 
tiques exaltés jusqu'au délire, déclara qu'il fallait 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 277 

cette nuit même, à la faveur des ténèbres, mar- 
cher à la hutte de Termite, y mettre le feu et l'y 
brûler vif. 

— Allons! s'écrièrent-ils d'une seule voix. 
Mais leur enthousiasme dura peu . A la fraîcheur 

nocturne leur ivresse s'était dissipée, faisant 
place, chez les plus hardis, à de mystérieuses 
appréhensions. Ils crurent ouïr dans le vent des 
paroles de menace. Les bruyères où leurs pieds 
s'empêtraient leur semblèrent un filet magique 
tendu sous leurs pas. Une étrange apparition 
acheva de les terrifier. La forme démesurée d'une 
bête venait de surgir debout sur le sommet de la 
montagne, et, par trois fois, un hennissement 
épouvantable déchira la nuit. Toute la bande se 
dispersa comme un vol de moineaux. Seule, 
Kébèn demeura : sa haine la cuirassait contre la 
peur. A l'appel de la jument de pierre, Ronan 
était sorti de son oratoire. Il s'avança vers la 
mégère et lui dit : 

— Garde-toi de franchir l'enceinte marquée 
par des houx. C'est ici un lieu interdit aux femmes. 

Kébèn, ramassée sur elle-même, s'apprêtait à 
lui sauter au visage ; mais, quand elle voulut 
s'élancer, une force surnaturelle la cloua sur place 
et ses jambes se raidirent sous elle, comme pétri- 
fiées. Alors, dans l'impuissance de sa rage, elle 

16 



278 AU PAYS DES PARDONS 

vomit un flot d'injures, traitant le saint des noms 
es plus odieux. 

— Ah! oui, — hurlait-elle, — tu interdis aux 
femmes l'accès de ton repaire, mais tu y attires 
les hommes, sorcier de malheur!... Réponds, 
qu'as-tu fait du maître de Kernévez? Quel philtre 
de démence lui as-tu versé?..; Nous ne le cher- 
chions point : pourquoi nous es-tu venu trouver ?. . . 
Regarde ce manoir, là-bas, sous les hêtres. On y 
travaillait dans la joie et dans la concorde. Une 
fumée heureuse s'élevait du toit comme une per- 
pétuelle action de grâces aux dieux d'en haut. Eh 
bien! tes artifices en ont chassé la prospérité pour 
y installer la ruine. Où régnait la paix des Cimes, 
tu as.déchaînéla guerre conjugale. Par le soleil et 
par la lune, sois maudit! 

Le saint, les yeux au firmament, priait. Son 
oraison finie, il prononça : 

— Femme, je te rends l'usage de tes mem- 
bres; retourne vers tes enfants à qui tu n'as pas 
donné à manger ce soir et dont le gémissement 
m'a empêché d'entendre tes paroles. 

Une plainte, en effet, une plainte discrète et 
continue sanglotait dans le vent de la mer. 

— Nous nous rencontrerons encore! grom- 
mela Kébèn d'un ton de défi. 

— Dieu fasse que ce soit au ciel! répondit Ronan. 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 279 

La femme de Kernévez rentra au logis, lame 
ulcérée. Pendant plusieurs jours elle resta 
accroupie sur la pierre de l'âtre, sans qu'on put 
lui arracher un mot ni la décider à s'étendre dans 
un lit. Elle méditait, dans l'immobilité et le silence, 
quelque horrible dessein. Une nuit enfin, après 
s'être assurée qu'autour d'elle chacun dormait, 
elle se leva et pénétra dans la pièce où les enfants 
étaient couchés. Là reposait, parmi ses frères, 
Soëzic, la fille aînée, à peine âgée de huit ans : 
petite blondinette, jolie et délicate comme un 
ange, la préférée de son père à cause de sa gen- 
tillesse et de sa douceur. Kébèn la prit dans ses 
bras avec précaution, pour ne la point réveiller, 
et s'achemina sans bruit vers la grange. Il y avait 
dans un coin de cette grange, dissimulé derrière 
un tas de fagots, un vieux bahut hors de service, 
fait d'un énorme tronc de chêne creusé au feu, 
avec des parois aussi épaisses que celles des sarco- 
phages en granitoù l'on avait coutume d'ensevelir 
les chefs de clan. La mère dénaturée déposa l'en- 
fant au fond du coffre, rabattit le lourd couvercle, 
ferma la serrure à double tour, puis, ayant repris sa 
place sur le foyer, se mit tout à coup à pousser 
des cris atroces, des cris de bête qu'on ésovse. 
Le maître de Kernévez sauta à bas du lit, 
épouvanté : 



280 AU PAYS DES PAUDONS 

— Qu'y a-t-il, femme? Au nom de Dieu, 
qu'ya-t-il? 

Elle lui montrait la porte de la chambre des 
enfants. Il alla voir, constata que la fillette avait 
disparu. Déjà des voisins étaient accourus au 
bruit : la cuisine fut bientôt pleine de curieux. 
Alors seulement Kébèn parla. 

Depuis sa querelle avec le thaumaturge, elle 
s'attendait, déclara-t-elle, à quelque événement de 
ce genre. Il l'en avait menacée, et c'est pourquoi 
tous ces temps-ci elle avait tenu à rester sur ses 
gardes. Or, voilà que cette nuit, comme elle s'as- 
soupissait de fatigue, elle avait été réveillée en 
sursaut par une voix qui geignait faiblement : 
« Mammf Mamm! » Elle avait essayé de se lever, 
mais en vain. Un sortilège la paralysait. Au même 
moment, la forme monstrueuse d'un homme-loup 
passait devant elle, emportant en travers dans sa 
gueule le corps ensanglanté de Soëzic. 

Évidemment, cet homme-loup ne pouvait être 
que Ronan. Tel fut l'avis unanime. Le mari 
voulut intervenir, risquer une observation. Maison 
était fixé sur la valeur de ses conseils ! L'assistance 
entière lui ferma la bouche. Il fut arrêté, séance 
tenante, qu'on se rendrait à Ouimper de ce pas, 
pour dénoncer au roi Gralon-Meur l'abominable 
crime et demander justice contre le malfaiteur. 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 281 

Le cortège, grossi de village en village, ac- 
compagna Kébèn jusque dans le palais du roi. 
Gralon-Meur fut ému par une manifestation aussi 
imposante; il dépêcha des archers vers le saint, 
avec ordre de le lui amener sur le champ. En le 
voyant paraître, il ne douta point que la populace 
n'eût dit vrai. Avec sa face velue, avec ses ardentes 
prunelles d'ascète, ombragées d'épais sourcils, 
avec sa houppelande de bure grossière, salie, 
usée, effilochée, jaunie, pareille à la fourrure d'un 
fauve et nouée aux reins par une ceinture d'écorce, 
avec ses pieds souillés de boue, avec ses doigts 
aux ongles pointus et noirs comme des griffes, 
le solitaire avait les dehors d'un animal sauvage 
plutôt que d'un être humain. 

— Nous allons bien savoir s'il participe de la 
nature de l'homme ou de celle du loup, — pro- 
nonça Gralon. — J'ai là deux dogues qui nous 
renseigneront à cet égard. 

Les terribles bêtes furent lâchées sur Ronan; 
mais, au lieu de le mettre en pièces, elles se cou- 
chèrent docilement à ses pieds, léchant ses hail- 
lons, implorant de lui une caresse. 

Il y eut dans la foule une grande stupeur. 
Gralon-Meur, s'étant avancé vers l'anachorète, 
s'inclina et dit : 

— Pour que mes chiens t'aient respecté, il 

16. 



282 AU PAYS DES PARDONS 

faut qu'un pouvoir singulier soit en toi. Parle 
donc et confonds tes accusateurs, afin que justice 
soit faite. 

— Je parlerai, — répondit Ronan, — non à 
cause de moi qui n'ai de comptes à rendre qu'à 
Dieu, mais à cause de l'enfant, victime innocente 
de cette odieuse machination; commande, ô roi, 
qu'on apporte ici le coffre qui est à Kernévez, 
dans la grange, derrière un tas de fagots. 

Il fut fait selon sa volonté. Quand on ouvrit le 
bahut de chêne, on y trouva la fillette, blanche 
comme cire; elle était étendue sur le côté, 
morte. Dur eût été de cœur celui qui n'eût 
pleuré en la voyant. Ronan lui-même, pour la 
seule fois de sa vie, dit-on, donna des marques 
d'attendrissement. Il se pencha au-dessus du 
cadavre et, l'appelant par son nom, d'une voix 
très douce, il murmura : 

— Petite Soëzic, fleurette jolie, tes yeux se sont 
clos avant l'heure. Dieu veut que tu les rouvres et 
qu'ils contemplent longtemps encore le soleil béni. 

Il dit. Les fraîches couleurs de l'enfance repa- 
rurent aussitôt sur le visage de la morte, et elle 
se leva du coffre en souriant. 

La foule, transportée à la vue du miracle, tré- 
pignait d'allégresse, exaltant les vertus du saint, 
criant qu'il fallait lapider Kébèn. Mais Ronan : 



LE PAIIDON DE LA MONTAGNE 283 

— J'entends — fil-il — que cette femme s'en 
retourne chez elle saine et sauve. 

A partir de ce jour, le solitaire vécut honoré de 
tous dans la contrée qui jusque-là lui avait été si 
marâtre. La religion qu'il professait supplanta les 
anciens cultes. Toutefois il ne changea rien à ses 
habitudes, s'abstint comme par le passé de tout 
commerce direct avec les hommes, si même il ne 
se montra pas encore plus secret; de sorte que la 
vénération qu'il inspirait resta mêlée de quelque 
crainte. On le suivait du regard, de loin, dans sa 
promenade quotidienne, mais on n'aurait jamais 
eu la hardiesse de l'aborder. Quand on s'adressait 
à lui, c'était par l'intermédiaire du maître de Ker- 
névez, la seule créature humaine qu'il accueillît 
sans répugnance et dont il écoutât volontiers les 
propos. Saint Corentin vint un jour lui faire 
visite à son oratoire, dans le dessein, à ce que 
l'on prétend, de se démettre en sa faveur de son 
épiscopat de Quimper; il trouva la porte fermée 
par une simple toile d'araignée, voulut passer au 
travers et ne put réussir à rompre la trame; il 
comprit que Ronan refusait de le recevoir et 
rebroussa chemin, non sans dépit. 

C'est au printemps, la veille du vendredi saint, 
que mourut le thaumaturge de la montagne. Sitôt 
qu'il eut rendu l'âme, de grands nuages aux formes 



284 AU PAYS DES PAHDONS 

bizarres et tourmentées accoururent de tous les 
points de l'horizon et se rassemblèrent autour de 
la cime, étendant un voile de ténèbres sur le pays 
environnant, tandis que de l'oratoire s'élevait 
vers le ciel une longue colonne de fumée blanche. 
Par ces signes on fut avertit que Ronan n'était 
plus; mais on attendit au troisième jour, avant 
de franchir l'enceinte des houx sacrés. L'humeur 
du saint était à redouter même après sa mort. Il 
fallut que le pcnn-tiern entrât le premier dans la 
cellule. Le cadavre ne présentait aucune trace de 
décomposition; il était couché dans la posture 
qui, de son vivant, lui était familière, ses pieds 
de marcheur obstiné dépassant le seuil ; les mèches 
hérissées de ses cheveux étaient lumineuses comme 
des flammes; dune main il pressait sur sa poitrine 
un livre aux fermoirs richement ouvragés, sans 
doute un répertoire de formules magiques, pen- 
sèrent les paysans; dans l'autre il tenait la clo- 
chette, compagne mélodieuse de ses migrations. 
On a vu de quelle façon il fut procédé aux 
funérailles. Dès que le corps eut été placé sur le 
chariot, les bœufs se mirent en marche et la clo- 
chette de fer commença d'elle-même à tinter. 
Pendant toute la durée du trajet, elle sonna ainsi, 
à petits coups grêles et lents, comme un glas. 
L'attelage s'était immédiatement engagé dans la 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 285 

sente que Ronan avait accoutumé de parcourir 
chaque matin et chaque soir. En traversant les 
terres de Kernévez, il arriva près d'un lavoir où 
Kébèn lavait. Cette femme singulière, depuis 
l'aventure du coffre, n'avait plus fait parler d'elle; 
mais elle ne s'était ni amendée, ni assagie. La 
clémence de Ronan, au lieu d'apaiser sa haine, 
l'avait exacerbée. Lorsqu'elle apprit sa mort, elle 
eut un tel accès de joie cynique que momenta- 
nément on la crut folle. Non seulement elle 
refusa de prendre le deuil avec les autres ména- 
gères du quartier; mais elle choisit le jour des 
obsèques pour faire sa lessive, commettant de la 
sorte un double scandale, puisqu'on ce même jour 
se célébrait la fête de Pâques. 

Le cortège s'avançait dans un recueillement 
silencieux, au son de la petite clochette, quand, 
parmi des bruits de battoir, une chanson narquoise 
s'éleva de derrière les saules qui bordaient l'étang : 



Bim baon, doc' hou! 

Marw ê Jégou 

Gant eur c'horfad ywadigennou * .'. 

Bim baon, les cloches! 
Il est mort, Jégou, 
D'une ventrée de boudin! 



i. C'est un refrain populaire très répandu en Bretagne 
et que l'on chante aux enfants pour les bercer. 



286 AU PAYS DES PARDONS 

Ainsi chantait, à voix haute et stridente, Kébèn 
Teffrontée. Les bœufs cependant débouchaient 
dans le pré; et ils cheminaient droit devant eux, 
sans souci du linge qui séchait étalé sur Therbe, 
Déjà ils piétinaient de leurs durs sabots les nappes 
de toile fine. Kébèn, du coup, cessa de chanter. 
Échevelée, noire de fureur, elle se jeta à la tête 
des animaux : 

— Arrière, sales bêtes I — cria-t-elle. 

Et, brandissant son battoir, elle les en frappa 
avec une telle violence qu'elle écorna Tun d'eux. 
Us n'en continuèrent pas moins leur route, de 
leur bonne allure tranquille. Alors la rage de 
Kébèn se tourna contre le cadavre. Elle s'était 
cramponnée au chariot, au risque de se faire 
écraser; et, à chaque tour de roue, des paroles 
insensées, des injures inexpiables s'échappaient 
de ses lèvres. 

— Va, charogne, va rejoindre dans le char- 
nier où elle pourrit la louve qui fut ta mère!... 
Tu dois être content, fléau des ménages!... Grâce 
à toi, la plus belle lessive du pays est en pièces... 
Ris donc, artisan de malices, fourbe des fourbes, 
nuisible jusque dans la mort!... Ha! Ha! Et 
dire qu'il y a des benêts qui te pleurent !... Quant 
à moi, tiens, voilà mon adieu! 

Horrible profanation ! Elle venait de lui cracher 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 287 

à la figure. Ce fui du reste son dernier outrage. 
Le sol au même instant s'entre-bâilla sous elle et 
l'engloutit. 

Au bout de trois heures de marche, la clochette 
s'étant tue, les bœufs s'arrêtèrent. On était en 
pleine forêt, sur le versant occidental de la mon- 
tagne. Une fosse fut bientôt creusée, mais, lors- 
qu'il s'agit d'y descendre le corps du saint, les 
efforts réunis de vingt hommes demeurèrent 
impuissants à le soulever. « Peut-être ne veut-il 
pas qu'on l'enterre » , opina quelqu'un ; « laissons-le 
en cet état, et attendons les événements. » Or, 
il advint une chose extraordinaire. Dans l'espace 
d'une nuit, le cadavre se pétrifia, ne fit plus qu'un 
avec la table du chariot transformée en dalle 
funéraire, et apparut comme une image éternelle 
sculptée dans le granit d'un tombeau. Les arbres 
d'alentour étaient eux-mêmes devenus de pierre ; 
ils s'élançaient maintenant avec une sveltesse de 
piliers, entre-croisaient là-haut en guise de voûte 
les nervures hardies de leurs branches. Tel fut, 
d'après la légende, le premier schème de l'égHse 
de Locronan et du cénotaphe qui s'y voit encore, 
dans la chapelle du Pénity. 



288 AU PAYS DES PARDONS 



II 



Si jamais vous visitez Locronan, faites en sorte 
d'y arriver par la « vieille côte ». La montée, au 
début, n'est pas engageante ; c'est moins un che- 
min qu'une ravine, que le lit desséché d'un tor- 
rent. Mais, à mesure que l'on approche de la crête, 
la route s'aplanit, se dilate, retrouve sa noble 
aisance d'ancienne voie royale. Borné encore, vers 
l'occident, par un dernier renflement des terres, 
l'horizon s'est découvert peu à peu dans la direc- 
tion du sud et du septentrion. Derrière vous s'es- 
tompent les grandes houles bleues du Quimper- 
rois ; à votre droite s'enlève sur le ciel la montagne 
sacrée, avec son énorme croupe creusée de plisse- 
ments rugueux où les traînées de bruyères sem- 
blent des fumées roses courant à ras de sol; à 
gauche, un pays vert — d'un vert lumineux, d'un 
vert fauve — déroule jusqu'à la mer océane la 
nappe onduleuse de ses feuillages. Des pins bor- 
dent la route, mais sans entraver la vue qui se 
joue librement entre leurs fûts ébranchés; et l'on 
a au-dessus de soi l'aérienne mélopée de leurs 
cimes. Ajoutez que nulle part ailleurs, en Bre- 
tagne, on ne respire mieux ce que le poète appelle 

L'ivresse de l'espace et du vent intrépide. 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 289 

Le vent s'acharne d'une aile infatigable sur ce 
haut plateau. On est, pour ainsi dire, bouche à 
bouche avec l'Atlantique qui vous souffle à la face, 
de tout près, sa rude haleine salée, vous fouette 
la peau de ses larges embruns. Le bruit des vagues 
se fait si distinct qu'on se croirait sur un sommet 
de falaise : on s'attend à recevoir dans les jambes 
un paquet d'écume. Point. De l'abîme, béant à 
vos pieds, c'est un clocher qui surgit, un clocher 
veuf de sa flèche, une énorme tour carrée aux 
étroites et longues ogives d'où s'envolent, non 
des goélands, mais des corbeaux. Plus bas, voici 
l'église tassée de vieillesse, sous sa toiture gon- 
dolée; et près d'elle se montre le cimetière, un 
arpent de montagne clos de murs en ruine et foi- 
sonnant d'herbe. On descend une pente raide, 
sinueuse, presque une rue, avec les restes d'un 
pavage ancien. Jadis, au temps d'une prospérité 
qui n'est plus qu'un mélancolique souvenir, c'était 
par ici que la diligence de Quimper à Brest faisait 
à Locronan son entrée, dans un fracas de ferrailles 
et de grelots, semant sur son passage le mouve- 
ment, la gaieté, la vie. Les femmes, leur poupon 
dans les bras, accouraient sur le seuil des petites 
maisons basses qui, toutes, portent inscrites dans 
leur linteau la date de leur construction et les noms 
des ancêtres qui les édifièrent. Les hommes eux- 

17 



290 AU PAYS DES PARDONS 

mêmes, tisserands pour la plupart, se soulevaient 
sur les pédales des métiers et, par la lucarne 
entr'ouverte, saluaient le postillon d'un lazzi, les 
voyageurs d'un souhait de bon voyage. A l'ani- 
mation d'autrefois a succédé, hélas! un morne 
silence. Les chemins de fer ont tué les message- 
ries, et les machines les métiers à main. De ceux- 
ci, il subsiste peut-être une dizaine, et qui cliô- 
ment plus souvent qu'ils ne travaillent. Au com- 
mencement du siècle, ils étaient environ cent 
cinquante, où se venaient approvisionner de toile 
à voile tous les ports du littoral cornouaillais. Du 
matin au soir et d'un bout du bourg à l'autre 
retentissait alors, selon l'expression d'un habi- 
tant du lieu, l'allègre chanson de la navette. 

On vous contera que saint Ronan fut l'inventeur 
de cette industrie, qu'il la pratiqua lui-môme — 
sans doute dans l'intervalle de ses promenades — 
et l'enseigna au penn-tiern, son compagnon de 
prière. Avant lui les pêcheurs se contentaient de 
suspendre des peaux de bètes aux mâts de leurs 
embarcations. Il fit planter du chanvre, montra 
l'art d'en tisser les fibres. Une source d'abondance 
et de richesse ruissela sur le pays. L'opulence des 
bourgeois de Locronan dcAnnt aussi proverbiale 
que celle des armateurs de Penmarch. On en 
peut contempler d'éloquents vestiges dans les 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 291 

pignons élég-amment sculptés ou dans les façades 
monumentales qui encadrent la place. Ce sont 
demeures de grand style, dont quelques-unes trai- 
tées avec goût dans la manière de la Renaissance. 
Si déchues soient-elles de leur antique splendeur, 
elles ont encore fière mine, gardent jusqu'en leur 
délabrement un air de noblesse et de solennité, 
communiquent à l'humble bourg un je ne sais quoi 
de magistral qui en impose. Rien de banal, ni de 
mesquin. Gela a la majesté soHtaire des belles 
ruines; cela en a aussi la pénétrante tristesse. Le 
cœur se serre à parcourir les menues ruelles qui, 
contournant les maisons, rampent vers la cam- 
pagne ou plongent à pic au fond du quartier de 
Bonne-Nouvelle (Kêlou-Mad). Ce ne sont que murs 
croulants, décombres épars, jonchant au loin les 
jardins en friche. On a le sentiment d'une cité 
qui s'effrite pierre à pierre, et qui ne se relèvera 
plus. Ses habitants même, de jour en jour, l'aban- 
donnent, émigrent, comme si un sort pesait sur 
elle, quelque malédiction à longue échéance pro- 
férée, voilà treize cents ans, par le thaumaturge 
de la montagne. 

Mais non. L'esprit de Ronan ne s'est pas retiré 
de sa bourgade. Tout au contraire, il en est 
resté le génie bienfaisant. C'est grâce à lui si elle 
retrouve, à de périodiques intervalles, un sem- 



292 AU PAYS DES PARDONS 

blant d'animation et de vie. Tous les sept ans, en 
effet, comme il arrive, dit-on, pour les villes 
mortes de la légende, Locronan se réveille, voit 
abonder dans son désert un peuple de pèlerins. 
Durant l'espace d'une semaine, il peut se croire 
revenu aux jours les plus brillants de son histoire. 
Ce miracle, c'est la Troménie qui l'opère 



III 



Troménie est une corruption de Trô-minihy et 
signifie proprement « tour de l'asile ». Ces asiles, 
ces minihys, dans l'ancienne Église de Bretagne, 
étaient des cercles sacrés d'une, de deux, quelque- 
fois de trois lieues et plus, entourant les monas- 
tères et jouissant des plus précieuses immunités. 
Celui qui dépendait du prieuré de Locronan cou- 
vrait une vaste étendue, empiétait sur le territoire 
de quatre paroisses : Locronan, Ouéménéven, 
Plogonnec et Plounévez-Porzay. Le pèlerinage de 
la Troménie consiste à en faire le tour, en suivant 
une ligne traditionnelle qui n'a pas Avarié depuis 
des siècles. On ne s'écarte guère des flancs du 
menez dont la masse énorme absorbe, confisque la 
vue, apparaît comme le centre de la fête. Aussi les 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 293 

fidèles, peu soucieux d'une étymologie dont le 
sens pour eux s'est perdu, expliquent-ils Troménie 
par Trô-ar- menez qu'ils traduisent librement : le 
Pardon de la Montagne. 

Quant au trajet à parcourir, c'est celui-là même 
— on l'a deviné — oii se complut Ronan le mar- 
cheur, du temps qu'il était de ce monde. Voie 
étrange hors de toute voie, espèce de sentier mys- 
tique, à peine frayé et que jalonnent seulement, 
de loin en loin, des calvaires. Il n'est pas aisé de 
s'y reconnaître. Mais au besoin le saint en per- 
sonne s'offre à remplir les fonctions de guide. 

Une pauvresse m'a fait ce récit. 

Elle avait promis d'accomplir le pèlerinage, de 
nuit, et elle s'était mise en route au crépuscule, 
comptant sur la lune pour éclairer ses pas. La 
lune ne se leva point. D'épais nuages venus de la 
mer avaient envahi le firmament. La vieille che- 
minait néanmoins, trébuchant aux pierres, se 
cognant parfois le front aux talus. Quand elle fut 
au milieu des landes, elle s'arrêta; elle ne savait 
plus de quel côté s'orienter dans les ténèbres. Une 
grande peur la prit. Elle allait renoncer à son vœu . 
Mais tout aussitôt une voix de pitié se fit entendre 
qui la réconforta. 

— Pose tes pieds où je poserai les miens, 
(lisait la voix. 



294 AU PAYS DES PARDONS 

Elle chercha à voir qui lui parlait de la sorte. 
Vainement. Elle ne distingua rien, si ce n'est 
deux pieds nus, d'une blancheur éblouissante, qui 
marchaient devant elle et qui laissaient à mesure 
dans le sol de lumineuses empreintes. Elle pul 
ainsi parvenir sans encombre au terme de ses 
dévolions. 

— Être secourable, s'écria-t-elle enjoignant les 
mains, apprends-moi ton nom, que je le bénisse 
jusqu'à l'heure de ma mort. 

— Tu n'as cessé, tantôt, de l'invoquer dans tes 
litanies, répondit la voix. 

Alors, elle comprit, s'agenouilla pour baiser les 
pieds du saint; mais il avait disparu. 

Dès le xir siècle, la Troménie septennale 
prenait rang parmi les grandes assemblées reli- 
gieuses de la Bretagne. On s'y rendait par clans 
des points les plus éloignés, — de l'extrême Trégor, 
du fond des landes vannetaises. Sain t Yves y figura, 
accompagné de son inséparable Jehan de Kergoz. 
Plus tard les ducs se firent un devoir de s'y mon- 
trer. La tradition s'était déjà répandue qu'il faut 
avoir passé par Locronan pour gagner le ciel. Une 
année, la fête revêlit un éclat particulier. De 
beaux seigneurs aux costumes somptueux, montés 
sur di's chevaux richement caparaçonnés, débou- 
chèrent devers Plogonnec, suivis d'une multitude 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 295 

de gens d'armes et précédés d'un escadron de 
trompettes sonnant à pleins poumons. Us escor- 
taient un carrosse d'où l'on vit descendre une 
mignonnette jeune femme en coiffe du temps, 
juste comme la procession traversait la place. Elle 
était gente et accorte, avec des yeux clairs, très 
doux, et un joli front têtu de Bretonne. Quand 
les porteurs des reliques eurent défilé, elle vint se 
joindre pieusement à un groupe de fermières qui, 
habillées d'étoffes rouges aux chamarrures d'ar- 
gent et d'or, formaient une garde d'honneur à la 
statue de sainte Anne. Elle marchait difficilement 
dans ses petits brodequins peu habitués à fouler 
les cailloux des chemins creux ou les aspérités 
broussailleuses des landes, et l'on devinait de suite 
en elle quelque pennhérès de la ville, mais brave, 
résolue, « ne plaignant point sa route ». Penchée 
sur le Hvre d'heures d'une de ses voisines, elle 
entonna le cantique à l'unisson des autres voix. 
Et, tout le long de la Troménie, elle chanta : on 
eût dit qu'un rossignol mélodieux s'égosillait entre 
ses lèvres, tant elle savait donner d'onction et de 
grâce aux rudes syllabes des versets armoricains. 
Les gars préposés aux bannières se détournaient 
sans cesse pour la regarder. Ils apprirent au retour 
qu'elle avait ncm u la duchesse Anne » et qu'elle 
était mariée au roi de France. 



290 AU PAYS DES PARDONS 

Bonne et chère Duchesse, j'ai souvent consulté 
à ton sujet les populations de l'Armor trégorrois. 
Tu n'es déjà plus pour elles qu'un symbole. Mais 
en ce canton de Cornouailles ta mémoire vit, et 
presque ta personne. Dans une hutte, sous des 
hêtres, — derniers vestiges de la forêt de Névet, 
— des sabotiers m'ont parlé de toi comme s'ils 
t'avaient connue. Ils dépeignaient ton visage 
velouté ainsi qu'un beau fruit; ils célébraient ta 
chevelure, ton sourire. Ion charme, se souvenaient 
du timbre de ta voix. Pour un peu ils eussent 
juré qu'ils étaient présents à cette Troménie où 
tu assistas. Oui oserait, après cela, contester la 
magique influence de Ronan? 

On en cite des témoignages bien autrement 
significatifs. 

Telle cette Troménie fantastique que le saint, à 
ce que l'on prétend, dirigea lui-même. Il tombait 
depuis la veille une pluie acharnée, et la montagne 
était labourée en tous sens par de véritables tor- 
rents. Le clergé décida que la procession n'aurait 
pas lieu , qu'elle serait différée au dimanche d'après. 
Cela mécontenta, paraît-il, le susceptible Ronan 
qui, de son vivant, ne s'était jamais préoccupé du 
temps qu'il faisait pour vaquer à son pèlerinage 
quotidien. Voilà que soudain les cloches s'ébran- 
lent Un chœur invisible entonne l'hymne de 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 297 

marche et, par, la baie du portail que le sacristain 
affirmait pourtant avoir fermée, jaillit un premier 
flot de « Troménieurs », puis un autre, puis 
d'autres encore, interminablement. On ne sait qui 
ils sont ni d'où ils viennent. Ils ont des figures 
jaunes et moisies. Une fade et bizarre tdeur 
s'exhale de leurs vêtements d'une forme inconnue. 
Ils chantent sans remuer les lèvres, et leur voix 
est faible, lointaine, semble sortir des entrailles 
de la terre. A leur tête s'avance le thaumaturge. 
Par-dessus sa robe de bure il a passé les ornements 
épiscopaux. Un cercle de lumière entoure son 
front, et sa barbe neige resplendit comme une 
gloire. Il va, et le sol se sèche à mesure devant 
ses pas, et la pluie, respectueuse, s'écarte. Les 
grandes, les lourdes bannières s'éploient, portées 
à bras tendus par des vieillards mystérieux aux 
carrures athlétiques. Et leurs soies, leurs brode- 
ries, leurs images luisent clair comme par une 
journée de soleil. Là-haut, dans le ciel, une trouée 
d'azur s'est faite, qui se déplace avec la proces- 
sion, reste toujours suspendue au-dessus d'elle 
comme un dais, tandis qu'à l'entour il ne cesse de 
pleuvoir, de pleuvoir à verse... 

On inspecta le lendemain les bannières, rentrées 
d'elles-mêmes dans leurs gaines : elles n'avaient 
pas reçu une goutte d'eau. Saint Ronan avait 

17. 



-"••8 AU PAYS DES PARDONS 

évidemment voulu donner une leçon à son cler^'é 
et à ses paroissiens. L'avertissement l'ut compris. 
Depuis lors, au jour et à l'heure fixés, le cortège 
de la Troméuie se met en marche, quelque temps 
qu'il fasse. 



IV 



En général, il fait beau. La fête s'ouvre, en 
effet, le deuxième dimanche de juillet, dans la 
période la plus aimable de l'été breton. J'ai assisté 
à la plus récente, à celle de 1893. Au petit matin, 
je prenais avec les pèlerins de la région de 
Quimper le train de Douarnenez. Il vous dépose 
à la station dite de Guengat, — une maison- 
nette mélancolique, ceinle de landes et de marais, 
à plusieurs kilomètres do tout centre habité. 
Comme personnel, un employé unique, une 
femme, dont la principale besogne consiste à 
regarder passer de temps à autre quelques wagons 
et à écouter tinter, le soir, des angélus lointains. 
Un étroit ruban pierreux conduit à une route 
vicinale, à une de ces délicieuses et minuscules 
routes bretonnes qui s'en vont, comme la race 
elle-même, d'une allure de flânerie, s'attardent en 
mille détours et se laissent mener par leur rêve 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 299 

pour n'aboutir nulle part. On voyage dans une 
ombre lumineuse, entre des talus tapissés d'un 
fouillis de plantes, de fleurettes pâles, d'herbes 
longues et fines, pendantes comme des cheve- 
lures. On ne voit, on n'entend rien que le reflet 
mouvant des feuillages sur la chaussée criblée 
de gouttes de soleil et un léger bruit d'eau dans 
les cressonnières aux deux bords du chemin. 

Brusquement, dans une éclaircie, surgit la mon- 
tagne sacrée, la croupe encore fumante des buées 
de l'aube. Des silhouettes de pèlerins se dessinent, 
imprécises, sur la crête et le long des pentes. Les 
Troménies individuelles, — plus fécondes en 
grâces, dit-on, sans doute parce que plus con- 
formes à l'esprit de la tradition primitive, — ont 
commencé de circuler à partir de minuit. Aussi 
y a-t-il déjà des gens qui reviennent, les traits un 
peu las, les vêtements détrempés par la rosée. Un 
premier calvaire se dresse au pied du mont; sur 
les marches, des femmes sont assises et déjeunent 
d'un morceau de pain bis graissé de lard. L'une 
d'elles, m'interpellant au passage, me crie : 

— Inutile de vous presser. Vous arrivez trop 
tard. Le saint n'est plus chez lui. 

Leurs dévotions scrupuleusement accomplies, 
nos paysannes plaisantent volontiers. Je riposte : 

— Eh bien! alors, j'irai chez Kébèn. 



300 AU PAYS DES PAdDONS 

— Pour ccllc-Ià, vous la rencontrerez! m'est-il 
répondu. — El même au lieu d'une, vous en trou- 
verez cinq cents. 

Il faut savoir que le mauvais renom de la mégère 
de Kernévez s'est étendu, bien injustement du 
reste, à toutes les ménagères du quartier : il a fait 
tache d'huile à travers les siècles. 

Entre Locronan et Quôménéven 

Il n'y a femme qui ne soit une Kébèn, 

dit un adage inventé, je suppose, par quelque 
commère du bourg voisin, à l'époque où la pros- 
périté de ce petit pays industrieux faisait autour 
d'elle tant de jaloux. Le vieil individualisme cel- 
tique est demeuré vivace en Bretagne, et les riva- 
lités, les rancunes s'y perpétuent d'un village à 
l'autre, avec une jovialité féroce... • 

Je suis déjà haut dans la montée que j'entends 
encore, derrière moi, rire à gorge déployée mes 
Cornouaillaises retour de pardon. Mais, à mesure 
que je m'élève, il semble que je pénètre dans une 
atmosphère d'infini silence; on respire dans l'air 
ce je no sais quoi de religieux qui enveloppe par- 
tout les sommets et qui les fit vénérer de nos 
ancêtres aryens comme des tabernacles de la divi- 
nité. La brise, qui souffle par lentes bouffées, est 
chargée de parfums d'une essence rare, de la fine 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 301 

senteur des herbes aromatiques; et les groupes 
de nuages dans le ciel ressemblent à de grandes 
figures agenouillées... Les sons d'une clochette 
ont retenti. Une voix psalmodie en breton : 

— Passant, donnez une obole!... Pour l'amour 
de saint Thégonnec, donnez! 

Au fond d'une hutte façonnée, comme jadis 
celle de Ronan, de branchages entrelacés et recou- 
verte d'un drap en guise de toiture, un homme est 
accroupi sur une escabelle, un glazik en veste 
neuve bordée d'un large galon jaune. Devant lui 
est une table parée à l'instar d'un autel et, sur la 
table, une statuette de saint, noire, enfumée, une 
de ces images barbares particulièrement chères 
aux Armoricains, à cause de leur antiquité même. 
Un plat de cuivre, à demi plein de gros sous, est 
posé auprès de l'icône pour recevoir les offrandes. 
C'est là une espèce de péage mystique établi de 
place en place sur tout le pourtour de la Troménie. 
On en compte jusqu'à soixante et soixante-dix, de 
ces logettes éparses aux flancs du mont . Les quatre 
paroisses qui avaient une portion de leur territoire 
comprise dans l'ancien rainihy s'y font représenter 
non seulement par le patron de leur église, mais 
encore par la multitude des « petits saints » 
indigètes en honneur dans les chapelles locales. Et 
près de chacun d'eux se lient un délégué de la 



n02 AU PAYS DES PARDONS 

fabrique qui, dans un boniment naïf, énumère ses 
vertus, rappelle ses miracles, vante les merveil- 
leuses propriétés de l'eau de sa fontaine, quelque- 
fois tend h baiser aux pèlerins des fragments de 
ses reliques. Le proverbe « chacun prêche pour 
son saint » n'a jamais été d'une application plus 
directe et plus littérale. Ainsi le culte de Ronan 
devient une source de profits pour tous les sanc- 
tuaires de la région. Il est juste d'ajouter que cet 
usage, d'une origine fort reculée, ne s'explique pas 
uniquement par des raisons de lucre. C'est une 
croyance répandue dans toute la péninsule que les 
saints d'un même canton se doivent faire visite le 
jour de leurs pardons respectifs. Si on ne prend 
soin de les y mener, ils s'y transportent, dit-on, 
spontanément. Des pêcheurs de la côte Irégorroise 
m'ont affirmé avoir vu Notre-Dame de Port-Blanc 
se rendre par mer, la nuit, à la fête votive de 
Notre-Dame de la Clarté. Ne nous étonnons donc 
pas si les Urlou, les Corentin, les Thujen, les 
Thégonnec et tant d'autres thaumaturges, en per- 
pétuelles relations de voisinage avec Ronan, 
délaissent momentanément leurs oratoires, à l'oc- 
casion de la Troménie, pour le venir saluer sur 
les limites de son domaine. Que s'ils bénéficient 
par surcroît de quelque aumône, ce serait cruauté 
de leur en vouloir. Ils sont si pauvres, les bons 



LE P .RDON DE LA MONTAGNE 



303 



'vieux saints, et leurs rustiques maisons si misé- 
rables ! . . . 

Le sentier traditionnel traverse en cet endroit 
'la grand'route. A l'un des angles du carrefour 
s'érige une croix fruste taillée tout d'une pièce, 
peut-être dans un menhir, plus probablement 
dans un de ces blocs de granit connus sous le 
nom de lec'h qui servirent, aux premières époques 
[du christianisme, à marquer en Bretagne les 
sépultures. C'est ici la tombe de Kébèn. L'herbe 
y est maigre et brûlée; jamais fleur n'y a fleuri; 
les bruyères même s'en écartent, et les humains 
les imitent; ils la contournent à distance d'un pas 
rapide, en se signant. Qui sait si, en dépit du 
lourd monolithe qui l'opprime, l'esprit de rébel- 
lion enfermé là ne va pas tout à coup faire érup- 
ftion comme un volcan? J'y ai cependant vu s'age- 
nouiller une vieille femme, et cela non par inad- 
vertance, car à sa fdle qui la morigénait elle 
répondit : . 

— Vous êtes jeune encore. Quand vous aurez 
été plus longtemps à l'école de la vie, vous aurez 
appris la pitié. 

Incessamment des Troménieurs passent, grave- 
ment, tête nue, leur chapeau dans une main, dans 
l'autre un chapelet. Ils cheminent en silence 
sans échanger une parole : la Troménie est un 



304 AU PAYS DES PARDONS 

« pardon muet ». A leurs yeux vagues, obstiné- 
ment fixés devant eux, on devine que toute leur 
âme est concentrée dans une oraison intérieure 
dont rien ne la saurait distraire, pas même le 
splendide horizon qui, vu de ces hauteurs, semble 
se déployer au loin comme les branches mou- 
vantes et merveilleusement nuancées d'un éven- 
tail prestigieux. Ils marchent isolés ou par troupes. 
C'est tantôt une famille, avec tous ses membres, 
tantôt un village entier, un clan de laboureurs 
émigré en masse, hommes et femmes, enfants et 
chiens. Les profils se détachent avec une extraor- 
dinaire netteté sur le bleu délicat du ciel, puis 
s'évanouissent dans les sinuosités de la montagne. 
Une des principales étapes est celle qui va de 
la tombe de Kébèn à la « Jument de pierre ». Le 
sentier s'engage entre des ajoncs, franchit des 
carrières abandonnées, côtoie des champs de blé- 
noir, se perd enfin dans une lande, vaste étendue 
de gazon roussi, luisante au soleil comme un 
miroir immense que les nuages balaient de leurs 
grandes ombres. Au milieu de la lande est vautré 
le monstre de granit. Il a bien les formes étranges 
et colossales de quelque animal des temps fabu- 
leux. Le culte dont il est l'objet remonte certaine- 
ment à une époque de beaucoup antérieure à 
notre ère. On sait de quel naturalisme profond 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 305 

était empreinte la mythologie celtique. Tout dans 
la nature lui apparaissait comme divin, les arbres, 
les sources, les rochers. Ces antiques conceptions 
sont demeurées vivaces au cœur du peuple breton. 
Le christianisme s'est superposé à elles ou les a 
tirées à lui : ne les pouvant détruire, il les a con- 
fisquées. Mais il n'est pas nécessaire de creuser 
très avant dans l'âme de la race pour retrouver 
intact le fond primitif. En ce qui est de la pierre 
de Ronan, on lui a longtemps attribué une vertu 
fécondante. Il y a peu d'années encore, les jeunes 
épousées s'y venaient frotter le ventre, dans les 
premiers mois du mariage, et les femmes stériles, 
pendant trois nuits consécutives, se couchaient 
sur elle, avec l'espoir de connaître enfin les joies 
de la maternité. On abandonne aujourd'hui ces 
pratiques, mais je me suis laissé dire qu'elles ne 
sont peut-être pas aussi mortes qu'elles en ont 
l'air. 

Les pèlerins de la Troménie se contentent, en 
général, de faire le tour de la pierre sacrée. Les 
plus dévots, néanmoins, et aussi les gens fiévreux 
ou sujets à des maladies nerveuses ne manquent 
pas de s'asseoir dans une anfractuosité du roc, 
sorte de chaire naturelle sculptée par les pluies, 
que Ronan affectionnait en ses heures de sieste 
et de méditation 11 jouissait de cette place d'un 



306 AU PAYS DES PARDONS 

des plus admirables panoramas qui se puissent 
contempler. 

Les vieux thaumaturges de la légende armori- 
caine n'étaient point des ascètes moroses, des 
contempteurs de l'univers. Ils font plutôt songer 
aux richis de l'Inde. Les austérités de la vie éré- 
mitique ne fanaient en eux ni la délicatesse du 
sentiment, ni la fraîcheur de l'imagination. S'ils 
recherchaient la soUtude, c'était sans doute pour 
se vouer plus exclusivement à Dieu, mais aussi 
pour entrer en un contact plus direct, plus intime, 
avec la frémissante beauté des choses. Ils étaient 
des poètes en même temps que des saints. La 
magie de la nature les enchantait. La tradi- 
tion nous les montre cheminant des jours, des 
mois, avant de s'arrêter au choix définitif d'une 
demeure. Une boule, dit-on, roulait devant leurs 
pas : entendez par là qu'un instinct supérieur les 
guidait. Ils attendaient pour bâtir leur cellule 
d'avoir rencontré un paysage digne d'alimenter 
leur rêve. Aux uns il fallait les hauts lieux, l'im- 
mensité des horizons; d'autres préféraient le 
mystère des vallées, toutes chuchotantes du bruis- 
sement des eaux et du frisson des feuillages; 
Presque toujours ils s'arrangeaient de façon à 
avoir — petite ou grande — une ouverture sur 
la lïier. La plupart de leurs oratoirf»^* sont, en- 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 307 

effet, situés dans la zone maritime, dans VArmor. 
Ils aimaient la mer pour elle-même, parce qu'elle 
est la mer, la seule chose au monde peut-être 
dont le spectacle ne lasse jamais; et aussi, parce 
qu'elle est comme la face visible de cet infini qui 
obsédait leur âme; et enfin, parce que ses flots 
baignaient là-bas leur patrie ancienne, les grandes 
îles brumeuses d'Hibernie et de Breiz-Meur d'où 
la tourmente saxonne les avait chassés. Aux soirs 
nostalgiques, leur pensée dut s'en retourner plus 
d'une fois, dans la houleuse chevauchée des 
vagues, vers les monastères tant regrettés d'Iona, 
de Clonard, de Laniltud, de Bangor. 

Devant les yeux de Ronan, la baie de Douar- 
nenez, ou, pour parler comme les Bretons, la 
Baie — à leur avis, .elle est l'unique — dévelop- 
pait sa courbe harmonieuse, faisait étinceler le 
sable fin de ses grèves et, sur la perspective des 
eaux, découpait en une suite de figures austères 
et hardies la majesté de ses promontoires. On 
comprend sans peine la prédilection du saint pour 
ce versant du menez. Il n'y a guère de sites en 
Bretagne d'où la vue s'étende plus à l'aise sur 
un décor à la fois plus éternel et plus changeant. 

Je gagne le bourg en compagnie d'une aïeule 
toute branlante, toute disloquée, qui s'appuie 
d'une main sur son bâton de pèlerine, de l'autre 



308 AU PAYS DES PARDONS 

sur l'épaule d'un garçonnet de douze à quinze 
ans, son arrière petit-fils. L'enfant flotte en des 
vêtements trop larges, défroque presque neuve 
de quelque frère aîné « péri en mer ». Il a une 
petite mine drôle, très éveillée, avec un je ne 
sais quoi de vieillot déjà dans l'expression, des 
regards d'une gravité singulière, pleins de choses 
d'ailleurs, un air de tristesse prématurée. 

— Il va s'embarquer pour le long cours, 
m'explique la bonne femme. Alors, je suis venue 
le présenter à saint Ronan. C'est la neuvième 
Troménie que j'accomplis. Oui, ce sentier m'a 
vue passer neuf fois, avec mon homme, mes 
gars, et les fils de mes gars. Je les ai pleures tous 
et n'en ai enseveli aucun. Ils sont dans le cime- 
tière sans croix. Celui-ci est le dernier qui me 
reste. J'ai idée que la mer le prendra comme elle 
a pris les autres. Cela est dur, mais il faut que 
chacun suive son destin... 

Le mousse, lui, ne dit rien, sourit vaguement 
du côté des boutiques installées sur la place; et 
la mer, au pied des collines, s'étale, glauque, 
pailletée d'or, attirante et chantante, sirène déli- 
cieuse, doux miroir à prendre les hommes. 

Du dehors, l'église de Locronan dont le vaisseau 
principal appartient au xv" siècle a la noblesse, 
l'ampleur de proportions d'une cathédrale. L'in- 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 309 

férieur en est d'un caractère saisissant. On y 
accède par un vaste porche en arc surbaissé. Une 
impression de vétusté, de délabrement, de gran- 
deur aussi — de grandeur solitaire et quasi 
farouche — vous envahit l'âme, dès le seuil. Des 
masses d'ombre se balancent suspendues aux 
voûtes ou rampent le long des parois. On se croi- 
rait dans un sous-bois ténébreux, traversé çà et 
là de clartés verdâtres. On respire l'horreur des 
forêts sacrées. Les piliers, couverts de mousses, 
de végétations parasites, rappellent effectivement 
les arbres pétrifiés de la légende. Ou bien encore, , 
on songe à l'église d'une de ces villes englouties, 
Tolente, Ker-ls, Occismor, tant les murs déga- 
gent d'humidité, tant la lumière qui les baigne 
est étrange, crépusculaire, spectrale. 

La chapelle du Pénity, accotée .à la nef, brille 
d'un rayonnement plus vif. Là est la tombe de 
l'anachorète, là se détache en relief sur une table 
de Kersanton l'hiératique et rude image de Ronan. 
Les traits sont d'une belle sérénité fruste : dans 
la fixité des prunelles semblent nager encore les 
grands rêves interrompus. Une des mains tient le 
bâton pastoral, l'autre le livre d'heures. A l'autel, 
un prêtre officie '. Il bénit l'assistance, et le 

1. C'était, si je ne me trompe, l'abbé Thomas, aumônier 
du Lycée de Quimper, et l'un des principaux zélateurs du 



310 AU PAYS DES PARDON» 

défilé commence autour du tombeau. Les dévots 
circulent en rangs pressés. Plus de femmes que 
d'hommes, et presque toutes de la région de 
Douarnenez. Elles sont fraîches, roses, et comme 
nacrées, avec des yeux gris, du gris azuré de la 
fleur de lin. La coiffe, qui enserre étroitement 
le visage, lui donne un air inoubliable de candeur 
et de mysticité. Elles touchent du front, à tour de 
rôle, le reliquaire en forme de navette que leur 
présente un diacre; puis, se retournant vers le 
thaumaturge de pierre, elles lui impriment sur 
la fac« leurs lèvres saines dont les souffles de la 
montagne ont singulièrement avivé l'éclat. 

Et c'est ici la vraie revanche de Ronan. 

La femme, dans la conception des Celtes, appa- 
raît comme une magicienne exquise et perverse 
tout ensemble, douée d'un pouvoir irrésistible, 
surnaturel, et qui prend tout l'homme sans rien 
livrer d'elle-même. Nos poètes populaires la célè- 
brent sans cesse dans les soniou, mais avec quelle 
tristesse résignée! Et qu'il y a parfois d'angoisse 
mêlée à leurs effusions d'amour! Les saints la 
craignaient, voyaient en elle un obstacle insur- 
montable à la sainteté. Efflam, contraint par son 



culte des vieux saints nationaux dans le Finistère. On lira 
avec fruit l'importante brocliura qu'il a consacrée à la 
Troménie. 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 3H 

père de se choisir une épouse, ressentit devant la 
beauté d'Enora un tel trouble qu'il s'évanouit sur 
le parquet delà chambre nuptiale. Sans l'interven- 
tion d'un ange, il n'eût jamais eu le courage de 
s'enfuir. Enora l'ayant rejoint à travers le péril des 
eaux, il refusa d'entendre le son de sa voix et lui lit 
bâtir un ermitage de l'autre côté de la colline. 
Envel ne se montra pas moins impitoyable envers 
sa sœur Jûna. Pas une fois il ne lui rendit visite 
dans sa cellule qu'une vallée seulement séparait 
de la sienne. Il n'apprit sa mort que lorsque la 
cloche qu'elle avait coutume de sonner à l'heure 
de la prière ne tinta plus. 

Proscrites, analhématisées par les saints, les 
femmes usaient de représailles à leur égard. 
En plus d'une occasion, elles leur jouèrent de 
fort vilains tours*. On a vu de quelle haine sans 
rémission Kébèn poursuivit Ronan. Je n'ai pas 
tout rapporté. Un hagiographe raconte qu'elle 
l'accusa publiquement d'avoir voulu lui faire 
violence. Mort, elle le traita de la façon que l'on 
sait. La trace de l'immonde crachat reparaît toute 
fraîche, dit-on, à chaque Troménie, sur la joue 
gauche du cadavre de granit ; et c'est elle, c'est 
cette souillure ineffaçable que les filles de Gor- 

1. Cf. Les saints bretons, cV après la tradition populaire. 
Annales de Bretagne, 1893-1894. 



312 AU PAYS DES PARDONS 

nouailles viennent , de sept ans en sept ans, essuyer 
pieusement avec leurs baisers. 

Cependant les cloches s'ébranlent. Les vibra- 
tions d'un glas tombent dans l'église à coups 
lugubres et espacés; un chœur de prêtres entonne 
l'office des morts. La Troménie n'est pas seule- 
ment un pèlerinage de vivants. Les défunts qui 
n'ont pu l'accomplir en ce monde se lèvent du 
pays des âmes pour y prendre part. Croyez que 
parmi les êtres visibles et palpables, agenouillés 
là sur les dalles, rôde tout un peuple d'ombres 
évadé des cimetières. Une haleine froide qui vous 
fait frissonner, une odeur souterraine dont l'at- 
mosphère s'imprègne tout à coup : autant de 
signes révélateurs de l'approche des défunts, de 
la mystérieuse venue des Anaon. J'entends dire 
sous le porche, à une fermière de Plogonnec, qu'à 
la dernière Troménie, comme elle était en oraison, 
elle se sentit chatouiller la nuque par des doigts 
glacés. S'étant retournée, elle faillit se pâmer de 
stupeur en se trouvant face à face avec son mari 
qu'elle avait enterré l'année d'avant et pour qui 
justement elle récitait le De profundis. « J'allais 
lui parler, mais il lut sans doute mon intention 
dans mes yeux, car aussitôt il s'éclipsa... » 

C'est du haut des degrés qui conduisent au por- 
tail qu'il faut jouir du spectacle delà grand'messe. 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 313 

Par les vantaux ouverts, le regard plonge à tra- 
vers la nef jusqu'au fond de l'abside qui, derrière 
cette forêt de piliers aux fûts énormes, luit, 
inondée de soleil, comme une clairière éblouis- 
sante. Les hommes sont groupés aux premiers 
rangs : un flot de têtes rudes et carrées aux lon- 
gues chevelures celtiques. Ensuite viennent les 
femmes, prosternées dans toutes les attitudes. On 
voit palpiter les ailes de leurs coiffes où le jour 
multicolore des vitraux met de chatoyantes iri- 
sations. On dirait un vol d'oiseaux de mer 
engouflrés dans l'église. Et des chants se traînent 
en notes éplorées, des chants pareils à des mélo- 
pées barbares, très graves et très doux. 

De midi à deux heures, il se produit une sorte 
de détente. C'est un rude pardon que la Troménie, 
et où l'on ne doit ménager ni sa sueur, ni sa 
peine. On n'y gagne pas que des indulgences, 
mais encore un robuste appétit. L'air vif des hau- 
teurs, aiguisé de salure marine, et quelque cinq 
lieues par les ravines et les landes vous dilate- 
raient l'estomac d'un citadin; à plus forte raison, 
d'un rustique. D'ailleurs, il n'est point de con- 
cours religieux en Bretagne qui n'aille sans un 
semblant de liesse profane. Donc, tandis que 
l'église se vide, les auberges s'emplissent. Trouve 
place qui peut. D'aucuns vont s'installer hors 

18 



314 AU PAYS DES PARDONS 

bourg, à l'ombre d'un pan de mur, emmi les 
ruines enguirlandées de lierre qui jonchent au 
loin la campagne. L'unique hôtel du lieu, dont la 
vieille façade pleure inconsolablement la mort des 
diligences, a tendu son hangar de draps blancs, 
comme pour une noce de village. J'y déjeune avec 
les Troménieurs d'importance, patrons de pèche 
ou riches laboureurs, gens de Plonéis, de Tréboul, 
de Kerlaz et de Ploaré. Des bouffées de brise 
gonflent les toiles, font claquer autour de nous 
toutes ces blancheurs sonores. La foule, sur la 
place, va, vient, grossie de quart d'heure en quart 
d'heure, exaltée, grisée de son propre bruit. Une 
allégresse sacrée commence à vibrer dans l'air. 

Notez ceci. Dans ce vaste bourdonnement 
humain, pas une clameur de mendiant, pas une 
de ces lamentations geignardes qui vous obsèdent 
les oreilles à tous les autres pardons de Bretagne. 
Les exhibiteurs de plaies, réelles ou simulées, 
ne se montrent point à Locronan ni sur le par- 
cours du pèlerinage. Il est vrai que la Troménie 
est faite pour décourager les infirmes, culs-de- 
jatte, tortillards et béquillards de toute espèce. 
Elle est avant tout la solennité des ingambes. 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 31: 



;adis, c'est à coup de poings et de penn-baz qu'on 
se disputait l'honneur de porter les grandes ban- 
nières à la procession de saint Ronan. Heureuse 
la paroisse dont les champions triomphaient! 
El 11! élait assurée pour sept ans d'une prospérité 
sans égale. Pendant sept ans, il ne naissait chez 
elle que des garçons, des « gagneurs de pain », 
solides et bien venus; les poutres des greniers 
rompaient sous le poids des récoltes; les barques 
rentraient, le soir, avec des pêches miraculeuses, 
et les âmes, comme en un paradis terrestre, 
fleurissaient exemptes de souci. Aussi la lutte 
pour les bannières dégénéra-t-elle plus d'une 
fois en combat sanglant. Il y eut des poitrines 
défoncées, des crânes fendus. Le clergé jugea 
nécessaire de faire intervenir la force publique. 
Mais la présence de la maréchaussée, loin d'en 
imposer à la population, l'exaspéra. Chacun y 
vit une atteinte aux libertés locales, bien plus, 
une sorte de profanation de la fête. Que ne lais- 
sait-on les gens s'arranger entre soi? Et quel 
besoin d'associer ces intrus, ces gallois, à la glori- 
fication de Ronan? 

Les Bretons entourent leurs saints d'un culte. 



316 AU PAYS DES PARDONS 

jaloux. Un vent de révolte traversa les cerveaux 
surexcités; on cria haro sur les « Enfants de 
Marie Robin*. » Lors de la Troménie qui fut 
célébrée le 14 juillet 1737 éclata une véritable 
émeute dont un procès-verbal publié dans l'inven- 
taire des archives départementales nous a conservé 
le souvenir. Les gendarmes furent pourchassés à 
coups de pierre et ne durent leur salut « qu'à 
la vitesse de leurs chevaux ». 

— Dao!... Dao! hurlaient les pèlerins. 

Ce que le sire Dugas traduit en son style de bri- 
gadier : « Donnons dessus!... Saccageons-les!... » 

Les choses se passent aujourd'hui d'une façon 
plus civile. L'honneur de porter les bannières est 
toujours un objet de brigue, seulement il se paie, 
s'octroie à l'enchère au plus offrant. C'est moins 
démocratique, sans doute, mais il y a aussi moins 
de têtes fracassées et de vestes en lambeaux. La 
dévotion n'y perd guère et le trésor du saint y 
gagne quelques écus qui, joints à la subvention 
de l'État, permettront peut-être de sauvegarder 
l'église, sinon de rendre à la tour décapitée la 
flèche qu'elle n'a plus. 

Le timbre de l'antique horloge paroissiale a 
retenti. Les cloches qui n'attendaient que la son- 

i. Dugalè Mari Robin, sobriquet sous lequel on désigne 
encore les gendarmes en ce pays. 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 317 

nerie de l'heure se mettent en branle toutes à 
la fois, et, des églises lointaines, des petites 
chapelles enfouies sous le couvert des bois, 
d'alertes carillons leur répondent. 

Dans la baie du porche, les voici paraître, les 
lourdes, les vénérables bannières, avec leurs 
hampes énormes où se crispent les poings des 
porteurs. Elles s'inclinent pour franchir la voûte, 
balaient le sol de leurs franges, puis, matées à 
grand'peine, se tendent soudain comme des voiles 
prêtes à prendre le vent. Un frémissement par- 
court leurs vieilles soies; des feux jaillissent de 
leurs paillettes. Et l'on croit voir les saintes 
images cligner les paupières aux rayons du 
« soleil béni » que depuis sept ans elles n'ont 
point affronté. La procession peu à peu s'orga- 
nise. En tête s'avancent les croix de vermeil et 
d'argent massif, garnies de clochettes qui tintent, 
tintent sans fin, avec de jolies voix claires, comme 
autrefois la clochette en fer de Ronan. Elle est là 
aussi, la clochette enchantée, mais muette, immo- 
bile, clouée sur un coussin de velours, précédant 
de quelques pas la statue du thaumaturge. Que 
n'a-t-on épargné à celui-ci les ornements épisco- 
paux dont il se montra de son vivant si dédai- 
gneux? Il eût été plus beau, ce me semble, et plus 
nature, dans son manteau de laine sombre, couleur 

18. 



318 AU PAYS DES PARDONS 

de peau de bête, la moitié antérieure du crâne 
rasée, conformément au canon de la tonsure cel- 
tique, et, dans les mains, au lieu d'une crosse, son 
bâton de Troménieur éternel. Une longue, longue 
file de saints lui fait cortège. Les reliquaires sui- 
vent, minuscules arches d'or balancées dans un 
roulis d'épaules. En dernier lieu viennent les 
prêtres, et, sur leurs talons, houleuse, bigarrée, 
la foule se précipite. 

Des tambours et des fifres donnent le signal du 
départ. Et, sous le soleil qui darde à pic, entre 
les façades grises des maisons, comme transfigu- 
rées par la joie, la théorie se déroule en un pêle- 
mêle splendide et silencieux. Le ciel, la montagne, 
la mer brillent d'une même clarté blonde, coupée 
seulement, à de rares intervalles, par les grandes 
nappes dombre brune qui tombent des nuées en 
marche. Toutes choses, dans cette atmosphère 
fluide, sont en quelque sorte fondues. Rien ne 
borne le regard, les lointains se sont évaporés, 

dissous. 

Mais, déjà l'on s'enfonce dans les petits che- 
mins. Nous avons laissé derrière nous la route 
battue, ses oratoires champêtres que le clergé 
salue au passage d'un cantique, et sa poussière, 
et son aveuglante blancheur. Nous tournons le 
dos à la montagne, à la lumière. Le sol se creuse 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 319 

toujours plus profondément sous nos pas. C'est 
presque une voie sépulcrale, pavée d'ossements de 
granit. Des deux côtés, de hauts talus sur- 
plombent, et au-dessus s'entrelacent des frondai- 
sons denses où se tordent, ainsi que les vieilles 
poutres au plafond des manoirs, des souches 
bizarres qu'on dirait sculptées. Et le soleil ne 
pénètre plus. C'est à peine si un jour mystérieux 
lillre à travers les branches, pleut çà et là en 
larmes d'argent pâle. Les gens défilent en silence : 
hommes, femmes, glissent sans bruit, du pas 
furtif et pressé des apparitions dans les légendes. 

— On se serait cru en purgatoire, — murmure 
auprès de moi un paysan, non sans un vif senti- 
ment d'aise, quand, la vertigineuse descente enfin 
terminée, nous nous retrouvons à ciel ouvert. 
Impossible de mieux rendre l'espèce de trouble 
superstitieux auquel chacun a été en proie, durant 
cette partie du trajet. 

Désormais, tout redevient lumineux, vivant. On 
barbotte gaiement dans l'eau des prés ; on franchit 
les fondrières sur des jonchées d'iris, de roseaux, 
de genêts fauchés ce matin par les pâtres d'alen- 
tour; on traverse des cours de fermes où des filles 
se tiennent accoudées au puits, une écuelle à la 
main, pour offrir à boire aux pèlerins altérés. 
Nous entrons dans le terroir de Kernévez, à la 



320 AU PAYS \>ES PAIIDONS 

limite de Quéménéven. L'ombre de Kébèn y rôde 
encore. Son lavoir est là, sous les saules; là aussi, 
la pierre où elle avait coutume de s'agenouiller, 
les jours de lessive. La trace de ses genoux y est 
restée marquée, et l'on prétend qu'à minuit, lors- 
qu'il fait clair de lune, on l'y peut voir tordant son 
suaire entre ses doigts de squelette et exprimant 
de la toile un mélange abominable de pus et de 
sang. Du moins la malédiction qui pèse sur elle 
n'a-t-elle pas nui au lieu qu'elle habita. C'est, en 
efï'et, un des coins exquis de la région, avec des 
vergers opulents, une mer de blés, des avenues de 
hêtres superbes où la Troménie s'attarde à plaisir 
et rassemble ses forces avant d'entreprendre l'as- 
saut de la montagne. 

De ce côté, le menez se dresse en apparence 
inexpugnable. Il a la raideur abrupte des collines 
où les Anciens édifiaient leurs acropoles. Porteurs 
fie croix et porteurs de bannières l'attaquent de 
front, hardiment, au pas de charge. Ne vous ima- 
ginez point que ce soit par vaine ostentation de 
Yigueur. S'ils n'escaladaient tout d'une haleine ce 
sentier de chèvres, ils s'affaisseraient exténués à 
mi-pente. Les tambours et les fifres les soutien- 
nent de leur mieux, et la procession suit comme 
elle peut, à la débandade, haletante, conges- 
tionnée. Qu'il fait bon respirer l'air de là-haut, 



LE PARDON DE LA MONTAGNE 32i 

s'éventer aux souffles de l'Atlantique et humer la 
grande fraîcheur qui se lève de l'occident, aux 
premières approches du soir!... 

Le point du plateau où nous sommes parvenus 
a gardé le nom de Plaç-ar-Chorn. Kébèn dut avoir 
la main robuste pour faire voler jusqu'ici, d'un 
coup de battoir, la corne du bœuf de Ronan. Le 
chariot qui portait le cadavre du saint stationna, 
dit-on, quelques minutes en cet endroit, sans 
doute afin de permettre au thaumaturge d'em- 
brasser une dernière fois du regard son horizon 
préféré. Il y a quelque dix ans, on y a érigé sa 
statue, en granit. Elle a un grand tort : celui de 
n'avoir point été sculptée par n'importe quel tail- 
leur de pierres dans la manière si expressive des 
primitifs imagiers bretons. Au socle est adossée 
une chaire d'où un prêtre va tout à l'heure haran- 
guer la foule. Et ce sera vraiment le Sermon sur 
la Montagne, au centre d'un paysage comparable 
pour la délicatesse, pour l'harmonieuse sobriété 
des lignes aux sites les plus ravissants de la 
Galilée d'autrefois. En attendant, les pèlerins se 
restaurent sous les tentes installées là par des 
cabaretiers des bourgs voisins, ou s'allongent sur 
le gazon, brisés de fatigue, ivres de soleil, sans 
pour cela s'interrompre de prier. Le sermon fini, 
ils se reformeront en procession, descendront le 



322 AU PAYS DES PARDONS 

versant opposé du menez par les sentiers de lande 
que j'ai parcourus ce matin et ne rejoindront 
guère Locronan qu'aux premières étoiles. 

Je n'ai pu entendre le prédicateur, mais je n'ai 
pas de peine à me figurer les choses très simples 
et très émouvantes qu'il a dû trouver à dire en un 
tel lieu, devant un tel auditoire, à cette heure, en 
quelque sorte religieuse, du couchant, si propice 
à l'évocation des légendes en un pays qui n'a 
jamais cessé d'y croire, si même elles ne sont à 
ses yeux l'unique réalité. 

... Les bannières, les croix reposent, appuyées 
au revers des talus. La baie de Douarnenez 
s'étend muette, pâlie par le soir, striée de ces 
moires d'azur qui sont comme les veines de la 
mer. De fantastiques promontoires se haussent 
au-dessus des eaux et peu à peu se rapprochent 
ainsi que des murailles mobiles pour enclore l'ho- 
rizon. Des chants lointains, des tintements de 
clochettes annoncent que les Troménieurs se 
sont remis en marche. Et maintenant, tout s'est 
tu, même le vent. Une paix immense plane dans 
la douceur grise du crépuscule. Les grèves, les 
plaines, les vallons s'effacent, noyés d'ombre. 
Seule, la croupe de la montagne sainte se détache 
en clair sur un fond de nuages et demeure 
auréolée d'un nimbe de lumière mourante. 



SAINTE-ANNE D E LA PALUDE 

LE PARDON DE LA MER 

A Alexandra Vassilievna 



La première fois que je visitai le sanctuaire de 
la Palude, c'était en hiver. Je m'y rendis de Châ- 
teaulin, dans une mauvaise carriole de paysan. Il 
faisait un après-midi d'un gris pluvieux qui avait 
toute la tristesse d'un crépuscule. L'homme qui 
conduisait avait une mine couleur du temps. On 
ne voyait de lui qu'un grand feutre aux bords 
cassés et une limousine bigarrée dont il s'était 
enveloppé tout le corps comme d'un burnous. Ni 
à l'aller ni au retour je ne pus lui arracher une 
parole. A chacune de mes questions il se conten- 
tait de répondre par un groj.nement. S'il ne par- 
lait pas, en revanche il sifflait. Tant que dura le 
trajet, il siffla sans désemparer, et toujours le 
même air, quelque chanson de pâtre d'une déses- 
pérante monotonie. Je crois l'entendre encore. 
Pour compagne de voiture j'avais une petite Cro- 
zonnaise qui revenait de Lourdes et que nous 
devions débarquer dans les parages du Ménez- 

19 



326 AU PAYS DES PARDONS 

Hom. Elles^obstinait, elle aussi, dans un mutisme 
farouche, le visage dissimulé sous la cape d'un 
épais manteau de bure noire, et, dans les doigts, 
un chapelet à gros grains — un souvenir de là- 
/)as — dont elle faisait glisser les dizaines d'un 
mouvement continu et furtif. La prière errait 
sans bruit sur ses lèvres minces. Ses paupières 
demeuraient opiniâtrement baissées, sans doute 
pour ne rien laisser fuir du monde de visions 
extatiques qu'elle rapportait de son pèlerinage. 
Son front étroit, d'un dessin très pur, était fermé 
comme d'une barre. J'eusse souhaité avoir de sa 
bouche quelques renseignements sur le grand 
pays mélancohque — inconnu pour moi — que 
nous traversions et dont les moindres détails 
devaient lui être famihers. Mais je devinai tout de 
suite en elle une de ces petites sauvagesses de la 
côte bretonne pour qui tout homme habillé en 
bourgeois, parlût-il leur langue, est un étranger, 
un être suspect. Je n'eus garde de la troubler dans 
son oraison. 

Ce fut un singulier voyage, ce que les Bretons 
appellent « un voyage de Purgatoire » à cause, 
sans doute, de l'aspect fantômal que prennent les 
lointains sous les ciels bas et troubles, noyés 
d'eau. 

Nous gravîmes d'abord une série de paliers. 



LE PARDON DE LA MER 327 

dans une contrée nue, hérissée seulement çà et là 
de pins sombres au feuillage couleur de suie, der- 
niers survivants d'une forêt décimée. A droite, à 
gauche, s'arrondissaient des dos de collines 
pareils à des tombes immenses des âges préhisto- 
riques. J'ai su depuis les noms de ces cairns 
étranges. Presque tous sont connus sous des vo- 
cables de saints; des chapelles se dressent à leur 
sommet ou s'accrochent à leurs flancs : petits 
oratoires déserts et caducs où trône quelque 
vieille statue barbare, et dont la cloche ne 
s'éveille qu'une fois l'an, pour tinter une basse 
messe, le jour du pardon. Si l'on en croit la 
légende, Gildas lui-même eut sa cellule sur une 
de ces hauteurs, Gildas, l'apôtre à la parole véhé- 
mente, le Jérémie de l'émigration bretonne. Sa 
grande ombre rôde, dit-on, inapaisée, dans ces 
parages et il n'est pas rare, durant les nuits de 
tempête, qu'on entende gronder sa voix, mêlée 
au fracas de l'ouragan. 

A l'auberge des Trois Canards^ le véhicule fit 
halle. Nous étions au pied du Ménez-Hom. La 
Crozonnaise descendit, paya sa place au conduc- 
teur, et s'engagea dans la montagne, tandis que 
nous dévahons vers la mer. C'étaient maintenant 
des cultures boisées, des champs encadrés d'épais 
talus où apparaissait de temps à autre une toiture 



328 AU PAYS T>KS PARDONS 

de ferme au centre d'un bouquet de chônes, mais 
le paysage restait muet et comme inhabile. Nous 
traversâmes deux ou trois bourgs, sans voir une 
âme, puis de nouveau la terre se dégarnit. Plus 
d'arbres, nulle trace de labour. Un souffle âpre 
nous fouetta le visage; des vols d'oiseaux blancs 
passèrent en poussant un cri bizarre, une sorte de 
glapissement guttural; le bruit d'une respiration 
puissante et sauvage s'éleva, et, par une échan- 
crure des dunes, j'aperçus l'océan. Je lui trouvai 
une mine rétrécie, à la fois odieuse et bête, sinistre 
et pleurarde. 

— Nous sommes donc arrivés? demandai-je à 
l'homme, en le voyant sauter à bas de son siège. 

— Oui, me répondit-il d'un ton bref et sans 
s'interrompre de siffler. 

De fait, la route semblait finir là, devant un 
porche en ruine donnant accès dans une cour au 
fond de laquelle une espèce de manoir de forme 
primitive croulait de vétusté. On eût dit un logis 
abandonné. Mon entrée mit en fuite une bande 
de poussins. Le sol de terre battue était jonché 
d'outils et d'engins de toute sorte : je dus enjam- 
ber une charrue renversée le soc en l'air; des 
filets de pêche séchaient suspendus aux dents 
d'une herse, le long de la muraille, et des boyaux, 
des pioches de carriers traînaient, pôle-môle avec 



LE PARDON DE LA MER 320 

des rames, des poulies, des tronçons de mais, 
épaves d'un récent naufrage, sentant le goudron 
et la saumure. Je crus m'être trompé, avoir pris 
la grange pour l'habitation, et je m'apprêtais à 
rebrousser chemin, quand vint se planter en face 
de moi, échappée je ne sais d'où, une fillette 
d'une douzaine d'années, figure hâve aux yeux 
verts et phosphorescents, qui, posant un doigt 
sur ses lèvres, me fit signe de ne point parler. 

— Mon père s'assoupit, murmura-t-elle; pour 
Dieu ! donnez-vous garde de le réveiller. 

Elle me montrait à l'autre bout de la pièce un 
lit clos, le seul meuble à peu près valide qu'il y 
eût en ce pauvre intérieur. Une forme humaine y 
était couchée, dans une rigidité cadavérique; un 
linge mouillé recouvrait le visage; les mains, 
étendues à plat sur la couette de balle, étaient 
souillées de boue et de sang. 

— Qu'est-ce qu'il a donc, ton père? 

— Avant-hier, comme il revenait du marché, 
un peu soûl, je pense, la charrette lui a passé sur 
le corps. Depuis, il n'a cessé de geindre, jour et 
nuit, si ce n'est tout à l'heure quand je lui ai 
appliqué ce linge sur la face. C'est le premier 
repos que je lui vois prendre. 

— Et tu n'as pas appelé de médecin? 

A cette question si naturelle, la fillette scanda- 



330 AU PAYS DES PARDONS 

lisée eut un bond d'effarement et, fixant sur moi 
ses claires prunelles de chatte sauvage : 

— Ne sommes-nous pas ici dans la terre de 
sainte Anne? prononça-t-elle. Que parlez-vous de 
médecin? Est-ce que la Mère de la Palude n'est 
pas la plus puissante des guérisseuses? Elle saura 
bien, sans l'aide de personne, guérir mon père 
qui est son fermier. J'ai trempé par trois fois, en 
récitant trois oraisons, le linge que voilà dans 
l'eau de la fontaine sacrée, et vous voyez par 
vous-même comme déjà sa vertu opère. Qu'est-il 
besoin d'autre médicament? 

Elle n'avait pas élevé la voix, de crainte de trou- 
bler le sommeil du malade, mais dans son accent 
vibrait une foi sombre. Peut-être y perçait-il aussi 
quelque irritation contre moi, car elle ajouta 
aussitôt d'un ton presque hostile : 

— Si vous êtes venu pour la clef, vous pouvez 
aller. La chapelle est ouverte. 

En me dirigeant vers cette chapelle, je m'atten- 
dais à trouver une antique maison de prière 
enfoncée à demi dans le sable des dunes, un de 
ces vieux oratoires de la mer comme j'en avais 
tant vu le long de la côte, de Douarnenez à Pen- 
marc'h, avec des murs bas, des fenêtres à ras de 
sol, une toiture massive et, pour ainsi dire, râblée, 
capable de braver pendant des siècles la colère 



LE PARDON DE LA MER 331 

tumultueuse des vents. Ce fut une église neuve 
qui m'apparut. Quand je dis neuve, j'entends de 
construction récente, car les choses en Bretagne 
prennent tout de suite un air ancien. Le granit des 
murs, fouetté par la pluie, avait revêtu des teintes 
de lave. La porte, en effet, était ouverte. J'entrai. 
Un intérieur nu, sans poésie et sans mystère; 
un jour blafard; la propreté morne d'une maison 
bien tenue dont le propriétaire serait constam- 
ment en voyage ; çà et là des statues modernes, 
d'un goût vulgaire et prétentieux. Je ne laissai 
pas d'éprouver un désappointement assez vif, 
après toutes les merveilles qu'on m'avait contées 
de ce lieu de pèlerinage. J'allais sortir : une petite 
toux chevrotante me fît me retourner et, dans le 
bas-côté méridional, j'avisai une forme humaine, 
repliée et comme écroulée sur elle-même, au pied 
d'un pilier. C'était une de ces vieilles pauvresses 
dont le type tend à disparaître et qu'on ne ren- 
contre plus guère qu'aux abords des sources 
sacrées. Elle priait devant une image que je 
n'avais point aperçue. Sur le socle se lisait cette 
inscription : Sainte Anne, i 543 . De bizarres ex-voto 
pendaient, accrochés à la muraille : des béquilles, 
des épaulettes de laine, des linges maculés, des 
jambes en cire. 

Je fus frappé de l'extraordinaire ressemblance 



332 AU PAYS DES PARDONS 

de la suppliante avec la sainte, l'une en pierre, 
l'autre pétrifiée à demi. Elles avaient mêmes 
traits, même attitude et, dans l'expression, le 
même navrement, ce masque de douloureuse rési- 
gnation si particulier aux visages de vieilles 
femmes en ce pays. Leurs accoutrements aussi 
étaient pareils, cape grise et jupe rousse, tablier 
à large devantière venant s'épingler sous les ais- 
selles. Ce me fut une occasion de constater que 
le costume local a peu varié depuis le xvi' siècle. 
En outre, je saisissais là sur le vif un des pro- 
cédés — le plus original peut-être — de l'art 
breton. C'est dans leur entourage immédiat, parmi 
les gens du peuple, dont ils faisaient partie et 
au milieu desquels ils travaillaient, que nos ima- 
giers de la bonne époque prenaient leurs modèles. 
Ainsi s'expliquent le réalisme naïf de la plupart 
des figures sorties de leurs mains, l'intensité de 
vie qu'elles respirent, l'empreinte ethnique dont 
elles sont marquées. C'est également ce qui fait 
que les têtes de nos saints paraissent moulées 
sur celles de nos paysans et qu'à voir tel chanteur 
nomade, debout au seuil d'une chapelle, on se 
demande si ce n'est point un des apôtres du 
porche descendu de son piédestal. 

La pauvresse s'était levée à mon approche. 
Elle tenait un plumeau rustique, des ramilles de 



LE PARDON DE LA MER 333 

bouleau nouées d'un lien d'écorce, dont elle se 
mit à épousseter religieusement les dalles du 
parquet. 

— Savez-vous, lui dis-je, que sainte Anne et 
vous avez l'air de deux sœurs. 

— Je suis comme elle une aïeule, me répondit- 
elle, et, comme moi, Dieu merci ! elle est Bretonne. 

— Sainte Anne, une Bretonne? En êtes-vous 
bien sûre, marraine vénérable? 

Elle me regarda de son œil de fée, à travers 
ses longs cils grisonnants; et, d'un ton de pitié : 

— Comme on voit bien que vous êtes de la 
ville! Les gens de la ville sont des ignorants; ils 
nous méprisent, nous autres, gens du dehors, 
parce que nous ne savons point lire dans leurs 
livres, mais, eux, que sauraient-ils de leur pays, 
si nous n'étions là pour les renseigner!... Eh oui! 
sainte Anne était Bretonne... Allez au château de 
Moëllien, on vous montrera la chambre qu'elle 
habitait, du temps qu'elle était reine de cette con- 
trée. Car elle fut reine; elle fut même duchesse, 
ce qui est un plus beau litre. On la bénissait dans 
les chaumières, à cause de sa bonté, de son infi- 
nie commisération pour les humbles et pour les 
malheureux. Son mari, en revanche, passait pour 
très dur. Il était jaloux de sa femme, ne voulait 
pas qu'elle eût d'enfants. Lorsqu'il découvrit 

19. 



334 AU PAYS DES PARDONS 

qu'elle était grosse, il entra dans une grande 
colère et la chassa comme une mendiante, en 
pleine nuit, au cœur de l'hiver, à demi nue sous 
une pluie glacée. 

» Errante et plaintive, elle marcha devant elle 
au hasard. Dans lanse de Tréfentec, au bas de 
cette dune, une barque de lumière se balançait 
doucement, quoique la mer fût agitée; et à l'ar- 
rière de la barque se tenait un ange blanc, les 
ailes éployées en guise de voiles. 

» L'ange dit à la sainte : 

» — Monte, afin que nous appareillions, car les 
temps sont proches. 

» — Où prétendez- vous me conduire? deraanda- 
t-elle. 

» Il répondit : 

» — Le vent nous mènera. La volonté de Dieu 
est dans le vent. 

» Ils voguèrent du côté de la Judée, prirent 
terre dans le port de Jérusalem. Quelques jours 
plus tard, Anne accouchait d'une fille que Dieu 
destinait à être la Vierge. EUel'éleva pieusement, 
lui apprit ses lettres dans un livre de cantiques, et 
fit d'elle une personne sage de corps et d'esprit, 
digne de servir de mère à Jésus. Sa tâche termi- 
née, comme elle se .lentait vieillir, elle implora le 
ciel, disant : 



LE PARDON DE LA MER 335 

» — Je me languis de mes Bretons. Qu'avant de 
mourir je revoie ma paroisse, la grève, si douce 
à mes yeux, de la Palude en Plounévez-Porzayl 

» Son vœu fut exaucé. La barque de lumière 
la revint prendre, avec le même ange à la barre, 
seulement il était vêtu de noir, pour signifier à la 
sainte son veuvage, le seigneur de Moëllien ayant 
trépassé dans Tintervalle. 

» Les gens du château, assemblés sur le rivage, 
accueillirent leur châtelaine avec de grandes dé- 
monstrations de joie, mais elle les congédia sur- 
le-champ. 

» — Allez! leur enjoignit-elle, allez, et distri- 
buez aux pauvres tous mes biens. 

» Elle avait résolu de finir ses jours terrestres 
dans la pénitence. Et désormais elle vécut ici, 
sur cette dune déserte, en une oraison perpé- 
tuelle. L'éclat de ses yeux rayonnait au loin sur 
les eaux, comme une traînée de lune. Aux soirs 
d'orage, elle était la sauvegarde des pêcheurs. 
D'un geste elle apaisait la mer, faisait rentrer les 
vagues dans leur lit ainsi qu'une bande de mou- 
tons à l'étable. 

» Jésus, son petit-fils, entreprit à cause d'elle 
le voyage de Basse-Bretagne. Avant de gravirele 
Calvaire, il vint lui demander sa bénédiction, 
accompagé des disciples Pierre et Jean. La sépa- 



;{J6 AU PAYS DES PARDONS 

lalion fut cruelle : Anne pleurait des larmes de 
sang, et Jésus avait beau faire, il ne réussissait 
point à la consoler. Finalement il lui dit : 

» — Songe, grand'mère, à tes Bretons. Parle! 
Et, en ton nom, quelque faveur que ce soit, je 
suis prêt à la leur accorder. 

» La sainte alors essuya ses pleurs. 

» — Eh bien! prononça-t-elle, qu'une église me 
soit consacrée en ce lieu. Et, aussi loin que sa 
flèche sera visible, aussi loin que s'entendra le 
son de ses cloches, que toute chair malade gué- 
risse, que toute âme, vivante ou morte, trouve 
son repos! 

» — Il en sera selon ton désir, répondit Jésus. 

)) Pour mieux appuyer son dire, il planta dans 
le sable son bâton de route, et aussitôt des flancs 
arides de la dune une source jaillit. Elle coule 
depuis lors, intarissable; qui boit de son eau, 
avec dévotion, sent comme une fraîcheur déli- 
cieuse qui lui rajeunit le cœur et circule à tra- 
vers ses membres. 

» Un soir, il y eut dans le pays un grand deuil. 
Le ciel se couvrit d'une brume épaisse; la mer 
poussa des sanglots presque humains. Sainte Anne 
était morte. Les femmes d'alentour vinrent en 
procession, avec des pièces de toile fine, pour 
l'ensevelir. Mais on chercha vainement son ca- 



LE PAUDON DE LA MER 337 

davre : nulle part on n'en trouva trace. Ce fut une 
véritable consternation. Les anciens murmuraient 
tristement : 

» — Elle est partie pour tout de bon. Elle n'a 
même pas voulu confiera notre terre sa dépouille. 
C'est assurément que quelqu'un de nous, sans le 
savoir, lui aura manqué. 

» Cette pensée les affligeait. Soudain, le bruit 
courut que des pécheurs avaient ramené dans leur 
senne une pierre sculptée. Quand on eut débarrassé 
la pierre des coquillages et des algues qui l'enve- 
loppaient, chacun reconnut l'image de la sainte. 
Comme il n'y avait pas en ce temps-là de chapelle 
à la Palude, on décida de la transporter à l'église 
du bourg. Elle fut donc placée sur un brancard. 
Elle était si légère que quatre enfants suffirent à la 
monter jusqu'à la fontaine. Mais on ne put jamais 
la faire aller plus loin. Plus on s'efforçait de la 
soulever, plus elle devenait pesante. Les anciens 
dirent : 

» — C'est un signe. Il faut lui bâtir ici sa maison. 

» Voilà, mon gentilhomme, la véridique histoire 
d'Anne de la Palude, en Plounévez-Porzay. La 
voilà, telle que je l'ai retenue de ma mère, qui 
l'apprit de la sienne, à une époque où les familles 
se transmettaient pieusement de mémoire en 
mémoire les choses du passé. 



338 AU PAYS DES PARDONS 

La bonne vieille, tout en contant, balayait, 
amassait la poussière par petits tas, la recueillait à 
mesure dans le creux de son tablier. Après m'avoir 
parlé de la sainte, elle m'entretint de sa vie, à elle, 
de sa longue et monotone vie, nue, vide, silen- 
cieuse, dépeuplée comme ce sanctuaire où elle 
achevaitdes'écoulerpéniblement.C'élail effrayant, 
c'était tragique, à force de simplicité. Une joie 
brève, çà et là, une de ces fleurettes éphémères 
dont s'étoile au printemps le gazon des dunes. 
Quant au reste, des deuils, des glas, et, dominant 
tout, le bruit de mâchoires que fait dans les galets 
la mer broyant ses victimes. 

— Je n'ai plus de fils; mes brus sont mortes 
jou remariées. Je m'assieds quelquefois aux foyers 
des autres, mais j'y suis mal à l'aise; leur flamme 
ne réchauffe point. Des douaniers compatissants 
m'ont abandonnée une des huttes basses où ils ont 
coutume de s'abriter, la nuit, lorsqu'ils sont de 
garde le long de cette côte. J'y couche sur un lit 
de varechs. Mais je ne me plais qu'ici. Tous les 
matins, je vais à la ferme prendre la clef. Je 
remplis les fonctions de sacristine : je sonne les 
trois angélus; je reçois les pèlerins et je leur fais 
les honneurs de la maison; souvent ils me deman- 
dent de réciter pour eux des oraisons spéciales 
dont je suis à peu près seule à posséder le secret; 



LE PARDON DE LA MER 339 

je les conduis à la source, je leur verse l'eau dans 
les manches ou sur la poitrine, suivant le genre 
de maladie dont ils sont atteints. Dès qu'ils se 
mettent en route pour venir trouver la sainte, j'en 
suis avertie par des signes particuliers et surnatu- 
rels. Tantôt c'est le bruit d'un pas invisible dans 
l'église déserte, tantôt un craquement dans les 
boiseries de l'autel, tantôt enfin, quand il s'agit 
d'un grand vœu, de légères gouttes de sueur per- 
lant au front de la statue. En général, il n'y a de 
monde que le mardi, qui est le jour consacré. Le 
reste de la semaine, la Mère de la Palude n'a 
devant les yeux que ma pauvre vieille face, aussi 
délabrée qu'un mur en ruine. Elle me sourit néan- 
moins, se montre envers moi pitoyable et douce, 
m'encourage, me sauve des tristesses oii sans elle 
je serais noyée. Je lui tiens compagnie de mon 
mieux. Je cause avec elle et il me semble qu'elle 
me répond. Je lui chante les gwerz qu'elle aima, 
son cantique, le plus beau, je pense, qu'il y ait en 
notre langue. Et puis, je nettoie, j'arrose, je balaie. 
Je recueille les poussières, j'en donne aux pèlerins 
des pincées qui, répandues sur les terres, acti\'e- 
ront le travail des semences, préserveront de tout 
dégât le blé des hommes et le foin des troupeaux. 
Je voulus lui glisser dans la main quelques 
pièces de monnaie. 



340 AU PAYS DES PARDONS 

— Le tronc est là-bas, — me dit-elle; — moi, 
je ne suis qu'une servante en cette demeure, je 
n'ai pas qualité pour recevoir les offrandes. 

Je craignis de l'avoir froissée, mais, au premier 
mot d'excuse, elle m'interrompit et, comme je 
prenais congé : « 

— Revenez nous voir, mon gentilhomme. 
Tâchez seulement que ce soit en été, le dernier 
dimanche d'août. Alors, vous contemplerez sainte 
Anne dans sa gloire. Nulle fête n'est comparable 
à celle de la Palude, et celui-là ne sait point ce 
que c'est qu'un pardon, qui n'a pas assisté, sous 
la splendeur du soleil béni, aux merveilles sans 
égales du pardon de la Mer. 



II 



J'ai suivi votre conseil, bonne vieille. Hélas ! 
je vous ai cherchée en vain dans l'église et sur la 
croie des falaises où vous aviez, disiez-vous, votre 
gîte. En vain je me suis adressé aux douaniers de 
garde : ce n'étaient déjà plus les mêmes qui vous 
furent si hospitaliers ; ils ne se rappelaient pas vous 
avoir connue. Sans doute, la barque lumineuse 
vous sera venue prendre, vous aussi, par quelque 
soir de pluie glacée. Et vous êtes partie pour la 



LE PARDON DE LA MER 341 

rive idéale, paisiblement, certaine que là-haut une 
sainte Anne pareille à celle de vos rêves vous 
faisait signe et vous attendait. 

Elle n'exagérait point, l'humble zélatrice de la 
Palude, en affirmant que ce pardon est de toutes 
les solennités bretonnes la plus imposante et la 
plus belle. 

C'était un samedi de la fin d'août, un peu avant 
le coucher du soleil. Du sommet de la montée de 
Tréfentec, le paysage sacré nous apparut dans un 
éclat de lumière rousse. Quel contraste avec la 
terre de désolation que j'avais entrevue naguère, 
si pâle, si eflacée, enveloppée d'une bruine où elle 
s'estompait confusément, sorte de contrée-fan- 
tôme, image spectrale d'un monde mort! Tout, à 
cette heure, y respirait la vie : une fièvre de bruit 
et d'agitation semblait s'être emparée du désert. 
Les dunes même exultaient, et l'Océan, dans les 
lointains, flambait ainsi qu'un immense feu de 
joie. Plus près de nous, dans le repli de colline 
où s'épanche le ruisseau de la fontaine miracu- 
leuse, une espèce de ville nomade s'improvisait 
sous nos yeux. Comme au temps des migrations 
des peuples pasteurs — le mot est de Jules Breton 
— des tentes innombrables, de toutes formes et 
de toutes nuances, s'élevaient, se groupaient, 
bombaient au vent leurs toiles bises, donnaient 



342 AU PAYS DES PAUDONS 

l'impression d'un campement de barbares, ou 
mieux encore, d'un débarquement d'écumeurs de 
mer. Beaucoup de ces tentes, en effe-t, s'étayaient 
sur des rames plantées dans le sol, et elles étaient 
recouvertes pour la plupart de voilures de bateaux 
exhibant, en grosses lettres noires, leur matricule 
et l'initiale de leur quartier. 

A l'entour de l'étrange bourgade, les chariots, 
renversés sur l'arrière, enchevêtraient leurs roues, 
hérissaient la plaine d'une forêt de brancards, 
tandis que dans les pâtis voisins les bêtes erraient 
à l'aventure. 

Et sur tout cela planait une clameur, un vaste 
bourdonnement humain auquel se mêlait, à inter- 
valles réguliers, en sourdine, le grondement 
cadencé des flots. Nous fîmes un circuit pour 
gagner l'église. Une tribu entière de mendiants 
était couchée à l'ombre des ormes, dans l'enclos. 
Ils ne nous eurent pas plus tôt aperçus qu'ils se 
ruèrent sur nous, avec des abois de chiens hur- 
leurs. Jamais encore je n'en avais vu en telle 
quantité, pas môme au pardon de Saint-Jean-du 
Doigt, où cependant ils fourmillent; surtout, 
jamais je n'en avais rencontré d'aussi insolents! 
Ils ne demandaient pas l'aumône, ils l'exigeaient. 

— Payez le droit des pauvres ! criaient-ils. 

Et ils nous frôlaient de leurs ulcères, ils nous 



LE PARDON DE LA MER 343 

soufflaient au visage leur haleine nauséabonde, 
empuantie par l'alcool. Il fallut jeter en l'air plu- 
sieurs poignées de sous, pour nous débarrasser 
d'eux. Comme je m'étonnais que le clergé tolérât 
aux abords immédiats du sanctuaire cette horde 
cynique et répugnante, mon compagnon, qui me 
servait en même temps de cicérone, me répondit : 

— Ils sont ici de fondation. Jadis, ils s'inti- 
tulaient les rois de la Palude. Royauté éphémère, 
d'ailleurs ; car il n'y a que le samedi qui leur appar- 
tienne. Arrivés ce matin — nul ne sait d'où, — ils 
s'esquiveront cette nuit. Ils terminent en ce mo- 
ment leur collecte, et c'est pourquoi ils y mettent 
tant d'âpreté. 

— Si pourtant il leur plaisait de rester 
demain? 

— Ils violeraient l'usage, et l'usage en Bre- 
tagne est, selon le vieux dicton, plus roi que le 
roi... Puis, demain, les gendarmes seront là; nos 
gueux ont horreur de ces trouble-fête ; la présence 
d'un tricorne leur est insupportable : ils aiment 
mieux décamper. ..Demain, enfin, les routes seront 
encombrées de voitures; les infirmes risqueraient 
d'être mis en pièces : en sorte que la simple 
prudence s'accorde avec la tradition pour con- 
seiller à la bande un prompt départ. Vous pourrez 
avant peu juger par vous-même que cet exode 



344 AU PAYS DES PARDONS 

des loqueteux à la nuit pleine ne manque pas d'un 
certain ragoût. 

Nous avions franchi le seuil de l'église. 

Combien reposant, cet intérieur, après le tumulte 
du dehors! Sur les murs blancs couraient des 
guirlandes de lierre et de houx. Des ancres sym- 
boliques, ornées de branches de sapin, étaient 
appendues çà et là; des goélettes en miniature, 
chefs-d'œuvre de patience et de délicatesse, se 
balançaient dans une vapeur d'encens, et, sur son 
socle, la sainte, habillée à neuf, avait les grâces 
jeunettes d'une aïeule endimanchée. De temps à 
autre un pèlerin se levait du milieu de l'assistance 
prosternée sur les dalles, s'approchait de l'image 
vénérée et, dévotement, baisait le bas de sa robe. 
Des mères haussaient leurs enfants à bras tendus 
jusqu'à la douce figure de pierre. Et l'odeur des 
cires ardentes imprégnait l'air, et leurs fines fumées 
bleuâtres montaient, montaient... Peu à peu, la 
nef se vida. Quelques vieilles en cape de deuil y 
demeurèrent seules à égrener un interminable 
rosaire, triste comme une lamentation... C'était 
l'heure de souper : la nuit tombait. 

... Une tente basse, profonde, semi-auberge, 
semi-dortoir. Des gens ronflent à l'une des extré- 
mités, tandis qu'à l'autre bout on mange, on boit, 
aux vacillantes lueurs d'une chandelle de suif. 



LE PARDON DE LA MER 345 

1 

Sur la table, des plats d'étain où nagent des sau-' 
cisses; des brocs, des chopines débordantes d'un 
cidre huileux, quoique très additionné d'eau, que 
la chaleur a fait tourner en vinaigre ; des réchauds 
avec de la braise pour allumer les pipes, une 
grande jarre pour se laver les mains... Nous 
sommes chez Marie-Ange, matrone égrillarde, 
qui n'a d'angélique que le nom. D'ordinaire, elle 
vend du poisson à Douarnenez, sous les halles, 
et c'est seulement par occasion, dans les cir- 
constances solennelles, qu'elle fait métier de 
cabaretière. Croyez qu'elle s'en tire à merveille, 
vive, preste, l'œil à tout et un mot pour chacun, 
la jambe alerte, le parler hardi. 

La portière de la tente, un pan de toile retenu 
par une amarre en guise d'embrasse, s'ouvre sur 
l'église et, plus loin, par une fente des dunes, sur 
la tranquillité sereine de la mer. Un feu de mottes 
brûle à quelques pas, en plein vent; au-dessus 
bout le café de Marie-Ange, dans un chaudron 
accroché à un faisceau de branchages. Des vols 
d'étincelles s'éparpillent, allument dans l'herbe 
desséchée de petites flammes courtes et rapides. 
A droite, une masse sombre, la silhouette d'une 
roulotte : une fille de bronze, accoudée entre les 
colonnes torses de la balustrade, regarde devant 
elle, dans le vague, cependant qu'un personnage 



346 AU PAYS DES PARDONS 

difforme cloue au fronton de la voiture celle 
mirobolante affiche : Quéhern oMichel, annonce la 
bonne aventure. Certain des pronostics. Garantit la 
guérison des verrues. La nuit est tiède, pacifique, 
baignée d'une molle clarté de lune qui semble 
filtrer par gouttes devers l'orient. On entend res- 
pirer les ondes. Un silence impressionnant a 
succédé à l'animation du jour. Le ciel se recourbe 
très haut, comme la voûte d'un temple infini, et 
l'on se prend à baisser la voix, en causant, de peur 
de manquer de respect à ce je ne sais quoi de 
divin qui rôde au fond de ce silence majestueux. 
Or, voici tout à coup qu'un chant s'élève, une 
lente et rauque rapsodie, qu'on dirait hurlée à 
tue-tête par un choeur d'ivrognes : 

Enn eskopli a Gerné, war vordik ar môr glaz *.. 

Ce sont les mendiants qui déguerpissent. Cor- 
tège fantastique et macabre. Ils défilent en trou- 
peau, pêle-mêle, célébrant de leurs gosiers avinés 
la louange de la Palude et les mérites de la Bonne 
Sainte, vraie grand'mère du Sauveur, 

Par qui la rose a fleuri où ne poussait que l'épine. 

Plus d'un qui titube chante quand môme, 
comme en rêve. Les femmes emportent dans les 

1. En l'évêché de Cornouailles, sur le bord de la mer 
bleue... 



LE PARDON DE LA MER 347 

bras des nourrissons « sans père », nés des pro- 
miscuités de hasard, au long des routes. Les 
aveugles vont de leur allure hésitante de som- 
nambules, la face tournée vers le firmament, la 
main cramponnée à leur bâton fait de la tige d'un 
jeune plant et semblable à une houlette. Des 
tronçons d'hommes branlent ainsi que des cloches 
entre des montants de béquilles. Un innocent 
ferme la marche, un grand corps à la face hébétée, 
qu'à sa robe grise, dans l'obscurité, on prendrait 
pour un moine. Sur son passage, les gens se 
découvrent et se signent, car l'esprit de Dieu habite 
dans l'âme des simples. Marie-Ange lui offre, en 
termes gracieux, un verre de cidre, mais il n'a 
plus soif, au dire de la vieille qui le mène en 
laisse. Et il disparaît avec les autres, par la pente 
des dunes, dans le noir. Un pèlerin me chuchote 
à l'oreille : 

— Sainte Anne a une affection particulière 
pour cet idiot. 11 y a six ans il tomba malade, à 
des lieues d'ici, du côté de la montagne d'Are, en 
sorte qu'il ne put arrivera la Palude pour la fête. 
Le pardon en fut gâté. Du vendredi matin au 
lundi soir il plut à verse. La bénédiction du ciel 
accompagne les innocents. 

Le silence est redevenu profond, sauf, par 
intervalles, un hennissement, un appel lointain 



348 AU PAYS DES PARDONS 

de bè te égarée, et toujours, toujours, le bruit de la 
mer assoupie, calme comme un souffle d'enfant.. 
Nous avons descendu les sentiers abrupts qui 
conduisent à la plage. Dans les anfractuosités 
des roches, des couples étaient assis, jeunes 
hommes et jeunes filles, — celles-ci, ouvrières 
en sardines, de l'île Tristan, de Douarnenez, de 
Tréboul, peut-être même d'Audierne et de Saint- 
Guennolé, — ceux-là, marins de l'Etat accourus 
de Brest, en permission, pour embrasser leurs 
amies, leurs « douces », pour faire avec elles, 
avant la prochaine campagne, une mélancolique 
et suprême veillée d'amour. Sainle Anne a l'in- 
dulgence des grand'mères. Elles ne se scandalise 
point de ces rendez-vous nocturnes; elle les favo- 
rise, au contraire, étend sur eux le dais velouté 
de son ciel piqué d'étoiles, leur prête sa dune 
moelleuse, les recoins discrets de ses grottes 
tapissées d'algues, les enveloppe de mystère, de 
poésie, de sérénité. Elle sait d'ailleurs l'hérédi- 
laire chasteté de cette race et que l'amour, à ses 
yeux, est une des formes de la religion. Marie- 
Ange, il est vrai, nous a raconté tantôt l'histoire 
d'une Capenn, d'une fdle du Cap-Sizun, « qui 
attrapa au pardon de la Palude une maladie de 
trente-six jeudis ». Mais, si l'on cite de tels 
exemples, c'est que précisément ils sont rares. 



LE PARDON DE LA MER 349 

Les couples que nous avons frôlés se tenaient la 
main, sans dire mot, absorbés dans une contem- 
plation muette où leurs âmes seules communi- 
quaient. Et leurs pensées paraissaient plutôt 
graves que folâtres. Ils me remirent en mémoire 
deux vers d'une chanson de bord enlendue naguère 
au pays de Paimpol : 

Rô peuc'h! rô peuc'h, mestrezik flour! 
Me wél ma maro 'bars an dour... 

Tais-toi! tais-toi, maîtresse exquise! 
Je vois ma mort dans l'eau. 

Sur les fiançailles des marins quelque chose de 
tragique plane toujours, et les aveux qu'ils échan- 
gent avec les jouvencelles sont le plus souvent 
tristes comme des adieux... 

Un coup de sifflet nous avertit que la Glaneuse 
venait de stopper. D'habitude, le petit vapeur 
côtier franchit la baie en ligne droite, de Morgat 
à Douarnenez. Mais, à l'occasion du pardon, il 
fait escale à la Palude. Nous nous trouvâmes une 
vingtaine de passagers sur le pont. Presque tous 
étaient des pêcheurs de la baie; les rustiques, 
aussi bien au retour qu'à l'aller, préfèrent la voie 
de terre. Un paysan de Ploaré figurait pourtant 
parmi nous, avec sa femme. Mon compagnon, 
qui le connaissait, l'interpella : 

— Gomment! vieux Tymeur, vous n'avez pas 

20 



3b0 AU PAYS DES PARDONS 

craint de vous fier au chemin des poissons?... 
Est-ce un vœu que vous avez fait, ou bien vos 
jambes refusaient-elles de vous porter? 

— Ce n'est ni l'un ni l'autre, répondit-il en se 
rapprochant de nous, heureux d'avoir avec qui 
causer pendant le trajet. Nos jambes, Dieu merci ! 
sont encore solides, et, quant à notre vœu, 
Renée-Jeanne et moi nous nous en sommes 
acquittés dans la soirée, dévotement, comm.e il 
sied à des chrétiens. 

— C'est donc alors que vous vous êtes récon- 
ciliés avec la mer?... 

— Non plus. Je lui en voudrai tant que je 
vivrai. Elle nous a pris notre fils Yvon, que Dieu 
ait son âme? Ces choses-là ne se pardonnent 
point. La mer! Ni Renée-Jeanne, ni moi, nous 
ne pouvons la sentir. Une de nos fenêtres don- 
nait dessus : nous l'avons murée. La terre est la 
vraie mère des hommes ; la mer est leur marâtre. 
Si j'étais sainte Anne, je la dessécherais toute, 
en une nuit. 

— Oui mais, vieux Tymeur, cela ne nous dit 
pas... 

— C'est juste. Après tout il n'y a pas de mal à 
vous conter ça, puisque rien n'arrive sans la per- 
mission de Dieu. N'est-ce pas, Renée-Jeanne? 

Renée-Jeanne, accroupie sur un rouleau de cor- 



LE PARDON DE LA MER 351 

dages, marmonnait une série d'oraisons bizarres, 
sans doute des formules de conjuration contre 
les Esprits malfaisants des eaux. Elle esquissa de 
la main un geste vague, et le père Tymeur, après 
s'être assuré que nous étions seuls à l'écouter, 
commença son récit. 

Voilà. L'année précédente, à pareille époque et 
à pareille heure, ils s'en revenaient tous deux, 
Renée-Jeanne et lui, vers Ploaré, par la rouLc. 
Un peu avant Kerlaz, sur la droite, est le sanc- 
tuaire de la Clarté où les pèlerins de la Palude 
ont coutume de faire une station et de réciter 
uno prière, parce que Notre-Dame de la Clarté 
passe pour être la fille aînée de sainte Anne, 
comme Notre-Dame de Kerlaz est sa seconde 
fille. Nos gens allaient franchir l'échalier de l'en- 
clos, quand, à la faveur de la lune, ils aperçurent 
dans la douve un homme assis sur une espèce de 
boîte longue aux ais disjoints, et qui paraissait à 
bout de forces, caria sueur pleuvait de son front 
dégarni entre ses doigts extraordinairement mai- 
gres. Tymeur l'abordant lui dit avec compassion : 

— Vous avez l'air exténué, mon pauvre parrain. 

— Oui, le fardeau que j'ai à porter est bien 
lourd... Y a-t-il encore loin jusqu'à la Palude? 
demanda le malheureux d'une voix triste. 

— Trois quarts de lieue environ. Nous sommes, 



352 AU PAYS DES PARDONS 

ma femme et moi, tout disposés à vous aider, si 
nous pouvons quelque chose pour votre soulage- 
ment... 

— Certes, vous pouvez beaucoup. 

— Parlez. 

— Ce serait de faire dire une messe à l'église 
de votre paroisse pour le repos d'une âme en 
peine, d'un anaon... En échange, continua le 
trépassé — c'en était un — je vous donnerai un 
avis salutaire... Si jamais vous acceptez d'ac- 
complir un pèlerinage au nom d'un de vos amis, 
tenez fidèlement votre promesse de votre vivant. 
sinon il vous en cuira comme à moi après votre 
mort. Je m'étais engagé à aller à la Palude pour 
celui qui est ici, sous moi, dans cette châsse. 
Mais, la vie est courte et il y faut penser à la fois 
à trop de choses. J'omis la plus importante. J'en 
suis bien puni. Depuis je ne sais combien de 
temps que je m'achemine vers sainte Anne, je 
n'avance chaque année que d'une longueur de 
cercueil. Et si vous sentiez comme cela pèse 
lourd, le cadavre d'un ami trompé!... En faisant 
dire pour moi la messe que je vous demande, 
vous abrégerez ma route d'un grand tiers •. 

i. M. Le Carguet, le folUlorisle du Cap-Sizun, m'a com- 
munifiuc tinc légende analogue à celle-ci et qui avait trait 
également au pardon de la Palude. 



LE PAKDON DE LA MER 3o3 

Sur ces mois, il disparut. Tymeur et sa femme, 
agenouillés sous le porche, y restèrent en prière 
jusqu'au petit matin, se bouchant les oreilles 
pour n'entendre point ahanner le mort sous son 
faix d'ossements et de planches pourries. 

Le vieux concluait : 

— On ne s'expose pas deux fois à de sembla- 
bles rencontres. N'est-ce pas, Renée-Jeanne? 

lîenée- Jeanne avait ramené sur son visage sa 
cape de laine blanche bordée d'un large galon 
de velours noir, et tournait obstinément le dos à 
la mer... Elle était cependant délicieuse à voir, la 
mer, en cette admirable nuit d'août, tiède et toute 
parfumée d'un arôme étrange, comme si les 
voluptueuses fleurs des jardins de Ker-Is, éveillées 
tout à coup de leur enchantement, se fussent 
venues épanouir à la surface des eaux. Elle gisait 
là, presque sous nos pieds, la féerique cité de la 
légende. Par instants, au creux des houles, on 
eût dit que son image allait transparaître; on 
croyait entendre des voix, des bruits, et les phos- 
phorescences qui brûlaient à la crête des vagues 
semblaient l'illumination d'une ville en fête. Nous 
rasions de hauts promontoires, de longs squelettes 
de pierre aux figures énigmatiques, attentifs 
depuis des siècles à quelque spectacle sous-marin 
visible pour eux seuls. Le ciel, au-dessus de nos 

20. 



354 AU PAYS DES PARDONS 

têtes, était comme un autre océan où, parmi le 
scintillement des étoiles, un croissant de lune 
flottait. 



III 



Le lendemain, dimanche, se leva Taube du 
« grand jour ». 

Je revois Douarnenez émigrant en masse vers 
la Palude. Toutes les voitures de la contrée ont 
été mises eu réquisition et sont prises d'assaut. 
Entre les sièges combles on intercale des tabourets 
empruntés à l'auberge voisine. Le conducteur se 
plante à l'avant, debout, un pied sur chaque 
brancard; les châles multicolores des filles assises 
à l'arrière balaient le pavé de leurs franges. Et 
les chars à bancs s'ébranlent, lourdement, au 
petit trot d'un bidet de Cornouailles, très philo- 
sophe et qui ne s'étonne plus. Les hommes font 
les beaux dans leurs vareuses neuves, le béret 
rabattu sur les yeux; ils gesticulent, ils crient, 
par besoin, par plaisir, pour se prouver à eux- 
mêmes qu'ils sont ailleurs que dans les barques, 
où le moindre mouvement, sous peine de mort, 
doit être calculé, mesuré, précis, et aussi pour 
se « déhanter l'âme », comme ils disent, des vastes 



LE PARDON DE LA MER 3oo 

silences de la mer, plus troublants peut-être que 
ses colères. A leurs muscles, à leurs nerfs vio- 
lemment comprimés il faut de ces brusques 
détentes. Le pardon de sainte Anne est une des 
soupapes par où se fait jour, chez ces êtres rudes, 
le trop-plein des sentiments refoulés. J'ai entendu 
des gens graves et officiels leur reprocher Tespèce 
de fougue brutale avec laquelle ils se ruent au 
divertissement. Ils s'y précipitent, en effet, tclc 
baissée, joyeux, insouciants, prodigues, quitte à 
pâtir ensuite pendant des semaines et des mois. 
En matière d'économie domestique, ils en sont 
encore à la période sauvage. Qu'un autre les 
blâme. Pour moi, qui les ai vus à l'œuvre, sur les 
lieux de poche, dans les sinistres nuits du large, 
je songe surtout à la vie de damnés qu'ils mènent, 
en proie à un labeur dont l'ingratitude n'a d'égale 
que leur patience, et je serais plutôt tenté, je 
l'avoue, de les trouver trop rares et trop courtes, 
ces quelques trêves de Dieu qui les arrachent à 
leur enfer. 

Toute l'animation du port a reflué vers la haute 
ville. Les quais sont déserts. Les barques, tirées 
à sec sur le sable de la marine, reposent, flanc 
contre flanc, en des attitudes abandonnées, heu- 
reuses elles aussi de ce répit de vingt-quatre 
heures. Elles sont si lasses, et c'est si bon, même 



356 AU PAYS DES PARDONS 

pour des barques, d'avoir un jour à rêvasser en 
paix! Les filets prennent le soleil, appendus aux 
mâts. Et la baie s'étale, vide, à perte de vue, 
dominée seulement vers le nord par les blancs 
éboulis de Morgat et par les aiguille» de pierre du 
Cap de la Chèvre. 

Jai voulu faire, ce matin, le trajet de la Palude 
par le chemin des piétons. La file des pèlerins 
s'engage dans les bois de Plomarc'h. Des étangs 
mystérieux dorment sous les hêtres. Ici, la fille 
de Gralon, Ahès, qu'on appelait encore Dahut, 
venait autrefois avec ses compagnes, les blondes 
vierges de Ker-Is, laver son linge royal : l'eau des 
fontaines a, dit-on, retenu son image, et les 
mousses, la fine odeur de ses cheveux. A travers 
le réseau des branches, la mer luit. Elle ne nous 
quittera guère, au cours du voyage, toujours ado- 
rable et jamais la môme, déployant devant le 
regard, avec une sorte de coquetterie, les pres- 
tiges sans nombre, la souplesse infinie de son 
éternelle séduction. C'est sa fête — ne l'oublions 
pas — c'est sa fête aussi bien que celle de sainte 
Anne que les Bretons du littoral cornouaillais 
célèbrent aujourd'hui. Aux Ages très anciens, 
alors que la grand'mère de Jésus n'était pas née, 
elle était en ces parages l'idole unique. Elle 
n'avait point de sanctuaire dans les dunes; les 



LE PARDON DE LA MER 3o7 

cérémonies de son culte s'accomplissaient à ciel 
ouvert. Mais le peuple y accourait en foule, 
comme à présent, et, comme à présent, l'époque 
choisie était le mois de la saison ardente, parce 
qu'en cette saison la déesse se révélait dans le pur 
éclat de sa beauté, découvrait aux yeux ravis 
son beau corps fluide, sa chair transparente et 
nacrée, toute frissonnante sous les caresses de la 
lumière. Les dévots, rassemblés sur les hauteurs, 
tendaient les bras vers elle, entonnaient des 
hymnes à sa louange, s'abîmaient dans la con- 
templation de ses charmes. Ahès ou Dahut était 
sans doute un des noms par lesquels ils l'invo- 
quaient. Quelle vertu d'incantation était attachée 
à ce vocable, nous ne le saurons probablement 
jamais. 

Le mythe du moins a survécu. Et son sens pri- 
mitif se retrouve aisément sous les retouches plus 
récentes que le christianisme lui a fait subir. Ahès 
a la démarche onduleuse, la chevelure longue et 
flottante, tantôt couleur du soleil, tantôt couleur 
de la lune, les yeux changeants et fascinateurs. 
Elle habite un palais immense dont les vitraux 
resplendissent ainsi que de gigantesques éme- 
raudes. Elle a des passions tumultueuses, une 
rage inassouvie d'amour . Sa préférence va 
aux hommes du peuple, aux gars solides et 



358 AU PAYS DES PARDONS 

frustes. Un pêcheur passe, ses filets sur l'épaule : 
de la fenêtre de sa chambre, elle lui fait signe de 
monter. Plusieurs fois par nuit, elle change 
damants; elle danse devant eux toute nue, les 
enlace et les endort, en chantant, d'un sommeil 
dont ils ne se réveilleront plus. Car ses baisers 
sont mortels. Les lèvres où les siennes se sont 
appliquées demeurent béantes à jamais. C'est une 
dévoreuse d'âmes. Un de ses caprices suffit à 
causer des catastrophes épouvantables, efface en 
un clin d'œil une ville entière de la carte du 
monde. On l'adore et on la hait. Elle est irrésis- 
tible et fatale. Qui ne reconnaîtrait en elle la per- 
sonnification vivante de la mer? 

... Sur la plage du Ris, les pèlerins se déchaus- 
sent. C'est le moment du reflux. Les sables, d'une 
blancheur éblouissante, étincellent, pailletés de 
mica. On a près d'une lieue de grèves à longer. 
C'est plaisir d'appuyer le pied sur ce sol égal, d'un 
grain si subtil, et qui a le poli, la fraîcheur d'un 
pavé de marbre. Des sources invisibles jaillissent 
sous la pression des pas. La grande ombre déchi- 
quetée des falaises garantit les fronts des ardeurs 
du soleil ; et il sort des cavernes creusées par les 
flots dans les soubassements de la paroi de schiste 
un souffle d'humidité qui vous évente au passage. 
Des vols de mouettes et de goélands se balancent 



LE PARDON DE LA MER 3o9. 

dans Tair immobile, avec des flammes roses au 
bout de leurs ailes éployées. 

Une anse, un pré, des landes rousses, presque 
à pic. Nous avons repris le sentier de terre, mais 
à travers un pays morne, sous un ciel accablant. 
Nul abri. Pas un arbre. A peine, dans une combe 
imprévue, un bouquet de saules rachitiques au- 
dessus d'une fontaine desséchée. Puis, des roches 
monstrueuses surplombant l'abîme. Le raidillon 
s'accroche à leur flanc ou rampe dans leurs inter- 
stices. En bas, la mer traîtresse guette le passant. 

— Monsieur! monsieur! — crie derrière moi, en 
breton, une voix haletante, une voix de femme. 

Celle qui m'interpelle de la sorte est une 
« îlienne » de Sein, apparemment une veuve, à en 
juger par sa coifl'e noire et par la rigidité sévère 
du resle de son accoutrement. 

— Pardonnez-moi, monsieur, si je vous ai prié 
de m'attendre pour franchir cet endroit. Seule, je 
n'en aurais point le courage. 

— Le plus sûr, pour vous, si vous craignez le 
vertige, est de faire un crochet. 

— Impossible. Mon vœu est par ici. 

Ce sentier dangereux lui est sacré. On va voir 
pourquoi. Je transcris ses propres paroles. 

Il y a vingt ans, elle s'acheminait vers la Palude 
en compagnie de son fiancé. Leurs noces étaient 



360 AU PAYS DES PARDONS 

fixées à la semaine d'après. Ils allaient, elle, 
demander à la sainte de bénir leur union; lui, la 
remercier de lui avoir sauvé la vie, l'hiver précé- 
denl, où il avait été toute une nuit en perdition 
dans le Raz. 

Ils devisaient justement des angoisses qu'ils 
avaient endurées l'un et l'autre pendant cette nuit 
terrible. 

— Oui, disait le jeune homme, il s'en est fallu 
de peu qu'au lieu de t'épouser je n'épousasse la 
mer... Est-elle assez jolie à cette heure, la gueuse! 
ajouta-t-il, en se penchant sur l'eau qui ondu- 
lait doucement, claire et profonde, au pied du roc. 

Mais il n'avait pas fini de parler qu'il se rejetait 
vivement en arrière. 11 était livide. Il cria : 

— Malheur! Une lame sourde! 

Une espèce de beuglement monta du gouffre; 
une masse liquide, une forme échevelée de bête 
bondit... 

Quand l'îlienne qui s'était évanouie rouvrit les 
yeux, un groupe de pèlerines faisaient cercle 
autour d'elle , agenouillées et en prières, ne 
doutant point qu'elle fût morte. 

— Et Kaour*? — interrogea-t-elle, dès qu'elle 
eut recouvré ses sens; — où est Kaour? 

1. Diminutif de Corenlin. 



LE PAIIDON DE LA MER 3ôl 

Personne ne put lui donner des nouvelles de 
son fiancé. La mer avail une mine innocente et 
calme, comme si rien ne s'élait passé. On eut 
beau chercher le cadavre, on ne le retrouva 
jamais. 

Depuis lors, la pauvre fille se rend chaque 
année au pardon de la Palude, et toujours par le 
chemin qu'ils suivaient ensemble si gaiement ce 
jour-là. Mais, parvenue au lieu du sinistre, ses 
forces défaillent. Elle a peur de s'entendre appeler 
par la voix de Kaour et, d'autre part, elle lient à 
lui montrer qu'elle est restée obstinément fidèle à 
sa mémoire. 

— Je suis sa veuve, — dit-elle, — puisque nos 
bans ont été publiés; et, à l'île, c'est un sacrilège 
de se marier deux fois. 

Tout en causant de ces choses tristes, nous 
dévalons vers la grève de Tréfentec. Avant d'ar- 
river aux premières dunes de Sainte-Anne, nous 
avons encore une étendue torride à traverser. La 
chaleur est accablante et j'ai très soif, L'îlienne 
aussi boirait volontiers. Soudain, elle avise une 
gabarre couchée dans les sables. Y courir, 
enjamber le plat-bord est pour elle l'affaire d'un 
instant, et la voici qui me hèle, debout, une bon- 
bonne de terre entre les mains. Tandis que je nie 
désaltère, elle prononce d'un ton quasi joyeux : 

21 



362 AU PAYS DES PARDONS 

— Service pour service, n'est-ce pas? rs'ous 
sommes quilles. 

Et, comme je la complimente sur son flair : 

— Je n'ai eu qu'à me souvenir du proverbe. Un 
marin, vous le savez, ne s'embarque pas sans 
eau. 

Jamais breuvage ne m'a semblé plus délicieux. 
Quand les pèlerins de l'équipage remettront à la 
voile, ce soir, ils seront probablement quelque 
peu surpris de trouver la bonbonne à moitié vide, 
mais, pour parler comme ma complice, ils n'au- 
ront que trop lampe dans l'intervalle. 

Le fait est que les tentes de la Palude regorgent 
de buveurs. Les femmes elles-mêmes s'attablent 
pour déguster le Champagne breton^ delà limonade 
gazeuse saturée d'alcool. Le cirque des dunes 
présente l'aspect d'une foire immense, d'une de 
ces foires du moyen âge où se mêlaient tous les 
costumes et tous les jargons. La fumée des feux 
de bivouac tournoie lentement dans l'air épaissi. 
La poussière flotte par grands nuages aux teintes 
de cuivre. On dirait que les baraques de toile, 
oscillent sur le vaste roulis humain. Dans cette 
mer de bruits et de couleurs, où les boniments 
des saltimbanques font chorus avec les troupes 
en haillons des chanteurs dhvmncs, au milieu 
du tapage, de la bousculade, de la grosse joie 



LE PAUDON DE LA MER 303 

populaire exaltée et débordante, un îlot .de 
silence, tout à coup, un coin de solitude : 
la fontaine. Un parapet la protège et un dallage 
de granit l'entoure. Au centre s'élève la statue de 
la sainte. Des vieilles du voisinage se tiennent 
sur le perron, avec des écuelles et des cruches 
pour aider les dévots dans leurs ablutions. 

Une femme de Penmarc'h ou de Loctudy, une 
Bigoudenn, gravit les marches d'un pas chance- 
lant. Elle a la figure terreuse d'une momie, dans 
son bonnet de forme étroite brodé d'arabesques 
de perles et que surmonte une mitre; ses lourdes 
jupes, étagées sur trois rangs, font trébucher ses 
jambes exténuées de malade, et l'on tremble de 
la voir s'atlaisser subitement entre les bras des 
deux jeunes hommes — ses fils — qui l'escortent, 
raides et muets. 

Les officieuses vieilles s'empressent autour 
d'elle, lui offrent leurs services avec des chucho- 
tements de compassion, s'enquièrent obligeam- 
ment de la nature de son mal. Elle, cependant, 
s'est laissée choir, à bout de forces, sur le banc de 
pierre accoté au piédestal de la statue, et, de ses 
doigts amaigris, elle se met à dégrafer une à une 
les pièces de son vêtement, d'abord le corsage 
soutaché de velours, puis la camisole de laine 
brune, enfin la chemise de chanvre, découvrant à 



361 AU PAYS DES PARDONS 

11 j sa poitrine où s'étale, striée de brins de 
charpie, la plaie hideuse d'un cancer. 

Les deux jeunes hommes la regardent faire, le 
chapeau dans les mains, comme à l'église. Et j'en- 
tends l'un d'eux, l'aîné, qui explique aux vieilles : 

— Vous avons été avec elle dans tous les lieux 
renommés aux environs de notre paroisse, à 
saint Nonna de Penmarc'h, à sainte Tunvé de 
Kérity, à saint Trémeur de Plobannalec. Nous 
l'avons ramenée chaque fois plus soulTrante. 
Alors, on nous a dit que sainte Anne seule avait 
assez de vertu pour la guérir, et nous sommes 
venus. 

Les vieilles de se récrier : 

— Quel dommage que vous n'y ayez pas songé 
plus tôt!... Il n'y a que sainte Anne, voyez-vous, 
il n'y a que sainte Anne! Chacun sait cela. Il faut 
être, comme vous, de la race des brûleurs de 
goémon pour l'ignorer. 

Tout en morigénant les fils, elles s'occupent de 
la mère, accomplissent en son nom les rites pres- 
crits. Celle-ci lui barbouille d'eau le visage; celle- 
lù lui en verse dans les manches, le long des bras, 
une troisième lui prend dans la poche son mou- 
choir, le va tremper dans la fontaine et le lui 
applique ainsi imbibé sur la partie atteinte; les 
autres se traînent à genoux par les dalles 



LE PARDON DE LA MER 365 

boueuses, invoquant la patronne de la Palude, 
« aïeule de miséricorde, mère des mères, source de 
santé, rose des dunes, espérance du peuple breton . » 

Prières improvisées, d'un charme très doux et 
très apaisant. 

La malade s'efforce d'en répéter les termes, la 
nuque renversée, les yeux levés vers l'image de la 
sainte, dans une attitude vraiment sculpturale de 
douleur et de supplication. 

C'est une remarque vingt fois faite. Morceaux 
de paysages, groupes de gens, tout en Bretagne 
s'organise en tableau, spontanément, par une 
sorte d'instinct secret. L'artiste n'a qu'à trans- 
poser, presque sans rcloi^^he. 

Sous ce rapport, la procession de la Palude est 
une merveille. Il n'y a pas d'autre mot pour la 
caractériser. Impossible de concevoir quelque 
chose de plus complet, une vision d'art plus 
intense, plus harmonieuse et plus variée. 

Un ciel qui poudroie, une brume d'or, comme 
dans certaines peintures des Primitifs... L'église 
en clair avec des tons lilas, aérienne, vibrante, 
toutes ses cloches en branle tourbillonnant, pour 
ainsi dire, au-dessus d'elle... Çà et là, des verts 
pùlis, effacés, le gris des tentes, la rousseur des 
falaises et, par derrière, la vasque splendide de la 
Baie, ses grands azurs calmes, la frise ouvragée 



366 AU PAYS DES PARDONS 

de ses proraonloires, le souple et changeant 
lésion de ses vagues ourlé d'une écume de soleil. 

Voilà pourTenserable du décor. 

Sur ce fond admirable se développe un cortège 
de féerie, une longue, une noble suite de figures 
graves, historiées, hiératiques, échappées, semble- 
l-il, des enluminures d'un vitrail. C'est comme un 
défilé d'idoles vivantes, surchargées d'ornements 
lourds et d'éclatantes broderies. Les costumes 
sont d'une richesse, d'une somptuosité qu'on ne 
rencontre plus ailleurs, sauf peut-être chez les 
Croates, en Ukraine et dans quelques pays 
d'Orient. Chaque famille conserve précieusement 
le sien, dans une armoire spéciale qui ne s'ouvre 
qu'une fois l'an, pour le « dimanche de sainte 
Anne ». On le fait endosser ce jour-là, avec mille 
recommandations minutieuses, soit à la fille 
aînée, soit à la bru. Toute la maison est présente 
à la cérémonie de la toilette. L'aïeule, dépositaire 
des antiqaes traditions, prodigue les conseils, 
corrige une draperie, redresse le port de la néo- 
phyte, lui enseigne la démarche qui convient, le 
pas solennel et, en quelque sorte, sacerdotal. 

Le spectacle de ces femmes aux parures magni- 
fiques, s'avançant de leur allure majestueuse, eu 
ce cadre éblouissant, parmi le chant des litanies 
et le son voilé des tambours, est assurément une 



LE PARDON DE LA MEll 3C7 

(les plus belles choses qui se puissent voir et le 
souvenir qu'il vous laisse est de ceux qui ne s'ef- 
facent jamais. Vous diriez d'une fresque immense 
où se déroulerait, en une pompe d'une mysticité 
barbare, un chœur de prêtresses du vieil Océan. 

Longtemps après, on en reste hanté comme d'une 
hallucination des anciens âges. Mais voici qui 
nous ramène à l'éternelle et angoissante réalité. 

Vieilles ou jeunes, sveltes ou courbées, les 
« veuves de la mer » débouchent du porche. L'œil 
se fatiguerait à les vouloir dénombrer : elles sont 
trop. Elles ont soufflé leurs cierges, pour signi- 
quer qu'ainsi s'est éteinte la vie des hommes 
qu'elles chérissaient. La physionomie, chez la 
plupart, est empreinte d'une placide résignation. 
Les plus affligées dissimulent leurs larmes sous la 
cape grise aux plis flasques et tombants. Elles 
passent discrètes, les mains jointes, — immédia- 
tement suivies par les « sauvés ». 

Le rapprochement n'est point aussi ironique 
qu'il en a l'air. De ces « sauvés » d'aujourd'hui 
combien n'en pleurera-t-on pas au pardon pro- 
chain comme « perdus » ! Par un sentiment d'une 
touchante délicatesse, ils ont revêtu pour la cir- 
constance les effets qu'ils portaient le jour du nau- 
frage, au moment où la sain le leur vint en aide et 
conjura en leur faveur le péril des flots. Ils sont là 



308 AU PAYS DES PAUDONS 

dans leur harnais de travail, de lullc sans merci, 
le panlalon de toile retroussé sur le caleçon de 
laine, la vareuse de drap bleu usée, trouée, 
mangée par les embruns, maculée de taches de 
goudron, le ciré couleur de safran jeté en travers 
sur les épaules. Jadis, pour ajouter encore à l'il- 
lusion, ils poussaient le scrupule jusqu'à prendre 
un bain, tout habillés, au pied des dunes, et assis- 
taient à la « procession des vœux » le corps ruis- 
selant d'eau de mer. 

Dans leurs rangs figure un équipage au com- 
plet. Le mousse marche en tête. A son cou pend 
une espèce d'écriteau à moitié pourri, la plaque 
de l'embarcation, seule épave qu'ait revomie la 
tourmente. 

Tous ces hommes chantent à haute voix. Leur 
allégresse néanmoins, surexcitée chez plus d'un 
parles hbations delà matinée, demeure sérieuse, 
presque triste. 

— Que voulez-vous? m'a dit l'un d'eux; sainte 
A.nne bénie fait pour nous ce qu'elle peut et nous 
^'en remercions de toute notre âme. Mais, tandis 
que nous clamons vers elle notre action de 
grâces, nous entendons là-bas Vautre qui rit... Et 
vous savez, quand celle-là vous a kiché une fois, 
deux fois, gare à la troisième! On ne triche pas 
impunément la mer. 



LE PARDON DE LA MEU 369 

... Le soir descend. Les croix, les bannières 
viennent de rentrer à l'église. Aussitôt la disper- 
sion commence. Les chariots s'alignent, s'ébran- 
lent, partent au grand trot de leurs attelages 
reposés. Le torrent des piétons s'écoule par toutes 
les issues. Le regard suit longtemps ces minces 
files sinueuses et bariolées qui serpentent à tra- 
vers champs et peu à peu s'égrènent pour enfin 
disparaître derrière les lointains assombris. 

Les voilures qui recouvraient les tentes gisent à 
terre. Marie-Ange, affairée, me crie : 

— On lève l'ancre! On cargue! 

Sur la plaine dévastée retombe, avec la nuit, 
le manteau de la solitude. Les roulottes des sal- 
timbanques et des forains y dressent encore leurs 
silhouettes d'arches errantes : demain, elles au- 
ront fui à leur tour. Et la Palude, sous les pre- 
miers brouillards d'automne, va redevenir le 
funèbre paysage que j'entrevis naguère, peuplé 
seulement d'un sanctuaire abandonné et d'une 
ferme en ruine, en face de la mer hostile, aussi 
farouche, aussi indomptée que jamais. 



FIN 



•^ / / 



TABLE 



A V A .\ T - P R P s 

S AI. NT- YVES — LE PARDOTf DES PAUVRES 1 

RUMKNOOL — LE PARDO.N D i: S C II A >i T i; U R S 13 

SAINT-JEAM-DU-DOIGT — LE PARDON DU FEU 169 

LA TRO.M ÉNIE DE S AINT-RONAN — LE PARDON DE LA 

MONTAGNE 257 

SAINTE-ANNE DE LA PALUDE — LE PARDON DE LA 

MER 323 



2;)l-08. — Coulomiiiiers. Inip. Paul liUODAHD. — Pi-Û8. 



DC Le Braz, Anatole 

611 Au pays des pardons 

B8^8L39 



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