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Full text of "Barzaz-Breiz = Chants populaires de la Bretagne"

mM 






a\ f3N 



^^ 







CHANTS POPULAIRES 



LA BRETAGNE. 



lîûun 11 aatio (burz) ot'lj bûfi (tra) moliûnui ar c'Ijour. 
Ija'r c'Ijdicàd, Ija fob iiigours amîcriou. 

TfiKiED E>Ez l'BiDAEN. (MyvjTian, t. III, p. 291.) 

Il (le lîanic) g:ir(lcr;i le sduveiiir di- louic (iliose) digne d'éloges coiirernani 
l'individii. 1.1 race et loul evéncmpiii conleiniioraii). 

TniADES DE l.'lLE DE P.RETAf.NE. 



Paris. — Typ. Schneider ET L.incrand, lued'Erfuit 



BÂRZAZ-BREIZ. 



CHANTS POPULAIRES 

DE LA 

BRETAGNE 



lŒCL'EILLIS ET PUBLIES 



Avec une Traduction françaiEe, des Arguments ^ des Notes 
et les Mélodies originales, 



TH. HERSART DE LA VILLEMARQUÉ. 



(JUAÏRIEME EDITION. 

AUGMENTÉE DE TRENTE-TROIS NOUVELLES BALLADES HISTORIOUES. 



^ome ôeconîr. 



PARIS, 

A. FRANCK, RUE RICHELIEU, 09; 

XiEIPZIG, 

MÊME MAISON , KŒNIGS-STRASSE. 

1846 



On rccoiiiiiiaiide coiiiiiie iiiiporlanles les corrections suivantes: 

Piioe 287, ligne 2, un conte; lisez : «n compte 
— 453. — d, soufflez enfants; \isei: soufflons. 
_ 475, _ -15, contre Vétranyer; lisez: Véirawjer. 



PItEMIEllK l'AliTIB. 



SECTION SECONDE. 

CHANTS HISTORIOUES, 



AZÉNOR LA PALE. 



ARGU5IENT. 

Les titres généalogiques des Kermorvan nous apprennent 
qu'un seigneur de celle famille, nommé Ives, épousa, en l'an- 
née 1400, une héritière de la maison de Kergroadez, appelée 
Azénor ^ ; mais ces titres n'entrent dans aucun détail sur cette 
union, et nous en ignorerions encore et le motif et les suites, si 
notre poésie populaire ne s'était chargée de suppléer ici, comme 
en maint autre cas, au silence de la chronique. D'après un barde 
de Cornouaille, ; Azénor, que la tradition surnomme la pâle, ai- 
mait un pauvre cadet de famille du manoir de Mezléan, qu'on 
destinait à l'état ecclésiastique, et elle l'aurait épousé si ses pa- 
rents, qui souhaitaient une plus riche alliance, n'y avaient mis 
obstacle en la forçant de donner sa main à Ives de Kermorvan. 
On va voir si les projets qu'ils fondaient sur ce mariage se réali- 
sèrent. 

1 Réformalions de la noblesse de Bretagne, t. III, p. 68. 



AZENORIR-C'HLAZ. 



( les Kerne. ) 

1. 

Azenorik-c'hlaz zo dimci, 
N'ed eo ked d'hemuian-karel; 

Azenorik-c'hlaz zo dimet, 

D'Iie dousik kioarek, n'cd eo kel. 



'Zenorik oa lai ar feunlen, 

Ha gant-hi eiir vrouz sei melen ; 

War lezar feunten, lu eiiiian, 
pakal eno bleun balan, 

Da obcr eur boukcdik koant, 
Eur bouked da gloarek Mezlean. 

But e oa bi lai ar feunlen, 
Pa dremenaz 'nn otrou louen, 

'Nn olrou louen, war be varc'b glaz. 
Kerkenl, enn eur redadcn vraz ; 

Kerkent, enn eur redaden vraz, 
ITag out-bi dam-zellel a reaz : 

— Ilou-man a vezo va fricd. 

Pe n'ana bo, 'vit gwir, groeg e-bed ! - 

III. 

Kioarek Mezlean a lavare 
Pa dud be vaner, enn de oe : 



I 
AZENORLAPALE. 

( Dialecte de Cornouaille. ) 



La petite Azéiior la Paie est fiancée, mais elle ne l'est pas à 
son plus aimé ; 

La petite Azénor la Pâle est fiancée, mais à son doux ^clerc, 
elle ne l'est pas. 



La petite Azénor était assise auprès de la fontaine, vêtue 
d'une robe de soie jaune ; 

Au bord de la fontaine, toute seule, assemblant des Heurs 
de genêt, 

Pour en faire un joli bouquet, un petit bouquet au clerc de 
iMezléan. 

Elle était assise près de la fontaine, lorsque passa le sei- 
gneur Ivos, 

Le seigneur Ives sur son cheval blanc, tout à coup, au 
grand galop ; 

Tout à coup, a\i grand galop, qui la regarda du coin de 
l'œil : 

— Celle-ci sera ma femme, ou, certes, je n'en aurai point. — 



Le clerc dcMezléan disait aux gens de son manoir, un jour: 
II. ^. 



— Pelec'h euz ciir c'iieniengader, 
Ma skrifenn d'am dons eul lizcr? 

— Komengaderien vo kavet, 
Hogen evintre ziveed. 

— Va matezik, d'in leveret, 
Na petra zo ama skrivet? 

— Azenor me na ouzonn ket, 
Biskoaz e skol ne onn-mc bet; 

Azenor me na ouzonn ket, 
Digoret-han, hag c welfet. — 

Pc oa laket warlii barlen, 
'Zenorik a zeuaz d'he lenn. 

Ne oa ked evid he lenn mad, 
Gand daelou euz he daoulagad. 

— Ma lavar gwir al lizer-man, 
Ma-hen tost da vervel brenian ! — 



Ne oa ked he c'homz peurlaret, 
Pc d'al leur-zi oa diskennet. 

— Petra neve zo enn li-man, 

Pa welann 'nn daou ver ouz ann tan ? 

Pa welann 'nn daou ver ouz ann tan, 
'Nu hini braz ba 'na hini bihan? 

Petra neve zo enn ti-man, 
Pa erru sonerien aman ? 

Pa erru sonerien aman, 
lia paehigou a (Jermorvan. 



7 

— Où y a-t-il un messager, que j'écrive à ma douce amie? 

— Des messagers, on en trouvera, mais ils arriveront trop 
lard. 

— Ma petite servante, dites-moi, qu'y a-l-il d'écrit ici ? 

— Azénor, je n'en sais rien, je n'ai jamais été à l'école ; 

Azénor, je n'en sais rien ; ouvrez la lettre, et vous verrez. — 

Elle la posa sur ses genoux, et se mit à la lire. 

Elle n'en pouvait venir à bout, tant elle avait de larmes aux 
yeux. 

— Si cette lettre dit vrai, il est sur le point de mourir ! — 

IV. 

En parlant de la sorte, elle descendit au rez-de-chaussée 

— Q"'y a-t-il de nouveau dans cette maison, que je vois au 
feu les deux broches? , 

Que je vois les deux broches au feu, la grande et la petite? 
Qu'y a-t-il de nouveau céans, que les ménétriers arrivent? 
Que les ménétriers arrivent et les petits pages de Ker- 



— Enn ti-man n'euz nelra henoaz, 
Nemed ho eured zo arc'hoaz. 

— Mar 'd eo benn-arc'hoaz ma eured, 
Mont a rinn a-brcd da gouskei, 

Hag ac'hano ne zavinn ket, 
Ken da lienna vinn savet. — 

Tronoz beure pa zihunaz, 
He malezik-gambr erruaz; 

He nialezik-ganibr erruaz, 
Hag er preneslr en eni Iakaz. 

— Me wel ann hcnd, ba poultr enn ban, 
Gant kalz ronsed o tontaman : 

Ann olrou louen 'penn-kenlan, 
Ra vo torret ho cMioug gant-ban ! 

D'he beul, ha Ucc h ha marc'heien 
Ha kalz tudjentil hed ann hent. 

Ha dindan-han 'nn inkane gwenn, 
Eur stem aouret war he gerc'hen ; 

Eur stern alaonrel penn-da benn, 
Ennn dipr voulouz ru warbe gein. 

— Malloz d'ann heur e teu aman I 
D'am zad, d'ani manim, ar regentan ! 

Difennet e d'ann dnd iaouank 

Da heuHa, er bed man, ho e'hoant. — 



Azenorik-c'lilaz a wele 

vont d'ann iliz ann de-se. 



— Ce soir il n'y a rien de nouveau céans, mais vos noces 
oui lieu demain. 

— Si mes noces ont lien demain, je m'irai coucher de bonne 
lienre, 

El je ne me lèverai que pour être ensevelie. — 
Le lendemain, à son réveil, entra sa petite servante ; 
Sa petite servante entra et se mit à la fenêtre. 

— Je vois sur le chemin une grande poussière qui s'élève, 
et beaucoup de chevaux qui viennent ici : 

Messire Ives est à leur tête, puisse-t-il se casser le cou^L 

A sa suite, des chevaliers et des écuyers, et une foule de 
gentilshommes le long du chemin. 

Il monte un cheval blanc qui porte sur le poitrail un harnais 
doré ; 

Un harnais doré tout du long, et sur le dos une housse de 
velours rouge. 

— Maudite soit l'heure qui l'amène ! maudits soient mon 
père et ma mère tout les premiers ! 

Jamais les jeunes gens, en ce monde, ne feront ce que leur 
cœur désire. — 

V. 

La petite Azénor la Pàlepleuraiten allant à l'église ce jour-là. 



-10 

Azenorig a c'houlenne, 
A-biou Mezican pa dremene : 

— Va fried, mar plij gen-hoc'h-hui, 
Me iel' eunn Umniik tre enn li. 

— Evit fe-le na iefec'h kel; 
Arc'hoaz e iefec'h, mar kerct. — 

Azenorik dru a wele, 
Ne gave den he frealze ; 

Ne gave den he frealze, 
'Med he niatezig, hi a re : 

— Tevct, itron, na welel ket, 
Gand Doue e viot peet. — 

é 

Azenorik c'hlaz a wele 
E-lal ann oter, da greiz-le ; 

Adal 'nn oterbet 'ann or zal, 
Oa klevet he c'halon strakal. 

— Tostait, ma merc'h, em c'hichen, 
Lakfenn war ho pez ar walen, 

— Poan zo gan-in lostat aman, 
Pa n'am euz ann hini garann. 

— Azenorik, pec'hi a ret, 
Eunn den a-feson hoc'h euz bel ; 

Perc'hen enn argant hag enn aour, 
lia kloarelv Mezlean a zo paour. 

— Pa vinn gant han o kjask ma boed, 
Ze na ra tra da zen e-bed ! — 



La pelile Azénor demandait, en passant près de Jlezléan . 

— Mon mari, s'il vous plaît, j'entrerai un moment dans cette 
maison. 

— Pour aujourd'hui, vous n'entrerez pas ; demain, si cela 
vous fait plaisir. — 

La petite Azénor pleurait amèrement, et personne ne la 
consolait ; 

Et personne ne la consolait, que sa petite servante : 

— Taisez-vous, madame, ne pleurez pas ; le bon Dieu vous 
récompensera. — 

La petite Azénor pleurait auprès de l'autel, à midi ; 



De l'autel à la porte de l'église, on entendait son cœur se 
fendre. 

— Approchez, ma fille, que je vous passe l'anneau au doigt. 



— M'approcher me semble bien dur ; je n'épouse point 
celui que j'aime. 

— Petite Azénor, vous péchez , vous épousez un homme 
comme il faut; 

Un homme qui a de l'or et de l'argent, et le clerc de Mez- 
léan est pauvre. 

— Quand je serais réduite à mendier avec lui mon pain, cela 
ne regarderait personne! — 



n 



Azeuorig a c'houleiuiaz 
E Kerniorvau pa zigoueaz : 

— Va mamm-gaer, d'in-me leveret, 
Pelec'li e ma va gwele gret. 

— Bout ma tal kambr ar marc'hek-du ; 
Me ia d'he diskoi d'hoc'li dousiu. — 

.Warhe daou-lin n"em strinkazkrenn, 
Dispafalel he bleo meleii ; 

War ann douar, gant gwir enkrez : 

— Ma Doue ! ped ouz-in truez ! — 

VU. 

— Va mamm ilron, ha me ho ped, 
Pelec'h e ma eel ma fried. 

— Er ganibr d'ann noc'h e ma kousket : 
Eelhu di hag he frealzel. — 

Pa zeuaz lie' kaml)r \ui hini : 

— Eur-vad d'hoc'li, iulanv, cmc-lii. 

— Itron Varia hag ann Drinded ! 
Evid intanv am c'hemerel? 

— 'Vid intanv n'ho kemerann ket, 
Uogen e berrig e viet. 

Chetuanian brouz ma eured, 
A dal, a gredann, tregont shoed ; 

Hou-man vo d'ar valez vihan , 
E deuz bel gan-in kaizik poan, 



VI. 
La pelitc Azënor demandait en arrivant à Kerniorvau : 

— Ma ijelle-mèrc, diles-nioi , où mon lit esl-il faii? 

— Près de la chambre du chevalier noir ; je vais vous y con- 
duire. — 

Elle tomba violemment sur ses deu\ genoux, ses blonds 
cheveux épars ; 

Elle tomba à terre, l'aine brisée de douleur. — Mon Dieu ! 
ayez pitié de moi I — 

VIL 

— Madame ma mère, s'il vous plaît, où est allée ma femme? 



— Se coucher dans la chambre haute ; montez-y et conso- 
lez-la. — 

(Juand il entra dans la chambre de sa fenmie : — Bonheur 
à vous, dit-elle, ô veuf! 

— Par INotrc-Dame et la Trinité! est-ce que vous me prenez 
pour un veuf? 

— Je ne vous prends point pour un veuf, mais dans peu vous 
le serez. 

Voici ma robe de fiancée, qui vaut, je pense, trente écus ; 



Ce sera pour la petite servante, à qui j*ai donné bien des 
peines, 

2 



^4 

A zouge lizeriou kollcl... 
A Veziean d'hon zi, va fried. 

Chetu eur van tel neve flaniin 

Zo bct brodet d'in gand va manini ; 

llou-man vo roet d'ar veleien, 
Da bedi Douc'vid-on-nicn. 

'Vit va c'hroaz ba va cbnpeled, 
Ar re-ze vo d'hoc b, ma fried ; 

Miret-be niad, ba nie bo ped, 

Ma zalc'bfec'b sonj deuz bo eured. — 

VIII. 

— Petra zo digouet cr ger-me, 
Ta zou ar c'bloc'b war be gostc ? 

— Azenormervcl e deuz gret, 
lie fenn war barlen be fried. — 

Maner Henan, war eunn dol grcnn, 
E ma bel skrivel ar werz-men ; 

Maner llenau, 'lai Pond-Aven, 
Ua vut kanet da virvikeu. 

Barz ann oirou kouz be zavaz, 
Hag eunn demezel lie skrivaz. 



Qui portait des lettres perdues... de Mezle'an chez nous, 
mon mari. 

Voici un manteau tout neuf que m'a brodé ma mère ; 



Celui-ci sera pour les prêtres, afin qu'ils prient Dieu pour 
mon âme. 

Quant à ma croix et à mon chapelet, ils seront pour vous, 
mon mari ; 

Gardez-les bien, je vous en prie, comme un souvenir de vos 
noces. — 



VIII. 



— Qu'est-il arrivé au hameau, que les cloches sonnent en 
tintant? 

— Azénor vient de mourir, la tête sur les genoux de son 
mari. — 

Au manoir du Hénan, sur une table ronde, a été écrite cette 
ballade ; 

Au manoir du Ilénan, près de Pont-Aven, pour être à tout 
jamais chantée. 

Le barde du vieux seigneur l'a composée, cl une demoi- 
selle l'a écrite. 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Nous avons visité ifs cliateaux de Kermorvan et de Kergroadez; 
ce dernier a été rebâti au dix-septième siècle. Nous avons vu la 
fontaine au bord de laquelle Azenor était assise, et cueillait des 
fleurs de genêts pour en faire un bouquet à « son doux clerc de 
Mezléan, )> quand le seigneur de Kermorvan passa et flétrit 
d'un regard son lionheur et ses fleurs d'amour. Mezléan est 
en ruines; il n'en reste plus qu'un portail, défendu par une galerie 
à créneaux et :i niùchicoulis, et des pans de murs croulants, ta- 
pissés de violiers sauvages. 

I-e barde termine sa ballade en nous apprenant qu'il l'a com- 
posée au cbateau du Hénan, à quelques lieues de Quimperlé, 
en Cornouaille, et qu'une demoiselle (peut-être une des filles 
du sire de Guer, à qui devait appartenir alors ce chSteau ) l'a écrite 
sous sa dictée. Quand on descend le cours de la jolie rivière 
d'Aven pour gagner la pleine mer, on voit la tour féodale qui s'é- 
lève sur la rive droite. Elle est légère, élégante, festonnée de den- 
telles de granit, et du plus délicat travail qu'ait produit l'art du 
quatorzième siècle. Peut-être quelque matelot léonnais, débarqué 
sur ces côtes, raconta l'histoire d'Azéuor au seigneur du Hénan, 
dont le barde la mit en vers. Peut-être le barde voyageait-il dans 
le pays de Léon lorsque l'événement eut lieu. On s'épuiserait en 
conjectures ; mais l'auteur lui-même offrirait matière à bien des 
suppositions. Son existence est un problème.Commentsetrouve-t-il 
encore en Bretagne, :» la fin du quatorzième siècle, un seigneur 
qui a son barde domestique? Le poète venait-il de la Gambrie, 
et fuyait-il les persécutions auxquelles les gens de son état se 
trouvaient en butte à cette époque désastreuse de l'histoire de son 
pays? Edouard en avait fait, dit-on, massacrer un grand nombre. 
Ses successeurs renouvelaient ses ordonnances atroces. « Que 
ménestrels, bardes, rimeurs, et autres vagabonds gallois, disaient- 
ils, ne soient désormais soufferts de surcharger le pais, comme 
a été devant; mais soient -ils ouirément défendus, sous peine 
d'emprisonnement d'un an i. w Et les prisons ne désemplissaient 
pas, et les exécuteurs des lois outre-passaienl encore, par leurs 
rigueurs, les volontés du législateur. 

1 l-Ps OrJiiitDircfi île Cnllrx. ii" vi. ri Rrrnrd. Ciivudrvo», ii" v. 1'. 8t (s. xn"!. 



u 

« Les larmes coulent à torrents sur tous les visages, s'écrie un 
(le ces malheureux bardes. 

« N'avez-vous pas vu le cours du venl et des nuages? 

« N'avez-vous pas vu les chênes (\u\ mutuellemenl s'éciasent? 

« N'avez-vous pas vu la mer s'élancer et ravai^er la terre? 

u N'avez-vous pas vu le soleil détourné de sa course et perdu 
dans les airs? 

« N'avez-vous pas vu les astres déserter leur orbe et tomber? 

« Et ne voyez-vous pas que c'est la lin du monde! 

« Je crierai jusqu'à toi, Seigneur! pourquoi l'Océan n'engloulit-il 
pas le monde? 

« Et pourquoi nous laisses-lu plus longtemps nous consumer 
dans les angoisses? 

« Plus d'asile pour nous, malheureux ! plus de conseil ! plus de 
reluge ! 

« Plus de voie pour fuir notre lamentable destin ^l )> 

Un autre s'adressait ainsi à Dieu : u Christ! ô mon Sauveur! 
puissé-je descendre dans la tombe, aujourd'hui que le nom de 
barde est un vain nom. un nom mort -! » 

Quelques-uns n'auraient-ils pas, comme leurs pères au sixième 
siècle, cherché un asile en Armorique? Nous n'en avons aucune 
preuve, mais c'est possible; en tous cas, l'épilogue d'A/.énor nous 
attestant qu'au commencement du quinzième siècle comme au 
sixième, comme au dixième '^, un seigneur breton avait nu barde, 
et ce barde ayant pu venir d'outre-mer, nous croyons devoir dire 
un mot de l'état des poètes gallois à cette époque. 

Malgré la conquête anglo-normande, les lois d'Hoel le Bon res- 
tèrent généralement en vigueur dans les cours et les châteaux des 
petits chefs cambriens. 

D'après ces lois, le barde domestique recevait de son patron un 
habit de laine, et de sa dame un vêlement de lin. En marche, il 
montait un cheval de leur écurie. A Noël, à Pâques et à la Pente- 
côte, il prenait place au banquet :i côté du majordome, qui lui 
remettait la harpe entre les mains. Son patrimoine particulier était 
exempt d'impôts, et sa personne mise a l'abri de toute injure. Ses 

1 Myvyrian, 1. 1, p. S96. 

2 Evan Evans, Wrtsit Banls, p. 46. 
noyez 1.1, p. 516. 



devoirs lui prescrivaient de chanter les événements qui avaient 
lieu, soit dans la famille môme dont il faisait partie, soit dans 
celles qui avaient quelques rapports avec elle. Tel devait être le 
sujet ordinaire de ses chants i. Les poésies de Daviz-ap-Gwilym, 
barde domestique d'Ivor-Hael, qui mourut au commencement 
du quinzième siècle, nous prouvent qu'à cette époque cet état de 
choses régnait encore -. En existait-il une ombre en basse Bre- 
tagne, au château •du Hénan? 

La ballade d'Azénor la Pâle, dont M. Pol de Courcy m'a pro- 
curé une copie, est souvent confondue avec une autre, dont le 
titre et le sujet, à peu près semblables, prêtent facilement à la 
méprise. 

t Lois iriloel, c. XIX, et Warringlon, Sketch of the btmls. 
î Baizoniacz Daviz-a|)-Gwilym, p. 13, 329 et pass. V. anssi une élégie de 
R(il)in-Z(i, liante du nu-ine temps. (Cambrian qiialerly magazine, t. I, p. 333.) 



LES JEUNES HOMMES DE PLOUIÉ. 



ARGUMENT. 



Au siècle de l'union de la Bretagne à la France éclala, en Cor- 
nouaille, une insurrection violente des campagnes contre les 
villes. Un chanoine de Quimper, du temps de la Ligue, est le seul 
historien qui nous ait transmis le souvenir de cet événement : il 
assure en avoir « trouvé mémoire en certain livret de vélin et 
ancieu manuscrit; )■> ce qui est possible. Mais son amour pour sa 
ville natale, où les iusurgés mirent le feu, et sa haine pour la 
paysantaille, comme il appelle les habitants des campagnes dans 
son orgueil de citadin blessé, ne permettent pas de douter de sa 
partialité, 

« En l'an 1430 ou 1489, il y eust, dit-il, un grand soulè- 
vement en cest évesché ( de Cornouaille ) de la populace 
contre la noblesse et communauté des villes, leur intention 
et but estant de demeurer libres et affranchiz de toute sub- 
jection et tailles et pensions annuelles qu'ils payoienl à leurs 
seigneurs, et de revendiquer la propriété de leurs terres. Geste 
commune effresnée et en très-grand nombre prist sa source au 
terroir de Karahez, sous la conduite de trois frères paysans qu'on 
dit originaires de Plouié, dont l'un avait nom Jehan. Or les rus- 
tiques, ne voyant aulcune résistance, et que tout le monde s'en- 
fuyait devant eulx,ils pensoient déjà avoir tout gaaigné, et vinrent 
peu à peu jusques a Kemper-Coranlin, qu'ils osèrent bien atta- 
quer, et y entrèrent le mercredi pénulliesme jour de juillet de 
l'an 1430 ou 1489. C'est une chose bien asseurée qu'ils la pillèrent 
et y fisrent beaucoup d'insolences, et cela est assez croïable à ceux 
qui cognoissent combien une paysantaille qui a l'advantage est 
cruelle et inexorable ; ils n'espargnèrent pas les habitants, et 
fisrent tous les aullres actes d'hostilité qui sont coustumiers à ces 
barbares. » 

D'après un poète paysan contemporain, dont les chants sont en- 
core populaires à Plouié etaux environs, où j'ai reiueilli celui qu'on 



20 

va liredela bouche d'un mendiantnommélouenuVraz, la causede 
l'insurreclion fut la délerminaliou prise par la noblesse française 
des villes de Cornouaille de subsliluer, à l'éiiard des colons de ses 
domaines, la loi féodale de France au régime vcrilablemenl libéral 
de la coutume du pays- En basse Bretagne, où il n'y eut jamais 
de serfs, comme M. A. de Courson l'a \ iclorieusemenl démontré, 
le contrat qui liait le propriétaire au colon était tout à l'avantage 
de celui-ci : c'était le bail à domaine congéable, que l'assemblée 
constituante maintint comme non entaché de féodalité. Le pro- 
priétaire, en retenant la propriété du fouis, transporlait les édi- 
fices et siiperfices, moyennant une certaine redevance, avec la fa- 
culté perpétuelle de congédier le preneur, en lui remboursant les 
améliorations. La redevance était généralement minime, et le 
fond baillé très-considérable, en Cornouaille; le colon n'était in- 
féodé à personne, et ne devait de services qu'en raison des liens 
qui l'atlachaient ii la propriété. Quant au droit de congément. 
que les seigneurs bretons, fidèles a l'esprit de clan, n'exerçaient 
jamais, dans le cas où il aurait eu lieu, non pour convertir les 
domaines en fermes, comme faisaient les Français établis en Bre- 
tagne, mais pour donner les terres à d'autres tenanciers, la cou- 
tume voulait que le prisage des édifices, superfces, et droits con- 
venanciers fût aux frais du seigneur. Or, les étrangers ne se 
contentaient pas d'user brutalement d'un droit dont la jouissance 
répugnait auxmœurs des projiriétaires indigènes, ils violaient la loi 
(lu pays. Ces actes d'arbitraire pesèrent particulièrement sur les 
montagnards de l'Arez : on ne tint aucun compte ii leur égard de 
l'article cité plus haut; on oublia trop facilement qu'ils descen- 
daient des hardis paysans, dont les fourches de fer et les bâtons 
noueux repoussèrent au onzième siècle la tyrannie normande, 
sous les ordres de Kado le Batailleur et de ses trente fils, «en- 
fantés par leur mère pour tuer les oppresseurs. » On oublia qu'ils 
chantaient encore le souvenir de la vengeance terrible de leurs 
aïeux ; on ne prit pas garde que de pareils souvenirs, selon la re- 
marque d'un ancien auteur, donnent une incroyable audace *, et 
que, sans remonter aussi haut, les montagnards avaient prouvé 
naguère, avec tous les Bretons, leur horreur pour la servitude 



Miif/iKiM audnciatti imprimere paient prhriiiiv iinhililnlix memnri 
lies t'ui'iliiii. ) 



2^ 

française, en chassant du Guesclin '. Aucun enseignement ne fut 
tiré de tout cela par les étrangers : aussi reçurent-ils une leçon 
nouvelle ; leurs vexations mirent les armes à la main des hommes 
des montagnes, ayant à leur tête les Irois domaniers de Plouié 
dont parle Moreau, et elles les portèrent à la révolte autant que 
ro|>inion où ils sont encore, qu'on n'avait pas le droit de les 
chasser de l'héritage paternel. 

1 Vovez 1. I. 



PAOTRED PLOLIEO. 

( les Kerne. ) 



Rlalloz d'ann lieol, malloz d'al loar, 
Hlalloz d'ar gliz a gouez d'ann douar : 

Malloz d'ann douar, d'ann douar-Plotiieon 
A zo kiriek da wall-strifon, 

A zo da wall-slrifou kiriek 
Trc ann olrou hag ann tick ; 

A lak ar strafd war ar mcz 
A lak meur a hini diez, 

Meur a zivab, hag intanvez, 
Meur a vinour ha minourez, 

Meur a gredur war ann henchou 
Gand ho manim, o skuilla daelou. 

Malloz ru d'ann dudchentil-ker 
A ra bec'h war al labourer; 

Tudchentil neo, rederien gall , 
Ganet e korn eur park banal ' ; 

Père na zell ket mui ouz Breiz 

'Ged ouz koulra aer deut enn hc neiz. 



1 C'est une fncon de dire enfant naturel dans la langue bretonne. 



II 
LES JEUNES HOxWlES DE PLOUIÉ. 

( Dialecte de Cornouaille. ) 

I. 

Maudit soit le soleil, maudite soit la lune, maudite soit la 
rosée qui tombe sur la terre ; 

Maudite soit la terre elle-même , la terre de Plouié, qui 
est la cause de querelles terribles, 

La cause de terribles querelles entre le maître et le colon; 

Qui répand l'émoi parmi les bommes des campagnes, qui en 
met plus d'un mal à l'aise ; 

Qui fait plus d'un père sans fils, plus d'une femme veuve, 
plus d'un orphelin et d'une orpheline ; 

Qui jette sur les grands chemins plus d'un enfant qui pleufe 
en suivant sa mère. 

Mais maudits soient, pardessus tout, les nobles honunes ' 
des cités, qui oppriment le laboureur ; 

Ces gentilshommes nouveaux, ces aventuriers français, en- 
gendrés au coin d'un champ de genêts; 

Lesquels ne sont pas plus Bretons que n'est colombe la 
vipère éclose en un nid de colombe. 

1 Les bourgeois de Bretagne |iorlaieiil géiiériilenieut. an (luinzième siècle, le 
litre de nobles hommes . (A., de Courson, £»«« mir flihloire de Bretayne, 
p. 346.) 



24 

II. 

Disulgweiin goude 'nn ofern-bred, 
Ar c'hillok ker barz ar vered; 

War ziri 'r groaz Arser Keiiiper 
He zaoulagad o levi ter, 

He zaoulagad ter o tevi, 
'Vel eur poudad dour o firvi. 

— Cliilaguet holl, potred Plouieou, 
Chilaouel mad ann einbanuou : 

Evid ar bloaz hag ann de krenn, 
Ra vo prizet tra peb perc'hen ; 

Ho liez kerkouls bag bo slu ; 
Ar mijou diwar bo koust-bu ; 

Hag it lec'b-all, c'bui bag bo tud. 

Gand arc'bant flamm, da glask cur c'bbid. 

Oa ked ar ger peiirlavaret, 
Savel strafd barz ar vered, 

Tud koz ba iaouank da groza, 
Uarn da wac'ba, darn da wela; 

Darn ail da gweza d'ann douar, 
Mantret ar galon gant glac'har. 

— Kenavo, tadou ha manimou. 

Na stouimp mui war war bo peziou ! 

Red d'eonip mont breman divroet, 
Kuit deuz lec'b eni onip bat ganet, 

lia war boul ho kalon niaget, 
Hag e Ire ho ti-vrec'h douget. 



25 

II. 

Le dimanche de la Pentecôte, après la grand'mcsse, païut 
e coq-de-ville dans le cimetière ; 

Parut l'arclier de (Juimper, debout sur les degrés de la croix, 
les yeux enflammés de colère. 

Les yeux de colère enflammés, les yeux comme un vase 
d'eau bouillante. 

■ — Ecoutez tous, gens de Plouié, écoutez bien ce qui va être 
publié : 

Que dans le jour et l'an soit faite l'estimation de ce qui 
appartient en propre à chacun de vous : 

Vos édifices et vos fumiers; et qu'elle soit faite à vos frais; 

Et allez ailleurs, vous et les vôtres, avec votre argent neuf 
chercher un perchoir. — 

A peine il achevait ces mois, qu'une sédition éclata dans le 
cimetière ; 

Vieux et jeunes se soulevèrent; ceux ci criaient, ceux-là 
pleuraient; 

D'autres tombaient à terre, le cœur brisé par la douleur. 

— Adieu, nos pères et nos mères; nous ne viendrons plus 
désormais nous agenouiller sur vos lombes 1 

Nous allons errer, exilés par la force, loin des lieux où nous 
sommes nés , 

Où nous avons été nourris sur votre cœur, où nous avons 
été portés entre vos bras. 

3 



26 

Kenavo, sent ha seniezet, 

Na zeuimp mui d'ho larempred ; 

Kenavo, patrom lior parrez, 

Ni zo war liend ar baourentez. — 

Potred Plouieou ho deuz laret : 
— Tevet, merc'hed, na welet ket, 

Ken na welfet goad peb tiek 
War dreuzou lie di o redek, 

Ken na welfet al lonim dlvean : 
Goad àr C'hallaoued da gentan. — 

Ann arser evel pa glevaz, 
Diwar zez ar groaz a laramaz, 

N'ouie doare pelcc'h lec'hel; 

'Vel don lag liebonn on deuz grel 

Barz ar gainel e nu» lannnoi, 
E louez eskern ar Vreloiicd. 

Hogen, klcvct our seurt burzud ; 
Ann cskern a zrask, evel tud ; 

Hag a zav sonn,, cm unanel, 
Eneb ann arser war ho zreid; 

Ha chelu lien peurzispennet, 
Ha dindan he peurzouaret. 

IH. 

rolrcd Plouieou a lavare : 

— Deomp-ni da c'hout hon digare. - 

E Keniper dal' m'a erruzont. 
Ho otrounez a c"houlenzont. 



27 

Adieu, nos saints et nos saintes ; nous ne viendrons plus 
vous rendre visite ; 

Adieu, patron de notre paroisse ; nous sommes sur le che- 
min de la misère. — 

Les jeunes hommes de Plouié ont dit : 
— Taisez-vous, jeunes filles, ne pleurez pas. 

Que vous n'ayez vu le sang de chaque laboureur couler sur 
le seuil de sa porte, 

Que vous n'en ayez vu couler la dernière goutte; mais le 
sang des Français d'abord! — 

L'archer, en entendant ces mots, sauta vite à bas de la 
croix ; 

Il ne savait où chercher un refuge ; il allait comme un 
homme qui a perdu la tête ; 

II s'élança dans l'ossuaire, parmi les ossements des Bretons. 



Mais écoulez l'espèce de prodige : les ossements s'agitent 
comme des personnes vivantes ; 

Elles se dressent droit, avec ensemble, autour de Faroher, 
sur leurs pieds; 

El le voilà écrasé et enseveli sous elles. 
III. 



Les jeunes hommes de Plouié disaient : — Allons prendre 
nous-mêmes des informations sur ce qui nous regarde. — 



Arrivés à Quimper, ils demandèrent à parler à leurs maîtres. 



28 

— Digoret d'ann dud diwar' niez, 
Ma' gomzinl ouz lio otrounez. 

— Il alèse, koz-tieien. 

Ma na gorit klevet poullr gwenn. 

— M a ra fors ganl lio poullr gwenn, 
Kenient a rconip ganl ho perc'hen. — 

Oa ked ar goniz peurachuot, 
Tregonl anhe a zo lazet ; 

Tregont lazel, lia Irl mil ire; 
Ilag ann tan er ger, ha ker ge ! 

Ken a grier : « ai ! aou ! ai ! aon ! 
True! irue 1 potred Plouieou ! » 

Diskarrel leizig a dier, 
Neniet hini eskop Kemper, 

Hini Rosinadek, 'nn olrou kez, 
A zo mad d'ann dud diwar niez ; 

A zo den a c'hoad roueou Breiz, 
Ilag a zalc'h mad dhor C'hiziou reiz. 

Ann olrou eskoh a venne. 
Er ruiou ker pa 'dreaiene : 

— Dale dann droug, ma hngalel 
Enn han Doue 1 dale 1 dale ! 

Potred Plouieou il war ho kiz ; 
Na vo kel mui torret ar P/hiz. — 

Polred Plouieou 'zenlaz oul-ha : 

- Deomp-ni war lior c'hiz, ac'han-la! 

Uogen dre wall-chans'deuz int gret : 
Kinl ked holl d'ar ger erriiel. 



29 

— Ouvrez à des liabitanls de la campagne, qui voudraient 
parler à leurs maîtres. 

— Allez-vous- îii, vile pa.i/.çaî!/rt/7/p, à moins que vous ne 
teniez à sentir l'odeur de la poudre. 

— Nous nous moquons de votre pouilre, tout comme de celui 
à qui vous appartenez. — 

Ils parlaient encore, que ireute d'entre eux tombèrent 
morts ; 

Trente tombèrent , mais trois mille entrèrent ; et voilà la 
ville en feu, et un feu si joyeux 

Si bien que les bourgeois Criaient : « Aïel aïe ! aie! aïe ! grâce! 
grâce ! hommes de Plouic ! » 

lis ruinèrent un bon petit nombre de maisons, mais non 
celle de l'évêque de Ouimpei', 

Non celle de Rosmadec, le seigneur bicu-aimé, qui est bon 
pour les paysaiis ; 

Oui est du sang des rois de Bretagne, et qui maintient nos 
bonnes Coutumes. 

Le seigneur évêque disail (d'un ton d'autorité I, en parcou- 
rant les rues de la ville: 

— Cessez vos ravages! mes enfants; au nom de Dieu, ces- 
sez! cessez! 

Hommes de Plouié. retournez chez vous; la Coutume ne sera 
plus violée. — 

Les hommes de Plouié ont suivi ses conseils : 

— Retournons donc chez nous! en roule! — 

Mais c'a été potn- leur malheur : ils ne son! pas tous îuTivés 
à la maison. 



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Celte dernière strophe, si mélancoliquement discrète, cache une 
Irisie vérité que le chanoine de Quimper va se charger de nous 
révéler en détail. 

« Ils quittent la ville, s'acheminant vers Pratanraz (paroisse 
de Penharz)... où ils font halle et aux. environs, où genz de che- 
val ne pouvoient que bien diflicilemenl et sanz péril les attaquer, 
et se liant aussi en leur grande multitude. Et ainsi résolus en ces 
lieux, qui estoient montagneux, le dimanche quatriesnie d'aoust, 
qui fut quatre jours après leur enirée en la ville de Kemper, ils 
furent chargez et dcfaictz, premièrement près du dict Pratanraz; 
|)uis, s'estant ralliez en un grand pré, près la Boixière, sur le che- 
min du Pont- (l'Abbé), s'entr'encourageant les unz les aultres, 
font ferme de rechef avec une forte résolution de vaincre; mais 
ils furent de reclief défaictz sanz beaucoup de résistance par leurs 
adversaires, qui estoient enflez par le bon succès de la première 
rencontre. Il en fut tant tué en ce pré, que, depuis ce temps, le 
nom de Prad^ar-mil-Gof, c'est-à-dire « pré de mille ventres, >> 
lui est demeuré jusqu'à ce j'ur •. « 

L'auteur du récit qu'on vient de lire n'est pas sûr, on l'a vu plus 
hau(, de la date des événements : il les rapporte soit à l'année 
1430, soit à 1490; le poêle breton les plaçant sous l'épiscopat de 
Bertrand de Rosmadec, ils doivent remonter, ainsi que le poëme, 
au commencement et non à la lin du quinzième siècle, car le saint 
évoque dont il parle, élevé sur le siège de Cornouaille en 1416, 
mourut en 144G. 

M. le comte Jégou du Laz, ce noble et loyal gentilhomme si 
vénéré des montagnards bretons, joua, il y a quinze ans, le même 
rôle de pacificateur que Bertiand de Rosmadec dans une circon- 
stance à peu prés semblable, dont il sera parlé plus lard. 



1 Histoire de la Liyuc en Bniagne, par Moreau, p. 19. 



LE PAGE DU ROI LOUIS XI. 



ARGUMENT. 



Les Bretons que l'ambition et le désir de briller attirèrent en 
France, comme du Guesclin, apportôrent sous la bannière du 
suzerain leur inimitié nationale contre les Français, et souvent 
ils se prirent de querelle avec eux au point d'en venir aux mains. 
L'aversion qu'ils témoignaient contre les manières recherchées 
des gentils Français bien polis, comme dit Guillaume de Saint- 
André, auxquels ils semblaient lourds et grossiers, parce qu'ils 
préféraient la rude franchise de leurs ancêtres ii la corruption 
étrangère, était généralement la cause immédiate des démêlés 
dont nous parlons. La tradition populaire nous a conservé à ce 
sujet une anecdote intéressante. Elle prouve que le despo- 
tisme des rois de France poursuivait les sentiments nationaux 
jusqu'au fond du cœur des jeunes nobles bretons de leur cour, 
fidèles au culte du pays; et que, dans les altercations entre leurs 
pages, prenant fait et cause contre les Bretons, lors même que les 
Français avaient été les agresseurs et que le sort des armes avait 
loyalement tranché la question en faveur des premiers, ils ne 
rougissaient pas de jeter dans la balance, pour contre-poids à 
répée du vainqueur, la hache du bourreau. 

Un poète dont les ouvrages reflètent les plus beaux rayons de 
la poé.-ie bretonne, à laquelle il rend l'art savant des vieux bardes, 
M. Brizeux, a bien voulu me communiquer une version, recueillie 
par lui-même, du chant qu'on va lire. 



III 
FLOCH IKIUE LOEIZ XI. 

( les Kerne. ) 

i 

I. 

Floc'hig ar roue zo hac'het, 
Abalamoiir d'euiin toi neuz gret, 

Abalamoiir dciiiin toi hardiz, 
E ma tr vac'li gri e Paris. 

Eue lia wel na noz na do : 
Eann doriuid Idouz evid gwelc ; 

Ha Ijara segal evid l>ond. 

Ha dour piius evid he scc'lied. 

Eno lia zeii don d'iic vvelet, 
Med al logod liag ar raod, 

Al logod liag ar raed du , 
Deuz ar re-ze en denz didii. 



Hen laro, dre donll ann alc'liiio, 
Da Benfontenio. cr c'iioiils-zo. 

— lannik, le va biasa niigiion, 
Cliilaoïi eunn tanimig achanon : 

Ke d'ar maner bêle va c'iioar, 
Ha lavar d'ci om onn war var, 

War vvir var da goll ma biilio. 
Dre tiomonn anu olrou rutio : 



m 
LE PAGE DU ROI LOtlS XI. 

( Dialecte de Cornouaille. ) 



I. 

Le petit page du roi est en prison, pour un coup qu'il a 
fait. 
Pour un coup hardi, il est à Paris, dans une dure prison. 

Là, il ne voit ni le jour ni la nuit : il a pour lit une poignée 
de paille ; 

Pour nourriture du pain de seigle, et de l'eau du puits pour 
boisson. 

Là, personne ne vient lui rendre visite, excepté les souris 
et les rats, 

Les souris et les rats noirs; voilà sa seule dislraclion. 



Or, un jour, par le trou de la serrure, il disait à Penfen- 

nio : 

— lannik, toi mon meilleur ami, écoute-moi un peu: 



lenio 



Rends-toi au manoir, chez ma sœur, et dis-lui que je suis 
en danger, 

Eu grand danger de perdre la vie par les ordres du sei- 
gneur roi : 



54 

Ma zeufe ma c'iioar bel' cnn on 
Konfort a rcfe d'am c'halon. — 

Penfenlculo dal 'm' he glevaz, 
E-lrczek Kempcr c redaz ; 

Kant leo ha iregont zo, war dro, 
Elre Paris ha Bodhiio ; 

C'hoaz iieuz ho gret, ar polr Korne, 
E diou noz-hanler liag eunn de. 

Pa eaz ire er zall Bodhiio, 

Oa goulou enn hi tro-war-dro ; 

Ann iiilron a oa o koanio , 
Gand ludclienlil vraz cuz ar vro. 

llag cnn he dorn eunn hanaf niar 
Leun a ^^1n-nl a wella bsrr. 

— Floc'hik koant demeuz a Geine. 
Pe seurt kclou zo gcn-oud-de, 

Pa 'm oud ker ghiz 'vel ann askol, 
Ken diflak 'vel eunn iourc'h war goll? 

^ Ar e'helou zo gen-in, ilron, 
Lakai slrafill enn ho kalon, 

llo kikai da huanada, 

Hag lio laou-h^gad da weh^ : 

llo preurlli paour a zo war var, 
Mar zo bel biskoaz war zouar ; 

War wir var da goll lie vuhe, 
Dre gemenn ann otrou roue . 

Ma iefec'h bel' enn han, ilron, 
r/hui refe konfort dhe galon. — 



55 
Si ma sœur venait me voir, elle consolerait mon cœur. — 

Penfentenio, l'ayant entendu, partit aussitôt pour Quimper. 
11 y a cent trente lieues, à peu près, de Paris à Bodinio ; 

Cependant il les fit, l'enfant de Cornouaille, en deux nuits 
et demie et un jour. 

Quand il entra dans la salle de Bodinio, elle rayonnait de 
l'éclat des lumières ; 

La dame donnait à souper à la haute noblesse du pays ; 



Elle tenait à la main une coupe de madrc pleine de vin rouge 
d'excellente grappe; 

— Gentil page de Cornouaille, quelles nouvelles apportes- 
tu, 

Quand lu es aussi pâle que la feuille du chardon, et aussi 
essoufflé qu'un chevreuil aux abois. 

— Les'^louvelles que j'apporte, madame, vont jeter le 
trouble dans voire cœur ; 

Elles vont vous faire soupirer et pleurer vos yeux : 



Votre pauvre petit frère est en danger, s'il en fut jamais en 
ce monde ; 

Eu grand danger de perdre la vie par les ordres du sei- 
gneur roi. 

Si vous veniez le voir, madame, vous consoleriez son 
cœur, — 



56 

Keincnl e oe bet sirafillet 
Ann itron gez oc'h he glevet, 

Kemente oe bet sirafillet, 
Keii e loskaz ann banafed ; 

llag e streaz ar gwin war ann doal : 
(Tiou-Doue! hounian avouez fall I ) 

— Biilian! polrcd ar varcliosi! 

lîiiban ! daouzek marcli 1 ba deonip d'ci 1 

l'a grefenn iiiian e bep poz. 
Mo ielo da Pariz fenoz , 

Pa grefenn unan e-bep beur, 
Fenoz ez inu bêle va breiir. — 

m. 

Floc'hig ar roue a lare, 
AVar ar c'Iienla daez pa bigne : 

— Ne rauu forz da be gouls niorvel. 
l'and divrocl pan'd diskoazel ! 

l'an'd divroel pan'd diskoazel. 
Pan'd eur c'boar nieuz e Breiz izel. 

lli vo bep noz o c'hervel breur, 
c'Iicrvel breurig e peb beur. — 

Floc'liig ar roue a b\re, 

War ann eilved daez pa bigne : 

— Me garfe kent hag ar niaro, 
Klevel kelou denieuz va bro ; 

Klevcl kelou demeuz va c'boar. 

Va c'hoarik kez ; daoust hag hi car ? 



En entendaiU prononcer ces paroles, la pauvre dauic fut 
si troublée, 

Elle fut si troublée, qu'elle laissa échapper la coupe qu'elle 
tenait à la main, 

Et en répandit le vin sur la nappe : Seigneur Dieu ! quel 
fatal présage ! 

—Alerte ! palefreniers ! alerte 1 douze chevaux 1 et partons ! 



Quand j'en devrais crever un à chaque relai, je serai cette 
nuit à Paris, celle nuit ! 

Quand j'en devrais crever un à chaque heure, je serai cette 
nuit près de mon frère. — ^ 



Le petit page du roi disait, en montant le premier degré 
de réchafaud : 

— l'eu m'importerait de mourir, n'étuil loin du pays, n'é- 
tait sans assistance ! 

IN était loin du pays, u'étaii sans assistance, n'étail une sœur 
que j'ai en basse Bretagne ! 

Elle demandera chaque nuit son frère, elle demandera son 
petit frère à chaque heure. — 

Le petit page du roi disait, en montant le second degré de 
réchafaud : 

— Je voudrais, avant de mourir, avoir des nouvelles de 
mon pays, 

Avoir des nouvellcô de ma sœur, de ma chère petite sœur! 
sait-elle ? — 

4 



58 

FJoc'hig ar roue a lare, 
War leinig ar groug pa bigne : 

— Me glev ar ruiou o krena, 
Gand heul va c'hoar o tout ama ! 

Va c'hoar zo errii d'ani gwelct, 
Enn hano Doue ! gortoet 1 — 

Ar penn-arser, neuz respontet 
D'ar floc'hik, pan'deuz hen klevet : 

— Kent ha ma vezo erruet, 
C'hui a vezo bel dibennet, — 

Itron Bodiuio a-neuze 
Gaud ar Bariziz c'houleiine : 

— Pelra foui zo 'louez ar wazcd ; 
Kement ma zo 'touez ar merc'hed ? 

— Loeiz unnek, Loeiz aua Irailour 
A lak dibenua eur Hoc'h paour. — 

Oa ked ar ger peur-achuet 
Evel m'e deuz he breur gwelet ; 

Gwelet he breur kez daoulinel, 
He benn war ar c'hef-laz soublct. 

llag hi da doucb, enn cur hopa : 

— Va breur ! va breur ! loskei-bau'ta ! 

Loskei-haa gau-iu, arserien, 

3Ie rei d'hoch kani skoet aour meleu ; 

Me rei d'hoc'h, evel cuun diner, 
Daou c'haiilmarkargant Laudreger. — 

Gaud ar groug dal' ma ligoueaz , 
Pemi he brtui iroc'hel a goueaz, 



39 

Le petit page du roi disait, en monlaut sur la plate-forme de 
l'échafaud : 

— J'entends résonner le pavé des rues ; c'est ma sœur et 
sa suite qui viennent ! 

C'est ma sœur qui vient me voir ! au nom du ciel, attendez 
un peu ! — 

Le prévôt répondit au page, quand il l'entendit : 

— Avant qu'elle soit arrivée, votre tête aura été coupée. — 

En ce moment-là même, la dame de Bodinio demandait aux 
Parisiens : 

— Pourquoi cette multitude d'hommes et de femmes 
réunis ? 

— Louis onze, Louis le traître fait décapiter un pauvre 
■page.— 

Ces mois étaient à peine prononcés, qu'elle aperçut son 
frère ; 

Elle aperçut son frère agenouillé, la tête penchée sur le 
billot de mort. 

Et de s'élancer au galop de son cheval, en criant : 

— Mon frère ! mon frère ! laissez-le donc ! 

Laissez-le-moi, archers, je vous donnerai cent écus d'or ; 



Je vous donnerai, comme un denier, deux cents marcs d'ar- 
gent de Tréguier ! — 

Quand elle arriva près de l'échafaud, la tête coupée de son 
frère tombait, 



40 

Ken a slriiikaz goad war lie lenn, 
Hag lien ruiaz a-benn-da-benn. 

IV. 

— lec'hed, roue ha rouanez, 
Pa m'oc'h hq^ taou enn ho palez. 

Pc seurl torfed en deuz hen gret, 
Pe ma bet gen-hoc'h dibennei? 

— C'hoari klenv heb grad ar roue ; 
Laza kaeran floc'h en dévoue. 

— Ar c'hleze na zlwenner ked 
Me chaus, heb kaout abeg e-bed. 

— Abeg en deuz bet, a dra skier, 
Evel m'en deveuz al lazer. 

— Lazerien, otrou, n'em onip ket, 
Na denchenlil Breiz kenneubet, 

Na denchenlil gwirion e-bed, 
Ar C'hallaoued, ne larann ket; 

Rak me oar awalc'h, mab ar Blei : 
Gwell gen-hoc'h kaout goad eged rei. 

— Sarret ho pek, va ilron ger, 

Mar peuz c'hoant da zistroi d'ar ger. 

— Ne rann forz choin, pe mont endro, 
veza va breur kez maro, 

Bea droug gand roue garo. 
Ile abeg fell d'in. ni'lien gouio ! 

— Mar goût he abeg a fell d'hoc'h, 
Cbilaouot ha me laro d'hoc'h : 



4^ 

Et le sang jaillit sur son voile qu'il rougit du haut jusqu'au 
bas. 



— Je vous salue, roi et reine, puisque vous voilà réunis 
dans votre palais : 

Quel crime a-t-il commis, que vous l'avez décapité ? 



— 11 a joué de l'épée sans l'agrément du roi ; il a tué le plus 
beau de ses pages. 

— On ne tire pas ainsi l'épée, je suppose, sans avoir des 
raisons. 

— Il a eu ses raisons, c'est clair, comme l'assassin a les ' 
siennes. 

— Des assassins ! nous ne le sommes pas, sire, pas plus 
qu'aucun gentilhomme de Bretagne, 

Pas plus qu'aucun gentilhomme loyal ; quant aux Français, 
je ne dis pas ; 

Car je le sais bien, fils de Loup : vous aimez mieux tirer du 
sang que d'en donner. 

— Tenez votre langue, ma chère dame, si vous avez envie 
de retourner chez vous. 

— Je me soucie de rester ici tout comme de m'en retourner, 
quand mon malheureux frère est mort. 

Mais dussent tous les rois du monde y trouver à redire; ses 
raisons, je veux les connaître et je les connaîtrai. 

— Si ce sont ses raisons que vous voulez connaître, écoutez- 
moi, je vais vous répondre : 

4. 



42 

Mont a reaz da vuanekat, 

Ha klask trouz d'ani floc'li en deuz greal, 

lia kleze oc'h kleze timad, 
klevet al lavar anat, 

Al lavar koz, ar wirione : 

« N'euz tud e Breiz, nemet mocli-gwe. » 

— Mar d'eo hounez eur wiiionc. 
Eur wirione-all ouzonn-me : 

« Evil-lianda vont roue bro-C'hall, 
Ne'd eo Loeiz mod eur goapcr fall. » 

Hogen preslig e weli-te, 
Mar well pe was e _wapez-te ; 

Ta 'm bo diskoet, benn eiir gaouad, 
D'am broizva lenn leun a c'hoad, 

Benn a-ncuzc e oiiezi reiz 

Mar bez. e gwir,moc'b-gwe, c Breiz I — 



Eunn diou pe deir ziin gonde-ze, 
Eur c'hannadour a zigoueze, 

'Zigoueze deuzbro Normaned, 
Gant-ban lizeriou siellet, 

Lizeriou siellet e ru, 

Da roi d'ar roue Loeiz doc'btu ; 



Ar roue pan' deuz ho leunet 
Sellcl ken du en deveuz grel, 

Sellet ken du evel eur c'haz 
'Vel eur c'baz-gwe liliei el las. 



45 

Il s'est mis en colère et a cherché querelle à mon page 
favori , 

Et tout de suite, épée contre épée, pour avoir entendu le 
dicton bien connu, 

Ce vieux dicton, cette vérité : « Il n'est d'hommes en Bre- 
tagne que des pourceaux sauvages. » 

— Si c'est là une vérité, j'en connais une autre, moi : 



« Tout roi de France qu'il est, Louis n'est qu'un méchant 
railleur. » 

Mais tu verras prochainement si c'est à tort ou à raison que 
tu railles ; 

Quand bientôt j'aurai fait voir à mes compatriotes mon 
voile ensanglanté. 

Alors, tu verras bien si la Bretagne est véritablement peu- 
plée de pourceaux sauvages. — 



Or, deux ou trois semaines après, arriva un messager (à la 

cour) , 

Il arrivait du pays des Normands, apportant des lettres 
scellées, 

Des lettres scellées d'un sceau rouge, à remettre au roi 
Louis tout de suite. 

Quand le roi les eut lues, il roula des yeux noirs, 



Il roula des yeux aussi noirs que ceux d'un chat sauvage 
pris au piège. 



44 

— Malloz-ru ! m'am bije gouiet , 
Ar wiz na vije kct kuilet ! 

Ouspenn dek,inil skoed a gollann, 
Ha dek mil den wàv benn unan ! - 



.^5 

— Malédiction rouge ! Si j'avais su, la laie ne m'eût pas 
échappé ! 

Je perds plus de dix mille écus et de dix mille hommes à 
cause d'un seul. — 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

La famille des Bodinio s'est fondue dans celle des Penfentenio, 
ou Chcjfontaincs, comme s'appelle la brandie qui a francisé son 
nom. Elle était ancienne et distinguée ; les Penfentenio ne le sont 
pas moins: ils ont donné un général à l'ordre de Saint-François, un 
archevêque a Césarée, et a l'Eglii^e un cardinal, auquel les papes 
ont fait élever un monument à Saint-Pierre de Rome. lann ou 
Jean, dont parle la ballade, et qu'elle dit page de Louis XI, est 
porté au nombre des nobles d'ancienne extraction dans les di- 
verses réformatidus de la noblesse de Bretagne. Le fait de l'ir- 
ruption des Bretons en Normandie, sous Louis XL quelles qu'en 
aient été la cau?e et la portée, est un événement réel. 

« La ville d'Evreux, dit Jean de Troyes, leur fut livrée et baillée 
le 9 octobre de l'an 1465; et, le 6 octobre, advint que on adverlit 
le roy qu'il y avoit entreprise faicte sur sa personne par aucun de 
ses ennemis de le prendre ou tuer dedans la dicte ville. En l'an 1 4G7, 
grand nombre de Bretons se vinrent bouter dedans le chastel de 
Caen; puis allèrent d'icelle à Baveux, et tinrent les dictes villes 
conire le roy, dont de ce il fut courroucé. En l'an 1468 prinrent le 
seigneur de Merville, séant entre Saint-Sauveur de Dive et Caen, 
et lui firent rendre et mettre en leurs mains sa dicte place, et in- 
continent qu'ils furent dedans, tuèrent et meurtrirent tout ce 
qu'ils y trouvèrent, et puis pendirent le dict seigneur de Merville, 
et pillèrent et puis ils mirent le feu en la dicte place '. » 

Les lettres du messager qui arriva du pays des Normands, selon 
le poète breton, contenaient sans doute le récit d'une de ces trois 
expéditions : la ballade doit donc remonter aux années 1465, 67 
ou 68. 

1 Chroniques du roy Louis XI, p. 85, 86, 123, 138. 



LE SIEGE DE GUINGAMP. 



ARGUMENT. 

La Bretagne, en l'année 1488, était tombée dans le plus déplo- 
rable état : attaquée au dehors, divisée au dedans, trahie par 
quelques-uns des siens, réduite à créer une monnaie de cuir mar- 
quée d'un point d'or, pour remédier à la ruine de ses finances, et 
sans autre chef qu'une enfant. Mais toute vaincue et misérable 
qu'elle était, elle pouvait se relever, car, bien que gouvernée, de- 
puis plusieurs siècles, par des princes de race étrangère, elle n'était 
pas encore tombée sous l'autorité immédiate des rois de France, 
et elle les repoussait toujours. A la tête des déserteurs de la cause 
nationale se trouvait le vicomte de Rohan; il vint assiéger Guinganip, 
en qualité de lieutenant général des armées du roi en Bretagne. 

« Mais, dit d'Argentré, les habitants de Guingamp firent response 
que de mettre la ville ny autres villes entre ses mains, ils ne dé- 
voient le faire, ne devant ignorer ledit seigneur qu'elles ne fus- 
btiA\t à la Duchesse, à laquelle du vivant du feu Duc son père et 
depuis son décès, ils avoient fait serment de les garder; par ainsi 
le prioient de les tenir pour excusés de faire autre response jus- 
ques à savoir l'intention de la Duchesse. » 

Rolland Gouiket, ou Gouyquet, commandait dans la ville; la gar- 
nison éftiit peu nombreuse : il arma tous les jeunes gens, les posta 
dans le fort Saint-Léonard, au faubourg de Tréguier, et le premier 
assaut des Français fut repoussé vigoureusement. Le lendemain 
ils revinrent a la charge, battirent le fort en brèche, et s'empa- 
rèrent des faubourgs. Gouiket fit une sortie et les repoussa en- 
core. Le troisième jour, le vicomte de Rohan donne l'assaut à la 
ville même; Gouiket est blessé sur la brèche; on l'emporte : sa 
femme le remplace, fait un massacre horrible des Français, et 
les force à demander une suspension d'ai-mes. Le vicomte de Ro- 
han profite du sursis, prend la ville par trahison et la livre au pil- 
lage. Mais il n'en jouit pas longtemps ; Gouiket, à peine guéri de 
sa blessure, s'élant annoncé avec un renfort con.sidérable, les 
Français prirent l'alarme et abandonnèrent la ville. 

Cet événement historique est le sujet d'un chant populaire très- 
répandu ; j'en dois une copie à l'obli^jeance de madame de Saint- 
Prix. 



IV 

SEZIZGWENGAMP. 

( les Treger. ) 

— Porzer, digoret ana nor-nian! 
Aiiii otro Rohan zo aman, 

Ua daouzek mil soudard gant-han, 
Da Iakat seziz war Gwengamp. 

— Anii nor-man na vo digorel 
Na d'iioc'h na da zen-all e-bed, 
Ken na laro dukez Anna, 

A zo mesti cz war ar ger-ma. 

— Digoret vo ar perzier-ma 
Dar prens diwiiion zo ama, 

lia douazek mil soudard gant-lian, 
Da Iakat seziz war Gwengamp ? 

~ Ma dorio a zo moraillcr, 
Va mogerio zo kronvael. 
Fe ve gan-in deuz lio e'iilevel : 
(iwengamp na vo kel kemerel. 

Na pa veut iriouec'l) miz aze, 
^'a ve ket kemeret g;int-lie ; 
Kargel ho kanol ! poan ha bec'h ! 
Ha gwelomp piou eu devo uec'h ! 

— Trcgonl bolod a zo aman, 
Tregont bolod 'vit he gargan ; 
Poultr na vank, na plomb lanim e-bed. 
Na stin da obcr ken-neubet. — 



IV 

LE SIEGE DE fiUlNGAMP. 

( Dialecte de Tréguier. ) 

— Portier, ouvrez celle poile ! C'est le sire de Rohaii qui 
est ici, et douze mille hoiiuncs avec lui, prêts à niellre le siège 
devant Guingamp. 



— Celle porte ne sera ouverte ni à vous m a personne sans 
ordre de la ducliesse Anne, à qui appartient celte ville. 



— Ouvrira-l-on ces portes au prince déloyal qui est ici 
avec douze mille hommes, prêts à mettre le siège devant Gum- 
gamp ? 



— iMes portes sont verrouillées, mes murailles crénelées ; je 
rougirais de les écouter ; la ville de Guingamp ne sera point 
prise. 

Quand ils passeraient là dix-huit mois, ils ne la prendraient 
pas ; chargez votre canon ; çà ! du courage ! et voyons qui se 
repentira! 



— Il y a ici trente boulets, trente boulets pour le charger ; 
de poudre, nous n'en manquons pas, non plus que de plomb 
ou d'étain. — 



50 

Tre m'cd'o lislroi ha pignet, 
Gand eunu lenn poultr-gwenn oe tiliet, 
Gand euiin tenn poulir denieuz ar champ, 
Gand eunn den hanvet Gwazgaram. 

Diikez Anna a lavare 

Da c'hreg ar c'hanolier neuze : 

— Otro Doue 1 pelra vo gret ? 
Chetu ho pried paour lihet ! 

— ^'a pa ve ma fried maro 
Me lefe ma-eunn enn he dro ! 
Hag he ganol me he g.irgo, 
Tan ha karuii ! ha ni welo ! — 

Oa ked he ger peurachuel, 
Ar niogerio zo het frezet , 
Ann oi'io a zo het torrel; 
lia leun ar ger a zoudarded. 

— rriioch, soudarded, ar merc'hed koant, 
Ha d'in ann aour hag ann argant, 

Ann lioll tensorio ker Gvyengamp, 
ilag ouspenn ar ger he eunan ! — 

Dukez Anna en em slrinkaz 
War he daou-lin, pa he glevaz : 

— Itron Varia-Gwir-zikour. 

Ma plijfe gen-hoch, hor sikour! — 

Dukez Anna dal' ma glevaz, 
Trezeg ann iliz a redaz; 
Ha war he daou-lin 'nem slouaz, 
Ha war ann douar ien ha noaz : 

— Ha c'hui garfe, gwerc'hez Vari 
Gwelet lio ti da varchosi, 

Ho sakrisiiri da gao gwin, 
Hoch oter vraz da dol kegin ? — 



51 

Comme il revenait et montait, il fut blessé d'un coup de 
fou, d'un coup de feu par un soldat du camp nommé Gwaz- 
garam. 



La duchesse Anne dit alors à l'épouse du canonnier : — 
— Seigneur Dieu! que faire? voilà votre pauvre mari blessé! 



— Quand même mon mari serait mort, je saurais bien le 
remplacer! Son canon, je le chargerai, feu et tonnerre! et 
nous verrons ! — 



Comme elle disait ces mots, les murailles furent brisées, 
les portes enfoncées; la ville était pleine de soldats. 



— A vous, soldats, les jolies filles, et à moi l'or et l'argent, 
tous les trésors de la ville de Guingamp, et de plus, la ville 
elle-même ! — 

La duchesse Anne se jeta à deux genoux, en l'entendant 
parler ainsi : — Notre-Dame de Bon-Secours, je vous en sup- 
plie, venez à notre aide! — 

La duchesse Anne, en l'entendant, courut à l'église, et se 
jeta à deux genoux sur la terre froide et nue : 



— Voudriez-vous, vierge Marie ! voir votre maison changée 
en écurie, votre sacristie en cellier, et votre maître-autel en 
table de cuisine ? — 



52 

Ne oa ket pourlarei lie c'iier, 
31a leuaz eur spont braz e ker; 
(iand eunn tenn kanol oa loskel. 
Ha uao c'iiant den a oa lazel ; 

Ha gand ar strak ann heuzusa, 
Ha gand ann lier o krena; 
Ha gand son-vrell ann lioll gleier, 
sini ho eunan e ker. 

— Fachik, pachik. pachik bilian. 
Te zo skanv, lia drant, lia biian, 
Kerz timad da veg ann lour-plad. 
I)a cliout pion zo o vransellat. 

Euz la gosle zo eur c'Iileze, 
3Iar kaez den-bennag aze, 
Mar kaoz den bennag o son, 
Planl da gleze eini he galon ! — 

O^vont'd'al lac. lien gane ge , 

tont d'ann traon, hen grene Ire : 

— Beg ann lour-plad ed-onn-me bel, 
Ha den e-bel n'em euz gwelet; 

Ha don eno n'em euz gwelel, 
Nemed ar Wcrc'liez venniget, 
Ar Werc'hez haglie mab. a-vad, 
Ue ze a zo vransellat. — 

Ar prens diwirion lavare 
D'he zoudarded, pa lie gleve : 

— Sternonip hor c'hesek, ha d'ann henl! 
Ha loskonip lio zler gand ar zeni. — 



53 

Elle parlait encore, qu'une grande épouvante s'était emparé 
delà ville : un coup de canon venait d'être tiré, et neuf cents 
hommes étaient tués : 



Et c'était le plus affreux vacarme; et les maisons trem- 
blaient, et toutes les cloches sonnaient tumnltueusemeni, 
sonnaient d'elles-mêmes dans la ville. 



— Page, page, petit page, tu es léger, gaillard et vif; monte 
vite au haut de la tour plate, pour voir qui met les cloches en 
branle. 



Tu portes une épée au côlé ; si tu trouves quelqu'un là ; 
si lu trouves quelqu'un qui sonne, plonge-lui ton épée au 
cœur. — 



En montant, il chantait gaiement; en descendant, il trem- 
blait fort — Je suis monté jusqu'au haut de la tour plate, et 
je n'ai vu personne; 

Et je n'y ai vu personne que la Vierge bénie, que la Vierge 
et son fils, vraiment; ce sont eux qui mettent les cloches en 
branle. — 



Le prince déloyal dit alors à ses soldats : — Sellons nos che- 
vaux, et en route! et laissons leurs maisons aux saints I — 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Si le chant qu'on vient de lire est parfaitement d'accord avec 
riiisloire pour le fond et môme pour certains détails, par exemple, 
la sonimaiion faite à la ville par le vicomte de Rohan, et son re- 
fus, qui se retrouvent presque littéralement dans Bouchard et 
d'Argentré, il en diffère essentiellement pai* d'autres. Ainsi Goui- 
ket (le canonnier ou le portier, comme l'auteur l'appelle) fut blessé 
non d'un coup de feu, mais d'un coup de pique à la cuisse, et ce 
n'est pas au moment où on l'emporta du lieu du combat, et où 
sa femme prit sa place, que l'ennemi s'empara de Guingamp, mais 
plusieurs mois après; enfin la duchesse Anne ne se trouvait point 
dans la ville, et ce fut la nouvelle de l'approche du capitaine Goui- 
ket, leijuel avait trouvé moyen de soi lir de Guingamp pour aller 
chercher du secours, qui, jetant l'épouvante parmi les Français, 
leur fit sonner le tocsin et abandonner leur conquête Ces erreurs, 
très-naturelles et irès-concevables, du reste, nous portent à 
croire que le chant n'a pas été composé sur les lieux, car le 
poêle populaire, lorsqu'il décrit ce qu'il a vu, est toujours de la 
plus minutieuse exactitude. 

Le vicomte de Rohan, ce <t prince félon » [digwirion), est de- 
meuré l'objet de l'exécration du peuple. D'un parjure, d'un traître, 
d'un homme qui a vendu son honneur et qui s'est souillé de quel- 
que lâcheté honteuse, le montagnard breton dit proverbialement : 
« Il mange "a l'auge comme Rohan. » 

Dibri a ra enn neo evel ma ra Rohan. 

Cette auge, en US8, était la table du roi de France. 

La ville de Guingamp a élevé une statue au brave Gouiket : cette 
statue le représentait la tête nue, les cheveux longs, armé de toutes 
pièces, avec une épée à la main. La révolution l'a détruite; tous 
les Bretons forment des vœux pour qu'on la rétablisse. L'épouse 
de Gouiket a pris rang à côté de Jeanne de Monlfort, cette autre 
héroïne bretonne; les paysans l'appellent Tomina Al-Léan, noms 
que des titres de famille ont francisés en Thomine le Moine. La 
mère de celui qui écrit ces lignes est leur dernier descendant. 



LE CARNAVAL DE ROSPORDEN. 



ARGUMENT. 



Les fêtes du carnaval étaient prohibées dès le cinquième siècle. 
Le concile de Tours punit de peines très-scvères, que les divers 
statuts synodaux de l'Eglise de Bretagne ont l'ait revivre, ceux 
qui prennent part à ses orgies. Les prédicateurs bretons citent, 
pour en détourner, mille faits épouvantables. Ils racontent qu'un 
jeune homme ne put parvenir à arracher son masque, et qu'il le 
porta toute sa vie collé sur son visage; qu'un autre ne put se dé- 
pouiller d'une peau de taureau dont il s'était revêtu, fut changé 
en bète, et revenait la nuit rôder et mugir autour de sa demeure ; 
qu'un troisième fut puni d'une manière plus épouvantable encore. 
La ballade dont son histoire fait le sujet fut chantée, dit-on, 
pour la première fois, par un révérend père capucin qui arrivait 
de Rosporden, et prêchait un soir dans la cathédrale de Quimper. 
Il venait de tonner contre les plaisirs du carnaval avec une telle 
véhémence, et s'était exalté a un tel point, qu'il était retombe dans 
son fauteuil, la tête dans les deux mains, épuisé de lassitude. Tout 
à coup il se dresse de toute sa hauteur; les lumières s'éteignent 
comme d'elles-mêmes ; la petite lampe du sanctuaire reste seule 
allumée. La foule, un moment immobile, lève les yeux vers lui, 
et, au milieu des ténèbres et du silence général, il chante ce qu'on 
va lire. 



EKED ROSPORDEX. 

(les Kerne. ) 

D'ar soizvcd de war-n-iigont demeuz a viz c'houevrer 
Deuz ar bloa mil-pevar-c'hant-pevar-ugcnl-lia-c'houec'Ii, 
Knn devcziou mcur-larjc, e kcr a Rosporden 
A zo c'houarvel eur reuz braz. — Chilaouet krisienien! 

Tri den iaouank dirollel oa enn hostaliri ; 

lia gand gwin leiz ar pouilou oa ho goad o virvi. 

veza evel awaich hag ho c'hofou k;irget : 

— Gwiskomp-iii krec'hon loened ha deomp-ni da redek ! 

Ann iredc polr anezho, ar poir ann disteran , 
welet he viguoned o pelhil dioul-han, 
A iez raklal d'ar garnel, hcbcnn en deuz laket 
He benu barz eur penn-maro ; heuzuz ua da welel ! 

E toullou ann daou-lagad c h»kaz diou c"houlou ; 
Ilag e laninie'vel euun diaoul. c-kreiztre ar ruiou. 
Ar Yugale a dec'he enn eur spont braz ra-z-han, 
Hagann dud reiz ho eunan, a rede diraz-han. 

Ober a rejont ho zro heb dont da 'n em gaonet, 
Enn our c'horn euz ar gcr-ze pa oanl ho zri digonet. 
Nenze ioual! ha lampal I ha godisal ho zri : 

— Otrou Doue pelcc'h oud? Deuz gen-omp dac'hoari. — 

Doue skuiz hoc h ho gwclet a skoaz euun loll pouner. 
Ken a roaz eurgrenaden d'ann hoil diez e ker: 
Koventi rez 'nn ho c'halon ann holl vourchizien, 
Ken na grt'djont oa erru divez euz ar lied-nien. 



LE CARNAVAL DE ROSPORDEN. 

( Dialecte de Cornouaille. ) ♦ 

Le vingt septième jour du mois de février de l'amiée mil 
quatre cent quatre-vingt-six, pendant lea jours gras, est ar- 
rivé un grand malheur dans la ville de Rosporden. — Écoutez, 
clirétiens ! 

Trois jeunes débauchés étaient en une hôtellerie, où le vin 
qu'ils buvaient à plein pot faisait bouillir leur sang. Quand ils 
eurent assez bu et assez mangé : — Habillons-nous de peaux 
de bêtes et allons courir ! — 

L'un de ces trois garçons, le plus chétif, voyant ses cama- 
rades s'éloigner, s'en alla droit au cimetière, et plaça sur sa 
tète, sur sa tète le crâne d'un mort! C'était horrible à voir! 



Et dans les Irons des deux yeux, il mit deux lumières, et s'é- 
lança connue un démon, à travers les rues. Les enfants tout 
effrayés fuyaient devant lui, et les hommes raisonnables eux- 
mêmes s'éloignaient à son approche. 

Ils avaient fait leur tour sans se rencontrer, quand ils arri- 
vèrent tous trois ensemble, dans un coin de cette ville. 

Et eux, alors, de hurler, et de bondir, et de railler tous 
trois.— Seigneur Dieu ! où es-tu ? Viens t'ébaitre avec nous ! — 

Dieu, fatigué de les voir, frappa un si grand coup, qu'il fit 
trembler toutes les maisons de la ville ; tous les habitants se 
l'ecueillirentdans leur cœur, croyant que la fin du monde était 
venue. 



58 

Distrei rez ann disteran, arog mont da gousket, 

Da zigas ar penn-niaro endro barz ar vered ; 

llag hen da vont dhe bedi, 'nn eiir drei he gein dezlia : 

— Deuz d'am zi ta, penn-maro, deuz arc'hoaz da goania. 

Keuze d'he di da genier hc baoucz ez eaz ; 

E saillaz barz be wele bed ann noz e kouskaz. 

Tronoz vintin pa zavaz, ben mont da labourât, 

Ileb koun bet mui d"ann derc'bent ken-nebeud d'ann ébat. 

Hen monet da dap be forc'b, monet da labourât, 
kana Avar boezlie benn, o kana dizonj vad. 
Ilogcn, pa oa 'un dud ouz toi, war dro ann noz-digor, 
E kievjont unan-bennng a skoc war ann nor. 

Ar mcvel a zavaz prim evid dlgor d'ea, 
Kcmcnl e oe estlanmiul, ma teuaz da goea. 
lia daou zen-all a lammaz rakial 'vit be sevel, 
Kemend e oent straviller, lia ma oe red mervel. 

Kerza re ann Anaon kreiz ann ti ba dale : 

— Cbetu me deut da goania, da goania gen-oud-de, 
Deomp-ni ta, ma mignon kez, neketpeli ac'hane, 
l)eomp-ni bon daou dam zol-me a zo savet am be. — 

Ne oaked he c'ber gant-ban, siouaz, pcuracbuet, 
Pa iudaz ann den iaouang, enn eur spont garv meurbet, 
Ne oa ket be gomz gant-ban, be gomz peurlavaret, 
Pa goezaz krenn wat be benn ar paourkez diframrael. 



h 9 

Le plus jeune, avant de s'aller coucher, revint porter la tète 
de mort au cimetière, et il lui dit en lui tournant le dos : 

— Viens donc chez moi, tête de mort ; viens-t'en demain 
souper. — 

Alors il prit le chemin de sa maison pour se reposer ; il se 
mit au lit et dormit toute la nuit; le lendemain matin en se 
levant, il s'en alla travailler, sans plus songer ni à la veille ni 
à la fête. 

Il saisit sa fourche, et s'en alla travailler, en chantant à tue- 
lête, en chantant sans souci. 

Or, comme tout le monde soupait, vers l'heure où la nuit 
s'ouvre, on entendit quelqu'un qui frappait à la porte. 

Le valet se leva aussitôt pour ouvrir ; il fut si épouvante, 
qu'il tomba à la renverse. 

Deux autres personnes s'élancèrent à l'instant pour le rele- 
ver ; elles fiu-ent si troublées, qu'elles moururent subitement. 

Le mort s'avançait lentement jusqu'au milieu de la maison : 
— Me voici venu souper, souper avec toi. Allons donc, cher 
ami, ce n'est pas loin d'ici ; allons nous asseoir ensemble à ma 
table, elle est dressée dans ma tombe. — 

Hélas ! il n'avait pas fini de parler, que le jeune homme 
éperdu jetait un cri épouvantable ; il n'avait pas achevé, que 
la tête du malheureux frappait violemment la terre et s'y brisait. 



^ÛTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

La (radition donne au capucin cilé plus haut le nom de Père 
Morin (Ann tad Moriii), et lui alLribue la ballade; mais nous pen- 
sons que c'est par erreur, car le Père Moriii a dû mourir vers 1480. 
Le peuple en a fait un i>rophèle : c'est lui qui prédisait aux Bre- 
tons leur union à la France, en punition de leurs péchés : 

« Quand le ciel est rouge le soir, s'écriait-il un jour, vous dites: 
La tempête viendra. El) bien, regardez du côté du pays des Franks ; 
riiorizon est en feu. En vérité, en vérité, je vous l'annonce, encore 
un peu de temps, et l'un veira le roi de France et le duc de Bre- 
tagne chevauclier en même selle et sur même cheval! )> S'il est 
l'auteur de la ballade, ce qui supposerait une erreur de quelques 
années dans la date ((u'elle porte, nous le soupçonnerions l'orl 
d'avoir embelli l'histoire. Nous avons entendu, il est vrai, raconter 
aux vieilles gens de Rosporden qu'un jeune homme de celle ville 
lui trouvé mort, un surlendemain de mardi gras, des suites du 
carnaval, pendant lequel on l'avait vu parcourir la ville la lêle 
dans le crine d'un mort; mais ils ne disent mol de l'apparition 
merveilleuse, qui semble appartenir à une tradition antérieure, 
éj^alement populaire en Allemagne, en Espagne et en France. Le 
caractère de noire don Juan en sabots ne nous paraît pas moins 
fortement empreint de puissance et d'horreur que le type élégant 
et poli des scènes allemande, espagnole et française. Leur création 
appartient à une civilisation avancée; la nôtre, à un peuple dans 
toute la vigueur de ses mœurs primitives. Chez les uns, ce n'est 
qu'une statue outragée (pii se meut, parle et punil; c'est le mort 
en personne, chez les autres, (lui vient tirer vengeance de celui 
qui a osé profaner son crâne, son ci'àne baptisé, tout ce <|u'll y a 
de plus sacré pour un Breton, après Dieu, la Vierge et les saints. 



GENEVIÈVE DE RUSTÉFAN. 



ARGUMENT. 

Au milieu de la paroisse de Nizon, près de Ponlaven, en basse 
Cornouaille, on voit s'élever le cliateau en ruines de Rusléfan. Il 
est le sujet de quelques traditions qui ne sont pas sans inlcriH. 
Ainsi le peuple dit qu'anciennement on avait coutume de danser fort 
lard sur le tertre du cliâteau, et que si l'usage a cessé, c'est que les 
danseurs aperçurent, un soir, la tête chauve d'un vieux prêtre, 
aux yeux élincelanls, a la lucarne du donjon. On ajoute à cela 
qu'du voit vers minuit, dans la grand'salle, une bière couverte 
d'un drap mortuaire, dont quatre cierges blancs, comme on en 
faisait biùler pour les tilles nobles, marquent les quatre coins, et 
qu'on voyait jadis une jeune demoiselle, en robe de satin vert 
garnie de fleurs d'or, se promener au clair de la lune sur les mu- 
railles, chantant quelquefois, et plus souvent pleurant. Quel mys- 
térieux rapport peut-il y avoir entre ces deux vagues figures de 
prêtre et déjeune fille? La ballade qu'on va lire nous l'apprendra. 
Quanta l'héroïne en particulier, dont j'ai tronqué le nom de fa- 
mille, avec la tradition populaire, dans les précédentes éditions 
de ce recueil, je puis le rétablir anjuurd liui, grâce à i'crudition 
de M. Pol de Courcy. Elle était fille de Jean du Faou, grand échan- 
son deP'rance, mentionné, dans les réformations de la noblesse de 
Cornouaille, comme possesseur, en 1 42(j, du château deRustéfan. 
C'est de ce Jean du Faou (en breton lann-ar-Faou, ou Ann 
Faou, selon l'orthographe ancienne) que les chanteurs ont fait 
Ann Naour; il leur arrive très-souvent d'altérer ainsi les noms 
propres. 



VI 

JE.\OVEFA RLSTEFAN. 

( les Treger. ) 

I. 

Pe oa polr lannik gand lie zenved, 
N'en doa kci koun da vean beleget. 

— Ne vinn, a-vad, belek na manac'h, 
Laket eui euz ina spered er plac'h. — 

Pa zeuaz he vanim lia larez d'ean : 

— Te a zo eur polr (in, ma niab laiin; 

Lez al loeiied-zo, lia deuz dar gcr. 
Evit monel da skoiil da Geinper ; 

'Vil monl da skoul da vean belegel; 
lia lavar kenavo dar merc'bed. — 

IL 

Ha braoan mercMied oa er vro-ze 
Merc'bed olro ar Faou aneuze ; 

Braoan merc'bed a zave bo fonn, 

Voa merc'bed ar Faou, war ann dachen. 

Hi a dole skier dreist ar merc'bed, 
Evel ma ra'l loar dreist ar stered. 

Da gant-be peb a inkane gwenn, 
tout d'ar pardon da Bond-Aveu ; 

lontd'ar pardon da Bond-Aven. 
A grene ann douar bag ar vein; 



=# 



VI 

OEKEVIÈVE DE RUSTÉFAN. 

( Dialecte de Tréguier. ) 



Quand le petit lannik gardait ses moutons, il ne songeait 
guère à être prêtre. 

— Je ne serai, certes, ni prêtre ni moine; j'ai placé mon 
esprit dans les jeunes filles. — 

Quand un jour sa mère vint lui dire ; — Tu es un finaud, 
mon fils lann ; 

Laisse là ces bêtes, et viens à la maison; il faut que tu 
ailles à l'école à Quimpcr ; 

Que tu ailles étudier pour être prêtre, et dis adieu aux jeu- 
nes filles. — 



Or, les plus belles jeunes filles de ce pays-là, étaient alors 
les filles du seigneur du Faou ; 

Les plus belles jeunes filles qui levaient la tête, sur la place, 
étaient les filles de du Faou. 

Elles brillaient près de leurs compagnes, comme la lune 
près des étoiles. 

Chacune d'elles montait une haquenée blanche, quand elles 
venaient au pardon, à Pont-Aven ; 

Quand elles venaient au pardon, à Ponl-Aven, la terre et le 
pavé sonnaient ; 



04 

Gant he peb a vroz c'hiaz a zeien, 
lia karkanio aour war ho c'herc'hen. 

Ar iaouankan, hounez ar braoan ; 
lannik Kfivlez a gar, a glevann. 

— Pevar mignon kloarek am enz bel, 
Hag ho fevar e ma inl belegel ; 

lannig ar Flécher, ann divezan. 
A Iaka va c'halon da rannan. — 



ll[. 

Pe oa lannig o vont d'ann eurzo. 
Jenovefa voa war he zroujo ; 

Jcnovefa voa war he zreujo, 
llag a c'hrouio-hi dentclezo, 

Hag ho brode gant noiulen argant : 
(Da c iioloi eur c haliz e vint koant). 

— lannig ar Flécher, ouz-in senlet : 
Da gemer ann eurzo na il kct ; 

Da gemer ann eurzo na it ket, 
Enn abek d'ann amzer dremenel. 

— Distrei d'ar ger me ne haliann ket, 
IV vinn hanvet ar gaouier touet. 

— N'hoc'h enz ela koun deuz ann holl draou 
A zo bel larel war-n-onip bon daou? 

Koilel hoc'b euz ela ar walen 

'M euz root d'hoc'h c-kreiz ann abaden ? 

— Ho kwalen aour n'am euz kei kollei ; 
Donc ncHZ bi digan-in lennet. 



65 

Chacune d'elles portait uno robe de soie verte et des chaî- 
nes d'or autour du cou. 

La plus jeune est la plus belle ; elle aime, dit-on, lannik 
de Kerblez. 

— J'ai eu pour amis quatre clercs, et tous quatre se sont 
faits prêtres; 

lannik Flécher, le dernier, me fend le cœur. — 



m. 



Comme lannik allait recevoir les ordres, Geneviève était sur 
le seuil de sa porte ; 

Geneviève était sur le seuil de sa porte, et y brodait de la 
dentelle, 

De la dentelle avec du (il d'argent : (cela couvrirait un ca- 
lice à merveille). 

— lannik Flécher, croyez-moi. n'allez point recevoir les 
ordres ; 

N'allez point recevoir les ordres, à cause du temps 
passé. 

— Je ne puis retourner à la maison, car je serais appelé 
parjure. 

— Vous ne vous souvenez donc plus de tous les propos 
qui ont couru sur nous deuv? 

Vous avez donc perdu l'anneau que je vous donnai en dan- 
sant? 

— .!e n'ai point perdu voire anneau d'or; Dieu me l'a pris. 



66 

— lannig ar Flécher, dislroet endro. 
Ha me raio d'hoc'h, va holl vado ; 

lannik, va mignon, distroet endro, 
Ha me ielo d'hoc'h hcul c peb bro ; 

Ha me gemero boteier koat, 

Ha me iei gen-hoc'h da Uibourat. 

Ma na zentet ked ouz va goulenn, 
Digaset d'i-me ar groaz-n-ouen. 

— Sivoaz! hoc'h heulian ne hallann kel, 
Rag aberz Doue onn chadennel ; 

Rag gand dorn Doue cm onn dalc'het, 
Ha d'ann eurzo eo red d'in monet. — 



IV. 

Hag tonl endro dcuz a Gemper, 
E leuaz adarre d ar maner. 

— Eurvad, olro maner Rustol;»!, 
Eurvad d'hoc'h holl dud, braz ha bihan! 

Eurvad ha joa d'hoc'h, biliiin ha braz, 
Muioc'h evit zo gan-en, sivoaz! 

Me zo deuet d'iio pedi, d'anu de, 
Da zonet d'am ofercn neve. 

— la! d'hoc'h ofercn ni a ielo, 
Kenlan brofo er plad me a vo. 

Me a brofo er plad ugeni skoed, 
Haiï ho maeronez, va ilron. dek: 



67 

— lannik Flécher, revenez, et je vous donnerai tous mes 
joiens ; 

lannik, mon ami, revenez, et je vous suivrai partout; 

Et je prendrai des sabots, et m'en irai avec vous travailler. 

Si vous n'écoutez pas ma prière, rapportez-moi l'extrème- 
onction. 

— Hélas! je ne puis vous suivre, car je suis enchaîné par 
Dieu; 

Car la main de Dieu me lient, et il faut que j'aille aux or- 
dres. — 

IV. 

Et, en revenant de Quimpor, il repassa par le manoir. 

— Bonheur, seigneur de Rustéfan ! bonheur à vous tous, 
grands et petits ! 

Bonheur et joie à vous, petits et grands, plus que je n'en 
ai, hélas! 

Je suis venu vous prier d'assister à ma messe nouvelle. 



— Oui, nous irons à votre messe, et le premier qui mettra 
au plat sera moi. 

Je mettrai au plat vingt écus, et votre marraine, ma dame, 
dix : 



68 

Uag lio niaoronoz a brofo dek, 
Evii rei cnor d"lioc'li-liu, beluk. 



Pe oann digotiet e-lal Penn-a!-lenn, 
voiiot ive d'ann oferen, 

E wcliz kalz a dud o redek, 

Ilag hi enn eunn esllamm braz nieurl)ed. 

— Na c'iiui, gregik koz, d'in leverei. 
Nag ann ofereii zo achuei ? 

— Anu oferen a zo deraouet, 
llogen lie aclmi n'euz gallet ; 

Ile achui n'en deuz ket gallet 
Gwelan da Jenovefa neuz gret. 

Ha iri leor braz eti deuz treuzet mad 
Gand aun dacro ciiz he zaoulag;id. 

Ken a zeiiaz ar plac'h o ledek, 
lia' gouezaz da zaoulin ar belek. 

— Enn han Doue! lann, dislroel endro ! 
Chui zo kiriok. kiriok d'am maro ! — 

VI. 

Ann oiro lann Flécher zo person, 
Person eo brenian, e borcb IS'izon ; 

Ha me am euz savel ar wei z-ma, 

M' euz hen gwclet meur wecb o wela : 

Mcur wecb ni'euz hen gwelei o wela ; 
Tosiik-lost da ve Jenovefa. 



Et votre marraine en mettra dix pour vous faire honneur, 
ô prêtre ! — 



Comme j'arrivais près de Penn-al-Lenn, me rendant aussi à 
la messe, 

Je vis une foule de gens courir tout épouvantés. 



— Hé! dites-moi donc, vous, bonne vieille, est-ce que la 
messe est finie ? 

— La messe est commencée; mais il n'a pas pu la finir; 
Mais il n'a pas pu la (inir ; il a pleuré sur Geneviève, 

Et il a mouillé trois grands livres des larmes de ses yenx. 



El la jeune fille est accourue, et elle s'est précipitée aux 
deux genoux du prêtre. , 

— Au nom de Dieu, lanii, arrêtez! vous êtes la cause, la 
cause de ma mort ! — 



VI. 



Messire Jean Flécher est recteur, recteur maintenant au 
bourg de Nizon ; 

Et moi. qui ai composé ce chant, je l'ai vu pleurer mainte 
fois ; 

Mainte fois, je l'ai vu pleurer près de la tondie de Gene- 
viève. 



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Les Flùclier habitent toujours la paroisse de Nizon : ce sont 
de l)ons et honnêtes paysans. Ils se souviennent d'avoir eu un 
prêtre dans leur famille, mais sans connaître son histoire; ils 
savent seulement qu'un seigneur du canton contribua à payer son 
éducation cléricale. Ce seigneur ne peut être que Jean du Faou, 
dont la femme était, selon notre ballade, marraine du jeune clerc 
lannik. Il aura craint les suites de l'amour de sa fille pour le petit 
paysan, et y aura mis un terme en le faisant entrer dans les ordres 
sacrés. 

Jean Flécher ne se trouvant pas porté sur la liste des recteurs 
de Nizon, dont nous avons les noms dejjuis l'an 1300 jusqu'à ce 
jour, et Jean du Faou, père de Geneviève, ayant vécu en 1426, il 
y a lieu de croire que les événements racontés dans la ballade se 
sont passés vers le milieu du quinzième siècle, et qu'ils ont été 
chantés peu après, puisque le poète nous assure qu'il a vu le prêtre 
pleurer près du tombeau de celle qu'il aimait. Ce poète, né en 
Tréguier, comme l'atteste le dialecte qu'il a suivi, voyageait sans 
doute alors en Cornouaille, où j'ai entendu chanter pour la pre- 
mière fois la pièce à une pauvi'e femme de Nizon, nommée Cathe- 
rine Pikan. 



NOTRE-DAME DU FOLGOAT. 



ARGUMENT. 

« En l'année 1315, dit un vieil auteur, llcirissaiten Bretagne, en 
simplicité e! sainteté de vie, un pauvre innocent nommé Salaiin, 
issu de parents pauvres, dont les noms nous sont inconnus, d'un 
village d'auprès deXesneven. 

« Ce jeune enfant, croissant en âge, commença, après la mort 
de ses parents, à chérir les douceurs de la solitude, choisissant 
pour sa retraite ordinaire un bois, loin d'icelle ville d'une demi- 
lieue, orné d'une belle fontaine bordée d'un très-beau vert nais- 
sant. Là, comme un passereau solitaire, il solfiait à sa mode les 
louanges de la Vierge adorable, à laquelle, après Dieu, il avait 
consacré son cœur; et de nuit, comme le gracieux rossignol, 
licrché sur l'épine de l'austérité, il chantait Ave Maria. 

« 11 était misérablement vêtu, toujours nu-pieds; n'avait pour 
lit, en ce bois, que lu terre, pour chevet qu'une pierre, pour toit 
qu'un arbre tortu près de ladite fontaine. Il allait tous les jours 
mendier son pauvre pain par la ville de Lesneven ou es environs, 
n'importunant personne aux portes (lue de deux ou trois petits 
mots; car il disait Ave Maria, et puis en sou langage breton : 
Salaiin a zebrè bara, c'est-à-dire « Salaiin mangerait du pain. » 
Il prenait tout ce qu'on lui donnait, revenait bellement en son 
petit ermitage auprès de la fontaine, en laquelle il trempait ses 
croûtes, sans autre assaisonnement que le saint nom de Marie. 

« Au cœur de l'hiver, il se plongeait dans cette fontaine jusqu'au 
menton, comme un beau cygne en un étang, et répétait toujours 
et mille fois Ave Maria, ou bien chantait quelque rhythme breton 
en l'honneur de Marie. 

« On rapporte que lorsqu'il grouaità pierre fendre, il montait 
en son arbre, et, prenant deux branches de chaque main, il se 



l)eirail el volligeail en l'air en cliautanl : Maria! En celle 
façon, el non aulrenient, il écliauffait son pauvre corps. 

« C'est pourquoi, a cause de cette sienne façon de faire, l'ap- 
pelail-on le Fou (Saiaïm ar Fol ) Et pourtant est-il l"un des plus 
beaux mignons de la reine des cieux. 

« Une fois il fut rencontré par une bande de soldais qui cou- 
raient la campagne, lesiinels lui doniandérenl : Qui vive? Aa\- 
((uels il répondit : Je ne suis ni Blois ni Mont fort, je suis le 
serviteur de madame Marie, et vive Marie! A ces paroles, les 
soldats se prirent à rire, et le laissèrent aller. 

M II mena celle manière de vie trente-neuf ou quarante ans, sans 
avoir jamais offensé personne. Enlin il tomba malade, et ne voulut 
pour cela clianger de demeure.. L'on lient que la sainte Vierge, 
((ni ne man(iue jamais à ceux qui lui sont iidèles, le consola el 
récréa merveilleusemenl de ses aimables visites, s'apparaissant 
devant lui environnée d'une grande clarté, el accompagnée d'une 
troupe d'anges. 

« Noire pauvre sim[>lique, sentant bien ([ue sa fin approcbail, 
comme une tourterelle, lit résonner l'éclio de sa voix, pour mar- 
quer que l'hiver de sa vie éUiil passé. Mourant, il ivpétait encore 
dévotement le doux nom de Marie; après cela, il rendit heureuse- 
ment son âme pure el innocente à Dieu. Son visage, qui en sa 
vie était tout défait par la pauvreté, parut si beau el si lumineux, 
(ju'il le disputait à la candeur du lis el au vermeil de la rose. 

' Il fui trouvé ni'U't non loin de la fontaine, près du Ironc 
d'arbre ([ui avait été sa retraite; et l'enteirèrenl les voisins, sans 
bruit et sans parade, en ce même lieu. 

•' El l'on vit un beau lis frais el odoriférant, miraculeusement 
l>oussé de stm tombeau, portant, écrits sur ses feuilles en lettres 
d'or, ces deux mots : Avk, Maiua '. » 

Jean IV, duc de Bretagne, fit bâtir sur le bord de la fontaine' 
du pauvre fou du bois, sous l'invocation de Notre Dame du Fol- 
yoal, une charmante église qui devint bientôt célèbre |iar un 
j(rand nombre de miracles. Celui qui fait le sujet de la ballade 
suivante nous a paru un des plus touchants. C'est l'histoire d'une 
jeune lille faussement accusée d'infanticide. 

' Le P. Cyrillo Pcnaec, Vclcrinage à Notre-Dame du Folgoat. 



73 

La veille du jour où elle va être brûlée vive, elle apparaît en 
rêve à son père, du fond de la prison où elle est retenue captive. 
11 la voit au lavoir occupée à blanchir des nappes déjà blanches, 
symbole de son innocence, et elle le prie d'aller eu pèlerinage, à 
sou intention, a Notre-Dame du Folgoat. 



II. 



VII 

ITROUN VARIA FOLGOAT, 

{les Léon.) 



— lec'hed lia joa gan-e-hoc'h va zad ! 

— Petra rit aze minlin niad' 

G\valc''lii tloalou kcr gwennliag erc'h! 
Pelra rit-clioui aze va nieic'h ? 

— Mczodeut d'ho pedi, va zad, 
Da vont evid-ouii d'ar Folgoal ; 

lia inoul diarc lien ha war droad 
lia war ho laouliii, mai' gcll pad. 

Eiio e kcfot Indu gret 

Diouc'h ar galoun cc'h euz inagcl. 

— Pctra, va merc'h paour, cc'h euz grct, 
Pa viol evel-ze luduct ? 

— Eur biigelik zo bel lazet, 

lia d'iii, va zad, eo tatnallet. — 



Eunn deiz ann aotrou Pouligwéuu 
Oa cet da sersal 'raog he loin. 

— Setii ama eur c'had kignet, 
Pe eur bugelik gwalennct ; 

Kiougcl eo diouc'h brauk ar wozen, 
E kerc hen he t houg ar zeizen. — 



VII 

NOTRE-DAME DU FOLGOAT. 

(Dialecte du Léon. ) 

I. 

— Santé et joie à vous, mon père ! 

— Que faites-vous là si matin ? 

Pourquoi laver ces nappes plus blanches que neige ? que 
faites-vous là, ma fille ? 

— Je suis venue vous prier, mon père, d'aller pour moi au 
Folgoat ; 

Et d'y aller à pied, et pieds nus, cl sur vos deux genoux, si 
vous pouvez y tenir. 

Vous y trouverez les cendres du cœur que vous avez 
nourri. 

— Qu'avez-vous fait, ma pauvre fille, pour être ainsi ré- 
duite en cendres? 

— Un petit enfant a été tué, et on m'accuse, mon père, de 
l'avoir fait mourir. — 



Un jour, monsieur De Pouligucn était allé ckasser avant 
dîner. 

— Tiens! voici un lièvre écorché , ou un petit enfant 
étranglé ; 

On l'a pendu à la branche de l'arbre; il a encore le ruban 
au cou. — 



Ilag lion (la gaoïit lie Urouii, 
sonjal driiz enn lie galoun. 

— Sellit ! eur bugel paour lazet ; 
Piou, lian Doue, neuz lien ganet? — 

Ann ilroun, lieb lavaret ger, 
A eaz d'ar vereurl c-berr : 

— Mafl ar bcd gan-e-lioc'b, nierenrez? 
Dont ra bo kanab brao e-niez. 

— Va clianab brao niez na zeu ket : 
Mont a ra lioll gand bo koulined. 

— Peleac'li int eet bo mcrc'bcd-c'boui, 
Pa ne welann nemed boc'b-c'boui? 

— Diou zo er sler gand ann dillad, 
Ha diou-all zo o paluc'hat ; 

Ha diou-all zo o paluc'hat ; 
Ilag ann diou-all zo o kribat. 

Mari Fancbonik, va nizez, 
Ilounez zo er gwele diaez ; 

Er gwele klanv ez eo cbomet. 
Eiz pe nao deiz zo trenienei. 

— Digorit d'in, va mereurez, 
Ilag e welia va fillorez. 

— Va fillorez, din livirit, 
Peleac'b 'ma 'nn droug a zamanlit ? 

— Kreiz-lre va c'hof lia va c'baloiin, 
Ema va droug, va inamm baeroun. 

— Savit, savit, va fillorez. 

Ha? il d'ann tad Fransez da gocz ; 



77 

Et il vint trouver sa femme, en rêvant tristement dans son 
cœur. 

— Voyez ! ce pauvre enfant qu'on a tué ; qui a pu le mettre 
au monde ? 

La dame, sans rien répondre, se rendit aussil.ôl à la ferme. 



— Vous vous portez bien, fermière ? Voilà du cinnvre qui 
pousse à merveille. 

— Mon chanvre ne pousse guère bien ; il s'en va tout avec 
vos pigeons. 

— Où sont allées vos fdles, que je ne vois que vous ? 



— Deux sont à la rivière avec les bardes, et deux autres à 
préparer le cbanvre ; 

Et deux autres à préparer le chanvre ; et les deux derniè- 
res à le peigner. 

Pour Marie Fancbonik, ma nièce, elle est au lit malade ; 



Elle est au lit malade, depuis huit ou neuf jours. 

— Ouvrez-moi, ma fermière, que je voie ma fdieule. 

— Dites-moi, ma filleule, où avez-vous mal ? 

— C'est entre mon ventre et mon cœur que j'ai mal, ma 
marraine. 

— Levez-vous, levez-vous, ma filleule, et allez vous confes- 
ser au père François; 

7. 



78 

Kovesait mad ho pec'hed ; 
Ilag cvesail, niar keret. 

— Evit pec'hcurez n'em ounn kct ; 
Eiz-leizzo ounn bel koveset. 

— Gevicr d'in na liviritket, 

Eur pec'hed braz lioc'h euz c'honi grct : 

C'hoiii zo bet mintuMna d'ar c'iioat ; 
Riiz eo ho poutou i;and ar goad ! — 

m. 

^ Pachik bihan, kivar d'in-nio, 
Petra ia gand ar pae-zc ? 

— IIo nierenrien a Wigourvoz, 
Arc'hrouger hagho fdlorez. — 

Kriz vije neb ha na weljc, 
War dachcn Folgoat. pa zeue : 

Pa zcue ar plac'h pcnizek vloa, 
E-kreiz daou arser da grouga ; 

Eur c'hrac'hik koz paour dirag-hi, 
lerc'hel eur goulou d'czhi : 

Ilag hi, vont, a lavare : 

— Ne oa ked d'in ar bugel-ze. — 

Ann ilroun war lerc'h o c'houlen 
Truez d'he fdlorez a-grenn : ' 

— Laoskitgan-in va fdlorez : 

r.oi a rinn d'e-hoe'h, arc'hant lie fouoz, 

lia mar na hlij d lioc'h kemeiil-ze. 
Mo roi d'c-lioc'li pouoz va iiikane. 



79 

Confessez-lui votre péclié et prenez garde à vous, je vous 
y engage. 

— Je ne suis point pécheresse : il y a huit jours que j'ai été 
confessée. 

— ^'e mentez pas ; vous avez fiut un grand péché : 



C'est vous qui êtes allée ce matin au bois ; vos sabots sont 
rougis de sang! — 

III. 

— Mon petit page, dis-moi, qui est-ce qui passe dans la 



— Vos métayers de Guigourvez, lo bourreau et votre fil- 
leule. — 

Durent été celui qui n'eût pas pleuré, sur la place du Fol- 
goat, quand elle arriva ; 

Quand arriva la jeune fille de quinze ans, entre deux ar- 
chers, pour être pendue ; 

Une pauvre vieille petite femme, en avant , portait un cierge 
devant elle; 

Et la jeune fille disait, en marchant: — Cet cnfanl-là n'était 
pas à moi ! — 

Par derrière venait la dame, demandant instamment grâce 
pour sa filleule. 

— Rendez-moi ma filleule, et je vous donnerai son pesant 
d'argent, 

Et, si cela ne vous convient pas, je vous en donnerai le 
poids de ma haquenée. 



80 

Me roi d'c-hoc'h poucz va inkane, 
Ar plac'li lia nie war he gorre. — 

— IIo fillorez n'ho pezo kel, 
Neb a lazaz a vez lazet. 

IV. 

Paz ee 'r senesal da vernia, 

A ieaz ar c'Iirouger d'he c'hrouga. 

A-benn eunn pennadig goude, 
Dont a reaz d'he gaoul-lie: 

— Aotrou senesal, me ho ped, 
Mari Fanclionik na varv ket; 

Pa daolann va zroad war he skoa, 
Distrei da c'hoarzin ouz-in ra. 

— Taolithihadidaolithi, 
Kasil-hi d'ar fagodiri. 

— Taolomp-hi ha didaolomp-hi, 
Greomp lan ha moged d'he leski. - 

Abenn eunn pennadig goude, 
Dont a rea 'r c'hrouger adarre : 

— Aoirou senezal, me ho ped, 
Mari-Fanclionik na varv ket ; 

Ma enn tan beteg he diou-vron ; 
C'hoarzia a ra leiz he c'halon. 

Pa gredin pez a leverct, 

Ar c'habon-man devo kanel. — 

(Eur c'habon roslet war eiir plad, 
Ilan dcbred ncmci he zaoudroad.) 



81 

Je vous en donnerai le poids de ma liaqiienëe, la jeune fille 
et moi dessus. 

— Votre filleule ne vous sera pas rendue ; quiconque a 
tué, on le tue. — 

IV. 

Comme le sénéchal allait dîner, le bourreau alla la pendre. 

Au bout d'un i)eu de temps, il vint trouver le sénéchal: 

— Monsieur, excusez-moi, Marie Fanchonik ne meurt pas ; 

Quand je lui mets le pied sur l'épaule, elle se détourne vers 
moi, et rit. 

— Prenez-la, jetez-la, menez-la au bûcher. 

— Prenons-la, jetons-la, faisons du feu et de la fumée pour 
la brûler ! — 

Au bout d'un peu de temps, le bourreau revenait : 

— Monsieur le sénéchal, excusez-moi, Marie Fanchonili ne 
meurt pas ; 

Elle a du feu jusques au sein, et elle rit de tout son cœur. 

— Avant que je croie ce que vous dites, ce chapon-ci 
aura chanté. — 

( Un chapon rôii sur un plat, et tout mangé, hormis les 
pattes. ) 



82 

Ar scnesal oa souezel : 
Ar c'habon en devoa kanet. 

— Mari Fanclionik, me lio ped, 

Me zo faillet, c'houi u'em hoc'h kct ; 

Me zo faillet, c'houi n'em hoc'h ket : 
Pelra zo eim lan d'ho mirel? 

— Ann ilroiin Varia-Falgoat 

Zo' skuba dindan va daou-droad ; 

Ar Werc'hez, niamm ar gristeiiien, 
Zo' skuba eudro d'aiii c'horc'hcn. 

— Red eo kas priin da Wigourvez. 
Red kas. da di ar vereiirez ; 

Red kas da di ar vereurez, 
Da gouzoul piou eo pec'hcurez. — 

Tremenet oant holl dre ann lan, 
Ha nikun na lekeaz nian ; 

Tremenet holl heblakal man : 
Ar valez a joumaz enn haii. 



85 
Le sénéclial resta confus : le chapon venait de chanter. 

Marie Fanchonik, pardonnez-moi, c'est moi qui ai failli et 
non vous ; 

C'est moi qui ai failli et non vous : qui vous préserve de 
ce feu ? 

— îSotre-Dame Marie du Folgoat le balaye de dessous mes 
pieds; 

La Vierge, mère des chrétiens, le balaye d'autour de mon 
sein. 

— Qu'on envoie vite à Guigourvez, qu'on envoie chez la 
fermière ; 

•Qu'on envoie chez la fermière, qu'on sache qui est la pé- 
cheresse. — 

Ils passèrent tous à travers les llammcs, et aucun d'eux ne 
sourcilla ; 

Ils passèrent tous sans sourciller ; la servante seule y resta. 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Celle ballade est une des plus populaires de Bretagne; elie se 
cliante dans les dialectes de Cornouaille, de Tréguier, de Léon et 
de Vannes. Elle n'est pas antérieure au quinzième siècle, car 
l'église du Folgoat n'a été bâtie qu'à celte époque, et c'est elle 
qui a donné naissance au village où elle s'élève. Il y a lieu de 
la croire du milieu du siècle suivant, le P. François dont elle fait 
mention étant probablement Maistre François du Fou, doyen en 
l'église collégiale du Folgoat, (jui comparut à Nantes, le second 
jour d'octobre de l'an 1509, pour la rédaclion des reformations des 
Coutumes de Bretagne. Le petit manoir de Pouliguen existe en- 
coreà quelques lieuesdu Folgoat. Le bourg de Guigourvez est aussi 
dans les environs. La cause de l'immense popularité de notre bal- 
lade vient .sans doute de l'idée sur laquelle elle repose, idée que 
nous avons déjà vue développée dans celle du Frère de lait, et 
<iui fait le sujet de mille autres chants populaires. 

Sous l'empire d'une |)areille croyance, \'épreu\e devenait un 
moyen naturel de découvrir la vérité; on ne pouvait supposer que 
la Providence permît la mort de l'innocent. L'épreuve est encore 
en usage chez certaines peuplades sauvages; elle l'élait jus(iu';i 
une époque assez rapprochée dans toute l'Europe, comme en Bre- 
tagne. Son origine remonte peut-être aux Celles; on sait ([ue 
pour éprouver la verlu de leur l'enune, ils livraient au courant du 
lleuve leur enfant sur un bouclier, ou bien qu'ils la conduisaient 
à certaines roches druidi(jues a|)i)elés pierres de la vérité, ou 
pierres branlantes, qu'elle devait faire mouvoir sous peine de 
passer pour coupable. Celte dernière épreuve se pratique encore 
en Brelagi'e, mais jamais aucune femme ne manque d'ébranler le 
rocher. 

' ProcL'S-veibal, t. Vil, t. 30. 



LES LIGUEURS. 



ARGUMENT. 

Lorsque Louis XH, la veille de son mariage avec Anne de Bre- 
tagne, signa le trailé d'union du duché à la France (1499), le peuple 
armoricain, fatigué d'une guerre sans lin, crut voir luire l'aurore 
d'un avenir meilleur, et, oubliant qu'il avait lutté contre la suze- 
raineté des rois franks pendant sept siècles, et contre leur autorité 
immédiate durant trois cents ans , consentit a accepter le roi 
pour seigneur direct; mais les plus clairvoyants ne se sou- 
mirent qu'à regret, et iï la mort d'Anne de Bretagne, ils son- 
gèrent secrètement à recouvrer leur existence nationale. Chose 
remarquable, l'extinction delà famille ducale étrangère qu'Anne 
représentait, famille sous laquelle les Bretons avaient conservé 
leurs vieilles libertés, causa presque autant de chagrin au peuple 
que l'extinction de la race des chefs de nom et d'origine celtiques. 
Tomber sous l'autorité directe des rois de France après avoir élé 
gouvernés par des ducs qui, moins dépendants de ces rois que 
de leurs sujets, ne pouvaient promulguer aucune loi nouvelle, 
abroger aucune loi ancienne sans le consentement du baronnage 
de Bretagne, celte sauvegarde armée des intérêts nationaux, parut 
aux patriotes bretons une calamité réelle que dissimulait seule- 
ment le contrat par lequel leurs anciennes franchises leur étaient 
maintenues. Ils cherchèrent donc l'occasion de secouer le joug 
de la France : la Ligue la leur offrit bientôt; rattachant leur cause 
à celle du parti catholique, et prenant pour chef le duc de Mer- 
cœur, dont leurs vues nationales servaient les prétentions à la 
couronne de Bretagne, ils déployèrent le drapeau de l'Union. 

Le chant du dépirt des ligueurs cornouaillais de l'armée de 
Mercœur pour le siège de Craon, défendue par huit à dix mille 
hommes, tant Anglais que Français, qui furent mis en déroute 
sous les murs de la ville (mai 1 592), est resté dans la mémoire bel- 
liqueuse des paysans des montagnes Noires; il m'a été appris par 
vtn vieillard nommé Gorvel de Mael-Pestivien. 

8 



VllI 

Ali- RE UNANED. 

( les Kerne. ) 

Tro marc ar c'iuiz-hcol, oe klevet Irouz neihour, 
Trotiz eur vag a oe klevet o touel gaiid ann dour, 
lia slrap, lia son ann drompill hag ann taboliiiou, 
Ken a zone ar c'iierreg war leiu ar nieneiou. 



lia me monet da vvelcl; mez ne weliz netra 
Nemel Marc'haid ar gcrc'lieiz, pao-kamni, o peskela 

— Marc'haid, Marc'liaidik, te nij Imel ha pcll ; 
l'elra nevc zo digoucl c-barz e Breiz-izcl ? 

— Neira neve zo digouel e-barz e Breiz-izcl, 
.Nenied c tri c'horn ar vro zo stralill ha hiezel, 
Savet ann holl Vretoncd ploniziz ha noblans, 

lia na vo fin d'ar brezel ma na gav aim dud chans. 

Neb ho gwelc dastumet da vont d'ann harzou Breiz , 
E lachen Kergrist-Moelan, diriou fasli, larz-ann-deiz, 
l'ob arkchut war ho skoa, peb bleun ru cuz ho zok, 
l'cb kleze cuz ho c'hosle, banniel ar feiz; a-rok. 

Ila-pa oanl o vouet kuit hi zo cet d'ann iliz 
Evil kimiada sant l'er kouls hag ann olrou Krist : 
llag tont eiiz ann iliz 'nem stouonl cr vercd : 

— Arsa 'la, Kerne-huel, chetu ho soudardcd ! 

Chetu soudarded ar vro, soudarded unanet 
Evid difenn ar gwir fcfz rag ann Ilugcnoded, 
Evid difrnn Breiz-izcl rak bro-Zoz ha Bro-C'hall, 
Kemend a wasl hor bro-ui, gwas cgcd ami langwall. 



\'in 
LES LIGUEURS. 

( Dialecte de Cornouaille. ) 

Vers riieure où le soleil se couche, un bruit s'entendit 
hier, le bruit d'une barque descendant la rivière/et un cli- 
quetis d'armures, et des fanfares de clairons , et un roule- 
ment de tambours tel, que les rochers en résonnaient au som- 
met des montagnes. 

Et moi d'aller voir; mais je ne vis rien que Marguerite la 
Grue, péchant, immobile sur une patte : 

— Marguerite, Margot, qui voles haut et loin, qu'est-il donc 
arrivé de nouveau en basse Bretagne? 

— Il n'est rien arrivé de nouveau en basse Bretagne, excepté 
la guerre et le trouble aux trois coins du pays; tous les Bre- 
tons se sont levés, paysans et gentilshommes; et la guerre 
n'aura point de fin si le ciel ne vient en aide aux hommes.— 

On les vit rassemblés pour aller combattre' aux frontières 
de Bretagne, le jeudi de Pâques, au lever de l'aurore, sur le 
tertre de Kergrist-Moélan, chacun une anjuebuse sur l'épaule, 
chacun un plumet rouge au chef, chacun une épce au côté, 
le drapeau de la foi en tête. 

Avant de partir, ils entrèrent dans l'église pour prendre 
congé de saint Pierre et du seigneur Christ ; et, en sortant 
de l'église, ils s'agenouillèrent dans le cimetière : 

— Orçàl haute Cornouaille, voilà vos soldats! 

Voiicà les soldats du pays, les soldats unis pour défendre 
la vraie foi contre les huguenots, pour défendre la basse 
Bretagne contre les Anglais et les Français et tous ceux qui 
ravagent noire patrie pire que l'incendie! — 



88 

Ilag tout cuz ar vered eleiz a c'houlenne : 

— Men a gefimp mezer ru d'en emgroaza brème? — 
Ken a droc'haz kalonek polr niancr Kcrgourlez : 

— Kenieret skouer dican-in liag e viol kroazct ezl — 



Ne oa ked he gomz gant han, he gomz acliuet mad, 
Oa toullet gwion lie vrec'h ken a slrinkaz ar goad, 
lia war dal he borpanl wenn eur groaz ru a oa gret, 
Ilag abarz nemeur anizcr ho holl e oanl kroazet. 

Ta oant e kiclien Kallak o vonel gand ann heiit, 

E klevjonl kleier Duhol o son ann oiïern bred : 

Ilag hi dislroi war ho c'biz eiin eur larcl 'un eur vouez : 

— Kenavo kleier iMari 1 kenavo kleier kcz! 

Kcnavo 'ta, kenavo, kleier krisleniel! 
Allez enn deziou-lid ni bon euz ho prallel ! 
Ra blijo gand ann Olrou, hag ar Werc'hez santel, 
Ma ho prallefimp-ni c'hoaz pa vo fin d'ar brezel ! 

Kenavo bannielou sakr père bon euz dougel, 

Och obor iro ann iliz. e pardon Sanl-Servet; 

lia vinip ker gocsl da zifonn bor bro hag ar gwir feiz 

Ilag ein oinp bel d'ho lerc'hel \var ann dachen, enn deiz! 



Ra hijo Doue ar reo! ra vo goenvet ann ed, 
Goenvel e douar ar Gall trubard d'ar Vreloned ! 
Ra ganomp-ni da viken, enn eur vouez, potred Breiz : 
— « Biken 1 biken n'enibaro ann oenar hag ar bleiz. » - 

Ar ganaouen-nia zo gret aboe 'm omp eet enn lienl, 
Ebarz ar bloa nui pcnip kanl daouzek lia poar ugent; 
Grel gand eur c'houer iaouank, war cunn Ion da gano. 
Kancl-hi, potred Kerne, da laouenuat ar vro. 



En quiltanl le cimelièrc, ils dcmaïKiaioiit en foule : — Où 
Irouvcrons-nous du drap ronge pour nous croiser présente- 
ment? — 

Le fils du manoir de Kercourlois repartit en brave : — 
Prenez exemple sur moi, et vous serez croisés ! — 

A peine il achevait ces mots, qu'il s'était ouvert une veine 
du bras, et que son sang jaillissait, et qu'il avait peint une 
croix rouge sur le devant de son pourpoint blanc; et que 
tous ils étaient croisés dans un instant. 

Comme ils étaient en roule et approchaient de Callac, ils 
entendirent les cloches de Duhot, qui sonnaient la messe, et 
eux de détourner la tête, et de dire tout d'une voix : 

— Adieu, ô cloches de Marie ! adieu, ô cloches bien-aimécs! 

Adieu donc, adieu donc, ô cloches baptisées, que nous avons 
tant de fois'mises en branle aux jours de fêle! Plaise au Sei- 
gneur et à la Vierge sainte que nous vous sonnions encore 
quand la guerre sera finie ! 

Adieu, sacrées bannières que nous avons portées proces- 
sionnellement autour de l'église, au pardon de Saint-Servet. 
Ah ! puissions-nous être aussi forts pour défendre notre pays 
et la vraie foi que nous l'avons été pour vous défendre sur. le 
tertre, au grand jour ! 

Que Dieu secoue la gelée! que le blé soit llétri, flétri dans 
le champ du Français qui trahit les Bretons! Et chantons 
toujours, tout d'une voix, enfants de la Bretagne: 

— «Jamais! non jamais, la génisse ne s'alliera au loup ! » — 

Ce chant a été composé depuis que nous sommes en route ; 
il a été ' composé en l'année mil cinq cent quatre-vingt- 
douze, par un jeune paysan, sur un air facile à chanter. Ré- 
pétoz-le, hommes de Cornouaillc, pour réjouir le pays. 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 



Les ravages commis en Bretagne par les élrangers, tant Anglais 
que Français, inspirent au poêle populaire la môme haine pour 
eux qu'à ses prédécesseurs; elle emprunte un accent nouveau à 
l'indignation qu'il é[irouve en songeant à la violation de la foi ju- 
rée, et proteste contre un pacte d'union qui lui paraît imprati- 
cable. Ce sentiment d'antipathie pour le loup, comme il appelle la 
France, à l'exemple des poètes nationaux du quatorzième siècle, 
n'était point particulier au peuple des campagnes; il était celui 
de toute la basse Bretagne, et même des villes : les Bretons s'ob- 
stinaient à ne pas vouloir devenir Français, et traitaient de félons 
les hommes du pays dévoués au roi; c'est ce qui était arrivé à 
Chateaubriand, gouverneur de Brest, quelques années auparavant . 
La reine de Navarre écrivait alors île basse Bretagne à Henri II : 
« J'ay veu M. de Chasteaubriand... Il n'a regart ny à son proufist, 
ny à complaire à nulluy, pour vostre service, dont ceux de la 
basse Bretaigne le tiennent pour mauvais Breton...; ceux de 
Brest... ne sont pas bien confirmés bons Français. Vous savez 
de quelle importance le lieu est ; il vous plaira y penser : car M. de 
Chasteaubriand en a souvent la liebvre de peur, veu qu'il est en 
dangereuses mains, et gardé par gens mal contents i. » 

René du Dresnay, seigneur de Kercourtois, chef des ligueurs de 
la haute Cornouaille, dont la famille est aujourd'hui représentée 
par le loyal député de ce nom, est un des plus beaux caractères 
du seizième siècle. A l'époque du siège de Craon, il n'avait 
guère que vingt-deux ans; en 1594, il commandait une compagnie 
de gens d'armes de cent cinquante salades, « qui lui avoit esté 
donnée de préférence à plusieurs gentilshommes et vieulx soldats, 
lesquels néanmoins n'en furent pas jaloux, dit un contemporain, 
la voyant bailler à celui qui la méritoil si bien. Car c'estoit un 
gentilhomme rempli de belles qualités entre la noblesse, et plus 
parmi les genz de guerre : vaillant de sa personne autant qu'on 
pouvoit l'estre; discret, parlant peu, mais bien à propos; ne ju- 
rant jamais; ne s'adonnant pas aux femmes, comme la plupart 
d^ aullres recherchent si curieusement; ne manquant dereni- 

1 Lcllres inédites de la reine de Navarre. Letdo xcix, p. 163 et 166. Do la 
basse Brptiigne. — Octobre, 1337. Au Roi. 



91 

plir son devoir de bon chrestien, jeiisnant le caresme, mesme à la 
campaigne; ce qu'il faisoit quand il fut tué, qui fut le jeudi absolu 
ou le jour de devant (1594). Mais il semble que Dieu le vouloit 
à lui, le trouvant disposé de jouir de la gloire éternelle. » 

Kercourtois eut une de ces morts glorieuses, si communes dans 
les temps modernes : il périt en gardant le pont de la Houssaie, 
près de Ponlivy, qu'il défendit seul, pendant près d'une heure, 
contre six ou sept cents arquebusiers ennem.is, jusqu'à ce que, 
tenlant un dernier eiforl pour les chasser au delà, et « s'es- 
tant avancé de furie, dit l'historien déjà cité, son cheval eut un 
des [lieds de derrière pris entre deux planches du pont, et tomba 
sous lui. Dans ce moment accourut un soldat, qui lui donna, au 
défault de la cuirasse, de son espée au travers du corps... Il tres- 
passa à cheval, sur celui même qui avoit combattu. Son corps fut 
rendu à Kemper, et enterré aux cordeliers avec une grande 
magnificence, et beaucoup de pleurs de toutes sortes de genz, car 
il estoit fort aimé. » 

L'antique usage de l'enlèvement de la bannière paroissiale de 
Saint-Servet, auquel faita llusion le chantre des ligueurs, existe 
encore aujourd'hui. La veille du jour du pardon, qui a lieu tous 
les anç le 15 mai, et qui attire une foule immense de pèlerins, non- 
seulement des pays de Cornouaille, de Tréguier et de Vannes, sur 
la limite desquels est bâtie la chapelle du saint,' mais même du 
pays de Léon; à llissue des vêpres, au moment où la procession 
va sortir, où croix et bannières se dressent, où le prêtre, debout 
sur les degrés de l'autel et tourné vers le peuple, élève le saint 
sacrement, les paysans de Vannes et ceux de Léon (car les Tré- 
gorois et les Cornouaillais restent neutres) se séparent tout à 
coup en deux camps, et, brandissant en l'air leurs terribles butons 
à tête, ils s'écrient d'une voix tonnante : 

Hij ar reo ! io ! io ! 
Hij ar rco ! hij ar reo ! 

(Secoue la gçlée ! io ! io ! secoue la gelée! secoue la gelée! ) 
C'est une prière à Dieu pour qu'il délourne des blés qui poussent 
les gelées dont ils sont menacés. La procession sort de l'église, et 
la mêlée s'engage autour de la bannière, dont les deux partis ri- 
vaux, qu'on dislingue à un morceau d'étoffe rouge ou blanc croisé 
sur l'épaule gauche, s'efforcent de disputer la possession au vi- 
goureux Cornouaillais qui la porte. Les vainqueurs s'en partagent 
les lambeaux, et la gelée est pour les vaincus. 



92 

L'ilUervenlion île la fm-cc armée ne saurait arrêter le désordre ; 
on peut voir, après la bataille, le lit du ruisseau qui sépare les 
évécliés de Quimper et de Vannes encombré des tronçons de 
sabre» des gendarmes. En 17G6, dit un écrivain du dernier siècle, 
l'évêque de Coniouaille défendit au recteur de Dnliot d'ouvrir la 
chapelle de Saint-Servet et de célébrer le pardon. Le prêtre voulut 
obéir; mais les Vannetais, s'élant rendus au presbytère, Tenle- 
vèrent de force, le placèrent sur leurs bâtons, avec lesquels ils 
avaient formé une espèce de brancard, et le portèrent jusqu'à la 
chapelle, où ils le forcèrent de chômer la fête patronale. Ainsi, 
comme le remarque, avec sa justesse d'observation habituelle, 
M. Alfred de Courcy, dans une des études les plus piquantes qui 
aient paru sur les Bielons; ainsi la puissance de la tradition est 
telle en Bretagne, qu'elle y triomphe souvent de la religion elle- 
même. 



LA FONTENELLE LE LIGUEUR. 



ARGUMENT. 

Un des plus fameux partisans qu'eut la Ligue en Bretagne, 
était La Fontenelle. 

« Guy-Eder de la Fontenelle, juveigneur de la maison de 
Beaumanoir, dit le chanoine Moreau, nasquit en la paroisse de 
Botoa, d'autres disent de Prat, en Cornouaille. Dans le temps 
qu'il estoit escolier à Paris, au collège de Boncolest, où je 
le vis en 1o8", il monslroit déjà des indices de sa future vie 
despravée, estant toujours aux mains avec ses compagnons. 
En 1589, il vendit ses livres et sa robe déclasse, et, du provenu 
de l'argent, acheta une espée et un poignard, se déroba dudit col- 
lège, prit le chemin d'Orléans pour aller trouver l'armée de 
M. le duc du Maine, lors lieutenant général de l'Estat et couronne 
de France, et chef du parti catholique, et retourna en Bretagne. 
Asgé de quinze a seize ans, il se mit parmi la populace qui estoit 
sous les armes pour le parti des ligueurs, qui en fit estai, parce 
qu'il estoit de bonne maison et du païs, et, le voyant d'un esprit 
actif, lui obéissoit fort volontiers. Il se fit suivre de quelques do- 
mestiques de son frère aisné, et d'autres jeunes seigneurs de la 
commune, et commença à piller les bourgades, et à prendre pri- 
sonniers de quelque parti qu'ils fussent. Il donna |)lnsieurs alarmes 
à Guingamp, dont le gouverneur tenait pour le roy, encore que 
la ville fust au seigneur de Mercceur, de la part de sa femme, 
duchesse de Penthièvre, qui portoit sur-nom de Bretagne... 

« Il fit à la sourdine une course en Léon, jusques à Mesarnou, 
et enleva la tille de la dame du lieu (Marie de Coadelan, fille de 
Lancelot le Chevoir et de Renée de Coetlogon), héritière de 
mère et de père, riche de neuf à dix mille livres de rentes, asgée 
seulement de huit à neuf ans. » 

Ce dernier trait est le sujet d'une des milles chansons populaires 
dont La Fontenelle est le liéros. La plus remarquable a été re- 
cueillie, il y a plusieurs années, par M. le comte de Kergariou, dont 
la rare sagacité avait deviné la mine poétique si exploitée aujour- 
d'hui, longtemps avant que personne songeât à en tirer parti. 



IX 

FONTANELLA. 

(lesTreger. ) 

I. 

Fontanellan a barrez Prad, 
Bravan map a wiskaz dillad, 
En deuz lanimet cur beuii-licrez 
Diwar barlen he magercz. 

— Pcnn-hcrezik d'in levcrct, 
Pelra er c'hlcuz-ze a glaskfl? 

— Klasket a rann boukcjo liaii 
Dam brcurik mager a garann ; 

D'am Ijreurik mager a garann, 
Klasket a rann boukojo lian, 
llogen aon 'm euz, ken a gienann, 
^'a erruje Fontanellan. 

— Penn-herezik, d'ia leveret, 
Fontauellan a anaveel? 

— Fontanellan ifanaveann ket, 
Rlevet koniz anean "m euz gret, 

Klcvet komz anean 'ni euz gret, 
Larct oa gwall l)olr, in euz klevel, 
Laret penoz e lamm nicrf'lied. 

— la 1 ba dreist-boU ponn-lierczcd ! 

Tre be ziou-vrcc"b be c'bcmeraz, 
llag be briatat a reaz, 
Ha war lost be varc'h be zolaz. 
Ha da Zant-Malo lie r'basaz. 



IX 

LA rONTENELLE. 

( Dialecte de Tréguier. ) 

I. 

La Fontenelle, de la paroisse de l'rat, le plus beau tiis qui 
porta jamais habits d'iioninie, a enlevé une héritière de dessus 
les ccnoux de sa nourrice. 



— Petite héritière, dites-moi, que cherchez- vous dans ce 
fossé ? 

— Je cueille des fleurs d'été pour mon petit frère de lait 
que j'aime ; 

l'our mou petit frère de lait que j'aime, je cueille des fleurs 
d'été, mais j'ai peur, et j'en tremble, de voir arriver La Fon- 
tenelle. 

— Petite héritière, dites-moi, coanaissez-vous La Fontenelle ? 

— Je ne connais pas La Fontenelle, mais j'en ai ouï parler ; 



J'en ai oui parler, j'ai ouï dire que c'est un bien méchant 
liommc, et qu'il enlève les jeunes fdles. 
— Oui ! et surtout les héritières ! — 



Il la prit dans ses bras, et l'embrassn; puis il la mil en 
croupe derrière lui, et la mena à Saint-Malo. 



96 

Da Zant-Malo ncuz hi c'hasct, 
El lean-di iicuz hi lakct, 
lia pa oe pcvarzek vloa net, 
>'cuz hl c'henieicl da bried. 



II. 

Da vaner Koadelan int cet. 
Eur mal) bilian e deuz ganct, 
Eiir niab kcr koaiit ovel aim bail, 
IIoiivcl d lie dad Foulaiiellau. 

Ken a oa eul lizcr digouot : 
Da l'ariz e oa red iiioiiel, 

— Ho euiian, aman bo loskauii, 
Da Baiiz raktal e eann. 

— Fonlancllan. chomel er ger ; 
l'ean a rinn eur cbaniiader ; 
Eiiti hall Doue, na et kel di; 
Ma el di ua zizlioec"b iiiui. 

— l'euz ker da gaout aou e-bcd ; 
Me ia ma uiiaii d ho c'baoïiel ; 
Grel ervad d'âm mabik bihau, 
Keil e viun pell deuz ar ger-man. 

Foiilanellan a lavare 

D'ann dud iaouank. pa ziblase : 

— Me rei eur vanniel ar gacran. 
D'anu ilron Yari Hozerau ; 

Bannicl ha dilad ar gacran , 
Ma po sonj ouz Foulanellan; 
lia damant deuz he vab biiiaii. 
Keu na ziztroi da Goadelan. — 



97 

Il l'a menée à Saiiil-Malo, où il l'a mise au couvent, et 
quand elle a eu quatorze ans, il l'a prise pour épouse. 



Us sont allés habiter le manoir de Coadclan ; elle a mis au 
monde un petit enfant, un enfant aussi beau que le jour, res- 
semblant à son père La Fontenellc. 



Quand arriva une lettre : il fallait se rendre à Paris. 

— Je vous laisse ici seule, je pars à l'instant pour Paris. 



— La Fontcnelle, restez à la maison ; je payerai un messa- 
ger; au nom de Dieu, n'y allez pas ; si vous y allez, vous n'en 
reviendrez plus. 



— Ne craignez rien; j'irai moi-même les trouver; ay( 
bien soin de mcu fils, pendant que je serai loin d'ici. — 



Fontenelle, en partant, disait aux jinmes gens : — Je donnerai 
la plus belle bannière du monde à Notre-Dame du Rosaire ; 



Une bannière et les plus beaux habits, si vous n'oubliez pas 
la Fontenelle, et si vous avez soin de son petit enfont, jus- 
qu'à ce qu'il revienne à Coadélan. — 



98 



III. 



— Demad, roue ha rouanez, 
Deut onn d'ho kaout enn ho palez. 

— Ta hoc'h deut, deut mad e viet ! 
Mez a ac'han na ieffec'h ket. 

— Mez a ac'han rae a ielo, 
Olro roue, pe ui welo ! 
Sternet d'hi-uie ma inkanc, 
Ma inn-me d'ar ger adarre. 

— Da Goadelan na iefech kct ; 
D'ar prizou, ne lavaranu ket ; 
Chadennou awalc'h zo eui zi, 
Evit chadenuau daou pe dri. 

— Pachik, pachik, pachik bihau, 
Kc ker skanv irczek Koadcla», 
lia lavar d'ar benn-hcrez kez 
Ma ua zougo luui dauielcz ; 

xMa na zougo mui dantelez, 
Rag he fried paour zo diaez ; 
Kas d'in eur roched da wiskan, 
Ilag eul User d'ara lieiinan. 

Kas d'in, te, eur roched lieu, 
Hag eul liser vraz lien gwenn, 
Ilag ouspenu eurplad alaoured, 
Da lakat va fenn da zellet ; 

Dal eunn guchen euz va bleoman, 
Da slagau deuz dor hoadelau 
Mu laro re iei danu iliz : 
True Doue war ar markiz ! 



99 

m 



-- Bonjour, roi et reine, nie voici venu vous trouver en 
votre palais. 

— Puisque vous voilà, soyez le bien-venu ! vous ne sortirez 
pas d'ici 

— Je sortirai certes d'ici, seigneur roi, ou nous verrons ! 
Qu'on nie selle ma liaquenée, que je retourne chez moi. 



— A Coadélan vous n'irez point ; en prison, je ne dis pas : 
il y a assez de chaînes en mon palais, pour en enchaîner 
deux ou trois. 



— Page, mon page, petit page, va vite à Coadélan, et dis 
à la pauvre héritière de ne plus porter de dentelles ; 

De ne plus porter de dentelles, car son pauvre époux est 
en peine ; toi, rapporte-moi une chemise à metlre, et un drap 
pour m'ensevelir. 



Rapporte -moi une chemise de toile, et un grand drap 
blanc, et de plus un plateau doré, pour qu'on y expose ma tète 
aux regards ; 



Et tiens une poignée de mes cheveux, pour attacher à la 
porte de Coadélan ; afin que les gens, en allant à la messe, 
disent : Que Dieu fasse grâce au marquis ! 



^oo 

— Kaset bleo kemcntnia gerfel; 
Evid plado aour na vcrn ket; 
Tol't vo lie benn war ar pae, 

Da c'hoari boul d'ar vugale. — 

Ar paohik bihaii lavarc , 
E Koadehm pa erriie : 

— Dom:\d, deinad d hoo'b penn-boroz, 
Gwolloc'h cit zo gan 'nn olro kcz ! 

Eiir rocbod a c'Iionl da wiskan, 
Ilag cnl liscr d lie lieuiian, 
Jlag ouspenn eur plad aiaourel, 
Da Iakat be benn da zellei. — 

IV. 

Re Pariz a oa soucz. t, 
Ocliouzout pelra oa digouet, 
Gwelel euun itron a bell vro, 
Troiiz braz ganl bi, drc ar ruio. 

— Cbotu penn-berez Koadehin 
Gant lii eur ze cblaz ha ledan ; 
Ma ouife pez a ouzonn nie, 
Eur vroz du-pek a gemerfe. 

— Olro roue, ha me bo ped , 
Ma fried d'in-nie daskoret. 

— llo pried d'boc'b ne zasinn ket. 
Tri de zo e ma bel lorrel. — 

Neb a zeufe da Goadelan, 
En defe keun ba nec'banian, 
En defe keun braz o welet 
3Iaro ann lan war ann oaled, 



^ol 

— Portez des cheveux tant que vous voudrez; pour des 
plateaux d'or c'est inutile ; sa lête sera jetée sur le pavé, pour 
servir de boule aux enfants. — 



Le petit page disait, en arrivant à Coadélnn : — Bonjour, 
bonjour, héritière; meilleur jour que n'a le pauvre seigneur ! 



Il demande une chemise à mettre, et un drap pour l'ense- 
velir, et, de plus, un plateau doré pour qu'on y expose sa lête 
aux rcffards. — 



IV. 



Ceux de Paris étaient fort surpris, cl se demandaient ce qui 
pouvait être arrivé, voyant une dame d'un lointain pays me- 
nant si grand bruit par les rues. 



' — Voici rhéritière de Coadélan avec une robe verte et 
lloilanle ; si elle savait ce que je sais, elle prendrait une robe 
noire comme de la poix. 



— Sire, je vous en conjure, rendez-moi mon mari. — Je 
ne vous rendrai point votre mari, il y a trois jours qu il a 
été roué. — 



Quiconque viendrait à Caodélan aurait le cœur navré, au- 
rait le cœur navré de douleur, en voyant le feu mort au foyer : 



^02 

welet al lennad kreski 
E tonll ann or hag cl leur-zi, 
El leur-zl hng c-kreiz ar zal, 
Eag ann dud fall cno' vragal; 

Ilag ann dud paour, cnn cur drcmcn, 

wclan, sivoaz, gand anken, 

wclan, o koniz cvellienn : 

— Clielu maro niamni ar beoricn ! 



105 

Envoyant les orties croître sur le seuil de la porte et au roz- 
de-cliaussée ; au rez-de-chaussée et dans la salie, et le mé- 
chant monde y faire le beau ; 



Et les pauvres gens pleurer, en passant, pleurer avec an- 
goisse, hélas ! en disant : — Voilà qu'elle est morte, la mère 
des pauvres ! — 



>'OTES ET IXLAmCISSEMENTS. 



Le clianoine Mureau assure que ce fut à Tile Trislan que La Fon- 
lenelle emmena l'iiérilière de Coadélan, après l'avoir enlevée. Le 
lioête la fait comhiire à Sainl-Malo, en un couvent de religieuses. 
Plusieurs raisons nous feraient préférer le témoignage du poète. 
La ville de Saint-Mnlo avait d'elle-même ouvert ses portes aux 
lii^ueurs, et tenait encoie pour eux à l'époque île l'enlèvement de 
riiérilière. Plus lard, elle les abandonna, se révolta conire son 
i^ouverneur qu'elle soupçonnait de rapports secrets avec les roya- 
lisies, et se donna un gouvernement libre. 

Il est permis de croire, avec le poète populaire, que Marie de 
Coadélan finit par s'altacber à un liomme qui l'avait enlevée par 
fiirce; car M. le comte de Kergariou possède un acte passé, le 
17 février 1()02, en son nom et en celui du sieur de Fontenelle. 
Après qu'inculpé dans la conspiration de Biron, il eut été roué vif, 
malgré sa qualité de gentilhomme, moins pour ce nouveau crime 
que pour ses dépiortements antérieurs, Marie ne rougit pas de se 
montrer comme sa veuve, pour renoncer à la conununaulé. Rien 
n'empèclie de penser encore qu'elle ait demandé la grâce de son 
mari, ou même ([u'elle soit morte de chagrin, comme l'auteur pa- 
rallle donner à entendre, car, dès !G03, elle n'existait plus. 



L'HÉRITIÈRE DE KEROILAZ. 



ARGUMENT. 

L'histoire de Marie de Kerouiaz, fille unique de François de Ke- 
rnulnz, chevalier, seigneur de kerouiaz, en bas Léon, et de dame 
Callicrine de Lannuzouarn, nous présente un fond d'aventures 
tout à fait semblables ii celles d'Azénor de Kergroadez. Forcée 
par sa mère d'épouser, en 1565, François du Chastel, marquis de 
Mesie, qui fui prefcré à deux jeunes seigneurs du pays, Kertho- 
maz et Salaiin, dont elle recevait publiquement les hommages, 
l'hérilière mourut de chagrin, sans laisser de postérité. De Mesle 
tient dans l'histoire de Bretagne une place fort peu honorable. 
I). Morice rapporte que, sous la Ligue, lors de la prise de Quim- 
perlé, dont il était gouverneur, il se sauva presque nu au milieu 
(le la nuit, avec des femmes, passa la rivière, et prit la roule de son 
manoir de Ghàteaugal, où il se tint caché. Nos traditions popu- 
laires ajoutent h ce trait de l&cheté plusieurs faits d'avarice sor- 
dide : c'en était plus qu'il ne fallait pour éloigner de lui l'héritière 

Mlle Marie de Blois, fille du savant de ce nom, est l'auteur de la 
découverte de la ballade qu'on va lire. La version que je publie 
m'a été chantée par une paysanne, de la paroisse de Nizon. 



X 

PENN-HEREZ KEROCLAZ. 

( les Léon. ) 
I. 

Ar benii-lierez a Geroulaz 
E devoa etinn diduel vraz 
Enn eur c'iioari diouz ann dizez, 
Gant bugalc ann aotrouncz. 

Evid ar bloaz n'e dciiz ket grct, 
Rag lie danvcz na aotre ket ; 
Emzivadez eo aberz lad ; 
Grad-vad he c'herent a vez niad. 

— Va boll gèrent a du va zad 
N lio deiiz biskoaz karel va mad ; 
Nemet c'hoantaet va maro, 
Da gaoul war-lerc'h va mado. — 



— Ar bcnn-herez a Geroulaz 
E deuz hirio plijadur vraz, 
tougen eur zae salin gwenn, 
Ha boukcdou aour war lie fenn. 

N'ed eo ket bolou lasenet 
Boaz ar benn-herez da gaouet : 
Boleier seiz lia lerou glaz, 
Boaz eur benn-hercz Keroulaz. 



L'HERITIERE DE KEROULAZ, 

( Dialecte de Léon. ) 
I. 



L'hériiière de Keroulaz avait bien du plaisir à jouer aux 
dés avec les enfants des seigneurs. 



Cette année, elle n'y a point joué, car ses biens ne le lui 
porniettaient pas ; elle est orpheline du côté de son père ; l'a- 
grément de SCS parents serait bon à avoir. 



— Aucun de mes parents paternels ne m'a jamais voulu de 
bien ; ils ont toujours souhaité ma mort, pour hériter ensuite 
(le ma fortune. — 



II. 



— L'héritière de Keroulaz est aujourd'hui bien heureuse ! 
elle porte une robe de satin blanc, et des fleurs dor sur la 
tête. 



Ce ne sont point des souliers à lacets que l'héritière a cou- 
tume de mettre, ce sont des souliers de soie et des bas bleus^ 
comme il sied à une héritière de Keioulaz. — 



108 

Evdze a gonizet er zal, 

Pa zeue'r bcnn-heroz er bal; 

Kag niarkiz Melz oa erruet, 

Gaud hc vamni hag heul braz meurbel. 

— Me garje beza kouhiiik c'hlaz, 
VVar aiin doen a Geroulaz, 

Evit klcvel ar gomplidi, 
Eire he vanim ha va hiiii. 

31c a greu gant pez a welann ; 
Ne ked heb soiij iiU dcut aman, 
Euz a Génie, pa zo enu li, 
Eur bcan-herez da zimizi. 

Oand be vad liag bc banv brudel, 
Ar inarkiz-ze d'in iia bUj ket; 
Ibigeii Kcrloinaz poUik zo 
A garaun, a girinn alo. — 

Noc'bet oa ivez Kerloinaz, 
Gaiid ami dud deiil da Geroulaz ; 
Karoiil eiire ar bcim-berez, 
llag a lavaie abez : 

— Me garje beza eslik-noz 
Er jardin war eur bodik roz. 
Pa zeufe da zastum bleuniou, 
Ni cm welfc cno bon daou. 



Me garje beza krak-houad 
War al lenn a walc'b be dillad, 
Evil glibia va daou-lagad, 
Gand ann dour a c'blib hedaou-droad. 



i09 

Ainsi parlait-on dans la salle, ([nand riiériliere onlra en 
danse; car le marquis de Mesle élail arrivé avec sa rnère et 
une suite nombreuse. 



— Je voudrais être petit pigeon blanc, sur le toit de Kerou- 
laz , pour entendre ce qui se trame entre sa mère et la 
mienne. 



Ce que je vois me fait trembler; ce n'est point sans des- 
sein qu'ils sont venus ici de Cornouailie, quand il y a dans la 
maison une liérilière à marier. 



Avec son bien et son grand nom, ce marqui.'^-là no me plait 
pas; Keribomaz est celui que j'aime depuis longtemps, celui 
que j'aimerai toujours. — 



Kertliomaz lui-même était tout soucieux, en voyant les per- 
sonnes qui venaient d'arriver à Keroulaz, car il aimait l'iiéri- 
tière, et disait souvent : 



— Je voudrais être rossignol de nuit, dans son jardin, sur 
un rosier ; quand elle viendrait cueillir des fleurs, nous nous 
y verrions tous les deux. 



Je voudrais être sarcelle sur l'étang où elle lave ses robes, 
pour mouiller mes yeux dans l'eau qui mouillerait ses 
pieds. — 



^o 



MO 

III. 

Na Zalauu a zigouczaz 
Da zadorn-noz e Kcroulaz, 
War he varc'hik du d'ar niauer, 
'Vcl ma oa boazel da ober. 

War ann nor borz pa neuz skoet, 

Ar benn-hercz neuz digoiet; 

Ar benn-hercz, o tont e nieaz '' 

rei eunn lamui boed d'eur paour keaz. 

— Penn-berezik d'in levcrel, 
Peleach eo ho lulchenliled? 

— Eet iut da gas ar chas d'ann dour, 
Salaua ke prim d'ho sikour. 

— K'ed eo kel evid doura chas 
Ez ounn deuel da Gcroulaz, 
Nemed evid ober al lez; 

Ra viot furoc'h, penn-herez. — 



Ar benn-hercz a lavare 
D"he niamm ilroun, enn devcz-ze 
— Âboe ma ar niarkiz ama, 
Va c'halouu zo deut da ranna. 

Va manini ilroun, ha me ho ped, 
D'ar markiz Blelz n'em roil kel ; 
Va roil kinl da Bciuiarrun, 
Pe, mar kiril, da Zaiaun, 



\i\ 



m. 



Salaùn, lui aussi, arriva le samedi soir, selon sa coutume, 
au manoir de Keroulaz, monté sur son petit cheval noir. 



Comme il frappait à la porte de la cour, l'héritière lui ou- 
vrit ; l'héritière, qui sortait pour donner un morceau de pain 
à un pauvre. 



— Petite héritière, dites-moi, où est allée la compagnie? 

— Conduire les chiens à l'eau, Salaiin ; allez les aider. 



— Ce n'est pas pour faire boire les chiens que je suis venu 
à Keroulaz, mais bien pour vous faire la cour ; soyez plus 
gentille, héritière. — 



IV. 



L'héritière disait à madame sa mère, ce jour-là : — Depuis 
que le marquis est ici, mon cœur est brisé. 



Madame ma mère, je vous en supplie, ne me donnez pas au 
marquis de Mesle; donnez-moi plutôt à Pennanrun, ou, si 
vous aimez mieux, à Salaiui ; 



^I2 

Va roil kcnl d,i Gertomaz, 
Ilen-nez en deuz ar muia gras, 
Enn li-nian e toii alicz, 
Iliig lie lezil (lin obcr lez. — 

— Kertoniaz, d'in-nie leveret, 
l)a GasUiigall ha c'houi zo bel? 

— Da Gasielgall ez ounn-nie bel; 
Mad, m'en loue, n'em euz gwelet. 

Mad, m'en loue, n'em euz gwelet, 
Nemed eur goz sal mogedel. 
lia prenesliou hanter lorret, 
lia dorojou braz keulusket ; 

Nemed eur goz sal mogedet, 
Enn iian eur c'hregik koz louet, 
Irailla foen d'he c'haboned ; 
Mar defe kerc'h na refe ket. 

^ Gaou a liviril, Kertoniaz, 
Ar markiz zo plnvidik braz; 
Ile dorojou zo arciiant gwenn ; 
He brenestrou zo aour melen ; 

Iloun-nez a vezo enoret 
A vezo gant-han goulennet. 

— N'em bezo, mamni, enore-bet, 
Niig ivez n'iie c'houlenuann kel. 

— Va merc'h, ankounlt ann holl-ze, 
Tra kent ho mad na zalc'hanii-me ; 
Èoel ar geriou, ann dra zo gret. 
D'ar markiz viot^dimezet. — 



Donnez-moi plutôt à Kertliomaz ; c'est celui-là le pins aima- 
ble : il vient souvent en ce manoir; et vous le laissez me 
faire la cour. — 



— Dites-moi, Kertliomaz, êtes-vous allé à Châteaugal? 
— Je suis allé à Châteaugal ; mais, ma foi, je n'y ai rien vu 
de bien ; 



Je n'y ai rien vu de bien ; je n'y ai vu qu'une méchante 
salle enfumée, et des fenêtres à demi brisées, et de grandes 
portes qui chancellent. 



Qu'une méchante salle enfumée où une vieille femme gri- 
sonnante hachait du foin pour ses chapons , faute d'avoine à 
leur donner. 



— Vous mentez, Kerthomaz, le marquis est fort riche; les 
portes de son château brillent comme de l'argent, et les fe- 
nêtres comme de l'or; 



Celle-là sera honorée, que le marquis demandera. 
— Cela ne nie fera aucun honneur, ma mère; aussi je ne 
le demande pas. 



— Ma fdie, changez de pensées , je ne veux que votre bon- 
licur; les paroles sont données; la chose est faite : vous 
épouserez le marquis. — 



^o. 



Itroun Keroulaz a gonize, 
Ouz ar bcnn-herez evelse, 
Dre m'e doa erez cr galoun, 
Ha oa Kertomaz lie niignoun. 

— Eur walen aour hag eur sined, 
Gand Kertomaz oent d'in roet, 
IIo c'hemeriz enn eur gana; 
Me ho azroi enn eur wela. 

Dali, Kertomaz da \valen aour, 
Da sined, da garkaniou aour, 
Nounn kel lezei d'az kemerel, 
}lirel da zraou ne dlcann kel. — 



Kriz vije'r galoun na welze, 
E Keroulaz neb a vize, 
welel ar benn-lierez keaz. 
poket d'ann nor pa ie meaz. 

— Kenavo ti braz Keroulaz, 
Biken enn hoc'h na rinn eur paz 
Kenavo, va amezeien, 

Kenavo breman, da viken.— 

Peorien ar barrez a wele, 
Ar bennlierez ho frealze : 

— Tavit peorien, na welet kel, 
Da Gaslelgall deut d'am gwelel. 

31e a roi aluzen benidez ; 
Teirgwech sizun, dre garanlez, 
Triouec'h palevarz a winiz, 
A gerc'li ivez ker kouls hag heiz. 



115 

La (Jame de Keroulaz parlait ainsi à rhériiière, parce que la 
jalousie était au fond de son cœur, et qu'elle aimait Rertlio- 
maz. 

— Kerthomaz m'avait donné un anneau d'or et un sceau ; 
je les acceptai le cœur gai, je les rendrai en pleurant. 



— Tenez, Kerthomaz, votre anneau d'or, votre sceau, vos 
chaînes d'or; on ne veut pas que je vous épouse; je ne puis 
garder ce qui vous appartient. — 



Dur eût été le cœur qui n'eût pas pleuré, à Keroulaz, à voii 
la pauvre héritière embrasser la porte en sortant. 



— Adieu, grande maison de Keroulaz, vous ne me verrez 
plus ; adieu, chers voisins ; adieu, pour jamais ! — 



Les pauvres de la paroisse pleuraient; l'héritière les con- 
solait : 

— Taisez-vous, pauvres gens, ne pleurez pas ; veaez me voir 
à Chàteaugal. 

Je ferai l'aumône tous les jours; et, trois fois par semaine, 
une charité de dix-huit quartiers de froment, et d'orge et 
d'avoine. — 



M 6 

Ar niarkiz Melz a lavare, 

D'he c'hreg nevez pa he c'hleve; 

— 'Vit keraend-all na refot ket, ' 
Rag madou na badfent ket. 

— Va aotroii, heb kaout ho re, 
Me roio aluzen beinde, 
Evit dasliimi pedennou, 
Goude hor niaro, d'hon cneou. — 

VI. 

Ar benn-lieiez a lavare, 

E Kastelgall, daoïi viz goude : 

— Ne gaffenn kcd eiir channadcr, 
Da zougen d'amia numiii eiil lizer? ■ 

Eur pajik iaouang a gomzaz 
Ouz anii ilroun pa he c'hlevaz : 

— Skrivit lizeriou, pa gerfet. 
Kannaderien a vo kavet. — 

Koulskoude eul lizer skrivaz. 
Ha d'ar paj e-berr he roaz, 
Gant gourc'henienn evit he gaz 
Raktal d'he mamm da Geroulaz. 

Pa erruaz al lizer ganl-hi, 
A oa er z;il oc'h cbati 
Gand lod ludjentil eiiz ar vro, 
Ha Kcrlomaz a o:i eno. 

P'e doe-hi al lizer lennet, 
Da Gerlomaz 'deuz lavaret : 

— Likit dipra kezek raklai, 

M'a z' ainip fenoz da Gaslelgall. — 



-in 

Le marquis de Mesle dit à sa jeune épouse, en l'entendant 
parier ainsi : 

— Pour cela, vous ne le ferez pas; car mes biens n'y suffi- 
raient point ! 

— Sans prendre sur vos biens, messire, je ferai l'aumône 
cbaqne jour, afin de recueillir des prières pour nos âmes, 
après notre mort. — 



VI. 



L'héritière demandait, deux mois après, étant à Chàteaugal : 
— Ne trouverai je pas un messager pour porter une lettre 
à ma mère? — 



Un jeune page répondit à la dame : 
— Écrivez quand vous voudrez, on trouvera des messa- 
gers. — 



Elle écrivit donc une lettre, et la remit au page, avec ordre 
de la porter incontinent à sa mère, à Keroulaz. 



Lorsque la lettre arriva à sa mère, elle s'ébattait dans la 
salle avec quelques gentilshommes du pays , parmi lesquels 
était Kerthomaz. 



Quand elle eut lu la letlre, elle dit à Kerthomaz : 
— Faites seller promptement les chevaux, que nous nous 
rendions celte nuit à Chàteaugal. — 



-118 

Itroun Keroulaz' c'houlenne, 
E Kaslclgall pa errue : 

— Netra nevez zo eun li-ma, 
Pe' sleignet ar perzier giz ma? 

— Ar benn-herez oa deut ama 
A zo maro enii nozvez-nia. 

— Ma eo maro ar benn-herez, 
Me a zo he gwir lazerez ! 

Meur wech e doa d"in lavaret : 
D'ar markiz Melz n'em roil ket ; 
Va roit kent da Gertomaz; 
Hen-nez en deuz ar muia gras. — 

Keriomaz ba 'r vamni dizeuruz, 
Skoet gand eunn laol ker iruezuz, 
Zo en em wcsllet da Zoue, 
Er c'blaoslr du, evid ho bube. 



M 9 

En arrivant à Chàleaugal, madame de Keroulazdit : — N'y 
a-i-il rien de nouveau ici, que la porte cochère est ainsi ten- 
due? 



— L'iicriiière qui était venue ici est morte cette nuit. 

— Si riiéritière est morte, c'est moi qui l'ai tuée! 



Elle m'avait dit souvent : Ne me donnez pas au marquis de 
Mesle ; donnez-moi plutôt à Kerthomaz ; celui-là est le plus 
aimable. — 



Kerthomaz et la malheureuse mère, frappés d'un coup si 
cruel, se sont consacrés à Dieu, dans un cloître sombre, pour 
la vie. 



iNOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

La slalue du marquis de Mesle se voit encore dans le relii|uaire 
de Laudelo, à quelques lieues de Carliaix : il élail pelil, yiros el 
lait); on lui a donné la clievelure bouffante et l'armure d'un sei- 
gneur du temps de Louis XIII. Près de là s'élèvent ses trois piliers 
de justice; plus loin, on aperçoit les ruines de son château : des 
paysans l'ont acheté et l'occupent aujourd'hui. Il a dû être beau, 
mais peu fort; sa position sur le sommet d'une montagne, au- 
dessus d'une rivière, est d'un effet pitioresque; le bâtimeni |irin- 
eipal a été eu partie démoli. Les jardins d'alentour sont incultes 
et couverts de ronces, de digitales, d'aubépine-, et de vieux bou- 
quets de buis, peut-être contemporains de l'héritière; les avenues 
et les bois ont été coupés. 

On a oublié, dans le pays, Marie de Keroulaz el ses malheurs; 
ou ne se souvient que du marquis, de son avarice et de sa lâcheté. 
Kerthomaz et Salaiin ont laissé des souvenirs tout differenls. 

Il y a peu d'années, je vis passer, sur le chemin de Quimper à 
Douarnene/., un grand paysan de bonne mine, d'une (juaranlaine 
d'années, portant les larges iiraies plissées du canton et de longs 
cheveux blonds llottanls; frai)péde son air distingué, je demandai 
son nom : c'était le dernier marciuis de Keroulaz. 



LE MARQUIS DE GUÉRAND. 



ARGUMENT. 

Louis-François de Gwérand, ou Guoraml, était fils de Claude 
de Névet, et de Jean du Parc, chevalier, seigneur de Locmaria, 
marquis de Guérand. Son père, qui avait pris part au siéiie de la 
Rochelle et aux guerres d'Allemagne, et présidé jiar élection les 
étals généraux de Bretagne, n'existait plus en 1670. 

Possesseur du marquisat à cette époque, riche, violent, et livré 
à lui-môme, le jeune Louis était la terreur de la paroisse, et 
désolait sa mère, dont les larmes et les prières ne pouvaient rien 
sur lui : on dit que, lorsqu'il sortait, la bonne dame courait elle- 
même sonner la cloche du château, pour donner l'alarme au 
canton. 

C'étaient chaque jour de nouvelles violences de la part de son lils, 
et des récriminations nouvelles du cùlé des habitants du pays : les 
choses en vinrent au point qu'elle se vit forcée de lui l'aire quitter 
la Bretagne; voici à quelle occasion. 



^^ 



XI 

MARKIZ GAVERAND, 

(les Leou. ) 



— Dciz-mad ha joa barz ar ger-ma ; 
Peleac'h 'ma Aimaik drenia? 

— Enn he gwelc 'ma kousket dous, 
Evesail; na rit ket tiouz 1 

Enn he gwele e ma kousket, 
Evesail n'he dihunet ket ! — 

KIoarek Garlan dal'ma glevaz, 
War-laez gand ann diri bigaaz, 

War laez, ha ker skanv, a bignaz, 
War bank he gwele 'nem lakaz 

— Sav alèse, Naik Ralvez, 

Ra 'z aimp hon daou d'al leur nevez. 

— D'al leur nevez me n'ed inn kei, 
Rag eno zo euiin den dlspled ; 

Gwasa denjentil zo er bed, 
E ma alo' kas va c'haouct. 

— Na pa ve kahl aneo euo, 
N'az pezo droug e-bei hant-ho ; 

Na pa vc aneo kant eno, 
D'al leur nevez ni a ielo! 



XI 

LE MARQUIS DE GDERAND. 

( Dialecte du Léon. ) 

— Bonjour et joie dans celte maison ; où est Annaïk par ici? 

— Elle est couchée et dort d'un doux sommeil ; prenez 
garde ; ne faites pas de bruit ! 

Elle repose doucement ; prenez garde, ne réveillez pas ! — 

Aussitôt le clerc de Garlan monta l'escalier, 

Monta, et lestement, l'escalier, et vint s'asseoir sur le banc 
du lit de la jeune fille. 

— Lève-toi, Annaïk Kalvez, que nous allions ensemble à 
l'aire neuve ! 

— A l'aire neuve, je n'irai point, car il y a là un méchant 
homme ; 

Le plus méchant gentilhomme du monde, qui me poursuit 
partout. 

— Quand ils seraient là cent, ils ne te feraient aucun mal ; 
Quand ils y seraient cent, nous irons à l'aire neuve ! 



^24 

Ni a ielo d'aï leur neve, 
Ha ni zanso kerkouls liag he. 

Ile brozik gloan e deuz leket, 
lia da Iieul he niigiioii eo ect. 



Markiz Gweraiid a c'houlenne 
Gant ann hostiz, ann deiz a oe : 

— Ilosliz, hostiz, d'in leverot, 
N'hoc'h euz ked ar chloarek gNYolet: 

— Aotrou markiz, em zigarel. 
Ne ouzonn piou a c'houleonet. 

— Ho tigarezi! me n'her grann! 
Kloarek Garlan a c'houlenuann ! 

— Eel eo du-ze, evid ann de, 
Eur plachik koant hed he goste ; 

Eet-ini du-ze d'al leur neve, 
Koant ha drani ho daou, war va fe 1 

Gant han dhe dok eur blun paven, 
lia diouc'h he gerchen eur chaden ; 

ila dioucli he gerc'hen eurc'haden, 
Zo kouezet holl war he varlen. 

Gant-hi eur korkcnnik brodet, 
Ilag eur voulouzen arc'hantel ; 

fJ^nt-hi eur korkennig eured, 
Dimezel ez int, nie a grcd. 



^2o 

Nous irons à l'aire neuve, el nous danserons tout comme 
eux. — 

Elle a mis sa petite robe de laine; el elle a suivi son ami. 



Le marquis de Guérand demandait à riiôtelier, ce jour-là : 
— Hôtelier, hôtelier, dites-moi, n'avez-vons pas vu le clerc? 



— Seigneur marquis, excusez-moi, je ne sais qui vous de- 
mandez. 

— Vous excuser ! oh ! certes, non ! Je demande le clerc 
de fiarlan ! 

— Il est allé là-bas passer la journée, jeune fille gentille au 
bras ; 

Ils sont allés là-bas à l'aire neuve ; joyeux et beau couple, 
ma foi ! 

Il a à son chapeau une plume de paon, et une chaîne au 
cou; 

Et au cou une chaîne qui retombe sur sa poitrine. 



Elle porte un petit corset brodé, avec un velours orné d'ar- 
gent ; 

Elle porte un petit corset de noces; ils sont fiancés, je 
crois. — • 



^26 
ni. 

Markiz Gwerand, enkrezet braz, 
Raktal war lie vac'h ruz lanipaz ; 

^Var lie varc'li raktal a lanipaz; 
lia d'al leur nevez ez eaz. 

— Kloarek, diwisk da borpansou, 
Evit gourenn war ar gwesllou. 

Kloarek, diwisk da borpansou, 
Da ni reio eur pek pe zaou. 

— Sal-ho-kras, markiz, ne rinn kel. 
C'iioui zo aotrou, nie n'em ounn kel ; 

(1 boni zo niab ann ilroun Gwerand, 
fla nie zo mab eur plouezant. 

— Evid oud niab eur plouezant, 

Te c'beuz dibab ar nierc'bed koant. 

— Aotrou markiz, em zigaret, 
^e ket me meuz bi dibabet ; 

Markiz Gwerand, em zigaret, 
Gand Doue eo bel din roet. — 

Annaik Kalvez a grene, 

Oc'b ho c'blevout, o komz giz-ze. 

— Tavit, va mignon, dconip d'ar ger, 
Heraan a rei d'eonip poan ha nec'b. 

— Araok, kloarek, lavar d'in-me : 
Na te car c'hoari ar c'bleze? 



^2^ 



m. 



Le marquis de Guérand, hors de lui, saula vite sur son 
cheval rouge; 

Sur son cheval il sauta vite, et se rendit à l'aire neuve. 



— Clerc, mets bas ton pourpoint, que nous nous disputions 
ces gages i. 

Clerc, mets bas Ion pourpoint, que nous nous donnions un 
croc-en-jambe ou deux. 

— Sauf votre grâce, marqiris, je n'en ferai rien, car vous 
êtes gentilhomme, et moi je ne le suis point ; 

Car vous êtes le fils de madame de Guérand, et moi le fils 
d'un paysan. 

— Quoique le fils d'un paysan, lu as le choix des jolies 
filles. 

— Seigneur marquis, excusez-moi, ce n'est pas moi qui 
l'ai choisie ; 

Marquis de Guérand, excusez-moi, c'est Dieu qui me l'a 
donnée. — 

Annaïk Kalvez tremblait, en les entendant parler ainsi. 



— Tais-toi , mon ami ; allons-nous-en ; celui-ci nous fera 
peine et chagrin. 

— Auparavant, clerc, dis moi : sais-tu jouer de l'épée? 



1 Les Aires-Neuves sont toujours suivies dejiittcs. Y. lei> Chansons flonies- 
tiqites. 



128 

— Biskoaz kleze n'em euz doiigei ; 
C'hoari penii-baz lavarann ket. 

— Na te c'hoarife gan-iii-nie : 
Eiir paotr ter, a glevann ouJ-de. 

— Aotrou denjenlil, va fenn-baz 
Na dal ho kleze hir ha noaz. 

Âolrou denjenlil na rinn ket, 
Ho kleze a ve saolret. 

— Mar 'd eo va c'hieze saolret , 
Ebarz da c'hoad a vo gwalc'hel. — 

Naik p'e deuz gwelet redek, 
Redek goad he mignon kloarek ; 

Annaik, enn eur strafil braz , 
Da vleo ar markiz a zaillaz. 

Da vleo ar markiz a zaillaz, 
llag endro dal leur lie stiejaz. 

— Tec'h lii-ze, markiz trailour, 

Te c'heuz lazel va c'hioarek paour ! — 

IV. 

ISaik Kalvez o lont endro, 
Leun he daoulagad a zaero. 

— Va maniniik keaz, ma eni c'harei. 
Va gwele d'in-me a refol ; 

Va gwele d'In-mc refet aez ; 
Rag va e'halounik zo diaez. 

llo kaloun a zo diaczel, 

Va merc'h, dre 'm hoc'h eiiz re zansel, 



^■29 

—Jamais je n'ai porté d'épée : jouer du bàlon, jenedispns. 

— Et en jouerais-tu avec moi? Tu es, dit-on, un terrible 
homme 1 

— Seigneur gentilhomme, mon bâton ne vaut pas votre 
épée longue et nue. 

Seigneur gentilhomme, je n'en ferai rien, car vous saliriez 
votre épée. 

— Si je salis mon épée, je la laverai dans ton sang ! — 
Annaik, voyant couler le sang de son doux clerc, 

Annaik , en grand émoi, sauta aux cheveux du marquis, 

Sauta aux cheveux du marquis, et le traîna autour de l'aire 
neuve. 

— Fuis loin d'ici, traître de marquis ; lu as tué mon pauvre 
clerc ! — 



Annaik Kalvez s'en revenait à la maison, les yeux remplis de 
larmes . 

— Ma bonne mère, si vous m'aimez, vous me ferez mon lit; 



Vous me ferez mon lit bien doux, car mon pauvre cœur va 
bien mal. 

— Vous avez trop dansé, ma fille ; c'est ce qui rend voire 
cœur malade. 



^5o 

Ma mamm, ne meuz ket re zanset ; 
Markiz fall en deuz hen lazet ! 

3Iarkiz Gwerand, anntrailour, 
En deuz lazel va c'hioarek paour 1 

C'houi a lavaro d'ar c' hleuzier, 
Pa zeuio d'he gerc'hat d'ar ger : 

(( >'a daol tanini douar war lie vez : 
E berr va merc'h a ici ivez. » 

Pa n'omp het kousket cr gwelead , 
Kl gousko hou daou er loiillad ; 

Pa n'omp bet eureujei er bed , 
Dirak Doue vimp eureujet. — 



I3^ 

— Je n'ai point Irop dansé, ma mère : c'est le méchant 
marquis qui l'a tué ! 

Le traître de marquis de Guérand a tué mon pauvre clerc ! 

Vous direz au fossoyeur, quand il ira le prendre chez lui : 

« "Se jette point de terre dans sa fosse, car dans peu ma fille 
l'y suivra. » 

Puisque nous n'avons point dormi sur la même couche, 
nous dormirons dans le même tombeau ; 

Puisque nous n'avons point été mariés en ce monde, nous 
nous marierons devant Dieu. — 



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Voilà ce qui se cbanlait en Brelagne, landis que le jeune mar- 
quis, « sortant de l'Académie, >; dansait devant Louis XIV ces 
|)as^•e-pieds merveilleux qui ravissaient madame de Sévigné, « ces 
« liasse- pieds bas bretons, au prix desquels les violons et passe- 
« pieds de la cour faisaient mal au cœur '. » Un |)aysan nommé 
Tngdual Salaiin, de !a paroisse de Plouber, qui assistait à la fatale 
Aire-Neuve, composa la chanson. Elle passa de Tréguii^r en Cor- 
nouaille et de Coniouaille en Léon dont j'ai suivi le dialecte. 
Il parait que le jeune clerc ne mourut passons le coup, comme 
semble l'indiquer l'auteur; car le marquis ne fut condamné, 
dit-on, qu'à l'amende civile, conformément à la coutume de Bre- 
tagne. Cependant la bonne dame de Névet ne se regarda point 
comme libi'rée envers les parents du défunt; elle fit à la mère du 
jeune homme une pension annuelle, et prit chez elle son second en- 
fant, (ju'elle se chargea d'élever et qu'elle établit avantageusement. 
Quant au maniuis, la jeunesse passée, il devint aussi régulierdans 
ses mœurs qu'il avait été débauché. On montrait encore, il y a peu 
d'années, les ruines d'un hôpital fondé par lui pour les pauvres, 
|)rès de son château; la tradition raconte que Ion voyait biiller, 
chaque soir, bien avant dans la nuit, une petite lumière à une des 
fenêtre de cet hôpital, et que si le voyageur surpris venait à en 
demamler la cause, on lui répondait : « C'est le marquis de 
« Guérand qui veille ; il prie Dieu à genoux de lui pardonner sa 
« jeunesse. » 

1 V. ses Lettres, éd. de M. Biaise, xn, auii, 167L 



ÉLÉGIE DE MONSIEUR DE NÉVEÏ, 



ARGUMENT. 

Par un hasard fort singulier, le nom des Nével est aussi adoré 
du peuple des campagnes que celui des Gnérand est impo- 
pulaire. Dans ses amours comme dans ses haines, le pajsan 
breton est toujours mû par un sentiment remarquable de justice 
et d'imparlialilc. Jamais il ne lui est arrivé d'embrasser dans un 
analhènie général une famille entière, à cause du crime d'un des 
membres de cette famille. Ainsi le fils coupable du marquis de 
Guérand peut être maudit, mais la mère est bénie, et l'aïeul est 
depuis deux siècles l'objet de la vénération des habitants des cam- 
pagnes. L'iierbe a reverdi sous les larmes du pauvre autour de sa 
tombe; la pierre qui la recouvre s'est usée sous les genoux des 
habitants de la paroisse; son oraison funèbre a été composée par 
un mendiant, et la voici telle qu'on la chante encore aujourd'hui.! 



12 



XII 

MARONAD ANN AOTROU NEVET. 

( les Kerne. ) 



— Ma den paour petra zo digouet, 
Pa zeut d'ar ger ker slravillet ? 

Pa 'z hoc'h ker glaz evit rejin, 
Ma denik paour leveret d'in ; 

Pa 'z Iioc'h ker glaz liag ar niaro ; 
Petra zo digouet war ho tro. 

— Abred awalec'h e klefet 
Ann doare deuz pez zo digouet. 

Abred awalec'h e klefet 

Anu doare deuz pez meuz gwelet. 

'Zalek ann li beteg ar vorc'h, 

lleul braz o vont, dre zon ar c'hloc'h : 

Ann olrou person penn-kentan, 
Eunn arc'h iieuet wenn raz-han, 

Daou ejen vraz oc'h hi dougen, 
Sternou argant diouc'hho c'herc'hen. 

Ha kalz a dud o tont war lerc'h, 
Slouet ho fenu aand kalz a nec'h. — 



Sanl-Iaiin, ar nievcl, a skoe 
War dor ar person ann noz-j 



XII 

ÉLÉGIE DE MONSIEUR DE NÉVET. 

( Dialecte de Cornouaille. ) 
I. 

— Mon pauvre homme, qu'est-il arrivé, que vous revenez si 
consterné? 

Que vous êtes vert comme du raisin, mon pauvre homme, 
dites-mol; 

Que vous êtes pâle comme la mort ; que vous est-il arrivé ? 

— Vous saurez assez tôt ce qui est arrivé ; 
Vous saurez assez lot ce que j'ai vu ; 

Depuis la maison jusqu'au bourg une procession s'avance au 
son de la cloche : 

M. le recteur en tête ; devant lui, une châsse drapée de 
blanc, 

Que traînent deux grands bœufs, couverts de harnais d'ar- 
gent. 

Derrière, une multitude immense, la tête inclinée par une 
grande affliction. 

II. 

Saint- Jean, le valet, frappait à la porte du recteur, cette 
nult-là. 



H 56 

— Savet, savet, otrou person ! 
Ann olrou Nevel a zo klaon ; 

Kaset gcri-hoc'h ar groaz-nouon, 
War ann olrou koz a zo lenn. 

— Clielii me dent, olrou ÎSovot 
Tenn eo war 'n hoc'h am euz klevel, 

Ar groaz-DOuen zo gan-inie 
D'iio konforli, niar gallann-nie. 

— K'em euz konfort bel da galiouct 
Enn tu ma cliorf e-barz ar bed ; 

Enn lu ma c'borf me n'am euz ket, 
Eun tu ma eue, larann ket. — 

Goudo ma oa bel koveset, 
D'ar beleg en douz lavaret : 

— Digorel frank dor ar gambr-man. 
Ma welinn holl dud ma si man, 

Ma friel ba ma bugale 
Tro-war-dro demeuz ma gwele; 

3Ia bugale, ma merourien 
Kerkouls lia ma servicbouricn ; 

Ma bellinn, 'nn ho zouez, kcmercl 

lion Olrou 'barz mont diouc'li ar bed. — 

Ann ilron haghe vugale, 
lia kemend oa eno, wele ; 

Ilag lien kcr reiz ho freaize, 
lia ker sloulig a gomze I 

— Tevei, tevet, na welet kol, 
Doue eo ar mesir, ma fried ! 



^37 

— Levez-vous, levez-vous, monsieur le Recieur! M. delNévet 
est malade ; 

Portez avec vous rexlrôme-onclion, le vieux seigneur souf- 
fre beaucoup. 

— Me voici, monsieur de Névet ; vous souffrez beaucoup, 
me dit-on ? 

J'ai apporté rextrêmc-onction pour vous soulager, si je 
puis. 

— Je n'ai aucun soulagement à attendre à l'égard de mon 
corpâen ce monde ; 

Je n'en attends aucun à l'égard de mon corps ; à l'égard de 
mon âme, je ne dis pas. — 

Après avoir été confessé, il dit au prêtre : 

— Ouvrez aux deux battants la porte de ma chambre, que 
je voie tous les gens de ma maison. 

Ma femme et mes enfants tout autour de mon lit ; 

Mes enfants, mes métayers et mes serviteurs aussi. 

Que je puisse, en leur présence, recevoir Notre-Seigneur 
avant de quitter ce monde. — 

La dame et ses enfants, et tous ceux qui étaient là, pleu- 
raient ; 

Et lui, si calme, les consolait et leur parlait si douceinenll 

— Taisez-vous! taisez-vous! ne pleurez pas; c'est Dieu le 
maître, ô ma chère femme ! 

12. 



^58 

llo ! tevet, ma bugaligo, 

Ar Wercliez sakr lio tiwallo ! 

Ma nierourien, na welel ket ; 
Tud diwar niez, gouzout a rcd, 

Pa ve hao aiin ed, ve medet ; • 

Pa zeu ann oad niervcl zo red ! 

Tevet, tud vad diwar ar mez, 
Tevet, peorien keaz ma farrez ; 

'Vel em eiiz bel sonj ac'hanoc'b, 
Ma folred defint sonj ouz hoc'h. 

Evel-d-oun-me hi lio karo, 
Ilag ober a rial mad bor bro. 

Na welct ket, kristenion vad, 

M 'n eni gavo, 'benn eur boutad ! — 

III. 

D'nr ion vialin, otrou Karne 
Tonl dciiz ar fost noz, c'boulenne, 

tonl d'nr ger, war lie varc'li gwcnn. 
Bordel be jupen pena-da-benn, 

Ile jupen voulouz ru glaou-taa 
Bordel pena-da-benn gand arganl ; 

D'ar iou viniin, otrou Karne 
tonl endro a cboulenne : 

— Daoust perag, va zuobenliled, 
Ne kod dent d'ar fest re >'ovet? 

Daoïist perag, d'i-me levered, 
Pc oanl bel pedcl da zonel? 



159 

Oh ! taisez-vous, mes peliis enfants I La sainte Vierge vous 
gardera ! 

Mes métayers, ne pleurez pas ; vous le savez, gens de la 
campagne, 

Quand le blé est mûr, on le moissonne ; quand l'âge vient, 
il faut mourir ! 

Taisez-vous, bons habitants des campagnes; taisez-vous, 
chers pauvres de ma paroisse; 

Comme j'ai pris soin de vous, mes fils prendront soin de 
vous. 

Us vous aimeront comme moi ; ils feront le bien de notre 
pays. 

Ne pleurez pas, ô bons chrétiens ! nous nous retrouverons 
bientôt ! — 



Le jeudi au matin, M. de Carné demandait, en revenant de la 
fête de nuit. 

En revenant chez lui, sur son cheval blanc, vêtu d'un habit 
galonné, 

D'un habit de velours d'un rouge de feu, galonné d'argent 
tout du long ; 

Le jeudi matin, M. de Carné, en s'en revenant, demandait : 

— Pourquoi, messieurs, lesNévet ne sont-ils pas venus à la 
fête ? 

Pourquoi, dites-le-moi, quand ils avaient été invités? 



— Annolrou koz, 'vel ma glovanii, 
Zo «m ho wele choniet klan. 

— Mar ma 'nn olrou, er gwele klan, 
Deomp da glask kannad aneau. — 

Pe oaiU ligoul gand ann ger, 
lli a gleve son ar c'hleicr. 

Digorel frank ar perzier, 
lia den e-bed barz ar maner. 

— Mar'm hoc'h dcuct d'hc zarcmprci, 
E bered ar vorc'li lie geffet. 

Bet ma bel dec'b lan ar maro, 
lia skarzel mad aun boll boudo; 

Ann otrou persondbo zovol 
Ha d'he zougen kacr d'ar cliapel : 

Annilron baghe vugalo, 
Dhelienal enn arc'h neve. 

Chelu fresk, aman, roudoii f'iian- 
A zo eet d'Iie gas d'aiin douar. — 

Hag hi da douch war ho c'hezck. 
lia da zigoul gand ar vered. 

Pe oant digouet gand ar vered. 
Ranneho c'halon o welet, 

Welet ar c'hleiiier lie ziskcn 
Enn loull douar kriz da vikeii ; 

'Nn ilron warlerc'h, gwisket edu, 
AYar hodaoii-!in, o wela dru : 



— Le vieux seigneur, à ce qu'on dit, est au lil, malade. 

— SI le seigneur est au lil, malade, allons savoir de ses 
nouvelles. — 

Comme ils arrivaient au manoir, ils entendirent les cloches 
sonner. 

La porte de la cour était tout au grand ouverte, et le manoir 
était désert. 

— Si vous êtes venu pour lui rendre visite, vous le trouve- 
rez dans le cimetière du bourg. 

C'est hier qu'on a allumé le feu de la mort, et qu'on a vidé 
toutes les cruches i ; 

Que M. le recteur l'a levé et l'a porté avec honneur dans la 
chapelle ; 

Que madame et ses enfants l'ont enseveli dans sa châsse 
neuve. 

V(»ici encore toutes fraîches les traces de la charrette qui 
l'a porté en terre. — 

Et eux de presser leurs chevaux et d'arriver au cimetière. 



Quand ils furent arrivés au cimetière, leur cœur se fendit de 
douleur en voyant. 

En voyant le fossoyeur le descendre dans la tombe froide 
pour jamais ; 

La dame, derrière, vêtue de noir, sur ses deux genoux, san- 
slolant ; 



V. les nok'S du Frire de Lait. 



^42 

llag lie bugale, ioual keu, 

ïïag ho sachat bleo tieuz ho fenn. 

Dek mil den ober komend-all, 
Eag ann dud paour dreisi ar re-all. 

Eunan aneo, hanvet Jlalgan, 
En deuz gret ar maronad-man, 

Eii deveiiz ar worz-man savet 
Enn cnor d'ami otrou ISevet, 

D'ami otrou Nevcl bcuniget, 
A oa keiidalc'h ar Vreloned. 



143 

Et ses enfants poussant des cris lamentables, en s'arracliant 
les cheveux de la tête ; 

Et dix mille personnes en faisant autant, et surtout les 
pauvres gens. 

C'est l'un d'eux, nommé Malgan, qui est l'auteur de ce chant 
de mort ; 

Quia composé ce chant en l'honneur du seigneur de Névet, 
Du seigneur de Névet béni, le soutien des Bretons. 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

On ne saurait faire d'un homme un plus magnifique éloge. Les 
historiens de Bretagne en parlent dans les mêmes termes que les 
poêles populaires. Un d'eux, après être entré dans de grands dé- 
lails sur l'origine de la famille Nével, conclut ainsi : « C'est une 
a maison illustre, dont les seigneurs, de père en fils, ont témoigné 
« notoirement un zèle heroicque et une passion iiivio!:ible à con- 
« server les droicts et immunitez de la Bretagne. «Le même éloge 
convient aux Carné, et, en général, à toutes les familles bretonnes 
qui n'ont pas abandonné leur pays ;« celle dernière, dit Guy le 
Borgne, est assez connue pour eslre une pépinièie ficonde de sei- 
gneiu-i braves, galands et généreux '. » L'élégie qu'on vient de 
lire est une excellente pièce à ra|)pui du jugement qu'a porté 
l'illustre auteur de ['Histoire de la Conquête d' Angleterre par 
les Normands, sur les bons rapports qui ont toujours existé enUe 
rarislocratie bretonne et les habitants de nos campagnes. 

« Les gens du peuple en basse Bretagne n'ont jamais cessé, 
dit-il, de reconnaître dans les nobles de leur pays des enfants de 
la terre natale; ils ne les ont point hais de celle haine violcnle que 
l'on portait ailleurs à des seigneurs issus de race étrangère; et 
sous les litres féodaux de baron et de chevalier, le paysan breton 
retrouvait encore les tiern et les macittiern du temps de son in- 
dépendance; il leur obéissait avec zèle, dans le bien comme dans 
le mal, [)ar le même instinct de dévouement qu'avaient pour leurs 
chefs de tribus les Gallois et les montagnards d'Ecosse *. » 



1 Armoriai breton, p. 43. 

î Augustin Thierry, t. III, p. PO. 



L'ORPHELINE DE LANNION. 



ARGUMENT. 

« Il y a trois sortes de personnes, dit un ancien proverbe bre- 
ton, qui n'arriveront point au paradis, tout droit, par le grand che- 
min ; c'est à savoir : les tailleurs (sauf votre respect), dont il faut 
neuf pour faire un homme, qui passent leurs journées assis, et 
([ui ont les mains blanches; les sorciers, qui jettent des sorts, ^ 
soufflent le mauvais vent, et ont fait pacte avec le dinble; les 
maitôtiers ( les percepteurs des contributions), qui ressemblent 
aux mouches aveugles, lesquelles sucent le sang des animaux. » 

Le maltôtier est d'ordinaire querelleur, bavard, bel esprit, beau 
parleur; il est même facétieux, et assaisonne volontiers de gros 
sel ses vexations. On rapporte qu'un cabarelier arrivait un jour à 
la foire, avec deux barri{[ues de cidre dans sa charrette; le mal- 
tôtier se présente et exige le droit : l'autre résiste. « Comment, 
malheureux, lui dit l'employé, vous osez murmurer! Saint Ma- 
thieu n'était- il pas chef des mallôtiers? Ne le voyait-on pas, en 
Judée, percevoir de chacun la taxe sur le vin et le tabac tous les 
jours de l'année? » Au nom de saint Mathieu, le paysan resta 
confondu. 

Mais toutes les histoires de maltôliers ne sont pas aussi naïves; 
il en est d'affreuses. En voici une que nous avons entendu chanter 
a (les laveuses de Lannion, où l'événement s'est passé. - 



n 



XIU 

EMZIVADEZ LANNION. 

( les Treger. ) 



Er bloavcz-nia mil dioiiec'h kant pcvar-ugcnl-lrizek. 
Er gcrig a Lannion zo cur gwalleur c'houarvel; 

Er gerig a Lannion eun eunu hostaliri, 
Da Berinaik Mignon a oc matez enn hi. 

— Aozct d'onip-ni, hostizez, peb tra evil koanian : 
Stiipo fresk, ha kik rostcl, ha gwin mad da evan ! — 

r'ho doe debret hag cvet pob hini leiz he 1er : 

— Selu arc'hant, hoslizez, konlet bkiuk ha dincr ; 

Setu arc'hant, hoslizez, kontct blank ha diner ; 

Ho matez gand eul letern, da zont d'hon c'has d'ar ger ! — 

Pe oant-hi \var ann hent braz eur pennadik mad eet, 
Eur gomz kuz warbeun ar plac'h tre-n-he oa bel laret. 

' — Plac'hik koant, ho teniigo, ho tal hag ho lioii-jod, 
A zo gwenn evel eon ar c'hoummo, war ann od. 

— Malloterien, me ho pcd, em lezet evel ou, 
Evel laket gand Doue, Iaket gand Doue ou; 

lia pa venu kant gwech braoc'h, ia kant gwech braoc'h c'hoaz, 
^a venu 'vid hoc'h, olronez . ua venu na weil ua was. 



XIII 



L'ORPHELINE DE LANXIOX. 



( Dialecte de Tréguier. ) 



En celte année mil six cent quatre-vingt-treize, est arrivé nn 
malheur dans la petite ville de Lannion ; 

Dans la petite ville de Laniyon, en une hôtellerie, à Perinaïk 
Mignon qui y était servante. 

— Donnez-nous à souper, hôtesse : tripes fraîches, viande 
rôtie, et bon vin à boire ! — 

Quand chacun d'eux eut bu et mangé tout son soûl : 

— Voici de l'argent, hôtesse, comptez, blancs et deniers ; 

Voici de l'argent, hôtesse ; votre servante et une lanterne 
pour nous reconduire chez nous ! — 

Quand ils furent un peu loin sur le grand chemin, ils se mi- 
rent à parler bas, en regardant la jeune fille. 

— Belle enfant, vos dents, votre front et vos joues sont 
blancs comme l'écume des flots, sur la rive. 

— Maltôtiers, je vous prie, laissez-moi comme je suis ; lais- 
sez-moi comme Dieu m'a faite ; 

Quand je serais cent fois plus belle ; oui-da 1 cent fois plus 
belle encore ; je ne serais pas pour vous, messieurs , je ne 
serais ni mieux ni pire. 



^18 

— riervez ho komzo mignon, va nierc'liik, me a gret. 
Em lioc'li bel gaud re Begar, pe gand kioer desket ; 



llervpz lio komzo mignon, va nierc'liik, me a gret, 
O'ar govant o tiski preek gand meni^c'h em hoc'h bol. 

— D'ar govant o liski prceg e Begar n'em on bot, 

iVa ken nebeut el leac'h ail, avad, gand kloarek 'bed ; 

Uogen, ebarzem zi-me ha waroaled va zad, 

Em euzgret, va olroncz, bep senrl mennozio mad. 

— Tolet aze lio lelern, ba e'houcet lio koulo ; 

Setu'r ialc'h leun a arc'bani, ma hoc'h euz c'hoanl, lie po. 

— INe kel me eo'r femelen, a ve dre ruio kor, 

kemerel daouzck blank ha c'iioaz Irioiiec'h liner ! 

Me meuz da vrenr ur belcg er ger a Lannion 
Mar klefe pcz a leret, rannafe hc galon. 

Mehoped, mallotciien, pezotar vadelez, 

D'am zeurel e-kreiz ar mor kent eit kement c'hloez ! 

Mo ho ped, va otronoz, kent eit kement c'hac'har, 
Kemoret ar vadelez, d'am lakat beo enn douar. — 

Perinan doe eur vestroz knrget a vadelez 
A joniaz \var ann oaled da c'horloz he matez, 

A jomaz war ann oaled, beb kemeret pnoiiez, 

Ken a zonaz ann diou heur, diou henr kent hag ann dez. 

— Savet la, tradibreder, savel la senesal, 

vont da zikoiir eur plac'b, enn lie goad o neunial. — 

E kiclion kroaz Sant-Josef oa bel kavet maro; 
He lelern enn he c'hichen, ha beo he goulo. 



-149 

— A en juger par vos geniilles paroles, mon enfant, l'on 
dirait que vous êtes ailée à l'école de ceux de Bégar, ou 
d'habiles clercs ; 

A en juger par vos gentilles paroles, mon enfant, Ton dirait 
que vous êtes allée apprendre à parler avec les moines en leur 
couvent. 

— Je ne suis allée ni au couvent de Bégar, apprendre à par- 
ler, ni ailleurs, croyez-moi, avec les clercs ; 

Mais chez moi, au foyer de mon père, j'ai eu, messieurs, 
bien des bonnes pensées. 

— Jetez là votre lanterne, et éteignez-en la lumière ; voici 
une bourse pleine ; elle est à vous, si vous le voulez. 

— Je ne suis point de ces filles que Ton voit par les rues 
des villes, à qui l'on donne douze blancs et dix-huit deniers! 

J'ai pour frère un prêtre de la ville de Lannion ; s'il enten- 
dait ce que vous dites, son cœur se briserait. 

Je vous en prie, messieurs, faites-moi la grâce de me préci- 
piter au fond de la mer, plutôt que de me faire un pareil af- 
front ! 

Je vous en supplie, messieurs, plutôt que de me faire un 
pareil chagrin, enlerrez-moi toute vive. — 

Perina avait une maîtresse pleine de bonté, qui resta sur le 
foyer à attendre sa servante ; 

Elle resta sur le foyer, sans se coucher, jusqu'à ce que son- 
nèrent deux heures, deux heures après minuit. 

— Levez-vous donc, paresseux ! levez-vous donc, sénéchal, 
pour aller secourir une jeune fille qui nage dans son sang. — 

On la trouva morte près de la croix de Saint-Joseph ; sa lan- 
terne était auprès d'elle, et la lumière vivait toujours. 

^3. 



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 



L'auberge où servait la pauvre jeune fille se nommait l'hôtel- 
lerie du Pélican blanc. Elle était orpheline; sa maîtresse lui 
tenait lieu de mère ; son frère était vicaire dans la ville. Ce fut 
lui qui conduisit le cortège funèbre; toute la ville de Lannion 
assistait à renlerrement : des jeunes demoiselles des premières 
familles, vêtues de blanc, tenaient les cordons du poêle. Peri- 
iiaïk fut regardée comme une martyre. Le sénéchal fit arrêter les 
deux coupables, qu'on trouva ivres et endormis, le lendemain; ils 
furent condamnés à être pendus. L'un sifflait en se rendant au lieu 
du supplice, et demanda un biniou pour faire danser la foule ; 
l'autre, moins audacieux, pleurait, et le peuple lui jetait des 
pierres; il se cramponna, dit-on, si fortement avec le pied au pi- 
lier de la potence, que le bourreau dut le lui couper d'un coup 
de hache. 

Longtemps après l'assassinat de Perinaïk, on voyait trembler a 
minuit une petite lumière près de la croix de Saint-Joseph; une 
nuit, on vit la lumière paraître comme à l'ordinaire, et puis gran- 
dir, grandir encore, prendre une forme humaine, une tête, des 
bras, un corps vêtu d'une robe lumineuse, deux ailes, et s'envoler 
au ciel. 

Le temps où la jeune fille eût cessé de vivre, si elle fût restée sur 
la terre, était arrivé. 



MORT DE PONTCALEC. 



ARGUMENT. 

Les fils de ces hommes qui, au seizième siècle, prirent les armes 
pour alTi'anchir leur pays de la souveraineté étrangère devaient, 
au dix-huitième, se lever deux fois pour la même cause. La con- 
spiration de Cellamare eut un plus grand caractère de simplicité 
dans ses motifs et de précision dans son objet que la Ligue; 
elle fut purement nationale. Se fondant sur la violation de 
leurs franchises par le régent, dont le but était de détruire toute 
résistance parlementaire, les Bretons déclarèrent nul l'acte de 
leur union à la France, et envoyèrent au roi d'Espagne, Phi- 
lippe V, des plénipotentiaires -cliargés d'entamer des négocia- 
tions ayant pour base l'indépendance absolue de la Bretagne. La 
plus grande partie de la noblesse et les populations rurales se 
liguèrent contre la France ; la bourgeoisie seule resta en dehors 
du mouvement national. « Elle était, dit M. Rio, entièrement dé- 
vouée au régent et déjà presque tout étrangère au pays; les 
mots de droit et de liberté n'étaient inscrits (jue sur le gonfanon 
des gentilshommes i. » 

La conspiration échoua, comme on sait. Quatre des principaux 
chefs, savoir : Pontcalec, du Couëdic, Montlouis et Talhouet-le- 
Moine, furent pris et traités avec le plus dur mépris des formes 
judiciaires ; le régent, désespérant d'obtenir un arrêt de mort de 
leurs juges naturels, les livra à une cour martiale : un étranger, 
un Savoyard la présidait. Mais le peuple indigné réforma le juge- 
ment, et il fallut toutes les horreurs de 93 pour faire oublier aux 
Bretons les tribunaux extraordinaires et les dragonnades de 1720. 
L'élégie populaire du jeune Clément de Guer-Malestroit, marquis 
de Pontcalec, décapité à Nantes, à l'âge de vingt et un ans, sur la 
place du Bouffay, avec les trois braves gentilshommes que nous 
avons nommés, témoigne de l'esprit de la conjuration et de la 
sympathie touchante qui adoucit leurs derniers instants. 



i Histoire d'un cotlcge hrehm sous l'empire, p. 19. 



XIV 

MARO PONTKALEK. 

( les Kerne. ) 



Eur werzecn nevc zo savet ; 
War niarkiz Ponlkalek eo gret ; 

Traitour ! ah 1 
Malloz d'id ! 
Malioz d'id I 

Traitour ! ah ! 
Malioz d'id ! ah ! 

War markiz iaouank Ponlkalek, 
Ker koant, ken drant, ker kalonek 

Mignon a oa d'ar Vreloned, 
Abalamour aneo oa deuel ; 
Traitour ! ah ! etc. 

Abalamour aneo oa deuel, 
Hag elre-z-ho oa bel magel. 

Mignon a oa d'ar Vreloned, 
D'ar vourc'hizien ne larann ket ; 

D'ar vourc'hizien ne larann ket, 
E zo a-du ar T'hallaoned; 

E zo atao' kas gwaska re 
Xlio deuz na niadou na levé. 



XIV 

MORT DE PONTCALEC. 

( Dialecte de Cornouaille. ) 



Un chant nouveau a été composé, il a été fait sur le ni;ir- 
quis (le PonlcaLec ; 

— Toi qui Tas trahi, sois maudit! sois maudit IToi qui l'as 
tralii, sois maudit! — 

Sur le jeune marquis de Ponlcalec, si beau, si gai, si plein 
de cœur ! 

Il aimait les Bretons, car il était né d'eux ; 

Toi qui l'as trahi, sois maudit! sois maudit! etc. 

Car il était né d'eux, et avait été élevé au milieu d'eux. 

Il aimait les Bretons, mais non pas les bourgeois; 

iMais non pas les bourgeois qui sont du pai ti des Français ; 

Qui sont toujours cherchant à nuire à ceux (pii n'ont ni 
biens ni rentes, 



^34 

Nemet poan ho diou-vrec'h, noz-de, 
Evil niaga ho manimou d'he. 

Lake» en defa cnn he benn 
Dizamma d'eomp-ni hor hordeim ; 

Gwarizi-tag d'ar vouvc'hizien, 
klask ann tu eid lien dibenn ! 

— Otrou markiz, et da gnhet, 
Ann tu a zo gant he kavel ! — 



PeUik zo ema dianket ; 
Evit lie glask n'he gaver ket. 

Eur paour euz ker, o klask he voed, 
Ilennez en deuz hen diskuliet. 

Eur c'houer n'her defe ket gret, 
Ta vije roet d'ean penip kant skoed. 

Gwel Maria 'nn est, de evid de, 
Ann dragoned oa war vale : 

— Leret-hu d'i-me, dragoned , 
klask ar markiz em'oc'h bel? 

— klask ar markiz em onip bet ; 
j Daoust penoz ema-hen gwisket ? 

— Er c'hiz diwar 'mez 'ma gwisket ; 
Glaz he vorled hag hen borded ; 

Glaz lie jak, ha gwenn lie jupeiin ; 
Bodrou-ler, ha bragou lien 



^55 

A ceux qui u'oul que !a peine de leurs deux bras, jour cl 
nuit, pour nourrir leurs mères. 

Il avait formé le projet de nous décharger de noire faix ; 



Grand sujet de dépit pour les bourgeois qui cherchaient 
l'occasion de le faire décapiter. 

— Seigneur marquis, cachez-vous vite, celte occasion, ils 
l'ont trouvée! — 



II. 



Voilà longtemps qu'il est perdu ; on a beau le chercher, on 
ne le trouve pas. 

Un gueux de la ville, qui mendiait son pahi, est celui qui 
l'a dénoncé ; 

Un paysan ne l'eût pas trahi, quand on lui eût offert cinq 
cents écus. 

C'était la fête de Notre-Dame des Moissons, jour pour jour ; 
les dragons étaient en campagne ^ : 

— Dites-moi, dragons, n'êtes-vous pas en quête du marquis ? 



-- Nous sommes en quête du marquis ; sais-tu comment il 
est vêtu ? 

— Il est vêtu à la mode de la campagne ; surtout bleu 
orné de broderies ; 

Soubreveste bleiic et pourpoint blanc; guêtres de cuir et 
braies de toile ; 



1 Le icgent avait fait venir des clMguns des Céveiines. 



456 

Euiin lokik ploiiz nciuleiniel-ni ; 
War lie skoa, cur peunad bico-du ; 

Eur gouiiz-lcr; dioii bisloleiin, 
Ilag lie douzDro-spagii, a-zaou demi: 

Gatlian dillad pillou-luiaii, 
Gad unan alaouret didaii. 

Mar fell d'hoc'li-hu roi din tri skoel, 
Me a rei d'hoc'h-hu lie gaouet. 

— Tri gwennek zo-ken na rimp kel, 
Toliou sabren, ne laioinp ket; 

Ne rimp ket zo-ken penip gwennek. 
Ha te rei d'onip kaout Ponlkalek. 

— Dragoned ker, enn ban Doue ! 
Na et ked d'ober diongd'i-ine : 

Na et ked d'ober droug d'i-nie; 
llo benebo raklal e rinn-mc : 

Ma hen du-ze, er zal, ouz toi, 
leina gad person Ligiioi. , 



III. 



— Otrou niarkiz, tec'bet, tec'het ! 
Me wel erru ann dragoned ; 

Me wel ann dragoned erru ; 
Sternou lugernuz, dillad ru ! 

— Me na gredalin ked em c'balon, 
E krogfe enn on eunn dragon ; 

Na gredann ket 'ma deut ar c'hiz 
3Ia krog eunn dragon er markiz. — • 



^57 

relit chapeau de paille lissa de fils rouges ; sur ses épaules, 
de longs cheveux noirs. 

Ceinture de cuir avec deux pistolets espagnols à deux coups. 



Ses liabils sont de grosse étoffe, mais dessous il en a de 
dorés. 

Si vous voulez me donner trois écus, je vous le ferai trouver. 



— Nous ne te donnerons jias même trois sous ; des coups 
de sabre, c'est différent ; 

Nous ne le donnerons pas même trois sous, et lu nous feras 
trouver Pontcalec. 

—Chers dragons, au nom de Dieu, ne me faites point de mal : 



Ne me faites point de mal, je vais vous mettre tout de suite 
sur ses traces ; 

Il est là-bas, dans la salle du presbytèie, à table, avec le 
recteur de Lignol. 



— Seigneur marquis, fuyez ! fuyez ! voici les dragons qui 
arrivent 1 

, Voici les dragons qui arrivent ; armures brillantes, habits 
rouges. 

— Je ne puis croire qu'un dragon ose porter la main sur moi ; 



Je ne puis croire que l'usage soit venu que les dragons por- 
tent la main sur les marquis 1 — 



158 

Oa ked lio gomz peur-acluiel, 
Tre-barz ar zal ho dcuz lammel. 

llàg hcn da beg 'nn he bistolenn : 

— Ncb a dost ouz-iu 'n defo 'nn tcnn ! 

Ar pcrson koz dal' m'her gwelaz, 
Dirag ar niarkiz nem strinkaz. 

— Enn hano Doue, ho salver, 
Na deunet kct, ma otrou kerî — 

Ta glovaz hano hor Salver 

En dcuz gouzanvet gand dousdcr ; 

Hano hor Salver pa glovaz, 
Daousl d'hc spered hen a welaz ; 

Bez he galon strakaz he zent ; 

Ken a druc'haz, sonn : « Deonip d'aun lionl ! » 

A-drcuz parrez Lignol pa ee, 
Ar goucr paour a lavare: 

Laret a ree al Lignoliz : 

— Pec'hcd co eren ar niarkiz ! -^ 

Pa ce ebioii parrez Berne, 
Digouet eur frapad bugale : 

— Mad-d'hoc'h ! niad-d'hoc'h ! olrou markiz ; 
Ni ia d'ar vurc'h, d'ar c'halekiz. 

— Kenavo, bugaligou vad ; 
N'ho kwelo niui ma daoulagad ; 

-- Da belec'h et ela, otrou ; 

lia dont na reet souden endrou? 

— Me na ouzon ked, Doue 'r goar ; 
Bugale baour, me zo war var. — 



^59 

Il n'avait pas fini de parler, qu'ils avaient envahi la salle. 

, Et lui de saisir ses pistolets : 

— Si quelqu'un s'approche, je tire ! — 

Voyant cela, le vieux recteuE se jeta aux genoux du marquis : 

— Au nom de Dieu, votre Sauveur, ne tirez pas, mon cher 
seigneur ! 

A ce nom de notre Sauveur, qui a souffert patiemment ; 
f A ce nom de notre Sauveur, ses larmes coulèrent malgré lui ; 



Contre sa poitrine, ses dents claquèrent ; mais se redres- 
sant, il s'écria : « Partons 1 » 

Comme il traversait la paroisse de Lignol, les pauvres pay- 
sans disaient : 

Ils disaient, les habitants de Lignol : — C'est grand péché de 
garrotter le marquis ! — 

Comme il passait près de Berné, arriva une bande d'enfants : 



— Bonjour, bonjour, monsieur le marquis : nous allons au 
bourg, au catéchisme. 

— Adieu, mes bons petits enfants, je ne vous verrai plus 
jamais ! 

— Et où allez-vous donc, seigneur? est-ce que vous ne re- 
viendrez pas bientôt ? 

— Je n'en sais rien, Dieu seul le sait : pauvres petits ! je 
suis en danger. — 



•160 

Ho clierisa en defe grei, 
Paneved lie zaouarn ereet. 

Kriz vije *r galon na ranne ; 
Re 'nn dragoned zo-ken a rce : 

Potred-a- vrezel , koiilskoude, 
IIo dcuz kalonoii kri enn lie. 

Ha-pa oa digouet e Naoned, 
E oa barnel ha kondaonet ; 

Kondaonet, naren gand tiid-par. 
Neniel tiid koet doc'h lost ar f'harr. 

Da Ponlkalek deiiz int larcl : 

— Olrou niarkizpelra peiiz grel. 

— Pez a oa dleet din da ober ; 
Ha gret-hu ivc ho niicher ^. — 



D'ar znl kenla pask. hevieno, 
Oa kaset kannad da Verne. 

— leched mad d'hoeh holl, er gcr-ma. 
Pale 'ma ar porson dienia ? 

— Ma laret he offeren, 

Ma vonet gand ar hregen. — 

Pa oa vonel d'ar gador, 

Oa roed d'ean, eu! lier cl leor : 

Ne oa ket goeslevid he lenn, 
(iand ann daelou demenz he benn : 

inmil lit kl nirnip rcpoiise an liilmnul rovulmiriiiiiairp. 



^6^ 

eût voulu les caresser, mais ses mains étaient enchaînées. 



Dur eût été le cœur qui ne se fût pas ému ; les dragons eux- 
mêmes pleuraient. 

Et cependant les gens de guerre ont des cœurs durs dans 
leurs poitrines. 

Quand il arriva à Nantes, il fut jugé et condamné, 



Condamné , non pas par ses pairs, mais par des gens 
tombés de derrière les carrosses '. 

Ils demandèrent à Pontcalec : — Seigneur marquis, qu'a- 
vez-vous fait? 

— Mon devoir ; faites votre métier ! — 

IV. 

Le premier dimanche de Pâques, de celte année, un message 
est arrivé à Berné. 

— Bonne santé à vous Ions, en ce bourg ; et où est donc le 
recteur d'ici ? 

— Il est à dire lagrand'messe, voilà qu'il va commencer le 
prône. — 

Comme il montait en chaire, on lui remit une lettre en son livre: 
Il ne pouvait la lire, tant ses yeux se remplissaient de larmes. 



C'est le nom lireton des parvenus ; à la lettre : de ht queue des carrosses. 

^4. 



— Petra zo c'iiouarvet a neve, 
Pa wel ar persoii er c"hiz-ze ? 

— Gwela a rann, ma bugale, 
War pez a refac'h-c'hui ive. 

Maro, peorien, neb ho mage, 
Neb ho kwiske, ncb ho harpe ; 

Maro ann huji ho kare, 
Berneviz, koiils cvel oiin-mo, 

Maro neb a gare he vro, 
Hag her grez beteg ar maro ; 

Maro da zaou vioa war-n-ugent, 
Vel ar verzerien hag ar zent ; 

Doue petl oiit-han Iruez ! 

Marv e 'nu olrou : marv e ma mouez ' 

Trailour ! ah ! 
Malloz d'id ! 
Malioz d'id ! 

Trailour ! ah ! 
Malloz d'id ! ah ! 



^65 

— Qu'est-il arrivé de nouveau, que le recteur pleure ainsi? 

— Je pleure, mes enfants, pour une chose qui vous fera 
pleurer vous-mêmes. 

Il est mort, cliers pauvres, celui qui vous nourrissait, qui 
vous vêlissait, qui vous soutenait; 

Il est mort celui qui vous aimait, habitants de Berné, comme 
je vous aime ; 

Il est mort celui qui aimait son pays, et qui l'a aimé jusqu'à 
mourir ; 

Il est mort à vingt-deux ans, comme meurent les martyrs 
et les saints ; 

Que Dieu ait pitié de sonâme 1 le seigneur est mort : ma voix 
meurt ! 

Toi qui l'as irahi, sois maudit! sois maudit! Toi qui l'as 
trahi, sois maudit! 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 



Les traditions d'iionneur, nous en avons la preuve, se trans- 
mettent (le père en lils : Ponicalec, dont la noble race revit au- 
jourd'hui dans la famille de Bruc-Maleslroit, tige des Bruce dÉ- 
cosse, descendait en ligne direcle de ce fier Jean de Malestroit, chef 
de l'opposition à l'union de laBretaj^neà la France, qui refusa le 
Mlon de maréchal que la duchesse Anne lui oft'rit, pour vaincre 
une obstination qu'elle admirait en la blâmant. Son père, comme 
ses aïeux, était resté fidèle à la cause nationale, et, selon la ma- 
gnifique expression de Louis XIV, ceux-ci n'avaient retiré d'autre 
récompense de leurs glorieuses actions que la gloire de les avoir 
faites : il fut digne d'eux. 

La lettre où l'on apprenait au recteur de Berné sa mort et celle 
de ses amis a été conservée dans la famille du Couëdic; elle est 
ocrile par un des religieux qui assiSIèrent les condamnes. Même 
au moment de l'exécution, l'humeur enjouée du jeune marquis ne 
se démentit pas un instant; elle contrastait singulièrement avec 
la gravité de ses compagnons plus âgés. « Après avoir confessé 
M. du Couëdic, dit le religieux, je me retirai en le saluant; 
voulant me rendre le salut : a Où est, dit-il, mon chapeau? — 
Hé! qu'avons-nous besoin de chapeaux? répondit M. de Ponicalec, 
on nous ôtera bientôt le moule des chapeaux ! » En voyant entrer 
M. deMontlouis, il s'écria : « Ah! voilà un bien honnête homme 
qu'on fait mourir. » Et il vint l'embrasser en disant : « Quelle in- 
justice! » La seule plainte qu'il proféra lui fut arrachée par le 
sentiment de la dignité humaine; quand le bourreau lia les mains 
de ses compagnons :« Lier les mains à des gentilshommes ! s'ecria- 
t-il, les condamner à mort sans qu'ils aient jamais tiré l'épée 
contre l'État! voila donc celte chambre royale qu'on disait agir 
avec tant de douceur ! Quelle douceur ! On disait que M. de Mont- 
louis avait sa grâce ; pourquoi donc lui lier les mains comme à 
nous? )j L'excculeur, en arrivant à lui, fut si ému, qu'il crut de- 
voir « lui adresser une espèce de compliment ou d'excuse. M. de 
Pontcalecluidil : - J'irai tranquillement à l'échafaud sans avoir les 
mains liées. — Il alla pour en faire autant à M. du Couëdic, mais 
l'ayant trouvé assez serré, il ne le toucha pas. Ce fut alors que ce 
Won>ieur s'écria pour la jiremièrc fuis : — Après vingl-huil ans de 



^65 

services, voilà donc ma récompense ! j'ai de moi-même exposé 
ma tête mille fois pour le roi, et il me la fait couper aujourd'hui 
sur un échafaud ! » — 

Pendant que les condamnés marcbaienl au supplice, le courage 
el la jeunesse de Pontcalec faisaient pleurer la foule. « Comme 
nous allions vers le Bouffay, continue le moine, les gémissements 
et les cris du peuple me donnèrent occasion de lui dire : « On plaint 
votre sort, et on ne plaignit pas celui de Jésus-Christ. — Ah! quelle 
différence entre lui et moi ! — sécria-l-il ; et il répéta plusieurs fois 
avec de bien pieux sentiments : Pater, fiât voluntas tua.y> La vue 
de l'échafaud ne lui ôta rien de sa fermeté. Malgré les instances 
<le son confesseur, qui aurait voulu lui faire détourner les yeux, 
il regardait toujours l'instrument de mort, et disait: « Quel spec- 
tacle! mon père, quel spectacle! » Il devait y monter le dernier. 
Arrivés au pied de l'échafaud, les quatre amis se dirent au re o.v 
et s'embrassèrent, « autant que le pouvaient des personnes qui 
avaient les mains liées. » Montlouis reçut le premier le coup de la 
mort; avant de mourir, il s'agenouilla auprès du poteau, et récita 
tout haut une prière à la sainte Vierge. « Le son de sa voix était 
fort, «dit le moine. Quand l'exécuteur vint inviter M. de Tal- 
houet a monter à son tour, poursuit le mémo religieux, il me dit 
d'un air qui marquait également la tendresse et la franchise : 
«Allons, mon père! » puis aux assistants: «Priez Dieu pour 
moi! » J'en vis plusieurs ôter leurs chapeaux et répondre en se 
mettant à genoux : « Oui, nous le ferons. » Comme je descen- 
dais de l'échafaud, on m'avertit que j'avais le visage el la chape 
tout couverts de sang. » 

Le tour de Poncalec étant venu, il dit a son confesseur : « Je 
pardonne de bon cœur à tous ceux qui me font mourir. » Puis il 
ajouta en souriant : « Voilà un compliment bien triste. » En pen- 
chant la tête sur le billot fatal, il répéta plusieurs fois : Cor con- 
tritum et humiliatum Deiis non despicies. Je l'entendis aussi, 
continue le religieux, prononcer à haute voix Jésus, Maria : ses 
dernières paroles furent celles-ci : « Mon Dieu, je remets mon 
âme entre vos mains ! » 

Après l'exécution, le bourreau, escorté par une troupe d'archers 
à cheval (car on avait déployé un grand appareil militaire, dans la 
crainte d'un soulèvement], emmena dans une charrette les quatre 
corps décapités; l'atitorité supérieure ordonna qu'ils fussent se- 
crètement enterrés la nuit, sans son de cloche et chant d'église. 



^C6 

« On fit donc entrer, la nuit même, dit le moine, quatre femmes 
dans le bas-cliœur de notre chapelle pour ensevelir les corps, et 
quatre hommes pour faire quatre fosses ; ils les creusèrent sur 
une même ligne au haut de la nef, pendant que les religieux ré- 
citaient matines et laudes. Après qu'ils eurent fini, le père su- 
périeur lit les (|uatre enterrements en récitant avec les autres re- 
ligieux, mais sans chanter la prière de l'Église pour l'inhumation 
des morts. » La messe des morts fut dite avec des ornements 
blancs. Le régent avait réglé lui-même le cérémonial de fenter- 
rementi Cette grande page d'histoire, qui mériterait de figurer à 
côté des tableaux les plus pathétiques de Walter Scott, a été, en 
partie, peinte par M. Paul Féval, avec des couleurs dignes du ro- 
mancier d'Ecosse. 



LE COMBAT DE SAINT-CASÏ. 



ARGUMENT. 

Au mois de septembre 1758, les Anglais firent une descente a 
Sainl-Cast, au nord de la Bretagne. Cette expédition se liait à un 
vaste plan dont l'objet principal était d'assurer à l'Angleterre la 
navigation de la Manche, et d'oiicrer une diversion en faveur des 
armées d'Allemagne, ses alliées, en alarmant la France et en 
l'obligeant à employer des troupes considérables 'a la défense de 
ses côtes. La défaite du général Bligh et des huit mille hommes 
qu'il commandait, dont trois mille furent tués ou pris par le gé- 
néral Morel d'Aubigny, de la noble famille normande de ce nom, 
lit abandonner le système d'invasion'. 

Le combat de Saint-Cast donna lieu à un événement peut-être 
unique dans les annales de la guerre. « Une compagnie de bas Bre- 
tons des environs de Tréguier et de Saint-Pol-de-Léon, dit le 
pelit-fils d'un témoin oculaire, marchait pour combattre un dé- 
tachement de montagnards gallois de l'armée anglaise, qui s'avan- 
çait, à quelque distance du lieu du combat, en chantant un air 
national, quand tout à coup les Bretons de l'armée française s'ar- 
rêtèrent stupéfaits : cet air était un de ceux qui tous les jours 
retentissaient dans les bruyères de la Bretagne. Electrisés par des 
accents qui parlaient à leur cœur, ils cédèrent à l'enthousiasme, 
et entonnèrent le refrain patriotique; les Gallois, à leur tour, 
restèrent immobiles. Les officiers des deux troupes commandèrent 
le feu; mais c'était dans la même langue, et leurs soldats sem- 
blaient pétrifiés. Cette hésitation ne dura pourtant qu'un mo- 
ment; l'émotion l'emporta bientôt sur la disc'pline : les armes 
tombèrent des mains, et les descendants des vieux Celtes renouè- 
rent sur le champ de bataille les liens de fraternité qui unissaient 
jadis leurs pères. 

« Sans oser garantir ce fait, ajoute M. de Saint-Pern, nous dé- 
clarons qu'il nous a été raconté par plusieurs personnes dont l'o- 
pinion peut faire autorité, et qu'il est traditionnel dans le pays -. » 
Le chaut qu'on va lire le conQrme. 

1 Sniolell, Hhtory of Eiigland, p. 673 et C82. 

2 Combat de Sainl-Caul, par M. de Saint-Pern Coiieiuj), dê|uité de Dinan 
(1856), p. 50 et 51. 



XV 

EMCANN SANT-KAST. 

( les Kerne. ) 

I. 

Breiz lia Dro-zaoz enebourieii, 
Evit-lio bout amezeien, 
A zo bel lakot er bed-ineii 
D'en emlibla da virviken. 

Pa oann konsket, eun nozvez ail, 

E klcviz son ar c'horn-buhal, 

Son ar c'iiorn-bual, e koal-sal : 

— « llo 1 Saozon ! Saozon 1 Saozon fall ! » 

lia dal' ma saviz antronoz, 
Gweliz oc'b orruont ar zaoz ; 
G\^eliz 1)0 soudarded crru : 
Sternou alaouret, dillad ru. 

NVar ann od ha pa oant ledet, 
Gweliz toni ar C'hallaoued, 
Dobigni gant-he 'r penn kenta, 
lie gleuv noaz enn he zorn ganl-ha. 

— Arogl a lare Dobigni. 

^'a dec'bo nekun ouz onip-ni ! 

Ai'ta! va folred dociilu! 

Arog dam lieul ! ha pegonip du ! — 

Ar C'hailoued a respon(az 

Holl war cuun dro. pa he glevaz : 

— Deomp gand Dobigni iroad-oc'b-troad 

Denjentil co kouls ha polr mad I — 



XV 

LE COMBAT DE SAINT-OAST. 

{ Dialecte de Cornouaille. ) 

1. 

Les Bretons et les Anglais voisins, mais pas moins enne- 
mis , ont été créés et mis au monde pour s'enirebattre à 
tout jamais. 

Conmie je dormais, l'autre nuit, un son de trompe retentit, 
retentit, dans le bois de la Salle : « Saxons! Saxons ! maudits 
Saxons ! » 



Le lendemain, en me levant, je vis les Anglais arriver, je 
vis arriver leurs soldats : harnois dorés et habits rouges. 



Quand ils furent rangés sur la grève, en bataille, j'aperçus 
les Français allant à leur rencontre , d'Aubigny à leur lêle, 
l'épée nue à la main. 

— En avant ! cria d'Aubigny ; il ne nous en échappera aucunl 
Courage 1 allons, mes braves enfants, eu avant ! suivez-moi! et 
ferme ! 



Les Français répondirent tout d'une voix à son appel : — 
Suivons d'Aubigny pied à pied ; il estgeniilhomme et bon com- 
pagnon. — 



15 



no 

Pe oa Dobigai enn enigaiin, 
?îe oa (len, na braz ua bibau, 
Na zigore he zaoulagad 
Oc'b he welet o leuskel goad. 

lie vleo, be zrenim, hag he zillad 
Ne oanl penn-da-bcun iieined goad 
Distrinket dcmeuz ar Zaozoïi, 
Dreiua treuze d'he ar galon. 

lien a welet, war ann dachen, 
Reiz he galon, hnel he henn, 
lleb inuia van d'ar bolodou 
Evel pa vijenl bel sloufou. 



II. 



Polred Brciz-izel a gane, 

lonl war ann daehen neuze : 

— « >eb eu deuz goneel teir gwech, 

« A c'honeo u'euz lors pet kwech ! 

« E Kamared, enn amzer-hon 

« E oa diskennet ar Zaozon ; 

« Bragal a reent, war ar nior, 

« Gant ho gweliou gweinikann digor; 

« Gant tennou kouezjont war ann od, 
« Evcl ma vijcnt kudouod ; 
« Deuz pevar mil e oant eno, 
« Na zislroaz hini dhc vro. 

« E Guidcl e oent dibkennet, 
« E Guidcl e douar Gwenaet; 
« E Guidel iiil bel donaret 
tt Evcl ma oant e Kamarel. 



^7^ 

Quand d'Aubigny en vint aux mains, il n'y eut personne, 
grand ou petit, qui n'ouvrît de grands yeux en le voyant ver- 
ser le sang. 



Ses cheveux, son visage et ses iiabits étaient tout couverts 
de sang, de sang qu'il tirait aux Anglais en leur perçant le 
cœur. 



On le voyait , sur le ciiamp de bataille, le cœur calme, la 
tête liante, pas plus ému par les boulets que s'ils eussent été 
des bouchons. 



C'est alors que les hommes de la basse Bretagne venaient 
au combat, en chantant : « Celui qui a vaincu trois fois vaincra 
« toujours ! 



« A Camaret, dans ces temps-ci, les Anglais ont fait une 
descente; Ils se pavanaient sur la mer, sous leurs blanches 
voiles gonflées; 



« lis tombèrent sur le rivage, abattus par nos balles, comme 
« s'ils eussent été des ramiers ; de quatre mille qui débarquè- 
« rent, il n'en retourna pas un seul en Angleterre. 



« Ils ont fait une descente à Guidel, à Guidcl, au pays de 
« Vannes; à Guidel, ils sont enterrés, comme ils l'ont été à 
« Camarei. 



]12 

« E bro Léon, rag enez-c'hlaz, 
« Gwech-all, e oant diskennet c'hoaz; 
a Keniend a c'hoad défaut losket 
« Ken a oa ar mor glaz niiet. 

« A"eiiz. e Breiz, na boden, na bern 
« E-lec'h na gaver bo eskern ; 
« Koun ba brini oc'b bo sacbat, 
(i (îlao liag avel oc'b bo c bannat. » — 

Arserien bro-Zaoz pa glevjonl. 
Gand estlamin arzao a rejonl ; 
Ker kaer ann ion bag ar c'boinzaou . 
Keii e oani bamet o sebiou . 

— Arscrien Dro-Zaoz, leveret, 
Skuiz oc'b ela, pa elianed?« 

— N'ed omp ked skuiz. pa ebanonip. 
Kouls ha re-bonl, Bretoned omp ! — 

Oa ked bo c'Iiomz peur-lavarct : 

— Gwerzel omp 1 lec'bomp kiiil, polred ! 
Hag ar Zozon prini dlio listri ; 

Ilogen na decbaz nemet tri. 

III. 

Er b!oavez-ma mil-ha-seiz-kant 
Hag eiz ouspenn bag banter-kant, 
D'ann eil lun a viz gwengolo, 
Oa irec'bet ar Zozon er vro. 

Er bloavez-ma, evel a gent, 
Enia int bet Iaket enn ho hent. 
Evel eiir bar grizil er mor, 
Ar Zozon, bepred, enn Armor. 



ns 



« Au pays de Léon, en face de l'île Verte, jadis ils descen- 
« dirent aussi; ils répandirent tant de sang, que la mer bleue 
« eu devint rouge. 



« Il n'y a pas, en Bretagne, une butte, pas un tertre qui ne 
« soient faits de leurs ossements, que les chiens et les cor- 
ce beaux se sont disputés , que la pluie et les vents ont blan- 
« chis. » — 

Les archers d'Angleterre , en entendant ces chants, restè- 
rent immobiles d'élonnenient ; si belles étaient la mélodie et 
les paroles, qu'ils semblaient charmés. 

— Archers d'Angleterre, dites-moi , vous êtes donc las, 
que vous vous arrêtez ? 

— Si nous nous arrêtons, nous ne sommes point las; nous 
sommes Bretons comme ceux-ci. — 

Ils n'avaient pas Uni de parler: — Nous sommes trahis! 
fuyons, soldats! — 

Et les Anglais de s'enfuir au plus vite vers leurs vaisseaux : 
mais il n'en échappa que trois. 



En cette année mil sept cent cinquante-huit, le second 
lundi du mois de la paille blanche (septembre), les Anglais 
ont été vaincus dans ce pays. 



En cette année, comme devant, ils ont été mis au pas. 
Toujours comme la grêle dans la mer, (fondent) les Anglais en 
Bretagne. 



^5. 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Si Ton en croit le poêle populaire, ce seraient les Bretons d'Ar- 
morique et non les Bretons gallois qui auraient marcbé au combat 
en clianlani, et ce seraient Tair et les paroles de leur cliant qui 
auraient fait tomber les armes des mains de leurs frères de sang 
et de lèvres, comme dit l'Écriture. On cboisira entre la tradition 
recueillie par M. de Saint-Pern et celle de l'auleur bieton ; mais ce 
qu'il y a de très-remarquable, c'est que la mélodie du combat de 
Saint-Cast, qui devait être celle des strophes mises par le poète 
dans la bouche des soldats armoricains, est populaire a la fois en 
Bretagne et dans le pays de Galles i : les diverses défaites des An- 
j^lais dont ces strophes rappelaient le souvenir sont celles de 1486, 
de 1694 et de 1746. Il paraîtrait aussi, d'après notre poète, que 
les officiers anglais de la compagnie des archers gallois auraient 
atlribuéàla trahison, cl non au patriotisme réveillé par l'identilé 
de langage et d'airs nationaux, le refus de marcher de leurs sol- 
dais. Faut-il croire que cette détermination décida les ennemis 
a fuir? Cela n'est guère probable; mais l'armée française et la 
marée montante concoururent bien certainement à les empêcher 
de regagner leurs vaisseaux, et la plupart furent faits prisonniers. 
On ne dit pas si les Gallois furent du nond>re; dans cette hypo- 
llièse, on n'en peut douter, leurs frères d'Armorique auront adouci 
leur captivité, comme ils devaient eux-mêmes, trente-cinq ans 
plus tard, adoucir celle des Bretons prisonniers des Anglais. 

Il y a plusieurs versions du combat de Saint-Cast : l'une d'elles 
m'a été procurée par M. Joseph de Calan, ajrière-neveu d'un des 
officiers bretons qui se distinguèrent le plus dans la bataille. 

1 Le niége de Giiingamp ( U86 ) se chante sur le même air, voyez les Mélodies 
originales, V" pariie, n''6, à la Ihi du second volume. 



HISTOIRE DE lANNIK SKOLAN 



ARGUMENT. 

L'histoire de lannik Skolan se divise en deux parties : dans l'une, 
le chanteur populaire nous apprend comment son héros fut pendu 
pour avoir assassiné une jeune fille, sa cousine, nommée Moriset ; 
dans l'autre, il nous le montre venant, après sa mort, demander 
pardon de ses crimes à sa mère qui a refusé de le lui accorder. 
Selon les idées bretonnes, le bonheur éternel dépend de ce par- 
don; celui que le prêtre dispense au nom de Dieu ne suffit pas. 
Aussi le saint patron du jeune homme croit-il devoir raccompagner 
pour joindre ses prières aux siennes. 

La première moitié de la ballade se chante dans la paroisse de 
Melrand, au pays de Vannes, où l'événement a eu lieu vers la fin 
du dernier siècle; on y a élevé une croix de pierre sur le lieu 
même où la victime a perdu la vie. La seconde, po[)ulaire en Tré- 
guier, est inconnue en Vannes. Un seul paysan, qui habite sur la 
frontière commune de ces deux pays, a pu me les chanter réu- 
nies; c'est sa version que je suivis dans les première^; édilions de 
ce recueil; j'en donne une autre aujourd'hui que je dois en partie 
à M. de Penguern et en partie à un fermier de M. du Laz de Pra- 
tulo. 



XVI 

lANKIK SKOLAN. 

DARN GENTA. 
(les Gwenned.) 

I. 

Trou mare a sarre ann de, 
Teue ann driifereh du-me. 
Pa zen ann drnferch enn ti, 
Doc'h ann lioll defe jolori : 

— Dou lio pcnnigo enn tl-me, 
C'Iiui groageh, lia c'iuii bugele ; 
Dent on ont wecli lioah de vale ; 
ftlad or bed gen lioc'h iro-zreme? 

— Allaz ! me c'Iiomer ne c'iinilann ; 
llegon ann oac'Ii peur e z^u klan ; 
Ha mar bad re bell he glenued, 

Uao vo d'eing mont de glask me boed. 

Tapel ur skabel, korn ann ti. 

Me c'homer, euit azei ; 

Azeet aze, me chômer. 

Ha konlet d'i-men eunn dra gaer. 

— Traeu gaer awalc'h e zou digouel, 
Me zonj, me c'homer peuz kleuet ; 
Ne peuz ket kleuel, me e'homer, 
Pez zou digouel endrou d'er ger? — 



XVI 

lAMK SKOLAN. 

PREMIÈRE PARTIE. 
( Dialecte de Vannes. ) 



Comme le jour se couchait, la mendiante vint cliez nons. 
Quand la mendiante entre queltiue part, elle a nu sourire pour 
tout le monde : 



— Que Dieu vous bénisse on celle maison, vous femme, 
et vous, enfants; me voici venue encore une fois pour me 
promener; vous vous portez bien, ici ? 



— Las ! commère, cela ne va pas mal ; mais le pauvre 
bomme n'est pas bien; et, si la maladie dure trop longtemps, 
je serai forcée d'aller mendier mon pain. 



Mais prenez une escabelle, en ce coin-là, ma commère, et 
asseyez-vous, et asseyez-vous, ma commère, et contez-moi 
quelque belle nouvelle. 



— Il y a des belles nouvelles assez ; je pense, ma commère, 
que vous en avez oui parler ; n'avez-vous pas entendu parler, 
ma commère, de ce qui est arrivé aux environs du liourg? 



^78 

Nouze e larcz ann oac h keh : 

— Heit d'ar c'Iiroek-ze enr banac'h leh, 
Eur banac'h leh hag eur grampouen, 

E vou lakt't ar hi barlen. 

— launik Skolan zoii bel tapet, 
Zoii bel lapel zou bel krouget, 
Krougct-mad ar dacheri Gwenned ; 
Torfedeu 'walc'h en defa groet. 

— Me c'homer, ne glevon netre, 
N'Iiallonn ket mont niez ann li-nio, 
N^hallonn mont neblec'h de vale, 
Ged damant doc'h mebugale 

— Torfedeu 'walc'h en defa groet, 
Dlboe e oe dent ar er bed ; 
Torfedeu 'walc'h en defa groet, 
Kentoc'hda lahcin Morised. 



Pe ziwalle loned hi zad, 
Ne doa d'oi sonj nemeid da vad ; 
Ne doa gwelet nield eur wec'h 'nei 
Gwelet he daon mont gand cr blei. 

Nemeid our wec'h ne doa gwelet ; 
Chetu diou broumcn e deuz groet ; 
Gwelet e doa ba groet eur zon 
E ve kanet barh cr c'banlon : 

— Kaon ! kaoïi ! d'ain daonik gwenngornik 1 
Kaon ! kaon I d'am daonik penn-gwennik ! 
Kaon! siouah. kaon, kaon ! d'am danvad, 
Ilag a oe cul loiiik ker mat! I — 



no 

Alors le cher homme dit : — Donnez à celte l'emmc uu peu 
de lait ; un peu de lait et une crêpe, que vous lui mettrez sur 
les genoux. 



— C'est lannik Skolan qui a été pris, et pondu ; bien pendu 
sur la place à Vannes ; il avait commis assez de crimes. 



— Je ne sais rien du tout, ma commère ; je ne puis sortir 
d'ici, je ne puis aller nulle part, car j'ai mes enfants à soigner. 



— Il avait commis assez de crimes depuis qu'il était au 
monde; il avait commis assez de crimes, avant de tuer Mo- 
rised. — 



En gardant les bêtes de son père, elle ne pensait qu'à bien ; 
elle n'avait pleuré qu'une fois, en voyant son mouton emporte 
par le loup. 



Rien qu'une seule fois elle avait pleuré ; voici qu'elle a 
pleuré deux fois maintenant ; elle avait pleuré et fait une chan- 
son que l'on chante dans le canton : 



— Hélas ! hélas ! mon pauvre mouton aux petites cornes 
blanches ! hélas ! hélas ! mon pauvre mouton à petite tète 
blanche! hélas! hélas! hélas ! mon pauvre petit mouton, (jui 
était une si bonne petite bête! ^- 



180 

launik Skolan oe tout d'ar ger, 
Gel-lian enn dorn lie grok poueher : 

— Moriselik liui a gau ge, 
Eur bouchiga lefel d'd me. 

— Eiir boiich d'hoe'h-hu inc ne rinn kel 
Eurpolrfall hoc'h inar zou er bed. — 
llag lii knil doc'blu o redek ; 

Hegon ne oe losl ker e-bed. 

llag lion ar bi lerc"h a laniiuez 
Ha skoi get-lii leir gwecb a rez ; 
Ken bi file 'nn be foulad goad, 
Sarret gel-hi bi doulagad. 

III. 

Seili pe eih le oa tremenel, 
lii zad d'er ger ne oe ket bel. 
Ar drou uennek beur pe greiz-le , 
Hi zad d'er ger a zigoee. 

— Bugale bor, deing ieveret, 
Pelra peuz holl ker glac'barel : 
Nag lio cboar inen e ma hi oel? 

— Abred awaicc'b e klelell 

Abred awalec'b c klefet 
Doare doc'b bon cboar Morised : 
Eni.abi du-ze lai arprad 
Ilag hi e neuuial enn bi goad. 

Ar gwiader neiiz bi laliet 1 
Diboe mboc'li ac'iiaii diblaset, 
Oe kas bi dougeu d'er pec'hed; 
Ar gwiader neuz hi lahet I 



181 

lannik Skolaii s'en revenait chez lui, i=oii bàlon crochu à hi 
main : — Petite Moiisod, vous chantez bien gaiement; vous me 
donnerez un baiser. 

^• 

— Je ne vous donnerai point de baiser; vous clés un mo- 
cimnt garçon, s'il en est au monde. — 

Et elle de s'enfuir bien vite ; mais il n'y avait aucun village 
près de là. 

Et lui de la poursuivre et de la frapper jusqu'à trois 
fois ; 

Si bien (pfclle tomba baignée dans son sang, les yeu\ fer- 
més. 



111. 



11 y avait sept ou huit jours (|ue son pero n'était revoijU à la 
maison; vers onze heures ou midi, ton père arriva. 



— Pauvres enfants, dites-moi, qu'avez-vous tous, quand vou§ 
êtes si désolés? Et votre sœur, où est-elle allée? 
— Vous l'apprendrez assez tôt ! 

Vous apprendrez assez tôt ce qui est arrivé à notre soeur 
Morised ; elle est là-bas, près de la prairie, nageant dans son 
sang. 



C'est le tisserand qui l'a tuée! Depuis votre départ, il cher- 
- chaità la porter au péché ; c'est le tisserand qui l'a tuée. 



16 



\S2 

Oe kas lii dougeii d'cr pec'luîd, 
lia pedal n'en deuz kcl gallcl ; 
Ili oe iir jdach diged Doue, 



Folle ket koUein hi cne 



iH 



IV. 

E Kas Morised d'emi deiiar, 
Zivcrc er goad doc'h cr c'harr , 
Tiid koh ha icuang e weleiii 
lie zad por, arlec'li, liirvoudein. 

Mar pcuz choant da wel't Morised, 
Ar lient braz Melrand hi c'heffcl ; 
Sauct zou bel ur groez noue, 
Lec'h e denzkoilel hi buhe. 



183 

Il chorcliail à la porter au péclic, et il n'a pu y réussir; c'é- 
tait une fille de Dieu, elle n'a pas voulu perdre son âme. — 



IV. 



Comme on portait Morised en terre, son sang coulait de la 
charrette : vieux et jeunes pleuraient ; son pauvre père sui- 
vait en sangloîant. 

Si vous voulez voir Moiised, vous la trouverez sur le grand 
chemin de Meirand ; on a élevé une croix neuve dans le lieu 
où elle a perdu la vie 



XVII 

lAN.MK SKOL AN. 

EIL DAHN, 
( les Treger. ) 

lannik Skohin liag lie baeron 
Zo et lio (laou da c'houl pardon, 
Da c'Iioul Irue d'ann enco, 
Da c'houl pardon d'ar bec'liejo. 

lannik Skolan a c'iionlenne, 
Eiin ti lie vanini pa enderue : 

— Noz-vad ha joa, tiul ann ti-nian, 
llag cd cur da goiiskel enn han ? 

Ed hoc'h holl aman da goiisket, 
Ncniel ma eunan onn choniet; 
Me a zo chomcl ma eunan 
Aman, evit paka ann tan. 

— >'a dre belec'h lioc"h-hu deuel? 
Ma dorojo eni boa prennel ; 
Prennet cm boa ma dorojo, 

Ha moraillet ma frenecho. 

— Mar poa prennet ho torojo. 
Me war ann doare a bell-zo. 
Enaouet goulo, c'houezet tan, 

lia welfec'h daou e-Iech unan. — 

Ar gonîo pan eo bet c'houezet, 
.Meurbfd eina hi bet spontet. 
welctdaou war al lenr-zi, 
Da lianler-noz o komz ont-hi. 



XVII 
lAMK SKOLAN, 

SECONDE PARTIE. 
( Dialecte de Tréguier. ) 



lannik Skolan et son saint patron sont allés tous deux de- 
mander le pardon, demander la merci des âmes, demander le 
pardon des péchés. 



lannik Skolan disait, en entrant chez sa mère : 
— Bonne nuit et joie en celte maison ; est-ce qu'on y est 
couché ? 



Tous vous êtes ici couchés, il n'est resté que moi. moi seul 
je suis resté ici, pour allumer le feu. 



— Et par où êtes-vous entré ? J'avais fermé mes portes ; 
mes portes, je les avais fermées à clef, et mes fenêtres à la 
lareette. 



— Si vous aviez fermé vos portes à clef, je sais les ouvrir 
depuis longtemps. Allumez la chandelle, soufflez le feu, et 
vous verrez deux au lieu d'un. — 



Uuand la chandelle fut allumée, elle fut saisie d'épouvanle, 
'u voyant deux dans la maison, causant avec elle à minuit. 



=16. 



^8G 

— Tevet, va*niamm, na sponlol kcl ; 
Me eo ar niab ec'li ciiz ganct, 

Zo dent eiir wecli c'iioaz d'Iio kwclel : 
Beiinoz ma niamni am ciiz kollcl. 

— Du eo da vaio'li, du oiid ive ; 
Ker garv 'lie leiinen ma pikfe ; 
(l'iioiiez karnou lostel a glevanan : 
Va malloz gand ma inab Skolan ! 

— War marc'li aim diaoul omi deiil aman. 
Gant-lian d'aim ifern e eann ; 

Me ia d'ann ifern da leskin, 
Ma na gerel ma fardonin. 

— Penoz onfenn az pardoninV 
llraz e ann droug c l'cuz grel d'in : 
Laket l'eiiz ann lan cm zi forn, 

Ha devel triouecli locn-korn. 

— Va niamm, nie voar ervad am enz, 
Siouaz dre wall-ioul, lia dre rcuz ; 
llogen, pa'm enz Irue Doue, 

Va mamin, ho ped ouzin irne 1 

— Penoz oufenn az pardoniii? 
Braz e ann droug e Teuz grel d'in : 
Gwalla teir deuz ta c'hoarezcd, 
Lalian va nizez Morised ! 

— Va mamm, me voar ervad am cuz, 
Siouaz, dre wall-ioul lia dre rcuz, 
llogcn, pa'm truc Doue. 

Va mamm. ho pod ouz in truc ! 

— l'enoz oufoun az pardonin 1 
Braz e ann droug e l'eiiz grot d'in : 
Kollcl lenz din va leor biiiau. 

Ma llijailnr war ar hod-inan. 



^87 

— Calmez-vous, ma mère, n'ayez pas peur ; c'esl moi le fils 
que vous avez mis au monde, qui suis venu encore une lois 
pour vous voir : j'ai perdu la bénédiction de ma mère. 



— Ton cheval est noir, tu es noir toi-même; sa crinière est 
si rude, qu'elle piquerait ; je sens une odeur de cornes brû- 
lées; maudit soil mon fils Skolan! 

— Je suis venu ici sur le cheval du diable, je m'en vais avec 
lui en enfer ; je m'en vais brûler en enfer, si vous ne consen- 
tez à me pardonner. 



<— Comment pourrais-je te pardonner ? Grande est l'offense 
que tu m'as faite : tu as mis le feu dans ma boulangerie, et 
brûlé dix-huit bêtes à cornes. 



— Hélas ! ma mère, je sais que je l'ai fait par méchanceté et 
par malheur; mais, puisque Dieu me fait miséricorde, ma 
mère, pardoniiez-nioi aussi ! 

— Comment pourrais-je te pardonner? Grande est l'offense 
que tu m'as faite : lu as outrag<' trois de tes sœurs, tu as tué 
ma nièce Morised I 

— Ma mère, je sais que je l'ai tuée, hélas 1 par méchanceté 
et par malheur ; mais, puisque Dieu me fiiit miséricorde, ma 
mère, pardoinicz-moi aussi ! 

— Comment pourrais-je te pardonner ? Grande est l'offense 
que tu m'as faite : tu m'as perdu mon petit livre , mon 
plaisir en c^ monde. 



188 

— Va niainmik paoïir, rin partlonucl; 
IIo leor Ijilian ne kel kollel ; 
N'e deo kel kollet die ma bel 
Eim deon ar nior tregont goured. 

JV'euz erruei drouk bel gant-lian 

'iMel gant teir feillicn anean ; 

Eunan die zour, eunn ail dre 'm goad, 

Eunn-all gand daerou m' daou-lagad. — 

Keuze lie baeron, oa gant-ban, 
E deuaz da goniz evil ban. 

— Penoz, manini gri, l'euz ankouael 
Ma hen ar mab e t'euz dougei ! 

Penoz, mamm gri ba dinatiir, 
Bardonfez ket ta krouadur ! 
Ma ia da vugel d'ann ifern. 
Te ici ive kig bag eskern, 

— Cboazkenl evit ni'az pardoninn, 
Eunn dra bennag e larfez d'in 
Denieuz ar pez e l'euz gwelet 
Aboe ni'oud eel diwar ar bed. 

— Ma niainin, ma mamm, ma em c'Iiredet, 
Koue d'ar gwener na refec'b ket; 

Neb a verv lijo d'ar gwener, 
Paredi ra goad hor Salver ; 

Lamfel ket 'r c'bouk digand ar iar 
>'a lann ar-boc'big digand par ; 
Ar c'bilog a gan enn buel, 
A gan pa gan ann ebeslel ; 

Pa gan ar c'bouk da banter-noz, 
Kan ann elcz er baradoz; 
Pa gan ar c'bouk, pa slrink ann de. 
E kanont boll. sent ling ele. 



^89 

— Ma pauvre petite mère, pardonnez-moi ; votre petit livre 
n'est pas perdu ; il n'est pas perdu pour avoir été à trente bras- 
ses au fond de la mer. 



Il ne lui est arrivé aucun mal, mais seulement à trois de ses 
feuilles ; l'une a souffert par l'eau, l'autre par mon sang, l'au- ' 
ire par les larmes de mes yeux. — 

Alors son pation, qui l'accompagnait, se mit à parler pour 
lui. 

— Comment, mère impitoyable, tu as oublié que c'est le 
fils que tu as porté ! 

Comment, mère impitoyable et dénaturée, tu ne pardonne 
ras pas à la créature ! Si ton fils va en enfer, lu l'y suivras en 
cbair et en os. 



— Mais avant que je te pardonne, dis-moi quelque chose de 
ce que tu as vu depuis que tu as quitté ce monde. 

— Ma mère, ma mère, si vous m'en croyez, vous ne ferez 
point la buée le vendredi ; qui fait la lessive le vendredi, cuit 
dans l'eau le sang de notre Sauveur ; 

Vous n'enlèverez point le coq à la poule ni Jean le Rouge- 
gorge à sa compagne ; le coq chante haut, il chante quand 
chantent les apôtres ; 



Quand chaule le coq à minuit, les anges chantent au para- 
dis ; quand chante le coq lorsquejaillitle jour, chantent tous 
les saints et les anges. 



^9o 

Dreist peb ira dlioo'li e geleimann, 
lia dalc'hel soiij deuz aiin dra-inan 
Mincllel ann hoc'h, pc hend-all 
ïuriclla rei ar park segal. 

Mouchet niad ho kole bihan, 
Pe liend-all e po poau ganl han ; 
llag lieudel mad lio niarch divank, 
l'c en em veuiizi rei or slraiik. — 

Anlronoz-beiiro, pa zavaz. 
.Mon ann oaled tonll a gavaz : 
Ili a gavaz lonll ann oaled : 
Gand penn he c'Iilin oa bel loullct; 

lia lomino goad ctoez ar glaou 
En doa skuillet gand lie zaelaou, 
War al ludu ha war ann lan 
llag a oa bel mouget ganl-lian. 



]9\ 

Mais surtout je vous conseille une chose, et velencz-la bien : 
Muselez le porc, ou il ravagera le champ de seigle. 



Bandez bien votre jeune taureau, ou il vous donnera du 
mal; et entravez bien votre poulain folâtre, ou il se noiera 
dans l'étang. — 



Le lendemain matin, on se levant, elle trouva percée la 
pierre du foyer; elle la trouva percée : il l'avait creusée avec 
ses genoux ; 

Kt parmi les charbons, des gouttes de sang qu'il avait 
versées avec ses larmes sur les cendres et sur le feu qu'elles 
avaient éteint. 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Aulanl était simple, pncise et claire la première partie tle l'his- 
loire de lannik Skolan, autant celte seconde partie est raiilasti(iuè, 
vague et obscure. Non- n'osons même nous llalti^r d'en avoir saisi 
tous les traits. Nous ne devinons |)as à quoi peuvent faire allusion, 
et ce petit livre qui a été jeté dans la mer, et celle buée du ven- 
dredi, et ce coq enlevé à la poule, et ce rouge-gorge. Nous savons 
seulement qu'un livre, surtout cerlain livre, est, pour une fa- 
mille de paysans bretons, un objel du plus grand i)rix ; qu'ils se 
garderaient bien de se souiller le vendredi, qui est un jour saint, 
par aucune action impure, soit physique, soit morale; enfin que 
le coq a toujours été pour eux le symbole de la vigilance. Il était 
l'oiseau du Mercure gaulois; il est maintenant l'oiseau de saint 
Pierie, comme Jean le Rouge-gorge est l'oiseau de saint Jean. 
Celui-ci est l'objet d'un respect tout particulier; il passe pour 
avoir calmé les douleurs du Glirisl, à la couronne duquel il arra- 
cha, dit-on, une épine ; une goutte du sang divin tombée sur sa 
^orge l'a rougie. 

Quant aux derniers vers ([ui contienneiil la moralité, ils sont 
faciles à comprendi'e. 

Je ne doute pas que la seconde partie de la ballade de lannik 
Skolan ne soit inliniment plus ancienne que la piemière : l'iden- 
tité du nom du meurtrier de la jeune paysanne de Melrand avec 
celui d'un autre héros romanesque d'une époque très-reculée, 
aura produit la confusion, sans doute lors du jiassage de la sim- 
ple ballade vannelaise dans le pays de Tréguier. Le héros pri- 
mitif a été chanté [lar le barde, Merlin, qui l'appelle V-Skolan. 
Voici quelques vers de sa pièce en raijport avec ceux de la 
nôtre : 

'• Noir esi; ton cheval, noir (est) Ion habit; noire ^est) la lète, 
lu es tout noir, lu as les joues noires, Y- Skolan i. » 

V-Skolan suppliant répon 1 « Par le créateur des créatures ! 
pardonne-moi mon crime -. » 

1 bu cl(' (il;i) vaix'li, (Iti (lO japan, (juiicii) 
Du d(' bi'iiii, du de uiian ;; 

.lad jod) du a i-(i (u'id-de) YSkolau. 

2 Ki'cadei' c krcadurcu 1 

keuia couvai da i-iiii ^d'i-llle) \c (va) geu (sauii). 
{Myiijriii'n, i. 1, ji. lôl.j 






LE PAllDON DE SAINT-FIAfilSE. 



ARGUMENT. 



Sur le devant de ros>uaire du Faouet, parmi les petits reli- 
quaires qui y sont rangés, il en est un plus vieux que les autres, 
lilanchi par la pluie et sans croix, sur !e{iuel ou lit ces mots, gros 
sièrement gravés : ci-git la tète de louis rausehaulet. 

Loéiz Rozaoulet, ou Raoualet, selon la prononciation de la 
liaute Cornouaille, avait éli' fiancé dès sa naissance a une petite 
lilie nommée Marianna, née, au village de Kerli, le même jour 
([ue lui. Leurs mères les avaient couchés dans le même berceau , 
coutume charmante commune a la Brelagneet à la Hongrie; aux 
l'êtes, ils étaient toujours assis en face l'un de l'aulre, à table, 
comme deux nouveaux mariés. Les vieux parents riaient en les 
voyant tout petits s'embrasser, et personne ne doutait qu'ils s'é- 
pousassent un jour. 

Un matin de la fête de Saint-Fiacre, quehiues jeunes gens de la 
paroisse' vinrent engager Loéiz ii les accompagner au pardon. Sa 
mère y consentit. Cette fêle est célèbre dans le pays; saint Fiacre 
est le [latron des jardiniers bretons ; sa légende ra])porte qu'il cul- 
tivait à la fois « les fleurs de la terre et les vertus du ciel. » La 
bénédiction du bouquet qui lui est offert, la veille de la fêle, par les 
jardiniers du canton, cérémonie curieuse et poétique, y attire une 
foule de pèlerins de toutes les parties delà Cornouaille. Ce fut 
ausM le désir d'assister à celle cérémonie qui conduisit Loéiz au 
pardon. Un poète populaire va continuer l'hisloire. 



M 



XVlll 

PAliltON SANT-FIAKR. 

( les Kerue. ) 

1. 

Toslait lioll. Uid i;ioiiang. lia liai rc goz ivc. 
llag c kk'fcl ma gwcrz-ine 'niouz savel a nevo. 
^Yar-bcnIl cunn deii iaonank-llamm a barrez Langonet. 
Eu dcuz kollcl lie vuhc ilrc-zorn lie vignoncd. 

— Deuz gen omp-ni, va mignon, Loeizik Uozaouict, 
Ha ni ielo da bardon Sant-Fiakr ai" Faouet. 

— Tremenet, va mignoned, irenienel n'ed ann kel ; 
Me zo oc'li ober ma fask. gant person Langoiiet. 

— lerc'lied mad, d'Iioc'li lad Monz, ba dhoc'li. Mari Fraoc; 
Lezet lio mab gcn-ump-ni da ober eur baie; 

Lezet-han dont gen-omp-ni d'ar pardon, ni ho ped, 
Ni wclo rei arbouked da berson ar Faouei. 

— Tremenei la, lud iaouank, gen-boc'h a vo lezet. 
Uogen rog ar c'Iiuz-heol d'ar ger ra vo digouet. 

— Tevel, tevet, tad Moriz, level ne chiffel kel. 
Kent a vo knbot ann heol, vemp d'ar ger erruel. — 

Pe oa achu ar brcgen bag ann offeren bred : 

— Dent-hu gen-omp-ni. Loeizik, da Geiii ar Faouet, 
Da goania, li niamm-baoron, dilun e oamp pedet. 

— Baleit-hu ho ennan, baleil n'ed ann ket; 

Baleil-liu ho eunan, bakit n'ed ann kel; 
Rag divod c vcnn cr ger. hag c venn skandabH. — 
Kcmciildeiiz gic t war-ii-e.m. kenitnd m'en deuz senict- 
Gant-he Loeizik Raoualet daOeili ema oet. 



XVIII 

LE PARDON DE SAINT-FIACRE. 

{ Dia!(?cle de Coniouaille. ) 

I. 

Approchez tous, jeunes gens, et vous vieillards aussi ; écou- 
lez mon chant, mon cliant nouveau sur un tout jeune homme 
de la paroisse de Langonet, qui a perdu la vie de la main de 
ses compagnons. 

— Venez avec nous, cher Loéizik Rozaoulel, et nous irons 
au pardon de Saint-Fiacre, au Faouet. 

— Passez votre chemin, mes amis, passez, je n'irai point; 
je me prépare à faire mes pâques, avec le recleur de Langonet. 

— Bonjour à vous, père Maurice, et à vous, Marie Fraoé ; 
laissez votre (ils venir faire un tour avec nous; laissez-le ve- 
nir avec nous au pardon, s'il vous plaît ; nous verrons offrir le 
bouquet au recteur du Faouet. 

— Allez donc, jeunes gens, et emmenez-le avec vous, mais 
qu'avant le coucher du soleil il soit de retour ici. 

— Oh ! ne craignez rien, père Maurice, ne craignez rien ; 
le soleil ne sera pas couché, que nous serons de retour. — 

Après la messe et le sermon : — Voulez-vous venir avec 
nous à Kerli, Loéizik, souper chez ma marraine qui nous a 
invités, lundi. — Allez-y seuls, allez, je n'y vais point ; 



Allez-y seuls, allez, je n'y vais point, car je serais lard à la 
maison, et je serais grondé. — 

Ils ont tant fait, qu'il s'est rendu ; Loéizik Rozaoulet les a 
suivis à Kerli. 



^96 
II. 

orn ann (loi o Kcili wcle Loeiz Raoualel : 

— Trouiloiio, ein zikourel, pelra cm ciiz me grol? 
'Troudoiie. em zikomet, pctra cm euz mcgret? 
Soiijm boa but abred er ger, lia chetu me dlved ! 

— Tevet, «ioeizik Raoualet ; tevet, iia volet ket ; 

Tri folr omp-ni gen-oud-de, na pczo droug e-bed. — 
Locizik Raoualel wcle' korn ann dol, trisl meurbet : 

— Oirou Doue, va Jezus ! pelra em euz me grel ? — 

Euz acliano. d"aun dislro, elai kroazig ann henl, 

E kefjonlMarianna a rede kena-ken ; 

KoUet ganl-bi be boll dud, lia cbomet bi eunan. 

— Arzet, va maouezik kez, na et ket ker buhan. — 

Tal kroaz Penfel e kefjoni Marianna Langonel, 
A oa mignon da Loizik, bag ben oa d'ei meurbet: 
Barz euun bevelep kavel, iaouankig oant Iaket, 
Ilag ouz ann dol, lal-oc'b-lal, aliez e oant bet. 

Ar plac'bik. pa bo gwelaz, a grenaz spontel braz, 

Ilag e lammr.z o ioual lia laklal gand ar groaz, 

lia gand be diou-vrecbik paour, reuzeudik be slrizaz : 

— Loeizik paour, deuz d'am zikour, me zo kollet, siouaz ! 

— M'enargarz! vamignoned, kement ze ve pec'lied, 
Kement-ze ve pec'bed braz, kement ze na'vo ket; 
Lezot bi mont gand be lient, lieb droug na gaou e-bed, 
Pe gand ann otrou Doue c viol kastizel. 

— Petra ban Dinoul beg enn oud, potr bihanar merc'bed? 
Ilag be krog enn be jupen, hag bi da ziredet ; 

Hag be da vont warlie lerc'b giz tri blci diboelb-l : 

— Ania. ma mignonik kez, aman eo e varfel! 



^97 



Au coin de la lablc, à Kerli, pleurait Loëiz Rozaoulel : — Sei- 
gneur Dieu ! venez à mon aide! qu'ai-je fait ? Seigneur Dieu ! 
venez à mou aide! qu'ai-je fait? J'espérais èlre de bonne 
heure à la maison, et me voilà tard ! 

— Taisez-vous, Loéizik, laisez-vous ; ne pleurez pas; nous 
sommes trois hommes avec vous ; il ne vous arrivera aucun 
mal. — Loéizik Rozaoulet pleurait au coin de la table, bien 
triste : — Seigneur Dieu, mon Jésus ! qu'ai-je fait? 

Et en s'en revenant ils trouvèrent, près de la croix du che- 
min, Marianna, qui courait à perdre haleine ; elle s'était éga- 
rée, et était resiée seule loin derrière ceux qui raccomi>a- 
gnaient. — Arrêtez, chère petite, ne courez pas si fort. — 

Auprès de la croix de Ponfel. ils trouvèrent Marianna de 
Langonet, qui aimait Loéizik, el qui en était aimée ; ils avaient 
été couchés tout enfants dans le même berceau, et s'étaient bien 
souvent trouvés en face l'un de l'autre, à table. 

La jeune fille, en les voyant, trembla de tous ses membres, 
et s'élança en criant vers la croix, qu'elle embrassait étroite- 
ment de ses deux pauvres petits bras. — Mon pauvre Loéizik, 
à mon secours! hélas! je suis perdue! 

— Quelle horreur! Mes amis, ce serait un péché, un très- 
grand péché. Cela ne sera pas ! Laissez-la passer son chemin 
sans lui faire de mal ni d'outrage, ou le seigneur Dieu vous 
punira. 

— Qui diable te pique, petit champion des jeunes filles? — 
El eux de le saisir par l'habit, el elle de s'enfuir, et eux de la 
poursuivre comme trois loups affamés. — C'est ici, cher ami. 
ici que tu mourras ! 

17. 



^98 

— Mai- ker'l nie c"lias da vorc'h Skeul. da doull dor li ma zad, 
Mo a zislolo ftel» ira d'ho<'Ii-liii a galon-vad. 

— Laret kenavo d'ho manim ha da gement gerfel, 
Bagbirvikeu (amni baia e borc'h Skeul na zebfet. 

— Arsa la. va inignoncd, pe mcrvel e red d'c, 
Tennel kuriin sanlcz Barb, a zo kuet eni ze ; 
Teniiel kurun sanlcz liarb, a zo kiiol cm ze, 

Ha mar plicbj-zc gaiid Doue, e varvinn goiide-ze. — 

Ha pa ce label ganl-he, bi bo deuz-beu sllenjel. 
Sllenjol (be lie dreidigou da ster vraz ar Faoïiet, 
Sllenjel dre be dreidigou da sler vraz ar Faouel, 
Ha pe oanl digouet {V?.\m dnur kreiz bo deuz-ben lolel, 



m. 

Moris koz bag be bini a wele ganl glac'liar, 

kas kaout bo mab Loeizik Icc'b bennag vvar ann douar 

— Tevet, Moris Raoualet, tevet na welel ket, 
Benn eur pennadig amzer, bo mab a vo kavel, — 

Kenienl vije bel eno dije bel kalonod, 
welel Loeiz Raoualel war be gein kreiz ar' prad, 
wclel ar bngel paour marc, e-barz ar prad, 
Dispakel be vlco nielen e kreiz be zaou-lagad; 

Keraenl vije bel eno dije l»el kalonad. 
welel ar bugel jiaour, war be gein barz ar prad. 
.\'oa enou na lad na mamm, na kar na niianon-bed, 
Hag a zeuje d be zevel, 'niel person Langoncd. 

Person Langonet lare, o wela gand glac'liar : 

— Kenavo, va I.ocizik mad; nionl a rezd any douar. 



199 

— Si vous voulez me conduire nu bourg de Skoul, à la 
porle de mon père, je vous pardonnerai tout de bon cœur. — 
Dites adieu à voire mère et à qui vous voudrez, car jamais mor- 
ceau de pain de voire vie vous ne mangerez au bourg de Skeul, 

— Puisqu'il faut donc que je meure, ôlez la couronne de 
sainte Barbe qui est cacbée dans la doublure de mes habits ', 
et s'il plaît à Dieu, je mourrai ensuite. — 

Et quand ils l'eurent tué, ils le traînèrent par les pieds, ils le 
traînèrent par ses petits pieds à la prrande rivière du Faouet, 
et arrivés à l'eau, ils l'y jetèrent. 



III. 



Le vieux Maurice et sa femme pleuraient amèremeul, cher- 
chant partout leur fils Loéizik. 

— Taisez-vous, Mauiice. ne pleurez pas, dans peu votre 
en(i»iit sera retrouvé. — 

Quiconque eût été là eût eu le conirnavré, en voyant Loéiz 
Hozaoulet couché sur le dos dans la prairie; en voyant le 
pauvre enfant mort, ses beaux cheveux blonds cpars sur ses 
yeux-;^ 

Quiconque eût élé là eût eu le cœur navré, en voyant le pau- 
vre enfant sur le dos dans la prairie; il n'y avait là ni père, ni 
mère, ni parent, ni ami qui vînt le relever, excepté le rect( ur 
de Langonet. 

Le recteur de Langonet disait eu pleurant amèreuicnt : — 
Adieu, mon bon petit Loéiz ; tu vas aller en terre. Je t'attendais 



.\imilp||(' qui iiri'SPrve, di:-nii, de la mon. 



200 

Me oa hiou ouz da c'hortoz eiin iliz Langonel, 
Uogen breman vei laket e bered ar Faoïiei. — 

Me lio pcd Langonodiz pa zoufet dar Faouel, 
Mont da laret eiir Pciler war bc Loeiz Piaoïialcl : 
Molli da laret eiir Paler war be Loeiz Raoïialel, 
En deuz kollet he vuhe dre zorn lie vignoned. - 



201 

aujourd'hui clans l'église de Langonet, mais voilà que lu seras 
enterré dans le cinieiière du Faouet. — 

Je vous en prie, habitanls de Langonet, quand vous vien- 
drez au Faouet, allez dire un Paler sur la tombe de Loéiz Ro- 
zaoulet; allez dire un Paler sur la tombe de Loéiz Rozaoulel. 
qui a perdu la vie par la main de ses compagnons. — 



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMI NTS. 

La tradiiion dont nous allons reineniire le fil ajoute que le 
vieux Maurice, ne voyant pas reparaître son fils, le soir du pardon, 
passa la nuit dans une grande angoisse. De temps en temps, il 
croyait entendre frapper à la porte, et se levait sur son séant pour 
écouler; mais son fils ne revenait pas. Il dit à sa femme : « Marie, 
dès que le jour viendra^je mettrai le bât sur le cheval, j'em- 
mènerai avec moi le chien, et j'irai voir ce qu'est devenu Loéi/ik. 
J'ai grand'peur cpi il ne lui soil arrivé malheur! » 

Le lendemain, il monta a cheval, se Ut suivre de son chien, et 
prit le chemin du Faouet. A lu croix de Penfell, le cheval se cahra 
et refusa d'avancer; le cliien lui-même s'était arrêté et flairait la 
terre en aboyant. Dans ce moment, l'aube, qui commençait à blan- 
chir, laissa voir de» traces de sang.' 

Comme le malheureux vieillard, guidé par son chien, suivait ces 
traces dans un émoi impossible à peindre, il rencontra le recteur 
lie Langonet, accompagné de deux paysans qui portaient le cadavre 
de son fils. 

D'après une version différente de celle du poète, les compagnons 
de Loéizik le cachèrent d'abord sous un las de feuilles; puis, ayant 
trouvé sur le chemin la mule égarée d'un saulnier, ils s'en empa- 
rèrent, lièrent sur son dos l'infortuné jeune homme, et la laissèrent 
aller. 

L'animal, par un instinct naturel aux bêtes de somme des pa- 
ludiers, gagna la rivière, s'y débarrassa de son fardeau, et revint 
chez son maître. Quand celui-ci apprit l'histoire de Loéiz Rozaou- 
let, il mena sa mule à la foire, et la vendit; mais le soir elle était 
de retour, conduite par un guide invisible. 11 la vendit une seconde 
fois, elle reparut de nouveau; une troisième, elle revint encore : 
de sorte que, recevant toujours le prix de sa mule et ne la perdant 
jamais, il devint très riche, et, regardant la chose comme une fa- 
veur du ciel, il se mil à trafiquer sans remords de la bêle; et, le 
jour du marché, fiappant dans la main de l'acheteur, il mur- 
murait entre ses dents : 

« Soyez en repos, mon hôte; avant que la nuit soit close, ma 
mule sera a ma porte. » 



LA CHANSON «U PILOTE, 

on 

LE COMBAT DE LA SURVE[LLAME. 



ARGUMENT. 



On sait quel enthousiasme excita en France la guerre d'Àmé- 
ri(iue;iine fut pas moins vif en Bretagne. Le sort de trois millions 
d'li;)nimes que l'Angleterre, leur patrie adoptive, traitait comme 
des esclaves, toucha les populations bretonnes. Toutes les classes 
de la société voulurent prendre i>art a l'exjiédilion destinée à la 
dolivrahce des Américains; a aucune époque on ne vil la Bretagne 
mettre sur pied un plus grand nombre d'auxiliaires et de volon- 
taires. Le premier combat fut livré, au mois de janvier 1780. à la 
hauteur de lîle d'Ouessant, entre la frégate française la Sur- 
veillante, armée par un équipage breton, capitaine du Couëdic de 
Kergoualer, et la frégate anglaise le Québec, capitaine Farmer; 
il dura quatre heures et demie. 

ft Apeine les Bretons avaient mis le pied sur la frégate anglaise, 
dit M. de la Landelle, ancien officier de marine et auteur d'une 
intéressante histoire de du Duguay-Trouin, qu'une double catastro- 
phe termina le combat ; un incendie se déclare à bord du Québec, 
une voie d'eau à bord de la Surveillanle. Les Français regagnent 
leur navire et courent aux pompes; les Anglais cessent d'être 
des ennemis : du Couëdic ne songe plus qu'à les sauver; un ca- 
not lui reste, il le met à la mer pour aller recueillir l'équipage de 
la frégate incendiée. Heure sublime I cet équipage lui-même unit 
ses furces à celles des Français pour sauver la Surveillante : 
vainqueurs et vaincus sont désormais des frères. Rentré au port, 
du Couëdic mourant ne voulut pas voir dans les Anglais des captifs, 
mais des naufragés; ils ne lurent point traites en prisonniers de 
guerre. » Écoutons maintenant la chanson du pilote de la Sur- 
veillante. 



XIX 



KANVIlliEN AL LIi VIEIL 



( les Kornc-huel. ) 



I);i z^tiilL'Z Anna e ni'onn bel. 
ll;ik war vur e ma lod inond. 

Da zaïilez Anna, 
Ua zanicz Anna, 
Ua zanlez Anna 
>■(■!) ia. Anna 
N'ankoua. 

Kouavo d liocli, Klj vij^nagiz. 
Dont a linn soudou war ma i liiz. 

Da zanlez Anna, elc. 



Me eo a zo polr-levior 

Ar Zurvcillanfez ; al leslr k;icr, 



liai,' lien frelel gaud kocor melm. 
Siilannocli liag aour pe argant gwemi. 



Ken draul evid ennn demezal 
lias aia da ober eur bal. 



Na kaeiet enon dra heu ubei ? 
Eur c'hanolier da vombaidei ! 



XIX 

LA CIIANSOiN DU l'ILOTE. 

( Dialecte de haute Cornouaille. ) 
— A Sainte-Anne je suis allé, car je vais ni'enil)ar(|iior. 

A Sainte-Anne, à Sainte-Anne, à Sainte-Aune (jui va itrier. 
sainte Anne ne l'onblie pas. 

Atiicu, honniies de Kervignac; je reviendrai l)ionlol. 

A Sainte-Anne, à Sainte-Anne, à Sainte-Anne qui va prier, 
sainte Anne ne l'oublie pas. 



(l'est moi qui suis second pilote à bord de la Sunrillaulc, 
la belle frégate. 



Klle est doublée en cuivre jaune, i»lus brillant qu'or ou 
qu'argent blanc; 



Aussi pimpante qu'une demoiselle qui va danser. 



N'est-il pas charmant de danser? un canonnier pour joueur 
de hautbois! 



206 

— Kauoleiioii; soikH lio son, 
iMa imp d'ei, me ha ma ilion. 

Sonet, sonerien, sonet go, 

Ma imp d'ei bloc'ii ma douslia me ! — 

Oa ked komz ar Mank pcurlaiet, 
Ar c'hanol en deuz Iregornet. 

Eul leslr zoz a zo crriiel, 

Eur gwall-voidad d'eonip n'cuz sliinkct. 



Al leslr gant han eur vaniel ru, 
Ha c'houezck kanol a-bep lu. 

Ma eo daou ha Iregont lio deuz, 
Daou ganol ha trcgonl lion euz. 

Uor bordad bon cuz-ni losket ; 
Beteg ar c'bein en deuz slraket. 



— Slurik mad, gra mad da vicber, 
Na vez ked amzeut d'ar sturier. 



Vasturik mad, deomp-ni a-rog ; 
Chetu ni bon daou krog-oe'h-krog. 

Tregorna ra ar volodao ; 
Ar volodao atao, alao ! 

C'bouezi ïA kovoH al lislri ; 
Ar mor iro-war-dro o virvi. 



207 
— Cauonniers, jouez voire air. que nous dansions, moi et 
ma clame. 

Jouez, sonneurs, jouez gaiement, que nous y allions ron- 
(ienicnl ma belle et moi ! — 

Le Mang n'avait pas fini de parler, que le canon gronda. 



Un navire anglais s'approcliequi nous lance une bordée ter- 
rible. 



Le navire portail pavillon rouge, et avait seize canons de 
chaque côté. 

— S'ils ont trente-deux canons, nous en avons Irenle-deux 
noiis-mêmes.- 

Nous lui avons lâché noire bordée ; il a craqué jusqu'à la 
quille. 

— Bon petit timon, fais bien ton devoir, ne sois point re- 
belle au timonier. 

En avant, mon bon petit timon, en avant; nous voici bord 
burd, aux prises. — 

Les boulets tonnent; les boulets tonnent coup sur coup ! 

Les flancs des deux navires suent; la mer bout tout autour. , 



208 

Kovon al listri a zigor ; 

Ken a gouez ar gwernou er nior. 

Ker stank gwclodiennou er strad 
Ha niez er c'Iioad goude barad. 



roiiarzek bolod rcz lion eiiz bel; 
l'ouarzek rez bon cuz dakoret. 

Aboc penip heur eo a dernier, 
Ha ne kel skuiz ar c'banoller. 

N'ed eo ket skiiiz ar c'iianolier ; 
Ken-nobend n'ed eo al levier. 

Ar c'babitan ne larann kel ; 
Ar c'babitan zo gwall-diel! 

Tiel er c'iiov. liet er jod, 
Tiel enn lai gand eur bolod. 

Konlskonde e ma 'lao a-rog, 
Enn be zao, o reno ar c'Iirog. 



>'a hean lamin oc'b ober niad, 
Evil-ban da rcdeg be c'boad. 

Ile cboad a red a boiiladou ! 
Kergonaler zoii cunn den niar zou 1 

War al leslr n'ebaii den e-bed, 
Evid-oini) lioll boni gwail-diel. 



209 

Les flancs des navires s'ouvrent ; les mâts tombent dans la 
mer. 

11 y a pins de poulies sur le pont que de ghtnds dans les 
bois après un orage. 

Nous avons reeii quatorze boulets à lleur d'eau; nous en 
avons rendu à fleur d'eau quatorze. 

Nous lirons depuis cinq lieures, et le eanonuier n'est pas 
lassé. 



Le oanonnier n'est pas lassé, le timonier pas davantage. 

Le capitaine, je ne dis pas ; le capitaine est si blessé ! 

Il est blessé au flanc, et blessé à la joue et blessé au 
front d'un coup de feu. 

Et pourtant il est toujours sur le gaillard d'arrière debout, 
dirigeant la manœuvre. 

Il ne cesse pas de faire son devoir, quoique son sang pomIc. 

Son sang coule à grands flots ! Kergoualer est un liomnie, 
s'il en est ! 



A bord, personne ne se repose, quoique nous soyons tous 
dangereusement blessés. 



210 

Tifl oinp lio'il nonicd luian : 
N'Iier hanvaiin ked ci zoncn-nian. 



Penil) Iroalad ilonr e don ar c'hal . 
Pomb trualad dour . i>oad keniPiU-all! 



— Kabilan ker, deiiz, ilciiz lia sell 
Troc'hctann dris; kouct arzinel ! 



Klevez kcd ar Zoz o laret : 

— llo zinel ho'deuz diskennet. 

— Diskeim ! diskenn ! oh ! iia rinn ked 
Kcil a vo goad eiu wazicd 1 — 



Ar Maiiir a glev. lia' ma pignot 
War ar weni-volosk. enn cur rcd; 



Krtizar bolodou, sonu he benn, 
A zisplcgaz eiir nioucbouer gwonn. 

Oh ! ni n'hon ouz ked diskennet ; 
Sevcl ar sine) bon euz gret. 

Ar Brclon na ziskenn neprcd ; 
lannig-.ir-Zoz ne larann ked. 

Ar c"babilan Zoz zo lazel; 

'Vol eunn den niervel en denz gret. 

'Vel oiinn don morve! en denz gret: 
Tanet enn lio roobed goadok. 



2 M 

Nous sommes tons blessés, excepté un : je ne le nomme pas 
dans celle chanson. 



Cinq pieils d'eau dans la cale; cinq pieds d'eau ; autant de 
sang ! 

— Cher commandant, viens, viens et vois ! La drisse a élé 
coupée ; le pavillon est tombé I 

N'enlends-lu pas l'Anglais qui dit : Ils ont amené pavillon. 

— Amener ! amener ! oh ! je n'en ferai rien, tant que j'aurai 
du sang dans les veines ! — 

Le Mang entend, il est monté vile dans les haubans d'ar- 
timon; 



Au milieu des balles, la lèle haute, il a déployé lui mouchoir 
blanc. 



Oh ! nous n'avons point amené ; nous avons rebissé le pa- 
villon. 



Le Breton n'amène jamais; Jean l'Anglais, je ne dis pas ! 



Le capitaine anglais a été tué; il est mort comme ua 
bouuue. 

11 est mort comme un homme; il a élé brûlé dans sa che- 
mise ensanslanlée. 



212 

Tanel leslr ar Zozon gen-oinp 
Ili noaz, o neuial daved-o i.p. 



Ann diid ouz a Vrest a ioiio; 
< > wolcl liol lislri mont Ire. 

Ami lioll dud a Vrcsl a ioue, 
Neined ar mammou paour na re. 



Pebez enor, d'e-onip. Bretoiied. 
Ar Zozoïi a zo bel Ircc'hcl ! 



IV'bez enor, Rcrvignagiz, 
(îalvet co ar Maiik da Baris. 



Da Raris e ma bel f(alvet, 
llagouz loi ar roue azeel ; 



Toi ar roue, gand ar brensed 
A ra slad oiiz ar Vreloned. 



Rel en deuz our vedalen aour. 
lia Iaket eo da ovisoiir 



Mil bennoz Doue d'ar roue 1 
D'ar roue mil bennoz Doue! 



Doue niiz arslad na zell ked. 
Ar roiit' na zell kenneubcd. 



2^5 

Le navire des Anglais a été brrtlé par nous ; et ils se sont 
sauvés toul nus, à la nage, vers nous. 



Les liabitanis de Biesl poussaient des cris de joie en voyant 
rentrer nos navires ^ 



Tous les habitants poussaient des cris de joie, tous, excepté 
les pauvres mères. 

Quel honneur pour nous, 6 Bretons! nous avons vaincu les 
Anglais ! 



C'iiel honneur pour nous, hommes de Kervignac, le Mang a 
été mandé à Paris. 



Le Mang a été mandé à Paris, et on l'a fait asseoir à la table 
du roi ; 



11 a été à la table du roi, avec les princes qui font cas des 
Bretons. 



Et il a reçu une médaille d'or, et il est fait officier. 

Mille bénédictions de Dieu au roi ! au roi mille bénédictions 
de Dieu ! 



Dieu ne regarde pas à la condition ; le roi n'y regarde pas 
non plus. 

' La Surveillante el le cotre l'Expédition, qui la rcmovqiiail, apirs nvoir sou- 
\ow\ hii-mème un beau combat contre le coire anglais le Ramhler. 



211 

Tiulji'iilil li:i lu(I ar plouo, 
Meiiloiiii) |i;ll. dire;/,, ar roue. 



Ar roue ha sautez Anna, 
iManim-baeroncz vad ar vro-nia. 

Da zanlez Anna, 
Da zaniez Anna, 
Da zanlez Anna, 
Nel) ia, Anna 
>" ankoua. 



213 

Nol)les el peuple, cluuUoiis tous, en Brciague, les louanges 
du roi ; 



Les louanges du roi el de saiule Anne, la bonne marraine 
de ce pays. 

A Suinte-Anne, à Sainte-Anne, à S.iinle-Aune qui va prier, 
sainte Anne ne l'oublie pas. 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Du Couëdic mourut a Brest, le 17 janvier 1780. Les étals de 
Bretagne lui lirent élever un monument, et son nom fut cité avec 
éloge dans l'oraisuu funèbre des ofliciers, Foldats et matelots bre- 
tons, prononcée solennellement devai;t les états assemblés. Ce 
que dit le poète populaire relativement au brave timonier le 
Mani;, né a Kerviynac, près d'Hennebonl, est parfaitement exact. 
Voicicomment l'abbé deBoisbilly, tiui prunonra l'oraison funèbre, 
raconte l'événement. 

« Les bornes que vous m'avez tracées, messieurs, m'interdisent 
ici les détails; elles m'imposent le même silence sur ceux de nos 
compatriotes qui, témoins de la mort des héros et compagnons de 
leurs dangers, partagent ici avec eux les honneurs mêmes qu'ils 
leur renilent. Vos regards réunis préviennent mes pensées, et dé- 
rogent pour moi a la loi rigoureuse qui me défend de les expri- 
mer. Si je pouvais moi-même y déroger, combien aurais-je à vous 
rappeler dans tous les grades militaires de noms qui vous sont 
chers? Je vous indiquerais des noms Iroj) peu connus et bien 
dignes de l'être; je vous rappellerais surtout les honneurs accor- 
dés par le souverain à un lioiume qui semblait né pour obéir, et 
que son intrépidité a montré digne de commander. Il voit le [la- 
villon abattu par les coups de l'ennemi; il le relève, le soutient 
seul, malgré tous les dangers, et, dans un vaisseau où il occupait 
le ilernier rang, devient la colonne de l'honneur. » 

C'est à M. de Blois, de Morlaix, neveu de l'abbé de Boisbilly, 
que je dois la communication de ce discours, encore inédit. La 
ballade, qniadù [lasser du i)ays do Vannes en Cornouaille, m'a été 
apprise ()ar un vieux pêcheur de l'He de Groix, nommé Lozar- 
meur. M. Imbcrl, de yuim|ierlé, neveu du brave le Mang lui- 
même, a eu aussi l'obligeance de me communiquer des détails 
|)récieux, non moins honorables et tout a fait inconnus sur son 
oncle. Quand la révolution publia le décret qui ordonnait a toutes 
les personnes décorées sous l'ancien régime de remettre entre les 
mains du gouvernement leurs dislinctionshonorifiques,! héroïque 
Breton se rendit devant le comité du salut public, avec sa médaille 
et un marteau. 

— « Citoyens, vous m'avez demandé ma médaille; mais c'est a 
l'or sans doute que vous en voulez : le voila, » dit- il en la broyant 
sous sou marteau; « quant a l'honneur, il m'appartient, personne 
ne me l'enlèverai » Eu prononçant ces mots, il sortit, laissant le 
caniilé stupéfait de la ^ublimite de soiï action. 

Le Mang est mort vice-amiral. 



LES LABOUIIEURS. 



ARGUMENT. 

La classe des paysans bretons qui nous inléressenl spécialement 
ici, se divise en pauvres, fermiers, domaniers et propriétaires. 
Le pauvre (nous en avons déjà parlé) n'est point, en Bretagne, le 
rebut de la société : il est aimé, estimé, honoré de tous; on sait 
([ue ses haillons peuvent se changer un jour en vêtements de 
gloire; il habile une cabane couverte en genêts; il n'a qu'un 
verger ou courtil, dans lequel croît le chanvre dont il s'habille 
et l'herbe dont se nourrit sa vache, qui partage avec lui son toit; 
il mendie devenu vieux, et travaille lorsqu'il est jeune. Le fer- 
mier, comme partout ailleurs, laboure les terres de son maître; 
le domanier en a l'usufruit, mais non pas la propriété; les édi- 
fices seuls lui a[iparlieunent, et lui peuvent être remboursés par 
congément. Quelquefois il achète son domaine, qu'il ne croit 
jamais payer trop cher, si c'est le lieu de sa naissance, et il entre 
dans la classe des propriétaires, classe peu nombreuse, plus indé- 
pendante, et qui forme, dans la chaîne sociale, l'anneau qui lie le 
paysan au bourgeois. 

11 est triste de songer qu'à une époque où l'on parle tant d'a- 
méliorer le sort du peuple, on n'ait encore rien fait dans l'intérêt 
des classes pauvres de nos campagnes; elles sont peu à crain^lre, 
il est vrai, car elles sont chrétiennes, et, tandis qu'ailleurs, le 
paysan incrédule maudit la terre qu'il travaille et le maître qu'il 
lui faut payer, l'agriculteur breton, levant les yeux au ciel, et voyant 
briller l'immortelle aurore, chante ainsi pour se consoler : 



19 



XX 

AL LABOURERIEX. 

(les Léon. ) 



Toslavit holl, Breloncd, da glevet eur gcntel : 
War buhez al labourer eo bet great n'euz kel peil, 
Eur vuhez ha kriz poaniuz; paoucz na deiz na noz ! 
Ilag a reu a galouu-vad, da vonl d'ar baradoz. 

Al labourer a labour, u'eiiz forz c pe aiuzer, 

Koiils dindan ar ieuieii ba dindan ann domdcr ; 

Pa vcz erc'h, grizil, kuruii, avel, glao, skoiiru, kazerc'h, 

Çiin hc bark, o labourât, daoublcget. hcii gwelfec'h. 

Al labourer zo gwisket peurvuia gant lien ; 
ÎS'a vez kel trcsct bemdeiz, evel ar vourc'liisien, 
lie zillad zo iriiillennot, gand ann douar saolret, 
l\e ker. a renk he gavout, a skop ouz he welet. 

Dishenvel nicuibcd eo stad ar paourkeaz labourer, 
Dishenvel diouc'h stad ann dud pore a ciioni e ker: 
Re-ma lio deuz kik, poskcd, ha bara gwenn beprel; 
Al labourer lanimou iod, bara seac'h. dour bervel. 

Al labourer rciik pea, pea e peb anizer, 

Pea tcllou d'ar roue, bcb bloaz, telr pe beder; 

Ha pa renk pea hc vesir, ma n'eo prost ann arc'hant, 

Foar a reer gand he zanvez ; aman ann nec'haraant ! 

Da bea choaz en dcvcuz obidoii d'ar person , 
Evel ma'z eo ar c'huslum, kcn»eut-se zo gwirion ; 
Rei ho c'hesl d'ar veleien, aluzen d'ar beorien ; 
Ilag, evit na faîiinl ket, gVir d lie zeîMehcrien. 



XX 

LES LABOUREURS, 

(Dialecte de Léon.) 



Approchez tous, habitants des campagnes, pour écouter un 
chant qui a été nouvellement composé sur la vie du labou- 
reur; une vie dure et pénible; repos ni jour ni nuit I mais il 
le prend en patience, pour mériter le paradis. 

Le laboureur travaille sous tous les temps, aussi bien sous 
le froid que sous le chaud du jour; qu'il neige, qu'il grêle, 
qu'il tonne, qu'il vente, qu'il pleuve, qu'il gèle, qu'il glace, vous 
le verrez dans son champ, travaillant, courbé en deux plis. 

Le laboureur est vêtu le plus souvent en toile; il n'est pas beau 
sur la semaine, comme les bourgeois ; ses habits sont chif- 
fonnés, souillés pnr la terre; les gens de la ville, qui pour- 
tant ont besoin de lui, crachent de dégoût à sa vue. 

Il y a une grande différence entre l'état du pauvre labou- 
reur et l'état des habitants des villes : ceux-ci se nourrissent, 
de viande, de poisson, de pain blanc, chaque jour ; !c labou» 
reur, lui, de bouillie, de pain sec el.de lavure. 

Le laboureur doit payer, payer en tout temps, payer au roi, 
par an, trois ou quatre sortes d'impôts; puis, quand il lui faut 
payer son maître, si l'argent n'est pas prêt, on fait bon marché 
de son bien. Ici le chagrin ! • 

Il a, en outre, à payer les obits au recteur; la coutume le 
veut, c'est juste; à donner leur quête aux prêtres, l'aumône 
aux pauvres; et, pour qu'ils ne lui manquent poini, leurs 
gages à ses serviteurs. 



Al labourer, goude-ze, a vczo (amallet ; 
Gand ann dud eiiz al lezen a vezo piz skarzel ; 
Euz he nebeud a vadou e vezo diouret 
Hag. he zanvez o vonet, n'euz ger da lavarei. 

Ha niar c'hoarv d'ezliau konla be arc hanl, a-wecboii, 
Arc hant en deuz daslumel gant kemend a boanion, 
C'iioarzin a ra ar geriz oc'h huai aiiezban, 
Ha, mar "geller. he gigner, oc'h ober goab out-han. 

Enn divcz al labourer, baleel leac'li ma karo, 
E vezo droiik-prezeget, kalz Uid hen disprijo; 
Ha konlskoiide, ma leiife da zonjal ann dud-ma : 
IHwar breac'li al labourer m'ar bed-boll oveva. 

Selu lior bubez, siouaz! bor bubez kriz meurbei; 
Hor st;ul a zo truezuz. bor steredcn kaled ; 
Ilor stad zo poaniuz meurbed ; paouez na deiz na noz ! 
Henomp-lii a galoun-vad da vont d'ar baradoz. 



221 

Après loul cela, le laboureur sera accusé, il sera grngé 
par les hommes de loi, dépouillé de son peu le bien; et, en 
voyant piller sa fortune, il n'a rien à dire. 



t^t s'il vient à compter fiuelquefois son argent, l'argent ([u'il 
a amassé avec tant de peine, les hommes de la ville rient et 
le huent, et, si on peut, on le lui prend, en lui riant au nez. 



|]nfni, qiielfine part qu'il aille, on dit du ni;il du labou- 
reur; bien des gens le méprisent; et pourtant, si l'on voulait 
bien y réfléchir : c'est le bras du laboureur qui fint vivre le 
monde entier. 

Telle est notre vie, hélas ! notre dure vie ; notre sort est 
misérable , notre étoile funeste, notre état bien pénible ; 
repos ni jour ni nuit ! mais prenons-le en patience pour mé- 
riter le paradis. 



19. 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Cette admirable résignation chrétienne, le paysan breton la 
porte partout au fond de son cœur; elle se montre dans toutes les 
circonstances de sa vie. Sa chaumière esl-cUe la (iroie des flammes? 
il ia regarde brûler; il ne pleure point, il n'éclate point en cris, il 
ne maudit personne ; il incline la tête, et dit tristement comme 
Job : « Que la volonté de Dieu soit faite ! » Puis, quand il ne reste 
plus de sa cabane que les quaires murs, il va mendier de porte en 
porte, en chantant lui-même son malheur, ([uelque argent pour 
la rebâtir. Cette résignation le suit jusqu'au lit de mort; il quitte 
sans regret une vie misérable qu'il a prise en patience pour mé- 
riter le ciel. 



LE PRETRE EXILÉ, 



ARGUMENT. 

Cesl une sorte de royauté sainte que le sacerdoce en Bretagne; 
on diniit que les descendants des anciens Celtes ont conservé aux 
prêtres catholiques la vénération que leurs pères avaient pour 
leurs druides. Mais, a ce sentiment, le cliristianisine en joint un 
autre que lui seul pouvait inspirer : l'attachement réciproque des 
lidèles et du prêtre. Si, en efifet, ceux-là aiment leur pasteur 
comme un père (l'expression n'est pas trop forte), celui-ci leur 
dévoue sa vie, et reporte sur eux la tendresse qu'il eût vouée a des 
enfonts selon la chair. Cet attachement mutuel éclata surtout 
pendant la révolution. Nous allons, tout a l'heure, entendre les 
paysans bretons s'écrier qu'ils (> se sont levés pour détendre leur 
pays et leurs prêtres; » écoulons d'abord le prêtre lui-même. 

Parmi les ecclésiastiques bretons que le refns de serment à la 
constitution civile du clergé jeta sur les côles d'Angleterre, d'Es- 
pagne ou de Portugal, se trouvait l'abbé Nourri, recteur de la 
paroisse de Bignan, dans l'évêché de Vannes; il composa, sur son 
exil et les malheurs de son pays, une élégie louchante qu'il adressa 
à ses paroissiens. Son chant n'est point, il est vrai, conçu dans la 
forme ordinaire des poésies populaires; mais, comme il jouit 
d'une extrême popularité, on ne l'exclura pas de ce recueil. 

Il m'a été chanté par une vieille femme de Bignan. Les im- 
primeurs bretons l'ont tronqué, selon leur habitude, dans les ver- 
sions qu'ils en ont données au public. 



XXI 

KANAOl'EN AR BELER FORBANNET. 

(Gwenned.) 



Clicleuôl ur person a cskopli Gwenned, 
Pfll doc'h er roanleleali cit er fe forbannet; 
l'cl! eu a gorf doli lioc'li, mez he inipiuion 
A /ou perpel gen-liocli kerklous 'el lie fsalon. 

A onde enn aiiizer kri ha diskoiiforluz 
Ma oiin pellet doli liocli dre uizeu trueliuz, 
Dirak rneii deu-legod perpel lioll hou kwelann, 
liai; ar hou poeiiieii noz ha de e wilanii. 

U de hin a c'hiachar, o de km a distre ! 
En dez me di^taget doli hoc'h, me bugale : 
kimiad glac'haruz ! Keit ha me veveinn 
M'ein liou souj ann e-oud ; biken ned ankoueinn ! 

Aval doh Jereml pe doh er geh .luived, 
Er ger a Vabilon pel amzer skiavehot. 
Panide, enn ur zoiijal e holl hou poeiiieu, 
Cel houlenneu er mor e kaijann men dareii 

Ar ur roch azeiet, me unon, lai enn od, 
E wilann get glachar, haglubann men deu-chod, 
Ha glubann men deu-chod, siouah, get men dareu, 
Enn ur zonj ann e-lioc"h em oc'h irez er morieii. 

liid vad heunigel! men ciiia oot arze 
Enn amzer euruz hoiit me liavec'h hamde. 
Eil kleuel konz Doue, ha diskarg hou kalon. 
Hag oit hou konforleiii dre er gomiiiiiou ! 



XXI 

CHANT DU PRÊTRE EXILÉ. 

( Dialecte de Vaniies. ) 



Écoulez un recteur de rëvèclié de Vannes, exilé pour la 
foi, loin du royaume; son corps est loin de vous, mais sa pen- 
sée comme son cœur ne vous ont pas quittés. 



Depuis l'instant cruel où des ordres impitoyables m'ont 
éloigné de vous, je vous ai toujours devant les yeux, el je 
pleure nuit et jour en songeant à vos peines. 



jour plein de douleur ! ô jour plein de deuil, qui m'a sé- 
paré de vous, mes enfants ! désolant adieu ! Tant que je vi- 
vrai je me souviendrai de loi ; je ne l'oublierai jamais ! 



Semblable à Jérémie ou aux malheureux Juifs , pendant 
leur longue captivité à Babylone, chaque jour, en songeant à 
toutes vos peines, je mêle mes larmes aux flots de la mer. 



Assis sur un rocher, seul au bord du rivage, je pleure amè- 
rement, et j'inonde mes joues, j'inontle, hélas! mes joues d^ 
larmes, en pensant à vous, qui êtes par delà les mers. 



bon peuple béni! où est le temps heureux où vous me 
trouviez chaque jour pour vous parler de Dieu, pour déchar- 
ger vos cœurs, et pour vous soutenir parla comnumion! 



220 

Ha niem biigalegeh! e pe stad e hoc'h-liui? 
Ihii em goulen bamde lia n'eni c'havel ket mui ; 
M" liou koulann a me zu ; niez, o peh hun drue ! 
>'e c'houez kel mui a dad, na me a vugale ! 

keh devedigeu ! petra vou a ann e-hoc'h? 
Piue hou konforto, piue rei sikour d'iioe'h ? 
Jezus 1 bugul mad, hou pet sonj anehe, 
Hag asleniiet ho lorn e hep amzor d'e-he. 

Isprideu euruz, o sent ha senlezed, 

Ha hui rouaiiez enn ean, chomet gelhe berpel ! 

Reil hu d'e-he sikour enn hou oberieu, 

Ha reil konfort d-e-he e holi hou zrcbileu. 

deuar a Vrcih-izel, o va l)ro glac'liaret! 
E pc nior a gloe e oud-de bel loku? 
(Iwech-araU e oucz brao, joeuz, ha leuen ; 
Breman e ez nianlrct, siouah ! gcd enn ankcn 1 

Ur vanden Irciloinien bemp fo iiag hemp iezen. 
En dt'z de ziorblel ha Jakel peit-eil-lienn ; 
Lammel hou dez gen-id holi joieu de galon ; 
Forbannct eskobed, menec'h ha beleion. 

Eskobed, beleion ha menec'h, forbannel ; 
Ged el leanezed er vro holi dilezet ; 
Tamni oferen bel mui, ha lamni sakramenteu, 
Hag enn drein e kreskein enn hun ilizieu ! 

Licherieu enn oier, kroez ha kaliz solret, 
Ha gel-he ar c'hlehier e pep parrez lerel; 
Enn iliz e begin, a he madeu forliel ; 
Hag enn arme! santel keh Jezuz forbannel ; 

Sûlrel eu enn iliz; lekel d'ur marchosi, 
Kouls hag enn oler-vraz de ur dol a zibri ; 
Er gwir krechenion, enn dud vad e welein, 
Hag ar re fall bep le, bep le oc'h ho goanein ! 



227 

Ah! mes cher» enfants, dans quel élal ètes-vons? Vous me 
cherchez ions les jours, et vous ne me trouvez plus; moi, je 
vous cherche aussi ; mais héh\s! vous n'avez plus de père, et 
je n'ai plus d'enfants 1 

Chères petites brehis, qu'alloz-vous devenir? Qui vous as- 
sistera, qui vous portera secours? Jésus, bon Pasteur ! ne 
les oubliez pas, et tendez-leur en tout temps la main. 



Esprits heureux, saints et saintes, et vous, reine du ciel, 
ne les quittez jamais ; donnez-leur aide en leurs devoirs et 
consolation dans leurs maux. 



terre de Bretagne ! ô mon pays désolé! dans quelle mer 
d'afiliction as-tu été précipité? Autrefois lu étais beau, tu étais 
joyeux et gai; maintenant, hélas! te voilà navré de dou- 
leur ! 



Une troupe de traîtres, sans foi ni loi, l'ont ébranclié et bou- 
leversé; ils ont ravi toutes les joies du cœur; ils ont chassé 
évêques, moines et prêtres. 

Évéques, prêtres, moines, ont été chassés; les religieuses 
ont abandonné le pays; plus de messe, plus de sacrements; 
les ronces croissent dans nos églises ! 

Les nappes d'autel , la croix et le calice ont été profanés, 
et les cloches volées dans toutes les paroisses; l'église est 
veuve et dépouillée de ses biens; le cher Jésus a été exilé 
du tabernacle; 

L'église est profanée ; elle est changée en écurie, et le 
maîire-auiel en lable à manger; les vrais chi'éliens, les hon- 
nêtes gens pleurent ; partout, partout les méchants les op- 
priment ! 



228 

iiieii Doue, facliel oc'li a-c'iioz (lliun pec'ht'deu 1 
Ni UDiin zoii kiriek de lioll liuu poonieu ; 
l'a veinp fidel d'e-lioc'h, e vech lidel d'e-oiup, 
Pelleil omp-ui doli lioc'li lia liiii bclla doli oinp, 

Ennhou goiirdrouz, iieoali, leiin oc'h a vadeloali. 
Ilag e-kreili hoii ankcn Iiui gciiik d'imp er poah. 
True! men Douel irue ! ni zou liou pugalc, 
Deuz aim droug liuii ez groel distolet d'omp aizel 

D'er roaiileleah lioll, d'enii iliz glaliarel, 
Dakoret, men Doue, hou niadeleali, abred. 
Hou pet true doli onip, o Doue a garanle, 
Dakoreldimp er peali, dakoret d'imp er fc. 

Pe gourz e veliemp-ni, bugulion ha deved, 
Eil hou niclein, men Doue, el a-gcnl, dasliiind? 
Pe gourz e ici enn de sehein hun dareu, 
lia de ganein gloer d'Iioc'h enn huu ilizieu? 

de a eurusted ! o de lan a zouzter ! 
51e sonj a zou gen-id peb heur ha peb amzer. 
Doue a vadeleah haslel ann termen-ze. 
Eit ma liellinn-me hoah gwelet meni bugale! 

he, kanen hirvoudnz, konfort a me spired, 
Ke, h.ir lar de me fobl, holl me glac'liar kalel. 
Dougel-lii, elcd niad, ha leret mad d'c-hc, 
E ma ha de ha noz holl me sonjeu get-he. 

Turhunel, eslik-noz, get enn amzer neue, 

E ichel de ganein doh dor niem bugale ; 

Ha perak ne hallann ueinjal eue gcn-hoc'h, 

Eit monet, dreist er mor, bed lion bro, avel hoc'h? 

Ah î groeil aoel cm lec'b, kanet a bouiz bon penn : 
— Dalchel mad doii er Fe, daic'het doh hou lezen ! 
Ha groeil d'e-he rcskonl : — Ki zalc'ho doh or Fe ! 
Kcntoc'h meruel mil gwech eid ankoueai hun Doue 



229 

mon Dieu! vous êtes irrité par nos péchés; c'est nous 
qui sonuncs les auteurs de Ions les maux qui nous accablent. 
Quand nous vous soumies lidèles, vous nous êtes fidèle ; nous 
nous sommes éloignés de vous, vous vous éloignez de nous. 

Dans votre colère pourlant. vous êtes plein de miséri- 
corde, et de l'abime de nos affliciions vous laites sortir le 
bonheur. Pitié 1 mon Dieu! pitié! nous sommes vos enfants; 
pardonnez nous le mal que nous avons fait ! 

A tout le royaume, à l'Eglise désolée, rendez, mon Dieu, 
rendez bien vile vos bontés. Ayez pitié de nous, ô Dieu d'a- 
mour 1 Hendez-nous la paix, rendez-nous la foi I 



Quand serons-nous, pasteurs et troupeaux, tous réunis, 
pour chanter vos louanges? Quand viendra le jour qui séchera 
nos larmes, et où nous pourrons chanter votre gloire au mi- 
lieu de nos temples? 

jour de félicité! ô jour plein de douceur! je songe à loi 
à toute heure, à tout moment ; ô Dieu de bonté ! hâtez l'instant 
où je pourrai revoir mes enfants! 

Va. chant de tristesse, consolation de mon cœur, va, et dis 
à mon peuple combien est grande ma douleur. Portez-le sur 
vos ailes, bons anges, et dites-leur bien que jour et nuit je 
pense à eux. 

Tourterelle, petit rossignol, quand revient le temps nou- 
veau, vous allez chanter à la porte de mes enfants. Ahl que ne 
puis-je y voler comme vous ! Que ne puis-je voler, par delà la 
nier, jusqu'à mon pays, comme vous! 

Ah ! dites-leur, connue je ferais; chantez-leur de toutes vos 
forces : — Conservez bien la Foi ; conservez voire loi ; — et 
faites-leur vous répondre : — Oui! nous conserverons la Foi! 
plutôt souffrir mille morts que d'oublier noire Dieu ! — 

20 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 



Le jour où le recleur de Biguan reparut dans son bourg, fut pour 
le pays un jour de fêle. Les cloclies que Ton avait sauvées de la 
fonte furent mises en branle; on accourail du plus loin quon ap- 
prenait la nouvelle: chacun le voulait voir, touclier sa soutane, 
lui baiser les mains. Le bon recteur, attendri jusqu'aux larmes, 
s'avançait suivi de la foule : son front était pâle, ses joues amai- 
gries, ses cheveux avaient blanchi dans l'exil; on eût dit un de 
ces premiers chrétiens sortant des catacombes. 

Le lendemain, il chanta la messe. L'église avait été dépavée, les 
saints décapités: les murs étaient revêtus d'un enduit verditrc, et 
le sol couvert de débris : mais tous les fronts étaient joyeux. Tan- 
dis que le prêtre officiait, le vent venait |)ar les vitraux brisés faire 
frissonner la nappe de l'autel, et agiter sa chevelure blanche; il 
portait de vieux ornements : mais il avait le front joyeux comme 
ses paroissiens; ceux-ci revoyaient leur père, et leur consolateur; 
il retrouvait son Dieu, sa patrie, ses enfants. 

M. l'abbé Le Joubioux a consacré une intéressante notice bre- 
tonne à la ménidire du saint recteur : on regrette seulement qu'il 
se soit cru forcé d'obéir à certains préjugés de forme dont la cri- 
tique a fait justice ;il termine par cette pathétique apostrophe aux 
paroissiens de l'abbé Nourri à l'élégie duquel il emprunte, avec 
bonheur, une citation : 

« Habitants de Bignau, où est voire pasteur et votre père? Hélas ! 
Son corps est loin de vous, mais sa pensée comme son cœur 
ne vous ont pas quittés ! 



LES BLEUS. 



ARGUMENT. 

Les Bretons , dont la royauté absolue avait opprimé les 
pères», dans sa force, comme indépendants, enlendirent la 
défendre, comme royalistes, dans sa faiblesse, sans lui rien 
demander, sans rien recevoir d'elle. Leurs frères des mon- 
tagnes du pays de Galles et de l'Ecosse, eux aussi, victimes 
d'une monarchie toute -[luissante qui voulait s'incorporer vio- 
lemment les peuples libres de l'Angleterre, n'avaient pas servi au- 
trement les Stuarts malheureux. Conservateurs armes de l'ordre 
fondé par le temps, la défense de la liberté religieuse, de la liberté 
civile et de Tinstitulion monarchique, contre leurs parodies san- 
glantes, devint l'objet qu'ils poursuivirent à travers les cchafauds 
et les baïonnettes de la terreur. La tyrannie révolutionnaire ne les 
trouva pas plus disposés à courber la tête que ne les avait trouvés 
il toutes les époques la tyrannie des rois; ils marchèrent le front 
levé au-devant des maîtres nouveaux, en hommes dont le cri de 
guerre était depuis douze cents ans : « On ne meurt jamais trop 
tôt, quand on meurt pour la liberté! » A ce cri des anciens bardes, 
répété et prolongé par tous les échos de la Bretagne, la poésie 
nationale s'éveilla ; elle entonna ses vieux chants de guerre, en 
saluant de chants nouveaux l'étendard de l'indépendance. Fille du 
peuple, elle n'eut guère qu'un thème : les malheurs et les espé- 
rances du peuple. Elle fit des héros de ces paysans que les con- 
ventionnels traitaient dans leurs rapports « d'animaux à face hu- 
maine, » qu'ils ordonnaient de traquer et de « tuer comme des bêteâ 
fauves,» et qui les jetaient dans la stupeur par des paroles telles 
que celles-ci : « Guillotinez-nous donc bien vile pour que nous 
ressuscitions dans trois jours ^ ! » 

1 Mais laissons les poètes populaires nous tracer encore le ta- 
bleau de celte lamentable époque : le Prêtre exilé vient de la 
peindre a sa manière : écoutons maintenant un jeune paysan 
qui s'est fait soldai. 

1 Rapport (le Camille Desnioulins, Histoire des Brisso/ins, p. 60. 



XXIl 

AR RE C'IILAZ. 

( les Kerite. ) 



\r rlias a L'icvaim o("li li;irz,il ! cliclii ar zoiiilartled C.'liall ! 
T('('liom|) kiiil Iro/.f'i; ar c'Iioajon ! kasonip a-iOi- lior cliatal! 

Daoïisl liaglien, poire d Kerno, e c'Iioiizaiivimp da vikcii. 
E c'hoiizanvimp ar vac'liorien a wask ai laboiirerien ? 

• JwalléL f;;iiil-lie lior iiicrc'Iied kdaiit; laztH mamm lia mal) 

(lia deii : 
Lazolzoken aiiii diid klaii paoïir. balaiiKiiird'Iio daoïiarii iiwt'iui. 

Tanet ganl lie li ar boorien ; diskarrct ar mancrioii ; 
iJpvel ann ed, devet ar foen, er parkou liag er prajoii. 



Troc'hel ar gwe el liorzoïi, ha lakel da ober tan ; 
Ken na vo avalou na zist, da nao pe zek vioaz acliau. 



Lacrelhor zaoïit. lion ounnercd liag bon ejcnned. sioiiaz ! 
llakaset mesk f;and bofcicben, d'arc'liig^r dar clierioiibraz. 



Lacrcl zoken traou ann iliz ; pilel zoken hontoiirioii 
Siraojel zoken ar garneliou, lia skignet ar rolfgou. 



(iwaslt'l Iraonioii kacr Ureiz-izol, kcii dni lia kcrglazgsvt'oli-al! ; 
Ken na sievoi' mni iro-war dro numez don keniiebenl elialal. 



XXII 

LES BLEUS. 

( Dialecte de Cornouaille. ) 

J'enlends les chiens qui huilent! voilà les soldats français! 
fuyons vers les bois! ciiassons devant nous nos troupeaux I 

Aurons-nous toujours à souffrir, hommes de (!oniouaille, 
toujours à souffrir les brigands qui oppriment les laboureurs? 

Ils ont déshonoré nos belles jeunes filles, tué la mère et 
lenfont el Thomme ; ils ont tué jusqu'aux pauvres malades 
à cause de leurs mains blanches '. 

. lis ont incendié les maisons des pauvres; ils ont démoli 
les manoirs; ils ont brûlé les blés, brillé les foins, dans les 
champs et dans les prairies. 

Ils ont coupé les arbres fruitiers de nos vergers, et ils eu 
ont fait du feu ; si bien qu'il n'y aura plus ni pommes, ni cidre 
d'ici à neuf ou dix ans. 

Ils ont volé nos bœufs et nos vaches et nos génisses, hélas! 
el ils les ont conduits pêle-mêle, avec les propriétaires, dans 
les grandes villes, au boucher. 

Ils ont volé j\isqu'aux vases sacrés des églises, abattu jus- 
qu'à nos clochers, détruit jusqu'à nos ossuaires, et dispersé 
les reliques: 

Ils ont ravagé les belles vallées de la basse Bretagne, jadis 
si grasses et si vertes ! tellement qu'on n'y entend plus la voix 
ni de l'homme, ni des troupeaux. 

I On roroiinaissail à ce sigiip li>s |irrsniiiii>s des l'hissps sn|)tM'iPUi'(>s. 

20. 



2)4 

C'honz ma ve root skuilla, lior gwalc'h, daelou dru d'hon 

(daoulagad, 
Mtiz da l'ina wel skuilla daelou, ann don ker a skuill ar goad. 

C'hoaz ma vo roet kaout eiir groaz, c pelec'h e laouliiifemp. 
Evit goulen digand Doue ann nerz pini a vank d'emp ! 

Mez ho kroaz saniel, ma Doue, zo bel pilet e bep-lec'h ; 
Ha kroaz ar gwinlerellerez a zo savet enn he lec'li. 

Bemde "weler ho peleicn evel-d-hoc'h war ar C'halvar. 
Evel-d-hoc'h o stoui ho fenn o pardoni d'ann douar. 

Re ho deuz gallct tec'het kuil. ea da guliel er c'hoajou ; 
Eno offerniontdeuz ann noz ; e bag, war vor, a-wcchou. 

Darn ho deuz ireuzel ar mor braz, dlvroei ha dizouten. 
(Iwell gant-he senli ouzDoue, evit senti ouz ann den; 

Gwell gant-he dibri dianken, er hroion pell, bara kcre'h. 
Evit dibri bara gwiniz. bara ann diaoul,. gand ann noe'li. 



Enn ho ziez, ann louerien a zebr danvez ann dud paour, 
Goude beza gwerzet Uone, evel Judaz, evid aour. 

Piou-bennag na fell ket d'ezhan mont da glevet ann louer, 
Zo war var da goll he vuhe ; bet dencbenlil pe gouer. 

Tudchenlil, ha tud a iliz, lud diwar mez, sonn ho fenn. 
Ann lioll ^'retoned a waner balamour ma lui krisien ! 



Brenian hallez, boed ann ifern, rci da galon-te d'ar joa, 
Pe 'leuz laket lion elez-ni e-ljarz ann ne da wela ! 



235 

Encore si nos yeux pouvaient verser des larmes en toute li- 
berté! mais quand il voit couler les larmes, l'homme des villes 
fait couler le sang. 

Encore si nous pouvions trouver une croix où nous mettre 
sur nos deux genoux, pour demander à Dieu la force qui nous 
manque ! 

Mais voire croix sainte, ô mon Dieu ! a été abattue partout, 

et la croix de la bascule ' a été dressée à sa place. 

* 

Chaque jour on voit vos prêtres, comme vous sur le Cal- 
vaire, comme vous incliner la t?te en pardonnant à la 
terre. 

Ceux d'entre eux qui ont pu s'enfuir, se cachent dans les 
bois; là, ils disent la messe, la nuii. parmi les rochers; en 
lialeau, parfois, sur mer. 

D'autres, traversant l'Océan, se sont expatriés sans res- 
sources, aimant mieux servir Dieu que l'homme; 

Aimant mieux manger tranquillement du pain d'avoine eu 
pays étranger, que de manger du pain de froment, le pain du 
démon, avec des remords. 

Dans leurs maisons, les jureurs vivent du bien des pauvres 
gens; après avoir vendu Dieu, comme Judas, pour de l'or. 

Quiconque ne veut pas aller trouver le jureur, est sûr de 
perdre la vie, qu'il soit noble ou paysan. 

Nobles et hommes d'église, hommes des champs, au front 
haut , tous les Bretons sont persécutés parce qu'ils sont chré- 
tiens. 

Tu peux maintenant, proie de l'enfer, livrer ton cœur à [a 
joie, quand lu as fait pleurer nos anges dans le ciel. 

1 La guilloline. 



256 

Pe "teiiz lakel lozen ann ùiaoul e-lech gwir lezon Doue, 
Pe t'eiiz lazet ar veleicn, aiin dudchentil, ar roue ! 

Pe Teuz lazet ar rouancz pe l'eiiz silipet d'ann douar 

He fenn gand perin fleur Elesbed, aun ilron zanlel. lie o'iioar 

Pe t'euz tolct er chao hudur mal) ar roue, hen bugel, 
Ilaa hen dalc'liez e-barz ar fank da vreisna ha da vervel. 



Kuz da bciifi, beol bonnij^ct, eiin eur welet lorfejou 
Père na diefe beza grol nemed gand dronksperejon ! 

Kcnavo. Jezuz lia Mari, dispennellio laolemiou. 

Ha Iakct d'ober paveiou, gaud ar re c"lilaz, er c'Iicriou. 

Kenavo Ions ar vadianl e lec'h e gefoliomp gwpfli-all 
Nerz ovil gouzanv ar inaro kenl evid ieo aiin dud-fall. 

Kenavo kleier bennigol, a gancc'h war bor pennou, 

>"lio klevomp niui enn bor gervel. su! na gwel, d'ann ilizou. 



N'bo klevomp niui o kana ge ; siouaz divadez ho penn ! 
Teuzel. siouaz! gand ar geriz evid ober gwenneien ! 

Kenavo, Rreloned iaouang. e c"lialver d'ann armeou. 
E-lec'b ma goller enn eunn loi ar l'eiz bag ar vueiou. 

— Kenavo, ma map, kenavo d'ann draoniennou Josafal ! 
Pa vi niez deuz a Vreizizel pion a zifenno da dad ! 

Pa laninïo re ker gand ma zi me vo klevet o larcl : 

— Ma vije bot, ma mab er ger, en defe ma diwallel ! 

— Deuz elre diou vrec'li da vamm goz enz da zougel, ma bugel. 
Ileuz war galon enz da vagi'l. ma inabik paonr. kenl mervcl ! 



257 

Quand tu as substitué la loi 3es démons à la loi de Dieu, 
quand lu as lue les prêtres, les nobles et le roi. 

Quand tu as tué la reine, et fait rouler à terre sa têle, avec 
la tête blonde d'Elisabeih, la sainte dame, sa sœur ; 

Quand tu as jeté dans un cachot infect le fils du roi, pauvre 
enfant, et quand lu l'y retiens captif dans la boue et la fange 
à pourrir et à mourir. 

Voile ton front, soleil béni, à la vue de crimes dignes des es- 
prits de l'enfer ! 

Adieu! Jésus et Marie; vos statues ont été brisées; elles 
ont servi aux bleus à paver les rues des villes. 

Adieu! fonds du baptême, où nous avons trouve jadis la 
force de souffrir Va mort plutôt que le joug des méchants. 

Adieu! cloches saintes, qui chantiez sur nos têtes ; nous ne 
v(»us entendrons plus nous appeler à l'église les dimanches et 
les jours de fêtes. 

Adieu ! cloches de nos paroisses, hélas ! on a enlevé le bap- 
tême à vos fronts ; les hommes des villes, hélas ! vous ont 
fondu pour se faire des sous. 

Adieu! ô jeunes gens qu'on appelle à l'armée, <»ù l'on 
perd à la fois l'àme et la vie. 

— Au revoir, mon fils, au revoir dans la vallée de Josaphat : 
quand tu seras hors de la Bretagne, qui protégera ton père! 

Quand les hommes des villes envahiront ma demeure, on 
m'entendra dire : « Si mon fils était ici, il me défendrait. » 

— Viens dans les bras de ta vieille mère qui t'a porlé, mon 
enfant; viens sur le sein ([iii t'a nourri, mon pauvre cher fils, 
avant que je meure. 



238 

Pa zislroi ondio d'ar yer, vinn eclkiiil iloiiz ar bod-man 
Ueiiz aman, deiiz m'az pridinn, ovid ar wecli divezan. 



— Tevet, ma inamiii, levetnia zad, ne inn ked d'ho lilezel: 
Chom a rinn evid lio lifenn, c\id difeiin Breiz-izel. 



Renzeudik braz oo bout gwanet ; bout gwariet no kel meznz 
Neinct plega d'ar skiaberien, evel lud lent ba kabhiz ! 



Mar 'il eo rodnioiield'ann emganii, emgaiin a riiia 'viil a vro; 
Mar 'd eo rcd iiiorvele varvinn; kuil ba laoueu war eunn dro. 

M'eiiz ked aon rog ar bolodou ; na lazinl ket ma eue ; 
Pa gouozo ma c'horf d'ann douar, ma eue savo d'ann ne. 

Arog I potred vad Breiz-izel ! entana ra va c'Iialon; 
Kreski a ra uerz va diou-vrec'b ; bevel ar rclijion! 

Revêt anu neb a gar be vrol bevet mabigar roue ! 
Ua ra ielo ar bolred c'blaz da c'boul bag ben zo Doue. 

Bube evil bube ! lud vad; laza pe beza lazel ! 
Red e oa da Zoue mervel evld gonid war ar bed. 

Deuz er penn gan-e-omp, Tinleuiak, gwirVrelonaboU-viskoaz, 
Te pini rog beg ar c'bauo!, morse da bemi na droaz. 



Deul erpenn gan-e-omp, tudcbenlil, goad roeal demeuzarvro; 
Ha Doue a vezo meulel gand kenienl kristen ma zo. 

Hag enu divez e leui endro e Breiz al lezen gwirion, 
Kouls ba Doue war be oter, bag ar roue war be dron ; 



239 



(juand lu reviendras à la maison, je m'en serai allée de ce 
monde ; viens ici, viens que je l'embrasse pour la dernière 
fois. 

— Ne pleurez pas, ma mère ; ne pleurez pas, mon père : je 
ne vous quilterai pas ; je rcslerai pour vous défendre, pour 
défendre la basse Bielagne. 

11 est bien douloureux dèlre opprimé, d'être oi'.primé n'est 
pas honteux; il n'y a de lionle qu'à se soumettre à dos voleurs 
comme des lâches et des coupables. 

S'il faut combattre, je combattrai ; je combattrai pour le 
pays ; s'il faut mourir, je mourrai, libre et joyeux à la lois. 

Je n'ai pas peur des balles : elles ne tueront pas mon âme ; 
si mon corps tombe sur la terre, mon âme s'élèvera au ciel. 

En avant, enfants de la Bretagne! mon cœur s'enflamme; la 
foi'ce de mes deux bras croit ; vive la religion ! 

Vive qui aime son pays ! vive le jeune fils du roi ! et que les 
bleus s'en aillent savoir s'il y a un Dieu ! 

Vie pour vie! amis, tuer ou être tué; il a fallu que Dieu 
mourût pour qu'il vainquit le monde. 

Viens le mettre à notre tête, Tinteniac, vrai Breton d'à tout 
jamais ; toi qui n'as jamais détourné la face devant la gueule 
du canon. 

Venez vous mettre à notre tête, gcnlilsllommes, sang royal 
du pays ; et Dieu sera glorifié par tous les chrétiens du monde, 

A la fin la bonne loi reviendra eu Bretagne avec Dieu sur 
ses autels, avec le roi sur son trône ; 



2.'.(l 

llaj,' a-neii/.e Iriioiiioii Keriie e it-uio glaz adariT. 
llag ar galon a zigoro gaiilblcun ami ed liagai- gwe. 



Ncu/.e. kroaz Jeziis, lior salvtr. a zavo splaiin war ar bed 
E-c'liarz hezreid liliou kaer dru "anJ s-oad ar Vreloned. 



2-î I 

Alors, les vallées de la Conioiiaille deviendront vertes de 
nouveau ; alors les cœurs s'ouvriront avec les lleurs du blé 
et des arbres. 

Alors, la croix de notre Sauveur Jésus s'élèvera rayonnante 
sur le monde ; à ses pieds de beaux lis en fleur engraissés du 
sang des Bretons. 



21 



NOTES ET ECLAlliCISSEMENTS. 

On allribue gonéralement cette pièce à un jeune montagnard 
^ippelé Guillou Arvern, de Kervlczek, près Gourin, que la persé- 
cution forp de renoncer à l'état ecclésiastique, et jela dans les 
rangs des défenseurs armés de la liberté religieuse et nationale. 
Il est l'auteur des meilleuis chants qu'on ait faits pour soutenir 
le courage de son parti, et ses vers, qu'il chantait lui-même en 
allant se batire, sont dignes des vieux bardes guerriers de Bre- 
tagne, dont il était l'iniitaleur et le représentant moderne. 

Lorsque les blancs campaient, il charmait la veillée militaire 
par ses récits, ou menait leurs danses autour du feu du bivac : la 
facilité avec laquelle il improvisait était prodigieuse : « il paria 
« une l'ois, me disait un ancien chouan, qu'il eût chanté une chan- 
« son à danser de sa façbn, dont le premier couplet devait coni- 
« mencer au lever de la lune et le dernier finir au chant du coq; 
« tous les danseurs étaient rendus qu'il dansait encore: la vertu du 
« chant était en lui; sa haute taille, sa force extraordinaire, ses 
« longs cheveux noirs qui s'échappaient de dessous son chapeau 
« quand il se battait, ses yeux qui brillaient comme deux vers lui- 
(' sants, le faisaient prendre par les bleus pour.... ce quil n'était 
<t pas, sûrement, car c'était lui qui nous disait tous les jours la 
« prière du soir. Cependant il était, je crois, un peu sorcier, mais 
« pas trop, car si le roi est revenu, ainsi qu'il la prédit, tous les 
c cœurs des Bretons ne sont pas rouverts. » 

Nous trouverons plus lard un poète populaire sous l'impression 
du même sentiment de désenchantement. 



LES CHOUANS, 



ARGUMENT. 

La Breingne, obéissant aux plus nobles instincts du cœur de 
1 homme, l'amour de l'autel et du foyer, avait cent mille hommes 
sous les armes, et, suivant ses vieilles lierni'nes nationales cou- 
chées parmi les fleurs de lis de France, elle commençait cette 
guerre que Napoléon a nommé la Guerre des géants. Les princi- 
paux événements étaient chantés, selon l'usage, dans des ballades 
populaires : il en est un cjui l'a élé par plusieurs poêles du temps ; 
c'est la mori glorieuse du j^énéral Tiiiténiac. 

« A Coallogon (juillet 1795), dit un témoin oculaire, ' Cliam- 
peaux, à la tête de trois mille hommes, surprend les chouans; 
l'action s'engage, et ceux-ci remportent une complète victoire, due 
aux promptes dispositions de Georges... Mais cet avantage leur 
coûta cher : ils perdirent leur généial (pii lomba mort dans les 
bras de Julien Cadoudal. )i 

l NoUfe sur M. Jusepli de Cmioudal, p. 24. 



XXIII 

AR GHOIANTED. 

( lesGwennefl. , 

Kr re goh Iiag er merc'Iied liag er holred bihan. 
Hi re porc nint kot goeslda vc»neld'eii emganu, 
A laro Clin ho ziez. abarli mont de gousket, 
Ur palcr liag eunn arc euit er cliouantod. 

riioiiaïued a zou lud vad . a zon gwir greclienioii, 
Saiicl de zifenn lioii bro kloiiz el hua beleiou ; 
Mir skoont ar lai lioii lour, in'liou ped, digoûrel d'e 
lioiii-elso. me ziid vad, digoro d'Iioc'li, eiiiin de. 



Jiiliaii l)h'U-rii a lare d'Iie vainm goh ur niilin : 

— Me ia me ged TiiUeuiak, pe monela hlij d'cin. 

— De deu vreur dez ine loi-kel, lia le me losk eue ! 
Mez in.ir plij d'id de vonel, ra de lenai Doue ! — 



Pe zeie er chouanled, ez a bob korn a Vreih, 
A Dregerhag a Gerne, hag a Weniied ileih, 
J> re chiaz digoueli get-he, e maiier Koallogen. 
F.z a gosteeu Bio-c'iiall, tri mil eiin ur vaiiden. 

— Chelu enn heur e sonein, clietu enn heur soiiel, 
>Ie emgafemp. eur wech e'hoah, ged er e'holi zoudarded. 
Beeh ar-uhoc'h, polred a Vreih, bec'h ar-n-hoc'h, ha gwelemp 
Mar m'aiin Diol enn-tu get-he, ma Doue enn tu gen-emp ! — 

lia pe oant deitde grogeiu, lien darc'he el ur goah : 
Gel he bop e vuzul vad. gel hen nieit he benn-baii, 



XXIII 

LES CHOUANS, 

(Dialecte de Vannes.) 



Les vieillards et les jeunes fdles et les petits garçons et tous 
ceux qui sont incapables d'aller se battre, diront, dans leurs 
maisonS; avant de se coucher, un Paler et un Ave pour les 
chouans. 

Les chouans sont des hommes de bien, ce sont de vrais 
chrétiens; ils se sont levés pour d(;fendre noire pays et nos 
prêtres ; s'ils frappent à votre porte, je vous en prie, ouvrez- 
leur ; Dieu de même, mes braves gens, vous ouvrira un jour. 

.hdien aux cheveux roux ' disait à sa vieille mère, un 
matin : — Je m'en vais, moi, rejoindre Tinténiac, car il me 
plaît d'aller. — Tes deux frères m'ont abandonnée, et toi lu 
m'abandonnes aussi ! mais, s'il te plaît d'aller, va-t'en à la 
garde de Dieu ! — 

Comme les chouans arrivaient de chaque partie de la Bre- 
tagne , de Tréguier, de Cornouaillo, et surtout de Vannes, les 
Bleus \c\\Anl du côté de la France les joignirent, au manoir de 
(loatlogon, au nombre de trois mille. 

— Voici l'heure qui sonne, voici l'heure sonnée, où nous 
en viendrons encore une fois aux mains, avec ces misérables 
soldats : du courage, enfants de la Bretagne ! du courage, et 
voyons! Si le diable est pour eux. Dieu est pour nous ! - 

Quand ils en vinrent aux prises, il (Julien) frappait comme 
un homme : chacun d'eux avait un l)on fusil ; lui. il n'avait 



21. 



2',C, 

lie bcnn-bali, liag lie cliaplet ez a Zimtcz-Aiinn, 
lia kenit'd c do.-lvio, a oa pilol gct lia. 

lia loiitlct kcr oa de dok, lia loullot lie jiipcn. 

Ha loud hag lie vleu troc'hel, ged eunn loi a zabren^ 

Hag er goed a ziverc demeuz loull lie gosle ; 

Ua ii'arzaoue e tarc'houl, hag odipenn e kane. 

Ken n'iien gweliz ket mui tamni, liag lie weliz endio, 
Hag lien leniiet a goste didan iir weiin dero, 
E wilein leili lie galon, cliouket gel lian lie benn, 
Enn culreii Tinteniak por a-drez ar lie varlen. 

Ha p'adiiue enn eingann ar dro enn nozeoli. 

CliouaiiU'd a zidosle re icuang lia re goli, 

Hag a denne hou sokeii, hag a lare else : 

— Clielu ma goneilgeii-einp, hag heu, siouali ! manie. 



247 

que son bàlon, son Ijà(on et son cliapelet de Sainte-Anne, et 
quiconque lapprocliail était abattu à ses pieds. 

Et tout percé était son chapeau, et percée sa veste, et une 
paitie de sa clievelure avait été coupée d'un coup de sabre, et 
le sang coulait de son flanc ouvert, et il ne cessait de frapper, 
et de plus il chantait. 

Et je cessai de le voir, et puis je le revis, il s'était retiré à 
l'écart sous un chêne, et il pleurait amèrement, la lète in- 
clinée, le pauvre monsieur de Tinténiac en travers sur ses 
genoux. 

Et quand le combat Unit, vers le soir, les chouans s'appro- 
chèrent, jeunes et vieux, et ils ôlaient leurs chapeaux et ils 
disaient ainsi : — Voilà que nous avons gagné la victoire, 
et il est mort ! hélas ! — 



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 



Lt^ beau cliani qu'on vient de lire, par un hasard extraordinaire, 
ne dit pas un mol de Georges, et ne consacre que deux strophes 
à la mort de Tinléniac. Cependant la victoire des blancs était 
l'œuvre du premier, qui, ayant fait porter rapidement une colonne 
sur les derrières de l'armée républicaine, y jeta le désordre et la 
mit en fuite *. D'un autre côté, les détails de la mort de Tinténiac, 
frappé d'une balle à la poitrine, au moment où il s'élançait sur un 
lileu qui le couchait en joue -, élaieiil poétiques, importants, de 
nature a inspirer le poète poitulaire, et il semble étonnant qu'il 
les ail oubliés. Julien Cadoudal, le héros de la pièce, l'est, au 
reste, lui-même en cette circinstance; car, si fauteur nous le 
montre pleurant sur le corps de son général, il ne nous apprend 
point qu'il l'a défendu au péril de sa vie, et qu'il a vengé sa mort ■'. 
(]i's anomalies nous portent à croire que notre chant est incom- 
plet. Il passe, près des un«, pour l'œuvre d'un jeune meunier de 
la paroisse de PIoémeur, qui servait dans les rangs des blancs, 
(•l péril dans un des combats qui suivirent celui de Coatlogon ; 
prés des autres, pour avoir élu composé par l'auteur du chant 
précédent sur les Bleus. En ce dernier cas, il aurait cli:ingé de 
dialecte. 11 est aussi populaire en Vannes qu'en Cornouaille :.je 
l'ai entendu chanter dans les deux évêchés 

1 Notice sur Oorgps r.adoiid.il, \>. î-i. 

2 Ibid. 

3 Ihiri, p. -2.-.. 



BALLADE DE lANN MAIIEK. 



ARGUMENT. 

La pièce qu'on va lire est l'œuvre de LocMz Kani, ce paysan 
poëte dont nous avons parlé dans l'introduction de noire recueil. 
Selon la coutume des chanteurs populaires, il a décrit l'événe- 
ment qu'il chante avec la plus rigoureuse exaclitude. Nous 
avons précédemment tiré de la méthode qu'il suit ici un argu- 
ment par induction sur celle des auteurs en général populaires : 
nous n'y reviendrons pas; mais, avant d'entrer en matière, nous 
croyons devoir demander grâce pour certains traits un peu pri- 
mitifs de sa ballade, qui ne luanqueront pas de blesser le sens 
délicat des personnes inaccoutumées à ce genre de poésie. Le 
poëte, s'il en était besoin, trouverait une excuse dans lintention 
même de son œuvre. Il avait une haute leçon de morale à donner; 
il l'a fait de la manière la plus propre à frapper son rustique 
auditoire; il attire d'abord la foule, il la captive par des plaisan- 
teries grossières; puis, lorsqu'il la tient en son pouvoir, il prend 
par degrés un ton sérieux, et finit par l'écraser sous le poids 
d'une religieuse terreur. S'il y a de l'art en cela, le barde en sa- 
bots ne s'en est pas douté. Voici le fait qui a donné lieu à la pièce. 

Un paysan nommé lann Marek, très-enclin a l'ivrognerie, après 
avoir passé la nuit a boire, vint le malin travailler au champ. 
Plaisanté par ses camarades dont son état d'ivresse excitait les 
laxzi, et d'ailleurs incapable de prendre part à leurs travaux, il 
quitta bientôt son ouvrage. Mais en revenant chez lui, s'étant, à 
ce qu'il paraît, ariêté pour se reposer, en traversant un bois, il 
fut frappé d'apoplexie. Sa femme et ses enfants, ne'le voyant pas 
reparaître, crurent qu'il était allé chercher de l'ouvrage hors de 
la paroisse, et ne s'inquiétaient pas de ce qu'il était devenu, quand 
deux jeunes gens d'un village voisin, qui passaient par le bois, un 
mois après l'événement, trouvèrent le corps du malheureux 
paysan à demi dévoré des loups Sa mort fut regardée par le 
peuple comme une punition du ciel; le clergé lui refusa la sé- 
pulture ecclésiastique, et le chanteur Loéiz Kam, écho de l'opi- 
nion, composa la ballade suivante : 



XXIV 

GWERZ lANN MAREK. 

(les Kerne-Iluel. ) 

I. 

Klevel, Breloned, me lio petl, 
Ar pez zo neve erruet: 

Zo erruet da laiin Martk 
Parrez >'izoii, iro Nodtlek. 

Troc"ho monled, ar rninlin zo, 
Tal ar iiiaiH-r, oamp, or paik ne : 

— lanu Marek, pdi'c'li eni hoc'h bct, 
Pa zigoueel ken divicl? 

Pelec'h lioc'h-l)u bcL eun nouz-me, 
Da evo sislr dous, eun giz-zc? 

— Taiikerru! bolonn cnn nouz-nie, 
Lec'h neuz groct Don ma mad d'i-nie. — 

^ag unan ail a lare d1ian : 

— But em hoc'h euiin tammik meo, lann. 

— But em euz evet eur poudad ; 
Tankerru ! h en-nez a oa mad ; 

Evel gwin-ardan argwellon ! 

Hag en deuz groet vad d'am c'halon ! — 

M'hoc'h 'ont kuil, a lare Loeiz-kam. 

M'Iioc'h 'ont knit, lann baour, iaoïiank-tlaiDm! 



XXIV 

BALLADE DE LVNN MAllEK. 

( Dialecte de Cornouaille. ) 

I. 

Ecoutez, Bretons, je vous prie, ce qui vient cPainver; 

Ce qui est arrivé à launMarck, dans la paroisse de Nizon, 
vers le temps de Noël. 

Nous défrichions, ce matin-là, près du manoir, le champ 
neuf : 

— lann Marek, où êiesvous allé que vous arrivez si tard? 
Où étes-vons allé celle nuit, boire du cidre doux, ainsi? 



— Feu et flamme ' ! j'ai passé celte nuit où Dieu l'a voulu 
pour mon bien I 

Et un autre lui disait : — Vous êtesua peu ivre, lann ! 



— II est vrai que j'ai bu un pot de cidre, feu et flamme 1 
qu'il était bon ! 

Comme le meilleur vin-de-feu (eau-de-vie) ! qu'il m'a fait de 
bien au coeur ! 

— Vous vous en allez, lui disait Loéiz Kam, vous vous en 
allez, pauvre lann, vous si jeune eucore ! — 



252 

Kaer en defa sevel he var, 
Sloke hc bcnii gad aiin douar. 

— Pelra rinn ken da joinm ama, 
Me ia da glask eiinn lamin baïa. — 

Hag e lare, benn gad ann lient, 
"Vont d'er ger lare Ire zent : 

— Ar sistr douz-ze a oa ker mad ! 
M'em befe evel dek poudad ! 



— Ne ket digouel ho lad er ger? 

— Ne ket digouet ; cet da Gemper ; 

Da Gemper, pe irezek Âljer, 

Hen lare 'n defa c'boant d'ober. — 

Pider zun a oa irenienet, 

Ne oa ket c'hoaz er ger digouel ; 

Oa ket bel d'ar ger lannMarek ; 
Ken a zeuaz de Nedelek. 

De Nedelek, d'ann aberde, 
Teuz d'ann ti polred Saut-Vode. 

— lec'hed-mad d'hoc'li, tud ann ti-nia, 
Peuz lien da verzo dre-nia? 

— Neuz laaim niui da werzo ama; 
Gwerzet ma bet er blavez-ma. — 

Hag he emez deuz a Lonch-dail, 
Hag he d'ar ger eun eur vragaJ. 

Pe oant o vont e-barz ar c'hoad : 

— Sell 'ta 'louez ann erc'h roudou 'r c'had I 



255 
11 avait beau lever sa houe, toujours sa tèleretoinbaii. 

— Que me sert de rester ici plus longtemps? je m'en v;iis 
prendre quelque nourriture. — 

El il disait en cheminant ; en s'en allant chez lui, il murmu- 
rait entre ses dents : 

— Ce cidre doux était bien bon ! j'en aurais bu dix pots ! 



— Votre père n'est pas de retour? 

— II n'est pas de retour ; il sera parti pour Quimper ; 

Pour Quimper ou pour Alger, il disait qu'il avait envie d'y 
aller. — 

Quatre semaines s'étaient écoulées, et il n'était pas encore 
de retour chez lui ; 

lann Marek n'avait pas reparu chez lui, quand arriva le 
jour de Koël. 

Le jour de Noël, vers le soir, vinrent à la chaumière des 
jeunes gens du village de Saint-Maudé. 

— Bonne santé, gens du logis, vous avez de la toile à ven- 
dre ici? 

— Il n'y en a plus à vendre ici ; elle a été toute vendue cette 
année. — 

Et ils sortirent de la chaumière, et s'en revinrent en 
folâtrant. 

Arrivés à l'entrée du bois : 

— Regarde donc ! des traces de lièvre parmi la neig« ! 

II. 22 



— Moiulim 'r cliad ro-ze ne nia int ket ; 
lîoudou louarn ne larann ket. — 

Hug lie mont da licul ar roudaou : 

— Clielu iiiiian eiuin lok kouz taou ! 

Ilag lien gwenn-kann gad ar reo ; 
Tok lann 3Iarek, a gredann, eo. 

— lia tok ho tad lie-nian, Loranz? 

— Tok ma zad ne ma ket, me chaus. — 

Hag lie d'ar c'iioad endro ho daou, 
Ken defanl kavcl er.r bragon ; 

Eur bragou, pelloc'h, krciz ar c'hoad, 
Hag hen rogut hag out-han goad : 

— Ile vragou, re-maii, hag he dok ! — 
lia Loeiz Pilorsln lamme rog. 

(Hageur vran gO!:z o c'hoagat, 

Ë beg eur weenn, e korn ar c'hoad.) 

Ha Loeiz da ioual spoiilet-lre : 

— Ma Doue ! chelu ma ame ! — 

III. 

Touez ann erc'h e oa lann Marek, 
Hag hen kouet eno war he vek ; 

He zaou zorn e pleg ar he benn ; 
Ar he zaoulagad he vleo gwenn. 

Delirei he goufhag he ziou-vron, 
Gad er vkizi, roz he galon ; 

^enied he dal n'en doa damant, 
Alalaiiiour d'ar vadianl. 



255 

— Ce ne sont point les traces d'un lièvre; les traces d'un 
renard, je ne dis pas. 

Et ils suivirent les traces : 

— Voici toujours un vieux chapeau ! 

Il est blanchi par la gelée; je crois que c'est le chapeau de 
lann Marek. 

— Est-ce là le chapeau de votre père, Lorans ? 

— Le chapeau de mon père ? non, en vërilc ! — 

Et ils revinrent aux bois tous deux, et ils trouvèrent des 
braies. 

Des braies, plus loin, au milieu des bois, toutes déchirées 
et tachées de sang : 

— Ce sont ses braies ! c'était bien son chapeau ! — 
Et Loéiz Pilorsin courait devant. 

(Or, un vieux corbeau croassait, au haut d'un arbre, au coin 
du bois. ) 

Et tout à coup Loéiz pousse un cri d'épouvante : 

— Mon Dieu ! le voilà ! — 

m. 

lann Marek était couché dans la neige, la face. contre terre ; 

Ses deux mains étaient jointes sur sa tête; ses cheveux blancs 
épars sur ses yeux. 

Son venire et sa poitrine, jusqu'au creux de son cœur, 
avaient été dévorés par les loups; 

Son front seul avait été respecté, par la vertu du baptême. 



256 

Tan oa bet erc'hoad pad anii nouz; 
Enn he giclien lie c'Iiroegik kouz, 

Arhe daoulin, enn eur welo; 
Hag lie vugale iro-var-dro. 

Bel oanl dlie zhval lied ann nouz : 
lia maer >'izon dont anlronouz ; 

llag ar c'hleuier koz d'he gerc'het 
Gad eur gazeg hag eunn arclied. 

llag lie zigasaz d'ar vered, 

llel) son 'r e'iileier na belek 'bed, 

Heb son 'r c'hlcier na belek 'bed, 
Ilag heb kroaz iia dour benniget ; 

llag he dolazbarz ann toull ien, 
(îad he duk gal-han war he benn. 



Loeiz Guivar, Loeiz-kam lezanvel 
En deveuzar werz-man savet, 

Savel en deveuz ar werz-man : 
Eurgentel vad da hep iinan. 



257 

Il y eut un feu allumé dans le bois, pendant toute la nuit ; 
sa pauvre vieille femme se tenait ai;près, 

Sur ses deux genoux , pleurant ; et ses enfants tout autour. 



Us passèrent la nuit à lézarder : le maire de Nizon arriva le 
lendemain matin ; 

Et le vieux fossoyeur vint le chercher avec un cheval et une 
châsse. 

Et il le porta au cimetière, sans son de cloche et sans 
prêtre, 

Sans son de cloche et sans prêtre, et sans croix, et sans eau 
bénite ; 

Et il le jeta dans le trou froid, le chapeau sur la lète. 



Loéiz Guivar, surnommé le boiteux, a composé ce chant, 
Ce chant, il l'a composé, en bonne leçon pour chacun. 



22. 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Après avoir étudié dans celle ballade la manière dont com- 
posent les poètes populaires lirelons, H sera curieux de voir, dans 
queUjues années, ([uelles altérations aura subies et quels dé\e- 
loppements aura éprouvés l'œuvre du chanteur en passant de 
bouche en bouche. Déjà l'histoire de lann Marek est enveloppée 
de merveilleux nuages. Sa femme l'a enlemiu gémir, au milieu 
d'une nuit d'orage, à la porte de sa chaumière. Une jeune fille en 
revenant le soir, avec sa vache, l'a vu, a travers le feuillage, assis 
sur l'herbe, le dus tourné; de temps en temps, il joignait ses deux 
mains sur sa lôte, comme un homme au désespoir, el s'écriait 
d'une voix déchirante : « Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de moi! » 
Enfin on voit trembler, la nuit, une petite lumière au lieu où il 
est mort. Mais sans doute le génie poétique du peuple ne se con- 
tentera pas de cela : il ajoutera à la ballade des strophes de 
sa façon; il dira comment le bâton et les sabots du mort sont 
restés au bord du champ où il travaillait, et comment les voleurs 
redoutaient d'y toucher; comment tout le monde craignait de 
[lasser près du bois lorsque le soleil était couché, et comment les 
propriétaires de ce bois n'osaient plus en ratisser les feuilles, de 
peur de ratisser les os du malheureux paysan : traits plus ou 
moins poétiques que le chanteur primitif a négligés , n'ayant 
dautie but que de donner au peuple des campagnes une leçon de 
morale. 



LES FLEURS DE MAL 



ARGUMENT. 

Un poétique et gracieux usage existe sur la limite de la Cor- 
nouaiile et du pays de Vannes : on sème de fleurs la couche des 
jeunes filles qui meurent au mois de mai. Ces prémices du prin- 
temps sont regardées comme un présage d'éternel bonheur pour 
celles qui peuvent en jouir, et il n'est pas une jeune malade dont 
les vœux ne hâtent le retour de la saison des fleurs, si fleurs sont 
près d'éclore, ou l'instant de sa délivrance, si elles doivent bien- 
tôt se flétrir. 

On chante en Cornouaille une élégie composée sur ce doux et 
tristesujet par deux sœurs paysannes, auteurs d'une chanson qu'on 
lira plus tard, les Hirondelles. 



XXV 

BLEUMOU MAE, 

( les Kerne. ) 



^'eb a welc Jeff ar ann ot, 

Drant he lagad, ru lie diou cliot ; 

Neb a wele Jeff er pardon, 
A deue joa enii lie galon. 

Neb he gwele ar be gwele, 
Gant triie oui hi a wele. 

Gand true deuz ar plac'hik klan ; 
Ker gwenn evel eul lilien ban. 

Hi lare d'he mignonezed 
War bankig be gwele chouket : 

— Mignonezed, niarem c'haret, 
Enn ban Doue, na welel ked. 

C'bui oara-vad, mervel zo red : 
Doue war ar groaz en deuz gret. - 

II. 

Paz iz dar feunlen da vid dour : 
Ann eslik-noz a gane llour : 



XXV 

LES FLEURS DE MAL 

( Dialecte de Cornouaille. ) 

I. 

Oui aurait vu Jeff sur la grève, les yeux brillants el les joues 

roses ; 

Qui aurait vu Jeff au pardon aurait en le cœur réjoui. 

Mais qui l'aurait vue sur son lit ertt pleuré de pitié pour 
elle; 

Pour la pauvre fille malade , aussi pâle qu'un lis d'été. 
Elle disait à ses compagnes assises sur le banc de son lit : 



— Mes compagnes, si vous m'aimez, au nom de Dieu, ne 
pleurez pns. 

Vous savez bien, il faut mourir : Dieu lui-même est mort, 
mort en croix. — 



Comme j'allais puiser de l'eau à la fontaine, le rossignol de 
nuit cliaiUait d'une vois douce : 



262 

— Ma ar miz niae o vont e bioii, 
Gand ar bleuniou war ar c'hleuniou ; 

Euriiz eo ann dud iaouank-ze 
Ilag a varv cnii amzer neve ! 

Evel ar rozcn dcuz ar brank, 
E tisparli ann dud iaouank; 

Re 'nhe a rei arog eiz-ie, 

E vo roet d'he bleuniou neve ; 

llag int deuz a-greiz, d'ar baroz, 
'Vel ar bivik-doue, deuz ar roz. — 

III. 

— Jeffik, Jeffik, no ouzoc'h ked 
Pez ann esHk en dcuz laret : 

« Ma ar miz mae o vont e biou , 

« Gand ar bleuniou war ar c'hleuniou. 

Ar plac'hik dal m' e deuz klevei, 
lie daoujrn e kroaz 'deuz laket 

— Me laro eunn Ave Maria 
Enn ho enor, ilron Varia, 

iMa pUjo gad ho niab Doue, 
Da gaoul dioun-me true ; 

Ma 'z inn, bremaik, da diortoz 
■Va naignonezed er baroz — 

Oa ked he Ave achuet 
Stoui he fenn hi e deuz gret ; 



265 

— « Voilà le mois de mai qui passe, et les Heurs des haies 
avec lui; 

Heureuses les jeunes personnes qui meurent au printemps ! 



Comme la rose quitte la branche du rosier, la jeunesse (juilte 
la vie ; 

Celles qui mourront avant huit jours, on les couvnra de 
fleurs nouvelles, 

Et du milieu de ces fleurs, elles s'élèveront vers le ciel, 
comme le passe-voie du calice des roses. — 

III. 

Jeffik, Jeffik, vous ne savez pas ce que le rossignol a dit : 



« Voilà le mois de mai qui passe, et les lleurs des haies 
avec lui. » 

Quand la pauvre fille entendit, elle mit ses deux mains en 
croix ; 

— Je vais dire un Ave Maria en votre honneur, dame 
Marie; 

Pour qu'il plaise à Dieu, votre fils, d'avoir pitié de moi; 



Pour que j'aille, sans tarder, attendre mes compagnes dans 
le paradis. — 

Sa prière éiaità peine finie, qu'elle pencha la tête ; 



264 

Sloui lie fenn lii e deiiz grel, 
He (laoulagad c deuz sarrct. 

Keuze oe klevel ann esiik, 
kana c'hoaz el liorzik : 

« Euruz eo ann dud iaouank-ze 
Ilag a varv enn amzci-neve ! 

« Euruz eo ans dud iaouank-ze 
A ve roel d'he bleuniou nevel » 



265 
Elle pencha la tèle et puis ferma les yeux. 

En ce nionienl, ou entendit le rossignol qui chantait encore 
au courlil : 

« Heureuses les jeunes personnes qui meurent au printemps ! 



«Heureuses les jeunes personnes que Ton couvre de fleurs 
nouvelles I » 



23 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 



Les Bretons gallois du midi ont conservé, comme ceux de 
quelques cantons de la Bretagne française, l'usage de semer de 
fleurs la couche des jeunes filles qui meurent dans le mois de mai ; 
cet usage dnil donc remonter au cercueil des vierges celticiues. 
Un barde moderi.e y fait allusion : 

« Son lit funèbre, blanc comme la neige de la montagne, fut 
jonché de fleurs suaves : ces preuves de sincère amour, arrosées 
de larmes, l'accompagnèrent dans la tombe. » 

Tous les ans, au retour du piintemps, les amies de celle qui 
a vécu ce que vivent les roses lui portent de nouvelles guirlandes. 
Shàkspeare, auquel les traditions et les coutumes bretonnes four- 
nirent plus d'un vers cliarniant, a encliâssé ce dernier trait, comme 
un joyau de prix, dans son pocme sur le Gallois Kymbeline : 

« Tant que dureront les beaux jours et tant que je vivrai, je 
viendrai fidèle parfumer ta tombe des plus belles fleurs de l'été : 
la fleur qui ressemble a ce (pfélait Ion visage, pùle jirime-rose, 
ne te manquera pas ; ni Tarabella, azurée comme étaient tes veines, 
ni la feuille de l'églantier fleuri, moins embaumé que n'était ta 
suave haleine. » 



LE TEMPS PASSÉ. 



ARGUMENT. 

Les regrets patiioliques que nourrissent encore les plus éner- 
giques des Bretons moJeriies, principalement parmi le peuple des 
montagnes, ne se traduisent plus guère aujourd'hui qu'en rus- 
tiques effusions; l'esprit national qui portait les pères à la révolte 
ne fait plus insurger les fils, mais il les mainiient dans une sorte 
d'oppositioa contre le présent. Il ne s'est pas encore allié chez les 
paysans, comme chez les Bretons des classes supérieures, aux 
idées larges et élevées qu'ont partout éveillées les progrès de la 
haute civilisation. Le flambeau de ces idées n'éclaire pas encore 
d'un jour vrai, pour les montagnards, les ruines croulantes d'un 
passé qu'ils apprécient moins bien que leurs compatriotes in- 
struits, en les aimant autant : grâce aux bienfaits d'une instruc- 
tion donnée avec intelliiience, discernement et patriotisme, et 
adaptée à leur idiome, à leurs croyances et à leurs mœurs, ils 
pourraient bientôt allier eux-mêmes les lumières aux seniiments. 
En attendant cette union désirab!e,ils conservent une partie des 
idées nationales de leurs ancêtres, moins toutefois l'espoir de les 
réaliser. Les hommes qui ont assez vécu pour assister aux der- 
nières luttes des libertés bretonnes contre l'autorité royale; ceux 
qui ont défenilu leurs autels et leur foyer contre la tyrannie ré- 
volutionnaire; ceux qui ont résisté au despotisme impérial; ceux 
dont les ministres de la Restauration ont payé le sacrilice par 
l'ingratitude, et la fidélité par la plus odieuse défiance, en arra- 
chant de leurs mains des armes rougies d'un sang versé pour la 
royauté : celte masse de mécontents, trompée dans ses espé- 
rances, et qu'impatiente le joug nouveau de la loi générale, en- 
tretient dans le cœur du paysan des montagnes, par les récits 
traditionnels, par les conveisations journalières et par les chants 
nationaux, le vieil esprit patriotique. 

J'ai eu occasion de voir par moi-même, il y a peu d'années, quel 
enthousiasme donne au peuple, comme le remarque un ancien au- 
teur, le souvenir de l'indépendance primitive. 



268 

Celait la veille de la fùte de Notre-Dame du Porzou, si vénérée 
dans les montagnes Noires. Plusieurs des pèlerins, accourus à 
grandes journées de toutes les parties de la basse Bretagne, se 
trouvaient réunis, à table, dans une métairie, au fond delà vallée, 
où ils devaient passer la nuit. J'y fus conduit par un jeune paysan 
de mes amis, neveu des métayers. La conversation roulait sur le 
temps passé, la dureté des impôts, la misère présente, et était 
fort animée. 

Le souper fini, les pèlerins quittèrent la table; douze d'entre eux 
sortirent, et, passant la rivière, ils gravirent la montagne opposée, 
au sommet de laquelle s'élève la chapelle patronale, et allèrent 
danser aux chansons, suivant la coutume, sur le tertre, jusqu'à la 
nuit. Le lieu et l'heure eussent été choisis à dessein qu'ils n'eus- 
sent pas mieux convenu aux sentiments sous l'impression des- 
quels les avait laissés leur conversation. Derrière eux, la chapelle 
aux murailles blanches, avec son cimetière sombre, ses tombes au 
milieu des herbes, ses mille petites croix en bois noir, ses grands 
ormeaux pleins de mystère et d'ombre; son reliquaire isolé, aux 
ogives festonnées de lierre, dont les vertes draperies, légèrement 
soulevées par le vent, laissent entrevoir les os vénérés des an- 
cêtres ; au fond de la vallée, le pont, aux parapets duquel s'ap- 
puyaient des mendiants assis dans la poussière, étalant a l'œil des 
passants leurs plaies ou leurs membres difformes; la rivière, 
comme eux plaintive, baignant d'un côté la montagne, de l'autre 
des prairies bordées d'un sentier serpentant, comme un long ru- 
ban de satin blanc, au milieu du gazon; au loin, pieds nus, le 
biton il la main, dans les costumes les plus variés de couleur et 
de forme, des pèlerins harassés de fatigue, se découvrant le front 
et s'agenouillant aussitôt qu'ils voyaient les murs blancs de la 
sainte chapelle apparaître a travers les arbres; pour horizon enfin, 
la chaîne arrondie des montagnes Noires, dont le soleil couchant 
dorait le pic le plus élevé, couronné de bois sombres, en colorant 
au loin, de ses derniers rayons,-les eaux fuyantes de la rivière. 

Ce soleil près de disparaître, image d'un autre soleil qui se cou- 
che aussi, lui, pour ne plus se lever; celte terre sacrée qu'ils 
foulaient, ces tombes des aïeux morts le fer à la main, cette nature 
triste et sublime parlait-elle au cœur des montagnards, ou leur 
émotion venait-elle seulement de la conversation animée à laquelle 
ils avaient pris part? Je ne sais, mais elle était forte; et, comme 
toutes les grandes passions des races primitives, elle se traduisit 



269 

instinctivement en une de ces chansons lie danse improvisées, vé- 
ritable ba//ade antique, malheureusemenUrop rares aujourd'liui. 

Un maître meunier, qu'on me dit être le plus célèbre chanteur 
de noces des montagnes, menait le branle et la chanson ; pour col- 
laborateur, il avait son garçon meunier, sept laboureurs, et trois 
chiffonniers ambulants. Sa méthode de composition me donna 
une idée exacte de celle des improvisateurs bretons. Le premier 
vers de chaque distique de la ballade une fois trouve, il le 
répétait à plusieurs reprises; ses compagnons, le répétant de 
même, lui laissaient le temps de trouver le second, qu'ils re- 
prenaient pareillement après lui. Quand un distique était achevé, 
il commençait généralement le suivant par les derniers mots, 
souvent par le dernier vers de ce distique, de manière que les 
couplets s'engrenaient le.i uns dans les autres. La voix ou l'in- 
spiration venant ii manquer au chanteur, son voisin de droite 
poursuivait; ii celui-ci succédait le troisième; puis le quatrième 
continuait, et tous les autres ainsi de suite, à tour de rôle, jus- 
qu'au premier, à qui la chaîne recommençait. 

Comparant les Bretons trompés dans leurs espérances à un 
père devenu fou qui berce en chantant son enfant mort depuis 
longtemps, le maître meunier des montagnes débuta de la sorte : 



25. 



XXVI 

ANN AMZEU DREMEXET. 

( les Kerne. ) 

KE>TA MELlNEIt. 

Bretoned, savomp eur gentel 
Diwarbenn polred Breiz-izel. 

— Deut (la glevel, (la glevet, guilibunan ; 
Peut (la glevet. da glevet ar c'iian. — 

Potred Breiz-izel ho deuz gret 
Eur c'havel koaiit hag heu trczel. 

— Deut da glevet. etc. 

Eur c'havel kaer karn olifant, 
War-n-han lachou aour hag argant. 

Tachou aour hag argant war-n-han, 
A lukellont gand nerc'h breman. 

Ha breman, oc'h he luskellal, 
Daelou ver euz ho daoulagad. 

Daeiou a ver. daelou c'houero : 
Neb a zo enn han zo niaro ! 

Zo maro, zo maro pell-zo, 
Ilag hi luskel, o kana 'to. 

Hag hi luskel, luskel ato, 
Kollet ar skiand-vad gant-ho. 

.\r skiand-vad ho deuz kollrl; 
KoUel ho deuz joaiou ar bed. 



XXVI 

LE TEMPS PASSÉ. 

( Dialecte de Cornouaille. ) 

PREMIER MEUHIER. 

Bretons, faisons v.ne chanson sur les hommes de la basse 
Bretagne. 

— Venez entendre, entendre, ô peuple; venez entendre, 
entendre la chanson. — 

Les hommes de la basse Bretagne ont fait un joli berceau, 
bien poli ; 

Venez entendre, etc. 

Un beau berceau en ivoire, orné de clous d'or et d'argent. 



Orné de clous d'or et d'argent, et ils le balancent mainte- 
nant le cœur triste ; 

Maintenant, en le balançant, les larmes coulent de leurs 
yeux ; 

Des larmes coulent, des larmes amères : celui qui est dedans 
est mort ! 

Est mort, est mort depuis longtemps ; et ils le bercent tou- 
jours en chantant, 

Et ils le bercent, bercent toujours, perdu qu'ils ont la 
raison. 

La raison ils l'ont perdue; ils ont perdu les joies du 
monde. 



272 

N'euz er-bed evid ar Breton 
Nemed nech ha poaiiiou kalon ; 

Nemed nec'h ba poaiiiou spered 
Pa zonj d'aan amzer dremenet. 

EiL mi;li>eii. 

Enn amzer goz, na welec'h ket, 
vale dreman laboused ; 

Koz-laboused c'blaz ar gwiriou* 
Sonn ho feiin ha braz ho c'henou. 

Ne oa er vro gwiriou nikuii, 
Na war hoalen, na war \iiiiiii. 

Biilun hag hoalen a goust ker, 
Na gouste, gwechall, ann hanter. 

Gwechall na welec'h d'ann d adieu 
redeg ar maltoterien ; 

redeg,' evel ar c'helien, 

Ouc'h c'houez ar zist d'ar varriken. 

Gwir a zo war bep barriken, 
Med war hini ar zonerien. 

REMA PILLAOUER. 

Na gasec'h ked, anizcr gwechall, 
Ann dud iaouank d'ar broiou-all, 

D'ar brolou-all , — ho ! — da verve! 
Pell, siouaz ! euz a Vreiz-izel ! 



Les agents ilu fisc, doul ruiiiforine e>\ vert. 



273 

Le monde n'a plus pour les Bretons que regrets et peines 
de cœur; 

Que regrets et peines d'esprit lorsqu'ils pensent au temps 
passé. 

SECO>D MEUMER. 

Dans le vieux temps on ne voyait pas se promener ici cer- 
tains oiseaux ; 

Certains oiseaux verts du fisc ; la tête haute, la bouche ou- 
verte. 

Le pays ne devait aucun impôt, ni pour le sel, ni pour le 
tabac. 

Sel et tabac coûtent bien cher, ils coûtaient moitié moins 
jadis. 

Jadis on ne voyait point sur la place accourir les maltôliers; 



Accourir, comme dos mouches, à l'odeur du cidre aux bar- 
riques. 

Toute barrique paye aujourd'hui, hormis celle des méné- 
triers i. 

PREMIER PILLAOCER. 

On n'envoyait pas autrefois les Bretons dans les pays étran- 
gers, 

Dans les pays étrangers — non ! — pour mourir, hélas ! loin 
de la basse Bretagne. 

t Les ménétriers bretons ont pour siège des barriques vides. 



274 

KE>TA LABOURER. 

E Breiz-izel er maneriou 
Oa lud vad o difenn ar vrou; 

Brema, peun-ann-dul. e weler, 
Neb a vire saout ar nianer. 

Er maner, pa oa euun den paour, 
N"hel loskcc'li ket pcll loull ann nour 

Ann itron vad, o vont d'aiin arc'h, 
Diskarge bleud kerc'h leiz lie zarch ; 

Boed a rea d'aiin neb eu doa naoïi, 
Ha louzou d'aiin neb a oa klaon. 

Boel na louzou mui na reer, 
Re baour a dcc h ouz ar maner : 

Penn-izel, a dec li ann dud paour, 
(iand aoun ar c lii e-loull ann nour; 

Gand aoun ar c'iii pini a lamm 
(îand ar c'houer lia gand be vamni. 

EIL LABOrrjR. 

Ar bloaz oe ma niamni inlanvez, 
A oe d'am nianini eur gwall vioavez. 

Be'z c doa nao a vugale, 

IIo n'e doa bara da rei d'be. 

— Ann neb en deuz bennez a rei 
Monta rann dhegavout, emei; 

Da gavout ann den divroet : 
Doue rben dalcbo e iec'bed ! 



275 



l'REMIEP, LABOUREUR. 

En basse Bretagne, dans les iiianoirs, il y avait des hommes 
de bien qui soutenaient le pays ; 

Maintenant on y voit assis, au haut bout de !a table, l'ancien 
gardeur de vaches du manoir. 

Au manoir, quand venait un pauvre, on ne le laissait pas 
longtemps à la porte ; 

La bonne dame allant au grand coffre, lui versait de la fa- 
rine d'avoine plein sa besace ; 

Elle donnait du pain à ceux qui avaient faim^ et des remèdes 
à ceux qui étaient malades. 

Pain et remèdes aujourd'hui manquent ; les pauvres s'éloi- 
gnent du manoir; 

Tête basse, s'éloignent les pauvres, par la peur du chien 
qui est à la porte ; 

Par la peur du chien qui s'élance sur les paysans comme 
sur leurs mères. 

SEC0>'D LABOUREUR. 

L'année où ma mère devint veuve, fut pour ma mère une 
mauvaise année. 

Elle avait neuf petits enfants, et n'avait pas de pain à leur 
donner. 

— Celui qui a pourra donner ; je vais le trouver^ dit-elle ; 
Je vais trouver l'étranger : que Dieu le garde en bonne santé ! 



276 

— loc'lied d hoc'li, otrou ami ti-nia. 
Deul onn aman da c'hoiit emm (Ira ; 

Da c'haout liag lien d'hoc'li a blijfe 
Rei cunn lamm boed dam bugale; 

lîoed d'am nao a vulgaleigou 
Neuz-iiit bel, iri dez-zo, olrou. 

Ami divroad a responlaz 

D'am mamm baour keni ha m'he c'hievaz. 

— Kers alèse, deuz ireiiz va zi, 
Pe me losko war-nout va c'bi. — 

Gand aoun ar c'bi, kuit a eaz, 
weia a-hcd ann hcnt braz. 

Ami intanvez baour, a wele : 

— Pelra roiuii-me d'ann biigale ? 

D'am bugale pelra, roinn-me 

Pa lerint : « mamm naomi am t'uz-me! r> 

Na wele ked lie hcnl ervad, 
Gand ann daelou cnn be lagad. 

Enn baiiler-lienl pa oe digouel. 
Ann Olrou konl e deuz kavel ; 

Olrou konl maner l'raluloc'b, 
vont da heizal da Goalloc'b ; 

vont da Goalloo'h da lioizal, 
IJyg lien pii;net war lie varcb gial. 

— Va c'bregik vad, d'in leverol, 
Perak 'ta, perag a welel? 



— Bonne santé à vous, niaîire de ce manoir, je suis venu ici 
pour savoir une ciiose ; 

Pour savoir si vous auriez la bonlé de donner du pain à 
mes enfants, 

Du pain à mes neuf petits enfant?, monsieur, qui n'ont pas 
mangé depuis trois jours. — 

L'étranger répondit à ma pauvre mère quand il l'enten- 
dit: 

— Va-t'en du seuil de ma porte, ou je te fais dévorer par 
mon chien. — 

Le chien lui fit peur; elle sortit et s'en allait pleurant le long 
du grand chemin. 

La pauvre veuve pleurait : — Que donnerai-je à mes enfants? 



A mes enfants que donuerai-je, quand ils me diront : « .Mère, 
j'ai faim ! » 

Elle ne voyait pas bien son chemin, tant elle avait de larmes 
dans les yeux. 

A mi-chemin de chez elle, elle rencontra le seigneur comte; 



Le seigneur comte du manoir de Pratulo, allant chasser la 
biche au bois du Lob ; 

Allant au bois du Lob chasser la biche, monté sur son cheval 
bai. 

— Ma bonne chère femme, dites-moi, i»ourquoi donc, pour- 
quoi pleurez-vous? 

24 



278 

— Gwela rann war va biigale, 
N'am euz ket baia da roi d'he. — 

— Va c'hretiik, ne ket red g^vela; 
Dalil argaiif ; it da brena. — 

Beunoz Doue d'ann Qtrou kont! 
Seurl-se a zo tud, me respont ! 

l'a ve red din nionl d'ar niaro, 
Me iei evit-haii, pa garo. 

TRIDE LABÛUHEB. 

Seurt-se zo lud a galon-vad, 
Pcre a glev ouz a peb stad ; 

Père a glev ouz a peb slad. 
Père d'ann lioU dud a zo mad. 

l'EVAIiE L.VBOUllER. 

Zo mad d'al labourerien gez, 
Hà n'ho lakafe kcd e mez ; 

E mez 'vel ar vistri neve, 
Gand c'hoanl da griski ho levé ; 

IIo levé ; lieb sonjal neb ra ; 
Er bed ail , zur, he nebeuta. 

j PE3IVED LABOUIiER. 

Nez ked seurl-se lak da werza 
Gwele eur merour gand he dra. 

EIL HLLAOUER.' 

^'e ked seuruse a lak pea 

Daou skoed d'eur c hreg o kiask bava 



279 

— Je pleure à cause de mes enfants, je n'ai pas de pain à 
leur donner. 

— Ma bonne femme, ne pleurez pas; voici de l'argent, 
allez en aclieler. — 

Que Dieu bénisse le seigneur comte! Voilà des hommes, sur 
ma parole ! 

Quand je devrais aller à la mort, j'irai pour lui quanti il 
voudra. 

TROISIÈME LABOUREUR. 

Voilà des hommes qui ont bon cœur : ceux-là écoutent les 
gens de toute condition ; 

Ceux-là écoutent les gens de toute condition; ceux-là sont 
bons pour tout le monde. 

QDATRIKME LABOUREUR. 

Ceux-là sontbons pour les malheureux domaniers; ce n'est 
pas eux qui les congédieraient ; 

Qui les congédieraient comme les nouveaux maîtres, pour 
accroître leur foi tune ; 

Leur fortune; sans penser que celui qui l'accroît de la sorte, 
en ce monde, la diminue certainement pour l'autre. 

CINQUIÈME LABOUREUR. 

Ce ne sont pas ceux-là qui font vendre le lit d'un fermier 
avec ses meubles. 

SECOî^D PILLAOUER. 

Ce ne sont pas ceux-là qui font payer deux écus d'amende 
à une femme qui cherche son pain ; 



280 

Daou skoed evid pez a buraz 
He bioc'h lec'h eaz a-holl-viskoaz. 

THIDE l'IUAOrER. 

>'o ked seurl-se 'zifeiin sorsal ; 

Pa eonl d'ar c'Iioad, lu c'iialv re ail. 

r.'iiorEnvED labouher. 

?îe kod seurl-se naic'hfe ounu die; 
Enr skrid, avad, a dall ho le. 

>"iiU-lio kod klan gand al lorgnez; 
Neiiied aiui dudcheniil nevez. 

SEIZVEI) LABOlTlEP.. 

Ann dudcheniil nevez zo kri ; 
Gwell a oa re goz da vislri. 

Re goz, evit-ho da voul 1er, 
A gar, a galon, ar c'Iiouer. 

Hogen re goz, siouaz d'ar bed ! 
IN'int kel mui ker stank ha ma int bel. 

Slankoc'h e gaver debrerien 
Evid ann dud mad d'ar beorien. 

TKIDE l'ILLAOl'ER. 

Ar beorien a vo paour ato, 
lia re ker alo lio dobro. 

REMA .MELINEIi. 

Aie ! koulskoude oe laret. 
a Falla douar ar 'r gwelia ed 



28^ 

Deux éciis pour ce que sa vaclie a mangé d'herbe dans le 
tommiui où sa bêle a toujours pâluré. 

TROISIÈME PILLAOl'ER. 

Ce ne sont pas ceux-là qui défendent de chasser ; quand ils 
vont au bois ils mandent tout le monde. 

SIXOLME L.VBOUREIR. 

Ce ne sont pas ceux-là qui nient ce qu'ils doivent ; leur pa- 
role vaut un contrat. 

Ce ne ont pas ceux-là qui sont malades do ladrerie; ce 
sont les noiveaux gentilshommes. 

SEPTIKME LABOURElIt. 

Les gentilshommes nouveaux sont durs : les anciens éiaicnl 
meilleurs maîtres. 

Les anciens, s'ils ont la tète chaude, aiment les paysans de 
tout leur cœur. 

Mais les anciens, malheureusement pour le monde, ne sont 
pas aussi nombreux qu'ils l'ont été. 

Plus nombreux sont les mangeurs, que les hommes bons 
pour les pauvres. ^ 

TROISIÈME PILLAOUER. 

Les pauvres seront toujours pauvres; ceux des villes les 
mangeront toujours. 

PREMIER MEl!>IER. 

Toujours ! pourtant on avait dit : « La plus mauvaise terre 
(donnera ) le meilleur blé ' ; 

1 Prédiction de r.wenc'hiaii, Y. l. I, p. 37. 

24. 



282 

Ar gwflla €■{] ja (imicndro 
Ar roiioou goz, da rena 'r vro. » 

Ar roueou goz zo distroel, 

Aiin amzer goz ne dcuz ket gret. 

Ann amzer goz na deui ket mui ; 
Trubardet onip, siouaz d'e-onip-ni. 

Siouaz d'e-omp 1 trubardet omp bel 1 
Enn douar fall, 'ma fall ann éd. 

Gwas-oc'h-gvvas , kriz-oc'h-kriz ar bed 
Diskiant eo neb n'her gwel ked. 

Diskiantneb eaz da gredi 

E teui da c'boulmed ar briiii ; 

Da gredi e vleunio bikcn 
Lilioii war gouriou raden ; 

Neb a eaz da gredi a goue. 

Aim aour melen deuz beg ar gwe. 

Deuz beg ar gwe na goue netra, 
Nemed ann deliou sec'h na ra; 

Nemed ann deliou sec'h na goue, 
Da ober lec'b d'ar re neve. 

jSemed aim deliou melen aour, 
Da ober gwele d'ann dud paour. 

En em gonforlct. peorien geiz, 
Gweleou plun bo po eunndeiz: 

r/lioiii po, elec'li gwele gwial. 
liwt'le olifant er bed-all. 



285 

« Le meilleur blé, quand reviendront les vieux rois, pour 
gouverner le pays. » 

Les vieux rois sont revenus, le vieux temps ne l'est pas. 



Le vieux temps ne reviendra plus ; on nous a trompés, 
malheureux ! 

Malheureux, on nous a trompés! Le blé est mauvais dans 
la terre mauvaise. 

De mal en pis va le monde ; il devient do plus en plus dur ; 
celui qui ne voit pas cela est l'on. 

Il est fou celui qui a cru que les corbeaux deviendraient co- 
lombes ; 

Qui a cru que les lis fleuriront jamais sur la racine de la 
fougère ; 

Qui a cru que l'or jaune tombe du haut des arbres. 

Du haut des arbres il ne tombe rien que des feuilles sèches; 

Il ne tombe que des feuilles sèches qui font place à des 
feuilles nouvelles. 

Que des feuilles jaunes comme l'or, pour faire le lit des 
pauvres gens. 

Chers pauvres, consolez-vous, vous aurez un jour des liis 
de plume ; 

Vous aurez, au lieu de lits de brandies, dos lits d'ivoire 
dans le ciel. 



284 

EIL MELINBn. 

Savpteo bet ar gentel-man 
Da c'iiouel Maria, goude koau ; 

Savet eo bel gaud daoïizek den, 
Enn eur zansal war ann dacben : 

Tri glask piliou, seiz bad segal, 
lie vahi llour a ra 'un daoïi ail. 

— Ha selu grcl, selu gret, gnilibiiiiaii 
lia selu gret, selu gret ar c'biii. — 



283 



SECOND MKUMER. 

Ce chant a été composé la veille de la fête de la Vierge, 
après souper; 

Il a été composé par douze hommes, dausant sur le tertre 
de la chapelle: 

Trois font métier de chercher des chiffons, sept sèment le 
seigle, deux le moulent menu. 

— Et voilà faite, voilà faite, û peuple: et voilà faite, voilà 
faite la chanson. — 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Ainsi chaiitaienl les montagnards, se tenant par la main, et dé- 
crivant perpétuellement un demi-cercle de gauche à droite et de 
droite à gauche, en élevant et baissant a la fuis leurs bras en ca- 
dence, et sautant à la ritournelle'. 

J'ai déjà fait observer dans l'introduction de ce recueil que la 
plupart des chants populaires se composent de cette manière en 
collaboration, l'ne conversation a ému les esprits; quelqu'un dit: 
« Faisons une chanson de danse ! » et l'on se met à l'œuvre. Le 
tissu, résultat de l'impression de tous, a naturellement de l'unité, 
mais il est varié : chacun y brode sa fleur, selon sa fantaisie, son 
humeur et sa profession. Ces nuances de caractère se distinguent 
facilement dans la pièce qu'on vient de lire. 

Le pillaouer, qui court le monde sur sa méchante haquenée, sait 
combien est amer le pain de l'étranger , et il accuse la loi sans 
cœur d'euvoyer les enfants des montagnes mourir loin du pays 
natal. Il fréquente les villes; il va y vendre ses chiffons; il sait ce 
qu'ils lui ont coûté de peines à recueillir et ce qu'on les lui a 
payés; et il accuse les bourgeois. Il a ouï dire en voyageant qu'un 
spéculateur étranger, Anglais ou Allemand, attiré dans les mon- 
tagnes Noires par l'appjt des terres en friche, a fait verbaliser sans 
pitié Contre la vache du pauvre errante au milieu des bruyères, 
ou le chien du paysan à la poursuite d'un sanglier qui dévaste les 
champs des laboureurs voisins ; et il accuse encore. 

Le domanier, chassé de l'héritage de ses pères, dont il se croyait 
propriétaire incommnlable parce qu"il le possède de temps im- 
mémorial, et que les anciens chefs de clan ne songeaient pas à l'en 
bannir; celui qu'on va en expulser, ou qui a vu le nouveau maître 
venir, la loi française en main, ordonner de sortir à un de ses pa- 
rents: le fermier ruiné, au terme du payement, par son proprié- 
taire, auquel les traditions de la famille et du pays n'ont pas en- 
core appris la maxime bretonne : « Qui n'est que juste est dur; » 
le fils au cœur reconnaissant de la veuve brutalisée par l'impi- 
toyable acquéreur; le garçon meunier, lionmie positif et rieur, qui 
ne regrette le vieux tenq)s que parce qu'on avait alors le sel, le 
tabac et le cidre à meilleur marché, qui prend toute chose par la 
pointe, nargue les oiseaux vcrls, se moque des maltôliers, et 

* Viiyrz l'air: Mélodies; 2'' série, n" :2G. 



■IHI 

vieiil, fidèle à son métier et à son caractère, terminer la pièce par 
un conte; enfin le maître meunier, ce choréographe rustique, si 
supérieur de toute manière à ses compagnon*;, lui aussi regret • 
tant avec eux le passé, avec eux pleurant sur le présent, mais 
plein d'une résignation sublime et mettant son espoir ailleurs : — 
tous oes paysans victimes de la légalité qui tue, maudissent et bé- 
nissent tour-à-tour la main blanche ouverte ou fermée. 

Un jour viendra, sans doute, où les espiilsse calmeront. Alors laloi 
sera moins rigoureuse, l'homme des villesmoins exigeant, l'étranger 
naturalisé moins dur, l'habitant des campagnes lui-même plus 
pénétré du fenliment de ses devoirs et de ses droits. Tout cœur 
qui bat pour son pays doit souhaiter ce progrès moral. Le temps 
seul pourra le réaliser complètement, mais il est du devoir de 
l'homme de lui venir en aide. Des efforts généreux, couronnés du 
succès, ont déjà été tentés pendant ces dernières années. Les an- 
ciens propriétaires du sol se sont crus obligés de donner l'exemple. 
Un d'eux, celui-là môme dont la chanson qu'on vient de lire fait 
un si juste éloge, M. le comte Jégou du Laz, de Pratulo, arrêta par 
son influence une sédition moins légitime dans ses motifs, mais 
qui aurait pu devenir aussi déplorable dans ses conséquences que 
celle dont l'explosion ensanglanta, au quinzième siècle, la paroisse 
de Plouié'. Cette anecdote est curieuse, même au point de vue de 
l'histoire; on me permettra de la citer. 

Comme au quinzième siècle, un habitantdes villes, vonlantexer- 
cer son droit de congément, éprouva la résistance la plus vive de 
la part de ses domaniers. 

Le jour où l'expropriation devait avoir lieu, M. du Laz, se pro- 
menant de grand matin dans la campagne, vit passer au bout de 
ses avenues cinq ou six cents paysans des montagnes armés de 
leurs bâtons à tête. 

— Et où allez-vous donc ainsi, mes amis, à cette heure? leur 
demanda-t-il en les abordant. 

— Comment, vous ne le savez pas? répondit le chef de la bande ; 
mais c'est par vos ordres que nous sommes sur pied ! 

-^ Par mes ordres ! Que voulez-vous dire? 

— Oui, monsieur le comte, par vos ordres! nous nous ren- 
dons au bourg de Spezet ; on y va s^mner le t- c^in pour cip- 

i V. [iliis haitf, p. «9. 



288 

peler lous les hommes du pays, et mellie a la raison le notaire 
L , qui a juré, comme vous savez, la ruine de ses domaniers. 

— Ali! je comprentîs! dit M. du Laz, aussi étonné de l'audace 
avec laquelle on avait abusé de l'aulorifé de son nom que surpris 
du profond mystère dont les pnysans,qui, d'ordinaire, n'ont pas de 
secrets pour lui, avaient enveloppé leur projet. — Mes amis, con- 
linua-t-il, vous êtes toujours disposés a ni'obéir, n'est-il pas vrai? 

— Toujours ! crièrent avec force les montagnards. 

— Vous savez que je ne vous veux que du bien? 

— Nous le savons! 

— Hé bien, retournez tous tranquillement cliez vous, jusqua 
nouvel ordre de moi. — 

Prenant ensuite à part deux des chefs de la bande : 

— Toi, dit-il au premier, va trouver l'adjoint; qu'il se mette en 
planton au passage du gué, et qu'il arrête tous les montagnards 
qui vont y arriver pour se rendre a Spezet... Et toi, poursuivit-il 
en s'adressant à l'autre, cours vite donner ordre au bedeau de 
cacher la clef du clocher, afin que personne n'y monte et qu'on ne 
sonne pas le tocsin. — 

Chacun se hâta d'obéir. 

Cependant les [)aysans les plus voisins du bourg y étaient déjà 
renilus au nombre d'une centaine, attendant impatiemment le 
hignal du tocsin et l'arrivée de leurs camarades. Mais le tocsin ne 
sonnait pas; le bedeau avait disparu avec la clef de la tour, et au- 
cun des chefs du complot n'arrivait. Fout a coup d'affreux hurle- 
ments s'élevèrent du milieu de la foule : le notaire L , son fils 

et les hommes de loi paraissaient a l'entrée du bourg, escortés par 
une brigade de gendarmerie a cheval, le sabre à la main. Dans le 
tumulte général, une femme du peuple, qui demande aujourd'hui 
l'aumône, s'avançant au-devant de M. L , lui présenta sa ta- 
batière ouverte. Soit prudence, soit déférence, le notaire n'osa la 
repousser. Alors, montrant du doigt la douve du chemin : « Aussi 
vrai, s'écria la paysanne, que tu mets la main dans la tabatière 
d'une Bretonne, si lu chisses ton domanier de la maison de 
sa mère, tes os blanchiront au fond de celle douve jusqu'au 
jour du dernier jugement! » Comme la menace n'ébranlait pas le 



289 

notaire, les paysans voulurent le vaincre par la pitié : une seconde 
femme en haillons, décoiffée, les cheveux épars, suivie de quatre 
petits enfants à demi nus, vint se jeter à ses genoux, criant miséri- 
corde. Mais il demeura impassible;etlesgendarmes,qui avançaient 
toujours, allaient fouler aux pieds de leurs chevaux les enfants 
et la mère, quand les montagnards, indignés, poussant un nouveau 
cri de fureur, et en agitant dans l'air leurs terribles penn-haz, 
se ruèrent sur eux avec rage. En vain les agents de l'autorité vou- 
lurent-ils résister; leurs chevaux s'emportèrent, leurs sabres furent 
l)iisés, eux-mêmes démontés et repoussés, les hommes de loi mis 
en fuite, et le notaire emmené prisonnier avec son fils dans une 
maison voisine, où on le força de signer sur l'heure une renon- 
ciation à son projet de congément. Il jugea prudent de céder à la 
violence, et la foule se dissipa, satisfaite et calmée. 

Le soir, quelques-uns des paysans qui revenaient du bourg se 
rendirent au château. 

— Hé bien, tout est fini, dirent-ils triomphants à M. du Laz; 
nous avons gagné la partie : nous avons bien su le forcer a se 
désister; il a signé, son fils aussi. Voilà le contrat ! — 

Pour toute réponse, M. du Laz alla prendre le Code civil, et leur 
lut en breton l'article H13 : La violence est une cause de nullité 
de contrat. 

Les montagnards restèrent confondus, et prièrent le bon gen- 
tilhomme d'intercéder pour eux auprès de la justice. 

— J'essayerai, leur répondit-il; mais le cas est grave : vous êtes 
coupables, et méritez d'être punis. — 

Quatre des principaux chefs du complot furent en effet mis en 
prison, pour l'exemple et pour faire comprendre la loi ; les autres 
furent acquittés. 

Quelques mois après, M. du Laz, étant allé a la ville un jour de 
marché, vit venir à lui un vieillard dont la belle tète blanche et 
l'air vénérable inspiraient le respect. 

— Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, lui dit le vieillard 
en le saluant; cependant j'ai une dette sacrée qu'il me tardait de 
vous payer : je vous dois la conservation de ma fortune et peut- 
être la vie; sans votre ingénieuse et puissante intervention, j'étais 
ruiné ou tué par mes domaniers. Je suis le notaire L 

H 23 



290 

— Je n'ai fait que mon tlevoir, monsieur, ivpondit le comte du 
Laz : il m'obligeait a défendre la propriété et les propriétaires. — 

Puisse une aussi belle conduite trouver beaucoup d'imitateurs 1 
Le temps, en fiançant la Bretagne à la France, a fait perdre aux 
aînés (les fils de l'Armorique le noble privilège de verser leur sang 
pour leur pays ; mais il leur reste encore un beau rôle à remplir : 
qu'ils souticiinenl, en les éclairant, leurs frères des classes popu- 
laires; qu'ils les rendent meilleurs en les rendant beureux. 

Si les révolutions les ont dépouillés de quelques vains titres, ils 
eu acquerroul de réels à l'estime des honnêtes gens. 



DEUXIEME PARTIE. 



CHANTS DOMESTIQUES 



CHANTS D'AMOUR, 



CHANTS DES NOCES. 



ARGUMENT. 



C'est, en général, un tailleur qui est le bazvalan, ou messager 
d'amour du jeune homme, près des parents de la jeune fille; il a 
souvent pour caducée, dans l'exercice de ses fonctions, une bran- 
cbe de genêt fleuri, symbole d'amour et d'union de lii vient le 
nom qu'on lui donne '. Tout bazvalan doit allier à une grande élo- 
quence un fonds de bonne liumeur et d'inépuisable gaieté. Il doit 
savoir l'histoire de la famille de son client de manière à être à 
même de citer, au besoin, quelques traits honorables. Il doit pou- 
voir dire combien ses étables contiennent de chevaux, ses pfilu- 
rages de bêtes à cornes, ses greniers et ses granges de boisseaux 
de blé ; il doit savoir l'art de mettre en relief ses moindres avan- 
tages personnels, et avoir des réponses toutes prêtes à opposer 
aux objections qu'on pourra lui faire. Il possédait chez les anciens 
Bretons un caractère si respectable, qu'il passait sans danger d'un 
camp dans un autre au moyen de sa baguette fleurie; la science de 
mener à bien une ambassade d'amour était même alors tellement 
préciée, qu'on la regardait comme indispensable à un jeune 
homme bien élevé -. 

Lorsque le bazvalan se présente quelque part, et qu'il souhaite 
le bonjour du seuil de la porte, si on tarde à le faire entrer, 
si les tisons se trouvent debout dans la cheminée lorsqu'il 
entre, ou si la maîtresse du logis, prenant avec lenteur une crêpe, 
l'approche du feu du bout des doigts en lui tournant le dos, c'est 

1 Baz, baguette, ralan, de genêt. 

2 Camhrian register, t. III,- p. 59. 

25. 



294 

d'un mauvais augure, el il n'a qu'a s'en revenir. Il doit également 
retourner sur ses pas s'il rencontre en chemin une pie ou un 
corbeau. Mais si quelque tourlerelle a roucoulé dans le taillis, à 
son passage; si, lorsqu'il arrive, avant qu'il ait fini de parler, on 
lui crie joyeusemeat : Entrez! si cLacun lui fait fête; ^i l'on s'em- 
presse de couvrir, en son honneur, la table de la nappe blanche 
des grands jours, tout va bien. 

Après s'être assis un moment, il adresse à voix basse quelques 
paroles à la mère, qui sort [)0ur délibérer avec lui, puis elle revient 
exposer les choses à sa fille déjà prévenue, el l'accord est fait. 

Dans un mois auront lieu les noces ; en attendant, les marchands 
ne cessent de vendre aux prétendus, les tailleurs de coudre dans 
les granges, les menuisiers de raboter dans l'aire, les laveuses de 
blanchir le linge, les servantes de cirer les lits, les tables, les ar- 
moires, et de fourbir les vases de cuivre, de manière à les faire 
briller comme de l'or. 

Quand les garçons et filles d'honneur sont choisis, on se rend 
cliez le recteur, un samedi au soir; les fiançailles ont lieu, puis le 
souper d'usage, et le lendemain, a la grand'messe, les publications, 
suivies bientôt des invitations aux noces, qui se font en vers. Cet 
office appartient encore au bazvalan. Accompagné d'un des plus 
proches parents du futur, il fait le tour du pays, ayant toujours 
soin d'arriver, dans les bonnes maisons, au moment où l'on se 
met à table. Pour annoncer sa présence, il frappe trois coups a la 
porte, et entonne le salut ordinaire : « Bonheur et joie en ce logis; 
voici le messager des noces. " Lorsqu'il a été introduit, il explique 
le motif de sa visite, indique les noms des prétendus, le lieu el le 
jour de la fête, et prend place à table. 

Le jour marqué, au lever du soleil, la cour de la fiancée se rem- 
plit d'une foule joyeuse à cheval, qui vient la chercher pour la 
conduire a l'église. Le fiancé est à leur tête, le garçon d'honneur 
à ses côtés. A un signal convenu, son bazvalan descend de cheval, 
monte les degrés du perron, el déclame à la porte de la future, 
sur un thème invariable, mais arbitrairement modulé, un chant 
improvisé, auquel doit répondre un autre chanteur de la maison, 
qui fait près de la jeune fille, comme le bazvalan près du jeune 
homme, l'office de tuteur poétique, et que l'on nomme breutaer. 
L'un el l'autre ont droit, pour présent de noces, a une ceinture 
de laine rougo el à une paire de bas blancs marqués d'un coin 
jaune. 



293 

Comme je viens de le dire, le thème et la forme de leurs 
chants sont toujours les mêmes; j'en ai eu la preuve plusieurs 
fois à différentes noces. Un manuscrit du seizième siècle, pos- 
sédé par un riche paysan de Trégourez, m'en a également 
donné la certitude; la version en prose française qu'a publiée 
Cambry dans son Finistère, si bien trailuite en vers par M. Bri- 
zeux, et que M. Emile Souveslre a reproduite, atteste le même 
fait. Seulement Cambry, en analysant une partie du dialogue qu'il 
ne traduit pas, nous révèle un détail curieux relatif aux deux 
poètes rivaux, et tombé en désuétude. Selon lui, dès le début, le 
demandeur [il donce ce nom à l'avocat du jeune homme), se 
pose en personnage important : il ne raconte que des ex|»loils : 
<( C'est moi, dit-il, par exemple, c'est moi qui suis Samson 
<( et qui ai tué les Philistins ; » et il brode sur ce canevas. L'a- 
vocat de la jeune lille répond : « La science est au-dessus de la 
« force des armes; c'est moi qui reçus de Dieu la loi sur le 
« mont Sinaï : je suis Moïse; c'est moi qui ai rétabli les livres 
« saints perdus à la prise de Jérusalem ; c'est moi qui ai fait les 
« vers qu'on prête à Théocrite; j'étais Virgile près d'Auguste V » 
Au premier moment, cette assimilation du poète à des personna- 
ges de l'antiquité paraît bizarre. Mais on s'en étonne encore 
bien plus en entendant, au sixième siècle, le barbe Taliésin, qui 
croyait à la métempsycose, tenir le même langage, et dire sérieu- 
sement : « C'est moi qui ai donné à Moïse la force de passer l'eau 
du Jourdain; j'ai vu détruire Sodome et Gomorrhe. J'ai été le 
porte étendard d'Alexandre. Je sais le nom des étoiles du cou- 
chant à l'aurore^... Le savoir vaut mieux que la force 3, » Le 
poète populaire ne parodie-t-il pas évidemment le barde'? 

Maintenant écoutons-le parler de son protégé. 

1 CamlJiy, Voyage dans le Fiiihlcrc, t. III, p. 167. 

2 Myvyrian, t. I, p. 20. 

3 Ibiil., p. 34. 



AR GOULENN. 

^lesKerne-Huel. ) 
I. 

AR BAZVAL\>-. 

Enn han ann Tad holl-galloudek, 
Ar Mab liag ar Spered-Meulet, 
Beniioz lia joa barz anii li-nie 
Muioc'h evit zo gan-i-me. 

AR BREUTAER. 

Na peira l'euz'ta, ma mignon, 
Pa n'cd eo joauz da galon? 

AR BAZVAI.AN. 

Eur goulmig em boa em c'houidri, 
Hag eur giulon em boa gant lii. 
Ha clietu digouelar sparfel, 
Kor prim liag eurbariad avel, 
lia ma c'houlmig en deiiz spontet, 
N'ouier doare pelec'b ma eet. 



3Icurbed da gavann kcmpennet 
Evit bea ker glaeliaret ; 
Kribet e t'enz da vleo niHcn, 
"Vel ma iefezd'ann alKidcii. 



I 
LA DEMANDE. 

( Dialecte de haute Cornouaille. ) 
I. 

LE BAZVALAN. 

Au nom du Père tout-puissant, du Fils et de l'Esprit-Saint, 
bénédiction dans celte maison, et joie plus que je n'en ai. 

LR BREUTAER '. 

Et qu'as-tu donc, mon ami, que ton cœur n'est pas joyeux ? 

I.E BAZVALA>\ 

J'avais une petite colombe dans mon colombier avec mon 
pigeon, et voilà que l'épervier est accouru, comme un coup 
de vent, et il a effrayé ma petite colombe, et l'on ne sait ce 
qu'elle est devenue. 



LE BREUTAEIt. 

Je te trouve bien requinqué pour un bomme si affligé ; lu 
as peigné tes blonds cbeveux, comme si tu te rendais à la 
danse. 

1 Avocat, iilaiJeur, défenseur. 



298 



Ma mignon, n'eni gogeet ket; 
Ma c houlmik wenn p'euz ket gwelel'î 
^''cm bo,a-vad, plijadur 'bed, 
Ken n'ara bo ma c houlmik kavet. 

AR BJŒfTAER. 

Da goiilmik, n'em euz ket gwelet, 
Na da gndon wenn ken-neubed. 

AR BAZVALAN. 

Den iaouang, eur gaou a lerez, 
Gwelel e bel gand re oa niez, 
Uag nijal trezek da borz, 
llag liskeun barz da liorz. 

AR BREUTAER. 

Da goulmik n'em euz ket g^Yelet, 
Na da gudou wenn ken-neubed. 

AR BAZVALA>-. 

Ma c'hudon vo kavet maro, 
Mar na zeu ked he far endro ; 
Mervela rei ma c'hudon baour : 
Me ia da welet dre ann nour. 

AR BREUTAER. 

Ilarz, va mignon, na iaffec'b ket, 
Me ia ma eunan da welet. 

D'am liorz, ma mignon, onn bet 
Na koulmik 'bed n'em euz kavet 



•299 



LE BAZVALAX. 



Mon ami, ne me raillez pas ; n'avez-vous pas vu ma petite 
colombe blanche ? Je n'aurai de bonheur au monde que je 
n'aie retrouvé ma petite colombe. 



LE BEEUTAER. 



Je n'ai point vu ta petite colombe, ni ton pigeon blanc non 
plus. 



LE BAZVALA>-. 



Jeune homme, tu mens ; les gens du dehors l'ont vue voler 
du côté de ta cour, et descendre dans ton verger. 



Je n'ai point vu ta petite colombe, ni ton pigeon blanc non 
plus. 

LE BAZVALA>'. 

Mon pigeon blanc sera trouvé mort, si sa compagne ne re- 
vient pas; il mourra, mon yauvre pigeon : je m'en vais voir 
par le trou de la porte. 



LE BREUTAER. 

Arrête, ami, tu n'iras pas, je vais moi-même voir. 

(Il cuire dans la maison, ei revient un moment après.) 

Jû suis allé dans mon courtil, mon ami, et je n'y ai point 



300 

Neined eur fi-apaa Doukcdoii, 

BIcunioli lila ha lozciindii, 

lia (ircist-lioll eiir lozciinik gaer, 

Savel e kornig ar vogor : 

Me ia diic chiask d'IiocMi mar keret, 

Da lakal laoueii lio sptTed. 

Ail nAZVAI.\>'. 

Braoik-fc 1 koaul liag a fe>oii 
I)a lakal laoïicn ciir galon I 
Ma vc ma c'iuidoii ar c'Idizin, 
Teufe da gouca war-n-czliiii. 

Me ia da bignat d'ar clireuuial ; 
Marse maeetdi, o nijal. 

Al; BllELTAEn. 

Chomct, mignon kaer, gorioel, 
Me ia ma unan da welet. 

D'ar c'hreunial d'aï lae onn bel, 
Ne koulni e-bed n'em cuz kavel, 
Nemed ann damoezen-nian, 
Ili chomet warlec'h he eunan : 
Lak-hi deuz da dok mar kerez. 
Da gaout frcaizidigez. t 

AU BAZVALA>. 

Kemend a (-'hrcun zo enndamocn, 
Kolliez evn gand ma c'honlm wenn, 
Dindan heeskel. cnn he neiz, 
llag hi kergousladik e kreiz 

Mont a ranu d'ar park da wclel. 



501 

trouve de colombe, mais quanlilé de fleurS; des lilas et des 
cglaïuines, et sui lout une g(Milille petite rose, qui fleurit au 
coin de la haie ; je vais vous la chercher, si vous le voulez, 
l)our rendre joyeux voire esprit. 

(Il ciiHf une seconde fuis dans la maison, puis revient 
en tenant une petite tille par la main.) . 



I,E B.VZVAL.VN. 

Charmante fleur vraiment I genlille et comme il faut pour 
rendre un cœur joyeux ! si mon pigeon était une goutte de 
rosée, il se laisserait tomber sur elle. 

(Apres une pause.) 

Je vais monter au grenier, peut-être y est-elle entrée, en 
volant. 



Restez, bel ami ; un moment, j'y vais moi-même. 

(H revient avec la maîtresse du logis.) 

Je suis monté au grenier, et je n'y ai point trouvé de co- 
lombe, je n'y ai trouvé que cet épi abandonné après la mois- 
son. 

Mets-le à ton chapeau, si tu veux, pour le consoler. 



LE BAZVALAN. 

Autant 1 épi a de grains, autant de petits aura ma colombe 
blanche sous ses ailes, dans son nid, elle au milieu, lout dou- 
cement. 

(Après une (laiise.) 

Je vais voir au champ. 

26 



502 



AR BIŒUTAEn 



Harz, va mignon, na iaffcdi ket, 
Sotrorefec'h ho polou 1er; 
Me ia ma eunan enn hoicc'h. 

Ne gavann koulmik mod-e-beti 
Nenied eunn aval 'nieuz kavel, 
'Nil aval-ma, krizel a bell-zo, 
Dindan ar ween, "louez ann delio. 
Enn lio jakolik likit lii, 
Da rei d ho kudon da zibri, 
lia neuze na welo kct mni. 



Ma mignon, ho trugarekat; 
'Vil ma krizet, ennn aval mad 
N'cd 00 kctkoliet he c'houcz-vad ; 
Mcz n'em ouzc'hoant dcnzavalbcd. 
Deiiz bleun ua denz lamocn e-bed. 
Ma c'houlmik renkann da gahouel, 
Me ia ma eunan d'be c'herchel. 

AR BREUTAEIi. 

Tiodoue ! be-nian zo polr lin ! 
Deuz'ta, va mignon, deuz gan-in; 
Da goulmik wenn ne kei kollel. 
Me ma cunn em euz hi miret, 
Em c'bambr, enn eurgaoud olifanU 
Ar biri a aour hag arc'h;uit. 
Hag bi dreoig enn hi meuibed, 
Ker probik. kerbrao, ker fichet. 



505 



LE BREUTAER. 



Arrêtez, mon ami, vous n'irez point; vous saliriez vos beaux 
souliers ; j'y vais moi-même pour vous. 

(Il revient avec lagrand'iucre.) 

Je ne trouve de colombe en aucune façon ; je n'ai trouvé 
qu'une pomme, que cette pomme lidée depuis longtemps, sous 
l'arbre, parmi les feuilles ; mettez-la dans votre pocbette, et 
donnez-la à manger à votre pigeon, et il ne pleurera plus. 



LE BAZYAIAN. 

Merci, mon ami ; pour être ridé, un bon fruit ne perd pas 
son parfum ; mais je n'ai que faire de votre pomme, de votre 
fleur ni de voire épi ; c'est ma petite colombe que je veux ; je 
vais moi-même la chercber. 



LE BREUTAER. 

Seigneur Dieu ! que celui-ci est fin 1 Viens donc, mon ami, 
viens avec moi ; la petite colombe n'est pas perdue : c'est 
moi-même qui l'ai gardée, dans-ma cliambre, en une cage 
d'ivoire, dont les barreaux sont d'or et d argent ; elle est là 
toute gaie, toute gentille, toute belle, toute parée. 

(Le Bazvalan est iniroduit; il s'assoit un moment à table, puis va 
prendre le fiancé. Aussitôt que celui-ci parait, le père de famille lui 
remet une sangle de cheval qu'il passe à la ceinture de sa future. 
Tandis qu'il boucle et qu'il dolie la sangle, le Breutaer chante • ) 



TI 

AR GOURIZ. 
II. 



Gwelet eni euz enn eur flouren 
Eur gazck vihan. Iii laouen. 

Neoa sonj d'ei nenied da vad, 
Nemed da vragal barz ar prad, 

Ncmed da buri ar ieod glaz, 
Ha da eva dour deuz ar waz. 

Ken a zeuaz benn gand anii bent 
Eur marc'hek iaouank, bag ben ken 

Ilag ben ken anipart ba ken drant ! 
Ile zillad a aour bag arc'bant. 

llag ar gazek dal' m'iie welaz, 
Enn be zao sonel a jomaz : 

Ha goustadig a doslaaz, 

Ilag hcfenn d'ar gleud astennaz; 

Dag ar marc'beg be likaouaz, Jj 
Hag be vek d'be bek a lakaz ; 

* 
Ha goudeze be briataz, 
Hag bi 'n em gavaz enn be eaz ; 

Ha goude 'n deuz be c'babesiret, 
Ha goude en deuzbesenklet. 



LA CEINTURE. 

II. 

J'ai vu dans une prairie une jeune cavale joyeuse. 

Elle ne songeait qu'à bien, qu'à s'ébattre dans la prairie, 

Qu'à paître l'herbe verle et qu'à s'abreuver au ruisseau. 

Mais par le chemin a passé un jeune cavalier si bean ! 

Si beau, si bien fait et si vif ! les habits brillants d'or et d'ar- 
gent. 

Et la cavale, en le voyant, est restée immobile d'étonne- 
ment ; 

Et elle s'est approchée doucement, et elle a allongé le cou 
à la barrière ; 

Et le cavalier l'a caressée, et il a approché sa tête de la 
sienne ; 

Et puis après il l'a baisée, et elle en a été bien aise ; 
Et puis après il l'a bridée, et puis après il l'a sanglée. 

26. 



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Après celte cérémonie curieufe, te poète a|)i)elle sur la fiancée 
la bénédiclion de Dieu, de la sainte Viertie, des anges, de tous les 
aïeux de génération en génération jusqu'au Rrand-pére, aux pieds 
duquel elle sanglote agenouillée. La lille d'honneur la relève; le 
breulaer lui met la main dans celle de son fiancé, leur fait 
échanger leurs anneaux, et se jurer d'être unis sur la terre comme 
le doigt fest a la bague, afin de l'être dans le ciel ; il récite ensuite 
à haute voix le Pater, VAve, le De profundis. Peu d'instants 
après, la fiancée paraît sur le seuil de la porte, conduite par le 
garçpn d'honneur, les bras entourés d'autant de galons d'argent 
qu'elle reçoit de mille livres en dot. Le fiancé vient après avec la 
fil le d'honneur, les parents les suivent; le bazvalan va prendre le che- 
val du futur, l'amène au bas du perron, et le lui lient par la bride 
tandis qu'il monte; le breulaer prend la fiancée dans ses bras, et 
la fait asseoir derrière son mari. Les valets amènent ainsi suc- 
cessivement leur cheval à chacune des personnes de la maison; 
puis ils ouvrent les barrières, et tout le monde part au galop pour 
l'église du bourg. Le premier rendu à un terme fixé doit gagner 
un mouton, le second des rubans. 

En certains eanlons, quand le recteur quitte l'autel pour se 
rendre à la sacristie, les époux et les parents l'y suivent; le gar- 
çon d'honneur porte au bras un panier couvert d'une serviette 
blanche. Le prêtre en lire un pain blanc, sur lequel il fait le signe 
de la croix avec la pointe d'un couteau, en coupe un morceau, le 
rompt et le partage entre les époux. Ensuite il prend dans le 
môme panier une bouteille de vin, en verse dans un hanap d'argent 
quelques gouttes au mari, qui boit, et passe le hanap à sa femme. 

Au sortir de l'église, les gens de la noce sont salués par cent 
coups de fusil, et regagnent, au son des bombardes, des biniou 
et du tambourin, la demeure de la mariée, où les attend le gala. 
Les chambres sont pavoisées de draps blancs ornés de bouquets et 
(le guirlandes; des tables sans nombre sont dressées au dedans 
et au dehors. La mariée est placée, au bout de l'une d'elles, sous 
une niche de verdure et de fleurs; on la prendrait pour une sainte 
dans ses habits de fête. Au moment de se mettre à table, un vieil- 
lard récite le Bencdicite; chaque service est précédé d'un air de 
biniou et suivi de danses. Au dessert, les convives ne.se lèvent 
plus, et passent la nuit à table. 



307 

On aura remarqué le rôle que joue le poêle populaiie dans la 
cérémonie nuptiale; nous avons vu que les anciens bardes figu- 
raient dans les mariages: c'était sans doute un des attributs de 
leur caractère sacerdotal; les lois galloises leur donnent une part 
double dans les présents de noces. Au quatorzième siècle, ils bé- 
nissaient encore des unions qui passaient pour légitimes. Daviz ab 
Gwylim nous apprend qu'il fut marié par sou ami le barde Madok 
Penvraz. Ces usages sont maintenant tombés en désuétude chez 
les Gallois; la cérémonie principale, la lulle poétique des bardes, 
y avait encore lieu, il y a cent ans. Au moment où la suiiedu fiancé 
arrivait au galop à la demeure de la future, dans l'intention de 
l'enlever, les gens de la maison se hâtaient de fermer la porle; 
alors un barde, se détachant du cortège, improvisait un chant au- 
quel répondait un autre barde du logis, qui ne tardait pas à être 
vaincu, et à voir le seuil de la demeure forcé par la puissance 
des vers de son antagoniste i. 

On chante, aux repas de noces, une chanson très en vogue, que 
nous avons retenue. 



Cambvian reghler, III. p. 59. 



m 

SON ANN DAOL 
m. 

— itron Varia Blevin ! 
Deiiz ann noz ha deiiz ar niintin, 
lia deuz ar niiiUin pa zavanii, 
Chiminal ma dous a nelann ; 

Moged chiminal ma dons koant 
A ra di-me kalzig a boan. 
Red co din mont beleg he zi. 
Evit koniz eur wech c'hoaz out-hi. — 

Loizaig Alan a gane 
'Vont gand he saoud, ar minlin-ze ; 
'Vont gand he saoud d'arpark neve, 
Loizaig Alan gane ge. 

Tronset gant-hi hi joblinen: 
Gljz hi lagad, hi bleo melen, 
ni chod ru evel bleun skao-grac'h ; 
lie garanled a zislol rac'h. 

War ar bazen e oa pignet 

Pa zigor ar glend d'he locned, 

Pa welaz Piarik, he mignon, 

'Tont gand ann lient trozegann traon. 



Ma dousik knanl, pa eann d'ho ti 
'Vit ho konlenn da ziniizi, 
Roet-hu d'in-me eur responl vad, 
'Vel reaz ewechall ho mamm d'ho tad. 



III 
LA CHANSON DE TABLE. 



III. 



— ^otre-Dame de Plévin 1 le soir et le matin, et le matin 
quand je me lève, je vois la cheminée de ma douce ; 



Je vois s'élover la fumée de la clieniinée de ma douce belle 
qui me fait bien du chagrin 11 faut que j'aille jusque chez elle 
pour lui parler encore une fois. — 

' Loïzaïk Alan chantait en conduisant ses vaches, ce matin-là ; 
en menant ses vaches au champ neuf, Loizaik Alan chantait 
gaiement. 

Elle avait relevé sa coiffe blanciic : son œil est bleu, ses 
cheveux blonds, sa joue rose comuïc la fleur de l'érable; elle 
dédaigne tous ses galants. 

Elle était montée sur l'échalier pour ouvrir la barrière à ses 
bêtes, quand elle vil Piarik, son amoureux, qui cheminait dans 
la vallée. 



Ma douce belle, j'allais chez vous pour vous demander en 
mariage ; faites-moi une réponse favorable, comme celle que 
fit autrefois voire mère à voire père. 



10 



Respout a rinii d'hoc'li den iaouank. 
Pa c'hoiilel kcr soubl ha ker koaal ; 
Ne fell (l'in larelgaou e-bed. 
A-beiin diriou eo ma eured. 

Tro ma c"lier-ma, war ann dachen. 
A zo gaii-iii mecheronrica 
Oc'h ober soliou, skabellou, 
Da rei d'am zud a-bonn diriou ; 

A-benn diriou eo ma eured ; 
Re zivecd em hoo'h digouel. 
Hag unaii ail en deuz badel 
Em liorz l)leuii ar garaiiled. 



Gan-in-me, badet e oa bet, 
lia c"liiii lioc'h euz ben displanlet; 
lia seiu beu bremau secbet, 
Uogen ma c'halon ne ma kel ; 

Ho karoul a rann koulskoude, 
Enn boc'h e sonjann iioz ba de, 
Ho alan, dre doull ann alcboue, 
A zeu d'am dibun em gwele. 

Hanter kant nozvez em onn bet, 
Toullig bo tour, ne ouiec'b ket, 
Ar glao, ann avel o m' filat, 
Ken vcre dour deuz ma dillad. 

Tri re voutou em euz uzet 
Va dous, oc'h bo tarampredet ; 
Chetu me gand ar pevare. 
Choaz n'ouzonn ket ma digare. 



511 



Je vous forai une réponse, jeune homme, puisque vous me 
la demandez d'une manière si polie cl si gentille; je ne veux 
point vous mentir du tout : c'est jeudi le jour de mes noces. 



J'ai au village, sur l'esplanade, des ouvriers qui font des 
tables et des escabeaux pour donner aux gens de la noce jeudi 
prochain ; 



Jeudi est le jour de mes noces ; vous êtes arrivé trop tard ; 
un autre a semé dans nioncourtil la fleur d'amour. 



C'est moi qui Ty avais semée, et vous l'en avez arrachée, et 
maintenant elle est flétrie ; mais mon cœur ne l'est pas. 



Je vous aime pourtant toujours ; nuit et jour je ne pense 
qu'à vous; votre haleine, par le trou delà serrure, vient me 
réveiller quand je dors. 



J'ai passé cinquante nuits à votre porte, et vous n'en saviez 
rien , tellement battu de la pluie et du vent, que l'eau dé- 
coutlait de mes habits. 



J'ai usé tr«iis paires de souliers, ma douce, à vous faire la 
cour ; voici la quatrième, et je n'ai point encore votre dernier 
mot. 



Mar goiU lio ligarc fell d'iioc'li, 
Cliiljoiiotinaii.mhe l;iro d'Iioc'li 
Teir gweiiojeii :i gas d'iio li ; 
Komerl uiian hep lislroi inui — 

lia Piarik (la zisiroi etidro 
Ker kabluz evel ar niaro : 
— Bczou aniboa sonj da galioiiet, 
lia padai kelvez aiii eiiz bd — 



315 



Si vous voulez avoir mon dernier mol, écoulez-moi bien, 
le voici : trois sentiers couduisenl clicz vous, prenez-en un et 
ne revenez plus. — 

Et Piariii de s'en revenir aussi (riste que la mort : 

— Je vouIaiscuciilirdiil)oule;\u,et n'ai eu que du coudrier. 



27 



NOTES ET ECLÂIRCISSEiMENTS. 

Dans quelques coulons de Cornouaille, si une jeune fille ai^ire 
le jeune linninie qui lui fait la cour, elle lui offre une brandie de 
bouleau; si elle le refuse, un rameau de coudrier. Le même usage 
existe en Galles '. 

Autrefois le coudrier était le symbole de la défaite par l'épée 2. 

Le jour de la noce, à minuit, on désbabille la mariée devant tout 
le monde et on la couclie; son mari se place auprès d'elle; on leur 
sert une soupe au lait, des noix et de? g&teaux, et queUiuefois on 
remplit le lit nuplial de petits enfants, doux anges qui doivent 
voiler leurs amours. 

Pendant celle chaste et naïve cérémonie, biniou et bombardes 
jouent l'air de la soupe au lait, dont les jeunes gens et les jeunes 
filles chantent les paroles ; elles n'ont rien de remarquable, et sont 
d'ailleurs en partie citées dans une ballade qu'on a pu lire plus 
haut 3. 

1 Owen, Welsh DiU , l. 1, p. 153.) 

2 r. t, I de ce recueil, p. 25 el 82. Son nom (kolvez) signlOe arbre de lu 
perle, 1 de kol, perte, corrompu en kel chez les Bretons) cl de gwes arbre, eii 
construction wez ou vez. 

3 T. I, p. 393. 



LE JOUR DES PAUVRES. 



ARGUMENT. 

Le lendemain de la noce est le jour des pauvres : il en arrive par 
centaines, la cour et l'aire en sont remplies. Ils se sont revêtus non 
pas de leurs beaux habits, mais de leurs haillons les plus blancs. 
Ils mangent les restes du festin de la veille; la nouvelle mariée, la 
jupe retroussée, sert elle-même les femmes, et son mari les hom- 
mes. Au second service, celui-ci offre le bras à la mendiante la 
plus respectable, la jeune femme donne le sien au mendiant le 
plus considéré de l'assemblée, et ils vont danser avec eux. 

Il faut voir de quel air se trémoussent ces pauvres gens : les 
uns sont nu-pieds, les merveilleux portent des sabots; il y en a 
nu-tête, d'autres ont des chapeaux tellement percés, que leurs 
cheveux s'échappent par les crevasses; tous les haillons volent au 
vent; main(e ouverture trahit la misère, mais laisse voir battre 
le cœur; les pieds s'agitent dans la fange, mais l'àme est dans le 
ciel. On commence en général par une ronde en l'honneur de 
l'épousée. 

Le pauvre aveugle lann-ar-Gwenn ne manque jamais de dire, 
dans ces circonstances, un morceau qu'il a composé pour sa mal- 
tresse, maintenant sa femme, il y a bien longtemps; cette pièce, 
moyennant de légers changements, se trouve convenir à merveille 
a la mariée, et obtient toujours un grand succès. En voici quel- 
ques strophes qu'il nous a apprises lui-même. 



IV 

SON ANX DUD PAOUR. 



( les Treger. ) 
IV. 

Ni neuz choazet eur vesirez ne garomp nemethi, 

Ne gemerompplijadur nemet pa 'z onip gant-hi, 

komzoutenn lio-c'hichen, hon dudi liag lior r'hoant, 

Hounez ez eo lion lioll zoiij. nemet ilei n'honeuz c'iioant. 

Ilor niestrezig a zo brao, ha leun a vadelez, 
Ar viaovan krouadurez a zo enn lie farrez, 
Ilag enn lu-honi ma eo koant, oz eo ive mignon, 
lia dre ze eo deul a-benn da clionid lior c'Iialon ; 

llezreid a zo feul lia skan, liag lie c'iiorfker galant! 
Ile daoniagad 'vel glizin. lie zremm ken dreo ken drant 1 
Pa zomp muian liirvoiulet, siouaz, pe cliomet klaon, 
Dal' miie clilevomp o komzoni, 'teu joa enn lior c'halon. 



CHANT DES PAUVRES. 

( Dialecte de Tréguier. ) 

IV. 

Nous avons clioisl une maîtresse, nous n'aimons qu'elle; 
nous ne trouvons de plaisir que quand nous sommes avec elle ; 
parler près (relie cs^l notre bonheur et notre désir ; en elle 
est toute noire pensée, nous ne nous soucions que d'elle. 

Notre maîtresse est belle et pleine de bonté; c'est la plus 
belle créature qu'il y ait en sa paroisse ; et comme elle est jo- 
lie, elle est aimable aussi, et c'est par là qu'elle est venue à 
bout de gagner notre cœur ; 

Ses pieds sont vifs et légers, sa personne si cbarmante ! ses 
yeux comme deux gouttes de rosée, sa physionomie si gaie, si 
éveillée ! Quand nous sommes tristes et chagrins, hélas ! ou 
malades, aussitôt que nous entendons sa voix, la joie naît dans 
nos cœurs. 



27. 



.NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Au moment de quitler les époux, les pauvres leur souhaiteiu 
toute sorte lie prospirités, loule sorte de grâces de Dieu, autant 
d'enfants qu'il y a de grillons dans le foyer de la cheminée, d'années 
que les patriarches, et le paradis après leur mort; puis ils récitent 
en commun les prières pour les trépassés de la famille, qu'on n'ou- 
blie jamais dans les fêtes, et ils sortent de la maison en conti- 
«uant de prier. Le murmure monotone de leurs voix se fait en- 
tendre encore quehiue temps au dehors, à mesure qu'ils s'éloi- 
gnent, et meurt insensiblement dans les bois, tandis que les époux, 
dont ils ont sanctifié l'union par leur présence, commencent une 
vie nouvelle sous les au-pices de la Foi et de la Charité. 



LA FÊTE DE L'ARMOIRE. 



ARGUMENT. 



Les cérémonies des noces sont a peu près les mêmes en Tréguier 
qu'en Cornouaille. Les mœurs sont plus graves en Léon ; ici, le 
jour le plus }>ai des noces esi le troisième, où l'on porte chez le 
mari l'armoire de la jeune femme. Celle armoire est en noyer; 
elle est luisante à s'y mirer ; les feirures sont de cuivre et brillent 
comme de l'or; quatre bouquets en relèvent les quatre coins. Elle 
est portée sur une charrette traînée par des chevaux dont la cri- 
nière est tressée et ornée de rubans. 

Mais lorsque les parents de la mariée veulent faire entrer le 
meuble dans la demeure du mari, les gens de la maison le re- 
poussenl, ei une longue lutte s'établit entre eux. Enfin on se rac- 
commode; la maîtresse du logis couvre l'armoire d'une nappe 
blanche, y pose deux piles de crêpes, un broc de vin et un hanap 
d'argent. Le plus vénérable des parents du mavi remi)lit la coupe, 
la présente au plus âgé des parents de l'épousée, puis l'invite it 
manger; l'autre trempe ses lèvres dans la coupe, et la lui repasse, 
en lui offrant pareillement des crêpes. Chacun des parents des deux 
côtés les imite; et l'armoire est placée, au milieu des bravos, dans 
le lieu le plus apparent de la demeure. 

On chante peu en Léon; la fête de l'armoire souffre cependant 
exception. Il y a une chanson que nous avons entendu chanter au 
banquet qui suit la cérémonie (jue nous venons de décrire : c'est 
un dialogue entre une veuve et un jeune homme qui vient la de- 
mander en mariage. 



SON FEST \M ARVEL. 

(les Léon. ) 
V. 

A>N DEN IAOr\>K. 

Selaouit, va clous intanvez, 
Deuel-oiinn dho ti dober al lez ; 
Breniaiidigouezet aiin amzcr 
Da zilezel pe da ober. 

A>>' I>TA>VEZ. 

Er bloavcz-nia na zemeziiiu, 
•Na bikon va c'Iiaiiv na dorrinn ; 
D'ar govent eo red d'iii monet 
Leac'h ounn gand Doue goriozet. 

A>N DEN lAOlTANK. 

D'ar govent c'houi na eol ket, 
D'am clier-man ne lavarann ket ; 
Ar rozen liag al louzou fin 
ïo m ad da lakat er jardin. 

A>>' I>"TANVEZ. 

Ar rozen zo mad d'ar jardin, i 

D'ar vered ar wezen ivin ; 
Dibabet am enz da bried 
Ann^iiini neuz krouet ar bed. 



CHAKT DE LA FETE DE L'ARMOIRE. 

( Dialecte de Léon. ) 



LE JEUNE HOMME. 



Ecoulez, ma douce veuve, je viens vous faire ma cour ; voici 
le lemps de prendre un parti. 



Pour celte année, je ne me marierai point, ni ne romperai 
jamais mon deuil; il faut (j^ue je parte pour le cloître où Dieu 
m'ai tend. 

LE JEi:>E HOMME. 

Pour le cloître, vous ne partirez point, en vérité; mais pour 
mon village, je ne dis pas ; la rose et les fines herbes sont 
nées pour les jardins. 



* La rose est née pour le jardin et l'if pour le cimetière ; j'ai 
choisi pour époux celui qui a créé le monde. 



522 



DE>' IAOr\>K. 



Dalit, dalil, va dousik koanl ; 
Balit va gwalennig arc'liaul; 
Likit-l)i]\var lio tourn brenian. 
Vc mhe lakai d'e-hoc'li va uuan. 



Biken g\v;ileuna genierinn, 
>'a biken d'ain biz iia Iakinn, 
Nemed g\v;dtn diouzdornDoue 
Pcliiiii eu dt'uz bel va fe. 

\»- riLN lAOrAXK. 

Clioaiil liocli euz eta d'ani lakal, 
D'ain lakal da vervel liuiad? 

A»- IMA>VKZ. 

Den iaouank, me lio ligollo 
Dioiiz ar bred gollit war va zro; 

Diouz ar brod hoc'h oiiz-bu kollel, 
chedal gwalen ann eured ; 
Me bedo Doue deiz ba noz. 
Ma em givimp er Baradoz. 



l.E JEU>'E HOMME. 



Tenez, tenez, ma douce belle, tenez mon anneau d'argent; 
passez-le à votre doigt, ou je vous l'y passerai moi-même. 



A mon doigt, jamais je ne passerai d'autre aimeau que 
celui de Dieu qui a reçu ma foi. 



LE JEUNE HOMME. 

Vous voulez donc, vous voulez donc me faire mourir ? 



Jeune homme, je vous tiendrai compte du temps que vous 
perdez à me faire la cour ; 

Du temps que vous avez perdu dans l'espoir de l'anneau des 
noces : 

Je prierai Dieu, nuit et jour, pour que nous nous trouvions 
réunis dans le paradis. 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Pourquoi celle veuve? Aurait -on voulu l'aire songer à la 
nouvelle mariée qu'elle pourra bien un jour i)orler le nianlelel 
noir et la coiffe passée au saïrau ? A-l-on eu Titlée d'inspirer 
aux époux de graves et saintes réflexions au moment où ils 
entrent en ménage ; de leur monlrer que la vie tf^phomme, comme 
l'a dit un bazvalan, « est toujours entremêlée de joies et de peines; 
« que le mariage est un vaisseau qui vogue, exposé à toutes sortes 
« de tempêtes, bien (ju'au sortir du port la mer soit calme et 
« belle?» N'est-ce pas une scène perdue des anciens jeux poé- 
tiques dei noces, la suite de ceux qui se jouent ailleurs le malin 
du premier jour? Nous sommes porté à le croire; et c'est pourciuoi 
nous avons inséré cette pièce dans notre recueil, quelque peu re- 
marquable qu'elle soit, et quoique nous n'en possédions plus 
sans doute qu'un fragment. 



LA FÊTE DE JUIN, 



ARGUMENT. 



La fête du mois de juin esi une des fêtes les plus anciennes de 
la Bretagne; malheureusement elle ne se célèbre plus guère que 
dans quelques cantons du pays de Vannes et dansquelques hameaux 
des montagnes de la Cornouaille, où chaque année elle renaît avec 
les feuilles. 

C'est près d'un dolmen que l'on se réunit et qu'on danse. Evi- 
demment elle a une origine druidique, et doit être un débris des 
cérémonies religieuses qui se célébraient, chez les anciens Bre- 
tons, au solstice d'élé. 

Des vieillards nous ont appris que, de leur temps, on n'était ad- 
mis il la fête qu'à l'âge de seize ans; une fois marié, on perdait le 
droit d'y assister. 

Les garçons avaient coutume de porter a leurs chapeaux des 
épis verts, et les jeunes filles, dans leur sein, des bouquets de 
fleurs de lin, qu'elles déposaient, en arrivant, sur la pierre du 
dolmen. Ces bouquets y restaient des semaines entières aussi 
frais, dit-on, que le malin oi!i ils avaient été cueillis si les amants 
étaient fidèles, mais se flétrissaient dès l'instant où ils cessaient 
de l'être. 

On se souvient que les monuments druidiques servaient de 
moyen d'épreuve, et qu'on les appelle « pierres de la vérité. » Un 
concile tenu à Nantes, en 658, défend d'y déposer aucune offrande, 
et ordonne aux évêques de les détruire de fond en comble *. 



1 Lapides qnos in luiiiosis loiis et silveslribusdaemoiium lurtillcalionlhus dc- 
rc|iti veiier,iiiliu- ubi et « vola vovriil et deferuiit, » fundiluseffodiaiiliir. (Concll. 
Naiiiict., ap. D. Morice, Preuves de l'Histoire de Dreliiyve, 1. 1, col. 229.) 
II. 28 



32(5 

La t'èle de juin a lieu chaque tamedi de ce mois, à quatre lieures 
de raprès-niidi. 

En arrivant au lieu de la réunion, on voit circuler dans la 
foule un jeune lioiume plus beau, plus grand, plus endiman- 
ché que les autre-, qui porte un nœud de rubans bleu, vert et 
blanc à la boutonnière : c'est le patron de la fête; les couleurs 
de ses rubans, chose très-i-feuiariiuable, étaient celles des druides, 
des bardes et des augures, pour lesquels elles étaient •, comme 
dans la pièce qu'on va lire, l'emblème de la paix, de la sincérité 
et de la candeur. 

Celui qui présidait la tète précédente a transmis son titre et sa 
charge au patron de la fèie nouvelle, en lui accrochant par sur- 
prise, à la boutonnière, le nœud de rubans qu'il portail. Le nou- 
veau patron se procurera de la même manière un successeur. En 
attendant, il choisit une commère, au doigt de laquelle il passe une 
bague d'argent; puis ils ouvrent tous deux la danse, aux applau- 
dissements de la foule. 

Les paysans ont conservé un vague mais précieux souvenir de 
l'origine druidique de cette fêle : 

H J'ai entendu les anciens raconter, me disait un cultivateur des 
« environs de la Feuillée, qu'autrefois, avant de venir danser, 
« garçons et jeunes filles se réunissaient dans l'église de la 
« paroisse, et qu'on y chantait vêpres. Les vêpres finies, on se 
« rendait processionnellemenl, clergé en tête, au lieu convenu. 
« Mais alors ce n'était pas comme aujourd'hui : le patron de la 
ff fête ne se contentait pas de porter des rubans bleus, verts et 
R blancs à la boutonnière, il était habillé de ces couleurs de la 
ff tète aux pieds ; au lieu de notre costume brun des montagnes, 
« il prenait, comme dans la plaine, la veste bleue et la braie blan- 
« che, avec la guêtre verte de certains cantons. Ce qu'il y a de plus 
« singulier, c'est que les prêtres portaient les mêmes couleurs; 
(T on va même jusqu'à prétendre que le recteur ouvrait la danse, 
(t et que le curé ( le vicaire ) jouait de la musique : il est vrai qu'il 
« en jouait, dit-on, sur un instrument d'ivoire, ayant des cordes 
(I d'or; niais je ne puis croire cela, car jamais aucun curé n'a 
ï fait le métier de sonneur ( de ménétrier ), excepté dans les 
« coQles. » 

1 William owen's, bardism., p. 57, 59, 42= 



Je cite ces paroles vraiment curieuses, parce que la vérité s'y 
trahit sous l'expression naïve et la tournure bizarre des idées. 
Le druide menait donc autrefois les danses de la fête au son de la 
harpe du barde. Elles n'offrent plus rien de particulier aujour- 
d'hui que la ronde finale autour du dolmen ; les paroles et l'air 
se sont conservés. C'est une églogue, un débat amoureux entre le 
patron et la patronne de la dernière fête, qu'interrompt tout à 
coup gaiement le patron de la fête nouvelle. 



VI 

SOiN FEST MIZ EVEN. 

( les Kerne. ) 

A>"N TAD-PAERO>- K02. 

De-niad d'Iioc'Ii, koniercz koani, de-niad d'hoc'h a larann 
Gand kalzig a garautez onn deut hiiio aman. 

AR VAJIM-BAEP.ON. 

Na vennel ked, den iaouang, em onn diniezel d'hoc'h, 
Evid enr walen argand am euz bel digen-hoc'h, 

Dalet ho kwalen arganl ha gen-hoc'h kasct-hi, 
N'em euz niui a garantez na 'vid hoc'h na 'vit hi. 

Bez' em euz bet ann amzer a zo d'in tremcnet, 
ÎN'eb a vousc'boarze d'in-me me he gare nieurbed. 

Hogen deut eo ann amzer rendaela ouz-in, 
C'hoarzo d'in neb a garo, evid-on na c'hoarzinn. 

A»' TAD-PAERO>' KOZ. 

Gwecli-all, pe oann den iaouank, me zonge leir zeien, 
Unan wer hag unan c'hiazhag ebena oagwenn. 

Ann hini wer a zougenn 'un inor d'am c'homerez, 
Oc'h he c'harout em c'halon, hag e peb gwirionez. 

Ann iiini wenn a zougenn, ra;^ heol ha goulou de, 
E vork d'ar c'iilan-garanlcz oa eirc hi ha me. 



VI 

CHANT DE LA FÊTE DE JUIN. 

( Dialecte de Cornouaille. ) 

l'a>'cies patron. 

Bonjour à vous, ma belle comn;ère, bonjour à vous ; c'est 
un amour sincère qui m'amène ici. 

L'A^'CIE^"^'E P.VTRONSE. 

Ne pensez pas, jeune homme , que je sois votre fiancée, 
pour une bague d'argent que j'ai reçue de vous. 

Reprenez votre bague d'argent et emportez-là; je n'ai plus 
d'amour ni pour vous ni pour elle. 

11 a été un temps, mais ce temps est passé pour moi, où, 
pour un sourire, je donnais mon cœur. 

Mais voilà que le temps me vient cbercher querelle, me sou- 
rira qui voudra, je ne rirai plus. 

l'.ocies patron. 

Autrefois, quand j'étais jeune homme, je portais trois ru- 
bans, un vert, un bleu, et un troisième, qui était blanc. 

Le vert, je le portais en l'honneur de ma commère ; car je 
l'aimais dans mon cœur, et bien sincèrement. 

Le blanc, je le portais à la face du soleil et de l'aurore, en 
sijine de l'amour pur qui était entre elle et moi. 

28. 



550 

Ann hini c'hlaz a zougenn da gaout peuc'h aiaon : 
Ha pa zellann diont-hi tennannhuanadennaou. 

Dilczet emonn, siouazl siouaz! breman gant-hi, 
Vcl gandar goulmik skanbenn e ma ar c'hoz kouldri. 

A>>- TAD-rAEP,0>"-ALL d'aR VA5LM BAERO>--ALI,, 

EiTu ann amzer ncve endro gand miz even, 
Hag e teu ann dud iaoïiankda vale'peb lachen. 

Ar blenniou barz ar prajou hirio zo digoret, 
Kalounou ann dud iaouang ive' peb korn ar bed. 

Seiu ar Itleun vr spern-g\Ycnn, ba ganl-lian c'Iiouf/. ker muti. 
Ilcig al labouzed biban a zen d'en eni barat, 

l)eiit-hu gan-in. donsik-koant, da vale d'ar clioaioii. 
>'i a glcvo ann avel kreno "louez ann deliou. 

Hag ann dour oc'b biboudoeloucz ar veinigo. 
lias oiin lioll eined ker kaer beg ar gwe o kano : 

}'(■)) hini enn bo zonik, peb hini-enn lie don : 
A rei freaizd'bor sporod, levenez d'hor f'halon. 



351 

Le bleu, je le portais, car je voulais toujours vivre en paix 
avec elle ; et, quand je le regarde, je pousse des soupirs. 

Hélas ! hélas ! je suis abandonné maintenant par elle, 
comme le vieux colombier parla petite colombe volage. 

LE NOUVEAU PATRON A LA NOUVELLE PATRONNE. 

Voici le temps nouveau de retour avec le mois de juin, le 
temps où les jeunes garçons et les jeunes filles s'en vont par- 
tout se promener ensemble. 

Les fleurs se sont ouvertes aujourd'hui dans les prés, et les 
rœurs des jeunes gens aussi, en tous les coinsdu monde. 

Voici que les aubépines fleurissent et répandent une agréa- 
l»le odeur, et que les petits oiseaux s'accouplent. 

Venez avez moi, douce belle, vous promener dans les bois ; 
nous entendrons le vent frémir dans les feuilles. 

Et l'eau du ruisseau murmurer entre les petits c:iillou\. et 
es oiseaux chanter gaiement à la cime des arbres : 

Chanter chacun sa chansonnette, chacun à sa mnnière; ils 
fharmeroni notre esprit et réjouiront noire cœur, 



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 



Au coucher du soleil, les jeunes filles et les garçons reviennent 
par les bois et les prés, en se tenant par le petit doigt, selon une 
antique coutume, et l'on répète en chœur les dernières strophes 
de la chanson. 

11 semble qu'à ce moment l'odeur des aubépines qui bordent la 
route est plus suave, le frémissement du vent dans le feuillage 
plus doux, le bruissement du ruisseau du bois plus harmonieux, 
et le chant des oiseaux plus gai. 



L'AIRE NEUVE, 



ARGUMENT. 

L'aire neuve est par excellence la fête de ragricullure. Lorsque 
la surface de l'aire n'est plus unie, et que les cailloux et les cre- 
vasses défendent au rouleau qui doit y recueillir le blé de glisser 
aisément, le laboureur fait publier une aire neuve. La veille du 
jour indiqué, quelques heures avant minuit, on voit des charrettes, 
chargées de terre glaise et de barriques d'eau, se diriger en si- 
lence vers son habitation, et chercher derrière les arbres une posi- 
tion telle, qu'elles puissent, au coup de minuit, s'élancer dans 
l'aire, et gagner des rubans qui sont destinés aux premiers rendus. 

Dès que l'aurore se lève, chaque cultivateur vient, à tour de 
rôle, déposer sur l'aire la terre dont sa charrette est pleine ; puis 
ou y verse de l'eau, et l'on fait galoper en cercle, parmi le mortier 
que produit ce mélanue, des chevaux dont les crins sont ornés de ru- 
bans aux couleurs éclatantes. Il est des cantons où l'on dresse une 
table au centre de l'aire; sur cette table on place un fauteuil; on 
enlève la plus belle jeune fille de l'assemblée; on l'y fait asseoir, 
et on ne la délivre que sur la promesse de quelque gracieuse 
rançon. 

Huit jours après, quand l'aire, suflisamment foulée par les pieds 
des chevaux, est séchée, on y danse pour l'aplanir, et la fêle re- 
commence. Quelquefois des jeunes filles, portant sur la tête des 
vases remplis de lait ou de fleurs, ouvrent ces danses par une 
ronde ; puis le biniou sonne, la bombarde y mène ses notes plus 
sonores, et les chaînes des danseurs ne lardent pas à se mouvoir. 
Ces chaînes s'allongent insensiblement, se déploient, se croisent 
au gré des instruments, s'enlacent, se replient sur elles-mêmes, 
se fuient, reviennent, se fuient encore, se déroulent et s'élancent 
avec une mesure parfaite. 

Vers le soir, on se rend, au son de la musique, dans le verger 



534 

voisin, pour assister aux luttes. Le fils aino du paysan qui donne 
l'aire neuve marche on tète eu élevant Iriomphalement une croix 
que domine un chapeau neuf orné de velours, de hri liants et de 
chenille, et d'où flottent au vent des rubans et des ceintures de 
laine de mille couleurs : ce sont les prix; souvent on y ajoute un 
mouton. La croix est plantée au milieu du verger, le moulon est 
couché à ses pieds ; on forme une enceinte au moyen de pieux et 
de cordes; les juges du combat s'y placent; la foule reste à l'ex- 
térieur. Si quel(}ues personnes osent franchir l'enceinte, le fouet 
d'un jeune garçon, aux yeux bandés, comme la Justice, lequel est 
chargé de faire la police, ou la poêle noire qu'il promène circulai- 
rement avecl'impartialité d'un aveugle, les force vite à reculer. 

Un premier champion se présente : il a les cheveux noués sur 
le derrière de la tête, un simple caleçon et les pieds nus. Les en- 
fants de douze à quinze ans luttent d'abord, puis les jeunes gens, 
et enfin les hommes. Le lutteur, en entrant en lice, s'empare de 
l'un des prix, fait le tour de l'enceinte en le tenant élevé, et si 
personne ne se présente pour le lui disputer, il lui appartient. 
Mais on ne tarde pas à répondi-e au dcfi : les lutteurs s'approchent ; 
ils commencent par se frapper dans la main en preuve de bonne 
amitié; ils s'adressent quelques mots à voix basse, font le signe 
de la croix, puis ils se saisissent mutuellement, ils se pressent, 
ils s'épient, ils essayent de se donner le croc-en-janibe, ils s'en- 
lacent parfois et tombent ensemble : mais pour qu'il y ait vic- 
toire proclamée, il faut que l'un des deux chamjjions renverse 
l'autre sur le dos. Alors un des juges s'élance, prend le vainqueur 
dans ses bras, et le montre a la foule qui le salue de ses bravos. 
On a vu, dans ces moments de triomphe, des mères franchir l'en- 
ceinte des luttes et offrir elles-mêmes leurs fils aux applaudisse- 
ments du peuple. 

Les lutteurs de Bretagne ont toujours été célèbres; Scaliger 
appelle les Bretons « une race intrépide, habile dans l'art de la 
palestre grecque. » Ils étaient autrefois entretenus aux frais de 
l'Etal; le connétable de Richement, duc de Bretagne, en menait à sa 
suite lors de son voyage à Tours, et les fit jouter devant la cour de 
Charles VIL 

A l'entrevue du camp du drap-d'or, il y eut aussi des luttes où les 
Anglais furent vainqueurs des lutteurs français; mais ils n'au- 



535 

raient pas été de force, diseul les historiens, à le disputer aux 
Bretons. Les seigneurs avaient aussi leurs lutteurs, qu'ils fai- 
saient jouter les uns contre les autres dans les grandes céré- 
monies. 

Les luttes terminées, ou revient danser, et l'on ne se retire 
qu'au coucher du soleil. 

Il est rare que l'aire neuve ne fournisse pas aux poètes bretons le 
sujet d'une chanson nouvelle; nous en avons vu un exemple dans 
là ballade du marquis de Guérand. Nous allons en donner une 
autre, mais d'une nature différente; elle se chante en haute Cor- 
nouaiile. 



VII 

SON LEUR-NEVEZ. 

( les Kerne huel.) 



Ma zud oa oetd'al leur-neve; 
lia me d'iio lieul dar fest ive ! 

D'al leur-ue oanl oetdar maner, 
Fe vie bel gan-in choni er ger ! 

Potred enona vanke ket, 

Na nierc'hed koant, — lio ! — kcn-neubed; 

Dridal a ree ma c'iialou 
kleom ar zonerien^soii. 

Pa weliz eur plac'li o laiisal, 
Ken draiil evel euim durzuiial ; 

lie daoulagnd evel glizin 

^Var ar blounspern-gwenn, da viiiliu, 

ilag he kcr glaz evel blouu-iiii ,• 
Ile dent ker kaer evel inein-Iiu : 

lie neuz ken drant ha ker laoueii : 
Hag hl mont da zellet oiiz-en, 

Ha me mont da zellet oul-hl, 
lia me mont goude d hl fedi, 

D'hi fedi'vid eur jabadaou. 

Ha ni war ann dachen iiou daou ! 

Trcmaoamp gand ann abaden, 
Me waske war bi dornik gwenn ; 



vil 
CHANSON D'AIRE NEUVE. 

(Dialecte de haute Coniouaille. ) 



Les miens étaient allés à l'aire neuve; et moi d'aller aussi 
avec eux, à la fêle! 

Ils étaient allés à une aire neuve, au manoir; ce n'est pas 
moi qui serais resté à la maison ! 

Les jeunes garçons n'y manquaient point, croyez-le, ni les 
jolies filles non plus. 

xMon cœur bondissait d'entendre les sonneurs sonner. 



xVlors je vis danser une jeune fdie. Elle était aussi éveillée 
qu'une tourterelle ; 

Ses yeux brillaient comme des gouttes de rosée sur une 
lîeur d'épine blanche, à l'aurore, 

Et ils étaient bleus comme la fleur du lin; ses dents aussi 
belles que des pierres fines ; 

Son air vif et joyeux ; et elle de me regarder, 



El moi de la regarder, et moi d'aller, un peu après, l'in- 
viter, 

L'inviter pouf un jabadao, et nous voilà en danse I 



Comme nous dausious,je pressai sa petite main blanche; 

29 



558 

llag hi c'iioarziii, c'Iioarzin keii douz, 
ILig eunn el deuz ar baradouz ; 

lia me mont da choai ziu oul-hi ; 
Ha ne garana mui nemei-hi. 

Me ielo d'higwelet, henoaz, 

Eur voulouz gan-in, hag eiir groaz. 

Eur voulouzeu du hag he c'hroaz, 
Preiiel e foar Sanl->'ikolaz, 

Sant-Mkolaz. lior patron braz, 
A vo brao ar hi gougik noaz ; 

Hag ouspenn, eur walen argant 
Da voula war hi bezik koant, 

Da Iakat war -n-han da yijou, 
Ma zonjo d'i-me wechigou. 

tout endro a di ma dous, 
Digouet gan-e 'r c'hemener kouz ; 

'R c'hemener kouz em euz kavet, 
Hag ar zun-man en deuz savet. 



Ô39 

Et elle de sourire, de sourire aussi doucement qu'un ange 
du paradis ; 

Et moi de lui sourire; ei je n'aime plus qu'elle. 



J'irai la voir, ce soir, et lui porterai un velours et une 
croix. 

Un velours noir avec sa croix, que j'ai achetés à la foire de 
Saint-Nicolas, 

De Saint-Nicolas, notre grand patron ; cela fera bien sur 
son petit connu ; 

El de plus je lui porterai une bague d'argent pour mettre à 
son joli petit doigt, 

Pour passer à son doigt, afin qu'elle pense à moi quelque- 
fois. 

En m'en revenant de chez ma douce, le vieux tailleur m'a 
rencontré ; 

J'ai rencontré le vieux tailleur, et il a fait cette chanson. 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 



Le bienheureux saint Nicolas, patron des enfants dans toute la 
France, l'est en Bretagne des amoureux : ceux-ci lui font mille 
neuvaines pour <\u"û les exauce; ils lui enfoncent aussi, par dévo- 
tion, des épingles sans nombre dans les pieds, et ils ont l'habitude 
d'en remplir sa fontaine. 

Le bon saint n'accepterait d'eux aucun présent plus considéra- 
ble, car il sait, disent de vieilles rimes bretonnes, « que leur bourse 
'■ est aussi vide d'argent que leur cœur plein d'amour. » D'ail- 
leurs, leur épingle a bien quelque valeur : sans elle, comme le 
remarque naïvement un poêle populaire, le jeune liomme ne peut 
souvent fumer sa pipe, le seul bien qu'il ait en ce nioi.de; el, 
quanta la jeune lille, l'épingle qu'elle offre ferme sa coUerelle. 

La chanson qu'on vient de lire est une satire, quoiqu'elle n'ait 
pas l'air d'en être une; mais les traits malicieux du vieux tailleur 
sont trop légers pour avoir pu faire de profondes blessures. 



LA FETE DE 



ARGUMENT. 



Comme l'âge mûr el la jeunesse, l'enfance a sa fête en Bre- 
tagne; elle secélèbre a la fin de l'au'.omne, el se nomme la Fête 
des Pâtres. 

Les parents amènent leurs enfants des deux sexes, de neuf à 
douze ans, au lieu du rendez-vous, qui est, en général, la lande 
la plus vaste de la paroisse, celle où les petits pùties mènent d'or- 
dinaire leurs troupeaux. Chacun porte avec soi du beurre, des 
vases de lait, des fruits, des crêpes, des gâteaux, tout ce qui 
peut flatter davantage le goût des enfants; on étend une nappe 
blanche sur la bruyère, el on leur sert une belle collation. 
A la fin du repas, quelque vieillard leur chante une chan- 
son morale fort connue, appelée la Leçon des Enfants; puis ils 
dansent jusqu'au coucher du soleil sous les yeux de leurs parents, 
avec lesquels ils reviennent alors en répétant eux-mêmes un autre 
vieux cbant intitulé le Âlikè, ou V Appel des Pâtres. La première 
chanson est tellement répandue, que les nourrices des châteaux, 
même dans la partie de la Bretagne oùron parle français, appren- 
nent aux enfants à dire, après leurs prières, quelques-uns des 
enseignements qu'elle contient. La voici; je le fais suivre du 
Aliké : mais l'écho des monagnes leur manque à tous les deux. 



VIII 

KENTEL AR VUGALE. 

{ les Kerne.) 
I. 

Didoslait ama, bugale, 
Da glevel eur geiUel iieve 
A zo bel savel evid hoc'h : 
Komerel poaii d'Iie ziski bloc'li. 

Pa /.ihuiiel enn ho kwele, 

Hoel lio kalon da Zone, | 

Vivol sin-ar-groaz, leret goude 

(iaiu fe, ha spi lia karaiite : 

Leret : « Me ra d'iioc'h ma Doue. 
« Ma c'balon, ma c'horf,ma ene: 
« Gret ma vinn dm mad, ma Doue, 
(1 Pe mervel kentma leui ann de. » 

Denedicite, kenl ar prcd , 
lia grasou, goude. levorel; 
Marleze ne po boed bepred, 
Mar ne p-euz soiij dcuz ho larel. 

Larel a ra ann euigou, 
Gludet er c'hoad war ar braiikou. 
Vid eur greun ed, 'vid eur prenvik. 
Kvid eul lomm gliz, eul lommik. 

lia pa eet da warii ho loeued. 
Kemoret eur wialen red ; 
Hag ha-pa eo red ho distroi. 
Gand ho kwialen dislroil-hi. 



VIII 

LA LEÇON DES ENFANTS. 

( Dialecte de Cornonaille. ) 
F. 



Approchez, mes enfants; venez entendre un chant nou- 
veau qui a été fait pour vous. Mettez bien votre peine afin 
(le le retenir. 



Quand vous vous éveillez dans voire lit, offrez voire cœur 
au bon Dieu ; faites le signe de la croix, et dites avec foi, es- 
pérance et amour : 

Dites : « Mon Dieu, je vous donne mon corps, mon cœur et 
« mon âme : faites que je sois un lionnète homme, ou que je 
(( meure avant le temps. « 



Le bénédicité, avant le repas, et les grâces, après, dites-les ; 
peut-être n'aurez-vous pas toujours à manger, si vous négligez 
de les réciter. 



Ils les récitent bien les petits oiseaux perchés dans les bois 
sur leurs branches, pour un grain de blé, pour un petit ver, 
pour une goutte de rosée, une toute petite goutte. 

Ouand vous allez garder vos troupeaux, prenez une gaule 
de saule brun; et quand vient l'heure de les ramener, rame- 
nez-les ave<' votre gaule. 



544 

Ne wall-bedet morse gat-he : 
Mar be re kis larel d'ehe : 
« Bail-hu ! bait-hu I loen divergoii, 
IV'a lacret kod ieod ar person ! 

« Boed al luuarn, boed ar morvran, 
Da gorf-te ne ve morse lan, 
Mez mar gellann erru gen-boc'h 
Me werzo ker ma fazou d lioc'h. » 

Pa welet eur vrao o nijal, 
Sonjel d'ann diaoul ken du ker fall; 
Ha pa welet eur goulmig wenn, 
Sonjel d'iioc'h el ker mad, ker gwenn. 

Sonjel a zell ouz hoc'li Doue 
Evel ann beol deuz lein ann ne ; 
Sonjel bo laka da vleunia 
Tel ann lieol roz-gwe Komana. 

Ha pa gomzel oc'b tud ho li, 

Larel : ma breur. ma c'Iioar ; ba c'hui. 

Komzet ann eil deuz egile 

Gand bonesiiz ha karanle. 

Enoret, bugale, doujet 
Ann noblanz, ann duchenliled ; 
Enorel ann dud a iliz, 
Komzel oul-ho gand houesliz, 

iSa dreraenet na borc'h na ker 
Lec'h a vo Jezus, hor Salver, 
Heb he adori a galon, 
Hag ugent de po a bardon. 

Ar zakramanl, pa he gefel, 
Heuliet-han kammed-ha-kammed : 
Gand roue ar zenl hag ann ele. 
Vijec'h bel e gwir enn de-se. 



545 

Ne jurez jamais contre eux : s'ils sont fuyards, diies-leiir 
ceci : « Allez, allez, bêtes méclianies, ne volez pas l'herbe du 
recteur I 



« Pâture à renard , pâture à cormoran, votre ventre n'est 
jamais plein ! 

« Mil si je poux vous attraper, je vous vendrai ciièrement 
mes pas. » 

Quand vous voyez voler un corbeau, pensez que le démon 
est aussi noir, aussi méchant; quand vous voyez une petite 
colombe blanclie, pensez que votre ange est aussi doux, aussi 
blanc. 

Pensez que Dieu vous regarde comme le soleil du haut du 
ciel ; pensez que Dieu vous fait fleurir comme le soleil les 
roses sauvages de Comana. 



(Juand vous parlez aux personnes de votre maison, dites : 
Mon frère, ma sœur; dites : Vous. Parlez-vous les uns aux 
autres avec civilité etanriitié. 



Portez, enfants, honneur et respect à la noblesse et aux 
gentilshommes ; respectez les gens d'Eglise, repondez-leur bien 
poliment. 

Ne passez par aucun bourg, par aucun village où sera notre 
Sauveur Jésus, sans entrer dans l'église, pour le prier de tout 
votre cœur, et vous gagnerez vingt jours d^ indulgences. 

Quand vous rencontrerez le saint sacrement, suivez-le pas 
à pas : vous aurez été vraiment ce jour-là dans la compagnie 
du roi des hommes et des anges. 



5^6 

Da c'Iiouel ar zakraniaiil meulol. 
Ar re vo fur a vo laket 
Da dol'l bleuniou kaer dirag lien, 
c'horloz ma lollint enn nen. 

Enn noz, abarz mont da gouskct, 
Lar ho pcdenno a vo rcd, 
Ma te\ii eunn el gwenn deuz ann ne, 
D'ho tiwall ken e teui ann de. 

Chetu bugale ann dro-vad 
Da vevo e krislenieu vad. 
Sentel eta dioncli ma c'Iienlel, 
lia c'hui rei eur vuhe zanlel. 



5i7 

A la Fêle-Dieu, ceux qui seront bien sag^s seront choisis 
liour jeter des fleurs sur ses pas, eu altendanl qu'ils en jet- 
tent devant lui, au ciel. 



Le soir, enfin, avant de vous mettre au lit, vous réciterez 
vos prières, afin qu'un ange bhnc vienne du ciel pour vous 
garder jusqu'à l'aurore. 

Voilà, chers enfants, le vrai moyen de vivre en bons chré- 
tiens. Mettez donc mon chant en pratique, et vous mènerez 
une sainte vie. 



IX 

ANN ALIKE. 

( les Kerne. ) 

U. 

Ha disiil viniin pa zaviz mont da gas ma zaoud er mez, 
Me gleve va dous o kaiia liag heanaiz diouc'h hc moez, 
Me gleve va dous o k;ina, kana ge, war er menez, 
Ma me mont da zevel eiir zon o kana ganl-hi ivez. 

— Ar c'henta gwcch em euz gwelet Mac'haidik-koanl, va mestrez. 

Ha oc'h ober lie fask kcnta cbarz iiiz ar parrcz, 

Ekreiz tre baiz iliz Foiusnanl etoucz ar vugale : 

D'ar pred-ze e doa daoïizek vloaz, ha me daouzek vionz ive. 

Evel ar bleun melen balan, pe 'vel eur rosennik-gwez, 
'Vel eur rozen gwez 'toiiez al lan, oa etre-z-lio, va meslrez : 
Tra oann bel gand ann offercn nemet sellt out-hi na renn; 
Seul vui-oc'h-vui out-bi Z'^lienn, seul vui-oc'h-vui plije d'en. 

Me 'm euz eur ween e liorz va mamm a zo karget avalou, 
Ilageunn dachennikc'blazdindanbag eur voden tro-war-drou : 
Pa zeuio va dousik-koantik, va mtiia-karol d'ain zi. 
Ni a ielo da zisheoiia, va dous ha me, dindan hi. 

Aun aval riian a dapinn, hag eur boked rinn 'vit hi. 

llag eui rozinil a garann e likinn ivez enn hi, 

Eur rozinilik gwall choeuvel, abaiamour d'am enkrez, 

Hag nem euz ket bet c'hoaz gant-hi eur boucli a wir garantoz. 

— Tavil gand bo son, va mignon, tavil prim. gand ho konizaou ; 
Aun dud o vont d'ann olferen zo enn traon ouz hor selaou. 
Eurwecb-all pa zeufimpd'allann, ma viniphon unaii bon daou. 

Eur boucbig a wir garanlez a roinn-me d'hoch eunn, pe 

( zaou. — 



IX 

L'APl'EL DES PATRES. 

( Dialecte de Cornouaille. ) 



Dimanche malin, en me levant, en allant conduire mes va- 
ches dans les champs, j'enlendis ma douce chanter, et je lare- 
connus à sa voix; j'entendis ma douce chanter, chanter gaie- 
ment sur la montagne, et moi de faire une chanson pour 
chanter avec elle aussi. 

-La première fois que j'ai vu la petite Marguerite, ma gen- 
tille amie, elle faisait ses premières pàques, dans l'église de la 
paroisse, dans l'église de Fouesnant, avec les enfants de son 
âge : elle avait douze ans alors, et j'avais douze ans aussi. 

Comme la fleur jaune du genêt, ou comme une petite églan- 
tine, comme une égiantine au milieu d'un buisson de lande, 
ma belle brillait parmi eux ; pendant tout le temps de la 
messe je ne fis que la regarder ; plus je la regardais, plus elle 
me plaisait! 

J'ai dans le courtil de ma mère un pommier chargé de 
fruits, à ses pieds un gazon vert et un bosquet à l'entour ; quand 
viendra ma douce belle, ma plus aimée pour me voir, nous 
'rons, ma douce et moi, nous mettre à l'ombre dessous. 

La pomme la plus rouge, je la cueillerai pour elle, et je lui 
ferai un bouquet où je mettrai un souci, lleur que j'aime; un 
souci llétri, car je suis bien affligé, car je n'ai point encore eu 
d'elle un seul baiser d'amour sincère. 

— Taisez-vous, ne chantez plus, mon ami, taisez-vous bien 
vite ; les gens qui vont à la messe nous écoutent dans la val- 
lée. Une aulre fois, quand nous viendrons à la lande, et que 
nous serons tous deux seuls, un petit baiser d'amour sincère 
je vous donnerai . .un, ou deux. — 

50 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Ce qui a fait donner à celle chanson le nom iVÀlikè, c'est qu'a- 
vant de la comuiencer, les petits pâtres, montés sur des arbres, se 
jettent par trois fois ce mot, d'une montagne a l'autre, en gar- 
dant leurs irouiieaux. Le garçon prend le premier la parole de la 
sorte : 

Ali] kè! aïi! kè! alilkè! 
( Avis ! viens ! Avis ! viens ! Avis ! viens I ) 
Et, ajoutant le nom delà jeune fille qu'il veut appeler, il lui dit : 

Le (Ecoute!) 
Si elle ne veut pas l'ocouter, elle s'écrie : 

N'éann ked-dè. (Je ne vais pas vraiment ! j 
Si, au contraire, elle consent à l'entendre, elle répond : 

Mé ia l té. ( Je vais ! oui ! ) 
Et aussitôt son jeune compagnon entonne la chanson qu'on vient 
de lire jusqu'à la dernière strophe, que la petite fille chante seule 
avec telle variante qui lui plaît. 



LE LÉPREUX. 



ARGUMENT. 



La lèpre parut en Bretagne vers la fin du douzième siècle ; tous 
ceux qu'elle frappait étaient retrancliés de la compagnie des hom- 
mes; on les renfermait dans des villes particulières : ils avaient 
leurs prêtres, leurs églises, leur cimetière, et formaient au milieu 
du monde une société à part, dont la douleur était le partage, 
et l'horreur la sauvegarde. Plus tard, quand le mal devint moins 
commun, on permit aux malades d'habiter à la porte des villes, 
d'y faire le commerce de fil et de chanvre et le métier de cordier; 
mais on leur assigna des demeures à l'écart. 

Dès que les premiers symptômes du mal se manifestaient, on 
se rendait processionnellement chez le lépreux, comme s'il eût été 
réellement mort. 

Un ecclésiastique , en 'surplis et en ctole, lui adressait quel- 
ques paroles de consolation, l'exhortait à se résigner à la vo- 
lonté de Dieu, le dépouillait de ses vêtements pour le revê- 
tir d'une casaque noire, l'aspergeait d'eau bénite, et le conduisait 
à l'église. 

Le chœur était tendu de noir comme pour les enterrements; le 
prêtre, revêtu d'ornements de même couleur, montait à l'autel; 
le malade entendait la messe à genoux entre deux tréteaux, cou- 
vert du drap mortuaire, à la lueur des cierges funèbres. 

Après l'office, le prêtre l'aspergeait de nouveau d'eau bénite, 
chantait le Libéra, et le menait à la demeure qu'on lui des- 
tinait, qui avait pour meubles un lit, un bahut, une table, une 
chaise, une cruche, et une petite lampe. On donnait en outre 
au malade un capuchon, une robe, une housse, un barillet, un 



552 

entonnoir, des cliquettes, une cJiilure de cuir et une baguette 
e bouleau. 

Arrivé au seuil de la porte, le prêtre, en présence du peuple, 
Texhorlait encore à la patience, le consolait de nouveau, l'enga- 
geait à ne jamais sortir sans avoir son capuchon noir sur la tête 
et sa croix rouge sur l'épaule ; à n'entrer ni dans les églises, ni 
dans les maisons particulières, ni dans les tavernes pour acheter 
du vin; à n'aller ni au moulin ni au four, à ne laver ni ses mains 
ni ses vêlemenis dans les fontaines ou dans le courant des ruis- 
seaux, à ne paraître ni aux fêtes, ni aux pardons, ni aux autre* 
assemblées publiques; a ne loucher aux denrées dans les marchés 
qu'avec le bout de sa baguette et sans parler, à ne répondre que 
sous le veut, a ne point errer le soir dans les chemins creux, à 

ne point caresser les enfants ane leur rien offrir ; puis il lui 

jetait sur les pieds une pelletée de terre, le bénissait au nom du 
Père, du Fils et du Saint-Esprit, et revenait avec la foule. 

Si le malade se mariait et avait des enfants, ils n'étaient point 
baptisés sur les fonts sacrés, et-t'eau qui avait coulé sur leur lête 
était jetée comme imi)ure; s'il mourait, on l'enterrait dans sa de- 
meure '. 

En Bretagne, on donnait à ces malheureux le nom de kakous, 
qu'y portent encore aujourd'hui les cordiers et les tonneliers, 
gens pour lesquels le peuple a conservé une sorte d'aversion et de 
mépris héréditaires. 

Les kakous sont le sujet de plusieurs chansons poffulaires, 
toutes antérieures au quinzième siècle, époque où le fléau cessa de 
régner en Bretagne. M. Prosper Proux m'en a procuré une assez 
curieuse que je regrette de ne pouvoir publier ici, n'ayant pu en 
contrôler le texte |)ar aucune version différente de la sienne. 

Le sujet de cette pièce est un jeune paysan, si beau, que lors- 
qu'il passe le dimanche pour aller a la messe, ses cheveux blonds 
flottants sur ses épaules, on entend plus d'une jolie lille soupirer 
doucement. Le cœur de l'une d'elles, appelée Marie, esl pris; celui 
du jeune paysan ne tarde pas à répondre a l'amour de Marie; mais, 



1 V. SaHvageati, Coutumes île Brelufine, t. Il, I. m, c. 98, cl 0'f.w. Dkl. i/éo- 
graph. de Bretagne, t. I, iiiiroduciion. 



parmallieur, elle a la lèpre; ellorsqu'ellose iurscnle chez le |ièi"e 
de son amoureux, et, qu'elle ilil : « Doiinez-nioi un siège pour 
« m'asieoir, et un linge poilr m'essuyer le front, car voire fils m'a 
« promis de nie prendre pour femme, » le vieillard assis au coin 
du feu lui répond d'un ton railleur: « Soit dit sans vous fàclier, la 
« belle, vous vous abusez : vous n'aurez point mon fils, ni vous, ni 
« aucune fille de lépreux comme vous ! » Marie sort en pleurant et 
jure de se venger. En effet, elle se fend un doigt, et avec son sang 
elle donne la lèi)re à quatorze personnes de la famille qui l'a re- 
puussée, et son jeune amoureux en meurt. 

La pièce suivante est moins tragique; elle nous a conservé les 
touchantes et poétiques doléances d'un pauvre clerc atteint delà 
lèpre, et qui se voit délaissé par la jeune tille qu'il aime. 



X 

Ait C'HAKOUS. 

( les Treger. ) 

A>>- DES lAOr.VSK. 

kroiior cnv hag aiin douar ! 
Manlift va c'Iialon gant glac'har, 
i> koiinan enn noz liag enn de 
D'ani doiisik koant, d'am c'haranle. 

Me 7.0 war va gwele chomet, 
Dalcliet, sioaz ! gand ar dilcnvcd ; 
Ma ve va dousik a zeiifo, 
E berr-amzer am frealzfe. 

Evel gand ar werelaonen, 
Goude eiinii iiozvez a anken ; 
Mar zenfe ma dons d'am gwelcl, 
E venu ganl hi dizoaniel. 

Mar lakafe bog lie geno 
War bordik skiidel va louzo, 
Da evan goude p'az affenn, 
Gweleel raktal e vizenn. 

Ar galon a poa d'in roet, 
Va miiian karel, da viret, 
ÎV'em euz kollet na distrocl, 
>'a Iaket da uz fall e-bed ; 

Ar galon a poa d'in roet, 
va dousik koaiil, da viret , 
Ein euz mesket gand va hini ; 
l'iui da bini, va biiii ? 



X 

LE LÉPREUX. 

( Dialecte de Tréguier. ) 

LE JEUNE HOMME. 

Créateur du ciel et de la terre ! mon cœur est accablé de 
douleur; je passe mes jours et mes nuits à songer à ma douce 
belle, à mon amour 

La maladie, hélas! me tient cloué sur mon lit; si ma 
douce belle venait, elle me consolerait bientôt. 



Connue l'étoile du matin, après une nuit d'angoisse, si ma 
douce me venait voir, elle me soulagerait. 



Si elle touchait du bout des lèvres les bords dn vase do ma 
tisane, en buvant après elle je serais guéri à l'instant. 



Le cœur que tu m'avais donné, ô ma bien-aimée, à garder, 
je ne l'ai perd\i, ni distrait, ni mis à mauvais usage; 



Le cœur que lu m'avais donné, ô ma douce belle, à garder, 
je l'ai mêlé avec le mien ; quel est le tien ? quel est le mien? 



556 



Pion a gomz ouz-in evel-ze, 
Ha me ken du haq eur vran e? 



Pa vec'h ken du liag ar niouar, 
Gweun-kann lioc'li d ann liini ho kar! 



Don iaouaug, eur gaou a lorel! 
Va c'halon dhoc'h, u'em euz roel; 
Nem euz ker mui ac'liauoc'li, 
Eur o'hakouz aouzonn-me oc'li ! 

A^>- DEN lAOl'ANK. 

'Vel eunn aval e beg ar weeu 
E ma kalou ar fenielen ; 
Kaer ve ann aval da welel, 
Hag eur prenv e kreiz zo kuet. 

Evel eunn dellen war ar brauk, 
E ma gened ar plac'li iaouank ; 
Ann delien gouez war ann douar. 
Ar c'Iiened ive a ziskar. 

'Vel a bleun glaz diouz lez ar stank. 
Ma karanle ar plac'h iaouank ; 
Ar bleunig a dro wecliigo. 
Ar bleunig a dro, a zislro ; 

Ar bleunig a dro wecbigo, 
Karanle ar plac'li dro alo. 
Ar bleun a ielo gand ann dour, 
Ha gand ann ankoun ann irailour. 



537 

,A JEU>'E FILLE. 



Qui est-ce qui me parle de la sorte, à moi, qui suis aussi 
noire qu'un corbeau. 



LE JEtT?iE HOMME. 



Quand vous seriez plus noire qu'une mûre , vous seriez 
blanche pour qui vous aime. 



LA JEUNE FILLE. 



Jeune homme, vous en avez menti ! je ne vous ai ponit 
donné mon cœur ; je ne veux plus de vous, vous êtes lé- 
preux, je lésais bien ! 



LE JEU>E HOMME. 



A une pomme à la cime de l'arbre ressemble le cœur de la 
femme; la pomme est belle à voir, mais elle cache un ver 
dans son sein. 



A une feuille sur la branche ressemble la beauté de la 
jeune fdle; la feuille tombe à terre; ainsi déchoit la beauté. 



A la lleur bleue du bord de l'étang ressemble l'amour de 
la jeune fille ; }< 

La petite (leur tourne parfois ; la petite fleur tourne et re- 
tourne; 



La petite fleur tourne parfois , l'amour de la jeune fille 
tourne toujours. 

L'eau entraînera la lleur, et l'oubli ];i ménidire des trom- 
peurs. 



538 

Me a zo eiir c'hloarogik paour, 
Me a zo mab da lanii Kaour : 
Beann onn bel tri bloa o sludi, 
llogcn breniaii na inn ket mui. 

Benu e»ir pennad me iei endro, 
Me iei endro kiiil deuz ar vro ; 
Rcnn eur permadik vinu imro, 
lia d'ar purl%ator me ielo. 



5o9 
Je suis un pauvre jeune clerc ; je suis fils de lann Kaour ; 
j'ai passe trois ans à l'école, mais maintenant je n'y retourne- 
rai plus. 

Dans un peu de temps je m'en irai encore, je m'en irai en- 
core loin du pays; dans un peu de temps je serai mort, et 
m'en irai en purgatoire. 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 



Ces deux deiiiières strophes respirent une mélancolie profonde 
et une résignation, qui, du reste, est celle des Bretons dans toutes 
les circonstances de la vie. L'auteur de la pièce du Lépreux, dont 
j'ai parlé plus haut, en regrettant de ne pouvoir la citer, fait tenir 
au jeune homme atteint du flcau un langage peu différent de celui 
qu'on vient d'entendre. 

« Le pauvre lépreux sur la terre n'a plus ni amis ni parents... 
( Elevez-moi une cabane au milieu de la grande lande; percez-y 
it dans le muriune fenêtre que je puisse voir la procession passer, 
« croix et bannière en tôte : hélas ! je ne les porterai plus. » 



LA MEUNlÈPiE DE PONTAIIO. 



ARGUMENT. 



Hévin, baron de Kymerc'li, était, en l'année 1420, seigneur du 
château de ce nom et propriétaire du moulin de Ponlaro, char- 
mante chaumière à demi perdue dans un bouciuet d'aunes et de 
saules, au fond d'un vallon, sur les limites de la |)aroisse de Ban- 
nalec, en haute Cornouaille. La chanson qu'on va lire, et qui est, 
de toutes nos chansons d'amour un peu anciennes, presque la 
seule dont on puisse assigner la date précise, parle expressément 
de ce baron. Elle a pour sujet un meunier de Pontaro, qui enleva 
la belle d'un petit tailleur contrefait, la conduisit dans le moulin, 
et l'y retint sous la protection de son seigneur. 



51 



XI 

MKLINEIIËZ PO.NTARO. 

fies Kerne-huel. ) 



E Baimalck zo'r pardon kacr 
Lec'h ia inerc'hed koarii gad al laer. 

lia ma mcl a drei , 

Diga-diga-di, 
lia ma mel a ia, 

Diga-diga-da. 

Eno e weler ar bolred, 

(Jand he kezek braz ha slornel, 

llag ho zokou a zo bluuiel, 
Evit dirollo ar merc'hed. 

Guillaouik kromm zo glac'haiet, 
111 Fantik koani en deuz kolet. 

— Kemenerik, 'nem goiiforlel, 
Ho Fantik koanl a vo kaet. 

Ma du-ze e mcl Ponlaro, 
Ar baron iaouang ar hi zro. 

— Tok, lok , lok ! o meliner, 
Digas ma dous Fanlik d'ar ger ! 

— ^"enl l'uz gwelel lio tous Fanchon 
>'eniL'd eur weeh intl ai baron; 

Eur wcch ainan c-tal ar pont, 
Eur rozennig ar he chalon,. 



XI 

LA MEUNIÈRE DE PONTARO. 

( Dialecte de liaute Cornouaille. ) 

A Bannalec il y a un beau pardon, où l'on vole les jolies 
filles. 

Et mon moulin tourne, 

Diga-diga-di, 

Et mon moulin va, 

Diga-diga-da. 

C'est là qu'on voit les jeunes gens sur de grands chevaux en- 
harnachés. 

Avec des plumes à leurs chapeaux, poiu' séduire les jeunes 
filles. 

Guillaouik le petit bossu est bien affligé ; sa jolie Fanlik, il 
l'a perdue. 

— Petit tailleur, consolez-vous, votre jolie Fantik n'est point 
perdue. 

Elle est là-bas au moulin de Ponlaro, en compagnie du jeune 
baron. 

— Toc, toc, toc! ô meunier, ramène-moi ma douce Fanlik! 



— Je n'ai vu votre douce Fanchon, qu'une seule fois, au 
moulin du baron, 

Qu'une fois, ici près du pont, avec une pclile rose si:r le 
cœur, 



âfi4 

(îal hi ciir e'hoef kergwonn liag ero'h 
A nlii fa ket bel digan-hecMi, 

Eur c'horf voulouz du 'nn hi c'herc'hen, 
Hag hen bordel gad argant gwenn ; 

Gat hi deuz hi brec'h eur paner 
Frezou ker nieleo ha ker kaer ! 

Frezou deuz jardin ar maner, 
Bleuniou fin ar 'nu he, keniener : 

En em zeli a re barz ar sier ; 
^'e oa vil, enn dail, na dister ! 

llag a gane ken aliez : 

— Me garfe bul milinerez, 

Me garfe bul, a greiz kalon, 
Milinerez me! ar baron. — 

— Miliner, n'em godisel kel : 
Ma Fantik koanl d'in daskoret. 

— Ha pa refec'h d'in pemp kanl skoed, 
Ho ions FaïUik na pezo ket, 

Na pezo ked ho lous Fanchon, 
Chom rei e nielin ar baron ; 

IIo tous Fanlik n'ho pezo ket, 
Rag e ma gan-in gwalennel ; 

Chom a rci gand 'nn olrou louenn 
A zo eur c'hrislen niad a zen. — 

Melinerien zo polred ge ! 

Ne rainl niui nenied kana 'nhe ; 

Hi a lare'nn eur c'IiuileHal : 

— Krampouez hag aman a zo mad ! 



365 

Et une coiffe plus blanche que neige, que vous ne lui avez 
pas donnée, 

Et un corset de velours noir, galonné d'argent blanc ; 



Elle avait au bras une corbeille, pleine de fruits, si dorés et 
si beaux ! 

De fruits du jardin du manoir, ô tailleur! avec de fines 
fleurs par-dessus. 

Et elle se mirait dans la rivière, et vraiment elle n'était ni 
laide ni à dédaigner! 

Et elle ne faisait que chanter : — Je voudrais être meunière; 
Je voudrais bien être meunière, meunière du jeune baron.— 

— 3Ieunier, ne vous moquez pas de moi ; rendez-moi ma 
jolie Fantik. 

— Quand vous me donneriez cinq cents écus, vous n'auriez 
point votre Fantik, 

Vous n'aurez point voire Fanchon; elle restera dans le mou- 
lin du baron ; 

Votre Fantik point vous n'aurez : je lui ai mis mon anneau 
au doigt ; 

Elle restera dans le moulin du seigneur Uévin qui est un 
parfait chrétien d'homme ! — 

Que les garçons meuniers sont fort gais! ils ne faisaient plus 
que chanter ; 

Ils chantaient et sifflaient toujours : 
— Des crêpes et du beurre, c'est bon ! 

5\. 



n06 

Kranipoiioz liag aman a m mail ! 
lia nobeiulig eiiz peb sachad, 

lia nebeudig eiiz peb sadiad, 
Ilag ar merc'hcd kempoim, a-vad 

Ha ma mel a drei, 

Diga-diga-di, 
lia ma mel a ia, 

I)iga-diga-da. 



507 

Des crêpes et du bourre, c'est bon, et un peu du sac à 
farine de cliacuu ; 

Et un peu du sac de chacun, et des jolies fdies aussi ! 

Et mon moulin tourne, 

Diga-diga-di, 
Et mon moulin va, 

Diga-diga-di. — 



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 



L'avanl-dernier couplet de celte chanson salirique fait allusion 
à l'habitude qu'ont les meuniers de prélever un droit de moulure 
sur le blé qu'on porte au moulin. La coutume le leur permet, 
mais souvent ils en usent un peu trop largement. Aussi range-t-on 
leur profession parmi les trois professions damnables : les deux 
autres sont, celle des ménétriers et des tailleurs; ces derniers 
sont les ennemis déclarés des meuniers, qui usent de la faculté 
poétique dont ils sont doués, comme eux, pour leur faire une 
guerre à mort. La satire qu'on vient de lire en est la preuve. 



LE MAL DU PAYS. 



ARGUMENT. 



Un jeune paysan des monlagnes d'Arez, embarqué comme ma- 
telot à bord d'un bàliment de guerre, fut atteint du mal du pays, 
et Ton fut contraint de le laisser à quelques lieues de Bordeaux, 
où il mourut de chagrin et de misère, sur la paille, dans une 
étable. 

Cet amour pour le lieu natal est un des senlinienls qui inspirent 
le plus, chaque jour, nos poêles populaires. Il n'est pas de conscrit 
qui ne fasse composer sa chanson d'adieu a sa maîtresse et à sa 
famille en quittant la Bretagne : il y en a des milliers sur ce sujet ; 
toutes sont pleines de cœur, mais non de poésie. Le matelot des 
montagnes fil lui-même la sienne; c'est un de ses camarades de 
bord qui l'a conservée et répandue dans le pays. 

Nous tenons ces détails d'un paysan de la paroisse de la Feuillée, 
sous la dictée duquel nous l'avons écrile; il l'avait apprise lui- 
même d'un vieux garçon meunier, ami d'enfance du matelot, qui, 
s'il vivait encore, aurait plus de cent cinquante ans aujourd'hui. 



XII 

ANN DROUr.-lURNEZ. 

(les Kerne, ) 



Ann eorioii a zaver chetu ar flik-ha-flok ; 
Krenvat ra ann avel, mont a reomp kaer a-iog ; 
Sligna reonl ar g^Yeliou, ann douar a bolla : 
\'a c'Iialon, siouaz din, ne ra nied liuanada. 

Kenavo neb am c'har eni parrcz Iro Yvar-dro; 
Kenavo, donsik paour, Linaik, kenavo, 
Ar c'Iiiniiad ma rann d'id, ken evid da guilat, 
Marleze, S'ouaz-d'in, da viken, evit mad. 

'Vel d'eunn evnik lammet gand cur sparfel, er c'Iioad, 
Deuz a giclien he far pa oant d'en eni bai at, 
Menz kel kalz a amzor da zonjal d'ain glac'bar, 
Kcr biiban am lamnier digand ann neb am c'bar. 

Evel eunn oan a zen, pelleet deuz he vamni, 
N'ehanannda wela, da doH't klemmou esllamm ; 
Wa daon-Iagad bepred troct trezek ar plas 
Elec'b oud-de chômât, va mignonezik vraz. 

Pelloc'h va daou-lagad na Nveljont nomet mor, 
A gren azindan on, a lamm hag a zigor; 
lia jta'z ann da zonjal ma aclmel gan-e, 
Ha me 'gwcled ar mor, em strhika ra d'ann ne. 

Pa zeniz Ire el lestr va estlamm a oa braz 
Gwelet cur seurt kastel o vralla war mor ghiz ; 
Pevar-ugcnt kanol. daou-iigcnta bop tu, 
llo ('horf briziet eim gwenn bvel gand livacli du: 



XII 

LE MAL DU PAYS. 

( Dialecte de Curnouaille. ) 



Les ancres sont levées ; voici \e flik-flok; le vent devient 
plus fort; nous filons rapidement; les voiles s'enflent ; la terre 
s'éloigne ; hélas ! mon cœur ne l'ail que soupirer. 



Adieu à quiconque m'aime, dans ma paroisse et aux envi- 
rons ; adieu, pauvre chère petite, Linaik, adieu! je te fais 
ces adieux en te quittant; peut-être, hélas! est-ce pour tou- 
jours. 

Comme un petit oiseau enlevé dans le bois par un épervier 
d'auprès de sa compagne, dans la saison où ils allaient s'ac- 
coupler, je n'ai guère le temps de songer à l'étendue de mon 
malheur, si vite l'on m'enlève à qui m'aime. 

Comme un petit agneau éloigné de sa mère, je ne cesse de 
pleurer et de pousser des gémissements, les yeuv toujours 
tournés vers le lieu où tu es restée, ô ma douce amie ! 



Bientôt nies yeux ne verront plus que la mer, qui tremble 
sous moi, qui bondit et qui s'ouvre; et qui, lorsque je pense 
que tout est fini pour moi, et que je suis au fond de l'abîme, 
me lance vers le ciel. 

Quand j'entrai dans le vaisseau, mon étonnement fut grand 
de voir une espèce de château balancé sur la mer bleue; 
quatre-vingts canons, quarante sur chaque bord, tachetés de 
blanc et peints en noir ; 



Ami 0(1 evel eur chelc'h, endro pcll diouz-cn. 
niiiiia emi daoïi du ar inor braz Iiag ann nen. 
lia liegig ar gwcrnou, hucllocli deiiz aim dour 
lia n'eo deuz ar vered beg ann liuella tour. 

Gwel'l hoc'li euz war ar roz endro d'ar radeu glaz, 
Ho deuz skloummed awalc'li koulz a lied hag c kroaz, 
Endro d'eur wcrn a zo liesoch a gorden 
Evid a neudcn zo endro d'ar radencn 

Allaz ! ar Vretoned zo leun a veikoni ! 
Meveli ra ma fenn, ne liallaini sonjal uiui. 
Va c'haloi) a zigor ; 'nn aner rann ar zon-nia, 
Marteze, siouaz-din, n'em c'hlefel lie gana ! 



375 

Le rivage comme un cercle à l'enlour, loin de moi, séparant 
en deux la grande mer el le ciel ; et rexlrémilé des mâts, 
plus élevée au-dessus de l'eau que ne l'est l'extrémité delà 
tour la plus haute du sol du cimetière. 

Vous avez vu sur la colline, autour de la fougère verte, des 
lils sans nombre croisés en long et en travers; il y a plus de 
cordages autour d'un mât qu'il n'y a de (ils autour d'un pied 
de fougère. 

llélas ! les Bretons sont pleins de tristesse ! — Ma tète 
tourne ; je ne puis penser plus longtemps ; mon cœur s'ouvre ; 
c'est en vain que je fais cette chanson ; peut-être, hélas ! ne 
me l'entendrez- vous jamais chanter ! 



AOTES ET ECLAIUCISSEMEMS. 



Hélas ! les Bretons sont pleins de tristesse ! 

« Loin de leur pairie, disent MM. Benoiblon de Cliateauneut et 
Villernié, dans un écrit aussi impartial que judicieux et intéres- 
sant sur la Bretagne, loin de leur patrie les Breton'^ n'existent qu'à 
moitié. Souvent ils meurent du regret de ne plus la voir. Ou ra- 
conte (jue l'ancienne compagnie des Indes, frappée des perles 
nombreuses ((n'éprouvaient les équipages de ses vaisseaux pres- 
que tous composées de matelots nés en Bretagne, et qui, trans- 
porlés sur les bords du Gange, y pleuraient la patrie absente et 
mouraient de douleur, prit le parti d'embarquer sur chacun de ses 
navires un joueur de biniou. Le son de cet instrument chéri du 
Breton, en lui rendant les airs et les danses de son pays, adou- 
cissait la longueur de son exil, et diminuait l'amertume de ses re- 
grets •. » 

1 liupjiort d'un toijaye fait dans les cinq riépaiiemenls de la Brclagne, en 
iiiO cl ^/H84l, iKir MM. Benoislon de Clc'ilcauiicur cl Villeiiuc. mcmbresdc 
l'Acadéiuie des sciences morales et politiques. 



LE PAUVRE CLERC. 

LE MIROIR D'ARGENT. 

LA CROIX DU CHEMIN. 

LA RUPTURE. 

ARGUMENT. 

Les quatre chansonnettes qu'on va lire sont des modèles d'un 
genre où excellent les kloer bretons ; nous les avons choisies dans 
les quatre dialectes, de Tréguier, de Vannes, de Cornouaille et de 
Léon, afin de mettre le lecteur a même de comparer entre elles les 
poésies erotiques de chacun de ces pays. La troisième est anté- 
rieure à la fin du dernier siècle, car elle fait mention du marquis 
de Ponlcalec décapité, comme nous l'avons vu, en 1720, Les au- 
tres doivent l'être également, ayant été chantées a ma mère dans 
son enfance par 'des personnes d'un âge avancé : mais il meserait 
impossible de déterminer d'une manière précise la date d'aucune 
d'elles. 



XIII 

AR CHLOAREK PAOUR. 

(les Treger. ) 

Va boto-koad 'm euz kollcl. roget va zreidigo, 
vont da heul va douzik d'ar parko d'ar clioajo; 
Pa ve ar glao, ar grizil, ami erc'h \var ami douar, 
Kement-ze ne ked eiinnliarz da zaoïi zen a 'n em gar. 

Va doiisik a zo eur plac'li iaouaiik-llaiiim evel-d-cn, 

iV'e dcuz ket c'hoaz sciziek vloa, eur plao'h koanl lia ru-ljeiin 

lie sello zo leiin a dan, hag lie c'Iiomzo mignon; 

'Meuz kemeret eur prizon da lakat va c'haiou. 

Ne oiiffenii-me da belra he hevelebekel, 
Mar'd eo d'ar rozennig-gwenn zo roz-Mari banvel ? 
Perlezenig :>r merc'hed, bleun lili ar bleunio; 
Hirio ma o tigori ba warc'lioaz e serro. 

Me a zo bel, va dousik, boc'b bo larempredet, 
Evel ma ve ami eslik war ar spcrn gwenn giudel ; 
Pa fell d'ean paouean leu ann drein d'be bikan, 
Neuze sav war beg ar brank bag e leu da ganan. 

Me zo evel ann estik ; pe 'vel ann anaon 
E kreiz lan ar purkator o c'borioz bo levon ; 
Admet eo ann termen bag ann devez deuet 
Ma ieffenu 'ire barz bo ti, gand ar Vazvalaned. 

Va stereden zo kaled. va stad zo dinatur, 
n'ein euz bet barz ar bed-ma nemed displijadur, 
>"em euz na kar na mignon, sioaz, na mamm na tatl. 
N'a krisien war ann douar bag a garfe va mad. 



xm 
LE PAUVRE CLERC. 

(Dialecte de Tréguier. ) 

J'ai perdu mes sabots et dëcliiré mes pauvres pieds à suivre 
ma douce dans les champs, dans les bois ; la pluie, le grésil 
et la glace ne sont point un obstacle à l'amour. 



Ma douce est jeune conmie moi ; elle n'a pas encore dix-sept 
ans; elle est fraîche et jolie ; ses regards sont pleins de feu. 
ses paroles charmantes ; c'est une prison où j'ai enfermé mon 
cœur. 

Je ne saurais à quoi la comparer; sera-ce à la petite rose 
blanche, qu'on appelle rose-Marie"? petile perle des jeunes 
filles; fleur de lis entre les fleurs; elle s'ouvre aujourd'hui 
et qui se fermeront demain. 

En vous faisant la cour, ma douce, j'ai ressemblé au rossi- 
gnol perché sur le rameau d'aubépine ; quand il veut s'en- 
dormir, les épines le piquent, ;ilors il, s'élève à la cime de 
l'arbre et se met à chanter. 

Je suis comme le rossignol ; ou comme une âme dans les 
flammes du purgatoire, qui attend sa délivrance ; le terme 
est arrivé et le jour venu où j'entrerai dans votre maison, en 
compagnie des Bazvalan. 

Mon étoile est fatale, mon élat est contre nature ; je n'ai eu 
dans ce monde que des peines à endurer ; je n'ai ni parenis, 
ni amis, hélas ! ni père, ni mère; nul chrétien sur la terre qui 
me veuille du bien ! 



Ne deuz dcn barz ar bed-nia abaou' ed onn deiiet, 
A zo het diwar bo peiin, kel liez l;iinallct ; 
Rakse war boiiii va daou lin. Iiag cnn hano Doue, 
Ilo pedaiin-mc da gaboul oiiz-bo kioarek iruc ! 



579 

Il n'y a personne qui ait ou autant à souffrir à voire sujet 
que moi depuis ma naissance ; aussi je vous supplie à deux 
genoux, et au nom de Dieu, davoir pitié de voire clerc 1 



XIV 



MELLEZOniOU ARO'IIANT. 



( les Gweuneil.) 

Cliileuet lioll, lio ! chileuet i 
Ur zonik neiie zuu sauet. 

Ar Varc'liail doc'li Gergliijar, 
Probikan plac'h a oa enii doar 

Hag he inamm a lare d'elii : 

— Mac'liaid geh, koaiilik lioc'h-hui ! 

— Ha pelra veru d'eiiig boni ken brao, 
Pa u'em zimeiet ked alao ? 

Ha pa veaim aval e ru, 

Red eu he gutuil, ha doc'hlu! 

Koei ra doc'h ar ween ann aval; 
Ma na gutulcr, ia da fall. 

— Me merc'hik, en euigonforlet, 
Abenn ur bloe e vec'h dimet. 

— Ha mar varvanii arog ur ble?... 
Uui po glac'har vraz goude-ze ! 

Ma varvann-me arog ur ble, 
Me hiket enn ur be neue. 

Lakct iri bouked ar nie be, 
Unan a roz, daou a lore. 

Pa zeuio ar gloer d'er vered 
E gemerinl bep ur bouked. 



XIV 

LES MIROIRS I)'AROE\T. 

( Dialecte de Vannes. ) 

Ecoulez tous, écoutez ! Voici une chanson nouvelle. 

Elle a élé faite sur Marguerite de Kerglujar, la plus gen- 
tille tille qui fût au monde. 

Et sa mère lui disait : 

— Ma pelite Marguerite, comme vous êtes jolie ! 

— Eh ! que me sert d'èlre si jolie, puisque vous ne me ma- 
riez pas? 

Quand la pomme est rouge, il faut qu'on la cueille et bien 
vite ! 

lia pomme tombe de l'arbre et se gâte, si on ne la cueille 
pas. 

— Mon enfant, consolez-vous, dans un an je vous ma- 
rierai. 

— Et si je meurs avant un an ?... Vous aurez bien du cha- 
grin après ! ' 

Si je meurs avant un an, mettez-moi dans une tombe nou- 
velle. 

Placez trois bouquets sur ma tombe, un de rose et deux de 
laurier. 

(Juand les jeunes kloer viendront au cimetière, ils pren- 
dront chacun un bouquet, 



llag e larinl 'nn oil d'-ooile : 
— Chelii eur plac'li iciiank anie 

Fini a zou marne 'un hi c'iioant, 
Da zougenn mirouereu argant. — 

Ar ann hent braz kent me Iaket,' 
KIoc'li avcid on ne zono kel ; 

KIoc'h ar cnn doar ne zono ket, 
Delek dam c'Iicrc'liet ne zeui kel. 



585 

El ils se diront rua à l'autre : — Voici la tombe d'une jeune 
fille 

Qui est morte du désir de porter (sur sa coiffe de noces) 
les petits miroirs d'argent. — 

Creusez plutôt ma fosse au bord du grand chemin ; cloclie 
pour moi ne sonnera ; 

Cloche pour moi ne sonnera sur terre ; prêtre ne viendra 
me chercher. — 



XV 

kliOAZ A.W lŒXT. 

(les Kerne. ) 



Einijia gan erc'hoad luiel . 
Ha incK'iiiglieziou askel ; 
He galonik ni, ho benn glaz; 
Einig a war beg ar ween vraz. 

Abredik mad eo diskciinet 
Warlczon Ircuzou bon oalod, 
Keit a ma oann gant ma fater : 

— Eiiiik mad, polra a glasker?— 

Kemend a cbeiioii ncuz laret, 
M'cz euz rozennou er bocbed : 

— Kemeret cunn dous, va mignon, 
A Iakai laoucn ho kalon. — 

Gwelet em euz tàl kroaz ann lient, 
Bilun, eur plac'h evel ar zent ; 
Me ici disul d'ann offeren, 
Hag he gwelinu war ann dachen. 

Ma he daou-lagad enn he fenn 
Skleroc'h eged dour er weren. 
Hag he dentigou net ha gwenn, 
Zo kaeroc'h egetperlezeu. 

Ile daou-zorn hag he diou-chod ru, 
Gwennoch eged lez er pod du ; 
la ! niar he gwelfoc'b, va mignon, 
Laoucn a zcufe hokalou. 



LA CROIX 1)1 CIIEMIX. 

( Dialecte de Cornouaille. ) 



Un petit oiseau cliaiite aii grand bois ; jaunes sont ses petites 
ailes, son cœur rouge, sa tète bleue ; un petit oiseau cbanle à 
la cime du grand arbre. 



Il est descendu de bien bonne heure sur le bord de notre 
foyer, comme je disais mes prières ; 
— Bon petit oiseau, que cherchez-vous? — 



Il m'a tenu autant de doux propos qu'il y a de roses dans le 
buisson. — Prenez une compagne, mon ami, qui réjouisse 
votre cœur. — 



J'ai vu près de la croix du chemin, lundi, une jeune belle 
fdle comme les saints; dimanche j'irai à la messe, et je la ver- 
rai sur la place. 



Ses yeux sont plus clairs que l'eau dans un verre ; ses dents 
blanches et pures, plus brillantes que des perles. 



Et ses mains et ses joues fraîches, plus blanches que le laii 
dans le vase noir; oui, si vous la voyiez, doux ami, elle char- 
merait voire cœur. 



ôsa 

P'aiii Itcle kcinend a vil skocd. 
Ilag en deiiz markiz Poulkalck ; 
Ha p'ani befe eur vcin-gleuz aour, 
Ma ii'em euz ar plac'h me zo paour. 

Na pa zafje war treuz hon nour, 
E-lec'h radon glaz, bleuniou aour; 
Na pa zafjenl leiz ma liorz, 
Ma m'eiii euz ma dons, ne rann fois. 

Kement ira dcuz lie lezen gret; 
Ann dour deiiz ar feiinten a red. 
An dour ia d'ann iraon, d'ann izel, 
Ann lan d'ann env, lia d'ann liuel ; 

Argoulm a c'Iioul euunneizik klouz, 
Ar c'Iioifiiiaro a c'Iioul eur fouz, 
llag ann ene ar baradouz, 
lia me hokalonik, madous. 

Me a ielo bep luii vinlin, 
Da groaz ann lient, war ma daoulin; 
Me a ielo d'ar groaz nevc 
Abalamouf d'am c'baranle. 



587 

Quaml j'aurais autant de mille ëcus qu'en a le marquis de 
Ponlcalec ; quand j'aurais une mine d'or, sans la jeune fille, 
je serais pauvre. 



Quand même il croîtrait au seuil de ma porte, au lieu de 
verte fougère, des fleurs d'or ; quand j'en aurais plein mon 
courlil, peu m'imporlerait sans ma douce. 



Chaque chose a sa loi ; l'eau coule de la fontaine ; l'eau 
descend au creux du vallon ; le feu s'élève et monte au ciel; 



La colombe demande un pciit nid bien clos; le cadavre 
une tombe, l'ànic le paradis; et moi votre cœur, chère 



J'irai tous les lundis matin,. sur mes deux genoux, à la croix 
du chemin; j'irai à la croix nouvelle, en l'houncurde ma douce 
amie. 



XVI 

ANX DROIK-R AXS. 

(les Léon. ) 

A»- DE>- lAOlANK. 

Ma ouffoiin-me skriva ha lenn, evel a ouzoïmn liinel, 
.Me a refe eiir zon iiovoz, eiir zon, ha n'e vimi kel pell ! 

Mo wel erru, ma meslrezik, dont ara Irezck hon li; 
Mar gelkinn-me kahout anu tu, me a brezogo oul-lii. 

— Drouklivet, va meslrezik koanl, tlronklivet-braz liokavann, 
Aboc m' lu» kweliz cr pardon, e miz even divezan. 



lia pa venn-mc 'la, den iaouang. ha pa venn-me drouklivet! 
Ami derziou vraz zo bel gau-iu, abaoe pardon Folgoel. 



A>.N I)E>- lAOIlANK. 

Deuit-elioui gan-in, va mestrez, deuit Ire el liorz gan-in, 
3Ic zlskeid'e-hoc'h cur rozen-gwez eno louez ail louzoti fin 



Ker ge ha ker !)rao oa eno, hag lii savel war ar bod ! 
Diriao-bcure pa lie c'havizoc ker ru 'vel ho liouehod. 

D'e-hoe'h e Jiviriz serra mad lor ho kaloun, va meslrez, 
>'a vize eal ann dud c-barz, 'louez ail loiizoti hag ar frez 



XVI 

LA RUPTURE. 

(Dialecte du Léon. ) 

LE JEUNE HOMME. 

Si je savais écrire et lire coiiiiiie je sais rimer, je ferais tiiie 
chanson nouvelle, une cliauson, et bien vile! 

Voici venir ma petite maîtresse, elle se dirige vers notre 
maison ; si j'en puis avoir l'occasion, je lui parlerai. 

— Je vous trouve changée, ma jolie petite maîtresse, bien 
changée, depuis la dernière fois que je vous vis au pardon du 
mois de juin. 

I.A JEUNE FILLE. 

Et quand cela serait, jeune homme, et quand je serais chan- 
gée ! j'ai eu une grosse fièvre depuis le pardon du Folgo:it. 

LE JEUNE HOMME. 

Venez avec moi, ma maîtresse, entrons ensemble dans le 
courtil, je vous y ferai voir une lleur d'églaiiline parmi les 
fii.es herbes ; 

Elle brillait si gaie et si belle sur sa lige ! jeudi malin, quand 
je la trouvai, elle était rose comme vos joues. 

Je vous avais dil, ma belle, de bien fermer la porto de voire 
cœur, afin que personne n'y entrai, au milieu des (leurs el 
des fruits ; 



ô'JO 

lia n'cc'h eiizkct scnlel oiiz-in, cc'h euz iii laoskel digor, 
Soin gwcnvcl ar rozcn gNvcz, kollcl ho kencd gan-c hoc'li. 



Ar garantcz hag ar rozen braoa b'euniou ar bed-man ; 
Bleunvi a rconllia koenvi ann eil liag ebeii buban. 

Amzer oinp bel o 'n cm garout n'e deuz ket padet gwallbell, 
Tremen on deuz great, plac'h iaouang, evel eur barrad avel. 



591 

Et vous ne m'avez pas écouté ; cl vous l'avez laissée ouverte, 
et voilà que la fleur d'églantine est flétrie, que votre beauté 
est détruite. 

L'amour et l'églantine sont les plus belles fleurs de ce 
monde : elles fleurissent et se fanent l'une comme l'autre bien 



Le temps où nous nous sommes aimés n'a guère duré, 
jeune fille ; il a passé comme un coup de vent. 



NOTES ET ECLAIRCISSEMEMTS. 

Quoi de plus fiais, de plus délicat, de plus chasie et de plus 
suave que ces chants d'amour? l'expression en est mélancolique 
et douce; elle emprunte au ciel, a la nature, aux fleurs des bois la 
variété de ses vives couleurs. Ce pauvre clerc qui chante la jeune 
lille qu'il aime, et qu'une poignante pensée empêche de fermer 
l'œil, comme l'épine tient réveillé l'amoureux rossignol perché sur 
un buisson, n'esl-il pas charmant? Cet autre qui, lorsque la co- 
lombe demande un nid bien clos, le cadavre la tombe et l'àme le 
Paradis, demande, lui, le cœur de sa bien-aimée, n'est-il pas 
arrière-neveu de Pétrarque ou de Dante? Ce testament de jeune 
fille, si coquet et si triste, ne fait-il pas a la fois sourire tt 
pleurer? 



ARGUMENT. 

Celte charmante cliansonnelle, (jui couronnera la seconde partie 
de ces chanis popu'aires, pourra servir de contraste a la ballade 
du poêle Loéiz Kam, et, comme elle, prouver que le génie poé- 
ti(iue, si vivace encore parmi les classes supérieures qui savent 
le breton et qui écrivent en cette langue, est loin d'être éteint 
parmi le peuple des campagnes. 

On r;'tiribue à deux jeunes paysannes, deux sœurs. Toutes 
deux pourtant, si on les interroge, se défendent d'aberd vive- 
ment de l'avoir composée (c'est l'usage); puis, si on continue 
de les presser de questions, elles s'en attribuent l'une à l'autre 
l'honneur, el, si on les presse davantage, elles finissent par avouer, 
en rougissant, qu'elles l'ont faile ensemble. « On ne saurait trop 
admirer leur œuvre, dit un poète anglais ( M. Milmann), bon juge 
en pareille matière; elle semble une espèce de reproche délicat fait 
à un fils de famille qui va chercher des plaisirs, et peut-être for- 
mer des liens loin du pajs nalal '. » 

1 Qiiarlciiy Heview^imw )8/(j, p. 37. 



XVII 

AR CWEN.MLIED. 

( lesKcrne Iluel.) 



Tre ma c'herik liag :ir niauer, 
Eur vinojciiig a gaver ; 

A gaver eur vinojen wenn 

A zo enn lii eur ween spcrn-g^venn ; 

llag lii kargct a voukedou 
Uag a blij da vab ann olrou. 

Me garfe but bleun e spern-gwenn, 
Ua but lapei gand he zorn gwenn, 

But tapet gand he zornik gwenn. 
Gwennoc'h evit bleun e spern-gwenn ; 

Me garfe but bleun e spern-gwenn. 
Ha but laket ar be varlen. 

Mont a ra kuit digeii onipni, 
Pa za ar goan tre barz ann ti ; 

Mont a ra kuit trezek Bro-c'hall, 
'Vel ar gwennili o nijal. 

Pa zistro ann amzer neve, 
Distroi ra dreman adarre ; 

Pa zav ar l)leuu ial er prajou, 

Ilag ar bleun kcrc'h barz ar parkou ; 

lia pa gau ar piulerigou, 
Kei kouls bag al lincriiioii ; 



XVII 

LES HIRONDELLES. 

( Dialecte de haute Cornouaille ) 

Il y a un polit sentier qui conduit du manoir à mon villa^çc , 

Un sentier blanc sur le bord duciucl on trouve nn buiss »n 
d'aubépine 

Chargé de fleurs qui plaisent au fils du seigneur du manoir. 

Je voudrais être fleur d'aubépine, qu'il me cueillit de sa 
main blanche. 

Qu'il me cueillit de sa petite main blanche, plus blanche que 
la fleur d'aubépine. 

Je voudrais être fleur d'aubépine, pour ((u'il me plaçât sur 
son cœur. 

Il s'éloigne de nous, quand l'hiver entre dans la maison : 



11 s'en va vers le pays de France, comme l'hirondelle (jui 
k'ole. 

Quand revient le temps nouveau, il revient aussi vers nous; 



Quand les bluets naissent dans les prés, cl que l'avoine 
fleurit dans les champs; 

Quand cliaiilrnt les pinson» el les pelits liiiot? ; 



Hoiil a ra da licul ar feston. 
Doiil a ra c'Iioaz d lion pardoiiiou. 

31(' garff iiwx'Vl e pcl) amzer 
Blcuiiioii ha festou barz ar ger, 

Un gwelel ar gwoniiilied 
iiijal tro zreniaii bepred; 

Me garfelio gwert o nijal 
Bepred e beg bon cbiniiual. 



597 
Il revient avec les fêtes ; il revient à nos pardons. 

Je voudrais voir des fleurs et des fêtes chez nous en chaque 
saison, 

El voir les hirondelles voliigcr par ici, toujours ; 

Je voudrais les voir voltiger toujoins au bout de notre che- 
luince. 



ôî 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

Il est impossible d'exprimer avec plus de délicatesse un senti- 
ment plus doux. Tous les chants des jeunes paysannes bretonnes 
{ et ils sont nombreux ) ont le même caractère de pudique ré- 
serve : vous diriez qu'on y sent toujours battre le cœur d'une 
vierge. Lorsque le sujet s'élève, comme en cette circonstance, et 
que l'auteur se trouve lié à celui qu'il chante par une commu- 
nauté d'origine, de langue, de traditions, de souvenirs, d'intérêts 
et d'affections, résultat du vieil esprit de clan, il s'enveloppe 
d'ombres discrètes, et le mystère prête à son œuvre un charme 
nouveau. Mais malheur a qui le trahit! Alors arrivent par trou- 
peaux ces chercheurs de motifs et de paroles qu'on appelle 
compositeurs de romances : jugeant l'esprit Français moins 
pénétrant que celui des paysans bas bretons, ils déchirent tous les 
voiles dont le chaste poêle a enveloppé sa création virginale; 
ils chargent de notes l'harmonieuse plainte qui devait avoir 
pour unique accompagnement le frôlement du fuseau de la 
jeune lilcuse, et l'imprudent révélateur n'a plus qu'a se frapper 
la poitrine en répétant ce vers de Virgile, que M. Sainte-Beuve 
a fait passer avec tant de bonheur et d'art dans la poésie fran- 
çaise : 

Perditus, ah! liquidis immisi fo)itibus aproi ! 

J ai mis le sanglier dans la claire fontaine, 
Amour du peuplier ! 



TROISIEME PARTIE. 



LEGENDES 

ET CHANTS RELIGIEUX. 



LÉGENDE DE SAINT RONAN 



ARGUMENT. 

Ronan vivait au cinquième siècle, sous le règne de Gradlon. 

Nous ne savons si l'on doit croire, avec quelques historiens, 
que ce prince ait travaillé à la destruction du druidisnie de 
concert avec saint Guenolé et saint Corantin. Ce qui paraît con- 
stant, c'est que le druidisme existait encore au commencement 
du siècle suivant; il a même laissé de si profondes traces en Bre- 
tagne, que ses cérémonies semblent s'être mêlées à celles de la 
fête des saints personnages qui ont le plus contribué à l'abolir. 
Ainsi on fait tous les sept ans processionnellement le tour des 
monuments druidiques qui se trouvent sur la montagne au flanc 
de laquelle s'élevait, dans la forêt de Névet, l'ermitage de saint 
Ronan; ses reliques et son image y sont portées sur un brancard 
richement paré, comme l'était, sur un chariot attelé de deux gé- 
nisses blanches, autour de la forêt sacrée, la statue de cette déesse 
des Bretons dont parle Tacite. 



54. 



BUHEZ SAXT RONAN 

{ les Kerne. ) 

Ann olrou Ronan benniget 
Encz Uibreni a oa ganet. 
Rro-zaoz, ena lii-all d'ar mor glaz. 
Demeuz a benniierned ' vraz. 

Eur wcch ma oa enn be beden. 
En doa gwelet eur skierijen 
llag cunn el kaer gwiskcl e gwenn, 
A goiiizaz out-ban evcllienn : 

— Honan, Ronan, kerz alèse; 
Gourf'bomcnnct eo gand Doue, 
Evilsavetoi da ene, 
Monl da cbom e douar Kernc. — 

Ronan oud ann el a zentaz, 
lia da cbom e Breiz e leuaz, 
Konl e traon Léon, lia goiido. 
E Koajou->'eved, e Kerne. 

Daou pe dri bloa oa pe ouspenn. 
M'oa eno ober pinijen, 
Pa oa eur pardae toiill be zor, 
War be zaoulin, dirag ar mor, 

Kon a lammaz eur bleiz er e"boad. 
Adreuz enn be veg eunn danvad ; 
Ha war be lerc'b eunn den^ liniad, 
llag a wcle, gand kalonad ; 

1 t't'mi-lient, tlipf jupi'iieiir. I.cs. imysans iii-diioiK'^iiI penn-lieien ; 1rs vorsioiis 
i'5 plu-; niodonu'S poiiciu iuchentHcd . 



I 
LÉGENDE DE SAINT RONAN, 

( Dialecte de Cornouaille. ) 



Lo bienheureux seigneur Ronan reçut le jour dans l'île Hi- 
bernie, au pays des Saxons, au delà de la mer bleue, des cbefs 
illustres. 



Un jour qu'il tilail en prière, il vit une clarté et un bel auge 
vêtu de blanr. qui lui parla ainsi : 



— Ronan, Ronan, quitte ce lieu ; Dieu l'ordonne, pour sau- 
ver Ion âme, d'aller habiter dans la terre de Cornouaille, — 



Honan obéit à l'ange, et vint demeurer en basse Bretagne, 
non loin dii rivage, d'abord dans la vallée de Léon, puis dans 
la foiêt de Névet, en Cornouaille. 

Il y avait deux ou trois ans au plus qu'il faisait en ces lieux 
pénitence, lorsque, étant un soir sur le seuil de sa porte, à 
deux genoux devant la mer, 

Il vil bondir un loup dans la forêt, avec un mouton en tra- 
vers dans la gueule, et à sa poursuite, un homme haletant et 
pleurant de douleur. 



104 
lia Ronan gant true oui lian, 
A bedaz Doue evit-han : 

— Otrou Doue, ha me ho ped ; 
Grit na vo ann danvad taget ! — 

Ne oa ked he beden laret, 

Pa oa ann danvad digaset, 

lleb droug e-bed, war dreuz ann nour, 

Dirag Ronan hag ann den paour. 

Ac'hano da zont ann den kez, 
Zeue d'he wclet allez ; 
Gant plijadur braz e teue 
Evil klevout komzou Doue. 

Hogen eur c'hreg a oa ganl-han, 
Ilag hi gwall-bez, hanvel Reban. 
Hag lii a zeuaz d'argarzi, 
Ronan enn abeg d'he hini. 

Eunn deiz a oa bet d'he gaouet 
Ha trouz d'ean hi defa gret : 

— Chalmet ec'h euz lud ma zime, 
Ma goaz kouls ho ma bugale. 

Ke reont med ho tarempred hoH, 
Ha ma danvez a la da goll. 
Ma na zentel ouz-in muloc'h, 
Kaer po chalpat me rei gen-hoc'h. — 

Enn he fenn e lakaz neuze, 
Da c'hoana don santel Doue ; 
Hag hi mont da gaout ar Roue, 
Gradlon. enn-tu-all d'ar mené : 

— Otrou Roue, ha me ho ped ; 
Ma flac'hik-me zo bet lagot : 
Ronan koad-Xevcd dcuz lier grei ; 

vont da vleiz nieuz lien gwelet. — 



405 

Ronan en cul pitié, et pria Dieu pour lui : 
— Seigneur Dieu ! je vous prie, faites que le mouton ne 
soit pas étranglé I — 



Sa prière n'était pas finie, que le mouton avait été déposé, 
sans aucun mal, sur le seuil de la porle, aux pieds de Ronan 
et du pauvre paysan. 

Depuis ce jour, le cher homme venait souvent le voir ; il 
venait avec grand plaisir lenlendre parler de Dieu. 



Mais il avait une épouse, une méchante femme, nommée 
Kéban, qui prit en liaine Ronan, au sujet de son mari. 



Un jour elle vint le trouver, et l'accabla d'injures : 
— Vous avez ensorcelé les gens de ma maison, mon mari 
aussi bien que mes enfants : 

Ils ne font tous que vous rendre visite, et mon ménage en 
souffre. Si vous ne faites pas plus d'attention à mes paroles, vous 
aurez beau dire, vous me le payerez ! — 



Alors elle forma le projet d'opprimer l'hommede Dieu, et elle 
alla trouver le roi Gradion, de l'autre côté de la montagne : 



— Seigneur roi, je viens vous demander justice : ma petite 
fille a été étranglée ; c'est Ronan qui en a h'M le coup, au bois 
de Névet ; je l'ai vu se changer en loup. — 



.Î06 

Evel ma oa bel tamallct 
Ronau da Gemper oa kaset, 
Ha tolet e barz eur c'hao don, 
Aberz olrou roue Gradlon. 

Mez ac'hane pa oa tennet, 
Dioc'b eur wezen e ce staget, 
lia daou gi gwez ha diboellet 
War-n-ezhan timad oa losket. 

Ilag ben beb nian na kaout aon, 
A rez eur groaz warbe galon, 
Ken a decbaz ar cbaz raklal 
Evel dioc'b ann tan, oc'b harzal. 

Gradlon pa welaz kement-ze, 
A lavaraz d'ann den Doue : 

— lia petra vad a rinn-me d'boc'b 
P'e ma Doue emi lu gen-boc'b ? 

— Nelra vad me n'a c'houlennan, 
Nenicd irue d'ar c'breg Keban ; 
lie bugelik ne ket niaro, 

Gaul-bi enn arc'b oe kiozel beo. — 

Ann arc'b a oa bel digaset, 
Ar bugel enn bi oe kavet, 
llag ben war be goste maro ; 
Ha sanl Ronan be lakaz beo. 

Ann olrou Gradlon bag be dud, 
Souezet-braz gand ar burzud, 
'>' em slrinkaz dirak sanl Ronan, 
c'boulenn irugarez oui-lum. 

Ilag ben e mez, d'ar c'boad endro, 
Da cbom di beteg be varo; 
Eno oc'b ober pinijen 
Eur men kaled dindan be benn ; 



^07 

Sur celte accusation, Rouan fut conduit à la ville de (Juimpcr. 
et jeté dans un cachot profond, par oïdie du seigneur loi 
Gradion. 



On le tira de là, on l'attacha à un arbre, et on lâcha sur lui 
deux chiens sauvages affamés. 



Sans faire attention et sans avoir peur, il fit un signe de 
croix sur son cœur, et les chiens reculèrent tout d'un coup, 
en hurlant lamentablement, oomme s'ils eussent mis le pied 
dans le feu. 

Quand Gradion vit cela, il dit à l'homme de Dieu : 
— Que voulez-vous que je vous donne, puisque Dieu est 
avec vous ? 



— Je ne vous demande rien que la grâce de la femme Ké- 
ban; son petit enfant n'était pas mort, elle Tavait enfermé dans 
un coffre. — 



On apporta le coffre, et on y trouva l'enfant : il était couché 
sur le côté, et était mort. Saint Rouan le ressuscita. 



Le seigneur Gradion et ses gens, stupéfaits de ce miracle, 
se jetèrent aux genoux de saint Ronan pour lui demander 
pardon. 

Et il revint à la forêt, et y resta jusqu'à sa mort, faisant pé- 
nitence, une pierre dure pour oreiller ; 



408 

GaïU-haii krogen eunn ounnar vriz, 
Eur skoullrik gweetda c'Iiouriz, 
Ha da eva doiir ar pouU du, 
lia bara poazet cl ludu. 

Pa zeuaz lie dremen divean, 

Pa eaz kiiildeuz ar bed-nian, 

Daou ejen gweim-kann dioc'h ar-cliarr. 

Tri eskob d'Iie gas d'ann douar. 

Ilag hi digouezout gand ar sler, 
Ha kaoul Keban diskabel-kacr, 
walc'lii lijou da dud ker, 
Daousl da c hoad Jezus, lioz salver ; 

Ilag bi sevel lie golvaz prenii, 
Ha darc'ba ganl korn euuii ejemi, 
Ken a zilaniinazgwall-spontet, 
Ile gorn gand ann loi diframniet. 

— Ke, map-gaigii, bed'az loull endro, 
Kedavreina gand cliaz niaro. 
Ne vel kel kavet brenia mui 
Oe'h ober goab ac'hanomp-ni. — 

N'oa kcd he genou peur-sarref, 
Ve oa gand ann douar lonket 
Etouez niogcd ba llammou-lan, 
Eiec'h ma c'belver Bez- Keban. 

Monct a reaz alo ar c'barr, 

kas sanl Ronan d'ann douar ; 

l'a cboniaz sonu ann daou ejen. 

Ileb kerzel niui na rog na dreu. 

Eno c oc laketai zaïil, 

Evel ma krederoa be cboanl; 

E penn-ann ecli dioch ar c'buad ulaz. 

Ecunn-bag-eeunn dirag ar nior braz 



409 

Pour vêtement, la peau d'une génisse tachetée, une branche 
tordue pour ceinture; pour boisson, l'eau noire de la mare; et 
pour nourriture, du pain cuit sous la cendre. 

Lorsque sa dernière heure fut venue, et qu'il eut quitté ce 
monde, deux bœufs blancs furent attelés à une charrette, et 
trois évèques le conduisirent en terre ; 

Arrivés sur le bord de la rivière, ils trouvèrent Kéban, dé- 
coiffée, qui faisait la buée pour des gens du village, sans 
égard pour le sang de Jésus notre Sauveur ^ 

Et elle de lever son battoir, et d'en frapper un des bœufs à 
la corne, si bien que le bœuf bondit épouvanté, et eut la corne 
arrachée du coup. 

— Retourne, charogne, retourne à Ion trou I va pourrir 
avec les chiens morts ! on ne te verra plus, à celte heure, te 
moquer de nous. — 



Elle avait encore la bouche ouverte, que la terre l'engloutit 
parmi des flammes et de la fumée, au lieu qu'on nomme la 
tombe de Kchan. 



Le convoi poursuivait sa marche, lorsque les deux bœufs 
s'arrêtèrent tout court, sans vouloir avancer ni reculer. 



C'est là qu'on enterra le saint: on supposa que telle était 
sa volonté; là, dans le bois vert, au sommet de la montagne, 
en face de la grande mer. 

1 Qui fait la lessive le veiidiedi , cuit dans l'eau le saii^' du Sauveur. 
[V. la ballade de lannik Skolan, •2'" p«iiie.) 

55 



NOTES ET IXLAIRCISSEMENTS. 



La légende populaire qu'on vient de lire nous paraît d'une haule 
antiquité, même dans sa forme actuelle. On remarquera qu'en dé- 
crivant les funérailles du saint et le lieu où il est enterré, le poêle 
ne fait aucune mention de l'église qu'on éleva, au douzième siècle, 
sur sen tombeau; point très-important, et qui peut faire croire 
qu'elle est antérieure à la fondation de cette église. 



LÉGENDE DE SAINT EFFLAMM. 



ARGUMENT. 

Arthur joue un rôle assez important dans la vie de saint 
E.fflamni, pour que j'entre en quelques détails à son sujet. Us 
pourront d'ailleurs nous éclairer sur l'époque où cette vie a 
été mise en vers. Sa légende offre quatre âges qu'il est néces- 
saire de ne pas'confondre : un âge mythologique, un âge histo- 
rique, un âge héroïque et un âge chevaleresque. L'avanl-der- 
nier, qui date probablement de plus loin dans la tradition orale, 
commence au dixième siècle , avec Nennius. Le chroniqueur 
latin prend le moyen terme entre les récits où Arthur est peint 
comme un dieu, et ceux où on le représente comme un illustre 
guerrier. Ainsi, en le rendant vainqueur en douze combats, en lui 
faisant tuer de sa propre main quatorze cent quarante guerriers 
saxons, il avoue qu'il y avait dans l'île de Bretagne beaucoup de 
chefs plus nobles que lui; il se contente d'ajouter à son nom l'épi- 
thète de belliqueux, et de lui donner le titre de chef de guerre ou 
de généralissime i, comme les bardes du sixième siècle. 

Mais à la fin du onzième siècle, nous sommes en plein cheva- 
leresque. La chronique armoricaine des rois bretons, et toutes les 
chroniques, soit galloises, soit latines, à qui elle a servi de base, 
transforment le petit chef cambrien en puissant souverain féodal, 
en héros de chevalerie. 

Les Bretons de Tile et ceux de l'Armorique ont attribué au chef 
cambrien l'immorlalité qui devait être l'apanage de leur vieille 
divinité; ils n'ont jamais cru à sa mort, et n'ont jamais cessé 
d'espérer en son retour. 

Nous allons trouver l'auteur de la légende de saint Efflamm 
sous l'empire de celte croyance. 

1 Belliger Ariliur... licet niulli ipsn nobiliores esscnt... diix belli l'iiii... 
(Nennius, éd. deGiinn, p. 80.) 



BUHEZ SA.XT EFFLAMM 

( les Treger. ) 
I. 

Eur brenio ' euz a Ilibreni, 
En (loa eur vcrc'h da zimizi, 
Deiiz ar brensozed ar vraoa, 
llag hi he hano Enora. 

Gaud leiz e oa bel goulennet, 
Ilag lioll e oant l)Ct dislolet, 
Noiiied ann olro braz Efflainm, 
Mabd'eui" breuiu ail, ba drant-flamni. 

Mes laket e doa enn be benn 
Monet da obcr pinijen, 
Enn eiir minic'bi, enn eur e'boad, 
lia monl kuit digant be c'breg vad. 

Deiz ann eured, e-kreiz ann noz, 
Ami boU er gwele koiiskel kloz, 
Deiîz be c'bicbon e oa lammet. 
lia niez deuz ar gampr, didrouz net; 

lia niez deuz ar palez eaz, 

Na den e-bed na zihunaz ; 

lia pell deuz ar ger, skanv ha feul, 

lia nemed lie gi-red dbe beul ; 



1 Ce tilre curieux, que les {hanlfars dénaluient en prorionçani hreignen, se 
présente [lour la première f<iis dans la poésie armoricaine; il est le diminutif du 
mot celtique brenn, roi ; la plupart des versions de la légende le remplacent par 
le mot ronè. 



II 
LÉGENDE DE SAINT EFFLAMH 

( Dialecte de Tréguier. ) 

r. 

Un prince d'Hibernie * avait une fille à marier : c'était la 
plus belle des princesses; elle se nommait Enora. 



Beaucoup l'avaient demandée, et elle avait refusé tous les 
partis, à Texception du grand seigneur Efllamm, fils d'un autre 
prince, et qui était jeune et beau. 



Mais il avait formé le projet d'aller faire pénitence en un 
ermitage, au fond do quelque bois, et de quitter sa femme. 



Au milieu de la nuit même des noces, comme tout le monde 
était coucbé et dormait d'un profond sommeil, il se leva d'au- 
près d'elle, et sortit de la chambre sans faire de bruit ; 



Et il sortit du palais sans réveiller personne, et s'éloigna 
rapidement sans autre compagnon que son lévrier ; 



1 l'iifi des versions de kTIi'gemle ilii, ilo n.'mélie. I.a Déniélie est nue prc 
viiicc du pays de f.alles. 



{M 

fiag hcn digouezout gand ann ireaz, 
lia klask cul leslr benuag a reaz : 
Kaer en doa sollet a bep-tu, 
Wele nikun gand ann noz du. 

Ken a zavaz al loar enn en, 
llag e welaz enn lie giclien, 
Eunn arc'liik toull liag hi kollct, 
llag hi lolet ha hislolet. 

Efflanim a grogaz enn ezhi, 
llag a bignaz kerkent enn hi, 
Ha u'oa kct c'hoaz savet ann deiz, 
Pa oa toslik-lost ouz a Yreiz. 

Breiz neuze a oa trubuillct 
(iand loened gwcz hadragoned, 
llag a wiil-gase ar c'hanlon 
iladreist ann holl, bro Lannion. 

Kalz ann lie a oa bel lazel, 
Gand penn-liern ar Vreloned, 
Arzur, a n'euz kavet lie bar, 
Abaoe 'ma war ann douar. 

Pa zouareaz sant Efflamm, 
Ar roue welaz oe'h emgann, 
lie varc'h laget enn be gichen, 
Goad deuz he fri, ha war he gein. 

Eul loen gwez gant han tal-oc'h lai, 
Eul lagad ru e-kreiz he dal, 
Skanlo glaz endro dhe ziou skoa, 
Kemend hag eur ("hole daou vloa ; 

lie lost evcl eur vins houarn, 
lie vek digor rez he ziou-skouarn, 
Sklifo gwcnn enn han, ha lemniel, 
Evel d'ann hoc'h gwez, hcd-ha-hcd. 



/il 5 

' Et il vint au rivage, et clicrclia un vaisseau ; mais il avait 
beau vegarder de tout côté, il n'eu voyait aucun, car la nuit 
était noire. 

Quand la lune se leva dans le ciel, il aperçut auprès de lui 
un petit coffre percé, perdu et ballotté par les flots. 



Il l'attira à lui et y monta incontinent ; et le jour n'était pas 
levé, qu'il était sur le point d'arriver en Rrelagne. 



La Bretagne était alors ravagée par des animaux sauvages et 
des dragons qui désolaient tout le caiiton, et surtout le pays 
de Lannion. 



Beaucoup d'entre eux avaient été tués par le chef des Bre- 
tons, Arthur, qui n'a pas encore trouvé son pareil depuis qu'il 
est au monde. 



Quand saint Efflamm prit terre, il vit le roi qui combaltail, 
son cheval, à ses côtés, étranglé, renversé sur le dos. ren- 
dant le sang par les naseaux. 



Devant lui se dressait un animal sauvage qui avait un œil 
rouge au milieu du front, des écailles vertes autour des épaules, 
et la taille d'un taureau de deux ans : 



La queue tordue comme une vis de fer, la gueule fendue 
jusqu'aux oreilles, et, armée, dans toute son étendue, de dé- 
fenses blanches et aiguës, comme celles du sanglier. 



416 

Tri deiz oant emgaiin evel-ze, 
Ileb boa 'nn cil 'vid ogile; 
Ilag ar roue mont da fatan, 
Pa zigoueaz Efflamm gant-han. 

Ar roue Arzur lavaraz 

Da zant Efflanim daim' lie welaz : 

— Plijfed'lioc'h, olro pircliindour, 
Digas d'i-me eul lommik dour? 

— Mar plij d'ann Otro benniget, 
Dour awalc'li a vezo kavet. — 
llag hen da skei gant penn lie vaz, 

Dre deir gwecli, war beg ar roc"li-c'hlaz. 

Ken a zilanimaz eur vanimon 
Dioc'h beg ar garrck, rag-ann-en, 
A dorraz d' Arzur iie zecbod, 
Ilag a roaz d'ean nerz lia iee'lied. 

ilag lien d'ann dragon adarre, 
lia planta 'nn he vek he glezc ; 
Ken a loskaz eur iouaden. 
Ha 'kouezaz er mor war lie benn. 

Ar roue pa'n deuz ben lazel, 
D'ann den Doue enn deuz laret : 

— Deut, m'iio ped, da baiez Arzur, 
M iio lakai enn ho plijadur. 

— Sal-lio-kraz, otro, na iiin ket, 
D'al lean am euz sonj monet, 
Mar plij gan-e-hoe'b me a ciiomo 
Er roz-man, keid a ma vinn beo. — 



417 

Il y avait trois jours qu'ils combattaient ainsi sans pouvoir 
se vaincre l'un l'autre ; et le roi allait s'évanouir, lorsque ar- 
riva Efflanun. 



Quand le roi Arthur vit saint Efflamni, il lui dit : 
— Voudriez-vous, seigneur pèlerin, me donner une goutte 
d'eau? 



— Avec l'aide du Seigneur, Dieu béni, je vous trouverai do 
l'eau. — 

Et lui de frapper du bout de son bourdon, par trois fois, 
la roche verte à son sommet, 

Si bien qu'une source jaillit à l'instant du sommet du rocher, 
qui désaltéra Arthur, et lui rendit force et santé. 



Et lui de fondre de nouveau sur le monstre, et de lui en- 
foncer son épée dans la gueule, si bien, que le monstre jeta un 
cri et roula dans la nier. la tète la première. 

Le roi, après l'avoir tué, dit à l'homme de Dieu : 
— Suivez-moi, je vous prie, au palais d'Arthur, que je fasse 
votre bonheur. 



— Sauf votre grâce, sire, je ne vous suivrai point ; je veux 
me faire ermite. Si vous le permettez, je passerai toute ma 
vie sur cette colline..— 



A\8 



Enora oa souezet braz, 
Tionoz-beure, pa zihunaz, 
c'iiouzoul pelra oa digouct, 
Na pelec'h oa eet lie fried. 

Evcl ma red dour er gwazio, 
E i'<» lie daoti-Iagad daelo, 
Die ma oa, sioiiaz d'ei, losket, 
(Jaiul lie mignon, liag lie fried. 

(iwelan dcfa gret pad ann de, 
Ilcli kavoul frealz d'Iie ene. 
Cwclan goude koau defa gret, 
lleb gallout bean diboanniei. 

Ken a goueaz koiisketskuiz ire, 
Ilag a zeuaz d'ei eunn bunvre : 
Gwelet he goaz enn lie c'Iiicheii 
Ker kaer evel ann lieol inelen, 

Ilag e lare : — Deul-liu gan-c, 
Mar fell d'hoc'li miret ho ene ; 
Deut, heb dale' bed, war armez. 
Da ober ho silvidigcz. — 

Ilag lii, dre hun, da lavarcl : 

— Mont a rinn gan-e-hoc'h, ma fried 

Lec'li a gerfct, da leancz, 

Da ober va silvidigez. — 

Ar re goz ho deuz lavaret 
Penoz e oa hi bel dougel, 
Ilag hi kousket, dreist ar mor braz, 
Gand ann elez, da zor he goaz. 



419 



Eiiora fui bien surprise, le lendemain malin à son réveil, dc- 
maudanl ce qui élail arrivûel ce qu'étail devenu son mari. 



Comme Teau coule dans les ruisseaux, les larmes coulaienl 
de ses yeux, délaissée qu'elle était, hélas ! par son ami et son 
époux. 



Elle pleura pendant toute la journée, sans trouver de con- 
solation à sou âme ; la nuit elle pleura sans que l'on pût la 
consoler. 



Enfin clic s'endormit de lassitude, et eut un songe. Elle vit 
son mari debout près d'elle, beau comme l'aurore, 



Et il lui disait : — Suivez-moi, si vous voulez ne pas perdre 
votre âme ; suivez-moi dans la solitude pour travailler à votre 
salut. — 



Et elle de répliquer dans son sommeil : — Je vous suivrai, 
mon ami, où vous voudrez ; je me ferai religieuse pour tra- 
vailler à mon salut. — 



Les vieillards ont dit connnent les anges la portèrent, en- 
dormie dans leurs bras, par delà la graiule mer, et la déposè- 
rent sur le seuil de l'eimitaire de son mari. 



420 

Toull dor lie goaz pa zihunaz, 
Tri zol war ann iior a reaz : 
— Me zo lio tous liag ho piied 
A zo gant Doue digaset. — 

llag lien d'he anaoul diocli lie inouez, 
lia da zevel kerkenl, lia niez; 
Hag lie zorn 'nn lie dorn a lakc, 
Gand konizo kaer demeuz Doue. 

Goude "savaz eul lonchik d'ei, 

Tal lie hini, a goste klei : 

Tal ar feunlenn. gand balan glaz, 

Enn eur wasked. dren ar roch c'Iilaz. 

Tellik meur e chomjoiil eno , 
Ken a ieaz brud dre ar vro 
Deuz ar burzudo defant grel, 
llag e oant bemde dareniprei. 

Eunn noz ann dud oa war ar mor 
A welaz ann envo digor, 
llag e klefjonl melodio, 
Ken a oant clialmel o selao. 

Hag anlronoz eur baourez-kez, 
llag bi kollel ganl bi be lez, 
lie bugel vont da zenipla 
A zeuaz da gaout Enora. 

Kaer e doa gervel toull ann or 
>'a zeue gour evid digor, 
Ken a welaz dre eunn toullik 
Ann itron slouet marc-iwik, 

Ili kaer evel ann beol nielcii ; 
llag al loncb leun a «kleriji n ; 
llag eur poirik gwiskel e gwenu, 
War he zaou lin enn lie c biehen. 



A2\ 

Quand elle so réveilla au seuil de l'ermilage de son mari, 
elle frappa trois coups à la porte : 

— Je suis votre douce et votre feniuie, que Dieu a amenée 
ici. — 

Et lui de la reconnaître à sa voix, et de se lever bien vite, 
cl de sortir; et, avec de belles paroles sur Dieu, il mit sa 
main dans sa main. 



Puis il lui éleva une petite cabane près de la sienne, à 
gauche, au bord de la fontaine, avec des genêts verts, à l'abri, 
derrière la roche verte. 



Ils restèrent là longtemps; cnlin, le bruit des miracles qu'ils 
faisaient se répandit dans le pays, et on venait chaque jour les 
visiter. 



Une nuit, les hommes qui étaient sur la mer virent le ciel 
s'ouvrir, et ils entendirent des concerls qui les ravirent de 
bonheur. 



Le lendemain matin, une pauvre femme qui avait perdu 
son lait ' vint trouver Enora, portant son petit enfant sur le 
point de mourir. 



Elle avait beau appeler à la porte, Enora ne venait point 
ouvrir ; alors elle regarda par un petit trou, et vit la dame 
étendue morte. 

Brillante comme le soleil, et toute la cabane éclairée; ot 
près d'elle, à genoux, un petit garçon vêtu de blanc. 

1 S.iiiiio iMiora esi l;i (lairoiine di'S nnuiricos. ♦ 



422 

Uag lii lia ziblaz. enn ciir rcd 
l)a ij;avoul Efllamiii bcimigcl : 
Digor kacr oa dtn' ar mini, 
llag lien niaro vcl he liini. 

Ann traou-man ma n'ankouuac'hor, 
^'e ma int bet biskoaz e neb leor, 
Lekeat int bel e gwerzu, 
l)a vean kanel enn ilizo. 



423 

Et elle de courir pour avertir le bienheureux Efflamra ; 
mais la porte de l'ermitage était au grand ouverte, et il était 
mort comme sa femme. 



Afin qu'on n'oublie point ces choses, qui n'ont jamais été 
dans aucun livre, elles ont été mises en vers, pour être chan- 
tées dans les éa;lises. 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 

L'auteur de cette légende parle d'Arthur comme si le prince vivait 
toujours ; son héros n'est ni le dieu ni le simple chef de guerre des 
bardes du sixième siècle, ni le type chevaleresque des roman- 
ciers du douzième; et pourtant ce n'est pas encore l'Arthur 
de l'historien du dixième : il nous semble oflrir une physionomie 
plus sauvage ; c'est un roi barbare, une espèce de Thésée qui lutte 
avec des monstres; sa force n'a rien de surnaturel; il serait même 
vaincu si saint Eftlamm ne lui venait en aide. Nous pensons donc 
que la légende du saint, dans sa forme actuelle, est antérieure 
au dixième siècle, époque où vivait Nennius. On remarquera 
que la première stance est parfaitement allilérée, ce qui est une 
preuve nouvelle de l'antiquité de la pièce. 



LA TOUR D'ARMOR, 



SAINTE AZENOR. 



ARGUMENT. 



On ne sait absolument rien d'Iiistorique sur Azi'nor, sinon 
qu'elle eut pour père Audren , clief des Bretons armoricains, 
mort vers Tan 464, et pour fils Biidolc, que la tradition populaire 
a canonisé, comme sa mère. L'ancien liréviaire de Léon, dans l'of- 
lice qu'il lui a consacré, fait naître le saint d'un comte de Goclo. 
Il est tiès-honoré en basse Breta<];ne, particulièrement sur les 
côtes : on y célèbre tous les ans sa fêle avec une grande solennité ; 
les mariniers, dont il est le patron, cliantent sa poétique légende, 
pour se préserver de la tempête, et en se rendant au pardon. Cette 
léi^ende doit être très-ancienne, car elle a la forme rhytlimique 
de certaines pièces de Lywarc'h-ben, barde gallois du sixième 
siècle, forme que n'offre, à ma connaissance, aucun autre poëme 
armoricain. 

La stropbe, qui est de quatre vers de huit pieds, rimant dent 
par deux, présente régulièrement à la (in du premier vers deux 
pieds de surérogation sans rime. Tout dans la pièce, langue, cos- 
tumes, UKPurs et usages, offre un caractère d'antiquité |)arfaite- 
menl en harmonie avec cette forme singulière. 



ÔG. 



m 
TOUR ANN ARVOn. 

( les Kerno. ) 

I. 

Piou ac'lian()c"li-liu a wolaz, — niordtul, — 
E-beg ann tour, e-ribl an» Ireaz; 
E-beg tour krenii kastcl Armer 
Daouliucl ilron Azenor ? 

— Ann ilron lion eiiz-ni gwelet, — olrou. 
E jtrcnostr ann lour daoulinel 
Drouglivcl lie choJ, du he/.no. 

Sioul lie c'Iialoii, koulskoude. — 

II. 

Arrn kannadourien eun deiz. — onn lianv. 
Ihiela goad denienz a Vieiz, 
Sternou arc'liant, dillad nielen; 
Kc t'k glaz, frank ha ruz lio frocn. 

Ar gcdoiir lia-pa ho gvclaz, — o lonl. — 
Da gaout ar rone a eaz, 

— Chotu daouzego lonl d'al lac, 
Digoret vo ar persier d'Iio ? 

* 

— Ha vo ar porsior digorcl, — godonr, — 
Ha vint scdcr digenicrel ; 

Ra vo savcl ann dol liniad ; 
l'a zigoincr, <li£;tMiicr niad. 



m 
LA TOUIi D'ARMOR. 

( Dialecte de Cornoiiaille ) 

I. 

— Qui (rentre vous, lionimes de mer, a vu, au haut de la 
tour qui s'élève au bord du rivage, au haut do la tour ronde du 
château d'Arnior, madame Azénor agenouillée? 



— Nous avons vu madame agenouillée, seigneur, à la fe- 
nêtre de la tour; ses joues étaient pâles, sa robe noire, et 
son cœur calme, cependant. — 



II. 



Un jour d'été, arrivèrent des ambassadeurs du plus noble 
sang de la Bretagne ; harnais d'argent, haltils jaunes; chevaux 
gris aux larges narines rouges. 



La sentinelle, dès qu'elle les vit venir, alla trouver le roi. 
— Envoie! douze qui montent, les portes leur seront-elles 
ouvertes? 



— Que les portes leur soient ouvertes, sentinelle ; qu'ils 
soient gracieusement reçus ; que la table soit à l'instant dres- 
sée: quant à recevoir, il faut recevoir bien. 



-«20 

— A-berz niab hor rone 'm omp deiif, — otroii, 
Da c'houlenn ho merc'h da bried, 

Da c'houlenn ho merc'h gand cnor. 
Da bried ho merc'h Azenor. 

— Losket awalc'h a vo ganl-han, — va merc'h, 
Potr huel ba koanl a glevann ; 

Koant bag buel va mero'h ivez, 
Kun evel ovn, gwcnn evel lez. — 

Eskob Is eured a lidaz. — laotien — 
Ha pemzek deiz krenu a badaz ; 
Penizek deiz banvez ba koroli ; 
Ann lelenourien enn ho roll. 

— Da eo gau-bec'h vn grcg loliz, — breman, — 
Ma eamp-ni d'ar ger war bor c'hiz ? 

— Ne rann forz, va fricd nevez, 
Lec'ii a effech me ici ivoz. — 

lie mamm-gaer evel m'he gwelaz — arru — 
Gand ann erez-tag a vongaz : 

— Ober a rai ann boll ijreman 
Fonge gand ar begmelen-man ! 

Ann alc'houez nevoz a garer, — cbein I — 

Ann alc'houez goz a zisprijcr, 

lia koulskoude peur-licsa 

Ann alc'houez goz zo ann esa. — 

iSe oa ked eiz miz achuel, — me grot, — 
D'he lez-vab e deuz lavarot : 

— Da ve gen-hof'h-hu, potr a Vieiz 
Diwall al loar domeiiz ar bleiz? 



429 

— Nous venons de la part du fils de notre roi, seigneur, 
demander votre fille en ninringc, demander, avec révérence, 
en mariage votre fille Azénor. 



— Ma fille lui sera accordée avec plaisir ; il est grand et 
beau, me dit-on ; belle et grande est aussi ma fille, douce 
comme un oiseau, blanche comme du lait. — 



L'évêque de la ville d'Is célébra joyeusement les noces, et 
elles durèrent quinze jours, quinze jours de festins et de dan- 
ses; les joueurs de harpe à leur poste. . 



— Maintenant, ma gentille épouse, voulez-vous que nous 
retournions chez moi? 

— Cela m'est égal, mon jeune époux, partout où vous irez, 
j'irai avec plaisir. — 

Quand sa belle-mère la vit arriver, elle étrangla d'envie : 

— Maintenant tout le monde va s'enorgueillir de ce bec 
jaune-ci. 



Les clefs nouvelles on les aime, tenez ; les vieilles clefs on 
les dédaigne, et cependant le plus souvent les vieilles clefs 
sont les meilleures, — 



Huit mois ne s'étaient pas écoulés, je crois, qu'elle dit à son 
beau-fils : 



loup ' 



A passer !a niiil à la belle éloile, a être mis îi la porte. 



450 

Lekcl evez, n^a ein cliredet, — clietii. 
Ober a reot niar n'ec'li euz gret ; 
Leket cvcz d'ho priid, olrou, 
Miret lio neiz deuz ar goukou. 

— 3Ia eleal ani c'iielennei, — iiron — 
Bremaig hi a vo bac'het, 
E barz ann tour krenn vo lakct, 
llag a-bcni) tride vo devet. — 



iir. 



Al- rouakoz d;d "m'a glevaz — av vnui — 

Leiz ho galon gwela 'rcaz 

lia sacliat deuz bleo gwenn be benn ; 

— Goa nie 1 goa nie ! drc ma onn lien! — 

Ar roue koz a c'bonlennc ; — paour kez ! — 
(iand ar verdaldi neuze : 

— Merdaidi, na nac'betkel : 
Daousl hag ema va merc'b devet ? 

— IIo merc'b n'ed co ket devet c'boaz, — otroii 
Devet a vo a-benn warc'lioaz ; 

!\la bi ato e beg ann tour, 
kana be c'bleviz neizour. 

kana he c'bleviz neizour, — olrou — 
Kana sioul, o kana flour : 

— Ilo pczet bo pezet true 
True out-bo, o va Doue! — 



IV. 



Azenor oa o vont d'ann tan, — enn deiz — 
Ken dibredcrovel cunn oan, 
(îworin be diiiad, lia diarc'bcmi, 
Flak war be skoa be bleo nielen. 



431 

rroiiez garde, si vous iii'oii croyez, tenez, si cela ne vous 
est pas encore arrivé, cela vous arrivera ; prenez garde à volrc 
rcpulalion, seigneur, sauvez votre nid du coucou. 

— Si votre conseil est loyal, madame, on va l'emprisonner 
sur riieure ; l'emprisonner dans la tour ronde, et dans trois 
jours elle sera brûlée vive. — 



m. 



Quand le vieux roi apprit la nouvelle . il versa d'abon- 
dantes larmes, et arrachant ses cheveux blancs : — Malheur à 
moi ! malheur à moi I j'ai trop vécu ! — 



Le vieux roi demandait (pauvre roi!) aux mariniers 
alors : 

— Bons mariniers, ne me cachez pas la vérité : ma lille est- 
elle brûlée? 

— Votre fille n'est pas brûlée encore, seigneur ; elle sera 
brûlée demain : elle est toujours au haut de la tour, je l'ai en- 
tendue chanter hier au soir. 



IlieV au soir, je l'ai entendue chanter, seigneur, d'une voix 
douce, chanter d'une voix veloutée : — Ayez, ayez pitié, pitié 
d'eux, ô mon Dieu ! — 



IV. 



Azénor, ce jour-là, se rendait au bûcher, aussi sans souci 
(|u un agneau ; eu robe blanche cl pieds nus ; ses cheveux 
blonds tluttaiils sur ses épaules. 



452 

Azoïior vonetd'ann lari — paourez — 
Holl a lare braz ha bilian : 
Pec'hed e, zur, pec'hed inarvel 
Devi eur c'hreg tost da c'henel ! — 

lloll liirvoiide braz ba biban, — eiiii bcnt — 
Kc'iiicd lie mamin-gaer be uuan ; 

— N'ed eo kel pec'bed ncmet niad, 
Mouga anuaergand he c'hofad. 

Plaiilel c'boucz lanoiirieu soder, — planlcl. - 
Ma pego ann laii ruz ba ter ! 

— rianlouip c'bouez, polred, d'ami liz-vad, 
Ma pego ann taa-mau ervad ! — 

Kaer en defanl c houea ba c'houei — c'houca 
Na bege ann tan dindan bi ; 
C'bouei, c'bouea, c'iiouea. c'bouei, 
Na zeue ann lan da begi. 

Ar penn-barnoiir daP ma welaz — ar l)ec'h - 
Souezet a-grenn a cbomaz : 

— Boémel, me clians, ann tan gant-bi ; 
Fa na zev ket, red' lie beuzi ! 



— Petra war vor ec'h euz gwelel? — merdead, 

— Eur vag beb roenv na gwelel e-bet ; 
lia war ann aroz da sturier 

Eunn cal be eskeU digor-kaer. 

Eur vag war vor a weliz pell, — oliou ; — 
Eur c'brog enn bi gant he bugel, 
lie liugclik (leiiz be bioiin wenu, 
Vi'l eur goubu ouch ribi eur giogen. 



455 

A/.énor allant au bûcher, — pauvretle, — petits el grands, 
tous répétaient : C'est un crime, un grand crime, de brûler 
une femme enceinte ! 



Tous sanglotaient, grands et petits, sur son passage, excepté 
sa belle-mère. 

— Ce n'est point un crime, disait-elle, mais une bonne action, 
d'éloulïer la vipère et sa portée. 



Soufflez, joyeux chauffeurs, soufflez, que le feu preime 
rouge et vif; soufflez, enfants, soufflez vite, que ce feu prenne 
comme il faut ! — 



Ils avaient beau souffler et s'essouffler, s'essouffler et souf- 
fler, le feu ne prenait pas sous elle ; souffler et s'essouffler, 
s'essouffler et souffler, le feu ne venait point à prendre. 

Quand le chef des juges vit la difficulté, il demeura tout stu- 
péfait : 

— Elle a ensorcelé le feu sans doute ; puisqu'elle ne brûle 
pas il faut la noyer. — 



V. 



— Qu'as-lu vu, marin, sur la mer? 

— Une barque sans rames et sans voiles; et sur l'arrière, 
pour pilote, un ange debout les ailes étendues. 

Jai vu, seigneur, au loin sur la mer, une barque, et dans 
cette barque, une femme avec son enfant, son enfant nouveau- 
né suspendu à son sein blanc, comme une colombe aux bords 
d'une conque marine. 

II. 57 



Dl'uz ho gi'iuik iio;>z a boko, ~ boko — 
Ha deza ker kaer a gaiie : 

— Toulouik-la-la, va niabik ; 
Touloiiik-Ki-la-la, paourik. 

Mar ve da dad ha da welfe, — va niab, — 
Gen-oud-de foiige en dcfe 1 
Mes siouaz 1 n'az welo uepred, 
Da dad. paourik, a zo kollet. — 

VI. 

Kastel Amor zo saouzaiict — a-vad — 
Ma 60 bel biskoaz kaslel bet, 
Slravil braz a zo er c'haslel : 
Ar vanim-gaer zo' vont da vervel. 

— Ann Ifern e ni' harz zo digor, — Icz-vab. 
Enn bon Doue ! deut bu dam skor ! 
Deut-bu d'am skor me zo daonet! 

llo pried c'blan am euz gwallet ! — 

Ne oa ked be genou sarret — cbelu — 
Cbelu o lont eunn aer-flemmek ; 
c'bouibanat, sllejaz e meaz 
Ilag be flemmaz bag be mougaz. 

llag al lez-vab e-meaz raklal, — ha kuil — 
Ha kuitlre/eg ar broiou-all ; 
llag hen war zouar ba war vor, 
klask keloudeuz Azenor. 

Klasket en doa war-zu sao-beol — he c'hreg 
K'asket en doa war-zu c'huz-beol ; 
Klasket en doa war-zu c'hreiz-te 
Er c'holern ivez he c'hla&ke. 



Elle baisnit et rebaisait son petit dos nu, et hii chantait 
d'une voix si douce : — Dodo, dodo, mon petit, dodO; dodo, 
mon pauvre petit ! 



Si ton père te voyait, mon fds, il serait bien fier de toi ! 
mais hélas! il ne te verra jamais ; ton père, pauvre enfant, est 
perdu. — 



VI. 



Le château d'Armor est, en vérité, dans un effroi tel que 
n'en eut jamais nul château ; la consternation règne au 
château : la belle-mère va mourir. 



— Je vois l'enfer à mes côtés ouvert, beau-fils ; au nom de 
Dieu, venez à mon secours ! venez à mon secours, je suis 
damnée ! votre chaste épouse, je l'ai calomniée I — 



Elle n'avait pas encore fermé la bouche, qu'on en vit sortir 
un serpent agitant son dard et sifflant, qui la perça de son 
dard et l'étouffa. 



Aussitôt son beau-fils sortit et partit ; il partit pour les 
pays étrangers; il parcourut la terre et les mers, cherchant des 
nouvelles d'Azénor. 

11 avait cherché sa femme au levant; \\ l'avait cherchée au 
couchant, il l'avait cherchée au midi ; maintenant il la cher- 
chait au nord. 



456 

Va zoiiare oiiii enez vraz. — war-dro, — 
Eiir potrik erio war ann troaz, 
llag lien o c'hoari lai ar red, 
OdaUiim kregen 'nu lie roched. 

Melen lie vleo, glaz hi lagad, — glaz-nior, — 
Ilenvel oiiz Azenor, a-vad ; 
Ren a Iak kalon inab a Yreiz 
Da liuanadi cnn lie greiz. 

— riou eo da dad, ma bugol-me, — piou-oo ? 

— Ne m'eiiz liini neincd Doue : 
Kollet Iri bloa zo neb a oue; 
Va mamm a \\e\ o kouii da ze. 

— TV"a piou da vamiu, lia pèlec'h e? — mabik. 

— Kannerez, olrou, 'nn liani e, 
Ma bi du-ze gand ann doalioii. 

— >"a deomp-ui dbe c'baout bon daou. — 

lien da beg e dorn ar bugel — a-rok — 

llag be da zonl irem'ar slivel, 

llag (ont a verve ar goad, 

E dorn ar mab ouz dorn ann lad. 

— Va mammik kez sav alèse, — lia sell : — 
Chelu va zad ! askavet e ! 

Chetu va zad a oa kollet; t 
Ra vezo Doue kanmeuiel ! — 

Rannieulet gaiit-bo oe Doue, — ker mad ; — 
A zas ann lad d'ar vugale ; 
Dislroi reonl laoueu da Vrciz : 
Bennoz ann Drinded gand ann ireiz ! 



437 

Tant qu'il prit terre aux environs de la grande île *. Un petit 
garçon se trouvait sur le rivage, s'amusant, au bord de l'eau 
courante, à ramasser des coquillages dans un pan de sa robe. 



Ses cheveux étaient blonds, ses yeux bleus, bleus comme la 
mer, bleus comme ceux d'Azénor, vraiment; si bien qu'en le 
voyant, le cœur du fils de la Bretagne se mit à soupirer. 

— Qui est ton père, mon enfant, qui est-ce ? 

— Je n'en ai point d'autre que Dieu ; voilà trois ans qu'il 
est perdu celui qui l'était : ma mère pleure quand elle pense 
à cela. 



— Et qui est ta mère, et où est-elle, mon petit enfant? 

— C'est laveuse qu'elle est, seigneur ; elle est là-bas avec les 
nappes. 

— Allons la trouver tous deux. — 

Et il prit l'enfant par la main, et celui-ci lui servait de 
guide ; et ils se dirigèrent vers le lavoir ; or, en marchant, le 
sang bouillait dans la main du lils au contact de la main du 
père : 

— Chère petite mère, lève-toi et regarde : voici mon père ! 
il est retrouvé! voici mon père qui était perdu. Dieu soit 
béni I — 

Et ils bénirent à jamais Dieu qui est si bon ; Dieu qui rend 
le père aux enfants; et ils revinrent joyeux en Bretagne. 
Que la Trinité protège les hommes de mer ! 

1 L'Ile de Bretagne, ou l'Islande, selon les légendaires lalins. 



57. 



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Le nom du fils de sainte Azénor ; Budok, auciennenienl Bazok, 
et aujourd'hui Beuzek ] signifie le noué : son nom a elle-même 
veut dire honneur retrouvé : à la lettre, re-honneur Les lé- 
gendes latines suivies par le P. Albert le Grand, dans la vie qu'il 
a donnée de la sainte, diffèrent en quelques points de la version 
populaire. Du reste, il est facile de voir, en les comparant avec 
celle-ci, qu'elles sont infiniment moins anciennes, et qu'elles ont 
été remaniées. Je n'en citerai qu'une preuve, mais elle est con- 
cluante, et fera, comme dit le P. Albert, toucher la chose au 
doigl et à l'œil. Après avoir raconté comment Azénor fut sauvée 
des flammes, les hagiographes assurent qu'elle fut enfermée dans 
lin coffre, et ainsi livrée à la mer. Un mol mal interprété a donné 
naissance à cette absurde fable : c'est le mot breton bag, barque, 
(pie les auteurs latins ont traduit par arca; les auteurs fram/ais 
ont été conduits, d'après eux, à leur ridicule bahut. Inutile de dire 
(ju'ils n'ont reproduit aucune des beautés naturelles et orij^inales 
de la léjiende populaire; ils ont craint de cinisfr de l'ennui au 
lecteur : Ne tœdium lectori. 



LE DÉPART DE L'AME. 



ARGUMENT. 

Le moment solennel où l'âme quitte le corps pour aller rendre 
compte à Dieu de ses vertus ou de ses crimes a souvent été le 
sujet des méditations du philosophe et des rêveries du poêle. Il 
devait surtout frapper l'imagination d'un peuple dans le cœur du- 
quel la religion lient une grande place. Aussi peu de sujets ont 
été plus souvent trailés, et avec plus de bonheur, par les poêles po- 
pulaires bretons ; peu de sujets leur plaisent davantage. Ils aiment, 
en leur naïve et touchante simplicité, à se représenter l'àme arri- 
vant au tribunal de Dieu, chargée de ses oeuvres bonnes ou mau- 
vaises, comme une pauvre fermière qui vient, au terme, payer 
son maître ; ils voient l'archange saint Michel, l'intendant du Sei. 
gneur, prenant en main, pour peser leurs mérites, ses balances 
d'or; ils tremblent que le poids n'y soit pas. Mais voici la scène 
qui, selon eux, précède ce jugement; elle se passe entre le ciel et 
la terre. 



IV 

KIMIAD ANN ENE 

( les Kerne. ) 



Didostail da glevel kanaann tlisparti 

Ma ra ann ene raad pa ea niez deu»ann ti. 

lien a ra eur zellig, eur zellik deuz ann iraon, 
lia goniz ouz lie gorf paour zo war lie wele klaou. 



Siouaz deut eo, va c'iiorf, ann termen dlvezan 
Hed 60 d'in da guilat, ha kuitat ar bed-nian. 

Rlevet a rann loliouniorzolig ann ankoii 
Mevelel ra da benn, ien-sklas da vuzellou. 

Ken euzuz eo da zremm ker glaz da zaoulagad , 
Siouaz d'id-de, va c'horf, red eo d'in da guilat. 



Mar 'd eo euzuz ma drenini, ha glaz ma daoulagad. 
Gwir a lavaret-hu, red e d'hoc'h ma c'huitat. 

Dispriz ha dizanao e kavit ho mignon ; 
Karget a ziou fall, siouaz ! evel ma 'z onn. 

Ann heveledigez zo nianim d'ar garante ; 
Pa n he c'havit gan-in em lezet a gosle. 



Sal-ho-kraz, mignon ker, me n'ho tisprizann ket 
Deuz ar c'hourc'hemennou n'ec'h euz hini lorrei , 



IV 

LE DÉPART DE L'AME. 

( Dialecte de Coroouaillo. ) 

Venez entendre chanter le départ de l'âme bienlieureuse au 
moment où elle quitte sa demeure. 

Elle jette un petit regard, un petit regard vers en bas, et 
elle parle à son pauvre corps qui est au lit, malade. 



Hélas! mon corps, voici l'heure venue; il faut que je te 
quitte et que je quitte ce monde. 

J'entends les coups du petit martean de la mort : ta tête 
tourne ; tes lèvres sont froides comme glace. 

Ton visage est horrible; les yeux sont verdàtres; hélas! 
mou pauvre corps, il faut que je te quitte. 



Si mon visage est horrible, si mes yeux sont verdàtres, 
vous dites vrai, il faut que vous me quittiez. 

Vous ne reconnaissez plus, vous méprisez votre pauvre ami; 
hélas! je suis tellement changé. 

La ressemblance est mère de l'amour ; puisque vous n'en 
avez plus avec moi, laissez-moi. 



Non, non, mon cher ami, je ne vous méprise pas ; de tous 
les commandements vous n'avez violé aucun ; 



A'i2 

llogen Doue lier ven, nieulomp he drugarez, 
A lak lin d'am c'halloiul lia d'ho sujedigez. 

(ilielu ni disparet gand ar niaro digar, 
Chetu me unanik ire 'n env hagann douar. 

Tre 'n env liag ann douar evcl ar goulmik c'iilaz 

A eaz niez deuz anu arc'li da c'hout liaglao oa c'hoaz. 



Hogen ar goulmik c'Iilaz endro oa disiroet 
Ouz ann arc'h lech oa kenl, ha c'hui na reot ket. 



Ober arinn a-vad, toui a rann-me d'id, 
Eenn ar varn diveza me 'em gavo gen-id. 

Me 'em gavo gen-id, ker gwir ma' zann breman 
Dirag ar varn genia, sioiiaz ! ken a grenann ! 

Bez fisianz, mignon ; nior-blen goude gwalorn ; 
Dont a rinn-me neuze da begi enn da zorn ; 

Pa vefez "vel liouarn, pa vinn me bel enn en, 
Evel eur nieanik-krog me az lenno gan-en. 



Pa viuu-me, cne kez, enn eur bez aslennet 
lîa dre vreignadurez enn douar dispennet ; 

Pa n'ara bezo na biz, na dorn na Iroad na brec'h ; 
Divezad a vo d'e-boc'h fallout ma c'bas ouz krec'h. 



^eb a grouaz a bed, lieb skouer na danvez. 
En deveuz ar c'halloud daz ober a nevez. 



445 

Mais Dieu le veul ( bénissons sa bonté); il veut nieUre un 
ternie à mon autorité et à votre sujétion. 

Nous voilà séparés par la mort sans pitié ; et me voilà toute 
seule entre le ciel et la terre, 

Entre le ciel et la terre, comme la petite colombe bleue 
qui s'envola de l'arche pour aller voir si l'orage durait 
encore. 



Oui ; mais la petite colombe bleue revint à l'arche, et vous 
ne reviendrez pas vers moi. 



.Je reviendrai, vraiment, je le le jure ; je reviendrai vers toi 
au jour du jugement ; 

Je reviendrai vers toi, aussi vrai que je vais maintenant 
paraître au jugement particulier. Uéiasî j'en tremble ! 

Aie confiance, ami ; après le vent du nord-ouest, la mer de- 
vient calme; je viendrai le donner la main ; 

Et quand même lu serais aussi lourd que du fer, lorsque j'au- 
rai été dans le ciel, comme un aimant, je t'attirerai vers moi. 



Quand je serai, chère àme, étendu dans la tombe et détruit 
en terre par la corruption ; 

Quand je n'aurai ni doigt, ni main, ni pied, ni bras, ce sera 
vainement que vous essayerez de ni'élever à vous. 



Celui qui a, créé le monde, sans modèle ni niaiière, a le pou- 
voir de le rendre ta première forme ; 



444 

jSeb az anaveze, enu anizer na oaz ket, 
A hello da gavout e-lec'h na vezi ket. 

Ni 'n eni gavo ker gwir, ker gwir ma z ami brcman, 
Dirag ar vani geuta, siouaz I ken a grenann ! 

Kea a grenann, grenann, ken ven ha ken disler 
'Vel ciinn dellien lammel gand eur barrad-amzer. — 

Doue glev anezhan, Doue responl bulian : 
— Ai la, ene paour, ue vi ked pell e poan : 

Te peuz ma zervichet drc 'm onn bel war ar bed 
Ha breman le po lod eveuz ma joausled. — 

lien gober, o pignal. eur zellik deuz ann traon. 
Ha gwelel he gorf paour siennct war ar vaz-kaon. 



— Demad-did-de, vac'horf, dt-niad a laranu d'id, 
Dislroi a rann endro, gand kalz Irue ouz-id. 



— Tevet, ene kcz, gand komzou alaourel, 
Poullr lia breignadurez n'euz ker a drue e bed. 

A» E>E. 

— Sal-ho-kraz, o va c'horf, dellezout a rez inad 
Kerkouls hag ar podpri oe enn ban louzou-mad. 



Rcuavo 'ta, buhez, kenavo pa z eo rcd ! 

Douer'ho c'basd'al Icc h m'hoc'h cuz c boaut da vonei! 



Celui qui t'a connu loisque lu n'élais pas, pourra bien te 
trouver où tu ne seras pas. 

Nous nous reverrons alors, aussi vrai que je vais mainte- 
nant me rendre devant le tribunal de Dieu ; aussi vrai que j'en 
tremble! 

Aussi vrai que j'en tremble, que j'en tremble; aussi faible, 
aussi vaine que la feuille emportée par le vent de l'orage. — 

Mais Dieu entend l'àme ; Dieu lui répond : — (jouragc, âme 
chrétienne, tu ne seras pas longtemps en peine ; — 

Tu m'as servi pendant que tu étais au monde ; maintenant 
lu vas prendre part à mes félicités. — 

L'a ne alors, toujours s'élevanl, jette encore un peut regard 
vers en ba^^. et voit son pauvre corps couché sur les tréteaux 
funèbres. 



Bonjour, mon pauvre corps, bonjour, je détourne la tête, 
par grand'pilié pour toi. 



Cessez, chère âme, cessez de m'adresser des paroles dorées ; 
poussière el corruption sont indignes de pitié. 



Sauve la grâce, ô mon corps, lu en es vraiment digne, 
digne comme le vase de terre qui a renfermé des parfums. 



Adieu donc, ô ma vie, adieu, puisqu'il le faut ; que Dieu 
vous mène aux lieux où vous souhaitez d'aller. 



446 

Chili vo diliuu bepred, me siouaz '. a gousko ! 
N'aiii ankouiiac'hil ked, liag haslit auu dislro. 

— lia peiioz a ril-hu livirit-lm d'i-me? 

Ken draiil ouz ma c'huitat, ken digoiifort onn-me! 



— Eskemmo dreiii garogand rozeniiou 'm euz grel. 

Ha g.md mel meurbeddoas, bcslel c'iuiero meuibed. — 

Neiize, iaoueii ha skanv evel eunn alc'hueder; 
Anii eue zav, c sav, e sav e-bar auu er. 

Hag evel m'eo digouet, skoei a ra war anu uor, 
Ha d'auu olrou Sant-Per hi a c'houlcuu diaor. 



Oh ! c'hui. olrou Sanl-Per, a zo kaiauloznz. 
C liui em digemero e baradoz Jezus. 



E baradoz Jezus e vei digemerel, 

Rag Ira ma oaz er bed he zigemer t'euz grel. — 

Hag Clin eur vonet Ire ben a zislro endro, 
Uag a wel he gorf paour 'vel eurberu douar-go. 



— Kcnavo d'id, va c'horf, ha da drugarekal; 
Kenavo, kenavo da draouien Jozafal. 

Me glev eur meuleudi 'vel na gleviz he far ; 
Tiz zo war ar c'hoummoul, ar goulou-de a bar ! 

Chelu me o vleunia evel eur bondik roz 
A-hed gM-az ar vuhcz e liorz ar baroz. 



4^7 

Vous serez éveillée [oujoiirs ; mais moi, hélas 1 je dormirai ! 
au moins ne m'oubliez pas, et hàXez l'heure du retour. 

Mais comment êtes-vous, dites-moi? Vous paraissez si gaie, 
et moi je suis si triste! 



J'ai échangé des ronces contre des roses, et du fiel amer 
contre du miel savoureux. — 

Alors, gaie et vive comme une aliouellc, l'àme monte, 
monte, monte encore vers le ciel. 

Une fois arrivée, elle frappe à la porte, et demande à entrer 
à monseigneur saint Pierre. 



vous, seigneur saint Pierre, vous qui êtes si boo, vous 
me recevrez, n'est-ce pas, dans le paradis de Jésus? 

SAIMT PIERRE. 

Oui, tu seras reçue dans le paradis de Jésus, car lorsque tu 
étais au monde, tu l'as reçu dans ta maison. — 

L'àme, au moment d'entrer, détourne encore la tête, et voit 
son pauvre corps, comme une taupinée. 



Au revoir, mon corps, et merci. Au revoir, au revoir, dans 
la vallée de Josaphat. 

J'entends des concerts d'harmonie, tels que je n'en entendis 
jamais; les nuages fuient, le jour brille; 

Me voilà fleurissant comme un rosier au bord du ruisseau 
de la vie, dans le jardin du paradis. 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 



Les paysans brelons, dans leur poétique naïvelé, se figurent que 
l'anie monte au ciel sous la forme d'un oiseau. Coninie je suivais 
un jour de l'œil une alouette qui s'élevait en chantant dans les 
airs, un vieux laboureur qui cliarruail a quelques pas de moi, 
s'arrêta; et, s'appuyant sur la fouiclie de son instrument aratoire, 
il me regardait en silence. 

— Elle chante i)ien gaiement, n'est-ce pas? me dit-il enfin; mais 
je parie que vous ne conqjrenez pas sa chanson ? — 

Je l'avouai. 

— Eh bien, continua-l-il, voici ce qu'elle chante : 

l'or, (ligor ann iior d'in , 
Birviken na bec'hian, 
Na bec'hinn, na boc'hinn ! — 
« Saint Pierre, ouvre moi la porte, je ne pécherai plus jamais, 
plus jamais, plus jamais!» 

— Nous allons voir si on lui ouvre, — dit le paysan. 

Au bout de quelques minutes, comme l'oiseau descendait, il 
s'écria : 

— Non! elle a trop péché. Voyez comme elle est de mauvaise 
humeur! l'entendez-vous, la méchante? 

Pec'hinn ! pcc'hinn ! pec'hinn! — 
« Je pécherai! je pécherai! je pécherai ! » * 

Piquante superstition, vague écho du vieux druidisme. 



LA FÊTE DES MORTS. 



ARGUMENT. 



C'est le mois noir (novembre) que l'Eglise a choisi pour son- 
ger aux morts et prier pour eux. Le soir de la fête de tous les 
saints, le cimetière est envahi par la foule, qui vient s'agenouiller 
tête nue sur l'herbe mouillée, près de la tombe de ses parents dé- 
funl.s; remplir d'eau bénite le creux de leur pierre, ou, selon les 
localités, y faire des libations de lait. Cependant l'office commence 
et se prolonge; les cloches ne cessent de tinter durant toute la 
nuil, et quelquefois, "a l'issue des vêpres, le recteur, suivi de son 
clergé, fait processionnellemcnt, à la lueur des flambeaux, le tour 
du cimetière en bénissant chaque tombe. Dans aucun ménage, 
celte nuit, la nappe n'est ôtée de dessus la table ni le souper de.s- 
servi, car les âmes viendront en prendre leur part; on se garde 
bien aussi d'éteindre le feu du foyer : elles doivent s'y chaufl'er 
comme durant leur vie. 

Lorsque l'office du soir est terminé, que chacun a regagné sa 
demeure et quitté la table, pour l'abandonner aux morts, et qu'on 
se met au lit, on entend à la porte des chants lugubres mêlés au 
bruit du vent. Ces chants sont ceux des ûmes qui empruntent la 
voix des pauvres de la paroisse pour demander des prières. 



V 

KANAOUEN ANN AXAON, 

( les Kerne. ) 



Han Tad ar Mab ar Spered-glau ! 
leched niad dhocli lud ann ti-man, 
lec'hod niar d'Iioc'h war boez bor penri. 
Dent omp d'bo lakat er boden. 

Pa sko ar Maro war ann iior, 
Da bantor-noz pa c'boiil digor ; 
Kalon ann dud a ra lammo, 
Piou a ielo gand ar niaro? 

llogen, na viol kel souezel, 

Da doull bo lor niar 'd omp ditrouet : 

.leziis en dciiz lion digaset. 

niio liliinia ma oc'b kouskel; 

l)'bo liliuna, lud ann li-man, 
D'bo tibnna, brazbabihan : 
Mar 'z euz, siouaz, iruez er bed 
Enn lian Doue bor zikourel. 

Breudeur, kerenlba niignoned, 
Enn han Doue ! bor cbilaouet ! 
Enn han Doue pedet ! pedet ! 
Ilag ar vugale na reonl ket. 

Gand ar re lion euz-iii-maget. 
Ed omp pell-zo ankounac'bel, 
Gand ar re bon euz-ni-karel. 
llt^p (ruez, cz omp dilezei. 



V 

LE CHANT DES AMES DU PURGATOIRE. 



Dialecte de Cornouaille. 



Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Bonne santé, 
gens du logis; bonne santé lions vous souhaitons. Mellez-vous 
tous en prières. 



Quand la mort frappe à la porte, quand à minuit elle de- 
mande à entrer, tous les rnnirs tremblent : qui la mort doil- 
elle emporter? 



Mais, vous, ne soyez pas surpris si nous sommes venus à 
voire porte : c'est Jésus qui n(ms envoie pourvons éveiller, si 
vous dormez: 



Vous éveiller, gens de cette maison ; vous éveiller, grands 
pl petits; s'il est encore, liélas! de la pitié dans le monde, au 
nom de Dien ! secourez-nous 



Frères, parents, amis, au nom de Dieu ! écoutez-nous ! an 
nom de Dieu! priez ! priez ! car les enfants, eux. ne prient pas. 



Ceuv que nous avons nourris nous ont depuis longtemps 
oubliés ; ceux que nous avons aimés nous ont sans pitié dé- 
laissés. 



432 

Ma map, ma nierc'h. c'hui zo koiiskel 
War ar blun dous ha blod meurbed, 
Ha me ho lad. ha me ho mamm, 
Er purkator e-kreiz ar ttamm. 

C'hui zo er gwele kousket aez, 
Ann anaon paonr zo diaez, 
C'hui zo er gwele kousket mad, 
Ann anaon paour zo divad. 

Eul licher wenn ha pemp planken, 
Eunn dorchen hlouz dindan ho penn. 
Pemp Iroated douar war c'horre, 
Chelu madou ar hed er be. 

Ni zo enn taniiag enn anken : 
Tan dindan-omp, tan war hor penn. 
Tan war lae, ha lan d'ann traon ; 
Pedet evid ann anaon ! 

Gwechall paoamp c-barzar bed, 
Ni boa kerenl lia mignoned ; 
Ilogen breman p'ed omp marvet 
Kerent, miituoned, n'hon euz ket. 

Enn han Doue, hor zikouret ! 
Pedit ar Verc'iiez bennigel 
Da skuilla eul lomm euz he lez. 
Enl lomm war ann anaon kez, 

Mcz deuz ho kwele prim lammet. 
War ho laou-lin noaz em strinket, 
Neniet ma oc'h kouet erc'hlenved. 
Pe bel gand ar maro galvet. 



453 

Mon fils, ma fille, vous êtes couchés sur des llis de plume 
bien doux, et moi, voire père, et moi, votre mère, dans les 
flammes du purgatoire. 



Vous reposez là mollement, les pauvres âmes sont bien mal; 
vous dormez-là d'un doux sommeil, les pauvres âmes veil- 
lent dans les souffrances. 



Un drap blanc et cinq planches, un sac de paille sous la tête 
et cinq pieds de terre par-dessus, voilà les seuls biens de ce 
monde qu'on emporte au tombeau. 

Kous sommes dans le feu et l'angoisse; feu sur nos tètes, 
feu sous nos pieds ; feu en haut, feu en bas; priez pour les 
âmes ! 



Jadis, quand nous étions au monde, nous avions parents et 
amis; aujourd'hui, que nous sommes morts, nous n'avons plus 
de parents ni d'amis. 

Au nom de Dieu! secourez-nous! Priez la Vierge bénie de 
répandre une goutte de son lait, de son lait sur les pauvres 
âmes. 



Sautez vite hors de votre lit, jetez-vous sur vos deux ge- 
noux ; à moins que vous ne soyez malades ou appelés déjà par 
la mort. 



NOTES ET ÉCLAIHCTSSEMENTS. 

En entendant ces voix lamentables, tout le monde se lève dans 
les chaumières; tout le monde se jette à genoux, et l'on prie en 
commun Dieu pour les trépassés, sans oublier de faire une abon- 
dante aumône aux pauvres qui sont a la porte et qui les repré- 
sentent. Ceux-ci, alors, poursuivent leur promenade nocturne a 
travers les bois et les landes, au son des glas funèbres et au mur- 
mure du vent dans les feuilles flétries, moins pressées, dit-on, sur 
la terre au mois noir, que ne le sont les âmes, cette nuit, dans 
les airs. 



L'ËNFEIS 



ARGUMENT. 



Pour trouver la société chrétienne (elle qu'elle était jadis, une 
réunion d'hommes à natures primitives, a organisiition puissante, 
à imagination dévoranle; pour trouver un prêtre que la foule 
comprenne, qu'elle aime, et qui soit de force a lutter corps à 
corps avec elle et à la lerras-er, il n'est pas nécessaire de re- 
monter le cours du temps et d'aller jusqu'au moyen âge : on n'a 
qu'à venir en Bretagne. Les cantiques qu'y chante le peuple sont 
en harmonie avec ses mœurs, ses mules croyances et les doctrines 
qu'on lui prêche : il a un secret penchant pour les sujets qui 
trailent des vérités les plus eflVayanles de la religion, comme s'il 
avait gardé l'esprit dont les druides remplissaient ses ancêtres au 
fond de la forêt sacrée; le cantique de l'enfer, le plus ancien et le 
plus populaire de tous ceux que nous possédons, me parait en 
être une preuve. On l'attribue tantôt au père Morin, qui vivait 
, au quinzième siècle, tantôt au père Maunoir, qui vivait au dix- 
septième; toutefois il ne se retrouve pas dans la collection im- 
primée des cantiques de ce dernier, mais dans un recueil plus 
ancien où il diffère beaucoup delà version orale que nous pu- 
blions : la langue en est moins pure, l'allure moins franche, l'en- 
semble moins empreint de rudesse primitive. J'ai donc cru de- 
voir suivre la version populaire. 



VI 



A.\N IFERN. 



(lesLeuii. 



Dibkeiinoiiiplioll, kiislenien, ciiii iferii da'wclcl 
Ar waneioz estlamimiz eiiz aiiu eneou daoned 
Pe re zo dre wii Doue dalc'hcl e-barz ami tan, 
veza gret gwall zispigii euz lie c'iiraz et" bed-man. 

Ann ifcni zo cunn lonlldoii leuii a devalijeii, 
Elec'li ne wcler morse bihaiia skleiijeii, 
Ami iiorioii zo belsarrel ba prcnnel gand Doue, 
Ha n'bo digoro biken ; kollel eoaiin alc'boue ! 

Eur foni dioret erbed-ma n'od eo nemed moged. 
E-kever inn ann ifein, lan eneou daonet, 
tiwell e ve devi onn hi ac'ban da fin ;ir bed ; 
Egel bcza enn ifern e-pad eunn lieurgwanet. 

bidal reonl a-boez penn, evel cbaz koiinnarel ; 
Ne ouzonlpelec'b tec'licl, peb-Iec'b cz-inl losket. 
Ann lan zo war bo goire.ann lan zo dindan bo. 
Ann tan zo a bep kosle liag bo devo ato. 

Ar mab lammo gand be dad, bngar vcrc'b gand be niamm, 
Ho slUnjo, gand mil maiioz, dre bo bk'o, kreiz ar Hamm. 
— Malloz d'bocb grck diankol. bag lioch euz bon ganel; 
Mallozd hot'b, ira didalvez, kiriok oc'b ompdaouel! — 



VI 

L'ENFER. 

Dialecte de Léon. 



Descendons tous, chréliens, en enfer, pour voir quel supplice 
effroyable endurent les ànies damnées que la colère de Dieu 
tient enchaînées au milieu des flammes, pour avoir abuse 
de ses grâces en ce monde. 

L'enfer est un abîme profond plein de ténèbres, où ne luit 
jamais la plus petite clarté ; les portes ont été fermées et ver- 
rouillées par Dieu, et il ne les ouvrira jamais ; la clef en est 
perdue ! 

Les dalles rougies d'un four d'ici-bas ne sont que fumée, au 
prix du feu de l'enfer, du feu qui dévore les âmes damnées ; 
mieux vaudrait brûler, en ce four, jusqu'à la fin du monde, 
que d'être, pondant une heure, tourmenté en enfer. 

Ils hurlent à lue-tête, comme des chiens enragés ; ils ne sa- 
vent où fuir ; partout des flammes ! des flammes sur leur tête, 
des flammes sous leurs pieds, des flammes de tous côtés, qui 
les dévoreront à jamais. 

Le fils s'élancera sur son père, et la fille sur sa mère, et ils les 
traîneront par les cheveux, au milieu des flammes, avec mille 
malédictions : 

— Soyez maudite, femme perdue, qui nous avez mis au 
monde ; soyez maudit, homme insouciant, qui èies la cause de 
notre damnation. 



;58 

\h) iiiMgaiiuroz a vo da vikcii gaïul Satan 
Kaezour ann dragoned, elouez ar gwazioii tan ; 
llag ho evacl), liodaclou, hag a vezo niesket 
Gand mil ha mil semt viltaiiz ha goad ann louseg«.'d. 

lia kignot vo ho c'hroc'hen, hag ho c'hik difreuzet, 
Uand heg ann aered-wiber, kouls ha dend ann diaoulcd, 
llag cnn lan a vo luiilel ho c'hik hag ho cskern, 
Kvil ma tciilint kreoc'h c forn vraz ann ifern. 

(iondc ma vezint loskcl eur houladig enn lan, 

E vint lolcl enn cul lenn Icun a skorn gand Satan, 

lia dcnz al Icnn barz ann tan, arrc vint didolct 

Ha deuz ann tan barz ann dour, 'vel al loc"h-liO(iarn goelict. 

Neuze teuinl da wela, dawela gand enkrcz : 

— Ho ped onz omp, ma Doue, ho ped ouz omp Irucz. — 

Hogen enn ancr welirit ; rag 'Ira hado Doue 

E padoho ankeniou hag ho enkrcz ive ! 

Ken ter a vezo ann lan horosto enn ifern. 
Ma leui ar mol da virvi. penn-da-benn, 'nn ho eskcrn, 
Senl-vui chonlenninl Irne. seul-vui e vinl gwanet ; 
Kacr devezo iudal, loskel e vint bepret. 

Ann lan-zo a zo c'hnuezel dre vuanegez Doue. 
Ne halfe ked helazaevclpa ma garfe; 
Bikcn na dolo nioged, ha biken na devo, 
Heb chana d'ho Icski biken n"ho diskarro. 



459 

Ce sera Satan qui leur préparera à manger, et les ordures 
des monstres de l'enfer, ramassées dans les ruisseaux de feu, 
quil leur servira; et pour boisson, ils auront leurs larmes, 
mêlées de mille immondices et de sang de crapaud. 

Et leur peau sera écorcliée et leur chair déchirée par la 
dent des serpents et des démons; et leur chair el leurs os 
seront jetés au feu, pour alimenter la fournaise immense de 
l'enfer. 

Après qu'ils auront été laissés quelque temps dans les flam- 
mes, ils seront plongés, par Satan, dans un lac de glace; et 
du lac de glace replongés dans les flammes, et des flammes 
dans l'eau, comme la barre de fer en l'orge. 

Alors, ils se mettront à pleurer, à pleurer amèrement : 
— Ayez pitié, mon Dieu, ayez pitié de nous! — 
Mais ce sera en vain qu'ils pleureront, cariant que Dieu du- 
rera, dureront leurs tourments et leurs maux. 

Le feu qui les brûlera en enfer sera si vif, que leur moelle 
bouillira dans leurs os; plus ils demanderont grâce, plus ils 
seront lourmentés ; ils auront beau hurler, ils brûleront éter- 
nellement. 

Ce feu-là. c'est la colère de Dieu qui l'a allumé ; et il ne pour- 
rait plus l'éteindre, quand même il le voudrait; jamais il ne 
jeitera de fumée, et jamais il ne consumera; il les brûlera 
éternellement, sans jamais les détruire. 



NOTES ET KCLAIRCISSEMENTS. 



Cela fait frémir : l'imagination de Michel-Ange n'est pas allée 
plus loin : et, pour que rien ne manque a la réalité du tableau, 
cerlains passages poussent l'horreur jusqu'au dégotil, comme ces 
mystérieux recoinsdu Jw^ewenf ,der«ier du peintre italien. Qu'on 
se rappelle maintenant que ce cantique est chanté fréquemment 
par des chrétiens de tout ôge en Bretagne. Quel trouble, quel ter- 
reur profonde ne doit-il pas jeter dans l'àme des enfants, des 
jeunes filles et des vieillards! Mais, ainsi que je l'ai remarqué, le 
paysan breton ne recule pas d'effroi devant les peintures sombres; 
la tournure de son esprit l'y invile au contraire, et son calme in- 
térieur n'en est point troublé. J'ai dit aussi précédemment que la 
pièce était tronquée dans les versions imprimées : croirait-on, 
par exemple, qu'en son adorable simplicité, un de ces naïfs proies 
franco-bietons, comme il yen a plusieurs, a reculé d'effroi devant 
la sublime clef perdue de l'enfer, et qu'il l'a remplacée par une 
cheville de sa façon? 



LE PARADIS. 



, ARGUMENT. 



Autant le cantique de l'Enfer est épouvantable, autant celui 
du Ciel est mystique et charmant. On l'attribue généralement à 
Michelie Nobletz de Kerodrrn, missionnaire breton, contempo- 
rain du père Maunoir. Celle opinion nous paraît soutenable, et 
nous l'adoptons; mais nous ne pouvons croire qu'il ait composé 
la pièce telle qu'elle se lit dans les collections imprimées. Outre 
qu'on en trouve autant de versions différentes qu'il y en a eu 
d'éditions depuis le dix-septième siècle jusqu'à nos jours, ces ver- 
sions écrites, qui s'accordent plus ou moins, quant au fond, avec 
les versions orales, en diffèrent notablement par certains détails; 
elles ont perdu des strophes entières, des ornements pleins de 
grâce et de poésie que celles-ci offrent encore; enfin elles ont subi, 
sous le rapport du langage, des altérations nombreuses. Nous 
n'hésitons donc pas à suivre encore les versions inédites. 



59. 



VII 

AR BARADOZ. 

( les Trf ger. ) 



Jezus ! peger braz vo 
Plijadur ann eneo, 
Ta vinl dirak Doue. 
Ilag onn he garante. 

Berr gavann ann amzer. 
Ilag ar poaniou disler, 
sonjal de ha noz, 
E gloar ar baradoz. 

Pa zellann cnn envo. 
Ilag enlreze va bro, 
Nijal di a garonn. 
Evel eur goulinik wenn 

Pa vo pred ar niaro. 
Neiize me gimiado 
Onz ar cMiig ankeninz. , 
Enebourda Jezus. 

(Jand joa e c'horioann 
Ann tremen divezan : 
Hast am euz da welet 
Jezns, va gwir bried. 

Korkent a ma vezo 
Torrel va chailenno. 
M on em zavo enn er 
Kvel eunn alcboucder. 



LE PARADIS. 

( Dialecte de Tréguier. 



Jésus ! combien sera grand le bonheur des âmes, quand 
elles seront devant Dieu, el dans son amonr ! 



Je trouve le temps court, et légères les peines, en son- 
geant nuit et jour à la gloire du Paradis. 



Quand je regarde le ciel, ma pairie, je voudrais y voler 
comme une petite colombe blanche. 



Quand viendra l'heure de la mort, alors je quitterai cette 
chair angoisseuse, l'ennemie de Jésus. 



J'attends avec joie le dernier passage, j'ai hâte do voir 
Jésus, mon véritable époux. 



Aussitôt que mes chaînes seront brisées, je m'élèverai dans 
les airs comme une alouette. 



Trenien a rinn al loar 
Evitnionet d'ar c'hloar 
Dreist ann hcol, ar slered, 
Me a vezo douget. 

Pa vinn pell diouz ann douar, 
Traonien leun a c'Iilac'liar, 
Neuze me rai eur zcll 
Ouz va bro Breiz-izel 

Neuze me a laro : 
— Kenavo d'id, va bro. 
Kenavo, bed doaniuz, 
(;and (la veac'liiou poaniuz; 

Kenavo paourentez, 
Kenavo, goanerez, 
Kenavo irubuillo, 
Kenavo. pec'liejo ! 

Pellocb ne zoujinn ket 
Ardou ann drouk-spered ; 
Biken me n'em golo 
Goude pred ar maro. 

Evel eur vag gollet. 
Va c'horf deuz va c'Iiaset 
Ama, dre ann avel, 
Ar glao hag ar riel. 

Maro. le" ar porzer 

A zigor d'in ar ger, 

Pa vruzun gand ann her 

Va leslr oiid lie ree'liier. — 



465 

Je passerai la lune pour aller à la gloire, je foulerai aux 
pieds le soleil et les étoiles. 



Quand je serai loin de la terre, celle vallée de larmes, alors 
je jetterai mes regards sur mon pays de Bretagne : 



Alors je dirai : — Adieu, mon pays, adieu, à toi, monde de 
souffrances et à tes douloureux f.irdeaux; 



Adieu, pauvreté, adieu, afiliclion, adieu, troubles du cœur, 
adieu, péchés! 



Je ne craindrai plus les ruses du malin esprit; maintenant 
que l'heure de ma mort est passée, je ne me perdrai plus! 



Mon corps, comme un vaisseau perdu, m'a conduit ici, mal- 
gré les vents et la tempête : 



trépas, tu es le portier qui m'ouvre le château contre 
les écueils duquel les flots ont brisé mon navire. — 



466 

Abep-(ii pa zellinn, 
Remenl ira a welimi 
A rai dam daoulngad. 
Ha d'am c'iialon mil vad : 

Pcrc'her ar baradoz 
Digor onz va gorloz, 
Ar zent, ar zenlozcd. 
Tost d"am digeineroi. 

Me vo digemeret 
E palez ann Drinded, 
E-kreiz ann enorio 
Hag ar meuleiidio; 

Hag eno, evit niad 
Welinn Doue aim lad 
Gand lie vab bcniiigel 
Hag ar Spered nieidet. 

Me a welo Jeziis, 
Eim eur c'biz diuliuz, 
lakat war va fenn 
Ar gaera kurunen : 

— Ho korfou evuriiz, 
A lavaro Jezus, 
Oa lensoriou kuzet 
Enn douar benniget. 

Evel grizio roz-gwenn, 
Pe lili pe spenigwenn. 
E kornig eul-liorz, 
Ed lioc'h e-kreiz va forz; 



467 

De quelque côté que je me tournerai, tout ee que je verrai 
remplira mes yeux et mou cœur de bonheur : 



Je verrai les portes du paradis ouvertes pour m'atlendre, 
et les saints et les saintes prêts à me recevoir. 



Je serai reçu dans le palais de la Trinité au milieu d hou- 
neurs et d'harmonies; 



Et là , je verrai Dieu le Père avec son Fils et l'Esprit- 
Saint. 



Je verrai Jésus, d'un air plein de bonté, placer sur mon 
front une belle couronne : 



— Vos corps heureux, dira Jésus, étaient des trésors cachés 
en une terre bénie. 



Vous êtes en ma cour comme des racines de rosiers blancs, 
de lis, ou d'aubépines, dans un jardin ; 



'i08 

C'houi zo cr baradoz 
Evel bokcdo roz 
A zivieun d'ar mare, 
Hag a vleun adarre. — 

Evit poanio dister 
Evit ankenio bcrr, 
Ni vezo peet mad 
Gand Doue, lior gwir dad. 

Kaer a vezo gwelel 
Ar Werc'licz benuigel. 
Gand daouzek steieden 
A ra he c'hiiruneii. 

Gwelel a rimp ouspenn 
Ganl-ho peb a delen, 
Aele liag arc'haele 
Iloll veuli Doue; 

Gwelel a raiinp-ni c lioaz 
Leui» a c'iiloar, leun a c'biaz, 
lion tado, hor niaiiimo : 
llor broudeur, ind hor bro. 



Gwerc'hezed a bep oad, 
Senlezed a bep stad. 
Gragez, inianvezed, 
Gand Doue kurunet, 

Ann bo!l clcdigo 

War ho eskeligo 

Ker mignon, kei ru-benn. 

Anijo droisl lior piim, 



469 

Les rosiers, les aubépines cl les lis, perdent leur fleur 
dans la saison, et la recouvrent comme vous. — 



Pour de légères souffiances, pour de courtes angoisses, 
nous recevrons de Dieu, noire véritable père, une brillante 
récompense. 



Elle sera belle à voir, la Vierge bénie, avec les douze étoiles 
qui lorment sa couronne. 



Nous verrons aussi les légions des archanges, qui chan- 
tent les louanges de Dieu, chacun une harpe à la main ; 



Nous verrons encore, pleins de gloire et de grâce, nos pères, 
nos mères, nos frères, les hommes de notre pays; 



Des vierges de tout âge, des saintes de toute condition, des 
femmes, des veuves couronnées par Dieu. 



Tous les petits anges, portés sur leurs petites ailes, si gen- 
tils cl si roses, volligeroni au-dessus de nos tètes ; 



40 



470 

A iiijo (Ireist lior penn, 
Evel eunn hed gwenen, 
Eun eur purkad bleunio, 
Sou ha o'Iioucz-vad ganl-ho. 

Euruzded heb lie far ! 
sonjal me ho kar; 
Chili a ro d'iii dizoaii 
E poanio ar bcd-iiian ! 



471 

Voliigeront au-dessus de nos têtes, comme un essaim mé- 
lodieux et pavfimié d'abeilles dans un champ de fleurs. 



Bonheur sans pareil! plus je pense à vous, plus je vous 
(li'sircl vous consolez mon cœur dans les peines decetle vie ! 



NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS. 



Le canlifiuedu Paradis, dont l'air est aussi suave el aussi cliar- 
mant que les paroles ( V. les Mélodies, p. oG\ nous a été chanté 
pour la pr(>niiére fois, par une mendiante assise au pied d'une 
croix, au l)ord d'un chemin. La pauvre femme avait peine à con- 
tenir son émotion, et pleurait en nous le chaulant. Dieu nous 
donnait en elle un symbole louchant de la picte des Bretons. 



CONCLUSION. 



Arrivé à la fin de cette publicntion, uneréllexion me frappe 
qui m'impose im dernier devoir. Si les clianls qu'on vient de 
lire offrent quelque intérêt poétique ou historique, ils ne me 
sendtlent pas moins inléressanls et moins inslructifs, au point 
de vue plnlosopliique et moral. Ils retracent, en effet, le ta- 
blenu fidèle des mœurs, des idées, des croyances, des opi- 
nions, des goùls, des plaisirs, des peines et des seniimenls du 
peuple breton, aux différentes époques de sa vie. Il s'y peint 
d après nature, avec ses vertus et ses vices, sans s'inquiëler 
de certaines difformités qui! n'aperçoit pas, et que l'art ap- 
prend à dissimuler par la manière de les éclairer. Le portrait 
n'est qu'ébauché, sans doute, mais il est frappant de vérité. 

L'homme v paraît sous trois aspects qui correspondent aux 
trois catégories des chants populaires de la Bretagne, savoir : 
aux poésies mythologiques, héioiques et historiques; aux poé- 
sies domestiques et d'amour; aux légendes et aux chants reli- 
gieuv. 

Les premières nous l'ont montré enfant, puis adolescent, 
puis parvenant à l'âge mûr ; les autres nous ont initié à sa vie 
domestique, les dernières à sa vie religieuse. 

Rappelons les traits principaux. 

On se souvient de cet enfant vêtu de blanc, debout près 
d'un vieillard austère qui lui répèle sa leçon : c'est le breton 
an début de l'existenet' sociale, et (pi'im druide instiuit/Or. 

40. 



l'iinnimo csl un èlw enseigné : la somrncc inoralo (léposéo 
dans sa jeune âme n'y meurt point ; elle s'y développe, au 
contraire, elle frucliiie, et l'on peut encore, après bien des 
siècles, juger de la semence par les fruits. L'expérience le 
prouve, et le sujet qui nous occupe confirme les observations 
de l'expérience. 

L'enseignement que le prêtre païen donne à son élève est 
sérieux, grave, sombre, et, avant tout, religieux. A peine le 
jeune Breton est né, qii'il voit autour de son berceau, la 
Mort, la Douleur et la Nécessité, divinités terribles qu'on 
lui dit d'adorer : soumis à la loi du destin, il les adore ' ; 
mais si le maître lui montre la souffrance comme le lot de 
Ibumanité sur la terre, il fiîit en même temps briller aux yeux 
de son imagination un royaume oncbanté « plein de fruils d'or, 
de fleurs et de petits enfants qui rient ; » et le cœur du jeune 
néopbyte, fermé pour ce monde terrestre, s'ouvre avec l'espé- 
rance pour un monde meilleur. 

La même voie fleurie le mène à l'amour du merveilleux; 
son inslitiileur donne un aliment à ce penchant naturel à 
l'homme en l'entrelenant d'un monde mitoyen, peuplé d'es- 
jirits mystérieux des deux sexes, les uns nains, compos;inl des 
breuvages magiques; les autres naines, dansantavec des fleurs 
dans les cheveux et des robes blanches, autour des fontaines, à 
la clarlé de la lune. Frappé par ces fraîches images, l'enfant 
croira donc aux esprits, aux sorciers, aux fées, à l'influence 
des astres; il sera superstitieux et crédule. 

Passant à un autre ordre d'idées, le maître apprend à son 
élève qu'un jour des vaisseaux élrangers descendirent sur 
les rivages de la patrie, qu'ils la dévastèrent; que les 
prêtres, pères et chefs du peuple, furent égorgés par eux, 
hormis un petit nombre qu'on voyait errer, fugitifs, avec des 
éjiées brisées, des robes ensanglantées, des béquilles. El, de- 
vant ce tableau plus saisissant encore que celui devant lt>- 
(|uel fit serment le jeune Annibal, l'enfant va jurer haine à 



mort aux étrangers , et protester qu'il défendra éternelle- 
ment, contre eux, le culte de ses pères, les lois de son pays 
et son indépendance. De la sorte, naît en son cœur, comme 
un doux fruit sur une tige amère, cet amour du sol natal et 
de la liberté, cet esprit de résistance opiniâtre , ce dévoue- 
ment aux chefs nationaux, et cet instinct de conservation qu'il 
ne perdra jamais. 

La suite des siècles nous l'a fait voir mettant en pratique 
les divers enseignenienls du maître. 

Un prince, ennemi et chrétien, le prend, l'enchaîne, lui 
crève les yeux, et il chante ; « Je n'ai pas peur d'être tué; 
j'ai assez vécu; peu importe ce qui arrivera , ce qui doit être 
sera : il faut que tous meurent trois fois avant de se reposer 
pour jamais *. » Puis il poursuit d'effroyables imprécations re- 
ligieuses et nationales contre l'étranger, ennemi de son culte 
el oppresseur de son pays. C'est le barbare aux passions effré- 
nées, inspiré par une haine aveugle que la raison ne peut ni 
blâmer ni absoudre. Ses vices ont le même caractère d'énergie 
sauvage que ses vertus. Chose étrange ! ils ont un mobile sem- 
blable, ils sont sacrés comme elles. Les sens grossiers qu'il 
a reçus de la nature, le ciel froid et pluvieux sons lequel 
il couche , la vie guerrière et rude qu'il mène, le dénûment 
presque complet où il se trouve des choses les plus nécessai- 
res au bien-être, la rareté des occasions qu'il a de se distraire 
des soucis de sa misérable existence, tout le pousse à cher- 
cher les moyens les plus violents pour assouvir ses penchants 
brutaux : le pillage, l'ivresse et la danse les lui fournissent. Il 
pille donc, il danse et il boit ^ ; et, en satisfaisant ainsi d'un 
même coup ses trois vices, l'amour du gain, l'amour des li- 
queurs formentées et l'amour du bal , il croit sérieusement 
s'acquitter d'un double devoir envers ses dieux et son pays; 
car, d'une part, c'est le territoire ennemi qu'il ravage; 
c'est le vin de l'étranger qu'il boii, et il le boit (c'est horrible 



1 T. I, p. 30 ei siiiv. 
» Ihid., p. 77 et suiv, 



à dire!) mêlé au sang de l'étranger lui-même; d'aulre pari, 
les danses auxquelles il se livre sont saintes : et ces danses, ee 
vin, ce sang, il les offre en holocauste au soleil qui le bénil 
et lui sourit. 

Pour qu'il puisse distinguer un jour le bien du mal, il fau- 
dra qu'un autre soleil réclaire, qu'un enseignement nouveau 
motiitie cehii qu'il a reçu, qu'une nouvelle loi vienne régler ses 
nobles instincts et mettre un frein à ses passions mauvaises. 

Cette loi, il la subit, et le premier cri qui s'échappe au jour 
do la bataille, de sou cœur où la foi du Christ commence de 
germer, est un défi jeté à la mort, du milieu des eaux san- 
glantes du baptême, une hymne où la résignation chrétienne 
triomphe déjà du fatalisme païen'. Le même sentiment éclate 
eu ses paroles, quand la peste désole sa patrie : « La peste est 
au bout de ma maison, lorsque Dieu voudra, elle entrera, dit- 
il; lorsqu'elle entrera, je sortirai ^. » Toutefois, le christia- 
nisme pratique n'a pas encore pénétré dans ses mœurs; les 
Hébreux étaient moins éloignés de la doctrine évangélique, 
ils disaient : « œil pour œil, et dent pour dent. » Lui, le dis. 
ri pie des druides, il s'écrie, tout chrétien qu'il est : « Cœur 
pour œil, et tête pour bras ^. » 

Ce laug.ngeatioce, justifié à ses yeux par l'amour du pays, il 
le tient et le traduit en actions pendant toute son enfance et pen- 
dant toute sa jeunesse. <( Il voudrait, dit-il, écraser le cœur du 
roi ennemi entre la terre et son talon; » et. bravant une mort 
certaine, il marche seid contre mille ; il suspend en trophée, 
au pommeau de la selle de son cheval, puis à la porte de sa 
maison, la tète di; l'étranger vaincu ; il rit (et serait blâmé de 
ne pas rire), il rit de tout son cœur en voyant l'herbe verte 
rougie du sang des oppresseurs de sa nation ; il se couche 
parmi leurs cadavres connue un lion rassasié an milieu dun 
troupeau de moiUous égorgés, et il se délasse en les regardant ''. 

t T. 1, p. s; cl Miiv. 

2 ]biii.,\>. 91. 

3 Ibid., p. 87. 

* Il'id., p. 149 i>l siiiv. 



477 

Mais quel changement soudain s'est opôré en lui ? Voilà que ces 
mêmes yeux qu'un spectacle aussi effroyaI)!e a charmés ver- 
sent des larmes de reconnaissance et de piété ! Le barbare 
tombe à genoux devant !e Dieu qu'il a invoqué, et auquel il 
doit la victoire; il lui élève des autels comme au soutien 
(le son pays, comme à son protecteur, et la religion rem- 
porte un triomphe nouveau. Elle l'a rendu modeste au milieu 
du succès, elle lui inspirera la résignation dans les fers , elle 
le consolera, elle lui donnera l'espoir; et un jour que tout le 
monde l'aura oublié, que personne ne le reconnaîtra plus sous 
la casaque de plon)b dont l'étranger l'aura chargé; un jour que sa 
barbe, d(3venue grise, descendra jusqu'à sa ceinture, et qu'il 
ressemblera à un chêne niorl depuis sept ans, alors la foi pas- 
sera sous les traits de la sainte patronne du pays ; elle le regar- 
dera, elle le reconnaîtra, elle pleurera, elle coupera ses chaî- 
nes, et lui, poussant son cri de guerre, il appellera son pays aux 
armes. — Aux armes! — répondent les guerriers. Et pour tri- 
but, il offre aux ennemis la tête du gouverneur chargé de per- 
cevoir la taxe * ; il les moissonne comme le blé dans les champs, 
il les bal comme la paille sur l'aire; et, toujours dévoué, il 
chante en l'honneur de ses chefs nationaux un chant de triom- 
phe qui s'étend depuis le mont Saint-Michel jusqu'aux vallées 
d'Elorn^. Malheur! seulement alors, malheur au fds de ses 
princes que les étrangers, tout vaincus qu'ils sont, emmè- 
nent prisonnier au del.i des mers. L'infortuné meurt de cha- 
grin loin du pays natal ; et la nuit , lorsque les âmes des 
martyrs du dévouement à la patrie viennent, à la clarté de la 
lune, sous la forme d'oiseaux blancs et noirs, avec une tache 
rouge au front, se percher sur un chêne au bord de la mer, et 
qu'ils chantent , il ne chante pas : «Chantez, petits oiseaux, 
dit-il d'une voix douce et triste, vous n'êtes pas morts loin de 
la Bretagne ^ ! » 
Malheur bientôt au Breton lui-même I ses chefs de race dis- 

» T. I, p. 197. 
s Ibid., p. 201. 
3 Ihid., p. 215. 



278 

paraissent , sa jeunesse commence , rude cl inlolérable , à 
l'école de princes étrangers. Les envahisseurs qu'ils attirent 
près d'eux lui fournissent l'occasion de montrer cruellemenl 
qu'il n'a rien perdu de son amour pour la pairie, de sa pre- 
mière audace, de son esprit d'indépendance, de sa liaine pour 
la tyrannie, et que. s'il «engendre encore des fils, c'est pour 
tuer les oppresseurs *. » Plus il avance dans la vie, et plus se 
renouvollenl ces terribles et sanglantes épreuves imposées à 
.son patriotisme ; quelquefois la religion vient, comme par le 
passé, en modérer les fanatiques écarts, et donner à sa foi 
guerrière un caractère toucliant de naïveté. Au moment 
d'aller combattre, il s'agenouille avec nne confiance aveugle, 
mais charmanle, devant la statue du patron des hommes de 
guerre du pays, el il le tente en lui promettant des présents 
cl des louanges si le bon saint veut bien donner la victoire à 
ses armes. Vainqueur, il accomplit fidèlement son vœu, et 
pousse même la reconnaissance jusqu'à appeler ennemi de 
la pairie et de Dieu quiconque ne bénit pas le patron des 
guerriers bretons, el ne le proclame pas le premier d'entre 
tous les saints de la terre et du ciel. Mais, par une anomalie 
bizarre, qui tient sans doute aux vices de son enfance ora- 
geuse et brutale, la vue du sang versé cl des tètes broyées 
continue à le faire rire à grince-cœur ; il insulte à l'ennemi 
mort, à l'exemple des héros d'Homère ; et si un de ses com- 
patriotes, si même un de ses chefs ose avoir soif, le malheu- 
reux ! après avoir jeûné et s'être battu tout un jour, il lui 
lance comme un coup d'épée, au traveis du visage, ces mots 
terribles : Bois Ion sang^. On dirait souvent que la victoire 
remportée, ou qu'il attend, réveille au fond de sa mémoire 
tenace les imprécations païennes qu'il vomissait jadis con- 
tre les étrangers : tandis que ceux-ci chantent joyeusement 
à table au milieu de la nuit, il croit ouïr une voix mysté- 
rieuse murmurant lugubrement au loin : « Plus d'un qui verse 



1 T l, p. 223. 

i iiiil., p. 2:9. 



47'J 

du vin rouge, versera bieulôl du sang gras; plus d'un l'era de 
la cendre, qui fait niainlenant le fanfaron ^ » Et quand l'évé- 
nenient a réalisé cette prcdidion terrible, le lendemain, au 
lever de l'aurore, accoudé à une fenêtre, et voyant les ennemis 
et leurs tentes consumés par les flammes qu'il a allumées, il 
s'écrie avec une joie féroce: (( Nous aurons nne belle récolte. 
« Les anciens disaient vrai : « Il n'est rien tel que des os d'en- 
« nemis broyés pour faire pousser le blé. » Sans frein, dans 
ses amours connne il l'est dans ses haines, alors même qu'il 
maudit les étrangers qui l'attaquent, il bénit ceux d'entre eux 
(pii se sont faits Bretons pour le défendre; il les sert fidèle- 
ment par le même esprit de dévouement qu'il avait pour ses 
anciens chefs de tribu, dùt-il les chasser, s'il les voit violer la 
loi du [)ays, et les rappeler, s'il a de nouveau besoin d'eux ^. 
Toujours un mobile uniquelc dirige : le plus ardent patriotisme. 
M;iis conune si le cœur de l'iionnne ne suffisait pas à célébrer les 
espérances de la patrie, espérances souvent déçues, jamais 
abandonnées, au premier rayon qu'il voit luire, il appelle à son 
aide les oiseaux du ciel, la voix des montagnes, les hennisse- 
ments joyeux de la blanche cavale (la mer), le carillon des 
cloches, le soleil de l'été, et jusqu'aux loups des bois du 
pays qu'il croit entendre hurler et grincer des dents de 
bonheur en sentant venir les ennemis dont régoût des arbres, 
en guise d'eau bénite, arrosera, dit-il, la tombe ^.Toujouis 
aussi, toujours il s'arme de constance, d'opiniâlrelé, de haine 
implacable ; toujours sa foi nationale s'unit à sa foi religieuse : 
H Tenons bon, Bretons ! tenons bon ! Ni merci ni trêve ! Sang 
pour sang! Noire-Dame de Bretagne, viens au secours de 
ton pays! » Cependant, on le voit, le guerrier s'humanise; îl 
ne veut plus de sang pour des larmes \ il demande du sang 
pour du sang. Désormais nous sentirons son cœur battre, de 



1 T. I, p. 319 etsuiv. 
î Ibid., p. 38" tt suiv. 
SUicL, p. 383 et suiv. 
t /iW., p. 87. 



480 

l)lus en plus luiniaiu. Son âge hëioïque est près de liiiir, sou 
âge hiï^loriqiie va coinmciicer. 

La première phase eslniarquée par une cclalanle aciion ([ui 
lient à l'un et à laulre, et qui nous le montre invariable dans 
son amour des lois, son inilèpendance, sa bravoure, son atla- 
cbemenl aux fils des anciens chefs de race, et aussi dans son 
antipathie violente pour les étrangers. Ceux-ci, «vipères éclo- 
ses au nid de la colombe', » sont venus habiter ses villes; 
ils l'oppriment, ils violent ses coutumes nationales ; les om- 
bres de ses ancêtres en frémissent d'indignation, leurs osse- 
ments gardés dans les reliquaires du pays retrouvent, pour 
un instant, la vie par miracle; ils s'avancent, comme une ar- 
mée, au-devant du minisire des iniquités étrangères, et dans 
leur sublime fureur ils metlent en pièces l'ennemi de leur petit- 
fils -.Mais lui Jormé par l'âge, veut agir avec modération, et, s'il 
est possible, prévenir la guerre. On ne l'écoute pas, onlinsulle, 
ou veut le tuer; alors sa fierté naturelle se révolte, il appelle, 
comme jadis ses pères, l'incendie à son aide, et va mettre le feu 
aux villes des violateurs de ses lois. Un seul homme conserve 
assez d'influence sur lui pour l'arrêter, c'est un évêque de sa 
race, de sa langue, « du sang des vieux rois de Bretagne, et qui 
maintient les bonnes coutumes du pays. » Au premier mot de 
cette puissance religieuse, il jette la torche qu'il tenait à la 
main, et se laisse égorger ^. 

Il est opprimé de la même manière à la cour des suzerains 
de son pays, quand le son l'y conduit ; mais en lui déniant jus- 
lice, les rois ne rendent que plus suave le parfum de ses ver- 
tus modestes, comme le {lied brutal, en écrasant la fleur des 
bois, lui fait exhaler ses i)his douces senteurs. Agenouillé sur 
l'échafind qu'il honore : «l'eu lui inq)orlerail, dit-il, de mou- 
rir, n'était loin de la patrie I » Mais si sa tête tombe coupée; 
si son sang rougit le voile de celle pairie bien-aimée accourue 

1 T. II, p. iiô. 

2 llHiL, p. 2i. 

3 lùid., p. 29 



m 

pour le délivrer, le voile sanglant exposé aux regards de ses 
compatriotes, comme autrefois la vue de la robe ensanglantée 
des onze druides fugitifs, produira sur eux le même effet, 
et malheur encore à l'ennemi ^ ! 

Néanmoins plus de haines nationales violentes et tenaces ; 
elles s'effacent de jour en jour à mesure que la religion 
épurât adoucit les mœurs du Breton. La religion le dis- 
pose ^ême à contracter volontairement une alliance hono- 
rable qu'il repoussait forcée. L'union a lieu, et il en goûte 
les fruits, pendant cent ans de paix, sous la sauvegarde d'un 
pacte solennel qui lui maintient sa constitution particulière et 
ses chères libertés nationales. Leur conservation est en effet 
l'invariable objet de son unique sollicitude ; il les a fait respecter 
pendant mille ans de tous ses princes, il veut les défendre jusqu'à 
la mort contre ses nouveaux maîtres, car lia toujours eu horreur 
de la servitude en voyant de quelle manière elle régnait chez ses 
voisins ^. Du reste, si sa défiance naturelle s'alarme du moindre 
danger, ce n'est pas sans raison : l'union est depuis longtemps 
consommée, et, victime des querelles religieuses de la nation à 
laquelle son sort est uni, il faut qu'il se lève pour défendre ses 
autels et ses foyers contre ses terribles alliés « qui ravagent la 
Bretagne, pire qu'un incendie ; » il crie à la trahison, il appelle 
contre eux la vengeance du ciel ; il chante en allant les com- 
battre : « Jamais, non jamais, la génisse ne s'alliera au loup * ! )> 

Bientôt nouvelle violation du pacte d'union et nouevUes 
plaintesde sa part; mais on ne tient plus aucun compte de ses 
réclamations, car on est le plus fort. Il résiste : on l'accuse de 
pousser le patriotisme jusqu'à la fureur; on le traite comme un 
rebelle; on le livre à une cour martiale; on l'interroge avec 
dédain, on veut qu'il avoue lâchement qu'il a commis un crime ; 
il répond aux juges vendus : « J'ai fait mon devoir, faites votre 
métier ^ » Puis il porte sur l'échafitud sa tèle rayonnante, et 

1 T. Il,-p. Uo. 

2 T. I, i) 378. 
S T. Il/p. 89. 
* /W,/.,p.l61. 

II. ^! 



• 482 

meurt pour son pays et pour la libcrlé, « comme savent mou- 
rir les martyrs et les saints '. » 

Fidèle à sa nouvelle patrie, il la servait pourtant depuis 
deux siècles avec courage et dévouement; « il avait exposé 
sa tête mille fois pour le roi ^, » il ne demandait ni places, 
ni argent, ni honneurs; il n'exigeait qu'une seule chose: 
le respect de ses libertés solennellement garanti^ Mais 
la fidélité à la foi jurée et la reconnaissauce ne sffht pas 
toujours les vertus des princes. Elles continuèrent à être les 
siennes. Rien ne put corrompre sa loyauté, rien ne rebuta son 
abnégation, rien ne lassa ses sacrifices. Moins d'un siècle après, 
un jour que le roi avait daigné faire asseoir à sa table un des 
braves enfants de la Bretagne, pour avoir relevé le pavillon 
français au milieu des balles ennemies, on entendit le Breton, 
exalté par la reconnaissance, chanter dans la vieille langue 
de ses bardes : « Le roi nous estime ! Mille bénédictions de 
Dieu au roi! ^'obles et peuple, en Bretagne, chantons tous les 
louanges du roi ! » Et , unissant au nom du prince le nom 
étonné de la patronne de la Bretagne, il s'écriait d'un accent 
enthousiaste qui confondait dans un même culte, Dieu, le pays 
et la royauté : « Chantons les louanges du roi et de sainte 
Annt, notre bonne marraine ^. » 

Les Bretons allaient être les héros et les martyrs de ce culte 
nouveau. Après avoir longtemps souffert par la royauté, il.s 
allaient avoir à souffrir pour elle un nouveau surcroît d'oppres- 
sion. Leur foi sincère, leur patriotisme, leur esprit d'indépen- 
dance, leur dévouement à toute épreuve aux filsde leurs anciens 
\ chefs nationaux, leur fidélité aux rois, défenseurs naturels, sinon 
constants, de leur religion, de leur pays et de leur liberté, brillè- 
rent d'un nouvel éclat au milieu des persécutions d'une épo- 
que d'odieuse mémoire. Leur cœur alors laissa échapper ce 
chiMit sublime, qu'ils mirent en action pendant douze ans : 



1 T. II, p. les. 

»//(■(/., p. 1B3. 
SIbhl., p. 243. 



485 

« 11 est douloureux d'être opprimé, d'être opprimé n'est 
pas lionleus ; il n'y a de honte qu'à se soumettre à des bri- 
gands comme des làclies et des coupables. 

«S'il faut combattre, nous combattrons; nous combattrons 
pour le pays ; s'il faut mourir, nous mourrons libres et joyeux 
à la fois. 

tt Nous n'avons pas peur des balles : elles ne tueront pas notre 
âme ; si notre corps tombe sur la terre, notre âme s'élèvera 
au ciel. 

« En avant, enfants de la Bretagne ! ndfe cœurs s'enflamment ; 
la force de nos deux bras croît. Vive la religion ! 

« Vive qui aime son pays ! vive le jeune fils du roi ! et que les 
bleus s'en aillent savoir s'il y a un Dieu ! 

K Vie pour vie ! Amis, tuer ou être tué ! il a fallu que Dieu 
mourût pour qu'il vaiu({uît le monde. 

« Venez vous mettre à notre tête , gentilshommes , sang 
royal du pays ; et Dieu sera glorifié par tous les chrétiens de 
la terre '. » 

Dieu l'a été en effet ; peut-on en dire autant de la royauté? 
Du reste, elle a fourni aux Bretons l'occasion de mettre en 
pratique leur plus belle vertu, la résignation ; et l'histoire leur 
adressera l'éloge qu'adressait Louis XIV à leurs ancêtres : a Ils 
n'ont retiré de leurs généreuses actions d'autre récompense que 
la gloire de les avoir faites. » Aujourd'hui qu'ils ont tout perdu, 
leur existence nationale, leurs institutions, leurs libertés, si lar- 
ges et si nombreuses, que leur pays était le seul de France, selon 
la remarque de M. Tbiei's, qui n'eût lien à gagner à la révo- 
lution ; aujourd'hui qu'ils balancent en pleurant le berceau de 
l'humaine espérance morte, pour me servir de leur sublime et 
mélancolique image, ils demeurent indifférents à tous les chan- 
gements purement politiques : ils savent qu'ils n'en profiteront 
pas. « Les pauvres seront toujours pauvres, disent-ils ; les 
vieux rois ont pu revenir , le vieux temps ne reviendra pas ; 
le blé est toujours mauvais dans la terre mauvaise : bien fou 

1 T. II, p. 239. 



esl celui qui croit que les lis fleuriront jamais sur la racine 
de la fougère, ou que l'or tombe du haut des arbres. Du haut 
des arbres il ne tombe rien que des feuilles sèches, que des 
feuilles jaunies pour faire le lit des pauvres gens. » Et ils 
ajoutent, en élevant au ciel leurs yeux qu'éclaire TEspérance, 
sœur de la Foi : « Chers pauvres, consolez-vous, vous aurez un 
jour, au lieu de lits de branches, des lits d'ivoire et de plumes 
dans un monde meilleur ^ » 

Telle est la conclusion de tous leurs discours ; ils la repro- 
duisent sous mille fornîes ; ils ne passent guère de jour sans lu 
répéter, ou sans chanter ces autres paroles si touchantes et 
si belles : « Hélas ! les cœurs bretons sont remplis de tris- 
tesse^ 1... Notre sort est misérable; notre étoile, funeste ; 
notre état, bien pénible : repos ni jour ni nuit! mais prenons- 
le en patience pour mériter le paradis ^. t) 

Le paradis ! voilà en effet le but de leurs désirs, comme de 
ceux du chrétien ; voilà le mot magique qui leur enseigne la 
patience, la confiance en Dieu, la piiié pour les misères d'au- 
trui. l'obéissance à toute loi juste, fût-elle dure, l'espoir d'une 
récompense éternelle. Ce mot, qui est pour eux toute la re- 
ligion, calme leur douleur, et l'on dirait, à la sérénité de leurs 
regards, qu'il lui prêle même des charmes. 

La religion seule embellit quelque peu leur vie de chaque 
jour : elle les rend gais, d'une gaieté calme et tempérée; elle 
les rend bons et sociables ; elle vient, comme un ami grave et 
honoré qui partage les goûts de la famille, s'asseoir à leur 
foyer; elle prend les enfants sur ses genoux, et, joignant leurs 
petites mains, elle leur enseigne cette prière sublime : 

« Mon Dieu, faites-moi la grâce d'être un honnête homme, 
ou faites que je meure avant l'âge * ! » 

Elle leur prêche le respect pour les gens d'Église, pour les 
propriétaires, pour toutes les personnes d'une condition sn- 

1 T. 11. p. 283. 

2 IbicL, p. 575. 

3 Ibid., p. S21. 
i nui., p. 343. 



485 

péricure ; l'amiiié pour toutes celles de leur rang *. Elle 
leur inspire la confiance eu Dieu , et leur promet une belle 
récompense dès ici-bas, et une plus belle encore dans l'autre 
vie. 

(( Pensez, cbers petits, leur dit-elle, que Dieu vous regarde, 
comme le soleil, duliaut du ciel; pensez qu'il vous fait (leurir, 
comme le soleil, les roses sauvages des montagnes... Quand 
viendra le jour de la Fête-Dieu, ceux d'entre vous qui auront 
été bien sages seront choisis pour jeter des fleurs sur les pas 
du Sauveur, en attendant qu'ils en jettent devant lui au ciel ^.)) 

Bientôt la religion les conduit pour faire leurs premières 
pâques, dans l'église de la paroisse, avec de petites filles de 
leur âge, qui seront leurs femmes un jour ^. Elle sanctifia d'a- 
bord leurs jeux par sa présence ^ ; si, lorsqu'ils ont grandi, elle 
se lient à l'écart et ne se mêle plus à leurs bruyants plai- 
sirs, la réserve des jeunes garçons, la modestie des jeunes 
filles, la retenue et la candeur de tous font deviner qu'elle 
n'est pas loin. Mais elle revient le soir de la fête avec eux; et 
les fêles nouvelles, les fêtes graves de l'âge mûr, auxquelles 
celle-là n'est qu'un acheminement, elle les préside et leur 
donne sa consécration divine. « Au nom du Père, du Fils et du 
Saint-Esprit, » dit-elle en franchissant le seuil de la porte des 
fiancés qu'elle va bénira Plus tard, le même seuil la revoit, 
mais agenouillée comme une veuve, avec le mantelet noir et 
la coiffe passée au safran ; elle y reparaît pour inspirer à celui 
qui reste la confiance et la résignation ; elle lui donne la force 
de dire au fond du cœur : « La rose est née pour le jardin ; 
l'if, pour le cimetière : je prierai Dieu jour et nuit, afin que 
nous nous retrouvions dans le paradis **. » 

Toujours celle pensée consolante d'immorlalilé ! L'iniagi- 

» T. II, p. 5'<.'-.. 

2 Ibid., p. 347. 

3 Ibid., p. 349. 
4/Mrf., p. 34f. 
s/W(/.,p.297. 
6 Ibid., p, 325. 

Ai. 



^86 

niition (lu Breton la rcvêl sans donto. avec irop de complai- 
sance, de mille formes merveilleuses que la religion ella raison 
proscrivent comme superstitieuses; qu'importe, si elle le rend 
meilleur en le rendant licureux? Sa foi est crédule, à coup 
sûr, mais elle est sincère, elle est inébranlable, elle est pra- 
tique, et fait la règle de ses mœurs. D'ailleurs aucune de ses 
croyances ne peut avoir de conséquences fàcbeuses ; aucune ne 
ra\ale la dignité de Ibonime; toiitcs. au contraire,*sont de na- 
ture à élever l'esprit et le cœur. Lessaiuts dont il accueille les 
yeux fermés tous les miracles sont les liéros à la fois de sa re- 
ligion et de sa pairie ; c'est lui-même qui les acanonisés pour la 
plupart : ils lui ont été bons et secourables pendant leur 
vie: il espère en eux après leur mort. L'un défend ses soldais 
sur le champ de bataille ; l'autre, ses matelots dans la lenipêle. 
Les âmes dont il peuple l'air, et dont la voix gémit par celle 
des vents de la nuit, ou par la bouche des mendiants léuiiis à 
sa porte, l'hiver, sont celles de son père, de sa mère, de ses 
amis en peine, qui demandent qu'il les délivre par ses aumônes 
et ses prières. 

N'y a-t-il pas un vif aiguillon pour la sensibilité, pour lare- 
connaissance, pour l'amitié, pour le dévouement, pour la pitié, 
pour tous les sentiments les plus tendres du cœur, dans l'ac- 
complissement même superstitieux des devoirs envers les pa- 
rents et les amis qui ne sont plus? N'est-ce pas du reste un 
bonheur que de les pleurer? N'est-ce pas s'oublier soi-même 
que de les oublier? Ah ! ce serait faire un bien cruel et 
bien triste usage de la raison que de l'employer à déiruire 
ces douces croyances qui entretiennent l'amour de Dieu, 
le culte des bienfaiteurs de la patrie, et le souvenir de 
ceux qui ont dévoué leur vie au salut ou au bien-être de l'hu- 
manité. 

De même, la forme souvent bizarre donnée par leBrelon aux 
ergyances les plus terribles de sa religion ne doit pas rebuter; 
il voit la justice divine à son point de vue ; on peut la voir à un 
autre ; mais qu'on lenvironnc de symboles différents, ou qu'on 



487 

l'en dépouille tout à fait, c'est toujours la vërilo salutaire qui 
meneau ciel. 

Si pour peindre les images sombres de la foi chrétienne, il 
pousse parfois jusqu'à l'horreur l'exagération poétique , il 
épuise, pour peindre le terme de ses espérances célestes, le 
trésor de sa riche imagination. 

Dans son enfance païenne, il faisait du ciel un grand jardin 
plein de fruits d'or, de fleurs brillantes et de petits enfants 
rieurs ' ; dans sa jeunesse, une île verte éclairée par l'au- 
rore, où de jeunes garçons et de belles jeunes lilles se li- 
vrent au plaisir de la danse, qu'il aimera toujours, à l'ombre 
de bosquets de pommiers dont les fruits, pendants sur leurs 
têtes, leur promettent la liqueur qu'il aimera longtemps^; 
maintenant, ses sens, moins grossiers, permettent à son 
esprit de rêver des plaisirs plus purs. « Les nuages fuient, 
le jour brille ^. « Vive et gaie comme une alouette, son âme 
monte vers le ciel. 0"elque amer qu'ail été pour lui tout 
ce qu'il quitte, il ne peut s'empêcher de jeter trois fois à 
la dérobée « un petit regard vers eu bas ^ » On dirait que son 
aversion pour tout changement, que son instinct de l'habitude 
le suit au delà du toiubeau ; on dirait que la résignation est de- 
venue tellement sa nature, qu'au moment de partir il hésite 
à échanger sa misérable vie contre le bonheur même. Il re- 
garde son corps, il lui f.iitles plus touchants adieux ; il honore 
en lui, dit-il, « un vase de terre qui a contenu des parfums. » 
Il regarde avec amour son pays de basse Bretagne, où cepen- 
dant il n'a trouvé souvent que gêne, pauvreté, misère et que 
peines d'esprit. Il prend congé de lui presque à regret : son 
amour ardent pour le sol natal diminue presque la joie qu'il 
éprouve en motitant vers la vraie patrie. Au moment où 
il va y être reçu , il détourne encore furtivement la tête vers 



IT. I, p. 5. 

2 Ibid., j). 18t. 

■i T. IF, p. 448. 

* Il'id., p. «9 et siiiv., de 461 à 473 



488 

sa clière Bretagne. Pour lui donner la force de se vaincre nne 
dernière fois, il faut que Dieu lui crie: a Courage ! » Alors, il re- 
prend son essor, « et foulant aux pieds le soleil et les étoiles, » 
il entre enfin au ciel, a Son corps, comme un vaisseau perdu, 
la jeté au port, à travers les vents, la pluie el la tempête ; son 
vaisseau s'est brisé contre les rochers du château de la Vie, 
dont la mort lui ouvre les portes. « Les saints et les saintes s'a- 
vancent pour le recevoir; on le conduit devant le irône de 
la Trinité. Jésus le couronne et lui dit : « Vous êtes semblable 
au rosier q li perd ses fleurs l'hiver, et refleurit l'été. » hnmor- 
tel rosier, il s'élève « au bord du ruisseau de la vie dans le jar- 
din du paradis ; « désormais il fleurit toujours, et « de petits 
anges au teint frais et rose voltigent au-dessus de sa têle. 
comme un essaim harmonieux et parfumé d'abeilles dans un 
champ de fleurs. « 

Devant ce poétique et gracieux tableau dont la religion lui " 
a donné Pidée, et que son cœur a peint, le Breton consolé ré- 
pète son exclamation habituelle : 

« bonheur sans pareil I plus je pense à vous, plus je 
vous désire! Vous consolez mon cœur dans les peines de celte 
vie ! » 

Ainsi retranché dans ses mœurs nationales comme dans sa 
presqu'île; défendu par sa langue et par son caractère comme 
par ses montagnes; dévoué à son Dieu et à sa patrie jusqu'au 
martyre ; fidèle aux souvenirs et aux traditions du passé jus- 
qu'à la superstition ; coM^um/er jusqu'à la routine, qui perpétue 
le mal, il est vrai, mais qui rend le bien éternel, sans rendre 
le mieux impossible ; enfin, de plus en plus humain, moral, 
honnête et sociable, à mesure que la religion et que l'éduca- 
tion léclairent et le forment, le Breton, toujours le même par 
le cœur, depuis douze ^ècles, toujours le front calme et se- 
rein, s'avance d'un pas ferme et sûr au milieu des tombeaux, 
pU'ins d'échos, de ses pères, vers un point rayonnant du ciel 
(iue lui montrent au loin l'Espérance et la Foi. 



TABLE DES MATIERES. 



TOME SECOND. 



PREMIERE PARTIE. 



SECTION SECONDE. 



Chants historiques. 

Pages. 

Azénor la Pâle 3 

Les Jeunes hommes de Plouié 19 

Le Page du roi Louis XI 31 

Le Siège de Guingamp 47 

Le Carnaval de Rosporden 53 

Geneviève de Rustèfan 6i 

Notre-Dame du Foigoat. 71 

Les Ligueurs * 85 

La Fontenelle le Ligueur • 93 

L'Héritière de Keroulaz 105 

Le Marquis de Guerand 121 

Élégie de monsieur de Névet 135 

L'orpheline de Lannion. ■ 145 

Mort de Pontcalec 151 

Le Combat de Saint-Cast 167 

Histoire de lannik Skolan 175 

Première partie. — Le Crime 177 

Seconde partie. — Le Repentir 185 



490 

Pagfs. 

Le Pardon de Saint-Fiacre i9r> 

La Clianson du pilote, ou le Combat de la Surveillante. . 203 

Les Laboureurs 217 

Le Prètie exilé 225 

Les Bleus 2Ô1 

Les Chouans 243 

Ballade de lann Marelv 249 

Les Fleurs de Mai 259 

Le Temps passé 267 



DEUXIEME PARTIE. 

Chants domestiques et Chants d'amour. 



Chants des Noces 293 

I. — La Demande 297 

IL — La Ceinture 30r> 

in. — La Chanson de table 309 

IV. — Le Jour et le Chant des pauvres 315 

V. — Fête et Cliant de l'armoire 319 

La Fête de Juin 323 

L'Aire neuve 533 

La Fête des pâtres 341 

1. — La Leçon des enfants 343 

IL L'Appel des pâtres. . ^ 349 

Le Lépreux 351 

La Meunière de Pontaro 361 

Le Mal du pays ; 369 

Le pauvre Clerc 37S 

Les Miroirs d'argent 581 

La Croix du chenlin 585 

La Rupture 389 

Les Hirondelles 393 



A9\ 
TROISIÈME PARTIE. 

Ziégendes et Chants religieux. 

Pages. 

Légende de Saint Ronan 401 

Légende de saint Efflamm et de sainte Enora 44 

La Tour d'Armor, ou sainte Azénor .' . . 425 

Le Départ de l'anie . 459 

Ctiant des Ames du Purgatoire 454 

L'Enfer 455 

Le Paradis 461 

Le Breton aux trois âges de sa vie nationale : l'enfance, 
la jeunesse et la maturité, d'après ses chants popu- 
laires. Conclusion 473 



MÉLODIES ORIGINALES. 

PREMIÈRE PARTIE. — section première. 
Chants mythologiques, héroïques cl historiques. 

Ar Rannou (les Séries) — 1 — 

Diougan Gwenc'bian ( Prédiction de Gwenchlan). ... — 2 — 
Aotrou Nann liag ar Gorrigan (le seigneur Nann et la 

Fée] — 3- 

Ar Bugel laec'hiet ( l'Enfant supposé ). — 4— 

Ar C'iiorred (les Nains) — 5 — 

Livaden Geris (Submersion de la ville d'Is) — 6 — 

Gwin ar C'hallaoupd. (le.Yin des Gaulois) — 7— 

Baie Arzur ( la Marche d'Arthur ) — 7— 

Bosen Elliant ( 1» Peste d'Elliant) — 8- 

Marzin (Merlin) — 8— 

Lez-Breiz — '0— 

Drouk-Kinnig Neuraenoiou ( le Tribut de Noménoë). . . — H — 

Alan-al-Louaru ( Alain le Renard ) — 1 1— 

Ar Falc'hou ( le Faucon ) —12—^ 

Loiza hag Abalard (Héloïse et Abailard) —13— 

Distro euz a Vro-zaoz ( le Retour d'Angleterre). . . . — 15 — 

^Gregar C'hroazour (l'Épouse du croisé) — 15 — 

Ann Eoslik (le Rossignol). —10— 



492 

Ar Breur-Mager ( le Frère de lait) —17— 

Ann ni Manac'h ruz (les trois Moines rouges). . . . — 17— 

Stouriii ann Tregont ( la Bataille des Trente ). . . . —18— 

Ann Erminik ( rHermine ) — '9 — 

Baron Jaouioz (le Baron de Jauioz.) —20— 

Fillorez ai»n aolrou G'ft'esklen (la Filleule de du Gues- 

clin) —21- 

Ann Alarc'h ( le Cygne) ". • —21 — 

Seizen eured (la Ceinture de noces.)- —22— 

rUEMIÈRE TAIITIE. — section seconde. 
Clianls liislijiiques. 

PaotreJ Plouieo (les Jeunes hommes de Plouié). . • —28— 

Seziz Gwengamp ( le Siège de Guingamp) —27— 

Jenovefa Ruslefan (Geneviève de Ruslèfan) -20— 

Ar-re Unaned ( les Ligueurs) —28— 

Penn-Herez Keroulaz (l'Héritière de Keroulaz). . . . — 2!t— 

Kanaouen al Levier ( la Chanson du pilote) — ÔO— 

Al Labourcrien ( les Laboureurs) — ~>^ — 

ArChonanted (les Chouans). — 5i— 

Ann Amzer dremenet ( le Temps passé) — 3G— 

DEUXIÈME PARTIE. 

Cliaiits domestiques et Chants d'ajiinijr. 

Son Fest ann Arvel ( Chanson de la fête de l'armoire ). . — 41 — 

Son Fest ar miz Even (Chanlde la fête de juin). . . . —42— 

Ann Alike (TAppel des pâtres) -43 — 

Ar C'hakous(le lépreux) —46— 

Melinerez Ponlaro ( la Meunière de Pontaro) — 47 — 

Mellezourou arc'hant (Les Miroirs d'argent) —48— 

Kroaz ann hent ( la Croix du chemin) — 4£— 

TROISIÈME PARTIE. 

Légendes et Cliauls religieux. 

Buhez saut Efflamm ( Légende de saint EfÛamm). . —33— 

Tour ann Arvor ( la Tour d'Armor) — hi — 

Aun ll'ern (l'Enfer) —55 — 

ArBaradoî (le Paradis) — 56 — ' 



MÉLODIES ORIGINALES 

DES CHANTS POPELAIRES 

DE LA BRETAGNE, 



Les airs ne sont pas piquants, mais ils ont je ne sais quoi d'an- 
tique et de doux qui touche à la longue... Ils sont simples, naïfs, 
souvent irisles, ils plaisent pourtant. 

J. J. Rousseau. 



Les airs m'ont paru extrêmement simples, mélancoliques et 
tenant plus du plain-chanl ecclésiastique que de la musique des 
autres nations de l'Europe. Ces airs ont toujours quelque chose de 
plaintif.... On dirait, à les entendre , qu'ils ont été faits exprès 
pour être chantés dans les montagnes, et répétés ou prolongés par 
les plus sauvages et les plus bruyants de leurs échos. 

Fauriel. 



Le chant naturel de l'homme est triste. Notre âme est un in- 
strument incomplet, une lyre où il manque des cordes , et où nous 
sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré 
aux soupirs. 

CHATEAUBRrAM». 



PREMIÈRE PARTIE. 

SECTION PREMIÈRE. 

Chants raylliologiques, iiéroïques el bisionifues. 



N. B. Les numéros des mélodies bretonnes correspondent 
aux numéros des chants populaires contenus dans le premier 
volume. 



AR RAMOU. 



Allegro. 



^^^^^^S 



-V- ^ I u y i; 'k 

Da-ikmabgwennDrouiz; o-re; Da-ikpe-Ira 



^ ^H^^M=^^i^^^^ ^ 



fell d'id - de ? pe - tra ga- ninn - me d'id - de ? 



^ £33^1^^^ ^^ 



Kan d'in euz a - eiir rann, Ken a ouf-enii 



fe ^^H^J^^?F^=^ 



bre-man. — Heb rann ar Red hebken:An' 



{ ^'-i^'W^Fl ^^^^ 



kou, lad ann an-kcn;Ne - ira kenl-ne 



^^^^^^m 



Ira ken. — Da-ik niab gwenn Drouiz: o-re 



, u - It, 



pÈU^^^^^^^^^m:U=H^ ^ 



Da-ik pe-lra fell d'id- de ? pe-tra ganinn-rae d'id-de? 



^^^^^'^ ^^È^E^^^m 



Kan d'in euz a zaou rann, Ken a ouf-enn bre-man. 



— 2 — 
II. 

DIOIGAN GWEK'HLAN. 



Maestoso. 



^^E^^^^= ^ ^^^^ 



Pa guz ann heol , pa goenv ar 



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mor, Me oarka-nawardreuz ma dor. Pa 



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;uz aimlieol.pa goenv ar mor; me 






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3 — 



33 



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ka-na war dreuz ma dor. 



^^ 



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^^^^ 









III. 

AOÎROU NAa 



Andantino. 



^^g^g^^^^E^^^^ 



Ann ao-lrou Nann iiaa, lie bri 



^ 



h^^^ ^; fl^^ 



3tzr:z* 



et, ia - ouanklk-flamm oeiit di-mc-zel, 



^^^^^^ 



ia-ouaii-kik-flanim dis - par - - ti - el. 



— 4 — 
IV. 

ÂR BLGEL LAEC'HIET. 

Andantino. 



^m 



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Ma - ri goant a 



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fe ?^=N ^n ^.^Ej;^^ 



keu - zi - el he La - oik ker e 



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deuz ko] - - let; gand ar gor- 



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- ri - gan 



ma eet. 



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^;i— F-Fg 



AR C'HORRED. 



Scherzando. 

:t7 



PIA^O. \ 






Pas-kou-hir ar c'iie - me - ner.... 



^ 



i3: 



221 




— 6 — 



^ 



aou la! Zo eet da o - ber al laer, 

1 i 1 



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w- 



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ifr.^-VHM:=B ^E^ 



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A - har - dae- noz di - prwe - ncr. 



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3^: 



iziz^ 



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^diirfc 



^ I - <^ 



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VI. 



LIVADEN GERIZ. 



Andante. 



^^^^m^^ 



Ha gle-vaz - te? ha gle-vaz - le Pez 



a la va - raz dea Doii - e? D'ar 




rou - e Grad - Ion enii U 



_ 7 — 
VII. 

CWh\ AR GMIALLAOIED. 

Allegretto. 



Gwell-co gwingweiin bar Na mou-ar; 



b^^^^iiii^^ 



g 



Gvvell-eo gwin gvvenn bar. Tan î tan ! dir ! oh ! dirî , 



^ 



w 



-\) — ;' — ^ — 

Tan! tan! dir! lia laiiitann! (ann! Tir lia 



mm 



S=î 






tonn! lonnî lann! Tir I;a tir ha tanni 
VIII. 



Energico. 



\IE ARZIR. 



feiE-ia-j=^^E^=g=|=3^ 



Dconip.deomp, deomp, deomp, deomp, 



deomp, d'ar gad; Deomp kar, deomp 



i^^p^^^^^ 



m 



l)reur, deomp niah, deomp tad; Deomp 



deomp; deomp 'la, deomp holl tiid vad ! 



IX. 



B0SE>1 ELLIA^JT. 



Maestoso. 



feE|^EiiEE^gEg=J=J^ 



Ti-e Lan - go - len hag ar Fa - 



t^^^^^^^m^ 



oiieLEiir Barz san - tel 



zo ka 



- vel; Eur Darz san - lel a zo 



ZO ka - 



vct; Hag lien lad Ra - si - an han- vet. 

X HA XI. 

WWW 

Allegro. 



^^ 



m 



3^ 



Mar - zin , Mar - zin i>e lec'h it 

j 



^m 



^^^^^^^ 



hu; Ken beu - re - - ze.gand ho ki 



« a * * — 



dk—£r 



=l=i 



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Presto. 



më ti^^Uir^^ P^^ 



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du. lou! iou! ou! Ion! iou! ouï icu 



t'-^^ 



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g^^^^S^^^^^ 



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ou! iou! ou! Iou! iou! ou! iou! ou! 



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— 10 — 

XII. 

LEZ-BREIZ. 



Marziale. 



i^^^^^ 



Pa oa polr Lez - Dreiz e 



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i,^=£jS 



m^m 



ti he vanim, 



En de - fa bel 



(^HSi^^ 



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33 



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pj^-,.J=y?EE^E;^^g^ 



eur pe - dez esl - iamm 



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XIII. 

DROIK-KHMG NEUIENOIOU. 



m 



Andante. 



3E£ 



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^^^^ 



I ;/ B~y- 



i 



Ann aour ieo-len a zofalc'h-et; Bru 



S 



ËEE^^ 



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^^^^ 



men-ni rak-lal en deiiz gret.— Âr - gad!— Bru 



men - ni rak - tal en deuz gret. 



XIV. 

ÂL.O-AL-L0UR\. 

Allegro ma non troppo. 



m 



Al lou-arn bar-veg a alii',olip,s!ip,s''P) 



12 



\^^=^^^=^p^ ^EëE^^ês±^ 



glip er c'hoad; glip,glip,glip,glip er choad; Goa 



1^^^^^^^ 



é^^^ 



ko - ni kled a - rail - vro ! Lemm dremm he zaou-la 



i 



- gad! Goa ko - ni - kled a - 



l^^^^^ #^^f^^ 



rail - vro ! Lrnini dremm he zaou-la -gad. 



XVI. 

AR FALG'HO^: 



Andante: 



3^ 



-y— 17- 



^ 



Ta - gel ar - iar 



gaiid ar fal 



m^^'^^'H'j^^^^^ 



- c'iion; gand argouc-rez la-zet ar 



^^^^^^^m 



c'hon; La- - zel ar c'hon, g\vas-kelann dud, 



Aiia dud paoïir e - vel lo - e - ned mud. 



— 13 — 
XVI Bis. 

LOIZA HAG ABALARD. 

Anâantino. 






Ne oaiin ne - met daou - zek vloa pa 



^ 



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S 



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pEgEg ^lEpËaEËEEEE^^^ 



gui - tiz li ma zad , pa gui - liz 



^ 



Frt^##^ 



ja'^J^Mtfegtte 



tà t ^rm-ulj^-rrr-r 



ti ma zad, E - vit mont 



^^ 



^^rtsi 



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t=tr-^~^ - 



— 14 _ 



fe^^ ru rtd^^ ^ 



p^^ 



gand ma c'hloa rek , La ta laii 



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^=^^4— i -^4^=^ 



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^^^^^^^^ 



la la li - ra, 



ê^^ 



E - vit mont gaiid ma 



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ZiT^ 






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c'hloa-rek, ma A - ba - lard - ik mad. 



i 



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XVJI. 



DISTKO EIZ A \110-ZA0Z. 



Andante. 



^^^^mm^ 



±=î~ 



g 



E - tre par- rez Poul - der - gat ha 

3 



par - rez Ploii-a - re, Ez euz Uid-jcn-lil 



^^^^^^^m 



se - vel eiuiii ar 



^EJSE^^a^^gg^ 



E - vit mo-net dar-bre zel, din 



dan mab ann du - kez , Deiiz das - lu - met kalz 



^^^^^^^ 



a dud euz a beb korn a Vreiz. 
XIX. 

GREC AR C'HROAZOIR. 

Allegretto. 



S^ 



^P^S^i^^ 



En - dra vinn cr brc - zel lec'li eo red 



fe^^fe i^i^^ 



d'il! mo-net, Da biou e ro-inn-nie ma dou-sik 



^j^^gE ^EjE^E ^^^^l^:^ 



da vi-rel? 



Di - sa - set - hi d'am 



zi, ma breiir kacr, mar ke - ret: me 



^ fe^^-^^^^= ; ^ ^^ ^ 



hi la-kai e kambr gaiid va ze - me - ze - led. 
XX. 

A\\ EOSTIK. 

* AUegro vivace. 



m 



i^g^s^ 



Grès iaou-ans a 



Zanl - - Ma-lo, 



m^m^ 



H — ^ 



i=i 



deac'h.Greg iaoïi- aiig a 



Zaïit - -Ma-lo, 



^^^^^^^^m 



deac'li, D'he fe - neslr a we - le, d'ann neac'li. 



^^^^m^^. 



^~^— D'Iie fe - neslr a we - le, d'ann neac'h. 



XXII. 

ÂR BREDR MAGER. 



i 



Bra oan raerc'h di - jen - til a 



i=^= ^ C I Tj 



*R 



oa dre - ma tro - war - - dro, eur 



. ^^^-^ ^^^-^^Ti'^ 



pla c'hik Iri - ouec'h vloa , Gwen- no - la-ik hi 



\^ ^=,h.^^ ^^^^E^ &^ 



ha no, eur pla c'hik Iri - ouec'h 



^g^Pf EB^t^ ^ ^zH 



vloa, Gwen -no- la-ik hi ha no. 
XXIV. 

km TRI MANACH Ml, 

Andante. 



Kre - na rann em' i - zi - li, 



P^sb^ ^^E^gEE^ ^^ 



kre - na gand ar c'hla - c'har, o we let 



^^^^^^^^ 



ar gwall - eu - riou a sko gand ann don- 



^^^^^^^m 



ar, son-jal d'aun loi heu-zuz zo 



P^4= ^=^N 3^?E5 ^5M= f=F t 



ne-vc c'hoar - ve - ze!, \Yar-dro ar 



^^^^^^m 



:^ 



gcr a Geni per, eiir bloa zo trc - me - net. 
XXVI. 

STOIRM AI\ TREGOn. 

Allegro vivace. 



^^^^^^ 



Ar iniz meurs, gand lie vor-zo 



r^^^ ^ ^^^^p ^^^ 



liou, A zeii (la skei war bon - no - 



^ g^^& EE^^^g ?=^f^£ | 



riou; Ar miz meurs, gand lie vorzo - liou, A zeu da 



^êEà=^ ^=p. ^^ ^ ^r^^^ 



skei war lion no - riou ; Ar gwe a bieg gant glao a 



19 



rf 



'^^^^^^m 



buill, Anii docn a strakl 2;and ar ^ri - zil. 
XXVII. 

A^^ ERMl^IL 

Allegro. 



^^^^^Êm 



=î^=î^ 



Ann de-liou zi - cor enn de - ro kent 



-^zN: 



1^=^ 



^m= ^^^ 



-=i=^ 



e-vid di ge - ri er fao:Aim de -lion zi-sor 



% 



^ — j — — J-I-» - 



JE^^bfeÈEgEÉSJ 



enn de - ro Kent e - vid di ge • ri er (iio. 



S^^H^^^ 



-y- V~^ —V—^ 

Bleiz a c'iied ann ta - ro. .. o - sa skcsîskcsî 



Pjil^^^^^^^ 



V ^ — ■ — -v 

- sa skesîskes! Bleiz a c'hed ann ta - ro 



f^-^-^^-^ ^^^è f-^^j— > 



Dciiz dek mer - vel 



rai nao. 



XXVIII. 

ARO\ JAOllOZ. 



Andanle. 



^^^^^ite 



Pa oann er sler gand va dil-lad; Pa 



^ 






^^^ 









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oann er sler gand va dil - lad ; Me - 



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gle-ve'nnevn glod liu - a- liât; me - gle - ve'nn 



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^,^d ^^^ ÉEN^ 



evii 2lod lîu - a - nal. 



^^^W^ 



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^^^^=^-^=U^ _ 



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3^s 



XXIX. 

FILLOREZ AOTROIJ GWESKLEN. 

Allegro ma non Iroppo. 



^^^^^^E^=m^^m 



Ann heol a bar, ann dciz a darz; 



f^^^f^^P^}^=m^ 



Gliz a luc'Ii war spern gwenn ar c'harz 



^^^^^^ 



g 



Gliz a luc'h war spern gwenn ar 
XXXI. 

m ALÂRC'fl. 

Tempo di marchia. 



c'iiarz. 






Eunn a - larc'h eunn , a - larc'h Ire - 



22 — 



^=^ 



^=F^P^ 



^^^ 



:M==z^ 



- mor,Euna a - larc'li,eunn a - larc'li Ire- 



mor.War lein loiir moal kas-tel Ar - nior! 



^E ^jy-p^H siiE^^^ 



l)inn,dinn,daon! d'ann em - gann; d'ann em-gannî 



] ^E£5^Z^=ia^ ^ 



oh' Dinn,dinn,daon! d'ann em- gann a eann. 
XXXII. 

mm EiiRED. 

Allegro. 



^^=Fi^IV ^4^^^ ^ 



An - iro - noz ma oann di 



Jig 



^^^^^^^m 



met, e oaiin-me ke - men - net; Da 




ed d'iii- me mo - net; Da lieu -lia 



— 23 



-4#^r-^ 



^^^^^^m 



'nii - trou ba - ron ha da dreii - zi - ar 



^ ^^^^^ 



I r f i ^"— ^ 



S 



moi-, kiask liar - pa , niar gel 



^1 ^^^ ^ 



S 



3Z^ 






1er, bar Brc - lo - ned - Ire - mor. 



^ 



PREMIÈRE PARTIE. 



SECTION SECONDE. 



Chants historiijue 



ir. 



PAOTRED PLOIJIEO. 



Allegro. 



r^^='^^f3=^^^^ 



Mal-lozd'ann lieol,mal - loz dal loar. 



^^^^^^ 



Mal-loz d'ar gliz a goiiez d'ann douar! ho! 



i^^^^^ 



Mal-lozdar gliz a goiiez d'ann douar.' 



IV. 



SEZIZ GWENGAMP. 



Energico. 



m=^m^=^^^^ 



Por-zerdi-go - ret ann nor-man! Ann 

1=; 



ïfii«P 



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28 



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9=^H^feEJ 



-tro Ro - han zo a - - man, 



^S^i^s 



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^^R^g=^q = ^^^ 



Ha daouzek mil sou - dard gant - han , 



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irn^' n j-jatH-^ 



Da la - kal se — ziz warGwengamp. 



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— iî9 — 
VI. 

JENOVEFA RUSTEFAN. 



Andanle. 
±=5 



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1 Fn/ 

Pe oa potr I - an - nik gand 



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lie zen - ved , N'en doa ket koun 




^^^^^^^m 



da vean be - le 



gel. N'en 



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30 



f^-=J^=^^^ggEEite^ 



doa kel koun da vean be - le - cet ; N'en 



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^^^^^^ 



doa kel koun da vean be - le - set. 



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m 



m 



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VIII. 

AR-RE-OA^EO. 



Allegretto. 



^^^^^^m 



Tro - ma - re ar c'huz - hc - cl ce 




kle - vot Iroiiz noili - our; — Troiiz 



— 31 — 



1^^^^^^^ 



eiir vag a - oe Kle - vel o lo - nel 



^^^g^^^^ 



gand ann Dour, Ha slrap , ha son ann 



m^^^^ m^^- 



drompill hag ann ta - bo - li 



6s ^=j H ^^d^^^ ^^^ 



~ — Ken a zo - ne ar c'herek war 



^^^^^^^1 



lein ar me - ne - - ion* 
X. 

PEM'-HEREZ KEROUAZ. 



Andante. 



S^EJ^^Efe^EJ^ I P^ ^ 



Ar benn-lie - rez a Ge- rou - laz e de voa 



^^i^^^^!^m^^^ ,^ ^^m 



eunn di-du-el vraz enn eiir c'hoa-ri diouzann di 



^^^^^^^ 



zez Gand bu - ga - le ann ao - trou - nez. 



XIX. 

KA.^AOtEN AL LEVIER. 

Allegretto. 



^^ttr^b: 



m 



^^ 






Ke - na - vo d'hoc'li , Ker - vis - na 



m 



SEEEÈ 



^ 



^EEà 



giz, kc - na - vo dlioc'h , Ker - vig - na 



i^ 



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-g F- 



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-v: lA 



^S 



giz; Dont a rinn sou-den war va 'cliiz. Da - zan- 



^E^^Eg EE ffEEg^^g;^ ^ 



- tez - An - na , Da - zan - tez - An - na , Da - zan 



^^=^=fe bEkg ^^fcH=f 



tez -An • na Neb ia An - na n'an-kou - a. 
XX. 

AL LABOtRERlE.l 

Religioso. ^ 



^^ 



3zgFa 



Tos-lav-it holl,Bre-to - ned, da gle vet 



^ 



^ 



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eur gen - tel; Warbu-hez al la - bou - 

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pJ^E^JdEMig^g^g^ 



rer oe sa-vet n'euz ket pell, Eur 



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-^è* — L^ 



^^^^^^^ 



vu- liez kriz ha poaniuz;paouez na deiz 



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noz ! hag a - ren a - ga 



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^ ^=M^=^n ^^ 



louii-vad, da vont d'ar Ba - ra - doz. 



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iiV-s- 



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XXIII. 

AR CHOIANTED. 



Religioso. 



^^^^^^ 



Er re soli lias er nier-c'hed lias 



O"" ""» 



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35 



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er bo- Ired bi - han , Ha re pe - re ii'inl- 



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i 



^^^^-^N-^F^^^^^^ 



- ket goesl da - vo - net d'en era - gann , A 



^^^^Ê 



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-? — f- 



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^^^^^^^ 



la - ro cnn ho zi - ez, a-barzmonlda gous- 



i 



i 




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feM— ^-^h^ ^ 



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ket, 



Eur pa - 1er hag eunii , 



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iN^^E ^^-^^ ^l ^^^y^^ 



^^=^=i^^=p^^=i^=m m 



a - ve eu - id ar chou - an - ted. 



^^^m 



ii^ 



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^m 



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XXVI. 

AI\ ÂMZER DREME^ET. 



t-r^}r^-^^ \ H ^^m 



^-1 r ' *\ '^^^=^ 

Bre-to-ned sa vomp eur gea - tel; oge! 



rr^ ^^^^^Ff^ ^ ^ 



Bre - to - ned sa-vonip eur geii - tel Di - war-benn 



— 37 — 



^^ ^^^ ^^ ^ 



po - tred Breiz - i - zel. Dent da gle - vet, 



^^^^^^m 



da gle - vet gui - ti - bu - nan; Deul da gle 



^=N^^ 



^ 



vet, da gle - vet ar c'iian. 



DEEIÈME PARTIE. 



Chanls domestiques et Chants d'amour. 



N. B. Les numéros des mélodies bretonnes correspondent 
aux numéros des chants populaires contenus dans le deuxième 
volume. 



41 — 
V. 



SOIN FEST m ARVEL. 



Andantino. 



^^^m 



3==iEEÏEE£ 



Deiz niad d'hoc'h va dous in - tau 



^^N^Efc^gE^^i^ 



ve2, Deutonn d'Iio li d'o bcr al lez; Bre-mani 



^^^^^^^m 



eo digouel ann ani - zer Da zi - le - zel pe da o - 



^^^^^^ m 



ber, Da zi - le - zel pe da o - bcr. 
VI. 



FEST AR MIZ EVEN. 



Allegro. 



^^F^^^^ 



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De- madd'hoc'b-hu,ko - me - rez 

3EEFE 



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de - mad d'hcc'h a la rann , De 



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^tfe^- 



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madd'hec'li-hu ko - me - rez, de - mad d'iioc'li 



^^^^^m 



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^ ^ j=z 3 j 



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^^^^^ 



^ 



a la rann : Dre ge menn ar ga - ran - lez 



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43 - 



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ran - tez em onn deii - et a - man. 






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IX. 

m ALIKE. 



Allegretto. 



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Di - sul vin - lin ha-pa za-viz 

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45 — 



E kle - viz va doiiz o kan - a. 



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AR C'HAKOIZ. 



Àndante. 



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Krou er ann env has ann dou 



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ar, man-tret va c'ha-Ion ganl glac'li- 



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- ar, O kou-nan enn noz hag en» de 



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d'amdous-ik koanl, d'am c'ha-ran-te. 



— 47 — 
XI. 

MELINEREZ PONTARO. 

Animato. 



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E Ba - na lek zo 'r par-don 



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Di - ga, di - ga - di: Ha ma meil a 



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Di-ga, di - ga 



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XIV. 

MELLEZOlRIOt ARG'HANT. 



Triste. 



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Clii - leu - et holl , ho c'hi - leu 



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el; - ge! Chi-leu - et holl, ho chi-leu- 



- et : Ur zo - nik ne - ue zoii sa 



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uct Ti - ra la la li - ra la la Ti - ra 



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ti - ra la la. 

XV. 

KROAZ m HENT. 



Allegro. 



Ein - nig a gan er c'hoad hu - 



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el, Ha me -le- nig lie ziou as - kel , He 



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- 50 — 




\çc a can war ar wccn vraz. 



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es el Chants religieux. 



N. B. Les numéros des mélodies bretonnes correspondent 
aux numéros des chants populaires contenus dans le deuxième 
volume. 



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— 53 — 
II. 

mu SAINT EFFLAMM. 

Andanie. 



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Eur bre-nin eiiz a I bre 



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TOUR m ARVOR. 



Andanlino. 



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Piou ach - a - noc'li - lui a wcl 



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- az, mor-dud, E beg ann tour c- ribl ann 



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Ireaz, E bcs tour krcn kas - tel Ar 



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- mor, Armor Daou-li - nel i - lion A - ze nor. 
VI. 

m mm. 



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Dis- ken-nomp lioll Kris - te - nien enn 



i^^g^F^f^^i^^^^^^^ 



i - ferii,da v,e - Ici. Ar wa -ne- rez est- 



J ^^^^J-JJ-^E^^=^=^ 



lam - muz etiz aim e - neou doa - 



^=^^^N=#^ ^Eà^^ 



net Pe - re zo , dre wir Don - e , dal - 



fcU-.U_jiiX^;pg^^^^^ 



c'iiet e - barz ann tan , Dre m'ho deuz gret gwall 



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zis - jiign eiiz lie c'iiraz er bed - man. 



VII. 

AR BARADOZ. 



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Je - zus! pe - ger braz vo 



^ ^^xr^Tr&=^W^^^ 



Pii - ja - dur ann e - neo , 



Pa 



- vint di - rak Don - e , Ilag enn lie 




rir^~tt a 



ran - le; Pa - vint di - rak Dou 



r-tr-r^^=^ ^^^Em 



Hag enn lie ga - ran - te. 



FIN. 



l'roeêdcs de Tanlenslcin cl Cordcl, 9ii, ne de 1 



Harpe, i