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Full text of "Bibliothèque de l'École pratique des hautes études. Section des sciences historiques et philologiques"

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BIBLIOTHÈQUE 

DE L'ÉCOLE 



DES HAUTES ÉTUDES 



PUBLIEE SOUS LES AUSPICES 



DU MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE 



SCIENCES PHILOLOGIQUES ET HISTORIQUES 



CEKT-VINGTIEME FASCICULE 

l'aLSACE au dix-septième siècle, par RODOLPHE REUSS 

II 







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0^ 



PARIS 

LIBRAIRIE EMILE BOUILLON, ÉDITEUR 

67, RUE DE RICHELIEU," AU PREMIER 
1898 

(Tous droits réservés) 



AS 

I i^ 



fhr\T\., 




CHALON-SUR-SAONE 

IMI-KIMERIE FRANÇAISE El ORIENTALE DE L. MARCEAU, E. BERTRAND, SUCCESSEUR 



L'ALSACE 

AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE 



L'ALSACE 

AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE 



AU POINT DE VUE 



GÉOGRAPHIQUE, HISTORIQUE, ADMINISTRATIF 
ÉCONOMIQUE, SOCIAL, INTELLECTUEL ET RELIGIEUX 



RODOLPHE REUSS 

MAITRE DE CONFÉRENCES A l'ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES 
ANCIEN BIBLIOTHÉCAIRE DE LA VILLE DE STRASBOURG 



TOME DEUXIÈME 




PARIS 

LIBRAIRIE EMILE BOUILLON, ÉDITEUR 

67, RUE DE RICHELIEU, AU PREMIER 
1898 

(Tous droits réserves/ 



PRÉFACE 



Le présent volume complète et termine le tableau de l'Alsace au 
XVII^ siècle, dont les quatre premiers livres ont paru l'année 
dernière. Au récit des événements politiques et militaires qui ont 
déterminé le sort de la province depuis la lutte trentenaire jusqu'à 
l.a paix de RysAvick, à l'exposé méthodique de ses divisions terri- 
toriales, de son organisation administrative, avant et après la con- 
quête, à celui de ses ressources économiques, vient s'ajouter ici, 
comme nous le promettions dans la préface, une esquisse de l'his- 
toire de la civilisation alsacienne à cette époque. 

Ou y trouvera la description détaillée et, je l'espère, fidèle des 
mœurs et des idées de la société d'alors. Ses groupes divers, gen- 
tilshommes, bourgeois et paysans, passeront successivement sous 
les yeux du lecteur, qui pourra faire plus ample connaissance avec 
leurs us et coutumes et leur vie de famille, avec tous les règlements 
innombrables qui déterminaient en ces temps, d'une façon si méti- 
culeuse, tous les actes de leur existence quotidienne, depuis le ber- 
ceau jusqu'au cimetière. Nous avons également consacré des cha- 
pitres spéciaux aux œuvres de défense sociale contre les épidémies, 
si meurtrières à cette époque, contre la maladie et la misère, le 
vagabondage et la mendicité ; à tous les services, en un mot, si 
rudimentaires encore, qui se rattacheraient, de nos jours, à la salu- 
brité ou à l'assistance publiques. 

Un livre tout entier s'occupe de la vie intellectuelle de l'Alsace. 
Nous V parlons de ses écrivains , de ses artistes et de ses savants, 
pour autant que le malheur des temps lui a permis d'en produire ou 
de leur donner asile ; nous y avons réuni aussi les rares indications 
que nous avons pu trouver sur létude et sur l'usage du français 
parmi les populations allemandes de la province, avant comme après 
la prise de possession du pays. Le tableau de l'enseignement à ses 
différents degrés, depuis les modestes écoles de village jusqu'à 
la célèbre Université de Strasbourg, a été retracé avec tous les déve- 
loppements que comportait le plan général de l'ouvrage. Eu expo- 
sant l'activité scientifique des professeurs et la vie des étudiants, 
R. Revjss, Alsace, 11. « 



VIII I.'aLSACK au XYIl*^ SIECLE 

les Ptiidos lailos dans les gymnases et les collèges, le rôle insigni- 
fiant (le l'école primaire, étroitement contrôlée par les Eglises, je 
n'ai pu in'empt^clier d'en signaler les défectuosités multiples, mais 
j'ai tâché de rester équitable dans mon jugement sur les hommes 
et les choses de ces milieux scolaires, si différents de ceux qui nous 
entourent aujourd'hui. 

J'ai fait en finissant. — et je devais faire, — une large part dans 
ce tableau à l'Alsace religieuse. J'ai déjà dit pourquoi, dans l'intro- 
duction de mon premier volume; il importe de le redire ici. C'est 
que le XVll* siècle, dans la majeure partie de son cours, appartient 
encore à l'ère des grandes luttes confessionnelles. Plus exaspérées 
peut-être, plus visibles en tout cas à tous les regards, au XVI" siècle, 
les antinomies religieuses sont aussi profondes, à vrai dire, aussi 
déterminantes pour la politique de la plupart des princes, au siècle 
suivant, encore que ces causes de conflit soient mêlées à des pro- 
blèmes d'une toute autre nature et souvent voilées par eux. Ne pas 
étudier à fond la situation religieuse d'un pays à cette époque, c'est 
s'exposer gratuitement à ne rien comprendre à son histoire. Ce 
serait tout particulièrement le cas pour l'Alsace où l'antagonisme 
entre les deux cultes a été violent dès l'origine et n'a cessé d'être 
un écueil ou du moins un embarras pour tous les gouvernements 
divers qui s'y sont succédé depuis la Réforme jusqu'à ce jour. 
Dans cette étude sur la situation matérielle et morale de l'Eglise 
catholique et des Eglises dissidentes d'Alsace et sur leurs rapports 
mutuels, je rae suis efforcé d'être strictement impartial et de tout 
comprendre, afin de pouvoir tout expliquer. Je n'ose me flatter d'y 
avoir constamment réussi, et d'ailleurs, pour enlever certains suf- 
fi-ages, il faudrait applaudir les partis jusque dans les conséquences 
extrêmes de leurs passions religieuses. Cela n'est pas donné à 
tout le monde, et pour ma part, quand il s'agit de pareils coups de 
force, de quelque c(Mé qu'ils viennent, et d'oppression des cons- 
ciences, sous quelque bannière qu'elle se commette, je me trouverai 
toujours d'instinct du côté des vaincus. 

Je ne répéterai pas ce que j'ai dit dans la préface du premier 
volume sur ma ferme volonté de traiter une question d'histoire plus 
ou moins délicate, — laquelle, d'ailleurs, ne l'est point par quelque 
côté ? — dans un esprit strictement scientifique. Ceux qui vou- 
dront bien parcourir celte seconde partie de mon étude, d'un œil 
non prévenu, pourront aisément se convaincre que j'ai recherché 
partout à ne donner que des faits exacts et à traduire fidèlement les 
impressions du temps, pour autant que les sources me permettaient 



d'y prétendre, en évitant de mêler, — ce tjiii aui-ait ét() si facile! — 
l'histoire contemporaine à celle du passé. Je prends aujourd'hui 
congé d'une (ï-uvre, bien fragmentaire encore et bien imparfaite, 
mais qui n'en a pas moins occupé toutes mes veilles et tous mes 
loisirs depuis de longues années déjà ; c'est le fruit d'une affection 
profonde pour cette terre natale, qui n'est plus la patrie, mais qui 
me reste toujours chère. Aussi je serais heureux qu'on lui fît bon 
accueil des deux côtés des Vosges, en tenant compte à l'auteur de 
la difficulté sérieuse, d'avoir été le premier à traiter avec quelque 
détail un si vaste sujet. Il doit se trouver, il se trouve assurément 
de nombreuses lacunes, des erreurs de faits, des erreurs aussi de 
jugement dans un travail de si longue haleine. Je n'ai donc pas besoin 
de dire que je me sentirai l'obligé des critiques érudits qui, d'une 
façonplus ou moins bienveillante, s'appliqueront et s'appliquent 
déjà à les signaler dans l'intérêt de la pui-e science. Mais je me dois 
à moi-même, je dois à l'effort constant et souvent pénible, que j'ai 
fait pour rester toujours historien, rien qu'historien, dans mon 
récit, 'de protester contre les insinuations de ceux qui se sont cru 
permis de mettre en doute jusqu'à la sincérité de mon désir 
d'être impartial. 

Versailles. 19 octobre 1898. 



BIBLIOGRAPHIE' 

(additions) 



A. M. P. Ingold, Miscellanoa alsatica, troisième série. Paris, 
Picard, 1897, 1 vol. 18". (Renferme l'autobiographie d'un vigne- 
ron d'Eguisheim, Mathias Herzog, 1617-1635, bien curieuse 
pour le tableau des misères de la guerre de Trente Ans.) 

La Chronique slrasbourgeoise du peintre Jean-Jacques Walter, pour 
les années 1672-1679. Texte et traduction annotée par Rod. 
Reuss. Paris et Nancy, Berger-Levrault, 1898, 1 vol. 8". 

A. HuBER, Geschichte Huningens von 1679-1698. Basel, 1894, 
broch. 8°. (Dissert, acad.). 

Th. LuDWiG, Die deutschen Reichsstainde im Elsass und der Aus- 
bruchder Revolutionskriege. Strassburg,Trubner, 1898, 1 vol. 8". 

F. Le Pelletiek dk la Houssaye, Mémoire sur l'état présent de 

l'Alsace (1701), publié par le D' Henri Weisgerber. (Revue 

d'Alsace, 1897-1898.) 
P. SciiLU.MUEKGEK et G. GiDE, Organisation miliUiii-e de Mulhouse 

et son système de défense contre les incendies, 1260-1798, t. P'". 

Rixheim, SuIUm-, 1897, 1 vol. 8". 



A. Gassek, Histoire de la ville de Soultz et de son bailliage (suite). 

(Revue d'Alsace, 1896-1898.) 
K. WoLKi-, Clironik des Gebirgsgemeinde Dossenheim. Strass- 

burg, Druckder Ileiinat, 1896, broch. 18". 



L. Uhl, Geschichte der Stadt Miinster und ihrer Abtei im Grego- 
rienthal, Vorbruck-Schirmeck, Hostetter, 1898, 1 vol. 8°. 

Die Gebweilei- Chronik des Dominikaiiers Fr. Séraphin Dietlers 
herausgegeben von Johann von Schlumberger. GebAveiler, Boltze, 
1898, 1 vol. 8^ 



1. Voy. la Dibliogra/j/iie au vol. I, p. x-xx.\m. — Nous ajoutons ic 
quelques travaux oubliés dans ce catalogue, et les principales publications 
relatives à noire sujet parues ilepuis l'année dernière, en ne mentionnant que 
celles, bien entendu, qui ont réellement élargi nos connaissances surlainatiére. 



BIBLIOGRAPHIE XI 

Sophie von Jakubowski, Beziehungen zwischen Strassburg, Zurich 

und Bern im XVII Jahrhundert. Strassburg, Heilz u. Miindel, 

1898, 1 vol. 18". 
Rod. Reuss, Correspondance intime d'UIric Obrecht, préteur royal 

de la ville de Strasbourg et de Jean-Baptiste de Klinglin, syndic 

(1G84-16981. (Revue d'Alsace, 1898-1899.) 



Jos. Becker, Die Verleihung und Verpfœndung der Reichslandvog- 

tei Elsass von 1408-1634. (Zeitschrift fiir Geschichte des Ober- 

rheins,N.F.,vol. XII. (1897.) 
Jos. Becker, Das Beamtentum der Reichslandvogtei Hagenau, 
•vom Anfang des XIV Jahrhunderts bis zum Uebergang den Land- 

vogtei an Frankreich, 1648. (Bulletin des mon. historiques 

d'Alsace, XIX, 1.) 



A. Waltz, Chronik des Colmarer Kaufhauses. Colmar, Sailé, 
1897, 1 vol. 8«. 

FoLTz, Souvenirs historiques du vieux Colmar. Colmar. Lorber, 
1887, 1 vol. gr. 8». 

A. Kassel, Adelsverhaeltnisse zu Ingweiler vom 16-18 Jahrhun- 
dert. (Jahrbuch des Vogesen-Clubs, 1897, 8".) 



Jos. FuRSTENBERGER, Mulhauser Geschichten bis zum Jahre J720. 
(Le vieux Mulhouse, t. II.) Mulhouse, imprimerie Bader, 1897, 
1 vol. 8°. 



E. GoTHEiN, Die oberrheinischen Lande vor und nach dera dreissig- 
jaehrigen Kriege. (Zeitschrift fiir Geschichte des Oherrheins, 
1897.) 

E. Muhlenbeck, Histoire des mines de Sainte-Marie (côté d'Al- 
sace). Sainte-Marie-aux-Mines, Cellarius, 1898, 1vol. 8". 



J. Dietrich, La Sorcière de Miinster, 1631. Colmar, Barth, 1869, 

1 broch. 8°. 
J. Walter, Die Hexenplaetze der Rufacher Urkunden. (Jahrbuch 

des Vogesen-Clubs, 1896.) 



E. LiNGER, La Peste de 1628 dans la vallée de Masevaux. (Revue 
catholique d'Alsace, 1886.) 



XII L ALSACi: AU XVll' SIKCLK 

Mans WiTTK, Zur Goschichto des Doulschlums iiii Elsass und im 
^'ogesengebiet. Stuttgart, Kngelhorn, 1897, 1 vol. 8°. 

l*li. A. Grandidiek, Fragments d'une Alsatia litterata. (Nouvelles 
œuvres inédites publiées par l'abbé A. M. Ingold. tome II.) Paris, 
Picard, 1898, 1 vol. 8°. 

Griechiscbe Dramen in deutschen Bearbeitungen von Wolfhart 
Spangenberg und Isaac Frœreisen, herausgegeben von Oskar 
Dii'hnhardl. Tiibingen, Litterarischer Verein, 1890-1897, 
2 vol. 8°. 

Joli. WiUTH, Moscberosclis Gesichle Philanders von Sillewalt 
nebst biographischem Anhang. Rrlangen, 1887, broch. 8**. (Disser- 
tation académique.) 

L. Paiuskk, Beitrœge zu einer Biographie von Moschcrosch. Miin- 
chen, 1891, broch. 8". (Dissertation académique.) 

A. ScHuiCKKR, Ordilungen der Slrassburger Malerz^inft. (Jahrbuch 
des Vogesen-Clubs, 111.) 



G. Knod, Die alten Matrikeln der Universitaet Strassburg, 1621-1793. 

Strassburg, Triibner, 1897, 2 vol. 8^ 
11. lli'Uss, De scriploribus rerum alsaticarum historicis inde a pri- 

inordiis ad saeculi XVlll exitura. Argentorali, Bull, 1898, 1 vol. 8". 



M. ScHiCKELÉ, Etat de l'Église d'Alsace avant la Révolution, 
IP partie : Le diocèse de Bâle, fascicule I. (^olmar, Hiiffel, 1897, 
1 broch. 8". 

L. Wixteiuîh, Quelques saints de l'Alsace et les principales époques 
de sa vie religieuse, Rixheim, Sutter, 1897, i vol. 18'^. 

(A. Erhahd), Kurze Geschichte der Wallfahrt zu unserer lieben 
Mutlcrgottes von Alllironn im Elsass, von einem elsaessischen 
Geisllichen. Ergersheim (Wiirzburz, Gœb), 1898, 1 bi'och. 16». 

A. Ernst und Joh. Adam, Katechetische Geschichte des Elsasses 
l)is zur Révolution. Strassburg, Bull, 1897, 1 vol. 8". 



Dag. Fischeu, Etude sur l'histoire des Juifs dans lesterres de réyê- 
ché de Strasbourg. Metz,typ. Rousseau-Pallez, 1867, broch. 8*>. 



L'ALSACE AU XVIF SIÈCLE 



LIVRE SIXIEME 

LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AL XVIP SIÈCLE 



CHAPITRE PREMIER 
Observations générales 

Ce n'est pas chose facile que d'esquisser en traits généraux le ta- 
bleau des mœurs d'une époque sans mêler maladroitement les couleurs 
et sans confondre parfois les dates et les milieux. La tâche devient 
encore plus délicate quand il s'agit d'un territoire limitrophe de 
grands Empires, où des coutumes et des traditions opposées pro- 
duisent des mélanges ou des contrastes bizarres, quand le tableau 
doit s'étendre à un siècle tout entier et que ce siècle a vu des guerres 
si longues, et ce pays tant de bouleversements politiques, écono- 
miques et religieux. Aussi n'est-ce pas sans un très vif sentiment 
des difficultés inhérentes à la tâche, que nous abordons cette par- 
tie de notre sujet : décrire les mœurs et les habitudes diverses de la 
population alsacienne au XVIP siècle, étudier dans leur existence 
matérielle et morale les différentes couches sociales qui la compo- 
saient alors, donner, en un mot, l'impression exacte et fidèle de la 
vie alsacienne à cette époque. 

Evidemment le fond du tableau restera le même, depuis le com- 
mencement de la période qui nous occupe, jusqu'à sa fin et, prise 
dans son ensemble, la population de l'Alsace en 1700 ne nous pa- 
raîtra guère moins homogène que celle de 1601. Si certains chan- 
gements se sont produits, si l'influence des modes françaises et de 
la langue est déjà sensible dans les classes supérieures, il n'en est 
pas de même pour la moyenne bourgeoisie des grandes et des 
petites villes, ni surtout pour les habitants des bourgs et des cam- 

R. Reuss, Alsace, II. 1 



2 I. ALSACK AU xvrr snxi.r, 

pagnes. Celles-ci se ressentent à peine de l'existence d'un ordre 
nouveau et n'ont que de rares points de contact avec les représen- 
tants de cet ordre de choses. Seulement, il y a, si je puis m'expri- 
mer ainsi, de plus fortes ombres au tableau. Ce n'est pas sans de 
sensibles souffrances que l'Alsace a passé par un demi-siècle de 
luttes, trop souvent engagées sur son pi'opre territoire ; comment 
n'auraient-elles pas laissé leurs traces profondes dans la vie morale 
des Alsaciens aussi bien que dans leur existence matérielle ? Dans 
les vingt premières années du siècle, le pays infînimentplus peuplé, 
mieux cultivé, plus riche en réserves accumulées comme en produits 
réguliers du sol, présentait à ceux qui le visitaient un aspect bien 
plus riant, et possédait une sève vitale autrement abondante. Mal- 
gré les violents contrastes d'opinion qui divisaient alors déjà les 
habitants diin même territoire, on peut affirmer qu'il y régnait une 
humeur plus joviale, une disposition plus générale aussi à la 
manifester au dehors. 

Puis surviennent les misères de la lutte trentenaire, l'épuisement 
absolu de l'Alsace, les difficultés inhérentes à tout changement de 
régime, les invasions répétées qui trahissent le dessein persistant 
de l'Empire de reprendre à tout prix les territoires perdus, le 
trouble matériel que ces guerres nouvelles mettent dans l'existence 
des uns, le trouble moral que la réaction religieuse met dans l'exis- 
tence des autres : tout cela assombrit le caractère des populations 
et les empêche de se sentir vivre et de se réjouir de vivre, comme 
elles le faisaient avant 1620. Enfin, dans les dernières années du 
siècle, le repos matériel de la niajeure partie de l'Alsace étant ga- 
ranti désormais par l'occupation de Strasbourg, l'administration 
tutélaire du gouvernement nouveau ayant remis de l'ordre dans les 
finances, réparé les maux de l'agriculture, encouragé les débuts 
de la grande industrie, une ère nouvelle de prospérité s'annonce, 
qui durera pendant la majeure partie du siècle suivant. Si nous 
avions donc à raconter, très en détail, l'histoire de la civilisation 
alsacienne au XVlIe siècle, c'est en ces trois chapitres, chronolo- 
giquement distincts, que nous partagerions volontiers notre récit. 
Mais pour l'esquisse plus sommaire dont on devra foi'cément se 
contenter ici, il ne nous semble point nécessaire de le diviser en 
périodes distinctes'. 

Avant d'entrer dans le détail des rubriques sous lesquelles force 



1. Là où l'observation de l'élément chronologique serait nécessaire pour 
éviter une erreur d'appréciation, nous ne manquerons pas d'y rendre attentif 
le lecteur. 



LA SOCIETE ALSACIENNE AU XVIl" SIECLE à 

nous est bien de systématiser ce tableau, afin de nous y reconnaître, 
on trouvera dans ce chapitre introductoire quelques jugements gé- 
néraux contemporains qu'il nous paraît utile de donner ici dans 
leur ensemble, sans les démembrer, pour ainsi dire, et qui méritent 
de figurer en tête d'une étude sur les mœurs alsaciennes ; ils 
émanent en effet d'observateurs sagaces, bien à même d'apprécier 
la population dontilsparlent, et d'autant plus disposés à nous donner 
un avis sincère que leur opinion, formulée dans un document offi- 
ciel, ne devait pas être connue de leurs administrés. 

Voici donc ce qu'écrivait sur les Alsaciens M. de La Grange, en 
1697, après avoir vécu au milieu d'eux durant près de vingt-cinq 
années : « Les habitants originaires du pais, sont bons et d'une 
humeur docile ; ils veulent être un peu guidés et ne quittent pas 
volontiers leurs anciennes coutumes. Ils n'ont pas naturellement 
l'esprit processif, aiment la paix. Mais les différents changements 
arrivés depuis la guerre, ont changé beaucoup leur naturel. L'abon- 
dance du païs les rend paresseux et peu industrieux. Ils sortent 
rarement de leur province et, sans le secours des Suisses, ils au- 
raient de la peine à cultiver leurs terres, à faire leurs foins, leurs 
récoltes et leurs vendanges, ce qui fait sortir assez d'argent de la 
province. Ceux des environs de Strasbourg et de la Basse-Alsace 
sont plus industrieux et plus laborieux. Les femmes et les filles 
labourent et mènent elles-mêmes la charrue, faute de domestiques, 
dont la province est tout à fait dépourvue et épuisée depuis la 
guerre ^ » Il avait déjà dit, un peu plus haut, dons son Mémoire : 
« Les Alsaciens ne sont pas assès vifs, ni assès industrieux et il est 
certain que d'autres auroient mieux profité qu'eux des avantages 
de la guerre, à cause du voisinage de la frontière et auroient mieux 
fait leurs affaires, mais ils n'aiment pas rien risquer et n'ont aucune 
ambition. Ils veulent du bien pour vivre commodément, mais ils ne 
demandent pas de fortune considérable, ni pour eux, ni pour leurs 
familles, ce qui fait qu'ils ne sont ni riches ni pauvres ,et qu'ils 
s'entretiennent dans une médiocrité qui ne surpasse pas ce qui leur 
est nécessaire pour vivre en repos, chacun selon son état et sa con- 
dition*. » 

Cette même simplicité dégoûts, cette même indifférence pour les 
richesses, toute à l'éloge des habitants de l'Alsace, avaient été si- 
gnalées, un quart de siècle auparavant, par le spirituel Parisien si 
souvent déjà cité dans les livres précédents de cet ouvrage. Le 

1. Mémoire de La Grange, fol. 246. 

2. La Grange, Mémoire, fol. 240. 



4 L ALSACK AU XVIT SIECLE 

fonctionnaire suhalterne, cantonné dans un coin de la province et 
l'intendant qui a gouverné le territoire tout entier, se rencontrent 
dans leur appréciation d'ensemble; voici, en effet, ce que le rece- 
veur des fermes d'Alsace dit du caractère des populations qu'il 
avait connues aux environs de Thann, d'Altkirch et de Belfort : 
« Je les trouve, généralement parlant, lents au travail et prompts 
à se mettre en colère, faisant des imprécations terribles pour de 
très petits sujets. Le plus ordinaire est de souhaiter que le ton- 
nerre frappe ceux qui les fâchent; leur grand juron est par le Sacre- 
ment. A cela prés, ils sont fort amis du repos et de la bonne chère 
et grands babillards. C'est l'ordinaire des buveurs et des gens 
simples, qui ont le cœur sur les lèvres; aussi sont-ils... de bonne 
amitié, fidèles, ouverts, agissant sans déguisement, caressants... 
La première civilité que le maître et la maîtresse d'une maison font 
aux nouveaux venus, c'est de leur toucher dans la main en disant : 
Wilkomcn inein lierr^ ! » 

Et voici maintenant ce que nous lisons dans le Mémoire sur V Alsace 
qu'a fait rédiger en 1702, l'un des successeurs de LaGrange, M. Le 
Pelletier de la Houssaye: « Les habitans d'Alsace sont assez por- 
tez à la joye ; ils n'ont aucune ambition, ils sont fort adonnez au 
vin et c'est un de leurs plus grands défauts. Ils aspirent volontiers 
aux magistratures des corps de ville, qui sont les seuls employs 
où ils bornent leur fortune^ mais ce n'est pas tant pour s'y enrichir 
que pour se donner quelque relief dans le monde, sur les autres. 
Ils ne demandent qu'à vivre avec douceur, sans embarras ; ils ne 
s'inquiètent pas pour l'avancement de leurs enfans. Les garçons 
apprennent des métiers et les filles ne se marient qu'avec des 
personnes de mesme profession. Elles ont beaucoup de liberté 
jusques à leur mariage, mais alors elles se renferment entièrement 
dans leur domestique. La dot des enfans des plus riches bourgeois 
n'est ordinairement que de quatre mil livres. Un père riche de 
cinquante mil écus de bien suit cet usage et jouit de ce qu'il a jus- 
qu'à sa mort. A l'égard des artisans, ils travaillent toute la semaine 
pour aller le dimanche au cabaret, à la promenade et à la dance. 
Les femmes ont un ou deux habits à l'allemande, dont on ne voit 
pas la fin, les modes ne changent pas et rien ne peut leur produire 
aucune augmentation de despence. Les nouveautez troublent ces 



1. « Soyez le bien venu. Monsieur! » Voyez les Mémoires de deux 
coyages, p. 103. — Eu 1710, Fr. d'Ichlersheim disait également de ses com- 
patriotes . « Die Landes- 1 nu ohner scynd aJJ'abel und hat man gern mit 
ihnen zu t/iun. » Elsàssische Topographie, I, p. 4. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIEXNK AU XVII= SIF.CLE 5 

peuples et ils sont grands amateurs de leurs usages, bons ou mau- 
vaise » 

C'est précisément cet attachement profond aux vieux usages, 
« bons ou mauvais », qui permet d'entreprendre, sans risque de 
confusions trop violentes, un tableau d'ensemble s'étendant sur 
toute une période séculaire. Ce qui serait déjà fort dangereux pour 
le XVIII® siècle, ce qui serait impossible et de la plus absurde 
inexactitude pour le XIX*^ siècle, aux changements si rapides et si 
profonds, et par suite aux aspects si divers, peut fort bien se tenter 
encore pour une époque aussi conservatrice par excellence, au point 
de vue des mœurs, que l'a été le XVlJe siècle, sinon sur les rives 
de la Seine, au moins sur les bords de 1111 et du Rhin. 

1. Mémoire de 1702, fol, ô^ - 6» . 



CHAPITRE DEUXIEME 
La Noblesse alsacienne 

(pniNCEs F,T seigneurs) 

Il n'y avait point en Alsace, au XVI I^ siècle, de couv princière 
qui ])i(^sentàt à la noblesse du pays un centre naturel de vie élé- 
gante et d'attractions mondaines. Les personnages de premier rang 
n'y établissent que rarement leur résidence ; les arcbiducs d'Au- 
triche qu'il faudrait nommer en première ligne comme régents de 
la Haute-Alsace et du Sundgau, et comme possesseurs du grand- 
bailliage de Haguenau, n'ont visité qu'à de longs intervalles Ensis- 
lieim ou telle autre de leurs localités cis-rhénanes. Leur véritable 
domicile était à Vienne ou à Innsbruck, et après la première inva- 
sion suédoise aucun d'eux n'a plus franchi le Rhin. Les princes- 
évé(|ues de Strasbourg, eux aussi, ont rarement traité leurs villes 
d'Alsace autrement que comme un lieu de halte passager. Ni 
Charles de Lorraine, ni Léopold et Léopold-Guillaume d'Autriche, 
ni les deux Furstemberg n'ont résidé d'une façon quelque peu suivie 
soit à Molsheim, soit à Saverne, soit (après 1681) à Strasbourg'. 
Les dvnastes les plus importants après eux, les Hanau-Lichtenberg, 
lesWurtemberg-Montbéliard,les Ril)eaupierre,les représentants des 
branches secondaires de la maison j)alatine, étaient d'assez petits 
princes, qui, soit dit à leur louange, ne se souciaient guère d'avoir des 
and)assadeurs, ni même des pages autour d'eux. D'ailleurs la plu- 
part d'entre eux séjournaient le plus souvent en dehors de leurs 
domaines d'Alsace. Les comtes de Hanau se sentaient plus à l'aise 
et surtout plus en sûreté dans leurs domaines de laWelteravie qu'au 
château de Bouxwiller,et c'est à Monlbf'diai'd et non à Riquewihrou 
llorl)i)ui-g, (pif les ^\'u^l(■ml)el•g avaient leurs habitudes. On ne peut 
leur en faire un reproche, car leurs demeures seigneuriales d'Alsace, 
pour autant qu'elles subsistent encore, n'ont rien de bien impo- 
sant, ni parleurs formes, ni parleur ('tendue^, lis ne |)onvaicnt pas 

1. Charles de Lorraine habitait alternativement Metz t-l Nancy, Léo- 
pold d'Autriche d'ordinaire Fribourg, ou Innsbruck, Léopold-Guillaume 
Vienne, Krançois-Égon de Furstemberg Cologne, son frère et successeur 
Guillaume, l'aris. Ce ne sont que les Rohan, au XVII' siècle, qui ont refait 
de Saverne une véritable /•é.stV/cnce épiscopale et princière. 

2. Le château de Ribeauvillé, bâti à la fin du XV" siècle, et qui, de nos 



LA SOCIETE ALSACIENNE AU XVir SIECLE 7 

abriter une domesticité bien nombreuse ; encore moins aurait-on 
pu y loger un entourage de dignitaires officiels ou de compagnons 
d'existence journaliers, digne d'être qualifié de cour. 

Les revenus de ces petits princes et seigneurs étaient d'ailleurs 
relativement modestes, et beaucoup d'entre eux avaient même des 
dettes considérables ^ Mais, même quand ils avaient de l'argent, 
ils préféraient l'employer à leur confort personnel plutôt que de 
s'entourer d'un éclat purement extérieur que nul ne leur deman- 
dait, à vrai dire, et dont nul ne leur eût été reconnaissant. En ces 
temps désastreux, où les châteaux princiers étaient presque aussi 
souvent pillés que les chaumières des paysans et les maisons bour- 
geoises des petites villes, la tentation ne pouvait être grande 
d'ailleurs de dépenser beaucoup d'argent pour l'ameublement des 
demeures et l'entretien d'un personnel d'apparat, absolument inu- 
tile*. On devait préférer quelques bons mercenaires, aux bras ro- 
bustes, à toute une troupe de chambellans, de pages et d'écuyers 
tranchants ; du reste on n'avait guère d'argent pour des courtisans 
quand on laissait en souffrance jusqu'aux gages des précepteurs de 
la famille'. Si dans quelques cas rares nous pouvons constater néan- 
moins un luxe véritable tant pour l'ameublement que pour l'argen- 
terie, le nombre des domestiques, etc., c'est toujours d'un person- 
nage officiel, représentant d'un monarque, qu'il s'agit. Le baron 
d'Erlach, dont on nous détaille le riche mobilier et le service de 
table massif, les nombreux laquais à livrée verte, aux revers écar- 
lates, et les lits de parade, en velours vert, en taffetas violet, en 



jours, a été longtemps un pensionnat de jeunes filles, ne fait exception que 
par sa belle situation au haut de la ville ; celui de Bouxwiller était uue 
lourde bâtisse, dont les pavillons seuls ont survécu à la Révolution ; celui 
de Riquewihr, datant du XVI* siècle, abrite les écoles communales de la 
petite ville: on voit que ce n'étaient pas de bien vastes palais. 

1. On est stupéfait de voir quelles grosses sommes les comtes de Hanau- 
Lichtenberg, par exemple, ont empruntées aux abords de la guerre de 
Trente-Ans, tant aux villes de Strasbourg et de Bàle qu'à de nombreux parti- 
culiers de la première de ces villes. (Archives de la Basse-Alsace, E. 2892, 
2904,2907, 2915, 2973.) 

2. M"'^ de Montpensier raconte, dans ses Mémoires, en parlant de la vi- 
site du prince de Montbéliard à Louis XIV, que « toute sa conr tenait dans 
un même carrosse >>. Nous avons eu entre les mains un État de l'ameuble- 
ment et de la caisselle du château de Ribeauvillé (A. H. A., E. 2662); sauf 
quelques pièces d'orfèvrerie rare, il n'y a vraiment rien qui puisse frapper 
l'imagination la plus modeste. Quand on parcourt le catalogue de la biblio- 
thèque du château, on la trouve bien médiocre aussi. 

3. Le malheureux Fierre-Édouard Burcklin, qui avait été prœceptor 
domesticus des jeunes seigneurs de Ribeaupierre, de 1639 à 1641, réclamait 
encore 91 thalers dégages en 1654. (A.B.A., E. 2905.) 



8 L AI.SACK AU XVII'' SIECLE 

satin de Chine, venus do Paris^ offrait l'IiDspitalité fastueuse du 
château de Brisach, au nom du roi de France et, sans doute aussi, 
à ses d«''pens. Nos dynastes alsaciens vivaient d'une manière infi- 
niment phis modeste et le luxe de leurs vêtements ne dépassait 
guère celui de leurs demeures*. Ils paraissaient même ridicules de 
simplicité aux seigneurs et aux dames de l'entourage de Louis XIV. 
Tel le prince Georges de Monlbéliard qui s'en vint, le 12 janvier 1672, 
présenter ses hommages au souverain, « habillé comme un maître 
d'école de village » sans épée, avec un méchant carrosse noir et 
quelques laquais « vêtus de jaune, avec des garnitures de rubans 
rouges », comme le constate avec une horreur bien sentie la grande 
Mademoiselle ' . 

Dans leur jeunesse, nous voyons ces princes et comtes voyager 
pendant plusieurs années pour se former aux belles manières et pour 
acquérir une teinture des langues étrangères et des beaux-arts. Ils 
visitent avec leurs pédagogues et quelque gentilhomme de confiance 
Paris et les Universités de la France méridionale, vont ensuite en 
Italie admirer les chefs-d'œuvre antiques et modernes, reviennent 
par Genève et parfois se rendent encore de là aux Pays-Bas, plus 
rarement en Angleterre*. Mais une fois rentrés au bercail, ils 
quittent rarement le territoire du Saint-Empire, et se bornent d'or- 
dinaire à circuler de l'une de leurs modestes résidences à l'autre, 
ou à faire quelques visites de bon voisinage^ La vie dans leurs 
châteaux leur plaît avant tout, parce que, grâce aux impôts et aux pres- 

1. A. voQ Gouzenbach, Hans Ludœig oon Erlach, III, p. 425-427. 

2. Il appert des comptes de l'iuleudaul Daniel de Pielhe que le comte de 
Ribeaupierre dépensait en 1664, pour un habit de gala la somme de 179 flo- 
rins et 23 kreutzers, qui, vu le luxe des broderies, des galons et des den- 
telles du temps, semble plutôt modeste. (Documents concernant Sainte-Ma- 
rie-auœ-Mines, p. 303.) 

3. Mémoires de M"' de Montpensier, cités par la Reçue d'Alsace, 1879, 
p. 102. 

4. Il existe aux Archives de la Haute-Alsace (E. 723) un très intéressant 
dossier qui mériterait d'être publié in extenso. Ce sont les lettres du magister 
Htendel, écrites au vieil Éverard de Ribeaupierre. pendant qu'il voyageait 
en France avecles deux fils de ce seigneur (1614-1615). Après avoir séjourné 
successivement à Lyon, Avignon, Marseille, Toulouse, Montpellier et 
Bourges, l'argent leur manque, et ils doivent vivre à crédit pendant si.x mois 
à Poitiers, avant qu'on put leur faire parvenir la somme nécessaire au 
retour. 

5. Quand on se rappelle les nombreuses « Entrées » auxquelles se com- 
plaisaient les princes au XVI* siècle, et non pas les empereurs seulement 
et les rois, on est frappé au premier abord, de l'absence à peu prés com- 
plète de cérémonies de ce genre au XVII' siècle. C'est à peine si l'on signale 
par exemple l'entrée solennelle de l'évèque Léopold à Saverne,enl608 et la 
préseutatiou d'une coupe de vermeil par le Magistrat (Fischer, Zabern, 



LA SOCIETE ALSACIENNE AU XVir SIECLE 9' 

talions en nature, ils peuvent s'y livrer, sans de trop grosses dé- 
penses, à leurs penchants gastronomiques. Car s'ils aimaient à bien 
manger et surtout à bien boire, on peut dire que leurs goûts n'étaient 
pas trop raffinés, et qu'ils se contentaient de ce que leur offraient 
leurs propres domaines. En dehors des plaisirs de la table, l'exis- 
tence de ces petits cénacles, que nous ne pouvons pas appeler des 
cours, devait être assez maussade, ce me semble. Les femmes s'y 
occupaient de jardinage, d'oeuvres de charité ou de théologie ; les 
hommes organisaient de grandes battues dans les forêts seigneu- 
riales ou exhibaient, dans leurs pesants carrosses' leurs personnes 
et celles de leur famille aux yeux de leurs sujets émerveillés. Parfois, 
en été, une promenade sur l'eau*, une partie de traîneau en hiver', 
Venaient varier la monotonie de cette existence quasi rurale, cou- 
pée à de longs intervalles par quelque séjour à Colmar, Ensisheim, 
Riquewihr, et surtout à Strasbourg où la plupart de ces hauts per- 
sonnages possédaient soit un hôtel, soit un pied à terre plus mo- 
deste. On y banquetait, on y dansait, on y jouait avec la noblesse 
locale ou les visiteurs étrangers. On y cherchait parfois aussi des 
distractions moins innocentes et qui amenaient des conflits avec la 
justice, soit pour infractions à la morale^, soit pour outrages et 
voies de fait contre les particuliers et les représentants de la force 
publique ^ En général, on a l'impression que la vie privée de la 

p. 39), ou celle de François-Égoa de Furstemberg à Strasbourg eu 1681. 
Mais cela s'explique en partie par l'appauvrissemeut général, en partie par 
ce fait que les principales villes d'Alsace ayant passé à la Réforme, les 
souverains catholiques ne se souciaient plus de les visiter. 

1. Les routes étaient si mauvaises qu'il fallait souvent raccommoder ces 
lourdes machines. (Comptes des dépenses des Ribeaupierre, 1633. A.H..\..E. 
1220.) 

2. Voy. la description d'une pareille promenade sur l'IU, organisée en 
1627, en l'honneur d'Agathe-Marie de Hanau, la jeune femme de Georges- 
Frédéric de Ribeaupierre. (.\.H.A.,E. I:il9.) 

3. C'est ainsi que l'évèque Léopold arriva le 18 janvier 1608 à Strasbourg, 
par un froid très vif, ayant fait le trajet de Molshein à la ville en traîneau, 
comme l'a soigneusement noté le chroniqueur. [Kleine Strassburger Chro- 
nik, éd. Reuss, p. 33.) 

4. C'est ainsi que ce même Frédéric-Georges de Ribeaupierre eut, en 1639, 
une fort vilaine affaire avec le Magistrat de Strasbourg, pour avoir séduit 
une jeune bourgeoise, Cléophé Schell, et, l'ayant rendue mère, lui avoir 
conseillé, d'abord de se faire avorter, puis de désigner un autre comme le 
père de l'enfant. Par arrêt du 14 mars 1639, il fut condamné à payer 200 iha- 
1ers d'amende à la Maison des orphelins, à verser 400 thalers à la jeune 
fille et de fournir, pendant dix ans, 4 rézaux de seigle et un demi-foudre de 
vin pour la subsistance de l'enfant. 

5. Ce sont surtout les comtes de Hanau- Lichtenberg qui semblent avoir 
eu un penchant héréditaire à malmener par paroles et gestes leurs inter- 
locuteurs nobles ou roturiers. En 1617, nous voyons Jeau-Regnard I", pour- 



10 1,'ai.sacr au xvh® siècle 

plupart de ces personnages était rangée, et dans un siècle où la 
licence des mœurs était grande, la rumeur publique ne nous a con- 
servé que peu d histoires scandaleuses sur leur compte ^ Mais il 
ne faudrait pas se les figurer comme des parfaits gentilshommes, 
selon le type convenu des chevaliers courtois du moyen âge. Ils 
ont quelque chose de très roturier, de vulgaire parfois, et l'on est 
frappé de l'absence de dignité personnelle que trahissent certains 
de leurs « traits d'esprit ». Nous n'en citerons qu'un seul exemple, 
mais assez caractéristique, emprunté à un contemporain, fort bien 
informé d'ordinaire. 

Le Père Recteur des Jésuites d'Ensisheim, Français nouvelle- 
ment arrivé en Alsace, alla faire visite « à un grand seigneur de ce 
païs-ci ' «, qui l'invite à souper. « Mais le Révérend Père fut bien 
surpris quand, dès l'entrée du repas, cette Altesse allemande se fit 
apporter un grand coq de vermeil, tenant environ trois chopines 
de Paris, et qu'après en avoir ôté la tète qui se démonte à visse, 
elle le vuida ou fil semblant de le vuider à sa santé, en sa qualité de 
nouvel hôte. » Le Père Recteur « pensa tomber de son haut lors- 
qu'il vit un échanson lui apporter ce formidable coq pour le vuider 
à son tour. Il ne mancjua pas d'employer ses plus élégantes phrases 
latines pour s'en excuser (car il ne savait pas d'allemand), mais le 

suivi pour injures par le Magistrat de Strasbourg. (Archives municipales, 
A A. 1749.) En 16;i0, le comte Philippe-Wolfgang échange par écrit, à la 
suite d'une orgie, les paroles les plus grossières avec Georges-Thierry de 
Wangeu. Nous avons publié cette correspondance, qui donne une idée de 
la brutalité des mœurs d'alors, (l&ns l'Alsatia (année 1872, p. 407-408). En 
1665, le comte Jean Regnard II, s'étant pris de querelle avec le baron de 
Stubenberg, à l'hôtellerie du Bœuf, et l'aubergiste ayant fait venir le guet, 
il s'ensuivit une véritable bataille, la suite du comte chargeant la police, 
l'épée à la main, jusciu'à ce que les soldats, appelés à la hâte du corps de 
garde voisin, abattissent d'une salve de mousqueterie l'écuyer elle cuisinier 
de l'irascible personnage. Le comte s'échappa sur un cheval sellé à la hâte, 
avant qu'on put le prendre au collet. (Archives municipales, AA. 1773; 
voy. aussi Reisseisseu, Au/scichnungen, p. 62.) 

1. 11 y eut cependant parfois des écarts de conduite qui excitèrent l'indi- 
gnation publique. Ainsi, en 1622, alors que Mansfeld était aux portes de 
Strasbourg, dévastant le paysaux alentours, au moment où, du haut de toutes 
les chaires, on exhortait les bourgeois à faire pénitence de leurs péchés, des 
orgies scandaleuses se célébraient à l'hôtel de Hanau. où les jeunes comtes 
faisaient danser leurs invitées en costume d'Eve. Le Magistrat adressa, le 
4 juillet 1622, une lettre des plus irritées au comte régnant, leur père. (Ar- 
chives municipales.) 

2. 11 ne peut être question, dans ce récit, d'une autre « A Itesse allemande » 
que du priuce Chrétien de Birckenfeld, l'héritier des comtes de Ribeaupierre, 
Le tour qu'il jouait au P. Recteur était d'autant plus répréhensible qu'offi- 
cier général au service de France, Chrétien savait certainement, quand il le 
voulait, s'exprimer eu français. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII* SIECLE 11 

prince parut choqué de son refus, de sorte qu'il fît effort pourboire 
cet énorme gobelet... Il fallut demeurer à table quatre ou cinq 
heures de temps, et on l'obligea de faire encore raison de toutes les 
santés que les autres convives lui portèrent. Enfin l'heure de se 
lever de table arriva; mais pour lors le bon Recteur ne pouvait plus 
se régir lui-même, la tête lui tourna quand il fut debout et pendant 
le peu de conversation qu'il eut après le repas avec ce seigneur, il 
lui prit un mal de cœur si pressant, qu'il ne put le dissimuler. Il 
fut contraint, malgré lui, de soulager la plénitude de son estomac 
en présence de l'Altesse qui était ravie de l'aventure. Tout ce qu'on 
put lui dire pour le consoler ne servit de rien. On tâcha de lui faire 
entendre que cette éjection n'avait rien de honteux en Allemagne, 
qu'au contraire cela faisait honneur au maître de la maison. 11 ne 
se rassura même pas aux obligeantes paroles du seigneur qui 
l'avait régalé :« Tou non es filions meous^ lui dit-il, si te poudeat evo- 
mouisse. » ... Il s'en retourna à son collège d'Ensisheim, si pénétré 
de confusion, qu'il se mit au lit à son arrivée et il mourut de chagrin 
au bout de quelques jours. Tout le monde sait cette histoire dans le 
païs, et au lieu deplaindre ce bon Jésuite d'avoir été un martyr de 
complaisance, la plupart n'en parlent qu'en le raillant de son peu 
décourage et comme d'un homme qui s'est laissé mourir faute de 
savoir vivre ' . » 

Tous les principicules alsaciens du XVIP siècle n'étaient pas 
assurément d'aussi féroces buveurs ; il y en avait qui n'étaient ni 
débauchés ni joueurs^. Quelques-uns, bien peu, s'occupaient de 
littérature et s'exerçaient même à faire des vers'; d'autres, plus 
nombreux et suivant l'impulsion générale, se passionnaient pour 
les controverses théologiques. Tel ce Georges de Montbéliard 
(1626-1699) dont les contemporains parlèrent longtemps avec une 
stupéfaction mêlée d'un certain respect*. Le prince avaitlu, dit-on, 
quinze cents fois la Bible entière d'un bout à l'autre ! il en médi- 
tait chaque jour soixante chapitres, récitait douze prières et chan- 

1. Mémoires de deux voyages, p. 177-178. 

2. On semble avoir parfois joué bien gros jeu au château de Ribeauvillé. 
Dans la seule année 1640, c'est-à-dire au plus fort des misères de la guerre 
de Trente Ans, les comptes du bailliage de Zellenberg portent comme per- 
due au jeu la joliesomme de 3,528 florins, ce qui équivaudrait aujourd'hui 
à plus de 22,000 francs. (A.H.A., E. 2895.) 

3. Parmi eux il faut citer Éverard de Ribeaupierre. Le poète Rompler de 
Lœwenhalt affirme dans le poème funéraire qu'il consacre à ce seigneur, 
qu'il ne tournait pas mal les vers. [Reinibgebilsch, p. 101-114.) 

4. « Les Wurtembergeois ont un prince bien singulier, » disait l'auteur 
des Miscellanca Colinariensia, « on en pourrait écrire des volumes », 



12 i/aLSACK au XVII* SIÈCLE 

tait douze cantiques; si l'on en croyait la tradition, l'une de ces 
prières, composée par le prince lui-même, durait trois heures. Il 
rédigea un commentaire sur V Apocalypse, en 16G7\ et travailla 
sans succès à la fusion des deux principales Eglises protestantes, 
en correspondant avec Philippe-Jacques Spener, Pierre Dumoulin 
et Moïse Amiraut. Sa femme, Anne de Chàtillon, arrière-pelite- 
fille de l'amiral de Coligny, n'était guère moins bizarre. Si ce qu'en 
raconte Talleraant des Réaux, ce bavard médisant qui n'épargne 
pei'sonne, est vrai', elle aurait d'ailleurs l'excuse d'hérédités mor- 
bides, transmises à ses propres descendants'. Calviniste de nais- 
sance, convertie par son époux au luthéranisme, elle s'abîma dans 
les rêveries mystiques, faisait assister aux fêtes du culte son page 
déguisé en ange, etc. Elle finit par devenir folle et l'était depuis 
longtemps quand elle mourut en 1680. Leur fille à tous deux, la 
princesse Anne, fut, pendant des années, la terreur des sujets et 
des fonctionnaires de la petite principauté et tint tête parfois, avec 
une obstination rare, aux intendants de la province eux-mêmes*. 

Mais c'est assez parler de ces petits dynastes, si peu nombreux 
daillcursen Alsace, et dont l'existence journalière, pour autant qu'elle 
nous est connue, ne présente pas un intérêt bien considérable. Si 
nousjpassons à l'étude de la vie quotidienne de la noblesse alsa- 



(Ralhgeber, Calmar und Ludcoir) XfV, p. 85.) Voy. sur lui Ed. Ensfelder, 
Le château de Rirjueicihr, dans la Recued' Alsace de 1879, et P. E. Tueffenl, 
Bior/rap/trc dti prince Geot-r/cs d'j Montbéliard et de sa femme, Anne de 
CoUçiny, dans la Reçue d Alsace de 1885. 

1. Lesdeux pluscurieux ouvrages sortisde saplurae ne seront jamais publiés 
sans doute. L'un est conservé à Besançon, l'autreaux Archives Nationales. 
Voici ce qu'en dit M. Tuefferd qui les a eus entre les mains : « Le premier 
est un Journal embrassant une période de dix années (I662-1672) où, à côté 
de quelques détails de gouvernement, il relate tous les actes de sa vie pri- 
vée et religieuse et où il pousse la franchise jusqu'à indiquer les jours et 
les heures où il accomplissait ses devoirs conjugaux. Dans l'autre, inti- 
tulé: Dialoç/ue du mcnafjed'un seigneur, le comte Georges raconte les tri- 
bulations que sa femme lui faisait supporter, et prête à celle-ci un langage 
qui est d'une impudicité révoltante. Cet opuscule est plus digne de l'Aré- 
tin que d'un homme pieux et moral; quant au style, il est lourd, diffus et 
souvent inintelligible. » 

2. Tallemant de Réaux, Historiettes, V. p. 211. Il prétend que, dans ses 
accès hystériques, la jeune fille « gravissait le long d'une tapisserie comme 
un chai ». 11 en dit bien pis encore. 

,3. .Sa fille Henriette se laissa mourir de faim, au chatean de Riquewihr, 
pour ne pas survivre à sa mère. (Tuefferd, op. cit., p. ;S8f>.) 

4. Nous rencontrerons ])lus d'une fois encore dans certains chapitres de 
ce volume ce très excentrique personnage. En 1698, son frère, le duc ré- 
gnant de Montbéliard, ayant nommé à Riquewihr un suritUeadant ecclé- 
siastique qui lui déplaisait, elle courut à l'église, un coutelas à la main, pour 
l'arracher de la_chaire. (Rathgeber, op. cit., p. 8.t.) 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII* SIECLE 13 

cienne proprement dite, la première chose qui nous frappe, c'est 
qu'elle est encore presque rurale au XVIP siècle et qu'en l'absence 
d'une cour élégante, quipuisse lui servir de centre naturel, ses repré- 
sentants demeurent encore, presque tous, dans leurs châteaux, à la 
campagne. C'est vers la fin du XVIP siècle seulement que s'opère 
la fusion des deux couches supérieures de la société provinciale, 
formées par la noblesse indigène et les hauts fonctionnaires de 
l'ordre civil et militaire. C'est à ce moment que Strasbourg devient, 
en effet, dans une certaine mesure, la capitale de la société alsa- 
cienne. Mais au début de la période qui nous occupe, rien de sem- 
blable n'existait encore et, même dans les dernières années du 
siècle, le mouvement se dessinait à peine. Les familles titrées, pour 
autant qu'elles n appartenaient pas au patriciat urbain, résidaient 
tranquillement sur leurs terres, et si elles possédaient dans la 
grande ville la plus voisine une résidence familiale, celle-ci consti- 
tuait plutôt un lieu de refuge pendant la guerre qu'un domicile 
véritable pendant la paix\ C'est dans la seconde moitié seulement 
du XVIP siècle que l'on voit certains groupes nobiliaires, appa- 
rentés à la noblesse des villes, séjourner plus longuement derrière 
les murs d'une cité, même en temps de calme parfait. On y passe 
alors d'ordinaire les tristes mois d'hiver, trop maussades à la cam- 
pagne. Et quand une fois Strasbourg, après la capitulation de 1681, 
est devenu le centre officiel du pays, quand le Directoire de la 
Noblesse y a rétabli son siège administratif, une accoutumance 
de plus en plus générale y ramène chaque automne un plus grand 
nombre de familles. Les dames et les demoiselles veulent s'initier aux 
modes nouvelles, leurs fils, frères et maris s'exercent à faire leur 
cour au beau sexe, dans les salons du maréchal commandant la pro- 
vince, de l'intendant ou du gouverneur de Strasbourg. On y joue, 
semble-t-il, encore plus qu'on n'y cause, et les nouveaux venus 
initient les autochthones aux mystères « de la bassette, du hoce, du 
pharaon, barbacole, banque-faillite et autres jeux », contre lesquels 
M. de La Grange est obligé, d'ordi'e de Sa Majesté, d'édicter des 
pénalités sévères, tant la passion du jeu fait de victimes '. 

Mais ces progrès d'une civilisation plus raffinée, avec ses avan- 

1. Assurément on les voit arriver en ville pour assister à quelques repré- 
sentation de gala, organisée par leurs pairs ; ainsi lors des courses de bagues 
(Ringelrennen) célébrées au Marché aux chevaux de Strasbourg, eu mai 1624 
(Walter, Chronique, éd. Reuss, p. 18), ou du brillant carrousel que le duc 
de Mecklenbourg et le comte Torslenson donnèrent, sur le même emplace- 
ment le 8 décembre 1652, en l'honneur de Christine de Suède; mais c'étaient 
des exceptions. 

2. Ordonnance du 15 juin 1691 : Les joueurs payeront mille livresd'amende. 



14 l'alsACK au XVII* SIÈCLE 

tages et ses défauts, ne se remarquent que tout à fait à la lin du 
siècle, dans les rangs de la noblesse alsacienne. Généralement, elle 
est restée simple, môme un peu rustique dans ses manières, et il y 
a une excellente raison pour qu'il en soit ainsi ; c'est qu'elle est 
plutôt pauvre, du moins, quand on la compare à la noblesse d'autres 
pays, surtout à celle de l'Angleterre ou des Pays-Bas. Mais elle est 
très fière aussi de ses origines et « quelque indigente qu'elle fût, 
aimant mieux épouser une pauvre demoiselle que de prendre une 
bourgeoise avec une grosse dot ». Elle tire vanité de ses « arbres 
généalogiques sans fin, de ses armoiries à vingt quartiers, timbrés 
de trois ou cinq casques sommés de cimiers, si embrouillés de lam- 
brequins, si bisares dans leurs émaux, qu'ils mettraient à quia le 
bonhomme de la Colombière avec son gros livre de blason ». Notre 
narrateur parisien, qui n'est, lui, que de noblesse fort mince, puis- 
qu'il occupe un « emploi de maltôte », ajoute sur un ton peu respec- 
tueux: « Si les preuves du blason ne me contentoient pas, on m'ou- 
vriroit ensuite les Archives, qui sont des lieux voûtés, tout de 
pierre, fermans à portes de fer, crainte du feu et des rats, où l'on 
m'étalleroit plus de parchemins gothiques qu'un déchifPreur n'en 
pourroit lire en dix ans. Et pour (convaincre davantage mon incré- 
dulité, ils feroient publier leur noblesse par les oiseaux mêmes, en 
me faisant remarquer qu'en leur païs les cicognes qui font leurs 
nids sur les clochers, ne s'établissent jamais que sur des églises sei- 
gneuriales. Le moyen de résister à des témoignages si authen- 
tiques^ ! » Ces personnages, si entichés de leur noblesse, « sont 
néanmoins faciles, obligeans, caressans, bons et familiers jusqu'à 
leurs domestiques mêmes ; ils ne se font pas scrupule de les admettre 
-à leurs tables; du moins celle des valets est dressée dans le même 
lieuque celle du maître, et une partie mange pendantquel'autre sert. 
C'est ce que j'ay vu chez le baron de Reynach et chez d'autres per- 
sonnes de qualité de ce pays là^ » 

Dans un milieu aussi patriarcal, la simplicité des mœurs et celle 
des costumes resta longtemps fort grande. Non pas, certes, à la 
ville, où dès 1620, nous voyons les dames de la noblesse adopter les 
modes françaises', exemple qui ne fut suivi que beaucoup plus tard 



ou feront quatre mois de prison, ceux qui auront donné à jouer sont frappés 
d'une amende de six mille livres ou bien d'un emprisonnement d'un au. 
{Ordonnances d'Alsace, I, p. 189.) 

1. Mémoires de deux coyayes, p. 178-179. 

2. Ibid., p. 180. 

3. C'est le diplomate hollandais Constantin Huyghens qui, passant par 
Strasbourg en 1620 et assistant ;\ la bénédiction d'un mariage à la calhé- 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AL" XVIl'' SIECLE 15 

par les hommes^ Mais les gentilshommes campagnards et leurs 
épouses choquaient encore les étrangers, dans le dernier tiers du 
XVII^ siècle comme « n'étant jamais à la mode, parce que leurs 
habits durent trop longtemps' ». Encore en 1680, dans le bailliage 
d'Altkirch, où cependant résidaient plusieurs familles nobles, une 
perruque était chose absolument inconnue. Un soir que le jeune 
Parisien, auquel j'emprunte une partie de ces détails, causait dans 
cette ville sur le pas de sa porte, avec (( une jeune fille de ses amies » 
qui se moquait de son mauvais allemand, il lui jeta, par manière de 
plaisanterie, sa perruque à la tête. Aussitôt toutes les voisines qui se 
trouvaient là, s'enfuirent effarées en criant : « O Jésus, o Jésus, potz 
tausent! der herr liât sein kopfgesclinidet ab ^ ! >•> 

La pauYi'eté relative de la noblesse alsacienne influe également 
sur son nombre. Car elle est, en effet, proportionnellement peu nom- 
breuse. La plupart des fils cadets sont obligés de quitter le pays 
pour chercher fortune au dehors, dans les armées de l'Empire, 
celles des Provinces-Lnies, de la Suède ou de la France, selon les 
époques et leurs affinités religieuses ou politiques, tandis que les 
filles qui ne trouvent pas à se marier, entrent dans quelque chapitre 
noble d'Alsace ou du reste de l'Allemagne. Ces jeunes gens, une 
fois partis, ne revenaient guère au foyer paternel, soit qu'ils aient 
semé leurs os sur les innombrables champs de bataille du 
XVII* siècle, soit qu'ils aient fait fortune à l'étranger*. Les aînés 
eux-mêmes se laissèrent parfois attirer au dehors par quelque bril- 
lante position militaire ou administrative et s'éloignèrent de l'Alsace, 
pour entrer au service de la maison d'Autriche ou de quelque autre 

drale, observe qu'il y eut « un assez grand train de filles et de femmes 
nobles, toutes habillées à la française, qui honorèrent de leur présence 
l'exécution de ces pauvres condamnés ». [Bijdragen en mededeelingen can 
het historisch Genootschaap te Utrecht, 1894, p. 146.) 

1. C'est Pélisson qui lors du voyage de Louis XIV eu Alsace (1681) 
remarque, un des premiers, dans ses lettres à M°" Deshoulières que « la 
plupart des hommes s'y habillent à la française». — Le Mémoire de 1702 
confirme la métamorphose ; « la noblesse s'habille à la françoise ; si elle 
n'était pas si pauvre, elle aimeroit assez à paroistre ». (Fol. 6.) 

2. Mémoires de deux coyages, p. 184. 

3. fbid., p. 186. (« O Jésus, Jésus! Mille bombes! Le monsieur a coupé 
sa propre tête ! ») 

4. Il est une remarque qui s'impose cependant à tous ceux qui parcourent 
les notices généalogiques de la noblesse alsacienne de ce temps; c'est le 
petit nombre de ceux qui sont parvenus à une position un peu exception- 
nelle au dehors; que de braves et vaillants soldats morts capitaines ou lieu- 
tenants-colonels pour un général comme .\nnibal de Schauenbourg, ou 
comme Jean-Henri de Reiuach. le défenseur de Brisach (1638), ou pour un 
haut fonctionnaire de cour, comme Gérard de MuUenheim, le grand-veneur 
du roi de Pologne! 



16 l'alsace au XVII'^ SikCLE 

prince allemand. Puis, de tous les jeunes seigneurs qui partent pour 
« le grand tour d'Europe », il en est plusieurs qui ne rentrent ja- 
mais, enlevés en route par la maladie, ou dépêchés en terre étran- 
gère par le coup d'épée d'un rival jaloux^ On attachait alors une 
importance capitale à ces « études mondaines », h ce « tour du par- 
fait cavalier », du moins dans la seconde moitié du siècle, témoin ce 
curieux passage de l'auteur des Mémoires de deux voyages en Alsace : 
(( Lorsque ces jeunes gens, dit-il, partent de leur païs, on peut dire 
que cène sont que de belles statues; ils paraissent décontenancés 
comme s'ils ne savaient où mettre leurs bras. Mais quand ils ont 
roulé quatre ou cinq ans dans les cours étrangères, et sui'tout en 
France, où ils apprennent d'ordinaire leurs exercices, comme ils 
sont la plupart grands et bien faits, leur corps étant dressé par d'ha- 
biles maîtres à la dance, aux armes, et à monter à cheval, et leur 

esprit orné de la connaissance des langues ce sont des hommes 

accomplis. » Quelque bonnes qualités qu'ait un gentilhomme qui 
n'a pas vu le monde, « on dira toujours de lui: «Quel dommage que 
ce gentilhomme n'ait pas été à Paris ! » C'est pourquoi « les pères 
de famille les moins accomodés mettent chaque année quelque 
somme en réserve pour fournir aux frais de voïage de leurs enfants, 
afin qu'ils le fassent d'une façon utile et honorable^ » 

Naturellement, tout le monde n'était point unanime pour approuver 

cette façon d'éduquer la jeune noblesse, et bien des auteurs pa- 
triotes signalent la dépravation des mœurs et la déformation du lan- 
gage résultant de ces longs séjours à l'étranger*, mais leurs critiques 
amères ne pouvaient rien contre l'entraînement général et le goût 
du jour. 

- En dehors de ce déchet naturel, si je puis m'exprimer ainsi, il sem- 
blerait que le XVI' et le XVIIe siècle aient été pour la noblesse d'Al- 

1. On peut trouver le récit très vivant, et pris assurément sur nature, des 
dangers de pareils voyages « d'éducation sentimentale» dans les chapitres 
du Simplicissimus qui racontent les aventures du «Bel Allemand » à Paris. 
Grimmelshausen, Simplicianlsehc Schri/ten, éd. Kurtz, 1, p. 367 suiv. 

2. Mémoires de deux coyages, p. 180. Nous aurons à revenir sur ces 
voyages d'études, au chapitre des Universités. 

3. Autrefois, dit l'auteur d'un ouvrage intitulé Teutscher Sprache Eliren- 
/.ran<5, imprimé à Strasbourg en 1644, «autrefois nos gentilhommes allemands 
appuyaient leurs discours de tels mots (il cite une demi-douzaine de jurous 
teutoniques); maintenant on n'entend plus que des par ma l'oy, Ventre- 
Dieu, Corhleu, morbleu, sarnhieu, morgoy, etc.. En buvant, ils ne disent 
pas: Dieu vous en fasse profiter! mais : hon prou face, monsieur, à la santé 
de cotre maitrc.fse, à toy camarade, fay moy raison, etc. » (Ehrenkrants, 
p. 106.) Qui ne connaît les lamentations de Moscherosch, au chapitre A la 
mode Kehrauss, dans ses Visions de Philandre de Sittenwaldtf 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII^ SIECLE 17 

sace un « grand climatérique » à franchir. Est-ce le bouleversement 
économique amené par la découverte du Nouveau-Monde, est-ce le 
bouleversement des idées produit par la Renaissance et la Réforme 
qui ont agi le plus vivement dans ce dépérissement marqué de l'aris- 
tocratie du moyen âge ? Je ne sais, mais le fait lui-même est incon- 
testable. Pour s'en assurer on n'a qu'à parcourir les listes données 
vers la fin du XVP siècle par Rernard Hertzog dans sa Chronique 
d'Alsace^, ou la nomenclature des familles éteintes dans la première 
moitié du siècle suivant, dans la Topographie dite de Mérian*, ou 
bien enfin les volumes de V Alsace noble de M. Lehr^. Vers la fin 
de la période qui nous occupe, les vieilles races nobiliaires sont 
bien décimées et remplacées soit par des familles d'origine étran- 
gère, soit par d'autres de noblesse parfois très récente, qui ne figu- 
rèrent jamais à la matricule de la Noblesse immédiate et dont plu- 
sieurs auraient eu peut-être beaucoup de peine à faire leurs preuves 
avant la Révolution*. 

Assez pauvres pour la plupart^ ces familles nobiliaires 
vécurent, encore bien plus que les familles princières, loin des 
villes, dans leurs modestes châteaux, pendant la majeure partie du 
XVIP siècle. Ce n'étaient plus les castels du moyen âge et moins 
encore les villas élégantes de l'aristoci^atie contemporaine. Certaines 
de ces résidences ont conservé longtemps, quelques-unes même 
jusqu'à ce jour, l'aspect qu'elles pouvaient avoir déjà aux temps de 
Louis XIV et de Léopold l*''. Moitié fortins et moitié maisons de 
plaisance, ces demeures étaient entourées de fossés plus ou moins 
profonds, parfois desséchés, parfois aussi remplis d'eau et où des 
carpes centenaires menaient une vie contemplative, au pied des 
vieilles murailles ; massives à leur base, elles étaient percées seule- 
ment de quelques fenêtres étroites et flanquées d'une ou plusieurs 
tours ou tourelles, avec un donjon particulièrement solide, qui pro- 
tégeait le chartrier féodal, et pouvait servir de point de ralliemen 



1. Edelsasser Chronick, livre VI, p. 151-231; Von abgestorbenen adenli- 
chen Geschlenhtern. 

2. Topog raphia Alsatiœ, éd. 1663, fol. Va. 

3. L'Alsace noble et le Licre d'or du patriciat de Strasbourg, Paris, 
Strasbourg et Nancy, Berger-I,evrault, 1870, 3 vol. folio. 

4. C'est au XVlll' siècle seulement que la vieille noblesse alsacienne, en- 
vahie par la noblesse de robe et les roturiers anoblis, réclama du Gouverne- 
ment français la confirmation de sou titre de baron du Saint-Empire; aupa- 
ravant elle n'avait attaché que peu d'importance au titre, veillant avant 
tout à la pureté de la race. 

5. Voy. ce que nous avons dit à ce sujet dans le chapitre sur les posses- 
sions territoriales de la noblesse immédiate, vol. I, p. 526. 

R. Keuss, Alsace, IL S 



18 l'alsack au xvii* siècle 

ou de refuge suprême contre une surprise de partisans pillards, 
sinon contre des forces régulières. Les étages supérieurs avaient un 
cachet moins exclusivement militaire, mais ne pouvaient guère 
passer pour des chefs-d'œuvre d'architecture, et le moindre million- 
naire moderne dédaignerait ces demeures modestes qui abritaient, 
il y a deux siècles, les plus illustres familles de la provinceV 

Les possesseurs de ces manoirs y coulaient, semble-t-il, une 
existence assez douce, mais passablement insignifiante. Ils chas- 
saient, — c'était la distraction dominante, — ils allaient à la pêche', 
ils s'oft'raient les uns aux autres de succulents festins et y vidaient 
de nombreux hanaps, Wilkonnn-beclier ou vidreconies. Ils char- 
maient leurs nombreux loisirs en réglant les comptes, sou- 
vent fort embrouillés, du bailli du village, ils administraient la 
justice à leurs sujets, jusqu'au moment où Louis XIV défendit à ces 
(( législateurs-nés », ignorant d'ordinaire les principes du droit, de 
disposer de l'argent et de la vie d'autrui^. Les bons seigneurs s'in- 
téressaient au sort de leurs paysans, essayaient de relever leur niveau 
inlcllectuel et moral, en inspectant l'enseignement scolaire et en 
sui'veillant l'école du dimanche, en créant même des espèces de 
cours d'adultes, en exhortant le curé ou le pasteur à veiller avec 
soin à la conduite de leurs ouailles*. Les mauvais ne se préoccupaient 
guère de choses pareilles; ils ne songeaient qu'à leurs plaisirs et 
peut-être môme abusaient-ils trop souvent de leur puissance sei- 



1. On trouvera soit dans les planchesde V Alsace noble de M. Ernest Lehr, 
soit dans celles du volume de M™" Valérie Kastner, Demeurer amies on 
Alsace (Strasbourg, Le Roux, 1895), des vues de plusieurs de ces châteaux 
dWlsace qui renionieiilau XVIi'el même au XVl' siècle : celui de Jungholtz 
appartenant aux Schaueubourg. celui de Schoppenwihr, aux Berckheim, 
tous deux dans la Haute-Alsace; ceux de Grunstein, d'ittenwiller, d'Ost- 
heini, dans la Basse-Alsace; on peut y joindre encore celui d'Orschwihr, 
près Soultz. (Rothmùiler, Ma^'c. planche 9:5.) 

2. Pour la chasse et la pêche, Timporiance économique de la matière 
nous engage à leur consacrer un chapitre spécial, faisant suite k celui-ci. 

3. De quelle nature était parfois celte justice, on peut s'en rendre compte 
entre autres, par lu lecture d'une requête adressée par vingt-quatre paysans 
de Sundhausen au duc LéopoldFrédéric de Monlbéliard, contre leur sei- 
gneur immédiat, M. de Wangen, en 1659. Non seulement il s'est approprié 
une partie de leurs terres, il leur retient la cloche de l'église, il ne fait dresser 
aucun compte des recettes et dépenses de la communauté, mais il leur a 
fait même défense, sous peine de deux ducats d'amende, de porter plainte 
au duc de sa conduite et de celle de ses employés. (A. H. A., E, 80.) 

4. On peut voir dans l'oraison funèbre de l'ammeistre François Reisseis- 
sen, prononcée en 1710 par le pasteur de Furdenheim, tout ce qu'un petit 
seigneur de village (Reisseisseu était co-propriétaire de Furdenheim) pouvait 
faire sous ce rapport, s'il prenait ses devoirs au sérieux. (Au/seichnungen, 
p. 11 et 17.) 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVH^ SIECLE 19 

gneuriale pour séduire leurs sujettes et pour tyranniser leurs sujets^ 
Ils vivaient aussi parfois fort mal avec le clergé local qu'ils auraient 
dû soutenir, surtout quand celui-ci se permettait de censurer leurs 
écarts de conduite^ 

La vie intellectuelle ne semble pas avoir été fort intense dans ces 
sphères de la société d'alors. Les documents nous manquent pour 
établir si l'on lisait beaucoup dans ces châteaux, pour charmer les 
longs loisirs des soirées d'hiver, et ce qu'on pouvait bien y lire en 
dehors des gazettes hebdomadaires ou des recueils de sermons. Tou- 
jours est-il que je n'ai jamais rencontré de témoignage contempo- 
rain me permettant d'affirmer pour l'Alsace l'existence de bibliothèques 
particulières un peu considéi'ables, en dehors de celles des savants et 
des ministres des deux cultes. Alors qu'on met encore parfois au- 
jourd'hui en vente de très belles collections de livres provenant de 
châteaux de Silésie, de Bavière ou de Westphalie, et qui remontent 
visiblement à trois siècles en arrière, rien de pareil ne semble avoir 
été tenté par la noblesse de notre province. En dehors de la biblio- 
thèque des Ribeaupierre, déjà citée, nous n'en connaissons aucune 
autre; faut-il croire que les collections antérieures ont été détruites 
par la guerre de Trente Ans, et que d'autres, créées plus tard, ont 
disparu dans la tourmente révolutionnaire sans laisser de trace ? 
Nous sommes plutôt tenté d'admettre qu'elles n'ont jamais existé, et 
que, durant le XVIP siècle tout au moins, d'autres poursuites avaient 
plus de charme aux yeux de la noblesse alsacienne que celle des 
lettres et des arts. On ne voit pas que cette société, essentiellement 
rurale pendant la majeure partie du siècle, ait jamais vécu en un 
contact un peu suivi avec les esprits d'élite, poètes ou penseurs, de 
l'une ou l'autre des deux sphères littéraires, allemande ou française, 
qui étaient à sa portée, et je crains bien que les noms d'Opitz et 
de Corneille, de Descartes et de Leibnitz n'aient jamais eu de signi- 
fication bien précise pour bon nombre d'entre ses membres. 

l.A quels stupides passe-temps se livraient certains de ces personnages, 
c'est ce que nous montre l'exemple de M. de Botzheim dans son village 
d'Illkirch; il faisait avaler des chandelles, assaisonnées de sel, aux enfants 
de ses sujets et n'avait pas même l'honnêteté vulgaire de leur donner 
l'argent qu'il leur avait promis pour accomplir ce haut fait. (Cf. Dannhauer, 
Bericlit ûber dio Kircheii und Sc/iuloisitation, 16Q3, chez F. Horning. Dann- 
hauer, p. 236.) 

2. Nous citerons l'exemple du sire de Landsperg, co-propriétaire du vil- 
lage de Lingolsheim, qui, en 1613, maltraita indignement 1<' pasteur Pierre 
Rumelius et menaça même de l'assommer, puisqu'il s'était permis de 
faire quelques observations sur la conduite peu décente du seigneur. Le 
Coaveut ecclésiastique dut intervenir pour faire protéger le collègue ainsi 
meaacé. {Acta conoentus ecclesiastici, extraits de T. G. Rœhrich.) 



20 l'alsace au XVII* siècle 

Mais si elle ôtail intflleclucllemenl bornée, plus bornée dans ses 
horizons que la bourgeoisie des villes, si elle semble avoir vécu un 
peu terre à terre, si même les superstitions vulgaires paraissent 
avoir trouvé chez elle un terrain propice^, cette noblesse alsacienne 
mérite aussi qu'on signale la pureté de ses mœurs. Assurément, il y 
eut quelques exceptions scandaleuses* ; mais la réputation de vertu 
des femmes est établie, pour autant que ces choses peuvent s'établir, 
non seulement par le témoignage de leurs oraisons funèbres, mais 
par l'émoi même que produisent autour d'elles les rares exceptions, 
signalées par les chroniqueurs du temps. Les « belles et grandes 
dames » delà cour de France ou d'Angleterre n'eurent g-uère d'éraules 
dans les rangs de ces femmes d'Alsace qui sortaient peu de leurs 
terres et voyaient peu le monde, présidant patriarcalement aux soins 
de leur ménage, tandis que pères, maris ou lils servaient dans les 
armées de l'Empereur ou du Roi. Les grandes passions leur étaient 
inconnues et la crainte de détruire la belle symétrie de leurs 
arbres généalogiques empêchait également les mésalliances*. On se 
mariait entre soi, catholiques et luthériens, chacun dans sa sphère; 
ce n'est que vers la fin du siècle, et dans des cas assez rares, qu'on 
voit des conversions s'opérer en vue d'un mariage, et des demoiselles 
nobles luthériennes abjurer pour trouver un mari*. Généralement, 

1. Cet élément superstitieux se reucontre assez souvent dans les récits du 
temps. L'un des plus curieux en ce genre est celui de la fin du dernier des 
Bolhviller, mort en 1639, telle qu'elle est racontée par le P. Malachie 
Tschamser, dans les Annales de T/iann, II, p. 482. 

2. Les procès-verbaux du Magistrat de Strasbourg (xxi, 18 janvier 1614) 
ont conservé le souvenir de la faute de la jeune Cléophéde Ralhsamhausen, 
séduite par le secrétaire intime de son père ; ayant eu la malencontreuse 
idée de venir accoucher à Strasbourg, le Magistrat la frappa de 200 florins 
d'amende. Le sire Jean-Gaspard de Rathsamhausen trouva que la punition 
était trop forte et demanda un rabais, sous prétexte que la faute n'avait pas 
élé commise sur le territoire de la République. Après de longues négocia- 
tions, il obtint une réduction de cent florins. — Une autre dame de la 
vieille noblesse, que nous ue nommerons pas, puisque la famille existe 
encore, fut arrêtée à Strasbourg eu 1668, pour infanticide après adultère 
notoire, commis avec un gentilhomme italien à Dourlach. Condamnée à 
mort, puis graciée, elle récidive en 1685: elle allait être exécutée sans 
doute, quand Louvois intervient, défend de publier la procédure et la l'ait 
coodaniner seulement à la réclusion perpétuelle dans la maison paternelle. 
(Archives municipales, F. F. 1.) 

3. Les mésalliances sont fort rares; je n'en connais guère qu'une seule, 
encore date-t-elle de la lin du XVI' siècle. La veuve d'un gentilhomme de 
la Basse-Alsace, Jean Stumpf de Simmern, épouse eu 1575 le valet de son 
mari ; mais elle garde son nom et le nouveau consort reste dans les registres 
paroissiaux « le Jean de M"" Stumpf » [Der Stum/i/in Hanss). 

4. C'est ainsi que le registre paroissial de la communauté de Berstett porte, 
à la date de février 16'J1 : <^ Ist/raculeim Est/ter Veronica oon Berstett umb 
Juncker P/iiti/jfi \Wilhelm Bechtold con Mittelhausen, pontiftciae rellgio- 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XYII*^ SIECLE 21 

on trouvait compagne ou compagnon d'existence sans sortir de la 
province ; aussi la plupart des familles nobles plus anciennes étaient 
assez étroitement alliées l'une à l'autre, la surveillance réciproque 
était plus facile, l'esprit de corps venait en aide aux préceptes de la 
morale et de la foi religieuse^ 

Une autre constatation, toute à l'honneur de la noblesse alsa- 
cienne de ce temps, c'est qu'elle n'a point sacrifié, dans une mesure 
sensible, à la manie du duel qui a (ait d'innombrables victimes au 
XVII'^ siècle. Elle était cependant d'une bravoure reconnue et ses 
représentants se trouvaient alors presque tous, plus ou moins long- 
temps, au service. Cela ne veut pas dire, évidemment, que 
jamais gentilhomme alsacien n'a vidé des affaires d'honneur ou pré- 
tendues telles, l'épée ou le pistolet à la main ; mais on est frappé du 
nombre relativement insignifiant de faits analogues, enregistré par 
les chroniques contemporaines, qui, semblables aux reporters de notre 
presse quotidienne, prenaient soigneusement note, en ce temps, 
de chaque incident de ce genre. La plupart des cas de duel, men- 
tionnés dans nos sources, ne sont pas du fait des habitants du pays, 
mais d'étrangers de passage, gentilshommes, étudiants ou soldats'. 
11 est vrai que les lois contre les duels étaient sévères ; à Strasbourg, 
par exemple, l'ordonnance du Magistrat, du 9 février 1650, renou- 
velant celles de 1609 et de 1628, frappe d'une amende de200thalers 
toute provocation à un combat singulier, ordonne l'emprisonne- 
ment jusqu'à payement de l'amende et, s'il y a mort d'homme, punit 
le vainqueur comme homicide '. 

Après la capitulation de Strasbourg, les officiers de la garnison 
française sont à peu près les seuls que nous voyons encore tirer 

nis, catholisch geœorden. » (Bresch, Aus der Vergangenheit, p. 9?.) Nous 
rappelons que les mariages mixtes et la conversion des catholiques au lu- 
théranisme étaient sévèrement défendus par édits royaux et que la réci- 
proque était donc impossible. 

1. La comtesse Marie-Juliane de Linange épousait en 1662 au château 
de Rauscheubourg, le sire Ernest-Louis Roeder de Dierspurg, qui avait 
su, depuis plusieurs mois, se mettre en possession de ses charmes. Ses 
parents vinrent assistera la noce, mais dès le lendemain, elle dut quitter 
le paj's avec son époux. (Letz, Ingweiler, p. 28.) 

2. Un des plus singuliers duels dont les chroniques strasbourgeoises 
aient conservé le souvenir est celui qui eut lieu en 1644 entre le capitaine de 
Pless et le jeune Antoine de Lutzelbourg. Celui-ci se tenait à la fenêtre de 
son logis, dans la rue Sainte-Madeleine, le pistolet à la main; Pless, à che- 
val, dans la rue, armé de même. Le capitaine fut tué. (Reuss, Justice cri- 
minelle, p. 162. ) 

3. A. Erichson, Das Duell im alten Strassburg, Strassb., 1897, 8°, passim. 
L'auteur a réuni dans ce travail tous les documents rencontrés dans les 
dépôts publics sur la matière, et nous renvoyons pour tous les détails à sa 
substantielle étude. 



22 l'alsace au XVII* sifxlk 

l'épée, c\ leurs duels sont loiijoufs cuire camarades. Soustraits à la 
juridiction du Magistrat de la ville libre royale, ils vaquaient à leurs 
petites querelles, sans que celui-ci pût les en empêchera Quant aux 
menil)i"es du patriciat urbain, même s'ils portaient l'uniforme, ils se 
querellaient bien parfois et même en venaient aux coups, mais la 
crainte des justes lois et les sévérités de l'opinion publique les 
empécbaient toujours d'en appeler aux armes'. 

La plupart des membres de la noblesse alsacienne, de même qu'ils 
vivaient aux champs, ont désiré y mourir ou du moins y reposer 
après leur mort. Aussi sont-ils généralement enterrés au XVIP siècle, 
soit dans la chapelle de leur château, s'il en existe, soit dans l'église 
de leur village. Là, dans le chœur'', parfois aussi dans la nef, on 
voit encore dans quelques-uns des édifices religieux de nos cam- 
pagnes, se dresser au mur la simple dalle qui porte leurs ai'uioiries, 
un court éloge funèbre latin ou bien un verset biblique. Les 
membres du patriciat urbain eux-mêmes, qui possédaient quelque 
terre seigneuriale, préff'raient y chercher leur sépulture, assurés 
d'un lendemain pour leurs cendres, alors que dans les grandes 
villes, les moeurs très puritaines sous ce rapport, défendaient tout 
monument funèbre au cimetière. Cependant quand un membre de 
la noblesse, surtout étrangère, mourait à StrasJjourg, il y avait tou- 
jours grande affluence de tout le monde officiel, et les musiques 
funèbres, les carrosses drapes de noir, les chants des étudiants dans 
leurs longs manteaux de deuil, les banquets solennels dressés, après 
la cérémonie religieuse, au poêle du Miroir, attiraient les badauds et 
fournissaient un sujet de conversation inépuisable aux commères 
bfuirgeoises, qui voyaient rarement se déployer pareille pompe 
funèbre*. 

Nous avons dit plus haut que la plupart des nobles alsaciens por- 

1. La procédure contre ces duels militaires était instruite à Strasbourg, 
mais par un délégué du Conseil souverain de Colmar. On en trouve une 
liste assez coniplète dans les Notes d'arrêt du Conseil souverain (Colmar, 
1742). p. 373-:i75. 

2. On trouvera des exemples topiques de ces querelles peu chevale- 
resques, racontés d'une façon bien solennelle (et bien amusante) par le bon 
ammeislre Reisseissen dans son Mémorial, p. 112, et ses Notes, p. 71. 

3. C'était là, primitivement, la place obligée de toutes les tombes seigneu- 
riales. Quand par ordre de Louis XIV', entre \&60 et 1690, tant d'églises pro- 
testantes furent changées en églises mixtes, le clergé catboiique prétendit 
éloigner les lombes de tous les seigneurs protestants du chœur de leur 
propre église et, comme on le verra dans le chapitre relatif au culte, il 
déposséda, parfois de la façon la plus violente et sans respect pour les 
morts, la famille du seigneur de sa place accoutumée. 

4. Reisseissen nous a laissé (Au/zeic/inunrjen, p. 11,5) une description très 
détaillée d'une cérémonie funèbre de ce genre, eu décrivant les obsèques du 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII*' SIECLE 23 

taient les armes au XVII'' siècle, les uns pendant toute leur vie, les 
autres pendant quelques années seulement, et moins par vocation 
profonde que pour obéir à une tradition de famille ou à un préjugé 
de caste. Ils servaient dans la première moitié du siècle selon leurs 
affinités politiques et religieuses dans l'un ou l'autre camp, soit 
l'Empereur ou la Ligue catholique, soit l'Union évangélique, le roi 
de Suède ou le duc de Weimar. La signature du traité de ^^estphalie 
ne les amena pas tous immédiatement sous les drapeaux du i-oi de 
France ; longtemps encore nous voyons certains d'entre eux pré- 
férer le service des Habsbourgs'; d'autres flottent indécis, passent 
des armées de France aux armées du Saint Empire, sous l'influence 
de sentiments qui ne sont pas exclusivement politiques^; d'autres 
enfin semblent s'être enfermés dans une intransigeance absolue vis- 
à-vis du régime nouveau^. Mais ce furent des exceptions très rares 
en tout cas, et l'on peut affirmer, je crois, sans crainte de se trom- 
per, qu'au point de vue politique, la presque totalité de la noblesse 
alsacienne, en 1700, était sincèrement ralliée à la France*, et que beau- 
comte Innocent Sigefroi de Luttichau, chambellan de l'électeur de Saxe, 
qui eurent lieu à l'église Saint-Thomas, le 26 novembre 1676. 

1. Ichtersheim [Topographie, ï, p. 71-72) a dressé une liste, assez incom- 
plète sans doute, d'Alsaciens, au service civil et militaire de l'Empire, 
durant la seconde moitié du XVll» siècle. 

2. On peut citer comme un exemple bien curieux de ce genre la carrière 
du comte Philippe- (-ouis de Linange-Westerbourg, né en 1652. Né luthé- 
rien, il se convertit pour épouser la belle Gabrielle de Ruzé, dont le père 
était gouverneur de Haguenau, entra dans l'armée française, puis, devenu 
veuf, il se refit protestant, se mit au service de la maison d'Autriche et fut 
tué comme lieutenant-feld-œaréehal à la bataille de Cassano (1705) par une 
balle française. Son fils, le comte Jean-Charles, resta capitaine français. 
(Brinckmeier, Genealoglsche Geschichto des Hanses Leiningen, Brauuch- 
weig, 1891,1, p. 185-18S.) 

3. M. l'abbé Ingold, dans la seconde série de ses intéressants Miscollanea 
alsatica (Paris, Picard, 1895, p. 117), nous a conservé le témoignage d'un 
représentant de cette foi exclusive à l'ancien état des choses, dans un frag- 
ment autobiographique de la dernière d'Andlau-Wittenheim, morte abbesse 
à Fribourg-en-Brisgau. Elle y dit: « Les d'Andlau de Wittenheim restèrent 
attachés aux empereurs d'Allemagne. Se renfermant dans leur fidélité, ils 
renoncèrent à toute fonction publique; ils se renfermèrent à Wittenheim et 
à Ensisheim, partageant du fond de leur àme la haine profonde de la plu- 
part des Alsaciens pour ce qu'ils appelaient les parvenus français... à la 
tète desquels étaient, bien eutendu, Louis XIV et son ministre Louvois. 
Ces sentiments de répulsion furent inculqués à mon grand-père dès sa 
jeunesse. Cène fut qu'après le mariage de l'archiduchesse Marie-Antoinette 
qu'il permit à ses fils d'entrer au service de la France. » 

4. Nous voyons cependant qu'au temps de la guerre d'Espagne, en 1702, ou 
procède à la confiscaiion des biens d'un certain nombre d'Alsaciens, hos- 
tiles à la Frai]ce et réfugiés en Allemagne, un Zorn de Plobsheim, un baron 
de Hostein, un sieur Barth, un sieur Maiern, un baron de Schœnau, etc. 
(Archives municipales de Strasbourg, A. A. 2248.) 



24 l'alsace au XVII* siècle 

coup la servaient déjà de très bon cœur, soit dans les régiments de 
milice provinciale, soit dans les régiments étrangers au service du 
roi\ Le mouvement s'accentua de plus en plus au siècle suivant et 
vers 1750 la jeune noblesse d'Alsace faisait presque tout entière 
son apprentissage professionnel, pour quelques années au moins, 
sous les drapeaux fleur-de-lisés de la maison de Bourbon. 

1. Voy. l'ouvrage de M. Ganier sur les régiments et milices d'Alsace, 
déjà cité au tome I, livre III, chapitre iv. Organisation militaire. 



CHAPITRE TROISIEME 
Chasse et Pêche au XVIP siècle^ 

De tout temps la chasse fut le passe-temps favori de la noblesse 
allemande, et le plaisir de poursuivre le gibier à travers les forêts de 
la montagne et de la plaine était fort goûté, dès le moyen âge, par 
les habitants des châteaux d'Alsace. Mais la seconde moitié du 
XVI^ siècle et surtout les vingt premières années du XVIP semblent 
avoir été la période la plus brillante pour les amateurs d'exploits 
cynégétiques dans les Vosges et la vallée du Rhin. Devenue presque 
exclusivement l'apanage de la noblesse ou des hauts fonctionnaires, 
la chasse est regardée comme la distraction aristocratique par excel- 
lence et c'est affirmer sa supériorité sociale que de l'exercer avec 
éclat. Les armes à feu j^erfectionnées, qui commencent à être en 
usage*, facilitent l'abatage des fauves en diminuant les dangers d'une 
lutte corps à corps, et substituent aux éreintements de la chasse à 
courre les plaisirs moins fatigants de l'affût. Et cependant l'exis- 
tence des vastes forêts sur les bords du grand fleuve, celle des 
nombreuses vallées presque solitaires encore de la chaîne des 
Vosges, permet à ces hôtes des bois de se reposer des poursuites 
de leurs persécuteurs, de se multiplier en paix et de leur fournir 
de la sorte de nouvelles victimes. 

La guerre de Trente Ans vint changer cet état de choses. « Elle 
ruina la chasse en Alsace, comme elle ruina l'agriculture, les forêts 
et la noblesse elle-même. La misère publique, les aventuriers, les 
soldats, le braconnage, l'anarchie avaient épuisé toutes les espèces 
animales qui ont besoin de la protection de l'homme, et n'avaient 
laissé debout que les espèces carnassières et nuisibles. A aucune 
époque on ne vit plus d'animaux sauvages et moins de gibier. Les 
chasseurs contemporains du traité de Westphalie pouvaient tirer 

1. Ce chapitre aurait pu peut-être se fondre avec le précédent, mais il eu 
aurait quelque peu détruit les proportions et le sujet m'a semblé assez inté- 
ressant en lui-même pour le traiter un peu plus eu détail; encore qu'il u'y 
ait pas seulement eu des nobles parmi les chasseurs d'Alsace, c'étaient eux 
pourtant qui prenaient la plus large place parmi les disciples de saint 
Hubert. 

2. Le fusil à briquet (Fcuersteinschloss) n'a été inventé, dit-ou, qu'en 
1630. (Kahl, ForstgesclùclitUche Skissen, p. 61.) 



26 l'alsaciî au XVII* siècle 

dix renards avant de rencontrer un lièvre, et ils n'atteignaient un 
chevreuil qu'après avoir abattu une demi-douzaine de loups^)) 

Cette situation s'améliore quelque peu quand une fois l'autorité 
royale est solidement établie en Alsace. Louis XIV y soumet par- 
tout l'exercice de la chasse aux prescriptions générales de l'Edit de 
1669, qui en restreint l'usage aux gentilshommes et à certains per- 
sonnages privilégiés en raison de leurs fonctions publiques.il auto- 
rise les gouverneurs militaires des villes et forteresses de la pro- 
vince à se livrer à cette distraction, dans le rayon d'une lieue 
autour de la place qu'ils commandent. Quant aux chasses dans les 
grandes forêts domaniales, il les amodie aux gouverneurs et com- 
mandants généraux de la province, au baron de Montclar, au 
maréchal d'Huxelles, etc. Ceux-ci tirent finance de ce privilège 
général, en y concédant des permis de chasse aux nobles qui 
ne possèdent pas ou ne possèdent plus de terres propres oîi ils 
puissent se livrer avec fruit à leur exercice favori. Il se reforme 
ainsi lentement des catégories de gibier, plus précieuses pour le chas- 
seur gastronome que les troupes de carnassiers, qui par moments 
avaient envahi jusqu'au plat pays, vers le milieu du siècle et, bien 
plus rcipidement encore, les loups, les ours, les chats sauvages dis- 
paraissent du territoire, sauf dans quelques recoins escarpés des 
Vosges. 

Il est vrai que les guerrres du Palatinat ramenèrent momentané- 
ment, au moins pour la Basse-Alsace, une situation presque aussi 
fâcheuse que celle de 1650. En 1700, M. de Vorstedt, le contrôleur 
du duc de Mazarin, grand-bailli de Haguenau, se plaignait- amère- 
ment de ce que, malgré l'organisation de la maîtrise des eaux et 
forêts, la Forêt-Sainte restait sans surveillance. « Autrefois, dit-il, 
cerfs, chevreuils et sangliers y pullulaient ; à l'heure qu'il est, 
depuis huit mois, les gardes de M. de Mazarin n'ont pas réussi à 
tirer un seul sanglier'. » 

Nul ne paraît avoir dépassé, dans le premier tiers du XVIP siècle, 
les archiducs d'Autriche, comme grands chasseurs devant l'Eternel. 
Dans les immenses forêts du Sundgau, de la Hardt et de Haguenau, 
ils avaient, il est vrai, des réserves de gibier formidables, et ils 
entretenaient un équipage de chasse des plus somptueux ^ L'archi- 

1. Ch. Gérard, Faune liistorique ch l'Alsace, ip. 255. 

2. Ney, Der heilirie Forst, II, p. 87. 

3. On trouverait sur cette matière de nombreux documents aux Archives 
de la Haute-Alsace, par exemple sur les chasses des archiducs à Belfort et 
Ensisheim en 162.S (A.H.A..C. 16|, sur leur équipage de chasse de la Hardt 
ei son eiureiieu, eu 1627 (A. H. A., G. 784.) 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII® SIECLE 27 

duc Léopold en particulier, évêque de Strasbourg jusqu'en 1625 et 
gouverneur général des territoires de l'Autriche antérieure, dépen- 
sait des sommes considérables pour les gages de ses gardes fores- 
tiers et de ses piqueurs et pour l'entretien de sa meute splendide 
au château d'EnsisheimV Dans la forêt du Judenhut, près de Mur- 
bach, l'archiduc avait également un rendez-vous de chasse, où il 
allait guetter les coqs de bruyère et se mettre à l'affût des cerfs, au 
temps de leurs amours'. Plus tard, dans la seconde moitié du 
siècle, les meutes de l'évêque Léopold-Guillaume étaient tenues au 
Miinchhof, grande maison forestière près de Molsheim, au centre 
d'un district abondant en sangliers ^ 

Les chanoines-comtes du Grand-Chapitre n'étaient pas moins 
friands de ce noble exercice. Il s'y livraient dans les vastes forêts 
autour d'Erstein, car c'était dans cette petite ville qu'ils avaient 
leur Lustwolmung ou résidence d'été*. L'un d'entre eux, un comte de 
Wied, paya même de sa vie sa passion pour la chasse ; on le décou- 
vrit un jour dans la forêt de Guémar, la tête percée d'une balle qui 
lavait frappé par derrière, et l'on ne sut jamais comment il avait 
trouvé la mort^ 

Quant aux seigneurs laïques, il est bien inutile d'affirmer qu'ils 
étaient, eux aussi, de fervents disciples de saint Hubert. Les sires de 
Ribeaupierre montaient chaque année dans leurs vastes domaines 
des Hautes-Vosges pour y tirer le coq de bruyère et les misères 
de la guerre de Trente Ans ne les détournaient pas toujours de ce 
plaisir coûteux *; ils chassaient en outre plus modestement le castor 
et le canard sauvage, dans les couverts et les marécages de Vlllwald. 
Souvent ces nobles chasseurs se prenaient de querelle avec leurs 
voisins non moins ardents pour la défense de leurs droits respectifs, 
passablement embrouillés parfois''. 



1. On l'y entretenait encore durant la terrible famine de 1636. Alors que 
les hommes mouraient par centaines en Alsace, nous voyons la Chambre 
des comptes d'Ensisheim requérir des livraisons de grains pour la nourriture 
de ces animaux de luxe. (Voy. les comptes du garde chenil, Paul Straub, 
A. H. A., C. 698, 699.) 

2. Ichtersheim, II, p. 35, 

3. Ibkl., I,p. 29. 

4. Ibid., I, p. 49. 

5. Ibid., II, p. 14. La Topographie fut publiée en 1710 et l'auteur dit que 
le fait s'est passé il y a un peu plus de quarante ans. 

6. Voy. sur les chasses d'Éverard de Ribeaupierre au Hohnack en 1612, 
1614, 1621, 1631, les archives de la Haute-Alsace. (E. 1587, 1588, 1590, 
1591.) 

7. Ou peut citer comme exemple le ban du Bùchelberg, au comté de la 
Petite-Pierre, où le droit de chasse appartenait, par tiers, à l'evéque de 



28 l'alsace au XVII* siècle 

Les grandes chasses annuelles de plaine, dans la Haute-Alsace, 
étaient surtout dirigées contre les sangliers, qui y pullulaient alors 
et abîmaient les récoltes. Le Landvogt y convoquait au nom de l'ai'- 
chiduc les membres de la noblesse médiate et ceux des différents 
corps administi-atifs, conseillers, juges et secrétaires. On peut voir 
encore aux archives de Golmar les circulaires au bas desquelles 
ceux de ces graves jurisconsultes qui voulaient participer aux 
émotions d'une Scinveinhatz étaient invités à apposer leur signature. 
Ce n'était pas d'ailleurs un plaisir sans alliage, car en y mettant 
leur griffe, il s'engageaient à supporter eux-mêmes une partie des 
frais de ces battues'. L'archiduc autorisait le premier venu à 
détruire les ours et les loups, mais il avait expressément réserve 
les sangliers à ses plaisirs princiers'. Aussi ces grandes traques 
fournissaient-elles des résultats matériels appréciables; en 1627, on 
abattit en une chasse plus de six cents sangliers ; le gibier dut être 
bon marché à Ensisheim, ce jour-là'. Après la guerre de Trente 
Ans ces tueries colossales ne se répétèrent plus, semble-t-il ; quand 
l'évêque François-Égon de Furstemberg offrit au dauphin la dis- 
traction d'une chasse avec ses chiens courants célèbres, aux envi- 
rons de sa résidence de Saverne (octobre 1681), on ne put occire 
que six à sept de ces pachydermes, et encore la partie fut jugée très 
belle*. 

Ce qu'il y a de curieux, et de peu flatteur en même temps pour eux, 
c'est que la chasse vraiment dangereuse contre les ours et les loups 
ne semble pas avoir attiré du tout les grands seigneurs ^ Ils 
l'abandonnaient volontiers aux bourgeois et même aux paysans, soit 
qu'ils la trouvassent trop fatigante, soit qu'elle leur parût trop 
exposer leurs personnes^. Les habitants du plat pays et surtout ceux 

Strasbourg, au comte palatin, et au chapitre de Saint-.! ean-des-Choux. 
(A.B.A., E. 272.) II devait être bien difficile de s'entendre sur l'exercice 
de ce droit. 

1. On partageait d'ordinaire ces frais de manière à ce que le représentant 
du prince payât un tiers, les meral)res de la Régence et de la Chambre des 
comptes couvrissent les deux autres tiers de la dépense, l.a battue de 1606, 
par exemple, coûta 234 livres h batz 8 deniers. (A. H. A., C. 801.) 

2. Archives de la Haute-Alsace, C. 866. — En 1628, le procureur fiscal 
d'Eusisheira poursuivait le noble Ferrette de Karspach, pour avoir chassé 
le sanglier dans sa propre foret. (A. H. A., C. 810.) Malheureusement le 
jugement n'est pas au dossier. 

3. Ch. Gérard, L'ancienne Alsace à table, p. 7. 

4. La Mercure Galant, novembre 1681, p. 24. 

5. Nous n'avons trouvé qu'une seule mention d'une chasse au loup, 
offerte en 1661 par le comte de Ribeaupierre au comte de Waldeck, dans la 
forêt de liennwihr. (A. H. A., E. 2893.) 

6. Lorsque les communautés du bailliage de Thaun se plaignirent, le 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII* SIECLE 29 

qui demeuraient près des montagnes et qui tenaient à conserver 
leurs troupeaux intacts profitaient volontiers de l'autorisation qui 
leur était donnée d'abattre ces maraudeurs dangereux^ d'autant plus 
qu'ils recevaient d'ordinaire une prime de la seigneurie, par tête 
de loup apportée au bailli. En 1654, on donnait à Sainte-Marie-aux- 
Mines (côté de Lorraine), une moyenne de deux francs par animal, 
et le chiffre était resté le même, soixante ans plus tard, en 1715*. 
De l'autre côté de la Liepvre, l'administration des Ribeaupierre 
accordait, en 1684, la somme, sensiblement plus grosse, de douze 
francs par pièce, sans qu'il nous soit possible d'expliquer une si 
grande différence dans une même localité'. L'heureux chasseur 
avait- en outre droit au pelage de la bête et retirait de plus un 
petit bénéfice de la vente des dents de l'animal aux orfèvres des 
villes*. 

Outre la chasse à courre, on pratiquait parfois aussi la chasse au 
filet, dans les plaines d'Alsace*. On dressait des haies et des palis- 
sades qui forçaient le gibier à se diriger sur les filets qui l'atten- 
daient et on l'y abattait à coups de lance ou bien d'épieu. Parfois 
encore on le poussait vers de larges fosses couvertes de bran- 
chages, où il était facile de l'achever sans aucun danger''. Les grands 

16 juillet 1629, des ravages faits dans leurs champs et leurs vignes par les 
sangliers, et du danger créé par les nombreux loups (le berger de Thann en 
avait compté jusqu'à quinze qui rodaient autour de son troupeau), larchiduc 
les autorisa à courir sus à ces derniers, mais leur défendit de toucher aux 
premiers. (A. H. A., G. 866.) Ces loups étant parfois enragés, il était très 
dangereux de les rencontrer et d'être assailli par eus. En 1663, deux habi- 
tants d'Ingwillermouiurent des morsures d'un pareil animal (Letz, Ingtceiler, 
p. ~2), et le P. Tschamser nous conte l'histoire d'un autre loup enragé qui 
surgit de la vallée de Masevaux en 1672, et mordit une foule de personnes; 
elles commençaient à rire et ne cessaient qu'en mourant. [Annales, II, 
p. 622.) 

1. Voy. la liasse des autorisations accordées par la Régence de Boux- 
willer aux habitants de Brumath pour la chasse aux loups (1452-1712), aux 
archives delà Basse-Alsace. (E. 1760.) 

2. C'était aussi le prix qu'on payait dans le comté de Hanau-Lichtenberg, 
à la même époque. A Balbroun, en 1713, le Schussgeld était d'un florin par 
bête. (Kiefer, Balbronn, p. 268.) 

3. D. Bourgeois, Les loups dans le val de Liepvre au XVI» et au XVIP 
siècle. [Bulletin de la Société d'histoire naturelle de Colmar, 1894, p. 75.) 

4. La Chronique de la Douane de Colmar raconte, à la date de 1607, 
l'escroquerie commise par un nommé Jean Frœhlich et son fils qui ven- 
dirent à un orfèvre des dents de chien à la place de dents de loup, à rai- 
son de quatre batz [1 fr. 12 cj par dent. (A. WslUz, Chronik des Colmarer 
Kau/hausos, Colmar, 1897, p. 27.) 

5. Dans un compte des dépenses de chasse des sires de Ribeaupierre, 
datant du commencement du siècle, on mentionne Sieben/iundert cerschie- 
dene stûck garn, strick und andere jagdstiick. 

6. Kahl, Forstguschichtliche Skiszen, p. 61. 



30 l'aLSACE au XVI i*^ sikcle 

seigneurs se payaient également le luxe de la chasse au faucon et 
de l'entretien d'un fauconnier' . On s'envoyait entre «bons frères 
et grands amis» des oiseaux de proie bien dressés*; mais ils 
paraissent avoir été rares, à en juger par la peine qu'on se donnait 
pour en ravoir les exemplaires perdus % et dans la seconde moitié 
du siècle on n'en entend plus parler. 

Parmi le gibier d'eau, on mentionne encore assez fréquemment 
au XVIF siècle le castor, soit qu'il habite les bords de l'ill*, soit 
qu'on le chasse sur les bords de la ïhur'. Les chroniqueurs nous 
parlent même d'un flamant, tué dans la forêt de Haguenau* et d'un 
cygne abattu dans le Ried, près de Colmar'^, mais ce ne sont là, 
évidemment, que des rencontres fortuites de chasseurs favorisés 
par le sort. De toute cette catégorie, les canards sauvages sont les 
seuls qui paraissent en nombre; mais aussi guettait-on leur arrivée 
dans les vastes canardières, aménagées dans le voisinage des cours 
d'eau de l'Ill et du Rhin', et soigneusement surveillées par des 
gardes dressés à cette chasse spéciale', et, quand le moment était 
venu, on en faisait de formidables hécatombes^". 

Pour mieux protéger leur passe-temps favori, les seigneurs 
terriens avaient, on le pense bien, promulgué les règlements les 
plus sévères. Princes et magistrats continuaient au XVIIe siècle 
la lutte, entreprise dès le XVP, pour la défense de cette prérogative 
si détestée des paysans. L'opinion de ces derniers n'avait pas 
changé davantage. Ils enrageaient de voir leurs semis endommagés 
et leurs récoltes plus que décimées par les cerfs, les sangliers et 

1. MM. d'Erlach et de Tracy chassaient au faucon, dans les environs de 
Brisach. ((ionzeiibach, III, p. 429.) En 1633, le comte de Ribeaupierre avait 
un fauconnier, Jean Ploschel, aux gages de trente florins par an. (A. H. A., 
E.12:.^3.) 

2. C'est ainsi que le margrave Frédéric de Bade en faisait parvenir un 
couple à Éverard de Ribeaupierre, le 25 octobre 1616. (A.H.A., E. 723.) 

3. L'archiduc Léopold ayant perdu l'un des siens pendant une chasse, fit 
circuler partout un ordre urgent pour qu'on s'emparât du fugitif et qu'on l'en- 
voyât à Rouffaoh. (A.H.A., C. 801.) 

4. On en signale en 1628 dans 1111, à lllhaeusern. (A.H.A.,E. 1219.) 

5. En 1645^ on eu prit trois à la fois, dans la Thur, dont l'un pesait 
cinquante livres. {C/ironik des Colmarer Kauf/iauses, p. 44.) 

6. Archives de la Basse-Alsace, C. 87. 

7. Chronik des Colmarer Kauf/iauses, p. 50. 

8. Les plus connues étaient celles de Guémar, YEnten/ang près de Stras- 
bourg, etc. 

9. Archives de la Haute-Alsace, E. 1185. 

10. Nous ne pouvons citer de chiffres précis pour le XVII" siècle, mais ils 
devaient plutôt dépasser encore ceux du XVIII*, et nous voyons par uu 
compte administratif que d'octobre 1771 h avril 1772 on a pris 6,619 volatiles 
dans la canardière de Guémar. (A.H..\., E. 1169.) 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNK AU XVII* SIECLE 31 

les chevreuils, et de ne pouvoir au moins se saisir en revanche 
d'un bon rôti pour le jour du repos. Ce fut un des grands griefs 
des Rustauds en 1525, car, — on ne le sait pas assez peut-être, 
— au moyen âge on ne leur avait imposé rien de pareiP . Certaines 
communes luttèrent longtemps pour conserver ce qu'elles regar- 
daient comme un droit et comme une nécessité pour la protection 
de leurs récoltes'. Les paysans finirent par se soumettre en appa- 
rence, pour éviter les amendes et les punitions corporelles. Mais, 
au fond, ils sont si peu convaincus, que le braconnage, dans les 
premières années du XVII* siècle, paraît avoir sévi partout, si l'on 
en juge par les nombreuses ordonnances de police qui le con- 
cernent^ L'archiduc Léopold en arrive à défendre, non seulement 
qu'on chasse dans ses forêts, mais même que personne les traverse 
ou les longe, ayant avec lui un chien ou portant une arme à feu*. 
Les déprédations n'en continuent pas moins, les gardes sont 
assaillis par les braconniers et parfois tués^, et les punitions les 
plus sévères, les plus cruelles même, n'empêchent pas ces actes de 
violence de se produire *, jusqu'à ce que l'état de guerre perpétuel 



1. Pour ue parler que de l'Alsace, c'est en 1501 seulement que l'évêque 
de Strasbourg, Albert de Bavière, le comte Philippe de Hanau, le comte 
Philippe de Deux-Ponts et le grand-bailli de Haguenau s'eutendirent pour 
interdire à leurs sujets, bourgeois ou paysans, l'exercice de la chasse, 
« afin de les empêcher de tomber dans la misère et la détresse, en né- 
gligeant la culture des champs». (Bonvalot, Chasse et pêche dans le Rose- 
mont, Reçue catholique d'Alsace, 1«66, p. 246.) En 1528, une législation 
pareille fut adoptée par les sires de Fleckenstein ; en 1536, par ceux de 
Ribeaupierre, etc. 

2. C'est ainsi que les paysans de Balbronn protestèrent vivement, eu 1536 
et 1548, contre l'évêque qui prétendait leur interdire l'accès de leurs forêts, 
pour y chasser. (Kiefer, Balbronn, p. 191-192.) Dans le Su ndgau, le Zanri- 
cogt Ulric de Stadion se lamentait de ce que chaque rustre prétendît vivre 
du produit de sa chasse, et que, sous prétexte d'avoir des chiens de garde, 
ils eussent des chiens courants vaguant par les bois sans mailloche 
(Kniittelj. « Ils abattent, dit-il dans son rapport du 2 mars 1570, ils abattent 
non seulement les sangliers nuisibles, mais, selon leur bon plaisir, les 
chevreuils, les renards, les lièvres, les martres et tout ce qu'ils rencontrent. » 
Bonvalot, op. cit.. Reçue catholique d'Alsace, p. 296.) 

3. Édits de la Régence d'Ensisheim du 2 septembre, du 9 décembre 1620, 
du 12 mai 1621, etc. 

4. Archives de la Haute-Alsace, C. 821. 

5. C'est ainsi que le garde Hilzenberger est abattu d'un coup de fusil par 
Adam Steinbach, d'Illzach, en avril 1622. (A. H. A., C. 810.) 

6. Nous voyons que la Régence autrichienne fait couper à un braconnier 
de Rougemont, appelé Jean Christian, qui se trouve en cas de récidive, les 
deux doigts de la main droite et le bannit pour trois ans du territoire 
alsacien. (A. H. A.. C. 601.) Au XVl" siècle, on était encore plus cruel. Le 
grand-veneur de l'électeur palatin, Sébastien de Botzheim, faisait crever 
les yeux à un braconnier de Hochfeiden, en 1530. (Ney, I, p. 75.) 



32 LALSACE AU XVII' SIECLE 

dans lequel se trouve le pays empêche pour longtemps toute sur- 
veillance. Ce n esl qu'après la prise de possession définitive de 
l'Alsace par la couronne de France qu'on put songer de nouveau 
à la chasse, aux chasseurs et au gibier. 

Pour le gibier de moindre importance, lièvres, renards, canards, 
petits oiseaux, les habitants de certaines localités avaient conservé 
le droit de les chasser dans leur banlieue ; c'était le cas, par 
exemple, pour les bourgeois de Belfort^ pour ceux de Ila- 
guenau', etc. 

Les laïques n'étaient pas seuls à se livrer à ces distractions 
cynégétiques. Nous l'avons vu déjà pour les évoques et les comtes- 
chanoines de Strasbourg ; nous pouvons signaler ces mêmes goûts 
dans les régions les plus humbles de la hiérarchie ecclésiastique. 
Dans les fascicules des archives du XVIIo et du XVIII" siècle, 
plus d'un curé, disciple de Nemrod, a laissé sa trace, pour avoir 
contrevenu tout comme un simple braconnier, aux ordonnances 
princières et plus d'un s'est vu dresser procès-verbal pour délit de 
chasse. Tels le curé Tanner, de Rustenhart', le curé de Guémar, 
M" Lefébure *; le plus remarqué de ces délinquants, puisqu'il 
poussa son affaire jusqu'au Conseil souverain d'Alsace, fut M^ Ni- 
colas Bari)ier, le desservant d'Aubure. Il osa réclamer à la prin- 
cesse Anne de Wurtemberg-Montbéliard, sa « souveraine », le 
fusil qu'elle avait fait saisir au presbytère. L'avocat de la princesse 
déclara devant le tribunal suprême que le curé ne faisait d'autre 
métier que de courre les bois et de lui tuer tout son gibier, malgré 
les défenses. Il ajoutait, fort sensément à notre avis, que la chasse 
ne devait pas être l'occupation d'un homme de son caractère. 
L'avocat de l'inculpé essa3^a de le tirer d'affaire en faisant remarquer 
que « jamais la petite chasse ne fut défendue aux prêtres et aux 
curés dans la province ». Il paraît cependant que le Conseil acquit 
la conviction que le gros gibier, lui aussi, se rencontrait parfois 
sous le canon du fusil de M*" Barbier, car son arrêt du 12 mai 1703, 



1. Règlement de 1617. (A. H. A., C. 588.) 

2. Le règlement de celte ville (Ordnuruj des kleinen waydcvercks), 
promulgué en 16u6, renouvelé en 1609, fixe d'ailleurs avec une extrême 
minutie les conditions auxquelles les citoyens de Haguenau pourront satis- 
faire à leur goût pour la chasse. Le lièvre ne peut être inquiété depuis le 
carnaval jusqu'au 15 mai, les perdreaux sont protégés du carnaval à la 
Saint-Ulric (4 juillet). Les moineaux seuls et les étourneaux ne jouissent 
en aucune saison de la protection de la loi. D'ailleurs, tout le gibier abattu 
devra être vendu dans la ville même et à prix fixe. 

3. Archives de la Haute-Alsace, E. 1336. 

4. Ibid., E. 117^. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII*^ SIECLE 33 

déboutait le curé de sa plainte et lui faisait défense formelle 
d'exercer dorénavant ses talents de bon tireur sur les terres de la 
princesse \ 

Il peut sembler assez naturel, il doit paraître excusable en tout 
cas, de terminer ce chapitre sur la chasse par quelques mots sur 
la pèche en Alsace, tant les matières sont analogues, encore que la 
chasse et la pêche n'aient pas été d'ordinaire exercées par les 
mêmes personnes. On ne saurait prétendre qu'au XVIIe siècle, — 
et il n'en est guère autrement au XIX^, — l'aristocratie se soit pas- 
sionnée pour ce sport éminemment pacifique. Tout au plus les cha- 
noines des abbayes vosgiennes s'amusaient-ils, au retour du prin- 
temps, à prendre les belles truites de leurs lacs « avec un hameçon 
terminé par une sorte de plume ressemblant à une mouche' ». 

Mais s'ils ne poursuivaient pas eux-mêmes les habitants des 
eaux, grands et petits, poissons, anguilles ou écrevisses, les sei- 
gneurs alsaciens en appréciaient vivement les mérites gastrono- 
miques^; ils les voyaient figurer avec plaisir sur leurs menus, et 
ce n'est pas humilier leur noblesse que de résumer ici en quelques 
lignes ce qu'il importe de savoir sur l'ichthyologie provinciale au 
XVIP siècle. 

Gomme les lacs et les ruisseaux des montagnes, les eaux cou- 
rantes de la plaine étaient riches alors en poissons que les engins 
perfectionnés des pêcheurs et surtout les substances chimiques des 
fabriques modernes n'avaient point encore exterminés comme de 
nos jours. Vers 1630, la Chronique strasbourgeoise de Trausch 
énumère dix espèces qui peuplaient le Rhin, vingt-deux espèces 
que l'on rencontrait alors dans l'HP; un âge d'homme plus tard, 
le vieux Léonard Baldner compte jusqu'à quarante-cinq espèces 
différentes dans son curieux Fischbuch, fruit de longues années 
d'observation patiente et de pratique assidue ^ Depuis le modeste 

1. Notes d'arrêt du Conseil souverain, p. 252. 

2. Diarium de D. Bernard de Ferrette, p. 37. 

3. Pour s'en assurer, on n'a qu'à voir dans les comptes de Daniel de Pilhe, 
bailli des Ribeaupierre à Saiute-Marie-aux -Mines, quelles quantités de 
poissons et d'écrevisses il envoyait au château de Ribeauvillé, durant les 
années 1662, 1663, 1664, etc. Il est vrai qu'ils n'étaient pas chers, puisque cin- 
quante truites ne coûtaient que deux florins vingt kreutzer en 1662. (Docu- 
ments concernant Sainte-Marie-aux-Mlnes, p. 301-304.) — On peut voir 
aussi la joie naïve qu'exprime le bon chanoine de Murbach quand ou ap- 
porte à sa collégiale, le 21 juin 1709, une truite, qui vidée, pesait encore 
vingt-huit livres! «Je pus goûter et regoûter de ce poisson et m'en régaler 
à cœur joie. » Diarium, p. 48. 

4. Fragments des Chroniques d'Alsace, par L. Dacheux, III, p. 47. 

5. F. Reiber, L'Histoire naturelle des eause strasbourgeoises de Léonard 
Baldner [1666) suloie de notes. Strasbourg, 1888, 8°. 

R. Rbuss, Alsace, II. 3 



34 l'alsack au xvii'' siècle 

goujon, l'alose et la perche, jusqu'aux truites, aux carpes, aux 
brochets souvent énormes', il y en a pour toutes les bourses et pour 
tous les goûts. Des bancs de saumon considérables continuaient à 
remonter le Rhin à certaines époques de l'année', et l'esturgeon 
lui-même se hasardait encore dans les parages alsaciens, bien que 
ce géant d'eau douce y fût infiniment plus rare qu'autrefois '. 

Pour autant qu'on peut se fiera l'impression, plutôt vague, que 
laissent les rares textes afférents à la matière, — à cause même 
de l'absence de textes contemporains un peu précis, — il semble 
que la pêche en Alsace n'ait été pratiquée le plus souvent au 
XVII*^ siècle que par des professionnels. L'amateur, qui s'y consacre 
sans esprit de lucre et n'y voit qu'une distraction honnête, existait 
peut-être déjà alors sur les bords de l'IU, comme aujourd'hui, mais 
il n'a point laissé d^ traces suffisantes dans les règlements de pêche 
ou dans la littérature pour que nous osions affirmer son existence 
dune façon bien catégorique*. Fournir le marché des villes de pois- 
sons d'eau douce était avant tout une entreprise industrielle et 
commerciale et les entrepreneurs se groupaient d'ordinaire en con- 
fréries professionnelles, comme à Strasbourg, Erstein, etc., pour 
exploiter les rivières, ruisseaux ou canaux voisins. Les eaux cou- 
rantes ou dormantes appartenaient au seigneur territorial qui en 
abandonnait l'exploilalion soit cà des individus isolés, soit à des 
syndicats, qui, conlre une redevance fixe, disposaient des poissons 
caplurés dans leur lol^ C'est ainsi que les eaux et les bras stagnants 
du llliiM,de rill,de la Bruche, etc., sont allotis à des pêcheurs plus 

1. Eu 1621, on prenait à lUhseusern un brochet pesant dix livres. (.\.H..4., 
E.1249.) 

2. En 1647, au mois d'avril', les poissonniers de Strasbourg débitèrent 
143 saumons en un seul jour ; il est vrai qu'en automne 1648 la livre de ce 
poisson ne coulait que 4 pfennings! (Friese, Ilistoi-if^r/u; Merckicurdi(jkeiten, 
p. 17'J.) —Quelquefois les saumons remontaientméme l'ill ; en 1640, il s'en 
échoua uu, long de deux aunes, près des moulins de Colmar. (Chfonik 
des Colmai-cr Kaufhauses, p. 43.) 

3. D'après le Fischbuch de Baldner (Reiber, op. cit., p. 63), le plus grand 
qu'on ait pris près de Strasbourg avait neuf pieds de long (1624). De 
1604 à 1624, on n'en captura que trois, de 1681 à 1685, treize. 

4. Dans les règlements de police il n'est évidemment jamais question 
d'autres pêcheurs que des gens du métier; mais rien non plus dans la litté- 
rature alsatique, ni en prose ni en vers, ne semble indiquer chez les gens 
du XVII" siècle un état d'âme analogue à celui du bon Isaac Walton, qui ré- 
digeait alors, del'auirecôtédela Manche, le Pa/;/a<î!/'c"c/t6'«/', justement célèbre 
par la naïveté charmante de son style et sou enthousiasme professionnel. 

5. C'est ainsi qu'un pécheur de Schirmeck aSermait en 1634 la pêche de 
la moitié delà Hruche. entre Rothau et Wische, pour une somme de 12 flo- 
rins; entre les deux endroits il y a environ 9 kilomètres de route. (A.B.A., 
E. 5529. Comptes du bailli André Zœlling, de Schirmeck.) 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVIl'' SIECLE 35 

on moins aisés, et prenant à bail, en conséquence, une surface d'eau 
plus ou moins considérable'. Parfois aussi le seigneur requérait les 
pêcheurs riverains pour une corvée ; il s'agissait de lui prendre, au 
filet, les poissons qu'il s'était réservés lui-même, sur une certaine 
étendue de son territoire. Les baillis de l'évêché, par exemple, orga- 
nisaient cette pêche par corvée, dite Seigenfahrt, sur le cours infé- 
rieur de V\\\, entre le ban d'Ebersheimmunster et celui de Graf- 
fenstaden*. 

Pour faciliter la surveillance de la pêche, des règlements communs 
aux divers riverains avaient été délibérés entre eux. Pendant presque 
tout le XVII® siècle, la police de l'IU se fit en vertu d'une convention, 
arrêtée en 1607 par la Régence épiscopale, le Grand-Chapitre, la 
ville de Strasbourg, les Ribeaupierre, Colmar, Schlestadt, l'abbaye 
d'Ebersheimmunster et la Noblesse immédiate de lu Rasse-Alsace ; il 
est vrai que cet accord ne fut pas toujours respecté et nous voyons 
que les braconniers d'eau douce n'étaient pas moins fréquents, au 
cours de ce siècle, que ceux de terre ferme. En 1687, le bailli épisco- 
pal de Benfeld en appelait à l'intendant de la province pour faire 
respecter les règlements méconnus par ceux « qui dépeuplent la 
rivière et font un dommage notable au public' ». Aux maraudeurs 
humains venaient se joindre aussi des loutres, très nombreuses 
encore à cette époque dans tous les cours d'eau de l'Alsace*, et 
très friandes de poisson. Celles-là, tout le monde avait le droit de les 
traquer et de les exterminer et leur fourrure, également recherchée 
par les paysans des campagnes et les pelletiers des villes, rapportait 
à ceux qui se livraient à cette chasse un gain plus appréciable que la 
pêche de la nase ou du barbeau. 

1. En 1640, la ville de Lauterbourg tirait un revenu annuel de 535 florins 
pour le fermage de quelques vieux bras du Rhin, situés sur son territoire. 
[Be,n\z, Description de Lauterbourg. t^. 81.) 

2. Voyez la lettre du bailli de Marckolsheim sur la Seigenfahrt de 1621 
(dat. Eptig, 31 août 1621), avec d'autres missives sur le même objet (1595- 
1621) aux archives de la Basse-Alsace, G. 1256. 

3. Lettre du bailli de Benfeld. Oberlin, à l'iatendaut de La Grange, du 
12 septembre 1687. Il se plaint qu'on ne respecte plus la convention d'après 
laquelle « les prochetons et les barboltes de la mesme année ne seront pas 
pris avant la fesle de la Nativité de Nostre-Dame ». Il n'ose agir directe- 
ment contre les coupables, mais il le prie de bien vouloir le faire, « comme 
on ne reconnaît maintenant que vous, Monseigneur, en Alsace qui \" puisse 
donner et observer de bonnes ordonnances pour la police publique ». 

4. Le nom allemand de la loutre se retrouve dans de nombreuses dénomi- 
nations topographiques dans la Haute et la Basse-.-Vlsace, Otterbach, 
Ottersbrunn, Ottersthal, Otierswiller, etc. 



CHAPITRE QUATRIEME 
La Bourgeoisie alsacienne 

Réunir aujourd'hui dans un même et unique tableau les raille traits 
de la couche sociale qui s'appelait hier encore les classes bourgeoises, 
serait une entreprise d'autant plus malaisée que personne ne sait 
plus au juste où elle commence et où elle finit, et qu'elle est frac- 
tionnée de nos jours en groupes plus distincts et plus séparés les uns 
des autres qu'ils ne le sont eux-mêmes, soit des anciennes classes 
dirigeantes d'avant la Révolution, soit des couches nouvelles du pro- 
létariat. Dans un pays où le chef môme de l'Etat est un simple bour- 
geois, et où les chefs les plus avancés du socialisme sont fréquem- 
ment traités de bourgeois par leurs adhérents soupçonneux, ce mot 
n'évoque plus aucune idée précise. Il caractérise les ci-devant 
d'autrefois, comme le paysan à l'aise et l'ouvrier devenu patron. 
Aujourd'hui la bourgeoisie, c'est tout le monde. Mais au XVIP siècle 
il n'en était pas ainsi; en Alsace, comme partout ailleurs, elle 
comprend la catégorie du corps social qui domine de haut ou s'ima- 
gine dominer les populations rurales à l'abri des murs de ses villes 
grandes ou petites, sans avoir l'honneui- de toucher à la noblesse, 
de quelque degré qu'elle soit. 

Sans doute, il existe déjà une haute, une moyenne, une petite 
bourgeoisie; mais toutes se touchent encore de près et se con- 
naissent; le modeste artisan', dans son corps de métier, coudoie le 
petit industriel et le négociant en gros, sans être humilié par leurs 
dédains ou écrasé par un luxe qu'ils ne connaissent point encore. Il 
n'y a pas, dans les populations urbaines d'alors, cette effrayante dis- 
proportion des fortunes qui est la plaie douloureuse des nôtres; il n'y 
a pas non plus entre l'habitant de la grande cité et celui de la petite 
bourgade cette énorme différence du développement intellectuel 
et moral qui fait naître les antipathies réciproques et les malentendus. 
Des villes alsaciennes, les unes sont un peu plus grandes que les 
autres, un peu plus peuplées ; chez les unes la culture des intelli- 
gences est assurément plus étendue, chez d'autres les relations 
commerciales sont plus développées ; mais, au fond, elles se res- 
semblent toutes par les mœurs, les traditions et les mille règlements 
qui déterminent leur vie quotidienne. Elles ont à ce moment une 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVIl" SIECLE 37 

même physionomie. C'est ce qui nous permet de réunir ici, en un 
tableau d'ensemble, les traits caractéristiques de la bourgeoisie alsa- 
cienne au XVIP siècle, sans trop nous exposer au reproche démêler 
ainsi les couleurs et de faire œuvre de fantaisiste plutôt que d'his- 
torien. 

La bourgeoisie des villes d'Alsace a tout d'abord cet air de fa- 
mille parce qu'elle a en e0'et une commune origine; elle s'est formée 
partout d'une façon analogue, au moyen âge, dans les petites localités, 
ceintes de murailles, qui appartenaient à des seigneurs ecclésias- 
tiques ou laïques ; elle a été émancipée plus tard, à peu près de la 
même manière, tantpar ses propres efforts qu'avec l'aide des rois et 
des empereurs. Puis, après avoir éliminé du sein de la cité l'élément 
nobiliaire ou lui avoir enlevé tout au moins la prépondérance, là où 
il ne disparaissait pas tout à fait, elle s'est appuyée surtout sur 
les larges couches de l'industrie populaire, sur les corporations 
d'arts et métiers. Artisans dans les grandes villes, artisans et petits 
propriétaires agriculteurs ou viticulteurs dans les localités de moindre 
importance, ces travailleurs solides ont imprimé à toute la couche 
intermédiaire de la société alsacienne les qualités et les défauts 
caractéristiques qu'elle conservait à cette époque et qu'on peut même 
encore discerner en elle aujourd'hui. Honnêtes et laborieux, difficiles 
à décourager, mais sans horizon bien vaste, manquant un peu d'élan 
dans leurs affaires particulières comme dans leurs visées politiques, 
sans force Imaginative et sans verve créatrice, — du moins à l'époque 
dont nous avons à parler, — les bourgeois de Strasbourg ne me 
paraissent pas différer essentiellement au point de vue social de ceux 
deColmar ou deWissembourg, de Thann ou de Ribeauvillé, bien que 
les uns habitent de petites républiques municipales et que les autres 
soient restés sujets dun seigneur, et leurs cités présentent à 
l'observateur les mêmes ressemblances qu'eux-mêmes. 

Sans doute, la grande ville a sa cathédrale et les petites seulement 
leurs églises conventuelles et paroissiales; seulement c'est parfois 
un chef-d'œuvre de l'art roman, comme à Rosheim, un bijou de l'art 
gothique, comme à Schlestadt ou à Thann. Mais toutes ont leur 
Hôtel-de-Ville, Ensisheim comme Mulhouse, Obernai comme Stras- 
bourg ; toutes ont les mêmes rues étroites et tortueuses, les mêmes 
hautes maisons aux étages successifs en saillie, aux pignons élancés, 
les façades en bois sculpté, bariolées de couleurs^ leurs murs d'en- 

1. Certaines maisons conservées ou restaurées de nos jours, comme la 
maison Kammerzell au coin de la place de la Cathédrale, à Strasbourg, ou la 
maison Pfister et la « Maison des têtes >; à Colmar peuvent donner une idée 
de l'aspect extérieur des demeures d'alors. 



38 l'alsace au xvii" siècle 

coiiilo plus (Ml moins vastes, [)lus ou moins solides, entour<''s d'un 
simple ou double fossé, aux portes massives surmontées de hautes 
tours carrées. 11 y a un demi-siècle, on trouvait encore, même dans le 
moderne Strasbourg, des coins isolés au Marais-Vert ou à la Kru- 
tenau. (jui rappelaient celui du XVII® siècle et dans mainte villette 
perdue dans la plaine d'Alsace ou vers les contreforts des Vosges, en 
dehors des grandes lignes des chemins de fer, onpeut se croire reporté, 
par moments, en traversant les rues désertes par une belle nuit 
d'été, à l'époque de Mansfeld, de Bernard de V\''eimar ou de Turenne. 
Cela ne veut pas dire qu'elles fussent toujours agréables à 
habiter, encore qu'elles nous paraissent, aujourd'hui, infiniment 
pittoresques. Les amateurs du confort moderne répéteraient sans 
doutece qu'écrivait, en 1674,1e spirituel Dijonnais qui vint en Alsace 
avec l'arrière-ban de la noblesse bourguignonne : « J'ay trouvé 
qu'en ce pays-là on entend mal celui de«tous les arts qui est le plus 
en usage, je veux dire l'architecture. Car leurs maisons quoicpie 
solides et bâties d'une manière assez recherchée, ne sont pourtant 
pas aussi commodes qu'elles pourroient l'être. Les chambres sont 
en plusieurs endroits bâties avec un retour en potence; les che- 
minées sont en un coin quelquefois si reculé qu'on a peine à y 
voir en plein midi. Les écuries et l'appartement du maître sont sou- 
vent sous le même toit, et le toit est en plusieurs maisons couvert de 
tuiles rangées les unes sur les autres en droite ligne et qui ne 
portent point sur celles qui sont à côté, en sorte que quand on est 
dans les greniers on voit le jour à travei's de longues raies qui 
régnent entre les tuiles, dejDuis le faîte jusqu'à la corniche, et quand 
il pleut l'eau entre dans les greniers et pourrit les bois de leurs 
couverts \ » 

L'intérieur du logis est le plus souvent modeste, même chez les 
personnes fort aisées. Les maisons ont rarement plus de deux 
étages, outre le rez-de-chaussée'; beaucoup n'en ont qu'un, mais 
sont surmontées par contre de toits en pente fort rapide, couvrant 
deux ou trois étages de greniers. « A moins que ce ne soient des 
maisons à boutiques, on n'habite guère le bas étage ; il est réservé 
pour les écuries ou pour faire des magasins. Les logis de distinc- 
tion ont presque toujours leur escalier de pierre dans une tourelle 
horsd'œuvre; mais dans les maisons du commun on trouve sous 
la porte un escalier de bois par où l'on monte au poêle, qui est une 

1. Claude Joly, Relation du coyaye, etc., p. 55-56. 

2. On voil à Strasbourg des maisons du XVII* siècle qui ont trois étages, 
mais elles sont rares. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIKNXK AU XVIl^ SIECLE 39 

salle boisée tout autour, haut et bas, et percée de grandes fenêtres 
qui souvent régnent tout le long d'un des côtés et qui sont en 
quelques endroits diversifiées par des balcons en saillie et tout 
vitrés, d'oîi Ion peut voir, sans être vu^ tout ce qui se passe dans 
la rue, non pas cependant à travers toutes les vitres, car les 
panneaux ne sont qu'un assemblage de ronds de verre, appelés 
tibles, de quatre à cinq pouces de diamètre, dont les veines circu- 
laires empêchent de discerner les objets. C'est pourquoi on met 
au milieu de chaque panneau d'autre verre uni, pour la nécessité de 
regarder dehors. La plupart de ces grands vitrages sont ornés de 
peinture, ce qui rend ces poèles-là fort gais en tout temps, mais en 
hivçr surtout ce sont des paradis pour les AUemans, parce qu'il y 
a un grand fourneau de fonte ou de terre vernie que l'on chauffe par 
le moyen d'une ouverture qui est dans le mur répondant à la cui- 
sine, de sorte qu'on ne voit point le feu, quoique l'on en sente la 
chaleur jusque dans les endroits les plus éloignés du fourneau, et 

comme d'ordinaire il est orné de bas-reliefs^ et couronné 

de divers feuillages cela passe d'abord dans l'esprit d'un 

étranger, qui n'en a jamais vu, pour une armoire à la mode du 
pais'. » 

Ces « poêles » ou Wolinstuben, si nettement décrits par le tou- 
riste parisien de 1675, étaient comme le centre de la famille et le 
théâtre modeste où se déroulait l'existence quotidienne dans l'habi- 
tation bourgeoise d'alors; ils remplaçaient à la fois la salle à 
manger, le salon d'apparat et le boudoir de la maîtresse de mai- 
son, voire même le fumoir du mari, quand une fois l'usage du tabac 
se fut répandu par toute l'Alsace dans le cours du XVIP siècle. 
Employées à tant d'usages divers, surchauffées en hiver, ces pièces 
frappaient désagréablement le visiteur étranger par leur atmosphère 
lourde, où l'on respirait avec peine. Aussi c'était un usage général, 
chez les personnes aisées « d'ouvrir les fenêtres du poêle dès 
qu'on a mangé et d'y brûler du bois de genièvre dans un réchaut, 
qu'une servante porte en marchant tout autour de ce lieu, ce qui le 
remplit... d'une fumée aromatique. Mais chez les petites gens... il 
est presque impossible d'y durer, car ils y couchent, ils y mangent, 
ils y sèchent leur linge, et ils gardent du fruit, ce qui cause une 
puanteur détestable. Joignez à cela une quantité importune de 

1. Nous eo avons parlé déjà dans le paragraphe sur la métallurgie, à pro- 
pos des forges de Zinswiller, qui fabriquaient surtout ces plaques aux 
sujets bibliques. Voyez t. I", p. 613. 

2. Mémoire? de deux coyages, p. 188-189. 



40 l'alsack au XVI i' siècle 

mouches et de puces qui s'y conservenl toute l'année et l'on pourra 
se faire une idée assez juste de ces vilains chaufoirs ' ». 

L'ameublement du logis n'était pas alors chose aussi compliquée 
que de nos jours, et les ménages les plus cossus ignoraient les raffi- 
nements du confort moderne. Peu de tapisseries aux murs, qu'elles 
fussent de cuir ou d'étoffes; chez les plus riches seulement, 
quelques tableaux à l'huile, groupes mythologiques, natures 
mortes ou saintetés, se détachant sur les panneaux sombres de la 
boiserie. Au fond de la pièce, un buffet de chêne ou de noyer, 
chargé de hanaps et de tasses d'argent ou de « wilkome en vermeil « 
chez les notables, plus modestement couvert de cruches en grès à 
formes bizarres ou de vaisselle d'élaiii, chez les petits bourgeois ^ 
De laro-es bancs de bois bruni couraient le long des murs ; au 
milieu de la chambre une massive table en chône poli, aux pieds 
tors ou des tables d'ardoises plus petites, enchâssées dans des bor- 
dures en marqueterie. Tout autour de la pièce des chaises au siège 
en bois, au dossier raide et percé d'un trou, pour y passer la main, 
quelquefois tout unies, le plus souvent ornées de sculptures, dont 
l'aspect rigide n'invitait guère au repos. Dans un coin privilégié, 
tout contre le poêle ronflant, le lourd fauteuil, revêtu d'étoffe ou 
de cuir, où l'aïeule essaie de réchauffer ses membres engourdis par 
l'âge, où le chef de famille se livre à de graves méditations, que 
nul n'ose troubler. Contre les murs, un ou plusieurs de ces gigan- 
tesques bahuts, soigneusement ciselés et datés, dans lesquels s'en- 
tasse le volumineux trousseau jadis apporté par la mère et s'accumule 
déjà, par un labeur assidu, celui de ses filles, les mariées futures. 

Dans les chambres à coucher peu de meubles aussi, sauf le grand 
lit « enfermé de menuiserie », qui est dressé dans un des coins de 
' la chambre ; on y grimpe, non sans peine, par une espèce « de 
porte ou de fenêtre, au bas de laquelle il y a deux degrés de la 
longueur du lit «. Le chevet en est très haut et très large, mais 
« on y dort entre deux lits de plumes, où l'on fond en sueur ; 
c'est à cause de cela que j'imagine que les Allemans couchent sans 
chemise, puisqu'il faut tout dire' ». 

1. Bien entendu, notre voyageur ne peut parler ici que de certaines mai- 
sons de paysans du Sundgau et non des maisons bourgeoises, où l'e.xtrême 
propreté fut toujours un article de foi pour les ménagères de ce temps. 
[Mémoires do deux coya^ef, p. 190.) 

2. Les ustensiles de ménage étaient généralement très simples aussi, les 
cuillers en étain, les fourchettes (à deux dents seulement), eu fer. On 
mangeait encore fréquemment sur des assiettes en bois, les « tranchoirs 
quarrés et ronds » de la Taœordnunrj de 1700. 

3. Mémoires de deux ocyages, p. 191 . 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII* SIECLE 41 

Sur la façade des maisons l'architecte n'inscrivait pas seulement 
la date de leur construction, coutume qui s'est conservée jusqu'au 
XVIIP siècle, mais on y sculptait aussi souvent quelque invocation 
protectrice, quelque dicton pieux ou quelque adage populaire ^ A 
l'intérieur de ces maisons d'apparence modeste, vivait, étrangère au 
luxe à bon marché qu'affichent aujourd'hui ses descendants, mais 
plus au large qu'eux assurément ' une population laborieuse et 
affairée. Il y avait peu de rentiers oisifs dans la bourgeoisie alsa- 
cienne d'alors. Les plus riches faisaient du négoce, exploitaient 
leurs domaines ou se vouaient aux fonctions publiques, les autres 
exerçaient une profession plus ou moins lucrative, et ne pouvant 
consacrer à leur intérieur que le temps non absorbé par l'atelier ou 
la boutique, ils appréciaient davantage l'attrait d'un home où ils 
étaient les maîtres respectés. Soit qu'il y présidât aux repas quo- 
tidiens, entouré de tous les siens ', au milieu de ses commis, de ses 
apprentis et d'une domesticité plus ou moins nombreuse *, soit 
qu'il y décidât, sans qu'on eût osé le contredire, telle question 
d'avenir pour son fils, telle alliance matrimoniale pour sa fille, soit 
qu'il dirigeât, le soir et le matin, les exercices de piété ou le culte 
domestique, le chefde la famille mettait dans ces actes de l'existence 

1. En voici quelques exemples : Das haus stelit in Gottes hand \ Es ist 
dem Dieœolt Moerharh œol bekant \ 1607 (Munster). — MU Gottes hilf 
iind beistand \ Gott behied mich cor feyer and brandt | Vor allen unglirk 
und schandt \ 1613 (Riquewihr). — O œelt, o œeit \ Wie saur ist decn 
gelt I 1663 (Rouffach). — E/i oeracht | Als gemarht \ 1626 (Colmar). Voy. 
K. Mûndel. Hœusorsprûche und Inscliriften im Elsass, Strassburg, 
Schmidt, 1883, 8". 

2. On n'a qu'à voir les escaliers plus larges et les vastes paliers de ce 
temps pour s'en assurer; il est vrai qu'on passait une partie de la journée 
sur ces paliers, espèce d'anlichanibres ouvertes, mais meublées dont le nom 
allemand local [Hausehren] indique l'importance. De plus, il était rare qu'on 
eût des locataires dans sa maison, sauf dans les grandes villes comme Stras- 
bourg ; chacun demeurait pour soi, comme en Angleterre, et tout au plus 
logeait-on le fils ou le gendre avec sa famille. 

3. On peut se faire une idée assez exacte de ces repas d'une famille bour- 
geoise en regardant la jolie vignette qui orne l'opuscule de Jean -Michel 
Moscherosch, sur l'éducation des enfants (Insomnls cura parentum, d. i. 
Christliches Vermœchtniss, etc. Strassburg, 1643 et 1647, 16°), et qui 
représente le célèbre écrivain assis à table avec sa femme et ses sept enfants. 

4. Un des traits caractéristiques de la vie de famille au XVII' et même 
encore au XVIl^ siècle, c'est la participation directe des servantes iil n'y 
avait guère de domesticité mâle dans les villes à cette époque, en dehors 
des garçons de labourj à l'existence commune. Si la maîtresse de maison 
passe une bonne partie de la journée à la cuisine, la servante, de son côté, 
une fois sa tâche finie, prend sou rouet et vient s'asseoir dans le poêle ou 
parloir, écoutantles conversations, participant au culte domestique et vieil- 
lissant souvent sous le même loit qui l'a vue jeuue. Cependant, alors déjà, 
les maîtresses se plaignaient de leurs servantes. 



42 l'alsace au xvii'' siècle 

journalière au foyer commun une gravité, souvent extérieure sans 
cloute, mais qui ne laissait pas de l'affermir et de le maintenir lui- 
nit>ine dans la bonne voie'. Il aspirait plutôt à une honnête aisance 
(ju'à la rirhesso ; il lui aurait été d'ailleurs bien diflîcile d'y parve- 
nir à une époque où l'on ne connaissait ni traitements considérables 
pour les fonctionnaires les mieux rétribués, ni spéculations 
effrénées du commerce ou de la banque, et où la grande industrie 
n'était pas encore née. Des gens possédant un capital d'une cen- 
taine de mille francs (valeur actuelle) passaient alors pour être 
riches; s'ils arrivaient au double, leur fortune semblait prodigieuse'. 
Aussi les dots que les plus notables bourgeois de Strasbourg don- 
naient à leurs enfants, vers le milieu du X'VII' siècle, sembleraient- 
elles absolument mesquines dans les sphères sociales analogues 
d'aujourd'hui '. 

Si même par suite de quelque chance heureuse, héritage ou 
entreprise commerciale, une famille arrivait à constituer un capital 
un peu considérable, sa situation privilégiée n'était guère durable, 
car on contractait mariage de bonne heure à cette époque et les 
unions étaient généralement fécondes*; dès la seconde génération, 
le superflu redevenait le nécessaire. Si les familles, comme celle de 



1. Assurément il y avait bien des pères de famille qui se dérangeaient et 
bien des fils <le famille peu respectueux ; mais nous parlons ici de l'ensemble 
et non pas des exceptions plus ou moins nombreuses. 

2. On nous signale encore, en 1715, l'héritage des enfants de l'ammeistre 
Jacques Wencker comme fort considérable, chacun des six héritiers ayant 
eu pour sa pan 7,U45 thaler.-, 9 schelliiigs 11 deniers. Cela ne fait eu tout 
qu'uu peu plus de 42,000 thalers, soit un peu plus de 200,000 francs. 

3. Reisseissen a noté dans son journal les apports et les dots de nom- 
breux conjoints de sa parenté, appartenant presque tous au patriciat stras- 

'bourgeois. Lors du mariage Richsbofïer-Wencker (1665), les deux pères de 
famille donnent ensemble aux mariés .3,500 florins, plus un capital de 
500 florins, et le marié offre en plus une inorgeiKjab de 100 ducats. Lors du 
mariage Wencker-Spielmann (1665), les apports -sont de 2.500 florins, 
plus un appartement dans la maison paternelle, un capital de 800 florins et 
100 ducats do nwrç/cnrjabe. Lors du mariage Junta-Camehl (1G66), les 
apports ne dépassent pas 1,.500 florins, plus une morricngah de 300 florins. 
Lors du mariage Bernegger-Schneuber (1667), les apports sont de 
1,500 thalers et la inorr/engab de 100 florins, etc., etc. (Reisseissen, Au/- 
zeirhnuiigen, p. 62-64.) 

4. C'était un usage fort répandu au XYIl' siècle de faire imprimer des 
('■pitbalaraes latins ou allemands, en l'honneur de nouveaux mariés de sa 
connaissance. Entre 1620 et 1610, ces Eknstands^'egen, tirés sur une feuille 
in-folio, sont souvent accompagnés d'une vignette gravée, toujours la même, 
représentant un couple qui se tend la main ; au-dessus d'eux plane un cœur 
enflammé, derrière eux, quatre enfants en échelle descendante, le dernier 
encore au lierceau. 11 est permis de croire que c'était le chiffre adopté comme 
normal par l'opinion publique d'alors. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII*' SIECLE 43 

l'ammeistre Wolfgang Schœtterlin (-f- 1612 ^), ou comme celles de 
l'ex-sénateur Chrétien Rœderer (-]- 1670), de Strasbourg*, du con- 
seiller Hold, de Brisach', du syndic Mogg, de Colmar*, étaient 
presque aussi rares alors qu'aujourd'hui, les chiffres plus modestes, 
mais respectables encore, de six à huit enfants se rencontrent fré- 
quemment dans les oraisons funèbres et chez les chroniqueurs 
locaux. 

Les femmes étaient généralement bonnes ménagères, même dans 
les familles les plus aisées ; peu sollicitées par les distractions du 
dehors, peu autorisées, d'ailleurs, par les mœurs, à se produire en 
public, elles s'occupent à la maison, ne dédaignant pas les petits 
détails du ménage et donnant ainsi le bon exemple à leurs domes- 
tiques. La petite bourgeoise surtout est toujours « la première levée 
et la dernière couchée » ; elle fait son marché, travaille à la cuisine, 
pétrit son pain, soigne sa lessive, bêche même son jardin. « Les 
mères allaitent leurs enfans elles-mêmes, car c'est un grand affront 
à une Allemande de mettre ses enfans en nourrice. En un mot, elles 
sont infatigables, plus mâles et plus vigoureuses que leurs maris 
mêmes que j'ay souvent vu bercer et badiner avec leurs enfans 
pendant que leurs femmes se tuaient de travailler. Ce n'est pas 
qu'elles n'ayent des servantes comme dans les autres païs, mais 
elles n'en prennent que pour leur aider. Dans quelque régal que ce 
soit, la mère de famille ne se met jamais à table qu'avec le dessert, 
c'est-à-dire que, quand elle arrive dans la compagnie, on juge qu'il 
n'y a plus rien à ordonner ni à apporter de la cuisine. Il est aisé de 
croire que des femmes si laborieuses et qui ont si peu de soin de 
leurs personnes, ne durent pas longtemps jolies'*... » La réflexion 
finale, quelque juste qu'elle puisse être, n'est pas faite précisément 
pour donner aux femmes la passion du travail; mais l'observateur 
parisien, grand admirateur des grâces féminines, n'en conclut pas 
moins que les Alsaciennes sont de « véritables femmes fortes », 
comme celles des Saintes-licritures, et qu'il « ne peut s'empêcher 
d'en faire l'éloge «. 

Cette admiration raisonnée de la part du jeune étranger se com- 

1. Mort à 92 ans, Schœtterlia avait vu naître 17 enfants, 108 petits-enfants, 
111 arrière-petils-eufaats, 2 anière-arrière-petits-enfants, soit 2^8 descen- 
dants. 

2. Chrétien Rœderer avait eu de ses trois femmes, trente enfants, 45 petits- 
enfants et 4 arrière-petits-eufants. 

3. Le conseiller Hold avait 22 enfants, « tous vivants, que madame son 
épouse a tous nourris de son lait ». (Mémoires de deux coyagcs, p. 130.) 

4. Jean-Henri Mogg eut de ses deux femmes dix-sept enfants. 

5. Mémoires de deux coyages, p. 185-186. 



44 l' ALSACE AU XVIl" SIECLE 

prend; il y a, l'on ne saurait le nier, dans les masses profondes de 
la bourgeoisie alsacienne d'alors, un fonds de simplicité grave et 
môme d'austérité qu'on peut expliquer par les circonstances exté- 
rieures, el même les misères prolongées des longues guerres, 
comme par la règle sévère qui, dans tous les domaines de la vie 
(luolidienne, surveille les individus, contient leurs passions et en 
réprime sévèrement les écarts. D'autres en verront peut-être le 
motif dominant dans la crainte d'un jugement futur, autrement 
efficace sur les esprits en ce siècle théologique par excellence que 
dans notre société moderne. 

C'est certainement, avant tout, celle peur d'un jugement à venir, 
née de la ferveur des sentiments religieux contemporains, qui a 
rendu, pendant tout le XVIP siècle, les cas de suicide si rares. Au 
milieu de maux toujours renaissants qui, de nos jours, auraient 
poussé des milliers de malheureux à rompre leur collier de misère, 
on n'osait en finir avec la vie parce qu'on craignait d'affronter la 
présence du Tout-Puissant en état de péché mortel. Le pouvoir 
civil, secondant celui de l'Église, entourait, de son côté, le suicide 
d'un ap})areil si lugubre, qu'il fallait être absolument désespéré, ou 
plulùt aliéné \ pour se détruire soi-même el infliger aux siens une 
honte aussi cruelle. Le corps de ceux qui avaient mis fin volontai- 
rement à leur existence était diversement traité, selon les territoires, 
mais avec une égale barbarie. Pai'fois, on les faisait brûler, comme 
les sodomites et les sorcières'; parfois, — c'était le mode préféré à 
Strasbourg, jusque vers le milieu de la guerre de Trente Ans, — 
on plaçait le cadavre dans un tonneau vide et on confiait cette car- 
gaison macabre aux caprices du Rhin'. En 1666, un boulanger de 
Thann, évidemment aliéné, qui s'était fendu le ventre avec un grand 
coutelas, fut traîné sur la claie de l'exécuteur des hautes œuvres au 
champ où il enfouissait la charogne [Kaibacker] et enseveli lui-même 
entre son chien et un veau mort apportés par le bourreau*. 

1. Tous les cas de suicide, rencontrés par nous dans les sources, sauf 
quelques rares cas de suicide d'amour, commis par des jeunes filles, sont le 
fait d'esprits bypochoudriaques, maniaques ou véritablement fous. 

2. Voy. la correspondance de la Régence de Hanau avec Jeau-Georges 
de Brandebourg, administrateur de l'èvécbé, au sujet de la crémation du 
corps de Cornélius de Scbwindralzheim, qui s'est suicidé dans la prison de 
Niedorbronn. (A.B.A., E. iilQ.) 

3. Encore en 1633, une femme Gradt qui s'était pendue en prison, a été 
« in ein /ans (jesr/ilagen und in den Rhein geiaor/en». (Walter, Chronique.) 
Plus tard, les suicidés furent amenés à la salle de dissection de la chapelle 
."Saini-Érard, à côté de l'hôpital, quand le professeur Albert Sebiz l'eu t fait 
créer, dans la seconde moitié du XVII' siècle. 

4. Tschamser, Annales, II, p. 603. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII*^ SIECLE 45 

Quelquefois un fonctionnaire plus humain intercédait auprès des 
ecclésiastiques et leur demandait de ne pas refuser au défunt un 
coin du cimetière, puisqu'il était notoire qu'il était « mélancolique^ », 
Mais même quand cette requête était admise par l'autorité supé- 
rieure, il arrivait que le ministre du culte refusât de parler à 
l'église ou sur la tombe*, et parfois les héritiers étaient même 
condamnés à payer une amende'. 

Catholiques et protestants d'Alsace remplissent, en général, avec 
un zèle soutenu, leurs devoirs religieux; il est peu d'oraisons 
funèbres du temps où l'on ne nous retrace, avec des détails minu- 
tieux, évidemment véridiques, la ferveur de la foi du dignitaire de 
la cité, du négociant actif, du professeur célèbre, de la matrone 
pieuse, nous peignant leur participation régulière au culte public et 
privé, les bonnes œuvres fondées, soutenues ou restaurées parleurs 
soins*. Et cependant les obligations de piété pesaient d'un poids 
autrement redoutable sur les fidèles d'alors que sur ceux de nos 
jours ! Le XVII^ siècle est, grâce à la recrudescence de ses âpres 
luttes théologiques, une époque d'activité zélatrice par excellence. 
Comme nous le verrons plus tard, chez les catholiques les fon- 
dations de couvents se multiplient, les pèlerinages refleurissent, les 
associations laïques et les sodalités de tout genre foisonnent; pour 
les protestants, les services divins de la semaine succèdent à ceux 
du dimanche, ceux de l'après-midi à ceux du matin, sans compter 
toutes les réunions de prières tenues avant l'heure du sermon'. Jamais 
la religion ne semble avoir pris une place plus considérable dans 
l'existence et n'avoir essayé plus énergiquement de modeler les 

1. Lettre du bailli de Brumath, du 13 mai 1614, à propos du suicide de 
Melchior Human, de Geudertheim. (A.B.A.) 

2. Quand la femme du mailre d'école, Georges Zipp, de Fûrdenheim, se 
noie, le 27 mai 1665, dans un accès de folie, le président du Convent ecclé- 
siastique, Dannhauer, permet au seigneur du lieu de la faire enterrer au 
cimetière « œell die Unglilckllche ein gutes seugniss haty), mais le pasteur 
du lieu refuse à Reisseisseu déparier à l'église. (Reuss. Fûrdenheim, p. 12.) 

3. A Mulhouse, par exemple, les héritiers de Georges K... sont condamnés 
à paver cent écus d'amende pour le défunt (3 aoùi 1637). Bulletin du Musée 
historique, 1877, p. 18. 

4. Il faudrait citer d'innombrables oraisons funèbres, prononcées durant 
tout le XVIP siècle à Strasbourg. Colmar, Mulhouse, Ribeauvillé, etc. Cha- 
cune d'elles renferme d'ordinaire la biographie, le Lebenslauf, du défunt ou 
de la défunte. Nous en possédons nous-même un grand nombre dans notre 
collection d'Epicedia alsatica; il serait trop long de les énumérer ici. — Voy . 
aussi la biographie édifiante du bourgmestre Bildstein, dans l'Histoire de 
la cille de Haguenau, de M. le chanoine Guerber, I, pp. 262-275 et passim. 

5. Dans la Chronique strasbourgeoise, dite d'Osée Schad, il est dit que 
dans la seule auuée 1613, on prêcha 3,787 sermons dans les sept égbses luthé- 
riennes de la ville. 



46 l'alsack au XVII® sieclr 

esprils ol les mœurs à l'image de la règle ecclésiastique. Sans doute, 
les ordonnances des seigneurs et des magistrats contribuaient pour 
beaucoup à ce triomphe apparent de la morale et de la foi ; sans 
doute aussi, la fréquentation du culte et la participation à la vie reli- 
gieuse n'est pas également intense partout. Certaines mesures de 
police, inspirées par l'Eglise ou par le clergé luthérien permettent à 
l'observateur impartial de constater un courant d'opposition plus ou 
moins marqué, une tendance à la révolte contre le joug un peu trop 
pharisaïque qu'on prétend imposer à la mondanité des générations 
nouvelles. Si, dès 1610, on se voit obligé de numéroter les stalles des 
membres du Magistrat de Landau, pour pouvoir constater plus faci- 
lement leur présence au culte'; si, à Wissembourg, dès 1613, on 
frappe d'une amende ceux qui se promèneraient durant les heures 
du service divin* ; si, à Belfort, vers 1650, les bourgeois sortant de 
la ville, avant la messe de la paroisse, doivent payer trois livres 
d'amende, s'ils n'exhibent une autorisation du prévôt du chapitre'; 
si, à Turckheim, en 1655, nous voyons également des bourgeois 
punis pour n'avoir point assisté à la messe* ; si, en 1680, le Magistrat 
de Strasbourg fait fermer les portes de la ville pendant plusieurs 
heures le dimanche, de peur que le prêche ne soit déserté par cer- 
tains contempteurs de la volonté divine, qui s'en vont godailler et 
danser ce jour-là dans la banlieue*, toutes cesTnesures prouvent, avec 
évidence, que tous les citoyens des villes alsaciennes n'étaient pas 
pénétrés de cette religiosité profonde que nous signalions tout à 
l'heure. Mais elle n'en devait pas moins être générale pour cjue l'on 
supportât patiemment des prescriptions de police qui feraient 
pousser, de nos jours les hauts cris aux plus dévots et ne pourraient 
être maintenues un instant contre la poussée de l'opinion publique. 
La vie quotidienne était donc plutôt sévère et les distractions bien 
moins fi'équentes qu'elles ne le sont de nos jours. Celles qui se 
présentent le plus souvent se rattachent d'ordinaire à des fêtes 
intimes, aux fiançailles, aux noces, aux baptêmes. C'est encore un 
hommage à la famille; c'est dans son sein qu'on cherche le plus 
volontiers les délassements et les plaisirs honnêtes. Mais aussi, dans 
ces délassements, l'on s'en donnait à cœur joie, les bourses s'ou- 
vraient largement et les estomacs, autrement robustes que les 

1. Lehmann, Gesckichte con Landau, p. 169. 

2. L'rnn'tte Polizeiordnung der Statt Weissenburg in Jahr MDCXIfl, 
Strassburg, Martin, 1614, in-folio, chapitre i". 

3. H. Bardy, Documents inédits sur Belfort. {Reçue d'Alsace, \8&9, p. 390.) 

4. Chronique de J.-B. Hun. {Reçue d'Alsace, 1672, p. 530.) 

5. Ordonnance du 9 octobre 1680. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XYII*" SIECLE 47 

nôtres, faisaient des prodiges. D'innombrables ordonnances ont 
codifié, pour ainsi dire, au XVI® et surtout au XVIP siècle, sur ces 
divers points, les us et coutumes de la bourgeoisie alsacienne. Les 
plus dtHaillées, les plus minutieuses, sont celles delà République de 
Strasbourg, dont l'intendant La Grange disait avec un enthousiasme 
vraiment administratif : « Il n'y a rien de plus beau que les ordon- 
nances de police de la ville de Strasbourg ; l'on peut dire que la 
règle qui y est prescrite pour les moindres choses est sans égalles^. » 
Elles marquent, par leurs fluctuations et leurs divergences la tolé- 
rance plus ou moins grande des gouvernants, leur austérité tempo- 
raire ou leur relâchement pai'tiel, selon les temps plus ou moins 
orageux qui les virent naître. Les villes libres impériales protes- 
tantes d'Alsace, pour autant que nous connaissons leurs règlements 
imprimés, les ont toutes plus ou moins calquées sur les lois somp- 
tuaires adoptées par leur métropole. Les villes catholiques semblent 
n'avoir pas été également sévères ou, pour mieux dire, elles n'ont 
jamais songé à réunir leurs ordonnances multiples en un code d'en- 
semble, une Policeyordnung, comme celles de Strasbourg ou de 
Golmar. Il n'est pas exact de dire qu'elles n'ont pas connu cette 
réglementation de la vie privée par l'autorité publique^, mais cette 
dernière ne paraît point avoir veillé d'un œil aussi sévère à la mise 
en pratique quotidienne de la loi. D'ailleurs, étant presque toutes 
de beaucoup moindre importance, le luxe y était nécessairement 
moins développé. 

11 ne nous est pas possible, on le comprend, d'entrer dans le 
menu détail de ces prescriptions innombrables grâce auxquelles 
une autorité paternelle s'imaginait pouvoir protéger ses sujets 
contre la coi'ruption du siècle et les mauvais penchants de leur 
propre cœur. Il faudrait pour cela des volumes ; mais on peut 
donner au moins un aperçu d'ensemble de cette législation somp- 
tuaire du XMP siècle, en tant qu'elle s'applique à la vie bour- 
geoise de cette époque, et c'est ce que nous allons essayer de 
faire ^ . 

En parcourant celles de ces ordonnances relatives aux noces qui 

\. La Grange, Mémoire. (Migneret, Description du Bas-Rhin, I, p. 539.) 

2. Ch. Gérard. L'Alsace à table, p. 252. 

3. Les archives municipales de Strasbourg reuferment en une longue 
file de volumes et de cartons, la série complète des Verordnungen, manus- 
crites et imprimée^, émanant du Magistrat, du XIV« à la fin du 
XVIII' siècle. Mais les règlements imprimés, — et ceux du XVIP siècle 
le furent à peu près tous, — se trouvent dans les bibliothèques publiques et 
de nombreuses collections particulières eu Alsace, car on les distribuait aux 
intéressés, pour qu'ils ne pussent alléguer leur igoorance. 



48 l'alsace au XVII* siècle 

datent du coniniencement du sif''cle, on se sent encore en contact 
avec les contemporains de Rabelais et de Fischart. Il est permis 
de convier à ces fêtes de famille une soixantaine de convives et 
elles durent trois jours. Puis vient la guerre de Trente Ans et 
son cortège de misères; dorénavant les noces ne dureront plus 
qu'un seul jour, elles se célébreront à l'auberge pour qu'on puisse 
en contrôler les menus, et le nombre des convives ne pourra plus 
dépasser vingt-quatre. En 1603, le repas principal (Mittagsimbiss) 
se servait de dix heui^es du malin à quatre heures du soir, puis, 
après le bal, le souper (Abendimbiss) reprenait à six heures pour se 
prolonger jusqu'à dix heures et demie. En 1664, l'autorité trouve 
que dix heures d'exploits gastronomiques sont de trop et défend 
de prendre plus d'un repas, qui pourra, il est vrai, durer de onze 
heures du matin à cinq heures du soir; les menus compliqués, 
autorisés par cette ordonnance, déjà bien restrictive pourtant, n'au- 
raient pu être absorbés sans doute en moins de temps ^. 

S'ils conservaient toujours de la sorte le droit d'abîmer leurs 
estomacs, les convives étaient étroitement surveillés dans leurs 
autres faits et gestes, même les plus insignifiants en apparence. 
Le règlement de 1684 défendait, par exemple, aux jeunes gens de 
s'asseoir auprès des jeunes filles, car tout flirt était interdit et l'au- 
bergiste qui aurait permis qu'ils quittassent la table à eux assignée 
était passible de trente livres d'amende. Pour qu'ils ne pussent se 
livrer à la chorégraphie d'une façon trop émancipée, les pauvres 
danseurs étaient également tenus de garder leurs manteaux, et les 
jeunes filles étaient mises à l'amende si, quittant leurs chaperons ou 
leurs bonnets de fourrure, elles s'avisaient de danser «en cheveux». 
Jl était interdit d'offrir des rafraîchissements à sa danseuse et de 
la serrer de trop près*. A dix heures, tous les convives devaient se 
retirer sans tapage et le gargotier avait à rédiger un rapport cir- 

1. Le règlement très sévère de 1664 défendait qu'il y eût plus de quatre 
services: I: Coq de bru\'ère ou dinde, pâtés de poulet ou de pigeon, quatre 
potages divers. II : Poule bouillie, bœuf frais et salé, choux, raves, navets. 
III : Carpes, brochets, goujons frits et saumoaneaux. IV : Huit espèces de 
rôti, beignets, tartes aux fruits. Le vin ordinaire était à discrétion ; deux 
mesures de vin d'honneur étaient allouées par table. \Jn repas de noces 
pareil coûtait cher. Celui de Daniel SVencker, le fils de l'ammeistre Jacques, 
célébré à l'auberge de la Lanterne en 1698, coûta 230 livres pfenning, c'est- 
à-dire environ 2,800 francs de notre monnaie. 

2. « Sie ohnfjebûhrlich anf/reij/en. » Ce que les autorités défendaient sur- 
tout, c'étaient les danses sur les places publiques {Gassentaen;); ménétriers 
et danseurs étJiient frappés d'une amende. Voyez par exemple, la défense 
du Magistrat de Colmar, 1601, chez Auguste Stœber, Aus alten Zeiten, 
p. 191. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVIie SIECLE 49 

constancié sur l'attitude de ses hôtes; s'il négligeait de déposer, 
tous les quinze jours au moins, ces « bulletins de noces » (Hoch- 
zeitszeddel) à l'Hôtel-de-Ville, il y allait pour lui de quinze livres 
d'amende \ Dans les petites localités oia ces cérémonies étaient 
moins fréquentes et où les « autorités » étaient généralement de 
noce elles-mêmes, on était moins rigide et les réjouissances de la 
veille recommençaient le lendemain, parfois durant une semaine tout 
entière*. 

Il serait très tentant de profiter en cet endroit des nombreux 
documents que nous fournissent les règlements, les chroniques et 
les traités professionnels contemporains pour esquisser ici le 
tableau gastronomique de l'Alsace, à ce moment de son histoire. 
Mais on ne se décide pas volontiers à revenir sur des sujets traités 
de main de maître, et parler de ces matières en détail après l'érudit 
et spirituel auteur de L'Alsace à table témoignerait vraiment d'une 
présomption ridicule; on ne saurait mieux dire ni mieux faire qu'il 
ne la fait'. Tout au plus y aurait-il lieu de défendre un peu ses 
compatriotes contre l'accusation de gourmandise que la succession 
des nombreux chapitres de son livre, avec tous les mets succulents, 
tous les raffinements culinaires qu'il décrit, ne peut manquer 
d'éveiller dans l'esprit du lecteur. On y attire trop l'attention sur 
les menus des jours d'apparat, sur les bombances rares, et il est 
pei'mis de croire qu'avec tout leur penchant naturel pour la bonne 
chère, le plus grand nombre, parmi les Alsaciens duXYII® siècle se 
sont nourris plus simplement et sans se servir souvent du manuel 
du parfait cuisinier que l'une des plus hautes autorités de l'Église 
d'Alsace ne dédaigna pas, à ce qu'on affirme, de rédiger à cette 
époque*. 

1. Voir pour les détails les ordonnances nuptiales [Hochseitsordnungen] 
des 2 février 1603, 4 octobre 1625, 14 avril 1634, 22 juin 1650, 10 avril 1654, 
12 mars 1664, 3 avril 1680, 6 août 16S5. Comparez aussi la Ernewte Policey- 
ordnung de Wissembourg (chap. iv, des noces, chap. viii, des baptêmes) 
et la Hochseit-Ordnung de Colmar, de 1654, in-4'\ Celle de 1668, promulguée 
dans cette dernière ville, est reproduite dans le volume d'Aug. Stœber, 
Aus alten Zeiten, p. 103, suiv. 

2. Voir le récit très amusant et très mouvementé d'une noce à Altkirch, 
dans les Mémoires de deux coyages, p. 167-176. 

3. Ch. Gérard, L'Alsace à table, Paris et Nancy, Berger- Le vrault, 1877, 
2' édit. gr. 8". Le regretté Ch. Gérard, cet esprit si français et si profond 
connaisseur des choses alsaciennes, avait réuni, durant trente ans de re- 
cherches, les matériaux de son livre, et il venait de le refondre et de le 
perfectionner, peu avant de succomber à la nostalgie de la terre natale sur 
le sol même de la patrie. 

4. Kochbuch sowolfar geistliche als fur wellliche Haushaltungen, durch 
einen geistlichen Kdchenmeister des GoUeshauses LûUel. Molsheim, 

R, Heuss, Alsace, II. 4 



50 i/alsack au xvii'' siècle 

Si Béalus Rhenanus, le savant enfoncé dans ses manuscrits clas- 
siques, déclarait au XVI' siècle que les Alsaciens « race modeste et 
simple, étaient un peu trop sur leur bouche' » un bon pasteur de 
Colmar, qui les fréquentait de plus près, affirme, cent ans plus 
tard, « qu'une bonne platée de choux leur semble meilleure que les 
plats les plus raffinés* », et il l'explique d'une façon fort plausible 
en ajoutant : (( C'est (ju'ils se fatiguent et se tracassent par un tra- 
vail continu, si bien que tout leur paraît délicieux, et qu'en outre 
ils sont toujours bien portants. )) Un médecin parisien qui a long- 
temps iiabité l'Alsace vers la lin du XVII* siècle et a tenu note de 
ses impressions professionnelles durant son séjour dans cette pro- 
vince, corrobore ce témoignagt; d'un autochthone et rend hommage 
à la simplicité de la cuisine alsacienne : « Les Alsaciens, dit-il, ne 
sont pas friands de bonne chère ; leurs viandes sont mal apprêtées, 
et leurs ragoûts sans délicatesse, leur rôti sec. Ils mangent peu de 
viande ; ils font une soupe d'une ou de deux livres de bœuf, qui se 
promène quelques temps dans un baquet d'eau bouillante ; les 
herbes n'y cuisent pas... S'ils mangent peu de bonne viande, ils en 
mangent beaucoup de mauvaises... Que peut produire un genre de 
vie tel que celui des Alsaciens, qu'un sang grossier, épais, froid et 
mal travaillé ' ? M 

Le tableau n'est pas flatteur assurément, non plus que le passage 
de M* Maugue qui suit immédiatement le premier et se rapporte 
aux habitudes potatoires des habitants : « L'on ne peut disconvenir 
qu'ils n'ayment à tenir longtemps à table, s'y amusans à l'imi- 
tation de l'ancienne simplicité, avec un grand gobelet de vin qu'ilz 
portent vingt fois à la bouche, pour en avaler autant de gorgées 
sans dire mot, ou, s'ilz parlent, (;'est pour faire beaucoup de bruit, 
mais il faut pour cela qu'ilz ayent longtemps et largement bû*. » 
Il me paraît difficile de faii'c passer des gens aussi simples et si con- 
tents de peu pour des Lucullus ni même pour des Trimalcions. 

1671, S°. Ce Kàchenineister ne serait autre que Dom Bernardin Buchiuger, 
abbé de Lucelle, membre du Conseil souverain d'Alsace; j'avoue que j'ai 
quelque peiue à le croire, malgré l'autorité de Graudidier. [NoiwoLles Œucres 
inédites, éd. tngold, II, p. lOi!.) 

1. « Populus tenais ac simplej}, prœterea comniessationiOus paulo 
addictior. » {Rerum germanir.arum libri très, Basilese, 1537, folio, 
p. 137.) 

2. « Welc/icn ein yerilckt ki-aut bosser schmccket als die jrœssten deli- 
ratcssen. » (Nicolas Kleiu, Ckronica Colmariensis, daus Rathgeber, 
Colrnar und LudioiQ XIV, p. 57.) 

3. Maugue, Histoire naturelle de la prooince d'Alsace (manuscrit de la 
Bibliotbùquc Natiouale), 11, p. 128-130. 

4. Maugue, op. cit., II, p. 131. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII^ SIECLE 51 

S'il pouvait rester quelque doute là-dessus dans les esprits, on 
n'aurait qu'à lire encore la page suivante, empruntée au conscien- 
cieux observateur, si souvent déjà cité, au Parisien de l'Hermine, 
écrite une vingtaine d'années auparavant, a Leurs repas ordinaires 
ou de ménage, dit-il, sont mesquins et fort peu appétissans. Ils ne 
font guère cuire la viande de la marmite, et on ne sait ce que 
c'est d'y mettre des herbes potagères. Mais ils en font un plat à part, 
de sorte que leur bouilli est toujours accompagné d'une espèce 
d'entremets de choux, de navets ou de betteraves. Aussi regardent- 
ils les productions de leurs jardins comme l'ordinaire de leur sub- 
sistance. Aux jours maigres, qui sont en Allemagne d'une maigreur 
étrange, ils font souvent des bignets de diverses façons ; quelque- 
fois ils sont filés comme de la bougie entrelacée en couronne et, 
ce qui paraîtra incroyable, on y en fait même avec des écrevisses 
et des feuilles de sauge. Ils font outre cela frire des bouleles de 
pâte beurrée de la grosseur d'une savonnette, qui est un détestable 
mets. Un homme qui est bourré de trois de ces baies là en a du 
moins pour deux jours à faire digestion. Les Allemans se piquent 
surtout de bien accomoder le poisson d'eau douce ; mais, ne leur 
déplaise, leurs longues sausses sont des solécismes de bonnes 
chères et le poivre noir et le saffran qu'ils y fourrent sans mesure 
est un vray barbarisme de bon goût. Joignez à cela la vaisselle fort 
malpropre, des ronds de bois qui servent d'assiettes, on avouera 
en France que cela n'est guères ragoûtant. Pour moi, je ne puis le 
dissimuler, le cœur me bondissait de voir un pareil service \ » 

Il n'y a pas lieu, on le voit, de trop exalter la cuisine alsacienne 
du XVII^ siècle; si l'on se laisse trop souvent aller à vanter l'extra- 
vagante opulence des repas de cette époque, c'est qu'on la juge à 
tort d'après les menus des grands jours. Les plats sucrés, les 
pâtisseries et les confitures abondaient sans doute quand on réunis- 
sait le ban et l'arrière-ban des familles à ces noces dont nous 
venons de parler ; c'est alors qu'apparaissent au dessert toutes 
ces créations aux dénominations plus que bizarres et difficiles à 
traduire, les Fûlliwiwerkiechle (galettes des femmes paresseuses), 
les Nonnefirtzle (pets de nonnes), les SchwôiK'ebreedle (pains à la 
souabe), les Huresckenkele ^cuisses de p....), etc., énumérés par les 
classiques de la table alsacienne, d'après les livres de cuisine et 
les recueils manuscrits de recettes provenant de leurs arrière-grand'- 
mères^ Mais combien modeste est en réalité le menu hebdomadaire 

1 . Mémoires de deux voyages, p . 181-182 . 

2. Voy. l'énumératioa tout homérique de ces plats doux et entremets 



Ô2 L ALSACK AU \\H'= SIKCLK 

tlu pclil Itolirgt'ois, Ici que le consciencieux Maugue nous l'a con- 
servé ! Le lundi, il mangeait des fruits secs, cuits à l'eau ; le mardi, 
des navets ; le mercredi, des haricots ou des pois ; le jeudi, du riz 
ou de l'orge ; le vendredi, des épinards ; le samedi, des lentilles 
et le dimanche, do la choucroute au lard'! C'est le mets favori du 
petit et du gros bourgeois. Ils sont si friands de ces choux confits 
durant trois ou quatre mois dans le sel, le vinaigre et la graine de 
genièvre « qu'ils ne croient pas avoir été régalés si les Sauerkraute 
y manquent* ». 

jNous sommes loin de la gourmandise raffinée, reprochée parfois 
de nos jours aux Alsaciens de cette époque. Il serait beaucoup plus 
exact d'afGrmer qu'ils mangeaient en général fort médiocrement ; 
mais il est licite d'ajouter qu'ils mangeaient en revanche beaucoup 
quand l'occasion s'en présentait, ce qui n'arrivait pas tous les jours. 
Si le paysan faisait quatre re})as quotidiens, déjeunant, dînant, goû- 
tant et soupant, le citadin se contentait de trois l'epas d'ordinaire. 
« L'heure du repas est à dix heures très précises en Alsace, écrit 
M. de l'Hermine, parce que ce n'est pas la coutume d'y déjeuner 
et que le souper est à six heures'. » 

Mais il est temps de revenir en arrière, après cette digression 
qui ne m'a point seuiblé inutile, et de reprendre l'analyse des épi- 
sodes principaux de la vie bourgeoise d'alors, que nous essayons 
de grouper autour de son centre naturel, la famille. 

Les fêtes baptismales ne prêtaient pas moins que celles des noces 
à des prouesses gastronomiques sur lesquelles nous n'avons plus à 
revenir ; elles n'étaient pas moins surveillées et contrôlées, jusque 
dans les moindres détails, afin de sauvegarder « l'antique simpli- 
cité » des mœurs. Nous ne parlons pas ici, bien entendu, de la 
partie religieuse de la cérémonie, mais seulement des prescriptions 
minutieuses de l'autorité civile. L'attention des autorités se portait 
même sur les cadeaux échangés à cette occasion entre parrains, 

sucrés chez Gérard, L'Alsace à table, p. 198-202. Nous ferons remarquer 
que toutes ces bonnes choses élaieut iufi aiment trop chères pour être à la 
portée de tous. Uu voit par la 'raxoi-dauiuj de 1646 qu'une simple tarte 
coulait dijc schelliugs, c'est-à-dire environ cinq francs de notre monnaie, et 
une tarie aux amandes 15-16 schelliugs, soit 7 fr. 50 à 8 francs. 

1. Maugue, op. cit., tome I, p. 128. 

2. Mémoires de deuœ coyayes, p. 174. 

3. lOid., p. 184. — On suppriiniiit donc la soupe matinale du paysau, 
car il n'était pas question au XV 11° siècle de café au lait, ni, à plus forte 
raison, de thé ou de chocolat, même chez le patriciat des villes; ces 
excitants se trouvaient tout au plus dans les pharmacies. Outre le livre 
de M. Gérard, ou peut aussi consulter sur ce chapitre l'opuscule de 
Si. .\. Kleiick, L'ancien MuUiouse à table, Mulhouse, 1868, 8". 



LA SOCIETE ALSACIENNE AU XVI T SIKCLK Oo 

marraines et filleuls. Défense, sous peine de vingt-cinq livres 
d'amende, de dépasser la somme d'un thaler pour la future tire-lire 
de l'enfant; défense également d'offrir un présent de valeur à sa 
mère ; pas de bonbons et quatre schellings au plus de gratification 
à la nourrice. Détail curieux: Pour éti^e bien sûr que ses prescrip- 
tions seraient obéies, le Magistrat ordonnait aux sages-femmes, 
qui assistaient à la cérémonie, d'ouvrir les petits paquets offerts ce 
jour-là par les parents, les parrains et les amis, afin d'en vérifier 
le contenu, et chaque mois elles avaient à présenter à ce sujet un 
rapport au tribunal de police, à peine d'être révoquées de leurs 
fonctions ^ . 

La même simplicité, aggravée de ce je ne sais quoi de rude et 
d'austère, se marquait, pour le dire en passant, à la sortie du monde 
comme à son entrée. On n'était point libre du tout d'honorer ses 
morts à sa guise, et des règlements sévères déterminaient la durée 
du deuil et ses formes spéciales. Les patriciens seuls avaient 
droit au manteau noir à traîne, le journalier ne pouvait porter 
qu'une rosette de crêpe au chapeau, la mère n'était pas autorisée à 
pleurer son enfant plus de huit semaines, s'il n'avait dépassé l'âge 
de douze ans. Les couronnes de fleurs artificielles, les images en 
cire sont absolument interdites sur les tombes ; les parents et les 
grand-parents, les parrains et les marraines peuvent déposer une 
branche de romarin, un bouquet de fleurs naturelles sur le tertre 
funéraire d'un fils, d'un petit-fils ou d'un filleul; mais si un simple 
cousin, un neveu, quelque ami, suivait cet exemple, il payerait ce 
témoignage d'affection spontanée de cinq livres d'amende ^ 

11 fut un point cependant sur lequel toute la ténacité des gou- 
vernants ne put jamais obtenir entièrement gain de cause, bien que 
les ordonnances y relatives succédassent aux ordonnances durant 
tout le XV!!*^ siècle: c'est celui des costumes. C'est, on le devine, 
du costume féminin qu'il s'agit avant tout. Le besoin de paraître et 
de plaire, le désir de faire valoir ses charmes ou de dissimuler 

1. Kindtaujf-Ordnung du 23 avril 1664, de 1687, etc., in-folio. Vcrbott 
das Gœttelgeldt betreffendt, 12 mars 1621. 

2. Leichenordnung du 20 février 1673, in-folio. — Recidierte Leichen- 
Traeger-Ordnung, du 2 décembre 1665, in-fol. Le docteur Maugue écrivait, 
il est vrai, dans sou Histoire naturelle d'Alsace, en parlant des enterre- 
ments, que « lorsqu'il meurt quelque enfant ou quelque vierge, ou couvre 
le cercueil de fleurs artificielles qu'on y laisse en les enterrant, dépense 
aussi grosse qu'inutile ». Mais ce passage cité par M. Nerlinger dans la 
Reçue d'Alsace (1S98, p. 217) se rapporte à des habitudes du XVIIP siècle 
(vers 1720) et spécialement catholiques. Même à cette date, l'orthodoxie 
luthérienne ne tolérait pas encore les fleurs artificielles. 



54 l'alsack au xvn*' siècle 

leur absence rendit le beau sexe alsaeien tout à fait rebelle aux 
règlements somptuaires dirigés eontre le luxe des toilettes. Il ne 
faisait d'ailleurs que continuer l'opposilion acharnée de ses devan- 
cières aux siècles précédents. C'est un chapitre bien curieux de 
l'histoire des mœurs que cette guerre, aussi vaine qu'incessante, 
des autorités civiles et de l'Eglise contre les caprices de la mode. 
Mais ce qui doit sembler le plus bizarre, c'est que les magistrats 
du XVlIe siècle oublient complètement les reproches et les règle- 
ments analogues de leurs prédécesseurs et, se répandant en do- 
léances sur les « mœurs anti-germaniques » de leurs sujets, leur 
reprochent de « ne plus imiter du tout la louable constance que 
leurs ancêtres tudesques t)nt manifestée jadis, à leur gloire toute spé- 
ciale, en tout ce qui concernait le costume^ ». Quand on lit cer- 
taines descriptions, presque satiriques, de leurs édits, qu'on y 
rencontre ces élégants aux bottes à l'écuyère, aux éperons 
immenses, aux cheveux nattés, tressés, entremêlés de rubans ou 
de bagues, gages d'amour de leurs adorées, ces dames aux robes 
trop courtes, aux guimpes trop transparentes, aux talons suré- 
levés, aux rubans trop larges à leurs jarretières, on comprend, à 
leur ton chagrin, combien tout cela « répugne absolument aux 
esprits chastes, germanicpies et chrétiens». Mais il est permis de 
douter que la réglementation à outrance ait été le remède le plus 
raisonnable et surtout le plus efficace. 

La grande Ordonnance sur le costume, la Kleiderordnunf^ stras- 
bourgeoise de 1628, est probablement le monument législatif le 
plus scrupuleusement élaboré et le plus complet qui ait été con- 
sacré à cette question délicate en Alsace et peut-être même ailleurs. 
Toutes les classes de la bourgeoisie locale y sont distribuées en 
six catégories, et pour chacune de ces catégories un chapitre spécial 
établit les formes et la matière de l'habillement, avec défense sévère 
de s'écarter à l'avenir du programme officiel. Ce n'est pas tant sur 
la valeur intrinsèque des choses que l'on chicanait les gens, et la 
servante à laquelle on permettait de porter une robe de drap à 
deux écus l'aune (c'est-à-dire environ seize francs) avait en réalité 
un vêtement plus cossu que bien des bourgeoises de nos jours 2. 
Le but principal du législateur était de fixer extérieurement les 

1. fCleiderordnunfj de 1628, chapitre viii de la Policcyordnung de la ville 
de Strasbourg. 

2. Il ne faut pas oublier d'autre part qu'en cas d'achat d'une étoSe aussi 
chère, le véiemeat qu'où en confectionnait durait, comme habit de 
dimanche, une existence entière ; il n'était pas question d'en acheter im 
second, et beaucoup de petites bourgeoises imitaient en cela les servantes. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIEXNI. AU XVIl'^ SiÈCLK 55 

démarcations sociales et d'empêcher les humbles de se hisser au 
niveau des notables. Aussi "les personnes de la dernière catégorie, 
domestiques, couturières, garde-malades, n'auront que des robes 
d'étoffe sombre, du linge de corps en toile écrue, pas de dentelles 
ni de ruban de soie, pas de talons à leurs souliers, et ne porteront 
aucun bijou, pas même en imitation. Les mêmes défenses à peu 
près s'appliquent aux personnes de la seconde catégorie, femmes 
de journaliers, de bûcherons, de forts de la halle, de commission- 
naires, etc. Un peu plus de latitude est accordée au troisième 
groupe, celui des artisans, jardiniers, petits employés de la Ville ; 
ils pourront dépenser jusqu'à trois écus l'aune pour leurs vête- 
ments de drap, mais ils ne porteront ni velours ni soie, point de 
nœuds de rubans, point de dentelle au justaucorps ou à la culotte ; 
la dentelle des collerettes féminines ne coûtera pas plus de huit à 
dix pfennings l'aune et les pelisses des deux sexes devront valoir 
au plus vingt écus. Deux ou trois bagues sont tolérées, à condition 
qu'on ne les porte qu'aux fêtes de famille, noces et baptêmes ; le 
prix du chapeau masculin ne dépassera pas trois florins, celui des 
femmes pouvant aller à quatre, sans la façon. 

La quatrième catégorie du règlement comprend les artisans d'un 
ordre plus relevé, les artistes, les commis négociants, les aubergistes, 
cei'tains fonctionnaires de l'État. On leur concède le droit de porter 
des vêtements de drap à quatre florins l'aune et des bas de soie: leurs 
épouses pourront également porter des robes de soie, mais unie et 
non pas brochée, et sans aucun volant. Le prix de leurs fourrures 
ne dépassera pas 30 florins, leurs bijoux ne pèseront pas plus de 
douze onces dor fin et leurs bagues pourront bien être ornées de 
grenats et de topazes, mais il leur est défendu d'y faire enchâsser 
des diamants ou des rubis. Les commerçants notables, les docteurs 
des différentes Facultés, les licenciés, les fonctionnaires d'un rang 
élevé, ainsi que leurs femmes sont assez libres dans le choix de leur 
costume. L'or ni le velours sur la soie ne sont plus prohibés, sauf 
qu'il est défendu de doubler en velours les manteaux de drap et de 
rehausser les habits de galons d'or; les femmes s'abstiendront aussi 
de broder leurs robes de pei'les, d'y adapter plus de sept volants, 
de porter des agrafes d'or ou des tabliers en dentelle de Cambrai. 
Quant à la sixième catégorie, qui comprend seulement la noblesse 
et les Conseils secrets de la République, tout est permis à leurs heu- 
reux représentants des deux sexes. Plus de menaces d'amende, 
plus de défense sévère et grondeuse. Le législateur s'exprime à lui- 
même l'espoir qu'il prêchera d'exemple et se distinguera par la 



5(') i'aisack au xyi!*^ siècle 

siiiiplicili- tU' sa mise, mais il n'a gai'tlo de l'ien prescrire et auto- 
rise les dames à porter jusqu'à neuf volants à leurs robes d'apparat^. 

Il en fut de cette tentative de législation comme de toutes les 
précédentes. Les petites gens respectèrent l'ordonnance dans une 
certaine mesure, parce qu'ils craignaient l'amende et que d'ailleurs 
leur bourse ne leur permettait pas souvent de l'enfreindre, mais la 
classe aisée n'en eut cure, car le nouveau règlement de 1600 débute 
par l'afTirmation ([ue les prescriptions de 1628 sont à ce point mé- 
connues qu'à peine les différentes classes des citoyens se distinguent 
encore par leur costume'. Aussi refait-il le classement systématicpie 
des professions bourgeoises' et ajoute-t-il quelques prohibitions 
nouvelles aux anciennes', sans être mieux obéi. 

Le Magistrat ne se décourage pas cependant ; en 1678, au milieu 
des plus grands embarras politiques, alors que Créquy manœuvrait 
tout près de la ville, dans la plaine d'Alsace, il promulgua une nou- 
velle ordonnance contre le « luxe excessif n des coiffures des Stras- 
bourgeoises, contre les bonnets de fourrures et les Schneppenhauben^ 
espèce de petits casques d'argent ou d'or, chez les riches, d'étoffe bro- 
dée de jais chez les pauvres. îl provoqua de la sorte une agitation 
violente, et les maris eux-mêmes proférèrent, disent les chroniqueurs, 
des menaces contre le gouvernement. Le bon François Reisseissen, 
qui était alors ammeistre en régence, mais avait néanmoins volé 
contre la mesure, se lamente dans ses Mémoires qu'on ait choisi un 
pareil moment pour jeter aussi gratuitement la discorde dans la cité 
et cite éloquemment un passage de Quinte-Curce plus ou moins re- 
latif à l'afTaire*. 

L'ordonnance du 23 juin 1685 reprend, un quart de siècle plus 
tard, les mêmes doléances en y opposant, sans meilleur résultat, 

l.Policeyordnunri der Stadl S^^/'asstM/yy, 1628, in-folio, chapitre vin, Kloider- 
ordnung. 

2. RecidierteKleiderordnunij, 1660,in foi.Déjàplus de quarante ansaupara- 
vant, la Polireyordnung de Wissembourg av^it fait la même réflexion 
mélancolique, au chapitre xui, concernant les domestiques. 

6. Le classement est fait d'une façon qui s'Mnble assez bizarre à nos idées 
moiiernes. La femme du trompette municipal y figure au même rang que 
celles des maîtres de l'Université et des professeurs du Gymnase, et les 
instituteurs publics sont rangés au-dessous des sages-femmes et des bar- 
biers. 

4. .•\insi le Magistrat défend de porter des fausses nattes, considérant la 
chose « comme le comble de l'impudence pour une femme mariée». 

5. Reisseissen, A/émorm^, p. 71-72. .Ajoutons qu'alors comme de nos jours, 
ily a toujours des privilégiés. Dos l'année suivante, le margrave Frédéric de 
Bade-Dourlach intercède pour la femme de l'aubergiste du C7*cf;a<-A'oÀ/" pour 
qu'elle puisse porter un bonnet de fourrures en zibeline, et on lui Mccorde sa 
demaude. (Archives municipales, A. A. 1209.) 



, LA SOCIÉTÉ ALSACfENNK AU XVII^ SIECLE 57 

les mêmes remèdes. Le changement général de la situation politique 
se répercute jusque dans ce règlement somptuaire. Dans l'espoir 
d'arrêter « l'extravagance insensée » des toilettes de ses ressortis- 
sants, le Magistrat ordonne que les femmes mariées et les jeunes 
filles adoptent le costume français et quittent les bonnets et vête- 
ments qualifiés communément de mode de Souabe, de Ratisbonne 
et de Strasbourg. Même les petites filles au-dessus de neuf ans de- 
vront dorénavant être vêtues à la française. Mais cette injonction 
fut encore moins suivie que les autres ; il y faut voir d'ailleurs bien 
plutôt un acte de politesse à l'adresse de l'intendant La Grange, qui, 
vers la même époque, rendaitune ordonnance analogue pour l'Alsace 
tout entière, qu'une mesure administrative sérieusement voulue. 
Aucune des deux prescriptions ne fut jamais mise en vigueur, et 
bientôt l'on n'en entend plus parler. Cp n'était pas d'un édit, mais 
dun changement du goût seul cju'on pouvait espérer une modifica- 
tion des toilettes féminines; car pour l'habillement masculin, il se 
rapproche déjà bien plus du costume de « l'honnête homme » égale- 
ment porté dans tous les pays civilisés d'alors. Ce changement ne se 
fit c{ue très lentement d'abord, les Strasbourgeoises tenant à leur 
costume traditionnel, que les Parisiennes avaient trouvé fort laid, 
tout en admirant le teint frais et les « traits bien faits » de celles qui le 
portent^ Si elles adoptent bientôt certains articles de provenance 
française, il fallut pourtant la Révolution et un ordre pluslaconicjue 
que celui du Conseil des XXI pour c{uitter eniin leurs toquets sé- 
culaires ^. 

Nous avons insisté spécialement sur les ordonnances de Stras- 
bourg, parce quelles sont les plus détaillées; mais des prescriptions 
analogues existaient plus ou moins dans les autres villes d'Alsace; 
à Mulhouse, par exemple, un arrêté du 22 juin 1665 réglait la forme 
des vêtements masculins et défendait en pai'ticulier aux citovens de 
paraître au prêche autrement qu'en a culottes à la Suisse ' ». 

Si l'autorité paternelle des Magistrats avait tant de peine à faire 
éviter l'écueil du luxe à la modestie féminine, il n'était guère plus 
heureux dans ses efforts pour protéger contre celui du cabaret la 



1. "Elles altacheat leurs jupes jusqu'au milieu du dos. ce qui empesche que 
leur taille ne paraisse avaQtageuse,» dit le Mercure galant, eu racontant les 
impressions des dames de la cour, venues avec Louis XI\' à Strasbourg. 
(Nov.l6Sl,p. ^U.) 

2. On connaît l'arrèié de Lebas et de Saint-Jnst. du 5 brumaire au II : 
« Les citoyenuesde Strasbourg sont invitées de quitter les modes allemandes 
puisque leurs cœurs sont français. » 

3. « In ScluccUerhosen. » {Alsatia, 1867, p. ^59.) 



58 l'alsace au xvii^ siècle 

sobriété des horames. Dans les grandes villes, le Gouvernement trou- 
vait un certain appui, une certaine garantie do bonne conduite dans 
le groupement professionnel de ses bourgeois. Réunis dans leurs 
poêles d'arts-et-métiers, le sentiment du respect de soi-même devait 
empêcher les artisans de se trop abandonner devant leurs pairs ou 
compères, d'autant que le vice de l'ivrognerie n'était pas seulement 
condamné du haut de la chaire, mais encore sévèrement puni par les 
lois^ Mais c'était un vice difficile à réfréner et surtout à constater. 
Car tous les règlements de police sur le contrôle des aubergistes, 
n'empêchaient pas ceux-ci de donner à boire à des malheureux qui 
avaient déjà trop bu, ou de laisser rentrer par une porte dérobée les 
consommateurs qu'on venait d'éloigner ostensiblement à l'heure de 
la clôture officielle des cabarets'. Celle-ci n'était d'ailleurs obliga- 
toire que pour les indigènes, et les étrangers logés dans les hôtelle- 
ries conservaient le droit d'inviter leurs « amis et connaissances » à 
boire avec eux. Sans doute aussi des rondes de police nocturnes 
arrêtaient les individus rencontrés dans les rues en état d'ivresse, 
surtout s'ils se faisaient remarquer parleurs «brailleries bestiales' » ; 
mais la fréquence même des arrêtés relatifs à ces vacarmes nocturnes 
et aux querelles, souvent sanglantes, des ivrognes avec le guet, 
prouve bien qu'ils n'effrayaient guère les coupables. 

La guerre de Trente Ans devait amener et amena en effet une 
forte recrudescence de l'ivrognerie en Alsace, et surtout dans les 
villes, car les paysans, absolument ruinés, n'avaient plus d'argent 
pour acheter du vin, et le plus souvent leurs vignobles étaient dé- 
truits. Beaucoup ayant devant leurs )''eux les épidémies meurtrières, 
les pillages répétés, désespéraient de conserver leurs provisions, 
.vidaient leurs caves et cherchaient dans l'ivresse l'oubli delà misère 
générale ou de leurs soucis individuels*. Aussi les règlements se 
succèdent à Strasbourg et montrent par leur fréquence l'extension 
de ce vice déshonorant; ils chargent aussi l'aubergiste de surveiller 
ses clients, pour empêcher qu'ils ne blasphèment ou pour leur faire 

1. Erneiccrte Polheyordung der Stait Weissenhury, 1613, folio, chap. m, 
Von dem Zu- und VoUtrincken. — Der Statt Strassburg Policeyordnunfj 
1628, fol., chap. vu, Gastordnung . 

2. A Strasbourg, l'on fermait officiellemeiit les auberges à neuf heures en 
hiver, à 10 heures en été, on sonnait alors la cloche de la cathédrale pour 
engager les citoyens à regagner leurs pénates; îi Landau, la Weinglocke se 
faisait entendre à 9 heures. 

3. « Viehischcs nœr/itlicJics Jauchsen und Jaehlen. » Ordonnances du 
22 décembre 1618, 21 avril 1619, 22 février 1630, etc. L'ordonnance disait 
même que si un membre des Conseils était jamais convaincu de pareil délit 
il serait doublement puni. 

4. Ordonnances de 1616, 1620, 1622, 1628. etc., etc. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII* SIECLE 59 

payer l'amende \ pour noter surtout les paroles suspectes qu'ils 
pourraient proférer dans leur ivresse ouïes expressions peu respec- 
tueuses pour l'autorité politique ; il était tenu de les rapporter 
sans délai à l'ammeistre en régence, sous les peines les plus sévères'. 

Il est juste d'ajouter que l'état d'ivresse, quand il n'était pas le 
résultat d'une habitude, ne paraissait pas aux contemporains aussi 
choquant qu'il le paraît de nos jours à des races plus sobres. Loin 
de s'en offusquer, les dames elles-mêmes en plaisantaient à l'occa- 
sion, comme le prouve l'histoire d'un brave envoyé de la ville de 
Colmar, le notaire impérialJonas Walch, qui, sortant de l'hôtellerie 
du Corbeau^ trop bien lesté, comme il le raconte lui-même, alla 
rendre visite à une dame du patriciat urbain, laquelle, sans mani- 
fester aucune surprise de son équilibre compromis et du décousu 
de ses discours, en rit beaucoup et le félicita de sa gaieté^. Dans les 
banquets d'apparat, la gravité des personnages n'empêchait pas tou- 
jours leur mise hors de combat et l'art de vider les coupes officielles, 
conservées dans les hôtels-de-ville et les châteaux, faisait partie de 
l'apprentissage diplomatique*. Ce n'est donc pas au XVII® siècle 
qu'on serait venu démentir en Alsace le vieux dicton allemand : 
« Qui n'a jamais été gris, celui-là n'est pas un brave homme! » 

Ce qui fournit une preuve plus concluante de l'état des mœurs à 
cette époque, c'est un examen rapide de ce que nous appellei'ons 
d'un mot la moralité publique. Il est permis de croire que la mora- 
lité générale du XVIP siècle, sans valoir peut-être celle de la seconde 
moitié du siècle précédent, était pourtant supérieure à la moralité 

1. A Landau, il y avait dans chaque salle d'auberge un ironc (Strafbûchse) 
dans lequel le client blasphémateur devait aller porter l'amende sur 
l'injoncliou du maitre de céans, «quand celui-ci l'avait entendu jurer»; peut- 
être était-il sourd à certains moments. (Lehmann, Landau, p. 226.) A Wis- 
sembourg, on déposait également, pour le même délit, un batz- dans une 
espèce de tire-lire. [Reçue d'Alsace. 1859, p. 416.) 

2. Il est vrai qu'avant de les dénoncer il devait d'abord « les dissuader 
avec bienveillance » de dire du mal du Gouvernement. Mais l'ordonnance 
du 5 mai 1673 menace d'expulsion, avec femme et enfants, tout hôtelier, 
cabaretier ou brasseur qui ne se ferait pas incontinent dénonciateur de tout 
propos dangereux. 

3. « Mit einern guten rausch, » dit Walch lui-même dans une lettre au 
secrétaire Mogg (1634). Voy. Bulletin du Musée historique de Mulhouse, 
1886, p. 54. 

4. En 1700, Ulrich Obrecht, accusé de ce travers par des rivaux envieux, 
écrivait à Louis XIV : « Je suis né sobre et je le suis toujours quand il n'est 
pas question du service (de Votre Majesté)... Si je ne buvais pas avec ces 
gens-là, je ne saurais jamais rien... Le vin est la question des Allemands 
et je la leur donne. » (Grandidier, Œucres inédites, t. V, p 190.) Il est vrai 
qu'en la donnant aux autres, il l'infligeait à lui-même et, moins robuste que 
ses victimes, il y^succomba le premier. 



60 I.Al.SACK AU XVll'' SIECLE 

générale de la bourgeoisie de nos jours. Là aussi les guerres conti- 
nuelles ont favorisé le désordre croissant des mœurs et le liberti- 
nao-o de beaucoup de ceux qui furent entraînés par le tourbillon de 
ces luttes incessantes. Mais la forte éducation religieuse, la sévérité 
des châtiments, la difficulté même de pécher, et, d'autre part, la faci- 
lité relative à se créer de bonne heure un foyer domestique % les 
sommes peu considérables nécessaires alors pour se mettre en 
ménao-e,tout cela endiguait et refrénait encore la corruption grossière 
apportée du dehors par les soudards étrangers* ou par une noblesse 
militaire plus ou moins licencieuse. Assurément, il y a des 
« viveurs )) dans la bourgeoisie des villes, alors comme aujourd'hui, 
mais loin de tirer vanité des irrégularités de leur existence, ils se 
cachent et n'ont pas tort de se cacher, cai- bnir inconduite les expose 
non seulement au blâme des honnêtes gens, mais encore aux puni- 
tions ecclésiastiques et à la vindicte des lois. Encore les coupables 
appartiennent-ils plutôt, soit aux classes dirigeantes, au patriciat, 
soit aux couches très inférieures, aux irréguliers de la société. 
Quand il y a scandale public, la justice intervient et frappe avec 
une dureté qui nous semble parfois extrême ^ Mais, en somme, les 
cas ne sont pas forf nombreux et le soin même avec lequel les chro- 

1. Il n'est pas rare de voir les jeunes gens, non seulement ceux des cam- 
pagnes, mais aussi ceux des villes, se marier à cette époque, à 22, 23, 
24 lins, et généralement avec des femmes de même âge, qui les dirigent et 
les dominent. Sans doute, on rencontre aussi la mention d'unions fort dis- 
proportionnées, comme celle du chirurgien J.-G. Krauss, qui épousait en 
1685 une veuve de cinquante-deux ans. Cité en justice pour l'avoir battue, 
il avoue le méfait en expliquant aux juges « que c'était un châtiment modéré 
et nécessaire pour réprimer l'intempérance de la langue de sa femme et les 
cenvices dont elle l'excédoit ». Notes d'arrêts, p. 125. 

2. C'est à cette soldatesque étrangère, ramassis des pires vauriens de tous 
pays, qu'il faut attribuer la fn'^quence relative des crimes contre nature, qui 
n'étaient gui^re connus en Alsace avant la guerre de Trente Ans, tandis 
que, de 1*147 à 1671 seulement, la Chronique de Walter énumère une dou- 
zaine d'individus brûlés vifs ou décapités à Strasbourg pour ce fait. 

3. Nous en citerons quelques exemples seulement, empruntés à la Chro- 
piqup contemporaine de Walter. En 1611, Henri Hùchssner, l'un des stett- 
meistres de Strasbourg, est déposé de sa charge pour « impudicité » et frappé 
«l'une amende de mille florins. En 1618. une affaire scandaleuse amène 
devant la justice, dans cette mAme ville, 27 hommes mariés, dix-huit céli- 
bataires et trois veufs, tous dénoncés par une même femme galante. En 
1633.»on tranche la tête h un notaire impérial, Daniel Strintz. pour crime 
d'adultère; en 1649, Lazare Zetzner. membre du Conseil des XV, est empri- 
sonné pour le même motif. En 16.i6, le docteur Scbeydt, le docteur Ziegler, 
1p docteur Welper, '^ont incarcérés pour « paillardise»; en 1665, la femme 
d'un pasteur étranger est battue de verges, puis expulsée, pour inconduite; 
en 1670, une dame de moeurs équivoques « M°" Hperlerin », est mise en pri- 
son et frappée d'une forte amende, etc. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII*^ SIECLE 01 

iliqueurs les inscrivent sur leurs tablettes prouve bien qu'ils n'étaient 
pas d'ordre quotidien. 

La prostitution publique n'existe pas ou plutôt n'existe plus en 
Alsace au XVIP siècle. Les dernières maisons de tolérance, si nom- 
breuses au XV^ siècle, ont disparu à Strasbourg en 1540 \ Vers la 
même époque, disparaissaient aussi celles de Schlestadt*. Partout 
les règlements de police traquent la prostitution clandestine ; le con- 
cubinage {das zur unelie sitzenj est puni de prison, d'amendes, 
d'expulsion, et même, dans certains cas de récidive, de la peine de 
mort \ Les jeunes filles qui ne vivent pas dans leur famille et 
refusent de s'engager comme domestiques pour rester « indépen- 
dantes *», sont chassées dans telle ville, comme Mulhouse, afin de les 
empêcher de mal tourner ou de séduire la jeunesse^. A Landau, 
celles qui sont convaincues d'avoir mené une vie déréglée sont 
obligées de porter « la pierre à scandale », le Lœsterstein, à travers 
les rues*; ailleurs, avant de les expulser ou de les mettre en prison, 
on leur faisait faire trois fois le tour des puits sur la place publique, 
et on leur coupait les longues tresses dont les Alsaciennes étaient 
alors si fières^. 

Il y a d'ailleurs une preuve évidente de la moralité plus grande 
de cette époque, comparée à la nôtre, c'est le chiffre si restreint des 
naissances illégitimes. S'appuyant sur des matériaux fragmentaires, 
mais assez nombreux pourtant, on a pu en établir une statistique 
comparative pour Strasbourg, de tous les centres urbains le plus 
exposé, certes, à la contagion du mal*. 11 ressort des chiffres réunis 
dans les Archives municipales que, de 1600 à 1611, la proportion 
moyenne des enfants naturels a été de 3 0/0; de 1648 à 1660, de 
1 0/0; de 1662 à 1673, de 1 1/2 0/0 sur le total des naissances % 

1. Un rapport officiel de la fia du XV" siècle en éuumérait près de quatre- 
vingts pour uae population d'un peu plus de J30,00U âmes. Voy. aussi 
J. Brucker, PolUeicerordnungen der Stadt Strassburg irn XIV und XV 
Jahrhundert, pp. 456-468. 

2. Keutzinger, Mémoire, p. 53. 

3. La Constitution und Satzung... wle das Gotteslesiern... Eebruch, 
Nodisog, Jungkfrauen schwechen, Hurerey,u. s. w.gestrafft œerden soll,d.e 
15^9, reste eu vigueur pendant tout le XVII' siècle. 

4. « Die fut- sicli selbsten sein icollen. » 

5. Ordonnauce du S septembre 165^. {Alsatia, 1867, p. 258.) 

6. Lehmanu, Landau, p. 214. 

7. Aisatia, 1867, p. 254. 

8. Krieger, Statisiiche Beitrœge, II, p. 84. 

9. Cela donne 30 naissances illégitimes par année, en moyenne, sur un 
chiffre moyeu de 980 naissances, 8 sur 793, 11 sur 754. J'ai pris les trois séries 
indiquées dans le te.vte, parce que ce sont les seules périodes un peu longues 
pour lesquelles nous ayons les données complètes. 



62 i.'alsack au XVII* siècle 

al(M's que de 1860 à 1869, le rapport proportionnel était de 28 0/0. 
A Wissembourg, il n'y eut pas, de 1596 à 1620, une seule naissance 
illégilime. Le pi'emier bâtard inscrit à celle dernière date est celui 
de la servante d'un seigneur étranger, et le second, qui naît en 1635, 
figure également au registre paroissial, comme né d'une mère venue 
du dehors \ 

Ceux (jui s'étaient rendus coupables d'irapudicité trouvaient des 
censeurs sévères dans leur voisinage immédiat, comme dans leurs 
supérieurs. Nous avons lu, aux Archives de la Haute-Alsace, la 
suppli(iue lamentable du vieux bailli de Heitern, Paul Wœlfflin, à 
la Régence d'Ensisheira, qui l'a révoqué pour avoir « fauté » avec 
sa domestique-, malgré vingt ans de fidèles services, et alors que 
son père avait occupé déjà la même charge pendant plus de trente 
ans'. En 1683, un membre du Magistrat d'Ensisheim eut la malen- 
contreuse idée d intenter un procès pour injures à l'un de ses con- 
citoyens, devant ses collègues. L'accusé déclara qu'il avait dit, en 
effet, que l'accusateur « avait engrossé sa servante », mais que ce 
n'était point là une injure, puisque le fait était constant. Non seu- 
lement le Magistrat s'empressa de relaxer l'accusé, mais il destitua 
« le fornicateur », le déclarant incapable d'exercer à l'avenir aucune 
charge publique, et lui imposa une amende de 83 livres pour le fisc 
et de 5 livres de cire pour l'Eglise*. 

L'opinion publique et la législation d'alors étaient si sévères sur 
ce chapitre que le mariage lui-même n'effaçait pas la faute, fût-il 
célébré bien antérieurement à l'apparition des suites de cette der- 
nière. Le clergé veillait avec un soin jaloux sur l'honneur virginal 
des futures épouses, à la ville comme à la campagne, et ne se faisait 
pas faute de protester quand l'autorité civile, pour éviter quelque 
scandale, autorisait certains couples à faire bénir leur union à 
domicile, afin d'échapper au moins à la censure publique'. Presque 
partout, nous voyons les amendes et même la prison frapper les 

1. T. G. Rœhrich, manuscrit n''734, tome II, de la Bibliothèque munici- 
pale de Strasbourg. 

2. « Sich mit seiner mafjdt, dans gott erbarrn, uberse/ien. » 

3. A. H. A., E. 1355. 

4. Notes d'arrètîi, p. 3. C'est assurément sous cette forme quasi patriarcale 
que le désordre des mœurs se présente le plus souvent en Alsace. A la ville 
comme à la campagne, les maîtres abusent de leur domesticité féminine. 
(Voy. un dossier dans lequel se trouvent une série de cas analogues pour 
les années 15y2-16s."), aux .Archives de la Haute -Alsace, E. 1635.) 

5. C'est ainsi qu'en lG:il le Convent ecclésiastique de .Strasbourg présente 
aux XXI un mémoire virulent contre cette tolérance coupable à l'égard de 
ceux qui anticipent leur mariage; il réclame le maintien de toutes les péna- 
lités eu vigueur contre l'immoralité. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII® SIECLE 63 

personnes trop pressées de jouir de leur bonheur conjugaP, sans 
préjudice de la punition plutôt morale que leur infligent les repré- 
sentants de l'Eglise-. Même une simple promesse de mariage, légè- 
rement oubliée ou, plus légèrement encore, faite successivement à 
plusieurs personnes, pouvait amener pour l'étourdi des punitions 
sévères ^ . 

Tout cela ne garantissait pas toujours, évidemment, le bonheur 
ni la paix domestique aux ménages bourgeois du XVIP siècle. Il 
s'y rencontrait bien des maris ivi'ognes et débauchés qui battaient 
leurs femmes ; il s'y trouvait des femmes qui négligeaient leurs 
devoirs et même les oubliaient parfois, pour se venger de leurs 
époux*; il y avait, plus fréquemment encore, des couples qui se 
querellaient par incompatibilité d'humeur, sans avoir rien de bien 
grave à se reprocher, et qu'un tiers charitable avait toutes les 
peines du monde à réconcilier ^ Mais ces écarts, quelque nombreux 

1. A Wissembourg (1628), c'est vingt florins qu'il en coûte à une femme 
accouchée cinq semaines trop tôt; à Obernai (1716), la somme est réduite 
à dix florins. 11 est vrai que le coupable est l'ancien bourgmestre de la 
ville. Sur ce curieux procès, voy. Essay d'un recueil d'arrêts, Colmar, 
1740, p. 281. — A Ingwiller (1608), on enferme d'abord les fiancés, on les 
extrait de prison pour les marier par ordre et immédiatement après on les 
expulse de la ville. (Letz, Gescliichte con Ingœoiler, p. 28.) A Strasbourg, le 
carnet d'audience de l'ammeistre Jean-Jacques Reisseissen (1649). que j'ai 
publié à la suite des Xotes de son fils, énumère une série de cas de ce 
genre, assez diflêremment punis. (Reisseissen, Au/zeichnungen, pp. 121-137.) 

2. Tandis qu'à Strasbourg on considérait comme une faveur la bénédiction 
nuptiale à domicile, accordée aux coupables, à Wissembourg, au contraire, 
c'était une punition d'être marié, non à l'église, mais dans la maison du 
pasteur. (Rœhricb, manuscrit 734, 11.) A Landau, nous voyous une jeune 
fille, rendue mère, obligée de se marier à l'église, son bébé sur le bras. 
(Lehmann, Landau, p. 214.) A Munster, encore en 1665. le règlement 
prescrit que des fiancés qui n'aui'ont pas attendu jusqu'au mariage, seront 
unis sans cérémonie, ni annonce préalable, et « portant des couronnes de 
paille sur la tête ». (fiecker. Munster, p. 182.) Il est clair que des mesures 
pareilles, sévèrement observées devaient, plus encore que tous les bons 
conseils, empêcher bien des inconséquences. 

3. Eu 1634, un jeune homme de Wissembourg est mis et tenu assez long- 
temps en prison pour « avoir promis mariage à plusieurs », sans qu'on lui 
reproche autre chose. A Strasbourg, en 1670, un vicaire, nommé Wild, est 
réprimandé par le Couvent ecclésiastique, puis destitué pour n'avoir plus 
voulu de sa fiancée, après en avoir trouvé une plus riche. 

4. Le carnet judiciaire de Jacques Reisseissen, que nous citions tout à 
l'heure, permet de nous rendre assez nettement compte de la moralité de 
la population de Strasbourg, vers le milieu du XVIP siècle ; il ne comprend, 
il est vrai, que des cas de police correctionnelle comme nous dirions aujour- 
d'hui; mais les cas graves figurent dans les chroniques. 

5. Cette dernière lâche est échue d'ordinaire au conseiller ecclésiastique 
de la famille, à quelque culte qu'elle appartint. Mais le clergé catholique 
l'emportait vraisemblablement de beaucoup, dans cette activité absolument 
intime, sur ses collègues luthériens ou réformés, bien que les pasteurs s'occu- 



64 LALSACE AU XVIl'' SIECLE 

([uils fussent, — et que nous ne songeons pas à nier, — n'em- 
pêchent pas qu'on ne puisse affirmer que la vie intime d'alors était 
plus calme et moins orageuse, la lidélité conjugale plus générale- 
ment respectée, la morale religieuse autrement influente sur les 
masses et les individus quelle ne l'est aujourd'hui sur l'opinion 
publique. 

Si la famille est le centre absorbant de l'existence bourgeoise au 
XVII^ siècle, ce n'est pas d'ailleurs uniquement à une moralité plus 
sévère que cela est dû. En dehors d'elle, la vie quotidienne présen- 
tait alors singulièrement peu de distractions mondaines ou même 
plus sérieuses. Le sentiment de la nature était très peu développé, 
et le soin de leurs intérêts matériels seul amenait d'ordinaire les 
habitants de la ville à la campagne, pour gérer leurs propriétés et 
diriger leurs récoltes. Sauf de très rares exceptions, personne ne 
songeait à visiter les montagnes ou les forêts, s'il n'était chasseur, 
— et la chasse, nous l'avons vu, était réservée à la noblesse, — ou si 
les médecins ne l'envoyaient faire une cure à quelque source miné- 
rale des Vosges ou de la Forêt-Noire. Sans doute, les habitants 
plus aisés avaient un jardin, grand ou petit, près des murs de la 
ville, pour s'y égayer les jours d'été, sous la tonnelle. La plupart 
des autres allaient le dimanche, après le culte, et surtout aux 
grands jours de fête, dans les guinguettes et les restaurants de la 
banlieue, mais c'était plutôt dans un but gastronomique que pour 
jouir des beautés d'un site champêtre. Les belles promenades pu- 
bliques n'étaient pas encore à la mode; si le Herrengarten de 
Ribeauvillé remonte au XVIP siècle, c'est après la reddition de 
Strasb(jurg seulement que Le Nôtre plante les allées de la Robert- 
sau dont les ormes séculaires survivent à tant de cataclysmes poli- 
tiques. Les forêts, même celles avoisinant les villes, ne semblent 
guère avoir été un but de promenade pour les citadins en rupture 
de ban, comme elles le sont aujourd'hui pour les habitants de Stras- 
bourg, de Mulhouse, de Barr ou de Saverne. 

Les voyages d'agrément proprement dits n'étaient pas moins 
étrangers aux mœurs de la boui'geoisie d'alors. Les jeunes gens 
partaient, il est vrai, le compagnon de métier pour faire son tour 

passent fréquemment, eux aussi, à cette époque, de ce métier de confesseur 
intime de leurs ouailles. En parcourant le Journal des Jésuites Aq Schlcs- 
tadt. récemment publié, on est frappé de leur zèle sur ce point. La phrase: 
a in com[)onendis conjufjutn odiis nostrorum sudaclt industria » (p. 233), 
y revient fort souvent. Dans la seule année 1668, dans le petit Schlestadt, 
les R.R. P.P., n'ont pas « ré'oncilié » moins de trente-six couples. (Voy. 
aussi p. 137, 153, 156, 173, 179, l»y, 205.) 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII*^ SIECLE 65 

d'Allemagne ou d'Europe \ le jeune comnais-négociant pour 
apprendre au dehors les mystères du trafic", l'étudiant pour acqué- 
rir un savoir plus vaste aux autres Universités de l'Empire, dans 
celles de France et parfois aussi dans celles d'Italie ou des Pays- 
Bas; mais ce n'étaient pas là des courses de touristes. Le compa- 
gnon, revenu chez lui, — s'il revenait, — et passé maître, ne sor- 
tait plus guère de l'enceinte des murs, et il en était de même de 
l'étudiant, devenu pasteur, médecin, jurisconsulte dans sa ville 
natale ou sur le territoire de son seigneur \ Les savants, tout au 
plus, allaient encore à travers pays, mais beaucoup moins qu'au 
siècle précédent, car les temps étaient peu propices aux études et 
les chemins peu sûrs. Les voyageurs qui visitent alors les grandes 
villes d'Alsace, Strasbourg, Golmar, Mulhouse, sont ou bien des 
princes, des représentants de la noblesse étrangère, des diplomates 
en tournée, des officiers en congé ou en quête d'une position nou- 
velle ; nous n'avons rencontré que très rarement la mention d'illus- 
trations littéraires ou scientifiques*, encore moins celle de simples 
amateurs bourgeois, et nous en devons conclure qu'il en était de 
même pour les couches similaires des villes alsaciennes. Les négo- 
ciants en gros visitaient assurément les foires importantes du voi- 
sinage, ceux de la Basse-Alsace allant jusqu'à Francfort une ou 
deux fois par an; ceux de la Haute-Alsace fréquentaient aussi sou- 
vent celles des territoires de Bàle ou de Zurich, mais c'étaient de 
fatigantes tournées d'affaires % indéfiniment les mêmes, et leurs 
femmes d'ailleurs ne les accompagnaient jamais dans ces expédi- 
tions commerciales^; en général, les événements et l'habitude 

1. Us allaient parfois assez loin. A la Bibliothèque de l' Université de 
Strasbourg se trouve le Journal, assez curieux, d'un compagnon tailleur du 
val de Lièpvre, Jean Gotthardt, qui visita de 16U7 à 1612 l'Italie et nota ses 
impressions vénitiennes et romaines. 

2. Un peut se faire une idée de l'éducation des jeunes commerçants 
d'alors en parcourant les Mémoires d'André Ryfï, de Bàle ( f 1604), bien 
qu'ils remontent au dernier tiers du XVI" siècle. (Voy. Rod. Reuss, Les 
Mémoires d'un commis-négociant strasbourç/eois au XVI' siècle, Reoue 
d'Alsace, 1872.) 

3. Naturellement il s'en rencontre un certain nombre qui sont appelés 
plus tard comme théologiens, prédicateurs, conseillers de justice, profes- 
seurs en pays étrangers; mais c'est, en somme, une infime minorité. 

4. C'est vers la tin du siècle seulement qu'on voit arriver l'évéque Bur- 
net, Dom Ruinart, etc. 

5. Il arrivait parfois aux voyageurs, même dans des localités aisées, 
comme Roulîach, d'être obligés de coucher à l'auberge sur la paille, avec 
leur selle pour traversin. [Mémoires de deuac voyages, p. 40.) 

6. Les femmes étaient obligées de voyager à oheval, tout comme les 
hommes. En 1680, M. de l'Hermine chevaucha deux jours de suite avec 
une dame qui allait de Cernay à Ribeauvillé avec sa petite fille de sept 
aus, également à cheval derrière un valet bien armé. 

R. Keuss, Alsace, II. 6 



66 l'alsack au xvii'' sjecle 

rendaient alors la race inliniraenl plus casanière qu'elle ne le fut 
plus tard '. 

En dehors des voyages, les promenades d'été ou d'hiver étaient 
rendues difficiles par l'absence de véhicules accessibles aux classes 
moyennes, car l'usage des lourds carrosses était réservé à la 
noblesse, aux cortèges de gala, lors des entrées d'ambassadeurs 
étrangers, etc.', et les quelques coches qui reliaient certaines cités 
à intervalles plus ou moins réguliers ' ne pouvaient servir à des 
excursions dans le voisinage ; il fallait emprunter en ce cas la 
pesante charrette d'un jardinier de la ville ou d'un paysan. L'emploi 
des traîneaux aurait permis sans doute les sorties d'hiver et les dis- 
tractions multiples qui s'y rattachaient, alors déjà, dans certaines 
contrées plus septentrionales. Mais ce divertissement n'était pas en 
honneur dans les cercles municipaux officiels, et le Magistrat de 
Strasbourg en particulier paraît avoir considéré les courses en 
traîneau comme une occupation « frivole et voluptueuse » ; aussi il les 
défend parfois pour les motifs les plus bizarres, tantôt parce que la 
neige est tombée, sans discontinuer pendant dix jours, et que ce 
serait blasphémer Dieu que de sortir pour s'amuser par un temps 
pareil*, tantôt parce que les « temps sont trop tristes ^ », tantôt 
parce qu'ils « faut plaire à Dieu par une vie calme* », ou bien 
enfin parce qu'une grande comète, « signe manifeste du courroux 
céleste », a paru à l'horizon ^ Comme il y allait de 5 à 25 livres 
pfennings d'amende (de 85 à 375 francs de monnaie actuelle), on 
peut supposer que les contraventions n'étaient pas très fréquentes. 

Les grandes fêtes populaires sont rares au XVII^ siècle ; les gou- 
vernants n'ont pas d'argent pour les organiser et les gouvernés 
ont rarement le cœur à la joie. Les plus répandues sont toujours 
encore les fêtes de tir. Nous avons vu qu'il existait dans presque 
toutes les villes des sociétés d'arbalétriers et d'arquebusiers ' ; elles 

1. Cela ue veut pas dire qu'il n'y ait pas d'Alsaciens à cette époque très 
au loin. On pourrait citer le Colmarien Decker qui fit le tour du monde sur 
une ilotle liollaiidaise, Sebastien Schach qui gravit le 8iiiaï, Ambroise 
RichshoIIer, de Strasbourg, qui servit au Brésil sous Maurice de Nassau, 
contre les Portugais, Georges-t'raiiçois MùUer, de RouHacb, surnoiumô 
l'Indien, qui légua sa collection de curiosités à Colombaud'Andlau (16»9), etc. 

2. Les carrosses de gala qui ne servaient qu'aux occasious solennelles, 
sont mentionnés déjà eu 16-^6 â Strasbourg, lors de l'eutrée des envoyés de 
l'empereur Ferdinand II. \Dd.che\i\, Fra;/ments de <-/ironigues, 111, p. 175.) 

A. V^oy. vol. 1'', p. 6J8. le chapitre sur l'organisation postale. 

4. Procès-verbau.v des XXI, 'M dêcenabre 16U5. 

5. XXI, 4 décembre l&M. 

6. XXI, 5 mars 1674. 

7. XX 1. ') janvier 1661. 

S. \oy. i«me !•', p. 337, au chapitre sur l'organisation militaire. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XYII*^ SIECLE 67 

donnaient volontiers rendez-vous aux associations voisines et même 
à celles du dehors sur leur Schiessrain ou champ de tir. Mais ce 
n'étaient plus des milliers de visiteurs accourus de Suisse ou du 
reste de l'Allemagne méridionale, comme autrefois. Il n'y a pas eu 
de pendant au célèbre tir strasbourgeois de 1576, immortalisé par 
la bouillie de mil des Zurichois et le poème de Fischart, et resté cher 
à la mémoire de tout enfant de l'Alsace, parce qu'à trois siècles de 
distance, les descendants des confédérés d'alors sont venus porter 
aide et secours aux petits-neveux de leurs alliés de Strasbourg, à 
travers les projectiles ennemis. Mais on ne s'amusait pas moins en 
plus petite compagnie, et dans le premier tiers du siècle surtout, 
ces exercices se répètent fréquemment et durent chaque fois une 
série de jours \ A Strasbourg, après comme avant la réunion, les 
bourgeois sont fiers de voir les princes de passage ou immatriculés 
à l'Université, les hauts fonctionnaires civils et militaires assister au 
Vogelschiessen, au tir solennel d'automne et s'exercer même à 
abattre l'oiseau traditionnel perché sur le mât planté devant la 
porte des Juifs *. Dans les endroits situés sur un cours d'eau plus 
impoi'tant, on organisait aussi parfois des joutes nautiques ou des 
régates. La corporation des bateliers à Strasbourg célébrait chaque 
année le « Jeu de l'Oie » {Gasnselspiel], ainsi nommé parce qu'on 
essayait de s'emparer d'un malheureux volatile attaché à la corde 
tendue à travers la rivière, pendant qu'on passait à toutes rames 
au-dessous ^. Il y avait aussi les loteries officielles, organisées géné- 
ralement par un particulier autorisé par le Magistrat d'une ville, 
en des temps de calme et de bien-être général, avec le concours 
d'un comité de surveillance. Bien différentes de celles de nos jours, 
le tirage s'en faisait avec une lenteur extrême, pour faire durer le 
plaisir; celui de la loterie strasbourgeoise de 1609, par exemple, se 
prolongea du 24 octobre au 23 novembre pour un total de 400 nu- 
méros gagnants, objets d'orfèvrerie divers, depuis la chaîne d'or 



1. C'est ainsi que la fête de Thaan dura huit jours en 1603. Le Magistrat 
oflrit comme prix un demi-foudre de son meilleur vin, le fameux Rangen, 
un bœuf gras à chaque corne duquel était fixé un thaler, une coupe d'ar- 
gent, un gobelet du même métal et cinq mesures de bon vin. (Tschamser, 
Annales, II, p. 294.) 

2. Heisseissen, Mémorial, p. 129 et passim. — M. de Chamilly a décrit 
l'une de ces fêtes dans une lettre à Louvois du 27 novembre 1681. (Costa, 
Réunion. 

3. Le peintre Léonard Baldner. composa en 1665 un tableau représentant 
le Gœnselspiel sirasbourgeois. L'original existe encore entre les mains de 
M"* Ch. Fréd. Schnéegans à Strasbourg. M. .\dolphe Seybotb l'a reproduit 
dans son ouvrage, Das alte Strassburg, p. 232. 



(),S LALSACK Af WIl'' SIECLE 

d iiiR' valeur de .'300 lloi'ins jusc|u"aii j)etil dé d'argenté Les billets 
s'en veiidirenl non seuleinonl dans le voisinage, à Brumath et à 
Goliiiar, à Kaysersberg et à Haguenau, mais à Cologne et à Bruns- 
wick, à Leipzig et à Nuremberg, à Genève et à Zurich, voire même 
à Melz, Bourges et Vesoul', et l'on peut constater à quel point ces 
Gliicksliafcn, comme on les appelait, étaient populaires, en parcou- 
rani la liste des heui-eux gagnants. Seigneurs, patriciens et grandes 
dames, chanoines catholiques et pasteurs protestants, bourgeois 
cossus el pauvres mercenaires, pâtres et cuisiniers, aubergistes, 
manouvriers el trafiquants israélites, s'y rencontrent en un bizarre 
pèle-raèle '. 

Plus rares encore étaient les fêtes occasionnées par quelque 
événement politique. Il ne semble pas qu'on ait organisé beaucoup 
de réjouissances publiques de ce genre, avant la période française. 
Les gouvernants jugeaient sans doute qu'il y avait déjà assez de 
fêtes locales*, fêtes patronales, fêtes au renouvellement du Ma- 
gistrat (Sc/iwcertag), fêtes religieuses, etc. Il aurait d'ailleurs été 
bien difficile de s'entendre, en ces temps de dissensions politiques 
et religieuses, sur des thèmes de réjouissance nationale, comme on 
dirait aujourd'hui*. Seul, l'avènement d'un empereur nouveau, celui 
de Léopold I"" surtout, amenait quelquefois des manifestations plus 
générales, au moins dans les villes libres impériales. Quand 
Louis XIV eut occupé Strasbourg, l'usage s'établit de célébrer 
dans la capitale de la nouvelle province des réjouissances publiques 
à l'occasion de la naissance des princes de sang royal ^, lors des 

1. Ces détails sont tirés d'une plaquette fort rare delà Bibliothèque muni- 
cipale de Strasbourg, Beschreibung des Glûckha/ens welcher im Jahr 1609 
au.isgarifjen. ist. Slrassburg, Carolus, 160'J, iii-l6°. 

2. GlCic/iha/en, passini. La veute des billets avait, il est vrai, duré près 
de deux ans. 

3. Glûck/ia/'en, passini. Un résumé de la plaquette se trouve dans les 
AJ/lches de Strasbourg, 12-19 mars 187y. Une autre loterie de ce genre fut 
tirée à Strasbourg, au poule des Fribourgeois, le 16 août 1666. Pour les 
détails, voir Reisseisseu, Au/zeic/irMngen, p. 65. 

4. Quelquefois ces fcles semblent avoir été célébrées sans autre motif que 
celui de fortifier des setiiiments réciproques de bienveillance et d'affection 
eulre les participaiJts. C'est aiusi que le jour de la Saint-Urbain 1667,1e 
seigneur de Soulzniatt « a offert une tournée à tous les bourgeois » qui 
vidèrent à sa sauté treize tonnelets de vin. {Alsatia, la72, p. 201.) 

5. La plupart des fêtes de ce genre gardaient, même quand elles étaient 
du domaine politique, un caractère exclusivement religieux. C'est ainsi 
que la paix de Nimègue fut fêlée à Strasbourg, le 1" juin 1678 uniquement 
par un Te Dcum, des sonneries de cloches et des prières. (Reisseissen, 
Mémorial, p. 87.) 

6. C'est ainsi que le 13 août 1682, la naissauce du duc de Bourgogne fut 
célébrée par une illumination générale de la Cathédrale et des édifices 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII*' SIECLE 69 

victoires remportées par les armées françaises ', lors de la signa- 
ture des traités de paix, etc. *. 

En dehors de ces grandes cérémonies publiques, on pourrait 
mentionner enfin comme distractions bourgeoises plus notables 
du temps', les exhibitions des compagnons de certains métiers, 
autorisés, à de longs intervalles, par le Magistrat, à faire admirer 
en public leurs danses traditionnelles, celles des charpentiers, 
affublés de copeaux teints en différentes couleurs, le Schreinerspiel; 
celles des tonneliers qui faisaient des passes artistiques à travers 
leurs cerceaux enrubannés, le Kûblertanz ; celles des armuriers 
enfin, dont le Schiverttanz groupait les exécutants en poses plas- 
tiques, l'épée à la main*. Quant à des récréations d'un ordre plus 
élevé, il faut bien dire qu'en dehors de la littérature théologique 
les lettres ne pénétraient alors guère jusque dans les couches de la 
petite et moyenne bourgeoisie"; elle ne lisait certes pas autant 
qu'au siècle précédent, qui avait été celui du réveil de l'esprit 
humain, et l'on n'écrivait plus autant pour elle qu'alors. Il n'y 



publics, par la distribution de pains et de gâteaux, par de grands feux de 
joie, des fontaines de vin blanc et de vin rouge qu'on fit couler sur les 
places publiques, etc. (Schmuck, Freudenfest, etc., 1682, 4°.) 

1. Toutes les victoires de la guerre du Palatiuat furent ainsi célébrées 
à Strasbourg et dans les autres places fortes d'Alsace. Voy. Reisseisseu, 
Mémorial, p. 131, 151,208, etc. 

2. La plus célèbre de ces fêtes fut celle quels Collège des Jésuites de 
Strasbourg organisa le 10 février 1698 pour la commémoration du traité de 
Ryswick. Les illuminations splendides eu furent immortalisées parle burin, 
et une description détaillée mise au jour. Elle est reproduite eu partie dans 
la vaste et peu recommandable compilation de M. Leroy de Sainte-Croix, 
L'Alsace en fête, tome I (seul paru), p. 199-214. 

3. Nous ne parlons pas, bien entendu des distractions vulgaires quoti- 
diennes, des jongleurs, maîtres d'armes, danseurs de corde qui s'exhibaient. 
Vers la fin du siècle, laplupart de ces derniers paraissent avoir été des pro- 
fessionnels de l'intérieur : Claude de Walon (1683), Restier de Paris, 
(1698), etc. 

4. Sur le Schreinerspiel de 1667, voy. Bulletin des mon. historiques 
d'Alsace, XV, p. 53. Sur le Kilblerreiftam de 1680, ibid.,X\\V\, p. 181. 
Ces danses furent exécutées, avec un luxe infiniment plus grand, devant 
Louis XV, lors de son voyage à Strasbourg. Voy. les planches XIV et XV 
de l'album de Weis, Représentation, etc. 

5. Je ne veux point dire par là que les petits bourgeois étaient tous igno- 
rants ou indifférents à la culture intellectuelle ; il y en avait beaucoup qui 
étaient à la fois intelligents et très instruits. Au XVI1« siècle, une masse 
d'artisans écrivaient leur Journal (Voy les chapitres afférents de mon 
travail De scriptoribus rerum Alsati<'arum) ; le chroniqueur Kleinlawel 
était un simple relieur; on vient de publier le catalogue de la petite biblio- 
thèque d'un vitrier strasbourgeois. Laurent Fritsch (vers 1625); il témoigne 
d'une grande ouverture d'esprit. (E. Martin. Jahrbucli fur Gesch. u. Lût. 
i^on Elsass-Lothringen, XIII.) 



70 l'ai, s ACE AU XVTl^ SIECLK 

avait point de galeries publiques à visiter, non plus que des con- 
certs ; en dehors de la musique d'église et de quelques airs de 
danse, l'art n'avait donc pas accès dans ces sphères et quant aux 
rares représentations théâtrales que l'on pourrait mentionner ici, 
elles trouveront leur place naturelle dans le chapitre consacré plus 
loin à la littérature de l'époque. 



CHAPITRE CINQUIÈME 
Les Paysans d'Alsace au XVII- siècle 

Nous avons présenté dans l'un des livres précédents l'exposé 
véridique et détaillé des misères subies par la population rurale de 
l'Alsace durant les longues guerres du XVIP siècle. Elles ne nous 
autorisent pas cependant à tracer un tableau trop désolant de la 
condition générale des paysans alsaciens à cette époque, considérée 
dans son ensemble. Il paraît certain qu'avant la guerre de Trente 
Ans et durant les dernières années de notre période le sort des 
classes rurales était à peu près satisfaisant dans presque toute 
l'étendue de la province, que le travail agricole était rémunérateur, 
les vivres abondants, l'administration des seigneurs généralement 
supportable, les charges, impôts, dîmes ou corvées, nullement 
accablantes. Dans les récits satiriques et les anecdotes de la litté- 
rature populaire du temps, le paysan n'est jamais l'objet de la 
commisération, mais plutôt d'une certaine jalousie de la part du 
citadin pauvre, moins assuré de sa nourriture quotidienne. On s'y 
moque souvent de sa naïve bêtise, on inculpe plus souvent encore 
sa ruse et sa mauvaise foi dans ses transactions commerciales ; 
presque nulle part il ne nous apparaît comme une victime, digne 
de la compassion d'autrui \ 

Cette situation plutôt prospère change assurément au commence- 
ment des grandes guerres, alors que l'Alsace devient, sinon tou- 
jours un champ de bataille, du moins une grande route où passent 
et repassent incessamment amis et ennemis, guère moins néfastes 
les uns que les autres. Mais, même en ces temps si troublés, tous les 
villages d'Alsace ne sont pas déserts ou en ruines ; il en est un 
certain nombre qui n'ont souffert ni des invasions ni des pillages, 
il y en a davantage qui ont réparé déjà, grâce à l'activité de leurs 
habitants, les dégâts des guerres passées et font sur l'étranger, 
traversant la plaine rhénane, une impression des plus favorables. 

1 . Ce n'est que vers la fin de la lutte treutenaire que se mauifestent des 
sentiments de commisération officielle à l'égard des pauvres ruraux, comme 
dans le préambule de la Emeute Tax-Ordnung du 22 juiu 1646, à Stras- 
bourg, où il est dit que les citadins exploitent par trop les paysans, au point 
de les anéantir, « so dass entlirli der feld- and ackersmanii gans su 
scheutern gehen und erliegen mûsste ». 



72 l'alsace au xvii® siècle 

San? (Imito, il no faudrait point rroire que tous les villages de la 
province ressemblaient à celui que nous dépeint M. de L'Hermine 
dans son premier voyage; il a soin d'ajouter lui-nu^me que c'est un 
des meilleurs, et l'on doit rappeler en outre que les localités du 
Sundo-au ont moins souffert que celles de la Bassse-Alsace durant 
la guerre trenlenaire, et surtout durant celles qui suivirent. Son 
croquis n'en est pas moins exact et prouve la prospérité de cer- 
taines communautés rurales, au moment même des campagnes de 
ïurenne. « Pour donner, dit-il, une fois l'idée des meilleurs 
villages de ce pais, il faut se figurer une longue et large rue, dont 
la charpente des maisons qui est posée en croix, sauloii's, bandes 
et barres est peinte ordinairement en brun et les intervalles de ces 
pièces de bois sont remplis de briques ou du moins de terre en- 
duite de blanc et tracée de rouge pour représenter la brique. 
Ajoutez à cela que les maisons de distinction, telles que sont celles 
des habitans aisés et des hôtelleries, ont des balcons saillans 
en demi-cercle vitrés... et que d'ailleurs ces maisons ne se touchent 
point l'une l'autre, mais qu'elles sont toutes séparées par un passage 
rempli de hauts arbres verts, vis-à-vis desquels il y a d'espace en 
espace, des puits publics, d'où l'on tire de l'eau avec une longue 
perche ferrée, ciui est posée à balance sur un poteau assez élevé. 
On avouera que ce papillotage de diverses couleurs et d'objets 
donne à la vue un spectacle champêtre fort agréable et qui ne sent 
point la nécessité. Il y a quelques autres rues de traverse dans ces 
villages, mais elles ne sont ni si lai'ges, ni si belles que celle du 
grand passage ^ » 

Au moyen âge, beaucoup de villages alsaciens, ceux-là surtout 
qui s'élevaient dans la région des collines, étaient entourés d'un 
mur de défense ou du moins on en construisait un autour de l'église 
et du cimetière qui formait une espèce de réduit, dans lequel les 
paysans se retranchaient en cas d'attaque avec ce qu'ils avaient de 
plus précieux. On peut étudier encore aujourd'hui dans certaines 
localités de la Haute et de la Basse-Alsace ces cimetières fortifiés, 
qui disparurent plus tard en majeure partie, quand on trouva le 
sanctuaire trop éloigné du village même et c[uand la sécurité devint 

1. Mémoires do doux roya;jes, p. 67-68. — Les vastes cheminées des 
cuisines, « ressemblant assez bien à la forge d'un serrurier », semblaient 
parliculiOremeni commodes au visiieur français. {Ihid., p. 193.) — Il faut 
noter aussi, par contre, l'absence de toiture en tuiles dans les villages plus 
pauvres et plus rapprochés de la montagne. Encore en 1678 un règlement 
des seigneurs de Rosen défendait de revêtir les granges et les étables de 
oits de chaume. (WolfF, Dos^senheim, p. 56.) 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVIlQ SIECLE 73 

plus générale. Cependant il y avait encore, dans la seconde moitié 
du XVII* siècle, de simples villages ayant des enceintes pareilles 
et l'on en construisait même parfois de nouvelles, comme celle que 
Reinhold de Rosen fit donner au bourg de Dettwiller'. Défendus par 
des hommes courageux, des murs de ce genre pouvaient bien em- 
pêcher le pillage subit par une bande de « chenapans », ils ne pro- 
tégeaient pas contre une attaque plus sérieuse. Aussi voit-on durant 
tout le siècle, les populations effarées des campagnes se précipiter 
vers les villes, et de véritables migrations se produire, quand 
arrive la nouvelle d'une invasion plus formidable : Mansfeld en 1621, 
les Suédois en 1632, les Lorrains en 1652, Turenne et Bournonville 
en 1674*. Les paysans s'enfuient alors, la mort dans lame, aban- 
donnant leurs chaumières et leurs récoltes aux risques d'une des- 
truction probable. Mais ils n'osent affronter le danger d'un contact 
avec la soldatesque brutale d'alors, qu'ils ont trop appris à con- 
naître à leurs dépens et contre laquelle ils ressentent une haine 
mélangée de peur, qui les pousse eux-mêmes aux pires violences, 
quand ils peuvent l'assouvir sur elle sans avoir à craindre des re- 
présailles. Ils se traînent, misérables, dans les rues des cités 
et campent parfois de longs mois à l'abri des remparts, ou bien 
vivent, plus péniblement encore, au fond des forêts ; plus d'un y a 
succombé au froid, à la faim et aux attaques des bêtes féroces. Mais 
nous n'avons pas à revenir sur ces tableaux attristants et lugubres. 
Voyons plutôt ce qu'était le paysan alsacien d'alors, en dehors de 
ces moments de troubles aigus, quand son existence s'écoulait, labo- 
rieuse et routinière, dans l'ornière des travaux quotidiens et dans 
l'observation scrupuleuse des coutumes dupasse. 

On peut dire, en général, que les paysans alsaciens étaient une 
race à la fois travailleuse et fort accessible aux distractions bruyantes, 
fort soumise à ses autorités légitimes et même à celles que leur 
imposaient les caprices du sort, sans manquer pourtant, à l'occasion, 
d'une fermeté tenace quand on touchait à ce qu'ils regardaient 
comme leurs droits. D'un tempérament très conservateur^, ils 
étaient plus grossiers peut-être, en même temps que plus dociles 
dans le Sundgau, un peu plus cultivés, mais aussi plus remuants 
dans la Basse-Alsace, où le grand nombre des territoires divers 
diminuait forcément le respect que devait inspirer à ses sujets un 

1. E. Lehr, La Famille de Rosen, p. 16. 

2. Voy. par exemple, {^Journal des Jésuites de Schlestadt, publié par 
M. l'abbé Géoy, I, p. 97, et la Chronique de Walter, fol. 281». 

3. J'eutends plus conservateurs encore que d'autres populations rurales, 
car en réalité elles le sont toutes. 



74 i.'ai.sack au xvii" siîîci.k 

seigneur plus puissant. Les paysans du Hattgau, dans le comté de 
Hanau-Lichtenberg, passaient tout particulièrement pour <( gâtés, 
rebelles et sournois, ne se souciant guère deleur autorité légitime ' ». 
Ceux du bailliage de Westhoffcn, dans la même seigneurie, étaient 
encore pires, au dire de leur bailli, Ilaffner de Wasselnheim, car il 
écrivait à leur sujet : « On ne peut rien en obtenir par de bons 
procédés... il faut tout leur extorquer par la force*. » 

Plusieurs districts, tels que celui du Kochersberg, se distin- 
guaient, alors déjà, — comme encore de nos jours, — par leur 
costume et leur dialecte spécial'. C'étaient également ceux où les 
mœurs avaient conservé le plus de leur rudesse primitive. Dire de 
quelqu'un qu'il est un paysan du Kochersberg équivalait, si l'on en 
croit un contemporain, à dire qu'il était « un être grossier, rustique 
et maladroit* ». 

Au point de vue politique, les paysans de l'Alsace méridionale, 
plus rapprochés des territoires de langue française, plus maltraités çà 
et là par leurs anciens maîtres', plus directement touchés par le 
nouveau régime et complètement orientés, dès 1648, sur leurs desti- 
nées politiques, se sont faits de bonne heure à l'autorité du gou- 
vernement de Tjouis XIV*. Un témoin peu sujet à caution, parce 
qu'il était originaire du pays et servait la politique impériale, cer- 
tifie la fidélité des paysans du Sundgau à la couronne de France et 
note qu'ils s'emploient volontiers aux charrois de l'armée jusque 
dans le Palatinat et le Brisgau''. Dans d'autres régions de la pro- 
vince, les souvenirs de la domination impériale étaient restés plus 
vivaces, et l'on serait presque lente de croire que, dans- certains 
recoins du pays, le fait même du changement de la souveraineté 
politique échappa longtemps à la perception des populations rurales. 
C'est ainsi que nous voyons, vingt ans après les traités de Westpha- 
lie, deux braves paysans de Plobsheim faire itéralivement le voyage 
de Vienne pour protester auprès de Léopold l^'', au nom de leurs 
concitoyens, contre la cession de leur village faite à un autre sei- 

1. Merian, Topographia Alsatui', édition de 1663, p. 25. 

2. Lettre du 2ô avril 1665. Kiefer. Balbronn, p. 291. 

3. « Hahen einc aU/fn-nkisc/ie diMincte sprach und cor einU/en iahren 
auch an kleidungstracht r/ehabt. » Ichlersheim, p. 3. 

4. Han, Seelzagendes ElsasK, p. 149. 

5. C'est ainsi qu'on voit les serfs de la seigneurie de Ferrette se soulever 
contre l'autorité en 1634. (F. Blanc, /îeca« d'Ahai-e, 1869, p. 515.) 

6. Il n'y a d'ailleurs eu nulle part en Alsace, de tentative de soulèvement 
duraiU aucune des guerres qui précédèrent la paix de Ryswick, comme il 
y en avait eu contre les Suédois, au moment où il pénétrèrent dans la par- 
lie méridionale de la province. 

7. Ichlersheim, II, p. 58. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII* SIECLE 75 

gneur, sans le consentement exprès du suzerain, bien que Plobs- 
heim fût fief impérial ^ . 

L'apparence extérieure des habitants des campagnes, telle que 
la représentent les albums de costumes gravés, fort à la mode au 
XVIP siècle, témoigne d'un bien-être incontestable, comme aussi les 
ordonnances de police locale relatives aux costumes. Sans doute, 
c'est parée de ses plus beaux atours que la « mariée du Kochers- 
berg » s'est présentée devant l'artiste chargé de reproduire sa cou- 
ronne massive, et les innombrables plissés de sa jupe', tout comme 
de nos jours la jeune paysanne de ces mêmes villages n'arbore le 
papillon gigantesque de sa coiffure et sa gorgerette de soie aux 
paillettes de cuivre doré, qu'en des occasions solennelles. Mais nous 
avons d'autres planches de ces mêmes recueils, où les villageois 
se produisent sous leur costume de travail quotidien. On y voit le 
paysan, chaussé de grosses bottes, remontant à mi-cuisse, la tête 
couverte d'un grand bonnet de fourrure, orné de plumes de coq, 
dans sa chaude jaquette de futaine, le couteau à la ceinture, le fouet 
à la main, stationnant la mine goguenarde, au Marché aux grains 
de Strasbourg, appuyé sur un sac de blé, tel qu'un crayon réaliste 
l'a reproduit d'après naturel On y voit aussi la robuste paysanne, 
nullement flattée d'ailleurs, se dirigeant vers la ville, vêtue de sa 
lourde mante, sous laquelle elle porte une courte jaquette et une 
jupe plus courte encore, à petits plis, les cheveux couverts d'une 
coiffure mi-chapeau, mi-bonnet de fourrure, un voile ou fichu roulé 
tout autour de la tête. Un trousseau de toutes sortes d'ustensiles de 
ménage pend à sa ceinture, et tenant à la main une cage à poulets 
bien remplie, tandis que sur sa coiffe repose un immense panier 
plat, chargé de pots de lait, de crème et de beurre, elle marche 
posément, trop vieille pour sauter comme Perrette^ 

Voici encore une description passablement détaillée des costumes 
villageois tels que les a vus le narrateur, vers 1680, dans la Haute- 
Alsace:» Les jours de fête, les hommes et les femmes portent le noir, 

1. Lettre de Jean Heupel, pasteur de Plobsheim, au Convent ecclésiastique 
de Strasbourg, du 22 décembre 1670. (Archives de Saint-Thomas.) 

2. Oscar Berger-Levrault, Costumes strasbourgeois, T^ianche LVII. 

3. Même ouvrage, planche XXII. L'image et l'attitude sont restées stéréo- 
typées pendant tout le XVIP siècle, depuis qu'elle a paru pour la première 
fois dans VEcide?is Designatio de 1606, ce qui prouve que le costume mas- 
culin, tout au moins, n'a guère changé. 

4. 0. Berger-Levrault, Cosiumes. planche LVIIL Dans son rapport sur la 
visite des paroisses, en 166:^, le président du Convent ecclésiastique, Dann- 
hauer, se plaint de ce que les paysannes portent des souliers à talons pointus, 
des galons d'argent et des fourrures précieuses. 



76 LALSACE AU XVIl' SIECLE 

au moins par le haut du corps, car ceux-là ont un pourpoint à 
longues basques et celles-cy portent un corset si court qu'il ne 
leur va qu'à la moitié du dos ; le devant n'en est attaché que par 
une agrafe sur le sein et laisse voir, en s'écartant en triangle, la 
pièce rouge et le lacet noir qui serre sur l'estomac. Leurs manches 
sont étroites et longues jusque sur le poignet. La Juppé qui est en 
quelque grosse serge de couleur jaune ou verte, est attachée au 
défaut du corset et ne descend que jusqu'à mi-jambe, de sorte qu'on 
leur voit des bas blancs, jaunes et des souliers à double semelle. 
Elles portent, de même que les hommes, de petites fraises courtes, 
cousues autour de leurs gorgeretes, qui sont quarrées et piquées 
d'un million d'arrière-points, et leur tête est couverte d'un petit 
chapeau ou plutôt d'un bonnet, qui n'est pourtant ni l'un ni l'autre, 
car il n'a point de bords et la tête n'entre point dedans. Quoi qu'il 
en soit, cet habillement de tête est de feutre noir. Elles portent or- 
dinairement autour du corps un demi-ceint de cuivre, où pendent 

par devant un trousseau de clefs et une bource Pour revenir 

à l'habit des hommes de vilage, ils portent des culotes de toille fort 
larges à la cuisse et des bas gris, une petite fraise, cousue au colet 
delà chemise, un chapeau pointu, à forme de pain de sucre, dont le 
cordon, composé de plusieurs bouts de rubans de couleur, est 
toujours hors de sa place, et pour accompagner cette parure, ils 
ont la tête absolument rasée et laissent croître leurs barbes à la ma- 
nière des capucins. On ne sait ce que c'est que des sabots en ce 
pays-là ^ » 

Ce n'est que vers la fin du siècle que les modes nouvelles, « à la 
française », paraissent avoir pénétré dans les villages du plat pays, 
et tout à fait par exception *. 

Cette aisance extérieure du paysan, comme son attitude relati- 
vement indépendante s'expliquent par sa situation légale vis-à-vis 
de son seigneur. Au XVIl^ siècle, le servage, c'est-à-dire la servi- 
tude personnelle et réelle des serfs, d'hommes de corps, apparte- 

1. Mémoires de doujc coyar/es, p. 187-188. 

2. C'est ainsi que dans les registres paroissiaux de Stûtzheim (Basse-Al- 
sace) on note à l'année 1686. que Georges Siffert et Brigitte Jacobshauser, ont 
été mariés « induti vestibus gallicis... »(J. Hoebe. Dus Ko('hersbc/-gerland, 
p. 18.) — Arabroise Mùiler, chroniqueur colinarien très hostile aux Français 
(il avait été élevé à Heilbronn, en Souabe), préte'.id, à l'année 1686 {Stamin 
und Zeithuch, p. '.^2), que ce costume fut rendu dès lors oblirjatoire (haben 
die Ho''lncili'j-Lrtn.on frunsô-^isch miisson aulfsiehen und ihr Kleidarif) nirn- 
mer dœrj'en œndern, so wol in stœtten als in dœrff'ern ), mais certaine- 
ment sa plainte ne se rapporte qu'à l'ordonnance de La Grange de 1685, 
qui ne f ut jainais mise à exécution. D'ailleurs, ou n'a pas besoin de recom- 
mander les modes nouvelles aux femmes par ordonnance de police. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII* SIECLE 77 

nant en toute propriété au seigneur, à titre d'objet, de revenus 
immobilisés dans le territoire où il sont nés, n'est plus qu'excep- 
tionnellement en vigueur en Alsace. On ne saurait nier cependant 
qu'il ne fût encore la condition d'une partie des populations agri- 
coles dans les territoires de la maison d'Autriche \ et même çà et là, 
en Basse-Alsace, par exemple dans les domaines des sires de 
Fleckenstein^. Mais, en général, les paysans étaient libres de leur 
personne et souvent ils trouvaient moyen, lorsqu'une guerx'e rui- 
neuse ne survenait pas, de faire des économies et de disposer ainsi 
de capitaux qu'on peut qualifier d'assez considérables pour l'époque. 
Ainsi, quand le comte de Hanau-Lichtenberg voulut créer, en 1616, 
un nouveau village sur ses terres, celui de Reinhardsmiinster, il 
accepta les offres faites par une espèce de syndicat, formé par une 
vingtaine de paysans de Hirschland, de Drulingen, Ottwiller, Nie- 
derstinzel et autres endroits voisins : il les dispensa, pour dix ans, 
de tout impôt et de toute corvée, leur accordant à chacun deux ar- 
pents pour y établir maison et jardin, et leur concéda le glandage 
gratuit pour leurs porcs. ^lais les preneurs s'engageaient à bâtir cha- 
cun une bonne et solide maison, une grange et une étable; ils ver- 
saient au ( omte en échange des bois à défricher dans la banlieue du 
nouveau village, une somme de 2,500 florins, payable en deux ans, et 
nul ne pourrait y prendre le droit de bourgeoisie s'il ne justifiait, 
en outre, d'un apport liquide de 300 florins. Cela fait une somme 
de 9,400 florins, soit, au pouvoir moyen qu'avait alors l'argent', un 
capital d'environ 87,000 francs de notre monnaie, dont pouvaient 
disposer ces vingl-trois chefs de famille, en dehors des sommes 
dépensées pour la construction de leurs demeures, de leur avoir en 
bétail, de leur mobilier, etc.*. 

Dans la Haute-Alsace aussi, l'aisance des classes rurales devait 
être assez générale, à en juger par les plaintes formulées à la fin 

1. Voyez les textes nombreux, tirés des correspondances des fonction- 
naires du Snudgau de 1580 à 1603, par M. Félix Blanc, archiviste du Haut- 
Rhin, dans son étude: Le Sercage clans les possessions alsaciennes de la 
maison d'Autriche au XVI* siècle et au XVII* siècle. (Reçue d'Alsace, 1869, 
p. 513. 1870, p. 46 et 88.) 

2. Dans les procès-verbaux de la Kirchencisitation de Dossenheim, eu 
1600 (Rœhrich, manuscrit de la Bibliothèque municipale, n" 734, I), on se 
plaint de ce que les enfants de cette commune deviennent serfs, en se mariant 
sur les terres de Fleckenstein : werden « ettliche burgerskinder in die leib- 
eigenschaft in benachbarte orte, als gen Weiiersoceiler unter den Herren 
con Fleckenstein cerkuppelt. » 

3. En 1616, le florin valait 9 fr. 25 c. 

4. Contrat du 8 novembre 1616. (Ecclesiasticum Argentinense, 1891, sup- 
plément, p. 81-84.) 



78 l'alsace au XVII* siècle 

(hi XVI* siècle par les officiers de la régence d'Ensisheini. En 
signalant l'amour du luxe, le gaspillage, la goinfrerie de ses 
subordonnés, l'un d'eux écrit : « Le paysan veut porter, comme le 
gentilhomme, culotte et veste de soie, un chapeau de même étoffe, 
surmonté de deux plumes... On consacre vingt livres à célébrer des 
fian(;ailles, cent livres aux noces ; on voit des communautés dé- 
penser jusqu'à deux cents couronnes pour organiser la kilb ou fête 
patronale, etc. ^ . » 

Certains des villages d'Alsace étaient aménagés avec un confort 
dont ne jouissaient pas toutes les petites villes d'alors, ni même 
celles d'aujourd'hui. Il y en avait qui possédaient des étuves ou 
des établissements de bains chauds, comme Weslhoffen* ; beaucoup 
ont, dès le milieu du XVII* siècle, leurs corps de pompiers'. Dans 
chaque village du comté de Ferrette, le bourgeois nouvellement 
admis devait fournir un seau en cuir pour le service des incendies 
dans la commune*. 

Le travail agricole occupait personnellement la population rurale 
tout entière ; hommes et femmes vaquaient ensemble aux travaux 
des champs, les femmes et les filles labourant et menant elles-mêmes 
la charrue, au dire de La Grange, faute de domestiques*. Peut-être 
qu'alors déjà le sexe fort faisait galamment le plus gros de la tâche, 
comme un siècle plus tard, où, selon l'afTirmalion d'un touriste sen- 
timental, «dans les campagnes d'Alsace, le mari laboure, la femme 
sème ; il porte une lourde faux, elle une faucille légère ; elle ne fait que 
ramasser les noix tombantes sous les coups vigoureux de la perche ; 
ses fardeaux sont des fleurs ou des fruits^ ». Ce qui est moins poé- 

1. Bonvalot, Coutumes de Ferrette, p. 230. 

-2. Kiefer, BalOronn, p. 241. Cepemiaai la propreté ue régnait pas toujours 
dans ces demeures et le manque de soins bygiéuiques permettait à certaines 
maladies de se propager. Dans la correspondance du professeur Samuel 
Gloner, de Strasbourg, nous avons trouvé une lettre du 2 mai 1625, dans 
laquelle il est dit, à propos d'une jeune bonne nouvellement engagée à la 
campagne, qu'elle a la gale, « coiume cela arrive généralement aux jeunes 
filles de son âge. » (Archives de Saint-Thomas.) 

3. A Balbrouu, par exemple, il y avait en 1634 deux Drandmelster et 
seize pompiers ; celui qui n'arrivait pas à la première réquisition, payait 
cinq schellings d'amende. (Kiefer, op. cit., p. 260.) 

4. Bonvalot, Coutumes, p. 52. 

5. Mémoire de La Grange, dans la Description du Bas-RUin, I, p. 556. 
L'iniendani ajoute que la « province en est tout à fait dépeuplée et épuisée 
depuis la guerre ». Il est donc possible qu'auparavant le travail des femmes 
ait été moius dur. 

6. (Marquis de Pezay), Soirées alsaciennes, helcétiques et/rancomtoises, 
Londres, 1772, p. 56. C'est le même touriste, aussi inflammable qu'hyperbo- 
lique, qui écrivait en parlant des paysannes autour de Colmar, entrevues 
durant les travaux de la fenaison : « Que nos Alsaciennes veillent ou 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII^ SIECLE 79 

tique, mais plus exact peut-être, c'est que les mères emportaient aux 
champs leurs nourrissons, ficelés danc un panier d'osier et les po- 
sant « à l'ombre d'un arbre pendant qu'elles travaillent, elles leur 
donnent à teter de temps en temps, sans les ôter de leurs petits 
berceaux^ ». Malheureusement ces pauvres petits, soit qu'ils fussent 
emportés au dehors, soit surtout qu'ils fussent abandonnés à la 
maison, pendant que le reste de la famille travaillait aux champs, 
étouffaient parfois dans leur manne ou s'étranglaient aux ficelles 
qui les y retenaient et que leurs efforts pour crier faisaient glisser 
jusque sur leur gorge*. 

Le travail agricole était naturellement très différent selon la nature 
du sol et selon les traditions de la contrée. Outre les champs et les 
prés appartenant à chaque famille, il y avait les communaux All- 
niend) qui servaient surtout à l'élève du bétail. Dans certaines loca- 
lités, ils restaient indivis, et chaque bourgeois* avait le droit d'y 
envoyer paître un nombre fixe de têtes de gros et de menu bétail. 
Dans d'autres communes on procédait, au commencement de l'an- 
née, à l'allocation, soit par le sort, soit le plus souvent aux enchères 
publiques, des parcelles de grandeur différente qui constituaient le 
fonds commun. Les lots restaient dans ce second cas au dernier 
offrant*. Dans la Haute-Alsace, et même çà et là en Basse-Alsace, 
le morcellement indéfini des terres était empêché par le droit de 
juveignerie, qui forme comme la contrepartie du droit d'aînesse des 
familles seigneuriales ; le plus jeune des fils légitimes prend pos- 
session de la maison et de l'exploitation rurale, à la mort du père, 
après estimation préalable de la valeur de l'ensemble, et verse en 
argent comptant, à chacun de ses frères, sa part d'héritage. S'il y 
a deux immeubles, celui des fils qui précède le cadet, est envoyé en 
possession du second'. 

dorment, le repos de tout voyageur bien portant qui les -■•erra est perdu.» 
On rencontre cependant, ça et là, même dans ces milieux rustiques, une cer- 
taine déférence ponr l'élément féminin : ainsi dans le vald'Orbey les maris 
étaient autorisés à pécher du poisson pour leurs femmes enceintes ; ailleurs, 
les bouchers étaient tenus de leur fournir tout morceau qu'elles demande- 
raient, étant dans un état intéressant. 

1. Mémoires de deux eoyages, p. 192. 

2. Danuhauer, Kirchencisilalion de 1663, (Archives de Saint- Thomas. ) 

3. Nous rappelons qu'il y avait des bourgeois à la campagne, comme à 
la ville, si l'on entend ce mot dans le sens d'habitants jouissant de tons les 
droits civiques et des profits matériels inhérents à cette situation légale. 

4. Ainsi dans le village de Ballersdorf ( .Sundgau ) on voit que, lors de la 
location de VAilmend, faite le 3 janvier 1600, elle a été partagée en 49 lots, 
sans doute un par famille, et que le plus grand a trouvé preneur pour 
13 livres un schelling, le plus pe'it pour 1 Tivre un schelling. (Th.Walter, 
Gesfliichte des Dor/es Ballersdorf, .\ltkirch, 1894,8".) 

5. Bonvalot, Coutumes de Fer/'ette, p. 234-235. 



80 l'alsacb au XVII* siècle 

Nous avons vu tout à l'heure que rexploitation des petites pro- 
priétés devait se faire par les soins du possesseur et de sa famille, 
parce qu'il était dilficile de se procurer un nombre suffisant de 
travailleurs gagés des deux sexes. Avant les grandes guerres, la 
plupart de ces domestiques étaient des enfants du pays. Mais quand 
il s'agit après la lutte trentenaire, de regagner à la culture une 
énorme étendue de terres en friche, dans une province horrible- 
ment dépeuplée, les bras des natifs ne suffirent plus de longtemps à 
la besogne, et c'est alors que nous voyons commencer une immigra- 
tion régulière, provenant en majeure partie des cantons helvétiques, 
dont les sujets arrivent comme valets de labour ou comme vigne- 
rons, comme moissonneurs ou pâtres pour le bétaiP. Cette migra- 
tion, d'abord temporaire, se changea en une immigration durable 
pour beaucoup et ne cessa plus pendant toute la seconde moitié 
du XVIP siècle. Les Suisses catholiques offraient leurs services 
principalement dans la Haute-Alsace, les calvinistes au nord du 
Landgraben. On n'était pas toujours fort content d'eux; on se plai- 
gnait de leur insolence, de leur inconduite : on les accusait même 
parfois de méfaits plus graves% mais, au demeurant, on ne pouvait 
se passer de leurs services et, quels que fussent leurs défauts, ils 
ne boudaient pas la besogne. « Ils ne sont ni vifs ni prompts, écri- 
vait un observateur sagace, qui les avait vus souvent à l'œuvre, 
mais ils supportent aisément la fatigue, et ils ti'availlent d'un pas 
égal depuis la pointe du jour jusqu'au soir. C'est ce que j'ay vu en 
Alsace où ils viennent par grosses troupes en été, pour y faucher 
les foins et y battre les bleds après la moisson. C'était. un régal 
pour moi, après souper, de voir ensemble à une table longue 
une dizaine d'hommes de différents âges, larges d'épaule et de 
râble, la plupart de haute taille, la tête rasée couverte d'un 
vieux chapeau pointu, la barbe longue et négligée, qui, sans dire 
un mot, ouvrant de grands yeux et une plus grande bouche, man- 
geaient de pleines terrines de pain bis trempé dans du lait aigre, 
dont chacun avalait bien pour sa part un volume de trois ou quatre 
pintes, en suite de quoy, ils s'allaient coucher dans des granges ou 
des greniers, où ils dormaient tranquillement sans penser aux 
peines du lendemain. » Le mérite principal de ces braves gens, le 
plus apprécié du moins par leurs patrons, était cependant autre, 

1. Ils menaçaient d'incendier les maisons si on ne les traitait pas bien, dit 
le procès-verbal de la Kirchenrisitation de 1660 (drohten mit de m rolhen 
hahri). Rœhrich, Manuscrit de la Bibliothèque municipale, n* 730. 

2. Mémoires de deuas coyayes, p. 95. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVIl" SIECLE 81 

si nous en croyons noire auteur. « Leur génie, dit-il, ne s'étend pas 
jusqu'à savoir leur compte ni à connaître l'argent qu'on leur donne. » 
Or, les réclamations continuelles des salariés des deux sexes, ré- 
clamant une augmentation de leurs gages, faisaient le désespoir des 
petits propriétaires campagnards de la seconde moitié du XVII*^ siècle^ . 
On était donc charmé d'avoir affaire, par moments, à des gens moins 
civilisés, partant moins avides. Pour combattre ces prétentions 
croissantes, bien modestes pourtant, alors qu'on les compare aux 
revendications actuelles, les gouvernements du XVIP siècle édictent 
à l'envi des règlements fixant les salaires et frappent d'une amende 
ceux des domestiques qui seraient assez audacieux pour en exiger 
davantage^. Ces taxes présentent naturellement des chiffres très 
variables, selon qu'il s'agit de valets de labour et de servantes de 
ferme, travailleurs gagés pour l'année entière', ou d'ouvriers agri- 
coles, embauchés pour la durée de la moisson seulement, quelque- 
fois aussi pour une tâche spéciale, le labourage d'un champ, le 
sarclage et le binage d'une pièce de vigne, etc. Sur les terres de 
Strasbourg un bon maître-valet avait droità20-24 florins de salaire^; 
il recevait en outre trois aunes d'étoffe de laine, une chemise, deux 
paires de souliers, plus un demi-thaler comme déniera Dieu. Un 
valet de ferme ordinaire touchait 15-18florins^ et le reste. Un jeune 
gars, chargé de surveiller les chevaux au pâturage (Rossbub) avait 
de 5 à 8 florins^. A la Wantzenau, territoire épiscopal dans le voi- 
sinage de Strasbourg, on donnait aux valets de labour un salaire 
annuel équivalant à 108 fr.50 centimes de monnaie actuelle, plus les 
habits et une paire de souliers (1655). Dans la Haute-Alsace, les prix 
semblent avoir été plus faibles, peut-être à cause de la concurrence 
suisse. Auxenvirons de Mulhouse, les bons valets de ferme touchaient, 
dans les premières années du XVIP siècle, de 72 à 95 francs de 



1. M. Haaauei'cite (II, p. 513) une pétition très curieuse présentée eu 
octobre 1579 par des sujets de la seigneurie de Hoh-Landsberg, contre l'in- 
solence croissante des domestiques. Ceux-ci, y est-il dit, s'enrichissent, 
tandis que leurs maîtres, obligés d'entamer leur capital, descendent à la con- 
dition de journaliers; les servantes courent les foires, tandis que leurs maî- 
tresses sont forcées de soigner le bétail ; au moindre reproche, elles boudent 
et menacent de quitter, etc. 

2. Il faut lire le préambule très vif de la Taœ-Ordnung strasbourgeoise 
du 19 décembre 1643, pour se pénétrer de l'indignation de l'autorité pater- 
nelle d'alors. 

3. Encore y a-t-il là des diSérences, selon que l'on fournissait les vête- 
ments et la chaussure, ou non. 

4. De 125 à 150 francs de notre monnaie. 

5. De 93 fr. 75 à 112 fr. 50 c. 

6. De 31 fr. 25 à 50 fr. 

R. Reuss, Alsace,l\. 6 



82 1. ALSACE AU XVII' SIECLIÎ 

niomiaii' actuellf par an, les médiocres, de 40 à 54 (Vancs seule- 
ment '. 

Les femmes étaient naturellement beaucoup moins bien payées. 
Avant 1650, elles avaient de 25 à 29 francs de gages dans la Haute- 
Alsace. Plus tard, les salaires des uns et des autres allèrent en aug- 
mentant. Dans la seconde moitié du XVII" siècle, la moyenne du 
salaii'i- d'un l)on garçon de ferme atteignait 120 francs, celui d'une 
servante atteignit et dépassa 50 francs. Certains valets demandaient 
qu'on leur accordât, en dehors de leurs gages% l'un ou 1 autre champ 
du maître, dontle produit leur appartiendrait. Il est curieux de cons- 
tater (lue le Règlenienl sur les domestiques strasbourgeois interdit 
formellement aux patrons de prendre des arrangements pareils, qui 
font des domestiques, en quelque sorte, des copropriétaires du 
sol^ 

Four les ouvriers agricoles, momentanément engagés seulement, 
les conditions d'existence étaient un peu autres et la rémunération 
proportionnellement un peu plus forte, puisque les chances de travail 
étaient plus aléatoires. La taxe des batteurs en grange, promulguée 
par le Magistrat de Strasbourg, le 26 août 1640, décide que ceux 
qui sont nourris par le patron toucheront en outre deux schellings 
(1 fr. 25) s'ils sont payés à la journée. S'ils ne sont pas nourris et 
s'ils travaillent à la lâche, on leur donnera par quartaut de froment 
quatre schellings (2 fr. 50), par quartaut d'orge trois schellings 
quatre pfennings (2 fr. 06j, par quartaut d'avoine ou de pois deux 
schellings ^1 fr. 25). Il est juste de faire remarquer à ce propos que 
la nourriture n'était plus aussi substantielle qu'elle l'avait été au 
siècle précédent, où les valets de labour paraissent avoir eu de la 
viande tous les jours*. Ceux d'entre les journaliers qui voudraient 
s'engager pour un salaire en nature auront droit chaque fois au 

1. Ou trouvera une foule de chiffres analogues réunis dans l'ouvrage de 
M. l'abbé Haaauer, l. II, p. 511, etc. (Chapitre xiii. Domestiques et jour- 
naliers. ) 

•Z. NaiurcUemeal les gages étaient réduits d'autaut. Si l'on comprend 
que les propriétaires fussent peu portés à un mode d'exploitation qui forcé- 
ment devait empêcher les serviteurs de mettre tout leur entrain au service 
du niailre, on comprend moins bien pour quelle raison l'État intervenait 
dans un contrat de ce genre, alors que le patron, pauvre en numéraire, mais 
riche en terres, aurait pu préférer Tarrangement prohibé. 

A. Strasslnu-'^er G'-sini/c-Ordminn de 1643. 

-I. Nous voyons qu'en l.ô:iO on proposait, comme une notable économie 
dans l'exploitation d'un aoniaine des Hanau-Lichtenberg, de ne plusdouner 
de la viande que trois fois par semaine, plus une grillade chaque fois qu'on 
tuera un porc un rôti tous les jours de fête et un quartier de lard à chacun 
par trimestre. (A.B.A., E. 2687.) 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVIl' SIECLE 83 

treizième boisseau de céréales, mais à rien d'autre. Quiconque ne 
trouverait pas ces salaires assez rémunérateurs pour se mettre au 
travail sera frappé d'une amende et, s'il est étranger, immé- 
diatement expulsé du territoire. Si l'on songe qu'on pouvait se 
sustenter au début du XVIP siècle et même étancher aussi une soif 
non immodérée pour la somme de trente centimes par jour et que, 
même au milieu de cette période, un individu, dans les années 
d'abondance, pouvait ne pas dépasser sensiblement ce chiffre^ on 
peut dire queces salaires étaient acceptables. Celui des moissonneurs, 
qui s'élevait en moyenne à 86 centimes de 1601 à 1625, ne dépassait 
pas 1 fr.l7 durant le dernier quart de siècle avant 1700*. 

L'activité des populations rurales ne se bornait pas à la mise 
en culture de leurs champs et de leurs vignobles et une notable 
partie de leurs fatigues et de leurs dépenses provenait des corvées 
seigneuriales qu'ils avaient à supporter. Selon le caractère du seigneur 
et les usages locaux, ces corvées pouvaient être plus ou moins lourdes 
et très diverses. Au point de vue théorique, les dynastes grands et 
petits de la province semblent avoir soutenu, dans la première moitié 
du siècle, et même plus tard, qu'elles pouvaient être illimitées et 
dépendaient uniquement des volontés du maître'. Ces volontés 
étaient parfois singulièrement arbitraires. Ainsi l'on voit, en 1620, 
les villageois du Hattgau se plaindre de ce que le comte Jean- 
Regnard de Hanau les force à conduire ses blés aux marchés de Ha- 
guenau, Heidesheim, etc., et qu'il exige ensuite qu'ils stationnent 
assez longtemps dans ces localités pour qu'on puisse vendanger les 
raisins des domaines voisins et reconduire le moût dans les caves 
seigneuriales*. Le même comte de Hanau prétendait encore en 
1656, qu'il avait le droit d'imposer comme corvée aux femmes de ses 
villageois le filage de tout le chanvre récolté sur les terres seigneu- 
riales^ 

Dans l'étendue des terres autrichiennes, moins morcelées et gou- 
vernées dès alors d'après des principes administratifs plus modernes, 
une décision de la Régence d'Ensisheim, en date du 12 dé- 

1. M. Hanauer assure qu'un ouvrier rural pouvait vivre, en 1649, pour 
14 pfeanings (32 centimes) par jour. (Études, II, p, 312.) 

2. Hanauer, II, p. 555. 

3. Ce n'était pas de la théorie pure, puisque l'édit de 1683 afiBrme que les 
seigneurs de la Basse-Alsace réclamaient de leurs sujets, non pas cinq ou 
huit corvées, mais 15, 20, 25 et même 30 par an. — Encore en 1660, les ha- 
bitants de Bischwiller se plaignaient d'avoir à fournir, trois ou quatre 
jours de corvée, l'un à la suitede l'autre. (Cullmann, Geschichte con Bisch- 
icei'.er, p. 60.) 

4. Kiefer, Pfarrbuch, p. 208. 

5. Kiefer, op. et loc. cit. 



84 I.AI.SACK AU XVII'^ SIÈCLK 

cenibre 1620, fixe le?: périodes de corvée à trois, « sçavoir une à la 
moisson, la seconde à la fenaison et la troisième aux regains », 
mais sans indiquer combien de jours embrassait chacune de ces pé- 
riodes de travail obligatoire. Le seigneur était dès alors tenu de 
fournir aux gens de corvée la nourriture nécessaire^ Un arrêt in- 
Icrpi-t'lalif de cette dernière prescription était donné soixante-dix 
ans plus tard pai" le Conseil souverain; il enjoignait aux corvéables 
« de se contenter de deux livres de pain par jour », pour toute 
nourriture, « sauf pour le cas où ils auraient à sortir des terres 
propres du seigneur, auquel cas il leur donnera du vin pour eux et 
de l'avoine pour les chevaux' ». 

Quand il s'agissait de travaux extraordinaires, réparations de 
routes, ruptures de digues, ou de réquisitions militaires, pour 
démolir ou reconstruire des fortifications par exemple, les presta- 
tions pouvaient atteindre des proportions extraordinaires aussi, et 
les corvées devenaient vraiment illimitées'. Les désastres de la 
guerre de Trente Ans amenèrent forcément de grands désordres dans 
l'exercice du droit de corvée. Tant de terres étaient incultes que les 
survivants avaient à peine le loisir nécessaire pour labourer celles 
qui leur appartenaient en propre. Aussi beaucoup de communautés 
olfrirent-elles, dans les années qui suivirent, d'acquitter doréna- 
vant leurs prestations en ai-gent*. Les seigneurs n'avaient aucune 
raison pour refuser une offre pareille ; ce furent généralement les 
paysans eux-mêmes qui, bientôt las de se séparer d'écus sonnants, 
préférèrent reprendre, en plus d'un endroit, les anciennes pres- 
tations en nature'. Il y eut pourtant des accords partiels durables 
entre communautés et seigneurs, alln do llxer dune façon légale 
leurs droits et leurs obligations l'éciproques. C'est ainsi que nous 
voyons se signer, le 11 novembre 1658, une convention entre 

1. Essaij (l'un recueil d'arrrts notables du Conseil soucerain d'Alsace, 
p. 205. 

2. Arrêt du 12 juillet 1696. Essay, etc., p. 206. 

3. Je n'en citerai qu'un exemple. Le rhingrave Othoii-Louis. général au 
service de la .Suède, s'adressait le 12 juin 1633, à tous les bailliagt's do la 
Haute et Basse-Alsace, depuis Thann jusqu'à Marckolsheim, Andlau et 
Ville, pour obtenir une équipe régulière de 320 hommes et 31 voitures, des- 
tinée à réparer les murs de Colmar. Chaque escouade devait venir avec les 
outils nécessaires et apporter pour trois jours do vivres; au bout de ce 
temps, elle serait remplacée par un autre détachement de même force, 
et ainsi de suite. I.es travaux durèrent fort longtemps. (Mossmann, iVaîc- 
riauœ. Reçue d' Alsace, 1877, p. 450.) 

4. C'est ainsi que les habitants du val Saint-A marin offrirent, par supplique 
du 14 février 1657, un abonnement de 300 livres bàloises pour trois ans de 
corvées et de voiturages. (Gatrio, Murbach, II, p. 379.) 

5. C'est ce qui eut lieu par exemple, à Murbach, dès 1660. (Gatrio, lac. cit.) 



LA SOCIliTE ALSACIENNE AU XVH'^ SIECLE 85 

Dagobert de Wurmser et les préposés de la commune de Sund- 
hausen, convention d'après laquelle chaque paysan aisé, possédant 
un nombre de champs plus considérable, payerait par an dix florins 
pour se racheter de toute corvée ; les laboureurs moins fortunés 
verseront cinq florins qu'ils pourront acquitter en deux termes. De 
plus, chaque journalier dans la commune serait tenu de façonner 
une corde de bois pour le seigneur et les laboureurs auront à la 
voiturer au château. De plus encore, chaque laboureur fera filer deux 
livres de chanvre, chaque journalier deux livres d'étoupes pour le 
seigneur, et tout habitant de la commune devra l'accompagner à la 
chasse comme traqueur, au moins une fois par an. Un dernier 
article, — ce n'était pas le moins important de tous, — portait que 
M. de Wurmser se réservait de changer ces articles quand bon lui 
semblerait '. 

Tout cela laissait ample place à l'arbitraire, et l'un des grands 
mérites de l'administration française est d'avoir sérieusement tenté 
de l'écarter autant que possilîle. Colbert de Croissy fut le premier 
intendant qui essaya de formuler des règles à ce sujet et décida que 
les corvées dues au seigneur seraient de cinq journées par an**. Par 
une série d'arrêts, la cour d'Ensisheim fixa, pour ainsi dire, ce 
principe nouveau'. Les seigneurs terriens durent accepter pour 
un temps cette limitation fort restrictive. Elle est encore admise, 
par exemple, dans l'accord que le baron de Montclar, commandant 
militaire de la province, négocia le 15 avril 1681, en sa qualité de 
seigneur de Hoh-Landsberg, avec la communauté de Kientzheim 
pour l'évaluation de ses corvées*. Peu après cependant, l'adminis- 
tration royale s'aperçut sans doute que les cinq jours de corvée 

1. Archives de la Haute-Alsace, E. 80. 

2. On n'eu peut fixer la date exacte, car le document ne figure pas au 
recueil des Ordonnances d'Alsace, et dès le XVIII^ siècle il ne se trouvait 
plus aux .Archives du Conseil souverain. (Essay, etc., p. 201.) Peut-être l'en 
avait-on fait disparaître, comme gênant en droit, puisqu'il était caduc en 
fait. 

3. Arrêt du 2 juin 1674 entre les liabitants d'Hiri^ing■en et le baron de 
Montjoie; arrêt du 16 juin 1674 entre les habitants de Montreux et le baron 
deReinach. [Essay, etc., p. 201-203.) 

4. Un manouvrier devait payer par an pour les cinq corvées : 2 livres et 
1 sol; un laboureur avec un cheval et un bœuf : 3 livres 6 sols 8 deniers; 
un laboureur avec deux chevaux : 4 livres 3 sols 4 deniers; avec trois che- 
vaux ou bœufs : 5 livres; avec quatre, ou plus: 6 livres. Montclar ayant 
appris que M. de La Grange parvenait à tirer davantage de ses propres 
paysans d'Oberhergicheim, refusa de ratifier cet arrangement, en fia de 
compte, et afferma ses corvées pour trois et six ans. Mais sur la réclama- 
tion de plusieurs communes, le Conseil souverain, par arrêt du 26 mars 1700, 
força la fille de Montclar, la marquise de Rébé, de revenir à l'arrangement 
de 1681. (Essay, etc., p. 214.) 



86 l'alsace au XVII' siècle 

n'étaient pas suffisants, et surtout elle constata qu'on n'observait 
nullement l'ordonnance de Colbert, spécialement en Basse-Alsace, 
où bon nombre de seigneurs prétendaient jouir du droit d'en établir 
arbitrairement le nombre. C'est de cette double constatation qu'est 
sortie l'ordonnance du 4 avril 1683, par laquelle le Roi en son conseil 
fixa des obligations uniformes pour toute l'étendue de la province. 
Cette ordonnance est assez singulièrement motivée par les plaintes 
des paysans de la Basse-Alsace qui doivent avoir déclaré que leurs 
seigneurs « les surchargent depuis quelques années de corvées 
qu'ils prétendent illimitées, en haine du changement de domination et 
gouvernement ». « Il n'est pas juste, continue le préambule, qu'un sei- 
gneur dispose de ses sujets et les oblige de le servir à sa volonté, 
sans observer aucune règle et mesure'. » Le monarque défend en 
conséquence qu'à l'avenir personne exige plus de dix corvées par 
an, sauf l'évêque* et la Noblesse immédiate '\ dont les privilèges 
spéciaux sur ce point sont confirmés un peu plus tard, c'est-à-dire 
qu'ils pourront toujours encore réclamer douze corvées à leurs 
sujets. Mais, là comme ailleurs, les intéressés seront libres de les 
fournir à leur gré, soit en argent, soit en nature. Chaque charrue 
attelée de deux chevaux ou bœufs payera trente sols par jour, ce qui 
fait pour l'année quinze livres ou cinq écus ; ceux qui n'ont qu'un 
cheval, payeront la moitié, et une charrue à quatre bœufs équivaudra 
à deux chevaux*. Un certain nombre des habitants du village, le 
prévôt [Schultheiss], les membres du jury [Mxnner des Gerichts], 
quelquefois aussi le mari de la sage-femme, le berger, etc., étaient 
exemptés de toute corvée'. Les heures de corvée pour' ceux qui 

1. Quelques années plus tard, l'avocat général du Conseil souverain, 
Le Laboureur, disait dans son réquisitoire du 9 février 1702 : « Comme nous 
ne reconnaissons plus l'esclavage..., puisque nous naissons tous libres, il 
n'est pas juste que ces sortes de corvées soient indéfinies et qu'au premier 
caprice d'un seigneur ses sujets y soient soumis...» {Esaay, p. 240.) On 
voit que nous entrons dans le courant d'idées du XVIU» siècle. 

2. Lettres patentes du Roi à l'évèque de Strasbourg, de septembre 1682 el 
du 4 mars 1684. [Ordonnances d'Alsace, I, p. 139.) Dans l'évéché, les habi- 
tants payent en même temps pour leurs personnes et pour leurs cheoaux, 
c'e^t- à-dire qu'il y a des corvées d'habitants el des corvées de chariots. C'est 
le seul territoire d'Alsace où cela ait lieu, comme le remarque le Mémoire de 
1702 (fol. 24b). Le tarif, à cette époque, esi de 30 sols par corvée de char- 
rue, de 15 sols par corvée de cheval, de 10 sols par corvée personnelle, ce 
qui équivaut à un impôt annuel de 7 livres 10 sols, de 3 livres 15 sols, ou 
de 50 sols. (Mémoire de 1702, fol. 24.\.) 

3. Lettres patentes du Roi à la Noblesse immédiate, du 24 décembre 1683. 
[Ordonnances d'Alsace, I, p. 136.) Cela équivalait à uue surcharge assez 
notable pour les prestations en argent. 

4. Ordonnances d'Alsace. I, p. 126. 

5. Kiefer, Stcucrn und Ahgahen, p. 34-.S6. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII» SiÈCLK 87 

s'exécutaient en prestations directes, étaient, pour les propriétaii-es 
de chevaux ou de bœufs, de cinq heures à dix heures du matin et 
d'une à six heures du soir ; pour les journaliers, ils étaient tenus 
de travailler de cinq heures du matin à sept heures du soir, « à la 
réserve des heures destinées pour leurs repas, ainsi que de cou- 
tume^ ». Nul doute cependant que les seigneurs n'aient préféré, en 
général, les prestations en argent à celles en nature et n'aient essavé 
de les obtenir; cela pouvait représenter pour les propriétaires de 
plusieurs villages populeux une somme assez considérable*. 

Il n'y avait pas cependant que des labeurs pénibles et des corvées 
dans la vie des habitants des campagnes ; la dureté même du travail 
quotidien faisait d'autant plus apprécier aux populations rurales les 
délassements de leurs jours de repos et de leurs jours de fête. Nous 
parlerons dans un autre chapitre des jours de repos ordinaires, 
puisqu'ils appartiennent avant tout à l'Eglise, nous bornant à dire 
ici quelques mots des fêtes villageoises proprement dites [messti, 
kilb), qui se rattachent aux fêtes patronales instituées dès le moyen 
âge 3. Elles ont conservé naturellement leur cachet mi-religieux, 
mi-profane dans les contrées demeurées catholiques ; elles sont 
devenues plus entièrement laïques dans les localités passées à la 
Réforme. Les excès et les désordres qui s'y produisaient presque à 
coup sûr ne les faisaient pas voir d'un bon œil par les autorités 
ecclésiastiques des deux cultes, et les administrations civiles elles- 
mêmes les ont interdites par moments comme blâmables *, ouïes 
ont tolérées pour des motifs qu'on ne peut s'empêcher de trouver 
bizarres ^ En bien des endroits ruinés par les guerres elles toni- 

1. Arrêt du Conseil souverain du 28 août 1700. [Essay, etc., p. 215.) 

2. Dans le très petit village de Furdenheim, les droits de corvée rappor- 
tèrent à l'ammeistre Reisseissen, de la Noël 1683 à la Saint-Jean 1684. la 
somme de 101 ihalers, soit environ 1,800 fr. de notre monnaie par an. 

3. .Ainsi le village de Dossenheim, passé au protestantisme depuis deux 
générations et plus, continuait à fêter la .Saint-Léonard (Wolfï, Dossenheim, 
p. 'Si), et il en était de même pour la plupart des villages luthériens d'Al- 
sace. 

4. C'est ainsi que les sires de Kathsamhausen avaient supprimé la fête 
de Quatzenheim. Ce n'est qu'en 1706 qu'elle fut rétablie parles Oberkircb, 
leurs successeurs. Le prévôt de Hurtigheim défendait, en 1685, de célébrer 
le messtag, à peine de 6 livres d'amende. (Rœhrich, Manuscrits de la Biblio- 
thèque municipale, n" 734, I.) 

5. Nous avons trouvé aux Archives de la Haute-Alsace uoe lettre bien 
curieuse du conseiller de régence Baser, de Ribeauvillé, au bailli Faber, de 
Wihr-au-Val (19 juin 1669), ordonnant qu'on défende aux sujets de la sei- 
gneurie de se rendre à la fête de Soultzbach, d'où ils reviennent trop sou- 
vent les létes ensanglantées, le seigneur de ce lieu, M. de Schauenbourg, 
ayant pour principe de ne pas empêcher les ri.xes chez lui, parce qu'elles 
lui rapporteul de beaux deniers comme amendes. (A. H. A. , E. 2239.) 



S8 l'alsace au xvii'' siècle 

bèrenl d'ailleurs en désuétude, sans qu'on eût besoin de les inter- 
dire, et nous apprenons, par exemple, que lorsqu'on rétablit à 
Furdenheira, le messti traditionnel, le jour de la Saint-Gall, il y 
avait un demi-siècle qu'il n'avait plus été célébré % et le seigneur du 
lieu, l'araraeistre Reisseissen, ne manqua pas de noter sur ses 
tablettes, avec quelque étonnement sans doute, qu'il s'était passé 
sans coups ni blessures*. 

Le centre de la fête était d'ordinaire l'auberge, car dans les 
petites localités il y en avait rarement plus d'une ', et c'était soit dans 
la grande salle même de la maison, soit devant l'édifice, sous un 
tilleul séculaire ou quelque noyer au large branchage que s'orga- 
nisaient les danses de la jeunesse, tandis que les vieux se consolaient 
de n'être plus ingambes, en vidant de leur mieux force cruches ou 
canettes. Quelquefois, à la danse, on joignait des exercices de tir; 
ceux-ci semblent avoir été bien plus fréquents dans la Haute-Alsace et 
le Sundgau que dans le nord de la province* ; les seigneurs encou- 
rageaient ces joutes en accordant des prix aux meilleurs tireurs. 
Mais, comme elles avaient lieu d'ordinaire le dimanche ou les jours 
de grandes fêtes religieuses, elles suscitèrent les colères du clergé, 
qui s'efforça de les empêcher ou de les abolir. On a conservé le sou- 
venir d'un conflit de ce genre entre messire Gaspard Barbault, 
seigneur de Granvillars, et M* F'ouchard, curé de cette localité, 
grâce à l'arrêt du Conseil souverain du 3 décembre 1688. Le prêtre 
y est condamné à « restituer un pot d'étain, par luy enlevé, (pii 
avoil été mis pour prix à <[tii tiroroil le mieux » ; mais, pour le con- 
soler de cette condamnation, le Conseil décidait qu'à l'avenir les 
exercices commenceraient seulement après le service divin et ne 



1. Reuss, Furdenhelm, p. 14. 

jj. « Gieng ohne schlsegerei ab .» Reuss, Furr/cnhcim, loc. citât. 

8. L'auberge se trouvait généralement sous le même toit que la maison 
commune, où siégeait à l'occasion le conseil, le jury, etc. D'ordinaire la 
6ïa/jp. c'est-à-dire son exploitation commerciale, était mise aux enchères, au 
commencement de l'année et tout citoyen bien famé pouvait en devenir 
adjudicataire. Seulement l'autorité fixait le prix des consommations qui ne 
pouvait être dépassé. A côté de la salle commune, il y avait, dans les vil- 
lages plus considérables, un Xchenstablln, où se rencontraient les notables 
de l'endroit avec le bailli et autres fonctionnaires civils et même ecclésias- 
tiques. 

4. Il y en avait cependant aussi en Basse-.-Vlsace ; nous apprenons que 
c'est lors d'une fête de tir, célébrée à Lolir icanton de la Petiie-Pierre), le 
16 novembre 1619, qu'à piopos d'un veau promis au vainqueur, advint une 
bataille qui se termina par un coup de couteau mortel. M. Auguste Stœber 
a publié la déposition du meurtrier, Jacques Meyer, dans les documents 
relatifs au droit d'asile de 13ergheim [Noue Alsatia, 1884, p. 130); elle nous 
donne une image très vivante du tumulte df res réjouissances populaires. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII' SIECLE 89 

pourraient jamais avoir lieu « aux quatre fêtes solennelles et à celle 
du Patron ^ « . 

Il existait en outre, parmi nos populations rurales, une foule de 
cérémonies et de traditions locales, restes mystérieux ou vagues 
réminiscences du vieux culte germanique qu'il serait trop long 
d'énumérer toutes ici, même en passant, et qui subsistent en partie 
jusqu'à nos jours ^ Lors de la fête des Trois-Rois, les enfants 
déguisés parcouraient la commune pour chanter et recueillir des 
dons dans les maisons; ils allaient aussi quelquefois continuer leur 
pèlerinage poétique d'un village à l'autre^. Le mardi-gras, on lançait 
dans les airs, au sommet d'une colline, des disques en bois, allumés 
aux flammes d'un grand bûcher, après les avoir fait tournoyer avec 
une vitesse toujours croissante, au bout dune baguette de coudrier*. 
A la Saint-Jean, on se rendait également en cortège, avec flûtes, 
fifres et tambours, sur la colline la plus proche, pour y allumer de 
grands feux, par-dessus lesquels les gars faisaient sauter les filles, 
et pour y tirer des pétards*. 

Ce qu'il y a peut-être de plus curieux dans ces coutumes, ce sont 
les privilèges que la tradition locale accorde aux femmes en divers 
endroits, à certains moments de l'année. Soumises d'ordinaire à 
une règle sévère, il leur est permis, ces jours-là, de s'émanciper 
pour un instant. A SundhofTen, par exemple, elles se rendent le 
mardi après la Pentecôte au cabaret, y gaspillent toutes leurs éco- 
nomies, chantent, crient, se querellent, et, — si nous devions 
prendre au mot leur austère dénonciateur, — « s'y livrent à tous 
les excès"». Dans certains villages du comté de Hanau-Lichten- 
berg, c'est le mercredi des Cendres que les femmes ont le privilège 

1. Notes d'arrêts, p. 26. 

2. La rédaction du Jahrbuch dos Vogesen-Club's a réuni dans les treize 
volumes déjà parus de cet aunuaire de nombreux et précieux matériaux 
sur ces coutumes et traditions du passé, comme Auguste Stœber l'avait fait 
dans ïAlsatia pendant de longues années. 11 serait temps de tenter un 
tableau raisonné et détaillé du folklore alsacien. 

3. Eu 1605, trois pauvres enfants d'un des villages de la République de 
Strasbourg, s'étant aventurés dans le voisinage, furent ensevelis par une 
bourrasque de neige. On les retrouva morts dans un fossé, l'un ayant la 
figure encore toute noircie pour mieux jouer son rôle. (Reuss, Kleine Strass- 
burger Chronik (1424-1615), Strasb., 18S9, p. 31.) 

4. Aug. Stœber, Al^atia, 1851. 

5. C'est à l'occasion de cette fête qu'un enfant de quinze ans fut tué par 
un autre à Guebwiller, en 16b7.(C /ironique de Gucbœiller. éd. Mossmanu, 
p. 297.) 

6. Lettres du pasteur Scheurer, de Sundhoffea et du surintendant Wallher 
de Riquewihr sur les désordres de conduite des paroissiens de Sundhoffen 
(17 mai 1664). - A. H. A., E. 406. 



00 l'aLSACE au XVII* SIÈCLE 

de pénétrer dans les maisons, d'en tirer les habitants et surtout 
ceux du sexe foi't ; ceux qui ne se l'achètent pas avec quelque pièce 
de menue monnaie sont saisis aux bras et aux jambes et jetés en 
l'aire Une autre fête très populaire dans tout le comté, se célèbre 
le dimanche de Pentecôte. Après le service divin, tous les jeunes 
gens du village, munis de longs fouets, traversent la grand'rue, en 
les faisant claquer avec le plus de bruit possible, et le plus habile à 
manier cet instrument est proclamé roi [Pfingstkœnig). Puis, le len- 
demain, les gars circulent, la figure noircie de suie, précédés d'un 
beau mai orné de rubans et tout enrubannés eux-mêmes, quêtant de 
maison en maison des œufs, du lard et du vin. La jeunesse fémi- 
nine les attend sous les tilleuls ou les ormes devant l'église; elle a, 
de son côté, préparé des gâteaux d'une fabrication particulière 
[Motzen], et l'on improvise avec les offrandes une collation com- 
mune. Le repas terminé, chaque jeune homme détachait un ruban 
du ma/ et l'offrait à une jeune fille; si elle acceptait le cadeau, le 
donateur était son amoureux officiel jusqu'à la fête prochaine*. 

Tout ceci est presque une idylle ; mais le Weibertag, la « fête 
des femmes » des villages de Wihr, Walbach et Zimmerbach, à 
l'entrée du val de Munster, ressemblée s'y méprendre à une bac- 
chanale et les origines en remontent certainement au paganisme. 
A l'un des jours du mois de février, les femmes de ces trois loca- 
lités appartenant aux sires de Ribeaupierre, se réunissaient sur la 
place du marché de Wihr, masquées pour la plupart, pour être 
moins gênées dans leurs ébats et munies chacune de quelques pro- 
visions de bouche, l'une portant un pot rempli de légumes, l'autre, 
plus riche, une oie à la broche, etc. Elles allaient chercher à la 
•cave seigneuriale deux tonnelets de vin, qui leur sont dus par 
tradition et, qu'on plaçait sur le bât d'un cheval, conduit par une 
femme masquée, agitant des sonnettes. On parcourait alors les rues 
des villages ; chaque boulanger el cluujue aubergiste étaient tenus 
de fournir une miche de pain ; la caisse communale versait en outre 
à la masse une somme de douze florins. C'est avec cet argent que 
les braves femmes de Wihr, transformées pour un jour en ménades, 
achetaient un grand bouc, qu'elles ornaient desdites sonnettes. On 
s'établissait ensuite sur un communal, au croisement des routes; 
on cuisait des beignets avec le beurre fourni par la censé seigneu- 

1. KirchencisitaUon de 16U0, daas Rœhrich, manuscrit n" 7.34, I. On 
appelait cette espèce de brimade schlottern. (Hathgeher , Hanau-Lichtenbcrg , 
p. 167.) 

2. Rathgeber, Hanau-Lo-JitenOer;/, p. 168-169. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII* SIÈCLK 01 

x'iale^ on vidait les deux tonnelets et d'autres encore, on arrêtait 
tous les passants, pour les forcer à danser autour du bouc, en pous- 
sant de grands cris. Défense aux maris de se montrer avant la 
tombée de la nuit; ils accouraient au crépuscule pour avoir leur part 
du festin, et finalement leurs épouses % plus ou moins ivres, ren- 
traient, en titubant dans les rues, cassant les vitres et scandalisant 
tout le monde-. Il n'est pas étonnant que les représentants de 
l'Église aient protesté contre des scènes aussi peu édifiantes, et le 
curé Henri Fœrster finit par obtenir de l'autorité civile la sup- 
pression de ces saturnales annuelles. Par arrêt du 24 février 1681, 
le bailli de Wihr avertit ses administrées que toutes celles qui 
seraient vues, ce jour-là, sur la voie publique, payeraient cinq cou- 
ronnes d'amende, et enjoignit aux « forts de la halle •• » delà localité 
de faire, la hallebarde à la main, des rondes dans les trois villages 
et de fustiger sévèrement toutes les femmes qu'ils trouveraient en 
contravention*. 

Ce serait d'ailleurs une erreur complète de s'imaginer qu'il 
fallait aux paysans alsaciens des jours de fête spéciaux pour 
pouvoir s'amuser et même pour abuser de leur droit au plai- 
sir. Sans doute leurs distractions n'étaient guère relevées, mais ils 
s'en contentaient telles qu'elles étaient et n'en désiraient pas de 
meilleures. La principale, sans contredit, était de vider des gobe- 
lets, en nombre illimité, dans l'auberge du village. Nous n'aurions 
pas tant et de si minutieuses prescriptions sur la fei'meture des 
cabarets, si les gouvernants n'avaient vu là le danger capital pour 
les travailleurs des campagnes. Aussi l'autorité politique et l'Eglise 
combinent-elles leurs efforts pour les détourner du vice de l'ivro- 
gnerie. La grande ordonnance sur la police rurale, publiée par le 
Magistrat de Strasbourg, le 9 mars 1660, porte que tous les soirs 
un des membres du conseil presbytéral de la paroisse se rendrait à 
l'auberge pour sommer l'aubergiste de fermer boutique et d'éloi- 
gner ses clients quand l'heure de la fermeture officielle aurait sonné. 
De Pâques à la Saint-Michel la clôture se fera à dix heures, et dès 
neuf heures de la Saint-Michel à Pâques^. Si les clients ne rentrent 



1. 11 n'est pas dit que les jeunes filles aient participé à ces bizarres orgies 
et l'on n'a pas de peine à croire qu'elles en aient été écartées par l'autorité 
ecclésiastique et civile. 

2. Curiosités d'Alsace,!, p. 82. 

3. Nous traduisons ainsi le mot Fasstraeger [porteurs de tonneau) de 
l'arrêté. 

4. A. H. A., E. 2238. 

5. D'autres étaient plus sévères encore; le Magistrat de Landau faisait 



02 LAl-SACK AU XVII* SlÈCLK 

pas « modestement et honnêtement » chez eux, si l'aubergiste leur 
verse encore à boire, les coupables seront passibles pour chaque 
contravention d'une amende de six schellings '. Dans la Haute- 
Alsace, nous voyons qu'on défend à l'aubergiste de donner eî boire à 
crédit à qui que ce soit, pour une somme dépassantcinq schellings*. 
Défense au consommateur de porter des toasts à ses camarades, 
pour les forcer à lui faii'e raison et hâter ainsi le moment de 
l'ivresse. L'aubergiste devra sévèrement défendre pareille conduite, 
et si quelqu'un faisait la sourde oreille, dénoncer le coupable. 11 
est à peine besoin de dire que l'entrée du cabaret est interdite le 
dimanche, pendant la durée de l'office ou du sermon. En cas de 
contravention, aubergiste et buveur payeront dix schellings à la 
caisse des aumônes'. Dans certaines localités la loi défendait même 
aux femmes l'entrée de l'auberge, « alors que c'es^t déjà trop, disent 
les Coutumes de Fcrrette, quelle soit fréquentée par les hommes ». 
Elles devaient payer une livre dix schellings par contravention; 
mais la défense n'était pas difficile à tourner, car la femme n'étail 
pas punissable « si l'aubergiste l'invitait ». Or, quel cabaretier 
n'aurait pas été assez galant pour inviter le beau sexe à se rafraî- 
chir sous son toit, tout comme le père de M. Jourdain offrait du 
drap à ses amis ? Tout ce qu'on demandait aux femmes, en ce cas, 
c'était la promesse de ne pas s'enivrer; cela ne devait pas leur être 
très facile, puisque le règlement défendait de leur servir à dîner 
et à souper plus d'un demi-pot de vin*. 

Tous ces règlements étaient-ils bien efficaces? Il est permis d'en 
douter, en voyant qu'on les renouvelle sans cesse et en notant les 
doléances que renferment les procès-verbaux des visitations ecclé- 
-siastiques au sujet de l'ivrognerie de trop nombreuses ouailles. 
Ceux-là même qui devaient donner l'exemple de la vei-tu deviennent 
souvent une pierre d'achoppement pour autrui '. 

évacuer les auberges de ses trois villages dès huit heures, et tout individu 
qu'on y surprenait plus tard payait quatre baU d'amende. (Ordonnance de 
1608.) Ce n'est qu'en 1661 qu'il consent à attendre jusqu'à 9 heures. 
(Lehmann, Z,a/u/«M, p. 224.) 

1. C'est-à-dire cinq à six francs de notre monnaie, un petit capital pour 
un paysan. 

2. Boiivalot, Coutumes de Ferrettc, p. 64. 

3. LandpoUrey-Ordnung de Strasbourg, 1660. Même l'étranger n'était 
servi qu'après le prône; cependant on consentnità lui donner à manger pour 
qu'il ne mourut pas de faim. Durant le service de l'après-midi, il n'était 
permis de verser à boire qu'aux passants. 

4. Bonvalol, Coutumes, p. 218-219. 

h. Dans le Kirchencisitaionsbericht de 1664 Dannhauer a constaté par 
exemple que le prévôt d'Ittenheim reste à boire au cabaret jusqu'à trois 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XYII» SIECLE 93 

Une autre distraction fort à la mode dans les campagnes et qui ame- 
nait également les paysans au cabaret, c'étaient les jeux de diverse 
nature, prohibés ou permis. Le jeu n'était pas absolument interdit 
en principe ; les gouvernants les plus puritains n'osèrent pousser 
l'austérité jusque-là. Les dés et les cartes étaient autorisi's quand 
on jouait « pour le seul plaisir » de jouer et, tenant compte des 
faiblesses de la nature humaine, l'Ordonnance de police rurale de 
Strasbourg permettait même les enjeux d'unpfenning par partie, ou 
d'un litre de vin'. Mais ceux qui dépassaient ces limites étaient 
inscrits au « livre des amendes » [Frevelbuch] ou mis au ceps-. Cer- 
tains seigneurs traitaient plus sévèrement encore leurs sujets ; 
ainsi Reisseissen défendait absolument aux paysans de Furdenheira 
de jouer aux cartes ou aux dés pour de l'argent, à peine de cinq 
livres d'amende *. 

Les danses étaient généralement permises, à condition d'être 
« honnêtes, simples et pudiques* ». Mais elles ne l'étaient pas 
pourtant d'une manière absolue, et dans certaines localités on pré- 
férait écarter tout danger et tout mal naissant des exercices chorégra- 
phiques en les supprimant eux-mêmes \ Si les uns parmi les adver- 
saires avaient principalement en vue les indécences et les désordres 
attentatoires à la morale, les autres craignaient surtout qu'elles ne 
fussent la cause première de désordres matéxnels et de « batailles » 
entre jeunes gens d'un même village ou, plus fréquemment, entre 
les gars de deux villages voisins. Ces jeunes gens venaient souvent 
au bal, armés de coutelas et d'épées [Wehr) et quand ils étaient 
gris, la jalousie aidant, ils en venaient aux mains ^ ou bien ils ter- 
minaient la soirée, tout comme de nos jours, en allant provoquer 
leurs rivaux par leurs cris et par des chansons moqueuses^. Sans 

heures du matin; à Miltelbergheim, c'est le fils du prévôt qui ne dégrise pas 
<c durant un mois » (vler Wochen lang toU und coll). Archives de Saint- 
Thomas. 
\ Landpolicey-Ordnung de 1660. 

2. « In die Geige spaniian. » Nous avons expliqué déjà, tome \'\ p. 328, 
ce qu'était le ciolonda XVIP siècle, fort diffèrent de celui que les ivrognes 
de notre temps connaissent seul aujourd'hui. 

3. Arrêté du 20 décembre 1667. Reuss, Furdenheim, p. 13. 

4. Landpoiicey-Ordnung de 1660. Du moins la défense élait absolue pour 
les dimanches. 

5. La KirchencLsitation de 1663 nous apprend que depuis trente-huit ans 
on n'avait plus permis de danser aux paysans d'Illkirch, les dimanches et 
jours de fête. 

6. Ce fait curieux de jeunes paysans portant l'épée, — je ne sais si on 
le retrouverait ailleurs à cette époque, — ressort par exemple d'une 
affaire criminelle advenue à Dorlisheim, le 25 août 1627, au sortir du bal de 
la A't76 locale. (Aug. Stœber, Neue Alsatia, p. 136.) 

7. C'est ainsi qu'en 1663 douze gars de Lingolsheim viennent, l'épée à la 



94 LALSACE AU XVIl'' SIECLE 

doute tous ces excès étaient sévèrement punis quand on réussissait 
à s'emparer des coupables, mais le difficile était précisément de 
saisir les fauteurs de ces désordres nocturnes et l'on trouvait plus 
simple d'empêcher ceux-ci de se produire^ 

Ce qui semblait plus dangereux encore aux autorités que ces 
rixes entre jeunes gens à la sortie du bal, c'étaient les « veillées » 
d'hiver et d'été [Kunkelstuben) où garçons et filles se réunissaient 
pour filer, causer, chanter et boire, d'ordinaire en dehors de toute 
surveillance de la part de leurs aînés et où s'ébauchaient une foule 
de relations intimes qui parfois tournaient au plus mal. Il faut que 
la décence ait été parfois rudement compromise dans ces réunions 
nocturnes pour que des législateurs se soient cru obligés de for- 
muler certains paragraphes de leurs règlements sur les mœurs 
rurales*. D'ailleurs, il fallait rentrer de la veillée, et si, en recon- 
duisant son amoureuse, on prenait ostensiblement congé d'elle sur 
le seuil de la demeure paternelle, trop souvent on se retrouvait en- 
suite sous la fenêtre de la jeune fille où des échelles complaisantes 
facilitaient les catastrophes. Le Magistrat de Strasbourg s'est élevé, 
à plusieurs reprises, avec une indignation malheureusement fort 
peu efficace, contre ces visites nocturnes'. Pour les empêcher, l'au- 
torité punissait les coupables, même quand le mariage réparateur 
intervenait avant la révélation publique de la faute, et c'est à la 
prison qu'on cherchait le délinquant pour le mènera l'autel*. 
Toute mariée enceinte était privée de la couronne nuptiale et la 

main, provoquer un soir la jeunesse masculine d'illkirch. (G. Horning, 
Dannhauer, p. Ji34.) 

1. Il semblerait que, vers la fia de la période qui nous occupe, on se soit 
un peu relàcbé de celte sévérité quasi puritaine ; d'ailleurs nous ferons re- 
marquer que presque tous les détails cités plus haut se rapportent à des 
territoires luthériens, et nous sommes tentés de croire que les seigneurs 
catholiques ont été moins stricts sur ce point, dès le début. 

2. Un des ariicles de la Frereltaœ, dressée pour les terres de la Noblesse 
immédiate de la Basse-Alsace, en 1650, après avoir mentionné les Kunckel- 
siuhen, ajoute textuellement l'alinéa suivant : « Entblœssung mcennlichen 
gUedes oor weibspersohnen in ojff'enen f/esellscha/ïen,— 2 GuUlen. » (A.B. A., 
E. UiO.) 

3. On lit. par exemple, dans les procés-verbaux du Conseil des XXI, 
année 1661, fol. 22 : « Das lelterstelgan der jungen hursc/it bec nœchtUcher 
iceil, dadurch oiel hœsp.s cerùbt œird. » 

4. Registres paroissiaux d'Ingwiller, au 14 mars 1680, chez Rathgeber, 
Hanau-Lichlenberg, p. 158. On était généralement fort expéditif en ces 
afîairfs de mœurs. A Weslhoffen, un couple est saisi en flagrant délit, le 
soir à huit heures, le jour de Noël. Conduits en prison et mis à l'amende, 
les coupables sont extraits de la geôle le 30 décembre, amenés devant le 
bailli, <'Scorlés par lui à l'église, mariés et expulsés [ordentlich eingesegnet 
und au:^s der liircken stracUs auss der lier rsckajjlfortgescliickt). Rœhrich, 
manuscrit n* 734, II. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII8 SIECLE 95 

bénédiction (si l'on peut encore employer ce mot en cas pareil) des 
jeunes époux se faisait d'après un formulaire spécial, et avec un 
appareil humiliant qui semblerait bien cruel aujourdhui^. Quel- 
quefois les sujets bien notés obtenaient la permission d'aller se 
faire marier ailleurs, afin d'échapper à la honte d'une situation pa- 
reille ^ L'expérience amena pourtant peu à peu un certain relâche- 
ment dans cette sévérité draconienne, puisqu'on s'aperçut que 
toutes ces punitions, sans cesse répétées, n'arrivaient pas à em- 
pêcher les faiblesses humaines et que le nombre des délinquants ne 
diminuait nullement malgré l'application la plus stricte des règle- 
ments civils et des censures ecclésiastiques. Il faut ajouter d'ailleurs 
que ces règlements ne pouvaient être maintenus en vigueur qu'en 
temps de paix complète, alors que l'administration des campagnes 
suivait sa marche hiérarchique régulière. Au milieu des tourmentes 
de la guerre de Trente Ans et de toutes celles qui suivirent, la 
moralité des villageois d'Alsace devait péricliter tout autant que 
leur bien-être matériel. Ce n'est cei'tainement pas un cas isolé que 
celui que nous relate le pasteur Kumprecht d'Obermodern, en 
notant dans son registre paroissial, à l'année 1633 : « Cette année, 
personne n'a cru nécessaire de venir à l'église pour faire bénir son 
union. Silet enim inter arma omnis honestas^. » Même en des temps 
plus calmes, la justice était lente parfois à intervenir dans les 
affaires criminelles les plus graves, quand il s'agit de délits commis 
dans des localités éloignées des grands centres*, et Ion peut en 

1. On lit dans le registre paroissial de Mietesheim, à l'année 1660, à 
propos d'un mariage de cette catégorie: « Es sind nach/olgende (je passe 
les noms qui ne foui rien à l'affaire) in Jleischlichen œollûsten susammen- 
gekrochen, in eineni strohkrants susammengegeben. » (Kiefer, Pfarrbucli. 
p. 261.) 

2. C'est ainsi qu'eu 1690, Marguerite Oertel, fille de l'ancien prévôt 
d'IUwickersheim, compromise par une prélibation de ce genre, obtient du 
syndic Gùntzer la permission de se marier à Plobsheim, où l'on peut faire 
semblant d'ignorer sa faute, (.\rchives paroissiales d'Illkirch, citées par 
Rœhrich, manuscrit n" 736.) 

3. Kiefer, Pfarrbuch, p. 316. II parle de son annexe Schalkendorf. Il y 
avait pourtant certaines communes où les mœurs semblent avoir été rela- 
tivement pures. Ainsi nous savons par les registres paroissiaux de celle 
d'Eckwersheim que, de 16u0 à 1737, il n'y a presque pas eu de naissances 
illégitimes, et à Berstett on en comptait en moyenne une tous les cinq ans. 
F- Bresch, Aws der Vergangen/ieit, etc., p. 57. 

4. Parmi les dossiers criminels que nous avons parcourus nous citerons 
celui d'un certain Jean Zimmermann, de Fertrupt, poursuivi pour bigamie, 
assassinat et « pour avoir séduit et rendu enceintes près de trois cents 
femmes et filles, dont il avait pu détruire le fruit au moyen de charmes et 
de sortilèges ». Le bailli de Sainte-Marie-aux- Mines uistruisit le procès de 
1610 à 1616. si bien que l'accusé put mourir tranquillement dans son lit. 
(A.H..\., E. 2053.) 



*)(> i/aLSACK au XVII* SIÈCLE 

induire que la voix publique ne s'y élevait pas avec une grande 
énergie conti-e les coupables, partant que les sentiments de mora- 
lité pul)liqu(,' n'y étaient guère vivaces^ Parfois aussi, comme 
pour rattraper le temps perdu, les représentants de la morale pu- 
blique et de la loi agissaient avec une rapidité qui n'était guère 
moins blâmable que leur lenteur en d'autres circonstances*. 

De ce tableau, nécessairement un peu sommaire, mais aussi 
complet que le permettait le plan général de notre travail, il semble 
licite de conclure que si les paysans d'Alsace ont été horrible- 
ment foulés pendant les longues guei-res du WII*-" siècle, s'ils ont 
été iniîiiinient plus misérables alors qu'ils ne l'ont jamais été depuis, 
leur condition générale, soit avant 1621, soit dans les vingt der- 
nières années du siècle, n'a point été malheureuse, ni même, en 
général, pénible. Sévèrement surveillés par une autorité quasiment 
paternelle, protégés dans une certaine mesure contre leurs propres 
défauts et leurs écarts par les règlements multiples et minutieux 
de ce temps, ils semblent plutôt avoir été mieux partagés, en 
somme, que ceux de nos jours, soit que leurs goûts fussent plus 
simples, soit parce qu'ils trouvaient à meilleur compte autour 
d'eux tout ce qu'il leur fallait pour vivre. Exposés à des crises 
épouvantables qui ont failli les anéantir et les ont plus que décimés, 
ils ont eu pourtant certains avantages sur leurs descendants: une 
population moins dense, un sol moins épuisé, des impôts moins 
lourds leur faisaient une existence, non pas meilleure sans doute 
ni moralement plus relevée, mais peut-être moins troublée par les 
soucis du lendemain que celle dont les classes rurales se plaignent 
aujourd hui. 

' 1 . Ce qui prouve aussi combien la moralité des campagnes était faible, 
c'est la fréquence des cas de sodomie et de bestialité qui paraissent, à partir de 
la guerre de Trente Ans, dans les chroniques et les archives paroissiales. 
Les mœurs ii,'nobles des soudards de tout pays, des Italiens et des Espa- 
gnols surtout, ont infecté de ce vice les populations rurales où on les 
signale très rarement pour les temps antérieurs. Je cite au hasard le procès 
de deux jeunes frères de Fessenheim (166U), d'un jeune paysan de Dossen- 
heini (1666), d'un homme de Geudertheim I1673J, etc. Ou décapitait d'abord 
les coupables, puis on bnilait leurs cadavres avec les corps des animaux sur 
lesquels ils avaient assouvi leurs passions brutales. Voy. entre autres dans 
la liasse de procès analogues du comté de Linange (A.B.A., E. 4325), 
celui du berger de Ziiiswiller, d'août IGJS. 

2. Ainsi nous voyons en 1668 une paysanne d'Olvvisheira arrêtée pour 
adultèri' le 27 juin, jugée, condamnée et décapitée le 30 juin sur la place 
du village. (Registres paroissiaux d'Olwisheim, chez Rœhrich, manuscrit 
n* 734, I.) 



CHAPITRE SIXIEME 
Superstitions populaires et Sorcellerie ' 

Passer sous silence ou ne mentionner qu'en passant dans ce ta- 
bleau de la vie sociale au XVIP siècle, le chapitre des superstitions 
populaires et de la plus effroyable de toutes, la foi en la sorcel- 
lerie, serait y laisser une lacune énorme. Si d'autres époques ont 
été peut-être aussi superstitieuses, si l'ignorance a été parfois bien 
plus générale et plus profonde, il n'y a pas eu de siècle où cette 
lugubre maladie qu'on nomme la croyance aux sorciers ait sévi 
avec une intensité analogue ni fait autant de victimes. Dans sa 
première moitié surtout, le XVII* siècle est l'ère des procès de 
sorcellerie, des tortures et des bûchers; tous ceux qui ont étudié de 
plus près les grandes épidémies mentales de l'humanité le savent. 
Mais c'est seulement en cherchant à se rendre compte de leur dé- 
veloppement dans un cadre restreint qu'on s'aperçoit nettement de 
toutes les horreurs qu'elles ont accumulées dans les limites d'une seule 
province, et plus on explorera les archives locales, pour s'occuper de 
l'histoire des mœurs, encore trop négligée partout, plus on exhu- 
mera de documents nouveaux sur les ravages de ce fléau. 

La superstition est partout au XVII® siècle, dans les rangs de la 
noblesse et dans ceux de la bourgeoisie comme parmi les paysans ; 
elle n'épargne pas plus le clergé que les laïques, elle sévit sur les 
sectateurs de Luther comme sur les disciples de Loyola, et ceux-là 
même qui combattent par charité les actes cruels des bourreaux 
n'osent pas nier la réalité des faits reprochés aux victimes *. II y a 
sans doute bien des degrés dans la superstition populaire. Le curé 
qui force son sacristain à mettre en branle, de jour et de nuit, la 
cloche du village pour chasser l'orage, ne fait que partager des 
préjugés absurdes, qui n'ont pas encore disparu partout de nos 

1, Nous avons placé ce chapitre à la suite de celui des paysans, parce que 
dans les classes rurales les superstitions sont plus grossières et plus bru- 
tales, mais au fond elles se retrouvent dans toutes les couches de la société 
d'alors. 

2. Les plus connus parmi les adversaires de la pratique courante, 
le D'' Wier au XV 1= siècle, le P. Jésuite Frédéric de Spée au XV1I% uout 
jamais contesté qu'il y eût des sorcières et qu'on pût signer uu pacte avec 
le démou. 

R. Reuss, Alsace, II. 7 



98 l'alsace au xvii* siècle 

jours V Le secrétaire de l'abbaye d'Ebersheiiumunster, Thiébaut 
Rothfuchs, qui lire l'horoscope de chacun de ses enfants et note 
consciencieusement dans sa Chronique qu'ils sont nés sous l'ascen- 
dant de Saturne, de Mars ou de Vénus, sous le signe des Gémeaux 
ou du Lion, est un homne intelligent, instruit et très bon catho- 
lique.'. Les annalistes les plus raisonnables et les théologiens les 
plus éminents de l'époque répètent à chaque apparition d'une 
comète à l'horizon de l'Alsace qu'elle annonce de graves perturba- 
lions politiques el les châtiments terribles du Très-Haut. Ils 
découvrent au lirmament, non seulement les traînées lumineuses que 
nous y voyons encore aujourd'hui dans des occurrences pareilles, 
mais des bras armés d'épées ou de verges, ou même des armées de 
feu s'entrechoquant à la voûte céleste *. Les esprits frappeurs *, les 
apparitions insolites ' ne rencontrent pas d'incrédules parmi les 
représentants d'une culture supérieure. 

La superstition s'accentue, en devenant active, comme lorsqu'elle 
s'efforce de trouver la guérison de certaines maladies par des pro- 
cédés plus ou moins magiques. Les bonnes femmes de Strasboui'g, 
tout hérétiques qu'elles sont, portent en secret des bouillies et des 
breuvages aux religieuses du couvent de Sainte-Madeleine, afin 
qu'elles les consacrent par leurs prières et qu'ainsi bénies elles 
rétablissent leurs proches*. Lespaysannes luthériennes de laBasse- 
Alsace font de môme des pèlerinages clandestins à Sainte-Agathe 
(près de Weitbruch), à Saint-Jean (près de Saverne], à Sainte- 
Odile, à Marienthal, à la source d'Avenheim (au Ivochersberg) et y 
prononcent des formules mystérieuses pour rétablir leur propre 
santé ou celle de leurs enfants et de leurs parents'. Quand elles ne 



1. IMainie d'un bounetier de Saint- Léger (bailliage d'Altkirch), qui est eu 
même temps sacristain, et que son curé empêche, pour cette raison, d'as- 
sister à une assemblée de ses confrères professionnels. Voy. Bulletin histo- 
rique de Mulhouse, 1»94, p. 31. 

2. Reçue d'Alsace, l«88,p. SU, 81, 83. 

3. Sur les comètes de 1618, 16;il, 16(51, 1664, 1672, voy, Friese, Hisîorische 
Merckwârdir/kciîen des Elsasses, p. 117-118. 

4. Ils sévissaient déjà au XV'IP siècle et dans sa CAronjçwe, le peintre 
J.-J. Waller, esprit cultivé cependant et membre du Grand-Conseil de 
Strasbourg, cite une foule de faits de ce genre arrivés de son vivant dans 
sa ville natale. 

5. Le chanoine Bernard de Ferrelte raconte dans son Journal, à la date 
du 17 septembre 1693, que le curé Jean-Georges Bruat, de Sainl-Amarin, 
« homme digne de foi, s'il en fût », a rencontre « le cadavre d'un dragon au 
pied d'une roche élevée vers la montagne appelée Haag, près de Geis- 
hauseu. 11 est vrai qu'il ajoute: « Le croira d'ailleurs qui voudra. » 

6. Kirr/icncisitalion de 1650. Rœhrich, MittheilurKjcn, II, p. 253. 

7. Brescb, A«5 c/er Veryangenheit, p. 58-59 ( 1601-1606) , et A7/x7ie/ictstïaf ion 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVIl'' SIKCLIi 90 

peuvent ou ne veulent pas y aller elles-mêmes, elles chargent de 
cette mission quelque intermédiaire plus ou moins discrète'. C'est 
aux religieux des couvents de la Haute-Alsace que s'adressent aussi 
les hérétiques du pays pour recouvrer les objets perdus ou volés '. 
Les Jésuites de Schlestadt, de leur côté, trouvent à chaque instant 
chez leurs pénitents des formules couvertes de croix et de signes 
mystérieux, destinées à empêcher les maladies, à guérir les bles- 
sures et à faire retrouver les objets perdus. Sans doute, ils les leur 
arrachent et les jettent au feu % mais ils se glorifient eux-mêmes de 
guérisons non moins mystérieuses. Tantôt c'est saint Gangolphe 
qui a dissipé des rhumatismes* ou saint Valentin des attaques 
d'épilepsie' ; tantôt l'eau bénie sous l'invocation de saint Benoît 
arrête le cours de la maladie ^ et celle de saint Ignace délivre 
même les animaux de toutes leurs souffrances''. Un capucin de 
Soultz, le P. Ubalde Thyring, expédie « par chariots » de l'eau 
bénite aux paysans du Belchenthal, pour en abreuver leur bétail *, 
etc. Les RR. PP. de Schlestadt nous racontent également, tout 
au long, l'histoire d'une de leurs ouailles qui avait des chaus- 
sures bien singulières et semblent persuadés de la réalité des tri- 
bulations qu'elles lui causent^. Les juges et les baillis de l'une et 
de l'autre confession, les pasteurs luthériens'" comme les curés 

de 1650. (Rœbrich, op. cit., II, p. 254). — Visitation.-^berirht de 1663 dans 
Horuing, Dannhauer, p. 231. Ces formules s'adressaient à Saint-Weiidelia 
et s'appelaient San/ct-Wendelinssegen. 

1. Nous citerons le registre du Consistoire de Sainte-Marie-aux-Mines : 
« Sera remontré à Sara Domballe... sa faute commise ayant par idolâtrie 
et superstition envoyée par commission vers un certain saint pour pensant 
recevoir par icelle de lui guérison de quelque maladie. » Délibération du 
18 mars 1640, chez E. Muhlenbeck, Reçue dWisace, 1878, p. 369. 

2. Condamnation d'un bourgeois de Mulhouse auquel on avait volé trois 
coupons de drap et qui envoie un tailleur consulter à ce sujet les capucins 
de Laudser. 11 doit payer 35 livres d'amende et le tailleur est mis en prison. 
Mais la nuit d'après, la marchandise est placée devant sa porte. — Bulletin 
historique de Mulhouse, 1877, p. 21. 

3. « Res supersiitiosas crlpuimus... » (Génv, Jahrbiic/iar, l, p. 38. — 
V. Aculsœ chartœ magicce... Yulcano tradltœ. » {Ibld., p. 28, 43, etc.) 

4. Gény, op. cit.., I, p. 128. 

5. Id., ibid., p. 119. 

6. Id., iôif/., p. 149. 

7. Id., op. et loc. citât. 

8. Bernard de Ferretie. Diarlum de Murbach (encore en 1714), p. 58. 

9. « Sandalia Cyprldis Jure dixisses; » chaque fois qu'il les mettait « in 
concupiscentlas arsit », et dès qu'ils les ôtaii « obscœni cestus posuere » 
(1674). Voy. Gény, Jahrbûchcr, I, p. 163. 

10. Dannhauer, qui raconte, dans son Visitationsbericht de 1663, un malheur 
de cegenre arrivé au fils du prévôt de Dorlisheim, exprime pourtant un 
certain doute sur la cause de l'impuissance, c Ob ligamine maglco, ob In 
affectu morali, koenne man nicht wissen. » Voy. Horniug. Dannhauer, p . 232. 



lUO i/aLSACE au XVII'' SIKCI-K 

calholiques, ne mettenl pas en question la réalité des pratiques 
( riniiiioll(>s jiar lesquelles certains mécréants paralysent la virilité 
des maris on des aniDureux, en leur « nouant l'aiguillette » au mo- 
ment de la bénédiction nuptiale'. La conviction était la même, dans 
les deux confessions, en ce qui touche aux possessions démo- 
niaques. On nous raconte à ce sujet, les plus singulières histoires. 
Un jeune étudiant strasboui-geois, nommé Michel Schamniicus, se 
trouvant à l'Université de Wurzbourg, en 1611, avait eu la malheu- 
reuse idée de vendre son âme au démon, en signant le pacte de son 
sang. Conduit à jMolsheim, il y est exorcisé par les Jésuites, dans 
leur chapelle, le 13 février 1613, et au moment où ils l'admettent à 
la communion, le diable rapporte le document fatal en poussant 
des cris affreux ^ N'ers la même époque, un gentilhomme, coupable 
du même péché, est exorcisé dans la même chapelle de Saint-Ignace, 
à Molsheim, et c'est une cigogne qui rapporte dans son bec le pacte 
diabolique'. Un peu au[)aravant, le seigneur de Miittersholz, le 
sire Jacques de llathsanjhausen, avait été frappé de maladie men- 
tale, mais le paslcur du village, M' Georges Huob, persuadé qu'il 
est possédé du démon, veut procéder à des exorcismes en règle, 
pour vaincre la posscssio sat/ianica^. Encore en 1652, à propos d'une 
polémique entamée au sujet d'une demoiselle Zorn, de Plobsheim, 
ensorcelée, au dire des siens, mais en réalité pauvre épileptique 
déséquilibrée, le principal des théologiens luthériens de Stras- 
bourg, Jean Conrad Dannhauer, admettait jiarfaitement la posses- 
sion diabolique de la malade ^ Ce n'était pas aux personnes 

1. Dossier du proi;és de Daniel Thomann, ouvrier mineur, accusé d'avoir 
empêché la consommation du mariage de Jean Schneider et de Madeleine 
Oberniani), 1615. |A.H..-\., E. ti;i3.) — Nous avons trouvé aussi une singulière 
hri.-îioire de ce genre dans une lettre du secrétaire municipal de Guémar, au 
conseiller Daser, deKibeauvillé. eu date du 11 janvier lG4y. Une jeune fille 
de cette localité, Marie Dibler. avait paralj'sé un soldat de la garnison, 
d'après les indications d'une vieille Suissesse. Après l'avoir tourmenté 
durant deux nuits, elle le « restitua in intef/z-um » la troisième, ce qui n'em- 
pêcha pas l'amant furieux de l'accabler de coups. De là, plainte et inlerveu- 
liou de l'autorité. (A. H. A., E. 625.) 

2. D'après les procès-verbaux de l'Université de Wurzbourg, chez Aug. 
Stœber, Aug ailen Zeitcn, p. 164. 

:i Caroli, McniorabULa ecclesiascica sœculi XVII, tome I, p. 305. Le fait 
se jjassait eu 1612. 

4. Lettre de Huob à Pappus, 15 juillet 1606. (Archives de Saint-Thomas.) — 
Le seigneur de Kolbsheim appelait lui-même une sorcière pour se guérir 
dune maladie. Kœhrich, MittlirAlungcn, II, p. 255. 

5. Dannhauer, Sc/icid- und Alj!>a;jljrieJJ\ etc., 1667. 8". Celle polémique avec 
un Ji'suite de Cologne ne portait nullement sur le fait de la possession, mais 
sur la possibilité, pour les hérétiques, de chasser le démon. Les Jésuites de 
Scblestadt en avaient expulsé quarante-six à la fois d'une de leurs parois- 
siennes. (Geny, 1, p. yi.) 



LA SOCIÉTÉ ALSACIF.NXK AU WH" Slixi.K lOi 

seulement, c'était aux choses, et même dans renceinle sacrée, que 
s'en prenait Satan. En 1656, le couvent des capucins d'Obernai fut 
déplacé, parce qu'on découvrit un jour un « grand maléfice », sous 
forme d'un serpent, enfermé dans l'une des colonnettes de l'auteP. 
On vivait tout naturellement dans l'atmosphère du surnaturel et 
pour les esprits simples tout semblait vraisemblable ; le pauvre 
diable essayait de « conjurer » les trésors cachés dans le sol et de 
les faire monter à la surface- et le petit bourgeois, qui voyait son 
voisin prospérer sans en deviner la cause, l'attribuait à la posses- 
sion d'un génie familier ou de quelque racine de mandragore \ 
Quoi d'étonnant, après tout, si cette crédulité superstitieuse, 
répandue dans toutes les couches sociales, s'est attachée tout 
particulièrement dans la première moitié, si tourmentée, de ce 
siècle, aux prodiges de la sorcellerie et si les pauvres paysans 
surtout, trop souvent maltraités au delà de toute expression, dé- 
sespérés de leur longue misère, ont cru finalement que le Diable 
ferait plutôt encore des prodiges en leur faveur que le Bon 
Dieu ? 

C'est une question excessivement complexe que celle des origines, 
de la raison d'être et de la nature même de la sorcellerie ; elle ne 
saurait nous occuper ici^ 11 suffira de dire que tout en n'admettant 

1. P. Frucluosus, Commcntaiius de procincia Alsatiœ FF. Capucino- 
rum, extrait par Rœhrich, Manuscrits de la Bibliothè',jue municipale de 
Strasbourg. u° 730. 

2. Dom Bernard de Ferrette nous parle souvent de ces cliercheurs de 
trésors dans son Journal. Un jour, il aperçoit à son grand étonnement, un 
cercle tracé au croisement des routes de Lautenbaeh et de Murbach. «J'ap- 
prends que pendant la nuit de Noël on avait vu à cet endroit.. . couchées 
par terre de mauvaises gens évoquant le Diable et écoutant ses réponses... 
Ce même jour, trois ans plus tard, on creuse la terre de 4-5 pieds... pour 
trouver de grands trésors, etc. nDiarium de Murbach, p. 36. 48. etc. J"ai trouvé 
la curieuse histoire d'un trésor découvert par un esprit, à « Busweil en 
Alsace » dans une des dépêches de l'envoyé de France, Nicolas de Baugy, 
ad-f-essées de Vientie àM. de Puysieuls,mars 16"20. (Bibl. Nat. Mscr. français 
15929.) Voy, aussi une histoire analogue, arrivée en octobre 16'.»3, dans la 
Chroniqwj deJ. Furstenberger, .Mulhauser Gesc/iichten, p. 3S0. 

3. On se figurait ce Geldinccnnlein comme une espèce d'homuiirulus 
magique, conservé dans une boite et enrichissant, malgré lui, son proprié- 
taire. Aug. Stœber rapporte, d'après les procés-verbaux du Conseil de 
Colmar, un singulier procès, plaidé le 21 mars 1684 :1a veuve Scherger accuse 
son voisin Jouas Muller d'avoir dit qu'elle possède un GeUlinœnnlein, «ce 
qui est une injure». Il est condamné à une amende. (Ans alten Zeiten, 
p. 62.) 

4. J'ai traité autrefois la question plus à fond dans mon ouvrage : La Sor- 
celletie au XVI' et au XVII' siècle, particulièrement on Alsace, d'après 
des document!^ en partie inédits, Paris, Cherbuliez, 1872-, 8°. Je puis me per- 
mettre d'y renvoyer le lecteur pour les conclusions théoriques, bien que le 
progrès des sciences médicales ait facilité depuis l'explication de certains 



KU I, AI.SACi: AU XVIl'' SlhXI.E 

pas, — cela va de soi, — la i-éalilé objective dos phénomènes de la 
sorcellerie, nous sommes disposé à admettre, dans une certaine 
mesure, sa réalité subjective ; nous croyons qu'il y a réellement eu 
beaucoup de gens, au XVII* siècle, qui se sont crus sorciers et qui 
on! fait des actes de magie, signé des pacl<'s avec le démon, tenté 
de s'enrichir ou de satisfaire leurs haines et leurs vengeances à 
l'aide de la puissance surnaturelle qu'ils attendaient de lui. Beau- 
coui) d'entre les sorciers et les sorcières qui ont péri sur les bûchers 
crovaient à la réalité de leurs hallucinations, de quelque façon 
qu'elles se soient produites ^ Parfois même les réunions nocturnes 
décrites par tant d'interrogatoires, les agapes infernales, célébrées 
au milieu des cérémonies les plus immondes, ont peut-être eu véri- 
taldement lieu sur quelque colline solitaire, au carrefour de quelque 
forêt*. Nous ne croyons pas non plus qu'on doive nier d'une ma- 
nière absolue la réalité de certains des méfaits reprochés à ces sup- 
pôts du diable : les morts subites d'hommes, d'enfants, d'animaux, 
mentionnées dans tant d'aveux, peuvent avoir été occasionnées, 
d'aventure, par le poison, aussi bien que par une cause naturelle, 
étrangère à la volonté des accusés. Mais il ne me semble pas permis 
de tenir compte de ces facteurs, au delà d'une mesure assez res- 
treinte, dans l'appréciation de la sorcellerie d'alors. Rien ne prouve 
en effet que, si même ces quelques faits matériels ne s'étaient pas 
produits, l'ensemlde du tableau dût en être notablement changé. 
C'est une tradition déjà ancienne et fortement établie qui règle la 
matière; les usages et les pratiques de la sorcellerie étaient enre- 
o-istrés, si je puis dire, depuis longtemps, à l'époque dont nous 
parlons, aussi bien que la façon de les combattre. Les prescriptions 
minutieuses des autorités civiles et ecclésiastiques qui l'ont fixée, 
ont p(''nétré du cabinet du jurisconsulte et du confessionnal du 
prêtre dans l'âme et le cerveau populaires''. Dans ces sphères, on 
se représentait foixément les procédés du Malin, les maléfices des 

phéDomènes qui se rattachent à l'hystérie, l'hypnotisme, la suggestion, etc. 
J'y renvoie aussi pour une foule de détails descriptifs; ceux que nous em- 
ployons ici sont presque tous empruntés aux documents nouveaux, réunis 
depuis 187 :i. 

1. Elles étaient ou bien d'origine purement psychologique ou produites par 
des onguents et des boissons dont le datura, la jusquiame ou le pavot four- 
nissaient sans doute les éléments principaux. 

2. On trouvera la liste plus détaillée des localités de montagne et de 
plaine spécialenumt favorisées par la visite des sorcières alsaciennes, dans 
Aug. Slœber [Alsatia, 1850-57, p. 283 et 334), dans W. Hertz [Deutsche Sage 
iin E'isass, p. 203) et dans ma Sorcellerie, p. 36. 

3. Pour se rendre compte du fait que le peuple voyait partout autour de 
lui de la sorcellerie et des sorciers, ou n'a qu'à parcourir la liste des noms 



LA SOCIÉTÉ alsacienne: au XVIie SlÈCLK 103 

victimes d'une manière quasiment stéréotype, absolument comme 
les récits de l'histoire biblique ou les enseignements dogmatiques; 
le catéchisme du Diable n'était pas moins arrêté que celui de l'Eglise 
et son questionnaire également immuable. Une fois que la rumeur 
publique avait fait planer sur la tète d'un malheureux le moindre 
soupçon de sorcellerie, malheur à lui si ses nerfs n'étaient pas d'ai- 
rain ! Pour peu que " l'autorité » tînt à le voir proclamer coupable, 
le bourreau se chargeait de l'aveu, et nul ne saurait douter que c'est 
lui le grand pourvoyeur des bûchers et des gibets. Pourvoyeur 
irresponsable, puisqu'il partageait la folie commune, il ne faisait 
qu'exécuter les ordres des tristes représentants d'une justice féroce 
et démente elle-même. 

Il y avait plusieurs raisons particulières pour que l'épidémie, 
générale alors, sévit plus cruellement en Alsace. D'ancienne date, 
la vallée rhénane fui un terrain favorable aux croyances hétérodoxes 
et à toute fronde religieuse; les sectes de tout genre y ont pullulé 
au moyen âge et le siècle de la Réforme y a vu les anabaptistes. 
Notre région était entrée dans le XVIP siècle profondément tra- 
vaillée par le ferment des discordes religieuses et l'accusation de 
sorcellerie a été, plus d'une fois, dans l'Allemagne catholique de ce 
temps, un prétexte commode et décent pour écraser des germes d'hé- 
résie. Des guerres continuelles avaient semé la misère la plus noire 
dans les campagnes et chez beaucoup de malheureux cette misère 
opiniâtre doit avoir engendré la folie temporaire ou durable. Bien 
des aveux insensés, avidement notés au passage par les greffiers 
stupides dont nous lisons aujourd'hui les procès-verbaux, ne sont 
que des divagations de pauvres fous. Bien des aventuriers aussi, 
exploitant le désir ardent de ces misérables, d'être délivrés de leurs 
maux à tout prix, ont pu profiter des superstitions populaires et 
jouer au milieu de ces masses moralement et physiquement abruties, 
le rôle d'émissaires de Satan ou même celui du démon en personne. 
Enfin l'organisation même de la justice et surtout l'éparpillement de 
tant de petites justices seigneuriales }'• favorisaient les plus odieux 
abus de la force, de l'imbécillité des uns et de la convoitise des 
autres. Le privilège d'être jugé par ses pairs présentait un surcroît 
de dangers quand c'étaient quelques villageois profondément supers- 
titieux qui décidaient de l'innocence ou de la culpabilité des malheu- 



de lieux-dits qu'ils rappellent (Hexeuacker, Hexenbaum, Hexenbuckel, 
Hexengarten, Hexeiigrub, Hexeiihag, Hexenkeller, Hexeumatt, etc., etc.). 
Voir, pour la Haute-Alsace, le Dictionnaire lopograplnque de G. Stotïel 
(2' édit), p. 245-246. 



404 i.'alsack au xvii'' siixle 

roux rliaro-és par la niineur publique. Gomment n'auraienl-ils pas 
tondamnô, sans hésitation aucune, quand leurs conducteurs spiri- 
tuels ne ccssaicnl de leur parler, avec une conviction tout aussi 
complète, des sortilèges pratiqués autour d'eux', quand, lors de la 
Visitation des paroisses, les dignitaires de tout culte les interro- 
geaient solennellement pour savoir si personne, parmi eux, ne se 
livrait aux pratiques de la sorcellerie * ? 

C'est une consolation relative de pouvoir se dire qu'une partie 
tout au moins des innombrables victimes de la folie des sorciers a 
été punie pour des méfaits véritables, pour des crimes frappés jus- 
tement pai- les lois de tous les temps et de tous les pays. On ne se 
fio-urait pas alors que certains actes, répugnant particulièrement à 
la loi morale, l'empoisonnement, l'inceste, les crimes contre nature, 
pussent s'accoiiiplii' autrement que par l'intervention directe de 
Satan, et peut-être les coupables le croyaient-ils eux-mêmes. Du 
moins, dans les nombreux dossiers que nous avons parcourus, les 
incendiaires', les sodoraites, les paysans et les bergers inculpés de 
bestialité, déclarent tout d'abord avoir signé un pacte avec le Malin*. 
Mais pour combien d'autres cette explication ne saurait être valable ! 
Ce ne sont pas de petits enfants ni de vieilles octogénaires qu'on 
peut charger d'accusations pareilles, et c'est précisément en lisant 
dans nos pièces d'archives les soi-disant aveux de leurs noces au 
sabbat, faits par des garçonnets et des fillettes, incapables de rien 

1. En 1648, le pasteur Widtmanu, de Scharrachbergheim, note sur son 
registre des baplénies qu'un enfant a été ensorcelé par une parente qui 
assistait à la cérémonie et supplie toutes les femmes enceinles de la paroisse 
de redoubler leurs piières pour échapper à pareil maléfice. (Rœhricb, Mscr. 
Bibl. mun.. n° 734, II ) P^n 1615, le pasteur J.-J. Ruckus, de Romanswiller, 
dénonce une vieille femme qui demeure dans le Birckenwald et qui séduit 
ses ouailles et il dit «qu'on devrait bien ne pas la laisser en vie ». Rœhrich, 
Mitt/ieilunr/rn, JI. p. 255. 

2. .\rliclcs de la police ecclésiastique par lesquelz les curez de revesché 
de Bâle ont accoutusmé d'examiner leuis paroissiens, 1664. (Kccle.^iastirum 
Arr/entincn.^e, ls91, p. 17.) - Voy. aussi les e.xtrails de la Kirrhencisita- 
tiondc 1650 chez Rœhrich. Mittliciluncjen, II. p. 253. 

;-i. C'est ainsi qu'une jeune fille de seize ans, qui, en 1611, allume un 
incendie par lequel le village de Dettwiller est détruit presque en entier (et 
q.ui est décapitée et brûlée le l.i septembre 1611), déclare avoir agi à l'insli- 
galion d'un Juif, accompagiié d'un grand chat noir. Augustin Trensz, qui 
allume à Strasbourg la maison paternelle, el qui est également décapité, 
puis brillé, le 16 juin 161;<, déclare avoir signé, dès l'âge de 12 ans, un pacte 
avec Satan, etc. 

4. Procès de Jacques Mùller, de Wahlheim, 2 septembn; 1615. (.\.H.A., 
C.37.)— Procès de Lucie Ehringer, de Guémar, 1614. (A. H. A. ,E. 623.)— Voy. 
aussi l'his'oiie de la peiiie lille de sept ans, violée par le diable sous forme 
de valet, pendant qu'il lui met ses bottines. .Géuv, Jahrhucher, I,p. 117; 
Tchamser, Annales, II, p. 308; Alsatia. 1857, p. 338, etc., etc.) 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVIl"^ SIECLE 105 

comprendre aux choses qu'on leur fait dire', qu'on se demande si, 
même pour les autres, les confessions sont véridiques ou si elles 
sont arrachées, elles aussi, par la torture-. 

Il n'est pas possible d'établir une statistique, même approxima- 
tive, des victimes alsaciennes de la procédure contre les sorciers, 
au XVIP siècle. Il faudrait pour cela dépouiller une à une toutes les 
petites archives locales et encore un grand nombre d'entre elles 
ont-elles péri ou ont été du moins fortement endommagées, soit 
pendant les guerres de l'époque, soit pendant la Révolution. Grâce 
aux nombreux travaux sur l'histoire locale, mis au jour depuis un 
demi-siècle, on peut se faire pourtant une idée de la fréquence de 
ces procès dans certains centres de la province et à certains mo- 
ments de son passé. De ces données multiples, bien que fort incom- 
plètes, il résulte que c'est par milliers que furent immolées les vic- 
times ; que la Haute-Alsace en a vu périr proportionnellement un 
nombre infiniment plus considérable que la Basse-Alsace, et qu'en 
Basse-Alsace même les régions catholiques ont fourni plus de sor- 
ciers et de sorcières que les régions protestantes^, ^'oici maintenant 



1. Nous trouvons dans ces procès des enfants de 14 ans, à Bœrsch (Da- 
cheux. Fragments de Chroniques. 111, p. 176i. de 12 â 13 ans, à Schlestadt 
(Dorlaii, Notices, II, p. 195), de 5 à 6 ans même (Hecker, Munster, p. 94). 

2. Nous citerons ici deux dossiers qui nous ont semblé typiques en fait 
de dépositions enfantines. L'un est celui de deux garçons, Jean Schneiderlin 
et Christophe Philippi, de BoUwilier, qui furent impliqués dans un procès 
de sorcellerie en janvier 1641, et dénoncèrent toute une série d'autres 
enfants. L'un des inculpés (il a onze ans!) raconte (ou on lui fait raconter) 
qu'il a épousé au sabbat la petite sœur d'un camarade, << scye hiebsi-li uncl 
iceyss çieicest, aher f/ants hait ain bauch, in wintersseit bcsriiehen, in bei- 
::^ein Michael Zippl's, Grâce Anna, etc. » [Confessio duoruni puerorum su 
BolUceiler, A. H. A., C. 984.) — L'autre dossier est celui de la petite Made- 
leine Baumej'er, de Bergheim. âgée de 12 ans, qui est convaincue d'être 
allée au sabbat, au Heuberg, en Souabe. Elle raconte qu'elle y est arrivée 
dans un carrosse, attelé de huit chats noirs, et quand le diable l'a vue. il lui 
a dit: « Hoho, voicy ma petite pucellel » et il l'a possédée. Le procès eut 
lieu en juin 1683; les actes de procédure sont en français, car le Conseil sou- 
verain, heureusement pour les accusés, a voulu reviser l'affaire et la fillette, 
condamnée à mort par le Malefisgericht de Bergheim, en fut quitte pour 
être fouettée et passer six semaines en prison. (A.H.A.,E. 1048.) 

3. On a quelquefois soutenu le contraire. Récemment encore, M. l'abbé 
Gatrio affirmait dans son Histoire de Murbach (II, p. 301) que les protestants 
ont brûlé beaucoup plus de sorcières que les catholiques. Cela est discu- 
table quand on parle de tout le Saint-Empire, mais pour l'Alsace seule, 
c'est positivement erroné. Par ce que nous avons dit plus haut, on voit que 
la superstition était à peu près partout la même; ce n'est donc pas précisé- 
ment par suite de leur tolérance plus grande ou de leur supériorité morale 
que les luthériens d'Alsace ont été moins ardents à sévir. Mais, en /ait, il 
ne saurait y avoir de doute sur la disproportion entre les condamnations, 
qui diminuent à mesure que l'on descend vers le nord de l'Alsace. 



106 i.'ai.saciî au xvii'' siècle 

quelques cliifiVes caractéristiques relevés dans les chroniques ou 
les archives locales : nombreux procès à Altkirch, de 1607 à 1615^; 
à Thann. de 1602 à 1620, cent et une exécutions' ; dans les posses- 
sions de l'abbaye de Murbach et les terres du Mundal supérieur, 
dans la seule année 1615, 54 personnes brûlées'; à Bergheim, de 
1582 à 1630, 33 femmes et un lionime rondainnés au feu*. Disons en 
passant que cette extrême j)r('doiiiinan(-e des femmes, que nous ren- 
controns partout, s'explique tliéoriquenient parce que Satan avait 
besoin d'épouses bien cju'il eût aussi des accointances contre nature) 
et qu'on ne songeait donc pas autant à incriminer les hommes; elle 
s'explique en fait par la circonstance que les principales victimes 
des procès de sorcellerie sont de pauvres vieilles, veuves pour la 
plupart, sans appui dans la paroisse et dont les nerfs affaiblis sup- 
portent aussi moins bien les épreuves de la torture. A Golmar, les 
exécutions sont peu fréquentes au XVIP siècle ; on en signale 
cependant quelques-unes'; mais à Ensisheim, siège de la Régence 
autrichienne, il y eut 79 femmes et 9 hommes mis à mort avant 
1622*; à Guebwiller, 18 personnes périrent de 1615 à 1623^; dans 
la vallée de Munster de nombreux procès eurent lieu de 1596 à 
1632*; à Schlestadt le zèle des tribunaux locaux fit, du l*"" juin 1629 
au 12 février 1642, 91 victimes'. Dans le petit village de Gerstheim, 

1. A. H. A., C. 37. 

2. Tschamser, Annales, II, p. 290-377, /)as^tm. De mars à novembre 1616, 
il y eut dans celte pelite localité 22 exécutions. 

3. Dag. Fischer, d'après les Archives du tribunal de Saverne, Reçue d'Al- 
sace, 1870. p. 324. 

4. Inventaire des Archives communales de Bergheim, F. F. 3, case 32. 

5. Il y eut, p. ex., une exécution le 31 août 1637. {Reçue d'Alsace, 1876, 
p. 273.) Mais en général on ne semble pas avoir été aussi sévère à Colmar 
qu'autre part. Un bourgeois, nommé Pancrace Mùller, convaincu de s'être 
adressé à un sorcier pour gagner le cœur d'une jeune fille et celui de sa 
future belle-mère, en fut quitte pour 200 florins d'amende et huit jours de 
prison. {Rat/isproto/>oll du 13 avril 1602, cité Alsatia, 1872, p. 350.) 

6. Mercklen, Histoire cl' Ensisheim, 11, p. 114 etsuiv. 

7. Gatrio. Murbach, II, p. 301. 

8. Hecker, Munster, p. 06-%. En 1617, il y en eut sept à la fois. Le procès 
delà femme Furst, de Gùnspach, jugée en 1631, est surtout curieux. Le pas- 
teur de Munsier, Samuel Israël, qui passa avec la condamnée les derniers 
cinq jours et la nuit avant le supplice, se fait payer quatre florins pour cet 
office de cure d'àmes, et il accpie en plus une housse de lit bleue pour son 
fils Pierre, qui est filleid de la mère de cette malheureuse. (.V. Il . A . , E. 621.) 

9. Sur ce nombre, il n'y a que cinq hommes. (Dorlan, op. cit., II. p. 195, 
suiv.) C'est le seul fragment du Malefhre<jister qui soit conservé; nul 
doute que les immolations n'aient continué après la dernière de ces dates. 
Mais ce qui est bien suggestif, quand on étudie cette liste en détail, c'est de 
voir que dés que les Suédois s'emparent de la ville, en 163;', les sorciers 
semblent disparus; plus de procédures. Dés qu'ils ont évacué la place, les 
condamnations recommencent. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVIl*^ SIECLE 107 

près Erstein, en mai et en juin 1630, on brûla 19 hommes et femmes ^ ; 
à Obernai, on signale l'exécution d'une série de sorcières en 1618, 
1628, etc. '. A Barr, seigneurie strasbourgeoise, il y eut une véri- 
table épidémie de sorcellerie dans les années 1628 à 1630'; à Ha- 
guenau, on brûla 8 femmes en 1616; en 1627, 21 personnes périrent 
de septembre à novembre*; il y eut encore d'autres victimes en 
1658^. Dans les deux villages de WesthofTen et de Balbronn, il y 
eut, de 1659 à 1663, vingt-trois procès de sorcellerie^; dans la sei- 
gneurie de Diemeringen, de 1671 à 1673, il n'y eut pas moins de 
17 exécutions capitales pour le même crime''. A Saverne, il y eut 
15 sorcières brûlées de 1614 à 1615, et 19 de 1628 à 1639 «. A Stras- 
bourg enfin, si les procès de ce genre ne furent pas nombreux, il y 
en eut néanmoins un certain nombre', et la métropole de l'Alsace 
n'a nullement mérité l'éloge qu'on lui accorde parfois de n'avoir 
jamais accueilli de procédures pareilles devant ses tribunaux^". 
Nous arrêterons ici ce lugubre martyrologe qu'il serait trop facile 
d'allonger encore par la citation de maint dossier inédit^'. 

1. Exceptionnellement, le prévôt du village fut englobé dans la procédure 
{Der SchuUheiss selber icar auck dahcy). Rœtirich. Mscr. de la Bibl. mun., 
Q° 734,1. 

2. Inventaire des Archives communales d'Obernai, C.C. 87. Voy. Gyss, 
Histoire d'Obernai, II, p. 41, 174. 

. 3. Dacheux, Fragments de c/ironique.f, 111, p. 175. Reuss, Sorcellerie, 
p. 179 et 199. 

4. Guerber, Haguonau, I, p. 284-286, et A.H.A.,C. 123. — Voy. aussi le 
volume de M. Kiélé, Hexenioalin in der Landoogtei Hagenau, passim. 

5. A. H. A., G. 123. 

6. Nous avons surtout utilisé le Malcfizproto/.'oll de ces deux localités en 
écrivant certains chapitres de notre Sorcellerie en Alsace; voy. aussi Kiefer, 
Balbronn, p. 47-64. 

7. Extraits des registies paroissiaux de Diemeringen, dans ï'Alsaùia, 1857, 
p. 338. 

8. Dag. Fischer, Gescliiclite con Zabern, p. 45 et 55 suiv., d'après les dos- 
siers conservés aux archives de Saverne. 

9. Les dossiers eux-mêmes n'existent plus; versés autrefois aux archives 
du tribunal civil, ils ont péri avec le Palais de Justice pendant le bombar- 
dement de 1870. Mais nous voyons par les vieux répertoires du Conseil 
des XXI, sous la rubrique Hexenprocess and Executiones, qu'il y eut des 
procès de sorcellerie eu 1630, 1631, 1634, 1637, 1640, 1641, 1642, 1644, soit dans 
la ville même, soit dans les bailliages ruraux de la République. Nous voyons 
par une notice des Annales des Jésuites de Schlestadt (Geny, JalirbiXclier, 
11, p. 13) qu'en juin 1633, « puer magus Argenlinse combustus, coiUra Jesuitas 
enuntiavit et morte confirmavit ». La Chronique de Walter note (fol. 238 b) 
à l'année 1660 la condamnation au bûcher de Catherine Heim, femme du 
maître d'école de Dorlisheim; la malheureuse, à laquelle les tortures avaient 
arraché l'aveu qu'elle était sorcière, se pendit dans son cachot. Une autre 
fut brûlée vive en 1615 pour avoir ensorcelé le chapelain de l'hôpital. 

10. A. Réville, L'Iiistoire et la doctrine du Diable, Strasbourg, 1869, 189. 

11. Nous avons trouvé encore des renvois à des procès de sorcellerie ou 



108 LAI.SACK AU XVII'' SIECLE 

La genèse des procès de sorcellerie, les procédés employés pour 
obtenir des aveux, la nature de cesaveux eux-mêmes, sont à peu près 
partout identiques. Contrairement à ce qu'on ])ourrait sup])Oser de 
prime ai)ord, tous ces dossiers recueillis du sud au nord de l'Alsace, 
sont d'une extrême monotonie, et il est bien rare que l'imagination 
plus active ou plus lubrique d'un juge ou d'un témoin les fasse sor- 
tir de l'ornière ti-aditionnelle. Pour bien se i-endre compte avec 
quelle redoutable facilité une accusation de sorcellerie pouvait 
être mise entrain, on n'a qu'à parcourir V Instruction pour découvrir 
les indices rédigée par une commission spéciale, sur l'ordre de 
l'évêque de Strasbourg et remise pour les guider, à tous les prévôts 
urbains et àtous les baillis ruraux\ Seront regardéscomme suspects 
de sorcellerie, dit ce document si caractéristique, toute personne 
« que la majorité de la population regarde comme telle», s'il est 
fourni des raisons suffisantes de cette croyance; toute personne qui, 
se sentant menacée, prend la fuite ; toute personne qui cause à l'écart 
avec une sorcière ; toute personne ayant menacé hommes ou bêtes, si 
plus tard des maléfices viennent les frapper ; toute personne (accusée) 
quintera, variera dans ses dépositions ou montrera une grande frayeur; 
toute personne qu'on rencontrerait de nuit en des endroits suspects ; 
toute personne //ic/'e(/«/e ; toute personne ayant été dans sa jeunesse 
une femme de mauvaise vie et toute autre dont la mère aurait été 
sorcière elle-même'; tous ceux enfin qui ne porteraient pas sur eux 
un Agnus Dci ou un rosaire. On le voit, les mailles du filet judiciaire 
étaient assez serrées pour que chacun pût y être pris, pour peu 
qu'il eût quelque part des ennemis ou des jaloux. Une conversa- 
tion de deux commères au four banal ou à la fontaine publique, un 
radotage de deux paysans ivres au cabaret suffisait pour mettre une 
rumeur malveillante en train. Les imbéciles ne manquaient pas 

des dossiers y relatifs pour AU/.irch, 1601-1618 (A. H. A., C. 36. 37,41); Bal- 
lersdorf, 1624-1630 (Wallher, Geschichte i:on Ballersdorf); Ben/eld, 1617 
\Noucelle Reçue catholique dWlsacc, VllI, p. 451); Cluitenois, 1619 (A.B.A., 
G. 3168); Horh/elden, 1612 (A. H. A., C. 122); Marmoutier, 1611 (A.B.A., 
G. 3169; E. 2839); Munsenheim (A.H..\..C. 123): Ribeaucillé, 1627 et 
Harhimctte, 1619 lA.H.A., E. 624-625); La Poutroye, 1632 (A. H. A., E. 622); 
Roshcim, 16;'8-1630 (A.B..\. C. 41); Saln(-Hiiipolyte,160bl(y27 (A.H.A., 
C. 622i; Munch/iausen, Surbourg, etc., etc. 

1. Elle a été réimprimée par Dag. Fischer, Geschichte Zaberns, p. 42 
et suiv. 

2. On trouve fréquemment dans les dossiers cette tare héréditaire qui pèse 
lourdement sur les malheureuses accusées et suffit généralement pour ame- 
ner une condamnation; elles n'avaient souvent, d'après leurs aveux, que 7, 
8,9, lu ans quand leurs mères ou leurs sœurs ainées ont été brûlées; on ne 
pouvait donc guère leur enseigner encore le péché de sorcellerie. ( Voy. par 
exemple le procès d'Ursule Semler, de Hergheim, 1683. (A. M. A., E. 1048.) 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII** SIECLE 109 

pour la propager, les envieux pour l'envenimer, sans que l'accusé 
en sût rien; puis, un matin, elle éclatait par tout le bourg ou le village. 
S'il essayait de fuir, sachant ce qui l'attendait, l'inculpé, par cela 
seul, s'avouait coupable ; coupable encore si l'effroi paralysait sa 
langue ou s'il essayait de nier. On peut suivre dans certains dossiers 
l'incubation lente du procès, le grossissement rapide des récits 
primitifs, tout le développement de la bêtise et delà cruauté humaines 
acharnées contre une victime sans défense^. Parfois un phénomène 
naturel des plus simples suffit pour tourner la tête à une population 
entière. Le 13 et le 14 avril 1603, une violente gelée sévit dans la 
Marche de Marmoutier et les vignes périssent. Après constatation 
du désastre, les bourgeois de Marmoutier courent à l'église, sonnent 
le tocsin, se réunissent à l'Hôtel-de-Ville et déclarent que le dégât 
est le fait des sorciers, qu'ils veulent les brûler et qu ils sontdécidés 
à exposer corps et biens pour ce faire -. Afin de calmer les esprits, 
l'autorité arrête trois femmes mal famées et le suffrage universel 
consulté les ayant déclarées magiciennes, on les enferme dans un ca- 
chot. Le lendemain, une pauvre femme deReutenberg, de réputation 
équivoque elle aussi, prise de peur, décampe ; elle est poursuivie 
et arrêtée; puis, le 17 avril, c'est le tour d'un jeune garçon de seize 
ans. On le chai'ge de chaînes, puis il dépose volontairement qu'il a 
été deux fois au sabbat sur le sommet du Schnéeberg, avec les trois 
femmes emprisonnées, qu'elles ont pris, en passant, trois mesures 
de vin à un paysan de Reinacker, etc. 

Dès lors les témoignages surgissent en foule, les uns plus saugre- 
nus que les autres, et finalement c'est un dossier des plus volumi- 
neux qu'on soumet à l'appréciation d'une des sommités du barreau 
strasbourgeois d'alors'. 

Que peut faire devant une telle avalanche de témoins convaincus^ 

1. Ou peut citer, comme exemple, l'interrogatoire et les dèposiiious du 
procès de la femme Sophie Tùrckeuschneider, de Bœrsch (IGIU), que nous 
avons publiés dans l'appendice de notre Sorcellerie, p. 159 et suiv. — Il y 
faut, remarquer la pusillanimité du curé qui ne veut pas l'écouter, quand 
dans sa terreur elle l'appelle à sou secours. 

2.nEacschlo6se/i leibund gutdaranzu sefsen.» Ou comprend qu'eu présence 
de gens aussi résolus l'autorité ue se préoccupait guère de défendre une 
inuoceuce à laquelle elle ue croyait peut-être pas elle-même. {Acta besa- 
gend œie einige Burger su Maursinunster. .. ivegen einiger der Hexerey 
cerdœc/itigen Welbspersonen einen AuJ'ruhr... ericec/cet haben, 19 avril 
160o. A.B.A.,E. 283D ) 

3. Le Facti species de Georges Obrecht, mort avocat général de la Répu- 
blique de Strasbourg, daté du 31 mai 16o3, se trouve au même dossier. 

4. Les premiers témoins sont toujours des ennemis, des prétendues victimes 
de l'accusée; elle a tari leur lait ou celui de leurs vaches, elle leur a donné 
des rhumatismes, elle les a chevauchés la uuit, etc. 



110 I. 'ALSACE AU XVII^ SiÈCLF, 

irrités, l'inculpée, soit ahurie, soit déjà résignée' ? Sans doute, elle 
niera d'abord, mais elle ne pourra nier longtemps, car à la confron- 
tation simple avec les témoins [gutliche befragung) succède immédia- 
tement la question, et l'aveu, refusé d'abord aux sollicitations des 
juges, est bien vite accordé d'ordinaire au bourreau. Les supplices 
de la torture étaient à peu près partout les mêmes en Alsace. Les 
inculpés étaient hissés au haut d'une échelle, ou bien au plafond, à 
l'aide d'une poulie, les mains attachées derrière le dos par une corde, 
qui supportait tout le poids du corps; les bras, disloqués de la sorte, 
devaient porter encore le poids supplémentaire de lourdes pierres 
de vingt, trente, ou même quatre-vingts livres. Puis on laissait 
retomber brusquement le patient, et il était rare qu'il pût résister à 
la triple estrapade qu'autorisaient les règlements pour une seule et 
même séance de torture. II y avait d'ailleurs encore les brodequins 
[spanische sliefef pour déchirer les muscles et briser les os des pieds, 
les vis (éemscA/-att^e/z) appliquées soit aux mollets, soit même aux os 
du bassin ; il y avait, ressource suprême du tribunal contre les crimi- 
nels endurcis ou particulièrement protégés du démon*, le « tourment 
de l'insomnie », durant lequel le patient était maintenu sur un siège 
étroit [sedes vigilianun), pendant dix, douze ou vingt-quatre heures 
au besoin, sans autre appui qu'un collier de fer étroit, garni de 
longues pointes acérées à l'intérieur, qui déchiraient la gorge ou la 
nuque de la malheureuse victime, quand elle succombait au sommeil. 
On a vu quelquefois des inculpés robustes refuser de s'avouer cou- 
pables après la torture de l'estrapade ; il est sans exemple qu'on 
ait pu résister au tornienluni insoninisc^ quand il était appliqué par 
des juges résolus à obtenir un aveu. 

Quoi d'étonnant à ce que tant d'accusés et d'accusées, détachés 
de l'appareil ^de torture et sachant que celle-ci recommencerait 
le lendemain, plus terrible, aient cherché à y échapper, et à se sous- 
traire au bûcher par un suicide' ! Quoi d'étonnant encore que, per- 

1. Il y a do ces accusations qui planent, en effet, pendant des années sur 
la têie des malheureuses ; elles le savent, prolestent à l'occasion contre ces 
bruits infamants, mais n'osent se sauver, car ce serait avouer leur crime. 

2. On sait que l'un des articles de foi des tortionnaires d'alors était que le 
diable pouvait rendre ses adhérents insensibles ù la douleur. C'est pourquoi, 
avant de procéder à la torture « propter suspict'onem initi cum diabolo 
pacli infiensibilitatis, der locus torturœ zucor exorcisirt, auch die gefange- 
nene mit gantz neicen gebenedeiten kleidern, darinn auch parti cula de 
agno Oei geno'/iet geicesen, aiigelegt wordan. » Procès Tûrckensohneider. 
(Reuss, Sorcellerie, p. 176.) 

.3. 11 y en a de nombreux exemples dans nos dossiers. Nous avons déjà cité 
celui de la femme Heim, de Dorlisheim ; nous citerons encore le procès de 
la femme Jordan, d'Altenach, 1613 (A.H.A.,C. 37), et celui de la femme 
Marillat de Favernach. (A. H. A., C. 123.) 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XYII*" SIECLE 111 

suadées de l'inutilité de leurs plaintes et de leurs larmes, désespé- 
rant de la justice des hommes et de la miséricorde divine, beaucoup 
de ces prétendues sorcières se soient déclarées prêtes à avouer tout 
de suite ce qu'elles étaient censées avoir commis de crimes et de 
méfaits ? La tâche n'était pas bien difficile, chacun sachant au XVII'' 
siècle ce que faisait Satan et quels services il réclamait de ses suppôts . 
La série des questions adressées aux accusés n'était pas moins cons- 
tante que les procédés de la torture^. La curiosité du juge s'informait 
d'abord de la façon dont ils avaient fait connaissance avec le Diable 
et de la façon dont avait été conclu le pacte infernal. 11 voulait en- 
tendre, avec tous les détails possibles, le récit des noces diaboliques 
et l'impression faite sur la néophyte par son terrible amant. Qui 
avait présidé la fête du sabbat, quels avaient été les joueurs de fifre 
ou de violon, quels étaient les danseurs et les danseuses ? Qu'avait- 
on mangé et bu dans ces agapes horribles ? N'avait-on pas résolu de 
faire périr l'enfant d'un tel ou la vache d'un tel autre ? N'est-ce pas 
là que dans leurs chaudrons elles avaient préparé les maléfices 
nécessaires pour amener telle grêle ou telle gelée ? N'y avait-il pas, 
ce jour, au sabbat telle voisine et la fille de telle autre? N'était-il 
venu personne du village le plus proche ? Il fallait répondre par des 
dates, des noms de lieux et depersonnes, sous peine de voir recom- 
mencer indéfiniment le supplice. Il ne suffisait pas de nommer des 
défunts, des complices déjà jugés et condamnés ; et l'on désignait 
alors à côté des morts auxquels l'on ne pouvait plus rien faire, les 
premiers noms venus qui surgissaient dans la mémoire, des enne- 
mis sans doute aussi, qui vous avaient dénoncé peut-être, qui 
s'étaient réjouis de votre malheur et que, dans une rage impuissante, 
on voulait au moins entraîner au bûcher. Chaque nouvelle accusée, 
torturée à son tour, nommait d'autres victimes, et c'est ainsi que des 
petites villes et des villages, une fois contaminés, voyaient leur po- 
pulation décimée par la peur des victimes et par l'ineptie des bour- 
reaux^. Combien de fois peut-être aussi le greffier notait-il certains 
noms que le juge ('o«/rtfV entendre et qu'il suggérait opiniâtrement 
aux patients jusqu'à ce que leurs lèvres eussent proféré l'accusation 
fatale^! 



1. Ou ne peut entrer ici daus le détail souvent grotesque et répugnant, 
le plus souvent monotone, de ces aveux. Nous renvoyons aux ouvrages 
d'Aug. Siœber et de Klélé, ainsi qu'au nôtre, cités dans la Bibliographie 
(tome I, p. xxx). 

2. Dans le procès monstre de Ballbronn etde Westhoffen (1659). 

3. Cette supposition est parfaitement licite quand on voit que ce ne sont 
pas du tout de pauvres femmes seulement, mais des gens riches pour l'époque, 



112 l'alsace au xvii^ siècle 

Il ne faudi'ait pas dire que tant de confessions presque identiques' 
prouvent dune luanitre irr(''futable les faits monstrueux qu'elles re- 
latent. Ce qui se dchilc dans tous les procès-verbaux des causes de 
sorcellerie, non seulement en Alsace, mais par toute l'Europe, en 
Béarn comme aux Pays-Bas, en Autriche comme en Suède, ce sont 
les lieux communs du catéchisme de la sorcellerie; la plus ignare 
paysanne a su, dès son jeune âge, ces bizarres légendes; elle y croit 
de toute son âme, elle n"a pas besoin de faire le moindre effort d'in- 
vention pour réciter la kyrielle de ses aveux, sous l'étreinte de la 
torture*. Ces dossiers forment, nous l'avons déjà dit, une littérature 
infiniment monotone, où le canevas est toujours le même' et où l'on 
ne rencontre que bien peu de détails originaux, même dans l'hor- 
rible*. Tous les méfaits commis rentraient ou bien dans la rubrique 
des crimes vulgaires (empoisonnements, assassinats, infanticides % 
adultères, actes de bestialité, destruction d'animaux), et peut-être 
ceux-ci étaient-ils parfois réels, ou bien ils appartenaient au do- 
maine irrationnel, soit qu'ils fussent le produit d'hallucinations momen- 
tanées ou simplement de suggestions judiciaires. Eu dernier lieu, se 
placent les phénomènes météorologiques (gels nocturnes dans la 
banlieue, orages terribles ravageant les moissons et les vignobles), 
les maladies épidémiques, les pestes bovines, etc., catastrophes trop 

qui sont traduits en justice et qu'on sait que les biens des condamnés 
étaient confisqués par les autorités et pariiellement gaspillés en banquets des 
juges et en frais de justice. 

1. Çà et là dans le Midi, l'imagination plus lascive des populations se tra- 
hit par l'abondance des détails obscènes (Voy. les ouvrages de Pierre de 
Lanore sur les sorciers basques, Paris, 1612); en Alsace, la note erotique est 
bien plus etïacôe, comme dans les pays du Nord eu général. 

2. L'archiduc Léopold. évoque de Strasbourg, avait prescrit, par ordon- 
nance du 1:2 janvier 1612, de réunir les relations de tous les procès de sor- 
cellerie, jugés sur ses terres, en un grand Malejlsbiœli, projet qui ne fut pas 
réalisé. 11 nous aurait conservé sans doute de nombreux dossiers aujour- 
d'hui perdus, et appris de la sorte le nom de bien des victimes, mais sans 
nous apprendre rien de plus sur le fond même de la question. 

3. Le Journal si curieux des R.K. P.P. Jésuites de Schlestadt, que nous 
devons à M. l'abbé Gény, renferme une foule d'aSaires de sorcellerie (I, 
p. 32, Xi, 43,100, 103, 117,131, 132, 146, 169, etc.); on y lit en latin plus ou 
moins élégant ce que nous avions lu déjà en mauvais allemand, mais il n'y 
a guère de traits nouveaux. 

4. 11 y en a parfois qui dénotent une bêtise indicible. Dans le procès 
d'Ursule Semeler (1683), un témoin dépose que l'accusée lui envoyait tou- 
joursdes puces dans sa chaumière et s'en plaint amèrement. Pour le calmer, 
Ursule lui répond: « Je ne vous feray plus de puces ; je les enverray dans 
les maisons des Juifs. » 

5. La mortalité des petits enfants et des femmes en couches était énorme 
à cette époque; de laie très grand nombre de sages-femmes impliquées 
dans les procès de sorcellerie. On les accusait d'être les pourvoyeuses d'en- 
fants pour les banquets du sabbat. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENXK AU XVIl'' SlÉCLE 113 

véritables pour les malheureux quelles frappaient, mais naturelles 
et nullement magiques. 

L'aveu une fois arraché aux inculpés, rien ne servait de le ré- 
tracter en descendant de la sellette ; une aussi criminelle obstination 
ne pouvait que ramener à la salle de torture celui qui venait d'en 
sortir, mais n'innocentait nullement ceux qu'il avait désignés à la jus- 
tice et qui devaient prendre place à ses côtés dans la « Tour aux 
sorcières » manquant à peu de bourgs et de villeltes d'Alsace \ 
L'exécution se faisait d'ordinaire là où était domicilié l'accusé, quel- 
quefois aussi dans le chef-lieu administratif voisin. Le bûcher formé 
de bois sec, de bottes de paille et de fagots, entassés autour d'un 
pieu solide, fiché dana le sol, se dressait sur la place publique du 
bourg ou du village, et c'est généralement sans aucune possibilité 
d'appel, la procédure fort sommaire étant close-, que le condamné 
subissait le supplice du feu devant ses concitoyens consternés ou 
furieux ^. D'ordinaire les malheureux perdaient la vie dans les 
flammes et quelques-uns seulement, par grà( e spéciale, étaient 
étranglés sur le bûcher même, avant qu'on l'allumât. Dans la se- 
conde moitié du siècle cette exception devint la règle, alin d'abréger 
les souffrances *, et dans certains cas même, le bourreau procédait 
par décollation ^ Immédiatement après le supplice, quelquefois 

1. Le Hexenthurin ne logeait pas d'ailleurs exclusivemeut des sorciers. 
Ce qui est curieux, c'est de voir les efforts faits par le diable, au dire de nos 
sources, pour en arracher ses affidés. Voy.Reuss, Sorcellerie, p. 112. 

'Z. Quelques bourgeois étaient çàeilà assez riches ou assez influents encore 
pour obtenir une révision de leur procès (Voyez le procès d'Ulric Tretsch, 
de Rosheim, A.B.A., C. 41) mais c'est une exception rarissime. Cela ne 
changea qu'avec l'institution du Conseil souverain d'Alsace. Nous avons ren- 
contré des exemples d'arrestations opérées un jour et la condamnation sur- 
venant dès le lendemain. (Cf. Walter, C/iro/i/çue, fol. 238'j.i 

3. Quelquefois on les tenaillait encore d'abord aux seins avec des pinces 
ardentes, etc. (Dag. Fischer, Zahern, p. 56,57.) 

4. Dès 1630, .Anne Moll était décollée à Châtenois. avant d'être brûlée. (X. 
B. A., E. 1405.) Enl641, une sorcière de Thann, Aune Morgin, finit de même, 
mais après avoir passé par de cruelles souffrances. Obéissant aux ordres de 
Satan, dit le chroniqueur, elle se frappa dedeux coups de couteau en prison 
et le bourreau crut ne jeter qu'un cadavre sur le bûcher. Soudain on la vit 
se dresser au milieu des Gammes en invoquant la .Sainte- Vierge, demandant 
un confesseur; retirée à demi rôtie, elle raconta qu'elle était morte déjà, mais 
que sa patronne l'avait ressuscitée pour qu'elle pût par une confession plé- 
nière échapper à la damnation éternelle. Ayant reçu l'absolution, elle fut 
décapitée pour la récompenser de ce miracle. (Tschamser, Annales, II, 
p. 492.) 

5. Lechanoine Jean Glesse, membre de la commission épiscopale contre 
les sorciers, a inscrit de sa propre main au Malejisbucli de Saverne l'his- 
toire d'un pauvre enfant de seize ans, auquel i) nvait fait avouer que Satan 
le séduisit et le fit servir à ses hideuses amours. Par grâce, il le fit décapiter 
de nuit dans les greniers de l'Hôtel-de- Ville. (Fischer, Zabern, p. 49.) 

R, Reuss, Alsace, II. 8 



114 i/ai.sack au xvii'' siixi.E 

pendiuil (lu'il durait encore, juges, jurés et confesseurs se réunis- 
saient à l'auberge et se reposaient de leurs émotions et de leurs fa- 
tigues par de succulents festins, arrosés de bon vin, le tout aux frais 
du fisc, c'est-à-dire des victimes V Dans le dossier d'un procès de 
sorcellerie, jugé à Chàtenois en 1030, nous avons trouvé l'un à la 
suite de l'autre lesdeux comptes, celui de Martin Freund, bourreau 
dudit lieu, et celui de l'aubergiste de la Couronne, l'un portant les 
frais de torture et d'exécution^, l'autre détaillant le menu du repas 
servi au tribunal'. 

Malheur à qui prenait trop vivement la défense d'une accusée, soit 
avant que les aveux eussent été obtenus, soit surtout après la con- 
fession de ses crimes! C'était presque se dénoncer soi-même comme 
coupable du crime de sorcellerie*. Il faut donc vraiment admirer le 
courage des hommes moins ignorants et moins peureux, que les 
choniqueurs nous signalent, en fort petit nombre, comme ayant 
essayé parfois de disputer quelque malheureux au bourreau^ Cette 
alternative terrible d'abandonner à la vindicte publique des proches 
ou de périr peut-être avec eux, explique aussi, sans l'excuser, la 
lâcheté avec laquelle parents, frères, enfants, se détachent des 
membres de leur famille, une fois qu'ils les voient entre les mains de 
la justice. Et cène sont pas seulement de pauvres paysans ignorants 
et sans influence aucune qui désertent de la sorte un devoir sacré; 
quand on voit à Thann la mère du jurisconsulte Weitenbach*, à 
Saverne la belle-mère du chancelier épiscopal Joseph Bilonius', 
à Schlostadt deux femmes de bourgmestres de la ville", à Ensisheim 

1. Lors du procès d'ApoUonie Henck, jugée ;\ Benfeld, en 1617, le tribu- 
nal, préside par le grand-bailli Ascagne Alberlini d'Ichtralzheim eu personne, 
but pour plus de 160 francs de monnaie actuelle, le jour du supplice. {Nou- 
celle R/jcue catholique d'Alsace, 1889, p. 450.) 

2. La quillance datée du 15 juin 1630, mentionne pour frais de torture, 
lôschellings ; pour frais de décollation, 2 livres2schelliugs; pour incinération 
du cadavre, 2 livres 10 schellings. 

3. Le menu du repas offert aux « geistiinhen und andren sugehœrigen » le 
même 15 juin 1630, comporte des rôtis, un plat d'écrevisses, de la morue, du 
beurre frais, des goujons frits, des fraises, etc. Le total dos dépenses 
(mais sans le vin) se monte à 7 livres un scbelling deux deniers. (A. B. A., 
E. 1405.) 

4. M. l'abbé Mercklen (Ensisheim, U, p. 231) raentionue l'histoire d'une 
femme qui eut l'imprudence de dire que son amie avait été injustement 
mise à mort comme sorcière; elle fut condamnée à la rétractation publique, à 
perler le Klaj>pcrstein et à la prison. 

5. C'est ainsi qu'on mentionne le receveur du couvent de Saiut-Jeau, 
Ulric Scbweitzer, comme ayant pris à plusieurs reprises la défense d'accu- 
sées devant le tribunal de Saverue. (Dag. Kiscber, Zabern, p. 47.) 

6. Tschamser, Annales, II, p. 350. 

7. Dag. Fischer, Zu^e/vi, p. 46. 

8. Dorlan, Sc/ilcstadt, IL p. 193. 



LA SOCIKTK ALSACIF.NXI-: AU XVIl'- SlixLE 113 

la femme d'un avocat-syndic du clergé^ conduites à ce supplice in- 
famant des sorciers, on se demande si leurs fils, leurs gendres et 
leurs époux étaient assez superstitieux pour croire à leur crime ou 
seulement trop pusillanimes pour oser les défendre? 

C'est qu'il y avait, outre la honte, une question, secondaire 
assurément pour les victimes, mais de la plus haute importance 
pour leurs héritiers naturels. Les biens des sorciers et des sor- 
cières étaient saisis au profit du fisc, et ce n'étaient pas des sommes 
à dédaigner pour des gouvernements besogneux. Dans la seule 
année 1618, l'argent qui rentra de la sorte à Guebwiller, chef-lieu 
des terres de Murbach, se montait à 3,362 livres*. Les biens 
d'Hélène Schilling exécutée à Chàtenois, en 1630, sont estimés à 
3,628 livres cinq schellings^ Une femme de Soultz, ayant été 
brûlée vers la même époque, il y eut contestaùon pour ses dé- 
pouilles entre le prince-abbé de Murbach et la Régence autri- 
chienne, et nous voyons que l'archiduc Léopold céda sa part, qui 
était de huit mille florins, aux Pères Jésuites de Molsheim et d'En- 
sisheim*. Sur ces confiscations, les seigneurs accordaient parfois 
des gratifications considérables à leurs courtisans ou à leurs fonc- 
tionnaires *, et l'on comprend qu'entre les mains de subalternes 
peu scrupuleux ou bien encore désireux de faire leur cour, ce 
détail économique, à lui seul, ait pu faire pencher la balance dans 
plus d'un procès de sorcellerie. Ce n'est point là une supposition 
gratuite, puisque nous trouvons même des fonctionnaires qui, ne se 
contentant pas de saisir les biens des condamnés et d'en frustrer les 
héritiers, essa^-ent d'atteindre les collatéraux eux-mêmes par des 
procédures fiscales \ 



1. Merckleu, Ensisheim, II, p. 123. 

2. Gatrio, Murbach, II, p. 301. 

3. Joh. Georrj. Brachel/nanns, Amtssc/uiJ/hers jw Kesten/ioUz-, Quittung 
DOTïi Vermœgen con Hanss Schillings und Catharina Jacob Staehelins 
justificierten hauss/raicen, 1629-1630. (.\.B.A.,E. 1405.) 

4. Archives de la Haute-Alsace, C. 952. — A Saverne, les bieus et le 
mobilier d'une sorcière, brûlée en 1630, Anna Lœffler, furent vendus ou 
restitués à ses héritiers pour une somme totale de 1,495 florius 4 schelliugs 
5 deniers. (D. Fischer, Zabern, p. 59.) 

5. L'archiduc Maximilien est sollicité, le 24 octobre 1609, par Jeaii-Courad 
Scheuk de Gravenberg, médecin de S. A. Catberiue-.\nae de Mautoue, 
douairière d'Autriche, de lui accorder mille florius de gratificatiou sur la 
succession d'une sorcière brûlée a Altkirch. (A. H. A., C. 36.) 

6. Nous citerons le cas d'uu boucher de Heiteru, nommé Marc Ober- 
meyer, qui fut obligé d'actionner eu justice le bailli de cette localité, Jean- 
Christophe Truchsess de Rheinfeldeu, parce qu'il avait osé prononcer la 
confiscation des biens dudit Obermeyer, sous le prétexte que son frère avait 
été brûlé comme sorcier (A. H. A., E. 1355.) 



110 l.ALSACIi AU XVIl" SIÈCLK 

D'ordinaire cependant les représentants de l'autorilé locale con- 
sentaient à entrer en pourparlers avec les ayants droit des victimes, 
pour s'éviter l'ennui de procéder à des ventes judiciaires, parfois 
peu fructueuses, et les héritiers rachetaient les propriétés qui leur 
seraient revenues sans frais dans le cours naturel des événements. 
Des pauvres gens, le seigneur ne pouvait évidemment tirer grand'- 
chose, une fois les frais du procès payés sur la succession, car 
ces frais étaient toujours relativement élevés \ On voit, par les 
documents de nos dossiers, que dans certains cas, il se contentait 
de 12 livres, 60 livres, 100 livres, 150 livres, etc. D'autres fois, le 
rachat entraîne le versement de sommes plus considérables. Mais 
que ce fût peu ou beaucoup, il fallait toujours présenter requête et 
solliciter comme une faveur qu'un mari ])àl garder, en le rache- 
tant, le bien de sa femme, ou les en(anls les propriétés paternelles *. 
Un ne lit pas sans une émotion mêlée d'un peu de mépris, — il nous 
est si facile de mépriser aujourd'hui ces malheureux que nous aurions 
imités peut-être, — certaines de ces suppliques, qui permettent de 
prendre sur le vif les faiblesses humaines, mêlant à de timides 
regrets pour les parents disparus un vif amour de leur argent qui 
restée 

Quelquefois, mais bien rarement, on le conçoit, la constitution 
physique des accusés résistait à la torture, même répétée ; ils 
avaient des nerfs assez solides pour supporter les brodequins et 
l'estrapade, et tous les jurys criminels n'étaient pas assez barbares 
pour faire recommencer indéfiniment la question ordinaire et extra- 
ordinaire. Parvenait-on à résister aux souffrances de trois interro- 
gatoires successifs, avec application à la torture, on était à peu 

1. Nous avons donné, très en détail, dans l'un des appendices de la Sor- 
cellerie, les comptes des frais d'un procc'S de sorcellerie, qui eut lieu à 
Turckheim, de 1571 à 1576 (p. 184-190). Au XVll' siècle, les frais avaient 
plutôt augmenté. (A. lî. A., C.44.) 

2. Entre beaucoup d'autres, nous citerons les pétitions de Morand Schuller, 
de Ballersdorf, 1630 (A. H. A., C. 41), de f^ierre Dieterich, de Limersheim, 
1631 (A.I^.A., G. 433), de Barbe Wiuter, de Benfeld, dont le mari, bourgeois 
de cette ville, a été supplicié l'année précédente. Dans celte lettre éplorée, 
la pauvre veuve, mère de cinq petits enfants, prie la Régence de .Saverne 
qu'on fasse au moins rentrer l'argent prêté par son mari à plusieurs sei- 
gneurs étrangers. (Lettre du 9 sept. 1631. A.B.A., G. 433.) 

3. La lettre d'un nommé Nicolas Laraprecht, adressée à la Régence de 
Ribeau ville, en 1612, nous a paru surtout caractéristique de cet état d'esprit, 
puisqu'il s'agit d'une personne non pas exécutée, mais seulement incarcérée 
comme sorcière. D'abord le père essaj'e bien de défendre sa fille Cathe- 
rine contre la terrible accusation qui pèse sur elle, mais la majeure partie 
de son épine est employée à démontrer que, si sa fille est coupable, son 
argent, à elle, doit revenir en première ligne à son père, et à lui seul. 
(A. H. A., E. 6iil.) 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII^ SIECLE 117 

près sûr d'avoir la vie sauve. Mais on n'était pas toujours rerais en 
liberté pour cela. Plus d'une fois les juges condamnent des inculpés 
de ce genre, auxquels ils n'ont point arraché d'aveux, soit à la pri- 
son perpétuelle', soit au moins à la détention à vie dans leur propre 
domicile '. Parfois cette dernière mesure ne semble pas assez dure 
encore et le malheureux qu'elle frappe doit porter des chaînes dans 
la demeure qui n'est plus qu'un cachot'. Dans d'autres parties de 
la province, en Basse-Alsace surtout, on expulsait les accusés qui 
n'avaient point été condamnés, soit qu'on ait voulu leur permettre 
de recommencer ailleurs une vie nouvelle et sans tache, soit plutôt 
qu'on ait craint que les populations souffrissent encore de leurs 
maléfices, et les dénonciateurs de leur vengeance. Aussi leur 
faisait-on prêter serment d'oubli iurpliede sc/iivœren avant de les 
mettre dehors. Les quelques malheureux relâchés de la sorte 
n'osaient protester bien haut contre les tourments qu'on leur 
avait fait subir, et c'était plus rarement encore qu'ils se risquaient à 
réclamer une indemnité pour ces souffrances matérielles et morales^. 
Quand l'action du gouvernement français commence à se faire 
sentir en Alsace, elle s'exerce dès l'abord, — même avant la signa- 
ture des traités de Westphalie, — dans le sens de la prudence et 
delà modération, en ce qui concerne les procès de sorcellerie. On 
peut signaler, dès la date du 4 mai 1641, une ordonnance de la 
Régence de Brisach, défendant à un juge criminel de son ressort de 
se mêler de procédures de ce genre sans un ordre exprès, émanant 
de l'autorité supérieure, « attendu que dans ces procès, il faut 
apporter plus de circonspection que du temps de la Régence 
d'Ensisheira ^ ». Ce ne fut pas là seulement un voeu platonique, car 
nous voyons, peu après, le gouvernement suspendre une procédure 
commencée par le Magistrat de Thann contre une de ses admi- 
nistrées inculpée de magie ^ Peu à peu, grâce à cette surveillance 
nouvelle, les accusations de ce genre n'équivalent plus, de prime 
abord, à des condamnations capitales et si l'on continue malheu- 



1. Dossier de Léger Boillé et d'Alison sa femme, mars 1625. (A. H. A.. 
C. 12.3.) 

2. Dossier d'Antoinette Heitzraaun, 1623. (A. H. A., C. 123.) 

3. Procès du boucher .Immoo Mann, de Saverne, 161<S. {Ddg. Fischer, 
Zabern. p. 48.) 

4. Nous avons pourtant trouvé une supplique de Pierre Reis, de Morlin- 
gen, datée du 4 janvier 1611, dans laquelle il demande qu'on accorde des 
dommages-intérêts à sa femme, appliquée trois fois à la torture, sans avoir 
fait d'aveux. (A. H. A., C. 123.) 

5. Archives de la Haute -Alsace, C. 984. 

6. .Affaire de Gerirude Hirt, janvier 164o. (A.H..\., C. 988.) 



118 i/aLSACK au XVll" SII-XLK 

rouseiiient enturo à hrùlcr, de temps à autre on acquitte \ Le Con- 
seil souverain d'Alsace, une fois élal)Ii, révise certains procès, 
réduit les peines ou diminue le nombre des condamnés, et gouver- 
nements et cours de justice, à tous les degrés, ont désormais moins 
à cœur de faire preuve d'un zèle dévorant dans leur lutte contre 
l'Ennemi de Dieu que d'assurer la paix de leurs sujets contre des 
calomnies meurtrières *. Dès que les mauvaises langues se sentent 
surveillées, dès que les faux dénonciateurs sont atteints par la vin- 
dicte des lois ^, les dénonciateurs se font rares et, — suite na- 
turelle, — les procès de sorcellerie se font rares aussi. On n'en 
rencontre plus guère dans les dernières années du XVll" siècle, et 
je ne crois pas qu'on en puisse citer, pour l'Alsace, un seul 
cxeiiipli' «lui se rapporte au XVIIl" '. 

l.a justice légale désarme d'ailleurs, il faut l'avouer, bien avant 
les masses populaires. On ne saurait nier que, jusqu'au bout de 
l'époque ({ue nous étudions ici, la croyance aux sorciers ne soit 
restée vivace chez les habitants des campagnes et même chez ceux 
des villes alsaciennes. En 101)2, une pauvre vieille, d'aspect repous- 
sant, mais absolument inoffensive, fut brûlée vive dans les fossés 
des fortilications de Colmar par quelques soldats, ivres sans doute, 
sans que personne songeât à les troubler dans ce plaisir barbare'. 



1. Procès d'Odile Schseffer, d'.Amraerschwihr, 1654. (A. H. A., C. 123.) 

2. Dès 1663. à une époque où l'on brûlait encore beaucoup de sorcières 
en Alsace, l'ammeislre Rei.sseissen, seigneur de Furdeuheim, frappait d'une 
lourde amende les dénonciateurs de deux femmes de son village, aperçues 
par eux, de nuii, sur la roule de Marlenheira et qu'ils prétendaient en 
conséquence avoir préparé des sortilèges nocturnes. (Reuss, Furdenheim, 
P 10.) 

3. Je citerai, parmi de nombreux faits analogues, la plainte portée par 
le tonnelier Feyel, de Colmar. contre un apprenti qui prétendait que la 
femme de son patron était sorcière et quon lui avait coupé, une fois qu'elle 
s'était métamorphosée en chatte, deux doigts de la main. Le Conseil de Col- 
mar condamna le calomniateur à l'ainemle et à la réiractation publique, le 
31 janvier 1657. (Aug. Stoeber, Avs alten Zeiten, p. 82.) En 1664, on con- 
damnait le nommé Jacques Berrau, de Sainte-Marie-aux-Mines, à un flo- 
rin d'amende, pour avoir taxé de sorcière la femme d'un de ses voisins. 
{Doruiiicnt^ sur Sainte-Mai-ie-auœ-Mines, ^. 30.) 

4. Il y a bien à l'Inventaire imprimé des .Archives du département du 
Mas-Rhin, de M. Louis Spach, des fascicules énumérés comme renfermant 
des dossiers de procès en sorcellerie, pour 1749 (A.B.A., E. 3721) et même 
pour 1769 (A.B.A., E. 1405), mais nous avons vérifié qu'il s'agit de tout 
autre chose ; l'expression de Malc/isrosten, portée sur les anciennes che- 
mises a fait croire il un riibricateur trop superficiel qu'il était question de 
sorcellerie, alors que ces pièces se rapportent à des affaires criminelles ordi- 
naires. 

5. « En naUnisicli ikrcr niemand an, » dit la Petite C/ifoni(/iie de Colmar. 
(Ratbgeber, Colmar and Ludœir/ X[V. p. I?.) 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVIl'^ SIECLE 119 

Il n'y a point lieu de s'étonner de la persistance de ces superstitions 
à une date assez reculée, alors que nous rencontrons encore, à 
chaque pas, chez les représentants des générations antérieures à la 
nôtre, et peut-être même parmi ceux qui nous suivront, des symp- 
tômes affligeants de la ténacité de ces folles croyances du passé. 



CHAPITRE SEPTIEME 
Hygiène publique et Organisation médicale 

§ 1. Lies ÉPIDÉMIES 

Les maladies épidéiniques ont élé Tune des plaies populaires du 
moyen âge en Alsace, comme partout en Europe, et les chroniques 
locales ont conservé le souvenir, exagéré parfois, mais terrifiant, 
des hécatombes que la peste noire, la suette anglaise et d'autres 
fléaux de ce genre ont coûtés à la vallée rhénane. Mais elle ne fut 
guère épargnée davantage au XVI" et au XVII* siècle, bien que ces 
épidémies soient infiniment moins connues. En 1541, par exemple, 
une peste maligne enlevait à Slrasbourg3,200 personnes ', à Colmar 
2, 969', dans la petite localité de Rouffach 278 victimes, etc'. Durant 
l'année 1563-1564, les chroniques nous parlentencore de 4,318 per- 
sonnes, la septième partie de la population tout entière, succom- 
bant à Strasbourg, de 900 morts à Schlestadt, de 840 à Colmar. En 
1587, une nouvelle pestilence fauche 2,714 malheureux dans la seule 
capitale de l'Alsace. Chaque fois qu'en temps de guerre la popula- 
tion des campagnes reflue vers les villes, on constate une recru- 
descence de la mortalité générale, déjà sufGsammenl élevée d'ordi- 
naire. Aussi ne s'étonnera-t-on pas que l'état de lutte presque con- 
tinuel où se trouve la province au XVII* siècle ait contribué d'une 
façon notable à développer sur son sol les fléaux épidémiques. C'est 
ainsi que la campagne, assez courte pourtant, des princes de l'Union 
protestante conti-e l'évêque Léopold de Strasbourg, campagne qui 
se rattache à laquerellc doClèves et de .luliers, eut, de 1609 à 1611, 
une répercussion directe sur l'état sanitaire du pays et y déchaîna 
l'une des épidémies les plus intenses dont l'hisloire provinciale 
ail conservé le souvenir. Si déjà on Basse-Alsace la morlalilt' fut 
considi-ralilc*, clic allcigriil en llaule-Alsace des proportions telles 

1. G. Hedio, Clironil,-, p. 187. 

2. Tscbaraser, Annales, II, p. 100. Le bon P. Franciscain constate à cette 
occasion que les hérétiques ont aussi voulu arrêter le fléau, comme les ca- 
thoiicjues avec leurs procossions, « en brailhuit leurs psaumes luthériens ». 
mais que cela n'a pas servi à grand'chose. 

3. Voyez aussi Krieger. Beitro'oe, I, p. 102-104. 

4. Dans le très petit Ingwilier, il mourut, du 20 août au 31 décembre 1609, 
cent onze personnes. (Letz, Gef^rhirltte mn fnf/weiler, p. 24.) 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVIl'' SIECLE 121 

et la contagion y fut si rapide, que la Régence d'Ensisheim dut in- 
terdire les enterrements publics, où les morts contaminaient les vi- 
vants'. A Ensisheim même, àColmar, à RoufFach, à Soultz, à Cernay 
et ailleurs, on vit des familles entières s'éteindre et des maisons com- 
plètement vidées par le fléau. Pour d'autres localités assez voisines, 
comme Thann, la mortalité fut presque insignifiante d'abord, mais 
elles finirent cependant par fournir les victimes par centaines*. Dans 
la seule année 1611, Colmar, qui comptait alors au plus dix à onze 
mille âmes, vit périr quatre mille personnes de tout âge, « plutôt 
plus que moins », dit le narrateur contemporain^. 

On constate une nouvelle coïncidence de la guerre et de la peste 
en 1622, lors de l'invasion subite de Mansfeld dans la Basse-Alsace. 
Une foule de paysans se sauvèrent derrière les murs des places 
fortes pour échapper aux violences et aux exactions de ses soudards; 
à Strasbourg on compte, à cette date, 23,000 réfugiés étrangers. 
Immédiatement la contagion se met dans ces agglomérations mal 
nourries, mal abritées, tourmentées par mille soucis divers, et la 
mortalité dans la ville libre monte à 4,388 personnes pour cette seule 
année. Mais certains villages enregistrent des pertes plus énormes 
peut-être ; nous citerons celui de Weitbruch, dont les registres pa- 
roissiaux comptent, pour 1622, cent huit décès causés par la peste*. 

En 1629, ce sont les troupes impériales qui apportent de Pologne 
et de Hongrie les germes d'une épidémie nouvelle. Durant l'automne, 
le fléau se répand par toute la Haute-Alsace; « il ne sera plus néces- 
saire d'agrandir nos églises, dit le chroniqueur de Thann ; désormais 
tout le monde y trouvera de la place ; » dans le modeste monastère 
des R.R. Frères Mineurs de cette ville douze conventuels sont en- 
levés en dix-sept mois. Encore en janvier 1630, il meurt tous les 
jours de trois à huit pestiférés dans la petite localité ^ Dans le village 
de Sewen, le curé constate dans ses registres mortuaires le décès 
de 136 adultes et de 109 enfants, pour un laps de temps de neuf 
mois^ A Ribeauvillé, ville de quelques milliers d'âmes seulement, 
il y a, de 1630 à 1631, près de seize cents morts des deux sexes et 
de tout âge'. 

La pestilence reprend de plus belle avec l'arrivée des Suédois en 

1. Mercklen, Ensisheim, II, p. 235. 

2. Tschamser, Annales, II, p. 324, 339, 340. 

3. Chronique de la Douane de Colmar, Reçue d'Alsace, 1876, p. 263. 

4. Kiefer, P/arrbuch, p. 171. 

5. Tschamser, II, p. 434, 437, 441. 

6. Lintzer, Reçue Catholique d'Alsace, 1886, p. 746. 

7. Luck, Annales, II, fol. 462-463. (Archives delà Haute- Alsace.) 



122 l'alsace au XVII* siècle 

Alsace (1632), pour atteindre son apogée dans l'été et l'aiilomne de 
l'année suivante. Du 14 septembre au 30 décembre 1G33, on enseve- 
lit 4.018 victimes à Strasbourg'; à Obernai, on compte une douzaine 
de décès par jour, soit un total de plus de 1,600, de juin à décembre ; 
le procès-verbal de la séance du Conseil, du 12 décembre 1633, cons- 
tate que sur vingt-sept chefs de tribus, il n'y en a plus que treize 
de vivants'. A Mulhouse, il y a des morts jusque dans les rues où la 
charrette mortuaire, le totcnkivrlin va les ramasser'. Dans la vallée 
de Sainte-Marie-aux-Mines, la mortalité a pris de telles proportions 
en octobre que le bailli charge eu toute hàle un forgeron de Bréha- 
goutte de fabriquer des houes poui" creuser les tombes des pesti- 
férés, que l'on conduit sommairement à leur demeure dernière dans 
un véhicuh^ iv-ipiisitioiiui', et duratil six semaines deux hommes sont 
constamment occupés, contre une rc'inuuération très élevée, à en- 
fosser les victimes de la contagion*. 

A partir de ce moment, et durant plusieurs années, le fléau reste 
endémique dans nos parages; on l'y retrouve un peu partout, de 
1634 à 16.38 \ C'est l'époque oîi Français et Lorrains, Espagnols, 
Weimariens et Impériaux se disputent avec acharnement les terri- 
toires rhénans, où le pays est horriblement foulé de Wissembourg à 
Belfort et ne jouit plus d'un instant de répit. Aussi la mortalité 
devient-elle extrême, la famine hâtant partout les progrès de la ma- 
ladie*. Puis enfin, l'on peut constater une diminution de la crise ; 
après la conquête de Brisach, la France occupe l'Alsace presque 
tout entière, le tumulte des batailles cesse, les bandes de maraudeurs 
diminuent, les paysans retournent au travail : avec le calme relatif 
qui se produit, les épidémies disparaissent pour un temps. 

Pendant toute cette première moitié du XVII* siècle, nous ne 
voyons pas qu'on ait sérieusement tenté d'utiliser les ressources de 
l'art médical pour arrêter le mal, ni prescrit les mesures hygiéniques 
générales <pu' la prudence la plus vulgaire suggéi-erait aujourd'hui 



1. Friese, Historïficfie Merc/.LCurdiy/.citen, p. 207. 

2. Détail caractéristique: le Conseil ordonne de prier pour le salut des 
âmes de ceux qui sont morts, mais il ne sait que faire pour empêcher les 
vivants de mourir. (Gyss, Obernat, II, p. 126.) 

3. J. Furstcuberger, MuUiauser Gesc'iir/Ur/i. p. 276 (aiiuée W'A). 

4. l-uck, Annales, fol. 463. 

h. Pour les détails, voy. Krieger, Deitrtfge, I, p. 125. 

6. Dans ce même petit village de Seweu, que nous nommions tout à 
l'heure, perdu dans un coin des montagnes de la Haute-Alsace, les registres 
mortuaires comptent pour les années 1634 à 1636 une nouvelle fournée de 
456 décès La moyenne des décès, pendant les trente années qui suivent 
n'est plus que de six par an. (Lintzer, op. rit.) 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVIl" SIECLE 123 

pour enrayer le fléau'. Assurément les médecins dans les grandes 
villes, les seules où il y en eût à poste fixe, ont essayé de guérir 
leurs clients ; mais dans les localités de moindre importance et dans 
les campagnes, il semble bien qu'on ait laissé aller les choses à la 
grâce de Dieu ; tout au plus le clergé s'efforçait-il de faire son de- 
voir avec un courage méritoire et de sauver au moins les âmes, en 
distribuant les sacrements aux malades et aux moribonds ^ Quelque- 
fois cependant les représentants attitrés de la religion eux-mêmes 
songeaient avant tout à se mettre à l'abri du danger. C'est un règle- 
ment passablement égoïste que promulgue l'abbesse des religieuses 
de Masevaux, au chapitre général du 15 mai 1630. La noble dame 
Catherine Blarer de Wartensée y défend de chanter l'office au chœur, 
parce qu'il pourrait y pénétrer des miasmes insalubres ; il sera dé- 
fendu au peuple, qui d'ordinaire l'envahit tous les dimanches, d'y 
pénétrer désormais ; les paysans qui fournissent de vivres l'abbaye, 
n'en franchiront plus le seuil. Les œufs et les poules nécessaires 
seront envoyés dorénavant de Dannemarie, les moutons pour la 
cuisine seront livrés par les colongers de Guewenheim, localités 
indemnes ; comme la distribution hebdomadaire des aumônes pour- 
rait introduire l'épidémie dans le monastère, ce ne sera plus le 
personnel de l'abbaye, mais le Magistrat de la ville qui sera chargé 
de les faire tenir aux pauvres. On ne donnera plus le linge des reli- 
gieuses à laver au dehors, mais par contre on emmagasinera une 
bonne provision de bois de sureau et de frêne pour faire des fumiga- 
tions quotidiennes dans l'église, dans les chambres des religieuses et 
dans la cour de l'abbaye^. On ne saurait dire que ces prescriptions, 
assurément curieuses dans leur égoïsme naïf, constituent un règle- 
ment d'hygiène publique. 

Nous n'avons rencontré aucun arrêté, émanant d'une autorité 
séculière contemporaine et prescrivant des mesures pareilles ou 
analogues, pour le plus grand bien de ses administrés, avant la date 
de la signature des traités de Westphalie. On ne peut guère allé- 
guer, en effet, l'ordonnance du magistrat de Colmar, du 6 avril 



1. Sans doute, il existait çà et là une organisatiou de surveillance rudi- 
nientaire. A Strasbourg, par exemple, uous trouvons, dès le XVIP siècle, 
deux membres du Conseil des XXI, les Contagionsherren, préposés à la 
surveillance des maladies épidémiques ; mais nous ne trouvons guère de 
traces de leur activité. 

2. Le curé de Sewen a soin de noter que « tous les adultes ont reçu les 
sacrements, sauf quelques négligents)). [Reçue catholique d'Alsace, 1886, 
p. 746.) 

3. Lintzer, Reçue catholique, 1886, p. 741. 



124 l'alsace au xvn^ siècle 

1G39, faisant savoir aux corps de métiers, à l'ocrasion d'une épi- 
démie de fièvre chaude, qu'il a fait composer par le « physicien n 
de la ville, le docteur Jean Faber, un médicament spécial, à bon 
luarclK', aliii (pi<^ chaque bourgeois puisse se traiter lui-même. 
C'est un conseil jialernel cpi'il donne, ce n'est pas une obligation 
qu'il impose ^ . 

C'est en 1650 que nous voyons la Régence de la seigneurie de 
Ribeaupierre ordonner la distribution de médicaments à ses sujets 
frappés de la peste, quand celle-ci reparaît au moment des inva- 
sions lorraines. Ces distributions semblent avoir été faites sur 
une assez grande échelle et ont dû entraîner des dépenses consi- 
dérables pour l'époque et pour un territoire aussi complètement 
épuisé-. 

A partir du moment où rauloril('' de la France devient effective 
dans ces parages, une amélioration notable s'opère dans l'attitude 
des administrations vis-à-vis du danger de la contagion. On voit 
que le gouvernement royal comprend la nécessité de sauvegarder 
la santé publique et, grâce à son influence, les gouvernements 
locaux, même ceux qui ne sont pas encore soumis au contrôle de 
Louis XIV, se pénètrent de plus en plus de leurs devoirs à l'égard 
de leurs sujets. Gela se marque avec évidence lors de la grande 
peste qui sévit en Alsace de 1666 à 1667 et qui, après l'avoir en- 
tamée d'abord du côté des Pays-Bas, y pénétra plus tard égale- 
ment du côté de la Suisse. Dès le début de l'épidémie en Allemagne, 
le magistrat de Strasbourg défend le trafic avec les contrées infec- 
tées, il interdit l'entré-e de la ville à ceux qui en arrivent, ainsi qu'à 
leurs mar'chandises ; il |)rescrit l'usage de passeports sanitaires^. 
Quand la contagion est parvenue aux portes même de l'Alsace, 
quand elle sévit à Worms et lieux circonvoisins, on construit un 
lazaret dans l'ancien couvent de Saint-Nicolas-aux-Ondes, on y 
installe un praticien, célèbre alors à Strasbourg, le docteur 
Schilling, on lui adjoint comme aides un chirurgien et un ancien 
pasteur de Kehl, le ministre Gerold; on décide que tous les bate- 
liers remontant le Rhin avec leurs marchandises seraient mis en 
quarantaine avant de pouvoir entrer en ville*. Cependant les inté- 
rêts commerciaux priment toujours encore les intérêts sanitaires, 
ce fpii n'a rien d'étonnant pour nous, qui voj'^ons, à la fin du 

1. X. Mossmaini. Mélanf/es alsatique.--, p. 157. 

2. Pour la seule commune de Bennwihr, les frais se montèrent à 87 tloriii.s. 
(A. H A.. E. 5J«97.) 

8. M. Kricf^er iBeitrœge, I, p. 163) reproduit un de ces passeports. 
4. Reisseissen, Aa/ief'c/(/iang'eAi, pp. 69-71). 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII* SIECLE 125 

XIX* siècle, les Anglais laisser pénétrer jusque chez nous le 
choléra plutôt que de gêner un peu leur trafic des Indes. Bien que 
la peste soit à Bâle, le Magistrat de Strasbourg qui, en septembre 
1667, défendait la tenue de la foire de Noël, cède aux réclamations 
du commerce local et décrète qu'elle aura lieu pourtant, ordonnant, 
il est vrai, quelques mesures de précaution, mais qui auraient fort 
bien pu être absolument illusoires^ A Mulhouse aussi, l'on décrète 
des mesures préservatrices, mais un peu plus tard seulement, quand 
déjà le fléau sévit à Golmar*. De même le Magistrat de Saverne 
ordonne certaines précautions en vue du danger qui menace du 
côté du Palatinat'. 

Les dossiers conservés aux archives de la Haute-Alsace per- 
mettent de se rendre compte de la manière énergique, presque 
inhumaine, dont la contagion fut circonscrite dans les domaines de 
la maison de Ribeaupierre, de celle de Wurtemberg et celles des 
seigneuries environnantes, plus directement soumises à l'influence 
de l'intendant de Brisach. Dès le début de l'épidémie, en été 1667, 
Charles Colbert défend, sous les peines les plus sévères, tous les 
rapports avec les localités contaminées ^ Il renvoie les gens de 
Guémar, — l'un des foyers de la peste, — qui travaillaient aux 
fortifications de Brisach et défend de lui en envoyer d'autres qui 
pourraient apporter les germes de la maladie. En même temps, il 
réclame des renseignements fréquents et détaillés sur la marche du 
fléau*. Plus tard, il est vrai, une prudence exagérée lui fit craindre 
que cette correspondance elle-même pût lui apporter les dangereux 
microbes jusqu'au delà du Rhin, et il enjoignit au prévôt de 
Guémar, Frédéric Gœppfert, de lui écrire moins souvent ; une 
lettre expédiée toutes les quatre semaines suffirait pour le tenir au 
courant ®. 

Les localités ainsi frappées étaient soumises à l'isolement le plus 
rigoureux. Alors qu'à la date du 15 novembre, 125 habitants de 
Guémar avaient déjà péri, on empêchait absolument leurs conci- 

1. Reisseissea Au/ieichnungen, p. 75. 

2. Mieg, Gesc/iichte con Mul/iausen, II, p. 31-32. Voy. aussi la Chronique 
de J. Fùrsieuberger, p. 331. Peudauisi.x semaines, les habitants de la com- 
mune mulhousienne d'Illzach furent absolument séquestrés chez eux. 

3. Procès-verbaux du Conseil, 1667-1670, fol. 38, aux archives de Saverue. 
(Dag. Fischer, Zabern.) 

4. Lettre d'Eucliaire Néron, greffier d'Ammerschwihr, 3 août 1667. 
(A. H. A., E. 1139.) 

5. Lettre de Colbert, Brisach, 2 août 1667 (même dossier). 

6. Lettre de M. de Berckheim, Jebsheim, 17 août 1667 (même dossier). 
On n'abusait pas encore de la correspondance administrative, on le voit, 
même en des cas d'urgence. 



12() i/alsace au xvii' SikcLE 

tovens afl'olés de cjuilter reuccinte de leurs murs, sinon pour aller 
cultiver les champs situés immédialemenl autour de la ville. Mais 
quand ils demandèrent à pouvoir procéder aux vendanges, les gens 
de Saint-llippolyte s'opposèrent avec énergie à cette demande, les 
chariots des gens de Guémar devant traverser pendant quelques 
centaines de mètres la banlieue de la première de ces localités, 
pour arriver à certains vignobles. A défaut de vin, on faisait par- 
venir aux malheureux pestiférés des remèdes plus ou moins effi- 
caces, notamment un élixir désigné dans nos sources sous le nom de 
Sc/iu'itzti-asser, et que le prévôt de Guémar vante comme ayant fait 
merveille \ On employait aussi des fumigations pour désinfecter 
les maisons où la mort avait passé' . Ce n'est que le 22 février 1608 
que l'intendant accorde aux habitants des environs la libre pratique 
avec Guémar, le fléau ayant cessé d'y sévir depuis plusieurs se- 
maines'. 11 s'était fait sentir avec une égale violence à Ostheim, 
Munzenheim, Colmar, etc. Dans le petit village de Munzenheim, 
le pasteur Bapst, manquant de papier, en avait fait demander à son 
collègue Pistorius, de Kunheim; la petite iille d'un habitant de 
Riquewihr, âgée de treize ans, alla le lui porter, à un endroit 
situé en dehors de la localité; néanmoins, elle se plaignit en rentrant 
de violents maux de tête, et le second jour elle était morte. La 
Régence de Wurtemberg-Montbéliard s'empressa de défendre, 
par ordonnance du 18 octobre 1667, qu'aucun habitant de Mun- 
zenheim sortît dorénavant du village et qu'aucun étranger y pé- 
nétrât*. 

Un peu plus tard, en automne 1668, la peste éclate à Ribeauvillé, 
soit qu'elle ait été apportée du dehors, soit qu'elle ait continué à 
couver dans les environs mêmes. L'intendant Colberl se rend 
aussitôt en personne sur les lieux pour combattre l'épidémie, et 
c'est de Ribeauvillé qu'est datée son instruction du 2 septembre. 
11 fait réunir tous les malades dans l'une des églises convertie en 
hôpital'; deux hommes sont engagés pour les soigner; on leur 
donnera six florins de salaire par mois et un peu plus de la moitié 
(.3 florins 9 bat:) aux femmes chargées de les seconder dans cette 

1. Lettre du prévôt au conseiller J . Thomas Stollz, de Ribeauvillé. 
(A. H. A., E. 1139.) 

2. Il est question de balles désinfectantes [Kufjeln die hœussuf zuberieu- 
chern), dans une letlie du 15 mars 1668. (Même dossier.) 

3. A. H. A., E. 42. 

4. .\. H. A., même dossier. 

5. C'est sans doute à cette occasion et en prévision de cas analogues, que 
l'on construisit le lazaret hors la porte basse de Ribeauvillé, afin qu'il servit 
de lieu de quarantaine eu cas de contagion. (Bernhard, RibeauoLÛé,p. 281.) 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII^ SIECLE 127 

tâche dangereuse'. Le régime des malades, fixé par le règlement, 
est substantiel et causera peut-être quelque surprise aux médecins 
de nos jours: une livre et demie de viande, une livre du meilleur 
pain, une pinte de vin, « au cas qu'ils en puissent boire ». L'au- 
bergiste à l'Etoile est chargé du service des vivres et la ville lui 
fera pour cela une première avance de 150 livres. Deux grands 
poêles seront placés dans l'église et on y entretiendra continuellement 
un bon feu, pour lequel le prévôt devx'a faire voiturer douze cha- 
riots de bois sec. Tous les malades « nouvellement affligés » seront 
cherchés chaque jour à domicile et conduits à l'hôpital, puis on 
fera soigneusement « parfumer » leurs maisons par les infirmiers, 
qui toucheront quatre batz de rémunération extraordinaire pour ce 
service accessoire ^ 

On le voit, c'est déjà presque le service administratif moderne, 
dans sa netteté un peu sèche, mais plus philanthropique au fond 
que les très sincères, mais très vagues homélies des générations 
précédentes, qui ne savaient comment s'y prendre pour enrayer le 
mal. On est frappé de ce contraste, en lisant une lettre écrite par le 
Magistrat de Strasbourg, à ce moment même, et qui est comme 
l'écho de cet esprit des temps passés. Le comte de Ribeaupierre lui 
avait demandé conseil sur les mesures à prescrire contre la conta- 
gion de la peste ; on reste étonné de voir les chefs d'une grande 
cité, siège d'une Faculté de médecine, d'une Université célèbre, 
répondre par de purs lieux communs, sans conclusions pratiques, 
comme si les souhaits pieux et les prières, à elles seules, eussent 
pu faire disparaître le fléau ^. 

Colbert retourne plus tard une seconde fois à Ribeauvillé pour 
constater en personne l'extinction de l'épidémie. Par lettre du 
14 février 1689, il autorisait le conseiller Daser à permettre aux 
bourgeois de reprendre leurs communications avec le dehors, en lui 
recommandant encore une fois de veiller à ce que toutes les maisons où 
il y avait eu des malades, tussentbien aérées, purifiées et blanchies 
à la chaux*. Il ne se montra pas moins rigide vis-à-vis de Golmar. 
Des décès s'y étant produits par suite de l'introduction de laines 
contaminées, cette ville avait été mise en interdit par la Régence de 
Riquewihr, de la Noël 1668 au 2 mai 1669. La nouvelle de la con- 

1. Le personnel était en même temps nourri par la ville, et recevait 
chaque jour une livre et demie de viande, une pinte de vin et du pain à dis- 
crétion. 

2. A. H. A., E. 666. 

3. Lettre du 13 mars 1668. (A. H. A., E. 2462.) 

4. A.H.A., E. 666. 



128 l'alsack au xvii" sikcle 

lagion s'i'laiil l'c-paiulue, personne ne voulut {)lus trafiquer avec les 
liabitants de Golmar, fort ennuyés et irrités de cette interruption 
de leur commerce'. La Régence montbéliardaise liait par se rendre 
à leurs doléances; mais Colbert, en apprenant cet acte de bon voi- 
sinage qu'il jugeait prématuré, maintint l'isolement de Colraar en 
mettant également Riquewihr en quarantaine, et la Régence épis- 
copale de Saverne faisant mine de ne point vouloir respecter ces 
prescriptions, il menaça les terres de l'évêclié d'une mesure 
analogue*. 

La guerre de Hollande, l'invasion des Impériaux et des Brande- 
bourgeois en Alsace, les campagnes de Turenne en 1674 et 1675 
amenèrent de nouvelles épidémies dans nos contrées. Une lièvre 
typhoïde des plus malignes, qui couvrait le corps de taches noi- 
râtres et amenait des transports au cerveau et de véritables accès 
de folie, si nous en croyons les chroniqueurs contemporains', rava- 
gea les villes et les campagnes. Les soldats périrent en grand 
nombre, mais la population civile ne fut pas moins éprouvée*. L'im- 
prudence des uns et la cupidité des autres fut une cause fréquente 
de décès. Des pillards pénétraient dans les maisons abandonnées 
ou occupées par des malades incapables de se sauver, y enlevaient le 
mobilier, les habits, le linge et jusqu'aux vieux chiffons % pour venir 
ensuite revendre ce butin aux brocanteurs des villes, y introdui- 
sant la maladie en même temps que leurs marchandises. Le Magis- 
trat de Sli'asbourg, plus prudent que d'autres, ordonna aux prévôts 
et aux échevins de ses villages d'empêcher le pillage des immeubles 
délaissés, et défendit aux porte-consignes et aux douaniers de 
laisser pénétrer en ville les individus porteurs de pareils ballots. 
Celui qui tenterait de violer ce règlement devait être immédiatement 
mis en prison et frappé d'une amende de trente schellings*. 

1. Le Magistrat de Colmar avait commencé, le 26 septembre, par défendre 
aux pens de Ril)eauvillé, d'Aiidolsbeim, etc., d'entrer en ville. Mais, 
quand il se vil suspecié, à bon droit, i)ar tous les voisins, il se fâcba et 
intenta un procès à un malheureux Bàiois, devenu bourgeois de Colmar, 
comme ayant propagé de faux bruits sur l'état sanitaire de la cité. « Pour 
que cela lui servit d'avertissement et d'exemple aux autres, » il fut con- 
damné à vingt livres d'amende, le 19 janvier 1669. (Mossmann, Mélanges 
alsatiques, p. 142.) 

2. Nicolas Klein, dans sa Chronique de Colmar, publiée par Rathgeber, 
Ludœig XIV und Colmar, p. 55-56. 

3. Reisseissen, Au/seichnunyen, p. 105-106. Walter, Chronique, fol. 288b, 
289t', 2y6'\ 

4. En une seule semaine de février 1675, 130 personnes moururent à 
Strasbourg du typhus, lleisseissen, A u/seichnunyen, p. 107. 

5. (I Auch salca cenia lumpen ». 

6. Ordonnance du 9 janvier 1675. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVU'' SIKCLK 120 

A partir de la paix de Nimègue, le fléau des grandes épidémies 
tend à disparaître dans la province, soit que l'absence d'armée ma- 
nœuvrant sur son sol protège les habitants du pays, soit que la sur- 
veillance officielle devienne de plus en plus générale et sévère. 
Sans doute, on en signale encore quelques apparitions durant la 
guerre de la Succession palatine \ comme aussi lors de la guerre de 
la Succession d'Espagne, mais on ne voit plus en Alsace ces héca- 
tombes que l'ignorance des gouvernements et des gouvernés laissait 
immoler avec une résignation pieuse ou une impuissante terreur. 

§ 2. l'organisation MÉDICALE 

Ce n'est guère qu'à partir du XVP siècle qu'on peut constater en 
Alsace l'existence d'un personnel spécial, ayant fait des études 
scientifiques et consacrant d'une façon suivie son temps et son sa- 
voir au soulagement de l'humanité souffrante. Encore ne trouvons-nous 
ces médecins que dans les villes les plus importantes, et c'est bien 
plus tard seulement, dans la seconde moitié du XVll*^ et au XVIIP 
siècle, qu'on semble avoir songé à en doter les campagnes*. Aupa- 
ravant, c'était ou bien à des membres du clergé, ou bien à des sa- 
vants juifs, plus ou moins compétents, que s'adressaient les riches 
et les puissants de ce monde ; quant aux autres, ils appartenaient de 
droit aux empiriques, aux rebouteurs, bourreaux, bonnes femmes 
ou sorcières. Dans les deux catégories, certains clients en réchap- 
paient parfois, grâce à leur robuste nature ; les autres se résignaient 
à mourir sans médecin. 

La formation d'un corps médical commence dans nos villes d'Al- 
sace, comme un peu partout, vers le milieu du XVI*' siècle, par 
la vocation formelle qu'adresse l'autorité politique de telle ou telle 
cité, à un savant recommandé, soit par ses écrits, soit par ses cures 
antérieures'. Ce fonctionnaire d'ordre nouveau devient le surveil- 
lant officiel de la santé publique, le conseiller du Magistrat en cas 
d'épidémie, etc. Au XVII'' siècle, ce personnage [archiater, poliater, 

1. En 1680, la peste fut assez violente daus la Haute-Alsace pour qu'on 
ordonnât des prières publiques avec exposition du Saint-Sacrement, tous les 
dimanches. (Schickelé, État de l'Église d'Alsarc, II, p. 27. j 

2. Nous voyous cependant que le Magistrat de Strasbourg nommait un 
médecin salarié par lui [landtphysikus], dès 1637, pour son bailliage de Was- 
seionne. Le docteur Goller devait loger à Wasselouue même. (Ph. Wirtb, 
Beitrœge zur Geschichte Wasseln/ieims, 11, p. 21.) 

3. Nous rappellerons, sans évoquer 1r séjour de Rabelais à Metz, les noms 
bien connus de Gonthier d'Andernach à Strasbourg, de l'humaniste Toxités 
à Haguenau, de Laurent Fries à Colmar. 

R. Reuss, Alsace, II. 9 



loO l'aLSACE au XYIl*^ SIÈCLE 

stattp/ii/sifius) est généraleinenl, dans les villes universitaires comme 
Strashourg. une des notabilités du corps enseignant ; on l'appelle 
d'ordinaire de loin, alin que des considérations de parenté ou des 
relations sociales ne l'i'inp<^chont pas de signaler et d'attaquer les 
abus. C'est ainsi ([iic Mclcliior Sebiz, à Strasbourg, vient de Silé- 
sie ; Jean Lucas Chniiletzki, à Mulhouse, est un Polonais d'origine, 
antérieurement établi à Bâle^ etc. Cependant leurs services ne 
paraissaient pas encore indispensables; même à l'époque de la 
guerre de Trente Ans nous les voyons quitter parfois leur rési- 
dence, en missions prolongées*. 

Peu à peu, au cours de ce siècle, d'autres médecins se fixent dans 
les localités plus importantes, et la concurrence professionnelle 
s'établit'. Les petits dynastes alsaciens attachent, eux aussi, des 
hommes de l'art [leibinedici) à leur personne, mais assez tard, ce 
me semble*. Dans d'assez petites localités, comme Rouffach et 
Tliann, il y a un médecin dès 1633 et 1G36' ; dans d'autres, pros- 
pères cependant, résidences princières comme Bischwiller, c'est 
après la guerre de Trente Ans seulement qu'on nous signale la 
venue d'un représentant du corps médical ^ . On ne semble pas en- 
core avoir attachf'-, à celle époque, l'exercice de la profession à des 
conditions de nationalité ou de bourgeoisie locale. C'est ainsi qu'un 
Italien alors célèbre, le Milanais Francesco Giuseppe Borri, résida 
peiidaiil plusieurs années à Strasbourg et y obtint des succès re- 
tentissants". Le Magistrat lui confia même l'éducation profession- 
nelle d'un jeune citoyen, Jean-Jacques Klipff'el, auquel on s'intéres- 
sait dans les sphères académiques de la ville libre, et on lui j^aya 



1. Bulletin du Musée historique de Mulhouse, 1879, p. 21. 

2. C'e«l ainsi que Bernard de Weimar amène à Dalle le stattphijsikus de 
Colmar, en 16j8, et demande au Magistrat, comme chose toute naturelle, de 
le garder encore quelque temps auprès de lui. {Reçue d'Alsace, 1660, p. 856.) 

3. .•Mnsi, dans Landau, nous trouvons toujours, dans la seconde moitié du 
siècle, à côté du Stattar^t, un et même deux médecins. (Lehmann, Landau, 
p. 212.) 

4. Encore en 1628, les seigneurs de llibeaupierre, par exemple, s'adres- 
saient au médecin de Colmar, bien qu'ils eussent une petite cour assez nom- 
breuse. (.\.H.A., E. 1806.) Voyez aussi, pour la carrière d'un /j////.<«cas ordi- 
narius de Colmar, mort eu 1639, après avoir été médecin des Ribeaupierre, 
l'oraison funèbre du docteur Jean-\'alentin Will, prononcée par Joachim 
Klein. (Strasbourg, Spoor, 1659, 4».) 

5. Tonius Miraculorur> !S. Thcobaldi, éd. G. Sloiïel, p. 183. 

6. Culmann, Geschichte con Bischœeiler, p. 138. 

7. Dans une lettre du 6 juillet 1660, Benjamin Coraisien, de Sainte- Marie- 
aux-Mines, le recommande ii Jean-Jacques de Ribeaupierre, qui souffrait 
de la gravelle, comme un opérateur merveilleux, « fort désiré de Son 
Eraiuence à Paris. » (.\.H.A., E. 524.) 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII*^ SIECLE 131 

un écolage à condition que le novice, une fois bien éducjué, l'cstât 
à la disposition des autorités '. On doit faire remarquer pourtant 
que, même là où résident des médecins, une partie de la popula- 
tion ne semble avoir aucune confiance en leur talent et préfère 
recourir aux miracles plutôt qu'à leurs services, même pour des 
maux dont les plus dévots croyants ne demanderaient plus aujour- 
d'hui la guérison qu'à la Faculté^. 

Cette méfiance n'existaitpas seulement dans les classes inféiùeures 
de la société. Nous en retrouvons la trace dans la littérature du 
temps' et jusque dans les manuels de conversation, imprimés sous 
l'œil de la censure vigilante du Magistrat de Strasbourg*. 

Nous n'avons pas à parler ici de la science médicale d'alors ni 
des théories en honneur au XVIP siècle ; outre que la compétence 
nous manque absolument pour aborder un pareil sujet, il est cer- 
tain qu'il n'y aurait guère de profit à étudier de plus près, à notre 
point de vue spécial, les gros in-folio d'Israël Spach ^ ou les volu- 
mineux in-quarto de Melchior Sebiz^, les plus célèbres médecins 

1. Procès-verbaux du Conseil des XIII, 17 septembre 1658. 

2. C'est eu touchant une médaille de saint Ignace que se guérit un malade 
qui souffre cruellement d'un calcul de la vessie; c'est encore ce saint qui 
réauit la hernie d'un jeune homme de Schlestadi. (Gény, Jalirbilclier, I, 
p. 'i'Z, 53, etc.) 

3. Quand mourut à Colmar, en 1662, le directeur du Gymnase, Joachim 
Klein, un de ses amis, le pasteur Martin Pabst, de Kûnheim, fit imprimer, 
selon la coutume d'alors, un poème sur le défunt, et il y exprima, entre 
autres, lopinion peu aimable que les médecins n'avaient pas été l'une des 
moindres causes de sa mort. Le corps médical de la ville impériale porta 
plainte au Magistrat, qui fil confisquer, en effet, la pièce et cita le délin- 
quant à comparaître. Mais celui-ci se garda de quitter son village et les 
hommes de l'art, satisfaits de la suppression du « libelle », n'insistèrent 
pas. iE. Waldner, Aus clern alten Colmar, p. 30.) 

4. Dans le dialogue sur les médecins, Daniel Martin mentionne d'abord 
« un tas de femmes » qui pratiquent aussi la chirurgie, « guérissent les 
mamelles ou poictrines, les apostumes, le mal des dents, les rompures des 
petits enfants. . . en quoy elles gagnent beaucoup d'argent, car, d'une poignée 
d'herbes qu'elles acheiieut possible dix-huict deniers ou deux sols des herbo- 
ristes... elles en refont un risdale ou deux florins». Un interlocuteur l'ar- 
rête : « Que vous semble de ce qu'on connive à telle pratique et que l'on 
laisse bazarder la vie des personnes entre les mains de gens sans estude?» 
Voici la réponse ; « Que voulez vous qu'on y face? II faut que chacun 
vive... Nous courons bien pareil risque entre nos médecins rationnels... 
car- la pluspart n'y coid goutte et par leur ignorance encoyent des peu- 
plades au royaume des taupes. Mais le bonheur de ces gens-là est que la 
terre couvre les fautes qu'ils commettent. . . et sont mesme richement recom- 
pensez de leur meurtre si le deffunt est quelque vieux Juif, etc. » (Daniel 
Martin, Parlement nouceau, Strasbourg, 1637, p. 742-744.) 

5. Israël Spacb, né à Strasbourg, en 1560, professeur de médecine et 
d'hébreu à l'Académie de celte ville en 1589, mort en 1610. 

6. Il y a eu successivement trois professeurs de ce nom, le père, le fils, le 



132 l'alsack al XVII* siècle 

slrasl»oiirgt'(»is du Icmps. ouvrages que nous avons respectueuse- 
ment leuillelés pourlanl. 11 est plus que probable que leurs notions 
exactes et leurs erreurs luriMil égaleinenl celles de la plupart de 
leurs confrères contemporains et, par suite, les traits distinctifs 
feraient défaut pour l»;s dillerencier des médecins de Suisse, d'Al- 
lemagne ou des Pays-Bas ^ Tout ce qu'on peut affirmer ici, c'est 
qu'il ne semble pas (ju'ils les aient dépassés, ni pour la science, ni 
pour le sens humanitaire, si je puis m'exprimer ainsi. Le traite- 
niiiil des aliénés, par exemple, reste barbare, et même quand ces 
mallieureux possèdent quelque aisance, on ne connaît que la chaîne 
pour les maîtriser, hommes ou femmes. C'est ainsi qu'en 1614 la 
veuve du pasteur de Saint-Thomas, Barthélémy Nasser, vit enchaî- 
née à l'hôpital de Strasbourg'; en 1622, une femme de Schlestadt 
reste chargée de chaînes pendant cinq ans, avant d'être guérie par 
les Pères Jésuites^. Quand la guérison d'un fou est tentée, c'est 
rarement le médecin, plus souvent un ecclésiastique qui fait l'effort, 
parfois couronné de succès*. 

Une catégorie de praticiens infiniment plus nombreux que les 
docteurs en médecine, ces aristocrates de la profession médicale 
au XV'll^ siècle, c'étaient les chirurgiens [c/nrurgi, bader), simples 
« barbiers » ou « baigneurs » le plus souvent, auxquels l'art de la 
ventouse et de la saignée, pratiqué depuis des siècles dans leurs 
étuves et leurs boutiques, permettait de se produire, aux yeux du 
populaire, comme véritables disciples d'Esculape'. Dans un pays 
de vignobles, où les rixes avec sévices graves étaient à l'ordre du 
jour, où de vieilles traditions, fidèlement suivies, prescrivaient 
l'usage des saignées, des purges et des ventouses à intervalles 
rt'guliers, même aux plus valides, où les gens de guerre circulaient 
incessamment, le métier de chirurgien devait être souvent plus lu- 

petit-fil'î, à l'Université de Strasbourg; l'aîné, venu de Silésie, y professa 
de 1586àl62ô; le second, de 1612 à 1674; le troisième, de 16% à 1704. 

1. On consultera d'ailleurs avec fruit sur la matière l'ouvrage de Frédéric 
Wieger, Gosrhii-Uie dcr Mrrli:in in Strasshurf/, Strassburg, 1885, 1 vol. 4«. 

2. « War wegen Tollheit in Ketten. » Ro.rir.ht non r/en Juntha'srhen 
Hfimflpln. Manuscrits Rœhrirh, Bibl. municipale, n" 730. 

3. J. Gény. Jahrbnrher, I, p. 40. 

4. C'est ainsi qu'en 1649, un paysan de Blotzheim, coupant du bois dans 
la forêt, est mordu par un loup enragé; on le met à la chaîne pour l'em- 
pêcher de dévorer ses voisins. Les m'''decins ne s'en occupèrent plus; c'est 
le curé d'Ottmarsheim qui le guérit {Rncue d" Alsace, 1874, p. 443.) 

5. Ces ventouses préventives, auxquelles se résignaient riches et pauvres 
au XVII» siècle, étonnaient fort les étrangers. Voy. la description qu'en 
donne l'auteur des Mémoires (In deux coyarjes, p. 195. Le même observateur 
alipniif a êgilement noté là une description du clyslère alsacien, qu'il trouve 
bien différent de l'instrument immortalisé par Molière. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVIl^ SIECLE 133 

cratif que celui de médecin, encore qu'il fût infiniment moins consi- 
déré. En effet, les chirurgiens n'étaient parfois que des domestiques 
de bonne maison\ voire même des marchands de chevaux'. Quel- 
quefois aussi c'étaient des chirui-giens étrangers qui profitaient de 
la pénurie de représentants de la science médicale dans les petites 
localités pour s'y créer une espèce de clientèle itinérante, assez 
précaire du reste'. Il ne faut donc pas trop s'étonner de l'ignorance 
dont font preuve certains de ces prétendus hommes de l'art. C'est 
le chirurgien de Bergheim qui fait venir les Pères Jésuites de 
Schlestadt, en 1620, pour guérir sa fille malade. Ils lui déclarent 
qu'elle est empoisonnée par un quRvtiev de ]ioive (segmen pyri) et 
par une pilule (bolus), façonnée comme un minuscule enfant, que 
lui ont fait avaler les sorcières. Après force exorcismes, elle réussit 
à rejeter d'abord le fruit, puis le bébé magique, que des chats dia- 
boliques, envoyés par lesdites sorcières, mettent malheureusement 
en pièces avant qu'on ait pu l'examiner déplus près*. 

La seconde moitié du XVII^ siècle vit se développer d'une façon 
notable l'influence des médecins, à mesure que les progrès des 
sciences naturelles relevaient aussi le niveau de la science médicale. 
A Strasbourg en particulier, l'organisation spéciale du corps pro- 
fessionnel atteint un degré de perfection relative très remarquable, 
dont on peut se rendre compte en parcourant la grande ordonnance 
sur le « Collège médical de Strasbourg » et celles qui regardent les 
médecins chirurgiens et les apothicaires^. Cette ordonnance de 1(375 

1. Les comptes de Daniel de Pilhe, lieutenant des Ribeaupierre à Saiate- 
Marie-aux-Mines, mentionnent, en 1663, un « Johannes quia esté lacquay 
à Son Excellence, présentement apprenti! pour estre chirurgien ». (Docu- 
ments relatifs à Sainte-Marie-auâB-Mines, p. 302.) 

2. Cela ressort d'un curieux procès intenté par un M' De Wert au 
Magistrat d'Ensisheim par-devant le Conseil souverain. Il s'intitulait « mé- 
decin delà ville» et réclamait ses honoraires officiels dus depuis dix ans 
(1684-1694). Le Magistrat explique qu'il ne lui a jamais promis de gages et 
ne lui avait accordé le droit de bourgeoisie « qu'à charge de ne plus faire 
le trafic des chevaux ». [Notes d'arrêts, Colmar, 1742, p. 75.) 

3. C'est ainsi que nous voyons un « chirurgien de Paris », Antoine Agier, 
s'adresser à la Régence de Brisach, eu 1654, pour la prier de le faire rem- 
bourser des soins donnés et des médicaments fournis par lui. durant les 
deux années de son séjour en Alsace, à des habitants de Bergheim et autres 
lieux voisins. (A. H. A., C. 1002.) — Quelques-uns de ces empiriques fai- 
saient d'ailleurs « des cures remarquables, remettant sur pied, avec quelques 
poudres, en huit ou dix jours, des personnes abandonnées des autres méde- 
cins et à qui on apprestoit déjà la bière ». (D. Martin, p. 741.) 

4. J. Gény, Jahrbûcher, I, p. 25. 

5. Voy. le mémoire de M. E. Strohl, autrefois professeur à la Faculté de 
médecine de Strasbourg : L'organisation de la pratique médicale et phar- 
maceutique à Strasbourg dans le XVI h et le XVI II" siècle. Strasbourg, 
Schultz, 1883, 8". 



l'A\ L ALSACK AU XVII*' SIECLE 

insliliit' il l;i lois un Consoil snixTicur d'hygièno pour lapetite Répu- 
hli(liic', conseil composé de hauts fonctionnaires de l'I^lat et de spé- 
cialistes, et un tribunal disciplinair*' pour le corps inédicaP. Elle 
prescrit aux médecins une taxe fixe pour leurs visites *; elle ordonne 
aux chirurgiens de dénoncer sans retard les clients qui réclame- 
raient leurs soins pour la guérison des plaies ou blessures reçues 
dans une rixe'. 

C'est à la nature, beaucoup plus qu'à l'art des médecins, que 
les autorités s'en rapportaient pour la mise au jour des citoyens 
futurs. Sans dt)ulc, il y a des sages-femmes dans toutes les villes, 
les bourgs et même dans la plupart des villages, au XVIP siècle, 
mais on ne peut s'empêcher de tenir en fort médiocre estime leur 
savoir prolessionnel. A Stras])ourg seul, elles sont, dès 1635, 
soumises à une certaine surveillance médicale, partagées, selon 
leor mérite, en sages-femmes de première et de seconde classe* > 
et elles ont à subir un examen plus ou moins sérieux devant un 
jury officiels Mais à Saverne, par exemple, c'est tout simplement 
le curé qui rédige le règlement des sages-femmes de la résidence 
épiscopale, en 1640". Encore vers la fin du siècle, et dans des 
localités aussi importantes que celles de la vallée de Sainte-Marie- 
aux-Mines, on pouvait devenir titulaire de l'emploi, sans aucune 
étude préparatoire. Des femmes veuves ou même mariées le pos- 
tulaient comme gagne-pain, et l'on regardait beaucoup moins à 
leurs aptitudes spéciales qu'à ce qu'elles fussent « femmes honnêtes 
et craignant Dieu ». Sans doute, on désire « qu'elles aient fait a p 
pi"entissage auprès de celles qui ont fait la fonction avant elles ou 
j)ar livres, pour ce lus ou étudiés ». Mais comme le règlement ajoute 
que, si elles ne se sentent pas assez sûres d'elles-mêmes, elles 

1. Strasi^burgischos Coller/iuni medicum sampt beycjefûrjten Ordnungen 
ticr Medicorumund Apothecker. Strassburg, 1675,1 vol. fol. 

2. La première visite sera payée uu florin par les gens riches, puis, pour 
chaque semaine de maladie (à trois visites par semaine), encore un florin. 
C'est aussi le prix d'une visite urgetue, faite de nuit. Les petits bourgeois 
payeront cinq schelliiigs par consultation ; les pauvres seront soignés gratui- 
tement. 

3. L'ordonnance de 16.^4 exige formellement cette violation du secret 
médical, que le Magistrat de -Strasbourg se refusait à reconnaître. — Voy. 
aussi « Du Barbier et chirurgien » dans Daniel Martin, p. 2.')^. 

4. 11 y en a si.x de première et six de seconde classe, ce qui n'est pas 
exagéré pour une ville de 2b k 30,000 âmes. {Hebammcn-Ordnang de 1635, 
renouvelée en 16S8.) 

5. Ce n'est qu'en 17£8 qu'on créa, sur la proposition du professeur Frid, 
l'Ecole d'accouchement bientôt devenue célèbre. 

6. Ce règlement se trouve au registre baptismal de la paroisse (années 
1608-1685), déposé aux archives de la ville de Saverne. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII^ SIECLE 135 

doivent « avoir recours à quelques autres femmes entendues », il 
est évident que l'autorité civile ne leur demandait de justifier ni de 
grandes connaissances théoriques, ni même de la routine pratique'. 
L'autorité religieuse, au contraire, veillait partout à la qualification 
morale avec une intransigeance absolue. C'est ainsi que le Consis- 
toire de Sainte-Marie-aux-Mines ne demandait pas seulement aux 
candidates de « s'abstenir de tout discours lascif et déshonnête », 
mais encore de se servir toujours dans leur profession de sentences 
édifiantes et tirées des Saintes-Ecritures, « lesquelles elles estu- 
dieront expressément par lecture de la parole de Dieu ou par ensei- 
gnement auprès de MM. les Ministres^ ». 

La raison de cette surveillance spéciale est facile à comprendre ; 
de même que les chirurgiens étaient les auxiliaires assermentés 
de la police civile, de même les sages-femmes devaient être les 
auxiliaires des corps ecclésiastiques et leur faciliter le contrôle de 
leurs ouailles aussi bien que la censure des délits de moralité. Elles 
étaient regardées comme coupables si elles ne remplissaient pas 
cette partie de leur ministère^. Il n'est pas étonnant qu'avec des 
secours aussi médiocres, au moment des grandes crises de leur 
existence, les mères de famille en iVlsace, et surtout dans l'Alsace 
catholique, aient compté beaucoup plus sur le secours du Ciel et 
sur l'appui de ses saints que sur l'habileté des représentantes de 
l'art médical. De là ces nombreuses et si longues prières pour 
femmes enceintes ou prêtes à accoucher, que nous rencontrons 
dans les livres de piété et les recueils de cantiques protestants du 
XVII^ siècle, de là ces médailles et ces images bénites, que les 
religieux franciscains, capucins ou jésuites distribuent aux femmes, 
au moment de leurs couches, et parfois même, dans des cas graves, 
l'apport des reliques de quelque saint pai'ticulièrement secou- 
rable ^ 



1. Procès-verbal de l'instaliatioii delà sage-femme d'Échery, 30 aoùtl677. 
{Documents concernant Sainte-Marie-aUde-Mines, p. 284.) 

2. Documents, etc., p. 285. 

3. Le 9 mai 1660, la sage-femme Barbel de Sainte-Marie est censurée par 
le Consistoire " pour avoir recueilli l'enfant de Nicolas Herment, venu trop 
tôt, et n'avoir point averti » les ministres. (Reçue d'Alsace, 1S78, p. 372.) 

4. Les Litterœ Annuœ des Jésuites de Schlestadt. publiées par M. l'abbé 
Gény, sont remplies de détails curieux à cet égard. (Voy. p. 26, 28, 29, 37, 
40, 43, 52, etc., etc.) Ce qui est particulièrement intéressant, c'est que, même 
en pareille matière, la mode exerce son influence. D'abord, c'est saint Ignace, 
qui règne sans partage ; à partir de 1670 environ, saint François Borgia lui 
fait concurrence et les femmes semblent préférer ce dernier (p. 154, 158, etc. ). 
L'attouchement de la robe de saint Ignace rendait aussi parfois fécondes 
les femmes jusque-là stériles. [Iliid.,'p. b\.] 



136 i/aI.SACK au XYIl*^ SIKCl.K 

Lis pliai-iiiacifs oui cxislt' on Alsace bien longlcnips avant le corps 
nicilii ai iiii-int^nie. Cela s'explique aisément quand on se rappelle 
tout Cl' que l'apothicaire du XVI*^ et du XVII'' siècle vendait au 
public, en dehors des niédicauients proprement dits ; il remplacjait 
à la fois le droguiste, le liquoriste et le confiseur modernes ^ Sa 
clientèle était donc assurée, même alors que la santé publique était 
florissante, et l'exercice de la pharmacie n'impliqua qu'assez lard 
une préparation vraiment scientifique à cette carrière, restée lucra- 
tive après tant de révolutions en médecine. Le nombre des phar- 
maciens était limité dans les villes (et il n'en existait que là) * par 
les ordonnances du Magistrat et eux-mêmes étaient assermentés 
par-devant l'autorité civile et soumis à son contrôle. Mais ce con- 
ti'ôle ne devint effectif, au point de vue scientifique, que dans la 
seconde moitié du siècle et s'exerça tout d'abord uniquement au 
poiiU de vue mercantile, pour empêcher la concurrence par l'ou- 
verture de trop nombreuses officines. A Landau, il y avait deux 
pharmacies vers la fin du siècle'; on en comptait trois à Colmar 
jusqu'en 1670*, quatre à Strasbourg avant 1675, et cinq plus 
tard '. Ce chiffre semble avoir été le chiffre normal des grandes 
villes d'Allemagne à cette époque ; on n'en compte pas davantage 
à Augrsbourg:, dm ou Francfort. On peut se faire une idée ti-ès 
nette, et très amusante en même tem{)s. d'une pharmacie alsacienne 
vers le milieu du XVIP siècle, en parcourant le chapitre spécial 
de Daniel >hirlin, dans son Parlement nouK'cau^. On y embrasse 
du regard l'officine avec « le grand fonds qu'il faut pour dresser une 
boiirK(iie », avec ses mortiers d'airain et leurs pilons, ses «• boiieltes, 

1. Cela dura fort longtemps, car, encore au début du XIX* siècle, c'est 
chez tel pharmacien que s'achetait le meilleur chocolat de Strasbourg. CVoy. 
Reuss, C/tnrlc." rfe Buti-é, Un pli;/siorrate touranrjeau en Alsace, p. 190.) 

2. Encore y avail-il des villes qui n'eurent des pharmacies qu'assez tard. 
Celle de nis<h\viller, par exemple, ne fut créée qu'en 1681 par un Duveriioy 
do Moiitbéliard. iCulmann, Bisrhœciler, p. 138.) — Dans certains territoires 
mieux administrés, il y avait cependant, vers la fin du siècle, des phar- 
macies de campagne, car, en 16-'8, le Magistrat de Strasbourg nommait le 
docteur Bœcler pour les reviser deux fols par an. Mais, à sa mort, cette 
place (le lan/f/ihysini!? fut supprimée par économie. (XXI, 23 février' 16S8 et 
25 avril 1701.) 

3. Lehmann, Landau, p. 212. 

1. U'aldner, Médecins et Pharmaciens d'autrefois. Bulletin historique de 
Mid/iou.<r, 1889, p. 96. — Le 18 juillet 1670, le Magistrat de Colmar autorise 
Martin Kœuigsmanu, de Strasbourg, à établir une quatrième pharmacie. 
{\olrs d'arriHs, p. 289.) 

5. En 16SÎ, Balihasar Scheid présentait une pétition aux Conseils pour eu 
ouvrir une sixième. Mais le 6 août 16S3, sa demande fut repoussée. 

6. Daniel Martin, p. 74.ietsuiv. 



LA SOCIETE ALSACIENNE AU XVIl'' SIECLE 137 

pots, balances, bassins, passoires, tamis, espatules, poêles, poêlons, 
escumoirs, alambics, cruches, presses, pressoirs et trépieds » ; puis 
derrière, la « chambre aux drogues » [Material-Kammer) et la 
« chambre aux simples » ^ Krxuterkammer] ; on y voit arriver les 
clients, « qui viennent quérir de grand matin ce qu'ils ont com- 
mandé le soir », l'honnête bourgeois qui réclame sa purgation de 
Diacydonium hicidum laxatif, la fillette qui demande deux onces de 
sirop de pavot, sans doute pour endormir son petit frère, le gen- 
tilhomme, ayant bu trop de bon vin de Hambach la veille et qui 
demande « un pot de bon julep pour se refreschir », la servante que 
sa maîtresse envoie quérir des noix confites et des écorces de citron 
et d'orange. Un valet affairé accourt dire que « M. N. attend avec 
impatience qu'on luy vienne donner son clystère » ; une mère de- 
mande « un suppositoire pour son garsonnet qui ne peut aller à la 
sellette » ; un vieux monsieur entre se faire « remettre de la civette 
ou quelques grains de musqué dans sa pomme de senteur » ; une 
jeune fille désirerait» pour un batz d'onguent contre la gale », et une 
autre s'écrie : « Et à moy, donnez raoy de l'onguent à poux, nous 
avons un garson qui en fourmille! » A quoi l'apothicaire réplique, 
peu galamment : « Il me semble à voir vos cheveux si bien parez 
de perles de gueux, que vous en avez aussi bon besoin ! » Un étu- 
diant se fait apporter « une bouteillette d'huile de mille pertuis, 
pour graisser son bras, qui est tout foulé et bleu d'avoir joué au 
ballon», etc. En parcourant les prix courants, comme nous dirions 
aujourd'hui, des pharmacies strasbourgeoises, vers l'époque de la 
guerre de Trente Ans, on peut se rendre également compte des 
substances bizarres qu'on offrait alors au public crédule, et qui 
trouvaient sans doute un meilleur débit que des remèdes plus 
sérieux. A côté des saphirs, des améthystes et des lapis-lazuli, on y 
voit figurer des fragments de momie et des crânes humains, Volenin 
scorpionuin et Ya.cangia hominis. Vaqua spennatis ranaruni et V uni- 
cornu \>eruni\ Le triomphe et la principale source de revenus des 
pharmaciens d'alors étaient les médecines composées d'une foule 
d'ingrédients divers et qu'on jugeait d'autant plus merveilleuses 
qu'elles nécessitaient un travail plus compliqué et coûtaient plus 
cher'. Mais ils rencontraient une double concurrence, celle des 

1. Designatio precii tatn simplicium quam compositorum quœ in offlcina 
Caroli RinQleri, etc., 1623. Imprimé par M. G. Pfersdorff, d'après Toriglual 
des Archives muoicipales dans le Journal de pharmacie de Strasbourg. 
Encore en 1722, la Pharmacopea Argentoratensis mentionne Priapus tauri, 
Bujf'ones ejcsimati, Craaiiim luimanum, Pulinones culpis, etc. 

2. Lors de la révision de ï Apothecker-Ordnung , le 23 avril 1675, les niéde- 



138 i/alsace au xvii'' siècle 

médecins eux-mêmes^ et celle des herboristes et des chirurgiens, 
dont les uns préparaient leurs prescriptions dans leurs laboratoires 
particuliers et dont les autres vendaient des « herbes bienfaisantes » 
et des breuvages salutaires à meilleur marché. Souvent on voit les 
apothicaires s'adresser au Magistrat pour réclamer sa protection 
contre de pareils rivaux qui ruinent le métier*. Les docteurs en mé- 
decine se plaignent, en revanche, de ce que les apothicaires ne les 
traitent pas avec le respect voulu, de ce qu'ils exercent illégalement 
la médecine ; ils signalent le danger que court la santé publique par 
suite de la légèreté des pharmaciens en titre, quittant leurs bou- 
tiques pendant de longues heures pour bavarder avec les voisins 
ou fréquenter l'auberge, abandonnant le travail professionnel à des 
garçons apothicaires peu recommandables, qui n'avaient pas une 
année de stage et qui, loin de bien connaître le latin, ne savaient 
pas même lire et écrire couramment l'allemand'. L'autorité civile 
essayait de maintenir la balance égale, autant que possible, entre 
les deux adversaires; elle défendait aux pharmaciens d'empiéter sur 
le domaine médical, les autorisant tout au plus à purger et à ins- 
pecter les urines de leurs proches ; elle interdisait aux médecins 
de préparer eux-mêmes les remèdes qu'ils prescrivaient à leurs 
malades ^ Tous ces règlements officiels, édictés dans la seconde 
moitié du XMI' siècle, sont à peu près les mêmes, à Colmar, à 

cins de la ville lirent décider que quand les pharmaciens prépareraient ces 
coinpositiones inar/na.<, telles que thériaque, mithridate, antidote de Ma- 
thioli, etc., ils ne pourraient mcianf/Pf les substances qu'après que le doyen 
du CoUer/ium medicuin aurait examiné les ingrédients. Dans de nombreuses 
oraisons funèbres du temps, on appuie sur le prix élevé des médicaments 
qui n'ont pas été ménagés pour sauver les défunts. 

1. La concurrence des médecins devait priver, en effet, certains phar- 
maciens de notables revenus. Nous avons trouvé aux Archives delà Haute- 
Alsace une série de petits mémoires présentés de 1625-1627, par le docteur 
Christophe Heinrich, do Colmar. à son client, le sire de Ribeaupierre. Il se 
faisait payer pour ses élecluaires (Grœsswasser, Frûhsuppenpïdcerli n, 
Laticcrrjon) des sommes assez rondelettes. (A.H.A.,E. 1806.) 

2. Dans leur pétition au Magistrat, les pharmaciens de Strasbourg disent. 
en 1646, avec une mélancolie profonde, que maintenant se réalise la triste 
vérité des vers de Mathiolus : 

Fingunt se meclicos quiiis idiota, sacerdos, 
ludœus, monac/tus, histrio, sartor, anus. 

3. Déclaration des médecins de Colmar, 1670. (Walduer, op. cit.). — 
D. Martin insinue aussi (p. 748) que les pharmaciens sont surtout des étu- 
diants en médecine, trop paresseux pour continuer ou trop sots pour terminer 
leurs éludes. 

4. Apothecker-Ordnung révisée de Strasbourg, 1675. — La première que 
nous connaissions date du 19 décembre 1579. Elle avait été revisée une pre- 
mière fois par les « médecins de la ville » {stadtphysici) i. K. Sallzmann 
et M. Sebitz, en 1651. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII* SIECLE 139 

Strasbourg ou Ribeauvillé, cl paraissent avoir ressemblé d'ailleurs à 
ceux de la plupart des autres Etats et villes d'Allemagne ^ Mais il 
est évident que les pharmaciens n'ayant point fait encore, en gé- 
néral, d'études savantes, étaient regardés par les médecins comme 
des êtres inférieurs et leur étaient administrativement subordonnés. 
Le règlement promulgué par le Magistrat de Colmar, le 18 juillet 1670, 
autorise, par exemple, les médecins à inspecter à l'improviste, et 
plusieurs fois par an, les officines locales. Un nouveau règlement, 
du 4 mai 1686, confirmait ces mesures, exigeait que les pharmacies 
fussent mieux fournies de drogues que par le passé, mais défendait 
aussi aux chirurgiens, à peine de dix livres d'amende, de vendre 
des remèdes pour des maladies internes '. La grande ordonnance de 
1675 édicté pour Strasbourg à peu près les même mesures de con- 
trôle, qui n'étaient pas toujours mises en pratique avec une égale 
sévérité, puisque les mêmes plaintes se renouvellent sans cesse '. 

En dehors de ces représentants attitrés et sédentaires de l'art de 
guérir, on rencontre en Alsace de nombreux charlatans, des empi- 
riques hasardeux, qui se promenaient d'un endroit à l'autre et ce 
n'étaient pas eux, sans doute, qui faisaient les plus mauvaises af- 
faires. Un arrêté du Magistrat de Colmar, témoignant d'un libéra- 
lisme assez sceptique, les autorisait à débiter leurs drogues, mais aux 
foires annuelles seulement, et abandonnait la fixation du prix des 
denrées à la conscience du débitante A Strasbourg aussi, le ALigis- 
trat laisse débiter ainsi sur la place des Carmes des paquets de 
poudre blanche contre les souris, et de l'onguent vert pour les bles- 
sures^, et autorise parfois des « opérateurs », dont les noms in- 
diquent pour la plupart l'origine française*, à se consacrera l'allè- 

1. Cela ressort, à notre avis, du fait que le Magistrat de Ribeauvillé, ayant 
à installer un nouveau pharmacien, mais n'ayant pas trouvé dans ses ar- 
chives la formule du serment à prêter et l'ayant réclamée à la Régence des 
Ribeaupierre, momentanément établie à Strasbourg, celle-ci expédie au 
bailli le 19 juillet 1675, V Apothecker-0/xlnung de la ville de Brème, avec 
ordre de s'en servir pour y prendre le juramentum du titulaire. (A. H. A., 
E. 1806.) 

2. Notes d'arrêts, p. 289. 

3. En 1682, les pharmaciens strasbourgeois pétitionnaient auprès du Conseil 
des XV contre « les chirurgiens établis dans presque toutes les rues de la 
ville, qui achètent des simples auprès des herboristes et composent ensuite 
des médicaments qu'ils distribuent surtout aux officiers et aux soldats » de 
la garnison française. 

4. Eug. Waldner, op. cit. 

5. Daniel Martin, Parlement, p. 280. 

6. Par exemple, Jean Couppard (XXI, 5 juillet 1698), « Gervais l'arracheur 
de dents » (XXI, t699, fol. 33), etc. Avant 1637, D. Martin signalait un 
nommé Jean Potage (p. 280). 



KiO l'alsace au XVII'' siècle 

gemont des souffrances du petit peuple, pourvu qu'ils ne pratiquent 
ni ne vendent leurs remèdes les dimanches et jours de fête. Il y a 
là une contradiction, au moins apparente, aux prescriptions géné- 
rales, contradiction qui s'explique peut-être par la conviction du 
Magistrat que la clientèle ordinaire de ces individus ne s'adresse- 
rait en aucun cas aux médecins et aux pharmaciens en titre'. Ces 
charlatans se risquent parfois à faire des opérations dangereuses ; à 
Sainte-Marie-aux-Mines, l'un d'eux en pratique une « dont la per- 
sonne est morte le lendemain ». Cependant, il ne fut condamné 
qu'à deux florins d'amende par le bailli des Ribeaupierre *. A 
Mulhouse, le gouvernement semble avoir été un peu plus sévère ; non 
seulement il faisait défense au bourreau de vendre des médicaments, 
à peine de vingt livres staebler d'amende, mais il expulsait aussi de 
la localité l'un ou l'autre de ses collègues d'occasion'. Il autorisait par 
contre la femme de l'exécuteur des hautes-œuvres à guérir « cer- 
tains maux, sans faire concurrence aux médecins et aux chirur- 
giens )) et en se bornant à « ses bons amis* ». On voit que les règle- 
ments étaient singulièrement élastiques. 

Parfois même ces excentriques de la médecine trouvaient des pro- 
tecteurs aussi puissants qu'inattendus. C'est le fait que nous 
voyons se produire dans un procès pour exercice illégal de la mé- 
decine, plaidé dans la Haute-Alsace, vers la fin du XVIP siècle ; 
dans cette affaire, la justice ne se prononça nullement pour les 
représentants de la science officielle. Il existait alors à Ribeauvillé 
un « guérisseur », cloutier de profession, nommé Jean Koch, qui 
avait réussi à se faire une clientèle d'adhérents dévoués et assez nom- 
breux pour exciter la jalousie des médecins, chirurgiens et apothi- 
caires de Sainte-Marie-aux-Mines. Ils l'accusèrent de concurrence 
illicite, et le bailli de Ribeauvillé lui défendit d'entreprendre encore 
des cures, à peine de dix livres d'amende. Comme il n'en continuait 
pas moins à attirer à lui les impotents et les malades, il fut derechef 
condamné administralivemenl, le 16 juin 1694, ce qui ne l'amena 

1. Les pauvres gens, ceux de la campague surtout, achetaient rarement 
leurs remèdes à la pharmacie. Dans les contrées catholiques, ils préféraient 
l'eau bénite à tout autre remède. Encore eu 1678, les Fères Jésuites de 
Schlestadl écrivaient dans leur Journal : « Ignatianœ aqwi^ tamfrequens 
est a/jud nos usas ut una fera paupcrum mcdicina esse cideatur. » Gény, 
Jahrhùchef, I, p. 182. 

2. Encore n'est-il pas absolument sur que ce Claude Le Bru fût puni pour 
sa maladresse, car le jugement énonce qu'il avait opéré un dimanche, « pen- 
dant qu'on esloit dans les églises. » [Documents concernant Sainte-Marie, e\,c. 
p. 306.) 

3. Arrêté concernant Jérôme Brucker, 7 mars 1683. {Alsatia, 1867, p. 264.) 

4. Décision du 25 janvier 1682. (Alsatia, toc. cit.) 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVIl" SIECLE 141 

point à résipiscence. Les médecins, de leur côté, s'entêtèrent ; le 
21 juin 1695, ils firent pratiquer chez lui une saisie. Mais on ne 
trouva dans son modeste domicile que sept volumes allemands, des 
livres de médecine sans doute, quelques onguents, six bouteilles 
d'eau distillée, et le registre, fort exactement tenu, de ce qui lui 
était dû par ses clients. Assigné en justice, Koch déclara qu'il 
n'exerçait point la médecine et qu'il guérissait avec des simples, et 
plutôt par charité, « donnant pour dix sols ce qui coûtait chez les 
apothicaires un écu ou quatre francs ». Un chirurgien de Schlestadt 
et un apothicaire de Ribeauvillé furent alors commis pour examiner 
ses drogues, et la nature dangereuse de certaines d'entre elles 
(vitriol, soufre, sels, etc.) ayant été constatée, il fut condamné une 
troisième fois, mais en appela au Conseil souverain en août 1695. 
Le célèbre avocat-général Le Laboureur fit devant la Cour l'éloge 
de la sagacité de l'inculpé dans la recherche des simples et de son 
talent àr les employer. « Ce serait un mal, s'écria-t-il, à la grande in- 
dignation sans doute des médecins de Colmar, présents à l'audience, 
que de priver le public des secours presque gratuits d'un homme 
dont le ministère est plus utile par ses succès que ne l'est l'étude mé- 
thodique des docteurs. » Ainsi recommandé par l'organe même de 
la justice royale, Koch fut acquitté le 24 janvier 1697, à la seule 
condition de ne pas « professer publiquement la médecine et la chi- 
rurgie, mais seulement de donner chez luy des remèdes composés de 
simples' ». 

Il nous reste à dire quelques mots des sources thérapeutiques de 
la provincepour terminer ce chapitre l'elalif à la médecine en Alsace. 
Elles sont assez nombreuses aujourd'hui, comme on sait, et de 
temps à autre on en découvre même de nouvelles. Mais toutes 
n'avaient point encore été signalées au XVIP siècle et plusieurs de 
celles qu'on connaissait n'étaient guère utilisées, vu le peu d'effica- 
cité de leurs eaux. Les plus fréquentées elles-mêmes ne jouissaient 
pas d'une réputation bien étendue. Dans la Basse-Alsace, il n'y en 
avait aucune qui pût rivaliser avec Niederbronn. Cette localité, sur 
le teri'itoire des comtes de Hanau-Lichtenberg, au pied de la 
chaîne des Vosges septentrionales, possédait des sources minérales 
riches en sels de cuivre et en soufre ; on les recommandait surtout 
contre la goutte, l'herpès, la gale et en général, aux personnes 
d'un tempérament lymphatique. Les médecins y envoyaient 1 es 
femmes stériles pour faciliter leur maternité future*. Très fréquentée 

1. Notes d'arrêts, pp. 104-108. 

2. Niederbronner Bades Art, Eigenschafft, 'Wi''ckung und Gebrauch 



142 i.'alsace au xvw» ssb&lk 

dès le milieu du XVI'' sièele', la petite loraHté %Wi été l'objet des 
soins iiit«>Uigenls des comtes Philippe V et .fe»BL-Jleguai-d de 
llanau, au commencement du siècle suivant ; ils avaient faitcttr^ï et 
restaurer les puits principaux et réparer la vieille maison des b»t- 
iTiieurs*, oui tombait en ruines. Aussi le nombre des visiteurs 
semble-t-il avoir été assez considérable pendant les courtes périodes 
de paix', et l'on y voyait parfois des personnages princiers*. Les 
malades qui ne pouvaient se rendre aux bains faisaient même venir 
des tonnelets d'eau de Niederbronn, afin de suivre la cure à domi- 
cile*. Après Niederbronn, on peut nommer encore en Basse-Alsace 
les eaux de Soultz, près de Molsheim, « peu estimées », au dire de 
La Grange^ mais néanmoins assez fréquentées au XVII* siècle, à 
cause de la proximité de Molsheim et de son Académie, et du voisi- 
nage de Strasbourg, dont les habitants moins aisés ont longtemps 
continué à patronner cette villégiature modeste et à bon marché. Les 
établissements balnéaires, aux sources légèrement sulfureuses, 
avaient été « très proprement renouvelés » vers 1075' . Celles-ci 
étaient surtout recommandées pour la cure des galeux» et c'est pour- 
quoi on y voyait arriver beaucoup de Juifs, qui étaient naturelle- 
ment parqués dans une piscine particulière'. A un moment donné, 
on essaya aussi de créer un établissement de ce genre dans le voi- 
sinage de Schirmeck, vers le milieu de la vallée de la Bruche^". La 
Régence épiscopale, dans une lettre du 18 septembre 1660, propo- 
sait à l'évêque Léopold-Guillaume de dépenser une somme de 300- 

beschrieben con Salornon Reiseln, hochgrœjUchen hanaœischen Leibmedico 
zu Bachsioeiler. Strassburg, J.-Ch. Nagel, 1644, 1 vol. 18°. Sur le titre sont 
figurées les deux piscines. 

1. Le règlement des bains, avec les menus et le tarif [Ordtiuuig des Badcs 
su Niederbronn 1585), se trouve aux archives de la Basse-Alsace, E. 2843. 

2. Par contrat du 18 mars 1608, la badtherberg fut concédée à Adam 
Jseger. (A.B.A., E. 2842.) 

3. Merian, Topographia, éd. 1663, fol. 8. Voy. aussi La Grange, Mémoire, 
p. 241. 

4. C'est ainsi qu'une lettre du comle Jean-Regnard, du 8 mars 1666, 
annonce l'arrivée prochaine du « vieux duc de Birckenfeld ». (A.B.A., 
E. 2842.) 

5. M. de Werwenne, colonel lorrain, gouverneur de Bitche. se faisait 
cnvover des tonneaux d'eau de Niederbronn pour guérir ses rhumatismes. 
(Lettre du 17 mai 1644. A.B.A., E. 2842.) 

6. Mémoire, p. 241. 

7. G. Bernegger, Descriptio partlculœ territorii Argentinensis,^. 55. 

8. De là le uom populaire de Grind-Bad, qu'a longtemps porté la localité. 

9. Grandidier, Œurres inédites, VI, p. 390. 

10. Relation exacte faite à Mer l'archiduc Léopold, évesque de Strasbourg, 
et à S. A. Sérénissime Më'' de Rohan {sic), au sujet des eaux minérales 
trouvez (sic) dans les montagnes de Schirmeck. (A.B.A., G. 1162.) 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XYII** SIECLE 143 

400 thalers pour organiser l'exploitation des sources nouvellement 
découvertes. Un mémoire signé Feigenthal, en recommandait en 1669 
les vertus médicinales ^ et en 1671 le bailli Kœsller était autorisé à 
signer un bail pour leur exploitation avec un certain Jean-Michel 
Fried, de Colmar-. Mais depuis on n'en entend plus parler et 
rien ne rappelle aujourd'hui que la petite ville industrielle sur les 
bords de la Bruche ait été jamais une station balnéaire. 

La plus fréquentée de ces stations dans la Haute-Alsace au 
XVII'' siècle était Soultzbach, située sur les terres des barons de 
Schauenbourg, à l'entrée du val de Munster. « Les eaux minérales 
de Sultzbach... sont fort fréquentées pour les paralisies, faiblesses 
des nerfs et gravelles, » dit La Grange ^ Elles ont été visitées et 
vantées par maint personnage ecclésiastique et laïque de ce temps 
qui en avait tiré profit. Témoin le savant chanoine de Saint-Dié, 
Jean Ruyr, ï auteur tles Rec/ierc/tes des saintes antiquitez de la Vosge, 
qui dit dans cet ouvrage : « Au-dessous de Munster, vers le midy, 
est une bourgade nommée Solspach, où l'on a trouvé une fontaine 
acide fort recommandée par les personnes langoureuses, lesquelles 
usans de cette eau, trouvent remède à leurs infîrmitez, en estant 
moy-mesme, qui escris en témoin oculaire et d'expérience^. » Le 
journal intime de Dom Bernardin Buchinger, abbé de Lucelle et 
conseiller d'Eglise au Conseil souverain d'Alsace, nous fait assister 
en détail aux préparatifs et au développement d'une cure à Soultz- 
bach, telle qu'on la pratiquait en 1655. Elle durait d'ordinaire trois 
semaines ; on commençait par prendre médecine /»to futuris acidulis, 
et on terminait de même, « pour dissiper les eaux' ». Les plus fa- 
natiques s'administraient encore une troisième dose au cours du 
traitement balnéaire lui-même, ce à quoi se prêtaient admirable- 
ment les deux sources distinctes de l'établissement, le Badbrunnlein 
et \e Purgirbrunnlein" . Gela n'empêchait pas d'ailleurs d'y mener 
joyeuse vie ; on y mangeait des truites exquises, on y buvait frais en 



1. Discursus de aquls salinosis in Episcopatu Argentinensi repentis. 
(A.B.A.. G. 1162.) 

2. A.B.A., G. 1162. — Le bail fut signé le 20 juin 1671. 

3. Mémoire, p. 241. — Elles ne semblent guère avoir été connues avant 
le XVII* siècle. S. Billing (Kleiiie Colmarer C/ironik, éd. Waltz, p. 98) 
indique l'année 1603 comme celle où l'on commence à en exporter les eaux. 

4. Antiquité:;, 2' édition (1633), p. 82. 

5. Diariuni cité par M. le chanoine Vautrey. dans la Reçue catholique 
d'Alsace. 1869, p. 442. 

6. Kurtser Unterricht com Saur-Bronnen zu Sultzbach in S. Gregorii 
Thaï... durch Christ. Scherbium, Med. Doct. Geiruckt zu Colmar, Decker, 
1683, 31 pages in-12°. 



144 l'alsace au XVII* siècle 

jouant aux quilles, el Ion dansait même à l'hôtel de la Couronne, 
pour dissiper plus sûrement les humeurs malignes'. 

A côté des bains de Soultzbach, il n'y aurait guère à mentionner 
dans la liaule-Alsace que ceux de Wattwiller, sur le territoire de 
l'abbaye de Murbach ; leurs eaux étaient recommandées pour l'usage 
intei'ne aux asthmatiques, à ceux qui souffraient des reins, des en- 
trailles, etc. L'auteur de la 7'opograp/ueif Alsace , éditée par Merian, 
en vante les effets salutaires pour un échauffemenl du foie qu'il y a 
guéri'. Prises en bains, les eaux de ^^'att^villcr étaient également 
prônées contre la gale, maladie extrêmement répandue alors, grâce 
à la malpropreté et à l'incurie générale des classes inférieures. Peut- 
être aussi contribuaient-elles, pour leur part, à répandre encore 
davantage cette repoussante infirmité, puisqu'il était permis aux 
pauvres, désireux de profiter d'un bain, de s'y plonger à prix très 
réduit, quand le baigneur plus aisé en serait sorti'. 

Quelle qu'ait été d'ailleurs la réputation locale de certaines de 
ces eaux alsaciennes, il importe d'ajouter qu'aucune ne pouvait 
rivaliser, aux yeux des Alsaciens eux-mêmes, ni comme réputation 
médicale ni comme afOiuencede visiteurs, avec certaines des sources 
minérales doutre-Rhin situées dans la Forêt-Noire centrale. Les 
Slrasbourgeois en particulier se rendaient de préférence à Gries- 
bach ou à Pétersthal, dont le Sauerbronnen était si célèbre que La 
Grange, peu enclin à louer les produits de l'Allemagne, appelle 
« merveilleuses » ces eaux « au-delà du Rhin, dans les Montagnes- 
Noires, près d'Oberkirch* ». Elles se trouvaient également sur 
territoire quasi alsacien, puisqu'elles appartenaient à l'évêché de 
Strasbourg ^ 

§ 3. HYGIÈNE PUBLIQUE 

En dehors des questions médicales proprement dites (prophylaxie 
des épidémies, surveillance des pharmacies, etc.) les gouvernants 
alsaciens du XVII* siècle ne se sont pas beaucoup occupés ni préoc- 

1. F. Kirschleger. Les eaux de Soultzbach au XVII» siècle. [Reçue 
d'Alsarc, 1860, p. 260.) 

2. Topog raphia, éd. 1663, p. 65. 

3. Taxe et règlemeut des bains de W'auwiller, promulgués par S.A. S. le 
prince abbé de Murbach, le 13 juin 1720. 

4. Mémoire, p. 241. 

5. Ou iiouve UQB description conlemporaine des bains de Peterslhalet de 
Griesbach dans Vliinerariurnde Martin Zeiller, p. 203, et des détails amu- 
sants et certainement croqués sur le vif, sur la vie des baigneurs, dans le 
Sirnplicissimus de Grimmelshauseu, qui fut longtemps bailli épiscopal du 
district d'Oberkirch. 



LA SOCIÉTR ALSACIENNE AU XVH^ SIECLE 145 

cupés des questions multiples de surveillance et do salubrité que 
nous groupons aujourd'hui sous le terme général d'hygiène pu- 
blique. La prompte rentrée des impôts, l'observation docile des 
préceptes de l'ftlglise, ce sont là les deux points capitaux sur les- 
quels ils concentrent leur attention particulière : pour le reste, il 
était avec le ciel et même avec la police des accommodements. Tour- 
menter les gens pour les forcer à avoir des demeures vastes et bien 
aérées, les empêcher de vivre à leur guise et pêle-mêle sous un 
même toit avec leur petit bétail, comme tant de paysans irlandais le 
font encore de nos jours, séparer les morts des vivants et ne plus 
agglomérer les cadavres sous les dalles des églises où viennent 
s'agenouiller les fidèles, veiller à ce que personne ne soit enterré 
vivant, en empêchant les inhumations précipitées^ tout cela sont 
des visées relativement très modernes, puisqur*, aussi bien, dans 
nombre d'Etats de notre continent d'Europe on ne songe encore 
nullement à les mettre en pratique. 

Il se peut d'ailleurs que le besoin de ces mesures de salubrité 
si vivement préconisées par les hygiénistes, n'ait pas encore existé 
chez les populations d'alors. Même l'habitant d'une grande ville 
comme Strasbourg trouvait naturel, au XVII^ siècle, de vivre dans 
d'étroites ruelles, oîi nous étoufferions aujourd'hui, en y partageant 
le peu d'air respirable avec une quantité de cochons et d'oies qu'il 
engraissait à peu de frais, et dont l'embonpoint réjouissant lui fai- 
sait oublier les cris désagréables et l'odeur nauséabonde^. Nombre 
de maisons donnant sur les bras de rivière et les canaux, encore si 
nombreux à cette époque dans cette ville, avaient des latrines [Sprocli- 
liiiser) surplombant les voies navigables ; on y déversait partout 
sans scrupule les eaux ménagères et le reste. Leurs propriétaires 
étaient d'ailleurs des privilégiés, car beaucoup d'habitants n'avaient 
pas cette ressource et utilisaient tout simplement la voie publique 
comme fosse de vidanare^. Les soldats de la ararnison, méridionaux 
sans doute, surpassaient, à ce qu'on nous raconte, le sans-gène de 



1. 11 semblerait qu'à la campagne tout an moins, l'enterrement des défunts 
se serait toujours fait le lendemain du décès. V^oy. Bresch, Aws der Vergan- 
genheit, p. 23. 

2. Une ordonnance du Magistrat, <le lf)28, défendait d'engraisser plus de 
deux porcs et de vingt-quatre oies par famille, dans les maisons de la ville. 

3. Dans les maisons où se trouvaient les « retraits » nécessaires, on ne se 
gênait pas pour procéder à la vidange « en plein midi »; il faut voir le cha- 
pitre de Daniel Martin, dans le Parlement nouceau, inùlulé « Du cureurde 
privez», pour se faire une idée approximative de l'indicible malpropreté de 
ce service et des malheureux qui en étaient chargés (p. 375), 

R. Rbuss, Alsace,ll. 10 



14G l'alsace au XVII* siècle 

la popiilaiiDii civile'. Si d'honnêtes bourgeois s'accommodaient 
d'une existence pareille, ils devaient faire fi, bien certainement, 
d une foule de choses qui nous semblent indispensables. 

Le soin de la propreté personnelle, tout d'abord, semble avoir 
été passablement négligé, et non pas seulement parmi les gens très 
pauvres. Les maisons des baigneurs, si nombreuses à Strasbourg 
au XV'' siècle, et mal famées, non sans raison, pour tout ce qui s'y 
passait, sous prétexte de bains à prendre, ont presque disparu 
depuis l'époque de la Réforme. Vers le milieu de la guerre de 
Trente Ans, il n'y en a plus que deux, ouvertes aux hommes, et 
cela seulement trois fois par semaine*. A lire la description qu'en 
donne l'honnête Daniel Martin, on comprend d'ailleurs que les gens 
faciles à dégoûter ne les fréquentassent pas avec plaisir^. Trois 
autres établissements étaient réservés, depuis 1631, aux femmes ; 
une ordonnance du Magistrat défendit à cette date, à la demande 
d'un prédicateur de la ville, que les établissements balnéaires 
pussent èlre fréquentés simultanément par des personnes des deux 
sexes*, car « par cy-devant, dit Martin, hommes et femmes s'y 
baignoient pesle-mesle, non sans scandale ; mais le sage Magistrat, 
induit par l'esprit de saincte chasteté, a réformé ce villain et impu- 
dique désordre *. « 

Pour ce qui est des bains froids de rivière, le Magistrat, bien plus 
préoccupé de faire respecter les préceptes de la décence que ceux 
de l'hygiène, ne les favorisait nullement. Il a promulgué, au cours 
du X\ 11'^ siècle, toute une série d'ordonnances sévères contre ceux 

1. Pour les (léiails, fort peu ragoùiaïUs. on consultera le travail amusant 
el fait sur les sources contemporaines, de M. E. Strohl, Le Conseil d'hygiène 
de la cille de Strasbourg au commencement du XVIII' siècle, Strasbourg, 
1879, in -8». 

2. D. Martin, Parlement nouceau, Strasbourg, 1638, p. 361. Les deux 
« étuves » qu'il mentionne, le Rosenbad et le Spirerbad e.xistent encore 
aujourd'hui sur l'ancien emplacement. On les chauffait, à l'usage du public, 
le lundi, le mercredi et le samedi. 

3. « Je n'ay, dit l'un des interlocuteurs dans Martin, pierre ponce pour 
frotter la crasse dessus ma pauvre peau et ne veux pas qu'un valet me 
vienne (selon l'ordinaire), gratter aves ses ongles longues et tranchantes, 
bordées de veloux noir et pleines de la villainie de quelque rogneux ou 
demi-ladre. » Parlement nouceau, p. 359. 

4. L'ordonnance avait été précédée d'une enquête, qui établit que « les 
iûr.ris tenaient à être avec leurs femmes pour pouvoir s'enlr'aider au besoin 
l'un l'autre» (Hanauer, 11, P- 594), maison craignit sans doute qu'il ne s'y 
miroduisit des couples apocryphes et la défense devint générale. La taxe était 
modérée ; le bain coûtait 20 centimes et, pour une somme à peu près égale 
en sus, on était ventouse ; il semble bien qu'on ne se soit baigné d'ordinaire 
qu'au moment d'une ventouse ou d'une saignée. 

5. Parlement nouceau, p. 362. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVIl'^ SIECLE 147 

de ses administrés, qui. enfants, jeunes gens ou hommes faits, se 
permettaient de prendre un bain, le soir, ie long des berges ou des 
quais de la rivière \ sans vêtements protecteurs, et comme il crai- 
gnait ne pas avoir une autorité suffisante, il appelait à son aide les 
foudres ecclésiastiques*. Dans d'autres localités également, les 
scrupules de décence semblent lavoir emporté sur les considéra- 
lions de santé ; à Riquewihr, par exemple, le règlement scolaire 
de 1649 défend absolument aux élèves de se baigner. Si l'on peut 
constater encore l'existence d'établissements de bains à Saverne*, 
à Ribeauvillé *, à Lauterbourg ^ et même dans des localités 
moins importantes, comme Ingwiller® et Hochfelden'', ou dans de 
simples villages, comme Romansweiler *, il n'est pas prouvé qu'on 
en ait fait grand usage * ; pour d'autres localités comme Colmar ou 
Haguenau, nous n'avons trouvé aucune mentioa de bains publics 
qui fût relative au XVII^ siècle et l'impression générale, un peu 
vague, je l'avoue, qui résulte de nos recherches à ce sujet, c'est 
que, malgré le nombre des grandes et des petites rivières, on ne se 

1. On voit par Martiu, p. 365, que les bourgeois descendaient simplement 
dans l'eau u derrière leurs maisons », quand il y passait un bras de rivière, 
et traversaient « souvent TlU à la nage ». Il paraîtrait pouriaiu, d'après cer- 
taines ordonnances (1652, 1657) tout au moins, que plus tard il fut abso- 
lument interdit de se baigner dans l'inlérieur de la ville, même quand on 
n'offensait pas la morale publique. 

2. Les ministres de Strasbourg se mêlaient au XVIP siècle de ces questions 
avec un zèle ardent; en 1603, le diacre Pancrace Kefelius somma le Magis- 
trat de défendre aux Strasbourgeois et aux Strasbourgeoises d'aller prendre 
un bain le jour de la Saint-Jean (le seul peut-être que beaucoup prissent 
de toute l'année), parce que cela se rattachait à une vieille coutume païenne. 
Le 22 juin 1603, le Conseil frappait en effet dune amende de dix livres 
celui qui, dorénavant, procéderait à ces ablutions chez les baigneurs de la 
ville. 

3. On ne leur défend pas seulement de se baigner dans le lavoir public, 
à l'entrée de la ville, ce qui serait fort compréhensible, mais eu général. 
(Reçue d'Alsace, 1878, p. 84.) 

4. Grandidier, Œucres inédites, VI, p. 241. 

5. Bernhard, Ribeaucillé, p. 144. 

6. Bentz, Lauterbourg, p. 120. 

7. Letz, fngweiler, p. 2o. L'établissement bâti par le Magistrat en 1581 
était loué à un « baigneur» [Bader], qui avait la jouissance d'ime prairie, 
dite Badstubenmatt. 

8. Dag. Fischer, Die ehemalifje Herrschaft Romansueiler, p. 23. La com- 
mune fit bâtir la Badstube en 1606. On y prenait surtout des bains de 
vapeur (Sc/(a'/r.-6fe<:/er), avant la séance annuelle de ventouse prescrite par 
les almanachs populaires. De là le nom de Schrœpfbœder, que ces étuves 
rurales portent également. 

9. On voit, par exemple, que les deux entrepreneurs des bains publics de 
Lauterbourg font successivement faillite, en 1658 et 1663, et le Magistrat 
reconnaît si peu la uécessité de ces établissements, qu'il finit par les faire 
démolir. 



148 L ALSACE AU XVIl'' SIECLE 

baio-nait pas beaucoup en Alsace, à cette époque, moins qu'au siècle 
précédent en tout cas, et beaucoup moins qu'au nôtre. 

La pi-éoccupation de la santé publique s'est fait sentir un peu 
plus tôt dans d'autres dii'ections, par exemple dans l'établissement 
d'une inspection dt's viandes de boucherie, puisqu'on touchait là au 
commerce et à l'organisation des corporations de métiers; mais si, 
dans les grandes villes, on frappait de punitions sévères les ven- 
deurs de viandes insalubres % des faits analogues se passaient, à 
coup sûr, dans les campagnes sans que personne en prît souci ; 
on se rappelle que les malheureux paysans dévoraient parfois, du- 
rant les guerres du XVII^ siècle, des choses infiniment plus repous- 
santes que la chair d'animaux malades. C'est aussi dans l'intention 
louable de veiller à la salubrité des maisons particulières que l'on 
construisit, à la lin duXVl*'et au XVII* siècle, des abattoirs publics*. 
Mais il ne faudrait point songer, en les mentionnant, aux vastes 
constructions modernes de ce genre, et l'on n'a qu'à jeter un regard 
sui' les estampes qui nous représentent les « Grandes-Boucheries » 
et les « Petites-Boucheries » de Strasbourg^ au premier tiers du 
XVII® siècle, pour s'étonner que des bâtisses et des hangars de ce 
genre n'aient pas été des foyers permanents de maladies pestilen- 
tielles, au moins pendant les mois d'été. 

Le curage des rivières ne semble avoir été entrepris que lorsque 
leur envasement par les herbages ou le limon gênait la navigation; 
celui des puits publics, les seuls qui existassent d'ordinaire dans 
les grandes villes *, est un peu plus fréquent, et il n'en pouvait 
guère être autrement, avec leur fond à ciel ouvert et leurs seaux 
exposés à toutes les souillures; mais comme ce travail devait être 
exécuté à frais communs, parle groupe des voisins, on requérait 
le moins souvent possible le maître-pompier juré auquel incombait 
cette besogne \ 11 fallait déjà qu'un chat s'y fût noyé ou qu'un 

1. 1^ chronique inédite strasbourgeoise, ordinairement atlribuée à Osée 
Schad, raconte, à l'année 161;^, l'histoire d'un boucher d'Eckbolsheim et de 
sa femme qui fureui mis au pilori, et leurs deux valets eu prison, pour 
avoir amené à Strasbourg delà chair d'une vache crevée. 

2. Les Peiiles-Boucberies à Strasbourg en 16~1, l'abattoir public de Lau- 
lerbourg en 16i;<,etc. (Benlz, Laulerbury, p. 123.) 

3. Voy . Seybolh, Dus aiteSlrassburg, p. 2, ei Pilon, Strasbourg iilustté, 
I, 142. Ces l^etites-Bouc/ieries,oii l'on abaiiaii le menu bétail, situées au mi- 
lieu d'un quartier élégant, n'ont disparu qu'eu 1.538. 

4. Ils se trouvaient sur les places ou à l'anj^le de deux rues; c'est au 
XVIU' siècle seulement qu'on creusa de nombreux puits dans l'intérieur 
des maisons. 

5. Ce que pouvaient être cenains de ces puits, c'est ce que dit la servante 
à sa maîtresse daus un des dialogues de D. Martin. Elle lavait chargée de 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNK AU XVU'' SiÈCLF 149 

mauvais drôle eût sali le puits de manière à inspirer quelque dégoût 
à ceux qui devaient y boire, pour qu'on pût les forcer à faire pro- 
céder au curage. Dans les villes, il y avait d ordinaire des membres 
du Conseil chargé delà surveillance des puits et de leur matériel, 
mais ces Bronnherren s'occupaient bien moins de la salubrité pu- 
blique que du contrôle des chaînes, des seaux, etc., au point de vue 
du service des incendies^. Et quand une fois par hasard les citoyens 
pris d'un beau zèle, voulaient nettoyer inopinément leurs puits, 
l'autorité supérieure les en empêchait au nom de la religion même, 
en citant les canons des conciles*. 

La surveillance de la voirie n'était guère moins défectueuse. On 
était arrivé, dès la fin du XVI^ siècle, à établir certains règlements 
de police dans les localités plus importantes, afin de maintenir une 
propreté relative dans les rues et la possibilité d'une circulation 
plus ou moins facile. Ainsi, à Bouxwiller, la petite résidence des 
comtes de Hanau, il était enjoint aux bourgeois de mettre tous les 
déchets de leur ménage devant la porte de leur maison, en y 
balayant aussi la boue ; puis le varlet chargé de ce service, circulait 
parles rues, le samedi soir, avec son tombereau et conduisait le 
tout hors ville. Le lendemain, dimanche, l'inspecteur de police par- 
courait à son tour les rues et frappait d'une amende de six pfennings 
quiconque n'avait point balayé soigneusement la rue devant la fa- 
çade de son immeuble'. A Strasbourg aussi, le Magistrat avait, dès 
le XVI* siècle, prescrit quelques mesures de propreté aux citoyens. 
Quand les tas de fumier devant leurs portes devenaient trop con- 
sidérables, ou quand on attendait des visiteurs étrangers pour les 
foires ou des fêtes publiques, il ordonnait le déblayage des princi- 
pales artères*. Mais, si l'on en croit un chroniqueur contemporain, 
il fallut la crainte d'une épidémie en 1666, pour amener le Conseil 



quérir le puisatier ; l'autre répond :« 11 vaudrait mieux attendre le printemps... 
alors il fera bon curer et nettoyer les puits lorsque les crapauds et les gre- 
nouilles frayeront. » [Parlement nouceau, p. 664.) La façon dont on 
procédait au curage, en mettant le puisatier tout nu au fonds du puits, ne 
contribuait pas peut-être à le clarifier. Il est vrai qu'on laissait ensuite re- 
poser l'eau pendant vingt-quatre heures, avant de l'utiliser. (IhicL, p. 668.) 

1. Rt'cidirte Bronnenordnung, de Strasbourg, 4 février 1665. 

2. C'est le 7 octobre 1677, que le Conseil provincial de Brisach défendit 
aux habitants de Ribeauvillé, très bons catholiques pour la plupart, de 
curer leurs puits et de les nettoyer, contrairement aux conciles d'Orléans et 
de Chàlons, les jours de fêle ordonnés par l'Église, à peine de 100 livres 
d'amende. (Ordonnances d'Alsace, I, p. 52.) 

3. Kiefer, P/arrbuch, p. 45. 

4. Par exemple, à l'occasion du grand tir de 1576. lors de la venue des Zuri- 
chois. (XXI, 29 avril 1576.) 



150 1,'ai.sack au XYii*^ sii;cLE 

à faire balayer pour /(7 /)/r////Vv(' /b/.s la place Sainl-Martin' , située 
sous les fenêtres même de ril(")l('l-de-\'illo, et qui servait de marché 
aux légumes ; les émanations putrides de tant de détritus divers 
ne l'avaient point incommodé jusque-là*. 

Cet ordre de balayage fut l'un des premiers actes de la commis- 
sion sanitaire iCollc-fiu/n sanitatis), sortie des « surveillants des 
épidémies » [Contagions/ierrcn) que nous avons mentionnés plus 
liant. Augmentant leur nombre, ils prirent en décembre 1666 le 
nom de « MM. les Députés à la santé ' » et restèrent en fonctions sous 
ce titre jusqu'en 1789. Ils formèrent le premier, et longtemps l'unique 
Conseil d'hygiène qui ait fonctionné en Alsace. Ils devaient surveiller 
non seulement le service de la salubrité dans l'enceinte de la ville, 
mais encore le nettoyage de la banlieue ^ Détail curieux et bien ca- 
ractéristique, ce Collcgliun sanitatis ne renfermait d'abord pas un 
seul médecin ! Il avait à empêcher que la chair des animaux malades 
ou abattus in extremis fût mise en vente; à surveiller l'équar- 
risseur, qui devait enfouir les chevaux et les chiens crevés ; à pour- 
suivre l'exercice illégal de la médecine ; à faire exécuter les ordon- 
nances sur les enterrements, qui prescrivaient, depuis la Réforme, 
de ne plus ensevelir personne dans les églises'. Mais sa tâche princi- 
pale et quotidienne était de faire travailler au déblayement de la voie 
publique, à l'enlèvement de la neige et de la glace en hiver, à celui 
de la poussière et de la boue en été, à celui des immondices de 
toute nature pendant les douze mois de l'année. C'est un service 
assez primitivement organisé d'ailleurs ; chaque propriétaire devait 
son concours à l'entrepreneur des déblais, au Horhlohner^^ et était 
tenu de balayer, deux fois par semaine, devant sa maison, à sept 
heures du matin, et de mettre ensuite les balayures en tas, au mi- 

1. La place Gulenberg actuelle. 

2 Dacheux, Frannient^ de chroniques, III, p. 53. 

3. Die Herren Deputirten con der Sanitœt. 

4.« Zur reinhaltunçi dor allmend .» 

5. Il est vrai que, durant la guerre rie Trente Ans, le Gouvernement de la 
petite République permit, rinhumalion de nombreux officiers suédois, weima- 
riens. etc., dans les ('glises ; plusieurs de ces pierres tombales existent, encore 
aujourd'hui. En 1678, le Magistrat autorisait à titre exceptionnel, les Repen- 
ties à ensevelir leur confesseur, le F. Baldtaulî, dans leur église. (XXI, 
1678. p. 36'J.| Mais après la capitulation de 1681, il eut à lutter contre les 
nombreux ordres monastiques installes dans la ville et qui voulaient garder 
tous leurs morts, chacun dans son enclos. Il dut faire de nombreuses dé- 
marches auprès du grand-vicaire de Tévôque pour obtenir qu'on ne continuât 
pas ces cimetières particuliers au milieu de la cite et le Gouvernement n'ap- 
puya que moUemeni ces réclamations qui paraissent assez fréquemment 
après l'occupation, dans les procès-verbaux des XXI. 

6. Horb est uu vieux mot allemand signifiant immondices. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVIl"' SIECLE 151 

lieu de la rue'. Plus tard, le tombereau municipal passait et con- 
duisait le tout à l'eau la plus voisine. Mais du samedi à six heures 
jusqu'au lundi, à dix heures, le respect du repos dominical immobi- 
lisait ces déchets de toute nature, soit dans les rues même, soit dans 
l'intérieur des maisons. Dans les artères plus larges qui aboutis- 
saient à l'Hôpital, ces agglomérations de fumier séjournaient bien 
plus longuement encore, sans que le Conseil d'hygiène réussît à 
faire changer cet état de choses, si tant est qu'il ait bien vivement 
insisté pour l'abolir. Encore faut-il bien se dire que le service ne 
fonctionnait probablement d'une façon régulière qu'en temps de 
paix, et s'arrêtait court quand des milliers de paysans fugitifs en- 
combraient les places et les rues de la ville avec leur bétail, comme 
cela eut lieu en 1674, 1675 et les années suivantes*. 

S'il en était ainsi à Strasbourg, qui pourtant passait, à bon droit, 
pour être plus novatrice et plus civilisée que les autres villes de la 
province, on se figure aisément que la situation n'était pas plus 
satisfaisante ailleurs. Nous voyons qu'à Golmar, par exemple, un 
épicier, nommé Jean Burger, se chargeait, en 1692, de tout le ser- 
vice de salubrité locale contre une rémunération de 36 florins 
par an. Pour cette modeste somme, il s'engageait à débarrasser ses 
compatriotes « de tout leur fumier et leurs immondices » ; il lui 
était licite d'en faire ce qu'il jugeait à propos*, et de plus, il tou- 
chait les amendes que payaient les propriétaires récalcitrants^. On 
peut supposer que ses tombereaux ne circulaient pas trop souvent 
dans les rues et l'ordonnance du Magistrat du 4 mai 1720 laisse de- 
viner l'état dans lequel elles devaient se trouver une vingtaine ou 
une trentaine d'années auparavant, puisqu'à cette dernière date 
encore on devait interdire aux habitants de vider leurs marcs de 
raisin et leur fumier devant leurs portes, et de déverser leurs 
urines par les fenêtres. On leur enjoignait de transporter désor- 
mais leurs immondices dans le Muhlbach, mais seulement après dix 
heures du soir^ 

1. Les trottoirs modernes étaient inconnus au XVI1« siècle. 

2. Voy. le travail déjà cité de M. Strohl. rédigé sur les procès-verbau.x 
du Conseil d'hygiène. Il est vrai que ceux-ci n'existent plus actuellement 
aux .archives municipales que pour les années 1701 à 1731. Mais si tous ces 
abus existaient encore eu 1701, à plus forte raison devaient-ils se faire sen- 
tir les années précédentes. 

3. « Mag er lunthuii ico ericill. » Il vendait sans doute cet engrais aux 
paysans, car on ne voit pas comment il aurait pu se tirer d'affaire sans un 
bénéfice de ce genre. 

4. J. Joners, Notanda, éd. J. Sée, p. 24. 

5. Petite Gazette des tribunaux d'Alsace, éd. par E. de Neyreraand, Coi- 
mar, III, p. 191. 



152 L ALS.VCK AU XVll' SllXLE 

l'^n UMiaiit compte de loules les circonstances diverses que nous 
venons d'énuiuérer, absence de médecins, ignorance des sages- 
femmes, confiance exagérée du populaire en tous les charlatans 
possibles, contamination des puits, entassement des immondices dans 
des rues étroites, obscures et dans des maisons souvent humides, 
absence enfin des habitudes de propreté les plus élémentaires, on 
ne s'étonnera plus du terrible déchet de vies humaines qu'entraînait 
forcément ce mépris absolu des préceptes hygiéniques. La natalité 
était certes alors considérable ; mais ces familles si nombreuses, — 
et non pas les familles pauvres seulement, — étaient aussi ravagées 
par une mortalité souvent effra)'ante\ et qui ne s'explique que par 
l'ignorance ou la négligence des règles qu'il faut suivre pour pro- 
téger l'existence des faibles et des petits. 

Plusieurs des graves lacunes dans l'activité des pouvoirs publics 
disparaissent en partie dans les premiers lustres du siècle suivant. 
Mais ce ne fut que lorsque le Gouvernement central eut définiti- 
vement absorbé les forces vitales des territoires plus ou moins 
autonomes en Alsace, et lorsqu'il eut été lui-même régénéré par 
l'esprit humanitaire et philosophique des temps nouveaux, que la 
mise en pratique des principaux préceptes de l'hygiène publique 
fut l'objet d'une attention soutenue de la part des intendants royaux. 
Il faut descendre jusqu'à la seconde moitié du dernier siècle pour 
rencontrer ces circulaires officielles, précises et détaillées, sinon 
toujours absolument coni|)rçhensibles pour des esprits ignorants et 
grossiers, qui témoignent loiil an moins de la sollicitude de l'abso- 
lutisme « éclairé >^ pour le bien-être des populations confiées à ses 
soins. Ces petits manuels, Avis concernant les personnes noyées (1772), 
Instruction concernant les personnes mordues par une bête enragée 
(1778), Instruction sommaire pour le traitement des maladies véné- 
riennes dans les campagnes (1787), etc., marquent une conception 
loule nouvelle des devoirs de l'administration publique; aucune 



1. Je prendrai comme exemple une famille du patricial strasbourgeois et 
une autre du palriciat colniarien : l'amnieislre François Heisseissen, mort en 
171U, il 7'J ans, avait vu naitrehuit enfants, trente trois petits-enfants, un arrière- 
petit-lils; mais il vit mourir aussi avant de descendre lui-même dans la tombe, 
quatre de ses enf;iuts et dix-sept de ses petits-enfants. Lesteltmeislre Burger, 
de Colmar, décédé en 16*35, à &1 ans, avait eu sept enfants, vingt-trois petits 
enfants, seize arrière-petits-enfants; mais avant son décès il avait perdu 
cinq enfants, quatre petits-enfants, sept arrière-pelits-enfauts. (J. Haas, 
Leicltenfjrifc/int con Ilerrn Johann Durijcr, etc. Strasbourg, Spoor, 1665, 4M 
Le vieil animeisire Wolfgang Schœtterlin, mort eu 1612, avait été plus 
raalheureu.\ encore ; il vit y" de ses descendants le précéder dans la 
tombe. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII* SIECLE 153 

préoccupation semblable ne hante les gouvernants du XVII« siècle 
et l'on n'est pas en droit de leur en faire un reproche'. 

1. Toutes ces pièces et beaucoup d'autres documents analogues sont 
réunis aux Archives municipales de Strasbourg, dans le fonds du préteur, 
cartons A. A. 2417, 2473, 2572. 



CHAPITRE HUITIEME 
L Assistance publique 

§ 1. HÔPITAUX, HOSPICES KT LÉPHOSEUIES' 

La charité iiulividuello, née do la profonde fervcnr religieuse du 
raoven âge, suppléait, dans une large mesure, à l'absence de toute 
organisation officielle dans le domaine de lassistancc publique. De 
bonne heure, elle a fondé en Alsace de nombreux asiles pour les 
malades, les délaissés et les nécessiteux. On peut dire que, sur ce 
point, le XVII" siècle ne fut que l'héritier, parfois peu scrupuleux, 
des siècles antérieurs et que le nombre des refuges ouverts aux 
vieillards, aux pèlerins, aux vagabonds, aux lépreux, y a été vrai- 
semblablement plus nomlM-eux avant (pi'après la Réforme. Fait bien 
naturel d'ailleurs, puisque le zèle pieux des pèlerins diminuait, 
peu à peu, que la lèpre disparaissait et que la police essayait 
d'enrayer le vagabondage. Puis il y a eu, dès le XVP siècle et encore 
au X\'I1'', de nombreuses désaffectations ô.e ces anciennes fondations 
charitables, opérées aussi souvent par les princes et les gouver- 
nements catholiques que par ceux qui avaient adhéré aux doc- 
trines nouvelles. Ils faisaient don des bâtiments ou des fonds qui 
servaient à les entretenir à des ordres religieux qui poursuivaient 
un but tout différent, aux Capucins ou aux Jésuites, par exemple'. 
Les Bourbons continuèrent sur ce point la façon d'agir des Habs- 
bourgs; ils ont supprimé, eux aussi, de nombreuses maladreries 
en Alsace, en réunissant leurs revenus à ceux des hôpitaux les plus 
importants du voisinage'. 

1. On trouvera quelques renseignements historiques, assez clairsemés pour 
notri' époque, dans l'ouvrage de M. Reboul-Deneyrol, Paa/jcrisme et Bien- 
faisance dans le Bas-Rhin (Paris, Berger-LevrauU, 1858, 8"), très complet 
pour le XIX« siècle. Mais pour traiter la matière à fond, il faudrait recourir 
partout aux archives municipales, fort peu exploitées encore sous ce 
rapport . 

2. C'est ainsi que la léproserie de Molsheim fut donnée par l'évéque Jean 
de Manderscheid aux Jésuites, dès 158à, celle de Belfort, par Léopold aux 
Capucins de la province de Bourgogne, eu 1609. V. Bardy, Coup d'œil sur 
les hôpitaux dans le canton de Belfort, Reçue d'Alsace, 18SI, p. 81. 

3. V. à ce sujet une série d'édits royaux, de 1701 à 1703. (Ordonnances 
d'Alsace, I, p. 321, 322 et 340.) 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII® SIECLE 155 

L'obligation d'héberger, de nourrir et, si possible, de guérir les 
malheureux frappés parla misère ou la maladie, ne semble pas avoir 
été d'ailleurs également reconnue partout par les populations ou 
par les pouvoirs publics. Tandis que nous trouvons des localités 
infimes dotées d'hospices et de maladreries par la charité de quelque 
fidèle, il se rencontre des localités bien plus importantes qui n'ont 
jamais possédé ni hôpitaux, ni hospices \ 

Les plus anciens de ces établissements d'assistance publique 
étaient certainement les léproseries, fort nombreuses en Alsace, où 
l'on signale dès le VIII® siècle des malheureux affectés de la lèpre. 
La plus importante fut toujours celle de Strasbourg, dont on a pu 
reconstituer l'histoire détaillée depuis le Xlil® siècle, et qui était 
située entre la ville et le village de Schiltigheim, près d'une cha- 
pelle, appelée l'Eglise Rouge. D'après des recherches récentes, le 
nombre de ses habitants n'a guère dépassé la soixantaine, et il est 
allé diminuant depuis le XIV® siècle'. Bien que moins répandue, la 
lèpre continuait à sévir dans la province, puisque le médecin stras- 
bourgeois Melchior Sebiz pouvait écrire, en 1640, qu'il avait exa- 
miné d'office, depuis trente-neuf années, quatre cent quatre-vingt-dix 
personnes suspectes de lèpre ^. On peut supposer que la majeure 
partie des malades, tout au moins ceux qui ^provenaient des districts 
protestants de l'Alsace, étaient groupés alors autour du Gutleuthaus'' 
de Strasbourg, mieux outillé que les petits établissements ruraux, 
et nous voyons le Magistrat de la ville impériale provoquer lui- 
même cette concentration, désirable au point de vue humanitaire et 
hygiénique ^ Mais il y avait encore, néanmoins, un certain nombre 
de lépreux disséminés dans le pays; c'est ainsi cjuon mentionne 



1. C'est ainsi que la correspondance de l'abbé Grandidier renferme une 
lettre du curé Lefebvre, de Guémar. qui lui assure « qu'il n'y a jamais eu 
d'hôpital )) dans cette ville.^ {Reçue d'Alsace, 1858, p. 489.) 

2. Sehmidt, Notice sur l'Eglise Rouge, Bulletindes monuments historiques 
d'Atsace,187S, p. 236. J. Krieger, Beitra^fje. I. p. 6. Un heureux hasard 
nous a conservé le catalogue des lépreux de l'Église Rouge pour 1545-1585; 
durant ces quarante années on y interna 118 personnes. Sur ce chiffre, 
8 seulement sont de Strasbourg, d'autres viennent de Haguenau, de Saverne, 
de Ribeauvillé. Il y eu a d'originaires de Heidelberg, de Montbéliard, du 
Wurtemberg, etc., ce qui prouve qu'on y recevait aussi des pensionnaires 
payants, venus de l'étranger. 

3. Spéculum médicinal practicœ, Argentorati, 1641, p. 3010. — Tous les 
sus/iects n'étaient pas sans doute infectés de l'horrible maladie. 

4. Proprement Maison des Bonnes Gens ; c'est par l'euphémisme de Gute 
Leute qu'on désignait les lépreux. 

5. Lettre du Magistrat, du 23 juin 1641, demandant le transfert de la lépro- 
serie d'Odratzheim à Strasbourg. (A.B.A , E. 2552.) 



156 l'alsace au xvii^ siècle 

ceux d'Ingwillcr, on i()32 ol iiK^rae en 1637, alors (jue la léproeerie 
de celte ville était déjà détniiie'. 

Encore près de quarante ans plus tard, la maladie n'avait pas 
disparu entièrement de nos contrées, ainsi qu'en témoigne le récit 
de l'auteur anonyme des Mémoires de deux voyages en Alsace, qui 
Y a vu. vers 1675, des lépreux. « Il y en avait même, dit-il, une 
famille dans la ville d'Altkircli, où j'ai demeuré. Elle était composée 
du père, de la mère et de trois enfants, logés dans une petite maison 
seule, hors du fauxbourg... Ces pauvres ladres d'Allemagne sont 
des gens d'un teint livide et plombé, qui ont les yeux rouges tou- 
jours chassieux, la démarche lente. Leurs enfants étaient maigres 
et laids comme des rats écorchés. Il leur est défendu de hanter per- 
sonne, et même d'entrer dans les églises. Ils sont obligés de 
s'arrêter hors de la grande porte qu'on laisse ouverte exprès, afin 
qu'ils puissent voir de loin le prêtre à l'autel et entendre la messe. 
Ils n'osent pas non plus parler pour demander l'aumône; ils ont à 
la main un instrument composé de trois petits morceaux de planches, 
attachés ensemble à charnières et qui tiennent à un manche de bois. 
Ils remuent ces cliquètes au lieu de parler, parce qu'on craint jusqu'à 
leur haleine'. -» 

Vers le milieu du XVIF siècle, le chifTre des lépreux avait néan- 
moins diminué à tel point en Alsace, qu'une bonne partie des éta- 
blissements destinés à les recevoir tombait en ruines'; d'autres 
avaient été démolis par ordre supérieur*. Les derniers lépreux de 
Strasbourg semblent avoir disparu entre 1685 et 1700; d'après un 
rapport médical signé des professeurs Albert Sebiz et Marc Mappus, 
le 6 décembre 1685, il n'en existait plus en effet qu'un nombre 
- minime; et l'édit du il février 1701, réunissant la léproserie à 
l'hôpital général, n'a pu être rendu qu'après la disparition totale de 
ces malheureux. D'ailleurs, à ce moment, on logeait déjà à l'Eglise 

1. Lelz, Intjweiler.p. 59. En 1601, le pasteur y bénissait même un mariage 
eutre deux lépreux. 

2. Mémoires de deux royages, p. 166. 

.S. Ainsi Schlesiadt, dès 1654 (Dorlan, Notices, p. 182); le terrier de 
VVeyersheim (Basse- Alsace) mentionne également la léproserie de Gutleut- 
berg comme déserte, dés 1656. (Note manuscrite de M. le curé Siffer, Ar- 
chives de la Société des monuments historiques d'Alsace.) 

4. Une partie de la nialadrerie de Strasbourg fut abattue en 1678. A 
Ribeauvillé, la destruction avait eu lien bien auparavant déjà, à raison des 
violences exercées par les lépreux sur les voyageurs, pour leur extorquer 
des aumônes; on avait même trouvé un cadavre dans le puits du bâtiment, 
situé sur la grande route, hors de la ville. Le comtede Ribeaupierre ordonna 
de le faire disparaître. (Productions faites le HO octobre 1676 devant M. du 
Vallier, conseiller au Conseil souverain d'.\lsace. (A. H. A., E. 2766.) 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII® SIECLE 157 

Rouge les malades des troupes du roi, ce qu'on n'aurait pas fait en 
un lieu prêtant à des infections dangereuses ^ 

En dehors de Strasbourg, les léproseries existant encore comme 
fondations spéciales, sinon comme établissements exclusivement 
occupés par des lépreux, se trouvaient, pour la Basse-Alsace, à 
Wissembourg, Landau, Saverne, Dannbach, Ingenheim, Brumath*, 
HaguenaUjWesthotfen, Marmoutier, Molsheira, Odratzheim, Obernai, 
Matzenheim, Rosheira, Schlestadt^ Dans la Haute-Alsace et le 
Sundgau, celles de Ribeauvillé, Riquewihr, Beblenheim, Ammer- 
schwihr, Rouffach, Soultz, Turckheim, Guebwiller, Cernay, Thann, 
Masevaux, Ensisheim, Altkirch, Hagenbach figurent également 
toutes dans les édits royaux de février, avril et mai 1701, et de 
février et mars 1703*. 

Leurs revenus avaient été attribués dès le mois de décembre 1673, 
par Louis XIV à l'Ordre de Notre-Dame-du-Garmel et de Saint- 
Lazare, ainsi qu'il l'avait fait antérieurement déjà pour les biens- 
fonds de toutes les léproseries de France. Un commissaire spécial, 
M. de La Brosse, contrôleur de l'artillerie, avait été envoyé en 
Alsace avec une procuration délivrée par les hauts dignitaires de 
l'Ordre par-devant maîtres Guichard et Le Koy, notaires au Châ- 
telet, « pour rechercher en Haute et Basse-Alsace toutes les aumô- 
neries, maladreries et autres établissemens hospitaliers ». Ces 
revendications donnèrent lieu à de nombreuses réclamations, à 
Strasbourg surtout, et les procès-verbaux du Conseil des XUI 
pour 1685 et 1686 sont remplis de vives discussions à ce sujets 
Le Gouvernement royal, après d'assez longues hésitations, ne vit 
pas d'autre remède pour apaiser l'émotion causée par un transfert 
si contraire aux traditions locales, que de prononcer de nouveau la 
séparation de ces fondations d'avec les autres propriétés de l'Ordre 



1. A.B.A.,E. 5816. 

2. Quand les revenus de la léproserie de Brumath furent attribués à l'hô- 
pilal de Hagueaau,les fonctionnaires et bourgeois de la localité furent avertis, 
par ministère d'huissier, d'avoir à diriger dorénavant leurs malades sur 
rétablissement de la ville impériale, où ils seraient soignés gratuitement 
jusqu'à concurrence du montant de ces revenus. (Bostetter, Brumat/i, 
p. 95.) 

3. 11 y en avait cenainemeui encore d'autres au XVn« siècle; ainsi l'on 
mentionne un Gutleuîhaus au village d'Ottersthal, en 1614. (Adam, DLe 
drei Zaberner Steigen, Zabern, 1896, p. 8.) 

4. Celle de Colmar avait été détruite pendant la guerre de Trente Ans. — 
Les édits se trouvent Ordonnances d'Alsace, I, p. 322. Cf. aussi Grandidier, 
Œucres inédites, VI. p. 329. 

5. Pour les détails, voy. Reuss, Louis XfV et l'Éylise protestante de Stras- 
bourg, Paris, 1887, p. 197. 



158 i/alsack au XVII* siècle 

du CarriK'K ce <|iii fui fait |)ar une sih'ic d'ordonnances, rendues en 
mars, avril et août 1693. Le roi allrilma alors leurs recettes, rede- 
veiuies libres, aux hôpitaux de \\ isseud)ourg, Landau, Saverne, 
Molsheiin, Ohernai, Schlestadt, Ensisheiu), Strasbourg' et Kouf- 
fa.li». 

Le nonil)i-e des hôpitaux proprement dits, c'est-à-dire les asiles 
exclusivement destinés aux malades d'une localité ou de plusieurs 
localités voisines, pour y être traités et soignés à frais communs, 
ou sur les revenus de fondations pieuses, ne paraît pas avoir été 
considérable. La plupart de ceux qui sont mentionnés sont égale- 
ment des hospices ou asiles de vieillards, de pauvres et d'orphe- 
lins, même des dépôts de mendicité, pour employer une expres- 
sion moderne ; ces groupes d'habitants, fort dissemblables, y 
vivaient ensemble, sinon sous le même toit, du moins dans le 
même enclos, et il n'est pas sans intérêt de constater qu'il est parlé 
bien rarement des malades dans les sources où nous avons pu 
puiser. 

Plusieurs de ces fondations, largement dotées par leurs créateurs 
et par leurs patrons successifs, ecclésiastiques ou laïques, étaient 
des établissements d'importance et bien connus, même au dehors. 
Les étrangers qui passaient par Strasbourg manquaient rarement 
de visiter le Grand-Hôpital [Mereren Spital)^ et d'admirer, sinon 
les salles et les cellules des malades, du moins les vastes caves de 
l'établissement où le maître cellerier leur faisait déguster, contre 
pourboire, les vieux crûs du pays '. 11 est présumable que les pen- 
sionnaires pauvres n'en buvaient guère de ceux-là, ni même les 
malades. Cependant le bien-être matériel de la population hospi- 
talière, qui était très satisfaisant au XVle siècle, paraît l'avoir été 
encore au début du siècle suivant ^ Mais au point de vue adminis- 

1. La fusion de celle de Strasl)ourg avec l'hôpital civil fut prononcée eu 
mai 17U1, avec efiet rétroactif jusqu'au 1" janvier 1698. iOrdonnanres 
d'Alsace, 1, p. 620.) — La lettre du roi est datéedu 11 février 1701. (Archives 
municipales, AA. 22'id.) 

2. Certaines de ces léproseries avaient des revenus minimes. Ainsi celle 
de Ceruay navait que 1.31 livres de recettes en 1612; il est vrai que les dé- 
penses ne dépassaient pas 17 livres. (Archives communales de Cernay, 
G. G. 35.) 

::!. Hospitium majus, puisqu'il y avait encore d'autres hospices moins impor- 
tants dans la ville ; après la capitulaiion de 1681, on l'appela aussi Hôpital 
ciril ou Bur'jer :^pital, pour le distinguer de V Hôpital militaire (Welsc/ier 
Spilal) établi pour la garnison. On consultera pour l'historique la Notice 
sur l'hôpital cicil de J. D. Hagen (Strasbourg, 184i,in-4°), faite d'après les riches 
archives de l'établissement. 

4. Zeiller, hinerarium, Continuatio, p. 214. 

5. Le règlement de 153:5 qui fut suivi pendant près d'uu siècle [Statuta 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII* SIECLE 159 

tratif et sanitaire la confusion était grande dans les services, et les 
vieillards hospitalisés, les malades ordinaires, ceux atteints de 
fléaux contagieux, les aliénés et même des lépreux, auraient 
cohabité sous le même toit^. Ce qui nous frappe plus encore, c'est 
l'insuflîsance absolue du personnel médical ; encore en 1698 ^ 
l'Hôpital comptait bien un receveur, trois commis et deux chape- 
lains, mais seulement un médecin, un chirurgien, un opérateur 
adjoint et un baigneur, pour surveiller et traiter toute sa popula- 
tion, tant sédentaire que flottante, avec le concours, il est vrai, de 
14 valets de salle et de 29 sei'vantes. Or, à ce moment, il s'y trou- 
vait 48 pensionnaires^ et 255 pauvres et malades*, ce qui était une 
situation exceptionnellement favoi'able, puisque nous relevons des 
chiffres bien plus considérables pour plusieurs des années précé- 
dentes ^ Le nombre des employés subalternes semble hors de 
proportion avec celui des véritables destinataires de la maison ^, 
surtout quand on le voit se maintenir à des moments où la guerre 
avait terriblement compromis l'équilibre financier de l'établisse- 
ment. 

L'Hôpital disposait en temps ordinaire de grandes ressources, 
puisqu'en dehors de ses vastes biens-fonds datant du moyen âge, 
il était l'héritier naturel de tous ceux qui y décédaient, sans avoir à 



hospltalis maior^s) prescrivait le menu suivant: potage, viande bouillie, vin 
ou œufs, poissons, fromage et fruits peudant la semaine, viande rôtie et plat 
sucré (bouillie au lait), le dimanche; c'était mieux que le dîner d'un arti- 
san modeste. Au point de vue hygiénique, ou peut s'étonner de voir les 
malades nourris de choucroute, choux rouges, cerises, bière, etc. (J. Krie- 
ger, Beitrœge, I, p. 54.) 

1. C'est ce qu'affirme Lé vin von der Schuleubourg qui le visita eu 1607 et 
l'admira d'ailleurs beaucoup. (Hassel, Aus dem Tagebucli eines mœrki- 
schen Edelmannes, p. 41.) 

2. Le personnel était déjà le même en 1660 d'après Kûnast. [Bulletin des 
mon. hist.,X.Vlll, p. 155.) 

3. Outre les pauvres diables (arme pfriindner] hospitalisés aux frais de la 
ville, il y avait parfois des gens aisés (vieux garçons, veuves, vieilles filles) 
qui entraient comme pensionnaires de V" et de 2" classe à rbôpita,l dans ce 
qu'on appelait « la prébende des riches» [die raidie pfrilnde), et payaient un 
prix équivalant à leurs prétentions pour la nourriture et le logement. 

4. Les pauvres n'étaient pas admis avant l'âge de 60 ans, à moins qu'ils 
ne fussent infirmes ou malades. 

5. Nous relevons dans un rapport rétrospectif de l'économe Nauendorff, 
du 24 février 1696, des chiffres autrement élevés: 305 en 1689, 325 en 1692, 
464 en 1694, 380 en 1695. (A. A. 2239, Archives municipales.) 

6. En 1700, il y av..it 68 domestiques pour 310 pauvres et 26 pensionnaires, 
ce qui ne s'explique que par le fait que beaucoup des habitants (fous, épi- 
leptiques, contagieux, etc.) occupent des cellules et des chambrettes isolées, 
comme le dit déjà Schuleubourg. (Rapport du 16 mars 1700, Arch. munie, 
A. A. 2239.) 



1()0 l'aLSACE au XVII* SIÈCLE 

payer de droits d'Iiérédité. Seulement la plupart des biens donnés 
(III U'-giit's à l'Hôpital étant situés en Basse-Alsace, et les revenus 
étant livrés en nature à l'administration \ rhaque fois que les 
années, amies ou ennemies, occupaient et ravageaient le pays, les 
rentrées étaient en majeure partie supprimées, et il fallait recourir 
pour vivre à des avances de fonds consenties par le Magistrat. En 
mars 1700, l'économe Jean-Pierre Nauendorff évaluait les revenus 
réguliers à 1,210 sacs de froment, 1,735 sacs de seigle, 629 sacs 
d'orge, 246 sacs d'avoine, 50 foudres de vin et à 13,559 livres en 
argent. Or, sur cette dernière somme 4,155 livres étaient seules 
rentrées l'une des années précédentes; comme la dépense dépassait 
50,000 livres *, et que les céréales n'avaient point été livrées, il y 
avait eu, cette année-là, un déficit de 45,845 livres, alors qu'il 
existait déjà un découvert antérieur de 34,062 livres'. On comprend 
que, dans de pareilles circonstances, l'administration déjà fort 
difficile* en elle-même, le devenait encore davantage quand elle se 
compliquait de questions étrangères, et particulièrement de celle de 
y alternative, introduite dans la direction, après la capitulation de la 
ville*. Ajoutons-y l'obligation d'admettre à l'Hôpital la population 
catholique des bailliages épiscopaux environnants, au moins durant 

1 . Le Magistrat tenait beaucoup à ce que les fermages de l'Etat el des insti- 
tutions publiques fussent, réglés en nature, puisqu'il pouvait remplir de la 
sorte se< immenses greniers ei ceux des couvents, des collégiales, des hôpi- 
taux, etc., en vue d'une famine ou d'un investissement subit. Le système 
était d'ailleurs trop commode pour les fermiers eux-mêmes pour ne pas 
subsister au delà de la tourmente révolutionnaire elle-même. 

ii. En voici le détail, d'après une pièce des archives (A. A. 2239), qui ne 
donne, il est vrai, qu'environ 49,000 livres : 

« Ouvriers et gens du mestier 3.342 livres. 

« Cuisine " 4.1j;7 » 

« Médicaments 2.978 » 

« Bestiaux (viande de boucherie?) 22.228 » 

« Vin ■•: 4.044 » 

« Appointements 2.615 » 

« Chauffage 4.434 » 

« Autres dépenses 5.161 » 

3. Archives municipales, A. A. i;239. 

4. Pour le détail de l'adininistralion intérieure, on pourra consulter le règle- 
ment du 8 mars 1<J'J4, Des Sc/uxU'ners in. rnehrern Hospithal allhier ord- 
nuny, dans le même fascicule des archives de la ville. 

5. Par un ordre du roi, daté de Versailles. 5 avril 1687, interprété d'ailleurs 
de la faoon la plus arbitraire par l'intendant et le préteur royal, on avait 
introduit dans toutes les administrations publiques de la ville libre un roule- 
ment entre protestants et catholiques, qui fut appliqué, dès lors, fort par- 
tialement à l'a'lministralion de l'hôpital. On peut voir dans Reisseissen (Mé- 
morial, p. 17ii-17;i) pur quelles " coraminations » l'économe catholique, J.P. 
Nauendorff, nommé plus haut, fut imposé au Magistrat, comme nouveau 
converti, bien que son prédécesseur déjà eût été catholique. Dès le 22 no- 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XYIl"* SIECLE 161 

certaines années de guerre ^ et l'on comprend qu'en 1697, il fallut 
faire une collecte publique pour assurer les services*. Les documents 
conservés dans les archives et les bibliothèques se rapportant 
davantage à l'administration proprement dite de l'Hôpital qu'à son 
activité sanitaire ou médicale, il est diflicile de parler de cette der- 
nière en parfaite connaissance de cause pour une époque où la 
science académique n'avait, pour ainsi dire, encore aucun rapport 
avec les hôpitaux et dédaignait presque de s'en occuper. Ce n'est 
en effet que vers la lin du siècle qu'on en vint à désigner d'ordi- 
naire un professeur de l'Université comme medicus ordinarius du 
Grand-HôpitaP. Une quinzaine d'années auparavant, en 1670, le 
professeur Albert Sebiz avait pu obtenir l'installation d'un Thea- 
trum anatomicuin dans la chapelle Saint-Erard, attenante à l'édifice, 
et jusqu'en 1690 les explications pratiques ne s'y faisaient que sur 
des cadavres de suppliciés ; encore en 1695 les étudiants désireux 
de faire des dissections plus fréquentes, en étaient réduits à voler 
les corps à l'Hôpital*. En temps d'épidémie, le bâtiment devait être 
comble, car les décès y étaient nombreux, et nous voyons, par 
exemple, qu'en 1628, sur 1,513 personnes décédées à Strasboui'g, 
plus du tiers (514) étaient mortes dans l'établissement % mais on 
peut admettre que, dans le nombre, il y avait beaucoup d'étrangers*. 
C'est à l'hôpital de Strasbourg aussi que venaient accoucher cer- 
taines femmes pauvres de la ville ou de la campagne, mais surtout 

vembre 1683, on avait commeucé à dire la messe dans la Ki-anckenstube, 
c'est-à-dire dans la salle commune des malades. {Bulletin des Monuments 
historiques, XVIII, p. 49.) 

1. Ce dernier fait ressort avec évidence d'une espèce de rapport statistique 
dressé le 13 mars 1696 parle P. Jérôme, chapelain. Il y est dit qu'on a fait 
entrer à l'hôpital 553 catholiques en 1691, 444 en 169s!, 60o en 16y3, r^2 en 1694, 
etc., chiffres absolument inexplicables, vu celui de la population catholique 
de la ville, si l'on n'admet une introduction en masse d'elémenis étrangers 
durant la guerre palatine. Après la paix de Ryswick, eu effet, le nombre des 
hospitalisés catholiques n'est plus que de 97. (A. .A. 2239.) 

2. Un autre grave ennui menaça l'équilibre des revenus de l'hôpital à 
cette époque. Louis XIV ayant dispensé du paiement des impôts pendant 
trois ans les nouveaux convertis, de nombreux fermiers refusèrent d'acquitter 
leurs redevances. Le préteur royal Ulric Obrecht les débouta pouiiant, le 
24 mai 1686, de leurs prétentions. 

3. Le professeur d'anatomie Jean-Valentin Scheid, qui occupa le poste de 
médecin principal de 1686 à 1694, fut le premier universitaire qui y par- 
vint. 

4. F. VVieger, Geschichte der Medicin in Strasshurg,Y>, 82-84. 

5. Silbermann. Historisc.lie Merckwûrdigkeiten des Elsasses,^. 205. 

6. En effet, la mortalité ordinaireàStrasbourg. pour les années où ne règne 
aucune épidémie et où la guerre ne fait pas refluer en ville les habitants des 
campagnes, est pour les années 16U1-1630 d'environ 900 à 1,100 âmes 
seulement. 

R. Reuss, /i^à-ace, II. \\ 



162 i.'alsack au XVII* siècle 

les lilles-mères'; elles n'étalent pas cependant en grand nombre, 
si nous devons eu juger par les quelques chiffres conservés par un 
chroui([ueur local du pretnier tiers du XVI I« siècle, car de 1601 à 
1615, les naissances, à ce que nous appellerions aujourd'hui la 
clinique d'accouchement, n'ont jamais dépassé 130, et sont des- 
cendues jusqu'à 55 par an - . 

C'était également un hospice plutôt qu'un hôpital que l'établisse- 
ment créé à Bouxwiller par le comte Philippe 111 de Hanau-Lich- 
tenberg. La charte de fondation, datée du 6 octobre 1528, le des- 
tinait comme asile « à tous les citoyens nécessiteux que l'âge ou la 
maladie empêche de gagner leur subsistance par le travail' ». La 
plupart des revenus de la maison consistaient en dîmes ou en rede- 
vances en nature et étaient consommés sous cette forme par les 
pensionnaires de l'hospice. La guerre de Trente Ans ayant ravagé 
les villages et stérilisé les champs, les ressources manquèrent bien- 
tôt d'une manière absolue et l'administration n'ayant plus de quoi 
noui'rir ses protégés, dut se contenter de les loger et de les chauffer. 
Plus tard, quand l'ordre fut un peu rétabli dans les finances du 
comté, l'hospice de Bouxwiller faillit être englobé dans les dona- 
tions faites à l'Ordre de Saint-Lazare, et ce n'est qu'en 1681 que 
l'administration en fut remise de nouveau au Consistoire, l'autorité 
supérieure ecclésiastique du territoire. Le comte Philippe lui en 
avait conlié jadis la gestion, les revenus de l'établissement ayant 
été grevés de charges diverses (traitements de pasteurs, entretien 
de certains temples, etc *.) au profit de l'Eglise du comté. 

A Saverne, union semblable de l'hôpital et de l'hospice, voire même 
de la léproserie, ce qui semble bien prouver qu'il n'y avait plus là 
de lépreux. Les règlements, établis ou revisés en 1607 nous montrent 
qu'il s'agit avant tout à Saverne de pensionnaires d'un asile, et non 

1. l>e chrouiqueur Saladiii, auquel Silberraann emprunte les chiffres que 
nous citons (sa chronique inédite apôri dans l'incendie des bibliothèques de 
Strasbourg en 1870) donne pour quelques années le chiffre des naissances 
illégitimes parmi les accouchements faits à l'hôpital. Il y en a .37 en 1607 sur 
98; hl en 1608 sur 108; 51 en 1609, sur 130: on voit que c'est plus que le 
liers. 

2. Le total des naissances strasbourgeoises varie, pendant les années 1601- 
161.Ô entre 742 et 990; c'est donc la neuvième partie des naissances à peu 
près qui s'opérait à l'hôpital. 

3. J. Rathgeber, Die Gral'srhaft Hanau-Lifhtenberf), p. 84-86. 

4. L'ber.<ir/itlic/t>'r Bericht des Streites zœischen deni Spital con Buchsweiler 
und einiiji'n Kirchen, etc. Strassburg, Schultz, 1878, in-8». — Voy. aussi E. 
Hoeffel. Bericht iifier den Bau eiiies Spitals... zu Buchsœeiler. etc Sirassb., 
Schultz, 1881, in-8°. On prenait également à Bouxwiller des pensionnaires 
payante; il y en avait qui obtenaient l'autorisation de demeurer à l'hospice 
en lui abandonnant tout leur avoir. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIF.NXE AU XVIl"^ SIECLE 163 

pas de malades ^ Il ne doit pas même y avoir eu de limite d'âge 
pour l'admission des prébendiers, car on aurait jugé sans doute inu- 
tile d'interdire à des vieillards « l'adultère et la paillardise, sous 
peine d'expulsion immédiate^ ». Chacun des Pfriindner doit posséder 
un gobelet d'argent; on leur distribue des œufs de Pâques', on leur 
sert du rôti à la Saint-Michel, à la Saint-Gall et à la Noël, et la 
quantité de vin qu'on leur donne est honnête quand on suppute le 
nombre de pensionnaires que pouvait avoir l'hospice d'une petite 
localité comme l'était alors la résidence épiscopale *. 

A Haguenau, se trouvait le grand hôpital de Saint-Marlin, fondé 
au XV^ siècle, l'un des plus riches de la province, puis l'hôpital de 
Saint-Nicolas, doté, dit-on, par Frédéric Barberousse en 1189'; 
ils furent détruits dans la nuit de l'Assomption 1677, avec la ville 
presque tout entière, sur l'ordre des généraux français''. Les 
malades furent logés longtemps dans des maisons particulières, puis 
transférés au petit hospice de Saint-Jacques qui était primitivement 
un hospice de pèlerins, mais avait été employé, dans le cours du 
XVIP siècle, à héberger les soldats blessés ou malades de Mans- 
feld, des Impériaux et des Suédois, et qui resta l'hôpital militaire 
après l'occupation française''. A Obernai, l'hospice de Saint-Erard, 
fondé dès 1315*, était également réputé fort riche au XVII*^ siècle 
et possédait des biens-fonds dans un grand nombre de villages 
voisins ; il reçut encore des legs assez nombreux à cette époque, 
et de la part de pensionnaires de l'établissement même", ce qui 



1. Spitial-und Guttleuth-Ordnungen, 1607. (A. B. A., (i. 1718. ) 

2. Un des arti("les défend « Ehehrurh und Hurerey under donP/'rundnern, 
bey oerlierung ihrer P/rûnden... Sollen stracks ans dem spittal gestosseri 
œerden . » 

3. Vov. les comptes de l'économe Othraar Merxburger pour 1602. (A. B. A., 
G. 1720.) 

4. En 1617. ou a bu à l'hospice huit foudres, dix mesures de vin. Les re- 
cettes se moment à 623 livres 8 schelliugs 10 deniers, les dépenses à 537 
livres, 17 schellings, et la commission de révision s'est empressée de boire 
10 livres sur les 75 du reliquat actif, à la buvette de l'Hôtel-de- Ville. 
(A.B.A.. G. 1725.) 

5. Ney, Der heilfge Forst, I, p. 17. — Vov. aussi sur les hôpitaux de 
Haguenau, A,B.A. G., 1923. 

6. Guerber, Haguenau., II, p. 77. — Vov. en général sur les hospices de 
Haguenau, l'ouvrage cité, p. 268-289. 

7. Guerber, op. cit. II, p. 288. — La promiscuité des soldais et des civils 
se retrouve aussi ailleurs à cette époque, .^insi Von plaçait longtemps les 
garnisaires de Belfort à l'hôpital de Sainte-Barbe, fondé par une confrérie 
de marchands en 1558. Ce n'est qu'en 1708 que l'hôpital royal militaire fut 
inauguré. — Reçue d'Alsace. 1851, p. 495. 

8. Gyss, Inventaire des archive» communales d'Obernai, G. G. 45. 

9. Gyss, op. cit. G. G. 80, 81, 86. 



164 l'alsaci: au xvn^ siècle 

prouve bien qu'il n'abritait pas seulement des prolétaires et des 
niendianls. A Benfeld, i'iiôpital construit ou reconstruit en 1625, 
hébergeait également plus de pensionnaires âgés et pauvres que de 
vrais malades'. A Schlcsladt, la ville possédait un hôpital fort mal 
placé sur un terrain humide et comme enclavé dans les forlilications. 
Aussi fut-il endommagé durant le siège de la ville par les Suédois 
(1632y et tout à fait démoli lorsque Louis XIV lit élever les nouveaux 
remparts. On en rebâtit un autre, en 1687, qui devait servir surtout 
à la garnison fi-anyaisc*. 

Des localités plus petites encore avaient leurs hôpitaux ou leurs 
hospices ; celui de llhinau, fondé en 1351 par l'évêque Berthold de 
Strasbourg, «pour les [)auvres et les infirmes' «; celui de Marckols- 
heim, établi en 1472 pai- l'évoque Robert de i3avière * ; il s'en trou- 
vait à Mutzig*, à Molsheim % et peut-être même dans quelques 
autres localités, moins importantes encore, de la Basse-Alsace'. 

Dans la Haute-Alsace, on trouve mentionné plus particulièrement, 
au W 11*^^ siècle, l'hospice de Uibeauvillé, fondé en 1342, rebâti et 
agrandi en 1542', et richement doté, comme le prouvent les dossiers 
relatifs à ses biens, ses rentes et sa comptabilité, conservés aux ar- 
chives départementales''; par malheur, ses ressources diminuèrent 
si fortement pendant les longues guerres du temps, qu'il ne possé- 
dait plus, vers 168U, que 175 llorinsS batz de revenus en argent, et 
45 mesures de vin, plusdeux chapons de revenus annuels en nature'**. 
Celui de Colmar, fondé au XlIP siècle, doté par Rodolphe l^^, en 
1288, transféré à l'époque de la Réforme (1543) au couvent des 
Carmes déchaux, était également considérable; vers la lin du siècle, 
on y réunit, dans le même enclos, mais dans des bâtiments divers, 
l'hôpital civil et l'hôpital militaire; l'édilicede façade, V hôpital fran- 

1. Nap. Nicklés, Der Spital con Benfeld, Mulhausen, 1866, 8". p. 7. 

2. Dorlan, Notices, p. 18H. 

3. Archives de la liasse-Alsace, G. 1864. — La bulle pontificale de Clé- 
ment V^l autorisant et dotant cette œuvre pie en 134j, est accompagnée d'une 
traduction vidimôe allemande du notaire Meyger, en date du 22 avril 1626. 

4. Abbé .Schickeli', litaf de tÉglise d'Alsace, L p. 91. — Voy. aussi les 
pièces relatives à cet hospice, A.B.A., G. 1898. 

5. Scbickelé, I, p. 110. 

6. On trouve de nombreuses pièces sur l'hôpital de Molsbeim au XVI» et 
au XVII' siècle, aux archives delà Basse-Alsace, G. 188U-1883. On peut 
consulter aussi aux mêmes archives (G. 1910) un État des hôpitaux do 
l'ÉnU-hc, rédigé vers 1700. 

7. C'est ainsi que M. Scbickelé mentionne un hôpital pour Andlau (p. 3); 
existait-il déjà an XV1I« siècle? 

8. Bernhard, hiOeaucillc, p. 125, 279. 

9. A. H. A., E. 1780, 1781, 1782, 1792, 1793. 

10. A.M.A., E. 2768. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVIl'' SIECLE 165 

çais^ servait aux soldats, le bâtiment au fond de la cour, Vhàpital 
allemand, était celui des bourgeois ^ L'hôpital d'Ensisheim, qui 
datait de 1452, n'eut de revenus un peu conséquents que lorsque 
l'arrêt du Conseil d'État du 11 février 1701, y eut réuni ceux des 
léproseries de Hagenbach, Altkirch, Masevaux, Thann et Gernay. Il 
était, lui aussi, avant tout un hospice, comme le prouve le règle- 
ment enjoignant au varlet de service [Spitalkneclit]^ de faire trois 
rondes par jour à travers les rues de la ville, pour surveiller les 
pauvres et les mendiants et pour expulser de la localité les vaga- 
bonds et les filles de mauvaise vie*. Il n'est question ni de malades 
ni d'infirmes qu'il lui incomberait de soignera A RoufPach, les 
biens de l'hospice avaient été adjugés, par arrêt de la Chambre de 
l'Arsenal, à l'ordre du Carmel et de Saint-Lazare^ et, le 12 avril 
1684, le sieur de La Brosse était venu avec le sergent ro^^al Vernier, 
pour s'en saisir en son nom. Le Magistrat avait bien protesté, mais 
un nouvel arrêt du 12 mars 1686 avait enjoint à la ville de Rouf- 
fach d'abandonner les revenus de sa maladrerie à l'Ordre. Cepen- 
dant, quinze ans plus tard, ils lui furent restitués, ainsi que nous 
l'avons déjà dit plus haut. L'hospice de Cernay, quoique fort ancien 
(il fut créé en 1277), ne semble pas avoir été bien important*, non 
plus que ceux de Munster ^ ou de Saint-Hippolyte'' sur lesquels 
nous n'avons aucun renseignement de détail. 

L'administration de ces établissements était généralement confiée, 
selon leur importance et le chiffre de leurs revenus, soit à une 
commission de deux, trois ou quatre notables {Pf/egeri, soit à un seul 
administrateur délégué [Spitalmeister). Ces personnages surveil- 
laient la gestion financière de l'hospice, selon les temps, de près et 
avec soin, ou de loin, sans beaucoup de zèle. Celui-ci avait comme 
surveillant immédiat et résident un directeur, qui parfois porte, lui 



1. S. Billing, Kleine Chronik der Stadt Colinar, éd. A. Wahz, p. 189. 

2. Mercklen, Ensisheim, I, 325. 

3. Cela peut s'expliquer ici, comme ailleurs, par uti fnit d'ordre général. 
Alors la médecine, en admettant qu'il y eut partout des médecins dans ces 
hôpitaux, cequi ne me paraît pasabsolument certain, ne connaissait pas encore 
l'art de tirer en longueur, en les combattant énergiquement et de bonne heure, 
les maladies les plus meurtrières de nos climats, phtisies, fièvres, etc. Les 
éléments morbides agissaient rapidement et bien souvent, sans doute, 
les pauvres, tombés malades, n'avaient plus le temps ni surtout la volonté, 
de se faire transporter à l'hospice. 

4. L'arrêt imprimé du 9 mai 1673 se trouve aux archives de la Ba«se- 
Alsace. (G. 1910.) 

5. Reçue d'Alsace, 1872, p. 208. 

6. Schœpflin-Ravenez, V, p. 280. 

7. Schickelé, État, l, p. 175. 



l(î(i 1,'aLSACK au XVll'' SIÈCLE 

aussi le tilre de Spitalmcister, assisté d'un économe {Sc/iaffner^) ; le 
plus souvent les commissaires officiels assistaient à la reddition 
des comptes annuels, prenaient ])arl au banquet qui suivait cet acte 
administratif et se souciaient médiocrement des pensionnaires eux- 
mêmes abandonnésaux soins de l'économe et duclergé local. La bonne 
administration de ces établissements devait être rendue parfois 
difficile et même impossible par la misère des temps; la pénurie 
absolue de ressources, signalée par une chronique locale pour l'hô- 
pital de Schlestadt, a dû se reproduire plus d'une fois en Alsace, au 
cours de la guerre de Trente Ans*. Mais même en dehors de ces 
cas de force majeure, la gestion de ces abris charitables laissait beau- 
coup à désirer, comme on le peut voir par une décision judiciaire 
provoquée par le procureur-général auprès du Conseil souverain 
d'Alsace, le 9 septembr»; 1(370. Ayant appris que «dans la plupart des 
dits hôpitaux, hôtels-Dieu et léproseries de la province les pauvres 
sont peu assistés dans un temps misérable, ce qui les oblige de se 
retirer dans cette ville de Brisach, qui en est toute remplie, pour 
chercher leur subsistance, qu'ils devraient trouver dans les lieux de 
leurs demeures «, la Cour ordonne que tous les administrateurs 
seront appelés devant le Conseil pour lui présenter un aperçu de 
leurs revenus et justifier à quels usages ils sont employés^. 

Nulle part, avant le X\ 11^ siècle, les hôpitaux n'ont été bâtis ra- 
tionnellement en vue de leur destination sanitaire ; ce sont d'ordi- 
naire d'anciens cloîtres, plus ou moins délabrés, plus ou moins 
appropriés à cet usage, qu'on utilise depuis la Réforme. Ce n'est 
guère que sous l'impulsion de l'administration française et dans 
les dernières années du siècle, qu'on voit s'élever en Alsace des 
bâtiments plus vastes et mieux ordonnés, principalement des hôpi- 
taux militaires. 

Quanta la tenue matérielle des hôpitaux, aux principes d'hygiène 
et de simple propreté qu'on y faisait, ou plutôt qu'on n'y faisait 
pas obsei'ver, ceux d'Alsace ne devaient pas différer beaucoup des 
autres hôpitaux d'Europe, dont l'aspeet, on le sait, était presque 
parlf)ul lamentable. Naturellement, on ne rencontre pas là-dessus de 
di'Iails dans les dossiers olficiels, mais les quelques renseigne- 

1. De même à la icie des léproseries se trou\a[enl les Gutleulhaus/tf loger 
et sous eux le Gutleutmann. (Gyss, Obernai, 11. p. 62.) 

2. I-e receveur de Ihospice anuonce, en mars 16S6, aux pensionnaires, aux 
orphelins, aux domestiques qu'il n'a plus un sol ni un quariaul de blé à 
leur donner: « ^oU einjedcr sehcn ivie er das brot bekompt. w Chroni(|ue 
de Balihasar Beck, citée par l'abbé Géuy, Ja/ubucher, 1, p. 397. 

3. Ordonnanças d'Alsace,l, p. 53. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII^ SIECLE 167 

ments que nous fournissent nos sources ne sont pas pour démentir 
une manière de voir un peu pessimiste. Le règlement de la léprose- 
rie de Strasbourg croyait satisfaire à toutes les réclamations raison- 
nables du public en défendant aux pensionnaires de vider leurs 
déjections de toute nature par les fenêtres de l'établissement entre 
Pâques et la Saint-Michel, parce que les Strasbourgeois allaient se 
promener sur la route de Schiltigheim au printemps et en été; mais 
il ne voyait aucun inconvénient à permettre cette vidange sommaire 
sur la même voie publique, durant les mois de l'hiver^ Que de fois 
aussi le Journal des Pères Jésuites de Schlestadt parle de la mal- 
propreté et de la puanteur de l'hôpital de leur ville' ! Ce n'est pas 
assurément pour faire ressortir davantage leur dévouement person- 
nel qu'ils en font les repoussantes descriptions que nous trouvons 
dans lenYS Lettres annuelles, où l'on voit les grabats à ras de sol, 
encombrés de malades des deux sexes, gisant pêle-mêle, hérétiques 
et croyants, remplissant les salles au point qu'on pouvait à peine y 
circuler, dans d'étroits couloirs, obstrués par des vases répandant 
une odeur nauséabonde'. 

Si déjà les hospices et les hôpitaux ordinaires présentaient aux 
âmes sensibles des spectacles aussi affligeants, il devait en èti'e de 
même, à plus forte raison, dans les hôpitaux oii se traitaient les 
malades spéciaux que, pendant longtemps, l'autorité, moralisatrice 
à sa manière, ne voulut pas abriter dans une même enceinte avec les 
autres malades. Nous ne connaissons au XVII*^ siècle qu'un seul éta- 
blissement pour la guérison des maladies vénériennes en Alsace, 
c'est le Blatterniiaus l'Hospice des véroleuxi de Strasbourg*. Il 
avait été créé en 1503 par un digne philanthrope, Gaspard Hoff- 
meister, navré de voir des centaines de malheureux, couchés sur la 
paille par les rues et dans les chapelles, et abandonnés de tout le 
monde. Etabli loin du centre de la ville, dans un cul-de-sac près de 

1. Ch. Schmidt, L'Église Rouge. [Bulletin des monuments historiques 
1878.) 

2. Fœr/a illucies ac turpis pœdor hospitalis domus. » Génv, Jahrbûrhcr, 
I, p. 13. 

3. « Hospitalis domus... quod non tam numéro languentium, qui anc/ulos 
omnes opplecerant quam sordihus eorumdem ohsituni, squallebant adeo ut 
ad conclaria vix pateret adUas. Singula senis pluribusce spondi.'^ humi- 
libus instructa, quibus acatholici et rat/wlici, ciri fœminœ promi?cua 
clade decumbebant. Intcrjectum sinçfulis cubiti spatium cas ejectionibus 
corporis destinatum habebat. » (Gény, I.p. 163.) — Et ailleurs: « Xenodo- 
chium galllcum non sordihus modo et pœdore sed morbis etiam periculo- 
sis liorridum. » (Gény, p. 184.) 

4.11 existe aux Archives municipales (A. A 2248), sur l'origine et l'organi- 
sation de l'hôpital des syphilitiques, un mémoire rédigé au XVIII' siècle. 



108 i.'ai.sace au xvn'^ siècle 

Sainl-Marc', puis réuni à lauiuônerie de Saint-Marc en 1631, cet 
asile spécial avait eu dès le XVI® siècle une clientèle considérable, 
pour autant que nous pouvons en juger par les rares données 
réunies jusqu'à ce jour. Située sur la grande route que suivaient les 
lansquenets revenant d'Italie et de Suisse pour se diriger vers la Basse- 
Allemagne, l'Alsace avait été de bonne heure infectée par la contagion 
qu'on appelait le « mal de Naples», en France, et le « mal français» 
(die Franzosen), sur les bords du Rhin. Dès 1495 et 1496, au lende- 
main de l'expédition de Charles VIII, le chroniqueur- de RoufTach, le 
curé Materne Berler, en signalait la présence dans le pays*. Quand 
une fois le bruit se répandit que les malheureux infectés de la maladie 
nouvelle, et abandonnés à eux-mêmes un peu partout, pouvaient 
trouver un asile ou un traitement médical plus ou moins efficace à 
Strasbourg, on les vit arriver en grand nombre dans la ville impé- 
riale. Cette affluence continuait au XVIF siècle. Deux chroniqueurs 
qui compilaient leurs annales locales entre 1600 et 1620, nous ont 
conservé là-dessus quelques données statistiques, empruntées sans 
doute à des rapports officiels de l'époque. Il en ressort que, parmi 
tant de malades, une infime minorité seulement appartenait à la 
population strasbourgeoise' ; il en ressort aussi que les médecins 
chargés de les traiter et de les guérir purent enregistrer de bril- 
lants succès*. 

Nous n'avons pas trouvé de mention qui permît d affirmer qu'il 
y ait eu des établissements analogues dans d'autres villes d'Alsace, au 
moins pendant la majeure partie du XVII» siècle, soit que les malades 
fussent tous dirigés sur celui de Strasbourg, soit qu'ailleurs on les 



1. En 1687, le Blatlerhaus fut transféré dans un nouveau local sur les 
bords derUl.près des Ponts-Couverts. On 1 appela dans les couches popu- 
laires. Zum Fransœsel (Au petit vérole), ce qui, par une singulière erreur 
de traduction fit donner plus tard à ce quai le nom de Petite-France qu'il 
porte encore aujourd'hui. (Seyboih, Das alte Strassburg, p. 164.) 

2. Code diplomatique de .Strasbourg, 1848, II, p. 105. Voy. G.C. Koch, Obser- 
vation* sur l'origine delà maladie vénérienne et son introduction en Alsace, 
etc. \Mernoi/-(;s de l'Institut, Sciences morales et poliiiques, Paris, an XI, 
iu-4». 

S. La Chronique de Saladin (Silbermann, Ili.'iiorisc/ie Merc.kwârdig- 
/.eiten, p. 196) rappc^rte les chiffres suivants: J008; ;169 personnes traitées, 
dont 16 Strasbourgeois; JG09: 406, doul 8 Strasbourgeois; JOll: 372, dont 
24 Strasbourgeois; 1612: 359. dont 15 Strasbourgeois ; /ô'/i^/ 306, dont 21 Stras- 
bourgeois. En 1617, l'éiablissenitint compta jusqu'à 566 clients. 

4. On trouve dans la Chronique slrasbourgeoise inédite, attribuée d'ordi- 
naire à Osée Schad (Bibliothèque municipale de Strasbourg;, les chifires 
suivants : En UiOS: 12 décès, 36J guérisons. Eu 1009: 19 morts, 406 guérisous. 
Eu 1611: 14 morts, 362 guérisons. En 1012:10 décès, 359 guérisous. Eu 
161.'^: 13 décès, 306 guérisons. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII' SIECLE 169 

traitât dans les hôpitaux ordinaires, soit enfin qu'ils aient été ins- 
tallés çà et là dans les anciennes léproseries, délaissées depuis la 
disparition de leurs hôtes primitifs. Dans les dernières années du 
siècle, alors que des hôpitaux militaires eurent été installés dans 
plusieurs villes de la province', les soldats des différentes garni- 
sons tout au moins y furent traités sur place, et peu à peu la popu- 
lation civile contaminée cessa, elle aussi, d'affluer à Strasbourg, à 
mesure que la science médicale se répandait dans les petits centres 
eux-mêmes. 

§ 2. AUTRES ÉTABLISSEMENTS CHARITABLES 
MENDICITÉ, VAGABONDAGE, ETC. 

Si déjà, par leurs origines, leurs ressources, leur mode d'adminis- 
tration, la plupart des hospices mentionnés dans le paragraphe 
précédent peuvent être caractérisés comme des établissements de 
charité, il en est de même, à plus forte raison, pour une autre série 
de fondations, dont la création remonte assez haut dans le moyen 
âge, comme presque toutes les institutions de ce temps qui rentrent 
dans la sphère des idées et des besoins religieux. 

Les asiles de pèlerins pauvres ont été fréquents en Alsace ; ces 
asiles ou Ellendtlierbergen^ se rencontraient dans la plupart des 
centres plus importants de la province, et même dans des localités fort 
modestes, mais situées près de quelque lieu de pèlerinage, tant on 
s'était senti obligé jadis à faciliter aux âmes pieuses la visite des 
sanctuaires où pouvait se gagner le pardon des péchés. Des dona- 
teurs en grand nombre ne cessaient de fournir le nécessaire pour 
l'entretien des troupes de pèlerins qui descendaient ou remontaient 

1. Avanl les guerres de Louis XIV, il ne semble pas qu'on ait eu l'idée de 
séparer les malades civils d'avec les soldats des localités où se trouvaient 
les hôpitaux. Quaut à ceux des armées en campagne, il était rare qu'on 
s'occupât des blessés et des malades, à moins qu'ils ue fussent officiers. 
Durant les guerres de Turenue en Alsace, il est fait mention de son «hôpital» 
qui ne semble avoir été qu'une « ambulance » très vaste, campant tantôt en 
telle ville, tantôt ailleurs. Au commencement de la guerre de Hollande, le 
Magistrat de Strasbourg, ne voulant point recevoir dans ses murs le gros des 
blessés, soit Impériaux, soit Français, fit arranger devant la porte de l'Hô- 
pital un vaste lazaret, où les blessés des deux armées et leurs malades fu- 
rent admis. En 1683, ce même lazaret, réparé tant bien que mal, devint 
le premier hôpital militaire, qui fut reporté plus lard en ville, dans le 
voisinage de la Citadelle. (N'oj^. aux Archives municipales de Strasbourg 
un Mémoire sur l'organisation des liôpitauje en Alsace. A. A. 2607; 
1695-1790.) 

2. Proprement, il faudrait dire Herberçjeder Eleaden: l'usage a fait préva- 
loir le raccourci peu grammatical. 



170 LALSACE AU XVII* SIECLE 

la vallée rhthiane afin de se rendre à Trêves ou à Cologne, à Einsie- 
deln ou à Lorelte, surtout au priiilciiips et durant les mois d'été, 
alors qu'il n'était plus si dur de cheminer par monts et par vaux et 
que le sentiment du péché, se réveillant avec le péché lui-même au 
sein de la jeune nature, poussait plus vivement à en chercher le 
pardon. Mais le mouvement de la Réforme et ses conséquences pro- 
chaines avaient nécessairement modifié le cachet traditionnel de 
bon nombre de ces établissements en Alsace. Dans les localités restées 
fidèles à l'ancienne foi, ces hospices de pèlerins conservèrent leur 
ancienne allure et leurs règlements traditionnels ; nous en retrou- 
vons de pareils au XVll' siècle, à Benfeld, à Ribeauvillé, à Hague- 
nau, etc. C'étaient des « auberges du bon Dieu » plus ou moins pri- 
mitives, où les voyageurs pauvres recevaient le coucher et les 
vivres, à peu près ou tout à fait gratis, mais pendant un laps de 
temps forcément très court, c'est-à-dire un ou deux jours tout au 
plus. Durant leur séjour dans l'établissement, ils étaient soumis au 
règlement défendant les jurons, les blasphèmes, les rixes et 
l'ivresse. Un économe, désigné par l'autorité locale, était chargé de 
maintenir l'ordre et de surveiller les distributions. Une cuisinière, 
une servante l'aidaient dans cette besogne, et ce personnel modeste 
était suffisant dans les petites localités où l'affluence n'était sans 
doute jamais considérable. La nourriture était des plus simples ; les 
comptes de V Ellendtlicrbcrg àe. Benfeld énumèrent surtout des achats 
de haricots, de pois et de lentilles, de sel, de farine d'avoine, 
d'huile et de vinaigre. On y trouve rarement mentionnés la viande 
et le vin'. 

Dans les localités devenues protestantes, les asiles avaient for- 
cément cessé, au cours du XVI* siècle, d'être « l'auberge des 
pèlerins », puisque les Magistrats se refusaient à favoriser « l'ido- 
lâtrie papiste », mais ils n'avaient point disparu pour cela, au con- 
traire. Leur importance s'était singulièrement accrue, dans les 
grandes villes tout au moins, et leur utilité restait incontestable 
après leur transformation en bureaux de bienfaisance, représentants 
de la charité publique, ouverts non plus seulement aux pèlerins 
pauvres, mais à tous les paiwrcs étrangers à la localité. Dans les 
années de guerre et de famine, ils venaient en foule affluer aux 
portes des cités pour y trouver un abi'i passager et un morceau de 
pain. La plus célèbre de ces /illcndt/icrhergcn alsaciennes, la plus 
fréquentée de toutes, était celle de Strasbourg. Fondée en 13G0 par 
un prébendier de la cathédrale, maître Oettelin d'Utenheim, elle 

1. N. Nickiés, Der SpLtal tu Ben/eld, p. 4. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XYII» SIECLE 171 

avait été ouverte d'abord dans un quartier excentrique, rue Sainte- 
Elisabeth, mais elle fut établie plus tard au centre de la ville, où 
elle se trouvait encore durant la majeure partie du XVII* siècle ^ 
Dans les années qui suivirent la Réforme, elle resta tout d'abord 
une hôtellerie pour les pauvres de passage, administrée dans un 
esprit fort large et d'après des principes hygiéniques, alors rare- 
ment observés. Le surveillant commençait en effet par faire prendre 
un bain à chaque nouvel arrivant, comme dans nos asiles de nuit 
modernes, puis on servait à chacun un potage, du pain, des 
légumes, une portion de viande et un tiers de litre de vin*. Les 
brusques mouvements des populations en fuite, durant les guerres 
delà fin du siècle', forcèrent le Magistrat à modifier quelque peu ce 
régime patriarcal. Il ne s'agissait plus de passants pauvres isolés, 
mais de milliers de paysans affolés qui envahissaient à certains 
moments la ville pour échapper aux mauvais traitements des soudards 
ravageant et affamant le plat pays. La charité de la petite République 
fut vraiment inépuisable dans ces cas de détresse extrême ; grâce à 
ses immenses greniers d'abondance, approvisionnés, comme nous 
l'avons vu, pour de longues années de famine*, elle put, sans ruiner 
ses finances, sustenter tous ces malheureux qui n'étaient pas pré- 
sents pour un ou deux jours seulement, mais qui, pendant de 
longues semaines parfois, réclamaient un abri et un morceau de 
pain. On peut supposer que le confortable menu de 1539 n'était plus 
guère servi à ce moment, quand le chiffre des bouches à nourrir 
atteignait ou dépassait en une année cent mille ' / 

En présence d'une affluence aussi énorme, une mesure d'ordre 
s'imposait; on ne pouvait songer à laisser inoccupés tant de bras 
robustes et à ne tirer aucun profit d'un capital de forces pareil, 
dont les détenteurs étaient trop heureux de trouver le placement. Le 
Magistrat fit donc opérer un triage parmi les fugitifs. Les femmes, 
les enfants, les vieillards trop faibles pour travailler restèrent 

l.Ce n'est que vers la fin du XV'IP siècle qu'elle fut transférée à l'ancien 
cloître des Augustins. 

2. Ordnungen der Elleiidthefbergen,loi9. Archives municipales. 

3. La « guerre des Voleurs» (1587), celle des Évêques (159:^-1595), celle 
des princes de l'Union contre l'èvéque Léopold (1610), etc. 

4. Voy. vol. I, p. 418. 

5. En 1581, les statistiques officielles relevaient 99,748 visiteurs, en 1586, 
109,573, en 1587, lors delà réunion des reitres de Dohna. destinés à Henri 
de Navarre, dans la Basse-Alsace, il eu vient 132,049! De ceux-là 58,361 
furent nourris à l'asile des pèlerins, 73,688 occupés par la nouvelle aumône- 
rie. Ce n'étaient pas seulement des Alsaciens ; pour l'année 1581, on a noté 
dans les chroniques l'arrivée de 8,978 Welc/ies, sans doute des Lorrains af- 
famés, qui venaient jusqu'à la grande ville pour ne pas mourir de faim- 



172 l'alsace au XVII* siècle 

attrilnit's à V Ellendt/icrber^ : tous les jeunes gens et les hommes 
valides furent groupés en escouades de travailleurs et occupés à 
augmenter et à remanier les fortifications de la ville. Un premier 
règlement, élaboré dès 1572' et remanié plus d'une fois dans la 
suite, fut donné aux directeurs de cette nouvelle institution hospi- 
talière, connue désormais sous le nom de la « Nouvelle Aumônerie » 
[Dos Neue Allmosen), dont les clients dépassèrent fort souvent en 
nombre ceux de V Ellcndtlierberg. On expulsait dorénavant avec une 
juste sévérité ceux qui, assez forts pour travailler, se refusaient à 
gagner leur nourriture. Dans les années moins agitées qui sui- 
virent, le nombre des quémandeurs diminua considérablement, du 
moins celui des pauvres qui étaient nourris gratuitement, sans 
fournir en échange une besogne de terrassiers ou de manœuvres. 
Car, si V Ellendtherberg na^ par exemple, que 7,906 clients en 1603, 
cette même année, le Ncues Allmosen en compte 29,659. En 1604, la 
proportion est de 5,784 contre 29,629 ; en 1607, de 4,790 contre 
21,76.3. Mais, à la mort de Henri IV, quand commencent les troubles 
de Juliers, nous comptons 16,843 visiteurs à l'asile, et en 1612, 
16,263 invalides contre 15,876 travailleurs'. En 1617, à la veille de 
la guerre de Trente Ans, les deux groupes réunis fournissent un 
chiffre total de 31,820 assistés. On avait même essayé d'arrêter 
l'invasion par un moyen assez bizarre. Les pauvres valides étaient 
assimilés, par une ordonnance de 1615, aux mendiants de profession, 
condamnés pour vagabondage et occupés, sous la surveillance 
d'agents spéciaux, à divers travaux publics; ces condamnés étaient 
reconnaissables aux chaînes légères qu'ils portaient et à une espèce 
de cercle de métal, agrémenté d'une clochette qu'on fixait à leur 
.coiffure, pour signaler partout leur présence et empêcher leur 
ftiite'. C'est sur ce dépôt de mendicité que devaient être dorénavant 
dirigés les arrivants valides; leur situation matéi-ielle restait abso- 

1. Fragment de Kùnasl dans le Bulletin des monuments historiques d'Al- 
sace, XVllI, p. 89. 

2. Tous ces chiffres, empruntés aux chroniqueurs contemporains ou à des 
bulletins imprimés par ordre du Magistrat, ont été réunis dans les Histo- 
rischc Mcrrktcurdifil.eiten de Silbcrmann, publiées par Friesé, p. 188, etc., 
et par Aug. Siœber. (.Vewfi Al^atia. 1884, p. 271.) Les chiffres ne cadrent pas 
toujours, parce que l'un publie certains chiffres pour VEUenr/herherr/e seule, 
tandis que l'autre énonce, d'après d'autres sources, le chiffre total de tous 
ceu.x qui ont profité de l'assistance publique slrasbourgeoise. 

3. C'est à celle coiffure, décrite par Kûnast {Bulletin des monuments histo- 
riques, XVIW, p. 90), que le dépôt de mendicité dut son appellation ofiicielle 
de Schellemcerl,. Primitivement, elle ne fut portée, semble-t-il, que par les 
filles publiques, conduites en prison. Mais l'usage s'en généralisa par la 
suite. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII^ SIECLE 173 

lumenl la même, mais le Magistrat croyait sans doute que l'idée 
d'avoir à travailler côte à côte avec des repris de justice empêcherait 
les gens du dehors de venir désormais en aussi grand nombre. 
Cependant, quand une fois la guerre reprit, plus terrible que 
jamais, en Alsace même, des considérations de ce genre n'étaient 
pas pour empêcher l'invasion rurale; d'ailleurs, aucun règlement ne 
s'observait plus à ce moment, le désarroi était partout. En 1632, 
l'année de l'invasion suédoise, il n'était encore venu que 2,280 
fugitifs; en 1634, on en hébergea et nourrit 41,244; en 1635, 60,171, 
et il ne faut point oublier que la ville était alors bien plus pauvre 
et moins peuplée qu'un demi-siècle auparavant. Dans les deux pre- 
miers mois de 1636, l'année de « la grande famine », elle avait déjà 
reçu 39,600 visiteurs, quand le Magistrat, à bout de ressources, 
voyant ses greniers presque vides et ses bourgeois épuisés, se vit 
obligé de publier l'ordonnance du 19 mars 1636, dont nous avons 
déjà parlé ^ par laquelle il fermait les portes de la ville aux men- 
diants du dehors pour sauver l'existence de ses propres ci- 
toyens. 

Bientôt après, l'occupation définitive de l'Alsace par les Français 
amena une accalmie, les misères de la guerre et de la famine, sans 
disparaître, devinrent moins aiguës, et après 1679 surtout, les 
migrations des campagnards affolés n'eurent plus de raison d'être. 
Nous n'avons malheureusement pu retrouver de données précises 
pour la crise de 1674 à 1678, durant laquelle le nombre des fuyards 
entassés derrière les murs de la ville libre fut encore une fois très 
considérable; il est douteux cependant qu'il ait atteint, même de 
loin, les chiffres indiqués plus haut*. Vers la fin du XVIP siècle, 
V Ellendtherberge n'est plus guère qu'un bureau de bienfaisance, 
exclusivement consacré aux bourgeois et aux sujets de la ville 
même, doublé d'un dépôt de mendicité, dont les préposés envoient 
les exploiteurs valides travailler au Schellenwerk et plus tard à 
la Maison de force, au RaspeUiaus, car l'esprit de charité cède la 
place à l'esprit administratif et la misère devient de plus un délit, 
en même temps que l'égoïsme local se borne à soutenir désormais 
les pauvres jouissant du droit de bourgeoisie. Loin de secourir 
encore les malheureux du dehors, on néglige même les protégés 
sédentaires, et c'est en 1767 seulement que le Magistrat se décide à 



1. Voy. tome I, p. 113. 

2. La Chronique de Walter, le Mémorial de Reisseissen, douneut des im- 
pressions très vives, mais n'ont pas d'indications statistiques, comme leurs 
prédécesseurs. 



174 1,'alsace au xvii« siècle 

bâtir une maison de refuge (Ariucnliaus) pour les « manants » de la 
ville libre '. 

La charité publique sallarlia de bonne heure aussi à soutenir 
l'enlanee abandonnée, et à recueillir les orphelins. On la voit à 
l'œuvre en Alsace, dès le XV* siècle déjà ; dans les petites localités, 
pour autant qu'elles avaient des hospices, c'est d'ordinaire à l'admi- 
nistration hospitalière qu'incombe ce service, à l'époque qui nous 
occupe; un même économe surveille les vieillards, les malades et 
les enfants. Dans les grandes villes, la séparation s'était forcément 
introduite de bonne heure; il n'est aucun de ces orphelinats qui ait 
atteint, fût-ce de loin, l'importance de celui de Strasbourg, aucun 
sur lequel nous possédions des documents aussi complets', et qui 
nous permettent au moins d'esquisser l'administration de « l'Hospice 
des Orphelins » au cours du XVII' siècle. C'est de l'année 1500 que 
date le règlement fondamental de la maison, règlement qui n'a 
jamais été complètement abandonné jusqu'à la Révolution. Le 
Magistrat y désignait deux de ses membres comme directeurs de 
l'œuvre' et leur enjoignait de ne plus y recevoir que des orphelins 
nés en légitime mariage et de parents, bourgeois de Strasbourg. 
Sous leur contrôle, un économe et une surveillante, le Waisenvater 
et la Waisenmutter , dirigeaient l'établissement, qui fut transféré, 
quelques années après l'adoption de la Réforme, au couvent de 
Sainte-Catherine, sécularisé par le Magistrat (1534). Les pro- 
priétés du monastère, ainsi que celles du couvent de Sainte- 
Claire, servirent à doter la maison. Elle touchait également une 
partie des amendes infligées pour rixes et blessures et alimentait 
encore son budget par les legs pieux* et surtout par des collectes 
régulières, faites par les orphelins eux-mêmes. Les tout petits 
enfants étaient mis en nourrice, puis confiés à des gens du dehors, 
choisis par les administrateurs ; ils n'entraient à l'établissement que 
lorsqu'ils étaient en âge d'être conduits à l'église et à l'école^. On 
les y gardait jusqu'à ce qu'ils eussent appris un métier ou fussent 

1. J. F. Hermano, Notices, II, p. 258. 

2. L. Schnéeg3ins, Mémoire su/' la Maison des orphelins, Strasbourg, 1845, 
in-8». — T. W. Kœhrich, Das Waisenhaus zu Strassburg, 1843, 8° — Reboul- 
Deneyrol, Pau/je/lsme et Bienfaisance, p. 826 suiv. 

3. Leur activité n'était réraunéréeque par deux fromages fournis à la Noël 
et à la .Saint-Jean. 

4. 11 y en a de touchants, comme celui de Claude Berer qni lègue une 
partie de se^ biens à l'orphelinat, à charge de donner à chaque enfant, le 
jour de la Saitii-Nicolas, une bonne paire de bottines, « chauffant les mol- 
lets », une pomme rouge et un denier neuf. 

5. Le règlement, tel qu'il fut révisé en 1629, fixait pour l'entrée Tâge de 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVII* SIECLE 175 

assez grands pour entrer en condition; le droit de bourgeoisie leur 
était accordé gratuitement lors de leur majorité ^ Les collectes 
[Umgsenge] se faisaient d'abord cinq fois par an, au Nouvel- An, à 
Pâques et lors des trois grandes foires urbaines. En 1609, ces 
collectes furent réduites de cinq à trois ; plus tard, on ne conserva 
que celle de Pâques, en décidant que, par contre, le sachet circu- 
lerait au service du matin, dans toutes les églises, au profit des 
orphelins'. Sur certaines gravures contemporaines, on peut suivre 
ces tournées de collectes des petits Strasbourgeois qui s'en vont, 
chantant des cantiques par les rues, les garçons marchant devant, 
les fillettes après, leurs gants fourrés suspendus au cou, escortés 
de la « Mère des orphelins », portant un grand panier déjà rempli 
d'œufs, tandis que le « Père des orphelins » marche gravement 
derrière, une longue gaule à la main, une boîte en fer-blanc 
[Blechbûchss] à la ceinture, pour y loger les offrandes en numéraire, 
tandis qu'un serviteur ferme la marche, une énorme hotte sur le 
dos, pour emmagasiner les dons en nature'. 

Ces quêtes ambulatoires offraient cependant certains inconvé- 
nients, et surtout elles ne rapportaient plus grand'chose au milieu 
des troubles de la guerre de Trente Ans. Une nouvelle décision du 
Magistrat supprima définitivement, en 1633, le dernier Urngangstag 
conservé jusque-là, le remplaçant par une quête annuelle qui aurait 
dorénavant lieu à la Pentecôte, dans les sept paroisses de la ville*. 
A partir de ce moment nous ne voyons plus guère de changements à 
marquer dans son organisation extérieure, jusqu'à la fin du siècle. 
D'après une note, non signée, datée de décembre 1693, la popu- 
lation de la Maison des orphelins avait été, durant les derniers 
lustres de 150 personnes en moyenne, en temps de paix ; en 
temps de guerre, elle avait monté à 200, puis dépassé ce chiffre. 
A certains moments on était même parvenu au chiffre de 300*. 
A la fin de l'année 1693, le nombre des orphelins, les domes- 



douze ans. II interdisait aussi l'admission d'enfants malades. En 1692, il y 
avait Z'é eulaats, placés de la sorte en pension au dehors. [Berickt com 16 Ju- 
nii 1692, Archives municipales, AA.2s!44.) 

1. Procès-verbaux des XXI, 3 avril 1613. 

2. Ibid., 22 novembre 1613. 

3. Eoidens Designatio, etc. Argentorati, 1606, planche XIX. Une pein- 
ture sur verre du lemps, conservée à l'Hospice, représente également la col- 
lecte. (Piton, II, ?,^.) 

4. Chronique de Saladin, extraite par Silbermann. Historiscke Merck- 
icûrdigkeiten, p. 97. La quête de la première année rapporta 1,356 livres 
pfenning. 

5. Archives municipales^ AA. 2244. 



176 l'alsace au XVII* siècle 

tiques de l'établissement y compris, atteignait 161. Le personnel 
dirigeant et enseignant comprenait trois ministres des différents 
cultes, un médecin, un receveur, un apothicaire, un précepteur, un 
chirurgien, un aide-chirui-gien (5«(/er) et les deux surveillants-géné- 
raux, le pcrc et la nicre des enfants des deux sexes. La dépense 
annuelle était pour lors de 10,200 livres, plus 600 sacs de blé et 
261 mesures de vin employés en naturel 

On a vu que la maison des Oi'phelins ne recevait que les enfants 
issus de l'union It'gitime de bourgeois de la ville; les enfants natu- 
rels et ceux des étrangers en restèrent donc exclus pendant tout le 
XN'II'^ siècle, et c'est bien plus tard seulement, en 1748, que le 
Magistrat, en fondant, sous l'influence des doctrines humanitaires 
nouvelles, l'hospice des enfants trouvés, combla une véritable lacune 
dans la série des établissements de bienfaisance de la cité*. C'était 
aux enfants abandonnés par contre qu'était destiné l'hospice des 
enfants trouvés de Stephansfeld près de Bruraath, l'un des plus 
connus parmi les asiles de l'Alsace catholique. Stephansfeld, auquel 
une tradition absolument erronée donne pour fondateur le père 
même du pape Léon IX', le comte Etienne d'Eguisheim, mais qui 
existe au moins depuis le XIII* siècle, avait été confié par son créa- 
teur aux religieux hospitaliers de l'ordre du Saint-Esprit, institués 
vers la fin du XIl*" siècle par Guy de Montpellier pour le soulage- 
ment des enfants trouvés ou abandonnés. Le couvent devint bientôt 
la commanderie de l'ordre pour les territoires du Saint-Empire 
romain*, et les empereurs du moyen âge, comme ceux du XVI* siècle, 
lui confirmèrent ses privilèges. Mais comme l'établissement était 
situé en rase campagne et passait pour riche, il eut souvent à souf- 
frir des attaques, incendies et pillages répétés qui le désolèrent et 
le détruisirent même complètement à plusieurs reprises. Les comtes 
de Ilanau-Lichtenberg qui en étaient les avoués, puis les protecteurs, 
ne purent pas le garantir contre de nouvelles dévastations durant la 
guerre de Trente Ans. L'administration intérieure de cet hospice 
ne nous est pas autrement connue pour l'époque qui nous intéresse 
particulièrement ; au XVII I« siècle, elle donna lieu à de si justes cri- 
tiques que les chanoines du Saint-Esprit furent dépossédés et la 
direction de l'hospice confiée à des sœurs de charité, sous l'autorité 

1. Rapport du 21 décembre 1693. 

2. Hennann, Notices, II, p. 253. 

3. Silbermami, Hhtorische Merckcourdigkeiten, p. 158. Déjà le fait que 
le chroniqueur place au XII' siècle le père d'un pape mort eu 1054, montre 
le peu de créauce qu'il mcrite. 

4. Eu Alsace, l'hospice de Rouffach dépendait de celui de Stephansfeld. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIENNE AU XVIie SIECLE 177 

du prince-évêque de Strasbourg. Les administrateurs avaient à ce point 
oublié, dit-on, le but même de leur établissement ({u'ils n'accep- 
taient plus volontairement de pupilles, à moins qu'on ne versât une 
somme assez considérable pour leur entretien. Leurs anciens statuts 
les obligeaient à recevoir tous les enfants qu'on déposerait soit 
devant la porte principale du couvent dans une espèce de berceau de 
pierre, soit même sur le domaine en général. Aussi dès que la 
cloche se faisait entendre à l'entrée du monastère, annonçant la pré- 
sence d'un enfant, l'un des valets de l'hospice montait à cheval pour 
donner la chasse aux déposants et s'efforçait de les rejoindre pour 
les obliger à reprendre le petit malheureux^ En était-il de même au 
siècle précédent? Nous espérons le contraire sans pouvoir l'affirmer, 
tout aussi peu que nous pouvons garantir l'exactitude de l'anecdote 
elle-même. 

A côté des malades, des vieillards, des orphelins, des enfants 
trouvés, les gouvernants du XVII' siècle, comme ceux du nôtre, 
avaient à s'occuper des pauvres qui ne trouvaient pas un travail suffi- 
sant pour se sustenter ou que les misères publiques privaient subite- 
ment de leur gagne-pain. L'assistance publique était obligée, dès 
alors, à une lutte quotidienne contre une mendicité éhontée et trop 
souvent frauduleuse, et pas plus qu'aujourd'hui, bien que la vie fût 
infiniment moins compliquée, les administrations ne venaient à bout 
du paupérisme sans cesse renaissant. On peut suivre cette lutte 
dans ses menus détails, à Strasbourg, pour tout le cours du X^"I'' et 
du XVIP siècle. Le nombre d'ordonnances que le Magistrat de cette 
ville libre a promulguées pour réglementer les secours aux vrais 
nécessiteux et pour refréner la mendicité locale et étrangère est très 
considérable, mais leur fréquence même montre combien elles 
étaient impuissantes et leur effet illusoire. Et cependant il n'y eut 
pas de localité à cette époque où l'on se soit autant préoccupé de 
ces graves questions, où l'on ait aussi richement doté les bureaux de 
bienfaisance, où la charité privée ait aussi volontiers répondu aux 
appels des gouvernants en des moments de misère générale. Fondé 
dès 1523, le bureau de secours prit et a gardé jusqu'à ce jour le 
nom d'aumônerie de Saint-Marc', quand il fut mis en 1529, en pos- 
session des biens de ce couvent sécularisé par le Magistrat. Il dis- 
posa durant tout le XVII' siècle de capitaux considérables, et surtout 
de revenus en nature qui permettaient d'amples distributions de 

1. SHihermaan, H istorische Mercki.curdiijkeiten, p. 150. 

2. Oq disait d'abord Das Almosen on Das f/emei/w Alino.'<e>i iraumôuerie 
publique), plus lard d'ordinaire Sanht-Marœ. 

R. Reuss, Alsace, II. 12 



17.S I.AI.SACi: AU XVIl'' SikCM'. 

pain continuées encore de nos jours ^ Les administrateurs de 
l'œuvre élaient choisis parmi les membres des Conseils, mais la ges- 
tion proprement dite appartenait à un receveur [Sclutffncr], qui avait 
sous ses ordres quatre varlets [Alniosenkneclite] chargés de parcou- 
rir les différents quartiers de la ville, plusieurs fois par semaine, 
ils poi'taienl une boîte de fer-blanc au cou pour y recevoir les dons 
en argent, el sur le dos une hotte, sui-montée d'une sonnette, afin d'y 
placer le pain et les autres dons en nature qu'on venait leur 
remettre '. Le bureau dressait la liste des bourgeois nécessiteux ; 
ceux cjui sollicitaient un secours de Saint-Marc devaient mener une 
vie rangée, et il leur était interdit à eux, à leurs femmes et à leurs 
enfants, de se montrer à l'auberge; le règlement de IGlo leur inter- 
disait également de noui-rir ni chiens ni porcs. L'ordonnance de 
1(528, pour diminuer un peu leur nomb)'e sans doute, imposait à 
tous les assistés le port d'un insigne distinctif, consistant en une 
espèce de brassard [Spang); ceux qui dissimuleraient cette marque 
d'indigence ou s'abstiendraient de la porter, seraient rayés de la 
liste de l'aumônerie. Les pauvres dignes d'intérêt étant ainsi pour- 
vus, on essayait de se débarrasser des mendiants professionnels. Il 
était sévèrement défendu aux bourgeois de rien donner à ceux qui 
venaient sonner à leur porte et d'encoui'ager ainsi leur fainéantise 
ou leurs mensonges '. Il leur est enjoint par placards et du haut de 
la chaire, de les renvoyer à Saint-Marc, où des secours sont distri- 
bués aux nécessiteux, mais tous les mendiants robustes seront en- 
voyés aux chantiers de la ville, et s'ils sont étrangers et refusent 
de travailler, immédiatement expulsés des murs*. Les âmes chari- 
tables n'avaient qu'à déposer leurs dons au fond du « panier noir » 



1. J. D. Hagen, Notice historique sut- l'aumônerie de Saint-Marc, Stras- 
bourg, s. date, iu-8°. 

2. On peut voir le cortège de ces fonctionnaires, avec leur tirelire et leur 
hotte, la culotte ornée aux armes de la ville, dans le recueil de gravures, 
Ecidens Designatio, 1606, planche XX. 

3. Les chroniqueurs et les dossiers d'archives renferment plus d'une anec- 
dote sur d'habiles escrocs qui savaient toucher les cœurs des uaïfs bourgeois, 
tout comme les coquins contemporains. L'un collectait pour rebâtir une 
ferme brûlée qu'il n'avait jamais possédée et était arrêté, l'escarcelle bien 
lemplie (16U9, A.H.A.,E. 1635); l'autre se disait envoyé par le duc de 
Wurtemberg pour réunir des souscriptions en faveur de la ville de Wems- 
berg (Walter, Chronique, ad annum 1666) ; eu 1690, on enterrait à Schlestadt 
un vieux mendiant de bO ans qui se nourrissait de rogatons de pain dur, 
ou de soupe au suif; daus son grabat on découvrit plus de 1,000 florins 
amassés par ce. .Vlelchior Muller, dont le nom fut inscrit sur le mur de l'hô- 
pilal, eu mémoire de son astuce. 

4. fieltclord/iunr/ du 1? janvier 1615. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIKNNI' AU XVIl'' SiÉCLF. 179 

si elles désiraient seconder les efforts du Magislrat% ou à verser 
leur offrande dans le sachet d'église'. Le nouveau règlement de 
1670, en réitérant les anciennes défenses, chargeait un membre 
des conseils de siéger comme commissaire-délégué, tous les jours, 
de 10 à 11 heures à la chambre de police, d'examiner avec le con- 
cours d'un des fonctionnaires subalternes du tribunal, les pauvres 
qu'on y amenait et de leur accorder, après examen, les secours 
nécessaires \ Reisseissen affirme, dans son Mémorial qu'à partir de 
ce moment les quêtes rapportèrent plus du double. Mais cela n'em- 
pêchait pas les mendiants de circuler dans les rues et d'importuner 
les bourg-eois *. 

Dans toutes les localités plus considérables de la province, les 
autorités avaient édicté des règlements analogues contre la mendicité 
et tâchaient de diminuer la misère de leurs citoyens ou de leurs 
sujets, en distribuant des aumônes aux pauvres honteux. A Saverne, 
il existait une Caisse d'aumônes, fondée par l'évêque Érasme de 
Limbourg, en 1563, et alimentée depuis par des legs pieux; mais 
les capitaux furent engloutis durant la tourmente trentenaire qui 
éprouva d'une façon toute spéciale la résidence épiscopale^ Dans 
d'autres villes catholiques, à Ribeauvillé, par exemple, certaines con- 
fréries, les Raithrûderschaften constituées en l'honneur de la Viero-e- 
Immaculée-des-Cieux, représentaient, dans une certaine mesure, 
l'assistancepublique.Nonseulementleurs membres, unispard'étroits 
liens spirituels, priaient pour leurs morts et accordaient des se- 
cours en argent, voire même des prêts plus considérables à ceux 
d'entre eux qui étaient danslebesoin, mais leurs statuts leur prescri- 
vaient aussi, plusieurs fois par an, d'abondantes aumônes générales ^ 
A Mulhouse, une mesure ingénieuse, mise en vigueur en 1676, 
permettait de satisfaire au devoir de la charité, tout en ménageant 
le Trésor public et la bourse des contribuables. Chaque dimanche, 
deux bourgeois notables faisaient une quête par la ville, au profit 
des pauvres du dehors. Avec l'argent recueilli de la sorte, on 

1. Strassburger kleine Chronik, éd. Reuss, p. 38. 

2. Almosonordnung du 14 mai 1670. 

3. Reisseissen, Mémorial, p. 24. 

4. Il faut dire pourtant, qu'au XVIP siècle aucune ville d'Alsace ne pré- 
sentait le contraste effrayant des grandes villes modernes, l'extrême misère 
et le luxe insolent; la charité privée, plus sérieuse, et la charité publique 
moms préoccupée par d'autres devoirs administratifs, parvenaient à mainl 
tenir les populations urbaines sédentaires au-dessus de la misère noire du 
prolétariat contemporain dans certaines métropoles. 

5. D. Fischer, Zabern, p. 215. 

6. Bernhard, Riheaianllé, p. 222-224. 



180 l.AI.SVCI. AU wii'" sikci.K 

coiuiuaudail du pain chez les boulangers, et deux fois par semaine, 
le dinianrhe et le jeudi, les portes de la cité s'ouvraient aux men- 
diants que la police dirigeait sur l'Hôtel-de-Ville, où chacun d'eux 
recevait une grande miche de pain bis. Ce n'était pas assez pour les 
engagera revenir, à moins d'une nécessité pressante, mais toujours 
assez pour les empêcher de mourir de faim'. D'autres autorités 
plus sévères, le Magistrat d'Ensishcim par exemple, interdisaient 
catégoriquement l'entrée de leur ville aux mendiants du dehors et 
menaçaient d'expulsion les bourgeois et les habitants pauvres qui se 
livreraient eux-mêmes ou dont les enfants se livreraient à la men- 
dicité '. 

Dans les petites localités, il n'existait pas ce cjuon pourrait 
appeler des bureaux de bienfaisance ; c'étaient les autorités ecclésias- 
tiques d'ordinaii'o qui soulageaient de la caisse d'aumônes les mal- 
heureux ({ui venaient solliciter quelque secours, soit que le curé ou 
le pasteur eût la disposition directe de ces fonds, généralement 
peu considérables, soit que ce fût le receveur de la fabrique ou le 
receveur du Consistoire qui eût à délivrer ce modeste viatique'. 

Mais à côté des véritables nécessiteux, à côté des mendiants inof- 
fensifs, les campagnes d'Alsace étaient infestées de rôdeurs isolés 
et de bandes parfois assez nombreuses, qui constituèrent un danger 
conlimie! pour les populations rurales, longtemps après que le 
fléau de la guerre eût cessé de désoler directement la province. 
Les criminels en fuite, ^enant de l'intérieur, y cherchaient un re- 
fuge * et les vagabonds du dehors y trouvaient un trop facile accès. 
Encore vers la (in du XVII* siècle, le Conseil souverain' était obligé 
de décréter les mesures les plus sévères pour faire décroître la mendi- 
cité, le vagabondage et les délits qui s'y rattachent. Une ordonnance 
du 28 janvier 1()87, poi'lait que tous les mendiants vagabonds se- 



1. Mieg, Mûlhausen, 1, p. 257. 

"4. Arrélé du 3 février 169U. Merckleu, EnsisUelrn, H, p. 300. 

3. M. Letz. dans sou Histoire tl'lnytvillor (p. 21] a reproduit quelques 
détails caiaciérisliques notés dans les comptes de la paroisse protestanie, à 
l'époque de la guerre de Treute Ans ; ce sont des allocatious bien miuimes 
pour la plupart: << A uu Lorrain chassé pour cause de religion, :i .schellings. 
— A deux habiiauts du Valais, affectés d'hernies, 1 schelliug. — A un 
homme de Guudersholîen dont l'enfant a été blessé par uu saugiier, 8 pfeu- 
nings. — A un pasteur exilé de Hongrie, 2 scbelliugs. — A un homme pour 
avoir lué uu loup, ^ schellings. — A un homme de Wœrth dout la grange 
a brûlé, 1 schelliug 4 pfenniugs, etc. » 

4. L'ordonnance de riiueudaut La Grange, du 15 janvier 1685, porte que 
tout homme qui sera rencontré avec le nez et les oreilles coupés, et mar- 
que de deux tk-urs de lis aux joues, sera arrêté et constitué prisonnier pour 
être en>uiie conduit aux galères. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIKXNK Al' \\ II'* SlixLK 181 

raient envoyés aux galères, les femmes fustigées, flétries et bannies 
du royaume. Ceux qui ont un domicile légal seront une première 
fois avertis de ne pas récidiver ; s'ils désobéissent, ils seront fusti- 
gés, marqués au fer rouge et bannis, et en cas de nouvelle récidive, 
livrés également aux galères. Quant aux mendiantes, femmes ou filles, 
qui rompraient leur ban, une autre ordonnance, du 27 avril 1685, 
les condamnait à être «enfermées dans les hôpitaux-généraux les plus 
prochains » à temps ou à perpétuité, selon que les juges l'estimeront 
meilleure 

C'étaient surtout les Bohémiens qui, parmi les vagabonds de na- 
tionalités diverses, étaient poursuivis avec le plus d'énergie par la 
vindicte publique, puisqu'ils apparaissaient en plus grand nombre 
et qu'ils étaient d'incorrigibles récidivistes en fait de vols, de rapts et 
d'assassinats. Depuis qu'ils avaient fait leur première apparition en ♦ 
Alsace, en 1418', on les avait vus revenir bien souvent dans la fer- 
tile plaine rhénane^, bordée par le Jura, les Vosges, la Hardt, les 
Ardennes, le Hundsriick et la Forèt-Noire, dont les vastes forêts leur 
offraient un refuge assuré en cas de poursuite, et ils semblent avoir 
été particulièrement nombreux au XYII*^ siècle, dui-ant les longues 
guerres où tant de villages étaient vides et où le butin se l'encontrait 
partout. Mais auparavant déjà, en pleine paix, ils circulaient à tra- 
vers la province*, et formaient l'objet de nombreuses délibérations des 
Etats de la Basse-Alsace, qui s'efforcèrent en vain d'en débarrasser leur 
territoire*. Ces efforts se renouvelèrent après la guerre de Trente Ans, 
avec plus ou moins de succès*. Ils furent soutenus avec une égale 
énergie par les nouvelles autorités françaises, mais avec des movens 

1. Ordonnances d'Alsace. I, p. 164. On voit ici une nouvelle utilisation de 
l'hôpital comme lieu de prison temporaire ou perpétuelle. 

2. Collectanées de Specklin, éd. Reuss, p. 417. 

3. En 1566, il yen avait des bandes assez nombreuses sur le territoire de 
Strasbourg pour que la douairière de Lorraine adressât officiellement au 
Magistrat la demande d'empêcher qu'elles n'envahissent le territoire lorrain. 
(Archives municipales. AA. 1798.1 

4. Une lettre du greffier de la seigneurie d'Isenheim, du 7 juillet 161.^, si- 
gnalait, par exemple, la présence d'une bande de cent cinquante Bohémiens, 
campant à cette date dans les bois de la seigneurie. 

5. Le Z% avril et le 19 juillet 1605, les États de la Basse-Alsace réunis à 
l'Hôtel épiscopal de Strasbourg discutent les mesures à prendre contre le 
vagabondage et les Bohémiens. D'autres réunions ont lieu pour le même 
motif, le 9 octobre 1610, le i juillet 1611, le 21 juin 1614, le 18 juin 1615. Ou 
voit que la question figurait en permanence à Tordre du jour. (.Archives mu- 
nicipales de Strasbourg, A A. 1986.) 

6. Voy. aux Archives municipales de Strasbourg (X.\. 1995) les missives 
du Magistrat aux baillis e.vtra-muros, relatives aux mesures à prendre contre 
les Bohémiens (1621-1668). et une correspondance du même avec la Régence 
épiscopale de Saverne (1672-16761. sur la même matière. (A.\. 1668.) 



ISli L AI.SACK AU XVll'' SIKCLK 

d'iurioii aiilrt'iiitiil consiilrrahlcs. Linloiulanl Collierl <l(''lCndil à 
toutes Icï^ (,(Mniiiiiiies soumises difoctenicnt ou indirect onient à son 
autorité, de donnei- dorénavant asile aux Bohéiuiens, à peine de 
200 thalers d'amende, et dans une lettre particulière au conseiller 
Daseï-, mend)re de la Régence de Ribeauvillé, il déclarait qu'il ne 
voulait absolument pas de celte nation dans le pays « pour l'inclina- 
tion naturelle qu'elle a de se porter plustost au mal qu'au bien^». 
Tous les curés et tous les ministres durent annoncer au prône ou 
au service divin l'interdiction absolue faite aux campagnards d'hé- 
l)orcror aucun de ces terribles pillards ^ Mais pendant longtemps 
encore les mesures administratives les plus sévères ne parvinrent 
pas à refouler ces bandes de vagabonds pillards ; il fallut recourir à 
la promulgation d'une nouvelle ordonnance royale, enregistrée 
à Brisacb en 1682. Cet édit du 12 juillet prescrivait des mesures 
draconiennes pour l'extirpation des Tsiganes. Tous les hommes 
adultes qu'on réussirait à saisir seraient attachés à la chaîne des for- 
çats pour servira perpétuité sur les galères ; toutes les femmes 
« trouvées menant la vie de bohémiennes, devaient être rasées et, 
en cas de récidive, fustigées et chassées du territoire. Les enfants 
seraient enfermés dans les hôpitaux les plus voisins. Tout seigneur 
(pii IfHir accorderait un abri sur ses terres était déchu de ses droits, 
cl ses domaines rt'unis à ceux du roi'. 

Ces ordi"es rigoureux, rigoureusement exécutés, semblent avoir 
écarté, tout au ujoins pour un temps, les hordes ambulantes (pii 
parcouraient la province, car elles ne paraissent plus dans les ordon- 
nances et règlements promulgués dans la suite, pour autant qu'ils 
nous sont connus *. 

Des mesures de police répressive ne pouvaient pas être cependant, 
aux yeux d'une administration éclairée, l'unique moyen de faire 
disparaître le (b'au de la incndicilé' ; elle en rechercha d'autres, et 
vers la lin du siècle nous rencontrons un arrêt du Conseil souverain 
qu'il est ])ermis de considérer comme une première tentative pour 

1. I-cltre datée de Brisach, 4 décembre 1663. Daser ne demande pas 
mieux que dobéir, mais il fait remarquer à Colbert combien il sera dilficile 
d'empêcher les sujets de coinuver au passage et même au séjour clandestin 
des Tsiganes, « parce qu'ils fout peur aux paysans en plusieurs endroits 
par leurs menaces ». Lettre de Ribeauvillé, 26 décembre 1663. (A. II. A., 
E. 70d.) 

2. Lettre du curéd'Orbey. 15 décembre 1663. (A. H. A., E. 708.) 

3. Ordonnawcs d'Ahace, I, p. 116. 

4. 11 est nalurellenienl question plus d'une fois encore de vagabonds en 
rupture de ban (larrétdu 15 janvier 1685, par exemple, ordonnait l'arresta- 
tion de tout homme « rencontré avec le ne/ et les oreilles coupés »), mais 
plus de Tsiganes. 



LA SOCIÉTÉ ALSACIKNXi; Af Wll*" SlÈCLIv 18) 

introduire en Alsace une réglementation plus uniforme de l'assis- 
tance publique. Daté du 14 novembre 1693, cet arrêt commence par 
décréter des peines sévères contre les mendiants pullulant dans la 
province, menaçant ceux qui sont valides du carcan, du fouet et des 
galères et ordonnant d'enfermer dans les hôpitaux ceux qui sont 
estropiés ou malades. Puis il continue : « Dans les villes murées où 
sont plusieurs paroisses, les curés, marguilliers, les anciens et les 
plus notables habitants de chacune desdites paroisses s'assembleront 
le premier dimanche après la publication de cet ai'rêté, pour pourvoir, 
ainsi qu'ils le jugeront à propos, à la subsistance de tous ceux de la 
paroisse qu'ils jugeront en avoir besoin, juscjues au 20 juin de l'année 
prochaine 1694. A cet effet, ils en feront un rôle ensemble de la 
somme nécessaire pour la subsistance desdits pauvres et de ce que 
chacun des habitans de la paroisse y devra contribuer selon ses 
facultés, en cas que par sa bonne volonté il ne fasse pas des offres 
raisonnables dans ladite assemblée. » 

Dans les autres villes, où il n'y a qu'une paroisse, dans les 
bourgs et les villages, les juges feront « en présence du curé, du 
procureur fiscal, du syndic et de deux habitants qui seront nommés 
parles autres, au sortir de la grand-messe... un rôle de ceux qui ont 
besoin d'assistance, àcausedeleur âge, de leurs infirmités et du trop 
grand nombre d'enfants dont ils sont chargés... Toutes personnes 
séculières et régulières ayant du bien dans la paroisse contribueront, 
à la réserve des hôpitaux en exercice et des curés, au sou la livre des 
deux tiers de ce qu'ils possèdent. Faute à ceux qui sont ainsi taxés, 
de payer, ils seront contraints, et même au payement dune somme 
double, dans la quinzaine suivante. Dans toutes les villes, bourgs 
et villages, ceux qui auront fait les rôles s'assembleront tous les 
dimanches à l'issue des vêpres pour adjuger au moins-disant la 
fourniture du pain qui sera donné, et pourvoir à tout ce qui regar- 
dera la subsistance des pauvres et l'exécution desdits rôles ». 

L'arrêt faisait très expresse défense de donner aux pauvres ^'alides 
aucune subsistance, lorsqu'il y aura des ouvrages sur les lieux, aux- 
quels ils pourront gagner suffisamment de quoi vivre. Il sera donné 
aux femmes et aux enfants dans chaque lieu, autant que possible , le 
moyen de travailler, à la charge de rendre sur le produit de leur 
travail, le prix des filasses et autres choses fournies à cet effet'. 

Il y a, dans ce document, plusieurs idées heureuses, un appel au 
self-governnient local, assez curieux de la part d'un gouvernement 
absolu, l'établissement de comités de travail, embrassant les deux 

1. Ordonnances d' Alsace. \. \). 216. 



184 LALSACE AU XVU* SIECLE 

sexes, le principe de l'obligation civique de s'occuper des indi- 
gents. Nous regrettons d'autant plus de n'être point renseigné sur le 
point, si important, de savoir dans quelle mesure ces prescriptions 
ont passé de la théorie dans la pratique. On ne peut douter en tout 
cas qu'elles ne fussent utiles et même urgentes, puisque, deux ans 
plus tard, en 1695, une statistique officielle portait le nombre des 
nécessiteux et des pauvres des deux sexes réduits à demander l'au- 
mône dans la province d'Alsace, au chiffre formidable de 23. .343 per- 
sonnes. C'était la onzième partie environ de la population de tout 
le pays'. 

l. Vo> . tome 1, p. 25. 



LIVRE SEPTIEME 

L'ACTIVITÉ INTELLECTUELLE EN ALSACE AU XVIl» SIÈCLE 



CHAPITRE PREMIER 

La Langue française en Alsace 

On a vu, dans notre introduction historique, comment, du IV^ au 
VI* siècle, l'Alsace romaine a été germanisée par les invasions 
successives des Alamans, des Rurgondes et des Francs ^ Le ter- 
rain gagné par la race conquérante à l'ouest des Vosges a été re- 
perdu peu à peu durant les siècles du moyen âge, mais en deçà de cette 
barrière, ce n'est que dans les régions méridionales du pays que les 
populations romanes ont sérieusement repris le dessus et réinstallé 
leurs dialectes romans en face des dialectes tudesques. Des travaux 
consciencieux et récents ont réussi à fixer les particularités lino-uis- 
tiques de la prise de possession allemande le long de la crête vos- 
gienne vers la trouée de Relfort et de la réaction en sens contraire 
qui s'est produite jusqu'au XVP siècle, encore que ses progrès 
n'aient plus guère été sensibles depuis le XI**. Quoi qu'il en soit 
d'ailleurs de ces légères rectifications des frontières linguistiques, 
qu'on peut encore poursuivre pour certaines communes, jusqu'à 
l'époque qui nous occupe^, il n'est pas contestable que, prise en 

1. Voy. tome I, p. 1. 

2. Les travaux antérieurs de MM. Nabert, Bœckh et Kiepert. qui, d'ailleurs, 
s'appliquaient essentiellement à la situation linguistique contemporaine (1850- 
1870). ont été contrôlés et rectifiés depuis par ceux de MM. Constant This 
{Die deutsch-framoesische Sprachqrenze im Elsass. Strassburg, 1888), 
Ch. Pâster, La Limite de la langue française et de La lanç/ue allemande on 
Alsace-Lorraine, considérations historiques, Nancy, 1890), et tout récem- 
ment par M. Hans Witte [Zur Geschirhte des Deutschtums im Elsass und im 
Vor/osengebiet, Stuttgart. 1897), dont les conclusions, pour la partie plus 
ancienne de ses recherches, ne sauraient soulever à notre avis aucune 
polémique, tant elles sont prudemment et sagacemeut déduites. Ou ne peut 
malheureusement décerner le même éloge à la seconde partie de son 
travail. 

3. C'est en effet au XVIP siècle seulement que quelques villages de la 
Haute-Alsace, comme Courtavon (Otteadorf) et Levoucoyri (LufEendorf) 
ont été gagnés définitivement à l'idiome roman. 



186 l'alsace au xvii'' sikclk 

son ensemble, l'Alsace au début du XVII* siècle soit un pays abso- 
lument allemand. Ce n'est donc pas une vérité qu'il soit nécessaire 
de démontrer longuement, que la langue nationale de l'Alsace à 
ce moment est presque exclusivement la langue allemande et qu'elle 
le reste durant le XVII* siècle. Si l'on fait abstraction de quelques 
contrées du Sundgau, telles que la seigneurie de Belforl,dc quelques 
cantons des Hautes-Vosges, tels que le val d'Orbey, le val de Ville, 
la vallée supérieure de la Bruche, une partie de celle de Sainte-Ma- 
i-ie-aux-Mines, où l'on parlait soit le français })roprement dit, soit 
(les patois romans \ la langue allemande était seule en usage en 
Alsace au moment où Louis XIV la réunissait aux autres provinces 
de la monarchie française. Les territoires que nous venons d'énu- 
mérer étaient bien trop petits, bien trop insignifiants surtout comme 
centres intellectuels, pour exercer une attraction linguistique un 
peu marquée sur les populations limitrophes ; leurs habitants, au 
début du siècle, étaient beaucoup plutôt exposés eux-mêmes à l'in- 
vasion germanique, soit par le fait que l'administration supérieure 
des territoires autrichiens se faisait en allemand, soit par l'établis- 
sement de colonies de mineurs, venus d'outre-Rhin dans les ré- 
gions vosgiennes*. 

C'est bien avant tout cette impossibilité d'une communication 
directe avec les habitants du pays qui donnait aux Français de 
l'intérieur la sensation d'être en terre étrangère quand ils arrivaient 
en Alsace, longtemps après la signature des traités de Westphalie. 
Quand l'arrière-ban de la noblesse y eut été conduit en 1674, et 
réclama l'autorisation de rentrer dans ses foyers, les gentilshommes 
de l'IIe-de- France députèrent à Turenne le vicomte d'Arcy, l'un 
des seigneurs du royaume, « ayant le plus d'esprit et de savoir », 
pour lui exposer que la noblesse avait passé la frontière sans répu- 
gnance, « quoiqu'elle n'ignorât pas les anciennes ordonnances qui 
portaient qu'on ne pourrait la faire sortir du royaume », mais que 
maintenant « ils s'ennuyaient en Allemagne^ ». Un peu plus tard, 
(juand le spirituel Parisien, auquel nous devons tant de curieuses et 

1. Encore les Français d'alors ne se rendeul-ils pas compte, semble-t-il, 
du fait que ces patois sont des enfants de leur propre langue à eux. En 
parlant de celui de Belfort, l'un deux déclare qu'il «n'est ni françois ni alle- 
mand, qui lient pourtant de tous deux, et que tous deux n'entendent point ». 
[Mémoires de deux ooyages, p. 216.) 

2. Toute la correspondance administrative de la Régence d'Ensisheim se 
faisait en allemand au XVil« siècle. Les mineurs du val de Liepvre, ceux 
de Giromagny, de Plancher-les-Mines, etc., parlaient aussi, en majeure 
partie, l'allemand, dans une région pour le reste toute française. 

3. Claude Joly, Relation de l'a/rière-ban, etc., p. 62. 



l'activité intellectuelle ex ALSACE AU XVII*^ SIECLE 187 

piquantes remarques sur les hommes et les choses du temps en Alsace, 
descend, près de Bussang, le chemin « dans la montagne de Vauge », 
il ne manque pas de signaler la borne qui sépare «les Etats de Lor- 
raine d'avec l'Alsace, province d'Allemagne, ^/s«ss in Deutschland ^i ^ 
comme il ajoute, pour montrer qu'il a réussi à apprendre la langue 
du pays ^ . 

En effet, la connaissance du français était alors encore peu répan- 
due en Alsace, chez ceux qui n'ayant point immigré, soit au XVII^ 
siècle, soit au siècle précédent, ne l'auraient point parlé comme leur 
langue maternelle'. Pour les paysans, cela va de soi; pour les gens 
de métier, presque tous, en faisant leur tour de compagnonnage, 
franchissaient le Rhin et bien peu les Vosges ; ce n'est donc guère 
que dans la sphère restreinte de la noblesse, des savants et du pa- 
triciat bourgeois que l'on rencontrait, au moment de la guerre de 
Trente Ans, un nombre limité de personnes capables de soutenir 
une conversation en français ou une négociation politique en cette 
langue*. Cette guerre elle-même, et surtout l'occupation prolongée 
de nombreuses villes alsaciennes à partir de 1634, changea assez 
rapidement l'état des choses dans les couches supérieures de la 
société, encore que, même dans les classes dirigeantes, la connais- 
sance de cette langue ne parût pas, dès ce moment, tout à fait indis- 
pensable*. Mais dans les petites localités, dans les bourg et les vil- 
lages, l'idiome étranger ne pénétra presque partout, semble-t-il, 
qu'avec une lenteur extrême'. 

1. Mémoires do deux voyages, p. 35. 

2. Ces groupes d'immigrants sont surtout des huguenots, venus de France 
ou de Lorraine, et établis principalement à Strasbourg, Bischwiller et Sainte- 
Marie-aux-Mines. L'auteur que nous citions tout à l'heure raconte que depuis 
cinq mois qu'il était en « Allemagne », il n'avait pas encore entendu « deux 
mots de bon français ». {Mémoires, p. 51.) 

3. Il y avait, par contre, dans celte petite minorité, des personnes maniant 
fort bien la langue. Le pasteur Selbmann, de Jebsheim, affirme dans son 
oraison funèbre d'Everard de Ribeaupierre, qu'il parlait le français tout 
aussi couramment que l'allemand. [ChristUehe Leic/ipredigt, Sirassburg, 
Repp, 1638, in-4% fol. G.ii.) 

4. Encore en 1685, nous voyons le Magistrat de Haguenau, ville occupée 
par une garnison française dès 1634, refuser un congé au sieur Wurtz, 
secrétaire de la ville, puisque, lui parti, il n'y aurait en cas d'affaire ur- 
gente personne dans toute la cité sachant assez de français pour servir 
d'interprète. (Ney, Der heilige Forst, II, 34.) — Encore en 1697, un chanoine 
de Murbach, pnrlaut du chancelier du prince-abbé, homme habile d'ailleurs, 
notait dans son journal que « la langue française était restée lettre morte 
pour lui.» {Diariuni de D. Bernard de Ferrette, p. 19.) 

5. L'auteur des Mémoires de deu-x coya;jes en Alsace (p. 42), ayant affaire 
ofBciellement avec le bourgmestre d'.\mmersch\vihr, constate que lui et 
sa femme, « bonnes grosses gens, ne savent pas un mot de français, ni l'un 



188 1,'ai.sace au XVII* sifclk 

Ce n'est pas que l'importance de la langue française et son utilité 
pratique n'aient été comprises de bonne heure en Alsace, et long- 
temps avant que les événements politiques eussent fait de sa con- 
naissance une nécessité pour les classes dirigeantes. On peut cons- 
tater au contraire, depuis le commencement du XVII* siècle, l'attrac- 
tion croissante exercée par le parlei- et la littéi-ature d'outre- Vosges 
sur les esprits cultivés, savants ou politiciens. Dès 1603, on peut 
lire dans la préface d'une grammaire française, rédigée en latin par 
Jean Serreius, de Baudoiivilliers, candidat en médecine à Stras- 
bourg, cette recommandation chaleureuse de la langue française, 
signée d'un nom alors célèbre, celui de Jean-Louis Hawenreutter, 
professeur de physique à l'Académie : « Qui donc ignore, je vous 
le demande, que la connaissance de la langue française doive être 
recherchée partout, à moins qu'il ne se terre à perpétuité, à la façon 
des lapins, dans les souterrains de sa patrie ? Si nous parcourons 
en effet le vaste et puissant royaume de France, l'Angleterre, la 
Belgique, la Lorraine, la Franche-Comté, une bonne partie de la 
Suisse, la Savoie, quel autre langage entendrons-nous que le fran- 
çais ? Si nous visitons les cours des électeurs, des princes, des 
grands seigneurs de l'Allemagne, quel autre idiome frappera nos 
oreilles aussi souvent que celui des Français ? Celui qui l'ignore, 
devra ou bien se taire, ou se résigner à passer pour un bar- 
bare'. » 

Kn 1611, on publie à Strasbourg un catéchisme français « pour 
les ministres, maîtres d'eschole, pères de famille, jeunes et en- 
fants de Strasbourg et d'autres lieux* », avec le texte allemand en 
regard, dédié aux Conseils des XIII, XV et XXI ; l'auteur, Mosim- 
manuel Le Gresle, explique, dans sa « préface au lecteur », que la 
connaissance des deux langues est utile et nécessaire [gantz not- 
ivendig und nutzlich)^ à cause des rapports fréquents avec les con- 
trées voisines, de la correspondance et des contrats d'affaires, et se 



ni l'autre ». en ajoutant, il est vrai : « Mais le mari savait bien boire.» Bentz, 
auteur généralement consciencieux, va jusqu'à affirmer dans sa Description 
historique <Ip. Lauterhonr^/ (p. lO:^), qu'il n'y eut, de 1680 à 1720, qu'un seul 
Lauterbourgeois sachant le français 1 

1. Joliannis Sem-ii (Serres?) Grnmmatira gallira, Argentorati, apud 
baîredes L.tz. Zotzneri. 1620, p 8-î). Nous citons d'après (îette sixième édi- 
tion. Mais la préface est datée des ides de juin 160.3. 

2. Lo Catéchisme, r-'cst-d-dire l'Instruction chrcstienne ou tableau de doc- 
trine, compris sommairement en si.c points principau/j... translaté d'Alle- 
mand en François, etc. Strasbourg, J.-J. Carolus, anno 1611, 12°. Sur ce 
volume ivp.s rare, voy. Adam et Ernst. Katechetische Geschichte des 

./^i^aa.oes (Strasbourg, 1897), pp. 138-1.39. 



l'activité IXTI: I.I.KCIUKLLK K\ ALSACF. au XVII* SIÈCLK 189 

vante qu'on apprendra dans son volume à la fois le français et la pure 
doctrine ^ 

En général, le nombre des grammaires, des manuels de conver- 
sation, des recueils d'exercices, publiés à Strasbourg dans le pre- 
mier tiers du XVIP siècle est très considérable-. En 1607, c'est un 
maître de langues d'Orléans, Philippe Garnier, qui met au jour ses 
Prsecepta gallici sernionis^ réimprimés en 1618 et en 1624 ; vers 1615, 
c'est un autre immigré huguenot, Daniel Martin, «linguiste» de 
Sedan, qui vient se fixer dans la capitale de l'Alsace et s'y livrer 
pendant plus de vingt ans à une propagande active en faveur de 
sa langue maternelle. Dans son Favus linguae gallicœ, imprimé à 
Strasbourg en 1622, il disait : « Mon destin m'ayant porté en ces 
quartiers où nostre langue est autant de requeste que chose qui soit, 
j'y ai trouvé que les esprits ne respirent que l'estude d'icelle. Ce 
livret servira de phanal et de boussole à ceux qui, pour parvenir 
aux charges et aux honneurs, s'embarquent sur l'Océan français, 
car pour l'heure, c'est la route la plus commune, ce chemin est le 
plus battue » ^ iigt ans plus tard, le professeur en médecine Mel- 
chior Sebiz, recteur de l'Université, répète avec insistance, « qu'on 
ne saurait se passer de la connaissance du français* ». 

Ce ne sont pas seulement des maîtres de langue, prêchant pour 
leur paroisse ou quelques savants isolés qui s'expriment de la sorte. 
Les pouvoirs publics sont si persuadés de l'utilité d'un enseigne- 
ment de ce genre, qu'ils essayent de l'organiser officiellement. 
Dès 1604, lors de la révision des statuts de l'Académie, on intro- 
duit dans le plan d'études de la célèbre école strasbourgeoise un 
prseceptor linguae gallicse^^ avec un programme d'enseignement et de 

1. C'est eu effet un catéchisme luthérien, non pas un catéchisme calviniste 
pour des réfugiés d'origine française; comme il n'y avait point alors de com- 
munautés luthériennes de langue française en Alsace, le but de l'auteur était 
bien évidemment de favoriser l'étude du français parmi les Alsaciens, tout 
en respectant leurs scrupules religieux, en leur fournissant pour leurs exer- 
cices de lecture des testes d'une orthodoxie irréprochable. 

2. Voy. sur ces ouvrages le substantiel travail de M. Charles Zwilling, 
Die franz'jssische Spraclie in Strassburg, dans la Festschrift des prot . 
Gymnasiums, Strasbourg, 1888. 

3. Facus linguœ gallicœ, p. 5. Sur Daniel Martin, on pourra consulter 
aussi, outre le travail de M. Zwilling, les notes de M. E. Martin, Beitrœge 
sur elsœssischen Philologie, dans le Jahrbuc/i du Club Vosgien, vol. XIII. 

4. Strassburgischen Gymnasii Jubel/est, 1641 : Melchioris Scbizii Appendix 
chronologica, p. 300. 

5. Ordnung, ampt und befehl des prœceptori s gallicœ linguœ. Se trouve 
dans M. Fournier et Ch. Engel, Unicersité de Strasbourg et Académies 
protestantes, I, p. 'ii\. Dés 159i, on avait nommé à l'Académie un certain 
Firmin Morel, de Clermont, et s'il quitte ce poste de maître de français, c'est 



190 1,'ai.saci- al; xvn*' sikckk 

lectures curieux ^ Si le programme n'est pas mis à exécution, si le 
prulcsseur n"cst pas nommé, c'est avant tout à l'opposition des 
théologiens luthériens qu'il faut l'attrihuei" ; ils ont trop l'horreur 
del'hérésie calviniste pour soull'iir (pidn réintroduise par une porte 
dérobée le loup huguenot dans leur bercail, alors qu'il ont à peine 
réussi à le chasser de l'Eglise*. C'est à ce violent antagonisme reli- 
gieux que s'est buté pendant longtemps le désir de répandre la 
connaissance du français dans les villes prolestantes de l'Alsace et 
surtout à Strasbourg. Le corps pastoral, si influent alors, même en 
dehors de sa sphère propre, y a été généralement hostile jusqu'au 
moment où l'on a pu trouver dans le pays de Montbéliard, apparte- 
nant au domaine de la Confession d'Augsbourg, des maîtres de langue 
qui ne lui fussent pas suspects'. Malgré cette opposition, l'étude de 
la langue ne cesse de progresser. Si en 1621 les scolarques refusent 
de créer une chaire de français à l'Université, c'est que déjà les 
embarras linanciers de la petite République étaient grands, c'est 
aussi qu'ils pouvaient dire que, « dans cette ville à demi française 
on trouvait partout des occasions commodes d'apprendre cette 
langue* ». Les langues vivantes ne figuraient pas d'ailleurs dans 
les programmes universitaires ni dans ceux de l'enseignement 
secondaire du temps, et l'allemand n'était pas plus favorisé que le 
français, puisque le latin était l'idiouie officiellement prescrit aux 
maîtres comme aux élèves'. 

Des écoles privées françaises pour les enfants sont ouvertes éga- 



chose significative! parce qu'il y a tant de maîtres privés lui faisant con- 
currence, qu'il ue vient plus assez d'élèves payants chez le professeur officiel. 
[Appcndix chronologica, p. 299.) 

1 . Il exercera ses élèves à lire et à écrire, à faire des thèmes, en lisant 
les Colloques de Barlaemont les Vies de Plutarque, traduites par Amyot, 
des chapitres de la Bible, et en leur faisant chanter des psaumes. 

2. Pendant presque tout le XVII' siècle (comme au XVI'), les professeurs 
et maîtres particuliers sont des émigrés huguenots, fort mal notés pour leurs 
hérésies. 

3. Encore en 1667, par exemple, le Magistrat ayant autorisé deux frères 
calvinistes, Charles et Jean Ducloux, à ouvrir une école française, le Convent 
ecclésiastique s'empresse de protester, puisqu'ils sont calvinistes. (XXI, 
4 août, 14 septembre 1677.) 

4. Lettre du professeur Mathias Bernegger, du 1" mai 1625. (Bûnger, 
M. Bernegger, p. 10.) Ce témoignage est corroboré par la déclaration d'un 
collègue, de Joacbim Clutenius, qui, dans un mémoire du 12 mars 1613, 
adressé aux scolarques, déclare que les jeunes seigneurs étrangers et leurs 
précepteurs s'arrêtent à Strasbourg principalement pour arriver à la connais- 
sance du français, (.\rcbives de Saint-Thomas.) 

5. Le règlement de 1637 ordonne aux professeurs du Gymnase de parler 
latin à leurs élèves, et encore en 1699 le pédagogue de l'internat de Saint- 
Guillaume force les étudiants à parler entre eux cette langue. (ZwiUing, p. 23.) 



l'activité IXTF.l.LKCTUFLLF. EN ALSACE AU XVîl* SIECLE 191 

lement dès cette époque à Strasbourg. L'une d'elles est dirigée par 
un certain Jean de La Grange qui ne sait pas un mot d'allemand 
et enseigne en latin' ; c'était donc un établissement pour les enfants 
des familles cultivées qui fréquentaient le Gymnase : mais l'école de 
Daniel Martin, ouverte en 1616 dans la rue du Dôme, compte des 
élèves qui ne payent que quatre schellings par semaine*; celle d'un 
ancien imprimeur, Daniel Cohendon, ne coûte qu'un demi-tbaler 
par mois'; ce sont des institutions pour la moyenne et petite bour- 
geoisie. A Bischwiller, il y a également un maître d'école français 
dès 1618*. Si par moments, l'autorisation d'établir un nouvel ensei- 
gnement de ce genre est refusée par le Magistrat de Strasbourg, 
c'est sur la demande des maîtres de langue déjà en exercice, jaloux 
de toute concurrence nouvelle. C'est ainsi que le 5 novembre 1655, 
le droit de faire des cours de langue française est réservé aux sieurs 
Piot, Materne et Pbilémon Fabri, « Parisien». Mais dès le 26 no- 
vembre, plusieurs étudiants réclament en faveur d'un autre « lin- 
guiste », Henri Holzwarth, dont ils apprécient davantage les leçons ^ 
En octobre 1665, Jean-Antoine de Mirabeau obtient l'autorisation 
d'organiser un cours de français à domicile % et dans la même année 
le Magistrat de Colmar charge le recteur de son Ecole latine de 
donner dorénavant trois leçons de français par semaine dans les deux 
classes supérieures '. Dans certaines villes d'Alsace, on le voit, et 
particulièrement dans la plus importante de toutes, l'occasion d'ap- 
prendre la langue était offerte à tous ceux qui pouvaient y mettre 
le prix, et l'on en profitait, bien avant que le grand changement poli- 
tique eût lieu vers le milieu du siècle. Seulement, c'est dans un cercle 
toujours restreint et sur un nombre de points plus restreint encore 
que s'exerce le zèle des maîtres et se produit le travail des élèves. 
Le bouleversement opéré dans la situation politique de l'Alsace 
devait naturellement hâter, pour les générations nouvelles, l'en- 

1. XXI, 27 septembre 1613. 

2. Parlement nouceau, p. 7. — On trouvera clans le dialogue « du Maistre 
d'Escole » tout le programme du bon Martin, naïvement exposé. 

3. XXI, 1" septembre 1628. 

4. Acta die bestellung elnes franàœsisclien P/arrers iind Schulnieisters 
gchn Bischiveiler betreffent, 1618 biss 1664. (.\.B.A., E. 20.) Ministres et 
pédagogues étaient fournis d'ordinaire à cette communauté d'émigrés hugue- 
nots par l'entremise de TÉglise française de Bàle. 

5. Zwilling, p. 14, d'après les pièces aux .\rchives de Saint-Thomas. 

6. XXI, 7 octobre 1665. — Quelques années plus tard, en juillet 1670, il 
protestait à son tour, avec son collègue Louis de True, contre la foule des 
personnes « qui se meslent d'enseigner; nous perdons nos élèves, puisque 
le monde va de préférence à ce qui est nouveau ». 

7. E. Waldner, Aus dem alten Colmar, p. 53. 



102 i-'ai.sack au xvm* sikclr 

traîneraent vers l'étude du français, au moins dans les milieux où 
cette étude pouvait dès lors assurer des avantages pratiques, pro- 
eurt-r une position officielle, faciliter unavancement plus rapide, etc. 
Les écoles primaires elles-mêmes sont désertées, là où la chose est 
possible, non pas tant au profit d'un enseignement fait en français, 
mais de l'enseignement du français; nous possédons les rapports 
de plusieurs des maîtres des sept écoles paroissiales de Stras- 
bourg, dans lesquels ils ont consigné leurs doléances au sujet 
des « nombreuses écoles clandestines calvinistes », qui de 1680 à 
1683 ont fait diminuer de moitié, dans certaines écoles, leurs visi- 
teurs ^ Dans l'enseignement secondaire, on essaye tout au moins 
d'introduire l'enseignement du français, « si nécessaire actuelle- 
ment », à titre facultatif', et si cette tentative n'est pas continuée, 
c'est que la plupart des parents aisés font donner de préférence des 
leçons particulières à leurs enfants, afin que cet enseignement soit 
plus fructueux ^ 

Mais on ne se contentait pas des leçons qu'on pouvait avoir à 
domicile; on allait aussi chercher la connaissance pratique de la 
langue au dehors. Dès la fin du X\' I*^ et surtout au XYll*" siècle, 
nous voyons un grand nombre de jeunes Alsaciens de bonne 
famille, après avoir étudié théoriquement le français chez eux, 
faire le tour de France ou de Suisse pour apprendre à s'en servir. 
On relèverait ce détail dans presque toutes les oraisons funèbres, 
Epiceclid latins et notices académiques publiées alors au décès d'un 
citoyen marquant ou dans les autobiographies de ces personnages 
eux-mêmes. Jonas Walch, de Turckheim, obristmeistre à Golmar, 
né en 1588, y apprend le français, comme enfant*, Mathias Goll, 
stettmeistre de la même ville, né en 1576, est envoyé à Metz 

1. C'est ainsi que le marjlster Gaeriner, du Temple-Neuf, qui avait eu 80- 
90 élèves, n'en a plus que 80-40 en 1683. Rapport, du 29 septembre. Strass- 
burger Schulcisitatioiics [maimscr. n" 514 de la Bibliothèque municipale). Il 
ne peut être ici question que de luaitres et de maîtresses de langue/rançaise, 
car les bourgeois n'auraient pas songé à envoyer leurs enfants chez les 
dissidents, si ce n'avait été pour qu'ils pussent apprendre leur langue. 

2. En 16til, quelques semaines après la capitulation de Strasbourg, les 
autorités universitaires désignaient le magister David Wild pour enseigner 
lo français au Oymnase {une heure par jour!); mais Wild fut appelé bientôt 
à d'autres fonctions et n'eut pas de successeur officiel avant Pâques 1751. 
L'explication de ce fait, en apparence si bizarre, est assez facile: la révo- 
cation de l'Édil de Nantes empêchait de trouver dorénavant de bons maîtres 
de français protestants. 

3. Halten ihren sœmfitUchen lichen Kindern prœceptores domesticos 
und sprarhrneistcr, » dit avec une amère ironie un des pauvres maîtres 
d'école cités tout à l'heure : « die teutsch sdiul ist ihnen ciel zu gerinrj. » 

4. J. Haas, Concersatio culestif^, Cohnar, Spanseil, 1645, in-4", p. 19. 



l'activitk iMKLi.EcruKLM-: i;\ Ai-svcic AU wii' sikci.i-; V.y.i 

à 15 ans \ pour y acquérir cette connaissance indispensable. 
Anibroise Richshoffer est envoyé dans ce but, en 1627, chez 
le correspondant paternel, Moïse Grandidier, à Sedan, avant 
de s'enrôler dans les troupes hollandaises au Brésil*; François 
Reisseissen voyage pendant deux ans à Genève, Lyon, Orléans, 
Paris, en Angleterre et aux Pays-Bas (1653-1655)'. Son iils, Jean- 
Jacques, séjourne d'abord deux ans à Metz a pour y apprendre le 
français », puis va se perfectionner à Paris où il reste une troisième 
année *. Le futur ammeistre JeanWencker réside pendant un an à 
Grenoble (1658) ; puis il va à Saumur et à la Flèche. Daniel 
Wencker, qui occupera la même position, habitait dès 1642 Paris, 
« bien versé dans la plupart des bons auteurs français » ; il s'y 
rencontre avec le fils de l'ammeistre Brackenho£fer, qui parle la 
langue avec une assurance complète*. Dominique Dietrich, l'un des 
signataires de la capitulation de 1681, retrouve également à Paris 
des concitoyens et visite, avant de revenir en Alsace, les côtes de la 
Normandie et les bords delà Loire (1642-1643) ^ Quelquefois ce 
sont de véritables enfants qu'on expatrie pour leur permettre d'ac- 
quérir plus rapidement l'idiome étranger. Tobie Staedel, né en 
1590, est envoyé en France à l'âge de quinze ans ; Jean-Léonard 
Frœreisen, né en 1629, part à dix ans pour Metz; Daniel Richshof- 
fer, né en 1640, n'a que 14 ans quand on le place comme apprenti 
dans une maison de commerce de Lyon''. Tous ceux que nous 
venons de nommer sont des bourgeois et, au point de vue chrono- 
logique, ils ont acquis leur connaissance du français antérieure- 
ment à la période où la France s'est décidément établie sur les 
bords du Rhin. Nous avons cité une demi-douzaine de noms seu- 
lement, parce qu'il faut bien se borner à quelques exemples ; mais 
le nombre est considérable de ceux qui ont séjourné plus ou moins 
longtemps dans le royaume, comme touristes, commerçants, étu- 
diants, etc. Aussi longtemps qu'existèrent les Académies protes- 
tantes de Die, de Saumur et de Sedan, qu'il y eut de nombreuses 
congrégations calvinistes à Metz, à Orléans et ailleurs, le chiffre 
des jeunes Alsaciens non catholiques visitant la France et s'ini- 
tiant à ses mœurs et à son langage fut infiniment plus élevé que 

1. J. Klein, Leichpredigt, Colmar, 1645, in-4'', p. 14. 

2. Ambr. Richshoffer, Brassilianisc/i... Reyss-Beschrcybuny, p. 55. 

3. Reisseisseu, Mémorial, pp. xviii-xix. 

4. Id., Au/àeichnungen, p. 18. 

5. Dacheux, Fragments de chroniques, III, p. lxxx. 

6. Id., op. cit., p. i.xvii. 

7. O. Berger- Levrault, Souvenirs strasbourgeois, p. 16, 18, 19. 

R. Reuss, Alsace, II. ^3 



J(t''i k'alsack au xvii'' sjkclk 

plus lard, quand les persécutions partielles commencèrent pour 
aboutir à la révocation de l'Kdit de Nantes. Là aussi, le contre- 
coup fatal de la question religieuse se retrouve comme partout. A 
plus forte raison, la jeune noblesse de la province se rendait-elle en 
nombre à Paris, pour y appi'endre le beau langage et y prendre les 
belles manières. Nous en avons déjà parlé plus haut ' ; inutile d'y 
revenir ici. 

Certains parents, il est vrai, plus timorés ou plus prudents, 
craignaient le contact de mœurs moins sévères et peut-être aussi 
les grosses dépenses d'un voyage si lointain; ils se contentaient 
d'expédier leurs fils, soit à Genève, dont l'austère discipline les 
rassurait davantage, soit à Montbéliard', territoire de langue fran- 
çaise, soumis à un prince allemand et peu fourni d'attraits dan- 
gereux pouvant corrompre la jeunesse. Nous voyons aussi des 
familles, dont les chefs, en habiles politiques, disséminaient leur 
progéniture en deçà et au delà des frontières, afin d'être en passe 
d'arriver un peu partout. On en peut citer un amusant exemple dans 
la personne de ce Hold, conseiller au Conseil supérieur de Brisach, 
père de vingt-deux enfants, « que Madame son épouse avait tous 
nourris de son lait » ; il avait ses fils au Collège ou à l'Université, à 
Vienne en Autriche, à Paris, à Rome, à la Flèche et à Padoue '. 

Il faut bien avouer, en historien fidèle, que ce penchant pour la 
langue étrangère, si répandu alors en Alsace, comme par toute 
l'Allemagne, provoquait d'amères réflexions chez les bons patriotes 
teutons*. Mais les circonstances et les besoins pratiques l'empor- 
taient le plus souvent sur ces considérations sentimentales et ceux- 
là même que leur situation de fortune trop modeste empêchait de 
payer ces séjours dispendieux au dehors s'arrangeaient pourtant de 
manière à procurer à la génération nouvelle un avantage dont ils 



1. V'oy.vol.II,ch. Il, sur la Noblesse.— Le jeune de BernhoW,pour ne citer 
qu'un exemple, fils du sieitmeistre de ce nom, resie quatre années entières 
à Paris, avec son précepteur, le candidat eu théologie, Sébastien- Luc Ritier 
{I(il2-I616}, qui, Krancfortois de naissance, y apprend assez bien la langue 
pour devenir, en 1680, le premier prédicateur de la nouvelle Église française 
de Strasbourg. (Reuss, Notes sur l' E(i Use française, p. 77.) 

2. C'est ainsi ijuc le savant jurisconsulte Obrecht, le premier préteur royal 
de Strasbourg, a passé plusieurs années de sa jeunesse à Montbéliard et y 
acquit une connaissance parfaite de la langue qu'il écrivit et parla plus tard 
avec facilité. 

3. Mémoires de deux coyafjes, p. 130. 

4. (( Il faut que tout soit aujourd'hui italien, espagnol ou français,» dit 
Martin Zeiller, dans l'introduction de son Itinerarium Germantw (Stras- 
bourg, 1674, p. 6), « et le dicton reste vrai : Ein Buffet ist sogen iiber Rhein, 
Und ein Esel geicandert wieder heim. » 



l'activité INTELLKCTUELLI' en ALSACE AU XVII*^ SIECLE 195 

n'avaient pu jouir eux-mêmes ; ils échangeaient leurs enfants 
contre des enfants de territoires français désireux d'apprendre l'alle- 
mand. Cette opération du « troc » [auf den Tauscli geben], qui se 
pratiquait encore en Alsace à la fin du siècle dernier, reposait sur 
cette vérité économique élémentaire que là où il y a de quoi nour- 
rir quatre bouches, on en peut toujours rassasier une cinquième. 
Il n'y avait donc guère d'autres frais à couvrir que celui du 
déplacement des garçons ou des jeunes filles qu'on dirigeait sur un 
centre plus considérable de coreligionnaires; les protestants 
allaient à Montbéliard, Genève, Sedan, Metz, etc., ou seulement dans 
une des petites enclaves du territoire transvosgien, comme la prin- 
cipauté de Salm ; les catholiques se rendaient de préférence à Metz, 
Nancy, Besançon, Belfort, Saint-Dié, Senones et autres lieux'. 
Dans les vingt dernières années du siècle, de simples artisans font 
partir leurs fils pour l'intérieur du royaume, afin d'y apprendre à 
la fois la langue et s'y perfectionner dans leur métier*. 

Tout cela sans doute ne se produisait que dans une sphère assez 
restreinte; le gros de la population alsacienne était à peine atteint par 
le mouvement des esprits éclairés et son caractère général n'en était 
aucunement changé. Cependant il faut bien que le courant qui entraî- 
nait les classes cultivées vers l'esprit français et les lettres françaises 
ait eu une certaine intensité pour que, dès 1630, un des plus 
énergiques opposants à cette tendance gallophile, le poète Jean- 
Michel Moscherosch, ait correspondu en français avec certains de 
ses amis' quand rien ne l'y forçait et que, vers la même époque 
aussi, l'on demandât déjà dans l'Allemagne d'outre-Rhin, de 
jeunes précepteurs strasbourgeois, forts en latin, mais surtout 
sachant bien le française 

1. « Comme ils [les gens de Mulhouse] sout luthériens de religion, ils ont 
grande liaison avec ceux de Montbéliard et s'envoyent réciproquement leurs 
enfans en échange, durant trois ans, afin que les uns apprennent à parler 
allemand et les autres français. C'est, à mon gré. une coutume bien utile 
pour des nations difïérentes qui habitent leurs frontières. « Mémoires de deux 
voyages, p. 73. — Voy. aussi ce que dit le médecin Isaac Habrecht dans sa 
Janua linguarum bilinguis (Argentorati, 1629), sur Futilité de cet usage, 
qui permet d'apprendre le français à fond en deux ans, « und offt anders 
darneben ohne mûhe. ..sireich und besondcrn lehrmeister » (p. 21). 

2. Strassburger Schuleisitationes, manusnrit de la Bibl. municipale de 
Strasbourg. 

3. Voy. par exemple la lettre de Philippe Bœcklin de Bœcklinsau, bailli 
hanovieu, dans son recueil d'épigrammes. (Moscheroschii Epigrammatum 
centuria tertia, Francofurti, 1665, p. 124.) 

4. Lettre du célèbre prédicateur de Stuttgart, Valentin Andréas, h son 
ami, Samuel Gloner, de Strasbourg, 1631. {Gloneri Epistolœ, manuscrit des 
archives de Saint-Thomas.) 



l;)(j i.'alsack au wii' sii:cLK 

Une autre preuve, assez concluaiile égaleuienl, de l'extension 
croissante de la langue des nouveaux maîtres de l'Alsace, c'est 
l'organisation des services religieux en celte langue, soit dans les 
localitj's catholiques soumises au roi, comme Schlestadt\ soit 
dans des localités protestantes indépendantes de la couronne, 
comme Mulhouse * et, un peu plus tard, Strasbourg ^ La littéra- 
ture courante de la capitale pénétrait déjà dans des localités sans 
grande importance; vers 1675, nous trouvons dans l'obscure bour- 
gade d'Altkirch, des gens qui se font acheter par leurs amis et 
connaissances, les livres nouveaux et les estampes qu'on met en 
vente à Paris et qui apprennent le français « par la seule lecture 
des livres ' ». Bien auparavant déjà les hommes d'étude et les 
érudits dans les centres plus considérables, se tenaient au courant 
des nouveautés scientifiques, paraissant à Paris. J. Wencker se 
faisait expédier en 1646 par le secrétaire de la ville, Gaspard Ber- 
negger, tout ce qui avait été publié de plus récent sur l'histoire 
de F'rance, les livres de Scipion Dupleix, de Mézeray, d'André 
Duchesne, etc. 11 demandait jusqu'aux pamphlets échangés entre 
les docteurs de la Sorbonne et les RR. PP. Jésuites et les bro- 
chures politiques du jour^ 

Ce qui donna, dans les vingt dernières années du siècle, une 
impulsion plus générale à l'étude du français et contribua surtout à 
en répandre l'emploi, même en dehors des villes, ce fut le nombre 
croissant de fonctionnaires militaires, civils et ecclésiastiques 
venus de l'intérieur et disséminés par la province, et qu'on ren- 
contre jusque dans de très petits villages. Il n'existe nulle part de 
listes, même incomplètes, de cette armée de subalternes établis, 
soit sur les territoires immédiatement soumis au roi, soit sur ceux 
des princes étrangers, possessionnés en Alsace et relevant du 
contrôle indirect des intendants d'Alsace. On se souvient que dès 
Ki.Sd, Louis XIV avait prescrit que tous ses fonctionnaires, même 
ceux des seigneuries protestantes, baillis, receveurs, notaires 



1. Voy. Gény, Jahrbucher, I, p. 93. Les premiers prônes en français «arf 
populum », se font en 1649. 

2. C'est en 1661 qu'on ouvre à Mulhouse, dans le chœur d'un ancien 
cloître, un lieu de culte réformé, dont im gentilhomme huguenot, Constantin 
de Roqur-pine, fut le premier desservant. (Mieg, Gesc/iichte con Millhausen, 

IL p. -n.) 

;-!. L'Église française est organisée en 1680, arant la capitulation de la 
ville. (Procès-verbaux des XXI, 20 mars, 22 mars, 17 avril 1680.) 

4. Mémoires de deuœ coyages, p. 209, 128. 

5. Dacheux, Fragments, (IL p- lxviii. 



l'aCTIVITK INTKl.l.KCTUELLE K\ AI.SACI", AU Wll'' SIECLK 1'.)/ 

rovaux, huissiers, devaient être catholiques' ; il allait de soi qu'ils 
devaient également comprendre tout au moins la langue ofFuielle, 
sinon la parler couramment. Bien peu d'Alsaciens natifs étaient en 
état de satisfaire au début, à cette double condition d'éligibilité pour 
les postes nombreux, devenus vacants partout ou créés par suite 
de l'organisation judiciaire et administrative nouvelle. Mais, si 
nous n'avons point de catalogue général des fonctionnaires en acti- 
vité de service durant les premiers lustres du régime français, nous 
pouvons y suppléer dans une certaine mesure. On a publié, par 
exemple, la liste complète de toutes les personnes de la province 
qui, se conformant à l'édit ro^al de 1696, se firent délivrer des ar- 
moiries nouvelles ou confirmer celles qu'elles avaient antérieu- 
rement adoptées. En relevant dans cet Armoriai d'Alsace^ tous les 
noms français, on constate non sans étonnement, combien pour 
certaines catégories de fonctionnaires le nombre d'immigrés est 
déjà considérable. En ne tenant compte que des localités en territoire 
allemand, l'on trouve des baillis français à Haguenau, Marckols- 
heim, Masevaux, Mutzig et Ville: des prévôts français à Bant- 
zenheim, Bolsenheim, Gundershoffen, Habsheim, Hipsheim, Hoh- 
franckenheim,Kirwiller, Msennolsheim, Mittelwihr, Morschwiller, 
Neugartheim, OfTendorfF, Russ, Schirmeck, Souffelweyersheim, 
Uberach, Wasselonne, Wingersheim, Wolxheim ; des greffiers 
d'origine française à Dachstein, Mutzig, Saint-Hippolyte ; des 
notaires venus de l'intérieur à Landser, Landau, Mutzig; des rece- 
veurs pareils à Rouffach et Saverne ; des bourgmestres français à 
Bergheim, Colmar, Landau, Munster, Wissembourg; des curés 
surtout, en grand nombre : V Armoriai mentionne ceux de Beblen- 
heim, Biesheim, Bcersch, Brunstatt, Châtenois, Diebolsheira, 
Elsenheim, Hilsenheim, Lutzelhouse, Monswiller, Oberbergheim, 
Osthoffen, Pfettisheim, Ribeauvillé, Rumersheim, Saint-Hippolyte, 
Schlestadt, Stotzheim, Steinbourg, Walf et Westhausen; il y a 
enfin des chanoines ou des abbés, également nombreux, dans les 



1. Voy . tome I", p. 334, 400. L'Édit ne se trouve pas dans la collectiou des 
Ordonnances d'Alsace. Sou existence est prouvée par les mesures prises 
contre les baillis protestants de Strasbourg, etc., à la date indiquée ; il n'est 
officiellement avoué que par l'arrêt du 17 mai 16^7 qui le présuppose. 

2. L'Armoriai ri' Alsace z. été publié par M. A. de Barthélémy (Armoriai 
de la généralité d" Alsace, Recueil oJJicLel, etc., Paris, Aubry, 1861,8°), 
malheureusement sans la moindre tentative pour corriger les innombrables 
et grossières erreurs d'orthographe pour les noms de personnes, sous pré- 
texte que « l'orthographe de l'original... si défectueuse qu'elle soit, va rare- 
ment jusqu'à les rendre méconnaissables ». 



19S l'alsaci: au xvii^ siècle 

collégiales ou les abbayes de Colmar, Haslach, Lucclle, Neuwiller, 
Ottmarsheini, Saverne, Strasbourg el Surbourg ^ 

Ce personnel, répandu dans tant de localités diverses, chargé 
d'une tâche officielle qui le mettait forcément en contact avec toutes 
les couches de la population, savait-il l'allemand, comprenait-il la 
langue des gens au milieu desquels il devait agir et vivre? Il est 
permis d'en douter, d'après les rares renseignements qui nous 
sont parvenus à cet égard. On cite toujours comme un fait cui'ioux 
la connaissance de quelques bribes d'allemand de la part d'un 
fonctionnaire civil ou militaire, même à une époque où l'usage du 
français était beaucoup) moins répandu encore en Alsace que plus 
tard*. M'"® Hold, la femme du vieux conseiller au Conseil sou- 
verain de Brisach disait, en 1675, qu'elle n'avait connu, de mé- 
moire d'homme, que deux Français ayant appris assez d'allemand 
pour pouvoir se mêler à la conversation ; notre touriste, si souvent 
déjà cité, confirme ce dire en racontant que son collègue de la 
ferme d'Altkirch, après cinq ans et demi de séjour en Alsace n'avait 
])u apprendre « deux mots » de cette langue'. Il y avait donc 
nécessité pour les populations nouvellement soumises de se fami- 
liariser, dans une certaine mesure, avec l'idiome parlé par leurs 
supérieurs temporels et spirituels, de même qu'on peut admettre 
qu'à la longue, les Français vivant au milieu de populations exclu- 
sivement allemandes, ont fini par apprendre ce qu'il leur fallait 
absolument savoir de cette langue pour communiquer avec leurs 
administrés ou leurs ouailles. Il devait en être de même pour les 
employés du fisc, pour le nombreux personnel de l'administration 
militaire dans les petites places de la frontière, etc.*. 

1. Ces listes constituent seulement un minimum de noms français, car 
nous ignorons combien d'autres immigrés de ces catégories n'ont pas jugé 
à propos de « lever » leurs armoiries, et j'ai laissé de côté les simples bour- 
geois et particuliers d'origine française qui figurent.à l'Armoriai. Il pouvait 
y en avoir beaucoup; à Fort-Louis, par exemple, toutes les personnes ins- 
crites (p. 194-195) sont indubitablement des immigrés. 

2. On cile comme un phénomène le commandant de Colmar, M. du 
Claussier, qui après avoir habité celte place pendant sept ans comme lieute- 
nant du roi, avait appris à s'exprimer non sans peine en allemand. (Reçue 
d'Alsace. 1883, p. 399.) 

3. Mémoires de deux roi/ccjos, p. 208. — Il faut relover cependant l'asser- 
tion de Don) Bernard de Ferrette, qui écrivait, il est vrai, bien plus tard. 
Il assure que beaucoup de personnes, surtout les soldats et les ecclésias- 
tiques, ;< possédaient un usage parfait des deux langues. » [Diarium de 
Murhach. p. 42. ) 

4. On pourrait s étonner de ce que, avec une infiltration pareille d'élé- 
ments français pour toute la province, les progrès de \3l francisation n'aient 
pas été plus rapides. Mais il faut songer que cette immigration de fonction- 
naires venus de l'intérieur ne dura pas si longtemps, en définitive. Dès la 



l'activité intellectuelle en ALSACE AU XVIl" SIECLE 100 

Si donc les documents statistiques font défaut pour établir d'une 
façon bien précise un tableau de l'usage de la langue française en 
Alsace et de ses progrès au XVIP siècle, on peut au moins 
affirmer, en termes généraux et sans risque d'erreur, que dans le 
premier tiers de ce siècle, en dehors de groupes de populations 
assez insignifiants, le français n'a été compris et surtout parlé dans 
la province que par de rares individus et dans une sphère sociale 
très restreinte de gentilshommes et de hauts fonctionnaires, auxquels 
s'ajoutent quelques savants et quelques commerçants des grandes 
villes. Dans la seconde période qui s'étend depuis l'entrée des troupes 
françaises en Alsace (1632) jusqu'à la fin de la guerre de Hollande 
(1679), les progrès sont assez rapides dans les couches supérieures 
de la société alsacienne ; l'occupation de beaucoup de villes par 
des garnisons roj'ales, la circulation incessante des armées de 
Louis XIV dans la Haute et Basse-Alsace, le contrôle direct ou 
indirect de l'autorité nouvelle et de ses représentants divers sur 
tous les territoires, favorisent l'extension de l'idiome d'outre-Vosges 
et l'imposent, par la force des choses, — non point par autorité légale, 
— à certaines catégories au moins de la population. Mais ce n'est 
pourtant que dans les vingt dernières années du siècle que le mou- 
vement s'accentue après les arrêts de réunion de 1680. Une nouvelle 
génération, déjà née sous la protection des lis de France, obéis- 
sant à l'impulsion générale de l'époque qui fait du français la 
langue universelle des couches sociales supérieures, se met sérieu- 
sement à cette étude, sans abandonner pour cela l'allemand comme 
langage du foyer domestique, des affaires et des devoirs religieux. 
Au commencement du XVIIP siècle, beaucoup de personnes, dans 
les rangs de la moyenne bourgeoisie, sont capables de se faire 
comprendre en français ; elles ne songent pas à le parler entre elles 
et n'ont pas même l'occasion de s'exercer souvent ailleurs, puisque 
le monde des immigrés, fonctionnaires civils ou militaires, ne se mêle 
guère avec la bourgeoisie locale et que les nouveaux venus du 
tiers-état n'arrivent que tard, tout à la fin du XVIP siècle, et grâce 
seulement à l'a/ferwa^ffe imposée par le roi, à se frayer un chemin 
vers les honneurs municipaux ^ La langue administrative interne 

génération suivante, il y eut déjà suffisamment de jeunes Alsaciens catho- 
liques disponibles pour les services administratifs, judiciaires, etc. Ils par- 
laient le français avec leurs supérieurs, mais, le gouvernement royal étant 
fort indifférent à la question nationale, ils préféraient parler l'allemand aux 
administrés; c'est ainsi que le stimulant de la nécessité disparait pour les 
classes inférieures et elles cessent volontiers, comme on pense bien, cet 
effort intellectuel trop grand d'acquérir une langue étrangère. 
1. A Colmar. il est vrai, l'intendant fit entrer dans le Conseil, comme 



'200 i.'ai.sace au xvii'' sikci.ii 

est restée partout, même dans les villes, l'allemand. A Strasbourg, 
les procès-verbaux des séances du Magistrat sont rédigés dans 
cette langue jusqu'à 1789. A Saverne, occupé par les Français dès 
1634, siège de la Régence épiscopale, très dévouée depuis l'avè- 
nement des Fursteraberg, à la France, c'est en 1(399 seulement que 
les comptes de la ville sont rédigés pour la première fois dans les 
deux langues \ L'intendant La Grange nous paraît avoir fort impar- 
tialement résumé la situation vers 1698, en disant : « La langue 
commune de la province est l'allemand; cependant il ne s'y trouve 
guère de personnes un peu distinguées qui ne parlent assez le fran- 
çais pour se faire entendre, et tout le monde s'applique à le faire 
apprendre à ses enfants, en sorte que cette langue sera bientôt 
commune dans la province'. » Le sagace administrateur se garde 
bien d'exagérer; il ne dit pas qu'on parle beaucoup le français en 
Alsace ni qu'on le parle bien ; il ne dit pas non plus que ce sera le 
langage universel de la génération prochaine, mais seulement que 
ce sera chose ordinaire de l'y entendre parler, et cette prédiction 
modeste était absolument réalisée vers 1720. 

Ce développement de l'usage de la langue française, fort lent 
d'abord, mais qui va s'accentuant à mesure que le XVII' siècle 
approche de sa fin, est d'autant plus intéressant à suivre qu'il s'est 
produit d'une façon plus normale et ses résultats peuvent être 
regardés comme d'autant plus satisfaisants qu'ils ont été obtenus 
en dehors de toute ingérence officielle sérieuse, en dehors de ces 
pressions violentes et violentant la conscience publique, dont le 
spectacle ne nous est pas épargné par certains gouvernements 
modernes'. Ce n'est pas faire œuvre de polémiste, mais sim- 
plement constater une vérité indiscutable, que d'appuyer sur ce 
fait que la monarchie française, depuis la paix de Westphalie 

bourgmestre un tisserand gascon, dès 1680 (Ambros. MùUer, Stamm- und 
Zelibudi, p. 26), mais â Strasbourg le premier Français d'origine (catholique 
amené par i'a/îe/-na<ice), Paul-Roger Sibour, qui péuètre au Grand-Conseil, 
n'y parvient qu'eu 1695. et de 16'J5 à 171;^, il n'y a pas plus de quatre immi- 
grés eu tout parmi les vingt conseillers élus tous les deux ans. 

1. Archives de Saverne. Liasse 145; Comptes de 16%-16'J9 (Oag. Fischer, 
Gesc/t. con Zahern). 

2. Lagrange, Mémoire, fol. Ji46-247. 

3. Certains historiens allemands ne cessent de citer l'arrêt du Conseil 
d'État du 30 janvier 1685 sur l'emploi exclusif de la langue française dans 
les jugemeuts et les actes publics, comme aussi l'ordouuauce de M. de La 
Crauge du 25 juin 1685 sur l'adoption des modes françaises, pour prouver 
les procédés « tyranuiques » du gouvernemeul contre la langue ei les 
mœurs allemandes. Tout le monde sait pourl;ini que ce ne furent là que 
des déclarations théoriques et que jamais ces prescriptions ne furent mises 
à exécution. (Voy. tome i". p. 726.) 



l'aCTIVITK INTKI.I.KCTUKI.I.F. KX Al.SACK AU XVIie SlÈCLK 201 

jusqu'à la Révolution, n'a jamais songé à entraver l'usage de la 
langue allemande en Alsace \ ni considéré sa suppression comme 
un moyen utile ou désirable pour hâter la mise en œuvi"e de l'assi- 
milation de la province'. 

1. C'est le 17 juin 1788 seulement que le gouvernement de Louis XVI, 
frappé de ce que, même dans la capitale de la province, la langue alle- 
mande était « la seule que la plupart des gens du peuple parlent et en- 
tendent à Strasbourg », prescrivait. — non pas la suppression des écoles 
allemandes, — mais l'établissement de « plusieurs écoles où la langue fran- 
çaise soit enseignée». Il avait donc altenàu plus d'un siècle Rprès l'annexion 
pour prendre une mesure aussisimple et si peu oppressive. (Vov. cette pièce 
[Reçue d'Alsace. 1856, p. 420.) 

2. C'est ce que des écrivains foncièrement hostiles à la France et désireux 
de signaler tous ses « attentats », comme M. H. Rocholl {Zur Gcschichte 
der Annexion des Elsasses, p. 147), ont été obligés de reconnaître. 



CHAPITRE DEUXIEME 
Imprimerie et Librairie 

Quoi qu'il en soit de la tradition généralement admise de nos 
jours qui fait de Strasbourg le berceau de l'imprimerie', il est certain 
que l'Alsace et en particulier sa métropole, puis Schlestadt et 
Ilacruenau ' et pour un temps fort court aussi Colmar, jouèrent un 
rôle éclatant dans l'histoire de cet art au XV* et au XVI* siècle. On 
n'a imprimé qu'assez tard à Molsheim, et fort peu de volumes inté- 
ressants ; il en a été de même à Mulhouse, et quant à la plupart des 
autres villes delà province, il serait impossible, je crois, d'établir 
(ju'elles ont possédé des imprimeries quelconques, soit au XVI*, soit 
au XVII"= siècle'. Mais par le fini des travaux typographiques que 
ses officines mirent au jour, parles riches illustrations qui souvent 
y furent jointes, par l'importance scientifique des nombreux écrits 
publiés dans les différentes branches des connaissances humaines, 
Strasbourg tient assurément un des premiers rangs parmi les villes 
du Saint-Empire et même de toute l'Europe, de 1550 à 1600. Au 
début du XVII* siècle, le mouvement industriel et artistique de l'impri- 
merie locale se ralentit déjà, soit que la concurrence plus active de 
maint centre analogue ait affaibli le trafic et le débit des produits 
tj'pographiques de l'Alsace au dehors, soit que la productivité de 
ses savants ait diminué ou que la valeur scientifique de leurs travaux 
ait subi le contre-coup du formalisme croissant en matière de doc- 
trines religieuses et autres. Il reste néanmoins une série d'impri- 
meurs et d'éditeurs, très honorablement connus au loin, dignes héri- 
tiers des Gruninger, des Pruss, des Rihel, des Jobin, leurs 
prédécesseurs plus ou moins immédiats. On peut nommer parmi eux 
Antoine Bertram, (|ui lut pendant un demi-siècle imprimeur de 

1. Les plus récents travaux sur la matière oui été bien résumés et com- 
plétés dans un esprit de critique prudente et sagace par M. Karl Schorbach, 
Strassburfjs Antheil an. der Erjindung der Buchdruckerkunst (Zeitschri/t 
/. G. d. O'hcrrheins, 1892-93.) 

2. Après le début des luttes religieuses, l'importance de Haguenau comme 
centre scientifique diminue rapidem(;ut, et au XVII' siècle, celte ville, si 
célèbre un moment daus les annales de la typographie, ne compte plus. 

3. Même Ensisheira, siège du gouvernement archiducal. ne parait pas 
avoir eu d'ollicine typographique au XV'll' siècle, pour publier les ordon- 
uaiicee officielles. 



l'activité intellectuelle en ALSACE AU XVII® SIECLE 203 

l'Académie, puis de l'Université de Strasbourg (1582-1641); Paul 
Ledertz (1611-1651] ; Lazare Zetzner et ses héritiers (1587-1676); 
Éverard Welper et ses successeurs (1627-1763); Jean Carolus et ses 
héritiers (1605-1686); Jean-Philippe Mulb, Josias Staedelet ses héri- 
tiers (1638-1724), bien connus de tous ceux que leurs recherches 
érudites ont amenés à feuilleter un nombre plus considérable d'ou- 
vrages scientifiques parus au XVII siècle \ Et cependant, quand 
on compare les volumes sortis de leurs presses, imprimés sans 
goût sur mauvais papier, le plus souvent sans autres illustrations 
que des bois grossiers à demi usés, avec les beaux in-folio illustrés, 
aux belles marques d'imprimerie du siècle précédent*, on se rend 
bien compte de la décadence déjà marquée de l'art typographique. 
Le nombre des publications reste toujours considérable, avant et 
même pendant la guerre de Trente Ans. En dehors des fournitures 
courantes, calendriers, livres de prières, recueils de cantiques, 
recueils de farces, modèles de correspondances commerciales et 
amoureuses, livres déclasse, etc., on relèverait dans les catalogues 
généraux des foires de Francfort un contingent tout à fait respec- 
table d'ouvrages parus à Strasbourg, relatifs à la médecine, à l'his- 
toire, à l'érudition philologique, à la controverse théologique, des 
sermons, des poésies néo-latiues et allemandes, des œuvres de litté- 
rature légère, surtout des traductions d'auteurs italiens ou français, 
voire même des traités d'alchimie. 

Après l'établissement d'un certain nombre d'officines à Stras- 
bourg, le gouvernement avait adjoint les imprimeurs à l'une des 
confréries de métiers, à la tribu de l'Échasse, qui renfermait toutes 
les professions artistiques, enlumineurs, peintres, orfèvres, etc. Ils 
avaient bien été obligés d'obéir au Magistrat, mais ils supportèrent 
toujours à contre-cœur cette affiliation qu'ils trouvaient dégradante, 
prétendant que l'imprimerie était une profession libérale'. En fait, 
ils n'avaient pas comme les autres corps de métiers, des règlements 
s-pécianx(Ordnungen) ; leurs apprentis n'étaient pas tenus de se sou- 
mettre aux engagements habituels, leurs compagnons n'avaient point 
à fournir de « chef-d'œuvre », etc. Au commencement du XVII'' siècle, 
la ville libre comptait six officines; en 1621, il yen avait dix, et 
c'était là un chiffre très élevé, quand on voit qu'à la même date Bâle 



1. 0. Berger- Levrault, Imprimeurs strasbouryeois (Nancy, 1893), 8°. 

2. 11 y a quelques exceptions, mais elles sout bien rares. Voy. Paul Heilz, 
Originalabdruck con Formschneiderarbeiten des XV[ u. XVll Jahrhun- 
derts aus Strassburger Druckereien, Slrassb., 1890-1894, 2 vol. fol. 

3. » Eine freie l\nn.<t. » 



204 l'alsace au xvn* siècle 

n'avait que quatre imprimeurs et Francfort six seulement', alors 
que le nombre des ouvrages publiés y était certainement plus consi- 
dérable. Ces dix maîtres imprimeurs n'employaient qu'un person- 
nel de 23 compagnons, dont dix seulement étaient mariés, c'est-à- 
dire fixés d'une manière définitive à Strasbourg. On voit que le 
nombre des typographes était minime, eu égard au travail fourni, 
puisque certains établissements n'avaient cju'un ou deux ouvriers. 
Mais si ce chiffre nous paraît presque dérisoii-e aujourd'hui, patrons 
et salariés le trouvaient encore trop élevé et réclamaient auprès des 
Magistrats une limitation du nombre des officines et de leurs em- 
ployés, ce qui aurait octroyé, de fait, une espèce de monopole aux 
imprimeries existantes'. Le conseil des XV refusa cette demande en 
1621, puis une seconde fois en 1628, et une troisième plus tard. 
Encore en 1708, il émettait l'avis que toute réglementation | nouvelle 
sur la matière était inutile, puisque V Ordonnance de police générale 
lui fournissait tous les moyens légaux nécessaires pour faire exé- 
cuter sa volonté'. 

Beaucoup d'imprimeurs étaient également libraires; ils acqué- 
raient le privilège de l'être en payant un double droit annuel à leur 
tribu*. D'autres industriels se contentaient d'être libraires-édi- 
teurs et faisaient imprimer les auteurs qu'ils éditaient par d'autres, 
avec lesquels ils ne réglaientpas toujours leurs comptes à l'amiable ^ 
Pendant la guerre de Trente Ans, les communications avec le dehors 
étant souvent coupées et les personnes ayant encore de quoi acheter 
des livres se faisant rares, l'imprimerie strasbourgeoise périclita 
lentement. Il n'y avait pas plus de quinze typographes en tout, 
maîtres et compagnons, dans la ville libre, en 1640, lorsqu'on y 
célébra le second centenaire de l'invention de Gutenberg, en pré- 

1. Supplique des imprimeurs au Conseil des XXI, du 21 juillet 1621. Voy. 
W. Stieda, Zur Geschichtc des Strassburger Burhdrurhs und Ruchhan- 
dels, Leipzig, Archic fur Gei^ch. des dcutsrhen Bnrhhandels, tome V, 1880, 
p. 50. Nous avons beaucoup emprunté pour ce chapitre à la substantielle 
monographie de M. Stieda, entièrement composée avec les pièces des 
Archives municipales de Strasbourg. 

2. Procès-verbaux des XXI, 3 novembre, 17 novembre, 5 décembre 1621. 

3. Le titre XV delà PoUceyordnunt) du 1" décembre 1628 {Von Buch- 
flruckern und doren Vcrlcfjern) donnait en effet au Magistrat la possibilité 
de limiter le nombre des imprimeurs, puisque aucun ne pouvait s'établir sans 
une permission des conseillers délégués, les Ober-Drurkcrherren. 

4. Ordonnance du 2=> juin 1629. (Stieda. appendice XIV.) 

5. En 1642, lun des éditeurs strasbourgeois les plus connus, Lazare Zetz- 
ner. membre du Conseil des XV, fut destitué de ses fonctions publiques et rais 
à l'amende pour avoir envahi le domicile de l'imprimeur Simon et lui avoir 
administré une formidable raclée, An? ihn mit einem stecken ahr/eschmieret, 
dit la Clironiquc de Walter, p. 37. 



l'aCTIVITK IN'rKI.t.KCTUKI.l.i: KX ALSACK AU XVII*' SiÈCLK 205 

sentant au Magistrat, le 22 août, un ouvrage composé parle l)"" Adam 
Schrag et intitulé : Rapport sur l'invention de l'imprimerie^ . Ace 
moment, Leipzig lui-même ne comptait que seize participants à sa fête 
locale et d'autres villes universitaires allemandes étaient infiniment 
plus mal loties *; avec son personnel si restreint Strasbourg jouis- 
sait donc dune prospérité relative. Plus tard, quand les temps furent 
redevenus un peu plus calmes, le total des ouvriers remonta quelque 
peu, mais le chiffre des officines resta presque toujours inférieur 
à celui de 1621 et plusieurs d'entre elles ne possédaient qu'une bien 
pauvre clientèle. En effet, les imprimeurs-éditeurs strasbourgeois 
avaient perdu en partie celle des savants et du public allemand, sans 
pouvoir la remplacer encore par un public français, et cet état de 
choses se prolongea pendant toute la première moitié du XVIII^ siècle. 
Voici ce qu'on lit à ce sujet dans un mémoire officiel rédigé en 
1735: «Au surplus, les livres imprimés à Strasbourg sont de peu de 
conséquence et ne consistent qu'en de petits ouvrages, des thèses des 
Universités catholique et luthérienne, des programmes, harangues, 
petites pièces depoésie, livres de classe et de prières, almanachs, 
etc. Les principaux livres qui s'impriment à Strasbourg sont ceux 
de droit public et romain, de médecine et de théologie, la plupart 
composez par ceux de la Confession d'Augsbourg, mais très sévè- 
rement censurez à l'Université avant d'être mis sous presse... A 
l'égard des autres imprimeurs qui se trouvent dans les villes de 
Golmar, Schélestat et Molsheim, ils n'impriment que quelques 
livres de classe, programmes de Jésuites, livres de prières à 
l'usage du peuple et des almanachs*. « 

Tout manuscrit remis à un imprimeur ou à un libraire pour être 
mis au jour, devait d'abord être porté par lui à la Chancellerie de 
la République, où le secrétaire d'Etat, le Stadtschreiber, était à l'ori- 
gine chargé de l'examiner à fond. Plus tard, quand la besogne 
devint trop absorbante pour un seul fonctionnaire, qui avait d'ail- 
leurs des occupations plus urgentes que celle de déchiffrer des 
traités de dogmatique ou de droit, on adjoignit au secrétaire deux 
membres des Conseils permanents, les Ober-Truckerherren, plus 



1. Bericht oon Erjindung der Buchdruckerey. Le Conseil des XXI répon- 
dit à cet hommage, le 9 novembre 1640, par un cadeau de 24 rixdales. 

2. A léiia, par exemple, il n'y avait, alors qu'un seul imprimeur avec un 
ouvrier unique. 

i. Mémoire du sieur Peloux, secrétaire de l'intendant Feydeau de Brou, 
extrait d'un manuscrit de la Bibliothèque Nationale (fonds français, 8152) 
par M. Aug. Kroeber. [Reçue d'Alsace, 1867, p. 342.) Aussi n'y avait-il plus 
à Strasbourg, eu 1786, que cinq imprimeries. 



206 l'alsace au xvii^ siècle 

spécialement chai-gés dorénavant de la censure préalable ^ Comme 
il pouvait arriver, — et ce devait être le cas bien souvent, — que 
ces commissaires ne se sentissent pas compétents pour apprécier 
les défauts ou les inconvénients d'un ouvrage, ils avaient le droit de 
déléguer leurs fonctions à un professeur de l'Université, générale- 
ment au doyen de la Faculté à laquelle ressortissait la matière, mais 
ils agissaient de la sorte sous leur responsabilité personnelle. 
Quiconque imprimait clandestinement une plaquette ou une bro- 
chure, surtout une brochure politique*, était passible non seule- 
ment d'une grosse amende et de la prison, mais risquait encore de 
voir fermer son officine par ordre supérieur. Le plus souvent 
d'ailleurs, les Ober-Truckerlicrren n'osaient prendre sur eux d'au- 
toriser l'impression des écrits c[ui louchaient de près ou de loin 
aux questions du jour, politiques ou confessionnelles, et l'on peut 
constater de la sorte, dans les procès-verbaux des Conseils, avec 
quelle inquiétude le Magistrat surveillait l'expression des opinions 
individuelles', et s'efforçait, sans y réussir toujours*, à ne se 
mettre mal avec personne. Avant 1648, on s'ingénie surtout à éviter 
ce qui pourrait troubler les bons rapports avec les princes voisins 



1. Il existe aux archives de la ville de Strasbourg (A. A. 23501 un précis 
historique rédigé par l'archiviste Wencker en 1720, qui expose le régime 
appliqué à l'imprimerie et à la librairie avant la soumission de la ville à 
Louis XIV el jusqu'à l'année 1707. 

2. De là l'iiidicaiiou de localités fictives sur le titre de certaines brochures, 
indubiiablemenl imprimées dans la ville libre, par exemple: Dey Strassburg, 
unter blauem Hininicl, EleutheropoUs, Augustœ Treboccorum, Helicone 
jua;ta Parnassum, lors même que ces écrits répondaient aux sentiments 
intimes des gouvernants eux-mêmes. 

3. Nous eu avons trouvé uu amusant exemple dans les procès-verbaux 
des XUl, du 24 juillet 1624. L'un des membres, François-Rodolphe Ingold, 
se plaint de ce qu'on vende daus les auberges des pamphlets dangereux, 
tels que les Acta Mans/eldica, et dénonce l'imprimeur Jean Carolus, 
comme ayant dû imprimer uue plaquette difiamatoire intitulée Maladie 
bacarvise. Là-dessus l'un des censeurs, Pierre Storck, se fâche et s'écrie : 
<i Was heimUch ijedruckt wii-d sei censoribus zu obserciren uninœglirh. » 
Si Carolus nomme celui qui lui a offert le manuscrit, ou pourra examiner 
la question de plus près. Il accuse à son tour un autre imprimeur, Jean 
Andrese, comme dangereux (sc/uedlich), acceptant toute besogne, manquaut 
de déférence vis-à-vis des censeurs et les molestant sans cesse. Il est en 
ligue secrète avec les imprimeurs de Molsheim, et quand on lui refuse la 
permission d'imprimer ici, il fait mettre le factura sous presse là-bas et le 
répand ensuite en ville. On voit que le métier de censeur n'était pas toujours 
facile. 

4. En 1668, à la foire d'automne de Francfort, il arriva que le D' Sper- 
ling, commissaire impérial, confisqua comme « écrit scandaleux », un 
traité du célèbre théologien Ballhasar Bebel, De antiquUate Ecclesiœ 
Argentinensis, que personne n'avait cru compromettant à Strasbourg. 



l'activité intellectuelle ex ALSACE AU XVIie SIECLE 207 

OU scandaliser les coryphées des doctrines du pur luthéranisme^ ; 
après 1681, ce qui tourmentait le plus les censeurs, c'était la crainte 
de laisser passer quelque expression qui pût choquer les hauts 
fonctionnaires français ou être interprétée comme une attaque 
contre l'Eglise catholique. 

Les gravures, les cartes et les plans étaient soumis à la même 
censure préventive. Sur ce point, on avait été très sévère dès le 
XVI^ siècle, et l'on comprend au besoin que durant les longues 
guerres politico-religieuses de cette époque on n'ait pas voulu que 
les adversaires de la ville libre pussent se procurer des plans 
exacts des fortifications, pour tenter quelque escalade, comme celle 
qui faillit réussir contre Genève '; mais il est assez difficile de saisir 
les motifs qui firent citer, par exemple, devant le Conseil et répri- 
mander, en 1613, le dessinateur Jacques van der Heyden, pour 
avoir gravé sur cuivre et mis en vente une vue du pont du Rhin, 
que traversaient chaque année des milliers d'étrangers '. 

L'imprimeur devait déposer à la Chancellerie de la ville un exem- 
plaire gratuit de tout opuscule sortant de ses presses ; c'est par ce 
dépôt légal que la Bibliothèque de l'Université réussissait à s'agran- 
dir un peu chaque année, malgré ses très modestes ressources. En 
échange du don d'un ou de plusieurs exemplaires d'ouvrages de 
prix*, le Magistrat permettait aussi parfois de faire figurer au titre 
la mention : Cuin gratia et privilegio Senatus Argentinensis ; mais 
cet énoncé d'un privilège spécial est assez rare et se rencontre 
surtout sur des éditions scolaires destinées au Gj^mnase, etc., qu'on 
désirait évidemment soustraire au danger d'une contre-façon frau- 
duleuse ^ Cette dernièi^e était sévèrement réprimée par de lourdes 

l.« Theologica sollen ohne eorwissen der Herren Censoren nicht gedruckt 
icerden. » (XXI, 1644, fol. 108.) — Comme exemple de préoccupations iioli- 
tiques au temps où Strasbourg était encore un État du Saint-Empire, uous 
relevons au procès-verbal des XIII (31 janvier 1661), le rapport de Domi- 
nique Dieinch, exposant à ses collègues, d'un air consterné, que l'ex-rési- 
dent français. Jean Frischmann, faisait imprimer une brochure [einTractœt- 
lein) iniitulée Acclamationes annicersarlœ ad Regem Christianissimum; 
dans le chapitre Acclamationes germanica?, il y a toutes sortes de choses 
compromettantes [bedenckliche Sachen). Le Conseil décide que les avocats 
généraux examineront de très près le manuscrit; mais on n'osa pas sans 
doute se brouiller avec l'admirateur du Grand Roi, et il ne fut plus question 
de l'opuscule, officiellement du moins. 

2. C'est ce qui arriva, par exemple, à l'ingénieur Daniel Speeklin, en 
1564. (XXI, 19 février 1564.) 

3. Dacheux, Fragments, III, p. 277. 

4. C'est le cas pour Josias Staidel qui offre au Magistrat les sept volumes 
des Acta publica de l.ondorp. (XIII, 23 août, 18 octobre 1669.) 

5. XXI, 23 août, 18 octobre, 27 novembre 1669. 



20<S l'alsacr au XVI i"= sièci.k 

amendes et par la confiscation même de l'ouvrage. On peut s'étonner 
que dans une ville de grandeur moyenne, des imprimeurs aient 
entrepris de faire une concurrence déloyale à un collègue, alors 
qu'elle devait être assez facile à surprendre ; mais il existe une or- 
donnance, rendue par le Conseil des XXI, le 17 novembre 1619, 
sur la plainte portée par Jean Carolus contre son confrère Marx van 
der Heyden, qui prouve que cette façon d'agir n'était pas absolu- 
ment rare ; on ne l'aurait point imprimée sous forme de placard s'il 
n'avait semblé désirable d'effrayer les contrefacteurs en l'affichant 
en public \ 

Si les gros bouquins, signés de noms connus, écrits le plus 
souvent en une langue morte, étaient l'objet d'un contrôle aussi mi- 
nutieux, on pense bien que le journalisme anonyme donnait aux 
gouvernants des soucis plus grands encore. Heureusement pour 
eux, il n'était pas encore un pouvoir dans l'Etat, le plus irrespon- 
sable et le plus encombrant de tous, et ne devait pas le devenir de 
sitôt. Mais il y avait néanmoins une presse périodique en Alsace au 
XVIP siècle, et la Gazette hebdomadaire de Strasbourg est même 
le premier journal, publié à intervalles réguliers, que l'on puisse 
signaler en Allemagne. Dès le XVI® siècle, en effet, le nombre de 
feuilles volantes intitulées Gazettes ou Gazettes extraordinaires* , et 
répandues dans le public par des imprimeurs généralement ano- 
nymes, est assez considérable. Mais ce sont des récits d'événements 
isolés, de catastrophes émouvantes ou de solennités curieuses, et rien 
ne rattache ces feuilles les unes aux autres. Qu'il y en ait eu de pa- 
reilles, imprimées à Strasbourg, rien de plus vraisemblable; mais 
leur existence n'est pas démontrée pour le moment. Par contre, il 
est prouvé que dans les premières années du XVI h siècle, l'impri- 
meur-éditeur Jean Carolus, de Strasbourg, faisait paraître une 
feuille de nouvelles, publiée régulièrement une fois par semaine et 
alimentée par des correspondances lui arrivant à intervalles ré- 
guliers. Un savant distingué, qui s'est beaucoup occupé de l'his- 
toire de la guerre de Trente Ans, feu M. Jules Opel, de Halle, en 
a retrouvé l'année 1609, à peu près complète, à la Bibliothèque de 



1. Stieda, op. cit., appendice XII. — En 1655, le Magistrat ne permet la 
réimpression d'un c.ilendrier paru d'abord à Nuremberg, que si l'imprimeur 
sirasbourgeois s'arrangeait à l'amiable avec son confrère étranger. (XXI, 
5 février 1655.) 

'^. Zeiturifi, Extraordinari Zeitung, Neive Zeitung, etc.; on ajoutait en 
gros caractères l'événement raconté, soit en prose, soit parfois en vers dans 
la brochure. 



l'activîti': intf.ij.kctui'.i.i.k i;\ ai.sack au xvri'^' siÈci.i: 200 

Heidelberg, il y a une vingtaine d'années^. Elle est intitulée : Rela- 
tion de toutes les histoires importantes et mémorables qui se pourront 
passer dans la Haute et la Basse Allemagne, en France, Italie, Ecosse, 
Angleterre, Espagne, Hongrie, Pologne, Transylvanie, Valachie, 
Moldavie, etc., dans le cours de la présente année 1609, le tout rendu 
fidèlement d'après les renseignements que je pourrai obtenir et re- 
cueillir, et qui seront mis sous presse. La rédaction même du titre 
indique qu'il fut composé d'avance et joint au premier numéro. 11 
est orné d'un encadrement, gravé sur bois, et représentant trois 
anges, porteurs d'emblèmes (la Foi, l'Espérance et la Charité?) 
sans aucune indication de localité, d'ailleurs*. A la seconde page 
cependant, nous trouvons une espèce de préface, signée Jean 
Carolus, dans laquelle l'éditeur prie ses lecteurs d'excuser les 
erreurs dans les noms propres et les coquilles qu'ils pourraient 
rencontrer, vu la nécessité de composer ce journal d'une façon très 
rapide et l'obligation d'y procéder parfois pendant les heures de la 
nuit. Nous y apprenons en même temps que la Relation aller filrne- 
men Historien n'en est plus à ses débuts, mais a commencé à pa- 
raître, il y a plusieurs années [etlich Ja/ir), et que lui, Carolus, 
compte bien la continuer avec le secours de Dieu. Chacun des nu- 
méros porte en vedette le mot de Zeitung et renferme deux feuillets, 
de format petit in-quarto, soit quatre pages d'impression plus ou 
moins compacte ; quelques-uns de ces numéros ont un supplément 
(soit quatre feuilles en tout , d'autres aussi n'offrent que trois pages 
de texte et laissent la quatrième en blanc. Il n'y a point d'articles 
de fonds, ni de premier Strasbourg, bien entendu ; ce sont unique- 
ment des correspondances relatives aux faits, généralement sans 
appréciations aucunes; elles sont toutes datées et l'on peut cons- 
tater par là le temps que le service postal mettait à faire parvenir 
en 1609 à Strasbourg, les lettres de Cologne, V^ienne, Prague, 
Venise et Rome. Car c'est de ces cinq localités que sont expédiées 
la plupart des correspondances^. Lyon n'a fourni pour les cin- 
quante-un numéros de l'année * que six avis, J^a Haye également 

1. J.-O. Opel, Die An/œnge der deutschen Zeitungspresse 1609 1650. 
Leipzig, Bœrseûvereiu, 1S79, «". Le chapitre m est consacré à IdGacette de 
Strasbourg (p. 44-64). 

2. M.Opel eu a donné le fac-similé daus le volumecité plushaui, planche 1". 

3. Prague, où résidait alors l'empereur Rodolphe II, et où se négociaient 
les affaires religieuses de Bohême, d'uu si haut intérêt pour des lecteurs 
protestants, tient la tête avec 92 correspoadauces ; Vienne en fournit 77, 
Venise 52, Cologne et Rome chacune 51. 

4. L'année avait bien 52 numérus, mais l'un d'eux a été arraché du vo- 
lume de la Bibliothèque de Heidelberg, après qu'il eut été déjà relié. 

R. Reuss, Alsace, II, 14 



210 1,'ai.sack au xvii'' sièci.k 

six, Anvers et Bruxelles quatre, Francfort-sur-le-Mein un seul, 
ainsi qu'une huitaine d'autres localités, assez éloignées en partie, 
comme Presbourg, Kaschau, Novigrad et Cracovie. Des trois plus 
grandes villes actuelles de l'Europe, I.,ondres, Paris et Berlin, 
aucune communication n'est parvenue à l'éditeur strasbourgeois. 
La plupart des faits relatifs à l'histoire de b'rance lui arrivent 
par la voie de Cologne. 

Le journal strasbourgeois a coniiniié sans doute de paraître depuis, 
au moins pendant la majeure partie du XVll" siècle. Il est vrai que 
nous le perdons de vue par moments, mais pour en retrouver la 
mention comme d'une institution locale existant de vieille date. En 
1627, le professeur Mathias Bernegger, dans son panégyrique de 
l'animeistre Pierre Storck, loue ce vénérable dignitaire de la Répu- 
blique d'avoir consacré beaucoup de temps à parcourir les épreuves 
de la Gazette de Strasbourg et d'y avoir impitoyablement biffé ce qui 
aurait pu compromettre la ville vis-à-vis de ses amis ou de ses enne- 
mis'. Pour les années 1633 à 1649, on a découvert, dans la Biblio- 
thèque de Zurich, soit des séries entières de numéros, soit du moins 
quelques numéros isolés de la continuation du journal de Carolus^ 
Les années suivantes n'ont pas été retrouvées encore, mais l'anxiété 
du Magistrat, manifestée de temps à autre par ses ordonnances, 
semble l)ien prouver que les journalistes continuaient à le préoccuper 
beaucoup et qu'ils gagnaient en inlluence sur l'opinion publique. On 
en peut juger par le placard du G juillet 1674, où les Conseils décla- 
rent que « ce n'est pas sans un pénible étonneraent que nous voyons 
paraître dans les feuilles périodiques, publiées dans notre voisi- 
nage, des correspondances absurdes et même mensongères, relatives 
à nosaffaires intérieures. Celaprovient de ce que, de nos jours, tout 
le monde, sans aucune différence de rang, se mêle d'écrire des gazettes 
et veut se payer ce plaisir-là. Mais comme il en résulte de grands 
inconvénients pour la chose publique, nous voulons et ordonnons 
que tous ceux à qui leur position et leur état ne le permet point 
spécialement', s'abstiennent d'écrire dans les journaux et que les 
autres n'y mettent l'ieti de dangereux ni de nuisible à notre ville ». 
Six ans plus lard, il est de nouveau question de la gazette locale 

1. LaudalLO /jost/iuina Pétri Storcku consulis, scholarchœ, etc. Argen- 
toraii, Glaser. 16~7, 4". 

'li . Upel, o/j.cit , p. 60-63. 

3. Quelle catégorie do personnes était visée par ces paroles, c'est ce qu'il 
est bien ditlicile de dire. Probablement le Magistrat n'admettait pas quil y 
eût d'autres correspondants de journaux que ceux qu'il inspirait direcle- 
nieni lui-même. Il n'y a point d'ailleurs de sanction à sa défense. 



I. 'activité iNTi-i.i.FXTnr.i.i.F. i:n ai.saci: ai; wii^ sikci.k 211 

dans les procès-verbaux du Conseil des Treize, le b décembre 1080, 
et eni682, le même Conseil décide qu'on insérera dans « le journal 
de la ville » la réfutation d'un fait calomnieux avancé parla Gazette 
de Franc fort \ y evs la même époque, il existait d'ailleurs à Strasbourg 
une entreprise, imaginée peut-être dans l'intérêt des bourses moins 
garnies, et qui semble avoir été établie sur le modèle des Eclations 
semestrielles de Leipzig ou de Francfort. Un cahier de cette Relation 
véritable des événements les plus importants existe pour le premier 
semestre de 1682 à la Bibliothèque municipale de Strasbourg'; il 
ne compte que vingt-quatre feuillets in-quarto, « oi'nés » de quel- 
ques affreuses gravures sur bois par les éditeurs, Jean Welper et 
Frédéric-Guillaume Schmuck; la politique proprement dite est absolu- 
ment absente de cette compilation de faits divers, incendies, fa- 
mines, apparitions de comètes, fêtes royales, naissances monstrueuses, 
tremblements de terre, assassinats, etc. Sur l'Alsace elle-même et 
sur Strasbourg, les renseignements de cette catégorie aussi sont 
fort rares, et l'on voit, en parcourant ces feuillets, que la censure 
locale faisait consciencieusement sa besogne. Mais l'on ne gagnait pas 
grand'chose, je le crains, à cette attitude timorée et la sévérité du Ma- 
gistrat contre ceux qui se permettaient d'être d'un autre avis ([ue lui, 
n'a pas empêché les dissidences d'opinion de se produire, et cela généra- 
lement dune façon bien plus préjudiciable au repos public. Au cours 
du XVII* siècle, comme au siècle précédent déjà, chaque fois que 
la situation politique fut grave et troublée, la ville libre a vu éclore 
les produits de presses clandestines, qui surexcitaient l'opinion pu- 
blique plus que n'aurait pu le laire le plus violent article de journal. 
Ces pamphlets plus ou moins calomnieux, imprimés sous forme de 
placards, parfois aussi manuscrits, prose, vers ou gravures, étaient 
affichés de nuit à la porte de l'Hôtel-de-Ville, à celles des églises, ou 
jetés par les fenêtres dans l'intérieur des maisons particulières ; bien 
rarement on réussissait à mettre la main sur les coupables, quoique 
les dénonciateurs fussent assurés dune récompense honnête et 
garantis contre toute indiscrétion révélatrice par le Magistrat'. En 
1658, pai' exemple, on n'afficha pas moins de «onze pascjuins diabo- 

1. <i SoLl in /lie.-^iger statt zeitunrj eine réfutation getruckt nerden » 
(XIII, 27 janvier 1682.) 

2. Nous en avonsdonné le litre exact et des extraits assez nombreux dans 
un appendice à noire édition du Mémorial de Reisseissen (p. 204-20c)). mais 
il nous esi imposible de dire si ce recueil périodique a paru pendant long- 
temps; on n'en connaîi jusqu'ici que ce seul fascicule. 

3. Voy. la Policayordnunri, titre XIV, von Pasquillen, et l'édit du 
30 octobre 1(302 (Stieda, appendice XI. Celui du 19 février 1627 promettait 
100 thalers de récompense, celui du 11 janvier 1645, 200 thalers. 



212 l'alsacu au xvii*^^ sikcli: 

liques » contre les Conseils, contre le président du Gonvent ecclé- 
siastique, etc'. Il fallut recourir au moyens extrêmes et du haut de 
toutes les chaires de la petite République, l'anathème retentit contre 
(( les enfants de Bélial endurcis», et l'excommunication fut lancée 
contre les fauteurs de ces désordres impies. Une fois seulement le 
coupable fut découvert, grâce à son incroyable maladresse, et paya 
de sa tête ses attaques anonymes contre le gouvernement, encore 
qu'elles fussent restées manuscrites*; ce n'est pas ici le lieu de raconter 
en détail l'histoire du docteur Georges Obrecht dont la condamna- 
tion capitale en 1672, frappa vivement l'opinion publique et suscita 
contre ceux qui la demandèrent de violentes et redoutables inimi- 
tiés'. 

Il nous reste à dire quelques mots des libraires. Ceux de Stras- 
bourg faisaient partie, comme les imprimeurs, de la tribu de 
CEcliasse. Le commerce de la librairie, à lui seul, ne semble pas 
avoir été très lucratif, vu la concurrence des nombreux relieurs qui 
s'emparaient assez naturellement de ce trafic, à une époque où 
tous les livres à peu près étaient reliés avant d'être mis en vente. 
Les libraires avaient aussi des rivaux sérieux dans les petits bouti- 
quiers et les petits merciers qui débitaient à leur clientèle rurale 
des recueils de prières, des calendriers, etc. Aussi beaucoup de li- 
braires étaient-ils à la fois libraires et imprimeurs, débitant pour 
leur propre compte et imprimant en outre pour celui d'autrui. 
Les règlements du Magistrat divisaient d'ailleurs les libraires en 
deux groupes. Les uns, négociants en gros [Buchhsendler, Buchfuh- 
rci'),nc vendaient que leur propre marchandise, comme nos éditeurs 
modernes, et la débitaient en feuilles [in albis) allant la porter eux- 
mêmes à la foire de Francfort. Ils s'approvisionnaient là-bas des nou- 
veautés de la saison et les mettaient en vente chez eux, à leur 
retour. Les autres, ayant de petits magasins de détail [Buchkrssiner), 
tenaient principalement les ouvrages classiques, les livres de 
piété, etc. Il était interdit à ces derniers de faire des achats d'ou- 

1. Ilest vrai qu'il s'agissait d'une querelle avant tout ecclésiastique qu'un 
pasteur fanatique ou peut-être à moitié fou déjà, le docteur Martin Gross, 
fomentait contre le Magistrat. Vov . Rœhrich, Mitthellungen, II, p. 262. — 
C'est la seule fois d'ailleurs que le gouvernement de Strasbourg recourut à 
ce procédé emprunté aux querelles du mo3'eu âge. 

2. Par contre, il y avait la circonstance très aggravante qu'Obrecht, procu- 
reur au Petit-Conseil, était fonctionnaire de l'Etat dont il calomniait outra- 
geusement les chefs, depuis longtemps déjà. 

3. Le récit le plus détaillé de l'affaire se trouve dans le Mémorial de 
Reisseissen (p. 28-32). On en trouvera un résumé dans mon travail sur la 
Justict criminelle à Strasbourg, ç. 230. 



l'activité i\tklli:ctlelle en alsack au xvii- siècle 213 

vrages au dehorspourles revendreen ville', et ils étaient tenus de se 
contenter des impressions faites à Strasbourg même. On devait avoir 
évidemment quelque difficulté à faire observer un règlement aussi 
sévère et, s'il est permis de dire, aussi absurde; puisque les ordon- 
nances du 13 juillet 1660 et du 10 février 1665 prescrivent sa remise 
en vigueur', c'est sans doute que les boutiquiers et le public n'en 
tenaient pas compte. Les expéditions à l'étranger de produits des 
presses strasbourgeoises ne semblent pas s'être faites en dehors de 
l'époque des grandes foires de Pâques et d'automne tenues à Franc- 
fort-sur-le-Mein\ Les ballots délivres, en feuilles, non reliés en peau 
de truie, étaient expédiés soit à l'aide de roulottes par terre, soit plus 
fréquemment par voie fluviale. On confiait à la batellerie rhé- 
nane les tonneaux bourrés de ces denrées savantes ; parfois les 
barques faisaient eau et la marchandise était avariée ou même 
perdue*. Tandis que ces rapports des libraires strasbourgeois avec 
leurs collègues d'outre-Rhin continuent, même après la capitulation 
de 1681. bien que contrôlés de très près au point de vue politique 
et religieux par le nouveau préteur royal Ulric Obrecht % nous 

1. Procès-verbaux des XV, 2 décembre 1652. 

2. Stieda, op. cit., appendice XX. 

3. C'est dans cette ville, centre de la librairie allemande d'alors, comme 
Leipzig devait l'être un siècle plus tard, que les jeunes commis-libraires 
faisaient ou parfaisaient leurs études spéciales. Les oraisons funèbres de 
deux éditeurs et libraires de la ville, Jean Joachim Bockenhofïer et Frédé- 
ric Spoor, prononcées parJ.-G. Wetzel, en 1659 et 1662. et que je possède 
dans ma collection personnelle d'Epicedia alsatica, renferment à ce sujet 
des détails intéressants. 

4. Stieda, op. cit.,ç. 91. 

5. Un des plus curieux épisodes de cette censure inquiète de la librairie 
strasbourgeoise, exercée par un homme suspect encore aux ultras catholiques, 
bien qu'il fût nouveau converti plein de zèle, se trouve relaté dans les 
procès-verbaux du Conseil des Xlll, d'août 1685. Le22dece mois, le préteur 
royal vint signalera la vindicte publique deux imprimeurs-libraires. Frédé- 
ric Spoor et Regnard Wœchtler, comme ayant mis en vente des libelles 
imprimés en Saxe, concernant l'état présent de la cité. 11 caractérisait l'une 
de ces brochures (que nous ne connaissons pas d'ailleurs), en disant que 
« c'était, en vérité, l'œuvre du diable ». Dirigé principalement contre les 
Jésuites, ce pamphlet «attaquait aussi Sa Majesté, lui attribuant des projets 
horribles et le prenait également lui, Obrecht, à partie, en lui appliquant de la 
façon la plus frivole, certains passages des .Saintes-Écritures.. . il faut que les 
esprits mal faits qui s'amusent à pareille lecture et font circuler ces pièces 
eu cachette, soient traités selon la sévérité des lois ». Le Conseil s'empresse 
d'ordonner l'incarcération de Waichtier et la fermeture de sa boutique, puis 
il adresse une humble missive à Versailles pour exprimer ses regrets et 
pour demander les ordres du roi sur cette affaire. .Spoor, mieux apparenté, 
fut laissé d'abord en liberté et présenta le 25 une longue défense par écrit. 
Mais le 27, Obrecht revenaiià la charge et signalait une brochure intitulée: 
Défenses de la religion lut/ié'ienne, non seulement comme vendue (à une 
cinquantaine d'exemplaires!; mais comme imprimée par .Spoor, bien qu'il 



214 LALSACE AU XVll'-" SiÈCLK 

n avons pu roustaler, même pour la seconde moitié du XVII* siècle, 
aucun irafu- suivi avec la librairie française ^ Assurément des ou- 
vi-ages édités à Paris arrivaient en assez gi'and nombre en Alsace, 
ainsi que nous l'avons déjà dit au chapitre précédent. Mais autant 
ijue nous pouvons en juger par les correspondances officielles ou par- 
ticuliei'cs du temps, ils semblent d'ordinaire envoyés par «occasion » 
c'est-à-dire par l'entremise d'un voyageur, ou de savant à savant, de 
fonctionnaire à fonctionnaire*. La seule fois où l'on mentionne l'en- 
voi de livres français en ballot, l'on peut catégoriquement affirmer 
que l'envoi ne provenait pas de l'intérieur du royaume*. 

Les populations des campagnes elles-mêmes, bien qu'isolées des 
centres intellectuels infiniment plus que de nos jours, n'étaient pas 
cependant hors de l'atteinte des imprimeurs et des libraires des 
villes et, quand elles n'étaient pas trop appauvries et misérables, 
ceux-ci les exploitaient avec fruit. Parfois, les jours de marché, 
certains paysans, satisfaits de leur recette, se hasardaient à entrer 
dans une boutique urbaine pour y faire l'acquisition d'un livre de 
prières ou d'un recueil de prophéties : mais pour atteindre les 
masses, il fallait aller les visiter chez elles. Aux foires des villages 



le nie; or, cette pièce, qui est censée être rédigée pour la consolation des 
vrais chrétiens persécutés en Turquie, est en réalité dirigée contre la foi du 
monarque et pleine de violentes calomnies. Le magasin de Spoorest alors 
fermi\ lui aussi, et une instruction judiciaire ouverte contre Ips coupables. 
(XIM, 22, 2b, 27 août 1685.) 

1. Dans l'oraison funèbre du généalogiste Gall Luck, le prédicateur 
appuie sur les difficultés matérielles et les frais occasionnés au défunt par 
la nécessité de faire venir do France. " mit fjrossen sposen uncl unkosten », 
les ouvrages nécessaires à ses travaux. (J. G. Wetzel, Genealoyia humant 
strrnmati.". Strassb., Staedel, 1667, 4», p. 19.) 

2. Il devait y avoir cependant certaines relations entre les libraires siras- 
bourgeoiset ceux delà capitale du ro.yaume. Dans ï A rit/imelim t</>iriluu- 
i/.s de Wetzel, sermon prononcé lors des obsèques du libraire Spoor (Stras- 
bourg, 166;i, 4°, p. 241, nous voyons que son fils a été envoyé à Paris en 
1660, « iim den Burhhandi;!, nock lœitter zu ergreij/en » en même temps 
que pour apprendre le français. 

3. C'est un décret des XIII, du 20 décembre 1669, qui nous apprend 
l'embargo mis sur tout, un ensemlde de publicaiions licencieuses, e.xpêdièes 
sans doute de Cologne ou de quelque ville des Pays-Bas. La mise en vente 
eu esi sévèrement interdite. On trouve sur cette h9.\e VHif<toii-e amoureuse 
rh-s Gatdes, VHisioiie ducomtu du Guir/ie, la Vif de Madame de B/anras, la 
Leltri; de Madame de Vau/ours, la Déroule r/i-ti filles de Joye. VHsc.ole des 
allés, le Parnasse sàtifrique, les Dames i/alantes de Brantôme, etc. Les 
réQexions patrioti<|ues que M. Stieda croit devoir ajouter à cette occasion 
(p. 61) tombent singulièrement à faux; ce n'est nullement» durant la 
guerre » qu'on essayait d'inonder les Allemands de celle « littérature mal- 
propre exclusivement française ». Il n'y avait pas de guerre eu 166'.', et ce 
n'était certes pas de France, mais d'Allemagne que venaient ces pamphlets, 
éoriis en partie contre Louis XIN'. 



LACTIVITE l.MELLECTUELLK KN ALSACE At" WH" SIECLE 215 

on peut voir, derrière son étalage en plein vent, le petit mercier 
venu de la ville recommander à ses clients les bons vieux contes 
merveilleux imprimés « en la présente année » et les calendriers 
nouveaux avec tous les pronostics bizarres et les prétendus con- 
seils hvgiéniques que le pavsan réclame encore de nos jours à 
cet ami de son foyer. Près de lui. le chanteur de complaintes 
[Zeiiungssaenger , surveillé d'un œil méfiant par la police locale'. 
débite ses couplets relatant un crime récent*, et tâche d'écouler en 
même temps dans la foule qui l'entoure, ses placards imprimés 
enjolivés de gravures grossières. 

Le colporteur, lui. n'a pas besoin d'attendre les jours de foire ou 
de marché; il circule en tout temps pav les campagnes, et c'est lui 
le principal intermédiaire entre le libraire et le public rural; il va 
chercher chez l'un, sans doute à ses risques et périls, ce qu'il 
essaye de revendre aux autres*. Daniel Martin, dans son Parlement 
nouveau, nous a laissé le croquis fidèle de ce « mercerot » qui par- 
court les communes d'Alsace « un panier pendu à son col, garni de 
rubans de soye, de fleuret ou de laine, lacets, aiguillettes, peignes, 
petits miroirs, estuys, aiguilles, agraphes et autres semblables 
chosettes de petit prix. Il y en a d'autres qui portent çà et là des 
almanachs, livrets d'Abécé, la Gazette ordinaire et extraordinaire, 
des légendes et petits romans de Mélusine, deMaugis.des Quatre 
Fils Aymon, de Geoffroy à la grand'denl, de A alentin et Ourson, 
des Chasse-ennuys *, des chansons mondaines, sales et villaines, 
dictées par l'Esprit immonde, vaudevilles, vilanelles, airs de court, 
chansons à boire, le tout composé parles sacrificateurs et prophètes 



1. Le Policcyordunrj der Statt Straf>sbt'.rf) de 1628 (titre XV, § 7) ordonne 
aux agents de police d'expulser du territoire de la République et, le cas 
échéant, de mettre eu arrestation tous ces « landt/alirer und seitum/ssœn- 
ger qui, trop souvent font des menteries aux pauvres gens, leur débitent 
des nouvelles fausses et des paraphlf'ts injurieux, et font ainsi du grabuge 
en leur volant leur argent ». 

2. Ces complaintes relataient d'ordinaire quelque assassinat récent, si bieu 
que l'expression Mordthat est restée sj-nonyme de complainte en Alsace 
jusqu'à nos jours. 

3. Nous ne croyons pas, sans avoir, il est vrai, d'arguments décisifs à 
alléguer, que le colporteur ait élé au XVII» siècle ce qu'est aujourd'hui 
pour l'éditeur le commis-voyageur « faisant >> la campagne et lécoltaut des 
souscripteurs à des oeuvres plus dangereuses que celles énumérées par le 
bon Martin. 

4. Le texte allemand porte Wendunmut/'i, ce qui est le titre d'un recueil 
de nouvelles et de petits contes, alors célèbre, dû au Hessois Jean-Guillaume 
Kirchhoff. et qu'on a réimprimé de nos jours Martin peut avoir aussi songé 
à un ouvrage français de Caron, récemmeul traduit en allemand, à Stras- 
bourg, sous le titre de EjeiUum inelanchoUœ . 



21() i/ai.SACK au XVII' SIÈCLK 

d'Apollyon % inspirez par cet ange de l'abysme, à l'usage de ceux 
(|ui ont dévotion à son service' ». 

Espérons que nos bons paysans n'ont pas trop abusé de ces 
chansons scandaleuses qui indignaient si fort le digne huguenot de 
Sedan, et qu'ils ont acheté de préférence les contes inofTensifs du 
moyen âge et les calendi'iers plus inoffensifs encore, Messagers boi- 
teux de Bâle, Strasbourg ou Colmar. Ces derniers produits de 
l'imprimerie alsacienne étaient sans doute l'article qui rapportait le 
plus aux éditeurs. On le devinerait rien qu'en voyant l'ardeur avec 
laquelle ils demandaient au gouvernement français de ne plus auto- 
riser la concurrence du dehors. Le 4 septembre 1694, Jean-Jacques 
Decker, « imprimeur du Roi » à Colmar, adressait une supplique 
au Conseil souverain pour lui démontrer qu'une grande quantité de 
livres imprimés en Allemagne et en Suisse passaient en Alsace, et 
pour demander qu'on le défendît, cela causant un notable préjudice 
aux imprimeurs du pays. Il appert par l'arrêt du 4 novembre 1702, 
— on voit que le Conseil a pris son temps pour « informer », — ({ue 
cette (( grande quantité de livres » consistait surtout en almanachs 
bàlois et autrichiens vendus aux bourgeois et aux paysans de la 
Haute-Alsace restés fidèles, plus d'un demi-siècle après la paix de 
Westphalie, à leurs calendriers d'autrefois. On comprend que l'édi- 
teur du Messager boiteux de Colinar ait protesté contre une concur- 
rence « qui lui causait grand préjudice, les marchands en faisant 
venir de grosses provisions pour l'année prochaine ». On l'excusera 
même d'avoii' fait appel, pour déterminer un arrêt favorable, à des 
considérations patriotiques, et d'avoir affirmé que ces livres et alma- 
nachs, venant de l'étranger « ne contiennent rien que des choses 
contraires au l)ien d(; la l'^rance ». Le Conseil souverain se laissa 
persuader ; il défendit l'introduclion des <f almanachs d'impression 
étrangère », à peine de confiscation et de cent livres d'amende. Mais 
il ne semble pas qu'il ail tenu bien sévèrement la main à ce que le 
fait ne se reproduisît plus, car deux fois encore, au cours du 
XVIlle siècle, en 1742 et en 1774, des arrêts du Conseil furent 
néressaii-es ; ils p(»rtaient successivement l'amende à 1,000 et à 
.i, 000 livres, les paysans du Sundgau ne pouvant se décidera renon- 
cer au Messager boiteux de Baie, et à se fier à celui de Colmar^. 

1. Il ne s'agil nullement d'.'Xpoilon, — on pourrait croire en effet à une 
aute d'impression, — mais de Satan eu personne, que l'auteur reud respon- 
sable des mauvais vers débités dans les campagnes d'Alsace. 

2. Parlement nouceau, p. 381-383. 

3. Ordonnances d'Alsace, I. p. 335. 



CHAPITRE TROISIEME 
La Littérature Alsacienne 

(( C'est un siècle de fer que le nôtre, et non pas un siècle de pape- 
rasses ^ )), écrivait le théologien Jean-Valentin Andreae à son ami, 
le poète strasbourgeois Samuel Gloner, en 1631. Et plus tard, sous 
l'impression de cette lutte qui semblait ne devoir finir jamais, après 
avoir duré déjà plus de vingt ans, il lui disait encore : « Nos Muses, 
la gorge serrée, sont réduites au silence ; nous soupirons après la 
paix, mais c'est en expirant. » Cette paix, si elle arrive jamais, 
viendra trop tard| « en vain l'on offrirait quelque médecine à celui 
dont on prépare déjà les funérailles et voici, déjà les études sacrées, 
comme les lettres, sont portées en terre et c'est un requiem qu'il 
nous faudrait, non pas un introït* ». 

C'est avec ces lugubres paroles qu'un écrivain de talent, fort appré- 
cié de son temps, caractérisait l'état des lettres en Allemagne vers 
la fin de la guerre de Trente Ans. Elles n'ont rien d'exagéré; si les 
misères matérielles furent terribles, plus incalculable encore fut la 
misère intellectuelle produite par la dévastation systématique de 
toute l'Europe centrale pendant les luttes qui remplissent la majeure 
partie du XVII^ siècle. Il se produisit là comme un épuisement de 
sève pour plusieurs générations, comme une fuite de tous les esprits 
subtils qui vivifient et illuminent l'àme d'un peuple ; c'est un abru- 
tissement, — qu'on me pardonne le mot! — qui fait non seulement 
déchoir, mais disparaître pour un temps de l'horizon littéraire une 
nation qui avait fourni tant de preuves de sa verve poétique, 
depuis le moyen âge jusqu'au XVI'' siècle. 

L'Alsace eut sa large part de cette éclipse momentanée du génie 
de l'Allemagne ; on peut même dire qu'elle en souffrit plus long- 
temps, puisque, absorbée par la France, elle ne participa qu'assez 
faiblement plus tard, à la lente résurrection de l'esprit germanique, 
sans pouvoir s'assimiler encore, au point de vue littéraire, l'esprit 
de sa patrie nouvelle. C'est assez dire que le XVIP siècle est une 
des plus stériles parmi les périodes de sa littérature locale si riche 

1. « Ferreuin nempe sœculum est, non papyraceum. » 5 aprilis 1631. 
(Archives de Saint-Thomas.) 

2. Andreœ à Gloner, 2 mart. 1640, id. februarii 1641. [Ibld.) 



218 LALSACE AU XVIlO SIECLE 

pourtant, si dominante, dirais-je volontiers, dans l'ensemble de la 
littératui-e allemande à d'autres époques. 

Il est à peine nécessaire, en effet, de rappeler que les poètes 
alsaciens ont été, à deux reprises, les coi'ypliées de cette littérature; 
ils le lurent une première fois au moyen âge, alors que Gottfrit de 
Strasbourg chanta dans ses vers inspirés les amours de Tristan et 
d'iseult, que Tauler était le premier prédicateur de son temps, que 
Glosener et Kœnigshoven rédigeaient les premières chroniques en 
langue vulgaire. Ils venaient de l'être d'une façon plus marquée 
encore au XVI* siècle ; à son début, Sébastien Brant avait été à la 
fois l'un des champions de l'humanisme savant et le moraliste sati- 
rique préféré des couches populaires dans sa Nef des fous ; un peu 
plus tard, Thomas Murner, le belliqueux franciscain, dépeignait 
les vices du temps dans son «Pré des mauvais drôles » [Gciicli- 
luntt) et lançait ses traits acérés contre les doctrines nouvelles 
dans son Grand Fou luthérien. Plus tard encore, répondant à ces 
attaques par des attaques non moins violentes, Jean Fischart avait, 
pendant de longues années, criblé des sarcasmes de ses élucu- 
brations mi-théologiques, mi-littéraires, l'Eglise catholique, les 
moines, les jésuites et les démons, tout en chantant en strophes 
épiques l'arrivée de la Nef aventureuse des Zuric/iois, avec la bouillie 
de mil légendaire, et en imitant, dans sa Gescliiclitsklitterun^, avec 
une faconde étourdissante, le Gargantua de Rabelais. A côté de 
ces noms célèbres, que d'autres à mentionner ici, poètes théolo- 
giens, composant les cantiques populaires de la Réforme, conteurs 
amusants et moralistes, comme le franciscain Jean Pauli, de Thann, 
avec son recueil d' «Histoires gaies et sérieuses » (.S"c/j/////j^««r/ 
Ernst) ; George Wickram, de Colmar, nouvelliste dans son Gold- 
faden, amateur de joyeux propos dans sa « Carriole de roulage » 
{Rolla'agenbucldein); poètes dramatiques, Thiébaut Gart de Schles- 
tadt, l'auteur de Joseph; le curé Jean Rasser, d'Ensisheira ; Mathias 
Holzwart de Ribeauvillé, et bien d'autres moins connus! 

Sans doute, toute cette littérature, si vivante et si actuelle au 
siècle qui la vit éclore, nous paraît aujourd'hui, à cause de son 
actualité même, bien souvent lourde et pédante et trop fréquemment 
incompréhensible. Elle ne peut exercer qu'une faible attraction sur 
les esprits délicats et raffinés de nos dilettantes modernes, mais on 
ne saurait nier pour cela l'influence puissante de ces écrivains sur 
les générations d'alors. Destinées au peuple, leurs créations 
furent presque toujours populaires et trop souvent mém- popula- 
cières. Ecrits pour être débités et savourés à la taverne et au ca- 



l'activité intellectuelle en ALSACE AU Wll'^ SIECLE 219 

baret, selon la remarque d'un critique éminent\ au milieu des 
interminables beuveries d'alors, ces contes joyeux* y secouaient 
d'un rire bruyant les bourgeois pansus et délectaient même le beau 
sexe à domicile. Dans leurs humeurs plus graves, les innombrables 
pamphlets en vers ou en prose les initiaient aux événements poli- 
tiques du jour ou, plus largement encore, aux incessantes que- 
relles théologiques du temps '. 

Dès le commencement du XVII^ siècle, on peut constater que la 
production intellectuelle diminue, que le mouvement littéraire se 
fige, pour ainsi dire, puis s'arrête. Les luttes deviennent plus âpres, 
l'antagonisme plus violent. Ce n'est plus avec la plume, c'est avec 
l'épée que les partis politiques et religieux s'apprêtent à combattre. 
Les écrivains que nous venons de nommer, animés d'un zèle égal 
pour des causes très opposées, avaient au moins cela de commun 
qu'ils étaient nés dans une atmosphère un peu moins chargée 
d'orages, un peu plus souriante, qu'ils avaient ressenti comme un 
dernier souffle de cette joie de vivre ou de revivre qu'UIric de 
Hutten exprimait d'une façon si intense au commencement du 
XVI^ siècle. Qu'ils fussent partisans de l'ancienne foi ou de la nou- 
velle, ils avaient mis dans leur œuvre, malgré toute la ferveur de 
leurs convictions religieuses, un peu de cette verve profane et de 
cet optimisme païen qui marque l'apogée et comme l'épanouisse- 
ment plantureux de leur époque, cette seconde « jeunesse du 
monde ». Maintenant les théologiens sont les maîtres absolus dans 
les deux camps ; la poésie, auxiliaire fort appréciée naguère, devient 
également suspecte dans l'un et dans l'autre, à moins de para- 
phraser purement et simplement les dires de la controverse cou- 
rante. Un pédantisme de plus en plus alourdi s'étale dans la 
littérature profane, imitatrice maladroite de l'anticjuité, jusque 



1. J'emprunte cette remarque à W. Scherer, auquel sont dus les chapitres 
si brillamment écrits sur la littérature et la civilisation alsaciennes, dans 
l'ouvrage qu'il a publié avec M. Lorenz {Geschichte des Elsasses, 3" éditiou, 
p. 148. 

2. Il faut insister cependant sur ce fait que, tout grossiers et cyniques que 
soient certaioes anecdotes et certains contes du Rollicagenhûchlein de 
Wickram ou de la GartPnfjesellsr/taft de Frey et de Montanus, on n'y 
trouvepasla sensualité ratËuée. mille fois plus repoussante, de certains pro- 
duits littéraires modernes. C'est du naturalisme uaïf et non pas de la por- 
nng raphia C3ilc[ilée comme celle de trop d'auteurs en vogue contemporains. 

3. Assez naturellement, le souvenir de ces actualités, quelque brillant 
qu'ait été leur succès et quelque légitime, s'effaçait rapidement et l'on ne 
songeait pas à les rééditer. En 16.39, Gloner cherchait en valu, pour un de ses 
correspondants, un seul exemplaire du Gluckhqfft Schijf' de Fischart dans 
tout Strasbourg! [F^stsc/iri/t, p. :.'ll.i 



220 l'alsack au xyii» siècle 

dans sa langue, employée de préférence ; tel est le résultat lamen- 
table auquel aboutit, en fin de compte, en Allemagne l'épanouisse- 
ment des esprits, si plein de promesses aux beaux jours de la 
Renaissance. 

Aussi, dans les vingt premières années du nouveau siècle, la 
littérature alsacienne en langue vulgaire continue à se traîner dans 
l'ornière traditionnelle; elle compose, avec moins de verve, des 
pièces de poésie polémique, comme Fischart ; elle imite comme 
lui, mais avec moins de bonheur, certains produits des littératures 
étrangères. Les ouvrages écrits en latin l'emportent, à mesure que 
nous avançons et que les bruits de guerre augmentent et s'ap- 
prochent. Qui donc, en effet, pourrait encore s'intéresser à des 
jeux d'esprit au milieu de la grande débâcle, sinon quelques lettrés, 
érudils de profession, pour lesquels la langue de Cicéron est le 
véhicule naturel, en même temps que l'interprète le plus noble de 
la pensée ? De là ce spectacle à la fois touchant et bizarre que nous 
présentent, au milieu des campagnes dévastées et des Etats me- 
nacés ou détruits, quelques douzaines d'écrivains échangeant leurs 
hyperboles poétiques, centons d'Ovide ou de Virgile, et continuant à 
rimer des odes, des satires, des épopées religieuses, des drames 
profanes ou sacrés, sans véritable public, sans autres admirateurs 
qu'un groupe d'amis ou qu'eux-mêmes ^ 

Nous en sommes donc réduits à glaner çà et là quelques noms, 
presque tous également obscurs, dans la littérature de langue alle- 
mande, pour toute la première moitié du XVII^ siècle. Encore la 
plupart de ces noms ne sont-ils pas vraiment d'origine alsacienne ; 
immigrés récents ou simples oiseaux de passage, on serait peut- 
' être en droit d'éliminer la majeure partie des poètes que nous énu- 
mérons ici. Le premier en date' est Wolfhart Spangenberg, né 
vers 1570, à Mansfeld en Thuringe, fils d'un célèbre théologien de 
l'Allemagne du Nord, Cyriaque Spangenberg, de Mansfeld, chassé 

1. On peut se rendre compte de cette situation eu parcourant la biographie 
d'un de ces poètes néo-latins, par exemple celle du Strasbourgeois Samuel 
Gloner. iFestS'-.hrift des prot. Gt/mnasi«m.--, Strasb., 188», 8°.) 

2. Nous laissons de côté Pierre Denaisius ou Denais, né à Strasbourg le 
1" mai lf)6U, d'immigrés lorrains, docteur en droit, conseiller de l'Electeur 
palatin Frédéric IV et son ambassadeur en Angleterre, "eu Pologne, etc. 
Mort à Heidellierg le 20 septembre l<ilO, il a laissé de nombreux ouvrages 
de jurisprudence et la réputation d'un ami passionné des lettres. Son bio- 
graphe, Melchior.\dam, affirme qu'on aurait pu opposer ses œuvres poétiques 
à celles de tous les contemporains italiens ou français; malheureusement il 
a brûlé ses manuscrits peu avant sa mort, et il ne subsiste de lui qu'un Ept- 
tlialame adressé à son ami, le D' Lingelsheim, pièce assez gracieusement 
tournée d'ailleurs. 



l'activité INTKLLECTUKLLE KN ALSACE AU XVII^ SIECLE 221 

de chez lui pour motifs d'hérésie et qui vint mourir à Strasbourg en 
1604. Pendant les douze années que Wolfhart séjourna lui-même 
en Alsace (1599-1611) avant d'être nommé pasteur d'une commu- 
nauté du Wurtemberg % il publia de nombreux opuscules poétiques 
et des pièces de théâtre applaudies par les spectateurs de la métro- 
pole alsacienne*. Le plus important de ses poèmes est intitulé 
« La reine des oies » (Gansskœnig) ; il y raconte en six chants 
comment l'oie de la Saint-Martin fut nommée reine par l'assemblée 
des oiseaux, abdiqua la royauté, fit son testament, mourut dans les 
flammes et monta au ciel, où elle est logée à la voûte du firma- 
ment'. Outre de nombreuses pièces scolaires, imitées ou traduites 
de l'antiquité, et que nous mentionnerons plus tard, Spangenberg a 
écrit des comédies populaires. « L'Ecole des maîtres chanteurs » 
[Singschul) est perdue. « La récompense de Mammon » [Mammons 
Sold) est une pièce symbolique qui doit apprendre aux spectateurs 
comment Dieu punit l'avidité des mondains, et l'on y voit danser la 
Richesse, la Pauvreté et la Mort avec un usurier, un soldat et un 
paysan *. Moins allégorique et plus amusante est la farce « Change- 
ment de fortune » [Glûckswechsel] qui nous montre un clerc et un 
lansquenet essayant d'abuser de l'apparente stupidité d'un campa- 
gnard, qui finit pourtant par les duper tous deux ^ ; mais si les 
intentions de l'auteur sont honnêtes, son talent poétique est bien 
faible, quand on le compare à ses prédécesseurs, et il ne peut vrai- 
ment être loué qu'en comparaison des auteurs, plus médiocres 
encore, qui lui succèdent. 

C'est un étranger aussi que Jules-Guillaume Zinckgref, né à 
Heidelberg, en 1591, qui vécut plus tard à Bâle et parcourut l'An- 
gleterre, la France et les Pays-Bas de 1612 à 1617. Il séjourna 
souvent et assez longtemps dans la suite, à Strasbourg; dès 1619, 

1. Il paraît être mort à Bucheabach, vers 16,37, mais on ne sait presque 
rien de sa vie après son départ de Strasbourg. Voyez l'article de W. Sche- 
rer dans les Strassburger Studien, II, p. 374, et celui de G. Bossert dans 
YAllg. Deutsche Biographie, tome XXXV. 

2. Les oeuvres choisies de W. Spangenberg ont été récemment publiées 
par M. Ernest Martin. (Ausgeœœhlte Dichtungen oon Wol/hart Spangen- 
berg, Strassburg, Trùbner, 1887, S°.) 

3. Gansskœnig, ein kurtsweiliq Gedicht ton der Martins Ganss, u. s. 
w. durch Lycosthenem PselUonoron Andropediacum. Gedruckt su Strass- 
burg bey Joh. Carolo, 1607, S°. En 1621, le même imprimeur strasbourgeois 
publia son Antnûtigvr Woiss/ieit Lustgarten, qui est une paraphrase alle- 
mande du Hortus /ihilosor.hicus de Martin Mylius, de Gœrlitz. 

4. Mammons Sold, eine tragœdische Vorbildung ... une der Abgott Mam- 
mon den Weltkindern... pflege su lohnen. Nùrnberg, Fulirmann, 1613. 

5. GlCickswechsel, ein kurtsweilig Spiel, u. s. w. Nùrnberg, Fuhrmann, 
1613. Certaines scènes rappellent la Farce de Maître Pathelin. 



222 i.'ai.sack. at; xvii'' siixi.E 

il y faisait imprimer un recueil, que nous n'avons pu nous procurer, 
intitulé Fahnenbilder, et pendant qu'il y résidait, de 4624 à 1625, 
comme secrétaire de M. de Marescot, envoyé de Louis XIII au- 
près des princes du Saint-Empire, il y donna une première édi- 
tion, non autorisée par l'auteur, des poésies de son ami Martin 
Opitz '. Il y publia enfin, à partir de 1626, le plus connu de ses 
ouvrages, les Proverbes allemands^; mais il avait déjà quitté à ce 
moment, semble-t-il, l'Alsace, et c'est à Saint-Goar, dans la Prusse 
rhénane actuelle, qu'il est mort de la peste en 1635. 

Jean F'reinsheim ou Freinsheraius, infiniment plus connu comme 
philologue distingué que comme poète, n'est pas non plus un en- 
fant de l'Alsace, puisqu'il est né à Ulm en 1608 et mort à Heidel- 
berg en 1660. Mais il a habité Strasbourg durant de longues années, 
après y avoir fait une partie de ses études, et c'est dans cette ville 
qu'il écrivit et publia son poème épique Le Miroir des vertus alle- 
mandes ', dans le(juel il raconte les exploits et la mort du duc 
Bernard de Saxe-Weimar, en alexandrins médiocres, mais avec un 
mélange singulier d'érudition pédante et d'effusions religieuses, 
qui caractérise fort bien toute cette époque. 

C'est à Strasbourg également que paraissent la plupart des pro- 
ductions littéraires du théologien wurtembergeois, Jean-Valentin 
Andreae, longtemps pasteur à Galw, dans la Forét-Noire, puis 
prédicateur de la cour à Stuttgart 1586-1655); ce sont des poèmes 
religieux pour la plupart, soit originaux, soit des traductions comme 
celle du Triomphe de la foi à^ Guillaume de Salluste du Bartas». 

Un personnage dont la vie nous est à peu près inconnue, mais qui 
certainement séjourna longtemps en Alsace et qui peut-être y est 
mort, c'est Isaïe Rompler de Lœwenhalt, gentilhomme originaire 
de Neustadt, dans l'archiduché d'Autriche. Ayant fui sa patrie à la 
suite de l'écrasement du protestantisme dans les terres héré- 
ditaires de la maison d'Autriche, il fut quelque temps compagnon de 

1. Martini Opicii Teutsche Poémata. Strassburg, 1624,4". 

2,. Der Teutschen scharp/sinnige kluge Spruch, etc. Strassburg, Jos. 
Ribels Erben, tome I, 1626. — Tome II, 1631. — Deuxième édition, Stras- 
bourg, 16.i9. Voyez sur lui Gœdeke, Grundriss, 2* édit., III, p. 35. 

3. Teittscher Tugentapiegel oder Gesang con dem Stamnx und Thaten 
des alten und newen Hercules, etc. Strassburg. 1639. folio. — Voy. sur 
Freinsheim l'article de Halm dans la Allgcmeine deutsehe Biographie, 
tome VU, p. 348. 

4 nci.-<tliche Kurtia-eil, elc. Strassburg, 1619, 12». — Die Augsburgische 
Con/e.'ision au/ das einfa-ltigste in ein Kinderspiel gebracht, etc. Strass- 
burg, 1631. 12". — Le Triomphe de la foi, publié eu 1627, éuiit accompagné 
de morceaux de musique composés par Thomas Walliser, professeur à 
l'Université de Strasbourg. 



l'activité INTFLLF.CTUF.LLE EN ALSACE AU XVII* SIECLE 223 

voyage d'un jeune duc de Wurtemberg et peut-être est-il venu dans 
sa suite à Strasbourg, où il lut immatriculé en 1628 et où séjour- 
naient alors d'assez nombreux compatriotes, exilés comme lui. Il a 
été surtout remarqué par les contemporains, à cause de ses efforts 
pour expurger la langue allemande de tous les éléments étrangers, 
travail déjà commencé par Opitz,mais que Rompler entendait pour- 
suivre dune façon plus radicale, parfois assez capricieuse et ridicule. 
Pour mener à bonne tin cette tâche ardue, reprise tant de fois jusqu'à 
nos jours, et non encore achevée, il fonda, vers 1633, à Strasbourg, 
une association littéraire, la « Société sincère du Sapin » {Aufrich- 
tige Tannengesellschaft ^) dont on ignore la durée exacte et qui ne 
semble avoir compté qu'un très petit nombre de membres'. Le 
recueil de ses poésies, dont nous ne connaissons que le premier 
volume', témoigne que l'auteur manquait absolument de verve créa- 
trice ; sauf quelques pièces d'un caractère religieux, tout ce que 
l'on possède de Rompler ne s'élève pas au-dessus du niveau de 
rimailles de circonstance. Ses vers n'ont d'intérêt qu'à cause de cer- 
taines indications biographiques qu'ils nous ont conservées', et au 



1. Ou l'appelait aussi parfois, ironiquement sans doute, clieTannensa/j/en- 
sun/t. Le nom a été choisi probablement pour mettre le sapin, « l'arbre 
allemand », eu opposition avec le palmier, « l'arbre exotique », qui servait 
de symbole à la Société littéraire, iutiuiment plus connue, créée par le 
prince Louis d'Anhalt, la Frudithringendc Gesellsc/ia/'t. Voy. sur notre 
association H. SchuUz, Die Bestrebungen der Sprachgosellschaften des 
XVII Ja/ir/iunderls, Gœttingen, 1688, p. 76-91, et T. W.Rœhrich, Mitthei- 
lungen, II, p. 155. 

2. Elle avait dû cesser dès 1669, puisque Philippe de Zesen dit dans son 
HeU/\oni se/tes Rosem/ial, publié à cette date (p. 14) que c'était une associa- 
tion « excellente, mais qui n'a pas été continuée ». Cependant le souvenir 
en resta vivant plus longtemps, car en 1630 Christian Weisse, le grand 
adversaire des sociétés de puristes, se moquait encore d'elle dans sa Zœey- 
facite Poftemunn sous le nom de Tanncriîapjknzun/t. Si l'oubli avait été 
complet, personne n'aurait plus compris les allusions de Weisse. Le chro- 
niqueur et topographe strasbourgeois Kùnast, qui écrivait vers la même 
époque, en a dit également un mot : « Sonsten liaben sicli dièses jar 1633 
etliclie liocligelelirte persone/i und J'reunde zusammengethan... deren 
i'orsats und abse/ien gewesen, aller deutsclier au frichti g keit und reiner 
erbauung unserer wertlien muttersprach sicfi su bejleissen, und icard Herr 
Jesaias Rompler con Lœœen/ialt, nobil. Austriœ, fur den ur/ieber aussgc- 
geben... » (Dacheux, Fragments, IV. Bulletin des monuments Instoriques, 
XVIll, p. 145.) 

3. Dess Jesaias Romplnrs con Lœicenlialt Erstes Gebuesc/i Reim-Getichte. 
Strassburg, bey Joh. Phil. Mûlb, 1647. 4°. -Il est permis de douter que 
le second volume ait jamais paru. (Voy. H. Schultz. p. 77-79.) 

4. 11 y a cependant, çà et là, quelques strophes qui, pour l'époque, sont 
harmoniou?es et d'une correcliou d'e.xpressions rare. Je mentionnerai celles 
que reproduit Gœdeke dans ses EU/ Bû'-lier deutscher Diditung (I, 355) et 
qu'on croirait appartenir à la fin du XVII1« et non au milieu du XVII* siècle. 



224 T.'.M.SACF. AU XV!I* SIKC.LF. 

point de vue de la correction ou du moins d^ la transformation du 
langage, dont ils nous fournissent en effet des spécimens assez 
curieux'. 

Parmi ses collègues de la Société du Sapin un seul est nommé 
dans les histoires de la littérature allemande, et certes, il ne mérite 
pas cet honneur*. Né à Mullenhein, dans le pays de Bade, en 1614, 
Jean-Mathias Schneuber' était venu à Strasbourg en 1634, après 
avoir fait ses études à Montbéliard et Dourlach; il obtint en 1637 
une place de professeur au Gymnase, devint rapidement titulaire de 
la chaire de poésie latine à l'Université (1642) et mourut à Stras- 
bourg en 1665. Ami de J. V. Andreae, de Moscherosch, de Georges- 
Philippe Harsdœrfer*, il fut introduit par ce dernier, en 1648, dans 
la célèbre vSociété littéraire fondée à Cœthen, la Fruchtbringende 
Gesellschaft^ que je nommais tantôt et qui réunissait tous les beaux 
esprits de l'Allemagne au commencement de la seconde moitié du 
XVIP siècle. Ses vers n'en sont pas moins lamentables, inspirés 
presque exclusivement par les événements de sa vie privée ou de celle 
de ses amis ; ce ne sont qu'épithalames, vœux de baptême, thré- 
nodies, etc., rédigés en strophes boiteuses ou en médiocres alexan- 
drins ^ Il n'y a point là l'ombre de poésie, non plus que dans la 
singulière rhapsodie sur la comète de 1664, dissertation mi-poé- 
tique, mi-scientitique qui parut l'année de sa mort et ne donne pas 
meilleure idée du savant que du versificateur®. Le seul mérite que 

1. Rorapler écrit, par exemple, ewiei et /œrti.g pour eitel et /ertig ; il 
allonge les mots {spœ/iter, hrukt, pour spœter, brut), il affaiblit l'acceutua- 
tion (brangead, diseh, pour prangend, tisch); il change les- terminaisons 
(die fassen au lieu de die l'œsser], etc. 

2. La Tannengertellschaft compta cependant un poète de plus de valeur 
parmi ses membres, George-Rodolphe Weckherlin (uè à Stuttgart en 1584, 
mort à Londres en 1651), mais il n'a jamais été, que nous sachions, en 
Alsace autrement qu'en passant. 

3. Gœdeke voudrait qu'on écrive Schneeiiber, mais cette accentuation ne 
se rencontre nulle part dans nos sources strasboûrgeoises et Sebiz. contem- 
porain du poète, ne la connaît pas dans sa notice biographique. 

4. Ce poète et conteur nurembergeois, connu encore de nos jours et célèbre 
de son temps, avait étudié à l'Université de Strasbourg, eu 1625. 

5. Jo/icinn Mathias SdincuberK Gedicine. Strassburg, bey Joh. Phil. Mùl- 
ben, 1644, 18°. — Un second volume, que nous ne connaissons pas, parut 
à Strasbourg, chez Josias Stsedel, en lt556. 11 n'est pas probable qu'il ren- 
ferme des pièces plus intéressantes. Rompler lui a rendu en somme un 
mauvais service en l'excitant à prouver que l'on pouvait encore« de ce côté 
du Rhin » (diserseit dess bac/is) chanter en vers haut-allemands (redit 
lioi-li teutsc/i singea kann), et Schill était bien aveuglé par l'amitié en lui 
déclarant, dans la préface, qu'il était inscrit désormais « dans le Livre de 
Ttiternité ». 

6. Desclireibunq des jets erscliienenen Cometen. Strassburg, Fastorius, 
1665, 4». 



l'activité intellectuelle ex ALSACE AU XVII*^ SIECLE 225 

l'on puisse reconnaître au professeur strasbourgeois, c'est qu'il est, 
comme Rompler, l'ennemi mortel de tous les vocables de provenance 
exotique et s'acharne à a arracher la mauvaise herbe des mots étran- 
gers ' ». Ses vers latins, également réunis vers la même époque ne 
valent guère mieux que ses vers allemands*. 

On peut ajouter à ce groupe un jurisconsulte d'origine badoise, 
Jean-Henri Schill, résidant à Strasbourg et qui y fit paraître, en 
1644, un écrit assez bizarre, intitulé La Couronne d'honneur de la 
langue allemande , avec un vocabulaire et des poésies dédicatoires 
de Moscherosch et de Schneuber'. Ce volume de 344 pages ren- 
ferme peu d'idées originales ; c'est surtout un florilège de ce qui a 
été dit déjà par d'autres contre l'extrême confusion des langues 
[Sprachmengerei] à cette époque, et une exhortation véhémente à 
« guérir la langue allemande du mal français^ ». 

Nous aurons terminé l'énumération des littérateurs alsaciens qui 
ont joui de quelque renom pendant les quarante premières années 
du siècle en mentionnant un Strasbourgeois, Georges-Frédéric 
Messerschmid, fils ou descendant d'un autre Messerschmid, qui tra- 
duisit au XVP siècle quelques romans de chevalerie; il fut lui-même 
avant tout un traducteur ou plutôt un arrangeur de productions lit- 
téraires empruntées à l'étranger. Son principal opuscule original 
est une dissertation satirique et moralisante, La noblesse de l'Ane et 
le triomphe de la Truie ^, de beaucoup inférieure au Ganskœnig de 

1. Il adresse à son ami Chorion (J.-H. Schill) à l'occasion de sa Couronne 
d'honneur de la langue allemande, déjà mentionnée, une poésie, où l'on 
rencontre la strophe suivante: 

Weil aber die siinden FrantzœsUches sinneti 

Die straffen anziinden Uitd wxlsches beginneii 

So brxnnet das feur '. Die machen die alte besUi-iidigkeit teiir. 

Mais les bons Allemands 

... Ziehcn der sprache 

Mit bilUger rache 

Dell hxsstich gestiickelten bettelrock ab. 

(Gedichte, p. 355-356.) 
D'ailleurs, comme Rompler, Schneuber introduit une orthographe nou- 
velle; il écrira /œss^en pour /é88Zen. mœnschllch ^our menschlich, ge- 
bœtten pour gebeten, ra^cken pour recken, blomen pour blumen. etc. 

2. Fasciculus poêmatum latinorum, Argeutorati, 1656, 4». Cf. aussi sur 
Schneuber l'article de M. E. Martin dans l'Allgemeine deutsche Biographie 
XXXII, p. 172. 

3. Der Teutschen Sprach Ehren-Krantz darinn der bissher getragene 
Bettelrock der deutsclien sprache auss- und hiergegen sie mit ihren eigenen 
Kleidern und Zierde angesogen wird, Strassburg, Joh. Phil. Mùlb., 1644, 
12°. L'ouvrage parut sous le pseudonyme de C/io/v'on. Schill ne figure pas dans 
la Allgemelne deutsche Biographie, où il aurait mérité une petite place. 

4. Il y avait intention préméditée de double entente quand l'auteur 
déclare que sa langue est « coller Frantsosen » . 

5. Von dess Esels Adel und der Saw Triumph, eine sehr artige, lustige 

R. Reuss, Alsace, II. 15 



22(1 l' ALSACE AU XVII*' SIKCI,K 

Spangenberg, œuvre iiii-partie prose el vers, pédante et vulgaire 
pour le fond, au style lourd el trivial. Il a choisi, de prélérence, des 
auteurs italiens pour leur faire subir la transformation, fort à la 
mode depuis Fischart, qui consistait à les accommoder au goût ger- 
manique \ Nous nommei'ons seulement ici V Hospidale dei pazzi in- 
ciirubili du chanoine Thomas Garzoni (1549-1589)* et plusieurs 
écrits d'Antonio-Maria Spelta, de Pavie, mort en lt)32, auteur de 
nombreux ouvrages italiens et latins, entre autres de la Haggia e di- 
lette del pazzia, que Messerschmid translata, plus ou moins directe- 
ment et librement, avec d'autres écrits du même*. Plusieurs traduc- 
teurs restés anonymes pour nous, ont vers la même époque, mis en 
allemand les auteurs français à la mode, Nicolas de Montreux* et 
Honoré d'Urfé*, dont les romans galants et champêtres, les Ber- 
geries de Juliette, la Sylvanire et surtout ÏAstrée^ tirent pendant près 
d'un demi-siècle les délices des âmes sentimentales d'outre-Rhin. 
Plus tard encore, à un moment où la littérature française suivait déjà 
des sentiers tout nouveaux, on traduisait de préférence en Allemagne 
et en Alsace les écrivains d'outre-Vosges de l'époque antérieure, 
V Histoire de V amoureuse Lozie d'Antoine du Périer*, V Ariane de 



und Uebliclie Beschreibung, etc.voa Griphaugao Fabro-Miranda. Sans lieu 
(Strasbourg), 1617, 8». Nous ne sommes pas absolument sur d'ailleurs que 
cette lougue el pédante facétie, ue soit pas imitée, elle aussi, de quelque 
modèle étranger. 

1. « Jn einem teutschon modell cergossen und ungefœhrlicli, oben hin, 
icie man den grindigen Lausst in unser Muiterlallen ûber oder drunder- 
gesetàt, » comme l'exprime, en termes intraduisibles, le titre du Gargantua 
de Fischart. 

2. Spital unheylsanier Narren und Nœrrinnen Herren Tkomasii Gar- 
zoni... teutsch gemacht durch G. F. M. A. Strassburg, 1618, 8°. 

3. Sapiens ^tuUitia, d. i. die /duge Na/-f/ieit, ein Brunn des WoUusts, 
ein Mutler dur Frecvdon, ein Herrsckerin aller guten Humoren, oon Anto- 
nio Maria Sfielta, au.ss italiœnisclier Spraclie in dieleutscrie oersctzt durc/i 
G. F. Messerscbmid, Strassburg, 1615,0°. - 11 peut avoir utilisé la tra- 
duction française de Garou. 11 est vrai que l'édition de La sage Folie que 
nous connaissons (Rouen, Cailloué) est de 16o5. 

4. Nicolasde Montreux, natif du Maine, né vers 1561, mort à Paris bientôt 
après 1608, écrivait ses livres sous l'anagramme d'Olénije du Mont-Sacré. 
Le plus célèbre est les Bergeries de Juliette, dont la traduciion [Die SchœJ- 
J'erey con der schœnen JuUana) parut à Strasbourg, cbez Lazare Zetzner, 
de 1615 à 1617. On ne se contenta pas de traduire le livre; on en publia 
des morceaux choisis, espèce de manuel du bon ton, Scliatzkammcr con 
allerley der sc/iœnsten, ziorlir.liaten Orationen, SendbrieJJén, Gesprœclien 
auss den J'unnf Buc/iern der ScliœJJereien con der sc/iœnen JuUana, eic. 
Strassburg, Zetzners Erben, 1617, 8". 

5. Une traduciion de VAstrée fut éditée et mise en vente à Strasbourg 
par Paul Lederiz, en 16iy, en deux volumes ia-8°. 

6. Tlieatrum amoris ander Titeil, darinnen begriejen die Histori der 
cerliebten Loziœ, etc. Francfort, 1629, 8*. 



l'aCTIVTTÉ TXTF.I.LKCTUFI.r.F. EX ALSACF. AU XVIl'^ SlÈCLF 227 

Des Marets\ le Chasse-Ennuy àe Louis Garon, etc.*. Ce dernier 
fut réimprimé plusieurs fois àStrasbourg et jusqu'en 1669 ^ 

Sans doute il y eut, en dehors des écrivains que nous venons de 
nommer, bien d'autres rimeurs de vers en Alsace, dans la première 
moitié du XVII* siècle. L'usage et les traditions de famille entraî- 
naient une foule de braves gens, nullement poètes, à taquiner la 
Muse, pour payer leur « tribut d'hommages* » aux frères et sœurs, 
oncles, tantes, cousins, cousines, amis et connaissances, qui con- 
volaient en justes noces, baptisaient les nouveaux arrivants ou 
enterraient leurs morts. Cette dernière catégorie surtout est re- 
présentée par un contingent formidable, et l'on peut dire qu'en 
Alsace, tout au moins, ce siècle a été l'âge d'or des Epicedia en 
prose et en vers; dès que l'un des dignitaires de l'État, de l'Église 
ou de l'École fermait les yeux, il n'y avait point de professeur, de 
pasteur ou de candidat qui ne se crût tenu de déposer au moins 
quelques vers hébreux, grecs ou latins sur sa tombe, en guise de 
couronne funèbre, tandis que la plupart des « laïques » se conten- 
taient de lamentations en langue vulgaire. Mais ce ne sont pas là 
des productions littéraires auxquelles il soit permis de s'arrêter, 
encore qu'elles soient parfois infiniment précieuses pour l'histoire 
des familles et l'histoire des mœurs ^ 

Nous n'avons pas parlé jusqu'ici d'un groupe important de poètes 
alsaciens de cette époque ; ce sont les néo-latins. Leurs premières 
habitudes intellectuelles, leur profession plus tard et leur dédain 
pour le jargon de la foule ont poussé bon nombre d'esprits distin- 
gués à manier de préférence les mètres antiques et à se servir d'une 
langue qui n'était point alors celle de l'érudition seulement, mais 
aussi celle des belles -lettres et de la diplomatie. Ces auteurs ont 

1. Ariana con Herren Dos Marets... teutschgegeôen durch G. 4 RUchter] 
Leyden, 1644, 12,-. '" 

2. EsoUium melanclioUœ d. L Unlust-Vertreibcr oderzioey tauserxd 
lehrreicke... Spruch... Ausschlœg, artiye Ho/reden auss Ludooici Caron 

frantzœstschem Tractai le Chasse Ennuy, etc. Strassburg, 1643,8° 

3. £'a?i7m/n, etc. Strassburg,Jos. Stsedel, 166y, 18". 

4. La formule « zur bezeugung schuldiger ehrfurclit, ou schukUgen 
gehorsams » mauque raremeot sur le titre de ces pièces qui n'ont de poé- 
tique que le nom . 

5. 11 en est de même pour des pièces de vers qui n'ont qu'un intérêt pure- 
ment liistonque, comme certaines feuilles volantes, pamphlets politiques 
etc., encore qu'ils soient volumineux comme lelégie du pasteur Gaspard 
Bruno, de Schwmdratzheim (Poelisehes dock reckt- and schri/tmœssiges 
Pers/jekUe, etc.) décrivant la « très attristée et accablée ville libre de Stras- 
bourg » et ses lamentations après la défaite de Nœrdlingeu. (Strasbourg 



228 l'ai.sack au xvii'' siècle 

été assez nombreux, mais leur réputation n'a jamais franchi le cercle 
étroit de leurs confrères, ce qui s'explique aisément, et par la na- 
ture même de leurs œuvres et par l'époque à laquelle ils ont vécu. 
J'ai déjà mentionné Mathias Schneuber;on peut nommer encore son 
(.oUègue à riniversité, Robert Kœnigsmann ^ ; Nicolas Furich, 
médecin à Strasbourg ^ ; Jean-Michel Moscherosch, dont il sera 
question tantôt. Samuel Gloner est certainement le plus doué du cercle 
des néo-latins strasbourgeois ; né en 1598, il est mort prématuré- 
ment en 1642, après avoir été longtemps professeur au Gymnase, et 
sans arriver à la chaire universitaire qu il avait toujours ambitionnée' . 
Gloner a été aussi le plus fécond des poètes de son groupe; il a 
mis en vers élégiaques de nombreux livres de l'Ancien -Testament, 
les Proverbes de Salomon^, V Ecclésiaste^ , le Cantique des Cantiques * ; 
il a composé des poèmes sur la Nativité du Christ''^ sur le Jugement 
dernier*^ sur l'Histoire de la Passion^, sur la Fête séculaire du Gym- 
nase de Strasbourg*". Le meilleur de ses ouvrages au point de vue 
de l'art, est son récit de la Passion « pleurée en un chant héroïque » 
et dont les cinq livres décrivent l'institution de la Gène''\ le pèleri- 
nage au Mont des Oliviers, les séances du Sanhédrin, les scènes de- 
vant Pilate et le sacrifice suprême au Golgotha. Bien qu'il y ait 

1. Né à Strasbourg en 1606; professeur d'éloquence latine en 1650, mort 
en 1663. 

2. Furich doit être né vers la fin du XVI' siècle; ses Poëmata miscel- 
lanPtt furent publiés à Strasbourg chez Hollaud Findler, en 1624. Sept ans 
plus tard, parut son poème principal sur la pierre philosophais, une des plus 
obscures productions que j'aie été condamné à parcourir (Chryseidos llbri IV 
sice poëma de lapide phllosophoru/n, Argentorati, Welper, 1631, 4"), mais 
recherchée à cause du titre, gravé par Jacques vau der Heyden, et repré- 
sentant le grand Auditoire (Brabeuterion) de l'IJaiversité. 

3. Nous renvoyons pour les détails à notre étude sur Gloner dans la 
Festsr.hri/t, déjà indiquée. 

4. Procerbia Salomonis régis.... paraphrasi elegiaca conversa, etc. 
Durlaci, Senfïtius, 1621, 16». 

5. Ecclcsiastes Salomonis elegiaeo carminé eœpreésus, etc. Argentorati, 
Repp, 1626, 16°. 

6. CantLcuni canlicorum Salomonis elegiaeo carminé donatum, etc. 
Argentorati, Repp, 1627, 16". 

7. Naticitas Jesu Christiheroico carminé scripta, etc. Argentorati, Repp, 
1626, 16». 

8. Judiciuni extremum heroïco carminé scriptum, etc. Argentorati, 
Rihel, 1625, 16». 

9. Historia passionis et mortis Domini ac sercatoris nostri Jesu Christi 
/leroico carminé dejleta, etc. Argentorati, Repp, 1626, 16». 

10. Carmen sa'culare M. Samuelis Gloneri poëtœ laureati recitatum 
publiée, etc. {C/iristliches Jubcl/est, 1641, p. 159-204.) 

11. Notons, comme détail caractéristique pour cette époque, qu'au milieu 
du récit de la Cène, on trouve (p. 14), une violente sortie contre les calvi- 
nistes et leur interprétation des paroles sacramentelles. 



l'activité intellectuelle ex ALSACE AU XVII^ SIECLE 229 

souvent un singulier mélange de mythologie païenne et chrétienne 
dans ces vers généralement harmonieux, on n'y peut méconnaître 
un certain souffle, religieux plus encore que poétique, qui valut au 
poète quelques succès de son vivant, mais ne l'a point protégé contre 
le plus complet oubli. Les vers allemands de Gloner au contraire, 
qu'ils traitent de matières sacrées ou profanes % sont absolument 
sans valeur '. 

Il en est de même pour un autre des poètes néo-latins de l'Alsace 
un peu postérieur, le seul d'entre eux, à vrai dire, qui ayant joui de 
son vivant d'une notoriété considérable, ait su la conserver dans 
une certaine mesure ou plutôt la retrouver de nos jours : c'est 
Jacques Baldé. Encore peut-on affirmer, sans lui faire tort et sans 
offenser en rien la vérité, qu'il doit une partie de sa réputation au 
fait d'avoir porté la robe de la Compagnie de Jésus et d'avoir été 
l'aumônier d'une cour souveraine. Il a trouvé dans ces milieux les 
encouragements et l'appui qui ont fait défaut à d'autres, et l'Ordre 
qui veilla sur ses premières études, et auquel il appartint de très 
bonne heure, désireux de fournir aussi bien des poètes que des sa- 
vants, des diplomates et des martyrs, n'a rien négligé pour mettre 
en lumière un talent très réel d'ailleurs. Né le 4 janvier 1604 à En- 
sisheim, dans la Haute-xA.lsace, où son père était secrétaire de la 
Chambre des comptes, le petit Jacques commença ses classes à Bel- 
fort, puis les continua chez les Révérends Pères de sa ville natale 
et fut envoyé faire des études de droit à l'Université d'Ingolstatt. A 
la suite d'une crise intérieure' le jeune homme résolut de renoncer 
au monde et se présenta comme postulant au noviciat dans la Com- 
pagnie de Jésus, à Landsberg, en 1624. Deux ans après, Baldé était 
admis dans l'Ordre à Munich, et tout en continuant ses propres 
études, il commençait à enseigner au Collège de la résidence élec- 
toi'ale. Transféré plus tard à Ingolstatt, chargé de l'éducation d'un 

1 . If en a mis au bas d'un recueif de gravures bibliques, édité par Chris- 
tophe van der Heydeu en 1625 (voy. Reuss, Gloner, p. 27, pour les détails) ; 
quinze ans plus tard, il a composé un poème élégiaque sur la mort du duc 
Bernard de Weimar (voy. ibid.,^. 72) et de nombreux épithalames, etc., 
selon la mode du temps. 

2. En dehors de Strasbourg, nous ne voyons guère à mentionner dans ce 
groupe que Thomas Kessler, de Colmar, qui composa, dès 1608, un poème 
héroïque analogue, Natalicium RedemptorisJesu Christi, imprimé à Stras- 
bourg. (Grandidier, NouoeLles Œuores inédites, II, 303.) 

3. C'est le lendemain d'une soirée passée à donner une sérénade à une 
jolie fille d'Ingolstatt que le jeune homme de 19 ans doit avoir frappé à la 
porte du Collège de cette ville. (Voy. G. Westermayer, Baldes Lebenund 
Werke, Mùnchen, 1868, 8*. — L. Spach, Œuores choisies, V, p. 25-59. — 
Bruuner, .7ac(/ues Baldé, Guebwiller, 1865,8°.) 



230 i/alsace'au xvii^ siècle 

prince bavarois, envoyé d'abord à Landshut, puis à Amberg, comme 
prédicateur, il passa les quatorze dernières années de sa vie à Neu- 
bourg sur le Danube, et y mourut le 9 août 1668. Autant ses poé- 
sies allemandes, soit religieuses, soit profanes, sont lourdes et in- 
digestes \ autant la facilité de ses vers latins mérite d'être signalée. 
Non pas qu'il y ait là une inspiration poétique bien supérieure en 
elle-même à beaucoup d'autres poètes latins du XVII*' siècle ; il est 
absurde d'appeler Baldé un « génie exceptionnel « et d'affirmer que 
« ses strophes sont dignes du siècle d'Auguste » ou bien « éthérées 
comme les chants du Paradis de Dante* ». Mais il est incontestable 
que si la langue de Baldé est forcément un pastiche de la littéra- 
ture classique, ce pastiche est habile et que parfois il fait illusion. 
Le poète est si pénétré de son sujet, politique ou religieux, qu'il 
triomphe de l'obstacle que lui oppose la langue morte employée pour 
émouvoir les vivants et, surtout quand l'enthousiasme religieux et 
la passion politique l'animent et l'entraînent, ses vers cessent d'être 
pour lui, et par suite aussi pour nous, de brillants exercices de 
rhétorique. Son talent de versification reste toujours considérable, 
alors même que la matière ne l'inspire guère. Et de fait, beaucoup 
des sujets traités par le jésuite alsacien n'ont en eux-mêmes aucun 
intérêt, sans qu'on puisse lui en faire un reproche, puisque aussi 
bien le cycle poétique dans lequel les règles ecclésiastiques et les 
convenances sociales enfermaient un religieux du XVII® siècle était 
bien étroit. Sur les quatre-vingt mille vers environ que compte 
l'œuvre de Baldé, au dire d'un admirateur enthousiaste, qui ne les 
avait certainement pas tous lus ni surtout comptés, on sacrifierait 
sans aucun scrupule les trois quarts ; le reste sufQrait pleinement 
pour apprécier dune manière équitable le poète. Les poèmes sati- 
riques nous paraissent aujourd'hui bien démodés, et l'on trouverait 
assurément bizarre qu'un prédicateur admiré, un panégyriste de la 
Sainte-Vierge publiât de nos jours « l'éloge des hommes maigres » 
(Agat/iyrsus) et « l'éloge des hommes gras » {Antagathyrsus), la sa- 
tire sur 1(1 Conictc et la Consolation des j)od(i};;ri(jii('s. Kn lisanl son 



1. (Jn n'a qu'à lire VAgathyrsus [VÉloijp. des yens niair/res] enlaiio et puis 
en allemand, ou à comparer les 0(/(C' parthenifuj du poète avec son Ehren- 
pieiss der allersclu/lstcn Jungk/raioen und Multer Gottes Mariai, pour se 
rendi'e compte de la ditïerencc, ce qui prouve bieu que V in sjti ration poé- 
tique n'est pas grande, car elle aurait dompté la langue rebelle. C'est la no- 
blesse native du latin classique, si supérieur à l'allemand d'alors, qui 
soutient le poète et l'empêche de trébucher, comme il fait en se servant de 
l'idiome maternel. 

2. L. Spach, op. cit., p. 57. 



l'activité INTKLLECTUELLE en ALSACE AU XVIl'" SIECLE 231 

drame de la Fille de Jephté^ on est surtout étonné de le voir gâter 
un aussi beau sujet en le touriiant en symbole annonçant la venue 
du Sauveur, et les deux principaux poèmes didactiques, Z)e Vanitate 
mundl et ï Urania uictrix nous laissent froids, bien que « les critiques 
contemporains de Baldé y aient vu l'un de ses titres incontestables 
à l'immortalité ». Pour apprendre à goûter vraiment Baldé, pour 
pouvoir lui rendre justice, il faut laisser de côté ces grandes « ma- 
chines » poétiques, prendre en main les volumes de ses Sylves eX. de 
ses Odes et étudier ses poésies lyriques, politiques ou religieuses. 
Je ne sais s'il a voulu « jeter le mysticisme chrétien dans le moule 
d'Horace », mais en tout cas le « mariage des idées païennes et des 
idées chrétiennes » ne lui a pas toujours également réussi et le mé- 
lange continuel des divinités de l'Olympe et du Tartare avec les 
personnages de la mythologie chrétienne choquera tout lecteur déli- 
cat. C'est le défaut de tous ces néo-latins chrétiens, et le luthérien 
Gloner en est déparé tout autant que son confrère catholique. Mais 
en dehors de ces fautes de goût, il y a dans ses pièces lyriques reli- 
gieuses, dans ses Odes à la Sainte-Vierge, des morceaux d'une en- 
vergure très belle et qui dépassent tout ce qu'ont fait dans cette 
langue ses contemporains. Il en est de même pour ses Odes poli- 
tiques, qui nous fournissent de nombreux exemples de l'entx'aîne- 
ment avec lequel le Jésuite alsacien prenait parti pour sa patrie 
nouvelle^ et ses chefs. Baldé est le panégyriste ardent du duc 
Maximilien de Bavière, du vieux Tilly, qu'il alla contempler sur son 
lit de mort, de l'empereur Ferdinand II, dont il approuve les actes 
les plus barbares ; il lance ses invectives les plus violentes contre 
tous ceux qui ne marchent pas sous la bannière de l'Eglise et des 
Habsbourgs, contre Wallenstein, le traître, et contre Gustave- 
Adolphe, l'Attila du Nord. Dans ces pièces au moins, encore quily 
en ait beaucoup d'obscures, on sent palpiter les éternelles passions 
humaines sous l'enveloppe latine, et l'on salue le poète, alors même 
qu'on regrette d'avoir à blâmer le prêtre chrétien. 

Il faut d'ailleurs, pour les apprécier, lire ces productions poétiques 
dans la langue même de l'auteur. On a rendu de nos jours, à notre 
avis, un bien mauvais service à Baldé, en traduisant une partie 
notable de son œuvre en vers allemands. En dépouillant ses odes de 
leur vêture naturelle et du rythme sonore qui fait leur charme prin- 

1. L'Alsace n'est pas absolument absente de l'œuvre du poète ; il en 
parle, — à de longs intervalles. — dans ses vers, mais sans insister beau- 
coup, ce qui ne saurait nous étonner, Baldé n'étant jamais, que je sache, 
revenu dans la province qui l'a vu naître, après l'avoir quittée à dix-huit 
ans. 



232 l'alsaci: au xyii** siècle 

ripai, on aiiiéno involontairement le lecteur attentif à y sentir trop 
souvent le vide de la pensée ^ 

On peut mentionner enfin, mais bien en arrière de Baldé, l'œuvre 
d'un coreligionnaire un peu plus âgé, Guillaume Scher, avocat de 
lofficialité de Strasbourg, la Gigantomacliia Mansfeldiana, poème 
sur le siège de Saverne par Ernest de Mansfeld en 1622. Ce poème 
de douze cents vers publié à Mayence, en 1629, présente surtout un 
intérêt historique, bien que l'auteur ait des prétentions littéraires 
très prononcées*. 

Le seul point de contact véritable que la poésie néo-latine ait 
eu, en Alsace même, avec le grand public, c'est le théâtre qui lelui a 
fourni. Dès les débuts de la célèbre Ecole latine fondée par le Ma- 
gistrat de Strasbourg, en 1538, son directeur, Jean Sturm, avait con- 
sidéré comme un exercice utile et même indispensable de faire 
pénétrer Icspril de l'antiquité dans l'âme de la jeunesse scolaire, 
non seulement par l'étude érudite de ses chefs-d'œuvre oratoires ou 
dramatiques, mais en faisant représenter aux jeunes Strasbourgeois 
les plaidoyers de Gicéron, les comédies de Térence, les tragédies de 
Sophocle, d'Euripide ou de Sénèque. Quand l'influence du premier 
recteur de l'Académie pâlit devant l'autorité grandissante des repré- 
sentants d'un luthéranisme exclusif, les scrupules vinrent au Magis- 
trat, comme ils étaient venus d'abord aux ministres, sur les dangers 
d'une éducation aussi païenne, et l'on se mit à remplacer dans les vingt 
dernières années du XVI* siècle et les vingt premières du siècle sui- 
vant les pièces classiques jugées dangereuses pour les mœurs et sur- 
tout pour la foi, par des drames plus modernes, écrits par dès auteurs 
(jii'tjn pouvait censurer sans inconvénient ou même supprimer s'ils 
venaient à déplaire. Gette activité sur le terrain du drame scolaire 
n'est nullement propre à l'Alsace et on la rencontre partout en Alle- 
magne, vers la même époque. Mais elle a été particulièrement intense 
à Strasbourg de 1600 à 1620, et c'est là qu'ont été composées des 



1. Nous ne nous arrêterons pas à donner ici la bibliographie chronologique 
de l'œuvre de Baldé; on la trouvera dans l'ouvrage de Westermeyer, déjà 
cité, llsuflirade dire que les O/iet-a /lortica réunis une première fois à Co- 
logne en 1(540, y furent réimprimés en 1660 en six tomes in -4°. La pluparl 
des poèmes de Haldé eurent, de 16.i8 à 166::!, plusieurs èditious, presque 
toutes il Munich, quelques-unes à Amberg. Quand llerder eut, en 1796, rap- 
pelé raiteniioii du public sur le poète absolument oublié, ou eu fit des édi- 
tions choisies modernes qui suUironi amplement aux curieux. 

i!. Nous avons longuement analysé ce poème daus notre étude Un Poème 
aUaticjw; relatif au comte Ernest de Mans/eld, etc. (Reçue d'Alsace, 1878.) 
Voy. aussi sur lui les Xouoelles Œuores inédiles de Grandidier, publiées 
par M. l'abbé ingold, II, p. 453. 



l'activité intellectuelle en ALSACE AU XVII' SIECLE 233 

pièces nombreuses qui ont fait ensuite le tour des tréteaux ou des 
estrades scolaires dans les centres du Nord et du Midi. 

On a fait tout récemment encore l'historique fidèle et détaillé de ces 
représentations brillamment jouées dans la grande cour du Gymnase, 
avec de beaux décors, grâce à de notables subsides de la ville, par la 
jeunesse académique, revêtue de riches costumes. A ces premières, 
— d'ordinaire sans lendemain, — n'assistaient pas seulement les 
autorités, les étudiants et les bourgeois, mais de nombreux négo- 
ciants venus pour les foires, des savants étrangers et souvent même 
des personnages princiers, se déplaçant tout exprès pour jouir d'un 
pareil spectacle'. Nous ne saurions entrer ici dans le détail de ce 
récit, ni faire l'énumération complète de tous les drames produits 
sur le theatrum du Gymnase ; beaucoup d'ailleurs sont l'œuvre de 
poètes étrangers, comme le Jérémie de Kirchmeyer ou Naogeorgus, 
le Plagium ou V Enlèvement des princes saxons de Cramer, V Incendie 
de Sodome d'André Saur, le Baltltasar de Hirtzwig, etc. Nous 
nous bornerons à mentionner les trois auteurs strasbourgeois qui 
depuis le début du XVIP siècle ont fourni des pièces latines nou- 
velles pour la scène de la ville libre ou des traductions allemandes 
de ces pièces pour le public non lettré qui s'y rendait en foule. Le 
premier en date est Wolfhart Spangenberg, dont nous avons déjà 
parlé, et qui traduit successivement en langue vulgaire le Jérémie de 
Naogeorgus 1603), YAlceste de Buchanan (1604), YHécube d'Euri- 
pide(1605), le .S'a«/d'un inconnu ( 1606), l'Jyax de Scaliger ( 1608), 
Y Amphitryon de Plaute (1608), le Balthasar de Hirtzwig (1608) . Le 
second est Jean-Paul Crusius, né à Strasbourg en 1588, professeur 
au Gymnase depuis 1613, nommé professeur de poésie latine à l'Uni- 
versité en 1627, et décédé deux années plus tard. On joua de lui en 

1611 un Crésus, tiré du récit d Hérodote et, en 1617, un Héliodore, 
le premier traduit en allemand par Isaac Frœreisen, le second trans- 
laté par George Eck. Le troisième enfin de ces poètes, le plus 
connu de tous et le plus original, est Gaspard Brulow, né en 1585 
près de Pyritz en Poméranie ; venu à Strasbourg en 1609, pour y 
continuer ses études et retenu sur les bords de 1111 par ses maîtres 
qui appréciaient ses talents, il devint professeur au Gymnase dès 

1612 et fut promu aune chaire de l'Académie en 1615. Chargé dans la 
suite de diriger en même temps l'Ecole où il avait débuté (1622), il 

1. Aug. Jundt, Die drarnatischen AuJfUhrungen im Gymnasium su 
Strassburg, Strassb.. Schmidt, 1881, 4». — Joh. Crûger, Zur Strassbur- 
ger Schulkomœdie. (Festschrift, I, p. 305 ss.) — Gœdeke, Grundriss, I, 
p. 416, ss. 



234 LALSACE AU XVII* SIECLE 

occupa encoro la nouvelle chaire d'histoire à l'Université ( l62Gj et 
mourut l'année suivante d'une maladie de poitrine. Ses pièces nom- 
breuses, écrites avec une certaine verve et une grande entente de la 
scène, en trimètres iambiques, offrent des sujets pris indifFéremment 
dans la Bible, la mythologie antique, la légende et l'histoire. L'action 
y est accompagnée ou coupée par des chœurs, composés par Thomas 
Walliser, dont il sera (juestion plus lard. Grâce à cette musique et 
à la munificence du Magisti-at, les drames de Brulow richement mis 
en scène eurent alors un grand et légitime succès. Il avait débuté 
par une Andromède (1612) qui fut suivie par la « tragédie sacrée» 
d'^//c ( 1613). L'année suivante, il produisit sur les planches une 
Chariclée dont il avait emprunté le sujet aux Histoires éthiopiennes 
d'Héliodore; en 1615, c'est encore lui qui fournit la pièce annuelle, 
Nabuchodonosor, « comédie sacrée », prise dans le livre de Daniel et 
dirigée contre toute idolâtrie. En 1616, l'infatigable auteur faisait 
représenter un Jules César qui se prolonge jusqu'à la mort de Gléo- 
pâtre et en 1621 enfin, un Moïse, « tragicomédie sacrée », racontant la 
sortie d'Israël de la servitude d'Egypte \ La guerre de Trente Ans 
s'étant brusquement rapprochée de l'Alsace, les pères de la Répu- 
blique jugèrent plus nécessaire de salarier des mercenaires que 
des acteurs et des poètes, et le Moïse fut le dernier drame scolaire 
joué sur le theatrum^ désormais abandonné, du Gymnase de Stras- 
bourg*. 

Produites en latin devant un public d'élite, ces pièces ne pou- 
vaient intéresser la bourgeoisie que par l'apparat extérieur de la 
mise en scène, car les scénarios en langue vulgaire qu'on distribuait 
aux assistants leur facilitaient bien la compréhension de l'action 
dramatique, mais ne suppléaient pas entièrement à leur ignorance de 
la langue savante et tout le monde ne pouvait pas acheter une tra- 
duction complète. Aussi le public cherchait-il volontiers des spec- 
tacles plus accessibles, moins solennels et moins érudits; il les 
trouvait, soit dans les représentations données par des troupes 
d'acteurs ambulants qui s'ai'i-êtaient à Strasbourg lors des grandes 
foires annuelles, soit dans celles que lui offrait la corporation des 
Maîtres chanteurs de la cité même. C'est un épisode fort curieux de 
l'hisloii'e de l'art dramatique en Allemagne et particulièrement en 

1. Janke, Ueber den gekrœnten Strassburger Dichter Caspar Brûlow aus 
Pyriti. Pyritz, Giese, 1880, 4". (Programme du Gymnase de P.) 

2. En 166s, irois reiirésentaiions dramatiques eurent encore lieu, sans 
doute à l'occasion du centenaire, un peu retardé, de la création de l'an- 
cienne Académie de Strasbourg, mais nous ignorons quelles pièces y furent 
jouées. (Juudt, p. 48.) 



l'activité intellectuelle en ALSACE AU XVII* SIECLE 235 

Alsace, que cette apparition des « comédiens anglais » qui, de 1596 
à 1618, arrivent par troupes de douze à quinze personnes, sous la 
conduite de Thomas Sackville, Robert Browne, Richard Machin, 
John Spencer, etc. Ils représentaient, — mais certainement en 
allemand et non pas dans leur langue maternelle, — dans les 
poêles des corporations de métiers, des tragédies, des comédies et 
des pastorales dont les procès-verbaux du Magistrat nous ont trans- 
mis tout au moins quelques titres : Suzanne, Daniel dans la fosse 
aux lions ^ Le Fils prodigue, Pyrame et Thishé, Roméo et Juliette, La 
Prise de Constantinople, etc. Mais comme au fond, ce sujet, quelque 
intéressant qu'il soit, n'appartient pas à l'histoire de la littérature 
alsacienne, nous ne pouvons que l'effleurer ici ^ Nous ferons de 
même pour la mention trouvée dans les comptes rendus des séances 
du Conseil des XXI, relative à la venue d'un imprésario de L3'on, 
nommé Jean Florian qui, arrivant à Strasbourg en 1615, avec une 
troupe d'une dizaine de personnes et « une bonne musique'», 
demande la permission d'offrir au public « de bonnes pièces 
morales ^ ». 

Une concurrence plus durable au drame scolaire, et qui mérite en 
tout cas d'être plus longuement signalée dans ce chapitre, puis- 
qu'elle met en lumière des pièces de fabrication locale, c'est celle 
des Maîtres chanteurs ou phonasques de la ville libre impériale*. 
Strasbourg possédait, dès le XV« siècle, une association de Meister- 
singer, composée principalement, comme ailleurs, d'honnêtes arti- 
sans, démangés par l'envie de rimer, auxquels venaient se joindre 
quelques rares savants qu'aucun orgueil de caste n'empêchait de 
frayer en si modeste compagnie. Bien que la poésie lyrique et 
didactique fût le champ clos ordinaire de leurs luttes pacifiques, les 
maîtres chanteurs donnaient de temps à autre des représentations 

1. M. Jean Cruger a réuni dans une série de feuilletons de la Sirass- 
burger Post (décembre 1886) tous les textes relatifs à ces comédiens anglais 
qu'il a retrouvés aux archives de la ville. 

2. XXI, 1615, fol. 130^ et 176a, Était-ce une espèce de troupe d'opéra ou ce 
Fluriau voulait-il jouer des pièces françaises? Les textes n'en disent rien 
et cela nous parait peu probable. — Les premiers comédiens français de 
Paris, qui jouèrent à Strasbourg, se produisirent le 15 mai 1697. (Lobsteiu, 
op. cit., p. Ii8.) 

3. La dernière tournée dramatique de ce genre que mentionnent nos 
sources est celle d'un nommé Hippol, de Hambourg, qui sollicite l'autorisa- 
tion, lors de la foire d'automne 1700, de jouer une pi'»ce d'origine anglaise. 
Le Chêne royal. (XXI, 1700, fol. 32.) 

4. Voy. sur eux Beitrœge sur Geschichte der Musik im Elsass und be- 
sonders in Sirassburg, von i . F. Lobstein. Strassb., Dannbach, 1840, »°, et 
la brochure de M. E. Martin. Die Meistersœnger oon Strassburg, Strassb., 
Schultz, 1882, 8". 



236 l'alsace au xvii^ siècle 

théâtrales, soit au poêle des Pelletiers, soit au poêle des Maçons, et 
faisaient payer au public un droit d'entrée minime, pour en couvrir 
les frais*. C'est pour eux que Wolfhart Spangenberg, membre de 
l'association, composa sans doute sa comédie Esprit et Matière, 
publiée en 1(508*, peut-être même les autres comédies que nous 
avons déjà mentionnées plus haut '. En 1605, ils avaient joué le 
Jugement de Salomon, en 1607, la tragédie de Rosamonde, en 1609 
une comédie intitulée Bonheur et Malheur, an 1617, le Meurtre d'Abel, 
en 1^2i, Jules- César*. En 1633, ils offrent au public un Z)/a/og«e 
chrétien de la mort de Judas Macchabée, hommage rendu à la mé- 
moii-e de Gustave-Adolphe de Suède*. D'ordinaire, le Magistrat 
laissait se produire sans obstacle ces naïves élucubrations, rédigées 
et jouées par des gens de métier, qui prétendaient contribuer ainsi 
à la diffusion des vérités religieuses et morales. Parfois il se fâchait 
pourtant et frappait d'une amende les acteurs et les poètes, quand 
les pièces étaient données le dimanche et faisaient une concurrence, 
généralement victorieuse, aux sermons de l'après-midi. Une fois 
qu'on se' proposait de jouer, en 1637, le Siège de Jérusalem et la 
captivité du roi Zédécias, non pas même en travesti, mais en simple 
« costume allemand », il alla jusqu'à défendre la représentation 
après avoir fait parcourir à la hâte, par un des censeurs les cinq 
mille vers dont se composait la tragédie. « Ce qu'il y a de moral 
dans la pièce, dit l'ordonnance du Magistrat, MM. les Pasteurs se 
chargeront déjà de le dire du haut de la chaire, et le reste est inu- 
tile ; il faut des prières à la population frappée par la colère divine, 
et non pas des représentations t/iédtrates^. » 

Cela n'empêcha pas les maîtres chanteurs de reprendre plus tard 
leurs séances dramatiques. Nous voyons qu'en 1650, lors des fêtes 
célébrées en l'honneur de la signature définitive de la paix, ils 

1. Il n'y eut pas de véritable salle de spectacle à Strasbourg, avant le 
XVII1« siiî'cle. On jouait soit sur les places publiques, dans des baraques, 
soit dans les auberges ou poêles des tribus. Celui des Maçons fut arrangé 
en 169^, de façon à pouvoir y donner des représeutations pour les officiers de 
la garnison, etc. 11 fut incendié en 17U0, aprt's la représentation de VAcare 
de Molière, et c'est en 1701 qu'on construisit le premier théâtre, bien mo- 
deste, avec l'argent d'un suicidé. {Bull, des mon. historiques, XVIII, 
p. 166.) 

2. Gaist und Fleisch, ein lehrhaj/tifjes Como'di Spiel, (jedrucht zu Strass- 
burg bey Carolo KieJJ'er, 1608, 8». 

.S.'Voy. p. 205. 

4. Urhundliches ûber die Strassburf/er Meistersii'nr/nr von E. Martin, dans 
Strassburfjer Studicn, 1882, vol. I, p. 82-98. 

5. Lobsleio, op. cit., p. 15. 

6. Ibid., p. 86. 



l'activité intellectuelle en ALSACE AU XVU* SIECLE 237 

jouèrent une tragicoraédie, Suzanne \ En 1697 encore, ils 
demandent à représenter un Holopherne, David et Goliath, La 
Calomnie punie, La Mère fidèle; mais ces quatre dernières pièces du 
XVII*^ siècle furent sans doute aussi les toutes dernières repré- 
sentées par leurs soins, car M. le préteur royal Obrecht émit à 
cette occasion lavis qu'il fallait en finir une bonne fois avec ces 
exhibitions et renvoyer ces bonnes gens à leurs métiers '. 

Si nous nous sommes étendu tout particulièrement sur la littéra- 
ture dramatique strasbourgeoise, c'est que les sources font à peu 
près défaut pour le reste de l'Alsace. Colmar, si riche en représen- 
tations théâtrales au XVI'' siècle ^, ne semble plus les avoir connues 
au siècle suivant, sauf quelques représentations de drames scolaires, 
en 1654 et 1657*. Les Pères Jésuites de Molsheim firent jouer une 
tragédie de Charlemagne, dont la représentation dura trois jours, 
lors de l'inauguration de leur Académie, en septembre 1618', et 
sans doute ils offrirent, à intervalles réguliers, soit à Molsheim, 
soit plus tard à Strasbourg^, des spectacles analogues aux protec- 
teurs de leur Ordre et aux parents de leurs élèves. Mais nous igno- 
rons absolument si ces pièces scolaires ont été composées dans le 
pays et pour les écoles alsaciennes. Etant donné le caractère cos- 
mopolite de la Société et le transfert continuel des maîtres de l'en- 
seignement d'un pays à l'autre, cela n'est guère probable, cela est 
même très peu vraisemblable. Il en est de même pour les repré- 
sentations dramatiques offertes au public dans d'autres collèges de 
Jésuites de la province, dont les chroniques et les annales de la 
Société font mention, à Schlestadt, par exemple', ou chez les Fran- 

1. Dacheux, Fragments de chroniques, III, p. 185. 

2. Strassburger Studien, 1882, p. 96. 

3. Voy. X. Mossmann. Les Origines du théâtre à Calmar. Colmar, Jung, 
1878, 8». 

4. Lors de la fête du Gymnase évangélique, le 1" mai 1654, on représenta 
une pièce allégorique, « Colmaria mit den sieben Musis, um welche sieben 
proci sich beicorbcn habenn, et le 20 mai 1657, on joua dans le même établis- 
sement la Comédie de Suzanne. (Chronique colmarienne de Nicolas Kleiu, 
fol. 152b.) 

5. Carolus magnus, plus, sapiens, magnanimus, tragicomœdia, ludis 
augustalihus... data per triduum a studiosa Jucentute Molshemensi. Mols- 
hemii, typis Hartmann, 1618, 4^ 

6. Pour Strasbourg, nous pouvons même l'affirmer catégoriquement, puis- 
qu'il existe à la Bibliothèque de l'Université une série de libretti in-4° et 
même deux véritables affiches de théâtre du Collège des Jésuites pour des 
pièces jouées vers la fin du siècle : Agathocles (1687), Demetrius, Nabucho- 
donusor (1688), Hcrmenigiidus (1692), Eugenia (1694), Asmundus et Aoitus 
(1698). eic. Mais ce sont là des sujets courants pour les représentations sco- 
laires et que nous savons avoir été traités et joués partout. 

7. V. Gèny, Jahrbucher, p. 28, 45, etc. (La Résurrection du Christ, Udon, 
Thomas Morus, etc.) 



23H l'alsacf. au xvii* siècle 

ciscains de Thanii'. Ce n'est donc "pas ici que l'on peut en parler, 
mais c'est dans les chapiti-es relatifs à l'instruction supérieure et 
secondaire qu'il conviendra d"y revenir*. On ne saura si la littéra- 
ture alsatique a vraiment quelque chose à revendiquer de ce côté 
que lorsque des recherches préliminaires dans les archives des 
congrégations religieuses ou dans les comptes des dépenses des 
municipalités, sources également inexplorées, auront fourni les 
matériaux nécessaires sur ce point spécial'. 

Tous les produits littéraires de quelque valeur que nous avons 
mentionnt's jusqu'ici se rapportent, presque sans exception, à la 
première moitié du siècle. Elle n'a pas été riche, on l'a vu, en écri- 
vains éminents ou simplement passables ; mais la seconde moitié 
est encore beaucoup plus pauvre en noms connus. La grande 
misère matérielle, la pénétration croissante des mœurs étrangères, 
les conflits politiques incessants, avaient amené comme une anémie 
générale des esprits, et l'Alsace restait privée forcément d'une 
littérature originale, on pourrait presque dire, d'une vie littéraire 
quelconque. Même lorsqu'il s'agit de simples traductions, l'absence 
de tout talent littéraire est frappante. C'est ainsi que, dès 1655, un 
ancien de l'Église réformée de Strasbourg, Isaac Clauss *, a tra- 
duit, ou plutôt paraphrasé le Cid de Corneille* ; on ne saurait con- 
cevoir trahison plus accentuée que celle des vers du poète par sa 
prose embarrassée et médiocre. 

1. Malachie Tschamser, Annales, II, p. 696,705, 712, 715, etc. (Herméné- 
gilde, Virginie martyre. Calii/ula et Claude, Barlaain et Josap/iat,- etc.) Ce 
sont, comme on voit, les sujets qu'on rencontre dans tous les collèges de 
Jésuites d'Europe. Même la « comédie sur l'expulsion de tous les huguo- 
pots de France glorieusement menée à bout », jouée en 1688, a dû passer 
alors sur tous les tréteaux scolaires de la Compagnie en Europe. 

2. Il se peut fort bien qu'il y ait eu dans les collèges d'Alsace des pièces 
ori(jinale» composées sur les lieux, et rentrant à bon droit dans la littéra- 
ture alsacienne; mais jusqu'ici nous connaissons quelques titres à peine et 
pa-^ de te.xies ; quant à des noms d'auteurs, les annalistes désignent assuré- 
ment le plus souvent comme tel leRev. Père qui avait été chargé de mettre 
la pièce en scène. On n'a pas refait trente fois Herménégilde, Balthasar, 
Daniel dans la fosse aux lions, etc. 

8. 11 y aurait là une très utile et très intéressante monographie à faire pour 
un jeune ecclésiastique laborieux et sagace qui visiterait les dépôts d'ar- 
chives des localités où il y eut des collèges de Jésuites et ferait pour le 
théâtre de ceux-ci ce que MM. Jundt et Cruger ont fait pour le drame sco- 
laire à Strasbourg. 

4. Il s'appelait sans doute Claude à l'origine, comme les DtefriV/;, également 
immigrés, donnèrent â leur nom lorrain de Thierry une forme allemande. 

5. Teutsrhe Schauhahnc, ubcrsetzt con Isaac Clauss con Strassburf). 
Erster Thf-il. Strassburg, Thiele, 1655, in-16. Nous ne connaissons que ce 
premier volume, renfermant le Cid; y en eul-il d'autres, comme le titre 
semble l'indiquer ? 



l'activité INTELLECTUKLI.K KN ALSACE AU XVII« SIECLE 239 

Néanmoins notre province peut revendiquer, dans une certaine 
mesure, deux des noms les plus connus, les plus justement célèbres 
au milieu de la profonde décadence littéraire de l'Allemagne d'alors, 
Christophe de Grimmelshausen et Jean-Michel Moscherosch. L'au- 
teur du Siniplicissimus et celui des Visions de Pliilandre ont passé 
une partie de leur vie sur son sol ou du moins au service de dy- 
nasles alsaciens. Le peintre si fidèle des horreurs de la guerre de 
Trente Ans a fini ses jours comme bailli de lévêque de Strasbourg, 
sur la rive droite du Rhin ; le satirique dont les croquis pessimistes 
nous ont laissé une image si peu flattée de la société de son temps, 
a promené ses pas de l'IIl aux Vosges, de la Sarre au Mein, et a été 
longtemps procureur fiscal de la République de Strasbourg, après 
avoir été bailli de Fénétrange et avant de devenir conseiller de 
régence à Hanau, Mayence et Cassel. Nous éprouvons cependant 
quelque scrupule à revendiquer pour Grimmelshausen une place 
dans la littérature alsacienne. Il ne s'est occupé plus spécialement 
dans ses ouvrages, ni du territoire ni des habitants du pays et, 
malgré ses fonctions officielles, on fera mieux de ne pas le réclamer 
pour notre province^. Mais les mêmes scrupules ne sont pas démise 
pour Moscherosch, bien que lui aussi ne soit pas né sur la terre 
d'Alsace et qu'il n'y ait pas fermé les yeux. 

Jean-Michel Moscherosch naquit en effet, le 5 mars 1600, sur la 
rive droite du Rhin, à Willstaett, petit bourg situé sur les terres 
des comtes de Hanau-Lichtenberg, également possessionnés sur la 
rive alsacienne. Son père, receveur consistorial, descendait-il vrai- 
ment d'un noble aragonais, Marculphe de Musenrosch , que le ha- 
sard avait poussé vers le Nord, ou était-il le rejeton d'un honnête 
bourgeois germain nommé Kalbskopff^ et ses ascendants avaient-ils 
traduit au XVI^ siècle cette succulente, mais peu poétique dénomi- 
nation, par un équivalent composite, forgé de grec et d hébreu ? 
Problème difficile que je ne me charge pas de résoudre et qui d'ailleurs 
n'importe guère, puisqu'il serait difficile de constater par ses écrits 
que Moscherosch eût une seule goutte de sang espagnol dans les 
veines. Fort heureusement doué, il fut envoyé de bonne heure faire 
ses humanités au Gymnase de Strasbourg, puis il les continua à 
l'Université nouvellement créée de cette ville, en même temps qu'il 
s'y appliquait à l'étude du droit. Après avoir conquis le grade de 



1. V^oy. sur Grimmelshauseu et le Simplicissimus, outre les introduc- 
tions de H. Kurtz dans les SimpUcianisrhe Schriften (Leipzig, 186:5), le 
livre de M. Autoine, Paris, 18So, 8°. Louis Spach lui a également consacré 
une noticedaas ses Biographies alsaciennes, tome II, p. 165 ss. 



240 l'alsace au xvii* siècle 

maître es arts en 1624, il entreprit le tour de France, qui commen- 
çait à entrer dans les usages, et séjourna près de deux ans à l'étran- 
ger, s'arrètant particulièrement à Genève, à Orléans et à Paris, 
surtout dans cette dernière cité qu'il devait encore une fois revoir 
vingt ans plus tard. Pas plus cpie d'autres patriotes teutons d'alors 
et de date plus récente, Mosclierosch ne put échapper à l'attraction 
de la grande ville, comme on le voit par ce qu'il écrivait, en un fran- 
çais des plus corrects et des plus vivants, à son ami le poète Hars- 
dœrffer : « J'a}»^ eu ceste félicité de voir ceste ville de Paris, ce 
monde, cest univers, ce Paradis terrestre, où tout vient, où tout va, 
où tout est, et ce que ny l'Allemagne, ny l'Espagne, ny l'Italie, 
ny l'Angleterre, ny les autres Royaumes pourront fournir ny faire 
voir, Paris seul vous le présentera'! » Savant, spirituel, parfaite- 
ment initié à la langue française et aux manières élégantes, il fut 
recherché par divers seigneurs, et remplit d'abord pendant deux 
ans les fonctions de précepteur des jeunes comtes de Linange-Dabo, 
puis il devint bailli des barons de Créhange, dans la petite seigneu- 
rie lorraine de ce nom. Marié, père de famille, veuf et remarié, le 
futur écrivain coulait dans cet obscur coin de terre des jours pai- 
sibles, aiguisant à loisir d'inoffensives épigrammes latines, quand 
la Lorraine fut envahie par les troupes de Louis XIII. Le château 
de Créhange ayant été à peu près détruit, il prend la fuite avec les 
siens à travers les Vosges, au coeur de l'hiver, pour chercher un 
refuge à Strasbourg, et sa femme épuisée meurt en route à la Pe- 
tite-Pierre. L'année d'après, le duc de Croy et d'^Erschot, sei- 
gneur de Fénétrange, lui fait ofFrir le poste de bailli dans cette 
petite ville située aux confins de l'Alsace et de la Lorraine ; il 
accepte, sy rend en 163(3, s'y remarie encore une fois, mais voit 
bientôt éclater autour de lui toutes les horreurs de la guerre. Trois 
fois la ville et sa propre demeure sont pillées par des soudards de 
toute provenance ; la peste et la famine déciment ses administrés % 
et pour ne pas mourir de faim, il doit atteler un valet delabour à sa 
charrue, — le bétail avait depuis longtemps disparu, — et marcher 
à ses côtés, l'œil au guet, le mousquet au poing et la mèche allu- 
mée. A la longue, la situation n'était pas tenable ; une seconde fois 
le poète vient se réfugier derrière les murs de Strasbourg. Nous le 
voyons chargé bientôt après, en 1645, d'une mission officieuse à la 



1. La lettre est datée de Paris, 18 août 1645 ; elle se trouve dans la collec- 
tion des /•Jpifjrammata, p. 102. 

2. Voy. sur cette siluaiion désespérée la lettre même de Moscherosch à 
Son ami Gloner, reproduite par T. W. Rœhrich, Mittheilungen, II, p. 154. 



r/ACTIVITi: INTKl.LKCTUELLi: KN AI,SAt:K Ai: XVIl' SiÈCM; 241 

cour de France, par la duchesse douairière de Wurtemberg, mission 
qui ne fut pas de longue durée', puis il est nommé secrétaire et 
conseiller militaire de la couronne de Suède à Benfeld ; bientôt le 
bruit continuel des armes dans cette petite forteresse lui déplut et 
il accepta l'office de procureur fiscal que lui offrit le Magistrat stras- 
bourgeois ; il l'occupa dix ans de la façon la plus honorable, mais 
en ce temps de misère générale et de morale relâchée, un fonction- 
naire intègre et zélé, chargé de surveiller la rentrée des revenus 
de l'Etat, devait sattirer de nombreuses et puissantes inimitiés ». 
Elles l'amenèrent à résigner sa charge en 1656 et à passer au ser- 
vice de son souverain naturel, le comte P'rédéric-Casimir de Hanau, 
qui le nomma membre et président de son Conseil. Desservi par 
des envieux auprès de son nouveau maître, Moscherosch leur quitta 
la place et accepta la double charge de conseiller intime de l'Élec- 
teur de Mayence et de la landgravine de Hesse-Gassel. Il était en 
voyage pour visiter des amis et des membres de sa famille à Worms, 
quand il y tomba malade et y mourut le 4 avril 1669, trouvant 
enfin dans la tombe le repos et la paix qu'il n'avait guère connus de 
son vivant. 

Si nous avons plus particulièrement insisté sur la biographie de 
l'auteur des Visions, c'est qu'il est nécessaire de la connaître, au 
moins dans ses contours généraux, pour bien apprécier son œuvre. 
Cette existence tourmentée suffirait, à elle seule, à expliquer la pro- 
fonde misanthropie et la colère attristée qui se fait jour presque à 
chaque page de ses écrits. Comme latiniste, Moscherosch est mé- 
diocre et ses Epigrammes, comparées de son vivant à celles d'Ovven 
et même de Martial», n'ont certes plus de lecteurs. Comme poète 
allemand, il est d'ordinaire pédant et médiocre, sauf en de rares 
pièces fugitives d'un cachet particulier*. Les écrits de morale et 

1. Archives de la ville de Strasbourg, A. A. 1094. 

2. Peut-être aussi Moscherosch, à cause de son attitude absolument hos- 
tile aux influences françaises, a-l-il dû quitter une position très en vue, au 
moment où les rapports de la petite République avec le gouvernement' de 
Louis XIV devenaient forcément très fréquents, sinon fort intimes. Il n'y a 
pas encore de bonne biographie de Moscherosch, établie sur des recherches 
d'archives. On a beaucoup écrit sur l'écrivain et très peu étudié sa bio- 
graphie, en dehors des redues empruntées à l'oraison funèbre du pasteur 
Meigener, de Worms, imprimée en 1669. 4". Ce qu'il y a de mieux à ce 
sujet, cest la dissertation de M. L. Pariser, BeUrœge zu einer Biogra- 
phie con Moscherosch, Mùnchen, 1891, in-S», mais elle n'est nullement 
exemple d erreurs. 

3. La première Centuria Epigrammatum parut en 1630 à Strasbourg ; 
il lui fallut dix ans pour terminer la seconde, en 1640. Elles ont été 
réimprimées à Francfort, en 1665, par les soins de son fils, Ernest-Ladislas. 

4. Nous citerons parmi ces exceptions le récit assez plaisant d'une excur- 
R. Reuss, Alsace, II. jy 



2'j2 I. ALSACK AU XVII'' SIECLK 

daclualilt", si ciiri iix qii ils soient an point de vue liiograpliique', 
ne peuvent plus guère intéresser de no-, jours que les littérateurs 
professionnels et les bibliographes. Mais l'auteur des Visions de 
Philandre de Sitleiva/t vivra dans l'histoire de la littérature alle- 
mande comme un écrivain relativement original, aux inspirations 
personnelles, poursuivant un but élovt' et nettement déterminé à 
travers les détours muliiples de sa prose, tantôt énergique et même 
éloquente, tantôt lourdement pédante ou ridiculement prétentieuse. 
Sans doute, cette originalité n'est pas entière, puisque, de même que 
F'ischart, le satirique strasbourgeois* du XVII'' siècle, a choisi le mo- 
dèle de son principal ouvrage dans une litléi-ature étrangère. C'est 
aux Rc^'crics de Quevedo de Villegas, fort à la mode à ce moment, 
et traduites alors dans la plupart des langues de l'Europe, que Mo- 
scherosch emprunte le canevas primitif de son l'écit^. Les Visions de 
l'hilnndrc formenl une série de tableaux distincts, tirés parfois 
de la vie réelle, le plus souvent tout à fait fantastiques, dans les- 

siou à travers la Forêt-Noire, récit entremêlé de passages en dialecte, que 
M. J. Boite a retrouvé naguère dans une plaquette de Berlin et réimprimé 
dans le Jahrbuch des Vogesenclubs. (XIH, p. 151.) Mais le poète n'attacbait 
certainement pas d'importance à ces rimailles, jetées sur le papier par le 
caprice du moment et qui n'ont pas d'ailleurs, au fond, de valeur littéraire. 

1. Le plus intéressant est une espèce de iraiié de pédagogie chrétienne 
(Insomnis cura parentum, christUc/ies Vermœclitnuss oder schuldige 
Vorsorf/ eincs ti-euen Vatters. Sirassburg, 164;-i, li"). souvent réimprimé au 
XVll' siècle. Moscherosch a aussi publié, dans un but de propagande patrio- 
tique, une traduction allemande de la Gennania de Wimpheling, écrite 
jadis par le célèbre humaniste lui-même, et une Imago RcipuOllca' Argen- 
toratcnsis, tirée d'une lettre d'Erasme, toutes deux en 164d. 

2. Je l'appelle slrasbourgeois parce que c'est dans celle ville qu'il termina 
et publia son oeuvre. 

3. Quevedo de Villegas vivait encore (il n'est mort qu'en 1645) quand 
Moschero>ch mit au jour ses Visions. 

On admet généralement que M. (qu'il sut l'espagnol ou non) n'a pas 
directement utilisé les Buenos, mais qu'il les a connus par l'intermédiaire 
de la traduction française du sieur de La Genestc, publiée à Caen en l6o3. Il 
y a seulement une petite ditliculté, comme l'a fait remarquer M. Ch. A. 
Scholtze dans son élude sur l'IùLandcr r.oii Sitteœald (Chemnilz, 1877,4°). 
L'édition de La Genesie de mvs ne renferme que les six premières Visions; 
l'édition de 1641 passe jusqu'ici pour la seconde. Mais celle-ci, Moscherosch 
ne peut pas s'en être servi, puisque l'impression de son livre était terminée 
en septembre 1640. M. Scholze. partant de l'idée que ceue première édition 
des Visions de M. était déjà complète, se demande comment l'auteur aurait 
pu ne pas recourir pour les derniers tableaux à l'original espagnol. Mais il 
ressort d'une lettre de Moscherosch à Gloner, citée dans mon étude sur ce 
dernier (p. 74), que celte première édition allemande surveillée parle lati- 
niste n'avait également que six Visions. Quand l'œuvre de Moscherosch 
reparut complète (telle qu'elle est aujourd'hui, débarrassée des suppléments 
apocryphes) eu 1643, la traduction de M. de La C3eneste avait été complétée 
depuis deux ans. 



I.'aCTIVITK intellectuelle ex ALSACE AU XYII* SIECLE 243 

quels l'auteur passe en revue les travers, les ridicules et les vices 
des contemporains, non d'une façon j.n'iale et gouailleuse, comme 
chez certains des prédécesseurs de Moscherosch au XVl" siècle 
mais en les stigmatisant avec une amertume vengeresse Ce n'est 
pas sans raison que les Visions portent le sous-titre de « répri- 
mandes ), {Straff-sc/^riften) ; ce sont en effet des philippiques adressées 
aux contemporains. Bien rarement nous entendons éclater chez 
écrivain le sonore et contagieux éclat de rire qui retentit à travers 
les pages de Rabelais ou de Fischart ; plus de ces plaisanteries tri- 
viales ou naïves, assaisonnées de gros sel, mais éveillant chez les 
lecteurs de bonne humeur une hilarité franche et communicative 
C est que les temps ont bien changé ; le présent est lugubre au 
moment où l'auteur met la plume à la main dans un recoin perdu 
de la Lorraine ; l'avenir paraît plus sombre encore, quand il la 
dépose à l'abri des murs de la ville libre, qui lui a momentané- 
ment offert un abri. Ecrasée, foulée aux pieds, ne respirant plus qu'à 
peine après cent batailles livrées sur son sol par tous les peuples 
de 1 Europe, 1 Allemagne a perdu dans une lutte trentenaire son 
prestige, ses richesses et ses provinces. Elle va perdre plus encore 
jusqu au sentiment de son génie fécond, jusqu'à la foi à ses propres 
destinées. On la verra, se jetant aux pieds des vainqueurs, adopter 
leur langue et leur costume, leurs idées et leurs travers En un 
temps de misère pareille, la tâche d'un écrivain patriote sincère- 
ment épris des traditions du passé, ne pouvait être que celle d'une 
utte desespérée contre l'invasion matérielle et morale du dehors 
11 n a pas le loisir de s'arrêter aux farces joviales dont se gaudis- 
saient ses aïeux ; il n'est pas d'humeur à faire rire les bonnes com- 
mères de la veillée ni à délecter de ses lazzis les buveurs des 
tavernes II est trop pressé, trop échauffé par la bataille pour peser 
ses paroles ; peu lui importe qu'il frappe juste, pourvu qu'il frappe 
fort. Sa satire est amère, haineuse, exagérée, et trop souvenile 
bon goût demande grâce devant ses hyperboles prétentieuses et ses 
imaginations bizarres. L'anathème à jet continu qu'il lance contre 
étranger les sermons pédantesques dont il poursuit sans répit 
e vice et les vicieux, deviennent à la longue horriblement mono- 
tonesi. Et cependant il est difficile de ne pas ressentir de la svm- 
pathie pour 1 honnête homme et l'écrivain courageux qui lutte ^vec 



2Vl l.AI.SACl Al WM' SIKCLK 

une conviction piofonde pour la conservation des biens les plus 
précieux. 

Au point de vue purement littéraire, les Visions de Philandrc sont 
d'une valeur très inégale et ne conslituent d'aucune manière une œuvre 
d'art. Écrites à plusieurs années d'intervalle, elles n'ont pas toutes^ 
la même allure, ni la même valeur comme témoignages historiques, 
car le lecteur s'intéresse évidemment davantage à ce qu'il voit sur 
les bords de la Sarre qu'à ce qui se passe au fond de l'Enfer. Cha- 
cune des scènes, prise à part, constitue comme une monographie 
satirique d'un des travers ou des vices de l'époque. Les premières 
visions, Le diable sergent de ville, Le monde comme il est, Le juge- 
ment dernier. Les fous de Vénus, s'attaquant à des péchés fort en 
honneur de tout temps, montrent encore quelques traces àlnunour. 
Dans V Armée des morts, la prédication morale s'accentue. La vieille 
Mort, assise sur son trône lugubre, entourée de petites Morts sou- 
riantes et décharnées, harangue avec une âpreté macabre les Alle- 
mands qui par leurs multiples excès s'expédient eux-mêmes au 
tombeau. C'est avec une violence plus concentrée encore, que le 
poète dans ses Enfants de Vcnfer nous fait passer en revue les rois 
cruels, les seigneurs débauchés, les alchimistes trompeurs, Maho- 
met et (déjàij les journalistes. C'est dans cette Vision que se trouve 
aussi le plus fréquemment cité des tableaux de Moscherosch, celui 
de la vie académique d'alors ', trop semblable parfois à celle de nos 
jours; espérons au moins que ces écœurantes buveries et ces scènes 
brutales d'un réalisme si intense, il ne les a pas toutes empruntées 
à ses souvenirs universitaires de Strasbourg. Mais il est des Visions 
plus célèbres à bon droit, et qui donnent la note vraie de son talent 
littéraire et de sa pensée patriotique, ce sont La vie des soudards et 
cette autre, au titre intraduisible, d'A la mode Ke/irauss^. Dans la 
première, l'auteur nous dépeint avec une vérité saisissante la vie 
scélérate etdésordonnée des mercenaires et des maraudeurs d'alors, 
(lu'il a vus rôder si souvent, brigands plutôt que soldats, autour du 
château de Fénétrange. Il nous fait assister à leurs amusements 
grossiers, aux tortures infâmes qu'ils infligent à leurs victimes, il 

1. L'auteur n'a reconnu comme authentiques que les quatorze Vistons 
qui se irouvenl dans l'édition définitive donnée par lui-même à Strasbourg, 
chez l'h. Mùlb et J. Staedel, en 1630 {2 vol. 16'), après qu'à Leyde et 
Francfort eussent paru des contrefaçons avec des suites apocryphes, dou- 
blant et triplant le travail primitif. 

2. Moscherosch, éd. 165U, tome I, 421-438. 

3. On pourrait traduire, par à peu prés : Dernier coup de balai aux modes 
Prançaises! 



l'activité intellectuelle KN ALSACE AU XVII* SIECLE 245 

nous initie même aux mystères de leur argot curieux ; c'est une 
page d'histoire plus encore que de littérature, la déposition d'un 
témoin véridique devant la postérités 

he Kehrauss est une protestation des plus violentes contre l'inva- 
sion des modes françaises et de l'esprit français en Allemagne. 
L'auteur y charge de malédictions ses compatriotes qui sont aux 
cinq huitièmes Français, pour un huitième Espagnols, pour un hui- 
tième Italiens, et qui ont à peine gardé pour le faible reste le sou- 
venir de leur origine germanique. Il les raille de s'afTubler de cha- 
peaux français, de vestes et de bas à la française, de porter leur 
barbe à la mode de Paris et leur épée à la française, sans avoir 
d'autre excuse pour leurs lâches complaisances, que ce refrain, 
étei'nellement le même : « Es ist à la mode! » Sa propre indignation 
ne lui parait pas assez puissante pour écraser ces êtres dégénérés. 
II fait intervenir les héros éponymes de la race : Arminius, le vain- 
queur de Teutoburg, Arioviste, Wittekind, Siegfried, le héros des 
Nibelungen et d'autres preux du « bon vieux temps», réunis au 
château de Geroldseck, sur les bords de la Sarre : c'est dans ce 
redoutable cénacle qu'est introduit le poète moraliste, pour y être 
soumis à un long et pénible interrogatoire. Le sieur Teutschmeyer, 
personnification de l'Allemand incorruptible et patriote, une espèce 
de « pèreJahn» avant la lettre, examine dédaigneusement sa barbe, 
son chapeau, sa chevelure, un peu comme Gulliver fut inspecté plus 
tard à la cour de Brobdignak. On ne se contente pas de lui repro- 
cher sa frivolité ridicule et ses travestissements antigermaniques ; 
sous le couvert de ces « vieilles barbes >■>, Moscherosch se livre aux 
plus violentes invectives contre cette France envahissante qui 
subjugue les esprits et ravit les provinces de son pays. 

C'est à ces harangues surtout, restées alors sans écho, que notre 
auteur a dû, au début de ce siècle, sa réputation renaissante. A 
cause d'elles, bien des critiques d'outre-Rhin lui ont pardonné la 
lourdeur de son style, les interminables citations pédantes qui en- 



1. On peut d'autant mieux se fier à sa déposition que, soit scrupule de 
sincérité, soit manque d'imagination. Moscherosch a photographié, si je puis 
dire, les sites et les événements qu'il avait sous les yeux dans sou coin des 
Vosges et de Lorraine. C'est ce qu'a montré tout récemment M. Henri 
Schlosser, de Drulingen, dans une étude déiaillée, Johann Michael Mosche- 
rosch und die Burrj Geroldseck im Wasgaii {Bulletin des monuments his- 
toriquos d'Alsace, tome XIV, 1893). C'est dans ce château que notre auteur 
fait comparaître son héros devant les ancêtres illustres de la Germanie. 
M. Schlosser établit, contrairement à l'opinion vulgaire, que c'est près du 
Geroldseck de la Sarre, et non près du château du même nom, près de Sa- 
verne, qu'il faut chercher le cadre géographique des récits de Moscherosch. 



24H i.'alsack au xvii' siècli: 

coinbrenl laiil de ses pages ; ils lui pai'donnent même ses emprunts 
continuels a la liltéralure et à la langue ii"an(^-aise, dont il a écrit 
lui-même, en un monienl d'oubli : « .le m'en li-aite comme de la 
meilleure viande de ma table, car pour l'allemande, vous savez qu'elle 
me sert de pain ordinaire et la latine de confitures '. » 

(^uand la plus récente des éditions de Moscherosch fut sortie des 
presses strasbourgeoises on 1077, huit années après la mort de 
l'auteur, ce fut pour bien longtemps la dernière œuvre littéraire de 
quelque importance qui se produisit en Alsace. Pendant près d'un 
siècle, on y constate une éclipse à peu près totale de la vie poé- 
tique. Il faut descendre jusqu'à Henri-Auguste Nicolay et à Théophile- 
Conrad Pfeffel, jusqu'à Léopold Wagner, l'ami strasbourgeois de 
Gœthe, pour rencontrer une dernière fois notre province coiiti'i- 
buant, d'une manière appréciable, au mouvement littéraire de l'Alle- 
magne tout entière, et encore les noms que je viens de citer, bien 
connus à leur heure, n'onl-ils |)lus guère aujourd'hui (|u'une valeur 
hislori(|ue. Kn énonçanl celte disparition de ['•'■h-nimt lilli'raire pro- 
prement dit de 1 hoi-izon de l'Alsace diiraiil les Ironie dernières 
années du XVIl'' siècle, nous n'avons pas prétendu dire, évidem- 
ment, qu'il ne se soit plus rien publié, ni en vers, ni en prose, entre 
les Vosges et le Rhin ; on veut simplement constater que rien n'en 
subsiste dans l'histoire de la littérature ni dans les souvenirs actuels 
des plus zélés connaisseurs du passé local. Quelques Alsaciens 
contemporains de Moscherosch s'étaient expatriés avant lui, oouime 
le jurisconsulte strasbourgeois Jean-Joseph Beckh qui, devenu 
notaire à Eckernfœrde et puis rentier à Kiel, pul)lia des -pièces de 
théâtre assez nombreuses et des « Œuvres morales » entre 1660 et 
1670'. D'autres, restés sur la brèche, continuèrent à cultiver les 
Muses en Alsace môme, comme les membres d'une association 
littéraire, formée vers 1670 et qui s'appelait le Trifoliumpoëticum; 
composée de licenciés en droit, de docteurs en médecine, de profes- 
seurs, voire même de conseillers auliques, cette société « a tra- 
vaillé avec zèle, comme le prouvent ses écrits, qui existent encore »; 
mais ce témoignage isolé, échappé par hasard à l'incendie des bi- 
bliothèques de Strasbourg', est tout ce que nous pouvons rapporter 

1. C'est également dans une lettre à son ami, le poète Philippe Hars- 
dœiffer, que Moscherosch exprime ce jugement. (Êyj/grammn^a, éd. Francfort, 
1665, 12». ) 

2. V'oy. sur Beckh, Gœdeke. Grundriff, II, p. 488. 11 appartient tout en- 
tier au groupe des poètes de l'Allemagne du Nord, et jamais ou ne l'a re- 
vendiqué pour l'Alsace où il semble être resté tout à fait ignoré. 

3. C'est dans un fragment de Kùnast, recueilli par M. le chanoine Da- 



I, 'activité intellectuelmî i:n Alsace au xvii^ siècle 247 

aujourd'hui de l'association niômo et de ses meml)res ; un seul nous 
est connu de nom, le jurisconsulte Frédéric Wieger, de Strasbourg, 
qui sous l'anagramme de Regewius publiait en 1098 un recueil de 
chants religieux dont aucun exemplaire ne se retrouve dans sa ville 
natale'. Nous ne nous arrêterons pas à mentionner, une fois de 
])lus, la littérature abondante des épithalames et des thrchiodies (jui 
continua cependant, — elle seule, — à fleurir pendant la fin du XVII® 
et tout le XVIIIo siècle; il nous en est passé beaucoup par les mains 
sans que nous ayons réussi à y rencontrer une seule fois l'accent 
ému d'un véritable poète ^ . 

La littérature des complaintes et des chansons historiques popu- 
laires, très riche pour l'époque précédente, ne cesse pas non plus 
entièrement durant les sruerres de Louis XIV: au contraire, certains 
événements, comme la capitulation de Strasbourg, ont fait naître 
des pièces assez nombreuses, mais elles sont anonymes et l'on peut 
affirmer, pour bien des raisons, que ce n'est pas en Alsace qu'elles 
ont été composées ; la plus péremptoire, c'est qu'on y accuse les 
Strasbourgeois d'une trahison dont ils ne se sont jamais rendus 
coupables. Une bibliographie détaillée de la littérature alsatique 
n'aurait pas le droit de passer entièrement sous silence ces produits 
antérieurs ou postérieurs à la guerre de Trente Ans, ne fût-ce que 
comme sources historiques, mais elles n'ont aucun droit à figurer 
dans un aperçu rapide de l'histoire littéraire de la province^. 



cheux, que se trouve la seule mention à moi connue de cette association. 
{Bulletin des mon. histor., XVIII, p. 145.) 

l.Regewii geistliche Lieder ouss denen Sonn- und etliclie Festtags-Ecan- 
yellen. Strassburg, 1698. (H. Kurtz, Gescli. dcr deutschen Literatur, II, 
p. 579.) 

2. On y reucoutre eu tout cas des vers et même des strophes en- 
tières d'uu grotesque achevé. Rien ne montre mieux les variations infinies 
du goût et les dépravaiious dont il est susceptible que cette littérature des 
cantiques mortuaires et des ihrénodies. qui faisaient couler les larmes des 
âmes sensibles du XVIP siècle et nous paraissent aujourd'hui si ridicules. 
Le Tombeau du ijénéalogisie Gall Luck, p. ex., se termine par une pièce de 
vers du pasteur Jean Balihasar Rilter, invitant le passant à contempler la 
fosse de ce savant bien oublié de nos jours : 

« Ge/i, ge/i, sur Nac/ijblg schau ins Grab liincûi und gud, : 

Es ist ja, leider œar, der weltbei-ûlimte Luck ! » 
et dans celui du syndic J. H. Mogg, de Colmar, le poète Specht invite 
l'Envie à mordre dans la pierre tombale, qu'elle ne pourra briser : 

« Komm, Neid, beiss in don Stein ; dissbleibt Herren Moggons GrabJy) 

3. Celui qui s'intéresserait à des recherches de ce genre n'aurait qu'à 
feuilleter les Annaien der poetischen Litterdtur der Deuts'-/ten de Weller, 
passirn. et le recueil de Dietfurlh, Historisc/ie VolksUeder. M. Aug. Stœber 
a aussi réimprimé quelques-unes de ces pièces historiques dausl'^l /sai/a.- 
(P. ex., 1867, p. 1U4-1U8.) 



248 l'alsace au xvii^ siècle 

Les calendriers populaires, rédigés quelquefois par des savants, 
souvent aussi par des pasteurs^ ou de simples « hommes de lettres », 
constituent une dernière branche de celte littérature, la plus répan- 
due, mais non la plus relevée de toutes. Ils étaient censurés de près 
par les Magistrats et leurs auteurs recevaient d'ordinaire une ré- 
compense, assez modeste d'ailleurs, quand ils en présentaient le 
premier exemplaire aux pères de la cité*. Ils seraient assurément 
fort curieux à étudier de près, car ils formaient avec quelques 
livres de prières, auxquels il faut ajouter la Bible pour les popula- 
tions protestantes, la bibliothèque presque exclusive des classes 
rurales. Malheureusement, il ne nous est pas resté même un seul 
exemplaire de ces calendriers ou almanachs strasbourgeois et col- 
raariens, remontant jusqu'au XVII* siècle; ils ont depuis longtemps 
péri, soit par l'usure du temps, soit par l'incurie de leurs proprié- 
taires. On en peut juger pourtant en parcourant les plus anciens 
de ces Messagers boiteux que nous possédions aujourd'hui, et qui 
ne remontent guère au delà du milieu du XVIll* siècle. Ils sont 
si nuls, si vides d'indications utiles, si remplis de données supersti- 
tieuses et ridicules qu'on en peut conclure, sans grand risque 
d'erreur, à un état de choses moins édifiant encore au siècle pré- 
cédent. 

Après avoir parlé de la poésie latine et de la poésie allemande en 
Alsace au XVII* siècle, on s'attend sans doute à ce que nous disions 
encore un mot des essais de poésie française qui s'y seraient pro- 
duits à cette époque. Cette partie de notre tâche ne sera pas bien 
longue à remplir, ce qui ne saurait étonner personne, après oe que 
nous disions plus haut. Dans 1-e chapitre sur l'usage de la langue 
française, on a pu voir que certains habitants de la province étaient 
parvenus, à la fin de notre période, à se servir assez couramment 
du langage de leurs nouveaux compatriotes pour rédiger, quand il 
le fallait, des dépêches diplomatiques, des rapports administratifs, 
des mémoires judiciaires, des traités de controverse théologique, 
mais ils ne l'employèrent pas à des œuvres littéraires. Les très 
rares spécimens de vers français que l'on a recueillis pour toute 

1. C'est ainsi que le pasteur Jean Heupel, de Breuschwickersbeim, est 
signalé en 1675 comme uu « célèbre astrologue et fabricant de calendriers ». 
Il signait ses produits du nom d'Onophrius Gallus, pseudonyme employé 
déjà en 1598 par le pasteur Florus, de îàchiltigheim. pour une semblable be- 
sogne. (Rœhrich, manuscrit 734, 1. de la Bibliothèque municipale.) 

jj. Les procès-verbaux des Conseils de Strasbourg et de Mulhouse men- 
tionnent assez régulièrement des sommes de dix thalers ou de dix florins, 
accordées aux éditeurs, Éverard Welper, Chrétien Schurer. etc., présentant 
« le nouveau calendrier ». 



I.'aCTIVITK IXTKKLECTUELLK K.\ AI.SACK AU XVIl'' SIECLE 249 

cette période de cent ans, sont de nature à nous expliquer cette 
abstention à peu près complète. Ce sont des pièces très courtes, 
très mal composées, infiniment plus dénuées de vie que les hexa- 
mètres latins ou les odes grecques, « chantées » par les mêmes 
individus. Elles se retrouvent d'ailleurs exclusivement dans le 
même milieu académique ; ce sont des exercices de style que cer- 
tains érudits, mieux doués ou plus téméraires, risquent devant des 
juges incompétents et peu sévères. Le plus ancien morceau de ce 
genre que je connaisse, — je ne parle point de vers imprimés dans 
des livres français publiés en Alsace, — est un sonnet du Strasbour- 
geois Paul Friderici, composé en 1611 en l'honneur du professeur 
Thomas Walliser^ ; je pourrais citer encore un petit poème intitulé : 
Actions de grâces à Dieu et aux fidèles, composé en 1644 par un des 
élèves du cloître de Saint-Guillaume, à l'occasion du centième anni- 
versaire de la création de cet internat théologique-. Le Colmarien 
Emmanuel Binder risque, un peu plus tard, une épitaphe en vers 
français pour le major général Jean de Rosen* ; mais tout cela n'est 
pas plus de la littérature française que les distiques grecs ou latins 
des thèses académiques ne font partie des littératures de l'antiquité. 
Il vaut mieux avouer simplement qu'au XVII*' siècle, — et même au 
XVIII^, — aucun autochthone alsacien, à moins d'avoir été dépaysé de 
bonne heure et d'une façon définitive, ne s'est avisé de faire des vers 
français pour son plaisir et poussé par un besoin d'épanchements 
intimes. On en a fait pourtant, comme ceux que la belle et volage 
comtesse de la Suze composait près de la source de Belforl*; mais ils 
ne sont nés en Alsace que par un pur effet du hasard et pourraient 
tout aussi bien avoir été écrits ailleurs. Si maintenant nous jetons 
un coup d'œil rétrospectif sur cette série de noms propres et 
d'œuvres bien diverses, mais presque toutes également médiocres, 
nous constatons qu'au fond l'Alsace, j'entends la race du terroir, y 
est très faiblement représentée. Tous les noms à peu près de quelque 
valeur viennent de l'étranger ; Wolfhart Spangenberg est un 
Thuringien, Brulow arrive de Poméranie, Rompler de Lœwenhalt 
d'Autriche, Schneuber est un Badois, Moscherosch appartient à la 
rive droite du Rhin. Le seul Alsacien bien authentique d'origine 



1 II a été reproduit par M. Zwilling daus son travail déjà cité, p. 18. Il 
se trouve en tête du recueil de Walliser, Musicœ flguraiis prœcepta édité 
à Strasbourg par Lederiz, en 1611. 

2. Il a été rpimprimé par Rœhrich dans ses Mittheilunijen. Il, p. 41. 

3. Slrobel, Ge.<rhichte des Elsasses, V, p. 20S. 

4. Les poésies de Henriette de Coligny comte«se de la Suze furent, pu- 
bliées à Paris en 165fi. 



250 i.'ai.sack al; xvii'' sii;ci-K 

est Jacques J^altlo (|ni a ))rt'S(|iic toujours vécu loin de son pays, et 
ce coryphée de la litlciatiu'e allciiiandc n'a de valeur (|ue lorsqu'il 
écrit en latin ! 

l']n deiiors des helles-leltres, le ni(^nvernenl des csprils en Alsace 
s'est porlé, coiiforniénient au caractère général de la race, vers les 
côtés les plus lerliniques de la science. L'érudition philologique 
minutieuse absorbe, à elle seule, l'étude plus large et le culte 
autrefois si fervent des lettres antiques ; elle ])eut réclamer les 
Bœder, les Bernegger et les Freinsheim ; les études théologiques 
s'y concenirent de préférence sur les problèmes les plus ardus de 
la dogmatique et sur les querelles de controverse, où se distinguent 
les Jean Schuiidt, les Dannhauer, les Dorsche, les Sébastien Schmid 
et les Bebel ; l'étude du droit se borne d'ordinaire à des commen- 
taires plus verbeux que profonds sur le droit féodal ou romain, 
sans grandes recherches originales nouvelles, jusqu'au moment, où 
vers la fin du siècle, Jean Schilter succède à Strasbourg aux Bic- 
cius, aux Tabor, aux Marc Otto. L'Alsace du XVll'' siècle n'a plus 
connu de géographes comme Sébastien Munster \ ni d'historiens 
comme Sleidan, Hédion, ni même, plus lard, comme OséeSchad-. 
Nous avons bien quelques récits de voyage comme celui de 
Decker-' ou de Richshotfer^ ; nous avons surtout une série de chro- 
Tiiques locales, dont cpielques-unes curieuses assurément, mais sans 
vues d'ensemble, celles de ïrausch et de Wencker, aujourd'hui 
presque entièrement perdues', celles de Walter (1676 Y ^^ (^^ Reis- 
seissen (1710)'' ])our Strasbourg, (elles d'Irsamer. de Joner et de 



1. Nous citons Seb. Munster parmi les écrivains alsaciens parce qu'il fui 
loujours regardé en .\lsace comme un compatriole ; mais il est né dans le 
Falatinat, ei il mourut à Baie. Personne n'a décrii alors l'.Alsace plus en dé- 
tail qu'il ne l'a fait dans sa précieuse Cofunoi/fa/i/iic, l'un des monumenls 
du XVl" siècle. 

2. Osée Schad continua, non sans un ccitain talent, l'ouvrage de Sleidan 
jusqu'aux débuts de la guerre de Trente .-^ns, Sleidani continuati pa/s 

/iiifiia quai ta Historisclie Continuation, Bcschieybung ailerley Hcndel. 

Strassburg, van der Heydeu, 1625, 4 vol. fol. 

3. .\dolphe Deoker a laissé le récit d'un voyage autour du monde qu'il fit 
avec une tloue hollandaise. (Diurnal, etc., Suassburg, 1629,4°.) — Voy. 
GninàidieT, Xoucrdles (Eucres inédites, II, p. 144. 

4. Ambroise Richshotîer écrivit le récit de ses aventures militaires au 
Brésil (1629-1632) dans son ouvrage BrasiLianiscJi- und Westindianische 
Reissc-besckreihunri, publié à Strasbourg en 1677. 

5. Ce qui en reste a été publié par M. le chanoine Dacheux dans le Bul- 
letin des monuments liisloriques d'Alsace. 

6. Sur Walter voy. mon travail De Hcriidorihus reruni alsatlcaruni histo- 
/•(oia (Argenlorali. 1696), p. 136 ss. 

7. Sur Keisseissen, Reuss, op. cit., p. 138. 



l'activité INTKI.LECrt" KLLli KX ALSACK AU XVll" SiÈCLK 251 

Mûller, bien moins importantes, pour Golmar% celle de Pétri pour 
Mulhouse*. Mais tous ces écrits sont plutôt des notations person- 
nelles que des œuvres littéraires ; ce sont les derniers produits 
d'une habitude d'esprit et d'une impulsion datant du moven âo-e, 
qui perd toute raison d'être au seuil de l'ère nouvelle, alors que la 
bourgeoisie locale cesse définitivement d'être un gouvernement et 
de jouer un rôle politique. La science ihéoi'ique de l'histoire 
exposée dans le Prodromus reruin Alsaticarum d'Ulric Obrecht', les 
premiers essais de critique scientifique appliquée aux origines de 
l'Eglise d'Alsace dans X Histoire des évéques de Strasbourg de Guil- 
liman*, dans celle du roi Dagobert par le P. Goccius^ n'ont rien 
d'assez remarquable pour nous arrêter ici. L'histoire est une science 
qui a besoin de la liberté pour vivre ; elle ne pouvait s'épanouir en 
Alsace sous la monarchie absolue ; après la capitulation de Stras- 
bourg, elle se cantonne, et pour longtemps, dans les questions inof- 
fensives el spéciales d'érudition, ou dans l'optimisme imperturbable 
des panégyriques officiels. Les sciences naturelles, la médecine 
scientifique sont encore à peine sorties du domaine d'un empirisme 
grossier et leur rôle reste tout à fait secondaire. Pour autant que 
les noms que nous venons de nommer ont droit à revivre dans le 
souvenir des générations modernes, leurs travaux ayant marqué, ne 
fût-ce que d'une façon presque imperceptible, dans l'histoire des 
sciences, nous les retrouverons bientôt. Ils ont leur place plus natu- 
rellement marquée dans le chapitre des Universités alsaciennes, 
dont ils ont presque tous été les maîtres, et c'est bien là qu'ont été 
les derniers foyers de la culture intellectuelle de la province, au 
milieu des misères de la guerre de Trente Ans et durant toutes 
celles qui la suivirent. 

1. Sur ces chroniqueurs colmarieus, Reuss, op. cit., p. 150, 154, 155. 

2. Sur Pétri, voy. Reuss, op. cit., p. 158. 

3. Sur le Prodromus d'Obrecht, voy. Reuss, op. cit., p. 166. 

4. Sur Guillimau, voy. Reuss, op. cit., p. 161. 

5. Sur Coccius, voy. Reuss, op. cit., p. 163. 



CHAPITRE QUATRIEME 
Beaux-Arts ' 

La décadence artistique n'est pas tout à fait aussi sensible en 
Alsace pour cette période que la décadence littéraire. Sans avoir 
produit des peintres et des dessinateurs aussi remarquables que 
Martin Schœngauer, Jean Baldung Grien ou Wendel Ditterlin, le 
XVII* siècle a fourni néanmoins à l'histoire des beaux-arts une 
série de noms alsaciens qui y tiennent une place honorable. Il n'est 
pas difficile de les énumérer ; il l'est extrêmement de parler de 
leurs œuvres en connaissance de cause, et nous ne songeons pas à 
dissimuler sur ce point notre insuffisanc e profonde. Une bonne part 
de ces ci'éations artistiques a été détruite par les révolutions inté- 
rieures ou les guerres du dehors, d'autres ont disparu avec les 
familles qui les possédaient jadis, ou bien encore elles sont cachées 
dans des galeries publiques et privées lointaines, qui nous sont 
personnellement inconnues. On trouvera donc ici bien plutôt un 
catalogue biographique des artistes de notre province, — et encore 
sera-t-il passablement incomplet, — qu'une appréciation raisonnée 
des produits de leur crayon et de leur pinceau, sans que nous 
ayons la ressource de renvoyer le lecteur, désireux de se mieux 
renseigner, à des travaux spéciaux plus approfondis. Les études sur 
l'histoire artistique de l'Alsace au XVIIe siècle sont en effet fort 
clairsemées, trop souvent fort superficielles, et se réduisent presque 
toutes à la répétition perpétuelle des mêmes indications vagues 
empruntées à quelques catalogues de collections d'amateurs ou aux 
colonnes d'un Dictionnaire des artistes plus ou moins bien informé; 
encore la plupart de nos artistes ont-ils été trop obscurs pour en 
forcer les portes*. 11 faudrait beaucoup de temps et de persévé- 

1. Je dois remercier tout particulièrement M. Adolphe Seyboth, le dévoué 
conservateur du nouveau Musée municipal de Strasbourg, de l'obligeance 
avec laquelle il m'a indiqué les sources à étudier pour ce chapitre et 
raoïuré les planches des artistes alsaciens de ce temps, réunies par ses soins 
d;ms les cartons des collections de la Ville. 

2. Il n'y a presi^ue rien en effet sur le XVII» siècle dans l'ouvrage d'Alfred 
\V')llmann, Die fleut^rlm Kunst im Elsai^s (Strasbourg, 'l'rubner. 1876, 8») ; 
il n'y a pas une ligne sur toute cette période, dans les 550 pages de L'Art en 
Ahar.e- Lorraine de M. René Ménard. (Paris, Delagrave. 1876, 4».) Les no- 
iic<- df- M. P. E. Tuefferd qui ont paru, sous le litre général Ae L'Alsace 



L ACTIVITE INTKLI.KCTIKI.I.K KN ALSACK AU .WIl® SIKCI.K 2ôo 

rance, de longs voyages, de pénibles recherches d'archives, un goût 
éclairé, un amour du sol natal assez vif pour consentir à s'arréler 
aux humbles et aux petits, pour arriver à retracer d'une façon satis- 
faisante l'histoire de l'Alsace artistique au XVII^ siècle ; c'est une 
esquisse bien sommaire et bien incomplète que nous devons nous 
contenter de présenter dans notre tableau d'ensemble. 

Nous ne citerons ici que les artistes les plus connus de cette 
époque; il y en avait cependant beaucoup d'autres, dont parfois le 
nom seul est venu jusqu'à nous, sans que le souvenir d'aucune 
œuvre s'y rattache. Il n'y a pas lieu de s'étonner de leur grand 
nombre, surtout à Strasbourg. Tout d'abord la capitale morale, 
sinon politique, de la province était alors, toute proportion gardée, 
infiniment plus fréquentée par des visiteurs de haut rang et de for- 
tune qu'elle ne l'est aujourd'hui; et les personnages riches qui seuls 
voyageaient en ces temps-là aimaient assez rapporter quelque 
souvenir artistique des lieux qu'ils visitaient^. Puis, tout à l'entour 
de la grande cité rhénane résidaient en assez grand nombre des 
princes et des petits djmastes, qui commandaient volontiers des 
tableaux aux artistes strasbourgeois ou les faisaient appeler dans 
leurs résidences pour les occuper sous leurs yeux^. Enfin, dans 
Strasbourg même, il y avait au XVIP siècle une quantité d'ama- 
teurs éclairés ou croyant l'être, qui se complaisaient au rôle de 
mécènes locaux et réunissaient dans leurs cabinets de curiosités ou 
Kunstkanimern, avec beaucoup de bric-à-brac, de véritables trésors 
d'art, dont nous ne pouvons lire la sèche énumération, seule chose 
qui nous en reste ! sans un sentiment de convoitise et de regret. 
Ne sacrifiant pas au luxe purement extérieur, à ce besoin de pa- 

artistique, daus la Reçue d'Alsace (années 1882, 1883, 1881, 1885), sont 
encore la compilation la plus complète, mais purement ^/r/-e5(/«e. sur la ma- 
tière. Quelques éludes directes sur les œuvres d'art elles-mêmes, comme 
celle de M. Eugène Muntz (De quelques monuments d'art alsaciens con- 
servés à Vienne, Reçue d' Alsace, 1672], seraient bien utiles pour renouveler 
le vieux fonds d'informations, remontant à Sandrart, Fùssli, àJ. Fréd. Her- 
mann. ou à l'appendice fourni par Strobel pour le travail de Henri Schrei- 
ber sur la Cathédrale de Strasbourg, etc. Ferdinand Reiber avait parlé de 
quelques-uns de ces artistes dans ses Petits Maîtres alsaciens, ukpvps slq 
journal illustré Mirliton. (Strasbourg, 1884-1885.) Les notes manuscrites de 
feu Louis Schnéegans. archiviste de la ville de Strasbourg, conservées à la 
Bibliothèque municipale, m'ont fourni quelques données biographiques. 

1. Même quand ils ne venaient pas en simples touristes, leurs goûts res- 
taient les mêmes. En 1674, l'Elecieur Frédéric-Guillaume de Brandebourg 
offrit une somme notable pour l'admirable autel en bois sculpté du couvent 
des Antoniies à Issenheim, mais on refusa de le lui céder. (Ichtersheim, 
Elsa'ssische Topographia, II, p. 30.) 

2. C'est ainsi que J. J. Walter travaille à la cour de Bade, son fils à celle 
de l'Électeur palatin, G. Baur k celle de Vienne, etc. 



254 l'alsace al xvii*' sikclk 

l'ailrc qui udus l'uiiio aujourd'hui, certains patriciens et même de 
simples bourgeois i"(''ussissaient, à force de patience, d'économies et 
de /.ele,à rt'unir des collections de tableaux, de gravures et de ligu- 
rines (pii vaudraient des millions et qui éveillaient déjà l'adinii-ation 
des contempt)rains ' , 

Parmi les plus connus de ces cabinets de curiosités strasbourgeois 
du W 11'- siècle, nous mentionnerons seulement celui du baron 
liernard de Schali'alitski, réfugié d'Autriche, pour le seul médaillier 
thupiel Gaston d'Orléans fit oit'rir 24,000 iloi'ins ; celui de Sébastien 
Schach, membre du Conseil des XV, hardi voyageur, qui avait 
gravi le Sinaï et possédait des milliers de gravures et de dessins 
précieux, sans compter une mèche des cheveux d'Albert Durer; 
celui de l'ammeislre Daniel Richshoffer 1 1640-1695); celui d'Élie 
Brackenhoffer, vendu aux enchères, en 1685*; celui de Jean- 
Jacques Walter, le peintre dont nous parlerons tantôt; celui du 
libraire Jean-Frédéric Spoor; celui de Jean-Philippe Miilb, membre 
du Conseil des Xlil, acquis plus tard par le vicaire-général du dio- 
cèse, Lambert de Laer*, etc. Le plus curieux cependant, le plus 
riche en tableaux, aquarelles et gravures, paraît avoir été celui de 
Balthasar-Louis Kunasl, simple négociant dans sa ville natale, né en 
1589 et qui commença de bonne heure sa carrière de collection- 
neur, si bien qu'en 1646, quand il dut vendre ses richesses, sans 
doute à la suite de mauvaises affaires, il était déjà fort connu comme 
amateur au dehors. Mais le démon de la curiosité le tenait, et dès 
1649, il reprenait la chasse aux objets d'art et d'histoire naturelle 
avec une ardeur telle (ju'à sa mort, adv<!nue en 1667, il possédait 
une nouvelle ((illcciioii lout à fait remarcpiable. Le catalogue, 
iuii)riiiii' l'annét! suivante*, énumère entre autres, quatre-vingt-dix 

1. Hermann a donné le premier un aperçu de ces cabinets dans ses 
Notices (II, p. H&l), puis M. Arthur Benoît a réuni un grand nombre d'indi- 
cations dans son travail CoUertions et coLlectionneurs alsaciens, paru dans 
la Reçue d'Alsace, en 1875. — Récemment on a publié les fragments de 
Kuuast relatifs aux collections pariiculieres stra^bourgeoises de son temps. 
dans le BuUetin des monuments hislorigues, W'iïl, p. 139-141. 

2. Cette vente donna lieu â une querelle des plus vives el ii un échange de 
gros mots et de soufflets, entre le conseiller André Brackenhoffer et un 
officier du régiment «le Nurmaudie qui brisa par maladresse, une statuette 
antique; cela faillit aller jusqu'en Cour à Versailles. (Xllf, 6 septembre 1665.) 

à. Bulletin di-s monuinenls liistoriques, XN'llI, p. 140. 

4. Le seul exem) laire connu se trouve à la Bibliothèque municipale de 
Sirasbourg, Ordcnllir/ie Verseic/iniss derjenifji-n Siiick und liai-itclen so 
sic/i in Balthasar Luiliciu Kûnasts... Handclsmanns sccli(/en liinderlas- 
sener fiunslkammer be/unden. Strassburg, bey Johann VN'elpern, anno 1666, 
10°. J'ai donné l'analyse de ce catalogue dans une série d'articles des AJ/ic/ies 
de Strasbourg. (8 septembre— 2U octobre Ib'JU.) 



l'aCTIVIIK INTKI.I.KC'IURI.LF. KN ALSACK Ai; XVIl'^ SIKCLK 25') 

tableaux, dus pridcipalcnicnl au |)iiic(>au de ses contoinporains stras- 
bourgeois, ^'oglhel■|^ .larcpii's van dcr Ilcyden, Brenlcl, J.-.I. W'al- 
ter, Stosskopt, etc., mais on y remarque aussi un Ilolbein, un Mar- 
tin Srhœn, un Jordaens, un lîreughel ; soixante-douze aquarelles 
de Hans Baldung Grien, de Ditterlin, de Waller, Besserer; des 
dessins à la plume ou au crayon de Tobie Stimnier, d'Alherl 
Dui'er, etc. Les gravures rares étaient en nombi'e ; « un gros volume 
in-folio )) contenait, à lui seul, 1,020 planches de Schœn, Durer, 
Schaeufelin, Baldung, Cranach, Callot, Burgmayer, et en dehors 
de ce recueil on mentionne plus d'une centaine de cartons avec des 
gravures de vieux njaîtres, et une collection de 2,300 portraits 
d'hommes célèbres'. 

En voyant, grâce à ce petit catalogue, mal imprimé sur papier 
grisâtre, de telles richesses amoncelées entre les mains d'un simple 
bourgeois, — et le tout accjuis dans le court espace de dix-huit 
années, — on comprend mieux que beaucoup d'artistes aient pu vivre 
et prospérer à Strasbourg, même au temps de la guerre de Trente 
Ans et de celles de Louis XIV. 

Le plus ancien, dans l'ordre chronologique, des artistes stras- 
bourgeois du XVIF siècle, est Frédéric Brentel ; il était originaire 
de Lauingen en Souabe, où, depuis un siècle sa famille faisait de la 
peinture^. Né en 1580, il vint s'établir de bonne heure à Strasbourg, 
s'y maria en 1601, et y vécut très honoré pendant un demi-siècle 
{•j- 1651), s'alliant avec le patriciat urbain par un second mariage, 
coïiti^acté en 1639 avec Anne, sœur de l'ammeistre Joachim Bracken- 
hpffer^. Peintre et graveur à la fois, ce fut avant tout un miniatu- 
riste, soit qu'il peignît des paysages, des sujets religieux, des 
groupes allégoriques ou des scènes historiques. Le Musée de 
Vienne conserve de lui une Prcdication de saint Jean-Baptiste ; 
Kunast possédait de lui plusieurs tableaux traitant également des 



1. A côté de ces objets d'art, le cabinet de Kunast, comme la plupart de ces 
collections strasbourgeoises, contenait des antiquités romaines, des animaux 
empaillés, des plâtres, des ivoires, des objets en verre, des idoles asiatiques 
et africaines, des hamacs et des vêtements d'Indiens, des instruments de 
musique, des armes anciennes, etc. L'objet le plus hétéroclite qu'on y ren- 
contre, provenant sans doute du rahinet de Schach. qui avait visité la Pa- 
lestine, était « l'empreinte du premier pas qu'avait fait l'ànesse portant 
Jésus à son entrée â Jérusalem ». Un particulier de nos jours, à moins d'être 
plusieurs fois millior.naire, ne pouirait loger le prodigieux amas d'objets 
disparates qu'avait accumulés Kunast. 

2. Vov. Andresen, Der dcutsche Feintre-graceiir, Leipzig, 1874, tome IV, 
p. 185-213. 

3. Seyboth, Strasbourg iiistoriquo et pittoresque, p. 587. 



251) I.AI.SACK Al! XVII*' SIECLK 

scènes bibliques'; tout réceraraent on en vendait deux à Stras- 
bourg, potils nit'daillons sur parchemin, une Adoration des Bergers 
et un Bapfrmr du Christ '. Mais la pi'incipale de ses œuvres, travail 
de palience plutôt que d'inspiration, c'est une série de réductions 
de tableaux célèbres d'Albert Durer, de Jordaens, de Rubens, de 
van Dyck, etc., exécutées pour orner un Livre d'heures du margrave 
Guillaume de Bade, président de la Chambre impériale de Spire. Ce 
manuscrit, in-octavo, intitulé : Orntiones selectse et officia qusedaiv 
particularia, ad usuin Guilielmi marcliionis Badensis variis, autliore 
Friderico Brentel, ornatx picturis, terminé en 1642, compte qua- 
rante miniatures, plus un frontispice et un portrait du peintre lui- 
même'. Comme graveur, Brentel estconnu surtout par les planches 
représentant les fêtes de la cour de Stuttgart, lors du baptême du 
prince Ulric de Wurtemberg, en 1617*, et par une autre série de 
planches, retraçant d'après les dessins du peintre de la cour, 
Claude de La Ruelle, la « pompe funèbre de Charles III de Lor- 
raine » et l'entrée du duc Henri II à Nancy (1609-1611']. Il a égale- 
ment gravé le litre de plusieurs ouvrages publiés à Strasbourg, 
entre autres celui de la Policeyordnung de 1628. Son fils, appelé 
Jean-Frédéric, né à Strasbourg en 1602, se distingua comme minia- 
turiste, mais il vécut presque toujours hors de l'Alsace et mourut 
plus tard à Vienne. Il en fut de même de sa fille Anne-Marie, née 
en 1613, et mariée à un graveur d'Augsbourg, Israël Schwartz ; 
Kunast avait dans son cabinet des tableaux et des dessins de ces 
deux enfants de Brentel. 

Wendelin Grapp, dit Ditterlin, natif de Pfulendorf, dans le pays 
de Bade*, le dernier grand dessinateur du XVI* siècle, mort en 
1599, avait laissé également à Strasbourg toute une dynastie d'ar- 

1. Nous croyons inutile dénumérer longuement tous ces tableaux dont 
l'indicaiion seule, sans aucune appréciation ni description, est venue 
jusqu'à nous. Voy. Tuefferd. Reçue d'Alsace, 1883, p. 516; Hermann, Notices, 
II, p. 351; SchreiberStrobel, p. 78. 

2. Iconographie alsatique, Cataloyue des estampes de Ferdinand Reiber, 
Strasbourg, lb%, n° 46;i'J. M. Reiber possédait aussi (n» 4481) un magnifique 
album de l,:i05 armoiries en un vol. in-folio, peintes de 1590 à 1630, et 
attribué ;i Brentel. 

3. Lors de la vente des effets de la princesse Auguste-Sibylle de Bade, 
en 1775, le manuscrit fut acheté, à Otîeubourg par le chanoine Rumpler 
pour 250 florins et revendu (3,000 francs au prince de Conti. Il se trouve ac- 
tuellemein à la Bibliothèque Nationale. 

4. AitjentUc/ieuar/taj/iiye Didinealionder HoJ/'este bey Tauff'e des Prin- 
sen UirirJi conWlurtemberg, Jidy 1617, 9Z feuillets in-fol. obi. 

5. Reiber. Iconograp/tie, p. 292. 

6. M. Seyboth a été le premier {Strasbourg historique, p. 648) à re- 
trouver le vrai nom de Ditterlin. 



l'activité INTEI.I.KCTUELLK ex ALSACE AU .WII*-" SIECLE 257 

listes de mérite d'ailleurs fort inégal et dont aucun ne fut aussi 
célèbre que lui. Son fils, Hilaire Ditterlin, a peint des tableaux allé- 
goriques ^ et religieux. Il exécuta en 1620 dans l'église des Domi- 
nicains un diptyque, Jésus au Mont des Oliviers et Jésus dans la 
maison de Caïplie^ qui ornait plus tard la grande salle des séances 
académiques et disparut pendant l'orage révolutionnaire. Mais il 
avait été copié et gravé par le fils de l'artiste, Barthélémy, alors 
âgé de onze ans, et cette planche fut dédiée par le père, très lier de 
ce génie précoce, à l'empereur Ferdinand II*. Outre ce Barthélémy 
dont on cite encore plusieurs tableaux et gravures % Hilaire eut 
deux autres fils, également artistes, l'un nommé Georges, qui 
naquit en 1616, l'autre appelé Wendelin comme son grand-père, 
mais le moins connu de tous *. Un arrière-petit-fils, Jean-Pierre 
Ditterlin, né en 1642, est l'auteur d'un album de costumes stras- 
bourgeois, gravé par Martin Hailler et édité avant 1680, par Fré- 
déric Guillaume Schmuck ' ; il vivait encore en 1683®. 

Sébastien Stosskopf est un contemporain de Brentel, dont les 
œuvres furent également fort recherchées par les amateurs ; né à 
Strasbourg en 1599, il avait acquis dès sa quinzième année une 
réputation locale suffisante pour justifier l'allocation d'une bourse 
de voyage par le Magistrat'. Après avoir eu des leçons de son père 
Georges Stosskopf, le jeune Sébastien alla se perfectionner en AUe- 

1. On mentiouae, entre autres, la « Politique s' appuyant sur la Sagesse 
et la Justice ». Tuetîerd, Reçue d'Alsace, 18b3, p. 389. — Hilaire vivait en- 
core en 16:i~. 

2. Elle se trouvait dans la coUectioa Reiber {Icoiwfjraphie, a' 47:24) et a été 
reproduite dans le Mirliton du 1" juin 1884. Cf. Aimé Reiuhard, Notice 
sur le Temple-Neuf, p. 32, et Tuefferd, op. cit., p. 390. 

3. Entre autres, une Passion eu 13 planches et une Cruciftjeion avec 
ll;i figures. On prétend même qu'il aclieva dès IQ23, un tableau de Hans 
Baldung Grieu, Le Déluge, courage bien téméraire pour un garçon de treize 
ans. Il avait d'ailleurs certainement du talent; nous avons vu de lui, au 
Musée municipal de Strasbourg une planche, datée de 16::J4; elle repr.isenie 
un enfant faisant une bulle de savon sur une tête de mort ; à côté une 
lampe pkicée sur un sablier. Au-dessous l'inscription : Vanitas canitatum. 
Homo bulla. L'idée n'est pas de lui, mais le faire est singulièrement ori- 
ginal pour le crayon d'un artiste qui vient d'entrer dans sa quinzième 
année. 

4. Né en 1602, il est signalé dans différents actes notariés, depuis 1653 
jusqu'en 1680. (Seyboth, Verseic/iniss dei- Kûnsiler, etc.) 

5. Voy. Oscar Berger-Levrault, CosiMmes sï/'as6oar^eot;s, introduction. 
6 Seyboth, Strasbourg, p. 370. 

7. XXI, 27 décembre 1615. Le Magistrat resta fidèle à ce sentiment de 
protection pour les artistes. Encore en 1699 il accordait une bourse de per- 
fectionnement à un jeune homme, Ulric Harienauer, resté d'ailleurs obscur, 
comme ayant « sunderlicke lust su der edlen ma/derey ». (XXI, 
17 août 1699.) 

R. Reuss, Alsace, II. 17 



258 l'alsace au xvii^ siècle 

magne, fit le loin- de Fran(>e et d'Italie et revint se fixer dans sa ville 
natale oîi il s'adonna principalement à la peinture des natures mortes ; 
il réussissait surtout, dit-on, les coupes d'or et d'argent chargées 
de fruits, les cristaux et les vases de Venise, etc. On raconte éga- 
lement que le comte Jean de Nassau ayant fait voir à l'empereur 
Ferdinand lll un des tableaux de l'artiste, représentant une gra- 
vure attachée par un peu do cire au chevalet du peintre, gravure 
sur lacpielle se jouaient une nymphe et un satyre, le souverain fut si 
bien attrapé par ce trompe-l'œil qu'il essaya de décoller la gravure 
qui couvrait, croyait-il, le reste du tableau; et revenu de son 
erreur, acheta l'œuvre de Stosskopf pour le Musée de Prague'. 
Strasbourg lui-même possédait avant la Révolution des peintures 
murales, dues à son pinceau, dans la grande salle du Conseil à 
l'Hôtel-de-Ville* ; mais elles ont disparu durant la tempête révolu- 
tionnaire. Quatre petits panneaux baroques, ayant orné le Poêle 
des Jardiniers, et déposés aujourd'hui au Musée municipal, sont 
peut-être tout ce qui reste de son œuvre, aux lieux où il a vécu'. 
Malgré sa célébrité au dehors, les confrères de Stosskopf voulurent 
le forcer à présenter un « chef-d'œuvre » avant de l'inscrire à la 
tribu de l'Fchasse et de lui permettre de se livrer à l'exercice de 
sa profession. Mais le Magistrat jugea cju'il avait fourni des preuves 
suffisantes de son talent et lui accorda une dispense*. L'artiste vivait 
encore en 1649, mais on ignore l'année exacte de sa mort'. 

Né en 1600, à Spire, Jean-Jacques Besserer vint s'établir à Stras- 
bourg et y acquit le droit de bourgeoisie en 1640. Il y mourut en 
1657 et semble avoir peint surtout des aquarelles ; on cite de lui 
des paysages, une Madone, nn Balthasar^ . 

Jean-Jacques Arhardt, architecte de la ville ou de l'Œuvre Notre- 
Dame doit être de quelques années plus jeune que les artistes énumé- 
rés plus haut. S'il dessinait déjà en 1648, — un portrait à la plume de 
la collection Reiber, porte cette date', — c'est après 1660 seulement 
qu'il est mentionné dans les documents d'archives' . Il ne semble pas 

1. Tuefferd, loc. cit., p. 528. 

2. M. Tuefferd traduisit le nom allemand de l'Hôtel-de-Ville (die Pfalz) 
par « Hôtel du Palaiinat! » 

3. Seyboih. Stra^boui-fi, p. 518. 

4. XV, 15 septembre 1641. 

5. Seyboth, o/). cit., p. 518. 

6. Schreiber-Strobel, p. 92. 

7. Iconographie, \\° 4511. Buste en médaillon, folio « Joh. Jacob Arhardt 
Ingenieur/ecit, anno 1648. » 

8. Seyboth, Vorîeichniss der Kànstlcr laelclie in Urkunden des Strass- 
burger Stadtarchirs ericœhnt œerdon, dans le Répertoriant /(ir Kunstivis- 
senschaft, Stuttgart, 1892, tome XV, p. 37. 



l'activité intellectuelle en ALSACE AU XVII<= SIECLE 259 

qu'il existe encore des productions inédites de son crayon en Alsace 
même. Les carions de la Bibliothèque de l'Université do Gœttingue 
renferment des paysages de la Forêl-Noire dessinés pal- lui afnsi 
que des vues de la Cathédrale et de diverses églises de Strasbourg. 
D'autres dessins à la plume et à l'encre de Chine sont conservés à 
l'^/^'er^mc de Vienne ; ils sont datés de 1670-1673, et se rappor- 
tent également à la Cathédrale ^ . 

C'est à VAlbertine aussi qu'il faut aller étudier le faire artistique 
d'un homme plus célèbre de son vivant que Besserer ou Arhardt, 
le Strasbourgeois Jean-Jacques Walter. Né soit à la fin du XVI^' 
soit au début du XVIIe siècle, Walter est plus connu de nos jours 
comme chroniqueur que comme peintre ; mais il était fort apprécié 
des contemporains et comptait de nombreux princes dans sa clien- 
tèle : l'évèque de Strasbourg, Léopold-Guillaume d'Autriche le 
margrave Guillaume de Bade-Bade, le margrave Frédéric de Bade- 
Dourlach, le comte Jean de Nassau-Sarrebruck, etc. Revenu dans 
sa ville natale après de longs voyages en Allemagne, aux Pays-Bas, 
en France, en Suisse, il s'y marie, mais séjourne fréquemment au 
dehors ; ce n'est qu'à partir de 1659, date de son entrée au Grand- 
Conseil de la République, que sa vie devient sédentaire, et qu'il 
échange le pinceau de l'artiste contre la plume du chroniqueur. 11 dis- 
paraît de la liste des élus strasbourgeois avec l'année 1676 et tout 
indique qu'il doit être mort dans les premiers mois de 1677 ^ 11 
semble avoir beaucoup travaillé, mais ses créations dispersées de 
bonneheure sont perdues pour nous. Le tableau de la reine Tomyris 
qu'il avait peint pour la salle des séances du Conseil des Treize a 
disparu, ainsi que le portrait de Gustave-Adolphe, Andromède et 
Persée, et des vues de Strasbourg qui se trouvaient dans la collec- 
tion Ivunast. Son Ornitlwgraphie, conservée à Menne, est une col- 
lection d'oiseaux, soit du pays, soit étrangers, peints à l'aquarelle 
avec beaucoup de naturel et une grande fidélité, parfois sur des 
fonds de paysages exotiques. Ce fut un travail de longue haleine, car 
le plus ancien d'entre les cent feuillets qui composent ce bel album 
porte la date de 1639, le plus récent celle de 1668 ^ Le fils de 

1. Tuefferd, op. cit., p. 519. C'est ArhardD qui a dessiné la Dlanche dP. 
tml'iy G...,«..V. primes de BaU.iasa? Bebei ArgeutoÏÏx, Spoor 
1669, 4"). représentant le tombeau d'un soldat de la hui ième lêgS^ Trouvé 
à Strasbourg le t sepiembre 166:5. ^c^iou, trouve 

^ Voy. Eug. M.miz, Quelques monuments, etc.. dans la Reçue cl' Alsace 
JtL /r."-;":1"T'w'//' chronique de Walter. iCkronigue sU-^^:!:: 
geoi^t dupeintteJ. J. Walter pour les années 1672-1676 texte et tra.lnPtinn 
auuoiée par Rod. Reuss, Paris, 1898 p 9-12 ) traduction 

3. M. Eugène Muntz décru l'album tout au long et mentionne encore, 



2(30 i.'alsack au xvii* sièclk 

Jeaii-Jacqut's, Jean-Frédéric Walter, fut peintre connue lui. Né à 
Slrasbourj;, il y vécut jusque vers l'époque de la signature du traité 
de Hvswick, mais en 1G9G il vendait la maison ])aternelIo ' et s'éta- 
blissait à la cour de l'Electeur palatin, qui prisait fort son talent de 
miniaturiste; il seml)le avoii- joui d'une renommée égale à celle de 
son père'. 

Le plus doué des artistes alsaciens du XVll»^ siècle est, sans con- 
tredit, Jean-Guillaume Baur, né à Strasbourg le 31 mai 1607*, et sa 
réputation serait assurément plusgrande encore s'il n'était mort à la 
fleur de l'âge, sans avoir j)u donner toute la mesure de son talent*. 
Elève de Brentel, il paraît avoir quitté l'Alsace d'assez bonne heure, 
car il assistait à Naples à l'éiuption du Vésuve qui eut lieu en 1631, 
el travailla longtemps à Rome, où le duc de Bracciano le prit sous 
sa protection, le logea dans son palais el lit au jeune homme des 
commandes nombreuses (1634). Après avoir séjourné quelque temps 
à Naples où il s'occupe à peindre des marines, il se voit contraint 
d'après certains de ses biographes, à (juilter cette ville par suite 
d'un amour malheureux, revient à Rome éludier les frais paysages 
de Frascati cl de Tivoli, passe à Venise (1637) et se fixe enfin à 
Vienne où il devient le j)einlre attitré de la cour de Ferdinand III. 
La (écondilé extraordinaire de son pinceau lui perraetlait de jeter 
sur la toile el sur le parchemin des centaines de tableaux ou plutôt 
de tableautins qu'il exécutait avec beaucoup de verve et pourtant 
avec un fini merveilleux. Il réussissait à grouper tant de figures 
minuscules sur une surface restreinte qu'il faut parfois employer la 
loupe pour en reconnaître les détails^ Il s'exer(;a également à la 
gravure el à la peinture sur émail. Ses batailles étaient célèbres*^, 
comme aussi ses paysages italiens, palais, jardins et ports de mer', 

d'après Nagler, quelques aunes œuvres de Waher. Les aquarelles conservées 
il Strasbourg dans le manuscrit autographe de sa Chronique et l'album de 
la tribu de l'Échasse n'ont pas grande valeur artistique. 

1. Fieyhoih, Slrasboui-fj, p. 2l)i. 

L'. Saudrarl, VII, p. 316. 

3. La date indiquée ordiuairemeut est 1610; Tuefferd douuait celle de 1600; 
M. Sev both a établi {o/>. cit., p. 334) celle que nous domious plus haut. 

4. \'ov. encore sur Baur, F. lleibor, Ltvs /jclUs Maîtres alsaciens, 
'J'uefferd, o/i. cit., j). 517. Meycr, Alltjcineincs Kûiisllcr-Lejcicon, 18S5, 
tome 111, p. lô~; Lug. Muutz, Reçue d'Alsace, liili, p. 374. 

5. Ou peut voir au l-ouvre, provenant de la galerie de Mazarin, uu Cor- 
tège du Haiiit-Pùre au Latrun, et un Cortc'je du Sultan à Constantuiofile, 
avec des centaines de personnages, tracés d'uu piuceau d'une extrême 
tjnesse. 

0. Ca/iricci di carie battarjlie, 1635. .Mbum de 14 planches in-4'. 
7. Joannis GuilleUni Bauin Ico/io(j raphia, coin/Aectens Passioncin, Mira- 
cula, Vitarn C/iristi,nec non prospectus rarissimoruniportuuin,jtalutiorutn, 



l'activité intellectuelle en ALSACE AU XVIl'' SIECLE 2(31 

mais il réussissait moins le nu, n'ayant jamais voulu s'astreindre à 
étudier à fond, d'après nature, cette partie de son art. « La vivacité 
de son esprit, son extrême facilité de composition et son entente 
de la décoration contrastent singulièrement avec la lourdeur de ses 
devanciers et lui assignent une place à part parmi les peintres ses 
compatriotes et même parmi tous ses contemporains^ » S'étant 
marié à Vienne, l'artiste y vécut jusqu'à sa mort, qui semble être 
advenue vers 1642, sans qu'on ait encore pu en fixer exactement la 
date. h'Albertine renferme une série de ses esquisses et de ses 
tableaux, décrits par M. Muntz' ; d'autres se trouvent à Munich, 
d'autres encore au Britisli Muséum, k Londres'. La collection Reiber 
renfermait aussi plusieurs dessins du maître', et surtout l'album 
sur les feuillets duquel il avait jeté de nombreux croquis, scènes 
religieuseset mythologiques, paysages, marines et batailles, durant 
son séjour en France et en Italie 1635-1638 \ Un des derniers 
grands ti'avaux de Baur avait été la série des Métamorphoses 
d'Oi'ide, dessinées et gravées par lui de 1639 à 1641. Publiées à 
Vienne à cette dernière date, les 150 planches de cet album in-folio 
oblong ont été souvent rééditées au XVIIe siècle, et f)nt reparu même 
au siècle suivante Baur a également illustré les Guerres de Belgique 
du jésuite Famianus Strada, et le Pastor Fido de Guarini^ Le chiffre 
seul de ses dessins, gravures, aquarelles, miniatures et tableaux, 
connus aujourd'hui, sans compter tous ceux dont le souvenir est 
perdu, suffit pour donner une idée de l'activité prodigieuse de cet 
artiste, mort à trente-cinq ans et dont le talent incontestable méri- 
terait une monographie détaillée. 

Tobie Franckenberger est, lui aussi, un élève de Brentel, mais 

hortorum, historiarum allarumque rerum quœ per lialiam spectatu surit 
dignœ. Augustae Vindelicorum, KyselL 1670, 148 planches 4» oblong. — 
Réimpression de 1671 (126 planches). Édition allemande de 1681 (sans les 
scènes bibliques), 40 planches. 

1. Seyboth, Strasbourg, p. 335. 

2. De quelques monuments d'art, Reçue d Alsace, 1872, p. .375. 

3. F. Reiber, Petits Maîtres alsaciens : Guillaume Baur. 

4. Une Adoration des Mages, un Jésus au Jardin des Olieiers, un Combat 
de deux cacalicrs. Le Temps, Vénus et l'Amour. [Iconographie alsatique 
n°' 4568-4572.) 

5. Cet album de 61 feuillets in folio, avec 102 dessins, portait le n" 4.^^67 
dans la collection Reiber. {Iconographie, p. 285.) 

6. Augsbourg, Kysell, 1681; Nuremberg. 1685; Augsbourg, Dettlefsen, 
1709. 

7. Der Pastor Mo ineentiert und geseichnet durch Johann Wilhelm Baur 
su Wien inn Œsterreich Anno 1640, jetzo aber zuni truck befertert... 
durch Melchior Kusell in Augspurg. anno 167 J, 42 planches 12° 
oblong. 



262 l'alsace au xvii'^ siècle 

beaucoup plus jeune, car il est né à Strasbourg le 1*'' mai 1627^ 
Ses miniatures attirèrent de bonne heure l'attention des princes 
étrangers, et dès 16451e duc Everard de Wurtemberg le recomman- 
dait au Magistrat'. Il est probable que ces protections lui valurent 
l'entrée des honneurs municipaux, bien cju'il n'appartînt pas aux 
familles du patriciat urbain; président (OZ'er//e/v) de la tribu des 
Boulangers et membre du Conseil des XXI en 1651, marié en 1653 
à Elisabeth Kolb, il devient membre du Conseil des XV en 1655 et 
meurt en novembre 1662^. Plusieurs de ses miniatures, représen- 
tant des scènes de chasse, se trouvent au Musée impérial de Vienne^ 
un album de fleurs et d'insectes, dessiné et peut-être aussi gravé par 
lui, fut publié à Strasbourg, en 1662, peu de temps avant sa mort*. 
Un contemporain de Franckenberger, Barthélémy Hopffer le 
Jeune, était apprécié surtout comme peintre de portraits. II fut reçu 
à la tribu de l'Echasse en 1656, et les deux ammeistres Wencker et 
Brackenhoffer déclaraient au Conseil des XV, dès l'année suivante, 
qu'il n'avait point d'égaux, ni ici, ni même « plus loin », dans 
l'art d'élaborer un « contrefait » artistique^ Aussi comptait-il de nom- 
breux élèves et le Magistrat lui payait une partie de leur écolage 
sur les deniers publics*. Le nouveau Musée de peinture de Stras- 
bourg possède le portrait qu'il fit de Jean-Adam Schrag, avocat gé- 
néral de la République'. C'est aussi lui qui fut chargé de peindre le 
portrait de Louvois pour la grande salle des séances à l'Hôtel-de- 
Ville». Il vivait encore vers la fin du siècle, car en 1698, il vendait sa 
raujpagne de Wickersheim au Magistrat'. 

A peu près vers la même époque, Strasbourg hébergeait dans ses 
murs Thierry Roos ou Rosa, natif de Wesel selon les uns, origi- 
naire du Palatinat d'après les autres, et qui, outre des paysages, 
(il y en a de lui au Musée de Viennej, et des scènes historiques, 



1. Notes manuscrites de Louis Schnéegans sur les artistes alsaciens, à la 
Bibliothèque municipale de Strasbourg. 

2. XXI. 24 février 1645. 

3. L. Schnéegans, dans ses notes manuscrites, place la mort de Francken- 
berger au 2 janvier 1664; mais Reisseissen [Aufzcichnunçien, p. 54), dans 
son Journal, fort scrupuleusement tenu, donne la date indiquée dans notre 

texte. 

4. Ncices Blumcnhucldcin cor Augcn gestelU durck Tobiax Francken- 
berger don Junrjern, in Strassburr/, anno 1662, 16 planches 8» oblong. 
(lconofjra/)/iie, p. 300.) 

5. XV', 6 février 1657. 

6. XXI, 21 décembre 1671. 

7. Sevbolli, Strasbourf), p. 175. 

8. Xlil, 5 septembre 1689. 

9. XXI, 11 aoiUl6'J8. 



l'activité intellectuelle en ALSACE AU XVII* SIECLE 263 

se vouait aussi, de préférence, au porti-ait. Il fit don au Magistrat 
d'une toile de grandes dimensions pour la salle des Conseils, en 
1667, mais le sujet n'en est point indiqué au procès-verbal des 
Treize'. Après la capitulation de 1681, nombre d'officiers supérieurs 
français lui commandèrent leur portrait'. 

Le dernier en date des artistes peintres que nous entendons louer 
par leurs contemporains strasbourgeois, c'est un certain Jean-Mar- 
tin Billonius, « peintre et receveur des impôts», admis en 1693 à la 
tribu de l'Echasse ; peut-être était-ce déjà un immigré français et s'ap- 
pelait-il Billon; il offre aux Conseils, en 1699, un grand portrait de 
Louis XIV pour leur salle de séance, et le ^lagistrat, acceptant le 
don, lui vote des remerciements et une gratification'. 

Il nous resterait encore à mentionner toute une série de noms de 
peintres strasbourgeois : Jean Frœbé, qui donnait des leçons de 
peinture dans sa ville natale en 1626*, et qui s'y trouvait encore 
en 1653'; Jean-Nicolas Gassner, qui vécut surtout dans le nord 
de l'Allemagne et dont plusieurs tableaux sont conservés dans 
les galeries de Vienne* ; Mannlich, mentionné dans les notes de 
Louis Schnéegans' ; Jean-Jacques Kraut (1603-1634) ; Jean-André 
Knoderer (1604) et Philippe Knoderer (1611); Elie Hugwarth, élève 
de Brentel (1602-1657) ; Balthasar Gebhardt (1631-1638) ; Georges 
Messerschraid (1636*; Jean Mock 1619-1661); Philippe-Jacques 
Christ (1641-1681), tous exhumés par M. Seyboth des registres 
de la Chambre des contrats de la République'. Mais aussi bien ce 

1. XIII, 14, 17 juin 1667. Le Magistrat lui fit, à cette occasion, un cadeau 
de seize thalers. 

2. Schnéegans, Notes manuscrites. (Bibliothèque municipale.) C'est à son 
pinceau que sont dus les deux portraits des célèbres jurisconsultes et diplo- 
mates du X\'II° siècle, les frères Jean-Jacques Frid (f 1676) et Jean-Ulric 
Frid (f 1678), qui furent successivement syndics de la République de Stras- 
bourg, et qui existent, l'un dans la salle des séances du Chapitre de Saintr 
Thomas, l'autre chez un particulier. M. Seyboth les a reproduits dans .son 
Strasbourg historique, p. 618. 

3. « Eine ergœtslichkeit. » (XXI, 4 janvier 1700.) 

4. Procès-verbaux de la Chambre des contrats, 1626, fol. 63^. Le secrétaire 
du Graud-Conseil, Texlorius, lui paie une somme de 125 florins pour 
apprentissage de son fils pendant cinq ans. 

5. XXI, 23 juillet 1653. 

6. Tuefferd, op. cit., p. 520, et Hermann, Xotices, II, p. 342. Schreiber- 
Slrobel, p. 82. Il y avait des peintures de lui dans la collection Bracken- 
hoffer. 

7. Schnéegans renvoie pour les détails aux notes manuscrites de Schœpflin 
(11, fol. 274b), sur l'Ai.sacc littéraire, aujourd'hui perdues. 

8. Peut-être un frère du littérateur mentionné plus haut, peut-être aussi 
le traducteur lui-même de Garzoni. Spelta, etc. 

9. Seyboth, Ver:eichniss der Kilnstler, etc. {Repertorium fiir Kunsticis- 
scnsc/iaft, tome XV. i 



26'i l'ai-sack au xvii^ sièclk 

sont là pour nous de vaines ombres auxquelles ne se rattachent au- 
cun renseignement biographique plus précis, ni aucune donnée cer- 
taine sur les œuvres qu'ils ont pu créer ; l'obscurité même qui les 
enveloppe doit être regardée, jusqu'à preuve du contraire, comme 
un témoignage négatif sur leur valeur artistique. 

En dehors de Strasbourg, la moisson de personnalités, même secon- 
daires, est naturellement bien moins considérable dans le domaine 
de la peinture. L'art ne pouvait constituer nulle part ailleurs, en 
Alsace, une carrière rémunératrice ; si dans les districts catholiques 
de la province, la peinture religieuse trouvait plus facilement l'occa- 
sion de s'exercer que dans l'hérétique capitale, il ne faut pas oublier 
que les sanctuaires religieux y possédaient bien des chefs-d'œuvre 
du XV* et du XW" siècle, et à ce moment ni les communautés, ni les 
fidèles n'avaient l'argent nécessaire pour faire de larges commandes 
aux artistes. En ce siècle de luttes continuelles, on dévastait, on in- 
cendiait beaucoup d'églises, mais on n'en construisait guère, et sur- 
tout l'argent manquait pour les orner de peintures. Néanmoins, les 
quelques artistes dont nous avons pu trouver la mention dans nos 
sources, passablement inconnus d'ailleurs, furent avant tout des 
décorateurs d'églises et des peintres de « saintetés ». Schlestadt 
semble en avoir possédé plusieurs, à l'époque qui nous occupe. 
C'est un de ses citoyens nommé Melchior Beutel, qui décore l'Hôtel- 
de-Ville d'Obernai de peintures murales en 1604 ^; peu après, en 
1610,1a salle du Conseil y est également ornée de grandes fresques, 
représentant les Di.v Commandements et le Jugement dernier, par 
Zébédée Muller de Strasbourg et JeanBartenschlager'. C'est encore 
un peintre de Schlestadt que le comte de Ribeaupierre charge de 
décorer les salles de son château de Zellenberg, en 1669'. Colmar 
ne paraît pas avoir produit beaucoup d'artistes. Nous parlerons 
plus loin du graveur Ertinger; mais les peintres semblenty avoir été 
assez rares, puisque c'est à un Bâlois, Nicolas Bock, que s'adresse 
en 1611 le Magistrat, pour certains travaux dont le règlement amena 
de longs conflits avec lui tout d'abord, puis avec les autorités 
même de la ville voisine*. C'était un Colmarien d'origine pourtant, 
que ce Pettinus, établi plus tard à Berne comme calligraphe-enlumi- 
iieur, qui dédia, en 1644, au Conseil de Mulhouse un album devers, 

1. Gyss, Inrentaire des Archices communales d'Obernai, C.C. 81. 

2. Ihid., C.C. 83. 

a. On lui paya pour ces fresques la somme de ^75 tlorins. (Archives de la 
Haute-Alsace, E. 2899) 

4. Voy. sur cetie curieuse histoire. X. Mossiuaun, Mélanges alsatiques, 
p. 135. " 



l'activité INTELLKCTUKLLK EN ALSACE AU XYII*^ SIECLE 2(J5 

illustré de dix-neuf planches in-folio, intitulé V Horloge spirituelle^. 
Il y avait également des artistes peintres à Ensisheim, siège de la 
Régence autrichienne ; c'est un professionnel de cette localité qui 
peignit les deux tableaux du maître-autel de l'église de Soulz- 
matt*. 

Dans le Sundgau qui faisait partie, comme on sait, du diocèse de 
Bâle, les églises semblent avoir été ornées surtout de peintures 
dues à des pinceaux suisses. C'est ainsi qu'en 1671, Zachée Sidler, 
de Porrentruy, peint aux frais du bailli de Saint-Araarin, Robert 
d'Ichtratzheim, une vingtaine de tableaux dans le cloître des frères 
mineurs de Thann'. En 1690, « le célèbre M. Studer » peint un 
Saint-Dominique pour l'église de Guebwiller et Henri de Rapper- 
schwyl un autre tableau pour la même église*. Un peu plus tard 
(1693\ les murs de la basilique de Murbach sont décorés par Fri- 
dolin Thurneyser, « frère convers de Mariastein et de plus excel- 
lent peintre », que son abbé veut bien céder à celui de Murbach, 
pour y reproduire les traits de tous les saints de l'ordre de Saint- 
Benoît et pour orner le chœur de scènes tirées de la vie de saint 
Léger^. Il y avait cependant aussi des artistes laïques dans cette 
région. Nous avons retrouvé aux archives départementales de Col- 
mar la naïve requête d'un citoyen de Rouffach, Jérôme Schœpffer, 
qui demande, en 1625, à l'archiduc Léopold de lui donner la com- 
mande des peintures pour un nouvel autel, ayant fait ses preuves, 
dit-il, en fournissant « une belle Madone » au prieuré de Saint- 
Valentin* . 

Une autre branche de l'art se rattache intimement à la peinture 
religieuse, c'est celle de la peinture sur verre. Elle était depuis 
longtemps sur son déclin, et vers la fin du siècle, elle est à peu près 



1. « Die geistliche Uhr. » [Curiosités d'Alsace, I, p. 77-81.) Ces dédicaces 
étaient depuis longtemps à la mode. En 1585, un calligraphe bàlois. Uiric 
Schilling, avait également apporté à Strasbourg, pour l'offrir au Magistrat, 
une grande pancarte calligraphiée avec des devises artistiques, qui fut placée 
dans la salle des Conseils. C'était une façon de se faire connaître et surtout 
d'obtenir une « douceur » en échange de son cadeau, plus ou moins pré- 
cieux. 

2. L'artiste, dont nous ignorons le nom. se fit payer en nature (25 mesures 
devin). {Sult;matter Thatbuoch. dans VAlsatia, 1872, p. 203.) 

3. Tschamser, Annales, II, p. 618. 

4. X. Mossmanu, Chronique de Guehœiller, p. 317. 

5. Diariuinde Murbadi, publié par M. Ingold, p. 47. 

6. Il ajoutait naïvement que le sculpteur demeurait porte ii porte, ce qui 
serait bien commode pour travailler de concert. J'ignore s'il était un grand 
artiste, mais, en tout cas, ledit Schœpffer avait l'une des plus jolies écritures 
que j'aie vues. (A.H..\., G. 1910.) 



266 l'alsace au xvii" siècle 

aliandonnée. Cependant, dans les années qui précèdent la guerre de 
Trente Ans, elle possède encore quelques représentants distingués 
en Alsace et en 1618 on comptait jusqu'à sept maîtres peintres ver- 
riers à Strasbourg ^ Les plus connus des artistes de cette période 
appartiennent à la famille des Linck. C'est Barthélémy Linck' qui 
peignit en 1607 les vitraux de l'Hôtel-de-Ville d'Obernai, avec leurs 
beaux blasons et y représenta la donation de Ilohenbourg à Sainte- 
Odile par son père, le duc Etichon'. C'est Laurent Linck qui, de 
1621 à 1631, fournit avec ses collaborateurs la longue série de cent 
quatorze vitraux pour les fenêtres de la Chartreuse de Molsheim. 
Elles représentaient (( la Passion et les Mystères de Jésus-Christ, 
ainsi que les vies des saints Pères dans le désert », et sont peintes, 
en partie, d'après les planches dessinées et gravées par Raphaël Sa- 
deler, en 1600. Elles ont été commandées par de nombreux person- 
nages ecclésiastiques et laïques, chanoines de la Cathédrale, prélats 
étrangers, nobles et bourgeois de différentes localités de l'Alsace ; 
le plus souvent les armoiries du donateur sont jointes au vitrail 
offert par lui*. Transportées, lors de la Révolution, à Strasbourg, 
ces belles peintures dont nous avons souvent admiré les paysages 
originaux et le coloris harmonieux, avaient été placées pius tard aux 
fenêtres du second étage de la Bibliothèque de la ville dans le 
chœur du Temple-Neuf; elles s'abîmèrent avec elle dans l'immense 
brasier du 24 août 1870 ^ 

Le réfectoire des Pères Franciscains de Schlestadt possédait éga- 
lement une série de seize vitraux, peints de 1626 à 1630, dont 
quelques-uns portaient la signature de Laurent Linck*. SLlbermann 

1. Friesé, Historisc/ie Mcfc/iwurdir/keUen, ^. 125. — Silbermar i, d'après 
la Chronique de Stsedel, dit vingl-el-un, ce qui nous parait peu probable. 

2. M. Seyboth donne comme dates extrêmes retrouvées par lui pour l'acti- 
vité de Barthélémy, les années 1586-1625. {VerscicJmisg, etc.) 

3. Gyss, Histoire d'Obernai, II, p. 77. 

4. L'archéologue André .Silbermann, l'auteur de la Topographie de Stras- 
hourg, mort en 1783, avait décrit dans ses manuscrits les vitraux de la Char- 
treuse de Molsheim. Louis Schnéegans nous a conservé au moins quelques 
fragments de ce texte, észaleraeut détruit par le bombardement de LSTO, et 
M. le chanoine Dacheux les a publiés dans ses Fragments de chroniques, 
Bulletin des monuments Instoriques d'Alsace, XVIll, p. 107-108. De nos 
jours, M . le baron Paul de Schauenbourg en a parlé dans son Énuinération 
des cerricrcs les plus importantes ronsercées dans les Églises d'Alsace. 
M. TuefTerd a reproduit ce i)assage, Reçue d'A Isare, 188:j, p. 5:i6. 

5. Far un heureux hasard, un de ces panneaux était resté entre les mains 
de M. de Schauenbourg, qui le faisait copier; il représente aujourd'hui, à la 
nouvelle Bibliothèque municipale, l'unique débris de cette œuvre de longue 
haleine, la dernière exécutée par les maitres-verriers alsaciens du 
XVII» siècle. 

6. Il y avait aussi un vitrail sigué Laurent Linck, au poêle des Bouchers, 



LACTIVITK INTELLECTUELLE EN ALSACE AU XVII« SIECLE 267 

les V a vus encore dans la seconde moitié du XVIII* siècle, mais il 
dit qu ils étaient « peu appréciés' >;. A Sti'asbourg. M. Seyboth a 
relevé les noms des peintres verriers Georges-Jean Gastelius 1604- 
1611) et Emmanuel Gastelius (1662-1690), ceux de Jonas Schaller 
1607), de Jean-Henri Geiger 1609 . d'Antoine Kleiber(avant 1623 *. 
mais leurs œuvres nous sont inconnues et n'ont pas eu sans doute 
une grande valeur artistique. « Car bientôt après, comme le dit 
l'archéologue André Silbermann, commença la guerre dite de Trente 
Ans, qui a donné le coup final à l'art de peindre sur verre, parce 
qu'en ce temps on ne bâtissait ni ne réparait plus d'églises, de sorte 
que les maîtres-verriers n'avaient plus d'ouvrage^. » 

Une branche de l'art infiniment plus florissante, c'était la gravure. 
Alors qu'on ne bâtit plus d'églises, qu'on n'achète plus de tableaux, 
qu'on se contente de vitres ordinaires, on achète encore des 
estampes pour orner les murs de son appartement et l'on cède à la 
tentation vaniteuse de se faire immortaliser par le burin d'un artiste. 
La gravure sur bois, si riche autrefois en produits admirables, ne 
sert plus qu'aux œuvres de librairie courante*, aux calendriers po- 
pulaires, et dans les œuvres d'art la gravure sur cuivre domine en 
maîtresse absolue. Parmi ses nombreux représentants à Strasbourg, 
il faut mentionner tout d'abord deux familles, j'allais dire deux dy- 
nasties, qui se sont maintenues dans l'exercice de leur profession 
durant la majeure partie du siècle, les Van der Heyden et les 
Aubry. 

Les ^ an der Heyden, ainsi que leur nom l'indique, sont d'ori- 
gine flamande. Leur chef de file, Jean Van der Heyden, né à Malines, 
fuyant l Inquisition espagnole, vint à Strasbourg vers 1590, après 
avoir vécu quelque temps à Cologne et y acheta le droit de 
bourgeoisie en 1600 \ Il était peintre de son métier et a peint un 



à ce que dit Silbermann; mais c'était un travail médiocre, et il l'attribue à 
uu fils de l'artiste de Molsheim. iBulletin des monumenTs. XVIIl, p. 178. i 

1. Ihid.. p. 108 : « Wenig r/eachter. » Cela ne signifie pas qu'ils fussent 
mauvais; mais, à ce moment, le goiit éiait singulièrement déprave. 

2. Seyboth. ye/-:;eirhni$s. etc. 

3. Bulletin des monuments historiques d'Alsace, XVllI. p. 178. 

4. Même quand on réimprime les livres de luxe, comme les Tite-Live in- 
folio de l'oflBcine de Rihel. ce sont les bois du siècle passé qu'on réemploie, 
il y 3 fon peu de bois nouveaux gravés pour le XVII' siècle, et ils n'ont pas 
de viileur artistique réelle. Voy. les intéressants volumes de M. Paul Heiiz. 
[Originalabdrûcke con Formsrhneiderarbeilen d.ps XVI und XVII Jahr- 
hunderts aus Strassburger Druckoreien. Strassb.. Heitz u. Miindel, 1890. — 
NeueFolge. 1894, 2 vol. fol.) 

5. Il fut patronné par Lazare Zetzner, l'imprimeur-édiieur connu, qui 
était peut-être déjà en relations d'affaires avec lui. (XXI, 27 septembre 16C>0.i 



268 LALSACE AU XVII"= SIECLE 

assez grand nombre de « contrefaits » de ses nouveaux compa- 
triotes. 11 doit être mort avant 1644, puisque à cette date nous 
voyons ses enfants régler le partage des biens paternels con- 
servés aux Pays-Bas'. Ce sont ses deux fîls, Jacques et Isaac, 
qui ont fait connaître au loin le nom de leur famille, le pre- 
mier comme dessinateur et graveur, le second comme peintre 
et comme graveur également. Sa fille Sarah épousait en 1616 
un artiste strasbourgeois, Isaac Brunn, dont nous parlerons 
tout à l'heure. Deux autres Van der Heyden, Christophe et Jean- 
Pierre, fils ou petits-fils de Jean, possédaient une imprimerie, dans 
la première moitié du XVIP siècle et pouvaient éditer de la sorte 
les ouvrages illustrés par leurs parents *. Jacques Van der Heyden, 
qui était déjà ne à Strasbourg (1500) a été un dessinateur très actif 
et a gravé une longue série de portraits d'hommes « célèbres » au 
moins dans le microcosme strasbourgeois. De 1610 à 1634', il s'est 
occupé tour à tour des chefs de l'Etat, comme les ammeistres Jean 
Heller et Pierre Slorck ; des seigneurs étrangers comme Everard 
de Uibeaupierre, Jacques de Hohgeroldscck, Jean de Salm, Jean- 
Regnard de Hanau*; des jurisconsultes comme Gaspard Bitschius, 
Denis Godefroy; des poètes morts et vivants, comme Sébastien 
Brant et Gaspard Brulow; des médecins comme Melchior Sebiz et 
Jean Kueffer; des théologiens comme Jean Schmidt, Isaac Frœrei- 
sen, Thomas Wegelin; des pédagogues comme Jean Sturm; des his- 
toriens comme Sleidan, des physiciens comme Hawenreutter, etc. *. 
Plusieurs des personnages portraiturés par lui, l'ont aussi été par 
son frère Isaac, et par d'autres artistes contemporains*. C'est ce- 
pendant à ses vues et à ses paysages que je donnerais la préférence 
si mon opinion pouvait être de quelque valeur; les planches 

1. Seyboth, Strasbourg, p. 323. 

2. Seyboth, op. cit., p. 484. 

3. Ce sont les dates extrêmes sur ceux de ses portraits gravés qui sont 
datés et qui se trouvent dans Vlronor/ra/i/u'n de Reiber. 

4. Il fui même quelquefois appelé à leur cour; ainsi, le landgrave Georges 
de Hesse le réclama pour ({uelques semaines en 16:^6. (Seyboth, Strashourq. 
p. 324.) 

5. Il a aussi gravé les portraits de nombreux étrangers, {fconofjraphie, 
n<" 4898-4964.) 

6. C'est un fait très curieux que l'on constate en dépouillant une collec- 
tion un peu complète, comme celle de Ferdinand Reiber. Des personnages 
obscurs, parfois de simples pasteurs, se sont successivement fait buriner par 
deux, trois, voire quatre artistes. On distribuait évidemment en ce temps-là 
des portraits gravés à ses amis et connaissances, comme de nos jours des 
photographies. Peut-être aussi les étudiants tenaient-ils à emporter les por- 
traits de leurs mailres en quittant l'Université, car les professeurs dominent 
dans l'œuvre <le Van der Hevden et d'.\ubry. 



l'activité intellectuelle en ALSACE AU XVIl^ SIECLE 269 

consacrées soit à la Cathédrale soit aux environs de Strasbourg, 
et parues de 1613 à 1615, le pont du Rhin\ Schiltigheira, le 
Champ du tir, la Hohwart, etc., sont très réussies. Un intérêt 
d'un autre genre et plutôt historique, s'attache au Spéculum 
Coi-nelianum publié en 1608, qui nous présente, en une série de 
planches, la vie d'étudiant, je veux dire de certains disciples de 
Minerve, car alors, pas plus qu'aujourd'hui, les étudiants studieux 
n^auraient pu fournir la matière d'un album illustré*. Très curieux 
au point de vue de l'histoire des mœurs, le Spéculum l'est moins au 
point de vue de l'art, le dessin y est souvent fautif et l'ensemble 
laisse l'impression d'un travail entrepris bien à la hâte. Jacques 
Van de Heyden a gravé aussi des planches ou des frontispices pour 
de nombreux ouvrages du temps, en particulier pour les écrits du 
mystique D. Sudermann, parus à Francfort en 1622 et 1623*. 

L'œuvre d'Isaac est moins considérable; il n'a gravé sans doute que 
quand son pinceau n'était pas occupé et le nombre des planches dues 
à son burin est relativement peu considérable. D'ailleurs, il était 
le marchand d'estampes de la famille et devait s'occuper avant tout 
de faire marcher son commerce. 

Si les Van der Heyden venaient des Pays-Bas, les Aubry venaient 
de France, poussés à s'expatrier par les mêmes motifs religieux. 
Le l*"" mai 1609, Pierre Aubry, de Frandeville (?) en Champagne*, 
présenté au Magistrat par un compatriote déjà établi à Strasbourg, 
le graveur Germain Vallois, demandait à être reçu à la bourgeoisie 
et le 18 juillet, donc après miir examen, il était fait droit à sa requête ^ 
Elève du graveur lorrain Herman de Loye, on a peine à croire qu'il 
ne soit né qu'en 1596**, car jamais l'on n'accordait le privilège en 
question à ceux qui n'avaient pas encore atteint l'âge d'homme. En 
général, la chronologie de la famille Aubry n'est pas encore fixée, et 
les dates groupées jusqu'ici autour du nom de Pierre s'appliquent 



1. Cette planche lui valut uue admouestaiiou du Magistrat, qui prétendit 
qu'elle faciliterait l'attaque du front de défense à des enuemis. (XIII, 
18 novembre 1613.) — Voy. aussi Bulletin des monuments historiques, XV, 
p. 277. 

2. Ce volume, devenu presque introuvable, a été reproduit en photolitho- 
graphie par E. Siribeck, il y a quelques années. Il eut une seconde édition 
en 1620. 

3. Gœdeke. Grundriss deutscher Dichtung, III, p. 30. 

4. C'est comme cela qu'il faut lire le nom de la localité dans notre texte, 
mais je ne trouve rien d'approchant dans les dictionnaires géographiques. 

5. Livre des Bourgeois [Burgerbucli], à la date indiquée. (Archives muni- 
cipales.) 

6. C'est la date qu'indique M. Seyboth. [Strasbourg historique, p. 670.) 



270 l'alsace au xvii® siècle 

de toute nécessité à deux, peut-être mAme à trois individualités 
distinctes '. 

On rencontre également un Abraham Aubry, qui semble contempo- 
rain du fils plutôt que du père*, mais nous ne connaissons qu'un 
petit nombre de ses planches; était-ce un second fils, ou bien un 
neveu du premier? Il reste, on le voit, bien des recherches préli- 
minaires à faire dans les registres paroissiaux du XVIP siècle, re- 
cherches qui sont indispensables si l'on veut arriver à débrouiller 
l'œuvre considérable signée Pierre Aubry et attribuer sa part légi- 
time à chacun des porteurs de ce nom'. 

On a, sous ce vocable ambigu, comme pour les Van der Heyden, des 
vues de monuments, depaysages, des portraits en grand nombre, des 
albums de costumes et de paysages strasbourgeois, etc. Les vues (Ca- 
thédrale de Strasbourg, environs de la ville, pèlerinage de Dusenbach 
près Ribeauvillé,et autres), pour autant qu'elles sont datées, indique- 
raient plutôt comme auteur le second Pierre Aubry *. Il en est de 
même pour le Trachtenbuchlein de 1660, pour une autre édition, mo- 
difiée çà et là, du Spccidiim Cornelianinn (vers 1650) ^ pour le Ritus 
déposition is, de 1666, ce singulier recueil dont les planches per- 
mettent de suivre les cérémonies bizarres de \a déposition, cesi-k-dive 
du passage des jeunes écoliers ou ôeyaMncs à la dignité de l'étudiant*. 
Quant aux nombreux portraits, dont ceux qui sont datés et que nous 
connaissons^ s'espacent entre 1637 et 1680, il faut sans doute les 

1. M. Seyboth fait mourir Pierre Aubry (l'aitié) en 1666. (Strashoury, 
lac. cit.] Ailleurs (Vcr^cichnifs), il groupe autour de ce nom les dates 1616, 
1638, 1678, 1677, 1681, 1682, et indique comme date de décès le 2H dé- 
cembre 1686. Mais dans sou grand ouvrage (p. 670), il a dit que Pierre 
Aubry, « qui parait après 1682 », doit être le fils ou le neveu du premier. 
Pourquoi après 1682 seulement et pas après 1666? 11 y aurait donc un troi- 
sième copartageani? On voit que tout cela est encore bien obscur. 

2. Du moins parmi les pièces qui figuraient dans la collection Reiber ei 
qui lui sont attribuées, il y en a une qui est datée « vers 1666 » (n° 315). 

3. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'offlcine, le magasin d'estampes de la 
maison Aubry, a subsisté depuis 1616 dans la rue du Parchemin, jusque 
vers 1700, et que la raison sociale n'a pas changé. 

4. Elles sont datées de 1650 à 1667 et montrent sensiblement la même 
facture. 

5. Il ne faudrait point s'étonner de ce qu'un même sujet fût traité si sou- 
vent avec de légères variantes ; c'était là un article de vente courante dans 
une ville d'Université; chaque étudiant en emportait sans doute un exem- 
plaire en quittant Strasbourg, les uns pour se remémorer ce qu'ils y avaient 
fait, les autres pour prouver chez eux combien ils avaient eu de mérite à 
rester sages. — L'exemplaire de la collection Reiber {Ironoyraphie, ir 4bVJ), 
est, dit-on, le seul exemplaire connu de cette édition. 

6. Ritus depositionis. Ary/mtorati, apud Putrum Aubry, 1666, 12°. On 
en a fait une reproduction photolithographique, il y a quelques années. l>'ori- 
ginal est fort rare; il existe à la Bibliothèque municipale de Strasbourg. 



l'activité intellectuelle en ALSACE AU XVII* SIECLE 271 

attribuer à deux artistes différents. Encore reste-t-il une question 
très embarrassante à résoudre; comment se fait-il que de cet artiste, 
reçu à la bourgeoisie dès 1609, nous ne trouvions pas un seul 
portrait antérieur à la première des dates citées plus haut ? Ce se- 
rait encore un argument pour l'hypothèse qu'il y aurait eu trois 
Pierre en réalité. Le premier, graveur modeste, auquel nous de- 
vrions, par exemple, les planches de la Sylloge numismatum de 
J.-J. Luck, éditée à Strasbourg, en 1620, puis un second homonyme, 
mort en 1666, qui aurait été, de 1637 à 1666, le plus actif de tous 
en divers genres et auquel reviendrait le gros de l'œuvre des Au- 
bry; en dernier lieu, un troisième, mort en 1686, et qui aurait clos 
la série des artistes de ce nom. Quoi qu'il en soit de ce détail 
chronologique, ce ne sont pas seulement des personnages strasbour- 
geois qui ont posé devant les Aubry; nous rencontrons parmi leurs 
clients l'archiduc Charles-Ferdinand d'Autriche; les comtes ré- 
gnants Jean-Regnard et Frédéric-Casimir de Hanau ; l'évêque de 
Strasbourg, François-Egon de Furstemberg; le comte Jean-Jacques 
de Ribeaupierre ; Jean-Henri Mogg et Jean Ralthasar Schneider, 
les délégués de Colmar aux négociations de Munster ; le poète sati- 
rique Jean-Michel Moscherosch; de nombreux professeurs de l'Uni- 
versité, des pasteurs, des médecins*. Puis encore des princes et des 
ducs bavarois, badois, hessois, wurtembergeois, saxons, des géné- 
raux suédois comme Gustave Horn, des généraux français comme 
le marquis de Feuquières, des savants hollandais, etc. *. Il v a de 
ces portraits qui ne manquent pas de charme, mais il y en a d'autres 
qui n'ont pas dû coûter beaucoup de travail à leur auteur et qu'on 
peut à peine appeler des œuvres d'art ' . 

Un autre graveur strasbourgeois, Isaac Brunn,est plus connu du 
grand public, au moins en i\lsace, parce qu'il a été le principal colla- 
borateur d'Osée Schad pour sa « Description de la Cathédrale » 
[Munsterbûc/dein, parue en 1617^ et restée populaire dans le monde 
des bibliophiles. Fils d'un peintre qui vivait encore en 1620, et 

1. On trouvera la plupart de ces portraits d'Aubry énumérés dans le cata- 
logue de la coUectiou Reiber, selon l'ordre alphabétique des person- 
nages alsatiques. Le répertoire des artistes permet de les retrouver facilement 
d'après leurs numéros. 

2. Les portraits non alsatiques des Aubry sont — sans doute moins com- 
plètement — groupés dans l'Iconographie, n"' 4524-4554. 

3. Il y a souvent quelque chose de lourd et d'empâté dans le trait, soit 
que les exemplaires à nous connus aient été tirés sur des cuivres déjà 
usés, soit que la main de l'artiste ait été appesantie par l'âge. 

4. Summum Argentoratensium templum d. i. aussfuhrliche Beschrei- 
bung des ciel Imnstlichen und beriihmtem Milnster su Strassburg, etc. 
Strasb., 1617, 4». 



272 l'alsace au xvii* sièclk 

s'appelait François, Isaac Brunn, dont on constate l'existence pour 
les années 1612 à 1657, a dessiné, outre ses grandes planches 
d'ensemble, des vues intérieures et de détail de la Cathédrale, 
puis d'assez nombreux portraits d'universitaires et de théologiens 
strasbourgeois ; quelques dessins autographes se trouvaient aussi 
dans la collection Reibcr et représentent des scènes de la vie 
locale, un Tir à Strasbourg, une Boutique de barbier, un Ecrivain 
public, etc. ^. 

11 faut voir sans doute un frère d'Isaac dans le François Brunn 
junior, qui a dessiné une série de onze portraits pour un ouvrage 
illustré sur les guerres des Pays-Bas, et dont on possède également 
un portrait du jurisconsulte Jean Limnaeus, datéde 1648^ 

Les deux Greuther, le père et le iils, ne peuvent être mentionnés 
ici qu'en passant, car l'un quitta de bonne heure le sol de l'Alsace et 
l'autre ne l'a peut-être jamais foulé. Mathias Greuther naquit à 
Strasbourg vers 1566, mais il alla très jeune continuer ses études 
ou gagner sa vie en France, séjourna d'abord à Lyon, ensuite à Avi- 
gnon, puis il vint à Rome avant 1600; il dessine les sites et monu- 
ments de la Ville éternelle (1613-1623), et il y meurt en 1638. Son 
premier essai fut, semble-t-il, la gravure d'une vue de Strasbourg 
dessinée par Specklin en 1587^ ; à son séjour en Alsace se rattache 
encore une planche allégorique, Munduin trahit pecunia, qui date 
de 1589, et cette même année il grava le tableau de Wendel Ditterlin 
V Ascension d'Élie. Mais les planches de son Oraison dominicale sont 
déjà exécutées à Lyon (1598)*, et son Annonciation de la Vierge a 
été faite à Rome, en 1622. Son Iils, Jean-Frédéric Greuther, né à 
Rome en 1600, plus connu par ses reproductions des tableaux de 
Lanfranc, Tempesta, Simon Vouët, etc., meurt également dans cette 
ville en 1668, et son œuvre n'a aucun point de contact avec l'art 
alsacien*. 

Le dernier des graveurs strasbourgeois du XVII* siècle, — il em- 
piète déjà sur le siècle suivant, — est Jean-Adam Seupel, né en 1660, 
Hiorl en 1714*. Cet artiste de beaucoup de talent et dont la manière 
marque une époque nouvelle, je ne dis pas supérieure, mais en tout cas 



1. Iconographie, n" 4668, etc. — Cf. Tuefferd, op. cit., p. 535; Seyboth, 
Strassijurg, p. 396. 
a. Iconographie, n"' 4666-4667. 

3. M. Seyboih l'a reproduite en tête de son ouvrage, Das alte Strassburg. 
(Strasb., 1»9U, 4».) 

4. l'-onog raphia, n* 4793. 

5. TueSerd, op cit., p. 513. 

6. Tuetlerd, op. cit.,y). 537. 



LACTIVITK IXTKI.LECTUKl.LF. EV ALSACK AU XVIl'- SIF.CLK 2 / .'î 

fort différente, de la gravure alsacienne, débuta dès 1G77 par un 
Spécimen artis clialcographicx en six planches in-4°, qui ne laissait 
guère deviner ses mérites futurs. Il a dessiné et gravé des vues d en- 
semble et des plans de Strasbourg \ une belle façade de la Cathé- 
drale, plusieurs des planches illustrant la Chronique de Krenigshoven, 
publiée par Schiller en 1698, une Pompe funèbre de la comtesse de 
Hanau', et surtout de nombreux portraits, d'un format générale- 
ment plus grand que ceux des Van der Heyden ou des Aubry, et 
travaillés avec une minutie plus scrupuleuse, sinon d'une inspira- 
tion plusgéniale. Ils ont tous un certain air de ressemblance, comme 
d'ailleurs les personnages eux-mêmes, avec leurs immenses per- 
ruques, leurs rabats de dentelles, les attributs de leurs dignités offi- 
cielles, également solennels, raides, presque maussades, mais ne 
laissant pas d'avoir grand air. L'une des plus grandes et des plus 
soignées de ses planches est celle qui représente Ulric Obrecht, le 
premier préteur royal de Strasbourg; c'est un splendide spécimen de 
la manière de Seupel ; on peut citer encore les poi-iraits des am- 
meistres Wencker et Reisseissen et celui du marquis de Charailly, 
premier gouverneur militaire de la ville et citadelle de Strasbourg. 

D'autres noms, retrouvés dans les documents d'archives par les 
recherches patientes de Louis Schnéegans et de M. Seyboth n'ont 
pas à figurer ici, puisque aussi bien nous ignorons, pour ainsi dire. 
tout de leur vie et de leur œuvre ^. 

Parmi les graveurs originaires d'autres localités de l'Alsace, — il 
y en a sans doute eu plusieurs, — un seul a su acquérir une renom- 
mée plus considérable. C'est François Ertinger, né à Colniar en 
1640* et dont on retrouve les traces jusqu'en 1694. Ertinger doit avoir 
quitté de bonne heure l'Alsace pour vivre à Paris, et c'est dans la 
capitale de la France qu'il a développé son talent, très en dehors des 
influences de son pays natal. Outre des scènes mvthologiques,* 
comme Achille et le Centaure Chiron (1679), ou bibliques, comme le 
Serpent cV airain ', il a surtout gravé toute une série des « batailles « 



1. Voir le répertoire des artistes dans Vli-ono^/raphie de Reiber. 

2. Hochtûrstliche Leichprocession, etc., de la comtesse Anne-Madeleine 
de Hanau-Lichtenberg, née princesse palatine. Hanau, 1694. in-folio, i/co- 
nographie, u" 5247.) 

3. On pourrait nommer Hans Mûller (l.)T0-1625), Albert Christophe Kalle 
(1630-1670), Jean-Christophe Nagel (1609-1630). Jean Mantz (lbJ2i, Jean- 
Pierre Joch (1668-1670). Jean-Jacques Wehrlin il6S.î), etc. 

4. Fol tz, .So M re/uV'5 historiques du rieiuc Co//na/-. Colmar, 1887, p. 216-247. 
Tuefferd, np. cit., p. 536. 

5. On dit qu'il a gravé également une partie du recueil de Raimond la 
Page publié à Paris, chez Van der Bruggen, en 1689. 

R. Reuss, Alsace,\\. 18 



27'i i,'ai.sack au xvir' sikci.K 

biou connues de Van der Mculen. Je ne vois à signaler parmi ses 
planches oonime sujet alsatitpie que la « Bataille d'Ensheira près Stras- 
bourg, gagnée par l'armée du Roy ^ «. Ertinger a été jugé assez dé- 
favorablement pai' un critique aussi compétent que M. Eugène Muntz*, 
et le peu que nous connaissons de son œuvre ne nous dispose pas 
à en appeler de cette appréciation sévère. 

Si l'on recherche quels noms de sculpteurs l'Alsace du XVII*^ siècle 
peut produire à côté de ses peintres et de ses graveurs, on est obligé 
de confesser qu'il n'en est presque aucun qui soit venu jusqu'à nous, 
— nonpasqu'iln'y ait eu, alors aussi, des maîtres sculpteurs attachés, 
par exemple, à l'Œuvre Notre-Dame, — mais ils n'ont rien fait pour 
(jue lapostérité pût s'occuper de leurs travaux'. C'est à peine si l'on 
peut mentionner sous cette rubrique Hilaire Ditterlin, déjà nommé 
plus haut, comme ayant restauré la chaire de la Cathédrale, en 
1617*; Jacques Spilz, qui construisit, en 1615, le beau puits d'Obernai, 
qu'on voit encore sur la place du Marché'', Jean Fiauler, qui dans les 
premières années du siècle était mis à réquisition pour sculpter les 
dalles funéraires des seigneurs de la Haute-Alsace". 

L'architecture, si richement représentée encore en Alsace au 
XVI'' siècle, l'architecture civile tout au moins, participe plus que 
toute autre branche des beaux-arts, à la décadence universelle. Le 
siècle qui nous occupe a vu tombei' en ruines bien des édifices du 
moyen âge, églises, cloîtres et châteaux forts ; il en a réparé quelques- 
uns, il n'en a point édifié de nouveaux. De la lin du XVl*^ au com- 
mencement du XVIII'' siècle, aucune église un peu remarquable par 
ses propoi'tions ou par la beauté de ses formes n'a surgi de terre, 
aucun édifice public n"a été construil pour des usages profanes, si 
ce n'est queUpics hôpitaux et quelques casernes. Il faut faire excep- 

1. Iconograp/iie, W 40SI. 

2. Reçue d'Alsace, 1872, p. 37ô. 

:i. On peut supposer d'ailleurs que le XVII' siècle, celui du luthéranisme 
strict par excellence, ne se préoccupa pas beaucoup de maintenir au com- 
plei le peuple de statues qui couvrait les flancs de la Cathédrale et de refaire 
les anges, les <lial>les et les saints qui succombaient soit à la foudre, soit aux 
intempéries des saisons. 

4. M. X. Kraus {Kunat and AUertInun in Eli^ass-Lothrincjen, I, p. 414) 
nonnue Wcndelin Ditterlin à cette occasion et lui attribue seulement la 
nouvelle dorure de la chaire. 

5. Gyss. Histoùc d'Ohci-nai, 11, p. 17. — Spitz vivait encore en 1647. 

(j. En 1604, on lui payait quarante florins pour une pierre lumulaire à Gué- 
mar (A.H.A..E. IsJlGi M. Seyboih nonnue encore [Vrrzeif/iniss, etc.) les 
noms suivants de sculpteurs sirasbourgeois, restés ou redevenus absolu- 
ment inconnus ; André Kœbel !16U4); Michel Spainer (1610); Hilaire 
Ostermeyer (1638); Jean-Michel Ehinger (1659); Auguste HoSmann 
(1666). 



l.'ACTIvrn'; INTKI.I.KCJ UF.LI.K KX AI.SACK au XVlie SIÈCLE 275 

tion, dans une certaine mesure, pour Strasbourg, où les fréquents 
dégâts causés à la Cathédrale par le feu du ciel' ont entretenu forcé- 
ment l'activité des architectes et des maçons de l'Œuvre Notre- 
Dame. Certains de ces accidents ont été si désastreux qu'ils ont 
nécessité des travaux considérables : c'est ainsi qu'après le coup de 
foudre de lG55,il a fallu démolir cinquante-huit pieds de la pyramide 
pour les refaire à fond, mais ce fut une restauration servile de l'état 
de choses antérieur, et quand l'architecte Jean-Georges Heckhler, 
désireux d'immortaliser son nom, proposa, en 1665, de bâtir la 
seconde tour, prévue par le plan primitif, le Magistrat s'erapi'essa, 
— non sans raison d'ailleurs, — de rejeter une proposition si hardie. 
11 permit malheureusement, en 1682, la mutilation de la Cathédrale 
à l'intérieur, alors que pour la commodité des services religieux on 
vit abattre le beau jubé, les tribunes latérales, le maître-autel et 
mutiler la belle colonnade, privée de ses chapiteaux antiques, véri- 
table œuvre de barbares, comme l'appelle avec raison l'un des der- 
niers historiens de l'édifice sacrée Le sens intime de l'architecture 
gothique avait disparu parmi les continuateurs de l'œuvre d'Erwin; 
les architectes chargés de la « rénovation » de l'église Saint-Thomas à 
Strasbourg (1679 n'agirent pas avec moins d'inintelligence et sous 
prétexte d'embellir la vieille église du XIII'^ siècle, ils la ravagèrent, 
démolissant là aussi un magnifique jubé et couvrant la pierre de taille 
vosgienne d'un badigeon jaunâtre, à la grande satisfaction des 
hommes de goût d'alors''. 

Nous ne connaissons qu'un seul architecte alsacien, jouissant 
d'une notoriété véritable durant toute cette période ; c'est le Stras- 
bourgeois Georges Ridlnger. Encore n'a-t-il exercé son art qu'en 
dehors de l'Alsace. Architecte de l'Electeur de Mayence, l'arche- 
vêque Jean-Suicard de Kronenbourg, il a dressé les plans et dirigé 
les travaux de construction de la résidence électorale d'Aschaffen- 



1. La Cathédrale fut plus ou moins endommagée par la foudre ou par des 
incendies causés par l'imprudence eu 1611, 1617. hrSi, 16»'4, I6,lh, 1640, 164S, 
1651, 1655, 1667, 1682, 1634. (Vov. Kraus, Kunst a. Altrrtimni, p. 414- 
417.) 

2. Kraus, op. cit., p. 417-418. — Cf. Grandidier, Essais su/- la Cathé- 
drale, p. 297. 

3. Voy. ce qu'en dit Reisseissen ilans son Mémo/ial (p. 197) et l'ins- 
cription latine d'Obrecht en l'honneur de celle i-énocation, chez L. 8chnée- 
gans, L'éf/lise (If Saint-T/ioinas, p. 198.— Dans les campagnes même on se 
scandali>ait, alors des spécimens de l'art naïf du moyen âge. Un rapport du 
cisitateur de l'église de Ballersdorf (Hauie-Alsace) e.xprimaii eu 16U:i le 
regret de ce que dans celte église si élégante se tiouvasseni « des images 
grotesques qu'il faut éloigner ». {Noueelle Remie Catholique d'Alsace. 1898, 
p. 191.) 



27() I- Ai.sAci; AU xvir SIECr-E 

l)ouror, le chàleau de Saint-Jean'. On pourrait mentionner encore, 
avec quelques éloges, l'artiste inconnu qui construisit en 1609, à 
Colniar.la maison désignée jusqu'à ce jour sous le nom de Kopfhaus 
(maison des télés), parce qu'elle est ornée d'une série de figures qui 
sont peut-être des portraits*. 

Les sculpteurs sur bois [Formensc/meider), semblent avoir dis- 
paru encore avant le cataclysme trentenaire'; il en est de même des 
« imagiers » [Kartenmalcr , Briefmalcr^), évincés parles typographes 
et les graveurs'. L'orfèvrerie artistique résiste un peu plus long- 
temps aux influences désastreuses des guerres continuelles. Elle 
était fortement organisée, du moins à Strasbourg, et grâce aux 
fêtes publiques, tirs, loteries, carrousels, etc., beaucoup d'objets 
(l'ait étaient commandés, soit par le Magistrat, soit par des parti- 
ruliers ; dans chaque famille se conservaient des coupes, des vases, 
des gobelets en métal précieux, legs des ancêtres, et dont on était 
fier d'augmenter le nombre en vue des fêtes de famille ; c'était 
comme un petit capital, placé provisoirement sans intérêts, mais 
qu on était toujours sûr de retrouver dans les moments d'extrême 
pénurie''. 11 existe encore des produits assez curieux de l'art des 
t>rfèvres à cette époque. Nous citerons Vostensoir ogival fait en 1629 
pour Saint-Georges de Haguenau par l'orfèvre strasbourgeois 
Jacques Weiss et qui est aujourd'hui conservé dans le trésor de 
cette église". 

Mais les produits analogues les plus intéressants, au point de vue 



1. Il a publié ses croquis à Mayence, chez Jean .\lbin (1616. in-foUo). 
Vo.v . Catalogue Lobris, p. 136. 

2. Elle a été dessinée par J. RothmûUer dans sou Musée pittoresque 
(Haut-Rhin), planche 70. 

o. M. Seybolh dans son Verscichniss ne uomme que le seul Jean Fuchs 
(1611-1617).' 

4. Il n'y a également qu'un seul artiste nommé dans le catalogue de M. Sey- 
bolh, Jean Brauii (1603-1634). 

5. 11 y avait cependant encore de ces « imagiers», établis avec leurs 
petites boutiques entre les contreforts de la Cathédrale et vendant des des- 
sins, des estampes, des miniatures, etc., aux visiteurs de l'édifice. On l'ap- 
prend par la demande de location faite par un nommé (Jeorges-Pierre 
Gansser, (jui se dit Pu/ipcnmaler; mais un concurrent le dénonce au Ma- 
gistral comme vendant « q//ïinais alierhand Ucderlichc sac/ien so sich nit 
icolfjvsienwn bey der Kirclion feyl zu haben », et l'évincé de la sorte. ( Pro- 
cès- verbau.x des Oberbcrbauherren du 15 février 1606.) 

6. Eu 1674, une partie de l'impôt extraordinaire fut payé par l'apport à 
l'Hôtel de Ville de ces souvenirs de famille, comme le racoute W'alter dans 
>a C/ifonique. 

7. V. Guerber, Histoire de Haguenau, II, p. 49. — Mis en gage, en 1642, 
par le Magistral de Hagueuau, dans un moment de cruelle misère, il fut 
racheté bientôt par une souscription publique. 



l'activité IXTI'LLECTUKLLP: KN ALSACK au XVII® SIÈCLK 277 

de l'art coiume de l'histoire, sont les riif*dailles fi-appées, à peu près 
exclusivement à Strasbourg, soit à la Monnaie de la ville, soit par 
des particuliers ^ Beaucoup de médailles du XVII® siècle se rap- 
portent à l'histoire d'Alsace, sans pouvoir figurer ici, puisqu'elles 
ne sont pas l'œuvre d'artistes de la province et n'y ont pas été 
frappées; telle toute la série des pièces commémoratives des victoires 
remportées en Alsace et des constructions de forteresses ordonnées 
par Louis le Grand*, qui sont nées dans la capitale même. La belle 
médaille d'or, présentée par le Magistrat de Strasbourg au roi, le 
i" avril 1687, pour perpétuer le souvenir de l'achèvement de la 
Citadelle, a bien été payée par le Conseil de la ville libre royale, 
mais le travail artistique en a été fait à Paris par le graveur Bei'nard^. 
On peut revendiquer par contre pour les médailleurs locaux les nom- 
breuses pièces et jetons produits à l'occasion des grands jubilés 
religieux de la Réforme, en 1617 et en 1630 \ les médailles topo- 
graphiques de Jean-Georges Lutz, mises en circulation en 1627, 
1628, 1629, et représentant, avec des attributs divers, une même 
vue d'ensemble de la cité'. On peut citer encore la médaille commé- 
morative de la paix de Nimègue (1679) et la belle médaille d'or que 
le Magistrat lit frapper à l'occasion du passage de la princesse 
Marie-Christine de Bavière, la future dauphine, au mois de fé- 
vrier 1680, médaille qu'il présenta lui-même à l'illustre voyageuse 
dans une boîte d'émail, renfermée dans un coffret de filigrane d'ar- 
gent". 

1. Lorsque vers 1630 le maître mouiiayeurde la ville, Gaspard Mock, vou- 
lut interdire aux graveurs Frédéric Fecher et Jean-Georges Lutz de se servir 
de presses et de balanciers pour lexécutiondes coins gravés par eux, l'au- 
torité judiciaire refusa de soutenir ses prétentions. (Hanauer, Études I 
p. 311.) 

2. Occupation de Belfort (1654), Bataille d'Enzheim (1674), Prise des torts 
du Rhin (1678), Réunions en Alsace, construction de Huningue fl6SU), capi- 
tulation de Strasbourg (1681), Construction de la Citadelle (1683), Construc- 
tion de Neuf-Brisach (1699), etc. — Toutes ces médailles figurent néan- 
moins — et à bon droit — dans les cabinets de médailles alsatiques; elles se 
trouvent dans celui déjà bien connu des amateurs.de mon parent et ami, 
S\. Maurice Himly, négociant à Strasbourg. 

3. J'ai publié récemment la relation officielle de la remise de cette mé- 
daille au roi par M. Le Correur, agent de la ville à la cour de Versailles. 
(Reçue d'Alsace, 1897, p. 460.) 

4. On trouvera la description et la représentation de toutes ces pièces, et 
de bien d'autres, dans le beau volume de MVL Arthur Engel et Ernest Lehr, 
Numismatique de l' Alsace. Paris, Berger-Levrault, 1887, 4°. 

5. Ces médailles, produits de l'industrie privée, retouchées de temps à 
autre et modifiées pour leur conserver le charme de la nouveauté, étaient 
certainement vendues aux touristes étrangers plus riches, comme souvenir 
de voyage. 

6. .XIII, :^6 janvier 16S0. Cf. Reissei^^seii. Mé/iorinl. p. 98. 



27<S i.'ai.saci; au wiT' sikcxic 

11 nous restei-ait à ])arler de la musique alsacienne ou, tout au 
moins, de la musique en Alsace au XVII^ siècle. Malheureusement, 
les éléments nécessaires pour apprécier le mouvement musical 
d'alors, en connaissance de cause, nous font à peu près défaut, soit 
qu'il s'agisse de musique profane, soit même de musique religieuse, 
et nous devons réclamer tout particulièrement l'indulgence du lec- 
teur pour les quelques maigres données recueillies çà et là dans nos 
sources \ Il n'est pas douteux que les Alsaciens aient beaucoup 
aimé le chant et la danse ; on en peut justement inférer qu'ils s'in- 
téressaient à l'art musical. Mais c'était sans doute sous sa forme la 
plus démocratique et la moins savante qu'ils le cultivaient de préfé- 
rence, et leurs simples mélodies populaires, comme les vieilles 
ritournelles des danses de leurs aïeux, suffisaient à leur bonheur. 
11 V a eu certainement des compositeurs alsaciens au XVII^ siècle ; 
il y en eut même que leurs contemporains appelèrent illustres, 
mais aucun d'eux n'a laissé à la postérité d'œuvres immortelles et 
leur nom même est à peu près oublié partout. La plupart d'ailleurs 
se sont occupés de musique sacrée et ont mis leur talent au service 
de l'une ou de l'autre des Eglises d'Alsace, pour rehausser l'éclat du 
culte et y attirer les fidèles. 

Ce fut en particulier le cas de celui d'entre eux que l'ordre chro- 
nologique nous amène à nommer tout d'abord. M® Christophe 
Thomas Walliser, né à Strasbourg le 17 avril 1568 ; il revint en 
Alsace après de longues pérégrinations à travers l'Allemagne, la 
Hongrie, la Suisse et l'Italie (1599), devint professeur de huitième 
et de chant au Gymnase de sa ville natale, en 1600, et bientôt après 
(' musicien ordinaire de l'Académie». Eliminé de l'enseignement 
après trente-quatre années de loyaux services, <juand les énormes 
dépenses de la guerre de Trente Ans firent diminuer le personnel 
de l'école, réduit à son salaire de « chef de musique », Walliser 
traîna désormais une existence assez misérable et mourut dans une 
e.xtrème pauvreté, le 27 avril 1648-. Non seulement le professeur 

1. 11 est vraiment regrettable que, dans une contrée si riche en amateurs 
de bonne musique ei en hisloriens locaux, il ne se soit encore trouvé per- 
sonne pour s'occuper de son passé à ce point de vue spécial. Le livre de 
J. F. Lobstein iBeitrti't/c 5»/- Gcsr/iir/ite cler Musi/, im Kisass), publié en 
1840, reste après plus d'un demi-siècle, le seul qui touche à quelques-uns des 
chapitres qu'il faudrait écrire; mais d'ordinaire les mélomanes fuient les 
archives et les archivistes n'ont pas le temps de s'occuper de musique. 

a. C/tristop/i Thomas Wa///se/- von August BîBhre. {Festschri/t des /irot. 
G y muas i uni!', 1888, p. 857-384.) Celle courte, mais subslanlielle monogra- 
phie, exclusivement faite sur les sources, el (jue feu M. Ang. Bœhre, profes- 
seur de chant au Gymnase, a consacrée à la mémoire de son prédécesseur, 
serait un <^xcell<^nt modèle à suivre pour des travaux anaioprucs. 



l'activité intellectuelle en ALSACE AU XVIl'^ SIECLE 279 

et « (;horège » strasboiirgeois iniiintint dans l'ordre, pendant de 
longues années, les chœurs d'enfants et d'adolescents qui figuraient 
aux représentations théâtrales, aux solennités académiques et reli- 
gieuses ', ce qui lui valut plus d'éloges que déçus, mais encore il 
se distingua comme théoricien de son art et comme compositeur. 
Sa Miisica figuralis fut le manuel d'enseignement de plus d'une géné- 
ration de jeunes Strasbourgeois ^ Ses recueils de mélodies reli- 
gieuses, ses Ecclesiodise^ comme il les appelait, semblent avoir été 
fort appréciés de son temps*, comme aussi la musique écrite pour 
les chœurs d'Anclromaqiic, de Chariclée, etc. Le Te Deiini (pi'il 
composa pour la fête de la Réforme et qui fut chanté avec musique 
instrumentale et jeu d'orgue a la Cathédrale, le 1*^'' novembre 1617, 
recueillit tous les suffrages' et le psaume Fans Israëlis. qu'il lit exé- 
cuter en 1638, pour la célébration du premier centenaire du Gym- 
nase, a pu être exécuté deux cent cinc[uante ans plus tard, lors d'une 
fête semblable, sans trop effaroucher les oreilles modernes, habi- 
tuées à une orchestration bien différente'. Walliser avait eu comme 
confrère ou comme rival pour l'étude théorique de l'art musical un 
autre Strasbourgeois, Jean Lipp, théologien de profession, né le 
24 juin 1586, et mort à Spire, au retour d'un voyage qu'il avait fait 
à l'Université de Giessen, le 24 septembre 1612, dans sa vingt- 
septième année. Soit immédiatement auparavant, soit après sa fin 
prématurée seulement, parut à Strasbourg, en 1612, sa Synopse de 
la musique nouvelle^, dédiée aux jeunes ducs de Saxe-Weimar et 



1. Dès 1605. il faisait chanter tous les samedis à ses élèves des chœurs à 
quatre et à huit voix dans l'ancienne église des Domiiiicaius et ces auditions, 
espèce de concerts spirituels^ furent longtemps suivies avec sympathie par 
le public. 

2. Musica figuralis, /inece/ita priecin,facili ac pers/jicua méthode con- 
repla et ad capta ni tyronuni accomnwdata... studio et opère M.CIiristo- 
phori Tlioinœ Walliseri Argentinensis. Argcntorati, P. Ledertz, 1611. 

3. Teutsc/ie Psalmen und Kirr/iengesœng mit J'unjf' stinunen, etc. Nuru- 
berg, bietrich. 1602, 4». — Ecclesiodiœ d.i. Kirchcngesœng.. . componiert 
f/u/c/i Th. \V. Strassb.. Ledertz, 1614. — Ecdesiodia' nocœ, d. i. Kirchen- 
çjesœng ander Theil, etc. Strassb., Max van der Heyden, 1625, 4». — Eu 
même temps presque que Walliser uu autre compositeui- Jean Donfridus, 
faisait paraître à Strasbourg des recueils de musique religieuse [Concentus 
cccle.^iastici. Argent., \^it ss.), mais j'ignore si c'était un Alsacien. 

4. Das uhralt Kirchenijesang Te Detcm Laudamus... uJJ's neic gesetst... 
auf corstehendes Juheljest sonderlir/ien im Milnster zu musicii-en anges- 
telit. Strassb., 1617, 4»!' 

5. Fans fsraOlis, octo cocum harmonia..., pro seculari Scholœ Argento- 
ratensis jubilœo... celebratus, etc. Argentorati, 1611,4°. 

6. Synopsis musicœ nocœ omninœoœ atque methodicoi unieersœ et in- 
centœ disputatœ et propositœ omnibus philomusis, etc. Argentorati, 
161:2, S". 



2S0 LALSACt AU XVIl'' SIECLE 

dans laquelle il « examine les règles delà musique, suivant les pre- 
miers principes de l'harmonie^ ». 

Un autre compositeur alsacien, (jui a dû commencer ses travaux 
alors que Walliser terminait les siens, c'est Valentin Slrobel, de 
Strasbourg. Il a mis en musique des poésies de ses compatriotes 
alsaciens et des chansons populaires, mais son recueil de Mélodies, 
publié dans sa ville natale en 1654, est actuellement introuvable; il 
m'est donc impossible de parler ici plus longuement de l'homme et 
du compositeur". Quelques années plus tard, on mentionne Jean- 
Georges Meyerhoffer, directeur des domaines de l'Evèché, en rési- 
dence à Saverne vers 1(>G0, comme ayant composé une espèce d'ora- 
torio pour six voix ^, qui existait encore en manuscrit vers 1(S40, 
mais que notre source n'apprécie pas. Jean-Ernest Rieckh, organiste 
à l'église de Saint-'J'homas depuis une vingtaine d'années, faisait 
paraître à Strasbourg, en 1658, un recueil de danses : « Nouvelles 
Allemandes, giques, ballets, etc. ' », ce qui ne laisse pas d'étonner 
un peu pour une époque où ïerpsichore et l'Eglise vivaient en très 
mauvais rapports. Un collègue catholique de Rieckh, l'organiste de 
la Cathédrale, Jean-Georges Rauch, natif de Soultz, dans la Haute- 
Alsace, publiait en 1690 un recueil de musique sacrée, les Nouvelles 
Sirènes^ ; il fut plus tard le successeur, comme maître de chapelle, 
de l'abbé de Rrossard, qui ne fit que passer, il est vrai, dans le 
monde slrasbourgeois, mais qui ne doit point être omis dans l'énu- 
mération des notabilités musicales de ce milieu**. Sébastien de 
Brossard, né vers 1654, à Caen, était prêtre du diocèse du Mans el 
vivait à Paris, plus occupé de musique que de théologie,- quand il 

1. Grandidier, Noucelles Œucrcs inédites, éd. Ingold, II, p. 328. 

2. Melodien. beij dctn authore zufinden in Slrassbunj, 1654, fol. Nous 
empruntons ce titre, certainement incomplet, à Gœdekd Grundriss, II, 
p. 466. 

3. Lobsteiu, p. 67. D'après lui on y voyait paraître Abraham, Lazare et 
Hici'o, c'esi-à-dire sans doute le Riche en enfer, ce qui semble également 
indiqué par le réciialif cité : Quani iiorribllis. quani mif^erabilis, etc. 

4. Lobstein, op. cit., p. 60. — Il faut dire à ce propos qu'au XVII' et 
même encore au XVIII' siècle, les organistes catholiques sont généralement 
plus connus el plus appréciés à Strasbourg que ceux des paroisses luthé- 
rienne<; cela s'explique aisément par le fait que les premiers sont d'ordi- 
naire des hommes d'âge mûr, installés à poste fixe, les autres des candidats 
en théologie fon jeunes et qui quittent dés qu'on peut leur donner uue place 
de pasteur. 

5. Nocœ Sirènes sacrœ harmonia' sice niottettu' tani instrunietitis quam 
cocbius ronce riantes , etc. Argentorati, 16yO, 4°. Rauch resta raailre de 
chapelle jusqu'en 1703 et mourut en 1710. 

6. M. Michil lirenet nous a donné uue excellente biographie de Brossard, 
d'après ses papiers iuidils, dausles Mémoire-i de la Société d'histoire de Paris, 
vol. XXIII, 1696. 



l'activité intkllectuellk e\ alsack au xvii" siixr.i' 281 

fut nommé, en 1687, vicaire à la Cathédrale de Strasbourg. II exerçait 
ces fonctions, purement ecclésiastiques, quand le maître de cha- 
pelle, Mathieu Fourdaux, de Metz, ayant quitté son poste, il y fut 
promu en mai 1689. Mélomane enthousiaste et nullement exclusif, 
Brossard se mit à étudier l'allemand pour pouvoii- comprendre les 
auteurs et les compositeurs du pays et des contrées voisines, et 
profita de sa situation sur la frontière nouvelle pour formel' une 
belle collection musicale, qui existe encore à la Bibliothèque Natio- 
nale. Mais malheureusement les dépenses du Grand-Chapitre étaient 
grandes, ses revenus bien diminués par la guerre, et Brossard eut la 
douleur de voir congédier son orchestre, qui ne fut reconstitué 
qu'en 1694 \ Il s'en consola en cultivant d'autant plus l'art profane, 
formant et dirigeant une Académie de inusique, c'est-à-dire une 
Société de concerts oîi il faisait exécuter des fragments de nouveaux 
opéras français, tels que le Triomphe d'Alcide de Louis de Lully et 
Marais, Céphale et Procris d'I^l lisabeth Jacquet de la Guerre, une 
Messe funèbre de G.-B. Colonne, sans oublier vraisemblablement 
ses compositions personnelles. Il publiait à Paris, en 1691, un 
Recueil d\iirs sérieux et à boire^. « La soutane de Brossard, a dit 
son biographe, ne lui était point un embarras pour chanter, discrè- 
tement d'ailleurs, les choses légères et faire alterner les tendres 
bruneltes et les chansons bachiques. Selon toute apparence, il 
versifiait lui-même les textes de certains de ces petits morceaux^ au 
moins de ceux où il trahissait son dédain des usages alsaciens et 
son peu de goût pour cette lointaine résidence'. » De 1694 à 1698, 
notre maître de chapelle, — car il l'était redevenu, — - publia encore 
cinq volumes de pièces analogues ; il se trouve, dans le troisième, 
des morceaux « sur le passage des Allemands en Alsace ». En 1695, 
il signait de son nom et de son titre, des Élévations et Motets ii voix 
seule avec la basse continue, dédiés à l'abbé comte d'Auvergne, 
chanoine du Grand-Chœur. Brossard quitta Strasbourg en 1698, 
pour devenir grand-chapelain et maître de chapelle à Meaux, où il 
est mort bien longtemps après^ 

1. Brossard n'avait guère laissé de souvenirs à Strasbourg (jue celui de 
sesquerelles avec d'autres prébendiers de la Cathédrale, querelles consignées 
dans plusieurs factums imprimés, quand M. Breuet est venu lui découvrir 
des titres plus sérieux dans ledomaiue des alsatiques. 

2. Il y mettait d'ailleurs presque sou nom (...par M. Brossard] V. F. 
(vicaire prébende) E[t] M.D.C. (maître de Chapelle) D[e] L[a] C[athédrale] 
D[e] STR[asbourg], Pans, Christophe Ballard, 1691. h'acis au lecteur le 
nommait en toutes lettres et le disait « aussi connu dans Paris qu'il l'est 
dans les pays éloignez ». 

3. Breaet, Brossard. p. 14. 

4. Le 10 août 1730. 



282 I, 'ALSACE AU XYIl*^ SIECLE 

Parmi los compositours alsaciens dont il avait fait son profit, on 
signale un vicaire du chapitre do Saint-Pierro-le-.Ieune à Stras- 
bourg, nonunc François Rost, qui fut égaienicnt chanoine de l'église 
de Bade ; les héritiers de ce dignitaire ecclésiastique vendirent à 
Brossard (( un grand recueil inanuscril de musique instrumentale» 
qu'il avait achevé en Ki.S.S '. 

On a j)U devinei" dc'jà, par ce (jui vient d'èti'e dit. (jue la nnisique 
religieuse était l'objet de soins particuliers de la part des autorités 
ecclésiastiques et que beaucoup d'entre les organistes et maîtres de 
chapelle, ceux tout au moins appelés à fonctionner dans les églises du 
chef-lieu provincial, étaient des hommes de valeur. Durant tout le 
XVII'' siècle, nous voyons le Magistrat se préoccuper de développer 
le chant d'église en le fortifiant et en le guidant par un accompagne- 
ment instrumental. Dès 1607, il avait fait établir dans la Cathédrale, 
à côté de l'orgue, une tribune spéciale pour les artistes appelés à 
rehausser par leur concours l'éclat des grandes fêtes religieuses*. 
Les pasteurs se plaignirent souvent, il est vrai, de l'inattention du 
public plus nombreux, venant pour entendre les mélodies nouvelles, 
et admirer le son des orgues^ se mêlant aux accents des hautbois et 
de la viole, au lieu de songer à la repentance et à la confession sin- 
cère de ses péchés. Le Magistrat tint bon et le public aussi parta- 
geait ses goûts artistiques, comme on peut en juger par les legs que 
plusieurs bourgeois firent par testament au chœur de leur paroisse *. 
On se cotisait également pour acheter les instruments et la musique 
nécessaires et pour payer les exécutants ; c'est ainsi qu'en 1675 seule- 
ment, la paroisse de Saint-Nicolas n'acheta pas moins de cin'quante- 



1. Brenet, op. cit. , p. II. 

2. Lobslein. op. cit., p. ~8. - Un demi-siùcle plus tard, le 6 aoùl I66(J, il 
ordonnait de prendre sur le montant des amendes une somme annuelle de 
cinquante florins, afin de pouvoir renforcer l'orche-stre et le chœur de la 
Cathédrale. 

3. Les orgues des églises strasbourgeoises furent toutes refaites au cours 
du XVII" siècle, ce qui n'empécba pas qu'au siècle suivant la plupart durent 
être signalées comme hors d'usage. Les facteurs d'orgues du temps semblent 
avoir été plus nombreux qu'habiles. 11 sérail oiseux, par conséquent, de 
nommer ceux qui sont énumérés par Lobstein, fia.-<sim; aucun n'eut la 
réputation des Silbermann, qui construisirent ou réparèrent tant d'orgues 
d'.Msacede 17U7 à ITSX. 

4. C'est ainsi que Daniel Sleinbock, membre du Grand-Conseil et riche 
négociant en vins, légua une somme de ~^U0 florins à chacune des sept 
paroisses protestantes de Strasbourg, pour mieux entretenir leur chœur. 
Mais sa fortune ayant été confisquée par le Magistrat en IG.'jS pour fraudes 
anciennes sur les droits d'octroi (Reisseissen, .AK/3etV7m«nr/en, p. 31),il veut 
de longues couiesiaiions avec les héritiers naturels, qui ne prirent fin 
qu'en IHS'i. 



LACTIVITK IXTKH,KCTUKI,LK KX ALSACE AU XVIl" SIKCLli 283 

trois partitions nouvelles'. Nous avons conservé pour quelques 
autres paroisses la liste des instruments variés qui formaient leur 
orchestre'. En 1685, le Magistrat désigna même un inspecteur géné- 
ral des chœurs et des corps de musique ecclésiastiques de la ville, 
nommé Ilartwig Zysich, qui devait surveiller et stimuler leurs la- 
beurs^ et pour renforcer son autorité il instituait peu après un Col- 
legium musiciim, espèce de conférence hebdomadaire, qui devait 
siéger à l'Œuvre Notre-Dame, puis à Saint-Guillaume, discuter les 
améliorations à introduire dans l'organisation des chœurs et l'achat 
du matériel indispensable*. On se tromperait d'ailleurs en mettant 
ce beau zèle uniquement sur le compte des goûts artisticpies des 
pères de la cité. Encore qu'aucun texte officiel ne l'affirme, il est 
assez probable pourtant qu'un des motifs du Magistrat, tout protes- 
tant encore à ce moment, fut d'empêcher que le menu peuple, attiré 
par la pompe des cérémonies du culte catholique, réintégré à la 
Cathédrale ^ et dans d'autres églises, ne désertât trop facilement le 
prêche luthérien ; pour l'y retenir on voulait lui faire entendre de 
la belle musique, puisque aussi bien les sermons seuls n'exerçaient 
plus sur les masses une attraction suffisante. 

Si nous n'avons pu dire grand'chose de la musique religieuse en 
Alsace, il est plus difficile encore de se renseigner sur la musique 
profane pour cette époque, tellement les documents sont clair- 
semés su>r la matière. Nous avons parlé plus haut, au point de vue 
littéraire, des représentations théâtrales des maîtres-chanteurs de 
Strasbourg et de Colmar. Ils s'attachaient aussi, cela va sans dire, 
à cultiver dans leurs réunions la musique vocale ; mais si leurs 
poésies étaient lamentables, l'accompagnement, harpe, cithare ou 
viole, était plus misérable encore, vu qu'ils ne connaissaient pas^ 
pour la plupart, la notation musicale; c'est en 1773 seulement, sept 
ans avant la dissolution de leur société, qu'ils se mirent à apprendre 

1. Lobstein, p. 85. — L.a paroisse de Saint-Guillaume payait au o/ïore^/e 
2 florins par irimeslre, à chaque chanteur, 1 florin, à chaque violoniste, 
2 florins. [Ibid., p 89.) 

2. L'orchestre du Teuiple-N'euf se composait de 6 violons, 2 violes, 2 vio- 
loncelles, une contrebasse, une flûte, un hautbois, deux cors, deux trom- 
pettes, etc. (Lobstein, p. 87.) Evidemment, tous ces artistes n'étaient pas 
mis en réquisition chaque dimanche, mais seulement aux fêtes religieuses, 
aux mariages, peut-être aux enterrements. 

3. XXL 17 mars 168.'). Il lui était alloué cent thalers de traitement, douze 
quartauts de blé, douze cordes de bois, etc. Mais la charge ne subsista pas 
longtemps; d'autres dépenses semblèrent, non sans raison, plus urgentes. 

4. XXL 21 décembre 1685. 

5. Dès 16S7, le chiffre des membres de la maîtrise de la Cathédrale se 
montait à 46, instrinnentistes et chanteurs réunis. (Lobstein, p. 30.) 



2S4 I.Al.SACE AU XVII* SIÈCLK 

le déchiffrement des notes ^ Leurs séances au Poéle-des-Maçons 
n'ont dû laisser qu'une impression pénible aux amateurs délicats. 
Quant à la musique théâtrale, sauf les chœurs de certains drames 
scolaires, nous avons déjà dit qu'il n'y en eut pas îi Strasbourg, — 
et à plus forte i-aison dans les villes moins importantes d'Alsace, — 
avant la fin du XVII" siècle -. Une première troupe d' « opéristes » 
allemands apparaît en 1701; ({uelques mois plus lard, le 13juinl701, 
une troupe française, la « Comp-ignie de l'Académie royale de mu- 
si(jue », dirigée par Jean Billien et René Charrière, commence ses 
représentations pour liquidei* bientôt en faillite*. 

Nous sommes un peu mieux orientés sur les représentants de la 
niusicpie populaire, mais au point de vue juridifjuc plulôt que pro- 
fessionnel, grâce aux nombreuses ('tudes consacrées à la singulière 
organisation féodale <jui l'altachail tous les ménétriers d'Alsace à 
l'obédience des sires de Ribeaupierre ^ C'esl en 1481 qu'une charte 
de l'fîmpereur Frédéric III avait accordé à ces dynastes de la Haute- 
Alsace la royauté sur tous les violoneux entre la Forêt-Sainte de 
Haguenau, la Birse et le Jura. Leurs statuts, maintes fois remaniés 
l'avaient été encoi'e par b^verard de Ribeaupierre, le 16 mars 1606. 
Ce règlement obligeait « tous ceux qui par fifres, tambours, trom- 
pettes, harpes et autres instruments sont employés à faire danser 
le public ». à s'affilier à la Confrérie des ménctriers d'Alsace. Chacun 
d eux devra porter sur lui, comme signe distinctif, une médaille, 
» une image de la très immaculée Mère de Dieu », du poids d'une 
demi-once. 11 ne pourra être admis dans la confrérie que s'il est de 
naissance légitime, et devra faire deux années d'apprentissag-e avant 
de pouvoir exercer sa profession pour son propre compte; durant 
ce temps, il versera la somme de douze schellings de Strasbourg*. 
Puis il paiera encore un droit d'entrée de deux florins, et chaque 
année, à la fête obligatoire, douze batz de l'edevancc au seigneur". 
A la moi't d'un ménétrier son meilleur insli-uiuent appartient au 

1. Lobsleiu, o/<. fit., p. 7. 

2. 11 est bien question dans les S'utcn de Reisseisseu (Au/seirhnunyen, 
p. .^1), d'un ballet dansé avec aecompagnement de musique au poêle du 
Miroir, le 1<S deceuiljre 1601. mais on doit supposer que le duc de Mazarin, 
lequel en fit la galanterie au Magi>trat, avait amené les musiciens comme 
il avait amené les danseurs. 

S. Lobstein, p. lid. 

4. B. Bernhard, RiljcauciUé, p. 345 ss. — E. Barre, IJeber die Brudersrhaft 
der HleiJ'isr, etc., Colmar, 1873, 8". — Heilz, Die Herren ion Rap/iohiein 
und das el!i(C'<sisc/ie P/'ei/'anjcric/it. {Alfcitia, 1857.) — Giandidier, Œueres 
inédiles, \' , p. 143 ss. 

5. Cela équivalait, eu 1606, à envirou 4 fr. 80. 

6. Dou/c 6rU: rcpréseiuai lit à peu )irès 3 fr. l.i. 



I.ACTIVITK INTIU.I.KCTUKI.I.K KN ALSACK AU XVII- SIKCLI, 285 

« roi des fifres » [Pfeifcr-Kœnig], titre dont est honoré le protec- 
teur de rassociation. Les naembres de la confrérie ne poui-ront 
jouer aux noces d'un juif que s'il leur paie un florin d'or. Chacun 
d'eux fera dire, une fois au moins par an, une messe pour le salut 
des âmes de ses frères défunts. 

On le voit, à cette date, les statuts portent encore tout à fait 
l'empreinte de leur origine semi-religieuse, comme toutes les con- 
fréries du moyen âge, bien que le « roi des fifres », pour sa part, 
ait déjà passé à la doctrine nouvelle. En 1624, dans une assemblée 
plénière des ménétriers, tenue à Ribeauvillé, la confrérie fut parta- 
gée en trois groupesdistincts : la Confrérie supérieure, exnhvA%?,Sin\.\e 
Sundgau, la Confrérie moyenne, cantonnée dans le reste de la Haute- 
Alsace, la Confrérie inférieure, au nord du Landgraben. A chacun 
de ces groupes on assigna des lieux de rendez-vous différents, afin 
d'éviter sans doute à l'avenir que tant d'individus fort sujets à cau- 
tion ne vinssent affluer, à jour fixe, en un seul et même endroit où 
les moyens de contrôle et les agents de police étaient également 
rares. Les ménétriers du Sundgau devaient se rencontrer à Thanu, 
le mardi après la Nativité de la Sainte- Vierge, ceux de la Haute- 
Alsace étaient convoqués à Ribeauvillé pour le jour même de celte 
fête; ceux de la Basse-Alsace alternèrent d'abord entre Rosheira et 
Mutzig, où ils se rencontraient le 15 août, à la fête de l'Assomption 
de la Sainte-Vierge. Plus tard, en 1687, quand les comtes palatins 
de Birckenfeld eurent hérité de ce privilège comme de tous les autres 
biens des Ribeaupierre, ils obtinrent du roi la permission d'assi- 
gner à leurs féaux leur petite résidence de Bischwiller comme ren- 
dez-vous; ils les y voyaient affluer du 15 au 17 août de chaque an- 
née \ et ce singulier hommage féodal, doublé du paiement d'une 
rente perpétuelle, dura jusqu'à la veille de la Révolution. 

Les statuts que nous venons d'analyser ne nous apprennent rien 
malheureusement sur la carrière professionnelle proprement dite 
des associés. On doit supposer néanmoins que la plupart de ces 
ménétriers menaient une existence nomade, allant de village en vil- 
lage, dans les limites de leur district, selon l'échéance des fêtes 
patronales, en restant chez eux quand une noce, un baptême, une 
réjouissance publique quelconque leur promettait de l'ouvrage à 
domicile. Sans faire d'eux de petits saints, le contrôle annuel per- 
mettait cependant, dans une certaine mesure, de surveiller leur 
conduite, car le Roi des fifres avait des délégués dans chaque district 
qui examinaient les querelles de ses «sujets » entre eux, les plaintes 

1. Ordonnances ci' Alsace, I, p. 166. 



286 l'ai.sace au XVII*' sièclk 

portées contre eux par le public, et comme il avait le droit de frap- 
per les coupables d'amendes et même d'exclure de la confrérie les 
membres indignes, il régnait un certain ordre dans ce menu peuple 
de vagabonds, plus ou moins artistes, et plus ou moins honnêtes. 
Il est d'ailleurs permis de croire, — sans qu'on puisse préciser les 
dates, — que pendant les longues et terribles guerres de ce siècle, 
il V eut bien des interruptions dans ces assemblées périodiques et 
certainement plus d'un chenapan pillard et débauché vint se mêler 
parfois aux violoneux patentés, pour faire sauter la jeunesse sous 
l'orme et le tilleul devant l'église du village. 

Les ménétriers, tributaires des Ribeaupierre, n'exerçaient guère 
leur « art » que dans les campagnes ; dans les villes il y avait des 
musiciens d'un ordre plus relevé, qui se trouvaient au service 
direct du Magistrat [Stadtpfeijfcr, Stadtinusikanten , etc.) ou qui se 
sustentaient en exerçant leur profession au service des particuliers. 
Ils figuraient aux banquets solennels, aux entrées des princes étran- 
gers, aux carrousels, aux tirages des loteries, aux fêles scolaires 
et autres. Dans les localités protestantes, c'étaient eux (jui, du haut 
de la tour des églises ou de la plate-forme de la Cathédrale, enton- 
naient avec accompagnement de fanfares, les chorals sacrés, le 
matin des grandes fêtes religieuses. Mais la plupart des cités alsa- 
ciennes se défirent, avant le milieu du XVII'' siècle, de ces musiciens 
officiels, solide noyau d'un orchestre municipal flottant, et recruté 
pour certaines occasions seulement. Quand une fois la guerre de 
Trente Ans fut venue, ravageant et appauvrissant le pays et que le 
clergé récrimina plus fort que jamais contre toutes ces vanités 
mondaines, qui excitaient le courroux divin, les Stadtpfciffer furent 
licenciés et leur bel uniforme n'orna plus les fêtes officielles. Les 
instruments multiples et bizarres des orchestres d'alors furent 
emmagasinés dans les caveaux de la Tour aux Pfennings et eurent le 
temps de s'y couvrir de poussière et de toiles d'araignées avant 
qu'il y eût lieu de les reprendre pour célébrer les bienfaits de la 
paix ^ . 

1. Par décision du Magistrat (XXI, 2ii octobre 1616), une commission fut 
désignée pour inventorier et surveiller ce dépôt. Quand dans la seconde 
moitié du XVIll' siècle, le PJcnnuKjlliurni fui démoli, on transporta ces 
témoins, depuis longtemps muets, d'une époque musicale antérieure, à la 
Bibliothèque de la ville. Lobslein les y a vus encore en ld40, les a énumerés 
et en partie dessinés. Un en trouvera le catalogue dans son ouvrage 
(p. \^Z-\\'i\. mais je me sens bien trop incompétent en cette matière pour 
risquer une translation de toutes les désignations techniques accumulées 
dans cet inventaire archéologique. 



CHAPITRE CINQUIEME 
Universités et Académies d'Alsace 

!;; 1. LUXIVEliSITK DE STUASIJOUR(; 

Un jeune humaniste de la lin du XV" siècle, Strasbourgois lui- 
même de naissance, reprochait aux habitants de sa ville natale un 
goût plus prononcé pour la guerre et la bonne cuisine que pour la 
science'. Peut-être avait-il raison pour ses contemporains; mais s'il 
avait pu revivre un siècle plus tard, il ne se serait pas exprimé, je 
pense, d'une façon si blessante pour l'amour-propre de ses compa- 
triotes . En effet, bien peu de villes d'Allemagne jouissaient alors 
dune réputation égale dans le domaine des sciences, des lettres et 
des arts, et le centre incontesté de cette vie intellectuelle dans la 
ville libre rhénane, c'est, dès le milieu du XVP siècle, son école 
latine, devenue bientôt Académie et dont Ferdinand II va faire une 
Université de plein exercice en 1621. 

Une esquisse de l'enseignement supérieur en Alsace au XViPsiècle 
sera donc, avant tout, une histoire de l'Académie et de l'Université 
de Strasbourg. On a pu lui opposer, pour des motifs politiques et 
religieux, d'autres corps enseignants, décorés du même titre; on 
n'a jamais réussi à lui faire perdre, même aux yeux de ses advei'- 
saires les plus acharnés, le rang qu'elle occupe dans le pays, dès 
l'origine, et qu'elle conservera durant deux siècles, en des mo- 
ments de véritable décadence, et jusqu'au jour où elle sombrera 
dans l'oi'age de la Terreur. 

L'Université de Strasbourg, pour l'appeler tout de suite de ce 
nom, qu'elle mérite au fond dès avant la fin du XVP siècle*, est 
sortie tout naturellement, comme le fruit de la graine, de l'École 
latine, fondée en 1538 par le Magistrat, sous la double impulsion 
de l'Humanisme et de la Réforme. Dès le début, son illustre créa- 
teur et premier recteur, Jean Sturm, lui avait destiné un rôle bien 

1. « Ubi est amplior epulis atque armis locus quain litteris. » Pétri 
Schottii Lurubractunfiila', Argentinse, 1498, 4", fol. 7. 

2. Eu effet, la promulgation des nouveaux statuts de 1621 ne changea pas 
graQd'cbose aux dehors et rien au fond de reuseignemeut. Le nombre des 
chaires ne fut pas augmenté, les locaux continuèrent à rester les mêmes et 
les professeurs aussi. 



2iS<S 1,'ai.saci; au xvii'' siècle 

supéi'ieur à celui d'une simple école secondaire, et de véritables 
cours académiques y avaient été professés, par des savants célèbres 
de tout pays, dans les salles basses du vieux cloître des Dominicains, 
(jui furent le berceau du (lyranase et abritèrent l'Université jus- 
qu'en 1792. Calvin, Baudouin, Hotoman s'y sont rencontrés dès 
les premières années de son existence, avec Jérôme Zanchi, Hédion, 
lîrunfels et Pierre Martyr de Vermigli. Klevée au rang d'une Aca- 
démie par l'empereur Maximilien II en 1566, et tout en conservant 
des rapports intimes avec ses classes préparatoires, excellentes 
pépinières d'étudiants futurs, l'Kcole de Strasbourg [Schola Argenti- 
ncnsis) avait vu croître son influence au dehors avec le nombre de 
ses maîtres et la variété de son enseignement. Bien qu'elle ne pos- 
sédât officiellement que les deux Facultés de théologie et de philo- 
sophie, elle ne laissait pas d'avoir des cours de droit, de sciences et 
même de médecine ^ Après la triste disgrâce de Jean Sturm, 
amenée en 1581 par l'intransigeance dogmatique des théologiens de 
Strasbourg et par l'humeur batailleuse du vieux recteur lui-même*, 
on avait pu craindre un instant pour la prospérité matérielle de 
l'Académie; mais cette inquiétude n'avait pas été de longue durée. 
Si les étudiants réformés de Suisse et de France n'arrivaient plus 
en nombre aussi considérable et finirent même par disparaître peu 
à peu, ce déficit fut comblé par le chiffre croissant des jeunes néo- 
phytes d'outre-Rhin qui venaient chercher à Strasbourg chez un 
Jean Pappus, un Bechtold, un Wegelin et leurs collègues, les 
oracles de la pure et impeccable orthodoxie luthérienne. 

Aussi le Magistrat, désireux à juste titre de marquer également 
par quelque avantage extérieur l'incontestable éclat de sa Haute- 
Kcole, s'adressa-t-il à plusieurs reprises et de la façon la plus pres- 
sante, à l'empereui" Rodolphe 11, pour obtenir enfin des privilèges 
universitaires complets. Mais ses requêtes de 1601 et de 1608, 
quoique fortement motivées', ne furent pas exaucées, grâce à l'in- 
iluenf!e sans doute des PP. Jésuites, tout-puissants, on le sait, à la 
cour du ])ersonnage à peu près dément, qui portait alors la cou- 

1. Los candidats à la licence ou au doctorat en droit et en médecine étaient 
obligés, par suite du manque de Facultés officielle.", d'aller soit à Heidelberg, 
soit à Bàle. soit à Tubingue, pour y soutenir leurs thèses, après avoir suivi 
les cours à Strasbourg, ce qui occasiounait «les frais supplémentaires et 
empêchait naturellement beaucoup d'étudiants de fréquenter l'Acadf'mie. 

2. Voy. la Vi(^ et les trarauJG de Jean Sturm. de M. Chirles Schmidt 
(Strasbourg, 1855), ouvrage qui est encore toujours la monographie la plus 
complèie sur le grand humaniste (p. 178-;205). 

.S. Fournier et Engel, Gymnase, Académie, Unicersité de Strasbourg, 
p. 271, Mr>. 



i/acuviik intiij.kcti i:i.m. i.\ m.sacI'. au wm' sii-.ci.i: 2.S1) 

roniie de Gliarloiiiagnc. Le siiccesseiii' d(^ Rodolphe II, rempereiii' 
Mathias, ne se montra pas plus disposé à une faveur de ce genre. 
L'Académie de Strasl)oui'g avait célébré avec trop d'enthousiasme 
le jubilé de la Ré'forinalioii en 1G17, pour trouver beaucoup do 
protecteurs à la cour de Vienne'. 11 fallut la rébellion de Bohême 
et les premières crises de la «juc^rrc de Trente Ans pour meiuM" à 
bonne lîn des négociations ([ui li-aiiiaienl depuis si longtemps, l'ci- 
dinand 11, désii'eux de voir se dissoudi'e au plus vile l'Uniou pro- 
testante, et sachant fort bien que l'argent et le crédit des villes 
libres lui conservaient seul» encore un reste de vilalité, ne crut pas 
payer trop cher la satisfaction de voir sortir Strasbourg de cette 
association politique, en lui octroyant en échange de nouveaux pri- 
vilèges universitaires. A la suite des négociations d'AschafTenbourg* 
le précieux document fut en effet signé par l'empereur, le 16 février 
1621*, et l'Alsace eut, à partir de ce jour, une Université complète 
avec ses quatre Facultés. Des fêtes splendides, où l'on [)rodigua les 
harangues, les cortèges, les Te Deum, les représentations théâtrales'- 
et les cantates, furent données par le Magistrat pour célébi-er cet 
événement si impatiemment attendu'. Sans doute, quelques-uns des 
coryphées de l'Académie avaient déjà disparu. L'énergique théolo- 
gien Jean Pappus était mort dès 1610, et Louis HaAvenreutter, le 
professeur de physique tant admiré et même chanté par les con- 
temporains, venait de s'éteindre en 1618. Mais la nouvelle Univer- 
sité n'en comptait pas moins à ce moment plusieurs noms encore 
célèbres et la plupart des maîtres étaient honorablement connus 
dans le monde savant d'alors. A côté du vieux jurisconsulte Denis 
Godefroy, dernier représentant des huguenots français, autrefois 



1. Vo}'. les deux volumes à\i JubiUeum Lutheraauin Acadeinue Argen- 
toratonsis, publies [.ar Paul Lederiz en 1616, 4". Les fêtes avaient duré 
!^cpt semaines, du 8 novembre au ;^4 décembre, chaque semaine voyant se 
produire des sermons, des soutenances, des panégyriques interminables. 
Chaque professeur voulut y contribuer par un opuscule, et partout la note 
polémique et confes^^ionnelle est fortement accentuée, peut-être encore plus 
chez les laïques que chez les théologiens. Le jurisconsulte Bitsch, le philo- 
sophe Clulenius, le poète Brulow, l'hisiorieti Bernegger déploient une 
combativité qui étonne et qui détone dans un milieu scientifique; il faut 
dire que les Révérends Pères de l'Académie de Molsheini leur donnaient 
i'e.xemple et la réplique sur un ton tout semblable. 

2, Voy.mon travail sur Strasbourg et l'Union évangélique de 1G18 à I6:i'l, 
dans l'Altiutia de Siœber, 1867. 

0. Fournier-Engel, p. 382. 

4. C'est à cette occasion que fut joué le Moïse de Gaspard Brulow. 

5. Erichson, Das Strassburger Unioen^itœtsJ'est coni Jahr J6'2I. Strass- 
burg, Schmidt, 1884, 16°. 

R. îKf.vss, Alsace, U. 19 



290 I, 'ALSACE AU XVII* SIECLE 

plus nombreux' , on nommait avec respect ses deux collègues de la 
Faculté de droit, Gaspard Bitsch, de Haguenau^, et Juste Meier, 
de Niraègue'. Le vieux Melchior Sebiz, Silésien d'origine, ancien 
élève d'Ambroise Paré, en fonctions à Strasbourg depuis plus de 
trente ans, était une autorité pour l'interprétation d'IIippocrate et 
do Galien* ; le Poraéranien Gaspard Hrulow, professeur de poésie, 
écrivait les poèmes dramatiques latins les plus admirés de l'Alle- 
magne savante', et Malhias Bcrnegger, Autrichien de naissance, le 
plus distingué peut-être, le plus sympathique, à coup sûr, des 
maîtres strasbourgeois de l'époque, l'ami enthousiaste et dévoué de 
Kepler, le traducteur de Galilée, appliquait à toutes les branches du 
savoir humain son ardeur à l'étude et ses connaissances encyclopé- 
diques, s'occupant à la fois de polémique religieuse, de politique, de 
philologie, d'histoire ancienne, de mathématiques et d'astronomie^. 
Si les théologiens, qui assistèrent aux fêtes et aux solennités aca- 
démiques de 1621, ne sont pas, — et de loin, — aussi connus' que 
leurs prédécesseurs du XVI« siècle, les Hédiovi, les Bucer, les 
Calvin, les Marbach et les Pappus, ils allaient être remplacés bien- 
tôt par une pléiade de nouveaux venus qui déjà terminaient ou 
tout au moins avaient commencé leurs études à Strasbourg, la 
« triade johannique », comme les appelaient leurs admirateurs, 
Jean Schmidt, de Budissin' en Lusace, appelé à y enseigner en 
1022 ; Jean-Georges Dorsche, nommé professeur en 1627"; Jean-Con- 



1. Né à Paris le 17 octobre 1549, mort à Strasbourg le 7 septembre 1622. 

2. Né en 1579, mort en 16:36. 

3. Né en 1566, mort en 1622. Nous empruntons toutes ces dates aux 
Annales des pro/'estieurs de M. Oscar lierger-Levrault, fruit de perscvèraiites 
et patientes recherches, secondées par de noaibreu.x collaborateurs béné- 
voles, dont le concours etficace a permis à M. Berger-Levrault de réunir, 
en un espace de temps relativement court, une véritable mine de rensei- 
gnements e.\acts et précis, qu'on cherchait en vain dans les dictionnaires 
biographiques ordinaires. 

4. Né eu 1539, mort eu 1625. 

5. Né en li85, mort en 1627. 

6. Nous avons eu récemment sur Bernegger une excellente monographie 
de M. K. Bùnger (.Strassburg, Trùbner, 1893, 8°), qui sera fort utile à 
ceux qui voudront étudier l'histoire de l'Université avant le milieu du 
XV'11« siècle. 

7. « Was Jlorirt œeniger als die theologia? y) écrivait Brulow dans un 
mémoire confidentiel de 1619. « Das œissen die Jésuite/- yar woL und erjdrens 
fjenueij, œann niemand corhanden der ihnen begegnen und œiderstchen 
soit. » (FournierEiigel, p. 376.) 

8. Sur Jeau Schmidt, voy l'esquisse biographique de M. G. Horning. 
(Beitrœye àur Ki rchengeschichte des Elsasses, VierteljahrschriJÏ, Slvdsshuris, 
1882-83 . ) 

9. W. Honùug. D' Johann Dorsch, Strassburg, Vorabofif, 1886, 8°. 



I.'ACTIVriK IXTKl.LECTUKI.LE EX ALSACE AU XVH'' SIECLE 291 

rad Dannhauer, qui devient leur collègue en 1629'. Ces noms qui 
ne réveillent plus maintenant qu'un vague écho dans la mémoire 
de ceux-là même qui se sont le plus occupés de l'histoire littéraire 
et scientifique du XVII* siècle, étaient alors aussi illustres que 
peuvent l'être aujourd'hui les plus éminents représentants de l'en- 
seignement supérieur de n'importe quel pays. 

Malheureusement les événements du dehors se montraient tout à 
fait contraires au développement ultérieur de l'Université et l'empê- 
chèrent de conserver la réputation européenne dont avait joui déjà 
la Haute Ecole de Sturm. A partir du moment où l'Alsace devient, 
elle aussi, le théâtre de la guerre (1632), la décadence est même 
rapide, l'argent faisant désormais défaut pour salarier d'une façon 
convenable et retenir par là les maîtres d'élite. Le chiffre des étu- 
diants, qui n'a d'ailleurs jamais été aussi nombreux qu'on se l'ima- 
gine parfois', diminue; leur zèle pour les études se ressent de plus 
en plus des distractions et des calamités de la guerre; les profes- 
seurs eux-mêmes, découragés, se relâchent de leur application ordi- 
naire, s'occupent plus volontiers des travaux promis aux libraires 
que des progrès de leurs auditeurs, employant leur temps à rédiger 
des manuels scientifiques ou des brochures polémiques pour vivre, 
quand la triste nécessité ne les obligeait pas à se livrer à des occu- 
pations plus étrangères encore à leur profession'. Peu à peu, les 
notabilités du dehors, sauf les jurisconsultes, dont le Magistrat 
avait trop besoin pour les affaires de l'État, ne furent plus que rare- 
ment appelées à Strasbourg, où les membres de l'Académie et de 
l'Université avaient formé jusque-là un petit groupe vivant assez en 
dehors de la population, sauf, bien entendu, ceux des professeurs 
en théologie qui étaient en même temps pasteurs. Sans doute, les 
universitaires étaient tous inscrits à l'une ou à l'autre des tribus 
d'arts et métiers, mais ils ne participaient guère à la vie politique 
commune et restèrent longtemps à l'écart des luttes d'influence et 
des querelles intérieures de la cité ''. Ceux des jurisconsultes qui 

1. W. Horning, Spener und Dannhauer, Strassb., Vomhoff, 1883, 8". 

2. Depuis que M. Gustave Knod a publié en 1697 les registres matricu- 
laires de l'aucieune Uuiversité, de X&il à 1793 (Strassburg, Tiùbner, -Z vol. 
8°), nous pouvons nous faire uue idée à peu près exacte de celte fréquen- 
tation, encore qu'il y ait bien des lacunes dans ces registres officiels. Nous 
parlerons tout à l'heure du chiSre de la fréquence des étudiants au 
XVli' siècle. 

3. C'est ainsi que le professeur d'éthique, Laurent Walliser, dut entre- 
prendre un commerce de fleurs et de plantes diverses pour sustenter hono- 
rablement sa famille. (Bùnger, Be/negyar, p. 131.) 

4. On peut voir dans le Mémorial de Reisseissen (p. 55) combien le digue 



2112 i.Ai.sACK Ai; wir' spkci.k 

était'iil ;i[)|)i'K's ;iiix lioiiiKnii's, à uiu' cliafge d'avocat général par 
exeiin)l(', (|iiillauMil d'ordinaire, au préalable, leur riiairo acadé- 
mique. Peu àpeu, il se forma des coteries dans le Magisli-at et dans 
rUniversilé même, qui lâchèrent de facilitei' l'arrivée de leurs com- 
|)iilriolcs'. protégés et parents, en faisant miroiter aux yeux des 
l'ouvcrnanls l'avantage d'avoir ces savants à meilleur marché, en 
les empruntant de nouveau au paslorat ou bien à l'enseignement 
secondaire du Gymnase, comme cela avail é-ié le cas aux premiers 
temps de l'Académie. 

C'est ainsi que le X\'II« siècle vit se former ces dynasties des 
Sebiz, des Marhach, des Bœcler, dont les générations se succèdent 
dans l'enseignement, parfois pendant la durée de tout un siècle. 
Pourtant, grâce à la réputation de quelques uns de ses maîtres, l'Uni- 
versité conserva sa vieille renommée, plus d'un âge d'homme après 
les traités de Westphalie. Sa Faculté de théologie surtout était 
appréciée dans tous les pays j)i'Olestants du Saint-Empire comme le 
champion dévoué de la cause lullu-rienne vis-à-vis de l'attitude de plus 
en plus agressive du catholicisme en Alsace. Ce fut avec un cer- 
tain éclat que la Ville et l'Université célébrèrent, le l^'" mai 1667, le 
centenaire de la création de l'Académie ; ce n'étaient plus la pompe 
et la magnificence de 1G21, mais du moins y eut-il des concerts, des 
sermons, des discours à profusion et même une représentation théâ- 
trale*. A ce moment, le corps enseignant comptait encore quelques 
noms bien connus : Sébastien Schmid, le savant orientaliste, qui 
donna de la Bible entière une nouvelle version latine ^ Balthasar 
Bebel', l'historien de l'Église, le polémiste toujours en éveil, étaient 
venus rejoindre et remplacer à la Faculté de théologie les Jean 
Sclmiidt. 1rs Daniihauer et les Dorsche. Le plus célèbre des théo- 
logiens de l'Alsace protestante au XVIP siècle, Philippe-Jacques 
S[)ener, de Bii)eauvillé, ne figura jamais que comme agrégé libre, 
!■! pdiii- pi-ii de temps s<Milfiii('Ml, à rUiiiversitc- de Strasbourg, où il 

ammeistre est irrité de ce que le professeur en droit Rebhan se soit fa,ii 
nommer membre du Conseil des Échevins : « ist res malt exempli, » <lii-il, 
u und l(i!uj/l ivider (lie /lolilic unseres staats. » 

1. C'est ainsi que le docteur Jean Schmidt, une fois installé à Strasbourg 
comme professeur de théologie, y fit arriver successivement à l'Université, 
en un len-ps relativement court, trois de ses concitoyens. Sur seize profes- 
seurs, ils étaient (juatrc enfants de Budissin! 

2. Voy. A. Erichson, Der alten Stras.-'burger Hochschule erstcs Jalir- 
hundert. Strassburg, Bull. 1897, 8". 

3. \V. Horning, D' Sébastian Schmid con Lampertfieim, ëtTa.ssb.,Vom- 
hoff, 1885, 8". 

4. 'W. Horning, D' Balthasar Bebel, Prof, der Théologie, etc. Strassb., 
Vomhoff, 1886, 8». 



i/activitk i.\i kij.kctukllk kn alsack au xvn' stKCM: 20.i 

avait fait ses études. Si le « père du piétisine » avait suivi la car- 
rière académique, ainsi qu'il le voulait d'abord, la puissante influence 
de sa personne et de sa parole aurait répandu sans doute beaucoup 
plus tôt, dans son pays natal, les idées dont les échos affaiblis n'y 
parvini'ent que longtemps après, vers le moment de sa mort'. Des 
jurisconsultes comme Otlion Tabor* et Jean Schilter^ des histo- 
riens comme l'iric Obrecht*, le futur [)réteur royal, des botanistes 
comme Marc Mappus% auraient été considérés pai'tout comme des re- 
présentants très autorisés de la science académique d'alors. Mais 
dans les ciernières années du siècle, après la capitulation, quand le 
roi eut fait connaître sa volonté de ne plus voir des étrangers appelés 
à enseigner à l'Université protestante, la médiocrité, honnête ou 
non, l'emporta d'une façon définitive, puisque c'était aux seuls can- 
didats nés dans l'Alsace protestante qu'on en était réduit en droit, 
tl que, de fait, on se bornait volontairement à ceux de Strasbourg, 
grâce aux complaisances réciproques de l'oligarchie directrice de 
la ville libres 

Mais il est temps de jeter un regard sur l'organisation de celte 
l niversité si célèbre et d'expliquer, aussi brièvement que possible, 
le uiécanisme de ses rouages, en analysant son règlement qui a peu 
varié depuis la promulgation des statuts de 1604, malgré plusieurs 
révisions successives''. L'Université était placée sous la tutelle et le 
contrôle suprême du gouvernement de la petite République, qui se 
faisait représenter dans le Conseil de l'Université ou Convcnt aradé- 



1. Grûnberg, Philipp Jakob Spener. Gœtlingen, V'andenboek, 1893, 8". 

2. Né à Budissiii en 1604, pfofes.seur de droit à .Strasbourg (16:î4-16d6), 
mort à Francfort, 1674. 

3. Né à Pegau en Misnie, en 163:2, professeur à Strasbourg en 1686, mort 
en 1705. 

4. Né à Strasbourg en 1646, professeur d'histoire. 1673, préteur royal. 168."), 
mort eu 1701. 

5. Né à Strasbourg en 1632, professeur de botanique et de médecine, 1670, 
mort en 1701. 

6. Le deruier professeur de théologie appelé du dehors le fut dès 1633; le 
dernier professeur de droit, en 1686 ; on voit encore eœre/jtionnallement un 
médecin, Henninger, arriver du pays de Kade, en 1702, et J. Ph. Bar- 
tenslein, né à IJndau, parvenir la même année à une chaire de philoso- 
phie. Mais il était professeur au Gymuase depuis 1679, et avait été aupa- 
ravant pi ècepteur dans quelques familles patriciennes de Strasbourg. 

7. Voy. Fournier-Engel, p. 133, les Statuts de r.\cadémie de juin 1568 ; 
p. 291, ceux de 1604; p. 3j7. les .Statuts de la nouvelle Univer.>ité, révisés 
en 16'.;i. — Une seconde révision doit avoir été faite à l'époque des grands 
remaniements scolaires de 163J, sans avoir été solennellement ratifiée de 
suite. C'est celle qui m'a servi pour mon travail : Le» Staiurs do L'ancienne 
riiicersité de Strd.ibuurg. {Rerue d'Alsa'-c, 1873.) Elle était observée, mais 
non L'iicorc cnniirmée en 1658. 



294 LALSACF AU XVII* SIECLE 

miquc par les doux curateurs ou scolarques et par le chancelier^ 
nommés tous trois à vie et tirés du Conseil des Treize ou de celui 
des Quinze. Il s'y trouvait en outre trois autres assesseurs, représen- 
tant le Magistrat, mais temporaires seulement, car ils devaient êti*e 
remplacés Ions les deux ans; on les choisissait parmi les Vingt-Un 
et les membres du Grand-Sénat. A côté deux siégeaient le recteur, 
les doyens et tous les professeurs titulaires. Bien que plus nom- 
breux, les membres du corps enseignant ne pouvaient rien décider 
sans le Magistral, ni surtout conti'e le Magistral*. Recteur et doyens 
n'étaient en exercice que pendant la courte durée de six mois, 
sans doute pour que chacun pût avoir plus souvent l'honneur 
d'occuper ces charges'. On procédait aux élections le jour de la 
Saint-Marc (25 avril) et le jour de la Saint-Luc (18 octobre); elles se 
faisaient à haute voix, chaque Faculté fournissant à tour de rôle le 
rvctor magniftcus. Le Convent nommait en outre les inspecteurs des 
internats théologiques [visitatores collegioruin] qui étaient renou- 
velés tous les trois ans. Les membres du corps enseignant étaient 
choisis par le Convent académique, chaque fois qu'une chaire deve- 
nait vacante et leur candidature donnait lieu à une discussion appro- 
fondie ; il était sévèrement défendu aux électeurs de se laisser 
iniluencer par des considérations personnelles et les statuts leur 
signalent comme les points principaux dont ils doivent tenir compte 
dans l'appréciation des concurrents : leur attachement sincère à 
notre vraie religion, un nom honoré dans le monde savant, une 
conduite privée irréprochable, un esprit de support mutuel ; à mérite 
égal [cœteris paribus), il leur est recommandé de donner la préfé- 
rence à ceux qui sont nés à Strasbourg, ou du moins y ont fréquenté 
le Gymnase et l'Université, et à ceux qui sont déjà ou précepteurs ou 
professeurs, soit titulaires, soit agrégés, d'une autre chaire, tant au 
premier qu'au second de ces établissements^ 

1. C'éiaii toujours un membre de la noblesse, uu fitettmui^tix', qui devait 
tenir les sceaux. 

2. En parcourant les procès- verbaux, on pourrait relever plus d'un 
exemple du fait qu'un vote du Convent, désapprouvé par le Magistrat, fut 
simplement mis de côté par celui-ci, et qu'il n'en fut plus question. 

3. Ce chan!,'ement si rapide parmi les dignitaires universitaires fut la 
cause d'un alîreux désordre dans les Actes des Facultés; les feuilles vo- 
lantes de leurs registres matriculaires ont été si fréquemment perdues que 
le mol cacat revient avec une persistance peu flatteuse pour MM. les 
Doyens dans les volumes de M. Knod, pour le XVII' siècle. 

4. On voyait alors, —on vit plus souvent encore au XVIIl* siècle, — un 
jurisconsulte, uu théologien, un médecin se résigner à enseigner d'abord 
la philosophie ou l'éloquence, afin d'arriver plus vite à une position offi- 
cielle. C'est ainsi cjue le jurisconsulte Philippe Glaser (flôOl), enseigna suc- 



l'activité intellectuelle en ALSACE AU XYII*^ SIECLE 295 

Le nombre de ces chaires a quelque peu varié pour l'époque 
dont nous nous occupons ici. Le chiffre le plus élevé de titulaires a.\i 
XVII'' siècle a été de 19; il est souvent descendu à 18 et à 17, même 
parfois à 16, quand les fonds disponibles étaient épuisés. A plus 
forte raison, le total des professeurs extraordinaires ou adjoints a-t-il 
varié selon les circonstances, sans jamais atteindre, ce me semble, 
à la moitié de celui des titulaires. On trouvera sans doute aujour- 
d'hui que c'était là un chiffre presque dérisoire de savants pour 
représenter l'universalilé des sciences, même telles qu'on les con- 
naissait alors ; mais il y avait bien peu d'Universités qui comptassent 
un plus grand nombre de chaires. La Faculté de philosophie avait 
d'ordinaire six professeurs : celui d'éloquence [orator] ; celui de phi- 
losophie morale [ethicus) ; celui de logique [dialecticus] ; celui de 
mathématiques [matheniaticns) ; celui de physique [pliysicus) ; celui 
d'histoire (/»'s^or/c«/s)'. On ne laissait pas cependant de s'occuper de 
certaines branches de la science, non représentées au programme, 
quand il se rencontrait des étudiants demandant sur la matière un 
cours privé et payant un privatissiinuiii^ comme on dit encore aujour- 
d'hui de l'autre côté du Rhin. Ainsi l'astronomie n'était pas officiel- 
lement enseignée ; cela n'empêchait pas l'historien Bernegger d'en 
faire beaucoup avec des auditeurs bénévoles. Outre ces six chaires, 
la Faculté en comptait trois autres qui, pour être appelées extraordi- 
naires, n'en étaient , pas moins permanentes; celle de poésie, celle 
de grec et celle d'hébreu. Par moments, plusieurs de ces enseigne- 
ments étaient réunis dans la même main, pour faciliter une nouvelle 
nomination du dehors; l'éloquence et la poésie, le grec et l'hébreu 
n'occupent plus qu'une seule et même chaire. En tant qu'il touche 
à la philosophie, l'enseignement est encore soumis à la tradition du 
moyen âge. Le Stagirite domine tout; le professeur de dialectique 
explique son Organum et sa Métaphysique, le professeur de morale 
son Ethique ii Niconiaquc, le professeur de physique sa Physique^ 



cessivemeul les Institatcs, puis occupa la chaire de grec, passa à celle 
d'histoire et finit par revenir aux Paiidectes. 

1. Le cours d'histoire n'était ni de Vitif-toire crudité, ni de la philosophie 
de l'histoire, mais un exposé de maximes gouvernementales, avec des ru- 
dimeuts d'économie politique, à l'usnge des futurs fonctionnaires d'État, des 
diplomates, etc. Il ne fallait guère de science spéciale pour préparer un 
cours pareil, qui se rattachait d'ailleurs le plus souvent à la lecture des his- 
torieus classiques ou «e présentait comme une série d'aperçus généraux. 
(Voy. p. ex. ce que Cluienius expose en 1619 comme programme pour le 
historicus : «fienge darnach an Historiam Imperatorum Romanorum, trac- 
tierte dieselbe erstlich Historiée, darauf Eihice, Politice, Œconotuice, etc.» 
(Fournier-Engei, p. ^70.) 



2i)l) i/aLSACK \U XVII' SlkcLK 

les traités du Ciel et du Monde, de la Génération, etc. Mais les autres 
professeurs aussi sont obligés de se mouvoir pi'esque exclusivement 
dans la sphère de l'antiquité classique); le professeur d'éloquence lit 
avec ses auditeurs Cicéron et Quinlilien, et leur apprend, par la lec- 
ture de ces modèles, à bâtir leurs périodes oratoires^ ; le professeur 
de mathématiques commente Eiulide et Ptolémée ; le professeur 
d'histoire interprète les historiens grecs et latins recommandés par 
ses collègues. La plupart de ces cours, assez élémentaires, à en 
juger d'après le titre XXVII des statuts, semblent faits plutôt pour 
des rhétoriciens que pour des étudiants, tels que nous les compre- 
nons aujourd'hui ; c'est qu'en efTel, pour l'âge tout au moins, les 
élèves de la Faculté de philosophie d'alors étaient plutôt moins 
avancés. 

La P'aculté de théologie comptait quatre professeurs, qui devaient 
être en même temps, autant que possible, prédicateurs, afin de pouvoir 
loucher un traitement plus considérable; l'un d'eux était d'ordinaire 
président du Couvent ecclésiastique, c'est-à-dire le chef, tout au 
moins nominal, de l'Eglise de Strasbourg. On leur imposait natu- 
rellement, comme d'ailleurs à tous les membres du corps universi- 
taire, jusqu'à la Révolution, l'adhésion formelle à « la saine et 
pure doctrine » contenue dans la Confession d'Augsbourg de 1530 
et la Formule de concorde de \N'itlemberg, })roniulguée en 1536. 
L'enseignement de l'exégèsescientifique etde l'histoire ecclésiastique 
cède le pas*, dans le programme d'alors, à celui de la dogmatique, 
de l'apologi-tique, de la polémique sacrée surtout, car tous ces théo- 
logiens sirasbourgeois du X\ 11'' siècle furent avant tout d'infatigables 
roiitroversistes, toujours partis en guerre, soit contre les catholiques, 
' soit contre les calvinistes', soil même contre les infidèles, et des 
|>rédica1eurs d'une fé<ondité non moins prodigieuse. Ils formaient 

1. .Melchior Juiiius, le vrai type du professeur d'éloquence à la fin du 
XVI» et au commencement du XVII'' .siècle, avait cultivé ces eœercitia 
dtclamatoria avec passion. Il fit réunir en 3 volumes (Strasbourg, Zetzner, 
16U5-1606), qui necomplenl pas moins de 3741 pages in-S", les discours de 
640 de ses élèves; ceux qui auraient la patience de les feuilleter, trouveraient 
là tous les matériaux nécessaires pour se faire une idée du genre. 

2. Balthasar Hebel écrivit pourtant une série de dissertations, intitulée.s 
Antiquitates ei-rlcuiastirti', où après avoir traité de YEcclosia Antedilu- 
riana et de VEcolesia Noachira , il essaya de raconter aussi les origines du 
christianisme eu .Vlsace et à Strasbourg. 

15. Le i>lus fécond et le plus belliqueux de ces polémistes fut Dannhauer, 
très érudit d'ailleurs, « une bibliothèque ambulante », au dire des contem- 
porains. 11 composa p. ex. une Hodoinoria spirilus /'«/>«,'t (Argentorati, 
Spoor, 16.53) de 25;2S pages in-4", et une Hodoinoria spiritus Calciniani 
(Argent.. P. ab Heyden, 16.î4), plus longue encore, car elle ne compte pas 
moins de 338S pages in-1". 



l'activith i.NTKi.LKCTi ki.i.k i:n AI.SACK AU XVI1« SIKCI.i; 2!»7 

en même temps une autoi'iti' quasi juridique, un Spn/c/ico/Ief;ini/i, 
donnant des consultations et des dérisions de principe aux princes 
et aux villes libres qui les consultaient sur quelque point de doc- 
trine et de droit ecclésiastique. 

La F'acultéde droit possédait également quatre chaires. Le titulaire 
de la première ex])liquait le Code Justinien et, en outre, le droit 
féodal. Deux autres commentaient les Pandectes, l'un en examinant 
le détail de chaque chapitre, l'autre en ne donnant que des aperçus 
d'ensemble; le premier enseignait à côté de cela le droit public, 
l'autre le droit canon. Le dernier professeur interprétait les Insti- 
tutes et dirigeait des exercices pratiques pour initier la jeunesse à 
la procédure judiciaire. La Faculté de droit, elle aussi, formait un 
Spruchcollegiuni ou collège juridique, auquel les princes et les parti- 
culiers pouvaient demander des consultations payantes sur des 
points de doctrine litigieux ou sur des procès en suspens. 

La Faculté de médecine, la moins favorablement traitée, — elle ne 
1 était pas mieux ailleurs, — ne comptait, en droit, que deux titulaires, 
dont l'un enseignait la médecine théorique et l'autre la médecine pra- 
tique, et qui tous deux devaient, en première ligne, interpréter à 
leurs élèves des textes grecs et latins. Mais ils avaient généralement 
à côté d'eux un \)i'oïesse\ir extraordinaire, appartenant à la Faculté de 
philosophie et muni du titre de docteur en médecine' ; parfois aussi 
le médecin juré de la ville [Stadtpitysilius faisait un cours complé- 
mentaire, si le besoin s'en faisait sentir. 11 (aut constater que, malgré 
le chiffre dérisoire du personnel enseignant, la Faculté de médecine 
fut une des premières en Allemagne à organiser un « théâtre anato- 
mique » dans la chapelle de Saint-Krard, à l'hôpital civil, afin (jueles 
futurs médecins pussent y apprendre à disséquer. C'est aussi à la 
Faculté de médecine que furent faits les premiers cours de chimie, 
dès 1685, grâce au bon vouloir du professeur d'anatomie, Valentin 
Scheid - . 

En dehors des professeurs titulaires des différentes Facultés et des 
professeurs extraordinaires qui se rencontrent, selon les époques, 
en nombre variable, mais toujours assez restreint, l'Université de 
Strasbourg connut également au X\ lU' siècle, les agrégés libres ou 
privatini docentes des Universités modernes. Mais ils ne jouissaient 
en aucune façon des privilèges du corps académi(pie proprement 

1. C'est ainsi que le botaniste Marc Mappus, commença un cours de mé- 
decine eu 1670, le vieux Melchior .Sebiz (deuxième du nom , âgé de 
qualrc-cinyt-lreiic ans, « ne pouvant pins bien fonctionner « comme le dit 
naïvement Reisseissen. [Au/zeirlaninijen, p.»8.l 

2. F. \\'ieger, Gc!<<-hiclilc der Medi^ia in Strasshury, p. 62. 



208 l' ALSACE AU XVll*' SIECLE 

dit et il laiidrait plutôt les considérer, semble-t-il, commedes espèces 
de répétiteurs à l'usage des étudiants zélés et désireux de se perfec- 
tionner dans une branche spéciale des sciences. Les renseignements 
réunis par nous sont trop insuffisants pour que nous puissions nous 
faire une idée bien nette et précise de leur enseignement ; ils devaient 
obtenir en tout cas l'autorisation de la Faculté pour annoncer et 
faire leurs cours, qui pouvaient s'étendre aux matières les plus 
variées et, tout comme de nos jours, beaucoup ne dépassaient 
jamais cette première étape de la carrière académique ^ 

Tous ces cours, sauf les exercices anatomiques, que nous venons 
de mentionner, se faisaient pendant tout le XVII* siècle, comme 
déjà au XVI*^, dans les salles de l'ancien cloître des Dominicains, 
contiguës aux salles de classe du Gymnase ; elles étaient renfermées, 
les unes elles autres, dans l'enceinte de l'Internat qui, après 1660, 
s'appela l'Internat de Saint-Guillaume iCollegium Wilhelmitanum] 
et où logeaient les boursiers académiques*. 

Les émoluments officiels des professeurs n'étaient point considé- 
rables. Dans certains pays privilégiés d'Europe, le moindre maître 
d'école s'estimerait aujourd'hui mal rétribué s'il ne touchait que les 
honoraires énoncés dans les lettres de vocation de telle illustration 
d'alors. Sans doute, le pouvoir de l'argent était infiniment plus con- 
sidérable que de nos jours ^; mais même en tenant compte de ce fait, 
on ne saurait nier cjue des traitements de quelques centaines de flo- 
rins ne fussent bien modestes, quand il s'agit de célébrités scienti- 
fiques. C'est que les fonds mis à la disposition du Magistrat pour 

1. C'est ainsi que le Poméranien Joachira Stoll, chassé de Tubingue, où 
il étudiait, par la défaite de Nœrdlingen, vint à Strasbourg en 1634; il y vécut 
comme f'tudiant d'abord, puis comme candidat, se fit connaître en préchant 
à la ville et à la campagne, en assistant aux dispntations académiques, puis 
il demanda à la Faculté de philosophie l'autorisation « roUer/ia q^ffentUc/i su 
halten und unccrliinrleflirk su profitircn, da er dann aile scientiaf and 
neben der historc partes philosophiœ theoretiras et practicas. meiMens su 
mehreren malen durc/igangen, einir/e colleQÏa prloata nirJit useniger in 
theologicis r/efialien und.... hei/ der studierenden jugend herrlirhen nutsen 
geschaffen. » J. H. Otho, Glorlosa fidellum inirodwtlo.. .bey Regrtrhnui^s 
joarhimi StolUl, etc. (Franckfurt. Zunner, 1668, 4".) Ces succès n'empêchent 
pas le jeune savant de quitter enfin Strasbourg en 1647, puisqu'il ne se 
voyait aucune chance d'avancement, et d'aller comme pasteur à Ribeauvillé. 

2. Une de ces salles de cours est représentée dans le Sporulain Comelia- 
num de J. van der Heyden ; on y voit le professeur, chapeau en tête, en- 
castré dans une haute et étroite chaire, en face de ses auditeurs, serrés les 
uns contre les autres, égaloment couverts, le manteau sur leurs épaules et 
les tablettes i\ la main pour noter les corba mngif<tri; en constatant cette ins- 
tallation si peu confortable, on comprend que beaucoup de jeunes gens aient 
préféré jouir de leur liberté académique, en dehors des salles de cours. 

H. Voy. tome. I, p. 6S7-688. 



l'aCTIVITK INTi:LLKCTUr:LLE KN ALSACE AU XVIl'^ SIECLE 299 

l'entretien des établissements d'instruction supérieure et secondaire 
étaient en réalité d'assez faible importance. Ils étaient formés par 
les revenus d'un certain nombre d'anciennes fondations monastiques, 
sécularisées au cours de la Réforme, parmi lesquelles il faut men- 
tionner en première ligne le Chapitre de Saint-Thomas', dont les 
chanoines avaient presque tous adhéré aux nouvelles doctrines en 
1529, et dont les prébendes, à partir de 1539, avaient été assignées 
successivement aux membres du nouveau corps enseignant, de sorte 
qu'au XVII"^ siècle ladite fondation de Saint-Thomas payait les 
traitements de treize professeurs et de trois pasteurs de la ville. 
Jusqu'à la Révolution, ces canonicats, attribués à la mort d'un titu- 
laire, au plus ancien ou au plus notable des professeurs non encore 
pourvus, constituaient leur salaire officiel. Mais comme il y en 
avait moins que le nombre des titulaires de l'Université, c'était un 
avantage très disputé que d'arriver à l'une de ces prébendes, car on 
était confortablement logé, tout en pouvant sous-louer une partie 
de la manse canonicale ou y recevoir des pensionnaires, et le traite- 
ment, quoique variable', était suffisant quand il était payé. Pour le 
surplus du corps enseignant, titulaires ou adjoints, la provende était 
maigre; quelquefois le Magistrat puisait à telle ou telle caisse spé- 
ciale^ pour les encourager et leur faire prendre patience, en leur 
versant de petits à-comptes ; il leur attribuait aussi quelques quar- 
tauts de blé sur les revenus d'une fondation pieuse. Mais le total 
restait toujours plus que modeste, et dès la fin du XVIP siècle, il 
n'était guère possible de viser la carrière académique, à moins 
d'être d'une famille aisée ou d'avoir encore une autre occupation 
plus lucrative cjue celle de faire des cours. Même sans la défense 
émanant de la volonté royale, cette pénurie financière aurait empêché 
les illustrations scientifiques du dehors d'accepter une chaire à 
Strasbourg. Il y avait, il est vrai, un remède assez efficace parfois, 
à cette situation fâcheuse. Le professeur, qui jouissait d'une répu- 
tation de science bien établie et qu'on venait entendre de loin, 

1. On peut cousulter pour les détails Ch. Schmidt, Histoire du Chapitre 
de Saint-Thomas au moyen ùrjc. Strasb., 1860, 4°. —G. Kiiod, Die Stifts- 
herren con Sankt-Thomœ, Strassb., 189:3, i" .— Notice sur les fondations de 
Saint-Thomas, Strasb., 1854,4°. 

t. Comme les revenus des prébendes étaient livré.s en nature, le traite- 
ment variait naturellement selon les mercuriales, parfois au profit, parfois 
au détriment de l'usufruitier. 

3. Il y avait les droiis d'examen, dont nous parlerons tout à l'tieure, les 
droits d'immatriculation, etc. Uii prince payait 3 livres pfennings pour son 
immatriculation, un comte i livres, un noble ou patricien dixscbelliugs. 
un roturier cinq schellincrs seulement. 



.■)()0 1. ALSACE AU XVI1'= SIKCI,!' 

I roux ait dans ses cDiirs payants le moyen de halancei- lacileraent 
son l)udgel. ICn ellet, à côté des cours publics que chaque titulaire 
«'■lait obligé de faire, et qui devaient être gratuits, il y avait ceux 
cju'il professait, à la demande de ses auditeurs et contre honoraires. 
Pai'lois, la misère des temps y poussant, les premiers étaient fort mal 
laits, ou même conqjlèlcment abandonnés, afin de forcer les étudiants 
à demander un jjrivdfissimutn sui' la matière. Le Magistrat se vit 
contraint de rappeler aux professeurs que leurs fondions les obli- 
geaient à enseigner la jeunesse plutôt qu'à écrire des livres, que la 
lecture des auteurs commencés dans un semestre devait être menée 
à bonne fin, même au prix de leçons supplémentaires, etc. Parfois 
aussi c'étaient les affaires publiques qui enti'avaient l'activité de 
certains meml)res du corps enseignant. Ainsi le théologien Jean 
Schmidt se plaignait amèrement en 1038, «d'être obligé de s'occuper 
des affaires de l'Etat » comme président du Gonvent ecclésiastique 
et d'être empêché de la sorte de faire régulièi'ement ses cours^ . 
D'autres avaient à composer au nom du gouvernement des pièces 
officielles ou des ])anégyriques, comme Mathias Bernegger*, et cela 
prenait du tenq>s. 

Les conflits entre deux professeurs sur les matières d'enseigne- 
ment ne manquaient |>as, bien <pie lesslaluls (bHendissent sévèrement 
dCmbaucher les ('-lèves d Un collègue ' on d interpréter dans des leçons 
pavantes les auteurs commenlés pai' un autre dans les siennes. II 
n'est pas nécessaire de rappeler ici <[U(; ces cours se faisaient exclu- 
sivement en latin, sauf peut-être certains cours privés ; il n'y 
avait d'exception officielle que pour ceux de chirurgie, s'advessant 
à des l>arl)iers, baigneurs ri apprenlis ignoraul la langue classi(pu>. 
(In n'a pas conservé, ([ue je sache, de cahiers de cours |)rovcnant 
fie riniversiti' de Strasbourg au XVIL'siècle * ; niais on peut se faire 
une idée assez ncHc de la façon d'enseigner d'alors, en parronrant 
certains ouvrages de liernegger, par exemple, ou de Sébastien 
Schmid, qui ne sont guère que des cahiers de cours revisés et 



1. IVoces-verbauN de l'Uiiiveisité «lu i:-i orlobrc WAH. (Archives de Saint- 
Thomas.) 

2. Le panéiï.vrique de L.ouis XIll (du ~'.i octobre 16:^:i,l eU'oraison funèbre 
(le Gu<tave-.'\dolplie, du 10 décembre de la même année, tous deux 
en latin. 

3. « Ahlocl.cii. » (Titre IV.) 

4. Il y en avait cerlaineineni dans l'ancienne bibiioihùque de l'Université. 
devenue celle du Séminaire proiesiant. mais ils otU péri dans i'incenJie de 
\>ilO, et les manuscrits analogues conservt'S actnellemenl à la Biblioihêque 
de la ville ne datent que de la seconde moitié du .WlIT siècle; ils sont, 
d'ailleurs rédi.irés, eux aussi, en latin, inômc les cours de médecine. 



K ACTiviTK IN 1 i:m.i:ctui;m,k k\ ai.sack au xvii'' sii;cM. 301 

livrés à l'impression, après avoir été coupés en tranciies jxxu' les 
besoins d'une série plus ou moins longue de soutenances acadé- 
miques \ Le texte des auteui-s sacrés ou profanes y est accompagné 
d'une glose courante, commentaire à la fois philosophique et histo- 
rique, appuyant volontiers sur les points de politique pratique, 
avec des échappées assez inattendues sur d'autres matières et des 
excursus érudits ou purement théoriques. L'ensemble nous dépayse, 
pour ainsi dire, et nous laisse une impression un peu singulière, 
mais on ne saurait mettre en doute le zèle ni l'érudition des pro- 
fesseurs. 

Ces disputationes ou colloques, auxquels chaque membre du corps 
enseignant était tenu de fournir son contingent annuel' avaient lieu 
régulièrement le jeudi matin devant les autorités et la jeunesse 
académique, dans le chœur de l'église des Dominicains, à l'Audi- 
toire, disparu avec l'égliseelle-mème dans le bombardement de 1870. 
Trois lieures durant, le candidat et ses opposants (généralement ses 
meilleurs amis , argumentaient sur les thèses, placées à la fin de la 
dissertation qui, sauf de très rares exceptions, était l'œuvre du 
professeur présidant la soutenance. A la lin, le professeur prenait 
lui-même la parole, haranguait à son tour le public pendant une 
heure, en un latin plus ou moins classique et la cérémonie était 
close. Mais ce n'était plus là qu'une formalité, car l'examen propre- 
ment dit, qui seul permettait à l'impétrant d'obtenir le diplôme de sa 
Faculté, avait déjà eu lieu, et pour autant qu'on peut en juger par 
les règlements afférents, il semble avoir été assez sévère^. Par 
moments cependant, le désir de toucher les droits d'examen* inspi- 
rait une miséricorde trop accentuée aux examinateurs et leur faisait 
accorder des parchemins académiques à des gens qui n'en étaient 
nullement dignes ^ 

Le nombre des thèses strasbourgeoises au XYIl* siècle est consi- 

1. Nous citerons, comme exemples, les Diatribœ in Suetoniuin de Ber- 
iiegger ou ses Ohsercationes miscelUe. (Cf. les analyses de M. Bûuger dans 
sou Bernegger. p. 294-33;:^.) Sur les Disputationes de Sébastien Schmid, 
voy. Horning. op. cit., p. 3(>-43. 

'<i. Chaque professeur devait présider au moins deux thèses par an. Mais 
d'ordinaire il y en avait bien plus, car c'était pour le mailre une occasion 
excellente de produire ses travaux scientifiques en les faisant imprimer aux 
frais de ses élevés. Il n'avait plus qu'à faire brocher ensemble les chapitres 
épars de son œuvre pour constituer un volume, qu'il vendait à un libraire. 

3. Statut.<, titres XXXiil XXXVI. 

4. L'examen théologique rapportait 40 florins ; celui de droit 13 écus tl'or; 
celui de médecine 1~! livres pfennings ; celui de philosophie six livres seule- 
ment; on payait autant pour le diplôme de poète lauréat. 

5. Ainsi nous voyons la Faculté de philosophie décider, le 23 mars 1636, de 



302 l'alsace au xvii^ siècle 

dérable ; il l'est hoaucoup moins cependant qu'au siècle suivant. C'est 
({ue Strasbourg, séjour volontiers recherché par la noblesse et par 
les étrangei's de distinction, n'était pas et ne pouvait être en somme 
une Université très fréquentée, quand on la compare à d'autres 
centres d'études analogues du Saint-Empire à cette époque, étant 
trop proche voisine des Universités de Bâle, de Fribourg, de Tu- 
bingue et de Ileidelberg. En compulsant les registres d'immatricula- 
tion publiés récemment par les soins de M. Knod, on arrive à la 
conviction que la moyenne annuelle des inscriptions nouvelles au 
XYII" siècle a oscillé entre ' 130 et 150 étudiants'. En 1622, la 
seconde année pour laquelle nous ayons des chiffres précis ^ il y en 
a 121; en 1630, le chiffre est montéà 205; ilest redescendu à 140 en 
1650, atteint le maximum en 1670 avec 253 immatriculations nou- 
velles et n'est plus que de 130 à la veille de la capitulation de 1681. 
On ne peut donner de chiffres exacts, nipour 1640, après les grandes 
famines et pestes de 1636-37, ni pour les années 1690 et 1700, 
puisque, à ces dates, la négligence des doyens ou du recteur a laissé 
perdre les feuillets de plusieurs Facultés. La fréquentation respective 
des différentes Facultés est aussi variable que les chiffres de la fré- 
quentation totale. La Faculté de philosophie comptait en 1622, 56 nou- 
veaux élèves; en 1625, 113; en 1634, 98 ; puis elle descend à 17 en 
1635, à 15 en 1637, à 8 en 1638, pour remonter graduellement jusqu'à 
112 en 1649. En 1678, année de guerre, tout autour de Strasbourg, 
il n'y a que 13 pliilosophes nouveaux immatriculés; en 1681, on en 
compte 42, en 1686 un seul. Le siècle clôt avec le chiffre de 16 pour 
1700. En tout, de 1622 au début du XVIII* siècle, nous comptons 
3,576 étudiants inscrits sur les registres de la Faculté de philosophie, 
dont l,758v sont venus de 1622à 1648, 1,490 de 1649 à 1681,328 seu- 



refuser deux candidats, afin qu'on ne répète pas sans cesse au dehors qu'elle 
fabrique des « rnagistros miserœordiœ ». (Acta Unioersitatis, Archives de 
Saiul-Thomas.) 

1. G. Kuod, Die Matrikeln der Unicersitœt Strassburg. (Strassb. Trùb- 
ner, 1897, 2 vol. 8°.) Lédiieur a laissé aux lecteurs le soin de tirer au clair 
toutes ces données plus générales; il n'a fourni nulle part les chiffres d'en- 
semble qu'où s'allendrail à trouver dans un travail si utile d'ailleurs et si 
consciencieux. Certains de ces chiures ne peuvent être considérés évidem- 
ment que comme approximatifs, puisqu'il manque, ainsi que nous l'avons 
dit, des semestres entiers doui les imm ilriinilalious sont perdues. Mais dans 
l'ensemble, Us sutliseut pour marquer le< fluciuaiions du public académique. 

2. Tous les registres antérieurs à la création de l'Université proprement 
dite sont aujourd'hui perdus (voy. V Introduction de M. Knod;, et même le 
Matricula ijeneraLis maior n'existe plus qu'il partir de 1/66. Il faut addi- 
tionner les chiffres des registres matricules des Facultés, si remplis de 
lacunes eux-mêmes, pour arriver k des données générales. 



l'activité intellectuelle en ALSACE AU XVII* SIECLE 303 

leraent de 1G82 à 1700. On voit quelle chute profonde 'marque, pour 
la fréquentation de l'Université, l'annexion de la ville libre de Stras- 
boui'g. 

La Faculté de théologie a 707 ('ludiauts inscrits de 1622 à 1648; 
988 immatriculés de 1649 à 1681; 197 seulement de 1681 à 1700 ^ 
La Faculté de médecine compte bien moins d'auditeurs; nous en 
trouvons 239 de 1621 à 1648, 204 de 1649 à 1681, 32 seulement de 
1682 à 1700. Il y a des années où nous ne voyons c(ue très peu de 
médecins arriver à l'A/ma Mater Argentinensis ; s'il y en a 25 en 1621, il 
n'en vient que 10 en 1624, 3 en 16.32, 4 en 1636, 3 en 16.38, 2 en 1640, 
etc.-. La Faculté de droit enfin compte 38 nouveaux venus en 1621 ; 
120 en 1626; 30 en 16.34; 4 en 1638; 43 en 1650; 107 en 1670; 44 
en 1680 ; 8 en 1690 ; 48 en 1700. De 1621 à 1648, il y a 1,406 inscrip- 
tions ; de 1649 à 1681,1,975; de 1682 à 1700, 532 .seulement. 

Enfin, si nous résumons tous ces chiffres partiels (en réservant les 
erreurs forcées provenant des lacunes de nos registres), nous avons 
pour les quatre-vingts années, depuis la création de l'Université 
plénière jusqu'à la fin du siècle, un contingent total de '6, ôlQ philo- 
sophes, 1,892 théologiens, 475 médecins, 3,913 étudiants en droit, 
soit un total général de 9,856 étudiants, ce qui ne fait qu'un 
contingent annuel moyen de 120 à 125 nouveaux venus. En défal- 
quant les années de prospérité et de décadence extrêmes, en ajou- 
tant le chiffre approximatif des étudiants de la Matricula serenissi- 
morum^ qui n'existe qu'à partir de 1657, les inscriptions de la 
Matricula didascalorum et servorum'' , en tenant compte des quel- 
ques centaines de noms, égarés par la faute des dignitaires acadé- 



1. Ces chiffres sont encore plus sujets à caution que les autres, puisque 
M. Ktiod a démontré que les étudiants, nés à Strasbourg, manquent 
presque complèiemeut dans le registre matriculaire de la Kaculié de théo- 
logie. (I, p. XXVII.) 

2. Mais quelle conflaiice peut-oa accorder encore à tous ces chiffres, 
quand nous voyons M. Oscar Berger-Levrauit, qui les a tenues entre les mains, 
indiquer pour cette période 581 thèses de médecine, par exemple, alors que 
le registre d'immatriculation ne porte que 475 noms! 11 est évident que la 
négligence des doyens a été particulièrement fréquente chez MM. les 
Médecins. 

3. La Matricula serenisstmorum. et illustrissimorum (Knod, I, p, 1), a 
été ouverte en 1637 ; auparavant les princes et seigneurs s'inscrivaient dans 
la Matricula generalis niaior, avec les simples roturiers. De 1657 à 1700, 
ou y compte 150 noms, ce qui ferait à peu près oOO noms pour tout le 
XVII" siècle. 

4. Ouvene en 1692. la Matricula didascalorum et sercoruin (Knod, I, 
p. 205) ne compte, jusqu'en 1700, que 20 personnes, maîtres de danse, de 
laugues, d'escrime, écuyers et valets de chambre princiers, etc. Cela gros- 
sissait le chiffre des immatriculations et le chiffre des recettes. 



;i()4 l.AI.SACK AU WW" SlKCLi: 

miqiies', on verra que nous avons très largement compté en atlri- 
huanl une frétiuiMice moyenne de 130 à 150 nouveaux arrivants à la 
Haute l'>cole strasbourgeoise au XVII'' siècle. Si Ton admet en outre 
que la durée moyenne des études ait été de trois ans', on ne s'éloi- 
gnera pas beaucoup sans doute de la réalité en accordant à l'L niver- 
sité de Strasbourg, au XN'll" siècle, une population oscillant d'ordi- 
naire entre 400 et 500 têtes, ne les ayant jamais dépassées peut-être ', 
pl avant positivement été bien au-dessous du premier de ces chiffres, 
à certains moments de crise ( 1634-1637, 1682 1684, 1691-1693). 

Il serait oiseux d'entrer ici dans des détails plus circonstanciés 
sur l'origine de la population académique, d'autant que, même en se 
livrant à un dépouillement fastidieux de nos registres, nous n'aurions 
pas de données suffisanimcnt exactes, vu leurs nombreuses lacunes 
et le fait, aujourd'hui constaté, de l'absence d'une partie de la 
jeunesse académique, de celle qui nous intéresse le plus, la jeunesse 
de la cité même, sur ces registres. On peut dire en général, que 
l'Université de Strasbourg resta jusqu'à la capitulation de 1681 une 
institution confessionnelle, non seulement par ses statuts et son corps 
enseignant. — sous ce rapport elle ne changea pas jusqu'à la Ré- 
volution, — mais par l'ensemble de ses visiteurs. On ne voit pas, 
avant cette date, dans les registres, des noms qu'on puisse reven- 
diquer avec certitude pour des catholiques*; ce n'est que vers la fin 
de notre période que le changement se produit et que le chiffre des 

1. 11 manque les immairiculations (pour la période qui nous occupe) de 
/.V semestres de la Faculté de philosophie : 11 semestres de la Faculté de 
théologie ; 34 semestres de la Faculté de médecine ; 10 semestres de la 
Faculté de droit, soil, approœimaticement, l.sO philosophes, 100 théologiens, 
70 médecins, 50 jurisconsultes, au total o50 éiudiaiils, ]Aus MO serenissimi, 
2b didasrali, ce qui constiiueraii un ensemble d'environ 700 à joindre au 
total obtenu par l'addition des données des quatre matricules spéciales, soit 
un total de 1u,d31 pour les 79 années (16:^1-1700), et une mo</enne annuelle 
de l-'J.'i nouceauoi arrivants . 

2. Nous savons fort bien que certains étudiants strasbourgeois étudiaient 
quatre, cinq et même huit ans à l'Université, mais beaucoup d'étudiants 
étrangers, — et c'était la majorité, — ne restaient qu'un an, deux ans peut- 
être, eu Alsace; le chifïre indiqué est une moyenne vraisemblable. 

3. Si M. G. Knod cite un mémoire du 3 février 1614 (I, p. xxv). où il est 
dit que Strasbourg compte « uj) die .')00 frembdc studentan », il ne faut pas 
oublier qu'il est question non seulement des étudiants ipuldici), mais encore 
des élèves du Gymnase iclassici), depuis la dixième classe, jusqu'à la 
première. Or, beaucoup de pareiUs du dehors meiiaienl leurs enfants en 
pension pour suivre les leçons du Gymnase. 

4. Les Alsaciens restés fidèles à l'Église romaine allaient suivre les cours 
de l'Université de Fribourg-en-Brisgau ou d'ingolstatt ; ;iprès 1618, ceux 
qui ne recherchaient (ju'une culture générale et n'entendaient pas faire 
d'études spéciales de droit ou de médecine se contentaient des cours de 
l'Académie de Molsheim. 



i/aCTIVITK intellectuelle ex ALSACE AU XVIie SIECLE 305 

juristes et des médecins, venant do contrées autres que hilliériennes, 
augmente assez rapidement pour y occuper une large place au XVIIIa 
siècle. L'Alsace protestante ' , le margraviat de Bade et le Palatinat, le 
duché de Wurtemberg ^ les petits territoires princiers et les villes 
libres de la Souabe fournissent les contingents principaux; au temps 
de la grande célébrité de la Faculté de théologie 1640-1050), nous 
voyons arriver beaucoup d'étudiants saxons>poméi*aniens,mecklera- 
bourgeois ; la noblesse est surtout représentée par des familles de 
la Souabe, de la Franconie. de la Wetterawie, de la Thuringe et de la 
Poméranie. Peu de Brandebourgeois, peu de natifs des contrées 
rhénanes inférieures et des duchés de Brunswick; jusqu'au moment 
des persécutions religieuses dans les domaines des Habsbourgs 
(1624-1628), beaucoup d'Autrichiens, surtout nobles, de Silésiens, 
de Moraves et de Bohèmes ; des Hongrois et des Polonais protes- 
tants, des Danois en petit nombre. Très peu de Suisses, tant à cause 
du grand nombre des académies helvétiques que parce que ces 
« hérétiques zwingliens » étaient très mal vus dans un milieu d'une 
fervente orthodoxie luthérienne. En tout cas, les étudiants étrangers 
à l'Alsace sont infiniment plus nombreux que les enfants du pays', 
mais leur détail est soumis à des fluctuations considérables, selon les 
circonstances politiques du moment, la célébrité de tels ou tels pro- 
fesseurs qui attiraient leurs compatriotes, etc. 

C'est en parlant des thèses académiques que nous avons été amené 
à établir cette statistique sommaire ; il est temps d'y revenir. Ce 
qui nous frappe tout d'abord, c'est la proportion minime des can- 
didats à un diplôme, pour le chiffre total des étudiants de chaque 
Faculté. Cette différence est déjà considérable quand on prend les 
données réunies par M. Oscar Berger-Levrault, dans sc>n Catalogue 
des thèses de r Université^ ; elle le devient plus encore quand on s'en 



1. Cependant beaucoup d'entre les protestants de la Haute-Alsace allaient 
étudier à Tubiugue, ei l'on trouve aussi bien des noms alsaciens dans les 
registres des Universités de Heidelberg et de Baie. 

i. M. K. Barack, le savant directeur de la bibliothèque de l'Université de 
Strasbourg, a pris la peine de relever les noms de ses compatriotes wur- 
tembergeois sur les registres de VAlnia Mater Arc/entinensis ; il eu a compté 
1,:.'13 venant des territoires actuels du royaume, en y joignant, il est vrai, 
ceux du pays de Moutbéliard. (K. Barack, Wânenben/er au' dor Strass- 
burger Unicersitan, 1612-1793. Stuttgart, Kolhammer, 1879, '4M 

3. Cela est vrai, bien entendu, pour le XV'Il' siècle en général ; mais 
pour certaines périodes de guerre, par exemple pour le temps des guerres 
du Palatinat et de la Succession d'Espagne, le contraire e<t exact. De l&sS à 
1697, de 17ul à 1714, il vient fort peu d'Allemaudsd'outre-Rhin (un septième 
à peine du total des étudiants, et peut-être moins encore). 

4. O. Berger-Levrault, Annales, p. 265-288. 

R. Rkuss, Alsace, II. 20 



306 l'alsacr au xvîi* siècle 

tient à la Matricule spéciale des candidats, livrée à l'impression par 
M. Knod. Nous avons vu que le registre de la Faculté de philosophie 
comptait, de 1621 à 1700, 3,576 jeunes gens inscrits; le catalogue 
du premier donne là-dessus 690 thèses imprimées, et vérifiées par 
lui^; la Matricula candidatorum priinse laurex, celle des bacheliers 
es arts, ne compte que 400 inscriptions; celle du Ma^isterium ou 
doctorat en philosophie, 832', tous les magisters iiy3.nl naturellement 
commencé par être bacheliers, soit à Strasbourg môme, soit ailleurs. 
La différence entre les deux chiffres peut s'expliquer par le fait 
qu'un certain nombre de magisters n'ont pas fait imprimer leurs 
thèses, ou bien encore que M. Berger-Levrault n'a point réussi à les 
découvrir. Pour la Faculté de droit, sur un ensemble de 3,913 étu- 
diants, elle n'a vu soutenir que 751 thèses, d'après M. Berger- 
Levrault ', et les registres de l'Université ne connaissent même 
que 629 licenciés en droit*. Pour la Faculté de médecine, la matri- 
cule donne, nous l'avons vu, 475 auditeurs; M. Berger-Levrault 
consigne le chiffre de 581 thèses ^ et la matricule spéciale ne connaît 
que 212 candidats au diplôme de cette Faculté*'. La Faculté de théo- 
losrie enfin, sur ses 1,892 élèves, n'a vu soutenir que 752 thèses 
pour la maîtrise'', auxquelles viennent s'ajouter ou plutôt se super- 
poser 14 thèses pour la licence et 25 pour le doctorat en théologie*. 
Quelque difficile ou plutôt impossible qu'il soit d'accorder entre 
elles ces données opposées, dont la divergence est causée vraisem- 
blablement par l'extrême négligence des dignitaires académiques ^ 
il en ressort en tout cas que les étudiants séjournant assez longtemps 
à Strasbourg pour y terminer, d'une façon régulière, leur stage 



1. Berger-Levrault, op. cit., p. 266-267. 

2. Knod, l,p. 461 et p. 518. 

3. Berger-Levrault, op. cit. , p. 278-280. 

4. Knod, II, p. 498. 

5. Berger-Levrault, p. 284-286. 

6. Knod, II, p. 123. 

7. Berger-Levrault, op. cit., p. 272-274. 

8. Knod, I, p. 7U1. — Remarquons à propos des thèses théologiques que, 
bientôt après la capitulation, la Faculté fut placée sous un contrôle des plus 
sévères; en mars 1686, il fut enjoint aux professeurs de ne plus faire im- 
primer de thèse ni d'en permettre la soutenance avant qu'elle eût été son- 
mise au préteur royal Obrechl, qui venait de se convertir au catbolicisme, 
et«censurée » par lui. (Schaiiroth, Vollsiœndiç/e Sammliint/ aller Concluso- 
rum, ... dess Corporis Kran;ielico/-urn, Regensburg, 1751, tome 1.) 

9. il parait d'ailleurs, qu'il y avait des « étudiants » qui ne se gênaient 
pas pour passer des mois (sckoii eine lange zeytt) à Strasbourg sans se pré- 
senter au recteur pour être immatriculés, et qu'ils s'en allaient sans avoir 
jamais ligure au registre {etlichegar olineynge^cliriben ueygezogan). Séance 
du Convent académique du 14 juin 1616. citée par Knod, I, p. xxiii. 



l'activitk intellkctukllk kn alsack au xvii"^ siècle 307 

académique, étaient certainement une minorité, puisque sur un 
chiffre total de 10,000 inscriptions en ciiiffrcs ronds, pour les 
quatre-vingts dernières années du XVIP siècle, nous n'arrivons pas 
à un total de 2,800 actes académiques^. Cela ferait une moyenne 
annuelle de 35 thèses pour les quatre Facultés, mais ce chiffre no 
répond en rien à la réalité, les années ayant été fort dissemblables, 
et l'activité des Facultés ti*ès différente aussi*. 

L'Université possédait, outre son corps enseignant, deux attrac- 
tions considérables pour les savants et les étudiants sérieux sa 
Bibliothèque et son Jardin botanique; pour ceux qui l'étaient 
moins, son Ecole d'équitation l'emportait sans doute encore en 
intérêt. La Bibliothèque', créée sur la proposition des scolarques, 
dès le lendemain de la Réforme, était restée insignifiante jusqu'à la 
mort du stettmeistre Jacques Sturm 1 1553 , qui lui légua une partie de 
ses collections particulières ; mais, même longtemps après, elle ne put 
être vraiment utilisée, à cause du manque d'un local convenable et de 
son règlement absolument défectueux. Les nouvelles salles destinées 
à la recevoir, et où elle resta jusqu'à sa destruction par les obus 
allemands en 1870, ne furent prêtes qu'en 1609, et c'est en 1612 
seulement que le Magistrat nomma comme bibliothécaire provisoire 
un jeune savant mecklembourgeois, Joachira Glutenius, domicilié 
depuis quelque temps à Strasbourg. Api'ès des travaux d'installation 
et d'organisation qui traînèrent en longueur, Clutenius, promu pro- 
fesseur à l'Académie, put enfin annoncer, le 3 février 1619, que la 
bibliothèque serait ouverte au public érudit de la ville, dans le 
chœur de l'ancienne église des Dominicains. Enrichies déjà par le 
dépôt légal des imprimeurs strasbourgeois, par les dons d'étudiants 
nobles et des princes étrangers qui visitaient Strasbourg, les collec- 
tions universitaires prirent une extension considérable au cours du 



1. Dans son discours prouoncé lors de la célébration du premier cente- 
naire, le 27 mai 1667, le doyen de la Faculté de philosophie, Valentin 
Scheid, exposait que, de 1567 à 1667, celle-ci avait créé 1,495 maîtres es arts, 
1,340 bacheliers es arts et 15 poètes lauréats. 

2. Ainsi (O. Berger-Levrauli, passim) il y eut 37 soutenances de thèses à 
la Faculté de théologie en 1628 et une seulement en 1639 ; 43 soutenances à 
la Faculté de philosophie en 1643 et une seulement en 1641 ; 19 soutenances 
de droit en 1628 et deux seulement en 1694 ; 39 soutenances à la Faculté de 
médecine en 163;:i et une seulement en 1680. 

3. Voy. C. Schmidt, Zwr Gesclùcliteder œltesten BihLiotheken Strassburgs, 
Strassb., 1882, 8° — R. Reuss, Les Bibliothèques publiques de Strasbourg, 
lettre à M. Paul Meyer. Paris, 1871, 8° — J. Rarhgeber, Die hnndschri/ïli- 
chen Schœtse der Bibliotheken Strassburgs, Gutersloh, 1876, 8" — Cf. aussi 
ma Note sur la première bibliothèque publique de Strasbourg dans Four- 
nier-Engel, p. 160-161. 



308 l'ai.sace au xvii'' siècle 

XN'II*" siècle; parmi les plus importantes acquisitions, nous notons 
la bibliothèque du théologien Jean Pappus (1614) \ celle des Jésuites 
de Bouquenom, en Lorraine, achetée aux Suédois en 1634, une 
partie de celle de l'historien Mathias Bernegger (1640)', celle du 
théologien Dannhauer (1668), du jurisconsulte Rebhan (-|- 1689) et 
de l'avocat général Marc Otto (y 1674), l'un des négociateurs de 
Strasbourg aux iraités de Westphalie. On trouvera dans certains 
des ouvrages que nous venons de citer en note, des renseignements 
plus détaillés sur les richesses scientiliques et sur les manuscrits 
que la bibliothèque universitaire contenait dès cette époque. 

L'utilisation de ces richesses était d'ailleurs bien compliquée 
encore au milieu du XVll'* siècle. On ne pouvait consulter les ou- 
vrages de la Bibliothèque que trois fois par semaine, de neuf 
heures à onze heures du matin, et les dimanches, entre les services 
religieux. Le local n était pas chauffé en hiver, la salle de lecture 
aussi mal éclairée qu'étroite. Sans doute les professeurs, les régents 
de Gymnase, les étudiants « connus pour avoir une conduite irré- 
prochable », et même les bourgeois notables qui désiraient étudier 
plus à loisir un ouvrage, étaient autorisés à l'emporter chez eux, 
contre reçu ; mais ils ne devaient le garder qu'une quinzaine au 
plus. 11 n'était pas permis d'emprunter à la fois plus de deux in- 
folio, ni plus de trois ou quatre autres volumes de moindre format^ . 
Ces prescriptions semblent avoir été violées au moins aussi souvent 
que respectées, si l'on en juge par ce que dit le titre XXVlll des 
statuts, qui oblige le bibliothécaire à payer de sa poche les ou- 
vrages égarés ou perdus par sa négligence et le manque de contrôle, 
et surtout par ce que déclarait, en 1635, le théologien Dorsche, 
successeur de Glutenius*. 

En dehors de la Bibliothèque de l'Université, il y avait encore 
celle du Collcgium WUhelinitanum ou de l'Internat théologique, qui 



1. Celte bibUothèque, remarquable pour l'époque, ne comptait pas moins 
de 4,282 volumes, et la moitié des volumes étaient alors encore des in- 
folio. 

2. Bernegger, outre les livres de sa propre collection, avait acheté encore 
les bibliothèques du médecin Israël Spach et du mathématicien Conrad 
Dasypodiiis, pour plusieurs milliers de florins. 11 possédait des manuscrits 
grecs que Kichelieu voulut acheter et que lui enviait le duc Auguste de 
Brunswick, le créateur de la belle bibliothèque de Wolfenbuttel. 11 mettait 
toute sa fortune dans ses livres, ce qui lui faisait dire: Ego prœter libros et 
Uberos opes nullas liabeo. » Son gendre Kreinsbemius emporta le gros de 
la collection en Suède, où elle resta. 

3. Reuss, Statuts, p. 31-36, titre XXVII : Du bibliothécaire. 

4. Ch. Schmid, Zur Geschichte der œlteren Bibliothe/.-en, p. 193. 



l'activité INTKLLECTUELLK I:\ ALSACK au XVIl" SIÈCLE 300 

subsiste jusqu'à ce jour^ Celle du Grand-Chapitre de la Cathédrale 
avait été misérablement dispersée pendant les querelles du Bruderhof 
et la guerre des Evèques (1583-1503; ; quelques-uns de ses manus- 
crits précieux furent donnés ou vendus à la Bibliothèque de l'Aca- 
démie, d'autres à Jacques de Bongars, l'envoyé de 'Henri IV auprès 
des princes protestants d'Allemagne dont les collections sont 
aujourd'hui à la bibliothèque de Berne*. La belle collection de la 
Gommanderie de Saint-Jean-de-Jérusalem, située dans « l'Ile-Verte », 
àl'entréedes eaux de l'IU dans l'enceinte strasbourgeoiso, était riche 
en manuscrits des mystiques du moyen âge et continuait à exister, 
sinon à servir, entre les mains des représentants de l'Ordre, sans être 
accessible au public'. Elle ne fut d'ailleurs vraiment connue de lui 
qu'après la publication des catalogues de Weisslinger et de Witter*, 
vers le milieu du XVIIP siècle. Réunie, au moment de la Révo- 
lution, à la bibliothèque de la ville, elle a péri dans le même cata- 
clysme^. 

1. Cfr. Thiaucourt, Les Bibliothèques de Strasbourg et de Nancy (Paris, 
1893,8»), p. 4'.)-51. 

2. Ch. Schmidt, o/). cit., p. 10. 

3. Elle comptait 899 manuscrits, dont 164 sur parchemin. 

4. Witter, Ca£a/o^f<s codicum manuscriptorum in hibliotheca Ordinis hie- 
rosolymitani, imprimé à la suite de V Armamentarium catholicum du curé 
Jean-Nicolas Weislinger. (Strasbourg, 1749, folio.) 

5. C'est peut-être ici l'endroit le plus convenable pour dire quelques mots 
en passant des autres bibliothèques d'Alsace, je ne dis pas publiques, — 
car elles ne l'étaient pas, — mais appartenant à des villes ou â des corpo- 
rations. Nous savons très peu de chose sur ce chapitre, si intéressant pour- 
tant, du mouvement intellectuel en Alsace. On peut admettre que les col- 
lèges de Jésuites fondés au XV1« et au XV' II» siècle en Alsace avaient 
tous leurs bibliothèques, et la plupart des autres couvents de la province 
ont dû en posséder une également, puisque les bibliothèques des villes de 
Colmar et de Strasbourg reçurent des milliers de volumes de cette prove- 
nance, dont beaucoup d'incunables et de manuscrits, durant la période révo- 
lutionnaire. Mais nous n'avons de renseignements précis sur aucune d'elles, 
pour le XVII» siècle, pas même sur celle de l'antique collégiale de Murbach, 
ni sur celle, plus moderne, de r.\cadémie de Molsheim. La splendide col- 
lection de manuscrits et d'imprimés, légués à la ville de Schlestadt par 
l'humaniste Béatus Rheuauus (+1547) fut plus ou moins négligée, dilapidée 
en partie, pendant les deux siècles qui suivirent sa mort, et n'a été sérieuse- 
ment inventoriée (c'est-à-dire ce qui en reste) que sous le règne de Louis- 
Philippe. (Cf. le travail de M. l'abbé Gény et de M. G. Knod,"£)?e Stadtbi- 
bliotliek oon Sc/ilettstadf. Slrassb. , 1889, 8".) Il y avait, dit-on, une belle 
bibliothèque dans la résidence des sires de Ribeaupierre, à Ribeau ville, 
qui doit avoir été également transférée à Colmar pendant la Révolution. Les 
Consistoires luthériens de Colmar et de Riquewihr possédaient aussi des bi- 
bliothèques renfermant principalement des livres théologiques. Celle de Col- 
mar existe encore; celle de Riquewihr, léguée par le surinleudani Nicolas 
Cancérinus à la fin du XVP siècle, subsistait au moins quand Grandidier ré- 
digeailson Dictionnaii-e des Alsaciens célébrer. Cl. XQUcolles Œucr/js iné- 



310 L ALSACE AU XVIl* SIECLE 

Le Jardin botanique [Hortus medicus) fut créé en 1619 sur la 
proposition de l'amraeislre Pierre Storck, l'un des scolarques, par 
un vote du Magistrat et établi sur l'emplacement de l'ancien cime- 
tière du couvent de Saint-Nicolas-aux-Ondes. Il n'en existait alors 
dans toute l'Europe que dans les villes universitaires de Bologne, 
Pise, Montpellier, Leipzig et Leyde. Dès 1623, le célèbre 
botaniste G. Bauhin, de Bâle, le désignait par l'épithète de 
« splendidissime ». Enrichi par les dons en nature d'étudiants 
princiers et par la cotisation spéciale de six livres que chaque doc- 
teur en médecine, nouvellement reçu, payait pour son entretien, il 
se développa rapidement sous l'intelligente direction de Jean- 
Rodolphe Salzmann (-|-1652). Les premières serres y furent établies 
en 1638 et les touristes sérieux qui passaient à Strasbourg ne man- 
quaient jamais de le visitera Après avoir périclité vers la fin de la 
guerre de Trente Ans, il reprit, grâce aux soins de son nouveau 
directeur, Albert Sebiz (-]- 1685). Quand le premier catalogue en fut 
publié en 1691 par Marc Mappus, il contenait plus de seize cents 
variétés de plantes indigènes ou exotiques-. 

Après avoir parlé des professeurs, il nous faut parler des étu- 
diants qui ne nous retiendront pas exclusivement sur le terrain de 
la science pure, car c'est à d'autres titres surtout qu'à celui de 
futurs savants que les autorités du XV!!** siècle se sont occupées de 
leurs faits et méfaits. La jeunesse académique de Strasbourg, ainsi 
que nous l'avons déjà remarqué plus haut, représentait plutôt, dans 
son ensemble, une société plus choisie, je ne dis pas plus distin- 
guée, que celle d'autres Universités du Saint-Empire romain ger- 
, manique. Elle passait auprès des buveurs et bretteurs incorrigibles 
de Leipzig ou de léna pour une « Académie de princes et de 
barons », une FurstenschuI, comme ils disent avec une ironie dédai- 
gneuse, c'est-à-dire que les jeunes seigneurs et les fils du palriciat 
des villes protestantes du midi de l'Allemagne y tenaient le haut du 

(^/«esparM.l'abbo A.Ingold, II, p. 145.) Les manuscrits précieux de la biblio- 
thèque de la Collégiale de Wissembourg « n'ôchappcreiit que par un hasard 
à la destruciion, vers la fin du XVIP siècle et furent sauvés dans la biblio- 
thèque de Wolfenbullel », ce qui signifie sans doute, qu'en quittant l'Al- 
sace, les Impériaux pillèrent Wissembourg et enlevèrent les lOo manuscrits 




maigre notice. 

1. M. Ze'ûler, lUnerariuni Gonnaniœ, Strassb., 1674, fol., p. 217. 

2. A. Fée, Note extraite de l'histoire du jardin botanique de Strasbourg. 
Strasb., Simon, 1858, 8". 



l'activité INTELLECTUELLK en ALSACE AU XVll" SIECLE 311 

pavé. Ils le tenaient avec d'autant moins de difficulté que les étudiants 
pauvres, les boursiers, peut-être leurs égaux en nombre, étaient 
internés pour la plupart ou si occupés à lutter pour l'existence en 
donnant des répétitions particulières, qu'ils ne pouvaient guère 
participer à ces distractions plus ou moins relevées qu'il est con- 
venu d'appeler, jusqu'à ce jour, la « vie académique ». Ils n'avaient 
donc pas tout à fait les manières brutales que tant d'écrivains con- 
temporains nous signalent dans d'autres centres académiques d'alors 
et, même au fort de la guerre de Trente Ans, on leur reconnaissait, 
dans le reste de l'Allemagne, une certaine discipline morale, plus 
de tenue et plus de retenue dans leurs manières \ Ce n'était pas à 
leur seule vertu qu'ils devaient cet éloge plus ou moins mérité; il y 
avait une raison péremptoire qui les obligeait à se modérer dans 
leur conduite. Quand le Magistrat avait sollicité de Ferdinand II 
de nouveaux privilèges universitaires, il s'était bien gardé de de- 
mander pour sa Haute Ecole l'octroi de la juridiction académique qui, 
ailleurs, mettait toute l'activité disciplinaire et le droit de punir aux 
seules mains du recteur et du Sénat, c'est-à-dire trop souvent à des 
gens incapables de se faire respecter et de se faire obéir. Encore 
que les étudiants en fussent fort marris^, les Conseils avaient 
résolu de traiter les étudiants sur le même pied que leurs bourgeois 
et de leur appliquer la même jurisprudence devant les mêmes juri- 
dictions. Ce n'étaient pas les bedeaux pacifiques et trop souvent 
pusillanimes, mais les archers du guet, à la poigne solide, qui 
appréhendaient les délinquants quand ils troublaient l'ordre public 
par leurs cris et leurs querelles nocturnes, et si on leur laissait la 
liberté de ne pas payer leurs dettes, c'était un risque volontaire que 
couraient leurs créanciers, dûment avertis de ne point faire crédit, 
ni de prêter aucun argent à MM. les Etudiants ^. 

1. En lfi42, le D'" Wismar, suriutendant des Églises d'Oldenbourg, écri- 
vait au D' Jean Scîimidt qu'il allait lui envoyer son fils, parce que Stras- 
bourg se distingue, ei par le zèle des professeurs et par les bonnes mœurs 
des étudiants, de toutes les autres académies allemandes. (W. Horuing, 
Spener, p. 41.) 

2. « Dass Rertor gar keiiie jurisclirtion, seye den studiosis œrgerlirh, » 
disait un des mémoires rédigés en 1619 par les professeurs de l'Académie. 
— 11 faut voir, par contre, avec quelle énergie le bon Daniel Martin, dans 
son Parlement nouceau, approuve « la seigneurie de ceste ville « d'avoir 
« retranché tant de pernicieux privilèges qui ouvrent la porte à tous vices, 
et à retenir entre leurs mains la camorre des escoliers afin d'imposer amendes, 
les emprisonner, chaslier, bannir et supplicier selon la qualité de leurs dé- 
licts et crimes, parce qu'on oyait à tous coups parler de meurtres commis 
en d'autres académies, lesquels deraeuroient impunis par la négligence, 
pusillanimité ou faveur des recteurs ». (P. '^91.) 

3. Ordonnance du 9 mars 1600, fréquemment renouvelée. Encore au 



312 l'alsace au xvii" siècle 

D'ailleurs, l'éloge qu'on en pouvait faire était au fond très relatif, 
et pour s'en convaincre on n'a qu'à prêter l'oreille aux plaintes géné- 
rales des professeurs sur leurs auditeurs ou, pour parler exactement, 
sur ceux qui auraient dû l'être. « On ne sait vraiment plus, écrit le 
médecin Salzmann en 1619, si ce sont des étudiants ou des soldats 
que l'on a devant soi. Ils font partout un vacarme, comme s'ils 
avaient tué Goliath. Quand les professeurs vont à leurs cours, ces 
beaux cavaliers viennent à leur rencontre bottés, éperonnés, la cra- 
vache à la main, et ne se gênent pas pour faire de l'escrime sous le 
nez même de leurs maîtres, qui parfois ne savent plus comment 
passer. Beaucoup ne viennent ici que pour s'amuser et ne savent 
même pas assez de latin pour comprendre les lois académiques'. » 
A la même date, Bernegger se lamente de n'avoir pas de moyens 
assez énergiques pour « brider cette jeunesse indomptable », et de 
ce que, depuis le jour où le manège a été en vogue, les cours ont 
été négligés et tournés en i-idicule*. C'est également au manège 
([ue jNIelchior Sebiz attribue une bonne partie des défauts acadé- 
miques; non seulement les étudiants riches dépensent un argent 
fou avec leurs chevaux et leurs jockeys, mais ils séduisent encore 
de braves jeunes gens et les entraînent dans l'abîme oîi ils se perdent 
eux-mêmes \ Brulow rapporte les doléances que lui a faites un sei- 
gneur de son pays d'origine, la Poméranie, vivement irrité de ce 
que son rejeton fi'équente si assidûment le jeu de paume, le manège, 
les auberges et les confiseries. « Il a été envoyé à Strasbourg non 
pour apprendre à monter à cheval ou à envoyer sa balle à travers les 
airs, talents qu'il pourrait acquérir à moindres frais à la maison, 
.mais pour faire des études. Et avec cela, il gaspille plus d'aj'gent 
en un trimestre, que je n'en dépensais -en tonte une année ^ 1 » 

Si les plus grossiers abus de la vie académique d'alors ont été 
relativement rares à Strasbourg, il suffit de feuilleter les procès- 
verbaux du Sénat et les chroniques contemporaines pour constater 
que la conduite de MM. les Académiciens, ces « bandits emplumés 



XVIII' siècle, les étudiants regardaient cette permission comme une pré- 
cieuse conquête, ainsi qu'on peut le voir par la thèse de J.-H. Gol, De Pri- 
cilcijils studiosorum, Argeulorali, l7;->7, 4". 

1. Archives de Saint-Thomas, pièce citée par M. Bùiiger, fierneyger, 
p. 212. 

2. Fouruier-Engel, p. 363. 

3. Id., ibUL, p. 374. 

4. Id., ibicl., p. 374-375. Brulow est si monté contre les " élégants », 
les stutzer, qu'il va jusqu'à déclarer que tous ces exercitia corporis 
readeut les étudiants paresseu.^ et mauvais sujets et jettent le discrédit sur 
l'Université où on les pratique. 



l'activité intellectuelle en ALSACE AU XVH"^ SIÈCLE 313 

et sans manteaux », comme les appelle le professeur Marc Florus% 
laissait pourtant beaucoup à désirer pendant la majeure partie du 
siècle. Il est vrai qu'il y avait en ces temps agités, où la surveillance 
de la police était difficile, bien des individus, moines en rupture de 
ban, vagabonds de profession, et « autre pareille vermine » qui se 
disaient étudiants, se promenaient dans les rues et se gobergeaient 
dans les hôtelleries, et qui ne savaient pas assez de latin, comme 
disait une plainte du Conseil académique, « pour décider un chien 
à sortir de derrière le poêle' ». Mais certains étudiants, très au- 
thentiquement immatriculés, ne valaient guère davantage ; nous 
sommes bien obligés de croire que leurs maîtres ne les calomniaient 
pas tous en les montrant ivrognes, bretteurs et débauchés, à toutes 
les époques du XVIP siècle' ; nous sommes bien obligés de croire 
aussi que toutes les ordonnances du Magistrat dirigées contre leurs 
^< clameurs bestiales » 'vieliiscli nxclitlicli schreyen vnd jœlilen) et 
leurs courses nocturnes, oîi ils entremêlaient galamment les coups 
de pistolet au son des cors, répondent à des réalités, surtout 
parce que l'on est forcé de les renouveler sans cesse *. Les séduc- 
tions de jeunes filles, les mariages clandestins, les plaintes en 
paternité se rencontrent assez fréquemment dans le monde aca- 
démique du Strasboui"g d'alors % et préoccupèrent souvent les légis- 
lateurs de la cité^. 

1. « Plumati et dispallati lurcones. » Se montrer sans manteau passait 
alors pour le comble de l'indécence dans le monde académique : on inculque 
aux étudiants que « tous ceux qui aiment Dieu, la vertu et l'honnêteté» 
portent manteau (Ordonnance du 16 mai 166?) et les bourgeois doivent dé- 
noncer au Magistrat ceux de leurs pensionnaires qui n'en porteraient pas. 

2. Fouruier-Engel, p. 266. 

3. Voy. un tableau des mœurs académiques, vers 1630, brossé très eu 
noir par le pinceau pessimiste du D' Jean Scbmidt dans l'oraison funèbre 
de son collègue Wegelin. (Oratio parentalis... Argentorati, Ledertz, 1630, 
4°.) Vingt ans plus tard, nous avons celui de Moscherosch, qui dépeint les 
répugnantes orgies de son temps dans les Vif^ions de PItilandi-c. On peut 
consulter aussi l'ouvrage d'un syndic de Raiisbonne, Georges Gumpelz- 
heimer, ancien élève de YAlma Mater Arr/entfnensis. écrit à Strasbourg 
même et réimprimé par Moscherosch dans cette ville, eu 1652. (Gymnasma 
de eœercitiis Academicoium. éd. J.-M. Moscherosch. Argentorati, Zetzner, 
1652, 16°). C'est un traité sur l'escrime, l'équitaiion, le jeu de paume, la na- 
tation, le patinage, la danse, les promenades en traîneau, tes représentations 
théâtrales, les jeux d'échecs, de dés, etc., avec force exhortations contre 
les pièges de Vénus et de Bacchus. écrit en prose latine, entremêlée de 
vers allemands. 

4. Ordonnances du 28 décembre 1618, 21 avril 1619. 22 février 16.30, 
etc., etc. 

5. Reisseissen, Au/;eirhnunrjen, p. 128-129. — Reuss, Gloner, p. 73. — 
Chronique de Walter, pm'sim. 

6. L'ordonnance du 2 septembre 1644. remise en vigueur à plusieurs re- 
prises, finit par défendre aux étudiants de demeurer en garni chez des 



314 LALSACE AU XVII* SIECLE 

Les dessinateurs et graveurs du temps nous ont laissé, nous le 
disions dans un chapitre précédent, dans leurs albums spéciaux la 
représentation au vif des rixes nocturnes d'étudiants sur la place de 
la Cathédrale et de leurs agressions contre les gens du guet sur la 
place d'Armes' ; ils attaquaient parfois des gens infiniment plus haut 
placés dans l'échelle sociale, des bourgeois cossus, des régents du 
Gymnase' et jusqu'aux illustrations universitaires elles-mêmes^. 
Quelquefois — fort rarement il est vrai, — ces violences allaient jus- 
qu'au meurtre, sans entraîner pourtant de condamnation capitale*. 
Il était difficile qu'il en fût autrement, puisque les étudiants regar- 
daient comme un droit indiscutable d'avoir toujours l'épée au côté. 
Le Magistrat avait beau leur défendre le port d'autres armes dan- 
gereuses, dagues, stylets ou pistolets depoche^ leur interdire toute 
provocation d'un adversaire, même indirecte'', sous peine d'une 
amende de 200 floiùns, cela ne changeait rien à l'humeur batailleuse 
de ceux qui étaient duellistes dans l'âme. Il est certain pourtant 
qu'on s'est beaucoup moins battu à Strasboui'g que dans la plupart 
des autres universités allemandes, même au fort de la recrudes- 
cence de barbarie dans les mœurs, amenée par la guerre de Trente 
Ans ; plus tard, vers la fin du siècle, quand la noblesse allemande 
n'y fut plus autant représentée, les duels disparurent presque tout 



veuves ou des femmes seules; mais celles-ci, privées de leur gagne-pain, 
réclamaient bientôt la permission de reprendre des locataires et le Ma- 
gistrat cédait jusqu'à ce qu'un nouveau scandale le ramenât à la décision 
première. 

1. Vo\v le Spéculum Cornelianum de Jacques van der Heyden, dont nous 
avons parlé au chapitre des Beau-x-Arts. 

2. C'est ainsi que le poète Samuel Gloner, professeur de rhétorique au 
Gymnase, fut grossièrement insulté en 1640, par un baron de la Carniole, 
Antoine de Beschowitz ; pour toute punition celui-ci dut lui faire des ex- 
cuses en présence du bedeau de l'Université. (PrqtO'-ollum Unirersitatis, 
13 octobre 1640, archives de Saint-Thomas.) 

.3. Enl649, deux étudiants, Frédéric de Langenau et Georges Stoffel, furent 
arrêtés au moment où ils allaient se jeter sur le docteur Jean Schmidt, pré- 
sident du CoTivent ecclésiastique, porteurs de gourdins cachés sous leurs 
manteaux. Ils en furent quittes pour cinq jours de cachot ! (Reisseissen, 
Aufz-eirhnunqp.n, p. l.'^2.) 

4. En 1634, un étudiant venu d'Iéna, Pierre Samuel Tbiedericb, fut tué 
à Strasbourg. Rompler de Lœwenhalt fit une poé^^ie sur sa mort. {Getirhte, 
p. 78.)— En 1671, en plein banquet «doctoral », un candidat <le Ralisbonne, 
Érasme Lœschkohl, perça de son époe le jeune Flatt. de Leipzig, qui lui 
avait jeté un verre d'eau à la tête. Il fut bien condamné à mort, mais gracié, 
sous condition d'aller guerroyer dix ans contre les Infidèles. (Reisseissen, 
Mémorial, p. 22.) 

.T. Ordonnance du 16 juin 1654. 

6. Il était défendu « d'inviter l'antagoniste à une promenade hors la 
porte, en lui présentant poliment un gant». 'Ordonnance du 30 mars 1671.) 



l'activité intellectuelle en ALSACE AU XVII® SIECLE 315 

à fait dans les sphères académiques ^ Une certaine insolence joviale 
vis-à-vis du « bourgeois » persista plus longtemps et n'a pas encore 
entièrement disparu dans les villes universitaires plus insignifiantes 
d'outre-Rhin ; on voyait les étudiants plus ou moins lancés pénétrer 
dans les maisons des particuliers, à l'occasion de quelque fête de 
famille, noce ou baptême, ou bien envahir une salle d'auberge, re- 
tenue par une société privée, et scandaliser les vieilles dames par 
leur costume débraillé, et les jeunes filles, qu'ils arrachaient à leurs 
danseurs, par leurs propos trop galants '. 

II va sans dire que les étudiants, boursiers à l'ancien couvent ou 
collège des Guillemites, ne participaient point à de pareilles fre- 
daines, ne fréquentaient ni le Jeu de Paume, ni le Manège et ne se 
battaient point en duel'. Non seulement ils étaient surveillés de 
près dans leurs vieux bâtiments délabrés, parle directeur de l'Inter- 
nat ou pédagogue qui présidait à leur existence, fort économique- 
ment réglée*, mais encore l'argent nécessaire à cette vie «élégante» 
leur faisait d'ordinaire défaut, quand ils n'en gagnaient pas en don- 
nant des leçons particulières ou bien en suivant le convoi funèbre des 
gens aisés, pour chanter au cimetière'. Ils étaient généralement une 
trentaine de pensionnaires dans l'ex-cloître de la Krutenau, le Col- 
legiuin Willielmitanuiu primitif; en 1660, alors que la toiture percée 
et pourrie ne les protégeait plus que très imparfaitement dans les 
cellules des anciens moines, on transféra les « Guillemites » au cou- 
vent des Dominicains, dans l'enclos duquel était installé le Gymnase 
et où se faisaient les cours universitaires. Il se trouvait déjà dans ce 
bâtiment un nombre à peu près égal de pensionnaires académiques*, 
mais plus aisés et mieux nourris, car la plupart étaient des internes 

1. Voy. Eiichson, Bas Ducll cm alten Strasshunj, pas.<im. 

2. OrdoQuance du 16 juin 1662. 

3. Sur l'Internat de Saint-Guillaume nous possédons une excellente mo- 
nographie de M. Alfred Ericlison, le directeur actuel de cet établissement. 
(Das theologische Studienstl/t Colleçjiuin WiUtclniilanian, J 544-1 894. Sir assh., 
Heitz, 1894, S°.) 

4. On jie leur donnait pas même de chandelles pour travailler le soir 
dans leurs cellules; ils n'avaient qu'à se lever de bon matin (Erichson, 
p. 78); en 1637. on v mangeait encore dans de la vaisselle en bois llbid., 
p. 137.) 

5. D'après le tarif de 16:24. cela rapportait au chœur, formé de six étu- 
diants, des honoraires de 30 schellings, et le double lorsqu'on escortait le 
défunt jusqu'à Kehl ou la Robertsau. (Erichson, p. 112.) 

6. En 1602, il y avait 33 internes au cloître des Dominicains, dont les 
cellules et les longs corridors sombres ont subsisté, à peu près intacts, 
jusqu'au terrible incendie du 29 juin 1860 qui réduisit le vieil édificeen cendres 
et fit transférer encore une fois les pénates des « Guillemites » au quai 
Saint-Thomas, où ils habitent un bâtiment tout moderne. 



316 LALSACE AU XVII' SIECLE 

payants. Dorénavant le quart à peu près de tous les étudiants 
demeura dans cette vieille enceinte qu'avait habitée Albert le 
Grand et où revenaient, disait-on, les ombres de maître Eckart et de 
Tauler. Ce n'étaient pas, comme de nos jours, exclusivement des 
théologiens, mais encore des étudiants des autres Facultés, qui habi- 
taient le nouveau « Collège de Saint-Guillaume ». On comprend que 
la perversion des mœurs, signalée chez les étudiants riches et libres, 
ne pénétrait que bien difficilement dans un internat surveillé à 
toute heure par un directeur rigide, administré par un économe 
digne de ce nom, soumis à des règlements minutieux et contrôlé au 
nom de l'Université par des inspecteurs spéciaux, les Visitatores 
Collegioruni. Bien que, là aussi, la turbulence naturelle de la jeu- 
nesse poussât parfois à la révolte, les scandales majeurs furent 
toujours évités'. 

A côté de l'attrait matériel que présentait à la jeune noblesse 
allemande le séjour dans une grande ville * dont les distractions sem- 
blaient merveilleuses, surtout à des hobereaux venus du Nord, elle 
y trouvait encore un attrait plus relevé qu'il ne faudrait pas oublier 
de mentionner ici, bien que nous en ayons déjà dit un mot dans le 
premier chapitre de ce livret Dès le début du XVIP siècle, — et 
même auparavant, — l'occasion de s'initier à la langue* et, dans une 
certaine mesure, aux manières élégantes de la nation française était 
offerte à la jeunesse académique'. Il n'y avait point alors d'Univer- 

1. Nous renvo3'ons pour les détails au volume de M. Erichson, qui a mi- 
nutieusement dépouillé les procès-verbaux des Visitatenrs et du Couvent 
académique et eu a tiré une foule de renseignements curieux pour l'bis- 
toire scientifique, ecclésiastique ei pour celle des mœurs en Alsace. 
' 2. Il ne faut pas oublier que Strasbourg, avec ses ;35,OUO habitants, était 
alors probablement de beaucoup la plus importante localité d'Allemagne 
ayant une Université protestante et parmi les catholiques. Vienne était 
peut-être seule à le dépasser. 

3. Livre V'II, chapitre i" : La Lançiue française en Alsace. 

4. Dès 161:^, Joachim Clutenius déclarait dans un mémoire coufideutiel 
que les précepteurs des princes, comtes et barons arrivant à Strasbourg ne 
faisaient plus d'études proprement dites, ayant achevé leur « cursuin stu- 
dioruni », et ne s'y arrêtaient qu'à cause de leurs élèves qui voulaient y 
acquérir quelques connaissances utiles et celle de la langue fraut^aise. 
(Zwilling, Die JransuL-slsche Sprac/ie in Strassburg, p. 7.) — Tout en les 
blâmant, Jean Schmid ropête la même chose en 1638, dans un de ses ser- 
mons, quand il dit que quiconque sait bien monter à cheval et parier un 
peu le français et l'italien est honoré. (Zwilling, op. cit., p. 16.) — Un autre 
professeur de l'Université, Bernegger, écrivait en 1635 :« Nos jeunes gars 
ont grand plaisir à se rendre en France. » (Biinger, Bernegger, p. 383.) 

5. Dans l'une des poésies jointes à l'oraison funèbre de Jean Henri Mogg, 
stetlmeisire de Colmar, décédé eu 1668, on lit ces vers: 

« Was Franckreich gutes welset, 

V bas con der sondcrn Weis in Sitten icird gepreiset. 



l'activité intellectuelle en ALSACE AU XVII^ SIECLE 317 

site dans tout le Saint-Empire qui pût songer à rivaliser avec Stras- 
bourg sous ce rapport. D'assez nombreuses familles d'origine 
huguenote résidaient dans la ville ; des maîtres de langue s'y trou- 
vaient ainsi que d'autres (( artistes » d'outre-Vosges, maîtres de 
danse et de musique, désireux de se vouei-, contre rémunération suffi- 
sante, au rude travail de dégrossir et de former en vue du tour de 
France futur, qui devenait de mode, les pupilles de l'Université 
rhénane. On peut se faire une idée de leur manière de faire comme 
de leur manière de j^enser, en parcourant le Tableau des actions du 
jeune gentilhomme que l'un d'eux, le sieur Bernard de Genève, fit 
paraître à Strasbourg, en 1607, et dont les dialogues forment à la 
fois un cours de morale, de français et de bonnes manières ^ 

C'étaient surtout les visiteurs un peu plus mûrs de la Haute 
Ecole strasbourgeoise, les jeunes magisters ou docteurs qui, leurs 
études professionnelles terminées chez eux, venaient encore y sé- 
journer quelque temps avec une bourse de voyage, pour étudier 
telle question spéciale*, les précepteurs particuliers (m/b/"/«a^o/*es) 
des jeunes seigneurs étrangers, qui appréciaient le plus ces facilités 
de la vie sociale, fréquentaient le monde des professeurs, logeaient 
sous leur toit et dînaient à leur table, tandis que leurs pupilles s'oc- 
cupaient plus volontiers à dépenser les écus paternels qu'à méditer 
les Institutes ou les textes de l'antiquité classique. Ils étaient plei- 
nement satisfaits quand on leur réservait un rôle marquant dans 
quelque cérémonie d'apparat et les harangues latines qu'ils pro- 
nonçaient en ces occurrences sortaient sans doute de la plume de 
leur cornac, voiie même de celle du professeur d'éloquence, et non 
de la leur^. 

« Mit was die Stadt Pai-is fur andern Stœdten prangt, 
« Und hoch erhaben ist, das liât Ihn auch cerlangt 

« Zu wissen, sampt der Sprach » 

(Haas. Gerichts und Trostspiegel Gottes, etc. Strassburg, Tiedemann. 
1669, 4", p. 47.) 

• 1. Tableau des actions du jeune gentilhomme, dicisé en Jorme de dia- 
logues, elcSlrashourg, Ledertz, 1607, 1.2°. Réimprimé dans la même ville en 
16^4, le livre est dédié à ses élèves, les jeunes comtes de Hohenlohe-Lan- 
genbourg. L'auteur fut employé pendant quelques mois par les ambassa- 
deurs français allant à L'Im, en 1620. (Vo}\ le troisième volume des Mé- 
inoires d'Eslat eu suite de ceux de M. de Villeroy, Paris, Thiboust, 1623, 
12°, p. 633.) 

2. C'est à eux que les professeurs faisaient alors des pricatissima, bien 
payés, négligeant trop les cours publics. 

3. C'est ainsi que le jeune comte Conrad-Christopbe de Kœnigsmarck 
prononça le 6 décembre 1652, une harangue solennelle dans le grand Audi- 
toire, lors de l'anniversaire de la reine Christine de Suède (Solemnia cota 
pro salute Dominai Christinœ, Suecorum Reginœ, Argentoratl, Staedel, 
1652, fol.). 



318 l'alsace au XVII* siècle 

La prise de possession de Strasbourg, en 1681, ne sembla pas 
devoir modifier tout d'abord les conditions d'existence de l'Uni- 
versité, ni les allures du coi'ps enseignant. Elle-même et ses fon- 
dations annexes, le Chapitre de Saint-Thomas et le Gymnase, avaient 
été placés sous la protection du roi par les articles III et IV de l'acte 
du 30 septembre, confirmé par Louis XIV, et rien ne fut changé 
provisoirement à l'autonomie du corps enseignant, dont l'activité 
professionnelle s'exerçait à ce point en dehors des émotions poli- 
tiques du moment qu'il n'y avait point lieu d'en appréhender la 
moindre contrariété. Tout au plus, le Magistrat crut-il devoir ras- 
surer par une ordonnance spéciale les étudiants étrangers contre la 
crainte d'être forcés à un service militaire quelconque (21 novembre 
1681). C'est en 1685 seulement qu'un acte du souverain s'occupa, 
d'une manière assez inattendue, des affaires intérieures deVAlma 
Mater. Des lettres patentes du 21 mai, rendues « pour le rétablis- 
sement et maintien des droits et privilèges de l'Université de la 
ville de Strasbourg », décidaient qu'afin « de la rendre plus floris- 
sante, le sieur Obrecht, préteur royal, serait chargé de veiller et 
s'employer au rétablissement des droits de ladite Université,... 
pourvoira l'administration de ses biens et revenus, empêcher qu'ils 
ne soient pas employés à d'autres usages, ni les charges, dignités 
et honneurs de ladite Université conférés qu'à des personnes 
capables et bien intentionnées à notre service' ». 

Ce n'est pas précisément au point de vue politique que cette 
ox'donnance royale, secrètement sollicitée par Obrecht, inquiéta les 
autorités et les maîtres de l'Université ; de fait, ceux même des 
professeurs ayant des sympathies allemandes notoires ne furent 
pas inquiétés par le nouveau curateur, placé désormais au-dessus 
des scolarques*. Mais on crut deviner une arrière-pensée confes- 
sionnelle dans les fonctions de surveillance attribuées au nouveau 
converti sur la vieille école protestante, à laquelle il avait professé 
lui-même, alors que, dans son Prodromus reruni Alsaticarum, il con- ■ 
testait encore les droits de Louis XH' sur l'Alsace entière. La me- 
sure parut plus singulière encore et plus significative quand, 
quelques mois plus lard, le préteur royal demanda au Convent 

1. Ordonnances d'Alsace, I, p. 149. 

2. C'est ainsi que le professeur de droit, Frédéric Scbrag. le futur auleur 
de la Liberlas Arcjentoratensiitm stylo RysœicensL non expuncta et de la 
Nullitas iniqaitasqae reunionis Alsatiœ, VQ%idi tranquillement en place 
iu>qu'à ce qu"il fut appelé en 1696 à la Chambre impériale de Spire, et son 
collègue, Godefroi Siœsser, ne quitta qu'eu 16o6 pour devenir conseiller 
imime de l'électeur de Brandebourg. 



l'activité intellectuelle ex ALSACE AU XVII* SIECLE 319 

académique, en s'appuyant du vœu du monarque lui-même, de vou- 
loir bien user des privilèges de lacollalion des grades conférés jadis 
à l'Université par Ferdinand II en faveur du Collège royal des 
PP. Jésuites, récemment fondé à Strasbourg. On y posséderait 
ainsi le droit de créer dans ses deux sections des docteurs en phi- 
losophie et en théologie, afin qu'après avoir été examinés par les 
Révérends Pères, « iisde?npn\'ilcgiis etj'i/ribus fruenlt/r quibus fruun- 
tur il qui in ipsa Universitate creati et proinoti sitnV . » C'était une 
demande bien grosse de périls, mais on n'osa pas la refuser caté- 
goriquement^, bien que le but poursuivi fût évident pour tout le 
monde; les novices sortant du Collège royal auraient été à l'avenir 
pour le grand public « docteurs de l'Université de Strasbourg » 
tout comme les autres, et le caractère exclusivement protestant de 
la Haute Ecole aurait été aboli de la sorte d'une manière efficace, 
quoique indirecte. La translation de l'Académie de Molsheira dans 
l'ancienne ville impériale, et son érection en Université épiscopale, 
modifia, quelques années plus tard, la situation délicate dont les 
membres du Magistrat n'avaient pu sortir que par une décision 
ambiguë, qui ne sauvegardait nullement leurs droits au point de vue 
des principes. 

Les membres du Convent académique avaient montré plus d'éner- 
gie, — l'adversaire étant moins dangereux, — quand il s'était agi 
naguère de leurs intérêts particuliers. Plusieurs maîtres français 
avaient annoncé, »( sous prétexte d'enseigner leur langue », des 
cours de mathématiques et de physique qui « nuisaient à MM. les 
Professeurs », c'est-à-dire leur enlevaient des élèves. Ils protes- 
tèrent avec une telle véhémence que le Magistrat défendit aux 
nouveaux venus de continuer leurs leçons et leur enjoignit de res- 
pecter le monopole universitaire ^ M. de La Grange, en homme pra- 

1. Dans une conversation quel'arameistre en régence eut avec l'intendant 
La Grange, celui-ci s'exprima d'une façon plus catégorique encore : « Le 
roy veut que l'Université de la ville de Strasbourg lui donne le pouvoir 
de créer des docteurs en théologie et en philosophie. » (XIII, 5 novembre 
1685.) 

2. Il fut décidé « in collegio schoîarchali », d'accord avec Obrecht, que 
« pour éviter que Sa Majesté ne confère à Messieurs les Jésuites de sa 
propre et souveraine autorité, tous les privilèges qu'ils demandent », le 
Conseil ferait la concession demandée, de manière toutefois que l'acte 
n'émanât pas de l'Uiiiversité elle-même, mais parût un don gracieux du 
gouvernement en personne. Ce serait donc, au nom du roi. que le chan- 
celier, s'appuyant sur les privilèges accordés jadis par l'empereur et con- 
firmés par Sa Majesté très chrétienne, octroierait aux Jésuiies le droit de 
conférer les grades en question. » (XIH, 10 novembre 1665.) Au fond, les 
Révérends Pères obtenaient tout ce qu'ils voulaient. 

3. XXI, 1685, fol. 124. 



320 l'alsace au xvii* sikcle 

tique, voyait précisément dans la facilité offerte aux étrangers 
dapprendre la langue des nouveaux maîtres du pays une raison 
de prospérité future pour la vieille école strasbourgeoise. « L'une 
des principales voies, disait-il en 1698, pour attirer l'argent des 
étrangers dans la ville a été l'Université, par le grand nombre de 
noblesse d'Allemagne et de Suède qui y venait pour y faire ses 
études et ses exercices. Gela recommencera à la paix, la ville de 
Strasbourg restant au roi, particulièrement à cause de la langue 
française qui y est déjà fort commune ^ » 

La prophétie de l'intendant d'Alsace ne devait point tarder à se 
réaliser, sinon au point de vue de la pure science, du moins à celui 
de la fréquentation, et le XVIII^ siècle vit, pendant une partie tout 
au moins de son cours, affluer vers la vieille école de Sturm une 
nombreuse et brillante jeunesse académique. Si les premières 
années, jusqu'à la paix d'Utrecht et de Rastatt furent une époque 
de décadence intellectuelle et matérielle, si, aux approches de la 
Révolution, la sève de l'Université protestante semble près de tarir, 
pendant plus d'un quart de siècle, de 1750 à 1780 environ, les 
noms de Schœpllin, Koch, Spielmann, Lobstein, Lauth, et Blessig 
attirèrent à Strasbourg la noblesse allemande et française, et de 
nombreux représentants de toutes les nationalités de l'Europe, 
Allemands, Suisses, Hollandais, Anglais et jusqu'aux sujets de 
Gustave 111 de Suède et de Catherine de Russie. 

§ 2. l'académie de molsheim 

L'Académie de Molsheim, l'antagoniste catholique de l'Université 
luthérienne de Strasbourg au XVI^ siècle, est sortie du Collège des 
Jésuites de la petite ville épiscopale, dont nous aurons à parler 
dans le chapitre suivant. Une bulle pontificale du pape Paul V, 
promulguée le 1*^'' février 1617*, confirmée par un édit de l'empe- 
reur Mathias, du 7 septembre 1617, accordait cette transformation 
aux prières de l'évêque Léopold d'Autriche, afin d'en faire, selon 
les termes mêmes de ledit, « un instrument de rétablissement et de 
propagande de la i-eligion catholique orthodoxe dans le diocèse et 
dans tout*! la province d'Alsace' ». La nouvelle Académie devait 

1. Mémoire, fol. 291. 

2. M. Berger-Levrault a deux fois (p. cviii et cxi) daté la bulle de Paul V 
de l'année 1612, erreur de lecture d'autant plus évidente qu'elle appartient 
« à lu douzième année du ponlilicat » d'un pape élu eu 1605. 

3. Archives de la Basse-Alsace, G. 1467. Diploma Cœsareum, imprimé 
chez Berger-Levrault, p. cviii. 



l'activité intellectuelle en ALSACE AU XYII* SIECLE 321 

surtout combattre l'influence néfaste de l'Académie strasbourgeoise, 
« qui avait contaminé tant d'âmes par les hérésies impies de Lu- 
ther^ ». Gomme l'ancien Collège, elle restait aux mains de la Com- 
pagnie de Jésus, mais ne comprenait d'ailleurs que deux Facultés, 
celles de théologie et de philosophie, les seules qu'on jugeait néces- 
saires pour entamer avec succès la lutte contre une influence rivale. 
Les jurisconsultes, pour autant qu'il en fallait absolument de gra- 
dués, allaient chercher leurs diplômes à Vienne, à Fribourg ou à 
Louvain et, quant aux docteurs en médecine, nous avons vu qu'il 
n'y en avait pas encore beaucoup au commencement du XVIPsiècle 
et qu'ils ne jouissaient pas surtout, dans la société d'alors, de l'in- 
fluence qu'ils y acquirent plus tard. Les maladies de l'âme préoccu- 
paient les hommes de ce temps infiniment plus que les maladies du 
corps, et le confident intime était, en ces temps-là, le confesseur 
et non pas le médecin. 

L'inauguration de la Haute École catholique alsacienne eut lieu, 
au milieu d'un concours immense de population, le 6 septembre 
1618. Elle commença par une messe solennelle dite par le suffra- 
gantde Léopold, Adam Peetz, devant l'évèque lui-même, son col- 
lègue, le prince-évêque de Bâle et le doyen du Grand-Chapitre, 
le comte Hermann-Adolphe de Salm. Les bourgeois de la ville 
avaient revêtu pour la dernière fois le casque et la cuirasse S afin de 
former la haie tout autour des illustres visiteurs qui admiraient la 
nouvelle église et les splendides bâtiments, appuyés en rectangle 
contre l'édifice sacré, entourés de leurs beaux jardins où le mono- 
gramme de la Compagnie figurait sur les plates-bandes en semis artis- 
tiques ^ Puis le discours d'apparat fut prononcé par le R. P. JosseKoch 
ou Coccius, de Trêves, l'historien du roi Dagobert et l'un des très 
rares professeurs de l'Académie dont le nom soit resté dans la mé- 
moire des érudils d'Alsace*. Il avait été nommé docteur en théolo- 

1. Nous citons les paroles de la bulle elle-même, reproduites d'après le 
même fascicule des Archives : «. . . quod dicta cicitas Argentincnsis supra 
cceteras hœresi infectas, ornnes eiusdem cicUatis ecclcslas, monastcrla et 

^<^Peijasoccuparctceldlrueritetcidusumscholarumpublicarum,ea^quibus 
non tantum incolœ eiusdem cicitatis inipio Lutheri dogmate fomentantur 
>>erf etianx tota Alsatia populosissima eadem lue re si s peste contaminatur » 
n.tf,. 7", "^ '^'^'''^"''''' Molskemensis, ApostoUca Cœsareaque 

<\<j^toraate finnataet explicata pane<jyrico quem... Leopoldo lundalori 
aiœa, dœacit... CoLlegium acadeniicum Societatis Jesu (Mol^hemn 
M. Hanmaun, 1618, 4», avec uue vue du Collège), p. 15 ^>ioi.nemn, 

3. Ce jardin est dessiné dans le détail sur une grande planche gravée 
que le peinire J.-J. Walter a collée dans sa chronique strasbourgeoise, vis-à- 
VIS du reçu, a launée 1616. o " ^c> >'» 

4. 11 ne professa à l'Académie que durant trois ans et mourut à Rouffach 
R. Rbuss, Alsace, II. 



322 l'alsace au xvii" siècle 

gie quelques jours seulement avant la cérémonie, et son Oratio pa- 
negyrica eut beaucoup de succès auprès des auditeurs capables 
d'apprécier les fleurs de sa rhétorique latine. Un bœuf, qui rôtissait 
depuis vingt-quatre heures dans la cour du Collège, éveilla^ sans 
doute un enthousiasme plus grand encore auprès des masses popu- 
laires, qui s'en disputèrent les morceaux pendant que deux fon- 
taines, l'une de vin blanc, l'autre devin rouge, arrosaient ce ban- 
quet en plein vent*. Puis, la faim apaisée, seigneurs et manants, 
groupés sur les tribunes, aux fenêtres et jusque sur le toît des édi- 
fices voisins, assistèrent avec une curiosité recueillie à une repré- 
sentation théâtrale, montée avec cette entente de la scène qui dis- 
tinguait les Révérends Pères ; des libretti écrits en vers allemands 
et résumant la pièce, permettaient de suivre l'action à ceux-là mêmes, 
— et c'était assurément le plus grand nombre, — qui ne compre- 
naient pas le texte latin. La représentation de cette trilogie, intitu- 
lée Cliarlernagnt\ n'occupa pas moins de trois journées, et formait 
un ensemble de neuf actes ^ Fidèles à leur méthode habituelle de 
faire valoir leurs relations aristocratiques, c'était parmi leurs 
élèves les plus titrés que les directeurs du spectacle avaient choisi les 
jeunes acteurs. Le baron Marcuard d'Eggenberg déclama le premier 
prologue, Antoine du Ghâtelet, baron de Bulgneville, le second, 
Rodolphe-Eusèbe, baron de Montjoie, le troisième. Le rôle de la 
Sainte-Vierge était tenu par Rodolphe de Reinach ; Guillaume de 
Wangen remplissait celui de l'archange saint Michel, Arnaud 
d'Andlau, .lean-Ghrislophe de Landsperg figuraient parmi les anges. 
Cependant les rôles de Charlemagne et du pape Léon, qui nécessi- 
taient sans doute un effort de mémoire trop pénible pour de 
jeunes seigneurs, avaient été confiés à deux bourgeois, Georges 
Biner et Joseph Schellhammer. 

Les discours prononcés durant les trois jours des fêtes que nous 
venons de narrer étaient entièrement en harmonie avec l'idée fonda- 
mentale exprimée dans l'acte qui créait l'institution nouvelle. On ne 
saurait s'en étonner ; à peine éprouvera-t-on quelque surprise de 
voir la haine brûlante contre les doctrines de la Réforme et ceux 
«jui les représentaient se produire avec un sans-gêne aussi absolu 

dès 1621. Voj-ez sur sou livre mon travail De Scriptorilms rerum alsati- 
carum, p. 163. 

1. Prtmltid- Arcidducalis Arademiw Mois lie mlanœ, etc. Molshemii, 

Hartmann, 1618, 4». 

2. Arr/iiducalis Academia, p. 16. 

3. Carolus Macjnus plus, sapiens, maynanimus, tragicomœdia, ludis 
au'iastnUbus data... per triduum a studiosajuoentuteMolshemensi, Mols- 
hemii, typis Hartmauu, 1618, 4". 



L ACTIVITÉ INTELLECTUELLE EN ALSACE AU XVII« SIECLE 323 

devant des personnages politiques qui entretenaient des relations 
officiellement courtoises avec les puissances territoriales hérétiques 
du pays et ne dédaignaient pas de solliciter parfois très vivement 
les secours de la principale d'entre elles, la République de Stras- 
bourg. C'était au lendemain de la révolte de Bohême et chacun sen- 
tait que la lutte décisive entre les deux grands partis qui divisaient 
non seulement le Saint-Empire mais la chrétienté tout entière, était 
engagée. Mais enlisant la harangue inaugurale du futur docteur en 
théologie, Théodore Warin, natif de la Lorraine, contre Martin Luther, 
« le pire des scélérats », ou les vers chantés contre « la cruelle et 
atroce Hérésie » dont le poète, en son lyrisme pindaresque, fait 
tour à tour un Cerbère et une Gorgone, on comprend aussi l'indi- 
gnation que provoquèrent ces attaques dans le monde protestant 
d'Alsace et le ton virulent dont les pamphlétaires luthériens répon- 
dirent aux pamphlétaires jésuites. Il y eut, entre Molsheim et Stras- 
bourg surtout, une lutte acharnée, à la fois répugnante et grotesque, 
où la prose et les vers, l'allemand et le latin furent employés de 
part et d'autre avec un oubli complet de toute courtoisie, à diffamer 
et à ridiculiser les antagonistes. Les Jésuites d'Innsbruck vinrent 
en aide à ceux de Molsheim contre les jurisconsultes et les pasteurs 
strasbourgeois et les professeurs de l'Université protestante, qui 
s'étaient mis absolument au diapason de leurs adversaires. De ces 
brochures batailleuses, devenues fort rares aujourd'hui, quelques- 
unes à peine ont échappé à l'oubli, grâce à leurs titres extravagants, 
tels que le Fromage au pot évangélique du P. Forner, la Pierre à 
fusil des prédicants an P. Rœst, la Réplique au vendeur d'amadou de 
Molsheim d'Osée Schad, le Beignet strasbourgeois, etc'. En lisant au- 
jourd'hui ces grossièretés trop souvent insipides et ces accusations 
haineuses, calculées pour exaspérer l'adversaire, on sent que déjà 
la guerre de Trente Ans est déchaînée et qu'une moitié de l'Allemagne 
attend, frémissante, que le moment propice soit venu pour se jeter 
sur l'autre moitié et pour l'anéantir. Jamais l'odieuse « rage théolo- 
gique » n'a rendu les hommes plus semblables à des bêtes fauves 
qu'à cette période néfaste de l'histoire où, des deux côtés, l'on par- 
lait avec tant d'emphase de la vraie foi -. 

1. Ecançialischer Hafo.nkœs, P ra-rlikanten Fewerseug, Abrertiaunn de^ 

uneerschœmptenMolsheimisrhenZundelmanns,Strasshurc,isr/u'Fastnac/,t- 
Ku''/deiri Prœ.ynt einer elsœssischen Marrinsyans fur Pater Rœstan, eic 
(Cf. Mrobel, IV, p. 487, suiv.) 

2. Cetiehaiue aurait même dépassé chez cenains esprits plus fanatisés la 
sphère des sentiments pour se manifester dans le domaine des faits Du 
moms nous trouvons au troisième volume de la grande compilation bien 



324 l'alsack au xyii*^ siècle 

L'Académie de Molsheiin, établie dans une petite ville à peu prèg 
ouverte, ne fut pas d'ailleurs longtemps sans souffi-ir elle-même des 
suites de la lutte passionnée qu'elle avait été chargée de soutenir en 
Alsace. Après une courte période de succès, elle connut les vicissi- 
tudes de la fortune ; menacée une pi-emière fois lors de l'invasion de 
Mansfeld, elle se crut obligée de fi-rmer ses portes, à l'arrivée des 
Suédois dans la province et renvoya ses élèves, poui- la sécurité 
desquels elle craignait. De 1632 à 1053, les Révérends Pères ne ju- 
gèrent pas prudent do rouvrir leurs auditoires, et c'est après l'inva- 
sion lorraine seulement, et quand les troubles de la Fronde furent à 
peu près terminés que les « études furent reprises » sur l'ordre du 
P. Nithardt Biber, provincial de l'Ordre ^ . 

L'organisation des cours de la nouvelle Académie était semblable 
à celle de tous les établissements analogues de la Compagnie de 
Jésus. Ainsi la Faculté de philosophie comportait trois cours 
annuels consécutifs de logique, de physique et de métaphysique, 
plus un cours de mathématiques- . Après cela, les élèves qui se desti- 
naient à la carrière ecclésiastique abordaient les études à la Faculté 
de théologie, suivant les quatre cours de théologie morale, de théo- 
logie scolastique (deux années) et d'exégèse. Il est d'ailleurs assez 
difficile de se faire une idée nette de l'enseignement de cette Acadé- 
mie molsheimoise, les documents manquant à cet égard ou, du moins, 
n'étant pas accessibles dans les dépôts publics. Il semble qu'il ait à 
peine dépassé le niveau de celui des collèges secondaires qui se di- 
rigeaient nécessairement d'après la Ratio studiorum de saint Ignace, 
et celui des séminaires épiscopaux qui commençaient à fournir alors 



conuue du Thcalrum Europœum, une singulière histoire d'un procès jugé 
à Strasbourg en mars 1633, eldont le principal personnage étaii un étudiant 
de l'Académie de Molsheim. venu pour empoisonner par une poudre ma- 
gique le docteur Jean Schmidt, président du Convent ecclésiastique Je 
n'ai trouvé d'ailleurs dans mes recherches aux Archives rien qui corroborât 
le récit très détaillé du Theatrum, résumé dans ma Justice criminelle 
(p. 271-272), et c'est ce qui me fait douter très fort de la réahté de l'his- 
toire. 

l.aPlacuit stuclia renoeare ?653.»dituu mémoire intitulé Acta et Electiones 
facultatis ab anno 1653, qui a été écrit en 1702. 11 y est bien dit « quan- 
quain ab importato fcrro Suecico in Alsatiam leges academiœ et studia 
cum p/iilosop/u'ca tum theologica Molshemii non omnino siluerint, quin et 
nieriti honores nonnullis collati », mais, en fait, cette collation de grades 
semble s'être réduite à une promotion unique, faite en 1650. (A.B.A., 
D. 10.) 

2. L'enseignement des mathématiques et de la métaphysique était parfois 
réuni, comme en 1657-58, 165U-60, 1667-68; à partir de 1685, le cours de phy- 
sique fut fusionné avec celui de métaphysique; cette dernière disparaît du 
programme. 



l'activitk intellixtukij.i: i:\ Alsace au xvii" siècij; 325 

des vicaires et des curés à la ville et à la campagne. Les ouvrages 
scientifiques des maîtres, les thèses des disciples sont d'ordinaire, 
quand les programmes détaillés ou les cahiers de cours font défaut, 
les documents sur lesquels on essaie d'établir un jugement critique. 
Or, d'ouvrages scientifiques des professeurs, il n'y en a pas, à vrai 
dii'e, au XVII® siècle, mais seulement quelques pamphlets polémiques 
ou quelques ouvrages de théologie pratique. On s'est donné la peine, 
assurément fort louable, de recueillir, au prix de longues recherches, 
les noms de tous les professeurs de Molsheim ^ ; mais il n'y en a pas 
une demi-douzaine qui aient eu, même de leur temps et même dans 
leur ordre, un commencement de célébrité pour leur savoir ou leur 
érudition. D'ailleurs, ils n'ont fait que passer, presque tous, dans 
notre Académie. Au bout de deux ou de trois ans' , on les voit quitter 
l'Alsace, pour réciter ou dicter leurs mêmes cahiers de cours dans 
cinq ou six Académies diverses : à Bamberg, AschafFenbourg, 
Mayence, Trêves, Wurzbourg, etc.', pour faire place à des nouveaux 
venus qui disparaissent à leur tour au bout de fort peu de temps *. 
S'il n'y avait de la sorte aucun esprit de suite, ni aucune originalité 
dans leur enseignement, il ne pouvait s'y rencontrer davantage une 
érudition spéciale, car nous voyons les mêmes hommes enseigner 
indifféremment, durant leur carrière professorale, toutes les 
rubriques que comportait le programme, assez peu varié d'ailleurs, 
de ces établissements'. Quant aux dissertations académiques, — sans 
aborder ici la question de savoir si elles étaient l'œuvre des maîtres 
ou des élèves, — nous constatons seulement que les persévérantes 
recherches de M. Berger-Levrault, aidé par les hommes les plus 

1 . Dans l'énumération des professeurs des Unioersités alsaciennes de 
M. Berger-LevrauUj ils absorbent, légion d'inconnus, avec leurs collègues 
de l'Université épiscopale, moins oubliés en partie, près de la moitié de sa 
liste. 

2. En étudiant leur notice particulière, on constate que beaucoup n'ont 
fonctionné qu'une seule année à Molsheim, d'autres y ont enseigné pendant 
deux ans, la majorité durant trois ans, d'abord la logique, puis la physique, 
puis la métapliyslque; quelques-uns ont encore fait une quatrième année 
d'enseignement théologique. 

3. Durant tout le XVII' siècle, les professeurs de Molsheim appartenaient 
à la province rhénane de la Compagnie de Jésus; ils sont originaires des 
évêchés de Cologne, Trêves, Mayence, Spire, etc. Quelques-uns seu- 
lement sont nés en Alsace (Biegeisen. d'Altkirch, Haan, de Schlestadt, Held. 
de Dambach, etc.), et quelques autres en Lorraine. 

4. Il est fort rare de les voir revenir plus tard une seconde fois; cependant 
le P. Hansler, de Trêves, après avoir enseigné la théologie morale de 
1628 à 1631, la professe encore une seconde fois de 1657-1661. 

5. Ainsi, le F. Gérardt enseigne successivement la lofjiqae (1667-68), 
la physique (166S-6J), la métaphysique (1669-701, la théologie morale 
(1672-74) et la théologie scolastique (1674-75), et le P. Jobart de même. 



.')2(> l'aLSACE au XVII* SIÈCLE 

rompétents sur la matière, n'ont réussi qu'à en découvrir cinq en 
tout\ alors que celles de l'ancienne Université de Strasbourg se 
comptent par milliers ; nous manquons donc absolument des éléments 
nécessaires pour apprécier plus en détail la valeur de l'enseignement 
donné par l'Académie de Molsheim au XVIP siècle. Mais l'absence 
même de tous travaux scientifiques venus jusqu'à nous permet 
de conclure sans injustice, que l'activité des Révérends Pères dans 
le domaine des hautes études n'a pas pu être très considérable. 
L'édit de translation de Louis XIV lui-même confirme cette manière 
de voir, puisqu'il y est dit que « l'Université de Molsheim est presque 
entièrement tombée, ne s'y faisant que rarement des docteurs et le 
nombre des étudiants y étant extrêmement diminué - ». 

Les statuts imposés aux étudiants sont assez sévères, comme on 
l'attend, du reste, d'une institution éminemment ecclésiastique*. En 
dehors des prescriptions purement religieuses qu'ils renferment (dé- 
fense de lire des livres lascifs, hérétiques ou magiques, obligation 
d'aller à confesse tous les mois, etc.), on y trouve toute une série de 
prohibitions relatives à la façon de vivre. Défense d'entrer chez les 
cabaretiers pour boire ; défense de porter des épées, poignards ou 
pistolets ; défense de demeurer dans la même maison qu'une 
« femme de pudicité suspecte » ; défense de célébrer des bacchanales ; 
défense même de circuler dans les rues, après huit heures en hiver, 
en été après neuf heures du soir. Etait-ce par un sentiment de 
pudeur exagérée ou par crainte du danger que l'article 13 défendait 
aux étudiants de se baigner ? Les petits cours d'eau du. voisinage 
n'offraient pourtant guère le risque d'un accident sérieux*. Malgré 
cette surveillance sévère, bien facile à exercer dans une si petite 
localité', la jeunesse académique n'avait pas toujours une conduite 
exemplaire ; il y avait à réprimer non seulement de légères pecca- 
dilles, mais parfois même de graves méfaits. Un de ceux qui fit le 
plus de bruit dans la paisible cité, fut l'assassinat du prieur de la 
Chartreuse de Molsheim, Jean Luck, tué à coups de hache en 1629, 
par un étudiant à l'Académie, son propre neveu " . 

1. Annales des professeurs, p. cxvi. C'est en effet, le bibliographe le plus 
érudit de la Compagnie, un savant aussi universellement connu que le 
R. P. Carlos Sommervogel, qui a fourni à M. Berger-Levrauli la plupart 
des renseignements sur r.\ca(léraie de .Molsheim. 

2. Édit de novembre 1701. Annales, p. c.\xv. 

3. « Statuts de l'Université épiscopale de Molsheim » (.stc). |.\.13.A., 
G. 1467.) 

4. Berger-Levrault, op. rit.^ p. cxiii. 

5. Encore à la fin du siècle Molsbeira ne comptait que 1400 âmes. 

6. A. Ingold. Les Chartreux eu Alsace [Reçue catholique d'Alsace, 1894, 
p. 722;. 



l'activité INTIÎLLECTUELLK en ALSACE AU XVIl'' SIECLE 327 

Un des traits caractéristiques de la vie universitaire à Molsheira, 
ce sont les nombreuses confréries ou modalités qui s'y dévelop- 
pèrent sous l'influence de la Compagnie de Jésus. Dès 1580, les Ré- 
vérends Pères avaient établi pour les élèves du Collège une Sodalitas 
Beatse Virginis Mariœ Annuntintœ : i^hiii iAvà, il y eut une Sodalitas 
angelica poui- les petits garçons, une Sodalitas civica pour les bour- 
geois; elles exei'cèrent bientôt une telle influence, qu'en 1612 déjà, 
un habitant de la ville s'étant permis quelque propos frondeur à leur 
égard, au cabaret, fut condamné à la prison, après avoir fait amende 
honorable à genoux'. En 1617, ce furent les nobles de la ville même 
et du voisinage, les fonctionnaires épiscopaux, etc., qui se grou- 
pèrent en une Sodalitas major Virginis Beatse Annuntiatx et les élèves 
des classes supérieures formèrent la Sodalitas minor placée sous la 
même invocation. En 1618, on organisa tout naturellement une Soda- 
litas academica. Un demi-siècle plus tard, en 1670, la confrérie 
bourgeoise se scinda en deux groupes, celui des vieux, c'est-à-dire 
des hommes mariés, et celui des jeunes artisans {Sodalitas Juniorum 
opificuni Beatse Mariss Virginis purificatae). On voit avec quelle habi- 
leté l'influence de l'Eglise savait pénétrer dans les sphères si diverses 
de la société d'alors, laissant chacun à ses goûts particuliers, au 
milieu de ses pairs, et sachant faire concourir pourtant toutes ces 
forces variées à la réalisation de son plan d'action dans le monde *. 
Chaque année, il y avait une assemblée générale de la Congréga- 
tion académique, à la fête de l'Annonciation; on célébrait une messe 
solennelle, puis il y avait procession, sermon, banquet. Les élec- 
tions du préfet de la Congrégation et de ses autres dignitaires se 
faisaient annuellement lors de la fête de l'Immaculée-Conception, et 
chaque année aussi, il se publiait comme cadeau et souvenir pour 
tous les associés, un petit volume en latin, traité ascétique ou mys- 
tique, dédié d'ordinaire au chef de la sodalité'. Par le pacte maria- 
nique de 1666, les membres de l'association s'engageaient à faire 
dire une messe pour le salut de l'âme de chaque collègue tré- 
passé *. 

1. Paulus, La grande Cougrégaiiou académique de Molslieim, (Reoue 
catholique d'Algace, 1886, p. 96.) 

2. Les » cercles catholiques » contemporains n'ont pas été inventés d'hier 
comme certains se l'imaginent; ils existaient déjà au XVII= siècle, comme 
ils ont existé, sous d'autres noms et sous des formes en partie différentes, 
dès les derniers siècles du moyen âge. 

;-!. 11 subsiste un très grand nombre de ces petits livrets de la Sodalité 
marianique dans les bibliothèques publiques d'Alsace, mais pour le 
XVIll» siècle seulement; ceux du XVIl« ont à peu près tous disparu. 

4. Voy. Paulus, article cité de la Reçue Catholique d'Alsare, 1886. 



328 l/ALSACli AU XVll' SIÈCLE 

De tout ce que nous venons de voir, il ressort, ce me semble, que 
l'influence de l'Académie de Molsheim sur le développement intel- 
lectuel des populations catholiques de l'Alsace n'a pas pu être bien 
considérable, puisque d une part, la préparation aux carrières pu- 
bliques ne pouvait s'y faire en l'absence d'une faculté de droit, et que 
d'autre part le niveau des études littéraires n'y dépassait pas sensi- 
siblement celui des autres collèges de Jésuites, disséminés dans la 
province, à Haguenau, Schlestadt, Ensisheim, etc., dont nous par- 
lerons au chapitre suivante 

11 ne faudrait pas cependant trop déprécier l'influence de l'Aca- 
démie de Molsheim sur les destinées de la province au XVIP siècle. 
Si les maîtres n'ont guère fait avancer la science, on peut croire 
que ce n'était pas là précisément le but qu'ils se proposaient d'at- 
teindre. Ils en poursuivaient un plus pratique : réunir et retenir sous 
leur influence spirituelle la jeune noblesse et les fils de la bourgeoisie 
aisée, les grouper pendant un temps suffisant, loin de toute influence 
contraire, pour arriver à modeler, par une direction à la fois très 
ferme et très paternelle, leur pensée philosophique et religieuse, 
imprimer à ces esprits dociles un cachet indélébile et les habituer 
en même temps à travailler en commun, dans leurs sodalités res- 
pectives, et sous la conduite de l'Ordre, à l'avancement de la puis- 
sance de l'Église. Je m'assure que cette méthode, systématique- 
ment expérimentée dans tous les pays de l'Europe par des éducateurs 
habiles, a eu en Alsace le même succès qu'ailleurs et que l'ensei- 
gnement de l'Académie de Molsheim, — que ses cours aient été mé- 
diocrement faits ou non, — a été pour beaucoup dans la cohésion 
-jdIus complète, dans l'ardeur grandissante pour la lutte, dans le 
dévouement plus entier à l'Eglise, signalés dans les couches supé- 
rieures de la société catholique d'Alsace, durant le dernier tiers du 
XVlI" siècle. 

Au point de vue professionnel, l'importance de Molsheim doit être 
cherchée plutôl, à notre avis, dans son Grand-Séminaire épiscopal, 
qui forma, durant la majeure partie du siècle, un contingent notable 
du clergé de la province'. 

La translation de l'Académie dans la nouvelle capitale de la pro- 

1. C'est donc de ces collèges plus voisins que se contentaient les familles 
catholiques du pays, sans faire prolonger les études de leurs enfants à 
Molsheim, sacrifice inutile, puisqua cette époque un grand nombre des 
ecclésiasliques des villes et des campagnes appartenait encore aux Ordres 
religieux. 

2. Nous en dirons un mot au chapitre consacré à l'Eglise catholique 
(livre VIII). 



l'aCTIVITK INTKLLKCTUELLE en ALSACE AU XYII*^ SIECLE 320 

vince ne rentre plus, à vrai dire, dans le cadre de notre travail, 
parce qu'elle ne s'est accomplie qu'en 1702. Mais elle se rattache 
assez intimement à notre sujet, sinon au point de vue de l'histoire 
de la pédagogie alsacienne, du moins à celui de la politique, pour 
que nous en disions encore quelques mots. Les professeurs de Mols- 
heim étaient restés, après comme avant 1648 et 1680, des Jésuites 
de la province du Rhin supérieur, c'est-à-dire des Allemands qui 
ne faisaient généralement, ainsi que nous venons de le voir, qu'un 
séjour de courte durée en Alsace, pour retourner ensuite aux Uni- 
versités de la Compagnie en Allemagne. La présence d'un personnel 
à peu près exclusivement étranger, dans le haut enseignement 
catholique ne devait guère être du goût du gouvernement de 
Louis XIV, au moment oîi il allait s'engager dans la guerre de la 
Succession d'Espagne contre l'Europe presque tout entière et, si le 
désir de ranimer les hautes études littéraires et théologiques dans 
un centre plus propice, a pu peser dans la balance', il est assez 
probable que l'intention de faire passer cet enseignement entre les 
mains de régnicoles y pesa bien davantage. Le roi ordonna donc, 
en novembre 1701, le transfert de l'Académie au collège des Jésuites 
de Strasbourg, dirigé par des Pères de la province de Chamjîagne-. 
Sur les protestations de l'évéque Guillaume-Egon de Furstemberg, 
froissé de ce qu'il n'avait point été consulté sur un acte de cette 
importance, les premières lettres patentes furent légèrement modi- 
fiées pour le satisfaire et V union des deux corps réalisée, en février 
1702 ', par l'ouverture de la nouvelle Université épiscop aie. Quand le 
recteur de l'Académie, le R. P. André Huck, se répandit en plaintes 
sur ce cjuil était bien dur de devoir quitter ainsi son bien, ses 
collègues français lui répondirent : ' Duriini non débet videri, sed 
suave, quod Rex iinperatK » Quelques jours après, il les vit arriver 
avec un appariteur pour chercher les masses, le sceau, les registres 
matriculaires et les archives de l'Académie. « Sic translata ^loria de 
Molsheim. » dit mélancoliquement l'annaliste de la Chartreuse ^ 



1. L'édit de 1701 disait sans doute que c'était dans l'espoir que la ville de 
Strasbourg « en serait plus riche et plus peuplée, à cause du concours des 
écoliers qui viendront, tant des provinces de notre domination que des pays 
étrangers. « Mais cet espoir, assez illusoire du reste, n'était pas le seul 
motif. 

2. Ordonnances d'Alsace, I, p. 126. 

3. Ibid., p. 331. 

4. Annales Carthusice Molshetncnsis, citées par O. Berger- Levrault, 
p. cxxvi. 

5. Molsheim fut maintenu néanmoins comme école secondaire et, après 
de longues discussions, on laissa même à ses professeurs le droit de dé- 



330 l'alsace au xvii^ siècle 

Dix-huit ans auparavant, d'ailleurs, le roi avait déjà pourvu dans 
Strasbourg à peine occupé, aux besoins d'un enseignement spécial 
théologique qui permît à la fois le recrutement du clergé et la lutte 
contre rhtM'ésie dans la ville libre elle-même. D'accord avec Louis 
XIV '. l'évêque Guillaurae-Egon de Furstemberg avait créé, le 
8 juillet 1683, un second Séminaire épiscopal, afin « de nettoyer son 
diocèse encore infecté d'une hérésie sordide^». Il y avait appelé 
douze Pères Jésuites de la province de Champagne, qui devaient à 
la fois enseigner la théologie, prêcher, faire de la controverse et 
entendre à confesse. Cet établissement, le premier d'enseignement 
supérieur appartenant à l'Eglise installé dans la ville, comptait une 
chaire de logique, une de physique, une de théologie morale, deux 
de théologie scolastique, une d'exégèse et une de droit canon*. 
On voit que la réunion de l'Académie de IVIolsheim n'apportait pas 
de grands changements au programme des éludes déjà confiées aux 
Révérends Pères champenois. La nouvelle Université épiscopale eut, 
comme celle de Molsheim, son enseignement de logique, de physique 
et de mathématiques pour la Faculté de philosophie ; elle eut, comme 
elle, sa chaire de théologie morale, ses deux chaires de théologie 
scolastique, un professeur enseignant alternativement l'e.re^èse ou la 
théologie positii'e, et un autre la jurisprudence canonique*. C'est tou- 
jours la même série de matières enseignées de la même façon, d'après 
les mêmes cahiers, que cet enseignement se fasse au Collège, à l'Acadé- 
mie, au Grand Séminaire ou à l'Université ; c'est toujours aussi le 
même manque absolu de liberté, non pas seulement pour le fond de 
l'enseignement, maispourlamétliode, ce qui fait que le personnel de la 
nouvelle école reste obscur comme celui de l'ancienne, malgré son 
mérite individuel probable. Les quelques noms qui surnagent parmi 
tant d'autres, inconnus ou bien oubliés, sont précisément ceux de 

livrer le grade de maître es arts, tandis qu'ils pourraient, en tant qu'ils 
possédaient eux-mêmes les diplômes supérieurs, venir à Strasbourg, comme 
une espèce de commission mixte, aider à conférer les grades théologiques 
à leurs anciens élèves. ( Voy. Berger- l.evrault, p. cxxi suiv.) 

1. Voy. la lettre de Louvois à La Grange, du 10 janvier 1683, sur les 
bourses royales à y fonder. (A.B. A., G. 1465.) 

2. nHa^ietica ad/iuc pi-acitate in/ectuni.^y (Berger-Levrault, p. ex vu.) — 
La confirmation royale est datée de Fontainebleau, 14 août 1683. (A.B. A., 
G. 1466.) — Dans le même fascicule se trouve une pièce. Kaiser Eastract 
icassjedp.rort dess cle/-i Strai^sburf/er Bisstumbs deni Senii naiio.. . beilrœgl 
(3 Junii 1684), où sont énumérés les revenus du nouvel établissement. 

3. Ce dernier enseignement n'a jamais existé à l'Académie de Molsheim, 
sans doute parce qu'au moment de sa création, on ne voulait pas avoir l'air 
de faire concurrence à l'Université autrichienne de Fribourg. 

4. Outre ces neuf professeurs, l'Université épiscopale comptait, comme 
celle de Molsheim, un r-octeur et un rhancelier. 



l'activité INTELLF.CTUELLE en ALSACE AU XVIl'^ SIECLE 331 

quelques recteurs de l'Université épiscopale qui n'eurent aucune 
part à renseignement qui s'y est donné. Si les P.P. Dez' et Scheff- 
macher' brillèrent de leur temps comme controversistes ; si le 
P.Laguille' reste dans l'historiographie alsacienne comme le premier 
auteur d'une histoire de la province écrite en langue vulgaire et 
remarquablement bien documentée pour un homme ignorant l'idiome 
du pays, assez impartiale même pour un auteur revêtu de la 
robe qu'il portait, ce sont des faits qui ne se rattachent que de très 
loin à l'histoire des Académies alsaciennes. 

En dehors de celles-ci, il faudrait parler aussi, pour être tout à 
fait complet, des cours de théologie et de philosophie institués dans 
un certain nombre d'abbayes et de monastères de la province, où les 
novices recevaient une instruction professionnelle plus ou moins rou- 
tinière ou plus ou moins scientifique et se voyaient conférer, à la fin 
de ces études, des titres académiques plus ou moins sérieux. On a pu 
constater un certain nombre de ces cas, presque tous, il est vrai, pour 
le XVIII^ siècle seulement, relatifs aux Dominicains de Guebwiller, 
aux Bénédictins d'Ebersmunster, de Pairis,de Murbach et d'AItorf, 
aux Franciscains de Schlestadt, aux Augustins de Colmar. aux Cis- 
terciens de Lucelle, aux Récollets de Saverne, de Rouffach et de Stras- 
bourgS et il n'est pas absolument certain que cette liste soit épuisée 
par les mentions précédentes. Il ne reste guère de traces, il est vrai, 
des thèses, diplômes ou programmes imprimés de ces labeurs acadé- 
miques, mais on voit par les quelques notices glanées dans les docu- 
ments du XVIII® siècle, que c'étaient là des usages traditionnels, 
bien antérieurs par leurs origines aux temps où les chroniques les 
ont notés ^ et pour les plus anciens tout au moins de ces monastères 



1. Jean Dez, né en 1643 près de Sainte-Menehould, mort à Strasbourg en 
1712 (Berger-Levrault, p. 54.) 

2. Jacques Scheffmacher, né à Kienzheim en IfiôS, mort à Strasbourg en 
1733. {Ibid.. p. 21U.I 

3. Louis Laguille, né à .A.iitun, en 1658, mort à Pont-à-Mousson, en 1742. 
(Ibid., p. 134.) 

4. M. Berger-Levrault connaît une douzaine de thèses de ce genre pour 
le XVlIi^ siècle (p. cliv.) 

5. Ainsi la chronique de Fairis rapporte que quatre profès de l'abbaye ont 
soutenu en 1656 des thèses de philosophie sous la présidence du P. An- 
lonin Schrust, leur professeur. (Reçue catholique d'Alsace, 1869, p. 144.) 
Ainsi la Chronique des Dominicains de Guebwiller raconte (p. 358) que, 
le 11 septembre 1719, le P. Fischer a été promu Magister sacrœ Iheologiœ. 
après un enseignement continué pendant quatorze années; elle mentionne 
à celte occasion deux lerieurs en théoUgie et un lecteur en philosophie, 
dans le couvent. Cependant le chroniqueur ajoute que cette promotion était 
un cas rare, a ein sckœner und selliamer casus «. 



332 1,'alsace au xvii*" siècli: 

il laut admettre que ces usages remontaient jusqu'aux études con- 
ventuelles du moyen âge. 

Enfin nous devons rappeler, au moins en passant, que ce n'était 
pas seulement sur le sol de l'Alsace même que les études supérieures 
pouvaientêtrecultivéespar lesenfantsdupays. Des fondations pieuses 
de leurs compatriotes leur facilitaient le séjour à certaines Universités 
du dehors \ Celle d'entre toutes la mieux dotée sous ce rapport 
était l'Université de Fribourg-en-Brisgau, non seulement la plus 
rapprochée géographiquement de l'Alsace, mais aussi la plus natu- 
rellement indiquée aux populations catholiques de la province par 
le gouvernement commun de la maison d'Autriche avant 1648, et 
plus tard par l'occupation française de 1677 à 1697. C'est ainsi que 
l'abbé de Saint-Martin de Nevers, Thiébaut Henning, natif de Dan- 
nemarie, léguait en 1636 à l'Université un capital de dix mille florins, 
qui devait fournir quatre bourses, de cent florins chacune, à des 
jeunes gens bien doués, qui seraient soit parmi ses parents, ou ses 
concitoyens de Dannemarie, soit parmi ses compatriotes de la sei- 
gneurie de Thann. Le choix des études était libre , on ne demandait 
aux candidats que des mœurs irréprochables et une confession men- 
suelle, suivie de communion^. 



Il résulte clairement de tout ce que nous venons de voir dans ce 
chapitre qu'en Alsace, ainsi que partout en Europe, les progrès de 
la science furent relativement médiocres au XVII* siècle ;. les dé- 
sastres matériels qui vinrent frapper la province, la violence desci'ises 
politiques et religieuses qui s'y produisirent en même temps, la timi- 
dité de la pensée humaine, enserrée de toutes parts par des bar- 
rières tyranniques, tout vint entraver le mouvement des esprits qui 
s'était annoncé si fjrillamment au XVI* siècle. Il y a toujours des 
savants distingués à l'Université de Strasbourg, mais ils ont bien de 
la peine à s'affranchir de la routine du passé et plus encore de la tutelle 
de la th(''ologie. Puis, quand une fois l'annexion de Strasbourg est 
un fait accompli, les hommes de mérite qui venaientd'outre-Rhin sont 
remplacés d«''Soriiiais par des indigènes souvent obscurs, et qui ne 

1. Nous voyons, par exemple, le jeune FranQois-TIiiébaut Hothfuchs, 
d'Andlau, quitter les Jésuites de Schlestadt pour faire sa philosophie chez 
ceux de Besançon et puis se rendre, eu 1662, à l'Université de Dôle et 
en 1666 à Kribourg. {R^cue (/'Alsace, 1888, p. 76.) 

2. Leroy, Thiéba,u\, Henn'mg, Reçue catholique cl' Alsace, 1SQ(^, p. 344. — 
Voy. aussi X. Mossmanu, La fondation de J.-H. de Landeck, 1572, dans le 
Bulletin da Maaéc historique de Mulhouse, 1891. 



l'activité intellectuelle en ALSACE AU XVII' SIECLE 333 

sont poussés aux chaires vacantes que par la protection d'en haut ou 
parleurs relations de famille. Les méthodes de l'e