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PAYS DES PARDONS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
Format ia-18.
LA CHANSON U E LA U H E T A G N E .
PAQUES d'iSLANUE
LE GAKDIEN DU FEU
LE SANG DE LA SIUÈ.NE. . . .
LA TERRE DU PASSÉ
LB THÉÂTRE CELTIQUE
vol.
Droits de reproduction et de traduction n'scrvës pour toiis les pays,
y compris la Hollande.
291-08.— Coulommiers. Imp. Paul BROD^RD.— P4-08.
ANATOLE LE BUAZ
AU
PAYS DES PARDONS
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PAKIS
CALMANN-LÉVY. ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
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oL.
A LA MÉMOIRE VÉNÉRÉE
DE
MA MÈRE
»,
AVANT-PROPOS
DE LA PREMIERE EDITION
Je n'ai pas à apprendre au lecteur que ce Pays
des Pardons où je voudrais le conduire, c'est la
urelagne, j'entends la Bretagne bretonnante ou —
s'il faut un terme encore plus spécial — l'Armo-
rique. 11 ne serait pas moins superflu, je pense, de
dire en quoi consiste un Pardon. Tout le monde en
a vu. On ne voyage pas une semaine en Bretagne,
durant la belle saison, sans tomber à l'improviste
au milieu d'une de ces fêtes locales. Elles ne pré-
sentent, du reste, aperçues ainsi au passage, qu'un
intérêt assez médiocre.
C'est le plus souvent aux alentours d'une vieille
chapelle qui ne se distingue guère que par son
clocher des masures du voisinage, tantôt au creux
d'un ravin boisé, tantôt au sommet d'une lande
stérile, balayée du vent. 11 y a là des gens endi-
manchés qui vont et viennent, d'une allure mono-
tone, les bras ballants ou croisés sur la poitrine,
sans enthousiasme, sans gaieté. D'autres, attablés
dans quelque auberge, crient très fort, mais plutôt,
semble-t-il, par acquit de conscience que par con-
i a
'}
•&
II AVANT-PROPOS
viction Les mendiants pullulent, sordides, couverts
de vermine et d'ulcères, lamentables et répugnants.
Dans l'enclos du cimetière bossue de tombes her-
beuses, véritable « champ des morts », un aveugle
adossé au tronc d'un if glapit, en une langue
barbare, une mélopée dolente, si triste qu'on la
prendrait pour une plainte. Les jeunes couples qui
se promènent, et qui sont censés deviser d'amour,
échangent à peine cinq paroles, se lutinent gauche-
ment, avec des gestes contraints. Un de mes amis,
après avoir assisté au pardon de la Clarté, en
Perros, formulait son impression en ces termes :
— Décidément, j'aime mieux vos Bretons quand
ils ne s'amusent pas : ils sont moins mornes.
Son erreur était de croire que ces Bretons s'étaient
réunis là pour s'amuser. Le Gofïîc a écrit à propos
des pardons ' : « Ils sont les mêmes qu'ils étaient il
y a deux cents ans, et vous ne trouverez rien de si
délicieusement suranné. Ils ne ressemblent point
aux autres fêtes. Ce ne sont point des prétextes Ã
ripailles comme les kermesses flamandes, ni des
rendez-vous de somnambules et d'hommes-troncs,
comme les foires de Paris. L'attrait vient de plus
haut : ces pardons sont restés des fêtes de l'âme.
On y rit peu et on y prie beaucoup... » On ne sau-
rait mieux dire. Une pensée religieuse, d'un carac-
tère profond, préside à ces assemblées. Chacun y
apporte un esprit grave, et la plus grande partie de
la journée est consacrée à des pratiques de dévo-
tion. On passe de longues heures en oraison devant
la grossière image du saint; on fait à genoux le tour
1. Les Romanciers d'aujourd'hui, p. 87-88,
AVANT-PROPOS Hf
de l'auge en granit qui fut successivement sa
barque, son lit, son tombeau; on va boire à sa fon-
taine que protège un édicule contemporain du sanc-
tuaire et dont l'eau est réputée comme ayant des
vertus curatives. Vers le soir seulement, après
vêpres, les divertissements s'organisent. Plaisirs
agrestes et primitifs. On s'attroupe pour jouer aux
noix, dans le gazon, au pied des ormes. Les gars se
défient à la lutte, à la course, sous les yeux des filles
sagement assises sur les talus environnants, ou
s'exercent à mater une perche, parmi les applau-
dissements des vieillards. La danse enfin déroule
en cercle ses anneaux, sérieuse et animée tout
ensemble, avec un je ne sais quoi de simple et
d'harmonieux dans le rythme qui rappelle son
origine sacrée... Les retours, à la brune, sont
exquis. On s'en revient par groupes, dans la fraî-
cheur du crépuscule, à l'heure où commencent Ã
s'allumer les étoiles dans le gris ardoisé du ciel.
Une sérénité douce enveloppe les choses. Les
galants accompagnent chez elles leurs promises :
ils cheminent côte à côte, en se tenant par le petit
doigt. L'homme s'est enhardi, la fille ne se sent
plus rougir : le mystère invite aux aveux. Aux
approches de la ferme, pour annoncer leur arrivée,
ils entonnent à l'unisson une cantilène achetée dans
l'après-midi à l'éventaire du marchand de com-
plaintes. D'autres couples au loin leur répondent,
et bientôt, de toutes parts, s'élève une sorte de
chant alterné qui va s'éteignant peu à peu, avec les
derniers tintements de l'angélus, dans le grandiose
silence des campagnes assoupies.
IV AVANT-PROPOS
Le charme rustique de ces fêtes, M. Luzel l'a
exprimé en un sône resté jusqu'à présent inédit et
dont on me saura d'autant plus de gré de traduire
ici les principales strophes.
I
Nous avions traversé des champs, des prés en
fleurs, des bois où les oiseaux s'égosillaient...
Devant moi, marchait, à quelque distance, Jéno-
véfa Rozel, la plus jolie fille qui se puisse rencontrer
en Bretagne... Et si bellement accoutrée! A un
ange elle était pareille.
— Bonjour à vous, Jéno jolie!... Jésus, que vous
voilà bien attifée! Je vous retiens le premier pour
danser la ronde.
— Grand merci, Alanik. Si je suis bellement
vêtue, ce n'est point pour aller à la danse. Et puis,
vous êtes un moqueur!
— Je gagerais volontiers un cent d'amandes
que l'on vous verra tantôt, ô fleurette d'amour,
tourner autour de Jolory ' en donnant la main Ã
Gabik. .. Gabik est un joli garçon. Ne rougissez
point, mon enfant...
II
... La procession s'avance. Les cloches sonnent
à toute volée, si bien que le clocher tremble et que
1. Ménétrier renommé au pays de Plouaret.
AVANT-PROPOS V
l'on entend craquer la charpente sous l'effort des
sonneurs... Voici la grande bannière qui sort par
le porche. Voyons qui la porte.
C'est Robert le Manac'h! Celui-là est le plus fort
de tous les jeunes hommes du pays. Il fait avec la
bannière trois saints coup sur coup. C'est un fier
gars! Plus d'une fille tient les yeux fixés sur lui.
La seconde bannière est aux mains de Gabik. Ses
regards cherchent de tous côtés Jénovéfa, son petit
cœur... Puis viennent en foule des filles vêtues de
blanc, jolies, jolies à ravir, chacune portant un
cierge...
Et de part et d'autre du chemin on voit, sur les
talus, jeunes garçons et filles jolies, parmi les
fleurs de toute espèce, fleurs d'épine et fleurs de
genêt. Jusque sur les branches des arbres il y a des
enfants par grappes...
... Dans la plaine, le recteur, de sa propre main,
met le feu au bûcher de lande.
— Le feu! Le feu de joie!
Et tous de crier en chœur :
— Ion! lou!
Et voici maintenant le tour du ménétrier.
III
... Jolory, monté sur sa barrique, appelle les
jeunes gens à VaubadeK Le cœur des jeunes filles
tressaille à cet appel...
Et maintenant, regardez! Quelle allégresse! En
1. Nom d'une danse bretonne.
VI AVANT-PROPOS
dépit de la chali-ur, de la [)oussière, de la sueur,
voyez comme on bondit, voyez comme on se donne
de la peine!...
Le sonneur n'en peut plus : il a beau boire,
l'haleine lui manque.
— Sonne, sonneur 1 sonne donc!... Bois et sonne!
Sonne toujours!
IV
Je ne vois pas Jénovéfa, et Gabik pas davantage;
cela m'inquiète, car je ne veux pas perdre mon
cent d'amandes...
Mais voici le chanteur aveugle!... Peut-être est-ce
ici que je les trouverai, écoutant quelque chanson
nouvelle faite sur deux jeunes cœurs malades
d'amour...
Non! Le vieil aveugle chante une complainte
affreusement triste. 11 s'agit d'un navire perdu en
mer, par un temps épouvantable... Voyons, voyons
plus loin!... Voici louenn Gorvel étendu de son long
dans la douve, ivre comme un pourceau... Voici Job
Kerival...
— Dis-moi n'aurais-tu pas vu Jénovéfa Rozel?
— Si fait! je l'ai rencontrée là -bas, descendant...
Elle allait, j'imagine, à la chapelle, prendre congé du
saint.
— Était-elle seule?
— Nenni. Son doux Gabik l'accompagnait. Qu'il
était content et qu'elle était jolie!
... Ils ne sont plus dans la chapelle... Ma belle
AVANT-PROPOS Vil
Jénovéfa, je vous retrouverai, et avec vous votre
Gabik...
— Bonjour à vous, ma commère Marguerite...
Combien vendez-vous le cent de noix?
— Mon bon monsieur, ce ne sera pour vous que
trois réaux : sans mentir, je les vends dix-huit sous
aux autres. Les noix sont renchéries... et l'on a bien
du mal à vivre, car les temps sont durs...
... Et, à présent, à la maison! à la maison!... Le
chemin est plein de monde revenant du pardon...
Et des rires! des chants!
— L'aumône au pauvre, au pauvre vieil aveugle,
qui ne voit pas plus clair à midi qu'à minuit!..
C'est le vieil aveugle Robert Kerbastiou, qui m'a
si souvent chanté giverzes et sônes.
— Oui, voilà deux sous dans votre écuelle, pauvre
vieux.
— La bénédiction de Dieu soit sur vous, et puis-
siez- vous vivre longtemps!...
Le beau soir!... Le son aigu du biniou arrive jus-
qu'à moi, mêlé au parfum des fleurs... Le soleil
s'abaisse derrière la colline. Là -bas, au loin, on
chante le gwerz de Kloarck Luoudour.
Qui donc est là , sous ce hêtre? Jénovéfa, si je ue
me trompe, et Gabik, tous les deux!
— Le vent est frais sur la hauteur... Et; quand on
rentre tard, Jéno, la mère gronde!... Mais voici de
quoi l'apaiser : voici des amandes pour distribuer
VIII AVANT-PROPOS
à chaque enfant, au petit frère, à la petite sœur, et
à la mère et au père. J'ai perdu, je paie de bon
cœur... Puisse Dieu bénir jusqu'au bout vos
amours!... Ne rougissez pas ainsi! Avant trois mois,
le recteur vous mariera dans son église!
Voilà bien, dans ses traits essentiels, la physio-
nomie d'un pardon. Qui en connaît un les connaît
tous. Ils sont innombrables. Chaque oratoire cham-
pêtre a le sien, et je pourrais citer telle commune
qui compte sur son territoire jusqu'Ã vingt-deux
chapelles. Chapelles minuscules, il est vrai, et Ã
demi souterraines, dont le toit est à peine visible au-
dessus du sol. 11 en est, comme cehe de samt Gily,
en Plouaret, qui disparaissent au milieu des épis,
quand les blés sont hauts. Ce ne sont pas les moins
fréquentées. Un proverbe breton dit qu'il ne faut
pas juger de la puissance du saint d'après l'ampleur
de son église. Beaucoup de ces sanctuaires tombent
en ruines. Le clergé n'a pas toujours pour eux la
sollicitude qu'il faudrait, si même il ne tient pas en
suspicion la dévotion vaguement orthodoxe et toute
pénétrée encore de paganisme dont ils sont l'objet.
Mais, n'en restà t-il debout qu'un pan de mur envahi
par le lierre et les ronces, les gens d'alentour conti-
nuent de s'y rendre en procession, le jour de la fête
votive. Le pardon survità la démolition du sanctuaire.
L'été dernier, commej'allaisdeSpézetà Châteauncuf-
du-Faou, je vis sur le bord du canal, à l'endroit où la
route franchit l'Aulne, une grande foule assemblée.
— Que fait là tout ce monde? demandai-je au
conducteur.
AVANT-PROPOS IX
— C'est le pardon de saint Iguinou, me répon-
dit-il.
Je cherchai des yeux la chapelle, mais en vain. Il
y avait seulement, en contre-bas du pré, une fontaine
que voilaient de longues lianes pendantes, et, un
peu au-dessus, au flanc du coteau, dans une exca-
vation naturelle en forme de niche, une antique
statue sans âge, presque sans figure, un bâton dans
une main, dans l'autre un bouquet de digitales fraî-
chement coupées. Nul emblème religieux; pas
l'ombre d'un prêtre. Le recueillement néanmoins
était profond. C'étaient les fidèles eux-mêmes, si
l'on peut dire, qui officiaient...
Il faut être né de la race, avoir été bercé de son
humble rêve, pour sentir quelle place immense
occupe dans la vie du Breton le pardon de sa paroisse
ou de son quartier. Enfant, il y est mené par sa mère,
en ses beaux vêtements neufs, et des vieilles sem-
blables à des fées lui baignent le visage dans la
source, afin que la vertu de cette eau sacrée lui soit
comme une armure de diamant. Adolescent nubile,
c'est là qu'il noue amitié avec quelque « douce »
entrevue naguère, toute mignonne, sur les bancs du
catéchisme et qui, depuis lors, a poussé en grâce,
comme lui en vigueur. LÃ il se fiance, se donne tout
entier, sans phrases, dans un furtif serrement de
mains, dans un regard. Ses émotions les plus déli-
cates et les plus intimes se rattachent à cette pauvre
ï maison de prière », à son enclos moussu, planté
d'ormes ou de hêtres, à son étroit horizon que borne
une haie d'aubépine, à son atmosphère mystique,
parfumée d'une vapeur d'encens. Vieux, il vient con-
X AVANT-PROPOS
feniplor la joie des jeunes et savourer en paix, avant
de quitter l'existence, cette courte trêve à son labeur
que le Génie du lieu, le saint tutélaire de son clan lui
a ménagée.
Je devais à ces petits cultes particuliers une men-
tion à cette place, précisément parce que ce n'est
point d'eux qu'il va être question dans le corps du
livre. Parmi la multitude des sanctuaires bretons,
quelques-uns jouissent d'une célébrité qui, débor-
dant les limites du hameau, voire celles de la contrée,
s'étend au pays tout entier. On s'y rend en pèleri-
nage de vingt, de trente lieues à la ronde. La
croyance populaire est qu'il y faut avoir entendu
la messe au moins une fois de son vivant, sous peine
d'encourir la damnation éternelle. Ce ne sont point,
comme on le pourrait penser, des églises de ville ',
des basiliques aux somptueuses architectures, mais
des oratoires modestes, peu différents de ceux dont
il a été parlé ci-dessus, et que rien ne signale Ã
l'attention du passant, si ce n'est peut-être, le seuil
franchi, un luxe d'ex-voto naïfs appendus aux
murailles. Les saints qu'on y vénère n'ont pas de
spécialité : ils guérissent de tous maux. On s'adresse
à eux en dernier ressort. Ils sont infaillibles et tout-
puissants. Dieu n'agit que [)ar leur voie et d'après
leurs conseils. « S'ils disent oui, c'est oui; s'ils
1. Sauf Notre-Dame du Bon-Secours de Guingainp et l'édi-
fice tout moderne de Sainte-Anne d'Aiiray. J'avais d'abord
l'intention de décrire aussi ces deux pardons qui furent
jadis des plus populaires en Bretagne. .Mais ils ont revêtu,
depuis quelque temps, un caractère de cosmopolitisme
religieux qui ne m'a pas permis de les faire entrer dans le
cadre de ces études exclusivement bretonnes.
AVANT-PllOPOS XI
disent non, c'est non. » Toute l'année ils ont des
visiteurs, et les chemins qui conduisent à leur
« maison » ne restent jamais déserts, par quelque
temps que ce soit, « lors même qu'il gèlerait à faire
éclater les os des morts ». Leurs pardons attirent
une énorme afïluence de peuple. A celui de Saint-
Servais, dans un repli de la montagne d'Are, sur la
lisière de la forêt de Duault, on comptait naguère
jusqu'à seize ou dix-sept mille pèlerins appartenant
aux trois évèchés de Tréguier, de Quimper, de
Vannes.
Servais, que les Bretons nomment Gelvest ou
encore Gelvest le Petit (Gelvest ar Pihan), est invoqué
comme le protecteur des jeunes semences. Il les
garantit contre la rigueur des hivers et contre les
gelées blanches des premières semaines de prin-
temps. Son pardon a lieu le 13 mai. La veille, Ã la
vêprée {gousper), se faisait la belliqueuse proces-
sion qui a immortalisé, dans les annales de nos
paysans, ce pauvre sanctuaire de la Cornouaille des
Monts. Des paroisses les plus lointaines on s'y
transportait, les hommes à cheval, les femmes
entassées dans de lourds chariots. Au lieu de la
verge de saule écorcé, ordinaire et pacifique emblème
des pèlerins, tous ces rudes laboureurs brandis-
saient — assujetti au poignet droit par un cor-
donnet de cuir — le penn-baz de houx ou de chêne,
à tète ferrée, formidable comme une massue pré-
historique. Je laisse ici la parole à une conteuse,
la vieille Naïc, qui, sept fois, est allée de Quimper
à Saint-Servais pieds nus.
€ Nous partions en bandes nombreuses. Aux
Xll AVANT-PROl'OS
abords de la chapelle nous trouvions les Gwcnédiz,
les gens de Vannes. C'étaient eux nos adversaires
les plus enragés. On attendait vêpres, rangés en
deux camps, les Gwénédiz d'un côté du ruisseau
qui longe le cimetière, nous, de l'autre. On se dévi-
sageait avec de mauvais yeux. A vêpres sonnant,
les battants du portail s'ouvraient, et l'on se ruait
dans l'église. On voyait au fond de la nef la grande
bannière, debout, sa hampe passée dans un anneau,
près de la balustrade du chœur. Non loin, sur une
civière, était le petit saint de bois, Satit Gelvcsl ar
Pihan. 11 y en avait tous les ans un nouveau : le
même n'aurait pu servir deux fois; régulièrement
il était mis en [)ièces.
» On entonne le Magnificat.
» Aussitôt, voilà tous les penn-baz en l'air. Après
chaque verset, on entend : dig-a-drak, dig-a-drak.
C'est, dans l'église, un effroyable cliquetis de bâtons
qu'on entrechoque.
> Les Cornouaillais crient :
Hij ar rew! Hij ar rew!
Kerc'h ha gwiniz da Gcrnew !
Secoue la gelée! Secoue la gelée!
Avoine et froment à Cornouaillcs!
« Les Vannetais ripostent :
Ilij ar rew.' Kerc'h ha gwiniz,
llac ed-dû da Wénédiz !
Secoue la golôe! Avoine et froment
Et blé noir aux Vannetais!
» Cependant un gars solide empoigne la bannière
dont la hampe a dix-huit pieds de haut. Deux autres
AVANT-PROPOS XIII
S emparent de la civière où est attachée l'image du
petit saint. Entre les Gwénédiz massés à gauche et
les Cornouaillais massés à droite, s'avance le rec-
teur de Duault, tout pâle, car le moment terrible
approche... La bannière s'incline pour passer sous
la voûte du porche. Soudain une clameur retentit,
furieuse, hurlée par des milliers et des milliers de
bouches :
Hij ar rew! Hij ar rew!
» C'est la mêlée des pennbaz qui commence. Ils
se lèvent, s'abattent, tournoient, décrivent de larges
moulinets sanglants. On frappe comme des sourds.
Le recteur et ses chantres se sont enfuis à la
sacristie. C'est à qui restera maître de la bannière
et de la statuette en bois. Les femmes ne sont pas
les moins acharnées : elles griffent, elles mordent...
> Il me souvient surtout d'une année. La Cor-
nouailles triomphait. 11 y avait eu un ouragan de
coups, des bras rompus, des tètes cassées. Sur les
lombes, dans le cimetière, des gens étaient assis
qui vomissaient le sang à pleine gorge. Le saint
avait été réduit en miettes; les hommes nous
disaient ; « Ramassez-en les copeaux dans vos
tabliers ». La bannière seule demeurait intacte. Les
Vannetais tentèrent un dernier assaut pour nous la
reprendre; ils furent repoussés victorieusement et
se retirèrent, emmenant leurs blessés à qui les
cahots des charrettes arrachaient des gémissements
de douleur, tandis que nous rapportions la ban-
nière à l'église en chantant un chant de joie... Cette
année-là , en Cornouailles, les tiges ployèrent sous
le poids des épis. »
XIV AVANT-PROPOS
Un pardon aussi original méritait d'avoir sa
place dans ce volume. Je la lui eusse faite d'autant
plus volontiers que je suis né en ce coin de mon-
tagne, dans une vieille maison presque contiguti Ã
la chapelle, oîi mes premiers souvenirs d'enfant me
représentent encore ma mère pansant de ses mains
délicates, avec des onguents dont elle avait le
secret, la kyrielle des estropiés. Mais la fête, à vrai
dire, n'existe plus. L'autorité civile, de concert avec
l'autorité diocésaine, a lancé contre elle une sorte
d'interdit. Les pèlerins, sabrés par les gendarmes,
se sont dispersés. C'en est fini des batailles sacrées
en l'honneur de Gelvest ar Pihan. Les anciens du
pays prétendent que c'est leur abolition qui est
cause si l'agriculture périclite. Depuis qu'on ne se
dispute plus à coups de penn-baz la bannière de
saint Servais, il semble que les laboureurs des trois
évêchés aient perdu leur Palladium.
Actuellement, il ne subsiste guère en Bretagne
que quatre grandes panégyries. Ce sont, à mon
avis, autant d'épisodes distincts, et qui se complè-
tent l'un par l'autre, de la vie religieuse des Bre-
tons armoricains. J'ai tâché de les fixer d'après
nature, avec une absolue sincérité. J'ai fréquenté
à diverses reprises la plupart de ces pardons. Mon
vœu serait de les avoir évoqués tels qu'ils me sont
apparus, dans leur beauté fruste, avec les traits
propres à chacun deux. Il m'a été donné de les voir
au bon moment. Pour demain leurs aspects se
seront sans doute modifiés. Une transformation
s'accomplit, de jour en jour plus profonde, dans les
usages et dans les mœurs de la vieille péninsule.
AVANT-PROPOS XV
En ce qui regarde les pardons, on lira plus loin les
prédictions désenchantées d'un barde'. Déjà leur
physionomie n'est plus la même qu'il y a vingt ans.
Les hommes-troncs dont parlait Le Goffic ont appris
le chemin de nos sanctuaires les plus ignorés. Les
vendeurs d'orviétan remplacent peu à peu autour
des enclos bénits la confrérie de plus en plus clair-
semée des chanteurs, et les cuivres des forains
marient maintenant leur grosse musique profane Ã
l'aérienne mélodie des cloches. Symptôme plus
grave : des dévotions nouvelles se substituent aux
anciens cultes, et, parmi le peuple, la merveilleuse
légende des saints nationaux va s'oblitérant... Que
si l'âme fleurie des Pardons de la Bretagne doit
elle-même se faner un jour, puissent ceux qui,
comme moi, l'ont aimée retrouver en ces humbles
pages quelque chos0 de sa poésie et de son parfum!
Kerfeunteun, 2 avril 1894.
N.-B. — Depuis six ans que j'écrivais les lignes qui
précèdent, cet ouvrage a fourni une carrière honorable.
Je le redonne aujourd'hui sans y apporter aucun chan-
gement. On y trouvera seulement un « pardon » de plus,
celui de Saint-Jean-du-Doigt. Puisse ce cinquième épisode
recevoir du public l'accueil qui fut jadis fait aux quatre
autres. Il le mérite, sinon par l'intérêt que j'ai tâché d'y
mettre, du moins par celui qu'il présente dans la réalité.
Je veux dire, en terminant, tout ce que je dois à l'obli-
geance de M. le chanoine Abgrall, le plus éminent peut-
être, en tout cas le plus serviable de nos érudits bretons.
Port-Blanc, 3 septembre 1900.
i. Cf. Rumengol.
SAINT-YVES
LE PARDON DES PAUVRES
A M. James Darmesteter,
Saint Yves est le dernier en date et, si je ne me
trompe, le seul canonisé de nos saints d'origine
bretonne '. Il est aussi à peu près le seul dont la
réputation ait franchi les limites de la province.
Un an après sa canonisation, il avait à Paris,
rue Saint-Jacques, une chapelle ou collégiale qui
a subsisté jusqu'en 1823. Au xi° siècle, on lui
bâtissait au cœur même de Rome une église avec
cette dédicace : Divo Yvoni Trecorensi; et, plus
tard, dans la même ville, on vit se fonder sous son
patronage des confréries d'hommes de justice
qui pourvoyaient, par une sorte d'assistance judi-
ciaire, à la défense des pauvres et des petits.
Angers, Chartres, Évreux, Dijon lui consacrèrent
1. Ewen, Euzen ou Yves Héloury naquit, le 7 octobre 1253,
de noble dame Azou du Quinquiz, épouse de Tanaik
Héloury de Kervarzin, lequel accompagna, dit-on, le duc
de Bretagne, Pierre de Dreux, à la septième croisade, et fut
un des combattants de la Massoure. (Cf. la Vie de saint
Yves, par l'abbé France.)
4 AU PAYS DES PAUDONS
des autels. A Pau, le parlement faisait, en robes
rouges, une procession en son honneur. A
Anvers, des fragments de ses reliques, enchâssés
dans l'irénophore, étaient donnés à baiser, les
jours d'audience , aux membres de la cour.
Rubens peignit pour l'université de Louvain un
tableau qui le représentait. Dernièrement enfin,
on adécouvert à San Gimmanio, près de Pérouso,
une fresque de Baccio délia Porta qui montre le
saint avocat donnant à une clientèle en haillons
des consultations gratuites.
Mais il va sans dire que c'est surtout en Bre-
tagne, et plus particulièrement au pays deTréguier,
que sa mémoire et son culte persistent à fleurir.
Les sentiers sinueux qui mènent à travers
champs à son sanctuaire du Minihy sont fréquentés
toute l'année par les pèlerins qui vont implorer
son aide. Les suppliants affluent des havres de la
cote voisine et des pentes lointaines du Menez.
Un soir que je revenais de visiter la tour Saint-
Michel, qui domine de sa haute ruine solitaire
tout le paysage trégorrois, je ne fus pas peu sur-
pris de voir poindre à un tournant de la route
trois petites lueurs ([ui scintillaient faiblement
dans le crépuscule déjà sombre, tandis qu'au
milieu du grand silence s'élevait un bruit de
voix, très doux, très monotone, un susurrement
LE PARDON DES PAUVRES 5
continu et plaintif. En m'approchant, je distingua
un groupe de femmes assises côte à côte sur un
tas de pierres, au bord du chemin. Chacune d'elles
tenait à la main un cierge dont la flamme mon-
tait, Ã peine vacillante, dans l'air tranquille. Je
leur donnai le bonsoir en breton, et elles s'inter-
rompirent de prier pour me demander si elles
étaient encore loin de Saint-Yves. Elles arrivaient
de Pleumeur-Bodou, d'une seule traite, sans
avoir pris aucune nourriture, et elles se repo-
saient là , un instant. Leur dessein était de passer
la nuit en oraison, dans l'église, de faire, comme
elles disaient, « la veillée devant le saint », puis
de s'en retourner chez elles, après la première
messe, toujours pieds nus et à jeun.
— Et vous portez ces cierges, ainsi allumés,
depuis Pleumeur?
— Sans doute.
— Pourquoi?
— Parce que cela est dans notre vœu.
— Ce vœu, peut-on savoir quel il est?
Ma question, paraît-il, était indiscrète. Les
femmes se regardèrent entre elles, et la plus âgée
des trois, figure sèche et basanée de pilleuse
d'épaves, me répondit avec dureté :
— Vous n'êtes pas monsieur saint Yves béni,
ce me semble.
6 AU PAYS DES PARDONS
En même temps elle se levait, faisant signe Ã
SCS compagnes. Je les vis s'enfoncer dans l'obscu-
rité, l'une derrière l'autre, à la file, avec des arrêts
subits, dès que la flamme des cierges, échevelée
par le vent de la marche, menaçait de s'éteindre.
J'étais aux portes de Tréguier que j'entendais
encore le fredon, de plus en plus lointain, de
leurs voix : on eût dit un essaim d'abeilles voya-
geant d'arbre en arbre, dans la profondeur sonore
de la nuit...
Cette rencontre m'est restée présente, entre
mille autres, faites dans les mêmes parages, —
sans doute à cause de l'impression de mystère
qu'elle m'a laissée.
C'est une tradition en Bretagne que chaque
saint a sa spécialité curalive, Maudez guérit des
furoncles; Gonéry, de la fièvre ; Tujen, de la mor-
sure des chiens enragés. Yves, lui, est, selon l'ex-
pression populaire, bon pour tout. De là sa supé-
riorité. On peut s'adresser à lui en n'importe
quelle occurrence. Lorsque saint Yves s'est mis
une chose dans la tête, il en vient toujours Ã
bout. Telle est la conviction générale. Aussi,
tandis que la plupart des vieux thaumaturges
locaux ont vu, en ces derniers temps, décroître
leur prestige, le sien n'a fait qu'augmenter;
comme me disait une vieille, il les dépasse tous
LE PARDON DES PAUVRES 7
de son bonnet carré. 11 est aux yeux des Bretons
le savant, le docteur par excellence; et ils ont une
foi invincible dans ses lumières, certains, d'ail-
leurs, qu'il n'en usera jamais pour les tromper.
Car il n'est pas seulement la science même, il est
encore la droiture incarnée. C'est le grand justi-
cier, l'arbitreimpeccable et incorruptible. L'image
la plus fréquente que l'on donne de lui le repré-
sente assis dans son tribunal, entre le bon pauvre
dont il accueille la requête et le mauvais riche
dont il repousse la bourse. Cela est d'un symbo-
lisme transparent et naïf. Soyez assurés que le
bon pauvre personnifie le peuple breton lui-même,
ce peuple de miséreux durcis à la peine, pour qui
les conditions de la vie sont demeurées si pré-
caires et sur qui n'a pas cessé de peser le long
héritage d'iniquité dévolu à la plupart des com-
munautés celtiques. Lui aussi, comme le bon
pauvre, il tient en main son rouleau de papier où
sont inscrits ses doléances, sa plainte séculaire,
son indomptable espoir. Car, en dépit des cruelles
écoles de son passé, il n'a renoncé à aucun de ses
vieux rêves, rien abdiqué de son idéal ancien.
Affamé de justice il est resté fidèle à la religion du
droit ; comme toutes les races qui ont souffert, il se
berce d'une grande illusion messianique. Et, en
attendant le jour improbable où elle deviendra
8 AU PAYS DES PARDONS
une réalité, il met sa confiance en saint Yves,
l'avocat des humbles, l'irréprochable thaumaturge
redresseur de torts. C'est à lui que les Trégorrois
ont recours toutes les fois qu'ils se tiennent pour
gravement lésés, et, en le faisant juge de leur
querelle, ils l'invoquent sous le beau nom de
« Saint Yves le Véridique », Sant Ervoan ar
Wirionez^
[I
Le lieu où il donne, en cette qualité, ses
audiences n'est point son église du Minihy, mais,
sur une des collines d'en face, de l'autre côté du
Jaudy, un étroit emplacement ombragé d'ormes
et dominant la crique de Porz-Bihan.
Là s'élevait naguère une chapelle dédiée à saint
Sul, sur les terres des seigneurs du Verger, de la
famille de Clisson. Ceux-ci lui adjoignirent, vers
le xviii" siècle, un ossuaire en granit destiné
à leur servir de caveau funéraire. Après la Révo-
lution, la chapelle subit le sort de quantité
1. On traduit encore : Saint Yves de la Vérité. Je crois
être plus fidèle au sens exact de l'expression bretonne, en
traduisant comme je fais, droiture et vérité, dans celte
langue, se rendant par le même terme.
LE PARDON DES PAUVRES 9
d'autres oratoires que le manque de ressources
des fabriques paroissiales, souvent aussi l'incurie
du clergé, a laissé tomber en ruines. Elle dis-
parut, mais l'ossuaire resta debout. Les statues
des saints que la chapelle ne pouvait plus abriter
y trouvèrent un refuge. Parmi elles était une
image de saint Yves, très ancienne, d'un caractère
un peu barbare, et qui, pour ces deux raisons,
était regardée par les gens du pays comme une
reproduction en quelque sorte authentique.
J'ai vu, dans mon enfance, l'édicule de Porz-
Bihan.
Une vieille femme de Pleudaniel, où nous
habitions, m'y mena un jour. Elle s'appelait
Mônik — diminutif familier de Mône ou Marie-
Yvonne. — De son métier, elle était cardeuse
d'éloupes; et, tout l'hiver, elle cardait. Je m'es-
quivais, souvent, à la tombée de la nuit, pour
aller m'asseoir près d'elle dans l'âtre où elle tra-
vaillait, accroupie, Ã la lueur d'une chandelle de
résine. Elle avait une prodigieuse mémoire, en
dépit de ses soixante-dix ans, et elle savait des
choses surprenantes que je n'ai jamais entendu
dire qu'Ã elle. Elle les disait d'une voix lente,
posée, toujours égale. On avait tant de plaisir Ã
l'écouter qu'on ne prenait pas garde au grince-
ment des peignes — si môme il n'y avait pas dans
1.
10 AU PAYS DES PARDONS
cet accompagnement strident je ne sais quel
charme de plus.
Sur la fin de la saison froide, dès que les pales
soleils de mars commençaient à luire, Mônik
changeait d'occupations. Elle se faisait alors
« ]ièlerine ». Dos gens la venaient trouver, la
priaient, moyennant un modique salaire, de se
rendre à tel oratoire, à telle fontaine qu'ils dési-
gnaient, et d'y remplir leurs dévotions à leur
place. A partir de ce moment, ses journées se
passaient à trotter les chemins. Un matin, je la
vis qui achevait de nouer ses souliers sur le pas
de sa porte.
— Et de quel côté allez-vous aujourd'hui»
Mônik vénérable?
— Pas loin, mon petit... Au pays de Tré-
darzec: deux lieues à peine, par la traverse.
— Savez-vous, mère Mône; puisque c'est si
près, laissez-moi vous accompagner.
Elle hocha la tôte à plusieurs reprises, en
faisant : heu!... heu!... d'un air indécis, comme
si ce que je lui demandais là eût été très grave.
Puis, au bout d'un instant :
— Viens tout de môme, me dit-elle.
Nous nous mîmes en route, dans l'exquise
fraîcheur des choses matinales. J'étais tout fier
de voyager ainsi aux côtés de la vieille Mône, que
LE PARDON DES PAUVRES H
je considérais comme une personne d'essence
supérieure, en commerce perpétuel avec les
saints. Nous suivions des sentiers qui n'étaient
certainement connus que d'elle, et qui coupaient
court, à peine frayés, à tï-avers les hautes herbes
des prairies et les fourrés épineux des landes. Un
grand silence planait sur la campagne mouillée.
Nous marchions d'une bonne allure. Voici que,
dans la montée de Kerantour, je crus m'aperce
voir que Mônik boitillait d'une jambe.
— Ce n'est rien, fit-elle : j'ai dû mettre dant>
mon soulier quelque chose qui me gêne un peu.
— Déchaussez-vous.
Elle eut un geste de la main, comme pour me
dire : « Ne t'occupe point de cela; c'est mon
affaire, et non la tienne ». Et elle continua de
cheminer de la sorte, en marmottant de vagues
oraisons auxquelles je ne comprenais rien. Au
bourg de Trédarzec, elle fit une halte sous le
porche de l'église, m'invitant à m'asseoir sur une
des pierres tombales du cimetière pour attendre
qu'elle eût fini...
L'instant d'après; nous étions de nouveau en
pleins champs.
— Maintenant, me dit Mônik, paix! Ne me
parle plus... Contente-toi, pour te distraire, de
siffler aux merles.
*2 AU PAYS DES PARDONS
Je lui trouvai une mine étrange, un air
assombri et presque farouche. Dans sa vieille
figure flétrie, à la peau rugueuse et plissée comme
une écorce de chêne, ses petits yeux brillaient
d'un éclat singulier. Il me vint à l'esprit des
pensées déplaisantes qui me gâtèrent toute ma
joie de tantôt. Si j'avais osé, je serais retourné
sur mes pas. Aussi n'ai-je gardé de cette partie
du trajet que des souvenirs confus. Par inter-
valles, on traversait des aires de fermes. Mônik
était universellement connue; les ménagères se
montraient sur le seuil et la saluaient au pas-
sage :
— Ah! ah! Mônik, on va donc là -basl
— Oui, oui, une fois encore!... Quand les
choses ne sont pas droites, il faut bien recourir Ã
quelqu'un qui les redresse.
Ces propos énigmatiques, échangés d'un ton
rapide, n'étaient pas pour diminuer mon malaise.
Au creux d'un ravin, entre des rebords en granit
rongés par les mousses, dormait tristement une
fontaine à l'eau ténébreuse et glacée. Mônik
s'agenouilla sur la margelle ; je crus qu'elle
voulait boire. Mais point. Elle se contenta de
puiser quelques gouttes dans ses deux mains et
d'en asperger le sol autour d'elle, en murmurant
de vagues paroles. — Ce furent ensuite des terres
LE PARDON DES PAUVRES 13
hautes, des meziou, des friches dénudées el hou-
leuses, un dernier plateau enfin, et, devant nous,
par delà le miroitement calme de la rivière, Tré-
guier surgit, lumineuse, poussée d'un seul jet,
ainsi qu'une ville de rêve, avec les teintes pour-
prées de ses vieux toits, son peuple de cloche-
tons, et la flèche de sa cathédrale, toute rose, de
grands vols de martinets tournoyant au-dessus.
Le long du quai planté d'arbres, les vergues des
navires, enchevêtrées aux branches, semblaient
avoir retrouvé la frondaison de leurs printemps
d'autrefois. Les moindres bruits arrivaient à nous,
très distincts; on percevait jusqu'au claquement
des sabots sur le pavé; des refrains de calfats se
croisaient dans l'air. A l'arrière-plan se voyaient
le Minihy, dans un fouillis de verdures, et
Plouguiel, détaché en silhouette sur un dos de
promontoire. Tréguier m'apparut, ce jour-là ,
comme une cité merveilleuse au centre d'un
paysage enchanté...
Mônik cependant venait de prendre à droite,
par une génetaie ; un colombier désert y projetait
son ombre mélancolique. Non loin, deux ou
trois maisons de pauvres, couvertes en glui ; en
contre-bas, un bouquet d'ormes ébouriffés par les
vents d'ouest, et, Ã leur pied, dans un retrait,
une petite construction bizarre, semi-chapelle,
14 AU PAYS DES PARDONS
semi-crèche. Nous étions au terme de notre
course.
— Fais ta prière, enfant, me dit Mono. Ici
demeure le grand saint des Bretons, ici demeure
Yves le Véridique.
C'étaient les premiers mots qu'elle m'adressait
depuis Trédarzec. Elle ajouta :
— Mais, d'abord, regarde bien. Sa statue
est celle que tu vois dans cet angle. Il y est
représenté tel exactement qu'il était de son
vivant, du temps qu'il était recteur de Tré-
guicr'.
Une vapeur diffuse emplissait le sanctuaire qui
ne recevait de jour que par la porte et par une
espèce de lucarne percée dans un des murs laté-
raux. Au fond était dressé un autel en maçon-
nerie, blanchi à la chaux, où, sur la table de
pierre, sans nappe ni ornements, une rangée de
saints s'appuyaient les uns aux autres, épaule
contre épaule, comme une bande d'hommes
ivres. Ils avaient, pour la plupart, des traits à la
fois rudes et bénins, encadrés d'une chevelure
moutonneuse et d'une barbe en collier, et rappe-
1. Ainsi s'exprimait l'excellente femme. Est-il nécessaire
de faire observer que les gens du peuple ont leur façon
personnelle d'interpréter, c'est-à -dire de dénaturer riiistoire,
et que saint Yves a été non pas recteur, mais officiai Aq
Tréguier?
LE PARDON DKS PAUVRES 15
laienl à s'y méprendre les gens de notre entou-
rage habituel, — pêcheurs du Trieux et mariniers
du Jaudy. Une statue isolée occupait Tencoi-
gnure de droite ; c'était elle que me désignait
Mônik. Elle était de taille humaine, beaucoup
plus haute que les précédentes, mais tout aussi
fruste; le bois en était fendillé, pourri, entaché
de lèpres et de moisissures. La figure seule avait
gardé les traces d'un peinturlurage ancien, étran-
gement blêmi ; et sa pâleur mate semblait luire
dans l'ombre, comme si elle eût été phosphores-
cente. On eût dit la face d'un mort, éclairée
d'un reflet de cierges. Je ne la contemplai du
reste qu'à la dérobée, et dans des dispositions
d'âme où la peur l'emportait sur la dévotion —
et même sur la curiosité. Je n'étais pas sans
savoir de quels attributs terribles cette image
passait pour être douée. La cardeuse d'étoupes,
durant les veillées d'hiver, par des allusions, des
demi-confidences, m'en avait instruit un tant soit
peu. Et je n'étais pas très rassuré de me trouver
face à face avec cette tête glabre dont les yeux
étaient d'une fixité déconcertante.
Mônik avait délacé son soulier gauche —
celui du pied dont elle boitait, — et, en ayant
retiré une de ces petites monnaies de bronze,
j encore fréquentes à cette époque dans le pays et
d6 AU PAYS DES PARDONS
qu'on appelait des pièces « de dix-huit deniers »,
aile l'alla poser délicatement dans un pli de
l'aube du saint; juiis, troussant sa cotte et
appuyant ses genoux nus au sol humide, elle
entra en oraison.
Ce fut long, très long. Je m'étais assis dans
l'herbe, en dehors de l'oratoire, l'esprit occupé Ã
suivre des voiles qui descendaient la rivière, unie
et verte comme un lac. Soudain, Mônik se mit Ã
parler tout haut, d'un ton âpre. Je me penchai,
et je la vis qui, debout, interpellait le saint assez
durement, en le secouant par l'épaule. A plusieurs
reprises elle cria en breton :
— Si le droit est pour eux, condamne-nous!
Si le droit est pour nous, condamne-les ; fais
qu'ils sèchent sur pied et meurent dans le délai
prescrit M...
Il y avait, dans l'accent et dans le geste, je ne
sais quoi de sauvage et de troublant.
La vieille sortit du sanctuaire, les yeux allumés
d'une flamme mauvaise, et en fit le tour Ã
l'extérieur par trois fois. Le troisième tour
accompli, elle s'agenouilla devant l'entrée. Quand
elle se releva, elle avait son expression accoutu-
1. Ln formule est invariablement la même, et l'on
emploie toujours le phirii-l. même lorsqu'il n'y a contesta-
tion que d'individu à individu, — ce qui était ici le cas,
ainsi qu'on le verra plus loin.
LE PARDON DES PAUVRES 17
mée, sa figure d'aïeule, d'une enfantine douceur,
et dont les rides même semblaient sourire.
— C'est fini, me dit-elle. Allons-nous-en bien vite!
Il fut délicieux, ce retour, dans la joie de la
lumière du midi, par une belle journée de prin-
temps hûtif. Mône causait, causait, comme pour se
dédommager du silence qu'elle avait dû observer
jusque-là . A Trédarzec elle voulut absolument me
faire manger des gâteaux à une petite « boutique »
en plein vent. Elle était gaie ; des bouts de chansons
lui venaient aux lèvres; jamais je ne lui avais vu
celte exubérance. Et elle ne boitait plus — oh!
plus du tout, — trottinait au contraire, d'une
allure ingambe, avec des sautillements d'oiseau.
— Vous avez l'air tout heureux, vieille mère?
— Je suis heureuse, en effet, mabik^. J'ai
un poids de moins sur le cœur. Parmi les com-
missions qu'on me donne à faire, il en est qui
ne sont pas agréables, mon enfant.
— Et quelle était celle d'aujourd'hui, s'il
vous plaît?
— Chut! murmura-t-elle, en faisant mine
d'écouter un pinson qui s'égosillait au-dessus de
nous, dans une touffe d'aulnes.
Je n'osai pas insister; on parla d'autre chose...
1. Vils, avec le diminutif de tendresse.
18 AU PAYS DES PARDONS
*
» *
Ce que Mône, par scrupule professionnel, se
refusait à m'apprendre, je l'ai su depuis.
Un patron de barque de Camarel, en Pleuda-
niel, avait eu maille à partir avec son unique
matelot, à propos d'un rèj^lement de comptes sur
lequel ils ne s'étaient point trouvés d'accord. De
'là des paroles aigres et une mésintelligence qui
alla croissant. On continua de pêcher ensemble,
mais on passait souvent vingt et trente heures au
large sans échanger un mot. Et les personnes
entendues de dire :
— Vous verrez que cela finira mal!
Une nuit, le matelot se présenta, l'air égaré,
les vêtements ruisselants, au poste des douanes
de Lézardrieux. Il raconta que la barque — qui
était « mûre » — avait touché une roche, qu'elle
avait coulé à pic, et que le patron, ne sachant
pas nager, avait dû « trinquer » une fois pour
toutes.
Il n'y avait dans ce récit rien d'invraisemblable.
On n'inquiéta point le matelot. Les commères de
Camarel, cependant, ne laissaient pas de jaser;
excitée par elles, la veuve du noyé fit un esclan»
LE PARDON DES PAUVRES 19
dre public, dans le cimetière, à l'enterrement du
cadavre retrouvé au bout du neuvième jour*.
— Oui! oui! s'écria -t- elle, au moment où
le cercueil disparaissait dans la fosse, — nous
savons comment tu es mort ! Ils pleureront
aussi, crois-moi, ceux que ta perte a réjouis en
secret!...
A partir de ce moment, la vie ne fut plus
tenable pour le matelot. Il n'était point d'avanies
qu'il n'eût à subir de la part de la veuve et de
sa nombreuse parenté. En vain voulut-il se louer
à un autre patron : partout il lui fut répondu,
sur un ton de sanglante ironie, qu'on n'avait pas
besoin à bord d'un homme qui « portait mal-
heur ». Désespéré, sur le point de quitter le pays,
il se rendit chez Mônik, à la nuit close, pour
n'être vu de personne.
— Il faut qu'Yves le Véridique prononce entre
la veuve et moi. Je te prie de l'aller trouver en
mon nom.
On sait avec quelle ponctualité la « pèlerine »
par procuration s'acquitta de cet office.
Il paraît que, dans le cours de l'année, la veuve
1. C'est une croyance invétérée sur le littoral armoricain,
— justifiée d'ailleurs, m'a-t-on dit, par de nombreux
exemples, — que la mer ne rend jamais avant neuf jours
les cadavres des gens qu'elle a engloutis.
20 AU PAYS DES PARDONS
tomba en « languissance », sécha sur pied comme
une plante atteinte dans ses racines et, finale-
ment, trépassa. Le matelot avait eu gain de
cause.
C'est chose superflue, j'imagine, de faire remar-
quer combien cette forme populaire du culte de
saint Yves rappelle la fameuse épreuve du Juge-
ment de Dieu si usitée au moyen âge '. Aujour-
d'hui, le petit oratoire de Porz-Bihan n'existe
plus. Quand j'y suis revenu, cet été, pour y rafraî-
chir mes impressions d'autrefois, j'ai revu, dans
le ravin, la vieille fontaine, avec son eau si noire
qu'elle ne m'a point renvoyé mon image lorsque
je m'y suis penché; et, sur le plateau découvert,
j'ai revu le colombier promenant autour de lui
la même ombre solitaire. J'ai aussi reconnu les
ormes, plus tordus que jamais et comme immo-
bilisés en des attitudes paralytiques. Au bord de
la roule pierreuse, c'était le même groupe de
chaumières basses aux lourdes toitures, aux
murailles disjointes élayées par des rames. Mais
del'édicule ancien plus rien ne restait, si ce n'est
les fondations peut-être, quelques moellons épars
enfouis sous de grandes ronces où des enfants
d'alentour, pareils au petit coureur de champs
1. Avec (|iiclquc chose de plus moral, toutefois.
LE PARDON DES PAUVRES 21
que je fus naguère, cueillaient des mûres à pleines
mains.
J'ai dit ailleurs * Ã quelle occasion le sanctuaire
fut détruit. Le recteur de Trédarzec, en la paroisse
de qui il était situé, y mit le premier la pioche.
Il le fit raser entièrement et relégua la statue du
saint dans le grenier du presbytère. Mais il est
plus facile de démolir un mur que de déraciner
une coutume, surtout en Bretagne. On n'en con-
tinue pas moins de venir prier sur l'emplacement
de l'oratoire disparu. Dernièrement, une femme
du pays de Goëlo, qui avait été spoliée par un
notaire, y passa la nuit, prosternée sur le sol, sous
la pluie qui tombait à verse, — et s'en retourna
chez elle à demi morte de froid, mais sûre d'être
vengée. Vous trouverez aux environs des gens
pour vous affirmer que le saint fait chaque soir
le trajet du bourg à Porz-Bihan pour reprendre
possession, jusqu'au matin, de sa « maison » en
ruines : ils l'ont rencontré.
1. Cf. la Légende de la Mort, p. 222, note 2. Lire aussi le
« Crucifié de Kéraliès », ce sobre, délicat et passionnant
récit où Gh. Le Goffic a reconstitué, dans un autre cadro,
les principales péripéties du drame de Hengoat. La victime
s'appelait, en réalité, Omnès, et la vieille sorcière qui l'alla
vouer à saint Yves, — la Kato Prunennec du roman, —
avait nom Kato Briand. Celle-ci fit à l'instruction des aveux
complets, détailla consciencieusement toutes les pratiques
rituelles auxquelles elle s'était conformée.
22 AU PAYS DES PARDONS
La légende ne s'arrête pas en si bon chemin.
S'il faut Ten croire, le recteur « sacrilège » fut
puni par saint Yves lui-même de son « forfait »,
voici dans quelles circonstances :
Certaine après-dînée, trois hommes étrangers
à la paroisse se présentent à la porte du presbytère.
— Qu'y a-t-il pour votre service? leur demande
la servante.
— Nous voudrions parler à M. le recteur.
— Il est à table. Que désirez-vous de luil
— Qu'il nous permette de nous agenouiller
devant l'image d'Yves le Véridique, laquelle est,
dit-on, prisonnière dans son grenier.
Impressionnée par le ton singulier dont étaient
prononcées ces paroles, la servante s'empressa
d'avertir son maître, bien qu'il n'aimât guère Ã
être dérangé au cours de ses repas. Le recteur,
sa serviette à la main, parut aussitôt sur le seuil
de la salle à manger. Il avait la mine furieuse.
— Sortez d'ici, cria-t-il, vagabonds de grand'-
route que vous êtes! Saint Yves n'a que faire de
vos prières homicides.
— Soit ! répondit avec calme l'un des inconnus.
Puisqu'il en est ainsi, nous t'assignons tous les
trois à son tribunal. C'est aujourd'hui samedi.
Il te reste la nuit pour te repentir. Demain tu ne
célébreras pas la grand'messe!..
LE PARDON DES PAUVUES 23
Là -dessus, les personnages mystérieux s'éva-
nouirent, sans qu'on sût comme.
... Le recteur a gagné son lit à l'heure habi-
tuelle. Il est triste. Des pensées funèbres le han-
tent. La servante aussi se sent le cœur étreint
d'une angoisse. Elle a beau se tourner et se
retourner entre ses draps, elle ne peut s'endormir ;
la sinistre prophétie des trois pèlerins retentit
obstinément à ses oreilles... Soudain, elle sur-
saute : par l'escalier du grenier descend un pas
lourd, le pas de quelqu'un « qui serait en bois ».
Il résonne maintenant dans le corridor. Une
porte s'ouvre, un cri part. Et c'est ensuite une
plainte longue, entrecoupée de hoquets, comme
un râle. Est-ce chez le vicaire? Il sera toujours
temps d'y aller voir. Un malheur ne s'apprend
jamais que trop vite. Et la servante se tient coite,
la face au mur, avec une sueur d'épouvante qui
lui ruisselle par tout le corps...
Lorsqu'on entra le lendemain, au petit jour,
dans la chambre du recteur, on le trouva dans
son lit, mort, et la couverture ramenée sur le
visage.
24 AU PAYS DES PAP.DONS
III
Esl-il besoin d'ajouter que tout cet ensemble
de superstilions auquel le culte d'Yues le Vévi-
dique a donné naissance n'est — aux yeux même
de nos paysans — qu'une perversion du culte
pur, autrement large, autrement humain, qu'ils
rendent au vrai saint Yves?
Parcourez les chaumières du littoral ou,
comme on dit en breton, de Varmor trégorrois.
Ce qui vous frappe, dès le seuil, c'est une enlu-
minure naïve peinte à fresque par un artiste sans
prétentions, à l'endroit le plus éclairé de la
maison, — généralement dans l'embrasure de la
fenêtre, là où s'épinglent aussi, en leurs cadres
rococo, les photographies fanées des membres de
la famille. Neuf fois sur dix, cette enluminure
représente saint Yves, et, d'une chaumière Ã
l'autre, le type est invariablement le même :
figure imberbe et douce, le corps figé en une rai-
deur sacerdotale, une bourse dans la main droite,
un livre dans la gauche, l'air d'un tout jeune
prêtre frais émoulu du séminaire, d'un cloarec^
l. Clerc.
LE PARDON DES PAUVRES 25
récemment promu au gouvernement des ûme?.
J'ai connu, dans mon enfance, des vicaires qui
ressemblaient à cette image trait pour trail,
blonds, roses, le geste embarrassé, les yeux médi-
tatifs, — un mélange de paysannerie et de mys-
ticité.
Il exista jadis, de par la Bretagne, une confrérie
nomade de peintres rustiques qui s'en allaient de
bourg en bourg, illustrant ainsi de motifs pieux
les demeures des humbles. Médiocres barbouil-
leurs, pour la plupart, mais que tourmentait
néanmoins un grand rêve d'idéalisme et qui, par-
fois, avaient d'heureuses rencontres, des hasards
d'inspiration dignes du vieil Orcagna. Je crains
fort que , de ces imagiers populaires , Mabik
liémond ne soit chez nous le dernier. Il est une
des physionomies les plus originales de la Bre-
tagne finissante. J'ai tenu à lui faire visite, il y a
quelques mois. Sa bicoque couronne un rocher
de la romantique vallée du Guindy ',' à deux kilo-
mètres de Tréguier. Du dehors, c'est n'importe
quelle masure; à l'intérieur, c'est proprement un
sanctuaire. L'autel môme y est, — au bas bout de
la maison, — faisant face au foyer. Au-dessus,
un tabernacle en terre glaise, enjohvé d'un miri-
1. Le Guindy conflue avec le Jaudy, en aval de Tréguier.
2
26 AU PAYS DES PARDONS
fique Saint-Sacrement. Comme meubles, le strict
nécessaire : un lit, une armoire, accolés l'un Ã
l'autre, et ayant cette gêne vague des choses qui
se sentent dépaysées. Quant au reste, des murs
vides, ou plutôt peuplés — peuplés à l'excès —
des surabondantes visions de Mabik.
Au moment où je franchis le seuil, le maître de
céans est assis dans l'âtre, sur une escabelle, et
surveille la cuisson du repas de midi. Il m'ac-
cueille sans se déranger, à la façon bretonne.
— Si vous êtes chrétien, vous êtes ici chez
vous, me dit-il avec cette politesse tranquille
des hommes du peuple en Basse-Bretagne, qui
laissent les gens venir à eux.
Deux mascarons grossièrement pétris font
saillie aux deux angles de la cheminée. L'un
tient entre les lèvres, en guise de pipe, la pince
en fer du gôlô-luiik, de la longue, et fluette, et
torse chandelle de résine. Celui-là , m'explique
Mabik, c'est « Ravachol », et l'autre, vis-à -vis,
c'est le « diable » qui le tente. Le Petit Journal a
pénétré jusque chez cet illettré d'Armorique.
Nous sommes vite devenus bons amis. Je parle
breton, et il fume! Tout en puisant à mon tabac,
il me raconte sa vie. Il est né, suivant son expres-
sion, dans une douve quelconque, comme une
herbe de hasard. Et depuis lors il ramone. Entre
LE PARDON DES PAUVRES 27
temps, il s'est marié et a été, comme il dit, « veuf
et reveuf ^y. Il en est actuellement à sa quatrième
femme. Et, comme je témoigne quelque commi-
sération :
— Oh ! fait-il philosophiquement, elles sont tou-
jours un peu avariées, quand elles m'épousent...
Mais il ajoute aussitôt :
— Toutes jolies, en revanche; mes voisins
vous le diront.
Lui est laid, chauve, la barbe hirsute et orde,
les prunelles de travers, un paysan du Danube —
y compris l'éloquence — avec la suie en plus, des
plaques de noir de fumée encroûtant ses vieilles
joues. Si on lui demandip pourquoi, ayant la
rivière à sa porte, il ne s'y lave jamais, il répond,
non sans malice, que, pendant un quart d'heure
au moins, cela troublerait « l'âme claire de \i au
courante » et la dégoûterait peut-être de chanter.
Elle a bien assez à faire, prétend-il, de décrasser
les bourgeois. Ces bourgeois, il les exècre; il a
pour eux le mépris chevelu des rapins de 1830,
interprété dans une langue dont je me refuse Ã
traduire les violences pittoresques.
— Parlons un peu de vos saints, Mabik Rémond.
Commentez-moi votre musée.
— Voilà . C'est sur ces murailles que je m'es-
saie. Quand j'ai campé mon bonhomme et que je
28 AU PAYS DES PARDONS
l'ai désormais en main, je passe par-dessus une
couche de lait de chaux, — et j'entreprends autre
chose. Vous voyez ce saint Trémeur? Je l'ai refait
quinze fois. C'est très difficile à attraper, un per-
sonnage de cette sorte, qui a sa tête dans les bras
au lieu de la porter sur ses épaules. Ce saint Lau-
rent aussi m'a coûté beaucoup de peine, et plus
encore ce saint Herbot... Mes modèles? Parbleu,
les statues de bois ou de pierre devant qui je
m'agenouille dans les chapelles, durant mes cam-
pagnes de ramonage à travers le pays trégorrois,
depuis Plcstin jusqu'Ã Paimpol. Je les contemple,
je les prie, et j'emporte leur image dans mes
yeux...
Il est resté fidèle , en effet , à la tradition
ancienne. Les « Primitifs » bretons lui ont légué
leur secret avec leur âme, et il reproduit avec
une sincérité surprenante leur « faire » inhabile
et si expressif. Cela est d'un art simpliste, presque
grossier, et où cependant se manifestent à la fois
un symbolisme d'une qualité rare et un sentiment
très précis de la réalilé.
— Ouand et comment vous est-elle venue,
Mabik, l'idée de vous faire peintureiir de saints?
— lié! sait-on pourquoi les étoiles se lèvent,
lorsque descend la nuit?... J'ai toujours aimé les
belles choses des églises, — des vieilles églises
LE PARDON DES PAUVRES 29
d'autrefois, lesquelles étaient pleines de merveilles
qu'on ne verra plus... Tout enfant, en cheminant
comme ça de quartier en quartier, pour exercer
mon métier de ramoneur, il m'arrivait souvent de
coucher dans des sanctuaires abandonnés des
fabriques et dont on ne songeait même plus Ã
fermer la porte. Je restais longtemps sans dormir
ou bien je me réveillais sans cesse, et je croyais
entendre, dans l'ombre, les pauvres saints pleurer.
Ils me disaient : « Mabik, nous sommes plus âgés
que ne le serait aujourd'hui ton trisaïeul * ; notre
sort est triste; quand nous aurons fini de pourrir,
qui se souviendra de notre visage?... » — Puis,
écoutez-moi bien : les femmes font quelquefois
des scènes; en pareil cas, moi, je déguerpis. Vous
n'êtes pas sans connaître l'oratoire en ruines de
saint Elud *, dans la pinède, un peu au-dessus de
i. On dil en breton « da dad kûn » ton père doux.
2. C'est pfHit-être le site le plus gracieux de l'exquise
vallée du Guindy. La rivière au bas, claire, chantante,
déroulant sur un lit de gravier, à travers des prés d'un'
vert intense, ses méandres harmonieux. Sur une des col-
lines do la rive gauche, un bois de pins et, Ã son ombre,
les ruines de l'oratoire. Celui-ci devait couvrir à peine trois,
mètres carrés de superficie. 11 était bâti de quelques
pierres mnl liées avec de l'argile. On raconte que saint Elud,
— le même, j'imagine, que saint Iltud, — eut là son ermi-
tage.
Quant à la Fontainc-de-Minuit (Feunteun-Anlernoz), son
«au mystérieuse filtre d'un rocher, au pied de la colline.
J'ai dessein de raconter ailleurs ses vertu?.
2.
30 AU PAYS DES i'Al.DONS
la Fonlaine-de-Minuit. LÃ , j'ai mon refuge, ma
maison de paix. LÃ , plus de bruit humain, plus
de paroles querelleuses, mais une solitude pro-
fonde où les jours s'écoulent avec lenteur, sous
les grands arbres mélodieux... Un hiver, peu de
temps après mes secondes noces, j'y vécus un peu
plus d'une semaine. J'avais pris, pour ma nourri-
ture, quelques croûtes de pain, et, quant à la bois-
son, je n'avais qu'à puiser à la source. Les nuits
étaient lumineuses el glacées. Je m'étais aménagé
un loil de fougères qui me garantissait la tête :
un feu d'aiguilles de pin me réchaull'ait les pieds.
Or, un soir que je venais de m'assoupir, quelqu'un
m'appela par mon nom. Je rouvris les yeux, et,
devant moi, dans la brume blanche qui s'élevait
de la vallée, je vis surgir une apparition, un fan-
tôme de saint que je reconnus aussitôt. C'était
Yves de Kervarzin, le prêtre secourable, héber-
geur des vagabonds et patron des sans-le-sou '...
Tel il s'esl montré à moi, celle nuit-là , tel je l'ai
représenté depuis, partout où j'ai pu, avec sa
toque noire, avec sa longue soutane, avec son
aube fine, si étiucelante qu'elle semblait tissée de
clair de lune.
» C'est lui qui a commencé ma réputation. Je
1. • An dud a benip liard », disait Mabik, les gens de cinq
liards.
LE PARDON DES PAUVTxES 31
L'ai peint d'abord dans une ferme, puis dans une
autre. Finalement, dès que j'entrais dans une
maison, on m'appréhendait à la veste :
„ _ Ramone ou ne ramone pas, cela nous est
égal, mais tu vas le dessiner là , tu vas dessiner
ton Sant ErwanI
» Aujourd'hui encore, quand je passe devant les.
seuils, les petits enfants s'attroupent et crient :
» — C'est Mabik Rémond, c'est V oiseau noir de-
saint Yves !
» Les meilleures choses, hélas! n'ont qu'un
temps. Reste-t-il, en ïrégor, reste-t-il une seule
maison de marin ou de paysan qui n'ait point sur
sa muraille la grande image sacrée? Pauvre de-
raoi, j'ai dû chercher d'autres motifs. Oh! je sais
bien, dans notre pays ce ne sont pas les saints,
qui manquent. En ces parages même, il en
débarqua des batelées qui avaient pour pilote
Lewias, et Tudual pour capitaine. Je les connais
tous. Au besoin, je vous dirais leurs noms, leur
histoire et la figure qu'ils ont laissée d'eux. Je
puis, avec un peu de terre à briques et de noir de
fumée, leur redonner un semblant de vie. On me
commande : « Fais-nous tel saint, Mabik » ; et je
le fais. Mais, voyez- vous, si j'étais maître de ma
destinée,je ne peindraisjamais que des saint Yves.
Les galopins des campagnes ont raison. Peintre
32 AU PAYS DES l'A[i nOXS
de saint Yves je suis, peinlrc de saint Yves je
mourrai!...
Ainsi me parla iMabik Rémond, en ce paisible
après-midi d'août où je fus momentanément son
hôte, tandis que le moulin de Job-An-Dû licla-
quait ferme au creux du vallon et que les cloches
du Minihy carillonnaient pour un baptême.
IV
Deux années auparavant, aux vacances de 1890,
j'étais assis sous les grands ombrages du jardin
de Rosmapamon. Et là , le plus merveilleux
enchanteur que la Bretagne ait produit, depuis
Merhn, évoquait devant un groupe d'intimes —
à propos de Tinauguration, alors prochaine, du
nouveau tombeau de saint Yves — les souvenirs
de son enfance qui se rattachaient à I ancien
monument.
— Je ne l'ai pas vu de mes yeux, disait-il. Il
avait été détruit pendant la Révolution par ce
bataillon de vandales étampois qui a laissé dans
toute notre Armorique tant de traces funestes de
son passage. Mais les personnes vénérables de
mon entourage en avaient r'îtenu l'image dans
LE PARDON DES PAUVRES 33
leur mémoire. Elles m'en ont souvent fait la
description. C'était vraisemblablement une très
belle chose. Nos sculpteurs de pierre du xV siècle
étaient des artistes ingénieux et très personnels.
Il est bien regrettable qu'un tel chef-d'œuvre
ait disparu. De mon temps, il n'y avait plus Ã
la place où il s'éleva qu'une dalle en marbre
rouge que je me souviens d'avoir vue. Ma mère
avait sa chaise tout à côté, au pied de la chaire.
Cette dalle fut enlevée depuis, quand on conçut
le projet de rétablir le monument; et l'on pratiqua
des fouilles, dans l'espoir de découvrir des reliques^
Croiriez-vous que l'on ne trouva rien! Cela esta
l'honneur de la probité toute bretonne de nos
ecclésiastiques. . . Des prêtres italiens eussent infail-
liblement découvert quelque chose.
Par un respect peut-être trop scrupuleux de
la tradition, on a édifié le nouveau cénotaphe sur
l'emplacement de l'ancien. Je le déplore. Où il
est, il manque d'air et de lointain. En tout autre
lieu, dans le « chœur du Duc », par exemple, il
eût fait meilleure figure. 11 serait du moins Ã
souhaiter qu'à l'aide d'un fond approprié, de cou-
leur sombre, onlui permît de ressortir davantage '.
1. Voir la description que M. de la Borderie a donnée du
tombeau. On sait d'ailleurs les beaux travaux que ce savant
& consacres à la mémoire du saint.
34 AU PAYS DES PARDONS
Je déplore aussi que, dans la galerie des per-
sonnages qui font corlège à la statue de saint
Yves, on ait omis ce bon Jehan de Kergoz qui
fut son mentor, le plus vigilant de ses amis. J'ai
visité autrefois, dans un vieux manoir de Kerborz,
la salle où ils étudièrent ensemble, Jehan faisant
l'office de répétiteur. Quand vint l'heure du
départ si redouté des mères bretonnes, du départ
pour Paris, c'est à Jehan de Kergoz que dame
Azou du Quinquiz confia son fils, avec les plus
minutieuses recommandations. Il prit sa tâche
au sérieux et conduisit Yves, comme par la main,
jusqu'à l'âge d'homme. Vous savez que celui-ci
mourut prématurément. Jehan s'obstina à vivre
jusqu'à ce qu'il lui eût été donné d'assister à la
canonisation de son élève. Il vint déposer à l'en-
quête, et ce dut être, j'imagine, un très beau
spectacle. Il avait plus de quatre-vingt-dix ans;
néanmoins, il parla avec un enthousiasme si juvé-
nile que, non content de convaincre son audi-
toire, il le fit pleurer. C'est dans cette attitude
qu'il eût fallu le représenter sur une des faces du
lombeau. Je l'y ai cherché en vain. C'est une
lacune fort regrettable.
... Je .'cproduis avec une fidélité textuelle les
termes de la causerie. Quant au reste, hélas! —
quant à celte grâce à la fois si simple et si subtile
LE PARDON DES PAUVRES ,?5
<lont il parait les moindres choses, le prestigieux
conteur en a emporté le secret.
J'étais à Tréguier, le lundi 8 septembre,
deuxième jour du Triduum. Le contrgiste était
saisissant, de ces vieilles rues engourdies depuis
des siècles dans une somnolence de cloître, et de
ces longues foules sinueuses et grouillantes labou-
rées de profonds remous. Le dirai -je? L'éclat
même donné à ces fêtes froissa dès l'abord ma
religiosité bretonne. Il y avait là trop de mise en
scène, rnie orchestration trop savante, trop de
curieux aussi, trop de « blagueurs », trop de pho-
tographes. Notre race a des pudeurs jalouses,
surtout quand il s'agit du plus intime d'elle, de
ces exquises dévotions surannées où elle se
réfugie et se complaît. Sous d'âpres dehors, elle
est discrète, fine; l'ostentation l'effarouche. A ses
pardons habituels vous n'entendrez guère que des
sons voilés de tambours et le sifflet pastoral des
fifres. Le tintamarre des cuivres bouleverse l'har-
monie de son rêve intérieur qu'elle ose à peine se
murmurer à elle-même. Pour moi, tout ce bruit
me choquait d'autant plus, en cette circonstance,
que je savais de quelle, réserve délicate s'enveloppe
au pays de Tréguier le culte de saint Yves.
Dès les premières nuits de mai, alors que, selon
la jolie expression locale, le ciel s'ouvre^ semble
36 AU PAYS DKS PARDONS
planer de plus haut sur la terre, Tusage est de se
rendre au Minihy par la route obscure et oilo-
ranle, bordée d'aubépines en fleurs. On se réunit
après souper, par groupes, au pied de l'immense
calvaire qui marque l'entrée de l'asile, de Vager
sacré. C'est à la fois une promenade et une pro-
cession; on chemine à pas lents, sous les étoiles;
l'air est doux, traversé de senteurs balsamiques;
nulle croix en tête, pas de clergé ni de chantres.
Le silence est de rigueur. Les prières s'exhalent
en un vague chuchotement qui ne trouble point
la paix des choses. C'est comme un défilé d'ombres
dans la nuit. Les vieilles citadines, aux délicieuses
cornettes d'autrefois, étoufTent leurs pas menus
dans des chaussons de ouate, les mains dissimu-
lées sous l'ampleur des manches, à la façon des
nonnes. Le long des douves, d'intervalles en inler-
vallcs, des mendiants sont accroupis, manchots,
culs-de-jatles, aveugles, lépreux, la plupart agi-
tant des torches qui avivent leurs plaies de larges
reflets sanglants, — tous, clamant et se renvoyant
de l'un à l'autre, avec un singulier mélange de
cabotinage et de sincérité, la mélopée tragique de
leur misère. D'aucuns ont les genoux comme
incrustés dans le sol. On les prendrait, à leur
immobilité, pour des statues. D'autres sont debout,
la tôte rejetée en arrière; et dans le blanc de leurs
LE PARDON DES PAUVRES 37
jeux convulsés se réfléchit par instants la lueur
des astres. D'aulres encore montrent d'un beau
geste toute une smala endormie autour d'eux, des
chérubins crépus couchés à même dans l'herbe du
fossé et sur qui veille une chandelle de suif avec
une fougère pour support. Et les lamentations
éclatent, voix rauques de vieillards, glapissements
aigus de femmes... En hanô sanl Erwan!... En
hanô sant Erwan M... L'aumône versée, la plainte
s'apaise, et le silence redevient profond. Durant
tout le trajet, les pèlerins n'échangent pas une
parole. C'est le pardon mut, le « pardon taci-
turne », une des formes les plus usitées de la
dévotion bretonne.
Une population qui entend de la sorte la piété
n'est guère faite — on en conviendra — pour
goûter les manifestations pompeuses, toujours un
peu mêlées et discordantes.
— Ma Doué! murmurait auprès de moi une
paysanne de Louannec, comment prier au milieu
de tout ce bruit?
Il y avait là des milliers de gens qui pensaient
comme cette paysanne.
Qu'on ne m'accuse pas au moins d'incriminer
en bloc, par esprit de dénigrement, ces fêtes que
1. Au nom de saint Yves! Au nom de saint Yves!...
3
38 AU PAYS DES PARDONS
ropinion générale s'accorda à trouver « réussies »
et dont quelques épisodes — le feu d'artilice
mis à part — eurent un caractère d'incontestable
beauté. Telle, entre autres, cette veillée des fidèles
dans la cathédrale, pendant la nuit du lundi au
mardi. Une chose très bretonne, celle-là , très
impressionnante aussi. Lorsque je pénétrai à l'in-
térieur de l'église, il était une heure avancée.
Malgré la fraîcheur nocturne et les courants d'air
qui s'engouflraient par les portes ouvertes, on
respirait une tiédeur fade, l'haleine épaissie de la
multitude prosternée là et sommeillant à demi,
en des poses d'hébétement et de lassitude. Les
lourds piliers montaient, humides, moussus,
pareils à d'immenses troncs d'arbres balançant
là -haut sous les voûtes, au vacillement de quelques
cierges, de mystérieuses frondaisons d'ombre.
Une oraison éparse, continue, monotone, rôdait
à travers le silence, courait comme un vol de
bourdon sur toutes les lèvres, peut-être même sur
celles des évoques de pierre couchés, les mains
jointes, sous le cintre bas des enfeux. Dans toute
cette obscurité confuse et chuchotante, une seule
chose lumineuse : le « tombeau », — sorte de
catafalque blanc, vivement éclairé par une forêt
de cires ardentes et où reposait, blanche aussi, de
l'étincelante blancheur du marbre, limage fuué-
LE PARDON DES PAUVRES 39
raire de saint Yves. Le long de la grille qui
entoure le monument, c'était un perpétuel glis-
sement de silhouettes fantomatiques, dans un bruit
de prières et de chapelets égrenés. Soudain, une
voix isolée, une voix d'homme, large et pleine,
entonna, sur l'air d'une vieille complainte guer-
rière', un cantique en langue armoricaine com-
posé par un prêtre de l'endroit* :
N'hen eus kel en Breiz, n'hen eus kel unan,
N'hen eus ket eur Zant euel sanl Erwun...
11 n'y a pas en Bretagne, il n'y en a pas un,
Il n'y a pas un saint comme saint Yves.
Cela fit l'effet d'une diane dans la cour d'une
caserne endormie. Un grand frisson secoua la
foule. Les plus engourdis sursautèrent. Un chœur
formidable se mit à répéter chaque verset à la
suite du chanteur. Ce fut une clameur folle, éper-
due, dont toute la cathédrale vibra. Les cierges
eux-mêmes, comme ranimés, brûlèrent d'une clarté
plus joyeuse. Puis, les voix s'éteignant, tout
s'assombrit de nouveau; et l'on ne vit plus de
lumineux au fond de la nef que le blanc cadavre
de saint Yves, veillé par un peuple de pauvres
gens...
1. La gwerz de « Lézobré ».
2. Le chanoine Le Pon.
40 AU PAYS DES PARDONS
Le lendemain, dans une flambée de soleil, Ã
rissue de la grand'messe, les processions débou-
chaient du porche. Vingt paroisses étaient là ,
clergé en tête, et tous les évêques bretons, suc-
cesseurs des Pol, des Brieuk, des Tudual, et tous
les béguinages de la vieille cité monacale, les
coifles rabattues sur le visage, les yeux décolorés
et craintifs. Les cloches se mirent en branle, non
seulement celles de la cathédrale et des couvents
voisins, mais celles encore des bourgs les plus rap-
prochés, de Plouguiel, du Minihy, de Trédarzec,
de Kerborz, si bien que cela roulait et retentissait
dans tout l'espace comme les grandes houles
ondulées d'une mer sonore. Le défilé commença.
Entre deux rangs d'oriflammes se balançaient Ã
des hampes aussi solides que des mâts les ban-
nières splendidement ouvragées des paroisses, les
unes toutes neuves et comme constellées, les
autres, plus vénérables, étalant avec une sorte de
gloire leurs ors délustrés et leurs broderies
éteintes. Sur la plupart se détachaient presque en
relief les lourdes images des saints du Trégor.
On lisait les noms au passage : Trémeur, Try-
phine, Coupaïa, Bergal, Sezni, Guennolé, Gonéry,
Liboubane, toute une litanie barbare que les
« étrangers », accourus en amateurs des villégia-
tures de la côte, s'efl"orçaient en vain d'épeler.
LE PARDON DES PAUVRES 41
Devant le crâne d'Yves Héloury, enchâssé dans
un magnifique reliquaire, marchaient six pages
vêtus de jaune et de noir, aux couleurs du saint,
et portant sur la poitrine les armes de Kervarzin,
quatre merlettes sur champ d'or. Derrière venaient
les prélats, les prêtres; la foule suivait, chantant
— sur le ton du vieil hymne de guerre — le
cantique de « sant Erwân ». Et c'était assuré-
ment très beau.
On fit, en cet appareil grandiose, le tour des
rues de Tréguier. Mais, au grand étonnement des
fidèles, on ne s'engagea point sur les terres du
Minihy, on n'alla pas rendre visite à saint Yves
dans sa vraie « maison ». Je me plais à croire
que ce fut par respect pour de certaines conve-
nances que les Bretons ont coutume de formuler
dans cet adage : Ã chaque pays son pardon.
Il n'y en a qu'un qui soit proprement le pardon
de saint Yves : c'est celui qui se célèbre au
Minihy, dans la journée du 19 mai.
... Nous demeurions, en ce temps-là , à Pen-
42 AU PAYS DES PARDONS
vénan — un gros bourg triste sur un plateau
dénudé, coupé de talus broussailleux, entre le
Guindy et la mer. La commune est vaste. Dans
l'intérieur vivent des laboureurs aisés, semeurs
de froment et pasteurs de troupeaux. Quelques-
uns sont riches, ont des fermes spacieuses bftlies
en pierres de taille comme des manoirs. Il n'en
est pas de même des clans de pêcheurs, dissé-
minés le long du littoral. L'aisance est à peu près
inconnue dans ces hameaux. Les hommes en sont
absents pendant cinq et six mois de l'année,
presque tous occupes aux campagnes lointaines et
périlleuses de Terre-Neuve ou d'Islande. Beau-
coup ne reviennent jamais. Leurs familles tombent
dans la détresse, vont grossir la bande des « cher-
cheurs de pain ». On sait d'ailleurs qu'en Bre-
tagne ce n'est pas une honte de mendier, si môme
ce n'est pas un honneur. Les misérables, comme
les fous, sont tenus pour des êtres sacrés. Qui
leur manque de respect encourt la damnation
éternelle. Aussi les traite-t-on avec les plus grands
égards; ils ont partout leur écuelle dans le dres-
soir, leur pailler sous la grange ou dans l'étable.
Au pays de Tréguier, ils forment une espèce de
corporation et s'intitulent eux-mêmes, non sans
orgueil, les « clients de saint Yves ». Quand sa
fêle approche, infirmes et lo(iueteuxsc redressent
LE PARDON DES PAUVRES 43
dans hurs haillons, font sonner allègrement leurs
béquilles :
— Voici noLi'e pardon, disent-ils, — 'pardon ar
bêwien, le pardon des pauvres!
Je voudrais esquisser en quelques lignes la phy-
sionomie de l'un de ces clients du saint, le plus hon-
nête homme peut-être que j'aie connu. On l'appe-
lait Baptiste tout court, comme s'il n'eût jamais
porté d'autre nom. Il habitait, sur la route de Lan-
nion, une masure à laquelle il ne manquait guère
que des murailles et un toit. La pluie et la neige
y avaient leurs libres entrées, et le vent s'y instal-
lait comme chez lui. Les chats sans domicile
pullulaient dans les recoins, indépendamment de
quantité d'autres bêtes. Quand on en plaisantait
Baptiste, il vous répondait avec une philosophie
tranquille ;
— Diunan ê ty an holl (Chez moi, c'est la maison
de tout le monde).
Il avait des idées très particulières sur l'hospi-
talité. C'était un sage, à la manière des Cyniques,
professant pour les réalités extérieures une sereine
indifférence, n'attachant de prix qu'aux choses de
l'âme. Cependant il tenait beaucoup à sa pipe, et
son front se rembrunissait dès qu'il n'avait plus
de quoi fumer. Un petit verre d'eau-de-vie de
temps en temps n'était pas nou plus pour lui
44 AU PAYS DES PARDONS
déplaire. Mais, voilà tout. Nulle aulre passion ne
troubla ce cœur simple. Il entra dans la tombe
aussi pur qu'au sortir de son berceau d'enfant. Il
mourut aux abords de sa quatre-vingtième année,
une nuit de verglas, sans un témoin, sans un cri,
« s'élant lui-môme fermé les yeux », selon l'ex-
pression de la voisine qui la première s'aperçut
de sa mort. Quand on lui retira ses vêtements, on
trouva dans ses poches, outre sa pipe et sa blague,
un vieux morceau de lettre qu'on ne put déchif-
frer et, sur sa maigre poitrine velue, un scapu-
laire. Quelques jours auparavant, il avait accosté
mon père dans la rue.
— Je compte sur vous pour me prêter un drap,
lorsque le moment sera venu de m'ensevelir.
Il ne doutait point d'être un jour à même de le
rendre, dans l'autre monde. Ainsi les anciens
Celtes se fixaient des échéances par delà le terme
de cette vie. Baptiste différait en ceci des pauvres
gens ses confrères : non seulement il ne deman-
dait pas l'aumône, mais il la repoussait, avec
une colère mal contenue, si gracieusement qu'elle
lui fût offerte. Là -dessus il était int-aitable. Il pré-
tendait que le pain qui n'a pas été gagné étouffe
qui le mange. En descendant, le matin, je le trou-
vais souvent installé dans l'âtre de la cuisine, et
fumant. Il avait un sentiment inné de la délicatesse,
LE PARDON DES PAUVRES 45
prenait toujours prétexte de sa pipe à allumer ou
d'une nouvelle à dire pour entrer dans les maisons.
Encore fallait-il qu'il eût en sympathie les hôtes.
Moi, il m'aimait pour les choses que j'aimais, —
pour tout le passé breton dont je tâchais dès lors
à rassembler les reliques. Quant à mes parents, il
ne connaissait dans son entourage personne qui
leur fût comparable. En quoi il avait bien raison,
l'excellent homme!... J'allais à lui, nous nous ser-
rions la main et l'on causait... Survenait ma mère
qui le priait à déjeuner « sans façons ».
— Au cas où vous auriez quelque besogne Ã
me donner, oui! sinon, vous savez que c'est non I
11 y avait toujours « quelque besogne » en
réserve pour Baptiste. On lui gardait de préférence
celles qui paraissaient exiger beaucoup de force,
comme de transporter du fumier ou de fendre du
bois. Il s'en acquittait avec une inhabileté char-
mante, le pauvre vieux! Mais c'était une âme
douce, prompte aux illusions. 11 se persuadait de
bonne foi qu'il avait fait merveille, et mesurait la
qualité de son travail à la sueur ruisselante sur
ses joues évidées,
— Vous vous fatiguez trop, Baptiste, lui disait
ma mère. Nous vous tuerons dix ans plus tôt.
Ce compliment le touchait aux moelles; il
rayonnait. Nous le faisions asseoir à table, au
3.
46 AU PAYS DES PARDONS
milieu de nous, comme c'est l'usage clans les
anciennes demeures bretonnes. 11 avait très faim
— ne goûtant pas au pain tous les jours — et
cependant il fallait le forcer à manger. Que de
fois, Ã son insu, nous lui avons empli les poches!
Sa conversation était des plus intéressantes. Il
avait vu « vivre beaucoup de monde et passer
beaucoup de choses ». Des trésors de connais-
sances populaires accumulées roulaient pèle-mèle
dans sa mémoire, ainsi que les galets sur la grève
à l'heure de la marée montante Je pillais dans le
las, à la façon des ramasseurs d'épaves...
Un soir, il se montra sur notre seuil, décem-
ment vctu de haillons presque propres.
— Voulez-vous assister au pardon des pauvres?
me demanda-t-il. Je suis attendu chez le fermier
de saint Yves, — mon ami Yaouank, — à qui j'ai
rendu quelques services.
L'aubaine était des meilleures. Je m'empressai
d'accepter.
Déjà , au cours de l'après-midi, j'avais cru
remarquer que le bourg était plus animé que de
coutume. De tous les petits chemins de grève
débouchaient des troupes de mendiants. Hommes,
femmes, enfants, ils traversaient la place, sans
s'arrêter, sans même jeter un regard aux portes
des maisons, puis tournaient à l'angle de la route
LE PARDON DES PAUVRES 47
de Tréguier où ils disparaissaient, entre les haies
des ajoncs reverdis.
Nous prîmes la môme direction. Il était près de
sept heures : derrière nous, du côté de Perros,
le soleil à son déclin ressemblait à la gueule
embrasée d'un four. Sur nos têtes, de petites nues
floconneuses, blanches comme une laine qui sort
du lavoir, dormaient au fond du ciel, suspendues
et immobiles. Quoique ses jarrets eussent fléchi
sous le poids de Tùge, Baptiste ne laissait pas de
cheminer d'une allure assez ingambe. Comme je
lui en faisais l'observation :
— Qui naît pauvre doit avoir bon pied, me dit-il,
dans la forme sentencieuse qui lui était habi-
tuelle. Ce n'est pas sans raison qu'on appelle les
gens de ma sorte des baléer-brô^ des batteurs de
pays. Le pain ne venant pas à nous de lui-même,
force nous est d'aller à lui, et c'est un métier où
il faut des jambes... ou des béquilles, ajouta-t-il,
en me montrant un éclopé qui se tortillait, un
peu en avant de nous, entre ses deux piquets de
bois.
Baptiste continua :
— Les livres vous ont sans doute appris quel
marcheur était saint Yves, notre patron.
— Apprenez-le-moi, parrain; les livres ne car-
ient point de ces choses
48 AU PAYS DES PARDONS
— De quoi parlent-ils donc?... En fout cas,
voici. Quand Yves fut d'âge à fréquenter l'école,
ses parents se trouvèrent fort embarrassés. Il n'y
avait pas à cette époque, dans toute la région du
Trégor, un seul maître qui fût digne de lui
donner des leçons. A Yvias', il y en avait un,
très savant. Mais c'était là -bas, au fin fond du
.Goëlo, à huit lieues du Minihy. Et Azou du
Ouinquiz ne voulait mettre son fils en classe qu'Ã
la condition qu'il prendrait tous ses repas au
milieu des siens et qu'il rentrerait coucher au
logis, chaque soir. L'idée de se séparer de lui
complètement lui était trop cruelle. D'autre part
il importait de le faire instruire au plus vite,
pour qu'il devînt un grand saint. Yves s'aperçut
que sa mère avait de longues heures de tristesse
et finit par lui demander la cause de son chagi'in.
— Ce n'est que cela! s'écria-t-il. Ficelle-moi
mon abécédaire et mon catéchisme. Demain
matin, à la première aube, je partirai pour Yvias
et — sois tranquille — avant midi je serai de
retour.
On le laissa faire à sa tète. Il se mit en route
pour Yvias, portant sur l'épaule son petit paquet
1. Cette légende est probablement née d'un rapproche-
ment établi par la logique populaire entre le nom d'ïces
el celui d' Yvias,
LE PARDON DES PAUVRES 49
de livres noué d'une ficelle. Il était déjà à sa
place, dans sou banc, quand les autres écoliers
arrivèrent. Il y demeura sans bouger, bien attentif
et bien appliqué, jusque vers onze heures et
demie. A ce moment il se leva.
— Qu'avez- vous donc? lui demanda le maître.
— Il est temps que je parte. J'entends le pas
du sacristain du Minihy montant les marches de
la tour, pour aller sonner l'angélus.
— Cela n'est pas possible.
— Mettez votre pied sur le mien. Vous entendrez
comme moi.
L'angélus de midi n'avait pas fini de sonner
que le jeune saint était de retour auprès de sa
mère, dans la grande salle de Kervarzin. Ce fut,
dit-on, son premier miracle; deux années durant
il le renouvela deux fois par jour.
VI
Nous n'avions, ni Baptiste ni moi, les ailes invi-
sibles d'Yves Héloury, Le crépuscule tombait,
comme nous en étions encore à grimper le rai-
dillon qui permet de joindre le chemin du Minihy,
sans passer par la ville. Nous n'échangions plus
50 AU PAYS DES PARDONS
guère que Je rares paroles. L'ombre invite au
silence. J'éprouvais celte vague angoisse qui vous
pénètre le cœur, à mesure que la tristesse grise
du soir envahit les choses, comme un mystérieux
avertissement que tout doit finir. Soudain, au
sortir d'une brèche, la silhouette — découpée sur
le sol — d'un haut clocher solitaire et veuf de son
église se profila jusqu'à nos pieds. C'était la tour
Saint-Michel. Nous nous attendions, certes, Ã la
trouver là , debout sur cette échine de pays, dans
son enclos jonché de ruines; mais l'apparition du
fantôme de pierre fut si subite qu'elle nous im-
pressionna comme une rencontre de mauvais
augure; machinalement, nous pressâmes le pas.
Des corbeaux, perchés dans les trous de la flèche,
croassaient pour appeler les retardataires de la
bande, en secouant leurs longues ailes noires qui,
dans l'atmosphère trouble du crépuscule, nous
paraissaient démesurées.
— Hâtons -nous! hâtons -nous! murmura
Baptiste.
Ce lui fut une occasion, quand nous eûmes
perdu de vue le clocher sinistre, de me raconter
sa légende.
Ceci se passait peu d'années après la mort
d'Yves Héloury. Déjà les pauvres, ses protégés,
avaient fait de son bourg natal un lieu de pèleri-
LE PARDON DES PAUVRES 51
nage. Ils y venaient comme aujourd'hui de toutes
parts, en très grande dévotion, et ceux d'entre
eux qui habitaient Varmor traversaient nécessai-
rement pour s'y rendre les terres de Saint-Michel.
Or, Saint-Michel était en ces temps une espèce
de villégiature de nobles. Les gentilshommes de
Tréguier y avaient presque tous leur maison de
campagne où ils s'installaient avec leur famille
pendant la belle saison, depuis la mi-avril jusqu'au
commencement d'octobre. Afin que leurs dames
trouvassent la messe à leur porte, ils avaient
édifié à frais communs une magnifique église qui,
bâtie sur un point culminant, dominait de très
haut les clochers d'alentour — y compris la
cathédrale même (à laquelle elle n'avait, dit-on,
rien à envier pour la splendeur). Et quant au
desservant, il avait été stipulé qu'il devrait, lui
aussi, être de grande race. Bref, on ne vivait dans
ce terroir qu'entre seigneurs. On y menait d'ail-
leurs joyeux tapage. Ce n'étaient, tous les jours
que Dieu fait, que chasses à courre, sonneries de
trompes, bombances, beuveries, ripailles et ribau-
dailles. Vous pensez bien que ces gens-là n'avaient
souci de saint Yves ni de ses pauvres. Lorsqu'ils
virent que ceux-ci se mettaient à faire passage Ã
travers leurs halliers et leurs champs, ils en con-
çurent de l'émoi.
52 AU PAYS DES PARDONS
— Laisserons-nous donc ce peuple en guenilles
troubler nos plaisirs par le spectacle ambulant
(le sa misère?
Conseil fut tenu. Et, à quelque temps de là ,
des crieurs firent assavoir dans les paroisses que
les vingt ou trente domaines sis en Saint-Michel
seraient frappés dorénavant d'un droit de péage
et qu'il serait perçu un « sou jaune -> par personne
et par tôte. Faute du paiement duquel le délin-
quant encourrait telle peine qu'il plairait à « mes-
seigneurs » de lui appliquer. Exiger d'un va-nu-
picds l'impôt d'une pièce d'or! Vous voyez ce que
cela avait de drôle. Lesdits seigneurs rirent
beaucoup de l'invention. Mais ce n'est pas tout
de rire, si l'on en croit le proverbe; il faut avoir
chances de rire longtemps. Les gentilshommes de
Saint-Michel en firent l'expérience, et elle leur
coûta cher.
Un an, deux ans, tout alla bien. L'cdit avait
porté. Les pauvres faisaient un grand détour et
« passaient au large ». Saint Yves, sans doute,
n'était pas très content de cette façon d'en user
avec les siens, mais attendait que le moment fût
venu de manifester sa juste colère. Ce moment se
présenta. Un malheureux aveugle s'égara un jour
dans les sentiers prohibés. Des gardes le saisirent
et. l'amenèrent devant l'assemblée des seigneurs.
LE PARDON DES PAUVRES 53
— Ahl ah ! s'écrièrent ceux-ci, nous en tenons
donc un!... Où allais-tu ainsi, vagabond?
— A Saint- Yves, vénérables sires. Puissent ses
bontés être sur vous!
— Tu as été pris traversant nos terres. Tu vas
payer l'amende !
Pour toute réponse, l'aveugle retourna ses
poches qui étaient en lambeaux et d'où tombèrent
seules quelques miettes de pain d'orge. Les sei-
gneurs firent un signe aux gardes. L'instant
d'après on hissait le pauvre homme dans le clo-
cher et on l'amarrait à l'arbre en fer de la croix,
au sommet de la flèche.
— Prie saint Yves qu'il te rende la vue, lui
dirent ses bourreaux. Tu es à la meilleure place
pour contempler son pardon.
Ils n'avaient pas fini de parler que le ciel devint
d'un noir d'encre. Une obscurité épaisse enve-
loppa le monde, comme au jour où mourut le
Christ. Et, du ventre des nues, s'élancèrent des
serpents de feu. En un clin d'œil l'église, les
manoirs, les bois, les cultures, tout fut dévasté,
incendié, réduit en cendres. Seule la flèche fut
épargnée, parce qu'elle portait le corps martyrisé
du vieillard. On dit même, au sujet de celui-ci,
que des mains invisibles dénouèrent ses liens, et
qu'il se retrouva, sans qu'il sût comme, chemi-
54 AU PAYS DES PARDONS
liant sain et sauf dans la direction du Minihy,
Quant aux gentilshommes de Saint-Micliel, il ne
resta d'eux aucun vestige, si ce n'est leurs âmes
qui, transformées en corbeaux, sont condamnées
à voler sinistrement, jusqu'au jour du Jugement
dernier, autour du clocher solitaire.
— Doue da bardono d'an Anaon! (Dieu par-
donne aux défunts!) conclut Baptiste, en se
signant au front, aux lèvres et à la poitrine.
Nous entrions dans le bourg du Minihy. L'ou-
verture de l'unique rue donnait sur une échappée
de campagne dévalant en pente douce vers la
berge goémonneuse du Jaudy. L'eau de la rivière
brillait au bas, d'une lumière froide, sous le
calme firmament nocturne. Nous longeâmes le
cimetière où des pèlerins circulaient en silence.
Par la baie du portail, le regard plongeait dans
l'église , suivait une avenue de cierges qui
allait se rétrécissant et comme s'éclairant Ã
mesure.
Oi^i nous étions maintenant il faisait très sombre;
des arbres au feuillage épais, des châtaigniers
peut-être, formaient voûte au-dessus de nous, et,
les branches s'abaissant jusqu'aux talus qui bor-
daient la route, on marchait à tâtons comme dans
le noir d'un souterrain. Tout à coup des abois de
chiens, un grand bruit de voix, et la vive lueur
LE PARDON DES PAUVRES 55
d'une tlambée d'ajoncs secs. Nous franchissions
le seuil du manoir de Kervarzin.
— Y aura-t-il logement pour deux pauvres de plus,
s'il vous plaît? clama Baptiste d'un ton enjoué.
La vaste cuisine était déjà pleine de mendiants,
— d'aucuns debout, adossés à la demi-cloison en
planches qui garantit du vent de la porte le foyer
des fermes bretonnes; — d'autres accroupis un
peu partout sur le sol déterre battue, ou assis, les
genoux au menton, sur un petit banc qui courait
le long des meubles, d'un bout à l'autre de la pièce.
Aux paroles de Baptiste, un paysan à la cheve-
lure bouclée et grisonnante, à la mine joviale, se
leva de l'âtreet s'avança vers nous.
— As-tu jamais entendu dire qu'on ait refusé
un pauvre à Kervarzin la veille du pardon de
saint Yves béni? prononça-t-il avec une gravité
souriante, sans ôter sa pipe de la bouche et en
serrant la main que Baptiste lui tendait. — Il n'y
a pas que les pauvres à être les bienvenus chez
moi, poursuivit-il, quand je lui offris la main Ã
mon tour et que mon introducteur m'eut nommé;
votre père a pu vous dire que chez le Yaouank-
coz ' il y a toujours pour les amis une soupe
1. C'est ainsi qu'on avait coutume de l'appeler par un
jeu de mois auquel son nom prêlait : Yaouank en breton
veu Ciiv& jeune. Yaoïiank-coz équivaut à « le jeune-vieux».
56 AU PAYS DES FARDONS
aux crêpes chaude et un franc verre de cidre.
Il avait les manières d'un gentilhomme, ce
paysan. Je dus accepter son fauteuil de chêne, Ã
l'angle du foyer. Qu'il y faisait bon, devant la
claire flamme qui montait, montait, illuminant
toute la cuisine, balayant d'un rou^e rellet les
battants cirés des armoires, transfigurant la face
des gueux, éveillant comme une joie d'être sur
leurs traits flétris et dans leurs yeux morts!...
Au crochet de la crémaillère une marmite énorme
était suspendue; lorsque la servante en soulevait
le couvercle, il s'en échappait des jets de vapeur
blanche et une succulente odeur de lard cuit se
répandait dans l'air. — La table était surchargée
d'écuelles; un garçon de labour achevait de les
emplir de crêpes de blé noir qu'il rompait en les
tordant entre ses poings.
— Allons, gars! cria le père Yaouank, la soupe
est prête.
Comment rendre cette inexprimable scène qui
vous rejetait en plein moyen âge, au fond de
quelque « Cour des miracles » ? Au silence relatif
qui avait régné jusque-là parmi ces gens, harassés
pour la plupart et heureux de se laisser engourdir
au bien-être réchaufl'ant d'une maison cossue,
succéda brusquement un tumulte, une mêlée,
une bousculade accompagnée de cris, de jurons
LE PARDON DES PAUVRES 57
même ei de horions, tout le monde se précipitant
à la fois vers la table et chacun s'efforçant d'at-
traper le premier son écuelle. Les infirmes sur-
tout faisaient rage, fourrageaient avec leurs
béquilles dans les jambes des valides. Un cul-de-
jatte, à demi écrasé, beuglait, agitant désespé-
rément un bras démesuré terminé par une patte
immense. Les aveugles trébuchaient, les mains
en avant, — roulaient leurs prunelles éteintes.
Et Yaouank-coz regardait ce spectacle, avec sa
pipe au coin des lèvres, tranquille, l'air amusé.
— Maintenant, à tour de rôle ! — commanda-t-il,
en barrant de son grand corps l'accès de la che-
minée ; — quiconque fera du désordre passera le
dernier !
Le calme se rétablit; la « procession de la mar-
mite » commença. Les gueux s'approchaient un
à un, et présentaient leur écuellée de crêpes que
la servante arrosait de bouillon. A la clarté de
l'âtre, je les dévisageais. Oh! les étranges têtes
que j'ai vues là ! Celles-ci, grosses, gonflées,
avec des meurtrissures bleuâtres, pareilles à des
melons d'eau; d'autres maigres, d'une maigreur
ascétique, visages pétrifiés de morts, toute la vie
s'étant réfugiée dans la mobilité fébrile des yeux;
d'autres, dures et frustes, aux énergiques profils
de forbans; et il y en avait aussi d'exquises, —
58 AU PAYS DES PARDONS
j'entends parmi les femmes, — d'une adorable
mélancolie d'expression, d'une pâleur délicate et
soulïVante. Il me souvient d'une entre toutes :
type pur de madone, une grâce mystique répandue
sur ses traits fins, je ne sais quelle suavité dans
la démarche. On eût dit un être immatériel. Ses
pieds nus, bronzés au soleil des grand'routes,
effleuraient à peine le sol. Elle avait de longues
paupières, de très longs cils. Quand elle passa
près de moi, je vis qu'elle portait au cou des
traces de scrofule. Je demandai son nom à Bap-
tiste.
— C'est une innocente. Elle est de Pleumeur.
Il paraît qu'elle tombe du haut mal et que, pen-
dant six mois de l'année, son corps n'est qu'une
plaie.
On n'entendit bientôt plus que le bruit des cuil-
lers de bois raclant le fond des écuelles; la soupe
avait été avalée en quelques lampées. Le maître
de maison — \e penn-tiégèz — s'agenouilla sur la
pierre du foyer et se mit à réciter l'oraison du
soir; les mendiants donnaient les répons, dans
un bredouillement un peu confus, d'une voix
ronronnante et ensommeillée... En face de moi,
de l'autre côté de l'âlre, se dressait un lit clos,
avec son ouverture étroite comme une lucarne et
ses petits rideaux de percaline à fleurs retenus
LE PARDON DES PAUVRES 59
par des embrasses. LÃ , dit-on, saint Yves eut sa
couchette de paille et son oreiller de granit,
durant la dernière période de sa courte vie, au
temps qu'il était « officiai » de Tréguier avec
résidence à Kervarzin, dans sa demeure familiale.
Bercée au fredon des prières bretonnes, ma son-
gerie évoquait tel autre soir de l'an 1292 où,
peut-être à pareille heure, — le bon saint, sur le
point de prendre son repos, crut ouïr qu'on frap-
pait à la porte. Il ne s'étonna point : son manoir
n'était-il pas une auberge, secourable à tous les
sans-gîte et à tous les sans-pain?... Il ne lui vint
non plus à l'esprit de héler sa vieille servante,
qui dormait. Non. Il se leva lui-même et, nu-
pieds, alla tirer le verrou. (Est-il bien sûr qu'il y
eût un verrou?) La porte ouverte, une bouffée de
vent entra, une boutfée de vent froid, chargé de
pluie, et aussi la plainte lamentable d'une ribam-
belle de pauvres gens échoués sur le seuil, pitoya-
blement morfondus.
— Vite, vite, mes enfants... Je vais rallumer
le feu!... Venez ça, je vous attendais!...
Certes, oui, il les attendait... D'où ils vien-
nent? Qui ils sont? Combien ils sont? Que lui
importe!... Il me semble le voir s'agenouillant lÃ
sur cette pierre où le père Yaouank murmure
les grâces, et soufflant cette braise qui s'éteint,
60 AU PAYS DES PARDONS
comme faisait tantôt, la fille de ferme, et y jetant,
comme elle, à pleines brassées, les gerbes d'ajonc
roux qui tlambcnt clair. Les pauvres gens se sont
avancés : ils se sont assis sur les escabelles, aux
deux coins de la cheminée, et leurs haillons fument
à la douce chaleur, et leurs visages, ruisselants
d'eau, tout bleuis de froid, s'éclairent et rayon-
nent, et leurs yeux échangent des regards qui
disent :
— Qu'on est donc bien chez ce brave homme!...
Yves est allé au garde-manger, il a pris la
tourte de pain blanc, un reste de porc et de bœuf
salé, et il les apporte aux vagabonds pour qu'ils
s'en régalent :
— Rassasiez-vous, mes amis, rassasiez- vous!
Quand le pain, le porc et le bœuf ont été
engloutis, le chef de la tribu nomade, un grand
diable à la peau cuivrée comme un zingaro, tient
au saint ce discours, après s'être essuyé la
bouche du revers de sa manche :
— le plus vénérable et le plus discret des
hôtes, je serais le plus ingrat des obligés si, ayant
reçu de toi cet accueil, je ne t'apprenais dès Ã
présent quelle est notre condition. Peut-être,
(juand tu sauras qui nous sommes, nous rejet-
loras-tu à la nuit ténébreuse et à la pluie glacée.
Ta bonne foi du moins n'aura pas été surprise.
LE PARDON DES PAUVRES 61
Je me nomme Riwallon. Priziac, aux confins
de la Cornouailles et du pays de Vannes, fut mon
lieu de naissance. De mon métier, je suis jon-
gleur. J'excelle à rimer les sônes d'amour et les
chants de guerre; je n'ai point mon pareil pour
mettre en action les vies des héros et les légendes
miraculeuses des saints... Celle-ci est Panthoada,
ma femme, la compagne dévouée de ma longue
misère; elle joue de la viole et dit la bonne
aventure ; de plus elle connaît les vertus des
herbes et l'art de guérir par oraison; enfin elle
sait distinguer entre les trois cents espèces de
furoncles, et en quelle fontaine sacrée il y a
remède pour chacune... Ceux-là sont mes deux
fils; l'un souffle dans le biniou, l'autre dans la
bombarde ; ils ont l'haleine puissante et le doigté
sûr... Quant à ces deux jouvencelles, mes
filles...
Mais Yves a interrompu le jongleur. Il a vu
qu'elles sont jolies, les jouvencelles, plus jolies
peut-être qu'il ne sied à leur pauvreté, et il a vu
aussi qu'une rougeur subite vient d'empourprer
leurs joues pales.
— En vérité, homme, épargne-nous pour
ce soir ces récits. Tes enfants, ta femme sont
exténués; toi-même, tu dois être bien las. Que
la paix de Dieu soit avec vous dans votre repos I
4
62 AU PAYS DES PARDONS
Sachez seulement que cette maison est vôtre
tant qu'il vous plaira d'y demeurer.
On sait qu'il leur plut d'y demeurer long-
temps; onze ans après, c'est-à -dire en 1303 —
époque de la mort du saint — ils y étaient
encore *â– !
VII
Les « grâces » terminées, Yaouank-coz décro-
cha une de ces énormes lanternes que les rouliers
ont coutume de suspendre à l'avant de leurs
charrettes, et, l'ayant allumée, il m'invita à le
suivre. La cohue des mendiants s'ébranla derrière
nous. La nuit était d'un gris d'ardoise, criblée de
menues étoiles. Nous traversâmes la cour. Les
pas s'étoulTaient dans le fumier mou dont elle
était jonchée. Yaouank tenait le fanal élevé au-
dessus de sa tête, criait : « Par ici!... Attention
à cette mare!... » Des portes s'ouvrirent dans
des bâtiments bas groupés comme les chaumières
d'un hameau, et des souffles d'étuves nous frap-
pèrent au visage. Nous étions auprès des étables.
1. Cet épisode de l'iiisloiro de saint Yves a fourni Ã
M. Ticrcelin la matière de son beau poème : Les Jongleurs
de Kennartin.
LE PARDON DES PAUVRES 63
Les mendiants y pénétrèrent à la queue leu-leu,
sans bruit; on y avait étendu pour eux une litière
de paille fraîche. Les plus ingambes grimpèrent
à l'échelle qui menait au grenier des fourrages.
Les vaches, étonnées, meuglaient doucement. Du
dehors, on voyait aller et venir, tantôt dans le
rez-de-chaussée, tantôt sous les combles, la grosse
lanterne vigilante du vieux fermier ; il ne se fiait
qu'à lui-même pour s'assurer que chacun avait
son gîte, admonestait celui-ci, installait celui-là ,
avait l'œil surtout à ce qu'il n'y eût point de
promiscuités équivoques.
En rehtrant au manoir, nous trouvâmes Bap-
tiste dormant, coudes allongés sur la table.
— Si vous désirez en faire autant, — me dit
notre hôte, — voilà mon lit... Oh! vous ne m'en
priverez pas. Je suis de quart jusqu'Ã demain...
Je connais de longue date les pauvres que j'hé-
berge : il n'y a pas de malhonnêtes gens parmi
eux, mais il peut y avoir des imprudents. La
tentation de la pipe est forte, et il suffit d'une
étincelle pour causer un malheur.
— Je vous demande en ce cas la permission
de veiller avec vous.
— Katik, fais-nous un feu de purgatoire,
qui nous réchauffe et ne nous brûle pas. Un peu
de bois et beaucoup de mottes!
64 AU PAYS DES PARDONS
La servante exécuta prestement l'ordre du
maître, puis s'alla coucher. Nous restûmcs seuls,
assis de part et d'autre du foyer, les pieds à la
braise qui couvait sous un épais amas de tourbe.
Le silence était vaste et bruissait néanmoins,
comme si tous les grands souvenirs dont celte
demeure est pleine y eussent tourbillonné en
vols mystérieux.
— Voyons, Yaouank, — commençai-je, —
est-ce vrai, ce que Ton m'a raconté?...
— Vous voulez parler du « miracle de la
soupe », n'est-ce pas?... Écoulez-moi bien : je
ne suis pas un savant, — tant s'en faut, — mais
je ne suis pas un imbécile non plus... Non, là ,
franchement, je ne pense pas qu'il vienne à l'idée
de personne de me prendre pour un imbécile...
Or, ce à quoi vous faites allusion, je l'ai vu, vu
avec ces yeux que j'ai dans la tête et qui sont ceux
d'un homme qui voit clair... On a dit, je le
sais, on a dit que j'étais saoul, ce soir-là ... Ce
soir- là ! En vérité, autant dire ce soir!... Saoul!
Avec quatre-vingts gueux chez moi, comme
aujourd'hui, roulés dans la litière de mes étables
et dans le foin de mes greniers!... J'eusse donc
été bête trois fois!
Du reste, voici la chose, très simplement,
comme elle s'est passée. Dix-huitième jour de
LE PARDON DES PAUVRES 65
mai, — la date où nous sommes. Toute la
semaine il avait plu à verse, sans discontinuer.
Les chemins, aux abords d'ici, n'étaient que fon-
drières : quant aux champs que traversent les
sentiers de pèlerinage, l'herbe y nageait. Et, le
matin, il pleuvait encore; et, toute l'après-dinée,
il plut, il plut à torrents. Ma ménagère — Dieu
ait son âme! car elle est morte depuis — se
disposait cependant à apprêter le souper des
pauvres dans le grand pot-de-fer ^ comme de
coutume.
— Oh! fîs-je, si tu m'en crois, tu ne mettras
au feu que la petite marmite. Par ce temps-lÃ
nous n'aurons personne.
Je fus obéi. On ne mit au feu que la petite
marmite, laquelle était à peine d'une capacité de
vingt écuellées. A la tombée de la nuit, il avait
paru trois hôtes, des gens du voisinage; nous les
invitâmes à s'asseoir à table, avec nous, et notre
intention était de les garder aussi à coucher dans
la maison. Déjà la servante avait poussé les ver-
rous. On s'était groupé autour de l'âtre, et l'on
devisait paisiblement en attendant de dire les
grâces... Tout à coup : dao ! dao! sur la porte.
— Encore un, — pensâmes-nous, — à qui l'in-
tempérie n'a pas fait peur!
Ma femme courut ouvrir.
4.
66 AU PAYS DES PARDONS
— Jésus-Maria! s'écria-l-elle en joignant les
mains, comme il y en a ! comme il y en a !
Nous vîmes entrer un flot de monde. Et, après
ceux-ci, il en parut d'autres, puis d'autres encore.
La cuisine fut bientôt pleine. Tous nos men-
diants habituels étaient là , ceux de Pleumeur et
ceux de Trédarzec, ceux de Penvénan, du Trévou,
de Kermaria-Sulard... Et parmi eux beaucoup de
figures inconnues, des pèlerins nouveaux, venus
du fin fond du pays, de Ploumilliau, de Trédrèz,
et même de Pleslin ! Ils faisaient pitié à regarder,
trempés jusqu'aux os, avec des mines si lamen-
tables! Ah! qu'un peu de bonne soupe chaude
leur eût fait du bien!... Et voilà justement qu'il
n'en restait plus... Quelques cuillerées peut-être...
J'étais furieux contre moi-même. Mais aussi
est-ce que je pouvais prévoir!... Les pauvres
gens tournaient vers la' cheminée des yeux ardents.
Je me levai et je leur dis :
— Il ne faut point nous en vouloir : c'est
la première fois que ceci nous arrive. Il faisait un
temps si all'reux que nous ne vous attendions pas.
Je le regrette de tout mon cœur, mais nous
n'avons pas préparé de soupe pour vous.
Une grande stupeur se peignit sur tous les
visages, et il y eut un silence triste... Alors, un
homme se délacha de la bande; la buée qui
LE PARDON DES PAUVUES 67
s'élevait des liardes mouillées était si épaisse que
je ne pus disting-uer nettement ses traits. Il mit
un pied sur la pierre de Tâtre, ôta le couvercle de
la marmite, se pencha au-dessus, et prononça
d'une voix ferme et douce :
— Avec ce qui reste de bouillon, on peut
toujours réconforter les plus malades.
Et, ayant dit, il se retira à l'écart. Sa parole
nous en imposa. Ma femme se mit à tailler les
crêpes dans les écuelles. Et les pauvres de défiler
devant le foyer, — comme tantôt. La servante
versait le bouillon à mesure. Un, deux.., cinq...
dix malheureux se présentèrent à tour de rôle;
la marmite semblait inépuisable. Vingt autres
passèrent, et puis vingt autres; la servante conti-
nuait à verser. Ma femme était devenue toute
pâle d'émotion; elle ne suffisait plus à sa tâche,
si fort qu'elle se dépêchât; un des valets dut lui
venir en aide. Moi, j'éprouvais une sorte d'an-
goisse. Tous, nous avions le sentiment que nous
assistions à quelque chose d'extraordinaire, de
surnaturel, et nous retenions nos haleines, n'osant
respirer. L'oppression du miracle était sur nous...
Pas un pauvre, je vous l'affirme, ne s'alla coucher
sans souper... Voilà ce que j'ai vu, il y a de cela
aujourd'hui quinze ans.
Quand je cherchai des yeux l'homme qui
68 AU PAYS DES PARDONS
avait parlé, il avait disparu. Je demandai qui il
était : personne ne le connaissait. Une vieille
dit:
— Comme je longeais le cimetière du bourg-,
je l'ai apcr(;u IVanchissant Téchalicr, et, dès lors,
il a marché à côté de moi. Deux fois il m'a tendu
la main pour sauter des mares. Je crois bien qu'il
portait une tonsure, car son crâne était tout blanc
sous la pluie.
Elle n'ajouta rien de plus, mais chacun
demeura convaincu que le mendiant étrange
n'était autre qu'Yves Héloury, l'antique seigneur
de ce lieu. Vous en penserez ce qu'il vous plaira.
Mais, je vous le répète, voilà ce que j'ai vu. Et
beaucoup d'autres sont vivants, qui pourraient
en témoigner.
Yaouank-coz heurta sa pipe h l'ongle de son
pouce, pour en secouer la cendre, et parut s'ab-
sorber dans ses souvenirs. Je m'abstins, il va sans
dire, de toute réflexion... Baptiste ronflait sur la
table. Le balancier de l'horloge allait et venait
avec de grands coups sourds, fendant l'heure,
en quelque sorte, comme un bûcheron son bois.
A force d'entendre ce bruit obsédant et régulier,
finis par m'a.ssoupir à mon tour, la nuque
appuyée au lit de saint Yves, le cerveau hanté
d'hallucinations confuses où des pauvres, amarrés
LE PARDON DES PAUVRES 69
à des flèches d'églises, mangeaient de la soupe
en des écuelles d'or.
... C'est dimanche. Les cloches du Minihy
égrènent de jolis sons clairs. Le pâle sourire de
l'aube argenté le ciel. Groupés dans la cour, Ã
l'entour du puits, les mendiants achèvent leurs
ablutions matinales. Sur le toit du colombier, dans
le courtil, des pigeons lustrent leurs ailes. Un
garçon de ferme, les jambes nues, mène ses che-
vaux à l'abreuvoir. L'air est Frais, léger, avec des
transparences bleuâtres qui idéalisent toutes cho-
ses. Rien n'a dû changer dans cet horizon depuis
les temps où y vécut saint Yves. La rivière dort,
à marée haute, en une nappe d'eau blondissante,
encadrée d'arbres nains dont la chevelure baigne
dans le flot. Des coteaux se succèdent, et s'éche-
lonnent, et fuient, telles que des houles de
terres fécondes berçant des villages, des parcs,
des vergers, de vastes cultures morcelées à l'infini.
Dans la grise lumière des lointains, la silhouette
du Goëlo s'estompe délicatement, hérissée de
pins grêles aux panaches effrangés et flottants
comme la fumée d'un vapeur qui passe.
... A l'égUse. On vient de célébrer la basse
messe; l'air est imprégné de l'odeur des cires
ardentes. De minuscules navires aux gréements
compliqués pendent aux poutres. Des femmes
70 AU PAYS DES PARDONS
prient, le front dans les mains; beaucoup por-
tent le manteau de deuil, d'étoffe noire, luisante,
tombant à plis harmonieux. Quelques « pèle-
rines » déguenillées rôdent le long des murs,
avec de perpétuelles génuflexions et d'incessants
signes de croix. Sur l'une des parois de la nef
se lit le testament d'Yves de Kervarzin, où la
paroisse du Miniliy et les pauvres de toute la
Bretagne figurent comme principaux légataires. Il
fut transcrit là , dit-on, par les soins d'une pieuse
demoiselle qui avait à expier un gros péché de
jeunesse ».
Dans le cimetière, jouxte le grand portail, est
une tombe sculptée, d'aspect modeste et sans
inscription. Une ouverture en forme de voûte la
traverse de part en part, dans le sens de la largeur.
Les pèlerins s'y glissent en rampant sur les mains
et sur les genoux. D'aucuns baisent à pleines
lèvres la dalle funéraire. Quand ils se relèvent,
ils ont la face souillée de boue, mais radieuse; ils
ont puisé à ce rude contact une sorte d'énergie
sacrée; la vertu vivifiante d'Yves Héloury a
passé en eux. Car c'est ici qu'il repose, — n'en
doutez point, — c'est ici que repose l'ami des
pauvres qui voulut être enterré pauvrement. Ici
1. Celui d'avoir représenté la déesse Raison dans un cor-
tège officiel, à Tréguier, sous la Terreur.
LE PARDON DES PAUVRES 71
seulement se peut respirer le parfum de son âme
douce, dans cette atmosphère embaumée d'odeurs
champêtres et de salure marine. Les gens de
Tréguier lui ont édifié dans leur cathédrale un
magnifique cénotaphe. Là iront prier les riches,
ceux qui recherchent le luxe et les beautés factices
de l'art jusque dans les objets de leur dévotion.
Mais la foule des humbles ne désertera jamais les
petits sentiers du Minihy. Toujours on les verra
serpenter en longues « théories » pieuses et mur-
murantes vers la colline ensoleillée que baigne
le Jaudy et où la grâce, la mansuétude de saint
Yves sont restées comme empreintes dans le pai-
sible sourire des choses.
RUMENGOL
LE PARDON DES CHANTEURS
A Charles Le Go f fie.
Quand, sur l'injonction de Gwennolé, Gralon
eut jeté à la mer le corps de sa fille suppliante, les
flots qui venaient de noyer Is s'arrêtèrent, subite-
ment calmés; et le vieux roi se retrouva seul, avec
le moine, sur le terre-plein où s'élève aujourd'hui
l'église de Pouldahut^ Son cheval, vieux comme
lui, tremblait de tous ses membres et haletait, la
tête basse, les naseaux encore dilatés par l'épou-
vante. Gralon caressa doucement son cou, lissa
les poils de sa crinière souillés d'écume et enche-
vêtrés de goémons. De tous les êtres qu'il avait
aimés, c'était désormais le seul qui lui restât. La
vie lui apparut vide et désenchantée; il regretta de
n'être point mort avec les autres. Le dernier cri
de sa fille surtout le hantait, et ce long reproche
désespéré qu'en la repoussant dans l'abîme il
avait lu dans ses yeux. C'était donc vrai qu'il
1. En français Pouldavid, près de Douarnenez.
76 AU PAYS DES PAUDONS
avait eu le courage de celte chose atroce? Qiioil
de ses propres mains il avait noyé son enfant? Il
n'avait eu pitié ni de ses pleurs, ni de son cfl'roi?
Elle se cramponnait à lui, si confiante, pourtant!
Elle l'implorait d'une voix si douce « Sauve-moi,
père, sauve-moi, père, sauve-moi! » Et il n'avait
écoulé que ce moine, cet homme de malheur!...
Gwennolc suivait sur le visage du roi les mou-
vements tumultueux de sa pensée.
— Gralon, — dit-il sévèrement, — rends grâces
au Dieu qui, par mon entremise, t'a conservé les
jours de ta vieillesse pour travailler à ton salut
éternel.
Subjugué par le ton impérieux du moine, le
chef du clan de Cornouailles leva vers le ciel
sa face vénérable toute baignée de larmes — et
pria. Le vent apaisé du soir se jouait dans sa
barbe blanche. Mais d'une détresse infinie son
cœur était plein, et les paroles qui s'exhalaient de
ses lèvres étaient navrantes comme des sanglots...
Dans les lointains gris de la mer le jour achevait
de s'éteindre.
— Viens! — commanda Ciwennolé.
Ils s'acheminèrent au pas de leurs montures du
côté du septentrion. Ils gravirent d'âpres côtes
hérissées de brousses, plongèrent dans des ravins
peuplés déroches monstrueuses qu'on eût prises
LE PARDON DES CHANTEUUS 11
pour des troupeaux de bêtes d'autrefois, pétrifiées.
Très vite ils avaient perdu de vue la mer, mais, Ã
travers les grands embruns flottant derrière eux
dans l'espace, ils perçurent longtemps sa chanson
sinistre. Parfois, au milieu de ce bruit sauvage,
un appel strident éclatait dans la direction du
large. Gwennolé disait :
— Ce sont les goélands qui regagnent leurs
nids.
Gralon songeait :
— Ainsi elle cria, quand je dénouai violemment
ses bras nus, enlacés à mon corps!
Et, tout bas, il murmurait : « Ahèsî Ahès!... »
Ils marchèrent tant, que le meuglement des
eaux n'arrivait plus jusqu'Ã eux. Mais leur souffle
salé les enveloppait toujours, et il s'y mêlait un
parfum d'herbes rares, une odeur que le vieux roi
reconnaissait pour l'avoir respirée, la veille
encore, dans les cheveux dorés de sa fille. Il se
rappela le baiser qu'il avait coutume de déposer,
le malin, sur son front frais et poli comme un
ieune ivoire. Il se rappela aussi de quel air elle lui
souriait, — et combien elle était caressante, la
.umière qui brûlait au fond de ses yeux!... C'était
maintenant une nuit épaisse. Les pieds des che-
vaux foulaient une mousse humide, en forêt, sous
lie hautes frondaisons noires, Ã peine ondulantes.
78 AU PAYS DES PARDONS
comme figées dans l'horreur des mystères anti-
ques que des druides y célébrèrent. Soudain, sur
les confins de ce pays boisé, à la lucarne d'une
hutte, une clarté brilla. Primel l'anachorète
demeurait là , Primel qu'on disait contemporain
du Christ.
— Reposons jusqu'à l'aube à l'ombre de ce
saint homme, — prononça Gwennolé. — J'ai l'es-
pérance, ô roi, qu'un calme réparateur te viendra
de lui.
Celui dont le moine parlait en ce langage
presque biblique était debout dans la cabane, et,
à l'approche des deux voyageurs, il ne bougea pas
plus que s'il n'eût point été vivant. Sa lourde robe
de bure était comme incrustée dans sa chair. Le
plissement rugueux de l'étoffe, les moisissures
vertes dont elle était marbrée par endroits lui
donnaient l'aspect d'une vieille écorce, et tout le
^orps de l'ermite se dressait, immobile et noueux
ainsi qu'un tronc d'arbre. Sa tète semblait scul-
ptée au-dessus, à coups de hache, par un artisan
malhabile, un fabricant d'idoles barbares. Mais
quelle vierge aux doigts divins avait filé ses che-
veux si ténus que les araignées se trompaient
jusqu'à les insérer dans leurs trames? De son cou
partaient deux maîtresses branches, qui étaient
ses bras, étendus dans un geste de bénédiction,
LE PARDON DES CHANTEURS 7^
et sur qui le faîtage de la hutte s'étayait — eût-on
dit _ depuis des siècles. La plante de ses pieds
nus s'aplatissait, collée au sol, et leurs ongles s'y
enfonçaient, démesurés, tordus, pareils à des
racines plusieurs fois centenaires. On racontait de
lui qu'il vivait à la façon des arbres, des sucs de
la terre et de l'air du ciel. On expliquait par là sa
longévité. Jamais on ne lui avait vu prendre une
autre nourriture. Les paysans d'alentour s'étaient
même lassés de lui apporter en offrande des vases
de lait et des quartiers d'agneau, parce qu'il lais-
sait boire le lait aux oiseaux et dévorer les quar-
tiers d'agneau par les loups. Il aimait d'un seul
et immense amour toute la création, les hommes
à l'égal des bêtes, et, parmi celles-ci, il ne dis-
tinguait pas les malfaisantes d'avec les bonnes.
Chaque être, chaque chose représentait, selon lui,
un élément d'ordre et de beauté dans l'univers de
Dieu. Si vieux qu'il fût, son âme était demeurée
hmpide; nulle expérience mauvaise n'y avait dé-
posé son amertume. Il continuait à promener sur
le monde le regard émerveillé d'un enfant. L'opti-
misme entêté de sa race s'épanouissait dans ses
clairesprunelles,auxorbitesrondesetlisses comme
ces trous que les piverts creusent dans l'épaisseur
des chênes.
Gwennolé, en entrant, se prosterna devant le
80 AT PAYS DKS l'A U HO N S
scWitairc, (iralon s'acrrcnipil sur uu amas ilo
feuilles mortes que les preniiors vonis d'aulomi e
avnionl l)alayt^t\s dans un coin ilo la luillo. A poiuo
s'y étail-il laisse^ tonihor, qn'uno l(M-|HMir étrang'o
se r(>paiidit h travers s(>s mm nos, oon\mo un cal-
mant inystcricux. Jamais il n'avait i^prouvc cctlo
douceur de repos, pas niènie au temps où, après
ses j>;raudes chevauchées «le i^uerre, il s'allongeait
si voluplueuseinenl sous les courtines de son lit
de Ker-ls tapissé de fourrures de fauves. La ik)u-
loureuse voix qui, depuis la catastrophe, gémis-
sait eu lui s'apaisa peu il peu, devint une sorte de
chant vague, d'une lente mélancolie de berceuse,
où son Ame se fondait, attendrit^ et liautiuillisée.
C'était connue si, les yeux ouverts, il se fût
regardé doruiir.
Les deux saints — l'anachorète et le moine —
échangeaient des propos (pii semblaient les versets
alternés d'une oraison. On eût dit un bruissement
d'eaux courantes amiuel eussent ré[)ondu des fris-
sons de ramures. Dehors, les chevaux paissaient,
sous les étoiles, sans piquet ni longe, j\ l'aventure.
Par le cadre de la porte, on voyait sur K^s luzernes
blanchies de givre leurs vastes ond)res se mouvoir.
La luiit s'écoula, l'aubi- \iul. Priuud bénit ses
hôtes et, s'adressant j\ dralon, ihlit :
— Dorénavant, fils, lorsijue tu te sent ras le
LE l'AKDON DES C FI A NT E C l! S 81
cœur troublé par des tristesses intérieures,
réfuf^ie-toi dans la solitude éternelle des choses.
Les bois surtout sont tendres à l'homme. Dieu en
a fait des asiles sacrés où la paix habite, et l'har-
monie du monde s'y révèle.
... Au soir de cette journée, les voyageurs met-
taient pied à terre devant l'abbaye de Landé-
vennec bâtie au bord d'une grève verdoyante, Ã
l'endroit où la rivière d'Aulne débouche dans la
rade de Brest. Gwennolé y avait établi ses disci-
ples, trouvant le lieu propice à la prière et à la
méditation. La petite communauté formait une
espèce de bourg , de colonie , semi-monacale,
semi-agricole, chaque religieux ayant sa cellule Ã
part avec un courtil, des fleurs et quelques
ruches. Derrière le village, s'étageaient des col-
lines blondes que le soleil du matin caressait de
ses premiers feux et où ses derniers rayons s'at-
tardaient longtemps. Les troupeaux paissaient là ,
épars sur les pentes , gardés par des novices qu
les surveillaient d'un œil et, de l'autre, s'exerçaient
à des lectures de piété dans des rouleaux de par-
chemins surchargés de lourdes écritures gothiques.
Là aussi étaient les champs, les cultures, dont les
moines robustes avaient le soin. Les défriche-
ments gagnaient peu à peu les sommets, ouvraient
dans la profondeur des fourrés de larges éclaircies.
5.
8-2 AU PAYS CIlS i'AI'.DONS
Un bras de mer enserrait les terres de l'abbaye,
conlournant le pied des collines, pénétrant vers
l'est dans les contreforts schisteux de la Mon-
la^me-Noire, évoquant la vision d'un glaive d'ar-
change, d'une grande lame tordue et flamboyante.
Du côté de l'occident, il s'évasait en une méditer-
ranée pacifique aux vaguelettes crôpelées , tels
que des frisons d'or.
Ce qui donnait plus de prix encore à cette oasis
de verdure et d'eau calme, c'étaient les vignes
austères qui, dans la direction du nord, fermaient
l'horizon. On devinait un pays nu, tourmenté,
battu d'un flot sauvage contre lequel il servait en
quelque sorte de rempart, ^t dont il brisait les
colères, de sa longue étrave de granit. Les
assauts de l'Atlantique s'y venaient heurter,
comme à un colossal parapet. Souvent on voyait
s'écheveler au-dessus de grandes crinières blan-
ches, avec des hennissements de bêtes qui
s'ébrouent, tandis qu'au ras des crêtes des lueurs
■oouraient, de rapides fulgurations d'éclairs. Et
l'on n'en goûtait que mieux le charme de ce coin
abrité, peuplé seulement de cénobites vivant une
vie de songe.
Ces influences reposantes agirent promptement
sur Gralon, dont la vieille ûme était de cire. DéjÃ
les choses du passé achevaient de s'eiïacer en lui,
LE PARDON DES CHANTEURS 83
quand soudain, une nuit d'hiver qu'il était resté Ã
veiller dans sa chambre, il lui sembla entendre
une voix douce qui chantait. Cette voix ne pou-
vait venir des cellules du monastère, depuis long-
temps closes et endormies. Aucun chant, d'ail
leurs, pas même celui des novices, n'eût eu cette
grâce féminine, si attirante, qui, comme une
lanière subtile, enlaçait à la fois tous les replis dn
cœur. Le vieux roi poussa les volets de bois plein :
appuyé au montant de la fenêtre, ses yeux plon-
gèrent au loin vers la mer. L'eau luisait, sous la
une, d'une clarté d'argent. Dans le pâle scintille-
ment des ondes un buste déjeune femme surna-
geait. La tête, renversée en arrière, traînait une
longue chevelure flottante, semée de pierres pré-
cieuses qui étaient peut-être des reflets d'étoiles.
Les traits du visage, éclairés d'en haut, brillaient
étrangenient d'une splendeur molle et fluide où
les yeux s'avivaient comme deux émeraudes, où
les lèvres s'épanouissaient comme une z'ose mys-
tique du jardin de la mer. Gralon tendit les bras,
cria dans l'espace : » Ahès!... Ahès!... » En cette
apparition il avait reconnu sa fille. 11 l'app elai
encore qu'elle avait fui, avec la mobilité d'un
poisson. Mais les deux derniers vers de son incan-
tation demeuraient suspendus dans l'air. Et les
rayons de la lune les propageaient au loin en de
84 AU PAYS DES PARDONS
pales et lentes vibrations : telles les cordes lumi-
neuses d'une lyre immense.
Ahès, brêman Mary Morgan,
E skeud an oabr, d'an noz, a gân.
Maintenant Marie Morgane,
A la lueur du firmament, dans la nuit, chante.
C'était une croyance des Celtes qu'une fée^
idéalement belle et cruellement perverse, habitait
la mer. Elle avait, disait-on, la figure, les seins et
les hanches d'une vierge. Le reste de son corps
était d'un monstre, couvert d'écaillés et terminé
par une queue fourchue. On voyait son torse
incomparable surgir au-dessus des eaux, par les
soirs alourdis qui précèdent les grands orages. Sa
chevelure dénouée ondulait harmonieusement sur
les vagues et, de ses lèvres, un hymne montait,
d'une langueur frisle et si passionnée que les
barques s'arrôlaient pour l'entendre. Les matelots,
éperdus, fascinés, ne pouvaient détourner leurs
yeux de l'ensorceleuse dont les bras blancs leur
faisaient signe. Une folie s'emparait d'eux. Et,
dépouillant leurs vêtements, ils se jetaient à la
nage, tout nus, pour la joindre. Elle les regardait
venir, de ses prunelles ardentes où des flammes
vertes bi'ûlaient, et elle les étreignait sur son
cœur, à tour de rôle, avec la force déchaînée d'un
élément. Tout aussitôt le ciel se fermait; les
LE PARDON DES CHANTEURS 85
nuages tombaient à longs plis noirs, ainsi qu'une
draperie funèbre, la houle se creusait en un lit
souple aux profondeurs mouvantes, et Torchestre
de la tempête éclatait, formidable. A ses farouches
amours la fée voulait un cadre terrifiant. Ses bai-
sers distillaient une volupté si acre qu'on en
mourait sur l'heure, comme d'un poison. La
bouche où la sienne s'était collée s'en détachait
soudain, flétrie, béante, muette à jamais. Il n'était
pas de famille sur tout le littoral breton qui n'eût
à lui reprocher le meurtre de quelqu'un de ses
membres. On la nommait Mary Morgane^ ce qui
veut dire : née de la mer. Elle était une, et pour-
tant multiple. Nombreuses étaient ses incarna-
tions; mais, c'était toujours la môme âme de
péché qui vivait en chacune d'elles '.
Allés, brêman Mary Morgan
Et voilà à quel métier de séduction et de mort
Gralon avait voué sa fille pour l'éternité!... Le
refrain lugubre ne cessa jusqu'au matin de reten-
tir à SCS oreilles, réveillant dans sa mémoire l'a-
mertume des souvenirs, ajoutant à ses anciennes
douleurs cette honte nouvelle d'Ahès devenue un
1. II va sans dire que cette tradition, comme tant d'au-
tres d'une origine non moins primitive, s'épanouit encore
toute fraîche dans VArmor breton.
86 AU PAYS DES PARDONS
objet d'opprobre, — Ahôs qui fut si longtemps la
joie de ses yeux et qui aurait dû être la fleur de
sa race!
Le soir d'après, même apparition, même chant;
et, pendant plusieurs nuits consécutives, il en fut
ainsi. Le vieillard n'osait plus s'allonger sur sa
couche; l'obsédante image ne lui laissait pas un
instant de repos. Brisé de lassitude et d'angoisse,
il s'affaissait à genoux près de la croisée ouverte,
et c'était son tour, maintenant, d'implorer sa fille :
— Pitié! murmurait-il. — Ma dernière heure est
proche. Ne m'empêche pas d'oublier! Accorde-
moi de mourir en paix!...
Mais, comme lui naguère, la fée des eaux, elle
aussi, se montrait sans miséricorde. A la fin, pour
échapper à cette hantise, il résolut de fuir, de
s'enfoncer si avant dans les terres que l'haleine
môme du flot marin ne pût parvenir jusqu'à lui.
Il déroba un des bissacs dans lesquels les paysans
du voisinage avaient coutume d'apporter à l'ab-
baye leurs offrandes, et, l'ayant endossé, il se
mit on route au point du jour, alors que lt>s
moines de Landévennec étaient tous à matines. 11
côtoya la rivière d'Aulne jusqu'au bac de Térénès;
la (îlletlc du passeur le déposa sur l'autre rive
moyennant une bénédiction et une oraison qu'il
psalmodia d'un ton navre. Elle prenait pour un
LE PARDON DES CHANTEURS 87
mendiant en tournée le chef vénéré du clan de
Gornouaiiles, l'homme qui fut le constructeur dis
et réunit sur son front toutes les couronnes de
l'Armorique! Après avoir gravi la montée de
Roznoën, il entra dans une chaumière, sise au
bord du chemin. La ménagère lui dit :
— Nous ne donnons l'aumône que le samedi,
veille du saint jour du dimanche. Voici néan-
moins une crêpe et un morceau de lard, parce
que vous paraissez bien rendu.
Il accepta, en remerciant; et, comme ses vieilles
jambes fléchissaient sous lui, il demanda la per-
mission de se reposer un instant sur la pierre du
seuil... Au crépuscule, il traversa la ville du Faou.
Withur, son cousin et son lieutenant, avait lÃ
son château; il donnait une fête; les fenêtres de
sa demeure flambaient; un brouhaha joyeux se,
répercutait de salle en salle. Gralon voulut s'as-'
seoir sur une borne, près de la porte où les invités
s'engouffraient. Des gardes vinrent et le chassè-
rent. Il subit cette humiliation sans se nommer.
Tout cela faisait diversion à son mal, l'arrachait
à sa pensée fixe, si torturante! Une vallée s'ou-
vrait sur la droite : il s'y engagea. Le sentier se
déroulait, ombragé de grêles ramures entre les-
quelles glissaient des reflets de lune brodant le
sol de dessins clairs. Puis, ce furent de hautes
88 AU PAYS DES PAKDONS
futaies, des piliers élancés et moussus soutenant
des dômes d'ombre, le mystère d'une église vide,
la nuit. Tous bruits au loin s'étaient tus, môme la
mélopée envahissante, obstinée, de la mer. Gralon
se rappela les paroles de Primel, l'anachorète :
— Les bois sont tendres à l'homme qui souffre.
Dieu en a fait des asiles sacrés.
Ses sourcils froncés-se disjoignirent. Il se sentit
plein de sécurité, comme si un mur inexpugnable
l'eût isolé du reste du monde. Il continua d'avan-
cer toutefois, heureux de se baigner et, en quel-
que sorte, de se fondre dans celle atmosphère
lénifiante, de goûter plus profondément, à chaque
pas, cette protection des choses qui allait s'épais-
sissant autour de lui. L'avenue où il marchait
avait l'ampleur, la majesté d'une nef colossale.
Et, tout en cheminant sous les arceaux vertigi-
neux, il songeait :
— S'il est dans les décrets de Dieu que je vive
quelques années encore, je veux bâtir, à la place
de cette forêt et sur son modèle, une cathédrale
où se dresseront, en pierre indestructible, autant
de colonnes que voici d'arbres. Et il n'y aura
infortune en Bretagne qui n'y puisse trouver,
comme moi-môme à cette heure, soit remède, soit
consolation.
... Gwennolé cependant, inquiet de la dispari-
LE PARDON DES CHANTEURS 89
tion du vieux roi, s'élait mis à sa recherche. Il le
découvrit enfin , dans la retraite qu'il s'était
choisie, à l'orée de la forêt du Kranou. Il était là ,
étendu sur un lit de mousse que les feuilles
tombées brochaient de larmes d'or. Près de lui
une forme humaine était accroupie, qui n'avait
plus d'un être vivant que l'apparence. En voyant
venir le moine dont la robe de bure blanche tran-
chait vivement sur le fond assombri des bois,
Gralon se souleva avec eflbrt.
— Vous arrivez à temps pour recueillir mon
dernier souffle, dit-il. Ne prenez point ombrage
du vieillard que voici : il a vécu trois âges
d'homme et connu l'extrémité de la souffrance.
Les maux que j'ai endurés ne sont rien au prix
des angoisses qui l'ont éprouvé. J'ai eu à pleurer
ma ville engloutie et l'épouvantable destin de mon
unique enfant; mais, lui, il a perdu ses dieuxl
A cette misère-là nulle autre n'est comparable.
Jadis il fut druide : il porte le deuil d'une religion
morte. Soyez-lui clément et doux. 11 vous dira
mon vœu suprême, et combien ce lieu m'est cher;
j'y ai savouré par avance la joie de n'être plus. Je
dépose en vos mains à tous deux mon âme épurée
des souvenirs qui troublent...
11 n'en put prononcer davantage; sa tête re-
tomba inerte sur le gazon. Le roi de Cornouailles
90 AU PAYS DES PAUDONS
avait trépassé. Gwennolé se mit à murmurer des
psaumes latins; le druide entonna, d'une voix
chevrotante, une mélopée en langue barbare; et
Gralon, conan ' de la mer, reposa dans la clairière
jusqu'au lendemain, veillé parle prêtre du Christ
et par le dernier survivant des ministres de Ten-
tâtes . De singulières pensées durent hanler
l'à me de ces deux hommes. Peut-être le corps du
vieux roi suffit-il à combler l'abîme qui les sépa-
rait; peut-être, par-dessus son cadavre, dans la
mélancolie de celte nuit funèbre, les deux formes
religieuses delantique esprit breton se tendirent-
elles la main et communièrent-elles devant la
mort, sous le couvert majestueux des bois.
Au point du jour, survint une troupe de céno-
bites que Gwennolé avait mandés. Ils lavèrent Ã
une source voisine la dépouille mortelle du chef
de clan, l'ensevelirent dans une pièce de lin par-
fumée de verveine, et la chargèrent sur leurs
éipaules pour la transporter à Landévennec où,
dans une crypte maintenant effondrée, son sé-
pulcre se voit encore.
Quand ils se furent éloignés, le druide parla :
— Frère (car nous avons eu dans le passé de
communs ancêtres), celui que nous avons con-
1. Chef.
LE PARDON DES CHANTEURS 91
duit ensemble au seuil des demeures futures
m'avait prié d'être auprès de toi l'inlerprète de ses
dernières volontés. Je lui fis promesse de te les
aller dire, s'il était nécessaire, jusqu'en ta maison,
quoiqu'il me soit défendu par mes dogmes de
franchir le cercle enchanté de cette forêt. Ce
qu'il désire de toi, le voici : il entend que, par tes
soins, une église soit érigée en cette place à la
mère douloureuse de ton Dieu , afin que les
malades y trouvent guérison et les affligés misé-
ricorde. Un temps fut — j'étais jeune alors — un
bloc de granit rouge se dressait ici. Son contact
rendait la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds,
l'espérance aux cœurs en détresse. Puisse le sanc-
tuaire que tu édifieras avoir mêmes vertus! Ceci
est mon souhait, le souhait d'un vaincu résigné
au cours changeant des choses, et qui parle sans
amertume ni animosité. J'ai dit.
Gwennolé resta un instant songeur, les yeux
baissés à terre.
— Mais, en ce cas, — s'écria-t-il enfin, ému
malgré lui de la belle sérénité du druide, — c'est
vous que nous atteignons, vous dont nous envahis-
sons le suprême refuge !
— Oh! moi... fit le vieillard.
Et, après un silence, avec un geste de lassitude
et de découragement, il ajouta :
92 AU PAYS DES PARDONS
— C'est affaire à mes dieux de me protéger,
s'ils existent et s'ils y peuvent quelque chose.
Puis, montrant le ciel, d'un bleu délavé, l'azur
limpide et pâle des matins d'octobre :
— Au fond du mystère que nous situons là -haut
il n'y a peut-être qu'un grand leurre.
Gw^ennolé, scandalisé, dit sévèrement :
— Croire, c'est savoir.
Mais, il se radoucit aussitôt; il se sentait plein
de compassion pour cette figure vénérable, der-
' nière épave d'un grand culte sombré.
— Que ne m'accompagnes-tu à l'abbaye? Nous
avons une cellule pour les hôtes, et nous ensei-
gnons la voix du salut.
— J'aime mieux les sentiers de ma forêt,
répondit le druide, ils me sont familiers. Tous
les chemins, d'ailleurs, aboutissent au même
carrefour. Je te ferai seulement une prière : quand
tes ouvriers viendront pour bâtir l'église, s'ils
trouvaient mes restes pourrissant sur le sol, en ces
parages, recommande-leur de les enfouir. Adieu !
11 tourna le dos et, appuyé sur un bâton
noueux, s'enfonça péniblement sous les hautes
avenues, tandis que Gwennolé, l'âme triste et
amolUe sans qu'il sût pourquoi, descendait à pas
lents vers la mer.
LE PARDON DfS CHANTEURS 93
II
J'ai tenu à rapporter tout au long la légende.
Le vœu de Gralon fut accompli , l'église fut
édifiée sur remplacement qu'il avait désigné;
trois valises d'or, sauvées du naufrage de Ker-Is,
suffirent à peine à couvrir les frais du monument,
qui eut, en effet, s'il faut en croire la tradition,
autant de piliers de pierre que le pays de Rumen-
gol avait d'arbres. C'est dire que le sanctuaire
actuel n'en est qu'une réduction mesquine. Mais,
comme s'exprime le proverbe, il ne faut pas
mesurer aux proportions de l'église la grandeur
des miracles. L'humble chapelle d'aujourd'hui a
gardé, aux yeux des Bretons, le même prestige
que la somptueuse basilique d'autrefois, lis y
accourent de toutes parts, toute l'année durant,
et de l'Argoat et de l'Armor *.
Un soir d'août, je débarquais au Cloître-Plou-
rin, petite halte de la ligne de Carhaix, perdue
dans une steppe marécageuse, au milieu d'une
région de tourbières éventrées, étalant çà et lÃ
1. L'Argoat (pays des bois) désigne surtout l'inlérieur de
la Bretagne; l'Armor, le lilloral.
94 AU PAYS DES PARDONS
des lèpres noires et des miroirs d'une eau sta
gnante et sinistre. Pas d'autre maison que la gare.
J'avais dessein de visiter les Kragou, sorte de
vagues en pierre, rebroussées dans la direction
de l'ouest, qui hérissent de leurs crêtes étranges
cette partie de la montagne d'Are. Je pris la seule
route qui s'ofîrait à moi, un de ces chemins pri-
mitifs, faits de deux ornières enserrant une sente
herbeuse, et qui, selon l'adage breton, ne sont
guère fréquentés que du chariot des âmes en
peine. Une vieille cependant y marchait à quel-
que distance devant moi, une pauvre vieille Ã
l'allure hésitante, les pieds chaussés de lourds
souliers d'homme, la taille si courbée, que ses
longs bras avaient l'air de prendre naissance dans
ses reins. En passant à côté d'elle, je la « bonjou-
rai ». Elle me répondit d'une voix jeunette au
timbre argentin. J'ai souvent observé que chez
nous, les femmes du peuple gardent jusqu'aux
extrêmes limites de l'âge je ne sais quel charme
d'enfance. Il était évident aussi qu'elle éprouvait
un sentiment de joie à rencontrer un être humain
dans cette immense solitude. La tristesse des
choses autour d'elle lui causait une impression
pénible qu'augmentait encore la mélancolie du
soir, et cette espèce d'effroi qu'il traîne à sa suite
en nos climats occidentaux. Elle engagea la con-
LE PARDON DES CHANTEURS 93
versation, exprima l'espoir que nous avions peut-
être à suivre longtemps ensemble la même route.
— Moi, dit-elle, je voudrais atteindre le bourg
de Berrien avant l'extinction des lumières. Mal-
heureusement, je ne suis plus ingambe. Je vais
comme une loche.
D'une des poches de son tablier le col d'une
burette sortait.
— Vous êtes sans doute pèlerine? demandai-je.
— Je le fus, oui. Naguère on ne voyait que
moi sur les routes. Mais les forces s'usent, j'ai
près de quatre-vingts ans; je devrais être déjÃ
couchée dans ma maison du cimetière. Je pratique
encore pourtant, parce qu'il faut vivre jusqu'au
bout, n'est-ce pas?
Elle m'apprit qu'elle se rendait à Rumengol,
par Berrien, Gommana, Ã travers tout le pays
montueux. Et il y avait deux jours qu'elle voya-
geait, depuis Plounévez-Moédec, dans les Côtes-
du-Nord, jouxte la forêt de Coat-an-Noz. Elle
allait prier la Vierge de Tout-Remède* pour le
prompt trépassement d'un moribond qui souffrait
des affres infinies sans pouvoir exhaler son der-
nier souffle.
1. De Rumengol, nom de lieu, dont la signification s'est
perdue, le clergé a fait Remed-oll, ce qui veut dire Tout-
Remède.
56 AU PAYS DES PARDONS
Pour me retenir plus longlcnips à son côté,
elle se mil à me donner des détails sur les rites
qu'elle aurait à accomplir, une fois parvenue au
lieu de son pèlerinage. Elle s'agenouillerait
d'abord en face du porche où Gralon est repré-
senté implorant pour les Bretons la tendresse de
Notre-Dame, Mère de la chrétienté. Elle ferait
ensuite à trois reprises le tour de la chapelle,
pieds nus, ses souliers dans les mains, en mar-
chant à rencontre du soleil et en récitant la très
ancienne ballade, en langue armoricaine, connue
sous le nom de Rêve de la Vierge '.
Dame Marie la douce en son lit reposait
Quand il lui vint un rèvc;
Son nis i)assail et repassait
Devant elle, et la contemplait...
Je dus entendre toute l'oraison, qui est d'ailleurs
exquise et empreinte d'une fraîcheur, en quelque
sorte, galilcenne... Viendrait alors la prière dans
l'église. La bonne femme allumerait un cierge
aux pieds de l'image sacrée, le laisserait brûler
un instant, puis, brusquement, l'étcindrait, pour
signifier à la Glorieuse Marie quel genre de ser-
vice on attendait d'elle. Il était fort à présumer
1. Cf. Soniou Urèiz-Izel, l. 11, p. 314.
LE PARDON DES CHANTEURS 97
qu'au même moment, là -bas, à Plounévez-Moé-
dec, l'agonisant rendrait l'âme. Sinon, elle avait
encore une ressource : elle irait à la fontaine de
la sainte et y emplirait sa burette. Au retour, elle
répandrait quelques gouttes de cette eau sur les
paupières du patient, et ses yeux aussitôt se ren-
verseraient dans leurs orbites, et la douleur le
quitterait avec la vie.
— C'est, je crois bien, la cinquante-sixième
fois que je fais ce parcours, et pour cinquante-six
vœux dilîérents. Il n'est pas de grâces que Rumen-
gol ne dispense : il guérit des tourments d'esprit
comme des infirmités du corps. Gralon en fut
le premier miraculé. Le démon de sa fille Ahès
le possédait et troublait ses nuils. Noire-Dame
l'en délivra...
Lancée sur ce chapitre, la vieille ne tarit p^us.
Mais, nous étions sur la pente des Kragou.
— Ah! vous allez aux Roches, fit-elle, avec
un léger frisson. Dieu vous garde!. . Moi, mon
chemin est par cette trouée.
Elle disparut peu à peu dans un repli de la
montagne. Arrivé au faîte, je me hissai sur une
des grandes pierres, et je la revis, la pauvre
vieille, qui se hâtait de son pas clopinant, sous
la tombée grise du crépuscule; à deux lieues vers
le sud, par-delà le désert des tourbières, un clo-
6
98 AU PAYS DES PARDON-^
cher pointait au-dessus d'un bou(iiKl, d'arbres,
éji^renanl dans l'air calme des tinlomenls mélan-
coliques. L'angélus sonnait à Berrien.
III
C'est dans la première semaine de juin, au
joli mois de la fenaison. Le train de six heures
vient d'entrer en gare de Ouimper, regorgeant de
monde. Sur tout le trajet, depuis Lorieut, il a
cueilli des pèlerins. On les entrevoit par le cadre
des portières, assis bien sagement, figures
sérieuses et recueillies. Il y a parmi eux des
Vannetais, des Gwénédours aux cheveux plats,
aux traits énergiques durement sculptés ; des
hommes de Scaër aux belles carrures, en des
vestes noires soutachées de velours; des gars
d'Elliant, engoncés dans leurs cols raides, des
saints-sacrements brodés dans leur dos. Beau-
coup de femmes : celles-ci flétries avant l'âge, la
peau terreuse, la taille élargie par les travaux des
champs et les maternités incessantes; celles-là ,
délicieusement fraîches, pures fleurs d'idylles,
laissant flotter ainsi que des pétales blancs les
ailes éployées de leurs coifles.
LE PARDON DES CHANTEURS 99
Sous le hall, des groupes stationnent devant
îes compartiments bondés : paysans et paysannes
de la banlieue quimpéroise, gens de Kerfeunteun
ei d'Ergué, dePloraelinetdeFouesnant. Onattelle
des wagons supplémentaires qui sont immédia-
tement pris d'assaut. Le train repart, emportant
cette caravane de croyants, grossie de halte en
halte.
Je me suis faufilé à grand'peine dans une voi-
ture occupée principalement par des soldats, — -
de petits conscrits bretons, imberbes pour la plu-
part, les mains calleuses encore de la charrue,
l'air rustique sous l'uniforme. Ils ont eu l'heu-
reuse chance de n'être point dépaysés, d'avoir
leur garnison à portée de leurs villages; et, dispo-
sant d'une permission de vingt-quatre heures, ils
les vont passer à Rumengol, par dévotion sans
doute, mais aussi parce qu'ils savent qu'ils y
rencontreront leurs parents, leurs amis et
— comme bien l'on pense — leurs douces '. Cette
perspective et le sentiment qui s'y joint d'une
liberté momentanément reconquise ne laissent
pas de les surexciter quelque peu. Ivresse passa-
gère, du reste, vite évaporée. La gaieté, dans
notre race, n'a qu'un épanouissement rapide et
1. C'est par cette gracieuse appellation que les Bretons
désignent la bien-aimée.
100 AU PAYS DES PARDONS
se fane aussitôt. Maintenant, ils devisent entre
eux gravement, semblent se concerter à mi-voix.
Sur l'invitation de ses camarades, un d'eux se
lève, un tout jeune homme, presque un adoles-
cent. Aux lignes délicates de son visage, à ses
yeux fins, couleur d'herbe roussie, on devine un
pAlre des monts. Après s'être recueilli une
seconde, il attaque d'une voix claire, habituée Ã
retentir dans les grands espaces, non un refrain
de chambrée, comme on eût pu s'y attendre, mais
une complainte mystique, au rythme alangui, le
cantique populaire de Notre-Dame de Rumen-
gol:
Llli, arc'hanfet ho delliou,
War vord an doiir 'zo er prajou;
Doué d'czlw roas dillad
A sixuill er mezioii pcb c'houèz vad...
Des lys, aux feuilles argentées,
Sont au bord de l'eau, dans les prés;
Dieu leur donna des vêtements
Dont l'odeur au loin embaume les champs...
Le chœur des troupiers reprend chaque strophe,
lui communiquant une ampleur immense; et le
ciianl semble fuir au loin derrière nous, emporté
dans un vent de vitesse, avec les grandes fumées
blondes qui font sillage aux deux flancs du train.
C'est une sorte d'églogue religieuse, doux-fleu-
rante, imprégnée d'un double parfum de nature
LE PARDON DES CHANTEURS lOl
et de piété. Elle évoque dans l'atmosphère du
wagon, sans air et sans jour, où nous sommes
parqués, des visions de courtils lumineux, de
coteaux boisés, d'eaux courantes au creux des
vallons, et d'un sanctuaire dressant à rai-pente
son clocheton gris brodé de lichens.
Ce qu'il nous est donné d'entrevoir de la contrée
que nous traversons ajoute encore à cette impres-
sion de fraîcheur et de rusticité. La verte et
ondoyante Gornouailles déploie de part et d'autre
la splendeur grasse de ses pâturages, le miroite-
ment de ses rivières, le bleu rempart de ses
collines dont les dentelures, sous le soleil cou-
chant, sont comme burinées d'un large trait d'or.
Un ciel léger, des frissons tièdes, la vivante haleine
de la mer. On monte, on monte. Une ligne de
hauteurs austères et dénudées se dessine; des
pyramides de pierres entassées les couronnent,
semblables à des cairns des anciens âges; une
nappe d'eau canalisée réfléchit leurs grands pro-
fils, cl, sur ses bords, des maisons blanches sont
rangées paisiblement, leurs façades un peu assom-
bries par les reflets d'ardoises qu'y projettent les
carrières d'alentour. C'est ici Chà teaulin, une
sous-préfecture d'Arcadie. On franchit le canal
sur un viaduc d'où l'œil domine un instant ses
courbes harmonieuses, Técharpe d'azur mat qu'il
6.
102 AU PAYS DES PAUDONS
déroule, à travers des soliludes presque vierges,
jusqu'à la pointe de Landcvennec. L'Aulne passée,
on entre dans un pays nouveau ; il n'a point lûpreié
des cimes qu'on laisse après soi, mais effcore moins
l'aspect joyeux, cette riante figure des choses, qui
caractérise la Cornouailles du sud. Région de
plateaux découverts, coupée de ravins profonds
comme celui de Pont-ar-Veuzèn, ou de combes
tristes comme celle de Lopérec, sa physionomie
respire un je ne sais quoi de sobre et de grave,
annonce déjà le Léon. Le train s'arrête dans une
petite station en rase campagne; un employé crie :
— Quimerc'h ! Les voyageurs pour Rumengol
descendent !
Les wagons débarquent sur le quai une multi-
tude grouillante, silencieuse et bariolée. Il est
huit heures et demie environ. Le ciel, d'une blan-
cheur Inclée, s'est peuplé d'une procession dénués
qui semblent s'acheminer, elles aussi, dans notre
direction. Les pèlerins s'égrènent au long d'une
route grimpante, bordée çà et là d'auberges. Sur
un palier, le bourg de Quimerc'h, transporté en
cet endroit depuis l'ouverture de la voie ferrée,
groupe autour d'une église neuve quelques mai-
sons banales. Et cela n'est pas sans causer une
déception, ce village improvisé, au milieu de ces
grands horizons séTères reposant sur des assises
LE PARDON DES CHANTEURS 103
de granit bâties pour l'éternité. Par delà le bourg,
la côte recommence ; les bras d'un calvaire se
dessinent au sommet, sur le fond encore illuminé
du couchant. On a de là -haut une des plus admi-
rables vues de Bretagne. Une terre singulièrement
attirante dévale à vos pieds; tout au bas, des
silhouettes de toits pointus, un vieux décor de ville
moyenâgeuse gravé à l'eau-forte'; à gauche, des
images grises et fuyantes, de vagues estompes
lointaines, pareilles à des nuages immobilisés, et
qui sont, d'abord, les crêtes du Ménez-Hôm, puis
le trident que plante au large le promontoire de
Crozon, la « main à trois doigts » dont il fouille
les entrailles de l'Atlantique; — à droite, la rade
ce que les Bretons appellent la mer close, une
filtrée d'Océan au sein des labours et des bois,
quelque chose de froid et de clair, la lumière glacée
d'une eau dormante où vibre encore l'adieu du
soleil disparu et oîi les houles viennent mourir en
un pâle et dernier frisson ; — en deçà , une échan-
€rure profonde, pleine d'ombre verte, et, de l'autre
<îôte du ravin, la croupe brune du pays d'IIanvec
qui porte suspendue à son flanc la petite Mecque
bretonne, la sainte oasis de Rumengol.
1. Le Faou.
lOi AU PAYS DES PARDONS
IV
.Vu sommet de la montée, comme je vais pour
m'engager dans le chemin creux qui, Ã travers le
vallon, pique droit sur la bourgade sacrée, je fais
rencontre du conscrit de tantôt, du joli pftlre
soldat. Assis sur le rebord de la douve, il se
déchausse, noue ensemble les cordonnets de ses
souliers et retrousse son pantalon rouge sur ses
fins mollets de grimpeur de landes. Nous échan-
geons un regard, quelques mots. Je le compli-
mente sur sa voix de rossignol.
— Oui, — me répond-il, — c'est un bien beau
cantique que celui-là ! Au catéchisme, on nous le
faisait chanter. J'aimeà le fredonner à la caserne,
et il n'est pas besoin de me prier longtemps pour
que je le redise, en quelque lieu que je sois. Les
gens qui vont de chez nous au pardon de Rumen-
gol l'entonnent tout le long de la route... Je suis
de Saint- Ri wal, dans le Menez : un quartier
pauvre, trop de pierres, des bruyères, un peu de
seigle et de blé noir. Mais il n'y a de terre chaude
au cœur et douce aux yeux que celle où l'on
est né...
Tandis que nous voyageons de compagnie (ses
LE PARDON DES CHANTEURS 105
camarades se sont attardés à boire dans les auber-
ges), il m'explique qu'il est le cinquième enfant
de sa famille; il me parle de son père, de sa mère,
de sa sœur aînée, mariée à un « tourbier » du
Yeûn', de sa marraine qui a quelque bien et qui
lui a promis, quand il aura fini son temps, de lui
faire cadeau d'une paire de bœufs pour entrer en
ménage. Car, sitôt de retour chez lui, il compte
prendre femme. Il s'est féru d'une fille de Bras-
partz. Depuis trois ans il ne rêve que d'elle, quoi-
qu'il ne lui ait jamais dit une parole d' « amitié ».
Il l'a connue un jour au pardon d'une chapelle
détruite, à Saint-Kaduan. C'était un soir comme
celui-ci. Il était allé là par désœuvrement, par
piété aussi. Même quand les saints n'ont plus
d'oratoire, il convient d'être assidu à leur fête. 11
y avait sur la pelouse beaucoup de jouvencelles.
Il n'en vit qu'une, qui lui riait du regard. Incon-
tinent, son destin fut fixé. Il avait, selon son
expression, « trouvé sa planète ». La fille, depuis
lors, est dans son souvenir comme une constella-
tion au fond d'un ciel pur. C'est l'éternel poème de
l'amour breton, si sobre et si chaste, tel que le
célèbrent les Soniou, tel qu'il persiste à fleurir au
cœur de la race. Rien de passionné, ni de trou-
1. Tourbière immense qui s'étend au pied du Mont Saint-
Michel dans les mon laines d'Are.
106 AU PAYS DES PAltUOXS
blant : un attendrissement qui pénètre toute l'âme,
mêlé d'un je ne sais quoi de religieux. Ils aiment
comme on prie, ces Armoricains, avec recueille-
ment et en silence.
Le chemin creux où nous marchons s'enfonce
entre de hauts talus semi-éboulés : des branchages,
au-dessus de nous, se rejoignent, formant treillis;
dans les fossés, des cressonnières bruissent d'un
chuchotement clair, delà menue et grêle chanson
des sources invisibles. Nul vent : les feuillages
dorment, ou plutôt ils ont cet air d'attente que
prennent les choses en s'immobilisant. Quelques
vaches paissent à l'aventure. Nous croisons des
chars-à -bancs bondés de paysans qui ont déjà ter-
miné leurs dévotions et s'en retournent. Une
femme portant la coiffe de Pleyben nous dépasse :
elle est en corps de chemise et elle court, les pieds
en sang, l'haleine oppressée.
— Celle-ci doil avoir fait un grand vœu,
prononce le conscrit.
Il vient de couper à une touffe de coudrier une
baguette de pèlerin, et il en sculpte l'écorce avec
la pointe de son couteau, en fait une sorte de
Ihyrse, enguirlandé d'un mince ruban vert où des
lettres s'entrelacent.
... L'horizon s'est ouvert, tout d'un coup; les
talus se sont écartés comme les battants d'un
LE PARDON DES CHANTEURS 107
porche. Nous prenons par un sentier de traverse,
entre des fougeraies odorantes et des ajoncs en
fleur. L'ombre du soir s'épaissit derrière nous,
mais sur le versant d'en face une lumière mysté-
rieuse, d'une infinie délicatesse de teintes, demeure
épandue, renvoyée peut-être par les miroirs loin-
tains de la mer. Et, dans cette auréole qu'on dirait
surnaturelle, Rumengol se détache, avec l'extraor-
dinaire netteté d'un village d'Orient, aux couleurs
féeriques et invraisemblables. La flèche de l'église
est d'un rose vif, comme si on l'avait taillée dans
la Pierre Rouge d'autrefois. Elle apparaît comme
le centre de tout le paysage qui se groupe autour
d'elle, figé dans une adoration muette et, en
quelque sorte, prosterné. Les choses ont des atti-
tudes de prière, de longs agenouillements, et un
murmure s'exhale des champs, des landes, des
prés, qui vous remue le cœur, en fait se dégager
le parfum subtil des vieilles oraisons désapprises.
Voici que je me mets à fredonner avpc le conscrit
les strophes du cantique local :
Lili, arc'haniet ho dêlliou...
D'une friche voisine, un autre refrain nous
répond, mais hurlé à tue-tête, et d'un caractère
singulièrement profane. C'est une bande de mate-
lots ivres, de « cols-bleus » venus au pardon en
108 AU PAYS DES PARDONS
bordée, et qui, se tenant par le bras, dansiMit
devant une espèce de gourbi en toile une roniU;
tumultueuse :
Entre Brest et Lorienl,
Lesle, leste.
Entre Brest el Lorient,
Lestement.
Les gabiers de la misaine
Sont des filles de quinze ans...
Entre Brest et Lorient
Leste, lesle...
Très leste, en effet, cette chanson de gaillard
d'arrière, un peu inattendue aussi, en ces parages
dévotieux qui invitent à la discrétion et au
silence. J'en fais la remarque à mon compagnon,
pensant que des gauloiseries qui me semblent, Ã
moi, inopportunes lui causent une impression
plus pénible encore et où sa foi môme est inté-
ressée. Mais il n'en paraît nullement scandalisé,
bien au contraire; et c'est lui, le croyant, qui me
donne une leçon de tolérance :
— Eh! ces gens-là chantent ce qu'ils savent.
Qu'importe ce qu'ils chantent, pourvu qu'ils
chantent! La Vierge de Rumengol n'y regarde
pas de si près. Elle entend le bruit que font leurs
voix : ça lui suffit. C'est une preuve qu'ils se sont
dérangés pour elle, qu'ils sont accourus de Lan-
dévennec ou de Recouvrance pour lui rendre
LE PARDON DES CHANTEURS 109
visite sur sa terre et dans son oratoire; elle se dit
qu'ils ont été exacts une fois de plus, les francs
gars de la flotte; et elle est toute joyeuse de les
revoir, croyez-le bien, de les revoir en bonne
santé et en belle humeur. Le reste, elle n'en a
cure. C'est une vraie Mère, pas du tout pleurni-
charde. Vous la contemplerez tout à l'heure et
vous verrez quelle mine accueillante elle a, dans
sa robe d'or. Elle est là pour consoler, non pour
gronder et se mettre en colère. Elle a le sourire
sur les lèvres et elle veut qu'on ait la gaieté dans
le cœur. Ses meilleurs amis sont ceux qui vien-
nent à elle, un couplet quelconque entre les
dents. Ce n'est pas sans raison que sa fête s'ap-
pelle le pardon des chanteurs!...
Or çà , hardi, les matelots! Allez-y gaiement,
et que Notre-Dame de Rumengol vous tienne en
joie!
Comme nous approchons du gourbi, ils nous
aperçoivent, et hèlent le soldat.
— Ohé! Bragou-rû *, trinque avec nousl
Une fillette en bonnet de velours verse du cidre
à plein pichet. Et le bragou-rû de me planter là ,
pour s'attabler sous le ciel nocturne avec la
troupe en goguette des cols bleus. Je continue Ã
1. Pantalon rougè.
HO AU PAYS DES PARDONS
descendre le sentier; l'interminable chanson de
bord, un moment interrompue, reprend de plus
belle. Seulement, aux voix avinées des marins,
une autre voix maintenant se mêle, les dominant
toutes, — une voix d'enfant de chœur, d'une
merveilleuse sûreté de timbre, et qui, à chaque
retour du refrain, part en fusées aiguës, éparpil-
lant les notes dans l'espace, avec une alacrité
d'alouette :
Entre Brest et Lorient,
Leste, leste ;
Entre Brest et Lorient,
Lestement!...
L'éloignement ne me permet plus de percevoir
distinctement les paroles; Ã cause de cela peut-
être, je trouve à ce chant, de plus en plus atténué
et confus, un charme qui va croissant à mesure
que, par l'elTet de la distance, il se transfigure et,
si je puis dire, s'idéalise. Il rythme à présent mon
pas, il me berce l'ûme, il m'incline à de pieuses
songeries. S'il venait à se taire, la poésie de ce
beau soir m'en paraîtrait diminuée.
Les abris de grosse toile se font de plus en plus
nombreux aux deux bords de la route : quelques-
uns s'éclairent d'une petite chandelle de suif
plantée dans un verre. Passé le ruisseau qui
gazouille au fond du vallon, ils forment rue, sur
LE PARDON DES CHANTEURS Hl
la pente opposée. La brume des prairies les enve-
loppe, puis s'élève dans Tair en une procession
d'êtres aériens traînant de longues mousselines.
Sous les tentes, des gens causent bruyamment,
s'embrassent par-dessus les tables, échangent
raille démonstrations d'amitié. D'aucuns se pen-
chent, à deux et à trois, sur un réchaud de charbon
pour y allumer leurs pipes minuscules et, quand
un jet de flamme lèche leur visage, leur cuir rasé
de frais, ils éclatent tous ensemble d'un large rire
qui fait tressaillir au loin les échos vibrants de
la nuit. La foule, sur la chaussée, est déjà com-
pacte. Çà et là , un trou se creuse dans l'ondoyante
mêlée : c'est quelque mendiant, assis à terre à la
façon d'un tailleur ou d'un bouddha, et qui brame
sa plainte en agitant des amulettes, toute une
ferraille bénite suspendae à son cou. On s'écarte
de lui avec un respect superstitieux, non sans
jeter une pièce de monnaie dans son escarcelle.
Les pauvres de Rumengol composent, dit-on, une
catégorie à part, une espèce de congrégation
douée de facultés singulières. L'esprit des âges
habite en eux : ils se meuvent sans peine dans
les arcanes du passé et pénètrent très avant dans
les mystères de l'avenir. Il en est parmi eux qui
ont vécu plusieurs vies et dont la mémoire c-^i.
restée dépositaire des grands secrets d'autrefois.
112 AU PAYS DES PARDONS
La race morte des magiciens et des enchanteurs
leur a légué ses prestiges, son art, ses formules.
Ils savent guérir avec une parole, tuer avec un
regard. Malheur à qui ne leur rend point les hom-
mages qui leur sont dus! On vous racontera l'his-
toire de ce paysan du Laz qui, ayant bousculé
l'un d'eux, fut sept ans sans revoir sa chaumière
dans la montagne. Quelque chemin qu'il prît, il
était toujours ramené à Rumengol; à force de
marcher il n'avait plus de chair sous la plante des
pieds, et, lorsque enfin, le charme ayant cessé, il
se retrouva devant sa porte, sa femme qui s'était
crue veuve était enceinte d'un second mari.
On vous racontera encore ceci, qui est non
moins surprenant.
A l'un des derniers pardons, une jeune fille
s'en retournait chez elle, à la brune, du côté de
Logonna. Par exception, il pleuvait, et elle avait
ouvert son parapluie. Soudain, un homme se leva
du fossé, un très vieil homme dont le dos pliaiL
sous une moisson d'années. Il était vêtu de hail-
lons sordides, mais à l'un des doigts de sa main
gauche une émeraudc brillait.
— Pennhérès \ <lit-il, en interpellant la jeune
fille, si vous me donniez place sous votre para-
1. Ilérilièrej fille de bonne maison.
LE PARDON DES CHANTEURS 113
pluie, je pourrais regagner mon gîte sans me
faire tremper. Je ne vais qu'à une pipée ' d'ici et
ne vous embarrasserai pas longtemps.
Il parlait d'un ton si humble que la pennhérès
en fut touchée.
— A votre service! répondit-elle.
Ils se mirent à cheminer côte à côte, sous
l'averse qui redoublait de violence, la jeune fille
garantissant de son mieux le vieillard. Celui-ci,
malgré son antiquité, marchait d'un pas dispos,
d'une allure aisée et légère, comme si les pans de
5a veste, fouettés de la pluie et du vent, lui eus-
sent tenu lieu d'ailes.
— Vous êtes une belle enfant, disait-il, et, ce
qui a plus de prix, vous avez l'air d'une enfant
sage. J'ai eu jadis une fille qui vous ressemblait :
elle avait votre âge, votre taille, et, comme vous,
de blonds cheveux couleur de paille claire. Je
l'aimais de toute mon âme. Mais elle n'avait point
votre sagesse; la soif des choses défendues brûlait
son cœur, ses yeux et ses lèvres. Elle a été la
tristesse de ma vie, elle est ma honte dans l'éter-
nité.
Il se tut : sur sa figure misérable les larmes
ruisselaient. La pennhérès se sentait troublée,
1. Le temps de fumer une pipe.
Hi AU PAYS DES PARDONS
comme au contact d'une personne surnaturelle.
Au bout d'un instant il reprit :
— Je vous donnerais bien, en guise de remer-
cîment, cette émeraude qui me vient d'elle, mais
elle ne vous porterait pas bonheur. D'ailleurs la
bénédiction de Noire-Dame de Tout-Remède est
sur vous : cela vaut mieux que tous les diamants.
Puis, s'arrêtant auprès d'une brèche :
— Ma roule maintenant est par ici. Que l'ange
des voyages paisibles vous accompagne !
Elle le vit disparaître dans les guérets, en san-
glotant, et au même moment, par delà les coteaux
embrumés, il se fit une grande déchirure blanche
dans la direction de la mer. Elle serra vivement les
paupières et se signa par trois fois, pour écarter
d'elle et des siens l'influence de Mary Morgane.
Quand, de retour au logis, elle eut narré à ses
parents cet épisode de son pèlerinage, les anciens
de la famille gardèrent quelque temps un silence
embarrassé; puis, l'un d'eux murmura :
— Nous allons réciter, avant de commencer
les grâces, un De profundis pour le repos du Roi
Gralon...
On conçoit sans peine que de pareilles légendes
— et il y en a tout un cycle — ne contribuent
pas peu à faire des mendiants de Rumengol des
êtres en quelque sorte mystiques et sacrés. Ajoutez
LE PARDON DES CHANTEURS 115
que la plupart de ces quêteurs d'aumônes ne se
montrent en ce lieu qu'une fois l'an, qu'ils y
viennent on ne sait d'où, de régions très diverses
et souvent fort éloignées, qu'un mystère, par
conséquent, plane sur leurs origines, laissant le
champ libre à toutes les conjectures. J'ai ren-
contré là , à trente, à quarante lieues de chez elles,
des femmes du Trégor dont la figure m'était
familière depuis mon enfance ; je les retrouvais,
après ce long espace de temps, telles que je les
connus, sans un pli de plus à leurs traits sans
âge, la peau noirâtre et fumée comme celle des
momies, leurs maigres mollets de coureuses de
pardons toujours allègres et vifs, leurs yeux striés
de fibrilles sanguinolentes couvant le même fana-
tisme obstiné et silencieux. — Enfin, il faut en
convenir, il n'en est pas un de ces mendiants qui
n'ait son genre de beauté. C'est à croire que la
race des vagabonds et des loqueteux n'envoie ici
que ses spécimens les plus remarquables, ses
types les plus intéressants et les plus parfaits.
J'en ai vu qui se drapaient dans leurs guenilles
avec une inconsciente majesté de chefs barbares.
Je me rappelle être resté en contemplation devant
l'un d'eux. On eût dit un pasteur de peuples. Il
était assis sur la margelle delà fontaine, à l'entrée
du bourg. Il avait les jambes croisées, le corps
HÔ AU PAYS DES PARDONS
penché en avant, les m^ins appuyées à une trique
de châtaii^nier grosse comme le tronc d'un jeune
plant. Le sommet dégarni de son crâne luisait Ã
la clarté des étoiles ainsi qu'un miroir de bronze.
De ses tempes à ses épaules tombaient des mèches
de cheveux fins, d'une blancheur blonde, semi-
lune et semi-soleil; elles encadraient un profil
sculptural, une tête de mage antique au nez
busqué, aux pommettes saillantes, des brous-
sailles grises ombrageant les yeux aigus, les
lèvres noyées dans les flots harmonieux d'une
barbe d'argent. Sa sébile posée à terre, à ses
pieds, semblait attendre, non des aumônes, mais
des offrandes. Il y avait dans toute sa personne
une noblesse qui imposait. J'observai que les
pèlerins, en allant faire leurs libations à la source,
lui témoignaient une vénération mêlée de crainte,
comme s'il eût été, sinon le dieu, du moins le
prêtre gardien de la fontaine.
— Qui est ce vieux pauvre? demandai-je à un
passant.
— Ni moi, ni d'autres ne saurions vous le dire.
On l'appelkî Pôtr he groc'hen gawi\ l'homme à la
peau de chèvre, à cause de cette fourrure à demi
pelée que vous lui voyez sur le dos et qui lui
donne un faux air de Jean le Baptiseur. On ne
sait rien de plus sur son comple, et il est pro-
LE PARDON DES CHANTEURS 117
bable qu'on n'en saura jamais davantage, parce
qu'il est — ou feint d'être — d'une surdité Ã
déconcerter toutes les questions. Il y en a qui
prétendent que c'est un saint, il y en a qui pré-
tendent que c'est un sorcier : ceux-ci se fondent
sur ce qu'il excelle à débiter la messe en latin,
aussi couramment qu'un évêque; ceux-là , sur ce
qu'on ne lui connaît aucun défaut, pas même de
s'enivrer, comme font ses pareils, avec les sous
qu'il ramasse. Il arrive régulièrement la veille du
pardon, s'assied toujours en cet endroit, y passe
la nuit dans cette posture, quelque temps qu'il
fasse, et le lendemain matin, après avoir salué la
Vierge, reprend à travers pays son voyage de
Juif-Errant.
L'unique rue de Rumengol, bordée à gauche
par une dizaine de maisons, Ã droite par le murtin
du cimetière, est encombrée de « boutiques »,
d'étalages en plein vent où scintille aux lueurs
des lampes ou des torches le clinquant des cha-
pelets, des médailles, des bagues, des épingletles,
tandis que les dessins pieux des scapulaires
d'étoffe se balancent doucement au souffle du
7.
H8 AU PAYS DES PARDONS
soir. Des paysannes sont là , attroupées, s'exta-
siant devant ces merveilles. Les hommes font
cercle de préférence autour du jeu de mil ha kaz^
si populaire parmi les Bretons, ou rivalisent
d'émulation au rude exercice de la tôte-de-Turc.
Il se faut ouvrir une trouée au milieu de tous ces
gens qui stationnent, et ce n'est point chose
aisée, car un Breton ne se dérange jamais de son
propre mouvement; il ne bouge que si on le
houspille, surtout aux heures de flânerie, où il est
de pierre; on pourrait alors lui marcher dessus
sans qu'il bronchât. A force de jouer des coudes,
je finis par atteindre l'auberge qui m'a été recom-
mandée. Elle est à l'extrémité du bourg, à deux
pas de l'église; ses étroites fenêtres de granit
flamboient dans sa façade tassée et toute noire.
Une pourpre d'incendie embrase le rez-de-
chaussée et des étincelles courent, rapides, sur les
solives du plafond, accrochant çà et là d'éphé-
mères constellations. Dans l'ûtre, la flamme s'épa-
nouit en une immense gerbe rouge; le ventre des
marmites fait entendre des bruits sourds et pré-
cipités comme un galop de mer qui monte. Et,
dans cette atmosphère de fournaise, une cinquan-
taine d'êtres humains empilés les uns sur les
1. Sorte de roulette très primitive.
LE PARDON DES CHANTEURS 119
autres soupent d'un cœur content, sans même
avoir l'idée d'emporter leur repas pour l'aller
mangersurle talus du champ voisin, à la fraîcheur
de la nuit. Quelques-uns ont dû s'accroupir Ã
terre, leur assiette entre les genoux. Ils ne s'en
indignent ni ne s'en plaignent. Un pèlerin n'est pas
un commis-voyageur. Il s'installe où il trouve
place, s'accommode de ce qu'on lui sert et paie ce
qu'il doit en y joignant un brave merci. Je suis
venu à Rumengol en pèlerin de lettres et n'ai
nulle envie de faire le difficile. J'aimerais toute-
fois un bout de banc où m'asseoir, auprès d'un
trou quelconque par où respirer.
— Montez à l'étage, — me dit l'hôtesse.
Une pièce basse, sans autre meuble qu'une
table faite de quelques planches disposées sur
des barriques vides en guise de tréteaux. Les
convives, pour atteindre aux plats, sont à peu
près forcés de se tenir debout. Ceux qui ont fini
ou qui n'ont pas encore eu leur pitance occupent
leur attente ou leur loisir à de monotones parties
de cartes, A chaque fois qu'un poing s'abat sur
les ais mal ajustés, les assiettes brimbalent, et les
verres dansent. Les conversations sont bruyantes;
une aigre odeur de cidre répandu vous prend aux
narines : il y a déjà de l'ivresse dans l'air... La
petite servante qui me guide pousse une porte au
120 AU PAYS DES PARDONS
fond de la salle et m'introduit dans un retrait où
il y a une vraie table et — Dieu me pardonne —
des chaises. Ici, tout est paix et silence : la
croisée s'ouvre sur un verger et, plus bas, sur la
vallée toujours parée du grand voile nuptial que
déroulent autour des peupliers et des saules les
mystérieuses fées des eaux. C'est un coin de soli-
tude, tel que je n'en eusse pas osé rêver. Je m'ap-
prête à faire honneur à la « portion » de ragoût qui
fume devant moi, quand un ronflement, parti d'un
des angles obscurs de la chambre, vient soudain
m'avertir que j'ai un compagnon et que je vais
même, grâce à lui, dîner en musique.
— Ce n'est rien, — murmure la servante, —
c'est Vhomme aux chansons : il s'est mis là pour
faire un somme; il ne vous gênera point.
Et, après cette explication sommaire, elle s'es-
quive. Voyons cependant quel peut bien être cet
homme aux chansons! Je m'approche du dor-
meur : il est couché de son long sur le plancher,
la face tournée vers la muraille, la tête appuyée Ã
un havrcsac bourré de paperasses. Ce vieux
havrcsac en peau de veau, le poil en dehors et
tout élimé, ou je me trompe fort, ou je l'ai ren-
contré plus d'une fois avant aujourd'hui. A son
seul aspect je sens au plus profond de moi comme
un jaillissement de souvenirs. C'est ma contrée
LE PARDON DES CHANTEURS 121
natale, c'est la Bretagne du Trégor qu'il évoque
tout entière à mes yeux. Pourvu que ce soit lui !.. .
J'abaisse la chandelle que je tiens vers le visage
de l'homme. Il fait un mouvement, je le recon-
nais, je m'écrie :
— Yann Ar Minouz!...
Il ne vous dit rien sans doute, ce nom à mine
exotique et qui sonne si étrangement. Retenez-le
néanmoins; c'est celui de notre dernier barde. Je
devrais, hélas! écrire : c'était... Car Yann Ar
Minouz n'est plus. Les journaux des Côtes-du-
nord ont annoncé, voici près d'un an, qu'il était
décédé à Pleumeur-Gautier, dans la cinquante-
septième année de son âge. On ne trouvera pas
mauvais assurément que je lui consacre ici une
longue parenthèse. Les habitués du pardon de
Rumengol le pleurent encore. 11 est resté pour
eux le « rimeur » sans égal. Selon l'expression
d'une pèlerine qui ne passe jamais ma porte sans
y heurter, « il brillait au milieu des autres chan-
teurs comme un louis d'or parmi les gros sous ».
Mais, c'est surtout dans les régions de Tréguier,
de Lannion, de Paimpol, qu'il laisse un vide attris-
tant. Avec lui s'en est allée dans !a tombe la muse
de la poésie nomade, une bonne fdle un peu
bohème, pas très soignée dans sa mise ni assez
difficile peut-être quant au choix de ses inspira-
122 AU PAYS DES PAiUJONS
lions, mais vaillante, infaligable, le pied leste, la
lèvre prompte, et qui, de sa voix nasillarde,
menait à travers la presqu'île le branle joyeux des
pardons. Dieu me garde de vous présenter Yann
Ar Minouz comme un émule des Livvarc'h-hen ou
des Taliésinn ' ! Il m'en voudrait d'en faire
accroire à son sujet, lui qui se gaussait si volon-
tiers des prétentions d'autrui! Ce n'était point un
esprit de haut vol : ce n'était pas non plus le pre-
mier venu. S'il n'a point fait revivre parmi nous
la tradition des grandes écoles bardiques, il en a
du moins prolongé l'agonie. Barde il s'intitulait
— un peu naïvement, sans doute, ayant adopté le
mot à tout hasard, sans s'inquiéter autrement de
ce qu'il pouvait signifier; barde il était, à vrai
dire, et par goût et par tempérament.
— Je n'ai jamais été qu'un chanteur de chan-
sons ~ m'a-t-il conté bien souvent; — et tel que
je suis né je mourrai. On a voulu m'apprcndre
toutes sortes de métiers : j'étais impropre à tout,
hormis à faire des vers; cela seul me plaisait, de
cela seul j'étais capable. Dans mon enfance, je
fus employé à garder les vaches, mais, un matin
qu'il soufflait grand vent, je laissai là mes botes,
et je partis du côté où le vent soufflait. C'était
I. Bardes célèbres de l'ancienne Bretagne. Cf. le Myvy-
rjau.
LE PARDON DES CHANTEURS 123
Tannée qui suivit ma première communion.
Depuis lors, je cours les chemins. Je mange où
l'on me donne, je couche où l'on m'accueille.
Mais, aux maisons bâties je préfère la maison sans
toit, l'auberge de la Belle-Etoile, comme je pré-
fère aussi le gazouillis des oiseaux à la conversa-
tion des hommes.
Aux vacances dernières, étant de passage Ã
Pleumeur, j'allai voir sa veuve, Marie-Françoise
Le Moullec, et nous nous entretînmes du mort,
couché à quelques pas de nous, à l'ombre de
réghse, dans le pacifique enclos des tombes.
Yann vint au monde à Lézardrieux. Son père
passait pour très instruit, parce qu'il savait lire,
et joignait à ses occupations de tisserand les fonc-
tions de maître d'école. Sa tâche du jour terminée,
il réunissait chez lui une douzaine de galopins
du voisinage et leur faisait la classe, c'est-Ã -dire
leur enseignait le catéchisme, leur apprenait Ã
reconnaître la place de chaque office dans le
paroissien, et leur bourrait la mémoire de vieilles
complaintes flétrissant les forfaits des seigneurs
d'autrefois ou célébrant les vertus des saints
locaux. Cette forme élémentaire de culture conve-
nait à merveille à l'esprit de Yann ; il fît de si
rapides progrès que son père, rêvant pour lui les
, hautes destinées du sacerdoce, l'envoya étudier Ã
124 AU PAYS DES PARDONS
Fleumeur où il y avait un instituteur en titre,
muni de plusieurs diplômes. Yann fut ainsi initié
nu fiançais et môme quelque peu au latin'. Mais
il en eut tout de suite assez. On ne chantait pas
de chansons bretonnes à l'école de Pleumeur : il
la déserta. Son père le trouva un beau matin
endormi dans Télable.
— Qu'est-ce que tu fais là ? — deraanda-t-il
courroucé.
— La porte de la maison était close, quand je
suis rentré, hier : je n'ai pas voulu vous réveiller.
— Tu as donc congé aujourd'hui?
— Non. Mais, je ne resterai plus là -bas, et, si
vous m'y ramenez de force, vous ne me reverrez
plus.
On usa de tout pour fléchir l'enfant. Menaces,
coups, supplications, rien n'y fit.
— Tu iras donc gagner ton pain ! — lui dit-on.
Et on le loua à un fermier de Saint-Dricn. Depuis
l'aube jusqu'au crépuscule du soir, il fut censé
surveiller les vaches, les taureaux et les génisses,
dans les pacages illimités. En réalité, il passait
l. 11 garda toujours un goût très vif pour la lecture. 11
se fournissait de livres chez Jeanne-Marie Lucas, Ã Paimpol,
qui n'eut pas d'abonné plus lidéle, et il les dévorait avec
avidité, en clieminant d'un bourg à l'autre. Il s'inspirait
volontiers de cette littérature d'emprunt, composée surtout
de romans médiocres. De là tant d'inepties dans son œuvre.
LE PARDON DES CHANTEURS 125
le temps, assis entre deux touffes d'ajonc, ;':
écouter un oiseau mystérieux qui s'était mis i\
siffler dans sa tête, ou bien à contempler de
magiques horizons, visibles pour lui seul, veis
lesquels l'attirait un aimant si fort qu'il en avait
des fourmillements dans les jambes. C'est là , dans
la paix des landes mélancoliques, que pour la pre-
mière fois l'Esprit de la poésie primitive le vint
visiter '. Il n'avait, en effet, que douze ans lors-
qu'il composa sa pièce de début, celle-là même
qui, refondue et remaniée, s'est appelée plus tard
« Confession de Jean Gamin » {Covizion Yann
Grennard). Il y disait :
Je suis un garçonnet, hardi et insouciant ;
Rien ne m'agrée tant que de jouer à la toupie;
Faire l'école du renard 2 me plaît aussi
Dénicher des nids, lutter et me battre.
Déchirée est ma veste, en lambeaux mon gilet;
Mes braies ne tiennent plus, mon chapeau n'a plus de
[rebords,
A force d'échanger des horions avec les camarades;
Et, quand je rentre à la maison, là encore les coups de
[bâton m'attendent.
De souper, hélas! souvent je me dois passer
Et coucher dehors la nuit, ô la triste pénitence!
Loin de me soumettre pourtant, je me révolte;
<« Vieil étourdi! » est le nom dont je gratifie mon père.
1. Le recteur de Pleumeur, M. Barra, lui avait donné les
premières leçons de métrique bretonne. « Sois barde! •
disait à Yann cet homme vénérable ; « après celle de prêtre,
je ne sais pas de plus belle vocation ».
2. L'école buisson nière.
126 AU PAYS DES PARDONS
Ma petite mère est tendre et cherche à m'excuser :
Au lieu de lui en savoir gré et de lui éviter l'angoisse.
Je l'appelle « face rousse! » et c'est tout ce que je trouve
[pour la remercier.
Il n'y a pas à dire ; décidément, je suis un être incorri-
Igible..,
De ces turbulences, de ces effronteries de gamin,
il se corrigea avec l'âge, mais, le fond d'indiscipline
qui était en lui, il ne s'en défit jamais. Sa veuve^
qui n'eut pas précisément à se louer de ses façons^
a retenu de lui l'image d'un homme très doux,
d'une inépuisable bonté de cœur dans les circon-
stances ordinaires de la vie, mais incapable de
se gouverner lui-même et impatient de toute
contrainte. 11 n'avait de mesure en rien. Souvent
il se mettait à pleurer à chaudes larmes, sans
qu'on sût pourquoi. Il aimait à s'envelopper de
mystère, n'ouvrait à personne sa pensée, détestait
les questions. Ce qui frappait surtout chez lui,
c'était son humeur vagabonde. Il conserva jusqu'Ã
sa mort le tempérament inquiet et aventureux
d'un poulain sauvage. Pour peu qu'on lui fît
sentir l'entrave, il se cabrait. Le maître chez
lequel il servait lui ayant reproché de « muser »y
au lieu d'avoir l'œil sur le troupeau confié à ses
soins, on sait comment il prit la chose. Le soir de
ce jour-là , le troupeau rentra sans le pâtre. Yann
ne reparut à Saint Drien que dix ans après. Le
village avait changé d'aspect dans l'intervalle ; la
LE PARDON DES CHANTEURS 127
plupart des masures s'étaient donné des airs de
maisons, avaient remplacé leurs cloisonnements
d'argile par des murs en pierres, leurs toits de
chaume par des ardoises. Une seule était demeurée
la même, et c'est à la vitre de sa lucarne qu'il
vint heurter. Il ne doutait point que Marie-Fran-
çoise, sa petite amie d'autrefois, ne l'y attendît.
Il la retrouva, non pas telle qu'il l'avait quittée,
mais telle qu'il souhaitait de la revoir. Ils s'épou-
sèrent « devant Dieu et le Gouvernement ». Le
lendemain des noces, la femme dit à son mari :
— Yann, mon amour, il faut songera ceux qui
naîtront de nous. Il y a dans notre ciel un nuage :
tu n'as point de métier. Moi, je suis bonne fîleuse.
Si tu te faisais broyeur de linl...
Il se fit broyeur de lin. Et pendant une année
il travailla en conscience. Parfois des tristesses
subites rembrunissaient son front, mais elles se
dissipaient aussitôt. Tout en travaillant, il compo-
sait, et, le dimanche venu, au sortir de la messe,
il s'attablait avec quelques camarades dans une
salle d'auberge, pour leur débiter ses couplets
nouveaux. Très sobre, du reste, ne buvant jamais
que du café. Très religieux aussi : il assistait régu-
lièrement à tous les offices. Au bout de Tan,
Marie-Françoise Le Moullec lui donna une fille.
Il la fit baptiser du nom de la Vierge et se prit
128 AU PAYS DES PARDONS
pour elle d'une véritable adoration, à un tel point
qu'il en eut l'esprit comme troublé. Dès lors il ne
fut plus aussi attentif à l'ouvrage. Il restait de
longues heures en extase auprès du berceau de
l'enfant. Sa femme tenta de le morigéner; il la
laissait dire, la pensée ailleurs.
— Yann, prononça-t-elle un jour, tu aimes
trop la petite. Les enfants qu'on aime trop vivent
peu ; ils se fanent comme l'herbe à l'ardent soleil.
En rappelant à son mari ce vieil adage, elle
espérait le ramener à des sentiments plus mesurés
et plus calmes. Ce fut le contraire qui eut lieu.
A partir de ce moment, Yann ne quitta plus la
fillette. Ses nuits même, il les passa à l'écouter
dormir. Le jour, quand le temps était clément, il
l'emportait dans ses bras, la serrant contre sa poi-
trine d'une étreinte éperdue, et, jusqu'aux pre-
mières fraîcheurs du soir, il la promenait à travers
labours et landes en lui chantant de très johes
choses qu'il n'écrivit jamais. Il croyait déj)isler
ainsi le malheur dont l'avait menacé sa femme.
Il n'y réussit point : à l'ùge de six ans, l'enfant
mourut. Le désespoir du père fut infini comme
son amour. 11 fallut lui arracher des mains le
cadavre et, la cérémonie funèbre terminée, la mère
dut s'en retourner seule au logis.
— Je ne remettrai les pieds chez nous, avait
LE PARDON DES CHANTEURS 129
dit Yann, que lorsque ma fille morte y sera
rentrée!
Il était fermement convaincu qu'elle ne tarderait
pas à ressusciter. La Vierge, sa marraine, ferait
pour elle ce miracle. Il se mit à pérégriner, en
attendant, — heureux au fond de reprendre sa
vie errante, de ne plus traîner le boulet des
besognes sédentaires et de rouvrir dans l'espace
ses ailes de moineau fi'anc. A courir les routes, sa
douleur s'usa. La poésie acheva de le consoler. Sa
réputation de rimeur s'était déjà étendue au loin.
Les gens le venaient trouver pour lui commander
des vers ; il en faisait avec une égale habileté sur
n'importe quel sujet : de mélancoliques, pour les
amoureux dédaignés, — de satiriques, contre les
patrons avaricieux ou les filles coquettes. Plus
volontiers il chantait les grands saints de Bretagne,
célébrait les dévotions locales et disait les vertus
régénératrices des sources. Il n'y eut plus de par-
don sans lui. Yann Ar Guenn\ le barde aveugle
de Kersuliet, alors retiré sous la tente, apprit avec
joie qu'un successeur lui était né et manifesta
le désir de l'entendre. Yann Ar Minouz s'empressa
de se rendre à l'appel de celui qu'il nommait son
« parrain ». Leur entrevue eut lieu dans l'humble
1. Cf. sur ce poète populaire, Introduction des Soniou
Breiz-Izel, p. xxiv.
130 AU PAYS DES PARDONS
chaumine « du bord de l'eau », au pied de la
Roche-Jaune, en aval de Tréguier, L'aveugle y
vivait reclus depuis quelques années, cloué parles
maux de la vieillesse à son escabelle de chêne,
n'ayant d'autre distraction que de prêter l'oreille
au plic-ploc des rames, quand montaient avec la
marée les lourds chalands chargés de goémon ou
de sable, et de guetter, selon sa propre expression,
le passage silencieux du bateau des Ames où il se
devait embarquer avant peu pour l'autre monde.
Elle fut touchante, cette entrevue, et quasi solen-
nelle. Yann Ar Minouz, longtemps après, ne se la
remémorait qu'avec émotion :
— Voilà : quand j'eus poussé la porte, je me
trouvai dans une pièce étroite où il faisait noir
comme chez le diable. Dans le fond pourtant, sur
l'âtre, il y avait un feu de mottes qui brûlait
sans éclat. Une voix cassée de vieille femme
durement me demanda : « Que vous faut-il? » Je
répondis que j'étais Yann Ar Minouz et que j'étais
venu pour saluer le père aux chansotis, le très
illustre Dali' Ar Guenn. La vieille aussitôt de
changer de ton et de m'adresser des paroles do
i. En Basse-Bretagne, on désigne le plus souvent les
infirmes par leur infirmité. Dali Ar Guenn, l'aveugle Le
Guuiin; Tort Ar Ronniec, le bossu Le Bonniec. Cela ne
passe nullement pour une irrévérence.
LE PARDON DES CHANTEURS 131
miel : « Dieu vous bénisse, ami Yaun I II tardait
à mon mari de vous connaître... Je suis Marie
Petitbon. Vous allez goûter de mes crêpes. Je
les fais aussi bien que Dali Ar Guenn les vers...
Approchez-vous du foyer. Que mon pauvre homme
du moins vous embrasse, puisqu'il ne peut vous
voir! i> Ah! c'était une belle discoureuse, je vous
promets, et qui n'avait pas sa langue dans la
poche de son tablier. Mais, tandis qu'elle me fêtait
de la sorte, moi je ne songeais qu'à me repaître
les yeux du bonhomme dont je commençais Ã
dislinguer la grande forme osseuse, assise et
comme repliée dans un coin de la cheminée. Mon
cœur battait à se rompre. Lorsqu'il tourna vers
moi son visage majestueux, encadré de cheveux
blancs comme givre, et à qui l'immobilité des pau-
pières communiquait quelque chose de plus qu'hu-
main, je crus voir le Père Éternel en personne et
je fus sur le point de tomber à genoux. Il me
tendit sa main ridée. « Chante! » me dit-il. Deux
heures durant je chantai. Si je faisais mine de
m'arrêter, il me disait : « Dalc'h-ta, mab, dal-
c'h-ta M » Je lisais sur sa figure un vrai contente-
ment. Quand j'eus fini, il murmura : « Allons!
allons! désormais je peux mourir tranquille ». Et
l.«Va donc, fils! Va doncl »
132 AU PAYS DES PAT. DONS
m'atlirant à lui, il me donna l'accolade. J'avais en
moi 1 allégresse d'un missionnaire que son évêque
vient de consacrer.
Celte consécration fut pour beaucoup dans les
nobles illusions dont Yann se berça, tant qu'il
vécut, sur la qualité de son talent. 11 avait de son
art une très haute idée et ne pensait pas moins
de bien de la façon dont il l'exerçait. Les ouvriers
de l'ancienne imprimerie Le Goffic, Ã Lannion,
n'ont pas oublié de quel air de condescendance et
de supériorité ce barde équipé en mendiant dépo-
sait sur le marbre ses extraordinaires manus-
crits. De ceux-ci, j'ai quelques spécimens en
ma possession. Le papier en a été ramassé
Dieu sait où, comme par un crochet de chiiTon-
nier. Ce sont marges de journaux, versos de
prospectus, feuilles arrachées à des livres de
comptes, copies d'écoliers barbouillées d'encre et
maculées de la poussière des chemins. Un bout
de fil les relie. La grosse écriture de Yann y a
tracé ses longs sillons, d'une allure à la fois obs-
tinée et fantaisiste; telles les épaisses et sinueuses
tranchées que la charrue creuse au sein des
friches d'automne. Lourdes sont les strophes, en
général; pénible ou négligée est la langue. Mais
de-ci de-là un vers s'envole, un joli vers sonore
qui sur ses ailes emporte toute la pièce. Pour
LE PARDON DES CHANTEURS 133
égayer la monotonie des landes, souvent c'est
assez du chant d'un oiseau.
C'est par blocs de dix, de vingt mille exem-
plaires que le poète faisait imprimer ses élucubra-
tions. Pour plus de commodité, il les répartissait
entre les quatre ou cinq régions qu'il avait cou-
tume de parcourir; il en confiait le dépôt à des
amis sûrs, lesquels se chargeaient de le fournir de
marchandise au fur et à mesure des besoins de la
vente. Ainsi le havresac en peau de veau ne se
vidait que pour se remplir. Dès les premiers jours
de mars, Yann entrait en campagne. Alors s'ouvre
en terre bretonnante l'ère des foires et des par-
dons. Alors, sur les deux versants des monts
d'Are, les routes se peuplent de piétons , de
bestiaux, de carrioles. Alors les écus d'argent
se réveillent sous les piles de linge, au fond des
armoires ; les gars sortent leurs vestes neuves et
les filles leurs coiffes brodées. La face encore
mouillée de la vieille péninsule s'éclaire d'un fin
sourire. Rien n'est délicat et attendrissant comme
ces printemps occidentaux : ils ont un charme,
une douceur, un je ne sais quoi de virginal qui
n'est qu'à eux. Une lumière d'or pale ondule
dans le ciel; l'air reste aiguisé d'une pointe de
fraîcheur saline. Les lointains sont bleus, d'un
bleu atténué, presque transparent. Au sommet des
8
134 AU PAYS DES PARDONS
collines, les clochers s'élancent d'un jet plus hardi
se renvoyant d'une paroisse à l'autre le tintement
de leurs carillons. Ces grêles sonneries, il suffit
d'avoir fréquenté d'un peu près le peuple breton
pour savoir quelle action puissante elles exercent
sur son ûme, quel retentissement elles ont en lui.
S'il se trouvait, dit la légende, un plongeur assez
audacieux pour aller mettre en branle le bourdon
— depuis si longtemps muet — de Ker-Is, la
ville entière, la Belle aux eaux dormant^ renaîtrait
dans toute sa splendeur à la surface des flots qui
l'ont engloutie. C'est en somme le miracle qui
s'accomplit tous les ans au sein de la race, dès
que s'éparpillent sur le pays les premières volées
des cloches de pardons. Un monde inattendu de
sentiments, d'une grâce singulièrement jeune et
poétique, émerge soudain des profondeurs grises
de la conscience bretonne, évoqué par ces mu-
siques aériennes. Ce peuple d'ordinaire si grave
devient alors d'une gaieté, d'une insouciance
d'enfant. Il déserte ses toits de chaume où l'hiver
l'a tenu enfermé, sans môme prendre la précaution
de tirer derrière lui la porte. Il se disperse au
dehors, vers les villes voisines, ou s'assemble
autour de ses chapelles et de ses oratoires, souvent
sur les bords d'une simple fontaine à peine visible
sous les saules, au milieu dun pré. Du prix du
LE PARDON DES CHANTEURS 135
temps, du prix même de l'argent il n'a plus
qu'une notion confuse. Une fringale de plaisir
s'est emparée de lui. Plaisirs discrets d'ailleurs,
innocents presque toujours, rarement grossiers.
Des luttes et des danses, voilà ses distractions
favorites. Mais au-dessus de tout il place les
chants, et les chanteurs de profession lui sont
sacrés.
Yann n'avait qu'à paraître pour que la foule
s'attroupât et, tant qu'il lui plaisait de se faire
entendre, elle demeurait suspendue à ses lèvres.
On s'arrachait les feuilles volantes où la chanson
s'étalait en écriture moulée. Les jeunes tilles tes
glissaient, repliées soigneusement, dans l'entre-
deux de leur châle ou dans la devantière de leur
tablier; les gars en bourraient leurs poches ou
les épinglaient à leur chapeau. Il n'est pas une
ferme en Trégor où l'on ne trouve, jaunissant
au soleil, à côté de la Vie des Saints, dans l'em-
brasure de la fenêtre, les œuvres en tas de Yann
Ar Minouz. Les pièces de deux sous pleuvaient
littéralement aux pieds du barde. Il n'eût tenu
qu'Ã lui d'amasser ainsi une modeste aisance,
démentant le dicton qui veut que la poésie soit
un métier de meurt-de-faim. Mais il était trop de
son pays et de sa race pour avoir le sens de l'éco-
nomie. Il se contentait de vivre au jour le jour,
136 AU PAYS DES PARDONS
dépensait sans compter, en vrai seigneur de lettres,
et, dans les semaines d'opulence, se payait le luxe
d'une cour de gueux qui se gobergeaient à ses
frais en exaltant sa générosité.
Pas une fois il ne lui vint à l'esprit d'envoyer Ã
sa femme quelque peu de l'argent qu'il gagnait.
Il semblait ne se souvenir plus qu'elle existât.
Elle, de son côté, avait trop d'amour-propre pour
s'abaisser à recourir à lui. Il lui avait laissé, en
l'abandonnant, quatre « créatures » sur les bras,
quatre gaillards de fils nés dans les quatre ans
qui précédèrent la mort de la petite Marie.
Pour les élever, elle se mit en service. Pendant
qu'elle peinait chez les autres, une voisine
obligeante surveillait sa maison et gardait sa
marmaille.
— Un soir que je rentrais de l'ouvrage, j'aper-
çus un homme qui se haussait pour regarder
par la lucarne à l'intérieur de la chaumière. Je
reconnus Yann. Son coup d'oeil jeté, il s'en alla.
Il était sans doute venu voir si la petite Marie
n'était pas encore ressuscitée. A de longs inter-
valles il fit ainsi quelques retours dans nos parages ;
une seule fois nous nous rencontrâmes. Il me dit,
d'un ton affectueux : « Bonjour, Marie-Fran-
çoise » ; je lui répondis : « Bonjour Yann » ; et ce
fut tout. Il ne me demanda même point de nou-
LE PARDON DES CHANTEURS 137
velles de nos fils, dont l'aîné était déjà établi
maçon, à Lézardrieux.
A l'occasion du mariage de ce fils aîné, les deux
époux se rapprochèrent. Yann vint en personne
apporter son consentement. Il ne témoigna ni
repentir, ni embarras, fut gai, enjoué, chanta
force chansons et, la nuit de noces, s'alla coucher
tranquillement aux côtés de sa femme, dans le lit
de leurs éphémères amours. Le lendemain, il
reprenait son essor. Mais, dans la semaine, on le
revit. Et peu à peu il se fixa. A dormir à la belle
étoile il avait gagné des rhumatismes; la voix
aussi s'était enrouée et les poumons commen-
çaient à manquer d'haleine. La tiédeur paisible
du foyer eut bientôt fait d'engourdir en lui les
dernières révoltes de l'instinct nomade. Il finit
par accrocher son bâton de voyage à l'angle de
la cheminée, en murmurant le vers de Proux :
Hac ar c'henvid da steuïn ouz va fenn-baz déro *.
Désormais, il ne s'éloigna plus de Pleumeur,
si ce n'est pour accomplir annuellement deux
pèlerinages auxquels il demeura fidèle jusqu'au
bout, quoi qu'on fît pour l'en détourner : le
1. Les araignées peuvent tisser leur trame autour de mon
pennbaz de chêne.
8.
138 AU PAYS DES PARDONS
premier au Ménez-Bré, où s'élève la chapelle de
saint Hervé, patron des bardes; — le second Ã
Rumengol, rendez-vous traditionnel des chan-
teurs.
VI
Il s'est assis en lace de moi, auprès de la
fenêtre ouverte par où nous arrive à petites bouf-
fées la délicieuse fraîcheur de la nuit.
— Oui, pourquoi ce pardon s'appelle-t-il le
pardon des chanteurs'} Wous me le direz peut-être,
vous Yann, qui savez toutes choses. Il doit y
avoir une autre raison que celle que m'a donnée
le conscrit.
— Assurément, il y en a une autre, la vraie.
Je vais vous l'apprendre, puisque vous l'ignorez.
C'est de l'histoire, ceci.
Lorsque le roi Gralon, après avoir terminé
son purgatoire sur la terre, franchit enfin le seuil
du paradis, la première personne qu'il rencontra
fut la Vierge, laquelle se mit à le remercier fort
honnêtement de la belle église qu'il avait com-
mandé de lui bâtir. « S'il manquait encore quel-
que chose à votre bonheur, ajouta-t-elle, sachez
que je suis toute disposée à vous l'accorder. —
Hélas 1 répondit le vieux roi, tant que ma fille
LE PARDON DES CHANTEURS 139
Ahès continuera de faire clans la mer de Bre-
tagne son triste métier de tueuse d'hommes,
cette idée me poursuivra et je ne serai pas heu-
reux. » La Vierge baissa la tête. « A cela je ne
peux rien, dit-elle. — Tu pourrais du moins
l'empêcher de nuire, écarter d'elle la malédic-
tion des peuples en lui ôtant sa voix séduisante,
instrument de tous ses crimes! — Non plus,
ô Gralon. Ce qui est doit être. Mais écoute. Je
ferai naître une race de chanteurs qui chanteront
à voix aussi douce que la sirène et, par les mêmes
armes, combattront ses maléfices. J'unirai en eux
le don des beaux rythmes au culte des pieuses
pensées. Où Ahès aura passé, semant le deuil et
l'épouvante, ils passeront, semant l'espérance et
le réconfort. Ils berceront les douleurs qu'elle aura
causées, rendront la paix aux âmes qu'elle aura
remplies de consternation. Et, de même que je
suis la Vierge de Tout-Remède, ils seront les gué-
risseurs de tout souci. Le mois de mai, qui est
mon mois, les verra chaque année accourir Ã
mon pardon de Rumengol. LÃ coulera pour eux,
d'une onde intarissable, la source des sônes et des
gwcrz; et de là ils se répandront, pour célébrer
à . travers le monde la force des hommes d'Armo-
rique, la grâce de leurs filles, les exploits de leurs
ancêtres, et ta propre destinée, ô Gralon! Guérets
140 AU PAYS DES PARDONS
et landes, aires des fermes et places des villages
relenlironl de leurs accents infalii;- blés. Et Ton
dira d'eux, du plus loin qu'on les apercevra :
— Voici venir les rossignols de la Vierge I
Ainsi parla Notre-Dame, et le vieux roi sentit
une grande joie dans son cœur. Vous savez
maintenant ce que vous désiriez savoir.
Je prononce devant Yann le nom du poète
breton Le Scour, qui s'intitula Barde de Rumengol.
— Certes — fait-il — il a plus qu'aucun autre
mérité ce titre. Il a écrit tout un livret'^ en
l'honneur de ce sanctuaire. J'ai connu Ar Scour.
Il menait de front l'art des vers et le négoce des
vins. C'était un barde riche; l'espèce en est rare.
Au moins ne dédaignait-il pas ses confrères pau-
vres, ceux qui, comme moi, n'ayant pas de vin
à vendre, sont obligés de vivre de leurs vers. Il se
montrait serviable envers eux, leur ouvrait volon-
tiers sa porte et sa bourse. La maison qu'il habi-
tait à Morlaix était hospitalière à quiconque faisait
profession de rimer. Parmi les chants qu'il a
composés, il en est qui dureront aussi longtemps
qu'on parlera breton en Bretagne. Qui ne sait par
cœur la Gwennili tréméniad (l'Hirondelle de pas-
sage) ? De méchantes langues, il est vrai, ont
1. L'opuscule Télen Rumengol (la Harpe de Rumengol).
LE PARDON DES CHANTEURS 141
prétendu que ses meilleures pièces n'étaient pas
de lui, que d'autres y avaient mis leur talent et
qu'il n'avait eu la peine que d'y mettre son nom.
Il y a beaucoup d'exagération dans ces racontars.
Je dois dire toutefois que Plac'hik Eussa^ —
le morceau le plus achevé incontestablement
de sa Télen Rumengol — est une très ancienne
gwerz qu'il s'est appropriée et dont il s'est con-
tenté dépurer la forme. Enfant, je l'ai entendu
chanter à mon père. Il la fredonnait, en poussant
la navette, — et cela, sur un air si lent et si
triste qu'il nous faisait pleurer tous. J'ai retenu
sa méthode. Si vous êtes encore là , ce tantôt,
quand arriveront les processions d'Ouessant,
passez au cimetière; vous verrez comme je lui
sais tirer les larmes des yeux, Ã cette impassible
race de forbans !
Nous sortons ensemble, mais sur le seuil de l'au-
berge nous nous séparons. Puisque cependant je
l'ai réveillé de son somme, Yann en veut profiter
pour commencer sa tournée dans les débits et sous
les tentes. Il compte bien y écouler les exemplaires
qui lui restent de sa fameuse Dispute entre VEau-de-
Vie et le Café. Moi, j'ai pris à gauche. Voici le
porche du cimetière dessinant son grand arc
1. « La fillette d'Ouessant ».
142 AU PAYS DES PARDONS
sombre et, à côté, un if immense, un arbre aussi
vieux que les temps, l'arbre des morls, sorte de
baobab funèbre engraissé de la pourriture humaine
de plusieurs siècles. Un tronc bizarre, tourmenté,
tordu en spirale, les racines crevant le mur, les
branches poussées dans une seule direction et
très bas, presque au ras des tombes. Il couvre de
son ombre le pauvre enclos, y verse sa tristesse
lourde, si dense, étalée en une flaque noire et
sans rides. Une allée plantée de croix conduit au
porche de l'église : il règne dans ce caveau une
obscurité compacte; des bruits de respirations
endormies rythment le silence. A la mince
Jueur qui filtre par instants, lorsque viennent Ã
s'entre-bâiller les battants de la nef, on distingue
des formes d'hommes, de femmes, vautrés pêle-
mêle sur les bancs de pierre, au long des parois.
Un mendiant étendu la tête sur son bissac, avec
son bâton de route entre les jambes et un barbet
à ses pieds, a l'air sculptural d'un évêque de
granit couché dans un enfeu, les mains jointes
sur sa crosse, les sandales appuyées à quelque
animal héraldique.
Dans l'éghse, à dix heures. Un peu trop doré,
cet intérieur d'église, trop surchargé d'ornements
criards. Il est éclairé vaguement par des cierges
qui brûlent derrière un pilier où s'adosse la
LE PARDON DES CHANTEURS 143
madone du lieu. Et cette lumière, émanée comme
d'une source invisible, cette lumière diffuse est
d'une mystique douceur. Elle effleure d'une
caresse les coiffes blanches des « prieuses ».
coiffes de Douarnenez aux mailles fines, coiffe?
de Carhaix aux fonds aplatis, coiffes de Concar-
neau pareilles à des raies fraîchement pêchées,
coiffes de Châleaulin aux ailes palpitantes, coiffes
léonardes bombées comme des vases aux anses
grêles et délicates. Dans l'abside, prosterné en
cercle devant les marches de l'autel, un groupe de
femmes murmure les ave du rosaire et, de toute
l'église, leur répond un plaintif chuchotement. Et
cela est d'une poésie troublante, cette interminable
oraison qui tout à coup semble s'éteindre et sou-
dain reprend, imprécise toujours et ondulante,
ainsi qu'un frisselis de feuilles aux souffles irré-
guliers du vent. Prière exhalée comme en rêve
par un millier de lèvres assoupies. Jusqu'au matin
se continuera la veillée. Tous ces gens harassés
ont fait vœu de passer la nuit dans le sanctuaire :
pour rien au monde ils ne quitteraient leur poste,
pas même pour le meilleur des lits. La fatigue
des traits, l'abandon des membres ajoutent encore
à Vétrangeté du spectacle, font songer aux chœurs
de suppHants des tragédies antiques. La compa-
raison n'est point aussi paradoxale qu'on le pour-
144 AU PAYS DES PAUDONS
rait supposer. J'ai vu là des figures d'une admi-
rable morbidessc, des types irréprochables de
beauté austère et douloureuse. Telle, celte jeune
fille qui a laissé rouler sa tête sur l'épaule de son
frère ou de son fiancé; elle dort d'un sommeil
qui ressemble à une extase et, jusque dans l'af-
faissement de tout son être, elle garde un je ne
sais quoi de souple, de svelte et d'harmonieux.
Telle aussi, cette paysanne assise sur ses talons,
face triste, vieillie avant l'âge, plissée par les
soucis, polie, usée par les larmes; elle égrène
d'une main son chapelet, de l'autre elle soutient
le corps de son fils — grand adolescent pâle,
rongé par quelque maladie incurable — qui
repose, allongé en travers sur ses genoux; elle
le couve ardemment des yeux, semble le bercer,
comme d'une chanson sans fin, de ses récitations
obstinées de patenôtres. Et c'est en vérité une
Mère aux Sept Douleurs que cette femme, une
pathétique et vivante image de la Pietà ...
Au dehors, un chant s'élève, — une mélopée
lente, en mineur, une de ces pénétrantes psalmo-
dies bretonnes où sans cesse la même phrase
revient, tantôt sourde comme un sanglot, tantôt
aiguë et stridente comme le hurlement d' in chien
blessé. C'est une autre veillée qui commence, la
veillée des cantiaues, dans le cimetière. Pèlerins
LE PARDON DES CHANTEURS 145
et pèlerines ont pris place parmi l'herbe des
morts ou sur les tertres des tombes. Juchée sur
une tombe plus haute, le dos à la croix, une fille
chante, — une fille de Spézet, longue et mince,
le buste serré dans un corsage noir à galons de
velours, la tête menue, les yeux trop grands. Une
voisine accroupie à ses pieds lui souffle les pre-
mières paroles de chaque couplet qu'elle déchiffre
à mesure dans un vieux recueil d'hymnes, au
vacillement fumeux d'une chandelle. La voix de
la chanteuse a des vibrations singulières; ce sont
d'abord des notes basses, voilées, qu'on dirait
venues de très loin et qui restent comme suspen-
dues dans l'air; puis, brusquement, ou du moins
sans transition appréciable, le chant se précipite,
s'exaspère, éclate en un grand cri rauque, de
sorte que la fille est à bout de voix quand elle
arrive à la fin de chaque strophe. L'assistance
alors entonne le refrain, le diskchi, sur un
rythme large et traînant, d'une infinie tristesse.
Et la chanteuse de reprendre aussitôt, sans une
pause, sans une relûche. Les artères de son cou
rejeté en arrière sont tendues comme des cordes :
sur ses joues enflammées la sueur ruisselle; le
corsage s'est dégrafé à demi sous l'effort de la
poitrine ; le lacet de la coiffe s'est rompu : il
n'importe. Époumonnée, hors d'haleine, elle
9
146 AU PAYS DES PARDONS
s'entête à chanter. Vainement lui offre-t-on de la
suppléer un instant. Elle ne veut pas. Elle re-
double d'acharnement, au contraire, elle se grise,
elle s'exalte. C'est presque du délire, de la fureur
sacrée. On rêve d'une prêtresse des cultes primi-
tifs, d'une possédée des anciens dieux. Des par-
celles subtiles de leur âme ont dû survivre dans
cette atmosphère de Rumengol.
.,. Je m'en suis allé par des sentiers de tra-
verse, le long de la petite rivière, vers Le Faou.
Il est trois heures environ. Déjà des blancheurs
rosées illuminent doucement les confins du ciel.
C'est à croire qu'il dit vrai, le dicton local, qui
prétend qu'ici, tant que dure le pardon, la nuit
même est encore du jour. La brise de mer s'est
levée. Entre les verdures une chose claire appa-
raît, une pointe d'Océan enfoncée au cœur des
terres. Et voici Le Faou, vieux murs, vieilles
ardoises, toute une bourgade citadine d'un aspect
d'autrefois, dominée par la maison de ville, débris
monstrueux de l'époque féodale. Un quai, une
mâture de sloop finement découpée sur le fond
gris-perle des eaux lointaines, la solitaire silhouette
d'un gabelou perchée à l'extrémité du môle dans
l'attitude d'un cormoran au repos. Les brumes
d'ouest en s'effrangeant découvrent des promon-
oires hantés de grands noms ou de miraculeux
LE PARDON DES CHANTEURS 147
souvenirs, Kerohan, le Priolly, Landévennec. Une
forme de nuage, flottante d'abord, peu à peu se
précise, se condense, se tasse, et c'est le Méucz-
Hom, — le chef de troupeau des Monts-Noirs, leur
vedette sur l'Atlantique , — avec sa croupe
renflée, son mufle à ras de sol, tendu vers la
large, comme flairant un perpétuel danger.
Cependant, sous les reflets encore indécis de la
lumière orientale, la mer frissonne, la mer s'éveille.
Des pourpres légères se répandent à sa surface :
telles les rougeurs dont se colore le sein pâli
d'une vierge, quand son cÅ“ur se met à battre Ã
l'approche du bien-aimé. Je ne sais rien de com-
parable à ce réveil de la mer, dans le crépuscule
matinal d'une belle journée d'été breton. Il semble
qu'on assiste à l'aurore primitive, à la première
apparition du jour sur le monde, lorsque les eaux
furent séparées des continents et la lumière d'avec
les ténèbres. Dans ces grands paysages tranquilles
d'extrême occident — où l'homme, resté frère des
choses, n'a pas encore imposé à celles-ci sa per-
sonnalité envahissante et déformatrice — les
levers d'aube ont gardé toute la poésie, tout le
charme de leur grâce adolescente et de leur mys-
térieuse majesté.
... Au tournant de l'île de Tibidi, du « rocher
de la prière » — ainsi appelé des fréquentes
148 AU PAYS DES PAUDONS
retraites qu'y firent Gwennolé et ses disciples —
une voile se montre, et, derrière elle, on en voit
poindre d'autres, piquant çà et là de notes brunes
la grise uniformité des lointains. C'est la proces-
sion des barques d'Oucssant qui fait son entrée
dans la « rivière ». Lourdes et robustes gabarres
de pêche, taillées pour la lutte quotidienne avec
l'autan, mais qu'on a parées pour la circonstance
à l'instar des nefs sacrées. Serait-ce que l'eu-
rythmie de ces flots calmes, dans cette méditer-
ranée abritée et silencieuse, les déconcerte et les
intimide, elles, les habituées de la tempête, les
affronteuses des houles déchaînées? Ou bien
faut-il croire qu'elles ont quelque sentiment de
la solennité de leur rôle? Toujours est-il qu'elles
s'avancent avec une sorte de lenteur grave, de
cette allure noble et cadencée que devaient avoir
les trirèmes helléniques voguant vers la blanche
Délos, à travers le sourire innombrable de la mer.
Elles s'engagent dans le chenal, à la file, « amè-
nent » leur toile, rangent le quai, accostenti
débarquent leurs passagers : et toutes ces ma-
nœuvres s'accomplissent sans bruit, presque sans
gestes. Les femmes prennent terre les premières;
d'aucunes, fidèles à la coutume antique, se pros-
ternent pour baiser le sol, à l'endroit où com-
mence, au dire de la tradition, la zone bénie, le
LE PARDON DES CHANTEURS 149
domaine de Notre-Dame. El maintenant elles
s'acheminent par groupes vers la « maison de la
sainte ». Toutes vont pieds nus, toutes ont un
cierge dans les mains. Grandes pour la plupart, un
peu hommasses, les traits réguliers, mais durs et
d'une fermeté trop virile, la peau du visage non
point hâiée, rosée plutôt — chez les vieilles comme
chez les jeunes — de ce rose vif des chairs conser-
vées dans la saumure. Seuls, les yeux sont beaux :
leur nuance d'un roux verdâtre fait penser à des
transparences d'eau marine dormant au creux des
roches sur un lit de goémons. Ce sont, d'ailleurs,
des yeux tristes et qui mirent, en leur limpidité
dolente, l'ombre des deuils passés ou le pressenti-
ment des catastrophes à venir. Il n'en est pas une,
de ces Ouessantines, qui de la naissance à la mort
ne soit vouée à un pleur éternel. Elles vivent tou-
jours en proie aux épouvantements de la mer
qui leur prend leurs pères, leurs fiancés, leurs
époux, leurs fils. De là ce costume de veuve dont
elles se revêtent, pour ainsi dire, au sortir du
berceau et qu'elles ne quittent plus jusqu'Ã la
tombe. Noir le corsage, noire la jupe, noir le
tablier, noire enfin la gaine d'étoffe où s'enfonce
et se dissimule le béguin blanc aux rigides cas-
sures. Elle a quelque chose d'hiératique, cette
grande coiffure carrée, et elle rappelle d'assez
ISO AU PAYS DES PARDONS
près, avec ses pans tombants, le pschent de l'an-
cienne Egypte. — Aucun atour, nulle coquetterie.
La chevelure même, orgueil de la femme, cou-
ronne de sa royauté, s'effiloque sur la nuque ou
pend le long des joues en mèches écourtées et
vagabondes. Tout cela, cet accoutrement sombre,
ces crins épars autour de ces faces mornes, plus
encore l'espèce de lamentation qui s'exhale des
lèvres en guise de prière, tout cela vous serre le
cœur, éveille dans l'esprit des images funèbres :
on croit voir passer un troupeau de victimes que
chasserait devant elle l'antique Fatalité.
Elles suivent la route, absorbées dans leurs
dévotions, sans se laisser distraire par la tiédeur
intime du paysage, par cette flore odorante, par
cette jeune verdure dont leurs regards pourtant
sont si peu coulumiers et dont beaucoup d'entre
elles respirent aujourd'hui pour la première fois
le pénétrant arôme. Ce sont choses qui ne les
touchent point, si sevrées qu'elles en puissent être
dans leur île sauvage, presque à nu sous son
maigre manteau d'herbe brûlée. Elles passent
jnditîérentesà toutes ces séductions de la « Grande
Terre » ; elles n'ont d'yeux que pour la fine
aiguille de granit qui se profile là -haut, sur la
crête, derrière le rideau des bois. Droit au-dessus
de la pointe, une étoile attardée brille encore,
LE PARDON DES CHANTEURS 151
d'un faible scintillement, dans le ciel à moitié
envahi par le flot montant de la lumière. Et cette
petite clarté pâle apparaît vraisemblablement aux
Ouessantines comme un signe céleste, car elles
ne l'ont pas plus tôt aperçue qu'elles entonnent
d'un commun élan l'hymne de la Vierge, trans-
cription bretonne de Y Ave maris Stella.
Ni ho salud, stéréden vorf...
Les voix rebondissent au loin dans le large écho
des montagnes. Les hommes restés un peu en
arrière pressent le pas. Je me suis mêlé à leur
groupe : une cinquantaine de grands gars en tiHcot
de laine grise ou bleue, avec des muscles énormes,
des poings de géant et de bonnes figures placides,
d'une enfantine douceur. Des touffes de sour-
cils enchevêtrés ombragent leurs prunelles trop
claires, aux teintes indécises, comme délavées par
les embruns. Ils sont accueillants et expansifs.
Ils m'apprennent qu'ils sont partis d'Ouessant la
veille, qu'ils ont mis près de dix heures à franchir
l'Iroise et qu'ils ont emporté des provisions pour
trois jours, « parce que, chez nous, voyez-vous,
on sait bien quand on sort, mais on ne sait
jamais quand on rentre ». D'espace en espace un
aubergiste les hèle, assis sur un tonneau, dans la
152 AU PAYS DES PARDONS
douve, auprès de son comptoir couvert de bou-
teilles :
— Eh bien ! les gens de VEnès *, on ne prend pas
un boujaronl
Gaiement ils répondent :
— Nous en prendrons deux au retour.
Ils sont à jeun depuis minuit, afm de pouvoir
communier à la messe d'aube . Chacun d'eux
accomplit le pèlerinage pour son clan et doit rap-
porter à tous les siens la bénédiction de Notre-
Dame. Il n'y a pas de famille dans l'île qui n'ait
parmi eux son représentant, son délégué, muni des
recommandations les plus expresses. Souvent on
le tire au sort, Ã la courte paille. Son premier
soin, dans la semaine qui précède le départ, est de
faire visite à toute la parenté, depuis le grand-
oncle jusqu'à l'arrière-petit-cousin. Tous ont à le
charger de quelque « commission » pour la sainte.
C'est l'aïeul qui sent que sa vue baisse et qui
demande qu'elle lui soit conservée; c'est la tante
Barba qui a les « gouttes » et qui supplie qu'on
l'en délivre; c'est /onfon Guillou, tourmenté par un
procès, et qui compte sur la Vierge pour inter-
1. Ile. Les insulaires des côtes bretonnes appellent leur
île Vile tout court, comme les continentaux ne les dési-
gnent d'ordinaire que par le nom d'iliens, sans autre qua-
lification.
LE PARDON DES GHAT^TEURS 153
venir auprès des juges; c'est Gaïdik Tassel, une
nièce souffrante, surnommée la Trop-blanche, Ã
cause de sa pâleur : elle se languit, à peine au
seuil de ses vingt ans, d'un mal dont ni elle, ni
personne ne saurait dire la cause; mais la Vierge
de Tout-Remède s'y reconnaîtra... Que d'autres
vœux encore! Et que de prescriptions, dont
quelques-unes fort compliquées! « Ce sou que
voici, tu le déposeras dans le tronc de l'église;
celui que voilà , tu le laisseras tomber dans la
fontaine. Garde-toi de confondre. » Ou bien :
« Tu allumeras un cierge à la droite de la madone
et tu noteras combien de sauts aura fait la flamme
avant de brûler d'une clarté tranquille. » Bref,
tout un système inextricable de rites où notre
mémoire de civilisés se perdrait. Vîlien, lui, s'y
retrouve aussi aisément que dans l'écheveau
d'agrès de sa gabarre. Il range, il ordonne tout
cela dans sa tête, avec les habitudes de méthode
et de classement particulières aux matelots. Soyez
assuré qu'il n'omettra aucun détail et qu'il s'ac-
quittera point par point de la mission de confiance
dont il est investi. Pour peu qu'il y manquât, i?
croirait commettre un sacrilège. La destinée des
êtres qui lui sont chers n'est-elle pas intéressée
à ces pratiques? Et lui-même n'est-il pas le pre-
mier, du reste, à avoir foi en leur efficacité?
9.
154 AU PAYS DES PABDONS
On ne cite qu'un seul exemple d'îlien ayant
l'ailli. Le malheureux aimait à boire; le démon de
l'eau-de-vie le possédait. Il s'oublia dans une des
tavernes du Faou, ne mit pas les pieds à Rumen-
gol. Quand les personnes qu'il avait amenées
revinrent du pardon, elles le trouvèrent dégrisé et
repentant ; elles ne refusèrent pas moins de s'en
retourner à son bord, et bien elles firent, car on
n'entendit plus parler de lui ni de sa barque :
la mer ne rendit même pas son cadavre.
Et rOuessanlin qui me fournit ces renseigne-
ments ajoute d'un ton grave :
— Heureux encore qu'il n'ait pas attiré sur sa
race de pires infortunes!
— Dans quel dessein ces femmes vous ont-elles
donc accompagné, au lieu de se faire représentei^
par un père, un mari, un fils ou quelque cousin?
— Hé ! prononce-t-il , — c'est apparemment
qu'elles n'ont plus ni l'un ni l'autre. Ils sont nom-
breux à nie, les foyers sans hommes; et il se
couche chaque année bien des Ouessantins dans
le grand cimetière où l'on est à soi-même son
propre fossoyeur!
Du geste, il me montre là -bas l'Océan, — la
douce mer rose, voluptueusement étalée sur un
peuple de morts...
LE PARDON DES CHANTEURS Ibi;
VII
A petits coups pressés, la cloche tinte. Et c'est
le signal d'un remuement universel. Des granges,
des étables, de la soupente des auberges se lève
une multitude en désordre, visages encore bouffis
de sommeil, avec du foin dans les cheveux et des
plaques de poussière dans le dos. On se débar-
bouille en un tour de main d'un peu d'eau
puisée à l'auge de la cour. Les femmes redressent
leur coiffe, tapotent leurs jupes et leur tablier. Des
files interminables s'acheminent vers le sanctuaire.
Il sort du monde de partout; il en surgit des prés,
il en descend des arbres même, des gros chênes
nains sculptés par le temps en forme de sièges.
La terre de Rumengol tout entière présente
l'aspect d'un lit défait, d'une couche immense où
des milliers d'êtres ont dormi; et, des herbes
écrasées, des grands foins foulés gardant l'em-
preinte des corps, un parfum monte qui embaume
l'espace.
Çà et là des tas de cendres fument encore,
pareils à des feux de bivouacs abandonnés.
En juin, saison des nuits tièdes, les paysans bre-
tons ne font point rentrer les troupeaux, les lais-
sent paître ou ruminer en liberté sous les étoiles,
156 AU PAYS DES PARDONS
pour les reposer de retable. Et Rumcngol, avec ses
eaux vives dans son vallon accidenté, est un centre
renommé d'élevage. Aussi, en ce clair malin, tous
les alentours de la bourgade sont-ils comme mou-
chetés de taches blanches, ou rousses, ou noires.
C'est par centaines qu'il faudrait nombrer les tètes
de bétail éparses sur les pentes. Elles se meuvent
avec la belle indolence des animaux repus; un
peu étonnées d'une telle affluence de monde dans
la monotonie habituelle de leur solitude, elles
appuient aux claies des barrières où tendent par-
dessus les haies d'ajonc leurs mufles emperlés de
rosée, et meuglent doucement en roulant leurs
gros yeux graves. Plus d'un pèlerin allonge le
bras pour caresser leur poil au passage; elles font
partie du décor traditionnel de la fête. N'est-il pas
écrit dans la Vie de la Vierge qu'elle enfanta le
Mabik au milieu des bœufs? Et Notre-Dame de
Tout-Remède n'a-t-elle pas souci des bêtes Ã
l'égal des hommes?
Une année, des saltimbanques — des mécréants
— dérobèrent nuitamment une vache. Ils l'avaient
emmenée dans la forêt du Kranou et s'apprêtaient
à l'abattre pour se régaler de sa chair, quand
éclata un orage subit que rien dans l'état de l'at-
mosphère ne faisait prévoir. Trois coups de
tonnerre retentirent, foudroyant à la fois les
LE PARDON DES CHANTEURS 157
voleurs et l'arbre auquel la vache était attachée,
mais sans causer à celle-ci le moindre dommage,
bien au contraire : car, son lien ayant été rompu
dans la secousse, elle put rejoindre le troupeau
avant même qu'on eût eu le temps de s'apercevoir
qu'elle y manquât. Par la suite il résulta pour
elle de cette aventure quantité d'avantages. Nul ne
douta, en effet, qu'elle n'eût été sauvée par un
miracle ; on la considéra comme une « protégée »
de la Vierge et on la traita avec les égards dus Ã
sa qualité; elle eut désormais la meilleure litière
et le râtelier le mieux garni, et, après avoir vécu
dans l'abondance, elle mourut paisiblement de
vieillesse, sans avoir connu l'exil des foires loin-
laines...
Pour se faire une idée de la surprenante variété
de notre race, de la diversité de ses types et de la
richesse de ses costumes, il n'est que d'assister Ã
la sortie de la messe d'aube, dans le cimetière de
RumenguK le jour du pardon. Toute la Bretagne
est rassemblée là comme en un raccourci puissant.
Que de n-licfs et de contrastes! Ici, les Léonards
aux grand corps, spéculateurs hardis et fanatiques
sombres, nés pour être marchands ou prêtres,
et dont les lèvres dédaigneuses ne se desserrent
volontiers, dit-on, que pour réciter la prière ou
parler argent. Près d'eux, les Trégorrois, aux
158 AU PAYS DES PARDONS
yeux vifs et nuancés, à la physionomie ouverte,
discoureurs aimables, avec une pointe d'ironie
dans leur sourire. Là , les Tran'Doué^ équipés à la
façon des Mexicains d'une veste brodée de jaunes
arabesques et d'un pantalon très ample s'évasant
au-dessus des chevilles : beaux hommes pour la
plupart, la figure encadrée d'un large colher de
barbe rousse, ils laissent à leurs femmes les
besognes qui déforment, n'ont, quant à eux,
d'autre souci que de promener leur fîère pres-
tance de mCdes à travers les foires et les pardons.
Et voici le bleu clair, le bleu azuré des glazik^
de Cornouailles, où courent en festons les tons
d'or de la fleur du genêt. Un peu lourds et pansus,
ces Bretons du sud, et joyeux d'une bonne joie
matérielle qui éclate dans leurs faces rondes,
rases, roses et poupines, dans leur goût des cou-
leurs, des choses voyantes, dans l'allégresse gri-
voise de leurs chansons. Ils ne font que mieux
ressortir l'élégance montagnarde des fils de l'Are,
souples et droits ainsi que des pins, et pareils,
dans leur accoutrement de laine brune, Ã des pas-
teurs des temps primitifs, — ou la gravité hau-
1. On appelle ainsi, du juron qui leur est familier, les
hommes du canlon de Ponl-Labbé, les maris des Bigou-
denn.
2. Glazik, les hommes velus de bleu.
LE PARDON DES CHANTEURS 159
laine des forbans de l'Aber, souvent comparés
aux palikares des côtes grecques et qui portent
comme eux le bonnet et la fustanelle, grands
gars superbes, avec des bras d'une envergure
immense et le profil aigu d'un oiseau de mer fen-
dant l'espace.
Debout sur une éminence, sur une sorte de
dune herbeuse qui prolonge à gauche le cime-
tière et au sommet de laquelle se dresse un
oratoire, Yann Ar Minouz attaque de sa voix
rauque, la complainte de Plac'hik Eûssa.
A l'île Eûssa fut une fille,
Jolie et sage comme un ange,
Jolie et sage comme un ange,
Et son nom était Corentine.
Hélas! elle n'avait pas quinze ans,
Déjà lourde croix elle portait.
Sur un rocher, jouxte la mer,
La fille pleurait pleurs amers.
Et de plein cœur elle priait
Et vers les deux ainsi criait. ..
Un oblique rayon de soleil se joue sur les
tempes dégarnies du barde, lliens et Iliennes ont
fait cercle autour de lui : ils boivent ses paroles
et suivent le mouvement de la chanson jusque
dans l'expression de son visage. Car il ne se con-
tente pas de chanter, il mime; si bien que la
160 AU PAYS DES PAP.DONS
complainte se transforme en un drame mono-
logué. Et quel prestiîïieux acteur que ce Yann! Il
a joint les mains, il lève au ciel un regard mouillé
de larmes; sa voix, traînante au début, éclate en
accents déchirants :
— En se ballant contre l'Anglais,
Mon père s'est noyé dans la mer profonde.
Le cœur de ma mcrc se fendit,
Quand ce malheur elle entendit.
Et je n'ai plus personne, hélas!
Que faire désormais ici-bas?
Je n'ai plus hélas! sur la terre
Proche ni parent, père ni mère.
Père ni mère, proche ni parent;
Vivre m'est deuil et navrement!
Une des Ouessantines s'est caché la figure dans
son mouchoir : on sent qu'elle fait ell'ort pour
étoulïcr des sanglots. Le marin avec qui j'ai causé
tantôt me chuchote à l'oreille •
— Elle a une cœarséc, la pauvre! On jurerait
que c'est sa propre gtuerz, en vérité, que Thomme
aux chansons lui débite là .
Sur un rythme plus doux, avec un balance-
ment léger de tout le corps, Yann poursuit :
Mais non!... 11 est au ciel un Père,
Et à Rumengol bonne Mère!
LE PARDON DES CHANTEURS 161
Ma mcrc bien souvent m'a dit
De prier la Vierge bénie,
La Vierge tendre de Rumengol,
Et jamais ne serais abandonnée.
Étendez votre main sacrée,
Vierge, sur votre enfant navrée.
Moi, la mineure i à l'abandon,
J'irai pieds nus à votre pardon ;
J'irai pieds nus demander aide
A votre maison de Tout-Remède.
Et sept fois je ferai le tour
Du grand autel sur mes genoux;
Sept fois le tour de votre sanctuaire,
Vierge, patronne des Bas-Bretons î
Madame Marie, les pauvres gens
Ne vous sauraient faire de présents.
Ni ceinture de cire 2, ni cierge,
Rien!... sinon leur prière, ô Vierge.
Pauvre comme eux, pour seul trésor
J'ai mes cheveux blonds couleur d'or.
Je tresserai pour vous une guirlande
Faite avec ma chevelure blonde.
Faite avec les fleurs des champs, les simples fleurs;
En gouttes de rosée y brilleront mes pleurs.
Elle brille aussi, la triste rosée des larmes, dans
les yeux des femmes qui sont là ; elle trace de
larges sillons humides sur leurs joues hâlées,
s'égoutte lentement dans les plis de leur petit
1. Orpheline.
2. Les cordons de cire dont les pèlerins entourent l'église.
162 AU PAYS DES PARDONS
chflle noué en croix. Les hommes eux-mêmes
sont émus : sans cesse ils s'essuient les paupières
du revers de leurs grosses mains toutes tailladées
et noires de goudron. Et, de minute en minute,
le groupe des auditeurs grossit : le pardon afflue
vers le chanteur dont le buste ensoleillé domine
la foule, la chemise ouverte, son poitrail nu hérissé
de touffes de poils fauves. Le récitatif reprend,
d'une allure dolente et comme alanguie :
S'est mise Corentine en chemin,
Sa baguette blanche à la main;
Passe la mer, suit le chemin
Qui mène aux cieux, qui mène aux saints.
El la voici déjà tout proche :
Du clocher on entend la cloche.
Elle s'agenouille, en le voyant,
Son cœur palpite, en l'entendant.
A Rumengol quand se trouva.
Les pieds de la Vierge baisa.
Et dit : — Ma Mère, Mère bénie,
J'aimerais bien mourir ici!
Je n'ai plus personne à aimer.
Daignez me prendre et m'emportcrl
Ici mon corps reposera,
Mon âme avec vous s'en ira.
Yann s'interrompt, éponge avec sa manche son
front où la sueur perle, puis, d'un ton sacra-
mentel, imposant les mains à l'assistance :
LE PARDON DES CHANTEURS 163
— Chrétiens, signez-vous! La Vierge va parler
Alors, la Vierge avec douceur
A dit à la fillette en pleurs :
— Sur terre il n'est que gens méchants;
Que Dieu te sauve, mon enfant!
Ta douce âme et ton pauvre cœur
Sont maintenant purs comme l'or.
Viens, Corentine, au ciel profond.
Louer Jésus, le Maître bon.
Et Corentine se mourait.
Et à voix haute elle disait :
— A la Vierge je donne mon cœur,
Ma malédiction aux Anglais !
Ce vers final, cri de guerre de la race, le barde
le lance à pleins poumons, d'un timbre si âpre
et si vibrant que la foule tressaille, frémit, sen-
tant passer en elle le frisson des grandes haines
ataviques, vieilles de douze cents ansl...
Le soleil est haut sur l'horizon. Déjà commen-
cent à déboucher, devers Le Faou, Landerneau,
Châteaulin, les omnibus et les breaks aux essieux
criards, bondés de familles bourgeoises qui vien-
nent à Rumengol comme à une fête foraine, his-
toire de se gaudir de la paysantaille et de manger
du veau froid sur l'herbe où les pèlerins ont
dormi. Le vrai pardon désormais est clos. C'est
l'heure de fuir, si je veux emporter intactes les
fortes impressions de la nuit et du matin naissant.
164 AU PAYS DES PARDONS
Je trinque une dernière fois avec le vieux poêle
trégorrois dans l'auberge où la veille nous nous
sommes rencontrés. Nous échangeons de mélan-
coliques adieux.
— J'ai le pressentiment — me dit-il — que
je ne chanterai plus aux lliennesla triste chanson
de Plachik Eûssa. Ce n'est point là ce qui me fait
peine, mais de songer que les temps sont proches
où c'en sera fini en Bretagne des belles giverz
aimées de nos pères et des sônes délicieuses qui,
jusque sur la lèvre défleurie des aïeules, sonnent
aussi gai qu'un oiseau de printemps. Toutes ces
choses sont près de mourir, et d'autres encore qui
ont réjoui nos âmes. Les pardons, hélas! les par-
dons eux-mêmes disparaîtront. J'en sais dont je
suis probablement le seul à me souvenir. Les
chemins où je marche à présent sont jonchés de
chapelles en ruines. Le fantôme de la cloche
continue à tinter au-desssus du clocher détruit ;
j'ai souvent ouï, le soir, son glas mystérieux et
plaintif. Mais, à part moi, qui donc prête l'oreille
pour l'entendre? Nos prêtres sont les premiers
à tuer nos saints, à laisser tomber leur culte en
oubli*. Eh oui! ce sont eux qui travaillent Ã
1. Disons néanmoins que dans le cours des deux der-
nièri>s années il s'est produit une réaction dans le clergé
breton en faveur des vieux saints nationaux.
LE PARDON DES CHANTEURS 165
faire le vide autour de nos sanctuaires les plus
vénérés, en entraînant les paroisses par troupeaux
vers les églises lointaines, vers les Vierges étran-
gères, à Lourdes, à la Salette, à Paray-le-Monial!
Quel besoin ont-ils de dépayser la dévotion bre-
tonne? Qu'ils prennent garde qu'Ã tant voyager
elle ne s'altère. Ma mère déjà déplorait ces
modes nouvelles. « Le paradis, disait-elle, ne se
gagne qu'aux pieds des saints de son pays. »
J'augure mal des jours à venir. Grâces à Dieu,
je ne les verrai point : on aura depuis longtemps
jeté sur ma face le drap sous lequel on dort pour
jamais...
Je m'en retourne vers Quimerc'h par le sentier
des fougères. A mi-côte je croise deux bons vieux
Cornouaillais en goguette qui, s'arc-boutant des
épaules, se racontent simultanément des histoires
sans fin, et ne s'écoutent ni l'un ni l'autre. Leur
double soliloque me suit quelque temps, puis
s'évanouit dans le profond silence. C'est mainte-
nant une paix vaste, le calme saisissant d'un
désert. Dans la direction du nord, les bois du
Kranou moutonnent à perte de vue; vers l'ouest,
la mer flambe ainsi qu'un bain de métal en fusion.
Rumengol, son pardon, ses mendiants, ses chan-
teurs, tout cela semble avoir glissé dans l'ombre
du ravin ; la croupe dorée du pays d'Hanvec s'af-
166 AU PAYS DES PARDONS
faisse à son tour, tandis que se déroulent au loin,
sur le fond du ciel, les cimes bleuâtres de l'Are.
Pas un clochera l'horizon, pas un toit, pas même
une de ces grêles fumées, révélatrices de la pré-
sence de l'homme. On a de nouveau la sensation
d'une terre vierge, d'un monde à peine éveillé du
chaos. Le paysage tout entier apparaît comme figé
encore dans la raideur des choses primitives, et
l'on jurerait qu'on n'y a point changé de place
une pierre depuis le fabuleux soir d'automne où
le soleil s'y coucha sur la mort de Gralon.
Soudain, un cri part, un sourd et sinistre
mugissement déchire la solitude : du sein d'une
colline éventrée un train se précipite, et la civili-
sation passe, au branle des w^agons, sans souci
des fleurs d'âme qu'elle écrase et des grands sym-
boles qu'elle anéantit. La douloureuse prédiction
de Yann Ar Minouz me revient en mémoire.
Aux futurs pardons de Rumengol reverra-t-on
les chanteurs?
Discret et charmant Esprit de l'antique chanson
bretonne, tes fervents se font rares. Dans la hié-
rarchie nouvelle, mieux vaut être cantonnier que
barde. De vieilles fileuses, des tailleurs de cam-
pagne, de pauvres pâtres, de nomades sabotiers,
voilà les seuls qui te vénèrent encore d'un culte
simple et profond. Ta voix mélodieuse est con-
LE PARDON DES CHANTEURS 167
damnée à s'éteindre avec le bruit du dernier rouet.
Aux générations qui te furent hospitalières d'au-
tres ont succédé, trop affairées pour t'entendre,
trop matérielles pour te goûter. Discret et char-
mant Esprit de l'antique chanson bretonne, toi
qui portas si longtemps sur tes ailes le rêve de
notre race, je songe avec tristesse à l'heure
prochaine où tu ne seras plus.
SAINT-JRAN-DU-DOIGT
LE PARDON DU FEU
A Madame Emile Char
ec.
10
La fête du solstice d'été, 'qui n'est plus guère,
ailleurs, qu'une façon de divertissement popu-
laire, se célèbre encore en Bretagne avec une foi
-aussi ardente, aussi recueillie qu'au temps des
adorations primitives, des premiers agenouille-
ments de l'homme devant le soleil. Et, dans la
nuit du 23 au 24 juin, l'on peut dire sans exagéra-
tion que, des hautes terres de l'intérieur au bas
pays du littoral, de l'Argoat à TArmor, il n'y a
pas une bourgade, pas un hameau, pas même
une ferme isolée au milieu des landes ni une
hutte de sabotiers ensevelie sous le couvert des
bois qui ne se fasse une obligation sacrée d'édifier
son bûcher symbolique et d'invoquer la flamme
ou de se prosterner autour des cendres, selon des
rites dont le sens s'est perdu au cours des âges,
mais dont les formules et les gestes n'ont pas dû
varier beaucoup depuis les plus lointains passés.
J'ai tâché de décrire naguère le spectacle d'une
172 AU PAYS DES PARDONS
de ces u Nuils des feux », tel qu'il m'avait été
donné d'y assister en pleine montagne, dans le
site peut-être le plus sauvage de l'Are. Mais le
lieu plus spécialement réputé pour être le centre
et comme le sanctuaire privilégié des antiques
cultes solaires, c'est, à la limite du Trégor, vers
l'ouest, un cap fleuri d'ajoncs qui fait pendant Ã
la pointe de Primel et protège des âpres vents de
Manche la secrète, la délicieuse vallée de Traoun-
Mériadek.
Mériadek est un des noms vénérés de notre
hagiographie locale. Celui qui le porta fut, au
dire des légendaires, un personnage de grande
race, arrière-neveu du fabuleux roi Conan, ce
Pharamond de la Bretagne. Albert de Morlaix,
qui a rédigé sa vie, nous apprend qu'il mourut
évoque de Vannes, après s'être longtemps voué Ã
la solitude, sans autre compagnon de pénitence
qu'un clerc, en un canton propice à la retraite,
non loin de la ville actuelle de Pontivy. Mais les
gens de Traoun-Mériadek n'acceptent pas cette
tradition. « A chacun son saint, affirment-ils.
Mériadek est nôtre et n'a jamais bougé de nos
parages depuis le jour béni où, parti de la terre
saxonne avec son frère Primel , il vint aborder
en ce havre sur une roche creusée en forme
de barque, que des goémons enguirlandaient.
LE PARDON DU FEU 173
Le pays était plaisant, abrité, plein de beaux
ombrages, égayé par le chant des ruisseaux.
Mériadek dit à Primel : « Je suis l'aîné : c'est Ã
moi de choisir. J'opte pour cet endroit. Va donc
en ta direction et que Dieu te conduise ». Primel
baissa la tête et vit un galet arrondi à ses pieds.
Il le ramassa, le brandit, le lança devant lui.
Retombé sur le sol, le galet se mit à rouler comme
une boule, du côté du soleil couchant. Primel le
suivit et ne s'arrêta que là où la pierre s'arrêta
elle-même, dans les grèves rocheuses de Plou-
gaznou qu'elle habitait, il faut croire, avant que
la mer l'en eût arrachée. Et saint Mériadek resta
seul parmi nous jusqu'au moment où saint Jean
le Baptiseur lui fut adjoint comme patron de
notre église. »
Mériadek subit, en effet, le sort de beaucoup
de nos vieux thaumaturges nationaux. Dès les
premières années du xv^ siècle, il fut, sinon
dépossédé, du moins relégué au second plan par
l'institution d'un nouveau culte. Sans doute ne le
jugeait-on plus assez orthodoxe. Trop d'éléments
païens demeuraient mêlés à la dévotion dont il était
l'objet. Les habitants de cette côte sont tenus, de
nos jours encore, pour des cerveaux peu dociles.
Lorsque, il y a quelque cent ans, le voyageur
Cambry passa chez eux, il fut frappé de leur
10.
174 AU PAYS DES PARDONS
réserve ombrageuse et de l'accenl farouche avec
lequel ils se proclamaienl les « durs gars de la
zone maritime », pôtred called an Arvorik. Isolés
du monde par des remparts de collines abruptes
et par une mer hérissée d'écueils, ils se sont
attardés, avec un entêtement invincible, dans des
conceptions et des pratiques plusieurs fois millé-
naires. En aucune autre région de la Bretagne,
peut-être, l'esprit du vieux naturalisme celtique
ne s'est perpétué plus intact. Les choses, il est
vrai, n'y ont pas moins contribué que les âmes.
Ce ne sont, de tous côtés, que fontaines qui
sourdent : elles s'épanchent des prés, des landes,
elles jaillissent du roc même, donnant l'impression
d'une fécondité intarissable, de mamelles lou-
'ours ruisselantes qui verseraient éperdumenl la
force, la fraîcheur, la santé, la vie. Comment la
vénération des pèlerins ne se fùt-elle pas age-
nouillée de tout temps aux margelles de ces
divonnes sacrées? Et, quand on lève les yeux vers
les hauteurs d'alentour, Ã contempler l'aspect
solennel de ces grands promontoires où le soleil,
l'Heôl breton, frère de l'Hélios grec, promène par
les purs matins d'été les frissons d'une lumière si
délicate et, le soir, laisse traîner des clartés si
longues, des pourpres si somptueuses, comment
s'étonner que des générations de Celtes en aient
LE PARDON DL FEU 175
fait un lieu d'adoration, une sorte de temple à ciel
ouvert dédié à celui qu'ils appellent encore « le
roi des astres » et dont la rayonnante présence
.eur est d'autant plus douce que dans leur climat
brumeux ils en sont fréquemment privés?
Impuissant à détruire ces idolâtries locales,
le christianisme tenta, comme on sait, de les
détourner à son profit. Il édifia des chapelles
auprès des sources, plaça des images de la Vierge
au creux des chênes druidiques, démarqua les
mythes en les frappant à son empreinte et sub-
stitua les noms de ses saints aux forces naturelles
divinisées. C'est ainsi, je suppose, que le bon
Mériadek, hypothétique évêque de Vannes, fut
convié à recueillir, en ce coin du Trégor, des
hommages antérieurement adressés au soleil. Cer-
tains traits de sa légende justifiaient cette attri-
bution. Un Mystère comique, précieuse épave
d'un idiome aujourd'hui sombré, nous le montre
doué du « don de lumière », dissipant la nuit des
yeux éteints, rouvrant à la clarté céleste les pru-
nelles enténébrées.
Il est à penser toutefois que l'intronisation de
son culte dans la combe de Traoun-Mériadek
n'eut pas tous les effets heureux qu'on en atten-
dait. L'âme des Bretons est un peu comme leur
terre. Ou croit l'avoir écobuée à fond, avoir passé
176 AU PAYS DES PARDONS
au feu les moindres souches. Qu'elle reste seule-
ment une année en jachère : au printemps d'après
les racines brûlées sont redevenues vivaces et,
bruyères, ajoncs, gentils, toute la végétation pri-
mitive a refleuri. Aux environs du w" siècle, la
vertu de saint Mériadek avait probablement perdu
son efficace. L'ancienne frondaison barbare,
riche d'une sève plus profonde, l'avait, sans
songera mal, envahie, recouverte, à demi étoulTée.
Cela était dans l'ordre des choses. Et puis, qui
sait! Le clergé lui-même avait peut-être cessé
d'avoir foi aux mérites de ce saint suranné. 11 y a
une mode pour les saints, et qui est sujette aux
pires vicissitudes, comme toutes les modes. En
Bretagne, nos pères n'ont eu que trop souvent
l'occasion de le constater.
Renan a conté quelque part l'histoire d'une
statue de saint Budoc que le curé, sous prétexte
qu'elle tombait de vétusté, remplaça subreptice-
ment par une vierge de Lourdes. Que d'escamo-
tages de ce genre on pourrait citer! Longue, par
exemple, serait la liste des paroisses bretonnes où
le patron celtique a dû s'effacer devant saint
Pierre. L'œuvre de romanisalion à laquelle
s'acharnèrent en vain les légions des empereurs,
il semblerait parfois que les prêtres, issus pour-
tant de la race, se fussent donné pour tâche de la
LEPARDONDUFEU 177
faire aboutir. De bonne heure ils se sont appli-
qués à dénationaliser la piété de leurs ouailles.
Ils y ont en partie réussi. Saint Mériadek est une
de leurs nombreuses victimes. On s'aperçut un
beau jour qu'il manquait décidément de prestige
et, tout aussitôt, son humble chapelle se trans-
formait en une spacieuse église oii l'on voulait
bien le tolérer comme un hôte, mais dont le sei-
gneur et maître devenait dorénavant le Baptiste.
La vallée même, désignée par son vocable, changea
de nom. Il ne fut plus question de Traoun-
Mériadek : ce fut désormais la trêve — aujour-
d'hui la commune — de Saint-Jean-du-Doigt
II
D'ordinaire, quand ces sortes de substitutions
remontent, comme c'est le cas, à des époques
assez reculées, il est difficile, pour ne pas dire
impossible, de savoir dans quelles conditions elles
se sont produites. Ceux qui les provoquent ne se
soucient naturellement pas d'en perpétuer le sou-
venir. Plutôt s'emploieraient-ils à le faire dispa-
raître, ne fût-ce que pour renforcer la tradition
récente de toute l'autorité des longs âges. Ici,
178 AU PAYS DES PARDONS
nous avons, par exception, la chance d'être ren-
seignés, grâce au plus crédule, au plus indiscret,
mais au plus charmant aussi des hagiographes
bretons : j'ai nommé Albert Legrand.
Il vivait dans la première moitié du xvii* siècle,
à Morlaix, dont il était originaire et où il s'était
fait moine, au couvent de Cuburien. Il unissait Ã
un esprit cultivé l'âme la plus enfantine. Il avait
conservé tous les goûts du peuple dont il était
sorti : l'amour des belles histoires, la passion du
merveilleux. Sa dévotion pour les saints de son
pays, pour les « saints patriotes » comme il les
appelle, était sans bornes. Leurs surprenantes
odyssées, la richesse et la variété de leurs aven-
tures l'enchantaient. Elles étaient flottantes en-
core, pour la plupart, livrées aux hasards et aux
incertitudes de la mémoire populaire. Il jugea
qu'il ne pouvait faire œuvre à la fois plus chré-
tienne et plus bretonne que de les fixer. Dès qu'il
en eut obtenu licence de ses supérieurs, il entra
proprement en campagne.
Il ne s'agissait, en effet, de rien moins que de
parcourir toute l'Armorique, de la visiter par le
menu, en interrogeant les archives elles gens, en
s'arrctant aux églises, aux oratoires, partout où
quelque personnage de notre légende dorée avait
laissé l'empreinte de ses pas ou le parfum de ses
LE PARDON DU FEU 179
vertus. On ne vit plus qu'Albert de Morlaix par
les routes. Ce frère quêteur fut une espèce de
Pausanias breton. Il conversait avec les rustiques
dans leur langue qui est, chez nous, le seul
sésame. Sa qualité de franciscain lui ouvrait,
d'autre part, les presbytères. Non content de s'in-
former auprès des « recteurs », il questionnait
encore à la cuisine leurs gouvernantes, les cara-
bassenn. On n'avait pas avec lui de réticences : on
lui confiait tout ce que l'on savait, et lui, pèlerin
fervent, se faisait tout oreilles. Il put engranger
ainsi, gerbe à gerbe, la plus opulente mois-
son. De retour à Cuburien, en ce calme paysage
d'arbres et d'eaux où défilaient, le soir, devant sa
cellule monacale, des voiles et des chants de mari-
niers, il rédigeait avec une conscience admirable
les notes recueillies au cours de ses excursions,
édifiant du labeur de ses nuits sa volumineuse
Vie des saints de la Bretagne Armorique, se délec-
tant lui-même à rassembler les épisodes épars de
cette espèce de théogonie bretonne qui mêle,
combine, embrasse et comprend tout, l'histoire et
le roman, le poème épique et le conte. Il y eut
chez Albert Legrand de l'Homère, de l'Hésiode,
de l'Hérodote et du Plutarque. Il a été le premier
et le plus délicieusement ingénu de nos folklo-
ristes.
i80 AU PAYS DES PARDONS
Nulle roule ne dut lui être plus familière que
celle de Plougaznou, la grande paroisse côtière de
qui relevait à cette époque la chapellenie de Saint-
Jean-du-Doigt. Elle était déjà très fréquentée des
Morlaisiens, qui y trouvaient pour leurs jours de
désœuvrement une promenade fort alléchante et
des plus variées. On n'avait pas attendu que les
touristes de France ou d'Angleterre eussent décou-
vert les puissantes maçonneries géologiques qui
ceignent comme autant de bastions cyclopéens la
Pointe de Primel, pour aimer à s'étendre dans
leur ombre, sur les tapis d'herbe fine et drue qui
feutrent leur base, devant l'horreur magnifique
d'une mer que hérissent, même par temps calme,
d'étincelantes crinières de vagues et que déchirent
des fronts d'écueils noirs, pareils à des licornes
des âges monstrueux. Frère Albert n'eût pas été
Breton, s'il n'avait eu le sentiment le plus vif de
la magie de la nature. Et cette disposition, le
commerce presque exclusif qu'il avait noué avec
les saints de sa race n'avait pu que la confirmer,
que la développer encore. Il n'avait pas été sans
remarquer que, dans le choix qu'ils faisaient de
leurs établissements, l'instinct esthétique ne les
guidait pas moins que la préoccupation religieuse.
En fuyant le monde pour se rapprocher de Dieu,
ils ne renonçaient point à la beauté des choses.
LE PARDON DU FEU 181
Ils voulaient à leur prière un vaste champ de
contemplation. Leurs « maisons de pénitence »
s'ouvraient tantôt sur les solennelles perspectives
des bois, tantôt, et plus souvent, sur les infinis de
la mer. Cette mer, qu'il s'agisse de la britannique
ou de l'océane, Albert Legrand n'en prononce
jamais le nom sans une sorte d'attendrissement
pénétré. Il l'aime visiblement, de l'indéfectible
amour qu'elle inspire à quiconque naquit sur ses
bords.
Mais ce n'est point à cause d'elle seulement
qu'il eut toujours une prédilection particulière
pour la région de Plougaznou et de Saint-Jean-du-
Doigt. Il y était attiré encore par les rendez-vous
annuels que s'y donnaient d'énormes affluences
de pèlerins accourus des quatre évêchés bretons.
La petite vallée perdue aux confins du Trégor
était, en eft'et, devenue depuis le siècle précédent
le foyer peut-être le plus ardent de la dévotion
nationale. Sa réputation miraculeuse s'était ré-
pandue dans toute la péninsule, avait môme reçu
la consécration officielle. Nos ducs avaient pris
sous leur patronage l'humble ravin; ils avaient
contribué de leurs deniers à l'érection de la nou-
velle et spacieuse église qui avait remplacé l'an-
cien sanctuaire, et sans cesse témoignaient envers
elle de leur sollicitude, en la comblant de cadeaux
11
182 AU PAYS DES PARDONS
de toute nature, reliquaires précieux, lourdes
bannières historiées, ostensoirs d'or, croix son-
nantes en argent massif.
L'an de grâce 1506 avait mis le dernier sceau,
et le plus significatif, Ã la gloire de Traoun-
Mériadek. La reine Anne qui gardait jusque sur
le trône de France ses nostalgies de u petite
Brette » avait obtenu du roi Louis XII de se venir
conforter l'âme en son pays. Elle voulut tout
revoir, accomplir, elle aussi, son Trô-Breiz selon
l'usage de ces temps où nul Breton ne se fût jugé
quitte envers sa conscience, s'il n'avait, au moins
une fois en sa vie, fait le pèlerinage des sept
saints et visité dans leurs cathédrales respectives
les sept apôtres patriarcaux, les sept chefs spiri-
tuels de la Bretagne. Partie de Nantes, elle tra-
versa successivement Guérande, Vannes, Quim-
per, fit neuvaine à Notre-Dame du Folgoët, et se
rendit par Saint-Pol à Morlaix, où l'attendait une
réception triomphale. Elle y arrWa assez mal en
point. « Une défluxion, nous dit Albert Legrand,
lui était tombée sur l'œil gauche. » Naturelle-
ment, on ne manqua pas de lui faire observer que
le remède était là tout près. L'occasion était trop
belle de concilier à Saint-Jean-du-Doigt les bonnes
grâces de la reine. Elle ne se fit point prier et,
toute transportée des merveilles qu'on lui contait
LE PARDON DU FEU 183
de la sainteté du lieu, elle parla même d'entre-
prendre à pied le trajet, comme la plus humble
des <( pardonneuses ». C'est tout au plus si elle
accepta de se laisser mener en litière une partie
du chemin. Passé le village de Kermouster,
comme on s'engageait sur la haute crête aride
connue sous le nom de Lann ar Festour, elle com»
manda qu'on la mît à terre. Un calvaire se dres-
sait au milieu des ajoncs, sur le bord de la route :
elle s'assit, Ã en croire la tradition, sur une des
marches, pour se déchausser; et ce fut pieds nus,
piétend un poète populaire, qu'en vraie Bretonne
qu'elle était, elle dévala vers Saint-Jean. Inutile
d'ajouter qu'elle y trouva prompte guérison et
qu'elle s'en montra royalement reconnaissante.
Elle commença par anoblir tous les habitants de
la bourgade et, d'un clan de paysans et de
pêcheurs, fît, selon le mot d'un de leurs descen-
dants, une « bordée » de gentilshommes. L'église
n'était pas entièrement achevée : elle assura de
quoi la parfaire. Enfin, les niultitudes de pèlerins
qui s'empressaient annuellement vers Traoun-
Mériadek étant contraints le plus souvent, faute
de place dans les maisons, de gîter à la belle
étoile, sur l'aire des cours ou dans l'herbe des prés,
elle eut la délicate idée de fonder à leur intention
une hôtellerie fort bien pourvue qui subsiste encore .
184 AU PAYS DES PARDONS
Je passe sur quanlilé d'autres dons. Aucun
d'eux ne valait sa visite môme. Le nouvel établis-
sement était désormais certain de prospérer. Il
avait pour lui la plus glorieuse des attestations,
inscrite au registre de ses fastes : la « Duchesse
bénie », la « Douce des Douces » figurait au
nombre de ses miraculées!... A l'époque d'Albert
Legrand, sa fortune avait probablement atteint
son apogée. C'est par milliers, par dizaines de
mille, que les dévots s'assemblaient, dès la matinée
du 23 juin, dans la combe trop étroite, couron-
naient les hauteurs circonvoisines, débordaient
iusque sur la grève. Autant de gens à confesser,
à faire communier, à diriger dans les évolutions
complexes des rites que j'essaierai tout à l'heure
de décrire. Le clergé local n'y pouri'ait suffire
aujourd'hui, avec ses seules forces : encore moins
l'eût-il pu il y a deux cents ans. Les prêtres des
paroisses d'alentour lui venaient en aide, comme
c'est l'usage; mais, le principal renfort, nul doute
que ce ne fût Cuburicn, avec son rucher de
moines, c[ui le lui fournil. Et, parmi eux, com-
ment le premier convié à la tûche n'eût-il pas été
l'infatigable zélateur des saints et des sanctuaires
de la Bretagne, le Père Albert? Oui donc était plus
qualifié que lui pour présider, dans la contrée, Ã
ces solennelles assises de la foi bretonne dont il
LE PARDON DU FEU 18!î
s'était donné pour mission de reconstituer l'his-
toire et de débrouiller les origines? A Morlaix,
paraît-il, ceux qui le croisaient dans la rue avaient
coutume de dire, en le désignant :
— Voilà celui qui revient du paradis et qui a
conversé avec nos saints.
Il n'était pas moins universellement connu à la
campagne qu'Ã la ville, ni moins universellement
aimé. Privilège presque unique, car les membres
des ordres religieux ne semblent pas avoir joui,
chez nous, d'une bien grande sympathie. La
mémoire populaire leur est, en général, peu clé-
mente et nos chants, nos gwerziou, nos traditions
orales les traitent avec une rancune parfois
féroce. Il en est qui rangent le froc au nombre
des fléaux les plus redoutables, sur la même
ligne que la lèpre, la famine et la peste. Le
Père Albert est peut-être le seul moine que la
vindicte paysanne ait épargné.
— Oh! lui, — me déclarait naguère, à son
.propos, une vieille fileuse de Lanmeur, — il n'y
a pas eu deux hommes de son espèce. J'ai ouï
conter qu'il avait fait, de son vivant, le voyage
du ciel et qu'ensuite, lorsqu'il cheminait par les
routes, on devinait de loin son approche à l'odeur
suave qui s'exhalait de ses habits.
Dans toute la banlieue de Morlaix, et même
186 AU PAYS DES PARDONS
au dele^, il n'était pas de grand pardon sans lui.
Celui de Saint-Jean-du-Doigt le vit souvent.
Je me le représente grimpant les montées pou-
dreuses, en robe brune de récollet, tête nue, sous
les ardeurs du soleil dont c'est la fête, salué d'une
parole déférente par les pèlerins qui passent, se
mêlant à leurs groupes, causant avec eux dans
leur langue, et surtout s'employant à les faire
causer. Puis, c'est le soir, là -bas, au fond de la
verdoyante vallée, dans le potager du presbytère'
aussi vaste qu'un jardin d'abbaye. Retiré derrière
le treillis de quelque tonnelle, le doux religieux en
qui revit un peu de l'âme de François d'Assise,
père de son ordre, médite sous le foisonnement
embaumé des chèvrefeuilles et parmi des vols de
martinets le sermon qu'il doit prononcer le lende-
main, à la messe d'aube. Et il relit, dans le cré-
puscule encore lumineux, l'ode en distiques latins
que publia, vers 1605, dans ses Nugx poeticae,
messire Guillaume le Roux, prêtre, natif de la
paroisse de Plougaznou. Et il feuillette à nouveau
les mémoires manuscrits de noble et discret
Yves Legrand, un de ses parents peut-être, cha-
noine de Léon, aumônier du duc François II,
dont il a su dénicher les cahiers, à demi rongés
des vers, dans les bahuts à offrandes de la sacristie
de Saint-Jean. El il s'use enfin les yeux à tenter
LE PARDON DU FEU 187
de déchiffrer une fois de plus, en la ressuscitant Ã
l'aide « d'un secret qu'il possède », l'écriture
presque entièrement effacée d'une vieille charte
communiquée par un sieur de Pen-ar-Prat, de
Guimaëc, et qui n'est rien moins, à son avis, que
le procès-verbal, dûment authentique, de la visite
de la reine Anne, ainsi que des circonstances sur-
naturelles dont cette visite fut accompagnée.
Maintenant que nous connaissons ses textes,
asseyons-nous aussi près que possible de la
chaire pour écouter son prône. La mélopée gla-
pissante de la horde des mendiants s'est tue dans
le cimetière. Une foule recueillie rempht la nef,
moutonne par delà le porche, s'immobilise Ã
croppetons, emmi les tombes. Ayons le cœur
simple de ces fidèles. Ce que le bon franciscain
va nous conter, c'est VHistoire de la translation
miraculeuse du doigt de saint Jean-Baptiste, de
Normandie en Bretagne, le premier jour d'aoust.
III
Sachez donc qu'après la décollation du Précur-
seur, son corps décapité fut enlevé par ses dis-
ciples et enterré par eux aux abords de la ville de
Sébaste, où sa sépulture ne tarda pas à devenir
le théâtre d'une infinité de prodiges. Ils étaient
188 AU PAYS DES PARDONS
encore si fréquents et si notoires au temps de
Julien l'Apostat que le bruit en arriva jusqu'aux
oreilles de ce prince. Furieux, il commanda d'ex-
humer les saintes reliques, de les brûler et d'en
disperser les cendres au vent. Les Gentils n'eurent
rien de plus pressé que d'obéir. Mais le bûcher ne
fut pas plus tôt allumé qu'une pluie providenlielJe
survint, si véhémente qu'elle éteignit le feu. Les
chrétiens aux aguets purent sauver une partie
des ossements, les uns entiers, les autres calcinés
à demi, et les déposer en lieu sûr pour, ensuite,
S8 les partager et les répandre à travers le monde.
Il serait peut-être un peu compliqué de suivre
chacune de ces reliques en son exode, quoique le
Père Albert ne s'en fasse point faute. Attachons-
nous seulement à l'index de la main droite, qui
fut le doigt par lequel saint Jean désigna le Sau-
veur, en disant la grande parole annonciatrice :
« Voici l'Agneau de Dieul... » Les Maltais pré-
tendent le posséder en leur île. Mais notre auteur
n'est pas éloigné de penser que les Maltais sont
gens sujets à caution. Par esprit de conciliation
toutefois, il leur concède qu'il se peut qu'ils
détiennent un des quatre autres doigts de la
dextre du Baptiste. Pour l'index, en revanche,
pas de contestation possible. Plutôt que de tran-
siger sur cet article, « nos Bretons voudraient
LE PARDON DU FEU 189
mourir ». L'index véritable est à Plougaznou, et
nulle part ailleurs. Et ce qui en fait foi, c'est la
manière même dont il y fut apporté.
Sur le territoire de la commune de Buhulien,
au bord de Léguer, dans la plus romantique des
vallées trégorroises, dort, bercée par le tic-tac
d'un moulin, une petite chapelle sans style et
sans âge, un fruste oratoire des prairies autour
duquel se viennent ébattre les « artisanes » lan-
nionaises, une fois l'an, le jour du pardon, mais
qui n'a guère pour visiteuses, en temps ordinaire,
que des pastoures gardant leurs vaches ou de
rares « pèlerines » restées fidèles à des dévotions
surannées. A l'intérieur, se voit au-dessus de
l'unique autel la statue d'une sainte, vêtue de la
robe blanche des vierges, la palme du martyre Ã
la main et, Ã ses pieds, un buisson de flammes
qui montent vers elle, mais sans la toucher. C'est
l'image de la patronne du lieu. Elle a nom Tècle,
ou, comme disent les Bretons, Tékla. Cette pauvre
« maison de prière » est, je crois bien, la seule
en Bretagne qui lui soit consacrée. Une gwerz
incomplète nous relate, d'après les passionnaires,
quelques traits de sa légende.
Elle était d'Iconium et fut une des premières
catéchumènes de saint Paul. Sa mère ayant voulu
la contraindre à se marier, elle préféra braver les
11.
190 AU PAYS DES PARDONS
plus cruels supplices plutôt que d'y consentir.
Condamnée à être brûlée vive, elle s'élança d'elle-
même dans « le feu brillant ». Mais les flammes
s'écartèrent, refusant d' « offenser son corps et
d'effleurer ses habits ». En même temps crevait
une pluie soudaine qui noyait d'eau le bûcher, Ã
la grande stupéfaction des bourreaux. Pareille
intervention divine s'était produite, on l'a vu,
pour les restes de saint Jean-Bapliste. Est-ce Ã
cause de l'identité des deux miracles que Tècle
passa dans la suite pour avoir été une des pieuses
personnes qui aidèrent à la diffusion de ses reli-
ques en Occident? Ce n'est point Albert de Morlaix
qui pourrait nous renseigner à cet égard. Sa
science hagiographique s'arrête aux frontières de
son pays, et Tècle, en sa qualité de sainte exotique,
n'était pas pour l'intéresser. Sans doute n'avait-il
jamais descendu l'ombreuse vallée du Léguer où
se blottit le toit de sa petite chapelle, comme une
hutte de berger, dans les hautes herbes. Il nous
confesse avec son habituelle sincérité que tout ce
qu'il sait de cette « jeune vierge », c'est qu'à une
époque qu'il ignore elle fit don du précieux index
à une bourgade inconnue de Normandie.
Un de ses commentateurs, M. de Kerdanet,
pense avoir découvert le nom de la bourgade. Ce
serait, Ã l'entendre, le village de Saint-Jean du
LE PARDON DU FEU 191
Day, dans les parages de Saint-Lô. Toujours est-il
qu'un seigneur de ce quartier, quel qu'il fût, avait
à son service un Bas-Breton de Plougaznou;
Albert Legrand ne spécifie pas à quel titre ; mais
comme il nous avertit que c'était au temps où les
Français, ranimés par Jeanne d'Arc et par le con-
nétable de Richemont, achevaient d'expulser de
Normandie les derniers Anglais, il est à présumer
que notre Trégorrois (dommage, observe le légen-
daire, qu'on n'en sache le nom, digne d'une éter-
nelle mémoire), il est à présumer, dis-je, que
notre Trégorrois s'était engagé pour combattre
l'ennemi héréditaire, le « Saozon » haï. Il y eut
force condottières bretons à payer de leurs per-
sonnes dans cette guerre de Cent Ans. Les femmes
même s'embrasaient d'une sorte de fièvre mys-
tique et se mettaient en chemin, comme pour une
croisade. On a retenu l'histoire de cette humble
illuminée, la Pierronne, partie sur la foi de ses
rêves, un chapelet aux doigts, sans autre compa-
gnie qu'une paysanne de son voisinage, et qui, si
elle n'a point partagé la gloire de la Pucelle, eut
du moins avec elle cette ressemblance d'obéir
aux mêmes appels et de mourir de la même mort.
Ce qui prouve que le gars de Plougaznou avait
dû, selon l'expression populaire, se louer pour être
homme d'armes, c'est que, son congé fini, il reprit
192 AU PAYS DES PARDONS
la roule de son terroir. Il y ren Irait plus riche
qu'il ne l'avait quitté, mais d'un genre de richesse
qui montre admirablement à quel point ce sou-
dard élait bien de son pays et de sa race.
Tandis que, autour de lui, les gens des autres
« nations » enrôlés sous la même bannière liraient
de la guerre, comme c'est l'usage, tous les profils
qu'elle peut donner, devinez à quelle espèce de
butin peu monayable s'attachaient toutes les
convoitises de ce Bas-Breton... Au doigt de saint
Jean? Vous l'avez dit! Chaque fois qu'il allait
entendre messe ou vêpres à l'église, en Breton
aussi consciencieux à bien prier qu'à se bien
battre, il ne pouvait distraire sa vue du reliquaire
où le bienheureux index élait exposé. Non qu'il lui
vînt jamais à l'esprit de se l'approprier par fraude :
l'idée d'une telle profanation aurait révolté son
âme de croyant. « Et pourtant, songeait-il avec
mélancolie, quel cadeau à faire à ma paroisse 1 »
La veille de son départ, il se rendit « à son accou-
tumée » devant le tabernacle, pour prendre congé
du saint doigt. Longtemps il demeura prosterné,
tendant vers l'objet de son désir toutes les facultés
de son être. Quand il se releva, il fut tout étonné
de se sentir un autre homme; non seulement il
n'éprouvait plus le moindre regret à s'éloigner,
mais une allégresse inconnue s'était répandue dans
LE PARDON DU FEU 103
ses membres, une joie mystérieuse exaltait son
cœur et sa pensée. 11 se mit en route d'un pas si
léger qu'il lui semblait avoir des ailes. Il ne mar-
chait pas, il était porté. Les âpres chemins d'alors,
labourés de profondes ornières ou pavés encore
par places d'énormes dalles romaines, s'assouplis-
saient en quelque sorte sous ses pieds, se faisaient
moelleux et doux, comme des tapis d'autel. Sur
son passage, les herbes des talus frémissaient,
ainsi que des chevelures vivantes ; les arbres incli-
naient vers lui leurs troncs, en des attitudes de
respect, et de leurs feuillages s'exhalait un bruis-
sement de paroles confuses, un murmure pieux,
comme d'une oraison psalmodiée en commun.
Les pierres même se rangeaient.
A la première ville qu'il traversa, sur le soir de
cette journée, il se produisit un phénomène encore
plus étrange, si possible. Les cloches de tous les
clochers entrèrent en branle spontanément, dans
les églises déjà closes, saluant le gars breton d'un
carillon triomphal, tel qu'on n'en avait jamais ouï
même aux visites de l'archevêque. Les habitants,
épouvantés, crurent d'abord à un tocsin d'alarme.
Puis, quand il fut avéré que la cause de toutes ces
retentissantes sonneries, c'était uniquement ce
vagabond mal vêtu, à l'air simplet, on l'arrêta.
Interrogé, il ne sut que répondre. Et d'ailleurs,
194 AU PAYS DES PARDONS
qu'eussent pu comprendre ces Normands à son
baragouin de Plougaznou? 11 fut accusé de sor^
cellerie et enfermé à triple verrou, en attendant
d'être juge. Lui, cependant, ne s'émut point; il
s'endormit plein de calme, et, dans son sommeil,
il rêva qu'il était assis sur la hauteur, au-dessus
deTraoun-Mériadek, à la place où de temps immé-
morial se construit le tantadK Quand il se réveilla,
le matin, ce fut vainement qu'il chercha autour
de lui les murailles sombres de la prison. Il se
trouvait que son rêve était devenu une réalité. Il
était assis, en effet, dans le fin gazon parfumé de la
lande bretonne. De cachot il n'y avait plus trace.
Sur sa tête, au lieu d'une voûte de pierre, planait
l'immensité du ciel libre. Le soleil d'août se déga-
geait tout flambant des dernières vapeurs de
l'aube, faisait étinceler de mille feux les gouttes
de rosée suspendues aux toiles des araignées noc-
turnes, parmi les ajoncs, et réfléchissait dans les
miroirs encore brouillés de la mer les prestigieuses
irisations de ses rayons naissants. L'exilé respira
l'haleine de son pays. Ses yeux reconnurent le
visage des choses famiUères : les voix de la terre
ancestrale bourdonnèrent délicieusement à son
oreille. Près de lui, chuchotait derrière sa mar-
1. Tantad, bûcher
LE PARDON DU FEU 195
gelle moussue l'eau prophétique d'une fontaine
qu'il avait dû consulter plus d'une fois sur son
destin, et, du fond de la vallée, montait vers lui
l'angélus de Saint-Mériadek, dans un clair tinte-
ment d'allégresse.
Il se leva, s'engagea dans la descente abrupte.
Deux ou trois chaumines formaient à cette époque
tout le village. Le charron, l'aubergiste bonjou
rèrent successivement le voyageur, sans d'ailleurs
se douter que ce fût quelqu'un de la « contrée ».
Il ne tourna pas la tête pour leur répondre, mais,
franchissant l'échalier du cimetière, s'empressa
vers la chapelle où le desservant commençait
l'office matinal. Une assistance de dévotes étaient
là , agenouillées à entendre la messe. Notre
homme prit place parmi elles et, comme elles, se
prosterna en oraison. Soudain, comme il avait les
mains jointes, il lui sembla que la paume de sa
droite s'ouvrait. Le sang ne coula point, mais de
la fissure béante une chose jaillit et, par-dessus la
balustrade du chœur, alla tomber, du côté de
l'Épître, sur la nappe du maître-autel. En même
temps les cierges s'enflammaient, sans que per-
sonne y eût mis le feu, et, dans la tour, les cloches
(dont nul sonneur pourtant ne tirait les cordes)
lancèrent à toute volée, aux quatre coins du
ciel, le plus superbe des « grands carillons ».
196 AU PAYS DES PARDONS
Vous pensez s'il y eut bientôt foule dans le
sanctuaire. De tout le pays on accourut. Les
dames nobles descendirent vers le Traoun Ã
Tamble de leurs haquenées : les moissonneurs,
désertant l'août, abandonnèrent leurs faucilles
en plein sillon et s'en vinrent tels qu'ils étaient,
en corps de chemise, dans le débraillement du
travail. Il va sans dire que, dans le nombre,
figuraient les parents du jeune Breton. Et Ton se
bousculait, et l'on criait :
— Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce qu'il y a
encore?
Il y avait que l'esquille qui avait si miraculeu-
sement sauté du bras du soudard sur l'autel n'était
autre — on l'a deviné — que le doigt de saint Jean.
La précieuse relique n'avait pas voulu se séparer
de son fervent adorateur. Elle l'avait suivi, Ã son
insu, logée entre sa peau et sa chair, et, plantant
là les Normands, acceptait, pour l'amour de lui,
de se faire naturaliser bretonne...
IV
Telle est, dans ses grandes lignes, avec addition
seulement de quelques variantes populaires, la
légende dont le pieux hagiographe morlaisien
LE PARDON DU l-EU 197
nous a transmis la mémoire. Quelle part de vérité
renferme-t-elle et qu'y a-t-il d'authentique dans
l'aventure du gars de Plougaznou rapportant chez
lui, sinon entre peau et chair, peut-être au fond
de son havresac, le fruit de son larcin sacré? Ce
sont là questions épineuses et que je ne me charge
point de résoudre. Il n'est pas sans intérêt toute-
fois de remarquer que, de l'aveu du Père Albert,
ceci se passait sous le règne du duc Jean, cin-
quième du nom, que ce duc guerroya fort en
Normandie, contre les Anglais, et qu'il était sin-
gulièrement adonné à la dévotion, ne perdant pas
une occasion de faire montre envers les églises de
sa piété et de sa magnificence. C'est lui qui, pri-
sonnier des Clisson, fit vœu, s'il redevenait libre,
d'accomplir le pèlerinage de Jérusalem, et, qui,
plus tard, ne trouvant pas le loisir de se mettre
en route, dépêcha à sa place un « homme notable
et suffisant >> avec mission d'offrir au Saint-
Sépulcre un cadeau de cent florins d'or.
Il n'en usait pas moins libéralement avec les
sanctuaires de Bretagne, ainsi qu'on le peut voir
dans les comptes de ses argentiers. Ce ne sont
que fondations de messes et donations pieuses, Ã
Saint-Julien de Vouvantes, à Notre-Dame du Mené,
à Notre-Dame du Bodon, à Notre-Dame de Bréle-
venez, enfin, si joliment perchée au haut de ses
198 AU PAYS DES PARDONS
trois cents marches de pierre, sur son vert coteau
lannionnais. N'est-ce pas lui encore qui édifiait Ã
saint Yves, dans la cathédrale de Tréguier, un
tombeau qu'il faisait couvrir « d'argent »? Et que
dire des largesses vraiment princières dont il ne
cessait de combler la collégiale du Folgoat? Le
clergé de Plougaznou dut se désoler plus d'une
fois de cette manne dorée qui pleuvait sur les
sanctuaires voisins, sans qu'il en pût recueillir la
moindre parcelle. Ce que l'on jalouse, en pareil
cas, ce n'est pas seulement le profit, c'est la
gloire. Il est dur d'^ voir grandir autour de soi des
cultes prospères, tandis que l'on reste une église
pauvre sur une terre dédaignée. Il y avait bien,
sans doute, ce pèlerinage annuel du 24 juin à la
chapelle de saint Mériadec, le « pardon du feu »,
comme on disait. Mais, outre que c'était là une
pratique d'une orthodoxie fort contestable, les
foules qu'elle rassemblait, composées presque
uniquement de paysans grossiers, n'étaient guère
pour lui prêter de l'éclat et attirer sur elle les
regards d'un duc.
Ahl si, du moins, parmi ces rustres s'était
révélé soudain quelque doux illuminé, comme fut
ce bon « fol » de Salaiin dont les angéliques visions
avaient, au siècle précédent, assuré la fortune de
Notre-Dame du Folgoat!... Le désii', a-t-on
LE PARUON DU FEU 199
remarqué, finit par créer son objet. Joignez qu'il
n'y a pas de contrée au monde où la faculté
mythique soit plus puissante qu'en Bretagne. La
légende y est une production naturelle et toute
spontanée. Celle du « Doigt de saint Jean », éclose
sous les feuillées ombreuses du Traoun-Mériadek,
eut tôt fait de prendre son essor et de voler,
sur les lèvres des hommes, jusqu'aux oreilles de
Jean V. Il avait précisément dans son entourage
un certain Mériadek Guicaznou, dont le nom dit
assez la provenance, et qui ne dut pas être le der-
nier à lui faire part de la miraculeuse aventure
arrivée en son pays d'origine. La trame en était
ingénieuse et charmante, très propre à flatter
l'imagination populaire. Mais le duc lui-même ne
pouvait manquer d'en recevoir une impression
très vive, et cela pour deux motifs : d'abord,
parce que la conquête morale de la relique s'était
accomplie par l'entremise d'un de ses hommes
d'armes; ensuite, et surtout, parce que cette
relique était celle de saint Jean, son vénéré
patron. A supposer donc, comme le veut le sévère
bénédictin, Dom Lobineau,que la légende eût été
fabriquée de toutes pièces, elle avait du moins
toutes chances de donner les fruits heureux qu'on
s'en était promis.
Et en effet, du jour au lendemain, la rustique
200 AU PAYS DES PARDONS
solitude de Traoun-Mériadek connut les prestiges
de la célébrité. La faveur ducale s'était étendue
sur elle. Ce ne furent, dans le principe, que de
menues offrandes : un étui d'argent, par exemple,
pour sauvegarder le précieux doigt. Puis vinrent
les grosses libéralités, en vue de permettre lérec-
tion d'une nef capable de contenir les nouveaux
fidèles. Car maintenant que le prince avait pris ce
coin de terre sous sa haute protection, des che-
vauchées de gentilshommes s'y acheminaient par
les étroits sentiers caillouteux, battus jusqu'alors
des seuls manants. Moins de trois ans après la
date qui est assignée, dans Albert Legrand, au
transfert de la relique, c'est-à -dire dès 1540, on
posait, sur l'emplacement de la chapelle primitive,
la première pierre de l'édifice actuel. Et Saint-Jean-
du-Doigt devenait un des grands « lieux dévots »
de la Bretagne.
A la fin du xviii' siècle, sa vogue n'avait pas
décru. Cambry, qui le visita sous le Directoire,
en parle dans des termes, sans doute fort irrévé-
rencieux, comme il sied à un voltairien, mais qui
n'attestent pas moins de quel crédit il jouissait
encore à celte époque. « On n'avait rien négligé,
dit-il, pour frapper l'imagination des nombreux
pèlerins qui se rendaient en ce séjour de mira-
cles et d'enchantements. Les sentiers qu'on fou-
LE PARDON DU FEU 201
lait en l'approchant étaient sacrés. Des saints
épars, grossièrement sculptés, peints, dorés, se
trouvaient sur la roule auprès des cabarets où la
tête se montait par les fumées de l'eau-de-vie. »
Quand, la Révolution passée, l'église de Saint-
Jean rouvrit ses portes, son riche trésor était
intact : aucune des somptueuses pièces d'orfè-
vrerie qui le composent ne manquait à l'appel.
Les monuments eux-mêmes n'avaient pas souf-
fert. On y eût vainement cherché trace d'un de
ces actes de vandalisme dont tant de sanctuaires
finistériens ont conservé les tristes marques. Il
va de soi que l'on en fit honneur à la relique.
Des gens de la bourgade contèrent qu'ils avaient
vu, de nuit, des archanges, l'épée nue et flam-
boyante, en faction devant les vitraux.
Il y eut mieux encore, paraît-il. C'était en 93,
« l'année de Robespierre ». Comme, à défaut des
offices accoutumés, on se proposait de célébrer,
à tout le moins entre laïques, la cérémonie
du tantad, un des sans-culottes de Plougaznou
vint, au nom des commissaires du district, faire
défense de procéder à l'allumage, avec menace,
si l'on passait outre, de traduire les coupables
devant le tribunal révolutionnaire. La perspective
de la prison et peut-être de la guillotine intimida
les plus hardis. Le feu traditionnel ne fut point
202 AU PAYS DES PARDONS
allumé. Mais, à l'heure même où il était d'usage
qu'on y plongeât le premier brandon, une immense
rougeur d'incendie embrasa soudain le ciel noc-
turne, dans la direction de Plougaznou; des
appels désespérés de corn-boud retentirent, son-
nant l'alarme; la violence des flammes était telle
que leurs reflets balayaient au loin la mer. Le
sans-culotte s'enfuit, éperdu. C'était sa ferme qui
brûlait. Lorsqu'il atteignit la hauteur qu'elle
occupait, il n'y trouva qu'un monceau de cen-
dres. Il n'était pas jusqu'à son nombreux bétail,
le plus beau de la paroisse, qui n'eût été consumé
vivant dans les étables. Plusieurs jours après, la
fumée de ces chairs grésillantes planait encore
sur le pays, en une acre vapeur d'holocauste.
On rechercha l'incendiaire, mais sans espoir de
le découvrir. Il ne fît doute pour personne que
c'était saint Jean lui-même qui s'était vengé. En
quoi, du reste, il prévint des malheurs beaucoup
plus considérables. Car c'est un dicton local que,
si nul feu ne brillait à la Saint-Jean, de toute
l'année d'après on ne verrait point le soleil.
Le soleil! Ce fut au toucher de ses premiers
rayons que je rouvris les yeux, le 23 juin 1898,
LE PARDON DU FEU 203
dans l'hospitalière demeure de Kersélina. Et
jamais, je crois bien, sa lumière ne m'avait paru
plus charmante qu'en ce calme décor de collines
boisées, d'une grâce tout arcadienne, autour
desquelles ondulent, avec des souplesses et des
chatoiements d'écharpes, les méandres harmo-
nieux de la rivière de Morlaix. On eût dit que
l'astre avait conscience qu'on se disposait, le jour
même, à célébrer sa fête. Il resplendissait, à tra-
vers la fine buée matinale, d'un éclat fluide, opalin
et doux. Sa caresse courut sur les verdures incli-
nées des pentes, en une silencieuse cascade de
flots ambrés. Puis, elle sema de scintillements
les pelouses du bord de l'eau, empourpra le
chemin de halage, pailleta les graviers de la rive,
s'épandit enfin par longues nappes frémissantes
dans l'estuaire dont la face encore brouillée
s'éclaircit soudain et se rosa d'un beau sang vif...
— Allons! cria sous ma fenêtre une voix ami-
cale, voici l'heure de l'appareillage pour les bar-
ques de Locquénolé!
Jadis, c'était le plus souvent par mer que les
pèlerins du littoral se rendaient au pardon de
Saint-Jean. De toute la côte léonnaise et trégor-
roise des centaines de bateaux mettaient à la voile,
dès l'aube, emportant des paroisses entières vers
le havre, habituellement infréquenté, de Traoun-
204 AU PAYS DES PARDONS
Mériadek. Les anciens du pays évoquent avec
un enthousiasme mêlé de regret le souvenir de
ces pompes nautiques. A la tète de chaque
llottille s'avançait, telle une galère paralienne,
une gabarre peinte à neuf et magnifiquement
décorée. Les femmes du village avaient passé la
nuit à l'enguirlander, à la ileurir. Des gerbes
d'iris, des bouquets de roses trémières, d'horten-
sias, de tournesols, ornaient sa carène. La croix
de procession, la lourde croix d'argent ou d'or,
garnie de clochettes, planait, solidement amarrée
à la pointe du grand mût. Sur le rouf drapé de
blanc, comme un autel, était » calée », l'i l'aide de
quelques tenons, la statue du saint patronal, car
les saints eux-mêmes étaient, en ce temps-là , du
pèlerinage; si l'on négligeait de les y faire figurer,
ils quittaient spontanémentleurs niches, disait-on,
et gagnaient le porche de Saint-Jean, sans qu'on
sût comme, par des chemins surnaturels. Aussi
se gardait-on bien de les laisser derrière soi.
Autour de leur image se pressaient le clergé, les
sacristes, les enfants de chœur, tous en surplis,
tous clamant à l'unisson l'hymne de circon-
stance :
Sceplriger vasti modcralor orbis...
La barque sacerdotale voguait ainsi, au bruit
LE PARDON DU FEU 205
des chants, suivie de vingt, de trente autres bar-
ques plus humbles qui, dans l'intervalle des
strophes, reprenaient, en guise de refrain :
Nempe divini Digilum Prophclœ...
Les voix vibraient sous le ciel sonore, et c'était
comme une allégresse immense répandue sur la
mer. Aujourd'hui, la tradition est morte, de ces
régates sacrées. Elles n'étaient pas sans avoir
leurs risques. Les temps les plus beaux, en Bre-
tagne, sont souvent les plus trompeurs, et sur
cette côte déchiquetée, hérissée de roches et de
lambeaux d'îles, les courants de Manche ont des
effets d'autant plus terribles qu'ils sont plus sour-
nois. Les riverains le savent et, dans leurs sorties
ordinaires, s'arment de circonspection. Mais quoi!
le pardon de Saint-Jean-du-Doigt ne se célèbre
qu'une fois l'an. Et quel accident craindre, un
pareil jour? Foin des précautions quotidiennes!
C'eût été faire une injure au saint que de ne s'en
remettre pas entièrement à lui. On hissait gaie-
ment la voile et l'on partait en toute sécurité. Les
cloches carillonnaient; la mélodie des cantiques
flottait dans l'air; une ivresse pieuse — et peut-
être un autre genre de griserie, moins idéale —
exaltait les esprits, les tendait dans une préoccu-
pation unique. Caprices du ciel, traîtrises de la
12
206 AU PAYS DES PARDONS
mer, qui donc y songeait? Dans les eaux plus
tourmentées du large, l'on s'apercevait tout Ã
coup que l'embarcation, surchargée de lest
humain, devenait pesante à la manœuvre, fati-
guait, ne gouvernait presque plus. Qu'une risée
la prît en travers, et c'était la perdition possible
par temps calme ; au lieu d'une risée, qu'on sup-
pose un orage, un de ces subits orages de juin
qui éclatent, aussitôt couvés, et fauchent la mer,
comme une mitraille : la catastrophe alors était
inévitable; canot et passagers, tout coulait à pic.
Les fastes du pardon de Saint-Jean n'ont été
que trop souvent assombris par des désastres de
cette espèce. Il va sans dire qu'on a fait le possible
pour en abolir la triste mémoire. Il n'y a même
pas dans le cimetière de Traoun-Mériadek une
inscription funéraire relatant, à défaut du nom
des victimes, du moins leur nombre et la date de
leurs trépas collectifs. Les équipages morutiers
qui disparaissent aux fiords d'Islande ont, dans
les chapelles paimpolaises, une épitaphe de trois
lignes. Ici, rien. Nulle mention de tant de pèlerins
engloutis, nulle parole d'apaisement pour leurs
mûnes. Il n'est pas vrai, cependant, que leur sou-
venir ait totalement péri. Envers quelques-uns
d'entre eux la muse populaire s'est montrée
pitoyable, et elle les a embaumés dans ses larmes.
LE PARDON DU FEU 207
La bourgade de Ploumilliau, proche Lannion,
oii s'est écoulé le meilleur de mon enfance, voyait
passer à époques régulières un personnage peu
commun dont l'apparition était toujours saluée
par notre monde de gamins comme un mirifique
événement. On l'appelait Nonnik Plougaznou.
Plougaznou, parce qu'il était, je pense, originaire
de ce pays; Nonnik, — diminutif d'Yves ou
d'Yvon, — parce qu'en dépit de son âge fort res-
pectable il était resté, au physique comme au
moral, un pauvre diminutif d'homme. C'était, en
effet, un tout petit vieux, Ã peine plus haut que
nous qui l'escortions et dont la plupart n'avaient
pas encore fait leurs premières « pâques ». A sa
taille, à ses proportions, et n'eussent été ses che-
veux grisonnants, on l'eût très bien pris pour
l'un des nôtres, d'autant plus qu'avec sa figure
rase et ronde, aux rides molles, pareilles à des
plis grassouillets, avec sa bouche toujours riant
d'un rire sans cause, avec ses yeux surtout, ses
yeux d'une limpidité de source et d'une candeur
inviolée, il avait une physionomie bizarre, énigma-
tique, d'éphèbe sexagénaire, de chérubin vieillot.
Et, quant à son âme, rien n'en égalait la douce
ingénuité. Il se disait et se croyait fils de roi.
Pour se montrer digne de sa naissance, il se fai-
sait une obligation de n'être vêtu comme per-
208 AU PAYS DES PARDONS
sonne, cl, par l'étrangeié de son accoutremenl, il
n'était pas loin de ressembler, en efîel, au rejeton
de quelque roi nègre. Il avait la passion du sau-
vage pour l'oripeau civilisé. Les gens flallaient
son innocente manie, mettaient en réserve à son
intention les frusques les plus extravagantes et
les plus surannées, toute une garde-robe d'anti-
quailles dont il se parait avec gloire. J'ai vu ainsi,
sur le dos de Nonnik Plougaznou, des habits bleu
ciel qui dataient des temps de l'émigration, des
vestes de hussards qui avaient traversé les champs
de bataille de l'Empire, jusqu'Ã des chemises
rouges de partisans garibaldiens, égarées — à la
suite de quelles aventures? — en ces parages d'ex-
trême occident. Il n'y avait qu'une pièce de son
costume qui jamais ne variât, à savoir le chapeau
haut de forme, verdi par les pluies, roussi par les
soleils,, tout en plaies et en bosses, ruine crou-
lante et lamentable qu'une couronne de fleurs
artificielles encerclait. Cette couronne était pour
Nonnik l'emblème de sa royauté illusoire. Il fût
mort plutôt que de permettre qu'on y touchât.
Il avait, au reste, l'humeur la plus débonnaire.
Il levait bien son bâton, lorsque notre bande
joyeuse le harcelait de trop près, mais c'était du
même geste noble que s'il eût promené sur nous
un sceptre. Nous n'aurions d'ailleurs pas eu l'idée
LE PARDON DU FEU 209
de lui manquer d'égards : les fous, en Bretagne,
sonl sacrés. Puis, à l'indisposer, nous nous serions
privés d'une satisfaction rare, celle de l'entendre
chanter. Car il chantait aussi mélodieusement
qu'un rossignol des futaies, ce fantastique étour-
neau voyageur, de plumage si incohérent. A
Ploumilliau, c'est sur l'échalier de pierre du
cimetière qu'il avait coutume de s'aller asseoir.
Là , ôtant un de ses sabots, il l'appuyait à son
épaule, comme il eût fait d'un violon, et, la main
droite suspendue, commençait à racler les cordes
absentes avec un archet imaginaire. Une musique
de silence, perceptible pour lui seul, naissait sans
doute, Ã son appel, des profondeurs du bois gros-
sier. Il n'était plus le même homme. Sa tête
mollement inclinée se transfigurait ; une ardeur
passionnée s'allumait dans ses prunelles; le sou-
rire un peu béat de ses lèvres avait soudain
quelque chose d'inquiet et de frémissant. Rangés
devant lui, nous assistions muets nous-mêmes Ã
sa muette extase, sachant que c'était sa façon de
préluder. Et voici qu'avec le susurrement léger
d'une eau qui va sourdre, sa voix, une voix toute
jeune, d'une fraîcheur et d'une pureté de fontaine,
montait. Je me suis laissé dire qu'on n'en a plus
ouï de pareille dans nos campagnes. J'aurais sou-
haité que Nonnik fût encore de ce monde quand,
12.
210 AU PAYS DES PARDONS
naguère, M. Bourgault-Ducoudray entreprit de
recueillir les mélodies bretonnes : il fût, j'en suis
sûr, apparu au maestro comme l'héritier direct
d'un de ces harpeurs armoricains ou gallois dont
la fortune fut si considérable dans l'Europe du
moyen ûge. Il avait un don naturel d'harmonie.
Nous, il nous émerveillait.
Ce n'est pas que son répertoire eût grande
variété. En dehors du pays de Plougaznou, de
Saint-Jean-du-Doigt, et des traditions qui lu:
étaient spéciales, Nonnik ignorait tout de l'univers.
Ce coin de terre, le premier qu'avait connu son
regard, était aussi resté, dans la nuit confuse
de son intelligence, la seule image familière qui
brillât de quelque lueur. Son palais chimérique,
c'est là , dans les roches crénelées désignées sous
le nom de « Château de Primel », qu'il le situait.
Célébrer l'histoire de la région était pour lui une
manière d'exalter ses propres rêves. Il s'en acquit-
tait avec une ferveur d'hiérophante. Son triomphe,
toutefois, c'était la gwerz, la complainte de « Maté-
lina Troadek ». Il y mettait un tel accent de
mélancolie et de pitié qu'il vous navrait l'âme.
L'événement dut se passer dans la seconde
moitié du xvif siècle, au temps de ce Locmaria,
seigneur du Guerrand, qui fut des amis de madame
de Sévigné, mais que ses vassaux de Bretagne
LE PARDON DU FEU 211
flétrirent du surnom de Marku brun, de « marquis
au poil roux », non pas tant à cause de la couleur
de ses cheveux que parce qu'il était prudent de
se garer de lui, comme d'un fauve. Il était surtout
dangereux pour les femmes : leur vertu n'avait
pas de pire ennemi. Celles qui ne lui cédaient pas
de bon gré, il ne répugnait nullement à les « faire
marquises » par force. Dès qu'on le savait de
retour dans ses terres, le cri d'alarme se propa-
geait de proche en proche : « La bête est lâchée,
disait-on : ramassez vos poules I » La jolie Maté-
lina Troadec ne fut point ramassée à temps, il
faut croire, car le début de la ^«^erz nous apprend,
à mots couverts, que « quoique simple paysanne,
elle a donné le jour au fils d'un marquis ». Triste
honneur, hélas! et que ses parents lui font cruel-
lement expier. Ils n'entendent point peiner de
eurs bras pour nourrir l'héritier d'un riche
homme. Voici venue la fête du Feu : les barques
vont cingler vers Saint-Jean. Ce pardon, le plus
beau de la contrée, Locmaria ne peut manquer
d'y être. Eh bien! que Matélina s'y rende elle-
même et qu'elle saisisse cette occasion de pré-
senter publiquement au marquis sa progéniture!...
La jeune fille résiste, supplie. N'est-ce pas assez
de sa honte, sans y ajouter encore l'esclandre?
Puis, ce n'est pas sa pudeur seulement qui se
212 AU PAYS DES PARDONS
rcvolle; elle est hantée de sombres pressenti-
ments.
Mon père, ma mère, si vous m'aimez,
Vous ne m'enverrez pas au pardon de Saint-Jean.
Une voix secrète m'avertit
Que, si je vais sur la mer, je serai noyée.
Ni le père ni la mère ne se laissent attendrir.
Force est à la pauvrette de s'atlifcr. A chaque
pièce de son costume qu'elle revêt, robe blanche
et tablier de taffetas jaune, elle songe, en gémis-
sant, qu'elle s'enveloppe de ses propres mains
dans son linceul ; et, lorsqu'elle met le pied dans
la barque, elle a la certitude qu'elle « entre dans
sa mort ». ^^es craintes ne tardent pas à se
réaliser.
Matélina Troadcc disait,
Comme la barque penchait sur le côté :
— Ri'cilcz tous vos chapetels,
Cependant que j'entonnerai vêpres.
Elle n'a pas fini le premier verset que le sinistre
prévu s'accomplit. Au moment de disparaître, elle
se souvient que saint Mathurin, son patron, est
« le maître du vent et de l'eau ». Elle lui recom-
mande son enfant, le prie de le conduire sain et
sauf au rivage. Sa prière fut exaucée, car, le soir
même, dans la grève de Traoun-Mériadek, abor-
dait sur une planche un enfant
Qui portait une robe de salin blanc
Pour montrer qu'il était le fds d'un marquis.
LE PARDON DU FEU 213
Quant à Matélina, lorsque Ton retrouva son
cadavre, elle était « à dix-huit brasses au fond de
la mer et tenait dans la main un rameau de vert
goémon ».
— Pourquoi ce rameau de goémon vert? deman-
dions-nous à Nonnik.
— Pour être sa palme de martyre, répondail-il,
les yeux au ciel, comme s'il eût vu rayonner là -
haut le pâle et doux fantôme de cette morte
d'antan.
VI
Aujourd'hui, l'ère de ces hasardeux pèlerinages
par mer est heureusement à peu près close. Il n'y
a plus guère que deux ou trois communes où
l'usage s'en soit perpétué. Locquénolé est de ce
nombre, et l'on y peut prendre une idée du spec-
tacle que présentaient autrefois les grands départs
processionnels. Nous sommes descendus, Ã tra-
vers bois, jusqu'à l'ouverture de l'estuaire où la
petite bourgade abrite sous une coupole de feuil-
lages son port ombreux. Elle est située sur la
rive léonnaise, mais l'âpre Léon expire ici, fait
déjà place à la douceur, à la mansuétude trégor-
roise. La transition est visible aussi bien dans
214 AU PAYS DES PARDONS
la race que dans la nature du sol. On sent une
âme plus légère, plus riche de poésie et de gaieté.
Nous arrivons comme les bateaux s'ébranlent.
Leurs pavois multicolores frémissent dans l'air
avec les mille chatoiements d'ailes d'une nuée de
papillons captifs. Tous les bancs sont garnis.
Des jeunes filles, surtout, et des jeunes gens. Des
bouts de châles pendent jusqu'à friser l'eau, le
long du bordage. On s'interpelle joyeusement
d'une barque à l'autre :
— Hé ! Anaïs, tu mouilles ta frange I
Des rires fusent et s'égrènent. Ce n'est pas
sans raison qu'elle est devenue proverbiale, la
belle humeur des « filles de Locquénolé ». Elles
vont au pardon comme à une gaillarde aventure
de mer et d'amour. D'aucunes se font un divertis-
sement d'aider aux rameurs, car on attend d'être
en plein chenal pour hisser la voilure. Gomme la
dernière batelée défile devant nous, l'homme de
barre nous crie :
— Vous n'en êtes pas?
Et, sur notre réponse que nous optons pour la
voie de terre :
— Tant pis! fait-il... A vous embarquer parmi
mes paroissiennes, vous eussiez eu double béné-
diction.
Les « paroissiennes », alors, de le huer avec
LE PARDON DU FEU 215
une colère feinte, et les quolibets de pleuvoir, et
les rires d'éclater de plus belle. Mais voici que,
barque après barque, la menue flottille entre dans
le réseau veinule des courants. Il y a soudain
comme une accalmie solennelle. On n'entend plus
que le grincement des poulies, le claquement des
toiles qui s'éploient. C'est fini de plaisanter : la
vraie traversée commence. La rigide forme de
pierre du Taureau^ vautrée au centre de la baie,
découpe sur la mer lisse son mufle d'ombre. Il
plane sur ce récif autant de souvenirs sinistres
qu'il y a de cormorans noirs qui s'y viennent per-
cher. C'est un avertisseur sévère. Sa vue suffit
à répandre du sérieux dans les pensées. Les mari-
niers, maintenant, veillent à leurs écoutes et les
« pardonneuses », tout à l'heure si folâtres, n'ont
plus aux lèvres que des cantiques. Le rythme des
voix semble onduler avec le mouvement des cha-
loupes et s'épanouir derrière elles dans le remous
élargi de leur sillage.
Nous avons regagné, sur l'autre berge, les
hauteurs de Kersélina, que nous percevons encore
l'écho de ces chants lointains auxquels répondent,
de toutes les campagnes d'alentour, des tinte-
ments grêles d'angélus, perlant, comme une rosée
de sons clairs, dans le vent matinal. Il n'est, Ã
trois lieues à la ronde, cloche d'église ou de
216 AU PAYS DES PARPONS
moulier qui ne se croie tenue de fôlcr le pardon
de Sainl-Jean-du-Doigt à l'égal de son propre
pardon. Ainsi les carillons d'autrefois saluaient au
passage le soldat miraculeux. Rien de plus intime,
d'ailleurs, ni de plus discret que ces musiques
aériennes, éparses sur le grand pays ensoleillé.
Les pèlerins les reconnaissent à leur timbre et
interprètent leur langage : « C'est par ici! »
dit Tune; « Dépêche-toi! » insiste l'autre; « A
Saint-Jean, les gars! A Saint-Jean, les gars! »
marmotte précipitamment une troisième. Et, peu
à peu, du fond des terres, une rumeur sourde va
montant. Bruits de pas et bruits d'oraisons. II
s'est fait comme une levée générale : toute la
contrée s'est mise en marche dans le même sens,
attirée par une sorte d'aimantation. Nous y cédons
nous-mêmes, malgré nous, et nous partons dans
la grande chaleur, plus tôt que nous n'en avions
dessein. On ne respire pas impunément la con-
tagion des fièvres sacrées.
Le conducteur de la voiture qui nous emporte
est un homme de Plouvorn, un Léonard très saiie
et très positif. Mais l'idée qu'il roule vers le
Traoun suffit à éveiller en lui des émotions vagues
et comme un attendrissement ingénu,
— Je n'ai pas revu Saint-Jean depuis l'année
de mon tirage au sort, me conte-t-il en breton. '
LE PARDON DU FEU 217
Nous étions treize conscrits qui avions fait vœu
de nous y rendre pieds nus, si nous ramenions
un bon numéro. Et treize nous fûmes à nous
mettre en route. Toute la nuit nous voyageâmes,
sans échanger une parole et sans tourner une
seule fois la tête. Les brumes flottantes des prai-
ries marchaient devant nous, comme pour nous
indiquer le chemin. Je n'ai jamais été aussi con-
tent de vivre que cette nuit-là . Nous ne sentions
aucune fatigue. La terre et le ciel embaumaient
une odeur suave qui nous rafraîchissait les
membres, comme un onguent...
Et il ferme à demi les yeux, pour humer encore
Tarome de cette nuit mystique qui est toute la
poésie de son passé... Derrière nous s'abaissent
les verdures profondes suspendues en festons aux
deux flancs de la vallée de Morlaix, tandis qu'Ã
l'opposite, vers le septentrion, les longs plateaux
mouvementés de VArmor trégorrois étagent leurs
lignes plus sobres. Une dernière cassure abrupte
nous en sépare, — la gorge étrangement secrète
et sauvage du Dourdû. La mer, qu'on ne comp-
tait plus retrouver que sur la côte, fait ici la
réapparition la plus inattendue, la plus soudaine.
Car c'est bien de la mer, cette belle eau glauque
qu'on franchit sur un pont rustique et qui se joue
entre des rives fleuries de bruyères ou bordées
13
218 AU PAYS DES PARDONS
d'aunes, comme une Sirène égarée parmi des
Oréades. La descente au creux de cet entonnoir
est si rapide qu'il n'y a pas à s'étonner qu'elle ait
été cause de plus d'un accident mortel, ainsi
qu'en témoignent des croix érigées de place en
place, comme sur une voie funéraire, et une
plaque de marbre encastrée dans un pignon d'au-
berge.
En fait d'auberge, il en est une, sur les confins
de cette région, au seuil de laquelle notre atte-
lage s'arrête de lui-même. Que de fois n'y sommes-
nous pas venus, dans l'été de 1898! Elle porte
pour enseigne : A la bonne rencontre. C'est un lieu
désormais historique dans les annales des lettres
bretonnes. La rénovation du théâtre populaire
armoricain eut là son berceau. Là , dans la vieille
maison grise, servant tout ensemble de métairie,
de débit de boissons et de four banal, Thomas
Park — vulgo Parkik — conçut le projet hardi do
rendre à nos mystères leur ancien lustre; là , il
groupa autour de lui les premiers compagnons
bénévoles de son entreprise; là , durant les loisirs
de plusieurs hivers, il les nourrit de ses leçons et
les enflamma de son zèle; de là , enfin, il devait
les mener, un jour, à la conquête des âmes...
Depuis le matin, il nous guette; et il accourt en
habits de travail, le visage, les mains saupoudrés
LE PARDON DU FEU 219
de farine. Il vient de terminer la w fournée » ; les
tourtes de pain chaud fument encore sur le par-
quet de terre battue; des paysannes se penchent
pour les reconnaître, vérifient le sceau spécial
dont chacune est marquée.
— Il me tarde, à moi aussi, d'être sur la route
de Saint-Jean ! nous dit Parkik.
Cependant, lorsque nous lui offrons de le
prendre avec nous, il refuse doucement, non sans
glisser un furtif coup d'œil vers une toute jeune
fille occupée à choisir son pain, parmi les femmes.
Et, d'une voix hésitante, un peu confuse :
— C'est que, voyez-vous, je suis engagé...
Il y a des épousailles sous roche. S'il ne nous
les annonce pas plus explicitement, c'est qu'il
attend, selon l'usage, que le pardon du Feu les
ait consacrées. Pour que les préliminaires devien-
nent définitifs, ne faut-il pas avoir bu ensemble
aux fontaines saintes, ensemble passé 1' « herbe
d'amour » à l'épreuve du Tant ad?... A mesure
que nous avançons dans la direction de Plou-
gaznou, nous en croisons sans cesse, de ces cou-
ples de fiancés champêtres, cheminant côte Ã
côte le long des douves, dans l'ombre courte des
talus dont les ajoncs les frôlent de leurs grands
thyrses dorés. L'homme, conformément au code
de la galanterie bretonne, porte le parapluie de la
220 AU PAYS DES PARDONS
fille, la pointe en l'air. Elle, vaguement souriante
et les yeux baissés, marche comme dans un rêve.
Ne leur demandez pas ce qu'ils se disent : leur
conversation est tout intérieure : en vrais amou-
reux de Bretagne, « ils ne se parlent qu'en
dedans ».
Non moins silencieux, du reste, sont la plupart
des pèlerins qui, soit à pied, soit en chars à bancs,
s'échelonnent sur notre parcours. L'accablement
de l'heure y est pour quelque chose. Une atmo-
sphère de feu pèse sur le sol incandescent, et la
poussière de la route brûle comme une cendre.
Les gousses noires des genêts éclatent avec des
pétillements d'incendie. Joignez qu'aux approches
du littoral le pays se dénude, revêt des aspects
éblouissants de steppe. Pas un îlot de feuillage
où reposer la vue; rien qui fasse écran. A peine,
de-ci, de-là , un maigre bouquet de pins balançant
à la cime de leurs fûts rougcûtres des panaches
aussi inconsistants que des fumées et qu'on dirait
volatilisés. Les ors des landes rutilent, les eaux
vaseuses des tourbières ont des miroitements
d'étain fondu. C'est une fureur, une orgie de
lumière. Il n'est pas jusqu'aux rares maisons dis-
séminées dans ces grands espaces, vieux logis de
pierre ou cahutes en pisé, qui ne mêlent une note
ardente à l'embrasement universel. La coutume
LE PARDON DU FEU 221
est, en effet, de les recrépir à neuf en l'honneur
de la fête du Tantad. Toute la semaine, des
équipes de badigeonneurs ont arpenté ces parages.
Le lait de chaux a coulé à pleines seilles. On l'a
prodigué aux façades, aux cheminées, à l'ardoise
même ou au glui des toits. Et maintenant les
chaumines endimanchées resplendissent d'une
blancheur crue, font penser à des marabouts
algériens sur les Hauts-Plateaux.
Heureusement pour les piétons que d'antiques
chapelles votives leur tiennent en réserve, de
dislance en distance, d'exquises haltes d'ombre
et d'humide fraîcheur. Closes comme des tombes
le reste du temps, il est entendu qu'elles doivent
demeurerouvertes, jour et nuit, pendant la période
du pèlerinage. Il y règne une demi-obscurité de
crypte. Tout le moisi des siècles pleure le long
de leurs murs verdis et, dans les vasques des
bénitiers, frissonnent des plantes fontinales. Nous
visitons, en passant, une de ces chapelles, bâtie
sur les ruines d'une Commanderie de TempHers,
au village de Kermoustêr. Quand nos yeux se
sont faits au pâle jour de soupirail qui descend
par les lucarnes à vitraux, nous distinguons de
grands corps d'hommes qui, dépoitraillés, le pan-
talon troussé jusqu'à mi-jambes, dorment vautrés
sur les dalles, avec leur veste sous la tête, en
222 AU PAYS DES PAUDONS
guise d'oreiller. A l'espèce de chéchia qui les
coitte, Ã leur profil osseux et mince, Ã leur nez
recourbé en bec d'oiseau de proie, il est aisé de
reconnaître des Paganiz, durs goémonniers de
Guissény ou de l'Aber-Vrac'h, issus d'un sang de
naufrageurs. Ils ont dû partir hier de rextrôme
Léon et voyager toute la nuit, aux étoiles. Mais
ce n'est là qu'un jeu pour ces éternels coureurs
de grèves. Et puis, que ne feraient-ils pas pour
saint Jean! Leurs pères, dit-on, le priaient en ces
termes :
« Jean de Plougaznou, par la vertu de ton
doigt aiguise notre vue. Donne-nous le regard
des cormorans, qui perce les ténèbres de la mer
et de la nuit, afin que nous voyions venir de loin
l'épave et, de plus loin encore, le maltùtier ' ».
VII
Un carrefour, la bifurcation de deux routes.
L'une file tout droit sur Plougaznou, dont la bour-
gade et le clocher se détachent en silhouette au
sommet d'une large croupe chauve derrière
1. C'est le nom par lequel on désigne presque toujours
eu Drelagne le douanier.
LE PARDON DU FEU 223
laquelle on devine la fin des terres, l'ouverture
béante de l'immensité. L'autre, il n'y a pas Ã
douter un instant où elle mène. A son embran-
chement est un calvaire qui fait par la même
occasion l'office de poteau indicateur. Un bras,
détaché de quelque Christ hors d'usage, a été
cloué au fût de la croix, et son geste est si clair
que le toucher des aveugles ne s'y trompe pas
plus que les yeux des voyants.
Ils sont légion à cette fête de la lumière, les
aveugles! Beaucoup y viennent exhiber leurs
prunelles éteintes, pour faire argent de leur infir-
mité. Peut-être même tous ne sont-ils pas des
« emmurés » authentiques. La mendicité, qui fut
longtemps un sacerdoce en Bretagne, s'y trans-
forme peu à peu en une industrie, comme ailleurs,
et qui a ses chevaliers. Mais ils sont nombreux
aussi, les infortunés que leur foi seule et l'attente
d'une guérison, vingt fois espérée, vingt fois
remise, entraînent vers les puissances curatives
du Tantad. Pourquoi la flamme sainte ne renou-
vellerait-elle pas en leur faveur le miracle qu'elle
passe pour avoir si souvent accompli? Telle est
la pensée qui se peut lire sur plus d'une face fer-
vente aux paupières douloureusement contractées.
D'aucuns la proclament tout haut, avec une sin-
gulière intensité d'accent, témoin, par exemple,
224 AU PAYS DES PARDONS
ce chef sabotier du « Bois de la Nuit » * rencontré
au moment où la prudence et plus encore le pit-
toresque du coup d'œil nous invitent à quitter la
voiture, pour descendre à pied, mêlés à la foule,
la rampe délicieusement agreste de Traoun-
Mériadck.
"Vigoureux et de taille élancée comme les hêtres
de sa forêt natale, il chemine d'une allure à la
fois fougueuse et saccadée, en s'appuyant du
poing à l'épaule d'une jeune fille qu'il domine de
toute la tête. Leur groupe évoque des réminis-
cences antiques. Vous diriez d'un Å’dipe breton
conduit par une Antigone paysanne. Par inter-
valles ils se renvoient quelques mots brefs, tou-
jours les mêmes. L'OEdipe demande, d'une voix
concentrée :
— Eh bien, commence-t-on à l'apercevoir?
Et l'Anligone répond, les mains en abat-jour
au-dessus des yeux :
— Non, mon père, pas encore.
Brusquement, elle s'arrête et dit :
— Le voilà !
« Lui », c'est le coq doré qui surmonte la flèche
en plomb de Saint-Jean : il vient d'émerger au
creux du val, entre deux vagues de verdures,
1. En breton Coal-cm-Soz, dans les Côles-du-Nord, entre
Gurunhuël et Be'le-lsle-en-Terre.
LE PARDON DU FEU 225
dans le soleil. L'aveugle s'est prosterné, d'un
mouvement si impétueux que nous avons cru,
d'abord, Ã une chute. Et, promenant ses mains Ã
plat sur le sol poudreux, il s'écrie :
— Terre de Saint-Jean, ô toi que j'embrasse!...
Des yeux! rends-moi des yeux! Que je ne m'en
retourne point, sans t'avoir contemplée!
Quelqu'un, près de nous, murmure au pas-
sage :
— Je le reconnais : il est déjà venu l'année
dernière... C'est Ihomme que la foudre a touché.
Soyez sûr qu'il reviendra de même l'an pro-
chain, et toutes les années qui suivront, tant qu'il
en aura la force. Ses jambes s'useront plus vite
que sa patience. Sa résignation, comme celle de
toute cette race soi-disant fataliste, est faite d'une
espérance infinie... Et de quelles séductions extra-
ordinaires lui et ses pareils ne doivent-ils point la
revêtir en imagination, cette « Terre de Saint-
Jean », patrie du feu et de la lumière, vers qui se
tendent, avec une confiance si indomptable,
toutes les énergies de leur désir!
Elle est là , qui déploie à nos pieds son hémi-
cycle charmant, et, après les grandes étendues
torrides dont nous sortons, c'est, en vérité, l'oasis,
avec tout ce que le mot éveille de frais, de riant,
de pastoral. Une courbe de collines rocheuses
13.
22G AU PAYS DES PARDONS
terminées en promontoires enserre une vallée
profonde, délicieusement feuillue. Tous les verts
y marient leurs nuances, depuis les plus légers,
les plus délicats, jusqu'aux plus opulents et aux
plus sombres. Dans la perspective, la mer appa-
raît; on la voit en hauteur sur le ciel dont elle ne
se distingue que par un bleu, non pas plus dense,
mais plue vibrant. Elle repose entre les deux
pointes extrêmes de Plougaznou et de Guimaëc
comme entre les bords d'une coupe immense,
merveilleusement ouvragée, où courent, ainsi que
des incrustations de gemmes, Faméthysle des
bruyères et l'or des ajoncs. C'est un des attraits
spécifiques de Traoun-Mériadek, cette grâce syl-
vestre unie à la splendeur du décor marin. Mais,
ce que l'on y goûte davantage encore, surtout au
seuil brûlant de l'été, c'est l'abondance et, en
quelque sorte, le foisonnement des eaux vives.
On les respire dans l'air, avant qu'elles se soient
montrées. On les sent filtrer de toutes parts, en
gouttes perlantes, en ruissellements silencieux.
11 semble qu'Ã presser du pied le sol, on les en
ferait jaillir, comme d'une mamelle trop pleine,
par tous les pores.
Nous sommes désormais dans l'empire des
naïades. La route même leur appartient. Nous
marchons, enveloppés, baignés, de leur haleine
LE PARDON DU FEU 227
de mousse humide. A chaque pas, quelque source
surgit. Celle-ci dort, immobile, sous une nappe
de lentilles d'eau; celle-là nourrit une cresson-
nière touffue où achève de s'enlizer une antique
croix monolithe, datant de l'époque gallo-romaine ;-
cette autre, désespoir de l'agent voyer, s'échappe
sournoisement du cailloutis delà chaussée qu'elle
dégrade et ravine à plaisir; une quatrième... Mais
ce serait extravagance pure que de les vouloir
dénombrer. Un dicton local n'affirme-t-il pas
qu'il coule plus de fontaines à Saint-Jean qu'il
n'entrera d'âmes dans le Paradis!
Un temps fut, toutes ces naïades eurent leur
temple, toutes ces fontaines, leur édicule en
pierres sculptées. Plusieurs en ont conservé de
beaux restes. Une surtout veut être mise hors de
pair. Elle s'épanche dans l'enclos môme de l'église
et, pour cette raison, a toujours été l'objet d'une
vénération sans égale. On lui a donc élevé un
habitacle digne des mérites qu'on lui prête; et ce
n'est pas une médiocre surprise pour le voyageur
que de découvrir en cet humble cimetière de
village, au fond d'une combe perdue, un des
spécimens les plus élégants de l'art de la Renais-
sance en Bretagne. Il fut un maître à sa façon,
le ciseleur inconnu qui, d'une masse informe de
plomb, sut dégager cette œuvre svelte, cette
228 AU PAYS DES PARDONS
vivante fleur de métal, aux trois calices harmo-
nieusement superposés, sécrétant eux-mêmes et
se versant de l'un à Tautre la rosée qui perpétuel-
ment les abreuve et les reverdit. Dans le pays, on
la désigne sous le nom de Feunieun-ar-Bis, la
« Fontaine du Doigt », ou encore de « Source-
Mère », ylr Vamm-Vommen. Une pèlerine avec
qui je cause dans la descente me dit à son sujet :
— Lorsque le jeune soldat, porteur de la relique,
se retrouva dans sa paroisse, il vint d'abord Ã
cette fontaine se rapproprier, avant d'assister Ã
la messe, et nettoyer son visage et ses mains de
la poussière des routes normandes. L'eau, incon-
tinent, se mit à bouillir, comme sous l'action
d'un grand feu. C'était la vertu du saint Doigt
qui venait de passer en elle. Elle en demeure
imprégnée depuis lors. Pour plus de sûreté,
cependant, tous les ans, après le Tantad, le clergé
plonge à nouveau la relique dans la fontaine et
chaque fois, dit-on, celle-ci fume comme au con-
tact d'un fer rouge. Mais son efficacité est éter-
nelle. Il n'y a pas de maladie dont elle ne gué-
risse en tout temps. Aussi est-ce par elle que l'on
commence ses dévotions et par elle qu'on les
finit. Voyez plutôt comme il y a déjà foule autour
du bassin...
Masqué par les arbres, le village se dérobe
LE PARDON DU FEU 229
encore; mais, clans une éclaircie, l'on aperçoit un
coin de cimetière et des irisations d'eaux jaillis-
santes, flottant et se jouant au-dessus d'un four-
millement humain dont on ne distingue guère
que les chapeaux noirs, les coiffes blanches et
des bras, d'innombrables bras tendus en un même
geste invocateur... L'odeur de mousse humide se
fait plus forte, plus pénétrante, mêlée à une
senteur capiteuse de flouve pâmée. Par instants,
des souffles iodés annoncent la plage toute
proche.
Puis, ce sont des parfums d'une autre espèce'
— moins agréable, — exhalés par des cuisines en
plein air. Dans les menus prés qui bordent le
chemin, au bas de la pente, des cabaretières
venues de Morlaix ou de Lanmeur ont improvisé
des âtres primitifs, à l'aide de quelques galets des
grèves, A genoux dans l'herbe fauchée, elles
pétrissent de la pâte, pèlent des pommes de terre,
font sauter des crêpes ou rissoler des saucisses.
Des piquets de bois liés en faisceaux supportent
Jes chaudrons. Une sorcière aux traits barbouillés
•de suie, accroupie à côté d'une marmite sans
couvercle, ne s'interrompt d'en remuer le contenu
que pour glapir, en breton, avec le grasseyement
traînard particulier aux Morlaisiennes des fau-
bourgs :
230 AU PAYS DES PARDONS
— Du café, mes braves gens! Du bon café!...
A deux sous, l'écuelle!
El, après les feux de bivouac, voici le baraque-
ment forain, toute une ruelle de boutiques où,
sous les auvents de toile criblés de soleil, étin-
cellent les verroteries et les clinquants. De mai-
sons bâties il n'y a toujours point trace. Par delÃ
les étalages pourtant un porche se dresse, un
arc de triomple monumental, majestueux et soli-
taire comme une ruine, vestige superbe, dirait-on,
de quelque civilisation disparue. Des statues
s'effritent dans ses niches. Entre les pierres dis-
jointes courent les végétations rampantes et te-
naces, amies des vieux murs. Et deux mendiants,
deux êtres aussi délabrés, aussi vétustés que les
contreforts auxquels ils s'appuient, ont l'air de
prophétiser sur Ninive. En réalité, ce sont les per-
fections de Saiit lann Badézour qu'ils exaltent.
Ce porche est l'entrée du cimetière. Nous
sommes à Saint-Jean.
VIII
Pour enfouie que soit la petite bourgade mys-
tique au plus secret de son cirque de collines et
sous l'impénétrable couvert de ses ombrages.
LE PARDON DU FEU 231
encore ne laisse-t-eJle pas de recevoir, de temps
à autre, la visite d'un touriste en quête d'inédit
ou d'un amateur de villégiatures pas cher. On y
trouve donc une auberge décorée du nom d'hôtel,
la plus avenante, d'ailleurs, qui se puisse rêver.
Mais ce qui lui donne un intérêt tout spécial, un
jour de pardon, c'est sa situation privilégiée en
face de l'église, dont elle forme, pour ainsi dire,
une annexe profane, et c'est aussi la vue qu'on
en a sur les arrière-plans du vallon, vers la mer.
De la chambre qui m'est attribuée à l'étage, le
regard plonge, par la baie du portail, jusque dans
la pénombre bleuâtre de la nef, constellée de cires
ardentes, embrasse les évolutions des pèlerins
dans le cimetière, autour de la fontaine sacrée,
suit la molle inflexion des prairies, en contre-bas
du bourg, et n'est arrêté que par l'énorme étrave
rocheuse qui abrite Saint-Jean-du-Doigt, du côté
de l'occident.
Un sentier de montagne serpente au revers de
cette crête abrupte, parmi des sicots de chênes
nains, des traînées de bruyère rose et de somp-
tueux champs d'ajoncs.
— Par là , m'a dit l'hôtesse, va descendre, au
premier son de vêpres, la procession de Plou-
gaznou. C'est un spectacle qui en vaut la peine,
vous verrez.
232 AU PAYS DES PARDONS
Justement, les cloches s'ébranlent. Et, comme
si elle n'eût attendu que ce signal, une grande
bannière écarlate, lamée d'or, s'érige par degrés
de derrière la hauteur, puis, tout à coup, se dé-
tache en plein ciel, et s'enfle, pareille à la voilure
de pourpre de quelque vaisseau prestigieux. A sa
suite, il en point une seconde, une troisième,
d'autres encore, balançant au rythme de la
marche, celles-ci leurs velours violets ou cramoi-
sis, celles-là , leurs brocarts émeraude. Quand le
cortège s'engage dans la pente ensoleillée, l'efTet
n'est véritablement pas banal, de toutes ces ori-
flammes échelonnées comme en une merveil-
leuse gamme de teintes que la magnificence de
la lumière enrichit d'une splendeur unique. Des
jeunes filles vêtues de blanc, des Trégorroises
aux frêles cornettes empesées, d'une finesse et
d'une transparence d'élytres, se pressent au pied
de chaque hampe, sur les pas du porteur, et tien-
nent, j'allais écrire manœuvrent, les cordons,
car, aux endroits trop escarpés, elles sont obli-
gées de s'y suspendre comme à des cà blos, pour
redresser la lourde étoffe et permettre à l'homme,
que le fardeau entraîne, de ressaisir son équilibre
compromis. En sorte qu'elle vous revient tout
naturellement à l'esprit, la comparaison du navire
de féerie, célébré dans une vieille chanson de
LE PARDON DU FEU 233
bord, dont les agrès étaient de fil d'argent et
l'équipage composé de pucelles.
Des guetteurs, postés dans les galeries hautes
du clocher, sont descendus en criant :
— Plougaznou! Plougaznou!
Un remueaient de foule se fait dans l'église.
C'est la procession de Saint-Jean qui sort à son
tour, enseignes déployées. Le rite veut qu'elle
aille recevoir celle de Plougaznou, Ã la limite des
deux paroisses. Le lieu de la rencontre est un
antique pont de roches jeté, en aval du village,
sur le ruisseau qui sert de ligne de démarcation.
De chaque côté, les croix s'avancent, s'inclinent,
se donnent le baiser de paix. Puis, les bannières
imitent les croix, penchant l'une vers l'autre les
éclatantes images de saints dont elles sont ornées.
Quand la grande bannière de Saint-Jean va pour
rendre l'accolade, il se produit soudain dans
l'assistance un mouvement de curiosité vive et
presque d'angoisse. C'est qu'elle n'est pas d'un
maniement facile, cette colossale tapisserie,- chef-
d'œuvre de plusieurs générations de tisseurs d'or,
où toute la scène du baptême du Christ est repré-
sentée. Elle jouit d'une renommée sans égale dans
toute la Bretagne bretonnante, non seulement
pour sa beauté, mais pour son poids. A cause de
cela surtout, elle passe pour une espèce de palla-
234 AU PAYS DES PARDONS
dium. Son armature transversale a l'ampleur
d'une vergue, et sa hampe, l'épaisseur d'un mût.
Aussi n'y a-t-il que des athlètes à pouvoir briguer
l'honneur de la porter. Il n'en est point de plus
recherché, en cette partie du Trégor. Jadis, on le
décernait au concours. Pas de commune, pas
même de hameau qui n'envoyât son champion.
Vainqueur, il était entouré de la même considé-
ration que, chez les Grecs, le gagnant de la cou
ronne olympique. Il devenait pour ses compa-
triotes un sujet d'orgueil : on parlait de lui
comme d'un mortel d'essence supérieure, comme
d'un héros, et les Pindares du canton rimaient
des strophes à sa louange.
De nos jours, les pèlerins du dehors ont cessé
de prendre part à ce sport sacré. Mais les jeunes
hommes de Saint-Jean continuent de le pratiquer
avec autant d'ardeur que leurs pères. Quatre, cinq
mois avant le pardon, ils se réunissent tous les
dimanches dans une aire de ferme, pour s'exercer
à « répreuve de la perche ». Le poids de cette
perche, très longue et garnie de ferraille à son
extrémité la plus grosse, a été calculé d'après
celui de la bannière, et l'épreuve consiste, d'abord
à la soulever de terre, en la saisissant par le bout
mince, puis à la mater toute droite, enfin à la
promener un nombre déterminé de fois autour
LE PARDON DU FEU 235
de Taire, Ã travers les fumiers mous et les brousses '
sèches dont le sol est jonché. C'est, du reste, un
métier où il n'est pas rare que l'on se casse les
reins.
— Voyez-vous, — me dit un processionneur
auprès duquel je me suis faufilé, — il y a tou-
jours à craindre mort d'homme sur ce pont, au
moment où la grande bannière s'incline pour le
salut... Une année, j'ai vu le porteur s'abattre
raide, les veines de la poitrine rompues. Le rec-
teur n'eut même pas le temps de l'administrer.
Par exemple, on lui fit des funérailles de prince,
et sur sa pierre tombale...
Un vaste murmure d'admiration a couvert la
voix de mon interlocuteur. Les ye>ux brillent, les
faces rayonnent. On se pousse les coudes. Des
interjections courent, entre haut et bas, de lèvres
en lèvres :
— Hein! ce petit Landouar, tout de même!...
— Çà , au moins, c'est une révérence!
— Pas un pli dans le visage!...
— Ni un tremblement dans le jarret!...
L'hymne entonnée à tue tête par les chantres,
les cloches qui, maintenant, sonnent à toute
volée empêchent sans doute ces propos flatteurs
de parvenir aux oreilles du petit Landouar. Mais,
arriveraient-ils jusqu'Ã lui, il ne les entendrait
236 AU PAYS DES PARDONS
pas. Il est tout entier à sa fonction, l'esprit
ramassé comme les muscles, ses doigts crispés
et durcis, pareils à de jaunes sarments de lande,
son cou de taurillon rentré à demi dans ses
épaules noueuses et trapues, le regard fixe,
hypnotisé par celte grande soie flottante qui
plane au-dessus de lui commue une gloire et
l'exalte, pour une minute désormais inoubliable,
jusqu'Ã l'ivresse des triomphateurs.
Il n'est d'ailleurs pas au bout de sa tâche. Là -
bas, devant le porche du cimetière, d'autres pro-
cessions attendent le baiser d'accueil. Voici
Garlan, voici Lanmeur, voici Loquirec. Et j'en
passe. Tout le pays d'entre l'estuaire de Morlaix
et la Pointe d'Armorique a délégué ses prêtres et
ses croix, ses oriflammes les plus éclatantes et
ses suisses les plus chamarrés. Et c'est un papil-
lotement indicible, une débauche, une frénésie
de couleurs. Ah! qu'elle est loin, la Bretagne
conventionnelle, la Bretagne éteinte et grise des
faiseurs de vers et des littérateurs! Ici, tout vibre,
tout resplendit, tout flamboie. Les haleines du
feu ont, en quelque sorte, vitrifié le ciel et la
mer; la terre même répand une odeur chaude et
comme fermentée. Les herbes, les sources dis-
tillent je ne sais quels baumes. Une exubérance
vraiment divine épanouit toutes choses. On sent
LE PARDON DU FEU 237
frémir autour de soi les mystérieuses puissances
de la vie et de la fécondité. Aussi bien, l'instant
approche où le disque solaire, avant de précipiter
sa chute vers l'horizon, va darder sur la colHne
vouée à son culte toute la véhémence de ses
rayons élargis.
Elle se dresse, cette colhne, Ã l'orient du village
dont elle porte les dernières maisons accrochées
à son versant. Un raidillon y monte par le plus
court, entre deux hauts talus surplombants où
des souches de chênes, vieilles de plusieurs siè-
cles, tendent vers vous des moignons difformes,
comme une séquelle de mendiants monstrueux.
Le sol est raviné sous les pieds : il semble que
l'on marche dans le Ht desséché d'un torrent. Un
torrent d'hommes, de femmes, s'y engouffre, en
effet, mais pour escalader la crête. On se hâte,
on se bouscule. C'est à qui parviendra le plus
vite sur le lieu du Tantad. Je retrouve à mi-côte
l'aveugle du Bois-de-la-Nuit. Ce n'est plus sa
fille qui le guide, c'est lui qui l'entraîne. Il grimpe
de son allure désordonnée de somnambule, se
heurtant aux gens, trébuchant aux pierres, rou-
lant au-dessus du flot humain sa belle tête dou-
loureuse et farouche de Titan foudroyé.
— Ça, cousin, — lui dis-je, dans la langue de
sa montagne, et en me servant d'une appellation
238 AU PAYS DES PARDONS
chère aux sabotiers, — qu'est-ce donc qui vous
presse si fort? Savez-vous que votre jeune fille
est tout en nage?
— Oli! fait-il, elle se reposera là -haut. Moi, il
me faut ma place au Tantad!
Puis, d'une voix plus sourde :
— Si je n'ai pas été guéri Tan dernier, c'est
ma faute : j'aurais dû m'avancer plus près de la
flamme. Celte fois, je veux être à la loucher,
sentir sa brûlure jusqu'au fin fond de mes pru-
nelles...
Et, stimulé par l'attente, que dis-je? par la cer-
titude du miracle, il se rue d'un élan plus impé-
tueux encore à l'assaut delà cime sainte qui, tout
à l'heure, va se couronner d'un buisson ardent,
ainsi qu'un Horeb breton.
IX
Trois chemins se croisent sur le sommet, des-
sinant un carrefour, une de ces esplanades trian-
gulaires qui, comme les trivia de l'ère païenne,
passent, en Bretagne, pour des lieux sacrés! Les
restes visibles d'un dallage attestent qu'une des
nombreuses voies romaines qui, de Carhaix ou Vor-
ganium, gagnaient la mer, eut ici son point d'abou-
LE PARDON DU FEU 239
tissement. Les divinités latines et gauloises ont
fraternisé sur ces hauteurs. Un peu de leur âme
y survit toujours, mêlé à l'espace, à la lumière, au
rire des vagues, aux champs de blé noir en fleur
et de grands seigles frissonnants. Le christia-
nisme a eu beau multiplier ses symboles, il ne
les a point exorcisées. C'est ainsi qu'un calvaire
planté au centre du carrefour a pour socle des
pierres empruntées à l'ancienne route et que des
légionnaires ont équarries. Tout à côté se creuse
le bassin monumental d'une fontaine — oui,
d'une fontaine encore I — où la divonne primi-
tive continue de servir à des ablutions peu ortho-
doxes, sous les yeux, d'ailleurs placides, d'une
statue enguirlandée de saint Jean.
Mais ce ,qui reporte surtout l'esprit aux formes
les plus antiques de la croyance humaine, c'est
la pyramide du Tantad. Elle se dresse en une
meule énorme, semblable au bûcher de quelque
chef homérique, dominant le pays entier, écra-
sant le calvaire lui-même de son ombre. Pour la
construire, chaque « feu » de la commune a
fourni sa gerbe d'ajonc. Des hommes, toute la
journée d'hier, ont empilé, tassé. Puis, sur le soir,
les femmes ont parfait l'œuvre. Elles sont venues
en choeur y suspendre des rubans, des feuillages,
y piquer des roses et des pavois, donner un air de
240 AU PAYS DES PAUDONS
grâce riante à sa lourde architecture hérissée.
Après quoi, pour finir, l'on a tendu par-dessus la
vallée le câble qui, de temps immémorial, doit
relier le Tantad au clocher de l'église. Que si vous
demandez à quel usage, vous recevrez des indi-
gènes cette réponse quelque peu sybilline ;
— C'est par là que monte le Dragon,
A 1 "époque où écrivait Cambry, il en était Ã
Saint-Jean comme dans tous les pays où s'est
conservée la tradition des fêtes du solstice, et l'on
ne procédait à l'embrasement du Tantad qu'à la
nuit close. On le différait même jusqu'à ce que
l'obscurité fût complète. Soudain, à l'appel du
Veni Creator poussé par les prêtres, un archange
éblouissant de feux et d'artifices fendait les
ténèbres, volait au bûcher, et, après l'avoir frôlé
de ses ailes flamboyantes, s'évanouissait. Tout le
monde n'était évidemment pas dupe du sortilège.
Mais l'étrangeté de cette scène nocturne ne lais-
sait pas de causer une forte impression aux plus
avertis. Et combien étaient-ils en Basse-Bretagne,
au xviii^ siècle, de « pardonneurs « à qui les pres-
tiges de la pyrotechnie fussent familiers? Quant
aux autres, — c'est-à -dire à la presque universa-
lité, — l'on conçoit sans peine leur émerveille-
ment et leur trouble. La plupart en étaient encore
à l'ingénuité du moujik russe qui, dans l'église
LE PARDON DU FEU 241
du Saint-Sépulcre, le jour de Pâques, regarde
descendre le Saint-Esprit en une pluie d'étoupes
enflammées. Ils n'avaient point le sentiment
d'assister à une fantasmagorie pieuse, mais bien
à un phénomène surnaturel. Et ils étaient d'autant
moins éloignés de croire à la réalité céleste de
l'ange que la nuit ne leur permettait de rien distin-
guer de l'appareil qui le faisait mouvoir! Quelles
danses frénétiques autour du Tantad! Et, ensuite,
quels retours délirants sous le tiède firmament de
juin, criblé d'étoiles! Beaucoup ne se couchaient
pas, restaient par troupes à errer dans les landes
et le long des grèves, ou à se poursuivre les uns
les autres, avec des : « lou! » sauvages, en agi-
tant des brandons.
C'est, je pense, pour obvier à ces désordres,
d'un caractère par trop orgiastique, auxquels les
femmes elles-mêmes n'étaient point sans prendre
plaisir, qu'il fut jugé préférable d'avancer la céré-
monie du Feu et de la célébrer à l'issue des
vêpres, en plein jour. Mais, du coup, la suppres-
sion de l'ange s'imposait. Il n'avait plus de raison
d'être. Le jeu de son apparition devenait une
machinerie vulgaire, susceptible peut-être de
prêter à rire, du moment qu'il fonctionnait Ã
découvert et laissait voir ses ficelles — c'est le
mot propre — aux yeux les plus abusés. On le
14
242 AU PAYS DES PARDONS
relégua donc dans quelque grenier, en lui substi-
tuant une simple boîte d'artifice. C'est cette boîte
que les bonnes gens appellent « le Dragon ».
— Si vous cherchez une place, les meilleures
sont de ce côté, fait derrière mon dos une voix
connue.
Parkik, avec sa « douce ». Ils sont montés tout
droit au Tantad; Ã vrai dire, ils ne sont venus que
pour lui. Et leur cas est celui de la majorité des
pèlerins, il faut croire, puisque, au lieu de se
rendre à vêpres, la multitude s'est précipitée vers
la hauteur. Ce n'est pas l'esplanade seulement
qui est envahie : les talus d'alentour, les cultures
même qu'ils enclosent sombrent, sillon après
sillon, sous le flux sans cesse grossissant où, parmi
le noir compact des feutres d'hommes, la légèreté
des coiffes féminines frisotte avec des blancheurs
d'écume. Vainement les métayers des fermes voi-
sines s'efforcent de sauvegarder leurs champs.
— Épargnez au moins le blél supplient-ils d'un
ton lamentable.
— Bah! saint Jean vous dédommagera! leur
est-il riposté.
Notez qu'en temps ordinaire ces féroces piéti-
neurs de moissons tiendraient pour sacrilège
celui d'entre eux qui se risquerait à fouler un
épi. « Sois pieux envers l'herbe du pain, respecte-
LE PARDON DU FEU 243
la comme ta mère », dit un proverbe breton. Mais
il s'agit bien de proverbes, le jour du Tantad!...
— Puis, m'explique Parkik, soyez sûr qu'au
fond les paysans lésés ne sont pas aussi fâchés
qu'ils en ont l'air. Ils ne sont pas nés de ce matin.
Lorsqu'ils ont semé, à l'automne, ils savaient de
science certaine que la récolte n'irait point Ã
maturité. S'ils ont semé quand même, c'est qu'il
leur plaisait ainsi... Il y a des pertes qui sont des
gains... Orges, froments, seigles saccagés, tout
cela, monsieur, c'est Lôd an Tân (la part du
Feu)! Et l'offrande qu'on fait au feu, le feu la
rembourse au centuple.
— Alors, ces malheureux qui se plaignent
seraient plus malheureux encore si les fidèles du
Tantad ne leur donnaient pas sujet de se plaindre?
— Comme vous dites. La preuve, c'est qu'il n'y
a pas dans la paroisse de fermiers plus prospères.
D'aucuns ne s'en remettent pourtant pas exclu-
sivement à la « bénédiction du Feu » du soin de
les rémunérer. Car, tandis que nous achevons de
nous hisser sur la lisière d'un champ d'avoine
formant terrasse, des paroles aigres s'échangent
près de nous entre une femme aux allures de
mégère et des pèlerins déjà installés.
— Je vous dis que c'est un sou par place ! hurle-
i-elle.
244 AU PAYS DES PARDONS
— Comme à l'église, alors? objecte quelqu'un,
d'union gouailleur.
— Parfaitement, et si vous trouvez que c'est
trop cher, décampez !
— Jamais de la vie!... La vue du Tantad est Ã
tout le monde.
— Oui, mais mon champ est à moi, peut-être?
— Oh! nous ne l'emporterons pas, soyez tran-
quille!
Finalement chacun s'exécute, non sans accom-
pagner son obole d'une imprécation :
— Puisse notre monnaie vous coller aux mains!
— Que les flammes du Tantad vous consument
dans l'éternité !...
Je regarde Parkik. Scandalisé, il hoche la tête
et soupire :
— Ce sont les mœurs nouvelles... Les étrangers
de la saison des bains ont introduit dans la con-
trée la maladie de l'argent... Et maintenant cette
avaricieuse profite de ce que son lopin de terre
est le mieux situé.
Le fait est que nous y serons admirablement pour
tout voir. Quelques mètres à peine nous séparent
du Tantad, et, par delà les épaisses houles vivantes
qui déferlent à sa base comme autour d'un
gigantesque récif, nous embrassons le panorama
de Traoun-Mériadck, avec le cercle de Manche,
LE PARDON DU FEU 245
le riche diadème d'eau bleue qui l'enserre, depuis
les roches de Primel jusqu'aux plages solitaires
du Crec'h-Meur. A nos pieds s'amorce la route en
lacet où va, dans peu d'instants, se déployer la
pompe des cortèges officiels. De pente relative-
ment douce, elle descend vers la bourgade en sui-
vant toute la courbe de la vallée qu'elle traverse
dans sa plus grande largeur. Des rangées de
frênes, de sveltes et fines colonnades de peuphers
la bordent, en font une espèce d'avenue verte,
baignée d'un jour plus discret. Ajouterai-je,
quoiqu'on l'ait deviné déjà , qu'à chacun de ses
paliers s'égoutte d'une margelle moussue le pleur
tintant d'une fontaine?
Les innombrables paires d'yeux de la foule
tantôt consultent le soleil, tantôt s'abaissent vers
le clocher de Saint- Jean. Un vent d'impatience fait
onduler les têtes par longues vagues et gronder
le bourdonnement des voix en une puissante
rumeur de mer. La timide fiancée de Parkik elle-
même se laisse gagner à la fièvre générale, au
point de froisser entre ses doigts le bouquet de
« fleurs de feu » qu'une pauvresse vient de lui
vendre.
Tout à coup, un cri, — un cri formidable, —
jailli de plus de deux mille poitrines :
— La fusée !
14.
246 AU PAYS DES PARDONS
On se montre le ciel, au-dessus de l'église. J'ai
juste le temps d'y voir briller une infime lueur et
se dissiper une pincée de cendre. Mais dans les
nerfs de la multitude le tressaillement des grandes
liesses populaires a passé. Là -bas, toutes les clo-
ches à nouveau sont en branle. La combe entière
vibre comme une immense cuve sonore. Et les
oriflammes aussi font leur réapparition. Elles
tourbillonnent un moment à l'intérieur du cime-»
tière, puis s'engagent dans la voie sainte. Nous
les voyons glisser une à une, avec une lenteur
majestueuse, tels que de splendides fantômes,
sous les arbres. Les dernières sont encore au fond
de la vallée que les premières débouchent sur le
plateau. A mesure qu'une croix surgit, allumant
ses fulgurations d'argent ou d'or parmi les reflets
des velours et des soies, une acclamation retentit
et la salue du nom de la paroisse dont elle est
l'emblème. La procession se déroule au bruit des
chants. Par intervalles, des fusillades éclatent,
qui lui donnent un faux air de fantasia orientale.
Et, tout aussitôt, c'est une autre image qui se
présente, évoquant, cette fois, non plus le sou-
venir seulement, mais l'illusion même des lustra-
tions antiques. Un chœur de jeunes filles s'avan-
cent, précédées d'un bélier blanc qu'un enfant,
vêtu d'une peau de bique, conduit. Elles tiennent
LE PARDON DU FEU 247
l'animal par des laines multicolores attachées Ã
son cou. Sa toison a été soigneusement lavée,
peignée; des touffes de rubans flottent à ses
cornes. Quant à l'enfant qui l'escorte, il marche
avec un sérieux, une gravité de jeune victi-
maire. L'honneur pour lui n'est pas mince d'avoir
été appelé à mener 1' « Agneau bénit ». Tant
de ses camarades y aspiraient , qui , comme
lui, réunissaient les deux conditions requises :
n'avoir pas franchi l'âge d'innocence et être
inscrit au registre des baptêmes sous le prénom
de Jean!
Les gendarmes ont ouvert une percée dans la
foule et fait évacuer les abords immédiats du
Tantad. Un vieux tambour, qu'on dirait échappé
d'une gravure de Raffet, bat de ses mains séniles
une caisse falote et surannée. Les gardes natio-
naux — en Bretagne rien ne meurt — forment la
haie, appuyés à d'extravagantes espingoles Ã
pierre dont plus d'une a besogné dans les
guerres chouannes. Et alors commence le défdé
des diverses processions autour du bûcher. Pen-
dant que les bannières passent après les bannières
et que les miraculés d'hier et de demain se succè-
dent en une kyrielle interminable, qui égrenant
des chapelets, qui brandissant des cierges, des
paysans, près de la fontaine, attachent des pièces
248 AU PAYS DES PARDONS
d'artifices à des poteaux dont je n'avais pas
encore compris rutilité.
— Ils n'ont pourtant pas l'intention de les tirer
tout de suite? dis-je à Parkik.
— Si fait, me répond-il. C'est le préambule
obligé du Tantad,
Il faut avoir assisté à des épisodes de ce genre,
qui, partout ailleurs, seraient d'une bouffonnerie
irrésistible, pour savoir jusqu'où peut aller la
capacité d'idéalisme de cette race. Je reverrai
toujours le frémissement d'aise de ce peuple si
délicieusement enfantin, à chaque fusée qui par-
tait en sifflant. Elle zébrait à peine le ciel d'un
trait blanchâtre et, là -haut, au lieu de se résoudre
en étoiles, avortait. Mais les âmes n'en étaient,
pour cela, ni moins passionnées, ni moins ravies.
Là où mes yeux à moi n'apercevaient qu'un pâle
flocon de fumée grise, les leurs contemplaient
toute une magique floraison d'astres. Ils réfléchis-
saient dans l'espace le mirage de leur propre
songe. Et quels transports d'écoliers! Quelles joies
violentes et puériles, toutes les fois que la
baguette enflammée menaçait de fondre sur
quelqu'un, au risque de le blesserl...
Comme je demande si l'on n'a jamais eu Ã
déplorer d'accident, un voisin prononce :
— Depuis que je me connais, je n'en ai entendu
LE PARDON DU FEU 249
mentionner qu'un seul et, s'il se produisit, ce fut
par la permission de saint Jean.
— Ah?
— Oui, un bourgeois de la ville, un mécréant,
était venu comme ça en partie de plaisir, pour
faire son monsieur et pour se gausser. « Sont-ils
brutes, ces gens-là , disait-il, de tirer un feu d'ar-
tifices à cinq heures du soir, au mois de juin, en
plein soleil! » Il n'avait pas fini, qu'une baguette
lui crevait l'œil. Sa moquerie s'acheva en un
beuglement affolé. La punition était rude. Mais
voilà ! le Feu est comme la Terre : il est trop vieux
pour souffrir qu'on lui manque de respect.
Il s'est fait un calme relatif. Les prêtres ont
pris place sur les degrés du calvaire et les
oriflammes ont été momentanément mises Ã
l'abri dans une cour de ferme. Seule, la maîtresse-
bannière de Saint-Jean demeure debout en face
du Tantad. Sur un signe du « recteur », Lan-
douar, le petit athlète au torse noueux et tout en
râble, l'élève et l'abaisse par trois fois.
— C'est le signal! — m'avertit Parkik à mi-
voix, comme s'il parlait dans une église.
La foule elle-même s'est tue. Tous les regards
sont dirigés vers la galerie de la tour où s'agitent
de minuscules formes humaines dans l'ardeur des
derniers préparatifs. Il s'écoule quatre ou cinq
250 AU PAYS DES PARDONS
minutes solennelles. Les visages se tendent,
avides, presque anxieux. Enfin, la corde tressaute.
Et, avec le fracas d'une décharge de mousque-
terie, le « Dragon » s'élance, en oscillant... Les
vœux que l'on fait durant qu'il franchit les airs
sont, paraît-il, sûrs d'être exaucés, à la condition,
toutefois, qu'il vole d'un trait jusqu'au but. Car
il arrive qu'il reste en détresse ou même qu'il
rebrousse chemin. Les gens préposés à sa ma-
nœuvre racontent qu'il a son humeur et ses
caprices : précisément, le voici qui feint de se
ralentir. Déjà des bouches désappointées mur-
murent :
— Pas de chance! C'est raté!
Mais non. Ce n'était qu'une fausse alerte. Les
souhaits conçus seront valables. Il a victorieuse-
ment accompli son trajet aérien et planté sa mor-
sure dévorante au flanc du bûcher... Un crépite-
ment léger, quelques fumerolles, — et, d'un essor
brusque, la flamme bondit, monte, se propage.
— An Tânf An Tân! '
Il monte, lui aussi, il se propage, Ã l'instar de
la flamme, le cri, le cri sacré des immémoriales
liturgies solaires, jailli du plus profond de l'âme
des ancêtres aux lèvres de leurs lointains descen-
1. Le Feu! Le Feu!
LE PARDON DU FEU 251
dants. Ainsi les Celtes primitifs glorifiaient l'Es-
prit de lumière et de vie, autour des feux de la
tribu, sur les pentes de l'Himalaya. Leur race,
depuis lors, a traversé, dans le temps, bien des
millénaires et, dans l'espace, d'incommensura-
bles lieues d'étendue. L'héritage reçu d'eux, elle
en a semé les bribes au cours des siècles et au
hasard des routes. Il n'importe. Sur cette cime et
à cette heure, il est impossible de ne se figurer
point que c'est l'écho de leur grande voix qui,
par delà les distances et les âges, vient se réper-
cuter encore dans les arcanes de ia conscience
bretonne, aux confins des mers d'occident.
— Anl'dn/AnTânf...
Le spectacle est d'une indicible beauté barbare.
Souple et reptilienne, la flamme enlace mainte-
nant le bûcher de ses anneaux. Sous cette puis-
sante étreinte, il semble s'éveiller, secouer sa tor-
peur de chose, s'élever à l'être. Une vie mons-
trueuse anime sa masse jusqu'alors immobile.
L'âpre caresse du feu le creuse, le fouille, le
sculpte, en quelque sorte, et peu à peu dégage
du bloc informe une statue, un colosse, une
espèce de Moloch noir auréolé d'une nue ardente
et drapé d'une pourpre d'incendie.
— An Tân! An Tà n! ...
Le rayonnement du dieu est devenu si intense
252 AU PAYS DES PARDONS
qu'on n'en peut plus supporter ni la chaleur ni
Téclat, Les prêtres ont fui. La multitude elle-
même se recule. Il n'y a que l'aveugle du Bois-de-
la-Nuit qui, le front découvert et le rosaire aux
doigts, s'obstine à braver la fournaise, à fixer sur
elle, désespérément, le regard immuable et tra-
gique de ses yeux éteints. Un bruit d'orgues
immenses, une tempête de sons s'enfle et se
déchaîne par rafales dans les entrailles rouge
sombre du Tantad. Tout à coup, un mugissement
plus fort suivi d'un soupir très long, très atténué.
C'est la flambée suprême, avant le brusque déclin.
— Ayi Tân! An Tà n !...
L'invocation, cette fois, a la douceur mélanco-
lique d'un adieu. Lentement, avec le frisselis
d'une soie qui s'affaisse, les braises se sont effon-
drées, tandis qu'au-dessus il se faisait comme
une assomption de flammes dans le ciel... La fille
du sabotier, se rapprochant de son père toujours
debout à la môme place, l'a saisi par le bord de
sa veste et lui a dit d'une voix dolente :
— C'est fini!
Je suis descendu de la colline sainte, comme
les clartés du soleil, masquées à demi par les
LE PARDON DU FEU 253
hautes terres occidentales, commençaient elles-
mêmes de s'en retirer. Pour changer d'itinéraire,
j'ai pris la route processionnelle où le feuillage
délicat des frênes et des peupliers découpait de
fines guipures d'ombre mauve. Assises sur les
margelles des fontaines, des vieilles, une écuelle
à la main, une sébile dans leur giron, vantaient
la vertu de chaque source aux pèlerins du Tanlad.
— Vous qui avez été au feu, disaient-elles,
venez à l'eau, passants!
Et, tout le long de la rampe sinueuse, j'ai
voyagé de la sorte, parmi des murmures de lita-
nies, semblables à des fredons d'abeilles autour
d'un rucher. Un grand calme tombait du ciel
rafraîchi, et la lumière déclinante avait un air de
félicité lasse, avec quelque chose d'orageux encore,
néanmoins, et de trop éclatant. Chez les gens
aussi, les traits détendus conservaient un reste
d'exaltation. Ils cheminaient, avares de gestes et
de paroles, mais l'ivresse se lisait au brillant des
prunelles.
Tous, ils emportaient des « souvenirs » du Feu.
Les uns y avaient fait roussir leurs gaules de
pardonneurs, coupées à l'arrivée en terre de Saint-
Jean. Les autres, plus prompts ou plus adroits au
pillage des tisons, avaient remplacé le bâton de
pèlerinage par une tige d'ajonc carbonisé. Les
15
254 AU PAYS DES PARDONS
jeunes filles tenaient des bouquets dont la flamme
avait consumé les fleurs. Des groupes se sépa-
raient, pour s'en aller chacun dans la direction
de son village, et se renvoyaient, en guise d' « au
revoir », le souhait sacramentel :
— Yéched ha joa a-heurz sanl Yann vinnigei!
(Joie et santé de la part de saint Jean béni).
Dans le cimetière, la horde sauvage de men-
diants et d'estropiés qui y monte la garde jour et
nuit apprêtait son coucher dans l'entre-deux des
tombes, sur les bancs de pierre du porche et
jusque sous la voûte de l'ossuaire en forme d'ora-
toire où jadis brûlait la lanterne des morts. Je
n'ai fait que traverser l'église. Devant un pilier
ceint d'un triple rang de cierges, un prêtre don-
nait à baiser aux fidèles les reliques de saint
Mériadek et de saint Mandez. Un autre, en per-
manence à la balustrade du chœur, touchait les
yeux malades du bout de l'étui de vermeil conte-
nant le doigt du Précurseur. Enfin, près d'une
sorte de lavabo en zinc aménagé dans un enfeu,
des femmes se mouillaient les paupières et les
lèvres avec leurs mouchoirs, qu'elles trempaient et
retrempaient dans l'eau miraculeuse, — Dow ar
Bis\ ainsi qu'on en est prévenu par l'inscription
1. L'eau du Doigt.
LE PARDON DU FEU 255
bretonne placée au-dessus des robinets... J'ai
laissé tout ce monde à ses pratiques et, sans autre
compagnie que la claire chanson du ruisseau de
Traoun-Mériadek, plus argentine encore dans le
recueillement du soir, j'ai gagné la grève.
Des sentiers, fleuris de troènes, d'aubépines, de
sureaux, y conduisent en côtoyant des fermes
anciennes, des manoirs déchus, bâtis « du temps
que vivait la Reine Anne et que Saint-Jean n'était
peuplé que de gentilshommes ». Mais à l'extrême
pointe, c'est le désert complet, l'infinie solitude.
J'y suis arrivé à l'heure de la mer étale. Les pro-
montoires se dressaient, en une série étagée de
hautes proues immobiles, sur les profondeurs
splendides du couchant. Et derrière leurs carènes
d'ombre, là -bas, dans les lointains vers lesquels
ils semblaient n'attendre qu'un signe pour voguer,
un autre Tan^ati achevait de s'éteindre, le féerique,
le merveilleux Tantad où, chaque soir, se pro-
diguent en spectacle au monde les incomparables
magies du soleil.
J
LA TROMÉNIE DE SAINT RONAN
LE PARDON DE LA MONTAGNE
A José-Maria de Heredia.
Qui n'a présente à la mémoire la jolie page,
d'une si railleuse bonhomie, que l'auteur des
Souvenirs (Tenfance et de jeunesse a consacrée Ã
l'humoristique saint Ronan, ancêtre patrony-
mique du clan des Renan dans la Bretagne
armoricaine?
« Entre tous les saints de Bretagne, il n'y en
a pas de plus original. On m'a raconté deux ou
trois fois sa vie, et toujours avec des circonstances
plus extraordinaires les unes que les autres. Il
habitait la Cornouailles, près de la petite ville qui
porte son nom (Saint-Renan). C'était un esprit
de la terre plus qu'un saint. Sa puissance sur les
éléments était effrayante. Son caractère était vio-
lent et un peu bizarre; on ne savait jamais
d avance ce qu'il ferait, ce qu'il voudrait. On le
respectait; mais cette obstination à marcher seul
dans sa voie inspirait une certaine crainte; si
bien que, le jour où on le trouva mort sur le sol
260 AU Pays des pardons
de sa cabane, la terreur fut grande alentour. Le
premier qui, en passant, regarda par la fenêtre
ouverte et le vit étendu par terre, s'enfuit à toutes
jambes. Pendant sa vie, il avait été si volontaire,
si particulier, que nul ne se flattait de pouvoir
deviner ce qu'il désirait que l'on fît de son corps.
Si l'on ne tombait pas juste, on craignait une
peste, quelque engloutissement de ville, un pays
tout entier changé en marais, tel ou tel de ces
fléaux dont il disposait de son vivant. Le mener Ã
l'église de tout le monde eût été chose peu sûre.
Il semblait parfois l'avoir en aversion. Il eût été
capable de se révolter, défaire un scandale. Tous
les chefs étaient assemblés dans la cellule autour
du grand corps noir, gisant à terre, quand l'un
d'eux ouvrit un sage avis : « De son vivant nous
n'avons jamais pu le comprendre; il était plus
facile de dessiner la voie de l'hirondelle au ciel
que de suivre la trace de ses pensées; mort,
qu'il fasse encore à sa tête. Abattons quelques
arbres; faisons un chariot, où nous attellerons
quatre bœufs. Il saura bien les conduire à l'endroit
où il veut qu'on l'enterre. » Tous approuvèrent.
On ajusta les poutres, on fit les roues avec des
tambours pleins, sciés dans l'épaisseur des gros
chênes, et on posa le saint dessus.
» Les bœufs, conduits par la main invisible de
LE PARDON DE LA MONTAGNE 261
Renan, marchèrent droit devant eux au plus épais
de la forêt. Les arbres s'inclinaient ou se brisaient
sous leurs pas avec des craquements effroyables.
Arrivé enfin au centre de la forêt, à l'endroit où
étaient les plus grands chênes, le chariot s'arrêta.
On comprit; on enterra le saint et on bâtit son
église en ce lieu. »
La légende populaire, plus fruste sans doute,
ne laisse pas d'avoir aussi son charme. J'en ai
recueilli les principaux épisodes dans le pays
même où le saint passa la plus grande partie de
sa vie. On y trouvera précisées quelques-unes des
circonstances extraordinaires auxquelles M. Renan
s'est contenté de faire allusion.
Ronan eut pour patrie d'origine l'Hibernie*,
berceau traditionnel de la plupart des thauma-
turges celtiques. Je demandais un jour à une
vieille femme de Bégard :
— Où donc la situez-vous, cette Hibernie
dont le nom revient si fréquemment sur vos lèvres?
— J'ai ouï dire — me répondit-elle — que
c'était un lambeau détaché du paradis. Dieu en fit
une terre abrupte et solitaire qu'il ancra, avec
des câbles de diamant, dans des régions de la
mer inconnues des navigateurs. Dès qu'elle eut
1. L'Irlande.
15.
262 AU PAYS DES PARDONS
touché les eaux, celles-ci perdirent toute amer-
tume, et, dans un rayon de sept lieues à la ronde,
devinrent douces à boire comme du lait. L'île
était dérobée à tous les yeux par un brouillard
impénétrable qui flottait en cercle autour d'elle,
mais une lumière paisible, toujours égale, en
éclairait l'intérieur. Là voletaient, sous la forme
de grands oiseaux blancs, les âmes prédestinées
des saints; de là elles partaient, au premier
signal, pour aller évangéliser le monde. Je me
suis laissé dire qu'elles étaient primitivement au
nombre de onze cent mille. Quand l'heure du
départ eut sonné pour la onze cent millième, les
câbles de diamant se rompirent et l'île remonta
au ciel avec la légèreté d'un nuage.
En ces temps-là , on péchait la morue au large
des côtes bretonnes, et il n'était pas rare que l'on
séjournât des semaines entières sur les lieux de
pêche. Une nuit que les hommes dormaient,
étendus au fond des barques, il se fit dans la mer
un grand remous. Le matelot de quart éveilla
ses compagnons. « Voyez donc! » dit-il. Ils virent
une chose étrange. Un rocher s'avançait, fendant
les eaux et traînant derrière lui un long sillage
harmonieux, comme si les vagues, Ã son contact,
eussent vibré. 11 était fleuri de goémons d'une
espèce inconnue qui dégageaient un parfum si
LE PARDON DE LA MONTAGNE 263
délicieux et si fort que toute l'atmosphère, que la
mer même en étaient embaumées. Sur le sommet
du roc, une figure agenouillée priait, le front
auréolé d'un nimbe dont s'illuminait au loin la
nuit. C'était saint Ronan qui abordait aux rivages
d'Armorique.
Il prit terre dans un des havres du Léon. Il ne
pouvait pas tomber plus mal. Le littoral de ce
canton était alors habité par une population de
forbans, naufrageurs et pilleurs d'épaves. Ils ado-
raient des divinités farouches, qu'ils identifiaient
avec les chênes des bois et les écueils de l'Océan.
Ils ne dépouillèrent pas le saint, dont tout l'avoir
consistait en une robe de bure trop sordide pour
exciter leur convoitise, mais ils ne manquèrent
aucune occasion de lui témoigner combien sa
présence parmi eux leur était désagréable; et,
quand il voulut leur parler de la loi nouvelle, de
la loi que Christ avait scellée de son sang, ils lui
tournèrent le dos avec mépris, en le traitant de
rêveur, ce qui dans leur bouche était la pire des
injures. Ronan dut renoncer à convertir ces bar-
bares : désespérant d'adoucir leurs mœurs, il
résolut du moins d'en atténuer par tous les
moyens possibles les effets. Les saints hibernois
ne voyageaient jamais sans être munis d'une cloche
portative dont le son, entre autres vertus, aval
264 AU PAYS DES PARDOiNS
la propriété de se faire entendre distinctement
jusqu'aux plus extrêmes confins du monde. Ronan
se servit de la sienne pour avertir en temps de
brume les navires égarés et leur signifier qu'ils
eussent à s'éloigner de la côte. Ainsi les naufrages
devinrent fort rares, en dépit des feux que les
indigènes ne se faisaient pas faute d'allumer sur
les hauteurs. Ces derniers en conçurent une vio-
lente indignation. Les femmes surtout étaient
très montées.
— Jusqu'à présent, disaient-elles, la mer avait
été pour nous une nourrice aux mamelles iné-
puisables; les cadavres aux beaux bijoux abon-
daient sur nos grèves; l'orage était notre pour-
voyeur : chaque aube apportait avec elle sa
moisson. Rappelez-vous, ô hommes, les tonneaux
de vin doré où vos lèvres ont bu tant de fois une
ivresse mystérieuse qui décuplait vos forces et de
surprenants délires qui nous rendaient plus belles
et plus désirables à vos yeux. Que ces choses sont
déjà anciennes? Du jour où l'anachorète étranger
a paru au milieu de nous, la fortune a changé. Ce
doit être quelque enchanteur pervers : il nous a
jeté un sort, il a juré de nous faire périr de
misère. Ou'atlendez-vous pour nous débarrasser
de lui?
Ces paroles arrivèrent 9ux oreilles du saint.
LE PARDON DE LA MONTAGNE 26^
Pour n'avoir pas à châtier les gens qui les avaient
proférées, il décida de s'enfoncer plus avant dans
les terres et, ayant retroussé les pans de sa robe
d'ermite, il se mit en route vers d'autres climats.
Le rocher sur lequel il avait traversé les flots et
qu'il appelait sa « jument de pierre » le suivit
dans ce nouvel exode. Ils franchirent des rivières
encore innomées, s'engagèrent dans de téné-
breuses forets dont les arbres se souvenaient
d'avoir été des Dieux. Parfois, des fourrés inextri-
cables entravaient leur marche. Ronan faisait
alors tinter sa clochette et les ronces, pâmées, se
désenlaçaient d'elles-mêmes. Ils parvinrent, au
sortir des bois, dans une région haute et décou-
verte, semée seulement de bruyères et d'herbes
odoriférantes, que dominait une montagne nue,
arrondie, pareille à la coupole d'un temple.
Ronan planta en terre son bâton de pèlerin, et le
bâton aussitôt se transforma en une croix de
granit, pour lui marquer que ce lieu était celui
où il se devait arrêter. La « jument de pierre »
se coucha sur le sol; le saint se mit en prière.
C'était l'heure du soir, si particulièrement douce
en Bretagne. Au pied du menez, vers l'occident,
des campagnes heureuses étaient comme blotties.
Des toits invisibles, voilés de feuillage, exhalaient
dans l'air de calmes famées. Plus loin, la mer
266 AU PAYS DES PARDONS
s'éteignait; dans ses eaux, grises comme des
cendres, les dernières lueurs du soleil disparu
achevaient de mourir.
— Que la paix demeure à jamais en cette soli-
tude! murmura le saint.
Son vœu a été exaucé. Nulle part au monde
peut-être le silence n'est plus grand, plus pro-
fond, plus apaisant que sur cette humble cime
bretonne. Elle a conservé son aspect primitif, son
air inviolé d'autrefois. On y peut voir des troncs
de genêts plusieurs fois séculaires. Les bestiaux
y viennent brouter Therbe de printemps, mais
l'homme n'a pas encore osé désaffecter cette terre :
elle est restée ce qu'elle était il y a douze cents
ans, une colline vierge, une sorte d'oasis du rêve.
Ronan y passa des jours exquis, en tête à tête
avec les vents qui, soufflant parfois du côté de
i'IIibernie, lui apportaient jusqu'en ce désert
d'Armorique le parfum de son île lointaine. Il
s'était construit là un pénil;/, une maison de
pénitence, grossièrement faite de quehjues bran-
ches liées entre elles à l'aide d'un peu de mor-
tier. Il n'y demeurait d'ailleurs que la nuit, pour
réciter ses vigiles et pour dormir. Le reste du
temps il vivait dehors. Dès l'aube il était sur
pied, pèlerinant par les sentiers de la montagne.
Il avait adopté un circuit qu'il accomplissait ponc-
LE PARDON DE LA MONTAGNE 267
tuellement deux fois par jour, sans dévier d'une
semelle, le matin, dans le sens du soleil et, le
soir, à rencontre de l'astre. La pluie même ne
l'arrêtait point : elle l'arrosait sans le mouiller.
Le tour qu'il décrivait sur les flancs du menez
comportait plusieurs lieues. Il cheminait des
heures entières, conversant avec les choses dont
le muet langage lui était familier. Les bêtes aussi
lui étaient chères. Elles le lui rendaient. Du plus
loin qu'elles le voyaient venir, elles accouraient
à lui. Pour leur inspirer plus de confiance, il
s'amusait souvent, dit-on, à revêtir leur forme.
Il apprivoisait les plus féroces et les moralisait.
Un loup qui l'avait en grande vénération s'ima-
gina lui être agréable en déposant, un jour, à ses
pieds un pauvre agnelet tout pantelant. Le saint
commença par ressusciter l'innocente victime et
tint ensuite au ravisseur un discours si touchant
qu'il le convertit pour jamais. C'est depuis lors
qu'on a coutume de dire : « Doux comme le loup
de saint Ronan ».
S'il recherchait le commerce des animaux et
s'il se plaisait même en la compagnie des plantes,
en revanche il fuyait les hommes. Il avait gardé
de sa première rencontre avec eux, sur les rivages
inhospitaliers du Léon, un souvenir amer mêlé
peut-être de quelque mépris. S'il lui arrivait d'en
268 AU PAYS DES PARDONS
croiser un sur son chemin, il le regardait avec
des yeux si terribles que le malheureux, saisi
d'épouvante, en demeurait hébété pendant des
semaines. C'était un avertissement, que le sainr
leur donnait, qu'ils eussent à laisser libre la voie
où il était désormais résolu de marcher seul. Il
y gagna de n'être plus diverti dans ses prome
nades, mais sa réputation en souffrit. Une légende
redoutable se créa autour de sa personne. On le
soupçonna d'être sorcier et nécromancien; des
pâtres affirmèrent l'avoir vu, déguisé en bête,
courir le garou ; on l'accusa de semer mille maux
par le pays. On le rendit responsable de tous les
méfaits des éléments, auxquels il était censé com-
mander. Un ouragan de grêle dévastait-il les
moissons dans la plaine, une tourmente subite,
bouleversant la mer, faisait-elle voler en éclats
les barques des pêcheurs, c'étaient là autant
d'effets de la pernicieuse magie de Ronan.
Il faut avouer que, non content d'inquiéter
l'opinion, il semblait parfois avoir pris à tâche
de l'exaspérer. Un jour qu'il se promenait sous
les ombrages touffus de la forêt de Névet, proche
de son ermitage, il aperçut un bûcheron en train
d'abattre un chêne. Chaque coup de hache arra-
chait à l'arbre une plainte sourde qui retentissait
douloureusement dans le cœur du solitaire.
LE PARDON DE LA MONTAGNE 269
— Qu'as-tu donc à maltraiter ainsi ce vieillard
des bois? demanda-t-il, courroucé.
— J'ai, répondit l'homme, que j'en veux faire
des planches pour mon grenier.
— A moins que ce ne soit pour ton cercueil I
répartit le saint.
Au même instant le chêne tombait, écrasant le
bûcheron dans sa chute. Que Ronan fût le vrai
coupable, cela ne fit de doute pour personne : on
ne songea plus, dans toute la contrée, qu'aux
moyens de se débarrasser de lui. Des concilia-
bules secrets furent tenus dans les clairières, à la
pâle lumière de la lune, déesse des entreprises
nocturnes, que ces païens adoraient. Déjà l'on ne
parlait de rien moins que d'aller surprendre l'ana-
chorète dans sa hutte de branchages et de le
frapper traîtreusement en plein sommeil, quand
le chef du manoir de Kernévez, homme sage et
tolérant, intervint dans la discussion en faisant
observer combien une pareille conduite serait non
seulement criminelle, mais périlleuse.
— De deux choses l'une, conclut-il : ou bien
Ronan n'a pas la puissance néfaste que vous lui
attribuez; et alors pourquoi violer, en le massa-
crant, les lois divines et humaines? — ou bien
il la possède en réalité, et, dans ce cas, que
peuvent contre lui vos misérables embûches? S'il
270 AU PAYS DES PARDONS
est l'enchanteur que vous dites, il n'a rien Ã
craindre de vos rancunes, tandis que vous, si
vous l'irritez, vous avez tout à craindre de sa
colère.
Celte argumentation refroidit le zèle des plus
ardents.
— A votre place, continua le maître de Kerné-
vez, je déléguerais vers lui quelqu'un pour lui
soumettre nos doléances. Entre nous soit dit, je
ne le crois pas aussi méchant que vos imagina-
tions vous le représentent. Il m'est arrivé quel-
quefois de le suivre à distance, dans ses tournées
du matin. Savez-vous à quoi je l'ai toujours vu
occupé? A délivrer les mouches de ces trames
légères que les araignées de nuit tissent dans les
ajoncs!... Un esprit démoniaque n'a point de
ces sollicitudes.
Une voix dans l'assistance cria :
— Sois donc notre envoyé et plaide auprès de
lui notre cause!
— J'allais vous le proposer, répondit le chef
de maison, le penn-tlern, avec la simplicité et le
calme qui lui étaient habituels.
Sans plus tarder, il se mit en route pour la
montagne. La lune s'était couchée; mais, au
sommet du menez, la cellule de l'ermite brillait
comme un sanctuaire mystérieux. Ronan dormait,
LE PARDON DE LA MONTAGNE 271
allongé sur la terre nue, les mains en croix, la
tête éclairée d'une lumière étrange. Ses pieds
dépassaient le seuil de la hutte, que ne fermait
aucune porte. Le maître de Kernévez s'assit dans
rherbe pour attendre le réveil du saint. Il se
sentait le cœur vaguement troublé et, dans sa
cervelle de barbare, des idées singulières se
remuaient qui lui étaient un objet d'étonnement
et d'effroi.
Cependant l'aube commençait à poindre. Dès
que le premier rayon eut caressé l'échiné de la
jument de pierre, celle-ci poussa un hennis-
sement très doux, et tout aussitôt l'anachorète
ouvrit les yeux. Il ne témoigna nulle surprise de
voir le penn-tiern à quelque pas de Fermilage
dans l'attitude d'un suppliant, mais, étant allé Ã
lui, il lui commanda de se lever et de le suivre.
Ils se mirent à cheminer ensemble à travers la
haute solitude. Leur vue s'étendait au loin sur
les campagnes et sur la mer que le soleil naissant
baignait d'une vapeur de pourpre et où des har-
monies ineffables flottaient suspendues. Le maître
de Kernévez avait toujours vécu dans ce site : il
le connaissait en ses moindres détails, mais, pour
la première fois, le sens intérieur lui en était
révélé. Il lui sembla qu'il le contemplait avec des
yeux nouveaux et plus parfaits. Et il versa des
272 AU PAYS DES PARDONS
larmes d'attendrissement, sans savoir pourquoi,
comme un enfant ou comme un homme ivre.
Ronan lui dit :
— Pleure, pleure. C'est Dieu qui entre en toi.
Autour d'eux, les fougères embaumaient; des
haleines tièdes et suaves se jouaient dans les
transparences de l'air. Jamais aurore n'eut plus
de grûce et ne para le monde d'une plus exquise
séduction. Quand Ronan jugea l'âme de son
compagnon suffisamment ameublie, détrempée,
et prête à recevoir la bonne semence, il com-
mença de lui conter la merveilleuse histoire de
Jésus qui consacra le désert comme un lieu de
prière, de Jésus qui prêcha du haut des monts,
avec la mer à ses pieds, et enseigna aux fils des
hommes l'amour universel. L'anachorète qu'on
avait dépeint d'humeur si farouche parlait avec
tant d'onction et de charme, les récils qu'il faisait
de l'ère galiléenne étaient par eux-mêmes si cap-
tivants que le chef laboureur en oublia tout le
reste. Le saint dut le congédier, en lui montrant
l'aile grise du soir qui déjà s'éployait dans le ciel.
— Que t'a dit le personnage de là -haut? inter-
rogèrent les gens de la plaine, pâtres et pêcheurs,
quand le maître de Kernévez fut redescendu
parmi eux.
Il leur répéta mot pour mot les discours de
LE PARDON DE LA MONTAGNE 273
Ronan qu'il portait gravés dans sa mémoire,
s'efforça d'en reproduire jusqu'à l'accent. Il fut
éloquent avec simplicité. Plus d'un dans l'audi-
toire se laissa toucher. Mais les autres, le grand
nombre, après l'avoir écouté non sans stupeur, ne
-tardèrent pas à murmurer contre lui et à échan-
ger à son sujet des propos amers. Ils ne pouvaient
s'expliquer qu'un homme aussi avisé que le
penn-tiern se fût fait tout à coup l'apôtre de nou-
veautés impies, subversives des anciens cultes.
Ils ne doutèrent point que l'ermite ne l'eût ensor-
celé. Leur haine contre Ronan s'en accrut; et,
quant au maître de Kernévez dont ils avaient si
longtemps vénéré la sagesse, ils n'eurent doréna-
vant pour lui que la superstitieuse pitié dont on
entoure en Bretagne les innocenls et les fous.
Il ne s'en émut ni ne s'en plaignit. Il vit s'écarter
de lui ses amis les plus chers, sans en éprouver
de ressentiment. N'étaient-ce pas, au dire de
Ronan, les conditions ordinaires de tout début
dans l'apprentissage de la sainteté? Il ne se pas-
sait point de jour qu'il ne se rendît auprès du
solitaire, dans un lieu dont ils étaient convenus,
sur la lisière du domaine de Kernévez, à mi-pente
de la montagne. Une haie de prunelliers sauvages
les mettait à l'abri des regards indiscrets; des
pins parasols ombrageaient leur tête, et la mer,
274 AU PAYS DES PARDONS
par une éclaircie, s'élalant devant eux a perte de
vue, ouvrait à leurs pensées, à leurs méditations
en commun, le champ de son immensité. Là , le
fruste disciple de Ronan s'initia aux séductions
de la vie contemplative. Il y prit un tel goût qu'il
en vînt bientôt à considérer tout autre soin
comme indigne qu'on s'y appliquât. A savourer
les secrètes voluptés de la conscience, ce paysan
dépouilla jusqu'à la passion de la terre. Lui qu'on
citait naguère comme le modèle des laboureurs,
il se désintéressa de ses cultures, cessa de sur-
veiller son personnel, laissa les domestiques agir
en maîtres. On en jasa dans la contrée. Finale-
ment, sa femme fut avertie.
Vivant dehors par métier, tandis qu'elle était
retenue à l'intérieur du logis par ses devoirs de
ménagère, il avait pu lui dérober quelque temps
ses pieuses escapades et fréquenter le saint sans
éveiller ses soupçons. Mais il prévoyait bien qu'un
'our ou l'autre tout lui serait dévoilé. Des com-
mères complaisantes s'en chargèrent. Comme il
revenait un soir à la ferme, au sortir d'une entre-
vue avec Ronan, il trouva sur le chemin sa femme
qui l'attendait, blême de colère.
— Ainsi, cria-t-elle, voilà comment vous vous
comportez! J'en apprends de belles sur votre
compte! On vous croit au travail avec les servi-
LE PARDON DE LA MONTAGNE 275
teurs, et VOUS fainéantez là -haut en compagnie d'un
être louche qui est l'opprobre et la terreur du pays.
Avez-vous donc juré de mettre vos enfants sur la
paille et, moi, de me faire mourir de désespoir?..,
La légende, qui pratique la sélection à sa façon,
n'a pas retenu le nom du maître de Kernévez;
mais elle nous a transmis celui de sa femme. Elle
s'appelait Kébèn. M. de la Villemarqué a voulu
voir en elle une sorte de druidesse farouche, reine
de la forêt sacrée ^ Le peuple s'en fait une image
moins noble, mais plus voisine peut-être de la
réalité. C'était tout bonnement une fermière éco-
nome, un peu serrée, dure à elle-même et dure
aux autres, uniquement préoccupée d'arrondir
son pécule et de léguer à 'ses enfants un bien
solide, exempt d'hypothèques. D'un caractère
très entier, elle menait sa maison au doigt et Ã
l'œil. Au reste, femme entendue et capable, ne
commandant jamais rien que de sensé. Son mari
s'était toujours effacé devant elle. On conçoit sa
fureur, quand elle s'aperçut qu'il lui échappait.
Elle le somma de rompre avec le thaumaturge;
pour la première fois de sa vie, il lui tint tête,
opposant à toutes ses objurgations, à toutes se&
invectives, une douceur tranquille et obstinée.
1. Cf. Darzaz-Breiz, Légende de saint Ronan, notes.
270 AU PAYS DES PARDONS
A partir de ce moment, le manoir de Kernévez,
jusque-là si ordonné, si paisible, devint un enfer.
Du matin au soir, Kébèn tournait dans la vaste
cuisine comme une louve en cage, grinçant des
dents et hurlant. Les enfants se fourraient dans
les coins, derrière les meubles, et pleuraient en
silence, n'osant plus approcher leur mère. Valets
et servantes quittèrent la maison l'un après
l'autre : le domaine tomba en friche, les trou-
peaux dont nul ne prenait soin vaguèrent dans
les champs, Ã l'abandon. L'homme continuait de
se rendre à la montagne, auprès du saint, indiffé-
rent au spectre de la ruine qui de toutes parts
commençait à se dresser autour de lui. Il n'avait
plus de souci des choses terrestres. Il habitait
dans son rêve comme dans une tour très haute
d'où il ne voyait que du ciel.
Un vertige d'une autre sorte égarait l'esprit de
Kébèn. Son idée fixe était de se venger de Ronan,
qu'elle appelait le débaucheur d'hommes. Elle
s'aboucha avec les ennemis du thaumaturge. On
sait qu'ils étaient nombreux. Des réunions clandes-
tines se tinrent à Kernévez, pendant les absences
du mari. On y buvait de l'hydromel dans des
cornes d'auroch. Au bout de quelques jours de ce
régime, Kébèn, devant une assemblée de fana-
tiques exaltés jusqu'au délire, déclara qu'il fallait
LE PARDON DE LA MONTAGNE 277
cette nuit même, à la faveur des ténèbres, mar-
cher à la hutte de Termite, y mettre le feu et l'y
brûler vif.
— Allons! s'écrièrent-ils d'une seule voix.
Mais leur enthousiasme dura peu . A la fraîcheur
nocturne leur ivresse s'était dissipée, faisant
place, chez les plus hardis, à de mystérieuses
appréhensions. Ils crurent ouïr dans le vent des
paroles de menace. Les bruyères où leurs pieds
s'empêtraient leur semblèrent un filet magique
tendu sous leurs pas. Une étrange apparition
acheva de les terrifier. La forme démesurée d'une
bête venait de surgir debout sur le sommet de la
montagne, et, par trois fois, un hennissement
épouvantable déchira la nuit. Toute la bande se
dispersa comme un vol de moineaux. Seule,
Kébèn demeura : sa haine la cuirassait contre la
peur. A l'appel de la jument de pierre, Ronan
était sorti de son oratoire. Il s'avança vers la
mégère et lui dit :
— Garde-toi de franchir l'enceinte marquée
par des houx. C'est ici un lieu interdit aux femmes.
Kébèn, ramassée sur elle-même, s'apprêtait Ã
lui sauter au visage ; mais, quand elle voulut
s'élancer, une force surnaturelle la cloua sur place
et ses jambes se raidirent sous elle, comme pétri-
fiées. Alors, dans l'impuissance de sa rage, elle
16
278 AU PAYS DES PARDONS
vomit un flot d'injures, traitant le saint des noms
es plus odieux.
— Ah! oui, — hurlait-elle, — tu interdis aux
femmes l'accès de ton repaire, mais tu y attires
les hommes, sorcier de malheur!... Réponds,
qu'as-tu fait du maître de Kernévez? Quel philtre
de démence lui as-tu versé?..; Nous ne le cher-
chions point : pourquoi nous es-tu venu trouver ?. . .
Regarde ce manoir, là -bas, sous les hêtres. On y
travaillait dans la joie et dans la concorde. Une
fumée heureuse s'élevait du toit comme une per-
pétuelle action de grâces aux dieux d'en haut. Eh
bien! tes artifices en ont chassé la prospérité pour
y installer la ruine. Où régnait la paix des Cimes,
tu as.déchaînéla guerre conjugale. Par le soleil et
par la lune, sois maudit!
Le saint, les yeux au firmament, priait. Son
oraison finie, il prononça :
— Femme, je te rends l'usage de tes mem-
bres; retourne vers tes enfants à qui tu n'as pas
donné à manger ce soir et dont le gémissement
m'a empêché d'entendre tes paroles.
Une plainte, en effet, une plainte discrète et
continue sanglotait dans le vent de la mer.
— Nous nous rencontrerons encore! grom-
mela Kébèn d'un ton de défi.
— Dieu fasse que ce soit au ciel! répondit Ronan.
LE PARDON DE LA MONTAGNE 279
La femme de Kernévez rentra au logis, lame
ulcérée. Pendant plusieurs jours elle resta
accroupie sur la pierre de l'âtre, sans qu'on put
lui arracher un mot ni la décider à s'étendre dans
un lit. Elle méditait, dans l'immobilité et le silence,
quelque horrible dessein. Une nuit enfin, après
s'être assurée qu'autour d'elle chacun dormait,
elle se leva et pénétra dans la pièce où les enfants
étaient couchés. Là reposait, parmi ses frères,
Soëzic, la fille aînée, à peine âgée de huit ans :
petite blondinette, jolie et délicate comme un
ange, la préférée de son père à cause de sa gen-
tillesse et de sa douceur. Kébèn la prit dans ses
bras avec précaution, pour ne la point réveiller,
et s'achemina sans bruit vers la grange. Il y avait
dans un coin de cette grange, dissimulé derrière
un tas de fagots, un vieux bahut hors de service,
fait d'un énorme tronc de chêne creusé au feu,
avec des parois aussi épaisses que celles des sarco-
phages en granitoù l'on avait coutume d'ensevelir
les chefs de clan. La mère dénaturée déposa l'en-
fant au fond du coffre, rabattit le lourd couvercle,
ferma la serrure à double tour, puis, ayant repris sa
place sur le foyer, se mit tout à coup à pousser
des cris atroces, des cris de bête qu'on ésovse.
Le maître de Kernévez sauta à bas du lit,
épouvanté :
280 AU PAYS DES PAUDONS
— Qu'y a-t-il, femme? Au nom de Dieu,
qu'ya-t-il?
Elle lui montrait la porte de la chambre des
enfants. Il alla voir, constata que la fillette avait
disparu. Déjà des voisins étaient accourus au
bruit : la cuisine fut bientôt pleine de curieux.
Alors seulement Kébèn parla.
Depuis sa querelle avec le thaumaturge, elle
s'attendait, déclara-t-elle, à quelque événement de
ce genre. Il l'en avait menacée, et c'est pourquoi
tous ces temps-ci elle avait tenu à rester sur ses
gardes. Or, voilà que cette nuit, comme elle s'as-
soupissait de fatigue, elle avait été réveillée en
sursaut par une voix qui geignait faiblement :
« Mammf Mamm! » Elle avait essayé de se lever,
mais en vain. Un sortilège la paralysait. Au même
moment, la forme monstrueuse d'un homme-loup
passait devant elle, emportant en travers dans sa
gueule le corps ensanglanté de Soëzic.
Évidemment, cet homme-loup ne pouvait être
que Ronan. Tel fut l'avis unanime. Le mari
voulut intervenir, risquer une observation. Maison
était fixé sur la valeur de ses conseils ! L'assistance
entière lui ferma la bouche. Il fut arrêté, séance
tenante, qu'on se rendrait à Ouimper de ce pas,
pour dénoncer au roi Gralon-Meur l'abominable
crime et demander justice contre le malfaiteur.
LE PARDON DE LA MONTAGNE 281
Le cortège, grossi de village en village, ac-
compagna Kébèn jusque dans le palais du roi.
Gralon-Meur fut ému par une manifestation aussi
imposante; il dépêcha des archers vers le saint,
avec ordre de le lui amener sur le champ. En le
voyant paraître, il ne douta point que la populace
n'eût dit vrai. Avec sa face velue, avec ses ardentes
prunelles d'ascète, ombragées d'épais sourcils,
avec sa houppelande de bure grossière, salie,
usée, effilochée, jaunie, pareille à la fourrure d'un
fauve et nouée aux reins par une ceinture d'écorce,
avec ses pieds souillés de boue, avec ses doigts
aux ongles pointus et noirs comme des griffes,
le solitaire avait les dehors d'un animal sauvage
plutôt que d'un être humain.
— Nous allons bien savoir s'il participe de la
nature de l'homme ou de celle du loup, — pro-
nonça Gralon. — J'ai là deux dogues qui nous
renseigneront à cet égard.
Les terribles bêtes furent lâchées sur Ronan;
mais, au lieu de le mettre en pièces, elles se cou-
chèrent docilement à ses pieds, léchant ses hail-
lons, implorant de lui une caresse.
Il y eut dans la foule une grande stupeur.
Gralon-Meur, s'étant avancé vers l'anachorète,
s'inclina et dit :
— Pour que mes chiens t'aient respecté, il
16.
282 AU PAYS DES PARDONS
faut qu'un pouvoir singulier soit en toi. Parle
donc et confonds tes accusateurs, afin que justice
soit faite.
— Je parlerai, — répondit Ronan, — non Ã
cause de moi qui n'ai de comptes à rendre qu'Ã
Dieu, mais à cause de l'enfant, victime innocente
de cette odieuse machination; commande, ô roi,
qu'on apporte ici le coffre qui est à Kernévez,
dans la grange, derrière un tas de fagots.
Il fut fait selon sa volonté. Quand on ouvrit le
bahut de chêne, on y trouva la fillette, blanche
comme cire; elle était étendue sur le côté,
morte. Dur eût été de cœur celui qui n'eût
pleuré en la voyant. Ronan lui-même, pour la
seule fois de sa vie, dit-on, donna des marques
d'attendrissement. Il se pencha au-dessus du
cadavre et, l'appelant par son nom, d'une voix
très douce, il murmura :
— Petite Soëzic, fleurette jolie, tes yeux se sont
clos avant l'heure. Dieu veut que tu les rouvres et
qu'ils contemplent longtemps encore le soleil béni.
Il dit. Les fraîches couleurs de l'enfance repa-
rurent aussitôt sur le visage de la morte, et elle
se leva du coffre en souriant.
La foule, transportée à la vue du miracle, tré-
pignait d'allégresse, exaltant les vertus du saint,
criant qu'il fallait lapider Kébèn. Mais Ronan :
LE PAIIDON DE LA MONTAGNE 283
— J'entends — fil-il — que cette femme s'en
retourne chez elle saine et sauve.
A partir de ce jour, le solitaire vécut honoré de
tous dans la contrée qui jusque-là lui avait été si
marâtre. La religion qu'il professait supplanta les
anciens cultes. Toutefois il ne changea rien à ses
habitudes, s'abstint comme par le passé de tout
commerce direct avec les hommes, si même il ne
se montra pas encore plus secret; de sorte que la
vénération qu'il inspirait resta mêlée de quelque
crainte. On le suivait du regard, de loin, dans sa
promenade quotidienne, mais on n'aurait jamais
eu la hardiesse de l'aborder. Quand on s'adressait
à lui, c'était par l'intermédiaire du maître de Ker-
névez, la seule créature humaine qu'il accueillît
sans répugnance et dont il écoutât volontiers les
propos. Saint Corentin vint un jour lui faire
visite à son oratoire, dans le dessein, à ce que
l'on prétend, de se démettre en sa faveur de son
épiscopat de Quimper; il trouva la porte fermée
par une simple toile d'araignée, voulut passer au
travers et ne put réussir à rompre la trame; il
comprit que Ronan refusait de le recevoir et
rebroussa chemin, non sans dépit.
C'est au printemps, la veille du vendredi saint,
que mourut le thaumaturge de la montagne. Sitôt
qu'il eut rendu l'âme, de grands nuages aux formes
284 AU PAYS DES PAHDONS
bizarres et tourmentées accoururent de tous les
points de l'horizon et se rassemblèrent autour de
la cime, étendant un voile de ténèbres sur le pays
environnant, tandis que de l'oratoire s'élevait
vers le ciel une longue colonne de fumée blanche.
Par ces signes on fut avertit que Ronan n'était
plus; mais on attendit au troisième jour, avant
de franchir l'enceinte des houx sacrés. L'humeur
du saint était à redouter même après sa mort. Il
fallut que le pcnn-tiern entrât le premier dans la
cellule. Le cadavre ne présentait aucune trace de
décomposition; il était couché dans la posture
qui, de son vivant, lui était familière, ses pieds
de marcheur obstiné dépassant le seuil ; les mèches
hérissées de ses cheveux étaient lumineuses comme
des flammes; dune main il pressait sur sa poitrine
un livre aux fermoirs richement ouvragés, sans
doute un répertoire de formules magiques, pen-
sèrent les paysans; dans l'autre il tenait la clo-
chette, compagne mélodieuse de ses migrations.
On a vu de quelle façon il fut procédé aux
funérailles. Dès que le corps eut été placé sur le
chariot, les bœufs se mirent en marche et la clo-
chette de fer commença d'elle-même à tinter.
Pendant toute la durée du trajet, elle sonna ainsi,
à petits coups grêles et lents, comme un glas.
L'attelage s'était immédiatement engagé dans la
LE PARDON DE LA MONTAGNE 285
sente que Ronan avait accoutumé de parcourir
chaque matin et chaque soir. En traversant les
terres de Kernévez, il arriva près d'un lavoir où
Kébèn lavait. Cette femme singulière, depuis
l'aventure du coffre, n'avait plus fait parler d'elle;
mais elle ne s'était ni amendée, ni assagie. La
clémence de Ronan, au lieu d'apaiser sa haine,
l'avait exacerbée. Lorsqu'elle apprit sa mort, elle
eut un tel accès de joie cynique que momenta-
nément on la crut folle. Non seulement elle
refusa de prendre le deuil avec les autres ména-
gères du quartier; mais elle choisit le jour des
obsèques pour faire sa lessive, commettant de la
sorte un double scandale, puisqu'on ce même jour
se célébrait la fête de Pâques.
Le cortège s'avançait dans un recueillement
silencieux, au son de la petite clochette, quand,
parmi des bruits de battoir, une chanson narquoise
s'éleva de derrière les saules qui bordaient l'étang :
Bim baon, doc' hou!
Marw ê Jégou
Gant eur c'horfad ywadigennou * .'.
Bim baon, les cloches!
Il est mort, Jégou,
D'une ventrée de boudin!
i. C'est un refrain populaire très répandu en Bretagne
et que l'on chante aux enfants pour les bercer.
286 AU PAYS DES PARDONS
Ainsi chantait, à voix haute et stridente, Kébèn
Teffrontée. Les bœufs cependant débouchaient
dans le pré; et ils cheminaient droit devant eux,
sans souci du linge qui séchait étalé sur Therbe,
Déjà ils piétinaient de leurs durs sabots les nappes
de toile fine. Kébèn, du coup, cessa de chanter.
Échevelée, noire de fureur, elle se jeta à la tête
des animaux :
— Arrière, sales bêtes I — cria-t-elle.
Et, brandissant son battoir, elle les en frappa
avec une telle violence qu'elle écorna Tun d'eux.
Us n'en continuèrent pas moins leur route, de
leur bonne allure tranquille. Alors la rage de
Kébèn se tourna contre le cadavre. Elle s'était
cramponnée au chariot, au risque de se faire
écraser; et, à chaque tour de roue, des paroles
insensées, des injures inexpiables s'échappaient
de ses lèvres.
— Va, charogne, va rejoindre dans le char-
nier où elle pourrit la louve qui fut ta mère!...
Tu dois être content, fléau des ménages!... Grâce
à toi, la plus belle lessive du pays est en pièces...
Ris donc, artisan de malices, fourbe des fourbes,
nuisible jusque dans la mort!... Ha! Ha! Et
dire qu'il y a des benêts qui te pleurent !... Quant
à moi, tiens, voilà mon adieu!
Horrible profanation ! Elle venait de lui cracher
LE PARDON DE LA MONTAGNE 287
à la figure. Ce fui du reste son dernier outrage.
Le sol au même instant s'entre-bâilla sous elle et
l'engloutit.
Au bout de trois heures de marche, la clochette
s'étant tue, les bœufs s'arrêtèrent. On était en
pleine forêt, sur le versant occidental de la mon-
tagne. Une fosse fut bientôt creusée, mais, lors-
qu'il s'agit d'y descendre le corps du saint, les
efforts réunis de vingt hommes demeurèrent
impuissants à le soulever. « Peut-être ne veut-il
pas qu'on l'enterre » , opina quelqu'un ; « laissons-le
en cet état, et attendons les événements. » Or,
il advint une chose extraordinaire. Dans l'espace
d'une nuit, le cadavre se pétrifia, ne fit plus qu'un
avec la table du chariot transformée en dalle
funéraire, et apparut comme une image éternelle
sculptée dans le granit d'un tombeau. Les arbres
d'alentour étaient eux-mêmes devenus de pierre ;
ils s'élançaient maintenant avec une sveltesse de
piliers, entre-croisaient là -haut en guise de voûte
les nervures hardies de leurs branches. Tel fut,
d'après la légende, le premier schème de l'égHse
de Locronan et du cénotaphe qui s'y voit encore,
dans la chapelle du Pénity.
288 AU PAYS DES PARDONS
II
Si jamais vous visitez Locronan, faites en sorte
d'y arriver par la « vieille côte ». La montée, au
début, n'est pas engageante ; c'est moins un che-
min qu'une ravine, que le lit desséché d'un tor-
rent. Mais, à mesure que l'on approche de la crête,
la route s'aplanit, se dilate, retrouve sa noble
aisance d'ancienne voie royale. Borné encore, vers
l'occident, par un dernier renflement des terres,
l'horizon s'est découvert peu à peu dans la direc-
tion du sud et du septentrion. Derrière vous s'es-
tompent les grandes houles bleues du Quimper-
rois ; à votre droite s'enlève sur le ciel la montagne
sacrée, avec son énorme croupe creusée de plisse-
ments rugueux où les traînées de bruyères sem-
blent des fumées roses courant à ras de sol; Ã
gauche, un pays vert — d'un vert lumineux, d'un
vert fauve — déroule jusqu'à la mer océane la
nappe onduleuse de ses feuillages. Des pins bor-
dent la route, mais sans entraver la vue qui se
joue librement entre leurs fûts ébranchés; et l'on
a au-dessus de soi l'aérienne mélopée de leurs
cimes. Ajoutez que nulle part ailleurs, en Bre-
tagne, on ne respire mieux ce que le poète appelle
L'ivresse de l'espace et du vent intrépide.
LE PARDON DE LA MONTAGNE 289
Le vent s'acharne d'une aile infatigable sur ce
haut plateau. On est, pour ainsi dire, bouche Ã
bouche avec l'Atlantique qui vous souffle à la face,
de tout près, sa rude haleine salée, vous fouette
la peau de ses larges embruns. Le bruit des vagues
se fait si distinct qu'on se croirait sur un sommet
de falaise : on s'attend à recevoir dans les jambes
un paquet d'écume. Point. De l'abîme, béant Ã
vos pieds, c'est un clocher qui surgit, un clocher
veuf de sa flèche, une énorme tour carrée aux
étroites et longues ogives d'où s'envolent, non
des goélands, mais des corbeaux. Plus bas, voici
l'église tassée de vieillesse, sous sa toiture gon-
dolée; et près d'elle se montre le cimetière, un
arpent de montagne clos de murs en ruine et foi-
sonnant d'herbe. On descend une pente raide,
sinueuse, presque une rue, avec les restes d'un
pavage ancien. Jadis, au temps d'une prospérité
qui n'est plus qu'un mélancolique souvenir, c'était
par ici que la diligence de Quimper à Brest faisait
à Locronan son entrée, dans un fracas de ferrailles
et de grelots, semant sur son passage le mouve-
ment, la gaieté, la vie. Les femmes, leur poupon
dans les bras, accouraient sur le seuil des petites
maisons basses qui, toutes, portent inscrites dans
leur linteau la date de leur construction et les noms
des ancêtres qui les édifièrent. Les hommes eux-
17
290 AU PAYS DES PARDONS
mêmes, tisserands pour la plupart, se soulevaient
sur les pédales des métiers et, par la lucarne
entr'ouverte, saluaient le postillon d'un lazzi, les
voyageurs d'un souhait de bon voyage. A l'ani-
mation d'autrefois a succédé, hélas! un morne
silence. Les chemins de fer ont tué les message-
ries, et les machines les métiers à main. De ceux-
ci, il subsiste peut-être une dizaine, et qui cliô-
ment plus souvent qu'ils ne travaillent. Au com-
mencement du siècle, ils étaient environ cent
cinquante, où se venaient approvisionner de toile
à voile tous les ports du littoral cornouaillais. Du
matin au soir et d'un bout du bourg à l'autre
retentissait alors, selon l'expression d'un habi-
tant du lieu, l'allègre chanson de la navette.
On vous contera que saint Ronan fut l'inventeur
de cette industrie, qu'il la pratiqua lui-môme —
sans doute dans l'intervalle de ses promenades —
et l'enseigna au penn-tiern, son compagnon de
prière. Avant lui les pêcheurs se contentaient de
suspendre des peaux de bètes aux mâts de leurs
embarcations. Il fit planter du chanvre, montra
l'art d'en tisser les fibres. Une source d'abondance
et de richesse ruissela sur le pays. L'opulence des
bourgeois de Locronan dcAnnt aussi proverbiale
que celle des armateurs de Penmarch. On en
peut contempler d'éloquents vestiges dans les
LE PARDON DE LA MONTAGNE 291
pignons élég-amment sculptés ou dans les façades
monumentales qui encadrent la place. Ce sont
demeures de grand style, dont quelques-unes trai-
tées avec goût dans la manière de la Renaissance.
Si déchues soient-elles de leur antique splendeur,
elles ont encore fière mine, gardent jusqu'en leur
délabrement un air de noblesse et de solennité,
communiquent à l'humble bourg un je ne sais quoi
de magistral qui en impose. Rien de banal, ni de
mesquin. Gela a la majesté soHtaire des belles
ruines; cela en a aussi la pénétrante tristesse. Le
cœur se serre à parcourir les menues ruelles qui,
contournant les maisons, rampent vers la cam-
pagne ou plongent à pic au fond du quartier de
Bonne-Nouvelle (Kêlou-Mad). Ce ne sont que murs
croulants, décombres épars, jonchant au loin les
jardins en friche. On a le sentiment d'une cité
qui s'effrite pierre à pierre, et qui ne se relèvera
plus. Ses habitants même, de jour en jour, l'aban-
donnent, émigrent, comme si un sort pesait sur
elle, quelque malédiction à longue échéance pro-
férée, voilà treize cents ans, par le thaumaturge
de la montagne.
Mais non. L'esprit de Ronan ne s'est pas retiré
de sa bourgade. Tout au contraire, il en est
resté le génie bienfaisant. C'est grâce à lui si elle
retrouve, à de périodiques intervalles, un sem-
292 AU PAYS DES PARDONS
blant d'animation et de vie. Tous les sept ans, en
effet, comme il arrive, dit-on, pour les villes
mortes de la légende, Locronan se réveille, voit
abonder dans son désert un peuple de pèlerins.
Durant l'espace d'une semaine, il peut se croire
revenu aux jours les plus brillants de son histoire.
Ce miracle, c'est la Troménie qui l'opère
III
Troménie est une corruption de Trô-minihy et
signifie proprement « tour de l'asile ». Ces asiles,
ces minihys, dans l'ancienne Église de Bretagne,
étaient des cercles sacrés d'une, de deux, quelque-
fois de trois lieues et plus, entourant les monas-
tères et jouissant des plus précieuses immunités.
Celui qui dépendait du prieuré de Locronan cou-
vrait une vaste étendue, empiétait sur le territoire
de quatre paroisses : Locronan, Ouéménéven,
Plogonnec et Plounévez-Porzay. Le pèlerinage de
la Troménie consiste à en faire le tour, en suivant
une ligne traditionnelle qui n'a pas Avarié depuis
des siècles. On ne s'écarte guère des flancs du
menez dont la masse énorme absorbe, confisque la
vue, apparaît comme le centre de la fête. Aussi les
LE PARDON DE LA MONTAGNE 293
fidèles, peu soucieux d'une étymologie dont le
sens pour eux s'est perdu, expliquent-ils Troménie
par Trô-ar- menez qu'ils traduisent librement : le
Pardon de la Montagne.
Quant au trajet à parcourir, c'est celui-là même
— on l'a deviné — oii se complut Ronan le mar-
cheur, du temps qu'il était de ce monde. Voie
étrange hors de toute voie, espèce de sentier mys-
tique, à peine frayé et que jalonnent seulement,
de loin en loin, des calvaires. Il n'est pas aisé de
s'y reconnaître. Mais au besoin le saint en per-
sonne s'offre à remplir les fonctions de guide.
Une pauvresse m'a fait ce récit.
Elle avait promis d'accomplir le pèlerinage, de
nuit, et elle s'était mise en route au crépuscule,
comptant sur la lune pour éclairer ses pas. La
lune ne se leva point. D'épais nuages venus de la
mer avaient envahi le firmament. La vieille che-
minait néanmoins, trébuchant aux pierres, se
cognant parfois le front aux talus. Quand elle fut
au milieu des landes, elle s'arrêta; elle ne savait
plus de quel côté s'orienter dans les ténèbres. Une
grande peur la prit. Elle allait renoncer à son vœu .
Mais tout aussitôt une voix de pitié se fit entendre
qui la réconforta.
— Pose tes pieds où je poserai les miens,
(lisait la voix.
294 AU PAYS DES PARDONS
Elle chercha à voir qui lui parlait de la sorte.
Vainement. Elle ne distingua rien, si ce n'est
deux pieds nus, d'une blancheur éblouissante, qui
marchaient devant elle et qui laissaient à mesure
dans le sol de lumineuses empreintes. Elle pul
ainsi parvenir sans encombre au terme de ses
dévolions.
— Être secourable, s'écria-t-elle enjoignant les
mains, apprends-moi ton nom, que je le bénisse
jusqu'Ã l'heure de ma mort.
— Tu n'as cessé, tantôt, de l'invoquer dans tes
litanies, répondit la voix.
Alors, elle comprit, s'agenouilla pour baiser les
pieds du saint; mais il avait disparu.
Dès le xir siècle, la Troménie septennale
prenait rang parmi les grandes assemblées reli-
gieuses de la Bretagne. On s'y rendait par clans
des points les plus éloignés, — de l'extrême Trégor,
du fond des landes vannetaises. Sain t Yves y figura,
accompagné de son inséparable Jehan de Kergoz.
Plus tard les ducs se firent un devoir de s'y mon-
trer. La tradition s'était déjà répandue qu'il faut
avoir passé par Locronan pour gagner le ciel. Une
année, la fête revêlit un éclat particulier. De
beaux seigneurs aux costumes somptueux, montés
sur di's chevaux richement caparaçonnés, débou-
chèrent devers Plogonnec, suivis d'une multitude
LE PARDON DE LA MONTAGNE 295
de gens d'armes et précédés d'un escadron de
trompettes sonnant à pleins poumons. Us escor-
taient un carrosse d'où l'on vit descendre une
mignonnette jeune femme en coiffe du temps,
juste comme la procession traversait la place. Elle
était gente et accorte, avec des yeux clairs, très
doux, et un joli front têtu de Bretonne. Quand
les porteurs des reliques eurent défilé, elle vint se
joindre pieusement à un groupe de fermières qui,
habillées d'étoffes rouges aux chamarrures d'ar-
gent et d'or, formaient une garde d'honneur à la
statue de sainte Anne. Elle marchait difficilement
dans ses petits brodequins peu habitués à fouler
les cailloux des chemins creux ou les aspérités
broussailleuses des landes, et l'on devinait de suite
en elle quelque pennhérès de la ville, mais brave,
résolue, « ne plaignant point sa route ». Penchée
sur le Hvre d'heures d'une de ses voisines, elle
entonna le cantique à l'unisson des autres voix.
Et, tout le long de la Troménie, elle chanta : on
eût dit qu'un rossignol mélodieux s'égosillait entre
ses lèvres, tant elle savait donner d'onction et de
grâce aux rudes syllabes des versets armoricains.
Les gars préposés aux bannières se détournaient
sans cesse pour la regarder. Ils apprirent au retour
qu'elle avait ncm u la duchesse Anne » et qu'elle
était mariée au roi de France.
290 AU PAYS DES PARDONS
Bonne et chère Duchesse, j'ai souvent consulté
à ton sujet les populations de l'Armor trégorrois.
Tu n'es déjà plus pour elles qu'un symbole. Mais
en ce canton de Cornouailles ta mémoire vit, et
presque ta personne. Dans une hutte, sous des
hêtres, — derniers vestiges de la forêt de Névet,
— des sabotiers m'ont parlé de toi comme s'ils
t'avaient connue. Ils dépeignaient ton visage
velouté ainsi qu'un beau fruit; ils célébraient ta
chevelure, ton sourire. Ion charme, se souvenaient
du timbre de ta voix. Pour un peu ils eussent
juré qu'ils étaient présents à cette Troménie où
tu assistas. Oui oserait, après cela, contester la
magique influence de Ronan?
On en cite des témoignages bien autrement
significatifs.
Telle cette Troménie fantastique que le saint, Ã
ce que l'on prétend, dirigea lui-même. Il tombait
depuis la veille une pluie acharnée, et la montagne
était labourée en tous sens par de véritables tor-
rents. Le clergé décida que la procession n'aurait
pas lieu , qu'elle serait différée au dimanche d'après.
Cela mécontenta, paraît-il, le susceptible Ronan
qui, de son vivant, ne s'était jamais préoccupé du
temps qu'il faisait pour vaquer à son pèlerinage
quotidien. Voilà que soudain les cloches s'ébran-
lent Un chœur invisible entonne l'hymne de
LE PARDON DE LA MONTAGNE 297
marche et, par, la baie du portail que le sacristain
affirmait pourtant avoir fermée, jaillit un premier
flot de « Troménieurs », puis un autre, puis
d'autres encore, interminablement. On ne sait qui
ils sont ni d'où ils viennent. Ils ont des figures
jaunes et moisies. Une fade et bizarre tdeur
s'exhale de leurs vêtements d'une forme inconnue.
Ils chantent sans remuer les lèvres, et leur voix
est faible, lointaine, semble sortir des entrailles
de la terre. A leur tête s'avance le thaumaturge.
Par-dessus sa robe de bure il a passé les ornements
épiscopaux. Un cercle de lumière entoure son
front, et sa barbe neige resplendit comme une
gloire. Il va, et le sol se sèche à mesure devant
ses pas, et la pluie, respectueuse, s'écarte. Les
grandes, les lourdes bannières s'éploient, portées
à bras tendus par des vieillards mystérieux aux
carrures athlétiques. Et leurs soies, leurs brode-
ries, leurs images luisent clair comme par une
journée de soleil. Là -haut, dans le ciel, une trouée
d'azur s'est faite, qui se déplace avec la proces-
sion, reste toujours suspendue au-dessus d'elle
comme un dais, tandis qu'Ã l'entour il ne cesse de
pleuvoir, de pleuvoir à verse...
On inspecta le lendemain les bannières, rentrées
d'elles-mêmes dans leurs gaines : elles n'avaient
pas reçu une goutte d'eau. Saint Ronan avait
17.
-"••8 AU PAYS DES PARDONS
évidemment voulu donner une leçon à son cler^'é
et à ses paroissiens. L'avertissement l'ut compris.
Depuis lors, au jour et à l'heure fixés, le cortège
de la Troméuie se met en marche, quelque temps
qu'il fasse.
IV
En général, il fait beau. La fête s'ouvre, en
effet, le deuxième dimanche de juillet, dans la
période la plus aimable de l'été breton. J'ai assisté
à la plus récente, à celle de 1893. Au petit matin,
je prenais avec les pèlerins de la région de
Quimper le train de Douarnenez. Il vous dépose
à la station dite de Guengat, — une maison-
nette mélancolique, ceinle de landes et de marais,
à plusieurs kilomètres do tout centre habité.
Comme personnel, un employé unique, une
femme, dont la principale besogne consiste Ã
regarder passer de temps à autre quelques wagons
et à écouter tinter, le soir, des angélus lointains.
Un étroit ruban pierreux conduit à une route
vicinale, à une de ces délicieuses et minuscules
routes bretonnes qui s'en vont, comme la race
elle-même, d'une allure de flânerie, s'attardent en
mille détours et se laissent mener par leur rêve
LE PARDON DE LA MONTAGNE 299
pour n'aboutir nulle part. On voyage dans une
ombre lumineuse, entre des talus tapissés d'un
fouillis de plantes, de fleurettes pâles, d'herbes
longues et fines, pendantes comme des cheve-
lures. On ne voit, on n'entend rien que le reflet
mouvant des feuillages sur la chaussée criblée
de gouttes de soleil et un léger bruit d'eau dans
les cressonnières aux deux bords du chemin.
Brusquement, dans une éclaircie, surgit la mon-
tagne sacrée, la croupe encore fumante des buées
de l'aube. Des silhouettes de pèlerins se dessinent,
imprécises, sur la crête et le long des pentes. Les
Troménies individuelles, — plus fécondes en
grâces, dit-on, sans doute parce que plus con-
formes à l'esprit de la tradition primitive, — ont
commencé de circuler à partir de minuit. Aussi
y a-t-il déjà des gens qui reviennent, les traits un
peu las, les vêtements détrempés par la rosée. Un
premier calvaire se dresse au pied du mont; sur
les marches, des femmes sont assises et déjeunent
d'un morceau de pain bis graissé de lard. L'une
d'elles, m'interpellant au passage, me crie :
— Inutile de vous presser. Vous arrivez trop
tard. Le saint n'est plus chez lui.
Leurs dévotions scrupuleusement accomplies,
nos paysannes plaisantent volontiers. Je riposte :
— Eh bien! alors, j'irai chez Kébèn.
300 AU PAYS DES PAdDONS
— Pour ccllc-Ià , vous la rencontrerez! m'est-il
répondu. — El même au lieu d'une, vous en trou-
verez cinq cents.
Il faut savoir que le mauvais renom de la mégère
de Kernévez s'est étendu, bien injustement du
reste, à toutes les ménagères du quartier : il a fait
tache d'huile à travers les siècles.
Entre Locronan et Quôménéven
Il n'y a femme qui ne soit une Kébèn,
dit un adage inventé, je suppose, par quelque
commère du bourg voisin, à l'époque où la pros-
périté de ce petit pays industrieux faisait autour
d'elle tant de jaloux. Le vieil individualisme cel-
tique est demeuré vivace en Bretagne, et les riva-
lités, les rancunes s'y perpétuent d'un village Ã
l'autre, avec une jovialité féroce... •
Je suis déjà haut dans la montée que j'entends
encore, derrière moi, rire à gorge déployée mes
Cornouaillaises retour de pardon. Mais, Ã mesure
que je m'élève, il semble que je pénètre dans une
atmosphère d'infini silence; on respire dans l'air
ce je no sais quoi de religieux qui enveloppe par-
tout les sommets et qui les fit vénérer de nos
ancêtres aryens comme des tabernacles de la divi-
nité. La brise, qui souffle par lentes bouffées, est
chargée de parfums d'une essence rare, de la fine
LE PARDON DE LA MONTAGNE 301
senteur des herbes aromatiques; et les groupes
de nuages dans le ciel ressemblent à de grandes
figures agenouillées... Les sons d'une clochette
ont retenti. Une voix psalmodie en breton :
— Passant, donnez une obole!... Pour l'amour
de saint Thégonnec, donnez!
Au fond d'une hutte façonnée, comme jadis
celle de Ronan, de branchages entrelacés et recou-
verte d'un drap en guise de toiture, un homme est
accroupi sur une escabelle, un glazik en veste
neuve bordée d'un large galon jaune. Devant lui
est une table parée à l'instar d'un autel et, sur la
table, une statuette de saint, noire, enfumée, une
de ces images barbares particulièrement chères
aux Armoricains, à cause de leur antiquité même.
Un plat de cuivre, Ã demi plein de gros sous, est
posé auprès de l'icône pour recevoir les offrandes.
C'est là une espèce de péage mystique établi de
place en place sur tout le pourtour de la Troménie.
On en compte jusqu'Ã soixante et soixante-dix, de
ces logettes éparses aux flancs du mont . Les quatre
paroisses qui avaient une portion de leur territoire
comprise dans l'ancien rainihy s'y font représenter
non seulement par le patron de leur église, mais
encore par la multitude des « petits saints »
indigètes en honneur dans les chapelles locales. Et
près de chacun d'eux se lient un délégué de la
n02 AU PAYS DES PARDONS
fabrique qui, dans un boniment naïf, énumère ses
vertus, rappelle ses miracles, vante les merveil-
leuses propriétés de l'eau de sa fontaine, quelque-
fois tend h baiser aux pèlerins des fragments de
ses reliques. Le proverbe « chacun prêche pour
son saint » n'a jamais été d'une application plus
directe et plus littérale. Ainsi le culte de Ronan
devient une source de profits pour tous les sanc-
tuaires de la région. Il est juste d'ajouter que cet
usage, d'une origine fort reculée, ne s'explique pas
uniquement par des raisons de lucre. C'est une
croyance répandue dans toute la péninsule que les
saints d'un même canton se doivent faire visite le
jour de leurs pardons respectifs. Si on ne prend
soin de les y mener, ils s'y transportent, dit-on,
spontanément. Des pêcheurs de la côte Irégorroise
m'ont affirmé avoir vu Notre-Dame de Port-Blanc
se rendre par mer, la nuit, à la fête votive de
Notre-Dame de la Clarté. Ne nous étonnons donc
pas si les Urlou, les Corentin, les Thujen, les
Thégonnec et tant d'autres thaumaturges, en per-
pétuelles relations de voisinage avec Ronan,
délaissent momentanément leurs oratoires, à l'oc-
casion de la Troménie, pour le venir saluer sur
les limites de son domaine. Que s'ils bénéficient
par surcroît de quelque aumône, ce serait cruauté
de leur en vouloir. Ils sont si pauvres, les bons
LE P .RDON DE LA MONTAGNE
303
'vieux saints, et leurs rustiques maisons si misé-
rables ! . . .
Le sentier traditionnel traverse en cet endroit
'la grand'route. A l'un des angles du carrefour
s'érige une croix fruste taillée tout d'une pièce,
peut-être dans un menhir, plus probablement
dans un de ces blocs de granit connus sous le
nom de lec'h qui servirent, aux premières époques
[du christianisme, Ã marquer en Bretagne les
sépultures. C'est ici la tombe de Kébèn. L'herbe
y est maigre et brûlée; jamais fleur n'y a fleuri;
les bruyères même s'en écartent, et les humains
les imitent; ils la contournent à distance d'un pas
rapide, en se signant. Qui sait si, en dépit du
lourd monolithe qui l'opprime, l'esprit de rébel-
lion enfermé là ne va pas tout à coup faire érup-
ftion comme un volcan? J'y ai cependant vu s'age-
nouiller une vieille femme, et cela non par inad-
vertance, car à sa fdle qui la morigénait elle
répondit : .
— Vous êtes jeune encore. Quand vous aurez
été plus longtemps à l'école de la vie, vous aurez
appris la pitié.
Incessamment des Troménieurs passent, grave-
ment, tête nue, leur chapeau dans une main, dans
l'autre un chapelet. Ils cheminent en silence
sans échanger une parole : la Troménie est un
304 AU PAYS DES PARDONS
« pardon muet ». A leurs yeux vagues, obstiné-
ment fixés devant eux, on devine que toute leur
âme est concentrée dans une oraison intérieure
dont rien ne la saurait distraire, pas même le
splendide horizon qui, vu de ces hauteurs, semble
se déployer au loin comme les branches mou-
vantes et merveilleusement nuancées d'un éven-
tail prestigieux. Ils marchent isolés ou par troupes.
C'est tantôt une famille, avec tous ses membres,
tantôt un village entier, un clan de laboureurs
émigré en masse, hommes et femmes, enfants et
chiens. Les profils se détachent avec une extraor-
dinaire netteté sur le bleu délicat du ciel, puis
s'évanouissent dans les sinuosités de la montagne.
Une des principales étapes est celle qui va de
la tombe de Kébèn à la « Jument de pierre ». Le
sentier s'engage entre des ajoncs, franchit des
carrières abandonnées, côtoie des champs de blé-
noir, se perd enfin dans une lande, vaste étendue
de gazon roussi, luisante au soleil comme un
miroir immense que les nuages balaient de leurs
grandes ombres. Au milieu de la lande est vautré
le monstre de granit. Il a bien les formes étranges
et colossales de quelque animal des temps fabu-
leux. Le culte dont il est l'objet remonte certaine-
ment à une époque de beaucoup antérieure Ã
notre ère. On sait de quel naturalisme profond
LE PARDON DE LA MONTAGNE 305
était empreinte la mythologie celtique. Tout dans
la nature lui apparaissait comme divin, les arbres,
les sources, les rochers. Ces antiques conceptions
sont demeurées vivaces au cœur du peuple breton.
Le christianisme s'est superposé à elles ou les a
tirées à lui : ne les pouvant détruire, il les a con-
fisquées. Mais il n'est pas nécessaire de creuser
très avant dans l'âme de la race pour retrouver
intact le fond primitif. En ce qui est de la pierre
de Ronan, on lui a longtemps attribué une vertu
fécondante. Il y a peu d'années encore, les jeunes
épousées s'y venaient frotter le ventre, dans les
premiers mois du mariage, et les femmes stériles,
pendant trois nuits consécutives, se couchaient
sur elle, avec l'espoir de connaître enfin les joies
de la maternité. On abandonne aujourd'hui ces
pratiques, mais je me suis laissé dire qu'elles ne
sont peut-être pas aussi mortes qu'elles en ont
l'air.
Les pèlerins de la Troménie se contentent, en
général, de faire le tour de la pierre sacrée. Les
plus dévots, néanmoins, et aussi les gens fiévreux
ou sujets à des maladies nerveuses ne manquent
pas de s'asseoir dans une anfractuosité du roc,
sorte de chaire naturelle sculptée par les pluies,
que Ronan affectionnait en ses heures de sieste
et de méditation 11 jouissait de cette place d'un
306 AU PAYS DES PARDONS
des plus admirables panoramas qui se puissent
contempler.
Les vieux thaumaturges de la légende armori-
caine n'étaient point des ascètes moroses, des
contempteurs de l'univers. Ils font plutôt songer
aux richis de l'Inde. Les austérités de la vie éré-
mitique ne fanaient en eux ni la délicatesse du
sentiment, ni la fraîcheur de l'imagination. S'ils
recherchaient la soUtude, c'était sans doute pour
se vouer plus exclusivement à Dieu, mais aussi
pour entrer en un contact plus direct, plus intime,
avec la frémissante beauté des choses. Ils étaient
des poètes en même temps que des saints. La
magie de la nature les enchantait. La tradi-
tion nous les montre cheminant des jours, des
mois, avant de s'arrêter au choix définitif d'une
demeure. Une boule, dit-on, roulait devant leurs
pas : entendez par là qu'un instinct supérieur les
guidait. Ils attendaient pour bâtir leur cellule
d'avoir rencontré un paysage digne d'alimenter
leur rêve. Aux uns il fallait les hauts lieux, l'im-
mensité des horizons; d'autres préféraient le
mystère des vallées, toutes chuchotantes du bruis-
sement des eaux et du frisson des feuillages;
Presque toujours ils s'arrangeaient de façon Ã
avoir — petite ou grande — une ouverture sur
la lïier. La plupart de leurs oratoirf»^* sont, en-
LE PARDON DE LA MONTAGNE 307
effet, situés dans la zone maritime, dans VArmor.
Ils aimaient la mer pour elle-même, parce qu'elle
est la mer, la seule chose au monde peut-être
dont le spectacle ne lasse jamais; et aussi, parce
qu'elle est comme la face visible de cet infini qui
obsédait leur âme; et enfin, parce que ses flots
baignaient là -bas leur patrie ancienne, les grandes
îles brumeuses d'Hibernie et de Breiz-Meur d'où
la tourmente saxonne les avait chassés. Aux soirs
nostalgiques, leur pensée dut s'en retourner plus
d'une fois, dans la houleuse chevauchée des
vagues, vers les monastères tant regrettés d'Iona,
de Clonard, de Laniltud, de Bangor.
Devant les yeux de Ronan, la baie de Douar-
nenez, ou, pour parler comme les Bretons, la
Baie — à leur avis, .elle est l'unique — dévelop-
pait sa courbe harmonieuse, faisait étinceler le
sable fin de ses grèves et, sur la perspective des
eaux, découpait en une suite de figures austères
et hardies la majesté de ses promontoires. On
comprend sans peine la prédilection du saint pour
ce versant du menez. Il n'y a guère de sites en
Bretagne d'où la vue s'étende plus à l'aise sur
un décor à la fois plus éternel et plus changeant.
Je gagne le bourg en compagnie d'une aïeule
toute branlante, toute disloquée, qui s'appuie
d'une main sur son bâton de pèlerine, de l'autre
308 AU PAYS DES PARDONS
sur l'épaule d'un garçonnet de douze à quinze
ans, son arrière petit-fils. L'enfant flotte en des
vêtements trop larges, défroque presque neuve
de quelque frère aîné « péri en mer ». Il a une
petite mine drôle, très éveillée, avec un je ne
sais quoi de vieillot déjà dans l'expression, des
regards d'une gravité singulière, pleins de choses
d'ailleurs, un air de tristesse prématurée.
— Il va s'embarquer pour le long cours,
m'explique la bonne femme. Alors, je suis venue
le présenter à saint Ronan. C'est la neuvième
Troménie que j'accomplis. Oui, ce sentier m'a
vue passer neuf fois, avec mon homme, mes
gars, et les fils de mes gars. Je les ai pleures tous
et n'en ai enseveli aucun. Ils sont dans le cime-
tière sans croix. Celui-ci est le dernier qui me
reste. J'ai idée que la mer le prendra comme elle
a pris les autres. Cela est dur, mais il faut que
chacun suive son destin...
Le mousse, lui, ne dit rien, sourit vaguement
du côté des boutiques installées sur la place; et
la mer, au pied des collines, s'étale, glauque,
pailletée d'or, attirante et chantante, sirène déli-
cieuse, doux miroir à prendre les hommes.
Du dehors, l'église de Locronan dont le vaisseau
principal appartient au xv" siècle a la noblesse,
l'ampleur de proportions d'une cathédrale. L'in-
LE PARDON DE LA MONTAGNE 309
férieur en est d'un caractère saisissant. On y
accède par un vaste porche en arc surbaissé. Une
impression de vétusté, de délabrement, de gran-
deur aussi — de grandeur solitaire et quasi
farouche — vous envahit l'âme, dès le seuil. Des
masses d'ombre se balancent suspendues aux
voûtes ou rampent le long des parois. On se croi-
rait dans un sous-bois ténébreux, traversé çà et
là de clartés verdâtres. On respire l'horreur des
forêts sacrées. Les piliers, couverts de mousses,
de végétations parasites, rappellent effectivement
les arbres pétrifiés de la légende. Ou bien encore, ,
on songe à l'église d'une de ces villes englouties,
Tolente, Ker-ls, Occismor, tant les murs déga-
gent d'humidité, tant la lumière qui les baigne
est étrange, crépusculaire, spectrale.
La chapelle du Pénity, accotée .à la nef, brille
d'un rayonnement plus vif. LÃ est la tombe de
l'anachorète, là se détache en relief sur une table
de Kersanton l'hiératique et rude image de Ronan.
Les traits sont d'une belle sérénité fruste : dans
la fixité des prunelles semblent nager encore les
grands rêves interrompus. Une des mains tient le
bâton pastoral, l'autre le livre d'heures. A l'autel,
un prêtre officie '. Il bénit l'assistance, et le
1. C'était, si je ne me trompe, l'abbé Thomas, aumônier
du Lycée de Quimper, et l'un des principaux zélateurs du
310 AU PAYS DES PARDON»
défilé commence autour du tombeau. Les dévots
circulent en rangs pressés. Plus de femmes que
d'hommes, et presque toutes de la région de
Douarnenez. Elles sont fraîches, roses, et comme
nacrées, avec des yeux gris, du gris azuré de la
fleur de lin. La coiffe, qui enserre étroitement
le visage, lui donne un air inoubliable de candeur
et de mysticité. Elles touchent du front, à tour de
rôle, le reliquaire en forme de navette que leur
présente un diacre; puis, se retournant vers le
thaumaturge de pierre, elles lui impriment sur
la fac« leurs lèvres saines dont les souffles de la
montagne ont singulièrement avivé l'éclat.
Et c'est ici la vraie revanche de Ronan.
La femme, dans la conception des Celtes, appa-
raît comme une magicienne exquise et perverse
tout ensemble, douée d'un pouvoir irrésistible,
surnaturel, et qui prend tout l'homme sans rien
livrer d'elle-même. Nos poètes populaires la célè-
brent sans cesse dans les soniou, mais avec quelle
tristesse résignée! Et qu'il y a parfois d'angoisse
mêlée à leurs effusions d'amour! Les saints la
craignaient, voyaient en elle un obstacle insur-
montable à la sainteté. Efflam, contraint par son
culte des vieux saints nationaux dans le Finistère. On lira
avec fruit l'importante brocliura qu'il a consacrée à la
Troménie.
LE PARDON DE LA MONTAGNE 3H
père de se choisir une épouse, ressentit devant la
beauté d'Enora un tel trouble qu'il s'évanouit sur
le parquet delà chambre nuptiale. Sans l'interven-
tion d'un ange, il n'eût jamais eu le courage de
s'enfuir. Enora l'ayant rejoint à travers le péril des
eaux, il refusa d'entendre le son de sa voix et lui lit
bâtir un ermitage de l'autre côté de la colline.
Envel ne se montra pas moins impitoyable envers
sa sœur Jûna. Pas une fois il ne lui rendit visite
dans sa cellule qu'une vallée seulement séparait
de la sienne. Il n'apprit sa mort que lorsque la
cloche qu'elle avait coutume de sonner à l'heure
de la prière ne tinta plus.
Proscrites, analhématisées par les saints, les
femmes usaient de représailles à leur égard.
En plus d'une occasion, elles leur jouèrent de
fort vilains tours*. On a vu de quelle haine sans
rémission Kébèn poursuivit Ronan. Je n'ai pas
tout rapporté. Un hagiographe raconte qu'elle
l'accusa publiquement d'avoir voulu lui faire
violence. Mort, elle le traita de la façon que l'on
sait. La trace de l'immonde crachat reparaît toute
fraîche, dit-on, à chaque Troménie, sur la joue
gauche du cadavre de granit ; et c'est elle, c'est
cette souillure ineffaçable que les filles de Gor-
1. Cf. Les saints bretons, cV après la tradition populaire.
Annales de Bretagne, 1893-1894.
312 AU PAYS DES PARDONS
nouailles viennent , de sept ans en sept ans, essuyer
pieusement avec leurs baisers.
Cependant les cloches s'ébranlent. Les vibra-
tions d'un glas tombent dans l'église à coups
lugubres et espacés; un chœur de prêtres entonne
l'office des morts. La Troménie n'est pas seule-
ment un pèlerinage de vivants. Les défunts qui
n'ont pu l'accomplir en ce monde se lèvent du
pays des âmes pour y prendre part. Croyez que
parmi les êtres visibles et palpables, agenouillés
là sur les dalles, rôde tout un peuple d'ombres
évadé des cimetières. Une haleine froide qui vous
fait frissonner, une odeur souterraine dont l'at-
mosphère s'imprègne tout à coup : autant de
signes révélateurs de l'approche des défunts, de
la mystérieuse venue des Anaon. J'entends dire
sous le porche, à une fermière de Plogonnec, qu'Ã
la dernière Troménie, comme elle était en oraison,
elle se sentit chatouiller la nuque par des doigts
glacés. S'étant retournée, elle faillit se pâmer de
stupeur en se trouvant face à face avec son mari
qu'elle avait enterré l'année d'avant et pour qui
justement elle récitait le De profundis. « J'allais
lui parler, mais il lut sans doute mon intention
dans mes yeux, car aussitôt il s'éclipsa... »
C'est du haut des degrés qui conduisent au por-
tail qu'il faut jouir du spectacle delà grand'messe.
LE PARDON DE LA MONTAGNE 313
Par les vantaux ouverts, le regard plonge à tra-
vers la nef jusqu'au fond de l'abside qui, derrière
cette forêt de piliers aux fûts énormes, luit,
inondée de soleil, comme une clairière éblouis-
sante. Les hommes sont groupés aux premiers
rangs : un flot de têtes rudes et carrées aux lon-
gues chevelures celtiques. Ensuite viennent les
femmes, prosternées dans toutes les attitudes. On
voit palpiter les ailes de leurs coiffes où le jour
multicolore des vitraux met de chatoyantes iri-
sations. On dirait un vol d'oiseaux de mer
engouflrés dans l'église. Et des chants se traînent
en notes éplorées, des chants pareils à des mélo-
pées barbares, très graves et très doux.
De midi à deux heures, il se produit une sorte
de détente. C'est un rude pardon que la Troménie,
et où l'on ne doit ménager ni sa sueur, ni sa
peine. On n'y gagne pas que des indulgences,
mais encore un robuste appétit. L'air vif des hau-
teurs, aiguisé de salure marine, et quelque cinq
lieues par les ravines et les landes vous dilate-
raient l'estomac d'un citadin; Ã plus forte raison,
d'un rustique. D'ailleurs, il n'est point de con-
cours religieux en Bretagne qui n'aille sans un
semblant de liesse profane. Donc, tandis que
l'église se vide, les auberges s'emplissent. Trouve
place qui peut. D'aucuns vont s'installer hors
18
314 AU PAYS DES PARDONS
bourg, Ã l'ombre d'un pan de mur, emmi les
ruines enguirlandées de lierre qui jonchent au
loin la campagne. L'unique hôtel du lieu, dont la
vieille façade pleure inconsolablement la mort des
diligences, a tendu son hangar de draps blancs,
comme pour une noce de village. J'y déjeune avec
les Troménieurs d'importance, patrons de pèche
ou riches laboureurs, gens de Plonéis, de Tréboul,
de Kerlaz et de Ploaré. Des bouffées de brise
gonflent les toiles, font claquer autour de nous
toutes ces blancheurs sonores. La foule, sur la
place, va, vient, grossie de quart d'heure en quart
d'heure, exaltée, grisée de son propre bruit. Une
allégresse sacrée commence à vibrer dans l'air.
Notez ceci. Dans ce vaste bourdonnement
humain, pas une clameur de mendiant, pas une
de ces lamentations geignardes qui vous obsèdent
les oreilles à tous les autres pardons de Bretagne.
Les exhibiteurs de plaies, réelles ou simulées,
ne se montrent point à Locronan ni sur le par-
cours du pèlerinage. Il est vrai que la Troménie
est faite pour décourager les infirmes, culs-de-
jatte, tortillards et béquillards de toute espèce.
Elle est avant tout la solennité des ingambes.
LE PARDON DE LA MONTAGNE 31:
;adis, c'est à coup de poings et de penn-baz qu'on
se disputait l'honneur de porter les grandes ban-
nières à la procession de saint Ronan. Heureuse
la paroisse dont les champions triomphaient!
El 11! élait assurée pour sept ans d'une prospérité
sans égale. Pendant sept ans, il ne naissait chez
elle que des garçons, des « gagneurs de pain »,
solides et bien venus; les poutres des greniers
rompaient sous le poids des récoltes; les barques
rentraient, le soir, avec des pêches miraculeuses,
et les âmes, comme en un paradis terrestre,
fleurissaient exemptes de souci. Aussi la lutte
pour les bannières dégénéra-t-elle plus d'une
fois en combat sanglant. Il y eut des poitrines
défoncées, des crânes fendus. Le clergé jugea
nécessaire de faire intervenir la force publique.
Mais la présence de la maréchaussée, loin d'en
imposer à la population, l'exaspéra. Chacun y
vit une atteinte aux libertés locales, bien plus,
une sorte de profanation de la fête. Que ne lais-
sait-on les gens s'arranger entre soi? Et quel
besoin d'associer ces intrus, ces gallois, Ã la glori-
fication de Ronan?
Les Bretons entourent leurs saints d'un culte.
316 AU PAYS DES PARDONS
jaloux. Un vent de révolte traversa les cerveaux
surexcités; on cria haro sur les « Enfants de
Marie Robin*. » Lors de la Troménie qui fut
célébrée le 14 juillet 1737 éclata une véritable
émeute dont un procès-verbal publié dans l'inven-
taire des archives départementales nous a conservé
le souvenir. Les gendarmes furent pourchassés Ã
coups de pierre et ne durent leur salut « qu'Ã
la vitesse de leurs chevaux ».
— Dao!... Dao! hurlaient les pèlerins.
Ce que le sire Dugas traduit en son style de bri-
gadier : « Donnons dessus!... Saccageons-les!... »
Les choses se passent aujourd'hui d'une façon
plus civile. L'honneur de porter les bannières est
toujours un objet de brigue, seulement il se paie,
s'octroie à l'enchère au plus offrant. C'est moins
démocratique, sans doute, mais il y a aussi moins
de têtes fracassées et de vestes en lambeaux. La
dévotion n'y perd guère et le trésor du saint y
gagne quelques écus qui, joints à la subvention
de l'État, permettront peut-être de sauvegarder
l'église, sinon de rendre à la tour décapitée la
flèche qu'elle n'a plus.
Le timbre de l'antique horloge paroissiale a
retenti. Les cloches qui n'attendaient que la son-
i. Dugalè Mari Robin, sobriquet sous lequel on désigne
encore les gendarmes en ce pays.
LE PARDON DE LA MONTAGNE 317
nerie de l'heure se mettent en branle toutes Ã
la fois, et, des églises lointaines, des petites
chapelles enfouies sous le couvert des bois,
d'alertes carillons leur répondent.
Dans la baie du porche, les voici paraître, les
lourdes, les vénérables bannières, avec leurs
hampes énormes où se crispent les poings des
porteurs. Elles s'inclinent pour franchir la voûte,
balaient le sol de leurs franges, puis, matées Ã
grand'peine, se tendent soudain comme des voiles
prêtes à prendre le vent. Un frémissement par-
court leurs vieilles soies; des feux jaillissent de
leurs paillettes. Et l'on croit voir les saintes
images cligner les paupières aux rayons du
« soleil béni » que depuis sept ans elles n'ont
point affronté. La procession peu à peu s'orga-
nise. En tête s'avancent les croix de vermeil et
d'argent massif, garnies de clochettes qui tintent,
tintent sans fin, avec de jolies voix claires, comme
autrefois la clochette en fer de Ronan. Elle est lÃ
aussi, la clochette enchantée, mais muette, immo-
bile, clouée sur un coussin de velours, précédant
de quelques pas la statue du thaumaturge. Que
n'a-t-on épargné à celui-ci les ornements épisco-
paux dont il se montra de son vivant si dédai-
gneux? Il eût été plus beau, ce me semble, et plus
nature, dans son manteau de laine sombre, couleur
18.
318 AU PAYS DES PARDONS
de peau de bête, la moitié antérieure du crâne
rasée, conformément au canon de la tonsure cel-
tique, et, dans les mains, au lieu d'une crosse, son
bâton de Troménieur éternel. Une longue, longue
file de saints lui fait cortège. Les reliquaires sui-
vent, minuscules arches d'or balancées dans un
roulis d'épaules. En dernier lieu viennent les
prêtres, et, sur leurs talons, houleuse, bigarrée,
la foule se précipite.
Des tambours et des fifres donnent le signal du
départ. Et, sous le soleil qui darde à pic, entre
les façades grises des maisons, comme transfigu-
rées par la joie, la théorie se déroule en un pêle-
mêle splendide et silencieux. Le ciel, la montagne,
la mer brillent d'une même clarté blonde, coupée
seulement, Ã de rares intervalles, par les grandes
nappes dombre brune qui tombent des nuées en
marche. Toutes choses, dans cette atmosphère
fluide, sont en quelque sorte fondues. Rien ne
borne le regard, les lointains se sont évaporés,
dissous.
Mais, déjà l'on s'enfonce dans les petits che-
mins. Nous avons laissé derrière nous la route
battue, ses oratoires champêtres que le clergé
salue au passage d'un cantique, et sa poussière,
et son aveuglante blancheur. Nous tournons le
dos à la montagne, à la lumière. Le sol se creuse
LE PARDON DE LA MONTAGNE 319
toujours plus profondément sous nos pas. C'est
presque une voie sépulcrale, pavée d'ossements de
granit. Des deux côtés, de hauts talus sur-
plombent, et au-dessus s'entrelacent des frondai-
sons denses où se tordent, ainsi que les vieilles
poutres au plafond des manoirs, des souches
bizarres qu'on dirait sculptées. Et le soleil ne
pénètre plus. C'est à peine si un jour mystérieux
lillre à travers les branches, pleut çà et là en
larmes d'argent pâle. Les gens défilent en silence :
hommes, femmes, glissent sans bruit, du pas
furtif et pressé des apparitions dans les légendes.
— On se serait cru en purgatoire, — murmure
auprès de moi un paysan, non sans un vif senti-
ment d'aise, quand, la vertigineuse descente enfin
terminée, nous nous retrouvons à ciel ouvert.
Impossible de mieux rendre l'espèce de trouble
superstitieux auquel chacun a été en proie, durant
cette partie du trajet.
Désormais, tout redevient lumineux, vivant. On
barbotte gaiement dans l'eau des prés ; on franchit
les fondrières sur des jonchées d'iris, de roseaux,
de genêts fauchés ce matin par les pâtres d'alen-
tour; on traverse des cours de fermes où des filles
se tiennent accoudées au puits, une écuelle à la
main, pour offrir à boire aux pèlerins altérés.
Nous entrons dans le terroir de Kernévez, à la
320 AU PAYS \>ES PAIIDONS
limite de Quéménéven. L'ombre de Kébèn y rôde
encore. Son lavoir est là , sous les saules; là aussi,
la pierre où elle avait coutume de s'agenouiller,
les jours de lessive. La trace de ses genoux y est
restée marquée, et l'on prétend qu'à minuit, lors-
qu'il fait clair de lune, on l'y peut voir tordant son
suaire entre ses doigts de squelette et exprimant
de la toile un mélange abominable de pus et de
sang. Du moins la malédiction qui pèse sur elle
n'a-t-elle pas nui au lieu qu'elle habita. C'est, en
efï'et, un des coins exquis de la région, avec des
vergers opulents, une mer de blés, des avenues de
hêtres superbes où la Troménie s'attarde à plaisir
et rassemble ses forces avant d'entreprendre l'as-
saut de la montagne.
De ce côté, le menez se dresse en apparence
inexpugnable. Il a la raideur abrupte des collines
où les Anciens édifiaient leurs acropoles. Porteurs
fie croix et porteurs de bannières l'attaquent de
front, hardiment, au pas de charge. Ne vous ima-
ginez point que ce soit par vaine ostentation de
Yigueur. S'ils n'escaladaient tout d'une haleine ce
sentier de chèvres, ils s'affaisseraient exténués Ã
mi-pente. Les tambours et les fifres les soutien-
nent de leur mieux, et la procession suit comme
elle peut, à la débandade, haletante, conges-
tionnée. Qu'il fait bon respirer l'air de là -haut,
LE PARDON DE LA MONTAGNE 32i
s'éventer aux souffles de l'Atlantique et humer la
grande fraîcheur qui se lève de l'occident, aux
premières approches du soir!...
Le point du plateau où nous sommes parvenus
a gardé le nom de Plaç-ar-Chorn. Kébèn dut avoir
la main robuste pour faire voler jusqu'ici, d'un
coup de battoir, la corne du bœuf de Ronan. Le
chariot qui portait le cadavre du saint stationna,
dit-on, quelques minutes en cet endroit, sans
doute afin de permettre au thaumaturge d'em-
brasser une dernière fois du regard son horizon
préféré. Il y a quelque dix ans, on y a érigé sa
statue, en granit. Elle a un grand tort : celui de
n'avoir point été sculptée par n'importe quel tail-
leur de pierres dans la manière si expressive des
primitifs imagiers bretons. Au socle est adossée
une chaire d'où un prêtre va tout à l'heure haran-
guer la foule. Et ce sera vraiment le Sermon sur
la Montagne, au centre d'un paysage comparable
pour la délicatesse, pour l'harmonieuse sobriété
des lignes aux sites les plus ravissants de la
Galilée d'autrefois. En attendant, les pèlerins se
restaurent sous les tentes installées là par des
cabaretiers des bourgs voisins, ou s'allongent sur
le gazon, brisés de fatigue, ivres de soleil, sans
pour cela s'interrompre de prier. Le sermon fini,
ils se reformeront en procession, descendront le
322 AU PAYS DES PARDONS
versant opposé du menez par les sentiers de lande
que j'ai parcourus ce matin et ne rejoindront
guère Locronan qu'aux premières étoiles.
Je n'ai pu entendre le prédicateur, mais je n'ai
pas de peine à me figurer les choses très simples
et très émouvantes qu'il a dû trouver à dire en un
tel lieu, devant un tel auditoire, Ã cette heure, en
quelque sorte religieuse, du couchant, si propice
à l'évocation des légendes en un pays qui n'a
jamais cessé d'y croire, si même elles ne sont Ã
ses yeux l'unique réalité.
... Les bannières, les croix reposent, appuyées
au revers des talus. La baie de Douarnenez
s'étend muette, pâlie par le soir, striée de ces
moires d'azur qui sont comme les veines de la
mer. De fantastiques promontoires se haussent
au-dessus des eaux et peu à peu se rapprochent
ainsi que des murailles mobiles pour enclore l'ho-
rizon. Des chants lointains, des tintements de
clochettes annoncent que les Troménieurs se
sont remis en marche. Et maintenant, tout s'est
tu, même le vent. Une paix immense plane dans
la douceur grise du crépuscule. Les grèves, les
plaines, les vallons s'effacent, noyés d'ombre.
Seule, la croupe de la montagne sainte se détache
en clair sur un fond de nuages et demeure
auréolée d'un nimbe de lumière mourante.
SAINTE-ANNE D E LA PALUDE
LE PARDON DE LA MER
A Alexandra Vassilievna
La première fois que je visitai le sanctuaire de
la Palude, c'était en hiver. Je m'y rendis de Châ-
teaulin, dans une mauvaise carriole de paysan. Il
faisait un après-midi d'un gris pluvieux qui avait
toute la tristesse d'un crépuscule. L'homme qui
conduisait avait une mine couleur du temps. On
ne voyait de lui qu'un grand feutre aux bords
cassés et une limousine bigarrée dont il s'était
enveloppé tout le corps comme d'un burnous. Ni
à l'aller ni au retour je ne pus lui arracher une
parole. A chacune de mes questions il se conten-
tait de répondre par un groj.nement. S'il ne par-
lait pas, en revanche il sifflait. Tant que dura le
trajet, il siffla sans désemparer, et toujours le
même air, quelque chanson de pâtre d'une déses-
pérante monotonie. Je crois l'entendre encore.
Pour compagne de voiture j'avais une petite Cro-
zonnaise qui revenait de Lourdes et que nous
devions débarquer dans les parages du Ménez-
19
326 AU PAYS DES PARDONS
Hom. Elles^obstinait, elle aussi, dans un mutisme
farouche, le visage dissimulé sous la cape d'un
épais manteau de bure noire, et, dans les doigts,
un chapelet à gros grains — un souvenir de là -
/)as — dont elle faisait glisser les dizaines d'un
mouvement continu et furtif. La prière errait
sans bruit sur ses lèvres minces. Ses paupières
demeuraient opiniâtrement baissées, sans doute
pour ne rien laisser fuir du monde de visions
extatiques qu'elle rapportait de son pèlerinage.
Son front étroit, d'un dessin très pur, était fermé
comme d'une barre. J'eusse souhaité avoir de sa
bouche quelques renseignements sur le grand
pays mélancohque — inconnu pour moi — que
nous traversions et dont les moindres détails
devaient lui être famihers. Mais je devinai tout de
suite en elle une de ces petites sauvagesses de la
côte bretonne pour qui tout homme habillé en
bourgeois, parlût-il leur langue, est un étranger,
un être suspect. Je n'eus garde de la troubler dans
son oraison.
Ce fut un singulier voyage, ce que les Bretons
appellent « un voyage de Purgatoire » à cause,
sans doute, de l'aspect fantômal que prennent les
lointains sous les ciels bas et troubles, noyés
d'eau.
Nous gravîmes d'abord une série de paliers.
LE PARDON DE LA MER 327
dans une contrée nue, hérissée seulement çà et lÃ
de pins sombres au feuillage couleur de suie, der-
niers survivants d'une forêt décimée. A droite, Ã
gauche, s'arrondissaient des dos de collines
pareils à des tombes immenses des âges préhisto-
riques. J'ai su depuis les noms de ces cairns
étranges. Presque tous sont connus sous des vo-
cables de saints; des chapelles se dressent à leur
sommet ou s'accrochent à leurs flancs : petits
oratoires déserts et caducs où trône quelque
vieille statue barbare, et dont la cloche ne
s'éveille qu'une fois l'an, pour tinter une basse
messe, le jour du pardon. Si l'on en croit la
légende, Gildas lui-même eut sa cellule sur une
de ces hauteurs, Gildas, l'apôtre à la parole véhé-
mente, le Jérémie de l'émigration bretonne. Sa
grande ombre rôde, dit-on, inapaisée, dans ces
parages et il n'est pas rare, durant les nuits de
tempête, qu'on entende gronder sa voix, mêlée
au fracas de l'ouragan.
A l'auberge des Trois Canards^ le véhicule fit
halle. Nous étions au pied du Ménez-Hom. La
Crozonnaise descendit, paya sa place au conduc-
teur, et s'engagea dans la montagne, tandis que
nous dévahons vers la mer. C'étaient maintenant
des cultures boisées, des champs encadrés d'épais
talus où apparaissait de temps à autre une toiture
328 AU PAYS T>KS PARDONS
de ferme au centre d'un bouquet de chônes, mais
le paysage restait muet et comme inhabile. Nous
traversâmes deux ou trois bourgs, sans voir une
âme, puis de nouveau la terre se dégarnit. Plus
d'arbres, nulle trace de labour. Un souffle âpre
nous fouetta le visage; des vols d'oiseaux blancs
passèrent en poussant un cri bizarre, une sorte de
glapissement guttural; le bruit d'une respiration
puissante et sauvage s'éleva, et, par une échan-
crure des dunes, j'aperçus l'océan. Je lui trouvai
une mine rétrécie, à la fois odieuse et bête, sinistre
et pleurarde.
— Nous sommes donc arrivés? demandai-je Ã
l'homme, en le voyant sauter à bas de son siège.
— Oui, me répondit-il d'un ton bref et sans
s'interrompre de siffler.
De fait, la route semblait finir là , devant un
porche en ruine donnant accès dans une cour au
fond de laquelle une espèce de manoir de forme
primitive croulait de vétusté. On eût dit un logis
abandonné. Mon entrée mit en fuite une bande
de poussins. Le sol de terre battue était jonché
d'outils et d'engins de toute sorte : je dus enjam-
ber une charrue renversée le soc en l'air; des
filets de pêche séchaient suspendus aux dents
d'une herse, le long de la muraille, et des boyaux,
des pioches de carriers traînaient, pôle-môle avec
LE PARDON DE LA MER 320
des rames, des poulies, des tronçons de mais,
épaves d'un rà ©cent naufrage, sentant le goudron
et la saumure. Je crus m'être trompé, avoir pris
la grange pour l'habitation, et je m'apprêtais Ã
rebrousser chemin, quand vint se planter en face
de moi, échappée je ne sais d'où, une fillette
d'une douzaine d'années, figure hâve aux yeux
verts et phosphorescents, qui, posant un doigt
sur ses lèvres, me fit signe de ne point parler.
— Mon père s'assoupit, murmura-t-elle; pour
Dieu ! donnez-vous garde de le réveiller.
Elle me montrait à l'autre bout de la pièce un
lit clos, le seul meuble à peu près valide qu'il y
eût en ce pauvre intérieur. Une forme humaine y
était couchée, dans une rigidité cadavérique; un
linge mouillé recouvrait le visage; les mains,
étendues à plat sur la couette de balle, étaient
souillées de boue et de sang.
— Qu'est-ce qu'il a donc, ton père?
— Avant-hier, comme il revenait du marché,
un peu soûl, je pense, la charrette lui a passé sur
le corps. Depuis, il n'a cessé de geindre, jour et
nuit, si ce n'est tout à l'heure quand je lui ai
appliqué ce linge sur la face. C'est le premier
repos que je lui vois prendre.
— Et tu n'as pas appelé de médecin?
A cette question si naturelle, la fillette scanda-
330 AU PAYS DES PARDONS
lisée eut un bond d'effarement et, fixant sur moi
ses claires prunelles de chatte sauvage :
— Ne sommes-nous pas ici dans la terre de
sainte Anne? prononça-t-elle. Que parlez-vous de
médecin? Est-ce que la Mère de la Palude n'est
pas la plus puissante des guérisseuses? Elle saura
bien, sans l'aide de personne, guérir mon père
qui est son fermier. J'ai trempé par trois fois, en
récitant trois oraisons, le linge que voilà dans
l'eau de la fontaine sacrée, et vous voyez par
vous-même comme déjà sa vertu opère. Qu'est-il
besoin d'autre médicament?
Elle n'avait pas élevé la voix, de crainte de trou-
bler le sommeil du malade, mais dans son accent
vibrait une foi sombre. Peut-être y perçait-il aussi
quelque irritation contre moi, car elle ajouta
aussitôt d'un ton presque hostile :
— Si vous êtes venu pour la clef, vous pouvez
aller. La chapelle est ouverte.
En me dirigeant vers cette chapelle, je m'atten-
dais à trouver une antique maison de prière
enfoncée à demi dans le sable des dunes, un de
ces vieux oratoires de la mer comme j'en avais
tant vu le long de la côte, de Douarnenez à Pen-
marc'h, avec des murs bas, des fenêtres à ras de
sol, une toiture massive et, pour ainsi dire, râblée,
capable de braver pendant des siècles la colère
LE PARDON DE LA MER 331
tumultueuse des vents. Ce fut une église neuve
qui m'apparut. Quand je dis neuve, j'entends de
construction récente, car les choses en Bretagne
prennent tout de suite un air ancien. Le granit des
murs, fouetté par la pluie, avait revêtu des teintes
de lave. La porte, en effet, était ouverte. J'entrai.
Un intérieur nu, sans poésie et sans mystère;
un jour blafard; la propreté morne d'une maison
bien tenue dont le propriétaire serait constam-
ment en voyage ; çà et là des statues modernes,
d'un goût vulgaire et prétentieux. Je ne laissai
pas d'éprouver un désappointement assez vif,
après toutes les merveilles qu'on m'avait contées
de ce lieu de pèlerinage. J'allais sortir : une petite
toux chevrotante me fît me retourner et, dans le
bas-côté méridional, j'avisai une forme humaine,
repliée et comme écroulée sur elle-même, au pied
d'un pilier. C'était une de ces vieilles pauvresses
dont le type tend à disparaître et qu'on ne ren-
contre plus guère qu'aux abords des sources
sacrées. Elle priait devant une image que je
n'avais point aperçue. Sur le socle se lisait cette
inscription : Sainte Anne, i 543 . De bizarres ex-voto
pendaient, accrochés à la muraille : des béquilles,
des épaulettes de laine, des linges maculés, des
jambes en cire.
Je fus frappé de l'extraordinaire ressemblance
332 AU PAYS DES PARDONS
de la suppliante avec la sainte, l'une en pierre,
l'autre pétrifiée à demi. Elles avaient mêmes
traits, même attitude et, dans l'expression, le
même navrement, ce masque de douloureuse rési-
gnation si particulier aux visages de vieilles
femmes en ce pays. Leurs accoutrements aussi
étaient pareils, cape grise et jupe rousse, tablier
à large devantière venant s'épingler sous les ais-
selles. Ce me fut une occasion de constater que
le costume local a peu varié depuis le xvi' siècle.
En outre, je saisissais là sur le vif un des pro-
cédés — le plus original peut-être — de l'art
breton. C'est dans leur entourage immédiat, parmi
les gens du peuple, dont ils faisaient partie et
au milieu desquels ils travaillaient, que nos ima-
giers de la bonne époque prenaient leurs modèles.
Ainsi s'expliquent le réalisme naïf de la plupart
des figures sorties de leurs mains, l'intensité de
vie qu'elles respirent, l'empreinte ethnique dont
elles sont marquées. C'est également ce qui fait
que les têtes de nos saints paraissent moulées
sur celles de nos paysans et qu'Ã voir tel chanteur
nomade, debout au seuil d'une chapelle, on se
demande si ce n'est point un des apôtres du
porche descendu de son piédestal.
La pauvresse s'était levée à mon approche.
Elle tenait un plumeau rustique, des ramilles de
LE PARDON DE LA MER 333
bouleau nouées d'un lien d'écorce, dont elle se
mit à épousseter religieusement les dalles du
parquet.
— Savez-vous, lui dis-je, que sainte Anne et
vous avez l'air de deux sœurs.
— Je suis comme elle une aïeule, me répondit-
elle, et, comme moi, Dieu merci ! elle est Bretonne.
— Sainte Anne, une Bretonne? En êtes-vous
bien sûre, marraine vénérable?
Elle me regarda de son œil de fée, à travers
ses longs cils grisonnants; et, d'un ton de pitié :
— Comme on voit bien que vous êtes de la
ville! Les gens de la ville sont des ignorants; ils
nous méprisent, nous autres, gens du dehors,
parce que nous ne savons point lire dans leurs
livres, mais, eux, que sauraient-ils de leur pays,
si nous n'étions là pour les renseigner!... Eh oui!
sainte Anne était Bretonne... Allez au château de
Moëllien, on vous montrera la chambre qu'elle
habitait, du temps qu'elle était reine de cette con-
trée. Car elle fut reine; elle fut même duchesse,
ce qui est un plus beau litre. On la bénissait dans
les chaumières, à cause de sa bonté, de son infi-
nie commisération pour les humbles et pour les
malheureux. Son mari, en revanche, passait pour
très dur. Il était jaloux de sa femme, ne voulait
pas qu'elle eût d'enfants. Lorsqu'il découvrit
19.
334 AU PAYS DES PARDONS
qu'elle était grosse, il entra dans une grande
colère et la chassa comme une mendiante, en
pleine nuit, au cœur de l'hiver, à demi nue sous
une pluie glacée.
» Errante et plaintive, elle marcha devant elle
au hasard. Dans lanse de Tréfentec, au bas de
cette dune, une barque de lumière se balançait
doucement, quoique la mer fût agitée; et à l'ar-
rière de la barque se tenait un ange blanc, les
ailes éployées en guise de voiles.
» L'ange dit à la sainte :
» — Monte, afin que nous appareillions, car les
temps sont proches.
» — Où prétendez- vous me conduire? deraanda-
t-elle.
» Il répondit :
» — Le vent nous mènera. La volonté de Dieu
est dans le vent.
» Ils voguèrent du côté de la Judée, prirent
terre dans le port de Jérusalem. Quelques jours
plus tard, Anne accouchait d'une fille que Dieu
destinait à être la Vierge. EUel'éleva pieusement,
lui apprit ses lettres dans un livre de cantiques, et
fit d'elle une personne sage de corps et d'esprit,
digne de servir de mère à Jésus. Sa tâche termi-
née, comme elle se .lentait vieillir, elle implora le
ciel, disant :
LE PARDON DE LA MER 335
» — Je me languis de mes Bretons. Qu'avant de
mourir je revoie ma paroisse, la grève, si douce
à mes yeux, de la Palude en Plounévez-Porzayl
» Son vœu fut exaucé. La barque de lumière
la revint prendre, avec le même ange à la barre,
seulement il était vêtu de noir, pour signifier à la
sainte son veuvage, le seigneur de Moëllien ayant
trépassé dans Tintervalle.
» Les gens du château, assemblés sur le rivage,
accueillirent leur châtelaine avec de grandes dé-
monstrations de joie, mais elle les congédia sur-
le-champ.
» — Allez! leur enjoignit-elle, allez, et distri-
buez aux pauvres tous mes biens.
» Elle avait résolu de finir ses jours terrestres
dans la pénitence. Et désormais elle vécut ici,
sur cette dune déserte, en une oraison perpé-
tuelle. L'éclat de ses yeux rayonnait au loin sur
les eaux, comme une traînée de lune. Aux soirs
d'orage, elle était la sauvegarde des pêcheurs.
D'un geste elle apaisait la mer, faisait rentrer les
vagues dans leur lit ainsi qu'une bande de mou-
tons à l'étable.
» Jésus, son petit-fils, entreprit à cause d'elle
le voyage de Basse-Bretagne. Avant de gravirele
Calvaire, il vint lui demander sa bénédiction,
accompagé des disciples Pierre et Jean. La sépa-
;{J6 AU PAYS DES PARDONS
lalion fut cruelle : Anne pleurait des larmes de
sang, et Jésus avait beau faire, il ne réussissait
point à la consoler. Finalement il lui dit :
» — Songe, grand'mère, à tes Bretons. Parle!
Et, en ton nom, quelque faveur que ce soit, je
suis prêt à la leur accorder.
» La sainte alors essuya ses pleurs.
» — Eh bien! prononça-t-elle, qu'une église me
soit consacrée en ce lieu. Et, aussi loin que sa
flèche sera visible, aussi loin que s'entendra le
son de ses cloches, que toute chair malade gué-
risse, que toute âme, vivante ou morte, trouve
son repos!
» — Il en sera selon ton désir, répondit Jésus.
)) Pour mieux appuyer son dire, il planta dans
le sable son bâton de route, et aussitôt des flancs
arides de la dune une source jaillit. Elle coule
depuis lors, intarissable; qui boit de son eau,
avec dévotion, sent comme une fraîcheur déli-
cieuse qui lui rajeunit le cœur et circule à tra-
vers ses membres.
» Un soir, il y eut dans le pays un grand deuil.
Le ciel se couvrit d'une brume épaisse; la mer
poussa des sanglots presque humains. Sainte Anne
était morte. Les femmes d'alentour vinrent en
procession, avec des pièces de toile fine, pour
l'ensevelir. Mais on chercha vainement son ca-
LE PAUDON DE LA MER 337
davre : nulle part on n'en trouva trace. Ce fut une
véritable consternation. Les anciens murmuraient
tristement :
» — Elle est partie pour tout de bon. Elle n'a
même pas voulu confiera notre terre sa dépouille.
C'est assurément que quelqu'un de nous, sans le
savoir, lui aura manqué.
» Cette pensée les affligeait. Soudain, le bruit
courut que des pécheurs avaient ramené dans leur
senne une pierre sculptée. Quand on eut débarrassé
la pierre des coquillages et des algues qui l'enve-
loppaient, chacun reconnut l'image de la sainte.
Comme il n'y avait pas en ce temps-là de chapelle
à la Palude, on décida de la transporter à l'église
du bourg. Elle fut donc placée sur un brancard.
Elle était si légère que quatre enfants suffirent à la
monter jusqu'Ã la fontaine. Mais on ne put jamais
la faire aller plus loin. Plus on s'efforçait de la
soulever, plus elle devenait pesante. Les anciens
dirent :
» — C'est un signe. Il faut lui bâtir ici sa maison.
» Voilà , mon gentilhomme, la véridique histoire
d'Anne de la Palude, en Plounévez-Porzay. La
voilà , telle que je l'ai retenue de ma mère, qui
l'apprit de la sienne, à une époque où les familles
se transmettaient pieusement de mémoire en
mémoire les choses du passé.
338 AU PAYS DES PARDONS
La bonne vieille, tout en contant, balayait,
amassait la poussière par petits tas, la recueillait Ã
mesure dans le creux de son tablier. Après m'avoir
parlé de la sainte, elle m'entretint de sa vie, à elle,
de sa longue et monotone vie, nue, vide, silen-
cieuse, dépeuplée comme ce sanctuaire où elle
achevaitdes'écoulerpéniblement.C'élail effrayant,
c'était tragique, à force de simplicité. Une joie
brève, çà et là , une de ces fleurettes éphémères
dont s'étoile au printemps le gazon des dunes.
Quant au reste, des deuils, des glas, et, dominant
tout, le bruit de mâchoires que fait dans les galets
la mer broyant ses victimes.
— Je n'ai plus de fils; mes brus sont mortes
jou remariées. Je m'assieds quelquefois aux foyers
des autres, mais j'y suis mal à l'aise; leur flamme
ne réchauffe point. Des douaniers compatissants
m'ont abandonnée une des huttes basses où ils ont
coutume de s'abriter, la nuit, lorsqu'ils sont de
garde le long de cette côte. J'y couche sur un lit
de varechs. Mais je ne me plais qu'ici. Tous les
matins, je vais à la ferme prendre la clef. Je
remplis les fonctions de sacristine : je sonne les
trois angélus; je reçois les pèlerins et je leur fais
les honneurs de la maison; souvent ils me deman-
dent de réciter pour eux des oraisons spéciales
dont je suis à peu près seule à posséder le secret;
LE PARDON DE LA MER 339
je les conduis à la source, je leur verse l'eau dans
les manches ou sur la poitrine, suivant le genre
de maladie dont ils sont atteints. Dès qu'ils se
mettent en route pour venir trouver la sainte, j'en
suis avertie par des signes particuliers et surnatu-
rels. Tantôt c'est le bruit d'un pas invisible dans
l'église déserte, tantôt un craquement dans les
boiseries de l'autel, tantôt enfin, quand il s'agit
d'un grand vœu, de légères gouttes de sueur per-
lant au front de la statue. En général, il n'y a de
monde que le mardi, qui est le jour consacré. Le
reste de la semaine, la Mère de la Palude n'a
devant les yeux que ma pauvre vieille face, aussi
délabrée qu'un mur en ruine. Elle me sourit néan-
moins, se montre envers moi pitoyable et douce,
m'encourage, me sauve des tristesses oii sans elle
je serais noyée. Je lui tiens compagnie de mon
mieux. Je cause avec elle et il me semble qu'elle
me répond. Je lui chante les gwerz qu'elle aima,
son cantique, le plus beau, je pense, qu'il y ait en
notre langue. Et puis, je nettoie, j'arrose, je balaie.
Je recueille les poussières, j'en donne aux pèlerins
des pincées qui, répandues sur les terres, acti\'e-
ront le travail des semences, préserveront de tout
dégât le blé des hommes et le foin des troupeaux.
Je voulus lui glisser dans la main quelques
pièces de monnaie.
340 AU PAYS DES PARDONS
— Le tronc est là -bas, — me dit-elle; — moi,
je ne suis qu'une servante en cette demeure, je
n'ai pas qualité pour recevoir les offrandes.
Je craignis de l'avoir froissée, mais, au premier
mot d'excuse, elle m'interrompit et, comme je
prenais congé : «
— Revenez nous voir, mon gentilhomme.
Tâchez seulement que ce soit en été, le dernier
dimanche d'août. Alors, vous contemplerez sainte
Anne dans sa gloire. Nulle fête n'est comparable
à celle de la Palude, et celui-là ne sait point ce
que c'est qu'un pardon, qui n'a pas assisté, sous
la splendeur du soleil béni, aux merveilles sans
égales du pardon de la Mer.
II
J'ai suivi votre conseil, bonne vieille. Hélas !
je vous ai cherchée en vain dans l'église et sur la
croie des falaises où vous aviez, disiez-vous, votre
gîte. En vain je me suis adressé aux douaniers de
garde : ce n'étaient déjà plus les mêmes qui vous
furent si hospitaliers ; ils ne se rappelaient pas vous
avoir connue. Sans doute, la barque lumineuse
vous sera venue prendre, vous aussi, par quelque
soir de pluie glacée. Et vous êtes partie pour la
LE PARDON DE LA MER 341
rive idéale, paisiblement, certaine que là -haut une
sainte Anne pareille à celle de vos rêves vous
faisait signe et vous attendait.
Elle n'exagérait point, l'humble zélatrice de la
Palude, en affirmant que ce pardon est de toutes
les solennités bretonnes la plus imposante et la
plus belle.
C'était un samedi de la fin d'août, un peu avant
le coucher du soleil. Du sommet de la montée de
Tréfentec, le paysage sacré nous apparut dans un
éclat de lumière rousse. Quel contraste avec la
terre de désolation que j'avais entrevue naguère,
si pâle, si eflacée, enveloppée d'une bruine où elle
s'estompait confusément, sorte de contrée-fan-
tôme, image spectrale d'un monde mort! Tout, Ã
cette heure, y respirait la vie : une fièvre de bruit
et d'agitation semblait s'être emparée du désert.
Les dunes même exultaient, et l'Océan, dans les
lointains, flambait ainsi qu'un immense feu de
joie. Plus près de nous, dans le repli de colline
où s'épanche le ruisseau de la fontaine miracu-
leuse, une espèce de ville nomade s'improvisait
sous nos yeux. Comme au temps des migrations
des peuples pasteurs — le mot est de Jules Breton
— des tentes innombrables, de toutes formes et
de toutes nuances, s'élevaient, se groupaient,
bombaient au vent leurs toiles bises, donnaient
342 AU PAYS DES PAUDONS
l'impression d'un campement de barbares, ou
mieux encore, d'un débarquement d'écumeurs de
mer. Beaucoup de ces tentes, en effe-t, s'étayaient
sur des rames plantées dans le sol, et elles étaient
recouvertes pour la plupart de voilures de bateaux
exhibant, en grosses lettres noires, leur matricule
et l'initiale de leur quartier.
A l'entour de l'étrange bourgade, les chariots,
renversés sur l'arrière, enchevêtraient leurs roues,
hérissaient la plaine d'une forêt de brancards,
tandis que dans les pâtis voisins les bêtes erraient
à l'aventure.
Et sur tout cela planait une clameur, un vaste
bourdonnement humain auquel se mêlait, à inter-
valles réguliers, en sourdine, le grondement
cadencé des flots. Nous fîmes un circuit pour
gagner l'église. Une tribu entière de mendiants
était couchée à l'ombre des ormes, dans l'enclos.
Ils ne nous eurent pas plus tôt aperçus qu'ils se
ruèrent sur nous, avec des abois de chiens hur-
leurs. Jamais encore je n'en avais vu en telle
quantité, pas môme au pardon de Saint-Jean-du
Doigt, où cependant ils fourmillent; surtout,
jamais je n'en avais rencontré d'aussi insolents!
Ils ne demandaient pas l'aumône, ils l'exigeaient.
— Payez le droit des pauvres ! criaient-ils.
Et ils nous frôlaient de leurs ulcères, ils nous
LE PARDON DE LA MER 343
soufflaient au visage leur haleine nauséabonde,
empuantie par l'alcool. Il fallut jeter en l'air plu-
sieurs poignées de sous, pour nous débarrasser
d'eux. Comme je m'étonnais que le clergé tolérât
aux abords immédiats du sanctuaire cette horde
cynique et répugnante, mon compagnon, qui me
servait en même temps de cicérone, me répondit :
— Ils sont ici de fondation. Jadis, ils s'inti-
tulaient les rois de la Palude. Royauté éphémère,
d'ailleurs ; car il n'y a que le samedi qui leur appar-
tienne. Arrivés ce matin — nul ne sait d'où, — ils
s'esquiveront cette nuit. Ils terminent en ce mo-
ment leur collecte, et c'est pourquoi ils y mettent
tant d'âpreté.
— Si pourtant il leur plaisait de rester
demain?
— Ils violeraient l'usage, et l'usage en Bre-
tagne est, selon le vieux dicton, plus roi que le
roi... Puis, demain, les gendarmes seront là ; nos
gueux ont horreur de ces trouble-fête ; la présence
d'un tricorne leur est insupportable : ils aiment
mieux décamper. ..Demain, enfin, les routes seront
encombrées de voitures; les infirmes risqueraient
d'être mis en pièces : en sorte que la simple
prudence s'accorde avec la tradition pour con-
seiller à la bande un prompt départ. Vous pourrez
avant peu juger par vous-même que cet exode
344 AU PAYS DES PARDONS
des loqueteux à la nuit pleine ne manque pas d'un
certain ragoût.
Nous avions franchi le seuil de l'église.
Combien reposant, cet intérieur, après le tumulte
du dehors! Sur les murs blancs couraient des
guirlandes de lierre et de houx. Des ancres sym-
boliques, ornées de branches de sapin, étaient
appendues çà et là ; des goélettes en miniature,
chefs-d'œuvre de patience et de délicatesse, se
balançaient dans une vapeur d'encens, et, sur son
socle, la sainte, habillée à neuf, avait les grâces
jeunettes d'une aïeule endimanchée. De temps Ã
autre un pèlerin se levait du milieu de l'assistance
prosternée sur les dalles, s'approchait de l'image
vénérée et, dévotement, baisait le bas de sa robe.
Des mères haussaient leurs enfants à bras tendus
jusqu'Ã la douce figure de pierre. Et l'odeur des
cires ardentes imprégnait l'air, et leurs fines fumées
bleuâtres montaient, montaient... Peu à peu, la
nef se vida. Quelques vieilles en cape de deuil y
demeurèrent seules à égrener un interminable
rosaire, triste comme une lamentation... C'était
l'heure de souper : la nuit tombait.
... Une tente basse, profonde, semi-auberge,
semi-dortoir. Des gens ronflent à l'une des extré-
mités, tandis qu'à l'autre bout on mange, on boit,
aux vacillantes lueurs d'une chandelle de suif.
LE PARDON DE LA MER 345
1
Sur la table, des plats d'étain où nagent des sau-'
cisses; des brocs, des chopines débordantes d'un
cidre huileux, quoique très additionné d'eau, que
la chaleur a fait tourner en vinaigre ; des réchauds
avec de la braise pour allumer les pipes, une
grande jarre pour se laver les mains... Nous
sommes chez Marie-Ange, matrone égrillarde,
qui n'a d'angélique que le nom. D'ordinaire, elle
vend du poisson à Douarnenez, sous les halles,
et c'est seulement par occasion, dans les cir-
constances solennelles, qu'elle fait métier de
cabaretière. Croyez qu'elle s'en tire à merveille,
vive, preste, l'œil à tout et un mot pour chacun,
la jambe alerte, le parler hardi.
La portière de la tente, un pan de toile retenu
par une amarre en guise d'embrasse, s'ouvre sur
l'église et, plus loin, par une fente des dunes, sur
la tranquillité sereine de la mer. Un feu de mottes
brûle à quelques pas, en plein vent; au-dessus
bout le café de Marie-Ange, dans un chaudron
accroché à un faisceau de branchages. Des vols
d'étincelles s'éparpillent, allument dans l'herbe
desséchée de petites flammes courtes et rapides.
A droite, une masse sombre, la silhouette d'une
roulotte : une fille de bronze, accoudée entre les
colonnes torses de la balustrade, regarde devant
elle, dans le vague, cependant qu'un personnage
346 AU PAYS DES PARDONS
difforme cloue au fronton de la voiture celle
mirobolante affiche : Quéhern oMichel, annonce la
bonne aventure. Certain des pronostics. Garantit la
guérison des verrues. La nuit est tiède, pacifique,
baignée d'une molle clarté de lune qui semble
filtrer par gouttes devers l'orient. On entend res-
pirer les ondes. Un silence impressionnant a
succédé à l'animation du jour. Le ciel se recourbe
très haut, comme la voûte d'un temple infini, et
l'on se prend à baisser la voix, en causant, de peur
de manquer de respect à ce je ne sais quoi de
divin qui rôde au fond de ce silence majestueux.
Or, voici tout à coup qu'un chant s'élève, une
lente et rauque rapsodie, qu'on dirait hurlée Ã
tue-tête par un choeur d'ivrognes :
Enn eskopli a Gerné, war vordik ar môr glaz *..
Ce sont les mendiants qui déguerpissent. Cor-
tège fantastique et macabre. Ils défilent en trou-
peau, pêle-mêle, célébrant de leurs gosiers avinés
la louange de la Palude et les mérites de la Bonne
Sainte, vraie grand'mère du Sauveur,
Par qui la rose a fleuri où ne poussait que l'épine.
Plus d'un qui titube chante quand môme,
comme en rêve. Les femmes emportent dans les
1. En l'évêché de Cornouailles, sur le bord de la mer
bleue...
LE PARDON DE LA MER 347
bras des nourrissons « sans père », nés des pro-
miscuités de hasard, au long des routes. Les
aveugles vont de leur allure hésitante de som-
nambules, la face tournée vers le firmament, la
main cramponnée à leur bâton fait de la tige d'un
jeune plant et semblable à une houlette. Des
tronçons d'hommes branlent ainsi que des cloches
entre des montants de béquilles. Un innocent
ferme la marche, un grand corps à la face hébétée,
qu'à sa robe grise, dans l'obscurité, on prendrait
pour un moine. Sur son passage, les gens se
découvrent et se signent, car l'esprit de Dieu habite
dans l'âme des simples. Marie-Ange lui offre, en
termes gracieux, un verre de cidre, mais il n'a
plus soif, au dire de la vieille qui le mène en
laisse. Et il disparaît avec les autres, par la pente
des dunes, dans le noir. Un pèlerin me chuchote
à l'oreille :
— Sainte Anne a une affection particulière
pour cet idiot. 11 y a six ans il tomba malade, Ã
des lieues d'ici, du côté de la montagne d'Are, en
sorte qu'il ne put arrivera la Palude pour la fête.
Le pardon en fut gâté. Du vendredi matin au
lundi soir il plut à verse. La bénédiction du ciel
accompagne les innocents.
Le silence est redevenu profond, sauf, par
intervalles, un hennissement, un appel lointain
348 AU PAYS DES PARDONS
de bè te égarée, et toujours, toujours, le bruit de la
mer assoupie, calme comme un souffle d'enfant..
Nous avons descendu les sentiers abrupts qui
conduisent à la plage. Dans les anfractuosités
des roches, des couples étaient assis, jeunes
hommes et jeunes filles, — celles-ci, ouvrières
en sardines, de l'île Tristan, de Douarnenez, de
Tréboul, peut-être même d'Audierne et de Saint-
Guennolé, — ceux-là , marins de l'Etat accourus
de Brest, en permission, pour embrasser leurs
amies, leurs « douces », pour faire avec elles,
avant la prochaine campagne, une mélancolique
et suprême veillée d'amour. Sainle Anne a l'in-
dulgence des grand'mères. Elles ne se scandalise
point de ces rendez-vous nocturnes; elle les favo-
rise, au contraire, étend sur eux le dais velouté
de son ciel piqué d'étoiles, leur prête sa dune
moelleuse, les recoins discrets de ses grottes
tapissées d'algues, les enveloppe de mystère, de
poésie, de sérénité. Elle sait d'ailleurs l'hérédi-
laire chasteté de cette race et que l'amour, à ses
yeux, est une des formes de la religion. Marie-
Ange, il est vrai, nous a raconté tantôt l'histoire
d'une Capenn, d'une fdle du Cap-Sizun, « qui
attrapa au pardon de la Palude une maladie de
trente-six jeudis ». Mais, si l'on cite de tels
exemples, c'est que précisément ils sont rares.
LE PARDON DE LA MER 349
Les couples que nous avons frôlés se tenaient la
main, sans dire mot, absorbés dans une contem-
plation muette où leurs âmes seules communi-
quaient. Et leurs pensées paraissaient plutôt
graves que folâtres. Ils me remirent en mémoire
deux vers d'une chanson de bord enlendue naguère
au pays de Paimpol :
Rô peuc'h! rô peuc'h, mestrezik flour!
Me wél ma maro 'bars an dour...
Tais-toi! tais-toi, maîtresse exquise!
Je vois ma mort dans l'eau.
Sur les fiançailles des marins quelque chose de
tragique plane toujours, et les aveux qu'ils échan-
gent avec les jouvencelles sont le plus souvent
tristes comme des adieux...
Un coup de sifflet nous avertit que la Glaneuse
venait de stopper. D'habitude, le petit vapeur
côtier franchit la baie en ligne droite, de Morgat
à Douarnenez. Mais, à l'occasion du pardon, il
fait escale à la Palude. Nous nous trouvâmes une
vingtaine de passagers sur le pont. Presque tous
étaient des pêcheurs de la baie; les rustiques,
aussi bien au retour qu'à l'aller, préfèrent la voie
de terre. Un paysan de Ploaré figurait pourtant
parmi nous, avec sa femme. Mon compagnon,
qui le connaissait, l'interpella :
— Gomment! vieux Tymeur, vous n'avez pas
20
3b0 AU PAYS DES PARDONS
craint de vous fier au chemin des poissons?...
Est-ce un vœu que vous avez fait, ou bien vos
jambes refusaient-elles de vous porter?
— Ce n'est ni l'un ni l'autre, répondit-il en se
rapprochant de nous, heureux d'avoir avec qui
causer pendant le trajet. Nos jambes, Dieu merci !
sont encore solides, et, quant à notre vœu,
Renée-Jeanne et moi nous nous en sommes
acquittés dans la soirée, dévotement, comm.e il
sied à des chrétiens.
— C'est donc alors que vous vous êtes récon-
ciliés avec la mer?...
— Non plus. Je lui en voudrai tant que je
vivrai. Elle nous a pris notre fils Yvon, que Dieu
ait son âme? Ces choses-là ne se pardonnent
point. La mer! Ni Renée-Jeanne, ni moi, nous
ne pouvons la sentir. Une de nos fenêtres don-
nait dessus : nous l'avons murée. La terre est la
vraie mère des hommes ; la mer est leur marâtre.
Si j'étais sainte Anne, je la dessécherais toute,
en une nuit.
— Oui mais, vieux Tymeur, cela ne nous dit
pas...
— C'est juste. Après tout il n'y a pas de mal Ã
vous conter ça, puisque rien n'arrive sans la per-
mission de Dieu. N'est-ce pas, Renée-Jeanne?
Renée-Jeanne, accroupie sur un rouleau de cor-
LE PARDON DE LA MER 351
dages, marmonnait une série d'oraisons bizarres,
sans doute des formules de conjuration contre
les Esprits malfaisants des eaux. Elle esquissa de
la main un geste vague, et le père Tymeur, après
s'être assuré que nous étions seuls à l'écouter,
commença son récit.
Voilà . L'année précédente, à pareille époque et
à pareille heure, ils s'en revenaient tous deux,
Renée-Jeanne et lui, vers Ploaré, par la rouLc.
Un peu avant Kerlaz, sur la droite, est le sanc-
tuaire de la Clarté où les pèlerins de la Palude
ont coutume de faire une station et de réciter
uno prière, parce que Notre-Dame de la Clarté
passe pour être la fille aînée de sainte Anne,
comme Notre-Dame de Kerlaz est sa seconde
fille. Nos gens allaient franchir l'échalier de l'en-
clos, quand, à la faveur de la lune, ils aperçurent
dans la douve un homme assis sur une espèce de
boîte longue aux ais disjoints, et qui paraissait Ã
bout de forces, caria sueur pleuvait de son front
dégarni entre ses doigts extraordinairement mai-
gres. Tymeur l'abordant lui dit avec compassion :
— Vous avez l'air exténué, mon pauvre parrain.
— Oui, le fardeau que j'ai à porter est bien
lourd... Y a-t-il encore loin jusqu'Ã la Palude?
demanda le malheureux d'une voix triste.
— Trois quarts de lieue environ. Nous sommes,
352 AU PAYS DES PARDONS
ma femme et moi, tout disposés à vous aider, si
nous pouvons quelque chose pour votre soulage-
ment...
— Certes, vous pouvez beaucoup.
— Parlez.
— Ce serait de faire dire une messe à l'église
de votre paroisse pour le repos d'une âme en
peine, d'un anaon... En échange, continua le
trépassé — c'en était un — je vous donnerai un
avis salutaire... Si jamais vous acceptez d'ac-
complir un pèlerinage au nom d'un de vos amis,
tenez fidèlement votre promesse de votre vivant.
sinon il vous en cuira comme à moi après votre
mort. Je m'étais engagé à aller à la Palude pour
celui qui est ici, sous moi, dans cette châsse.
Mais, la vie est courte et il y faut penser à la fois
à trop de choses. J'omis la plus importante. J'en
suis bien puni. Depuis je ne sais combien de
temps que je m'achemine vers sainte Anne, je
n'avance chaque année que d'une longueur de
cercueil. Et si vous sentiez comme cela pèse
lourd, le cadavre d'un ami trompé!... En faisant
dire pour moi la messe que je vous demande,
vous abrégerez ma route d'un grand tiers •.
i. M. Le Carguet, le folUlorisle du Cap-Sizun, m'a com-
munifiuc tinc légende analogue à celle-ci et qui avait trait
également au pardon de la Palude.
LE PAKDON DE LA MER 3o3
Sur ces mois, il disparut. Tymeur et sa femme,
agenouillés sous le porche, y restèrent en prière
jusqu'au petit matin, se bouchant les oreilles
pour n'entendre point ahanner le mort sous son
faix d'ossements et de planches pourries.
Le vieux concluait :
— On ne s'expose pas deux fois à de sembla-
bles rencontres. N'est-ce pas, Renée-Jeanne?
lîenée- Jeanne avait ramené sur son visage sa
cape de laine blanche bordée d'un large galon
de velours noir, et tournait obstinément le dos Ã
la mer... Elle était cependant délicieuse à voir, la
mer, en cette admirable nuit d'août, tiède et toute
parfumée d'un arôme étrange, comme si les
voluptueuses fleurs des jardins de Ker-Is, éveillées
tout à coup de leur enchantement, se fussent
venues épanouir à la surface des eaux. Elle gisait
là , presque sous nos pieds, la féerique cité de la
légende. Par instants, au creux des houles, on
eût dit que son image allait transparaître; on
croyait entendre des voix, des bruits, et les phos-
phorescences qui brûlaient à la crête des vagues
semblaient l'illumination d'une ville en fête. Nous
rasions de hauts promontoires, de longs squelettes
de pierre aux figures énigmatiques, attentifs
depuis des siècles à quelque spectacle sous-marin
visible pour eux seuls. Le ciel, au-dessus de nos
20.
354 AU PAYS DES PARDONS
têtes, était comme un autre océan où, parmi le
scintillement des étoiles, un croissant de lune
flottait.
III
Le lendemain, dimanche, se leva Taube du
« grand jour ».
Je revois Douarnenez émigrant en masse vers
la Palude. Toutes les voitures de la contrée ont
été mises eu réquisition et sont prises d'assaut.
Entre les sièges combles on intercale des tabourets
empruntés à l'auberge voisine. Le conducteur se
plante à l'avant, debout, un pied sur chaque
brancard; les châles multicolores des filles assises
à l'arrière balaient le pavé de leurs franges. Et
les chars à bancs s'ébranlent, lourdement, au
petit trot d'un bidet de Cornouailles, très philo-
sophe et qui ne s'étonne plus. Les hommes font
les beaux dans leurs vareuses neuves, le béret
rabattu sur les yeux; ils gesticulent, ils crient,
par besoin, par plaisir, pour se prouver à eux-
mêmes qu'ils sont ailleurs que dans les barques,
où le moindre mouvement, sous peine de mort,
doit être calculé, mesuré, précis, et aussi pour
se « déhanter l'âme », comme ils disent, des vastes
LE PARDON DE LA MER 3oo
silences de la mer, plus troublants peut-être que
ses colères. A leurs muscles, à leurs nerfs vio-
lemment comprimés il faut de ces brusques
détentes. Le pardon de sainte Anne est une des
soupapes par où se fait jour, chez ces êtres rudes,
le trop-plein des sentiments refoulés. J'ai entendu
des gens graves et officiels leur reprocher Tespèce
de fougue brutale avec laquelle ils se ruent au
divertissement. Ils s'y précipitent, en effet, tclc
baissée, joyeux, insouciants, prodigues, quitte Ã
pâtir ensuite pendant des semaines et des mois.
En matière d'économie domestique, ils en sont
encore à la période sauvage. Qu'un autre les
blâme. Pour moi, qui les ai vus à l'œuvre, sur les
lieux de poche, dans les sinistres nuits du large,
je songe surtout à la vie de damnés qu'ils mènent,
en proie à un labeur dont l'ingratitude n'a d'égale
que leur patience, et je serais plutôt tenté, je
l'avoue, de les trouver trop rares et trop courtes,
ces quelques trêves de Dieu qui les arrachent Ã
leur enfer.
Toute l'animation du port a reflué vers la haute
ville. Les quais sont déserts. Les barques, tirées
à sec sur le sable de la marine, reposent, flanc
contre flanc, en des attitudes abandonnées, heu-
reuses elles aussi de ce répit de vingt-quatre
heures. Elles sont si lasses, et c'est si bon, même
356 AU PAYS DES PARDONS
pour des barques, d'avoir un jour à rêvasser en
paix! Les filets prennent le soleil, appendus aux
mâts. Et la baie s'étale, vide, à perte de vue,
dominée seulement vers le nord par les blancs
éboulis de Morgat et par les aiguille» de pierre du
Cap de la Chèvre.
Jai voulu faire, ce matin, le trajet de la Palude
par le chemin des piétons. La file des pèlerins
s'engage dans les bois de Plomarc'h. Des étangs
mystérieux dorment sous les hêtres. Ici, la fille
de Gralon, Ahès, qu'on appelait encore Dahut,
venait autrefois avec ses compagnes, les blondes
vierges de Ker-Is, laver son linge royal : l'eau des
fontaines a, dit-on, retenu son image, et les
mousses, la fine odeur de ses cheveux. A travers
le réseau des branches, la mer luit. Elle ne nous
quittera guère, au cours du voyage, toujours ado-
rable et jamais la môme, déployant devant le
regard, avec une sorte de coquetterie, les pres-
tiges sans nombre, la souplesse infinie de son
éternelle séduction. C'est sa fête — ne l'oublions
pas — c'est sa fête aussi bien que celle de sainte
Anne que les Bretons du littoral cornouaillais
célèbrent aujourd'hui. Aux Ages très anciens,
alors que la grand'mère de Jésus n'était pas née,
elle était en ces parages l'idole unique. Elle
n'avait point de sanctuaire dans les dunes; les
LE PARDON DE LA MER 3o7
cérémonies de son culte s'accomplissaient à ciel
ouvert. Mais le peuple y accourait en foule,
comme à présent, et, comme à présent, l'époque
choisie était le mois de la saison ardente, parce
qu'en cette saison la déesse se révélait dans le pur
éclat de sa beauté, découvrait aux yeux ravis
son beau corps fluide, sa chair transparente et
nacrée, toute frissonnante sous les caresses de la
lumière. Les dévots, rassemblés sur les hauteurs,
tendaient les bras vers elle, entonnaient des
hymnes à sa louange, s'abîmaient dans la con-
templation de ses charmes. Ahès ou Dahut était
sans doute un des noms par lesquels ils l'invo-
quaient. Quelle vertu d'incantation était attachée
à ce vocable, nous ne le saurons probablement
jamais.
Le mythe du moins a survécu. Et son sens pri-
mitif se retrouve aisément sous les retouches plus
récentes que le christianisme lui a fait subir. Ahès
a la démarche onduleuse, la chevelure longue et
flottante, tantôt couleur du soleil, tantôt couleur
de la lune, les yeux changeants et fascinateurs.
Elle habite un palais immense dont les vitraux
resplendissent ainsi que de gigantesques éme-
raudes. Elle a des passions tumultueuses, une
rage inassouvie d'amour . Sa préférence va
aux hommes du peuple, aux gars solides et
358 AU PAYS DES PARDONS
frustes. Un pêcheur passe, ses filets sur l'épaule :
de la fenêtre de sa chambre, elle lui fait signe de
monter. Plusieurs fois par nuit, elle change
damants; elle danse devant eux toute nue, les
enlace et les endort, en chantant, d'un sommeil
dont ils ne se réveilleront plus. Car ses baisers
sont mortels. Les lèvres où les siennes se sont
appliquées demeurent béantes à jamais. C'est une
dévoreuse d'âmes. Un de ses caprices suffit Ã
causer des catastrophes épouvantables, efface en
un clin d'œil une ville entière de la carte du
monde. On l'adore et on la hait. Elle est irrésis-
tible et fatale. Qui ne reconnaîtrait en elle la per-
sonnification vivante de la mer?
... Sur la plage du Ris, les pèlerins se déchaus-
sent. C'est le moment du reflux. Les sables, d'une
blancheur éblouissante, étincellent, pailletés de
mica. On a près d'une lieue de grèves à longer.
C'est plaisir d'appuyer le pied sur ce sol égal, d'un
grain si subtil, et qui a le poli, la fraîcheur d'un
pavé de marbre. Des sources invisibles jaillissent
sous la pression des pas. La grande ombre déchi-
quetée des falaises garantit les fronts des ardeurs
du soleil ; et il sort des cavernes creusées par les
flots dans les soubassements de la paroi de schiste
un souffle d'humidité qui vous évente au passage.
Des vols de mouettes et de goélands se balancent
LE PARDON DE LA MER 3o9.
dans Tair immobile, avec des flammes roses au
bout de leurs ailes éployées.
Une anse, un pré, des landes rousses, presque
à pic. Nous avons repris le sentier de terre, mais
à travers un pays morne, sous un ciel accablant.
Nul abri. Pas un arbre. A peine, dans une combe
imprévue, un bouquet de saules rachitiques au-
dessus d'une fontaine desséchée. Puis, des roches
monstrueuses surplombant l'abîme. Le raidillon
s'accroche à leur flanc ou rampe dans leurs inter-
stices. En bas, la mer traîtresse guette le passant.
— Monsieur! monsieur! — crie derrière moi, en
breton, une voix haletante, une voix de femme.
Celle qui m'interpelle de la sorte est une
« îlienne » de Sein, apparemment une veuve, à en
juger par sa coifl'e noire et par la rigidité sévère
du resle de son accoutrement.
— Pardonnez-moi, monsieur, si je vous ai prié
de m'attendre pour franchir cet endroit. Seule, je
n'en aurais point le courage.
— Le plus sûr, pour vous, si vous craignez le
vertige, est de faire un crochet.
— Impossible. Mon vœu est par ici.
Ce sentier dangereux lui est sacré. On va voir
pourquoi. Je transcris ses propres paroles.
Il y a vingt ans, elle s'acheminait vers la Palude
en compagnie de son fiancé. Leurs noces étaient
360 AU PAYS DES PARDONS
fixées à la semaine d'après. Ils allaient, elle,
demander à la sainte de bénir leur union; lui, la
remercier de lui avoir sauvé la vie, l'hiver précé-
denl, où il avait été toute une nuit en perdition
dans le Raz.
Ils devisaient justement des angoisses qu'ils
avaient endurées l'un et l'autre pendant cette nuit
terrible.
— Oui, disait le jeune homme, il s'en est fallu
de peu qu'au lieu de t'épouser je n'épousasse la
mer... Est-elle assez jolie à cette heure, la gueuse!
ajouta-t-il, en se penchant sur l'eau qui ondu-
lait doucement, claire et profonde, au pied du roc.
Mais il n'avait pas fini de parler qu'il se rejetait
vivement en arrière. 11 était livide. Il cria :
— Malheur! Une lame sourde!
Une espèce de beuglement monta du gouffre;
une masse liquide, une forme échevelée de bête
bondit...
Quand l'îlienne qui s'était évanouie rouvrit les
yeux, un groupe de pèlerines faisaient cercle
autour d'elle , agenouillées et en prières, ne
doutant point qu'elle fût morte.
— Et Kaour*? — interrogea-t-elle, dès qu'elle
eut recouvré ses sens; — où est Kaour?
1. Diminutif de Corenlin.
LE PAIIDON DE LA MER 3ôl
Personne ne put lui donner des nouvelles de
son fiancé. La mer avail une mine innocente et
calme, comme si rien ne s'élait passé. On eut
beau chercher le cadavre, on ne le retrouva
jamais.
Depuis lors, la pauvre fille se rend chaque
année au pardon de la Palude, et toujours par le
chemin qu'ils suivaient ensemble si gaiement ce
jour-là . Mais, parvenue au lieu du sinistre, ses
forces défaillent. Elle a peur de s'entendre appeler
par la voix de Kaour et, d'autre part, elle lient Ã
lui montrer qu'elle est restée obstinément fidèle Ã
sa mémoire.
— Je suis sa veuve, — dit-elle, — puisque nos
bans ont été publiés; et, à l'île, c'est un sacrilège
de se marier deux fois.
Tout en causant de ces choses tristes, nous
dévalons vers la grève de Tréfentec. Avant d'ar-
river aux premières dunes de Sainte-Anne, nous
avons encore une étendue torride à traverser. La
chaleur est accablante et j'ai très soif, L'îlienne
aussi boirait volontiers. Soudain, elle avise une
gabarre couchée dans les sables. Y courir,
enjamber le plat-bord est pour elle l'affaire d'un
instant, et la voici qui me hèle, debout, une bon-
bonne de terre entre les mains. Tandis que je nie
désaltère, elle prononce d'un ton quasi joyeux :
21
362 AU PAYS DES PARDONS
— Service pour service, n'est-ce pas? rs'ous
sommes quilles.
Et, comme je la complimente sur son flair :
— Je n'ai eu qu'à me souvenir du proverbe. Un
marin, vous le savez, ne s'embarque pas sans
eau.
Jamais breuvage ne m'a semblé plus délicieux.
Quand les pèlerins de l'équipage remettront à la
voile, ce soir, ils seront probablement quelque
peu surpris de trouver la bonbonne à moitié vide,
mais, pour parler comme ma complice, ils n'au-
ront que trop lampe dans l'intervalle.
Le fait est que les tentes de la Palude regorgent
de buveurs. Les femmes elles-mêmes s'attablent
pour déguster le Champagne breton^ delà limonade
gazeuse saturée d'alcool. Le cirque des dunes
présente l'aspect d'une foire immense, d'une de
ces foires du moyen âge où se mêlaient tous les
costumes et tous les jargons. La fumée des feux
de bivouac tournoie lentement dans l'air épaissi.
La poussière flotte par grands nuages aux teintes
de cuivre. On dirait que les baraques de toile,
oscillent sur le vaste roulis humain. Dans cette
mer de bruits et de couleurs, où les boniments
des saltimbanques font chorus avec les troupes
en haillons des chanteurs dhvmncs, au milieu
du tapage, de la bousculade, de la grosse joie
LE PAUDON DE LA MER 303
populaire exaltée et débordante, un îlot .de
silence, tout à coup, un coin de solitude :
la fontaine. Un parapet la protège et un dallage
de granit l'entoure. Au centre s'élève la statue de
la sainte. Des vieilles du voisinage se tiennent
sur le perron, avec des écuelles et des cruches
pour aider les dévots dans leurs ablutions.
Une femme de Penmarc'h ou de Loctudy, une
Bigoudenn, gravit les marches d'un pas chance-
lant. Elle a la figure terreuse d'une momie, dans
son bonnet de forme étroite brodé d'arabesques
de perles et que surmonte une mitre; ses lourdes
jupes, étagées sur trois rangs, font trébucher ses
jambes exténuées de malade, et l'on tremble de
la voir s'atlaisser subitement entre les bras des
deux jeunes hommes — ses fils — qui l'escortent,
raides et muets.
Les officieuses vieilles s'empressent autour
d'elle, lui offrent leurs services avec des chucho-
tements de compassion, s'enquièrent obligeam-
ment de la nature de son mal. Elle, cependant,
s'est laissée choir, à bout de forces, sur le banc de
pierre accoté au piédestal de la statue, et, de ses
doigts amaigris, elle se met à dégrafer une à une
les pièces de son vêtement, d'abord le corsage
soutaché de velours, puis la camisole de laine
brune, enfin la chemise de chanvre, découvrant Ã
361 AU PAYS DES PARDONS
11 j sa poitrine où s'étale, striée de brins de
charpie, la plaie hideuse d'un cancer.
Les deux jeunes hommes la regardent faire, le
chapeau dans les mains, comme à l'église. Et j'en-
tends l'un d'eux, l'aîné, qui explique aux vieilles :
— Vous avons été avec elle dans tous les lieux
renommés aux environs de notre paroisse, Ã
saint Nonna de Penmarc'h, à sainte Tunvé de
Kérity, à saint Trémeur de Plobannalec. Nous
l'avons ramenée chaque fois plus soulTrante.
Alors, on nous a dit que sainte Anne seule avait
assez de vertu pour la guérir, et nous sommes
venus.
Les vieilles de se récrier :
— Quel dommage que vous n'y ayez pas songé
plus tôt!... Il n'y a que sainte Anne, voyez-vous,
il n'y a que sainte Anne! Chacun sait cela. Il faut
être, comme vous, de la race des brûleurs de
goémon pour l'ignorer.
Tout en morigénant les fils, elles s'occupent de
la mère, accomplissent en son nom les rites pres-
crits. Celle-ci lui barbouille d'eau le visage; celle-
lù lui en verse dans les manches, le long des bras,
une troisième lui prend dans la poche son mou-
choir, le va tremper dans la fontaine et le lui
applique ainsi imbibé sur la partie atteinte; les
autres se traînent à genoux par les dalles
LE PARDON DE LA MER 365
boueuses, invoquant la patronne de la Palude,
« aïeule de miséricorde, mère des mères, source de
santé, rose des dunes, espérance du peuple breton . »
Prières improvisées, d'un charme très doux et
très apaisant.
La malade s'efforce d'en répéter les termes, la
nuque renversée, les yeux levés vers l'image de la
sainte, dans une attitude vraiment sculpturale de
douleur et de supplication.
C'est une remarque vingt fois faite. Morceaux
de paysages, groupes de gens, tout en Bretagne
s'organise en tableau, spontanément, par une
sorte d'instinct secret. L'artiste n'a qu'Ã trans-
poser, presque sans rcloi^^he.
Sous ce rapport, la procession de la Palude est
une merveille. Il n'y a pas d'autre mot pour la
caractériser. Impossible de concevoir quelque
chose de plus complet, une vision d'art plus
intense, plus harmonieuse et plus variée.
Un ciel qui poudroie, une brume d'or, comme
dans certaines peintures des Primitifs... L'église
en clair avec des tons lilas, aérienne, vibrante,
toutes ses cloches en branle tourbillonnant, pour
ainsi dire, au-dessus d'elle... Çà et là , des verts
pùlis, effacés, le gris des tentes, la rousseur des
falaises et, par derrière, la vasque splendide de la
Baie, ses grands azurs calmes, la frise ouvragée
366 AU PAYS DES PARDONS
de ses proraonloires, le souple et changeant
lésion de ses vagues ourlé d'une écume de soleil.
Voilà pourTenserable du décor.
Sur ce fond admirable se développe un cortège
de féerie, une longue, une noble suite de figures
graves, historiées, hiératiques, échappées, semble-
l-il, des enluminures d'un vitrail. C'est comme un
défilé d'idoles vivantes, surchargées d'ornements
lourds et d'éclatantes broderies. Les costumes
sont d'une richesse, d'une somptuosité qu'on ne
rencontre plus ailleurs, sauf peut-être chez les
Croates, en Ukraine et dans quelques pays
d'Orient. Chaque famille conserve précieusement
le sien, dans une armoire spéciale qui ne s'ouvre
qu'une fois l'an, pour le « dimanche de sainte
Anne ». On le fait endosser ce jour-là , avec mille
recommandations minutieuses, soit à la fille
aînée, soit à la bru. Toute la maison est présente
à la cérémonie de la toilette. L'aïeule, dépositaire
des antiqaes traditions, prodigue les conseils,
corrige une draperie, redresse le port de la néo-
phyte, lui enseigne la démarche qui convient, le
pas solennel et, en quelque sorte, sacerdotal.
Le spectacle de ces femmes aux parures magni-
fiques, s'avançant de leur allure majestueuse, eu
ce cadre éblouissant, parmi le chant des litanies
et le son voilé des tambours, est assurément une
LE PARDON DE LA MEll 3C7
(les plus belles choses qui se puissent voir et le
souvenir qu'il vous laisse est de ceux qui ne s'ef-
facent jamais. Vous diriez d'une fresque immense
où se déroulerait, en une pompe d'une mysticité
barbare, un chœur de prêtresses du vieil Océan.
Longtemps après, on en reste hanté comme d'une
hallucination des anciens âges. Mais voici qui
nous ramène à l'éternelle et angoissante réalité.
Vieilles ou jeunes, sveltes ou courbées, les
« veuves de la mer » débouchent du porche. L'œil
se fatiguerait à les vouloir dénombrer : elles sont
trop. Elles ont soufflé leurs cierges, pour signi-
quer qu'ainsi s'est éteinte la vie des hommes
qu'elles chérissaient. La physionomie, chez la
plupart, est empreinte d'une placide résignation.
Les plus affligées dissimulent leurs larmes sous la
cape grise aux plis flasques et tombants. Elles
passent discrètes, les mains jointes, — immédia-
tement suivies par les « sauvés ».
Le rapprochement n'est point aussi ironique
qu'il en a l'air. De ces « sauvés » d'aujourd'hui
combien n'en pleurera-t-on pas au pardon pro-
chain comme « perdus » ! Par un sentiment d'une
touchante délicatesse, ils ont revêtu pour la cir-
constance les effets qu'ils portaient le jour du nau-
frage, au moment où la sain le leur vint en aide et
conjura en leur faveur le péril des flots. Ils sont lÃ
308 AU PAYS DES PAUDONS
dans leur harnais de travail, de lullc sans merci,
le panlalon de toile retroussé sur le caleçon de
laine, la vareuse de drap bleu usée, trouée,
mangée par les embruns, maculée de taches de
goudron, le ciré couleur de safran jeté en travers
sur les épaules. Jadis, pour ajouter encore à l'il-
lusion, ils poussaient le scrupule jusqu'Ã prendre
un bain, tout habillés, au pied des dunes, et assis-
taient à la « procession des vœux » le corps ruis-
selant d'eau de mer.
Dans leurs rangs figure un équipage au com-
plet. Le mousse marche en tête. A son cou pend
une espèce d'écriteau à moitié pourri, la plaque
de l'embarcation, seule épave qu'ait revomie la
tourmente.
Tous ces hommes chantent à haute voix. Leur
allégresse néanmoins, surexcitée chez plus d'un
parles hbations delà matinée, demeure sérieuse,
presque triste.
— Que voulez-vous? m'a dit l'un d'eux; sainte
A.nne bénie fait pour nous ce qu'elle peut et nous
^'en remercions de toute notre âme. Mais, tandis
que nous clamons vers elle notre action de
grâces, nous entendons là -bas Vautre qui rit... Et
vous savez, quand celle-là vous a kiché une fois,
deux fois, gare à la troisième! On ne triche pas
impunément la mer.
LE PARDON DE LA MEU 369
... Le soir descend. Les croix, les bannières
viennent de rentrer à l'église. Aussitôt la disper-
sion commence. Les chariots s'alignent, s'ébran-
lent, partent au grand trot de leurs attelages
reposés. Le torrent des piétons s'écoule par toutes
les issues. Le regard suit longtemps ces minces
files sinueuses et bariolées qui serpentent à tra-
vers champs et peu à peu s'égrènent pour enfin
disparaître derrière les lointains assombris.
Les voilures qui recouvraient les tentes gisent Ã
terre. Marie-Ange, affairée, me crie :
— On lève l'ancre! On cargue!
Sur la plaine dévastée retombe, avec la nuit,
le manteau de la solitude. Les roulottes des sal-
timbanques et des forains y dressent encore leurs
silhouettes d'arches errantes : demain, elles au-
ront fui à leur tour. Et la Palude, sous les pre-
miers brouillards d'automne, va redevenir le
funèbre paysage que j'entrevis naguère, peuplé
seulement d'un sanctuaire abandonné et d'une
ferme en ruine, en face de la mer hostile, aussi
farouche, aussi indomptée que jamais.
FIN
•^ / /
TABLE
A V A .\ T - P R P s
S AI. NT- YVES — LE PARDOTf DES PAUVRES 1
RUMKNOOL — LE PARDO.N D i: S C II A >i T i; U R S 13
SAINT-JEAM-DU-DOIGT — LE PARDON DU FEU 169
LA TRO.M ÉNIE DE S AINT-RONAN — LE PARDON DE LA
MONTAGNE 257
SAINTE-ANNE DE LA PALUDE — LE PARDON DE LA
MER 323
2;)l-08. — Coulomiiiiers. Inip. Paul liUODAHD. — Pi-Û8.
DC Le Braz, Anatole
611 Au pays des pardons
B8^8L39
PLEASE DO NOT REMOVE
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