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Full text of "Autour de l'Afghanistan (aux frontières interdites. Préf. de Georges Leygues"

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AUTOUR DE 



L'AFGHANISTAN 




L'AKSAKAL de MOUlvOUR-TCHEÏCIIAK-TCHl DEVANT SA YOURTE. 



Àutoui' de l'Afghanùtou, 



Pi. I. l'iouiisiiice. 
(V. page 66.) 



COMMANDANT DE BOUILLANE DE LACOSTE 



AUTOUR DE 



L'AFGHANISTAN 



(AUX FRONTIÈRES INTERDITES) 



OUVRAGE CONTENANT 

120 ILLUSTRATIONS TIRÉES HORS TEXTE 
Gravée» d'après les Photographies de l'Auteur 

et Cinq Cartes. 

PREFACE DE M. GEORGES LEYGTŒS 




PARIS 
LIBRAIRIE HACHETTE ET C" 

79. BOI'LEVARD S A I N T -G E RM A IN 
1908 




D5 

b5Z 



MS 



MONSIEUR LE PRÉSIDENT LOUBET 

Hommage respectueux 

de son ancien Officier d'ordonnance. 



PRÉFACE 



LE PROBLÈME ASLITIQUE 



I 



L n'}^ a pas de plus noble passion que la passion des 
voyages. Je parle de la passion forte et saine qui 
arrache l'homme aux douceurs du foyer, qui lui fait 
surmonter toutes les fatigues et braver tous les 
périls, non seulement pour connaître l'univers multiple 
et changeant, pour vivre d'une vie nouvelle dans la 
clarté des rivages lointains, pour goûter la griserie des 
longues traversées, l'oppression délicieuse de l'éloi- 
gnement, la volupté des heures solitaires sous des ciels 
nouveaux, mais pour étudier et décrire des contrées, 
des races et des civiHsations inconnues, pour essayer 
de comprendre et de résoudre les grands problèmes 
politiques et sociaux qui agitent le monde. 

Un Arabe, à qui je demandais pourquoi Mahomet 
avait institué le pèlerinage de la Mecque, me répondit : 
« Pour obliger ses fils à visiter les lieux saints, mais 
aussi pour les jeter, au moins une fois dans leur vie, loin 
de leur berceau. Nous sommes des errants. Les villes 
sont des prisons. 

(vu) 



PREFACE 

« Tu connais l'inscription qui est gravée au fron- 
tispice du caravansérail d'Abbâs- le- Grand : « Le 
« monde est un caravansérail et nous sommes la cara- 
be vane. » 

« Marche, parcours la terre, écoute et regarde. 
Voilà le dernier mot de la sagesse. » 



Par l'étendue et par l'étrangeté des régions qu'il a 
parcourues, par son énergie physique et morale, par son 
intrépide curiosité, le commandant de Lacoste appar- 
tient à la famille des explorateurs. Il se place à côté 
des Bernier, des Tavernier, des Chardin, des Hue, 
des Gabet, des Bonvalot, des Henri d'Orléans, des 
Dutreuil de Rhins, des Bonin et des GriUières. 

Il n'a pas tenté d'emblée son voyage aux frontières 
interdites. Il avait déjà tâté l'Asie sur ses confins, par 
l'Indo-Chine, la Chine, la Mandchourie et la Sibérie, 
avant d'aborder le massif central. 

Son but était, comme il l'a dit lui-même, d'aller 
vers cette contrée mystérieuse et attirante qui s'appelle 
l'Afghanistan, de serrer d'aussi près que possible sa 
frontière infranchissable et de regarder, en passant, 
par-dessus le mur. 

Le commandant de Lacoste a réalisé son projet. 
Parti de Téhéran, le 27 avril 1906, il gagnait Mesched, 
capitale religieuse de la Perse, à travers les oasis du 
Korassan. Il pénétrait dans le Turkestan russe et 
rejoignait à Askhabad la ligne ferrée du Transcaspien. 
Il traversait les grands centres commerciaux, politiques 
et religieux : 

Merv, enclose dans ses hautes murailles, au milieu 
des cultures et des vergers et parmi les vastes ruines 
qui attestent sa grandeur passée. 

(viii) 



LE PROBLÈME ASIATIQUE 

Boukhara, la cité populeuse et florissante qui 
montre avec orgueil ses quatre cents mosquées, ses 
cent cinquante écoles, sa faculté de théologie musul- 
mane, ses thermes, ses jardins et ses caravansérails, 
les plus vastes du monde. 

Samarkande, capitale et tombeau de Tamerlan, la 
ville miraculeuse où tout est bleu : le ciel, l'eau des 
fontaines, les dômes, les minarets, l'ombre des murs, 
les voiles dont les femmes se parent, les fleurs des 
jardins et les oiseaux. 

Kokand, la ville étincelante de la soie, de l'or et du 
cuivre. 

Le 20 juin il arrivait à Andijan, point terminus de 
la voie ferrée. Il franchissait en poste le Ferganah, un 
coin délicieux de la haute vallée du Syr-Daria et le 
2 1 juin il atteignait Osch, d'où il apercevait pour la 
première fois, par- dessus les cimes neigeuses de 
l'Alaï, les falaises inaccessibles sur lesquelles s'appuie 
« le toit du monde >•. 

Là, il fallut dire adieu aux grandes routes, pré- 
parer les campements et les armes, recruter des poneys 
et des chameaux, prendre des vivres, engager des 
guides, organiser la première caravane. 

A partir de ce moment le voyage du commandant 
de Lacoste peut se diviser en six grandes étapes : 

La Région des neiges et des grandes altitudes ; du 
col de Taldick (3520 m.) au col de Beïk (4700 m.), 
point où se rejoignent les trois frontières indo-chi- 
noise, russo-afghane et russo-chinoise; de la vallée du 
Sarikol à la ville de Yarkand, par des pistes et des 
sentiers qui se maintiennent à plus de 4000 mètres; 
enfin de la ville de Yarkand à la ville de Leh, capi- 
tale du petit Tibet, en franchissant les chaînes de 
montagnes qui séparent la Kachgarie du Kachmir, par 

(IX) 

a. 



PREFACE 

une série de cols dont le plus bas est à 5 300 mètres 

d'altitude. 

La région de l'Himalaya et des Hautes Vallées, 
par Srinagar « la Venise indienne », l'étrange ville 
aux toits de gazons fleuris et aux jardins flottants. 

La région des basses et grasses terres, par la 
vallée de l'Indus, de Rawal-Pindi à Quetta. 

La région désertique du pays béloutche avec ses 
plaines infinies de lave et de cailloux, de Kélat, Mas- 
tung et Nouchki au poste de Koh-I-Malek-Siah. 

La région des oasis fluviales du Seistan, par les 
dépressions fermées qui séparent l'Iran de l'Hindous- 
tan et que submergent, chaque année, les crues des 
grands fleuves. 

La région des steppes persanes aux longues ondu- 
lations grises et jaunes que tourmente un vent éternel, 
où surgissent de loin en loin quelques îlots de rocher, 
un viflage fortifié, une citadelle croulante, une maigre 
oasis. 

Le livre du commandant de Lacoste est un journal 
suivi oii le voyageur a noté ses impressions dans un 
récit rapide et animé et décrit : la topographie, l'as- 
pect, la faune, la flore des régions qu'il a parcourues, 
la race et les mœurs des peuples qu'il a rencontrés 
sur sa route. Paysages ardents" ou glacés, faits de 
solitude et de silence, campements mongols, intérieurs 
tibétains, lamaseries, monastères où tournent sans 
trêve les moulins à prière, palais de féerie où vécurent 
des rois de légende, villes mortes, si fières dans leur 
mélancolie, que fondèrent des conquérants fabuleux, 
cités florissantes couchées sur la rive des fleuves, 
villages enfouis dans la verdure aux replis des mon- 
tagnes, temples, autels, sépulcres, monuments de 
toute sorte, gardiens de secrets inviolables, pierres 



LE PROBLEME ASIATIOTIE 

pèlerines tombées des sommets et qui, depuis des 
siècles, poussées par des générations de croyants, 
accomplissent leur inimaginable voyage vers les lieux 
saints, châteaux crénelés évoquant les temps féodaux, 
forteresses embusquées au détour de sentiers sinistres 
comme des coupe-gorge ou dressées à des hauteurs 
vertigineuses, comme pour commander les plaines de 
l'air,^ le commandant de Lacoste nous donne un dessin 
précis et coloré de tout ce qu'il voit et toujours il 
trouve des mots pour traduire les émotions qu'il 
éprouve et nous faire pénétrer dans l'intimité des 
choses. 



II 



Le commandant de Lacoste est mieux qu'un voya- 
geur audacieux et heureux; c'est un observateur péné- 
trant, muni de science et de connaissances générales 
étendues. 

Il ne s'est pas contenté d'observer la nature et la 
physionomie des lieux, le caractère et la race des 
hommes, il a étudié la situation, l'influence, les forces 
respectives des nations européennes qui se meuvent 
autour du massif central asiatique, ainsi que les moyens 
que ces nations mettent en œuvre pour assurer leur 
prépondérance'. 

« Il n'existe qu'un héritier de l'Asie centrale, a dit 
Pierre P^ dans son testament, c'est le Tsar, et nulle 

I Commandant de Lacoste. La Russie et la Grande-Bretagne en Asie centrale. 
BulleUn du Comité de l'Asie française, 1907. 

(XI) 



PRÉFACE 

puissance dans l'univers ne saurait l'empêcher de 
prendre possession de son héritage. » 

Dès le xvii^ siècle, la Russie jette ses regards sur 
l'Inde; conquérir l'Inde est l'article fondamental de 
toute sa politique en Orient. Voies commerciales, 
missions scientifiques, action religieuse, opérations 
financières, police des routes, organisation des 
douanes, rectification de frontières, annexions, traités, 
coups de force à main armée, elle n'a reculé devant 
aucun moyen pour préparer la réalisation de son rêve, 
pour se créer des amis, des alliés ou des vassaux. 

Elle a concentré dans le Turkestan et en Boukharie 
des forces imposantes, 80000 hommes environ, consti- 
tuées avec des unités de l'armée russe, des régiments 
de cosaques et des troupes indigènes recrutées dans 
la région. Elle a construit sur la frontière de la Perse, 
de l'Afghanistan et du Pamir, notamment à Seraks, 
Kouchk, Kerki et Termèz, une ceinture puissante 
d'avant-postes, de citadelles, de forts et de magasins 
de concentration abondamment pourvus de munitions 
et de vivres. 

Entre Goultcha, Osch et Horok, c'est-à-dire dans 
la région la plus voisine de la Chine et de l'Inde, elle a 
établi une double ligne de grand'gardes et de postes 
d'observation si serrée qu'îm contrebandier serait 
incapable de passer au travers. 

Ce système de fortification est complété par un 
vaste réseau de routes et de chemins de fer straté- 
giques. 

Il y a d'abord les deux grandes lignes qu'on pour- 
rait appeler les voies d'invasion. Le chemin de fer de 
l'Asie Centrale qui couvre tout le front nord de 
l'Afghanistan et qui va de la Mer Caspienne au 
Ferganah, en passant par Askhabad, Merv, Boukhara 

(XII) 



LE PROBLÈME ASIATIQUE 



^ V^ i.^ 



et Samarkande, et le chemin de fer d'Orenbourg 
à Tachkent. 

De ces deux grandes lignes se détachent deux voies 
pénétrantes qui descendent perpendiculairement au 
sud : l'une de Merv à Kouchkt, qui porte les soldats 
du tsar à vingt lieues de Hérat, l'autre de Samarkande 
à Termèz et à la passe de Banian; mais celle-ci, dont la 
construction a été interrompue, est encore loin d'at- 
teindre la frontière afghane. Indépendamment de ces 
voies ferrées la Russie peut disposer d'une voie flu- 
viale, l'Amou-Darya^ qui met en communication le lac 
d'Aral et Termèz et de deux routes stratégiques prin- 
cipales, la première qui va d'Andijan à Osch, qui se 
prolonge jusqu'au poste du Pamir et conduit aux 
passes de Baroghil et de Yonov, l'autre plus impor- 
tante qui part d'Askhabad, traverse Mesched et se 
dirige sur le Seistan et le Béloutchistan. 

Devant la menace slave l'Angleterre n'est pas 
restée inactive. Après s'être maintenue quelque temps 
sur le plateau du Dekkan, dans la vallée du Gange et 
sur l'Indus, elle a débordé de tous les points où elle 
ne rencontrait pas la mer. Elle s'est avancée sans cesse 
au nord et à l'ouest pour gagner les territoires qui for- 
maient par leur configuration une barrière naturelle et 
qui pouvaient la mettre à l'abri d'un coup de main. 
Elle a modifié cent fois sa frontière, employant la 
diplomatie avec l'argent et, quand cela ne suffisait pas, 
la force; ne s'inquiétant ni des droits qu'elle lésait ni 
des protestations qu'elle soulevait, ne prenant souci 
que de son intérêt et de la sécurité de son Empire. 
Elle a complété son œuvre en créant sur le front de 
ses lignes de défense une série de provinces et d'Etats- 
tampon, destinés en cas de conflit à servir de bouclier 
et à amortir les premiers chocs. 

(xiii) 



PREFACE 

L'Inde est protégée au nord par l'Himalaya et les 
remparts neigeux de l'Indou-Kouch; mais elle est mal 
défendue au nord-ouest et à l'ouest. L'Afghanistan, 
le Kachmir et le Béloutchistan n'ont jamais arrêté 
les envahisseurs. Là où ont passé Téglat-Phalasar, 
Alexandre, Tamerlan, Nadir-Shah, le Russe peut encore 
passer. 

Longtemps l'Angleterre songea à prendre l'offen- 
sive et à se porter sur l'Indou-Kouch. Elle semble y 
avoir renoncé et elle se borne à défendre solidement sa 
frontière immédiate par une série de postes, de batte- 
ries, de forts et de camps retranchés. Ces ouvrages 
sont échelonnés depuis Gilgit, placé en vigie sur la 
route qui descend des plateaux du Pamir par les cols 
de Yonov et de Baroghil jusqu'à Killa-Robat qui sur- 
veille le Seistan, en passant par Tchitral qui barre les 
voies d'accès de l'Afghanistan, Peschawer qui tient les 
gorges de 'Kaïber que suivirent presque tous les con- 
quérants de l'Inde. 

Tous ces points sont reliés au grand réseau ferré 
qui court du pied de l'Himalaya à l'Océan Indien, en 
suivant la rive gauche de l'Indus. Quand ces lignes 
secondaires n'atteignent pas directement les centres 
qu'elles ont mission de ravitailler et de souder les uns 
aux autres, elles sont prolongées par des routes stra- 
tégiques praticables aux convois et à l'artillerie de 
montagne. Enfin deux chaussées carrossables, l'une au 
nord, allant de Rawal-Pindi à Srinagar, l'autre à l'ouest, 
conduisant de Dera-Ismaïl-Khan au col qui donne 
passage à la rivière Luni, assurent les communications 
de l'Empire avec la zone stratégique de la frontière 
nord-ouest. Mais la clef de la position c'est la contrée 
que forme l'escarpement oriental du plateau de l'Iran; 
c'est l'Afghanistan. Placé entre le Turkestan russe et 

(xiv) 



LE PROBLEME ASIATIQUE 

l'Inde anglaise, hérissé de montagnes formidables, 
déchiré de gorges profondes, l'Afghanistan commande 
toutes les routes, tous les cols, ouvre et ferme toutes 
les portes. 

Aussi est-il attaqué, cerné, bloqué de tous les côtés 
à la fois. Un réseau de routes et de chemins de fer 
circulaires et de pénétration l'enveloppe comme un 
filet dont les mailles se resserrent chaque jour davan- 
tage. Postes fortifiés, camps retranchés, couvrent sa 
frontière et lui font une ceinture de fer. 

C'est autour de ce massif âpre et sauvage que se 
croisent et s'emmêlent les fils de la politique asiatique 
anglo-russe. 

C'est là que s'agite l'un des problèmes les plus 
passionnants de la politique universelle, l'un de ceux 
dont la situation peut changer l'équilibre du monde. 

La Russie n'a qu'un intérêt médiocre à occuper les 
régions désertiques, les oasis et les hautes steppes de 
l'Asie, si elle ne doit pas arriver un jour à la mer libre 
et occuper tout ou partie de la presqu'île hindousta- 
nique et l'Angleterre ne peut, sans cesser d'être l'An- 
gleterre, abandonner à sa rivale la magnifique proie. 

Qui l'emportera ? Nul ne saurait le dire. 

On voit seulement qu'au jour du conflit, le pro- 
blème le plus difficile à résoudre sera celui du ravi- 
taillement. L'armée qui aurait ses convois arrêtés ou 
enlevés dans les défilés, qui aurait ses communications 
coupées avec sa base d'opérations, courrait le plus 
grand péril. On peut donc conjecturer que l'issue de 
la lutte dépendra, dans une large mesure, de l'attitude 
de l'Emir de Kaboul. Celui qui aura l'Emir aura un 
maître atout dans son jeu. Pour le moment la chance 
semble pencher du côté de l'Angleterre. L'Emir Habi- 
buUah a envoyé son fils saluer le vice-roi des Indes 

(XV) 



PRÉFACE 

au lendemain de la bataille de Moukden. Mais quelle 
est la signification et la portée véritable de cette 
démarche ? 

Il y a entre l'Afghanistan et l'Angleterre bien des 
causes de ressentiment. 

« Les innombrables petites guerres avec Kaboul, 
le Kohistan, Gil-Saï, les Afridis et autres peuplades de 
l'Afghanistan, dit Mac-Grégor, contribuent à la réunion 
de tous les peuples en un seul, l'Afghanistan uni, mais 
uni dans le sens d'une haine implacable envers nous^ » 

Mac-Grégor aurait pu ajouter que plusieurs des 
campagnes auxquelles il fait allusion furent de véri- 
tables campagnes d'extermination au bout desquelles il 
ne resta ni un village, ni un homme debout. De pareils 
actes laissent de longs souvenirs. Et il y a un proverbe 
indien qui dit : « Dieu te garde de la vengeance d'un 
éléphant, d'un serpent cobra et d'un Afghan. » 



III 



M. Lebedev, officier des grenadiers de la garde, a 
publié en 1898 un livre qui résume de la manière la 
plus exacte les aspirations russes en Orient^. 

Dès la première page Lebedev pose en principe 
que la Russie doit accéder à la mer Hbre et s'étabhr 
sur rindus. 

Il rappelle les efforts d'Alexis Mikhaïlovitch, de 
Pierre-le-Grand et de Catherine pour affermir l'in- 
fluence moscovite dans l'Asie Centrale. Il rappelle les 
projets d'invasion de l'Inde préparés par l'empereur 



1. Mac-Grég^or. La Défense de l'Inde. 

2. Lebedev. Vers l'Inde. 



(XVI). 



LE PROBLEME ASIATIQUE 

Paul, par Napoléon L'" et Alexandre après Tilsit, par 
Tchikhatchev, par Kroulev et, en 1876, par Skobelev. Il 
assure que ce dernier projet aurait reçu son exécution, 
si l'Angleterre n'avait pas allumé la guerre et mis aux 
prises les Russes avec les Turcs dans les Balkans. Il 
étudie la topographie des lieux, il calcule les forces 
respectives des parties, pèse leurs chances de succès 
et démontre que la victoire doit rester aux Russes. 

Dans un dernier chapitre il examine les avantages 
que la Russie peut tirer de cette victoire et il conclut : 

« ... la solution suivante nous paraît être la plus 
avantageuse : 

« Etablir notre protectorat sur l'Afghanistan, avec 
ou sans l'occupation de ce pays, en tenant tout le 
Turkestan afghan, ce qui nous donnera une frontière 
méridionale naturelle, et, en annexant toute la région 
renfermée dans les limites suivantes : à l'ouest, la 
Perse; au nord, les montagnes du Hezareh, notre 
frontière véritable, une ligne conventionnelle entre 
Kelati-Gilzaï et Dera-Ismaïl-Khan; à l'est, l'Indus; au 
sud, la mer. Une voie ferrée traversera ce territoire, 
de la mer Caspienne à Hérat, Kandahar, Djakobabad, 
Rori et Currachee; on a déjà parlé des avantages 
commerciaux résultant de l'occupation de cette contrée. 
Par l'acquisition du territoire le long de l'Indus, nous 
pourrons préparer sur ce dernier une position de départ 
pour l'invasion de l'Inde; nous aurons ainsi entre les 
mains l'épée de Damoclès, qui nous donnera la faculté 
de paralyser toute tentative préjudiciable, que l'Angle- 
terre pourrait tramer contre nous en Europe. De plus, 
notre situation sur l'Indus obligera les Anglais à 
renforcer leurs troupes dans l'Inde, à accroître leurs 
dépenses, et les mettra dans des transes continuelles 
au sujet de leur domination dans l'Hindoustan. Vrai- 

(XVIl) 



PRÉFACE 

semblablement, cela nous conduira à l'issue que nous 
désirons, la conclusion d'une alliance étroite entre la 
Russie et la Grande-Bretagne, qui sera avantageuse 
pour les deux puissances. Elle sera favorable à l'An- 
gleterre, parce qu'elle la délivrera de la crainte de 
perdre l'Inde ; la population de ce pays sera forcée de 
se soumettre à son sort, puisqu'elle ne pourra plus 
regarder les Russes comme ses libérateurs, une fois 
qu'ils seront devenus les alliés des Anglais. Pour la 
Russie, l'alliance sera avantageuse, parce que, avec 
l'aide de l'Angleterre, la puissance maritime la plus 
forte, la situation de la Russie sera raffermie en Europe 
et que la question d'Orient pourra se résoudre à son 
profit; en outre, nos alliés dans l'Inde ne seront plus 
de fanatiques musulmans ou des Indiens dégénérés, 
mais des Anglais, la nation d'avant-garde du monde. 
Selon toute probabilité, les choses n'iront pas jusqu'à 
une campagne dans le cœur de l'Inde, parce que 
l'Angleterre ne se résoudra pas à jouer la conservation 
de ce pays sur un coup de cartes, mais qu'elle acceptera 
toutes les conditions que nous lui dicterons sur les 
rives de l' Indus. '» 

Lebedev est ramené par sa conclusion à l'axiome 
formulé par Skobelev : 

« Plus la Russie sera forte dans l'Asie Centrale, 
plus l'Angleterre sera faible dans l'Inde et plus elle 
sera accommodante en Europe. » 

En 1902 on était pessimiste à Londres, on ne 
croyait pas qu'il fût possible d'arrêter la poussée irré- 
sistible de la Russie et on voyait déjà les cosaques 
campés sur les bords du golfe Persique\ 

I. Victor Bcrard. Revue de Paris, 1905. 

{ XVIII ) 



LE PROBLÈME ASIATIQUE 

Le choc entre les deux nations rivales paraissait 
inévitable. Mais la guerre russo-japonaise éclate, 
l'escadre russe d'Extrême-Orient est détruite, la cam- 
pagne de Mandchourie s'ouvre, le Japon triomphe et 
brusquement toutes les données du problème sont 
renversées. Les deux nations qui allaient en venir 
aux mains mettent bas les armes, concluent une trêve 
et signent un accord (27 septembre 1907) qui règle 
leur action en Perse, sur l'un des points où le contact 
était le plus vif et le plus redoutable. 

Les raisons de ce revirement sautent aux yeux. Les 
victoires japonaises ont remué les masses asiatiques 
jusque dans leurs couches les plus profondes. 

Après Moukden et Tsoushima tous les peuples 
d'Extrême-Orient ont senti s'éveiller en eux le senti- 
ment, inconnu jusqu'alors, d'une solidarité de race et 
d'intérêt en face des conquérants occidentaux. Le 
Tapon leur est apparu comme le libérateur de l'Asie. 

Si on analyse ce mouvement on constate : dans la 
région iranienne, Perse, Afghanistan, Kachgarie, une 
effervescence générale, des aspirations vagues encore, 
mais partout sensibles à l'indépendance, un affaiblisse- 
ment marqué de l'influence russe, un sentiment de 
défiance et d'hostilité à Légard des étrangers. 

« Aux Indes, un large courant national qui renverse 
les préjugés séparatistes, relâche la hiérarchie des 
castes et fond dans une action commune les races, les 
sectes, les villages et les provinces'. » 

Enfin, du Caucase à la Chine et des provinces trans- 
caspiennes au Pacifique, un mouvement panislamiste 
qui atteint le point le plus élevé de sa courbe dans 
l'Inde. 

I. E. Piriou. VInde contemporaine. 

(xix) 



PREFACE 

Dans les contrées soumises à la domination russe 
les idées nouvelles cheminent lentement, car elles 
s'adressent à des populations disséminées dans des 
régions désertiques, des steppes, des oasis et des 
massifs montagneux. Elles se propagent plus vite dans 
l'Inde où la population est d'une densité extrême et 
où elles sont recueillies par une élite intellectuelle indi- 
gène remuante et nombreuse qui les sème à pleines 
mains. 

A quel obstacle ces idées nouvelles qui ne forment 
encore qu'un torrent tumultueux vont-elles se heurter? 
A l'Angleterre? Et quelle est à l'heure présente la 
situation de l'Angleterre? Cette situation est toujours 
forte, mais elle n'est plus incontestée. 

« Les Anglais, dans l'Inde, sont les représentants 
d'une civilisation belligérante ^ » Race hardie, éner- 
gique, volontaire et dominatrice pour qui le com- 
mandement est un goût et comme un besoin de 
nature, ils ont imposé par la force, l'ordre, la paix et 
le bonheur à leurs sujets. Ils ne conçoivent pas qu'il 
puisse exister un système de gouvernement supérieur 
à celui de l'Inde et ils sont de bonne foi. Ils ne 
voient de ce système que la façade majestueuse, la 
grandeur imposante, la longue durée et les profits 
qu'il procure à la métropole. 

« Qu'on ne laisse jamais oublier les bienfaits de la 
Pax Britannica^ dit un ancien lieutenant-gouverneur. 
Il n'y a guère de pays en Europe où la sécurité de 
l'existence et de la propriété soit aussi complète que 
dans l'Inde... il n'en est pas à l'exception de l'Angle- 
terre où l'on jouisse de plus de liberté personnelle et 
d'une plus grande liberté de penser... partout s'étend 

I. James Stephen. 

(XX) 



LE PROBLÈME ASIATIQUE 

la sécurité la plus absolue ; la justice fonctionne sous 
des lois d'une perfection et d'une sécurité incompa- 
rables. En aucune contrée les impôts ne sont plus 
légers, nulle part le commerce n'est plus libre ^ » 

Stuart Mill allait plus loin. Il professait « que le 
gouvernement britannique de l'Inde est non seulement 
de tous les gouvernements que l'humanité ait connus 
un de ceux qui se distinguent le plus par la pureté de 
ses intentions mais aussi par les bienfaits que sa con- 
duite a répandus //. 

Si on se place au point de vue exclusivement 
anglais, en ne considérant que le siècle qui vient de 
s'écouler, sans préoccupation libérale et humanitaire 
et sans souci d'avenir, il n'y a rien à reprendre à ce 
jugement. 

L'œuvre accomplie dans l'Inde par les Anglais est 
une œuvre immense. D'une masse confuse et chao- 
tique, ils ont fait un corps organisé. Ils ont apporté 
avec eux tous les progrès de la science et de la civili- 
sation occidentale. Leur système de gouvernement est 
un modèle d'ordre, de méthode, d'équilibre; il réalise, 
dans la manière forte, l'idéal de la colonisation et laisse 
bien loin derrière lui tout ce que les autres peuples ont 
tenté. 

Il n'y a qu'une ombre au tableau. 

Malgré les inoubliables services rendus par l'An- 
gleterre, aucune fusion ne s'est opérée, depuis les 
premiers jours de la conquête, entre les vainqueurs et 
les vaincus. L'antagonisme des races, la divergence 
des aspirations et des doctrines, le conflit des intérêts 
vont s'accentuant de jour en jour. Le malaise grandit 
et une longue plainte monte d'un bout à l'autre de 

I. Joha Strachey. India. 

(XXI) 



PREFACE 

l'Empire. Dans cette paix profonde, sous l'égide de 
ces lois parfaites, l'Inde dit qu'elle est esclave et qu'elle 
meurt de misère. Elle dit que la métropole a oublié les 
nobles traditions des Bentinck et des Macaulay, ainsi 
que les promesses solennelles qu'elle avait faites en 
1830 et en 1858, elle demande la réforme d'un système 
de gouvernement qui, en drainant au profit de l'État 
anglais, des industriels, des négociants et des spécula- 
teurs anglais, toute la substance de l'Inde, enrichit les 
étrangers et ruine les indigènes ^ Tout cela les natifs le 
pensaient depuis longtemps, mais ils n'osaient pas le 
dire. Depuis l'organisation des Congrès nationaux ils 
se sont enhardis et ils ne craignent plus de faire 
entendre leurs doléances et leurs vœux. Ces Congrès 
ont été institués en 1885. Ils doivent beaucoup à 
Sir William Hunter, Tun des plus nobles esprits de 
l'Angleterre, l'un des hommes qui connaissent le 
mieux la question indienne. Ils ont pour but de réunir 
une fois par an les représentants les plus éclairés de 
l'Inde, pour étudier les conditions économiques mo- 
rales et sociales du pays, pour rechercher les moyens 
légaux et constitutionnels d'améliorer le sort du 
peuple et de se rapprocher d'un idéal civique et 
politique plus élevé. 

L'administration anglaise a ignoré les Congrès 
aussi longtemps qu'elle l'a pu. Les mots de contrôle, 
d'égalité politique, de Hberté, que prononçaient les 
réformateurs indigènes, sonnaient mal à ses oreilles. 

Aucun homme raisonnable, disait-on, ne pouvait 
prendre au sérieux le verbiage et les utopies de ces 
agitateurs. Lord Dufferin, dans le discours qu'il pro- 

r, ^'i ^r'w' yictor Béiard ; La Révolte de l'Asie. A. Métin : L'Inde d'aujourd'hui. 
Boell : Llndeetle problème indien. M. Malabari : Indiain 1897. A. Filon : L'Inde 
daujourdJmt ci apris les auteurs indiens. Piriou : L'Inde contemporaine. Bose : 
Indu civilisation. 



LE PROBLÈME ASIATIQUE 

nonçait au Town-Hall, en décembre 1888, à la veille 
de prendre possession de l'ambassade de Rome, 
s'élevait avec hauteur contre les aspirations natio- 
nales et les projets de l'opposition, et affirmait que le 
gouvernement anglais n'était disposé « ni à laisser 
enchaîner ou limiter son action, ni à permettre à une 
microscopique minorité de contrôler ses actes et son 
administration ». 

Les idées ont marché plus vite qu'on ne le sup- 
posait. Le parti national indien est constitué et 
on est obligé de compter avec lui à Calcutta et à 
Londres. L'utopie d'hier pourrait bien être la réalité 
de demain. 



Une question se pose chaque fois qu'on parle de 
l'Inde. Comment quelques milliers de fonctionnaires 
et 50 à 60000 hommes de troupes métropolitaines, 
appuyées sur 150000 hommes de troupes indigènes 
peuvent-ils gouverner et contenir un empire de 
300 millions d'âmes? La réponse nous est fournie par 
les Anglais eux-mêmes. Le professeur Seeley explique 
que l'Angleterre ne s'est pas étabHe dans l'Inde par la 
conquête, mais par une révolution intérieure qu'elle a 
inspirée et dirigée, et qui a été réalisée par les Indiens 
eux-mêmes : « La supériorité de l'Angleterre et son 
génie d'organisation, si puissant qu'on l'imagine, 
n'aurait jamais pu la rendre capable de conquérir par la 
seule puissance militaire le continent de l'Inde avec ses 
250 millions d'habitants, s'il s'était trouvé dans ce pays 
des nations véritables. Le fait fondamental est que 
l'Inde n'avait aucun sentiment de haine contre l'étran- 
ger parce qu'il n'y avait pas d'Inde, par conséquent, 
au sens exact du mot, pas d'étranger, u Et John Stra- 

( XXIII ) 



PRÉFACE 

chey ajoute : « Nous n'avons détruit aucun gouver- 
nement national, blessé aucun sentiment national, 
humilié aucun orgueil national, parce qu'il n'existait 
pas de nationalités indiennes'. /> 

Retenons ces paroles. Elles expliquent le passé et 
elles expliqueront l'avenir. 

L'Orient n'était qu'une poussière brillante. Dans 
un lointain infini s'agitaient confusément des masses 
humaines que les préjugés de race, de religion et de 
secte empêchaient de se comprendre et de s'unir. 
Mais voici que les malentendus se dissipent, que les 
haines s'apaisent, que les esprits s'éclairent d'un trait 
de lumière soudaine. Des hommes qui ne connaissaient 
que le village, la vallée ou la montagne où ils 
naissaient et mouraient entrevoient tout à coup, dans 
l'horizon élargi, d'autres contrées où vivent des 
hommes innombrables pareils à eux, ayant, sinon 
même langue, même foi et même origine, du moins 
même destinée. Au frémissement de leur vie collec- 
tive ils ont, pour la première fois, la révélation de 
leur fraternité et de leur force. Des races inertes et 
muettes, depuis' des siècles, sortent de leur long 
sommeil et s'éveillent à la vie. Des nationalités qui 
s'ignoraient prennent conscience d'elles-mêmes. Des 
millions d'êtres humains qui -vivaient la face tournée 
vers la terre sous des maîtres étrangers se redressent 
et rêvent d'un autre avenir. Les masses profondes de 
l'Asie s'agitent, l'Islam s'organise et se jette résolu- 
ment dans le courant de la vie universelle. C'est par- 
tout comme une immense renaissance, plus profonde 
et plus vaste que celle du xvr siècle, qui émeut et 
rajeunit le vieux monde. 

1. Jolin Strachey. India. 

(xxiv) 



LE PROBLEME ASIATIQUE 

Jusqu'ici on ne s'était préoccupé que du Japon. 
Sa rapide élévation, la soudaineté de ses victoires 
avaient frappé tous les esprits. Mais le Japon n'est 
pas toute l'Asie. Il n'est qu'une vedette hardie et 
vigilante, placée sur son flanc oriental. C'est sur le 
continent, dans l'Orient bouddhiste, mahométan et 
confucianiste que dorment les forces irrésistibles, c'est 
là que se trouvent les sources inépuisables d'énergie 
dont nous commençons à peine à percevoir le murmure 
et qui submergeront l'Europe dès qu'elles sortiront de 
leur lit. 

« La naissance du patriotisme dans l'Inde, écrit 
M. Piriou, est le fait le plus considérable et le plus 
neuf depuis l'établissement brahmanique. » 

« La guerre russo-japonaise, dit à son tour M. Che- 
radame, par la nouveauté et la grandeur des problèmes 
qu'elle pose soudainement, ouvre une ère nouvelle de 
l'histoire du monde. /> 

Lord Curzon et les hauts fonctionnaires de 
l'Inde, qui ont une si grande responsabilité dans la 
préparation de cette guerre, car ils ne cessèrent, 
dans la période de tension, d'exciter le jingoïsme 
de leurs compatriotes et le chauvinisme japonais, 
n'avaient pas prévu ce résultat. Plusieurs nations 
européennes ne furent ni plus clairvoyantes ni plus 
sages. 

Le gouvernement anglais avait vu plus juste. Le 
roi Edouard VII et ses ministres suivirent dans toute 
cette affaire une politique prudente, lo3^ale et hu- 
maine; mais ils ne purent contenir l'opinion publique 
entraînée par les impériaHstes et les spéculateurs de 
Londres \ 

I. Victor Bérard. Lord Curzon et le Tibet. 

(xxv) 



PREFACE 

Toutes les fautes se payent. Le problème indien 
est posé et avec lui tout le problème asiatique. 

Il n'intéresse pas que l'Angleterre; il s'impose à 
l'attention de toutes les nations occidentales. 

Georges Leygues. 




NOTE DE L'AUTEUR 

IL m'est impossible de remercier ici, comme je le 
voudrais, toutes les personnalités qui m'ont prêté 
leur concours pour l'organisation de mon voyage et qui 
ont contribué, par leurs conseils comme par leur appui, 
au succès de mon entreprise 

Qu'il me soit permis cependant d'adresser l'expres- 
sion de ma plus respectueuse et plus vive gratitude à 
M. le président Emile Loubet dont les précieux encou- 
ragements ne m'ont jamais fait défaut. 

La Société de Géographie, le Comité de l'Asie 
Française, l'Académie des Inscriptions et Belles- 
Lettres, le Muséum se sont associés à mon expédition 
avec une bienveillance dont je sens tout le prix. Je 
n'aurais garde d'oublier non plus les différents fonc- 
tionnaires rencontrés sur ma route en Perse, en Russie, 
aux Indes; tous m'ont aidé avec l'obligeance la plus 
cordiale, je leur en garde une profonde reconnaissance. 

Enfin je dois un témoignage tout particulier de 
gratitude à M. Georges Leygues qui a bien voulu 
accepter la tâche ingrate de présenter ma prose au 
lecteur, et à mon ami Michel Carré, le déUcat écrivain 
dont la plume élégante et fine est si souvent venue 
au secours de mon inexpérience. 

H. DE L. 




AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 



CHAPITRE I 



DE TÉHÉRAN A MESCHED 

DÉPART DE TkHKRAN. || LeS CARAVANSERAILS DU KhORASSAN. || REN- 
CONTRE DES PÈLERINS DE BaGDAD. || FuMEURS d'OPIUM. \\ Le PRINCE 

Djalil. Il Ballet persan au clair de lune. || Scharoud-les-punaises. 
Il En route pour xMadan. || Les mines de turquoises. || Mesghed, 

LA VILLE sainte. 

^ ^ ® 

SI vous parcourez des yeux une carte de l'Asie 
centrale, il est une contrée qui apparaît à la fois 
mystérieuse et attirante : c'est l'Afghanistan. Pour moi 
qui, quatre fois déjà, avais pénétré sur le continent 
asiatique, j'étais hanté, depuis longtemps, du désir de 
suivre d'aussi près que possible cette frontière infran- 
chissable et puisque les territoires de l'Émir de Kaboul 
m'étaient, comme à tout autre, interdits, je voulais 
essayer tout au moins d'en faire le tour. Je parlai de 
mon projet au capitaine d'artillerie Enselme qui 
m'avait accompagné jadis dans un voyage en Mand- 
chourie, et il accepta de tenter avec moi une aventure 
pleine d'imprévu et par cela même d'autant plus 
séduisante. 

(0 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

Partis de Paris le 21 mars 1906, nous arrivions 
sans encombre à Téhéran le 15 avril. J'eus le plaisir 
de retrouver dans la capitale persane deux anciennes 
connaissances : le docteur Schneider, médecin du 
Schah, et M. Joseph Cotte, professeur des princes 
impériaux. L'un et l'autre m'offrirent l'hospitalité la 
plus large et la plus cordiale, je leur en garde une pro- 
fonde gratitude. A la légation de France, je fus 
accueilli d'une façon charmante par notre chargé 
d'affaires, le comte d'Apchier le Maugin, qui voulut 
bien me présenter à ses collègues de Russie et de 
Grande-Bretagne et contribua ainsi à me faciliter 
l'organisation de mon voyage dans le Turkestan, les 
Indes et le Béloutchistan. Enfin, nous eûmes, Enselme 
et moi, le grand honneur d'être reçus en audience par- 
ticulière par Sa Majesté Mouzaffer-ed-Din qui nous 
assura de son appui le plus bienveillant dans le par- 
cours que nous projetions de suivre à travers son 
Empire. 

Il ne nous restait plus qu'à hâter les préparatifs de 
départ et à nous mettre en mesure de franchir, le plus 
rapidement possible, les hauts plateaux du Khorassan. 
Ce ne fut pas le plus facile. 

La route de Téhéran à Mesched n'est guère fré- 
quentée que par de misérables caravanes de pèlerins. 
Mais il y a un service de poste réguUer, très bien orga- 
nisé, dont l'entreprise est aux mains d'un seul individu, 
un riche Persan, auquel il fallut nous adresser pour 
obtenir le moyen de transport que nous cherchions. 

(2) 




LA VOITURE AVEC LAQUELLE NOUS AVONS TRAVERSE LE KHORASSAN. 




LE CAPITAINE ENSELME S'APPRÈTE A PASSER LA RIVIÈRE SUR LE DOS DABBAS. 



Autour de l'Afghiinittaii, 



Vi. 2, page ; 



DÉPART DE TÉHÉRAN 

Le 27 avril, à neuf heures du matin, la voiture 
était devant la porte de notre hôte, M. Cotte. Elle 
n'avait pas trop mauvaise figure. Les ressorts, un peu 
fatigués, en avaient été par précaution solidement 
entourés de ficelle, mais les coussins, sans offrir le 
moelleux des divans de harem, nous assuraient 
cependant un confort relatif. Ce qui nous mit tout de 
suite en belle humeur et nous donna confiance, ce fut 
l'aspect original du superbe attelage de quatre che- 
vaux noirs brillamment harnachés, dont les colliers 
étincelaient de pierres bleues et qui, suprême coquet- 
terie, portaient dans les crins de la queue, comme les 
femmes en ornent leurs tresses, des broches en simih- 
turquoise du plus ravissant etfet. 

Nous emmenions avec nous comme interprète 
un certain Abbas, digne vieillard parlant très peu et 
fort mal le français, que nous avait procuré M. d'Ap- 
chier le Maugin, avec beaucoup de difficultés d'ail- 
leurs. 

Cette fois nous étions prêts : la fièvre du départ, 
l'anxiété de l'inconnu nous avaient gagnés, et les 
bagages chargés, nous prîmes définitivement congé 
de notre hôte. Puis, sur un signe d 'Abbas, le 
cocher enleva ses quatre étalons d'un maître coup 
de fouet et nous sortîmes de Téhéran par un soleil 
radieux. 

Il est dix heures du matin. Nous roulons, au trot 
allongé des chevaux, entre deux chaînes de collines 
aux teintes les plus fines et les plus délicates qui se 

(3) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

détachent, tantôt roses, tantôt violettes, sur un ciel 
d'une pureté merveilleuse... 

A Khatoun-Abad nous rencontrons le premier 
relais', mais nous n'avons heureusement pas à y passer 
la nuit. L'occasion va naître pour nous, un peu plus 
loin, de faire la connaissance des cafards, des puces et 
autres insectes, seuls habitants de ces logis bien 
misérables et cependant précieux dans le désert. Le 
vieil Abbas se révèle à nous comme cordon bleu. Il 
aurait certes beaucoup à apprendre pour faire bonne 
figure devant les fourneaux d'un Européen, mais sa 
façon de faire prendre le charbon de bois mérite d'être 
notée. Il place le charbon, dont un morceau est allumé, 
dans une sorte de petit panier à salade suspendu à 
une corde. Trois ou quatre tours de moulinet : le feu 
est pris partout. C'est propre et rapide. 

La route se poursuit assez monotone jusqu'à Che- 
rif-Abad où nous prenons le thé sous les platanes. 
Abbas, le couteau à la main, nous invite très sérieuse- 
ment à graver nos initiales dans le tronc des arbres, 
comme ne manquent jamais de le faire les voyageurs 
musulmans. Enselme, par une fantaisie bien parisienne, 
ne résiste pas à la tentation et burine dans l'écorce 
lisse un cœur percé d'une flèche... 

Les jardins persans, presque tous semblables, 



I. Les caravansérails de la poste qui sont échelonnes le long: de la route de 
Téhéran à Mesched sont tous bâtis sur le même modèle et fort peu confortables. 
Une grande cour carrée, entourée d'écuries pour les chevaux de rechange, et sur la 
terrasse, au-dessus de la porte d'entrée, une sorte de chambre pour le voyageur. 

(4) 




Autour de l'AfghauistAn. 



PI. 3, pagt 4. 



LA PREMIERE ÉTAPE 

n'ont rien de particulièrement curieux, et sont peu 
pittoresques. Un mur de quatre mètres de haut les 
entoure : à l'intérieur, le long du mur, une rangée de 
peupliers; au centre, le départ de plusieurs allées bor- 
dées des mêmes arbres, et cette froideur de la symé- 
trie n'est qu'à peine corrigée par le désordre de l'en- 
semble du parterre où poussent, à la grâce d'Allah, 
l'herbe, la brousse, quelques arbres fruitiers, des 
rosiers et des coquelicots. Les Persans y viennent 
s'asseoir à l'ombre, au bord des sources, sur leur 
carré de tapis, et là, ils lisent ou récitent entre eux, à 
haute voix, les vers harmonieux des anciens poètes 
jusqu'à l'heure de la prière qui les unit dans un même 
élan d'actions de grâce vers le Très-Haut. 

En quittant l'abri frais des platanes, nous entrons 
dans une contrée absolument désertique. A gauche 
s'élève l'admirable pic du Demavend qui domine 
Téhéran de l'importante masse de ses glaciers % tandis 
que plus loin, sur la droite, se dresse la « montagne de 
sel » dont la crête bizarrement découpée est toute rose 
des dernières lueurs du couchant. 

Nous n'avons pas trop souffert de la chaleur pen- 
dant cette première étape. Notre coupé est bien clos, 
et sa solide toiture intercepte les rayons d'un soleil 
brutal; mais la nuit qu'il nous faut passer au caravan- 
sérail dlvan-i-Keif est des plus pénibles. La chaleur 
est lourde et malsaine; je dors d'un sommeil agité et il 
est à peine jour que déjà un bruit extérieur de vie me 

I. 5670 mètres d'altitude. 

(5) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

précipite sur la terrasse d'où j'assiste à un pittoresque 
départ de villageois qui se rendent aux champs, per- 
chés sur leurs ânes. 

Nous nous remettons en route à huit heures par un 
vent d'ouest brûlant. Bientôt une rivière nous barre la 
route, on la traverse sur le dos d'Abbas; décidément 
ce vieillard a du bon. Le chemin est si étroit que la 
voiture est obligée, pendant sept kilomètres, de 
suivre le lit très encaissé du torrent. C'est là le défilé 
appelé « Pilœ Caspiœ ». Nous en sortons pour rentrer 
dans le désert où nous dépassons des caravanes de 
misérables Arabes qui, de Bagdad, vont en pèlerinage 
à Mesched. Ces pauvres diables fanatiques, pour 
gagner le ciel, s'engagent avec quelques dattes dans 
leurs sacs sur cette longue route — étape de près de 
100 jours de marche — vivant de privations et de mi- 
sères. Ils rappellent beaucoup les Bédouins rencontrés 
jadis par moi sur les bords du Jourdain : même costume, 
même type, mêmes tatouages sur le front et les mains. 
Quelques femmes sont avec eux, montées sur des 
ânes, faibles bêtes étiques qui n'ont guère de nourri- 
ture, jamais de repos, et dont la croupière a mis la 
peau à vif. Mais nous n'avons pas loisir de nous api- 
toyer : le relais est proche. Voici en eifet le village de 
Geschlag et son caravansérail délabré dont la cour est 
remplie de fumeurs d'opium. 

On fume beaucoup la funeste drogue dans le 
Khorassan, mais non plus comme en Chine, étendu à 
terre à côté de la petite lampe aux images de nacre. 

(6) 




Amour de l'Afghanistan. 



PJ. 4, page 6. 



FUMEURS D'OPIUM 

Les fumeurs ici sont accroupis; la pipe est d'un 
modèle différent, et l'opium s'allume à l'aide d'un 
charbon embrasé que l'on prend avec une pince et que 
l'on pose sur le fourneau de la pipe. Notre apparition 
n'amène pas un mouvement de curiosité inquiète chez 
ces malheureux êtres, et tout en prenant les œufs et le 
thé nous les observons. 

Je remarque alors avec surprise parmi les fumeurs 
une femme portant un enfant sur les bras. Elle s'est 
approchée de notre table et implore quelque chose 
dans un langafi;c qu'Abbas se refuse à traduire. Son 
regard, sans expression, va de Tun à l'autre de nous, 
j'écarte les linges qui cachent à demi l'enfant qu'elle 
soutient : une pâle ligure émaciée apparaît. Une plainte 
s'élève. Et alors je vois cette chose inouïe, inimagi- 
nable, jamais observée par moi, même en Chine où 
Vidoîe noire cependant fait tant de ravages : la mère 
longuement tire une bouffée du poison, entr' ouvre les 
lèvres de l'enfant et pour le calmer insuffle dans sa 
bouche la fumée chaude qu'elle vient d'aspirer... Et le 
pauvre être chétif, abruti, se rendort \.. Nous nous 
hâtons de fuir cet antre de cauchemar. 

Pendant la halte le vent s'est élevé et nous avan- 
çons au milieu d'une tempête de sable, laissant sur 
notre droite le « kaleh » en ruines d'Aradan, qui a 
l'aspect d'une antique citadelle. 

I. Cette sinistre coutume est, paraît-il, mise en pratique par beaucoup de 
femmes persanes, fumeuses invétérées. De sorte que l'on voit des enfants qui ne 
marchent pas encore, sucer une pipe à opium en g-uise de biberon. 

(7) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

Autrefois, avant que les Russes ne se fussent ren- 
dus maîtres du Turkestan, les Turkomans, peuple sau- 
vage et pillard, faisaient de terribles incursions dans le 
Khorassan; véritable plaie de la Perse du Nord, ils 
ravageaient tout sur leur passage, emmenant avec eux, 
pour en faire marché, femmes, enfants et bétail. Pour 
s'abriter du passage redoutable de la horde, on éleva 
au centre des villages et un peu partout dans les 
champs, de ces « kaleh » ou forteresses d'où, par une 
sentinelle toujours en éveil, les raids de Turkomans — 
les « Alamans », suivant l'expression d'alors — 
étaient signalés à son de trompe. Tout être vivant 
quel qu'il fût, dès que l'écho renvoyait la plainte de 
cette sorte de tocsin, se réfugiait dans la forteresse et 
s'y barricadait. La horde déçue allait plus loin exercer 
sa cruelle industrie et le laboureur persan, ayant 
échappé à la razzia, pouvait reprendre sa charrue... Il 
n'y a pas plus de trente à quarante ans que les Russes 
ont mis ordre à cela en enrôlant ces farouches bandits 
dans les régiments de Cosaques, et c'est seulement 
depuis lors que la tranquillité a pu renaître parmi les 
paisibles peuplades du Khorassan. 

Le caravansérail d'Ali-Abad n'a de pittoresque que 
sa citerne, qui porte un chapeau pointu fait d'un cône 
à plusieurs étages sur lesquels courent des chevreaux. 
Les agiles petites bêtes ont plaisir à se percher ainsi 
sur ces étroites galeries et semblent parfois, dans leur 
immobilité attentive, une ornementation de bronze, 
œuvre de quelque Frémiet persan... La poste, qui 

(8) 




ENFANTS PERSANS. 




DÉFILÉ A l'est D'IVAX-I-KEIF. 



Autour de l'Afghanistiin. 



Jr"!, ô, page 8. 



LES CARAVANSERAILS DU SCHAH ABBAS 

nous précédait, a pris tous les chevaux et nous 
sommes obligés d'attendre que les nôtres aient soufflé 
pour repartir. Nous passons notre seconde nuit à Deh- 
Nemek. Il pleut et l'atmosphère s'étant sensiblement 
rafraîchie, nous prenons enfin un repos bien gagné. 
Dès l'aube, nous sommes réveillés par les mollahs 
qui appellent le peuple à la prière. Un lait excellent 
nous réconforte. Le coupé est attelé; en route! 

Voici Abdoul-Abad, puis Lasghird dont on aper- 
çoit de loin le kaleh en ruines et le vieux caravansé- 
rail bâti au xvii^ siècle sous le règne du schah Abbas, 
dont notre vieil interprète est fier de porter le nom. 
Cet empereur, qui pourrait être nommé à juste titre le 
bienfaiteur du désert ou le père des voyageurs, fit 
construire de distance en distance le long des voies 
suivies par les caravanes, de vastes auberges pour 
abriter son peuple de pèlerins et de commerçants. Par 
malheur il n'a jamais eu d'imitateurs et les hôtelleries, 
autrefois confortables, tombent aujourd'hui presque 
toutes en ruines. 

J'assiste au repas de nos chevaux : on leur sert 
l'orge et la paille, dans une sorte de hamac de toile 
planté sur quatre piquets. Au hamac est attachée une 
énorme sonnette. Tant qu'ils mangent la sonnette 
tinte; dès qu'ils ont terminé le tintement s'arrête et 
ils avertissent ainsi eux-mêmes qu'ils sont prêts à 
repartir. 

Au petit village de Sorkhé, renommé pour ses 
melons qui atteignent, paraît-il, des grosseurs fantas- 

(9) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

tiques', nous rencontrons un prince qui, comme nous, 
se rend à Mesched. Il nous dit son nom : Djalil- 

Mirza\ 

Ahevan, le relais suivant, est un village neuf, joli, 
propret, avec des pépinières de peupliers, de fraîches 
avenues plantées de jeunes arbres et, çà et là, des 
ruisseaux clairs qui chantent... La douceur du ciel, la 
fraîcheur du paysage invitent à la sieste et délient la 
langue. Le prince Djalil parle et nous apprend qu'il 
vient d'être nommé récemment adjudicataire des mines 
de turquoises de Madan. Ce noble personnage me 
donne la vague impression d'un prince des Mille et une 
Nuits qui se serait déguisé en marchand pour retrouver 
quelque trésor volé. Afin d'entrer, sans doute, plus 
avant dans nos bonnes grâces, il nous offre des œufs 
peints en rouge comme nos vulgaires œufs de Pâques 
et que l'on trouve dans presque tous les bazars persans. 
De compagnie nous allons jusqu'à Gokhé. 

Je ne me trompais pas, nous sommes dans le pays 
de Sheerazad... La nuit est tombée, il fait un clair de 
lune magnifique. A l'instant où nous quittons la table, 
le prince fait un signe. Des musiciens, qui semblent 
être sortis de terre, s'installent devant le caravansé- 
rail; des génies étendent devant nous un vaste tapis 
multicolore autour duquel Djalil, d'un geste royal, 
nous invite à prendre place, et pour adoucir la crudité 



I. Sept melons suffisent, paraît-il, à faire la charge d'un chameau. 
3. Le mot « Mirza > placé à la suite du nom veut dire : prince; lorsqu'il pré- 
cède le nom il signifie simplement lettré. 

(10) 




HABITATIONS EN RUINES DANS L"ANTIQUE ( KALEH » DE DEH-NEMEK. 




LE JOLI VILLAGE AU NOM HARMONIEUX DE MEYAMEÏ. 



Autour de l'Affrlianistau. 



ri. 6, page 10. 



BALLET PERSAN 

des mélodies persanes, qu'exhale une sorte de pipeau 
rustique accompagné d'un tambourin, il nous fait servir 
des pistaches et de la confiture. Le ciel est étincelant; 
soudain, dans un rayon de lune, un jeune danseur* 
aux longs cheveux jaillit de l'ombre comme un sylphe 
et nous assistons émerveillés au spectacle des danses de 
caractère les plus originales et les plus pittoresques... 
Mais, comme par enchantement, un nuage passe sur la 
lune, la lumière s'éteint, les musiques cessent, et tout 
disparaît. Il semble que nous ayons fait un rêve. Hélas 
non, nous sommes éveillés, trop bien éveillés... De 
jeunes puces affamées de chair neuve n'ont cessé de 
nous le rappeler toute la nuit. 

/" mai. — Nous pensons à Paris. Que se passe- 
t-il dans la capitale? Déjà, au moment de notre départ, 
on redoutait pour cette date un mouvement populaire. 
Qui sait quand nous recevrons des nouvelles? Ici le 
temps est splendide. De bonne heure nous sommes en 
route vers des montagnes aux sommets couverts de 
neige. Arrêt à Sed-Abad, puis à Damgan, grande ville 
célèbre par ses anciennes mosquées. Après la traversée 
du hameau de Mehmandouste, nous galopons à une 
allure folle jusqu'à Deh-i-Molla où nous retrouvons le 
prince qui fume son kalyan\ Il nous met en garde 
contre un hôte inquiétant dont nous savions déjà devoir 
redouter la rencontre à partir de cet endroit : la 

I. Gomme il est interdit aux femmes persanes de paraître en public et par con- 
séquent de danser, ce sont de jeunes garçons qui se livrent à la chorégraphie avec, 
d'ailleurs, une grâce toute féminine. 

a. Le kalyan est la pipe à eau persane. 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

punaise! la terrible punaise de ScharoudM Nous évitons 
de nous arrêter trop longtemps dans ce pauvre cara- 
vansérail et nous filons bien vite à travers le désert 
jusqu'à Scharoud, capitale de l'épidémie. 

Là, nous sommes ravis de pouvoir passer la nuit 
chez le « Taguir-Bachi » ou chef des marchands, un 
vieil Arménien qui nous accueille fort amicalement 
dans une petite maison construite à l'européenne et 
toute illuminée en notre honneur. Notre hôte voudrait 
nous garder quelques jours et nous présenter au gou- 
verneur, mais nous avons hâte de quitter cette ville si 
mal habitée et nous repartons le lendemain dès l'aube. 

Route ennuyeuse et pénible, dans le sable et les 
cailloux, jusqu'au joli village au nom harmonieux de 
Meyameï, où l'on arrive par une avenue bordée de 
superbes platanes. Grâce à la recommandation du 
Taguir-Bachi, nous sommes reçus dans la maison du 
maire de l'endroit qui nous accueille du reste sans 
enthousiasme. Pourtant il nous installe dans une cham- 
bre claire du premier étage où, après un tour dans la 
ville aux rues tortueuses et barrées de loin en loin par 
de vieilles portes mal jointes, nous nous retrouvons 
autour du samovar avec le prince Djalil et l'un de ses 
aides de camp. La soirée est déHcieuse : une poussière 
d'or semble pailleter les nuages délicats qui flânent au 



I. Les indigènes, obligés de vivre côte à côte avec cet insecte malfaisant, sont 
depuis longtemps vaccinés contre sa piqûre et, d'ailleurs, leur peau ne lui dit plus 
rien, mais un étranger piqué par la terrible punaise tombe dans une anémie si 
profonde qu'elle donne à celui qui en est atteint, pendant sept ou huit mois, une 
sorte de maladie du sommeil. 

(12) 




NOUS CROISONS DES AKADES QUI DE BAGDAD VONT EN PÈLERINAGE A MESCHED. 




VILLAGE DE TORTUES DE LA PLAINE DE GARM-AB, SUR LA ROUTE DE MADAX. 



Autour de l'Afglianistiin. 



PI. 7, page 12 



CHOUR-AB 

ciel déjà violet et, par les fenêtres ouvertes, nous 
arrivent des bribes de chansons au rythme sauvage 
qu'accompagne au loin la note lente et monotone de 
la prière des mollahs. 

En quittant Meyameï le lendemain matin, nous 
rencontrons, près du caravansérail de Kal-Tagh, de 
paisibles tortues qui cheminent. Plus loin, Abbas- 
Abad que nous ne faisons que traverser : village pitto- 
resque en nid d'aigle. Une vaste nappe d'eau étincelle 
soudain devant nous, dans les dernières clartés du jour, 
c'est le lac salé de Mézinan. Journée assez calme où je 
note notre premier accident : un timon cassé qui nous 
oblige à passer la nuit dans une demeure des moins 
engageantes. Mais le temps a changé; le vent souffle 
en tempête, force nous est de nous mettre à l'abri... 

Rien de marquant jusqu'à Chour-Ab où nous 
arrivons le soir du 5 mai au sortir d'un col assez 
pittoresque. C'est de ce point que nous devons nous 
rendre aux mines de Madan, mines de turquoises que 
j'ai le plus grand désir de visiter. La distance est de 
5 farsaks, c'est-à-dire 35 kilomètres, et l'on nous 
demande 50 francs pour la location de trois mulets; 
pour 20 francs seulement Abbas s'engage à nous pro- 
curer des ânes et nous nous endormons sur cette bonne 

promesse. 

A l'aurore, la voix harmonieuse des bourriquets 
nous réveille. Nous descendons dans la rue où Abbas 
et eux piétinent d'impatience. Tristes seigneurs aux 
longues oreilles ! Leur plumage ne répond pas à leur 

('3) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

ramage. L'interprète, plein de sollicitude, me présente 
un âne blanc, d'aspect moins minable, dont il flatte la 
croupe en disant : « Kheïlé khoûb, Saheb, kheïlé 
khoûb! ' » et me voici, sans selle ni bride, assis sur une 
sorte de bât à dos de mon âne sacré qui n'était, je 
m'en aperçus dans la suite, qu'un sacré âne! Quelques 
bons coups de trique appliqués sans parcimonie, et 
nous quittons le village. 

Pendant deux heures la petite caravane chemine à 
travers un pays mamelonné; partout s'étagent en 
gradins des rizières où les paysans sont occupés à 
semer le coton. Tous les hommes sont aux champs; 
nous n'apercevons, en traversant le hameau de Garm- 
Ab, que quelques femmes qui se promènent sur les 

toits . 

La plaine qui s'étend à la sortie du village, en une 
immense nappe verte, est toute parsemée d'anémones, 
de lis et de coquelicots. Nous y rencontrons une mul- 
titude de tortues en promenade que nos ânes enjambent 
de la meilleure grâce du monde. Il est dix heures du 
matin et la chaleur est déjà suffocante. Mon blanc 
coursier baisse piteusement le nez et celui d'Enselme 
s'arrête tous les quatre pas, méthodiquement. Mais le 
conducteur de la troupe se charge de réveiller l'ardeur 
des pauvres bêtes à l'aide d'une courte chaîne d'acier 
qu'il porte attachée au poignet par une courroie. 

A onze heures, nous en finissons avec cette plaine 
fastidieuse et nous entrons dans le petit village de 

I. ( Très bon, seigneur, très bon! » 

(14) 




VUE DE MADAX-I-FIROUZA. 




LES ANES gui VONT NOUS CONDUIRE AUX MINES DE TURQUOISES. 



Autour de i'Afghaiiisiau. 



ri. S, i«ge 14. 



^'OYAGE A ANE 

Solamanieh. Mon âne s'arrête devant une tente en 
poils de chameau où deux bons vieillards s'épouillent 
mutuellement. A notre vue ils se hâtent de nous céder 
la place, mais nous nous hâtons beaucoup moins de la 
prendre. Pourtant la chaleur est si accablante, le soleil 
brûle si atrocement qu'il faut faire contre mauvaise 
fortune bon cœur et, malgré l'apparence sordide du 
logis, accepter l'invitation. Nous commençons du reste 
à nous familiariser avec les petites bêtes... Soudain le 
temps se gâte, de gros nuages noirs obscurcissent le 
ciel et, presque sans transition, la tempête se déchaîne 
avec roulements de tonnerre continus. Nous rendons 
aux deux pouilleux leur trop frêle demeure et cher- 
chons un refuge dans une maison voisine, dont le 
propriétaire, avec une désinvolture tout orientale, ren- 
voie les femmes et nous installe à leur place sur un 
beau feutre tout neuf. 

L'orage dissipé, nous repartons sur les ânes qui 
semblent enchantés de rafraîchir dans la boue la corne 
sèche de leurs sabots. La route suit d'abord le lit d'une 
rivière dans une étroite vallée où mon Pégase fait un 
brusque tête-à-queue et manque de me jeter à terre : 
une compagnie de perdreaux, que poursuit un vautour, 
lui a frôlé les oreilles en passant d'une roche à l'autre. 

Au sortir de cette gorge, nous parcourons de frais 
vallons où les chameaux lassés vont en villégiature : 
leur aspect est des plus misérables et leur bosse pend 
lamentablement comme une outre vidée. Ils font là une 
cure de quarante jours, après quoi ils reprennent leur 

(•5) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

existence de labeur. Il en est des animaux comme des 
gens. Que d'estomacs délabrés et de reins fatigués 
vont se refaire chaque année dans nos villes d'eaux et 
nos stations balnéaires!... 

Pendant deux heures, qui nous paraissent intermi- 
nables, nous passons de vallon en vallon. 

J'interpelle le conducteur : « Et Madan?... Où est 
Madan?... Madan-i-Firouza?' — Dourn'ist, Saheb!^ 2> 

Et il me montre à l'horizon le village, perché 
comme un nid d'aigle sur le somm.et d'une falaise aux 
tons d'améthyste. 

Le soleil est couché depuis longtemps déjà quand 
notre petite caravane arrive au pied de la forteresse. 
Éreintés, fourbus par cette longue étape, nous ne 
faisons guère meilleure figure que nos ânes. Par 
bonheur le seigneur du pays nous octroie un assez 
vaste logis dont les fenêtres, percées dans le mur 
d'enceinte, ouvrent sur la vallée. Le paysage est des 
plus pittoresques, mais nos yeux se ferment malgré 
nous et aussitôt après dîner nous nous enroulons dans 
nos couvertures... Et je me transporte en rêve au 
Châtelet où un aimable génie — peut-être le prince 
Djalil — me fait assister à un ballet de pierres pré- 
cieuses dans le palais de la Reine des Turquoises. 

7 mai. — La pluie et le vent, qui ont fait rage 
toute la nuit, n'ont pas troublé mon sommeil peuplé 
de visions claires, où de ravissantes ballerines évo- 



1. Madari-les-Turquoises. 

a. « Ce n'est pas loin, seigneur. » 



(i6) 




55 

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Autour de l'Afghanistan. 



PI. 9, puge 16. 



LES MINES DE TURQUOISES 

luaient autour de fontaines lumineuses. Au réveil, je 
m'explique les fontaines : une gouttière, dans le coin 
de la chambre, faisait un bruit de cataracte. 

Fort heureusement les nuages se dissipent dans la 
matinée et nous partons pour les mines, suivis d'une 
escorte qui augmente sans cesse. Au bout d'une heure, 
on arrive devant les premières galeries, maintenant 
abandonnées. Des corneilles au bec jaune volent 
autour de nous et je cueille pour mon herbier de 
ravissantes fleurs de montagne qui dégagent un 
parfum exquis. La roche' dans laquelle on trouve la 
turquoise est noire, avec des reflets métalliques à la 
surface. Elle est sillonnée de fissures et de crevasses 
où, comme de la lave qui se serait pétrifiée, a coulé 
une sorte de pâte ressemblant à de la porcelaine ou à 
du verre, et qui s'est durcie, épousant la forme de 
l'entre-roche où elle a filé. Plus profondément la pierre 
est rougeâtre, puis elle pâlit et tourne au jaune de 
soufre. 

Par des sentiers impossibles, nous parvenons jus- 
qu'à une mine en pleine exploitation. Les ouvriers, 
qui se servent pour leur travail de quinquets à huile 
fumeux, ont les vêtements, les mains et le visage 
couverts d'une couche de crasse noire qui les fait 
ressembler tout à fait aux mineurs de nos charbon- 
nages. 

De neuf heures du matin à neuf heures du soir on 
travaille dans les galeries. Il y a par chantier deux 

I. Porph5Tite pétrosiliceuse. 

in) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

équipes qui se relèvent après six heures de travail; 
chacune d'elles comprend : i*' Le « zabit » ou contre- 
maître qui est payé 3 krans ' par jour; 2° les « ous- 
tad » ou mineurs qui touchent un salaire variant de 
I kran 1/2 à 2 krans; 3^ les « amala » ou manœuvres, 
payés I kran; enfin les « fellah » ou jeunes garçons 
qui gagnent au plus 1/2 kran. Le contremaître a sous 
sa coupe trois ou quatre mineurs, il surveille le 
travail et recueille les turquoises; le mineur creuse 
le rocher; le manœuvre transporte les éclats à l'exté- 
rieur de la galerie; quant aux enfants ils sont chargés 
de casser les roches et d'en extraire les pierres pré- 
cieuses... 

L'existence de ces mines a été relatée pour la pre- 
mière fois au début du xiii*^ siècle. Louées primitive- 
ment pour une somme annuelle de 500 tomans, leur 
prix de location est monté à 3 000, puis à 8 000 et peu 
à peu jusqu'à 25000 tomans, taux actuel. La statis- 
tique des douanes évalue l'exportation annuelle des 
turquoises à 235000 francs ou 47000 tomans, mais la 
production totale, au dire des gens compétents, atteint 
quatre fois cette somme ; c'est-à-dire bien près d'un 
million. 

Au pied de la colline et non loin du village nous 

nous arrêtons à observer la façon curieuse dont les 

fellah opèrent le lavage des roches. Debout, dans trois 

bassins à eau courante, les garçonnets piétinent en 

cadence ces cailloux pointus et coupants, jusqu'à ce 

I. Le kran vaut 50 centimes et le toman 5 francs. 

(18) 




Autour de rAfghanistau. 



n. 10, page IS. 



UNE INVASION DE CHATS 

qu'ils soient débarrassés de la glaise qui y adhère 
encore. Ce frottement régulier de la plante des pieds 
est rythmé d'un chant bizarre et plaintif, toujours le 
même. J'imagine qu'on oblige ces enfants à chanter 
pour qu'ils ne crient pas de douleur. Mais à cet exer- 
cice répété la peau de leurs pieds devient aussi dure 
que la pierre elle-même et ils peuvent, paraît-il, pié- 
tiner ainsi plusieurs heures de suite sans trop souffrir. 
Remontés au village, nous y passons le reste de la 
journée sur le conseil de notre ânier que le ciel, de 
nouveau pluvieux, décourage; mais dès cinq heures, 
le lendemain matin, on enfourche les bourriquets et 
l'on reprend en sens inverse la route de Chour-Ab. 
La traversée de la plaine aux tortues est plus pénible, 
plus brûlante encore qu'à l'aller. Nous semons là un 
de nos ânes, celui qui porte Mollah- AU notre pro- 
priétaire, et sans trop nous inquiéter de l'infortuné 
Persan, nous continuons à cheminer au pas tranquille 
des pauvres bêtes fatiguées... Le soleil vient de dispa- 
raître à l'occident quand la petite caravane s'arrête 
enfin devant notre logis. Hélas! une désagréable sur- 
prise nous y attend. Des chats, pendant notre absence, 
ont mis nos chambres au pillage; tout est bouleversé, 
et le fidèle Abbas, furieux d'un surcroît de travail, 
appelle sur ces diaboliques félins les pires malédictions 
d'Allah! L'ordre est d'ailleurs bien vite rétabU et, la 
nuit venue, nous admirons la pleine lune qui met 
comme une lumière de féerie sur les minarets blancs 
d'une mosquée voisine. 

(19) 



AUTOUR OE L'AFGHANISTAN 

Nous revoici, le 9 mai, en route vers Nichapour, 
dans notre bon vieux coupé qui ne fait pas trop mau- 
vaise tii^ure après les 800 kilomètres qu'il vient d'ac- 
complir. La plaine, à l'entour de la ville, est toute par- 
semée de « canats » ' et ces taupinières géantes sont 
si nombreuses par ici que le terrain semble y avoir été 
raviné par quelque monstrueuse bête souterraine... 

Jusqu'à Gedemgha nous pataugeons dans un che- 
min bourbeux. Le village est campé sur une colline, 
au nord de la route : à ses pieds est un bosquet de 
vieux pins tordus et de platanes séculaires et l'on aper- 
çoit, à travers un arc-en-ciel éclatant, le dôme bleu 
turquoise de la mosquée bâtie en Thonneur de l'iman 
Reza'. Tout à côté, une grande place est entourée de 
caravansérails pour les innombrables pèlerins qui 
viennent adorer ce chef spirituel des musulmans 

chiites. 

La nuit arrive vite. Plus vite encore un orage qui 
illumine l'horizon derrière nous, tandis que devant 
nous, la pleine lune monte dans un nuage opale... Les 
premières gouttes de pluie nous surprennent à la porte 
du caravansérail de Fakhr-Daoud et nous avons la 



I. Eu Perse, les canaux d'adduction ne peuvent être établis à ciel ouvert à cause 
du soleil qui aurait tôt fait d'en évaporer l'eau. On les établit donc à 4 ou 5 métrés 
80U3 terre; mais de distance en distance on perce un «■ canat î. c'est-à-dire une 
sorte de cheminée d'aération qui sert en même temps au nettoyage. La terre simple- 
ment rejetée autour du trou, forme le petit monticule dont la repétition à l'infini 
donne à la plaine cette physionomie boutonneuse. 

3. L'iman Reza fut le huitième des douze imans ou chefs spirituels de l'Islam. 
Il succéda à, l'âge de 30 ans à son père Moussah-el-Kazim, le septième iman, tué à. 
Bag-dad en 799. Ne à Médine en 770, il mourut à Mesched en Sl8 et fut enterré dans 
le mausolée d'Haroun al-Raschid. ainsi qu'il en avait exprime le désir de son vivant. 

(20) 



MESCHED APPARAIT 

bonne fortune d'être à l'abri quand tombent les cata- 
ractes. 

C'est notre dernière nuit avant l'entrée dans la 
capitale religieuse de la Perse. L'étape jusqu'à Ché- 
rif-Abad, où vient aboutir le chemin de Seïstan, nous 
prend encore toute la matinée du lendemain et c'est 
sous un soleil de feu que nous grimpons les pentes du 
Sanghi-Best. Nos chevaux tirent à plein collier; ils 
nous amènent entin après beaucoup d'efforts, au som- 
met du col ' — signalé de loin aux voyageurs par une 
haute stèle — et Mesched ' apparaît. D'ici le panorama 
est vraiment merveilleux : les mosquées saintes, aux 
dômes bleu et or, scintillent au milieu de la verdure et 
Ton s'imagine, à l'émotion que l'on ressent soi-même, 
quelle impression profonde doivent éprouver les pèle- 
rins venus de Bagdad, qui arrivent en vue de Mes- 
ched après cent jours de marche. Ils se prosternent, 
baisent pieusement la stèle, élèvent leur cœur recon- 
naissant vers Allah protecteur, puis en souvenir de 
leur passage, ils dressent, à la place même où ils ont 
prié, de petits monuments faits de trois pierres super- 
posées... 

Nous voici maintenant lancés à fond de train sur 
la route qui descend à Mesched; les chevaux préci- 



I. 1690 mètres d'altitude. 

a. Mesched compte de 70 à 80 000 habitants. Il y a 70 Européens dont 60 Russes 
qui, avec les Mahometans du Caucase, les Juifs russes et les Arméniens, portent à 
800 ou I 000 le nombre des sujets russes. Les sujets britanniques sont au nombre 
de 100 environ. On estime à 30 ou 40000 le nombre des pèlerins qui viennent chaque 
année à Mesched se prosterner devant le tombeau de l'iman. 

(21) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

pitent l'allure et nous les laissons marcher, hypnotisés 
nous-mêmes par le spectacle de cette immense oasis, 
du milieu de laquelle émergent innombrables les dômes 
et les minarets de la capitale du Khorassan. 

Mesched est entourée d'une muraille en pisé, 
haute de 7 à 8 mètres, construite, dit-on, vers le milieu 
du xvr siècle. De loin, avec son large fossé, ce mur 
d'enceinte paraît constituer une défense formidable 
alors qu'il tient à peine debout. Nous passons une 
porte assez basse, flanquée de deux tourelles déman- 
telées, et nous nous engageons, un peu au hasard et 
après une succession de ruelles tortueuses, sur un bou- 
levard planté de grands arbres dont l'allée centrale est 
un ruisseau boueux. Nous sommes à la recherche de la 
demeure de M. Molitor, directeur général des douanes 
du Khorassan, pour lequel j'ai des lettres de recom- 
mandation de M. Naus et du D"" Schneider de Téhé- 
ran. Après une demi-heure de courses à travers 
cloaques et immondices, nous découvrons enfin sa 
retraite et nous sommes reçus comme des amis de 
vieille date. Notre premier soin est de rendre visite à 
M. de Giers, gérant du consulat général de Russie 
chez lequel nous rencontrons l'attaché militaire. Nous 
saluons également, au consulat général britannique, le 
capitaine Battye qui remplace le major Sykes en 
congé... 

De bonne heure, le lendemain, nous sommes 
dehors pour visiter la cité religieuse : simple prome- 
nade de curieux, d'ailleurs, car je ne noterai ici que mes 

(22) 




LE CHASSEUR DE GAZELLES. 



Amour de l'Afgbftuistaii. 



Pi. 11, page 22 



LA VILLE SAINTE 

observations personnelles, la capitale du Khorassan 
ayant été maintes fois étudiée et décrite. Je rappellerai 
seulement que Mesched est la ville sainte des musul- 
mans chiites où les pèlerins, sectateurs du prophète 
Ali, viennent en foule prier devant le tombeau' du 
saint iman Reza. C'est assez dire que les habitants sont 
des plus fanatiques et que les Européens trouvent peu 
de sympathie parmi eux. Malgré cette animosité indi- 
gène, les Russes et les Anglais se partagent jalouse- 
ment l'honneur d'apporter dans la cité lointaine tous 
les perfectionnements du progrès. Ainsi, grâce aux 
Russes, la Mosquée est aujourd'hui éclairée à la 
lumière électrique et possède, dit-on, du fait de la 
munificence anglaise, une superbe horloge au carillon 
retentissant. 

Nous traversons le Bazar; malheureusement la 
partie la plus intéressante de ce quartier populeux se 
trouve dans l'enceinte de la Mosquée, c'est-à-dire dans 
le Best" qui occupe le quart de la ville. Ce Best est 
l'endroit le plus original de la cité persane, car il sert 
de refuge à tous les malandrins du Khorassan; voleurs, 
assassins, vagabonds y sont à l'abri de toute poursuite 
et nul n'a le droit de les inquiéter tant qu'ils n'en 
sortent pas. C'est à proprement parler une ville dans 
la ville. Du reste la vie et les coutumes autour de la 

1. La construction de la coupole qui recouvre le tombeau de l'iman est attribuée 
à Suri, gouverneur de Nichapour. en 1037- Depuis, les différentes mosquées du sanc- 
tuaire ont été détruites et reconstruites pour ainsi dire périodiquement. 

2. Mot persan qui signifie : lieu d'asile. On en rencontre dans toutes les villes 
de la Perse et c'est en général la Mosquée. 

(23) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

Mosquée sont tout à fait particulières ; les mollahs ont 
notamment créé une forme spéciale de mariage à 
l'usage des pèlerins : c'est l'union à court terme, le 
contrat limité suivant le désir du contractant. Il est des 
arrangements avec le ciel d'Allah. De sorte que les 
pieux musulmans qui viennent de si loin adorer le 
saint iman, trouvent à Mesched de dociles « momen- 
tanées », dont ils font officiellement des épouses pour 
la durée de leur séjour. Ces compagnes de mœurs 
faciles acceptent religieusement leurs maîtres légi- 
times d'un instant. Il en est qui ne sont pas plus d'une 
semaine en puissance de mari. Et quand le pèlerin 
reprend son bâton l'épouse reprend sa liberté. . . jusqu'à 
la prochaine caravane. 

Nous nous rendons à la fabrique de tapis, comptant 
bien y voir des merveilles. Hélas! C'est une décep- 
tion. Des gamins y tissent, en chantant, de banales 
carpettes d'après des dessins viennois du plus mauvais 
goût et l'on cherche à nous faire admirer des tapis à 
grands ramages qui n'ont plus rien de l'antique beauté 
des tissus d'Orient... 

Ce même soir, nous dînons au consulat général de 
Russie. La table, comme la veille d'ailleurs chez le 
capitaine Battye, est déHcieusement décorée d'iris, 
d'acacias et de roses... et le retour est une promenade 
exquise à travers les ruelles sombres de la ville. Nous 
sommes précédés d'un soldat porteur d'un énorme 
falot. Il fait clair de lune, les rossignols chantent dans 
les jardins, des musiques nous arrivent par-dessus les 



RETOUR AU CLAIR DE LUNE 

hautes murailles ; il y a comme une griserie dans l'air, 
plus léger ce soir-là, et c'est peut-être la seule fois, 
pendant ce long voyage, que j'éprouve le regret un peu 
mélancolique de ne pas trouver sur mon seuil, en ren- 
trant, l'accueillante douceur d'un sourire de femme. Je 
comprends les pèlerins et la bienveillante indulgence 
d'Allah à leur égard. Mais fermons les yeux, chassons 
les rêves, borof boroP comme dirait Abbas... la ville 
est sainte et demain nous partons pour Askhabad. 

I. Va-t'en! 




CHAPITRE II 



DE MESCHED AU TRANSALAI 



Les pierres pèlerines. || Koutchan et ses tremblements de terre. 

Il P^RONTIÈRE RUSSO-PERSANE A GaOUDAN. || AsKHABAD. || En CHEMIN 
DE FER jusqu'à ANDUAN. || ORGANISATION DE LA CARAVANE A OSCH. || 
En ROUTE POUR LE « ToiT DU MONDE ». !| GuULTCHA. || COL DU 

Taldik. Il Les pâturages de l'Alai. |i Col du Kizil-Art. H Première 

vision DES PaMIRS. 

Q ^ ^ 

Nous sommes sortis du désert. De Mesched à 
Askhabad nous allons suivre — je dirai tout à 
l'heure comment — une route à peu près carrossable, 
établie par les Russes en 1 89 1 pour faciliter les échanges 
commerciaux entre la Transcaspie et le Khorassan. 
C'est la continuation du haut plateau iranien que nous 
n'avons pas quitté durant notre première étape, et nous 
avons à parcourir encore, avant d'atteindre le chemin 
de fer du Turkestan, une distance de 250 kilomètres 
en nous élevant graduellement jusqu'à la frontière. 

14 mai. — Nous quittons la ville sainte. Le capi- 
taine Battye, par une délicate attention, nous adresse 
un charmant mot d'adieu épingle à un bouquet de 
roses, et quatre cavaliers indiens de sa garde arrivent 

(27) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

pour nous escorter au moment où nous montons en 
voiture. Notre véhicule est cette fois une sorte d'im- 
mense phaéton où nous serons très à notre aise... s'il 
ne pleut pas. Le mode d'attelage pratique autant qu'ori- 
ginal est curieux à noter : les deux chevaux du milieu 
sont attelés au palonnier, absolument comme en 
Europe, mais les chevaux de côté tirent sur de solides 
chaînes qui entraînent l'arrière-train de la voiture, 
souvent menacé de rester en route dans les passages 
difficiles. 

Sitôt les portes franchies, nous croisons de nom- 
breuses charrettes dont le va-et-vient incessant marque 
quel important trafic commercial les Russes ont établi 
par cette voie. L'orage nous prend à Chan-Kaleh : il 
faut s'arrêter un instant dans un affreux et minuscule 
caravansérail où sont déjà installées plusieurs familles 
persanes qui voyagent comme nous. La pluie ne cesse 
pas jusqu'à Tchinaran où Ton arrive à cinq heures et 
demie dans un fleuve de boue. Heureusement nous 
trouvons là un abri qui offre presque tout le confort 
moderne : une table, des chaises et un excellent pilaw^ 
que nous ingurgitons, le dos au poêle qui ronfle. On se 
sèche et l'on dort. 

1$ mai. — En route vers Koutchan. Chemin épou- 
vantable! Une vraie rivière : cela nous rappelle, à 
Enselme et à moi, nos plus mauvais jours de Mand- 
chourie. Abbas, qui parle peu, fait parler de lui pour la 
première fois. A un tournant de la route un chaos le 

I. Plat de riz où l'on rencontre quelques morceaux de mouton. 

(28) 



LES PIERRES PÈLERINES 

jette du haut du siège et il roule dans une mare de 
fange. Le pauvre homme se relève du reste sans aucun 
mal, mais il est vertement tancé par notre cocher qui 
lui explique avec force gestes, de quelle façon il faut 
se tenir sur un siège. Sa chute a fait fuir une famille 
de petites marmottes, couleur chamois, qui nous regar- 
daient passer assises au bord de leur trou... 

On traverse Seïd-Abad, gros bourg à l'aspect misé- 
rable. Route défoncée, paysage désolé, pas un arbre à 
l'horizon. A droite et à gauche, de gros nuages noirs 
courent le long des montagnes. 

Vent, pluie, tempête : toute la lyre orageuse... et 
pas moyen de se sécher au caravansérail de Mir-Abad, 
car la cheminée se refuse à tirer et nous enfume. De 
guerre lasse, nous nous réfugions dans les écuries, 
beaucoup plus confortables, où d'immenses braseros 
sont allumés pour les chevaux. 

Notre vieux cocher nous réveille le lendemain dès 
l'aube : le ciel est bleu foncé sans un nuajre et il souffle 
une brise fraîche du Nord qui va sécher les routes. 

On roule vers Koutchan à travers une vaste plaine 
argileuse où je suis très surpris de rencontrer d'énormes 
blocs de pierres — de forme à peu près sphérique — 
dont rien ne justifie la présence et qui semblent être 
tombés du ciel. Intrigué, je fais appel aux lumières 
d'Abbas et je le prie de me renseigner sur un tel phé- 
nomène. 

« Ce sont des pierres, Saheb, me répond sérieuse- 
ment Abbas, qui se rendent en pèlerinage à Mesched. » 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

Je crus d'abord qu'il voulait abuser de ma crédulité, 
mais il avait pris un air grave; impressionné, comme 
tout bon musulman, par l'idée religieuse, par l'acte de 
foi vraiment admirable qui se dégageait d'un fait 
connu de tous. Je le relate ici pour donner une idée du 
fanatisme extraordinaire de ce coin de la Perse, car 
voici ce qu'il me conta : « Ces pierres sont parties un 
jour des montagnes de Koutchan; véritables pèlerines, 
elles s'échelonnent le long de la route jusqu'à la ville 
sainte, compagnes muettes des pèlerins persans qui se 
rendent à Mesched. Et elles marchent à côté d'eux 
parce qu'il n'est pas un musulman qui ne mette une joie 
fanatique à les aider dans leur pieux pèlerinage. Des 
mains, des épaules, elles sont poussées dans la bonne 
voie par les pieux voyageurs : ceux qui vont en 
chariot les transportent l'espace d'une lieue; ceux 
qui marchent à pied leur donnent ce qu'ils ont de force 
et ainsi, petit à petit, lentement, mais sûrement — par- 
fois après plusieurs années de voyage — les pèlerines 
de granit arrivent jusqu'au pied des murailles de 
Mesched. Dès que l'une d'elles a accompli son pèleri- 
nage, ce sont alors dans la mosquée, des cris de joie, 
une émotion indescriptible, un enthousiasme extraor- 
dinaires. Tout un peuple de pèlerins et de mollahs 
fanatisés vient à sa rencontre. On la reçoit en 
grande pompe, puis au milieu des acclamations on 
la roule pieusement jusqu'au tombeau du saint iman 
Reza... » 

Ne voilà-t-il pas une admirable histoire qui donne 

(30) 




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Autour de l'Afghanistan. 



PI. 12, p. 30. 



LA CITÉ DES TREMBLEMENTS DE TERRE 

une couleur de vérité à la parole de l'Écriture : « La 
foi déplace les montagnes? » 

A Zafir-Abab trois goulams^ de la douane nous 
attendent. Dès qu'apparaît la voiture ils se mettent en 
selle etj caracolant à nos côtés dans une sorte de fan- 
tasia, ils forment à notre modeste équipage une brillante 
escorte, avec leurs chevaux vifs et ardents dont les 
harnais plaqués d'argent étincellent au soleil. Vers 
midi, au fond de la plaine grise, l'oasis de Koutchan 
apparaît tout à coup... Une longue ligne d'arbres. Pas 
de mosquées, peu de caravansérails à étage; la ville est 
rasée comme un pont de navire après la tempête. C'est 
le pays des tremblements de terre. 

Aux portes de la cité un terrain argileux nous 
arrête. Une voiture qui précédait la nôtre s'y trouve 
enlizée et barre le chemin; alentour un gros Persan 
s'agite au milieu de huit ou dix femmes. Il glousse 
d'effroi en nous apercevant, et comme un vieux coq 
jaloux emmène ses poules qu'il fait tenir en rond, 
assises dans la boue, à cent mètres de nos moustaches 
étrangères. Puis il revient porter aide à son cocher. 
Le sauvetage est compliqué, mais le temps presse : 
je fais appel aux goulams qui rapidement amènent à 
notre secours une dizaine d'indigènes. Ceux-ci ont vite 
fait de nous ouvrir un passage à côté de la route et 
l'on repart, laissant piétiner dans la fange le vieux coq 
remuant et ses poules indifférentes. 

Accueil des plus cordiaux chez M. Spinella, le 

I. Cavaliers irreguliers. 

(30 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

directeur des douanes, dont la femme est Française. 
Nous voici dans sa compagnie, roulant en voiture vers 
le vieux Koutchan, situé à 12 kilomètres. Partout des 
ruines, vestiges navrants d'une ville importante qui, 
depuis des siècles, a subi l'effroyable secousse de 
tremblements de terre successifs. En l'espace de qua- 
rante ans, trois cataclysmes analogues ont ébranlé 
Koutchan par ses bases. Le premier, en 1852, coucha 
les murailles et ouvrit deux mille tombes dans le sol 
crevassé. En 1871, nouvel effondrement; les habitants 
relèvent les murs, invoquent Allah et reprennent cou- 
rage. Vingt-deux ans d'accalmie leur ont donné con- 
fiance, ils se croient épargnés; la cité est florissante, 
active, joyeuse. Soudain, le 17 novembre 1893, le ciel 
s'obscurcit, la foudre éclate, la terre se soulève, puis 
dans un chaos indescriptible, la ville est engloutie 
comme par une vague monstrueuse, et lorsque les 
malheureux indigènes se comptent après le désastre, la 
population de vingt mille habitants est diminuée de 
moitié. Ceux qui restent ne désespèrent cependant pas 
encore, ils se resserrent dans le dernier coin habitable. 
Deux ans après une quatrième secousse achève leur 
ruine... Convaincus désormais que Koutchan était voué 
à une destruction inévitable et qu'Allah en chassait ses 
fidèles, les survivants abandonnèrent pour toujours la 
cité maudite et s'en furent créer une ville nouvelle à 
10 kilomètres plus à l'est. 

Nous visitons les débris de cette immense nécro- 
pole. Quelques isolés vivent encore là, profitant de 

(-32) 




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PI. 13, p.'i^e 32 



UN CONCERT A KOUTCHAN 

l'avantage qui leur est accordé de ne pas payer d'im- 
pôts. Ils se sont armés contre les tremblements de terre 
en construisant des huttes en torchis dont la charpente 
est faite de longues branches de peuplier qui s'entre- 
croisent dans le haut et dépassent le faîte. Autour des 
ruines — seule apparence de vie au milieu de cette 
mort — croissent et prospèrent de magnifiques vigno- 
bles qui sont la richesse du pays. 

Nous sommes accompagnés au retour par des nuées 
de pigeons sauvages, dont les plumes changeantes 
prennent tout l'éclat d'un clair soleil couchant... 

Le soir, dans la confortable demeure de nos hôtes, 
j'ai la bonne fortune, qui ne m'avait pas été encore 
donnée, d'entendre le fameux ténor Caniso. Malheu- 
reusement ce n'est que dans le phonographe. Et tandis 
que le docile appareil nous soupire un solo de violon de 
Kûbelick ou une romance de Puccini, j'admire un 
superbe chat blanc qui ronronne doucement entre les 
pattts d'un tigre — son grand oncle — tué vers 
Boudjnourd, au pied des montagnes, et dont l'admi- 
rable peau hospitalière sert de nid préféré à ce diminutif 
du roi des jungles. 

Au matin du 1 7 mai nous voici de nouveau en route 
par un mauvais chemin qui grimpe sur un large plateau 
et descend ensuite rapidement dans une vallée des 
plus riantes. Après le gros village d'Imam-Gouli, on 
passe entre deux falaises granitiques, et laissant à droite 
un hameau dont les cubes de pierre s'accrochent au 
flanc du rocher, on arrive au caravansérail tout neuf 

(33) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

d'Ali-Abad. Le colonel Ali, propriétaire de cette 
auberge et des terrains avoisinants, est venu s'installer 
là avec sa famille dans l'espoir d'y créer une colonie. 
Mais il n'a pas été suivi : l'habitant fait défaut, l'hôtel 
reste désert, et nous apercevons le brave homme, mé- 
lancoliquement assis sur le bord du chemin, qui semble 
guetter l'improbable voyageur. Il nous regarde d'un 
œil curieux et stupéfait. 

La nuit venue, pendant que nous nous remettons 
des fatigues de la route, des nuées de grenouilles 
compatissantes éveillent les échos du jardin solitaire et 
je m'endors, me figurant cette petite oasis peuplée de 
couples heureux pour la plus grande satisfaction de son 
colonel. Mais mon sommeil est fréquemment troublé 
par le passage des caravanes, et ce qui à tout instant 
frappe mon oreille, c'est le tintement répété des boîtes 
en fer-blanc suspendues au col des chameaux, et dans 
lesquelles un os de mouton, en choquant les parois au 
pas r3^thmé des bêtes, fait comme un bruit lointain de 
joyeux carillon. 

i8 mai. — Nous pénétrons par un défilé très étroit 
dans le massif montagneux qui sépare le Turkestan de 
la Perse et où l' Atrek prend sa source. De vieux ponts 
persans en ruines et tout à coup, dans une éclaircie, un 
tableau singulier : sur une prairie émaillée de fleurs, 
des pèlerins tout nus se sèchent au soleil. Les uns 
recousent leurs vêtements déchirés, d'autres essaient 
de chasser la vermine en passant à la fumée d'un feu 
de bois vert leurs chemises en loques... 

(34) 




Autour de l'Afghanisiau. 



PI. 14, page 3-1. 



LA DOUANE RUSSE 

On traverse Dourb-Adam, Darband, Dach-Arazé, 
où des femmes vêtues de rouge et portant des sequins 
autour de la tête cuisent le pain, affairées près des 
fours, tout en bavardant comme des pies d'Europe. 
Puis la route grimpe, bordée par endroits de thuyas 
rabougris, et d'innombrables alouettes, que poursuivent 
des mulots, se lèvent avec un petit cri eifrayé vers le 
ciel de plus en plus noir où tourbillonne un couple de 
faucons... Enfin, après une longue montée et le passage 
d'un col, on débouche devant la douane persane, au 
petit village de Badchguiran. Les trois ou quatre verstes 
qui nous séparent de la frontière sont rapidement fran- 
chies, et nous nous trouvons très vite, après la ligne de 
partage des eaux, devant Gaoudan, le poste de douane 
russe, où des officiers examinent aimablement nos 
bagages. 

Il s'agit de découvrir un gîte pour la nuit. De braves 
Malakans' qui dormaient déjà dans la chambre d'une 
vague auberge, sont priés de nous céder la place et 
ils déménagent aussitôt avec la meilleure grâce du 
monde... 

De Gaoudan, la route maintenant excellente des- 
cend par des lacets nombreux et rapides au flanc de la 
montagne, jusqu'à la grande ville militaire d'Askha- 
bad. 

Après une halte de deux jours, occupée par des 

I. Sorte de tribu en marge de la natiou russe. Les Malakans ne se nourrissent 
que de lait et de leg-uraes. Relég-ues sur la frontière du Turkestan par le Gouverne- 
ment, à cause de leur hérésie, ils y ont formé de petites colonies et sont tous, sans 
exception, conducteurs de chariots. 

(35) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

visites et des formalités douanières, nous voici le 
21 mai en route pour Andijan, le terminus du chemin 
de fer transcaspien. 

La voie ferrée qui traverse des déserts de sable 
conduit le voyageur vers de merveilleuses oasis, vers 
l'enchantement de la magie orientale. On récrirait tous 
les contes des Mille et une Nuits rien qu'à rappeler 
les visions éblouissantes de Merv, aux antiques 
murailles ; de Bokhara, aux bazars grouillants et colo- 
rés ; de Samarkand, la cité sainte, toute bleue dans le 
ciel d'un azur éclatant; de Tachkent, la capitale du Tur- 
kestan russe ; de Kokand, la ville d'or, aux cuivres 
étincelants, aux soies multicolores, que domine de ses 
minarets le palais des anciens Emirs... 

Des écrivains de tous pays, des poètes certes ont 
essayé d'habiller les mots et les phrases de toute la 
parure des épithètes les plus claironnantes ; ils ont pris 
la plus riche palette pour peindre le rêve et l'invrai- 
semblable, ils ne sont arrivés, quelque délicat que fût 
leur toucher, qu'à ternir, en effleurant leur velours, ces 
papillons fulgurants et uniques épingles dans la soli- 
tude des sables. Je ne me laisserai donc pas tenter par 
l'attrait de descriptions cent fois faites et de paysages 
si souvent esquissés. Nous sommes d'ailleurs anxieux 
de gagner Osch, au pied du Pamir, afin de quitter les 
contrées civilisées avant le i^' juillet et de pouvoir 
ainsi traverser les hauts plateaux au moment le plus 
chaud de l'année. Nos arrêts en cours de route n'ont de 
véritable intérêt que pour nous. Le seul qu'il soit utile 

(36) 




Aiuour de l'Afghanistan. 



l'I. là, page iti. 



ABBAS NOUS QUITTE 

de signaler est celui fait à Marghilan, où nous descen- 
dons de wagon le 12 juin, pour y passer huit jours à 
préparer l'organisation de notre caravane qui sera 
complétée à Osch. 

C'est là que vint nous rejoindre M. Zabieha, un 
agent de la maison Révillon de Paris, Français d'ori- 
gine polonaise qui, à Bokhara, s'était aimablement 
offert à m'accompagner dans mon expédition. Nerveux, 
actif, intelligent, il m'avait plu tout de suite. Sa con- 
naissance parfaite de la langue russe et ses qualités 
d'endurance et de bonne humeur en firent vite un pré- 
cieux compagnon de route. 

Avec lui je m'occupai immédiatement de compléter 
les approvisionnements de conserves, dont une grande 
partie avait été achetée à Tachkent,et de rechercher un 
domestique interprète qui pût remplacer Abbas. Il eût 
été en effet, inutilement cruel et dangereux d'emmener 
plus loin ce bon vieillard qui ne connaissait ni le russe 
ni le kirghize et qui, surtout, risquait de finir ses jours 
dans les rochers du Pamir ou du Karakoroum. Notre 
premier soin fut donc de le remercier de ses services et 
de l'installer confortablement dans le train qui allait le 
ramener près de ses petits-enfants. Son remplaçant 
n'était pas facile à trouver. Grâce au chef-adjoint de la 
police, nous fûmes dotés d'un interprète, à la fois cui- 
sinier et valet de chambre, un Sarte nommé Iskandar 
sachant tout faire et faisant tout gaiement. Qu'on 
s'imagine un grand et fort gaillard au teint bronzé, 
dont le large sourire se faisait jour à travers une barbe 

(37) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

noire taillée en pointe. Très bavard, parlant d'ailleurs 
toutes les langues de l'Asie centrale et un peu le 
russe, il fut l'âme véritable de notre caravane. 

Restait à nous procurer l'argent nécessaire pour 
aller jusqu'au Kachmir, ce qui fut fait à la Banque 
russo-chinoise... et le 20 juin nous parvenions à Andi- 
jan, terminus de la voie ferrée'. 

Le lendemain, dès l'aube, on reprend la vie en 
patache, un grand phaéton à quatre chevaux du modèle 
de celui qui nous mena de Mesched à Askhabad. Il fait 
un temps merveilleux, le soleil colore d'une lumière 
rosée les cimes neigeuses de l'Alaï, et c'est avec une 
joie mêlée de quelque émotion que je vois enfin se 
dresser devant moi la fantastique muraille rocheuse der- 
rière laquelle se cache ce «toit du monde/, un peu 
mystérieux. Que nous réserve l'inconnu de ces soli- 
tudes ? Pourrons-nous y atteindre jamais?... Demain 
nous le dira. 

A moins d'une lieue d'Andijan commence un désert 
de ÏO kilomètres environ, vaste plaine rôtie par le 
soleil, sans herbe et sans abri. Par bonheur, c'est 
jour de marché et le désert prend de l'animation avec 
ses innombrables cavaliers kirghizes, coiffés du cha- 
peau pointu, qui se rendent à la ville par petits groupes 
et dont quelques-uns portent, en travers de la selle, 
une longue perche aux extrémités de laquelle pendent 



1. On va d'Andijan à Osch en voiture. La distance est de 46 verstes et il y 
a un relais à mi-chemin à Khodjabad. La poste se charge du transport des voya- 
geurs. 

(38) 




Autour de l' Afghanistan. 



PI. 16, iKige 38. 



NOTRE PLAN DE CAMPAGNE 

des sacs remplis de cocons. Puis voici tout à coup 
la surprise verdoyante et claire d'une délicieuse oasis. 
De tous côtés des champs de coton, des peupliers, de 
gras pâturages. C'est un des coins charmants de la 
haute vallée du Syr-Daria que Reclus, dans V Homme 
et la Terre, a si justement appelée « la Lombardie 
asiatique ». 

Nous sommes de bonne heure à Osch — petite 
ville enfouie dans la verdure au pied des monts Alaï 
— et sitôt débarqués, nous allons saluer le colonel 
Riabkoff, commandant du iC" bataillon de chasseurs, 
qui nous emmène dans sa troïka chez le chef du district, 
le lieutenant-colonel Alexeicff. Tous deux, avec une 
bonne grâce charmante, se mettent à notre entière dis- 
position pour nous faciliter les préparatifs de départ et 
nous procurer les renseignements indispensables. 

Après plusieurs conférences avec les officiers qui 
avaient déjà parcouru le Pamir, j'arrêtai définitivement 
la route à suivre. 

Mon plan était de gagner le Pamirski-post par les 
cols du Taldik, du Kizil-Art et d'Ak-Baïtal, puis de 
remonter la rivière Ak-Sou, de franchir le col du Beïk 
et d'atteindre ainsi les sources du Sarikol. Arrivé là, je 
comptais passer le col d'Ili-Sou et rejoindre le chemin 
de Yarkand au Karakoroum, au point marqué Ak-Tagh 
sur les cartes, en suivant la haute vallée du Raskem- 
Daria. D'Ak-Tagh nous gagnerions Leh, dans le petit 
Tibet, par la route des caravanes. 

Il m'était en effet interdit de pénétrer aux Indes 

(39) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

par les passes qui descendent sur Tchitral ou sur 
Hunza, car le gouvernement de Calcutta ne s'était 
décidé à m'ouvrir que la voie difficile et peu directe 
du Karakoroum. Dans les Pamirs, au contraire, j'avais 
pleine liberté d'action : le général Soubotitch gouver- 
neur général du Turkestan, dont j'avais reçu à Tach- 
kent l'accueil le plus bienveillant, avait bien voulu me 
donner carte blanche pour ma traversée des territoires 
russes. 

Restait à déballer le matériel de campement et les 
armes, à compléter les approvisionnements, à trouver 
des hommes sûrs et des chevaux solides, bref à orga- 
niser la caravane qui dans mon esprit devait me con- 
duire jusqu'aux Indes. 

Ces minutieuses et délicates opérations, ces impor- 
tants préparatifs, me furent grandement facilités par les 
autorités russes qui se montrèrent, à notre égard, 
d'une cordialité et d'une obligeance que je ne saurais 
oublier. Grâce à la bonne volonté et au concours pré- 
cieux de chacun, la caravane put être prête à se mettre 
en route le 26 juin, et le lendemain nous prenions congé 
de nos hôtes, disant adieu pour de longs mois aux 
régions du monde civilisé. 

2^ juin. — Dans la cour de la caserne, dont un 
pavillon nous avait été réservé pour la mise en ordre 
de notre bagage, c'est dès le matin l'agitation criarde 
des caravaniers qui s'interpellent et se bousculent au 
milieu des ballots épars, tandis que piaffent et 
s'ébrouent les vingt chevaux de la caravane. Nous 

(40) 




TOMHKM- \ KdKAND. 




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KOKAND. PALAIS DES ANCIKNS ÉMIRS. 



Autour ûe l'Afghanistan. 



Pi. 17, page 4U. 



PREMIÈRE JOURNÉE DE CARAVANE 

arrivons au milieu de cet effarement général ; il est 
impossible de se faire entendre. Les chargements sont 
dix fois faits et refaits sous l'œil paisible et autoritaire 
du caravanbasch avec qui nous avons traité, et qui 
est là pour s'assurer de la bonne organisation du 
départ. 

Peu à peu pourtant le calme s'établit avec l'ordre, 
les clameurs cessent, tout est prêt : nous prévoyons 
que nous allons partir... Le colonel Alexeieff vient 
nous serrer la main une dernière fois et nous nous 
mettons en route vers Goultcha, à travers les bazars 
de la ville indierène. 

Le chemin, peu pittoresque, remonte une large 
vallée caillouteuse ; çà et là seulement quelques 
maigres bosquets. A trois heures et demie nous 
arrivons à l'entrée du village de Kadourkoul. Des Kir- 
ghizes, à la longue barbe, sont rangés en bataille 
devant une magnifique yourte^ qui nous est destinée, 
et se prosternent la main sur le cœur. Le site est admi- 
rablement choisi à côté d'un petit étang bordé de 
saules. 

Nos caisses sont descendues et rangées. L^n vieux 
Kirghize, suivant l'usage du pays, nous présente un 
mouton que nous devons accepter avant qu'il se 
décide à l'occire. En quelques secondes et sans 
un cri l'animal est proprement égorgé, et il nous 
revient en morceaux dans la grande marmite au pilaw. 
Un autre indigène apporte au galop et dépose à nos 

I. Hutte kirghize en bois treillage recouvert de larges bandes de feutre. 

(41) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

pieds une outre pleine de koumis^ dont nous nous 
délectons. 

Dans la yourte, après dîner, c'est soudainement une 
invasion de grenouilles que la curiosité sans doute a 
chassées de l'étang et qui viennent effrontément nous 
regarder dormir. Zabieha leur donne vigoureusement 
la chasse et elles s'en retournent à petits sauts, peu 
flattées de notre accueil. 

Notre première nuit de vie nomade se passe le 
mieux du monde... C'est le reflet du jour sur le crâne 
d'Iskandar qui me réveille! Préparatifs assez lents, 
adieux aux Kirghizes, et en route. Nous suivons le lit 
d'une rivière, entre deux falaises à pic dans lesquelles 
nichent des couples piailleurs de moineaux!... La 
vallée est elle-même assez encaissée et serpente entre 
de hautes montagnes aux flancs arrondis et couverts de 
pâturages. On passe auprès du refuge de Langar — 
deux maisons et trois arbres — et toujours en remon- 
tant la rivière, on arrive à Sout-Boulak^ devant trois ou 
quatre yourtes qui se dressent isolées dans la plaine. 
La faim nous oblige à camper. 

Pendant l'installation, nous voyons défiler une 
famille kirghize qui se rend dans l'Alaï. En tête, 
marche un peloton compact formé de tous les êtres à 
protéger : les femmes avec les enfants, les juments 
avec leurs poulains et les chamelles avec leurs cha- 
melons. Assez loin derrière, suit le groupe des hommes 



1. Lait de jument fermenté. 

2. I 900 mètres d'altitude. 



■(42) 




Autour de 1 Afghanistnu. 



PI. 18, page 42. 



LE POSTE DE GOULTCHA 

qui chassent devant eux, avec l'aide de gros chiens au 
poil fauve, la multitude aifolée des bœufs et des che- 
vaux . 

Le ciel, au coucher du soleil, est couleur d'opale 
rose, mais le beau temps ne dure pas et nous sommes 
réveillés dans notre premier sommeil par un violent 
orage qui rappelle ceux du Khorassan. 

Nous sommes en route le lendemain de bonne 
heure. Le chemin passe le col de Tchigirtik où nous 
atteignons la hauteur de 2 400 mètres. Un peu plus 
loin notre petite caravane dépasse la tribu kirghize; 
Iskandar, qui a causé avec le vieux chef, m'apprend 
qu'elle vient du village d'Aravang, à l'ouest d'Osch. 

La descente vers Goultcha se fait à travers des 
gorges sauvages et le passage du gué n'est pas com- 
mode. Nous avons de l'eau jusqu'à la ceinture; quant 
aux chevaux, ils pataugent stoïquement, poussés à la 
croupe par les caravaniers. On sort pourtant sans accroc 
de ce mauvais pas et l'on va camper sous de grands 
peupHers, non loin du poste des cosaques, dernière 
garnison russe à l'entrée des Pamirs. 

Zabieha et Enselme tirent quelques pigeons, après 
quoi nous allons saluer le commandant du fort qui 
nous prie à dîner pour le soir même. Il nous offrira tout 
à l'heure, en guide de concert, l'assourdissant tinta- 
marre de l'école des trompettes... 

^o juin. — Brouillard et pluie. Les caravaniers se 
refusent à sortir de la tente. Il faut faire acte d'auto- 
rité, sinon je suis à leur merci et qui sait, dans la suite, 

(43) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

ce qu'il pourra en advenir. Je parle fort et ma foi je 
secoue rudement quelques épaules. On m'obéit, les 
bêtes sont chargées et nous partons sous une pluie bat- 
tante. 

La route suit la rive droite du torrent dans une 
vallée très resserrée aux flancs tantôt rocheux, tantôt 
gazonnés. Partout de ravissantes fleurs des Alpes. 
Nous rejoignons bientôt la famille kirghize dont le 
vieux chef nous attend, une outre de koumis à la main. 
Il me présente M^^^ Aï-Bala, sa fille, qui monte fort 
bien à cheval. Cette jeune indigène me regarde avec 
une grande curiosité, car je suis le premier Européen 
qui se présente à ses yeux. Mais comme je demande 
en le désignant du doigt l'âge d'un jeune chamelon, son 
favori, Aï-Bala s'imagine que je veux acheter le gra- 
cieux petit animal et me tourne le dos en fondant en 
larmes. Un geste a suffi pour me ravir son cœur! 

On s'arrête à Kizil-Kourgan, groupe de cinq ou six 
misérables cubes de pierre construits sur le bord du 
torrent. Près de nous campent les Kirghizes. Le 
tableau est d'un autre âge. Au milieu d'un étroit vallon 
que dominent de hautes falaises couleur de sang, se 
mêle et s'agite la foule bariolée des troupeaux, des 
serviteurs et des enfants ; les femmes vêtues de robes 
écarlates circulent affairées, faisant çà et là, sur le vert 
délicat des prairies, des tâches aussi éclatantes que des 
coquelicots ou des pivoines. Entravés soigneusement à 
part, les chevaux de selle, tout recouverts de longs 
camails bordés de rouge, sont caparaçonnés comme 

(44) 




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Autour de l'Afghanistnn. 



PI. 19, page 44. 



LES GORGES HANTÉES 

pour un tournoi, et devant les yourtes déjà prêtes, les 
hommes coiffés de leurs bonnets pointus causent immo- 
biles autour des feux en attendant l'heure de la prière... 

Le lendemain, les caravaniers sont prêts dès l'au- 
rore. Zabieha se lève en chantant. Il astique son 
fusil et paraît disposé à vouloir échanger le mouton 
traditionnel contre quelque gibier, pourtant impro- 
bable. « Ce n'est pas encore aujourd'hui qu'il parlera! » 
dit en russe Iskandar à notre compagnon, en touchant 
du doigt son arme. D'ailleurs il ne faut pas troubler 
ces solitudes où erre, paraît-il, une petite âme de prin- 
cesse. Pendant la marche, l'interprète nous conte 
qu'au delà des gorges magnifiques que nous traver- 
sons, se trouvent à Tigerak, sur un plateau qui 
domine à pic la rivière, les ruines d'un fort où vécut 
longtemps avec toute sa cour une jeune et jolie 
Chinoise, fille de roi. Des caravaniers, par des nuits 
claires, ont vu l'étoile en diamant de ses cheveux briller 
au sommet de la forteresse... 

Pendant qu'Iskandar nous charme au récit de cette 
légende, Zabieha fait soudain parler son arme et 
manque un superbe sougour^ qui le siffle en se sauvant. 

La route coupe plusieurs fois la rivière dont les 
gués à passer sont profonds et peu commodes. Un 
orage arrive en même temps que nous au refuge de 
Soufi-Kourgan% mais nous trouvons là une chambre 
confortable, et le poêle qui ronfle a vite fait de sécher 

I. Grosse marmotte de la couleur des setters irlandais, 
a. 3 040 mètres d'altitude. 

(45) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

nos vêtements. Dans la cour s'agite une foule bariolée 
de Kirghizes qui viennent payer l'impôt' et ils hurlent 
avec ensemble sous nos fenêtres, peu satisfaits, 
semble-t-il, d'avoir à donner leur argent. 

C'est à Soufi-Kourgan que viennent se réunir les 
deux grandes routes qui traversent le Pamir : l'une 
venant de Kachgar par Irkechtam et le Terek-Davan, 
l'autre du Pamirski-Post par le col du Taldik. Au dire 
des gens du pays, les caravanes tendent à abandonner 
de plus en plus le chemin du Terek-Davan, souvent 
encombré par les neiges, et se rendent de Soufi-Kour- 
gan à Irkechtam par le Taldik et la haute vallée du 
Kizil-Sou. 

2 juillet. — La pluie nous accompagne tout le long 
de la route. Nous passons devant le campement du 
vieux Kirghize dont je suis autorisé, aidé de mon 
« block-notes », à fixer l'image pour la postérité. 
D'épais brouill^ards nous cachent les crêtes neigeuses 
de l'Alaï, mais le vallon est égayé d'une herbe fraîche 
semée d'épicéas et de roches rouges. Un triangle blanc 
perce la brume : c'est le poste télégraphique de Bous- 
saga, où loge un surveillant chargé d'inspecter la ligne 
qui va d'Osch à Irkechtam ^ Là encore, grâce à la 
précieuse autorité du colonel Alexeieff, nous trouvons 
deux yourtes préparées à notre intention. Un noble 
vieillard nous en fait les honneurs, ayant auprès de lui 

1. Impôt assez doux de cinq roubles par yourte. 

2. Les Russes ont fait tous leurs efforts pour prolonger la ligne télégraphique 
jusqu'à Kachgar, mais ils se sont jusqu'ici heurtés à l'opposition des autorités 
chinoises. 

(46) 




MONTAGE DE NOS YOURTES PRÈS DU POSTE TÉLÉGRAPHIQUE DE BOUSSAGA. 




COL DU TALDIK (3 520 MÈTRES). 



Autour de l'Afghanistan. 



Pi. 20, page 46. 



COL DU TALDIK 

son fidèle yak, et comme la brise du soir souffle déjà 
glaciale, il enlève la calotte de notre petite maison de 
feutre afin de permettre à Iskandar d'allumer un feu 
clair d'épicéa qui embaume. De tous côtés s'ouvrent 
de profondes vallées, les unes vertes, les autres 
rocheuses, et nous foulons un tapis de gazon vraiment 
français, avec ses touffes épaisses de myosotis, bleus, 
roses et blancs. Le baromètre donne 2750 mètres 
d'altitude et dès le coucher du soleil, le thermomètre 
tombe à zéro. 

Pendant la nuit la neige a changé le tableau : il fait 
ce matin un froid merveilleux et clair. De nombreux 
sougours prennent leurs ébats dans la vallée toute 
blanche où nous nous engageons. Enselme et Zabieha 
sautent sur leurs armes et réussissent à tuer chacun une 
de ces grosses marmottes au poil fauve. Plus loin, au 
pied même du Taldik, campe une tribu avec ses yourtes 
et ses troupeaux. Le chef nous apporte en souriant le 
kalyan de l'amitié, puis nous reprenons notre marche 
ascendante à travers un terrain schisteux, parsemé de 
plaques de neige. 

Nous voici maintenant arrivés au col^ le premier 
d'une longue série sans doute... L'altitude n'est que 
de 3520 mètres, mais les rafales qui balayent la passe 
nous obHgent à endosser bien vite les peaux de mouton. 

Après une courte halte, on reprend la route' dont 



I. Une pancarte placée au col même rappelle que cette route a été construite en 
1893 par le colonel Gromtchewaky, dont j'avais reçu jadis un accueil des plu» 
aimables à Port-Arthur. 

(47) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

il ne reste plus guère de traces, et la caravane dégrin- 
gole une pente rapide qui mène au col de Khatin-Art. 
Ensuite c'est une descente facile à travers des prairies 
couvertes d'edelweiss et de myosotis, jusqu'au point 
appelé Sari-Tasch où bifurquent les deux chemins qui 
vont l'un vers le Pamir et l'autre vers Kachgar. Autour 
de nous pas une habitation, pas même de yourte; rien 
de vivant nulle part. La dépression atmosphérique se 
fait sentir beaucoup plus pénible qu'au Taldik et le 
moindre mouvement nous essouffle. L'air, disent les 
Kirghizes, est en effet plus lourd ici que sur certains 
sommets. 

Au réveil, les nuages se sont dissipés et devant 
nous la chaîne du Transalaï toute blanche apparaît dans 
son imposante majesté depuis le Kaufmann (7870 m.) 
jusqu'au Maltabar. On aperçoit au premier plan les 
immenses pâturages de la vallée du Kizil-Sou, où les 
Kirghizes du Ferganah viennent s'installer avec tous 
leurs troupeaux pendant les deux mois de la belle 
saison. Et pourtant, j'ai beau fouiller la plaine avec ma 
lorgnette, il m'est impossible de découvrir une yourte 
dans l'immensité verte. Iskandar me donne l'explication 
de ce phénomène et me rappelle que les Kirghizes 
sont d'une habileté toute particulière à profiter des 
moindres ondulations de terrain pour dissimuler leur 
campement. 

La rivière que nous traversons peu après est en 
ce moment un simple filet d'eau claire qui coule sur 
un fin gravier; mais la largeur de son lit nous donne 

{48) 




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NOTRE CARAVANE AUPRÈS DU REFUGE DE BOR-TEPPÉ, DANS LA TRANSALAÏ. 




AÏ-BALA ET SON FIDELE CHAMEAU. 



Autour de l'Afijhanistan. 



PI. 21, page 4S. 



VISION SINISTRE DES PAMIRS 

à penser qu'au moment de la fonte des neiges, elle 
constitue un obstacle des plus sérieux. Nous campons, 
ce jour-là, au pied même des contreforts du Transalaï, 
au refuge de Bor-Teppé. 

Dans l'une des chambres de notre logis Iskandar 
découvre un lot de cornes superbes d^ovis polii^ et 
à^bex. Tout cela vient des environs du lac Kara-Koul, 
et l'âme chasseresse de Zabieha frémit d'aise. Nous 
passons du reste une nuit fort agitée à la poursuite 
de mouflons fantastiques; c'est à n'en pas douter la 
dépression atmosphérique qui nous vaut ces cauche- 
mars. 

Le lendemain, vers midi, nous sommes au col du 
Kizil-Art, marqué par deux mazars^ ornés de queues 
de yak et de cornes d'ibex : le baromètre indique 
4180 mètres. 

Voici terminée la première étape de notre caravane. 
Nous avons traversé sans encombre les chaînes paral- 
lèles de l'Alaï et du Transalaï. De claires vallées 
fleuries, de vastes étendues herbeuses animées par la 
vie paisible des Kirghizes ont reposé notre œil après 
le fatigant passage des cols et tout à coup, presque sans 
transition, l'entrée sinistre des Pamirs apparaît. 

Nous cessons de parler et debout, à l'abri de nos 
chevaux dont la crinière est secouée et qui halètent 
douloureusement, nous ne pouvons détacher nos yeux 

1. Sorte de mouflon qui ne vit que dans le massif de l'Asie centrale aux altitudes 
supérieures à 5000 mètres. 

2. Le mazar est un amas de pierres qui recouvre g-énéralement le corps d'un 
saint vénéré par les Kirghizes. 

(49) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

brûlés du spectacle qui frappe nos regards. Devant 
nous, la solitude morne et froide. La terre est nue, le 
ciel vide. Un vent continu, qui siffle lugubrement, 
balaye tout sur son passage et soulève en colonnes 
aveuglantes un sable rude qui obscurcit l'horizon. Rien 
n'existe, rien ne vit. C'est l'antre de la désolation oiî 
l'air lourd écrase la poitrine, où la bise glaciale qui 
vous frappe au visage semble vous repousser comme 
pour dire : « Tu n'iras pas plus loin ! » Pourtant il faut 
passer, lutter corps à corps avec la tourmente, braver 
la poussière, le froid, le manque d'eau. Minute longue 
et silencieuse, dont l'étreinte de mains fermes et con- 
fiantes a vite fait de chasser l'angoisse. Au fond de 
cette plaine aride et solitaire, c'est le grand lac de 
Kara-Koul dominé par les glaciers aux neiges éter- 
nelles. Du doigt je montre sur la carte à mes compa- 
gnons le point que nous devons atteindre, et comme 
on franchirait la porte de l'enfer, nous marchons vers 
la vie à travers ce désert de la mort. 




CHAPITRE m 

DU TRANSALAÏ A LA FRONTIÈRE 

CHINOISE 

Le grand Kara-Koul. || Torta-Sin et son chien. || A la poursuite 
DES iBEX. Il Col d'Ak-Baital. || Kornei-Tartik. || La Pierre-Lampe. 
Il Campement au bord du Roung-Koul. || Ahmed vole un cheval. |I 
Scènes de la vie des Kirghizes. || Arrivée au Pamirski-Post. || La 
vallée DE l'Ak-Sou. Il Course A LA CHÈVRE. || En vue de la frontière 

chinoise. 

@ ® ® 

LA descente du col du Kizil-Art s'est effectuée 
silencieusement sous la bise folle qui nous trans- 
perce et nous glace. En moins d'une heure nous 
sommes arrivés dans la plaine, vaste étendue grise 
qu'on aperçoit ou qu'on devine plutôt, par instants, à 
travers un épais brouillard de sable. Les rafales suc- 
cèdent aux rafales et c'est à peine si j'arrive à me faire 
entendre des caravaniers auxquels je donne ordre 
d'établir le camp sur l'emplacement d'un refuge cons- 
truit jadis ici par les Russes. Il reste encore de cette 
construction provisoire quelques mottes de gazon qui 
vont nous être précieuses pour maintenir au sol la 

(51) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

toile de nos tentes et empêcher qu'elle ne soit enlevée 
par le vent qui balaye tout sans merci. 

Le baromètre indique 3980 mètres. Aucun de nous 
n'éprouve le mal des montagnes, mais nous sommes 
essoufflés au moindre effort, et nos visages affreuse- 
ment brûlés par le soleil commencent à changer de 
peau. Sur le sol blanchissent çà et là de beaux sque- 
lettes à'ovis polii dont la mort naturelle, assez fréquente 
en ces parages, m'est expliquée par Iskandar. Quand 
ce grand mouflon des Pamirs arrive à un âge avancé, 
ses cornes prennent, paraît-il, un tel développement 
qu'un jour vient où elles empêchent le pauvre animal 
d'atteindre avec ses lèvres les herbes courtes et rares 
qui germent dans ces solitudes, si bien que lassé 
d'efforts inutiles il finit par mourir de faim ' . 

Le thermomètre n'est pas descendu pendant la nuit 
au-dessous de — 4^ et nous avons la joie au réveil de 
constater que le ciel est pur et que la tourmente s'est 
apaisée. C'est donc plus confiants que nous entamons 
notre première étape dans les Pamirs. Devant nous, 
un désert de pierres sans un arbuste, sans une plante, 
sans rien; derrière, la longue chaîne du Transalaï 
dominée par le dôme étincelant du Kou-Roundi. Nous 
suivons une simple piste, à peine tracée, qui grimpe 
un escalier de sable aux marches colossales et qui nous 
amène au col de Ouï-Boulak, De ce point le coup d'œil 
est merveilleux. L'immense nappe d'eau du lac Kara- 

I. Les cornes sont en effet fortement usées sur la partie qui touchait le sol quand 
l'animal cherchait sa nourriture. 

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Autour de l'Afghanistan. 



PI. 22, page 52. 



LE LAC KARA-KOUL 

Koul Câpres la traversée de ces plateaux arides, appa- 
raît comme une oasis de clarté, d'un bleu presque noir, 
bordée de tous côtés par des blancheurs aux mille 
pointes qui sont les glaciers des Pamirs... Mais nous 
n'y touchons pas encore, il faut descendre une longue 
pente de galets pour arriver au refuge* bâti sur le 
modèle de celui de Bor-Teppé et qui se trouve à 
environ 3 kilomètres du lac. On est ici à 3 850 mètres 
d'altitude. 

Un Kirghize noir, gardien du refuge, nous reçoit à 
la porte et nous présente Torta-Sin, un de ses compa- 
triotes, grand chasseur qui promet de nous faire tuer 
la grosse bête. Malgré sa figure peu sympathique 
j'engage ce Nemrod des Pamirs, comptant bien le 
mettre à l'épreuve un de ces jours. 

Pendant que les caravaniers déchargent les chevaux 
et dressent les tentes, je me rends au bord du lac par 
le chemin le plus court, mais cette précipitation me vaut 
un bain des plus désagréables. A peu de distance en 
effet, le sable enfonce sous mes pas et je disparais 
jusqu'aux genoux dans un terrain vaseux, ayant pris 
pour une dune solide ce qui n'était en réalité qu'un sol 
marécageux recouvert par le vent d'une mince couche 
de poussière. Enselme et Zabieha m'ont suivi, et notre 
apparition fait fuir dans toutes les directions des bandes 
d'oies et de canards sauvages qui tourbillonnent un 



1. Lac noir. 

2. Les refuges du Pamir ont été construits en 1898. Il y en a 8 entre Osch et le 
Pamirski-Post distants l'un de l'autre de 40 verstes en moyenne. 

(53) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

instant dans le ciel, se détachant en noir sur le blanc 
des sommets neigeux, et se posent les uns au milieu 
de l'eau, d'autres sur une assez grande île jaunâtre que 
l'on aperçoit vers l'ouest. Mon intention est de tendre 
des lignes de fond afin de contrôler les dires des 
explorateurs qui m'ont précédé et qui prétendent, 
comme les indigènes, que le Kara-Koul est un lac 
mort et qu'il ne renferme aucun poisson. 

Les rives, saupoudrées presque partout d'une 
efflorescence de nitre, ne présentent aucune trace de 
vers ou de larves. Je ne me décourage pas cependant 
et je place mes lignes tandis que Zabieha goûte l'eau à 
laquelle il trouve un goût salé, fort peu agréable. 

Le thermomètre est descendu à — g"" pendant la 
nuit et le froid commence à piquer. Nous partons 
relever nos lignes, les appâts sont intacts. De nouveaux 
essais, tentés en différents points du lac, demeurent 
infructueux; il y a donc lieu de croire que les Kirghizes 
avaient raison et que les eaux du Kara-Koul ne sont 
pas habitées. En suivant la rive, nous apercevons 
quelques mouettes blanches et faisons lever à grand 
fracas une troupe d'oies sauvages. Il est midi, la tem- 
pête commence : tempête quotidienne qui monte peu 
à peu vers le milieu du jour et souffle sans discontinuer 
jusqu'à minuit, heure à laquelle tout redevient calme. 

Nous reprenons le chemin du campement. Dans la 
plaine, en face de nous, des trombes de sable s'élèvent 
en tourbillons, quelques-unes à de grandes hauteurs. 
Le thermomètre marque -{- 40"" au soleil et -f- 10'' à 

(54) 



TORTA-SIN ET SON CHIEN 

l'ombre. C'est ici un des caractères météorologiques 
observés dans les très hautes régions; il suffit même 
qu'un nuage vienne cacher un instant le soleil pour 
que le thermomètre baisse immédiatement de 30'' à 20°. 
Pendant la nuit, on note un froid de — 9*^ à — 10°. 

Nous hâtons le pas sous un soleil de plomb. De 
minces ruisseaux oiî coulait une eau assez abondante 
ce matin, au moment de notre départ, sont maintenant 
complètement à sec. La chaleur ardente du plein midi 
les assèche avant leur arrivée au lac et ils ne reprennent 
leur cours normal que grâce à la fraîcheur des nuits. 

La tourmente nous retient jusqu'au soir dans les 
petites salles voûtées du refuge et nous en profitons 
pour prendre avec Torta-Sin nos dispositions pour la 
chasse du lendemain. 

8 juillet. — Nous quittons le refuge à cheval vers 
deux heures du matin sous la conduite de Torta-Sin et 
de son chien. L'homme est un grand diable imberbe 
portant en travers de sa selle le fusil à mèche des 
Kirghizes, arme lourde et bizarre munie d'une longue 
fourche qui sert d'appui pendant le tir. Quant au chien, 
c'est une sorte de grand Saint-Bernard fauve au poil 
hirsute, aux dents de loup, au regard mauvais, peu 
enthousiaste, semble-t-il, d'aller courir l'ibex dans la 
montagne. Un des caravaniers, le jeune Ahmed, nous 
accompagne également afin de tenir nos chevaux 
pendant la chasse. 

C'est une de ces inoubliables nuits des Pamirs, 
semée d'étoiles éblouissantes, où la lune brille d'un tel 

(55) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

éclat que nos yeux peuvent à peine en supporter la 
lumière. Nous nous dirigeons à une allure rapide vers 
le nord-est, en remontant le cours d'un ruisseau; en 
moins d'une heure, nous avons atteint les pentes 
escarpées qui bordent le bassin du Kara-Koul et main- 
tenant il faut grimper le long d'à-pics vertigineux, 
parmi l'amoncellement fou des roches où les chevaux 
risquent à tout instant de se rompre les jambes. 
Partout, autour de nous, gisent entassés pêle-mêle 
d'énormes blocs de granit poli aux silhouettes fantas- 
tiques qui prennent, aux premières lueurs du jour,, des 
aspects de grandes bêtes monstrueuses... 

Notre guide nous fait mettre pied à terre ; on quitte 
les fourrures, trop lourdes pour escalader la montagne, 
et le fusil à la main on se met en quête du gibier. 
Torta-Sin glisse comme un serpent entre les roches; 
soudain il fait un geste : un troupeau d'ibex broute 
l'herbe au-dessous de nous dans un ravin, sans avoir 
soupçon de notre présence. Malgré une fusillade géné- 
rale, les bêtes agiles grimpent sans accident les rochers 
qui nous font face. Il faut chercher ailleurs. 

Une heure de marche dans des éboulis, au pied 
d'anciennes moraines, et nous apercevons sur une 
crête toute proche un troupeau de kouldjas (ovis polit) 
qui disparaît presque aussitôt. Torta-Sin se lance en 
avant suivi d'Enselme et de Zabieha. Je les laisse 
continuer et je me poste, dans l'espoir de tirer un 
animal au passage; mais en vain, bientôt je vois revenir 
mes compagnons penauds et lassés qui ont manqué, 

- (56) 




lŒFLUK Kï LAC DK GLACF. DE MOZ-KOUL )4 0S0 M.). 




X-it 







LA V PIERRE-LA.MPE ET LA KIVE SUD DU ROUNG-KOUL. 



Autour de l'Afghauistau. 



W. 23, page bii. 



UNE CONSTRUCTION EN BÉTON ARMÉ 

me disent-ils, de superbes ovis. Torta-Sin, resté en 
arrière, ne revient qu'à midi : il n'a pas été plus heu- 
reux. La chaleur est étouffante et l'altitude aidant, 
nous avons quelque mal à redescendre jusqu'au point 
où sont demeurés les chevaux. 

Le 9 juillet au matin, le temps est clair et le massif 
du Kaufmann, baigné d'une lumière vaporeuse qui en 
adoucit les contours, se dresse majestueux dans la 
pureté du ciel comme une immense tente toute blanche. 
Les glaciers se reflètent dans une eau sans la moindre 
ride; le décor est de toute beauté. Nous nous mettons 
en route, définitivement cette fois, par un calme tel 
que la respiration est très difficile. La piste suit la rive 
du Kara-Koul; elle est jalonnée de distance en distance 
par des pylônes' qui permettent aux caravanes de 
retrouver la route, quand la tourmente met dans 
l'atmosphère ce terrible brouillard de sable, presque 
impénétrable à la vue. 

Arrivés à l'extrémité du lac, nous prenons un sen- 
tier qui nous amène dans une prairie couverte de nitre 
où séjournent quelques mares d'eau douce. Des 
Kirghizes y sont campés et grâce à eux il y aura ce 
soir du mouton au menu... Près des tentes^ une ruine 
assez curieuse attire mon attention : quatre murs à 
moitié démolis, mais — observation intéressante — 
construits en « béton armé », Le béton est de la terre 
glaise et l'armature est faite de cornes d'arkar et d'ibex; 
c'est le principe des constructions actuelles dont sont si 

I. Simples tas de cailloux. 

(57) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

fiers nos modernes ingénieurs. Nous allons, le fusil à 
la main, examiner ce côté sud du lac sillonné de 
lagunes qui indiquent nettement que le terrain fut jadis 
couvert par les eaux et que le lac s'est resserré. Ces 
lagunes, sortes d'entonnoirs aux bords escarpés, sont 
appelées à disparaître par suite du lent éboulement de 
leurs parois et les abords du lac ne présenteront plus 
sans doute un jour qu'une vaste étendue de terrain 
bossue. Nous regagnons le camp sans avoir trouvé 
l'occasion de décharger nos armes, admirant vers le 
sud la cime du Moz-Koul' que le soleil à son déclin 
colore des tons les plus merveilleux. 

La nuit a été très froide sous la tente, bien que le 
thermomètre ne soit pas descendu au-dessous de 5^. 
Nous brûlons pour nous chaufiFer de grosses racines 
déterrées par les caravaniers et nous entretenons 
la flamme à l'aide du crottin sec de nos chevaux : 
maigre chaleur dont il faut nous contenter car nous 
n'avons plus d'autre combustible depuis notre entrée 
dans les Pamirs. Heureusement le ciel nous gâte; le 
temps est superbe. Nous marchons toujours vers le sud 
et suivons pendant 8 kilomètres une large vallée entre 
des montagnes arides. Quelques mazars ornés de 
cornes et de chiffons rompent seuls la monotonie 
sinistre du paysage : tout est noir, tout est calciné 
autour de nous. Ici, le <r Toit du monde » est couvert 
d'immenses tuiles d'une ardoise polie qui nous ren- 
voient, comme les parois d'un four gigantesque, la 

I. Lac de glace. 

(58) 



LE REFUGE DU LAC DE GLACE 

chaleur d'un soleil de feu... Une heure de marche à 
travers cette fournaise, et le décor change brusque- 
ment : nous sommes sur les bords d'un lac de glace 
sillonné en tout sens de larges fentes aux reflets d'éme- 
raude. Sans nous arrêter devant la nouveauté du 
spectacle, nous contournons le glacier et, laissant à 
gauche une piste qui conduit au Roung-KouU, nous 
arrivons bientôt devant le refuge de Moz-Koul, sur la 
rive ouest d'un autre lac de glace. 

Le refuge est très bien tenu mais vide de gardiens. 
Dans la cour, quelques belles cornes d'ovis font 
pousser une exclamation de joie à Torta-Sin qui part 
immédiatement armé de son grand fusil et... de son 
chien jaune. Iskandar le suit du regard et rentre dans 
la cour en murmurant à son adresse une phrase qui n'a 
pas l'air aimable et que Zabieha me traduit en riant : 
« Torta-Sin ne veut pas travailler, la canaille. Il a pris 
son fusil pour aller dormir au soleil! » Le rusé Kir- 
ghize ne revient en eîfet qu'à sept heures du soir, et 
bredouille, bien entendu. 

// juillet. — Pendant toute la matinée nous 
remontons la rivière de Moz-Koul et, vers midi, nous 
sommes au pied du col d'Ak-Baïtal. Avant d'en faire 
l'ascension qui promet d'être pénible, nous déjeunons à 
l'ombre d'un énorme caillou, isolé, unique, et qui a 
l'air d'avoir été déposé là, aux premiers temps du 
monde, pour servir d'abri aux caravanes. Une heure 
et demie après avoir quitté la vallée, nous franchis- 

I. Lac coloré. 

(59) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

sons l'Ak-BaïtaP. Ce col, un des plus élevés des 
Pamirs, sépare les bassins des deux grands lacs, le 
Kara-Koul que nous venons de quitter et le Roung- 
Koul vers lequel nous marchons. Véritable brèche 
taillée comme par le pic de quelque géant, il s'ouvre 
à travers une roche cristalline aux tons d'améthyste 
dont la coloration très douce est un charme pour les 
yeux. 

Comme je descends rapidement à pied, j'entends 
derrière moi de bruyantes exclamations que je soup- 
çonne être des jurons : c'est Iskandar, furieux contre 
lui-même d'avoir lâché mon cheval, lequel dévale vers 
la caravane déjà dans la plaine. L'animal heureusement 
s'arrête de lui-même pour boire à un petit ruisseau qui 
coule sur un lit de cailloux très large et uniforme : c'est 
l'Ak-Baïtal que nous suivrons jusqu'à l'Ak-Sou. A 
droite et à gauche de cette plaine caillouteuse, des 
pyramides nues s'enchevêtrent, semblant danser une 
ronde infernale, et nombreux sont les « villages » de 
sougours réunis par des sentiers battus où nous assis- 
tons à la course effrayée des habitants... Une route 
insipide nous conduit pour bivouaquer au pied d'une 
immense pyramide appelée dans le pays Korneï- 
Tartik = . Notre caravanbasch prétend que jadis, lors- 
qu'un Khan revenait victorieux de la guerre, un 
héraut d'armes montait là-haut, sur le sommet pointu, 
pour annoncer à son de trompe le retour du vainqueur 



1. 4540 mètres d'altitude. 

2. Appel de trompe. 



(.60) 




ON DEJEUNE A L'O.MBRK D'UN ÉNORME BLOC EKKATIOUE. 




ENSELME ET ZABIEHA AU COL D'AK-BAÏTAL (4 54O MÈTRES). 



Autour de l'Afghanistan. 



ri. 24, liage 60. 



CAMPEMENT AU BORD DU ROUNG-KOUL 

aux nomades de la montagne. Le coin est frais', un 
clair ruisseau y fait entendre sa chanson, mais le bois 
manque et comme chaque jour, nos hommes doivent 
aller chercher des racines sur les pentes proches du 
camp . 

La soirée est malheureusement troublée par le 
brusque départ de Torta-Sin qui, après une discussion 
assez violente avec les caravaniers, prend son fusil, 
siffle son chien et s'enfonce dans la nuit... 

Nous continuons le lendemain, par temps calme, à 
cheminer dans des gorges de plus en plus désolées. Le 
long ruban de route qui se déroule à perte de vue nous 
décourage par sa monotonie. Bêtes et gens, anéantis 
par la chaleur, s'en vont la tête basse à travers cette 
solitude uniformément grise... et l'on marche ainsi 
pendant des heures jusqu'au mazar de Sari-Mollah. La 
caravane abandonne alors le chemin du Pamirski-Post, 
et franchissant le ruisseau d'Ak-Baïtal, elle s'oriente 
à l'est pour aller vers le Roung-Koul. 

C'est là que nous établissons le campement, à 
l'extrémité sud-ouest du lac. L'eau est potable. Mais 
le vent souffle en tempête dans cet endroit très décou- 
vert, et les tentes que nous montons avec les plus 
grandes difficultés se déchirent sous l'effort de la 
rafale. 

A notre droite s'élève une montagne dentelée qu'on 
appelle la « Pierre-lampe » — Tchirag-Tasch — parce 
que chaque nuit on voit briller une lumière à son som- 

I. 4180 métrés d'altitude. 

(61) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

met. Cette pierre est célèbre dans tout le Ferghana et 
la jolie légende de sa lueur mystérieuse m'a été 
racontée par plusieurs officiers russes. Du point où 
nous sommes la petite flamme vivante ne se voit pas, 
mais un des caravaniers, le grand Rouzi, affirme que 
de l'endroit où nous camperons demain, on ne peut 
manquer de l'apercevoir. Je m'endors, malgré le vent 
et la poussière, en repassant dans mon esprit tous les 
détails entendus de cette merveilleuse histoire et je 
rêve de grotte lumineuse et de trésors cachés. Mon 
imagination me fait même découvrir Aladin réfugié au 
sommet du Tchirag-Tasch avec sa lampe célèbre, et 
roi des Pamirs, adoré par les Kirghizes... 

Au matin, les montagnes sont roses entre le ciel et 
le lac bleu foncé. Nous marchons vers la légende. Le 
fameux rocher se dresse devant nous. « Voyez, 
Saheb! » me dit Rouzi. Et j'aperçois au fond d'un 
trou noir, une sorte de triangle lumineux qui paraît 
être la projection d'un rayon de soleil filtrant à travers 
quelque fissure invisible. La nuit, la clarté de la lune 
doit produire les mêmes effets et la présence inexpli- 
cable de la petite flamme, presque toujours scintillante, 
suffit à rendre sacrée cette pierre immobile dans la 
plaine déserte. 

Nous campons un kilomètre plus loin, sur une dune 
peu élevée au bord du lac. Derrière nous les mon- 
tagnes déchiquetées entrevues la veille. Je vais avec 
Enselme visiter deux profondes cavernes, dont l'une 
est certainement habitée pendant l'hiver : dans la 

(62) 




y. 






K 

H 
V. 






Autour de l'Afghanistan 



l'I. 25, piige 62. 



LE 14 JUILLET A 4000 MÈTRES D'ALTITUDE 

voûte, ouvre une cheminée assez large avec des cou- 
loirs horizontaux formant comme des étages. Pendant 
ce temps, Zabieha est allé voir si l'on pourrait se pro- 
curer une yourte et quelques moutons chez des Kir- 
ghizes qui sont, paraît-il, installés à huit verstes d'ici. 

Notre compagnon revient vers la fin de la journée 
et nous annonce qu'il a réussi dans son ambassade. Le 
Cazi — ou juge — de la tribu se présente peu après 
suivi d'un aide de camp : c'est un fort aimable seigneur, 
aux manières distinguées et à l'air intelligent, avec 
lequel nous avons plaisir à causer en attendant la 
yourte promise. 

Dans la clarté magique du couchant, à l'heure 
exquise où le soleil qui va s'éteindre met sur la mon- 
tagne toute proche comme des lueurs de brasier, elle 
arrive enfin portée par deux superbes chameaux gris 
de fer. Le vent s'est levé comme hier soir, il agite déjà 
nos tentes et, sous la toile qui frémit, nous nous 
réjouissons à la pensée de dormir dans cette yourte 
robuste au toit de feutre... 

14 juillet. — J'entends au réveil les premiers 
pétards de la fête nationale! C'eet Zabieha et Enselme 
qui sont allés chasser les oies. Le Cazi désire nous 
rendre notre politesse et veut nous emmener déjeuner 
à son camp. Mais au moment du départ, on s'aperçoit 
de la disparition du cheval de Zabieha, ainsi que de 
celle du jeune Ahmed. La bête se sera sans doute 
éloignée pendant la nuit et l'homme est à sa recherche. 
Force nous est donc de laisser repartir seul le seigneur 

(63) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

du Roung-Koul qui, fort aimablement, nous prêtera sa 
yourte et ses chameaux jusqu'au Pamirski-Post. 

Et nous voici au crépuscule, transportés au Japon : 
coucher de soleil dans un ciel jaune citron où courent 
de légers nuages noirs avec la découpure sombre des 
montagnes en papier de soie. C'est une véritable 
aquarelle de kakémono aux teintes d'une délicatesse 

infinie... 

Les nombreux essais de pêche tentés dans le 
Roung-Koul ont été aussi infructueux que dans le 
Kara-Koul; pourtant l'eau du lac est ici moins salée, 
et j'ai pu recueiUir quelques crevettes microscopiques 
ainsi que de petits coquillages. 

Nos caravaniers sont très agités par la perte de 
leur cheval; Rouzi ne parle de rien moins que de 
retourner à Osch. La tempête qui souffle, pas plus que 
mes observations, ne parvient à les retenir. Il faut 
d'ailleurs qu'ils ramènent également nos autres che- 
vaux, qui ont profité de leur liberté trop grande de la 
nuit pour s'éloigner du camp. Le caravanbasch et 
Rouzi se mettent donc en campagne. Nous commen- 
çons à penser — Iskandar est de cet avis — que le 
jeune Ahmed pourrait bien avoir pris la clef. . . du désert 
en enfourchant l'échiné de notre meilleur coursier. 

Un honnête Kirghize nous ramène bientôt les bêtes 
vagabondes : elles avaient repris en file indienne la 
route d' Ak-Baïtal et, dégoûtées du Pamir, se dirigeaient 
résolument vers Osch. C'est raté pour cette fois, et 
l'air penaud, la tête basse, elles se laissent attacher 

• (64) 




LE njlGIIITE ENVOYÉ PAR LE COMMANDANT DU PAMlRSKl-l'OST. 




NOTRE CAMPEMENT SUR LES BORDS DU ROUNG-KOUL. 



Autour de l'Afghanistan. 



i"!. 26, page 64. 



CHEZ LES KIRGHIZES 

selon la mode kirghize, deux par deux et côte à côte, 
le nez de l'une touchant la croupe de l'autre. Mais 
Ahmed et son cheval manquent toujours à l'appel. 

Pendant le déjeuner, Rouzi revient furieux. Il n'a 
rien trouvé. Nos soupçons se précisent... Nous ne 
pouvons pourtant pas demeurer plus longtemps sur 
cette plage inhospitalière et je décide les caravaniers à 
plier bagage. Comme j'allais donner le signal du 
départ, un coup de vent s'abat sur la yourte qui 
s'écroule en un fracas épouvantable. Il ne faut plus 
songer à l'emporter et nous voilà sans abri, réduits 
encore pour ce soir à la frêle maison de toile. 

Marche fatigante : nous sommes constamment 
courbés en deux sur le col de nos bêtes pour faire face 
à la tempête et tâcher d'éviter le sable qui nous 
aveugle. Les chevaux sont eux-mêmes jetés de côté à 
tout instant, et doivent s'arc-bouter des quatre membres 
pour ne pas tomber. C'est ainsi que, luttant contre la 
tourmente, notre petite caravane passe pour la seconde 
fois devant la Pierre-lampe, puis devant le cimetière 
de Sari-Mollah et retrouve dans la vallée le chemin du 
Pamirski-Post. Zabieha, qui était parti en éclaireur, 
accourt vers nous à fond de train en faisant des mou- 
linets avec son fusil. Il a découvert des yourtes et nous 
en a fait préparer une. La plaine cachait en effet un 
campement kirghize : c'est Moukour-Tchetchak-Tchi 
où nous sommes reçus le plus cordialement du monde. 
On nous aide à descendre de cheval, on allume le feu, 
chacun s'empresse à nous servir. Un grand Kirghize 

(65) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

blond, à figure diabolique, anime la flamme à l'aide 
d'un soufflet en peau de bouc dont l'extrémité imite à 
s'y méprendre le bec d'un canard, et les racines cré- 
pitent bientôt sous les coins-coins étouffés de l'original 
instrument. 

Notre arrivée a mis toute la tribu, bêtes et gens, en 
mouvement : autour de nous, dans un désordre pitto- 
resque, grouillent chevaux, chiens, yaks, qui frater- 
nisent avec les enfants des nomades. Voici, vers le 
soir, la rentrée des troupeaux. D'abord, en masse bon- 
dissante, les cabris et les agneaux qu'on met à la 
corde, puis un instant après, venant d'une autre partie 
de la plaine, le troupeau des mères. Et c'est charmant, 
au milieu d'appels attendris et de bêlements répétés, 
de voir les brebis et les chèvres chercher leurs petits 
dans le tas des bêtes moutonneuses et les caresser, 
heureuses de les retrouver après une journée de sépa- 
ration. Les femmes kirghizes arrivent alors avec de 
grands seaux et s'installent pour traire les chèvres, 
tandis que les enfants confondus avec les bêtes, mêlent 
leurs cris joyeux aux bêlements que l'écho répercute à 
l'infini. L'ancien de la tribu, figure majestueuse à 
longue barbe grise, préside à cette cérémonie comme 
un patriarche des anciens âges. Mais le soleil se couche 
derrière les montagnes dentelées. C'est l'heure de la 
prière. Le vieillard étend la main. Tout bruit cesse. Le 
visage paisible et souriant de l'ancêtre s'est fait grave 
et attentif. Il devient à cette minute recueillie le prêtre 
de la tribu, et lançant dans le calme du soir la chanson 

• (66) 




Autour de l'Afghanistan. 



PI. 27, page I 



EN VUE DU PAMIRSKI-POST 

sacrée de Tlslam, il appelle tous ses enfants au 
Namaz-gar^ 

Le lendemain, dès l'aube, arrive un courrier bizar- 
rement accoutré, porteur d'une lettre de l'officier com- 
mandant le poste du Pamir. Celui-ci nous demande nos 
papiers, sinon nous ne passerons pas la frontière chi- 
noise. Il faut s'incliner devant cet ordre et je remets le 
laisser-passer du colonel Alexeieff au djighite^ qui 
repart aussitôt. 

En route, nous sommes rejoints par un cavalier 
kirghize. Quel n'est pas notre étonnement de recon- 
naître Torta-Sin, notre chasseur du Kara-Koul, qui 
nous avait abandonnés depuis quatre jours. Zabieha 
lui paye les journées passées avec nous et bon 
voyage ! . . . 

On traverse la rivière Pchart, au lit très large et 
très caillouteux actuellement desséché. Peu après le 
sentier bifurque. Une piste à peine visible conduit à 
l'ancien poste; l'autre, celle que nous suivons, incline 
à droite et passe au pied d'un rocher à pic surmonté 
d'un mazar. Sitôt le rocher contourné, j'aperçois au 
pied d'une assez haute montagne des toits qui brillent 
au soleil. C'est le Pamirski-Post^. Nous rejoignons 
alors l'Ak-Sou bordé de prairies vertes qui poussent 
sur un sol blanc de salpêtre et, tout en suivant la rive 

1. Prière du soir. 

2. Les Djighites sont des cavaliers kirghizes, à la solde de la Russie, qui font 
le service de la poste à travers le Pamir. 

3. Le point où est établi le Pamirski-Post est appelé par les g^ens du pays 
Chah-Djan ou Mourgfab. Altitude 3700 mètres. 

(67) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

droite du torrent, nous parvenons à quelques cen- 
taines de mètres du poste. 

A cet instant, je vois deux cavaliers passer la porte 
et venir à notre rencontre. Le premier est le comman- 
dant militaire, l'autre un interprète kirghize. Le capi- 
taine nous fait le meilleur accueil, mais la conversa- 
tion est fort difficile, car son cheval, qui n'est pas sorti 
depuis longtemps, ne peut tenir en place. On met pied 
à terre; notre hôte nous fait entrer dans des chambres 
propres et confortables dont les miroirs montrent 
à nos yeux ébahis des figures de sauvages, au nez 
pelé, à la barbe en broussaille, aux joues couleur de 
brique... Par bonheur, on ne nous demandera pas 
d'endosser l'habit, ni d'arborer la cravate blanche. Les 
rudes hommes aux larges épaules qui acceptent de 
vivre dans cet exil n'ont rien qui rappelle l'officier de 
parade. 

Nous sommes présentés, à l'heure du repas, à 
l'épouse du capitaine : c'est la treizième femme qui soit 
venue habiter au Pamir. La douzième y est morte 
l'année dernière d'une maladie de cœur, mais notre 
charmante hôtesse ne paraît pas superstitieuse... 

La soirée se prolonge gaiement jusque fort avant 
dans la nuit. On fête notre venue par des récits de 
chasse, des légendes kirghizes et des chansons 
cosaques au rythme étrange et doux qu'accompagne 
en sourdine la plainte grêle d'une balalatka\ 

1 8 juillet. — Les réjouissances continuent. On nous 

I. Sorte de mandoline. 

(68) 



DIFFICULTES AVEC NOS HOMMES 

fait visiter le poste dans tous ses détails. Puis c'est, 
durant une longue journée, l'histoire de la vie rude et 
monotone des habitants de cette demeure inhospita- 
lière, vrai nid d'aigle battu par les bonranes, où le froid 
intense des nuits d'hiver glace le corps et annihile les 
cerveaux. Il faut, pour supporter cette existence, le 
tempérament spécial de ces géants du nord dont on 
doit sans réserve admirer la stoïque endurance. 

Le lendemain matin, sur le seuil du poste, je trouve 
Iskandar qui a sa figure des mauvais jours. Nous 
devons nous remettre en route et les hommes, paraît- 
il, refusent de pousser plus loin. A partir du Pamirski- 
Post c'est en effet pour eux l'inconnu, car les cara- 
vanes ne dépassent jamais Chah-Djan^ Avant de 
parler aux caravaniers, je vais trouver le capitaine 
Busch et lui demande s'il ne pourrait pas nous fournir 
un guide jusqu'à la frontière chinoise. Il y consent de 
la meilleure grâce et je vais parlementer alors avec nos 
Sartes; mais les pourparlers sont interminables. Pour- 
tant, après leur avoir donné l'assurance que la route 
n'est pas trop mauvaise pour les chevaux et que nous 
serons guidés par un Kirghize qui connaît les passes, 
après leur avoir rappelé en outre qu'ils ont pris l'enga- 
gement formel de m'accompagner jusqu'au bout et 
qu'il pourrait leur en coûter de ne pas me suivre, 
j'obtiens enfin la promesse qu'ils ne chercheront pas à 
revenir en arrière. 

I. Une seule, en juillet, vient d'Osch approvisionner chaque année le poste et 
elle s'en retourne, bien entendu, par le même chemin. 

(69) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

Nous quittons le poste en compagnie des deux 
capitaines et de M™^ Busch qui, pour la circonstance, 
s'est costumée en cosaque d'Orenbourg. Six ou sept 
verstes après Chah-Djan, on passe devant le cimetière 
russe, devant l'ancien poste, maintenant démoli, et Ton 
arrive un peu plus loin aux yourtes du Volosnoïe^ où 
les Kirghizes nous font fête. 

La yourte sous laquelle nous déjeunons est inté- 
rieurement couverte de tapis et d'étoffes aux brillantes 
couleurs. Tout autour, le long de la paroi sont rangés 
d'énormes coffres rouges et verts qui renferment, à 
n'en pas douter, les richesses de la famille. On nous 
présente notre guide, un homme à l'aspect déjà véné- 
rable mais de figure énergique. Son nom est Rahim- 
Berdi^ et il porte sur la poitrine deux larges médailles 
russes. 

Après déjeuner, je photographie le groupe des 
convives; on se donne l'accolade et notre caravane se 
met en route au milieu des hourras. 

Bientôt les yourtes n'apparaissent plus que comme 
de grands oiseaux blancs dans le vert des prairies ; le 
désert recommence triste et désolé. Autour de nous les 
montagnes dressent des cimes brunes, des dômes 
cyclopéens à l'aspect un peu fantastique avec leurs 
formes torturées et architecturales. Ici de vieilles tours 
démantelées, là d'étranges dragons, plus loin un esca- 
lier monumental gardé par des sphinx... On dirait les 

1. Mot russe qui signifie : chef de district. 

2. Dieudonné. 

(70) 







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Autour de l'Afgh<aniBtau. 



PI. 28, page 70. 



UNE PARTIE DE PÊCHE 

ruines d'une ville immense construite pour un peuple 
de géants. 

Le soir venu, nous campons au pied de grands 
rochers qui se découpent en silhouette sur le ciel où 
commencent à s'allumer les étoiles. Au sud, de superbes 
glaciers encore visibles; au nord, des nuages d'un noir 
intense sillonnés de longs éclairs bleuâtres. 

Le 19, nous sommes en vue de la frontière chi- 
noise entièrement couverte de neige fraîche et longeant 
toujours l'Ak-Sou, nous atteignons vers midi un point 
de la rivière appelé Bak-Choldi. Coin très herbeux où. 
nous montons la yourte. Nouvelles tentatives de 
pêche, cette fois couronnées de succès. Je ramène au 
bout de ma ligne quelques poissons de grosseur rai- 
sonnable; ouverts, ils montrent un intérieur noir peu 
engageant. « Poison! » dit laconiquement le guide'. 

Notre caravane chemine encore le lendemain au 
milieu d'une plaine assez large que bordent de hautes 
falaises affreusement dénudées. 

Cependant, de loin en loin, le sentier revient vers 
l'Ak-Sou qu'il côtoie, et traverse alors de fraîches 
prairies émaillées de petites fleurs violettes. Après 
15 kilomètres environ, c'est, à l'embouchure de la 
rivière Istik, un robat ou refuge kirghize à moitié 
démoli. La vallée, à partir de là, se resserre et le sen- 
tier pénètre dans une gorge rocheuse : au-dessous de 
nous, à 30 mètres, coule la rivière où nagent des oies. 

I. Nous étions déjà prévenus depuis Osch de cette dangereuse propriété des pois- 
sons du Pamir. 

(70 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

Zabiéha fait un essai de tir plongeant, mais les oies se 
sont levées hors de portée... Après cette gorge la 
vallée s'épanouit, large et gazonnée. On dresse la 
yourte à 3 810 mètres d'altitude, au confluent du Dong- 
Keldik et de l'Ak-Sou, à l'abri d'une haute terrasse. 
L'énorme pain de sucre qui a nom Ak-Tasch ou 
Pierre blanche est encore loin et pourtant nous 
l'apercevons depuis deux jours. 

Dans la journée, je prends un poisson bizarre qui 
tient à la fois de la truite et du barbeau. Iskandar, sous 
la surveillance de Zabieha, enlève avec soin la matière 
noire qui constitue le poison, après quoi il nous le 
sert à la maître d'hôtel... et de l'avis de tous notre 
barbeau est trouvé excellent. 

Nous avons hâte maintenant d'atteindre la frontière 
chinoise et nous sommes en route de bonne heure par 
temps couvert et brise fraîche. Le sol de la vallée est 
un vrai marécage où nos chevaux pataugent, s'enlizent 
et n'avancent guère, malgré les cris répétés des carava- 
niers. Nous voici tout à coup devant un curieux cime- 
tière dont les coupoles toutes blanches mettent une 
note gaie dans le gris du paysage. C'est — dit Rahim 
— le Mazar Goudari, dominé au loin par le dôme 
cyclopéen d' Ak-Tasch, blanc lui aussi de neige 
fraîche... Nous passons la rivière qui descend du col 
de Naïza-Tasch (Pierre-baïonnette). Le paysage est 
sinistre. Nous sommes ici dans un carrefour, assez 
redouté des caravanes, où notre route coupe une 
piste fréquentée par les pillards afghans qui du Wakan 

.(72) 



LA TARASQUE DES PAMIRS 

se rendent en Chine. Cette piste débouche de l'Afgha- . 
nistan par une brèche profonde — appelée Aïk-Youli 
— que l'on voit à droite et pénètre sur le territoire 
chinois par le col rocheux de la « Pierre-baïonnette » 
qui s'ouvre à notre gauche. 

Au pied du mur à pic de l'Ak-Tasch, de nombreuses 
sources se réunissent et forment un gracieux petit lac 
entouré de prairies : c'est l'Aschdahar-Koul ou lac du 
Serpent. Rahim-Berdi nous raconte qu'autrefois un 
énorme dragon vivait dans ses eaux, qui dévorait 
tous les voyageurs; mais le prophète Ali, voyant 
diminuer le nombre de ses fidèles, daigna se déranger 
et vint un jour tuer de sa propre main cette féroce 
tarasque des Pamirs. 

L'aspect change, nous cheminons maintenant à 
travers un vaste cirque' que bordent à l'est les glaciers 
du Tagdoumbasch. Après avoir passé une rivière assez 
grosse, notre caravane se déploie dans un vallon ver- 
doyant où, de tous côtés, s'élèvent des yourtes blan- 
ches et où paissent de nombreux troupeaux. Derrière 
les yourtes, à mi-coteau, on aperçoit le mazar pâle 
d'Ak-Beït (3870 mètres d'altitude). 

Nous sommes reçus à notre arrivée par le chef du 
village et par tous les jeunes Kirghizes à cheval qui se 
livrent, en notre honneur, à une fantasia échevelée. 
C'est la tamascha ou Fête de la chèvre. 

Ce jeu qui semble d'une sauvagerie cruelle à notre 

I. Dans ce cirque débouchent trois cols-frontiére qui sont, en commençant par 
le nord, Kara-Koul, Khan-Youli et Beïk. 

(73) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

sensibilité européenne a une telle puissance de nou- 
veauté et de couleur locale qu'on arrive très vite à y 
prendre un goût passionné et à oublier qu'un animal 
vivant en est la cause et la victime. 

Une foule tumultueuse, composée surtout de 
femmes et de vieillards, se presse autour des cavaliers 
qui se mesurent du regard avant l'entrée en lutte. Les 
admirables bêtes qu'ils montent, entraînées à ce sport 
spécial, ont les oreilles dressées et frémissent d'impa- 
tience. On amène une jeune chèvre dont les cornes ne 
sont pas encore poussées — les cornes seraient en effet 
de prise trop facile — et le jeu consiste à empoigner 
la bête en passant au galop de charge à côté d'elle. 
C'est le début. Se retenant d'une main au pommeau 
et penché jusqu'à raser le sol, le Kirghize réussit à 
saisir la chèvre. D'un brusque mouvement il se relève 
avec sa proie qu'il étreint entre sa jambe et la selle et 
le voici, lancé à fond de train dans la plaine, allant, 
revenant, faisant mille crochets, mille détours pour 
échapper aux autres joueurs qui le poursuivent et 
cherchent à lui arracher la malheureuse bête. Ce pre- 
mier vainqueur, excité par * les cris et les encoura- 
gements de la foule, défend son bien avec furie. La 
chèvre, réduite au bout d'une demi-heure à l'état de 
loque informe, est cent fois prise et reprise, jetée à 
terre, enlevée à bout de bras, arrachée brutalement. 

Dès qu'un des coureurs s'est emparé de la bête, il 
est déclaré vainqueur, abandonne la poursuite et vient 
recevoir sa récompense de nos mains : c'est une bague, 

(74) 




GROUPE DEVANT LA YOURTE DU VOLOSNOÏE DE CHAH-DJAN. 




LA TAMASCHA DE LA CHÈVRE CHEZ LES KIEGHIZES D'AK-BEÏT. 



Autour (le l'Af jhanistai 



PI. 29, page 74. 



DERNIÈRE ETAPE EN TERRITOIRE RUSSE 

une paire de boucles d'oreilles, un mouchoir, une pièce 
d'argent. Et lorsqu'après beaucoup de courses folles 
et de chutes, les hommes et les chevaux sont à bout 
de souffle, le jeu prend fin et les cavaliers regagnent 
leurs yourtes aux applaudissements de l'assistance. 

22 juillet. — Les caravaniers font une nouvelle 
tentative, d'ailleurs infructueuse, de nous abandonner là 
pour retourner en arrière; mais sentant l'inutilité de 
leurs efforts ils se résignent en maugréant, et nous 
partons à sept heures du matin accompagnés par le 
chef du village. 

Aujourd'hui nous quittons l'Ak-Sou et, nous diri- 
geant vers le col du Beïk, nous escaladons une série 
de terrasses surplombées par le cône rocheux de TAou- 
Tasch. Les montées sont raides. A chaque minute nos 
braves petits chevaux s'arrêtent pour souffler, puis ils 
repartent courageusement et finissent par grimper très 
vite cet escalier gigantesque. En nous retournant, 
nous apercevons dans le lointain une construction 
toute blanche : c'est le poste russe de Kizil-Robat où 
quelques cosaques montent la garde aux portes de 
l'Afghanistan. 

Nous sommes à présent sur le dernier gradin, en 
vue d'une large vallée dans laquelle nous allons croi- 
ser, tous les 5 ou 6 kilomètres, des groupes de yourtes 
hospitahères. Partout la vie familiale et paisible; au 
bord du sentier et dans les fonds, des troupeaux de 
yaks, de moutons et de chèvres que surveillent de petits 
bergers en guenilles. 

(75) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

Peu à peu, à mesure qu'on avance, le paysage se 
fait plus sévère. Toute trace de vie disparaît, les mon- 
tagnes prennent une teinte de plus en plus sombre et, 
vers le soir, leurs parois qui nous dominent se rappro- 
chent en une étroite brèche, où il semble qu'on ne 
pourra jamais pénétrer. 

Nos tentes sont dressées à l'entrée même de cette 
gorge sinistre. C'est ici notre dernière soirée dans les 
solitudes pamiriennes... Nous campons au pied du col 
du Beïk qui nous sépare de la Chine et demain nous 
sortirons de 1' « Enfer » pour entrer dans le Céleste 
Empire. 




CHAPITRE IV 



DE LA FRONTIÈRE CHINOISE A YARKAND 



Le col du Beik. || Un passeport improvisé. |1 Difficultés avec les 

CARAVANIERS |] IlI-SoU. || PrEMIER CONTACT AVEC LES AUTORITES 

chinoises. Il Tasch-Kourgan. Il En route pour Yarkand. || La passe 

DE KOK-MOUINAK. || ToR-BaCHI ET LE TaNG-I-TaR. || Un KARAOUL 

cambriolé. Il Arpalik. Il La gorge infernale. || Yarkand. 



LE col du Béïk est le plus méridional de tous les 
passages permettant de franchir la chaîne du 
Tagdoumbasch, massif élevé qui sépare les Pamirs de 
la vallée du Sarikol. C'est au col même que viennent 
se réunir les trois lignes frontières de la Russie, de la 
Chine et de l'Afghanistan. 

Nous allons entrer dans une contrée à peine 
explorée, où nul chemin tracé ne doit guider notre 
caravane. Mais mon intention étant, comme je l'ai dit, 
de gagner par la route la plus courte la haute vallée du 
Raskem, je n'ai pas hésité à prendre une voie peut- 
être plus difficile, mais du moins plus intéressante par 
sa nouveauté même. 

2j? juillet. — La neige tombée pendant la nuit 
recouvre le sol, un épais brouillard obscurcit l'atmo- 

(77) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

sphère ; tout cela ne nous promet pas une étape bien 
agréable. Fort heureusement, les nuages disparaissent 
peu à peu et nous pouvons partir avec l'espoir de 
passer le col dans de meilleures conditions. Le chef 
des yourtes d'Ak-Beït nous accompagne quelques 
instants, puis descend de cheval et prend congé à la 
mode kirghize : c'est le dernier sujet du Tzar que nous 
verrons sur la route jusqu'à notre rentrée en Perse par 
le Seïstan. Aujourd'hui, sans doute, nous ferons con- 
naissance avec les fonctionnaires de l'Empereur de 

Chine. 

La montée ne présente aucune difficulté. De nom- 
breux chameaux, chaudement vêtus, pâturent en 
liberté autour de nous; plus loin, la vallée se resserre 
et nous parvenons au col du Beïk entre deux parois de 
schiste couvertes de neige. Quelques troupeaux d'ibex 
se montrent sur les pentes, mais trop haut, hélas, pour 
que l'on puisse utilement leur envoyer un coup de 
fusil. Le passage est largement ouvert; un petit lac en 
partie gelé en occupe le sommet; nous sommes à 
4 700 mètres d'altitude . . " 

Si l'ascension est des plus aisées du côté russe, la 
descente en territoire chinois est au contraire péril- 
leuse; aucun sentier n'existe, il faut dégringoler dans 
des éboulis à 45° où les chevaux risquent à tout instant 
de se rompre le cou. Par bonheur, la caravane arrive 
entière au bas de cette côte rapide et nous retrouvons 
la rivière du Beïk que nous suivons à travers des blocs 
de rocher sur lesquels nos chevaux glissent à chaque 

(78) 




LES SARIKOLIS D'ILI-SOU. 




MAZAR DE SEÏD-HASSAN. 



Autour_cte l'Afghanislrvu. 



PU 3U, page 78. 



DANS LA VALLÉE DU SARIKOL 

pas. Toujours nulle trace de chemin; aucun être vivant 
ne vient animer cette vallée aux flancs couleur de 
soufre. Il semble qu'on ne touchera jamais au but de 
l'étape — le confluent du Beïk et du Sarikol — où 
Rahim-Berdi aflirme que nous devons trouver des 
yourtes. Cependant vers cinq heures, alors que nous 
désespérions, les tentes coniques se montrent enfin à 
un coude de la rivière ; elles dressent leurs coupoles de 
feutre sur une étroite pente gazonnée que domine une 
gigantesque muraille de granit. 

Bientôt nous sommes sur la rive gauche du Sarikol 
dont les eaux mugissantes ne nous inspirent qu'une 
médiocre confiance. Les habitants de la yourte nous 
ont aperçus; ils nous indiquent le gué avec force 
gestes. Malgré tout, la rivière est dure à passer : nos 
chevaux perdent pied et nagent même par instants, 
et Zabieha, dont la monture bronche, a ses bottes 
remplies d'eau. 

Nous voilà à Beïkni-Aouzi' sains et saufs, et dans 
la yourte un feu clair de sarments, chose nouvelle et 
inappréciable, a vite fait de nous sécher. Les carava- 
niers arrivent une heure après nous, éreintés des efforts 
qu'ils ont eu à faire; pour les réconforter, je leur 
achète un mouton tandis qu'Enselme extrait de la caisse 
aux médicaments un thapsia et le place sur la poitrine 
du grand Rouzi qui tousse à faire craquer sa peau 
rude. 

Mais le karaoul vient nous rappeler que nous 

I. Littéralement : Bouches du Beïk. 

(79) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

sommes en Chine : il me demande mon passeport, que 
je ne lui donne pas et pour cause; il doit se contenter 
d'une feuille de papier sur laquelle j'ai inscrit nos 
noms, prénoms et qualités. D'ailleurs je voudrais bien 
savoir ce qu'en pourra faire le mandarin de Tasch- 
Kourgan auquel un djighite portera ce soir même le 
passeport improvisé... 

24 juillet. — Dans la claire lumière du matin, nous 
faisons route vers le Nord en suivant la rive droite du 
Sarikol. Çà et là, des prunelliers, des églantiers, quel- 
ques saules rabougris jettent leur note verte sur la 
teinte grise des galets, et ces arbustes excitent notre 
admiration, car depuis le Taldik nous n'avons rien vu 
de semblable. Mais bientôt les parois de la gorge 
s'écartent; nous arrivons au pied d'un promontoire 
rocheux qui domine le confluent du Sarikol et du 
Khoudjer-Ab et que nous devons contourner pour 
remonter le cours de ce dernier torrent. A gauche, 
s'ouvre la valléô de Tasch-Kourgan couverte de brouil- 
lards; en face, la haute chaîne qui nous sépare du 
Raskem-Daria et vers le sud, marquant la frontière des 
Indes, le massif énorme du Mouz-Tagh. 

La caravane fait halte, vers midi, tout près du 
mazar de Seïd-Hassan. Là, sur le bord de la rivière, 
s'élèvent de misérables yourtes. Après de longs pour- 
parlers nous obtenons des Kirghizes qu'ils nous en 
cèdent une pour la nuit, mais cette location est con- 
sentie de fort mauvaise grâce et les femmes surtout 
nous font un accueil des plus maussades. 

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Aatoar de l'Afghanistan. 



PI. 31, page SI). 



LE REFUS DES CARAVANIERS 

Pendant le déménagement j'admire les bijoux de 
la jeune fille de la maison, M"^ Tavar. L'extrémité de 
ses longs cheveux, tressés en innombrables nattes, est 
liée à une sorte de peigne qui les tient étalés sur toute 
la largeur du dos. Au peigne sont attachées des pièces 
de monnaie d'où pendent, au bout d'un fil noir, une 
douzaine de dés à coudre qui se heurtent, quand elle 
marche, avec un joli bruit de clochettes. Elle est ravie 
de recevoir une paire de boucles d'oreilles en métal 
blanc. Sa mère, une vieille sorcière noire, édentée, 
affreuse, réclame aussi quelque cadeau, et je la gratifie 
d'une bague ornée d'une simili-turquoise dont elle se 
pare incontinent... 

J'espérais avoir ainsi conquis la bienveillance de 
notre hôtesse, mais je me trompais étrangement. En 
effet, sur la fin du jour, le caravanbasch pénètre dans 
la yourte et me déclare qu'il ne veut pas aller plus loin, 
car la haute vallée du Raskem est impossible à suivre 
en cette saison, à cause de la hauteur des eaux. Une 
heure de discussion ne parvient pas à vaincre son entê- 
tement, mais comme j'espère trouver des yaks et des 
porteurs au pied de l'Ili-Sou, je lui intime l'ordre 
d'avoir à me suivre demain, lui et ses chevaux. Cette 
brusque décision avait suivi de près une conférence de 
nos hommes avec la vieille mégère qui, je l'ai su plus 
tard, ayant pris le thé dans la tente des caravaniers, 
leur avait affirmé que pénétrer dans le Raskem, c'était 
courir à une mort certaine. Nous sommes furieux de 
■cette fâcheuse intervention et j'ai toutes les peines du 

(8.) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

monde à arracher la vieille femme des mains de 
Zabieha qui veut absolument la jeter dans la rivière. 

Le lendemain dès l'aube, les discussions recom- 
mencent avec nos hommes, plus véhémentes encore 
que la veille : je finis cependant par les décider et nous 
partons pour l'Ili-Sou. Après on verra! 

Le sentier remonte le Khoudjer-Ab, passe devant 
le vieux mazar de Seïd-Hassan recouvert suivant la 
coutume de queues de yaks et de cornes d'ibex et, 
courant au sud-est, nous amène après une marche de 
20 kilomètres dans un petit vallon herbeux que dominent 
quelques yourtes. Le baromètre indique 4160 mètres, 
nous sommes au pied du col d'Ili-Sou. 

Dès notre apparition sur le plateau, les indigènes 
se précipitent pour nous saluer et aider au décharge- 
ment des bagages. Ce sont des Sarikolis, musulmans 
chiites, dont la tribu est originaire du Wakan; tous ont 
le type israélite très accusé et sont d'une saleté repous- 
sante. Ma première parole est pour leur demander s'ils 
ont des yaks qui pourraient transporter mes caisses au 
delà du col, mais d'un commun accord, ils répon- 
dent qu'ils ne possèdent que des yaks femelles et 
que je ne trouverai dans la montagne aucun homme 
qui veuille m'accompagner. D'ailleurs, ajoutent-ils, 
entreprendre la route du Haut Raskem en cette saison 
serait folie. 

Je vais donc être obligé, bien contre mon gré, de 
céder aux caravaniers et de me rendre à Tasch-Kourgan 
d'où j'essaierai de gagner Kilyang par la route trans- 

(82) 




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Autour de l'Afghanietau. 



PI . 32, page 82. 



CHANGEMENT D'ITINÉRAIRE 

versale suivie déjà par M. Dauvergne. Cette résolution 
une fois prise, je m'éloigne en compagnie d'Enselme 
et de Zabieha et nous allons faire un tour dans les 
environs du campement afin de chasser les idées 
sombres. 

A notre retour au camp, nous remarquons une 
agitation qui présage du nouveau et ne nous dit rien 
de bon. Nos hommes sont-ils partis emmenant les 
chevaux de la caravane? Y a-t-il eu rixe avec les indi- 
gènes? Rien de grave heureusement... c'est un des 
officiers de l'Amban' de Tasch-Kourgan accompagné 
de deux superbes cavaliers, qui vient nous saluer de la 
part de son chef. Lui aussi nous déconseille absolu- 
ment le Raskem, mais il propose que l'un de nous aille 
examiner la route de l'autre côté du col, et si nous la 
jugeons praticable, l'Amban nous permettra de passer 
moyennant une déclaration écrite qui mettra sa respon- 
sabilité à couvert. Réflexion faite, et pour éviter une 
perte de temps sans nul doute inutile, nous lui disons 
notre intention de partir demain pour Tasch-Kourgan. 

26 juillet. — Etape monotone et triste : nous repas- 
sons devant le mazar de Seïd-Hassan, devant les 
yourtes où la sorcière ne manque pas de nous narguer 
et nous continuons vers le nord en suivant la rive droite 
du Sarikol jusqu'aux pâturages de Tchilarik*. Le 
représentant de l'Amban, Khartchan-Beg, fait aussitôt 



1. Titre donné dans le Turkestan aux mandarina chinois qui administrent le 
territoire. 

2. 3620 mètres d'altitude. 

(S3) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

préparer une yourte et, les Sarikolis ne se hâtant pas 
suffisamment à son gré, il tombe sur eux à coups de 

nagaïka^ 

La justice immanente a frappé le caravanbasch ; 
un de ses chevaux est mort aujourd'hui pendant la 

route... 

L'étape du lendemain à travers les galets du Sarikol 
est fastidieuse : en face de nous, se dressent à l'horizon 
les glaciers resplendissants du Mouz-Tagh-Ata, ou 
« Père des montagnes », tandis que vers l'ouest la 
muraille dentelée du Pamir semble vouloir escalader le 
ciel. Vers midi, on arrive au village de Tourlan-Chah 
situé, au milieu de riches cultures, en face de Tasch- 
Kourgan qui n'est séparé de nous que par le torrent. 
Çà et là des bouquets de saules entourés d'un mur : 
nous n'avions pas vu d'arbres depuis Goultcha! On 
s'installe à l'ombre pour déjeuner, car la rivière est 
difficile à passer et le Beg pense qu'il vaut mieux 
attendre la caravane. L'endroit est charmant, nous nous 
y attarderions volontiers, mais nos hommes arrivent 
avec les bagages et nous nous remettons en route à 
leur suite. Du reste le passage du gué n'est pas com- 
mode; quoique la rivière soit partagée en sept ou huit 
bras, nous avons beaucoup de mal à la traverser à cause 
de la rapidité du courant et de la hauteur des eaux. 

De l'autre côté du Sarikol nous cheminons dans 
une plaine gazonnée, toute parsemée de fleurs, qui 
s'étend jusqu'au pied de la colline où s'élève la petite 

I. Fouet kirghize. 

(84) 




l'ascension du col de kok-mouïnak, a travers un chaos effroyable 

de pierres éboulées. 




UN TROUPEAU DE YAKS APPARAIT TOUT A COUP ET NOUS BARRE LA ROUTE. 



Autour de l'Afghanistan. 



PI. 33, page Si. 



TASCH-KOURGAN 

ville de Tasch-Kourgan ' et le Beg nous conduit dans 
une maisonnette chinoise qui fut construite, paraît- il, 
pour loger les voyageurs de marque. 

A peine installé, j'envoie Iskandar porter nos cartes 
de visite* à l'Amban et le saluer de notre part; le 
mandarin fait répondre qu'aujourd'hui il est un peu 
souffrant, mais que demain il se fera un plaisir de 
recevoir Nos Excellences. Dans la journée nous allons 
serrer la main du lieutenant russe commandant le poste 
des cosaques : très aimable, il met à notre disposition 
le petit pavillon oiî sont installés les bains du détache- 
ment et je crois inutile de dire avec quelle volupté 
nous profitons de sa gracieuse attention. 

2p juillet. — La matinée se passe à visiter les 
abords du village. Tasch-Kourgan, en chinois Pou-ly, 
compte sept ou huit cents habitants et son importance 
provient surtout de sa position stratégique à la ren- 
contre des nombreux chemins venant du Pamir et des 
Indes. Les Chinois y ont une sorte de légat qui admi- 
nistre et surveille la région, les Russes une douzaine 
de cosaques et les Anglais un vice-consul indigène, 
officier de l'armée des Indes. Tout ce monde vit, 
paraît-il, en bonne intelligence, quoique les intérêts de 
chacun soient souvent opposés. 

Le village est construit sur six collines en bordure 
du Sarikol ; la plus élevée est couronnée par une forte- 



I. « Colline de pierres » — 3150 mètres d'altitude. 

a. Cartes de visite chinoises qu'Enselme et moi avions conservées de notre voyage 
en Mandchourie. 

(85) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

resse à l'aspect imposant, mais dont le mur en torchis 
ne paraît pas très solide. C'est là qu'habite le mandarin 
que nous irons voir tout à l'heure. Sur les autres 
mamelons : le poste russe, la maison du consul britan- 
nique et plusieurs groupes d'habitations bien misé- 
rables. On me montre des murailles en ruines qui 
auraient été construites par un détachement de l'armée 
d'Alexandre; j'y vois des traces de fouilles récentes 
qui, me dit le guide, ont amené la découverte d'armes 
et de monnaies des plus curieuses. Pour nous, nous 
ne rencontrons dans ces vestiges d'une civilisation 
disparue qu'un jeune lièvre qui est tué par Enselme. 

A midi on monte à cheval pour se rendre au 
Yamen : nous y sommes reçus par un noble seigneur 
d'aspect chétif, mais à l'œil intelligent, qui parle cou- 
ramment le russe. Il sera donc facile de causer avec 
lui par l'intermédiaire de Zabieha. 

L'Amban, après les salutations d'usage, proteste 
de sa bonne volonté entière à nous aider de tout son 
pouvoir. Autour de lui sont réunis les principaux chefs 
de la région avec lesquels on va discuter les divers 
itinéraires possibles. Le Beg de Toung, un géant à 
figure de brute, affirme sur la tête de ses aïeux que 
nous ne pourrons trouver aucun moyen de transport, 
aucun radeau, pour franchir le Raskem en amont de 
Yarkand et qu'à cette époque de l'année, passer le 
fleuve à cheval est impossible. Force nous est de 
renoncer à prendre l'itinéraire de M. Dauvergne et, 
quoiqu'il nous en coûte, nous décidons de suivre les 

^86) 




UNE DES TOURS DE YAKKA-ARIK. 




LE MISERABLE REFUGE OU NOUS AVONS PASSE LA NUIT, 
APRÈS LE PASSAGE DU KOK-MOUÏNAK. 



Autour de l'Afghanistan. 



PI. 3i, page^S 



EN ROUTE VERS YARKAND 

conseils des indigènes et de gagner Yarkand par le 
sentier qui traverse les contreforts du Mouz-Tagh- 
Ata. 

Le lendemain nos hommes, après des discussions 
comme toujours sans objet, se décident enfin à charger 
les bagages, et nous pouvons, vers huit heures, nous 
mettre en route. En tête marche le maire de Tourlan- 
Chah qui a reçu de l'Amban l'ordre de nous guider et 
de veiller sur nos précieuses personnes. 

La caravane serpente entre les boutiques du bazar, 
passe au pied de la forteresse chinoise et suit la rive 
gauche du Sarikol au milieu de prairies parsemées de 
fleurs. Arrivé devant un curieux tombeau — Langar 
Mazar — l'officier russe, qui avait eu la charmante 
attention de nous accompagner, met pied à terre et 
l'on se dit adieu, après une cordiale poignée de main 
et des souhaits réciproques. 

Nous sommes bientôt dans un joli vallon où se 
dressent de nombreuses yourtes ; les Kirghizes ont 
étendu sur l'herbe le plus beau de leurs tapis à notre 
intention et nous devons, pour ne pas les froisser, 
nous asseoir un instant et boire quelques bols de 
koumis. Mais il faut se hâter, car l'étape sera longue ; 
un sentier de chèvre, grimpant au milieu d'éboulis, 
nous amène sur un plateau chauve et pierreux où ne 
croît pas un brin d'herbe, où les buissons épineux 
même ne poussent pas. Devant nous, les ondulations 
du terrain s'abaissent lentement jusqu'à la plate- 
forme bleuâtre de laquelle surgit, dans sa majesté 

(87) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

toute blanche, la colossale pyramide du Mouz-Tagh- 
Ata. Il est là, ce Père des montagnes, comme suspendu 
entre le ciel et la plaine, tous deux d'un bleu presque 
pareil, et il fait songer à quelque immense cerf-volant 
qui attendrait pour reprendre son vol la fraîche brise 
de chaque soir... 

Quelques kilomètres de marche sur ce glacis désert 
et nous voici tout à coup à l'entrée d'une gorge 
étroite, où coule un torrent qui dévale de la passe de 
Kok-Mouïnak. Malgré l'aspect peu engageant de la 
vallée, nous l'attaquons de pied ferme, dans l'espoir 
que le pittoresque viendra compenser les difficultés 
de la route; mais celles-ci sont des plus sérieuses. 
Nous ne nous sommes pas encore trouvés aux prises 
avec un tel chaos de pierres éboulées, sur un sol 
instable semé de crevasses et de ravins. Pendant 
plusieurs heures, nos chevaux haletants grimpent en 
s 'accrochant des sabots aux rochers, glissent, retom- 
bent, recommencent d'un nouvel effort, et il nous 
faut parfois les soutenir pour les aider à franchir un 
passage difficile. Pour comble d'infortune, un troupeau 
de yaks, venant en sens inverse, apparaît brusque- 
ment au point le plus critique et met le désordre dans 
la caravane. 

Cependant le soleil baisse, le vent fraîchit, et 
quand nous parvenons au Kok-Mouïnak après cette 
pénible ascension, nous sommes transis de froid et 
brisés de fatigue. Le baromètre donne 4620 mètres 
d'altitude; à droite et à gauche, des falaises de schiste 

(88) 




Autour de i'Afi;haiii!.liii 



Pi, .ii, liage 8S. 



UN ABRI PEU CONFORTABLE 

peu élevées sur lesquelles on aperçoit quelques 
plaques de neige. Nous descendons rapidement vers 
une plaine à l'aspect désolé où ne se devine aucune 
habitation. Comment passerons-nous la nuit ? il est 
six heures et le brouillard monte... Tout à coup du 
milieu d'un nuage sort, comme le bon génie des contes 
de fées, un affreux petit vieillard qui niche, paraît- il, 
non loin de là, dans une tanière dont il veut bien nous 
faire les honneurs. Nous y arrivons à sept heures, gelés 
et mourant de faim; un beau feu d'argol\ une excel- 
lente soupe au lait nous raniment, mais il nous faut 
coucher dans un taudis horrible dont la coupole s'est 
écroulée récemment et, malgré les peaux de moutons, 
le givre nous fait grelotter. Ce lieu de délices a nom 
Tchi-Tchag-Lik (4325 mètres). 

La nuit a été mauvaise, tout le monde a souffert 
de l'altitude et du froid. Au départ, une mince couche 
de neige recouvre le sol, mais les rayons d'un clair 
soleil ont vite fait de réchauffer l'atmosphère. Nous 
voici bientôt au col de Tor-Bachi et, par une vallée 
plus large et moins sauvage que celle d'hier, nous 
descendons jusqu'à un groupe de yourtes où l'on nous 
fait l'accueil le plus aimable. Il faudra malheureu- 
sement passer ici la journée, car des yaks nous sont 
nécessaires pour transporter nos bagages jusqu'à la 
prochaine étape, et les Kirghizes qui sont partis les 
chercher dans la montagne ne reviendront pas avant 
le coucher du soleil. 

I. Crottin de yaks. 

(89) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

i^' août. — Le Beg Mollah-Ibrahim a pu réunir 
treize yaks dont les grognements nous mettent sur 
pied de bonne heure; sitôt le chargement terminé, en 
route pour les gorges du Tang-i-Tar. A 4 kilomètres 
environ de Tor-Bachi, les difficultés commencent et 
l'on grimpe une ancienne avalanche aux pentes rapides 
qui barre complètement la vallée. On redescend 
ensuite dans la rivière dont les eaux font un bruit de 
cataracte et, suivant son lit au milieu de cascades et 
de rochers, on avance péniblem.ent. Les malheureux 
yaks sont secoués, bousculés, jetés les uns contre les 
autres, au milieu des tourbillons qui éclaboussent et 
font glisser le sol caillouteux qui fuit sans cesse sous 
leurs pas ; quant à leurs conducteurs, admirables 
d'adresse, ils sautent de roche en roche avec une pré- 
cision et une souplesse de félin. Notre guide Mollah- 
Ibrahim se prodigue et, grâce à lui, nous sortons sans 
accident des plus mauvais pas. 

Mais quel dommage vraiment que le souci de notre 
propre sécurité m'empêche de contempler à loisir le 
décor qui est admirable ! .De tous côtés s'élèvent, 
comme sculptés dans la pierre, des portiques, des 
tours, des mâchicoulis... Là, c'est un pont naturel qui 
dresse à des hauteurs prodigieuses son arche de granit. 
Plus loin, c'est une source chaude qui jaillit des flancs 
de la roche en projetant d'épais nuages de vapeur 
où tremble une multitude de petits arcs-en-ciel... Le 
spectacle est d'une grandeur majestueuse, et pourtant 
c'est avec la plus vive satisfaction que nous quittons 

(90) 




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Autour de rAferlmuislau. 



PI. 36, page 9U. 



AU COL DE TERI-ART 

ce terrible Tang-i-Tar, effroi des rares caravanes qui 
vont pendant l'été de Yarkand à Tasch-Kourgan'. 

Quelques yourtes montrent leurs toits de feutre au 
milieu de la vallée ; dans l'une d'elles on prendra le 
thé pendant que nos hommes déchargeront les yaks. 
Nous disons au revoir à cet excellent Mollah-Ibrahim 
qui, le malheureux, va passer une seconde fois le 
Tang-i-Tar, et sitôt notre caravane prête, nous recom- 
mençons à grimper pour atteindre le col de Teri-Art, 
déjà visible sur la crête d'une immense muraille 
rocheuse. La montée paraît si longue et si difficile 
que j'hésite à continuer, mais les caravaniers se décla- 
rant capables de franchir la passe aujourd'hui, nous 
ascensionnons l'escalier gigantesque qui se dresse 
devant nos pas. Les chevaux font peine à voir ; il faut 
s'arrêter souvent pour les laisser souffler et c'est après 
beaucoup de haltes, plus fréquentes à mesure qu'on 
approche du sommet, que nous mettons pied enfin 
sur l'arête. Nous sommes à 4030 mètres, la vue est 
superbe, mais que nous importe à ce moment le 
paysage! il faut sortir de là... et nous dégringolons 
bien vite les pentes escarpées en tenant nos chevaux 
par la bride. 

Une surprise agréable nous attendait au pied du 
col : dans un repli de terrain, deux âniers se préparent 
à camper pour la nuit ; ils ont avec eux un chargement 
de melons et d'abricots que nous mettons au pillage, 

I. Pendant l'hiver, la baisse des eaux permet de suivre constamment la vallée 
du Sarikol. 

(90 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

après avoir couvert d'or les propriétaires ébahis de 
cette aubaine. A la nuit tombante seulement nous 
arrivons au mazar de Tchil-Goumbaz dont le karaoul 
nous offre l'hospitalité dans sa misérable chaumière. 

Le lendemain, dès le départ, nous avons la sensa- 
tion toute nouvelle de voyager à travers une vallée 
d'Europe. Nos chevaux avancent au milieu des blés et 
des avoines parsemés de coquelicots ; de loin en loin, 
des maisonnettes à toit plat s'abritent sous de grands 
peupliers et des chèvres par centaines broutent le long 
des pentes... Cependant, malgré tout le charme de 
cette nature qu'on sent vivre, la route à cause de la 
chaleur étouffante semble longue, et lorsque après 
une marche de 40 kilomètres nous arrivons au hameau 
de Bagh, la satisfaction de chacun est évidente. 

Derrière la maison de notre hôte, un groupe 
d'abricotiers étend son ombre bienfaisante et nous ne 
résistons pas au plaisir de nous allonger sur de grands 
tapis aux brillants ramages où nous rejoignent bientôt 
tous les notables de l'endroit. Iskandar ne manque pas 
l'occasion de faire montre de sa science, et la soirée 
s'écoule charmante à écouter la parole de ces beaux 
vieillards, pendant qu'autour de nous les enfants font 
la cueillette et que les hirondelles coupent de leurs 
zigs-zags rapides un ciel ouaté de rose. 

^ août. — Aujourd'hui les arbres poussent nom- 
breux dans l'étroite vallée que suit la route. Partis aux 
premières lueurs du jour, nous arrivons vers midi 
devant une petite maison entourée de trois grands peu- 

- (92) 




COLONNADES DE ROCHEKS ROUGES DANS LA VALLEE D'ARTALIK. 




DANS LES CONTREFORTS DU MOUZ-TAGH-ATA. VUE PRISE DU KARA-DAVAN 

A 2 S70 MÈTRES. 



Autour tU l'Afghanistan. 



PL 37, p.age 'J2. 



UN KARAOUL CAMBRIOLE 

pliers où notre guide de Tasch-Kourgan, Aoul-Beg, 
veut absolument nous faire pénétrer; elle a nom Kaïz- 
Karaoul. Mais c'est en vain qu'on appelle et qu'on 
frappe à coups redoublés; la demeure reste close et 
nous sommes bientôt certains que son propriétaire est 
absent. Il faut pourtant nous mettre à l'abri d'un soleil 
brûlant et trouver des provisions pour le déjeuner; sur 
les conseils d' Aoul-Beg qui représente ici l'autorité, 
Iskandar monte debout sur son cheval, franchit le mur 
de la cour et, de l'intérieur, ouvre cette première porte. 
Quant à la seconde, celle du logis, nous l'enfonçons le 
plus discrètement du monde. Un instant après, nos 
bagages étaient installés dans la maison du karaoul, 
une douzaine d'œufs vivement dénichés et trois jeunes 
poulets prêts à être mis à la broche. Sur le tard, reve- 
nant d'une course dans la montagne, notre hôte malgré 
lui se montre sur le seuil et, nullement étonné de trou- 
ver sa maison quelque peu cambriolée, il se contente de 
sourire avec une philosophie toute chinoise. 

De grand matin, nous quittons le vieux karaoul 
après l'avoir largement indemnisé et nous nous enga- 
geons presque aussitôt dans une gorge sauvage au 
fond de laquelle roule une cascade. Là commence 
l'ascension d'une muraille rocheuse que les chevaux 
mettent une heure à franchir. Dégringolant plusieurs 
fois avec leurs charges, ils n'arrivent au sommet que 
grâce à de braves Kirghizes qui descendaient le 
Yamond-Tars, ou « Mauvais pas », avec une caravane de 
bourriquets et qui s'oifrent d'eux-mêmes à nous aider. 

(93) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

On continue à grimper, au milieu d'un décor de 
plus en plus sombre, par un mauvais sentier qui con- 
duit au Kara-Davan'j ou « Col noir »; deux heures 
de marche nous amènent ensuite au Kizil-Davan^ ou 
« Col rouge », percé dans un amas de roches couleur 
de pivoine. Il fait une chaleur atroce et la fatigue com- 
mence à se faire sentir, aussi décidons-nous de faire 
halte à l'ombre d'une falaise et d'y attendre en déjeu- 
nant que le soleil ait baissé à l'horizon... Pendant que 
nous mettions à mal le troisième poulet du karaoul de 
Kaïz, déplorant l'absolue sécheresse de ce désert de 
pierres où ne chante aucune source, nous voyons 
apparaître deux Kirghizes à cheval, porteurs d'outrés 
remplies de lait; on pense avec quel enthousiasme ils 
sont accueiUis et, comme une bonne nouvelle n'arrive 
jamais seule, ils nous annoncent que la maison du 
karaoul d'Arpalik, but de notre étape, est à quelques 
portées de fusil seulement. 

La soirée est merveilleusement belle : le ciel a mis 
tous ses diamants et la pleine lune éclaire d'une lumière 
de rêve les escarpements gigantesques au pied des- 
quels nous campons. 

5 août. — Aujourd'hui le sentier descend le long 
du torrent d'Arpalik, dans un défilé rocheux des plus 
pittoresques où l'on entend de toutes parts rappeler 
des compagnies de perdreaux. On pénètre ensuite 

I. a 870 méUes d'altitude. Ce passage doit son nom à la montagne environnante 
qui est tout entière d'un schiste ardoisier, ayant un peu l'apparence du charbon, 
a. 3 140 métrei d'altitude. 

(94) 




LA FEM.AIE ET LA FILLE DU KAKAOUL DAEPALIK. 



Autour de l'Afiilianistau. 



PL 38, page 94. 



LA GORGE INFERNALE 

dans une vallée plus large mais tout aussi désertique ; 
à droite et à gauche des rochers si rouges qu'on les 
dirait teintés de sang dessinent comme de gigantesques 
cathédrales. Sur le sol, d'énormes blocs aux formes 
fantastiques — lions, dragons ailés, licornes — peuplent 
étrangement la solitude de cette gorge infernale. Il 
semble qu'un troupeau formé de tous les animaux 
de la création, et fuyant devant quelque cataclysme, 
s'est trouvé là pétrifié dans sa marche, aux premiers 
temps du monde. 

La soif nous gagne dans ce désert brûlant et 
nous allons, faute de mieux, nous partager une 
pastèque achetée sur la route à des caravaniers, 
quand nous apercevons dans une anfractuosité de la 
muraille rocheuse une maisonnette à toit plat : c'est 
celle du karaoul d'Yalgouz-Tugrak'. Nous y sommes 
reçus par deux Chinois dont l'un est fortement 
intoxiqué d'opium. Sous le porche, des petits Cé- 
lestes, nus comme la Vérité, jouent avec un jeune 
chien... 

Le lendemain, Iskandar nous éveille avant l'aube 
et nous pénétrons dès le départ au travers d'un véri- 
table brouillard de poussière. Toujours les mêmes 
colonnades de roches sanglantes pendant près de 
quinze kilomètres. C'est une vallée morte : pas un 
oiseau, pas la plus petite herbe verte. Puis c'est la 
montée par une sente aisée entre des cônes de sable 
gris, jusqu'à un col qui ouvre sur une plaine de gra- 

I. 2 140 mètres d'altitude. 

(95) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

vier noir, plate, sèche, efFroyablement fastidieuse. 
On passe deux larges lits de rivière^ desséchés tous 
les deux, où quelques buissons rabougris hérissent 
leurs épines. Rien n'est moins engageant que cette 
contrée solitaire. Il y a tant de poussière dans l'air que 
le soleil n'est pas visible et qu'il nous faut arriver à 
près d'un kilomètre de Yakka-Arik pour apercevoir 
les arbres de l'oasis. 

Deux grandes tours pyramidales, sentinelles 
muettes, surveillent l'immense plaine par laquelle nous 
arrivons. Le chemin passe à leur pied, franchit un gros 
torrent sur un pont de bois et, brusquement, l'effroi 
de la solitude s'évanouit, le désert cesse : c'est pour 
nos yeux brûlés la joie reposante des champs de maïs 
et des bosquets de saules. Sur la gauche, une enceinte 
fortifiée assez curieuse, flanquée de deux tourelles 
avec mâchicoulis ; plus loin, la maison du karaoul 
chinois où notre caravane est installée. 

Nous visitons la forteresse. C'est un vieux poste 
abandonné, rempli de logements en ruine. Tout au 
fond, l'ancienne demeure du commandant : les murs en 
sont encore couverts de ces grandes affiches rouges 
portant, en caractères chinois, les maximes de Confu- 
cius et les formules qui chassent le mauvais sort. 
Autour de la maison, d'immenses peupliers ondu- 
lent sous la brise, protégeant de leur ombre centenaire 
un fouillis charmant de pavots, de soucis et de roses 
trémières... Et devant ces allées envahies par les 
herbes folles, devant ces fenêtres closes sans doute 

(96) 




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Autour de l'Afgliauistau. 



Pi. 39, page 96. 



LES TOURS DE YAKKA-ARIK 

pour l'éternité, je ne puis m'empêcher de songer au 
joli conte de La Belle au bois dormant. 

Nous terminons la promenade par un bain dans une 
eau rapide qui rafraîchit délicieusement. C'est l'heure 
apaisée du soir, la chaleur se fait moins brûlante et le 
ciel d'un rouge vif met comme des reflets d'incendie 
sur les deux hautes tours qui nous dominent. D'ici, 
leurs silhouettes grises paraissent couronnées de 
flammes; elles font penser à ces autels mazdéens du 
temps de Zoroastre que dans les plaines de l'Iran édi- 
fiaient les peuples adorateurs du feu. 

Après dîner, la chaleur est vraiment trop pénible 
pour dormir; je vais revoir au clair de lune les ruines 
de la forteresse chinoise. L'oasis est calme, tout repose; 
de l'autre côté de la rivière on entend crier les chacals, 
et dans les peupliers qui bruissent au vent du soir, un 
rossignol égrène les notes perlées de sa chanson... 
Assis sur un vieux banc de pierre, je rêvais aux choses 
du passé quand Iskandar est venu brutalement me 
rappeler à la réalité en m'annonçant que les caravaniers 
partaient pour Yarkand et qu'ils sollicitaient des 
ordres. 

7 août. — Nous sommes debout au lever du soleil 
afin de franchir la courte distance qui nous sépare 
encore de Yarkand avant les heures chaudes du jour. 
C'en est fini des plaines grises, des vallées de granit; 
aujourd'hui notre petite caravane chemine au milieu de 
vertes oasis, par des sentiers ombreux bordés de 
saules et de micocouliers. Un village nous accueille au 

(97) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

détour de la route; c'est jour de marché et le grouille- 
ment du bazar avec ses hommes à la longue tunique, 
ses femmes voilées de blanc, ses enfants aux vestes 
multicolores, nous charme et nous amuse. Nos chevaux, , 
habitués au grand calme des solitudes, sont un peu 
affolés et nous avons le plus grand mal à traverser 
cette foule bruyante sans écraser personne. 

Mais voici qu'arrive à notre rencontre un superbe 
cavalier qui met pied à terre et se précipite vers moi, 
tendant sa main brune dans le creux de laquelle est 
une roupie ^ Il est envoyé par la colonie hindoue de 
Yarkand qui nous attend plus loin. 

En effet, devant un petit caravansérail, le soleil cru 
éclaire un groupe d'Indiens vêtus de blanc. Le plus 
âgé s'avance et m'apporte à son tour, avec une grâce 
tout orientale, le salut de la roupie. Nous promettons 
à ce beau vieillard de lui rendre ce soir sa visite, et 
continuons rapidement notre route. Vers onze heures, 
les jardins fleuris et les cimetières aux larges dalles se 
font de plus en plus nombreux. Un pont de pierre, puis 
la haute muraille de la ville dont les créneaux se dé- 
coupent en blanc sur l'azur foncé du ciel ; nous sommes 
à Yarkand. Et maintenant c'est un labyrinthe de ruelles 
couvertes, bordées de boutiques innombrables. On fait 
halte devant le Yamen du mandarin ; Aoul-Beg notre 
fidèle guide pénètre seul dans le palais, nous laissant à 



I. Coutume hindoue qui veut que l'on n'aborde pas un supérieur les mains 
vides. La personne à qui cet hommag^e est rendu touche du doiçt la roupie et la 
connaissance est faite. 

(98) 



ARRIVÉE A YARKAND 

la porte au milieu des prisonniers chargés de lourdes 
chaînes. Le voisinage n'est pas des plus réjouissants et 
nous commençons à trouver l'attente pénible Heu- 
reusement qu'Aoul-Beg revient nous arracher à ce 
triste spectacle pour nous conduire, par ordre de son 
chef, dans la demeure d un riche seigneur, jolie et 
vaste maison à la mode chinoise où nous serons très 
confortablement logés. 

L'après-midi, l'Amban nous fait dire qu'il nous 
recevra le lendemain à trois heures et demie. Il nous 
envoie un mouton, des poulets, du riz, du maïs... et sa 
montre pour régler la nôtre afin que nous soyons exacts 
au rendez-vous. 

Nous sortons pour aller rendre visite à l'Aksakal 
hindou. Une odeur nauséabonde de melon pourri est 
répandu dans toute la ville qui a vraiment l'aspect d un 
centre pestilentiel, avec ses bassins d'eau croupie et ses 
habitants aux figures hâves et fiévreuses, dont beau- 
coup ont des goitres énormes. Au moment où nous 
pénétrons sous son toit, le chef de la colonie hindoue 
rend la justice d'un air grave et patriarcal : c'est l'heure 
à laquelle, toutes les transactions de la journée étant 
finies, on vient demander à son expérience de régler 
les cas difficiles. L'Aksakal interrompt son office à 
notre entrée et renvoie tous les assistants; après quoi 
il nous offre le thé. Je réponds à son amabilité en lui 
tendant une cigarette. Le vieillard accepte de fort bonne 
grâce, mais comme la religion hindoue interdit non 
seulement de manger ou de boire chez un étranger. 



(99) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

mais même de toucher des doigts ou des lèvres quoi 
que ce soit lui appartenant, il fume la cigarette à travers 
la lente étroite de sa main fermée, sans approcher le 
papier de riz de sa bouche. 

En rentrant nous trouvons le chef de nos carava- 
niers qui vient se faire régler définitivement, car ses 
hommes, ses bêtes et lui-même sont à bout de forces 
et cette fois, déclare-t-il, ils n'iront pas plus loin. 
Comme nous sommes sûrs de pouvoir former une 
nouvelle caravane à Yarkand, nous n'insistons pas 
davantage pour l'engager à nous suivre, et je me hâte 
de lui payer l'argent que je lui dois, ravi au fond de ne 
plus rien avoir à faire avec ce peu intéressant person- 
nage. Une surprise plus désagréable m'attend le même 
soir. Mon ami et compagnon de route Enselme reçoit 
une lettre de France qui l'oblige, pour des raisons de 
famille, à regagner Paris par le plus court chemin. 
Zabieha seul me reste, mais le connaissant comme je 
le connais maintenant, je suis sûr avec lui de mener à 
bien mon expédition. 

Le lendemain, à l'heure dite,, nous montons en selle 
pour nous rendre chez l'Amban. Une foule grouillante 
comme de la vermine circule à travers les rues et nous 
heurtons au passage d'innombrables petits ânes char- 
gés de melons, de briques et de bottes de foin. On 
nous reçoit en grande cérémonie : le mandarin, revêtu 
de sa plus belle robe, nous offre un repas gargan- 
tuesque que la chaleur torride nous disposerait plutôt à 
éviter. Mais hélas! il faut faire contre mauvaise fortune 

(lOO) 



RÉFLEXIONS AU CRÉPUSCULE 

bon cœur et manger en conscience les vingt ou trente 
plats du menu, cependant que des boys, aux longues 
tuniques bleues, agitent en cadence de larges éventails 
en plumes de vautour. 

Rendus sur le tard au calme de notre demeure, 
nous éprouvons une véritable joie à nous étendre dans 
la cour sur de beaux et confortables tapis. L'heure est 
exquise; dans le charme de cette journée à son déclin, 
j'admire les délicates colorations d'un ciel où vont 
apparaître les étoiles. Peu à peu, le crépuscule jette son 
voile sur les clartés roses du couchant; des pensées 
mélancoliques traversent mon esprit. Je songe que 
demain, sans doute, je verrai s'éloigner un ami de 
vieille date et je m'attriste de cette séparation pro- 
chaine... 

Maintenant la nuit est tout à fait venue. Un fin 
croissant de lune monte au-dessus de la mosquée voi- 
sine et, tandis que s'éteignent dans l'air moins brûlant 
du soir les derniers appels de la prière, il me semble 
entrevoir déjà, dans un lointain de rêve oriental, toute 
la magie de ces Indes merveilleuses que nous allons 
essayer d'atteindre par delà les mornes solitudes du 
Karakoroum. 




CHAPITRE V 

DE YARKAND AUX GLACIERS 
DU SASSER 

En route pour le Petit Tibet. !| Légende des goitreux de Poskam. 

Il QUELQUES OASIS DU TuRKESTAN CHINOIS. |1 Le KiLYANG DaVAN. || 

Ghah-i-Doulah. Il Le Soughet Davan. || .\k-Tagh. J Antilopes tibé- 
taines. Il La PASSE DU Karakoroum. !| Histoire du marchand de 
peignes. !1 Camp de Mourgo-Boulak. i| Brangsa-Sasser. 

ES S^ (S^ 

75 août. — ^^oilà huit jours que nous sommes dans 
cette ville malsaine et peu séduisante de Yarkand, 
retenus par les innombrables préparatifs d'une nou- 
velle et longue étape. Enselme roule déjà en charrette 
chinoise sur la route de Kachgar. Pour nous qui devons 
prendre le chemin du Tibet, nous avons réussi, non 
sans peine, à vaincre le mauvais vouloir de l'Amban et 
notre caravane, définitivement organisée, se trouve 
réunie ce matin dans la cour du Yamen où nous 
logeons. 

Sur le sol, autour de nous, c'est un amoncellement 
étrange de harnais, de tentes, de bagages de toute 
espèce que les muletiers, sous la direction d'Iskandar, 

(103) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

commencent à charger sans hâte sur leurs petits che- 
vaux nerveux et trapus. Avec eux, nous allons faire la 
route jusqu'à Leh et traverser, au milieu de difficultés 
sans nombre, les hautes chaînes du diaphragme asia- 
tique... De leur énergie, de leur bonne volonté 
dépendra le succès de notre entreprise et je les regarde 
curieusement, ces trois grands gaillards au masque 
impénétrable, essayant de deviner ce qu'ils seront plus 
tard, dans les jours d'abattement et de misère. Mais 
l'instant du départ est arrivé : à cheval donc, et en 
route vers le Karakoroum! 

Dès la sortie des ruelles sombres de la ville, nous 
cheminons à travers des jardins remplis de fleurs ; le 
ciel est limpide, un clair soleil illumine la campagne; 
on respire à pleins poumons, plus heureux de vivre 
aujourd'hui, parce qu'on a repris l'existence libre du 
nomade. 

Nous sommes bientôt sur la rive gauche de ce 
fameux Raskem Daria qui nous a déjà causé bien des 
déboires : c'est un fleuve large et torrentueux dont la 
traversée ne sera pas des plus faciles. Un grand bac 
qui sert au passage des caravanes est là, contre la 
berge; hommes et chevaux s'y entassent pêle-mêle, et 
nous filons à la dérive, emportés comme un fétu de 
paille par la vitesse folle du courant. Deux fois la 
barque, prise dans les remous produits par les rapides, 
a failli chavirer; par bonheur, les bateliers n'ont pas 
perdu la tête et nous voici tous débarqués sains et saufs 
sur la rive opposée, à plus d'un kilomètre en aval. 

(104) 




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Autour de rAf|,'h:iuistai). 



PI. 40, page lU-l. 



LES MARCHANDS DE PASTÈQUES 

Une maisonnette toute proche nous offre son ombre 
hospitalière pour déjeuner : le site est charmant, parmi 
les herbages et les fleurs, et nos yeux, fatigués de la 
monotonie des solitudes, admirent cette belle végéta- 
tion, ces champs de maïs ou de chanvre, mêlés de 
coquelicots, de pâquerettes et de bleuets. La halte 
terminée, nous nous engageons dans un chemin creux 
délicieusement ombragé et bordé de canaux d'arro- 
sage; partout ici l'eau circule à profusion, mais à vrai 
dire c'est une eau boueuse, malsaine, dont les indi- 
gènes ne veulent pas et à laquelle ils préfèrent le jus 
fade d'horribles melons très communs dans le pays. 
Aussi rencontre-t-on à chaque pas, sur les bas-côtés de 
la route, de nombreux enfants vendeurs de ces sortes 
de pastèques. 

Tandis qu'Iskandar s'amuse à un marchandage qui 
n'en finit pas, une scène charmante attire mon atten- 
tion. Trois fillettes, habillées de robes éclatantes et 
coiffées du petit bonnet sarte qui maintient sur leurs 
tempes des touffes de géranium, sont assises sous un 
saule, parmi les aubépines : elles viennent de faire la 
charité d'un melon à un pauvre mendiant tout dégue- 
nillé, et c'est touchant de voir cet homme presque 
centenaire s'incliner devant elles en une profonde révé- 
rence, comme devant trois princesses de conte de 
fées... 

A mesure qu'on avance, la route devient de plus en 
plus poussiéreuse, et quand nous faisons notre entrée 
dans le bourg de Poskam Bazar, nos vêtements sont 

(105) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

couverts d'une épaisse couche de sable. Le guide, qu'a 
bien voulu nous donner l'Amban de Yarkand, nous 
conduit dans un antique yamen, précédé d'une cour où 
trois noyers géants mettent une fraîcheur exquise. 
Bien vite, on installe sous les arbres de grands tapis 
de feutre, aux dessins multicolores, sur lesquels 
viennent s'asseoir près de nous les anciens de la ville, 
et tandis qu'une petite vieille à l'air futé s'empresse à 
nous servir, dans le calme de cette belle soirée, un sei- 
gneur à la barbe de neige nous conte la légende des 
goitreux de Poskam : 

« Il était une fois, voilà des temps et des temps, un 
très vieil homme qui était un saint et que tout le monde 
vénérait. Il vivait dans une petite échoppe et confec- 
tionnait, mieux que personne, des tchereks qui sont de 
belles bottes chinoises d'une forme spéciale, dont il a 
laissé le secret et qu'on ne fabrique qu'à Poskam. C'est 
à quoi il gagnait largement sa vie, car tous les sei- 
gneurs voulaient chausser leurs pieds de ces bottes qui 
portaient bonheur, disait-on. Or un jour, la veille du 
grand marché de Yarkand, le vieillard, qui pensait bien 
rencontrer là tous les plus riches de la ville et d'ailleurs, 
remplit un grand bissac de ses plus beaux tchereks et 
se rendit au pâturage chercher son fidèle chameau pour 
que tout fût prêt le lendemain dès l'aube. Puis il fit sa 
prière et l'âme en paix s'endormit tout joyeux. Mais 
une triste réalité l'attendait au réveil... Pendant la 
nuit, le chameau, le bissac, les bottes, tout avait 
disparu! Alors le saint homme pris d\me violente 

•(io6) 




PENDANT LES HUIT PRIÎMIERS JOURS DU VOYAGE, LES CHEVAUX niîS L'ARRIVÉE A L'ÉTAPE 
SONT MIS EN- CERCLE ET ILS TOURNENT AINSI AU PAS DURANT UNE HEURE. 




MOULIN DANS L'OASIS DE BORA. 



Autour de rAfglum.su.n. 



i'I. 41, page 106. 



AU PAYS DES xMILLE ET UNE NUITS 

colère s'écria : « Que tous ceux qui ont volé mes 
tchereks aient désormais dans le cou la bosse de mon 
chameau! » C'était un souhait terrible venant d'un 
vieillard qui était en si bons termes avec Allah. Et ceci 
est tellement vrai que sa prière fut exaucée sur l'heure. 
Depuis ce temps — et je parle de très loin, très loin — 
les habitants de Poskam sont tous goitreux, car Maho- 
met, n'ayant pu trouver le voleur, préféra frapper la 
ville entière plutôt que de désobliger un aussi sage et 
fidèle serviteur. » 

i6 août. — Etape très courte; nous allons par une 
route toujours voilée de poussière «rise jusqu'au village 
de Yakchambi Bazar. Iskandar, qui trouve les chambres 
du caravansérail par trop primitives, se met à la 
recherche d'une installation plus convenable. Un quart 
d'heure ne s'est pas écoulé qu'il revient triomphant, 
ayant découvert hors des murs un logis somptueux. 
« Ce n'est pas loin, Saheb >/, dit-il, et nous le suivons 
dans un petit sentier bordé d'aubépines. Le soleil de 
midi brûle atrocement. Déjà nous pensons que l'inter- 
prète a eu tort de nous entraîner si loin; mais voici une 
porte vermoulue tout encombrée de ronces. Elle 
s'ouvre et nous avons alors un instant de surprise, 
d'enchantement même, tant le Heu est étrange. 

Au milieu d'un grand jardin, parmi les fleurs et les 
bassins de marbre, s'élève un kiosque de forme octogo- 
nale, à demi caché dans les rosiers grimpants. Sous la 
coupole tapissée des plus admirables faïences, de nom- 
breux serviteurs installent, pour nos séants de marque, 

(107) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

riches tapis et coussins de soie pourpre. Et il nous 
semble vraiment, dans ce décor riant et frais, être trans- 
portés, comme par une baguette magique, au pays 
merveilleux des mille et une nuits... 

Nous cheminons le lendemain à travers une cam- 
pagne verdoyante, parsemée de mûriers et de saules. 
Dans les villages, c'est un grouillement amusant de petits 
naturels nus comme des vers; c'est encore le tableau 
pittoresque des marchands de pastèques assis au bord 
des ariks, près de jolis ponts rustiques aux balus- 
trades ouvragées... Puis nous nous engageons dans un 
chemin creux ensablé au bout duquel estKargalik^ avec 
ses petites maisons de terre et les ruelles couvertes de 
son bazar. L'Amban, sur le vu de nos papiers, nous fait 
conduire dans la maison du maire de la ville, et la 
journée se passe en longues causeries dans le jardin de 
notre hôte où poussent, pêle-mêle, capucines, soucis, 
géraniums et pâquerettes. 

iS août. — Dès la sortie de la ville, les cultures 
cessent : nous sommes en plein désert, rien que du 
sable et des petits galets noirs et blancs ! Le paysage 
continue aussi désolé jusqu'à la petite oasis de Bech- 
Arik où l'on doit faire halte. Il y a là une sorte d'hôtel- 
lerie dont la cour est abritée du soleil par une treille; 
dans le coin le plus ombragé, un groupe de caravaniers, 
au visage énergique, causent en fumant la pipe à eau. 

I. Kargalik est un centre agricole important de 6 à 7000 habitants, parmi 
lesquels une cinquantaine d'Hindous. C'est ici que la grande route de caravanes, 
venant de Kachgar, bifurque pour aller d'un côté à Khotan, de l'autre aux Indes 
par Kilyang et le Karakoroum. 

(108) 




ITINERAIRE DE YARKAND A SRINAGAR. 



Autour de l'Afghauistau. 



PI. 42, pnge 108. 



L'OASIS DE BORA 

Nous nous installons tout à côté sur un beau feutre 
tout neuf et nous restons ainsi jusqu'à l'heure du cré- 
puscule, devant les kalyans et les microscopiques tasses 
de thé, à écouter les aventures un peu folles de ces 
coureurs de grandes routes. 

Le lendemain, nous avons à faire une longue étape 
dans un désert de sable pour arriver jusqu'à l'oasis de 
Bora dont les saules et les peupliers géants excitent 
notre admiration. La moisson vient d'être terminée* 
les indigènes groupés sur l'aire surveillent les bœufs 
qui piétinent les gerbes. De toutes parts on entend 
bruire les cascades et ronronner les meules des mou- 
lins; une fraîcheur délicieuse nous enveloppe qui 
enchante et fait oublier en un instant la plaine désolée 
de tout à l'heure. 

Après dîner, dans la cour de notre demeure, 
Iskandar et Zabieha, mis en belle humeur par le 
charme de cette soirée, organisent un concert à grand 
orchestre : l'un joue du tambourin sur une boîte de 
conserves, l'autre se sert d'assiettes en guise de cym- 
bales, tandis que nos caravaniers, gagnés par l'entrain 
général, sautent plutôt qu'ils ne dansent au rythme de 
cette musique barbare... et nous avons ainsi tout à fait 
l'air d'une troupe de saltimbanques faisant la parade 
avant le spectacle. 

J'ai la désagréable surprise, au matin du jour 
suivant, de me croire revenu en arrière dans le plus 
mauvais passage des Pamirs. Un épais brouillard de 
sable, qui obscurcit l'atmosphère, nous accompagne 

(109) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

jusqu'à l'oasis de Bach-Langar', terme de notre étape. 
Là nous sommes rejoints par une importante caravane 
qui transporte aux Indes des charges de haschich. 
Zabieha en profite pour se faire confectionner une pipe 
du terrible poison, qu'il fume d'ailleurs sans aucun 
plaisir, et le seul résultat de cette fantaisie est une 
fringale extraordinaire ! 

La chaleur est fatigante, les nuits pénibles; depuis 
Yarkand le thermomètre n'est jamais descendu au- 
dessous de 29°. Ce soir pourtant la brise souffle un peu 
moins brûlante et je me couche de bonne heure, espé- 
rant dormir longuement. Hélas! trois délicieux petits 
chats, attirés par le tic-tac de ma montre, s'obstinent 
à vouloir jouer sur mes couvertures et il faut nous 
livrer avec Iskandar à une chasse en règle pour 
expulser les jeunes importuns. 

2/ août, — A la sortie de l'oasis de Sasan, située à 
10 kilomètres au nord de Bach-Langar, nous traver- 
sons non sans quelque difficulté la rivière de Kilyang 
grossie par la fonte des neiges, puis nous remontons le 
long de la rive droite, au pied de falaises blanchâtres. 
Deux heures de route et l'on touche au village de 
Kilyang^ dont les rues sont bordées, comme à Bora, 
de saules gigantesques. 

Le sous-officier chinois qui nous servait de guide 
rentre demain à Kargalik; désireux sans doute de nous 
laisser sur une bonne impression, il organise pour le 

I. Langar signifie : halte, endroit où s'arrèteat les voyageurs. 
a. i 245 mètres d'altitude. 




DANS LKS GORGKS AU DELA D"AK-CH0LK : NOS IIOM.MKS SK Dl MWDIN 
QUELLE EST LA ROUTE A SUIVRE. 




TOUT PRÈS d'arriver AU KILYANG-DAVAN ON ARRÊTE LES YAKS 
POUR REFAIRE LES CHARGES. 



Aiituur au l'Af?hiiiiisl;m. 



ri. 43, iiapi: UU. 



LE THÉÂTRE DE LA NATURE AU DÉSERT 

soir un grand ballet avec toutes les étoiles du pays. Au 
coucher du soleil arrivent en effet cinq ou six femmes, 
plus laides les unes que les autres, qui vont, paraît-il, 
nous présenter leurs danses nationales... Les gens du 
village se sont joints à nos caravaniers et assistent avec 
nous au spectacle. Leurs groupes bariolés, vaguement 
éclairés par la flamme tremblotante de quelques lampes 
fumeuses, forment un tableau des plus curieux : c'est le 
théâtre de la nature au désert. L'orchestre, composé 
d'une guitare et d'un grand tambour de basque, est 
merveilleux d'entrain. Pendant la danse, les spectateurs, 
par une coutume dont le sens m'échappe, se lèvent 
tour à tour et jettent de la menue monnaie sur le tapis, 
après avoir passé leur main sur la tête de chaque dan- 
seuse. Mais une demi-heure de ce spectacle suffit à 
notre bonheur et nous licencions la troupe qui va 
continuer la représentation dans quelque maison voi- 
sine. 

22 août. — Aussitôt après avoir quitté Kilyang, 
nous trouvons la route barrée par une muraille 
rocheuse. Une rivière coule en bouillonnant entre deux 
parois de rocs déchiquetés, par-dessus lesquels est jeté 
un pont de bois grossier où nous nous engageons à la 
file. En face, c'est la montagne, les routes pierreuses 
à flanc de coteau; c'est de nouveau et pour longtemps 
sans doute l'acheminement à travers les cols en échelle, 
les hauts plateaux et les plaines désertiques, vers un 
but qui fuit devant nous... 

Sous une pluie battante, par un vent furieux et 

( ! I I ) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

glacial, la caravane arrive au hameau d'Ak-Chour', 
groupe de trois ou quatre maisons bien misérables, 
tapies dans un renfoncement de la vallée. Nous sommes 
pourtant bien heureux de trouver ces abris de pierres 
et nous nous y installons du mieux possible, avec l'aide 
de l'Aksakal qui se prodigue pour recevoir dignement 
ses hôtes de passage. 

24 août. — L'étape d'hier nous a conduits, à travers 
des gorges difficiles, jusqu'au confluent de la rivière 
du Kilyang et du Liam-Lyung où nous avons campé. 
Nous remontons aujourd'hui la même vallée, sous la 
conduite de l'Aksakal d'Ak-Chour et, par des sentiers 
escarpés où les chevaux ont grand'peine à s'accrocher, 
nous parvenons au refuge de Tchouchkoun, à l'alti- 
tude de 3725 mètres. Mais ce refuge en ruines offre 
une bien faible protection contre la pluie mêlée de 
neige qui tombe en rafales; pas de bois... c'est avec 
peine qu'on allume un feu d'argol et nous désespérons 
de pouvoir nous réchauffer quand l'Aksakal, ému de 
nos misères, se résout à violer la loi et arrache de ses 
propres mains une solive de la charpente à moitié 
démolie déjà. Nous voilà sauvés; bientôt une belle 
flambée crépite qui nous réconforte et ranime le cou- 
rage de nos hommes. 

La nuit a été pénible, troublée par les grognements 
des yaks et par les conversations bruyantes des carava- 



I. Les habitants d'Ak-Chour sont, comme les Sarikolis, des musulmans chiites 
originaires du Wakan ; ils sont venus s'établir dans ces gorges sauvages, il y a une 
quarantaine d'années. Altitude : 3660 mètres. 

(112) 




LA COLLINE AU SOMMET DE LAQUELLE EST EXTERrÙ CHAH-I-DOULAII 
SL'K LES KIVES DU KARA-KASCH. 




UN DOUBLK SUR DES AMlLOrKS TIBETAINES, A PLUS DE 5 ODO MÈTRES D'ALTITUDE. 



Autour de l'Afghanistan. 



FI. 4-1, page 112. 



CHASSE AUX OULARS 

niers. Au point du jour, on charge les bagages et une 
fois tout en ordre nous nous mettons en route vers les 
sommets neigeux, tandis que l'Aksakal d'Ak-Chour 
reprend seul le chemin de son village. 

Dès le départ Iskandar a des difficultés avec son 
yak, une superbe bête noire comme un corbeau, qui, 
trouvant sans doute notre interprète un peu trop lourd, 
cherche à le jeter à terre et se livre dans ce but à des 
exercices du plus joyeux comique. Le temps s'est 
remis au beau ; on entend les perdrix rappeler dans les 
gorges voisines. Bientôt nous en rencontrons plusieurs 
compagnies et nous nous livrons à un véritable mas- 
sacre : ce sont des oiseaux de la taille d'une irrosse 
pintade que les indigènes nomment des oulars et dont 
la chair est excellente. 

Après deux heures d'une ascension facile le long 
de croupes gazonnées, nous arrivons à un petit lac 
dominé par de hautes parois rocheuses saupoudrées 
de neige. Par des lacets interminables, il nous faut 
maintenant gravir une moraine de schiste jusqu'à un 
replat couvert de glace où l'on fait halte pour laisser 
reposer les yaks qui soufflent et halètent péniblement; 
le baromètre indique 4810 mètres : chose bizarre, 
nous sommes exactement à l'altitude du mont Blanc. 
Plus haut, nouvel arrêt pour refaire les charges ; le 
brouillard nous cache le sommet du col, mais à en 
juger par les précautions que prennent nos gens, il 
doit y avoir là quelque passage périlleux. Un coup de 
vent qui déchire les nuages me permet d'apercevoir à 

(113) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

mes pieds une combe profonde remplie de cadavres 
de chevaux; dans l'obscurité glacée, volent en croas- 
sant des nuées de corbeaux et des vautours y tourbil- 
lonnent par centaines : c'est une véritable vision de 
l'Enter du Dante ! 

Mais les charges sont prêtes, on se remet en route 
à travers un névé où les malheureux yaks glissent à 
chaque pas ; après le névé, une moraine en décom- 
position dont la pente, presque verticale, surplombe le 
charnier entrevu tout à l'heure. Les chevaux qui grim- 
pent au-dessus nous envoient des avalanches de pierres 
et paraissent arrêtés par une grosse difficulté... qu'y 
a-t-il encore ? 

Je n'attends pas longtemps la solution du pro- 
blème; des cris me font lever la tête et j'aperçois un 
cheval qui roule sur la pente, en même temps que je 
reçois une grêle de cailloux. Nos montures, affolées 
par le bruit et par cette brusque dégringolade, font 
demi-tour au-dessus de l'abîme et c'est miracle que 
Zabieha et moi ne tombions pas dans la fosse commune 
pour être bientôt, nous aussi, la proie des grands 
oiseaux voraces dont le vol tourbillonnant énerve et 
fascine. Nous arrivons enfin au passage délicat, banc 
de glace à 45'' qu'il nous faut traverser à pied, et nous 
voilà parvenus au Kilyang Davan : le baromètre donne 
5 260 mètres, un brouillard intense nous enveloppe. 
Il est impossible d'y voir à plus d'un mètre devant soi 
et la minute est pleine d'émotion au milieu de ce 
chaos de pierres, de bêtes et de gens, dans cette sorte 

.(114) 




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Autour de l'Afgliauisuu. 



PI. 45, pagu lU. 



UN CHEVAL SAUVÉ PAR MIRACLE 

d'obscurité nuageuse que percent seulement les appels 
des caravaniers et le piétinement acharné des chevaux 
et des yaks. 

Pendant que deux hommes dévalent vers l'abîme à 
la suite du malheureux cheval pour tenter un sauve- 
tage bien improbable, nous descendons au sud une 
pente rapide avec de la neige jusqu'aux genoux. 
Puis nous retrouvons la moraine et, par un sentier rela- 
tivement facile, nous parvenons en moins de quatre 
heures au point appelé Tegermanlik' où l'on installe 
le camp parmi d'énormes galets, sur le bord d'un tor- 
rent. Une heure après, arrivent nos chevaux ; quelle 
n'est pas notre stupéfaction en constatant qu'aucun ne 
manque à Tappel et que la malheureuse bête qui a 
dégringolé tout à l'heure accompagne le reste de la 
caravane : elle est là, couverte de sang, la peau criblée 
de mille entailles, l'œil droit perdu... c'est lamentable. 
Quant à nos hommes, ils se consolent en disant que 
la fois dernière, ils ont perdu seize chevaux au même 
endroit. 

28 août. — Deux jours de marche dans les gorges 
du torrent de Tegermanlik nous ont amenés sur les 
bords du Kara-Kasch, parmi de hautes falaises som- 
bres et désolées. 

En mettant ce matin le pied hors de ma tente, 
j'aperçois un bon vieux Kirghize à la mine réjouie qui 
aide nos hommes à charger les bagages : c'est le 
Yousbachi (chef de cent) du village de Tourou-Sou 

I. 4060 mètres d'altitude. 

(n3) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

qui, ayant eu la malencontreuse idée de passer par 
là, s'est vu réquisitionner par Iskandar. Il rempla- 
cera, pour nous conduire à Chah-i-Doulah, les deux 
hommes de l'Aksakal d'Ak-Chour qui vont rentrer 
chez eux. 

Nous remontons la vallée en suivant la rive gauche 
du Kara-Kasch, précédés par le Yousbachi qui, avec 
sa calotte et ses favoris, ressemble à un gros paysan 
normand; son cheval, haut comme une chèvre, est la 
risée des caravaniers... Bientôt le défilé s'élargit et la 
rivière s'y étale en de nombreux bras : nous en profi- 
tons pour la passer, puis nous continuons sur la rive 
droite jusqu'à hauteur de Chah-i-Doulah. Il nous faut 
alors retraverser le Kara-Kasch par un gué si profond 
que notre guide et son minuscule poney font mine de 
disparaître sous l'eau. Devant nous un fortin' dresse 
ses murailles en ruines, tandis qu'un peu plus loin, 
des queues de yaks et des cornes d'ibex, plantées au 
sommet d'une colline, marquent l'emplacement d'un 
mazar fameux dans toute la région. 

Pendant que les homm.es rangent nos caisses à 
côté d'une maisonnette où nous trouverons un gîte pour 
la nuit, notre Yousbachi, en veine d'amabilité, vient 
s'asseoir près du feu et nous conte, sans trop se faire 
prier, les <' potins » de la vallée. D'après lui le mazar 
existe depuis les temps les plus reculés et recouvre la 

I. Seul vestige de l'occupation du pays par les Anglais en 1890. Cette occu- 
pation ne fut d'ailleurs que temporaire, les Chinois aj'ant, à cette époque, fait de 
vives représentations au Gouvernement britannique et s'etaut élevés, avec la der- 
nière énergie, contre cette violation de territoire. 

(116) 




LA SOURCE DU RASKEM, AU POINT APPELE BALTI-BRANGSA. 





^^^^ 



NOS CHEVAUX DE SELLE PARVIENNENT ÉPUISÉS AU COL DU KARAKOROU.M 

(5 510 MÉTRÉS). 



Amour (le l'Atgliaiiistau. 



l'I. 4ti. page 116. 



LE MAZAR DE CHAH-I-DOULAH 

tombe d'un chef militaire vemi jadis à la tête d'une 
armée pour combattre les Chinois. Il est intéressant 
de savoir quelle pouvait être la nationalité de ce Chah- 
i-Doulah et j'interroge le Kirghize. 

« Makedon », nous répond-il. 

Et il explique que ce guerrier venait de La Mecque. 
Mais il me revient à l'esprit que les Sartes, dont le 
langage est à peu près le même que celui de ces pays- 
ci, appellent Alexandre-le- Grand « Iskandar-Makedon » 
et je me demande alors si Chah-i-Doulah n'était pas 
macédonien et par conséquent l'un des capitaines de 
l'armée d'Alexandre'. 

Quoi qu'il en soit, ce mazar est parmi les plus 
vénérés et les Kirghizes viennent en foule y sacrifier 
moutons et yaks pour obtenir du saint la guérison 
d'un malade ou la protection des troupeaux. Une riche 
veuve de la région voulant, disait-on, se ménager les 
faveurs de Chah-i-Doulah dans Tespoir peut-être de 
retrouver un époux, fit construire la petite maison où 
nous sommes, afin de permettre aux pèlerins de méditer 
et de prier à l'abri de la tourmente qui surprend fré- 
quemment le voyageur dans ces parages. Comme 
pour corroborer les dires du Yousbachi, un violent 
orage éclate tout à coup sur nos têtes et nous n'avons 

I. La chose n'est pas impossible, si l'on admet que, dans sa marche vers l'Inde, 
le grand général ait songe à se faire couvrir sur sa gauche par un détachement 
qui, remontant la vallée du Ferganah, serait passé en Kachgarie avec ordre de 
traverser le Karakoroum et de rejoindre l'armée principale vers Attok, sur le haut 
Indus. Nous avons déjà vu que l'on avait retrouve des traces du passage d'Alexandre, 
ou plutôt d'une partie de son armée, à Tasch Kourgan, et il est à noter que la route 
la plus courte pour, de ce point, gagner le Karakoroum passe par Chah-i-Doulah. 

(5!7) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

que le temps de nous barricader en bénissant la noble 
dame kirghize. 

29 août. — Il a plu une partie de la nuit et lorsque 
nous montons à cheval, de lourds nuages gris s'accro- 
chent encore aux flancs des montagnes. La caravane 
atteint de bonne heure le fortin chinois de Soughet- 
Kourgan'. C'est un aimable vieillard tibétain qui nous 
reçoit. Le logement qu'il nous offre est très propre et 
nous en apprécions comme il convient le confortable 
relatif, sachant ce poste le dernier abri de pierres que 
nous devions rencontrer jusqu'aux villages du Petit 
Tibet : une dizaine de jours de tente en perspective 
à plus de 5 000 mètres ! 

Le vent qui souffle en tempête nous offre au matin 
la surprise d'un temps splendide et d'un gai soleil. 
Notre étape s'accomplit doucement, à travers une 
étroite vallée, jusqu'à Bachi-Boulak, où le camp est 
installé sur une fraîche herbe verte qu'arrosent en tous 
sens d'innombrables petites sources. 

En route le lendemain dès l'aube, nous grimpons 
constamment parmi de gros blocs de rochers qui ren- 
dent la marche fort pénible. Après un arrêt au point 
appelé Koutasse-Djilga% on reprend l'ascension de 
plus en plus fatigante. Trois de nos chevaux boitent; 
l'un d'eux souffre à ce point que Zabieha le débarrasse 
des bagages qu'il porte et en charge sa propre mon- 



1. r.e mot soughet ou soukat désigne de petits arbustes, gfcnre osier, qui crois- 
sent nombreux dans les environs du fortin. 

2. Chemin des yaks. 

(118 



ON CAMPE A PLUS DE 5000 MÈTRES 

ture, à la stupéfaction des caravaniers. Il est plus de 
cinq heures quand nous atteignons enfin le col du 
Soughet Davan, à 5380 mètres. Bêtes et gens sont à 
bout de forces, aussi nous voyons-nous dans l'obli- 
gation de camper non loin de là, sur un plateau désert 
affreusement balayé par la tourmente. 

On voudrait pouvoir dormir, mais l'altitude élevée 
(5075 mètres) cause une telle oppression à tout le 
monde, qu'il est impossible de rester étendu et que 
nous devons passer la nuit, serrés les uns contre les 
autres, accroupis autour d'un maigre feu de crottin, 
car nous n'avons plus de bois et aucune racine ne 
pousse sur le sol couvert d'ardoises. Les chevaux sont 
plus malades encore que nous-mêmes et la plupart ont 
des saignements de nez qui achèvent de les affaiblir. 
C'est une véritable nuit de misère et de souffrance qui 
nous paraît interminable. 

i^^ septembre . — Aujourd'hui, nous allons retrouver 
le Raskem Daria et passer au point dit Ak-Tagh, que 
j'avais primitivement espéré atteindre en venant de 
l'ouest. Mais on se rappelle mes difficultés avec les 
caravaniers au col d'Ili-Sou, l'impossibilité de suivre 
cette route à cause de la hauteur des eaux et l'obli- 
gation où je fus contraint, bien malgré moi, de 
remonter jusqu'à Yarkand en abandonnant la voie du 
Raskem. Depuis le 25 juillet nous sommes en route 
pour gagner ce point. Enfin nous y touchons ! Le 
paysage est nu et désolé ; pas une goutte d'eau dans le 
lit du fleuve cependant large d'un kilomètre. Vers le 

(119) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

sudj un massif de glaciers nous indique la direction du 
Karakoroum... 

Nous venions à peine de dépasser Ak-Tagh, qu'une 
superbe antilope, aux cornes majestueuses, traverse 
le sentier devant nous, sans paraître nullement inquiétée 
de notre présence. J'avais, par bonheur, ma carabine 
suspendue à l'arçon de ma selle. 

— A vous! me crie Zabieha, qui, le premier, a 
vu la bête imprudente. 

Je tire vivement et l'atteins au jarret. Elle fléchit 
d'abord, puis double d'allure. Mais à la traînée de 
sang qu'elle laisse sur le sable, Zabieha, la jugeant 
blessée sérieusement, se lance au galop à sa poursuite. 
Course vaine : malgré sa blessure l'antilope nous 
échappe. 

On campe aujourd'hui dans le lit même du Raskem, 
près d'une source minuscule que les caravaniers nom- 
ment Darvaz-Sarigout. L'eau qu'elle donne parcimo- 
nieusement coule avec une telle lenteur que nous 
demeurons près d'une demi-heure la gorge sèche, à 
attendre le litre d'eau dont nous avons besoin. Pour- 
tant l'endroit est très fréquenté par les caravanes; de 
nombreux squelettes de chevaux attestent même que 
les malheureuses bêtes y meurent bien souvent de 
fatigue et de faim. Vers le soir, le tonnerre gronde et 
la neige se met à tomber à gros flocons ; nous som- 
mes à 4075 mètres d'altitude. 

Au réveil, la campagne est toute blanche de la 
neige tombée pendant la nuit, mais le ciel est pur et 

(1.20) 




o 






Autour clc l'AfghanWtan. 



n. ir, pago 12U, 



ANTILOPES TIBÉTAINES 

tout nous promet une belle journée. Nous remon- 
tons le lit toujours desséché du Raskem. Un de nos 
chevaux, qui depuis plusieurs jours boitait très bas, est 
abandonné par les caravaniers ; il est dans un état 
lamentable et Zabieha, pour abréger sa souffrance, lui 
loge une balle dans le front. Pauvre vieux serviteur 
mort à la peine ! Je ne puis m' empêcher de me retour- 
ner plusieurs fois, et longtemps derrière nous, sa 
masse noire reste visible sur la neige où le sang fait 
une tache qui va s'élargissant autour des naseaux. Un 
squelette de plus qui blanchira demain sur les cailloux 
secs de la plaine... 

Combien nous aimerions mieux voir étalé à nos 
pieds le corps gracieux et svelte d'une antilope. Il s'en 
montre précisément de tous côtés autour de nous; par 
malheur elles sont beaucoup plus farouches que la pre- 
mière et fuient à notre approche. Zabieha, toujours 
intrépide, les pourchasse sans se lasser. Demeuré seul, 
je laisse mon cheval à Iskandar et je m'avance en 
rampant jusqu'à la crête d'un vallon où je viens d'aper- 
cevoir deux femelles. Mais la marche rapide, à cette 
altitude, a tellement accéléré les battements de mon 
cœur que je suffoque. Il me faut attendre, accroupi sur 
le sol, l'instant où ma respiration redevenue normale 
me permettra de viser convenablement; du reste les 
deux antilopes broutent sans méfiance. Pourtant l'une 
d'elles vient de lever la tête et flaire le vent; j'épaule 
aussitôt, un genou en terre, et je tire : au coup elle 
s'effondre. La seconde, surprise, fait un bond et ne 

(121) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

sachant de quel côté est le danger, s'arrête, en éveil, 
près du cadavre de sa compagne : deux balles m'en 
rendent maître. Alors je vois se dresser soudain, 
comme un lièvre bondissant de son gîte, Iskandar qui 
m'avait suivi. Plus joyeux certes que moi-même, il se 
précipite le couteau à la main vers mes deux victimes 
et, poussant des cris de victoire, il les égorge suivant 
le rite musulman. 

Mais quand nous voulons nous remettre en route, 
la caravane a disparu de l'horizon. Comment faire? 
Aucune piste n'est marquée sur le sol, aucune indica- 
tion ne peut nous mettre sur la voie dans cette vallée 
déserte, large de plusieurs kilomètres, où seules quel- 
ques antilopes errent encore çà et là... Par bonheur, 
l'un de nous retrouve les traces de nos bêtes et, tou- 
jours en remontant le lit desséché du Raskem qui ser- 
pente au milieu de collines d'un rouge brique, nous 
parvenons enfin, à la nuit tombante, au campement 
choisi par les caravaniers. 

La source, à côté de laquelle sont plantées les 
tentes, a nom Balti-Brangsa ; c'est une des sources de 
cet immense Raskem Daria que nous avons traversé 
près de Yarkand et qui s'étend majestueux jusqu'aux 
rives du Lob-Nor. Nos poumons commencent à ressen- 
tir un peu moins les effets de la haute altitude où nous 
sommes (5040 mètres); cependant l'oppression est 
encore fort désagréable. N'était cet inconvénient 
presque quotidien, nous passerions ici une soirée déli- 
cieuse, au milieu du cirque de glaciers qui nous entoure 

{122) 



NOS CARAVANIERS FONT DU BOXING 

et dont la lune, incomparablement claire, varie à l'in- 
fini les inoubliables aspects. Le ciel est d'une pureté 
merveilleuse et de légers nuages, qui courent à l'hori- 
zon, ont le profil si nettement découpé et dessinent de 
si étranges figures qu'ils semblent de grands oiseaux 
de proie planant, d'un vol fantastique, sur le mystère 
de ces mornes étendues... 

^ septembre. — Je suis réveillé par les cris et les 
jurons des caravaniers. Innervés sans doute par la 
fatigue et l'altitude, ils se battent à coups de piquets 
de tente et sortent même leurs couteaux. Il faut, pour 
les calmer, toute l'autorité de Zabieha qui se jette réso- 
lument entre eux; mais ils se séparent en maugréant et 
tout nous fait prévoir de prochaines querelles qui amè- 
neront quelque nouveau pugilat. Nous n'avons vrai- 
ment pas besoin de ce surcroît inattendu de préoccupa- 
tions, car si le ciel est riant, au lever du soleil qui 
teinte d'une douce lumière à peine rosée les glaciers 
d'où sort le Raskem, la terre est d'un aspect plutôt 
sinistre. Des cadavres de chevaux, des squelettes 
aux attitudes fantastiques, plus nombreux à mesure 
qu'on avance, jalonnent la piste devant nous. 

Après 10 kilomètres environ de chemin presque 
facile, nous abordons les pentes du Karakoroum. Immé- 
diatement au pied du col, un amas de grosses pierres 
attire mon attention : c'est là, paraît-il, le monument 
élevé jadis par notre compatriote, M. Dauvergne, 
à la mémoire de son ami Dalgleish, assassiné en 
cet endroit par un Afghan; je ne puis malheureusement 

(•23) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

retrouver aucune trace de l'inscription qui commémorait 
l'attentat. Cent mètres plus haut, nous sommes au col; 
un mazar, au-dessus duquel flotte un chiffon tout effilo- 
ché par la tourmente, marque la ligne frontière entre 
le Céleste Empire et les Indes. Je regarde mon baro- 
mètre; il indique 5 510 mètres. Nous souffrons relative- 
ment peu de l'altitude, mais il n'en est pas de même 
des chevaux qui paraissent épuisés et soufflent du sang 
par les naseaux. A nos pieds, sur un replat proche du 
col, un malheureux chameau, abandonné par quelque 
caravane, se débat contre de grands vautours au cou 
pelé qui tourbillonnent en l'air autour de lui et qui 
attendent sans doute le dernier souffle de la pauvre 
bête pour se précipiter à la curée... 

Sitôt le passage franchi par tout le monde, la cara- 
vane dévale les pentes sud du massif et vient dresser 
les tentes sur les bords d'un ruisseau, parmi des 
pierres blanches où ne pousse pas la plus petite herbe 
verte. Nos hommes, à leur tour, sont abattus et souf- 
frent d'un violent mal de tête ; une impression morale, 
plus peut-être que physique, les décourage, car l'en- 
droit où nous sommes et qui a nom Tchoudjaz-Djilga^ 
jouit d'une bien mauvaise réputation parmi eux. Il est 
hanté, dit-on, par un génie malfaisant qui empêche 
Peau de bouillir^ et quand, la nuit venue, nous nous 
trouvons réunis autour du feu d'argol, Youssouf, un 
des caravaniers, nous raconte l'histoire du marchand de 
peignes et de la bouilloire. 

1. 5325 mètres d'altitude. — Tchoudjaz signifie : bouilloire, et djilga : chemin. 

(.124) 



L'HISTOIRE DU MARCHAND DE PEIGNES 

« C'était un vieil Hindou qui s'en allait à Yarkand, 
pour y vendre plusieurs ballots de peignes en bois, 
tels qu'on les fabrique dans la haute vallée de l'Indus. 
Il s'arrêta un soir au bord de ce même ruisseau, et sa 
bouilloire une fois pleine, il essaya d'allumer le peu de 
bois qu'il possédait encore. Mais ce fut en vain qu'il 
battit le briquet : le bois, mouillé sans doute au passage 
d'un gué, se refusait à prendre. Que faire? Notre 
homme se gratta l'oreille et regarda autour de lui : il 
n'y avait là ni racines d'herbes, ni crottin de cheval 
pour animer la flamme; seuls les peignes qui étaient 
en bois feraient certes une belle flambée, et la bouil- 
loire chanterait, et le vieillard prendrait son thé. Pour- 
tant brûler la marchandise, c'était jeter au feu des 
roupies... La gourmandise et peut-être aussi la néces- 
sité de ne pas mourir de froid et de soif remportèrent 
sur l'avarice. Deux peignes crépitèrent sur la braise, 
puis quatre... et la bouilloire ne chanta pas. L'Hindou 
mit de côté les joHs peignes ornés d'enluminures et en 
brûla douze qui ne valaient pas cher. Il vit des dents 
pointues qui mordaient la flamme en se tordant, mais il 
ne vit point l'eau bouillir. Alors, pris de colère, le mar- 
chand qui avait manqué bien des choses dans sa vie, 
sauf de prendre le thé, sacrifia toute sa collection et 
même les pièces rares illustrées des versets du Koran. 
Hélas! l'eau demeura immobile et la Tchoudjaz ne fit 
entendre aucun murmure, si bien qu'au matin du jour 
suivant, une caravane qui passait trouva le vieil Hindou 
étendu sans vie près de sa bouilloire et l'on supposa 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

qu'il était mort de rage parce que, comme ses peignes, 
il montrait les dents »... 

Là-dessus, le brave Youssouf, fatigué d'en avoir 
tant dit, lampa un dernier bol de thé et se roula dans sa 
couverture en nous souhaitant une heureuse nuit. 

4 septembre. — Nous passons auprès d'un groupe 
de trois tombeaux construits en pierres sèches. En ce 
lieu appelé Tasch-Goumbaz serait enterré, au dire des 
caravaniers, un « Padicha » ou général venu de 
Rome, il y a des siècles, avec 500 soldats. Que penser 
de cette histoire? Serait-ce la tombe d'un compagnon 
d'armes de Chah-i-Doulah? Mystère! Je ne puis rien 
obtenir de plus de nos hommes, sinon qu'ils me mon- 
treront demain l'emplacement où ce padicha avait 
installé son camp. 

Quelques kilomètres après Tasch-Goumbaz, on 
traverse la rivière appelée Tchiptchak, puis l'on grimpe 
un escaHer aux marches gigantesques pour atteindre 
l'immense plateau de Dapsang qui est à une altitude 
moyenne de 5250 mètres. 

Nous parcourons du nor.d au sud pendant quatre 
longues heures cette plaine fastidieuse, toute parsemée 
de petits cailloux pointus blancs et noirs. Devant nous 
se dresse, pour rompre heureusement la monotonie du 
paysage, la chaîne immense et grandiose des glaciers 
du Sasser dont les aiguilles éclatantes de blancheur 
montent à plus de 7000 mètres. Vers le soir nous 
arrivons enfin à l'extrémité du plateau et, par une des- 
cente rapide, nous parvenons dans une gorge des plus 

(!26) 




Autour de l'Afghanistan. 



m. 48, page 126. 



RIEN A xMANGER POUR LES CHEVAUX 

curieuses; les flancs en sont rouges, couleur de sang, 
et la rivière, dans laquelle pataugent nos chevaux, 
paraît sortir de quelque fantastique abattoir. On appelle 
ce défilé le Kizil-Yar ou '< défilé rouge ». Nous mar- 
chons dans le lit même du torrent pendant plusieurs 
kilomètres et, la nuit venue, nous campons dans un 
creux de rocher, véritable repaire de fauves, dominé de 
tous côtés par de hautes parois verticales. 

On a vraiment le corps brisé, le cerveau las de 
cette suite d'étapes à travers des contrées absolument 
désertes. Les chevaux, qui n'ont pas eu d'herbe depuis 
quatre jours, se précipitent sur les quelques touffes de 
mousse qui croissent au bord de l'eau ou dévorent à 
belles dents le crottin de leurs camarades. Il faut leur 
disputer cette denrée précieuse qui est notre seul com- 
bustible depuis une semaine, et nous devons, ce soir, 
sacrifier quelques piquets de tente pour arriver à cuire 
un quartier d'antilope. 

5 septembre. — Journée de marche pénible à travers 
des gorges profondes et tortueuses : à droite et à 
gauche, la montagne lance des aiguilles comme autant 
de flèches vers l'azur du ciel. Plus bas, c'est l'amoncel- 
lement fou des roches, les ravins pierreux, les énormes 
vagues de sable qui se chevauchent et s'entremêlent... 
Décor d'un pittoresque effrayant qui semble avoir 
été brossé pour quelque gigantesque race disparue. 

Vers le soir, nous grimpons le long d'une paroi 
presque verticale et. par un sentier en corniche, nous 

I. 4600 métrés d'altitude. 

(127) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

arrivons sur un replat où les caravaniers montent les 
tentes. C'est ici Mourgo-Boulak^, où la tradition veut 
que le Padicha, enterré à Tasch-Goumbaz, ait installé 
jadis un camp retranché. Il faut avouer que la position 
était admirablement choisie. Une source abondante 
jaillit au centre du plateau, et le terrain même du camp 
est aussi bien damé et aussi horizontal qu'un « court » 
de tennis. On voit encore les ruines d'un mur construit 
en pierres sèches qui, bordant le replat du côté du 
nord, c'est-à-dire du côté de la Chine, contribuait à 
rendre la position plus forte. 

De défilé en défilé, nous parvenons le lendemain, 
après une longue étape, sur les bords d'une large 
rivière aux eaux boueuses. C'est le terrible Chayok, 
redouté des caravanes. Je me demande de quelle façon 
nous pourrons le traverser, lorsque je vois venir à nous 
trois indigènes qui s'engagent dans les rapides en 
s'arc-boutant sur de longs bâtons. L'eau semble par- 
fois les couvrir entièrement, mais avec une adresse 
admirable, ils réussissent à nous rejoindre. Prenant 
alors la tête, ils nous guident sans hésiter par un gué 
tortueux que, seuls, nous n'aurions pu repérer et, 
malgré la vitesse du courant, ils nous amènent sans 
encombre sur la rive opposée. 

Bientôt nous sommes à Brangsa-Sasser', au pied 
même des glaciers du Sasser-La que nous allons 
essayer de passer demain. Vues d'ici, leurs pointes 
chaotiques, leurs immenses crevasses aux reflets bleuâ- 

I. Refuge en ruines à 4635 métrés d'altitude. 

(128) 





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\ lElLLARD AVEUGLE DE-MANDANT 1. AU-MONE A YAKKAND. 




HALTE SUR LES BORDS DU CHAYOK, AVANT LE PASSAGE DU GUE. 



Autour de l'AfghaiiisLuii. 



PI. 49, page 128. 



AU PIED DU SASSER 

très paraissent infranchissables, mais les caravaniers 
prétendent que, si les génies qui résident en ces lieux 
sinistres nous sont favorables et nous gardent des ava- 
lanches, on sera sorti des plus mauvais pas avant le 
coucher du soleil. « Allah est grand, disent-ils, et dans 
deux jours nous arriverons aux premiers village tibé- 
tains... » 




CHAPITRE VI 

A TRAVERS LE PETIT TIBET 
ET LE KACHMIR 



Sur les glacikrs nu Sasser. || La vallke de la Noitbka. || Notre 

PREMIÈRE halte CHEZ LES TiBÉTAINS. Ij HaNAMIK ET SES BLANCS TCHOR- 
TENS. 1! Les MOULINS A PRIÈRES. || Le COL DU KhARDONG SOUS LA 
TOURMENTE. || ARRIVf^E DANS LA CAPITALE DU PeTIT TiBET. || Un 
MONASTÈRE DE LAMAS. |: PaYSAGES DU KaCHMIR. |! SrINAGAR, LA VeNISE 

DE l'Inde. || En route pour le Béloutchistan. 



RUDE étape que nous promet la traversée du Sasser- 
La! Par bonheur le ciel, que j'interroge en 
m'éveillant, est merveilleusement pur et l'atmosphère 
paraît calme ; nous pouvons donc espérer franchir, dans 
les conditions les plus favorables, cet océan de glace 
dont les vagues géantes brillent déjà, là-haut, sous les 
rayons du soleil levant. 

Trois heures d'une marche pénible à travers des 
éboulis nous amènent au pied même du col. Les diffi- 
cultés réelles commencent alors avec l'ascension de la 
moraine frontale dont les pierres, mêlées d'une boue 
jaunâtre, croulent à chaque instant sous les pas des 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

chevaux. Au sommet de cet escarpement nous trouvons 
le glacier qui nous conduit au col^ par une pente à 
peine sensible. 

Tout est blanc autour de nous; le soleil du plein 
midi fait resplendir les vastes étendues neigeuses, mais 
il fait également fondre la glace et nous enfonçons 
jusqu'aux genoux dans une sorte de sorbet sans consis- 
tance, piétinant lourdement avec l'apparence de canards 
qui pataugeraient dans une mare. 

Nous voici maintenant de l'autre côté du col, déva- 
lant la pente rapide d'un névé; les crevasses succèdent 
aux crevasses et, comble d'infortune, nous sommes 
dominés par une paroi rocheuse, lézardée jusqu'à la 
base, d'où dégringolent des avalanches qui roulent 
avec un bruit de cataclysme et affolent nos bêtes. 

Ici, comme au désert, des animaux en grand 
nombre jalonnent la route. Les uns, tombés de la veille, 
semblent dormir en des poses presque naturelles; 
d'autres, abandonnés depuis des années peut-être et 
momifiés dans les attitudes les plus bizarres, sont per- 
chés sur des colonnes de glace, formant çà et là comme 
de grands champignons fantastiques*... 

Pendant quatre heures, nous luttons contre des 
difficultés de toutes sortes. Nos hommes sont vraiment 
extraordinaires : aidés dlskandar et de deux Tibétains 
loués pour la circonstance, ils font leur dur métier avec 



1. Sasser-La altitude 5365 mètres. — La en tibétain, comme Davan en 
kirghizc, sigfnifie col ou passage. 

2. Phénomène bien connu des tables de glaciers. 

■ ('32} 



X 




LE COL DU SASSER-LA {5365 MÈTRES). 




TAGHAR. LE TEMPLE AUX MOL'LIXS A PRIERES. 



Autour de l'Afghanistau. 



PI. 50, pnge 132. 



LE GLACIER DE REMO 

un courage simple que j'admire, relevant les chevaux, 
allant chercher des bagages au fond d'une crevasse, 
les rechargeant sans un murmure, grâce à cette grande 
et paisible habitude qu'ils ont de la lutte constante avec 
les éléments. 

La montée du col avait commencé dès huit heures 
du matin, il est trois heures de l'après-midi quand nous 
sortons enfin des glaciers. Encore quelques kilomètres 
de descente à travers d'énormes blocs de granit et nous 
plantons les tentes près d'une source, dans un vallon 
appelé Touti-Yalak^ où pousse une belle herbe verte. 
Bêtes et gens ont bien gagné leur journée. Demain, 
Inchallah'^y nous verrons les premiers villages tibé- 
tains. 

8 septembre. — Sous un soleil splendide, nous 
levons le camp de bonne heure et dévalons les pentes 
gazonnées, tout joyeux d'avoir pu franchir le Sasser 
sans accident. Sur la droite débouche une profonde 
vallée qui vient du nord : c'est l'immense glacier de 
Remo, l'un des plus vastes du monde, qui s'étend 
jusqu'à nous en vagues gigantesques et me fait songer 
à Chamonix et à notre Mer de glace, vrai joujou de 
bergerie suisse à côté de ce colosse. Un peu plus loin 
une route nouvelle^, construite en entier dans le granit, 
se déroule comme un serpent monstrueux, grimpe, 

1. 4 795 mètres d'altitude. 

2. S'il plaît à Dieu. 

3. Cette route, construite sous la direction d'officiers britanniques, permet 
d'éviter le passage du Karaoul-Davan et de raccourcir ainsi l'étape de Touti-Yalak 
à Spango. 

(»33) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

descend^ puis regrimpe pour redescendre encore au 
milieu d'à-pics vertigineux, et nous amène sur les 
bords de la Noubra. 

En face de nous, une verte oasis accrochée aux 
flancs de la montagne : c'est Arena dont les pyramides 
funéraires se détachent en blanc sur la masse sombre 
des arbres. Par ici, c'est toujours le désert avec ses 
galets et sa haute muraille granitique et il nous faut 
marcher longtemps encore pour arriver au milieu des 
vergers et des prairies. Nous sommes alors dans le 
village tibétain de Spango, où un ménage de bons 
vieillards nous offre l'hospitalité et nous accueille en 
tirant la langue, ce qui est ici la formule du bonjour. 

Je pénètre pour la première fois dans une maison 
tibétaine; tout y est donc, pour moi, nouveau et 
instructif. Au rez-de-chaussée : les écuries; au pre- 
mier étage : les chambres, la cuisine et le cellier. 
Devant l'entrée, une longue perche porte à son extré- 
mité une bande étroite de toile blanche sur laquelle 
sont écrites des prières et qui flotte au gré des vents 
comme la flamme d'un nayire de guerre... Et dès ce 
petit village de Spango on se sent dans un pays diff"é- 
rent, particulier, que le respect des mœurs patriarcales 
a éloigné de tout progrès inutile et qui a conservé sa 
race, ses coutumes et sa religion naïve. 

Nous sommes salués le lendemain au départ par 
quelques pauvres musiciens déguenillés qui tentent sur 
le fifre et le tambourin de nous initier à l'harmonie 
tibétaine : le groupe est certainement pittoresque, mais 

(134) 



''^.^*f 




PORTE DU VILLAGE UE PAXAMIK. 




LA PRE.MIÈKE MAISON' TIBÉTAINE RENCONTRÉE SUR NOTRE ROUTE A SPANGO. 



Autour de l'AfghaDislan. 



PI. 51, page 134. 



UN MESSAGER OFFICIEL 

la musique, avec sa petite ritournelle plaintive et grêle, 
ne charme que médiocrement nos oreilles. 

La route suit à une certaine distance la rive 
gauche de la Noubra; elle est bordée d'une haie de 
buissons épineux qui empêche les chevaux de s'égarer 
dans les blés ou dans les avoines. En deux heures, 
nous atteignons Panamik', assez gros village dont le 
nom, admirablement approprié, signifie « œil de 
verdure ». 

A peine étions-nous installés que nous voyons 
poindre un noble vieillard à l'air très digne, qui porte 
une lorgnette en bandoulière, des couteaux à la cein- 
ture et des souliers européens aux pieds. C'est un mes- 
sager du commissaire anglais de Leh : il m'apporte de 
la part de son maître une lettre charmante, où celui-ci 
me souhaite la bienvenue et s'excuse de ne pouvoir 
être là quand j'arriverai dans sa résidence. Le digne 
vieillard, qui occupe un rang élevé dans la hiérarchie 
tibétaine, est chargé de nous guider et de veiller sur 
nous jusque dans la capitale du Petit Tibet. 

Pendant qu'Iskandar songe aux préparatifs du 
repas du soir, nous nous dirigeons avec Zabieha vers 
une source d'eau chaude qui coule aux flancs de la 
montagne. Une sorte de piscine, creusée dans le rocher 
et recouverte d'un abri, nous permet de prendre un bain 
des plus agréables comme des plus nécessaires et nous 
bénissons l'homme intelligent qui a su aménager ces 
thermes de façon si pratique. 

I. 3340 métrés d'altitude. 

(135) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

10 septembre. — Il a été décidé que nous séjour- 
nerions à Panamik aujourd'hui afin de permettre à nos 
hommes et à nos chevaux de se refaire. 

Je laisse Iskandar et Zabieha retourner seuls à la 
source et je visite le village, un appareil photogra- 
phique à la main; il y a en effet par ici de nombreux 
monuments funéraires en forme de tiare, appelés 
tchortenSy qui sont ornés de bas-reliefs dont il peut être 
intéressant de garder l'image. 

Au sommet du cône de déjection sur lequel est 
bâti le village, parmi les églantiers et les roches, je 
découvre une sorte de divinité bizarre. Un cube de 
maçonnerie forme piédestal; sur la face centrale une 
figure grossièrement sculptée, avec ses larges oreilles 
et sa face épanouie, rappelle à s'y méprendre l'image 
faunesque d'un Silène; les quatre angles et la figure 
sont recouverts d'une bande verticale de peinture 
rouge; sur le piédestal, un gros fagot de branches de 
tamaris entouré de bandes de toile sur lesquelles sont 
écrites des prières, et plantés au-dessus du fagot, plu- 
sieurs bâtons agrémentés de petits drapeaux flottants. 

Tout près de là, je trouve sur ma route un gros 
bloc de rocher portant gravée en lettres énormes la 
prière des Tibétains : « Om mani padmé houm »... 

Le lendemain nous quittons les frais ombrages de 
Panamik et nous descendons la rive gauche de la 
Noubra, sous la conduite du vieillard à la lorgnette. 
Au pied de la haute falaise que nous longeons, les 
cônes de déjection se succèdent, les uns absolument 

(136) 




Autour de rAfgliuuistnu. 



PI. 52, page 136. 



HOSPITALITÉ TIBÉTAINE 

désertiques, les autres couverts de végétation et de 
cultures; ceux-ci sont toujours dominés par l'idole de 
pierre dont j'ai parlé précédemment et qui sans nul 
doute représente l'image d'un dieu protecteur des 
champs et des troupeaux. 

La vallée du Chayok se rapproche; on aperçoit, 
bâti tout contre la montagne, le joH village de Taghar, 
dont les maisons à toit plat et les nombreux mausolées 
éclatent de blancheur au milieu des peupliers et des 
sycomores. Le guide nous conduit à notre domicile, 
vaste maison à deux étages. Devant la porte, cinq 
femmes sont alignées; elles nous saluent toutes ensem- 
ble, la main à hauteur du front, dans une révérence 
des plus gracieuses. La plus rapprochée du seuil tient 
une cassolette remplie d'encens; elle me précède et 
par un escalier qui a, ma foi, grand air m'introduit 
dans mes appartements. Deux pièces, que sépare une 
balustrade ajourée, attendent leurs hôtes de marque. 
Comme meubles, une sorte d'immense fauteuil d'un 
modèle inconnu en Europe et, devant le fauteuil, un 
autel tout peinturluré sur lequel sont rangées avec 
symétrie les offrandes : un ciboire d'argent rempli de 
lait, une assiette de pommes, une autre de gros radis; 
le tout flanqué de deux jolis vases où s'épanouissent 
des bleuets et des giroflées qui embaument. 

Les Tibétaines ont disparu après une dernière 
révérence; elles sont remplacées par notre vieux guide 
qui nous sert un thé à la cannelle tout simplement déli- 
cieux... Cette réception nous étonne et nous charme; 

(«37) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

quant à Iskandar, il ne peut comprendre que ce soient 
les femmes, à la figure découverte, qui reçoivent ainsi 
l'étranger, et ses principes de musulman fanatique sont 
profondément choqués d'une pareille inconvenance. 

Après quelques instants d'agréable farniente, nous 
allons faire un tour dans le village; une large avenue, 
bordée de grands peupliers qui alternent avec des 
tchortens, conduit à un vieux temple ombragé de pla- 
tanes. Quelle quantité de moulins à prières! il y en a 
partout : cylindres énormes qu'une chute d'eau fait 
tourner, moulins à vent perchés sur le toit comme des 
colombiers, simples bobines nichées dans le mur que 
les fidèles poussent avec la main. Nous admirons 
l'ingéniosité religieuse de ce peuple naïf, tandis qu'un 
vieux lama, accroupi sous le porche du temple, nous 
examine en buvant à petits coups sa tasse de thé beurré. 
La tête complètement rasée, le torse enveloppé de 
façon pittoresque dans une étoffe de couleur lie de vin, 
il semble un vieux sénateur romain drapé dans les plis 
de sa toge. 

Plus tard, du toit en terrasse qui couvre notre 
demeure, sous la lumière rosée du soleil couchant, 
j'assiste à la rentrée des troupeaux. D'abord s'avance, 
trottant menu, le flot pressé des moutons et des 
chèvres; ensuite vient le défilé plus lent du gros bétail 
que ramène tout un essaim d'enfants à demi nus. Deux 
taureaux, les derniers de la bande, se livrent un com- 
bat furieux dans une mare que le crépuscule a rendue 
violette; leur gardien, attendant sans hâte qu'ils aient 

(138) 




UNK PRIKRE GRAVI E SUR LE GRANIT. 




VUE GENERALE DE TAGHAR. 



Autour de l'Afghanistan. 



PI. 63, page I3S. 



UN PONT SUSPENDU SUR LE GHAYOK 

vidé cette querelle, chante une mélopée très douce au 
rythme sauvage et lent... Et les étoiles s'allument au 
ciel que je suis encore là, gagné par le charme de cette 
nature si nouvelle. 

A l'aube nous sommes réveillés par le chant mono- 
tone des litanies que le maître de la maison récite 
devant l'autel du foyer domestique. Un pauvre hère, à 
barbe blanche, entre en se prosternant et m'offre, sur 
un plat d'étain, une petite citrouille entre deux bou- 
quets de bleuets ; puis c'est notre gracieuse hôtesse qui 
m'apporte, avec ses vœux de bon voyage, des pains 
persans saupoudrés de sucre candi. Mais il faut quitter 
tous ces braves gens, le gai village et ses blancs tchor- 
tens, la vieille pagode et ses moulins à prières; je leur 
devrai une des impressions les plus exquises de mon 
long voyage ! 

Nous voici bientôt au continent de la Noubra et du 
Chayok que l'on retrouve ici après l'immense crochet 
qu'il dessine vers le sud-est; jusqu'à l'année dernière 
les caravanes devaient traverser les flots boueux de ce 
fleuve dans un bac, mais aujourd'hui l'on passe d'une 
rive à l'autre sur un pont suspendu qui paraît très soH- 
dement établi. Quelques kilomètres plus loin, nous 
trouvons, niché dans un enfoncement de la vallée, le 
hameau de Khartcha, où le vieux guide a fait préparer 
un logement à notre intention. Sitôt arrivé, il s'em- 
presse à nous servir ce fameux thé à la cannelle dont il 
a le secret et me l'offre dans son écuelle de bois, au 
rebord d'argent ciselé, qui porte enchâssée dans le 

(Ï39) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

fond une grosse turquoise. Comme tous ses compa- 
triotes, il ne se sépare jamais de cette tasse curieuse, 
fermement persuadé que si quelque ennemi y versait 
un jour du poison, la turquoise changerait de couleur et 
le mettrait ainsi en garde. 

Ce matin nous commençons la journée au milieu 
d'un épais brouillard, suivant d'abord la rive gauche 
du Chayok par une route difficile, creusée dans la paroi 
rocheuse qui surplombe la rivière. Les rencontres avec 
des caravanes venant en sens inverse sont ici parfois 
délicates et nous avons, de ce chef, plusieurs incidents 
dont nos hommes se tirent avec adresse. Mais quelques 
kilomètres plus loin, tournant brusquement au sud, 
nous nous enfonçons dans une gorge étroite et pro- 
fonde qui nous conduit, après une montée fort pénible, 
au petit village de Khardong, vrai nid d'aigle construit 
dans les rochers. Les indigènes y paraissent beaucoup 
moins policés que dans la plaine et tout, dans leur 
allure et dans leur physionomie, me porte à croire 
qu'ils font le métier de contrebandiers et de détrous- 
seurs de caravanes. 

Il est entendu que nous laisserons à Khardong^ les 
chevaux de bât qui doivent y stationner une quinzaine 
de jours pour se refaire, avant de reprendre, avec des 
charges nouvelles, la route de Yarkand ; ils seront 
remplacés jusqu'à Leh par des yaks loués ici. Seul, le 
caravanbasch Khoul-Mahmad nous accompagnera 
demain et ramènera les trois chevaux de selle. 

I. 3 920 mètres d'altitude. 

(140) 




Autour de l'Afghauisiau. 



PI. ô-l, page UU. 



ASCENSION DU KHARDONG 

14 septembre. — Je dis adieu aux deux caravaniers 
qui restent ici. Youssouf, le conteur de légendes, 
pleure comme un enfant et je ne puis m'empêcher d'être 
ému à la pensée de quitter ce brave garçon qui nous a 
donné tant de preuves de son dévouement. Pour lui, 
jour après jour, pendant les rudes années de son exis- 
tence, il va continuer avec la même courageuse volonté 
cette lutte âpre et constante contre les forces redou- 
tables de la nature... 

Le départ est sinistre : nous nous mettons en route 
sous la neige qui tombe à gros flocons, chassée par un 
vent glacial. On passe à côté d'un refuge; des cara- 
vaniers y sont accroupis : devant la porte, ils ont 
amoncelé leurs charges, tandis que les chevaux serrés 
les uns contre les autres et tournant le dos à la rafale, 
font un peu plus loin comme une tache noire au milieu 
de la neige. Mais la tourmente redouble, on n'y voit 
pas à 20 mètres. Voici un second refuge : comme 
l'autre, il est envahi par de pauvres diables transis de 

froid. 

Vers une heure, nous sommes au bord d'un petit 
lac entièrement gelé; deux yaks, conduits par un 
vieux Tibétain dont la barbe est blanche de givre, 
nous attendent là depuis ce matin, et nous profitons 
Zabieha et moi de l'aubaine, tandis qu'Iskandar, 
furieux de ne pas trouver un troisième yak pour son 
usage personnel, manifeste quelque mauvaise humeur. 
Il a du reste une telle horreur de la marche que, malgré 
le danger très réel, il préfère rester sur son cheval et 

(141) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

continuer ainsi l'ascension de la pente escarpée que 
nous gravissons sous une neige aveuglante. 

Pendant plus d'une heure, nous montons ainsi et 
nous arrivons à la passe étroite du Khardong', hale- 
tants, brisés, n'en pouvant plus. Comme au Kilyang- 
Davan, un glacier à pente rapide et recouvert de 
neige a failli nous arrêter net, près du sommet; et si 
nous avons passé, nous, nos chevaux et nos yaks, 
c'est une fois de plus grâce à l'énergie, à l'adresse, à 
l'endurance des hommes qui nous accompagnent. 

Sitôt le col traversé, la neige cesse et nous descen- 
dons rapidement une étroite vallée au débouché de 
laquelle se trouve le hameau de Ganglès. Il est cinq 
heures et nous n'avons rien pris depuis le matin, aussi 
est-ce avec joie que nous nous asseyons autour d'un 
feu clair de branchages où la tchoudjaz commence à 
chanter. 

Nous sommes au terme de l'étape; aujourd'hui, 
15 septembre, nous coucherons à Leh. 

C'est d'abord, durant les premiers kilomètres, une 
marche dans un pays sauvage, aussi désolé que celui 
parcouru la veille. Il nous semble nous être égarés, 
nous être engagés sur une fausse piste, quand soudain 
l'étrange palais des anciens rois du Ladak apparaît à 
un tournant de la route. Construit sur une longue 
arête rocheuse, il domine de ses innombrables petites 
fenêtres une succession de croupes gazonnées où 
s'étagent des centaines et des centaines de tombeaux, 

I. 5390 mètres d'altitude. 



LA CAPITALE DU LADAK 

les uns d'un blanc éblouissant, d'autres plus sombres 
ayant la patine des siècles. Devant nous, au pied des 
monts Himalaya, i'Indus déroule son ruban argenté ; 
partout des champs de blé, des vergers, de riantes 
prairies... Quel contraste avec le col du Khardong 
où nous passions hier de si cruels instants sous la 
neige ! 

Notre vieux guide nous conduit, à travers les rues 
du village', jusqu'à un pavillon ombragé d'immenses 
peupliers, où logent, paraît-il, les Européens de pas- 
sage. Les chambres sont très propres, très confor- 
tables, et nous allons pouvoir, durant quelques jours, 
prendre le repos dont nous avons tous besoin, à l'abri 
du soleil, de la neige et des vents qui, depuis Yarkand, 
ont diversement poursuivi notre caravane. 

Le Tibétain, qui remplit ici l'office de facteur, 
m'apporte un volumineux courrier; voici bientôt trois 
mois que je n'ai pas eu de nouvelles, aussi est-ce avec 
une certaine émotion que je m'apprête à décacheter 
ma correspondance quand on annonce une visite. Un 
Hindou vêtu à l'européenne s'avance la main tendue 
et s'informe très aimablement de notre santé; nous 
causons, il m'explique qu'il est ici chef de district et 
remplace le vice-résident anglais, capitaine Patterson, 
en ce moment à Srinagar. Après avoir vérifié les pas- 
seports il nous quitte, mais il est remplacé incontinent 
par une députation des commerçants hindous qui, sous 
la conduite du frère de l'Aksakal de Yarkand, vient éga- 

I. Altitude de Leh : 3535 mètres. 

(143) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

lement nous offrir ses salams et ses souhaits de bien- 
venue. J'ai hâte de Hre mes lettres et je voudrais bien 
les voir au diable... Enfin la dernière poignée de 
main est échangée, je puis rentrer chez moi et prêter 
toute mon attention à la causerie familière de ceux 
qui veulent bien s'intéresser à mon voyage et dont 
la pensée, pour me rejoindre, a parcouru tant de 
déserts. 

Le lendemain, le chef de district Sant-Ram vient 
nous prendre pour aller, avec lui, visiter la grande lama- 
serie de Spitok située à cinq ou six kilomètres de Leh 
seulement, sur les bords de l' Indus. Des petits poneys 
tibétains nous transportent à vive allure vers ce monas- 
tère célèbre ; de loin, il ressemble à une immense 
forteresse du Moyen âge avec ses terrasses, ses don- 
jons crénelés et ses fenêtres étroites percées dans les 
hautes parois de granit. Les nids rudes aux toits plats 
sont serrés les uns contre les autres, dressés au midi, 
dominant la plaine de sable, et font tellement corps 
avec la nature qu'ils semblent avoir été créés par 
elle. 

Mais nous voici au pied même du monastère : les 
trompettes sacrées font entendre leurs gémissements 
sonores, mêlés aux roulements sourds des tambourins; 
la lourde porte tourne sur ses gonds et nous mettons 
pied à terre devant un groupe de lamas assemblés 
dans une attitude respectueuse. Quelques marches de 
pierre, et nous serrons la main du chef de la commu- 
nauté. La persévérance d'une contemplation pieuse 

■('44) 




Autour de l'Afghanistau. 



PI. 55, page 114. 



L'ORATOIRE D'UN GRAND LAMA 

dans le recueillement et la prière a fini par identifier 
le visage de ce grand lama avec celui du Bouddha clas- 
sique : drapé dans sa toge de laine brune, il a vraiment 
l'air d'un dieu de bronze. 

On nous introduit dans un oratoire tout parfumé 
d'encens; des sièges ont été disposés devant une 
petite table où sont des fleurs, des pommes reinettes 
et du sucre candi. Dans un coin de la chapelle je 
remarque un meuble à étagères, dont les rayons sont 
ornés de statuettes de Bouddlia, soigneusement ran- 
gées les unes à côté des autres. Seule la planche infé- 
rieure est réservée aux images des ^ Pères supé- 
rieurs » décédés. Habillés d'une toge en étoffe, ils ont 
l'air d'une collection de pantins, mais les figures sont 
très finement faites et probablement ressemblantes. Au 
bas de l'étagère, sur une tablette : des lampes allu- 
mées, de l'encens, des bols de riz, des galettes de 
froment. Tout un côté de la salle est occupé par des 
manuscrits empilés les uns sur les autres, et desquels 
pendent de riches signets ; au mur, de fines peintures 
sur soie représentent les épisodes de la vie du premier 
Bouddha. 

Pendant que nous croquons un quartier de pomme, 
ainsi que le veut l'étiquette, le chef de la communauté 
nous conte qu'il a fait toutes ses études à Lhassa et 
qu'il possède un diplôme signé du Dalaï-Lama lui- 
même. Je voudrais bien jeter les yeux sur cette « peau 
d'âne » tibétaine, mais je n'ose exprimer mon désir à 
haute voix... et nous sortons, toujours sous la conduite 

(145) 

lO 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

du supérieur, pour aller visiter différentes chapelles, 
obscures et mystérieuses, où de vieux lamas en prière 
sont prosternés devant d'étranges statues. 

A présent nous avons franchi la porte de cette 
curieuse lamaserie et nous descendons le sentier 
creusé dans le roc, tandis que les longues trompettes, 
comme tout à l'heure, nous saluent en appels pro- 
longés du haut de la forteresse. 

Sur la route qui nous ramène à Leh, je demande à 
Sant-Ram de me dire ce qu'il sait des lamas et de leur 
organisation. Ils sont divisés, me répond-il, en deux 
catégories : la première et la plus respectée est celle 
dont les membres accomplissent les cérémonies du culte, 
le chef est appelé Koiichouck. Celui-ci est supposé être 
une incarnation de quelque saint lama des anciens âges 
qui, au moment de sa première mort, déclara à ses 
disciples qu'il allait entrer dans le Nirvana, mais que, 
toujours désireux de faire du bien à ses semblables, il 
continuerait à renaître. Il leur indiqua en même temps 
l'heure et l'endroit de sa prochaine réincarnation. 

Depuis ces temps reculés, la tradition a été reli- 
gieusement respectée. Au jour et à l'heure fixés, une 
députation se rend au lieu marqué par le Kouchouck 
défunt et l'enfant qui vient de naître est déclaré être le 
Kouchouk réincarné. Peu après cette seconde nais- 
sance il est placé dans le monastère auquel il appar- 
tenait primitivement et il en devient le chef spirituel. 
Il y a, dans un couvent voisin de celui-ci, un Kouchouk 
qui est supposé en être à sa ij"" incarnation. Dans la 

'(146) 




Autour de l'Afghanistan. 



PI. 56, page 146. 



A TRAVERS LE BAZAR DE LEH 

première classe ou catégorie est également choisi le 
Lohon^ coadjuteur du chef spirituel de la lamaserie. Il 
a comme devoir de diriger les exercices religieux et 
d'instruire les jeunes lamas. Quant à la seconde caté- 
gorie, elle comprend les moines qui se livrent au 
travail, s'occupent des affaires du couvent et surveil- 
lent les fermes appartenant à la communauté. Le chef 
de cette catégorie est appelé Chagzot. 

Tout en écoutant, avec le plus vif intérêt, les expli- 
cations que nous donne Sant-Ram, nous sommes 
parvenus à notre domicile et je serre la main de cet 
aimable fonctionnaire en le remerciant du plaisir ins- 
tructif qu'il vient de nous procurer. 

ly septembre. — Nous allons flâner dans le bazar 
oii s'agite une foule bariolée de Tibétains, de mar- 
chands hindous et de caravaniers. Les boutiques s'ali- 
gnent au bord d'une rue assez large, bordée de hauts 
peupliers, et que domine de son architecture originale 
le palais des anciens rois. J'entre chez le frère de 
l'Aksakal de Yarkand; son magasin est rempli de 
pièces d'un riche velours « made in Germany » qui lui 
sont expédiées de Bombay ' et qui vont partir pour la 
Kachgarie. 

Ce velours constitue, avec des soieries et des 
cotonnades, la principale exportation vers la Chine ; 
quant à l'importation, elle consiste presque unique- 

I. Sur ce marche assez peu connu de la frontière Nord de l'Inde, il est curieux 
que les industriels allemands soient parvenus à évincer leurs concurrents anglais 
et hindous qui paraissent à première vue admirablement handicapés. 

(147) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

ment en nacha^ ou haschich dont les Hindous font 
une consommation considérable. 

L'animation est grande dans la ville, plus encore 
aux alentours. Dans les champs, une nuée d'hommes 
et de femmes, armés de larges faucilles, coupent les 
épis dorés en chantant; c'est l'activité bruyante d'une 
fourmilière en plein travail, et les quatre ou cinq notes 
de la curieuse petite chanson tibétaine s'élèvent du 
groupe des moissonneurs. Comme l'alouette au réveil, 
ils saluent la beauté du ciel et semblent remercier la 
Providence qui leur a donné si abondante récolte. 
Malgré l'ardeur d'un soleil brûlant, tous sont gais, 
rieurs, échangent des lazzis, et ceux que je croise sur 
le chemin me saluent d'un djou^ cordial en me tirant 
la langue aussi fort qu'ils peuvent... 

Assis près d'une source, dans un joli coin d'ombre 
et de verdure, je regarde ces braves gens^ si intéres- 
sants dans leur simplicité naïve, et, cherchant dans mon 
esprit la raison de ma sympathie pour eux, je crois 
comprendre que ce qui m'a charmé dès l'abord chez le 
Tibétain, c'est sa gaieté. Sous son aspect sauvage, hir- 
sute et parfois malpropre, ce petit homme est joyeux. 
Il a la figure ouverte et l'œil amusé des enfants. A 
rencontre du musulman pensif, avare de paroles, sans 
cesse prosterné pour les ablutions ou la prière, le Tibé- 



I. La vente de ce stupéfiant, dont les effets sont encore plus terribles que ceux 
de l'opium, n'est pas prohibée aux Indes. Le Gouvernement s'est contente de 
frapper le haschich, à son entrée sur le territoire, d'un droit très élevé qui ég^ale 
quatre fois le prix de revient de la marchandise rendue à Leh. 

a. Bonjour. 

.(148) 



LA POLYANDRIE 

tain se lave peu, se promène en chantant et dit sa 
prière d'un tour de main le long des routes. Cette 
humeur égale, cette franche gaieté, dénotent une 
absence de soucis, une âme tranquille, un cœur léger. 
Pareille sérénité est chose précieuse autant que rare! 
Peut-être faut-il en chercher la cause dans l'organisa- 
tion de la vie familiale, fondée sur la polyandrie? 
« Deux coqs vivaient en paix, une poule survint et 
voici la guerre allumée, » a dit le fabuliste. Ici c'est 
tout le contraire : la poule sait mettre l'ordre dans un 
ménage où il y a plusieurs coqs. 

Dès que la cérémonie du mariage a été accomplie 
par un Tibétain, ses frères cadets deviennent, en 
même temps que lui, les maris de l'épouse et sont 
tenus de le seconder dans sa tâche conjugale; il leur 
est d'ailleurs absolument interdit de prendre femme à 
leur tour, car aucune étrangère ne peut être amenée au 
foyer fraternel. S'il naît des enfants, ils sont tous devant 
la loi les enfants du frère aîné. Ce partage légal des 
obligations et des soucis du mariage rend aux maris la 
vie beaucoup plus facile, et tout marche, paraît-il, pour 
le mieux dans les familles tibétaines ^ 

La journée va finir; déjà le soleil a disparu dans une 
poussière d'or. Non loin du palais aux mille fenêtres, 
tout au sommet de la montagne dont l'arête vive se 
teinte d'une lumière aux tons lilas, se profile un petit 



1. Quelques auteurs pensent que la polyandrie a été adoptée au Tibet pour évi- 
ter la surpopulation, dans ce pays de superficie limitée en terre cultivable où le 
grain récolte chaque année ne peut nourrir qu'un nombre restreint d'habitants. 

(149) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

temple, un oratoire aux murs couleur de sang qui, 
dans la pénombre du crépuscule, semble, à mesure 
qu'il s'éloigne avec la nuit qui descend, monter étince- 
lant vers les étoiles. De tous côtés, par les innombra- 
bles petits sentiers qui courent à travers champs vers 
le village, les moissonneurs reprennent en longues 
files le chemin de la maison. Ils portent tous sur le dos 
de grandes hottes remplies de gerbes ; la sueur perle 
sur leurs fronts, et cependant ils chantent^ ils chantent 
à perdre haleine, égrenant dans la plaine devenue vio- 
lette leur petite chanson si courte et si gaie. .. 

Le 20 septembre, j'avais reçu un télégramme des 
plus aimables du résident anglais du Kachmir, le colo- 
nel Sir Francis Younghusband, qui me souhaitait la 
bienvenue et m'invitait ainsi que Zabieha à loger chez 
lui pendant notre prochain séjour à Srinagar. Il ne 
restait donc plus qu'à organiser une nouvelle caravane 
pour descendre les rives de l'Indus et, par les passes 
de l'Himalaya, gagner ensuite la capitale du Kachmir. 
Cette besogne nous fut grandement facilitée par notre 
ami Sant-Ram, le chef de district, et nous pouvions 
nous remettre en route le 24 septembre au matin, 
disant adieu à cette si pittoresque, si curieuse cité de 
l'ancien royaume du Ladak. 

Par une route assez bonne qui passe au pied du 
monastère de Spitok, puis longe la rive droite de l'Indus, 
nous arrivons au petit village de Nimo, but de notre 
première étape. Les caravaniers nous conduisent jus- 
qu'à une sorte d'hôtellerie dont les chambres sont 

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Autour de l'Afghaniatan. 



PI 57, page 150. 



BUNGALOWS DU HAUT INDUS 

d'une propreté admirable. C'est là un « bungalow ^ 
comme l'administration anglaise en a fait construire, il 
y a quelques années déjà, à peu près tous les 25 kilo- 
mètres, de Leh à Srinagar. Ces petites maisons, qui 
comprennent deux ou trois chambres aux murs blanchis 
à la chaux, sont remarquablement entretenues : on y 
trouve lit de sangle, table, fauteuils, baignoire, etc. Le 
tenancier ne fait pas la cuisine, mais il est tenu de 
vendre au voyageur les denrées de première nécessité, 
denrées dont le tarif est affiché à la porte; il perçoit 
en outre de chaque passager, et pour le compte de 
Tadministration, une roupie par jour. L'installation de 
ces hôtelleries m'a paru de tous points parfaite et si j'ai 
noté ici des détails qui pourraient sembler puérils, 
c'est que j'ai voulu montrer avec quel sens pratique les 
Anglais savent organiser toutes choses. 

Aujourd'hui, 25 septembre, nous suivons le cours 
de l'Indus, à travers des gorges escarpées et désertes. 
Rencontré sur la route le hameau pittoresque de Bas- 
go dont les maisons sont suspendues aux flancs d'un 
rocher : avec son vieux donjon et ses murailles déman- 
telées, il rappelle à s'y méprendre certains villages de 
notre Provence. 

Après midi nous sommes à Saspoul, où un bunga- 
low analogue à celui de Nimo nous offre ses chambres 
luisantes de propreté. Ici l'altitude est moins élevée 
qu'à Leh, aussi les moissons sont-elles terminées. Sur 
la terre battue sont étendues les gerbes qui s'égrènent 
sous les pieds des bœufs et des chevaux ; Tibétains et 

(15O 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

Tibétaines les dirigent. Les uns vannent leur blé au 
souffle de la brise, en un geste régulier et gracieux. 
D'autres, dans un rayon de soleil, amassent à l'aide de 
larges pelles le froment au centre de l'aire ; tous chan- 
tent leur gai refrain, toujours le même, dont la mon- 
tagne toute proche nous renvoie l'écho. Et j'admire 
une fois de plus ce paysage aux notes si curieuses, par- 
semé de petits tchortens tout blancs qui, de loin, 
ressemblent à une longue procession de premières 
communiantes. 

Le lendemain nous étions à Khalsi, puis nous pas- 
sions rindus et, par une route jamais très difficile 
mais toujours pittoresque, nous parvenions le 3 octobre 
à la passe de Zodji-La' qui donne accès dans la pro- 
vince du Kachmir. 

Sitôt le col traversé, nous pénétrons dans une ma- 
gnifique forêt de bouleaux dont les feuilles sont jaunies 
par l'automne. On se croirait brusquement transporté 
dans l'un des coins les plus riants de la Suisse. Devant 
nos yeux s'étagent des pentes couvertes de sapins, au- 
dessus desquelles les glaciers, dentelés de l'Himalaya 
mettent comme un diadème étincelant... 

Après les rudes étapes dans les mornes solitudes, 
l'ascension fatigante des glaciers dont l'altitude oppres- 
sait nos poitrines; après les marches lentes dans les 
gorges pierreuses, sous les rafales d'une tourmente 
continue, durant ces longues journées où l'on ne 
parlait pas jusqu'à l'étape, où sous la tente dressée en 

I. Altitude : 3 520 mètres. 















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SRINAGAR, LA VENISE DE L'INDE 

hâte on cherchait vainement un sommeil réparateur, la 
grâce du paysage si vivant nous égayé et c'est d'un 
pas léger, dans le bavardage et les rires, que nous 
descendons en des étapes charmantes cette déli- 
cieuse vallée du Sindh. Cà et là des chalets aux assises 
de pierres surgissent au détour du chemin, puis ce 
sont les rizières et les troupeaux de buffles, aux lon- 
gues cornes en croissant. Plus bas encore fleurissent 
les aubépines et les églantiers sauvages; les cigales 
chantent, les montagnes s'abaissent... et le 8 octobre, 
voilà qu'apparaît dans la claire lumière du matin le 
grand lac couleur d'opale. Nous sommes dans la capi- 
tale du Kachmir, Srinagar, la Venise de l'Inde. 

La même pensée traverse notre esprit, à Zabieha et 
à moi : nous éprouvons quelque émotion à toucher 
cette ville, terme d'une première étape où les difficultés 
ne nous ont pas manqué. Mais une seconde étape nous 
attend : le temps de secouer la poussière récoltée sur 
le Toit du Monde et nous irons affronter les sables du 
Béloutchistan. Faut-il l'avouer, c'est Timprévu qui 
nous attire; demain nous aurons oublié la vallée claire 
et riante que nous venons de parcourir sans fatigue, 
mais nous garderons toujours vivant le souvenir du 
désert, des passes peu accueillantes, des heures péni- 
bles, des nuits sans sommeil; car c'est là ce qu'on 
recherche invinciblement, c'est vers cet inconnu que 
l'on marche toujours, avec le frisson délicieux et la joie 
du mystère dont on va soulever le voile... 

Dès l'arrivée nous nous présentons au colonel 

(153) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

Younghusband, résident de la province. Accueil d'une 
cordialité parfaite de cet homme charmant qui a prouvé 
bien des fois qu'aux mérites d'un officier et d'un explo- 
rateur de premier ordre, il savait joindre les qualités du 
plus habile diplomate. Le palais de la résidence est un 
délicieux Éden, enfoui dans le feuillage et les fleurs, 
où nous trouvons non seulement tous les raffinements 
du confort le plus moderne, mais surtout une hospita- 
lité si aimable que nous en oublions bien vite les 
misères de la route. 

Le lendemain nous nous rendons en ville sur le 
bateau de Sir Francis. La rivière est bordée de maisons 
anciennes, quelques-unes peintes en rose, presque 
toutes ornées de balcons ajourés. C'est l'aspect fragile 
des constructions de Nuremberg, et dans la lumière 
nacrée qui se joue à travers les découpures des façades, 
avec le pittoresque des ponts en bois jetés d'une rive 
à l'autre, c'est aussi la Venise de plein soleil, la Veni- 
se estivale. Partout, sur les eaux bleues, se croisent les 
barques — j'allais dire les gondoles — et, de temps à 
autre, retentit le cri guttural des rameurs qui pagaient 
vers la rive pour quelque seigneur nonchalamment 
assis. 

Le palais qui sert de résidence au souverain de ce 
ravissant pays est une grande bâtisse d'aspect peu 
élégant et d'architecture bizarre que construisit, vers 
la fin du siècle dernier, un ingénieur britannique. Je 
dus m'y rendre peu de jours après notre arrivée, afin 
de faire au maharajah une visite que le colonel Young- 

(154) 




UN COIN DE LA KIVIKRE A SRINAGAR. 




LA RECOLTE DU BLE A SASPOUL. 



Autour de l'Afghauisun. 



J?l. à», page 154. 



ISKANDAR SE REND A LA MECQUE 

husband considérait comme obligatoire. Le prince 
m'accueillit du reste avec une extrême bienveillance et 
me parla longuement de ses manufactures de soie, 
dont il se montre très fier à juste titre et que j'étais 
allé visiter la veille. Il eut un mot aimable pour la 
France et, sur des souhaits d'heureux voyage, me ren- 
dit ma liberté... Au physique, c'est un homme petit, au 
teint bilieux que fait encore mieux ressortir l'énorme 
turban blanc dont il coiffe son auguste chef; au moral, 
un souverain autoritaire, mais d'esprit très ouvert, qui, 
sous l'impulsion discrète des autorités britanniques, 
s'efforce de développer les richesses industrielles et 
commerciales de son royaume. 

Hélas! tout a une fin, même le rêve. Il fallait songer, 
après six jours d'une hospitalité si franche et si cordiale, 
à chausser de nouveau le brodequin de l'alpiniste, à 
rentrer dans les malles le linge fin et les souliers vernis. 

Le 17 octobre nous arrivions à Rawal-Pindi et 
pour la première fois depuis bien longtemps nous 
entendions le sifflet et le halètement des locomotives. 
Là, je dus, bien à regret, me séparer de notre fidèle 
Iskandar qui me demanda l'autorisation de se joindre à 
un groupe de pèlerins allant à La Mecque par Bombay. 
Sentant combien seraient inutiles mes exhortations 
pour l'engager à renoncer à son pieux voyage, je 
n'osai lui refuser une liberté qu'il avait, certes, bien 
gagnée. La vie en commun durant les heures difficiles, 
la lutte journalière contre les obstacles que dresse une 
nature sauvage devant la volonté de l'explorateur, 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

créent une intimité cordiale entre des êtres différents 
d'âge et de pensée, d'esprit et d'éducation, que rien 
ne semblait devoir rapprocher jamais. Cet étranger 
était devenu notre ami, presque notre frère. Il fut sim- 
plement et modestement indispensable, et je ne saurais 
oublier tout ce que je dus, pendant cette première 
partie de mon voyage, à sa parfaite entente du service, 
à son initiative, à sa bonne humeur presque quoti- 
dienne. 

Quant à nous deux, Zabieha et moi, après avoir 
emballé nos armes et notre matériel de campement, 
nous prîmes le train, non pour Bombay, mais pour 
Quetta, continuant ainsi notre route vers l'inconnu du 
désert béloutche, vers de nouvelles et mystérieuses 
solitudes. 




CHAPITRE VII 



LE DÉSERT BÉLOUTCHE 



De Quetta a Kélat. || Une entrevue avec son Altesse Mahmoud 
Khan. |] Loris et Béloutches. || Nouchki. || A dos de chameau. || 
Les stations de la « Trade Road ». |! Ramzan, le fumeur d'opium. || 
Un soir de deuil a Mf.rui. !! Le désert de la soif. || Une étape au 

CLAIR DE LUNE. |i ROBAT ET LA FRONTIERE DE PeRSE. j| La DOUANE DE 

Koh-i-Malek-Siah. 



APRÈS un séjour d'une semaine à Quetta' où j'avais 
pu, grâce au concours des autorités britanniques, 
organiser sans trop de difficultés la caravane qui devait 
m'emmener jusqu'au Seïstan, je me mettais en route le 
3 novembre et, par le chemin de fer de Nouchki, je 
gagnais la petite ville de Mastung, où m'attendait le 
major Benn, agent politique du Béloutchistan. C'est en 
compagnie de cet officier particulièrement aimable que 
je fis une pointe de 130 kilomètres vers le sud afin de 
visiter Kélat. 

Nous voici donc en route pour la capitale, à travers 
des plateaux dénudés et grisâtres qu'encadrent au loin 
de hautes falaises de granit. Le paysage est d'une mono- 

1. De Rawal-Pindi nous avions gagne Quetta par Lahore et Rohri. 

{»57) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

tonie désespérante, mais nous avançons à bonne allure 
dans de légers véhicules, baptisés par les Anglais du 
nom pittoresque de « tam-tam » et, dès le début de la 
seconde étape, nous avons l'apparition de Kélat. Au 
milieu d'une plaine chauve et désolée, se dressent 
bâties sur un piton rocheux les hautes murailles d'une 
citadelle du Moyen âge, et c'est une vision inattendue, 
étrange même, en ce pays de musulmans nomades, 
que celle d'un pareil château fort avec ses donjons, ses 
meurtrières et ses mâchicoulis. 

Reçus à quelque distance de la ville par le conseil- 
ler politique' du prince accompagné d'une suite bril- 
lante, nous gagnons d'abord un élégant bungalow* — 
résidence d'été du major Benn — où une collation nous 
a été préparée. Le pavillon britannique flotte déjà au- 
dessus de la petite maison blanche et le canon tonne 
là-haut sur les vieilles tours qui nous dominent, saluant 
de ses coups répétés les couleurs de V Union Jack. 

Nos fam-^am n'étant pas assez protocolaires, c'est 
dans la voiture même du Khan, superbe landau 
admirablement attelé^, que nous nous rendons au châ- 
teau sous l'escorte d'une troupe de cavaliers béloutches 
qui font parader leurs chevaux en une fantasia écheve- 
lée. Nous mettons pied à terre devant une grande 

I. Le Khan a auprès de lui pour le seconder dans la direction des affaires de 
l'Etat un « conseiller politique » d'origine afghane, homme de premier ordre à la 
solde du vice-roi des Indes. L'agent britannique, bien qu'ayant une habitation 
près de la capitale, n'y vient faire que de courtes apparitions et réside la plupart du 
temps à Mastung. 

a. I 890 mètres d'altitude. 

3. Cadeau du Gouvernement des Indes. 

(^38) 




Autour de l'Afghanistau. 



PI. 60, page 158. 



DANS LA CAPITALE BÉLOUTCHE 

porte — entrée de la première enceinte — au cintre de 
laquelle sèchent d'innombrables quartiers de moutons, 
puis, par une ruelle étroite bordée de petites boutiques, 
nous gagnons l'escalier qui conduit à la forteresse. 
Un aide de camp du prince nous y attend; il nous pré- 
cède et nous grimpons à sa suite sur des rochers 
vaguement taillés en forme de marches, à travers un 
dédale d'étroits couloirs de plus en plus sombres qui 
tournent constamment dans l'épaisseur des murailles. 
Une poterne s'ouvre devant nous, un poste présente 
les armes, et nous grimpons encore par une sorte de 
tunnel creusé en spirale, avec l'impression de pénétrer 
dans quelque palais enchanté d'où l'on ne pourra plus 
jamais sortir... 

Soudain la clarté du jour nous éblouit : nous venons 
de surgir, comme par une trappe, au milieu d'une ter- 
rasse ensoleillée où le prince entouré de sa garde 
d'honneur nous tend la main pour la bienvenue. D'un 
geste il nous invite alors à franchir l'entrée de ses 
appartements et nous prenons place sur des fauteuils 
rangés en demi-cercle, dans une salle aux murs blan- 
chis de chaux que décorent simplement quelques mi- 
roirs de pacotille et des appliques de verroterie. 

Mahmoud Khan n'a rien de la gravité majestueuse 
des Orientaux; ses yeux pétillent de malice et, sans 
souci de l'étiquette, il rit aux éclats en se trémoussant 
sur son fauteuil... Après les compliments d'usage, il 
voulut bien nous dire combien il se félicitait de rece- 
voir pour la première fois des Français dans sa capitale 

('59) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

et il ajouta : « Nul n'ignore chez nous que la France 
est à l'Europe ce que la Perse est à l'Asie, c'est-à-dire 
le berceau de la civilisation, de la littérature et des 
arts. » Puis, sur cette constatation officielle et défini- 
tive, le Khan se leva et je m'inclinai avec gratitude. Ce 
fut le signal du départ. Son Altesse nous ramena sur la 
terrasse et nous souhaita, avec la meilleure grâce du 
monde, un heureux voyage à travers son empire. 

Parcourant en sens inverse le labyrinthe des cou- 
loirs, dégringolant les escaliers taillés dans le roc, 
nous sortons bientôt du palais et nous descendons, 
rendus enfin à la lumière du grand jour, les ruelles en 
pente, parmi les maisons de terre battue accrochées en 
essaim aux flancs de la roche seigneuriale. Leurs habi- 
tants sont pour la plupart des Hindous Bunniahs et des 
Brahuis; quelques-uns cependant appartiennent à la 
race curieuse des Loris qui sont, comme on le sait, 
de très proches parents des romanichels de chez nous. 

A une époque déjà très reculée, une tribu de Loris 
quitta le Béloutchistan, traversa la Perse et par la 
Turquie gagna l'Europe. On retrouve dans le langage 
de nos bohémiens, affirment les savants qui se sont 
occupés de la question, beaucoup de mots béloutches. 
Dans tous les cas, j'ai pu constater par moi-même que 
le type des Loris de Kélat rappelle de façon frappante 
celui des romanichels. Là-bas, comme en France, ils se 
livrent au commerce des chevaux, et leurs femmes sont 
expertes en l'art d'interroger les astres et de dire la 
bonne aventure. 

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Autour (le l'Afghanistan. 



PI. 61, page 160. 



UNE ANTIQUE LÉGENDE 

De l'histoire des anciens habitants de Kélat, je n'ai 
rien appris qui ne fût déjà connu, si ce n'est peut-être 
une antique légende qui me fut contée, à l'ombre de la 
forteresse béloutche, par un officier du palais. 

Le Béloutchistan, au temps jadis, bien avant qu'il 
ne devînt une province de l'empire de Salomon, était 
une très pauvre contrée et les indigènes s'y défen- 
daient mal contre une misère sans remède. Tous les 
cinq ou six ans la famine s'abattait sur la région et 
faisait dans ce peuple, pourtant actif et vigoureux, de 
terribles ravages. C'est qu'au lieu de lutter, de s'ingé- 
nier, de forcer la terre à produire pour les aider à vivre, 
les Béloutches acceptaient ces calamités comme un 
châtiment de crimes imaginaires, comme une marque 
certaine, en tout cas, des volontés d'en haut et ils 
mouraient en souriant, les yeux tournés vers le ciel. 

Ils se préparaient même à cette mort toujours 
attendue avec une tranquillité qui ne manquait pas de 
grandeur. Leurs maisons, construites un peu comme 
les habitations persanes d'aujourd'hui, étaient faites de 
pierres non cimentées, et le sommet de la coupole était 
soutenu par un pilier central, taillé en pointe aux deux 
extrémités. Imaginez une coque de noix reposant sur 
une aiguille. Bien faible abri! dira-t-on. Oui certes, 
mais faible volontairement; abri momentané créé en 
vue de la mort prochaine. Quand la famine devenait 
telle qu'il n'était plus possible de vivre, le chef de 
famille réunissait tous les siens dans la maison autour 
du fragile pilier; puis il invoquait les divinités supé- 

(i6i) 

I ( 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

Heures et d'un coup d'épaule, comme un autre Samson 
faisant s'écrouler la demeure, il ensevelissait sous 
l'amas brutal du granit ses descendants radieux qu'il 
envoyait ainsi calmer leur faim dans l'éternité... 

Il eût été fort intéressant pour nous de prolonger 
cette visite à Kélat, mais outre que le temps pressait, 
nous ne voulions pas abuser de l'obligeance de notre 
aimable guide, ni le retenir trop longtemps hors de 
sa résidence habituelle. Aussi étions-nous de retour à 
Mastung le 7 novembre et dès le soir du même jour, 
le train nous débarquait en plein désert, à quelques 
kilomètres du village de Nouchki. 

Sur le quai de la petite gare un groupe solitaire est 
au repos qui s'anime à notre arrivée. Dominant tout de 
sa haute taille, un grand diable de Béloutche accourt 
vers nous des salams pleins la bouche. C'est le vieux 
chamelier Sher Jan qui connaît comme pas un les 
routes du désert et qui nous servira de guide jusqu'en 
Perse. Et voici plus loin, revêtus de pendeloques mul- 
ticolores, les deux dromadaires achetés pour mon 
compte à Quetta. Ils nous- examinent curieusement de 
leurs petits yeux fendus en amande et flairant, semble- 
t-il, avec un peu d'inquiétude les Occidentaux que nous 
sommes, ils redressent avec un cri rauque et tendent 
vers nous leurs longs cous flexibles d'animaux antédi- 
luviens. 

Peu à peu les divers bagages sont entassés dans 
les charrettes à bœufs et quand enfin la dernière caisse 
est chargée, nous grimpons sur nos bêtes et nous 

'(162) 




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Autour de l'Afghanistan. 



i'I. 63 page 162 



AU SEUIL DU DÉSERT 

allons d'un trot rapide vers la petite ville qui se dé- 
tache au loin sur un ciel de flammes. 

Quelle admirable paix ici et quelle sensation de bien- 
être ! Est-ce la joie de retrouver l'espace et la pleine 
liberté du nomade ? Est-ce la satisfaction de voir dispa- 
raître dans un lointain violet le panache gris des loco- 
motives? Mais l'air ce soir nous paraît plus pur et plus 
léger dans le grand silence des solitudes que troublent 
seuls le pas cadencé des bêtes et les appels des chame- 
liers. 

Au crépuscule mauve, après avoir traversé l'unique 
ruelle du village, les dromadaires nous déposent devant 
le bungalow de Nouchki où nous attendait le Tahsil- 
dar\ 

Il s'agit, avec son concours, de préparer le prochain 
départ pour le Seïstan. Les chameaux de bât néces- 
saires sont déjà réunis. Comme pour les chevaux de 
nos précédentes caravanes, nous les prendrons en 
location, ce qui vaut dans le désert une assurance sur 
la vie. Quant au personnel indigène, il se composera 
— en dehors de notre vieux Béloutche — d'un jeune 
interprète qui porte avec une nonchalance toute royale 
son nom de souverain Emir Schah, son vêtement kaki 
et le turban gris des Afghans; puis d'un Hindou 
grand, maigre et sec, Ramzan Khan, un silencieux 
aux belles manières qui doit, paraît-il^ faire la cui- 
sine. 

Le 10 novembre au soir, la caravane est enfin prête 

1. Chef de district indig-éne à la solde du Gouvernement des Indes. 

(•63) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

à se mettre en route, et les chameliers ayant longue- 
ment imploré les bénédictions d'Allah, notre convoi 
descend vers la plaine déserte au milieu d'un tourbil- 
lon de poussière que dorent les derniers rayons du 
soleil. Bêtes et gens vont très lentement; leur étape se 
fera pendant la nuit. Pour nous, demain matin aux 
premières lueurs de l'aube, montés sur nos « riding 
camels », nous dirons adieu une fois encore au monde 
civilisé et, tournant le dos à l'Orient, nous nous enfon- 
cerons dans cette région désolée de laquelle un pro- 
verbe dit : Quand le Tout-Puissant créa le monde, il 
fit le Béloutchistan avec des matériaux de rebut. 

J'ai écrit, on s'en souvient, que l'entrée du Pamir 
était la porte de l'enfer; aujourd'hui, lorsqu'en fermant 
les yeux je me reporte par la pensée en face de l'im- 
mense désert béloutche, je crois pouvoir dire que cette 
terre abandonnée de Dieu est comme un purgatoire 
dont la vue seule doit préparer au repentir. Il semble 
que Satan, dans sa chute, l'ait balayée d'un coup d'aile 
emportant tout ce qui devait en être la joie et la clarté. 
Solitude absolue et sinistre^ région éternellement vide 
où nulle verdure ne sourit au voyageur; sol calciné par 
un soleil brutal et féroce. Rien n'y repose l'œil, rien 
n'y attire, rien n'y retient. Les pauvres bungalows 
échelonnés sur la route ne nous offriront, durant cette 
interminable étape de 800 kilomètres, qu'un abri som- 
maire, et parfois même nous ne trouverons pas la 
goutte d'eau potable qu'on paierait d'une fortune aux 
- heures de lassitude et de détresse. 

(164) 




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Autour de l'Afghanistan. 



PI. 63, page 164. 



L'ETOILE DE L'HOTE 

Oui, c'est bien un purgatoire où tout est souffrance 
et misère, où l'être humain lui-même, né de ce sol per- 
fide, semble être pétri d'une matière à peine malléable. 
Le Béloutche au teint cuivré est taillé dans le roc; il est 
fait d'ombre et de mystère. Son œil noir est impéné- 
trable, sa chevelure sombre l'enveloppe de nuit. Il est 
muet, hautain et méfiant. x\vant d'ouvrir sa porte à 
l'étranger, il consulte le ciel^ y cherchant ce que les 
nomades ont appelé V « Etoile de l'hôte' ». Qu'un 
voyageur, fût-il sur le point d'expirer, se hasarde au 
seuil d'une tente, l'hospitalité ne lui sera donnée que 
si l'étoile heureuse l'accompag-ne et semble dire : 
fais-lui bon accueil. Si l'astre a disparu de l'horizon, le 
voyageur peut poursuivre sa route ou mourir devant la 
porte; la demeure restera close... Ainsi, même chez 
l'homme, s'est étabfie comme une loi terrible, la 
volonté qui ordonne à la nature d'être inhospitalière et 
farouche. 

// novembre. — Partis dès l'aube, nous cheminons 
toute la journée sous un soleil de feu, suivant la piste 
à peine indiquée des animaux de bât qui nous précè- 
dent. De loin en loin quelque tamaris étique, quelque 
maigre broussaille tente d'accrocher le regard dans 
cette plaine aride, à travers laquelle s'égrène la lente 
et paisible théorie de nos chameaux. 

Nous marchons toujours vers le sud-ouest où se 
hérisse la masse noire et curieusement découpée de la 
montag-ne du Cheikh Hassan, et le soir venu, à l'heure 

1. Vénus. 

(165) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

où les ombres s'allongent, nos grandes bêtes dociles 
nous déposent, au pied même d'une haute paroi de 
pierre, devant le bungalow de Mail. C'est une maison- 
nette en terre battue qui comprend deux grandes 
chambres; l'une, réservée aux Européens, possède un 
lit de sangle, une table, des chaises; l'autre, où logent 
les fonctionnaires indigènes, est plus modestement 
meublée. Le point d'eau comporte, en outre, une bou- 
tique tenue par des Hindous Bunniahs et un thana^ 
sorte de bordj algérien, où résident quelques levies 
béloutches sous le commandement d'un thanadar^. 
Tel est l'aspect des stations que nous devons rencon- 
trer dans le désert, environ tous les 35 kilomètres*. 
Mais déjà l'eau des puits, si elle ne fait pas défaut ici, 
nous apparaît peu engageante : elle est d'une belle 
couleur chocolat. Heureusement, sur le conseil des 
officiers de Quetta et même sur leurs instances, nous 
nous sommes munis d'un appareil à distiller, encom- 
brant mais combien utile!... on le verra par la suite. 
Au matin du jour suivant nous nous mettons en 
route de bonne heure; les. chameaux vont d'un trot 
rapide et cadencé à travers une plaine jaunâtre où 
poussent de petits buissons rabougris. Vers midi, nous 
faisons halte à l'ombre de vieux tamaris, pour le plus 



1. Sous-officier indigène, chef du thana. Les levies forment un corps de cava- 
lerie irrégfuliére ; ils sont payés par le Gouvernement des Indes. 

2. La route commerciale du désert béloutche a été tracée en 1896 par le capitaine 
Webb Ware de l'armée des Indes. On ne saurait trop louer les mérites de cet offi- 
cier qui, malgié des difficultés sans nombre, a pu mener à bien une œuvre aussi 
considérable. 

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Autour do l'Afghanistan. 



PI. l'ii, vige 166. 



UNE COLONIE DE TERMITES 

grand bonheur de nos bêtes qui broutent avec délices 
leur feuillage odorant et fin. 

Plus loin,, près d'une mare, le « camelman » me fait 
mettre pied à terre et, s 'approchant de mon méhari 
dont il flatte le col, il lui tient un long discours en 
montrant la flaque d'eau saumâtre. Le chameau secoue 
les oreilles. Sher Jan insiste, se fait persuasif, semble 
menacer la bête de la colère d'Allah. Il l'invite évi- 
demment à se désaltérer et l'histoire qu'il raconte doit 
être terriblement émouvante car la monture de Zabieha 
l'ayant entendue, se précipite dans l'eau boueuse sans 
se faire prier et s'y vautre jusqu'au poitrail, au grand 
dommage du cavalier qui n'a pas eu le temps de sauter 
à terre. 

Deux étapes nous conduisent l'une à Padag, l'autre 
à Yadgar Chah, bungalows analogues à celui de Mail ; 
dans le dernier, nous passons la nuit du 13 novembre. 
Mais nous n'y sommes pas seuls... Une colonie de ter- 
mites est là comme chez elle et nous le fait bien voir. 
Ce sont d'ailleurs pour moi de vieilles connaissances du 
Tonkin et nous faisons fort bon ménage. 

La route se poursuit dès l'aurore sur un sol toujours 
hostile, où les buissons se font de plus en plus rares 
mais où les mirages dansent devant nos yeux brûlés par 
le soleil et font apparaître à l'horizon comme de beaux 
lacs bleus qui constamment se replient et s'allongent. 

A midi, nous faisons halte auprès du thana en 
ruines de Karodak. Une grande caravane est installée 
autour des puits, près de hauts tamaris à la silhouette 

(167» 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

élégante ; les chameaux rangés en cercle mangent pai- 
siblement leur maigre ration de paille hachée et les 
conducteurs, las sans doute d'une étape nocturne, dor- 
ment à l'ombre des charges étalées. Rien ne dérange 
l'harmonie de ce tableau à notre approche et nous nous 
reposons comme eux, sans troubler leur sommeil. 

Aujourd'hui, la chaîne de montagnes que nous 
longions depuis Mail s'éloigne vers le sud, tandis que 
se rapproche, à notre droite, une longue arête volca- 
nique aux tons bleuâtres... A l'heure où le soleil met 
comme une gaze dorée sur toutes choses, nos cha- 
meaux nous déposent enfin devant les arceaux tout 
blanchis de chaux neuve du bungalow de Dalbandin. 

Je trouve ici un gros paquet de lettres de France. 
Et c'est une fois de plus — après les longues heures 
solitaires — la minute d'émotion où, lorsque l'on serre 
entre ses doigts les minces carrés de papier remplis de 
pensées chères, de souvenirs, de menus faits de là-bas, 
on se sent tout à coup moins seul, grâce à la puissance 
évocatrice de ces petites feuilles noircies et muettes qui 
en disent tant au cœur d'un ami. 

Nous avons décidé de passer une journée entière à 
Dalbandin pour permettre à tous, bêtes et gens, de 
reprendre des forces. Un de nos hommes, le maître 
d'hôtel Ramzan, s'est couché dans un coin à l'écart des 
autres ; je passais sans le voir, Sher Jan me le montre 
du doigt en secouant la tête. Le post-master, qui nous 
a rejoints, me met à ce moment sous les yeux un télé- 
gramme que le malheureux adressait en mon nom au 

(168) 




UN l'IGEONNlER A NOL'CHKI. 




NOS DEUX RIDING CAMELS » A L'OAIBEE DES TAMARIS. 



Autour de l'Afghanistiiu. 



PI. es, page lus. 



RAMZAN LE FUMEUR D'OPIUM 

Tahsildar de Nouchki, lui demandant de me faire par- 
venir au plus tôt une dose énorme d'opium. La raison 
du mal subit qui terrasse Ramzan m'est ainsi nettement 
expliquée. Il a épuisé sa provision de la funeste drogue 
et comme tous les fumeurs dont l'intoxication est com- 
plète, il ne peut vivre sans sa ration quotidienne de 
poison. Et le voici paralysé, Sans force, inutile ! Pour- 
tant la dépêche ne partira pas, mais je crains bien que 
le pauvre diable ne parte pas davantage et cette pers- 
pective n'est pas sans me causer quelque inquiétude. 

Le Sub-Tahsildar de Dalbandin m'offre, pour rem- 
placer Ramzan, un jeune boy de douze ans nommé 
Dustok. J'accepte... Notre cuisinier est décidément trop 
souffrant pour que nous puissions songer à l'emmener 
plus loin ; il va donc rester sous la garde du télégra- 
phiste qui le renverra à Nouchki à la première occasion, 
à moins qu'il ne s'éteigne, faute d'opium, comme une 
lampe qui n'a plus d'huile... 

Le jeune Dustok ne sait pas faire grand'chose, mais 
il paraît intelligent et plein de bonne volonté ; cela vaut 
mieux peut-être qu'une vague science culinaire contre 
laquelle nous ne pourrions rien. Mais où est Iskandar, 
le parfait cuisinier, l'ingénieux compagnon, inventif et 
débrouillard ? Son pèlerinage à La Mecque lui vaudra 
sans doute une meilleure place en paradis, quant à nous, 
nous ferons carême, je le crains. 

/7 novembre. — Dès la pointe du jour, les quelques 
indigènes qui constituent toute la population de Dal- 
bandin se trouvent réunis devant le bungalow pour 

{169) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

nous souhaiter bonne route. Ramzan lui-même, en- 
chanté de ne pas aller plus loin, est là, perché sur ses 
maigres jambes, coiffé de son petit bonnet noir orné 
d'un galon d'or. Le frère aîné de notre jeune serviteur 
est également venu pour faire ses adieux au gamin qui 
resplendit sous un turban bleu de ciel et sous une veste 
d'artilleur aux boutons d'argent, ajustée à sa petite 
taille. Mais le soleil monte, il faut partir. En route donc! 
Un dernier salam, et les chameaux s'en vont à petits 
pas rapides, parmi les cailloux noirs du chemin. 

Voici la station de Chakal, au bord d'une rivière 
desséchée ; puis celle de Sotag où l'eau des puits est 
affreusement salée. Rien de particulier à noter sur la 
route, si ce n'est la rencontre de ces rivières sans eau 
qui, toutes, courent du nord vers le sud-ouest ; elles 
prennent leurs sources dans le haut massif volcanique 
qui forme la frontière de l'Afghanistan et se dirigent 
vers la grande dépression salée, appelée Hamoun-i- 
Mashkel. 

De Sotag, où nous faisons la halte méridienne, la 
piste de plus en plus accidentée nous amène vers 
quatre heures au col rocheux qui précède immédiate- 
ment le poste de Merui. Bientôt nous apercevons le bun- 
galow, autour duquel se dressent de nombreuses petites 
tentes blanches ; c'est le campement d'un ingénieur 
topographe, faisant partie d'un groupe qui opère dans la 
région. Le pauvre garçon est couché, atteint, paraît-il, 
depuis deux jours d'un violent accès de fièvre, mais le 
médecin hindou, qui le soigne et auprès duquel je ra'in- 

(170) 



UN SOIR DE DEUIL 

forme, ne semble pas inquiet le moins du monde. Ras- 
surés, nous nous installons dans la pièce contiguë à 
celle du malade ; malgré les dires du docteur, il doit 
éprouver des souffrances aiguës, si j'en juge par ses 
plaintes répétées, profondément pénibles à entendre... 

Merui^ est une station assez importante; son thana, 
construit à l'entrée d'une gorge sauvage, est dominé 
par une étrange tour crénelée, vieille de plusieurs 
siècles sans doute. L'ensemble est des plus pittoresques, 
mais tout cela est sec, aride, froid, sans vie et d'une 
morne teinte jaunâtre qu'aucune verdure n'égaie. C'est 
immuable et glacial, comme une vision de paysage 
lunaire. 

Je rentre au bungalow où Zabieha a préparé notre 
modeste dîner avec l'aide d'Emir Schah, l'interprète, et 
de Dustok, le boy, deux parfaites inutilités qui savent à 
peine allumer un feu et nettoyer une marmite. Le mal- 
heureux ingénieur gémit tellement que je fais placer 
mon lit sous la vérandah ; peut-être l'entendrai-je moins 
ainsi et pourrai-je essayer de dormir. En effet, les râles 
diminuent d'intensité et je commence à croire que la 
crise se calme et que nous passerons l'un et l'autre une 
bonne nuit, quand un cri suivi de longs sanglots frappe 
mon oreille. Est-ce un cauchemar? Hélas! j'apprends 
par Emir Schah que le pauvre garçon vient de rendre 
le dernier soupir et que les sanglots sont ceux de ses 
domestiques pleurant la mort de leur maître... 

Cette mort a quelque chose de navrant; s'éteindre 

I. 850 mètres d'altitude. 

(17O 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

ainsi, seul dans un pauvre bungalow, au milieu d'un 
désert sinistre, loin de tout et de tous, je ne sais pas de 
fin plus lugubrement triste, plus désespérante, sans 
les mots qui consolent ou l'adieu ami qui adoucit les 
derniers moments. 

La nuit est merveilleuse et calme : les étoiles scin- 
tillent en nombre infini, et le mince croissant de la lune 
apparaît sur la crête étrangement découpée de la mon- 
tagne noire qui nous enserre. Sous les tentes toutes 
proches, on entend rire et chanter les gens de la suite 
du malheureux ingénieur qui ne savent pas encore qu'il 
est parti, mais seul cette fois, et pour le grand voyage 
où l'on n'a pas besoin de guides... 

ig novembre. — Comme je sais que plusieurs topo- 
graphes anglais se trouvent dans les environs et qu'on 
est allé les prévenir, j'estime que notre présence n'est 
pas utile ici, et quittant ce lieu de désolation et de 
mort, nous nous mettons en route à l'heure encore 
fraîche du matin. 

Le sentier remonte d'abord, pendant trois milles 
environ, la gorge étroite que barre le thana de Merui, 
puis la coupure s'ouvre, les parois s'abaissent, et nous 
débouchons dans une plaine immense au milieu de la- 
quelle se dresse, en forme de table gigantesque, le 
rocher de Gâte Barutch. Toujours de nombreuses 
rivières desséchées, avec quelques palmiers nains et de 
maigres tamaris. Vers midi, Sher Jan a même le 
bonheur de découvrir un puits qu'abritent cinq ou six 
grands dattiers aux longues palmes ; c'est là une au- 

(»72) 




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XOS CHAMEAUX DK BAT DEVANT LE THAXA DE TRATOH. 




UNE GRANDE CARAVANE EST INSTALLEE AUX PUITS DE KARODAK. 



Autour de l'Afghanistan. 



PI. 66, page 172. 



LA PIPE DU DÉSERT 

baine dont il faut profiter et nous décidons de faire halte 
dans ce coin presque frais où il y a comme un soupçon 
de verdure et de vie. 

Pendant que le géant Dustok s'occupe de préparer 
le feu, Emir Schah se livre à un travail étrange : il 
construit, dans le sable humide, un petit tunnel de dix 
centimètres de long, à l'une des extrémités duquel je le 
vois placer une pincée de tabac qu'il allume ; puis, 
s'allongeant sur le sol, il met ses lèvres à l'autre extré- 
mité et aspire longuement une bouffée de fumée chaude. 
Notre interprète, qui n'avait plus de papier à cigarette, 
vient d'inventer la pipe du désert... 

Notre marche reprise, c'est de nouveau et pour le 
reste du jour le désert morne et stérile. Au coucher du 
soleil seulement, nous mettons pied à terre devant le 
bungalow de Chah Sandan, bâti sur les bords de la 
rivière Amuri, l'une des plus importantes du bassin. 
Au nord, on aperçoit l'énorme massif volcanique du 
Koh-i-Naru ; au nord-ouest, très loin sous des nuages 
pourpres, son frère jumeau le Koh-i-Sultan. 

Le 21 novembre, après une journée de repos que 
les chameliers ont exigée pour leurs bêtes, nous nous 
remettons en route sur un sol tout parsemé de pierres 
noires et sans la moindre végétation ; la piste, très dure 
et caillouteuse, est de plus en plus mauvaise pour les 
chameaux dont quelques-uns traînent déjà la patte. 
Devant nous la grande chaîne volcanique, qui court le 
long de la frontière persane, commence à paraître au- 
dessus de l'horizon et cette vue nous donne de nou- 

(173) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

velles forces, car c'est là le but vers lequel nous ten- 
dons et dont chaque pas va nous rapprocher maintenant. 
Pour la première fois depuis le départ de Nouchki, 
nous rencontrons des dunes de sable mouvant ; éparpil- 
lées dans la plaine noirâtre, on dirait d'énormes tas de 

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Nous voici en vue de Tratoh, but de l'étape ; ici 
l'eau du puits, qui dégage une forte odeur de soufre, 
est impossible à boire ; les chameaux eux-mêmes n'en 
veulent pas... Demain et le jour suivant il en sera de 
même, et, comme nous étions prévenus, nous avons 
apporté six outres de Chah Sandan pour ces trois jour- 
nées de misère. Mais je vois arriver Zabieha, la mine 
longue : il m'annonce que nos outres sont plus qu'à 
moitié vides ! . . . Quel est le coupable ? le soleil ou bien 
les chameliers ? Il faut parer à cet accident au plus tôt 
sous peine de mourir de soif; l'appareil à distiller est 
heureusement là, il va nous servir une fois de plus, et 
ma pensée reconnaissante va vers les officiers de Quetta 
qui m'ont engagé à prendre avec moi cet instrument si 
nécessaire. 

Le riding-camel de Zabieha, qui s'était blessé à 
l'une des dernières étapes, boite de plus en plus ; la sole 
de l'un de ses pieds est complètement déchirée par les 
cailloux pointus du chemin. Aussi, malgré la botte en 
peau de chèvre que lui confectionne Sher Jan, nous ne 
pouvons plus songer à le faire trotter ; il sera remplacé 

1. Les dunes présentent la forme d'un fer à cheval dont la convexité est tournée 
vers le nord ; ellen n'ont pas plus de 6 à S métrep de haut. 

(174) 




UN TROUPEAU BELOUTCHE. 




ZABIEHA SURVEILLE LES APPAREILS A DISTILLER. 



Autour de l'Afghanistau. 



PI. 67, page 174. 



COUCHER DE SOLEIL 

par l'un des chameaux de bât et marchera désormais au 
pas, derrière la caravane des bagages. 

Comme chaque soir, je m'installe sur un de nos 
tapis devant le bungalow et j'admire le coucher du 
soleil. C'est l'heure calme et reposante pendant laquelle 
j'oublie tout — les fatigues de la route, le mauvais 
vouloir des chameHers, les préoccupations diverses — 
pour m'absorber dans le charme des choses. Aujour- 
d'hui le spectacle est particuHèrement beau : le soleil 
disparaît au milieu d'un ciel jaune foncé, derrière le 
cratère du Koh-i-Tuftan ; à droite la masse imposante 
du Koh-i-Sultan est comme enveloppée de longues 
brumes couleur de sang. Seul au loin, vers l'ouest, un 
petit nuage rose irisé, grand comme rien, se colore des 
tons les plus doux, tranchant sur un ciel qui, du jaune 
de soufre, passe à l'orange, puis au vert... 

22 novembre. — Nous cheminons à travers un 
immense plateau de couleur noirâtre, parsemé non plus 
de petits cailloux pointus mais de scories, de pierres 
ponces et de débris de lave. Pas un buisson, pas le 
plus petit arbuste dans cette plaine nue où le soleil 
nous rôtit comme à plaisir, et quand vient la halte de 
midi, nous n'avons, pour nous abriter de ses rayons 
brûlants, qu'un petit mur en pierres que Sher Jan élève 
en hâte. A quatre heures nous sommes devant le 
bungalow de Nok Kundi^; vite on prépare l'appareil à 
distiller, car ici l'eau est encore plus mauvaise qu'à 

I. Altitude : 620 mètres. Nok Kundi est le point le plus bas de notre itinéraire à 
travers le Béloutchistan. 

(»75) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

Tratoh, et de nos outres, une seule reste encore pleine. 

L'étape du lendemain, faite avec deux litres d'eau 
pour toute provision, nous a conduits jusqu'à la station 
de Machki Chah où les caravaniers espéraient enfin 
trouver de l'eau potable. Mais l'espoir était vain : les 
puits donnent ici une eau atrocement salée et purgative. 
Notre alambic de campagne, secondé par celui du 
thanadar, nous a malgré tout permis d'avoir le liquide 
nécessaire au thé et à la cuisine... 

Le 25 novembre au réveil, la pluie fouette les vitres 
du bungalow; peut-être cette bienfaisante averse 
rafraîchira-t-elle l'atmosphère? nous en aurions grand 
besoin. La route plus accidentée traverse tout d'abord 
trois petits cols rocheux, puis circule au milieu d'in- 
nombrables cônes qui ressemblent à d'énormes tas 
de charbon. Quelques kilomètres avant la station 
d'Hummaï, nous passons entre deux grands rochers et, 
brusquement, c'est la plaine immense où surgissent 
çà et là, comme des taupinières géantes, de hauts 
pitons de couleur sombre. Le soleil est clair, la brise 
fraîche; une lumière charmante et douce teinte de 
façon exquise le paysage qui est comme lavé par la 
pluie du matin et dont les premiers plans violets et les 
lointains bleuâtres se détachent sur un ciel d'une 
pureté infinie. 

Il est près de deux heures quand nos dromadaires 
s'agenouillent à la porte du petit bungalow d'Hummaï 
où déjà sont arrivés les bagages. Soixante-cinq kilo- 
mètres nous séparent d'Amalaf et, sur cette longue 



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EMIR SCHAU. NOTRE INTERPRÈTE, ET DUSTOK, NOTRE BOY, SUR LEURS MONTURES. 




UN DES BUNGALOWS DE LA ROUTE : SAIXDAK. 



Autour de l'Afghanistan. 



l'I. 68, page 176. 



UNE MARCHE DE NUIT 

distance, affirme le vieux chamelier Sher Jan, il n'existe 
pas un abri, pas un arbre, pas une o-outte d'eau! 
Pourvu que les chameaux, épuisés par les marches 
précédentes, ne nous laissent pas en route. Dans tous 
les cas, nous emporterons deux outres d'eau distillée, 
et, pour éviter la lourde chaleur du plein midi, nous 
quitterons la station le soir même, sitôt après le coucher 
du soleil. 

La petite caravane se met en route à neuf heures 
par un temps sinistre. Dehors le vent fait rage, de 
longs nuages noirs courent au ciel en une fuite éperdue 
vers le sud, et les chameaux affolés poussent leurs 
vilains cris lugubres. Ici, dans la petite maison, les 
vitres grincent et vibrent, faisant une chanson aiguë 
qu'accompagne le sifflement de la tourmente; on se 
croirait dans la chambre de veille d'un phare, une nuit 
de grande tempête. 

Nous voici pourtant tous sur nos bêtes, face à face 
avec l'ouragan. Un méhariste du poste nous guide au 
milieu de hautes dunes de sable mais la piste n'est pas 
toujours facile à suivre dans l'obscurité et plusieurs 
fois nous nous égarons. A une heure du matin, je 
donne Tordre de faire halte; nous sommes transis 
affreusement par le vent qui cingle et qui glace, aussi 
les hommes allument un grand feu de broussailles, et 
nous nous asseyons tous pêle-mêle autour de la flamme 
crépitante, heureux de cette minute de bien-être. On 
repart à deux heures ; le ciel est à peu près nettoyé et 
nous avançons maintenant plus vite sur un terrain 

('77) 

13 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

presque horizontal. Nouvel arrêt vers le matin, près 
d'un amas de bois sec auquel on met le feu incontinent. 
Tout le monde est très fatigué ; Zabieha s'endort sous 
l'oeil bienveillant des chameaux qui ruminent avec un 
bruit de castagnettes. Pour moi, le froid m'empêche 
de fermer les yeux et j'attends, recroquevillé sous des 
couvertures que la bise transperce, la venue de l'aurore 
bien tardive en cette saison... 

Nous grimpons à présent un long glacis, dominé 
par une montagne en forme de dent que Sher Jan 
appelle Nowar-Bargar, puis, par une vallée large et 
facile, nous atteignons enfin vers midi le misérable 
thana d'Amalaf. L'étape est franchie, non sans peine; 
nous respirons. J'inspecte en hâte les tanières qui 
servent de logement aux levies du poste, mais tout 
cela est d'une saleté repoussante. Il est impossible de 
s'y abriter, même quelques instants, et nous déjeunons, 
assis par terre, à l'ombre du mur d'enceinte. Comme, 
d'autre part, Teau d'Amalaf est terriblement sulfureuse, 
on décide qu'après un repos on repartira pour la station 
de Saindak, située à lo kilomètres plus loin; là du 
moins nous trouverons un bungalow, de l'eau potable 
et des provisions. 

En route donc, malgré la fatigue qui nous étreint. 
On marche doucement afin de pas claquer les bêtes et, 
par un col peu élevé, on pénètre dans l'étroit vallon, 
où se montrent au milieu d'un paysage affreusement 
désertique les constructions grises de Saindak ^ 

T. 930 mètres d'altitude. 

•1178) 




*^ -♦'^'^>' 



NOUS NOUS TROUVONS TOUT A COUP EN FACE DR LA PLAINE AFGHANE 
^AUFOND DE LAQUELLE ON DEVINE I \ Li ! lOESSION DU UOD-I-ZIRRH. 




■ «3?-^- 



LE POSTE DE DOUANES DE KOH-I-.MALEK-SIAH SUR LA FRONTIÈRE PERSAN 



<E. 



Autour de l'Afgliauistan. 



PI. 69, page 17S. 



SUR LA FRONTIÈRE AFGHANE 

Quelques centaines de mètres avant d'arriver, nous 
rencontrons un tout petit ruisseau, gros comme un 
fil, mais ce spectacle est si nouveau que nous nous 
arrêtons en extase... les chameaux aussi! 

Ici la moitié du bungalow est occupé par un télégra- 
phiste indigène qui loge ses chèvres et ses poules dans 
l'autre moitié. Il faut donc expulser cette ménagerie, 
avant de pénétrer dans l'unique chambre, où nous 
sommes malgré tout bien heureux de pouvoir nous 
mettre à l'abri après une pareille étape. 

Surplombant le poste, une montagne noire aux 
pentes escarpées se dresse vers le sud-est; elle a nom 
Sahi-Dag', d'où les Anglais ont fait Saindak. On y 
trouve, m'explique le post-master, du plomb, de l'anti- 
moine et du cristal de roche. 

Après deux jours de repos exigés par les carava- 
niers et que nous avons occupés à poursuivre les chèvres 
sauvages dans les rochers des environs, nous reprenons 
notre course vers le Seïstan. De nouveau c'est le désert 
sans végétation et sans vie, mais un désert chaotique, 
où des collines d'argile curieusement ravinées nous 
entourent de leurs innombrables croupes jaunâtres ; 
puis le décor change, les montagnes s'abaissent, et 
nous nous trouvons tout à coup en face de la plaine 
afghane qui se perd dans les lointains vaporeux d'une 
étrange teinte rosée. Et les chameaux vont maintenant 
vers le nord-ouest, longeant le bord de cette gigan- 
tesque cuvette au fond de laquelle on devine la dépres- 

I. Montagne noire. 

(ï79) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

sion du God-i-Zireh, Malgré les difficultés réelles du 
chemin, nous sommes de bonne heure à la station de 
Kirtaka, bâtie en un site pittoresque sur un éperon qui 
domine l'immensité nue de ce nouveau désert. 

Le soir venu, je me retrouve assis devant la petite 
maison de terre et j'admire, dans le calme de la journée 
qui va finir, un paysage que les derniers rayons du 
soleil teintent d'une ravissante lumière mauve. 
Accroupi dans une pose gracieuse sur la terrasse du 
thana, un jeune pâtre béloutche aux longs cheveux en 
boucles siffle sur son flageolet une petite chanson trem- 
blotante et mélancolique. Tout à côté, un vieillard, la 
figure barrée de rides profondes, se dispose à dire la 
prière du soir; les mains ouvertes et placées l'une à 
côté de l'autre en un geste d'offrande, il implore les 
bénédictions d'Allah... Et les notes graves du Namaz 
Gar^ se mêlent au chant grêle du flageolet en une 
symphonie étrange, à laquelle les cloches de la cara- 
vane ajoutent comme un tintement d' angélus. 

Novembre est passé, décembre commence. Nous 
sommes venus coucher le 30 au bungalow de Chah- 
Mohamed-Reza, en longeant toujours les pentes nord 
de la chaîne qui domine le désert afghan. Aujourd'hui 
nous continuons la même route et nous atteignons 
bientôt la frontière anglo-afghane, que nous allons 
suivre pendant 5 à 6 kilomètres ^ Un peu plus loin, la 
piste qui depuis trois jours suivait la direction nord 

I. Prière du soir. 

3. Des amas de pierres blanchies à la chaux en Indiquent nettement le tracé. 

(180) 



UN POSTE MILITAIRE ANGLAIS 

nord-ouest, tourne brusquement à l'ouest, et péné- 
trant à travers une gorge bordée de falaises de pud- 
ding, elle nous conduit par de nombreux crochets 
jusqu'à la station de Robat'. C'est de façon charmante 
que nous y sommes reçus par les deux officiers britan- 
niques du poste, et je puis dire que nous avons passé, 
dans ce coin perdu du Béloutchistan, une des meilleures 
soirées du voyage. 

Robat est situé dans une étroite vallée, au milieu 
d'un paysage étrangement sinistre. Pas la moindre 
végétation n'y vient réjouir l'œil; de toutes parts des 
murailles de granit qui escaladent le ciel et qui semblent 
prêtes à vous anéantir entre leurs hautes parois verti- 
cales. L'eau des puits est à peine potable et les soldats 
hindous se refusant à la faire distiller, la fièvre, la 
dysenterie et même le scorbut ne sont pas chose rare, 
paraît-il, dans la petite garnison. 

Nous sommes ici à 6 kilomètres de la frontière de 
Perse et à i8 kilomètres du poste de douanes persanes 
de Koh-i-Malek-Siah. Plus que quelques pas à faire et 
je me retrouverai dans cet empire du Lion et du Soleil 
que j'ai quitté le i8 mai à Gaoudan... 

Retardés par les chameaux de bât qu'il nous faut 
changer avant d'entrer en Perse et qu'on n'arrive pas 
à réunir, c'est à huit heures du soir seulement que nous 
quittons Robat après avoir pris congé de nos hôtes si 
aimables : les capitaines Dunscombe et White. 

La piste franchit la frontière, puis elle contourne la 

1. Appelée aussi Killa Robat. Altitude : 845 mètres. 

(i8i) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

base du Koh-i-Malek-Siah' et s'engage ensuite dans le 
lit caillouteux d'une rivière desséchée, où mon fidèle 
méhari bronche à tout instant sur les galets plats qui 
rebondissent avec un bruit de vaisselle. Tout à coup, il 
s'arrête et renifle, comme sous l'empire d'une frayeur 
subite... Un enfant vient de sortir de terre, là, près de 
moi, et dans un rayon de lune, je le vois tendre une 
sébile en un geste de supplication. Nous sommes 
devant un des mazars les plus vénérés de la Perse et 
ce gamin au turban vert est le gardien du monument. 
Pendant que nos hommes, descendus en hâte de leurs 
bêtes, se prosternent devant l'amas de pierres surmonté 
de perches aux ornements multicolores, je regarde ce 
tableau curieux qui, sous la pâle clarté lunaire, semble 
une image de féerie peinte par Gustave Doré. On 
repart; des taches claires apparaissent dans la vallée, et 
bientôt nos dromadaires nous déposent devant la tente 
du vice-consul britannique de Koh-i-Malek-Siah'. 

A cette heure, tout semble dormir dans le village 
et dans le camp ; cependant, à l'entrée de la maison- 
nette de toile, deux gardiens vigilants se présentent 
soudain à nos yeux étonnés. Ils s'avancent vers nous 
avec un air de gravité comique : c'est un gros chien 

I. Montagne en forme de pyramide au sommet de laquelle convergent les froD- 
tiércs de l'Afghanistan, du Béloutchistan et de la Perse. 

a. Koh-1-Malek-Siah est comme la porte de la Perse du côté des Indes; aussi, 
depuis plusieurs années déjà, les Persans y ont-ils créé un poste de douanes, et les 
Anglais installé un vice-consulat indigène. Le site est aussi désolé qu'à Robat; 
c'est un large couloir orienté nord-sud, dominé à l'est par une haute falaise rocheuse, 
à l'ouest par des mamelons caillouteux, contreforts des monts Palan-Koh. Si l'eau 
y est potable, aucune végétation ne se montre dans la vallée où seules les roches 
semblent pouvoir croître et se multiplier. 

(182) 



RENTREE EN PERSE 

de berger et un délicieux petit chat. Tous deux ont le 
pelage blanc comme neige; ils hésitent un instant, 
semblent se consulter du regard. . . Mais le chien a flairé 
des amis; il agite sa queue en panache et le jeune félin, 
rassuré, vient avec lui se frotter à nos jambes, comme 
pour nous souhaiter la bienvenue. 

Le vice-consul anglais, capitaine Ashraff-Khan, 
sous la tente duquel nous avons passé la nuit, arrive le 
lendemain venant de Nasretabad; officier de l'armée 
des Indes, il porte avec beaucoup d'élégance le costume 
européen, sans même y ajouter, comme la plupart des 
fonctionnaires hindous, la note particulière du turban. 
C'est un causeur des plus aimables en même temps 
que des plus érudits. Et pendant des heures, sans 
lassitude, je l'écoute me parler du Seïstan, de son 
peuple, de ses coutumes, de ses grandes cités en ruines 
auxquelles je rêve depuis si longtemps... 

Bientôt nous nous remettrons en route et prenant 
la direction du nord — après cette longue étape vers 
l'ouest qui commença près de Leh — nous pénétrerons 
sur les territoires de l'ancienne Drangiane, violant de 
notre curiosité le mystère des civilisations disparues. 




CHAPITRE VIII 



DE KOH-1-MALEK-SlAH A MESCHED 

Haozdar et son antiqi e forteresse. Il Nasretabad. Il Une ville 

MORTE DE LA FRONTIERE AFGHANE, jj Au BARRAGE DU HiLMEND. || NAVI- 
GATION EN RIVIÈRE. Il La tempête DE SABLE. || NoËL AU CONSULAT 
BRITANNIQUE. || DÉPART POUR MeSCHED. || UnE HALTE A BiRDJEND. H 

Journées de misère sous la neige. || La boucle est heureusement 

BOUCLÉE. 

(^ ^ ^ 

NOUS quittons Koh-i-Malek-Siah le 5 décembre au 
matin par un ciel merveilleusement pur. 

La caravane chemine d'abord entre deux rano^ées 
de falaises noires jusqu'au misérable thana d'Hourmak, 
où quelques sources mettent un peu de verdure. Puis 
brusquement la vallée s'ouvre, les collines s'abaissent, 
et nous entrons dans un vaste désert de pierres grises. 
A droite, c'est-à-dire vers l'est, on devine la dépres- 
sion du God-i-Zireh; au sud s'érige la pyramide 
sombre du Koh-i-Malek-Siah, tandis que vers l'ouest 
une longue chaîne, le Palan-Koh, barre l'horizon de sa 
cime dentelée. 

Cette première étape nous amène de bonne heure 
au puits de Reg, près duquel notre petite troupe a vite 

(185) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

fait de planter les Rentes... Au crépuscule, le ciel rosé 
colore d'une teinte pâle très douce les tamaris qui 
nous entourent; puis la nuit vient, nuit d'Orient toute 
scintillante d'étoiles. Alors nos hommes, joyeux de la 
journée finie, s'installent autour d'un grand feu de 
branchages et c'est, pour un instant, la vie bruyante et 
gaie dans ce coin perdu de l'immensité morte du 
désert. 

Le lendemain nous avançons au milieu d'une plaine 
argileuse, au pas rapide des chameaux, ravis sans doute 
de ne plus sentir sous leurs pieds meurtris le sol cail- 
louteux du pays béloutche. Voici maintenant le Chel- 
lah, large canal aux bords escarpés qui, pendant les 
périodes d'inondation, fait communiquer les lacs du 
Seïstan avec le bassin moins élevé du God-i-Zireh. A 
l'époque où nous y touchons, la communication n'est 
pas établie ; pourtant sur de nombreux points existent 
des biefs profonds remplis d'une eau fortement salée. 
Ashraff-Khan nous avait fait espérer une chasse aux 
canards dans ces parages, mais hélas! l'horizon, aussi 
loin que peut aller notre regar(;i, n'est troublé par aucun 
battement d'ailes. 

De l'autre coté du canal, perchées sur un monticule 
de sable, des ruines à l'aspect imposant attirent mon 
attention, et comme il est l'heure de la halte méri- 
dienne, nous nous dirigeons vers ces hautes murailles 
dont l'ombre nous sera précieuse. Quatre constructions 
identiques, aux coupoles à moitié démolies, entourent 
une sorte d'étroit préau : elles occupent le sommet de 

(186) 




PAYSAN SEÏSTANI FILANT LA LAINE. 




LA SOURCE D'HOUKMAK AU POINT OU LA ROUTE DU SUD PÉNÉTRE DANS LE SEÏSTAN. 



Amour dc" l'Afghauistan. 



l'I. 70, page 186. 



A TRAVERS LES SOLITUDES ARGILEUSES 

la dune où se dressent, serrés les uns contre les autres, 
d'innombrables sarcophages faits de briques séchées au 
soleil. Au temps jadis — me dit Sher Jan — l'inonda- 
tion couvrait chaque année la plaine environnante, et 
pour défendre leurs morts contre l'envahissement irres- 
pectueux des eaux du Hilmend, les indigènes les enter- 
raient sur les rares collines de la région. 

Reprenant notre course vers le nord, nous passons 
aux puits de Nowar, et vers quatre heures nous fran- 
chissons la porte du thana anglais de Ghirdi Chah 
dont un superbe thanadar, à la longue barbe rouge de 
henné, nous fait les honneurs... L'installation n'est pas 
luxueuse, mais tout est d'une propreté parfaite qui est 
à la louange de l'administration britannique. 

Nous quittons le poste le matin de très bonne heure 
par un clair de lune merveilleux. Peu à peu l'Orient 
s'éclaire ; c'est d'abord une lueur rosée, à peine visible, 
qui insensiblement s'étale, baigne tout l'horizon d'une 
teinte rouge uniforme et, tout à coup, dans une déchi- 
nire de brume sanglante, le globe du soleil apparaît, 
projetant sur la plaine la silhouette déformée et fantas- 
tique de nos bêtes. On chemine toute la matinée dans 
cette solitude argileuse à la même allure régulière et 
balancée. Sher Jan me conte que le sol que nous fou- 
lons était occupé jadis par d'immenses pâturages ; mais 
une querelle avec les Afghans ayant amené le dessè- 
chement du canal de Tarakoun, la végétation disparut 
et les habitants émigrèrent vers le nord où ils sont 
encore. 

{•87) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

Il est près de neuf heures quand nos chameaux 
s'agenouillent devant la porte monumentale du fort 
d'Haozdar dont les hautes murailles flanquées de tours 
ne gardent plus maintenant que le désert. A l'ombre 
de ces ruines, sous la voûte ogivale de l'entrée, nous 
nous installons pour la halte quotidienne. Mais c'est 
en vain que je cherche, parmi ces merveilleux débris 
d'une architecture disparue, une inscription, un docu- 
ment qui puisse situer dans le temps la construction de 
la forteresse. Il ne reste rien au-dessus du sol que des 
briques d'argile desséchée, rongées par la poussière 
des siècles. 

Vers deux heures on repart malgré la chaleur. Nous 
voici devant deux huttes misérables auprès desquelles 
s'agite et grouille une multitude bêlante de moutons et 
de chèvres ; c'est le puits de Chah-Mohamed-Reza. 
Quelques bergers en tirent une eau boueuse qu'ils ver- 
sent dans une sorte d'auge creusée à même le sol, et 
nos chameaux, qui depuis le départ n'ont pas pu se 
désaltérer, penchent vers cet abreuvoir de fortune leurs 
longs cols flexibles et se gargarisent à plaisir. 

Changement à vue ! . . . Nulle part comme en ces con- 
trées, le caprice de la nature ne s'est distrait davantage 
à la fantaisie des contrastes. Le ciel, l'air, l'aspect du 
sol et des choses, tout change au détour d'une sente. 
Ici, c'est la surprise d'un paysage riant et d'une terre 
féconde. En moins d'une heure de marche, nous 
sommes arrivés brusquement au milieu des cultures : 
partout des canaux d'arrosage pleins à déborder, des 

(188) 




Koh i-Malek Siah 

il'osto de Douanes persane: 



Mo OHrr 



20 30 1.0 50 



Itinéraire du Commandant 
de Boui liane de Lacoste 



LA PROVINCE PERSANE DU SEÏSTAN. 
(D'après la carte de la mission Mac-Mahon et les itinéraires de l'auteur.) 



Autour lie TAf^'Imuistau. 



n. 71,. page l.SS. 



UNE REGION FERTILE 

champs de blé, des prairies où paissent de grands bœufs 
roux, où s'acheminent des laboureurs aux vêtements de 
toile bleue. La campagne se peuple, et de tous côtés 
apparaissent des tentes noires devant lesquelles sortent 
pour nous voir passer les femmes et les enfants, tandis 
que de grands chiens au poil fauve aboient furieusement 
aux jambes de nos bêtes. 

Rien ne peut donner une idée de l'impression qu'on 
ressent à la vue de cette contrée fertile et vivante, après 
trente jours de marche dans la solitude la plus désolée, 
la plus sombre peut-être qu'il y ait au monde. L'odeur 
de la terre fraîchement remuée me grise, m'enchante ; 
j'éprouve une jouissance inexprimable à m'en emplir 
les poumons... et cette fin d'étape, qui nous amène au 
village de Loutak à l'heure violette du crépuscule, me 
paraît une des plus délicieuses du voyage. 

9 décembre. — Aujourd'hui, montés sur les che- 
vaux que nous a fort gracieusement envoyés le consul 
britannique, nous sommes en route dès l'aurore, avan- 
çant à bonne allure au milieu de vastes champs labou- 
rés. Voici le village de Sekoha et sa forteresse aux 
donjons crénelés qui abrite une petite garnison persane. 
Plus loin, nous trouvons le secrétaire du consul de 
Russie qui vient, suivi de tous les cosaques en grand 
uniforme, nous souhaiter la bienvenue. Congratula- 
tions, arrêt sous une magnifique tente dressée tout 
exprès, lunch rapide, et en route pour Nasretabad ! 

Vers quatre heures, on voit poindre les premières 
coupoles et, dans une immense plaine grise, redevenue 

(189) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

aride et désolée, apparaît peu à peu la minuscule capi- 
tale. Notre cavalcade longe maintenant les murailles 
de la ville officielle, passe devant le consulat de Russie 
pavoisé aux couleurs des deux nations alliées, et fran- 
chit la porte du consulat britannique, tandis que, ran- 
gés côte à côte, cosaques et sowars% sabre au clair, 
rendent les honneurs. 

Accueil charmant du capitaine Daukes, notre hôte. 
Nous reprenons contact avec la vie civilisée dans la 
chaude intimité de son confortable « home » et la soirée 
se passe à deviser gaiement, autour d'une haute chemi- 
née où brille la flamme claire de grosses branches de 
tamaris . 

Nous voici, après des étapes sans nombre, parve- 
nus enfin dans la capitale de cette province un peu 
mystérieuse, de cette antique Drangiane dont l'extra- 
ordinaire fertilité lui valut d'être une proie pour tous 
les conquérants. Alexandre, Gengiz-Khan, Tamerlan, 
puis, plus près de nous, Nadir-Schah, anéantirent, 
avec une persistance inlassable, les richesses de cette 
oasis unique au milieu de l'immensité nue des déserts. 

Dans ces dernières années, les deux influences 
rivales qui se disputaient l'empire iranien ont mené là 
une politique des plus actives dont le pays a peut-être 
souffert. Mais aujourd'hui que le Seïstan est compris 
dans la zone d'influence de la Grande-Bretagne, que 
toute compétition est écartée, on peut être certain que 
les Anglais sauront ramener dans cette région la pros- 

I. Lanciers de l'année rég-uliéie des Indes. 

(190) 




Autour de l'Afghanistan. 



ri. 72, page 190. 



LA CAPITALE DU SEISTAN 

périté qu'elle connut aux premiers siècles de la domi- 
nation arabe. 

La capitale se compose de deux agglomérations 
distinctes : Nasretabad, forteresse à moitié démolie où 
réside le gouverneur persan, et Husseinabad, groupe 
de pauvres masures au milieu desquelles s'élèvent les 
deux consulats européens. Le tout ne comprend pas 
plus de 4 à 5000 habitants... 

Certes, la situation politique du Seïstan aurait mé- 
rité une étude approfondie, mais je n'étais pas venu 
jusqu'ici pour me livrer à une enquête de cette nature ; 
ce qui m'intéressait avant toutes choses, ce qu'il me 
tardait de voir, c'était les curieuses ruines de la contrée, 
c'était le fleuve Hilmend et son grand barrage, c'était 
enfin la montagne sainte du Koh-i-Kouadja et sa cein- 
ture de lacs salés. Il fut donc entendu que, sous l'égide 
de notre hôte, nous visiterions ces différentes merveilles 
et que nous commencerions par une promenade vers la 
frontière afghane. 

i^ décembre. — Dès le matin, dans le jardin du 
consulat, nous montons à cheval par un ciel d'une lim- 
pidité merveilleuse. Dans la plaine, à perte de vue, les 
jeunes pousses de céréales mettent sur le sol comme 
un reflet d'émeraude et, de temps à autre, un souffle 
passe qui fait onduler ces immenses nappes vertes et 
qui les moire ça et là délicatement. 

On n'avance guère, car les chevaux glissent sur 
l'argile humide et il nous faut à tout instant passer de 
larges canaux d'arrosage, parfois profonds, où les 

(•9«) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

pauvres bêtes s'enlizent et pataugent à plaisir. A 5 ki- 
lomètres environ de Nasretabad nous traversons le vil- 
lage moderne de Bounjar, au grand émoi des habitants 
tout étonnés de cette cavalcade européenne, puis mar- 
chant toujours à l'est, nous arrivons vers midi devant 
une immense tour connue dans le pays sous le nom de 
Mil-i-Kazimabad' ou « pilier de Kazimabad ». Cons- 
truite en briques rouges, elle porte deux inscriptions 
circulaires, l'une à mi-hauteur, l'autre au sommet, 
tracées en lettres coufiques; à la paroi intérieure est 
accroché un escalier entre les marches duquel gîtent 
d'innombrables colonies d'abeilles. 

Le cuisinier du consulat qui nous avait devancés, 
nous sert, à l'ombre du monument, un fin déjeuner qui 
contraste avec les repas sommaires que nous préparait 
Emir Schah dans les solitudes béloutches. A deux 
heures, on se remet en route ; le consul et Zabieha 
vont chasser sur la frontière afghane, pendant qu'avec 
l'interprète Fazer-Aman, je vais explorer les ruines de 
l'antique cité de Zahidan qui couvrent la plaine sur une 
longueur de plus de 10 kilomètres et s'étendent jus- 
qu'au Hilmend. Ici les enceintes succèdent aux en- 
ceintes, les portiques aux portiques, mais tout est 
anéanti, corrodé presque complètement par les vents 
fous du Seïstan. 

Le silence de ces ruines mystérieuses, éparpillées 



I. Ce monument, le seul construit en briques cuites dans la partie orientale du 
Seïstan, serait du xii* siècle. Il a environ 20 mètres de haut et sa base, dont on ne 
retrouve que les fondations, était un carré de 7 mètres de côté. 

(192) 




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II. 



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Autour de l'Afghanistan. 



PI. 73, page 192. 



UNE VILLE MORTE 

par le temps en un chaos étrange, laisse le spectateur 
muet, lui aussi, devant ces débris d'une splendeur dis- 
parue dont nulle pensée humaine, si loin qu'elle se re- 
porte, ne saurait évoquer la vie intense et merveilleuse. 
Ces immenses villes de rêve qui resplendissaient jadis 
des plus riches couleurs de l'Orient, ces cités opu- 
lentes dont l'imagination se plaît à ressusciter la joie 
et l'activité, sont aujourd'hui rejetées au néant, froides, 
mortes, inexistantes. De cette muraille haute qui s'ef- 
frite et du sommet de laquelle dut retentir l'appel 
vibrant des trompettes, plongent dans l'espace vide de 
tristes hiboux, au plumage couleur d'argile, dont le cri 
lugubre appelle la nuit! Pas une pierre gravée qui 
parle, nulle inscription révélatrice. Sur le sol dévasté 
où l'herbe même ne pousse plus, le pied heurte seule- 
ment des morceaux de porcelaine aux merveilleux 
dessins, des tons les plus délicats et qui sont les débris 
lumineux de la vie intime de ces palais grandioses. On 
a peine à s'arracher à l'énigmatique attirance de cette 
terre défunte, et plusieurs fois, comme malgré soi, 
on s'arrête pour regarder en arrière et pénétrer ses 
yeux et son souvenir de cette magnificence éteinte, 
anéantie. 

Il est tard déjà et le soleil est bas sur l'horizon 
quand nous arrivons au campement. Les tentes sont 
groupées ce soir au pied même d'une antique redoute, 
bouleversée par les siècles mais encore formidable 
dans sa masse puissante, que les derniers rayons du 
couchant teintent d'une lueur de flammes... Que de 

(^93) 

«3 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

sièges elle a dû subir, que d'assauts elle a dû repous- 
ser ! Et je me reporte au temps où les armées des plus 
grands capitaines campaient à la place où nous sommes, 
où ces géants d'un autre âge rêvaient guerre et con- 
quête sous ce même ciel, qui lui n'a pas changé... 

Cependant la nuit était tout à fait venue ; il ne res- 
tait plus sur la crête dentelée des murailles qu'un mince 
trait de lumière, qu'un brouillard rose à peine visible. 
Alors j'interrogeai Fazer-Aman, mon compagnon, sur 
la fin de cette ville étrange, je lui demandai de me dire 
à quelle époque elle s'était éteinte pour toujours. Mais 
l'Afghan, très calme, avec le ton fataliste des Orien- 
taux : « Dieu seul le sait » dit-il, et sa main me 
montra un petit croissant de lune pâle qui montait dans 
le ciel au-dessus de la forteresse. 

Cette nuit du 14 décembre a été particulièrement 
troublée par les hurlements des chacals et des chiens 
qui se sont livrés des luttes épiques autour du cam- 
pement. Les enfants du hameau voisin nous entourent 
pendant le déjeuner : le type de la plupart d'entre eux 
rappelle beaucoup celui des fellahs des bords du Nil, 
mais certains appartiennent à la race noire et présen- 
tent tous les caractères des Soudanais. Comment ces 
Africains, qu'on ne rencontre ni au Béloutchistan, ni 
dans les régions avoisinantes, sont-ils venus jusqu'ici.'' 
C'est là un problème que je pose sans essayer de le 
résoudre. 

Pendant que Daukes et Zabieha partent chasser sur 
les bords du Hilmend, Fazer-Aman va me conduire 

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Autour de l'Afghanistan. 



n. 74, page 194. 



LES RUINES DE CHARISTAN 

vers une antique cité située plus au sud. Dès le départ, 
nous pénétrons dans des fourrés de tamaris coupés de 
grandes clairières cultivées. Ça et là, des groupes de 
huttes béloutches' faites d'un clayonnage recouvert 
d'argile ; alentour les chiens font bonne garde et nous 
ne passerions pas sans morsures si nous n'étions à 
cheval. 

A mesure que l'on avance, les arbres se font plus 
hauts et plus épais, et c'est presque une forêt impéné- 
trable qui entoure la colline où s'élevait jadis la ville 
de Gharistan, but de notre promenade. Grimpés sur 
l'immense tertre couleur d'argile qui domine la plaine 
à perte de vue, nous apercevons bien deux ou trois 
huttes, mais aucune ruine ne se montre à mon oeil 
désappointé. Les vents furieux ont fait leur œuvre, et 
les misérables nomades que j'interroge, dans le vague 
espoir de quelque tradition conservée, restent muets 
sur l'histoire de cette antique forteresse. 

Quelques kilomètres à travers une campagne tou- 
jours semblable nous amènent devant un grand village 
béloutche où réside, paraît-il, le chef d'une importante 
tribu. Du reste notre venue lui a sans doute été signalée, 
car on le voit se hâter vers nous^ suivi de son porte- 
pipe. Il faut, hélas ! pénétrer un instant dans sa demeure 
et nous asseoir, pour prendre le thé, sur un tapis mul- 
ticolore où doivent sûrement prospérer des colonies de 

I. Les nombreux Béloutches qui résident en territoire persan habitent unique- 
ment ces huttes fragiles ou les grandes tentes noires, tandis que les Iraniens logent 
dans des cubes de maçonnerie au toit en coupole. 

(195) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

petites bêtes dont j'ignore le nom, mais dont je con- 
nais trop bien la nature malveillante... 

Le vieux Charistan s'éloigne à présent derrière 
nous, tandis que se rapproche une ligne de collines 
noirâtres parsemées de constructions en ruines, restes 
de ce qui fut, il y a peu d'années, la résidence de la 
mission Mac-Mahon. Notre campement est installé 
tout près de là, me dit le guide... On perçoit, en eflfet, 
bientôt le choc des lourds marteaux sur les piquets, les 
aboiements des chiens, les appels des hommes; et 
voici le village de toile que le crépuscule, déjà venu, 
teinte d'une couleur de glycine infiniment délicate. 

Aujourd'hui nos tentes sont dressées, parmi les 
hautes herbes, sur les bords du Roud-i-Seïstan' ; les 
eaux sont profondes et claires où se reflètent leurs sil- 
houettes blanches, et je ne puis me lasser d'admirer ce 
tableau qu'on dirait dessiné pour le plaisir des yeux. 
C'est l'heure apaisée du soir, l'heure où l'on cause 
autour des feux en écoutant les récits de chasse et les 
vieilles légendes. L'air est rempli du parfum léger des 
innombrables tamaris; il y a comme un recueillement 
sur toutes choses et quand les conversations cessent, 
on n'entend plus que le bruit sourd du fleuve et le chant 
monotone des grillons. 

Le lendemain, dès que le soleil a réchauffé l'atmo- 
sphère, nous quittons le campement, le fusil à la main. 
Il a été décidé que nous irions jusqu'aux rives du Hil- 

I. Dérivation du Hilmend qui va donner la richesse et la vie à toute la région, 
jusqu'au delà de Nasretabad. 

(196) 




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SUR LES BORDS DU HILMEXD : GROUPE DE PAYSANS SEÏSTANIS VENANT RÉPARER 

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Autour de l'Afghanistan. 



PI. 7i, page 1U6. 



SUR LES BORDS DU FLEUVE HILMEND 

mend, distant de quelques kilomètres seulement, en 
battant les buissons où se cachent, paraît-il, des légions 
de perdreaux. De fait, nous n'avions pas fait cent pas 
en dehors du camp que le premier coup de fusil éclate, 
suivi de beaucoup d'autres... c'est pendant une heure 
une fusillade générale. Le gibier est une sorte de per- 
drix brune à tête noire ; quant aux chiens, ils sont rem- 
placés par de jeunes Béloutches agiles comme des 
lévriers et vifs comme la poudre. 

Bientôt nous sommes devant le fort en ruines de 
Kouhak qui est construit sur un monticule dominant à 
courte distance le fleuve Hilmendetle territoire afghan. 
Ce fort, qu'on dit abandonné depuis deux siècles, est 
un des mieux conservés de tous ceux que j'ai vus au 
Seïstan : avec ses tourelles d'angle renflées à la base, 
ses meurtrières, ses créneaux, son chemin de ronde 
intérieur, il ressemble étonnamment à nos châteaux 
forts du Moyen âge. Du sommet la vue est merveil- 
leuse : au premier plan, la plaine couverte de hautes 
herbes de couleur sombre, puis le long ruban d'argent 
du Hilmend roulant la masse de ses eaux du sud au 
nord et fermé juste devant nous par le barrage, fameux 
dans l'histoire du pays, qu'on appelle le Bend-i- 
Seïstan, long de plus de 150 mètres et large de 15 à 
20, il est composé de fascines maintenues par des 
piquets. Un bien faible volume d'eau passe au travers 
et l'on comprend sans peine que les riverains afghans 
déplorent cette construction qui assèche leur fleuve. 

Nous ne résistons pas à l'envie de poser les pieds 

(197) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

sur la terre afghane et traversant le Hilmend sur les 
fascines — au grand émoi de quelques pêcheurs à la 
ligne — nous allons secouer la poussière de nos bro- 
dequins sur le territoire de l'Emir de Kaboul. 

Deux canots démontables, venus du campement, 
ont accosté le barrage et nous regagnons avec la rapidité 
de la flèche notre petit village de toile au-dessus duquel 
flotte gaiement le pavillon britannique. Un courrier est 
arrivé de Nasretabad pendant notre absence ; il apporte 
un télégramme du ministre anglais à Téhéran ainsi 
conçu : « vSchah atteint d'inflammation du cœur ne pas- 
sera pas la nuit. » Cette nouvelle attristante vient 
mettre quelque voile sur notre quiétude parfaite. Outre 
qu'il m'est pénible d'apprendre la fin prochaine de 
cet empereur ami de la France et qui me fut si bienveil- 
lant, je pense à l'agitation que cette mort ne manquera 
pas d'apporter dans le pays. Or, j'ai déjà vécu au 
Yun-nan, en Mandchourie à des époques fort troublées, 
je sais donc combien peu les révolutions facilitent les 
voyages... 

i6 décembre, — Dans la lumière radieuse d'une 
matinée de printemps, notre camp s'éveille, s'agite, 
s'organise pour le départ. En hâte on quitte les tentes 
qu'il faut abattre et charger sur les chameaux, afin que 
ce soir, avant le crépuscule, elles soient prêtes pour 
nous recevoir au village de Djézinak. 

Les deux canots sont là qui nous attendent : avec 
eux nous allons descendre le Roud-i-Seïstan, pendant 
que la caravane ira directement au gîte d'étape. Sur les 

(198) 




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Autour lie l'Afghanistan. 



i'I. 76, page 198. 



NAVIGATION EN RIVIERE 

berges couvertes de tamaris et de roseaux on aperçoit 
des bœufs, des ânes, ou des enfants qui regardent d'un 
œil étonné. Ils n'ont pas l'habitude, en effet, de voir 
des barques naviguer sur leur rivière, car le seul mode 
de locomotion fluviale employé par les Seïstanis est 
une sorte de radeau appelé toutine, faisceau de bran- 
chao-es dont l'avant se recourbe en forme de col de 
cygne. Nous passons devant plusieurs villages cons- 
truits pour la plupart sur un monticule qui les met à 
l'abri des inondations; leurs petites maisons aux toits 
en coupole, leurs vieilles tours se reflètent dans l'eau 
du Roud et défilent ainsi devant nos yeux en une mul- 
titude de tableaux charmants... Comme cette navi- 
gation en rivière nous change agréablement des lon- 
gues trottes à chameau parmi les cailloux noirs du 
désert béloutche ! 

Voici le vieux fort de Kemak, puis le mazar 
d'Atachga perché au sommet d'une colline toute 
blanche. Plus loin, la rivière s'étale au milieu de 
marais couverts de joncs où résident, paraît-il, d'in- 
nombrables colonies de canards. Nous nous réjouis- 
sons déjà d'une hécatombe prochaine quand soudain 
le vent se lève, un vent fou qui soulève des tourbillons 
de sable et manque de faire chavirer nos légères em- 
barcations. 

Il faut accoster au plus vite et se chercher en hâte 
un abri derrière un petit monticule de sable qui par 
bonheur se trouve là. Une heure durant, nous assis- 
tons ainsi au déchaînement de la tourmente. Puis tout 

(199) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

à coup on ne sait pourquoi, le vent se calme, l'horizon 
funèbre s'éclaircit et nous reprenons sous un gai soleil 
notre navigation interrompue. 

Les lacs traversés, nos canots pénètrent dans un 
étroit chenal que bordent des dunes élevées; mais le 
guide fait signe de stopper, nous sommes parvenus 
au terme du voyage sur le Roud-i-Seïstan, et c'est à 
pied maintenant que nous nous dirigeons, à travers 
d'innombrables collines de sable mouvant, vers le petit 
village de Djézinak où le camp doit être monté. Pour- 
tant rien n'est encore prêt quand nous y arrivons; les 
chameaux, retardés par le passage des mille canaux 
d'irrigation, sont encore loin et nous les attendons 
sans impatience, admirant la transparence et la beauté 
merveilleuse d'un ciel bleu, du bleu foncé des turquoises 
les plus rares. 

Le soleil disparaît à peine à l'Occident que la tour- 
mente reprend plus violente encore que dans la jour- 
née; elle emporte, elle disperse tout, et nos hommes, 
obligés de lutter sans trêve, ont les plus grandes diffi- 
cultés à installer le campement. D'heure en heure le 
vent sinistre augmente de force; il souffle avec rage, 
jetant contre nos frêles demeures des nuées de petits 
cailloux dont les chocs répétés font sur la toile comme 
un roulement de tambour. Les tentes elles-mêmes se 
soulèvent, elles claquent en faisant craquer les piquets, 
et couché dans mon lit de sangle, j'attends la minute 
où, libéré de ses amarres, mon abri de toile s'envolera 
vers le ciel comme une montgolfière, me livrant sans 

(200) 



LA TEMPÊTE DE SABLE 

défense à la merci de la rafale. Nuit d'effroi et d'attente 
anxieuse, véritable nuit de cauchemar, où pendant les 
rares accalmies on entend le cri lugubre des chameaux 
qui, affolés, cherchent à briser leurs entraves. 

Au matin, nos tentes sont encore à peu près debout, 
mais la plupart des cordes ayant cassé, elles s'agitent 
lamentablement sous la bise qui reprend plus âpre, 
plus froide, plus folle qu'hier soir. Mon lit, mes vête- 
ments sont ensevelis sous une épaisse couche de sable; 
dehors on n'y voit pas à lo mètres. Que sont devenus 
les chevaux et les bêtes de somme? Il ne faut pas son- 
ger à se mettre en route ; le seul parti qu'il nous reste 
à prendre est d'aller chercher un abri dans une des 
maisons du village. Malheureusement l'interprète, parti 
en ambassadeur, revient la tête basse : tous les habi- 
tants sont mariés, paraît-il, et par conséquent ils ne 
peuvent admettre un étranger sous leur toit. 

Après bien des palabres, on se décide à nous offrir 
un caravansérail en ruines où nous nous installons tant 
bien que mal, pêle-mêle avec nos hommes. On y dé- 
jeune en grelottant... mais la tourmente ne cesse pas 
et les indigènes prétendent qu'elle durera sept jours! 
Mieux vaut donc tenter de rentrer ce soir à Nasretabad 
distant seulement de i8 kilomètres. Donc à midi, 
emmitouflés aussi bien que possible et marchant dans 
les traces des chevaux qui nous servent à la fois de 
guides et de coupe- vent, nous affrontons la rafale. Ce 
départ est lugubre; nous avançons péniblement, le 
corps plié en deux, les yeux à peine entr'ouverts, nous 

(201) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

abritant le mieux possible du sable qui nous fouette le 
visage et qui nous fait atrocement souffrir. 

Peu à peu cependant la poussière diminue, 
l'étrange brouillard jaune se dissipe, et nous avons 
alors la possibilité de monter à cheval... Voilà deux 
longues heures que nous avons quitté Djézinak, luttant 
constamment contre la tempête. Quand quelques 
minutes après, à bout de forces, nous faisons halte à 
l'abri d'une immense ruine, nous n'avons plus figure 
humaine; une couche uniformément grise nous recou- 
vre des pieds à la tête et nous rend méconnaissables. 
On a eu là un terrible moment à passer, mais Nasre- 
tabad est proche, dit le guide. 

Nous arrivons en effet vers quatre heures dans la ca- 
pitale, tout joyeux de nous retrouver enfin devant le feu 
clair qui pétille et qui flambe. La bonne chaleur du 
« home » nous paraît délicieuse après un pareil effort, 
et tout à fait reppsés maintenant, nous songeons à nos 
malheureux serviteurs qui courent peut-être encore à 
la recherche des chameaux dispersés ce matin par la 
tourmente. 

ig décembre. — Aujourd'hui, c'est la fête onoma- 
tique de l'empereur de Russie; donc, ayant endossé 
l'habit noir dès le matin, je vais en compagnie de Za- 
bieha porter mes vœux, suivant l'usage, au représentant 
du Tzar. 

Le consulat russe a arboré le grand pavois; par- 
tout sur les coupoles blanches, les pavillons tricolores 
claquent au vent, et dès l'entrée nous sommes reçus 

(202) 







LE FORT 



ET LE VILLAGE UE KEMAK SLK LES BORDS DU KOUD-I-SEÏSTAX. 




n. 7/, page •-'()». 



A iiiour de l'Afglianistiin. 



NOËL AU CONSULAT BRITANNIQUE 

au son d'une musique militaire persane, prêtée par le 
gouverneur. Quelques misérables pouilleux, aux uni- 
formes en lambeaux, souiïlent désespérément dans des 
trombones bosselés, informes, tandis que d'autres, à 
tour de bras, s'escriment sur la grosse caisse et le 
tambourin. Nos baraques foraines n'ont jamais rien 
inventé d'aussi fou, mais il faut songer que nous 
sommes au Seïstan et qu'une musique, même funam- 
bulesque, est par ici un très grand luxe. 

Le lendemiain, qui se passe en causeries et en pro- 
menades à travers les rues du village, le vent recom- 
mence à souffler en tempête et nous craignons fort qu'il 
ne faille abandonner le projet d'excursion vers la mon- 
tagne sainte... 

Par bonheur les dieux nous furent propices ; ce fut 
par un ciel très pur, par une brise si légère qu'on la 
sentait à peine que nous mîmes le cap sur le Koh-i- 
Kouadja le 21 décembre. Et bientôt, éveillant notre 
surprise et notre admiration, apparut devant nous la 
colossale table de basalte qui, à cette époque, émer- 
geait comme une île au milieu des flots saumâtres du 
Naizar. Grâce au calme des eaux nous pûmes en faire 
le tour et poser un instant le pied sur cette terre énig- 
matique peuplée des plus curieuses légendes. 

2$ décembre. — C'est le tour du consulat britan- 
nique d'arborer le grand pavois. Aujourd'hui, jour de 
Noël, le capitaine Daukes reçoit officiellement toutes 
les autorités du pays et nous revoyons le défilé que 
nous avions admiré chez les Russes, il y a quelques 

(203) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

jours, avec la même pompe, sauf pourtant la musique 
militaire qu'on n'a pas dérangée. Elle sera remplacée 
par un gramophone géant; et pendant ces dernières 
heures passées sous le toit d'un ami, les notes vibrantes 
et gaies de chansons françaises éveilleront en nous 
comme un écho de la patrie encore lointaine... 

Hospitalité franche et cordiale, accueil empressé, 
attentions délicates, rien ne nous a manqué durant 
notre séjour à Nasretabad et nous en emportons un 
souvenir charmé. Pourtant la courtoisie aimable de nos 
hôtes ne s'est pas tenue satisfaite de tant de préve- 
nances. Dans notre route vers Mesched nous serons 
escortés par des cavaliers de leurs gardes personnelles 
et nous partirons demain, emmenant à notre suite deux 
cosaques et deux lanciers hindous. On verra donc 
pour la première fois, dans ce coin de la Perse, les 
soldats de la Russie et ceux de la Grande-Bretagne 
cheminer côte à côte dans une même caravane. 

26 décembre. — Les muletiers sont prêts de bonne 
heure et nous nous mettons en route accompagnés du 
capitaine Daukes et de ses sowars, de M. Nekrassof et 
de ses cosaques, et précédés d'une troupe de chame- 
liers porteurs de larges drapeaux français et russes! 
Bref, nous allons jusqu'au premier gîte d'étape — le 
village d'Afzelabad — au milieu d'une fantasia extra- 
ordinaire... et quand, après la dernière poignée de 
main échangée parmi les hourras des cosaques, tous 
ces amis s'éloignent, c'est avec eux la vie, la bonne 
humeur qui s'en va. 

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i'I. 7S, page 2U4. 



NOTRE DERNIERE CARAVANE 

Dans la plaine peu à peu le bruit des voix s'est 
éteint; le groupe animé n'est plus maintenant qu'un 
point sombre imperceptible, puis tout s'évanouit, le 
silence s'empare des choses et nous restons seuls, 
Zabieha et moi, au seuil d'un nouveau désert, devant 
l'inconnu troublant et impénétrable.... 

Notre caravane, dans son pittoresque, a quelque 
chose de bouffon. Ce n'est plus — à travers les rose- 
raies du Naizar — le lent défilé de nomades déjà 
entrevu, c'est le déplacement baroque de la troupe d'un 
cirque ambulant qui va donner une représentation dans 
quelque bourgade prochaine. En tête marchent les 
deux cosaques flanqués de Djouma-Khan, le 
« Ferasch » du consulat russe, et de Rahim-Berdi, un 
Turkoman de Merv, venu de la Transcaspie à la suite 
de quelque assassinat sans importance. Nous suivons 
ce premier groupe, au pas trottinant de nos poneys, 
tandis que s'allonge par derrière la file des mulets de 
bât, au milieu desquels étincelle la tunique rouge 
brodée d'or d'un riche Afghan qui se rend à Mesched, 
lui et sa fortune, sous notre protection. Une pauvre 
caravane de bourriquets, dont les propriétaires se sont 
placés également sous notre égide, trotte désespéré- 
ment à l'arrière-garde, escortée de deux lanciers 
hindous préposés à la surveillance du convoi. 

Cheminé tout le long du jour, sous un soleil de feu, 
parmi les grands roseaux dont les pointes nous 
dominent. La piste, à peine visible, suit un seuil sur- 
élevé d'où les eaux se sont retirées depuis peu et, dans 

(203) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

un sol d'argile encore humide, nos pauvres bêtes 
bronchent, s'enlizent et n'avancent que lentement. 
A droite et à gauche brille la nappe liquide où 
s'ébattent, parmi les joncs, des milliers de canards et 
de sarcelles; des vols d'oies, de mouettes, de hérons 
sillonnent constamment l'azur du ciel, mais hélas! trop 
haut pour qu'il soit possible de les atteindre, et vers le 
sud on aperçoit la silhouette sombre du Koh-i-Kouadja. 

A l'heure où le soleil va disparaître derrière les 
montagnes rocheuses du Palan-Koh, mettant comme 
une vapeur carminée sur l'eau tranquille des grands 
lacs, nous arrivons devant le caravansérail de Labi- 
Bering dont les coupoles blanches se teintent, elles 
aussi, de la couleur délicieusement rosée qui imprègne 
le paysage... 

Il nous faudra demeurer ici deux jours, afin de 
mettre cinq fois 24 heures entre notre départ de Nasre- 
tabad et notre arrivée à Bandan, le poste de la quaran- 
taine; ainsi en ont décidé les règlements édictés voici 
bientôt une année, à l'époque où la peste régnait au 
Seïstan. 

^o déceuîbre. — Derrière les coupoles, l'aurore 
met au ciel de longues écharpes sanglantes quand nous 
montons achevai. Les mules sont parties avant l'aube; 
elles font une tache sombre sur les marches du grand 
escalier de pierre que nous allons grimper à leur suite. 
Aujourd'hui, la route quitte en effet la dépression du 
Naizar et monte, monte sans cesse à travers de mornes 
étendues uniformément grises, sans un brin d'herbe 

(206) 




Autour de l'Afghanistau. 



PI. 79, page 206. 



LA PALMERAIE DE BANDAN 

verte, sans une goutte d'eau. Dure étape que cette 
chevauchée de 60 kilomètres, parmi les petits cailloux 
blancs et noirs qui roulent à chaque pas sous les pieds 
de nos bêtes. 

Il est tard quand nous atteignons enfin l'antique 
forteresse de Bandan; c'est l'heure où l'on va cuire le 
pain dans les cônes d'argile et, de tous côtés, de hautes 
flammes claires s'élancent en tourbillons vers le ciel, 
mettant comme des reflets d'incendie sur les murailles 
toutes proches. Les femmes vêtues de rouge causent 
en groupes pittoresques autour de chaque feu et l'on 
dirait une réunion de sorcières assemblées pour quelque 
fantastique sabbat... 

La palmeraie de Bandan, située dans le fond d'une 
gorge étroite, est la porte du Seïstan vers le nord; de 
l'autre côté d'un passage rocheux commencent les 
territoires du Kaïnat. Nous franchissons ce col, obstrué 
par d'énormes blocs de granit, le 31 décembre vers 
midi et dévalant le long de la ligne de plus grande 
pente d'un immense glacis absolument désertique, 
nous atteignons de bonne heure le point d'eau appelé 
Ali-Abad. 

C'est dans l'unique maison à moitié démolie de cette 
oasis abandonnée, dans une salle basse ouverte à tous 
les vents, que nous passons la dernière nuit de 1906. 
Pourtant nous avons le respect des vieilles traditions 
et nous voudrions, comme aux heures familiales de 
jadis, fêter dignement la nouvelle année. Mais 
comment faire? Nous n'avons par ici ni dinde rebondie, 

(207) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

ni pâté de Strasbourg... Alors Zabieha découvre au 
fond d'une cantine une dernière bouteille de Cham- 
pagne et nous buvons gaiement à la France, aux amis 
que nous y avons laissés, à l'heureuse issue du voyage! 

I" janvier. — Notre caravane chemine aujourd'hui 
toute la journée à travers un désert jaunâtre aux lon- 
gues ondulations. Çà et là, surgissent de cet océan de 
cailloux des îlots rocheux, arêtes minces de granit 
sombre; on dirait les nageoires dorsales de poissons 
gigantesques qui seraient restés là pétrifiés aux pre- 
miers temps du monde. 

Le soleil va se coucher dans une poussière d'or 
quand nous arrivons devant les premières maisons de 
Neh, terme de notre étape. Djouma-Khan, qui connaît 
les cantonnements de la route, nous conduit à la 
douane où nous sommes fort aimablement accueiUis 
par les fonctionnaires indigènes. Ce soir nous aurons 
une chambre toute blanchie de chaux neuve et des 
vivres à profusion 

Nous allons chevaucher maintenant chaque jour à 
travers une contrée déserte qui rappelle à s'y méprendre 
les plaines du pays béloutche, avec ses rivières dessé- 
chées et ses maigres buissons rôtis par le soleil. Tan- 
tôt le sol est entièrement plat, semé de cailloux noirs et 
blancs, tantôt il ondule comme la surface d'une mer 
agitée par grande houle; on trouve chaque soir à 
s'abriter dans un pauvre village, mais bien souvent 
l'eau y est saumâtre et l'on doit alors emporter des 
outres pleines pour deux ou trois jours. 

(208) 




l'ALAIS DE LK-Mllv UT KAÏXAT PRÈS DE BIRIIJEXn. 




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LE RETOUR SOLS LA NEIGE DANS LES MONTAGNES DE TORBET-I-HEIDARI. 



Autour (le l'Afgliauistau. 



ri. SO, page 2(18, 



CHEZ L'ÉMIR DU KAINAT 

Par Soosp, Sahalabad, Ser-Bîcheh', Mood, nous 
atteignons Birdjend au soir du 7 janvier. 

Ici nous entrons en relations immédiates avec les 
autorités; dès le premier jour c'est au consulat russe, 
où nous logeons, un défilé ininterrompu de seigneurs 
en tenue de cérémonie : le directeur de la poste, le 
colonel chef du télégraphe, le kargouzar% les deux 
médecins indigènes et, pour clore la série, le mous- 
taphi — aide de camp du gouverneur — qui nous 
apporte de la part de son maître une ribambelle de 
cadeaux'. 

En échange l'Emir sollicitait la faveur d'une visite 
et ce n'était pas le plus drôle. Il fallut pourtant faire 
contre mauvaise fortune bon cœur et le lendemain, 
dans le landau de son Excellence, nous galopions à 
une allure folle, parmi la plus brillante escorte, vers le 
castel princier, 

Chauket el-Moulk (Gloire de la Contrée) est un 
homme de vingt-cinq ans, à l'allure fine et aris- 
tocratique; son accueil fut des plus simples et des 
plus aimables. Très cultivé, il semble goûter particu- 
lièrement la littérature française représentée en Perse 
par la traduction de ces deux seuls ouvrages : « la 
Dame aux Camélias » et « les Trois Mousquetaires »... 

Vers quatre heures nous pouvions enfin nous 

1. C'est à Ser-Bicheh que l'hiver nous surprend. Pendant les deux nuits que 
Eous passons dans ce village, le thermomètre descend à — lO". 

2. Fonctionnaire chargé des relations avec les consuls. 

3. Je ne résiste pas au plaisir d'énumérer ici la liste de ces présents mag-nifiques, 
la voici dans sa simplicité : 2 moutons, 5 poulets, i jarre remplie de beurre, 2 sacs 
de riz, i ballot de thé, 8 pains de sucre et 10 plateaux garnis de pâtisserie. 

(209) 

14 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

échapper, et c'était alors, dans le calme apaisé du soir, 
une promenade exquise à travers les innombrables 
petites ruelles de la ville, toutes pittoresques et cu- 
rieuses. 

10 janvier. — Le Schali Mouzaffer-Ed-Din est 
mort hier en son palais de Téhéran : un télégramme 
confidentiel adressé à TEmir en a apporté cette nuit la 
nouvelle qui ne sera communiquée au peuple que plus 
tard... 

Mais l'heure de notre départ approche, il faut pas- 
ser une inspection rapide de la caravane; personne ne 
manque à l'appel, cavaliers et gens de pied sont à leur 
poste, je constate seulement que notre petite troupe 
s'est encore augmentée de deux unités ! Le docteur 
Fath-Ali-Khan et son fidèle domestique — prince du 
sang tombé dans la misère — vont désormais faire 
partie du « cirque », ils y figureront à merveille Don 
Quichotte et Sancho Pança. Une cordiale poignée de 
main à notre hôte, un dernier salam aux autorités de 
l'endroit, et puis en route pour Torbet-i-Heidari où 
nous arrivons sans incident grave, après onze longues 
journées de marche. 

C'en est fini des clairs soleils, des ciels bleus, des 
étapes faciles. Nous allons avoir désormais à lutter 
constamment contre un vent de tempête qui fouette les 
visages et transperce les fourrures, contre un froid très 
vif qui fait parfois descendre le thermomètre à 20 degrés 
au-dessous de zéro. La pensée que Mesched est proche, 
que le but depuis si longtemps poursuivi va être 

(210) 



LA BOUCLE EST BOUCLÉE 

atteint, peut seule nous aider à supporter sans nous 
plaindre ces dernières journées de voyage. 

Enfin, le 29 janvier 1907, à deux heures après- 
midi, sous une neige aveuglante, nous recoupions la 
route de Téhéran non loin de Chérif-Abad. Nous 
avions bouclé la boucle, l'itinéraire était heureuse- 
ment fermé, et nos efforts durant de si longs mois 
trouvaient leur récompense, à cette minute de vraie 
joie qu'ont seuls connue d'une façon intense et pro- 
fonde ceux que leur volonté livre aux hasards de la 
vie nomade pour un but déterminé. 

Le lendemain, ayant traversé pour la seconde fois 
les hauteurs du Sanghi-Best, nous passions les portes 
de Mesched, toute blanche aujourd'hui d'un linceul de 
neige fraîche, Mesched la ville sainte aux dômes bleu 
et or qui nous était apparue, le 10 mai 1906, resplen- 
dissante sous un soleil de feu. Mais si la cité religieuse 
s'est refroidie au contact de l'hiver, le cœur des bons 
amis que nous y avons laissés a conservé sa chaleur 
cordiale et accueillante. On nous fête, on nous comble 
de prévenances. MM. de Klemme et Sykes, les deux 
consuls généraux, nous reçoivent avec les démonstra- 
tions les plus amicales, et la confortable hospitalité de 
M. Molitor a tôt fait de nous redonner figure de gens 
civilisés. 

Il ne nous restait plus — après une semaine de 
repos — qu'à gagner Askhabad par la route déjà 
suivie, à prendre de là le train pour Kraznovodsk, puis 
le paquebot pour Bakou. Ainsi fut fait. Et je nous vois 

(211) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

encore, Zabieha et moi, debout sur la passerelle, 
silencieux l'un et l'autre, regardant fuir derrière nous 
la route humide qui nous éloignait à chaque minute 
davantage de ces solitudes parcourues, de cet Afgha- 
nistan dont nous venions de faire le tour, après com- 
bien de luttes heureuses et d'efforts couronnés de 
succès... 

J'avais trouvé en Zabieha, un an auparavant, un 
compagnon de route alerte, joyeux, facile à vivre, 
ayant la parfaite intelligence du désert et de ses res- 
sources; à Bakou je quittais un collaborateur dévoué, 
un ami rare et regretté à qui j'ai dû, en grande partie, 
la réussite de mon voyage et qu'il me sera précieux de 
retrouver, si un jour l'envie me prend de courir quel- 
que nouvelle aventure. 




APPENDICE 

ss ® © 

NOTES SUR LE BÉLOUTCHISTAN 
ET LA "TRADE ROAD" ANGLAISE^ 



Politique des Anglais au Béloutchistan. — Pour compléter 
cette esquisse de l'organisation des confins militaires qui, d'après le 
programme anglais de 1840, devrait couvrir les Indes de l'Himalaya 
au golfe Persique, il nous reste à dire un mot des relations du gou- 
vernement britannique avec le Béloutchistan. 

Le premier contact officiel eut lieu en 1838, au début de la guerre 
anglo-afghane : une mission fut alors envoyée au Khan qui voulut 
bien permettre aux troupes indiennes de traverser une portion de 
ses États. Un an plus tard, en novembre 1839, le souverain béloutche 
ayant été soupçonné de trahison, une colonne anglaise vint attaquer 
Kélat, s'empara de la ville et mit à mort le Khan. A la suite de 
cette démonstration, le gouvernement britannique désigna un nou- 
veau souverain qui dut signer un traité par lequel il se recon- 
naissait vassal de l'Angleterre. 

Ce n'était là d'ailleurs qu'un premier pas vers la mainmise com- 
plète des Anglais sur les territoires béloutches et, la province de 

I. Ces notes sont tirées d'une étude publiée en novembre 1907 dans le Bulletin 
du, Comité de l'Asie Française. (La Russie et la Grande-Bretagne en Asie centrale, 
par le commandant de Lacoste.) 

(213) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

Quetta ayant été achetée au Khan en 1877, une nouvelle convention 
plus explicite que la première fut alors signée à Kélat. 

Il y était dit qu'en échange d'un subside annuel de 100 000 roupies, 
le souverain s'engageait à protéger les commerçants indiens sur 
ses domaines, à combattre, le cas échéant, les ennemis de la Grande- 
Bretagne, à n'avoir aucune relation avec les autres gouvernements 
et à permettre enfin l'installation de troupes anglaises sur son 
territoire. 

Depuis lors, l'influence britannique a fait tache d'huile et s'est 
étendue peu à peu sur tout le Béloutchistan, de telle sorte que l'au- 
torité du Khan n'existe pour ainsi dire plus et que l'administration 
du pays est tout entière entre les mains des fonctionnaires du gou- 
vernement des Indes, c Le véritable voisin de la Perse vers le 
Sud-Est, — pouvait dire lord Gurzon il y a quinze ans, — n'est pas 
le souverain de Kélat, mais bien le vice-roi de l'Inde qui garde les 
clés de l'Empire à Calcutta! > 



Routes et chemins de fer stratégiques du nord-ouest de 
l'Inde. — L'armée anglo-indienne destinée à opérer sur la frontière 
du nord-ouest aurait sa base sur la voie ferrée qui relie Lahore à 
Rawal-Pindi et à Attok, puis, de ce point, rebrousse vers le sud- 
ouest et se dirige sur Kurrachee en suivant la rive gauche de l'Indus. 

De cette ligne partent plusieurs voies de pénétration vers le 
Pamir, l'Afghanistan et la Perse. Ce sont ; 



8" Le chemin de fer de Spezand à Nouchki, prolongé par la route 
de commerce Nouchki-Robat-Seïstan : 

a) Chetnin de fer de Nouchki. 

Cette ligne, ouverte depuis peu à l'exploitation, se détache du 
réseau Rohri-Chaman à la station de Spezand, située à 1 5 milles au 
sud de Quetta; de ce point, la voie se dirige au sud-ouest, passe à 
Mastung-Road, d'où part la route carrossable de Kélat, et atteint 

(214) 



APPENDICE 

Nouchki après avoir traversé trois tunnels dont le premier seul est 
important. 

En Perse, on m'avait affirmé que cette ligne devait être prolongée 
jusqu'au Seïstan et que les travaux au delà du terminus actuel 
étaient déjà commencés. Or, j'ai pu constater par moi-même que ces 
affirmations étaient erronées, que le chemin de fer ne dépassait pas 
Nouchki et que, si pareil projet avait été jadis mis en avant, rien ne 
pouvait faire prévoir aujourd'hui qu'on eût l'intention de pousser les 
rails vers la Perse, à travers le désert béloutche. L'ensemble des 
renseignements que j'ai recueillis dans la région me porterait à 
penser que les Anglais ont modifié leur plan primitif pour deux 
raisons : 

I" Parce que lord Kitchener s'est opposé de la façon la plus 
catégorique au prolongement de la ligne jusqu'à la frontière persane ; 

2» Parce que, si le gouvernement des Indes se décide à unir 
un jour la région de Quetta au Seïstan par une voie ferrée, c'est sans 
doute par Kandahar et la vallée du Hilmend qu'on passera. 

b) Route de Nouchki à Robat et au Seïstan ' . 

Cette voie de communication, créée en 1896 dans un but com- 
mercial et stratégique, est, dans l'état actuel des choses, une piste 
utilisable seulement pour les chameaux. Je dois ajouter cependant, 
pour rester dans la vérité, qu'on la rendrait assez facilement prati- 
cable aux voitures et à l'artillerie de campagne*. Mais la difficulté 
insurmontable, qu'on ne pourra jamais éluder, réside dans la pénurie 
d'eau potable et dans le manque absolu de vivres et de fourrages, 
sur un parcours de 745 kilomètres en pays désertique. Les autorités 
anglaises ont bien fait creuser des puits le long de la route', mais 
l'eau en est peu abondante, presque partout salée et parfois même 
imbuvable pour les chameaux. 

Que devons-nous conclure? Sinon que cette fameuse route 
stratégique dont on a beaucoup parlé, est bonne tout au plus pour 

1. CeUe route est suivie par une ligne télégraphique, de Nouchki à Robat. 
A partir de ce point, le fil se dirige sur Bam et Kirman, mais n'est pas relié à l» 
ligne persane Koh-i-Malek-Siah, Nasretabad, Mesched. 

2. Il suffirait pour cela de faire quelques travaux de dérochement k Merui et *, 
Mashki-Chah. 

3. Tous les 35 kilomètres environ. 

(21^) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

des caravanes de commerce, mais qu'il serait imprudent d'y engager 
un détachement de plus de 200 hommes*. Si les Anglais voulaient 
l'utiliser pour envoyer de gros effectifs vers la Perse, ils se verraient 
dans l'obligation absolue, à mon sens, de fractionner ces effectifs et 
d'échelonner les détachements à huit jours de marche au moins les 
uns des autres pour donner aux puits le temps de se remplir. Il ne 
faut pas oublier non plus que chaque colonne devrait emporter avec 
elle un mois de vivres et des appareils à distiUer. 



I. On pourrait, il est vrai, faire suivre la route à une colonne plus nombreuse 
en transportant l'eau et les vivres à dos de chameau ; mais, dans ce cas, les puits 
ne fourniraient sûrement pas assez d'eau pour abreuver les bêtes du convoi. 




TABLE DES GRAVURES 



Pages 
PLANCHE I. — L'Akeakal de Moukour-Tchetchak-Tchi devant sa yourte. 

FRONTISPICE 

— a. — La voiture avec laquelle nous avons traversé le Khorassan. 

— Le capitaine Enselme s'apprête à passer la rivière sur 

le dos d'Abbas 2 

— 3» — Carte générale de la région parcourue par l'auteur 4 

— 4. — Le vieux caravansérail d'Abdoul-Abad 6 

— 5. — Enfants persans. — Dèiîlé à l'Est d'Ivan-I-Keif 8 

— 6. — Habitations en ruines dans l'antique < Kaleh » de Deh- 

Nemek. — Le joli village au nom harmonieux de 
Meyameï jq 

— 7. — Nous croisons des Arabes qui de Bagdad vont en pèleri- 

nage à Mesched. — Village de tortues de la plaine de 
Garm-Ab, sur la route de Madan 12 

— 8. — Vue de Madan-I-Firouza. — Les ânes qui vont nous con- 

duire aux mines de turquoises ja 

— 9- — Comment se fait le lavage des turquoises aux mines de 

Madan j5 

— 10. — La Porte des Teinturiers à Nichapour 18 

— II. — Un centenaire. — Le chasseur de gazelles 22 

— 12. — Gorges de la haute vallée de l'Atrek, entre Ali-Abad et la 

frontière russo-persane 30 

— 13- — Bokhara. — Les bourreaux devant la porte de la prison . . 3a 

— 14. — Le Reghistan ou Place du marché à Bokhara 34 

— 15. — Une mosquée à Samarkand. — Entrée du Tombeau de 

Tamerlan 36 

— 16. — Le Marché aux moutons à Samarkand 38 

— 17. — Tombeau à Kokand. — Kokand. — Palais des anciens 

émirs 40 

— 18. — Itinéraire d'Andijan à Yarkand 42 

— 19. — Le chef kirghize d'Aravang et notre interprète Iskandar. . 44 

(217) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

Pages 
Planche 20. — Montage de nos yourtes prés du poste télégraphique de 

Boussaga. — Col du Taldik (3 520 métrés) 46 

— ai. — Notre caravane auprès du refuge de Bor-Teppé, dans le 

Transalaï. — Aï-Bala et son fidèle chameau 48 

— aa. — Le Transalaï et le dôme du Kou-Roundi. — Le massif du 

Kaufmann, vu des bords du Kara-Koul. — Le Kara-Koul 
et la Chaîne du Transalaï. Notre campement au sud du 
Kara-Koul 52 

— 23. — Refuge et lac de glace de Moz-Koul (4080 mètres). — La 

<! Pierre-Lampe » et la rive sud du Roung-Koul 56 

— 24. — On déjeune à l'ombre d'un énorme bloc erratique. — 

Enselme et Zabieha au Col d'Ak-Baïtal (4 540 mètres) . . 60 

— 25. — Le chargement des bagages au départ de Kornéï-Tartik . . 6a 

^ a6. — Le Djighite envoyé par le commandant du Pamirski-Post. 

— Notre campement sur les bords du Roung-Koul ... 64 

— 27. — Les Kirghizes de Moukour-Tchetchak-Tchi, autour de 

notre cuisine en plein vent 66 

— 28. — Le Volosnoïe de Chah-Djan, sa femme et notre guide Rahim- 

Berdi 70 

— 29. — Groupe devant la yourte du Volosnoïe de Chah-Djan. — 

La Tamascha de la chèvre chez les Kirghizes d'Ak-Beit. 74 

— 30. — Les Sarikolis d'Ili-Sou. — Mazar de Seïd-Hassan 78 

— 31. — Halte & Tourlan-Chah, avant le passage du gué de Tasch- 

Kourgan ■ . 80 

— 32. — La citadelle chinoise de Tasch-Kourgan 8a 

— 33. — L'ascension du Col de Kok-Mouïnak, à travers un chaos 

effroj'able de pierres éboulées. — Un troupeau de yaks 
apparaît tout à coup et nous barre la route 84 

— 34- — Une des Tours de Yakka-Arik. — Le misérable refuge où 

nous avons passé la nuit, après le passage du Kok- 
Mouïnak 86 

— 35- — Nos bagages sont chargés suf des yaks au départ de Tor- 

Bachi 88 

— 36. — Nos malheureux yaks dans les cascades du Tang-I-Tar . . 90 

— 37- — Colonnades de rochers rouges dans la vallée d'Arpalik. — 

Dans les contreforts du Mouz-Tagh-Ata. — Vue prise du 
Kara-Davan à 2 870 mètres 9a 

— 38. — La femme et la fille du Karaoul d'Arpalik. 94 

-^ 39- — Une rue à Yarkand 96 

— 40. — Une rue à Poskam-Bazar 104 

— 41- — Pendant les huit premiers jours du voyage, les chevaux dés 

l'arrivée à l'étape sont mis en cercle et ils tournent ainsi 

au pas durant une heure. — Moulin dans l'Oasis de Bora. 106 

— 42. — Itinéraire de Yarkand à Srinagar 108 

(2181 



TABLE DES GRAVURES 

Pages 

Planche 43. — Dans les gforges au delà d'Ak-Chour : Nos hommes se 
demandent quelle est la route à suivre. — Tout près 
d'arriver au Kilyang-Davan on arrête les j'aks pour 
refaire les charges ïïo 

— 44. — La colline au sommet de laquelle est enterré Chah-I-Doulah 

sur les rives du Kara-Kasch. — Un doublé sur des anti- 
lopes tibétaines à plus de 5 000 mètres d'altitude lia 

— 45. — La cour intérieure du fortin chinois du Soughet-Kourgan . 1 14 

' _ 46. — La source du Raskem, au point appelé Balti-Brangsa. — 
Nos chevaux de selle parviennent épuisés au Col du 
Karakoroum (5 510 métrés) *ï6 

— 47. — Le Kizil-Yar ou « Défilé Rouge » 120 

— 48. — Ou installe les tentes sur l'emplacement de l'ancien camp 

de Mourgo-Boulak **^ 

_ 4ç. _ Vieillard aveugle demandant l'aumône à Yarkand. — Halte 

sur les bords du Chayok, avant le passage du gué .... 128 

— 50. — Le Col de Sasser-La (5 365 mètres). — Taghar. Le Temple 

aux Moulins à prières ^3^ 

— 51. — Porte du village de Panamik. — La première maison tibé- 

taine rencontrée sur notre route à Spango ^34 

— 5a. -- Paysans tibétains de la vallée de la Noubra 13^ 

— 53. — Une prière gravée sur le granit. — Vue générale de 

Taghar ^3» 

— 54. — La grande place de Leh I40 

— 55. — La plaine de Leh vue du monastère de Spitok 144 

_ 56. — Le village tibétain de Basgo dans la haute vallée de 

rindus Ï46 

57. _ L'Himalaya vu de la passe de Zodji-La I50 

_ 58. _ Groupe de chalets dans la pittoresque vallée du Sindh. . . 15a 

_ 5g. _ Un coin de la rivière à Srinagar. — La récolte du blé à 

Saspoul *54 

— 60. — Chameau tirant l'eau d'un puits, près de Kélat i5^ 

_ 61. — Vue générale de Kélat ^^ 

— 62. — Kélat. — Porte de la première enceinte i6a 

— 63. — Kelat. — La résidence de l'émir du Beloutchistan 164 

— 64. —La c. Trade Road » du désert béloutche i66 

— 65. — Un pigeonnier à Nouchki. — Nos deux « Riding Camels . 

à l'ombre des tamaris ï"* 

_ 66. — Nos chameaux de bât devant Thana de Tratoh. — Une 

grande caravane est installée aux puits de Karodak . . 17a 

_ 67. — Un troupeau béloutche. — Zabieha surveille les appareils & 

distiller ^74 

(219) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

Pages 

Planche 68. — Émir Schah, notre interprète, et Dustok, notre boy, sur 
leurs montures. — Un des bungalows de la route : 
Saindak 176 

— 69. — Nous nous trouvons tout à coup en face de la plaine afgfhane 

au fond de laquelle on devine la dépression du God-I- 
Zireh. — Le poste de douanes de Koh-I-Malek-Siah sur 
la frontière persane 178 

— 70. — Paysan seïstani filant la laine. — La source d'Hourmak au 

point où la route du Sud pénétre dans le Seïstan .... 186 

— 71. — La province persane du Seïstan (d'après la carte de la 

mission Mac-Mahon et les itinéraires de l'auteur) .... 188 

— 72. — Porte de la forteresse en ruines d'Haozdar 190 

— 73. — Seïstan : femme béloutche tissant un tapis à l'entrée de sa 

hutte 192 

— 74. — Le village moderne de Bounjab, près de Nasretabad. . . . 194 

— 75. — Un coin des remparts de la ville morte de Zahidan. — Sur 

les bords du Hilmend : Groupe de paj'sans seïstanis 
venant réparer le « bend » 196 

— 76. — Intérieur du fort abandonné de Kouhak 198 

— 77. — Le fort et le village de Kemak sur les bords du Roud-I- 

Seïstan. — Les berges du Roud-I-Seïstan couvertes de 
tamaris et de roseaux 203 

— 78. — Nous quittons Nasretabad au milieu d'une brillante escorte 

de cosaques et précédés de chameliers porteurs de larges 
drapeaux français et russes 204 

— 79. — Djouma-Khan et l'un de nos cosaques sur le toit d'une 

maison à Birdjend 206 

— 80. — Palais de l'émir du Kaïnat près de Birdjend. — Le retour 

sous la neige dans les montagnes de Torbet-I-Heidari. . 20S 




^ r 



TABLE DES CHAPITRES 



CHAPITRE I: 

DE TÉHÉRAN A MESCHED. 

Départ de Téhéran. — Les caravansérails du Khorassan. 

— Rencontre des pèlerins de Bagdad. — Fumeurs 
d'opium. — Le prince Djalil. — Ballet persan au clair 
de lune. — Scharoud-les-punaises. — En route pour 
Madan. — Les mines de turquoises. — Mesched, la 

ville sainte Page i 

CHAPITRE IL 

DE MESCHED AU TRANSALAÏ. 

Les pierres pèlerines. — Koutchan et ses tremblements 
de terre. — Frontière russo-persane à Gaoudan. — 
Askhabad. — En chemin de fer jusqu'à Andijan. — 
Organisation de la caravane à Osch. — En route pour 
le « Toit du Monde ». — Goultcha. — Col du Taldik. 

— Les pâturages del'Alaï. — Col du Kizil-Art. — Pre- 
mière vision des Pamirs Page 27 

CHAPITRE III. 

DU TRANSALAÏ A LA FRONTIÈRE CHINOISE. 

Le Grand Kara-Koul. — Torta-Sin et son chien. — A la 
poursuite des ibex. —Col d'Ak-Baital. — Komei-Tar- 
tik. — La Pierre-Lampe. — Campement au bord du 
Roung-Koul. — Anmed vole un cheval. — Scènes de la 
vie des Kirghizes. — Arrivée au Pamirski-Post. — La 
vallée de l'Ak-Sou. — Course à la chèvre. — En vue de 
la frontière chinoise Page 51 

(221) 



AUTOUR DE L'AFGHANISTAN 

CHAPITRE IV. 

DE LA FRONTIÈRE CHINOISE A YARKAND. 

Le col du Beik. — Un passeport improvisé. — Difificultés 
avec les caravaniers. — Ili-Sou. — Premier contact avec 
les autorités chinoises. — Tasch-Kourgan. — En route 
pour Yarkand. — La passe de Kok-Mouinak. — Tor- 
Bachi et le Tang-i-Tar, — Un karaoul cambriolé. — 
Arpalik. — La gorge infernale. — Yarkand Page 77 

CHAPITRE V. 

DE YARKAND AUX GLACIERS DU SASSER. 

En route pour le Petit Tibet. — Légende des goitreux de 
Poskam. — Quelques oasis du Turkestan chinois. — 
Le KilyangrDavan. = Chah-i-Doulah. — Le Soughet 
Davan. — Ak-Tagh. — Antilopes tibétaines. — La passe 
du Karakoroum. — Histoire du marchand de peignes. 

— Camp de Mourgo-Boulak. — Brangsa-Sasser. . . . Page 103 

CHAPITRE VI. 

A TRAVERS LE PETIT TIBET ET LE KACHxMIR. 

Sur les glaciers du Sasser. — La vallée de la Noubra. — 
Notre première halte chez les Tibétains. — Panamik 
et ses blancs tchoftens. — Les moulins à prières, — 
Le col du Khardong sous la tourmente. — An-ivée dans 
la capitale du Petit Tibet. — Un monastère de lamas. 

— Paysages du Kachmir. — Srinagar, la Venise de 

l'Inde. — En route pour le Béloutcjiistan Page 131 

CHAPITRE VIL 

LE DÉSERT BÉLOUTCHE. 

De Quetta à Kélat. — Une entrevue avec son Altesse 
Mahmoud Khan. — Loris et Béloutches. — A dos de 
chameau. — Les stations de la « Trade Road ». — 
Ramzan, le fumeur d'opium. — Un soir de deuil à 
Merui. — Le désert de la soif. — Une étape au clair de 
lune. — Robat et la frontière de Perse. — La douane 
de Koh-i-Malek-Siab Page 157 

^ 222) 



TABLE DES CHAPITRES 

CHAPITRE VIII. 

DE KOH-I-MALEK-SIAH A MESCHED. 

Haozdar et son antique forteresse. — Nasretabad. — 
Une ville morte de la frontière afghane. — Au barrage 
du Hilmend. — Navigation en rivière. — La tempête 
de sable. — Noël au consulat britannique. — Départ 
pour Mesched. — Une halte à Birdjend. — Journées de 
misère sous la neige. — La boucle est heureusement 
bouclée Page 185 

APPENDICE Page 213 

TABLE DES GRAVURES Page 217 

TABLE DES CHAPITRES . Page 221 




Imprimerie F. Schmidt, Paris-Montrouge. 



riivi^iin'V.A v^l 



KfV9 



352 
55 



B8f^ 



Bouillane de x^acoste, Slmile 
Antoine ilenri de 

Autour de 1 ' Af gh^M stan 



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